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1776, 10, vol. 1-2, n. 13-14 (contrefaçon)
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Texte
A 489756
PROPERTI OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA VERITAS
H
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
LAPLUATIOUS UNUM
TUEBOR
SI QUA RIS PENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSPICE
AP
८
1
20
M51
1776
noi13
1
MERCURE
DE FRANCE,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE 1776.
PREMIER VOLUME.
N°. XIII.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXVI
LIVRES NOUVEAUX
.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHELREY,
Librairefur le Cingle,
د
Anecdotes de la Cour & du Regne d'Edouard II, Roi
d'Angleterre. Par Mde L. M. D. T. & Mde E. D. B.
in12. Paris 1776. af F: 10.
Eſſai fur le Caractere & les Moeurs des François comparés
à celles, des Anglois , in 12. Londres 1776. à fr : -
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. 1 vol. fig. Paris 1776, à f3 :
Necrologe (le) des Hommes Célébres de France , par une
Société de Gens de Lettres , 12. 6 vol . ou Année 1764
à 1776. Maestr . 1775. à f 7 : 10.
Werther , Traduit de l'Allemand , 12. 2 part. Maestr.
1776. à f 1 : 10.
Mémoires de Mademoiselle de Montpenfier, fille de Gaſton
d'Orléans , frere de Louis XIII , Roi de France. Nouvelle
édition , où l'on a rempli les Lacunes qui étoient
dans les Editions précédentes , corrigé un très - grand
nombre de fautes , & ajouté divers Ouvrages de MADEMOISELLE
, très- curieux. 12. 8 vol. Mastricht 1776.
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées
, représentant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux & Minéraux.
CETTE ETTE Collection qui commence à paroître depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier, de trois
mois en trois mois , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier & le
quatrieme repréſentent des Aniunaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux;
celui - ci fera fuivi d'un fixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs, des Inſectes ,
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
, les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repré
fentent que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
I
-226270
1313: LIVRES NOUVEAUX.
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiffe avoir en Europe,du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour à-tour des Mines & des Foffiles ; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
&brochées en papier bleu , chaque Cahier eft de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15: 15
de Hollande.
Nouveaux Mélanges Philofophiques , Hiſtoriques , Critiques
, &c. &c . 8. tom . 15 à 19 , 1775-
Effais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreffé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
La Jurisprudence du Grand-Confeil , examinée dans les
Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c. 8. 2
vol. Avignon 1775.
Choix de Chanfons miſes en Muſique par M. de la Borde,
Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Mpreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Journal de Lecture, ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. 1 à 14. ou tom. I. prem. partie
à tom. 5. 2de partie. Paris, 1775. à f 9. pour les 4.
Tomes en 12 Parties.
Oeuvres Diverſes de M. L... (Effai philosophique fur le
Monachifme. in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont , Extraits
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont pa
ru en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait ,
raffemblées & imprimées , pour la premiere fois en for
me de Recueil. Pour fervir de ſuite à ſes autres ouvrages
in 12. 6 vol. Maestricht 1775-
Phyſiologie des corps Organifés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , à
deſſein de démontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , fous le titre de
Phyſiologie des Mouffes. Par M. de Necker , Botaniſte
Hiſtoriographe de l'Electeur Palatin , Affocié de pluſieurs
Académies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes , Avantures
amusantes & intéreſſantes. in-12. 2 yol. Paris,
1775. à f3: -
LIIVRES NOUVEAUX.
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 3 Tomes 1773 - -1775.
Poësie del signor abata Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Tori-
по. 1757 1768.
Mélanggeess de Philoſophie &de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759 1769.
& des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fir l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in- douze , en 3
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3:15.
DE L'HOMME Ou des principes &
dito , Tome 3. ſéparé à f 1 : 5 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
MARC-MICHEL REY, Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII volumes de la réimpreſſion de L'ENCYCLOPÉDIÉ
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. des Planches.
On publiera de fix en mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grana 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst . 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in- douze , I vol. 1775. af1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs, travailiée ſur des mémoires très-authentiques;
les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c . par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe. Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
68522 AA A 30 .
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MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE I. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
PRÉCIS des Pieces qui ont concouru pour le
prix de Poësie de l'Académie Françoise en
1776.
(*) Les Adieux d'Hector & d'Andromaque : Piece qui a partage
le prix ; Par M. Gruet , Avocat en Parlement.
HL
ECTOR , prêt à partir , raſſemble ſes amis ,
Et brûlant d'embraſſer & ſa femme & fon fils .
(*) Cette piece & la ſuivante font imprimées ensemble in-
8. 1 1. 4 S. A Paris , chez Demonville , Imp.- Lib. de l'Academie
Françoise , rue Saint Séverin , aux Armes de Dombes.
t
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Il court à ſon palais ; mais Andromaque abſente
Flattoit d'un vain eſpoir ſon ame impatiente.
Seule avec une eſclave , & fon fils dans ſes bras ,
La douleur , à la tour avoit porté ſes pas.
Le Héros empreſſe de s'offrir à ſa vue ,
Du palais à grands pas meſure l'étendue ;
Mais tout peint à ſes yeux l'épouvante & le deuil ;
Trifte , il fort , ſe retourne , & debout ſur le ſeuil ,
Andromaque , dit- il , eſtelle avec mon pere ?
A-t-elle dans le Temple accompagné ma mere ?
Ou bien eſt - elle allée au palais de mes foeurs ,
Partager leurs chagrins & pleurer nos malheurs ?
A-t- elle enfin fuivi le douloureux cortege
Qui demande à Pallas que ſa main nous protege ?
Non, lui dit une eſclave ; à peine a-t- elle appris
Que les Troyens vaincus s'enfuyoient à grands cris ,
Elle fort du palais , gémiſſante , égarée ,
Elle vole à la tour , feule , déſeſpérée :
La nourrice fidelle , attachée à ſes pas ,
Lui mene votre fils qu'elle tient ſur ſes bras ,
Le Héros s'abandonne au feu qui le tranſporte ,
Il traverſe la ville , il arrive à la porte;
On l'ouvre à ſon aſpect ; il eſt prêt à ſortir :
Mais Andromaque en pleurs à ſes yeux vient s'offrir.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 7
Tranquille ſur les bras d'une eſclave étrangere , f
Son fils Aftyanax eſt auprès de fa mere;
Son viſage a l'éclat du jour pâle , incertain ,
Que ſeme dans nos champs l'étoile du matin.
Hector le voit , s'approche & fourit en filences
L'oeil humide de pleurs , Andromaque s'avance ,
Embraſſe ſon époux ; & lui preffant la main :
Cher époux , où t'entraîne un courage inhumain?
Prends pitié de ton fils , prends pitié de lon age,
Epargne à ton épouſe un horrible veuvage.
Tous les Grecs vont bientôt t'accabler de leurs coups ,
Que me reſtera -t - il , ſi je perds mon époux ?
Seule dans mon palais , en proie à la triſteſſe ,
Qui veux - tu déſormais que mon fort intéreſſe ?
Je n'ai plus de parens : que vais je devenir ?
Cher époux , ſi tu meurs , je n'ai plus qu'à mourir.
Sous le fer ennemi j'ai vu tomber mon pere;
Un fort bien plus cruel m'a fait pleurer ma mere
Achille a poursuivi les auteurs de mes jours ,
De la fuperbe Thêbe il a détruit les tours ,
Il pilla nos palais , déſola ma patrie ,
A mon malheureux pere il arracha la vie;
Mais du moins de l'honneur il écouta la loi ,
Sa main a reſpecté les reſtes d'un grand Roi :
১
D'un bûcher qu'il dreſſa , la flamme étincelante
Conſuma d'Oetion la dépouille ſanglante;
D'un peu de terre encor qu'il prit ſoin d'aſſembler,
L
A4
8 MERCURE DE FRANCE .
Il couvrit le Héros qu'il venoit d'accabler.
On honora ſa cendre , & les Nymphes champêtres
Autour de fon tombeau vinrent planter des hêtres .
Tous mes freres , hélas ! périrent en un jour.
•
Cher Hector , tu me ſers & de pere & de mere ,
Dans mon époux encor je retrouve mon frere ;
Ne m'abandonne pas : au nom de notre amour ,
Que la pitié du moins t'arrête en cette tour.
Sauve un pere à ton fils , un époux à ta femme ,
Arrête tes ſoldats que ton ardeur enflamme.
۱۰
•
Hélas ! lui dit Hector , je prends part à ta peine ;
Mais ne réſiſte pas au devoir qui m'entraîne :
O ma chere Andromaque ! en reſtant près de toi ,
Infidele à l'honneur , je trahirois ſa loi .
Que diroient les Troyens , fi caché dans la ville ,
Je reftois du combat ſpectateur inutile :
Moi qu'ils ont vu toujours , marchant aux premiers
rangs ,
Devancer de bien loin nos plus fiers combattans ;
Quand mes fanglantes mains , enchaînant la victoire ,
Du trône de mon pere affermiſſoient la gloire ?
Hélas ! je ſais qu'un jour Ilion doit périr ;
Je fais que de Priam le regne va finirş
OCTOBRE I. Vol. و . 1775
1
)
Que ſes fils & fon peuple , & les tréſors de Troie ,
De la flamme des Grecs feront bientôt la proie.
Mais ni ma triſte mere & ſes cris déchirans ,
Ni mon pere égorgé ſur ſes fils expirans ,
Ni tous mes freres morts , qu'une main meurtriere
Va traîner tout couverts de fang & de pouffiere ,
Ni de tous les Troyens la honte & le trépas ;
Non , tant d'affreux malheurs ne me toucheront pas ;
Je ne verrai que toi , qu'Andromaque plaintive ,
Quand dans les murs d'Argos elle entrera captive ,
Et baiſſant fur les fers qui flétriront ſes bras ,
Des yeux chargés de pleurs qui je n'eſſuierai pas ,
De la néceſſité l'inflexible puiſſance ,
Aux plus honteux emplois ſoumettra ta naiſſance;
Un maître , t'accablant d'un ſuperbe dédain ,
A tourner un fuſeau condamnera ta main ;
Sa femme, ſans pitié verra couler tes larmes ,
Et des fruits de ta veille embellira ſes charmes .
Un jour un Grec dira , pour t'inſulter encor ,
Cette eſclave qui pleure eſt la veuve d'Hector ,
D'Hector , dont autrefois les triomphanres armes
Aux veuves de la Grece ont coûté tant de larmes .
Tu l'entendras ; ces mots déchireront ton coeur :
Rein ne pourra calmer l'excès de ta douleur ;
Et vainement , hélas ! ta voix plaintive & tendre
Nommera ton époux qui ne pourra t'entendre .
Si vous lui réſervez un ſi funeſte ſort ,
A 5
ΣΟ MERCURE DE FRANCE.
Grands Dieux ! avant ce coup accordez - moi la mort !
A recevoir fon fils auſſi - tôt il s'apprête ;
Mais l'enfant effrayé ſe rétourne , & ſa tête
Au ſein qu'il fuce encor s'enfonce avec des cris .
Le fer qui couvre Hector effarouche ſon fils ;
Cet appareil guerrier l'effraye & l'épouvante ;
Il frémit à l'aſpect de l'aigrette flottante ,
Dont les crins recourbés ſur ſon front menaçant ,
Rembruniſſoient l'éclat d'un caſque étincelant.
Hector rit en voyant ſa frayeur innocente ;
Mais bientôt , pour calmer ſon enfance tremblante ,
Il poſe à ſes côtés ſon caſque radieux ,
Dont l'éclat traîne au loin de longs fillons de feux ,
Et le front défarmé , vers ſon fils il s'avance ;
Il le prend , ſur ſes bras mollement le balance :
Grand Jupiter ! dit- il , vous Dieux de mon pays ,
Ecoutez tous mes voeux : faites qu'un jour mon fils
Au trône d'Ilion enchaîne la victoire ;
Qu'héritier de mon nom il le ſoit de ma gloire ;
Qu'il imîte fon pere , ou qu'il le paſſe encor ;
Je veux qu'on diſe un jour, il eſt plus grand qu'Hector:
Qu'aux yeux des Citoyens , dans l'enceinte de Troię ,
De tous les Grecs vaincus il raſſemble la proie;
Que fa mere , témoin des fruits de ſa valeur ,
OCTOBRE I. Vol. 1776. II
1
En embraſſant ſon fils , fente battre fon coeur.
Il dit , & met fon fils ſur les bras de fa mere :
Andromaque , en fixant une tête ſi chere ,
Confond dans ſes regards le fourire & les pleurs ;
Au ſpectacle touchant de ſes vives douleurs ,
Le Héros s'abandonne aux plus tendres alarmes ,
Et , malgré lui , fes yeux laiſſent tomber des larmes :
Il pouffe un long foupir ; ſur ſa chere moitié
Il fixe ſes regards qu'attendrit la pitié :
Chere épouſe , bannis une inutile crainte;
Ecarte les horreurs dont ton ame eſt atteinte .
Quoi que faffent les Grecs , Hector ne les craint pas ;
Les deſtins ont marqué l'inſtant de mon trépas ,
Il ne dépend que d'eux : une inviſible, cauſe
Du lâche & du héros également diſpoſe.
Toi , retourne au palais : là , dans un doux repos ,
Aux femmes de ta cour diſpenſe leurs travaux ,
La guerre eſt mon partage à mon pays fidele ,
Je vais verſer mon fang pour venger ſa querele,
12 MERCURE DE FRANCE.
1
Le même sujet : autre Piece qui a partagé
le prix ; par M. de Murville.
LAA ville par Hector eſt ſoudain traverſée :
Il marchoit à grands pas , & la porte de Scée
A la voix du Héros alloit bientôt s'ouvrir :
Tout à coup Andromaque à ſes yeux vient s'offrir,
Du grand Oetion Andromaque eſt la fille.
Son pere , chef puiſſant d'une illuſtre famille ;
Son pere , qui , longtemps le modele des Rois ,
Aux fiers Ciliciens fit adorer ſes lois ,
• •
Lui donna dans Hector un époux , un appui.
Andromaque de loin leve les yeux fur lui ,
Le nomme , & dans ſes bras vole & ſe précipite,
Une femme (c'étoit alors toute ſa ſuite)
Une femme portoit le ſeul fils dont les Dieux
Euſſent de ces époux récompenfé les feux.
4
Il voit Aſtyanax , & fourit en filence ,
Tandis que , de l'amour employant l'éloquence ,
Son épouſe en ces mots fait parler ſa douleur ;
Hector , tu vas périr par excès de valeur,
:
13
OCTOBRE I. Vol. 1776.
:
}
Songe , fonge du moins que le ciel t'a fait pere.
Arrête , prends pitié de ton fils , de ſa mere.
Arrête : tous les Grecs , jaloux de ton trépas ,
Ne chercheront qu'Hector au milieu des combats .
Si la clarté du jour te doit être ravie ,
Qu'avant la tienne au moins les Dieux tranchent ma vie.
Si tu meurs , quel bonheur puis-je goûter encor?
Quels honneurs reſteront à la veuve d'Hector ?
Qui voudra ſe montrer ſenſible à mes alarmes ?
Qui daignera mêler des larmes à mes larmes ?
M'entretenir de toi ? Quel frere ou quelle ſoeur
Viendra ſur mes chagrins verſer quelque douceur ?
Je ſuis ſeule. La mort , qui m'enleva ma mere ,
Long-temps avant ce deuil m'a fait pleurer mon pere.
Lorſque dans les combats ſignalant ſa fureur ,
Achille , dont le nom me fait frémir d'horreur ,
Achille , l'oeil en feu , ſuivi de ſes cohortes ,
Força les murs de Thebe & ſes ſuperbes portes ;
Il maſſacra mon pere ; & s'il ne voulut pas
1
Depouiller l'ennemi qu'avoit vaincu ſon bras ;
S'il fit brûler ſon corps couvert de ſa cuiraſſe ;
S'il n'oſa du tombeau lui refuſer la grace ;
Tombeau que , par honneur , les Nymphes de ces lieux
Entourerent depuis d'ormes religieux
Il craignit de ſe mettre au rang des facrileges.
Mais , s'il n'oſa des morts bleſſer les privileges
L
1 14 MERCURE DE FRANCE.
>
Son bras , fon bras cruel fit périr en un jour
Sept fils d'Oetion , l'ornement de fa cour ,
Lorſque leurs nobles mains , au fceptre destinées ,
Ala houlette encore étoient abandonnées.
?
Il affervit ma mere , il ufurpa ſes biens ,
II entraîna ſes pas juſqu'aux champs Phrygiens :
Et de la fervitude à prix d'or échappée ,
Des fléches de Diane elle mourut frappée .
Les Dieux m'ont tout rendu par le don d'un époux.
Ah ! ne fais point , c'eſt moi qui t'en prie à genoux ,
D'un fils un orphelin , d'une épouſe une veuve ;
Ce feroit , pour mon coeur , une trop rude épreuve.
Prends pitié d'Andromaque , & cede à mon amour.
Défends nos citoyens du haut de cette tour.
Vois ce mur qu'un figuier couvre de fon ombrage ,
Ce mur aux affiégeans peut offrir un paſſage :
Et , foit que le hafard leur ait montré ce lieu ,
Soit qu'en faveur des Grecs combatte quelque Dieu ,
Trois fois Idoménée , Ajax , & les Atrides ,
Ont tourné vers ce mur leurs efforts homicides .
Conduis à cette tour tes plus braves foldats."
ود Chere épouse , ces ſoins ne m'échapperont pas.
Mais le ſoin qui fur-tout & m'occupe & m'anime,
C'eſt de plaire aux Troyens , d'enchaîner leur eſtime.
Crois que je la perdrois , ſi , timide & fans coeur ,
:
OCTOBRE I. Vol. 1776. 15
Du combat qui m'attend , je reſtois ſpectateur.
Je ne veux écouter que la voix du courage ;
Elle parle à mon ame un tout autre langage .
C'eſt elle qui m'apprend à braver le trépas ,
A guider les Troyens au milieu des combats ,
A donner à Priam un fils qui le foutienne ,
A venger à la fois & fa gloire & la mienne.
Je fais pourtant , je fais que mes efforts font vains
Qu'il n'eſt pas loin ce jour marqué par les deſtins ,
Ce jour , où notre ville , &fi chere & ſi ſainte ,
Verra les ennemis maîtres de ſon enceinte ,
)
Frapper ſes citoyens & maſſacrer ſon Roi :
Mais ce qui , dans mon coeur , jette le plus d'effroi
Ce n'eſt ni l'eſclavage où languira ma mere ,
Ni la mort que peut-être on réſerve à mon peres
Ni même le trépas que mes freres nombreux
Auront reçu des Grecs en combattant contr'eux ;
C'eſt ton fort , quand ſur toi tournant un oeil farouche,
Un Grec , malgré les cris échappés de ta bouche ,
Un Grec emmenera l'héritiere des Rois ,
Ainſi qu'il vil butin promis à ſes exploits.
Hélas! il faudra donc , épouſe infortunée ,
Que dans le ſein d'Argos au travail condamnée
Un fervite fuſeau , que tournera ta main ,
File pour ta maîtreffe &le chanvre & le ling
Et que , traînant par-tout l'importune mémoire
16 MERCURE DE FRANCE.
De ſa grandeur paffée & de ſes jours de gloire ,
Andromaque , captive , aille au prochain ruiſſeau
Laver la laine impure , ou bien puiſer de l'eau .
Tu gémiras alors , tu verſeras des larmes :
Et peut être qu'un Grec , témoin de tes alarmes ,
Un Grec (& ta douleur pourra s'accroître encor)
En te montrant , dira : C'eſt la veuve d'Hector ,
D'Hector qui . des Troyens embraſſant la défenſe ,
Les ſurpafſoit en gloire & fur- tout en vaillance.
Tels feront ſes diſcours : la honte , la terreur
Répandront dans ton ame une ſtupide horreur.
Tu ne lui répondras que par un long filence .
Et tes yeux égarés , appellant la vengeance ,
Chercheront , mais en vain , dans ces palais déſerts ,
L'époux qui ſeul , hélas ! pouvoit briſer tes fers.
Mais j'aime mieux mourir que de te voir captive ;
Que d'entendre les cris d'Andromaque plaintive.
Que la térre plutôt s'entrouvre ſous mes pas ! "
Il dit , & prend ſoudain ſon fils entre ſes bras.
L'aſpect de ce Héros , ſa taille , ſon armure ,
Ce cafque , des combats menaçante parure ,
Que le ſouffle des vents agite dans les airs ,
Et d'où l'oeil effrayé voit jaillir des éclairs ,
Ce panache qui flotte , & dont les crins mobiles
Du jeune Aftyanax frappent les yeux débiles ,
Tour
OCTOBRE 1. Vol. 1776. 17
Tout alarme fon fils : il jette un cri perçant
Repouſſe Hector d'un bras timide & languiſſant ,
Et verſe quelques pleurs penché ſur ſa Nourrice ,
De ce triſte entretien muette ſpectatrice.
Andromaque ſourit , ainſi que ſon époux :
Mais de le raſſurer le Héros plus jaloux ,
Se dépouille du caſque , objet de tant d'alarmes;
Couvre à la fois ſon fils de baiſers & de larmes
Le berce mollement de ſes robuſtes bras ,
Qu'à des emplois ſi doux Mars ne deſtinoit pas ,
Et pouſſe vers le ciel cette ardente priere :
,, Puiſſant Maître des Dieux , daigne exaucer un péré ,
Que ce fils , de nos Rois illuſtre rejeton ,
Occupe dignement le trône d'Ilion !
Qu'il en ſoit , comme moi , l'ornement & la gloire !
Que ſous ſes étendarts il fixe la victoire !
Que dans ſon ſouvenir me rappellant encor ,
Tout le peuple s'écrie : Il eſt plus grand qu'Hector
Qu'il étale , au milieu d'une pompe brillante ,
D'unGrec mort ſous ſes coups la dépouille ſanglantel
Et que fa mere un jour , en le voyant vainqueur,
Sente croftre ſa joie & treſſaillir ſon coeur ! "
Il dit : Aſtyanax eſt remis par ſon pere
B
18 MERCURE DE FRANCE.
Sur le ſein palpitant de ſa tremblante mere.
Andromaque reçoit ce fardeau précieux ,
Le fire fur la bouche & les larmes aux yeux.
Mais , couvrant de baifers les traces de ſes larmes ,
Hector par ce diſcours veut calmer ſes alarmes .
„ Chere épouse, au chagrin c'eſt trop t'abandonner ,
Avant l'heure , au tombeau nul ne peut m'entraîner .
Mais le lâche en naiſſant , auſſi bien que le brave ,
Au fort , tyran de l'homme , obéit en eſclave .
Retourne à ton palais : livrée à d'autres ſoins ,
Chez toi , de nos malheurs tu t'occuperas moins ;
Retourne: d'une toile ourdis en paix la trame ;
Le fuſeau doit tourner ſous les doigts d'une femme ,
Mais le fer fied à l'homme & doit armer ſon bras .
Les travaux du Dieu Mars , les guerres , les combats ,
Sont les jeux des Troyens , leur devoir , leur partage ,
Celui d'Hector fur- tout " Sans tarder davantage ,
Ce caſque aux crins mouvans , dépouille d'un courſier
Eſt remis de nouveau ſur le front du guerrier ٤
Hector vole aux combats : Andromaque , tremblante ,
Retourne à fon palais ; mais ſa marche eſt plus lente
Elle fait quelques pas , s'arrête , & fur Hector ,
:
OCTOBRE I. Vol. 1776. 10
Pour le voir plus longtemps , ſon oeil ſe tourne
encor.
7
:
Priam aux pieds d'Achille Piece qui a
obtenu l'Acceffit. Par M. Doigni .
SEEUULL avec ſes guerriers , aſſis autour de lui,
Achille en un feſtin conſoloit ſon ennui;
Deux héros le ſervoient ſous ſa tente paiſible3
QuandPriam tombe aux pieds d'un vainqueur inflexible
Baife en pleurant ſes mains meurtrieres d'Hector ,
Ses redoutables mains de ſang teintes encor.
Tous ſes Theſſaliens , le regard immobile ,
Al'aſpect du vieillard , mornes , filencieux ,
Doutent , en le voyant , s'ils en croiront leurs yeux.
• In 8. prix 12 S. chez Demonville , rue Saint Severin
L
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
„ Achille , dit Priam ! rappellez - vous Pélée ,
Peignez -vous , loin d'un fils ſa vieilleſſe exilée.
Sous le fardeau des ans nous gémiſſons tous deux :
Peut- être il eſt en bute à des voiſins nombreux;
S'il eſpere vous voir , il n'a plus rien à craindre ;
S'il fait que vous vivez , pourroit - il être à plaindre?
Quand tous les maux ſur lui tomberoient confondus ,
Il a du moins un fils ! ... & moi , je n'en ai plus !...
Et moi , j'ai vu les miens privés de funérailles ,
Renverſés dans la poudre au pied de mes murailles !
Avanntt qquuee votre bras menaçat mes remparts ,
Croiſſoient cinquante fils , l'orgueil de mes regards
Un ſeul qui me reſtoit défendoit mon Empire';
In étoit mon eſpoir ! ... ſous vos coups il expire.
Ah ! rendez-moi ſon corps , recevez mes préſens :
Craignez les juſtes Dieux ; voyez mes cheveux blancs
Monarque humilié , j'apporte ma miſere :
L
Je dévore un affront qu'au plus malheureux pere
N'ont jamais fait ſouffrir les deſtins ennemis ;
Je viens baifer la main qui fit périr mon fils .
Le Héros conſterné ſe rappelle ſon pere ,
Prend la main du vieillard , fent mourir ſa colere
OCTOBRE I. Vol. 1776.21.
1
Doucement le repouſſe ; & tous deux attendris ,
L'un redemande un pere , & l'autre pleure un fils .
D'Achille & de Priam les larmes ſe çonfondent :
La tente retentit des cris qui ſe répondent.
Lorſqu'Achille , abattu ſous le poids des douleurs ,
Se fut raſſafié du torrent de ſes pleurs ,
Il regarde d'un Roi la mifere accablante ,
Le releve , & lui dit d'une voix conſolante :
Ah! malheureux vieillard ! quoi ! ſeul , juſqu'en ces
lieux ,
Vous oſez traverſer un camp victorieux !
Priam , pere d'Hector , ſous la tente d'Achille ! ...
Etouffez dans votre ame un regret inutile :
Hélas ! tout homme eſt né pour pleurer & gémir ;
Et les ſeuls Immortels font exempts de ſouffrir.
Auprès de Jupiter , deux urnes toujours pleines
Font defcendre ici bas les plaiſirs & les peines .
Quand les biens & les maux tombent également ,
Les malheureux humains reſpirent un moinent :
Quand c'eſt l'urne des maux que penche un Dieu ſévere
,
Tous nos jours ne ſont plus qu'une longue miſere.
Chargé de biens , d'honneurs , Roi d'un peuple nombreux
,
Aux regards des mortels , mon pere trop heureux ,
Avoit reçu la main d'une grande Déeſſe :
Il n'a qu'un fils , un fils qui trompe ſa vieilleſſe:
T
10
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
Ce fils , dès le berceau par le fort condamné ,
A la fleur de ſes ans doit être moiſſonné.
Ce fils , à ſon répos , à ſon bonheur rebelle
Court embraſfer des Grecs la fatale querelle ;
Et loin des bras d'un pere envain tendus vers, lui ,
Il a porté le coup qui vous frappe aujourd'hui .
Vous qui dans vos enfans vous plaiſiez à renaître ,
Que le vaſte Hellefpont reconnoiſſoit pour mmaaiîttre,
Qui voyiez la Phrygie obéir à vos loix ,
Vous-même , vous marchiez l'égal des plus grands Rois ,
1-
Mais les Dieux ont voulu , jaloux de votre joie ,
1
Que le fer immolat les défenſeurs de Troie :
Les Dieux fourds & cruels n'entendent point vos cris :
C'eſt envain que Priam leur redemande un fils.
Supportez le malheur ; il eſt notre partage."
ود Non, non tant de révers ont laffe mon courage.
Puis-je quitter vos pieds, quand mon fils fans honneur,
Eſt couché ſur la terre aux portes du vainqueur?
Achille , accordez-moi la grace que j'implore !
Rendez-le moi ce fils , que je l'embraſſe encore ;
Les reſtes de mon fils font mon unique bien :
Ah ! qquuee bientôt Pelée embraſſe auſſi le ſien ! "-
e
Achille ſur Priam jetant un oeil ſévere :
Crains, imprudent vieillard , d'allumer ma colere ;
1
Σ
19
23 OCTOBRE I. Vol. 1776:
Ne me fatigue plus de larmes & de cris :
Thétis m'a commandé de te rendre ton fils ;
Et je vois que d'un Dieu la main compatiſſante
Te guide , & t'a conduit aux portes de ma tente.
Quel mortel , ſans un Dieu , furmontant fon effroi ,
A travers mes foldats , eût paſſe juſqu'à moi ?
On te rendra ton fils ; mais il faut en filence
Dévorer un chagrin qui m'irrite & m'offenfe .
Crains encor mon courroux : Achille furieux
Peut te punir toi-même & braver tous les Dieux."
Priam quitte ſes pieds : honteux d'être ſenſible ,
Achille fort , ſe tait , ſon ſilence eft terrible.
Alcime , Automédon , l'élite des guerriers ,
De Patrocle en ſon coeur illuftres héritiers ,
S'empreſſent ſur ſes pas , amenent ſous la tente
Le héraut de Priam qu'a ſaiſi l'épouvante :
Sur le char de fon maître ils prennent le tréſor ,
Apporté d'Ilion pour la rançon d'Hector .
On voit autour d'Hector accourir des captives :
Prodigues de leurs fons , on voit leurs mains actives
L'inonder d'une eau pure , & de parfums couvrir .
Ses reſtes , que la mort ne pourra point flétrir ;
Et c'eſt loin des regards de fon malheureux pere ,
Qu'elles viennent remplir ce touchant miniftere ,
De peur que ce vieillard , vaincu par la douleur ,
D'un lion aſſoupi n'éveillât la fureur.
1
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
Achille jette un cri de déſeſpoir , de rage :
D'un ami qui n'eſt plus il voit la triſte image
Errer en menaçant autour du lit de deuil ,
Où fon fier ennemi repoſe avec orgueil.
,, Cher Patrocle , pardonne à ton ami fidele ,
Pardonne , ſi j'écoute un ame paternelle !
Je conſacre à jamais à ton ombre en courroux,
Tous les dons que Priam a mis à mes genoux,"
Il rentre : la bonté ſuccede à la menace ;
Et devant le vieillard il va prendre ſa place.
Votre fils , lui dit-il , à vos voeux eſt rendu :
Sur un lit honorable Hector eſt étendu ;
Il eſt à vous : deinain , au lever de l'aurore ,
Vous pourrez l'emporter & le revoir encore,
Venez dans un feſtin ſécher enfin vos pleurs ;
Ranimer votre corps épuisé de douleurs !
Niobe , comme vous par les Dieux pourſuivie ,
Quelques momens foutint ſa défaillante vie."
Laiſſez - moi , dit Priam , implorer le repos !
Depuis que vos fureurs ont cauſe tous mes maux ,
Les douceurs du ſommeil ont fui de ma paupiere ;
Es devant mon palais , couché ſur la pouſſiere,
Nourriſſant la douleur dont mon coeur ſe remplit ,
De larmes je m'abreuve , & la terre eſt mon lit."
1
RANCE.
rage:
Fe image
euil ,
1
dele,
rroux,
noux,"
u:
OCTOBRE I. Vol . 1776. 25
Les eſclaves d'Achille , alors ſous les portiques ,
Etendent des tapis ſur deux lits magnifiques :
C'eſt-là que le vieillard , un moment endormi ,
Va retrouver le calme auprès d'un ennemi.
•
Commencement de l'Iliade , traduit en vers
& non imité * ; piece qui a concouru pour
le prix , & qui a obtenu une mention honorable
; par M. de Saint-Ange.
CHANTE , HANTE , Fille du ciel , Achille & ſa colere ;
Dis par combien de pleurs , de ſang & de miſera ,
Les Grecs ont , devant Troie , expié fon repos :
Combien avant le temps périrent de héros ,
Dont les reſtes épars,privés de ſépulture ,
Aux vautours de Phrygie ont fervi de pâture ,
Du jour qui fut témoin des débats odieux
D'Atride Roi des Rois, d'Achille fils des Dieux,
Quel Dieu de ces héros attiſa la querelle ?
Apollon , ce fut toi; ta vengeance cruelle
In-8. 12f. chez Demonville.
BS
26 MERCURE DE FRANCE.
Puniſſoit les fujets du crime de leur Roi :
Telle étoit du deſtin l'inévitable loi.
...
L'orgueil d'Agamemnon , par le plus dur outrage ,
Du pontife Chrefès avoit inſulté l'âge ,
Lorſque le front couvert d'un bandeau révéré ,
Humiliant le ſceptre à fon Dieu conſacré ,
Il vint , chargé de dons , vers les Chefs de la Grece ,
Redemander ſa fille , appui de ſa vieilleſſe.
*
,, Atride , diſoit-il, & vous Grecs généreux ,
Puiffent les Immortels combler enfin vos voeux !
Puifliez- vous , enrichis des dépouilles de Troie ,
Au ſein de vos foyers retourner avec joie !
Mais aux larmes d'un pere accordez Chryféis ;
Acceptez ſa rançon , j'en apporte le prix ,
!
Ou fi mes dons, mes pleurs vous trouvoient inflexibles,
Craignez le Dieu de Chryfe & fes fleches terribles " .
८.
La douleur du Pontife & fon auguſte aſpect
Attendriffent les coeurs ſaiſis d'un faint reſpect';
Mais Atride au refus ajoutant la menace :
ود Vieillard, fi tu
Γ
i
tu ne veux payer cher ton audace ,
Fuis , & loin de mon camp précipite tes pas :
Le ſceptre d'Apollon ne te défendroit pas :
Au lit de ſon vainqueur eſclave deſtinée ,
4
OCTOBRE J. Vol. 1775. 27
Attendant qu'aux fuſeaux l'âge l'ait condamnée ,
Ta fille dans Argos gémira loin de toi.
Fuis , ton or ni tes pleurs ne peuvent rien fur mọi ” .
Le vieillard obéit à ſa voix menaçante ;
Il va filencieux près de la mer bruyante ,
Et l'oeil chargé de pleurs , remporte ſes préſens.
Lorſqu'il eut loin des Grecs porté ſes pas tremblans ,
Sa voix s'adreſſe au Dieu dont il eſt le miniſtre ,
و ل
Et prononce en ces mots ſa priere ſiniſtre :
„ Ecoute-moi , dit- il , o Dieu de Ténédos ,
Dieu protecteur de Chryſe , arbitre de Délos ;
Si jamais dans ton Temple entouré de guirlandes ,
Ma main te conſacra de pieuſes offrandes ,
Te fit d'un pur encens l'hommage folemnel ,
Et da ſang des taureaux arroſa ton autel ,
Leve- toi , prend ton arc , tes fleches toujours füres ,
Et venge fur les Grecs mes pleurs & mes injures " .
1
Ainſi parla Chryfès : Apollon à ſa voix
S'élance de l'Olympe , armé de ſon carquois :
Sur l'épaule du Dicu les fleches retentiſſent ,
Les cieux , autour de lui , de vapeurs s'obfcurciffent ,
II marche enveloppé dans un nuage épais ,
28 MERCURE DE FRANCE.
Vient fondre fur la flotte & prépare ſes traits :
Il a courbé ſon arc , & la fleche inviſible
Fait entendre , en partant , un fifflement horrible .
Les animaux frappés ſuccombent les premiers ,
Ins meurent , & bientôt expirent les Guerriers :
On ne voit que des morts & des cendres qui fument ;
Sur les bûchers éteints mille bûchers s'allument :
Dieu de Chryſe , neuf jours l'arc tendu par ton bras ,
Sur les tentes des Grecs fit voler le trépas ;
Mais enfin de Junon la pitié tutélaire ,
Infpire au coeur d'Achille un deſſein ſalutaire ,
Il affemble les Chefs , & s'adreſſant au Roi :
4
,, Atride , lui dit-il , vois nos malheurs : pourquoi
Avons-nous des Troyens abordé les rivages ?
Plus cruel que la guerre en ſes affreux ravages ,
Un mal contagieux , accru de jour en jour ,
Permet à peine aux Grecs l'opprobre du retour ;
Le falut de l'armée a beſoin d'un miracle :
Interrogeons un Prêtre , un Augure , un Oracle ,
Et des fonges obfcurs confultons les Devins ,
Les fonges font ſouvent des préſages divins :
Apprenons , s'il ſe peut , quel crime ou quelle offenſe ,
Du Dieu qui nous pourſuit allune la vengeance.
Faut-il qu'une hécatombe expie à ſes autels
OCTOBRE I. Vol. 1776. 29
Des fermens violés ou des voeux criminels ?
Comment ſauver enfin des horreurs de la peſte
D'un peuple de mourans te déplorable reſte ? ”
Hdit : Calchas ſe leve , Augure révéré ,
Pour qui de l'avenir le voile eſt déchiré
Iuterprête des Dieux irrités ou propices ,
Et dont les Grecs à Troie ont ſuivi les aufpices.
» Prince , vous demandez quel crime contre nous
Irrite un Dieu vengeur : je le dirai ; mais vous ,
Par un ferment ſacré , donnez-moi l'aſſurance
Que contre tous les Grecs vous prendrez ma défenſe.
La vérité ſouvent fut odieuſe aux Rois :
S'il faut qu'ici les Grecs l'entendent par ma voix ,
Je vais d'Agamennon m'attirer la colere ".
"
১
Ce que tu fais , Calchas , ce qu'il nous faut apprendre,
Sans crainte , dit Achille , oſes le révéler ;
J'atteſte ici le Dieu qui par toi va parler ,
Que nul impunément ne pourra fur ta vie ,
Tant qu'Achille vivra , porter ſa main hardie ;
Pas même Agamemnon , ce Roi de tant de Rois ,
Ce Chef énorgueilli de nous donner des loix ".
" Ni la foi des ſermens rompue ou violée ,
(Dit Calchas raſſuré par le fils de Pelée)
30
MERCURE DE FRANCE.
Ni quelque voeu formé , mais non pas accompli
Ni d'une offrande enfin le facrilege oubli
N'irrite d'Apollon le courroux homicide.
C'eſt ſon Prêtre qu'il venge , inſulté par Atride.
Voulez-vous que du Dieu les traits empoisonnés ,
Loin des Grecs qu'il punit , foient enfin détournés ?
Sachez qu'une hécatombe eſt due à ſa colere ,
Ét rendez ſans rançon Chryféis à fon pere".
Agamemnon ne peut retenir plus long-temps
La fureur dont les flots bouleverſent ſes ſens.
Le feu dans les regards , la menace à la bouche ,
Indigné , fur Calchas il tourne un oeil farouche.
,, Prophete malheureux , que viens-tu m'annoncer ?
N'es- tu Prêtre des Dieux que pour me menacer ?
Toujours ta voix finiſtre & m'offenſe & me brave.
Je n'ai pas accepté le prix de mon eſclave ,
Etmon refus , dis- tu , coupable envers Chrysès ,
De fon Dieu courroucé tourne ſur nous les traits.
Je voulois retenir Chryféis , & je l'aime
Mon coeur l'eût préféré à Clytemneſtre mêmes
Mais , s'il faut la céder , je m'en fais une loi ;
Je dois ſauver les Grecs qui m'ont nommé leur Roi ;
Mais qu'un prix aſſez digne au moins me dédommages
Car enfin , quand je perds mon trop juſte partage ,
Dois-je de mes travaux avec vous entrepris ,
3
OCTOBRE I. Vol. 1776. 31
Moi ſeul de tous les Grecs , me voir ôter le prix ? "
Va , dit Achille alors , infatiable Atride ,
Ton pouvoir eft moins grand que ton coeur n'eſt avide ,
Quoi ! tu veux que les biens entre nos mains remis ,
Aux loix du fort pour toi de nouveau foient foumis ?
Rends plutôt Chryféis au Dieu qui la demande ;
Les Grecs reconnoîtront une faveur fi grande ,
Lorsqu'aux murs d'Ilion , par nos mains ravagés ,
Les tréſors des vaincus nous feront partagés ".
大小
Atride lui répond : ,, Guerrier inexorable
Quoique le fang des Dieux te rendre invulnérable,
Ne crois pas the réduire à recevoir tes loix
Il faut qu'Agamemnon , fi du moins je t'en crois ,
Renonce à ſa captive & qu'Achille ait la fienne
Mais ou les Grecs fauront me payer de la mienne ,
Ou je cours enlever , foutenu de mes droits ,
Le prix d'Ajax , d'Ulyſſe , ou le tien à mon choix :
Et malheur au Guerrier ſur qui mon choix retombe
Cependant qu'un vaiſſeau , chargé d'une hécatombe ,
Conduiſe ma captive au Prêtre d'Apollon
Qu'un des Chefs de laGrece y commande en mon nom ;
32 MERCURE DE FRANCE.
Patrocle , Ulyffe , ou toi , toi-même , homme inflexible ,
Vas défarmer d'un Dieu la vengeance terrible ".
Achille , en frémiſſant , le meſure de l'oeil ;
ود
Tu joins , lui répond- il , la baſſeſſe à l'orgueil .
Du plus vil intérêt ambitieux eſclave ,
Comment de nos Guerriers le Guerrier le moins brave ,
De t'obéir encore a- t-il la lacheté ?
Jamais par un Troyen mon honneur infulté
A les pourſuivre tous a-t-il dù me contraindre ?
Ai-je dû les haïr , ou pouvois-je les craindre ?
L'obſtacle inſurmontable & des monts & des flots
Nous avoit -il permis d'être jamais rivaux ?
Aux champs du Simoïs quelle injure m'appelle ?
Je n'y viens que pour toi , pour venger ta querelle ,
Pour venger à la fois ta ſoeur & Ménélas.
Et quand , pour te ſervir , je me voue au trépas ,
D'un ſecours généreux loin de me rendre grâces ,
De me ravir mon Prix , ingrat ! tu me menaces ,
Le prix de ma valeur , & qui le cede au tien
Autant que ton courage eſt au deſſous du mien.
Pour moi font les périls , pour toi la récompenfe.
S'il faut que Troie un jour tombe en notre puiſſance ,
Là ton partage encor doit être le plus beau ;
Et moi qui des combats ſoutiens ſeul le fardeau ,
Qui
OCTOBRE I. Vol. 1776. 33
Qui n'ai de mes exploits d'autre prix que ma peine,
Je n'aurai remporté qu'une victoire vaine !
Ah ! Plutôt il vaut mieux repartir dès ce jour ,
Et , repaſſant les mers , m'éloigner ſans retour ,
Aufſi bien nous verrons quelle riche conquête ,
Quelle dépouille Hector à mon départ t'apprête".
۱
„ Fuis , lui répond Atride , aſſez d'autres ſans toi
Se feront un honneur de combattre ſous mois
Et j'aurai Jupiter pour défendre ma cauſe.
Toujours à tous mes voeux ton audace s'oppoſe.
Seul , entre tous les Grecs , contraire à mes deſirs ,
La guerre & ſes horreurs font tes plus doux plaiſirss
L'altiere inimitié , la querelle ſanglante ,
Gouvernent à l'envi ton ame turbulente,
La valeur qui te rend ſi terrible & fi fier ,
N'eſt elle pas un don qui vient de Jupiter ?
Fuis , puiſque tu le veux ; il ne m'importe guere,
Ton fuperbe ſecours ne m'eſt pas néceſſaire.
•
Ecoute cependant ce que je vais répondre ,
Et vois ſi ta menace a droit de me confondre :
Au Dieu qui la réclame , & pardonne à ce prix ,
Moi-même en ce moment je cede Chryſéis ;
Je le dois , & des Grecs je remplirai l'attente ,
C
:
34
MERCURE DE FRANCE.
1
Mais je cours t'enlever Brifcis dans ta tente.
Tu connoîtras alors qui d'Achille ou de moi ,
Seul commande eenn ces lieux,,&feul y fait la loi ".
t
1
D'Achille à ce difcours la colere redouble ,
Son regard étincelle , il frémit , il ſe trouble ;
Une aveugle fureur fait bouillonner ſon ſang.
Doit- il d'un Chef altier percer l'indigne flanc ?
Ou doit- il de ſes ſens calmer la violence ?
Dans un filence affreux il confulte , il balance.
Déjà ſur ſon épée il a porté la main ;
Minerve dans l'Olympe en frémit , & foudain
Viſible pour lui ſeul , fond du ciel & l'arrête.
Il s'étonne , il s'agite , il retourne la tête ;
Il reconnoft Minerve aux éclairs de ſes yeux :
22 Fille de Jupiter , qui t'amene en ces lieux t
Viens-tu pour être ici témoin de mon offenſe ?
!
1
Viens , tu feras encor témoin de ma vengeance ".
1
,, Je viens , répond Minerve , appaiſer ton couroux,
5
Et ramener ton ame à des conſeils plus doux :
Junon , qui te chérit & veille fur Atride ,
1
M'envoie à ttoonn ééppéé,ee,oppoſer mon égide.
Crois-moi , mieux que le fer le temps doit te venger.
Celui de qui l'orgueil oſe ici t'outrager ;
Par ſes dons , les reſpects , un jour avec ufure , こ
OCTOBRE I. Vol. 1776. 35
Doit réparer ſa faute & payer ton injure.
Obéis cependant , & laiſſe faire aux Dieux ,
Le coeur d'un vrai Héros doit pardonner comme eux",
» Déeſſe , dit Achille , il faut te fatisfaire ;
Il faut vaincre ma haine & perdre , pour te plaire .
La vengeance ſi douce à mon coeur couroucé.
Qui ſuit la voix des Dieux en doit être exaucé ".
•
TSIAMMA , ou la conſtance dans l'adversité
: Conte Oriental .
MANO - SAMMA , qui regnoit depuis
long-temps dans l'Iſle de Nouraſſin , avoit
toujours cherché ſa félicité dans la grandeur
d'ame plutôt que dans la ſatisfaction
des ſens , & ſes vertus lui avoient mérité
le ſurnom de Juſte ,& l'amour des Dieux
& de ſes ſujets. Les Princes voiſins recherchoient
fon amitié : il étoit leur
médiateur , & terminoit leurs différens
par des jugemens ſages & équitables. II
avoit beaucoup de ſerviteurs fideles : mais
pas un ſeul adulateur. Les punitions
Ca
36 MERCURE DE FRANCE.
étoient fort rares dans ſon pays ; & l'on
n'y trouvoit pas un ſeul mendiant , parce
que l'oiſivété& le luxe en étoient bannis.
Le Peuple étoit vertueux , crainte de déplaire
à fon Prince , & Mano . Samma
mettoit l'eſtime de ſes ſujets au- deſſus
de tous les préſens de la fortune. La tendre
amitié de laReine ajoutoit le dernier
degré au bonheur de Mano - Samma. La
Reine avoit été long-tems ſtérile par
l'effet d'un enchantement prononcé par
le vieux Magicien Malindock , qui avoit
été offenſé par le grand pere de laReine,
mais la Déeſſe Fécula Pouſſa rompit enfin
le fortilege ,& la Reine devint enceinte,
Lorſque Malindock eut appris cette
nouvelle , il entra en fureur , & jura la
perte de la mere & le malheur du fils.
Il voulut que le Prince qui naîtroit fût
continuellement tourmenté & généralement
méprifé. Pour cet effet , il décida
que tous ſes defirs, toutes ſes entrepriſes
produiroient un effet contraire. Les Fees
amies de la Reine , entendirent ce ferment
& frémirent. Le pouvoir du Magicien
leur étoit trop connu , & elles favoient
bien qu'il oſoit affronter les Dieux
mêmes. L'amitié les engagea à méditer
fur les moyens de prévenir les ſuites fu
OCTOBRE I. Vol. 1776. 37
neſtes de ce ſerment, Elles s'aſſemble.
rent chez laReine qui venoitd'accoucher.
Zulmane , qui jouiſſoit de la plus grande
conſidération parmi les Fées , prit le
Prince nouveau né dans ſes bras , lui donna
trois baifers fur le coeur , & lui dit : Sois
l'ami des Dieux. La Fée Azaïde , amie
du genre humain, lui dit: Que ton regne
reſſemble à celui de ton pere. Zimzime ,
Fée bienfaiſante , toucha ſept fois fa langue
& ſes mains en diſant: Soisfage &
opulent. La Fée Alcimédore , jeune &
enjouée , lui baiſa les yeux & la bouche ,
& lui dit : Sois aimable.
Les Fées étoient prêtes à remettre
l'enfant au ſein de ſa mere, lorſque tout
d'un coup leGénie malfaiſant parut dans
un nuage obfcur; il lança un regard terrible
ſur le jeune Prince ,& lui dit d'une
voix épouvantable : Et moi , jeferai ton
ennemi. Après avoir prononcé ces paroles ,
il ſe plongea dans une fumée épaiſſe &
diſparut avec fracas. Les Fées palirent ;
les parens infortunés ne ſurvécurent que
quelques minutes à une apparition ſi effroyabllee..
Zulmane ſe chargea de l'éducation du
jeune Prince , qui fut appelé Tfiamma.
Elle ne négligea rien pour lui inſpirer
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
.
1
dela conſtance & la réſignation. Préparezvous
, lui diſoit elle fans ceſſe , à rencontrer
ſur vos pas , des contradictions infinies
; mais ne vous en laiſſez pas rebuter.
L'adverſité vous eſt envoyée par le deſtin
pour épurer votre vertu , ainſi que l'or
eft rafiné par le feu. Un coeur qui n'a
jamais fouffert ne fait pas apprécier les
maux de ſes ſemblables . En lui donnant
ces préceptes , elle lui apprenoit à placer
tout fon bonheur dans la protection des
Dieux, & à croire que le plus beau préfent
que les Dieux puiſſent nous donner;
c'eſt un eſprit ſage & vertueux , & une
ame ferme & inaltérable.
Lorſque le Prince eut atteint l'âge de
vingt ans , temps auquel les loix du pays
l'appelloient au gouvernement , Zulmane
le conduiſit au trône. Après l'avoir exhorté
, pour la derniere fois , d'avoir toujours
l'exemple de fon pere devant les
yeux , & de ne jamais oublier que la
vertu récompenſe ſes amis , elle le regarda
d'un air affectueux & compatiſſant , &
s'éleva enſuite dans les airs , fur un char
de feu , pour rejoindre ſes habitations
heureuſes. Tſiamma conſerva au fond de
fon ame les conſeils falutaires que la
Fée lui avoit donné , & devint heureux
enles pratiquant.
C
OCTOBRE I. Vol. 1776. 39
1
f
Malindock , aſſis à l'entrée de ſa caverne
, apperçut Zulmane. Il s'enfonça
d'abord dans le ſouterrein : car le ſcélérat
le plus endurci tremble à l'aſpect inopiné
de la vertu. Mais il ſe remit bientôt
de cette frayeur, en fongeant que Tſiamma
n'étoit plus ſous la protection de la
Fée ; il ſe prépara ſur le champ à rendre
inutiles tous les dons que les Fées avoient
accumulés ſur ſa tête. Le Magicien hurla
trois fois , & trois fois la nature gémit ;
puis il monta dans un char attelé de
quatre dragons , & dirigea ſa courſe vers
l'Iſle de Nouraffini
f
Le Peuple quiavoit appris que Tſiam.
ma étoit monté ſur le trône de fon pere ,
s'étoit aſſemblé en foule devant la porte
du palais pour faire ſes hommages au
jeune Roi, dont la réputation s'étoit déjà
répandue dans le pays. Les Rois de Nouraffin
étoient accoutumés de parler en
public à leur Peuple , malgré l'uſage contraire
des Rois de l'Orient. Tfiamma ſe
réjouiſſoit de trouver une occafion de
gagner les coeurs de ſes ſujets , en leur
parlant avec la dignité d'un Roi & la
tendreſſe d'un pere. Déjà les portes du
palais s'ouvroient, le Roi s'avançoit vers
fon Peuple , quand Malindock arriva
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
1
dans la réſidence. Il vit la joie univerſelle
, grinça des dents & prononça quelques
mots finiſtres ; auſſi - tôt le Peuple
courut d'un autre côté du Château , pour
voir une troupede Baladins Chinois que le
Magicien avoit placé en cet endroit pour
détourner l'attention du Peuple. La furpriſe
de Tſiamma fut inexprimable , lorfqu'en
fortant de ſon appartement il ne
trouva pas un ſeul de ſes ſujets ; mais il
attribua cet accident à la légéreté du
Peuple , & rentra dans ſon palais. Alors
le Peuple revint devant le Château , &
témoigna la plus vive impatience de voir
enfin paroître ſon Roi,
Tſiamma étoit trop bon pour ſe refufer
aux deſirs de ſes ſujets. Après avoir
fait quelques tours dans fa chambre ,
pour ſe remettre deſa conſternation , il ſe
préſenta pour la feconde fois ,& futreçu
avec un applaudiſſement général. Tſiamma
brûloit de prononcer un diſcours , auquel
la joie du Peuple promettoit un
fuccès éclatant; il attendit la fin des acclamations
pour parler: mais au lieu de
céder aux mouvemens d'une gaieté décente
, l'aſſemble redoubla ſes clameurs ;
ce n'étoient plus des cris de joie , c'étoit
le bruit confus&déſordonné d'unepopuOCTOBRE
I. Vol. 1776. 41
lace effrénée. Enfin le Roi voyant qu'il
lui étoit impoffible de faire entendre fa
voix , fe retira dans le fond de ſon palais
accablé de triſteſſe .
Tout ceci étoit l'ouvrage du Magicien,
qui avoit changé l'allégreſſe du Peuple en
une fureur immodérée , & qui l'empêchoit
de voir & d'entendre. Tfiamma
ſentoit la puiſſance d'un ennemi , la Fée
Zulmane lui avoit même fait entendre
qu'il en avoit un bien dangereux ; mais
jamais elle ne lui avoit dit que c'étoit
Malindock, de peur d'abattre entiere .
ment fon courage. En même temps il ſe
rappelloit les fages conſeils de la Fée , &
ne murmuroit pas contre la volonté des
Dieux. Mais des tourmens plus affreux
attendoient le vertueux Tfiamma.
Les loix du pays exigeoient que le
nouveau Roi fît un pélerinage dans les
premiers temps de ſa régence. Tſiamma
remplit ce devoir avec plaifir. Il fe mit
en chemin vers le Temple du Dieu
Namu - Amida , accompagné des Principaux
de fon Royaume , & fuivi de plu .
ſieurs étéphans qui étoient chargés de
magnifiques préſens pour le Dieu. Le
Roi s'étant approché du bois ſacré ,
s'étoit proſterné trois fois pour ſe rendre
CS
42 MERCURE DE FRANCE.
digne des regards de Namu-Amida , &
le Peuple qui l'avoit ſuivi en foule ,
avoit imité ſon exemple. Les Mages ,
habillés en blanc , étoient venus au - devant
du Roi , en danſant , pour le bénir
& pour recevoir ſes préſens . Mais Ma,
lindock , qui vouloit empêcher le Roi de
donner à ſes ſujets un témoignage public
de ſa piété , avoit ſubſtitué aux éléphans
richement décorés des ânes décharnés ,
portant des paniers de riz & de féves.
Envain le Roi vouloit s'excuſer , on ne
l'écouta pas; les Mages crierent à l'im
piété & exciterent le Peuple à venger
l'affront fait à ſon Dieu , & le malheureux
Tfiamma eut de la peine à ſe ſauver
dans ſon Château , où il reſta enfermé
pendant trois jours , fans manger ni
boire , pour appaiſer le couroux du Dieu
Namu - Amida qu'il croyoit avoir irrité.
Le quatrieme jour il aſſembla fon Conſeil
pour délibérer ſur les circonstances
fâcheuſes où il ſe trouvoit. Il fut réſolu,
qu'il enverroit un de ſes ſerviteurs les
plus affidés avec le double des préfens
ordinaires ; les Mages les reçurent , & lal
colere du Dieu ſe calma. Mais depuis
cet événement funeſte , le Roi demeura
toujours chagrin ;ni les affaires de l'Etat ,
2
OCTOBRE I. Vol. 1776. 43
niles divertiſſements multipliés ne purent
le tirer de l'accablement auquel il s'étoit
livré. Son Conſeil lui propoſa enfin un
mariage , & le bien de ſes ſujets l'y détermina.
On envoya des Ambaſſadeurs au Roi
de l'ifle de Séran , voiſine de celle de
Nouraffin , pour demander ſa fille , Princeſſe
à qui ſes rares qualités , ſon ame
ſenſible & fublime avoient fait donner
le nom de Zizizi ; c'étoit en effet la vertu
ſous les traits de la beauté .
Le Roi de Séran s'applaudiſſoit de
pouvoir s'allier ſi étroitement avec le
fils de fon ancien ami , & de reſſerrer
l'alliance intime des deux Royaumes au
moyen de cette union. Il donna fur le
champ fon confentement : mais il exigea
en même temps que Tliamma vint en
perſonne recevoir la Princeſſe de ſa main :
Tfiamma ne perdit pas un moment pour
faire ce voyage. Il mit à la voile , ſuivi
de cent bâtimens. Le trajet étoit fort
court ; le Roi appercevoit déjà lerivage ,
& voyoit d'un oeil fatisfait approcher le
terme preſcrit pour fon hymen. Il n'héfita
point à en faire l'aveu : un coeur
noble& pur ne connoît pas ces déguiſemens
que le vice a décoré du nom impoſant
de bienſéances.
44 MERCURE DE FRANCE.
Le vieux Roi de Séran, entouré de
ſes principaux Officiers & de fon Peuple ,
l'attendoit au port. Il étoit prêt à donner
la main au fils de fon ami pour prendre
terre , lorſqu'il s'éleva ſoudain une tempète
furieuſe , qui arracha la flotte du
port & la jeta bien loin de l'Iſle ; une
nuit affreuſe enveloppoit le vaiſſeau de
Tfiamma , & lorſque le brouillard fut
diſſipé , le Roi ſe trouva au port de Nouraffin.
C'étoit Malindock qui avoit fait
naître cette tempête : car l'union de
Tfiamma avec la belle Zizizi étoit un
bonheur trop complet pour ce Prince ,
pour que le ſcélérat l'eût pu regarder d'un
oeil indifférent.
Le vieux Roi de Séran étoit religieux
ſans être ſuperſtitieux. Il attribua cet évé .
nement ſiniſtre à un effet du hafard , &
voulut que le mariage fût conſommé ,
mais ſans exiger davantage que Tſiamma
vint en perſonne à Séran. Il s'embarqua
lui-même avec une ſuite peu nombreuſe ,
& arriva à Nouraſſin, ſansenavoir prévenu
Tſiamma. Ce jeune Prince courut au-devant
de ſon pere , & lorſque ce reſpec.
table vieillard lui eut donné ſa bénédic-,
tion , il lui remit la Princeſſe Zizizi
qui voulut ſejeter aux pieds de Tſiamma,
2
OCTOBRE I. Vol. 1776. 45
It la reçut dans ſes bras , & , fuivant la
coutume du pays , il ôta le voile de fon
viſage en préſence de toute la Cour& du
Peuple , brûlant de voir une Princeſſe
qui paſſoit pour la plus belleperſonne de
l'Orient . Mais quel fut ſon étonnement
lorſqu'il apperçut une figure hideuſe &
effroyable , une tête chauve , un front
ridé , des yeux louches , des joues pâles
& flétries , des dents noires & aigues ,
quipréſentoient le fpectacle d'un monftre
ſous le nom de Zizizi.
Tſiamma reſta immobile pendant
quelque temps ; la malheureuſe Princeſſe
qui ignoroit la cauſe de cette confterna.
tion générale , ſe mit à pleurer. Le vénérable
vieillard voila ſon viſage. Il s'éleva
parmi le Peuple un murmure menaçant ,
&dans les airs on entendoit des ris
ſemblables à ceux d'un Géant féroce. Le
vieux Roi reconnut la voixduMagicien ;
il jeta de la pouſſiere en l'air , prononça
trois fois le nom du puiſſant Namu
Amida, & les ris du mauvais Génie ſe
changerent en des hurlemens effroyables
qui ſe perdoient dans des nuages éloignés.
Le Roi de Séran prit enſuite la Princeſſe
ſa fille par la main, la conduific
46 MERCURE DE FRANCE.
)
dans l'appartement de Tſiamma , & leur
adreſſa ce diſcours: Je vois , mes enfans,
que les menaces du plus puiſſant des
Magiciens font accomplies ; mais je fais
auſſi que ma mort doit faire ceſſer l'enchantement
,&je n'ai plus que quelques
mois à vivre. Tſiamma , n'abandonnez
pas la Princeſſe ; & vous , ma fille , vous
avez perdu pour quelque temps les charmes
de votre figure ; mais le Magicien
n'a pu vous ravir la vertu & la ſageſſe:
elles vous apprendront à ſupporter votre
infortune. Alors il conduiſit la Princeſſe
devant un miroir ; elle tomba évanouie
dans ſes bras. Mais s'étant remiſe d'une
alarme fi excuſable dans une femme , elle
dit à Tſiamma : Je vois que la main de
notre ennemi commun s'eſt appeſantie
fur ma tête ; vous méritez , Prince , une
épouſe plus accomplie ; vivez content&
heureux fans me haïr : vous êtes libre ,
je m'en retourne avec mon pere.
Tſiamma , qui avoit eu le temps de
revenir de fon premier ſaiſiſſement , fut
attendri par ce diſcours ; il prit la Princeſſe
par la main , l'embraſſa , & jura de
l'aimer éternellement. Mais le Peuple ,
qui s'arrête toujours aux apparences exté.
rieures , ne fut pas également fatisfait
OCTOBRE I. Vol. 1776. 47
>
T
de ce mariage; il mepriſa la jeune Reine
& en fit l'objet de ſa rifée. Tout ce
qu'elle faifoit pour gagner l'affection du
Peuple & le convaincre de ſes vertus ,
de ſon eſprit , de ſes talens , étoit inutile
, parce que tout le monde étoit
prévenu contre eller
Ce mépris général , ſans affliger la
Reine , lui faisoit cependant deſirer le
rétabliſſement de ſa figure: mais elle
frémiſſoit lorſquelle penſoit que ce fouhait
ne pouvoit être accompli que par la
mort d'un pere qu'elle aimoit ſi tendrement.
L'implacable Malindock n'ignoroit
pas que la mort du Roi de Séran
feroit ceſſer l'enchantement ,& que cette
mort étoit prochaine ; mais il avoit le
projet cruel de rendre Tſiamma encore
plus malheureux par la beauté de la
Reine , qu'il ne l'avoit été par ſa difformité,
Un jour la Reine étant proſternée devant
l'image du Dieu Iſum , & priant
pour la confervation de fon pere , qu'on
lui avoit annoncé être à l'agonie , elle
fut frappée d'un coup ſemblable à celui
de la foudre. Tſiamma accourut aubruit
qu'il avoit entendu , & trouva la Reine
couchée par terre & évanouie , mais
48 MERCURE DE FRANCE ,
d'une beautédont l'éclat éblouiſſoit. Lorf
que la Reine eut repris ſes ſens , Tiamma
fut fort embarraffé de lui apprendre
la métamorphoſe qui venoit d'arriver ,
puiſque cette nouvelle renfermoit nécef-
> fairement celle de la mort de ſon pere. Il
hafarda enfin de lui en parler ; il proféra,
d'une voix entrecoupée&timide , ces paroles:
La volonté des Dieux... la loi de
la nature... l'âge avancé de votre pere...
Eſt-il mort enfin ,l'interrompit-elle tranquillement
; il étoit vieux & chagrin ,
fon... A ce mot elle apperçut ſa figure
dans un miroir, elle ſe livra à une joie
immodérée ; oui , c'eſt moi , s'écria-t-elle ,
ce ſont ces mêmes traits qui avoientmérité
l'admiration de tout l'Orient. Elle
ne voulut plus quitter ce miroir : tantôt
elle arrangeoit les bouclesdeſes cheveux
& en admiroit la beauté : tantôt elle effayoit
différentes façons de rire , pour
choiſir celle qui ſeroit la plus avantageuſe
à ſa phyſionomie. Dans un inſtant , elle
imitoit les regards d'une femme tendre ,
précieuſe , fiere , langoureuſe ,& s'arrêta
enfin à celui d'une femme impérieuſe ,
qu'elle croyoit être le plus convenable à
ſes yeux noirs. Elle ſe tourna dans cette
attitude vers l'aſſemblée , pour en recueillir
les adorations. Tſiamma ,
OCTOBRE I. Vol. 1776. 49
Tſiamma , qui avoit remarqué ces
différens mouvemens avec une ſurpriſe
inexprimable , donnoit des marques d'une
agitation extraordinaire. Il préſenta enfin
lamain à la Princeſſe : mais elle la retira
froidement , & faiſoit à peine attention
au Roi ; elle parut enfin ſe reſſouvenir
qu'il étoit ſon époux , & lui abandonna
négligemment ſa main, ſans diftinguer
la tendreſſe avec laquelle il la baifoit ; &
bientôt Tſiamma pria les Dieux de reprendre
une beauté qui avoit fait diſpa
roître toutes ſes vertus .
Ce changement avoit fait une imprefſion
toute différente ſur le Peuple. La
> beauté éclatante de la Princeſſe lui tint
lieu de tout. On admiroit ſon eſprit lorfqu'elle
ne remuoit que le bout des le.
vres. Elle parloit à ſon perroquet , &
tout ce qu'elle lui diſoit étoit fublime.
Elle diſtribuoit des aumônes modiques
aux pauvres , & cette action , qui n'avoit
pour objet que d'étaler les graces de ſes
bras , fut appellée bienfaiſance. Une
foule de Poëtes , car il s'en trouvoit à
Nouraffin , s'empreſſa de chanter ſes
louanges. Tout ce qu'elle diſoit , tout
ce qu'elle faifoit , excitoit l'admiration
du Peuple ; elle cherchoit à plaire à tout
D
50
MERCURE DE FRANCE.
le monde. Le ſeul Tſiamma n'eut pas
lieu de ſe louer de fon affabilité : quand
il vouloit lui adreſſer la parole , elle
prétextoit une migraine; lorſqu'elle dévoit
dîner à ſa table , elle s'étoit propoſé
de jeûner ; lorſqu'il lui diſoit les choſes
les plus tendres , elle careſſoit ſon petit
chien; s'il étoit de bonne humeur , fa
gaieté l'offenſoit; s'il étoit trifte , elle
lui faisoit des reproches amers de ce
qu'il affectoit des chagrins en ſa préfence.
Tout ce que Tſiamma approu
voit étoit blame; ſon exemple fut
bientôt ſuivi par les femmes de ſa cour.
Les Médecins déclarerent que c'étoit
une maladie contre laquelle il n'y avoit
point de reméde , & conſeillerent à leurs
maris de fupporter patiemment cette humeur
capricieuſe, puiſqu'on ne pouvoit
pas la changer.
Le terme où l'enchantement devoit
finir approchoit enfin , & Malindock
avoit réſervé au vertueux Tfiamma le
coupleplus fenfible pour cette époque. Il
ſe répandit un bruit dans Nouraffin que
deux Princes de Siam étoient en guerre
Le plus foible de ces deux Princes étoit
ami & allié de Tfiamma ; il ne perdit
pas un inſtant pour voler à ſon ſecours:
OCTOBRE I. Vol. 1776. St
mais en débarquant , Tſiamma trouva
tout le pays dans une paix profonde ,
qui ne fut interrompue que pour repouffer
les troupes de Tfiamma , qu'on prenoit
pour des ennemis.
Pendant l'absence du Roi , Malindock
avoit pris la figure de Tfiamma , &avoit
fait accroire au Peuple qu'en revenant de
fon expédition il avoit devancé fes troupes
pour recourir à la défenſe du Royau
me , qui étoit menacé d'une invaſion de
la part de ſes ennemis . Malindock avoit
ſu gagner l'amitié dela Princeſſe , en ſatisfaiſant
continuellement ſa vanité , deforte
qu'elle commençoit à l'aimer &à trouver
des charmes dans ſa ſociété , & bientôt
les Grands & tout le Peuple ſe rangerent
de fon côté. J
Tſiamma , en arrivant à Nouraſſin ,
trouva tout le Peuple ſous les armes ,
prêt à lui diſputer l'entrée du port. Son
courage lui fit encore furmonter ce nou
( veau contre-temps ,&malgré la réſiſtance
qu'il trouva , il débarqua & demanda
d'abord à voir ce rival audacieux qui
oſoit lui diſputer ſon trône & fon épouſe.
Tiamma fut frappé lui même de la ref
ſemblance qu'il y avoit entre leurs figu.
res, le Peuple étoit en ſuſpens , & la
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
1
Reine donnoit la main à Malindock:
Alors le Roi ne pouvant plus foutenir ce
cruel ſpectacle, propoſa un combat fingulier
à ſon ennemi. Malindock l'accepta
, plein de confiance dans les reffources
de fon art. Une plaine ſituée
près de la ville , fut choiſie pour le
champ de bataille ; la Reine s'y laiſſa
conduire par Malindock ; une foule innombrable
de Peuple s'y rendit.
Divine Zulmane, s'écria Tfiamma, ſi
la vertu & l'innocence opprimée ont des
droits ſur ta protection , ſoutiens mon
bras&mon courage.En diſant ces mots ,
il s'élança ſur le ſcélérat le ſabre à la
main: mais tous les efforts de fon noble
courage ſe briserent contre la force du
Magicien ; il fut terraſſé , & Malindock
étoit prêt à lui arracher la vie.
Dans ce moment la Fée Zulmane apparutdans
un globe de feu , tenant un
taliſmandans ſa main gauche ; fur lequel
étoit gravé le nomdu Dieu Namu-Amida.
Le Magicien trembla à l'aſpect de ce
nom , & voulut prendre la fuite : mais
les forces lui manquerent , & il tomba
par terre. Il ſe changea dans le même
inſtant en un géant épouvantable&voulut
combattre la Fée: mais elle lui préOCTOBRE
I. Vol. 1776. 53
7
fenta le taliſman , & il tomba pour la
feconde fois à terre comme un enfant.
Il ſe changea enſuite en un rocher pour
ſe rendre inſenſible à la vue du talif
man - mais il fondit comme un monceau
de neige. Il ſe changea enfin en un torrent
rapide , & entraîna le malheureux
Tſiamma qui étoit étendu ſur la terre
fans connoiſſance ; il étoit temps de
mettre une fin à ſes perſécutions. La Fée
ſe jeta au milieu du torrent , le deſſécha
fur le champ par la force du taliſman &
en retira Tſiamma , qui reſſembloit à
un homme revenu d'une profonde léthargie
; elle le conduiſit vers la Reine
couchée au pied d'un arbre pendant le
combat , & qui avoit également perdu
les ſens , mais qui les reprit avec ſon
premier caractere , après que la Fée eut
appliqué le taliſman ſur ſa poitrine. Les
deux époux ſaiſis d'admiration & de reconnoiſſance
de voir enfin luire un nouveau
jour ſur leur deſtinée , & de ſe voir
délivrés d'un ennemi irréconciliable , voulurent
ſe jeter aux pieds de la Fée ; mais
elle les quitta & s'éleva dans la plushaute
régiondes airs.
Depuis ce temps Tſiamma jouit en
paixdu rang diftingué auquel ilavoit été
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
1
deſtiné en naiſſant , & qu'il avoit ſi bien
mérité par le courage & la fermeté inaltérable
qu'il avoit montré au milieu des
combats & des aſſauts qu'il avoit fans
ceſſe été obligé de foutenir contre les
rigueurs du deſtin. Il ſe forma dans fon
palais un réduit folitaire , où il goûtoit
une douceur inexprimable en ſe rappellant
ſes peines paſſées & les leçons de la
Fée , qui lui avoit toujours dit qu'une
félicité ſans mélange étoit une chimere ,
& que la vie la plus heureuſe étoit celle
dont le cours eſt ſemé de moins d'infor .
tunes. Dans cette retraite philofophi.
que, Tſiamma ſe plaifoit à ſe rapprocher
de la vérité , de la nature & de lui-même.
Le reſte de ſon temps étoit employé
à faire le bonheur de ſes ſujets,
Un feul Prince fut le fruit du mariage
le plus heureux , formé d'abord fous de
fi cruels aufpices. Il réuniſſoit tous les
ſentimens de ſa mere & toutes les qualités
de fon pere. Une éducation brillante
cultiva ces riches préſens de la nature ,
& en fit le Prince le plus accompli.
Tſiamma parvint à un âge fort avancé;
&lorſqu'il eut payé le tribut à la narute,
laReine fit conſtruire un Temple ſuperbe
à ſa mémoire , où elle paſſa le reſte de
OCTOBRE I. Vol. 1776. 55
ſes jours comme Grande-Prêtreſſe. Le
nom de Tfiamma fut à jamais chéri dans
tous le pays : on le cita toujours pour
exprimer l'aſſemblage de toutes les vertus;
les malheureux trouvoient de la
conſolation près de fon tombeau , &
la jeuneſſe alloit puiſer dans ſon Temple
des leçons de conftance dans l'adverſité.
Traduit de l'Allemand , par M. Papelier.
Traduction du commencement du Livre
XVIII de l'lliade d'Homere , Piece manufcrite
qui a concouru pour le prix de
l'Académie Françoise.
Me quoque muſarum ſtudium fub nocte filenti
Artibus affuetis ſollicitare folet.
TAN
CLAUD. Pr. L. III. de Raptu Proferp .
ANDIS que du combat la fureur homicide ,
Pareille aux tourbillons d'un élément avide ,
Dans les champs dévaſtés ſe répandoit encor ,
En proie à ſa douleur , le fils du vieux Neftor ,...
Député vers Achille , & d'un triſte meſſage
D4
56 MERCURE DE FRANCE,
*
Fidele à s'acquitter , voloit ſur le rivage.
Languiſſamment aſſis , ſeul devant ſes vaiſſeaux ,
Achille en ce moment ſembloit prévoir ſes maux ;
Les yeux baignés de pleurs , ce Héros en filence ,
Aux plus cuiſans chagrins ſe livroit par avance ,
Il regarde , il voit fuir dans les champs Phrygiens
Les bataillons épars des triſtes Argiens ;
Que vois-je ? ſe dit - il , 0 funeſte préſage !
Patrocle... c'en eſt fait , les Grecs ont l'avantage.
L'imprudent ! contre Hector ... en devais - je douter ?
A de pareils haſards devois je l'expoſer ?
Thétis me l'avoit dit : crains un fort trop fragile !
Crains d'avoir à pleurer ſur l'émule d'Achille !
Le plus vaillant des Grecs doit périr en ces lieux.
Il n'eſt plus... Antiloque apparoît à ſes yeux:
Achille , lui dit - il , verſant des flots de larmes ,
Je viens ... Patrocle eſt mort , Hector a pris ſes armes,
Il dit : Achille écoute , une ſubite horreur ,
Comme un nuage épais a paſſé dans ſon cenr.
pâlit , il s'agite ; & , guidé par ſa rage ,
D'un ſable impur & noir il couvre ſon viſages
Il ne ſe ſoutient plus ; ſon corps , en vacillant ,
Tombe & roule à grand bruit fur le gravier brûlant &
Ses cheveux ſont épars : leurs treſſes arrachées
1
OCTOBRE I. Vol. 1776. 57
Souillent de leurs débris ſes mains enfanglantées.
Il s'écrie. Hors du camp , tremblantes à ſa voix ,
Ses caprives en foule , & celles qu'autrefois
Patrocle obtint du fort , accourent & gémiſſent.
Du bruit de leurs clameurs les plaines retentiſſent.
Antiloque s'avance , &, par d'heureux ſecours ,
D'Achille , malgré lui , tâche à ſauver les jours ,
Il le preſſe en ſes bras , il éloigne les armes ,
Et foulage ſes maux en répandant des larmes.
Cependant , enfoncé dans ſes chagrins amers ,
Achille de ſes cris troubloit le ſein des mers.
Du ſéjour ténébreux de ſes grottes humides ,
Sa mere l'entendit ; le choeur des Néréides ,
Autour d'elle empreſſé dans ces affreux inſtans ,
Répond à ſes clameurs par des triſtes accens :
Elles frappent leur ſein : ,, O cheres foeurs , dit elle,
*Contemplez tout l'excès de ma peine,cruelle !
Le ciel , je l'avouerai , protégeant mes amours ,
M'a fait mere d'un fils & confèrvé ſes jours.
Mes ſoins ont cultivé cet arbuſte docile ,
Et déjà des Troyens il fait trembler la ville ;
Mais que me fait à moi ce fantôme d'honneur ,
Le fils d'une Déeſſe , o comble de douleur !
Ce fils toujours ſi cher à mon ame charmée ,
Ne reverra jamais le palais de Pélée .
Encore ſi ſes jours près d'être moiſſonnés ,
Dş
)
۱
58 MERCURE DE FRANCE,
Par de cruels chagrins n'étoient empoisonnés ;
Mais las ! je ſuis Déeſſe , & ma gloire importune
Ne peut d'un fils ſi cher adoucir l'infortune.
Allons , je veux le voir , je veux , fi' je le puis ,
Partager ſes malheurs ou calmer ſes ennuis".
Elle part à ces morts : des filles de Nérée
La Déeſſe à Pinſtant ſe voit environnée :
Toutes ,pour la fervir , veulent fuivre ſes pas.
L'onde s'ouvre & fléchit ſous leurs divins appas.
Elles ſortent des flots , la Déeffe empreffée
Regarde , & près du camp voit le fils de Pélée :
Elle vole , l'embraſſe. ,, Eh quoi ! mon fils , des pleurs t
Quoi ! pourrois-tu du fort accufer les rigueurs ?
Tu t'es vengé des Grecs ; leur valeur inutile
Reconnoît à préſent ce que peut un Achille.
Les Dieux t'ont exaucé... Que dites - vous , Ô ciel !
Devoient ils exaucer un defir criminel ?:
Les Dieux m'ont tout ravi , leur funeſte puiſſance
A comblé mes malheurs en ſervant ma vengeance .
J'ai perdu mon ami , le feul cher à mon coeur ,
J'avois mis en lui ſeul ma gloire & mon bonheur,
Thétis, Patrocle eſt mort , un monftre fanguinaire ,
Hector , à ce Héros a ravila lumiere ;
Et ces divins préfens fi long - temps redoutés ,
Sur ſon corps en partant par moi - même attachés ,
1
OCTOBRE I. Vol. 1776. 59
1
Ces armes dont Vulcain daigna vêtir Pélée ,
Dans ce jour mémorable où le Dieu d'hyménée
L'uniſſant avec vous par des noeuds éternels ,
L'égala pour un temps aux plus fiers Immortels ;
Un vainqueur infolent , un Troyen les poſſede !
Je ne puis réſiſter au chagrin qui m'obſede.
Infortunés parens ! o Pélée ! ô Thétis !
Pourquoi faut -il qu'hymen , hélas ! vous ait unis ?
Est- ce pour me pleurer ? Car ,ſi je vis encore ,
C'eſt pour venger les jours d'un ami qui m'implore ,
Je veux que ſous mon bras... Achille , y pensez-vous ?
Je fais qu'il faut qu'Hector expire fous vos coups ,
Rien ne peut adoucir votre mortelle haine ;
Mais ſongez que s'il meurt votre perte eſt prochaine.
Eh ! que m'importe à moi ? répondit le Héros ,
Mourons , le trêpas ſeul peut terminer mes maux :
Mourons , pourvu qu'Hector, couché ſur la poulliere ,
Sous la lance d'Achille ait perdu la lumiere.
Moi , je craindrois la mort quand Patrocle n'eſt plus !
Quand Patrocle des Grecs conduiſant les Tribus ,
Aux dépens de ſes jours a ſignalé fon zele ,
Quand , par un coup affreux , l'ami le plus fidèle ,
Loin des ſiens, avec moi venu dans ces climats ,
Peut - être en m'implorant a reçu le trépas.
*
60 MERCURE DE FRANCE.
(
Je n'ai pu le ſauver , & je reſte tranquille !
Patrocle & ſes amis ne trouvent plus d'Achille !
Qui! moi ! j'irois ſans gloire , abandonnant ces lieux ,
Au fond de mon palais couler des jours honteux ,
Et de mon triſte poids la terre furchargée ...
Non , qu'à jamais plutôt d'ici bas exilée ,
Et du brillant ſéjour des heureux immortels
La colere en cent lieux promene ſes autels ;
Ses poiſons , qu'en douceur le miel égale à peine ,
Enivrent le plus ſage : une vapeur ſoudaine
Saifit ſes ſens troublés , l'agite avec fureur ,
Et le ſage n'eſt plus qu'un objet de terreur.
Trop long-temps la barbare excita ma vengeance ;
On m'a ravi Patrocle , il n'eſt plus d'autre offence ;
J'oublie Agamemnon , ſa haine & ſes forfaits ;
Je n'ai plus qu'un mortel à punir déſormais ".
? Je dois mourir , eh bien ! le grand Alcide même ,
Alcide a du deſtin ſubi la loi ſuprême .
Le fils de Jupiter , qu'honoroit ſa faveur ,
Il eſt mort, comme lui mourons avec honneur ;
Mes jours vont s'envoler , je veux en faire uſage ,
Je veux que Troie encor connoiſſe mon courage.
Hector, tu vas frémir ; pleure , Andromaque , pleures
(
OCTOBRE I. Vol. 1776. στ
Troyennes , couvrez vous des plus noires couleurs.
Vos époux vont d'Achille éprouver la vaillance ,
Et vous faurez bientôt ce que peut ma préſence "
Thétis , en ſoupirant , ſe ſoumet aux deſtins.
„ Je ne puis qu'approuver vos généreux deſſeins ,
Lui dit-elle , un ami vous demande vengeance :
Mon fils , puiſqu'il le faut, volez à ſa défenſe ;
Mais ſongez-vous qu'Hector , plus vain , plus glorieux ,
De vos armes couvert ſe montre à tous les yeux. !
L'inſenſé va mourir ...&fe croit invincible !
!
1
Cher Achille , à mes pleurs ſi vous êtes ſenſible , /
Attendez que l'Aurore éclairant ces climats ,
Me ramene en ces lieux pour armer votre bras :
Je vais trouver Vulcain. Vous , filles de Nérée ,
Raſſurez de ce Dieu la tendreſſe alarmée ,
Dites-lui quels deſſeins agitent mes eſprits :
Partez " ... Thétis échappe à leurs regards ſurpris.
Les Nymphes à ſa voix rentrent au ſein des ondes.
Cependant diviſés en troupes vagabondes
Les foibles Argiens de frayeur palpitans ,
Déjà de l'Héleſpont touchent les bords ſanglans ,
Et le corps de Patrocle étendu ſur l'arène ,
En butte à tous les traits d'une armée inhumaine ,
Va du Troyen barbare aſſouvir la fureur.
62 MERCURE DE FRANCE.
1
L
A
Envain pour le fauver ſes amis pleins d'ardeur ,
Epuiſent leurs efforts ; un mortel intrépide ,
Hector , tel en fon vol que la flamme rapide ,
S'élance , les atteint. Les chefs & les foldats
Attentifs à ſa voix volent tous ſur ſes pas.
Il s'écrie , & déjà s'empare de ſa proie :
Des Ajax à l'inſtant la vertu ſe déploie.
Trois fois il la ſaiſit, trois fois leur bras vengeur
Oppole à fon courage une noble valeur.
T
Tels on voit des bergers , lorſque la nuit plus fombre
Vient d'obſcurcir les airs de ſes épaiſſes ombres ,
D'un regard attentif veiller ſur leurs troupeaux ,
Un lion ſe préſente & brave leurs aſſauts.
Tel Hector repouſſé s'anime davantage ;
Il triomphoit déjà , tout cédoit à ſa rage ,
Si Junon en ſecret , dans ſes ſombres, chagrins ,
N'eût fait deſcendre Iris au ſéjour des humains.
Elle apperçoit Achille , & d'une voix rapide :
V
Levez vous, lui dit-elle , Ô vous du fier, Atride ,
Vous , des plus grands guerriers rival victorieux ,
Sauvez de votre ami les reſtes précieux;
=
On s'arrache ſon corps, & les Grecs fans défenſe
Ne peuvent des Troyens réprimer l'infolence.
Venez , déconcertez leurs projets inhumains
OCTOBRE I. Vol. 1776. 63
Venez , ou pour jamais Patrocle eſt en leurs mains.
Hector , déjà rempli d'une cruelle joie ,
Hector veut de ſa tête orner les murs de Troie.
Sauvez- le ; pourriez-vous demeurer plus long-temps ?
Déjà je crois le voir dans leurs murs triomphans ,
Je crois voir de leurs chiens les meutes affamées ,
Déchirer dans leurs jeux ſes chairs défigurées .
Recevrez- vous Patrocle en cet affreux état?"
:
T
I
(
„ Iris , vous augmentez le trouble qui m'abat ,
Lui dit- il ; mais quels Dieux ſenſibles à mes peines
Vous font pour un mortel deſcendre dans ces plaines ? "
,, Junon , qui de fon rang oubliant la hauteurd
Ne peut voir fans chagrin lauguir votre valeur ,
Veut , à l'inſçu des Dieux , venger votre querelle ,
Et pour vous animer daigne employer mon zele ".
is
A
,, Eht comment , dit Achille , affronter les combats ?
Hector a mon armure , & je n'ai que mon bras.
Mais Thétis va venir ſa parole eſt fidele ,
Et j'attends de ſes mains une armure nouvelle
Vulcain dans, ſes vaſtes fourneaux. fourneaux Qu'auraforgéVulca
Le ſeul Ajax d'Hector repouſſe les aſſauts ,
64 MERCURE DE FRANCE
De lui ſeul cependant je puis vétir les armes ".
„ Je le fais; mais livrés aux plus vives alarmes ,
Les foibles Argiens font toujours pourſuivis.
Achille , voulez-vous écouter mes avis ?
Des bords de ce foſſe montrez-vous aux armées .
Les Troyens vous verront , les troupes conſternées
S'arrêteront peut-être , & les Grecs refpirans ,
Sentiront la valeur renaître dans leurs ſens ".
Elle dit : & déjà fend la voûte éthérée.
Il ſe leve auſſfi-tôt; du haut de l'empirée
Pallas le voit , deſcend dans le vague de l'air ,
Sous l'égide effrayant elle le tient couvert ,
D'un or mobile & pur elle forme un nuage ,
L'en couronne , & d'éclairs enflamme ſon viſage.
Tels on voit , dans le jour , du ſommet des ſignaux
Des tourbillons épais s'élever ſur les eaux ,
Quand des bords Egéens une ville éplorée
D'ennemis trop puiſſans ſe voit environnée ;
Mais fitôt que Phoebus s'eſt plongé dans les mers
La flamme s'apperçoit des rivages divers ,
Et les peuples voiſins , empreſſés à s'y rendre ,
Semblent briguer entre eux l'honneur de la défendre.
Ainfi brilloit Achille , un déluge de feux
Sembloi
OCTOBRE I. Vol. 1776. 65
}
Sembloit jaillir au loin de ſon front radieux.
Sur les bords des remparts il court , monte &s'arrêtes
Pallas de feux nouveaux fait rayonner ſa tête.
Il s'écrie , elle auſſi fait entendre ſa voix ,
Et tous les Phrygiens frémiſſent à la fois.
Telle du haut des tours d'une ville puiſſante,
Réſonne en longs éclats la trompette bruyante ,
Quand l'ennemi nombreux l'enceint de toutes parts.
Tel il tonne. A ſa voix les bataillons épars
Se refoulent ; ſoudain les courſiers en furie
Reculent dans les rangs de l'armée ennemie ,
Et ſous leurs chars ſanglans , confondus & brisés ,
Ecrafent les Troyens de leurs armes percés ;
Envain leurs conducteurs qu'éblouit fon viſage,
Veulent dans ce déſordre arrêter le carnage.
Achille d'un regard les fait pâlir d'horreur ,
Il tonne par trois fois & trois fois eſt vainqueur;
Douze des plus vaillans giffent dans la pouffiere.
Cependant les Ajax , pleins d'une ardeur guerriere,
A ceux des autres Grecs uniſſant leurs efforts ,
De Patrocle ſanglant ont délivré le corps ;
Ils l'emportent en foule , & fur un lit funebre
Poſent les reſtes froids de ce guerrier célebre ,
Les arroſent de pleurs ; Achille eſt auprès d'eux ,
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Une vapeur brûlante échappe de ſes yeux ;
Il pleure cet ami jadis couvert de gloire ,
Et qu'on ne verra plus aux champs de la victoire.
Les Adieux d'Andromaque & d'Hector : Piece
manuscrite . Iliade , Livre VI.
A
e
)
RRÊTE , cher époux : un funefte courage
Te fait chercher la mort au printemps de ton âge.
Ah ! du moins fois touché de mon cruel deſtin
Tu vas me laiſſer veuve & ton fils orphelin.
Tous les Grecs conjurés t'arracheront la vie .
Dieux ! que dans le tombeau je fois enſevelie ,
Avant que mon époux , le rempart des Troyens ,
Sous le glaive ennemi tombe aux champs Phrygiens.
Si tu péris , Hector , ta veuve abandonnée
Coulera dans les pleurs fa vie infortunée.
Je n'ai plus de parens dans ce triſte Univers.
O ſouvenirs cruels ! & funeſte revers !
t
Hélas ! j'ai vu mon pere immolé par Achille (*) ,
Ce vainqueur furieux , l'effroi de ma famille.
(*) On a cru pouvoir ne pas traduire quelques vers en cet
endroit fans crainte de défigurer Homere, parce que ces vers
en françois semblent couper le fil du discours.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 67
i
:
J'ai vu Thebe fumante en proie à ſes ſoldats ,
Et fept freres plongés dans la nuit du trépas.
Quand ma mere échappée à la flamme , au carnage ,
Recueilloit d'un époux le ſanglant héritage ,
L'inflexible Diane a percé de ſes traits
Ma déplorable mere au ſein de ſon palais.
Hector , tu me tiens lieu de ma famille entiere.
Ah ! dérobe au trépas une tête ſi chere.
Prends pitié d'Andromaque & d'un malheureux fils ,
Eſclave ſi tu meurs , couronné ſi tu vis.
Demeure au pieds des murs près du figuier ſauvage:
Là , des Troyens vaincus ranime le courage.
MA
Trois fois nous avons vu le fier Agamemnon ,
L'impétueux Ajax attaquer Ilion.
Sans doute de Calchas la fatale ſcience
Afait connoître aux Grecs ce rempart ſans défenſe ;
Et pour notre ruine ardens , victorieux.
Il ſe frayent dans Troie un chemin glorieux.
Je connois , dit Hector , les maux de ma patrie ;
Et tes pleurs ont coulé dans mon ame attendrie.
Mais je ne puis combattre à l'ombre des remparts .
Que diroient les Troyens , fi loin du champ de Mars
Ton époux fans honneur caché ſous les murailles ,
Par une lache crainte évitoit les batailles ?
Nourri dès mon enfance à l'horreur des combats,
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
Toujours au premier rang j'ai bravé le trépas ,
Et d'un pere fameux foutenant la mémoire ,
Je dois ceindre mon front des lauriers de la gloire.
O ma chere Andromaque ! un jour fatal viendra ,
Un jour où par la flamme Ilion périra ;
Mais ni d'Hécube aux fers la douloureuſe image ,
Ni Priam égorgé par un vainqueur ſauvage ,
Ni tous mes freres morts ſur le ſable étendus :
Non, rien ne fait horreur à mes ſens éperdus
Autant que tes ſanglots & ton trouble effroyable ,
Lorſqu'en nos murs fumans un Grec impitoyable
Te mettra dans ſes fers , & , repaſſant les flots ,
Te menera captive aux rivages d'Argos .
Expoſée aux dédains d'une fiere maitreſſe,
Tu traîneras tes jours eſclave dans la Grece,
Et ceux qui te verront les yeux noyés de pleurs ,
D'un fort injurieux éprouver les rigueurs ,
Diront pour t'inſulter : C'eſt l'épouſe chérie ,
C'eſt la veuve d'Hector qui ſauvoit ſa patrie.
Ces mots , ces triſtes mots te perceront le coeur ;
Et tu foupireras , dans ton cruel malheur ,
T
Après un tendre époux qui , vengeant ton outrage ,
Pourroit ſeul t'arracher à ce dur eſclavage.
Mais avant que le ciel ſoit frappé de tes cris,
Que d'un Grec odieux tu ſouffres les mépris ,
Puiſſe, hélas ! ton Hector , couché dans la pouffiere,
OCTOBRE I. Vol. هو . 1776
Ne plus voir du ſoleil Péclatante lumiere.
:
A ce triſte diſcours avançant quelques pas ,
Pour embraſſer ſon fils le Héros tend les bras ;
Mais l'enfant ébloui voit avec épouvante
Le panache flottant , l'armure étincelante ;
Au ſein de ſa nourrice il ſe cache de peur.
Andromaque ſourit de ſa vaine frayeur.
Alors ôtant ſon caſque , Hector avec tendreſſe ,
Dans ſes bras paternels prend ſon fils , le careſſe ;
Et par un doux tranſport l'élevant vers les cieux,
Invoque Jupiter & tous les autres Dieux :
„ Exaucez , Dieux puiffans , mon ardente priere ;
Faites qu'un jour , ſuivant les traces de ſon pere,
Et parmi les Troyens ſignalant ſa valeur ,
Mon fils foit d'Ilion l'illuſtre défenſeur.
Lorſque vainqueur , chargé de dépouilles ſanglantes ,
Mon fils ramenera ſes troupes triomphantes ,
Qu'au loin ſur ſon paſſage il entende ces mots :
Ce Prince a de ſa race effacé les Héros .
Puiſſe ſa tendre mere en treſſaillir de joie ,
Et couler d'heureux jours dans la fuperbe Troie ! ".
Il dit; & tranſporté par l'amour paternel ,
Dépoſe Aſtyanax dans le ſein maternel.
Andromaque reçoit cet enfant plein de charmes
Avec un doux ſourire entremêlé des larmes .
E3
70 MERCURE DE FRANCE,
Hector lui parle ainſi , touché de ſa douleur :
Bannis ce noir chagrin qui confume ton coeur ,
Chere épouse , le fer d'une main ennemie ,
Sans l'ordre du deſtin ne peut trancher ma vie .
Je ſuivrai des humains l'irrévocable fort.
Le lâche ou le héros n'évitent point la mort.
Rentre dans ton palais ; & pour charmer ta peine ,
Tourne d'un doigt léger les fufeaux & la laine,
Mon deſtin glorieux eſt de venger l'Etat.
Adieu, l'honneur me parle &je vole au combat.
1
A ces mots reprenant fon caſque formidable ,
Hector court ſignaler ſa valeur redoutable ;
Mais Andromaque en pleurs quitte à pas lents ces
lieux ,
20
Et tournant ſes regards , fuit ſon époux des yeux .
Elle arrive au palais : ſa douleur & fes larmes
e.
Des eſclaves en deuil augmentent les alarmes .
Hélas! fon tendre amour craint un funeſte fort ,
Et ce Héros vivant eſt pleuré comme mort.
Par M. l'Abbé Potet , Profeſſeur au Collège
Mazarin. !
t
OCTOBRE I. Vol. 1776. 71
LES DEUX ROSES.
L
AIR : Que ne ſuis - je la fougere.
A jeune Life attendrie
De tous les foins d'Alcidon ,
Un beau jour dans la prairie
D'une roſe lui fit don;
T
Liſe , ſimple en toute choſe ,
Rougit alors juſqu'aux yeux ;
Alors, au lieu d'une roſe ,
Le Berger en voyoit deux,
4
Des mains de la Paſtourelle
Il prend le cadeau charmant ,
Et toujours plus épris d'elle
Il s'écrie en ſoupirant :
Combien me flatte & m'honore
La roſe que je reçois !
Ah ! qu'Amour me donne encore
L'autre roſe que je voist
Par Mile Coffon de la Creſſfonniered
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
(*) LA QUERELLE DES DIEUX , Ou
les malheurs de l'Homme.
J
Fable.
UPITER , Neptune & Pluton
Jadis s'aimoient , vivoient en freres ;
L'homme ſentoit moins ſes miſeres ,
Et tout dans l'Univers en alloit mieux , dit on..
L'amitié chez les Dieux eſt ſans doute éternelle ?
Point.. C'eſt comme ici bas. L'amour , l'ambition
Cauſerent dans l'Olympe une haine cruelle ,
Si bien qu'après grande diviſion ,
Et pour terminer la querelle ,
On en vint au partage . Or , pour ſa portion ,
Jupin prit le gros lot , des cieux il eut l'empire ,
C'étoit l'aîné : Neptune obtint celui des mers ,
Et le triſte Pluton deſcendit aux enfers.
Ami Lecteur vous m'allez dire :
Mais dans ces partages divers
Que gagna l'homme ? Rien... Son deſtin devint pire ,
(*) On doit distinguer cette Fable , d'un genre neuf &
philosophique. Elle est attribuée à M. l'Abbé de Reyrac,
Chanoine d'Orléans, Correspondant de l'Académie des Inscriptiens
& Belles - Lettres.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 73
Ces trois Dieux à l'envi l'accablerent de maux ,
Chacun dans ſes Etats lui déclara la guerre ;
Jupiter en courroux le frappa du tonnerre ;
Neptune mugiſſant l'engloutit dans les flots ,
Et Pluton l'enchaîna dans ſes brûlans cachots .
L
E mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Chat ; celui de
la ſeconde eſt le Peigne ; celui de la
troiſieme eſt le Fard Le mot du premier
Logogryphe eſt Soulier , où ſe trouve
fol, si , re , rose , or , roue , rufe , Loire,
ofier , lie , ris , ourse , fuie , rue ; celui
du ſecond eſt Bourrée (air de muſique) ,
& bourrée (fagot) .
D
ÉNIGME.
T
Emon être charmant digne ouvrage de l'art,
L'idée ingénieuſe eſt due à la nature.
Comme elle , ſimple , unie , agréable & fans fard,
De mon illluſtre auteur je n'ai point l'impoſture.
Je ſuis par la Beauté recherchée en tous lieux,
E5
74 MERCURE DE FRANCE,
L
Et fur - tout , en ſecret , près de moi je l'attire;
Je ne faurois laſſer ſes regards curieux :
Jamais Amant n'obtient ſi ſouvent un fourire ;
Mais froide , inanimée , ignorant le defir ,
Par les belles je ſuis en vain bien accueillie ,
Si je vois leurs attraits , je les vois ſans plaiſir ,
Et mon deſtin , hélas ! n'eſt point digne d'envie.
Ah ! du temps que je perds les momens précieux ,
S'ils étoient accordés à ta brûlante flamme ,
Seroient par toi , Lecteur , employés beaucoup mieux,
Que n'as-tu ces momens ! ou que n'ai - je ton ame !
Par M. le Méteyer.
ENVAIN
AUTRE.
NVAIN par un travail opiniâtre , aſſidu ,
La philoſophique engeance
A cru pénétrer mon eſſence :
Pour me trouver , ils m'ont perdu.
Je ſuis maître de la Nature ,
Je fais naître & mourir les brillans Potentats ,
Je forme & détruis les Etats ;
Tu me perds en mettant ta tête à la torture .
Par M. Hubert
OCTOBRE I. Vol. 1776 .
75
AUTANT
AUTRE.
ANT qu'il eſt de ſoeurs à la cour d'Apollon ,
Nous fumes de tout temps de compagnes ſur terre ;
Mais tandis que la paix regne fur l'Hélicon ,
Les mortels ici bas nous déclarent la guerre.
Sur un champ de bataille ils s'arment contre nous ;
Toujours victorieux nous nous voyons vaincues :
Mais , o fort accablant ! par un ſeul de leurs coups .
Nous pouvons à la fois être toutes battues.
Ne r'imagines pas que nos divers affauts
Soient dans le fond , Lecteur , de ſimples bagatelles :
Car nos fiers ennemis ſont ſouvent des héros ,
Et les bombes toujours font leurs armes morrelles .
Avant de te quitter , ſache que nos tyrans
Şe comptent par milliers , qu'ils inondent la terre ,
Qu'on en trouve par-tout ; que la ville , les champs
Nous font également une éternelle guerre .
Par M. Lavielle , de Dax
76 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPΗ Ε.
ADMIRE , DMIRE , cher Lecteur , mon bizarre deſtin ,
Il faut qu'avec ſept pieds je marche ſur le ventre :
Il faut juſqu'à ce que j'y rentre ,
Que je morde la terre , & je chante au lutrin !
O quel galimathias ! tu ris , Lecteur malin ?
Femme , hais moi , ta haine eſt légitime ,
Je ſis tous tes malheurs , ta mort même eſt mon crime.
Par M. Huet de Long-champ.
D
1
AUTRE.
E nature & de nom je ſuis un quadrupede.
Si l'on me coupe un pied , je reſte , en bon latin,
Un petit animal fléau du genre humain.
Déjà deux animaux ! Voulez-vous un remede
Pour me rendre à l'inſtant un être ſans chaleur ?
Remettez-moi le pied , je ſuis parfum , couleur.
Par M. Lap. fils , de Lyon.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 77
AUTRE.
PLEUREZ LEUREZ , pleurez aimable Aurore ,
Pleurez & me donnez le jour :
Née à peine , j'irai dans les jardins de Flore
Pour vivifier à mon tour.
Et vous , jeunes boutons , fi vous voulez éclore,
Obéiſſez à mon amour ,
Pendant qu'il en eſt temps encore ;
Bientôt Phébus , par fon retour ,
Doit inviſiblement m'attirer à ſa cour.
Un pied de moins , je ſuis une fleur bien aimée ,
Souvent aux Belles comparée ,
Fleur que l'on cueille rarement
Impunément.
Otez m'en deux , je ſuis dans l'oeil de la Bergere
Quand ſonne l'heure du Berger ,
Heure aux tendres Amans ſi chere ,
Qu'à ſoixante ans , hélas ! on n'entend peu fonner.
Par M. Gazil , fils .
N. B. Nous donnerons dans le second volume du mois
la musique & les couplets qui devoient trouver ici leur places
78
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
L'esprit des ufages & des coutumes des
différens Peuples , ou obſervations tirées
des Voyageurs & des Hiftoriens ;
par M. de Meunier ; 3 vol. in 8°. A
Paris , chez Pifſfot , Lib. quai des Auguſtins.
2
L'ÉTUDE des Nations eſt une étude digne
de la curioſité de l'eſprit humain ;
&cependant rien n'eſt ſi commun que
l'ignorance où nous vivons des moeurs ,
des coutumes,du caractere des Nations ,
foit anciennes , ſoit modernes. On nous
reproche de ne pas chercher à connoître
davantage les Peuples voifins avec lefquels
nous avons des relations d'intérêt ;
les moeurs de notre patrie même nous
font étrangeres. Croirions- nous pouvoir
nous fuffire à nous - mêmes ? La vanité
hous porteroit- elle à ne rien appercevoir
d'eflimable au - delà de nous ? Cette indifférence
ne feroit elle pas plutôt une
ſuite de notre goût pour tout ce qui eſt
amuſement , & de notre averſion pour
OCTOBRE 1. Vol. 1776. 79
&
tout ce qui exige un peu de réflexion &
de travail ? Les traits perſonnels qui diftinguent
tous les hommes , cette variété
immenſe de caracteres & d'uſages qu'on
remarque dans chaque Nation , doivent
échapper néceſſairement aux eſprits légers
& ennemis de toute étude réfléchie,
Le progrès des lumieres & les connoiſſances
philoſophiques qui ſe ſont ſi
fort multipliées depuis plus d'un fiecle ,
devroient nous avoir perfuadé que rien
n'eſt plus ridicule que le préjugé qui ne
nous fait eftimer que notre Nation. Ne
devons nous pas au contraire reconnoître
le bien& l'aimer par tout où il ſe trouve?
La variété des inſtitutions qui ſe ſont
établies dans chaque pays , la fingularité
des uſages arbitraires , peuvent-elles nous
empêcher de regarder tous les hommes,
méme les plus barbares , comme les enfans
d'une même famille pour leſquels
nous devons conſerver l'intérêt le plus
tendre ? Un vrai Philofophe , fans ceffer
d'appartenir à ſa patrie & de lui conſacrer
ſes talens , ne doit il pas aſpirer à
être l'homme de tous les temps & de
toutes les Nations ? Convenons donc que
Tien ne peut juſtifier notre négligence à
nous inftruire de tout ce qui a rapport
80 MERCURE DE FRANCE.
aux diverſes Nations qui compoſent le
genre humain. Plus le champ de l'obfervation
s'eſt étendu , plus il préſente
d'époques à parcourir , plus cette étude
eſt devenue néceſſaire & intéreſlante.
Nous convenons toutefois que le plaiſir
d'étudier l'eſprit d'une Nation , croît en
proportion du rôle que cette Nation joue
fur le Théâtre de l'Univers , & de l'inté .
rêt que nous avons à le connoître. Nous
devons par conféquent étudier les moeurs
desAnglois avant celles des Nations éloignées
avec leſquelles nous n'avons pas
les mêmes rapports. Rien de ſi aiſé que
de ſuivre cet ordre , & d'approfondir le
génie de nos voiſins avant d'étudier les
moeurs des Nations anciennes & éloignées
de notre patrie. Mais pour nous
livrer à cette étude ſi intéreſſante & fi
digne de la curioſité de l'eſprit humain ,
& y faire promptement des ſuccès , il
faut ſavoir rapprocher les moeurs , les
uſages , les coutumes & les loix des différens
Peuples , & fur tout en découvrir
l'eſprit , s'il eſt poſſible. Tel eſt l'objet
de l'Ouvrage que nous annonçons. L'Auteur
s'eſt chargé de nous faciliter cette
étude , en raſſemblant tout ce qui eſt
épars dans une infinité d'Ouvrages , &
en
OCTOBRE I. Vol. 1776. 81
en recueillant avec une ſaine critique
toutes les recherches des Hiſtoriens &
des Voyageurs. Mais comme les Hiftoriens
n'ont rapporté ſouvent les uſages
& les coutumes des Nations que d'une
maniere très - ſuccinte , & que la plupart
des Voyageurs n'ont pas mis affez d'ordre&
de ſuite dans ce qu'ils ont rapporté
fur cet objet , rien ne pouvoit être plus
utile aux Lecteurs que de trouver dans
un ſeul Ouvrage , réunis ſous un même
point de vue , les coutumes , les uſages
&les moeurs de toutes les Nations . En
effet , rien ne cauſe plus de ſurpriſe à
l'eſprit humain que cette prodigieuſe
variété &oppoſition qu'on obſerve à cet
égard parmi les Nations. Rien ne feroit
plus abſurde que de prétendre que les
hommes ſuivent par-tout uniformément
les mêmes loix , & qu'il y a une exacte
reſſemblance entre les différens individus
de la grande famille humaine , répandue
fur la furface de la terre. Le climat ,
comme l'obſerve l'Auteur de l'Ouvrage ,
la ſtérilité du pays , l'organiſation phyſique,
les beſoins & la poſition des peuplades
, ont dû néceſſairement introduire
des coutumes très - différentes. La politique
, les loix & la morale , les idées
F
82 MERCURE DE FRANCE.
fauſſes & les préjugés , la liberté , l'eſcla
vage, & mille autres circonstances , ont
auſſi contribué à les varier. Pluſieurs uſages
ſont le réſultat de l'expérience des
Peuples , laquelle ſe perfectionne fucceffivement
, & ne peut pas par conféquent
être la même dans tous les temps & dans
tous les lieux. Tel uſage qui étoit raifonnable
dans ſon origine , s'eſt dénaturé
dans la ſuite , & l'on eſt ſurpris de voir
qu'il ſe ſoit conſervé en devenant ridicule.
On eſt done obligé de ſe tranſporter
aux époques de leurs établiſſemens ,
& d'étudier l'hiſtoire du temps & des
moeurs regnantes , pour pouvoir découvrir
les cauſes phyſiques & les cauſes morales
qui ont influé ſur toutes ces différentes
coutumes. C'eſt la méthode qu'a ſuivi
exactement M. de Meunier en étudiant
les progrès de la civiliſation , & en examinant
de quelle maniere les uſages
avoient été changés. Pluſieurs Ecrivains
ont défiguré les coutumes pour les rendre
plus piquantes. L'Hiſtorien philoſophe
a été obligé de remonter à la ſource &
de recourir fur-tout auxVoyageurs , foit
pour ferver les variations qui ont fouvent
alturé les coutumes & les moeurs ,
ſoit pour raſſembler cette multitud d'uſa
OCTOBRE I. Vol. 1776. 83
ges finguliers & mêmes bizarres , adoptés
par les différentesNations . Et la plupart
des Voyageurs n'ont pas toujours cru
qu'il falloit faire une étude approfondie
des uſages des Peuples , & n'ont en
conféquence fait aucune recherche relative
à cet objet. M. de M. à été obligé de
rectifier ce que les Ecrivains avoient mal
vu , & de ſuppléer à leur filence fur
pluſieurs points. Il n'a pas craint de dévorer
les in folio , & de tirer de tant de
compilations monstrueuſes tous les traits
précieux qui avoient rapport aux uſages
& aux coutumes. C'eſt dans les codes
des anciens Peuples qu'il a ſouvent cherché
les traces & l'origine de leurs uſages.
Quant aux faits extraordinaires qui ſemblent
répugner aux loix de la nature , il
a mis en uſage les regles d'une ſaine critique
, fans ſe livrer aux abſurdités du
pyrrhoniſme Malgré le penchant à croire
les uſages finguliers , il y a un point où
il eſt néceſſaire de s'arrêter ; & c'eſt ce
point qu'il étoit eſſentiel de difcerner &
de ſaiſir. En cherchant l'eſprit des uſages
&des coutumes des différens Peuples ,
l'Auteur a ſu réunir en corps d'hiſtoire
tout ce qu'ont penſé les hommes fur les
alimens & les repas , les femmes , le
1
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
mariage , la naiſſance & l'éducation des
enfans , les Chefs & Souverains , la
guerre , la diftinction des rangs , la nobleſſe
& l'inſociabilité des Nations , l'efclavage
& la ſervitude , la beauté , la
parure& les manieres de ſe défigurer , la
pudeur & la continence , l'aſtrologie ,
les uſages cabaliſtiques , &c. la ſociété &
lesuſages domeſtiques , les loix pénales ,
les épreuves , les ſupplices , le ſuicide ,
l'homicide & les ſacrifices humains , les
maladies , la médecine & la mort , &
enfin les funérailles , les ſépultures & les
enterremens .
Tels font les objets intéreſſans qu'embraſſe
M. de Meunier dans ſon Ouvrage,
qui doit également fervir à éclaircir plufieurs
Auteurs anciens , &à fuppléer au
filence de la plupart des Hiſtoriens , qui
ſemblent s'être occupés uniquement des
faits militaires & politiques , & qui ont
un peu trop négligé les détails de la vie
privée. Les grands événemens ſont communs
à pluſieurs Peuples ; mais ce font
leurs uſages , leurs loix, leurs moeurs &
Ieur police qui les diſtinguent les uns
des autres; & l'on doit avouer qu'on ne
ſe forme une idée juſte des différens Peuples
, qu'en étudiant leurs traits carac
:
OCTOBRE I. Vol. 1776. 85.
tériſtiques. D'un autre côté , il eſt agréabie
de pouvoir lire de ſuite les Auteurs
anciens , ſans ſe trouver arrêté par des
alluſions dont ont ignore l'objet. C'eſt
l'ignorance des moeurs & uſages des Anciens
qui fait le plus ſouvent l'obſcurité
des Auteurs. L'Ouvrage que nous annonçons
réunit tous ces différens avantages ,
& mérite d'être bien accueilli du Public.
La Fortification perpendiculaire , ou Eſſai
fur pluſieurs manieres de fortifier la
ligne droite , le triangle , le quarré
& tous les polygones , de quelqu'étendue
qu'en foient les côtés , en donnant
à leur défenſe une direction perpendiculaire
; où l'on trouve des méthodes
d'améliorer les Places déjà conſtruites ,
& de les rendre beaucoup plus fortes ,
&c. Ouvrage enrichi d'un grand nombre
de planches , exécutées par les plus
habiles Graveurs ; par M. le Marquis de
Montalembert , Maréchal - des - Camps
& Armées du Roi , Lieutenant Général
des Provinces de Saintonge & Angoumois
, de l'Académie Royale des
Sciences , & de l'Académie Impériale
de Pétersbourg .
Cet Ouvrage , dont il ne paroît
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
*
:
encore que la premiere partie , impri
mée ſous le privilege de l'Académie
des Sciences , format grand in 40. , eſt
d'une très - belle exécution , tant par
le papier & le caractere , que par 18
planches contenues dans cette premiere
partie , deffinées avec une grande
intelligence & gravées avec beaucoup
de foin. Prix 30 liv. rel. , & 27 liv.
broché. A Paris , chez Philippe Denis
Pierres , Imprimeur du Grand-Confeil
du Roi &du CollegeRoyal de France ,
rue Saint Jacques .
Le livre que nous annonçons nous a
paru mériter que nous en rendions un
compte plus étendu que nous n'avons
coutume de le faire pour les Ouvrages
de ce genre.
A l'annonce d'un nouveau ſyſtême de
fortification , nous jugeons que nos Lecteurs
ſe partageront en trois claſſes.
Les uns penferont que malgré les promeſſes
du titre , il n'eſt encore queſtion
que de quelques différences dans les dimenſions
ou la poſition des faces , des
flancs ou des courtines. Ils feront peu
tentés d'entreprendre la lecture d'unOuvrage
volumineux où ils ne compteront
OCTOBRE I. Vol. 1776. 87
trouver rien de neuf; & nous convenons
qu'ils feront autoriſés dans leur idée par
l'exemple de tous les Ouvrages qui ont
été écrits fur ces objets , depuis l'introduction
des remparts baſtionnés (*) .
D'autres , à l'idée de détruire le ſyſtême
reçu , oppoſeront l'autorité des
noms célebres de leurs inventeurs. Révoltés
d'avance contre une entrepriſe
qu'ils jugeront téméraire , ils négligeront
de vérifier ſi le ſuccès l'a juſtifiée.
D'autres enfin (& ceux - là fans doute
ſeront les moins nombreux) dégagés de
toute prévention & cherchant de bonnefoi
des vérités utiles , defireront que
l'Auteur du nouveau ſyſtême ait pu par-
- venir à remplacer , par des moyens efficaces
, les moyens uſités juſqu'à ce jour.
C'eſt pour ceux - là ſeulement que nous
rendons compte de cet Ouvrage : c'eſt
même à eux ſeuls que nous devons le
courage de répondre aux autres.
Nous affurons donc les premiers que
l'Ouvrage de M. de Montalembert eft
rempli de vues également neuves & pro-
(*) Voyez Errard, le Chevalier de Ville, le Comte de
Pagan, le Maréchal de Vauban , Cohorn , &c.
1
F4
88
MERCURE DE FRANCE .
fondes , & que les moyens qu'il emploie
avoient été inconnus juſqu'à préſent.
Nous ajoutons qu'après s'être engagé à
démontrer (*) l'inſuffisance de méthodes
actuellement en uſage , & les dépenſes
ſuperflues qu'elles occaſionnent ; à donner
les moyens de rendre infiniment plus
fortes & plus ſolides nos places déjà
conſtruites ; à procurer pour celles à conftruire
des moyens de défenſe tels qu'ils
ne pourroient être vaincus , l'Auteur a
rempli tous ſes engagemens . Nous formons
exprès cette aſſertion poſitive dans
le deſſein de les engager à vérifier par
eux - mêmes ſi elle eſt téméraire.
Nous invitons les ſeconds à préférer
les raiſons aux autorités. Cependant ,
pour leur parler leur langage , nous leur
oppoſerons d'une part , des fuffrages auſſi
flatteurs que peu ſuſpects (†) ; deplus, l'ap.
probation de l'Académie des Sciences ,
donnée ſur le rapport motivé des Commiſſaires
nommés ( §) ; enfin ce que
(*) Avant - Propos , page 9.
(t) Idem , pages 24 & 25.
(S) MM. les Comtes de Maillebois , de Treſſan & de Buf
fon , Leroi & Bordat.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 89
l'Auteur appelle ſes titres (*) ; ſavoir ,
quinze campagnes de guerre en Italie ,
Allemagne , Suede , Ruſſie ; neuf ſieges ,
dont il a ſuivi les tranchées jour par jour;
ſes voyages , comme obſervateur , dans
la plus grande partie des places de guerre
de l'Europe ; & fa méthode miſe en
pratique avec ſuccès & approbation pour
la défenſe du Fauxbourg de Stralfund ,
& à l'Iſle d'Oléron , menacée alors des
forces de l'Angleterre (†) , & dont il
fut nommé Commandant dans cette circonftance.
Nous ajouterons que parmi
les noms célebres qui viennent à l'appui
des ſyſtêmes reçus , aucun fans doute ne
l'eſt plus que celui de M. le Maréchal
- de Vauban , & nous ne craindrons pas
de dire que c'eſt lui ſur-tout qui a néceffité
les changemens dans ſes ſyſtèmes
de fortification. Cet homme , ſi juſtement
célebre , a porté l'attaque des pla .
ces à un point bien ſupérieur à celui de
la défenſe.
M. de Montalembert , dans ſon Avant
propos , rend compte du plan de fon
(*) Avant-Propos , page 12 & ſuiv.
Après la prise de Belle-ifle.
Fs
90
MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage en général. On en a vu ci -deffus
ce qui concerne la premiere partie ,
la ſeule qui paroiſſe dans ce moment.
Il expoſe dans un diſcours préliminrire
les motifs qui l'ont déterminé à
cet Ouvrage.
L'Auteur jette enſuite un coup d'oeil
rapide ſur les différens ſyſtèmes de fortification
adoptés juſqu'à préſent , d'après
quoi il conclut que , l'art de fortifier
"
"
"
les places , malgré tous les efforts qui
ont été faits juſqu'à préſent pour le
„ perfectionner , eſt reſté fort au- deſſous
de ce qu'il étoit avant l'invention de
la poudre " . Cette aſſertion étonnera ,
dit- il ; & c'eſt ſans doute pour éviter une
diſcuſſion où chacun auroit fini , felon la
coutume , par garder ſon premier avis ,
que M. de Montalembert a préféré de
le prouver par les faits. C'eſt à quoi font
employés les deux premiers chapitres de
fon Ouvrage.
Il traite (chapitre 3) des remparts baf
tionnés. Il entre à ce ſujet dans un examen
détaillé & approfondi de leur nature
& du ſyſtême qui en a réſulté , & qu'on
ſuit de nos jours. Il poſe d'abord un fait
aſſez généralement avoué; ſavoir , que
ce ſyſtême ne convient ni aux grandes ,
OCTOBRE I. Voi. 1776. 91
ni aux petites enceintes ; dans le premier
cas , tant par l'énorme dépenſe qu'il né
ceffite , que par la trop nombreuſe garnifon
qu'il exige; dans le ſecond , par
l'infuffifance reconnue des moyens qu'il
oppoſe, par ſes trop petites dimenſions.
Il examine enſuite les défauts des baftions.
Il en trouve cinq principaux , qui
font:
1. D'avoir figuré le baſtion de maniere
qu'en battant ou les faces ou les
flancs , on bat de revers ou d'enfilade
l'autre face & l'autre flanc.
2. De ne pouvoir pas profiter par
cette conſtruction des flancs retirés de
toute la portée des armes à feu.
3. D'avoir , par cette conſtruction ,
augmenté inutilement l'étendue des remparts
, ainſi que la dépenſe , pour en diminuer
la force.
4. De ne pouvoir former dans la
gorge des baſtions que des retranchemens
ſimples & peu étendus, ne tirant
de défenſe que d'eux-mêmes.
5. D'avoir fait des flancs inutiles à la
défenſe des baſtions , étant démontré que
des remparts en ligne droite ſeroient ca.
pables de la même réſiſtance.
Il réfulte de ces défauts , dont il faut
92 MERCURE DE FRANCE.
voir la preuve dans l'Ouvrage même,
que l'affiégé n'a aucun moyen ſuffifant
pour empêcher l'affiégeant de faire breche
au corps de la place , & qu'auſſi- tôt que
cette breche eſt faite , la place eſt priſe.
Ici encore les preuves hiſtoriques viennent
à l'appui des autres .
Le rétabliſſement des places duRoyaume
eſt l'objet du quatrieme chapitre. Nous
indiquerons , le plus fuccinctement poffible
, les moyens de M. de Montalembert
, & leurs principaux avantages.
Les moyens font ; 1. que les murs de
revêtemens ſoient entierement iſolés .
3. Que les troupes & l'artillerie foient
à couvert.
3. Que les feux des flancs foient aſſez
multipliés & aſſurés pour arrêter l'ennemi.
4. Que l'enceinte intérieure de la
place renferme des défenſes telles qu'elles
puiſſent ſe ſuffire à elles mêmes.
D'après ces principes , dans une place
ſuppoſée à réparer , M. de Montalembert
, veut : 1. Qu'on ſépare les revêtemens
des terres qui ſont derriere , par
un intervalle au moins de deux ou trois
toiſes.
2. Qu'on renfonce ces revêtemens
OCTOBRE 1. Vol. 1776. 93
par des arcs de voûte joignant les contreforts
de deux en deux , pour former intérieurement
des galeries caſematées à l'épreuve
de la bombe.
3. Que le terre- plain du baſtion détaché
du revétement , comme il eſt dit cideſſus
, ſoit formé en talus , & qu'il foit
établi de chaque côté vers l'épaulement ,
dans l'intervalle entre le revêtement &
le terre-plain , des traverſes caſematées ;
& au milieu de ce terre-plain , d'autres
traverſes caſematées , un mur crénelé &
un corps-de-garde pour le défendre.
4. Que la gorge du baſtion ſoit retranchée
par un foſſé revêtu d'un rempart
affez ſolide , pour ne pouvoir être détruit
que par du canon amené ſur la breche.
Ces ſeuls changemens , dont M. de
Montalembert démontre la facilité dans
l'exécution en même temps que l'utilité ,
ont pour principaux avantages :
Que les revêtemens dureront davan
tage & réſiſteront beaucoup mieux à
l'action du canon , parce qu'il n'y aura
- plus de pouffée de terre ; que l'éboulementdu
terre-plain n'aideraplus à rendre
la breche praticable , & que l'affiége
- pourra toujours le déblayer facilement.
1
94
MERCURE DE FRANCE .
Que ces mêmes revêtemens acquer
ront par ces ceintres de voûtes une telle
ſolidité , qu'il faudra les détruire l'un
après l'autre .
Que la grande quantité de feux oppoſés
à l'affiégeant doit empêcher ou
rendre au moins extrêmement difficile
l'établiſſement des batteries ſur la crête
du glacis , ſeul endroit d'où l'on puiſſe
cependant non ſeulement battre en breche,
mais même tenter d'éteindre les
feux de l'affiégé ( *) .
Qu'en ſuppoſant cependant la breche
faite , les affiégés trouveront dans ces galeries
couvertes , des moyens faciles &
puiſſans d'arrêter l'affiégeant , & del'attaquer
ſur ſes flancs, lors du paſſage du foſſé.
Que ces galeries donnent la facilité de
circuler à couvert autour de la place , &
peuvent fournir en outre différens maga
fins utiles,
Après s'être occupé utilement des
moyens de réparer les places anciennes ,
(*) On peut voir dans l'Ouvrage , planche 5. une batterie
placée d'après les principes reçus . Elle se trouve effuyer
te feu de plus de trente pieces de canon en tous ſens & de
plus de 150 fufils de remparts,fans compter le feu des tours.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 95
M. de Montalembert donne dans le se
- & 6e chapitres l'expoſition de ſa méthode
pour en conſtruire de nouvelles.
Son premier principe eſt que „ toute
„ enceinte de place doit fe fuffire à elleméme
" . Mais tâchons de mettre nos
Lecteurs en état de juger ſi ce principe à
été exactement ſuivi.
"
Le tracé de ce nouveau ſyſtême ſe
trouve exprimé d'une maniere générale à
- la tête du fixieme chapitre , ſous le titre
de théorie des faillans. ,, Sur une ligne
„ priſe pour le côté d'un polygone quel-
,, conque , former un ou pluſieurs angles
,, droits , ſuivant le plus ou le moins
d'étendue de la ligne. C'eſt - là tout le
,, ſyſtême dans ſa généralité" .
ود
De-là il ſuit que les courtines difpa.
roiſſent en entier , & que l'enceinte de
tout polygone devient uniquement angulaire.
Ontrouve après ,deux loix conſtantes ;
ſavoir," que l'angle rentrant ſoit toujours
,, droit , & que le ſaillant n'ait jamais
moins de foixante degrés ; d'où il ré
ſulte que les polygones fortifiés fui-
,, vant cette méthode feront tout au
moins des dodécagones , dont les cor-
ود
دد
"
ود des ou côtés feront proportionnés à
» leurs rayons " .
:
96 MERCURE DE FRANCE.
On doit ſentir qu'on ne peut donner ni
prendre qu'une idée imparfaite de cet Ouvrage
dans un court extrait & fans le ſecours
des planches ; mais il nous a paru
démontré quedans le cas où l'on tenteroit
d'attaquer une place fortifiée ſuivant le
ſyſtème de M. de Montalembert , toute
batterie plus éloignée que la crête du gla
cis , ſeroit abſolument inutile , puiſqu'elle
ne peut avoir pour objet que de détruire
les feux de l'affiégé , & que dans cette
méthode tous ces feux font parfaite
ment couverts .
Qu'on ne peut raiſonnablement eſpérer
de conſtruire des batteries ſur la crête
duglacis , & encore moins fur le terreplaindu
couvre-face général par la ſupériorité
du feu que l'on auroit à éprouver.
Que ſi l'on accorde cependant que
non ſeulement les batteries puiſſent être
établies , mais même que la breche ſoit
faite , il ne paroit pas moins impoſſible
d'exécuter le paſſage du grand foſſé , par
cette raiſon que l'établiſſement ſur le
couvre- face qui eſt derriere le revêtement
, demande un temps conſidérable
pour être exécuté , pendant lequel l'affiégeant
& les ouvrages qu'il voudroit
faire
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 97
7
1
faire reſteroient néceſſairement expoſés
à tous les feux des flancs , & feroient
continuellement afſſaillis par l'affiégé , auquel
les voûtes de revêtemens & le foſſé
ſec qui eſt derriere , donneroient toujours
la facilité d'arriver , d'un & d'autre côté ,
fur le flanc des troupes qui voudroient
former cet établiſſement.
Que ſi , par impoſſible , on ſurmontoit
tous ces obſtacles , ce que nous avouons
ne pas concevoir , il reſteroit encore à
franchir par l'affiégeant une double enceinte
, plus forte peut- être que les enceintes
baſtionnées actuellement en uſage ,
& à ſe rendre maître des tours angulaires
qui défendent la gorge de chacun des
faillans.
Nous nous croyons donc autoriſés à
penfer qu'une place fortifiée d'après le
ſyſtème de M. de Montalembert , ſeroit
une place imprenable ; c'eſt-a- dire qu'en
la ſuppoſant fuffisamment pourvue de munitions
de guerre & de bouche , elle ne
pourroit être priſe dans l'eſpace d'une
campagne , quelles que foient les forces .
que l'on employât contre elle.
La mépriſe du mort qui se croit vivant où
le mort qui doit chercher la vie ; par Ma-
G
98 MERCURE DE FRANCE.
demoiſelle de Buſſy. A Paris , chez
les trois veuves Thibouſt , Hériſſant ,
Duchefne & Prevoſt , Libraires , place
Cambray , rue neuve Notre -Da.
me , rue Saint Jacques , quai des Auguſtins.
D'où vient que les hommes s'occupent
ſi peu de la mort , & que cette penſée
fait fur eux des impreſſions ſi peu durables
? Voici la cauſe que les Moraliſtes
nous en donnent ; c'eſt , d'un côté , que
l'incertitude de la mort en éloigne le
ſouvenir de notre eſprit ; & de l'autre,
que la certitude de la mort nous effraie
& nous oblige à détourner les yeux de
cette triſte image. Ainſi ce qu'elle a d'incertain
nous endort & nous raſſure : ce
qu'elle a de terrible & de certain nous
enfait craindre la penſée. La dangereuſe
fécurité des uns & l'injuſte frayeur des
autres , ont toujours été régardés comme
la principale cauſe de la léthargie où tous
les hommes font plongés à cet égard.
Mademoiselle de Buſſy enviſage la mort
ſous un autre afpect fingulier , & prétend
que c'eſt l'erreur d'un changementde nom
qui eſt la cauſe du délire de tous les
eſprits fur ce point important. C'eſt
i OCTOBRE. I. Vol 1776. 99
d'avoir donné, dit-elle , le nom de vie à
la mort , qui a bouleversé toutes nos idées ,
& qui a dénaturé tous les fentimens que
cette penſée ſalutaire devoit faire naître.
Nous croyons vivre pendant que nous
ſommes morts ; erreur capitale qui cauſe
tous les déſordres & tous les faux ſyſtêmes
ſur la morale. Mademoiſelle de Buſſy
avoue qu'elle a été long-temps dans cette
erreur. ," Je me croyois vivante, dit-
,, elle , & cette idée m'a conduite dans
; les dangers les plus à craindre , dont je
,, ne me fuis retirée que quand j'ai bien
"
و د
compris que j'étois une morte qui devoit
chercher la vie." L'humilité fi
édifiante de cet Auteur ne peut fans doute
qu'inſpirer de la confiance à ceux qui liront
fon Ouvrage; la morale doit toujours
partir du coeur : celle qui n'eſt que le fruit
de la contention de l'eſprit , ne fert ordinairement
ni à celui qui en fait l'étala.
ge , ni à ſes auditeurs. La franchiſe avec
laquelle Mademoiselle de Buſſy a traité ce
point ſi intéreſſant de la morale , ſe manifeſte
à chaque page de fon livre. Fourniffons-
en la preuve, Après avoir parlé
des Poëtes qui ne cherchent qu'à émouvoir
les paſſions les plus dangereuſes , &
G2 1
100 MERCURE DE FRANCE
/
de ces eſprits mélancoliques , qui ſe ſervent
de la noirceur de leur encre pour
compoſer des Ouvrages déteſtables , Mademoiselle
de Buſſy apoftrophe ainſi les
chercheurs de la pierre philoſophale. ,, Cet
„ autre qui donne dans les ſciences rele-
"
ود
ود
ود
११
ود
ود
ود
vées , qui croit penſer beaucoup plus
prudemment , parce que fon eſprit ſéducteur
, connoiſſant toute ſa foibleſſe
,, pour la mort & fon defir pour les richeſſes
, lui perfuade qu'il peut entreprendre
& réuffir à trouver cette pierre
„ unique qui lui fera tranſmuter tous les
métaux en or; que par ce ſecret admirale
il trouvera la médecine univer-
" felle : fi effectivement ce Savant n'étoit
pas altéré pour les biens qu'il faut
un jour quitter , il trouveroit manifes
tement l'un & l'autre. Si la philoſophie
étoit toute chrétienne , il travailleroit
à coup fur au grand- oeuvre. En fuivant
tous les principes de cetteſcience ,
on y trouve mot pour mot tous les
moyens de parvenir à l'immortalité.
Mais , MM. les Chymiſtes , ce n'eſt
» pas en allumant un feu d'enfer , ni par
vos matras , vos cucurbites , ni vos
oeufs philoſophiques. Suivez - là cette
"
و د
" و
ود
و د
"
و د
ود
"
"
OCTOBRE. I Vol. 1776. IOI
وو
ſcience admirable , à laquelle vous ne
„ pouvez parvenir qu'en purgeantla terre
„ morte & en lavant ce qui eſt impur.
Il faut que toutes les vertus ſurmon-
,, tent & abattent les vices ; & pour y
,, parvenir , il vous faut un feu central ,
دو
ود
ود
وا
de l'air , de l'eau , de la cendre & du
fel . Eh! comprenez- le : dites , je fuis
,, mort: voilà la terre trouvée. Le feu
de la charité , qui eſt l'amour de Dieu ,
échauffe & remue ma cendre , parce
,, que l'air qui porte & qui éleve toujours
en haut , marque le deſir de s'élever à
fon Auteur. Eh bien! lavez & purifiez
la terre morte par les larmes de la pénitence
, elle vous fera trouver ce fel
„ pur , ce véritable alkali , qui eſt la fa-
„ geſſe toute en Dieu ; votre opération
و د
ود
"
ود
"
."
ſe trouvera terminée : car votre lingot
d'or repréſente la couronne que vous
,, acquerrez ; & l'élixir , la médecine ,
&c. &c."
"
Nous invitons les Lecteurs à comparer
la maniere avec laquelle les Sherlok , les
Young & les Nicole nous ont parlé de la
mort , & celle de Mademoiselle deBuſſy.
Il réſultera de cet examen que ces quatre
Moraliſtes ne ſe reſſemblent en rien , &
qu'ils ont chacun leur maniere d'enviſa
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
ger & de traiter ce point de morale , auquel
tous les événemens de la vie nous
rappellent,
Piéces relatives à l'Académie de l'Immaculée
Conception de la Sainte Vierge , années
1772 , 73 , 74 , 75. A Paris , chez
Berton , rue St. Victor.
La premiere partie de ce recueil contient
un diſcours préliminaire où l'on
examine quatre Ouvrages fur cette affertion
ſi intéreſſante : la Religion éleve l'ame
& agrandit l'esprit. On en donne une
courte analyſe , & l'on s'explique ſur les
beautés & les défauts de ces pieces. M.
l'Abbé Coton des Houſſaies , Secrétaire
perpétuel de l'Académie de l'Immaculée ,
Auteur de ce diſcours d'ouverture , donne
d'excellens avis aux Auteurs qui ont couru
la lice , & rapporte les endroits de leurs
diſcours qui lui ont paru mériter le plus
les fuffrages du Public. On trouve joint
à ce diſcours une Ode ſur le Meffie , par
M. de Ruflé , à qui on a donné le prix
qui étoit deſtiné aux poëmes , & quelques
autres pieces.
Le recueil de l'année 1773 renferme
un diſcours ſur le ſujet propoſé l'année
précédente , & un autre qui a remporté
OCTOBRE, I. Vol. 1776. 103
le prix d'éloquence ſur ce ſujet : Rien n'est
étranger à l'homme de ce qui intéreſſe
l'humanité ; M. Sallé , Avocat a Amiens ,
en eſt l'Auteur. Ces diſcours font précédés
par celui du Secrétaire. On trouve
dans ce recueil l'éloge hiſtorique de M.
l'Abbé Saces : & deux autres du Cardinal
d'Amboiſe , par M. l'Abbé Talbert &
M. de Sacy. Parmi les ouvrages poëtiques
qyi y font joints , on retrouve avec plaifir
PEpître d'une femme à fon amie , ſur
l'obligation & les avantages qui doivent
déterminer les meres à aliaiter leurs enfans
, par Madame la Comteſſe de Laurencin
, qui a remporté le prix extraordinaire
donné par M. le Couteulx , Maire
de la Ville de Rouen. Cette piece avoit
été inſérée dans l'Amanach des Muſes ,
& l'on avoit lu avec enthouſiaſme l'histoire
même de l'Auteur , miſe en vers
pleins de ſentimens , de beautés & de
naturel. Voici la réponſe que cette respectable
& aimable nourrice fit à une
chanfon pour le jour de l'an.
Ce temps n'eſt plus où mes voeux moins timides
Importunoient Pégafe & les neuf Soeurs
G
104 MERCURE DE FRANCE.
Où dans mes vers négligés , mais rapides ,
Au double mont je cueillois quelques fleurs .
Apprends qu'envain j'y ſerois attendue.
Apprends qu'envain j'écoute tes chansons.
Hélas ! ma lyre égarée ou perdue ,
Depuis long - temps ne forme plus de ſons.
Sois peu furpris de ces métamorphoſes :
Après l'été vient une autre ſaiſon.
De mon printemps j'ai vu tomber les rofes ;
Tout change aux yeux de la ſaine raiſon.
L'Aurore étoit l'Amante de Céphale ;
Plus de preſtige , elle eſt le point du jour ,
Et ces réſeaux que le matin étale ,
Ne doive rien aux effets de l'Amour.
Des fictions les ombres menfangeres ,
Sur mon eſprit ont perdu leur pouvoir. *
Je ſuis dans l'âge où , quittant les chimeres.
La vérité nous montre ſon miroir.
• Du Dieu des vers ſuivant l'aimable empire ,
Livre ta Muſe aux plus rians objets ;
Pour moi l'Hymen eſt le Dieu qui m'inspire
Mes ſentimens , mes goûts & mes projets.
Si par hafard je rentrois dans la lice ,
Où quelquefois ton regard me ſurprit ,
Que ne riroit de voir une nourrice
Prétendre encore au ton du bel eſprit ?
Que fais je ici pourtant depuis une heure ,
Sans y penſer en rimant je t'écris ;
Mais ... chut... j'entends ; c'eſt mon enfant qui pleure.
Adieu... Je vole où m'appellent ſes cris .
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 105
Nouvelle Historique , par M. d'Arnaud ,
Tome I ; troiſieme Nouvelle : Le Sire
de Créqui ; avec fig in. 8°. A Paris ,
chez Delalain , Lib rue de la Comédie
Françoiſe , 1776.
Les paffions violentes ont , par leur
excès même , quelque choſe de puérile
qui empêche que leur hiſtoire puiſſe intéreſſer
des hommes d'un certain âge.
Mais tous les Lecteurs , indiſtinctement ,
ſont ſenſibles à la peinture des vertus
héroïques ou fociales. Cette derniere
Nouvelle où M. d'Arnaud nous préſente
dans le Sire de Créqui un modele d'héroïſme
, de conſtance dans les revers , &
fur tout de tendreſſe conjugale , ne peut
done manquer de plaire généralement.
Jamais Gentilhomme n'avoit réuni avec
plus d'éclat toutes les qualités qui formoient
le caractere du Chevalier François ,
que Raoul , Sire de Créqui. Ce jeune Seigneur,
qui avoit paſſe ſes premieres années
à la Cour de Louis VII , vivoit dans ſes
Terres , ſituées vers le Boulonnois , aux
confins de la Flandre. Il venoit d'époufer
une riche héritiere & de la plus haute
Nobleſſe ; ces avantages étoient encore
১
G5
106 MERCURE DE FRANCE,
i
M.
inférieurs aux autres bienfaits dont la
nature avoit comblé Adele : ſa ſenſibilité
égaloit ſes charmes ; elle aimoit fon
mari autant qu'elle en étoit aimée , & ces
deux époux ſe promettoient d'être toujours
amans. La gloire , ſi puiſſante ſur
le coeur d'un François , l'attachement de
Créqui à ſon Roi & l'enthouſiaſme des
Croiſades , arracherent bientôt ce Chevalier
aux embraſſemens d'une épouſe
en pleurs & qui venoit de lui donner un
fils , les prémices de leur amour.
d'Arnaud , dans la peinture qu'il nous
a fait de la ſéparation de ces tendres
époux , n'a pas repréſenté ſon Héros fupérieur
aux affections ; il a au contraire
ſouvent peint l'homme, le fils reſpectueux
, l'époux ſenſible & tendrement
aimé ; & , par ces vérités de nature , a
rendu en quelque forte ſon Lecteur préſent
à ces ſcenes attendriſſantes. On aime
fur tout à voir le jeune Chevalier ſe jeter,
avant fon départ , aux genoux de Gérard
fon pere & lui demander ſa bénédiction.
Ce font de ces traits précieux des moeurs
antiques que les Ecrivains font toujours
bien de rappeller , pour les oppoſer à la
frivolité des moeurs modernes.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 107
Créqui ſe rend en Orient à la ſuite de
Louis VII. , s'y diftingue par pluſieurs
actions de courage , & a le bonheur de
fauver ſon Roi des mains des Muſulmans
vainqueurs ; mais aux dépens de ſa liberté
& ſans doute de ſes jours , ſi un Mahométan
, qui l'avoit trouvé parmi les
morts , ne l'eût par ſes ſoins rappellé à la
vie. Créqui lui avoit offert deux cents
beſans d'or pour recouvrer ſa liberté. Osmin,
c'eſt le nom de fon maître , avoit
accepté cette rançon. Un Eſclave More
s'étoit chargé de lettres que le Chevalier
écrivoit à ſon épouſe & à fon pere , &
où il demandoit cette fomme ; il ne pou
voit folliciter des ſecours auprès de ſes
amis ; la plupart avoient été tués , & ceux
qui ſurvivoient s'éloignoient de la Syrie
à la ſuite de Louis ; mais le fort ne s'étoit
point laffé de perſécuter Créqui. C'eſt
envain qu'il attendoit la ſomme qui devoit
• faire tomber ſes fers ; un parti Arabe , en
ravageant la campagne , s'étoit ſaiſi de
l'Esclave & l'avoit aſſaſſiné. Créqui n'avoit
d'autre emploi chez ſon maître que
de garder ſes troupeaux , & cet emploi
lui permettoit de nourrir ſa mélancolie ,
le ſeul adouciſſement qui lui reſtoit dans
l'eſclavage. La folitude a des douceurs
108 MERCURE DE FRANCE.
inexprimables pour un coeur tendrement
aimé. Créqui s'abandonnoit à tout ce
que le ſien lui inſpiroit : il avoit ſous les
yeux un ſite ſauvage & conforme à fon
état préſent ; il rediſoit le nom d'Adele à
tout ce qui l'environnoit ; il alloit graver
ce nom chéri fur tous les arbres , juſques
ſur le ſable , d'où les vents venoient bientôt
l'emporter , & Créqui fur le champen
renouveloit l'empreinte , en diſant : ,, Ma
"
"
chere Adele , ils ne pourront parvenir
à l'effacer de mon coeur ! En ce mo-
,, ment où je ſuis plein de ton image , de
mon amour , quelle eſt ton occupation ?
Hélas ! aurois - tu oublié ton époux,
ton époux qui meurt loin de toi ? Mon
,, pere reſpire-t-il encore ? Mon fils me
ود
" feroit- il conſervé ?" Souvent il s'amufoit
à répandre des ſentimens ſi touchans
dans des vers qu'il appelloit ſes complaintes ,
& qu'il accompagnoit des fons d'un inſtrument
en uſage chez les Arabes. Ces
complaintes ou romances de la compoſition
de M. d'Arnaud , & dont la muſique
fe trouve à la fin de cette Nouvelle , ont
le caractere ſimple & naïf qui convient à
ce genre de poësie.
Créqui après ſept ans de captivité ſous
Ofmin, qui le traitoit avec quelque dou
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 109
ceur , fubit pendant trois ans le joug d'un
autre maître bien différent du premier.
Méhémet étoit des enthouſiaſtes de ſa
ſecte le plus ſuperſtitieux , & par conféquent
le plus cruel . Il ne laiſſoit aux Esclaves
Chrétiens qui tomboient en fon
pouvoir , que l'alternative des fupplices
&de l'apoſtaſie. Il prodigua tour-à-tour
à Créqui les traitemens les plus rigoureux
& les careſſes. Il lui faisoit enviſager la
liberté comme la récompenſe de ſa ſou
miffion ; mais le Chevalier demeuroit iné
branlable . Il ne lui échappoit que ces
paroles qui enflammoient fon courage:
;, J'adore Adele , mais mon honneur
و د
mon Dieu me font encore plus chers.",
Méhémet irrité d'une réſiſtance ſi courageuſe
, fit jeter Créqui , chargé de fers
aux pieds & aux mains , dans le fond d'une
tour découverte & expoſéé aux injures
de l'air , au ſoleil le plus brulant , aux
orages , à toute l'intempérie des ſaiſons.
Sanourriture ne conſiſtoit qu'en quelques
morceaux de pain noir, & une eau corrompue
à laquelle ſe mêloient ſes larmes.
Il y attendoit la mort lorſqu'Abdalla , fils
de Méhémet , qui avoit puiſé des ſentimens
de douceur & d'humanité dans le
110 MERCURE DE FRANCE.
ſein d'une mere chrétienne , le tire en
fecret de ſa priſon , & lui facilite les
moyens de s'embarquer au port le plus
prochain. La famille de ce Chevalier le
croyoit depuis long- temps au rang des
Officiers tués en combattant pour ſauver
leur Roi . Gérard ne pouvoit ſe conſoler
de la perte de ſon fils , & Adele en proje
aux foucis & aux larmes , éprouvoit une
mort continuelle. Son époux ne fortoit
point de fa mémoire. Ce nom fi cher
étoit le ſeul mot qu'elle pût proférer ; fes
yeux reſtoient continuellement attachés
fur l'anneau où leurs chiffres étoient entrelacés
, & ne s'en détournoient que pour
jeter fur fon fils de triſtes regards appéfantis
de larmes. Combien de fois s'écrioit
- elle : ,, Il n'eſt donc plus ! Il ne
,, m'entend point ! Il ne voit point cou-
,, ler des pleurs , dont la ſource ſera in-
,, tarifſable ! Oh! je n'étois que trop as-
,, ſurée de mon malheur quand il s'eſt
,, éloigné de ces lieux: mon ame m'aver-
,, tiſſoit affez du fort affreux qui m'atten-
„ doit ... Faut-il que je fois mere , que
,, ce nom me condamne à ſupporter une
ود
"
odieuſe exiſtence ? ... Malheureux enfant!
combien tu me coûtes ! Il m'eſt
•
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 1
7
و د ,, défendu pour toi de fuivre au tombeau
tout ce qui m'attachoit à la vie ; je
l'ai perdu !"
و د
Pour comble de malheur , Baudouin
de Créqui , fils du frere du vieux Gérard ,
n'avoit point ces nobles ſentimens dont
ſa race s'applaudiſſoit encore plus que de
ſa haute extraction , conſumé d'une avarice
fordide qui dégradoit ſa naiſſance ,
depuis long- temps il dévoroit dans fon
coeur la riche fucceſſion de ſon oncle. Il
ſe ſervoit du prétexte de la caducité d'un
vieillard , & de la foible inexpérience
d'une femme , pour s'ériger en défenſeur
des droits du jeune Raoul. A la faveur
de cette qualité impoſante, il accourt au
Château de Créqui , ſuivi d'un nombre
d'hommes d'armes & de vaſſaux , & y éta.
blit le ſiege de ſa tyrannie. Dans ces
temps d'anarchie feodale , c'étoit le triomphe
du fort fur le foible. L'épée ſeule
décidoit , & le ſuccès établiſſoit les droits.
Mahaut , le pere d'Adele , juſtement
alarmé pour ſa fille d'un danger inévitable
, ſe joint au vieux Gérard , pour l'engager
à ſe choiſir un défenſeur dans un
nouvel époux. Mais que pouvoient toutes
leurs follicitations ſur une femme dont
le coeur étoit toujours rempli de l'image
112 MERCURE DE FRANCE.
d'un époux adoré ! Il fallut lui offrir le
ſpectacle d'un fils prêt de devenir la victime
du raviſſeur de ſes biens ; pour la
porter à confentir enfin à ce qu'on exigeoit
d'elle. C'eſt dans ces circonstances
que le Sire de Crequi , après avoir efſuyé
tous les périls d'un long voyage , arrive
dans ſes terres. Il avoit confervé l'habillement
de ſon eſclavage ; une longuebarbe
lui deſcendoit juſques ſur la poitrine.
Les injures de l'air , la maigreur & les
ſouffrances continuelles d'une captivité de
plus de dix années , l'avoient d'ailleursdéfiguré
au point qu'il étoit entierement
méconnoiſſable. Il demande au premier
Payſan qu'il rencontre des nouvelles d'A
dele. Cet homme lui dit qu'elle a été
inconfolable de la mort de fon Baron.
„ L'auroit - elle donc oublié , s'écrie Cré .
„ qui ?" Le Payſan lui apprend que pour
donner un défenſeur à ſon fils contre le
perfide Baudouin , elle ſe voyoit obligée
d'épouſer le Sire de Renti , & que les cérémonies
du mariage alloient ſe faire. Que
de mouvemens divers s'éleverent alors
dans le coeur de cet époux ! Il pourſuit
cependant ſon chemin vers le Château .
Ses anciens ſerviteurs qui ne le reconnoiſſent
:
:
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 113
ود
ود
noiſſent point , ne veulent pas le laiſſer
entrer. Mais on vit avec ſurpriſe un
chien défaillant de vieilleſſe ſe ranimer
& ſe traîner juſqu'à lui , le careſſer ,
pouſſer des hurlemens de joie. Raoul ,
ſenſible à la fidélité de ce chien qu'il
avoit aimé , le careſſe à fon tour , & ne
peut s'empêcher de murmurer ces paroles:
Il n'y auroit que toi , mon pauvre
Gerfaut , qui me ſerois demeuré fidele !"
Cependant il s'avançoit toujours , & pour
ne point éprouver de nouveaux obſtacles ,
il ſe fait annoncer comme un Matelot
arrivé de la Terre - Sainte , qui voudroit
entretenir Adele. Cette épouſe n'a entendu
que ces mots : Il vient de la Terre-
Sainte , & ces mots ſuffiſent pour luf
donner le plus grand defir de voir un
homme qui pourra lui parler de Créqui.
Le prétendu Matelot eſt introduit dans
le Château. Quand il eſt près d'Adele ,
qu'il peut jouir de ſa préſence , qu'il la
voit embellie de tous ſes atours , & pour
quelle fête ! De quels coups à la fois il
- eft frappé ! Ses yeux ſe couvrent d'un
nuage; ſes genoux fléchiſſent ſous lui ,
la voix lui manque ; il eſt prêt à tomber
en défaillance. Etranger , dit Adele de
„ ce ton qui va percer le coeur de Créqui ,
ود
H
114
MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
ود
ود
vous avez été en Paleſtine ? ... Ah !
fans doute vous avez eu connoiſſance
de mon époux ? .... Quelle horrible
deſtinée me l'a enlevé ! ... Parlez ".
Il répond par ces mots mal articulés :
Oui , Madame , j'ai connu le Sire de
Créqui. Vous l'avez connu ! ... Eh
bien! racontez moi toutes les circons-
"
وو
و د
و د
-
,, tances... n'en oubliez aucune ; il n'en
eſt point qui ne foit chere à ma douleur
,& je veux m'en pénétrer , m'abreu-
„ ver de toute l'amertume... Vous l'avez
vu mourir ? Madame , le Sire de
"
ود
ود
-
Créqui eſt expiré couvert de quelque
,, gloire , pour avoir rempli le devoir de
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
و د
و د
-
tout François jaloux d'acquitter fes obli-
,, gations , pour avoir ſauvé ſon Maître ;
il eſt mort , Madame , en vous aimant...
en vous aimant toujours... &
vous... pardonnez... étoit-ce là ce qu'il
devoit attendre ? Vous allez ? Ah !
P'on voit bien que vous ignorez ce qui
ſe paſſe dans ces lieux... dans mon coeur
déchiré de mille traits. Je vais... je vais
mourir à l'autel " . Créqui tombe aux
genoux d'Adele; il ſe fait connoître à
cette fidelle épouſe qui ſe précipite dans
fes bras. Ce tableau eſt d'autant plus intéreſſant
, que M. d'Arnaud y a mis les
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 115
couleurs les plus propres à nous retracer
la pureté & la fidélité de l'amour conjugal,
amour qui fait la joie de la nature &
le bonheur de la ſociété.
Cette Nouvelle eſt ſuivie d'une Romance
contenant l'hiſtoire de Créqui ,
compoſée en 1300. Cette eſpece de petit
poëme a un dénouement imité de l'Odysſée.
La Dame de Créqui , comme l'a
remarqué M. d'Arnaud , eſt une ſeconde
Pénélope : mêmes incertitudes de fa part ,
mêmes queſtions à fon mari ; ce qui
prouve qu'Homere n'étoit pas inconnu à
nos anciens Verſificateurs & Romanciers.
De courtes notes placées au bas des pages ,
facilitent l'intelligence de pluſieurs expreffions
que ceux qui ne font pas verſés
dans le langage du treizieme fiecle , auroient
de la peine à entendre.
LETTRE de M. d'Arnaud.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien rendre publics
quelques éclairciſſemens néceſſaires ſur mon Ouvrage
intitulé : Le Sire de Crequi; les premiers regardent
la note page 451 , on lit : Cette illustre Maison , &c. il
faut lire , cette branche , pluſieurs autres branches de
Ctéqui ſubſiſtant aujourd'hui avec éclat. :
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
On est tombé dans la même erreur à l'égard de la
Maison de Renti , qui exiſte encore dans la perſonne de
Jean Michel de Renti , ancien Capitaine au Régiment
de Penthievre , Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , Gouverneur de la ville d'Auxerre , &c.
Il a épousé demoiselle Jeanne - Angélique de Renti , fa
parente. Il a un frere retiré du ſervice pour ſes bleſfures
, & deux Neveux qui ſuivent la même carriere.
Je déclare d'abord que n'étant point Généalogiſte , je
ſuis loin de prétendre que mon témoignage en ce genre
⚫doive faire preuve ; mon but eſt plutôt de conſacrer les
grandes actions de notre nobleſſe , que d'examiner ſes
titres : cependant , ayant l'honneur d'être né Gentilhomme
, je dois être plus circonſpect à maintenir les droits
de ces Familles , qui tirent leur origine de nos premiers
Chevaliers François ; & en qualité d'homme de lettres ,
diſtinction qui m'eſt peut être encore plus précieuſe , je
m'attacherai à être l'organe de la vérité.
Je me flatte que les honnêtes gens daigneront rendre
juſtice à la pureté de mes intentions , & au plaiſir que
je goûte à voir revivre des noms qui doivent nous être
chers . Je le répete , mon deſſein eſt de préſenter , àla
Nobleſſe Françoiſe des tableaux qui lui rappellent des
Aïeux dignes de leur naiſſance , & qui l'engagent à marcher
fur les mêmes traces.
Une obſervation trouve ici naturellement ſa place ; fi
comme les Vénitiens & les Génois , nous avions un Livre
d'or conſacré à la haute Nobleſſe , on feroit à l'abri
des mépriſes. On remarquera encore que l'abus des
noms eſt porté chez nous à un excès qui ne permet
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 117
plus de diftinguer les vraies Familles de celles qui ont
chargé leurs écus blancs de nos anciennes armoiries .
J'ai l'honneur d'être , &c .
f
D'ARNAUD .
AParis, ce 12 Août 1776.
Testament spirituel , ou derniers adieux
d'un Pere mourant à ſes Enfans ; Ouvrage
poſthume du Chevalier de ***.
A Paris , chez Vincent , Lib. rue des
Mathurins, Hôtel de Clugny.
L'Auteur de cet Ouvrage n'eſt point
un être imaginaire. C'étoit un parfait
honnête homme & un excellent Chrétien ,
qui a voulu laiſſer à ſes enfans un recueil
de leçons & de conſeils propres à les
préſerver de la féduction. L'enfance eſt
docile , dit un célebre Orateur ; c'eſt une
plante encore tendre que l'on plie comme
l'on veut ; une terre molie & humide ,
propre à recevoir toutes les formes &
toutes les figures ; un ruiſſeau voiſin de
ſa ſource , dont il eſt aiſe de régler le
cours. Cet âge ſemble emprunter toutes
ſes idées , tous ſes penchans de ceux qui
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
Fenvironnent. Comment donc reſiſteroitil
aux inſtructions foutenues par l'exem
ple , aux paroles ſecondées par les actions
, à l'amour aidé par la crainte ? M.
Je Chevalier , intimement perfuadé qu'un
pere eft obligé plus que tout autre de
mettre à profit ces heureuſes diſpoſitions ,
a conſigné , dans le teſtament que nous
annonçons , les vérités les plus néceſſaires
à des enfans qui doivent un jour n'être
environnés que de périls & de pieges. Il
vient un temps où la bienféance & la
raiſon ne permettent plus de gêner les
jeunes gens par une févere contrainte.
Alors il eſt des pas ſi gliſſans , des conjectures
ſi délicates , qu'elles font ſouvent
diſparoître les eſpérances du naturel le
plus heureux & de l'éducation la plus
réguliere. Un pere doit prévenir ces dangers
, & fournir par avance des préſervatifs
efficaces. C'eſt ce devoir fi impor-
*** n'a tant que M. le Chevalier de
jamais perdu de vue. Lesſentimens affectueux
de l'ame envers Dieu & la Religion
du coeur , deux Ouvrages remplis, d'une
tendre piété , renfermoient les premieres
leçons que ce pere avoit données à ſes
enfans ; mais le teftament ſpirituel qui
les préſente ſous une nouvelle forme
OCTOBRE , I. Vol. 1776. 119
mérite à tous égards d'être bien accueilli
du Public. On peut le regarder comme
un Ouvrage original qui part du coeur
encore plus que de l'eſprit , qualité qui
n'eſt pas fi commune qu'on ſe l'imagine
dans les Ouvrages de piété. Heureux
les enfans d'un homme ſi eſtimable & fi
vertueux , qui ont le bonheur , peu commun,
de trouver tous leurs devoirs tracés
d'une maniere ſi énergique& fi touchante
, dans les dernieres leçons & les
derniers adieux du pere le plus tendre
& le plus éclairé !
Lettre d'un Rémois à M. le M. D.... ou
doutes fur la certitude de cette opinion
, que le ſacre de Pepin eſt inconteftablement
la premiere époque
du facre des Rois de France. A Paris ,
chez Vincent , Libr. rue des Mathurins
, Hôtel de Clugny ; & Nyon
l'ainé , rue St Jean - de - Beauvais ,
Les prétentions de l'Eglise de Reims
par rapport au ſacre de Clovis , n'a pas
empêché de foutenir que Pepin étoit le
premier de nos Rois qui ſe fit facrer
avec les cérémonies de l'Egliſe dans la
Cathédrale de Soiffons , & que c'étoit le
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
Y
premier exemple certain du facre de nos
Rois que nous offrît l'hiſtoire. Pendant
une longue ſuite de ſiecles , on s'étoit
perfuadé que le ſacre étoit auſſi ancien
en France que la converfion de Clovis ,
& qu'il ne pouvoit plus être ſéparé du
couronnement. D'autres Ecrivains , au
contraire , ne virent rien que d'ordinaire
dans l'introniſation de nos premiers
Rois. On les élevoit ſur un parvis. On
les montroit à l'armée , aux Peuples asſemblés
, leſquels publioient leur adhé
ſion par cette acclamation de vive le Roi ,
qui exprimoit le voeu de la Nation. Le
cérémonial qui s'étoit obſervé chez les
François lorſqu'ils habitoient la Germanie
, étoit encore le même lorſqu'ils
étoient paiſibles poſſeſſeurs des Gaules ;
& Clovis , en recevant le baptême n'introduiſit
aucun changement.
Mais Pepin voulut ceindre un diadême
, qu'il ne voyoit qu'avec peine fur
la tête d'un Maître qui regnoit ſous lui.
Un Roi légitime poffefſſeur , une famille
regnante éteinte , un Maître nouveau
n'étoit - ce pas dequoi ébranler la Nation ,
indiſpoſer les eſprits ? Quel autre reſſort
plus capable d'en impoſer aux Peuples ,
qu'une cérémonie qui , admiſe ſur tout
१
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 121
コ
par le corps des Pontifes, autoriſée par
le Saint Siege , conférée par ſes ordres ,
leur annonçoit, par le rapport qu'elle
avoit au facre des Rois du peuple de
Dieu , que le nouveau Prince étoit l'oint
du Seigneur , celui qu'il leur avoit choiſi ?'
L'Auteur , après avoir rapporté ces deux
opinions fur l'origine du ſacre des Rois
de France , examine s'il y a des autorités
dignes de foi qui favoriſent l'exiſtence
du facre , antérieurement à celui de Pepin.
D'après les chroniques & d'autres
pieces anciennes , l'Auteur prétend qu'on
n'y voit pas clairement que Pepin ait
inſtitué la cérémonie du ſacre. Il paſſe
enfuite à quelques monumens d'une haute
autiquité , & n'y voit pas encore que la
cérémonie du ſacre en France ait été inconnue
avant Pepin. Enfin , par induction
, il eſt en ſuſpens s'il n'y auroit pas
eu d'autres Rois que Clovis qui euſſent
reçu cette fainte onction. Ce font ces
différens points qui font difcutés dans la
Lettre du Rémois. Toute difcuffion qui
a rapport à l'Hiſtoire de France , mérite
d'être bien accueillie du Public.
Arithmétique Politique adreſſée aux Sociétés
économiques établies en Europe ,
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
par M. Young ; Ouvrage traduit de
l'Anglois par M. Fréville ; 2 volumes
in 80. A Paris , chez Merlin , Libr.
rue de la Harpe , vis-à-vis la rue Poupée.
Le Naturaliſte lit avec plaiſir , dit un
zélé Patriote , les dix volumes de M. de
Réaumur fur les chenilles , les mouches
à deux ailes , &c.; le Phyſicien veut favoir
tout le procédé d'une expérience
électrique ; l'aſtronome vérifie avec ſoin
tous les calculs de l'éclipſe d'un ſatellite ,
&c.; pourquoi l'amour de la patrie auroit
il moins d'influence fur nos goûts ?
Quels détails économiques pourroient
nous être indifférens , s'ils fervent à rectifier
des ſyſtemes plus importans que
ceux des Philofophes ? Que les Philoſophes
aient arrêté le ſoleil& fait marcher
la terre , nous sommes auſſi tranquilles
fur cette planete que nous l'étions lorsqu'elle
ne bougeoit pas de ſa place. Qu'ils
en faſſent une pâte fluide , qu'ils la bouleverſent
à leur gré , pour rendre raifon
d'un coquillage marin qu'ils auront
trouvé dans ſes entrailles elle n'en
fera pas moins folide. Que dans leurs
ſublimes theories cette terre diſparoiſſe
,
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 123
comme un point de matiere abandonnée
, indigne de leurs regards , elle produira
également fes fruits , ſes animaux
utiles , & tous les biens que notre industrie
en fait tirer; mais ſi dans un ſyſtême
de finance on perd la terre de vue,
c'eſt bien alors que tout eft réellement
perdu. Rien n'eſt donc plus important
& plus propre à produire la félicité
des Empires , que des obſervations
également judicieuſes & profondes fur
tout ce qui a rapport à l'agriculture , au
commerce , aux arts & à la population.
Tels font les objets que diſcute M.
Young , en relevant tout ce qui lui paroît
erreur en cette matiere. On doit l'avouer ,
dans une pareille difcuffion, il n'eſt point
d'erreur indifférente , il n'en eſt point
qui ne puiſſe porter des atteintes funestes
à la tranquillité & à la puiſſance
d'une Nation. Auffi M. Young ſe fait - il
un devoir de relever tout ce qu'il croit
pouvoir contrarier le plan de la félicité
publique. Rempli de zele pour tout ce
qui peut contribuer à augmenter la gloire
de fon pays , il déclare la guerre à tous
- les faux ſyſtemes , fans ſe laiſſer éblouir
par la réputation de ceux qui ont cherché
à les accréditer. Il prétend , avec
1
124 MERCURE DE FRANCE.
raiſon , que les faits fourniſſent des lumieres
infiniment preférables aux argumens
ſpécieux de la métaphyſique. Mais
dans ces fortes de diſcuſſions , on cite des
faits & des calculs de part & d'autre,
L'eſſentiel eſt d'avoir pour ſoi des faits
incontestables multipliés & déciſifs . Il
s'agit de les bien appliquer & d'en tirer
de bonnes inductions. On doit encore
avouer que la politique pratique marche
ordinairement avec lenteur , & qu'il faut
moins de temps pour voir le bien que
pour l'exécuter. On a beau avoir ce coupd'oeil
qui apperçoit promptement tous
les effets que doit produire un genre d'adminiſtration
, on n'eſt pas moins obligé
de faire uſage du bénéfice du temps pour
faire jouer tous les refforts d'une machine
auffi compliquée. M. Young ſe propoſe
de faire connoître tous ceux qui ont
fervi à porter la Nation Angloiſe à
ce degré de ſplendeur qui a toujours
étonné l'Europe , & développe en conſéquence
le ſyſtême économique qu'elle
a cru devoir adopter. Le Traducteur de
cet Ouvrage , loin d'admettre toutes les
aſſertions de M. Young , en attaque plufieurs
avec force ; ces deux Auteurs ne
font point d'accord ſur pluſieurs points
effentiels.
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 125
On a joint à l'arithmétique politique
deux Ouvrages économiques , dont la
publication récente a fait en Angleterre
la ſenſation la plus vive. L'un traite de
l'utilité des grands & riches Fermiers
dans un Etat ; l'autre eſt un eſſai politique
ſur la cultivation des Ifles Britanniques.
Ces trois productions , qui forment
un enſemble , offrent un tableau achevé
de la puiſſance politique de la Grande-
Bretagne.
Commentaires ſur les Loix Angloiſes , de
M. Blackſtone ; traduits de l'Anglois .
Tomes IV , V & VI. A Paris , chez la
veuve Deſaint , Lib. rue du Foin ; &
Durand , rue Galande.
Nous avons rendu à ce profond Jurisconſulte
le juſte tribut d'éloges qui lui
eſt dû. Son Ouvrage , qui a eu en Angleterre
un ſuccès brillant , a été également
bien accueilli de tous les Etrangers.
Comme les loix dont cet Auteur nous
donne le commentaire , n'ont pas été
établies tout d'un coup , mais ſeulement
à meſure que les circonstances ont paru
l'exiger , il en réſulte que pour bien faire
comprendre ces regles , il a fallu déve
126 MERCURE DE FRANCE.
lopper les circonstances qui les avoient
ſuggérées. Et c'eſt ce qu'a fait M. Blackstone
dans fon commentaire , qui peut
ſervir à nous bien faire connoître l'histoire
des révolutions de ce Royaume.
Rien n'eſt plus propre à multiplier ces
révolutions que le mépris de ces mêmes
loix qui font deſtinées à opérer la tranquillité
& la liberté de chaque membre
de l'Etat ; & c'eſt au contraire de l'obſervation
répétée des loix que ſe forme
P'heureuſe habitude de l'obéiſſance , fans
laquelle il n'y a point d'harmonie dans
un Royaume. On ne fauroit donner trop
de ſtabilité aux loix qui aſſurent le tien
& le mien , qui autentiquent les propriétés
& qui mettent des bornes à l'arbitaire
du Juge ; & la connoiſſance de
ces loix ne peut que produire d'heureux
effets. Pourquoi faut- il que leur multitude
trop immenfe , & la rareté des
bons commentaires , rendent cette étude
fi difficile.
Commentaire fur le Code criminel d'Angleterre
, traduit de l'Anglois de Blackstone
, Ecuyer , Solliciteur Général de
Sa Majefté Britannique , par M. l'Abbé
Coyer , des Académies de Nancy , de
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 127
Rome & de Londres ; 2 vol. in- 8°.
A Paris , chez Knapen , Imp. Lib.
Pont Saint Michel .
L'Auteur de cet Ouvrage eſt tout au-
- tant eſtimé en Angleterre , que M. de
Monteſquieu l'a été en France. Les leçons
• publiques qu'il a données des loix de fon
- pays dans la célebre Univerſité d'Oxford ,
Jui concilierent tous les fuffrages de ſes
Concitoyens . Le Gouvernement Anglois
perfuadé que celui qui poſſédoit ſi bien
la théorie & les principes des loix , ne
pouvoit être qu'un grand Magiſtrat , l'éleva
à la place de Solliciteur Général , la
ſeconde dans toutes les Cours de Juſtice
d'Angleterre. Les fonctions de cette place
reſſemblent à celles que l'Avocat-Général
exerce dans nos Tribunaux. L'Ouvrage
que cet Auteur profond a donné fur les
loix civiles d'Angleterre a été bien aç
cueilli , même par les autres Nations. II
n'y a certainement aucune étude qui
exige plus d'ordre & plus de précaution
que l'étude de la Jurisprudence , à cauſe
de l'étendue & de la variété des matieres
qu'elle embraſſe plus ou moins dans tous
les pays. C'eſt rendre un grand ſervice
aux Jurifconfultes que de réduire les
128 MERCURE DE FRANCE.
ſciences étendues à des principes clairs
& certains qui ont leurs bornes , ou de
diffiper l'obſcurité qu'on y a mêlée. Les
Ouvrages clairs & profonds que M.
Blackſtone a donnés ſur les loix civiles
& criminelles , réuniſſent ce double avantage.
Quant au Code criminel dont nous
annonçons le commentaire , M. l'Abbé
Coyer , en patriote éclairé , fait l'éloge
de celui où les délits feroient exactement
définis ; où l'accuſation & la défenſe ſeroient
publiques ; où l'accuſé auroit tous
les moyens raiſonnables de ſe juſtifier ;
où il feroit jugé par ſes Pairs à la face
du Peuple ; où les peines ſeroient graduées
ſur les délits , fans rien laiſſer à
l'arbitraire ; où l'on appercevroit clairement
que l'objet des peines neſt pas tant
de faire expier que de prévenir le crime,
où l'on ne traiteroit pas légerement la
fortune , l'honneur & la vie du Citoyen ;
où l'on auroit pour principe qu'il vaut
mieux laiſſer échapper dix coupables que
de condamner un innocent ; où les peines
légeres ſeroient préférées aux peines rigoureuſes
, comme plus propres à corriger
; où l'on établiroit que les loix modérées
ſont ordinairement mieux obſervées
que les loix de ſang; où l'on éloigneroit
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 129
gneroit l'appareil révoltant de tortures ,
de tourmens atroces , de morts cruelles
- & recherchées , dont eſt conſtruit le code
criminel de tant de Nations qu'on appelle
civiliſées ; où enfin la pitié , ce premier
- ſentiment de l'homme , tempéreroit la
rigueur néceſſaire de la loi , par des re-
- medes que la loi même autoriferoit. D'après
cette idée de la légiflation criminelle,
le Traducteur deſire que chaque Nation
ſe l'approprie , bien entendu que l'on
confulte toujours ce que le génie des Peuples
, la nature du Gouvernement , la diverſité
des moeurs , de la religion & des
climats peuvent exiger. Nous n'entreprendrons
pas de faire ici l'énumération
des avantages & des inconvéniens des différens
codes criminels qui exiſtent en Europe.
C'eſt aux ſavans Jurifconfultes à faire
ces fortes de diſcuſſions , & aux Magis
trats éclairés à les apprécier & à ſe li-
- vrer à des travaux utiles qui puiſſent ſeconder
le zele & les vues bienfaiſantes des
Législateurs. Nos loix pénales ne font
elles pas trop ſéveres ? La ſociété ne gagneroit
elle pas à voir commuer dans plufieurs
circonstances , la peine de mort en
travaux forcés , utiles au Public , & quilaisferoient
aux coupables l'eſpérance d'ex-
I
130 MERCURE DE FRANCE.
pier leurs crimes & de rentrer enfin dans
l'ordre commun des Citoyens ? Ne doiton
pas craindre que des Juges doux& clémens
n'éludent , autant qu'ils le peuvent ,
les recherches & les pourfuites des délits
ordinaires , parce qu'ils craindront d'être
forcés par la loi à prononcer des jugemens
qui leur paroîtront trop ſéveres ?
Et ne réſultera-t - il pas de cette négligence
que les coupables s'habitueront à
des tranfgreffions plus ou moins graves ,
&, de délit en délit, paſſerontjuſqu'aux
crimes les plus énormes ? La crainte de
la mort eſt - elle toujours un objet fuffifant
de terreur pour des hommes dépravés
, qui redoutent encore plus les travaux
rudes & une longue captivité ?
Queſtions importantes & épineuſes , qui
exigent une profonde connoiſſance du
coeur humain , une expérience confommée
, un ardent amour pour la justice ,
& une forte de reſpect pour tous les
hommes , de quelque condition qu'ils
foient. Les Juriſconſultes & les Magistrats
qui réuniſſent ces heureuſes qualités
, ne peuvent que bien accueillir les
Ouvrages qui , comme celui de M. l'Abbé
Coyer , font propres à éclairer fur des
matieres auffi importantes.
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 131
Oeuvres posthumes de M. Pothier. Traité
des Fiefs , cenſives , relévaiſons &
champarts ; 2 volumes in 12. A Paris ,
chez le Jay & Dorez , Libraire rue
Saint Jacques.
Combien de Commentateurs des loix,
- a dit ſi judicieuſement l'Auteur du premier
Eloge de M. Pothier , ( M. le
Comte de Bievre , Procureur du Roi )
- au lieu de nous en offrir les principes
&une juſte application , ne nous donnent
que leurs préjugés & leurs erreurs , pour
des maximes fûres & invariables ! Combien
y en a - t - il qui s'éloignent de l'esprit
même de ces loix , par des raifonnemens
à perte de vue , en énervant la force
par des fubtilités preſqu'inintelligibles ,
- en éclipſant la lumiere par les nuages des
difficultés qu'ils y oppoſent , déconcertent
le Lecteur le plus patient par leur
incertitude , & dégoûtent le plus intrépide
par leur prolixité ! Combien de desſeins
prémédités dénaturent l'autorité légiflative
dans ſon établiſſement & dans
ſes fins , violent ſans ſcrupule la ſainteté
de fon dépôt , & , d'une main hardie , o
ſent ébranler cette baſe éternelle ſur la
12
132 MERCURE DE FRANCE,
quelle repoſent la ſûreté du Prince &
le bonheur de ſes Sujets.
M. Pothier , loin de reſſembler en
rien à ces guides fi dangereux , commence
toujours par poſer des principes
certains , en tire des conféquences toutes
naturelles , les applique convenablement
aux circonſtances , met dans la balance
les opinions de ceux qui l'ont précédé
dans la même carriere , les adopte & les
fortifie ſi elles ſont juſtes , les rectifie
& les approche de la regle , ſi elles s'en écartent;
& par une diſcuſſion auſſi ſure
que lumineuſe , leve les doutes , diſſipe
les nuages & met la vérité dans le plus
beau jour. Forme-t-il des queſtions ſur
les matieres dont il traite ? Il n'en forme
que d'intéreſſantes ; il en trouve une ſolution
ſi heureuſe dans les Loix Romaines
, qu'on ne fait ce que l'on doit le
plus admirer , ou la grande ſageſſe de
ces anciens Législateurs du monde , qui
prennent fur toutes les difficultés un
parti ſi conforme à l'équité naturelle ;
ou l'art infini avec lequel notre Jurisconfulte
moderne examine , agite & réfout
ces mêmes difficultés. On ſent même
l'avantage qu'il a fur ces premiers Maf
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 133
tres ; n'ayant eu de reſſource que dans
leurs propres méditations , il leur arrive
quelquefois de s'éloigner un peu de
l'exacte équité . Maître à fon tour , M.
Pothier les combat avec des armes qu'ils
ne connoiſſoient pas , avec cette morale
pure de la révélation , à qui ſeule il appartient
de rendre ſenſibles ces traits primitifs
de juſtice , que les doigts de celui
qui en eſt la ſource , a d'abord gravés
dans les coeurs , & que les ténébres de
l'homme' , abandonné à lui-même , a toujours
altérés.
Telle eſt la juſte idée que l'on a donné
du célébre Juriſconſulte que la mort nous
a malheureuſement enlevé , lorſqu'il ſe
propoſoit de publier le Traité des Fiefs
à la ſuite de ſes autres Ouvrages. On
reconnoîtrra aiſément dans celui que nous
- annonçons la folidité , la clarté & la méthode
qui caractériſent tout ce qui eſt
- forti de ſa plume. Les principes y font
développés de la maniere la plus lumineuſe
; les conféquences déduites ſelon
l'ordre naturel qui les amene ; les questions
traitées ſavamment , & décidées par
les principes bien plus ſouvent que par
les préjugés , qui réſultent des jugemens
rendus ſur quelques eſpeces particulieres.
13
134 MERCURE DE FRANCE.
)
Tout le monde ſait que la matiere des
fiefs eſt hériffée de difficultés & d'épines
; rien n'étoit donc plus eſſentiel que
de la trouver traitée par un profond Jurifconfulte
, qui ne s'eſt point aviſé d'analyſer
les fameux Traités de M. Du
moulin fur la même matiere , encore
moins ceux de M. Guyot, Avocat , qui
a donné fix volumes in-4º fur tout ce
qui a rapport aux fiefs. M. Pothier a
traité cette partie de notre Droit Coutumier
d'une maniere qui lui eſt propre ,
& qui ne tient rien des Ouvrages qui
l'ont précédé , ſi ce n'eſt de la collection
des loix & des coutumes , dont il a fu ,
mieux qu'aucun Auteur de ſon ſiecle ,
développer & appliquer les principes.
On a joint au Traité des Fiefs un Traité
des Cens , & deux petits Traités fur
le droit de Champart , fur les Corvées
& les Bannalités , qui font une ſuite
du premier , composés pareillement par
M. Pothier , dont la mémoire fera précieuſe
dans tous les Tribunaux du Royaume.
Obfervations fur un Ouvrage intitulé : Le
Systême de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris ,
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 135
-
chez Debure pere , Lib. quai des Auguſtins
.
Notre ſiecle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'atheïſme paroifſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumieres & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'ob tination
&d'enthouſiaſme. Spinofa & fes Prédéceſſeurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perfonne Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe ,
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi - Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours . Du fond de leur corrúption
s'éleve une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant fur tous les témoignages
que l'Etre - Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain , en répan
14
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes.
Quand même ces principes feroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enſévelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténebres . En effet
il ſuffit de n'être pas tout à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de lafage critique du ſyſtême de la nature ,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faſſe marcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt perſonnel
, le choc des paſſions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur de ces
obſervations ſolides & intéreſſantes , font
une fource intariflable de guerres & de
diſcorde , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entiere du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés fans ceſſe
à s'entre- déchirer & à ſe détruire, Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par - tout , quoiqu'invi
fible , qui pourſuit les coupables juſques
3 dans la nuit du tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa justice ? A quoi
fert de multiplier des ſophiſmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent defirer au milieu
des maux inféparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La regle des moeurs n'eſt point immuable
ſi Dieu n'existe pas . C'eſt lui
৮
םנ
ود
93
ود
dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
donne un but à la justice , une baſe à
, la vertu , un prix à cette courte vie
,, employée à lui plaire. C'eſt lui qui
,, ne ceſſe de crier aux coupables que
leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
inaltérable qui eſt le vrai modele des
, perfections dont nous portons une
„ image en nous - mêmes. Nos paffions
ont beau la défigurer : tous ſes traits
liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
toujours à la raiſon , & lui fervent à
११
و د
ود
יג
ود
15
138 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
rétablir ce que l'impoſture & l'erreur
en ont altéré ". Voilà comme la fainte
philofophie nous parle de l'Etre Suprême.
Son exiſtence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philofophiques. Les Ecrivains
facrés ne nous aſſurent - ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'exiſtence de la divinité font inexcuſables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu & publient hautement ſa puiſſance ?
," je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
» une preuve métaphyſique plus frap-
,, pante & qui parle plus fortement à
ود l'homme que cet ordre admirable qui
,, regne dans le monde , & fi jamais il y
,, a eu un plus bel argument que ce ver-
ود
وا
ſet : Cali enarrant gloriam Dei. Les
Phyſiciens font devenus les Hérauts
de la Providence; un Cathéchiſte an-
,, nonce Dieu à des enfans , & un Newton
le démontre aux Sages ".
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 139
• L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas à
diffiper tous les nuages que le ſophifte
moderne à cherché à accumuler , pour
obſcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une maniere claire & perſuaſive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
Poëme fur la pitié qu'on doit avoir pour les
malheureux ; par M. de Treſſéol,
Non ignara mali miferis fuccurrere disco.
VIRG.
A Paris , chez les Libraires qui vendent
les nouveautés,
وو
Le
Ce Poëme eſt précédé d'un avertiſſe.
ment , dans lequel l'Auteur analyſe ce
fentiment que les hommes éprouvent
en voyant ſouffrir leurs ſemblables .
„ Peuple le plus poli dans ſes manieres
" a toujours quelque choſe de ſauvage
&de dur dans le coeur , parce qu'il
n'a pas l'eſprit aſſez éclairé. Il faut
,, que la raiſon ſoit bien pure pour nous
>>découvrir les droits de l'humanité ; il
"
140 MERCURE DE FRANCE .
رد
"
"
faut que l'ame ſoit bien ſenſible pour
en reſpecter toujours les intérêts. Il y
a de la cruauté à faire fouffrir ſes ſemblables
: il y a donc de la cruauté à
les voir fouffrir, quand ce n'eſt point
» pour le foulager ".
"
"
L'ardeur qui nous inſpire une juſte vengeance
D'armer avec les loix nos coeurs pour l'innocence ;'
Un deſir curieux qui force nos regards
A contempler la ſcene où regnent les écarts ;
L'inſtinct qui , pour fixer nos pas dans la justice ,
Va chercher un appui dans l'horreur du fupplice ;
Le beſoin d'émouvoir un coeur fait pour ſentir ,
Qui , dans la douleur même , éprouve ce plaiſir ,
Tant de vices , d'erreurs dont les ames fauvages
Au jour de la raiſon oppoſent les nuages ;
Tous ces penchans divers autour des échaffauds,
D'un peuple impétueux précipitent les flots.
Mais l'ami des humains , dont la pitié plus tendre
Veut arrêter le ſang , ou n'en pas voir répandre ,
Fuit le ſpectacle affreux où , par l'ordre des loix ,
L'homme affaffine l'homme expirant mille fois.
Ce petit Ouvrage eſt l'expreſſion d'un
coeur ſenſible & d'un eſprit éclairé.
Opérations arithmétiques communes à tous
les Officiers de Juſtice , Tréſoriers ,
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 141
- Comptables , Financiers , Négocians ,
Marchands , Gens d'affaires , & à tous
ceux qui courent à la fortune.
Et ſouvent tel y vient qul fait pour tout ſecret
5
&
font 9
Ôtez a
refte 7.
BOIL. Sat. VIII.
P. M.... Avocat ; prix 3 1. A Paris ,
chez Delaguette , impr.- Libr. rue de
la Vieille - Draperie , 1776.
C'eſt un livre d'une utilité univerſelle
rédigé avec beaucoup de méthode , où
les opérations les plus difficiles de l'arithmétique
font exécutées avec exactitude,&
dans lequel on donne aux Amateurs
de la Loterie Royale de France une regle
peu connue , à la portée des plus foibles
Calculateurs , pour ſavoir dans l'inſtant la
quantité d'ambes , de ternes , de quaternes
&de quines qui réſultent de quelque nombre
de numéros que ce foit.
F
142 MERCURE DE FRANCE.
Les oracles de Cos , Ouvrage intéreſſant
pour les jeunes Médecins , utile aux
Chirurgiens , Curés ou autres ayant
charge d'ames , & curieux pour tout
Lecteur capable d'une attention raiſonnable
; par M. Aubry , Docteur en
Médecine , Conſeiller - Médecin ordinaire
du Roi , Intendant des eaux minérales
de Luxeuil. A Paris , chez Cavelier
, Libr. rue Saint Jacques , 1776.
Avec approb . & priv. du Roi.
Parmi le petit nombre d'Ouvrages de
Médecine qui paroiſſent de nos jours ,
& qui méritent d'être lus , celui- ci tient
fans doute un des premiers rangs ; on y
fait revivre la difcipline d'Hypocrate ,
qui devroit être la vraie doctrine de tous
les Médecins ; ce n'eſt qu'en obſervant
qu'on parvient à l'art de guérir. L'Auteur
a diviſé ſon Ouvrage en trois ſections :
dans la premiere il rapporte l'hiſtoire des
malades qui font morts , & tire des
ſymptômes qu'ils ont éprouvés dans le
cours de leurs maladies , tous les ſignes
qui annonçoient une terminaiſon facheuſe
; il compare ces ſymptômes les
uns aux autres ; il montre combien ils ſe
1
a
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 143
prêtent réciproquement de force pour
affermir le prognoſtic, quand il le juge
néceſſaire. La ſeconde ſection contient
l'hiſtoire des malades qui ont recouvré la
ſanté. Les ſignes qui annonçoient la guérifon
, prononcés dans chaque ſymptôme,
la comparaiſon de ces ſignes , l'eſtimation
de leur valeur confirmée par le fait , nonfeulement
facilitent au Medecin attentif
& inſtruit la prédiction de la guérifon ,
mais encore celle du temps plus ou moins
éloigné où elle aura lieu. Dans la troiſieme
ſection , M. Aubry fait la récapitulationde
tous ces ſignes ; il les applique aux
maladies en général & à chaque ſymptô
me en particulier , & juftifie par les exemples
tirés de quarante- deux hiſtoires ,
les ſentences éparſes dans les Ouvrages
d'Hypocrate ; enfin la Faculté de Médeci
ne a fi bien reconnu la bonté de cet Ouvrage
, qu'elle l'a honoré de l'approbation
la plus infigne , & qu'elle a permis à l'Auteur
de lui en faire la dédicace.
Médecine Domestique , ou Traité complet
des moyens de ſe conſerver en ſanté ,
de prévenir ou de guérir les maladies
par le régime & les remedes ſimples ;
:
144 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage utile aux perſonnes de tous
états , & mis à la portée de tout le
monde ; par Guillaume Buchard , M.
D. du College Royal des Médecins
d'Edimbourg ; traduit de l'Anglois par
J. D. Duplanil , Docteur en Médecine
de la Faculté de Montpellier. Tome
II ; in- 12. A Edimbourg ; & ſe trouve
à Paris , chez Deſprez , Imprimeur du
Roi ; & chez Didot le jeune , Libraire:
quai des Auguſtins.
Le premier volume ne renferme que
des obſervations générales ſur les maladies
; l'Auteur , dans ce ſecond volume ,
entre dans le détail de chacune d'elles : il
traite d'abord des fievres & des différentes
maladies de poitrine , entre autres
de la pleuréſie , péripneumonie , rhume ,
pulmonie ; il parle enſuite dans autant
de chapitres particuliers , de la petite
vérole , de la rougeole , de l'éréſipèle ,
de la ſquinancie , des coliques & des différentes
inflammations des viſceres. Les
maladies ſont diſcutées avec ſoin , précifion
, & felon les principes de l'art. Le
Traducteur y a ajouté quelques notes ,
qui ne tendent qu'à rendre cet Ouvrage
plus intéreſſant & plus à la portée des
François ,
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 145
2
François. Nous avons déjà fait connoître
fuffisamment cet Ouvrage , en rendant
compte du premier volume ; il eſt inutile
de nous étendre davantage à ce ſujet :
le Public en attend la ſuite avec impatience.
Élémens du jardinage utile , ou maniere
de cultiver avec ſuccès le potager &
le verger , d'après les principes & les
expériences de Roger Schabol , & des
meilleurs Auteurs qui ont écrit fur
cette matiere. A Bouillon , aux dépens
de la Société Typographique ; & à
Paris , chez Lacombe , Libr. rue Christine.
Le jardinage eſt une partie de l'agriculture
fur laquelle on a publié une immenſité
de Traités ; mais parmi ces Traités
, les uns n'ont en vue que l'agrément
& d'autres l'utilité. M. Schabol eſt le
ſeul qui a réuni dans ſon Ouvrage l'un
&l'autre. De l'aveu de tous les connoisſeurs
, fon Traité paſſe pour le meilleur
qui ait été publié ſur le potager & le
verger ; & cela n'eſt pas ſurprenant , il
avoit fur cet objet une expérience de 50
ans; mais le Traité qu'il a publié eſt
K
146 MERCURE DE FRANCE.
favant , qu'il ne peut convenir aux gens
de l'art; on l'a donc dépouillé dans cette
brochure de tous les termes techniques ,
& on l'a mis à la portée de chacun; la
doctrine de cet Agriculteur y eſt expoſée
d'une façon ſimple & propre à ſe faire
entendre , même des plus ignorans. On a
ajouté à cet Ouvrage toutes les découvertes
des anciens Auteurs ,& on l'a rendu
un Ouvrage purement manuel. Il ſeroit
à ſouhaiter qu'il fût toujours entre les
mains des Jardiniers.
Mémoire fur le danger des inhumations
précipitées , & fur la néceſſité d'un
réglement , pour mettre les Citoyens
à l'abri du malheur d'être enterrés vivans
; dans lequel on rapporte des obſervations
de perſonnes enterrées &
ouvertes vivantes , tant dans les Dioceſes
de Poitiers & de la Rochelle
qu'ailleurs ; & de pluſieurs autres qui
ayant été réputées mortes pendant
long- temps , font revenues à elles ,
foit naturellement, foit par les ſecours
qu'on leur a donnés ; & où l'on a
ajouté quelques réflexions fur la né
ceffité de faire exécuter l'Ordonnance ,
par laquelle MM. les Evêques défenOCTOBRE.
I. Vol. 1776. 147
1
dent aux meres de faire coucher leurs
enfans avec elles , avec leurs nourrices
ou autres perſonnes , juſqu'à ce qu'ils
aient atteint l'âge de deux ans . Par M.
Pineau , Docteur en Médecine. A
Niort , chez Pierre Elies , ſeul Imprimeur
; & à Paris , chez Didot le jeune ,
Lib quai des Auguſtins ; I petit vol.
* in- 8°. Avec approb. & privilege du
Roi.
Le titre de cet Ouvrage eſt aſſez
étendu pour en faire connoître le contenu
& en même temps l'utilité ; l'objet qui
y eſt traité eſt aſſfez intéreſſant pour engager
le Gouvernement à y porter fon
attention ; depuis long- temps de bons
Citoyens s'en occupent : MM . Winflou ,
Bruhier , Marquer , Louis , Navier , ont
publié d'excellens Ouvrages ſur ce ſujet ;
M. Thierry , Médecin Conſultant du
Roi , s'en occupe encore actuellement.
L'Ouvrage de M. Pineau tend à rappeller
ceux de ces Savans ; & les nouvelles
obſervations qu'il vient de donner font
aſſez frappantes pour confirmer les leurs.
**
148 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
MÉDECINE MODERNE , ou remédes
nouveaux & autres , récemment uſités
pour le traitement des maladies les
plus déſeſpérées & les plus funeſtes à l'humanité
; par M. Buc'hoz , Médecin Botaniſte
& de quartier ſurnuméraire de
Monfieur , ancien Médecin ordinaire de
Monſeigneur le Comte d'Artois , de feu
Sa Majeſté le Roi de Pologne , Duc du
Lorraine & de Bar , Docteur agrégé du
College Royal de Médecine de Nancy ,
&de la Faculté de Médecine de la même
ville ; & par feu M. Marquet , ſon beaupere
, premier Médecin du College Royal
de Médecine de Nancy , Médecin ordinaire
& Botaniſte de feu S. A. R. Léopold
I , Duc de Lorraire & de Bar , Médecin
conſultant de l'Hôtel de- Ville ;
volume in 8°. br. avec figures , prix 2 1.
10 f. A Paris , chez Lacombe , Lib. rue
Chriſtine.
Lettres édifiantes & curieuses , écrites
des Miſſions étrangeres , par quelques
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 149
Miſſionnaires de la C. D. J. 33 ° & 34 °
Recueil , in 12 ; par M. l'Abbé Patouillet;
ſe vend à Paris , chez C. P. Berton ,
Lib. rue St Victor , 1776.
Le Jubilé , Ode , ſuivie de deux autres
Ouvrages du même genre ; par M. Gilbert.
A paris , chez les Libraires qui
vendent les nouveautés.
1
Romances par M. Berquin , in - 80. pet.
format , avec de très belles gravures ,
d'après les deſſins de M. Marillier , par
MM . de Ponce , de Ghend , Launay ,
&c . prix 3 1. A Paris , chez Barbou , Imp.
› Lib. rue des Mathurins ; Ruault , Lib.
rue de la Harpe ; Delalain & Monory ,
Lib. rue de la Comédie Françoiſe ; le
Jay , Libr, rue St Jacques , 1776.
اب
>
:
Dictionnaire géographique , hiſtorique &
mythologique portatif, qui contient la description
des Empires , des Royaumes ,
& des pays du monde connus des Anciens
, avec les révolutions arrivées dans
leurs limites & leurs dénominations ; la
poſition des villes , leurs différens noms
anciens & modernes , celle des mers
des golfes , des ifles, des ports , des fleu-
१
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
ves , des rivieres , des lacs , des montagnes
, des caps , &c. Un précis de la vie
des hommes illuſtres de l'antiquité ; enfin
les fables des Dieux & des Héros du
Paganiſme , pour faciliter à la jeuneſſe
l'intelligence des Auteurs Grecs & Latins
; par M. Furgault , Profeſſeur Emérite
de l'Univerſité de Paris ; in - 80. prix
s liv. A Paris , chez Moutard , Lib. de
la Reine , rue du Hurepoix , 1776.
0
Abrégé élémentaire de la géographie de
l'Espagne & du Portugal , dans lequel on
trouve ce que ces Royaumes renferment
de- plus curieux dans la minéralogie ,
métallurgie , arts , manufactures , commerce
, hiſtoire naturelle , eaux minérales
, productions du terrein , antiquités ;
par M. Maſſon de Morvilliers. A Paris ,
chez Moutard, Lib. de la Reine ; in- 12.
1776 , prix br. 3 1.
2
Florello , Hiſtoire méridionale par M.
Loaiſel de Tréogate , ci- devant Gendarme
du Roi ; in 8°. chez Moutard , rue du
Hurepoix.
Eſſais fur la plus grande perfection posfible
d'un Ouvrage quelconque ; par M.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 15
• Sicard de Roberti , Ingénieur ordinaire
du Roi. A Paris , chez Antoine Boudet ,
rue St Jacques , 1776. in 8°.
Rofel , ou l'homme heureux ; par M.
le Prévôt d'Exmes . A Paris , chez Mérigot
le jeune , quai des Auguſtins , 1776.
in-8°.
Le Jeu de Trictrac , ou les principes
de ce jeu , éclaircis par des exemples en faveur
des Commençans ; par M. J. M. F.
A Paris , chez Nyon , rue St Jean - de-
Beauvais , 1776 ; in- 80. rel. 51 .
Fables caufides de la Fontaine en bers
gaſcons. A Bayonne , de l'Imprimerie
de Paul Fauvet du Hart; 1776 , in - 8°.
Mémoire fur le cours des Eaux , les
avantages qu'on peut retirer des crues
d'eau , qualité des eaux ſtagnantes , des
eaux ſouterraines. A Paris , chez Lottin
aîné , rue St Jacques ; in- 12. I vol. 1776.
:
C
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
BORDEAUX.
L'ACADÉMIE de Bordeaux avoit remis
à cette année à prononcer ſur le prix
qu'elle avoir reproposé pour l'année derniere
, fur la queſtion : Quelle est la meilleure
maniere de mesurersur mer la viteſſe
ou le fillage des vaiſſeaux , indépendamment
des observations astronomiques , & de l'impulsion
ou de la force du vent , & .
Lorſqu'en 1772 cette Compagnie , pénétrée
de l'importance de ce ſujet, invita
encore les Savans à s'en occuper , elle ne
déſeſpéroit point que, par de nouvelles
recherches , ils ne puſſent enfin parvenir
à trouver une méthode plus fûre &moins
ſujette à erreur que celle du Lok ordinaire
, ou que du moins ils ne puſſent venir
à bout de perfectionner cet inſtrument , &
d'en corriger les défauts. Alors même
une machine qui lui avoit été propoſée
ſous le nom de Trochometre , pour étre
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 153
ſubſtituée au Lok , lui avoit paru pouvoir
devenir le germe ou la baſe de la découverte
qu'elle avoit en vue ; & ce fut dans
cette confiance , qu'en accordant une
médaille à l'Auteur de cette machine *
pour l'encourager à de nouveaux efforts ,
elle remit , pour le prix , le même ſujet
au Concours.
Elle a vu cet Auteur , plein du zele
qu'avoit dû lui inſpirer cette diſtinction ,
ſe repréſenter dans la carriere. Il a cherché
à donner à ſon Trochometre toute la
perfection dont il l'a cru ſuſceptible :
mais les changemens qu'il y a faits dans
cet objet , n'ont pu diffiper les doutes
que l'Academie avoit confervés ſur l'ef
fet de cette machine. Au contraire , un
nouvel examen a, pour ainſi dire , convaincu
cette Compagnie que , quelqu'ingénieux
que cet inſtrument pût paroître
dans la théorie , il demeuroit lui - même
ſujet à bien des inconvéniens , qui en
rendroient l'uſage ſouvent nul dans la pratique
; que les irrégularités perpétuelles
du Tangage le metroient fréquemment
M. Aubéry , Chanoine Régulier de Sainte Génevieve ,
&Vicaire de la Paroiſſe de Nanterre. Voy. le programme
du 25 Août 1772.
HCHIGAN LIBRARIES
K5
154 MERCURE DE FRANCE .
en defaut ; & qu'on devroit encore moins
en attendre une eſtime au vrai du ſillage ,
lorſque le vaifſeau tomberoit à la bande ,
& viendroit à carguer.
N'ayant donc trouvé dans cette invention
, & n'ayant recu d'ailleurs rien qui
pût pleinement la ſatisfaire ſur cette question
, cette Compagnie a été forcée de
ne point adjuger le prix qu'elle y avoit
deſtiné : mais ne perdant point de vue
l'utilité dont ſeroit pour la navigation la
découverte qui en faiſoit l'objet , elle
annonce qu'elle recevra , en tout temps ,
avec plaiſir les ouvrages qu'on voudra
lui adreſſer à cet égard , & qu'elle tiendra
toujours ce prix en réſerve , pour le
diftribuer à celui que l'expérience prouvera
avoir le mieux atteint ſon but.
II. Pour cette année - ci cette Compagnie
avoit deux prix à diſtribuer.
Un double (réſervé de 1773 ) , deſti .
né à cette queſtion: Indiquer les propriétés
médicinales du Regne animal , celles
fur tout des viperes , des écreviſſes , des
tortues , des cloportes , & du blanc de baleine
; en donner l'analyse chymique , &
l'appuyer d'observationsfaites avecJoin dans
les maladies.
Et le prix extraordinaire , qu'un Ci
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 155
toyen auſſi reſpectable par ſes vertus que
par ſes talens , & que l'Académie compte
aujourd'hui au nombre de ſes Membres ,
deftina en 1774 à cette queſtion intéres
ſante: Quelle est la meilleure maniere de
tirer parti des Landes de Bordeaux , quant
à la Culture & à la Population ?
A l'égard du premier de ces deux ſujets ,
dans ce que l'Academie a reçu , qui le
concerne ; elle a vu une étude approfondie
donner plus de force à des vérités
importantes ; l'analyſe parcourir les ſubſtances
animales de tous les genres , &
en développer les differens principes
conftitutifs; la Chymie répandre la lumiere
fur les obfervations médicinales
par une ſuite d'expériences auffi curieuſes
qu'intéreſſantes ; le zele enfin , pour
le bien de l'humanité , porter le courage
juſqu'à éprouver ſur foi- même les différens
remédes tirés du Regne animal ,
en les prenant encore juſqu'à des doſes
capables d'effrayer , pour mieux en étu
dier les effets ; mais elle a vu avec regret
tout cela noyé dans beaucoup de choſes
1
*M. Elie de Beaumont , Avocat au Parlement de Pa
ris , & Intendant des Finances de Mgr le Comte d'Are
tois. :
156 MERCURE DE FRANCE.
1 qui lui ont paru inutiles ,& tous ces avantages
perdre de leur mérite par un ſtyle
trop diffus , ſouvent embarraſſé , quelquefois
obfcur , au point d'en être preſque
inintelligible.
Ainſi , en trouvant d'un côté ce qui
pouvoit la fatisfaire fur cette premiere
queſtion, il lui a reſté à deſirer qu'on
Peût préſentée d'une maniere & plus claire
& plus conciſe. Elle repropoſe done
ce même ſujet pour 1778 ; & elle exhorte
ceux qui voudront de nouveau concourir
au prix double qui lui demeure deſtiné
, à s'attacher à ſe faire mieux entendre
, & à mettre plus de préciſion dans
leus ouvrages.
Quant au fujet concernant les Landes
de Bordeaux , l'Académie a eu la fatisfaction
de voir ſortir , du ſein même de
ces déſerts , un Mémoire qui , à tous
égards , lui a paru digne de ſes ſuffrages.
D'un côté l'Auteur , réuniſſant à
l'avantage de connoître lui-même le fol
du pays , le mérite de ne point ſe laiſſer
égarer par un eſprit ſyſtematique , n'a
fait que ſuivre les indications de la nature
, pour tracer la voie la plus capable
de conduire à de plus heureux ſuccès le
défrichement de ces contrées. D'un autre
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 157
P
}
côté il a ſu rendre ſon ouvrage auſſi intéreſſant
par les vues pratiotiques dont il eſt
rempli , qu'utile par une infinité d'obſer.
vations judicieuſes & d'inſtructions ſolides
, relativement à l'Agriculture & au
Commerce.
L'Académie ne s'eſt point contentée de
lui adjuger les 500 liv. qui avoient été
deſtinées pour ce ſujet ; elle a cru devoir
ajouter à cette récompenſe une de ſes
médailles ordinaires.
Le Mémoire couronné a pour épigraphe
ce paſſage de Montaigne :
و د
"
ود
Il nous
faudroit des Topographes qui nous fisſent
des narrations particulieres des endroits
où ils ont été... Je voudrois que
chacun écrivit ce qu'il fait & autant
qu'il en fait , non en cela ſeulement ,
mais en tous autres ſubjects ." Effai ,
liv. 1. ch. 30.
و د
و د
"
M. Diesbey , Entrepoſeur & Receveur
des Fermes du Roi à la Teſte , eſt l'Auteur
de cet Ouvrage.
III. L'année prochaine , l'Académie
aura , comme elle l'a annoncé par ſes
derniers programmes , deux prix à diſtribuer.
Un ſimple , pour lequel elle a donné
pour ſujet : D'établir , fur des preuves
158 MERCURE DE FRANCE,
folides , comment la Ville de Bordeaux tomba
au pouvoir des Romains , & quels furent ,
fous leur domination , l'état , les loix & les
moeurs de ses habitans.
Et un double , deſtiné à cette queſtion :
S'il ne seroit pas poffible de procurer à la
Ville de Bordeaux une plus grande abondance
de bonnes caux ; & quels feroient les
moyens de les y conduire & de les y distribuer
, les plus folides, les moins sujets
à inconvéniens & en même temps les moins
diſpendieux .
IV. Elle annonce aujourd'hui qu'en
1778 , indépendamment du prix qu'elle
a réfervé pour cette année ſur les propriétés
médicinales du regne animal , elle en
aura à diſtribuer un autre, pour ſujet
duquel elle demande que l'on indique les
différentes especes de plantes qui nuiſent le
plus aux prairies , & quels fervient les
moyens les plus efficaces , les mieux constatés
par l'expérience , & les moins coûteux
pour les détruire radicalement , particulierement
celle que les Botanistes désignent
par le nom d'Equisetum Paluſtré, Brevioribus
fetis , connue en françois fous le
nom de Prêle ou Queue de cheval ; & en
terme vulgaire dans la Guienne , fous celui
de Rougagnet:
OCTOBRE. 1. Vol. 1776. 159
>
>
1
Ce prix , outre la médaille ordinaire ,
fera compoſé d'une ſomme de 300 liv.
en argent , qu'un Citoyen recommanda
ble a voulu conſacrer à ce ſujet , & de
plus , d'une ſomme de 100 livres , dont
P'Académie avoit encore à diſpoſer par
la générosité d'un de ſes Membres.
Elle annonce auſſi qu'elle a deſtiné un
prix double pour 1779 , à l'Auteur qui
indiquera le mieux : Quellesfont les principales
caufes qui font que les cheminées
fument , &quelsferoient les moyens d'obvier
& de remédier , par principes , à cet ins
convénient.
Les prix ſimples que cette Compagnie
diſtribue , font une médaille d'or de la
valeur de 300 liv.: les doubles ſont compoſées
d'une pareille médaille & d'une
fomme de 300 liv. en argent.
Elle prévient les Auteurs qui voudront
concourir pour ces prix , que , paſſé le rer
Avril des années pour lesquelles ils font
affignés , elle ne recevrà point leurs Ou
vrages. Elle les avertit auſſi qu'elle rejette
les pieces qui font écrites en d'autres
langues qu'en françois ou en latin; &
que, fuivant les loix qu'elle s'eſt preſcrites
, elle n'admet point non plus au con
cours celles qui ſe trouvent ſignées par
leurs Auteurs. L
:
160 MERCURE DE FRANCE.
Elle les prie d'avoir l'attention de ne
point ſe faire connoître. Pour cet effet ,
ils mettront ſeulement une ſentence au
bas de leurs Ouvrages , & y joindront ,
en les envoyant, un billet cacheté, fur
lequel la même ſentence fera répétée ,
&qui contiendra leurs noms , leurs qualités
& leurs adreſſes.
Les paquets ſeront affranchis de port ,
& adreſſés à M. de La Montaigne , Confeiller
au Parlement & Secrétaire perpétuel
de l'Académie.
-groning
200
I I.
MARSEILLE.
deob
L'Académie des Belles Lettres , Sciences
& Arts de Marseille propoſe les
ſujets des prix qu'elle aura à diſtribuer
le 25 Août de l'année prochaine.
1º. Le Siege de Marseille par le Connétable
de Bourbon , poëme.
2°. Pierre le Grand , ode , ou poёте.
3°. L'abdication de Sylla , piece de
vers au choix des Auteurs.
4°. Un diſcours ſur l'influence que le
commerce a eu dans tous les temps fur
l'eſprit & fur les moeurs des Peuples ;
prix double.
5°. L'Eloge
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 161
>
5º. L'Eloge de Madame la Marquiſe
de Sévigné.
Chacun de ces prix eſt une médaille
d'or de la valeur de 300 l. Les Ouvrages
feront adreſſés , francs de port , à M.
Mouraille , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, & ils ne feront reçus que juſques
au 15 de Mai .
ΙΙΙ.
MONTAUBAN.
Dans l'aſſemblée publique tenue à la
Saint Louis , M.de Savignac , Directeur ,
a fait l'ouverture par un diſcours ſur les
regles de goût & de décence , dont la
Auteurs ne doivent jamais s'écarter, furtout
dans la Religion & les moeurs , pour
leſquelles on doit toujours avoir le plus
grand reſpect.
M. le Secrétaire a fait l'éloge de M.
l'Abbé Bellet , dernier Secrétaire perpétuel
; & M. le Comte d'Eſparbés , qui lui
fuccede , a lu ſon diſcours de remerciement.
M. le Premier Préſident de la Cour
des Aides , a fait l'éloge de M. Lamote
Monlozier ; & M. Lacombe , Préſident
à la même Cour , ſon ſucceſſeur , a prononcé
fon difcours de réception.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
MM . de Regagnac & le Baron des Marquerites
, nouveaux Académiciens Aſſociés
, ont joint à leurs remerciemens , l'un
la traduction en vers d'une ode d'Horace ,
l'autre , un poëme ſur la piété filiale.
M. le Directeur leur a répondu .
M. le Baron de Puimonbrun a lu un
conte allégorique en vers.
M. le Premier Préſident a terminé la
ſéance par un discours fur l'amabilité ,
c'est - à -dire fur les moyens de ſe rendre
aimable. Il n'a eu qu'à ſe peindre luimême.
L'Académie a réſervé le prix pour l'année
prochaine , & propoſe le même ſujet ,
parce que la maladie & la mort de M. le
Secrétaire ayant occaſionné la perte de
quelques diſcours qui lui étoient adreſſés ,
& qui pouvoient mériter le prix , on a cru
qu'il étoit juſte de laiſſer la même carriere
ouverte , & d'inviter les Auteurs à renvoyer
les mêmes Ouvrages avec les corrections
qu'ils jugeront à propos d'y faire.
On n'en admettra aucun à l'examen qui
n'ait une approbation ſignée de deux Docteurs
en Théologie.
:
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs Ouvrages ; mais un paſſage
de l'Ecriture Sainte ou d'un Pere de l'E.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 163
7
gliſe , qu'on écrira fur le regiſtre de l'Académie.
Ils feront remettre trois copies bien lifibles
de leurs Ouvrages ,dans tout le mois
de Mai prochain , à M.l'Abbé de la Tour,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , en ſa
maiſon près la Cathédrale , affranchiſſant
le port des paquets envoyés par la poſte.
Le ſujet du diſcours fera comme l'année
derniere : La corruption du coeur est la
premiere fource des égaremens de l'esprit ,
› conformément à ces paroles de l'Ecriture :
De corde exeunt cogitationes male. Math.
xv. 19. Les diſcours ne feront que d'une
demi heure de lecture , & finiront par
une courte priere à Jésus- Chrift.
Le ſujet de la poëſie ſera : Le zele de
Louis XVI pour la Religion & les bonnes
moeurs.
Le prix fera donné à une ode ou un
poëme au choix des Auteurs , de cent à
cent cinquante vers.
Ce prix fondé par M. l'Abbé de la
Tour , Doyen du Chapitre , conſiſte en
cent jetons d'argent de la valeur de deux
cent cinquante livres. Il ne ſera délivré
à aucun qu'il ne ſe nomme , & qu'il ne ſe
préſente en perſonne ou par Procureur
fondé pour le recevoir & ſigner le dis
cours. L2
164 MERCURE DE FRANCE.
I V.
AMIENS.
L'Académie des Sciences , Belles Lettres
& Arts d'Amiens tint , le 25 Août ,
ſa ſéance publique. Comme c'étoit la premiere
fois que cette Compagnie s'aſſembloit
publiquement dans l'Hôtel de-Ville ,
cette circonſtance patriotique & académique
fut le ſujet principal du diſcours de
M. Goffart , Avocat , Echevin & Chancelier
de l'Académie .
M. l'Abbé Villin prononça ſondiſcours
de remerciement , auquel M. Goffart répondit.
:
M. Baron , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, fit l'éloge de feu M. Gauchain.
M. Laurent de Lionne, neveu de l'illuſtre
Laurent , & qui a fuccédé à fon oncle
dans la direction des travaux du canal
de Picardie & dans les talens néceſſaires
pour achever un ouvrage auſſi important ,
fut un Mémoire très intéreſſant fur cette
grande entrepriſe. M. de Lionne eſt Académicien
honoraire déſigné.
On fit lecture d'un Mémoire de M.
Bucquet , Académicien honoraire , ſur les
incendies. Ce fut pour M. le Comte
r
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 165
>
d'Agay , Intendant de Picardie & Honoraire
de l'Académie , une occafion d'annoncer
que le Roi lui avoit permis de prendre
ſur les fonds de la Province des ſecours
pour les incendiés. M. l'Intendant
parla ſur le champ avec ce ton de dignité,
de nobleſſe & de bienfaiſance , qui eſt la
véritable éloquence de l'Homme d'Etat .
Tout occupé de ce qui peut en faire le
bien, il fait travailler à une traduction du
Mémoire du Docteur Glatzer , couronné
par l'Académie de Gottingue , ſur les incendies.
Cette traduction fera publiée inceſſamment.
M. Vallier , Colonel d'Infanterie &
Honoraire de l'Académie , lut des vers
fur l'Amitié , & un diſcours auſſi en vers ,
pour défendre les meres tendres & honnêtes
qui ne nourriſſent point leurs enfans .
M. Raoul , ci - devant Profeſſeur de
Littérature Françoiſe à Saint- Pétersbourg,
fut une fable , & une ode imitée d'Horace.
La féance fut terminée par des vers de
Madame Renard d'Arras , adreſſés à M.
le Comte d'Agay , ſur l'exemption de la
milice qu'il a procurée aux Ecoliers des
Colleges de ſon Intendance. Ce font les
Muſes que fait parler une dixieme Muſe ,
une quatrieme Grace.
1
L3
166 MERCURE DE FRANCE ,
4-
Le prix de l'Ecole de Botanique , remporté
par M. Jourdain de Léloge , Есц-
yer, lui a été donné par Madame la Comteſſe
d'Agay.
L'Académie propoſe pour ſujet du prix
d'éloquence qu'elle doit donner en 1777 ,
'Eloge du Maréchal de Créqui , mort en 1687.
Et pour ſujet du prix de poëfie : l'Homimage
fait à Philippe de Valois par Edouard
III , Roi d'Angleterre, dans l'Eglife Cathédrale
d'Amiens.
Pour un autre prix de poësie , l'Académie
laiſſe le ſujet au choix des Auteurs.
Chacun de ces prix eſt une médaille d'or
de la valeur de 300 1.
Les Auteurs adreſſeront leurs Ouvrages,
francs de port , avant le premier Juillet ,
à M. Baron , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, à Amiens.
1
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 167
SPECTACLES .
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations alternatives
d'Alceste & de l'Union de l'Amour & des
Arts. Ces ſpectacles ſont toujours beaucoup
fuivis par l'attention & le zele des
principaux Sujets à en ſoutenir l'intérêt &
l'exécution .
M. Pitt , jeune Danſeur , d'une figure
aimable , & d'un très -grand talent & trèsexercé
, a attiré la foule des Spectateurs ,
qui l'ont applaudi avec tranſport. Il a
danſé des entrées dans le genre noble &
des pas de deux pantomimes , & il a paru
excellent dans les différens caracteres de
la danſe.
On ſe diſpoſe à donner fur ce Théâtre
de Fragmes anciens , avec un acte nouveau
dans lequel Mademoiselle Arnould
doit jouer , & M. Noverre en compoſera
le ballet.
La traduction ou imitation de l'Olympiade,
dont la muſique eſt de M. Sacchi
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
ni, doit êtte auſſi inceſlamment repréfen.
tée ; on annonce encore de grands ballets
pantomimes de M. Noverre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
En attendant la huitieme repréſentation
de C. Marcius Coriolan , Tragédie nouvelle
en quatre actes, retardée par l'indispoſition
d'un Acteur , les Comédiens François
ont repris pluſieurs anciennes Pieces ,
dont le jeu de M. le Kain & des principaux
Acteurs , renouvelle l'intérêt & le
fuccès.
Les Comédiens ſe diſpoſent auſſi à jouer
pluſieurs Pieces nouvelles pour Fontainebleau
, & à en faire reparoître d'autres
anciennes à Paris.
L
COMÉDIE ITALIENNE .
ES Comédiens Italiens ont donné le
Lundi 16 Septembre , la premiere repré- |
ſentation du Duel Comique , Opéra bouffon
en deux actes , imité de l'Italien &
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 169
mêlé d'ariettes parodiées fur la muſique
du ſieur Paefiello.
Caſſandre , vieillard fort riche , veut
épouſer Hélene , qui eſt aimée par Léandre.
Cet Amant ſe moque des amours
du bonhomme ; mais Helene mépriſe la
fatuité du jeune Galant & projette de
s'en amuſer, Après lui avoir fait déclarer
ſa paſſion , en préſence même du vieux
Caſſandre , elle déclare qu'elle ne l'aime
point , ce qui rend Léandre furieux.
Criſpin , gagné par ſes largeſſes , lui conſeille
de tirer vengeance de fon rival , &
de l'effrayer du moins par un cartel,
Caſſandre a bien de la peine de ſe déterminer
à ſe battre à l'épée & d'expoſer
ſa vie la veille de fon mariage; mais
Léandre ne lui laiſſe pas la liberté de
fuir; alors il dit qu'il ne ſe bat jamais
que dans l'obſcurité. On éteint les lumieres
. Criſpin encourage le Vieillard ,
en diſant qu'il conduira ſon bras. Léandre,
qui n'a pas envie de tuer le Vieillard,
feint après pluſieurs bottes portées
de part & d'autre en l'air, d'avoir reçu
lui - même uu coup mortel , & fait entendre
ſes plaintes, Le Vieillard eſt troublé
par cette aventure ; il ne ſait où fuir.
Agathe , Amante abandonnée par Léan-
LS
170 MERCURE DE FRANCE.
dre, vient en ce moment & déplore le
deſtin de fon perfide Amant; mais Léandre
reſte toujours mort pour elle. Hélene
elle même eſt effrayée ; & comme elle
marque quelques regrets , Léandre revit
pour elle ; ce ſtratagême réuffit mal auprès
de ſa Maîtreſſe. Léandre contrefait le fou
& excite une ſeconde fois la pitié d'Hélene
; mais fa feinte étant de nouveau
découverte , elle lui témoigne toute fon
indignation. Criſpin , pour ſervir Léandre
, tente de jeter des soupçons ſur la
conduite de Caſſandre: enfin ces ruſes
ne réuſſiſſant point , Iſabelle époufe Cafſandre
, & Léandre reprend ſes anciens
engagemens avec Agathe.
Le Poëte a laiſſé voir dans toute cette
Piéce la gêne où l'a miſe néceſſairement
la parodie de l'Italien. Cet Opéra bouffon
a paru un peu froid & languiſſant.
Les paroles parodiées avec contrainte ,
ne ſe prêtent pas toujours à la profodie
de la langue , ni à l'expreffion de la mufique.
On retrouve dans les airs de Pae
fiello l'empreinte d'une imagination brillante
, la bonne facture de la muſique Italienne
, & une heureuſe imitation du
genre dont Picchini a donne le modele.
Falloit - il furcharger cette muſique , com
OCTOBRE,. I. Vol. 1776. 171
- poſée pour un Opéra bouffon , d'autres
airs tirés des grands Opéra de Sacchini ,
de Maillio & autres ? Ce mélange des genres
ne peut que faire tort à une Piece , &
rappelle ce mot d'un Ancien au ſujet d'un
Peintre qui avoit couvert ſa figure d'ornemens
, que n'ayant pu la faire belle , il
avoit voulu la faire riche.
:
Les rôles de cet Opéra bouffon ont
été parfaitement joués& chantés par Mademoiſelle
Colombe , par Meſdames Billioni
& Moulinghen ; & par MM. Laruette,
Trial & Julien.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Repos de la Vierge , eſtampe d'environ
pouces de haut fur 8 de large , gravée
par J. G. Wille , Graveur du Roi ,
d'après le tableau original de Dietricy.
Prix 4 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
quai des Auguſtins,
LA compoſition de cette eſtampe eſt
de trois figures. La Vierge , habillée dans
172 MERCURE DE FRANCE.
le coſtume Allemand & coëffée d'une
maniere pittorefque , tient l'Enfant Jéſus
poſé ſur un focle de pierre ; Saint Joſeph
eſt placé derriere. Cette gravure eſt ,
comme toutes celles de M. Wille , traitée
avec une intelligence de clair - obfcur
une pureté & une ſoupleſſe de burin qui
ont droit de flatter l'Artiſte & l'Amateur.
I I.
feur
Le quatrieme cahier du Flora Parifienfis
paroît actuellement chez Didot le
jeune, quai des Auguſtins. Le Libraire
s'empreſſe à tenir ſes engagemens vis - àvis
du Public: il fournit exactement aux
Souſcripteurs chaque cahier au temps
fixé.
MUSIQUE.
I.
TROIS Symphonies à grand orchestre
exécutées à la Comédie Italienne à la tête
de pluſieurs Opéra- comiques , par M.
de Blois ; prix 61. A Paris , chez M.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 173
Huguet , Graveur & Muſicien de la Comédie
Italienne , rue Pavée St Sauveur ,
maiſon de M. le Roy , Banquier ; & aux
adreſſes ordinaires .
11.78
Marche des Filles Samnites , avec quinze
variations arrangées pour le clavecin
on le forté piano; dédiée à Mademoiſelle
de Hoſton , par Benaut , Maître
de clavecin de l'Abbaye Royale deMontmartre
, Dames de la Croix , Dames de
l'Immaculée Conception , &c. prix 1 liv.
16 f. A Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine
, la troiſieme porte cochere à gauche
en entrant par le Pont Neuf; &
aux adreſſes ordinaires.
١٢
JOURNAL ANGLOIS , chez Lacombe ,
Libraire , au Bureau des Fournaux.
AVIS.
:
LE Journal le plus curieux , le plus
varié , le plus intéreſſant doit être fans
doute celui d'une Nation dont les moeurs ,
174 MERCURE DE FRANCE.
le génie , les uſages , les inventions , la
littérature , le Théâtre , les entrepriſes ,
les ſyſtêmes , la vie privée & publique ;
tout enfin eſt remarquable par des traits
originaux & de grand caractere. Eh ! quel
Peuple enviſagé ſous ce point de vue &
dans ces différens rapports , a jamais paru
fur la terre devoir exciter autant l'attention
que le Peuple Anglois! C'eſt le but
de cet Ouvrage périodique , dans lequel
on tâchera déſormais de faire connoître
ce que l'Angleterre préſente de fingulier
&d'intéreſſant. On ſe borne à promettre
tous ſes ſoins pour remplir , à la fatisfaction
des Lecteurs , l'objet de ce Journal.
Nous n'entreprenons pas de detailler les
articles qui doivent le compofer , ce qui
ſeroit illuſoire ; mais plaire , inſtruire ,
intéreſſer , voilà notre ambition, & l'on
ſent que les moyens ne doivent pas manquer.
Nous avons des Correſpondans qui
font à la ſource la plus féconde & la plus
inépuiſable , & qui répondent de leur
zele pour nous envoyer tout ce qui peut
enrichir & embellir cette collection .
Le Journal Anglois est actuellement
chez Lacombe , Libraire à Paris , rue
Chriſtine , au Bureau des Journaux , où
l'on pourra ſouſcrire à commencer du
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 175
mois d'Octobre prochain 1776. La ſous- .
cription eft de 24 liv. pour Paris & 30
pour la Province.
Ce Journal eſt compoſé de vingt - quatre
cahiers par an, rendus francs de port
par la poſte , dans tout le Royaume. Chaque
cahier eſt de quatre feuilles , grand
in 8° , & eſt publié le 1 & le is de chaque
mois. On peut foufcrire en tout
temps.
::
Ou foufcrit auſſi chez Lacombe , Lib .
rue Chriſtine , à Paris , pour le Courier
imprimé à Avignon , prix 18 liv. par an .
On connoît cette feuille périodique ,
que eſt depuis long-temps diftingueé parmi
les Couriers de la renommée; elle
contient des nouvelles politiques & littéraires
; elle a l'avantage de précéder les
autres papiers pour les contrées méridionales
; & depuis qu'elle eft rédigée par
M. Artaud, homme de lettres , elle més
rite une attention particuliere.
٦
1
176 MERCURE DE FRANCE.
Q
Aux Amateurs de l'Arioste.
UOIQUE l'Arioſte ſoit connu dans
l'Europe littéraire par des éditions ſans
nombre du Roland furieux , on ignoroit
aſſez généralement en France que l'Italie
fît encore ſes délices de quelques autres
de ſes Ouvrages , moins conſidérables à
la vérité , mais toujours dignes de ſa
féconde & brillante imagination. Le vif
intérêt dont M. KAbbé Pezzana eſt animé
pour la gloire de ce Poëte , après l'avoir
engagé à veiller ſur une nouvelle édition
de ſon chef d'oeuvre , lui a inſpiré l'idée
de faire connoître aux Amateurs le reſte
de ſes poëſies. Il a cru ne pouvoir faire
paroître plus heureuſement la premiere
édition complette de l'Arioſte qu'on ait
donné en France, que ſous les aufpices
d'un homme qui , émule lui-même de ce
grand Poëte , a toujours rendu à ſon génie
l'hommage le plus généreux.
Cette édition, faite avec le plus grand
ſoin , eſt du même format que les Auteurs
Italiens de Prault , & en enrichie de notes
curieuſes de l'Editeur .
Nous
OCTOBRE. I. Vol. 1776 193
machine qui éleve l'eau avec affez de
force & en affez grande quantité.
On pratiqueroit à ce pont des vannes ,
pour raſſembler les eaux dans le temps
qu'elles font baſſes & que la riviere n'eſt
pas commerçante , afin de ne jamais interrompre
le ſervice de la machine..
De cette machine partiroient deux
gros rameaux qui embraſſeroient la ville ,
- l'un du côté des anciens Boulevards ,
l'autre du côté des nouveaux.
Ces deux principaux rameaux conduiroient
à deux grands châteaux d'eau qui ,
par des tuyaux traverſant latéralement
Paris fur pluſieurs lignes , diſtribueroient
l'eau à différentes fontaines , dans chacune
deſquelles on pratiqueroit un réſervoir
qui contiendroit une aſſez grande
quantité d'eau pour procurer des ſecours
conſidérables en cas d'incendie.
M. de Forge trouve le moyen de ſatisfaire
aux dépenses de ce plan , par l'impoſition
du droit fort léger de trois deniers
par voie d'eau , qui ſeroit puiſée aux
fontaines. On prétend qu'il ſe débite
tous les jours à Paris près de trois cents
mille voies d'eau , ce qui donneroit la
facilité d'exécuter ce plan , coûtat - il
N
1
ICHIGAN LIBRARIES
194 MERCURE DE FRANCE.
trois fois plus que l'eſtimation des dépenſes
qui en a été faite par d'habiles
Conſtructeurs .
Il faut voir dans le Mémoire imprimé
les avantages de ce projet utile , les
moyens de l'exécuter , & les réponſes
aux principales objections que l'on peut
faire.
Cette idée eſt d'un bon Citoyen , qui
s'occupe du bonheur de ſes Compatriotes.
A
ANECDOTES.
I.
PRès la mort de Baudouin , Roi de
Chipre & de Jerufalem , la Princeſſe
Sibylle fa mere , ſe fit proclamer Reine
affez précipitamment avec Gui de Luſignan
fon mari. Les Grands , mécontens
ſurtout de ce Prince , qu'ils ne regardoient
pas comme un bon Capitaine ,
prétendoient que Sibylle devoit en époufer
un autre. Prenant donc conſeil de la
diſpoſition des eſprits , cette Princeſſe
les fit jurer de couronner celui qu'elle
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 195
choiſiroit. Le Patriarche ayant annullé le
premier mariage , on conduifit la Reine
à l'Eglife du St. Sepulcre , où elle reçut
folemnellement la Couronne des mains dú
Patriarche ; puis l'ôtant elle- même de
deſſus ſa tête , la porta fur celle de Lufignan
, qu'elle embraſſa comme ſon époux.
Après quoi ſe tournant vers les Grands ;
encore tout étonnés de cette action :
» Il n'appartient pas aux hommes , leur
;, dit - elle fierement , de séparer ce que
: Dieu a uni.
"
I I.
Un babillard vint raconter àquelqu'un ,
qu'il connoiſſoit à peine , un ſecret de
grande importance , & lui recommanda
de n'en point parler ; Soyez tranquille , lui
dit fon confident , je ferai au moins auſſi
difcret que vous.
III.
:
١٠
Le Maréchal de Turenne eut une foi-
- bleſſe dans ſa vie , ce fut de découvrir
à Madame Coaquin , qu'il aimoit , le ſecret
que Louis XIV lui avoit confié , du
voyage que MADAME devoit faire en
LWFIOBHRIARRAIENS
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
Angleterre , ponr négocier avec le Roi
fon frere Jacques 11. Madame Coaquin
révéla ce projet au Chevalier de Lorraine;
ce dernier le rapporta à MONSIEUR , qui
devoit fur tout ignorer ce voyage ; MONSIEUR
le dit au Roi. Louis XIV ſe contenta
de dire au Maréchal de Turenne,
qui lui avoua fon indifcrétion : Défiezvous
de cette Dame ; puisqu'elle a trahi
votre secret en faveur du Chevalier de Lorraine
, vous voyez bien que vous êtes Sacrifié.
I V.
Un Gentilhomme de la Maiſon de
Louis XII , alors Duc d'Orléans , avoit
maltraité un Laboureur. Le Prince ordonna
qu'on ne ſervît pas de pain à ce
Gentilhomme , mais feulement du vin
& de la viande. L'Officier en fit ſes
plaintes à fon Maître , qui lui dit : Si
vous regardez le pain comme une choſe néceſſaire
, pourquoi êtes vous aſſez peu rai-
Sonnable pour maltraiter ceux qui nous le
mettent à la main ?
V.
Pradon étant au parterre , témoin de
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 197
la chûte d'une de ſes Tragédies , crut
cacher fon trouble , en fifflant comme les
autres ſpectateurs. Il le fit avec tant
d'action , que cela déplut à un Officier ,
qui prétendoit connoître l'Auteur , &
défendre ſon ami. Pradon fort embarrasſé
& fifflé , ſe vit obligé de fe battre ,
& fut très- maltraité.
NOUVELLES POLITIQUES,
LE
De Salé , le 24 Juin 1776 .
E rétabliſſement de la bonne harmonie entre la Cour
de Maroc & les Etats-Généraux n'eſt pas auſſi prochain
que pouvoient le faire croire quelques circonstances . Un
Particulier de Gibraltar , qui peut être a voulu avoir le
mérite de cette reconciliation , a donné au Souverain de
ce pays , fur le préſent annuel qui fait l'objet de la
conteſtation , des eſpérances que la Hollande n'autoriſe
pas encore , enſorte qu'on reſte des deux côtés ſous les
armes offenſives & défenſives .
D'Acre , le 29 Avril 1776.
Il eſt arrivé , ces jours derniers , de Conſtantinople ,
divers Agas qui doivent commander pour le Capitan-Pacha
à Rame, Gaze & autres villes que le Grand - Sei-
N
OFMICHIGAN LIRRADIT
198 MERCURE DE FRANCE
gneur a accordées en Malikiane à cet Amiral. Le fameux
Denguerly Aga , ci- devant au ſervice du feu Chéïk.
Daher Omar , étoit envoyé avec eux pour gouverner une
de ces villes ; mais il eſt mort ſubitement dans le trajet ,
& l'on croit qu'il a été empoisonné.
De Seide , le 29 Mai 1776.
Le prince Joſeph , grand Emir des Druſes , qui étoit
encore arriéré de 30 bourſes , pour le miry, vient de les
offrir au Pacha & de renouveller l'arrentement du pays.
Cet Emir , au bruit des préparatifs de guerre de Geezard
Ahmed , craignit pour la ville de Baruth , & crut devoir
s'acquitter pour conſolider fon intelligence.
De Constantinople, le 3 Août 1776.
Depuis la priſe de Baſſora par les Perſans , le Grand
Seigneur fait des diſpoſitions qui annoncent une guerre
ſérieuſe du côté de l'Aſie , & il vient d'ordonner une
levée de troupes en ce pays là. Il paroir que Spanatchi
Mustapha Pacha ſera Séraskier du corps qui doit agir
près d'Erivan ; qu'Abdi , Pacha d'Erzerom , marchera fur
Kars , & Haffan-Pacha du côté de Bagdat , cù Abdoulah
Pacha , qui en eſt gouverneur , doit reſter pour défendre
la ville en cas d'attaque.
Le Traité de paix entre la Porte & la Ruffie , portant
qu'à compter du jour de la ſignature , les princes
de Valachie & de Moldavie feroient diſpenſés de payer
pendant deux ans le tribut de leurs principautés , & ce
temps étant expiré , le Grand- Seigneur a fait expédier
L
:
ره
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 199
des couriers à ces deux Princes pour leur fignifier de
ſe mettre en état d'acquitter les ſommes auxquelles ils
font aſſujétis envers Sa Hauteffe.
De Warsovie, le 27 Août 1776.
Le fieur Benoſt , miniſtre Pruſſien , dans une confé
rence tenue avec les Commiſſaires Polonais , a conſenti ,
au nom du Roi ſon mattre , à rendre quelques villages
fur la rive gauche de la Neetz & une partie de la terre
de Dobrzín , dont le Conſeil Permanent avoit demandé
la reftitution totale. D'après de nouveaux ordres que ce
Miniſtre vient de recevoir par un courier de Sa Majeſté
Pruſſienne , il a déclaré qu'il n'y avoit rien de plus à
eſpérer du Roi ſon mattre , & que ſi les Polonois_ne
s'en contentoient pas , il ſe rétracteroit de ce qu'il leur
a promis en dernier lieu ; il a demandé abſolument avant
Ja Diete l'acquiefcement en forme à cet arrangement .
& l'on aſſure que cette affaire a été terminée le 22 de
cemois.
Des Frontieres de la Pologne , le 10 Août 1776.
Le comte de Stackelberg a porté des plaintes de l'in
fuète faite aux troupes de fa Souveraine ; & la confiance
, quoique renaiſfante , s'établit encore avec affez de
peine pour que le général Romanius ait cru devoir au
gmenter les troupes réparties à Warſovie , où vient d'ar
river le comte Braniki avec la princeſſe Sapicha ſa foeur,
& où l'on attend le comte Oginski,
N
OFMICHIGAN LIBRARIES
1
200 MERCURE DE FRANCE.
De Stockholm , le 30 Juillet 1776.
La femme d'un ſoldat d'artillerie eſt accouchée dans
cette ville de quatre garçons qui tous ont reçu le baptême
& font morts peu de temps après.
Les habitans des provinces montagneuſes ne pouvant
ſe procurer que difficilement les chofes dont ils ont befoin
, le gouvernement avoit formé le projet faire un
canal qui du lac Marner allat juſqu'à Barkon : l'on prétend
que cette entrepriſe doit avoir lieu , & qu'elle établira
des communications utiles non- feulement à ces provinces
, mais encore au commerce du Royaume en général.
1٠
1
De Londres, le 20 Août 1776.
Suivant une lettre de Saint - Vincent arrivée par le
Williams , les habitans de cette fie font dans la plus
grande appréhenſion d'une famine prochaine ; les îles voifines
ſont dans une ſituation auffi trifſte , & le ſeul espoir
qui leur reſte eſt de voir arriver bientôt des vaisſeaux
d'Europe pour fatisfaire à des beſoins dont on doit
y être inſtruit.
On voit ici la copie d'une lettre du célebre JeanHancock
, préfident du Congrès-Général , datée de Philadel
phie le it juin , & adreſſée à l'aſſemblée de la ville
pour l'engager à mettre ſur pied , le plutôt que faire ſe
pourra , la milice du pays , afin de l'envoyer au ſecours
de New- Yorck qu'il fait devoir être attaquée inceſſamment.
•Uu Officier actuellement à l'île des Etats , écrit à un
de ſes amis à Edimbourg , que les troupes réunies de
cette petite tle font au nombre de huit mille hommes ;
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 201
JIVINTU
que trois bâtimens de tranſport de Frazer viennent d'y
arriver , mais que quelques autres navires de cette flotte
ont été pris par les Américains.
On a reçu une lettre particuliere de Philadelphie par
laquelle nous apprenons que le Congrès a defiré que ce
fût le général Waſingthon qui préſidat à la défenſe de
New Yorck , & que le général Putnam , moins chéri
des troupes que le premier , a reçu des ordres d'aller
commander à ſa place à Boſton.
On n'aſſure toujours rien de la jonction du Lord Howe
avec le Général fon frere , & l'on ne conçoit pas
que ce Lord , parti ſur la fin de mai , n'ait pas encore
paru ſur les côtes de l'Amérique.
On écrit de Charles- Town , que depuis le départ de
la flotte & de l'armée , qui avoient menacé cette ville ,
pluſieurs habitans avoient été arrêtés & mis en priſon
comme fort ſuſpects d'intelligence avec les troupes régulieres
, & que quelques-uns d'entr'eux , dont l'infidélitéà
leur pays étoit plus avérée, avoient été exécutés ſur le
champ fans autre forme de procès . Beaucoup d'autres ,
dans l'incertitude de ce qui pourroit arriver , s'étoient
retirés dans les terres pour y attendre les événemens &
yconformer leur conduite. "
On prétend que le Congrès-Général des Américains ,
pour plus de fûreté , a quitté Philadelphie & s'est rendu
à Réading , à près de quarante lieues dans le centre
du Continent , lieu d'où l'aſſemblée fera parvenir ſes ordres
différens avec plus de promptitude.
N5
202 MERCURE DE FRANCE,
De Raguse, le 15 Juillet 1776.
On mande d'Albanie que les affaires de Muſtapha font
en très-mauvais état. Tout le canton de Dulcigo , qui
étoit un de ſes principaux boulevards , s'eſt révolté contre
lui. Une partie des habitans de Scutari s'eſt auſſi
déclarée ſon ennemie , & l'on s'attend à chaque inſtant
la nouvelle de ſa défaite. On s'eſt déjà emparé de la
frégate qu'il avoit pourvue d'agrêts à Raguſe- Vieille , a
fix millesde Raguſe; elle étoit diſpoſée pour ſa retraite
en cas qu'il fût forcé de quitter le pays , mais on en a
enlevé le timon , & cette reſſource lui manquera , s'il ſe
voit réduit à la fuite.
De Cadix, le 29 Juillet 1776.
On travaille à Séville à quatre mille habits complets
de toile , & ici à trois mille veſtes & culottes auſſi de
toile , ce qui fait préfumer qu'il y a beaucoup de troupes
deſtinées pour l'Amérique.
DeMayorque, le 22 Juillet. 1776.
Il eſt arrivé , depuis peu de jours , un Exprès de
Barcelonne, avec ordre de faire embarquer pour Cadix
cent cinquante Dragons du Régiment de Numance , de
la garniſon de cette fle. On a frété pour cet effet deux
chebecs du pays qui mirent à la voile avant hier , ils
n'emportent avec eux que leurs armes & le moins de
bagage poſſible.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 203
De Venise , le 20 Août 1776,
La ſemaine derniere , le courier ordinaire de la République
, venant de Milan , a été arrêté par des voleurs
entre Breffe & Véronne. Il lui ont heureuſement laiſſe
la valiſe qui , outre ſes lettres , contenoit pluſieurs bijoux
d'une valeur conſidérable ; mais ils lui ont emporté tout
le ſurplus , juſqu'à la plaque d'argent qui porte l'empreinto
de St. Marc.
De Rome , le 7 Août 1776,
Pétrarque & le chevalier Perfetti ont été les derniers
poëtes italiens couronnés ſolemnellement au Capitole. La
demoiſelle Morelli Fernandes , appellée Corilla Olympica
par l'Académie des Arcades, & qui fait depuis long.
temps l'admiration de ce pays par ſes impromptus rimés
fur tels ſujets qu'on lui propoſe , obtiendra bientôt cet
honneur. Elle a déjà ſubi , avec les plus grands applaudiffemens
, la plupart des examens littéraires qui doivent
précéder cette cérémonie.
De Versailles , le 7 Septembre 1776.
La fievre de la Reine ayant diſcontinué pendant trois
jours , on a fur la ſanté de Sa Majeſté les eſpérances les
plus heureuſes ,
La ſanté de Madame la comteſſe d'Artois étant entiérement
rétablie , cette princeſſe s'eſt rendue aujourd'hui
à la chapelle du château , où elle a été relevée par l'évêque
de Cahors , fon premier aumonier.
204 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 2 Septembre 1776 .
Le Roi vient de faire l'acquiſition du cabinet des més
dailles antiques que le ſieur Pellerin , ancien commiſſaire
général de la marine , avoit pris ſoin de raſſembler. Cette
collection paſſe pour une des plus nombreuſes & des
plus précieuſes qui exiſtent. Il eſt aiſé de juger , d'après
les ouvrages publiés par le ſieur Pellerin , & par
ſes correſpondances établies dans les pays les plus éloignés
, pendant tout le cours de ſa vie , que cette collection
renferme une grande quantité de médailles encore
ignorées & propres à répandre de nouveaux jours fur
J'hiſtoire ancienne. Le cabinet de Sa Majesté , déjà f
célebre en Europe , devient par cette acquiſition le dépôt
le plus riche & le plus utile qu'on puiſſe former
pour le progrès des lettres & l'accroifſſement des con
noiſſances.
Lundi 26 , l'Académie d'Architecture , préſidée par le
comte d'Angiviller ; directeur-général des arts & manufactures
de France , &c. a procédé au jugement des
prix. Elle a accordé le premier au ſieur Deſprez , & le
fecond au ſieur Berard.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 205
PRÉSENTATIONS.
Le 23 août, le comte Jules de Polignac , meſtrede-
camp- lieutenant du régiment du Roi , cavalerie , a
eu l'honneur d'être préſenté au Roi par par le duc de
Fleury, pair de France , premier gentilhomme de la
chambre , & de faire ſes remerciemens à Sa Majefté pour
la place de premier écuyer de la Reine , en ſurvivancé
du comte de Teffé , dont le Roi a bien voulu lui accorder
l'agrément.
Le 25 , les députés des Etats de Corſe ont eu ure
audience du Roi. Ils ont été préſentés à Sa Majefte
pår le marquis de Monteynard , gouverneur de cette fle ,
& par le comte de Saint- Germain , miniſtre & fecrétaire
d'état ayant le département de la guerre. Ils ont été
conduits à cette audience par le ſieur de Watronville ,
aide des cérémonies. La députation étoit compofée ,
pour le clergé , de l'évêque d'Aleria , qui portoit la parole
; pour la nobleſſe , du ſieur Simoni de Petriconi ,
& pour le tiers- état , du ſieur Beneditti.
Le 29 août , le comte de Monteynard, miniſtre plénipotentiaire
du Roi près l'électeur de Cologne , ayant fupplié
Sa Majeſté de lui accorder ſon rappel , a eu , à fon
arrivée ici , l'honneur d'être préſenté au Roi par le comte
de Vergennes , miniſtre & ſecrétaire d'état , ayant le
département des affaires étrangeres.
Le 28 , le duc de Chartres a prété ferment entre les
206 MERCURE DE FRANCE.
mains du Roi en qualité de gouverneur & lieutenantgénéral
du Poitou.
Le i ſeptembre , le corps de ville de Paris s'eſt rendu
Verſailles , ayant à ſa tête le Duc de Coffe ,gouverneur
de la ville. Il a eu audience du Roi , auquel il fut
préſenté par le ſieur Amelot , ſecrétaire d'état , ayant le
département de Paris. Il fut conduit à l'audience de
Sa Majesté par le ſieur de Watronville , aide des céré.
monies . Les ſieurs Levé & Chapus de Malaffis , nouveaux
échevins , préterent le ferment dont le ſieur Amelot
fit la lecture , ainſi que du ſcrutin qui futpréſenté
par le ſieur Pajot de Marcheval , maître des requêtes.
Le corps de ville eut enſuite l'honneur de rendre ſes
reſpects à la Famille royale.
L'après-midi de ce même jour , la marquiſe de Beausfet
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés &
à la Famille royale par la marquiſe de Créqui.
1
Les députés des états de Languedoc furent admis le
to à l'audience du Roi. Ils y furent préſentés par le
maréchal duc de Biron , gouverneur de la province , &
par le ſieur Amelot , ſecrétaire d'état , ayant le département
de cette Province , & conduits par le ſieur de
Watronville , aide des cérémonies . La députation étoit
compoſée , pour le clergé , de l'évêque de Beziers , qui
porta la parole ; pour la nobleſſe , du comte du Roure;
pour le tiers- état , des ſieurs Aliſon , député de Niſmes ,
&Dammartin , député d'Uzès , & du ſieur de la Faye ,
ſyndic- général de la province. La députation eut en.
ſuite audience de la Reine & de la Famille royale.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 207
Le même jour , le comte de Gentils eut l'honneur d'etre
préſenté au Roi par le duc de Chartres , en qualité
de capitaine des gardes du gouvernement de Poitou.
Le comte Podoski , archevêque de Gneſne , primat du
royaume de Pologne , a été préſenté au Roi par le comte
de Vergennes , miniſtre & fécrétaire d'état au dépar
tement des affaires étrangeres. Il a été conduit par le
fieur Tolozan introducteur des Ambaſfadeurs ; le ſieur
de Sequeville , ſécrétaire ordinaire à la conduite des
ambaſſadeurs , précédoit.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le ſieur Pineau , docteur en médecine à Champ - de-
Niers près de Niort en bas-Poitou , a eu l'honneur de
✓ préſenter à Leurs Majestés & à la Famille royale un
Mémoire sur le danger des inhumations précipitees , &
fur la nécessité d'un réglement pour mettre les citoyens à
T'abri du malheur d'étre enterrés vivans.
Le 25 août , l'abbé de Launay , ancien lecteur &
penſionnaire de la cour de Portugal , a eu l'honneur de
de préſenter au Roi le tableau deſſiné du plan d'une
place pour Sa Majesté , avec un précis des détails .
Le 26 , le ſieur Buc'hoz , médecin botaniſte & de
quartier de Monfieur , a eu l'honneur de préſenter à
Leurs Majestés , à Monfieur & à Monſeigneur le comte
d'Artois , les tomes X, XI & XII des planches qui
font partie de l'hiſtoire univerſelle du regne végétals
:
1
LMIOTIIFYBCRHAIRGIALNE
1
208 MERCURE DE FRANCE.
1
Le 29 août , le chevalier Grenier , lieutenant des vaisſeaux
du Roi & membre de l'académie royale de inarine
, qui vient d'être employé par ordre de Sa Majesté,
à faire des découvertes dans les mers de l'Inde , a cu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le ſieur de Sartine ,
miniſtre & fecrétaire d'érat au département de la marine
, & de remettre à Sa Majefté les cartes qu'il a dresſées
de l'Archipel au nord de l'île de France , dans lesquelles
ſe trouvent tracées les nouvelles routes qu'il a
découvertes pour aller de cette fle à toutes les parties
de l'Aſie , & pour leſquelles on a abandonné les anciennes
, à cauſe de tous les avantages qui s'y trouvent réunis
, tant par rapport aux diſpoſitions des vents qu'à la
fûreté & à l'abréviation des routes , qui eſt de près de
deux mois pour les plus mauvais voiliers dans la ſaiſon
qu'on nommeroit ſaiſon contraire. Sa Majesté , fatisfaite
du zele & des talens que cet officier a montrés dans
une circonstance auffi intéreſſante pour la navigation , a
bien voulu l'en récompenfer en lui accordant la croix de
St Louis , & une penſion de 1200 liv.
Les Auteurs du journal dédié à Monfieur , & intitulé
Table générale des Journaux anciens & modernes , ont
eu l'honneur de préſenter au Roi , à Monfieur , à Monſeigneur
le comte d'Artois & à la Famille royale , le
premier volume de ce Journal , contenant les jugemens
des journaliſtes ſur les principaux ouvrages en tout genre
, avec des obſervations impartiales , & orné de planches
en taille-douce ou en couleur,
Le
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 177
Nous allons rapporter ſa lettre à M.
de Voltaire , avec la réponſe de ce dernier.
Parigi 18 Luglio 1776.
Summo Muſarum Sacerdoti
Voltaire ,
Univerſa Literatorum Reipublica
Facile Principi ,
Ut centum poft hyemes
Jucundam agat senectutem ,
Nec cythara carentem.
T
Allorché v'indirizzai nel 1762 la traduzione dell'Or
fano della Cina , vi offerii , chiariffimo Signore , vive
imagini , e fublimi penſieri coloriti a deboli verſi. Non
potea eſſere altrimenti : voſtri erano i penfieri , i verſl
eran miei . L'Italia , avidiſſima de'frutti del voſtro ingegno
, chiuſe gli occhi ſulla mia inſufficienza , in grazia
delle bellezze originali ; ma io porto meco tuttora il
rimorſo della tenue offerta. Il tentar di liberarmene ,
preſentandovi coſe mie , ſarebbe un ricader nel primo
errore : concedetemi ch'io paſſa valermi d'un miglio
mezzo.
E ormai ridotta a termine una nuova riſtampa del Furioſo
, da me riveduta ad iſtanza di queſto Librajo Delalain.
La mia tenerezza per l'immortal ſuo Autore mi ha
indotto ad aggiugnere al Poema le altre fue Opere che
M
LDMOIFISCKHAIHGIALNE
178 MERCURE DE FRANCE.
verranno alla luce con opportune dichiarazioni , ora per
la prima volta in Francia : ſiavi a grado , celeberrimo
Signore , di accettar la dedica di tutte le Poeſie dell'illuſtre
Ferrareſe. Il dono ſarà per avventura degno di
voi ; e l'Arioſto affidato al generoſo ſuo emulo , e difenfore
, potrà vantarſi al fine d'eſſere degnamente raccomandato.
Queſta mia lettera vi ſarà recata dal Roſcio de' nostri
tempi. L'ho pregato di render voi perfuafo con l'energia
, onde ſuol noi perfuader tra le ſcene , dell'alta
ammirazione , e del tenero oſſequio , col quale mi proteſto
, e farò immutabilmente ,
Immortal Genio ,
Voſtro umilmo . obbligmo . Servitore ,
L'ABATE PEZZANA.
Réponse de M. de Voltaire.
A Ferney , le 30 Juillet 1776.
1 Veggo il dotto Pezzana, che gran speme
Mi dà che ancor del mio nativo nido
Udir farà da Calpe agl Indi il grido.
C'eſt à-peu-près , Monfieur , ce que dit queſto divino
Ariosto nel canto 46, ſtanza 18.
יד
Vous me comblez d'honneurs & de plaiſirs en me promettant
un Arioſte entier commenté par vous. L'Orphelin
de la Chine ne méritait pas vos bontés ; mais l'A
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 179
1
rioſte mérire tous vos foins. Il a certainement beſoin
de vos commentaires en France , & vous rendez un
très -grand ſervice à la littérature. Vous ferez connoître
tous les perſonnages de la Maiſon d'Eft dont il parle ,
&tous les grands hommes de ſon temps , qui ne font
que déſignés au commencement du dernier chant. Ce
dernier chant fur- tout eft peu connu à Florence même
à ce que m'ont dit des Gens de lettres Toſcans qui en
gémiſſaient.
Je n'oſe vous remercier dans votre belle langue , &
je n'ai point d'expreſſion dans la mienne pour vous exprimer
l'eſtime infinie avec laquelle j'ai l'honneur d'être.
Monfieur ,
Votre très humble & très - obéiſſant ſerviteur , VOLTAIRE
, Gentilhomme ordinaire du Roi.
Premiere Lettre à Monsieur *** contenant
quelques anecdotes de la vie de l'Auteur
de la Henriade .
Monfieur , voici quelques anecdotes tirées d'un Ou
vrage nouveau , & qui pourront vous faire plaiſfir. Elles
me fourniront le ſujet de pluſieurs Lettres.
Les uns font naftre François de Voltaire le 20 Février
1694 , les autres le 20 Novembre de la même année.
Nous avons des médailles de lui qui portent ces deux
dates; il nous a dit pluſieurs fois qu'à ſa naiſſance on
déſeſpéra de ſa vie ; & qu'ayant été ondoyé , la céré
monie de fon baptême fut différée de pluſieurs mois.
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
Quoique je pense que rien n'eſt plus infipide que les
détails de l'enfance & du College , cependant je dois
dire , d'après ſes propres écrits & d'après la voix publique
, qu'à l'âge d'environ douze ans , ayant fait des
vers qui paroiffoient au -deſſus de cet age , l'Abbé de
Châteauneuf , intime ami de la célebre Ninon de l'Enclos,
le mena chez elle , & que cette fille ſi ſinguliere
lui légua par fon teftament une ſomme de deux mille
francs pour acheter des livres , laquelle fomme lui fut
exactement payée. Cette petite piece de vers , qu'il
avoit faite au College , eſt probablement celle qu'il
compoſa pour un Invalide qui avoit ſervi dans le Régiment
Dauphin , ſous Monseigneur , fils unique de Louis
XIV. Ce vieux foldat étoit alle au College des Jéſuites
prier un Régent de vouloir bien lui faire un placet en
vers pour Monſeigneur; le Régent lui dit qu'il étoit
alors trop occupé , mais qu'il y avoit un jeune Ecolier
qui pouvoit faire ce qu'il demandoit. Voici les vers
que cet enfant compoſa.
Digne fils du plus grand des Rois,
Son amour & notre efpérance ,
Vous qui , fans regner ſur la France ,
Regnez fur le coeur des François ,
Souffrez- vous que ma vieille veine ,
Par un effort ambitieux ,
Ofe vous donner une étrenne ,
Vous qui n'en recevez que de la main des Dieux ?
On a dit qu'à votre naiſſance
Mars vous donna la vaillance ,
Minerve la ſageſſe , Apollon la beauté:
}
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 181
a
S
$
1
>
Mais un Dieu bienfaisant , que j'implore en mes peines ,
Voulut auſſi me donner mes étrennes ,
En vous donnant la libéralité.
Cette bagatelle d'un jeune Ecolier valut quelques louis
d'or à l'Invalide , & fit quelque bruit à Versailles & à
Paris. Il eſt à croire que dès lors le jeune homme fut
déterminé à ſuivre ſon penchant pour la poësie.
Tout jeune qu'il étoit , il fut admis dans la fociété de
PAbbé de Chaulieu , du Marquis de la Fare , du Duc de
Sully , de l'Abbé Courtin. Et il nous a dit pluſieurs fois
que fon pere l'avoit cru perdu , parce qu'il voyoit bonne
compagnie & qu'il faifoit des vers .
11 avoit commencé dès l'âge de dix- huit ans la Tragédie
d'Edipe , dans laquelle il voulut mettre des choeurs
à la maniere des Anciens. Les Comédiens eurent beancoup
de répugnance à jouer une tragédie traitée par
Corneille & en poffeſſion du Théâtre ; ils ne la repréſenterent
qu'en 1718 , & encore fallut - it de la protection .
Le jeune homme , qui étoit fort diſſipé & plongé dans
les plaiſirs de ſon age , ne fentit point le péril , & ne
s'embarraſſoit point que ſa piece réuſſit ou non : il badinoit
ſur le Theatre , & s'aviſa de porter la queue du
Grand- Prêtre , dans une ſcene où ce mêmeGrand- Prêtre
faiſoit un effet très - tragique . Madaine la Maréchale de
Villars , qui étoit dans la premiere loge , demanda quel
étoit ce jeune homme qui faiſoit cette plaifanterie , apparemment
pour faire tomber la piece ; on lui dit que
c'étoit l'Auteur. Elle le fit venir dans ſa loge , & depuis
ce temps , il fut attaché à Monfieur le Maréchal &
à Madame juſqu'à la fin de leur vie , comme on peut le
voit par cette épitre imprimée. 1
↓
M3
#82 MERCURE DE FRANCE.
Je me flattois de l'efpérance
D'aller goûter quelque repos
Dans votre maiſon de plaiſance ;
Mais Vinache a ma confiance ,
Et j'ai donné la préférence ,
Sur le plus grand des Héros ,
Au plus grand Charlatan de France , &c.
Monfeigneur le Prince de Conti , pere de celui qui a
été ſi célebre par les journées de la barricade de Démont
& de Château Dauphin , fit pour lui des vers , dont
voici les derniers,
Ayant puiſé ſes vers aux eaux de l'Aganippe ,
Pour fon premier projet il fait le choix d'Edipe ,
Et quoique dès long-temps ce ſujet fut connu ,
Par un ſtyle plus beau cette piece changée
Fit croire des Enfers Racine revenu ,
Ou que Corneille avoit la ſienne corrigée.
Je n'ai pu retrouver la réponſe de l'Auteur d'oedipe.
Je lui demandai un jour s'il avoit dit au Prince en plaifantant
: Monseigneur , vous ferez un grand Poëte , il
ſaut que je vous faſſe donnner une penſion par le Roi,
On prétend auſſi qu'à fouper ll lui dit: Sommes - nous
::
tous Princes ou tous Poëtes ?
Il commença la Henriade à Saint-Ange , chez M. de
Caumartin , Intendant des Finances , après avoir fait
Edipe & avant que cette piece fut jouée. Je lui ai entendu
dire plus d'une fois que quand il entreprit ces
deux Ouvrages , il ne comproit pas les pouvoir finir , &
qu'il ne ſavoit ni les regles de la Tragédie , ni celles
du Poëme épique ; mais qu'il fut ſaiſi de tout ce que
2
۲۰ E.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 183
>
M. de Caumartin , très-ſavant dans l'hiſtoire , lui contoir
de Henri IV , dont ce reſpectable vieillard étoit idolatre
; & qu'il commença cet ouvrage par pur enthouſiaſme
, ſans preſque y faire réflexion. Il lut un jour
pluſieurs chants de ce Poëme chez le jeune Préſident
des Maiſons , ſon intime ami. On l'impatienta par des
objections ; il jeta fon manufcrit dans le feu. Le Préfident
Hénaut l'en retira avec peine. Souvenez vous
,, (lui dit M. Hénaut) dans une de ſes lettres , que
, c'eſt moi qui ai ſauvé la Henriade , & qu'il m'en a
coûté une belle paire de manchettes."
Il donna la Tragédie de Mariamne en 1722. Mariamne
étoit empoisonnée par Hérode ; lorſqu'elle but la coupe
, la cabale cria : La Reine boit , & la piece tomba.
Ces mortifications continuelles le déterminerent à faire
imprimer la Henriade en Angleterre .
Le Roi Georges I , fur- tout la Princeſſe de Galles ,
qui depuis fut Reine , lui firent une foufcription immenſe;
ce fut le commencement de ſa fortune Car étant
revenu en France en 1728 , il mit fon argent à une Loterie
établie par M. Desforts , Contrôleur Général des
Finances. On recevoit des rentes fur l'Hôtel de Ville
pour billets , & on payoit les lots argent comptant ; de
forte qu'une fociété qui auroit pris tous les billets , auroit
gagné un million . Il s'affocia avec une Compagnie
nombreuſe & fut heureux. C'eſt un des Aſſociés qui
m'a certifié cette anecdote , dont j'ai vvuu la preuve fur
ſes regiſtres. M. de V... lui écrivoit : ,, Pour faire ſa
,, fortune dans ce pays- ci , il n'y a qu'à lire lesA rets
du Confeil."
1
M4
*84 MERCURE DE FRANCE.
Il donna en 1730 fon Brutus , que je regarde comte
ſa Tragédie la plus fortement écrite , fans même en
excepter Mahomet. Elle fut très - critiquée. J'étois en
1731 à la premiere repréſentation de Zaïre ; & quoiqu'on
y pleura beaucoup , elle fut fur le point d'être fifflée .
On la parodia à la Comédie Italienne , à la Foire ; on
l'appella la piece des Enfans-Trouvés , Arlequin au Parpaffe.
Un Académicien l'ayant proposé en ce temps là pour
remplir une place vacante, à laquelle notre Auteur ne
fongeoit point ; M. de Boze déclara que l'Auteur de
Brutus & de Zaïre ne pouvoit jamais devenir un ſujet
Académique.
Il donna la Comédie de l'Enfant-prodigue le 10 Octobre;
mais il ne la donna point fous fon nom ; & il en
laiſſa le profit à deux jeunes éleves qu'il avoit formés ,
MM. Linant & Lamarre , qui vinrent à Cirey où il étoit
avec Madame du Châtelet . Il donna Linant pour Précepteur
au fils de Madame du Châtelet , qui a été de
puis Lieutenant-Général des Armées , & Ambaſſadeur à
Vienne & à Londres. La Comédie de l'Enfant Prodi .
gue eut un grand ſuccès . L'Auteur écrisit à Madémoiſelle
Quinault : Vous favez garder les ſecrets d'autrui
99 comme les võtres . Si l'on m'avoit reconnu , la piece
,, auroit été fifflée. Les hommes n'aiment pas qu'on
ود réuſſiſſe en deux genres. Je me fuis fait affez d'ennemis
par Edipe & la Henriade."
Cependant il embraſſoit dans ce temps-là même un
genre d'étude tout différent ; il compoſoit les Elémens
de la Philoſophie de Newton , philoſophie qu'alors on ne
connoiffoit preſque point en France. Il ne put obtenir
र
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 185
-
un privilege du Chancelier d'Agueſſeau , Magiftrat d'une
ſcience univerſelle ; mais qui , ayant été élevé dans le
ſyſtème Cartéſjen , écartoit les nouvelles découvertes autant
qu'il pouvoir. L'attachement de notre Auteur pour
les principes de Newton & de Loke lui attira une foule
de nouveaux ennemis . Il écrivoit à M. Fakener , le
même auquel il avoit dédié Zaïre : „ On croit que les
,, François aiment la nouveauté , mais c'eſt en fait de
,, cuiſine & de mode; car pour les vérités nouvelles ,
1
elles font toujours profcrites parmi nous ; ee n'eſt que
, quand elles sont vieilles qu'elles font bien reçues."
Rouſſeau ayant montré à fon Antagoniſte une Ode à la
Poſtérité , celui- ci lui dit mon Ami , voilà une lettre qui
ne ſera jamais reçue à son adreſſe. Cette raillerie ne
fut jamais pardonnée. Il y a une lettre de M. de V. á
M. Linant , dans laquelle il dit : Rouſſeau me mépri.
ſe , parce que je néglige quelquefois la rime , & moi
,, je le mépriſe parce qu'il ne fait que rimer."
"
Les extrêmes bontés avec leſquelles le Roi de Pruffe
l'avoit prévenu , lui firent bien oublier la haine de
Rouſſeau. Ce Monarque étoit Poëte auffi , mais il avoit
tous les talens de ſa place & ceux qui n'en étoient pas.
Une correſpondance ſuivie étoit établie depuis long-temps
entre lui & notre Auteur , lorſqu'il étoit Prince -Royal
heréditaire.
Ce Prince venoit , à ſon avénement à la couronne , de
viſiter toutes les frontieres de ſes Etats . Son deſir de
voir les Troupes Françoiſes , & d'aller incognito à Strasbourg
& à Paris , lui fit entreprendre le voyage de
Strasbourg ſous le nom de Comte du Four ; mais ayant
M 5
186 MERCURE DE FRANCE,
L
té reconnu par un foldat qui avoit ſervi dans les armées
de fon pere , il fetourna à Cleves .
t
Plus d'un curieux a conſervé dans ſon porte - feuille
une lettre en proſe & en vers dans le goût de Chapelle ,
écrite par ce Prince fur ce voyage de Strasbourg. L'étude
de la langue & de la poësie françoiſe , celle de la
muſique italienne , de la philofophie & de l'hiſtoire , 2-
voient fait ſa confolation dans les chagrins qu'il avoit
eſſuyés pendant ſa jeuneſſe. Cette lettre eſt un monument
fingulier d'un homme qui a gagné depuis tant de
batailles : elle eſt écrire avec grace & légéreté ; en voici
quelques morceaux.
"
Je viens de faire un voyage entremelé d'avantures
„ fingulieres , quelquefois fâcheuſes & ſouventplaiſantes.
Vous ſavez que j'étois parti pour Bruxelles , afin de
„ revoir une ſoeur que j'aime autant que je l'eſtime.
„ Chemin faiſant , Algaroti & moi nous confultions la
» Carte géographique pour régler notre retour par Vezel.
Strasbourg ne nous détournoit pas beaucoup , nous
,, choistmes cette route par préference: l'incognito fut
„ reſolu; enfin tout arrange & concerté au mieux , nous
,crûmes aller en trois jours à Strasbourg.
و د
” Mais le ciel qui de tout diſpoſe ,
„Régla différemment la choſe.
„ Avec des courſiers efflanqués ,
, En droite ligne iſſus de Roffinante ,
Des payſans en poſtillons maſques ,
1
>> Nos caroffes cent fois dans la route accrochés ,
9 Nous allions gravement d'une allure indolente."
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 187
On dit qu'il écrivoit tous les jours de ces lettres 2-
gréables au courant de la plume. Mais il venoit de
compoſer un ouvrage bien plus ſérieux & plus digne
d'un grand Prince : c'étoit la réfutation de Machiavel. II
l'avoit envoyée à M. de Voltaire pour la faire imprimer ,
il lui donna rendez-vous dans un petit Château appellé
Menſe , auprès de Cleves . Celui- ci lui dit : ,, Sire , q
" j'avois été Machiavel , &fi j'avons eu quelque accès
,, auprès d'une jeune Roi , la premiere choſe que j'au.
ود rois faite auroit été de lui conſeiller d'écrire contre
,, moi. Depuis ce temps , les bontés du Monarque
Pruſſien redoublerent pour l'Homme de lettres François ,
qui alla lui faire ſa cour à Berlin ſur la fin de 1740 ,
avant que le Roi ſe préparât à entrer en Siléfie.
A M. GRETRY , de l'Académie des
Philarmoniques de Bologne , à fon arrivéc
à Liège.
Q
STANCES.
à
CUELS ſons mélodieux viennent ſur nos rivages
Des oiſeaux d'alentour ſuſpendre les ramages ,
Et rempliſſent au loin les airs ?
Qui peut , comme Apollon , toucher ainſi la lyre ?
Quel mortel !... c'eſt un Dieu, c'eſt un Dieu qui l'inſpire,
Un Dieu qui dicte ſes concerts.
C'eſt un autre Amphion , c'eſt un nouvel Orphée.
190 MERCURE DE FRANCE .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveauх ४८.
I.
M. AUBRY, Chirurgien , Eleve de
l'Hôtel - Dieu de Paris , vient de découvrir
un moyen aifé & peu difpendieux
de préſerver de la putrefaction ,& de conferver
fains & entiers dans leur état naturel
, pendant pluſieurs mois, les cadavres
deſtinés aux diſſections anatomiques , mê
me dans les climats les plus chauds.
I I.
Moyens d'empêcher les fourmis de monter
fur les arbres.
On prend une petite quantité d'huile ,
la plus commune & la plus puante qui
puiſſe ſe trouver ; on délaye dans cette
huile du charbon mis en poudre impalpable
: quand on a formé une eſpece de
pâte de cette compoſition , il faut en
tracer un cercle autour du tronc , à quelOCTOBRE.
I. Vol 1776. 191
ques pouces au deſſus des racines , & le
faupoudrer de charbon pile; ce cercle
eſt un obſtacle infurmontable , un véritable
mur d'airain pour les fourmis , qui
n'oferont jamais ſe hafarder à le franchir.
On uſe depuis quelques années en Allemagne
de ce moyen , & les arbres y font
à l'abri des incurſions des fourmis .
III.
Maniere de donner un bon goût au pain.
:
Il faut tirer le gruau du ſon , faire
bouillir ce gruau dans une chaudiere bien
propre avec de l'eau, le remuer avec
une pelle de bois deſtinée à cet uſage ;
enfuite on coule le fon & cette eau à
travers une toile neuve & groſſe , & on
l'exprime bien ; l'eau qui en fortira ,
miſe avec la farine ordinaire & une doſe
proportionnée de levain ou de levure ,
produira un pain d'un goût exquis. Il
convient de préférer le levain de pâte à
celui de levure de bierre , parce que cette
derniere donne un peu d'amertume au
pain.
On doit ſe ſervir , pour faire le pain ,
de l'eau la plus légere, car elle ne con192
MERCURE DE FRANCE.
tribue pas moins que la qualité de la
farine & du levain à rendre le pain de
bon goût & fort ſain. Plus elle eſt légere ,
mieux elle s'infinue dans les petites parcelles
de la farine que l'on a levée dans
du levain. :
Si l'on a beſoin de conſerver le pain
frais long - temps , il faut le mettre dans
une bonne cave , dans des tonneaux bien
lutés & d'un bois léger tel que le ſaule ;
& il eſt à propos que les pains foient
ſéparés les uns des autres par des planches
portées ſur des taſſeaux & élevées
en dedans du tonneau. 1
: : VI.
Plan préſenté à l'Académie des Sciences ,
par M. de Forge , Chevalier , ancien
Ecuyer de main du Roi , pour une diftribution
générale d'eau pure dans Paris.
La falubrité de l'eau de la Seine eſt
reconnue , il ne s'agit que de la faire
circuler dans les différens quartiers de
Paris. Pour cela , M. le Chevalier de
Forge propoſe de faire un pont de pierre
vis-à- vis les nouveaux Boulevards , en
face de l'Arsenal , & d'y établir une
machine
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 209
Le 5 ſeptembre le ſieur Dagoti , anatomiſte , botaniſte
penſionné du Roi , a eu auſſi l'honneur de préſenter à
Sa Majesté , à Monfieur & à Monſeigneur le comte d'Artois
, le premier cahier des plantes purgatives , avec des
planches imprimées en couleur , felon le nouvel art dont
il eſt inventeur,
Le 17 août , l'abbé Henriquez de Saint-Antoine , aumonier
du prince Charles de Lorraine , a eu l'honneur
de complimenter la princeſſe de Lamballe àfon paſſage
Sandrupt , village ſitué entre Bar-le- Duc & Saint- Dizier
, & de lui préſenter un exemplaire de l'hiſtoire de
Lorraine , que cette princeſſe a reçu avec bonté.
Le 14 ſeptembre , le comte de Buffon eut l'honneur de
remettre au Roi le troiſieme volume du ſupplément à fon
hiſtoire naturelle.
:
ΝΟΜΙNATIONS
.
a eu
Le 24 août , le comte Jules de Polignac , meſtre-decamp
lieutenant du régiment du Roi , cavalerie
Phonneur de prêtrer ferment entre les mains de laReine
pour la place de premier écuyer de Sa Majesté en ſurvivance
du comte de Teſſé.
Le ſieur de Grimaudet de Gazon , ancien procureur
général du Parlement de Bretagne , que le Roi avoit précédemment
nommé conſeiller d'état , a en l'honneur d'etre
préſenté à Sa Majesté par le Garde des Sceaux de
France , & de lui faire ſes remerciemens le i ſeptembre.
1
1
210 MERCURE DE FRANCE,
Le 8 , le comte de Montezan , que le Roì a nommé
pour remplacer / le comte de Monteynard , en qualité de
fon miniſtre plénipotentiaite , près l'électeur de Cologne ,
a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté par le comte
de Vergennes , miniftre & fecrétaire d'état au département
des affaires étrangeres , & de faire ſes remerciemens
à Sa Majeſté.
Le comte de Thiange , maître de la garderobe de
Monſeigneur le comte d'Artois , vient d'être nommé par
le Roi commandeur de l'ordre royal & militaire de Saint-
Louis , à la place du feu baron de Baye : Sa Majesté a
aufli nommé grand - croix le marquis de Gribautval .
Le Roi a accordé au chevalier de Champloſt , meſtre
de-camp de cavalerie & chevalier de Saint- Louis , la
ſurvivance de la charge de premier valet-de- chambre de
Sa Majesté , dont fon frere aîné eſt titulaire.
3
MARIAGE S.
Le 25 août , Leurs Majestés & la Famillle royale ont
figné le contrat de mariage du marquis d'Abos , cham
bellan de Monfieur , avec demoiselle de Chavagnac.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 211
NAISSANCE.
Le 6 ſeptembre , le Roi & la Reine firent l'honneur
au ſieur Grioux , mattre de muſique de la chapelle de Leurs
Majeſtés , de tenir ſon enfant fur les fonds de baptême.
Le Roi fut repréſenté par le duc de Fleury , pair de
France & premier gentilhomme de la chambre en exercice
; & la Reine par la princeſſe de Chimay , dame d'honneur
de Sa Majeſté . L'enfant a été nommé Louiſe -Antoinette.
MORTS.
Le ſieur Germain-François Poullain de Saint-Foix , cie
devant officier de cavalerie , hiſtoriographe des ordres
du Roi , célebre par ſes Eſſais hiſtoriques fur Paris , &
par de petits drames que les Graces ſemblent lui avoir
dictés , eſt mort à Paris le 25 août dans la 77e année
de fon âge.
Louife- Aimée- Jeanne Ofmond , marquiſe douairiere de
Sainte - Croix , est morte le 13 août dans ſon château du
Menil-Gonfroy , en Normandie , agée de 67 ans , qu'elle
a paſſés dans l'exercice de toutes les vertus morales &
chtétiennes ,
F
1
2
1
212 MERCURE DE FRANCE.
4
Angélique-Reine d'Hermand , veuve de Georges-Léon
de Channe , Seigneur de Vezanne , maréchal-des -camps-
& armées du Roi , eſt morte en la maiſon de Vaugirard
, le 15 du mois dernier , âgée de 71 ans .
La mort du cardinal Veterani fait vaquer le ſeizieme
chapeau dans le ſacré College.
Charles de Fortia , abbé commendataire de l'abbaye
royale de Saint - Martin d'Epernay , ordre de St Augustin
congrégation de France , eft mort à Paris le 4 ſeptembre
âgé de 72 ans.
Le ſieur David Hume , écuyer , fecrétaire du général
Saint- Clair en 1746 , attaché depuis au lord Hetfort pendant
ſon ambaſſade en France , enſuite ſous - ſecrétaire
d'état tandis que le général Conway a tenu les ſceaux
& plus célebre en qualité d'hiſtorien & d'écrivain publicifte
, eft mort à Edimbourg le 25 juillet . Il laiſſe
par ſon teftament des marques de fon eſtime particuliere
pour le ſieur d'Alembert , membre de l'académie des
ſciences de Paris & fecrétaire perpétuel de l'académie
françoiſe.
Le 30 juillet , Marie- Louis Quentin , baron de Champlos
, premier valet -de-chambre & gentilhomme ordinaire
du Roi , eft mort à Paris dans la 77 année de ſon age.
Le baron de Baye , lieutenant-général des armées du
Roi , grand'croix de l'ordre royal & militaire de Saint-
Louis , grand-bailli d'épée de Saint - Dié , ancien commandant
des cadets gentilhommes de feue Sa Majesté le Roi
de Pologne , duc de Lorraine & de Bar , eſt mort en fo
terre de Baye le 3 de ce mois.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 213
On écrit de Montargis que Jean-Henri-Bourgeois , ne
Bâle en Suiſſe en 1674 , qui après avoir ſervi dans ſa
jeuneſſe ſous Louis XIV & ſous ſon ſucceſſeur , s'étoit
retiré dans cette capitale du Gâtinois & s'y étoit marié ,
vient d'y mourir dans ſa 103 année. Ce Suiſſe , dans
les derniers jours de ſa vie , avoit l'honneur d'être pré.
ſenté à tous les princes & princeſſes qui paſſoient par
cette ville. Une curioſité vive de voir Louis XVI le fit
aller l'année derniere à Fontainebleau avec un de ſes fils.
Il y fut remarqué & reconnu par Madame , qui lui fit
l'honneur de lui parler , & ce ſentiment d'intérêt qu'inspire
un vieux foldat , lui procura l'honneur d'être préſenſenté
à Sa Majesté & à la Famille royale .
Le baron de Travers d'Orſteinſtein , lieutenant-général
des armées du Roi , eſt mort à Paris le 3 ſeptembre.
Juftinien de Boffin de Puiſigneux , abbé commendatairé
des abbayes de Fores -Montier , ordre de Saint-Benoît ,
dioceſe d'Amiens & d'igny , ordre de Citeaux , dioceſe
de Reims , eſt mort à Grenoble le 9 ſeptembre , Age
d'environ 50 ans.
博
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGI IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Les adieux d'Hector & d'Andromaque ,
Le même ſujet ,
Priam aux pieds d'Achille ,
• Commencement de l'Iliade ,
Tiamma , conte,
Traduction du livre 18e de l'Iliade ,
Les adieux d'Andromaque & d'Hector ,
Les deux roſes ,
ibid.
12
19
25
35
55
66
71
La querelle des Dieux , 78
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
73
ENIGMES , ibid
LOGOGRYPHES , 76
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
78
L'eſprit des uſages & des coutumes des différens peuples
, ibid.
La fortification perpendiculaire , 85
La mépriſe du mort qui ſe croit vivant , 97
Preces relatives à l'Académie de l'Immaculée Conception
, ΙΟΙ
Nouvelle hiſtorique par M. d'Arnaud ; le fire de Créqui , 105
1
Lettre de M. d'Arnaud , 114
Teſtament ſpirituel ,
117
Lettre d'un Rémois ,
119
Arithmétique politique ; 121
OCTOBRE. 1. Vol. 1776. 215
Commentaires ſur les loix angloiſes , 125
Commentaires ſur le code criminel d'Angleterre , 129
OEuvres poſtumes de M. Pothier , 131
Obſervations ſur un ouvrage intitulé le Syſtème de
la Nature , 134
Poëme ſur la pitié qu'on doit avoir pour les malheureux , 139
Opérations arithmétiques , 140
Les oracles de Cos , 142
Médecine domeſtique , 143
Elémens du jardinage utile , 145
Mémoire ſur le danger des inhumations précipitées , 146
Annonces littéraires , 148
ACADÉMIES.
152
Bordeaux , ibid.
Marſeille , 160
Mautauban , 16г
Amiens , 164
SPECTACLES.
167
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 158
Comédie Italienne , :
ibid.
ARTS . 171
Gravures, ibid.
Muſique. 172
Journal Anglois , 173
Aux Amateurs de l'Arioſte , 176
Lettre à M. de Voltaire , 177
Réponſe de M. de Voltaire , 178
1
Premiere lettre à M***. contenant quelques anecdotes
de la vie de l'Auteur de la Henriade , 179
1
216 MERCURE DE FRANCE ,
Stances à M. Grétry , 187
Variétés , inventions , &c.
190
Anecdotes .
194
Nouvelles politiques , 197
Préſentations , 205
d'Ouvrages 207
Nominations , 209
Mariages , 210
Naiffances , 211
Morts , ibid.
Marc-Michel Rey , débite actuellement les tomes 1.2.
du Supplement à l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné
des Sciences , des Arts & des Metiers , en V Volumes ,
in Folio , dont un de Planches.
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
FLURIBUS UNG
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AMENAM
RCUMSPICE
MUNZN
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES .
OCTOBRE 1776.
SECOND VOLUME.
N°. XIV.
Mobilitate viget. VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXVI
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC-MICHELREY,
Librairefur le Cingle.
Ethocratie; ou leGouvernement fondé ſur la Morale ,grane
in 890. I vol. 1776. à 3 Livres .
1770
Effai ſur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par l'effufion de l'huile , du goudron ou de toute autre
matiere flottante , avec des questions propoſées ſur ce lujet
, par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois . A
Amſterdam chez Marc- Michel Rey 1776. à 2 L. 10 f.
Effai fur les Cometes , où fon tâche d'expliquer les Phénomenes
, qu'offrent leurs queues , & où l'on fait voir
qu'elles font probablement deſtinées à rendre les Cometes
des mondes habités ; avec des obſervations & des
réflexions fur le Soleil & fur les Pianetes du premier
ordre , par Mr. André Olivier. Traduit de l'Anglois ,
8vo. I vol. fig . Ainsterdam 1776. à 3 Liv.
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , à Mr. Paw , par
un Bénédictin , avec pluſieurs auties pieces intéreſſantes ,
auxquelles on ajoint le Dimanche ou les filles de Minée
; Poëme. Diatribe à l'auteur des Ephemerides &c.
8νο. 1 vol. à 2 Livres.
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; pour la confection des chemins
, la fuppreffion des Officiers ſur les ports , quais ,
halles & chantiers de Paris & des droits attribués à ces
Officiers , la luppreſſion des Droits ſur les grains aux entrées
de la Ville de Paris , &c. Preſentées en Mars 1776.
AAmsterdam chez M. M. Rey 1776. à 20 fols.
Eſſai fur le Caractere & les Moeurs des François comparés
à celles des Anglois , in 12. Londres 1776. à fi : -
Hiſtoire Naturelle de la Parole, ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin1,, 8. 1 vol. fig. Paris11777766.. àf3:-
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées
, représentant au naturel ce qui se trouve de plus
intéressant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux & Minéraux.
C
ETTE Collection qui commence à paroître depuis
le mois de Janvier de 1775, par Cahier, de trois
1-2237
BenbyuadyR
53 ) LIVRES NOUVEAUX.
:
mois en trois mmooiiss , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier &le
quatrieme repréfentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux;
celui- ci ſera ſuivi d'un fixieme au premier
Avrit prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux, des Oeufs , des Inſectes ,
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
; les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repréſentent
que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiſſe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour-à- tour des Mines & des Foſſiles; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus .
&brochées en papier bleu , chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f15 : 15
deHollande.
Effais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreffé au peuple d'Angleterre. 8. à 12fols.
Choix de Chanfons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de-Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
parMoria & Mile. Vendome. Paris 1773. à f60 : -
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. 1 à 18. ou tóm I. prem. partie
à tom. 6. Paris , 1775. à f 9. pour les 4 Tomes en 18
Parties."
Phyfiologie des corps Organiſés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , a
deffein de démontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de
Phyfiologie des Moulles. Par M. de Necker , Botaniſte
Hiftoriographe del'Electeur Palatin , Affocié de pluſieurs
Académies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toiletre. Hiftoires , Anecdotes , Avantures
amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris ,
17753-
A2
LIVRES NOUVEAUX .
1
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 3 Tomes 1773 1775.
Poësiedel signor abate Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Tori-
110. 1757 1768.
1769.
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin', 4to 4 vol. fig . 1759
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps für l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en 3
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3 : 15.
dito , Tome 3. ſéparé à f 1 : 5 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débire actuellement
les XVII volumes de la réimpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. des Planches .
On publiera de fix en mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Ministre
Plénipotentaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant fon Séjour en Angleterre.
Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à ft : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travailiée ſur des mémoires très -authentiques;
les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. I vol. à f6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c . par M. Ch . Chais , en 3 vol. 8vo. à
f3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée . Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe. Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f 2 : -
in- 8vo. 62. vol. Edition de
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE II. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Les Députés des Grecs dans la tente d'Achille
(*) .
CHARGE
HARGE des intérêts de la Grece alarmée ,
Député vers Achille & choiſi par l'armée ,
(*) Cette piece & la ſuivante ſont imprimées ensemble ,
prix 12 f. chez Esprit , Libr. au Palais-Royal.
1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE .
Ajax , fuivi d'Ulyffe , au milieu de la nuit ,
Marchoit vers ſes vaiſſeaux . Phoenix les y conduit ,
Entouré du reſpect que ſon age fait naftres
Phoenix , l'ami d'Achille , & qu'Achille eut pour maître.
CesRois , fur leurs ſuccès incertains & tremblans ,
De la mer cotoyoient les rives à pas lents ;
Ils invoquoient Neptune & redoutoient Achille.
Acbille qui , loin d'eux , outragé mais tranquille,
A ſa lyre uniſſant tout l'éclat de ſa voix ,
A Patrocle attendri racontoit ſes exploits ,
Les dangers des Héros dont il ſuivit les traces,
Et chantant leur triomphe oublioit ſes diſgraces.
3
Il voit les trois Héros. Il s'arrête ; & foudain
Se leve , les aborde , & leur prenant la main :
„Est-ce vous , leur dit-il ; quel ſujet vous amene ?
Vous ici , mes amis , eſt ce crainte ? eſt ce peine ?
Fiez-vous à mon coeur , il eſt toujours à vous :
Ce coeur eft fier , mais juſte , & jamais fon courroux
Des crimes d'un ingrat n'a puni ce qu'il aime ".
Il dit : & dans ſa tente il les conduit lui-même.
Ses ordres ſont donnés ; ſur vingt riches tapis
Nos Héros à l'inſtant près de lui font aſſis.
Patrocle eſt avec eux. ,, Que ton coeur me feeonde,
:
OCTOBRE II. Vol. 1776. 7
Lui dit Achille , emplis cette coupe profonde;
Je reçois mes amis : dans eux trois aujourd'hui
Je reçois de la Grece & l'honneur & l'appui ".
I
•
t
1
1 Le feſtin cependant avec la nuit s'avance.
Rempli de ſes projets , bouillant d'impatience ,
Ajax s'irrite . Ulyſſe a pénétré ſon coeur ;
De Bacchus dans ſa coupe il verſe la liqueur;
L'offre au fils de Thétis : ,, Prolongeant vos années ,
Que le ciel fur nos voeux regle vos deſtinées ,
Dit il ; votre amitié , votre brillant accueil
Ont enivré nos coeurs & comblé notre orgueil.
Non , malgré tout l'éclat de fa grandeur ſuprême ,
Jamais à nos deſirs Agamemnon lui-même ,
N'eût offert tant de ſoins , fur-tout tant de bontés.
Mais d'un effroi nouveau chaque jour agités ,
Au milieu des périls , des craintes & des larmes ,
Notre coeur des plaiſirs peut- il goûter les charmes ?
Voyez par les Troyens tous nos camps ravagés ;
Dans leurs propres remparts les Grecs font affiégés.
t
Ces feux qui près de nous brillent ſur le rivage ,
Demain dans nos vaiſſeaux vont porter le ravage;
On a vu Jupiter contte nous ſe ranger.
Le ſeul Achille encor peut le faire changer;
Lui ſeul peut du trépas ſauver la Grece entiere.
A4
216 MERCURE DE FRA
Stances à M. Grétry ,
Variétés , inventions , &c.
Anecdotes.
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
Mariages ,
d'Ouvrages ,
Naiffances ,
Morts ,
Marc-Michel Rey , débite actuellement les
du Supplement à l'Encyclopédie ou Dictionnair
des Sciences , des Arts & des Metiers , en V
in Folio , dont un de Planches.
2
4
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5
2
6.9
née
és,
adonnez ?
armes ?
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11
,
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ce outrage :
bravés ,
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l'artifices
ontrainte ,
feinte ;
détour ,
demande,
commande,
le? pict
elle ? it
8 MERCURE DE FRANCE.
Fier de l'appui d'un Dieu qui ſoutient ſa colere ,
Bravant le ciel & nous , Hector dans ſa fureur
De la nuit qui l'arrête accuſe la lenteur ;
Il appelle l'autore , il jure dans nos tentes.
D'arracher de nos Dieux les images ſanglantes ;
Et traînant ſur ſes pas l'eſclavage ou la mort ,
Au dernier de nos Grecs promet le même ſort,
Si l'honneur parle encore à ſon ame attendrie ,
Achille peut- il voir , loin de notre patrie ,
Sous le fer des Troyens , tous nos Grecs égorgés ,
Mourir en l'accuſant de n'être point vengés ?
Combien votre ame alors , au repentir livrée ,
Par de juſtes douleurs ſe verroit déchirée !
Nuit & jour , par la honte à ſes yeux retracés ,
S'offriroient tous les maux qu'il auroit ſeul cauſés.
Il en eſt temps encor , rappellez votre audace ,
Prévenez des remords dont le poids vous menace ;
Venez , ſecourez nous , fecourez trente Rois .
Votre pere aujourd'hui vous parle par ma voix.
Du fils d'Agamemnon partageant les honneurs
Que votre coeur choiſiſſe une de ſes trois foeurs ,
Vous en ferez l'époux ; & bientôt pour leur maftre
Sept brillantes cités viendront vous reconnoître .
Notre Chef envers vous peut- il mieux s'acquitter ?
Ces dons de fes regrets vous laiſſent-ils douter ?
1
OCTOBRE II. Vol. 1776.
9
Mais je veux que votre ame à la haine obſtinée ,
Mépriſe Agamemnon , ſes dons, cet hyménée ,
Malheureux par vous ſeul , à périr condamnés ,
Que vous ont fait ces Grecs que vous abandonnez ?
Inſenſible à leurs cris , mépriſez vous leurs larmes ?
Ces noms de Dieu , de Pere , ont- ils perdu leurs charmes ?
Trahiſſant à la fois votre gloire & leur coeur ,
Verrez-vous fans colere Hector toujours vainqueur ,
Inſulter à la Grece & braver ſon courage ?
C'eſt vous bien plus que nous que fon audace outrage :
Venez donc ; & vengeur des Grecs qu'il a bravés ,
Que par vous dans ſon ſang nos affronts foient lavés",
Achille peu touché , répondit : ,, Sage Ulyffe ,
Mon coeur vous eft connu : mon coeur hait l'artifice ;
Vous favez quel mépris m'inſpire l'impoſteur
Dont la bouche perfide a pu trahir le coeur.
Je vais donc à vos yeux , dépouillant la contrainte ,
Montrer toute mon ame & vous parler ſans feinte;
Afin qu'un libre aveu fait aux Grecs ſans détour ,
De nouveaux députés m'épargne le retour.
Sachez donc , quelque appui que la Grece demande ,
Que votre Againemnon, ni ces Rois qu'il commande ,
Ne pourront de mon coeur , juſtement irrité ,
Modérer le courroux ni fléchir la fierté.
Quel intérêt enfin vers la Grece m'appelle ?
Que fert de la trahir ou de mourir pour elle ?
1
A5
10
MERCURE DE FRANCE.
Des honneurs d'un héros un lache revêtu ,
Eſt ici dans la tombe avec lui confondu.
De votre ingratitude exemple trop funeſte ,
Moi , de tous mes travaux quel fruit enfin me reſte ?
Et pourtant quels périls n'ai-je point affrontés
Pour ces Grecs qui cent fois ont trahi mes bontés ?
Mon coeur s'est-il laffe? Comme une mere tendre
Qui defend fes petits que rien ne peut défendre ,
Leur prodigue ſans ceffe & fa vie & fes foins ,
Se prive d'alimens qu'el qu'elle offre à leurs beſoins ;
Et n'écoutant jamais que l'amour qui la guide ,
Eleve à ſes dépens leur jeuneſſe timide :
1
Tel ſur terre & fur mer , au milieu des combats ,
J'ai tout fait , tour ofé : pour qui? pour des ingrats.
Ai-je eu des jours heureux ? Ai-je eu des nuits tranquilles ?
J'ai fubjugué vingt Rois , j'ai conquis trente villes ;
Toujours dans mes ſuccès eſclave de ma foi ;
Or , captives , butin , je remis tout au Roi,
Acet injufte Roi qui , peu jaloux de gloire ,
Attendoit dans ſon camp les fruits de ma victoire ;
Et fur fon avarice ofant régler fou choix ,
Dir bien qu'il refuſoit récompenſoit vos Rois.
Mieux traités cependant, un rival dans ſa rage
Reſpecta les préſens qui furent leur partage;
Et moi ſeul , je Pavoue , objet de ſes mépris ,
Me vois ravir objet dont mon coeur eſt épris.
Il aime mon épouſe , il faut qu'il la poſſede...
OCTOBRE II. Vol. 1776. IE
Eh bien ! foit , j'y conſens ... mon amour la lui cede...
Mais quel deſſein ici nous a tous appellés ?
Qui retient fur ces bords tous nos Grecs aſſemblés ?
N'est- ce pas Ménélas , dont la fureur jalouſe
Poursuit l'audacieux qui ravit ſon épouse ?
Eh quòi ! les fils d'Atrée ont- ils droit parmi nous
D'être ſeuls vrais amans & fideles époux ?
D'avoir un coeur fenſible... Ahl non , le mien fait l'être :
Votre Roi le connoît ou devoit le connoître ;
Dans un coeur vertueux votre Roi doit favoir
Que l'amour d'une épouſe eſt le premier devoirs
Et qu'à ce titre , ici Briſéis reſpectée,
N'étoit point chez Achille en eſclave traitée.
Ne me vantez donc plus fon repentir forcé :
Je le connois trop bien pour en être abuſé:
Qu'il reprenne ſes dons".
• • •
९
Il dit: à ſon difcours ſuccede un long filence :
Saiſi d'un jufte effroi , chacun tremble & balance.
12 MERCURE DE FRANCE .
COMBAT D'ACHILLE & D'HECTOR.
TFINT dù fang qu'à grand flots ſa main vient de répandre ,
Achille infatigable , aux rives du Scamandre
Sur les traces d'Hector précipite ſes pas.
Hector croit par la fuite échapper à ſon bras.
Obfervant ſes détours & trompant ſon adreſſe ,
Achille ſans relâche & le fuit & le preſſe.
Tel un faon pourſuivi par des chiens vigoureux
Sur les monts , dans les bois , fuit long-temps devant eux
Mais foible & las envain d'une courſe inutile ,
Dans un buiſſon caché croit trouver un aſyle.
Il s'y trahit lui -même , & de nouveau lancé ,
Aux périls qu'il craignoft ſe retrouve expoſé .
Tel d'Achille vengeur redoutant la pourſuite ,
Hector emploie en vain & la ruſe & la fuite,
Vingt fois vers ſes remparts méditant fon retour ,
Ce Héros effrayé , par un heureux détour ,
Aux traits de ſes Troyens cherche à livrer Achille ,
Et vingt fois triomphant d'une feinte inutile ,
Achille le prévient , & repouſſant Hector ,
Dans le champ du carnage il le ramene encor.
Ainfi dans le ſommeil , l'homme qu'un ſonge anime ,
OCTOBRE II . Vol. 1776. 13
Se dérobe au vainqueur ou pourfuit ſa victime .
Dupe du faux eſpoir qui tourmente ſes ſens ,
Il marche , il ſe conſume en efforts impuiſſans ;
Et trompé par l'objet qu'il doit faiſir ou craindre ,
Le fuit fans l'éviter ou le ſuit ſans l'atteindre .
Tels redoublant tous deux mille efforts imparfaits ,
Ils courent ſans ſe fuir mi ſe jolndre jamais.
Du Troyen cependant la force preſque éteinte
Succombe , l'abandonne , & ne fert plus ſa crainte .
Pour la derniere fois ranimant ſa vigueur ,
Apollon par fes feux répare ſa langueur.
Des Grecs vers lui bientôt la troupe eſt avancée :
Déjà de tous leurs traits ſa tête eſt menacée.
Jaloux fur ce Héros de porter tous leurs coups ,
Achille de ſes Grecs arrête le courroux.
Il craint qu'une autre main , altérant ſa victoire ,
N'ote , en frappant Hector , un laurier à ſa gloire .
:
Cependant ſur les bords du Scamandre étonné,
Quatre fois par Achille Hector eft ramené.
Témoin du haut des cieux d'un combat fi funeſte ,
Jupiter , entouré de la troupe céleſte ,
Prend ſes balances d'or. Dans fon double baſſin
Et d'Achille & d'Hector il place le deſtin.
Il peſe l'un & l'autre ; & fous ſa main divine
Le baſſin d'Hector tremble , il fléchit , il s'incline ;
Bientôt juſqu'aux enfers on le voit deſcendu.
Apollon en frémit , & s'envole éperdu .
:
14
MERCURE DE FRANCE.
A fon Héros alors Minerve ainſi s'adreſſe :
„ Vaillant fils de Pelée & vengeur de la Grece,
Quelle eſt ta gloire ? Hector va tomber ſous tes coups.
Apollon de mon pere embraſfant les genoux ,
Veut envain retenir le glaive ſur ſa tête ,
Son Hecter va périr & par tå main. Arrête.
Je cours vers ton rival , & je vais l'engager
A livrer un combat dont il craint le danger".
Plein de joie à ces mots qui flattent la vengeance ,
Achille enfin s'arrête. Appuyé ſur ſa lance ,
Il reſpire . Pallas joint le Chef des Troyens ,
Des traits de Déiphobe , elle a couvert les ſiens ,
Elle emprunte ſa voix. ,, Mon frere , lui dit- elle ,
C'eſt trop fuir d'un rival la pourſuite cruelle ,
Déiphobe veut vaincre ou mourir avec vous ;
Venez , & contre lui réuniſſons nos coups.
Toi , qu'entre tous les miens j'ai diftingué fans ceffe ,
Quel reſpect ton audace ajoute àma tendreſſe !
Dit Hector; quoi ! mon frere , oſant ſuivre mes pas ,
Seul de tous les Troyens ne m'abandonne pas.
D'Hécube , dit Pallas , & de Troie en alarmes,
J'ai bravé pour te ſuivre & la crainte & les larmes.
Priam , lui-même en pleurs , a voulu m'arrêter ;
Mais j'ai vu ton danger & n'ai pu l'écouter.
:
OCTOBRE II. Vol. 1776. 15
Viens , raffemblons nos traits. Que le deftin choififfe ,
Des dépouilles d'Hector qu'Achille s'enrichiffe ,
Ou devant ces Troyens de tes exploits jaloux ,
Tombe fur la poufliere expirant par tes coups".
Elle dit : &feignant in courage perfide,
Vers Achille elle- même , elle marche & le guide. /
Enfin donc partageant & la terre & les cieux ,
Se joignent ces Guerriers , fils & rivaux des Dieux.
Leurs bras vont ſe lever. Hector arrête Achille.
,, N'efpere plus , dit-il , un triomphe facile ,
Si j'ai fui devant toi , j'en rougis , & je vien
Ou verfer tout ton fang , ou re couvrir du mien,
Mais avant que mon bras te frappe & me ſeconde ,
Je jure par les Dieux, fur qui mon coeur fe funde ,
Que ſi je ſuis vainqueur, par ma main dépouillé ,
Ton corps d'aucun affront ne ſe verra ſquillé.
Bien plus , à tes amis je promets de te rendre ,
Fais le même ferment & fonge à-te défendre.
Que dis-tu ? repartit Achille furieux ,
La rage dans le coeur && le feu dans les yeux ;
Par un lache ſerment crois- tu que je m'enchatne ?
Tu parles de craité , ne parles que de haine.
Tu fais par quelles loix la nature en courroux.
E
16 MERCURE DE FARNCE.
১
Unit l'homme aux lions & les agneaux aux loups ;
Leurs traités ſont les miens , mon guide , c'eſt leur rage .
Arme - toi donc , reprends ton ſuperbe courage ,
Tu ne peux plus enfin me fuir ni m'ébranler.
Oui: fous mon bras vengeur Pallas va t'immoler ,
De ton fang qui des Grecs arroſera la cendre ,
Va payer tous les pleurs que tu m'as fait répandre".
Il dit : & dans ſa main par trois fois balancé ,
Son trait avec fureur fur Hector eſt lancé.
Hector le voit , ſe baiſſe. Et volant ſur ſa tête ,
Dans le ſable enfoncé , loin d'eux le trait s'arrête .
Pallas l'arrache & court le rendre à ſon Héros .
Le Troyen qui l'ignore , au Grec parle en ces mots :
Tu t'es trompé , les Dieux , quoi que tu puiſſe dire
N'ont pas de mes deſtins pris le ſoin de t'inſtruire.
• • •
•
•
•
Apeine il a ceſſé , que parti de ſa main ,
Plus vite que l'éclair , le trait vole ; & foudain
Conſervant dans ſa courſe une force inutile ,
Frappe , fans s'égarer , le bouclier d'Achille.
Mais par l'airain céleſte auſſi tôt repouffé ,
Loin d'Hector indigné le trait tombe émouffé.
1
OCTOBRE II. Vol. 1776. 17
}
Il ſe trouble , il palit ; reſté ſeul & fans armes ,
Son eſpoir , ſa fureur ſe changent en alarmes ,
Il crie , il cherche envain des fecours fuperflus ,
Il appelle fon frere , & fon frere n'eſt plus.
Trifte & confus , alors ſon erreur l'abandonne.
ود Ainſi ma mort s'apprête & le deſtin l'ordonne ,
Dit- il , j'ai cru d'un frere avoir ici l'appui ;
Mais mon frere eſt dans Troie , & Pallas loin de lui
Trama pour nie tromper cet indigne artifice ,
Ainſi tout me trahit , tout veut que je périſſe .
Je le vois : déjà las de veiller ſur mon fort ,
Jupiter & Phoebus me livrent à la mort.
...
Hé bieh ! mourons enfin ; mais mourons avec gloire ,
Juſqu'au dernier ſoupir difputons la victoire ,
Et que de ma valeur l'avenir étonné ,
Faſſe rougir les Dieux qui m'ont abandonné".
:
TA
Sur Achille , à ces mots , Hector levant ſon glaive ,
S'élance. Tel un aigle en un inſtant s'éleve ,
Et ſur un foible aigneau tombe du haut des cieux ,
Ainſi ſur ſon rival fond Hector furieux .
:
7.
I
1
Achille , non moins prompt , fur lui ſe précipite ,
さ
De l'audace d'Hector fon courage s'irrite .
ינ
Le bouclier divin par Vulcain inventé ,
Le couvre. Par les vents ſur ſon caſque agité,
De mille feux au loin ſon panache étincelle ,
18 MERCURE DE FRANCE.
1
Son trait pétille encor d'une clarté plus belle ;
C'eſt l'étoile du ſoir qui , brillant dans les airs ,
De fon éclat dans l'ombre , étonne l'Univers .
Voulant fur fon rival frapper d'une main füre,
η
2
!
Il le ſuit , l'oeil en feu , l'obſerve , le meſure.
Hector offre à ſes coups l'impénétrable airain
Des armes qu'à Patrocle il ravit de ſa main.
Mais près du caſque , hélas ! peu fait pour fon uſage ,
La cuiraffe à la mort ouvroit un ſeul paſſage...
Achille le voit, frappe ; & Patrocle eſt vengé.....
Hector pâlit , chancele ; Hector tombe égorgé.
Sa force l'abandonne , & fous ce coup funeſte ,
Une mourante voix eſt tout ce qui lui reſte.
1
Contemplant fon rival à ſes pieds renverſé ,
Achille heureux , triomphe. Il s'écrie : ,, Inſenſé !
Quand percé de ta main périt l'ami d'Achille ,
Loin de moi tu goûtois une gloire tranquille
4
Tu ne fongeois donc pas que , malgré ta valeur ,
Patrocle chez les Grecs avoit un für vengeur.
Ton trépas te l'apprend. Mais je veux plus encore.
1
Tandis qu'avec éclat , d'un ami que j'honore ,
Le corps chéri ſera dans la tombe enfermé ,
Du tien ſe nourrira le yautour affamé ".
sibA
evant vers fon vainqueur des yeux prêts à s'éteindre.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 19
Et des mourantes mains qui ne peuvent l'atteindre ,
Hector lui dit: Achille , ah ! prends pitié de moi
Par tout ce qui c'eſt cher , par tes parens , par toi ,
Du moins dans mes malheurs épargne-moi l'injure ;
Et qu'Hector des oiſeaux ne ſoit point la pâture.
D'Hecube & de Priam acceptant les tréſors ,
D'un fils infortuné rends - leur plutôt le corps,
Et que dans le tombeau de ma famille entiere ,
Il repoſe arrofé des larmes de mon pere
وو
F
ود Par mes parens , par moi , ceſſe de me prier ,
Répond en frémiſſant l'implacable Guerrier.
Toi , me fléchir! qui ? toi , par qui Patrocle expire !
Cruel , fi j'écoutois la fureur qui m'inſpire ,
Je voudrois bien plutôt , devenu ton bourreau ,
Trouver , pour te punir , un fupplice nouveau,
Et pouvoir à mon gré , dans ma douleur extrême ,
De mes ſanglantes mains te déchirer moi-même. A
Non ; au bec des vautours rien ne peut t'arrachers
Ni toi , ni tous les tiens Envain pour me toucher
Epuiſant leurs tréſors , tous les Troyens enſembleT
Viendroient m'offrir les biens que leur villesraſſemble.
Quand de fon or, Priam , à mes pieds proſterné,
Couvriroit de ton corps le refte décharné ,
Il ne l'obtiendra pas. Sur ton lit/funéraife 2006 )
B
20 MERCURE DE FRANCE
Tu ne recevras point les larmes de ta mere..
Mais jetés aux vautours , tes membres déchirés
Seront tous diſperſés , & par eux dévorés ".
» J'ai prévu de ton coeur la cruauté farouchet
Lui dit Hector mourant , mais ſi rien ne te touche ,
Crains des Dieux. Apollon , qu'offenſe ta fureur ,
Par la main de Paris deviendra mon vengeur.
99 Et... Sa voix à ces mots fuit ſa bouche entr'ouverts ,
Des voiles de la mort ſa paupiere eft couverte ,
Et malgré ſa jeuneſſe , & malgré ses efforts ,
Son ame défolée arrive chez les morts.20
2
יפ:
3.
,, Meurs , dit Achille , meurs , fur l'infernale river
Les Dieux,ordonneront s'il faut que je te ſuive ".
Mais il lui parle envain ,& dans les airs perdus ,
Ces derniers mots d'Hector , ne font point entendus
1
AMOURO TO 1
Achille cependant ſur ce Héros s'élance ,
::
De ſa gorge ſanglante il arrache ſa lance ,
Le dépouille & bientôt à la foule livré ,
De mille & mille Grecs fon corps eſt entouré.
•Chacun avec tranſport , & l'admire & l'inſulte.
Lâche dans le ſuccès , cruel dans le tumulte ,
Le foldat baſſement veut fouiller de ſes coups
CeHéros devant qui la veille ils fuyoient ttoouuss.
Et joignant à l'outrage une arrogance vile,
e
tof
OCTOBRE II. Vol. 1776. 21
Tous difoient : ,, C'eſt Hector. Qu'il eſt doux & tranquille
Quoi ! c'eſt - là ce Héros qui , la flamine à la main ,
Vouloit fur nos vaiſſeaux ſe frayer un chemin ! "
Mais par ces mots , Achille arrête enfin leur rage :
,, Grecs , puiſque ſous mon bras , malgré tout fon courage
Par le ſecours des Dieux , Hector tombe aujourd'hui ,
Ilion fous vos coups doit tomber comme lui.
Voyons ſi les Troyens qu'il ne peut plus défendre ,
Sur leurs remparts encore oferont nous attendre ;
Ou s'il pourra donner , même après ſon trépas ,
Quelque audace à leurs coeurs , quelque force à leurs bras.
Marchons ... Que dis-je ? hélas ! par la gloire trompée ,
Mon ame de victoire eſt encore occupée ,
Tandis que mon ami , laiſſe ſur mon vaiſſeau ,
Attend mes derniers foins & demande un tombeau.
Non , cher Patrocle , non ; crois que de ma penſée
:
)
T
Ton image jamais ne peut être effacée .
Sous les coups de la mort qui fait tout oublier , A
Achille malheureux périroit tout entier ,
Que bravant ſon pouvoir juſques ſur les morts mêmes ,
S'occuperoit de toi , ce coeur tendre & qui t'aime .
Suſpendez donc , Guerriers , vos glorieux travaux ,
L'amitié vous en preſſe. Allons vers, nos vaiſſeaux.
J'y traînerai le corps du défenſeur de Troie ;
Et vous , parmi les chants de victoire & de joie
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
1
Dites : Héctor n'eſt plus , dans Hector aujourd'hui
Ilion perd le Dieu qui faiſoit for appui". :
3
Il a dit : & fuivant la fureur qui l'égare ,
Ilfait de ſa victoire un uſage barbare.
Indignement d'Hector il perce les deux pieds.
Par lui-même à fon char tous les deux font liés ;
Il y monte , & bientôt ſes mains de lang humides
De ſes courfiers fougueux preffent les pas rapides.
Les beaux cheveux d'Hector par le char emporté,
Tracént en longs fillons le fable enfanglante.
Déjà de la beauté l'oeil ne voit plus les traces ,
Ce viſage ſi noble & qu'ormoient tant de graces ,
Ce front jadis ſuperbe , aujourd'hui tout poudreux,
De pouffiere & de ſang n'eſt qu'un melange affreux.
Ainſi de ſes vainqueurs autoriſant la rage ,
Jupiter même alors livre Hector à l'outrage ,
Et laiſſe près de Troie un Héros adoré.
Sous les yeux paternels périr déshonoré.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 23
LE VISIR.
A Conte moral.
き
Un jeune Sultan , fort épris du beau
ſexe , avoit raſſemblé dans ſon ſerrail les
plus belles eſclaves de l'Aſie. Plus occupé
du ſoin de leur plaire que des affaires de
l'Etat , il fortoit rarement de ce lieu de
délices. Son Viſir lui repréſentoit très-fouvent
qu'il étoit honteux pour un Souverain
de perdre dans les plaiſirs le temps
qui lui avoit été donné pour faire le bonheur
de ſes peuples. Le jeune Monarque
fit un généreux effort , oublia la volupté
*pour s'appliquer au gouvernement de ſes
Etats.
Tandis qu'Achmet triomphoit de la
converfion de ſon Maître , fes eſclaves
languiſſoient dans les plus vives alarmes:
le ferrail , autrefois le ſéjour des ris
& des jeux , étoît devenu celui de l'ennui
& de la triſteſſe. Un jour ce Prince
étoit allé voir ſes femmes , ce qu'il ne
faiſoit que très - rarement; elles ſe jeterent
à ſes genoux , en lui diſant : ,, Quel
,, crime , Seigneur , avons-nous commis ,
B4
24 MERCURE DE FRANCE .
-
4
,, qui aitpu nous attirer votre indifféren-
,, ce? Ah! ſi c'en eſt un que de vous trop
,, aimer , fans doute nous sommes toutes
,, coupables ? " Le Sultan ſenſible à une
ſcene ſi touchante , les releva avec bonté :
pour les confoler , il eut la foibleſſe de
leur avouer qu'il ne s'étoit éloigné d'elles
que par le conſeil de fon Miniſtre. Je
gagerois , dit au Sultan une d'entr'elles ,
que ce vieillard auftere qui déclame fi
fort contre notre ſexe , ne lui réſiſteroit
pas mieux qu'un autre. Envoyez-moi à ce
grand cenſeur , je veux devenir ſon efclave
, & j'oſe aſſurer Votre majeſté que
cette eſclave ſera bientôt maîtreſſe abſolue.
Cette idéeréjouit le Sultan ,& il fitaccepter
la jeune eſclave au Viſir. La jeune
Odaliſque employa toutes les ruſes de
la coquetterie la plus rafinée, pour plaire
&pour féduire le vieillard. Quand elle
vit qu'elle avoit acquis de l'empire ſur le
Vifir , elle changea de conduite. Elle
mit en jeu la rigueur & les caprices.
Achmet , vieillard amoureux , preſſoit en
vain en amant déſeſpéré la ruſée Odaliſque
, qui chaque jour , par de nouveaux
réfus , ajoutoit à la violence d'une paffion
qu'Achmet ne pouvoit plus maîtrifer.
Enfin , un jour qu'il preſſoit avec
OCTOBRE II. Vol. 1776. 25
1
tranſport les genoux de la belle Odalif.
que , elle lui dit ces mots: ,, Que vous êtes
,, étranges vous autres hommes puiſſans !
,, nous ſommes donc condamnées à vous
,, obéir toujours aveuglément , & vous
ود
و د
و د
ne faites aucune avance pour nous plaire
& exciter notre bienveillance. Si
vous exigez de moi cette faveur qui
,, doit, dites- vous , faire le bonheur de
votre vie , l'acheterez-vous trop cher ,
en m'obéiſſant un ſeul jour? Si vous
,, promettez de faire ma volonté pen-
,, dant un ſi court eſpace de temps , je
و د
و د
me conformerai aux vôtres toute ma
,, vie ". Le Vifir promit tout ce qu'elle
voulut. Le lendemain Odaliſque fit prier
le Sultan de ſe cacher dans l'appartement
du Viſir. Elle fit apporter une ſelle
& une bride : voyons à préſent où ira
votre complaiſance tant vantée. Il faut
que vous fouffriez que je vous ſelle ,
vous bride , que je vous monte comme
un cheval , & que vous marchiez dans
cet équipageun demi quart d'heure dans
cet appartement , où vous n'êtes vu que
de moi.
Le pauvre Viſir ſe laiſſe monter , &
promene ſa maſtreſſe. Le Sultan parut
alors avec un air moqueur. LeVifir , fans
B5
26 MERCURE DE FRANCE
ſe déconcerter , lui dit: ,, Seigneur , c'eſt
,, parce que je connoiſſois tous les ca-
,prices de ce ſexe dangereux , que j'exhortois
Votre Hauteſſe ſublime à ne
pas s'y livrer , ſans referve , comme
elle faisoit, Mes leçons doivent faire
55plus d'impreſſion ſur votre eſprit ,
,, depuis que j'ai joint l'exemple au pré-
,, cepte ".
ODE couronnée à Rouen en 1774 .
Quomodo ceſſavit exactor , &c. ISAIE , Ch. 14.
COMMENT
OMMENT eft- il tombé du char de la victoire ,
Ce Tyvan dont le fceptre épouvantoit les Rois ?
Sur des villes en cendre il appuyoit ſa gloire
Et chantoit ſes exploits.
•Dù couchant à l'aurore il ſemoit les alarmes ;
Les Hébreux conſternés foupiroient dans les fers:
On redoutoit ſon nom , & le bruit de ſes armes
Effrayoit l'Univers.
Heimmoloit le fils ſur la mere expirantes
Tout tomboit ſous fon bras dans la nuit du cercueil
OCTOBRE II. Vol. 1776. 27
Le ſang dont il trempoit la terre frémiſſante ,
Accroifſoit fon orgueil .
Dis - moi qui t'a frappé , fils brillant de l'aurore ,
» Toi que le monde entier adoroit en tremblant,
ود Ta grandeur eſt éteinte , & le trépas dévore
„ Ton fceptre menaçant.
„ Tu ſemblois à ton gré gouverner le tonnerre ;
„ D'un coup d'oeil tu fixois le deſtin des combats ;
Tes mains en agitant les flambeaux de la guerre,
Embrafoient les Etats .
,, Au-deſſus du ſoleil on élevoit ton trône ;
Les mortels effrayés ſe courboient à ta voix :
» Et la parque inflexible , en briſant ta couronne,
22
T'aſſervit à ſes loix ".
sir
SITA
Peuples ,ſéchez vos pleurs , vous n'êtes plus ſa proie
Il n'a pu détourner le coup affreux du fort;
Les cedres du Liban ont treſſailli de joie
En apprenant ſa mort.
1
„ Nous pouvons , ont-ils dit , balançant notre ombrage,
"
Relever dans les airs nos fronts majeſtveux,
„ Le juſte meurt en paix , & Dieu confond la rage
„ D'un Prince audacieux.
,, Répétons , il n'eſt plus ce monſtre ſanguinaire ,
28 MERCURE DE FRANCE,
,, Ce monſtre dont la voix imprimoit la terreur ;
,, Il n'eſt plus ... & fon corps traîné ſur la poufliere ,
»
, N'inſpire que l'horreur.
A mon char , diſoit-il , j'enchaîne la nature ,
,, Et mon oeil ſe repaît de ſpectacles ſanglans ;
„ O vengeance éclatante ! .. il devient la pâture
"
Des oiſeaux dévorans ".
O yous , Rois , qui briguez une gloire immortelle !
Du Vainqueur de Lawfeldt imitez les vertus ,
Et vous emporterez dans la nuit éternelle
Le doux nom de Titus.
ALLUSION.
Les Hébreux gémiſſoient dans un dur efclavage ,
Touché de leurs malheurs , le ciel rompit leur fers,
Ainſi Vierge en naiſſant , aurore ſans nuage ,
Tu ſauvas l'Univers.
Par M. Daubert , de Caën.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 29
LA BERGERE & LA BREBIS.
Apologue imité du Grec.
THISIS , HISIS , jeune & tendre Bergere
Promenant un jour ſon troupeau ,
Rencontre un foible louveteau
Qu'avoit abandonné ſa mere ;
Hélas ! dit- elle , il va périr !
Elle appelle auffi- tôt ſa Brebis la plus chere ,
Et le lui préſentant , l'invite à le nourrir.
Quoi ! vous voulez que pour vous plaire ,
J'offre mon lait au monftre dont le pere
A ſans pitié dévoré mes enfans !
Vous le verrez de fa dent meurtriere
Lui-même le premier me déchirer les flancs,
A
Non , tu ſauras changer ſon caractere ;
5
4
Un jour il fentira le prix d'un ſi beau trait :
Mais dût-il être ingrat , ma chere ,
Apprends toujours qu'on trouve ſon ſalaire
Dans le plaifir d'avoir bien fait.
Par M. Dareau , de la Société Littéraira
de Clormont - Ferrand.
}
۳
30 MERCURE DE FRANCE .
CONTE traduit de l'Arabe , par
M. Cardonne.
:
TROIS Arabes étant dans la cour du
Temple de la Mecque , diſputoient fur
la générofité & l'amitié ,&ne pouvoient
convenir qui méritoit la préférence de
ceux qui parmi eux,donnnoient alors les
plus grands exemples de vertu. Les uns
étoient pour Abdala , fils de Giafar , oncle
de Mahomet; les autres pour Kaiz , fils
de Saad ; & d'autres pour Arabad , de la
Tribu d'As . Après avoir bien difputé , ils
convinrent d'envoyer un ami d'Abdala
vers lui , un ami de Kaiz , & un ami
d'Arabad , pour les éprouver tout trois ,
& venir enfuite faire leur rapport à
l'Aſſemblée.
L'ami d'Abdala courut donc à lui , en
lui diſant; Fils de l'oncle de Mahomet ,je
ſuis en voyage , & je manque de tout.
Abdala étoitfur fon chameau chargé d'or
&de foie , en deſcend auſſi tôt , lui donne
fon chameau ,& s'en retourne à pied
dans ſa maiſono sh
Le ſecond alla s'adreſſer à ſon ami
OCTOBRE II. Vol. 1776. 3
Kaiz fils de Saad. Kaiz dormoit ; un de
ſes domeſtiques demande au voyageur
ce qu'il defire ; le voyageur répond qu'il
eſt l'ami de Kaiz , & qu'il a beſoin de
fecours. Le domeſtique lui dit , je n'ofe
éveiller mon Maître , parce qu'il eſt très
fatigué depuis hier ; mais voilà de l'or,
c'eſt tout ce que nous avons ici pour le
moment; prenez ce chameau & cet ef
clave , vous pouvez arriver chez vous
avec fûreté ; Lorſque Kaiz fut éveillé , il
gronda fortement le domeſtique de n'avoit
pas donné autre choſe , & fur- tout
de ne l'avoir pas éveillé ſur le champ.
Le troiſieme , alla trouver l'ami d'Arabad
, de la Tribu d'As. Arabad étoit
aveugle ,& il fortoitde fa maiſon appuyé
fur deux esclaves pour aller prier Diễu
au Temple de la Mecque; dès qu'il eut
entendu la voix de l'ami , il lui dit : Je
n'ai pour tout bien que mes deux eſclaves
, je vous prie de les accepter , & de
les vendre , j'irai comme je pourrai au
Temple avec mon bâton , & le Dieu des
miféricordesfera plus généreux que moi :
adieu , foyez heureu
it PM
(
Les trois Arabes étant revenus à l'Afſemblée
, raconterent ce qui leur étoit
arrivé. On doua Abdala & Kaiz ; mais'on
fut émerveillé d'Arabad.
32 MERCURE DE FRANCE.
On peut dire que les Arabes ont tous
jours eu des idées nobles & fublimes :
Jeurs Poëtes , les plus anciens de la terre ,
font inimitables par la richeſſe de la poëfie.
& l'élévation des idées , fur-tout
de celles qui ont rapport à la nobleſſe , à
la générofité de l'ame.
2
:
L'EMBARRAS D'UN JEUNE POETE .
Epitre.
Οvous qui m'inſpirez des goûts trop pleins de charmes
Souffrez qu'en vôtre ſein j'épanche mes alarmes :
Du moins fi mes ennuis n'en font pas foulagés ,
Le coeur de mon Ami les aura partagés.
Au fortir du berceau , de poétique flamme
Une étincelle ardente a pénétré mon amé.
La lyre d'Apollon , ſous mes doigts enfantins ,
Rendit même au hasard quelques fons argentins ,
Mais ſi j'ai commencé de déployer mes ailes
A
Vers le ſéjour brillant des doctes Immortelles ,
C'eſt que dans vos diſcours mes eſprits éclairés
Ont puiſé d'un goût ſain les germes épurés ,
;
1
:
:
Βε
OCTOBRE II. Vol. 1776. 33.
Et que j'apprends ſous vous l'art charmant & pénible
D'obtenir des beaux vers la palme incorruptible.
Par vos utiles ſoins , lorſque j'ai quelquefois.
Modulé les accens de ma timide voix ,
Un travail obſtiné fuppléant au génie ,
A foumis ma penſée aux loix de l'harmonie ;
Et l'utile méthode a , d'un trop vaſte élan ,
Refferré les écarts dans les bornes d'un plan .
Des hommes immortels adoptés par Minerve ,
L'étude a conſtamment alimenté ma verve ;
Sur le tableau du monde ayant fixé mes yeux ,
Je m'efforce de peindre & d'obſerver comme eux.
J'aurois pu trébucher ſur leur gliſſante route.
Et mes fautes un jour m'auroient infiruit , ſans doute ,
Le temps , l'expérience & mes réflexions :
Vos conſeils m'ont valu leurs tardives leçons .
Vous , qu'ils m'ont fait aimer avec idolatrie :
Vous , vainqueur des ennuis du printemps de ma viel
Art trop puiſſant des vers ! j'approche enfin du temps
Oti la raifon preſcrit des ſoins plus importans.
Pourquoi vous cultivai-je ! hélas ! je déſeſpere
Qu'un travail différent ait le droit de me plaire.
Occupé de vous ſeul à chaque inſtant du jour ,
C
1
34
MERCURE DE FRANCE.
Je ſens trop qu'au barreau , laiſſant dormir la cour ,
Rêveur , & me plongeant dans vos torrens fublimes
Au lieu de mes moyens j'aſſemblerois des rimes ;
Que pour les Dieux d'Homere oubliant l'Eternel ,
D'un encens déplacé je ſouillerois l'autel ;
Qu'au champ d'honneur enfin ,jaloux d'une autre gloire ,
J'irois , loin du combat , çélébrer la victoire .
Que faire ? que choiſir dans cette extrémité ?
Ou prendre à contre-coeur un état reſpecté ,
Ou , bravant de l'oubli la triſte certitude ,
D'un talent pauvre & vil faire ma ſeule étude.
Ami, je vous entends : vous m'allez reprocher
Le préjugé honteux qui ſemble me toucher.
Je fais que , hors du rang où le hafard le jette ,
Un mortel vertueux ne voit rien qu'il regrette ,
Du véritable honneur poſſeſſeur établi ,
Quelqu'abaiffé qu'il foit , il n'eſt point avili.
Des enfans d'Apollon je connois la nobleffe.
Hélas ! fi de nos jours la maligne foibletle ,
Dont ſe repaît l'orgueil des vulgaires eſprits ,
Eſt de les accueillir d'un regard de mépris ,
La fource en eft dans eux , dans leurs haines fatales
Le démon de l'éloge & celui des cabales ,
(
OCTOBRE II. Vol. 1776. 35
Le baffeffe des coeurs a rendu les talens ,
Et le rebut du Peuple & le jouet des Grands .
:
Le fage cependant qui , loin de leurs intrigues ,
Sans fervir ni former d'ambitieuſes brigues ,
Homme de tous les temps & non celui du jour ,
Chante en paix l'amitié , la nature & l'amour ,
A, fans le mendier , le fuffrage unanime ,
Et n'enchaîne pas moins le reſpect & l'eftime .
Mais , quoi ! ces vains reſpects , qu'il n'obtient pas toujours,
De ſes pauvres deſtins foutiendront ils le cours ?
On meurt ſouvent de faim avec beaucoup de gloire ;
Et tel , dont les écrits vivront dans la mémoire ,
Donneroit volontiers , pour un ſeul des repas
Du Financier logé fous fon froid galetas ,
D'un art infructueux les ſavantes merveilles ,
Et le ſtérile honneur qui couronne ſos veilles .
Voilà quels tendres foins reviennent chaque jour
De ma ſenſible mere épouvanter l'amour.
Elle craint pour un fils fans appui , fans richeſſes ,
Le deſtin des rimeurs & fur- tout leurs baſſeſſes ..
r
Contre ce fruit honteux de leurs triftes beſoins ,
Ses leçons auroient dû la raffurer au moins.
Ses leçons ! ah ! fur moi , fur ma reconnoiffance,
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
Qu'elle a dedroits plus faints , plus chers que ma naiſſancet
L'exemple des vertus & le bienfait des moeurs ,
De l'eſprit & du goût les premieres lueurs ,
Qui brillent dans la nuit de mon ame indéciſe ,
Je lui dois trop , helas ! pour qu'à ſes loix ſoumiſe ,
Ma tendreſſe , à mon gré , récompenfat jamais
Sa conftante amitié d'un ſeul de ſes bienfaits.
Il faut , il faut du moins lui conſacrer ma vie ,
Et femer le bonheur ſur ſa trame embellie .
Je vais donc obéir , plier mes volontés
Au foin d'accumuler l'or & les dignités.
Je vais , me prodiguant à cet eſpoir frivole ,
Confumer pour encens , aux pieds de mon idole ,
Les jours de mon printemps , ces jours ſi précieux
Qu'en de plus chers travaux j'aurois occupé mieux;
La liberté , la paix , ces premiers biens du ſage ,
Et de jouir de moi le ſuprême avantage ,
Allons d'abord des Grands , flattant les paffions ,
Mendier les dédains & les protećtions .
Oh ! que j'aime bien mieux , Eſchyle de la France,
La romaine fierté de ta noble indigence !
Tes vers m'ont tout appris , cent fois je les ai lus .
Je t'admire dans eux , & t'admire encor plus
:
OCTOBRE II . Vol. 1776. 37
Dans l'aſyle modeſte où , folitaire & libre ;
Le peintre & le rival des Citoyens du Tibre ,
Ton génie indompté laiſſoit aux Scudéris
Richelieu difpenfer les bienfaits de Louis .
Tels on vit quelquefois ſous un climat ſauvage ,
De fuperbes courſiers , dédaignant l'eſclavage ,
Loin de l'homme , emportés au milieu des déſerts ,
Souffrir plutôt la faim que ſes dons & fes fers .
Et je pourrois , au prix de ma fublime attente ,
Acheter lâchement une chaîne éclatante!
Non... Mais , ma mere. Hélas ! elle parle , & mon coeur
Eſt glacé de remords , de honte & de terreur.
Je ne te retiens plus; fuis ta pente invincible.
A la voix du devoir , à la mienne inſenſible ,
Citoyen dédaigné , fans biens & fans emploi ,
Homme inutile au monde , à ta patrie , à toi ,
Libre de tous liens , tapi dans ta retraite ,
Fuis la terre indignée à qui peſe un Poëte.
Ah ! dites , mon Ami , pour la ſociété
Seroit- ce m'endormir dans l'inutilité ?
Du langage des Dieux l'interprête fublime ,
Ne peut- il dans fon art ſe renfermer fans crime ?
Des mutuels devoirs , dont chaque homme eft lié,
C3
:
J
38 MERCURE DE FRANCE,
Eſt- il au milieu d'eux un canal obftrué ?
Semblable à ces grands lacs , de qui l'onde afſoupic.
Retient , fans aucun fruit , l'onde qui l'a groffie.
Sans doute ce n'eſt là qu'un trop injufte arrêt ,
Par qui l'empire entier du goût qu'il proſcrivoit,
Ne verroit plus compter au rang des ſoins utiles ,
Que le travail peſant qui rend nos champ fertiles ,
Ces arts vils & groffiers n'exerçant que les mains ,
Et l'honorable emploi de juger les humains.
Mais quand ces lourds humains pourroient avec juſtice ,
De l'inutilité nous reprocher le vice ;
Quand Homere ou Tyrtée , allumant dans les coeurs
De la gloire & de Mars les célestes ardeurs ;
Quand David ou Rouffeau , fur leur harpe immortelle ,
Exprimant les remords de l'ame criminelle ,
Du Dieu qui nous forma célébrant les bienfaits ,
Et dirigeant vers lui nos chants & nos fouhaits ;
Quand du meilleur des Rois les vertus renaiffantes ,
O Voltaire ! à jamais ſous ton pinceau vivantes ;
Quand fur la ſcene enfin Melpomene & fa fooeur ,
Remuant à leur gré l'ame du ſpectateur ,
Le faiſant fur lui-même ou s'indigner , ou rire ,
Et corrigeant ſes moeurs par un art qu'il admire ,
A l'Univers charmé ne ferviroient de rien :
D'effacer cette tache il n'eſt plus de moyen.
Ah ! qu'il eſt de vertus encor à notre ufage !
OCTOBRE II. Vol. 1776. 39
Et lorſque digne ami , lorſqu'époux tendre & fage,
Pere d'enfans nombreux , élevés par mes ſoins ,
Homme , du malheureux foulageant les beſoins ,
D'un coup d'oeil fimple & vrai meſurant mes ſemblables ,
Leurs vices , leur orgueil , leurs travaux miférables ,
Parlez ; aurai -je tort , ſi , de moi fatisfait ,
Pour la ſociété je crois avoir plus fait
Que le Traitant fans moeurs , l'oifif célibataire ,
Ou le fat revêtu d'un habit militaire ?
Allons ; du plus beau feu je me ſens embrafer :
Que la barriere s'ouvre , & je vais tout ofer.
Aſſis au premier rang du Temple de Mémoire ,
J'allierai les vertus à l'éclat de la gloire.
Si cependant le ciel à mes foibles eſſais
Ferme l'étroit chemin qui conduit au ſuccès ,
(Et ne ſemble- t- il pas que dans l'âge où nous ſommes ,
Lorſqu'il nous a fait naître après tant de grands hommes,
C'étoit pour nous abattre au pied de leurs autels ,
Non pour nous partager leurs lauriers immortels ? )
Si , glanant ſans mérite aux champs qu'ils moiffonnerent ,
Quelques vils rejetons que leurs mains dédaignerent,
Je dois , méconnoiffant l'honneur , la vérité ,
Ramper dans la baffefle & dans l'obfcurité ....
C 4
40 MERCURE DE FRANCE .
Cet avenir cruel me frappe , m'épouvante .
Doux & fragile eſpoir d'une audace mourante i
Gloire , vertus , bonheur , fantômes adorés !
Vous enchantiez mon ame & vous la déchirés.
Flottant ſur une imer d'ennuis , d'inquiétudes ,
Je tombe replongé dans mes incertitudes.
Voyageurs égarés dans une ſombre nuit ,
Echappés un inſtant à l'horreur qui vous fuit ,
Pour ne la retrouver que plus épouvantable ,
Votre fort eſt plus doux que mon fort lamentable,
T
Vous , mon Ami , vous tous , dont l'intrépide effort
Dompta le choc des vents qui m'écartent du port ,
Prononcez fur mon choix : vous m'avez pu connoître
Et fi de mes deſirs , qui feront vains peut-être ,
Vous accuſez mon âge & ſes folles ardeurs ;
Si le mépris conſtant des biens & des grandeurs ;
Si l'amour de l'étude , ah ! cet amour fublime ,
Dont m'ont fait une loi ceux qui m'en font un crime ,
Cet amour généreux qui ſuſpend ma douleur ,
Embellit ma jeuneſſe & fuffit à mon coeur ;
Si tous les fondemens de ma foible eſpérance ,
Ne doivent pas charger la ſévere balance
Où vos mains peſeront des intérêts ſi chers ;
Je le dis en tremblant : jugez -moi... fur mes vers.
Par M. de la Baume.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 41
ODE ANACRÉONTIQUE.
Madame la Marquise D* L* P***
pour le jour de Sa fête .
L'AMOUR ,
'AMOUR , dans les bois de Cythere ,
Avec ſoin cultivoit un lys ;
Combien cette fleur étoit chere
A l'ainable enfant de Cypris !
Elle croiffoit pour une fète
Que ce Dieu vouloit célébrer
Il devoit en orner la tête
De l'objet qu'il oſoit aimer.
La Soeur du Dieu de la tendreſſe ,
L'Amitié , trouvant cette fleur ,
De la cueillir elle s'empreſſe ;
Mais l'Amour arrête ſa Soeur.
C'eſt pour une Nymphe charmante,
Dit- il , que je la cultivois :
Si tu la voyois ! elle enchantes
Pour elle je la réſervois.
:
Elle ſourit comme ma mere , 1
,
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
Ses yeux peignent le ſentiment ;
Elle a le coeur d'une Bergere ,
Et de Vénus le port charmant :
C'eſt elle qui m'a fait connoître
Que je fuis le Dieu du plaifir.
Sa belle bouche le fait naitre ,
Et fon eſprit en fait jouir.
L'Amitié dit : Tu peins , mon Frere,
L'objet dont je chéris les loix ;
Du coeur de celle qui t'eſt chere;
Pour mon aſyle j'ai fait choix.
Laifle-moi donc offrir moi-même
Un don que tu rendrois douteux :
Plus je parois , plus elle m'aime ;
Mais caches-toi pour plaire mieux,
L'Amour , avec un doux fourire ,
A l'Amitié remit la fleur.
Je te l'apporte , o ma Thémire !
Au nom de fon aimable Soeur.
Tu fais à quel excès je t'aime !
Je veux dans ce moment heureux
Sur ton coeur la placer moi-même
De l'Amitié ce ſont les voeux.
OCTOBRE II . Vol. 1776. 43
Idées d'une jeune Provinciale nouvellement
arrivée à Paris.
QUEL monde! quel ſéjour ! .... Ma curiofité
s'empare d'une foule d'objets qui
l'enchantent , & ne peut se fixer fur aucun
: tant de beautés échappent à la
penſée.
Ah ! qu'étois - je avant d'habiter ces
lieux charmans ? Je vivois ; mais d'une
vie triſte , monotone & languiſſante :
j'étois née pour connoître & pour ſentir,
&je m'ignorois moi même.
Peuple aimable , ſéjour enchanteur, re .
cevez le premier hommage des ſentimens
délicieux que vous m'inſpirez ; que ce
raviſſement qui penetre mon ame ſe prolonge
juſqu'au terme de mes jours ! fi tout
ce que j'éprouve n'eſt qu'une illufion
agréable , mais trompeuſe , qu'elle me
trompe toujours ainſi , je lui devrai mon
bonhear.
Quelle étoit mon erreur , lorſque ſub
juguee par la voix de la prévention , je
ne voyois , je ne concevois rien au desfus
de ma patrie. Que j'étois alors aveu
44 MERCURE DE FRANCE.
glée ! & combien n'ai-je pas à rougir de
mon ignorance ! .....
Amour, fouverain maître de mon ame ,
que je regrette, fur- tout, le temps quej'ai
perdu ſans te connoître ! J'étois à peine
fortie de l'enfance , que j'éprouvai l'irréſiſtible
beſoin de ſuivre tes loix. Des hommes
à grandes paffions ſe préſenterent à
mon coeur , & la gêne , la ſurveillance
tyrannique , la conſtance excédante, l'ennui
, leur fervirent de cortege : cette premiere
épreuve me fit craindre tes traits
fans troubler mon repos..... Dieu charmant
! oui , je commence à m'en appercevoir
; c'eſt ici , ce n'est qu'ici qu'on
peut te connoître & chérir tes douceurs !
Ta puiſſance eſt celle d'un enfant qui rit
& qui careſſe ; ta conſtance n'a de durée
que celle du plaifir ; la jalouſie ne
mêle jamais ſes tourmens à tes faveurs
ineffables ; tu es ici la ſuprême volupté ,
tu étois ailleurs un inſupportable eſclave !
Et toi , dont j'ai vu ſi ſouvent profaner
les autels , Dieu du goût , pere des talens
& des graces, ton temple eft ici par-tout ;
je trouve à chaque pas des prodiges que
tu fais naître ; j'avois long-temps ſupçonné
ton exiſtence ; mais on ne m'offroit
de toi que des images défigurées , qui
OCTOBRE II . Vol. 1776. 45.
effaçoient de mon eſprit les impreſſions
naturelles qui vouloient s'y graver. Chez
nous la fuffifance & le ton des Triffotins
étoit la marque du ſavoir ; la manie
de tout fronder , ſuppoſoit une ſupériorité
de jugement ; l'art de rhabiller mesquinement
quelque vieille chanſonnette ,
étoit appellé par nos femmes le vrai ta-
•
lent de la poëſie **. •
• •
De toutes les jouiſſances qui s'offrent ici
à mes defirs , celle de pouvoir admirer
de près ce Monarque , l'amour & l'ami
de fon peuple ; cette Souveraine , l'idole
& l'ornement de la nation , & tous ces
Héros qui les environnent , eſt la plus
délicieuſe ſans doute. O mes chers compatriotes
, quel eft donc votre bonheur ſi
vous ne goûtez point celui- ci ? Eh , Dieu !
peut- on être heureux & content loin de
tout ce qui nous eſt le plus cher ?
1
46 MERCURE DE FRANCE.
VEKS adreſſés à Madame la Marquise DE SÉ-
GUR , Commandante en Franche - Comté ,
par M. Gavinet , Commiſſaire des poudres
&Salpêtres ; à l'occaſion d'un feu d'arti
fice qu il a eu l'houneur de lui offrir le jour
de Saint Louis.
LE vif éclat du falpêtre enflammé ,
Dont un coeur citoyen vous préſente l'hommage ,
Malgré tous ſes efforts n'eſt qu'une foible image
Du ſentiment dont il eſt animé .
Ce fentiment l'honore , ainſi qu'une Province
Qui fait apprécier l'heureux choix de fon Prince ,
Et goûter l'agrément de vivre ſous vos loix .
Je fùis témoin qu'il n'eſt point de Comtois ,
Dont le coeur empreſſé de vous fuivre à la trace ,
Ne vous diſe des yeux , au défaut de la voix ,
Quels droits vous ajoutez à ceux de votre place.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 47
VERS d Mesdames LOUIS (*) & TRIAL ,
fur l'Opéra de Fleur d'Epine.
SAAVVAANNTTEE Muſe de la Seine ,
Belle Louis , quel Dieu ſait t'inſpirer tes airs ?
Non , la Muſe de Mitylene
Ne put jamais former d'auſſi brillans concerts .
Et toi , dont les talens embelliſſent Thalie !
Toi , dont la voix touchante exprime la candeur,
O Trial ! Actrice chérie ,
Apprends-moi par quelle magie,
:
Tu charmes à la fois & l'oreille & le coeur ?
Vous euffiez toutes deux vaincu l'Amant rebelle
Qui tint long- temps Sapho captive fous fa loi:
Louis dans l'art de peindre , eft bien au-deſſus d'elle ;
Sapho , belle Trial , chantoit moins bien que toi.
Par M. D.
Louanges d'Auguste & de Régulus . Ode
imitée d'Horace.
JUPITE
Cooelo tonantem , &c.
UPITER lance fon tonuerre ;
Les Dieux founis ſuivent ſes loix
(*)Auteur de la musique de Fleur d'Epine .
48
MERCURE DE FRANCE.
Céfar eft le Dieu de la terre ,
Il la foumet par ſes exploits .
Le Parthe à genoux le ſupplie ,
Le farouche Breton ſe plie
Au joug qu'il impoſe aux vaincus ,
Et leur défaite entiere & prompte
A jamais répare la honte
De la défaite de Craffus .
O gloire indignement flétrie !
Rome avoit vu des Citoyens ,
Loin de leur auguſte patrie ,
Se forger de honteux liens ;
Epris de flammes étrangeres ,
Ils s'étoient choiſis des beaux-peres
Chez nos barbares ennemis ;
Croira-t- on qu'un Romain né libre ,
Ait pu , loin des rives du Tybre ,
Ramper en eſclave ſoumis ?
Voilà ce qu'au fond de fon ame
Jadis prévoyoit Régulus ,
Quand lui ſeul d'une paix infame
Conſeilla le noble refus .
,, Périſſe , diſoit ce grand homie ,
,, Des foldats indignes de Rome !
وو Quelle honte , Dieux immortels !
» J'ai vu leurs bras chargés de chaînes ,
OCTOBRE II. Vol. 1776. 49
» J'ai vu les dépouilles Romaines
De l'Afrique orner les autels . :
هو Offert en tribut à Carthage ,
" Votre or vous rendra vos foldats
,, Mais vous rendra-t-il le courage
" Qu'ils n'ont point eu dans les combats ?
„ Comme la laine une fois teinte ,
,, L'ame une fois de vice empreinte ,
„ N'aura plus ſon premier éclat ;
,, Par ces rançons Rome ternie ,
„ Joint la perte à l'ignominie ,
5. Et détruit doublement l'Etat.
, Lorſqu'on verra les faons timides
Braver le Chaſſeur dans les bois ,
"
L'honneur pourra rendre intrépides
Ceux qui méconnurent ſa voix ::
„ Ceux qui , ſauvant par l'eſclavage
;
» Leurs jours qu'eût ſauvé leur courage ,
Ont le coeur & les bras flétris...
>> Triomphe ! ſuperbe ennemie ,
Puiſqu'à la fin notre infamie
» Va t'élever ſur nos débris ","
Il dit: & fon regard farouche ,
Peignant ſa honte & ſa fureur ,
Exprimoit bien mieux que ſa bouche
D
1
'1
:
50 MERCURE DE FRANCE.
Le déſeſpoir de fon grand coeur ;
Comme indigne de leurs tendreſſes ,.
Sa main repouſſoit les careſſes
De ſon épouſe & de fes fils;
Mais fon front devint plus tranquille
Lorſqu'il vit le Sénat docile...
A ſes héroïques avis.
Cependant Carthage indignée
Lui préparoit d'affreux tourments ;
Rome envain de larmes baignée ,
Vouloit dégager ſes ſermens;
Tranquille & ferme il quitta Rome';
Et l'on eût dit que ce grand homme
S'en alloit au fein du repos ,
Dans quelque retraite riante ,
Près de Vénafre ou de Tarente ,
Se délaſſer de ſes travaux. ;
Par M.L. R
f
Le mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Miroir ; celui de
la ſeconde eſt le Temps; celui de la
troiſieme eſt le Feu des quilles. Le mot
du premier Logogryphe eſt Serpent (aniOCTOBRE
II. Vol. 1776. 3
mal) & Serpent (instrument) ; celui du
ſecond eſt le Muſc , où l'on trouve mue ;
celui du troiſieme eſt Rofée , où ſe trouve
rofe & ofe .
Je
ÉNIGME.
E défendois jadis les remparts de vos villes :
Le canon a rendu mes ſecours moins utiles ,
Et Mars ne m'admet plus en ſes nobles travaux.
J'embelliſſois autrefois vos châteaux ;
Vos Vitruves François , devenus plus habiles ,
M'éloignent à préſent de ces palais tranquilles
Où vous allez , au milieu des étés ,
Oublier les ennuis des cours &des cités.
Dans vos Temples pourtant l'on me conſerve encore.
Le noble campagnard , qui me chérit toujours ,
M'emploie aufli , mais dans ſes baffles-cours,
Pour loger les oiſeaux qu'attelent les Amours ?
Au char de la Beauté qu'à Cythere on adore.I
ParM. Louis Guilbault.
T
14
Γ
1
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
J
AUTRE.
E me vante d'avoir une noble origine ,
J'habite affez ſouvent les champs que j'embellis
Près de moi Célimene , amoureuſe & chagrine ,
Se plaît à ſoupirer en ſecret ſes ennuis .
Elle croit que ma voix murmure de ſa peine ,
Que ne puis-je d'un mot diffiper ſon erreur f
Loin d'elle , malgré moi , l'affreux deſtin m'entraîne ,
Quoiqu'en obéiſſant j'accuſe ſa rigueur.
Par M.le Méteger.
J
AUTRE.
E dois mon étre à l'induſtrie :
Au ſeul gré du goût qui varie ,
Soumis aux loix de la parure ,
L'on me fait changer de ſtructure.
Par un fort juſqu'à nous conſervé d'âge en age ,
Au ſexe & chez les Turcs je ne ſuis point d'uſage,
Pour te mieux annoncer qui je ſuis , cher Lecteur ,
Mon nom fert à donner un grand titre d'honneur.
ParM. Borias, de Tours.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 53
LOGOGRYPНЕ.
UN Dieu qu'on crut redoutable ,
Jadis me donna le jour :
Je lui devins agréable ,
Je le ſervois en amour.
Mon pere , par ſa dépense ,
Me laiſſa , dans l'indigence ,
Pour tout bien un inſtrument ,
Qu'un frere un peu trop barbare ,
Envers l'imprudent Icare ,
Me vola perfidement.
J'eus recours à l'éloquence ,
Mais on a maigre pitance
Quand l'eſprit eſt notre argent :
Donc , pour réparer ma perte ,
Comme je ſuis très - alerte ,
Je me fis courier volant :
C'eſt dans ce grade honorable
Qu'auprés des Dieux de la fable
J'ai vécu joyeuſement ;
Je vis finir leur empire ,
Et mon fort en devint pire ,
L'Univers me mépriſant.
Enfin mon bonheur , en France
A fixé ma réſidence
:
13
:
:
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
Chez un célebre Savant ,
D'où pour plus d'une contrée ,
A me voir plus empreſſée ,
Je pars ſeize fois par an.
Oui , tu me connois fans doute
Mais , ami Lecteur , écoute ,
Il te reſte à deviner ; 7
Aux jambes ſi j'ai des ailes,
Si ma tête a les pareilles ,
J'ai des pieds pour cheminer :
Plus de fix ornent thon étre ;
Si tu les faifois paroître,
Devant toi diverſement ,
Tu pourrois voir note Antique
Qui dans les airs de muſique
Eleve ou baiſſe le chant;
Et , ſous autre point de vue ,
Lire ce qu'offre une rue
Aux yeux de chaque paſſant ,
Choſe qu'intérêt fit 'naitre,
Er qu'on verroit diſparoître
Dans bien des lieux à l'inſtant ,
Si le plus heureux prodige
Nous guériſſoit d'un preſtige
1
Qui va toujours augmentant.
En combinant , vois encore
Ce que la moindre pécore
C
tout aufli bien que toi ;
1
OCTOBRE 1. Vol. 1776. 55
Un élément fort perfide,
Où ſouvent maint intrépide
Eprouva la dure lois
Lis une douce aventure
Qu'on doit plus à la nature
Qu'à l'homme le plus favant ;
Haſard malheureux , peut être ,
Puiſqu'il fait ſouvent paroftre
Profond un grand ignorant.
Enfin mon tout te préſefite
Ce qui fertà main favante
Pour la guérifon d'un mal
Qui , dans le fiecle où nous fommes,
Eſt, pour le malheur des hommes ,
Devenu très- général.
5
ParM. de Lozieres fils , à Argentan.
IL
AUTRE.
1
L faut pour me trouver entier que l'on s'apprête ,
Lecteur , à me chercher dans les endroits bourbeux
Ou, fi tu l'aimes mieux,
Vite coupe tha tête
Et je ſuis dans les cieux. 4
ParM. Guzil, fils.
A
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE. (*)
PAR AR moi tout prend un tour nouveau;
Je dois le jour à l'induſtrie
Mes enfans font la ſymmétrie ,
L'alignement & le niveau.
Sans égard pour le bien qu'en tout temps je procure ,
Qu'on fouille dans mon ſein , qu'on m'arrache le coeur ,
Qu'on faſſe deux moitiés de ma foible ſtructure ;...
Dans l'un l'on verra la trompe d'un Chaſſeur ,
Dans l'autre l'élément qui ſoutient la nature.
Par M. Lavielle , de Dax.
ROMANCE d'Ifaie le Triste. Biblotheque des
Romans , Mai 1776 , page 83 .
VOUouSs qui d'amour ſentez la douce flamme ,
Savez combien l'amour est grand tourment ;
Or dès long-temps bien l'éprouve mon ame ,
Loin de celui que je vais réclamant.
Eſt-il au monde ou Guerroyeur ou Dame
Qui n'ait oui le nom de mon Amant ?
1
:
:
(*) Ce Logogriphe a déjà été inséré dans le Mercure de
Juillet II Vol. de cette année. Le mot eft cordeau.
•Mercure de France..
ROMANCE d'Isaïe le Triste
Bib. des Romans May1776 .
56.
Pimofort
Adagio
Chant
: Vous quidAmour sentez ladouce
Basse.
flame, Sçarez combien labsence est :
grandtourment; Or des longtems bien :
Octobre
IIvol. 1776 .
57.
L'éprouveenmon ame,loin de celuiqu
vmo
iquejerai..
reclamant; est ilau monde ouquer
gueroyeur
ou
demon amant. it oui lenomdemon Damequinait
pp
OCTOBRE II. Vol. 1776. 57
Lorſqu'on apprend qu'une ville eſt réduite ,
Qu'un fier Géant en deux eſt pouifendu ,
Qu'un ſeul a mis toute une armée en fuite ,
Qu'un grand lion gît ſur terre étendu ::
C'eſt mon Amant qu'on nomme tout de ſuite,
A telle gloire autre eut- il prétendu ?
Qui mieux que lui ſait ſignaler ſon zele
Et les Payens tuer on convertir ?
•Qui pourroit mieux obtenir d'une Belle
Palme d'amour ou roſe de plaifir ?
Qui défend mieux l'honneur d'une pucelle..
• Et , s'il le veut , qui peut mieux le ravir ?
! A le chercher ſi je paſſe ma vie ,
L
Si le chanter eſt mon plus doux labeur,
Peut-on avoit plus noble fantaiſie ?
Peut-on choiſir plus aimable vainqueur ?
Si parmi vous eſt mon cher Ifaïe ,
Ah ! rendez - moi le maître de mon coeur.
1
Les paroles sont d'un Homme de qualité, bien connu par
Ses connoiſſances & par son goût. La musique est dune
jeune Démoiselle , très- distinguée parses talens.
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'Erreur d'un moment , traduit de l'Anglois
par Madame ***. Vol. in-12,
A Paris , chez Demonville , Prix
1 liv. 16 f. br.
Ce roman eft dans la formeépiſtolaire :
Afton , jeune homme aimable , qui a des
moeurs hométes, un coeur fenfible &vertueux
, mais dont la vertu , non encore
miſe à l'épreuve , ignore le danger des
paffions , fait part à un ami expérimenté
des ſentimens que lui infpire une femme
reſpectable , dont il nous trace le portrait
dans ſes lettres. Afton eft à la campagne
, auprès d'un oncle infirme qui a
beſoin desfecours de fon neveu. ,, Le plus
,, proche vorfin de mon oncle , écrit- il,
au Colonel Blanchard , ſon ami , eft
„M. Freemier, homme de ſens & d'un
,, eſprit aimable. Sa femme , qui ne lui
„ cede en rien , ni pour la raiſon , ni
,, pour les agrémens , n'eſt point ce qu'on
,, appelle une beauté ; c'eſt une de ces fem-
و د
OCTOBRE II. Vol. 1776. 59
,, mes qui , comme l'a dit Montesquieu ,
,,ont mille manieres de charmer , pour
,, une qui leur manque. Les belles fem-
,mes ſont communément trop vaines .
,, mais celles qui ſe défientde leurs avan-
,, tages perſonnels , s'efforcent d'y ſup-
„pléer par des graces enchantereſſes , &
,, manquent rarement de plaire. Ces'aimables
gens ont chez eux une certaine
,,Miff Townsend , qui eſt l'amie de
,,Madame Freemer. Vous ſavez , Geor
„ge , comment ſe traite l'amitié entre
,, les femmes. Cette fille eſt jolie; c'eſt
,, tout ce que je puis vous en dire. Peut-
,, être ma froîdeur vient elle de ſes avan
ود
ces , avances que je dois à la pro-
,, chaine perſpective de la mort de mon
,, oncle; mais malheur à fes eſpérances ,
,fi jamais elle les fonde ſur moi. J'ai
toujours en de l'averſion pour les co-
,,quettes aux allures mâles .
,, Freemereſtd'un caractere charmant;
„ il gagne dans une liaiſon plus intime.
Nous avons contracté enſemble une
amitié qui doit durer autant que notre
vie. Je ne m'étonne plus que ſa
femme l'aime ſi paffionnément;plus on
le connoît, plus on l'eſtime. Il eſt né
1,bon; généreux , bienfaiſant; fa poli
60 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
teſſe eſt aiſée , ſa ſenſibilité eſt douce :
à la vérité , ſa figure n'eſt pas attrayan-
,, te ; mais n'est-ce pas une preuve de dé-
,, licateſſe dans ſa femme , que de l'ai-.
,, mer uniquement pour les qualités de
,, ſon ame. Je la trouve infiniment ref..
,, pectable , ne fût-ce que par fon choix.
Cette petite envieuſe d'Henriette , eſt
,, bien loin d'égaler Madame Freemer ;
,,jamais , j'oſe le dire, elle ne montrera
,, tant de difcernement. Si je veux l'en
,, croire , elle m'honore de ſes bonnes
,, graces ; mais c'eſt ma fortune qu'elle.
,, diftingue par deſſus tout. Sans être ce
,,qu'on appelle une folle , cette fille a
,, l'eſprit très- frivole. J'avoue cependant
,, que ſi je n'euſſe pas vu Madame Free- .
,, mer , j'aurois pu prendre du goût pour
,,Henriette. Elle ne manque point d'agré
,, mens : fes traits fort réguliers ſont re-
,, levés par un beau teint , & fa taille eſt
,,très-élégante, Madame Freemer n'a
„ point tous ces avantages , mais on
,, trouve un plaiſir inexprimable à la re-
,, garder , & l'expreffion de toute ſa figu-
,, re eſt enchantereſſe, Henriette , avec la
,, ſymmétrie faſtidieuſe deſes traits , n'eſt
„ rien auprès de fon amie. Madame
,, Freemer a non - ſeulement une raiſon
OCTOBRE II . Vol. 1776. σε
ود
ود
,, très - éclairée , mais encore de la fi .
,, neſſe & du piquant dans les idées ; fon
,, eſprit enjoué eſt accompagné d'un ton
,, fi naïf , qu'on aime ſon badinage , loin
de le craindre. Je ne connois point de
femme dont la converſation ſoit plus
,, charmante ,&qui répande autant d'in-
,, térêt & d'agrément ſur les matieres
,,mêmes les plus arides. Preſque toutes
,, les femmes ne favent que médire ,
,, leurs connoiſſances , leurs amis même
,, ſont ſacrifiés au plaiſir de montrer de
l'esprit. Cebabil inſenſé vient d'une
,, mauvaiſe éducation ; auffi le paientelles
cher à leur entrée dans le monde.
„ Près de Madame Freemer , les heures
s'écoulent ſans qu'on s'en apperçoive ,
,,&je ne la quitte jamais fans une peine
„ inexprimable. Doit-on s'étonner que
,, fon mari l'aime éperdument ? Quelle
,, fociété pourroit valoir celle de cette
„aimable femme ? Je ne parle point de
وا
ود
29 ſes charmes perſonnels , plus que fuf-
,, fiſans pour fixer les deſirs d'un homme ;
,, mais elle eſt la premiere de ſon ſexe
,, pour aimer ſes devoirs & pour les bien
,, remplir. L'homme qui négligeroit une
,pareille femme ſeroit bien ennemi de
2, fon repos".
62 MERCURE DE FRANCE.
Aſton n'écrit plus à ſon confident fans
ſe repandre en louanges ſur Madame
Freemer ; on voit même qu'il ſe complait
dans cet entretien , & que c'eſt le coeur
qui lui dicte tous les ſentimens qu'il exprime
dans ſes lettres. Le Colonel frémit
pour fon ami des progrès de cette
paffion. Il ne lui diſſimule point les dangers
qu'il court , il lui préſente les motifs
les plus puiſſans pour ne plus fréquenter
une maiſon où ſa paſſion peut
porter le trouble & le déſordre. Afton
reconnoît dans ces conſeils la voix de
l'amitié , & veut lui obéir. Il eſt dans
cette réſolution , lorſque Freemer lui fait
part qu'il vient d'être nommé Secrétaire
d'ambaſſade , place qu'il n'a acceptée que
pour procurer par la ſuite un fort plus
heureux à ſa chere épouſe. L'imprudent
recommandecette épouſe aujeune Afton;
il le follicite même d'employer les ſoins
de l'amitié pour rendre à Madame Freemer
l'abfence d'un époux qu'elle aime ,
moins pénible. Que devoit faire alors
Afton , c'étoit de refuser cette commiffion
dangereuſe ? Il ne ſe diſſimule point
ce devoir; mais qu'un amant eſt ingénieux
àtrouverdes raiſons pourfavorifer
la paſſion qui le flatte ! ,, Si Freemer me
OCTOBRE 11. Vol. 1776. 63
;, faifoit justice, écri-til àfon ami , je
5, ferois le feul homme qu'il devroit
,, baunir , chaſſer de fa maifon. Je ne
,, puis cependant ni l'avertir de fon ime
„ prudence , ni renoncer à cette précieu,
,, fe marque de fon eſtime ; je ferois
auſſi fou que lui ſi je découvrois les
véritables motifs de mon refus , &
ود
ود
fans cela , comment le juſtifier ? Quelle
,, confiance il me montre ! Hélas ! & que
,, je la mérite peu! Mais que penfera-t-il
,, de moi , fi je rejette ſa priere ? Point
ود d'excuſe valable près de lui: il me ree
,, gardera comme un homme dur , ine
,, grat , infenfible à l'affliction de la plus
,, aimable des femmes. Non , Geore
,, ge , je n'y puis conſentir; je veux ,
,, en acceptant la diſtinction dont it
,, m'honore , juſtifier toutes ſes préven
tions enma faveur. Je ferai toujours ود
ود ſon ami , toujours celuide ſa femme:
,, mon affection pour elle fera celle d'un
,, frere: je la protégerai ; mes foins n'aur
,, rontque ſon bonheur pour objet , & je
" n'ai plus d'autre defir que de lui prou,
,, ver , par ma conduite , que je fuis
,, digne de la confiance de fon mari. Eh !
,, pourquoi me refuferois-je à cette cone
5, fiance? Ne fuis-je pas un honnête
64 MERCURE DE FRANCE.
1
ود
homme ? Ce n'eſt après tout qu'une
dette qu'il me paie. Jamais , ſans dou-
,, te , ni mes regards , ni mes actions
n'ont découvert à Freemer le ſecret
ود
" de mon coeur. Peut-être , mon ami,
,, ne ſuis-je pas auſſi coupable que je le
,, penſois moi-même. Ne vous eſt il ja-
ود
"
ود
mais arrivé de vous croire amoureux ,
ſans l'être en effet ? Bien des gens ,
,, plus ſages que vous & moi , ont eu
une pareille manie. Enfin , pour ne
,, vous pas ennuyer plus long- temps , je
,, vous dirai que j'ai pris mon parti , &
,, que j'irai moi-même en perſonne por-
„ ter une réponſe à mon ami : mandez .
" moi cependant , George , ce que vous
,, penſez de cette étrange ſituation.
,, Vous êtes perdu , tout-à- fait perdu ,
lui répond le Colonel Blanchard ; ne
,, quittez plus la chambre de votre oncle,
ود
ود
"
ود
ou venez fur le champ chez moi. Pou-
„ vez vous héſiter un moment ? Il eſt
bien queſtion de ſavoir ſi vous aimez
ouſi vous n'aimez pas ; fuyez , vous dis-
,, je , ſi vous êtes réellement amoureux
de la femme de votre ami ; l'office de
confolateur est trop dangereux pour
,, vous ; & fi votre coeur eſt libre , une
„ familiarité trop intime peut vous con-
ود
ود
duire
"
OCTOBRE II. Vol. 1776. 65
,, duire tous les deux à des fautes irrépa-
„rables . Que de gens , d'abord inno-
,, cens des crimes dont on les accuſoit ,
و د
ont fini par s'en rendre coupables !
„ Partez , je vous le répete , pendant qu'il
,, en eſt temps encore. Vous trouverez
و د
aſſez de femmes aimables , & plus bel-
,, les que Madame Freemer ; des fem-
,mes à qui vous pourez adreſſer , vos
,, voeux , fans compromettre l'honneur
3, d'un mari. Si vous ne venez prompte-
,, ment , je croirai qu'il n'y a rien au
,, monde qui puiſſe empêcher votre perte.
,, J'en excepte pourtant Madame Free-
,, mer. Sage comme vous me la repré-
,, ſentez , ſa vertu peut repouſſer vos at-
,,taques , & vous'ôter tout eſpoir. Son-
,, gez y bien , Afton , un pas de plus va
vous rendre le plus abject , le plus
,,odieux de tous les hommes. Trop de
ſéverité n'a jamais été mon defaut. Je
,,paſſe volontiers que l'on ait du goût
,, pour les femmes , qu'aucun devoir
.,, n'engage ; mais l'adultere me ſemble
un crime énorme plus quele meur .
و د
و د
و د
و د
tre même. Vous frémiſſez ſans dou-
,, te à m'entendre parler. Eh ! que feroit-
,, ce donc , fi vous vous en rendiez cou-
,, pable ? Souvenez vous qu'une fois cri-
,, minel , c'eſt en vain qu'on voudroit
E
66 MERCURE DE FRANCE.
,, racheter ſon innocence, Quoi ! trahi-
,, rez - vous donc l'homme honnête &
,,confiant qui s'eſt laiſſe ſéduire aux aps
,, parences de votre amitié ? Détruirez-
,, vous à jamais le repos de la femme
,, que vous croyez aimer avec tant de
,, tendreſſe ? Vous l'admirez , vous l'ef-
,, timez, dites vous , & vous voulez lui
ravir cette vertu qui fait l'objet de
„ votre adoration ; vous voulez la rendre
,,mépriſable à ſes yeux , aux vôtres mé-
„me,& riſquer de la haïr , après l'avoir
,, tant aimée ? ":
Le morale du Colonel Blanchard n'eſt
que celle de toute ame honnête. Dans
une autre lettre il conſeille à ſon ami ,
de ſe marier , pour le dérober à fon
fol amour. , Croyez - m'en , épouſez
,Henriette: vous dites qu'elle eſt folle ,
qu'elle vous aime éperdument ; que
,,demandez - vous davantage ? J'ai tou-
,jours entendu dire , qu'en fait de ma-
„ riage, la femme qui choiſit un hom
„me, le rend plus heureux que celle
„qu'il ſe choiſiroit lui - même. Laiſſez
Madame Freemer attendre le retour
» d'un époux qui mérite toute fa fidélité."
Afton rejette bien loin toute idée de
mariage ; quel attachement pourroit l'inOCTOBRE
II. Vol. 1776. 67
:
téreſſer plus que celui qui l'occupe actuellement
; mais craignant de perdre
l'eſtime de ſon ami, il s'efforce de lui
perfuader que ſes liaiſons avec Madame
Freemer lui font preſcrites par une extrême
amitié , qui , dit- il , n'eſt pas dé-
"fendue entre un homme &une femme.
Cet ami lui répond avec autant de franchiſe
que de fermeté : ,, Loin d'adopter
,, vos idées ſur l'amitié entre les deux
,,ſexes , je ſoutiens qu'elle ne peut être
,, innocente , à moins que la femme n'ait
,,plus de ſoixante ans ; encore une Ni-
,, non , une M** , & tant d'autres
,, prouveroient que l'on ne peut guere
,, fixer le moment où finit l'âge de l'amour
,,chez les femmes. Il y en a tant de vieil-
,, les dans le monde qui ont encore les
,paffions de la jeuneſſe! Madame Free-
,, mer , de votre propre aveu, avec les
,, graces qu'elle tient de la nature, une
,, raiſon éclairée , & les charmes de fon
,, eſprit , eſt plus faite pour inſpirer des
,,deſirs , que la plus bellede ſon ſexe;
& c'eſt avec une pareille femme que
vous prétendez former une innocente
,, amitié! Quelle abſurdité ! encore une
,, fois , réflechiſſez ſur votre folie , avant
,, qu'il ſoit trop tard,& fongez que plus
ود
"
E 2
-68 MERCURE DE FRANCE.
1
,, vous avez d'amour , & plus vous au-
,, rez de remords. Madame Freemer ne
,,voit pas le danger que vous lui faites
,, courir, ou bien je me defie de ſa vertu.
„Dans ces deux ſuppoſitions , l'honneur ,
,,&même votre romaneſque amitié vous
,, font undevoir de l'en garantir. Les fem-
,,mes ont engénéral les paſſions violentes,
ود&ſont ſujettes aux mêmes foibleſſes
,, que nous. La nature nous a donné le
,,courage pour les protéger , & l'huma-
,, nité, la confcience nous en font une
,,obligation indiſpenſable. Un jour vien-
,, dra , peut - être , où vous vous repenti-
,, rez d'avoir mépriſé les utiles conſeils
,, d'un véritable ami. " Cette prédiction
ne tarda point malheureuſement à s'accomplir
. Afton , emporté par le deſir de
la paſſion , oublie ce qu'il doit à la
femme qu'il eſtimoit le plus , à la confiance
de l'honnête Freemer , à lui - même.
Madame Freemer nous eſt ici répréſentée
auſſi foible que ſon amant ,& non
moins criminelle. Sa premiere faute eſt
de n'avoir pas éloigné d'elle pour toujours
le jeune Afton, lorſque la premiere
fois il lui fit l'aveu de ſes tendres ſentimens.
Une femme mariée qui écoute
fans colere une pareille déclaration , eſt
OCTOBRE II. Vol. 1776. 69 .
déjà coupable ; & dès ce moment , il eſt
aifé de prevoir ſa prochaine défaite.
Cependant le lecteur qui connoît les remords
de cette épouſe infidele , qui voit
fon trouble , fon agitation , qui apprend
l'eſpece de conſomption où l'a jetée le
chagrind'avoir trahi l'honneur , la vertu ,
un mari uniquement occupé du bonheur
de fon épouſe , ne peut s'empêcher
de s'intéreſſer au fort de cette femme.
Pourra- t-il même ſe diſpenſer de répandre
quelques larmes ſur le malheureux
Afton ? Cet infortuné jeune homme , en
proie aux ennuis les plus cuiſans , ne
peut plus vivre avec lui - même ; il ſe
reproche fans ceſſe d'avoir abuſé de la
confiance d'un ami , pour cauſer la mort
de la ſeule femme qu'il aimoit , qu'il
eſtimoit. Afton, ſoit par vanité , ſoit
pour cacher le vrai motif de ſes affidui.
tés auprès de Madame Freemer , avoit
entretenu l'inclination que lui marquoit
peut- être indiſcrétement l'aimable Henriette
qui vivoit avec Madame Freemer
Coupable de la mort de cette femme ,
il ne veut point que l'on puiſſe encore
l'accuſer d'avoir abuſé de l'ingénuité
d'une jeune fille honnête & bien élevée :
il l'épouſe ; mais toujours agité par fes
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
premiers remords , & ne pouvant foutenir
la préſence de l'ami qu'il a fi indignement
trahi , ſa tête ſe trouble , &
dans l'accès d'une noire mélancolie , il
ſe tue d'un coup de piſtolet. Plus de paix
fur la terre pour l'homme qui a fait le
malheur , ne fût-ce que d'une ſeule créature.
Ce roman eſt écrit purement & avec
intérêt. Les ſituations en ſontpeu variées,
mais celles qu'il préſente peuvent être
regardées comme de bonnes études du
coeur humain , faites d'après un jeune
homme ardent , paſſionné , qui , rempli
de l'enthouſiaſme de la vertu , ſuccombe
en frémiſſant à des penchans funeſtes ,
vainement combattus.
Des réflexions ſur l'éducation des enfans
, ne paroîtront point déplacées à la
tête de ce roman moral., Hatons-nous ,
,, dit l'Auteur , en adreſſant la parole
, aux peres & meres , hâtons - nous de
,, développer dans le coeur des enfans le
,germe précieux quela nature y a dépo-
,, ſé , cet heureux germe de ſenſibilité ,
, ſource de toutes les joies de la vie , &
,, ſans doute aufſſi de ſes peines... Mais ,
,, quelle eſt l'ame honnête qui voulût
repouffer loin d'elle cette tendre comOCTOBRE
II. Vol. 1776. 71
miſération qui l'identifie en quelque
,,maniere au fort des infortunés ? Que
les enfans fachent aimer , ils crain.
dront bientôt de déplaire aux objets de
,, leur affection; la crainte doit ſuivre
l'amour , & non le devancer. Quelle
idée plus fublime & plus confolante à
,, la fois , que celle de la divinité fous
,, l'image d'un bon pere ! Que l'enfance
„ timide , ingénue, enviſage Dieu ſous
,, cet aſpect , il lui fera facile alors de
,, chérir & de révérer ſes loix. J'ai vu
des enfans , à peine âgés de quatre ans,
verſer des torrens de larmes, jeter des
cris de déſeſpoir au ſeul refus d'une
, careſſe de leur pere ou de leur mere ;
ils auroient tous la même ſenſibilité ,
ſi l'on ſavoir l'exciter & l'entretenir.
,,Hélas ! ces tendres rejetons n'auroient
„beſoin , pour s'élever & proſpérer ,
,, que des ſucs nourriciers de la terre , &
,,de la roſée bénigne du ciel! Pourquoi
ود
ود
ود
donc tonner au-deſſus de leur tête ?
„Pourquoi flétrir , deſſécher dès la pré-
,, miere aurore , le plus charmant ou-
,, vrage de la nature ? C'eſt dans l'ame
,candide des enfans qu'elle ſe complait
å graver ſes traits ineffaçables ,
,,traits que nous ne défigurons que trop
1
ces
E4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, ſouvent , en y appoſant le ſceau de la
,,crainte , éternelle & funefſte empreinte
,, de l'esclavage. Imitons plutôt la ſage&
,,bienfaiſante nature ; elle offre d'abord
,, l'aliment le plus doux à l'eſtomac dé-
,, bile de l'enfant; eh ! n'est-ce pas nous
,, indiquer l'eſpece de nouriture qui convient
à ſon ame? C'eſt de miel &
de lait qu'il faudroit la pétrir. Quelle
„barbarie, de les effaroucher , ces êtres
,, ſenſibles & innocens , par les épouvantails
hideux ducrime ! Du crime ! ... Ce
,, mot eſt- il fait pour les oreilles de l'en-
,, fance , & feroit - on ſi coupable , en
,, effet , de jeter un voile ſur des vérités
,, terribles , du moins juſqu'à l'âge où le
,, torrent impétueux des paſſions a beſoin
de digues puiſſantes? &c.
ود
ود
Ces maximes d'éducation intéreſſantes
par elles mêmes & par le ſentiment qui
les a dictées , feront adoptées de tous les
peres & meres que l'indolence ou le gout
de la diffipation n'empêchent pas de
prendre ſoin de l'éducation de leurs enfans.
Anecdotes des Beaux - Arts ,. contenant
tout ce que la peinture , la Sculpture ,
la gravure , L'architecture , la litteraOCTOBRE
II. Vol. 1776. 73
ture , la musique , &c . , & la vie des
Artiſtes offrent de plus curieux & de
plus piquant chez tous les Peuples du
monde , depuis l'origine de ces différens
arts juſqu'à nos jours ; Ouvrage
qui facilite d'une maniere auſſi inſtructive
qu'amuſante, la connoiſſance des
arts , en trace les progrès & la décadence
parmi les Nations qui les ont
cultivées ; & dans lequel on trouve un
grand nombre de traits intéreſſans qui
n'avoient point encore été publiés ;
avec des notes hiſtoriques & critiques
, & des tables raiſonnées , où
l'on apprécie en peu de mots les Artiſtes
& les Auteurs dont on a rappor
té les anecdotes. Par M. ***. 2 VOlumes
in- 80. rel. 12 livres. A Paris ,
chez Baftien , Libraire.
IL ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cette ample collection ,
Ces volumes comprennent les anecdotes
ou faits hiſtoriques relatifs à la peintu
re , & une partie de ceux qui regardent
la ſculpture. Voici le plan que l'Auteur
a ſuivi dans les deux volumes que
nous annonçons. Il commence par donner
les faits ou les traits hiſtoriques qui
E 5
74
MERCURE DE FRANCE.
regardent l'art en général. L'ancienneté
de la peinture , ſon origine, les honneurs
que lui ont accordés les Grecs ,
le peuple de la terre le plus ſenſible à
l'impreſſion du beau; les progrès de la
peinture chez les différens peuples ,
pluſieurs de ſes effets finguliers ; des
anecdotes fur quelques portraits , &c.
rempliſſent la plus grande partie du
premier volume. L'Auteur paſſe enſuite
aux anecdotes qui concernent chaque
artiſte en particulier. Il n'a point rangé
ces Artiſtes par écoles , il s'eſt contenté
de les divifer par nations. Comme la
plupart des faits que l'Auteur rapporte
àl'article de chaque Peintre, ne font pas
toujours propres à nous faire connoître
Je genrede peinture adopté par l'Artiſte,
fa maniere de compoſer , ſon genre de
deſſin , l'Auteur a placé à la fin du vo-
Jume une table alphabétique & raiſonnée
, où il a cherché à caractériſer en
peu de mots les Peintres dont il eſt parlé
dans le volume. Cette nomenclature n'eſt
pasauffi complette qu'elle auroit pu l'être.
Nous y avons cherché envain , parmi
les Peintres François , les noms de
Baugin , Patelle , Cazes , Galloches , Detroy
, Oudry, Subleyras , Rivals , KlingOCTOBRE
II . Vol. 1776. 75
ſtet,& ceux de beaucoup d'autresArtiftes
Italiens ou Flamands , Artiſtes néanmoins
bien connus des amateurs ,& dont
P'hiſtoire auroit pu fournir pluſieurs faits
curieux. Jacques Ruiſdal eft annoncé
dans cette table comme un des plus fameux
Peintres Hollandois pour les mari.
nes. Ruiſdal a pu peindre quelques marines
,mais ce ſont ſes tableaux de payſage
qui ont fait ſa réputation. L'anecdote
rapportée à fon article , n'apprend rien
de ce que l'on vouloit ſavoir du talent
de ce célebre Payſagiſte. On voit cependant
que l'Auteur n'a rien négligé pour
ſes recherches. Il a compulſé les différens
traités de peinture , les hiſtoires ,
les journaux , les dictionnaires , les relations
des voyages , des Mémoires manuſcrits
; mais lorſque les anecdotes relatives
au talent de l'Artiſte manquoient,
ne valoit-il pas mieux les remplacer par
des réflexions ſur ſes ouvrages , que
par des faits vagues ou communs ?
:
L'Auteur rapporte à l'article d'AntoineVandick,
éleve de Rubens , le fait fuivant:
Un jour que Rubens étoit forti,
afin d'aller ſe délaffer par la promenade ,
felon ſa coutume, Vandick & pluſieurs
autres éleves de ce grand Peintre , en76
MERCURE DE FRANCE.
20
trerent dans le cabinet de leur maître,
pour y obſerver ſa maniere d'ébaucher&
definir ; mais en s'approchant trop étourdiment,
l'un d'entr'eux effaça une partie
du tableau qui étoit l'objet de leur curioſité.
On pâlit à cet accident ; l'un des
jeunes gens prit enfin la parole : „ il faut,
„ fans perdre de temps , dit - il, riſquer
le tout pour le tout ; nous avons encore
environ trois heuresdejour; que le plus
habile d'entre nous prenne te pinceau ,
& tâche de réparer ce qui eſt effacé :
, pour moi je donne ma voix à Van-
„ dick " . Tous applaudirent à ce choix ;
Vandick ſeul douta de la réuſſite. Preſſé
par les prieres de ſes camarades , & craignant
lui-même la colere de Rubens , il
ſe mit à l'ouvrage , & peignit ſi bien ,
que le lendemain Rubens examinant
fon travail de la veille , dit , en préſence
de ſes éleves , & en parlant des endroits
retouchés par Vandick , ſaiſi de crainte ,
ainſi que ſes compagnons: ,, voilà unbras
,& une tête qui ne font pas ce que j'ai
„ fait hier de moins bien " . Edelinck , célebre
Graveur , mort à Paris en 1707, prenoit
quelquefois plaiſir à citer ce même
fait qu'il avoit appris dans ſa jeuneſſe à
Anvers , mais avec d'autres circonſtanOCTOBRE
II . Vol. 1776. 77
ces qui le rendent plus croyable , & que
pour cette raiſon nous allons rapporter.
Vandick , diſoit-il, étant fort jeune , eut
la curioſité d'entrer dans le lieu où Rubens
peignoit , un jour que ce Peintre
étoit forti de chez lui . Les camarades de
Vandick ſe mirent à jouer avec lui , ils
prirent ſon bonnet , le jeterent en l'air ,
& le firent malheureuſement tomber fur
une peinture de Rubens encore toute
fraîche ; c'étoit le tableau qui eſt au maître
- Autel de l'Egliſe des Auguſtins , à
Anvers. Etourdis d'un pareil malheur, &
ne ſachant comment y remédier , l'un
d'eux ouvrit l'avis , que puiſque c'étoit
le bonnet de Vandick qui avoit fait le
mal , c'étoit à Vandick à le réparer. Les
voilà donc occupés à charger une palette
de couleurs. On la remet à Vandick , on
l'oblige de peindre ce qui a été effacé.
Il le fait avec fermeté. Rubens, qui s'en
apperçut le lendemain , & ſe fit dire la
vérité , augura dès lors très - avantageuſement
des talens de ſon éleve , & lui
fit l'honneur de laiſſer ſubſiſter tout ce
qu'il avoit peint ſur ſon tableau. Si l'on
compare ces deux récits , l'on verra que
c'eſt à celui d'Edelinok qu'il faut s'en
tenir , malgré les autorités que l'éditeur
78
MERCURE DE FRANCE.
des anecdotes pourroit rapporter en ſa
faveur , & qu'il ne cite point.
Le même article de Vandick offre
quelques anecdotes curieuſes , mais l'Auteur
en a omis une qui peut intéreſſer
les Artiſtes. Nous avons de Vandick un
Chriſt en croix ; la Vierge & St. Jean
fontplacés au bas. Le Sauveurdu monde
ſemble recommander ſa mere à St. Jean.
L'Artiſte avoit,enconféquence, repréſenté
l'Apôtre tenant une de ſes mains fur
l'épaule de la Vierge ; mais cette attitudeparut
, avecraiſon, peu reſpectueuſe,
&le tableau fut mis à l'Index à Rome.
Vandick ſe vit donc obligé de changer
cette poſition. Cette même main ſe
trouve effacée dans les dernieres épreuves
de la planche que Bolsvert a gravée
d'après cette compoſitionde Vandick.
Rigaud eft dans ce recueil comparé à
Vandick pour le portrait ; il rendoit ,
ajoute l'Editeur , les étoffes avec un art
qui va juſqu'à ſéduire. On peut néanmoins
reprocher à Rigaud que ſon goût
dedraper ſent trop l'étude. Ses draperies
font jetées avec art , ſi l'on veut , mais
elles laiſſent appercevoir que tous ces
petits plis ou ces caſſures que Rigaud
croit néceſſaires pour l'effet de ſon ta
OCTOBRE II. Vol. 1776. 79
bleau , ont été recherchées parlePeintre,
& que fans lui ils ne feroient pas où ils
font. Vandick eſt beaucoup plus naturel.
Il rendoit la nature comme elle ſe pré.
ſentoit à lui , Rigaud comme il l'avoit
diſpoſée. Il l'ímitoit alors avec ſcrupule,
bien différent en cela de l'Argilliere ,
fon contemporain , qui faifoit tout de
pratique ou de ſouvenir.
1
,, Rigaud , dit l'Editeurdes Anecdotes,
ſe maria par une aventure affez finge
liere. Une Dame ayant envoyé fon Domeftique
pour avertir quelque Barbouit.
leur de venir mettre en couleur fon plancher
, le Laquais alla s'adreſſeràRigaud ,
qui , charme de la mépriſe , voulut s'en
amuſer, promit de ſe rendre à l'heure
indiquée , & n'y manqua pas en effet.
La Dame voyant paroître un homme de
bonne mine , habillé magnifiquement',
ſe douta du qui pro quo de ſon Domeſtique,
en fit des excuſes à Rigaud , & le
reçutd'unemaniere très-diftinguée. L'Artiſte
, charmé de l'eſprit& de la beauté
de cette Dame, demanda la permiffion de
venir quelquefois lui faire facour. Enfin
la ſympathie agit entre ces deux perſonnes
; on parla bientôt de mariage , &
leur union fut des plus heureuſes". Ce
80 MERCURE DE FRANCE.
ود
fait eſt encore altéré dans ſes détails.
Rigaud étoit venu loger dans la rue
Coquilliere , au coin de la rue des vieux
Auguſtins , chez un Notaire. Un Huisfier
du Conſeil , nommé le Juge , logeoit
dans le voiſinage. Sa femme , qui
vouloit faire peindre en marbre un chanbranle
de cheminée , dit à ſa Domeſtique
d'aller chercher un Peintre qu'elle lui
nomma. Il y en a un , dit cette Ser-
,, vante , qui vient d'arriver dans votre
,, voisinage. Eh bien , allez lui dire de
,, venir , repart la Maîtreſſe " . Rigaud
étoit naturellement haut , & l'on comprend
aisément qu'il dut recevoir aſſez
mal ce meſſage ; on ajoute même que
peu s'en fallut qu'il ne fit jeter la Servante
du haut en bas de l'escalier. Reve.
nue à la maiſon , elle raçonta la façon
dont elle avoit été reçue , & s'en plaignit
au mari , qui connoiſſant Rigaud ,
trouva fort mauvais que ſa femme eût
fait une telle mépriſe. ,, Y penſez - vous ,
,, dit- il , M. Rigaud eſt un Peintre dis-
,, tingué , qui ne mérite point qu'on lui
faſſe une telle avanie" . La femme né
ſavoit ce qu'il vouloit dire par un
Peintre diftingué. Le mari allacependant
faire des excuſes à Rigaud, qui lui rendit
OCTOBRE II. Vol . 1776. Sr
dit ſa viſite. Il trouva la Dame à fon
goût ; il lui donna dès-lors fon affection ,
& lorſqu'elle fut veuve , il en fit ſa femme
, & une femme tendrement aimée .
Une Dame qui avoit beaucoup de
rouge , & dont Rigaud faisoit le portrait
, ſe plaignit de ce qu'il n'employoit
pas d'aſſez belles couleurs , & lui demanda
dans quel endroit il les achetoit. „ Je
,, crois , Madame , répondit le Peintre ,
,, que nous nous fourniſſons chez le
même marchand".
ود
Voici une autre ſaillie de cet homme
célebre , qui n'eſt pas rapportée dans ce
recueil. Un homme qui n'avoit d'autre
mérite que d'être riche , vint un jour
chez Rigaud pour ſe faire peindre. Il
marchandoit ſur le prix que l'Artiſte
mettoit alors à ſes ouvrages. Il offroit
même une ſomme très- modique , &
ajoutoit que c'étoit aſſez pour tirer un
portrait. Monfieur , lui répondit Rigaud
avec beaucoup de flegme , il n'y a pas
là de quoi vous tirer les oreilles . 1
Quoique Rigaud eut naturellement
l'eſprit très - galant , il n'a jamais aimé
à peindre les femmes : Si je les repré
"
"
ſente telles qu'elles font , diſoit - il ,
,, elles ne ſe trouveront pas affez belles ;
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ود
هو
fi je les flatte , elles ne feront pas res
ſemblantes" .
Mignard n'aimoit pas non plus à faire
des portraits de femme , quoiqu'il en ait
peint un grand nombre : ,, La plupart des
, femmes , diſoit - il quelquefois , ne
ſavent ce que c'eſt que de ſe faire peindre
telles qu'elles font; elles defirent
de reſſembler à l'idée qu'elles ſe ſont
formée de la beauté : c'eſt leur idée
qu'elles veulent que l'on copie , & non
,, pas leur viſage ".
ود
ود
ود
ود
ود
L'Editeur n'a point omis de citer , à
l'article de Michel Ange, le conte que
l'on a fait , que ce célebre Artiſte avoit
attaché un homme vivant en croix , &
l'avoit laiſſfé mourir , pour donner plus
de vérité à l'expreffion d'un Chriſt qu'il
vouloit peindre. On ne répéteroit plus
ce conte, ſi l'on faiſoit attention à la différence
qui doit ſe trouver entre l'expreſſion
d'un homme qui meurt en déſeſpéré
, & celle du Sauveur du monde ,
qui fait à fon pere , avec la plus parfaite
réſignation , le ſacrifice de ſa vie.
La claſſe des Peintres Anglois ne con
tient ici que trois articles. Il yeſt ſur- tout
fait mention de Guillaume Hogart ,
mort à Londres en 1765. Ce Peintre
OCTOBRE II. Vol. 1776. 83
paſſe dans ſon pays pour l'Artiſte qui a
ſu le mieux exprimer les paffions , &
rendu de la façon la plus pathétique, les
moeurs de ſes compatriotes. Ce n'eſt pas
qu'il fût un Peintre fort ſavant , ni fort
eftimable. Il deſſinoit très - mal , & avoit
auſſi peu de connoiſſance des véritables
régles de la compoſition , que des effets
du clair obfcur. Sa grande réputation ,
lui vient d'avoir été doué par la nature ,
de cette eſpece de génie fatyrique &mordant
, qui fait trouver le ridicule où il
eft , & le rendre ſentible aux yeux d'une
multitude à laquelle il faut , pour être
ébranlée , de ces repréſentations burlesques
& outrées , de ces traits chargés
qui la diſpenſent de chercher dans ſon
ame l'explication des expreſſions & des
mouvemens ſimples & naturels qu'une
ſavante main lui auroit tracés. Les An
glois en général ne ſe défendent point
d'aimer la groſſe plaiſanterie. S'ils la fouffrent
, s'ils y applaudiſſent ſur leurs
théâtres , à plus forte raiſon ont - ils dû
lui faire accueil quand elle s'eſt montrée
fur le papier. On fait dire à Hogart ,
dans fon article , qu'il reconnoiſſoit tout
le monde pour juge compétent de fes tableaux
, excepté les Peintres de pro
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
feffion. L'Editeur ajoute : C'eſt qu'il craignoit
les jaloufies de métier. Il craignoit
plutôt que des Artiſtes trop clairvoyans
ne prononçaſſent ſur ce qui lui manquoit
du côté de l'Art. Cette crainte d'Hogart,
eſt un aveu tacite de fon ignorance , &
confirme le reproche que nous lui avons
fait plus haut, d'être un très- médiocre
deſſinateur.
L'Editeur , dans la vue de faire fon
recueil auffi complet qu'il eſt poſſible ,
a fait un article des Peintres anonymes ,
où il a placé les traits& anecdotes desArtiſtes
dont les noms font ignorés .
Un Peintre Anglois ayant repréſenté
une jolie Quêteuſe , tenant un tronc , &
voulant faire entendre que ce tronc étoit
vuide , imagina de peindre au deſſus de
l'ouverture une toile d'araignée. Ce trait
eftd'Hogart.
Une Demoiselle de trente ans , voulut
qu'un Peintre la peignit en Veftale ,
&de grandeur naturelle. L'ouvrage étant
achevé , la Demoiselle trouva que la
hauteur de ſa taille n'étoit pas tout-à-fait
rendue ; & comme elle s'en plaignoit
vivement au Peintre , il lui dit : Ex-
,, cuſez , Mademoiselle , je vous ai re-
>> préſentée plus petite que vous ne l'êtes
”
ود
en effet , parce que je n'ai pas cru que
OCTOBRE II. Vol. 1776. 85
وو
1
dans le temps où nous ſommes , il
,, y ait des Vierges auſſi grandes que
vous".
"
Un Grand Seigneur de Florence allant
un jour viſiter certain Peintre de lamême
ville , fut très - étonné de lui voir des
enfans d'une extrême laideur , & ne put
s'empêcher de lui dire :
ود
ود
ود
ود
Comment
faites - vous des enfans d'une figure ſi
défagréable , & de ſi beaux tableaux ?
N'en foyez pas ſurpris , répondit auſſitôt
le Peintre , je fais mes tableaux le
,, jour , & mes enfans pendant la nuit".
Des Moines avoient demandé à un
Peintre un tableau qui repréſentât la
tentation de Jésus - Chriſt dans le défert.
Celui-ci s'aviſa de revêtir ſatan de
l'habillement de ces Moines , qui en firent
de violens reproches à l'Artiſte.
Mais il les appaiſa , en leur diſant que
l'ennemi du ſalut ne pouvoit mieux s'y
prendre pour tâcher de féduire Jéſus-
Chriſt , qu'en prenant l'habit des plus
honnêtes gens.
L'article des Peintres anonymes , termine
le recueil d'anecdotes ſur la Peinture
. Viennent enſuite des réflexions ſur
la Sculpture , ſur l'origine de cetArt , ſes
progrès , les honneurs qu'il a reçus chez
F3
<
86 MERCURE DE FRANCE,
les différens peuples , &c. L'Editeur a
auffi recueilli , d'après les Hiſtoriens , &
les relations des Voyageurs , diverſes
particularités, concernant pluſieurs ſtatues
antiques & modernes. Le Recueil que
nous annonçons , a exigé , comme l'on
voit , beaucoup de recherches & de lecture.
Il eſt inſtructif, amusant& curieux.
Il pourra encore devenir plus intéreſſant,
ſi , dans les volumes qui vont ſuivre ,
l'Auteur uſe de plus de critique ; s'il eſt
plus exact à citer les ſources où il a puiſé ;
s'il montre enfin plus d'eſtime pour
ſon lecteur , en ne lui préſentant que des
faits dignes de fon attention.
Dictionnaire historique & critique de la
Sainte Bible, par M. R. Editeur de deux
éditions de la Sainte Bible tom. I.
in 4º. A Paris , chez Boudot, Imprimeur
du Roi.
,
Les SS. Peres ont donné une juſte
idée de ce Livre divin , lorſqu'ils ont
dit que c'étoit une Lettre du Créateur à
la créature , de Dieu à l'homme , & à
chacundeshommes en particulier. ,, Nous
> ſommes , dit S. Auguſtin , dans un
» pays étranger ; nous foupirons , nous
OCTOBRE II. Vol. 1776. 87
و د
gémiſſons éloignés de notre patrie. Il
,, nous eſt venu des lettres de cette chere
,, patrie. Ce font ces lettres dont nous
,, vous faiſons la lecture , quand nous
, vous liſons les Livres Saints " .
Dans ce Livre facré , eſt déposé le
Contrat important de la nouvelle alliance
de Dieu avec nous , & de nous avec
Dieu, Les vérités du ſalut qui y font
renfermées , font une lumiere toute pure,
que Dieu a préparée pour nous conduire
au milieu des ténebres de la vie préſen
te. Nous avons ici bas une foule de com
bats à foutenir & à livrer ; & nous trouvons
dans ce Livre ſaint , des armes
ſpirituelles , redoutables aux ennemis du
falut. Le fidele y apprend les remedes
les plus propres à guérir ſes maladies ſpi
rituelles. Il y puiſe encore les confola
tions qui lui font fi néceſſaires au milieu
des afflictions dont il eſt inveſti. Que đỡ
motifs propres à engager tous leshommes
à lire & à méditer les divines Ecritures,
qui font également aſſorties aux beſoins
des grands & des petits , des ſavans&
des ignorans ! L'utilité des Livrés faints,
qui ne peut pas être conteſtée , ne doit
pas nous empêcher de regarder comme
une erreur capitalé , l'opinion de ceux
1
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
1
qui ſoutiennent que l'Ecriture eſt ſi claire
par elle-même,que chaque particulier peut
l'entendre , & régler ſa foi fur elle par fon
propre eſprit , indépendamment de l'autorité
de l'Eglife. On doit auſſi avouer
qu'elle renferme des profondeurs capables
d'exercer les ſavans & les grands
génies ; qu'il s'y trouve même des obfcurités
propres, d'un côté, à humilier notre
orgueil , & de l'autre, à nous rendre certaines
vérités plus cheres& plus précieuſes,
par le travail même qu'il y a à les découvrir.
Or , rien n'eſt plus propre à faciliter
ce travail , qu'un Dictionnaire
compoſé par un ſavant humble , qui a
confacré toute ſa vie à l'étude des divines
Ecritures, & qui a tant de fois donné des
preuves de ſon érudition & de fon habileté
dans ce genre. L'Auteur du Dictionnaire
que nous annonçons , s'eſt fait
un devoir de ſe borner aux ſeuls Livres
Sacrés , & à trois objets principaux , les
perſonnes, les lieux & les choses. Il n'a
pas cru devoir donner , avec étendue ,
l'hiſtoire de chaque perſonnage de l'Ecriture
Sainte , parce qu'on trouve ce
détail dans la Bible , & dans tous les
excellens abrégés qui font entre les mains
de tout le monde. On a engagé l'Auteur
OCTOBRE II. Vol 1776. 89
à joindre à ſon travail les objets les plus
intéreſſans du dogme & de la morale.
La lecture de ce volume prouvera qu'il
s'eſt conformé à une vue auſſi ſage. On
efſpere que cet Ecrivain laborieux & impartial
, ſentira enfin que la nature de
fon Ouvrage (Dictionnaire) exige qu'il
rapporte les opinions des hommes celébres
, & les raiſons qui les appuient ,
lors même qu'elles ne font pas les ſiennes
.
Tel eſt , par exemple , le ſentiment
de Tirin , Jéſuite , ſavant Commentateur
de la Bible ; du Pere Tournemine ,
habile critique ; du fameux M. Duguet ,
profond dans l'intelligence des Ecritures
; & du grand Boſſuet , qui s'expliqua
ſi clairement dans la conférence qu'ileut ,
fur cet objet , avec le meilleur interprê-
-te des Livres Saints . Tous ces Auteurs
également célebres , & une foule d'au
tres , qui nous ont laiſſé des Ouvrages
très-eſtimés ſur l'Ecriture Sainte , n'ont
point connu cette intime liaiſon entre la
miffion d'Elie , la perſécution de l'Ante-
Chriſt , & l'avénement du ſouverain Juge,
qui doit conſommer toutes chofes ; ils
ont ſuivi une route différente , & leur
ſentiment eſt appuyé fur des raiſons qui
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
ne nous paroiſſent pas mériter le nom
de fubtilités . Les hommes que nous venons
de nommer , ſavoient diftinguer un bon
argument d'avec un fophifme ,&une ſubtilité
qui n'éblouit que les petits eſprits.
Leur réputation eſt trop bien établie pour
pouvoir l'ébranler. Voici comme ils ſe
font expliqués ſur l'objet important que
les divines Ecritures nous préſententdans
une infinité d'endroits: Dans la prophétie
d'Habacuc , ch.3 , on lit ces paroles :
,, Seigneur , c'eſt une oeuvre digne de
vous . Vous lui rendrez la vie au mi-
واو
ود
lieu des années , en parlant d'Iſraël....
„ Vous prendrez en main votre arc ,
,, afin d'accomplir les promeſſes que vous
,, avez faites avec ferment aux tribus".
Obfervez cette derniere expreffion. Ilne
dit pas feulement à Ifraël , mais aux
tribus , afin qu'on ne puiſſe pas les interpréter
dans un ſens reſtreint à Ifraël
Spirituel. Il ne dit pas dans les derniers
temps , mais au milieu des années , in medio
annorum. Expreſſion claire, fans nuage ,&
qui exclut abſolument toute idée des derniers
temps , comme le terme de tribus
exclut l'idée particuliere de l'Ifraël fpiritael,&
ne permet pas qu'on trouvele vrai,
&parfait accompliſſement de cette pro
OCTOBRE II. Vol. 1776. 91
phétie , dans ce petit nombrede Juifs convertis
autemps des Apôtres. La nationJuive
, les tribus ne furent point alors vivifiées
, comme elles ne le furentpoint au retour
de la captivité de Babylone. Bien loin
que Dieu ait exercé ſur elles ſa miféricorde
, & ait mis fin à ſa colere ; ce fut
au contraire le temps où l'indignation
du Sergneur commença à leur égard d'une
maniere terrible. Eft-ce unefubtilité , de
foutenir que la prophétie d'Habacuc ne
paroît pas avoir été accomplie dans ſon
véritable ſens ? Or , comme il faut néceſſairement
qu'elle le ſoit , & l'exécution
en étant fixée par le Saint -Eſprit
au milieu des années , ce n'eſt pas chofe
impoſſible de rompre le pretendu triple
noeud de la miſſion d'Elie , par qui les
Juifs doivent être convertis; de la perſécution
de l'Ante - Chriſt ; & de l'avé,
nement du ſouverain Juge au dernier
jour.
D'après les expreſſions des Prophêtes ,
& les explications de tant d'habiles Interpretes
, les Juifs doivent être employés
à étendre l'Eglife , à convertir tout le
reſte du monde , & enrichir les Gentils
infideles , plus que n'ont fait leurs ayeux ;
&à un tel point, que S. Paulen eſt dans
92 MERCURE DE FRANCE.
&
l'admiration , & dans l'étonnement , auſſi
bien que le Prophete Habacuc. C'eſt,pour
l'Apôtre , dans l'ordre des miracles , un
miracle de réſurrection , & Habacuc en
eſt épouvanté. Cette ſeconde oeuvre ,
dans laquelle ſe doit opérer une double
converſion des Juifs prémierement ,
enſuite des Gentils , les uns & les autres
beaucoup plus nombreux que dans la
premiere , demande , à proportion , un
temps plus conſidérable pour ſe former.
Qu'on jette un coup d'oeil ſur une mappemonde,
on appercevra ſans peine , que
les peuples qui ont embraſſé la foi , &
qui font entrés dans l'Egliſe depuis laréfurrection
de J. C. juſqu'à ce jour , n'égalent
pas le tiersde ceux qui ſont encore
à convertir. Les grands Empires de la
Tartarie , de la Chine , de l'Inde , du
Japon , des Muſulmans en Afie , l'Afrique
preſque entiere , la très grande partie
de l'Amérique , pluſieurs contrées du
Nord en Afie , & dans l'Europe même ,
fonr encore dans les ténebres de l'infidélité
, & feront conduites à la foi par le
miniſtere des Juifs . Or , la premiere oeuvre
, quoique commencée par J. C. en
perfonne , quoique dirigée & ſuivie par
des envoyés qui avoient reçu leur inf
OCTOBRE II. Vol. 1776. 93
truction de ſa propre bouche , & qui
avoient vécu & converſé familierement
avec lui pendant quelques années , quoiqu'appuyée
par des miracles multipliés ,
quoiqu'elle ait eu des progrès rapides ,
étant foutenue d'une puiſſance fans bornes
, que J. C. avoit reçue de ſon pere ,
& qu'il avoit communiquée à ſes Apôtre
, a été cependant pluſieurs fiecles à ſe
former , & a déjà une durée de près de
1800 ans . Quelle raiſon auroit- on pour
renfermer & l'établiſſement , & la durée
de la ſeconde , dans le court eſpace de
trois ou quatre ans , quoiqu'elle ſoit bien
plus conſidérable & plus étendue que la
premiere. Les Théologiens qui ont enviſagé
la durée de cet événement d'un autre
oeil que l'Auteur du Dictionnaire , n'ont
nulle envie de mettre des bornes à la
puiſſance de Dieu , & à l'efficacité
de ſa grace. Mais ils ſavent qu'elle agit
toujours felon l'ordre de ſa ſageſſe divine
, & de ſes décrets éternels. Dieu pouvoit
créer le monde en un inſtant , par
un ſeul acte de ſa volonté , & il y a employé
fix jours.
Qu'on life le chap. 59 d'Ifaïe , que
S. Paul cite dans ſon Epitre aux Romains,
ch. XI , & l'on verra clairement que ce
T
94 MERCURE DE FRANCE.
Prophête annonce , à l'égard des derniers
Juifs , une ſuite de générations . Et tout
le monde fait qu'elles n'ont point lieu
dans le Ciel, mais ſeulement ſur la terre.
Donc , cette oeuvre ſubſiſtera pendant
pluſieurs générations. Donc, elle ſe fera
au milieu des temps , conformément à
la prophétie d'Habacuc , & non pas dans
les trois dernieres années du monde.
C'eſt ce qui cadre merveilleuſement
avec l'Apôtre , qui prédit que la nation
Juive , en ſe convertiſſant , fera plus à
l'égard des derniers Gentils , que n'ont
fait les Apôtres & les autres Juifs convertis
avec eux ou par eux , à l'égarddes
premiers de la Gentilité , ce qui exige un
temps conſidérable. Tout le contenu
de la prophétie d'Iſaïe , prouve qu'il n'eſt
pas queſtion du premier avénement de
J. C. , & de l'établiſſement de l'Egliſe ;
&que c'eſt la converfion du corps de la
nation par le miniſtere d'Elie , qui eſt
l'objet primitif, direct & principal de la
prophétie. Autre preuve: ,, quandle Fils
. ,, de l'Homme viendra , dit J. C. , penfez
vous qu'il trouve de la foi ſur la terre?
Luc XVIII , 8. Il n'y aura donc preſque
plus de foi ſur la terre au temps du dernier
avénement. Par conséquent cette terrible
époque ne ſera pas celle de la conOCTOBRE
II. Vol. 1776. 95
4
verſion des Juifs , & des nations répan
dues par toute la terre. Cette converfion
ne peut s'opérer que par la foi : la foi fera
donc abondante alors dans toutes les parties
de la terre. Ce n'eſtdonc pas le temps
du dernier avénement de J. C. , qui nous
annonce lui - même qu'il ne trouvera
preſque point de foi ſur la terre. Quoi
donc ! cette foi abondante & preſqu'univerſelle
, diſparoîtroit- elle dans toutes
les parties de la terre ? Comment le monde
reſſuſcité avec les Juifs , paſſeroit- il ,
par une chûte rapide , au dépériſſement
général de la foi que le Fils de l'Homme
doit trouver à fon dernier avénement .
Recourir au long dépériſſement qui s'opere
ſucceſſivement depuis tant de ſiecles,
pour expliquer cette parole de l'Evangile,
c'eſt changer toutes les idées attachées
aux mots. Quel rapport les crimes de nos
peres , & les nôtres propres , ont- ils avec
les Juifs & les autres peuples qui n'exif
tent pas encore, qui doivent un jour em
braſſer la foi , & qui , au lieu de prendre
part à nos forfaits , & à ceux de nos pe
res, les détetteront de toute leur ame. Ne
voit-on pas que ce dépériſſement , qui a
commencé parmi nos aïeux , qui a con
tinué parmi leurs fucceſſeurs , aura un
96 MERCURE DE FRANCE.
jour ſaconſommation à l'égard des branches
qui doivent être retranchées au temps
du rappel des Juifs , felon S. Paul. Finiffant
en elles & avec elles , il ſera réparé ,
& n'aura aucun lieu dans les reſtes que
le Seigneur ſe réſervera parmi les Chrétiens;
il n'aura point lieu dans les Juifs
auxquels ils ſerviront de peres & de
guides, pour les faire entrer dans l'Eglife,
ni dans cette multitude innombrable de
peuples que Dieu éclairera par le miniftere
des Juifs ,& qui tous n'auront aucune
part à ce funeſte déchet. Une foi vive
, une eſpérance ferme & inébranlable,
une ardente charité brilleront dans ces
Chrétiens privilégiés , dans ces enfans de
Jacob chéris de Dieu , à cauſe de leurs
peres , du coeur de qui le libérateur bannira
l'impiété ; dans ces peuples heureux
de toute tribu , de toute langue , qui viendront
en foule ſe laver dans les eaux du
baptême. L'époque du rappel des Juifs ,
&de la converſion des nations infideles ,
ne concourradonc pas avec les approches
de la fin du monde. La pénitence accordée
aux nations ; la terre comblée debénédictions
& de graces ; l'anathême écarté
dedeſſus elle ; le Royaumed'Iſraël relevé,
le rétabliſſement de toutes choſes , rien
ne
OCTOBRE II. Vol. 1776. 97
ne ſemble prouver plus évidemment,
que l'état des Juifs convertis aura une
conſiſtence ſtable ſur la terre. Mais dans
quel temps doit arriver cet événement
heureux , l'eſpérance de l'Egliſe ? C'eſt
la queſtion que les Diſciples firent à
J. C. au moment où il alloit monter au
Ciel. La réponſe qu'ils en reçurent, ſembleroit
devoir réprimer notre curiofité
fur cette article. ,, Cen'eſt point à vous,
leur dit - il , à ſavoir les temps & les
,, momens que le Pere à réſervés à ſon
ود
ود ſouverainpouvoir". Puiſque le Sauveur
n'a pas voulu apprendre à ſesApôtresl'époque
du rétabliſſement d'Iſraël, peut-on ſe
flatter de la découvrir avant l'événement ?
Tout ce qu'on peut conclure de ce que
J. C. n'a pas jugé à propos de révéler aux
Apôtres , les temps & les momens du
rappel des Juifs , & du rétabliſſement du
Royaume d'Iſraël ; c'eſt que l'époque de
cet événement ne peut pas faire un point
de la tradition , & que par conféquent
dans tout ce qu'en ont dit les anciens
Peres , ou les Auteurs Eccléſiaſtiques ,
ils n'ont pu donner que des conjectures ;
c'eſt qu'on doit être extrêmement circonſpect
ſur la fixation des temps , &
qu'on ne peut parler de l'époque fixe
G
98 MERCURE DE FRANCE.
qu'avec cette diſpoſition fi bienmarquée
par ces termes de M. Boffuet: Je tremble
en mettant les mains fur l'avenir ; mais ce
feroit outrer la circonfpection , que de prétendre
queles divines Ecritures ne renferment
rien qui puiſſe ſervir à prévoir l'événement
, lorſque les momens que le Pe.
ře s'eſt réſervé pour le faire éclatter approcheront
, indépendamment des ſignes
dont ces grandes époques font ordinaire.
ment précédées , & des lumieres que les
circonftances des temps fourniſſent à cet
égard.
Quant à la tradition que l'Auteur du
Dictionnaire réclame pour appuyer fon
ſentiment , il fait bien qu'on a toujours
diftingué dans les Peres de l'Eglife , les
choſes à l'égard deſquelles ils font les
dépositaires de la tradition , tels que
les Dogmes de la foi , & les choſes ſur
leſquelles ils n'ont eu que des lumieres |
humaines , & qu'ils ne pouvoient même
ſavoir que par des conjectures , telles
que font la future durée du monde , &
fon étendue. Le grand Boſſuet , ce ſavant
défenſeur de la tradition , n'en a
pas moins prouvé, dans ſon Ouvrage
fur l'Apocalypfe , qu'il ne faut pas prendre
pour dogmes certains, les conjectuOCTOBRE
II. Vol. 1776.
و و
res & les opinions des SS. Peres ſur la
fin du monde ; il n'ignoroit pas que la
ſucceſſion des temps nous a appris des
choſes inconnues aux Peres , & qu'il faut
s'en tenir à ce qu'ils auroient penſé , s'ils
euſſent réuni l'expérience que les événemens
nous ont fourni , avec les vérités
dont ils étoient très convaincus , & que
nous avons reçu d'eux. Voilà les principales
raiſons qu'on oppoſe à l'Editeur
des Bibles , & qu'on nous a follicité de
mettre ſous ſes yeux , afin qu'il puiſſe les
diſcuter avec impartialité dans les différens
articles de fon Dictionnaire qui y
auront rapport. Ce font de très - ſavans
Théologiens , & d'habiles interprêtes
des Ecritures , qui ſoutiennent le ſyſtême
contraire,&qui, parconſequent, méritent
des égards. Au reſte , le plus profond
-Théologien , eſt laiſſé quelquefois à ſes
propres ténebres ſur des points importans,
dont d'autres d'une moindre réputation ,
ſe trouvent mieux inſtruits. Il n'y a qu'une
vraie lumiere , qui venant au monde ,
éclaire tout homme qui lui plaît , &
autant qu'il lui plaît. Ces réflexions que
nous foumettons volontiers à l'Auteur
du Dictionnaire , n'otent rien au prix de
fon Ouvrage, qui n'en ſera pas moins
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
:
un commentaire fort utile pour tous
ceux qui reſpectent les Livres ſaints.
Les Impoſteurs démasqués , & les ufurpateurs
punis , ou Histoire de plusieurs
aventuriers , qui ayant pris la qualité
d'Empereur , de Roi , de Prince ,
d'Ambassadeur , de Tribun , de Meffie,
de Prophete , &c. ont fini leur
vie dans l'obscurité , ou par une mort
violente . A Paris , chez Nyon , Li
braire.
LE funeſte deſir de faire parler de foi ,
ou de ſe procurer ſans peine tous les
agrémens de la vie , & tous les objets
de la cupidité , a été dans tous les temps
la fource de l'impoſture&du crime. C'eſt
une ambition démeſurée qui a produit
les plus grads crimes. L'hiſtoire malheureuſement
ne nous fournit que trop
de ces exemples. Elle nous montre des
ufurpateurs que la ruſe& la violence ont
conduits au trône ; des fourbes habiles
qui ont ofé faire fervir la Religion au
ſuccèsde leurs entrepriſes ; des viſionnai .
res , qui , à force de dire qu'ils étoient
inſpirés deDieu, ſont arrivés à ce degréde
folie & d'orgueil qui le leur a fait croire .
OCTOBRE II. Vol. 1776. JOI
Mais l'hiſtoire ne nous a jamais montré
des impoſteurs qui aient reſſuſcité des
morts , & donné fubitement & fans remede
, la ſanté à des malades. Dieu n'accorde
pas un don, qu'il s'attribue à lui
ſeul, à des impoſteurs pour accréditer
P'erreur. Ainſi les morts que ces impofteurs
ont prétendu reſſuſciter , n'étoient
point morts. Les malades qu'ils guérif
ſoient ſe portoient très bien avant l'arrivée
du Médecin, C'étoit avec de bonnes clefs
qu'on ouvroit les priſons. Et l'on ne ſe
rendoit inviſible qu'en bandant les yeux
de ceux qui atteſtoient la merveille.
C'étoit avec de belles & bonnes rames
qu'on diviſoit les eaux. Au reſte , le vulgaire
ſtupide croit tout ce qu'il entend
dire , & les fots ſe nouriſſent volontiers
de preſtiges . L'hiſtoire des impoſteurs
&des fots ne peut qu'exciter la curiofité ,
&mérite d'être bien accueillie.
Roland furieux , Poëme héroique de
l'Arioſte , traduction nouvelle , par
M. Cavailhon . A Paris , chez Valleyre
l'aîné , Libraire .
La traduction de ce Poëme , par M. de
Mirabeau , ne remplit pas , àbeaucoup
G3
102
ソ
MERCURE DE FRANCE.
près , l'idée qu'on s'eſt formée du Roland
furieux . Ce n'eſt peut être pas tout à fait
ſa faute. L'Arioſte , ainſi que Corneille ,
Shakespear , Homere , & tous les Ecrivains
d'un génie ſupérieur , qui ont vécu
dans un temps où le goût n'étoit pas
encore épuré , eſt plein de beautés & de
défauts; & dans les endroits même les
mieux frappés , on réconnoît toujours des
veſtiges d'un fiecle encore un peu barbare.
Or , un Traducteur qui , comme
Mirabeau , ſe pique de rendre un pareil
Auteur avec une fidélité ſcrupuleuſe, rif.
quebienplus deſe voir attribuer les fautes,
quelesbeautésdeſon original. Il eſt certain
néanmoins que ſa verſion eſt fort éloignée
d'être bonne. M. Cavailhon & M. d'Urfieux
, ont entrepris chacun d'en donner
une meilleure. M. d'Uffieux publie la
fienne chant par chant ; & il y en a dix
d'imprimés : celle de M. Cavailhon eft
toute entiere , prête à paroître ; mais
avant de lamettre au jour, il a cru , dans
cette concurrence , devoir en préſenter
le premier chant au public , comme un
échantillon , afin qu'il la compare avec
ſa rivale , & qu'il choiſiſſe. Pour entrer
dans ſes vues , nous allons mettre en paOCTOBRE
II. Vol. 1776. 103
rallele quelques morceaux correſpondans
de l'une & de l'autre.
Début de la Traduction de M. d'Uffieux.
,,Je chante les Dames & les Cheva-
,, liers ; je chante les amours & les com-
„ bats , la galanterie & la valeur de ces
„ Guerriers qui ſe ſignalerent au temps
,, où les Sarrafins traverſerent les mers
,, d'Afrique , & cauferent tant de maux
,, à la France . Je dirai la colere & les
,,bouillans tranſports d'Agramant leur
„ Roi , qui s'étoit vanté de venger fur
,, Charlemagne la mort de Trojan fon
,, pere. Je dirai de Roland des chofes ,
,, que ni les vers ni la profe n'ont jamais
„ racontées , de Roland qui jouit de la
,, réputation d'un ſage juſqu'au moment
,, où l'amour , en troublant ſes eſprits ,
,, le rendit furieux. Voilà ce quejedirai,
,, ſi toutefois la beauté qui travaille cha .
,, que jour à me rendre ſemblable à Ro .
„ land, conſent à me laiſſer affez de
„ raiſon pour remplir ma promeſſe ".
Début de la Traduction de M. Cavailhon.
,, Je chante les belles & les Preux
,, Chevaliers , les combats & les amours
„l'eſprit guerrier , audacieux & courtois
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
de ce temps où les Sarraſins paſſèrent
les mers d'Afrique , & firent tant de
maux à la France. Je chante la guerre
„allumée par la colere d'un jeune Roi,
,, qui oſa ſe vanter hautementde venger
"
ود la mort de Trojan ſon pere, ſur l'Em-
,, pereur Charlemagne. Je raconterai auffi
„ de Roland , des choses qui n'ont été
encore écrites, nienvers, ni en proſe. Je
dirai en particulier comment l'amour
rendit inſenſé ce Héros auparavant fi
„ ſage ; pourvu toutefois que celle qui
,,m'a preſque mis au même état , & qui
ود
ود
ود
و د
ſe plaît à miner chaque jour ma foible
,, raiſon , veuille bien m'en laiſſer autant
,, qu'il m'en faut pour remplir mon en.
,, gagement ".
t
M. d'Uffieux.
,, Cependant Renaud , qui pourſuivoic
,,Angélique par un autre chemin , eut
,, à peine fait quelques pas , qu'il apperçut
,,fon cheval bondiſſant devant lui ; ar-
,,rête , mon cher bayard , lui cria - t - il ,
و د
eh! de grace arrête , je ne ſaurois vi
,, vre fans toi davantage. Bayard fourd à
la voix de Renaud, s'éloigne plus vîte
encore ;& fon maître irrité , de courir
,, après lui. Mais nous , ſuivons Angéli,
» que; elle fuit à travers l'obſcurité des
OCTOBRE II. Vol. 1776. 105
plus épaiſſes forêts; elle fuit par des
lieux eſcarpés & fauvages. Une bran,
,, che , une feuille de chêne , d'orme ou
ود
ود de hêtre , qu'agite un fouffle léger , la
,, glace d'épouvante. Du plus loin que
ود fon oeil découvre une ombre ſur une
,, montagne ou dans un vallon , elle fré.
mit de tous ſes membres, & croit fans
ceſſe voir en elle Renaud qui la pour- ود fuit & l'atteint. Ainſi le faon d'un
ود
ود
ود daim , ou bien un jeune chevreuil ap.
,, percevant à travers les rameaux du tail,
lis qui l'a vu naître , la dent meurtrierę
d'un léopard étrangler ſa mere , lui dé.
chirer les flancs , palpite de crainte&
d'horreur , fuit de forêts en forêts , &
ſe croit déjà , à la plus foible racine
,, que heurtent ſes pas, la proie de l'asfaffin
de fa mere ".
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود
M. Cavailhon.
" A peine avoit- il fait (Renaud)
quelque pas dans le chemin qu'il avoit
,, pris, qu'il vit ſon cheval bondir devant
lui: arrête , lui dit- il , mon cher bayard,
arrête , je t'en conjure ; quoi tu ne
connois plus Renaud ? Viens , mon
ami , viens , je ne faurois vivre ſans
toi. Mais le courſier fougueux , рец
touché de ces tendres paroles , s'éloi
”
"
"
ود
GS
106 MERCURE DE FRANCE.
,, gne encore plus vite. Son maître con-
,, tinue de le ſuivre, & cependantAngé-
,, lique galoppe d'un autre côté " .
ود Elle fuitàtravers les bois environnés
,, d'horreur & de tenebres ; elle paſſe par
des lieux déſerts & fauvages , où regne "
"
"
un éternel filence. Une branche agitée,
,, quelques feuilles qu'elle voit remuer de
loin ſur un arbre , tout l'épouvante , la
fait changer continuellementde route,
& chercher les chemins les moins pra-
,, tiqués. Elle n'apperçoit aucune ombre
fur une hauteur ou dans un vallon
وو
ود
ود
ود
ود
ود
و د
» qu'elle ne la prennepourRenaud qui
la pourſuit , & qui eſt prêt à la ſaiſir.
Telle unejeune biche ou une chevrette
,, qui , dans le bois où elle a pris naisſance
, voit au travers des branches un
léopard cruel étrangler ſa mere, lui déchirer
les flancs & dévorer ſes entrailles
, fuit de lieu en lieu , craintive
& tremblante , l'animal féroce ; & ne
touche en paſſant aucun buiſſon
» qu'elle ne croſe déjà ſentir ſa dent
"
ود
"
22
29
meurtriere".
M. d'Uffieux.
2
,, Angélique lui raconte ( au Roi de
› Circaffie) tout ce qui s'eſt paſſé depuis
cette journée fameuſe , où il alla des
OCTOBRE II. Vol. 1776. 107
ود
"
,, mander pour elle du ſecours au Roi des
Nabathéens ; elle lui dit avec quel
zele le Comte d'Angers a veillé à fon
,, ſalut , à la conſervation de ſon hon-
,, neur , & pris ſoin d'éloigner d'elle tout
fâcheux événement. Enfin, comme elle
s'eſt étudiée à conferver pure & fans
tache cette précieuſe fleur de virginité,
,, qu'elle jura porter intacte , comme au
,, jourde fa naiſſance; peut- être affirmoit-
ود
"
" elle une vérité ; mais quel eſt le mortel,
maître de ſes ſens , qu'un pareil fer-
, ment eût convaincu? Cependant leRoi
ود
ود
"
ود
de Circaffie , qui ajoutoit foi à de plus
,, grandes chimeres encore, crut fanspeine
à celle - ci ; tant il eſt vrai que l'amour
fait voir à l'homme ce qui n'exiſte
point , de même qu'il derobe à ſes
,, yeux les objets les plus apparens. L'infortuné
ſe perfuade aisément ce qu'il
déſire ; ainſi le Roi de Circaſſie ne
forme aucun doute ſur le diſcours de
ſa maîtreſſe ".
ود
ود
وو
"
M. Cavailhon .
,, Angélique lui raconta tout ce qui
lui étoit arrivé , depuis le jour qu'elle
l'avoit envoyé demander du ſecours au
,, Roi de Séricane ; & en particulier
2, comment le Comte d'Angers l'avoit
وو
ود
108 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
ود
ود
و د
pluſieurs fois préſervée de la mort , de
,, l'opprobre , & de mille fâcheux accidens
. Elle finit par proteſter que , dans
toutes ces aventures , ſon honneur
s'étoit conſervé fans tache , & auffi
entier qu'elle l'avoit apporté en venant
au monde. Peut-être diſoit-elle vrai ;
,, cependant je n'y aurois ajouté foi que
fous bonne caution. Mais l'amoureux
Circaffien (que ne peut point ce petit
enchanteur , qu'on nomme amour ?)
étoit diſpoſé à tout croire de la part
d'Angélique , d'autant mieux qu'il y
ود
ود
ود
ود
trouvoit fon compte. Il ne doutadonc
, pas un inſtant de ce qu'il venoit d'en.
ود
tendre".
Ces paſſages ſuffiſent pour faire juger
de la Traduction de M. Cavailhon . Sa
touche , en général, eſt franche. Il a conſervé
dans toute ſa verſion le caractere de
l'Auteur original ; & lorſque le goût ne
lui permet pas de traduire mot à mot , il
fait y ſubſtituer d'heureux équivalens .
Il ſera aifé , à tous ceux de nos lecteurs
qui en auront envie, de comparer
les mêmes endroits avec ceux qui y répondent,
dans M. de Mirabeau. Nous leur
en laiſſons le foin.. ils verront clairement
OCTOBRE II. Vol. 1776. 109
1
que l'avantage n'eſt pas du côté de l'Académicien.
M. Cavailhon s'eſt donné quelques libertés
; en voici un exemple :
Sofpirando piangea , tal chun ruſcello
Parean le guancie , e'l petto un mongibello ,
Ces vers ont été rendus ainſi littéralement
par M. d'Uffieux :
,, Deux torrens de larmes couloient le
„ long de ſes joues , & le feu concentré
dans ſon ame, la rendoit ſemblable à un
volcan " .
"
ود
M. Mirabeau les a traduits ainſi :
ود Les larmes qu'il verſoit en abondan-
„ ce , couloient le long de ſon viſage
,, comme une riviere ; & ſes ardens fou-
و د
pirs rendoient ſa poitrine ſemblable à
, ces montagnes d'où fortentdes torrens
de flammes" .
ود
M. Cavailhon a mieux aimé adoucír
de la forte ces métaphores outrées.
ود
ود
Son coeur gonflé s'ouvrit pour don
ner paſſage à des ſoupirs de flamme , &
ſa bouche proféra ces tendres plaintes".
Loin de le blâmer d'avoir pris des libertés
pareilles, nous l'exhortons, au contraire,
à s'en donner de plus grandes encore.
T
Nous lui conſeillons auſſi de couper
:
110 MERCURE DE FRANCE.
certaines phrases où il a mis des liaiſons
qui font un peu languir le ſtyle. Celle- ci,
par exemple:
" Il arriva (Roland) au pieddes monts-
3, pyrenées , dans une plaine où l'Empe-
,, reur fon oncle avoit raſſemblé les forces
,, de la France & de l'Allemagne , pour
,, châtier la témérité des Rois Agramant
ود
" & Marfile , dont le premier avoit épuiſé
,, l'Afrique de toutce qu'il y avoit d'hom-
,, mes en état de porter les armes ; l'au-
,, tre avoit fait marcher devant lui l'Es-
,, pagne entiere , pour dévaſter le beau
,, Royaume de France ".
C'eſt peut- être dans une Traduction où
il eſt le plus eſſentiel de détacher , d'alléger
en quelque forte le ſtyle. Certaines
conjonctions furannées ne fervent qu'à le
faire languir ; & une période trop longue
incline toujours vers l'obfcurité. Il
fera facile à M. Cavailhon d'éviter ce défaut
; & dès lors , nous l'exhortons à faire
paroître , fans héſiter , le ſurplus de ſa
Traduction . Ce ſera faire à notre littérature
un préſent auſſi agréable , qu'il lui
eft devenu néceſſaire.
Les Egaremens de l'amour , ou Lettres de
Faneli & de Milfort , par M. Imbert ,
2 parties in- 80.
OCTOBRE II. Vol. 1776. III
Le Lord Milfort chéri , adoré même
d'une épouſe jeune , tendre & ſenſible ,
qui lui étoit entierement dévouée , &
qu'il aimoit bien ſincérement , pouvoit
couler des jours dignes d'envie. Faneli ,
c'eſt le nom de cette digne épouſe , n'avoit
pas craint,pour ſedonner à Milfort,
de réſiſter à la volontédeſes parens . Elle
juſtifioit , par ſa conduite, cette penſée
d'un Ecrivain Anglois , qu'en fait de
mariage la femme qui choiſit un homme,
le rend plus heureux que celle qu'il ſe
choiſiroit lui même. Une fille , nommée
Jenni , & le premier fruit de cet hymen,
ſembloit encore devoir en reſſerrer les
noeuds ; mais une paſſion défordonnée
troubla bientôt le bonheur de cette famille.
Milfort conçoit tout à coup l'amour
le plus violent pour une jeune Fran-
-çoiſe retirée à Londres auprès d'une de
ſes tantes. Cette Françoiſe , appellée Sophie,
a la vivacité des femmes de fon
pays , la franchiſe d'une Angloiſe , & la
beauté de tous les pays. Comme elle voit
dans Milfort , dont elle ignore les engagemens
, un amant qui lui plaît , &
peutlui procurer, parfon alliance,unrang
diftingué , elle ne rejette point fon
amoouurr ,, elle avoue même celui qu'elle
112 MERCURE DE FRANCE.
1
reſſent pour lui , lorſque cet amant , par
une gaucherie finguliere , pour nous fervir
ici de l'expreffion d'un ami de Milfort
, lui fait connoître qu'il eſt marié.
Sophie furieuſe s'éloigne auſſitôt de cet
amant , & ne veut plus le regarder que
comme un vil ſéducteur. Ileſt déſeſpéré.
Faneli , la cauſe innocente de fon malheur
, lui devient odieuſe. Il la rélégue
dans une de ſes terres. Cette infortunée
eſt bientôt oubliée. Le bruit ſe répand
même à Londres qu'elle eſt morte. Milfort
fonge à profiter de ce bruit pour favoriſer
ſa paſſion. Il va trouver Faneli ,
lui annonce que leur ſéparation eſt irrévocable
, & la force à laiſſer confirmer
la nouvelle de ſa mort, en ſe cachant ,
fous un nom étranger dans une terre
qu'il a achetée ſecrétement à cent
lieues de Londres. Sophie qui croit que
Milfort eſt devenu libre, fuit le penchant
de ſon coeur en lui pardonnant , & conſent
à lui donner la main. A peine Milfort
a-t-il obtenu cette main tant défirée,
que le preſtige de la paſſion ſe diffipe;
il ſe voit tel qu'il eſt, comme un vil mortel
, qui s'eſt rendu le bourreau de l'épouſe
la plus fidele , & a abuſé de la
confiance de l'amante la plus ſenſible. Il
confie
OCTOBRE II. Vol. 1776. 113
ود
ود
ود
confie les tourmens de ſon coeur à Cus
land ſon ami , dans le ſens , du moins ,
que ce mot eſt pris communément ; car
Cufland ne paroît ici être l'ami que de
lui - même: c'eſt un de ces hommes qui
craignent bien plus les ridicules que les
vices , & facrifieroient parens, amis, plutôt
que de ſe compromettre. Ce Cufland,
qui voyoit de ſang froid la paſſion de
Milfort, lui diſoit une choſe aſſez vraie :
J'ai lu quelque part , lui écrivoit - il ,
qu'à Lacédémone , pour prémunir les
enfans contre les excès du vin , on leur
,, faiſoit voir un eſclave dans l'ivreſſe.
,, Si je voulois armer les miens contre
l'amour , je voudrois les rendre témoins
de tes tranſports amoureux ".
Ces tranſports , en effet , font ici portés
à un excès qui donne à la paſſion de Milfort
quelque choſe de ridicule. Nous ne
voulons point dire cependant que M.
Imbert ait deſſiné ſon Milfort amoureux
d'après des modeles qui n'ont pu exiſter .
Nous penſons feulement que les inconſéquences
dans lesquelles il le fait tomber
, ne peuvent qu'inſpirer au lecteur
un mépris falutaire pour les paſſions en
général; & c'eſt ſans doute un des premiers
fruits qu'il pourra retirer de la lec-
H
ود
ود
114 MERCURE DE FRANCE.
ture de ceRoman. Il verra de plus qu'urt
amour défordonné peut corrompre les
ſentimens d'un homme , au point de le
précipiter dans des crimes ; & que s'il
échappe aux châtimens qui lui ſont réſervés
, il ne peut ſe dérober aux remords ;
& ces vengeurs des crimes font les bourreaux
les plus cruels. Les différentes ſituations
dans lesquelles Milfort nous eft
ici repréſenté , nous met cette vérité dans
tout fon jour. Ce n'eſt point par une ſuite
d'événemens plus extraordinaires les uns
que les autres , que M. Imbert nous
a rendu cette vérité touchante, mais par
la peinture d'un coeur en proie aux foucis
dévorans.
On pourra blâmer Faneli de la foibleſſe
qu'elle a eue de confentir à changer
de nom , & d'avoir favoriſé ainſi le
crime de fon époux ; mais elle pouvoit
ignorer le projet de Milfort , & eſpérer
par cet excès de complaiſance, le ramener
un jour à elle. Cette femme eſt un exem.
ple de douceur , de fidélité , d'attache
ment à ſes devoirs. Les lettres qu'elle
écrit à fon mari pour lui demander du
moins qu'il adouciſſe les chagrins de fon
épouſe, par la vue de ſa chere fille Jenni ,
font connoître toute la ſenſibilité de fon
OCTOBRE II. Vol . 1776. 115
coeur. Milfort ne lui accorde cette grace
que quelques jours avant fon mariage
avec Sophie ; mais à condition ſeulement
que Jenni ignoreroit qu'elle embraſſeroit
fa mere. Belton, valet de chambre
de Milfort , & geolier de Faneli ,
fait le récit de cette entrevue dans une
lettre qu'il écrit à ſon Maître : ,, Milord,
,, j'ai ſignifié vos intentions à Miledi
ود
"
avant de lui préſenter fa fille ;& quoi-
3, qu'elle m'eût promis une difcrétion inviolable
, je voulus être témoin de
, leur entrevue , & je ne m'éloignai pas
, un moment. Ah , Milord ! ſi vous
,, aviez vu cette ſcene attendriſſante....
Miſſ Jenni , qui avoit à peine deux
3, ans quand elle fut ſéparée de ſa mere ,
ود
و د
وو
ne devoit point la reconnoître , & ne
3, la reconnut point; mais Miledi en la
,, voyant.... Milord , j'ai été ſi frappé
, de cette entrevue, que le moindre détail
,, de ce que j'ai vu , ne fortira jamais de
,, ma mémoire. Je crois fuivre encore
,, tous les mouvemens de Miledi : je la
ود
ود
" vois , je l'entends. Dès qu'elle a vu ſa
3, fille , tout son corps s'eſt élancé ; mais
;, par un effort bien douloureux , fans
,, doute , & qui ſe laiſſoit lire fur fon
,, viſage , elle eſt demeurée ſans voix ;
ود
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
,, elle a foulevé Miſſ- Jenni , en la pres-
"
ود
"
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
دو
fant contre ſon ſein; & un torrent de
,, pleurs a été la ſeule expreſſion de ſa
joie. Elle couvroit ſa fille de larmes &
debaiſers. Tantôt ſes yeux ſe tournoient
vers moi , & c'étoit fans colere ; il
ſembloit qu'elle regardât cette entrevue
comme un bienfait , par qui tous
,, mes torts étoient effacés. Tantôt, par
un mouvement involontaire , elle re.
gardoit autour d'elle , en ferrant plus
étroitement ſa fille , comme ſi elle eût
entendu des raviſſeurs tout prêts à la
lui arracher ; fon coeur étoit ſi ému ,
qu'elle ne reſpiroitqu'à peine. Lajoie,
la crainte , tout l'agitoit. Je la voyois
à la fois rire & pleurer ; j'ai pleuré
moi-même.... Quelquefois des ſouvenirs
amers venoient corrompre ſa joie :
ſa bouche s'ouvroit pour parler , & ne
faifoit que ſoupirer. Fatiguée , affoiblie
par tous ces divers ſentimens , elle
s'eſt aſſiſe en regardant tendrement ſa
fille , qu'elle tenoit ſur ſes genoux :
Jenni , s'eſt- elle écriée d'une voix entrecoupée
de ſanglots , Jenni ! tu n'as
,, plus de mere; il te reſte une amie ;
l'aimeras -tu cette tendre amie ? Aime-
„ la , Jenni , elle en a beſoin , elle en
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
OCTOBRE II . Vol. 1776. 117
,, eſt digne. Alors ſes larmes & fes ſanglots
lui ont coupé la parole. Jel'écoutois
, Milord , je craignois à chaque
inſtant que ſon ſecret ne lui échappât,
ود
ود
ود
ود &je n'avois pas la forcedel'interrom-
,, pre. Elle tenoit toujours ſa fille ſur ſes
,, genoux : non , dit- elle , en l'appuyant
” ſur ſon coeur , tu n'as plus de mere ,
,, non , elle ne vit plus pour toi ; mais
il te reſte un pere, un pere que tu dois
chérir ; oui tu dois l'aimer , Jenni ;
,, qu'il foit , s'il ſe peut , auſſi cher à ton
,, coeur qu'il le fût à ta malheureuſe
و د
و د
و د
و د
و د
"
mere ! qu'il ſoit heureux.... Ses lar-
,, mes , à ces mots , ont recommencé
à couler. Miff Jenni n'étoit pas inſenfible
aux careſſes de Miledi: ſes bras
s'allongoient naïvement pour l'embrasſer.
Enfin , Milord, le ſourire de Jenni
, mêlé aux larmes de fa mere , formoit
le ſpectacle le plus attendriſſant,
,, Cependant , ſans que Miledi parut s'en
,, appercevoir , un long intervalle s'étoit
ود
و د
"
و د
"
écoulé ; l'heure me preſſoit , & il étoit
,, temps de les ſéparer. Après avoir receuilli
toutes mes forces , je me levai ;
,, je m'avançai vers Miledi ; mais je n'eus
,, pas le courage de lui parler. Au mouvement
que je fis , à peine eut- elle د
H 3
120 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
ود
ود
fon lit. En l'entretenant de vous , elle
pouſſoit de longs ſoupirs ; mais c'étoit
la douleur qui parloit , jamais le resſentiment.
A la fin , le ſommeil a fermé
les yeux de Miſs Jenni ; & Miledi qui ,
,, juſques-là , par la crainte de ſe voir
,, enlever ſa fille , n'avoit ofé lui parler
,, comme ſa mere , ſe voyant plus libre
و د
ود
و د
"
ود
ود
ود
ود
en voyant Jenni endormie , lui dit
d'une voix que j'entendis à peine :
,, Dors , Jenni ; repoſes , ma fille ; & il
me ſembla que ce mot échappé avoit
foulagé ſon coeur. C'eſt ainſi que , jusqu'au
jour , ſes yeux ſont reſtés ouverts
& attachés ſur ſa fille ; mais à la fin ,
,, fatiguée par des ſentimens ſi pénibles
& fi longs , elle s'eſt endormie de lasſitude.
Il falloit que le fommeil fut
bien preſſant pour aſſoupir ainſi ſa tendreſſe
maternelle ; j'en étois ſi ſurpris ,
„ que plus d'une fois craignant pour ſes
jours , j'ai regardé ſi elle reſpiroit en-
,, core. Tandis que je vous parle , Milord
, elle eſt encore aſſoupie; & j'ai
ſaiſi ce moment pour vous écrire " .
Si ce récit a droit d'intéreſſer tous les
Lecteurs , quelle impreſſion ne dût- il pas
faire fur le coupable Milfort ? L'art avec
lequel M. Imbert a raſſemblé toutes les
ود
ود
"
ود
ود
OCTOBRE II. Vol. 1776. 121
circonſtances capables de rendre plus cuiſans
les remords qui s'élevent dans le
coeur de ce perfide époux , n'échappera
point au Lecteur. Norton , un de ſes
amis , revenu des Colonies avec une
grande fortune , achette une Terre confidérable
près de celle où Faneli gémit
dans l'exil & l'eſclavage. Il la rencontre
à la promenade , fait connoiſſance avec
elle & s'intéreſſe à ſa douleur. Cet homme
, dont la franchiſe & une probité
ſévere forment le fond du caractere , ne
ceſſe , dans les lettres qu'il écrit à Milfort
, de lui faire l'éloge de cette belle
infortunée , & de s'élever avec force
contre ceux qui ont pu la rendre malheureuſe.
Ce font autant de coups de poignard
dont il perce le coeur du coupable
Milford. Ilfinit dans une derniere lettre
par lui avouer qu'il eſt diſpoſé à partager
ſa fortune avec cette inconnue qu'il croit
veuve. Un neveu de Norton , quiattend
avec impatience la ſucceſſion de fon oncle
, ne redoute rien tant que ce mariage,
& ne trouve point de meilleur moyen
pour l'empêcher que de ſe mettre à la
tête d'une troupe de gens armés & d'enlever
Faneli. Ils font arrêtés près de Londres
fur une Terre dont la nouvelle épouſe
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
de Milfort avoit hérité. Elle venoit d'engager
ſon époux à y paſſer quelquesjours,
& s'efforçoit à lui procurer toutes fortes
de diffipations pour écarter la noire mélancolie
dont elle le voyoit accablé ,
ſans pouvoir en ſoupçonner la cauſe.
C'eſt dans le fallon du Château même
que tout s'éclaircit , & que Milford ,
victime des plus juſtes remords , meurt
au milieu des deux femmes qu'il a ſi indignement
trahies.
१
M. Imbert ne nous donne ce Roman
que comme un coup d'eſſai , mais qui
promet d'heureux ſuccès dans un genre
où ce font moins une ſuite d'événemens
fruits d'un peu d'imagination que l'on
aime à trouver , que des développemens
du coeur humain , & l'étude toujours
utile des paſſions & des caracteres .
Frédegonde & Brunehaut , Roman historique
, par M. Monvel ; volume in- 8°.
de 179 pages , avec une gravure ; prix
31. A Paris , chez la veuve Duchesne
, Libraire ; & chez l'Auteur , rue
du petit Carrouzel , au Magaſin de
porcelaines.
....Frédégonde , d'abord au ſerviced'AuOCTOBRE
II. Vol. 1776. 123
douëre , prèmiere femme de Chilperic ,
s'éleva ſur le Trône encore plus par fon
génie que par ſa beauté. Elle eut un coeur
cruel chez une Nation , il eſt vrai , encore
féroce & barbare. Elle ſe vengea des méchancetés
des Princes de ſon temps par
des méchancetés plus grandes , & fut fe
mettre à couvert des atteintes du poifon
& de l'aſſaſſinat par le poiſon même &
l'aſſaffinat. Sa régence , après la mort de
Chilperic , fut mâle , hardie , infolente.
On l'a comparée à Brunehaut , femme
de Sigebert , Roi d'Auſtraſie, & fa rivale;
mais Frédegonde , plus politique , fut
toujours ſe conſerver l'amitié de la Nation.
Ses crimes étoient plus particuliers
que publics. Elle mourut enfin dans ſon
lit , regrettée même du Peuple , au lieu
que Brunehaut par ſes attentats qui attaquoient
le corps même de la Nation ,
tomba dans la diſgrace de cette même
Nation , & périt au milieu des plus affreux
fupplices. Voilà à peu près l'idée
que l'on ſe formera de Frédegonde &
de Brunehaut en lifant l'Hiſtoire de
France. Mais M. Monvel , qui vouloit
faire un Roman , & un Roman qui put
intéreſſer le Lecteur en faveur de Brune .
haut, nous peint cette Princeſſe ſous
124 MERCURE DE FRANCE.
l'image des graces & de la beauté; il
nous la repréſente comme une Reine accomplie
, une épouſe vertueuſe , une
amante ſenſible , que la jalouſe Frédegonde
pourſuit fans relâche , & renda
la fin victime de ſes noires perfidies. Il
y a dans ce Roman des ſituations que le
Romancier a fu rendre pathétiques par
des détails qui lui ont été ſuggérés par
une imagination vivement remplie de
fon objet. Le ſtyle d'ailleurs n'eſt pas
dépourvu de chaleur & d'intérêt. On
pourroit defirer ſeulement que M. Monvel
eut choiſi un ſujet plus heureux , &
plus propre à nous donner le developpe.
ment des ſentimens qui ont droit d'intéreſſer
tous les Lecteurs. Mais qui pourra
ſupporter le ſpectacle affreux des forfaits
que ce Roman nous rappelle d'après
l'Hiſtoire ? Des ſcenes de perfidie ſuccedent
à des ſcenes d'horreur. On voit
des freres armés les uns contre les autres
, des traites violés , le ſang le plus
ſacré répandu , des trahiſons , des crimes
, Frédegonde donnant à chaque inf
tant des preuves de l'ame la plus féroce ;
enfin tout ce qui peut caractériſer un
regne qu'on peut appeller celui des for
faits.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 125
1
Ammien Marcellin , ou les dix huit Livres
de fon Hiſtoire qui nous font reftés ;
traduits en françois ; 3 volumes in 12 .
A Berlin , chez Decker. On en trouve
quelques exemplaires à Paris , chez
Lacombe, Lib. rue Chriſtine,
Ammien Marcellin étoit Grec de nation
, ainſi qu'il le déclare lui même à
la fin du dernier livre de fon hiſtoire :
Hæc ut miles quondam & Græcus , à Principatu
Cæfaris Nervæ exorfus adusque l'alentis
interitum pro virium explicavi menfura.
Une épître que lui écrivit Libanius
nous apprend qu'il étoit Citoyen d'Antioche.
Il ſervit long-temps dans les armées
Romaines ſous Conſtance , Julien
&Valens ; & après la mort de ce dernier
Empereur , il ſe retira à Rome où il
écrivit fon hiſtoire , qu'il diviſaen trente
&un livres. Elle s'étendoit depuis Nerva,
où finit Suétone , juſqu'à la mort de Valens.
Il ne nous reſte aujourd'hui que les
dix - huit derniers livres , qui commencent
à la fin de l'année 353 , immédiatement
après la mort de Magnence , encore
ces livres font - ils remplis de fautes &
de lacunes.
126 MERCURE DE FRANCE.
Quoique Ammien Marcellin fut Grec,
il ecrivit fon hiſtoire en latin , & l'on
ne s'apperçoit que trop ſouvent qu'il
n'écrit point dans ſa propre langue. Son
ſtyle eſt en général rude , inégal , quel
quefois obfcur. On pourroit encore lui
reprocherde connoître peu l'art des tranſitions
, & d'avoir , par une vaine oſtentation
de ſcience , inféré dans ſa narration
différentes queſtions étrangeresà fon
ſujet. Mais ces défauts font rachetés par
beaucoup d'impartialité & d'exactitude
dans les faits. Il eſt du petit nombre
des Hiftoriens qui ont écrit les choſes
qu'ils ont vues , & auxquelles ſouvent
ils ont eu grande part. Une autre confidération
qui doit nous faire rechercher
particulierement ſon hiſtoire , c'eſt qu'elle
hous donne la connoiſſance de pluſieurs
antiquités gauloiſes , & différentes inftructions
ſur l'origine des premiers François
, Allemands , Bourguignons , &c.
Voicila peinture qu'il nous fait desGaulois.
,, Les Gaulois font preſque tous
,, blancs & de haute taille, ils ont les
;, cheveux blonds , le regard farouche ,
,, aiment les querelles , & font déméfu-
3, rementvains. Pluſieurs étrangersréunis
>> ne pourroient pas foutenir l'effort d'un
وو
OCTOBRE II. Vol. 1776. 127
ſeul d'entre eux , avec qui ils pren-
„ droient querelle, s'il appelloit à ſon ſe.
» cours ſa femme , qui l'emporte encore
fur lui& par ſa vigueur& par ſes yeux
„ hagards. Elle ſeroit redoutable fur-tout
ſi enflant fon gofier & grinçant des
„ dents , elle s'apprêtoit de ſes bras
forts & auſſi blancs que la neige , à
„ jouer des pieds & des poings , pour en
donner des coups auſſi vigoureux que
s'ils partoientd'une catapulte. Ils ont,
pour la plupart , la voix effrayante &
„ menaçante , lors même qu'ils ne font
* pas en colere. Ils font généralement
cas de la propreté. Dans ces contrées
fur-tout chez les habitans de l'Aquitaine
, vous ne trouverez pas , comme
ailleurs , un homme ou une femme ,
quelques pauvres qu'ils soient , qui ait
"
"
20
"
"
des vêtemens ſales ou déchirés . A tout
→ âge ils font propres à la guerre ; le
vieillard y va avec autant de courage
que la jeuneſſe. Endurcis par le froid
& le travail , ils mépriſent tous les
dangers. Aucun d'eux ne s'eſt jamais
„ coupé le pouce , comme en Italie , pour
ſe ſouſtraire aux fatigues de Mars;
auſſi appellent-ils enbadinant ces gens
là , des Murcons. Ils aiment le vin
"
"
128 MERCURE DE FRANCE.
"
"
ود
avec paſſion , & tâchent de l'imiter
„ par diverſes boiſſons . On voit chez
eux le bas Peuple courir çà & là dans
un état d'ivreſſe que Caton à définie
une eſpece de fureur volontaire : ce qui
„ juſtifie ce qu'a dit Ciceron en défendant
Fonteius , que les Gaulois en boiront
leur vin plus trempé , eux qui auroient
cru s'empoisonner en y mêlant de
l'eau ".
"
"
ود
Aucun Gaulois , eſt . il dit dans cette
verſion , ne s'eſt jamais coupé le pouce
comme en Italie , pour ſe ſouſtraire aux
fatigues de Mars; auſſi appellent - ils en
badinant ces gens là des Murcons. Nec
eorum aliquando quisquam , ut in Italia ,
munus Martium pertimescens , pollicem
fibi præcidit , quos jocaliter murcos appellant.
Dans un manufcrit de la Bibliothe .
que du Roi , on lit au lieu de jocaliter ,
localiter ; ce qui ſignifieroit que dans le
pays on appelle ces gens la des Murcons :
cettederniere leçon nous paroîtpréférable
a la premiere , d'autant plus que le mot
murcus eſt une expreſſion latine & non
gauloife.
Cette traduction françoiſe de Marcellin
eſt la ſeule que nous ayons : car on ne
peut pas compter celle de l'Abbé de Marolles
OCTOBRE . II . Vol. 1776. 129
rolles. Le Traducteur a donc eu un nouveau
champ à défricher ; & fon travail
mérite d'autant plus d'être accueilli , qu'il
lui a fallu ſouvent éclaircir les obſcurités
du ſtyle de l'original , & corriger des
fautes de copiſtes. Mais il a pu s'aider
beaucoup des remarques & notes des freres
Valois & de Gronovius , qui ont
donné des éditions eſtimées de ces dixhuit
livres de Marcellin.
Supplement à l'Encyclopédie ou Nouveau
Dictionnaire pourſervir de fupplément au
Dictionnaire raisonné des Sciences , des
Arts & des Métiers; par une Société
de Gens de Lettres ; mis en ordre &
publié par M. ***. in fol. Tomes I.
& II. 1776. à Amsterdam chez Marc
Michel Rey , àf 30. courant de Hollande.
PREMIER EXTRAIT.
Les connoiſſances profondes contenues
dans le Dictionnaire raiſonné des Sciences
, des Arts & des Métiers ; l'immenfité
d'objets qu'il comprend ; l'étendue
avec laquelle les matieres y font traitées ;
&fur- tout une infinité de choſes neuves
I
130 MERCURE DE FRANCE.
que le génie y a répandues & que l'on
chercheroit inutilement ailleurs , en font
le recueil le plus vaſte & le plus précieux
que nous poſſédions. S'il n'a pas la perfection
d'un ſyſtême univerſel de la nature
& de l'art , il a toute celle que pouvoit
avoir une nouvelle tentative en ce genre.
En conſidérant l'immenſité & les difficultés
de l'entrepriſe, on s'étonne que l'exécution
n'en ait pas été plus défectueuſe.
Les ſavans Editeurs en ont mieux ſenti
les défauts que perfonne : & dans l'imposſibilité
de les éviter dans une premiere
édition , ils ont indiqué les moyens d'y
remédier par un ſupplément compoſé fur
le même plan , qui corrigeât les fautes &
rectifiât les inexactitudes ; qui contint les
découvertes anciennes omiſes dans cet
Ouvrage , & y ajoutât les nouvelles découvertes
faites dans les ſciences & les
arts depuis ſa publication ; qui développât
les objets traités trop fuccinctement ; qui ,
en un mot, donnât à toutes les parties
de ce vaſte corps de fcience , le degré de
perfection dont elles font fufceptibles dans
l'état actuel des connoiſſances humaines.
Il falloit pour cela que des Savans & des
Artiſtes d'un mérite diftingué ſe chargeaſſent
d'en revoir avec foin les diffé.
OCTOBRE. II . Vol. 1776. 131
- rentes parties & de les compléter ; il falloit
qu'un Editeur laborieux & intelligent
mît en ordre ces matériaux précieux , les
raccordât au deſſein général , & en formât
un tout enſemble. Il ſuffit de nommer
MM. d'Alembert , Bernoulli , Marmontel
, Adanſon , de Haller , & c. Il
ſuffit de nommer l'Editeur , M. Robinet ,
pour concevoir une haute idée de ce
Supplément.
Le Lecteur eſt agréablement ſurpris de
trouver tant de richeſſes dans un Ouvrage
, qui n'étant que le complément de 17.
vol. in folio , (*) pourroit être comme
les glanures après la moiſſon. Nous ajoutons
que pluſieurs parties font traitées
avec tant d'habilité , pleines de vues ſi
utiles, fi intéreſſantes , ſi bien approfondies
, fi clairement expoſées , qu'une ſeule
fuffiroit pour faire la voguede tout l'Ouvrage;
telles font entre autres , la litté.
rature , par M. Marmontel ; l'anatomie
& la phyfiologie , par M. le Baron de
Haller ; la médecine légale , par M. la
Foffe , Médecin de Montpellier; la cul-
(*)On trouve à Amsterdam chez Rey ,
Les 17. vol. de Difcours & les
11. vol. de Planches
28 vol. à f 525. - de Hollande édition de Geneve.
!
132 MERCURE DE FRANCE.
ture des arbres & arbriſſeaux , par M.
le Baron de Tſchoudi , &c.
Preſque tous les grands articles confirment
ce jugement , qui eſt moins le
nôtre que celui du Public éclairé ; & dans
l'embarras du choix , nous citerons les
ſuivans , Abondance , abforption , Acadé.
mie , Acadie , accent , accompagnement ,
accouchement , accouplement , accroiſſement
, accufation ſecrette , accufé , achromatique
, affinité , affourche , affût , agriculture
, alaterne , allégorie , Allemagne ,
Amérique , animalité , animation , appareiller
, approximation , Arabes , arbre ,
arrimage , arroſement , artillerie , aſſaffinat ,
atonie de la matrice, avortement , &c .
Bains , ballet , bardes , barreau , barometre
, beau , beaux - arts , borax , boſquet ,
bouton, bouture , &c. Calcul aſtronomique
, Califes , camp , campement , canal
de Bourgogne , canal de Languedoc ,
canaux d'arroſement & de deſſéchement ,
cerveau , chaiſe chirurgicale , circulation,
clair obfcur , coloris , combat , combustion
, comédie , comete , connoiſſance du
pays , confonnance , conſtellation, contrepoint
, couleur , couleurs locales , couleurs
accidentelles , &c. Denſité , dépèt
laiteux , détachement , diamant , diſſonar.-
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 133
ce , diſſolution , &c. Echelle angloiſe ,
éclipſe , élaguer , éloquence , embryon ,
équation , eſthétique , eſtomac , étoile ,
exercice , expreffion , &c. Nous ne prétendons
pas borner à ces articles ce que
les deux volumes que nous avons ſous les
yeux contiennent d'intéreſſant. L'hiſtoire
nous a paru généralement bien faite ; l'enſemble
forme un tableau de l'hiſtoire ancienne
& moderne , également éloigné de
la ſéchereſſe d'un abrégé trop ſuccinct &
d'une tédieuſe diffuſion .
Dans le deſſein de faire connoître plus
en détail ce grand Ouvrage , nous nous
bornerons aujourd'hui à l'article Beau. Il
n'eſt pas affez étendu pour l'abréger , &
on n'en pourroit rien retrancher ſans lui
faire tort. L'Auteur , M. Marmontel ,
fe propoſe de tracer le caractere du beau
d'une maniere plus préciſe qu'on ne l'a
fait juſqu'ici.
,, Tout le monde convient que le beau ,
ſoit dans la nature ou dans l'art , eſt ce
qui nous donne une haute idée de l'une
ou de l'autre , & nous porte à les admirer
, mais la difficulté eſt de déterminer
dans les productions des arts & dans celles
de la nature , a qu'elles qualités ce ſenti.
ment d'admiration & de plaiſir eſt attaché."
13
134 MERCURE DE FRANCE
1
" La nature & l'art ont trois manieres
de nous affecter vivement , ou par la
penſée , ou par le ſentiment, ou par la
ſeule émotion des organes: il doit donc
y avoir auſſi trois eſpeces de beau dans la
nature & dans les arts ; le beau intellectuel
, le beau moral , le beau matériel ou
ſenſible. Voyons à quoi l'eſprit , l'ame
& les ſens peuvent le reconnoître ; ſes
qualités diſtinctes ſe réduisent à trois , la
force, la richesse & l'intelligence."
ود En attendant que par l'application ,
le ſens que j'attache à ces mots ſoit bien
développé , j'appelle force , l'intensité
d'action ; richesse , l'abondance & la fécondité
des moyens ; intelligence , la maniere
utile & ſage de les appliquer."
,, La conféquence immédiate de cette
définition eſt que ſi , par tous les ſens ,
la nature & l'art ne nous donnent pas également
de leurs forces , de leurs richeſſes
& de leur intelligence , cette idée qui
nous étonne , & qui nous fait admirer la
cauſe dans les effets qu'elle produit , il ne
doit être pas également donné à tous les
ſens de recevoir l'impreſſion du beau : or
il ſe trouve qu'en effet l'oeil & l'oreille
font excluſivement les deux organes du
beau;& la raiſon de cette excluſion ſi ſin
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 135
guliere& fi marquée, ſe préſente ici d'elle-
même ; c'eſt que des impreſſions faites
ſur l'odorat , le goût & le toucher , il ne
réſulte aucune idée , aucun ſentiment élevé.
La ſaveur, l'odeur , le poli , la folidité
, la molleſſe, la chaleur, le froid ,
la rondeur , &c. font des ſenſations toutes
ſimples & ſtériles par elles - mêmes , qui
peuvent rappeller à l'ame des ſentimens
& des idées , mais qui n'en produiſent
jamais."
ود
ou
L'oeil eſt le ſens de la beauté phyſique
, l'oreille eſt , par excellence , le ſens
de la beauté intellectuelle & morale. Confultons
- les , & s'il eſt vrai que de tous
les objets qui frappent ces deux ſens , rien
n'eſt beau qu'autant qu'il annonce ,
dans l'art oudans la nature , un haut degré
de force , de richeſſe ou d'intelligence;
ſi , dans la même claſſe , ce qu'il y a
de plus beau eſt ce qui paroît réſulter de
leur enſemble & de leur accord ; ſi à mefure
que l'une de ces qualités manque ,
ou que chacune eſt moindre , l'admiration
& , avec elle , le ſentiment du beau s'affoiblit
en nous ; ce ſera la preuve complette
qu'elles en ſont les élémens."
,, Qu'est- ce qui donne aux deux actions
de l'ame , à la penſée & à la volonté , ce
14
136 MERCURE DE FRANCE.
caractere qui nous étonne dans le génie
&dans la vertu ? Et foit que nous admirions
dans l'une & l'autre ou l'excellence
de l'Ouvrage ou l'excellence de l'Ouvrier ,
n'est- ce pas toujours force , richeſſe , ou
intelligence?"
ود En morale, c'eſt la force qui donne
à la bonté le caractere de beauté. Quel
eſt parmi les Sages le plus beau caractere
connu? celui de Socrate. Parmi les Héros
? celui de Céſar. Parmi les Rois ? Celui
de Marc Aurele. Parmi les Citoyens ?
celui de Régulus. Qu'on en retranche
ce qui annonce la force avec ſes attributs ,
la conſtance , l'élévation , le courage , la
grandeur d'ame ; la bonté peut s'y trouver
encore , mais la beauté s'évanouit. "
,, Qu'on faſſe du bien à ſon ami ou à
ſon ennemi , la bonté de l'action en ellemême
eſt égale. Mais d'un côte , facile
& ſimple , elle eſt commune ; de l'autre ,
pénible & généreuſe , elle ſuppoſe de la
force unie à la bonté; c'eſt ce qui la
rend belle. Brutus envoie à la mort un
Citoyen qui a voulu trahir Rome : nulle
beauté dans cette action. Mais pour donner
un grand exemple , Brutus condamne
ſon propre fils ; cela eſt beau ; l'effort qu'il
en a du coûter à l'ame d'un pere enfait
OCTOBRE. II. Vol 1776. 137
une action héroïque. Qu'un autre qu'un
pere, eût prononcé le qu'il mourut du vieil
Horace ; qu'une autre qu'une mere eût
dit à un jeune homme , en lui donnant un
bouclier , rapportez - le , ou qu'il vous rapporte;
plus de beauté dans le ſentiment,
quoique l'expreffion fût toujours énergipue.
Alexandre entreprend la conquête
du monde , Auguſte veut abdiquer l'Empire
de l'Univers , & de l'un & de l'autre
on dit : cela est beau , parce qu'en effet il
y a beaucoup de force dans l'une & l'autre
réſolution."
,, Il arrive ſouvent que fans être d'accord
fur la bonté morale d'une action
courageuſe & forte , on eſt d'accord fur
ſa beauté ; telle eſt l'action de Scévola.
Le crime même , dès qu'il ſuppoſe une
force d'ame extraordinaire ou une grande
fupériorité de caractere ou de génie , eſt
mis dans la claſſe du beau; tel eſt le crime
de Céſar , le plus illuftre des coupables."
On obſerve la même choſe dans les
productions de l'eſprit. Pourquoi dit- on
de la ſolution d'un grande problême en
géométrie , d'une grand découverte en
phyſique , d'une invention nouvelle &
ſurprenante en méchanique , cela est beau?
C'eſt que cela ſuppoſe un hautdegré d'in
15
138MERCUREDEFRANCE.۱
telligence , & une force prodigieuſe dans
l'entendement & la réflexion."
ود On dit dans le même ſens d'un fyſtême
de légifſlation ſagement & puiſſamment
conçu , d'un morceau d'hiſtoire ou
de morale profondément penſé & fortement
écrit , cela est beau."
و د
On le dit d'un chef d'oeuvre de combinaiſon
, d'analyſe , des grands réſultats
du calcul ou de la méditation ; & on ne
le dit que lorſqu'on eſt en état de ſentir
l'effort qu'il en a dû coûter. Quoi de plus
ſimple & de moins admirable que l'alphabet
aux yeux du vulgaire ? Quoi de plus
ſec & de moins fublime aux yeux d'un
Ecolier que la dialectique d'Ariftote ?
Quoi de moins étonnant que la roue , le
cabeſtan , la vis , aux yeux de l'Ouvrier
qui les fabrique ou du Manoeuvre qui s'en
fert? Et quoi de plus beau que ces inventions
de l'eſprit humain aux yeux du
Philoſophe qui meſure le degré de force
& d'intelligence qu'elles ſuppoſent dans
leur Inventeur ?"
"
Ici ſe préſente naturellement la raiſon
de ce qu'on peut voir tous les jours ,
que les deux claſſes d'hommes les plus
éloignées , le Peuple & les Savans , font
celles qui éprouvent le plus ſouvent &
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 139
le plus vivement l'émotion du beau ; le
Peuple , parce qu'il admire comme autant
de prodiges les effets dont les cauſes &
les moyens lui ſemblent incompréhenſibles
; les Savans , parce qu'ils font en
état d'apprécier & de fentir l'excellence
& des caufes & des moyens ; au lieu
que pour les hommes ſuperficiellement
inſtruits , les effets ne font pas affez furprenans
, ni les cauſes affez approfon
dies."
ود Dans l'éloquence & la. poëſie , la
richeſſe & la magnificence du génie ont
leur tour; l'affluence des ſentimens , des
images & des pensées , les grands développemens
des idées qu'un eſprit lumineux
anime & fait éclore, la langue même ,
devenue plus abondante & plus féconde
pour exprimer de nouveaux rapports , ou
pour donner plus d'énergie ou de chaleur
aux mouvemens de l'ame ; tout cela ,
dis -je , nous étonne ; & le raviſſement
où nous ſommes n'eſt que le ſentiment
du beau."
,, Il en eſt de même des objets ſenſibles;
& fi dans la nature nous examinons
quel eſt le caractere univerſel de la beauté
, nous trouverons dans les animaux
les trois caracteres de beauté quelquefois
140 MERCURE DE FRANCE.
réunis , & ſouvent partagés ou fubordonnés
l'un à l'autre. Dans la beauté de
l'aigle , du taureau , du lion , c'eſt la force
de la nature ; dans la beauté du paon ,
c'eſt la richeſſe; dans la beauté de l'homme
, c'eſt l'intelligence qui paroît dominer.
ود
دو
On fait ce que j'entends ici par l'intelligence
de la nature , ou, pour parler
plus exactement de l'Auteur de la nature ,
je parle de ſes procédés , de leur accord
avec ſes vues , du choix des moyens qu'elle
a pris pour arriver à ſes fins. Or
qu'elle a été l'intention de la nature à l'égard
de l'eſpece humaine ? Elle a voulu
que l'homme fût propre à travailler & à
combattre , à nourrir & à protéger ſa
timide compagne & fes foibles enfans.
Tout ce qui , dans la taille & dans les
traits de l'homme , annoncera l'agilité ,
l'adreſſe , la vigueur , le courage , des
membres ſouples & nerveux , des articulations
marquées , des formes qui portent
l'empreinte , ou d'une réſiſtance ferme ,
ou d'une action libre & prompte ; une
ſtature dont l'élégance & la hauteur n'ait
rien de frêle , dont la ſolidité robuſte
n'ait rien de lourd ni de maſſif; une telle
correſpondance des parties l'une avec l'au-
4
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 141
tre; une ſymmétrie , un accord , un équilibre
ſi parfaits , que le jeu méchanique
en foit facile & fûr ; des traits où la fierté
, l'aſſurance , l'audace & (pour une
autre cauſe) la bonté , la tendreſſe , la
ſenſibilité foient peintes ; des yeux où
brille une ame à la fois douce & forte ,
une bouche qui ſemble diſpoſée à ſourire
à la nature & à l'amour ; tout cela , dis-
- je , compoſe le caractere de la beauté mâle;
& dire d'un homme qu'il eſt beau ,
c'eſt dire que la nature , en le formant ,
a bien ſu ce qu'elle faiſoit , & a bien fait
ce qu'elle a voulu."
" La deſtination de la femme a été de
plaire à l'homme , de l'adoucir , de le
fixer auprès d'elle & de ſes enfans. Je
dis de le fixer , car la fidélité eſt d'inſtitution
naturelle : jamais une union fortuite
& paſſagere n'auroit perpétué l'espece
; la mere allaitant fon enfant , ne
peut vaquer dans l'état de nature , ni à ſe
nourrir elle - même , ni à leur défenſe
commune ; & tant que l'enfant a beſoin
de la mere , l'épouſe a beſoin de l'époux.
Or l'inſtinct , qui dans l'homme eſt foible
& peu durable , ne l'auroit pas ſeul retenu
; il falloit à l'homme ſauvage & vaga142
MERCURE DE FRANCE.
۱
bond d'autres liens que ceux du ſang: l'amour
ſeul a rempli le voeu de la nature;
&le remede à l'inconſtance a été le charme
attirant& dominant de la beauté."
ود
e
Si l'on veut donc ſavoir quel eſt le
caractere de la beauté de la femme , on
n'a qu'à réfléchir à ſa deſtination. La nature
l'a fait pour être épouſe & mere ,
pour le repos & le plaifir , pour adoucir
ſes moeurs de l'homme , pour l'intéreſſer ,
l'attendrir . Tout doit donc annoncer
en elle la douceur d'un aimable empire.
Deux attraits puiſſans de l'amour font le
deſir & la pudeur : le caractere de ſa
beauté ſera donc ſenſible & modefte.
L'homme veut attacher du prix à ſa victoire
; il veut trouver dans ſa compagne
fon amante & non fon eſclave ; & plus
il verra de nobleſſe dans celle qui lui
obéit , plus vivement il jouira de la gloire
de commander : la beauté de la femme
doit donc être mêlée de modeſtie & de
fierté. Mais une foibleſſe intéreſſante attache
l'homme en lui faiſant ſentir qu'on
a beſoin de ſon appui ; la beauté de la
femme doit donc être craintive , & pour
la rendre plus touchante , le ſentiment en
fera l'ame: il ſe peindra dans ſes regards ,
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 143
il reſpirera ſur ſes levres , il attendrira
tous ſes traits ; l'homme qui veut tout
devoir au penchant , jouira de ſes préférences;
dans la foibleſſe qui cede, il
ne verra que l'amour qui conſent. Mais
le ſoupçon de l'artifice détruiroit tout ;
l'air de candeur , d'ingénuité , d'innocen.
ce: ces graces ſimples & naïves qui ſe
font voir en ſe cachant : ces fecrets du
penchant retenus & trahis par la tendreſſe
du fourire , par l'éclair échappé
d'un timide regard: mille nuances fugitives
dans l'expreſſion des yeux & des
traits du viſage, font l'éloquence de la
beauté ; dès qu'elle eſt froide , elle eſt
muette."
,, Le grand afcendant de la femme fur
le coeur de l'homme , lui vient de la ſecrette
intelligence qu'elle ſe ménage avec
lui - même , à ſon infu . Ce difcernement
délicat , cette pénétration vive doit
donc auſſi ſe peindre dans les traits d'une
belle femme , & fur - tout dans ce coup
d'oeil fin qui va juſqu'aux replis du coeur
démêler un ſoupçon de froideur , de tristeſſe
, y ranimer la joie , y rallumer l'amour."
„ Enfin , pour captiver le coeur qu'on
a touché , & le ſauver de l'inconſtance ,
144 MERCURE DE FRANCE.
il faut le ſauver de l'ennui , donner fans
ceſſe à l'habitude les attraits de la nouveauté
, & tous les jours la même aux
yeux de fon amant , lui ſembler tous les
jours nouvelle. C'eſt-là le prodige qu'opere
cette vivacité mobile , qui donne à
la beauté tant de vie & d'éclat. Docile
à tous les mouvemens de l'imagination ,
de l'eſprit & de l'ame , la beauté doit ,
comme un miroir, tout peindre , mais
tout embellir"
ود Pour analyſer tous les traits de ce
prodige de la nature , il faudroit n'avoir
que cet objet ; & il le mériteroit bien.
Mais j'en ai dit aſſez pour faire voir que
l'intelligence & la ſageſſe de la premiere
cauſe ne ſe manifeſtent jamais avec plus
d'éclat qu'en formant cet objet divin."
,, Je fais bien qu'on peut m'oppoſer la
variété infinte des ſentimens ſur la beauté
humaine ; & j'avoue en effet que la vanité
, l'opinion , le caprice national cu
perſonnel ont trop influé ſur les goûts ,
pour qu'il nous ſoit poſſible , en les ana-
Jyſant , de les réduire à l'unité. Laiſſonslà
ce qui nous eſt propre ; & pour juger
plus fainement , cherchons les principes
du beau dans ce qui nous eſt étranger."
و د
Sur quelque eſpece d'être que nous
jetions
१
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 145
jetions les yeux, nous trouverons d'abord
que preſque rien n'eſt beau que ce qui eſt
grand , parce qu'à nos yeux la nature ne
paroît déployer ſes forces que dans ſes
grands phénomenes. Nous trouverons
pourtant que de petits objets , dans lesquels
rious appercevons une magnificence
ou une induſtrie merveilleuſe, ne laiſſent
pas de donner l'idée d'une cauſe étonhamment
intelligente & prodigue de ſes
tréfors. Ainſi comme pour amaſſer les
eaux d'un fleuve & les répandre , pour
jeter dans les airs les rameaux d'un grand
chêne , pour entaſſer de hautes montagnes
chargées de glaces ou de forêts , pour
déchaîner les vents , pour foulever les
mers , il a fallu des forces étonnantes ; de
même pour avoir peint des couleurs ſi
vives , de nuances ſi délicates la feuille
d'une fleur , l'aile d'un papillon , il a fallu
avoir prodigué des richeſſes inépuiſables ;
& de l'admiration que nous cauſe cette
profuſion de tréſors , naît le ſentiment
de beauté dont nous ſaiſit la vue d'une
roſe ou d'un papillon."
ود Nous trouverons que ceux des phé
nomenes de la nature auxquels l'intelligence
, c'est- à-dire , l'eſprit d'ordre , de
K
146 MERCURE DE FRANCE. 1
convenance & de régularité , ſemble avoir
le moins préſidé , comme un volcan , une
tempête , ne laiſſent pas d'exciter en nous
le ſentiment du beau , par cela ſeul qu'ils
annoncent de grandes forces ; & au con
traire que l'intelligence étant celle des facultés
de la nature qui nous étonne le
moins , peut - être à cauſe que l'habitude
nous l'a rendue trop familiere , il faut
qu'elle ſoit très ſenſible & dans un degré
furprenant, pour exciter en nous le fentiment
du beau. Ainſi quoique l'inten.
tion , le deſſein , l'induſtrie de la nature
foient les mêmes dans un reptile & dans
un roſeau , que dans un lion & dans un
chêne , nous diſons du lion & du chêne ,
cela est beau ! mouvement que n'excite
en nous ni le roſeau , ni le reptile. Cela
eſt ſi vrai , que les mêmes objets qui femblent
vils , lorſqu'on n'y apperçoit pas ce
qui annonce dans leur cauſe une merveilleuſe
induſtrie , deviennent précieux &
beaux , dès que ces qualités nous frappent.
Ainſi en voyant au microſcope ou
l'oeil ou l'aîle d'une mouche , nous nous
écrions , cela est beau ! "
" Enfin dans la beauté par excellence,
dans le ſpectacle de l'Univers , nous trouOCTOBRE.
II. Vol. 1776. 147
verons réunis au ſuprême degré les trois
objets de notre admiration , la force , la
richefſe & l'intelligence ; & de l'idée
d'une cauſe infiniment puiſſante , ſage
& féconde , c'est - à- dire de Dieu , na
tra le ſentiment du beau dans toute fa
fublimité. "
Le principe du beau naturel une fois
connu , M. Marmontel paſſe à la beauté
- artificielle , & porte dans cette nouvelle
difcuffion une ſagacité , une fineſſe de
tact , une richeſſe d'idées , de vues & de
rapports frappans , que perſonne n'avoit
faifis && rapprochés avec la même intelli
gence , quoique cette matiere ait été
-traitée par tant d'habiles Littérateurs.
On fent toutle prix d'un Ouvrage rempli
d'articles auffi excellens. Les Dictionnaires
ordinaires ſont faits pour être
confultés : celui - ci mérite d'etre lu.
K
148 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HELIOGABALE & Alexandre
Sévere , Hiſtoires Romaines , précedées
d'une explication de quelques antiquités
Romaines ; dediées à MONSIEUR , frere
du Roi ; par M. Mayer. A Paris ,
chez la veuve Ducheſne , I vol. in - 80.
broché.
Effai chronologique , historique & politi
que sur l'Ile de Corse , avec des notes
importantes fur les droits de la France
fur cette poſſeſſion, preſqu'auſſi anciens
que la Monarchie ; par M. Ferrand Dupuy
, Conſeiller de Confiance de la Maifon
Souveraine de Naſſau. A Paris , chez
Baſtien , 1 vol. in- 12. br. 24. f.
Obſervationfur la nature du froid , avec
des preuves fondées ſur de nouvelles expériences
phyſiques ; par M. Hercken
roth , Apothicaire Aide-Major des camps
& Armées du Roi. A Paris , chez Monory
, I vol. in-12, br. 24 1.
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 149
Exposé des moyens curatifs & préſervatifs
qui peuvent être employés contre les
maladies peftilentielles des bêtes à cornes,
diviſé en trois parties ; la premiere contient
les moyens curatifs , la ſeconde renferme
les moyens préſervatifs , la troiſieme
comprend les ordres émanés du Gouvernement
; publié par ordre du Roi ; par
M. Vicq d'Azyr , Docteur- Regent de la
Faculté de Médecine de Paris ; 1 vol. in
80. prix 4 1. 10 f. br. A Paris , chez
Mérigot l'aîné.
Bibliotheque littéraire , hiſtorique & critique
de la Médecine ancienne & moderne ,
c. Tome II . in - 4°. A Paris , chez
Ruault , 10 l. br. La ſouſcription pour
les volumes fuivans eſt de 7 1 .
Elémens de Tactique pour la Cavalerie ;
par M. Mottin de la Balme , Capitaine
de Cavalerie. A Paris , chez Jombert fils
aîné , & chez Ruault , I vol. in 8°. br. 31.
Caius Marcius Coriolan , ou le danger
d'offenſer un grand homme , Tragédie ;
par M. Gudin de Brenellerie ; repréſentée
pour la premiere fois ſur le Théatre de la
Comédie Françoiſe , le 14 Août 1776.
A Paris , chez Ruault , in 80. br. 36. 1.
!
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
Traité ddeess nmauvais effets de la fumée&
la litharge , par Samuel Stockufen , traduit
du latin & commenté par J. J. Gardane
, Docteur Regent de la Faculté de
Médecine de Paris. Pour ſervir à l'histoire
des maladies des Artiſans . A Paris,
chez Ruault , 1 vol. in 12. br. 2 1.
२
Panegyrique de Saint Benoit , dédié à
Madame d'Eſparbez , Abbefte du Ronceray
, par M.Nicoleau , Directeur del'Inſtitution
académique & militaire de la
jeune Nobleſſe , à Paris , & ſe trouve
chez l'Auteur , rue du Monceau , & chez
Lejay , Libraire , I vol. in- 12 .
:
Eloge de Meffire Guy- Louis-Henri de
Valory , Lieutenant Général des armées
du Roi , prononcée en l'audience duBailliage
d'Etampes , le 24 Avril 1775 , par
M. C *** Avocat du Roi au même Bailliage
, lors de l'inſtallation de Meffire Jean
Marie , Marquis de Valory , Capitaine
au régiment royal de Lorraine, Bailli d'épée
au Bailliage de la même ville. A
Paris , chez Baſtien, I vol. in 8°.
OCTOBRE . II . Vol. 1776. 151
ACADEMIES.
1
I.
2
TOULOUSE.
L'ACADÉMIE des Jeux Floraux fera ,
fuivant l'uſage , la diftribution des prix
le 3. Mai de l'année prochaine 1777.
Ces prix font une amarante d'or de la
valeur de 400 liv. qui eſt,deſtinée à une
Ode.
Une églantinne d'or de la valeur de
450. liv. deftinée à un diſcours d'un quart
d'heure ou d'une demi heure de lecture ,
dont le ſujet fera , pour 1777 , l'Eloge de
Guy du Four de Pibrac , Chancelier de
Henri III. , Roi de Pologne.
८ Une violette d'argent de la valeur de
250 liv. deſtinée à un poëme de 60 vers
au moins , ou de 100 vers au plus , dont
le ſujet doit être héroïque , ou dans le
genre noble , ou à un écrit de 150
vers , en obfervant, comme dans les autres
genres d'ouvrage , de s'y abſtenir de
tout ce qui peut bleſſfer la Religion , les
moeurs & l'Etat.
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
Un fouci d'argent de la valeur de 200
liv. qui eſt deſtiné à une élégie , à une
idylle ou à une églogue : ces trois genres
d'ouvrages coucourent pour le même
prix.
Un lis d'argent de la valeur de 60. liv.
pour un fonnet ou un hymne à l'honneur
de la Vierge.
La façon , le contrôle & autres frais,
font compris dans la fomme qui énonce
la valeur de ces prix.
Le ſujet des ouvrages de poëſie eſt au
choix des Auteurs .
Les ouvrages qui ne font que des traductions
ou des imitations ; ceux qui traitent
des ſujets donnés par d'autres Académies
, ceux qui ont quelque choſe de
burleſque , de ſatyrique , d'indécent , font
exclus des prix.
t
Les ouvrages qui auront déjà été préfentés
aux yeux Floraux ou à d'autres
Académies , ceux qui auront paru dans
le Public , ceux dont les Auteurs ſe ſeront
fait connoître avant le jugement , ou
pour lesquels ils auront follicité ou fait
folliciter , en feront auſſi exclus.
Les Auteurs qui traitent des matieres
théologiques , doivent fait mettre au bas
de leurs ouvrages l'approbation de deux
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 153
Docteurs en Théologie , ſans quoi ces
ouvrages ne feront pas admis au concours.
Les Auteurs feront remettre , pendant
les quinze premiers jours du mois de
Février 1777 , par des perſonnes domiciliées
à Toulouſe , trois copies liſibles
de chaque ouvrage , à M. Delpy , Secré .
taire perpétuel de l'Academie , rue Vinaigre.
Son regiſtre devant être barré le
16 de Février , on ne ſera plus à temps
de lui en remettre dès que ce jour ſera expiré.
Cette loi ſera exécutée à la rigueur.
Les ouvrages qui feront adreſſés par la
poſte en droiture à M. le Secrétaire, ne
ſeront pas préſentés à l'Academie. Elle
ne ſuppléera point aux omiſſions , & l'on
ne recevra aucune correction des ouvra
ges , après qu'ils auront été remis ; ainſi
les Auteurs doivent revoir avec ſoin les
copies qu'ils préſenteront.
Les ouvrages feront déſignés , non-feulement
par leur titre , mais encore par
une deviſe ou ſentence , que M. le Sécrétaire
écrira ſur le regiſtre , auſſi bien
que le nom, la qualité ou la profeſſion
& la demeure des perſonnes qui les lui
auront remis.
A
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
M. le Secrétaire avertira les perſonnes
qui auront remis les ouvrages que l'Académie
aura couronnés , afin que les Au
teurs viennent eux- mêmes préſenter le
řécépiffé de leurs ouvrages ; l'après midi
du 3 Mai , à l'Affemblée publique que
l'Académie tient dans la Salle des Illuftres
de l'Hôtel -de- Ville , où elle fait la diſtribution
des prix. Si les Auteurs font hors
de portée de ſe préſenter , ils doivent envoyer
, à une perfonne domiciliée à Toulouſe
, une procuration en bonne forme ,
dans laquelle ils ſe déclarent Auteurs de
l'ouvrage couronné ; cette perſonne retiřera
le prix des mains de M. le Secretaiře
, fur le récébiffé de l'ouvrage. Le jour
d'après la diftribution , les Auteurs ou
Is Procureurs fondés ſe rendront chez M.
le Secrétaire , qui leur remettra le prix.
On ne peut remporter que trois fois
chacun des prix que l'Académie diſtribue.
Les Auteurs des ouvrages qu'elle découvrira
avoir enfreint cette loi , ſeront
privés du prix
Ceux qui auront remporté trois prix ,
l'un desquels foit celui de l'ode , pourront
obtenir , felon l'ancien uſage , des
lettres de Maître des Jeux Floraux , qui
OCTOBRE, 11. Vol. 1776. 155
leur donneront le droit d'opiner dans les
Affemblées générales & particulieres des
Jeux Floraux , & d'amifter aux féances
publiques,
Depuis les dernieres Lettres - Patentes
du Roi , qui autorifent l'augmentation
du prix de difcours, les Auteurs qui au-
Tont remporté trois fois ce prix , pourront
auffi obtenir des lettres de Maître des
Jeux Floraux , fans qu'il ſoit néceſſaire
qu'ils aient remporté le prix de poësie.
Après que les Auteurs ſe ſeront fait
connoître , M. le Secrétaire leur donnera
des attestations , portant qu'un tel , une
telle année , pour tel ouvrage par lui
compofé , a remporté un tel prix , &
l'ouvrage original ſera attaché à ces attellations,
ſous le contre ſcel des Jeux,
L'Académie à diftribué fix prix cette
année. Celui de l'ode a été réſervé.
Le difcours , intitulét Eloge de Michel
de l'Hopital , Chancelier de France , ayant
pour devile : Non ponebat enim rumores
ante falutem , a remporté le prix.j
M. le Chevalier d'Efpinaſſe s'eſt déclaré
l'Auteur du diſcours en vers , qui a
por titre : l'influence des moeurs fur la
constitution publique des Empires. Il a
remporté le prix deſtiné à une poëme ou
une épitre.
156 MERCURE DE FRANCE,
Le Pere Villar , de la doctrine chré.
tienne , l'un des Profeſſeurs d'éloquence
au College de l'Esquille , s'eſt déclaré
l'Auteur de l'Epitre à un Courtisan. On
lui a adjugé le prix réſervé,
L'Idylle intitulée le Bienfait rendu , &
àlaquelle on a donné le prix de ce genre ,
eſt de M. Lecouls de Levizac , Chanoine
de l'Egliſe Cathédrale de Vabres .
Le fonnet à l'honneur de la Vierge ,
qui a pour ſentence Mater Salvatoris , a
remporté le prix de l'année.
Celui qui a pour ſentence Templum
Dei factus est uterus nefciens virum , dont
M. Marchand , Avocat au Parlement ,
Poftulant au Sénéchal , s'eſt déclaré l'Auteur
, a obtenu le prix réſervé.
Le Pere Lombard , de la Doctrine
Chrétienne , l'un des Profeſſeurs d'Eloquence
au College de l'Esquille , s'eſt déclaré
l'Auteur du poëme qui a pour titre :
la Volupté , fléau de l'héroïsme Cet ouvrage
a concouru pour le prix.
I I.
Distribution de prix , & sujet proposé par
la Société Royale d'Agriculture de Lyon.
La Société avoit proposé , pour ſujet
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 157
du Prix de la préſente année , la ques
tion ſuivante :
Seroit - il avantageux , pour les villes
principales des provinces , d'y supprimer
les Communautés & Furandes des Boulangers
? Et dans les cas de l'affirmative ,
quels feroient les Meilleurs moyens de fuppléer
à la fourniture que les Boulangers
font obligés de faire ?
La Société , dans ſa ſéance du 3 Mars
dernier , a proclamé le Prix , & a décerné
la couronne au Mémoire coté No. 38 ,
avec la deviſe :
Pictoribus atque Poctis quidlibet audendiſemper
fuit æqua potestas. Hor. Art Poet.
L'auteur eſt M. Aulas , ancien Conſeiller
en la Cour des Monnoies de Lyon.
L'acceffit a été donné
1º. Au Mémoire coté No. 28 , avec
cette deviſe :
Non oderis laborioſa opera , & rufticationem
creatam ab Altiſſimo. De Lib.
Eccl. C. VII.
L'Auteur eſt M. Rouxelin , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale des Belles
- Lettres de Caen.
1
20. Au Mémoire coté 21 , ayant pour
deviſe Redeunt Saturnia Regna. Virg.
Ecl. 4.
158 MERCURE DE FRANCE
L'Auteur eſt M. Fabregue , Avocat
au Parlement & aux Cours de Lvon ,
ancien Conſeiller du Roi , & Juge-Vinteur
général des Gabelles du Lyonnois
au département de Lyon.
:
3º. Au Mémoire coté No 30, avec
la deviſe : Fiat lux.
L'Auteur eſt M. Clerc , Bourgeois de
Lyon.
Quarante Mémoires ont concouru : il
eſt à remarquer que plus de trente ont
adopté le ſyſtème de la fuppreffion des
Maîtriſes des Boulangers ; & une grande
partie des Auteurs de ces Mémoires ,
par une digreffion analogue à leur ſujet,
portent leurs regards for les autres Maîtriſes
, dont ils paroiſſent defirer l'extinction.
Prix pour l'année 1777
Ce prix ſera décerné au Mémoire qui
décrira le mieux les avantages qui résulteroient
de la confection ou réparation des
Chemins de traverse 、autres que les grandes
routes entretenues aux frais de Sa
Majesté , & qui indiquera les moyens le
plus simples & les moins diſpendieux ds
pourvoir à cet objet.
Toutes perſonnes pourront concourir ,
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 159
excepté les Membres ordinaires de la
Société.
Les Aſſociés y feront admis.
Les Auteurs ne ſe feront connoître
directement ni indirectement. Ils mettront
une devise à la tête de l'Ouvrage ,
& y joindront un billet cacheté qui contiendra
leurs noms & le lieu de leur réſidence.
Les paquets feront adreſſés à Lyon ,
à M. de Fleſſeles , Intendant de cette
Ville & Généralité.
Aucun Ouvrage ne fera admis au concours
, paſſé le premier Février 1777. Се
terme eſt de rigueur.
Le prix eſt une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv elle fera remiſe à l'Auteur
couronné , ou à fon fondé de procuration.
SPECTACLES,
OPERA.
1
L'A'ACCAADDÉÉMMIIEE ROYALE DE MUSIQUE
a donné le Mardi rer Octobre 1776,
la premiere repréſentation des Fragmens ,
1
160 MERCURE DE FRANCE.
compoſés de l'Acte d'Euthyme & Lyris ,
nouveau Ballet héroïque en un acte ; &
de celui d'Arueris ou les Ifies ; fuivis
d'Apelles & Campaſpe , ou la Générosité
d'Alexandre , Ballet pantomime.
Le poëme d'Euthyme & Lyris eſt de
M. Boutellier , & la muſique de M. Déformire.
Lybas , un des principaux Officiers de
l'armée d'Ulyſſe , ayant infulté une jeune
fille de Témeſſe, fut puni de mort par
les habitans. On dit que cette ville fut
auffitôt accablée de maux , & que l'Oracle
d'Apollon ordonna , pour les faire
ceſſer, de bâtir un Temple à Lybas , &
de lui facrifier tous les ans une jeune
fille. Euthyme, brave athlete , s'étant
trouvé à Témeſſe dans le temps de cet
horrible facrifice , entreprit de délivrer
la malheureuſe victime , & de combattre
le génie de Lybas. Le ſpectre parut, en
vint aux mains avec l'Athlete , & ayant
été vaincu , alla ſe précipiter dans la
mer. On rendit de grands honneurs à
Euthyme , & il épouſa la jeune fille. C'eſt
le ſujet de cet acte.
Lyris s'adreſſant aux mânes de Lybas,
fait l'aveu de l'amour qu'elle reſſent pour
Euthyme. Cet Amant vientjuſques dans
le
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 16t
le Temple ſe plaindre de ſes rigueurs,
Son indifférence affectée lui fait croire
qu'il a un rival. Lyris lui dit de diſſiper
ſes ſoupçons . Elle tremble ſur le fort
cruel qui va peut être la choiſir pour victime.
Euthyme s'excite à braver l'amour.
Mais il apprend que Lyris va être facrifiée
; il fait le ferment de l'arracher à
la mort. On conduit la victime à l'autel,
Le Grand - Prêtre preſſe le ſacrifice , &
invoque les mânes de Lybas . Euthyme
enléve Lyris de l'autel, Le tonnerre
gronde ; Lybas , armé d'un glaive , fort
de fon tombeau , & évoque les Dieuxmânes
qui viennent venger ſes autels.
L'intrépide Euthyme repouſſe le Spectre
& les Dieux - mânes ; la foudre éclate &
renverſe le monument. Lyris ne voyant
plus fon Amant & fon vengeur , va
pour ſe précipiter dans les flammes , en
s'écriant : Euthyme , c'est à toi que je me
facrifie. L'Amour paroît auffi-tôt & l'arrête.
Il unit les deux Amans & abolit le
ſanglant facrifice. Le Peuple de Témeſſe
célebre la préſence de l'Amour.
L'action eſt trop preſſée , & les événemens
font trop précipités pour qu'il réſulte tout
l'intérêt qui vient de la gradation & du
développement de la fable. Le rôle d'Eu-
L
162 MERCURE DE FRANCE.
tyme eſt joué par M. Larrivée , celui de
Lyris par Mille Arnould , le Grand Prêtre
par M. Gelin , l'Amour par Mile Virginie.
Pluſieurs morceaux d'un ſtyle ſimple ,
mais d'une expreſſion juſte & bien rendue
par les Acteurs , ont été applaudis.
On a remarqué auſſi quelques airs de ballets
fort agréables. On ſent bien que le
Compoſiteur , formé à l'ancien genre de
compoſition , a voulu ſe rapprocher du
genre nouveau , ſans en faifir les formes
élégantes & naturelles. Le ballet eſt de
la compoſition de M. Veſtris , & lui fait
honneur.
Arueris ou les Ifies , deuxieme entrée,
dont les paroles font de Cahufac , & la
muſique de Rameau , eſt tiré du Ballet des
Fêtes de l'Hymen.
Arueris eft reconnu chez les Egyptiens
pour le Dieu des Arts. Il invoque l'Amour.
Orie , qui l'aime , craint d'avoir
une rivale. Orie ſemble ignorer que les
talens donnent un prix à la beauté. Enfin
le deſir de plaire lui fait entreprendre de
briller par ſes chants. Oncélebre les fêtes
d'Iſis ou des Arts. Orie vient difputer le
prix de la voix. Elle triomphe ; Arueris
la couronne , & l'Hymen l'unit à fon
1
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 163
Amant. Cet Acte eſt ſingulierement recommandable
par la beauté des airs de
danſe. M. le Gros & Mademoiselle
Beaumefnil en ont exécuté les rôles principaux
avec beaucoup d'applaudiſſemens.
M. Gardel a compoſé ce ballet & s'y eſt
diftingué. MM. Veſtris , MM. Gardel ,
Mile Heinel , Miles Allard , Peslin , Dorival
, Aſſelin , ont embelli l'un & l'autre
divertiſſement , & ont été fort applaudis.
Apelles & Campaſpe ou la Générosité
d'Alexandre , ballet pantomime de la compoſition
de M. Noverre, muſique de M.
Rodolphe , a principalement attiré l'attention
du Public.
M. Noverre invoque le nom de la Reihe
pour ſes premiers eſſais ſur le Théâtre
de l'Opéra , & la protection éclairée que
cette auguſte Princeſſe accorde aux arts ,
dont elle accélere les progrès & étend
l'empire. Eh ! quelle Souveraine jamais
a ſu mieux allier à l'éclat du Trône ,
cette affabilité précieuſe qui lui enchaîne
tous les coeurs , qui encourage les
talens , honore les vertus & embellit les
graces?
M. Noverre a compoſé ſon ballet
d'après un trait fort connu de l'hiſtoire.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
Alexandre ayant ordonné à Apelles de
faire le portrait d'une de ſes favorites
nommée Campaſpe : Appelles , frappé de
la beauté de ſon modele , en devient
amoureux. Campaſpe partage ſon amour.
Alexandre s'en appercoit , fait un facrifice
de ſa paffion & unit les deux Amans.
Voici le développement que M. Noverre
a donné à cette anecdote.
Le Théâtre répreſente l'attelier d'Apelles
terminé dans le fond par une gallerie
de tableaux.
ACTE I. Scene I. , Appelles inſtruit de la vifite
d'Alexandre , donne les dernieres touches au portrait de
ce Prince , pour la réception duquel il a tout préparé.
Ses Eleves ſont déguisés en Amours & en Zéphirs , &
les femmes qui le ſervent , en Graces . Il veut qu'Alexandre
prenne ſon attelier pour celui des jeux & des
plaiſirs . Cette troupe riante eſt ingénieuſement diſtribuée
par l'artiſte : des Amours broyent les couleurs , d'autres
eſſayent leurs crayons , des Zéphirs chargés des préfens
de Flore , s'offrent pour modeles ; les Graces forment un
grouppe avec l'amour , tandis qu'une Nymphe prépare
la palette & les pinceaux d'Appelles ."
Scene II. ,, Un bruit d'inſtrumens militaires annoncent
l'arrivée d'Alexandre. Il eſt devancé par ſes femmes
& par une troupe de Guerriers : à ſa droite marche
Campaſpe couverte d'un voiles à ſa gauche Epheftion,
favori de ce Prince."
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 165
Apelles ſe proſterne aux pieds d'Alexandre qui le
comble de bontés. Il examine ſon portait ; les Grâces
le lui préſentent ; des Amours ſe grouppent de différentes
manieres , & fervent , pour ainſi dire , de ſupport &
ce chef - d'oeuvre de l'art : d'autres le couronnent."
ود Alexandre frappé du mérite du Peintre , & de la
maniere agréable dont il lui préſente ſon ouvrage , applaudit
à ſon goût & à ſon génie. Il lui fait ſigne s'il
n'a point quelques portraits de femme à lui faire voir.
Le Peintre lui montre celui de Vénus occupée à choiſir
dans le carquois de l'Amour la fléche qui doit bleſſer
Adonis. Alexandre enchanté de la beauté du tableau ,
de l'expreffion des figures , de la correction du deſſein
& des teintes harmonieuſes qui en forment le coloris ,
prend la réſolution de faire le portrait de Campafpe ; il
la fait avancer & lui ôte fon voile : Appelles qui n'a
jamais rien vu de ſi beau , recule de ſurpriſe comme
d'admiration. "
२
,, Alexandre qui , par des peintures vivantes , veut
augmenter l'enthouſiaſine de l'Artifte , fait marcher Campaſpe
, la poſe dans diverſes attitudes , & lui fait expri
mer ſucceſſivement une foule de ſentimens qui échauffent
de plus en plus l'imagination d'Appelles. Il ſe fent
vivement troublé lorſqu'Alexandre , qui deſire lui donner
une nouvelle marque de ſa bonté , ordonne à ſes femmes
de déployer leurs talens. Campaſpe embellit cette
fête , & exécute avec elles la danſe des couronnes;
(cette danſe fait alluſion aux conquêtes multipliées du
Héros , & aux lauriers que ſes victoires lui ont méri
tés."
L3
166 MERCURE DE FRANCE .
Scene III. ,, Roxane , qui a des droits ſur le coeur
d'Alexandre , paroît avec l'empreſſement que lui donnent
les ſoupçons dont ſon ame eſt agitée: elle oublie ce
qu'elle doit à fon mattre , cherche d'un ceil inquiet &
curieux la rivale qu'elle redoute , l'apperçoit , & lance
fur elle des regards qui expriment tous les ſentimens
que lui inſpire ſa jalousie. Alexandre modere fon emportement
, raffure Campafpe , & diffimule pour éviter
un éclat. En même temps il ordonne à ſa ſuite de ſe
retirer : on lui obéit : il profite de cet inftant, preſſe
Apelles de commencer , & l'engage à déployer tous les
tréſors de ſon art pour reproduire , par une imitation
fidelle , un objet qui iui eſt cher. Il fort en faiſant à
Campaſpe les plus tendres adieux , & pendant cette
ſéance , il va examiner les chefs - d'oeuvres qui compofent
la gallerie d'Appelles. "
Scene IV. ,, L'Amour qu'Apelles a conçu pour Campaſpe
, lui fait imaginer de ſe ſervir du déguisement de
ſes Eleves , pour rendre à cette beauté la féance plus
variée & moins ennuyeuſe. " Il examine fon modele ,
& le place dans pluſieurs attitudes ; des Amours cherchent
à les ſaiſir & à les deſſiner ; d'autres arrangent
les couleurs qui doivent ſervir à peindre les traits de
Campaſpe : Apelles éperdu , troublé , ne fait plus quel
choix il doit faire : toutes les ſituations lui paroiſſent
également belles ; il crayonne , il efface , il eſquiffe de
nouveaux traits , il les efface encore , & après uu instant
de réflexion , il veut la peindre en Déeffe. 11 donne
fes ordres , les Eleves diſparoiffent , & un moment
après , ils apportent une lance , un caſque , un bouclier
des trophées d'armes. Appelles pare Campaſpe de ces
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 167
ornemens guerriers , la poſe debout appuyée ſur une colonne
tronquée , dans l'attitude noble & fiere de Pallas."
„ Il commence à eſquiſſer : mais peu content de cette
idée, il en conçoit une autre. On apporte des guirlandes
de fleurs , il en couronne fon modele , grouppe
les Zéphirs autour de cette nouvelle Flore , & vole à
l'ouvrage, ce tableau ne le fatisfait pas davantage : il
appelle les Graces & l'Amour , il couvre les épaules
de Campaſpe d'un peau de tigre &d'un carquois ; en
fin il lui remet dans les mains l'arc & les fléches de
'Amour."
L'Artiſte enchanté , fait prendre à la nouvelle Diane
toutes les attitudes qui peuvent caractériſer la Déeſſe de
la chaffe, Cependant il lui vient une nouvelle idée :
c'eſt l'Amour qui la lui inſpire ; il poſe ſon Eleve aux
pieds de Campaſpe , il grouppe les Grâces autour d'elle,
& place l'Amour à ſes côtés. Le petit Dieu bleſſe
Campaſpe d'une de ſes fléches , elle ſe prête à cette ſituation
, & faifit l'attitude que Diane devoit avoir quand
elle fut percée du trait qui la rendit ſenſible pour Endimion.
Apelles , plein d'amour & guidé par fon enthouſiaſme
, court à la toile , & trace avec vivacité les
premiers traits de ſon tableau ; mais il les efface autlitôt
, persuadé que le ſujet deviendra plus intéreſſant ,
s'il fait de Campaſpe la mere des Amours. "
" Cette idée lui plaït d'autant plus qu'il trouve Campaſpe
cent fois plus belle que Vénus. Il poſe fon modele
ſur un trône de fleurs , autour duquel font grouppés
les Amours. L'un d'eux lui préſente une tourterelle,
d'autres tiennent des corbeilles , des vaſes , des parfums
: des Zéphirs la couronnent , & lui offrent des
L4
$68 MERCURE DE FRANCE.
fleurs , tandis que les Graces s'occupent du ſoin de fa
toilette. Apelles , pour répandre une vapeur légere ſur
ce tableau , & rendre hommage à la beauté qui l'enchante
, fait brûler l'encens ; il vole à la toile & veut
eſquiſſer , mais ſes crayons lui échappent de la main . Il
briſe ſa palette , éloigne tout le monde , s'approche de
Campaſpe , & lui fait en tremblant l'aveu de la paſſion
que ſes attraits lui ont inſpirée. Campaſpe , loin de
s'en offenſer , lui fait entendre qu'elle préfere la liberté
à la grandeur , & que le don de fa main lui ſera plus
cher que le trône d'Alexandre. Apelles enchanté de
fon bonheur, ſe jette avec tranſport aux genoux de
Campaſpe."
" Roxane dévorée par la jalouſie , s'eſt introduite pendant
cette ſcene dans l'attelier d'Apelles- Elle est té
moin de l'infidélité de Campaſpe , & fait éclater la joie
que lui donne l'eſpérance qu'elle conçoit de perdre ſa
rivale. Elle fort en faiſant entendre qu'elle va dévoiler
à Alexandre la trahison du Peintre & la perfidie de
Campaſpe."
Scene V. ,, Alexandre paroft avec Epheſtion dans le
moment même où Apelles & Campaſpe ſe jurent l'amour
le plus tendre. La ſurpriſe de ce Prince eſt extrême
, elle égale la crainte dont les deux Amans font
pénétrés. Alexandre ſe livre à fon reſſentiment ; il fait
enchaîner Apelles : on le conduit en prifon. "
ACTE II. Le Théâtre repréſente le Palais d'Alexandre;
dans le fond paroît un Trone élevé sur pluſieurs
marches. ,, Alexandre , ſuivi d'un brillant cortége , donne
la main à Roxane , l'éleve au Trône , & la fait reconpoſtre
pour Reine par le Peuple profterné àfes pieds .
OCTOBRE. II . Vol. 1776. 169
Apelles & Campaſpe profitent de ce moment favora
ble pour demander leur grace , & l'obtiennent , Alexandre
a même la générofité de leur faire préſenter la
coupe nuptiale , de les unir & de les combler de préſens
. Le couronnement eſt terminé par une danſe gé.
nérale , à laquelle Alexandre daigne ſe mêler. Les mouvemens
gais & rapides de cette derniere fère , caractériſent
la félicité des époux , le bonheur de Roxane ,
la fatisfaction d'Alexandre , & la joie de tous ceux qui
ont été témoins de la victoire que ce Héros a remportée
fur lui - même. "
Rien de plus ingénieux que ce ballet , rien de mieux
compofé & de plus propre à la danſe pantomime. Les
attitudes différentes qu'Apelles fait prendre à Campaſpe ,
les tableaux ſucceſſifs dans lesquels il la poſe pour la
peindre; les grouppes artiſtement arrangés des Amours
& des Nymphes autour du modele ; & dans la ſuite
de cette pantomime charmante , les différentes paffions
& les divers ſentimens des perſonnages , rendus avec
tant de vérité , d'énergie & d'élégance , font de cette
compoſition un enſemble admirable , intéreſſant & toutà
fait pittoreſque. Cependant ſi l'on veut trouver quelque
choſe à deſirer dans cette magnifique compoſition ;
c'eſt que le Peintre pantomime ait renfermé un double
ſujet dans le même cadre ; c'eſt que le couronnement
de Roxane faffe une ſeconde action qui , noble & impofante
, contraſte peut - être trop avec celle , pleine de
graces , des amours d'Appelles de Campaſpe; c'eſt qu'il
ait fait en même temps un tableau digne de l'Albane ,
du Corrége , avec un tableau de Raphael ou de Michel-
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
Ange. Olons même demander à ce grand Mattre , s'il
étoit à propos qu'Alexandre , Epheſtion & Roxane figurafent
dans la danse , & s'il ne fuffiſoit pas qu'ils paruffent
comme des perſonnages dramatiques pleins de
paffions & intéreſſes à Paction , mais qui y fuffent diftingués
par leur rang & par leur contenance. Il eſt certain
que l'on voit avec peine Alexandre , Epheſtion & Roxane
danſer chacun leur entrée, & figurer avec Apelles &
les Guerriers. Au reſte nous ne pouvons pas affez mar.
quer notre admiration pour ce genre de danſe , qui s'approche
de la bonne poëtique & des regles de la peinture.
Il n'étoit dû qu'à un génie ſupérieur de préſenter ainfi
P'art de la danse && de le rappeller à ſon véritable but ,
qui eft de peindre & d'exprimer.
Que d'éloges ne doit -on pas donner au zele , à l'intelligence,
à la magie de MM. Veſtris , Gardel , & de
Meſdemoiselles Guimard , Heinel & Dorival , qui ſont
plus Acteurs que Danſeurs , & dont les talens font autant
de plaisir que d'illuſion ;
On peut obſerver d'après une telle compofition , que
Ia danſe pantomime eſt l'art qui s'approche le plus de
la peinture. Elles parlent l'une & l'autre aux yeux ,
& elles forment pareillement des tableaux où les pasfions
& les ſentimens des perſonnages font rendus par
le fecours des geſtes , des attitudes , des poſitions &
des grouppes. La peinture fixe ſes compofitions. La
danſe pantomime varie les ſiennes. La peinture ne peut
faiſir qu'un moment intéreſſant d'une compoſition (imple;
da danſe pantomime doit au contraire chercher une ac
OCTOBRE , II. Vol. 1776. 171
tion fufceptible d'une ſuite de tableaux. La premiere
emploie le coloris , les ombres & les clairs pour donner
du relief & de la vie à ſes figures , la ſeconde emprunte
l'art de la muſique pour donner l'intelligence de ſes
deſlins. C'eſt ſous ces rapports principaux qu'il faut
juger du mérite de la dance pantomime , & c'eſt en rapprochant
le plus qu'il eſt poſſible la danſe de la peinture
, que M. Noverre eft parvenu à un art nouveau , ou
du moins , à rappeller la danſe pantomime des Anciens ,
ou à perfectionner les ébauches imparfaites que l'on avoit
efquiffées groſſierement. Demandons , d'après les
principes de la danſe , qui doit toujours peindre & faire
partie d'une action ou d'une compoſition raiſonnée , ce
que ſignifient ces ſolo , ces duo , ces pas compliqués ,
dans lesquels un ou pluſieurs Danſeurs viennent développer
, avec grace , ſi l'on veut , leurs jambes & leurs
bras , battre des entre - chats , aller ſucceſſivement de
gauche à droite , s'élancer en avant & en arriere , tourbillonner
fur eux mêmes , & faire des évolutions comme
des gens dans le délire. On fent que tous ces divers
mouvemens font de bonnes études pour les appliquer
dans l'occaſion ; mais lorſqu'ils ne font point placés dans
une action principale , ils ne peignent rien. Que diroiton
d'un Peintre qui voudroit compoſer un tableau avec
des eſſais qu'on appelle des Académies ? Chaque figure
ſéparément pourroit être coloriée merveilleusement , &
deſſinée avec beaucoup de préciſion & d'élégance ; mais
l'enſemble de ces figures ne feroit - il pas ridicule & ing
foutenable?
172 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle GUIMARD ,
jouant le rôle de Campaſpe dans le
Ballet d'Alexandre.
:
DAN
ANS ce ballet , nouvelle Terpſicore ,
Vous préſentez à nos regards ſurpris
La fuperbe Pallas , la ſenſible Cypris ,
La légere Diane & la charmante Flore ;
Sous leurs différens attributs
Tous les coeurs font forcés de vous rendre les armes ;
Eh ! le moyen de braver tant de charmes ?
Si l'on réſiſte à Flore, on eſt pris par Vénus.
Par M. M. D. M.
COMMÉDIE FRANÇOISE.
LES Nouveautés font actuellement à
Fontainebleau , & fans doute pluſieurs
reparoîtront avec avantage , à la fin du
voyage , fur le théâtre de Paris. On
y attend Zuma , Tragédie nouvelle de
M. Lefevre ; l'Avare fastueux , Comédie
!
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 173
nouvelle en cinq actes , de M. Goldoni ;
la Lecture interrompue , Comédie nouvelle
en un acte , de M. le Chevalier de Cubieres
, le Malheureux imaginaire , Comédie
nouvelle en cing actes , de M. Dorat ;
Mustapha & Zéangir , Tragédie nouvelle
de M. de Champfort , le Veuvage trompeur
, Comédie nouvelle en trois actes ,
de M. de la Place ; l'Egoisme , Comédie
nouvelle en cinq actes de M. Cailhava ;
la Rupture ou le Mal entendu , Comédie
nouvelle en un acte , de Meſdames de
l'Horme ; Gabrielle de Vergy , Tragédie
nouvelle de du Belloy.
COMÉDIE ITALIENNE.
Les Comédiens Italiens font occupés ES
à donner ſur le théâtre de la Cour à
Fontainebleau , pluſieurs Pieces nouvelles
que l'on eſpere voir jouer enſuite à Paris.
Telles font la Fauſſe délicatesse , Opéracomique
en trois actes , de M. M ***
Muſique de M. Hiner ; l'Innocence perfécutée,
Opéra - comique en deux actes de
M. Moline , Muſique de Anfoffy.
174 MERCURE DE FRANCE.
DEBUT.
Mademoiſelle Dumeſnil a débuté fur ce
théâtre dans les rôles de Duegne , qu'elle
a rendus avec intelligence. Elle a joué
dans Tom - Jones , dans le Magnifique ,
dans le Maître en droit , &c.
e
La dame épouse du ſieur Thomaſſin a
débuté , le Mercredi 2 Octobre , par le
rôle d'Annette , & par celui de Jeannette
dans le Déſerteur ; elle a continué ſes débuts
par le rôle de Liſe d'On ne s'aviſe jamais
de tout ; de la Laitiere , &c.
Cette Actrice , jeune & d'une figure
agréable , joue avec efprit & avec intelligence;
elle a une voix douce& délicate ,
& elle peut devenir utile à ce théâtre ,
en exerçant & formant ſon talent pour
la muſique.
1
De Bruxelles, ce 6 Octobre 1776.
Monfieur , on lit dans le No. XII du 15 Septem . du
Journal des Théâtres , page 2211 ,, Que le Citoyen ctlebre
de Toulouſe a vu très-mal accueillir au Théâtre
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 175
وو de Bruxelles ſa célebre production desMariages Sam-
„ nites , &c." Pourquoi ce menfonge groſſier de la malignité
& qu'il eſt ſi facile de détruire ? On ne jouera les
Mariages Samnites à Bruxelles que dans le mois de Novembre
prochain , à cauſe de l'indiſpoſition d'une Actrice
principale ; & je ſuis témoin de l'impatience des Amateurs
pour voir cette piece.
وو
On dit enſuite dans ce Journal d'erreurs : ,, Que cette
fublime piece n'eût jamais vu le jour au Théâtre Ita-
,, lien , ſans le crédit du Muſicien." Je fais le contraire ,
la vérité eſt que les Mariages Samnites ont été reçus
avec acclamation par les Comédiens Italiens , plus de 18
mois avant que M. Grétry connût cette piece; & que
c'eſt à la follicitation de pluſieurs Acteurs principaux ,
que cet illuftre Compoſiteur en a entrepris la muſique.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Avis au Public touchant la continuation
de la Flora Danica de Copenhague.
LEE Roi ayant chargé M. Othon Fréderic
Müller , Confeiller d'État & Membre
de pluſieurs Académies des Sciences , de
176 MERCURE DE FRANCE.
continuer l'important Ouvrage Botanique,
connu ſous le nom de Flora Danica ,
dont les dix premiers cahiers ont été publiés
par M. Eder , les Amateurs de la
Botanique qui deſireront en acquérir la
ſuite , font priés de s'adreſſer déſormais
à lui , ou à l'adreſſe ci après. Cet Ouvrage
comprendra toutes les plantes ſpontanées
qui ſe trouvent dans les royaumes de
Danemark & de Norvége , & par conféquent
dans cette partie du Nord qui s'étend
depuis l'Elbe juſqu'au cercle Polaire.
Toutes ces plantes , dont l'ouvrage
contient déjà au- delà de fix cents , font
deſſinées ſur les lieux , & gravées avec
la derniere exactitude.
C'eſt par la munificence du Roi , qu'on
a été mis en état de rabattre le prix de
l'Ouvrage , & de donner chaque cahier ,
en noir , à 12 liv. de France , & chaque
cahier enluminé , à 36 liv. Le cahier
contient foixante Planches. Ceux qui
defirent en France , foit l'Ouvrage entier ,
ſoit certains cahiers , peuvent ſe faire
infcrire , à Paris , chez Lacombe , Libraire
, & pour la Hollande à Amſterdam chez
Rey.
11:
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 177
I I.
Le Miserere gravé en Croix , d'après
M. Tacquet , Maître Écrivain , à Cambray
; à Paris , chez Niquet, place Maubert
, près la rue des Lavandieres.
LE
GÉOGRAPHIE.
E Conducteur François , contenant les
routes deſſervies par les nouvelles diligences
, meſſageries & autres voitures
publiques , avec un détail hiſtorique & topographique
des endroits où elles paſſent ,
même de ceux qu'on peut appercevoir ;
des notes curieuſes ſur les chaînes des
montagnes qu'on rencontre ; enrichi de
Cartes topographiques , dont les routes
font diftinguées par une couleur ; dreſſées
& deſſinées ſur les lieux par L. Denis ,
Géographe. A Paris , chez Ribou , Libraire
, paſſage Saint -Germain l'Auxerrois
; 1 vol. in- 8°. 24 f.
Troisieme route de l'Ouvrage ; les deux
autres étant parues précédemment.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Nouvelles Cartes àjouer , pour apprendre
la Geographie facilement & agréablement.
Chaque paquet de ces cartes ſera compoſé
de trois jeux ; dans l'enveloppe , on
trouvera la maniere de s'en ſervir , ſoit
pour pluſieurs perſonnes , foit pour deux
ſeulement , avec les regles qui font auſſi
ſimples que le jeu.
Les premieres qui paroîtront , ne renfermeront
que le royaume de France ; &
ſi le Public eſt ſatisfait de l'eſſai de l'Auteur
, on lui donnera là Géographie entiere.
Les perſonnes qui deſireront avoir
de ces cartes , ſe feront inſcrire à Meaux ,
chez Charles , Libraire ; & à Paris , chez
Baſtien , Libraire , rue du petit Lion ,
fauxbourg Saint- Germain. Elles remettront
en même temps la ſomme de 2 liv.
10 f. & le paquet leur ſera délivré gratis ,
vers le 12 Décembre prochain. Les perfonnes
qui ne ſouſcriront point , payeront
le paquet 3 liv. lorſqu'il aura paru .
L'uſage de ces cartes peut s'adopter
dans tous les couvens ; & d'après l'expérience
de l'Auteur , on oſe aſſurer qu'en
L
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 179
très peu de temps , les perſonnes qui
s'en ſerviront , connoîtront le terroir de
chaquepays , ſes rivieres , ſes principales
villes; &c.
TOPOGRAPHIE.
Recherches Historiques fur la ville d'An
gers , avec le plan aſſujetti à ſes accroisfemens
, embelliſſemens & projets ; dédié
& préſenté à MONSIEUR , frere
du Roi , par M. Moithey , Ingénieur
Géographe du Roi , &c. grand in 4°.
avec figures ; prix 4 liv. 10 f. broché.
Le plan lavé ſuivant la méthode des
Ingénieurs , ſe vendra ſéparément 6
liv. à Paris chez l'Auteur , rue de la
Harpe , vis - à - vis la Sorbonne.
CESE
S Recherches ſont diviſées en quatre
parties: la premiere traite de l'origine
& ancienneté de la ville d'Angers , de
ſes accroiſſemens ſous différens regnes ,
de ſes embelliſſemens , & des projets que
la ville ſe propoſe de faire exécuter. La
ſeconde partie comprend l'état eccléſiaſtique
de la ville d'Angers ; la troi-
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
ſieme , ſon gouvernement civil, les divers
Tribunaux qu'elle renferme , les uſages
& les cérémonies qui s'y pratiquent , &
un état préſent de cette ville. La quatrieme
offre une nomenclature d'Hommes
illuſtres nés dans la ville d'Angers ,
oudans la province d'Anjou. Ces Recherches
ſont ſuivies d'un plan de la ville
d'Angers , diviſé par des couleurs qui
marquent ſes accroiſſemens ſous des
regnes différens On voit enſuite la carte
du Canal de Monfieur , ouvert en Anjou
en 1774 , ſous la protection de ce Prince.
Ces Recherches hiſtoriques & topographiques
fur la ville d'Angers , font ſuite
à celles que M. Moithey à publiées précédemment
ſur les villes d'Orléans & de
Reims . Ce Géographe ſe propoſe de
faire paroître ſucceſſivement & dans le
même format , les plans des autres principales
villes du royaume , afſſujetties à
leurs accroiſſemens , embelliſſements &
projets , avec des recherches hiſtoriques,
&c. Ce travail utile & fait avec ſoin ,
a mérité les fuffrages encourageans du
Public . Les perſonnes qui defireront
acquérir cette collection ou quelques
plans détachés , s'adreſſeront directement
à l'Auteur , à l'adreſſe ci- deſſus. Elles
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 181
-
ſont priées d'affranchir les ports de lettres
& paquets. On peut ſe procurer actuellement
les Recherches ſur les villes d'Angers
, Orléans & Reims.
L
MUSIQUE.
: I.
ES plaisirs de la ville & de la campagne
, nouvel Almanach dédié aux deux
ſexes ; à Paris , chez Boulanger , rue du
Petit - Pont , maiſon de M. Dufrêne ,
Marchand Mercier.
I I.
Ariette avec accompagnement de deux
violons & la baſſe , par M. ***. A Paris ,
chez le même ; prix , 24 fols .
III.
Six Sonates de guittarre , avec accompagnement
de baſſe , dédiées à M. de la
Borde , par M. Vidal , Maître de guittarre
, miſes au jour par M. Bouin , OEuvre
dixieme ; prix , 7 liv, 4 f.
M 3
-182 MERCURE DE FRANCE.
t
IV.
Cinquieme Recueil d'Ariettes d'Opéra
comique , & autre jolis airs , avec ac.
compagnement de guittarre , Menuets
variés , Allemandes & Pieces , par le
même Auteur, OEuvre onzieme ; prix ,
6 liv. Chez le ſieur Bouin , Marchand
de muſique & de cordes d'inſtrumens ,
rue Saint - Honoré , près Saint Roch , a
Paris, A
... V.
Ouverture de Silvain , arrangée pour le
clavecin ou le fortepiano , avec accom
pagnement d'un violon & violoncelle ad
libitum , par M. Benaut , Maſtre de clavecin.
A Paris , chez l'Auteur , rue
Dauphine. Prix , 3 liv.
VI.
2
Meffe en Noëls Flamands , François ,
• Italiens , &c. , avec variations enfa majeur
; compofée & arrangée par M. Benaut
ſuſdit. A Paris chez l'Auteur , &c.
comme ci - deſſus, Prix , 3 liv 12 f.
1
OCTOBRE, II. Vol. 1776. 183
2
1
:
Cours de Sciences politiques & de Grammaire
Allemande.
M. JUNKER , Docteur de l'Univerſité,
& Membre ordinaire de l'Académie
des Belles- Lettres de Gottingen , ancien
Profeſſeur de l'École Royale Militaire ,
recommencera , le 25 Novembre prochain
fon cours de Sciences politiques, auſſibien
que celui de Grammaire Allemande ,
qu'il continuera pendant fix mois , tous
les Lundis , Mercredis & Vendredis , le
premier depuis dix heures du matin juf.
qu'à midi ; & le ſecond, ou de midi à
une heure , ou de neuf à dix heures , fuivant
qu'on en conviendra. :
Dans le cours de Science politique ,
il explique ſucceſſivement les principes du
droit naturel, du droit politique , ou de
la théorie de la Société civile , & du droit
des gens naturel. Puis il fait connoître la
conſtitution, tant phyſique que politique
&le droit public des Royaumes & Républiques
d'Europe , après avoir préalablement
développé les événemens qui ont
produit la préſente forme de gouverne-
M4
184 MERCURE DE FRANCE.
1
ment de chaque Etat. Il paſſe enſuite au
droit des gens conventionnel , ( vulgai
rement appellé le droit public d'Europe )
ayant pour objet les obligations & droits
réciproques des nations, fondés ſur les
traités de paix , d'alliance , de commerce ,
&c. deſquels traités il fait une analyſe raifonnée
& pragmatique ; & il finit par
des obſervations ſolides & utiles ſur les
intérêts des Princes , auſſi bien que fur
les fonctions de Négociateur, d'Ambaſſadeur
, & de Miniſtre public. Il ſuffit
d'indiquer ces objets ſi dignes d'occuper
la jeune nobleſſe , pour faire fentir combien
ils doivent intéreſſer tous ceux qui
veulent voyager avec fruit , ou qui ſe destinent
aux affaires d'Etat ; & fi M. Junker
ajoute que ſes leçons ſont propres à
faire aimer les devoirs d'homme & de citoyen
, & chérir la conſtitution Françoiſe ,
il ne craint pas d'être contredit par les
perſonnes qui les ont ſuivies juſqu'ici.
Le prix de ce cours eſt de fix louis pour
les fix mois , & celui de Grammaire Allemande
de trois louis , qui ſe payent d'avance.
Ceux qui voudront venir à l'un
ou à l'autre , ſont priés de ſe faire inſcrire
quelques jours auparavant,
1
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 185
f
M. Junker , qui donne auſſi des leçons
particulieres chez lui , va demeurer rue
Mazarine , en entrant du côté du College ,
la ſeconde porte cochere à gauche.
Cours d'Anatomie.
I.
M. PELLETAN, Membre du College
& de l'Académie Royale de Chirurgie ,
a ouvert un cours d'Anatomie , Lundi
24 de ce mois, à quatre heures & demie ,
& le continuera les Lundi, Mardi , Jeudi
& Vendredi ; le Jeudi 17 , à huit heures
& demie du matin, un ſecond cours qu'il
continuera tous les jours à pareille heure ,
dans ſon amphithéâtre , rue des Noyers .
Il demeure rue Pavée Saint - Andre - des-
Arcs.
I I.
M. Vicq d'Azyr , Médecin , de l'Académie
Royale des Sciences , &c. , commencera
le 21 Octobre un cours d'Anatomie
dans ſon amphithéâtre , ſitué rue du
Sépulcre. Ce cours ſera ſuivi d'un cours
élémentaire de Chirurgie.
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Cours de Langues , Angloife & Françoife.
M. REQUIER , connu par la méthode
courte & lumineuſe qu'il emploie dans
ſes leçons , ouvrira , le 9 du mois prochain
, Mardi , Jeudi , Samedi , depuis
neuf heures & demie juſqu'à onze , un
cours de Langue , Angloiſe & Françoiſe.
Les perſonnes qui voudront le ſuivre ,
pourront ſe faire inſcrire à l'Hôtel d'Angleterre
, rue Haute. Feuille.
Il donne auſſi des leçons en ville.
Courrier de l'Europe , Gazette Anglo-
Françoise.
LAA Gazette intitulée: le Courrier de
l'Europe , compoſée. & imprimée depuis
quelques temps à Londres , fera diſtribuée
le premier Novembre prochain . Cette
Gazette , déjà connue par le choix & la variété
des matieres fournies par des Correſpondances
exactes , & puiſées, dans
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 187
:
cinquante trois Gazettes qui paroiffent
toutes les ſemaines à Londres , deviendra
tous les jours plus intéreſſante par les foins
& l'impartialité des Editeurs .
Elle paroîtra deux fois par ſemaine , &
•fera compoſée de huit pages in - 4°. Le
prix eſt de 48 livres par année , franc de
port dans toute l'étendue du Royaume.
On ſouſcrit dès à préſent à Paris , au
Bureau général des Gazettes étrangeres , rue
de la Fuſſienne. L'année d'Abonnement.
doit commencer le premier ordinaire de
chaque mois ; & il faut ſe faire inſcrire
au - dit Bureau , du premier au vingt du
mois qui précede celui auquel on defire
commencer fon abonnement.
On foufcrit auſſi dans les Bureaux
dépendans de celui des Gazettes étrangeres.
Avis du Directeur du Journal de Politique
& de Littérature.
LE Journal de Politique & de Littératnre
, depuis le No. du 25 Juillet dernier ,
n'eſt plus en aucune maniere l'ouvrage de
M. LINGUET ; la partie Politique étoit
188 MERCURE DE FRANCE.
déjà , depuis quelque temps , entre les
mains de M. Fontanelle ; & la partie Littéraire
eſt confiée depuis le 25 Juillet à
M. de la Harpe , qui n'a plus aucune
part au Mercure de France.
N. B. Cette part de M. de la Harpe
dans le Mercure de France , a toujours
été très-petite , & fouvent nulle , comme
on peut en juger par le très- petit nombre
d'articles qu'il fignoit , & les ſeuls qui
fuſſent de ce fameux critique. Au reſte ,
on tâchera d'y ſuppléer , à la fatisfaction
des Lecteurs.
Seconde Lettre à Monsieur *** contenant
quelques anecdotes de la vie de l'Auteur
de la Henriade .
M. voici la fuire des Anecdotes que je vous ai promiſes.
M. de V. étant à Bruxelles , fit la Tragédie de Mahomet
, & alla bientot après avec Madame du Chatelet
faire jouer cette piece à Lille , où il y avait une fort
bonne Troupe dirigée par le ſieur Lanoue , Auteur &
Comédien. La fameuſe Demoiselle Clairon y jouait , &
montrait déjà les plus grands talens, Madame Denis ,
piece de l'Auteur , femme d'un Commiſſaire ordonnateur
des Guerres , ancien Capitaine au Régiment de Cham
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 189
pagne , tenait un laſſez grand état à Lille , qui était du
département de ſon mari. Madame du Chatelet logea
chez elle ; je fus témoin de toutes ces fêtes ; Mahomet
fut très-bien joué.
Dans un entre acte on apporta à l'Auteur une lettre
du Roi de Pruſſe , qui lui apprenait la victoire de Molvitz
, il la lut à l'aſſemblée ; on battit des mains : ,, Vous
„ verrez , dit- il , que cette Piece de Molvitz fera réussir,
,, la mienne."
Elle fut repréſentée à Paris le 19 Août de la même
année. Ce fut là qu'on vit plus que jamais à quel excès
ſe peut porter la jalouſie des Gens de Lettres , furtout
en fait de théâtre . L'Abbé Desfontaines , & un
nommé Bonneval , que M. de V.... avait ſecouru dans
ſes beſoins , ne pouvant faire tomber la Tragédie de
Mahomet , la déférerent , comme une Piece contre la
Religion Chrétienne , au Procureur-Général. La choſe
alla ſi loin , que le Cardinal de Fleury conſeilla à l'Auteur
de la retirer. Ce conſeil avait force de loi ; mais
l'Auteur la fit imprimer , & la dédia au Pape Benoit
XIV , Lambertini , qui avoit déjà beaucoup de bontés
pour lui . Il avait été recommandé à ce Pape par le
Cardinal Paſſionei , homme de Lettres célebre , avec lequel
il était depuis long-temps en correſpondance. Nous
avons quelques lettres de ce Pape à M. de V... Sa Sainteté
voulut l'attirer à Rome ; & il ne s'eſt jamais conſolé
de n'avoir point vu cette Ville , qu'il appellait la capitale
de l'Europe.
La piece eſt reſtée en poffeffion du théâtre dans le
temps même où ce ſpectacle a éré le plus négligé. Il
avouait qu'il ſe repentait d'avoir fait Mahomet beaucoup
plus méchant que ce grand homme ne le fut. Maisfi
1
190 MERCURE DE FRANCE.
je n'en avais fait qu'un héros politique, écrit-il à un de
ſes amis , la piece était fifflée. Il faut , dans une Tragédie
, de grandes paſſions & de grands crimes. Au
reſte , dit-il quelques lignes après , le genus implacabile
vatum me perfécute plus que l'on ne perſécuta Mahomet
la Mecque. On parle de la jalouſie & des manoeuvres
qui troublent les Cours , il y en a plus chez les Gens
de Lettres.
Après toutes ces tracafferies , MM. de Réaumur & de
Mairan lui conſeillerent de renoncer à la Poësie , qui
n'attirait que de l'envie & des chagrins , de ſe donner
tout entier à la phyſique , & de demander une place à
l'Académie des Sciences , comme il en avait une à la Société
Royale de Londres , & à l'inſtitut de Boulogne. Mais
M. de Fourmont ſon ami , homme de Lettres infiniment
aimable , lui ayant écrit une Lettre en vers pour l'exborter
à ne pas enfouir ſon talent , voici ce qu'il lui
répondit.
A mon très-cher ami Fourmont
Demeurant fur le double-mont,
Au-deſſus de Vincent Voiture ,
Vers la taverne où Bachaumont
Buvait & chantait ſans meſure ,
Où le plaiſir & la raiſon
Ramenaient le temps d'Epicure.
Vous voulez donc que des filets
De l'abſtraite philoſophie ,
Je revole au brillant palais
De l'agréable poësie ,
Au pays où regnent Thalie ,
Et le cothurne & les fomets .
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 191
!
Mon ami , je vous rémercie
D'un conſeil fi doux & fi fain.
Vous le voulez ; je cede enfin
A ce confeil , à mon deſtin ;
Je vais de folie en folie ,
Ainfi qu'on voit une Catin
Paffer du Guerrier au Robin ,
Au Courtiſan , au Citadin :
Ou bien ſi vous voulez encore ,
Ainſi qu'une abeille au matin
Va fucc'er les pleurs de l'Aurore
Ou fur l'abſynthe ou fur le thim ;
Toujours travaille & toujours cauſe ,
Et vous paitrit ſon miel divin
Des gratte- cus & de la roſe.
•
Et auſſitôt il travailla à ſa Mérope. La Tragédie de Mé
rope , premiere piece profane , qui réuſſit ſans le ſecours d'une
paffion amoureuſe , & qui fit à notre Auteur plus d'honneur
qu'il n'en eſpérait , fut repréſentée le 26 Février 1743 .
Je ne puis mieux faire connaître ce qui ſe paſſa de fingulier
fur cette. Tragédie , qu'en rapportant la lettre qu'il
écrivit , le 4 Avril ſuivant à ſon ami M. d'Aiguebere ,
qui était à Toulouſe.
وو La Mérope n'eſt pas encore imprimée: je doute
,, qu'elle réuſſiſie à la lecture autant qu'à la repréſenta-
,, tion. Ce n'eſt point moi qui ai fait la piece ; c'eſt
" Mademoiselle Dumeſnil. Que dites-vous d'une Actrice
,, qui fait pleurer pendant trois actes de ſuite ? Le publica
pris un peu le change: il a mis fur mon compre
, une partie du plaifir extrême que lui ont fait les Ac192
MERCURE DE FRANCE.
ود teurs. La ſéduction a été au point que le Parterre
„ demandé à grands cris à me voir. On m'eſt venu
„ prendre dans une cache , où je m'étais tapi : on m'a
„ mené de force dans la loge de Madame la Maréchale
„ de Villars , où était ſa belle-fille. Le Parterre était
3, fou: il a crié à la Duchefſſe de Villars de me baifer ,
,,& il a tant fait de bruit , qu'elle a été obligée d'en
, paffer par-là , par l'ordre de ſa belle - mete, j'ai été
„ baiſé publiquement , comme Alain Chartier par la
, Princeſſe Marguerite d'Ecoffe ; mais il dormait , & j'étais
fort éveillé ."
Je n'aurais rien à dire de l'année 1744 , sinon que mon
Auteur fut admis dans preſque toutes les Académies de
l'Europe , &, ce qui eſt ſingulier , dans cellede La Crusca.
Il avait fait une étude ſérieuse de la Langue Italienne
, témoin une lettre de l'éloquent Cardinal Paſſionei ,
qui commence par ces mots :
ود J'ai lu & relu , toujours avec un nouveau plaifir ,
,, votre lettre Italienne , belle & ſavante. Il eſt difficile
و د
و د
و د
de concevoir comment un homme qui poſſede à fond
d'autres Langues , a pu atteindre à la perfection de
celle - ci ......
Ce Cardinal écrivait en François preſqu'auſſi bien qu'en
Italien , & penſoit très -judicieuſement.
M. de V.... , ſur la fin de 1774 , eut un Brevet d'Historiographe
de France , qu'il qualifie de magnifique bagatelle.
Il était déjà connu par ſon Hiſtoire de Charles XII ,
dont on a fait tant d'éditions . Cette Hiſtoire fut principalement
compoſée en Angleterre à la campagne avec
M. Fabrice , Chambellan de George premier , Electeur
de Hanovre , Roi d'Angleterre , qui avoit réſidé ſept ans
auprès de Charles XII , après la journée de Pultava.
C'eft
OCTOBRE. 11. Vol. 1776. 193
C'eſt ainſi que la Henriade avait été commencée à
St. Ange , d'après les converſations avec M. de Caumartin
.
Cette Hiſtoire fut très-louée pour le ſtyle , & très- critiquée
pour les faits incroyables. Mais les critiques &
les incrédules ceſſerent , lorſque le Roi Stanislas envoya
à l'Auteur , par M. le Comte de Treſfan , Lieutenant
Général , une atteſtation authentique , conçue en ces
terines : „ M. de Voltaire n'a oublié ni déplacé aucun
fait , aucune circonſtance ; tout est vrai , tout est dans
fon ordre. Il a parlé ſur la Pologne & fur tous les
événemens qui font arrivés , comme s'il avait été
, témoin oculaire. Fait à Comercy , le 11 Juillet 1759."
Dès qu'il eut un de ces titres d'Hiſtoriographe , il ne
voulut pas que ce titre fåt vain , & qu'on dit de lui ce
qu'un commis du Tréſor - Royal diſoit de Racine & de
Boileau : Nons n'avons encore vú de ces Meſſieurs que
leur fignature. Il écrivit la guerre de 1741 , qui étoit
alors dans toute ſa force , & que vous retrouvez dans
le fiecle de Louis XIV & de Louis XV.
وو
Il était alors à Etiole , avec cette belle Madame d'Etiole
, qui fut depuis la Marquiſe de Pompadour. La
Cour ordonna des fêres pour le commencement de l'année
1745 , où l'on devait marier le Dauphin avec l'Infante
d'Eſpagne. On voulut des Ballets avec de la mu-
-ſique chantante , & une eſpece de Comédie ſervit de
Jiaifon aux vers . Il en fut chargé , quoiqu'un tel ſpecracle
ne fût point de ſon goût. Il prit pour ſujet une
Princeſſe de Navarre. La Piece eſt écrite avec légereté.
M. de la Popeliniere , Fermier-Général, mais lettré , y
N
194
MERCURE DE FRANCE.
mêla quelques Ariettes ; la Muſique fut composée par le
fameux Rameau.
Madame d'Etiole obtint alors , pour M. de V.... , le
don gratuit d'une charge de Gentilhomme ordinaire de
la Chambre. C'était un préſent d'environ ſoixante mille
livres; & préſent d'autant plus agréable , que peu de
semps après il obtint la grace finguliere de vendre cette
place , & d'on conſerver le titre, les privileges & les
fonctions .
Peu de perſonnes connaiſſent le petit impromptu qu'il
fit fur cette grace qui lui avait été accordée ſans qu'il
l'eût ſollicitée deux fois.
Mon Henri - Quatre & wa Zaïre ,
Et mon Américaine Alzire ,
Ne m'ont valu jamais un ſeul regard du Roi.
J'avais mille ennemis avec très - peu de gloire ;
Les honneurs & les biens pleuvent enfin ſur moi ,
Pour une farce de la Foire.
Il avait eu cependant , long-temps auparavant , une penfion
du Roi de deux mille livres , & une de quinze
cents livres de la Reine , mais il n'en follicita jamais le
paiement.
L'Hiſtoire étant devenue un de ſes devoirs , il commença
quelque choſe du fiecle de Louis XIV; mais il
différa de le continuer. Il écrivit la Campagne de 1744 .
& la mémorable bataille de Fontenoi. Il entra dans
tous les détails de cette journée intéreſſante. On y
trouve juſqu'au nombre des morts de chaque Régiment.
Le Comte d'Argenſon , Miniftre de la Guerre, lui avait
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 195
communiqué les Lettres de tous les Officiers. Le Maréchal
de Noailles & le Maréchal de Saxe lui avaient
confié des Mémoires.
Je crois faire un grand plaiſir à ceux qui veulent connattre
les événemens & les hommes , de tranſcrire ici la
lettre que M. le Marquis d'Argenſon , Miniſtre des Affaires
étrangeres , & frere aîné du Secrétaire d'Etat de la
Guerse , écrivit du champ de bataille à M. de Voltaire.
,, Monfieur l'Hiſtorien , vous aurez dû apprendre dès
,mercredi au foir , la nouvelle dont vous nous félicitez
,, tant. Un Page partit du champ de bataille le mardi
,, à deux heures & demie pour porter les Lettres , j'ap-
„prends qu'il arriva le mercredi à cinq heures du foir
,, à Versailles . Ce fut un beau ſpectacle que de voir le
,, Roi & le Dauphin écrire fur un tambour entourés de
, vainqueurs & de vaincus, morts , mourants & pri-
., fonniers. Voici des anecdotes que j'ai remarquées."
„ J'eus l'honneur de rencontrer le Roi , dimanche , tout
„près du champ de bataille ; j'arrivai de Paris au quar
,, tier de Chin. J'appris que le Roi était à la promena-
,, de ; je demandai un cheval ; je joignis Sa Majeſté près
, d'un lieu d'où l'on voyait le camp des Ennemis ;
j'appris pour la premiere fois de Sa Majesté , de quoi
"
il s'agiffait tout à l'heure (à ce qu'on croyait). Jamais
je n'ai vu d'homme ſi gai de cette aventure qu'était
le Maître. Nous difcutâmes juſtement ce point
„ hiſtorique que vous traitez en quatre lignes , quels de
, nos Rois avaient gagné les dernieres batailles Royales.
,, Je vous aſſure que le courage ne faisoit point tort au
,,jugement, ni le jugement à la mémoire. De- là on
N2
195 MERCURE DE FRANCE
"
"
alla coucher ſur la paille. Il n'y a point de nuit de
bal plus gaie ; jamais tant de bons mots . On dormit
,, tout le temps qui ne fut pas coupé par des Courriers ,
" des Graffins & des Aides-de-camp. Le Roi chanta
„ une chanson qui a beaucoup de couplets & qui est fort
" drôle. Pour le Dauphin , il était à la bataille comme
,, à une chaſſe de lievre , & diſoit preſque: quoi ! n'eſt-
,, ce que cela ? Un boulet de canon donna dans la boue ,
& crotta un homme près du Roi. Nos Maîtres rirent وو
99 de bon coeur du barbouillé. Un palfrenier de mon
frere a été bleſſé à la tête d'une balle de mouſquet ;
, ce domeſtique était derriere la compagnie.
"
„ Le vrai , le fûr , le non flatteur , c'eſt que c'eſt le
Roi qui a gagné lui-même la bataille par ſa volonté ,
,, & par ſa fermeté. Vous verrez des relations & des dé-
„ tails ; vous faurez qu'il y a eu une heure terrible où
,, nous vimes le ſecond tome de Dettingue , nos Français
" humiliés devant cette fermeté Anglaiſe ; leur feu rou-
,, lant qui reſſemble à l'enfer , que j'avoue qui rend ſtu-
,, pides les ſpectateurs les plus oiſiſs ; alors on déſeſpéra
„ de la Republique. Quelques - uns de nos Généraux ,
,, qui ont plus de courage & de coeur , que d'eſprit , don.
,, nerent des conſeils fort prudens . On envoya des or-
,, dres juſqu'à Lille ; on doubla la garde du Roi ; on fit
,, emballer , &c. A cela le Roi ſe moqua de tout , &
ود ſe porta de la gauche au centre , demanda le Corps
,, de réſerve , & le brave Loevendal ; mais on n'en eut
,, pas beſoin. Un faux Corps de réſerve donna. C'étais
„ la même Cavalerie qui avoit d'abord donné inutilement ,
>> la Maiſon du Roi , les Carabiniers , ce qui reſtait tranOCTOBRE.
II . Vol. 1776. 197
-
ود
quille des Gardes Françaiſes , des Irlandais excellents ,
fur-tout quand ils marchent contre des Anglais & Hanovriens
. Votre ami M. de Richelieu eſt un vrai
„ Bayard ; c'eſt lui qui a donné le conſeil & qui l'a
„ exécuté , de marcher à l'Infanterie comme des chaffeurs ,
„ ou comme des fourageurs , pêle-mele , la main baiſſée ,
» le bras raccourci , Maftres , Valets , Officiers , Cava-
,, liers , Infanterie , tout enſemble. Cette vivacité Fran-
,, çaiſe dont on parle rant , rien ne lui réſiſte ; ce fut
"
ورد
ود
l'affaire de dix minutes que de gagner la bataille avec
cette botte ſecrette. Les gros bataillons Anglais tournerent
le dos , & pour vous le faire court , on en a
„ tué quatorze mille.
"
» Il eſt vrai que le canon a eu l'honneur de cette af-
„ freuſe boucherie : jamais tant de canons ni ſi gros n'a
tiré dans une bataille générale qu'a celle de Fontenoi :
il y en avait cent. Monfieur , il ſemble que ces pauvres
Ennemis aient voulu à plaiſir laiſſer arriver tout
,, ce qui leur devait être le plus mal - fain , canon de
„ Douai , Gendarmerie , Mouſquetaires .
"
99
„ A cette charge derniere dont je vous parlais , n'oubliez
pas une anecdote. Monfieur le Dauphin , par
„ un mouvement naturel , mit l'épée à la main de la
„ plus jolie grace du monde , & voulait abſolument
,, charger ; on le pria de n'en rien faire. Après cela ,
,, pour vous dire le mal comme le bien , j'ai remarqué
,, une habitude trop tôt acquiſe , de voir tranquillement
ود fur le champ de bataille des morts nuds , des enne .
nemis agonifans , des plaies fumantes. Pour moi
, j'avouerai que le coeur me manqua, & que j'eus be-
99
1
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
"
ſoin d'un flacon . J'obſervai bien nos jeunes Héros
,, je les trouvai trop indifférens ſur cet article. Je craignis
pour la ſuite de leur longue vie , que le goût
„ ne vint à augmenter pour cette inhumaine curée.
"
„ Le triomphe eſt la plus belle choſe du monde ; les
Vive le Roi , les chapeaux en l'air au bout des
„ bayonnettes , les complimens du Maître à ſes Guer-
„ riers , la viſite des retranchemens , des villages & des
,, redoutes ſi intactes , la joie , la gloire , la tendreſſe ;
" mais le plancher de tout cela eſt du ſang - humain ,
des lambeaux de chair humaine.
" Sur la fin du triomphe , le Roi m'honora d'une
, converſation ſur la paix ; j'ai dépêché des Couriers.
„ Le Roi s'eſt fort amusé hier à la tranchée : on a
„ beaucoup tiré ſur lui ; il y eſt reſté trois heures. Je
„ travaillais dans mon cabinet , qui eſt ma tranchée ;
" car j'avouerai que je ſuis bien reculé de mon courant
,, par toutes ces diſſipations . Je tremblais de tous les
,, coups que j'entendais tirer. J'ai été avant - hier voir
,, la tranchée en mon petit particulier. Cela n'eſt pas
"
ود
fort curieux de jour. Aujourd'hui nous aurons un
Te Deum ſous une tente avec une ſalve générale de
„ l'Armée , que le Roi ira voir du Mont de la Trinité ;
"
cela fera beau.
» J'aſſure de mes reſpects Madame du Chatelet.
„ Adieu Monfieur."
On voit par cette lettre de M. le Marquis d'Argenfon
qu'il était d'un eſprit agréable , & que fon coeur étoit
humain. Ceux qui le connaiſſaient voyaient en lui un
philoſophe plus qu'un politique , mais fur - tout un excellent
citoyen. On en peut juger par ſon livre intitulé :
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 199
Considérations surle Gouvernement , imprimé en 1764 ,
chez Marc - Michel Rey. Voyez fur - tout le chapitre
de la vénalité des Charges.
Lettre écrite de Béziers à M. Cordelle.
J'ai fait exécuter , Monfieur , d'après le modele que
vous m'aviez donné , le moulin à vent pour me procurer
de l'eau ; il a parfaitement réufſſi ; & quoique votre
modele fût diſpoſé pour porter trois chafues , je n'en ai
fait placer que deux , qui me donnent une quantité
d'eau énorme. Je ne doute pas que lorſque votre talent
ſera connu , vous ne foyez fort employé , ſur - tout dans
cette Province du Languedoc , où les pluies étant rares
les moyens de ſe procurer de l'eau y font très - nécesfaires.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , votre très - humble
& très obéiſſant ferviteur ,
Le Marquis DE L'OR.
Si vous avez , Monfieur , quelques réflexions à me
faire faire fur la machine pour arroſer les prairies
vous pourrez m'adreſſer vos lettres à Beziers , en Languedoc.
On peut voir l'effet de ces machines à Paris , rue des
Martyrs , en s'adreſſant au Jardiner de M. le Comte
d'Albaret ; & à Courbevoie , chez M. le Comte d'Epinay
, où l'on a été obligé de faire de nouveaux réſervoirs
pour contenir l'eau que donne le moulin à vent.
,
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Cordelle demeure rue du Fauxbourg Saint
Martin , vis - à - avis le fieur Martin , Verniffeur du Roi
Lettre de Madaine ***.
Un Ouvrage , Monfieur , qui doit ſortir inceſſamment
de l'Imprimerie Royale , mettra ſous les yeux du Public
les moyens que j'ai découverts de diminuer de moitié ,
ou peut - être davantage , dans toutes les Imprimeries
de l'Europe , le travail & les frais de composition , cor
rection & distribution . Ces moyens , dont les expériences
ont été faites aux frais du Gouvernement par
M. Barletti de Saint- Paul , proviennent du ſyſtème de
lecture le plus raisonnable , & conſiſtent à lier enſemble
deux , trois , quatre ou cinq caracteres , chaque fois
qu'ils ne repréſentent qu'un ſon ſimple; telles ſeroient ,
par exemple , les lettres be , des , dent , lent , unent ,
qui , dans barbe , gardes , demandent , parlent , prennent ,
ne valent que les ſimples conſonnes b , d , l , n Ce fyſtème
de l'ortographe de l'oreille , conduiroit bientôt à
celui de l'ortographe de l'oeil ; & l'Ouvrier ne tarderoit
pas à ſe ſervir de ces mêmes ligatures , ces , dent ,
ment , dans les mots des , imprudent , infolent ; ainſi du
reſte.
On m'aſſure , Monfieur , qu'en 1748 Il parut une
brochure où l'Auteur établit fur ces principes un ſyſteme
typographique abſolument ſemblable à celui que je
propoſe , & dont vous venez de prendre une idée fuffifante.
Daignez, je vous prie , engager les Savans &
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 201
les Artiſtes à me l'indiquer par la voie du Mercure,
S'il eſt yrai qu'un autre ait fait avant moi les mêmes
recherches , je dois ou profiter de ſes lumieres , ou lui
céder l'honneur d'une découverte à laquelle je n'ai d'aile
leurs que la moindre part,
J'ai l'honneur d'étre , &c.
Versailles , 11 Septembre 1776.
HISTOIRE NATURELLE.
DES Payfannes d'un Village de la
Čerdaigne Eſpagnole, ſituée ſur les plus
hautes Pyrénées , virent en cueillant des
épinards ſauvages , une troupe d'Izarns *
ſuivis de leurs petits. Elles tenterent de
faifir un de ces derniers , & y réuíſirent :
le reſte de la troupe s'étoit enfui. Mais
à peine le pauvre animal eut - il pouffé
quelques bêlemens , qu'on vit au loin
un Izarn qui ſembloit prêter l'oreille :
c'étoit la mere. Une de ces bonnes fem-
(* ) L'Izarn eſt une eſpece de chevreuil ſauvage , &
qui eſt très- vif à la courſe, Leur peau bien préparée ,
eſt préférable aux peaux de chamois ordinaires , & four
nit des habillemens fort chauds & d'un bon uſage.
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
mes voulut eſſayer , par le moyen du
petit , de l'arrêter&de la prendre. Elle
monte fur un rocher eſcarpé avec ſa priſe
&la montre à ſa mere: celle- ci ne fuit
pas auſſi vîte qu'on l'auroit cru. Aux bêlemens
de fon petit, elle commence à
s'approcher , quoiqu'en tremblant , puis
ſe retire ; les bêlemens redoublent de
part & d'autre; la mere s'avance de plus
près ; la crainte la ſaiſitde nouveau ; elle
fuit encore. Enfin , après de longs combats
, il a fallu céder à la nature ; la mere
vint auprès de ſon petit, & ſe laiſſa lier
par la Payſanne preſque ſans faire de
réſiſtance. On eut dit que dans l'inſtant
elle avoit ceſſé d'être ſauvage , puiſque
notre bonne Villageoiſe la conduiſit ſans
peine par - tout où elle voulut. Ce trait
furprend ; mais l'Izarn étoit mere & non
ſimplement nourrice , eſt - il dit avec une
éloquente ſimplicité dans la relation faite
en langue du pays : Ero mare yno norrice
la Izarda. Un Habitant du Village
a acheté la mere & le petit ; il veut esfayer
fi , par le croiſement , il ne fe procurera
pas une nouvelle race de chevres
mi- fauvages & mi-domeſtiques.
1
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 203
Variétés , inventions utiles , établiſſements
nouveaux , &c.
I.
Peinture fur Etoffe.
LEE ſieur Lebrun , par un art qui lui
eſt particulier , peint à l'huile ; & ne ſe
ſervant que d'un ſeul pinceau , il emploie
pluſieurs couleurs à la fois. Avec ce pinceau
unique , il imite les Péquins des
Indes , leur broderie en relief , les oiſeaux,
les papillons de toute eſpece , les
fleurs & les fruits. Il réuffit également
fur la toile , la boiſerie & les glaces , dont
la tranſparence ajoute encore à l'effet de
la peinture. Rien , peut - être , n'eſt plus
propre à embellir , à décorer un appartement
, que les divers ouvrages qui ſortent
de ſes mains. Ses productions étonnent
les Connoiffeurs . On veut le voir travailler
pour y croire: c'eſt à quoi il ſe prête
d'autant plus volontiers , qu'il ne faitpoint
un myſtere de ſa découverte , offrant aux
perſonnes de condition de les mettre en
état de jouir de l'agrément qu'il pourra
204 MERCURE DE FRANCE.
leur procurer , en moins de quatre mois ,
pourvu qu'elles aient quelque teinture du
Deſſin. Il demeure à Vincennes , près
la fontaine de la Piſſotte.
I I.
Cadran Equinioxial nouveau.
Ce Cadran, fait d'après la Sphere de
Ptolomée , eſt conſtruit ſur un mécanisme
tel que non - feulement il oriente ſans
boufiole , mais qu'il eſt lui même bouſſole
folaire , inventé par Jean Ducaſau.
On peut voir cet inſtrument utile , qui
eſt exécuté en cuivre , chez le ſieur Lacombe
, Libraire , rue Chriſtine,
:
III.
Forté - Piano organisés , &c.
On trouve chez M. Clicquot , Facteur
d'Orgues , de Clavecins , de Forté - Piano
, &c. des Forté- Piano Anglois de la
meilleure qualité , organiſés d'un jeu de
flûte & de galoubet.
Sur la fin de l'année , il en fera entendre
un garni de différens jeux , qui enfieOCTOBRE
. II. Vol. 1776. 205
ront les fons à la volonté de celui qui
le jouera,
C'eſt cet habile Facteur qui a entrepris
l'Orgue de Saint- Sulpice , qui fera le
plus complet du Royaume , & l'Orgue
de Saint Nicolas - des - champs , que l'on
entendra dans ſa perfection le 5 Décembre
, veille de la fête du Patron. Cet
Orgue eſt auſſi un des plus complets de
Paris.
:
1
:
ANECDOTES.
I.
M. Footé , célebre Auteur & Acteur
Anglois , ſe trouvant à la table d'un
Lord , ce Seigneur fit fervir , à la fin du
repas , un très - petit flacon de vin dont il
ne ceſſoit de vanter les qualités , & furtout
l'âge. ,, Qu'en pensez - vous , lui dit
le Lord ? Ma foi , Milord, répondit وو
ود M. Foote , il eſt bien petit pour fon
„ âge."
206 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Après la bataille de Rosbach , les
Huſſards noirs du Roi de Pruſſe , appellés
Têtes de mort , pourſuivoient les troupes
Françoiſes déſunies. Un des Généraux
Pruffiens appercevant un endroit où
l'on combattoit encore , s'approche &
voit un Grenadier François aux priſes
avec fix de ces Huſſards. Le Grenadier
étoit retranché par une piece de canon ,
& juroit , en combattant toujours , de
mourir plutôt que de ſe rendre. Le Général
admirant ſa valeur , ordonne aux
Huſſards de ſuſpendre leurs coups , &
dit au Grenadier : rends-toi , brave ſol-
,, dat , le nombre t'accable , la réſiſtance
eft inutile. Elle ne peut l'être ; je ود
"
-
"
laiſſerai ces gens - ci , & je rejoindrai
,, mon drapeau , ou ils me tueront . & je
n'aurai pas la honte d'avoir été fait prifonnier.
Mais ton armée eſt en dé-
ود
ود
-
-
ور route. Je ne le fais que trop; mais ,
morbleu , fi nous avions eu un Géné-
" ral comme le Roi de Pruſſe ou le Prince
"
ود Ferdinand , je fumerois à préſent ma
„ pipe dans l'Arſenal de Berlin . - Je
donne la liberté à ce François , dit le
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 207
T
ود
ود
ود
"
Général Pruſſien : Huſſards , ſuivezmoi
; & toi , brave Grenadier , prends
,, cette bourſe , & va rejoindre ton corps:
Si le Roi mon Maître avoit cinquante
mille foldats comme toi , l'Europe
entiere n'auroit que deux fouverains ,
Frédéric & Louis.-Je le dirai à mon
,, Capitaine , mais gardez votre argent ;
en temps de guerre , je ne mange de
bon appétit que celui de l'ennemi :
„ vous , vous êtes digne d'être François."
"
"
ود
"
III.
On demandoit un jour à Thalès le
Miléſien , combien la vérité étoit éloignée
du Menſonge. Autant , repondit- il ,
que les yeux font éloignés des oreilles.
IV.
Un Chirurgien François ayant été un
jour chargé de faigner le Grand Seigneur ,
ſoit timidité , ſoit maladreſſe, la pointe
de la lancette reſta dans la veine , & le
Chirurgien s'apperçut que le fang ne
pouvoit couler. Il étoit eſſentiel de faire
fortir cette pointe. Le ſuppôt de S. Côme
prend ſon parti , & applique un grand
1
208 MERCURE DE FRANCE.
foufflet ſur la joue du Monarque Ottoman
, dont l'étonnement fut extrême ,
mais l'effervescence qui s'enfuivit ſur
le champ , fit fortir le bout de la lancette
&couler le ſang Le Chirurgien , qu'on
voulut arrêter , demanda en grace qu'on
lui laiſſât achever la ſaignée , & bander
la plaie. Cela fait , il ſe jette aux pieds
du Sultan , convient qu'il mérite la mort , (
mais expoſe ſon motif& fes raiſons. Le
Grand- Seigneur , comme on peut bien
le penſer , non ſeulement lui pardonna ,
mais le récompenſa d'une préſence d'esprit
qui l'avoit tiré d'un ſi grand danger.
V.
Le Lord Falmouth , dont l'uſage eſt
de faire quelques tours de parc avant
dîner , & de s'habiller très - ſimplement
pour prendre cet exercice , s'affit , il y a
quelques ſemaines , ſur un banc à côté
d'une perſonne auſſi négligée que lui
dans ſes vêtemens. Après un long filence
obſervé de part & d'autre , l'inconnu
prit enfin la parole , & dit au Lord ; ,, Je
," ſuppoſe , Monfieur , que nous ſommes
,, amenés ici , vous &moi , à-peu- près dans
"
le
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 209
:
1
3, le même deſſein.
وو
- Cela pourroit
être , répond le Lord; mais je ne ſoup-
,, çonne pas quel peut être le vôtre.
” - Le mien ! ma foi , Monfieur , d'at-
,, trapper un dîner.-Je ne suis pas dans
,, ce cas là , un aſſez bon dîner m'attend
ود
ود
chez moi , & fi vous en cherchez un ,
5, il eſt tout trouvé , venez partager le
,, mien." Après quelques cérémonies , on
prend le chemin de la table. Le bonhomme
eut l'honneur de dîner à la table
du Milord , & en reçut dix livres ſterling
en lui faiſant ſa derniere révérence.
ACTE DE PROBITE.
Le ſieur Roche , Commis du ſieur Lies
nard , Négociant à Lyon , perdit , le 22
Septembre dernier , ſur la route de Poligny
à Château-Chalon en Franche Comté,
496 louis. Jean Gallet , pauvre Laboureur
de la Communauté de Courlans , Bailliage
de Lons- le-Saulnier , trouva cette fomme
en revenant le ſoir dans fon village.
Son premier foin fut d'aller la dépoſer
chez le baron de Saint - Germain , dont
il eſt un des cultivateurs. Il ſe rendit ene
0
210 MERCURE DE FRANCE.
fuite à Lons - le - Saulnier , où il fit des
informations pour découvrir à qui pouvoit
appartenir cet or. Le ſieur Roche
attendoit précisément de cette ville des
nouvelles des recherches qu'il avoit fait
faire , & il apprit bientôt de l'honnête
Laboureur , entre les mains de qui ſa bonne
fortune avoit fait tomber cet or , qu'il
étoit chez le Baron de Saint- Germain ,
qui étoit prêt de le lui remettre.
C
AVIS.
Pommade pour les hémorrhoïdes.
ETTE pommade guérit radicalement les hémorthoïdes
internes & externes , en peu de jours , ſans qu'il
y ait rien à craindre du retour de cette maladie , ni accidens
pour la vie en en les guériſſant ; prouvé par nombre
de certificats authentiques que l'Auteur a entre fes
mains , & par un nombre infini de perſonnes dignes de
foi , de tout age & de tout ſexe , guéris radicalement
depuis pluſieurs années , &c . par l'usage qu'elles ont
fait de cette pommade , inventée & compofée par le
le ſieur C. Levaillois , ancien Herborifte, pour fa propre
guériſon au mois de Mai 1763 .
Cette pommade fait fon opération avec une douceur
& une diligence furprenantes , en otant d'abord les douleurs
dès ſes premieres applications.
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 211
Elle eſt diviſée en deux ſortes , pour agir enſemble de
concert : l'une eſt préparée en ſuppoſitoires , pour être
infinuée & amollir les hémorrhoides internes par une
douce tranſpiration ; l'autre eſt applicative ſur les externes
, pour fondre & diffoudre , avec la même douceur ,
les groſſeurs externes , & recevoir au dehors la tranſpiration
qui ſe fait intérieurement .
L'on diftribue cette pommade avec approbation &permiſſion
, chez l'Auteur , Vieille rue du Temple , maiſon
de M. Barnoult, en face de de la rue Sainte Croix de
la Bretonnerie .
Pour les hémorroïdes nouvelles , les deux demi- boftes ,
avec trois ſuppoſitoires , ſont de 3 liv. joint à un impri
mé qui indique la maniere de s'en ſervir.
Le prix des doubles boîtes , avec fix ſuppoſitoires ,
pour les hémorrhoides anciennes , eft de 6 liv.: quant
aux invétérées de 10 , 20 à 30 ans , il faut redoubler
l'uſage de la pommade , & il s'enfuit toujours le biene
être defiré.
Les perſonnes de Province qui deſireront ſe procurer
de cette pommade , font priées d'affranchir leurs lettres ,
&d'indiquer leur meſſageric.
212 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
DIEZZAR
De Seyde , le 1 Août 1776.
IEZZAR AHMET PACHA prit d'aſſaut , le 22
du mois dernier , le Château appelé Derhanna , que défendoit
Ali Daliers mais celui-ci s'en étoit déjà ſauvé avec
ſes tréſors : la garniſon fut paſſée au fil de l'épée , &
l'on n'épargna ni les vieillards , ni les femmes , ni les
enfans qui s'y trouverent. Après cette victoire , que la
jonction des Galiondgis du Capitan Pacha avoit facilitée ,
tout le Pays de Sephet a plié , & l'autorité du Grand-
Seigneur s'y trouve rétablie depuis la fuite d'Ali.
Ses freres Ottoman , Ahmet & Saidé , qui s'étoient
founis auparavant , & qui croyoient n'avoir rien à rédouzer
, ont été tout-à- coup mis aux fers avec leurs enfans,
&tout ce qu'on a pu ſaiſir de la famille de ce nom rédoutable.
De Pétersbourg , le 19 Août 1776.
Sa Majesté Impériale a rendu un Ukaſe qu'Elle a fait
remettre au Sénat de cette Réſidence Impériale pour y
être enregiſtré , & par lequel , en ordonnant l'établiſſefement
d'une Banque à Tobolsk , Capitale de la Sibéric
Septentrionale , pour les beſoins des habitans , tant de
cette Ville que des environs. Elle veut que ce même
Sénat envoie à cet effet les ordres néceſſaires au Gou-
8
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 213
vernement de Tobolsk. Elle a nommé Directeur de
cette Banque , le ſieur de Gotowzow , conſeiller d'état
& directeur actuel de la banque de Pétersbourg , & a
confié la direction de celle - ci au prince Tourkiſtanow .
lieutenant - colonel , en lui donnant pour collegue le ſieur
Niclas , aſſeſſeur au comptoir de cette banque , avec le
rang de conſeiller d'Etat.
De Warsovie , le 27 Septembre 1776.
La diete a ratifié & confirmé , les premiers jours de
ce mois , l'opération faite relativement aux limites , par
les commiſſaires de la République , conjointement avec
ceux de la Cour de Pétersbourg , en conféquence des
traités de ceſſion de 1773 , ce qui vraisemblablement
aura lieu par rapport aux limites Autrichiennes & Prusfiennes
, après que les ingénieurs refpectifs auront confommé
ſur les lieux leur travail , conformément à la derniere
convention .
2
1
De Mayorque , le 30 Août 1776.
Pendant la nuit du 25 au 26 de ce mois , on a fait,
tant dans la Capitale que dans les Villages de cette
Ine , une levée d'environ deux cents hommes pris dans
la claſſe des gens ſuſpects & fans aveu : cette diſpoſition
, qu'on dit être générale dans toute l'Eſpagne , empêchera
, pour completter l'armée , d'en venir à la voie
du fort , comme par le paſſe , & aſſurera en meme-temps
la traquillité publique.
03
MERCURE DE FRANCE.
De Lisbonne , le 10 Septembre 1776.
Un Corſaire Anglo- Américain , qul n'a que huit canons
& foixante - dix hommes d'équipage , s'eſt emparé
, depuis le 21 Août dernier , de fix batimens marchands
Anglois , dont l'un qui étoit deſtiné pour les cotes
d'Afrique , a ſauté pendant le combat. On dit qu'il
y a y cinq autres corfaires Infurgens qui croiſent entre
les Açores & le Détroit de Gibraltar.
De Copenhague , le 31 Août 1776.
On s'occupe dans ce royaume à lever quinze à ſeize
mille hommes de recrues pour completter les différens
corps de troupes; chaque ville & chaque communauté
doit fournir un certain nombre d'hommes depuis l'âge
de dix - sept ans juſqu'à celui de trente- fix : Carthagene
doit en donner cinquante - trois ; en conféquence le
Magiſtrat commence à prendre une liſte de tous les jeunes
gens , & le fort décidera de ceux qui devront être
enrolés pour huit ans,
De Rome , le 11 Septembre 1776.
Un particulier de Rome , qui a trouvé le ſecret de faire
des pierres dures avec une compoſition de ſable &
d'autres matieres aréneuſes , a obtenu du Pape un privilege
exclufifce ſujet , & il travaille actuellement à
cette compoſition très -propre , dit - on , à faire des pierres
pour paver les rues des villes .
Le couronnement de la Muſe Corilla Olimpica ne s'eſt
ر
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 215
e
pas fait avec toute l'unanimité poſſible de la part des
principaux habitans de cette ville ; & l'on a obſervé
qu'aucune des perſonnes qui , par leurs dignités , auroient
pu faire l'ornement de cette cérémonie , ne s'y
eſt trouvée ; le prince de Gonzague , protecteur de cette
Muſe , craignant même qu'elle ne fût inſultée en retournant
chez elle , fit eſcorter ſa voiture par quatre de ſes
gens montés à cheval & le ſabre à la main : quelques
perſonnes du peuple en ayant été légérement maltraitées
, le Gouvernement , inſtruit de la conduite de se
Prince , lui fit dire de fortir de Rome au plutôt avec la
Muſe Corilla ; ils partirent en conféquence pour la Toscane
dans la nuit du mardi 3 de ce mois : le Gouvernement
a fait ſaiſir en même temps chez quelques Libraires
les portraits gravés de cette Muſe , avec cette
légende : Virtus omnia vincit : on s'eſt également emparé
des planches , & il a été défendu d'en faire de
nouvelles , ſous peine d'être puni rigoureuſement.
De Londres , le 17 Septembre 1776.
Les papiers du 14 au 15 de ce mois , annoncent qu'on
a porté au Lord Germaine , dans ſa maiſon à Richmont ,
pluſieurs dépêches , par l'une deſquelles on lui apprend
que le 8 du mois paſſé , les troupes du Roi ſe ſont emparées
de New -York ; mais comme cette nouvelle n'eſt
accompagnée d'aucun détail , & qu'elle ne vient d'aucun
ces Généraux qul commandent devant cette place , il
eſt au moins prudent de ne point encore ajouter foi à
une nouvelle,de cette importance , qui ne peut reſter
04
216 MERCURE DE FRANCE.
long-temps ſans être comfirmée ou fans tomber encore
dan's l'oubli comme tant d'autres.
Le Secrétaire d'Etat a reçu ce matin des depêches de
Pile des Etats , apportées par un bâtiment arrivé à Corke.
Selon ces nouvelles , datées du 12 Août , la réunion
des deux freres & du Chevaler Peter Parker avec
toute ſa Flotte étoit alors effectuée , & leurs forces combinées
montoient à plus de trente - cinq mille hommes.
Le Lord Howe avoit dépéché un Parlementaire au Général
Washington , qui l'avoit renvoyé , & les troupes
du Roi ſe diſpoſoient à une attaque ſous deux ou trois
jours. On voit par ce fait conſtant que tout ce qui
avoit été dit juſqu'à préſent de l'armée devant New-
Yorck étoit très - haſardé , & qu'il n'eſt pas poſſible d'avoir
encore des nouvelles poſitives de ce qui est arrivé
depuis cette date.
Le 19 , le Congrès inſtruit de la conduite de ſon Général
à New - York , arrêta que le Général Washingtou .
en refuſant de recevoir une lettre que l'on diſoit avoir
été envoyée par le Lord Howe , & adreſfée à Georges
Washington , écuyer , s'eſt comporté avec une dignité
convenable à ſa place ; que le Congrès donne la plus
haute approbation à cette conduite , & ordonne qu'il ne
fera reçu aucune lettre vi aucun meſſage de l'ennemi
pour quelque ſujet que ce puiſſe être , par le Commandant
en chef ou autres Commandans de l'armée Américaine
, à moins que ces lettres ou meſſages ne leur foient
adreſſes ſous le titre & les qualités dont ils ſont reſpectivement
pourvus.
Par ordre du Congrès , JOSEPH HANCOCK ,
: Président.
2
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 217
1
On écrit de l'Amérique que le Congrès adonné des
ordres dans ſes Ports d'attaquer tous vaiſſeaux Portugais ,
d'après le diplôme de S. M. très - fidele , qu'il regarde
comme une déclaration de guerre.
Des lettres de l'iſſe des Etats , datées du mois d'août ,
annoncent que les Américains font fortement retranchés
à Long - Iſland ; que l'abordage de la riviere à l'Orient
de la porte d'Enfer , eſt puiſſamment commandé par des
batteries placées ſur toutes les hauteurs & à tous les
angles ſaillans , de maniere à rendre impoſſible à tout
vaiſſeau l'approche de New- Yorck de ce côté , que les
fortifications & les redoutes près du Pont du Roi , &
toutes les ſituations avantageuſes près de la ville , fout
jugées par les afliégés inexpugnables , en raiſon des
foins qu'ils ont pris depuis plufieurs mois de les rendre
telles ; que depuis les avantages que les Américains ont
eus à Charles - Town , toutes les Colonies du fud femblent
avoir augmenté l'ardeur pour l'indépendance.
Les Américains ont actuellement , à ce qu'on écrit ,
quatre eſcadres de vaiſſeaux de guerre , ſavoir , une ſous
le commandement du Commodore Brice , dans les Mers
du Pays ; une ſous les ordres du Commodore Hopkins ,
dans le Golfe de la Floride ; la troiſieme , commandée
par le Vice-Amiral Pickerington , ſtationnée à Philadel
phie , & la quatrieme , par le contre- Amiral Avary , destinée
à intercepter les vaiſſeaux venant des Indes Orien
tales.
DeVersailles ,le 5 Octobre 1776.
Le Roi a permis , le 27 du mois dernier , au Sr. de
Copon , Préſident à Mortier au Conſeil Souverain
!
05
218 MERCURE DE FRANCE.
Rouffillon , de porter la croix de Malte que le Grand-
Maître lui a accordée le 19 Juillet dernier , en confidération
de Don Raymond & Don Joſeph Copon , ſes freres
, commandeurs dans la Langue d'Aragon , qui continuent
la poſſeſſion où eft leur maison d'avoir des Chevaliers
dans cet Ordre depuis quatre cens ans ſans interruption.
De Paris, le 27 Septembre 1776.
On apprend que te Grand- Maitre de Malte voulant
reconnoître les ſervices rendus à l'Ordre par la Maiſon
de Joyeuse , & en conſidération du mérite diſtngué d'Anne-
Magdeloine de Cailly , veuve d'Armand , Marquis de
Joyeuſe , lui a fait expédier un Bref très-honorable, par
lequel il lui ſera permis de porter la Croix de l'Ordre.
Le premier de ce mois , une Juive , Agée de ſoixante
dix huit ans , a été baptifée dans l'Egliſe par le Prieur
du Temple. De Prince de Wirtemberg & la dame de
Boudon , née Comteſſe de Ligueville , ont tenu ſur les
Fonds cette Néophite , la derniere & la dixieme de fa
famille qui ait embraſfé la Religion chrétienne.
Le Grand - Maître de Malte ayant , de l'avis unanime
de fon Conſeil , accordé à Adélaïde- Marie- Charlotte de
Beaufremont , fille du Prince & de la Princeſſe de Leſtenois
, la permiſſion de porter la croix de fon Ordre ,
Sa Majesté a bien voulu confentir & permettre qu'elle
portât la dite croix.
Le fieur de Fleſſelles , Intendant de la ville & géné
ralité de Lyon , empreffé de concourir à l'avancement
des arts qui leuriffent en cette Ville , ayant invité l'AOCTOBRE
. II. Vol. 1776. 219
cadémie des ſciences , belles- lettres & arts qui y est éta
blie , de propoſer en ſon nom une Médaille d'or du prix
de 300 liv. pour la perfection de la teinture noire ſur la
Soie , l'Académie a accepté cette commiſſion avec recon
noiſſance , & s'empreſſe d'annoncer qu'elle décernera dans
ia féance publique de ſa rentrée au mois de Décembre
1777 , à celui qui aura conſtaté avoir porté en France
àune plus grande perfection la teinture noire de la foie ,
ou par un mémoire détaillé , accompagné d'échantillons
d'eſſais , ou par des expériences répétés pardevant les
commiſſaires qui feront nommés par l'Académie , & qui
s'engageront à garder le ſecret du procédé ſi l'Inventeur
l'exige. L'intention de l'Intendant eſt d'ailleurs de folliciter
la faveur du Gouvernement pour l'Auteur couronné.
Les Mémoires ne feront admis que juſqu'au premier
août 1777 , & feront adreſſés à l'Académie ſous le cou
vert de l'Intendant , ou francs de port , au ſieur de la
Tourette , Secrétaire -perpétuel de la Claſſe des Sciences ;
ou au ſieur Bollioud , Secrétaire perpétuel de la claffe
des Belles -Lettres , ou chez Aimé de la Roche , Imp-
Lib de l'Académie ,
Le 16 Septembre dernier , l'ouverture de l'Hoſpice
fondé par le Roi au College de Chirurgie , a été faite.
Trois enfans , aveugles de naiſſance , ont été opérés de
la cataracte en préſence des premiers Chirurgiens du
Roi , des Profeſſeurs & principaux Membres de l'Acadé
mie Royale de Chirurgie , par les ſieurs Grandjean freres
, Oculiſtes de Sa Majesté , qui a daigné recevoir le
6 de ce mois , au Chateau de Choiſi , le témoignage de
20 MERCURE DE FRANCE.
Ja reconnoiſſance de ces enfans , rendus à la ſociété par
fabienfaiſance. La Famille Royale a manifeſté dans
cette occaſion l'intérêt le plus tendre & le plus précieux
l'humanité.
PRÉSENTATIONS.
Le fleur de Folard, envoyé extraordinaire du Roi près
de l'électeur de Baviere , & fon ministre auprès du cercle
de Franconie , ayant obtenu fon rappel , a eu , à ſon
arrivée ici , l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté , par
le comte de Vergentes , miniftre & fecrétaire d'état au
département des affaires étrangeres .
Le 24 ſeptembre , la vicomteſſe de Stormont , épouse
du vicomte de ce nom , ambaſſadeur du Roi d'Angleterre
, conduite par le ſieur Tolozan , introducteur des ambaſſadeurs
, & le ſieur de Sequeville , ſecrétaire ordinaire
du Roi à la conduite des ambaſſadeurs , qui précédoit ;
fut préſenté à Leurs Majestés & à la Famille royale ,
qui la recurent avec des marques d'une grande diftinc.
tion. Cette ambaſſadrice dans le même jour à la table
*tenue par le vicomte de Talaru , premier maltre -d'hôtel
de la Reine , & la princeſſe de Chimay , dame d'honneur
de Sa Majefté , fit les honneurs de la table.
Le 29 , la comteffe de la Rod de Saint-Haon , & la
marquiſe de Châtillon , ont eu l'honneur d'être préſentées
Leurs Majeſtés & à la Famille royale, la premiere par
1
1
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 221
la ducheffe de Leſpare , dame d'atours de Madame ; &
la ſeconde , par la baronne de Makau , fous- gouvernante
de Madame Elifabeth de France.
1
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 21 ſeptembre , le ſieur de Cham- Ouſt , ancien ingénieur
& directeur du canal de la jonction des deux
mers , a eu l'honneur de préſenter au Roi un ouvrage
d'architecture de ſa compoſition ayant pour titre : l'Ordre
François trouvé dans la nature , & un modele de cet
ordre repréſentant un monument national à la gloire de
de Sa Majesté qui a paru en être fatisfaite. On reconnoît
dans ce nouvel ordre & dans les ornemens de ce
monument , les attributs qui caractérisent la Nation Françoiſe.
Cet ordre doit faire partie d'un grand ouvrage
intitulé : le Dédale François ou l'Architecture Pteromate ,
dans lequel on a repréſenté , par une ſuite de planches ,
les types d'architecture chez toutes les Nations de la
terre , anciennes & modernes. Le modele de l'ordre a
été exécuté en terre cuite fous les yeux de l'Auteur ,
par le fieur Thibault , éleve de l'académie d'architecture.
Le ſieur Mottin de la Balme , capitaine de cavalerie ,
ancien officier major de la gendarmerie françoiſe , a eu
l'honneur de préſenter au Roi un ouvrage de ſa compo
fition , ayant pour titre ; Elémens de tactique pour la ca
valerie , premier ouvrage fur cette matiere.
222 MERCURE DE FRANCE.
Le ſieur Mayer , écuyer , eut ces jours derniers l'honneur
de préſenter au Roi & à Monfieur , Héliogable &
Alexandre Sévere , hiſtoires Romaines.
Le 29 du même mois , le ſieur de Vezou , écuyer ,
ingénieur géographe , hiſtoriographe & généalogiſte du
Roi , a eu l'honneur de préſenter à Sa Majesté , à Monfieur
& à Monſeigneur le comte d'Artois , un ouvrage de
ſa compoſition , fait par l'ordre du feu Roi Louis XV ,
intitulé : Tableau généalogique des Rois de France de la
premiere race , ſecond développement des trois races ,
du même Auteur , avec les Rois de Paris , d'Orléans ,
de Soiſions , de Metz ou d'Auſtraſie , d'Aquitaine , de
Navarre , d'Arragon , de Caſtille & de Léon , qui en
fortent , & les branches de Mont - d'Or , de Béarn , de
Monteſquiou , &c. qui fubfiftent à préſent. Le ſieur de
Vezou eut auffi l'honneur de préſenter au Roi , ainſi
qu'à Monfieur & à Monseigneur le comte d'Artois , le
livre de la généalogie de la maison de Mont - d'Or , qui
deſcend des trois races des Rois de France & des ducs
ale Savoie.
Le 22 ſeptembre , le ſieur Houard , avocaten Parlement
, & correſpondant de l'académie des inſcriptions
& belles lettres , eut l'honneur de préſenter au Roi un
onvrage de ſa compoſition , intitulé : Traités sur les
Coutumes Anglo Normandes avec des remarques.
Le ſieur Dagoty fils aîné , peintre de la Reine & de
Madame , a eu l'honneur de préſenter au Roi & à la
Famille royale , le tableau qu'il vient de faire repréſentant
l'événement d'Acheres , ou un des traits de la bienfaiſance
de la Reine.
1
1
1
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 223
Le ſieur Louis Dagoty , quatrieme fils , a eu l'honneur
de préſenter à la Reine, la premiere épreuve de la gravure
du portrait de Sa Majesté , qu'il vient de faire dans
un nouveau genre imitant le deſſin aux deux crayons ,
& d'après le tableau orignal peint en pied , d'après nas
ture , par le Geur Dagoty l'aîné , peintre de la Reine.
ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le Roi vient d'accorder, l'abaye de Fenieres , ordre
de Saint Benoît , dioceſe de Clermont , à l'abbé le Comte
, aumonier de Madame la comteſſe d'Artois , fur la
nomination & préſentation de Monſeigneur le comte
d'Artois , en vertu de fon appanage.
Le 27 ſeptembre , le marquis de Launay a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le ſieur Amelot , fecré
raire d'état ayant le département de Paris , en qualité
de gouverneur du château de la Baſtille, ſur la démisfion
du comte de Jumilhac de Cubjac.
Le ſieur Radix de Sainre Foi , miniſtre plénipotential.
le du Roi près duc de Deux - Ponts , a eu , le 29,
l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté par Monseigneur le
comte d'Artois , en qualité de ſurintendant des finances
&des bâtimens de ce prince.
Le Roi informé des talens diftingués , ainſi que de la
probité de fieur Longueil , graveur , lui a accordé le titre
de graveur de Sa Majesté , & lui en a fait expédier
un brevet honorable.
224 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi vient d'accorder le brevet de ſon hiſtoriographe
pour la province du Hainaut , à dom Charles-Joſeph
Bevy , religieux bénédictin de l'abbaye royale de Saint-
Denis en France , congrégation de St Maur , auteur de
l'histoire de l'inauguration des Souverains.
MORTS.
François-Aimé de Jouſſineau , comte de Tour-donnet ,
oft mort dans la terre de Tourdonnet en Limonfin , le
1 Octobre , âgé de 97 ans.
Armand-Barthelemi , marquis de la Briffe , chevalier de
l'ordre royal & militaire de Saint-Louis , colonel en ſecond
du régiment de la Reine , dragons , eſt mort à
Paris le 28 Septembre , dans la 32 année de ſon âge.
Anne-Marie-Roſalie Bouvard de Fourqueux , épouse du
feur Trudaine de Montigny , conſeiller d'état & aux
confeils royaux des finances & de commerce , & intendant
des finances , eſt morte à Paris le 26 ſeptembre.
Louis -Alexandre , marquis de la Viefville , maréchal
des camps & armées du Roi , chevalier de l'ordre royal
&militaire de Saint- Louis , eſt mort à Paris , le 7 octobre,
agé de 62 ans.
LOTERIE.
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 225
=
LOTERIE.
Les cing tirages de la loterie royale de France ont été
exécutés publiquement dans la grand'ſalle de la Compagnie
des Indes , en préſence du Lieutenant-Général de Police
, le 1 octobre , conformément à l'arrêt du Conseil du
30 juin dernier. Les nombres ſortis de la roue de fortune,
font les extraits ſuivans , pour le premier tirage , qui eſt
celui des lots : 61 , 31 , 66 , 4 , 70. Second tirage de la
premiere classe des primes : 22 , 39 , 51 , 80 , 20. Troifieme
tirage de la seconde claſſe des primes : 27,72,65 ,
73 , 19. Quatrieme tirage de la troisieme olaſſe des pri .
mes 79,34 , 14,47 , 87. Cinquieme & dernier tirage
de la quatrieme claſſe des primes : 12,88 , 63 , 44 , 51 .
Les cinq prochains tirages feront exécutés le mercredi 16
octobre.
:
ADDITION DE HOLLANDE .
NOTE intereſſante ſur les Moyens de con-
Server les Portraits peints à l'huile , &
de les faire paſſer fans altération à la
postérité , fuivie de l'Approbation de l'Académie
Royale des Sciences.
LE genre du Portrait a été , dès l'origine de la Peinture
, le plus intéreſfant & le plus flatteur ; on attribue
P
226 MERCURE DE FRANCE.
,
meme la naiſſance de ce bel Art , à l'induſtrie qu'a eu
une tendre Amante de conſerver les traits de ſon Amant
en en contournant l'ombre ſur le mur de ſa
chambre , à la lueur d'une lampe: ce genre tient donc
à un ſentiment qui affecte toutes les ames ſenſibles , &
appartient plus ſpécialement aux familles diftinguées &
honnêtes . Un pere , une mere , un ayeul , un biſayeul ,
✓ & autres dont la mémoire eſt chérie , deviennent pour
ceux qu'ils intéreſſent , des tableaux précieux , préférables
à des ſujets d'hiſtoire , qui ne font point des faits
de la Nation , tuſſent - ils peints par les plus habiles
Mattres : on admirera en paſſfant , dans ceux - ci , l'art
& le génie de l'Auteur , l'efprit y fera pour quelque
chofe ; mais l'ame toute entiere ſe fixera aux Portraits ;
Pattachement , la tendreſſe , l'amour - propre & toutes
les affections de l'ame , concourent à les rendre intéresfants
. Nous aurions une vraie fatisfaction de voir aujourd'hui
les Portraits de nos Rois , depuis l'origine de notre
Monarchie ; des Reines , Princes & Princeſſes , à
qui notre Hiſtoire nous fait prendre intérêt ; de ces Héros
illuſtres qui ont fait tant d'honneur à l'humanité , de
ces fameux Conquérants qui en ont été le fléau; de ces
homines célebres à qui nous devons tant de connoiſſances,
& dont les lumieres nous ont aidé à nous tirer du
cahos de l'ignorance ; de ces Héroïnes , de ces Femmes
illuftres , qui ont fait la gloire & l'ornement de leur ſexe;
de ces zélés. Patriotes , qui nous ont procuré gratuitement
des biens dont nous jouiffons , & tant d'autres
dont la mémoire fera reſpectée juſqu'à la fin des fiecles
: ne ſeroit- il pas fatisfaisant de jouir de leurs por
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 227
-traits tels qu'ils étoient vivens fans altération , de façon
qu'on pût encore juger par la couleur, aufli bien que
par les traits , de leur caractere & de leur ame ; car fi
les qualités du coeur & de l'ame ſe peignent fur la phyfionomie
, ce feroit un moyen de plus pour en étudier
les rapports avec les actions phyſiques & morales. Des
Portraits ainfi confervés , marcheroient à côté de l'Histoire
; & le Philofophe pourroit décider fi les actions du
Héros , tenoient à fon tempéramiment ou à fon éducation
: ainfi , la Peinture qui , jusqu'à préſent , n'a été
qu'un Art agréable , entreroit encore dans la claſſe des
Arts utiles. Malheureuſement les productions de cet Art
enchanteur , n'ont été jusqu'à préſent exécutées, quant
au physique , que par des procédés tranfimis fans principes
, fouvent incertains & preſque toujours défectueux ,
le choix & la manipulation des matieres ayant été pres .
que indifférens à la plupart des Peintres ; ce qui a cauſe
cette deftruction inſenſible de preſque tous les ouvrages
de peimure à l'huile , dont la plus grande partie ſe détruit
même en très-peu de temps; deftruction qui , quant
no moral , nous fait perdre le moyen de comparer le
goût des Anciens avec le notre , ſur l'idée de la beauté;
car la connoiffance des goûts à la mode peut conduire à
⚫celle des moeurs du temps ; c'eſt leur changement qui
empêche que nous ne foyons d'accord avec nos Ancetres
fur le caractere d'un beau viſage : autrefois on préféroît
les grands traits , quien infpirant le reſpect & ra .
doration , faifoient nature les grandes & conftantes pasfions
: aujourd'hui on eſt indécis & on s'attache moins
aux traits qu'à un certain je ne ſcats quoi qui inſpire le
F
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
plaifir & annonce l'inconſtance ; on s'écarte mêmejusqu'à
préférer ſouvent une phyſionomie chiffonnée à un
beau viſage ; préférence qui n'auroit pas eu lieu dans le
temps de nos preux Chevaliers , qui couroient de Tournois
en Tournois , rompre des lances & se faire écharper
pour foutenir l'honneur de leurs Dames : Dames belles
, fans doute , d'un genre de beauté qui , quoique ſi
célebrée alors , eſt aujourd'hui totalement oubliée , pour
ne pas dire ignorée , puiſqu'aucun monument affez parfait
, ne nous reſte , pour nous en tracer la juſte idée : il
feroit d'autant plus curieux d'en connoftre les vrais Portraits
, que ceux que nous en ont fait les Hiſtoriens , font
la plupart infideles , romanesques & imaginaires.
La Sculpture nous a bien tranfimis l'idée des Anciens
ſur la beauté; mais ce n'eſt que par les formes qui ne
peuvent nous rendre entiérement la belle nature , ſans le
fecours de la couleur , dont la vivacité , l'éclat & la
frafcheur répandent fur le viſage de la brune & de la
blonde , ce charme attrayant qui ſéduit & qui enchante :
ces fineſſes de nuances dans les yeux dont la couleur &
le jeu peignent l'ame & animent la beauté , de même
que le ton des ſourcils & des cheveux , ainſi que la fratcheur
d'une bouche de couleur de roſe , & tant d'autres
ſéduiſans effets du coloris que la Sculpture ne peut pas
rendre , ſe trouveroient dans une peinture conſervée.
Toutes ces Divinités ſi vantées dans l'Hiſtoire , ſeroient
miſes en paralelle avec les modernes ; & telle femme
que la beauté rend célebre aujourd'hui , revivroit dans
les ficcles à venir , où elle feroit à ſon tour comparée
avec les nouvelles
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 229
i
C'étoit fans doute une de ces Beautés divines qui fit
déployer à notre Charles VIII toute la magnanimité de
fon ame. Ce jeune Conquérant de l'Italie , entrant triomphant
dans la petite ville de Tuſcanelle près de Viterbe ,
furprit ſeule dans ſa chambre , une jeune fille de la taille
& de la beauté la plus accomplie , qui lui inſpira le plus
violent amour , & en même temps le plus grand effort de
générofité. Ce Monarque , courtois , ſenſible , galant ,
généreux , bien loin d'abuſer du droit de la victoire , de
fon autorité & de la facilité qui s'offroit pour fatisfaire
ſa paffion , reſpecta la Belle qui cauſoit ſon raviffement
&fon admiration , rendit hommage à ſa vertu , la dota
& la maria avantageuſement. Quel eſt l'être penfant &
vertueux qui ne ſeroit pas curieux de voir le portrait de
cette Belle , & celui du Héros , l'un de nos Rois de France
qui dans le court eſpace de quatorze ans qu'il a regné
, a mérité le titre de Grand , autant par ſes victoires
que par les fublimes qualités du coeur & de l'ame ?
C'eſt dans le fiecle de ce Grand Roi que la Peinture
à l'huile a pris naiſſance ; ſi les Artiſtes contemporains &
leurs Succeffeurs , euſſent ſuivi les mêmes procédés que
l'Inventeur pour la conſervation de leurs Tableaux , nous
jouirons aujourd'hui de beaucoup plus de Portraits intéreffans
; mais preſque tous les Anciens , même du Titien
, n'offrent plus cette belle couleur ni cette belle
harmonie qui caractériſoit la vérité de la nature ; il n'y a
plus que les parties claires qui ſe diftinguent , encore
ont.elles été ſalies par la craffe fixée dans les pores &
les fillons de la couleur qui par elle - même a changé
conſidérablement , le reſte du Tableau n'eſt plus qu'un
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
vague obfcur , dans lequel on ne diftingue preſque rien :
ceux même que le hazard a le mieux confervés , qui
ont été nétoyés & revernis par d'habiles gens , font
bien inférieurs à ce qu'ils ont dû être , ce qui fait que
la plupart des anciens Portraits font relégués dans des
vieux Châteaux , abandonnés dans des gardes- meubles
& des greniers où ils achévent de périr & d'etre perdus
pour les familles. Que de motifs pour nous faire
prendre intérêt à la perte des anciens Portraits , & défirer
la conſervation des modernes.
し
M. Vincent de Montpetit , par amour pour ce bel
Art , s'eſt attaché à rechercher les cauſes du dépérilfement
des peintures à Phuile ; il a enfoite travaillé avec
un zele infatigable pendant plus de trente ans , à trouver
le moyen de les conferver à la poſtérité , ſoit par la
réformation & la perfection des procédés connus , foit
par le choix & la purification des matieres & la façon
de les employer: il a fait part de ſes obfervations & de
ſes expériences à l'Académie Royale des Sciences ; l'Approbation
de ce reſpectable & ſcavant Corps , à couronné
les travaux de l'Auteur , & lui a donné la confiance
d'en offrir le fruit au Public , facrifiant ſes propres interêts
à la gloire de mériter l'eſtime de ſes Contemporains
&d'être utile à la poſtérité.
Le fieur de Montpetit après avoir fait toutes ſes épreuves
en grand , en a confacré la premiere application à
faire , pour la poſtérité , le Portrait de Louis XV. qui
aimoit le genre de l'Auteur : la mort de ce Monarque
bien- aimé a empêché que les derniers coups de pinceau
n'aient été donnés d'après nature ; ce morceau intéres
fant n'en eft pas moins reconnu pour très -ſemblant.
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 231
Notre jeune Roi , précieux rejetton de Louis le Bien-
Aimé , a bien voulu que le ſieur de Montpetit fit fon
Portrait fur la fin de 1774 , l'an de ſon avenement à la
couronne ; ce Tableau que tout le Public trouve trèsreffemblant
, fait pendant à celui de Louis XV. L'Auteur
y'ajoute celui de Louis XIV. d'après les meilleurs
Portraits qui nous en reftent, il fera ainfi ceux de Louis
XIII. & d'Henri IV. Si dans la fuite il eſt poſſible de tirer
parti des anciens Portraits de nos Rois au-delà de cetté
époque , l'Auteur ſe fera un devoir d'en faire la collection
, comme une marque de fon zele & de ſon amour
pour la Famille Royale & la gloire de la France , ainfi
que de fon empreſſement à concourir à la fatisfaction de
ſes Compatriotes & des ſiecles à venir.
Suit l'Approbation de l'Académie Royale des Sciences .
:
Extrait des Régistres de l'Académie Royale
des Siences , du 17 juin 1775.
L'ACADÉMIS L'ACADÉMIE nous a chargé de lui rendre compte
d'un Mémoire intitulé , Eſſais fur les moyens, de conferver
les Portraits peints à l'huile , plusieurs fiecles , dans
toute leur fraîcheur , par M. Vincent de Montpetit . " .
M. de Montperit attribue à quatre cauſes les change.
mens & la deſtruction de la couleur dans les Tableaux .
La premiere naſt du peu de ſoin qu'ont les Peintres
d'employer des matieres ſolides & pures , & du peu
d'attention qu'ils apportent dans le choix des impres-
P4
232 MERCURE DE FRANCE .
fions , c'est - à - dire , des toiles préparées ſur leſquelles
Is doivent établir les couleurs .
Toutes les couleurs employées dans la détrempe , ne
ſont pas propres pour peindre en huile. Quand le fecret
de cette peinture paſſa de Flandres en Italie , on mela
de l'huile indifféremment à toutes les couleurs qui fervoient
auparavant à la détrempe ; cette combinaiſon
vicieuſe devint un principe d'altération .
M. de Montpetit a remarqué que les couleurs où il
étoit néceſſaire de mêler de l'huile graffe ficcative , noire
ciſſoient & altéroient celles avec lesquelles on les mê.
Joit. Il choiſit celles qui ſéchent d'elles mêmes ſans
changement ſenſible, préférant les terres & les bois aux
végétaux , & ne ſe ſervent des couleurs purement minérales
, qu'avec certaines précautions.
Il a ſoin de les laver toutes en général pour en ex ,
traire les ſels & les impuretés , & de purifier les bols
à l'eſprit de nitre, Quant aux huiles , il a reconnu que
les teintes fratches faites avec des huiles jaunes & rances
ne ſe ſoutenoient pas long - temps. Or les huiles
tirées par expreſſion à chaud , font ordinairement jaunes ;
il faut donc employer préférablement les huiles extraites
à froid. C'eſt le fruit de la remarquede M. de Mont .
petit , vérifiée par une expérience de vingt années .
M. de Montpetit paſſe aux inconvéniens des toiles préparées
par l'impreſtion. Celles qui font trop claires font
d'abord enduites de colle; cette colle ſujette à l'action
de l'humidité de l'air , produit dans la toile un relâche,
ment & un refferrement alternatifs qui font gerſer la
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 233
peinture. Mais l'inconvénient général de toutes ces es.
peces de toiles imprimées à l'huile, eſt qu'on les em
ploye trop - tôt & avant qu'elles foient biens ſéches,
L'huile en ſe ſéchant éprouve une forte de fermentation
; fon acide & fon phlogiſtique ſe développent , &
ne pouvant s'échapper qu'à travers la peinture appliquée
fur l'impreſſion , ces deux principes attaquent les cou.
leurs délicates , principalement celles qui ſont compofées
de chaux métalliques , & en revivifiant ces chaux leur
rendent le ton du métal qui les a produites. Cette ob..
ſervation de M. de Montpetit eſt importante ; l'expérien
ce en avoit appris quelque choſe aux anciens Peintres
d'Italie. L'un de nous a obſervé que ceux de leurs
Tableaux qui ſont peints fur bois , ſont peints fur une
impreſſion de blanc en détrempe ; cette détrempe n'auroit
pu s'appliquer sur toile , parce que n'étant défendue
des impreffions de l'air que d'un côté par la peinture à
l'huile , elle auroit pu être attaquée de l'autre par l'humidité
, & auroit eu l'inconvénient que nous avons remarqué
plus haut de gerſer la peinture. Nous ne faiſons
ici mention de cette pratique de quelques Peintres
d'Italie , que pour prouver la juſteſſe de l'obſervation
de M. de Montpetit & la folidité du principe qu'il éta
blit.
La ſeconde cauſe de la deſtruction des Tableaux vient
uniquement de la faute de l'Artiſte. S'il empate mal
ſon Tableau , s'il falic ſes teints , s'il uſe ſans difcrétion
de cette huile deſſicative , qu'on apelle huile graffe ,
dans laquelle on fait entrer de la couperoſe & de la litarge,
les couleurs qui ne font pas pures ne garderont
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
!
1
point leur ton les ſels & les chaux métalliques diſious
dans l'huile , attaqueront les couleurs & les altéreront ;
il n'y aura plus de vérité ni d'accord dans le Tableau.
Nous ne fuivrons point M. de Montpetit dans les procédés
qu'il indique aux Artiſtes : ce qui concerne l'Art
de la Peinture n'eſt point de notre reffort.
Nous paffons à la troiſieme & à la quatrieme cauſe
da dépériſſement des Tableaux , sçavoir les vernis gras
dont on recouvre la peinture quand elle eſt achevée , &
le contact d'un alt fouvent enfumé , nitreux , fulphureux
, charge quelquefois de vapeurs fétides , tantôt trop
humide , tantôt trop ſec ; alternative qui doit à la longue
faire périr les Tableaux fur toile. M. de Montpetit
propoſe différens vernis dont on peut faire uſage ; mais
le meilleur moyen de remédier à ces deux inconvéniens ,
eft de coler le Tableau fous une glace avec un mordant
dontM. de Montpetit ſe réſerve la compofition. M. de
Montpetit la communiqué à Meſſieurs les Commiffaires.
Pour- lors les Tableaux n'étant plus expofés à la pousſſere
qui s'attache au vernis & fait corps avec lui , ne
font plus dans le cas d'etre ufés par le frottement
quand on vient enlever la couche de vernis pour le nettoyer.
Le poli de la glace fait le vernis du Tableau en
même temps qu'il le défend du contact de l'air , & la
peinture qui ne renferme d'ailleurs aucune des caufes de
deftruction que nous avons détaillées , doit ſe conſerver
avec toute fa fraîcheur àla poſtérité.
C'eſt une dépense ajoutée au prix du Tableau ; mais
c'eſt aux Amateurs de l'Art à peſer certe dépenſe avec
le mérite de l'ouvrage & le défir de le conſerver. M.
८
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 235
de Montpetit s'eſt aſſuré par des expériences répétées ,
que des morceaux faits avec les précautions qu'il res
commande & fixés ſous glace , n'ont éprouvé nul changement
depuis quinze ou vingt ans.
Il finit ſon Mémoire par l'examen des couleurs qu'on
peut employer & préférer pour la peinture à l'huile ; il
détaille les différentes préparations qu'il leur fait fubir.
Ce Mémoire , où l'Auteur montre beaucoup d'intelligence
dans fon Art , nous paroft devoir être utile , &
l'application avantageuſe qu'il a faite de la Chymie à
pluſieurs procédes de la Peinture , nous le fait juger digne
de l'Approbation de l'Académie. Signe , MACQUER
& BAILLY. 1
Je certifie le préſent Extrait conforme à son original
& au jugement de l'Académie. A Paris , le 9 Août 1775.
Signé GRANDJEAN DE FOUCHY , Secrétaire per
pétuel de l'Académie Royale des Sciences.
On voit par l'Extrait ci - deſfus , que le procédé du
ſieur de Montpetit eſt applicable à tous les genres de
Peinture à l'huile , & qu'indépendamment des précautions
indiquées pour l'emploi des matieres , un des moyens
effentiels pour la confervation des Tableaux , eſt de les
priver exactement du contact de l'air , & qu'on ne peur
mieux y réufſir qu'en les fixant ſous une glace ; moyen
qui peut être employé également à d'anciennes Peintures
, qui feront pour - lors arrêtées dans la marche de
leur deſtruction , quant aux caufes extérieures , & reſteront
dans leur état actuel pluſieurs fiecles ſans s'altérer
davantage , L'Auteur a ainſi fixé le Portraitde Rigaud ,
peint par lui-même , qui commençoit à ſe gater , & qui
1
236 MERCURE DE FRANCE.
ſe trouve par ce ſecours garanti pour l'avenir ; il en ſera
de même de tous ceux que l'on voudra conferver ; ils
y gagneront même, pourvu qu'ils foient bien peints ; ce
qui ſera encore un avantage pour l'Art , parce que tous
les Artiſtes qui voudront profiter de cette découverte ,
feront obligés de bien peindre,
Ainſi l'Auteur aura non- feulement travaillé pour l'intérét
des familles , mais encore pour la perfection de
l'Art & la gloire des bons Peintres dont les ouvrages
pourront paffer fans altération à la poſtérité , preſque
aufli folidement que ceux de la Sculpture.
En faveur des Amateurs & des Artiſtes , l'Auteur fera
imprimer inceſſamment , avec des notes & des additions,
tous les détails des procédés rapportés au Mémoire
préſenté à l'Académie Royale des Sciences,
A
:
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 237
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 3
Les Députés des Grecs dans la tente d'Achille , ibid.
Combat d'Achille & d'Hector , 2
Le Vifûr , conte , 23
Ode, 26
La Bergere & la Brebis , 29
Conte traduit de l'Arabe , 30
L'embarras d'un jeune Poëte ,
Ode Anacreontique ,
Idées d'une jeune Provinciale nouvellement arrivée à
32
41
Paris , 43
Vers à Madame la Marquise de Ségur , 46
- à Mesdames & Trial , 47
Ode d'Horace ,
ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Romance d'Iſaïe le Triſte ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
L'Erreur d'un moment ,
50
51
53
56
58
ibid.
Anecdote des beaux - arts , 72
Dictionnaire hiſtorique & critique de la Ste bible , 86
Les Impoſteurs démarqués , 100
Roland furieux , 101
238 MERCURE DE FRANCE.
Les Egaremens de l'amour , 110
Frédegonde & Brunehaut , 122
Ammien Marcellin , 125
Nouveau Dictionnaire pour ſervir de ſupplément au
Dictionnaire raiſonné des ſciences , arts & métiers , 129
Annonces littéraires , 148
ACADÉMIES. 151
Toulouſe. ibid.
Lyon , 156
SPECTACLES. 159
Opéra , ibid.
Vers à Mile Guimard, 172
C
Comédie Françoiſe , ibid.
Comédie Italienne , 173
Lettre de Bruxelles , 174
ARTS. 175
Gravures, ibid.
Géographie , 177
Topographie , 179
Muſique. 181
Cours de ſciences politiques , &c.. 183
d'Anatomie , 185
de Langues ,
186
Courrier de l'Europe , ibid.
Avis du Directeur du Journal de Politique & de littérature
, 187
Seconde lettre à M***. contenant quelques anecdotes
de la vie de l'Auteur de la Henriade ,
Lettre à M. Cordelle ,
188
199
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 239
Lettre de Madame ***
오CO
Hiſtoire - Naturelle ,
201
Variétés , inventions , &c. 203
Anecdotes.
205
Acte de probité , 20
AVIS ,
210
Nouvelles politiques , 213
Préſentations ,
320
d'Ouvrages , 221
Nominations , 223
Morts , 224
Loterie , 225
ADDITION DE HOLLANDE.
• Note intéreſſante ſur les Moyens de Conſerver les
Portraits peints à l'Huile , & de les faire paffer
fans altération à la poſtérité , fuivie de l'Approbation
de l'Académie Royale des Sciences . 224
LIVRES NOUVEAUX
1
Qu'on trouve chez MARC- MICHEL
REY , fur le Cingle.
D
Ictionnaire raiſonne d'Hippiatrique , Cavallerie , manege
& Maréchallerie par M. La Foffe . 8. 2 vol. 1775-
Shakespear traduit de l'Anglois , dedié au Roi , grand
in-80. Tome 1. II. à f 5 : 5. Paris. 1776 .
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Francoife ſur la nou-
Velle Traduction de Shakespeare 8. 1776. à f : 6 г.
Expoté des Droits des Colonies Britanniques pour
juftifier le projet de leur indépendance en deux Lettres
85. 1776. a f - 11 f.
Cette édition eſt aus-
Počke del Signor abbate Pietro Metastasio , in douze
6vol. Londres 1774. à f 6 :
fi completre que celle en 10 Tomes.)
Lettres fur la Législation ou l'ordre légal , dépravé ,
rétabli & perpétué par M. L. D. H. en 3 vol. indouze ,
Berne , 3:15.
a une Princeſſe d'Allemagne ſur divers ſujets de
Phyſique & de Philofophie 8°. 3 vol. Londres àf4 : 10 .
Poëfies de M. Haller traduites de l'allemand. Edition
retouchée & augmentée 8°. Berne. 1775. f 4 :
Mémoires d'un Mondain 8°. 2 vol . fig . 1776. à f2: 10 .
Morale Univerſelle , (la) ou les devoirs de l'Homme
fondés ſur la Nature grand in- 8 . 3 vol. 1776. à f4 : --
Principes de la Legislation Univerfelle , grand in - 8vo.
2 vol. Amsterdam 1776. à f 3 :
MARC - MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , continue
d'imprimer & débiter le MERCURE DE FRANCE ,
ouvrage périodique contenant des Pieces Fugitives en
Vers en Proje, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles
Litteraires , Annonces des differentes Académies , An
nonces des Spectacles , Avis concernant les Arts agreables
, comme Peinture , Architecture , Gravure , Mufique
&c. quelques Anecdotes , des Edits ; Arrets , Déclarations
; des Avis , des Nouvelles Politiques ; les
Naissances & les Morts des Personnages les plus illastres
: les Nouvelles de Loteries , & atfez ſouvent des
additions intéreſſantes de l'Editeur de Hollande. Cet
ouvrage a 16 volumes par année que l'on peut se procurer
par abonnement pour f 12 :-- ceux qui voudront
avoir des parties ſéparées les payeront à raiſon d'un
florin. On peut avoir chez lui les années 1770. 1771 .
1772. 1773 1774 1775 1776 .
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OF MICHIGAN
3 9015 06370 9375
PROPERTI OF
The
University of
Michigan
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1817
ARTES SCIENTIA VERITAS
H
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
LAPLUATIOUS UNUM
TUEBOR
SI QUA RIS PENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSPICE
AP
८
1
20
M51
1776
noi13
1
MERCURE
DE FRANCE,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE 1776.
PREMIER VOLUME.
N°. XIII.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXVI
LIVRES NOUVEAUX
.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHELREY,
Librairefur le Cingle,
د
Anecdotes de la Cour & du Regne d'Edouard II, Roi
d'Angleterre. Par Mde L. M. D. T. & Mde E. D. B.
in12. Paris 1776. af F: 10.
Eſſai fur le Caractere & les Moeurs des François comparés
à celles, des Anglois , in 12. Londres 1776. à fr : -
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. 1 vol. fig. Paris 1776, à f3 :
Necrologe (le) des Hommes Célébres de France , par une
Société de Gens de Lettres , 12. 6 vol . ou Année 1764
à 1776. Maestr . 1775. à f 7 : 10.
Werther , Traduit de l'Allemand , 12. 2 part. Maestr.
1776. à f 1 : 10.
Mémoires de Mademoiselle de Montpenfier, fille de Gaſton
d'Orléans , frere de Louis XIII , Roi de France. Nouvelle
édition , où l'on a rempli les Lacunes qui étoient
dans les Editions précédentes , corrigé un très - grand
nombre de fautes , & ajouté divers Ouvrages de MADEMOISELLE
, très- curieux. 12. 8 vol. Mastricht 1776.
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées
, représentant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux & Minéraux.
CETTE ETTE Collection qui commence à paroître depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier, de trois
mois en trois mois , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier & le
quatrieme repréſentent des Aniunaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux;
celui - ci fera fuivi d'un fixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs, des Inſectes ,
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
, les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repré
fentent que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
I
-226270
1313: LIVRES NOUVEAUX.
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiffe avoir en Europe,du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour à-tour des Mines & des Foffiles ; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
&brochées en papier bleu , chaque Cahier eft de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15: 15
de Hollande.
Nouveaux Mélanges Philofophiques , Hiſtoriques , Critiques
, &c. &c . 8. tom . 15 à 19 , 1775-
Effais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreffé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
La Jurisprudence du Grand-Confeil , examinée dans les
Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c. 8. 2
vol. Avignon 1775.
Choix de Chanfons miſes en Muſique par M. de la Borde,
Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Mpreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Journal de Lecture, ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. 1 à 14. ou tom. I. prem. partie
à tom. 5. 2de partie. Paris, 1775. à f 9. pour les 4.
Tomes en 12 Parties.
Oeuvres Diverſes de M. L... (Effai philosophique fur le
Monachifme. in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont , Extraits
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont pa
ru en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait ,
raffemblées & imprimées , pour la premiere fois en for
me de Recueil. Pour fervir de ſuite à ſes autres ouvrages
in 12. 6 vol. Maestricht 1775-
Phyſiologie des corps Organifés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , à
deſſein de démontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , fous le titre de
Phyſiologie des Mouffes. Par M. de Necker , Botaniſte
Hiſtoriographe de l'Electeur Palatin , Affocié de pluſieurs
Académies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes , Avantures
amusantes & intéreſſantes. in-12. 2 yol. Paris,
1775. à f3: -
LIIVRES NOUVEAUX.
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 3 Tomes 1773 - -1775.
Poësie del signor abata Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Tori-
по. 1757 1768.
Mélanggeess de Philoſophie &de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759 1769.
& des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fir l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in- douze , en 3
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3:15.
DE L'HOMME Ou des principes &
dito , Tome 3. ſéparé à f 1 : 5 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
MARC-MICHEL REY, Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII volumes de la réimpreſſion de L'ENCYCLOPÉDIÉ
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. des Planches.
On publiera de fix en mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grana 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst . 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in- douze , I vol. 1775. af1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs, travailiée ſur des mémoires très-authentiques;
les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c . par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe. Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
68522 AA A 30 .
خ
ک
&
ri
&
fis
e
e
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE I. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
PRÉCIS des Pieces qui ont concouru pour le
prix de Poësie de l'Académie Françoise en
1776.
(*) Les Adieux d'Hector & d'Andromaque : Piece qui a partage
le prix ; Par M. Gruet , Avocat en Parlement.
HL
ECTOR , prêt à partir , raſſemble ſes amis ,
Et brûlant d'embraſſer & ſa femme & fon fils .
(*) Cette piece & la ſuivante font imprimées ensemble in-
8. 1 1. 4 S. A Paris , chez Demonville , Imp.- Lib. de l'Academie
Françoise , rue Saint Séverin , aux Armes de Dombes.
t
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Il court à ſon palais ; mais Andromaque abſente
Flattoit d'un vain eſpoir ſon ame impatiente.
Seule avec une eſclave , & fon fils dans ſes bras ,
La douleur , à la tour avoit porté ſes pas.
Le Héros empreſſe de s'offrir à ſa vue ,
Du palais à grands pas meſure l'étendue ;
Mais tout peint à ſes yeux l'épouvante & le deuil ;
Trifte , il fort , ſe retourne , & debout ſur le ſeuil ,
Andromaque , dit- il , eſtelle avec mon pere ?
A-t-elle dans le Temple accompagné ma mere ?
Ou bien eſt - elle allée au palais de mes foeurs ,
Partager leurs chagrins & pleurer nos malheurs ?
A-t- elle enfin fuivi le douloureux cortege
Qui demande à Pallas que ſa main nous protege ?
Non, lui dit une eſclave ; à peine a-t- elle appris
Que les Troyens vaincus s'enfuyoient à grands cris ,
Elle fort du palais , gémiſſante , égarée ,
Elle vole à la tour , feule , déſeſpérée :
La nourrice fidelle , attachée à ſes pas ,
Lui mene votre fils qu'elle tient ſur ſes bras ,
Le Héros s'abandonne au feu qui le tranſporte ,
Il traverſe la ville , il arrive à la porte;
On l'ouvre à ſon aſpect ; il eſt prêt à ſortir :
Mais Andromaque en pleurs à ſes yeux vient s'offrir.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 7
Tranquille ſur les bras d'une eſclave étrangere , f
Son fils Aftyanax eſt auprès de fa mere;
Son viſage a l'éclat du jour pâle , incertain ,
Que ſeme dans nos champs l'étoile du matin.
Hector le voit , s'approche & fourit en filences
L'oeil humide de pleurs , Andromaque s'avance ,
Embraſſe ſon époux ; & lui preffant la main :
Cher époux , où t'entraîne un courage inhumain?
Prends pitié de ton fils , prends pitié de lon age,
Epargne à ton épouſe un horrible veuvage.
Tous les Grecs vont bientôt t'accabler de leurs coups ,
Que me reſtera -t - il , ſi je perds mon époux ?
Seule dans mon palais , en proie à la triſteſſe ,
Qui veux - tu déſormais que mon fort intéreſſe ?
Je n'ai plus de parens : que vais je devenir ?
Cher époux , ſi tu meurs , je n'ai plus qu'à mourir.
Sous le fer ennemi j'ai vu tomber mon pere;
Un fort bien plus cruel m'a fait pleurer ma mere
Achille a poursuivi les auteurs de mes jours ,
De la fuperbe Thêbe il a détruit les tours ,
Il pilla nos palais , déſola ma patrie ,
A mon malheureux pere il arracha la vie;
Mais du moins de l'honneur il écouta la loi ,
Sa main a reſpecté les reſtes d'un grand Roi :
১
D'un bûcher qu'il dreſſa , la flamme étincelante
Conſuma d'Oetion la dépouille ſanglante;
D'un peu de terre encor qu'il prit ſoin d'aſſembler,
L
A4
8 MERCURE DE FRANCE .
Il couvrit le Héros qu'il venoit d'accabler.
On honora ſa cendre , & les Nymphes champêtres
Autour de fon tombeau vinrent planter des hêtres .
Tous mes freres , hélas ! périrent en un jour.
•
Cher Hector , tu me ſers & de pere & de mere ,
Dans mon époux encor je retrouve mon frere ;
Ne m'abandonne pas : au nom de notre amour ,
Que la pitié du moins t'arrête en cette tour.
Sauve un pere à ton fils , un époux à ta femme ,
Arrête tes ſoldats que ton ardeur enflamme.
۱۰
•
Hélas ! lui dit Hector , je prends part à ta peine ;
Mais ne réſiſte pas au devoir qui m'entraîne :
O ma chere Andromaque ! en reſtant près de toi ,
Infidele à l'honneur , je trahirois ſa loi .
Que diroient les Troyens , fi caché dans la ville ,
Je reftois du combat ſpectateur inutile :
Moi qu'ils ont vu toujours , marchant aux premiers
rangs ,
Devancer de bien loin nos plus fiers combattans ;
Quand mes fanglantes mains , enchaînant la victoire ,
Du trône de mon pere affermiſſoient la gloire ?
Hélas ! je ſais qu'un jour Ilion doit périr ;
Je fais que de Priam le regne va finirş
OCTOBRE I. Vol. و . 1775
1
)
Que ſes fils & fon peuple , & les tréſors de Troie ,
De la flamme des Grecs feront bientôt la proie.
Mais ni ma triſte mere & ſes cris déchirans ,
Ni mon pere égorgé ſur ſes fils expirans ,
Ni tous mes freres morts , qu'une main meurtriere
Va traîner tout couverts de fang & de pouffiere ,
Ni de tous les Troyens la honte & le trépas ;
Non , tant d'affreux malheurs ne me toucheront pas ;
Je ne verrai que toi , qu'Andromaque plaintive ,
Quand dans les murs d'Argos elle entrera captive ,
Et baiſſant fur les fers qui flétriront ſes bras ,
Des yeux chargés de pleurs qui je n'eſſuierai pas ,
De la néceſſité l'inflexible puiſſance ,
Aux plus honteux emplois ſoumettra ta naiſſance;
Un maître , t'accablant d'un ſuperbe dédain ,
A tourner un fuſeau condamnera ta main ;
Sa femme, ſans pitié verra couler tes larmes ,
Et des fruits de ta veille embellira ſes charmes .
Un jour un Grec dira , pour t'inſulter encor ,
Cette eſclave qui pleure eſt la veuve d'Hector ,
D'Hector , dont autrefois les triomphanres armes
Aux veuves de la Grece ont coûté tant de larmes .
Tu l'entendras ; ces mots déchireront ton coeur :
Rein ne pourra calmer l'excès de ta douleur ;
Et vainement , hélas ! ta voix plaintive & tendre
Nommera ton époux qui ne pourra t'entendre .
Si vous lui réſervez un ſi funeſte ſort ,
A 5
ΣΟ MERCURE DE FRANCE.
Grands Dieux ! avant ce coup accordez - moi la mort !
A recevoir fon fils auſſi - tôt il s'apprête ;
Mais l'enfant effrayé ſe rétourne , & ſa tête
Au ſein qu'il fuce encor s'enfonce avec des cris .
Le fer qui couvre Hector effarouche ſon fils ;
Cet appareil guerrier l'effraye & l'épouvante ;
Il frémit à l'aſpect de l'aigrette flottante ,
Dont les crins recourbés ſur ſon front menaçant ,
Rembruniſſoient l'éclat d'un caſque étincelant.
Hector rit en voyant ſa frayeur innocente ;
Mais bientôt , pour calmer ſon enfance tremblante ,
Il poſe à ſes côtés ſon caſque radieux ,
Dont l'éclat traîne au loin de longs fillons de feux ,
Et le front défarmé , vers ſon fils il s'avance ;
Il le prend , ſur ſes bras mollement le balance :
Grand Jupiter ! dit- il , vous Dieux de mon pays ,
Ecoutez tous mes voeux : faites qu'un jour mon fils
Au trône d'Ilion enchaîne la victoire ;
Qu'héritier de mon nom il le ſoit de ma gloire ;
Qu'il imîte fon pere , ou qu'il le paſſe encor ;
Je veux qu'on diſe un jour, il eſt plus grand qu'Hector:
Qu'aux yeux des Citoyens , dans l'enceinte de Troię ,
De tous les Grecs vaincus il raſſemble la proie;
Que fa mere , témoin des fruits de ſa valeur ,
OCTOBRE I. Vol. 1776. II
1
En embraſſant ſon fils , fente battre fon coeur.
Il dit , & met fon fils ſur les bras de fa mere :
Andromaque , en fixant une tête ſi chere ,
Confond dans ſes regards le fourire & les pleurs ;
Au ſpectacle touchant de ſes vives douleurs ,
Le Héros s'abandonne aux plus tendres alarmes ,
Et , malgré lui , fes yeux laiſſent tomber des larmes :
Il pouffe un long foupir ; ſur ſa chere moitié
Il fixe ſes regards qu'attendrit la pitié :
Chere épouſe , bannis une inutile crainte;
Ecarte les horreurs dont ton ame eſt atteinte .
Quoi que faffent les Grecs , Hector ne les craint pas ;
Les deſtins ont marqué l'inſtant de mon trépas ,
Il ne dépend que d'eux : une inviſible, cauſe
Du lâche & du héros également diſpoſe.
Toi , retourne au palais : là , dans un doux repos ,
Aux femmes de ta cour diſpenſe leurs travaux ,
La guerre eſt mon partage à mon pays fidele ,
Je vais verſer mon fang pour venger ſa querele,
12 MERCURE DE FRANCE.
1
Le même sujet : autre Piece qui a partagé
le prix ; par M. de Murville.
LAA ville par Hector eſt ſoudain traverſée :
Il marchoit à grands pas , & la porte de Scée
A la voix du Héros alloit bientôt s'ouvrir :
Tout à coup Andromaque à ſes yeux vient s'offrir,
Du grand Oetion Andromaque eſt la fille.
Son pere , chef puiſſant d'une illuſtre famille ;
Son pere , qui , longtemps le modele des Rois ,
Aux fiers Ciliciens fit adorer ſes lois ,
• •
Lui donna dans Hector un époux , un appui.
Andromaque de loin leve les yeux fur lui ,
Le nomme , & dans ſes bras vole & ſe précipite,
Une femme (c'étoit alors toute ſa ſuite)
Une femme portoit le ſeul fils dont les Dieux
Euſſent de ces époux récompenfé les feux.
4
Il voit Aſtyanax , & fourit en filence ,
Tandis que , de l'amour employant l'éloquence ,
Son épouſe en ces mots fait parler ſa douleur ;
Hector , tu vas périr par excès de valeur,
:
13
OCTOBRE I. Vol. 1776.
:
}
Songe , fonge du moins que le ciel t'a fait pere.
Arrête , prends pitié de ton fils , de ſa mere.
Arrête : tous les Grecs , jaloux de ton trépas ,
Ne chercheront qu'Hector au milieu des combats .
Si la clarté du jour te doit être ravie ,
Qu'avant la tienne au moins les Dieux tranchent ma vie.
Si tu meurs , quel bonheur puis-je goûter encor?
Quels honneurs reſteront à la veuve d'Hector ?
Qui voudra ſe montrer ſenſible à mes alarmes ?
Qui daignera mêler des larmes à mes larmes ?
M'entretenir de toi ? Quel frere ou quelle ſoeur
Viendra ſur mes chagrins verſer quelque douceur ?
Je ſuis ſeule. La mort , qui m'enleva ma mere ,
Long-temps avant ce deuil m'a fait pleurer mon pere.
Lorſque dans les combats ſignalant ſa fureur ,
Achille , dont le nom me fait frémir d'horreur ,
Achille , l'oeil en feu , ſuivi de ſes cohortes ,
Força les murs de Thebe & ſes ſuperbes portes ;
Il maſſacra mon pere ; & s'il ne voulut pas
1
Depouiller l'ennemi qu'avoit vaincu ſon bras ;
S'il fit brûler ſon corps couvert de ſa cuiraſſe ;
S'il n'oſa du tombeau lui refuſer la grace ;
Tombeau que , par honneur , les Nymphes de ces lieux
Entourerent depuis d'ormes religieux
Il craignit de ſe mettre au rang des facrileges.
Mais , s'il n'oſa des morts bleſſer les privileges
L
1 14 MERCURE DE FRANCE.
>
Son bras , fon bras cruel fit périr en un jour
Sept fils d'Oetion , l'ornement de fa cour ,
Lorſque leurs nobles mains , au fceptre destinées ,
Ala houlette encore étoient abandonnées.
?
Il affervit ma mere , il ufurpa ſes biens ,
II entraîna ſes pas juſqu'aux champs Phrygiens :
Et de la fervitude à prix d'or échappée ,
Des fléches de Diane elle mourut frappée .
Les Dieux m'ont tout rendu par le don d'un époux.
Ah ! ne fais point , c'eſt moi qui t'en prie à genoux ,
D'un fils un orphelin , d'une épouſe une veuve ;
Ce feroit , pour mon coeur , une trop rude épreuve.
Prends pitié d'Andromaque , & cede à mon amour.
Défends nos citoyens du haut de cette tour.
Vois ce mur qu'un figuier couvre de fon ombrage ,
Ce mur aux affiégeans peut offrir un paſſage :
Et , foit que le hafard leur ait montré ce lieu ,
Soit qu'en faveur des Grecs combatte quelque Dieu ,
Trois fois Idoménée , Ajax , & les Atrides ,
Ont tourné vers ce mur leurs efforts homicides .
Conduis à cette tour tes plus braves foldats."
ود Chere épouse , ces ſoins ne m'échapperont pas.
Mais le ſoin qui fur-tout & m'occupe & m'anime,
C'eſt de plaire aux Troyens , d'enchaîner leur eſtime.
Crois que je la perdrois , ſi , timide & fans coeur ,
:
OCTOBRE I. Vol. 1776. 15
Du combat qui m'attend , je reſtois ſpectateur.
Je ne veux écouter que la voix du courage ;
Elle parle à mon ame un tout autre langage .
C'eſt elle qui m'apprend à braver le trépas ,
A guider les Troyens au milieu des combats ,
A donner à Priam un fils qui le foutienne ,
A venger à la fois & fa gloire & la mienne.
Je fais pourtant , je fais que mes efforts font vains
Qu'il n'eſt pas loin ce jour marqué par les deſtins ,
Ce jour , où notre ville , &fi chere & ſi ſainte ,
Verra les ennemis maîtres de ſon enceinte ,
)
Frapper ſes citoyens & maſſacrer ſon Roi :
Mais ce qui , dans mon coeur , jette le plus d'effroi
Ce n'eſt ni l'eſclavage où languira ma mere ,
Ni la mort que peut-être on réſerve à mon peres
Ni même le trépas que mes freres nombreux
Auront reçu des Grecs en combattant contr'eux ;
C'eſt ton fort , quand ſur toi tournant un oeil farouche,
Un Grec , malgré les cris échappés de ta bouche ,
Un Grec emmenera l'héritiere des Rois ,
Ainſi qu'il vil butin promis à ſes exploits.
Hélas! il faudra donc , épouſe infortunée ,
Que dans le ſein d'Argos au travail condamnée
Un fervite fuſeau , que tournera ta main ,
File pour ta maîtreffe &le chanvre & le ling
Et que , traînant par-tout l'importune mémoire
16 MERCURE DE FRANCE.
De ſa grandeur paffée & de ſes jours de gloire ,
Andromaque , captive , aille au prochain ruiſſeau
Laver la laine impure , ou bien puiſer de l'eau .
Tu gémiras alors , tu verſeras des larmes :
Et peut être qu'un Grec , témoin de tes alarmes ,
Un Grec (& ta douleur pourra s'accroître encor)
En te montrant , dira : C'eſt la veuve d'Hector ,
D'Hector qui . des Troyens embraſſant la défenſe ,
Les ſurpafſoit en gloire & fur- tout en vaillance.
Tels feront ſes diſcours : la honte , la terreur
Répandront dans ton ame une ſtupide horreur.
Tu ne lui répondras que par un long filence .
Et tes yeux égarés , appellant la vengeance ,
Chercheront , mais en vain , dans ces palais déſerts ,
L'époux qui ſeul , hélas ! pouvoit briſer tes fers.
Mais j'aime mieux mourir que de te voir captive ;
Que d'entendre les cris d'Andromaque plaintive.
Que la térre plutôt s'entrouvre ſous mes pas ! "
Il dit , & prend ſoudain ſon fils entre ſes bras.
L'aſpect de ce Héros , ſa taille , ſon armure ,
Ce cafque , des combats menaçante parure ,
Que le ſouffle des vents agite dans les airs ,
Et d'où l'oeil effrayé voit jaillir des éclairs ,
Ce panache qui flotte , & dont les crins mobiles
Du jeune Aftyanax frappent les yeux débiles ,
Tour
OCTOBRE 1. Vol. 1776. 17
Tout alarme fon fils : il jette un cri perçant
Repouſſe Hector d'un bras timide & languiſſant ,
Et verſe quelques pleurs penché ſur ſa Nourrice ,
De ce triſte entretien muette ſpectatrice.
Andromaque ſourit , ainſi que ſon époux :
Mais de le raſſurer le Héros plus jaloux ,
Se dépouille du caſque , objet de tant d'alarmes;
Couvre à la fois ſon fils de baiſers & de larmes
Le berce mollement de ſes robuſtes bras ,
Qu'à des emplois ſi doux Mars ne deſtinoit pas ,
Et pouſſe vers le ciel cette ardente priere :
,, Puiſſant Maître des Dieux , daigne exaucer un péré ,
Que ce fils , de nos Rois illuſtre rejeton ,
Occupe dignement le trône d'Ilion !
Qu'il en ſoit , comme moi , l'ornement & la gloire !
Que ſous ſes étendarts il fixe la victoire !
Que dans ſon ſouvenir me rappellant encor ,
Tout le peuple s'écrie : Il eſt plus grand qu'Hector
Qu'il étale , au milieu d'une pompe brillante ,
D'unGrec mort ſous ſes coups la dépouille ſanglantel
Et que fa mere un jour , en le voyant vainqueur,
Sente croftre ſa joie & treſſaillir ſon coeur ! "
Il dit : Aſtyanax eſt remis par ſon pere
B
18 MERCURE DE FRANCE.
Sur le ſein palpitant de ſa tremblante mere.
Andromaque reçoit ce fardeau précieux ,
Le fire fur la bouche & les larmes aux yeux.
Mais , couvrant de baifers les traces de ſes larmes ,
Hector par ce diſcours veut calmer ſes alarmes .
„ Chere épouse, au chagrin c'eſt trop t'abandonner ,
Avant l'heure , au tombeau nul ne peut m'entraîner .
Mais le lâche en naiſſant , auſſi bien que le brave ,
Au fort , tyran de l'homme , obéit en eſclave .
Retourne à ton palais : livrée à d'autres ſoins ,
Chez toi , de nos malheurs tu t'occuperas moins ;
Retourne: d'une toile ourdis en paix la trame ;
Le fuſeau doit tourner ſous les doigts d'une femme ,
Mais le fer fied à l'homme & doit armer ſon bras .
Les travaux du Dieu Mars , les guerres , les combats ,
Sont les jeux des Troyens , leur devoir , leur partage ,
Celui d'Hector fur- tout " Sans tarder davantage ,
Ce caſque aux crins mouvans , dépouille d'un courſier
Eſt remis de nouveau ſur le front du guerrier ٤
Hector vole aux combats : Andromaque , tremblante ,
Retourne à fon palais ; mais ſa marche eſt plus lente
Elle fait quelques pas , s'arrête , & fur Hector ,
:
OCTOBRE I. Vol. 1776. 10
Pour le voir plus longtemps , ſon oeil ſe tourne
encor.
7
:
Priam aux pieds d'Achille Piece qui a
obtenu l'Acceffit. Par M. Doigni .
SEEUULL avec ſes guerriers , aſſis autour de lui,
Achille en un feſtin conſoloit ſon ennui;
Deux héros le ſervoient ſous ſa tente paiſible3
QuandPriam tombe aux pieds d'un vainqueur inflexible
Baife en pleurant ſes mains meurtrieres d'Hector ,
Ses redoutables mains de ſang teintes encor.
Tous ſes Theſſaliens , le regard immobile ,
Al'aſpect du vieillard , mornes , filencieux ,
Doutent , en le voyant , s'ils en croiront leurs yeux.
• In 8. prix 12 S. chez Demonville , rue Saint Severin
L
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
„ Achille , dit Priam ! rappellez - vous Pélée ,
Peignez -vous , loin d'un fils ſa vieilleſſe exilée.
Sous le fardeau des ans nous gémiſſons tous deux :
Peut- être il eſt en bute à des voiſins nombreux;
S'il eſpere vous voir , il n'a plus rien à craindre ;
S'il fait que vous vivez , pourroit - il être à plaindre?
Quand tous les maux ſur lui tomberoient confondus ,
Il a du moins un fils ! ... & moi , je n'en ai plus !...
Et moi , j'ai vu les miens privés de funérailles ,
Renverſés dans la poudre au pied de mes murailles !
Avanntt qquuee votre bras menaçat mes remparts ,
Croiſſoient cinquante fils , l'orgueil de mes regards
Un ſeul qui me reſtoit défendoit mon Empire';
In étoit mon eſpoir ! ... ſous vos coups il expire.
Ah ! rendez-moi ſon corps , recevez mes préſens :
Craignez les juſtes Dieux ; voyez mes cheveux blancs
Monarque humilié , j'apporte ma miſere :
L
Je dévore un affront qu'au plus malheureux pere
N'ont jamais fait ſouffrir les deſtins ennemis ;
Je viens baifer la main qui fit périr mon fils .
Le Héros conſterné ſe rappelle ſon pere ,
Prend la main du vieillard , fent mourir ſa colere
OCTOBRE I. Vol. 1776.21.
1
Doucement le repouſſe ; & tous deux attendris ,
L'un redemande un pere , & l'autre pleure un fils .
D'Achille & de Priam les larmes ſe çonfondent :
La tente retentit des cris qui ſe répondent.
Lorſqu'Achille , abattu ſous le poids des douleurs ,
Se fut raſſafié du torrent de ſes pleurs ,
Il regarde d'un Roi la mifere accablante ,
Le releve , & lui dit d'une voix conſolante :
Ah! malheureux vieillard ! quoi ! ſeul , juſqu'en ces
lieux ,
Vous oſez traverſer un camp victorieux !
Priam , pere d'Hector , ſous la tente d'Achille ! ...
Etouffez dans votre ame un regret inutile :
Hélas ! tout homme eſt né pour pleurer & gémir ;
Et les ſeuls Immortels font exempts de ſouffrir.
Auprès de Jupiter , deux urnes toujours pleines
Font defcendre ici bas les plaiſirs & les peines .
Quand les biens & les maux tombent également ,
Les malheureux humains reſpirent un moinent :
Quand c'eſt l'urne des maux que penche un Dieu ſévere
,
Tous nos jours ne ſont plus qu'une longue miſere.
Chargé de biens , d'honneurs , Roi d'un peuple nombreux
,
Aux regards des mortels , mon pere trop heureux ,
Avoit reçu la main d'une grande Déeſſe :
Il n'a qu'un fils , un fils qui trompe ſa vieilleſſe:
T
10
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
Ce fils , dès le berceau par le fort condamné ,
A la fleur de ſes ans doit être moiſſonné.
Ce fils , à ſon répos , à ſon bonheur rebelle
Court embraſfer des Grecs la fatale querelle ;
Et loin des bras d'un pere envain tendus vers, lui ,
Il a porté le coup qui vous frappe aujourd'hui .
Vous qui dans vos enfans vous plaiſiez à renaître ,
Que le vaſte Hellefpont reconnoiſſoit pour mmaaiîttre,
Qui voyiez la Phrygie obéir à vos loix ,
Vous-même , vous marchiez l'égal des plus grands Rois ,
1-
Mais les Dieux ont voulu , jaloux de votre joie ,
1
Que le fer immolat les défenſeurs de Troie :
Les Dieux fourds & cruels n'entendent point vos cris :
C'eſt envain que Priam leur redemande un fils.
Supportez le malheur ; il eſt notre partage."
ود Non, non tant de révers ont laffe mon courage.
Puis-je quitter vos pieds, quand mon fils fans honneur,
Eſt couché ſur la terre aux portes du vainqueur?
Achille , accordez-moi la grace que j'implore !
Rendez-le moi ce fils , que je l'embraſſe encore ;
Les reſtes de mon fils font mon unique bien :
Ah ! qquuee bientôt Pelée embraſſe auſſi le ſien ! "-
e
Achille ſur Priam jetant un oeil ſévere :
Crains, imprudent vieillard , d'allumer ma colere ;
1
Σ
19
23 OCTOBRE I. Vol. 1776:
Ne me fatigue plus de larmes & de cris :
Thétis m'a commandé de te rendre ton fils ;
Et je vois que d'un Dieu la main compatiſſante
Te guide , & t'a conduit aux portes de ma tente.
Quel mortel , ſans un Dieu , furmontant fon effroi ,
A travers mes foldats , eût paſſe juſqu'à moi ?
On te rendra ton fils ; mais il faut en filence
Dévorer un chagrin qui m'irrite & m'offenfe .
Crains encor mon courroux : Achille furieux
Peut te punir toi-même & braver tous les Dieux."
Priam quitte ſes pieds : honteux d'être ſenſible ,
Achille fort , ſe tait , ſon ſilence eft terrible.
Alcime , Automédon , l'élite des guerriers ,
De Patrocle en ſon coeur illuftres héritiers ,
S'empreſſent ſur ſes pas , amenent ſous la tente
Le héraut de Priam qu'a ſaiſi l'épouvante :
Sur le char de fon maître ils prennent le tréſor ,
Apporté d'Ilion pour la rançon d'Hector .
On voit autour d'Hector accourir des captives :
Prodigues de leurs fons , on voit leurs mains actives
L'inonder d'une eau pure , & de parfums couvrir .
Ses reſtes , que la mort ne pourra point flétrir ;
Et c'eſt loin des regards de fon malheureux pere ,
Qu'elles viennent remplir ce touchant miniftere ,
De peur que ce vieillard , vaincu par la douleur ,
D'un lion aſſoupi n'éveillât la fureur.
1
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
Achille jette un cri de déſeſpoir , de rage :
D'un ami qui n'eſt plus il voit la triſte image
Errer en menaçant autour du lit de deuil ,
Où fon fier ennemi repoſe avec orgueil.
,, Cher Patrocle , pardonne à ton ami fidele ,
Pardonne , ſi j'écoute un ame paternelle !
Je conſacre à jamais à ton ombre en courroux,
Tous les dons que Priam a mis à mes genoux,"
Il rentre : la bonté ſuccede à la menace ;
Et devant le vieillard il va prendre ſa place.
Votre fils , lui dit-il , à vos voeux eſt rendu :
Sur un lit honorable Hector eſt étendu ;
Il eſt à vous : deinain , au lever de l'aurore ,
Vous pourrez l'emporter & le revoir encore,
Venez dans un feſtin ſécher enfin vos pleurs ;
Ranimer votre corps épuisé de douleurs !
Niobe , comme vous par les Dieux pourſuivie ,
Quelques momens foutint ſa défaillante vie."
Laiſſez - moi , dit Priam , implorer le repos !
Depuis que vos fureurs ont cauſe tous mes maux ,
Les douceurs du ſommeil ont fui de ma paupiere ;
Es devant mon palais , couché ſur la pouſſiere,
Nourriſſant la douleur dont mon coeur ſe remplit ,
De larmes je m'abreuve , & la terre eſt mon lit."
1
RANCE.
rage:
Fe image
euil ,
1
dele,
rroux,
noux,"
u:
OCTOBRE I. Vol . 1776. 25
Les eſclaves d'Achille , alors ſous les portiques ,
Etendent des tapis ſur deux lits magnifiques :
C'eſt-là que le vieillard , un moment endormi ,
Va retrouver le calme auprès d'un ennemi.
•
Commencement de l'Iliade , traduit en vers
& non imité * ; piece qui a concouru pour
le prix , & qui a obtenu une mention honorable
; par M. de Saint-Ange.
CHANTE , HANTE , Fille du ciel , Achille & ſa colere ;
Dis par combien de pleurs , de ſang & de miſera ,
Les Grecs ont , devant Troie , expié fon repos :
Combien avant le temps périrent de héros ,
Dont les reſtes épars,privés de ſépulture ,
Aux vautours de Phrygie ont fervi de pâture ,
Du jour qui fut témoin des débats odieux
D'Atride Roi des Rois, d'Achille fils des Dieux,
Quel Dieu de ces héros attiſa la querelle ?
Apollon , ce fut toi; ta vengeance cruelle
In-8. 12f. chez Demonville.
BS
26 MERCURE DE FRANCE.
Puniſſoit les fujets du crime de leur Roi :
Telle étoit du deſtin l'inévitable loi.
...
L'orgueil d'Agamemnon , par le plus dur outrage ,
Du pontife Chrefès avoit inſulté l'âge ,
Lorſque le front couvert d'un bandeau révéré ,
Humiliant le ſceptre à fon Dieu conſacré ,
Il vint , chargé de dons , vers les Chefs de la Grece ,
Redemander ſa fille , appui de ſa vieilleſſe.
*
,, Atride , diſoit-il, & vous Grecs généreux ,
Puiffent les Immortels combler enfin vos voeux !
Puifliez- vous , enrichis des dépouilles de Troie ,
Au ſein de vos foyers retourner avec joie !
Mais aux larmes d'un pere accordez Chryféis ;
Acceptez ſa rançon , j'en apporte le prix ,
!
Ou fi mes dons, mes pleurs vous trouvoient inflexibles,
Craignez le Dieu de Chryfe & fes fleches terribles " .
८.
La douleur du Pontife & fon auguſte aſpect
Attendriffent les coeurs ſaiſis d'un faint reſpect';
Mais Atride au refus ajoutant la menace :
ود Vieillard, fi tu
Γ
i
tu ne veux payer cher ton audace ,
Fuis , & loin de mon camp précipite tes pas :
Le ſceptre d'Apollon ne te défendroit pas :
Au lit de ſon vainqueur eſclave deſtinée ,
4
OCTOBRE J. Vol. 1775. 27
Attendant qu'aux fuſeaux l'âge l'ait condamnée ,
Ta fille dans Argos gémira loin de toi.
Fuis , ton or ni tes pleurs ne peuvent rien fur mọi ” .
Le vieillard obéit à ſa voix menaçante ;
Il va filencieux près de la mer bruyante ,
Et l'oeil chargé de pleurs , remporte ſes préſens.
Lorſqu'il eut loin des Grecs porté ſes pas tremblans ,
Sa voix s'adreſſe au Dieu dont il eſt le miniſtre ,
و ل
Et prononce en ces mots ſa priere ſiniſtre :
„ Ecoute-moi , dit- il , o Dieu de Ténédos ,
Dieu protecteur de Chryſe , arbitre de Délos ;
Si jamais dans ton Temple entouré de guirlandes ,
Ma main te conſacra de pieuſes offrandes ,
Te fit d'un pur encens l'hommage folemnel ,
Et da ſang des taureaux arroſa ton autel ,
Leve- toi , prend ton arc , tes fleches toujours füres ,
Et venge fur les Grecs mes pleurs & mes injures " .
1
Ainſi parla Chryfès : Apollon à ſa voix
S'élance de l'Olympe , armé de ſon carquois :
Sur l'épaule du Dicu les fleches retentiſſent ,
Les cieux , autour de lui , de vapeurs s'obfcurciffent ,
II marche enveloppé dans un nuage épais ,
28 MERCURE DE FRANCE.
Vient fondre fur la flotte & prépare ſes traits :
Il a courbé ſon arc , & la fleche inviſible
Fait entendre , en partant , un fifflement horrible .
Les animaux frappés ſuccombent les premiers ,
Ins meurent , & bientôt expirent les Guerriers :
On ne voit que des morts & des cendres qui fument ;
Sur les bûchers éteints mille bûchers s'allument :
Dieu de Chryſe , neuf jours l'arc tendu par ton bras ,
Sur les tentes des Grecs fit voler le trépas ;
Mais enfin de Junon la pitié tutélaire ,
Infpire au coeur d'Achille un deſſein ſalutaire ,
Il affemble les Chefs , & s'adreſſant au Roi :
4
,, Atride , lui dit-il , vois nos malheurs : pourquoi
Avons-nous des Troyens abordé les rivages ?
Plus cruel que la guerre en ſes affreux ravages ,
Un mal contagieux , accru de jour en jour ,
Permet à peine aux Grecs l'opprobre du retour ;
Le falut de l'armée a beſoin d'un miracle :
Interrogeons un Prêtre , un Augure , un Oracle ,
Et des fonges obfcurs confultons les Devins ,
Les fonges font ſouvent des préſages divins :
Apprenons , s'il ſe peut , quel crime ou quelle offenſe ,
Du Dieu qui nous pourſuit allune la vengeance.
Faut-il qu'une hécatombe expie à ſes autels
OCTOBRE I. Vol. 1776. 29
Des fermens violés ou des voeux criminels ?
Comment ſauver enfin des horreurs de la peſte
D'un peuple de mourans te déplorable reſte ? ”
Hdit : Calchas ſe leve , Augure révéré ,
Pour qui de l'avenir le voile eſt déchiré
Iuterprête des Dieux irrités ou propices ,
Et dont les Grecs à Troie ont ſuivi les aufpices.
» Prince , vous demandez quel crime contre nous
Irrite un Dieu vengeur : je le dirai ; mais vous ,
Par un ferment ſacré , donnez-moi l'aſſurance
Que contre tous les Grecs vous prendrez ma défenſe.
La vérité ſouvent fut odieuſe aux Rois :
S'il faut qu'ici les Grecs l'entendent par ma voix ,
Je vais d'Agamennon m'attirer la colere ".
"
১
Ce que tu fais , Calchas , ce qu'il nous faut apprendre,
Sans crainte , dit Achille , oſes le révéler ;
J'atteſte ici le Dieu qui par toi va parler ,
Que nul impunément ne pourra fur ta vie ,
Tant qu'Achille vivra , porter ſa main hardie ;
Pas même Agamemnon , ce Roi de tant de Rois ,
Ce Chef énorgueilli de nous donner des loix ".
" Ni la foi des ſermens rompue ou violée ,
(Dit Calchas raſſuré par le fils de Pelée)
30
MERCURE DE FRANCE.
Ni quelque voeu formé , mais non pas accompli
Ni d'une offrande enfin le facrilege oubli
N'irrite d'Apollon le courroux homicide.
C'eſt ſon Prêtre qu'il venge , inſulté par Atride.
Voulez-vous que du Dieu les traits empoisonnés ,
Loin des Grecs qu'il punit , foient enfin détournés ?
Sachez qu'une hécatombe eſt due à ſa colere ,
Ét rendez ſans rançon Chryféis à fon pere".
Agamemnon ne peut retenir plus long-temps
La fureur dont les flots bouleverſent ſes ſens.
Le feu dans les regards , la menace à la bouche ,
Indigné , fur Calchas il tourne un oeil farouche.
,, Prophete malheureux , que viens-tu m'annoncer ?
N'es- tu Prêtre des Dieux que pour me menacer ?
Toujours ta voix finiſtre & m'offenſe & me brave.
Je n'ai pas accepté le prix de mon eſclave ,
Etmon refus , dis- tu , coupable envers Chrysès ,
De fon Dieu courroucé tourne ſur nous les traits.
Je voulois retenir Chryféis , & je l'aime
Mon coeur l'eût préféré à Clytemneſtre mêmes
Mais , s'il faut la céder , je m'en fais une loi ;
Je dois ſauver les Grecs qui m'ont nommé leur Roi ;
Mais qu'un prix aſſez digne au moins me dédommages
Car enfin , quand je perds mon trop juſte partage ,
Dois-je de mes travaux avec vous entrepris ,
3
OCTOBRE I. Vol. 1776. 31
Moi ſeul de tous les Grecs , me voir ôter le prix ? "
Va , dit Achille alors , infatiable Atride ,
Ton pouvoir eft moins grand que ton coeur n'eſt avide ,
Quoi ! tu veux que les biens entre nos mains remis ,
Aux loix du fort pour toi de nouveau foient foumis ?
Rends plutôt Chryféis au Dieu qui la demande ;
Les Grecs reconnoîtront une faveur fi grande ,
Lorsqu'aux murs d'Ilion , par nos mains ravagés ,
Les tréſors des vaincus nous feront partagés ".
大小
Atride lui répond : ,, Guerrier inexorable
Quoique le fang des Dieux te rendre invulnérable,
Ne crois pas the réduire à recevoir tes loix
Il faut qu'Agamemnon , fi du moins je t'en crois ,
Renonce à ſa captive & qu'Achille ait la fienne
Mais ou les Grecs fauront me payer de la mienne ,
Ou je cours enlever , foutenu de mes droits ,
Le prix d'Ajax , d'Ulyſſe , ou le tien à mon choix :
Et malheur au Guerrier ſur qui mon choix retombe
Cependant qu'un vaiſſeau , chargé d'une hécatombe ,
Conduiſe ma captive au Prêtre d'Apollon
Qu'un des Chefs de laGrece y commande en mon nom ;
32 MERCURE DE FRANCE.
Patrocle , Ulyffe , ou toi , toi-même , homme inflexible ,
Vas défarmer d'un Dieu la vengeance terrible ".
Achille , en frémiſſant , le meſure de l'oeil ;
ود
Tu joins , lui répond- il , la baſſeſſe à l'orgueil .
Du plus vil intérêt ambitieux eſclave ,
Comment de nos Guerriers le Guerrier le moins brave ,
De t'obéir encore a- t-il la lacheté ?
Jamais par un Troyen mon honneur infulté
A les pourſuivre tous a-t-il dù me contraindre ?
Ai-je dû les haïr , ou pouvois-je les craindre ?
L'obſtacle inſurmontable & des monts & des flots
Nous avoit -il permis d'être jamais rivaux ?
Aux champs du Simoïs quelle injure m'appelle ?
Je n'y viens que pour toi , pour venger ta querelle ,
Pour venger à la fois ta ſoeur & Ménélas.
Et quand , pour te ſervir , je me voue au trépas ,
D'un ſecours généreux loin de me rendre grâces ,
De me ravir mon Prix , ingrat ! tu me menaces ,
Le prix de ma valeur , & qui le cede au tien
Autant que ton courage eſt au deſſous du mien.
Pour moi font les périls , pour toi la récompenfe.
S'il faut que Troie un jour tombe en notre puiſſance ,
Là ton partage encor doit être le plus beau ;
Et moi qui des combats ſoutiens ſeul le fardeau ,
Qui
OCTOBRE I. Vol. 1776. 33
Qui n'ai de mes exploits d'autre prix que ma peine,
Je n'aurai remporté qu'une victoire vaine !
Ah ! Plutôt il vaut mieux repartir dès ce jour ,
Et , repaſſant les mers , m'éloigner ſans retour ,
Aufſi bien nous verrons quelle riche conquête ,
Quelle dépouille Hector à mon départ t'apprête".
۱
„ Fuis , lui répond Atride , aſſez d'autres ſans toi
Se feront un honneur de combattre ſous mois
Et j'aurai Jupiter pour défendre ma cauſe.
Toujours à tous mes voeux ton audace s'oppoſe.
Seul , entre tous les Grecs , contraire à mes deſirs ,
La guerre & ſes horreurs font tes plus doux plaiſirss
L'altiere inimitié , la querelle ſanglante ,
Gouvernent à l'envi ton ame turbulente,
La valeur qui te rend ſi terrible & fi fier ,
N'eſt elle pas un don qui vient de Jupiter ?
Fuis , puiſque tu le veux ; il ne m'importe guere,
Ton fuperbe ſecours ne m'eſt pas néceſſaire.
•
Ecoute cependant ce que je vais répondre ,
Et vois ſi ta menace a droit de me confondre :
Au Dieu qui la réclame , & pardonne à ce prix ,
Moi-même en ce moment je cede Chryſéis ;
Je le dois , & des Grecs je remplirai l'attente ,
C
:
34
MERCURE DE FRANCE.
1
Mais je cours t'enlever Brifcis dans ta tente.
Tu connoîtras alors qui d'Achille ou de moi ,
Seul commande eenn ces lieux,,&feul y fait la loi ".
t
1
D'Achille à ce difcours la colere redouble ,
Son regard étincelle , il frémit , il ſe trouble ;
Une aveugle fureur fait bouillonner ſon ſang.
Doit- il d'un Chef altier percer l'indigne flanc ?
Ou doit- il de ſes ſens calmer la violence ?
Dans un filence affreux il confulte , il balance.
Déjà ſur ſon épée il a porté la main ;
Minerve dans l'Olympe en frémit , & foudain
Viſible pour lui ſeul , fond du ciel & l'arrête.
Il s'étonne , il s'agite , il retourne la tête ;
Il reconnoft Minerve aux éclairs de ſes yeux :
22 Fille de Jupiter , qui t'amene en ces lieux t
Viens-tu pour être ici témoin de mon offenſe ?
!
1
Viens , tu feras encor témoin de ma vengeance ".
1
,, Je viens , répond Minerve , appaiſer ton couroux,
5
Et ramener ton ame à des conſeils plus doux :
Junon , qui te chérit & veille fur Atride ,
1
M'envoie à ttoonn ééppéé,ee,oppoſer mon égide.
Crois-moi , mieux que le fer le temps doit te venger.
Celui de qui l'orgueil oſe ici t'outrager ;
Par ſes dons , les reſpects , un jour avec ufure , こ
OCTOBRE I. Vol. 1776. 35
Doit réparer ſa faute & payer ton injure.
Obéis cependant , & laiſſe faire aux Dieux ,
Le coeur d'un vrai Héros doit pardonner comme eux",
» Déeſſe , dit Achille , il faut te fatisfaire ;
Il faut vaincre ma haine & perdre , pour te plaire .
La vengeance ſi douce à mon coeur couroucé.
Qui ſuit la voix des Dieux en doit être exaucé ".
•
TSIAMMA , ou la conſtance dans l'adversité
: Conte Oriental .
MANO - SAMMA , qui regnoit depuis
long-temps dans l'Iſle de Nouraſſin , avoit
toujours cherché ſa félicité dans la grandeur
d'ame plutôt que dans la ſatisfaction
des ſens , & ſes vertus lui avoient mérité
le ſurnom de Juſte ,& l'amour des Dieux
& de ſes ſujets. Les Princes voiſins recherchoient
fon amitié : il étoit leur
médiateur , & terminoit leurs différens
par des jugemens ſages & équitables. II
avoit beaucoup de ſerviteurs fideles : mais
pas un ſeul adulateur. Les punitions
Ca
36 MERCURE DE FRANCE.
étoient fort rares dans ſon pays ; & l'on
n'y trouvoit pas un ſeul mendiant , parce
que l'oiſivété& le luxe en étoient bannis.
Le Peuple étoit vertueux , crainte de déplaire
à fon Prince , & Mano . Samma
mettoit l'eſtime de ſes ſujets au- deſſus
de tous les préſens de la fortune. La tendre
amitié de laReine ajoutoit le dernier
degré au bonheur de Mano - Samma. La
Reine avoit été long-tems ſtérile par
l'effet d'un enchantement prononcé par
le vieux Magicien Malindock , qui avoit
été offenſé par le grand pere de laReine,
mais la Déeſſe Fécula Pouſſa rompit enfin
le fortilege ,& la Reine devint enceinte,
Lorſque Malindock eut appris cette
nouvelle , il entra en fureur , & jura la
perte de la mere & le malheur du fils.
Il voulut que le Prince qui naîtroit fût
continuellement tourmenté & généralement
méprifé. Pour cet effet , il décida
que tous ſes defirs, toutes ſes entrepriſes
produiroient un effet contraire. Les Fees
amies de la Reine , entendirent ce ferment
& frémirent. Le pouvoir du Magicien
leur étoit trop connu , & elles favoient
bien qu'il oſoit affronter les Dieux
mêmes. L'amitié les engagea à méditer
fur les moyens de prévenir les ſuites fu
OCTOBRE I. Vol. 1776. 37
neſtes de ce ſerment, Elles s'aſſemble.
rent chez laReine qui venoitd'accoucher.
Zulmane , qui jouiſſoit de la plus grande
conſidération parmi les Fées , prit le
Prince nouveau né dans ſes bras , lui donna
trois baifers fur le coeur , & lui dit : Sois
l'ami des Dieux. La Fée Azaïde , amie
du genre humain, lui dit: Que ton regne
reſſemble à celui de ton pere. Zimzime ,
Fée bienfaiſante , toucha ſept fois fa langue
& ſes mains en diſant: Soisfage &
opulent. La Fée Alcimédore , jeune &
enjouée , lui baiſa les yeux & la bouche ,
& lui dit : Sois aimable.
Les Fées étoient prêtes à remettre
l'enfant au ſein de ſa mere, lorſque tout
d'un coup leGénie malfaiſant parut dans
un nuage obfcur; il lança un regard terrible
ſur le jeune Prince ,& lui dit d'une
voix épouvantable : Et moi , jeferai ton
ennemi. Après avoir prononcé ces paroles ,
il ſe plongea dans une fumée épaiſſe &
diſparut avec fracas. Les Fées palirent ;
les parens infortunés ne ſurvécurent que
quelques minutes à une apparition ſi effroyabllee..
Zulmane ſe chargea de l'éducation du
jeune Prince , qui fut appelé Tfiamma.
Elle ne négligea rien pour lui inſpirer
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
.
1
dela conſtance & la réſignation. Préparezvous
, lui diſoit elle fans ceſſe , à rencontrer
ſur vos pas , des contradictions infinies
; mais ne vous en laiſſez pas rebuter.
L'adverſité vous eſt envoyée par le deſtin
pour épurer votre vertu , ainſi que l'or
eft rafiné par le feu. Un coeur qui n'a
jamais fouffert ne fait pas apprécier les
maux de ſes ſemblables . En lui donnant
ces préceptes , elle lui apprenoit à placer
tout fon bonheur dans la protection des
Dieux, & à croire que le plus beau préfent
que les Dieux puiſſent nous donner;
c'eſt un eſprit ſage & vertueux , & une
ame ferme & inaltérable.
Lorſque le Prince eut atteint l'âge de
vingt ans , temps auquel les loix du pays
l'appelloient au gouvernement , Zulmane
le conduiſit au trône. Après l'avoir exhorté
, pour la derniere fois , d'avoir toujours
l'exemple de fon pere devant les
yeux , & de ne jamais oublier que la
vertu récompenſe ſes amis , elle le regarda
d'un air affectueux & compatiſſant , &
s'éleva enſuite dans les airs , fur un char
de feu , pour rejoindre ſes habitations
heureuſes. Tſiamma conſerva au fond de
fon ame les conſeils falutaires que la
Fée lui avoit donné , & devint heureux
enles pratiquant.
C
OCTOBRE I. Vol. 1776. 39
1
f
Malindock , aſſis à l'entrée de ſa caverne
, apperçut Zulmane. Il s'enfonça
d'abord dans le ſouterrein : car le ſcélérat
le plus endurci tremble à l'aſpect inopiné
de la vertu. Mais il ſe remit bientôt
de cette frayeur, en fongeant que Tſiamma
n'étoit plus ſous la protection de la
Fée ; il ſe prépara ſur le champ à rendre
inutiles tous les dons que les Fées avoient
accumulés ſur ſa tête. Le Magicien hurla
trois fois , & trois fois la nature gémit ;
puis il monta dans un char attelé de
quatre dragons , & dirigea ſa courſe vers
l'Iſle de Nouraffini
f
Le Peuple quiavoit appris que Tſiam.
ma étoit monté ſur le trône de fon pere ,
s'étoit aſſemblé en foule devant la porte
du palais pour faire ſes hommages au
jeune Roi, dont la réputation s'étoit déjà
répandue dans le pays. Les Rois de Nouraffin
étoient accoutumés de parler en
public à leur Peuple , malgré l'uſage contraire
des Rois de l'Orient. Tfiamma ſe
réjouiſſoit de trouver une occafion de
gagner les coeurs de ſes ſujets , en leur
parlant avec la dignité d'un Roi & la
tendreſſe d'un pere. Déjà les portes du
palais s'ouvroient, le Roi s'avançoit vers
fon Peuple , quand Malindock arriva
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
1
dans la réſidence. Il vit la joie univerſelle
, grinça des dents & prononça quelques
mots finiſtres ; auſſi - tôt le Peuple
courut d'un autre côté du Château , pour
voir une troupede Baladins Chinois que le
Magicien avoit placé en cet endroit pour
détourner l'attention du Peuple. La furpriſe
de Tſiamma fut inexprimable , lorfqu'en
fortant de ſon appartement il ne
trouva pas un ſeul de ſes ſujets ; mais il
attribua cet accident à la légéreté du
Peuple , & rentra dans ſon palais. Alors
le Peuple revint devant le Château , &
témoigna la plus vive impatience de voir
enfin paroître ſon Roi,
Tſiamma étoit trop bon pour ſe refufer
aux deſirs de ſes ſujets. Après avoir
fait quelques tours dans fa chambre ,
pour ſe remettre deſa conſternation , il ſe
préſenta pour la feconde fois ,& futreçu
avec un applaudiſſement général. Tſiamma
brûloit de prononcer un diſcours , auquel
la joie du Peuple promettoit un
fuccès éclatant; il attendit la fin des acclamations
pour parler: mais au lieu de
céder aux mouvemens d'une gaieté décente
, l'aſſemble redoubla ſes clameurs ;
ce n'étoient plus des cris de joie , c'étoit
le bruit confus&déſordonné d'unepopuOCTOBRE
I. Vol. 1776. 41
lace effrénée. Enfin le Roi voyant qu'il
lui étoit impoffible de faire entendre fa
voix , fe retira dans le fond de ſon palais
accablé de triſteſſe .
Tout ceci étoit l'ouvrage du Magicien,
qui avoit changé l'allégreſſe du Peuple en
une fureur immodérée , & qui l'empêchoit
de voir & d'entendre. Tfiamma
ſentoit la puiſſance d'un ennemi , la Fée
Zulmane lui avoit même fait entendre
qu'il en avoit un bien dangereux ; mais
jamais elle ne lui avoit dit que c'étoit
Malindock, de peur d'abattre entiere .
ment fon courage. En même temps il ſe
rappelloit les fages conſeils de la Fée , &
ne murmuroit pas contre la volonté des
Dieux. Mais des tourmens plus affreux
attendoient le vertueux Tfiamma.
Les loix du pays exigeoient que le
nouveau Roi fît un pélerinage dans les
premiers temps de ſa régence. Tſiamma
remplit ce devoir avec plaifir. Il fe mit
en chemin vers le Temple du Dieu
Namu - Amida , accompagné des Principaux
de fon Royaume , & fuivi de plu .
ſieurs étéphans qui étoient chargés de
magnifiques préſens pour le Dieu. Le
Roi s'étant approché du bois ſacré ,
s'étoit proſterné trois fois pour ſe rendre
CS
42 MERCURE DE FRANCE.
digne des regards de Namu-Amida , &
le Peuple qui l'avoit ſuivi en foule ,
avoit imité ſon exemple. Les Mages ,
habillés en blanc , étoient venus au - devant
du Roi , en danſant , pour le bénir
& pour recevoir ſes préſens . Mais Ma,
lindock , qui vouloit empêcher le Roi de
donner à ſes ſujets un témoignage public
de ſa piété , avoit ſubſtitué aux éléphans
richement décorés des ânes décharnés ,
portant des paniers de riz & de féves.
Envain le Roi vouloit s'excuſer , on ne
l'écouta pas; les Mages crierent à l'im
piété & exciterent le Peuple à venger
l'affront fait à ſon Dieu , & le malheureux
Tfiamma eut de la peine à ſe ſauver
dans ſon Château , où il reſta enfermé
pendant trois jours , fans manger ni
boire , pour appaiſer le couroux du Dieu
Namu - Amida qu'il croyoit avoir irrité.
Le quatrieme jour il aſſembla fon Conſeil
pour délibérer ſur les circonstances
fâcheuſes où il ſe trouvoit. Il fut réſolu,
qu'il enverroit un de ſes ſerviteurs les
plus affidés avec le double des préfens
ordinaires ; les Mages les reçurent , & lal
colere du Dieu ſe calma. Mais depuis
cet événement funeſte , le Roi demeura
toujours chagrin ;ni les affaires de l'Etat ,
2
OCTOBRE I. Vol. 1776. 43
niles divertiſſements multipliés ne purent
le tirer de l'accablement auquel il s'étoit
livré. Son Conſeil lui propoſa enfin un
mariage , & le bien de ſes ſujets l'y détermina.
On envoya des Ambaſſadeurs au Roi
de l'ifle de Séran , voiſine de celle de
Nouraffin , pour demander ſa fille , Princeſſe
à qui ſes rares qualités , ſon ame
ſenſible & fublime avoient fait donner
le nom de Zizizi ; c'étoit en effet la vertu
ſous les traits de la beauté .
Le Roi de Séran s'applaudiſſoit de
pouvoir s'allier ſi étroitement avec le
fils de fon ancien ami , & de reſſerrer
l'alliance intime des deux Royaumes au
moyen de cette union. Il donna fur le
champ fon confentement : mais il exigea
en même temps que Tliamma vint en
perſonne recevoir la Princeſſe de ſa main :
Tfiamma ne perdit pas un moment pour
faire ce voyage. Il mit à la voile , ſuivi
de cent bâtimens. Le trajet étoit fort
court ; le Roi appercevoit déjà lerivage ,
& voyoit d'un oeil fatisfait approcher le
terme preſcrit pour fon hymen. Il n'héfita
point à en faire l'aveu : un coeur
noble& pur ne connoît pas ces déguiſemens
que le vice a décoré du nom impoſant
de bienſéances.
44 MERCURE DE FRANCE.
Le vieux Roi de Séran, entouré de
ſes principaux Officiers & de fon Peuple ,
l'attendoit au port. Il étoit prêt à donner
la main au fils de fon ami pour prendre
terre , lorſqu'il s'éleva ſoudain une tempète
furieuſe , qui arracha la flotte du
port & la jeta bien loin de l'Iſle ; une
nuit affreuſe enveloppoit le vaiſſeau de
Tfiamma , & lorſque le brouillard fut
diſſipé , le Roi ſe trouva au port de Nouraffin.
C'étoit Malindock qui avoit fait
naître cette tempête : car l'union de
Tfiamma avec la belle Zizizi étoit un
bonheur trop complet pour ce Prince ,
pour que le ſcélérat l'eût pu regarder d'un
oeil indifférent.
Le vieux Roi de Séran étoit religieux
ſans être ſuperſtitieux. Il attribua cet évé .
nement ſiniſtre à un effet du hafard , &
voulut que le mariage fût conſommé ,
mais ſans exiger davantage que Tſiamma
vint en perſonne à Séran. Il s'embarqua
lui-même avec une ſuite peu nombreuſe ,
& arriva à Nouraſſin, ſansenavoir prévenu
Tſiamma. Ce jeune Prince courut au-devant
de ſon pere , & lorſque ce reſpec.
table vieillard lui eut donné ſa bénédic-,
tion , il lui remit la Princeſſe Zizizi
qui voulut ſejeter aux pieds de Tſiamma,
2
OCTOBRE I. Vol. 1776. 45
It la reçut dans ſes bras , & , fuivant la
coutume du pays , il ôta le voile de fon
viſage en préſence de toute la Cour& du
Peuple , brûlant de voir une Princeſſe
qui paſſoit pour la plus belleperſonne de
l'Orient . Mais quel fut ſon étonnement
lorſqu'il apperçut une figure hideuſe &
effroyable , une tête chauve , un front
ridé , des yeux louches , des joues pâles
& flétries , des dents noires & aigues ,
quipréſentoient le fpectacle d'un monftre
ſous le nom de Zizizi.
Tſiamma reſta immobile pendant
quelque temps ; la malheureuſe Princeſſe
qui ignoroit la cauſe de cette confterna.
tion générale , ſe mit à pleurer. Le vénérable
vieillard voila ſon viſage. Il s'éleva
parmi le Peuple un murmure menaçant ,
&dans les airs on entendoit des ris
ſemblables à ceux d'un Géant féroce. Le
vieux Roi reconnut la voixduMagicien ;
il jeta de la pouſſiere en l'air , prononça
trois fois le nom du puiſſant Namu
Amida, & les ris du mauvais Génie ſe
changerent en des hurlemens effroyables
qui ſe perdoient dans des nuages éloignés.
Le Roi de Séran prit enſuite la Princeſſe
ſa fille par la main, la conduific
46 MERCURE DE FRANCE.
)
dans l'appartement de Tſiamma , & leur
adreſſa ce diſcours: Je vois , mes enfans,
que les menaces du plus puiſſant des
Magiciens font accomplies ; mais je fais
auſſi que ma mort doit faire ceſſer l'enchantement
,&je n'ai plus que quelques
mois à vivre. Tſiamma , n'abandonnez
pas la Princeſſe ; & vous , ma fille , vous
avez perdu pour quelque temps les charmes
de votre figure ; mais le Magicien
n'a pu vous ravir la vertu & la ſageſſe:
elles vous apprendront à ſupporter votre
infortune. Alors il conduiſit la Princeſſe
devant un miroir ; elle tomba évanouie
dans ſes bras. Mais s'étant remiſe d'une
alarme fi excuſable dans une femme , elle
dit à Tſiamma : Je vois que la main de
notre ennemi commun s'eſt appeſantie
fur ma tête ; vous méritez , Prince , une
épouſe plus accomplie ; vivez content&
heureux fans me haïr : vous êtes libre ,
je m'en retourne avec mon pere.
Tſiamma , qui avoit eu le temps de
revenir de fon premier ſaiſiſſement , fut
attendri par ce diſcours ; il prit la Princeſſe
par la main , l'embraſſa , & jura de
l'aimer éternellement. Mais le Peuple ,
qui s'arrête toujours aux apparences exté.
rieures , ne fut pas également fatisfait
OCTOBRE I. Vol. 1776. 47
>
T
de ce mariage; il mepriſa la jeune Reine
& en fit l'objet de ſa rifée. Tout ce
qu'elle faifoit pour gagner l'affection du
Peuple & le convaincre de ſes vertus ,
de ſon eſprit , de ſes talens , étoit inutile
, parce que tout le monde étoit
prévenu contre eller
Ce mépris général , ſans affliger la
Reine , lui faisoit cependant deſirer le
rétabliſſement de ſa figure: mais elle
frémiſſoit lorſquelle penſoit que ce fouhait
ne pouvoit être accompli que par la
mort d'un pere qu'elle aimoit ſi tendrement.
L'implacable Malindock n'ignoroit
pas que la mort du Roi de Séran
feroit ceſſer l'enchantement ,& que cette
mort étoit prochaine ; mais il avoit le
projet cruel de rendre Tſiamma encore
plus malheureux par la beauté de la
Reine , qu'il ne l'avoit été par ſa difformité,
Un jour la Reine étant proſternée devant
l'image du Dieu Iſum , & priant
pour la confervation de fon pere , qu'on
lui avoit annoncé être à l'agonie , elle
fut frappée d'un coup ſemblable à celui
de la foudre. Tſiamma accourut aubruit
qu'il avoit entendu , & trouva la Reine
couchée par terre & évanouie , mais
48 MERCURE DE FRANCE ,
d'une beautédont l'éclat éblouiſſoit. Lorf
que la Reine eut repris ſes ſens , Tiamma
fut fort embarraffé de lui apprendre
la métamorphoſe qui venoit d'arriver ,
puiſque cette nouvelle renfermoit nécef-
> fairement celle de la mort de ſon pere. Il
hafarda enfin de lui en parler ; il proféra,
d'une voix entrecoupée&timide , ces paroles:
La volonté des Dieux... la loi de
la nature... l'âge avancé de votre pere...
Eſt-il mort enfin ,l'interrompit-elle tranquillement
; il étoit vieux & chagrin ,
fon... A ce mot elle apperçut ſa figure
dans un miroir, elle ſe livra à une joie
immodérée ; oui , c'eſt moi , s'écria-t-elle ,
ce ſont ces mêmes traits qui avoientmérité
l'admiration de tout l'Orient. Elle
ne voulut plus quitter ce miroir : tantôt
elle arrangeoit les bouclesdeſes cheveux
& en admiroit la beauté : tantôt elle effayoit
différentes façons de rire , pour
choiſir celle qui ſeroit la plus avantageuſe
à ſa phyſionomie. Dans un inſtant , elle
imitoit les regards d'une femme tendre ,
précieuſe , fiere , langoureuſe ,& s'arrêta
enfin à celui d'une femme impérieuſe ,
qu'elle croyoit être le plus convenable à
ſes yeux noirs. Elle ſe tourna dans cette
attitude vers l'aſſemblée , pour en recueillir
les adorations. Tſiamma ,
OCTOBRE I. Vol. 1776. 49
Tſiamma , qui avoit remarqué ces
différens mouvemens avec une ſurpriſe
inexprimable , donnoit des marques d'une
agitation extraordinaire. Il préſenta enfin
lamain à la Princeſſe : mais elle la retira
froidement , & faiſoit à peine attention
au Roi ; elle parut enfin ſe reſſouvenir
qu'il étoit ſon époux , & lui abandonna
négligemment ſa main, ſans diftinguer
la tendreſſe avec laquelle il la baifoit ; &
bientôt Tſiamma pria les Dieux de reprendre
une beauté qui avoit fait diſpa
roître toutes ſes vertus .
Ce changement avoit fait une imprefſion
toute différente ſur le Peuple. La
> beauté éclatante de la Princeſſe lui tint
lieu de tout. On admiroit ſon eſprit lorfqu'elle
ne remuoit que le bout des le.
vres. Elle parloit à ſon perroquet , &
tout ce qu'elle lui diſoit étoit fublime.
Elle diſtribuoit des aumônes modiques
aux pauvres , & cette action , qui n'avoit
pour objet que d'étaler les graces de ſes
bras , fut appellée bienfaiſance. Une
foule de Poëtes , car il s'en trouvoit à
Nouraffin , s'empreſſa de chanter ſes
louanges. Tout ce qu'elle diſoit , tout
ce qu'elle faifoit , excitoit l'admiration
du Peuple ; elle cherchoit à plaire à tout
D
50
MERCURE DE FRANCE.
le monde. Le ſeul Tſiamma n'eut pas
lieu de ſe louer de fon affabilité : quand
il vouloit lui adreſſer la parole , elle
prétextoit une migraine; lorſqu'elle dévoit
dîner à ſa table , elle s'étoit propoſé
de jeûner ; lorſqu'il lui diſoit les choſes
les plus tendres , elle careſſoit ſon petit
chien; s'il étoit de bonne humeur , fa
gaieté l'offenſoit; s'il étoit trifte , elle
lui faisoit des reproches amers de ce
qu'il affectoit des chagrins en ſa préfence.
Tout ce que Tſiamma approu
voit étoit blame; ſon exemple fut
bientôt ſuivi par les femmes de ſa cour.
Les Médecins déclarerent que c'étoit
une maladie contre laquelle il n'y avoit
point de reméde , & conſeillerent à leurs
maris de fupporter patiemment cette humeur
capricieuſe, puiſqu'on ne pouvoit
pas la changer.
Le terme où l'enchantement devoit
finir approchoit enfin , & Malindock
avoit réſervé au vertueux Tfiamma le
coupleplus fenfible pour cette époque. Il
ſe répandit un bruit dans Nouraffin que
deux Princes de Siam étoient en guerre
Le plus foible de ces deux Princes étoit
ami & allié de Tfiamma ; il ne perdit
pas un inſtant pour voler à ſon ſecours:
OCTOBRE I. Vol. 1776. St
mais en débarquant , Tſiamma trouva
tout le pays dans une paix profonde ,
qui ne fut interrompue que pour repouffer
les troupes de Tfiamma , qu'on prenoit
pour des ennemis.
Pendant l'absence du Roi , Malindock
avoit pris la figure de Tfiamma , &avoit
fait accroire au Peuple qu'en revenant de
fon expédition il avoit devancé fes troupes
pour recourir à la défenſe du Royau
me , qui étoit menacé d'une invaſion de
la part de ſes ennemis . Malindock avoit
ſu gagner l'amitié dela Princeſſe , en ſatisfaiſant
continuellement ſa vanité , deforte
qu'elle commençoit à l'aimer &à trouver
des charmes dans ſa ſociété , & bientôt
les Grands & tout le Peuple ſe rangerent
de fon côté. J
Tſiamma , en arrivant à Nouraſſin ,
trouva tout le Peuple ſous les armes ,
prêt à lui diſputer l'entrée du port. Son
courage lui fit encore furmonter ce nou
( veau contre-temps ,&malgré la réſiſtance
qu'il trouva , il débarqua & demanda
d'abord à voir ce rival audacieux qui
oſoit lui diſputer ſon trône & fon épouſe.
Tiamma fut frappé lui même de la ref
ſemblance qu'il y avoit entre leurs figu.
res, le Peuple étoit en ſuſpens , & la
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
1
Reine donnoit la main à Malindock:
Alors le Roi ne pouvant plus foutenir ce
cruel ſpectacle, propoſa un combat fingulier
à ſon ennemi. Malindock l'accepta
, plein de confiance dans les reffources
de fon art. Une plaine ſituée
près de la ville , fut choiſie pour le
champ de bataille ; la Reine s'y laiſſa
conduire par Malindock ; une foule innombrable
de Peuple s'y rendit.
Divine Zulmane, s'écria Tfiamma, ſi
la vertu & l'innocence opprimée ont des
droits ſur ta protection , ſoutiens mon
bras&mon courage.En diſant ces mots ,
il s'élança ſur le ſcélérat le ſabre à la
main: mais tous les efforts de fon noble
courage ſe briserent contre la force du
Magicien ; il fut terraſſé , & Malindock
étoit prêt à lui arracher la vie.
Dans ce moment la Fée Zulmane apparutdans
un globe de feu , tenant un
taliſmandans ſa main gauche ; fur lequel
étoit gravé le nomdu Dieu Namu-Amida.
Le Magicien trembla à l'aſpect de ce
nom , & voulut prendre la fuite : mais
les forces lui manquerent , & il tomba
par terre. Il ſe changea dans le même
inſtant en un géant épouvantable&voulut
combattre la Fée: mais elle lui préOCTOBRE
I. Vol. 1776. 53
7
fenta le taliſman , & il tomba pour la
feconde fois à terre comme un enfant.
Il ſe changea enſuite en un rocher pour
ſe rendre inſenſible à la vue du talif
man - mais il fondit comme un monceau
de neige. Il ſe changea enfin en un torrent
rapide , & entraîna le malheureux
Tſiamma qui étoit étendu ſur la terre
fans connoiſſance ; il étoit temps de
mettre une fin à ſes perſécutions. La Fée
ſe jeta au milieu du torrent , le deſſécha
fur le champ par la force du taliſman &
en retira Tſiamma , qui reſſembloit à
un homme revenu d'une profonde léthargie
; elle le conduiſit vers la Reine
couchée au pied d'un arbre pendant le
combat , & qui avoit également perdu
les ſens , mais qui les reprit avec ſon
premier caractere , après que la Fée eut
appliqué le taliſman ſur ſa poitrine. Les
deux époux ſaiſis d'admiration & de reconnoiſſance
de voir enfin luire un nouveau
jour ſur leur deſtinée , & de ſe voir
délivrés d'un ennemi irréconciliable , voulurent
ſe jeter aux pieds de la Fée ; mais
elle les quitta & s'éleva dans la plushaute
régiondes airs.
Depuis ce temps Tſiamma jouit en
paixdu rang diftingué auquel ilavoit été
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
1
deſtiné en naiſſant , & qu'il avoit ſi bien
mérité par le courage & la fermeté inaltérable
qu'il avoit montré au milieu des
combats & des aſſauts qu'il avoit fans
ceſſe été obligé de foutenir contre les
rigueurs du deſtin. Il ſe forma dans fon
palais un réduit folitaire , où il goûtoit
une douceur inexprimable en ſe rappellant
ſes peines paſſées & les leçons de la
Fée , qui lui avoit toujours dit qu'une
félicité ſans mélange étoit une chimere ,
& que la vie la plus heureuſe étoit celle
dont le cours eſt ſemé de moins d'infor .
tunes. Dans cette retraite philofophi.
que, Tſiamma ſe plaifoit à ſe rapprocher
de la vérité , de la nature & de lui-même.
Le reſte de ſon temps étoit employé
à faire le bonheur de ſes ſujets,
Un feul Prince fut le fruit du mariage
le plus heureux , formé d'abord fous de
fi cruels aufpices. Il réuniſſoit tous les
ſentimens de ſa mere & toutes les qualités
de fon pere. Une éducation brillante
cultiva ces riches préſens de la nature ,
& en fit le Prince le plus accompli.
Tſiamma parvint à un âge fort avancé;
&lorſqu'il eut payé le tribut à la narute,
laReine fit conſtruire un Temple ſuperbe
à ſa mémoire , où elle paſſa le reſte de
OCTOBRE I. Vol. 1776. 55
ſes jours comme Grande-Prêtreſſe. Le
nom de Tfiamma fut à jamais chéri dans
tous le pays : on le cita toujours pour
exprimer l'aſſemblage de toutes les vertus;
les malheureux trouvoient de la
conſolation près de fon tombeau , &
la jeuneſſe alloit puiſer dans ſon Temple
des leçons de conftance dans l'adverſité.
Traduit de l'Allemand , par M. Papelier.
Traduction du commencement du Livre
XVIII de l'lliade d'Homere , Piece manufcrite
qui a concouru pour le prix de
l'Académie Françoise.
Me quoque muſarum ſtudium fub nocte filenti
Artibus affuetis ſollicitare folet.
TAN
CLAUD. Pr. L. III. de Raptu Proferp .
ANDIS que du combat la fureur homicide ,
Pareille aux tourbillons d'un élément avide ,
Dans les champs dévaſtés ſe répandoit encor ,
En proie à ſa douleur , le fils du vieux Neftor ,...
Député vers Achille , & d'un triſte meſſage
D4
56 MERCURE DE FRANCE,
*
Fidele à s'acquitter , voloit ſur le rivage.
Languiſſamment aſſis , ſeul devant ſes vaiſſeaux ,
Achille en ce moment ſembloit prévoir ſes maux ;
Les yeux baignés de pleurs , ce Héros en filence ,
Aux plus cuiſans chagrins ſe livroit par avance ,
Il regarde , il voit fuir dans les champs Phrygiens
Les bataillons épars des triſtes Argiens ;
Que vois-je ? ſe dit - il , 0 funeſte préſage !
Patrocle... c'en eſt fait , les Grecs ont l'avantage.
L'imprudent ! contre Hector ... en devais - je douter ?
A de pareils haſards devois je l'expoſer ?
Thétis me l'avoit dit : crains un fort trop fragile !
Crains d'avoir à pleurer ſur l'émule d'Achille !
Le plus vaillant des Grecs doit périr en ces lieux.
Il n'eſt plus... Antiloque apparoît à ſes yeux:
Achille , lui dit - il , verſant des flots de larmes ,
Je viens ... Patrocle eſt mort , Hector a pris ſes armes,
Il dit : Achille écoute , une ſubite horreur ,
Comme un nuage épais a paſſé dans ſon cenr.
pâlit , il s'agite ; & , guidé par ſa rage ,
D'un ſable impur & noir il couvre ſon viſages
Il ne ſe ſoutient plus ; ſon corps , en vacillant ,
Tombe & roule à grand bruit fur le gravier brûlant &
Ses cheveux ſont épars : leurs treſſes arrachées
1
OCTOBRE I. Vol. 1776. 57
Souillent de leurs débris ſes mains enfanglantées.
Il s'écrie. Hors du camp , tremblantes à ſa voix ,
Ses caprives en foule , & celles qu'autrefois
Patrocle obtint du fort , accourent & gémiſſent.
Du bruit de leurs clameurs les plaines retentiſſent.
Antiloque s'avance , &, par d'heureux ſecours ,
D'Achille , malgré lui , tâche à ſauver les jours ,
Il le preſſe en ſes bras , il éloigne les armes ,
Et foulage ſes maux en répandant des larmes.
Cependant , enfoncé dans ſes chagrins amers ,
Achille de ſes cris troubloit le ſein des mers.
Du ſéjour ténébreux de ſes grottes humides ,
Sa mere l'entendit ; le choeur des Néréides ,
Autour d'elle empreſſé dans ces affreux inſtans ,
Répond à ſes clameurs par des triſtes accens :
Elles frappent leur ſein : ,, O cheres foeurs , dit elle,
*Contemplez tout l'excès de ma peine,cruelle !
Le ciel , je l'avouerai , protégeant mes amours ,
M'a fait mere d'un fils & confèrvé ſes jours.
Mes ſoins ont cultivé cet arbuſte docile ,
Et déjà des Troyens il fait trembler la ville ;
Mais que me fait à moi ce fantôme d'honneur ,
Le fils d'une Déeſſe , o comble de douleur !
Ce fils toujours ſi cher à mon ame charmée ,
Ne reverra jamais le palais de Pélée .
Encore ſi ſes jours près d'être moiſſonnés ,
Dş
)
۱
58 MERCURE DE FRANCE,
Par de cruels chagrins n'étoient empoisonnés ;
Mais las ! je ſuis Déeſſe , & ma gloire importune
Ne peut d'un fils ſi cher adoucir l'infortune.
Allons , je veux le voir , je veux , fi' je le puis ,
Partager ſes malheurs ou calmer ſes ennuis".
Elle part à ces morts : des filles de Nérée
La Déeſſe à Pinſtant ſe voit environnée :
Toutes ,pour la fervir , veulent fuivre ſes pas.
L'onde s'ouvre & fléchit ſous leurs divins appas.
Elles ſortent des flots , la Déeffe empreffée
Regarde , & près du camp voit le fils de Pélée :
Elle vole , l'embraſſe. ,, Eh quoi ! mon fils , des pleurs t
Quoi ! pourrois-tu du fort accufer les rigueurs ?
Tu t'es vengé des Grecs ; leur valeur inutile
Reconnoît à préſent ce que peut un Achille.
Les Dieux t'ont exaucé... Que dites - vous , Ô ciel !
Devoient ils exaucer un defir criminel ?:
Les Dieux m'ont tout ravi , leur funeſte puiſſance
A comblé mes malheurs en ſervant ma vengeance .
J'ai perdu mon ami , le feul cher à mon coeur ,
J'avois mis en lui ſeul ma gloire & mon bonheur,
Thétis, Patrocle eſt mort , un monftre fanguinaire ,
Hector , à ce Héros a ravila lumiere ;
Et ces divins préfens fi long - temps redoutés ,
Sur ſon corps en partant par moi - même attachés ,
1
OCTOBRE I. Vol. 1776. 59
1
Ces armes dont Vulcain daigna vêtir Pélée ,
Dans ce jour mémorable où le Dieu d'hyménée
L'uniſſant avec vous par des noeuds éternels ,
L'égala pour un temps aux plus fiers Immortels ;
Un vainqueur infolent , un Troyen les poſſede !
Je ne puis réſiſter au chagrin qui m'obſede.
Infortunés parens ! o Pélée ! ô Thétis !
Pourquoi faut -il qu'hymen , hélas ! vous ait unis ?
Est- ce pour me pleurer ? Car ,ſi je vis encore ,
C'eſt pour venger les jours d'un ami qui m'implore ,
Je veux que ſous mon bras... Achille , y pensez-vous ?
Je fais qu'il faut qu'Hector expire fous vos coups ,
Rien ne peut adoucir votre mortelle haine ;
Mais ſongez que s'il meurt votre perte eſt prochaine.
Eh ! que m'importe à moi ? répondit le Héros ,
Mourons , le trêpas ſeul peut terminer mes maux :
Mourons , pourvu qu'Hector, couché ſur la poulliere ,
Sous la lance d'Achille ait perdu la lumiere.
Moi , je craindrois la mort quand Patrocle n'eſt plus !
Quand Patrocle des Grecs conduiſant les Tribus ,
Aux dépens de ſes jours a ſignalé fon zele ,
Quand , par un coup affreux , l'ami le plus fidèle ,
Loin des ſiens, avec moi venu dans ces climats ,
Peut - être en m'implorant a reçu le trépas.
*
60 MERCURE DE FRANCE.
(
Je n'ai pu le ſauver , & je reſte tranquille !
Patrocle & ſes amis ne trouvent plus d'Achille !
Qui! moi ! j'irois ſans gloire , abandonnant ces lieux ,
Au fond de mon palais couler des jours honteux ,
Et de mon triſte poids la terre furchargée ...
Non , qu'à jamais plutôt d'ici bas exilée ,
Et du brillant ſéjour des heureux immortels
La colere en cent lieux promene ſes autels ;
Ses poiſons , qu'en douceur le miel égale à peine ,
Enivrent le plus ſage : une vapeur ſoudaine
Saifit ſes ſens troublés , l'agite avec fureur ,
Et le ſage n'eſt plus qu'un objet de terreur.
Trop long-temps la barbare excita ma vengeance ;
On m'a ravi Patrocle , il n'eſt plus d'autre offence ;
J'oublie Agamemnon , ſa haine & ſes forfaits ;
Je n'ai plus qu'un mortel à punir déſormais ".
? Je dois mourir , eh bien ! le grand Alcide même ,
Alcide a du deſtin ſubi la loi ſuprême .
Le fils de Jupiter , qu'honoroit ſa faveur ,
Il eſt mort, comme lui mourons avec honneur ;
Mes jours vont s'envoler , je veux en faire uſage ,
Je veux que Troie encor connoiſſe mon courage.
Hector, tu vas frémir ; pleure , Andromaque , pleures
(
OCTOBRE I. Vol. 1776. στ
Troyennes , couvrez vous des plus noires couleurs.
Vos époux vont d'Achille éprouver la vaillance ,
Et vous faurez bientôt ce que peut ma préſence "
Thétis , en ſoupirant , ſe ſoumet aux deſtins.
„ Je ne puis qu'approuver vos généreux deſſeins ,
Lui dit-elle , un ami vous demande vengeance :
Mon fils , puiſqu'il le faut, volez à ſa défenſe ;
Mais ſongez-vous qu'Hector , plus vain , plus glorieux ,
De vos armes couvert ſe montre à tous les yeux. !
L'inſenſé va mourir ...&fe croit invincible !
!
1
Cher Achille , à mes pleurs ſi vous êtes ſenſible , /
Attendez que l'Aurore éclairant ces climats ,
Me ramene en ces lieux pour armer votre bras :
Je vais trouver Vulcain. Vous , filles de Nérée ,
Raſſurez de ce Dieu la tendreſſe alarmée ,
Dites-lui quels deſſeins agitent mes eſprits :
Partez " ... Thétis échappe à leurs regards ſurpris.
Les Nymphes à ſa voix rentrent au ſein des ondes.
Cependant diviſés en troupes vagabondes
Les foibles Argiens de frayeur palpitans ,
Déjà de l'Héleſpont touchent les bords ſanglans ,
Et le corps de Patrocle étendu ſur l'arène ,
En butte à tous les traits d'une armée inhumaine ,
Va du Troyen barbare aſſouvir la fureur.
62 MERCURE DE FRANCE.
1
L
A
Envain pour le fauver ſes amis pleins d'ardeur ,
Epuiſent leurs efforts ; un mortel intrépide ,
Hector , tel en fon vol que la flamme rapide ,
S'élance , les atteint. Les chefs & les foldats
Attentifs à ſa voix volent tous ſur ſes pas.
Il s'écrie , & déjà s'empare de ſa proie :
Des Ajax à l'inſtant la vertu ſe déploie.
Trois fois il la ſaiſit, trois fois leur bras vengeur
Oppole à fon courage une noble valeur.
T
Tels on voit des bergers , lorſque la nuit plus fombre
Vient d'obſcurcir les airs de ſes épaiſſes ombres ,
D'un regard attentif veiller ſur leurs troupeaux ,
Un lion ſe préſente & brave leurs aſſauts.
Tel Hector repouſſé s'anime davantage ;
Il triomphoit déjà , tout cédoit à ſa rage ,
Si Junon en ſecret , dans ſes ſombres, chagrins ,
N'eût fait deſcendre Iris au ſéjour des humains.
Elle apperçoit Achille , & d'une voix rapide :
V
Levez vous, lui dit-elle , Ô vous du fier, Atride ,
Vous , des plus grands guerriers rival victorieux ,
Sauvez de votre ami les reſtes précieux;
=
On s'arrache ſon corps, & les Grecs fans défenſe
Ne peuvent des Troyens réprimer l'infolence.
Venez , déconcertez leurs projets inhumains
OCTOBRE I. Vol. 1776. 63
Venez , ou pour jamais Patrocle eſt en leurs mains.
Hector , déjà rempli d'une cruelle joie ,
Hector veut de ſa tête orner les murs de Troie.
Sauvez- le ; pourriez-vous demeurer plus long-temps ?
Déjà je crois le voir dans leurs murs triomphans ,
Je crois voir de leurs chiens les meutes affamées ,
Déchirer dans leurs jeux ſes chairs défigurées .
Recevrez- vous Patrocle en cet affreux état?"
:
T
I
(
„ Iris , vous augmentez le trouble qui m'abat ,
Lui dit- il ; mais quels Dieux ſenſibles à mes peines
Vous font pour un mortel deſcendre dans ces plaines ? "
,, Junon , qui de fon rang oubliant la hauteurd
Ne peut voir fans chagrin lauguir votre valeur ,
Veut , à l'inſçu des Dieux , venger votre querelle ,
Et pour vous animer daigne employer mon zele ".
is
A
,, Eht comment , dit Achille , affronter les combats ?
Hector a mon armure , & je n'ai que mon bras.
Mais Thétis va venir ſa parole eſt fidele ,
Et j'attends de ſes mains une armure nouvelle
Vulcain dans, ſes vaſtes fourneaux. fourneaux Qu'auraforgéVulca
Le ſeul Ajax d'Hector repouſſe les aſſauts ,
64 MERCURE DE FRANCE
De lui ſeul cependant je puis vétir les armes ".
„ Je le fais; mais livrés aux plus vives alarmes ,
Les foibles Argiens font toujours pourſuivis.
Achille , voulez-vous écouter mes avis ?
Des bords de ce foſſe montrez-vous aux armées .
Les Troyens vous verront , les troupes conſternées
S'arrêteront peut-être , & les Grecs refpirans ,
Sentiront la valeur renaître dans leurs ſens ".
Elle dit : & déjà fend la voûte éthérée.
Il ſe leve auſſfi-tôt; du haut de l'empirée
Pallas le voit , deſcend dans le vague de l'air ,
Sous l'égide effrayant elle le tient couvert ,
D'un or mobile & pur elle forme un nuage ,
L'en couronne , & d'éclairs enflamme ſon viſage.
Tels on voit , dans le jour , du ſommet des ſignaux
Des tourbillons épais s'élever ſur les eaux ,
Quand des bords Egéens une ville éplorée
D'ennemis trop puiſſans ſe voit environnée ;
Mais fitôt que Phoebus s'eſt plongé dans les mers
La flamme s'apperçoit des rivages divers ,
Et les peuples voiſins , empreſſés à s'y rendre ,
Semblent briguer entre eux l'honneur de la défendre.
Ainfi brilloit Achille , un déluge de feux
Sembloi
OCTOBRE I. Vol. 1776. 65
}
Sembloit jaillir au loin de ſon front radieux.
Sur les bords des remparts il court , monte &s'arrêtes
Pallas de feux nouveaux fait rayonner ſa tête.
Il s'écrie , elle auſſi fait entendre ſa voix ,
Et tous les Phrygiens frémiſſent à la fois.
Telle du haut des tours d'une ville puiſſante,
Réſonne en longs éclats la trompette bruyante ,
Quand l'ennemi nombreux l'enceint de toutes parts.
Tel il tonne. A ſa voix les bataillons épars
Se refoulent ; ſoudain les courſiers en furie
Reculent dans les rangs de l'armée ennemie ,
Et ſous leurs chars ſanglans , confondus & brisés ,
Ecrafent les Troyens de leurs armes percés ;
Envain leurs conducteurs qu'éblouit fon viſage,
Veulent dans ce déſordre arrêter le carnage.
Achille d'un regard les fait pâlir d'horreur ,
Il tonne par trois fois & trois fois eſt vainqueur;
Douze des plus vaillans giffent dans la pouffiere.
Cependant les Ajax , pleins d'une ardeur guerriere,
A ceux des autres Grecs uniſſant leurs efforts ,
De Patrocle ſanglant ont délivré le corps ;
Ils l'emportent en foule , & fur un lit funebre
Poſent les reſtes froids de ce guerrier célebre ,
Les arroſent de pleurs ; Achille eſt auprès d'eux ,
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Une vapeur brûlante échappe de ſes yeux ;
Il pleure cet ami jadis couvert de gloire ,
Et qu'on ne verra plus aux champs de la victoire.
Les Adieux d'Andromaque & d'Hector : Piece
manuscrite . Iliade , Livre VI.
A
e
)
RRÊTE , cher époux : un funefte courage
Te fait chercher la mort au printemps de ton âge.
Ah ! du moins fois touché de mon cruel deſtin
Tu vas me laiſſer veuve & ton fils orphelin.
Tous les Grecs conjurés t'arracheront la vie .
Dieux ! que dans le tombeau je fois enſevelie ,
Avant que mon époux , le rempart des Troyens ,
Sous le glaive ennemi tombe aux champs Phrygiens.
Si tu péris , Hector , ta veuve abandonnée
Coulera dans les pleurs fa vie infortunée.
Je n'ai plus de parens dans ce triſte Univers.
O ſouvenirs cruels ! & funeſte revers !
t
Hélas ! j'ai vu mon pere immolé par Achille (*) ,
Ce vainqueur furieux , l'effroi de ma famille.
(*) On a cru pouvoir ne pas traduire quelques vers en cet
endroit fans crainte de défigurer Homere, parce que ces vers
en françois semblent couper le fil du discours.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 67
i
:
J'ai vu Thebe fumante en proie à ſes ſoldats ,
Et fept freres plongés dans la nuit du trépas.
Quand ma mere échappée à la flamme , au carnage ,
Recueilloit d'un époux le ſanglant héritage ,
L'inflexible Diane a percé de ſes traits
Ma déplorable mere au ſein de ſon palais.
Hector , tu me tiens lieu de ma famille entiere.
Ah ! dérobe au trépas une tête ſi chere.
Prends pitié d'Andromaque & d'un malheureux fils ,
Eſclave ſi tu meurs , couronné ſi tu vis.
Demeure au pieds des murs près du figuier ſauvage:
Là , des Troyens vaincus ranime le courage.
MA
Trois fois nous avons vu le fier Agamemnon ,
L'impétueux Ajax attaquer Ilion.
Sans doute de Calchas la fatale ſcience
Afait connoître aux Grecs ce rempart ſans défenſe ;
Et pour notre ruine ardens , victorieux.
Il ſe frayent dans Troie un chemin glorieux.
Je connois , dit Hector , les maux de ma patrie ;
Et tes pleurs ont coulé dans mon ame attendrie.
Mais je ne puis combattre à l'ombre des remparts .
Que diroient les Troyens , fi loin du champ de Mars
Ton époux fans honneur caché ſous les murailles ,
Par une lache crainte évitoit les batailles ?
Nourri dès mon enfance à l'horreur des combats,
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
Toujours au premier rang j'ai bravé le trépas ,
Et d'un pere fameux foutenant la mémoire ,
Je dois ceindre mon front des lauriers de la gloire.
O ma chere Andromaque ! un jour fatal viendra ,
Un jour où par la flamme Ilion périra ;
Mais ni d'Hécube aux fers la douloureuſe image ,
Ni Priam égorgé par un vainqueur ſauvage ,
Ni tous mes freres morts ſur le ſable étendus :
Non, rien ne fait horreur à mes ſens éperdus
Autant que tes ſanglots & ton trouble effroyable ,
Lorſqu'en nos murs fumans un Grec impitoyable
Te mettra dans ſes fers , & , repaſſant les flots ,
Te menera captive aux rivages d'Argos .
Expoſée aux dédains d'une fiere maitreſſe,
Tu traîneras tes jours eſclave dans la Grece,
Et ceux qui te verront les yeux noyés de pleurs ,
D'un fort injurieux éprouver les rigueurs ,
Diront pour t'inſulter : C'eſt l'épouſe chérie ,
C'eſt la veuve d'Hector qui ſauvoit ſa patrie.
Ces mots , ces triſtes mots te perceront le coeur ;
Et tu foupireras , dans ton cruel malheur ,
T
Après un tendre époux qui , vengeant ton outrage ,
Pourroit ſeul t'arracher à ce dur eſclavage.
Mais avant que le ciel ſoit frappé de tes cris,
Que d'un Grec odieux tu ſouffres les mépris ,
Puiſſe, hélas ! ton Hector , couché dans la pouffiere,
OCTOBRE I. Vol. هو . 1776
Ne plus voir du ſoleil Péclatante lumiere.
:
A ce triſte diſcours avançant quelques pas ,
Pour embraſſer ſon fils le Héros tend les bras ;
Mais l'enfant ébloui voit avec épouvante
Le panache flottant , l'armure étincelante ;
Au ſein de ſa nourrice il ſe cache de peur.
Andromaque ſourit de ſa vaine frayeur.
Alors ôtant ſon caſque , Hector avec tendreſſe ,
Dans ſes bras paternels prend ſon fils , le careſſe ;
Et par un doux tranſport l'élevant vers les cieux,
Invoque Jupiter & tous les autres Dieux :
„ Exaucez , Dieux puiffans , mon ardente priere ;
Faites qu'un jour , ſuivant les traces de ſon pere,
Et parmi les Troyens ſignalant ſa valeur ,
Mon fils foit d'Ilion l'illuſtre défenſeur.
Lorſque vainqueur , chargé de dépouilles ſanglantes ,
Mon fils ramenera ſes troupes triomphantes ,
Qu'au loin ſur ſon paſſage il entende ces mots :
Ce Prince a de ſa race effacé les Héros .
Puiſſe ſa tendre mere en treſſaillir de joie ,
Et couler d'heureux jours dans la fuperbe Troie ! ".
Il dit; & tranſporté par l'amour paternel ,
Dépoſe Aſtyanax dans le ſein maternel.
Andromaque reçoit cet enfant plein de charmes
Avec un doux ſourire entremêlé des larmes .
E3
70 MERCURE DE FRANCE,
Hector lui parle ainſi , touché de ſa douleur :
Bannis ce noir chagrin qui confume ton coeur ,
Chere épouse , le fer d'une main ennemie ,
Sans l'ordre du deſtin ne peut trancher ma vie .
Je ſuivrai des humains l'irrévocable fort.
Le lâche ou le héros n'évitent point la mort.
Rentre dans ton palais ; & pour charmer ta peine ,
Tourne d'un doigt léger les fufeaux & la laine,
Mon deſtin glorieux eſt de venger l'Etat.
Adieu, l'honneur me parle &je vole au combat.
1
A ces mots reprenant fon caſque formidable ,
Hector court ſignaler ſa valeur redoutable ;
Mais Andromaque en pleurs quitte à pas lents ces
lieux ,
20
Et tournant ſes regards , fuit ſon époux des yeux .
Elle arrive au palais : ſa douleur & fes larmes
e.
Des eſclaves en deuil augmentent les alarmes .
Hélas! fon tendre amour craint un funeſte fort ,
Et ce Héros vivant eſt pleuré comme mort.
Par M. l'Abbé Potet , Profeſſeur au Collège
Mazarin. !
t
OCTOBRE I. Vol. 1776. 71
LES DEUX ROSES.
L
AIR : Que ne ſuis - je la fougere.
A jeune Life attendrie
De tous les foins d'Alcidon ,
Un beau jour dans la prairie
D'une roſe lui fit don;
T
Liſe , ſimple en toute choſe ,
Rougit alors juſqu'aux yeux ;
Alors, au lieu d'une roſe ,
Le Berger en voyoit deux,
4
Des mains de la Paſtourelle
Il prend le cadeau charmant ,
Et toujours plus épris d'elle
Il s'écrie en ſoupirant :
Combien me flatte & m'honore
La roſe que je reçois !
Ah ! qu'Amour me donne encore
L'autre roſe que je voist
Par Mile Coffon de la Creſſfonniered
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
(*) LA QUERELLE DES DIEUX , Ou
les malheurs de l'Homme.
J
Fable.
UPITER , Neptune & Pluton
Jadis s'aimoient , vivoient en freres ;
L'homme ſentoit moins ſes miſeres ,
Et tout dans l'Univers en alloit mieux , dit on..
L'amitié chez les Dieux eſt ſans doute éternelle ?
Point.. C'eſt comme ici bas. L'amour , l'ambition
Cauſerent dans l'Olympe une haine cruelle ,
Si bien qu'après grande diviſion ,
Et pour terminer la querelle ,
On en vint au partage . Or , pour ſa portion ,
Jupin prit le gros lot , des cieux il eut l'empire ,
C'étoit l'aîné : Neptune obtint celui des mers ,
Et le triſte Pluton deſcendit aux enfers.
Ami Lecteur vous m'allez dire :
Mais dans ces partages divers
Que gagna l'homme ? Rien... Son deſtin devint pire ,
(*) On doit distinguer cette Fable , d'un genre neuf &
philosophique. Elle est attribuée à M. l'Abbé de Reyrac,
Chanoine d'Orléans, Correspondant de l'Académie des Inscriptiens
& Belles - Lettres.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 73
Ces trois Dieux à l'envi l'accablerent de maux ,
Chacun dans ſes Etats lui déclara la guerre ;
Jupiter en courroux le frappa du tonnerre ;
Neptune mugiſſant l'engloutit dans les flots ,
Et Pluton l'enchaîna dans ſes brûlans cachots .
L
E mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Chat ; celui de
la ſeconde eſt le Peigne ; celui de la
troiſieme eſt le Fard Le mot du premier
Logogryphe eſt Soulier , où ſe trouve
fol, si , re , rose , or , roue , rufe , Loire,
ofier , lie , ris , ourse , fuie , rue ; celui
du ſecond eſt Bourrée (air de muſique) ,
& bourrée (fagot) .
D
ÉNIGME.
T
Emon être charmant digne ouvrage de l'art,
L'idée ingénieuſe eſt due à la nature.
Comme elle , ſimple , unie , agréable & fans fard,
De mon illluſtre auteur je n'ai point l'impoſture.
Je ſuis par la Beauté recherchée en tous lieux,
E5
74 MERCURE DE FRANCE,
L
Et fur - tout , en ſecret , près de moi je l'attire;
Je ne faurois laſſer ſes regards curieux :
Jamais Amant n'obtient ſi ſouvent un fourire ;
Mais froide , inanimée , ignorant le defir ,
Par les belles je ſuis en vain bien accueillie ,
Si je vois leurs attraits , je les vois ſans plaiſir ,
Et mon deſtin , hélas ! n'eſt point digne d'envie.
Ah ! du temps que je perds les momens précieux ,
S'ils étoient accordés à ta brûlante flamme ,
Seroient par toi , Lecteur , employés beaucoup mieux,
Que n'as-tu ces momens ! ou que n'ai - je ton ame !
Par M. le Méteyer.
ENVAIN
AUTRE.
NVAIN par un travail opiniâtre , aſſidu ,
La philoſophique engeance
A cru pénétrer mon eſſence :
Pour me trouver , ils m'ont perdu.
Je ſuis maître de la Nature ,
Je fais naître & mourir les brillans Potentats ,
Je forme & détruis les Etats ;
Tu me perds en mettant ta tête à la torture .
Par M. Hubert
OCTOBRE I. Vol. 1776 .
75
AUTANT
AUTRE.
ANT qu'il eſt de ſoeurs à la cour d'Apollon ,
Nous fumes de tout temps de compagnes ſur terre ;
Mais tandis que la paix regne fur l'Hélicon ,
Les mortels ici bas nous déclarent la guerre.
Sur un champ de bataille ils s'arment contre nous ;
Toujours victorieux nous nous voyons vaincues :
Mais , o fort accablant ! par un ſeul de leurs coups .
Nous pouvons à la fois être toutes battues.
Ne r'imagines pas que nos divers affauts
Soient dans le fond , Lecteur , de ſimples bagatelles :
Car nos fiers ennemis ſont ſouvent des héros ,
Et les bombes toujours font leurs armes morrelles .
Avant de te quitter , ſache que nos tyrans
Şe comptent par milliers , qu'ils inondent la terre ,
Qu'on en trouve par-tout ; que la ville , les champs
Nous font également une éternelle guerre .
Par M. Lavielle , de Dax
76 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPΗ Ε.
ADMIRE , DMIRE , cher Lecteur , mon bizarre deſtin ,
Il faut qu'avec ſept pieds je marche ſur le ventre :
Il faut juſqu'à ce que j'y rentre ,
Que je morde la terre , & je chante au lutrin !
O quel galimathias ! tu ris , Lecteur malin ?
Femme , hais moi , ta haine eſt légitime ,
Je ſis tous tes malheurs , ta mort même eſt mon crime.
Par M. Huet de Long-champ.
D
1
AUTRE.
E nature & de nom je ſuis un quadrupede.
Si l'on me coupe un pied , je reſte , en bon latin,
Un petit animal fléau du genre humain.
Déjà deux animaux ! Voulez-vous un remede
Pour me rendre à l'inſtant un être ſans chaleur ?
Remettez-moi le pied , je ſuis parfum , couleur.
Par M. Lap. fils , de Lyon.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 77
AUTRE.
PLEUREZ LEUREZ , pleurez aimable Aurore ,
Pleurez & me donnez le jour :
Née à peine , j'irai dans les jardins de Flore
Pour vivifier à mon tour.
Et vous , jeunes boutons , fi vous voulez éclore,
Obéiſſez à mon amour ,
Pendant qu'il en eſt temps encore ;
Bientôt Phébus , par fon retour ,
Doit inviſiblement m'attirer à ſa cour.
Un pied de moins , je ſuis une fleur bien aimée ,
Souvent aux Belles comparée ,
Fleur que l'on cueille rarement
Impunément.
Otez m'en deux , je ſuis dans l'oeil de la Bergere
Quand ſonne l'heure du Berger ,
Heure aux tendres Amans ſi chere ,
Qu'à ſoixante ans , hélas ! on n'entend peu fonner.
Par M. Gazil , fils .
N. B. Nous donnerons dans le second volume du mois
la musique & les couplets qui devoient trouver ici leur places
78
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
L'esprit des ufages & des coutumes des
différens Peuples , ou obſervations tirées
des Voyageurs & des Hiftoriens ;
par M. de Meunier ; 3 vol. in 8°. A
Paris , chez Pifſfot , Lib. quai des Auguſtins.
2
L'ÉTUDE des Nations eſt une étude digne
de la curioſité de l'eſprit humain ;
&cependant rien n'eſt ſi commun que
l'ignorance où nous vivons des moeurs ,
des coutumes,du caractere des Nations ,
foit anciennes , ſoit modernes. On nous
reproche de ne pas chercher à connoître
davantage les Peuples voifins avec lefquels
nous avons des relations d'intérêt ;
les moeurs de notre patrie même nous
font étrangeres. Croirions- nous pouvoir
nous fuffire à nous - mêmes ? La vanité
hous porteroit- elle à ne rien appercevoir
d'eflimable au - delà de nous ? Cette indifférence
ne feroit elle pas plutôt une
ſuite de notre goût pour tout ce qui eſt
amuſement , & de notre averſion pour
OCTOBRE 1. Vol. 1776. 79
&
tout ce qui exige un peu de réflexion &
de travail ? Les traits perſonnels qui diftinguent
tous les hommes , cette variété
immenſe de caracteres & d'uſages qu'on
remarque dans chaque Nation , doivent
échapper néceſſairement aux eſprits légers
& ennemis de toute étude réfléchie,
Le progrès des lumieres & les connoiſſances
philoſophiques qui ſe ſont ſi
fort multipliées depuis plus d'un fiecle ,
devroient nous avoir perfuadé que rien
n'eſt plus ridicule que le préjugé qui ne
nous fait eftimer que notre Nation. Ne
devons nous pas au contraire reconnoître
le bien& l'aimer par tout où il ſe trouve?
La variété des inſtitutions qui ſe ſont
établies dans chaque pays , la fingularité
des uſages arbitraires , peuvent-elles nous
empêcher de regarder tous les hommes,
méme les plus barbares , comme les enfans
d'une même famille pour leſquels
nous devons conſerver l'intérêt le plus
tendre ? Un vrai Philofophe , fans ceffer
d'appartenir à ſa patrie & de lui conſacrer
ſes talens , ne doit il pas aſpirer à
être l'homme de tous les temps & de
toutes les Nations ? Convenons donc que
Tien ne peut juſtifier notre négligence à
nous inftruire de tout ce qui a rapport
80 MERCURE DE FRANCE.
aux diverſes Nations qui compoſent le
genre humain. Plus le champ de l'obfervation
s'eſt étendu , plus il préſente
d'époques à parcourir , plus cette étude
eſt devenue néceſſaire & intéreſlante.
Nous convenons toutefois que le plaiſir
d'étudier l'eſprit d'une Nation , croît en
proportion du rôle que cette Nation joue
fur le Théâtre de l'Univers , & de l'inté .
rêt que nous avons à le connoître. Nous
devons par conféquent étudier les moeurs
desAnglois avant celles des Nations éloignées
avec leſquelles nous n'avons pas
les mêmes rapports. Rien de ſi aiſé que
de ſuivre cet ordre , & d'approfondir le
génie de nos voiſins avant d'étudier les
moeurs des Nations anciennes & éloignées
de notre patrie. Mais pour nous
livrer à cette étude ſi intéreſſante & fi
digne de la curioſité de l'eſprit humain ,
& y faire promptement des ſuccès , il
faut ſavoir rapprocher les moeurs , les
uſages , les coutumes & les loix des différens
Peuples , & fur tout en découvrir
l'eſprit , s'il eſt poſſible. Tel eſt l'objet
de l'Ouvrage que nous annonçons. L'Auteur
s'eſt chargé de nous faciliter cette
étude , en raſſemblant tout ce qui eſt
épars dans une infinité d'Ouvrages , &
en
OCTOBRE I. Vol. 1776. 81
en recueillant avec une ſaine critique
toutes les recherches des Hiſtoriens &
des Voyageurs. Mais comme les Hiftoriens
n'ont rapporté ſouvent les uſages
& les coutumes des Nations que d'une
maniere très - ſuccinte , & que la plupart
des Voyageurs n'ont pas mis affez d'ordre&
de ſuite dans ce qu'ils ont rapporté
fur cet objet , rien ne pouvoit être plus
utile aux Lecteurs que de trouver dans
un ſeul Ouvrage , réunis ſous un même
point de vue , les coutumes , les uſages
&les moeurs de toutes les Nations . En
effet , rien ne cauſe plus de ſurpriſe à
l'eſprit humain que cette prodigieuſe
variété &oppoſition qu'on obſerve à cet
égard parmi les Nations. Rien ne feroit
plus abſurde que de prétendre que les
hommes ſuivent par-tout uniformément
les mêmes loix , & qu'il y a une exacte
reſſemblance entre les différens individus
de la grande famille humaine , répandue
fur la furface de la terre. Le climat ,
comme l'obſerve l'Auteur de l'Ouvrage ,
la ſtérilité du pays , l'organiſation phyſique,
les beſoins & la poſition des peuplades
, ont dû néceſſairement introduire
des coutumes très - différentes. La politique
, les loix & la morale , les idées
F
82 MERCURE DE FRANCE.
fauſſes & les préjugés , la liberté , l'eſcla
vage, & mille autres circonstances , ont
auſſi contribué à les varier. Pluſieurs uſages
ſont le réſultat de l'expérience des
Peuples , laquelle ſe perfectionne fucceffivement
, & ne peut pas par conféquent
être la même dans tous les temps & dans
tous les lieux. Tel uſage qui étoit raifonnable
dans ſon origine , s'eſt dénaturé
dans la ſuite , & l'on eſt ſurpris de voir
qu'il ſe ſoit conſervé en devenant ridicule.
On eſt done obligé de ſe tranſporter
aux époques de leurs établiſſemens ,
& d'étudier l'hiſtoire du temps & des
moeurs regnantes , pour pouvoir découvrir
les cauſes phyſiques & les cauſes morales
qui ont influé ſur toutes ces différentes
coutumes. C'eſt la méthode qu'a ſuivi
exactement M. de Meunier en étudiant
les progrès de la civiliſation , & en examinant
de quelle maniere les uſages
avoient été changés. Pluſieurs Ecrivains
ont défiguré les coutumes pour les rendre
plus piquantes. L'Hiſtorien philoſophe
a été obligé de remonter à la ſource &
de recourir fur-tout auxVoyageurs , foit
pour ferver les variations qui ont fouvent
alturé les coutumes & les moeurs ,
ſoit pour raſſembler cette multitud d'uſa
OCTOBRE I. Vol. 1776. 83
ges finguliers & mêmes bizarres , adoptés
par les différentesNations . Et la plupart
des Voyageurs n'ont pas toujours cru
qu'il falloit faire une étude approfondie
des uſages des Peuples , & n'ont en
conféquence fait aucune recherche relative
à cet objet. M. de M. à été obligé de
rectifier ce que les Ecrivains avoient mal
vu , & de ſuppléer à leur filence fur
pluſieurs points. Il n'a pas craint de dévorer
les in folio , & de tirer de tant de
compilations monstrueuſes tous les traits
précieux qui avoient rapport aux uſages
& aux coutumes. C'eſt dans les codes
des anciens Peuples qu'il a ſouvent cherché
les traces & l'origine de leurs uſages.
Quant aux faits extraordinaires qui ſemblent
répugner aux loix de la nature , il
a mis en uſage les regles d'une ſaine critique
, fans ſe livrer aux abſurdités du
pyrrhoniſme Malgré le penchant à croire
les uſages finguliers , il y a un point où
il eſt néceſſaire de s'arrêter ; & c'eſt ce
point qu'il étoit eſſentiel de difcerner &
de ſaiſir. En cherchant l'eſprit des uſages
&des coutumes des différens Peuples ,
l'Auteur a ſu réunir en corps d'hiſtoire
tout ce qu'ont penſé les hommes fur les
alimens & les repas , les femmes , le
1
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
mariage , la naiſſance & l'éducation des
enfans , les Chefs & Souverains , la
guerre , la diftinction des rangs , la nobleſſe
& l'inſociabilité des Nations , l'efclavage
& la ſervitude , la beauté , la
parure& les manieres de ſe défigurer , la
pudeur & la continence , l'aſtrologie ,
les uſages cabaliſtiques , &c. la ſociété &
lesuſages domeſtiques , les loix pénales ,
les épreuves , les ſupplices , le ſuicide ,
l'homicide & les ſacrifices humains , les
maladies , la médecine & la mort , &
enfin les funérailles , les ſépultures & les
enterremens .
Tels font les objets intéreſſans qu'embraſſe
M. de Meunier dans ſon Ouvrage,
qui doit également fervir à éclaircir plufieurs
Auteurs anciens , &à fuppléer au
filence de la plupart des Hiſtoriens , qui
ſemblent s'être occupés uniquement des
faits militaires & politiques , & qui ont
un peu trop négligé les détails de la vie
privée. Les grands événemens ſont communs
à pluſieurs Peuples ; mais ce font
leurs uſages , leurs loix, leurs moeurs &
Ieur police qui les diſtinguent les uns
des autres; & l'on doit avouer qu'on ne
ſe forme une idée juſte des différens Peuples
, qu'en étudiant leurs traits carac
:
OCTOBRE I. Vol. 1776. 85.
tériſtiques. D'un autre côté , il eſt agréabie
de pouvoir lire de ſuite les Auteurs
anciens , ſans ſe trouver arrêté par des
alluſions dont ont ignore l'objet. C'eſt
l'ignorance des moeurs & uſages des Anciens
qui fait le plus ſouvent l'obſcurité
des Auteurs. L'Ouvrage que nous annonçons
réunit tous ces différens avantages ,
& mérite d'être bien accueilli du Public.
La Fortification perpendiculaire , ou Eſſai
fur pluſieurs manieres de fortifier la
ligne droite , le triangle , le quarré
& tous les polygones , de quelqu'étendue
qu'en foient les côtés , en donnant
à leur défenſe une direction perpendiculaire
; où l'on trouve des méthodes
d'améliorer les Places déjà conſtruites ,
& de les rendre beaucoup plus fortes ,
&c. Ouvrage enrichi d'un grand nombre
de planches , exécutées par les plus
habiles Graveurs ; par M. le Marquis de
Montalembert , Maréchal - des - Camps
& Armées du Roi , Lieutenant Général
des Provinces de Saintonge & Angoumois
, de l'Académie Royale des
Sciences , & de l'Académie Impériale
de Pétersbourg .
Cet Ouvrage , dont il ne paroît
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
*
:
encore que la premiere partie , impri
mée ſous le privilege de l'Académie
des Sciences , format grand in 40. , eſt
d'une très - belle exécution , tant par
le papier & le caractere , que par 18
planches contenues dans cette premiere
partie , deffinées avec une grande
intelligence & gravées avec beaucoup
de foin. Prix 30 liv. rel. , & 27 liv.
broché. A Paris , chez Philippe Denis
Pierres , Imprimeur du Grand-Confeil
du Roi &du CollegeRoyal de France ,
rue Saint Jacques .
Le livre que nous annonçons nous a
paru mériter que nous en rendions un
compte plus étendu que nous n'avons
coutume de le faire pour les Ouvrages
de ce genre.
A l'annonce d'un nouveau ſyſtême de
fortification , nous jugeons que nos Lecteurs
ſe partageront en trois claſſes.
Les uns penferont que malgré les promeſſes
du titre , il n'eſt encore queſtion
que de quelques différences dans les dimenſions
ou la poſition des faces , des
flancs ou des courtines. Ils feront peu
tentés d'entreprendre la lecture d'unOuvrage
volumineux où ils ne compteront
OCTOBRE I. Vol. 1776. 87
trouver rien de neuf; & nous convenons
qu'ils feront autoriſés dans leur idée par
l'exemple de tous les Ouvrages qui ont
été écrits fur ces objets , depuis l'introduction
des remparts baſtionnés (*) .
D'autres , à l'idée de détruire le ſyſtême
reçu , oppoſeront l'autorité des
noms célebres de leurs inventeurs. Révoltés
d'avance contre une entrepriſe
qu'ils jugeront téméraire , ils négligeront
de vérifier ſi le ſuccès l'a juſtifiée.
D'autres enfin (& ceux - là fans doute
ſeront les moins nombreux) dégagés de
toute prévention & cherchant de bonnefoi
des vérités utiles , defireront que
l'Auteur du nouveau ſyſtême ait pu par-
- venir à remplacer , par des moyens efficaces
, les moyens uſités juſqu'à ce jour.
C'eſt pour ceux - là ſeulement que nous
rendons compte de cet Ouvrage : c'eſt
même à eux ſeuls que nous devons le
courage de répondre aux autres.
Nous affurons donc les premiers que
l'Ouvrage de M. de Montalembert eft
rempli de vues également neuves & pro-
(*) Voyez Errard, le Chevalier de Ville, le Comte de
Pagan, le Maréchal de Vauban , Cohorn , &c.
1
F4
88
MERCURE DE FRANCE .
fondes , & que les moyens qu'il emploie
avoient été inconnus juſqu'à préſent.
Nous ajoutons qu'après s'être engagé à
démontrer (*) l'inſuffisance de méthodes
actuellement en uſage , & les dépenſes
ſuperflues qu'elles occaſionnent ; à donner
les moyens de rendre infiniment plus
fortes & plus ſolides nos places déjà
conſtruites ; à procurer pour celles à conftruire
des moyens de défenſe tels qu'ils
ne pourroient être vaincus , l'Auteur a
rempli tous ſes engagemens . Nous formons
exprès cette aſſertion poſitive dans
le deſſein de les engager à vérifier par
eux - mêmes ſi elle eſt téméraire.
Nous invitons les ſeconds à préférer
les raiſons aux autorités. Cependant ,
pour leur parler leur langage , nous leur
oppoſerons d'une part , des fuffrages auſſi
flatteurs que peu ſuſpects (†) ; deplus, l'ap.
probation de l'Académie des Sciences ,
donnée ſur le rapport motivé des Commiſſaires
nommés ( §) ; enfin ce que
(*) Avant - Propos , page 9.
(t) Idem , pages 24 & 25.
(S) MM. les Comtes de Maillebois , de Treſſan & de Buf
fon , Leroi & Bordat.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 89
l'Auteur appelle ſes titres (*) ; ſavoir ,
quinze campagnes de guerre en Italie ,
Allemagne , Suede , Ruſſie ; neuf ſieges ,
dont il a ſuivi les tranchées jour par jour;
ſes voyages , comme obſervateur , dans
la plus grande partie des places de guerre
de l'Europe ; & fa méthode miſe en
pratique avec ſuccès & approbation pour
la défenſe du Fauxbourg de Stralfund ,
& à l'Iſle d'Oléron , menacée alors des
forces de l'Angleterre (†) , & dont il
fut nommé Commandant dans cette circonftance.
Nous ajouterons que parmi
les noms célebres qui viennent à l'appui
des ſyſtêmes reçus , aucun fans doute ne
l'eſt plus que celui de M. le Maréchal
- de Vauban , & nous ne craindrons pas
de dire que c'eſt lui ſur-tout qui a néceffité
les changemens dans ſes ſyſtèmes
de fortification. Cet homme , ſi juſtement
célebre , a porté l'attaque des pla .
ces à un point bien ſupérieur à celui de
la défenſe.
M. de Montalembert , dans ſon Avant
propos , rend compte du plan de fon
(*) Avant-Propos , page 12 & ſuiv.
Après la prise de Belle-ifle.
Fs
90
MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage en général. On en a vu ci -deffus
ce qui concerne la premiere partie ,
la ſeule qui paroiſſe dans ce moment.
Il expoſe dans un diſcours préliminrire
les motifs qui l'ont déterminé à
cet Ouvrage.
L'Auteur jette enſuite un coup d'oeil
rapide ſur les différens ſyſtèmes de fortification
adoptés juſqu'à préſent , d'après
quoi il conclut que , l'art de fortifier
"
"
"
les places , malgré tous les efforts qui
ont été faits juſqu'à préſent pour le
„ perfectionner , eſt reſté fort au- deſſous
de ce qu'il étoit avant l'invention de
la poudre " . Cette aſſertion étonnera ,
dit- il ; & c'eſt ſans doute pour éviter une
diſcuſſion où chacun auroit fini , felon la
coutume , par garder ſon premier avis ,
que M. de Montalembert a préféré de
le prouver par les faits. C'eſt à quoi font
employés les deux premiers chapitres de
fon Ouvrage.
Il traite (chapitre 3) des remparts baf
tionnés. Il entre à ce ſujet dans un examen
détaillé & approfondi de leur nature
& du ſyſtême qui en a réſulté , & qu'on
ſuit de nos jours. Il poſe d'abord un fait
aſſez généralement avoué; ſavoir , que
ce ſyſtême ne convient ni aux grandes ,
OCTOBRE I. Voi. 1776. 91
ni aux petites enceintes ; dans le premier
cas , tant par l'énorme dépenſe qu'il né
ceffite , que par la trop nombreuſe garnifon
qu'il exige; dans le ſecond , par
l'infuffifance reconnue des moyens qu'il
oppoſe, par ſes trop petites dimenſions.
Il examine enſuite les défauts des baftions.
Il en trouve cinq principaux , qui
font:
1. D'avoir figuré le baſtion de maniere
qu'en battant ou les faces ou les
flancs , on bat de revers ou d'enfilade
l'autre face & l'autre flanc.
2. De ne pouvoir pas profiter par
cette conſtruction des flancs retirés de
toute la portée des armes à feu.
3. D'avoir , par cette conſtruction ,
augmenté inutilement l'étendue des remparts
, ainſi que la dépenſe , pour en diminuer
la force.
4. De ne pouvoir former dans la
gorge des baſtions que des retranchemens
ſimples & peu étendus, ne tirant
de défenſe que d'eux-mêmes.
5. D'avoir fait des flancs inutiles à la
défenſe des baſtions , étant démontré que
des remparts en ligne droite ſeroient ca.
pables de la même réſiſtance.
Il réfulte de ces défauts , dont il faut
92 MERCURE DE FRANCE.
voir la preuve dans l'Ouvrage même,
que l'affiégé n'a aucun moyen ſuffifant
pour empêcher l'affiégeant de faire breche
au corps de la place , & qu'auſſi- tôt que
cette breche eſt faite , la place eſt priſe.
Ici encore les preuves hiſtoriques viennent
à l'appui des autres .
Le rétabliſſement des places duRoyaume
eſt l'objet du quatrieme chapitre. Nous
indiquerons , le plus fuccinctement poffible
, les moyens de M. de Montalembert
, & leurs principaux avantages.
Les moyens font ; 1. que les murs de
revêtemens ſoient entierement iſolés .
3. Que les troupes & l'artillerie foient
à couvert.
3. Que les feux des flancs foient aſſez
multipliés & aſſurés pour arrêter l'ennemi.
4. Que l'enceinte intérieure de la
place renferme des défenſes telles qu'elles
puiſſent ſe ſuffire à elles mêmes.
D'après ces principes , dans une place
ſuppoſée à réparer , M. de Montalembert
, veut : 1. Qu'on ſépare les revêtemens
des terres qui ſont derriere , par
un intervalle au moins de deux ou trois
toiſes.
2. Qu'on renfonce ces revêtemens
OCTOBRE 1. Vol. 1776. 93
par des arcs de voûte joignant les contreforts
de deux en deux , pour former intérieurement
des galeries caſematées à l'épreuve
de la bombe.
3. Que le terre- plain du baſtion détaché
du revétement , comme il eſt dit cideſſus
, ſoit formé en talus , & qu'il foit
établi de chaque côté vers l'épaulement ,
dans l'intervalle entre le revêtement &
le terre-plain , des traverſes caſematées ;
& au milieu de ce terre-plain , d'autres
traverſes caſematées , un mur crénelé &
un corps-de-garde pour le défendre.
4. Que la gorge du baſtion ſoit retranchée
par un foſſé revêtu d'un rempart
affez ſolide , pour ne pouvoir être détruit
que par du canon amené ſur la breche.
Ces ſeuls changemens , dont M. de
Montalembert démontre la facilité dans
l'exécution en même temps que l'utilité ,
ont pour principaux avantages :
Que les revêtemens dureront davan
tage & réſiſteront beaucoup mieux à
l'action du canon , parce qu'il n'y aura
- plus de pouffée de terre ; que l'éboulementdu
terre-plain n'aideraplus à rendre
la breche praticable , & que l'affiége
- pourra toujours le déblayer facilement.
1
94
MERCURE DE FRANCE .
Que ces mêmes revêtemens acquer
ront par ces ceintres de voûtes une telle
ſolidité , qu'il faudra les détruire l'un
après l'autre .
Que la grande quantité de feux oppoſés
à l'affiégeant doit empêcher ou
rendre au moins extrêmement difficile
l'établiſſement des batteries ſur la crête
du glacis , ſeul endroit d'où l'on puiſſe
cependant non ſeulement battre en breche,
mais même tenter d'éteindre les
feux de l'affiégé ( *) .
Qu'en ſuppoſant cependant la breche
faite , les affiégés trouveront dans ces galeries
couvertes , des moyens faciles &
puiſſans d'arrêter l'affiégeant , & del'attaquer
ſur ſes flancs, lors du paſſage du foſſé.
Que ces galeries donnent la facilité de
circuler à couvert autour de la place , &
peuvent fournir en outre différens maga
fins utiles,
Après s'être occupé utilement des
moyens de réparer les places anciennes ,
(*) On peut voir dans l'Ouvrage , planche 5. une batterie
placée d'après les principes reçus . Elle se trouve effuyer
te feu de plus de trente pieces de canon en tous ſens & de
plus de 150 fufils de remparts,fans compter le feu des tours.
OCTOBRE I. Vol. 1776. 95
M. de Montalembert donne dans le se
- & 6e chapitres l'expoſition de ſa méthode
pour en conſtruire de nouvelles.
Son premier principe eſt que „ toute
„ enceinte de place doit fe fuffire à elleméme
" . Mais tâchons de mettre nos
Lecteurs en état de juger ſi ce principe à
été exactement ſuivi.
"
Le tracé de ce nouveau ſyſtême ſe
trouve exprimé d'une maniere générale à
- la tête du fixieme chapitre , ſous le titre
de théorie des faillans. ,, Sur une ligne
„ priſe pour le côté d'un polygone quel-
,, conque , former un ou pluſieurs angles
,, droits , ſuivant le plus ou le moins
d'étendue de la ligne. C'eſt - là tout le
,, ſyſtême dans ſa généralité" .
ود
De-là il ſuit que les courtines difpa.
roiſſent en entier , & que l'enceinte de
tout polygone devient uniquement angulaire.
Ontrouve après ,deux loix conſtantes ;
ſavoir," que l'angle rentrant ſoit toujours
,, droit , & que le ſaillant n'ait jamais
moins de foixante degrés ; d'où il ré
ſulte que les polygones fortifiés fui-
,, vant cette méthode feront tout au
moins des dodécagones , dont les cor-
ود
دد
"
ود des ou côtés feront proportionnés à
» leurs rayons " .
:
96 MERCURE DE FRANCE.
On doit ſentir qu'on ne peut donner ni
prendre qu'une idée imparfaite de cet Ouvrage
dans un court extrait & fans le ſecours
des planches ; mais il nous a paru
démontré quedans le cas où l'on tenteroit
d'attaquer une place fortifiée ſuivant le
ſyſtème de M. de Montalembert , toute
batterie plus éloignée que la crête du gla
cis , ſeroit abſolument inutile , puiſqu'elle
ne peut avoir pour objet que de détruire
les feux de l'affiégé , & que dans cette
méthode tous ces feux font parfaite
ment couverts .
Qu'on ne peut raiſonnablement eſpérer
de conſtruire des batteries ſur la crête
duglacis , & encore moins fur le terreplaindu
couvre-face général par la ſupériorité
du feu que l'on auroit à éprouver.
Que ſi l'on accorde cependant que
non ſeulement les batteries puiſſent être
établies , mais même que la breche ſoit
faite , il ne paroit pas moins impoſſible
d'exécuter le paſſage du grand foſſé , par
cette raiſon que l'établiſſement ſur le
couvre- face qui eſt derriere le revêtement
, demande un temps conſidérable
pour être exécuté , pendant lequel l'affiégeant
& les ouvrages qu'il voudroit
faire
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 97
7
1
faire reſteroient néceſſairement expoſés
à tous les feux des flancs , & feroient
continuellement afſſaillis par l'affiégé , auquel
les voûtes de revêtemens & le foſſé
ſec qui eſt derriere , donneroient toujours
la facilité d'arriver , d'un & d'autre côté ,
fur le flanc des troupes qui voudroient
former cet établiſſement.
Que ſi , par impoſſible , on ſurmontoit
tous ces obſtacles , ce que nous avouons
ne pas concevoir , il reſteroit encore à
franchir par l'affiégeant une double enceinte
, plus forte peut- être que les enceintes
baſtionnées actuellement en uſage ,
& à ſe rendre maître des tours angulaires
qui défendent la gorge de chacun des
faillans.
Nous nous croyons donc autoriſés à
penfer qu'une place fortifiée d'après le
ſyſtème de M. de Montalembert , ſeroit
une place imprenable ; c'eſt-a- dire qu'en
la ſuppoſant fuffisamment pourvue de munitions
de guerre & de bouche , elle ne
pourroit être priſe dans l'eſpace d'une
campagne , quelles que foient les forces .
que l'on employât contre elle.
La mépriſe du mort qui se croit vivant où
le mort qui doit chercher la vie ; par Ma-
G
98 MERCURE DE FRANCE.
demoiſelle de Buſſy. A Paris , chez
les trois veuves Thibouſt , Hériſſant ,
Duchefne & Prevoſt , Libraires , place
Cambray , rue neuve Notre -Da.
me , rue Saint Jacques , quai des Auguſtins.
D'où vient que les hommes s'occupent
ſi peu de la mort , & que cette penſée
fait fur eux des impreſſions ſi peu durables
? Voici la cauſe que les Moraliſtes
nous en donnent ; c'eſt , d'un côté , que
l'incertitude de la mort en éloigne le
ſouvenir de notre eſprit ; & de l'autre,
que la certitude de la mort nous effraie
& nous oblige à détourner les yeux de
cette triſte image. Ainſi ce qu'elle a d'incertain
nous endort & nous raſſure : ce
qu'elle a de terrible & de certain nous
enfait craindre la penſée. La dangereuſe
fécurité des uns & l'injuſte frayeur des
autres , ont toujours été régardés comme
la principale cauſe de la léthargie où tous
les hommes font plongés à cet égard.
Mademoiselle de Buſſy enviſage la mort
ſous un autre afpect fingulier , & prétend
que c'eſt l'erreur d'un changementde nom
qui eſt la cauſe du délire de tous les
eſprits fur ce point important. C'eſt
i OCTOBRE. I. Vol 1776. 99
d'avoir donné, dit-elle , le nom de vie à
la mort , qui a bouleversé toutes nos idées ,
& qui a dénaturé tous les fentimens que
cette penſée ſalutaire devoit faire naître.
Nous croyons vivre pendant que nous
ſommes morts ; erreur capitale qui cauſe
tous les déſordres & tous les faux ſyſtêmes
ſur la morale. Mademoiſelle de Buſſy
avoue qu'elle a été long-temps dans cette
erreur. ," Je me croyois vivante, dit-
,, elle , & cette idée m'a conduite dans
; les dangers les plus à craindre , dont je
,, ne me fuis retirée que quand j'ai bien
"
و د
compris que j'étois une morte qui devoit
chercher la vie." L'humilité fi
édifiante de cet Auteur ne peut fans doute
qu'inſpirer de la confiance à ceux qui liront
fon Ouvrage; la morale doit toujours
partir du coeur : celle qui n'eſt que le fruit
de la contention de l'eſprit , ne fert ordinairement
ni à celui qui en fait l'étala.
ge , ni à ſes auditeurs. La franchiſe avec
laquelle Mademoiselle de Buſſy a traité ce
point ſi intéreſſant de la morale , ſe manifeſte
à chaque page de fon livre. Fourniffons-
en la preuve, Après avoir parlé
des Poëtes qui ne cherchent qu'à émouvoir
les paſſions les plus dangereuſes , &
G2 1
100 MERCURE DE FRANCE
/
de ces eſprits mélancoliques , qui ſe ſervent
de la noirceur de leur encre pour
compoſer des Ouvrages déteſtables , Mademoiselle
de Buſſy apoftrophe ainſi les
chercheurs de la pierre philoſophale. ,, Cet
„ autre qui donne dans les ſciences rele-
"
ود
ود
ود
११
ود
ود
ود
vées , qui croit penſer beaucoup plus
prudemment , parce que fon eſprit ſéducteur
, connoiſſant toute ſa foibleſſe
,, pour la mort & fon defir pour les richeſſes
, lui perfuade qu'il peut entreprendre
& réuffir à trouver cette pierre
„ unique qui lui fera tranſmuter tous les
métaux en or; que par ce ſecret admirale
il trouvera la médecine univer-
" felle : fi effectivement ce Savant n'étoit
pas altéré pour les biens qu'il faut
un jour quitter , il trouveroit manifes
tement l'un & l'autre. Si la philoſophie
étoit toute chrétienne , il travailleroit
à coup fur au grand- oeuvre. En fuivant
tous les principes de cetteſcience ,
on y trouve mot pour mot tous les
moyens de parvenir à l'immortalité.
Mais , MM. les Chymiſtes , ce n'eſt
» pas en allumant un feu d'enfer , ni par
vos matras , vos cucurbites , ni vos
oeufs philoſophiques. Suivez - là cette
"
و د
" و
ود
و د
"
و د
ود
"
"
OCTOBRE. I Vol. 1776. IOI
وو
ſcience admirable , à laquelle vous ne
„ pouvez parvenir qu'en purgeantla terre
„ morte & en lavant ce qui eſt impur.
Il faut que toutes les vertus ſurmon-
,, tent & abattent les vices ; & pour y
,, parvenir , il vous faut un feu central ,
دو
ود
ود
وا
de l'air , de l'eau , de la cendre & du
fel . Eh! comprenez- le : dites , je fuis
,, mort: voilà la terre trouvée. Le feu
de la charité , qui eſt l'amour de Dieu ,
échauffe & remue ma cendre , parce
,, que l'air qui porte & qui éleve toujours
en haut , marque le deſir de s'élever à
fon Auteur. Eh bien! lavez & purifiez
la terre morte par les larmes de la pénitence
, elle vous fera trouver ce fel
„ pur , ce véritable alkali , qui eſt la fa-
„ geſſe toute en Dieu ; votre opération
و د
ود
"
ود
"
."
ſe trouvera terminée : car votre lingot
d'or repréſente la couronne que vous
,, acquerrez ; & l'élixir , la médecine ,
&c. &c."
"
Nous invitons les Lecteurs à comparer
la maniere avec laquelle les Sherlok , les
Young & les Nicole nous ont parlé de la
mort , & celle de Mademoiselle deBuſſy.
Il réſultera de cet examen que ces quatre
Moraliſtes ne ſe reſſemblent en rien , &
qu'ils ont chacun leur maniere d'enviſa
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
ger & de traiter ce point de morale , auquel
tous les événemens de la vie nous
rappellent,
Piéces relatives à l'Académie de l'Immaculée
Conception de la Sainte Vierge , années
1772 , 73 , 74 , 75. A Paris , chez
Berton , rue St. Victor.
La premiere partie de ce recueil contient
un diſcours préliminaire où l'on
examine quatre Ouvrages fur cette affertion
ſi intéreſſante : la Religion éleve l'ame
& agrandit l'esprit. On en donne une
courte analyſe , & l'on s'explique ſur les
beautés & les défauts de ces pieces. M.
l'Abbé Coton des Houſſaies , Secrétaire
perpétuel de l'Académie de l'Immaculée ,
Auteur de ce diſcours d'ouverture , donne
d'excellens avis aux Auteurs qui ont couru
la lice , & rapporte les endroits de leurs
diſcours qui lui ont paru mériter le plus
les fuffrages du Public. On trouve joint
à ce diſcours une Ode ſur le Meffie , par
M. de Ruflé , à qui on a donné le prix
qui étoit deſtiné aux poëmes , & quelques
autres pieces.
Le recueil de l'année 1773 renferme
un diſcours ſur le ſujet propoſé l'année
précédente , & un autre qui a remporté
OCTOBRE, I. Vol. 1776. 103
le prix d'éloquence ſur ce ſujet : Rien n'est
étranger à l'homme de ce qui intéreſſe
l'humanité ; M. Sallé , Avocat a Amiens ,
en eſt l'Auteur. Ces diſcours font précédés
par celui du Secrétaire. On trouve
dans ce recueil l'éloge hiſtorique de M.
l'Abbé Saces : & deux autres du Cardinal
d'Amboiſe , par M. l'Abbé Talbert &
M. de Sacy. Parmi les ouvrages poëtiques
qyi y font joints , on retrouve avec plaifir
PEpître d'une femme à fon amie , ſur
l'obligation & les avantages qui doivent
déterminer les meres à aliaiter leurs enfans
, par Madame la Comteſſe de Laurencin
, qui a remporté le prix extraordinaire
donné par M. le Couteulx , Maire
de la Ville de Rouen. Cette piece avoit
été inſérée dans l'Amanach des Muſes ,
& l'on avoit lu avec enthouſiaſme l'histoire
même de l'Auteur , miſe en vers
pleins de ſentimens , de beautés & de
naturel. Voici la réponſe que cette respectable
& aimable nourrice fit à une
chanfon pour le jour de l'an.
Ce temps n'eſt plus où mes voeux moins timides
Importunoient Pégafe & les neuf Soeurs
G
104 MERCURE DE FRANCE.
Où dans mes vers négligés , mais rapides ,
Au double mont je cueillois quelques fleurs .
Apprends qu'envain j'y ſerois attendue.
Apprends qu'envain j'écoute tes chansons.
Hélas ! ma lyre égarée ou perdue ,
Depuis long - temps ne forme plus de ſons.
Sois peu furpris de ces métamorphoſes :
Après l'été vient une autre ſaiſon.
De mon printemps j'ai vu tomber les rofes ;
Tout change aux yeux de la ſaine raiſon.
L'Aurore étoit l'Amante de Céphale ;
Plus de preſtige , elle eſt le point du jour ,
Et ces réſeaux que le matin étale ,
Ne doive rien aux effets de l'Amour.
Des fictions les ombres menfangeres ,
Sur mon eſprit ont perdu leur pouvoir. *
Je ſuis dans l'âge où , quittant les chimeres.
La vérité nous montre ſon miroir.
• Du Dieu des vers ſuivant l'aimable empire ,
Livre ta Muſe aux plus rians objets ;
Pour moi l'Hymen eſt le Dieu qui m'inspire
Mes ſentimens , mes goûts & mes projets.
Si par hafard je rentrois dans la lice ,
Où quelquefois ton regard me ſurprit ,
Que ne riroit de voir une nourrice
Prétendre encore au ton du bel eſprit ?
Que fais je ici pourtant depuis une heure ,
Sans y penſer en rimant je t'écris ;
Mais ... chut... j'entends ; c'eſt mon enfant qui pleure.
Adieu... Je vole où m'appellent ſes cris .
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 105
Nouvelle Historique , par M. d'Arnaud ,
Tome I ; troiſieme Nouvelle : Le Sire
de Créqui ; avec fig in. 8°. A Paris ,
chez Delalain , Lib rue de la Comédie
Françoiſe , 1776.
Les paffions violentes ont , par leur
excès même , quelque choſe de puérile
qui empêche que leur hiſtoire puiſſe intéreſſer
des hommes d'un certain âge.
Mais tous les Lecteurs , indiſtinctement ,
ſont ſenſibles à la peinture des vertus
héroïques ou fociales. Cette derniere
Nouvelle où M. d'Arnaud nous préſente
dans le Sire de Créqui un modele d'héroïſme
, de conſtance dans les revers , &
fur tout de tendreſſe conjugale , ne peut
done manquer de plaire généralement.
Jamais Gentilhomme n'avoit réuni avec
plus d'éclat toutes les qualités qui formoient
le caractere du Chevalier François ,
que Raoul , Sire de Créqui. Ce jeune Seigneur,
qui avoit paſſe ſes premieres années
à la Cour de Louis VII , vivoit dans ſes
Terres , ſituées vers le Boulonnois , aux
confins de la Flandre. Il venoit d'époufer
une riche héritiere & de la plus haute
Nobleſſe ; ces avantages étoient encore
১
G5
106 MERCURE DE FRANCE,
i
M.
inférieurs aux autres bienfaits dont la
nature avoit comblé Adele : ſa ſenſibilité
égaloit ſes charmes ; elle aimoit fon
mari autant qu'elle en étoit aimée , & ces
deux époux ſe promettoient d'être toujours
amans. La gloire , ſi puiſſante ſur
le coeur d'un François , l'attachement de
Créqui à ſon Roi & l'enthouſiaſme des
Croiſades , arracherent bientôt ce Chevalier
aux embraſſemens d'une épouſe
en pleurs & qui venoit de lui donner un
fils , les prémices de leur amour.
d'Arnaud , dans la peinture qu'il nous
a fait de la ſéparation de ces tendres
époux , n'a pas repréſenté ſon Héros fupérieur
aux affections ; il a au contraire
ſouvent peint l'homme, le fils reſpectueux
, l'époux ſenſible & tendrement
aimé ; & , par ces vérités de nature , a
rendu en quelque forte ſon Lecteur préſent
à ces ſcenes attendriſſantes. On aime
fur tout à voir le jeune Chevalier ſe jeter,
avant fon départ , aux genoux de Gérard
fon pere & lui demander ſa bénédiction.
Ce font de ces traits précieux des moeurs
antiques que les Ecrivains font toujours
bien de rappeller , pour les oppoſer à la
frivolité des moeurs modernes.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 107
Créqui ſe rend en Orient à la ſuite de
Louis VII. , s'y diftingue par pluſieurs
actions de courage , & a le bonheur de
fauver ſon Roi des mains des Muſulmans
vainqueurs ; mais aux dépens de ſa liberté
& ſans doute de ſes jours , ſi un Mahométan
, qui l'avoit trouvé parmi les
morts , ne l'eût par ſes ſoins rappellé à la
vie. Créqui lui avoit offert deux cents
beſans d'or pour recouvrer ſa liberté. Osmin,
c'eſt le nom de fon maître , avoit
accepté cette rançon. Un Eſclave More
s'étoit chargé de lettres que le Chevalier
écrivoit à ſon épouſe & à fon pere , &
où il demandoit cette fomme ; il ne pou
voit folliciter des ſecours auprès de ſes
amis ; la plupart avoient été tués , & ceux
qui ſurvivoient s'éloignoient de la Syrie
à la ſuite de Louis ; mais le fort ne s'étoit
point laffé de perſécuter Créqui. C'eſt
envain qu'il attendoit la ſomme qui devoit
• faire tomber ſes fers ; un parti Arabe , en
ravageant la campagne , s'étoit ſaiſi de
l'Esclave & l'avoit aſſaſſiné. Créqui n'avoit
d'autre emploi chez ſon maître que
de garder ſes troupeaux , & cet emploi
lui permettoit de nourrir ſa mélancolie ,
le ſeul adouciſſement qui lui reſtoit dans
l'eſclavage. La folitude a des douceurs
108 MERCURE DE FRANCE.
inexprimables pour un coeur tendrement
aimé. Créqui s'abandonnoit à tout ce
que le ſien lui inſpiroit : il avoit ſous les
yeux un ſite ſauvage & conforme à fon
état préſent ; il rediſoit le nom d'Adele à
tout ce qui l'environnoit ; il alloit graver
ce nom chéri fur tous les arbres , juſques
ſur le ſable , d'où les vents venoient bientôt
l'emporter , & Créqui fur le champen
renouveloit l'empreinte , en diſant : ,, Ma
"
"
chere Adele , ils ne pourront parvenir
à l'effacer de mon coeur ! En ce mo-
,, ment où je ſuis plein de ton image , de
mon amour , quelle eſt ton occupation ?
Hélas ! aurois - tu oublié ton époux,
ton époux qui meurt loin de toi ? Mon
,, pere reſpire-t-il encore ? Mon fils me
ود
" feroit- il conſervé ?" Souvent il s'amufoit
à répandre des ſentimens ſi touchans
dans des vers qu'il appelloit ſes complaintes ,
& qu'il accompagnoit des fons d'un inſtrument
en uſage chez les Arabes. Ces
complaintes ou romances de la compoſition
de M. d'Arnaud , & dont la muſique
fe trouve à la fin de cette Nouvelle , ont
le caractere ſimple & naïf qui convient à
ce genre de poësie.
Créqui après ſept ans de captivité ſous
Ofmin, qui le traitoit avec quelque dou
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 109
ceur , fubit pendant trois ans le joug d'un
autre maître bien différent du premier.
Méhémet étoit des enthouſiaſtes de ſa
ſecte le plus ſuperſtitieux , & par conféquent
le plus cruel . Il ne laiſſoit aux Esclaves
Chrétiens qui tomboient en fon
pouvoir , que l'alternative des fupplices
&de l'apoſtaſie. Il prodigua tour-à-tour
à Créqui les traitemens les plus rigoureux
& les careſſes. Il lui faisoit enviſager la
liberté comme la récompenſe de ſa ſou
miffion ; mais le Chevalier demeuroit iné
branlable . Il ne lui échappoit que ces
paroles qui enflammoient fon courage:
;, J'adore Adele , mais mon honneur
و د
mon Dieu me font encore plus chers.",
Méhémet irrité d'une réſiſtance ſi courageuſe
, fit jeter Créqui , chargé de fers
aux pieds & aux mains , dans le fond d'une
tour découverte & expoſéé aux injures
de l'air , au ſoleil le plus brulant , aux
orages , à toute l'intempérie des ſaiſons.
Sanourriture ne conſiſtoit qu'en quelques
morceaux de pain noir, & une eau corrompue
à laquelle ſe mêloient ſes larmes.
Il y attendoit la mort lorſqu'Abdalla , fils
de Méhémet , qui avoit puiſé des ſentimens
de douceur & d'humanité dans le
110 MERCURE DE FRANCE.
ſein d'une mere chrétienne , le tire en
fecret de ſa priſon , & lui facilite les
moyens de s'embarquer au port le plus
prochain. La famille de ce Chevalier le
croyoit depuis long- temps au rang des
Officiers tués en combattant pour ſauver
leur Roi . Gérard ne pouvoit ſe conſoler
de la perte de ſon fils , & Adele en proje
aux foucis & aux larmes , éprouvoit une
mort continuelle. Son époux ne fortoit
point de fa mémoire. Ce nom fi cher
étoit le ſeul mot qu'elle pût proférer ; fes
yeux reſtoient continuellement attachés
fur l'anneau où leurs chiffres étoient entrelacés
, & ne s'en détournoient que pour
jeter fur fon fils de triſtes regards appéfantis
de larmes. Combien de fois s'écrioit
- elle : ,, Il n'eſt donc plus ! Il ne
,, m'entend point ! Il ne voit point cou-
,, ler des pleurs , dont la ſource ſera in-
,, tarifſable ! Oh! je n'étois que trop as-
,, ſurée de mon malheur quand il s'eſt
,, éloigné de ces lieux: mon ame m'aver-
,, tiſſoit affez du fort affreux qui m'atten-
„ doit ... Faut-il que je fois mere , que
,, ce nom me condamne à ſupporter une
ود
"
odieuſe exiſtence ? ... Malheureux enfant!
combien tu me coûtes ! Il m'eſt
•
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 1
7
و د ,, défendu pour toi de fuivre au tombeau
tout ce qui m'attachoit à la vie ; je
l'ai perdu !"
و د
Pour comble de malheur , Baudouin
de Créqui , fils du frere du vieux Gérard ,
n'avoit point ces nobles ſentimens dont
ſa race s'applaudiſſoit encore plus que de
ſa haute extraction , conſumé d'une avarice
fordide qui dégradoit ſa naiſſance ,
depuis long- temps il dévoroit dans fon
coeur la riche fucceſſion de ſon oncle. Il
ſe ſervoit du prétexte de la caducité d'un
vieillard , & de la foible inexpérience
d'une femme , pour s'ériger en défenſeur
des droits du jeune Raoul. A la faveur
de cette qualité impoſante, il accourt au
Château de Créqui , ſuivi d'un nombre
d'hommes d'armes & de vaſſaux , & y éta.
blit le ſiege de ſa tyrannie. Dans ces
temps d'anarchie feodale , c'étoit le triomphe
du fort fur le foible. L'épée ſeule
décidoit , & le ſuccès établiſſoit les droits.
Mahaut , le pere d'Adele , juſtement
alarmé pour ſa fille d'un danger inévitable
, ſe joint au vieux Gérard , pour l'engager
à ſe choiſir un défenſeur dans un
nouvel époux. Mais que pouvoient toutes
leurs follicitations ſur une femme dont
le coeur étoit toujours rempli de l'image
112 MERCURE DE FRANCE.
d'un époux adoré ! Il fallut lui offrir le
ſpectacle d'un fils prêt de devenir la victime
du raviſſeur de ſes biens ; pour la
porter à confentir enfin à ce qu'on exigeoit
d'elle. C'eſt dans ces circonstances
que le Sire de Crequi , après avoir efſuyé
tous les périls d'un long voyage , arrive
dans ſes terres. Il avoit confervé l'habillement
de ſon eſclavage ; une longuebarbe
lui deſcendoit juſques ſur la poitrine.
Les injures de l'air , la maigreur & les
ſouffrances continuelles d'une captivité de
plus de dix années , l'avoient d'ailleursdéfiguré
au point qu'il étoit entierement
méconnoiſſable. Il demande au premier
Payſan qu'il rencontre des nouvelles d'A
dele. Cet homme lui dit qu'elle a été
inconfolable de la mort de fon Baron.
„ L'auroit - elle donc oublié , s'écrie Cré .
„ qui ?" Le Payſan lui apprend que pour
donner un défenſeur à ſon fils contre le
perfide Baudouin , elle ſe voyoit obligée
d'épouſer le Sire de Renti , & que les cérémonies
du mariage alloient ſe faire. Que
de mouvemens divers s'éleverent alors
dans le coeur de cet époux ! Il pourſuit
cependant ſon chemin vers le Château .
Ses anciens ſerviteurs qui ne le reconnoiſſent
:
:
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 113
ود
ود
noiſſent point , ne veulent pas le laiſſer
entrer. Mais on vit avec ſurpriſe un
chien défaillant de vieilleſſe ſe ranimer
& ſe traîner juſqu'à lui , le careſſer ,
pouſſer des hurlemens de joie. Raoul ,
ſenſible à la fidélité de ce chien qu'il
avoit aimé , le careſſe à fon tour , & ne
peut s'empêcher de murmurer ces paroles:
Il n'y auroit que toi , mon pauvre
Gerfaut , qui me ſerois demeuré fidele !"
Cependant il s'avançoit toujours , & pour
ne point éprouver de nouveaux obſtacles ,
il ſe fait annoncer comme un Matelot
arrivé de la Terre - Sainte , qui voudroit
entretenir Adele. Cette épouſe n'a entendu
que ces mots : Il vient de la Terre-
Sainte , & ces mots ſuffiſent pour luf
donner le plus grand defir de voir un
homme qui pourra lui parler de Créqui.
Le prétendu Matelot eſt introduit dans
le Château. Quand il eſt près d'Adele ,
qu'il peut jouir de ſa préſence , qu'il la
voit embellie de tous ſes atours , & pour
quelle fête ! De quels coups à la fois il
- eft frappé ! Ses yeux ſe couvrent d'un
nuage; ſes genoux fléchiſſent ſous lui ,
la voix lui manque ; il eſt prêt à tomber
en défaillance. Etranger , dit Adele de
„ ce ton qui va percer le coeur de Créqui ,
ود
H
114
MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
ود
ود
vous avez été en Paleſtine ? ... Ah !
fans doute vous avez eu connoiſſance
de mon époux ? .... Quelle horrible
deſtinée me l'a enlevé ! ... Parlez ".
Il répond par ces mots mal articulés :
Oui , Madame , j'ai connu le Sire de
Créqui. Vous l'avez connu ! ... Eh
bien! racontez moi toutes les circons-
"
وو
و د
و د
-
,, tances... n'en oubliez aucune ; il n'en
eſt point qui ne foit chere à ma douleur
,& je veux m'en pénétrer , m'abreu-
„ ver de toute l'amertume... Vous l'avez
vu mourir ? Madame , le Sire de
"
ود
ود
-
Créqui eſt expiré couvert de quelque
,, gloire , pour avoir rempli le devoir de
ود
ود
ود
ود
ود
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و د
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و د
-
tout François jaloux d'acquitter fes obli-
,, gations , pour avoir ſauvé ſon Maître ;
il eſt mort , Madame , en vous aimant...
en vous aimant toujours... &
vous... pardonnez... étoit-ce là ce qu'il
devoit attendre ? Vous allez ? Ah !
P'on voit bien que vous ignorez ce qui
ſe paſſe dans ces lieux... dans mon coeur
déchiré de mille traits. Je vais... je vais
mourir à l'autel " . Créqui tombe aux
genoux d'Adele; il ſe fait connoître à
cette fidelle épouſe qui ſe précipite dans
fes bras. Ce tableau eſt d'autant plus intéreſſant
, que M. d'Arnaud y a mis les
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 115
couleurs les plus propres à nous retracer
la pureté & la fidélité de l'amour conjugal,
amour qui fait la joie de la nature &
le bonheur de la ſociété.
Cette Nouvelle eſt ſuivie d'une Romance
contenant l'hiſtoire de Créqui ,
compoſée en 1300. Cette eſpece de petit
poëme a un dénouement imité de l'Odysſée.
La Dame de Créqui , comme l'a
remarqué M. d'Arnaud , eſt une ſeconde
Pénélope : mêmes incertitudes de fa part ,
mêmes queſtions à fon mari ; ce qui
prouve qu'Homere n'étoit pas inconnu à
nos anciens Verſificateurs & Romanciers.
De courtes notes placées au bas des pages ,
facilitent l'intelligence de pluſieurs expreffions
que ceux qui ne font pas verſés
dans le langage du treizieme fiecle , auroient
de la peine à entendre.
LETTRE de M. d'Arnaud.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien rendre publics
quelques éclairciſſemens néceſſaires ſur mon Ouvrage
intitulé : Le Sire de Crequi; les premiers regardent
la note page 451 , on lit : Cette illustre Maison , &c. il
faut lire , cette branche , pluſieurs autres branches de
Ctéqui ſubſiſtant aujourd'hui avec éclat. :
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
On est tombé dans la même erreur à l'égard de la
Maison de Renti , qui exiſte encore dans la perſonne de
Jean Michel de Renti , ancien Capitaine au Régiment
de Penthievre , Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , Gouverneur de la ville d'Auxerre , &c.
Il a épousé demoiselle Jeanne - Angélique de Renti , fa
parente. Il a un frere retiré du ſervice pour ſes bleſfures
, & deux Neveux qui ſuivent la même carriere.
Je déclare d'abord que n'étant point Généalogiſte , je
ſuis loin de prétendre que mon témoignage en ce genre
⚫doive faire preuve ; mon but eſt plutôt de conſacrer les
grandes actions de notre nobleſſe , que d'examiner ſes
titres : cependant , ayant l'honneur d'être né Gentilhomme
, je dois être plus circonſpect à maintenir les droits
de ces Familles , qui tirent leur origine de nos premiers
Chevaliers François ; & en qualité d'homme de lettres ,
diſtinction qui m'eſt peut être encore plus précieuſe , je
m'attacherai à être l'organe de la vérité.
Je me flatte que les honnêtes gens daigneront rendre
juſtice à la pureté de mes intentions , & au plaiſir que
je goûte à voir revivre des noms qui doivent nous être
chers . Je le répete , mon deſſein eſt de préſenter , àla
Nobleſſe Françoiſe des tableaux qui lui rappellent des
Aïeux dignes de leur naiſſance , & qui l'engagent à marcher
fur les mêmes traces.
Une obſervation trouve ici naturellement ſa place ; fi
comme les Vénitiens & les Génois , nous avions un Livre
d'or conſacré à la haute Nobleſſe , on feroit à l'abri
des mépriſes. On remarquera encore que l'abus des
noms eſt porté chez nous à un excès qui ne permet
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 117
plus de diftinguer les vraies Familles de celles qui ont
chargé leurs écus blancs de nos anciennes armoiries .
J'ai l'honneur d'être , &c .
f
D'ARNAUD .
AParis, ce 12 Août 1776.
Testament spirituel , ou derniers adieux
d'un Pere mourant à ſes Enfans ; Ouvrage
poſthume du Chevalier de ***.
A Paris , chez Vincent , Lib. rue des
Mathurins, Hôtel de Clugny.
L'Auteur de cet Ouvrage n'eſt point
un être imaginaire. C'étoit un parfait
honnête homme & un excellent Chrétien ,
qui a voulu laiſſer à ſes enfans un recueil
de leçons & de conſeils propres à les
préſerver de la féduction. L'enfance eſt
docile , dit un célebre Orateur ; c'eſt une
plante encore tendre que l'on plie comme
l'on veut ; une terre molie & humide ,
propre à recevoir toutes les formes &
toutes les figures ; un ruiſſeau voiſin de
ſa ſource , dont il eſt aiſe de régler le
cours. Cet âge ſemble emprunter toutes
ſes idées , tous ſes penchans de ceux qui
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
Fenvironnent. Comment donc reſiſteroitil
aux inſtructions foutenues par l'exem
ple , aux paroles ſecondées par les actions
, à l'amour aidé par la crainte ? M.
Je Chevalier , intimement perfuadé qu'un
pere eft obligé plus que tout autre de
mettre à profit ces heureuſes diſpoſitions ,
a conſigné , dans le teſtament que nous
annonçons , les vérités les plus néceſſaires
à des enfans qui doivent un jour n'être
environnés que de périls & de pieges. Il
vient un temps où la bienféance & la
raiſon ne permettent plus de gêner les
jeunes gens par une févere contrainte.
Alors il eſt des pas ſi gliſſans , des conjectures
ſi délicates , qu'elles font ſouvent
diſparoître les eſpérances du naturel le
plus heureux & de l'éducation la plus
réguliere. Un pere doit prévenir ces dangers
, & fournir par avance des préſervatifs
efficaces. C'eſt ce devoir fi impor-
*** n'a tant que M. le Chevalier de
jamais perdu de vue. Lesſentimens affectueux
de l'ame envers Dieu & la Religion
du coeur , deux Ouvrages remplis, d'une
tendre piété , renfermoient les premieres
leçons que ce pere avoit données à ſes
enfans ; mais le teftament ſpirituel qui
les préſente ſous une nouvelle forme
OCTOBRE , I. Vol. 1776. 119
mérite à tous égards d'être bien accueilli
du Public. On peut le regarder comme
un Ouvrage original qui part du coeur
encore plus que de l'eſprit , qualité qui
n'eſt pas fi commune qu'on ſe l'imagine
dans les Ouvrages de piété. Heureux
les enfans d'un homme ſi eſtimable & fi
vertueux , qui ont le bonheur , peu commun,
de trouver tous leurs devoirs tracés
d'une maniere ſi énergique& fi touchante
, dans les dernieres leçons & les
derniers adieux du pere le plus tendre
& le plus éclairé !
Lettre d'un Rémois à M. le M. D.... ou
doutes fur la certitude de cette opinion
, que le ſacre de Pepin eſt inconteftablement
la premiere époque
du facre des Rois de France. A Paris ,
chez Vincent , Libr. rue des Mathurins
, Hôtel de Clugny ; & Nyon
l'ainé , rue St Jean - de - Beauvais ,
Les prétentions de l'Eglise de Reims
par rapport au ſacre de Clovis , n'a pas
empêché de foutenir que Pepin étoit le
premier de nos Rois qui ſe fit facrer
avec les cérémonies de l'Egliſe dans la
Cathédrale de Soiffons , & que c'étoit le
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
Y
premier exemple certain du facre de nos
Rois que nous offrît l'hiſtoire. Pendant
une longue ſuite de ſiecles , on s'étoit
perfuadé que le ſacre étoit auſſi ancien
en France que la converfion de Clovis ,
& qu'il ne pouvoit plus être ſéparé du
couronnement. D'autres Ecrivains , au
contraire , ne virent rien que d'ordinaire
dans l'introniſation de nos premiers
Rois. On les élevoit ſur un parvis. On
les montroit à l'armée , aux Peuples asſemblés
, leſquels publioient leur adhé
ſion par cette acclamation de vive le Roi ,
qui exprimoit le voeu de la Nation. Le
cérémonial qui s'étoit obſervé chez les
François lorſqu'ils habitoient la Germanie
, étoit encore le même lorſqu'ils
étoient paiſibles poſſeſſeurs des Gaules ;
& Clovis , en recevant le baptême n'introduiſit
aucun changement.
Mais Pepin voulut ceindre un diadême
, qu'il ne voyoit qu'avec peine fur
la tête d'un Maître qui regnoit ſous lui.
Un Roi légitime poffefſſeur , une famille
regnante éteinte , un Maître nouveau
n'étoit - ce pas dequoi ébranler la Nation ,
indiſpoſer les eſprits ? Quel autre reſſort
plus capable d'en impoſer aux Peuples ,
qu'une cérémonie qui , admiſe ſur tout
१
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 121
コ
par le corps des Pontifes, autoriſée par
le Saint Siege , conférée par ſes ordres ,
leur annonçoit, par le rapport qu'elle
avoit au facre des Rois du peuple de
Dieu , que le nouveau Prince étoit l'oint
du Seigneur , celui qu'il leur avoit choiſi ?'
L'Auteur , après avoir rapporté ces deux
opinions fur l'origine du ſacre des Rois
de France , examine s'il y a des autorités
dignes de foi qui favoriſent l'exiſtence
du facre , antérieurement à celui de Pepin.
D'après les chroniques & d'autres
pieces anciennes , l'Auteur prétend qu'on
n'y voit pas clairement que Pepin ait
inſtitué la cérémonie du ſacre. Il paſſe
enfuite à quelques monumens d'une haute
autiquité , & n'y voit pas encore que la
cérémonie du ſacre en France ait été inconnue
avant Pepin. Enfin , par induction
, il eſt en ſuſpens s'il n'y auroit pas
eu d'autres Rois que Clovis qui euſſent
reçu cette fainte onction. Ce font ces
différens points qui font difcutés dans la
Lettre du Rémois. Toute difcuffion qui
a rapport à l'Hiſtoire de France , mérite
d'être bien accueillie du Public.
Arithmétique Politique adreſſée aux Sociétés
économiques établies en Europe ,
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
par M. Young ; Ouvrage traduit de
l'Anglois par M. Fréville ; 2 volumes
in 80. A Paris , chez Merlin , Libr.
rue de la Harpe , vis-à-vis la rue Poupée.
Le Naturaliſte lit avec plaiſir , dit un
zélé Patriote , les dix volumes de M. de
Réaumur fur les chenilles , les mouches
à deux ailes , &c.; le Phyſicien veut favoir
tout le procédé d'une expérience
électrique ; l'aſtronome vérifie avec ſoin
tous les calculs de l'éclipſe d'un ſatellite ,
&c.; pourquoi l'amour de la patrie auroit
il moins d'influence fur nos goûts ?
Quels détails économiques pourroient
nous être indifférens , s'ils fervent à rectifier
des ſyſtemes plus importans que
ceux des Philofophes ? Que les Philoſophes
aient arrêté le ſoleil& fait marcher
la terre , nous sommes auſſi tranquilles
fur cette planete que nous l'étions lorsqu'elle
ne bougeoit pas de ſa place. Qu'ils
en faſſent une pâte fluide , qu'ils la bouleverſent
à leur gré , pour rendre raifon
d'un coquillage marin qu'ils auront
trouvé dans ſes entrailles elle n'en
fera pas moins folide. Que dans leurs
ſublimes theories cette terre diſparoiſſe
,
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 123
comme un point de matiere abandonnée
, indigne de leurs regards , elle produira
également fes fruits , ſes animaux
utiles , & tous les biens que notre industrie
en fait tirer; mais ſi dans un ſyſtême
de finance on perd la terre de vue,
c'eſt bien alors que tout eft réellement
perdu. Rien n'eſt donc plus important
& plus propre à produire la félicité
des Empires , que des obſervations
également judicieuſes & profondes fur
tout ce qui a rapport à l'agriculture , au
commerce , aux arts & à la population.
Tels font les objets que diſcute M.
Young , en relevant tout ce qui lui paroît
erreur en cette matiere. On doit l'avouer ,
dans une pareille difcuffion, il n'eſt point
d'erreur indifférente , il n'en eſt point
qui ne puiſſe porter des atteintes funestes
à la tranquillité & à la puiſſance
d'une Nation. Auffi M. Young ſe fait - il
un devoir de relever tout ce qu'il croit
pouvoir contrarier le plan de la félicité
publique. Rempli de zele pour tout ce
qui peut contribuer à augmenter la gloire
de fon pays , il déclare la guerre à tous
- les faux ſyſtemes , fans ſe laiſſer éblouir
par la réputation de ceux qui ont cherché
à les accréditer. Il prétend , avec
1
124 MERCURE DE FRANCE.
raiſon , que les faits fourniſſent des lumieres
infiniment preférables aux argumens
ſpécieux de la métaphyſique. Mais
dans ces fortes de diſcuſſions , on cite des
faits & des calculs de part & d'autre,
L'eſſentiel eſt d'avoir pour ſoi des faits
incontestables multipliés & déciſifs . Il
s'agit de les bien appliquer & d'en tirer
de bonnes inductions. On doit encore
avouer que la politique pratique marche
ordinairement avec lenteur , & qu'il faut
moins de temps pour voir le bien que
pour l'exécuter. On a beau avoir ce coupd'oeil
qui apperçoit promptement tous
les effets que doit produire un genre d'adminiſtration
, on n'eſt pas moins obligé
de faire uſage du bénéfice du temps pour
faire jouer tous les refforts d'une machine
auffi compliquée. M. Young ſe propoſe
de faire connoître tous ceux qui ont
fervi à porter la Nation Angloiſe à
ce degré de ſplendeur qui a toujours
étonné l'Europe , & développe en conſéquence
le ſyſtême économique qu'elle
a cru devoir adopter. Le Traducteur de
cet Ouvrage , loin d'admettre toutes les
aſſertions de M. Young , en attaque plufieurs
avec force ; ces deux Auteurs ne
font point d'accord ſur pluſieurs points
effentiels.
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 125
On a joint à l'arithmétique politique
deux Ouvrages économiques , dont la
publication récente a fait en Angleterre
la ſenſation la plus vive. L'un traite de
l'utilité des grands & riches Fermiers
dans un Etat ; l'autre eſt un eſſai politique
ſur la cultivation des Ifles Britanniques.
Ces trois productions , qui forment
un enſemble , offrent un tableau achevé
de la puiſſance politique de la Grande-
Bretagne.
Commentaires ſur les Loix Angloiſes , de
M. Blackſtone ; traduits de l'Anglois .
Tomes IV , V & VI. A Paris , chez la
veuve Deſaint , Lib. rue du Foin ; &
Durand , rue Galande.
Nous avons rendu à ce profond Jurisconſulte
le juſte tribut d'éloges qui lui
eſt dû. Son Ouvrage , qui a eu en Angleterre
un ſuccès brillant , a été également
bien accueilli de tous les Etrangers.
Comme les loix dont cet Auteur nous
donne le commentaire , n'ont pas été
établies tout d'un coup , mais ſeulement
à meſure que les circonstances ont paru
l'exiger , il en réſulte que pour bien faire
comprendre ces regles , il a fallu déve
126 MERCURE DE FRANCE.
lopper les circonstances qui les avoient
ſuggérées. Et c'eſt ce qu'a fait M. Blackstone
dans fon commentaire , qui peut
ſervir à nous bien faire connoître l'histoire
des révolutions de ce Royaume.
Rien n'eſt plus propre à multiplier ces
révolutions que le mépris de ces mêmes
loix qui font deſtinées à opérer la tranquillité
& la liberté de chaque membre
de l'Etat ; & c'eſt au contraire de l'obſervation
répétée des loix que ſe forme
P'heureuſe habitude de l'obéiſſance , fans
laquelle il n'y a point d'harmonie dans
un Royaume. On ne fauroit donner trop
de ſtabilité aux loix qui aſſurent le tien
& le mien , qui autentiquent les propriétés
& qui mettent des bornes à l'arbitaire
du Juge ; & la connoiſſance de
ces loix ne peut que produire d'heureux
effets. Pourquoi faut- il que leur multitude
trop immenfe , & la rareté des
bons commentaires , rendent cette étude
fi difficile.
Commentaire fur le Code criminel d'Angleterre
, traduit de l'Anglois de Blackstone
, Ecuyer , Solliciteur Général de
Sa Majefté Britannique , par M. l'Abbé
Coyer , des Académies de Nancy , de
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 127
Rome & de Londres ; 2 vol. in- 8°.
A Paris , chez Knapen , Imp. Lib.
Pont Saint Michel .
L'Auteur de cet Ouvrage eſt tout au-
- tant eſtimé en Angleterre , que M. de
Monteſquieu l'a été en France. Les leçons
• publiques qu'il a données des loix de fon
- pays dans la célebre Univerſité d'Oxford ,
Jui concilierent tous les fuffrages de ſes
Concitoyens . Le Gouvernement Anglois
perfuadé que celui qui poſſédoit ſi bien
la théorie & les principes des loix , ne
pouvoit être qu'un grand Magiſtrat , l'éleva
à la place de Solliciteur Général , la
ſeconde dans toutes les Cours de Juſtice
d'Angleterre. Les fonctions de cette place
reſſemblent à celles que l'Avocat-Général
exerce dans nos Tribunaux. L'Ouvrage
que cet Auteur profond a donné fur les
loix civiles d'Angleterre a été bien aç
cueilli , même par les autres Nations. II
n'y a certainement aucune étude qui
exige plus d'ordre & plus de précaution
que l'étude de la Jurisprudence , à cauſe
de l'étendue & de la variété des matieres
qu'elle embraſſe plus ou moins dans tous
les pays. C'eſt rendre un grand ſervice
aux Jurifconfultes que de réduire les
128 MERCURE DE FRANCE.
ſciences étendues à des principes clairs
& certains qui ont leurs bornes , ou de
diffiper l'obſcurité qu'on y a mêlée. Les
Ouvrages clairs & profonds que M.
Blackſtone a donnés ſur les loix civiles
& criminelles , réuniſſent ce double avantage.
Quant au Code criminel dont nous
annonçons le commentaire , M. l'Abbé
Coyer , en patriote éclairé , fait l'éloge
de celui où les délits feroient exactement
définis ; où l'accuſation & la défenſe ſeroient
publiques ; où l'accuſé auroit tous
les moyens raiſonnables de ſe juſtifier ;
où il feroit jugé par ſes Pairs à la face
du Peuple ; où les peines ſeroient graduées
ſur les délits , fans rien laiſſer à
l'arbitraire ; où l'on appercevroit clairement
que l'objet des peines neſt pas tant
de faire expier que de prévenir le crime,
où l'on ne traiteroit pas légerement la
fortune , l'honneur & la vie du Citoyen ;
où l'on auroit pour principe qu'il vaut
mieux laiſſer échapper dix coupables que
de condamner un innocent ; où les peines
légeres ſeroient préférées aux peines rigoureuſes
, comme plus propres à corriger
; où l'on établiroit que les loix modérées
ſont ordinairement mieux obſervées
que les loix de ſang; où l'on éloigneroit
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 129
gneroit l'appareil révoltant de tortures ,
de tourmens atroces , de morts cruelles
- & recherchées , dont eſt conſtruit le code
criminel de tant de Nations qu'on appelle
civiliſées ; où enfin la pitié , ce premier
- ſentiment de l'homme , tempéreroit la
rigueur néceſſaire de la loi , par des re-
- medes que la loi même autoriferoit. D'après
cette idée de la légiflation criminelle,
le Traducteur deſire que chaque Nation
ſe l'approprie , bien entendu que l'on
confulte toujours ce que le génie des Peuples
, la nature du Gouvernement , la diverſité
des moeurs , de la religion & des
climats peuvent exiger. Nous n'entreprendrons
pas de faire ici l'énumération
des avantages & des inconvéniens des différens
codes criminels qui exiſtent en Europe.
C'eſt aux ſavans Jurifconfultes à faire
ces fortes de diſcuſſions , & aux Magis
trats éclairés à les apprécier & à ſe li-
- vrer à des travaux utiles qui puiſſent ſeconder
le zele & les vues bienfaiſantes des
Législateurs. Nos loix pénales ne font
elles pas trop ſéveres ? La ſociété ne gagneroit
elle pas à voir commuer dans plufieurs
circonstances , la peine de mort en
travaux forcés , utiles au Public , & quilaisferoient
aux coupables l'eſpérance d'ex-
I
130 MERCURE DE FRANCE.
pier leurs crimes & de rentrer enfin dans
l'ordre commun des Citoyens ? Ne doiton
pas craindre que des Juges doux& clémens
n'éludent , autant qu'ils le peuvent ,
les recherches & les pourfuites des délits
ordinaires , parce qu'ils craindront d'être
forcés par la loi à prononcer des jugemens
qui leur paroîtront trop ſéveres ?
Et ne réſultera-t - il pas de cette négligence
que les coupables s'habitueront à
des tranfgreffions plus ou moins graves ,
&, de délit en délit, paſſerontjuſqu'aux
crimes les plus énormes ? La crainte de
la mort eſt - elle toujours un objet fuffifant
de terreur pour des hommes dépravés
, qui redoutent encore plus les travaux
rudes & une longue captivité ?
Queſtions importantes & épineuſes , qui
exigent une profonde connoiſſance du
coeur humain , une expérience confommée
, un ardent amour pour la justice ,
& une forte de reſpect pour tous les
hommes , de quelque condition qu'ils
foient. Les Juriſconſultes & les Magistrats
qui réuniſſent ces heureuſes qualités
, ne peuvent que bien accueillir les
Ouvrages qui , comme celui de M. l'Abbé
Coyer , font propres à éclairer fur des
matieres auffi importantes.
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 131
Oeuvres posthumes de M. Pothier. Traité
des Fiefs , cenſives , relévaiſons &
champarts ; 2 volumes in 12. A Paris ,
chez le Jay & Dorez , Libraire rue
Saint Jacques.
Combien de Commentateurs des loix,
- a dit ſi judicieuſement l'Auteur du premier
Eloge de M. Pothier , ( M. le
Comte de Bievre , Procureur du Roi )
- au lieu de nous en offrir les principes
&une juſte application , ne nous donnent
que leurs préjugés & leurs erreurs , pour
des maximes fûres & invariables ! Combien
y en a - t - il qui s'éloignent de l'esprit
même de ces loix , par des raifonnemens
à perte de vue , en énervant la force
par des fubtilités preſqu'inintelligibles ,
- en éclipſant la lumiere par les nuages des
difficultés qu'ils y oppoſent , déconcertent
le Lecteur le plus patient par leur
incertitude , & dégoûtent le plus intrépide
par leur prolixité ! Combien de desſeins
prémédités dénaturent l'autorité légiflative
dans ſon établiſſement & dans
ſes fins , violent ſans ſcrupule la ſainteté
de fon dépôt , & , d'une main hardie , o
ſent ébranler cette baſe éternelle ſur la
12
132 MERCURE DE FRANCE,
quelle repoſent la ſûreté du Prince &
le bonheur de ſes Sujets.
M. Pothier , loin de reſſembler en
rien à ces guides fi dangereux , commence
toujours par poſer des principes
certains , en tire des conféquences toutes
naturelles , les applique convenablement
aux circonſtances , met dans la balance
les opinions de ceux qui l'ont précédé
dans la même carriere , les adopte & les
fortifie ſi elles ſont juſtes , les rectifie
& les approche de la regle , ſi elles s'en écartent;
& par une diſcuſſion auſſi ſure
que lumineuſe , leve les doutes , diſſipe
les nuages & met la vérité dans le plus
beau jour. Forme-t-il des queſtions ſur
les matieres dont il traite ? Il n'en forme
que d'intéreſſantes ; il en trouve une ſolution
ſi heureuſe dans les Loix Romaines
, qu'on ne fait ce que l'on doit le
plus admirer , ou la grande ſageſſe de
ces anciens Législateurs du monde , qui
prennent fur toutes les difficultés un
parti ſi conforme à l'équité naturelle ;
ou l'art infini avec lequel notre Jurisconfulte
moderne examine , agite & réfout
ces mêmes difficultés. On ſent même
l'avantage qu'il a fur ces premiers Maf
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 133
tres ; n'ayant eu de reſſource que dans
leurs propres méditations , il leur arrive
quelquefois de s'éloigner un peu de
l'exacte équité . Maître à fon tour , M.
Pothier les combat avec des armes qu'ils
ne connoiſſoient pas , avec cette morale
pure de la révélation , à qui ſeule il appartient
de rendre ſenſibles ces traits primitifs
de juſtice , que les doigts de celui
qui en eſt la ſource , a d'abord gravés
dans les coeurs , & que les ténébres de
l'homme' , abandonné à lui-même , a toujours
altérés.
Telle eſt la juſte idée que l'on a donné
du célébre Juriſconſulte que la mort nous
a malheureuſement enlevé , lorſqu'il ſe
propoſoit de publier le Traité des Fiefs
à la ſuite de ſes autres Ouvrages. On
reconnoîtrra aiſément dans celui que nous
- annonçons la folidité , la clarté & la méthode
qui caractériſent tout ce qui eſt
- forti de ſa plume. Les principes y font
développés de la maniere la plus lumineuſe
; les conféquences déduites ſelon
l'ordre naturel qui les amene ; les questions
traitées ſavamment , & décidées par
les principes bien plus ſouvent que par
les préjugés , qui réſultent des jugemens
rendus ſur quelques eſpeces particulieres.
13
134 MERCURE DE FRANCE.
)
Tout le monde ſait que la matiere des
fiefs eſt hériffée de difficultés & d'épines
; rien n'étoit donc plus eſſentiel que
de la trouver traitée par un profond Jurifconfulte
, qui ne s'eſt point aviſé d'analyſer
les fameux Traités de M. Du
moulin fur la même matiere , encore
moins ceux de M. Guyot, Avocat , qui
a donné fix volumes in-4º fur tout ce
qui a rapport aux fiefs. M. Pothier a
traité cette partie de notre Droit Coutumier
d'une maniere qui lui eſt propre ,
& qui ne tient rien des Ouvrages qui
l'ont précédé , ſi ce n'eſt de la collection
des loix & des coutumes , dont il a fu ,
mieux qu'aucun Auteur de ſon ſiecle ,
développer & appliquer les principes.
On a joint au Traité des Fiefs un Traité
des Cens , & deux petits Traités fur
le droit de Champart , fur les Corvées
& les Bannalités , qui font une ſuite
du premier , composés pareillement par
M. Pothier , dont la mémoire fera précieuſe
dans tous les Tribunaux du Royaume.
Obfervations fur un Ouvrage intitulé : Le
Systême de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris ,
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 135
-
chez Debure pere , Lib. quai des Auguſtins
.
Notre ſiecle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'atheïſme paroifſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumieres & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'ob tination
&d'enthouſiaſme. Spinofa & fes Prédéceſſeurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perfonne Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe ,
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi - Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours . Du fond de leur corrúption
s'éleve une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant fur tous les témoignages
que l'Etre - Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain , en répan
14
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes.
Quand même ces principes feroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enſévelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténebres . En effet
il ſuffit de n'être pas tout à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de lafage critique du ſyſtême de la nature ,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faſſe marcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt perſonnel
, le choc des paſſions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur de ces
obſervations ſolides & intéreſſantes , font
une fource intariflable de guerres & de
diſcorde , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entiere du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés fans ceſſe
à s'entre- déchirer & à ſe détruire, Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par - tout , quoiqu'invi
fible , qui pourſuit les coupables juſques
3 dans la nuit du tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa justice ? A quoi
fert de multiplier des ſophiſmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent defirer au milieu
des maux inféparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La regle des moeurs n'eſt point immuable
ſi Dieu n'existe pas . C'eſt lui
৮
םנ
ود
93
ود
dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
donne un but à la justice , une baſe à
, la vertu , un prix à cette courte vie
,, employée à lui plaire. C'eſt lui qui
,, ne ceſſe de crier aux coupables que
leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
inaltérable qui eſt le vrai modele des
, perfections dont nous portons une
„ image en nous - mêmes. Nos paffions
ont beau la défigurer : tous ſes traits
liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
toujours à la raiſon , & lui fervent à
११
و د
ود
יג
ود
15
138 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
rétablir ce que l'impoſture & l'erreur
en ont altéré ". Voilà comme la fainte
philofophie nous parle de l'Etre Suprême.
Son exiſtence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philofophiques. Les Ecrivains
facrés ne nous aſſurent - ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'exiſtence de la divinité font inexcuſables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu & publient hautement ſa puiſſance ?
," je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
» une preuve métaphyſique plus frap-
,, pante & qui parle plus fortement à
ود l'homme que cet ordre admirable qui
,, regne dans le monde , & fi jamais il y
,, a eu un plus bel argument que ce ver-
ود
وا
ſet : Cali enarrant gloriam Dei. Les
Phyſiciens font devenus les Hérauts
de la Providence; un Cathéchiſte an-
,, nonce Dieu à des enfans , & un Newton
le démontre aux Sages ".
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 139
• L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas à
diffiper tous les nuages que le ſophifte
moderne à cherché à accumuler , pour
obſcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une maniere claire & perſuaſive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
Poëme fur la pitié qu'on doit avoir pour les
malheureux ; par M. de Treſſéol,
Non ignara mali miferis fuccurrere disco.
VIRG.
A Paris , chez les Libraires qui vendent
les nouveautés,
وو
Le
Ce Poëme eſt précédé d'un avertiſſe.
ment , dans lequel l'Auteur analyſe ce
fentiment que les hommes éprouvent
en voyant ſouffrir leurs ſemblables .
„ Peuple le plus poli dans ſes manieres
" a toujours quelque choſe de ſauvage
&de dur dans le coeur , parce qu'il
n'a pas l'eſprit aſſez éclairé. Il faut
,, que la raiſon ſoit bien pure pour nous
>>découvrir les droits de l'humanité ; il
"
140 MERCURE DE FRANCE .
رد
"
"
faut que l'ame ſoit bien ſenſible pour
en reſpecter toujours les intérêts. Il y
a de la cruauté à faire fouffrir ſes ſemblables
: il y a donc de la cruauté à
les voir fouffrir, quand ce n'eſt point
» pour le foulager ".
"
"
L'ardeur qui nous inſpire une juſte vengeance
D'armer avec les loix nos coeurs pour l'innocence ;'
Un deſir curieux qui force nos regards
A contempler la ſcene où regnent les écarts ;
L'inſtinct qui , pour fixer nos pas dans la justice ,
Va chercher un appui dans l'horreur du fupplice ;
Le beſoin d'émouvoir un coeur fait pour ſentir ,
Qui , dans la douleur même , éprouve ce plaiſir ,
Tant de vices , d'erreurs dont les ames fauvages
Au jour de la raiſon oppoſent les nuages ;
Tous ces penchans divers autour des échaffauds,
D'un peuple impétueux précipitent les flots.
Mais l'ami des humains , dont la pitié plus tendre
Veut arrêter le ſang , ou n'en pas voir répandre ,
Fuit le ſpectacle affreux où , par l'ordre des loix ,
L'homme affaffine l'homme expirant mille fois.
Ce petit Ouvrage eſt l'expreſſion d'un
coeur ſenſible & d'un eſprit éclairé.
Opérations arithmétiques communes à tous
les Officiers de Juſtice , Tréſoriers ,
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 141
- Comptables , Financiers , Négocians ,
Marchands , Gens d'affaires , & à tous
ceux qui courent à la fortune.
Et ſouvent tel y vient qul fait pour tout ſecret
5
&
font 9
Ôtez a
refte 7.
BOIL. Sat. VIII.
P. M.... Avocat ; prix 3 1. A Paris ,
chez Delaguette , impr.- Libr. rue de
la Vieille - Draperie , 1776.
C'eſt un livre d'une utilité univerſelle
rédigé avec beaucoup de méthode , où
les opérations les plus difficiles de l'arithmétique
font exécutées avec exactitude,&
dans lequel on donne aux Amateurs
de la Loterie Royale de France une regle
peu connue , à la portée des plus foibles
Calculateurs , pour ſavoir dans l'inſtant la
quantité d'ambes , de ternes , de quaternes
&de quines qui réſultent de quelque nombre
de numéros que ce foit.
F
142 MERCURE DE FRANCE.
Les oracles de Cos , Ouvrage intéreſſant
pour les jeunes Médecins , utile aux
Chirurgiens , Curés ou autres ayant
charge d'ames , & curieux pour tout
Lecteur capable d'une attention raiſonnable
; par M. Aubry , Docteur en
Médecine , Conſeiller - Médecin ordinaire
du Roi , Intendant des eaux minérales
de Luxeuil. A Paris , chez Cavelier
, Libr. rue Saint Jacques , 1776.
Avec approb . & priv. du Roi.
Parmi le petit nombre d'Ouvrages de
Médecine qui paroiſſent de nos jours ,
& qui méritent d'être lus , celui- ci tient
fans doute un des premiers rangs ; on y
fait revivre la difcipline d'Hypocrate ,
qui devroit être la vraie doctrine de tous
les Médecins ; ce n'eſt qu'en obſervant
qu'on parvient à l'art de guérir. L'Auteur
a diviſé ſon Ouvrage en trois ſections :
dans la premiere il rapporte l'hiſtoire des
malades qui font morts , & tire des
ſymptômes qu'ils ont éprouvés dans le
cours de leurs maladies , tous les ſignes
qui annonçoient une terminaiſon facheuſe
; il compare ces ſymptômes les
uns aux autres ; il montre combien ils ſe
1
a
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 143
prêtent réciproquement de force pour
affermir le prognoſtic, quand il le juge
néceſſaire. La ſeconde ſection contient
l'hiſtoire des malades qui ont recouvré la
ſanté. Les ſignes qui annonçoient la guérifon
, prononcés dans chaque ſymptôme,
la comparaiſon de ces ſignes , l'eſtimation
de leur valeur confirmée par le fait , nonfeulement
facilitent au Medecin attentif
& inſtruit la prédiction de la guérifon ,
mais encore celle du temps plus ou moins
éloigné où elle aura lieu. Dans la troiſieme
ſection , M. Aubry fait la récapitulationde
tous ces ſignes ; il les applique aux
maladies en général & à chaque ſymptô
me en particulier , & juftifie par les exemples
tirés de quarante- deux hiſtoires ,
les ſentences éparſes dans les Ouvrages
d'Hypocrate ; enfin la Faculté de Médeci
ne a fi bien reconnu la bonté de cet Ouvrage
, qu'elle l'a honoré de l'approbation
la plus infigne , & qu'elle a permis à l'Auteur
de lui en faire la dédicace.
Médecine Domestique , ou Traité complet
des moyens de ſe conſerver en ſanté ,
de prévenir ou de guérir les maladies
par le régime & les remedes ſimples ;
:
144 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage utile aux perſonnes de tous
états , & mis à la portée de tout le
monde ; par Guillaume Buchard , M.
D. du College Royal des Médecins
d'Edimbourg ; traduit de l'Anglois par
J. D. Duplanil , Docteur en Médecine
de la Faculté de Montpellier. Tome
II ; in- 12. A Edimbourg ; & ſe trouve
à Paris , chez Deſprez , Imprimeur du
Roi ; & chez Didot le jeune , Libraire:
quai des Auguſtins.
Le premier volume ne renferme que
des obſervations générales ſur les maladies
; l'Auteur , dans ce ſecond volume ,
entre dans le détail de chacune d'elles : il
traite d'abord des fievres & des différentes
maladies de poitrine , entre autres
de la pleuréſie , péripneumonie , rhume ,
pulmonie ; il parle enſuite dans autant
de chapitres particuliers , de la petite
vérole , de la rougeole , de l'éréſipèle ,
de la ſquinancie , des coliques & des différentes
inflammations des viſceres. Les
maladies ſont diſcutées avec ſoin , précifion
, & felon les principes de l'art. Le
Traducteur y a ajouté quelques notes ,
qui ne tendent qu'à rendre cet Ouvrage
plus intéreſſant & plus à la portée des
François ,
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 145
2
François. Nous avons déjà fait connoître
fuffisamment cet Ouvrage , en rendant
compte du premier volume ; il eſt inutile
de nous étendre davantage à ce ſujet :
le Public en attend la ſuite avec impatience.
Élémens du jardinage utile , ou maniere
de cultiver avec ſuccès le potager &
le verger , d'après les principes & les
expériences de Roger Schabol , & des
meilleurs Auteurs qui ont écrit fur
cette matiere. A Bouillon , aux dépens
de la Société Typographique ; & à
Paris , chez Lacombe , Libr. rue Christine.
Le jardinage eſt une partie de l'agriculture
fur laquelle on a publié une immenſité
de Traités ; mais parmi ces Traités
, les uns n'ont en vue que l'agrément
& d'autres l'utilité. M. Schabol eſt le
ſeul qui a réuni dans ſon Ouvrage l'un
&l'autre. De l'aveu de tous les connoisſeurs
, fon Traité paſſe pour le meilleur
qui ait été publié ſur le potager & le
verger ; & cela n'eſt pas ſurprenant , il
avoit fur cet objet une expérience de 50
ans; mais le Traité qu'il a publié eſt
K
146 MERCURE DE FRANCE.
favant , qu'il ne peut convenir aux gens
de l'art; on l'a donc dépouillé dans cette
brochure de tous les termes techniques ,
& on l'a mis à la portée de chacun; la
doctrine de cet Agriculteur y eſt expoſée
d'une façon ſimple & propre à ſe faire
entendre , même des plus ignorans. On a
ajouté à cet Ouvrage toutes les découvertes
des anciens Auteurs ,& on l'a rendu
un Ouvrage purement manuel. Il ſeroit
à ſouhaiter qu'il fût toujours entre les
mains des Jardiniers.
Mémoire fur le danger des inhumations
précipitées , & fur la néceſſité d'un
réglement , pour mettre les Citoyens
à l'abri du malheur d'être enterrés vivans
; dans lequel on rapporte des obſervations
de perſonnes enterrées &
ouvertes vivantes , tant dans les Dioceſes
de Poitiers & de la Rochelle
qu'ailleurs ; & de pluſieurs autres qui
ayant été réputées mortes pendant
long- temps , font revenues à elles ,
foit naturellement, foit par les ſecours
qu'on leur a donnés ; & où l'on a
ajouté quelques réflexions fur la né
ceffité de faire exécuter l'Ordonnance ,
par laquelle MM. les Evêques défenOCTOBRE.
I. Vol. 1776. 147
1
dent aux meres de faire coucher leurs
enfans avec elles , avec leurs nourrices
ou autres perſonnes , juſqu'à ce qu'ils
aient atteint l'âge de deux ans . Par M.
Pineau , Docteur en Médecine. A
Niort , chez Pierre Elies , ſeul Imprimeur
; & à Paris , chez Didot le jeune ,
Lib quai des Auguſtins ; I petit vol.
* in- 8°. Avec approb. & privilege du
Roi.
Le titre de cet Ouvrage eſt aſſez
étendu pour en faire connoître le contenu
& en même temps l'utilité ; l'objet qui
y eſt traité eſt aſſfez intéreſſant pour engager
le Gouvernement à y porter fon
attention ; depuis long- temps de bons
Citoyens s'en occupent : MM . Winflou ,
Bruhier , Marquer , Louis , Navier , ont
publié d'excellens Ouvrages ſur ce ſujet ;
M. Thierry , Médecin Conſultant du
Roi , s'en occupe encore actuellement.
L'Ouvrage de M. Pineau tend à rappeller
ceux de ces Savans ; & les nouvelles
obſervations qu'il vient de donner font
aſſez frappantes pour confirmer les leurs.
**
148 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
MÉDECINE MODERNE , ou remédes
nouveaux & autres , récemment uſités
pour le traitement des maladies les
plus déſeſpérées & les plus funeſtes à l'humanité
; par M. Buc'hoz , Médecin Botaniſte
& de quartier ſurnuméraire de
Monfieur , ancien Médecin ordinaire de
Monſeigneur le Comte d'Artois , de feu
Sa Majeſté le Roi de Pologne , Duc du
Lorraine & de Bar , Docteur agrégé du
College Royal de Médecine de Nancy ,
&de la Faculté de Médecine de la même
ville ; & par feu M. Marquet , ſon beaupere
, premier Médecin du College Royal
de Médecine de Nancy , Médecin ordinaire
& Botaniſte de feu S. A. R. Léopold
I , Duc de Lorraire & de Bar , Médecin
conſultant de l'Hôtel de- Ville ;
volume in 8°. br. avec figures , prix 2 1.
10 f. A Paris , chez Lacombe , Lib. rue
Chriſtine.
Lettres édifiantes & curieuses , écrites
des Miſſions étrangeres , par quelques
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 149
Miſſionnaires de la C. D. J. 33 ° & 34 °
Recueil , in 12 ; par M. l'Abbé Patouillet;
ſe vend à Paris , chez C. P. Berton ,
Lib. rue St Victor , 1776.
Le Jubilé , Ode , ſuivie de deux autres
Ouvrages du même genre ; par M. Gilbert.
A paris , chez les Libraires qui
vendent les nouveautés.
1
Romances par M. Berquin , in - 80. pet.
format , avec de très belles gravures ,
d'après les deſſins de M. Marillier , par
MM . de Ponce , de Ghend , Launay ,
&c . prix 3 1. A Paris , chez Barbou , Imp.
› Lib. rue des Mathurins ; Ruault , Lib.
rue de la Harpe ; Delalain & Monory ,
Lib. rue de la Comédie Françoiſe ; le
Jay , Libr, rue St Jacques , 1776.
اب
>
:
Dictionnaire géographique , hiſtorique &
mythologique portatif, qui contient la description
des Empires , des Royaumes ,
& des pays du monde connus des Anciens
, avec les révolutions arrivées dans
leurs limites & leurs dénominations ; la
poſition des villes , leurs différens noms
anciens & modernes , celle des mers
des golfes , des ifles, des ports , des fleu-
१
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
ves , des rivieres , des lacs , des montagnes
, des caps , &c. Un précis de la vie
des hommes illuſtres de l'antiquité ; enfin
les fables des Dieux & des Héros du
Paganiſme , pour faciliter à la jeuneſſe
l'intelligence des Auteurs Grecs & Latins
; par M. Furgault , Profeſſeur Emérite
de l'Univerſité de Paris ; in - 80. prix
s liv. A Paris , chez Moutard , Lib. de
la Reine , rue du Hurepoix , 1776.
0
Abrégé élémentaire de la géographie de
l'Espagne & du Portugal , dans lequel on
trouve ce que ces Royaumes renferment
de- plus curieux dans la minéralogie ,
métallurgie , arts , manufactures , commerce
, hiſtoire naturelle , eaux minérales
, productions du terrein , antiquités ;
par M. Maſſon de Morvilliers. A Paris ,
chez Moutard, Lib. de la Reine ; in- 12.
1776 , prix br. 3 1.
2
Florello , Hiſtoire méridionale par M.
Loaiſel de Tréogate , ci- devant Gendarme
du Roi ; in 8°. chez Moutard , rue du
Hurepoix.
Eſſais fur la plus grande perfection posfible
d'un Ouvrage quelconque ; par M.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 15
• Sicard de Roberti , Ingénieur ordinaire
du Roi. A Paris , chez Antoine Boudet ,
rue St Jacques , 1776. in 8°.
Rofel , ou l'homme heureux ; par M.
le Prévôt d'Exmes . A Paris , chez Mérigot
le jeune , quai des Auguſtins , 1776.
in-8°.
Le Jeu de Trictrac , ou les principes
de ce jeu , éclaircis par des exemples en faveur
des Commençans ; par M. J. M. F.
A Paris , chez Nyon , rue St Jean - de-
Beauvais , 1776 ; in- 80. rel. 51 .
Fables caufides de la Fontaine en bers
gaſcons. A Bayonne , de l'Imprimerie
de Paul Fauvet du Hart; 1776 , in - 8°.
Mémoire fur le cours des Eaux , les
avantages qu'on peut retirer des crues
d'eau , qualité des eaux ſtagnantes , des
eaux ſouterraines. A Paris , chez Lottin
aîné , rue St Jacques ; in- 12. I vol. 1776.
:
C
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
BORDEAUX.
L'ACADÉMIE de Bordeaux avoit remis
à cette année à prononcer ſur le prix
qu'elle avoir reproposé pour l'année derniere
, fur la queſtion : Quelle est la meilleure
maniere de mesurersur mer la viteſſe
ou le fillage des vaiſſeaux , indépendamment
des observations astronomiques , & de l'impulsion
ou de la force du vent , & .
Lorſqu'en 1772 cette Compagnie , pénétrée
de l'importance de ce ſujet, invita
encore les Savans à s'en occuper , elle ne
déſeſpéroit point que, par de nouvelles
recherches , ils ne puſſent enfin parvenir
à trouver une méthode plus fûre &moins
ſujette à erreur que celle du Lok ordinaire
, ou que du moins ils ne puſſent venir
à bout de perfectionner cet inſtrument , &
d'en corriger les défauts. Alors même
une machine qui lui avoit été propoſée
ſous le nom de Trochometre , pour étre
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 153
ſubſtituée au Lok , lui avoit paru pouvoir
devenir le germe ou la baſe de la découverte
qu'elle avoit en vue ; & ce fut dans
cette confiance , qu'en accordant une
médaille à l'Auteur de cette machine *
pour l'encourager à de nouveaux efforts ,
elle remit , pour le prix , le même ſujet
au Concours.
Elle a vu cet Auteur , plein du zele
qu'avoit dû lui inſpirer cette diſtinction ,
ſe repréſenter dans la carriere. Il a cherché
à donner à ſon Trochometre toute la
perfection dont il l'a cru ſuſceptible :
mais les changemens qu'il y a faits dans
cet objet , n'ont pu diffiper les doutes
que l'Academie avoit confervés ſur l'ef
fet de cette machine. Au contraire , un
nouvel examen a, pour ainſi dire , convaincu
cette Compagnie que , quelqu'ingénieux
que cet inſtrument pût paroître
dans la théorie , il demeuroit lui - même
ſujet à bien des inconvéniens , qui en
rendroient l'uſage ſouvent nul dans la pratique
; que les irrégularités perpétuelles
du Tangage le metroient fréquemment
M. Aubéry , Chanoine Régulier de Sainte Génevieve ,
&Vicaire de la Paroiſſe de Nanterre. Voy. le programme
du 25 Août 1772.
HCHIGAN LIBRARIES
K5
154 MERCURE DE FRANCE .
en defaut ; & qu'on devroit encore moins
en attendre une eſtime au vrai du ſillage ,
lorſque le vaifſeau tomberoit à la bande ,
& viendroit à carguer.
N'ayant donc trouvé dans cette invention
, & n'ayant recu d'ailleurs rien qui
pût pleinement la ſatisfaire ſur cette question
, cette Compagnie a été forcée de
ne point adjuger le prix qu'elle y avoit
deſtiné : mais ne perdant point de vue
l'utilité dont ſeroit pour la navigation la
découverte qui en faiſoit l'objet , elle
annonce qu'elle recevra , en tout temps ,
avec plaiſir les ouvrages qu'on voudra
lui adreſſer à cet égard , & qu'elle tiendra
toujours ce prix en réſerve , pour le
diftribuer à celui que l'expérience prouvera
avoir le mieux atteint ſon but.
II. Pour cette année - ci cette Compagnie
avoit deux prix à diſtribuer.
Un double (réſervé de 1773 ) , deſti .
né à cette queſtion: Indiquer les propriétés
médicinales du Regne animal , celles
fur tout des viperes , des écreviſſes , des
tortues , des cloportes , & du blanc de baleine
; en donner l'analyse chymique , &
l'appuyer d'observationsfaites avecJoin dans
les maladies.
Et le prix extraordinaire , qu'un Ci
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 155
toyen auſſi reſpectable par ſes vertus que
par ſes talens , & que l'Académie compte
aujourd'hui au nombre de ſes Membres ,
deftina en 1774 à cette queſtion intéres
ſante: Quelle est la meilleure maniere de
tirer parti des Landes de Bordeaux , quant
à la Culture & à la Population ?
A l'égard du premier de ces deux ſujets ,
dans ce que l'Academie a reçu , qui le
concerne ; elle a vu une étude approfondie
donner plus de force à des vérités
importantes ; l'analyſe parcourir les ſubſtances
animales de tous les genres , &
en développer les differens principes
conftitutifs; la Chymie répandre la lumiere
fur les obfervations médicinales
par une ſuite d'expériences auffi curieuſes
qu'intéreſſantes ; le zele enfin , pour
le bien de l'humanité , porter le courage
juſqu'à éprouver ſur foi- même les différens
remédes tirés du Regne animal ,
en les prenant encore juſqu'à des doſes
capables d'effrayer , pour mieux en étu
dier les effets ; mais elle a vu avec regret
tout cela noyé dans beaucoup de choſes
1
*M. Elie de Beaumont , Avocat au Parlement de Pa
ris , & Intendant des Finances de Mgr le Comte d'Are
tois. :
156 MERCURE DE FRANCE.
1 qui lui ont paru inutiles ,& tous ces avantages
perdre de leur mérite par un ſtyle
trop diffus , ſouvent embarraſſé , quelquefois
obfcur , au point d'en être preſque
inintelligible.
Ainſi , en trouvant d'un côté ce qui
pouvoit la fatisfaire fur cette premiere
queſtion, il lui a reſté à deſirer qu'on
Peût préſentée d'une maniere & plus claire
& plus conciſe. Elle repropoſe done
ce même ſujet pour 1778 ; & elle exhorte
ceux qui voudront de nouveau concourir
au prix double qui lui demeure deſtiné
, à s'attacher à ſe faire mieux entendre
, & à mettre plus de préciſion dans
leus ouvrages.
Quant au fujet concernant les Landes
de Bordeaux , l'Académie a eu la fatisfaction
de voir ſortir , du ſein même de
ces déſerts , un Mémoire qui , à tous
égards , lui a paru digne de ſes ſuffrages.
D'un côté l'Auteur , réuniſſant à
l'avantage de connoître lui-même le fol
du pays , le mérite de ne point ſe laiſſer
égarer par un eſprit ſyſtematique , n'a
fait que ſuivre les indications de la nature
, pour tracer la voie la plus capable
de conduire à de plus heureux ſuccès le
défrichement de ces contrées. D'un autre
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 157
P
}
côté il a ſu rendre ſon ouvrage auſſi intéreſſant
par les vues pratiotiques dont il eſt
rempli , qu'utile par une infinité d'obſer.
vations judicieuſes & d'inſtructions ſolides
, relativement à l'Agriculture & au
Commerce.
L'Académie ne s'eſt point contentée de
lui adjuger les 500 liv. qui avoient été
deſtinées pour ce ſujet ; elle a cru devoir
ajouter à cette récompenſe une de ſes
médailles ordinaires.
Le Mémoire couronné a pour épigraphe
ce paſſage de Montaigne :
و د
"
ود
Il nous
faudroit des Topographes qui nous fisſent
des narrations particulieres des endroits
où ils ont été... Je voudrois que
chacun écrivit ce qu'il fait & autant
qu'il en fait , non en cela ſeulement ,
mais en tous autres ſubjects ." Effai ,
liv. 1. ch. 30.
و د
و د
"
M. Diesbey , Entrepoſeur & Receveur
des Fermes du Roi à la Teſte , eſt l'Auteur
de cet Ouvrage.
III. L'année prochaine , l'Académie
aura , comme elle l'a annoncé par ſes
derniers programmes , deux prix à diſtribuer.
Un ſimple , pour lequel elle a donné
pour ſujet : D'établir , fur des preuves
158 MERCURE DE FRANCE,
folides , comment la Ville de Bordeaux tomba
au pouvoir des Romains , & quels furent ,
fous leur domination , l'état , les loix & les
moeurs de ses habitans.
Et un double , deſtiné à cette queſtion :
S'il ne seroit pas poffible de procurer à la
Ville de Bordeaux une plus grande abondance
de bonnes caux ; & quels feroient les
moyens de les y conduire & de les y distribuer
, les plus folides, les moins sujets
à inconvéniens & en même temps les moins
diſpendieux .
IV. Elle annonce aujourd'hui qu'en
1778 , indépendamment du prix qu'elle
a réfervé pour cette année ſur les propriétés
médicinales du regne animal , elle en
aura à diſtribuer un autre, pour ſujet
duquel elle demande que l'on indique les
différentes especes de plantes qui nuiſent le
plus aux prairies , & quels fervient les
moyens les plus efficaces , les mieux constatés
par l'expérience , & les moins coûteux
pour les détruire radicalement , particulierement
celle que les Botanistes désignent
par le nom d'Equisetum Paluſtré, Brevioribus
fetis , connue en françois fous le
nom de Prêle ou Queue de cheval ; & en
terme vulgaire dans la Guienne , fous celui
de Rougagnet:
OCTOBRE. 1. Vol. 1776. 159
>
>
1
Ce prix , outre la médaille ordinaire ,
fera compoſé d'une ſomme de 300 liv.
en argent , qu'un Citoyen recommanda
ble a voulu conſacrer à ce ſujet , & de
plus , d'une ſomme de 100 livres , dont
P'Académie avoit encore à diſpoſer par
la générosité d'un de ſes Membres.
Elle annonce auſſi qu'elle a deſtiné un
prix double pour 1779 , à l'Auteur qui
indiquera le mieux : Quellesfont les principales
caufes qui font que les cheminées
fument , &quelsferoient les moyens d'obvier
& de remédier , par principes , à cet ins
convénient.
Les prix ſimples que cette Compagnie
diſtribue , font une médaille d'or de la
valeur de 300 liv.: les doubles ſont compoſées
d'une pareille médaille & d'une
fomme de 300 liv. en argent.
Elle prévient les Auteurs qui voudront
concourir pour ces prix , que , paſſé le rer
Avril des années pour lesquelles ils font
affignés , elle ne recevrà point leurs Ou
vrages. Elle les avertit auſſi qu'elle rejette
les pieces qui font écrites en d'autres
langues qu'en françois ou en latin; &
que, fuivant les loix qu'elle s'eſt preſcrites
, elle n'admet point non plus au con
cours celles qui ſe trouvent ſignées par
leurs Auteurs. L
:
160 MERCURE DE FRANCE.
Elle les prie d'avoir l'attention de ne
point ſe faire connoître. Pour cet effet ,
ils mettront ſeulement une ſentence au
bas de leurs Ouvrages , & y joindront ,
en les envoyant, un billet cacheté, fur
lequel la même ſentence fera répétée ,
&qui contiendra leurs noms , leurs qualités
& leurs adreſſes.
Les paquets ſeront affranchis de port ,
& adreſſés à M. de La Montaigne , Confeiller
au Parlement & Secrétaire perpétuel
de l'Académie.
-groning
200
I I.
MARSEILLE.
deob
L'Académie des Belles Lettres , Sciences
& Arts de Marseille propoſe les
ſujets des prix qu'elle aura à diſtribuer
le 25 Août de l'année prochaine.
1º. Le Siege de Marseille par le Connétable
de Bourbon , poëme.
2°. Pierre le Grand , ode , ou poёте.
3°. L'abdication de Sylla , piece de
vers au choix des Auteurs.
4°. Un diſcours ſur l'influence que le
commerce a eu dans tous les temps fur
l'eſprit & fur les moeurs des Peuples ;
prix double.
5°. L'Eloge
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 161
>
5º. L'Eloge de Madame la Marquiſe
de Sévigné.
Chacun de ces prix eſt une médaille
d'or de la valeur de 300 l. Les Ouvrages
feront adreſſés , francs de port , à M.
Mouraille , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, & ils ne feront reçus que juſques
au 15 de Mai .
ΙΙΙ.
MONTAUBAN.
Dans l'aſſemblée publique tenue à la
Saint Louis , M.de Savignac , Directeur ,
a fait l'ouverture par un diſcours ſur les
regles de goût & de décence , dont la
Auteurs ne doivent jamais s'écarter, furtout
dans la Religion & les moeurs , pour
leſquelles on doit toujours avoir le plus
grand reſpect.
M. le Secrétaire a fait l'éloge de M.
l'Abbé Bellet , dernier Secrétaire perpétuel
; & M. le Comte d'Eſparbés , qui lui
fuccede , a lu ſon diſcours de remerciement.
M. le Premier Préſident de la Cour
des Aides , a fait l'éloge de M. Lamote
Monlozier ; & M. Lacombe , Préſident
à la même Cour , ſon ſucceſſeur , a prononcé
fon difcours de réception.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
MM . de Regagnac & le Baron des Marquerites
, nouveaux Académiciens Aſſociés
, ont joint à leurs remerciemens , l'un
la traduction en vers d'une ode d'Horace ,
l'autre , un poëme ſur la piété filiale.
M. le Directeur leur a répondu .
M. le Baron de Puimonbrun a lu un
conte allégorique en vers.
M. le Premier Préſident a terminé la
ſéance par un discours fur l'amabilité ,
c'est - à -dire fur les moyens de ſe rendre
aimable. Il n'a eu qu'à ſe peindre luimême.
L'Académie a réſervé le prix pour l'année
prochaine , & propoſe le même ſujet ,
parce que la maladie & la mort de M. le
Secrétaire ayant occaſionné la perte de
quelques diſcours qui lui étoient adreſſés ,
& qui pouvoient mériter le prix , on a cru
qu'il étoit juſte de laiſſer la même carriere
ouverte , & d'inviter les Auteurs à renvoyer
les mêmes Ouvrages avec les corrections
qu'ils jugeront à propos d'y faire.
On n'en admettra aucun à l'examen qui
n'ait une approbation ſignée de deux Docteurs
en Théologie.
:
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs Ouvrages ; mais un paſſage
de l'Ecriture Sainte ou d'un Pere de l'E.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 163
7
gliſe , qu'on écrira fur le regiſtre de l'Académie.
Ils feront remettre trois copies bien lifibles
de leurs Ouvrages ,dans tout le mois
de Mai prochain , à M.l'Abbé de la Tour,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , en ſa
maiſon près la Cathédrale , affranchiſſant
le port des paquets envoyés par la poſte.
Le ſujet du diſcours fera comme l'année
derniere : La corruption du coeur est la
premiere fource des égaremens de l'esprit ,
› conformément à ces paroles de l'Ecriture :
De corde exeunt cogitationes male. Math.
xv. 19. Les diſcours ne feront que d'une
demi heure de lecture , & finiront par
une courte priere à Jésus- Chrift.
Le ſujet de la poëſie ſera : Le zele de
Louis XVI pour la Religion & les bonnes
moeurs.
Le prix fera donné à une ode ou un
poëme au choix des Auteurs , de cent à
cent cinquante vers.
Ce prix fondé par M. l'Abbé de la
Tour , Doyen du Chapitre , conſiſte en
cent jetons d'argent de la valeur de deux
cent cinquante livres. Il ne ſera délivré
à aucun qu'il ne ſe nomme , & qu'il ne ſe
préſente en perſonne ou par Procureur
fondé pour le recevoir & ſigner le dis
cours. L2
164 MERCURE DE FRANCE.
I V.
AMIENS.
L'Académie des Sciences , Belles Lettres
& Arts d'Amiens tint , le 25 Août ,
ſa ſéance publique. Comme c'étoit la premiere
fois que cette Compagnie s'aſſembloit
publiquement dans l'Hôtel de-Ville ,
cette circonſtance patriotique & académique
fut le ſujet principal du diſcours de
M. Goffart , Avocat , Echevin & Chancelier
de l'Académie .
M. l'Abbé Villin prononça ſondiſcours
de remerciement , auquel M. Goffart répondit.
:
M. Baron , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, fit l'éloge de feu M. Gauchain.
M. Laurent de Lionne, neveu de l'illuſtre
Laurent , & qui a fuccédé à fon oncle
dans la direction des travaux du canal
de Picardie & dans les talens néceſſaires
pour achever un ouvrage auſſi important ,
fut un Mémoire très intéreſſant fur cette
grande entrepriſe. M. de Lionne eſt Académicien
honoraire déſigné.
On fit lecture d'un Mémoire de M.
Bucquet , Académicien honoraire , ſur les
incendies. Ce fut pour M. le Comte
r
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 165
>
d'Agay , Intendant de Picardie & Honoraire
de l'Académie , une occafion d'annoncer
que le Roi lui avoit permis de prendre
ſur les fonds de la Province des ſecours
pour les incendiés. M. l'Intendant
parla ſur le champ avec ce ton de dignité,
de nobleſſe & de bienfaiſance , qui eſt la
véritable éloquence de l'Homme d'Etat .
Tout occupé de ce qui peut en faire le
bien, il fait travailler à une traduction du
Mémoire du Docteur Glatzer , couronné
par l'Académie de Gottingue , ſur les incendies.
Cette traduction fera publiée inceſſamment.
M. Vallier , Colonel d'Infanterie &
Honoraire de l'Académie , lut des vers
fur l'Amitié , & un diſcours auſſi en vers ,
pour défendre les meres tendres & honnêtes
qui ne nourriſſent point leurs enfans .
M. Raoul , ci - devant Profeſſeur de
Littérature Françoiſe à Saint- Pétersbourg,
fut une fable , & une ode imitée d'Horace.
La féance fut terminée par des vers de
Madame Renard d'Arras , adreſſés à M.
le Comte d'Agay , ſur l'exemption de la
milice qu'il a procurée aux Ecoliers des
Colleges de ſon Intendance. Ce font les
Muſes que fait parler une dixieme Muſe ,
une quatrieme Grace.
1
L3
166 MERCURE DE FRANCE ,
4-
Le prix de l'Ecole de Botanique , remporté
par M. Jourdain de Léloge , Есц-
yer, lui a été donné par Madame la Comteſſe
d'Agay.
L'Académie propoſe pour ſujet du prix
d'éloquence qu'elle doit donner en 1777 ,
'Eloge du Maréchal de Créqui , mort en 1687.
Et pour ſujet du prix de poëfie : l'Homimage
fait à Philippe de Valois par Edouard
III , Roi d'Angleterre, dans l'Eglife Cathédrale
d'Amiens.
Pour un autre prix de poësie , l'Académie
laiſſe le ſujet au choix des Auteurs.
Chacun de ces prix eſt une médaille d'or
de la valeur de 300 1.
Les Auteurs adreſſeront leurs Ouvrages,
francs de port , avant le premier Juillet ,
à M. Baron , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, à Amiens.
1
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 167
SPECTACLES .
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations alternatives
d'Alceste & de l'Union de l'Amour & des
Arts. Ces ſpectacles ſont toujours beaucoup
fuivis par l'attention & le zele des
principaux Sujets à en ſoutenir l'intérêt &
l'exécution .
M. Pitt , jeune Danſeur , d'une figure
aimable , & d'un très -grand talent & trèsexercé
, a attiré la foule des Spectateurs ,
qui l'ont applaudi avec tranſport. Il a
danſé des entrées dans le genre noble &
des pas de deux pantomimes , & il a paru
excellent dans les différens caracteres de
la danſe.
On ſe diſpoſe à donner fur ce Théâtre
de Fragmes anciens , avec un acte nouveau
dans lequel Mademoiselle Arnould
doit jouer , & M. Noverre en compoſera
le ballet.
La traduction ou imitation de l'Olympiade,
dont la muſique eſt de M. Sacchi
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
ni, doit êtte auſſi inceſlamment repréfen.
tée ; on annonce encore de grands ballets
pantomimes de M. Noverre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
En attendant la huitieme repréſentation
de C. Marcius Coriolan , Tragédie nouvelle
en quatre actes, retardée par l'indispoſition
d'un Acteur , les Comédiens François
ont repris pluſieurs anciennes Pieces ,
dont le jeu de M. le Kain & des principaux
Acteurs , renouvelle l'intérêt & le
fuccès.
Les Comédiens ſe diſpoſent auſſi à jouer
pluſieurs Pieces nouvelles pour Fontainebleau
, & à en faire reparoître d'autres
anciennes à Paris.
L
COMÉDIE ITALIENNE .
ES Comédiens Italiens ont donné le
Lundi 16 Septembre , la premiere repré- |
ſentation du Duel Comique , Opéra bouffon
en deux actes , imité de l'Italien &
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 169
mêlé d'ariettes parodiées fur la muſique
du ſieur Paefiello.
Caſſandre , vieillard fort riche , veut
épouſer Hélene , qui eſt aimée par Léandre.
Cet Amant ſe moque des amours
du bonhomme ; mais Helene mépriſe la
fatuité du jeune Galant & projette de
s'en amuſer, Après lui avoir fait déclarer
ſa paſſion , en préſence même du vieux
Caſſandre , elle déclare qu'elle ne l'aime
point , ce qui rend Léandre furieux.
Criſpin , gagné par ſes largeſſes , lui conſeille
de tirer vengeance de fon rival , &
de l'effrayer du moins par un cartel,
Caſſandre a bien de la peine de ſe déterminer
à ſe battre à l'épée & d'expoſer
ſa vie la veille de fon mariage; mais
Léandre ne lui laiſſe pas la liberté de
fuir; alors il dit qu'il ne ſe bat jamais
que dans l'obſcurité. On éteint les lumieres
. Criſpin encourage le Vieillard ,
en diſant qu'il conduira ſon bras. Léandre,
qui n'a pas envie de tuer le Vieillard,
feint après pluſieurs bottes portées
de part & d'autre en l'air, d'avoir reçu
lui - même uu coup mortel , & fait entendre
ſes plaintes, Le Vieillard eſt troublé
par cette aventure ; il ne ſait où fuir.
Agathe , Amante abandonnée par Léan-
LS
170 MERCURE DE FRANCE.
dre, vient en ce moment & déplore le
deſtin de fon perfide Amant; mais Léandre
reſte toujours mort pour elle. Hélene
elle même eſt effrayée ; & comme elle
marque quelques regrets , Léandre revit
pour elle ; ce ſtratagême réuffit mal auprès
de ſa Maîtreſſe. Léandre contrefait le fou
& excite une ſeconde fois la pitié d'Hélene
; mais fa feinte étant de nouveau
découverte , elle lui témoigne toute fon
indignation. Criſpin , pour ſervir Léandre
, tente de jeter des soupçons ſur la
conduite de Caſſandre: enfin ces ruſes
ne réuſſiſſant point , Iſabelle époufe Cafſandre
, & Léandre reprend ſes anciens
engagemens avec Agathe.
Le Poëte a laiſſé voir dans toute cette
Piéce la gêne où l'a miſe néceſſairement
la parodie de l'Italien. Cet Opéra bouffon
a paru un peu froid & languiſſant.
Les paroles parodiées avec contrainte ,
ne ſe prêtent pas toujours à la profodie
de la langue , ni à l'expreffion de la mufique.
On retrouve dans les airs de Pae
fiello l'empreinte d'une imagination brillante
, la bonne facture de la muſique Italienne
, & une heureuſe imitation du
genre dont Picchini a donne le modele.
Falloit - il furcharger cette muſique , com
OCTOBRE,. I. Vol. 1776. 171
- poſée pour un Opéra bouffon , d'autres
airs tirés des grands Opéra de Sacchini ,
de Maillio & autres ? Ce mélange des genres
ne peut que faire tort à une Piece , &
rappelle ce mot d'un Ancien au ſujet d'un
Peintre qui avoit couvert ſa figure d'ornemens
, que n'ayant pu la faire belle , il
avoit voulu la faire riche.
:
Les rôles de cet Opéra bouffon ont
été parfaitement joués& chantés par Mademoiſelle
Colombe , par Meſdames Billioni
& Moulinghen ; & par MM. Laruette,
Trial & Julien.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Repos de la Vierge , eſtampe d'environ
pouces de haut fur 8 de large , gravée
par J. G. Wille , Graveur du Roi ,
d'après le tableau original de Dietricy.
Prix 4 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
quai des Auguſtins,
LA compoſition de cette eſtampe eſt
de trois figures. La Vierge , habillée dans
172 MERCURE DE FRANCE.
le coſtume Allemand & coëffée d'une
maniere pittorefque , tient l'Enfant Jéſus
poſé ſur un focle de pierre ; Saint Joſeph
eſt placé derriere. Cette gravure eſt ,
comme toutes celles de M. Wille , traitée
avec une intelligence de clair - obfcur
une pureté & une ſoupleſſe de burin qui
ont droit de flatter l'Artiſte & l'Amateur.
I I.
feur
Le quatrieme cahier du Flora Parifienfis
paroît actuellement chez Didot le
jeune, quai des Auguſtins. Le Libraire
s'empreſſe à tenir ſes engagemens vis - àvis
du Public: il fournit exactement aux
Souſcripteurs chaque cahier au temps
fixé.
MUSIQUE.
I.
TROIS Symphonies à grand orchestre
exécutées à la Comédie Italienne à la tête
de pluſieurs Opéra- comiques , par M.
de Blois ; prix 61. A Paris , chez M.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 173
Huguet , Graveur & Muſicien de la Comédie
Italienne , rue Pavée St Sauveur ,
maiſon de M. le Roy , Banquier ; & aux
adreſſes ordinaires .
11.78
Marche des Filles Samnites , avec quinze
variations arrangées pour le clavecin
on le forté piano; dédiée à Mademoiſelle
de Hoſton , par Benaut , Maître
de clavecin de l'Abbaye Royale deMontmartre
, Dames de la Croix , Dames de
l'Immaculée Conception , &c. prix 1 liv.
16 f. A Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine
, la troiſieme porte cochere à gauche
en entrant par le Pont Neuf; &
aux adreſſes ordinaires.
١٢
JOURNAL ANGLOIS , chez Lacombe ,
Libraire , au Bureau des Fournaux.
AVIS.
:
LE Journal le plus curieux , le plus
varié , le plus intéreſſant doit être fans
doute celui d'une Nation dont les moeurs ,
174 MERCURE DE FRANCE.
le génie , les uſages , les inventions , la
littérature , le Théâtre , les entrepriſes ,
les ſyſtêmes , la vie privée & publique ;
tout enfin eſt remarquable par des traits
originaux & de grand caractere. Eh ! quel
Peuple enviſagé ſous ce point de vue &
dans ces différens rapports , a jamais paru
fur la terre devoir exciter autant l'attention
que le Peuple Anglois! C'eſt le but
de cet Ouvrage périodique , dans lequel
on tâchera déſormais de faire connoître
ce que l'Angleterre préſente de fingulier
&d'intéreſſant. On ſe borne à promettre
tous ſes ſoins pour remplir , à la fatisfaction
des Lecteurs , l'objet de ce Journal.
Nous n'entreprenons pas de detailler les
articles qui doivent le compofer , ce qui
ſeroit illuſoire ; mais plaire , inſtruire ,
intéreſſer , voilà notre ambition, & l'on
ſent que les moyens ne doivent pas manquer.
Nous avons des Correſpondans qui
font à la ſource la plus féconde & la plus
inépuiſable , & qui répondent de leur
zele pour nous envoyer tout ce qui peut
enrichir & embellir cette collection .
Le Journal Anglois est actuellement
chez Lacombe , Libraire à Paris , rue
Chriſtine , au Bureau des Journaux , où
l'on pourra ſouſcrire à commencer du
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 175
mois d'Octobre prochain 1776. La ſous- .
cription eft de 24 liv. pour Paris & 30
pour la Province.
Ce Journal eſt compoſé de vingt - quatre
cahiers par an, rendus francs de port
par la poſte , dans tout le Royaume. Chaque
cahier eſt de quatre feuilles , grand
in 8° , & eſt publié le 1 & le is de chaque
mois. On peut foufcrire en tout
temps.
::
Ou foufcrit auſſi chez Lacombe , Lib .
rue Chriſtine , à Paris , pour le Courier
imprimé à Avignon , prix 18 liv. par an .
On connoît cette feuille périodique ,
que eſt depuis long-temps diftingueé parmi
les Couriers de la renommée; elle
contient des nouvelles politiques & littéraires
; elle a l'avantage de précéder les
autres papiers pour les contrées méridionales
; & depuis qu'elle eft rédigée par
M. Artaud, homme de lettres , elle més
rite une attention particuliere.
٦
1
176 MERCURE DE FRANCE.
Q
Aux Amateurs de l'Arioste.
UOIQUE l'Arioſte ſoit connu dans
l'Europe littéraire par des éditions ſans
nombre du Roland furieux , on ignoroit
aſſez généralement en France que l'Italie
fît encore ſes délices de quelques autres
de ſes Ouvrages , moins conſidérables à
la vérité , mais toujours dignes de ſa
féconde & brillante imagination. Le vif
intérêt dont M. KAbbé Pezzana eſt animé
pour la gloire de ce Poëte , après l'avoir
engagé à veiller ſur une nouvelle édition
de ſon chef d'oeuvre , lui a inſpiré l'idée
de faire connoître aux Amateurs le reſte
de ſes poëſies. Il a cru ne pouvoir faire
paroître plus heureuſement la premiere
édition complette de l'Arioſte qu'on ait
donné en France, que ſous les aufpices
d'un homme qui , émule lui-même de ce
grand Poëte , a toujours rendu à ſon génie
l'hommage le plus généreux.
Cette édition, faite avec le plus grand
ſoin , eſt du même format que les Auteurs
Italiens de Prault , & en enrichie de notes
curieuſes de l'Editeur .
Nous
OCTOBRE. I. Vol. 1776 193
machine qui éleve l'eau avec affez de
force & en affez grande quantité.
On pratiqueroit à ce pont des vannes ,
pour raſſembler les eaux dans le temps
qu'elles font baſſes & que la riviere n'eſt
pas commerçante , afin de ne jamais interrompre
le ſervice de la machine..
De cette machine partiroient deux
gros rameaux qui embraſſeroient la ville ,
- l'un du côté des anciens Boulevards ,
l'autre du côté des nouveaux.
Ces deux principaux rameaux conduiroient
à deux grands châteaux d'eau qui ,
par des tuyaux traverſant latéralement
Paris fur pluſieurs lignes , diſtribueroient
l'eau à différentes fontaines , dans chacune
deſquelles on pratiqueroit un réſervoir
qui contiendroit une aſſez grande
quantité d'eau pour procurer des ſecours
conſidérables en cas d'incendie.
M. de Forge trouve le moyen de ſatisfaire
aux dépenses de ce plan , par l'impoſition
du droit fort léger de trois deniers
par voie d'eau , qui ſeroit puiſée aux
fontaines. On prétend qu'il ſe débite
tous les jours à Paris près de trois cents
mille voies d'eau , ce qui donneroit la
facilité d'exécuter ce plan , coûtat - il
N
1
ICHIGAN LIBRARIES
194 MERCURE DE FRANCE.
trois fois plus que l'eſtimation des dépenſes
qui en a été faite par d'habiles
Conſtructeurs .
Il faut voir dans le Mémoire imprimé
les avantages de ce projet utile , les
moyens de l'exécuter , & les réponſes
aux principales objections que l'on peut
faire.
Cette idée eſt d'un bon Citoyen , qui
s'occupe du bonheur de ſes Compatriotes.
A
ANECDOTES.
I.
PRès la mort de Baudouin , Roi de
Chipre & de Jerufalem , la Princeſſe
Sibylle fa mere , ſe fit proclamer Reine
affez précipitamment avec Gui de Luſignan
fon mari. Les Grands , mécontens
ſurtout de ce Prince , qu'ils ne regardoient
pas comme un bon Capitaine ,
prétendoient que Sibylle devoit en époufer
un autre. Prenant donc conſeil de la
diſpoſition des eſprits , cette Princeſſe
les fit jurer de couronner celui qu'elle
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 195
choiſiroit. Le Patriarche ayant annullé le
premier mariage , on conduifit la Reine
à l'Eglife du St. Sepulcre , où elle reçut
folemnellement la Couronne des mains dú
Patriarche ; puis l'ôtant elle- même de
deſſus ſa tête , la porta fur celle de Lufignan
, qu'elle embraſſa comme ſon époux.
Après quoi ſe tournant vers les Grands ;
encore tout étonnés de cette action :
» Il n'appartient pas aux hommes , leur
;, dit - elle fierement , de séparer ce que
: Dieu a uni.
"
I I.
Un babillard vint raconter àquelqu'un ,
qu'il connoiſſoit à peine , un ſecret de
grande importance , & lui recommanda
de n'en point parler ; Soyez tranquille , lui
dit fon confident , je ferai au moins auſſi
difcret que vous.
III.
:
١٠
Le Maréchal de Turenne eut une foi-
- bleſſe dans ſa vie , ce fut de découvrir
à Madame Coaquin , qu'il aimoit , le ſecret
que Louis XIV lui avoit confié , du
voyage que MADAME devoit faire en
LWFIOBHRIARRAIENS
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
Angleterre , ponr négocier avec le Roi
fon frere Jacques 11. Madame Coaquin
révéla ce projet au Chevalier de Lorraine;
ce dernier le rapporta à MONSIEUR , qui
devoit fur tout ignorer ce voyage ; MONSIEUR
le dit au Roi. Louis XIV ſe contenta
de dire au Maréchal de Turenne,
qui lui avoua fon indifcrétion : Défiezvous
de cette Dame ; puisqu'elle a trahi
votre secret en faveur du Chevalier de Lorraine
, vous voyez bien que vous êtes Sacrifié.
I V.
Un Gentilhomme de la Maiſon de
Louis XII , alors Duc d'Orléans , avoit
maltraité un Laboureur. Le Prince ordonna
qu'on ne ſervît pas de pain à ce
Gentilhomme , mais feulement du vin
& de la viande. L'Officier en fit ſes
plaintes à fon Maître , qui lui dit : Si
vous regardez le pain comme une choſe néceſſaire
, pourquoi êtes vous aſſez peu rai-
Sonnable pour maltraiter ceux qui nous le
mettent à la main ?
V.
Pradon étant au parterre , témoin de
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 197
la chûte d'une de ſes Tragédies , crut
cacher fon trouble , en fifflant comme les
autres ſpectateurs. Il le fit avec tant
d'action , que cela déplut à un Officier ,
qui prétendoit connoître l'Auteur , &
défendre ſon ami. Pradon fort embarrasſé
& fifflé , ſe vit obligé de fe battre ,
& fut très- maltraité.
NOUVELLES POLITIQUES,
LE
De Salé , le 24 Juin 1776 .
E rétabliſſement de la bonne harmonie entre la Cour
de Maroc & les Etats-Généraux n'eſt pas auſſi prochain
que pouvoient le faire croire quelques circonstances . Un
Particulier de Gibraltar , qui peut être a voulu avoir le
mérite de cette reconciliation , a donné au Souverain de
ce pays , fur le préſent annuel qui fait l'objet de la
conteſtation , des eſpérances que la Hollande n'autoriſe
pas encore , enſorte qu'on reſte des deux côtés ſous les
armes offenſives & défenſives .
D'Acre , le 29 Avril 1776.
Il eſt arrivé , ces jours derniers , de Conſtantinople ,
divers Agas qui doivent commander pour le Capitan-Pacha
à Rame, Gaze & autres villes que le Grand - Sei-
N
OFMICHIGAN LIRRADIT
198 MERCURE DE FRANCE
gneur a accordées en Malikiane à cet Amiral. Le fameux
Denguerly Aga , ci- devant au ſervice du feu Chéïk.
Daher Omar , étoit envoyé avec eux pour gouverner une
de ces villes ; mais il eſt mort ſubitement dans le trajet ,
& l'on croit qu'il a été empoisonné.
De Seide , le 29 Mai 1776.
Le prince Joſeph , grand Emir des Druſes , qui étoit
encore arriéré de 30 bourſes , pour le miry, vient de les
offrir au Pacha & de renouveller l'arrentement du pays.
Cet Emir , au bruit des préparatifs de guerre de Geezard
Ahmed , craignit pour la ville de Baruth , & crut devoir
s'acquitter pour conſolider fon intelligence.
De Constantinople, le 3 Août 1776.
Depuis la priſe de Baſſora par les Perſans , le Grand
Seigneur fait des diſpoſitions qui annoncent une guerre
ſérieuſe du côté de l'Aſie , & il vient d'ordonner une
levée de troupes en ce pays là. Il paroir que Spanatchi
Mustapha Pacha ſera Séraskier du corps qui doit agir
près d'Erivan ; qu'Abdi , Pacha d'Erzerom , marchera fur
Kars , & Haffan-Pacha du côté de Bagdat , cù Abdoulah
Pacha , qui en eſt gouverneur , doit reſter pour défendre
la ville en cas d'attaque.
Le Traité de paix entre la Porte & la Ruffie , portant
qu'à compter du jour de la ſignature , les princes
de Valachie & de Moldavie feroient diſpenſés de payer
pendant deux ans le tribut de leurs principautés , & ce
temps étant expiré , le Grand- Seigneur a fait expédier
L
:
ره
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 199
des couriers à ces deux Princes pour leur fignifier de
ſe mettre en état d'acquitter les ſommes auxquelles ils
font aſſujétis envers Sa Hauteffe.
De Warsovie, le 27 Août 1776.
Le fieur Benoſt , miniſtre Pruſſien , dans une confé
rence tenue avec les Commiſſaires Polonais , a conſenti ,
au nom du Roi ſon mattre , à rendre quelques villages
fur la rive gauche de la Neetz & une partie de la terre
de Dobrzín , dont le Conſeil Permanent avoit demandé
la reftitution totale. D'après de nouveaux ordres que ce
Miniſtre vient de recevoir par un courier de Sa Majeſté
Pruſſienne , il a déclaré qu'il n'y avoit rien de plus à
eſpérer du Roi ſon mattre , & que ſi les Polonois_ne
s'en contentoient pas , il ſe rétracteroit de ce qu'il leur
a promis en dernier lieu ; il a demandé abſolument avant
Ja Diete l'acquiefcement en forme à cet arrangement .
& l'on aſſure que cette affaire a été terminée le 22 de
cemois.
Des Frontieres de la Pologne , le 10 Août 1776.
Le comte de Stackelberg a porté des plaintes de l'in
fuète faite aux troupes de fa Souveraine ; & la confiance
, quoique renaiſfante , s'établit encore avec affez de
peine pour que le général Romanius ait cru devoir au
gmenter les troupes réparties à Warſovie , où vient d'ar
river le comte Braniki avec la princeſſe Sapicha ſa foeur,
& où l'on attend le comte Oginski,
N
OFMICHIGAN LIBRARIES
1
200 MERCURE DE FRANCE.
De Stockholm , le 30 Juillet 1776.
La femme d'un ſoldat d'artillerie eſt accouchée dans
cette ville de quatre garçons qui tous ont reçu le baptême
& font morts peu de temps après.
Les habitans des provinces montagneuſes ne pouvant
ſe procurer que difficilement les chofes dont ils ont befoin
, le gouvernement avoit formé le projet faire un
canal qui du lac Marner allat juſqu'à Barkon : l'on prétend
que cette entrepriſe doit avoir lieu , & qu'elle établira
des communications utiles non- feulement à ces provinces
, mais encore au commerce du Royaume en général.
1٠
1
De Londres, le 20 Août 1776.
Suivant une lettre de Saint - Vincent arrivée par le
Williams , les habitans de cette fie font dans la plus
grande appréhenſion d'une famine prochaine ; les îles voifines
ſont dans une ſituation auffi trifſte , & le ſeul espoir
qui leur reſte eſt de voir arriver bientôt des vaisſeaux
d'Europe pour fatisfaire à des beſoins dont on doit
y être inſtruit.
On voit ici la copie d'une lettre du célebre JeanHancock
, préfident du Congrès-Général , datée de Philadel
phie le it juin , & adreſſée à l'aſſemblée de la ville
pour l'engager à mettre ſur pied , le plutôt que faire ſe
pourra , la milice du pays , afin de l'envoyer au ſecours
de New- Yorck qu'il fait devoir être attaquée inceſſamment.
•Uu Officier actuellement à l'île des Etats , écrit à un
de ſes amis à Edimbourg , que les troupes réunies de
cette petite tle font au nombre de huit mille hommes ;
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 201
JIVINTU
que trois bâtimens de tranſport de Frazer viennent d'y
arriver , mais que quelques autres navires de cette flotte
ont été pris par les Américains.
On a reçu une lettre particuliere de Philadelphie par
laquelle nous apprenons que le Congrès a defiré que ce
fût le général Waſingthon qui préſidat à la défenſe de
New Yorck , & que le général Putnam , moins chéri
des troupes que le premier , a reçu des ordres d'aller
commander à ſa place à Boſton.
On n'aſſure toujours rien de la jonction du Lord Howe
avec le Général fon frere , & l'on ne conçoit pas
que ce Lord , parti ſur la fin de mai , n'ait pas encore
paru ſur les côtes de l'Amérique.
On écrit de Charles- Town , que depuis le départ de
la flotte & de l'armée , qui avoient menacé cette ville ,
pluſieurs habitans avoient été arrêtés & mis en priſon
comme fort ſuſpects d'intelligence avec les troupes régulieres
, & que quelques-uns d'entr'eux , dont l'infidélitéà
leur pays étoit plus avérée, avoient été exécutés ſur le
champ fans autre forme de procès . Beaucoup d'autres ,
dans l'incertitude de ce qui pourroit arriver , s'étoient
retirés dans les terres pour y attendre les événemens &
yconformer leur conduite. "
On prétend que le Congrès-Général des Américains ,
pour plus de fûreté , a quitté Philadelphie & s'est rendu
à Réading , à près de quarante lieues dans le centre
du Continent , lieu d'où l'aſſemblée fera parvenir ſes ordres
différens avec plus de promptitude.
N5
202 MERCURE DE FRANCE,
De Raguse, le 15 Juillet 1776.
On mande d'Albanie que les affaires de Muſtapha font
en très-mauvais état. Tout le canton de Dulcigo , qui
étoit un de ſes principaux boulevards , s'eſt révolté contre
lui. Une partie des habitans de Scutari s'eſt auſſi
déclarée ſon ennemie , & l'on s'attend à chaque inſtant
la nouvelle de ſa défaite. On s'eſt déjà emparé de la
frégate qu'il avoit pourvue d'agrêts à Raguſe- Vieille , a
fix millesde Raguſe; elle étoit diſpoſée pour ſa retraite
en cas qu'il fût forcé de quitter le pays , mais on en a
enlevé le timon , & cette reſſource lui manquera , s'il ſe
voit réduit à la fuite.
De Cadix, le 29 Juillet 1776.
On travaille à Séville à quatre mille habits complets
de toile , & ici à trois mille veſtes & culottes auſſi de
toile , ce qui fait préfumer qu'il y a beaucoup de troupes
deſtinées pour l'Amérique.
DeMayorque, le 22 Juillet. 1776.
Il eſt arrivé , depuis peu de jours , un Exprès de
Barcelonne, avec ordre de faire embarquer pour Cadix
cent cinquante Dragons du Régiment de Numance , de
la garniſon de cette fle. On a frété pour cet effet deux
chebecs du pays qui mirent à la voile avant hier , ils
n'emportent avec eux que leurs armes & le moins de
bagage poſſible.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 203
De Venise , le 20 Août 1776,
La ſemaine derniere , le courier ordinaire de la République
, venant de Milan , a été arrêté par des voleurs
entre Breffe & Véronne. Il lui ont heureuſement laiſſe
la valiſe qui , outre ſes lettres , contenoit pluſieurs bijoux
d'une valeur conſidérable ; mais ils lui ont emporté tout
le ſurplus , juſqu'à la plaque d'argent qui porte l'empreinto
de St. Marc.
De Rome , le 7 Août 1776,
Pétrarque & le chevalier Perfetti ont été les derniers
poëtes italiens couronnés ſolemnellement au Capitole. La
demoiſelle Morelli Fernandes , appellée Corilla Olympica
par l'Académie des Arcades, & qui fait depuis long.
temps l'admiration de ce pays par ſes impromptus rimés
fur tels ſujets qu'on lui propoſe , obtiendra bientôt cet
honneur. Elle a déjà ſubi , avec les plus grands applaudiffemens
, la plupart des examens littéraires qui doivent
précéder cette cérémonie.
De Versailles , le 7 Septembre 1776.
La fievre de la Reine ayant diſcontinué pendant trois
jours , on a fur la ſanté de Sa Majeſté les eſpérances les
plus heureuſes ,
La ſanté de Madame la comteſſe d'Artois étant entiérement
rétablie , cette princeſſe s'eſt rendue aujourd'hui
à la chapelle du château , où elle a été relevée par l'évêque
de Cahors , fon premier aumonier.
204 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 2 Septembre 1776 .
Le Roi vient de faire l'acquiſition du cabinet des més
dailles antiques que le ſieur Pellerin , ancien commiſſaire
général de la marine , avoit pris ſoin de raſſembler. Cette
collection paſſe pour une des plus nombreuſes & des
plus précieuſes qui exiſtent. Il eſt aiſé de juger , d'après
les ouvrages publiés par le ſieur Pellerin , & par
ſes correſpondances établies dans les pays les plus éloignés
, pendant tout le cours de ſa vie , que cette collection
renferme une grande quantité de médailles encore
ignorées & propres à répandre de nouveaux jours fur
J'hiſtoire ancienne. Le cabinet de Sa Majesté , déjà f
célebre en Europe , devient par cette acquiſition le dépôt
le plus riche & le plus utile qu'on puiſſe former
pour le progrès des lettres & l'accroifſſement des con
noiſſances.
Lundi 26 , l'Académie d'Architecture , préſidée par le
comte d'Angiviller ; directeur-général des arts & manufactures
de France , &c. a procédé au jugement des
prix. Elle a accordé le premier au ſieur Deſprez , & le
fecond au ſieur Berard.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 205
PRÉSENTATIONS.
Le 23 août, le comte Jules de Polignac , meſtrede-
camp- lieutenant du régiment du Roi , cavalerie , a
eu l'honneur d'être préſenté au Roi par par le duc de
Fleury, pair de France , premier gentilhomme de la
chambre , & de faire ſes remerciemens à Sa Majefté pour
la place de premier écuyer de la Reine , en ſurvivancé
du comte de Teffé , dont le Roi a bien voulu lui accorder
l'agrément.
Le 25 , les députés des Etats de Corſe ont eu ure
audience du Roi. Ils ont été préſentés à Sa Majefte
pår le marquis de Monteynard , gouverneur de cette fle ,
& par le comte de Saint- Germain , miniſtre & fecrétaire
d'état ayant le département de la guerre. Ils ont été
conduits à cette audience par le ſieur de Watronville ,
aide des cérémonies. La députation étoit compofée ,
pour le clergé , de l'évêque d'Aleria , qui portoit la parole
; pour la nobleſſe , du ſieur Simoni de Petriconi ,
& pour le tiers- état , du ſieur Beneditti.
Le 29 août , le comte de Monteynard, miniſtre plénipotentiaire
du Roi près l'électeur de Cologne , ayant fupplié
Sa Majeſté de lui accorder ſon rappel , a eu , à fon
arrivée ici , l'honneur d'être préſenté au Roi par le comte
de Vergennes , miniſtre & ſecrétaire d'état , ayant le
département des affaires étrangeres.
Le 28 , le duc de Chartres a prété ferment entre les
206 MERCURE DE FRANCE.
mains du Roi en qualité de gouverneur & lieutenantgénéral
du Poitou.
Le i ſeptembre , le corps de ville de Paris s'eſt rendu
Verſailles , ayant à ſa tête le Duc de Coffe ,gouverneur
de la ville. Il a eu audience du Roi , auquel il fut
préſenté par le ſieur Amelot , ſecrétaire d'état , ayant le
département de Paris. Il fut conduit à l'audience de
Sa Majesté par le ſieur de Watronville , aide des céré.
monies . Les ſieurs Levé & Chapus de Malaffis , nouveaux
échevins , préterent le ferment dont le ſieur Amelot
fit la lecture , ainſi que du ſcrutin qui futpréſenté
par le ſieur Pajot de Marcheval , maître des requêtes.
Le corps de ville eut enſuite l'honneur de rendre ſes
reſpects à la Famille royale.
L'après-midi de ce même jour , la marquiſe de Beausfet
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés &
à la Famille royale par la marquiſe de Créqui.
1
Les députés des états de Languedoc furent admis le
to à l'audience du Roi. Ils y furent préſentés par le
maréchal duc de Biron , gouverneur de la province , &
par le ſieur Amelot , ſecrétaire d'état , ayant le département
de cette Province , & conduits par le ſieur de
Watronville , aide des cérémonies . La députation étoit
compoſée , pour le clergé , de l'évêque de Beziers , qui
porta la parole ; pour la nobleſſe , du comte du Roure;
pour le tiers- état , des ſieurs Aliſon , député de Niſmes ,
&Dammartin , député d'Uzès , & du ſieur de la Faye ,
ſyndic- général de la province. La députation eut en.
ſuite audience de la Reine & de la Famille royale.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 207
Le même jour , le comte de Gentils eut l'honneur d'etre
préſenté au Roi par le duc de Chartres , en qualité
de capitaine des gardes du gouvernement de Poitou.
Le comte Podoski , archevêque de Gneſne , primat du
royaume de Pologne , a été préſenté au Roi par le comte
de Vergennes , miniſtre & fécrétaire d'état au dépar
tement des affaires étrangeres. Il a été conduit par le
fieur Tolozan introducteur des Ambaſfadeurs ; le ſieur
de Sequeville , ſécrétaire ordinaire à la conduite des
ambaſſadeurs , précédoit.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le ſieur Pineau , docteur en médecine à Champ - de-
Niers près de Niort en bas-Poitou , a eu l'honneur de
✓ préſenter à Leurs Majestés & à la Famille royale un
Mémoire sur le danger des inhumations précipitees , &
fur la nécessité d'un réglement pour mettre les citoyens à
T'abri du malheur d'étre enterrés vivans.
Le 25 août , l'abbé de Launay , ancien lecteur &
penſionnaire de la cour de Portugal , a eu l'honneur de
de préſenter au Roi le tableau deſſiné du plan d'une
place pour Sa Majesté , avec un précis des détails .
Le 26 , le ſieur Buc'hoz , médecin botaniſte & de
quartier de Monfieur , a eu l'honneur de préſenter à
Leurs Majestés , à Monfieur & à Monſeigneur le comte
d'Artois , les tomes X, XI & XII des planches qui
font partie de l'hiſtoire univerſelle du regne végétals
:
1
LMIOTIIFYBCRHAIRGIALNE
1
208 MERCURE DE FRANCE.
1
Le 29 août , le chevalier Grenier , lieutenant des vaisſeaux
du Roi & membre de l'académie royale de inarine
, qui vient d'être employé par ordre de Sa Majesté,
à faire des découvertes dans les mers de l'Inde , a cu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le ſieur de Sartine ,
miniſtre & fecrétaire d'érat au département de la marine
, & de remettre à Sa Majefté les cartes qu'il a dresſées
de l'Archipel au nord de l'île de France , dans lesquelles
ſe trouvent tracées les nouvelles routes qu'il a
découvertes pour aller de cette fle à toutes les parties
de l'Aſie , & pour leſquelles on a abandonné les anciennes
, à cauſe de tous les avantages qui s'y trouvent réunis
, tant par rapport aux diſpoſitions des vents qu'à la
fûreté & à l'abréviation des routes , qui eſt de près de
deux mois pour les plus mauvais voiliers dans la ſaiſon
qu'on nommeroit ſaiſon contraire. Sa Majesté , fatisfaite
du zele & des talens que cet officier a montrés dans
une circonstance auffi intéreſſante pour la navigation , a
bien voulu l'en récompenfer en lui accordant la croix de
St Louis , & une penſion de 1200 liv.
Les Auteurs du journal dédié à Monfieur , & intitulé
Table générale des Journaux anciens & modernes , ont
eu l'honneur de préſenter au Roi , à Monfieur , à Monſeigneur
le comte d'Artois & à la Famille royale , le
premier volume de ce Journal , contenant les jugemens
des journaliſtes ſur les principaux ouvrages en tout genre
, avec des obſervations impartiales , & orné de planches
en taille-douce ou en couleur,
Le
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 177
Nous allons rapporter ſa lettre à M.
de Voltaire , avec la réponſe de ce dernier.
Parigi 18 Luglio 1776.
Summo Muſarum Sacerdoti
Voltaire ,
Univerſa Literatorum Reipublica
Facile Principi ,
Ut centum poft hyemes
Jucundam agat senectutem ,
Nec cythara carentem.
T
Allorché v'indirizzai nel 1762 la traduzione dell'Or
fano della Cina , vi offerii , chiariffimo Signore , vive
imagini , e fublimi penſieri coloriti a deboli verſi. Non
potea eſſere altrimenti : voſtri erano i penfieri , i verſl
eran miei . L'Italia , avidiſſima de'frutti del voſtro ingegno
, chiuſe gli occhi ſulla mia inſufficienza , in grazia
delle bellezze originali ; ma io porto meco tuttora il
rimorſo della tenue offerta. Il tentar di liberarmene ,
preſentandovi coſe mie , ſarebbe un ricader nel primo
errore : concedetemi ch'io paſſa valermi d'un miglio
mezzo.
E ormai ridotta a termine una nuova riſtampa del Furioſo
, da me riveduta ad iſtanza di queſto Librajo Delalain.
La mia tenerezza per l'immortal ſuo Autore mi ha
indotto ad aggiugnere al Poema le altre fue Opere che
M
LDMOIFISCKHAIHGIALNE
178 MERCURE DE FRANCE.
verranno alla luce con opportune dichiarazioni , ora per
la prima volta in Francia : ſiavi a grado , celeberrimo
Signore , di accettar la dedica di tutte le Poeſie dell'illuſtre
Ferrareſe. Il dono ſarà per avventura degno di
voi ; e l'Arioſto affidato al generoſo ſuo emulo , e difenfore
, potrà vantarſi al fine d'eſſere degnamente raccomandato.
Queſta mia lettera vi ſarà recata dal Roſcio de' nostri
tempi. L'ho pregato di render voi perfuafo con l'energia
, onde ſuol noi perfuader tra le ſcene , dell'alta
ammirazione , e del tenero oſſequio , col quale mi proteſto
, e farò immutabilmente ,
Immortal Genio ,
Voſtro umilmo . obbligmo . Servitore ,
L'ABATE PEZZANA.
Réponse de M. de Voltaire.
A Ferney , le 30 Juillet 1776.
1 Veggo il dotto Pezzana, che gran speme
Mi dà che ancor del mio nativo nido
Udir farà da Calpe agl Indi il grido.
C'eſt à-peu-près , Monfieur , ce que dit queſto divino
Ariosto nel canto 46, ſtanza 18.
יד
Vous me comblez d'honneurs & de plaiſirs en me promettant
un Arioſte entier commenté par vous. L'Orphelin
de la Chine ne méritait pas vos bontés ; mais l'A
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 179
1
rioſte mérire tous vos foins. Il a certainement beſoin
de vos commentaires en France , & vous rendez un
très -grand ſervice à la littérature. Vous ferez connoître
tous les perſonnages de la Maiſon d'Eft dont il parle ,
&tous les grands hommes de ſon temps , qui ne font
que déſignés au commencement du dernier chant. Ce
dernier chant fur- tout eft peu connu à Florence même
à ce que m'ont dit des Gens de lettres Toſcans qui en
gémiſſaient.
Je n'oſe vous remercier dans votre belle langue , &
je n'ai point d'expreſſion dans la mienne pour vous exprimer
l'eſtime infinie avec laquelle j'ai l'honneur d'être.
Monfieur ,
Votre très humble & très - obéiſſant ſerviteur , VOLTAIRE
, Gentilhomme ordinaire du Roi.
Premiere Lettre à Monsieur *** contenant
quelques anecdotes de la vie de l'Auteur
de la Henriade .
Monfieur , voici quelques anecdotes tirées d'un Ou
vrage nouveau , & qui pourront vous faire plaiſfir. Elles
me fourniront le ſujet de pluſieurs Lettres.
Les uns font naftre François de Voltaire le 20 Février
1694 , les autres le 20 Novembre de la même année.
Nous avons des médailles de lui qui portent ces deux
dates; il nous a dit pluſieurs fois qu'à ſa naiſſance on
déſeſpéra de ſa vie ; & qu'ayant été ondoyé , la céré
monie de fon baptême fut différée de pluſieurs mois.
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
Quoique je pense que rien n'eſt plus infipide que les
détails de l'enfance & du College , cependant je dois
dire , d'après ſes propres écrits & d'après la voix publique
, qu'à l'âge d'environ douze ans , ayant fait des
vers qui paroiffoient au -deſſus de cet age , l'Abbé de
Châteauneuf , intime ami de la célebre Ninon de l'Enclos,
le mena chez elle , & que cette fille ſi ſinguliere
lui légua par fon teftament une ſomme de deux mille
francs pour acheter des livres , laquelle fomme lui fut
exactement payée. Cette petite piece de vers , qu'il
avoit faite au College , eſt probablement celle qu'il
compoſa pour un Invalide qui avoit ſervi dans le Régiment
Dauphin , ſous Monseigneur , fils unique de Louis
XIV. Ce vieux foldat étoit alle au College des Jéſuites
prier un Régent de vouloir bien lui faire un placet en
vers pour Monſeigneur; le Régent lui dit qu'il étoit
alors trop occupé , mais qu'il y avoit un jeune Ecolier
qui pouvoit faire ce qu'il demandoit. Voici les vers
que cet enfant compoſa.
Digne fils du plus grand des Rois,
Son amour & notre efpérance ,
Vous qui , fans regner ſur la France ,
Regnez fur le coeur des François ,
Souffrez- vous que ma vieille veine ,
Par un effort ambitieux ,
Ofe vous donner une étrenne ,
Vous qui n'en recevez que de la main des Dieux ?
On a dit qu'à votre naiſſance
Mars vous donna la vaillance ,
Minerve la ſageſſe , Apollon la beauté:
}
OCTOBRE . I. Vol. 1776. 181
a
S
$
1
>
Mais un Dieu bienfaisant , que j'implore en mes peines ,
Voulut auſſi me donner mes étrennes ,
En vous donnant la libéralité.
Cette bagatelle d'un jeune Ecolier valut quelques louis
d'or à l'Invalide , & fit quelque bruit à Versailles & à
Paris. Il eſt à croire que dès lors le jeune homme fut
déterminé à ſuivre ſon penchant pour la poësie.
Tout jeune qu'il étoit , il fut admis dans la fociété de
PAbbé de Chaulieu , du Marquis de la Fare , du Duc de
Sully , de l'Abbé Courtin. Et il nous a dit pluſieurs fois
que fon pere l'avoit cru perdu , parce qu'il voyoit bonne
compagnie & qu'il faifoit des vers .
11 avoit commencé dès l'âge de dix- huit ans la Tragédie
d'Edipe , dans laquelle il voulut mettre des choeurs
à la maniere des Anciens. Les Comédiens eurent beancoup
de répugnance à jouer une tragédie traitée par
Corneille & en poffeſſion du Théâtre ; ils ne la repréſenterent
qu'en 1718 , & encore fallut - it de la protection .
Le jeune homme , qui étoit fort diſſipé & plongé dans
les plaiſirs de ſon age , ne fentit point le péril , & ne
s'embarraſſoit point que ſa piece réuſſit ou non : il badinoit
ſur le Theatre , & s'aviſa de porter la queue du
Grand- Prêtre , dans une ſcene où ce mêmeGrand- Prêtre
faiſoit un effet très - tragique . Madaine la Maréchale de
Villars , qui étoit dans la premiere loge , demanda quel
étoit ce jeune homme qui faiſoit cette plaifanterie , apparemment
pour faire tomber la piece ; on lui dit que
c'étoit l'Auteur. Elle le fit venir dans ſa loge , & depuis
ce temps , il fut attaché à Monfieur le Maréchal &
à Madame juſqu'à la fin de leur vie , comme on peut le
voit par cette épitre imprimée. 1
↓
M3
#82 MERCURE DE FRANCE.
Je me flattois de l'efpérance
D'aller goûter quelque repos
Dans votre maiſon de plaiſance ;
Mais Vinache a ma confiance ,
Et j'ai donné la préférence ,
Sur le plus grand des Héros ,
Au plus grand Charlatan de France , &c.
Monfeigneur le Prince de Conti , pere de celui qui a
été ſi célebre par les journées de la barricade de Démont
& de Château Dauphin , fit pour lui des vers , dont
voici les derniers,
Ayant puiſé ſes vers aux eaux de l'Aganippe ,
Pour fon premier projet il fait le choix d'Edipe ,
Et quoique dès long-temps ce ſujet fut connu ,
Par un ſtyle plus beau cette piece changée
Fit croire des Enfers Racine revenu ,
Ou que Corneille avoit la ſienne corrigée.
Je n'ai pu retrouver la réponſe de l'Auteur d'oedipe.
Je lui demandai un jour s'il avoit dit au Prince en plaifantant
: Monseigneur , vous ferez un grand Poëte , il
ſaut que je vous faſſe donnner une penſion par le Roi,
On prétend auſſi qu'à fouper ll lui dit: Sommes - nous
::
tous Princes ou tous Poëtes ?
Il commença la Henriade à Saint-Ange , chez M. de
Caumartin , Intendant des Finances , après avoir fait
Edipe & avant que cette piece fut jouée. Je lui ai entendu
dire plus d'une fois que quand il entreprit ces
deux Ouvrages , il ne comproit pas les pouvoir finir , &
qu'il ne ſavoit ni les regles de la Tragédie , ni celles
du Poëme épique ; mais qu'il fut ſaiſi de tout ce que
2
۲۰ E.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 183
>
M. de Caumartin , très-ſavant dans l'hiſtoire , lui contoir
de Henri IV , dont ce reſpectable vieillard étoit idolatre
; & qu'il commença cet ouvrage par pur enthouſiaſme
, ſans preſque y faire réflexion. Il lut un jour
pluſieurs chants de ce Poëme chez le jeune Préſident
des Maiſons , ſon intime ami. On l'impatienta par des
objections ; il jeta fon manufcrit dans le feu. Le Préfident
Hénaut l'en retira avec peine. Souvenez vous
,, (lui dit M. Hénaut) dans une de ſes lettres , que
, c'eſt moi qui ai ſauvé la Henriade , & qu'il m'en a
coûté une belle paire de manchettes."
Il donna la Tragédie de Mariamne en 1722. Mariamne
étoit empoisonnée par Hérode ; lorſqu'elle but la coupe
, la cabale cria : La Reine boit , & la piece tomba.
Ces mortifications continuelles le déterminerent à faire
imprimer la Henriade en Angleterre .
Le Roi Georges I , fur- tout la Princeſſe de Galles ,
qui depuis fut Reine , lui firent une foufcription immenſe;
ce fut le commencement de ſa fortune Car étant
revenu en France en 1728 , il mit fon argent à une Loterie
établie par M. Desforts , Contrôleur Général des
Finances. On recevoit des rentes fur l'Hôtel de Ville
pour billets , & on payoit les lots argent comptant ; de
forte qu'une fociété qui auroit pris tous les billets , auroit
gagné un million . Il s'affocia avec une Compagnie
nombreuſe & fut heureux. C'eſt un des Aſſociés qui
m'a certifié cette anecdote , dont j'ai vvuu la preuve fur
ſes regiſtres. M. de V... lui écrivoit : ,, Pour faire ſa
,, fortune dans ce pays- ci , il n'y a qu'à lire lesA rets
du Confeil."
1
M4
*84 MERCURE DE FRANCE.
Il donna en 1730 fon Brutus , que je regarde comte
ſa Tragédie la plus fortement écrite , fans même en
excepter Mahomet. Elle fut très - critiquée. J'étois en
1731 à la premiere repréſentation de Zaïre ; & quoiqu'on
y pleura beaucoup , elle fut fur le point d'être fifflée .
On la parodia à la Comédie Italienne , à la Foire ; on
l'appella la piece des Enfans-Trouvés , Arlequin au Parpaffe.
Un Académicien l'ayant proposé en ce temps là pour
remplir une place vacante, à laquelle notre Auteur ne
fongeoit point ; M. de Boze déclara que l'Auteur de
Brutus & de Zaïre ne pouvoit jamais devenir un ſujet
Académique.
Il donna la Comédie de l'Enfant-prodigue le 10 Octobre;
mais il ne la donna point fous fon nom ; & il en
laiſſa le profit à deux jeunes éleves qu'il avoit formés ,
MM. Linant & Lamarre , qui vinrent à Cirey où il étoit
avec Madame du Châtelet . Il donna Linant pour Précepteur
au fils de Madame du Châtelet , qui a été de
puis Lieutenant-Général des Armées , & Ambaſſadeur à
Vienne & à Londres. La Comédie de l'Enfant Prodi .
gue eut un grand ſuccès . L'Auteur écrisit à Madémoiſelle
Quinault : Vous favez garder les ſecrets d'autrui
99 comme les võtres . Si l'on m'avoit reconnu , la piece
,, auroit été fifflée. Les hommes n'aiment pas qu'on
ود réuſſiſſe en deux genres. Je me fuis fait affez d'ennemis
par Edipe & la Henriade."
Cependant il embraſſoit dans ce temps-là même un
genre d'étude tout différent ; il compoſoit les Elémens
de la Philoſophie de Newton , philoſophie qu'alors on ne
connoiffoit preſque point en France. Il ne put obtenir
र
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 185
-
un privilege du Chancelier d'Agueſſeau , Magiftrat d'une
ſcience univerſelle ; mais qui , ayant été élevé dans le
ſyſtème Cartéſjen , écartoit les nouvelles découvertes autant
qu'il pouvoir. L'attachement de notre Auteur pour
les principes de Newton & de Loke lui attira une foule
de nouveaux ennemis . Il écrivoit à M. Fakener , le
même auquel il avoit dédié Zaïre : „ On croit que les
,, François aiment la nouveauté , mais c'eſt en fait de
,, cuiſine & de mode; car pour les vérités nouvelles ,
1
elles font toujours profcrites parmi nous ; ee n'eſt que
, quand elles sont vieilles qu'elles font bien reçues."
Rouſſeau ayant montré à fon Antagoniſte une Ode à la
Poſtérité , celui- ci lui dit mon Ami , voilà une lettre qui
ne ſera jamais reçue à son adreſſe. Cette raillerie ne
fut jamais pardonnée. Il y a une lettre de M. de V. á
M. Linant , dans laquelle il dit : Rouſſeau me mépri.
ſe , parce que je néglige quelquefois la rime , & moi
,, je le mépriſe parce qu'il ne fait que rimer."
"
Les extrêmes bontés avec leſquelles le Roi de Pruffe
l'avoit prévenu , lui firent bien oublier la haine de
Rouſſeau. Ce Monarque étoit Poëte auffi , mais il avoit
tous les talens de ſa place & ceux qui n'en étoient pas.
Une correſpondance ſuivie étoit établie depuis long-temps
entre lui & notre Auteur , lorſqu'il étoit Prince -Royal
heréditaire.
Ce Prince venoit , à ſon avénement à la couronne , de
viſiter toutes les frontieres de ſes Etats . Son deſir de
voir les Troupes Françoiſes , & d'aller incognito à Strasbourg
& à Paris , lui fit entreprendre le voyage de
Strasbourg ſous le nom de Comte du Four ; mais ayant
M 5
186 MERCURE DE FRANCE,
L
té reconnu par un foldat qui avoit ſervi dans les armées
de fon pere , il fetourna à Cleves .
t
Plus d'un curieux a conſervé dans ſon porte - feuille
une lettre en proſe & en vers dans le goût de Chapelle ,
écrite par ce Prince fur ce voyage de Strasbourg. L'étude
de la langue & de la poësie françoiſe , celle de la
muſique italienne , de la philofophie & de l'hiſtoire , 2-
voient fait ſa confolation dans les chagrins qu'il avoit
eſſuyés pendant ſa jeuneſſe. Cette lettre eſt un monument
fingulier d'un homme qui a gagné depuis tant de
batailles : elle eſt écrire avec grace & légéreté ; en voici
quelques morceaux.
"
Je viens de faire un voyage entremelé d'avantures
„ fingulieres , quelquefois fâcheuſes & ſouventplaiſantes.
Vous ſavez que j'étois parti pour Bruxelles , afin de
„ revoir une ſoeur que j'aime autant que je l'eſtime.
„ Chemin faiſant , Algaroti & moi nous confultions la
» Carte géographique pour régler notre retour par Vezel.
Strasbourg ne nous détournoit pas beaucoup , nous
,, choistmes cette route par préference: l'incognito fut
„ reſolu; enfin tout arrange & concerté au mieux , nous
,crûmes aller en trois jours à Strasbourg.
و د
” Mais le ciel qui de tout diſpoſe ,
„Régla différemment la choſe.
„ Avec des courſiers efflanqués ,
, En droite ligne iſſus de Roffinante ,
Des payſans en poſtillons maſques ,
1
>> Nos caroffes cent fois dans la route accrochés ,
9 Nous allions gravement d'une allure indolente."
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 187
On dit qu'il écrivoit tous les jours de ces lettres 2-
gréables au courant de la plume. Mais il venoit de
compoſer un ouvrage bien plus ſérieux & plus digne
d'un grand Prince : c'étoit la réfutation de Machiavel. II
l'avoit envoyée à M. de Voltaire pour la faire imprimer ,
il lui donna rendez-vous dans un petit Château appellé
Menſe , auprès de Cleves . Celui- ci lui dit : ,, Sire , q
" j'avois été Machiavel , &fi j'avons eu quelque accès
,, auprès d'une jeune Roi , la premiere choſe que j'au.
ود rois faite auroit été de lui conſeiller d'écrire contre
,, moi. Depuis ce temps , les bontés du Monarque
Pruſſien redoublerent pour l'Homme de lettres François ,
qui alla lui faire ſa cour à Berlin ſur la fin de 1740 ,
avant que le Roi ſe préparât à entrer en Siléfie.
A M. GRETRY , de l'Académie des
Philarmoniques de Bologne , à fon arrivéc
à Liège.
Q
STANCES.
à
CUELS ſons mélodieux viennent ſur nos rivages
Des oiſeaux d'alentour ſuſpendre les ramages ,
Et rempliſſent au loin les airs ?
Qui peut , comme Apollon , toucher ainſi la lyre ?
Quel mortel !... c'eſt un Dieu, c'eſt un Dieu qui l'inſpire,
Un Dieu qui dicte ſes concerts.
C'eſt un autre Amphion , c'eſt un nouvel Orphée.
190 MERCURE DE FRANCE .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveauх ४८.
I.
M. AUBRY, Chirurgien , Eleve de
l'Hôtel - Dieu de Paris , vient de découvrir
un moyen aifé & peu difpendieux
de préſerver de la putrefaction ,& de conferver
fains & entiers dans leur état naturel
, pendant pluſieurs mois, les cadavres
deſtinés aux diſſections anatomiques , mê
me dans les climats les plus chauds.
I I.
Moyens d'empêcher les fourmis de monter
fur les arbres.
On prend une petite quantité d'huile ,
la plus commune & la plus puante qui
puiſſe ſe trouver ; on délaye dans cette
huile du charbon mis en poudre impalpable
: quand on a formé une eſpece de
pâte de cette compoſition , il faut en
tracer un cercle autour du tronc , à quelOCTOBRE.
I. Vol 1776. 191
ques pouces au deſſus des racines , & le
faupoudrer de charbon pile; ce cercle
eſt un obſtacle infurmontable , un véritable
mur d'airain pour les fourmis , qui
n'oferont jamais ſe hafarder à le franchir.
On uſe depuis quelques années en Allemagne
de ce moyen , & les arbres y font
à l'abri des incurſions des fourmis .
III.
Maniere de donner un bon goût au pain.
:
Il faut tirer le gruau du ſon , faire
bouillir ce gruau dans une chaudiere bien
propre avec de l'eau, le remuer avec
une pelle de bois deſtinée à cet uſage ;
enfuite on coule le fon & cette eau à
travers une toile neuve & groſſe , & on
l'exprime bien ; l'eau qui en fortira ,
miſe avec la farine ordinaire & une doſe
proportionnée de levain ou de levure ,
produira un pain d'un goût exquis. Il
convient de préférer le levain de pâte à
celui de levure de bierre , parce que cette
derniere donne un peu d'amertume au
pain.
On doit ſe ſervir , pour faire le pain ,
de l'eau la plus légere, car elle ne con192
MERCURE DE FRANCE.
tribue pas moins que la qualité de la
farine & du levain à rendre le pain de
bon goût & fort ſain. Plus elle eſt légere ,
mieux elle s'infinue dans les petites parcelles
de la farine que l'on a levée dans
du levain. :
Si l'on a beſoin de conſerver le pain
frais long - temps , il faut le mettre dans
une bonne cave , dans des tonneaux bien
lutés & d'un bois léger tel que le ſaule ;
& il eſt à propos que les pains foient
ſéparés les uns des autres par des planches
portées ſur des taſſeaux & élevées
en dedans du tonneau. 1
: : VI.
Plan préſenté à l'Académie des Sciences ,
par M. de Forge , Chevalier , ancien
Ecuyer de main du Roi , pour une diftribution
générale d'eau pure dans Paris.
La falubrité de l'eau de la Seine eſt
reconnue , il ne s'agit que de la faire
circuler dans les différens quartiers de
Paris. Pour cela , M. le Chevalier de
Forge propoſe de faire un pont de pierre
vis-à- vis les nouveaux Boulevards , en
face de l'Arsenal , & d'y établir une
machine
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 209
Le 5 ſeptembre le ſieur Dagoti , anatomiſte , botaniſte
penſionné du Roi , a eu auſſi l'honneur de préſenter à
Sa Majesté , à Monfieur & à Monſeigneur le comte d'Artois
, le premier cahier des plantes purgatives , avec des
planches imprimées en couleur , felon le nouvel art dont
il eſt inventeur,
Le 17 août , l'abbé Henriquez de Saint-Antoine , aumonier
du prince Charles de Lorraine , a eu l'honneur
de complimenter la princeſſe de Lamballe àfon paſſage
Sandrupt , village ſitué entre Bar-le- Duc & Saint- Dizier
, & de lui préſenter un exemplaire de l'hiſtoire de
Lorraine , que cette princeſſe a reçu avec bonté.
Le 14 ſeptembre , le comte de Buffon eut l'honneur de
remettre au Roi le troiſieme volume du ſupplément à fon
hiſtoire naturelle.
:
ΝΟΜΙNATIONS
.
a eu
Le 24 août , le comte Jules de Polignac , meſtre-decamp
lieutenant du régiment du Roi , cavalerie
Phonneur de prêtrer ferment entre les mains de laReine
pour la place de premier écuyer de Sa Majesté en ſurvivance
du comte de Teſſé.
Le ſieur de Grimaudet de Gazon , ancien procureur
général du Parlement de Bretagne , que le Roi avoit précédemment
nommé conſeiller d'état , a en l'honneur d'etre
préſenté à Sa Majesté par le Garde des Sceaux de
France , & de lui faire ſes remerciemens le i ſeptembre.
1
1
210 MERCURE DE FRANCE,
Le 8 , le comte de Montezan , que le Roì a nommé
pour remplacer / le comte de Monteynard , en qualité de
fon miniſtre plénipotentiaite , près l'électeur de Cologne ,
a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté par le comte
de Vergennes , miniftre & fecrétaire d'état au département
des affaires étrangeres , & de faire ſes remerciemens
à Sa Majeſté.
Le comte de Thiange , maître de la garderobe de
Monſeigneur le comte d'Artois , vient d'être nommé par
le Roi commandeur de l'ordre royal & militaire de Saint-
Louis , à la place du feu baron de Baye : Sa Majesté a
aufli nommé grand - croix le marquis de Gribautval .
Le Roi a accordé au chevalier de Champloſt , meſtre
de-camp de cavalerie & chevalier de Saint- Louis , la
ſurvivance de la charge de premier valet-de- chambre de
Sa Majesté , dont fon frere aîné eſt titulaire.
3
MARIAGE S.
Le 25 août , Leurs Majestés & la Famillle royale ont
figné le contrat de mariage du marquis d'Abos , cham
bellan de Monfieur , avec demoiselle de Chavagnac.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 211
NAISSANCE.
Le 6 ſeptembre , le Roi & la Reine firent l'honneur
au ſieur Grioux , mattre de muſique de la chapelle de Leurs
Majeſtés , de tenir ſon enfant fur les fonds de baptême.
Le Roi fut repréſenté par le duc de Fleury , pair de
France & premier gentilhomme de la chambre en exercice
; & la Reine par la princeſſe de Chimay , dame d'honneur
de Sa Majeſté . L'enfant a été nommé Louiſe -Antoinette.
MORTS.
Le ſieur Germain-François Poullain de Saint-Foix , cie
devant officier de cavalerie , hiſtoriographe des ordres
du Roi , célebre par ſes Eſſais hiſtoriques fur Paris , &
par de petits drames que les Graces ſemblent lui avoir
dictés , eſt mort à Paris le 25 août dans la 77e année
de fon âge.
Louife- Aimée- Jeanne Ofmond , marquiſe douairiere de
Sainte - Croix , est morte le 13 août dans ſon château du
Menil-Gonfroy , en Normandie , agée de 67 ans , qu'elle
a paſſés dans l'exercice de toutes les vertus morales &
chtétiennes ,
F
1
2
1
212 MERCURE DE FRANCE.
4
Angélique-Reine d'Hermand , veuve de Georges-Léon
de Channe , Seigneur de Vezanne , maréchal-des -camps-
& armées du Roi , eſt morte en la maiſon de Vaugirard
, le 15 du mois dernier , âgée de 71 ans .
La mort du cardinal Veterani fait vaquer le ſeizieme
chapeau dans le ſacré College.
Charles de Fortia , abbé commendataire de l'abbaye
royale de Saint - Martin d'Epernay , ordre de St Augustin
congrégation de France , eft mort à Paris le 4 ſeptembre
âgé de 72 ans.
Le ſieur David Hume , écuyer , fecrétaire du général
Saint- Clair en 1746 , attaché depuis au lord Hetfort pendant
ſon ambaſſade en France , enſuite ſous - ſecrétaire
d'état tandis que le général Conway a tenu les ſceaux
& plus célebre en qualité d'hiſtorien & d'écrivain publicifte
, eft mort à Edimbourg le 25 juillet . Il laiſſe
par ſon teftament des marques de fon eſtime particuliere
pour le ſieur d'Alembert , membre de l'académie des
ſciences de Paris & fecrétaire perpétuel de l'académie
françoiſe.
Le 30 juillet , Marie- Louis Quentin , baron de Champlos
, premier valet -de-chambre & gentilhomme ordinaire
du Roi , eft mort à Paris dans la 77 année de ſon age.
Le baron de Baye , lieutenant-général des armées du
Roi , grand'croix de l'ordre royal & militaire de Saint-
Louis , grand-bailli d'épée de Saint - Dié , ancien commandant
des cadets gentilhommes de feue Sa Majesté le Roi
de Pologne , duc de Lorraine & de Bar , eſt mort en fo
terre de Baye le 3 de ce mois.
OCTOBRE. I. Vol. 1776. 213
On écrit de Montargis que Jean-Henri-Bourgeois , ne
Bâle en Suiſſe en 1674 , qui après avoir ſervi dans ſa
jeuneſſe ſous Louis XIV & ſous ſon ſucceſſeur , s'étoit
retiré dans cette capitale du Gâtinois & s'y étoit marié ,
vient d'y mourir dans ſa 103 année. Ce Suiſſe , dans
les derniers jours de ſa vie , avoit l'honneur d'être pré.
ſenté à tous les princes & princeſſes qui paſſoient par
cette ville. Une curioſité vive de voir Louis XVI le fit
aller l'année derniere à Fontainebleau avec un de ſes fils.
Il y fut remarqué & reconnu par Madame , qui lui fit
l'honneur de lui parler , & ce ſentiment d'intérêt qu'inspire
un vieux foldat , lui procura l'honneur d'être préſenſenté
à Sa Majesté & à la Famille royale .
Le baron de Travers d'Orſteinſtein , lieutenant-général
des armées du Roi , eſt mort à Paris le 3 ſeptembre.
Juftinien de Boffin de Puiſigneux , abbé commendatairé
des abbayes de Fores -Montier , ordre de Saint-Benoît ,
dioceſe d'Amiens & d'igny , ordre de Citeaux , dioceſe
de Reims , eſt mort à Grenoble le 9 ſeptembre , Age
d'environ 50 ans.
博
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGI IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Les adieux d'Hector & d'Andromaque ,
Le même ſujet ,
Priam aux pieds d'Achille ,
• Commencement de l'Iliade ,
Tiamma , conte,
Traduction du livre 18e de l'Iliade ,
Les adieux d'Andromaque & d'Hector ,
Les deux roſes ,
ibid.
12
19
25
35
55
66
71
La querelle des Dieux , 78
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
73
ENIGMES , ibid
LOGOGRYPHES , 76
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
78
L'eſprit des uſages & des coutumes des différens peuples
, ibid.
La fortification perpendiculaire , 85
La mépriſe du mort qui ſe croit vivant , 97
Preces relatives à l'Académie de l'Immaculée Conception
, ΙΟΙ
Nouvelle hiſtorique par M. d'Arnaud ; le fire de Créqui , 105
1
Lettre de M. d'Arnaud , 114
Teſtament ſpirituel ,
117
Lettre d'un Rémois ,
119
Arithmétique politique ; 121
OCTOBRE. 1. Vol. 1776. 215
Commentaires ſur les loix angloiſes , 125
Commentaires ſur le code criminel d'Angleterre , 129
OEuvres poſtumes de M. Pothier , 131
Obſervations ſur un ouvrage intitulé le Syſtème de
la Nature , 134
Poëme ſur la pitié qu'on doit avoir pour les malheureux , 139
Opérations arithmétiques , 140
Les oracles de Cos , 142
Médecine domeſtique , 143
Elémens du jardinage utile , 145
Mémoire ſur le danger des inhumations précipitées , 146
Annonces littéraires , 148
ACADÉMIES.
152
Bordeaux , ibid.
Marſeille , 160
Mautauban , 16г
Amiens , 164
SPECTACLES.
167
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 158
Comédie Italienne , :
ibid.
ARTS . 171
Gravures, ibid.
Muſique. 172
Journal Anglois , 173
Aux Amateurs de l'Arioſte , 176
Lettre à M. de Voltaire , 177
Réponſe de M. de Voltaire , 178
1
Premiere lettre à M***. contenant quelques anecdotes
de la vie de l'Auteur de la Henriade , 179
1
216 MERCURE DE FRANCE ,
Stances à M. Grétry , 187
Variétés , inventions , &c.
190
Anecdotes .
194
Nouvelles politiques , 197
Préſentations , 205
d'Ouvrages 207
Nominations , 209
Mariages , 210
Naiffances , 211
Morts , ibid.
Marc-Michel Rey , débite actuellement les tomes 1.2.
du Supplement à l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné
des Sciences , des Arts & des Metiers , en V Volumes ,
in Folio , dont un de Planches.
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
FLURIBUS UNG
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AMENAM
RCUMSPICE
MUNZN
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES .
OCTOBRE 1776.
SECOND VOLUME.
N°. XIV.
Mobilitate viget. VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXVI
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC-MICHELREY,
Librairefur le Cingle.
Ethocratie; ou leGouvernement fondé ſur la Morale ,grane
in 890. I vol. 1776. à 3 Livres .
1770
Effai ſur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par l'effufion de l'huile , du goudron ou de toute autre
matiere flottante , avec des questions propoſées ſur ce lujet
, par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois . A
Amſterdam chez Marc- Michel Rey 1776. à 2 L. 10 f.
Effai fur les Cometes , où fon tâche d'expliquer les Phénomenes
, qu'offrent leurs queues , & où l'on fait voir
qu'elles font probablement deſtinées à rendre les Cometes
des mondes habités ; avec des obſervations & des
réflexions fur le Soleil & fur les Pianetes du premier
ordre , par Mr. André Olivier. Traduit de l'Anglois ,
8vo. I vol. fig . Ainsterdam 1776. à 3 Liv.
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , à Mr. Paw , par
un Bénédictin , avec pluſieurs auties pieces intéreſſantes ,
auxquelles on ajoint le Dimanche ou les filles de Minée
; Poëme. Diatribe à l'auteur des Ephemerides &c.
8νο. 1 vol. à 2 Livres.
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; pour la confection des chemins
, la fuppreffion des Officiers ſur les ports , quais ,
halles & chantiers de Paris & des droits attribués à ces
Officiers , la luppreſſion des Droits ſur les grains aux entrées
de la Ville de Paris , &c. Preſentées en Mars 1776.
AAmsterdam chez M. M. Rey 1776. à 20 fols.
Eſſai fur le Caractere & les Moeurs des François comparés
à celles des Anglois , in 12. Londres 1776. à fi : -
Hiſtoire Naturelle de la Parole, ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin1,, 8. 1 vol. fig. Paris11777766.. àf3:-
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées
, représentant au naturel ce qui se trouve de plus
intéressant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux & Minéraux.
C
ETTE Collection qui commence à paroître depuis
le mois de Janvier de 1775, par Cahier, de trois
1-2237
BenbyuadyR
53 ) LIVRES NOUVEAUX.
:
mois en trois mmooiiss , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier &le
quatrieme repréfentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux;
celui- ci ſera ſuivi d'un fixieme au premier
Avrit prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux, des Oeufs , des Inſectes ,
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
; les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repréſentent
que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiſſe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour-à- tour des Mines & des Foſſiles; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus .
&brochées en papier bleu , chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f15 : 15
deHollande.
Effais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreffé au peuple d'Angleterre. 8. à 12fols.
Choix de Chanfons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de-Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
parMoria & Mile. Vendome. Paris 1773. à f60 : -
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. 1 à 18. ou tóm I. prem. partie
à tom. 6. Paris , 1775. à f 9. pour les 4 Tomes en 18
Parties."
Phyfiologie des corps Organiſés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , a
deffein de démontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de
Phyfiologie des Moulles. Par M. de Necker , Botaniſte
Hiftoriographe del'Electeur Palatin , Affocié de pluſieurs
Académies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toiletre. Hiftoires , Anecdotes , Avantures
amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris ,
17753-
A2
LIVRES NOUVEAUX .
1
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 3 Tomes 1773 1775.
Poësiedel signor abate Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Tori-
110. 1757 1768.
1769.
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin', 4to 4 vol. fig . 1759
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps für l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en 3
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3 : 15.
dito , Tome 3. ſéparé à f 1 : 5 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débire actuellement
les XVII volumes de la réimpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. des Planches .
On publiera de fix en mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Ministre
Plénipotentaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant fon Séjour en Angleterre.
Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à ft : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travailiée ſur des mémoires très -authentiques;
les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. I vol. à f6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c . par M. Ch . Chais , en 3 vol. 8vo. à
f3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée . Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe. Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f 2 : -
in- 8vo. 62. vol. Edition de
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE II. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Les Députés des Grecs dans la tente d'Achille
(*) .
CHARGE
HARGE des intérêts de la Grece alarmée ,
Député vers Achille & choiſi par l'armée ,
(*) Cette piece & la ſuivante ſont imprimées ensemble ,
prix 12 f. chez Esprit , Libr. au Palais-Royal.
1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE .
Ajax , fuivi d'Ulyffe , au milieu de la nuit ,
Marchoit vers ſes vaiſſeaux . Phoenix les y conduit ,
Entouré du reſpect que ſon age fait naftres
Phoenix , l'ami d'Achille , & qu'Achille eut pour maître.
CesRois , fur leurs ſuccès incertains & tremblans ,
De la mer cotoyoient les rives à pas lents ;
Ils invoquoient Neptune & redoutoient Achille.
Acbille qui , loin d'eux , outragé mais tranquille,
A ſa lyre uniſſant tout l'éclat de ſa voix ,
A Patrocle attendri racontoit ſes exploits ,
Les dangers des Héros dont il ſuivit les traces,
Et chantant leur triomphe oublioit ſes diſgraces.
3
Il voit les trois Héros. Il s'arrête ; & foudain
Se leve , les aborde , & leur prenant la main :
„Est-ce vous , leur dit-il ; quel ſujet vous amene ?
Vous ici , mes amis , eſt ce crainte ? eſt ce peine ?
Fiez-vous à mon coeur , il eſt toujours à vous :
Ce coeur eft fier , mais juſte , & jamais fon courroux
Des crimes d'un ingrat n'a puni ce qu'il aime ".
Il dit : & dans ſa tente il les conduit lui-même.
Ses ordres ſont donnés ; ſur vingt riches tapis
Nos Héros à l'inſtant près de lui font aſſis.
Patrocle eſt avec eux. ,, Que ton coeur me feeonde,
:
OCTOBRE II. Vol. 1776. 7
Lui dit Achille , emplis cette coupe profonde;
Je reçois mes amis : dans eux trois aujourd'hui
Je reçois de la Grece & l'honneur & l'appui ".
I
•
t
1
1 Le feſtin cependant avec la nuit s'avance.
Rempli de ſes projets , bouillant d'impatience ,
Ajax s'irrite . Ulyſſe a pénétré ſon coeur ;
De Bacchus dans ſa coupe il verſe la liqueur;
L'offre au fils de Thétis : ,, Prolongeant vos années ,
Que le ciel fur nos voeux regle vos deſtinées ,
Dit il ; votre amitié , votre brillant accueil
Ont enivré nos coeurs & comblé notre orgueil.
Non , malgré tout l'éclat de fa grandeur ſuprême ,
Jamais à nos deſirs Agamemnon lui-même ,
N'eût offert tant de ſoins , fur-tout tant de bontés.
Mais d'un effroi nouveau chaque jour agités ,
Au milieu des périls , des craintes & des larmes ,
Notre coeur des plaiſirs peut- il goûter les charmes ?
Voyez par les Troyens tous nos camps ravagés ;
Dans leurs propres remparts les Grecs font affiégés.
t
Ces feux qui près de nous brillent ſur le rivage ,
Demain dans nos vaiſſeaux vont porter le ravage;
On a vu Jupiter contte nous ſe ranger.
Le ſeul Achille encor peut le faire changer;
Lui ſeul peut du trépas ſauver la Grece entiere.
A4
216 MERCURE DE FRA
Stances à M. Grétry ,
Variétés , inventions , &c.
Anecdotes.
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
Mariages ,
d'Ouvrages ,
Naiffances ,
Morts ,
Marc-Michel Rey , débite actuellement les
du Supplement à l'Encyclopédie ou Dictionnair
des Sciences , des Arts & des Metiers , en V
in Folio , dont un de Planches.
2
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demande,
commande,
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8 MERCURE DE FRANCE.
Fier de l'appui d'un Dieu qui ſoutient ſa colere ,
Bravant le ciel & nous , Hector dans ſa fureur
De la nuit qui l'arrête accuſe la lenteur ;
Il appelle l'autore , il jure dans nos tentes.
D'arracher de nos Dieux les images ſanglantes ;
Et traînant ſur ſes pas l'eſclavage ou la mort ,
Au dernier de nos Grecs promet le même ſort,
Si l'honneur parle encore à ſon ame attendrie ,
Achille peut- il voir , loin de notre patrie ,
Sous le fer des Troyens , tous nos Grecs égorgés ,
Mourir en l'accuſant de n'être point vengés ?
Combien votre ame alors , au repentir livrée ,
Par de juſtes douleurs ſe verroit déchirée !
Nuit & jour , par la honte à ſes yeux retracés ,
S'offriroient tous les maux qu'il auroit ſeul cauſés.
Il en eſt temps encor , rappellez votre audace ,
Prévenez des remords dont le poids vous menace ;
Venez , ſecourez nous , fecourez trente Rois .
Votre pere aujourd'hui vous parle par ma voix.
Du fils d'Agamemnon partageant les honneurs
Que votre coeur choiſiſſe une de ſes trois foeurs ,
Vous en ferez l'époux ; & bientôt pour leur maftre
Sept brillantes cités viendront vous reconnoître .
Notre Chef envers vous peut- il mieux s'acquitter ?
Ces dons de fes regrets vous laiſſent-ils douter ?
1
OCTOBRE II. Vol. 1776.
9
Mais je veux que votre ame à la haine obſtinée ,
Mépriſe Agamemnon , ſes dons, cet hyménée ,
Malheureux par vous ſeul , à périr condamnés ,
Que vous ont fait ces Grecs que vous abandonnez ?
Inſenſible à leurs cris , mépriſez vous leurs larmes ?
Ces noms de Dieu , de Pere , ont- ils perdu leurs charmes ?
Trahiſſant à la fois votre gloire & leur coeur ,
Verrez-vous fans colere Hector toujours vainqueur ,
Inſulter à la Grece & braver ſon courage ?
C'eſt vous bien plus que nous que fon audace outrage :
Venez donc ; & vengeur des Grecs qu'il a bravés ,
Que par vous dans ſon ſang nos affronts foient lavés",
Achille peu touché , répondit : ,, Sage Ulyffe ,
Mon coeur vous eft connu : mon coeur hait l'artifice ;
Vous favez quel mépris m'inſpire l'impoſteur
Dont la bouche perfide a pu trahir le coeur.
Je vais donc à vos yeux , dépouillant la contrainte ,
Montrer toute mon ame & vous parler ſans feinte;
Afin qu'un libre aveu fait aux Grecs ſans détour ,
De nouveaux députés m'épargne le retour.
Sachez donc , quelque appui que la Grece demande ,
Que votre Againemnon, ni ces Rois qu'il commande ,
Ne pourront de mon coeur , juſtement irrité ,
Modérer le courroux ni fléchir la fierté.
Quel intérêt enfin vers la Grece m'appelle ?
Que fert de la trahir ou de mourir pour elle ?
1
A5
10
MERCURE DE FRANCE.
Des honneurs d'un héros un lache revêtu ,
Eſt ici dans la tombe avec lui confondu.
De votre ingratitude exemple trop funeſte ,
Moi , de tous mes travaux quel fruit enfin me reſte ?
Et pourtant quels périls n'ai-je point affrontés
Pour ces Grecs qui cent fois ont trahi mes bontés ?
Mon coeur s'est-il laffe? Comme une mere tendre
Qui defend fes petits que rien ne peut défendre ,
Leur prodigue ſans ceffe & fa vie & fes foins ,
Se prive d'alimens qu'el qu'elle offre à leurs beſoins ;
Et n'écoutant jamais que l'amour qui la guide ,
Eleve à ſes dépens leur jeuneſſe timide :
1
Tel ſur terre & fur mer , au milieu des combats ,
J'ai tout fait , tour ofé : pour qui? pour des ingrats.
Ai-je eu des jours heureux ? Ai-je eu des nuits tranquilles ?
J'ai fubjugué vingt Rois , j'ai conquis trente villes ;
Toujours dans mes ſuccès eſclave de ma foi ;
Or , captives , butin , je remis tout au Roi,
Acet injufte Roi qui , peu jaloux de gloire ,
Attendoit dans ſon camp les fruits de ma victoire ;
Et fur fon avarice ofant régler fou choix ,
Dir bien qu'il refuſoit récompenſoit vos Rois.
Mieux traités cependant, un rival dans ſa rage
Reſpecta les préſens qui furent leur partage;
Et moi ſeul , je Pavoue , objet de ſes mépris ,
Me vois ravir objet dont mon coeur eſt épris.
Il aime mon épouſe , il faut qu'il la poſſede...
OCTOBRE II. Vol. 1776. IE
Eh bien ! foit , j'y conſens ... mon amour la lui cede...
Mais quel deſſein ici nous a tous appellés ?
Qui retient fur ces bords tous nos Grecs aſſemblés ?
N'est- ce pas Ménélas , dont la fureur jalouſe
Poursuit l'audacieux qui ravit ſon épouse ?
Eh quòi ! les fils d'Atrée ont- ils droit parmi nous
D'être ſeuls vrais amans & fideles époux ?
D'avoir un coeur fenſible... Ahl non , le mien fait l'être :
Votre Roi le connoît ou devoit le connoître ;
Dans un coeur vertueux votre Roi doit favoir
Que l'amour d'une épouſe eſt le premier devoirs
Et qu'à ce titre , ici Briſéis reſpectée,
N'étoit point chez Achille en eſclave traitée.
Ne me vantez donc plus fon repentir forcé :
Je le connois trop bien pour en être abuſé:
Qu'il reprenne ſes dons".
• • •
९
Il dit: à ſon difcours ſuccede un long filence :
Saiſi d'un jufte effroi , chacun tremble & balance.
12 MERCURE DE FRANCE .
COMBAT D'ACHILLE & D'HECTOR.
TFINT dù fang qu'à grand flots ſa main vient de répandre ,
Achille infatigable , aux rives du Scamandre
Sur les traces d'Hector précipite ſes pas.
Hector croit par la fuite échapper à ſon bras.
Obfervant ſes détours & trompant ſon adreſſe ,
Achille ſans relâche & le fuit & le preſſe.
Tel un faon pourſuivi par des chiens vigoureux
Sur les monts , dans les bois , fuit long-temps devant eux
Mais foible & las envain d'une courſe inutile ,
Dans un buiſſon caché croit trouver un aſyle.
Il s'y trahit lui -même , & de nouveau lancé ,
Aux périls qu'il craignoft ſe retrouve expoſé .
Tel d'Achille vengeur redoutant la pourſuite ,
Hector emploie en vain & la ruſe & la fuite,
Vingt fois vers ſes remparts méditant fon retour ,
Ce Héros effrayé , par un heureux détour ,
Aux traits de ſes Troyens cherche à livrer Achille ,
Et vingt fois triomphant d'une feinte inutile ,
Achille le prévient , & repouſſant Hector ,
Dans le champ du carnage il le ramene encor.
Ainfi dans le ſommeil , l'homme qu'un ſonge anime ,
OCTOBRE II . Vol. 1776. 13
Se dérobe au vainqueur ou pourfuit ſa victime .
Dupe du faux eſpoir qui tourmente ſes ſens ,
Il marche , il ſe conſume en efforts impuiſſans ;
Et trompé par l'objet qu'il doit faiſir ou craindre ,
Le fuit fans l'éviter ou le ſuit ſans l'atteindre .
Tels redoublant tous deux mille efforts imparfaits ,
Ils courent ſans ſe fuir mi ſe jolndre jamais.
Du Troyen cependant la force preſque éteinte
Succombe , l'abandonne , & ne fert plus ſa crainte .
Pour la derniere fois ranimant ſa vigueur ,
Apollon par fes feux répare ſa langueur.
Des Grecs vers lui bientôt la troupe eſt avancée :
Déjà de tous leurs traits ſa tête eſt menacée.
Jaloux fur ce Héros de porter tous leurs coups ,
Achille de ſes Grecs arrête le courroux.
Il craint qu'une autre main , altérant ſa victoire ,
N'ote , en frappant Hector , un laurier à ſa gloire .
:
Cependant ſur les bords du Scamandre étonné,
Quatre fois par Achille Hector eft ramené.
Témoin du haut des cieux d'un combat fi funeſte ,
Jupiter , entouré de la troupe céleſte ,
Prend ſes balances d'or. Dans fon double baſſin
Et d'Achille & d'Hector il place le deſtin.
Il peſe l'un & l'autre ; & fous ſa main divine
Le baſſin d'Hector tremble , il fléchit , il s'incline ;
Bientôt juſqu'aux enfers on le voit deſcendu.
Apollon en frémit , & s'envole éperdu .
:
14
MERCURE DE FRANCE.
A fon Héros alors Minerve ainſi s'adreſſe :
„ Vaillant fils de Pelée & vengeur de la Grece,
Quelle eſt ta gloire ? Hector va tomber ſous tes coups.
Apollon de mon pere embraſfant les genoux ,
Veut envain retenir le glaive ſur ſa tête ,
Son Hecter va périr & par tå main. Arrête.
Je cours vers ton rival , & je vais l'engager
A livrer un combat dont il craint le danger".
Plein de joie à ces mots qui flattent la vengeance ,
Achille enfin s'arrête. Appuyé ſur ſa lance ,
Il reſpire . Pallas joint le Chef des Troyens ,
Des traits de Déiphobe , elle a couvert les ſiens ,
Elle emprunte ſa voix. ,, Mon frere , lui dit- elle ,
C'eſt trop fuir d'un rival la pourſuite cruelle ,
Déiphobe veut vaincre ou mourir avec vous ;
Venez , & contre lui réuniſſons nos coups.
Toi , qu'entre tous les miens j'ai diftingué fans ceffe ,
Quel reſpect ton audace ajoute àma tendreſſe !
Dit Hector; quoi ! mon frere , oſant ſuivre mes pas ,
Seul de tous les Troyens ne m'abandonne pas.
D'Hécube , dit Pallas , & de Troie en alarmes,
J'ai bravé pour te ſuivre & la crainte & les larmes.
Priam , lui-même en pleurs , a voulu m'arrêter ;
Mais j'ai vu ton danger & n'ai pu l'écouter.
:
OCTOBRE II. Vol. 1776. 15
Viens , raffemblons nos traits. Que le deftin choififfe ,
Des dépouilles d'Hector qu'Achille s'enrichiffe ,
Ou devant ces Troyens de tes exploits jaloux ,
Tombe fur la poufliere expirant par tes coups".
Elle dit : &feignant in courage perfide,
Vers Achille elle- même , elle marche & le guide. /
Enfin donc partageant & la terre & les cieux ,
Se joignent ces Guerriers , fils & rivaux des Dieux.
Leurs bras vont ſe lever. Hector arrête Achille.
,, N'efpere plus , dit-il , un triomphe facile ,
Si j'ai fui devant toi , j'en rougis , & je vien
Ou verfer tout ton fang , ou re couvrir du mien,
Mais avant que mon bras te frappe & me ſeconde ,
Je jure par les Dieux, fur qui mon coeur fe funde ,
Que ſi je ſuis vainqueur, par ma main dépouillé ,
Ton corps d'aucun affront ne ſe verra ſquillé.
Bien plus , à tes amis je promets de te rendre ,
Fais le même ferment & fonge à-te défendre.
Que dis-tu ? repartit Achille furieux ,
La rage dans le coeur && le feu dans les yeux ;
Par un lache ſerment crois- tu que je m'enchatne ?
Tu parles de craité , ne parles que de haine.
Tu fais par quelles loix la nature en courroux.
E
16 MERCURE DE FARNCE.
১
Unit l'homme aux lions & les agneaux aux loups ;
Leurs traités ſont les miens , mon guide , c'eſt leur rage .
Arme - toi donc , reprends ton ſuperbe courage ,
Tu ne peux plus enfin me fuir ni m'ébranler.
Oui: fous mon bras vengeur Pallas va t'immoler ,
De ton fang qui des Grecs arroſera la cendre ,
Va payer tous les pleurs que tu m'as fait répandre".
Il dit : & dans ſa main par trois fois balancé ,
Son trait avec fureur fur Hector eſt lancé.
Hector le voit , ſe baiſſe. Et volant ſur ſa tête ,
Dans le ſable enfoncé , loin d'eux le trait s'arrête .
Pallas l'arrache & court le rendre à ſon Héros .
Le Troyen qui l'ignore , au Grec parle en ces mots :
Tu t'es trompé , les Dieux , quoi que tu puiſſe dire
N'ont pas de mes deſtins pris le ſoin de t'inſtruire.
• • •
•
•
•
Apeine il a ceſſé , que parti de ſa main ,
Plus vite que l'éclair , le trait vole ; & foudain
Conſervant dans ſa courſe une force inutile ,
Frappe , fans s'égarer , le bouclier d'Achille.
Mais par l'airain céleſte auſſi tôt repouffé ,
Loin d'Hector indigné le trait tombe émouffé.
1
OCTOBRE II. Vol. 1776. 17
}
Il ſe trouble , il palit ; reſté ſeul & fans armes ,
Son eſpoir , ſa fureur ſe changent en alarmes ,
Il crie , il cherche envain des fecours fuperflus ,
Il appelle fon frere , & fon frere n'eſt plus.
Trifte & confus , alors ſon erreur l'abandonne.
ود Ainſi ma mort s'apprête & le deſtin l'ordonne ,
Dit- il , j'ai cru d'un frere avoir ici l'appui ;
Mais mon frere eſt dans Troie , & Pallas loin de lui
Trama pour nie tromper cet indigne artifice ,
Ainſi tout me trahit , tout veut que je périſſe .
Je le vois : déjà las de veiller ſur mon fort ,
Jupiter & Phoebus me livrent à la mort.
...
Hé bieh ! mourons enfin ; mais mourons avec gloire ,
Juſqu'au dernier ſoupir difputons la victoire ,
Et que de ma valeur l'avenir étonné ,
Faſſe rougir les Dieux qui m'ont abandonné".
:
TA
Sur Achille , à ces mots , Hector levant ſon glaive ,
S'élance. Tel un aigle en un inſtant s'éleve ,
Et ſur un foible aigneau tombe du haut des cieux ,
Ainſi ſur ſon rival fond Hector furieux .
:
7.
I
1
Achille , non moins prompt , fur lui ſe précipite ,
さ
De l'audace d'Hector fon courage s'irrite .
ינ
Le bouclier divin par Vulcain inventé ,
Le couvre. Par les vents ſur ſon caſque agité,
De mille feux au loin ſon panache étincelle ,
18 MERCURE DE FRANCE.
1
Son trait pétille encor d'une clarté plus belle ;
C'eſt l'étoile du ſoir qui , brillant dans les airs ,
De fon éclat dans l'ombre , étonne l'Univers .
Voulant fur fon rival frapper d'une main füre,
η
2
!
Il le ſuit , l'oeil en feu , l'obſerve , le meſure.
Hector offre à ſes coups l'impénétrable airain
Des armes qu'à Patrocle il ravit de ſa main.
Mais près du caſque , hélas ! peu fait pour fon uſage ,
La cuiraffe à la mort ouvroit un ſeul paſſage...
Achille le voit, frappe ; & Patrocle eſt vengé.....
Hector pâlit , chancele ; Hector tombe égorgé.
Sa force l'abandonne , & fous ce coup funeſte ,
Une mourante voix eſt tout ce qui lui reſte.
1
Contemplant fon rival à ſes pieds renverſé ,
Achille heureux , triomphe. Il s'écrie : ,, Inſenſé !
Quand percé de ta main périt l'ami d'Achille ,
Loin de moi tu goûtois une gloire tranquille
4
Tu ne fongeois donc pas que , malgré ta valeur ,
Patrocle chez les Grecs avoit un für vengeur.
Ton trépas te l'apprend. Mais je veux plus encore.
1
Tandis qu'avec éclat , d'un ami que j'honore ,
Le corps chéri ſera dans la tombe enfermé ,
Du tien ſe nourrira le yautour affamé ".
sibA
evant vers fon vainqueur des yeux prêts à s'éteindre.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 19
Et des mourantes mains qui ne peuvent l'atteindre ,
Hector lui dit: Achille , ah ! prends pitié de moi
Par tout ce qui c'eſt cher , par tes parens , par toi ,
Du moins dans mes malheurs épargne-moi l'injure ;
Et qu'Hector des oiſeaux ne ſoit point la pâture.
D'Hecube & de Priam acceptant les tréſors ,
D'un fils infortuné rends - leur plutôt le corps,
Et que dans le tombeau de ma famille entiere ,
Il repoſe arrofé des larmes de mon pere
وو
F
ود Par mes parens , par moi , ceſſe de me prier ,
Répond en frémiſſant l'implacable Guerrier.
Toi , me fléchir! qui ? toi , par qui Patrocle expire !
Cruel , fi j'écoutois la fureur qui m'inſpire ,
Je voudrois bien plutôt , devenu ton bourreau ,
Trouver , pour te punir , un fupplice nouveau,
Et pouvoir à mon gré , dans ma douleur extrême ,
De mes ſanglantes mains te déchirer moi-même. A
Non ; au bec des vautours rien ne peut t'arrachers
Ni toi , ni tous les tiens Envain pour me toucher
Epuiſant leurs tréſors , tous les Troyens enſembleT
Viendroient m'offrir les biens que leur villesraſſemble.
Quand de fon or, Priam , à mes pieds proſterné,
Couvriroit de ton corps le refte décharné ,
Il ne l'obtiendra pas. Sur ton lit/funéraife 2006 )
B
20 MERCURE DE FRANCE
Tu ne recevras point les larmes de ta mere..
Mais jetés aux vautours , tes membres déchirés
Seront tous diſperſés , & par eux dévorés ".
» J'ai prévu de ton coeur la cruauté farouchet
Lui dit Hector mourant , mais ſi rien ne te touche ,
Crains des Dieux. Apollon , qu'offenſe ta fureur ,
Par la main de Paris deviendra mon vengeur.
99 Et... Sa voix à ces mots fuit ſa bouche entr'ouverts ,
Des voiles de la mort ſa paupiere eft couverte ,
Et malgré ſa jeuneſſe , & malgré ses efforts ,
Son ame défolée arrive chez les morts.20
2
יפ:
3.
,, Meurs , dit Achille , meurs , fur l'infernale river
Les Dieux,ordonneront s'il faut que je te ſuive ".
Mais il lui parle envain ,& dans les airs perdus ,
Ces derniers mots d'Hector , ne font point entendus
1
AMOURO TO 1
Achille cependant ſur ce Héros s'élance ,
::
De ſa gorge ſanglante il arrache ſa lance ,
Le dépouille & bientôt à la foule livré ,
De mille & mille Grecs fon corps eſt entouré.
•Chacun avec tranſport , & l'admire & l'inſulte.
Lâche dans le ſuccès , cruel dans le tumulte ,
Le foldat baſſement veut fouiller de ſes coups
CeHéros devant qui la veille ils fuyoient ttoouuss.
Et joignant à l'outrage une arrogance vile,
e
tof
OCTOBRE II. Vol. 1776. 21
Tous difoient : ,, C'eſt Hector. Qu'il eſt doux & tranquille
Quoi ! c'eſt - là ce Héros qui , la flamine à la main ,
Vouloit fur nos vaiſſeaux ſe frayer un chemin ! "
Mais par ces mots , Achille arrête enfin leur rage :
,, Grecs , puiſque ſous mon bras , malgré tout fon courage
Par le ſecours des Dieux , Hector tombe aujourd'hui ,
Ilion fous vos coups doit tomber comme lui.
Voyons ſi les Troyens qu'il ne peut plus défendre ,
Sur leurs remparts encore oferont nous attendre ;
Ou s'il pourra donner , même après ſon trépas ,
Quelque audace à leurs coeurs , quelque force à leurs bras.
Marchons ... Que dis-je ? hélas ! par la gloire trompée ,
Mon ame de victoire eſt encore occupée ,
Tandis que mon ami , laiſſe ſur mon vaiſſeau ,
Attend mes derniers foins & demande un tombeau.
Non , cher Patrocle , non ; crois que de ma penſée
:
)
T
Ton image jamais ne peut être effacée .
Sous les coups de la mort qui fait tout oublier , A
Achille malheureux périroit tout entier ,
Que bravant ſon pouvoir juſques ſur les morts mêmes ,
S'occuperoit de toi , ce coeur tendre & qui t'aime .
Suſpendez donc , Guerriers , vos glorieux travaux ,
L'amitié vous en preſſe. Allons vers, nos vaiſſeaux.
J'y traînerai le corps du défenſeur de Troie ;
Et vous , parmi les chants de victoire & de joie
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
1
Dites : Héctor n'eſt plus , dans Hector aujourd'hui
Ilion perd le Dieu qui faiſoit for appui". :
3
Il a dit : & fuivant la fureur qui l'égare ,
Ilfait de ſa victoire un uſage barbare.
Indignement d'Hector il perce les deux pieds.
Par lui-même à fon char tous les deux font liés ;
Il y monte , & bientôt ſes mains de lang humides
De ſes courfiers fougueux preffent les pas rapides.
Les beaux cheveux d'Hector par le char emporté,
Tracént en longs fillons le fable enfanglante.
Déjà de la beauté l'oeil ne voit plus les traces ,
Ce viſage ſi noble & qu'ormoient tant de graces ,
Ce front jadis ſuperbe , aujourd'hui tout poudreux,
De pouffiere & de ſang n'eſt qu'un melange affreux.
Ainſi de ſes vainqueurs autoriſant la rage ,
Jupiter même alors livre Hector à l'outrage ,
Et laiſſe près de Troie un Héros adoré.
Sous les yeux paternels périr déshonoré.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 23
LE VISIR.
A Conte moral.
き
Un jeune Sultan , fort épris du beau
ſexe , avoit raſſemblé dans ſon ſerrail les
plus belles eſclaves de l'Aſie. Plus occupé
du ſoin de leur plaire que des affaires de
l'Etat , il fortoit rarement de ce lieu de
délices. Son Viſir lui repréſentoit très-fouvent
qu'il étoit honteux pour un Souverain
de perdre dans les plaiſirs le temps
qui lui avoit été donné pour faire le bonheur
de ſes peuples. Le jeune Monarque
fit un généreux effort , oublia la volupté
*pour s'appliquer au gouvernement de ſes
Etats.
Tandis qu'Achmet triomphoit de la
converfion de ſon Maître , fes eſclaves
languiſſoient dans les plus vives alarmes:
le ferrail , autrefois le ſéjour des ris
& des jeux , étoît devenu celui de l'ennui
& de la triſteſſe. Un jour ce Prince
étoit allé voir ſes femmes , ce qu'il ne
faiſoit que très - rarement; elles ſe jeterent
à ſes genoux , en lui diſant : ,, Quel
,, crime , Seigneur , avons-nous commis ,
B4
24 MERCURE DE FRANCE .
-
4
,, qui aitpu nous attirer votre indifféren-
,, ce? Ah! ſi c'en eſt un que de vous trop
,, aimer , fans doute nous sommes toutes
,, coupables ? " Le Sultan ſenſible à une
ſcene ſi touchante , les releva avec bonté :
pour les confoler , il eut la foibleſſe de
leur avouer qu'il ne s'étoit éloigné d'elles
que par le conſeil de fon Miniſtre. Je
gagerois , dit au Sultan une d'entr'elles ,
que ce vieillard auftere qui déclame fi
fort contre notre ſexe , ne lui réſiſteroit
pas mieux qu'un autre. Envoyez-moi à ce
grand cenſeur , je veux devenir ſon efclave
, & j'oſe aſſurer Votre majeſté que
cette eſclave ſera bientôt maîtreſſe abſolue.
Cette idéeréjouit le Sultan ,& il fitaccepter
la jeune eſclave au Viſir. La jeune
Odaliſque employa toutes les ruſes de
la coquetterie la plus rafinée, pour plaire
&pour féduire le vieillard. Quand elle
vit qu'elle avoit acquis de l'empire ſur le
Vifir , elle changea de conduite. Elle
mit en jeu la rigueur & les caprices.
Achmet , vieillard amoureux , preſſoit en
vain en amant déſeſpéré la ruſée Odaliſque
, qui chaque jour , par de nouveaux
réfus , ajoutoit à la violence d'une paffion
qu'Achmet ne pouvoit plus maîtrifer.
Enfin , un jour qu'il preſſoit avec
OCTOBRE II. Vol. 1776. 25
1
tranſport les genoux de la belle Odalif.
que , elle lui dit ces mots: ,, Que vous êtes
,, étranges vous autres hommes puiſſans !
,, nous ſommes donc condamnées à vous
,, obéir toujours aveuglément , & vous
ود
و د
و د
ne faites aucune avance pour nous plaire
& exciter notre bienveillance. Si
vous exigez de moi cette faveur qui
,, doit, dites- vous , faire le bonheur de
votre vie , l'acheterez-vous trop cher ,
en m'obéiſſant un ſeul jour? Si vous
,, promettez de faire ma volonté pen-
,, dant un ſi court eſpace de temps , je
و د
و د
me conformerai aux vôtres toute ma
,, vie ". Le Vifir promit tout ce qu'elle
voulut. Le lendemain Odaliſque fit prier
le Sultan de ſe cacher dans l'appartement
du Viſir. Elle fit apporter une ſelle
& une bride : voyons à préſent où ira
votre complaiſance tant vantée. Il faut
que vous fouffriez que je vous ſelle ,
vous bride , que je vous monte comme
un cheval , & que vous marchiez dans
cet équipageun demi quart d'heure dans
cet appartement , où vous n'êtes vu que
de moi.
Le pauvre Viſir ſe laiſſe monter , &
promene ſa maſtreſſe. Le Sultan parut
alors avec un air moqueur. LeVifir , fans
B5
26 MERCURE DE FRANCE
ſe déconcerter , lui dit: ,, Seigneur , c'eſt
,, parce que je connoiſſois tous les ca-
,prices de ce ſexe dangereux , que j'exhortois
Votre Hauteſſe ſublime à ne
pas s'y livrer , ſans referve , comme
elle faisoit, Mes leçons doivent faire
55plus d'impreſſion ſur votre eſprit ,
,, depuis que j'ai joint l'exemple au pré-
,, cepte ".
ODE couronnée à Rouen en 1774 .
Quomodo ceſſavit exactor , &c. ISAIE , Ch. 14.
COMMENT
OMMENT eft- il tombé du char de la victoire ,
Ce Tyvan dont le fceptre épouvantoit les Rois ?
Sur des villes en cendre il appuyoit ſa gloire
Et chantoit ſes exploits.
•Dù couchant à l'aurore il ſemoit les alarmes ;
Les Hébreux conſternés foupiroient dans les fers:
On redoutoit ſon nom , & le bruit de ſes armes
Effrayoit l'Univers.
Heimmoloit le fils ſur la mere expirantes
Tout tomboit ſous fon bras dans la nuit du cercueil
OCTOBRE II. Vol. 1776. 27
Le ſang dont il trempoit la terre frémiſſante ,
Accroifſoit fon orgueil .
Dis - moi qui t'a frappé , fils brillant de l'aurore ,
» Toi que le monde entier adoroit en tremblant,
ود Ta grandeur eſt éteinte , & le trépas dévore
„ Ton fceptre menaçant.
„ Tu ſemblois à ton gré gouverner le tonnerre ;
„ D'un coup d'oeil tu fixois le deſtin des combats ;
Tes mains en agitant les flambeaux de la guerre,
Embrafoient les Etats .
,, Au-deſſus du ſoleil on élevoit ton trône ;
Les mortels effrayés ſe courboient à ta voix :
» Et la parque inflexible , en briſant ta couronne,
22
T'aſſervit à ſes loix ".
sir
SITA
Peuples ,ſéchez vos pleurs , vous n'êtes plus ſa proie
Il n'a pu détourner le coup affreux du fort;
Les cedres du Liban ont treſſailli de joie
En apprenant ſa mort.
1
„ Nous pouvons , ont-ils dit , balançant notre ombrage,
"
Relever dans les airs nos fronts majeſtveux,
„ Le juſte meurt en paix , & Dieu confond la rage
„ D'un Prince audacieux.
,, Répétons , il n'eſt plus ce monſtre ſanguinaire ,
28 MERCURE DE FRANCE,
,, Ce monſtre dont la voix imprimoit la terreur ;
,, Il n'eſt plus ... & fon corps traîné ſur la poufliere ,
»
, N'inſpire que l'horreur.
A mon char , diſoit-il , j'enchaîne la nature ,
,, Et mon oeil ſe repaît de ſpectacles ſanglans ;
„ O vengeance éclatante ! .. il devient la pâture
"
Des oiſeaux dévorans ".
O yous , Rois , qui briguez une gloire immortelle !
Du Vainqueur de Lawfeldt imitez les vertus ,
Et vous emporterez dans la nuit éternelle
Le doux nom de Titus.
ALLUSION.
Les Hébreux gémiſſoient dans un dur efclavage ,
Touché de leurs malheurs , le ciel rompit leur fers,
Ainſi Vierge en naiſſant , aurore ſans nuage ,
Tu ſauvas l'Univers.
Par M. Daubert , de Caën.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 29
LA BERGERE & LA BREBIS.
Apologue imité du Grec.
THISIS , HISIS , jeune & tendre Bergere
Promenant un jour ſon troupeau ,
Rencontre un foible louveteau
Qu'avoit abandonné ſa mere ;
Hélas ! dit- elle , il va périr !
Elle appelle auffi- tôt ſa Brebis la plus chere ,
Et le lui préſentant , l'invite à le nourrir.
Quoi ! vous voulez que pour vous plaire ,
J'offre mon lait au monftre dont le pere
A ſans pitié dévoré mes enfans !
Vous le verrez de fa dent meurtriere
Lui-même le premier me déchirer les flancs,
A
Non , tu ſauras changer ſon caractere ;
5
4
Un jour il fentira le prix d'un ſi beau trait :
Mais dût-il être ingrat , ma chere ,
Apprends toujours qu'on trouve ſon ſalaire
Dans le plaifir d'avoir bien fait.
Par M. Dareau , de la Société Littéraira
de Clormont - Ferrand.
}
۳
30 MERCURE DE FRANCE .
CONTE traduit de l'Arabe , par
M. Cardonne.
:
TROIS Arabes étant dans la cour du
Temple de la Mecque , diſputoient fur
la générofité & l'amitié ,&ne pouvoient
convenir qui méritoit la préférence de
ceux qui parmi eux,donnnoient alors les
plus grands exemples de vertu. Les uns
étoient pour Abdala , fils de Giafar , oncle
de Mahomet; les autres pour Kaiz , fils
de Saad ; & d'autres pour Arabad , de la
Tribu d'As . Après avoir bien difputé , ils
convinrent d'envoyer un ami d'Abdala
vers lui , un ami de Kaiz , & un ami
d'Arabad , pour les éprouver tout trois ,
& venir enfuite faire leur rapport à
l'Aſſemblée.
L'ami d'Abdala courut donc à lui , en
lui diſant; Fils de l'oncle de Mahomet ,je
ſuis en voyage , & je manque de tout.
Abdala étoitfur fon chameau chargé d'or
&de foie , en deſcend auſſi tôt , lui donne
fon chameau ,& s'en retourne à pied
dans ſa maiſono sh
Le ſecond alla s'adreſſer à ſon ami
OCTOBRE II. Vol. 1776. 3
Kaiz fils de Saad. Kaiz dormoit ; un de
ſes domeſtiques demande au voyageur
ce qu'il defire ; le voyageur répond qu'il
eſt l'ami de Kaiz , & qu'il a beſoin de
fecours. Le domeſtique lui dit , je n'ofe
éveiller mon Maître , parce qu'il eſt très
fatigué depuis hier ; mais voilà de l'or,
c'eſt tout ce que nous avons ici pour le
moment; prenez ce chameau & cet ef
clave , vous pouvez arriver chez vous
avec fûreté ; Lorſque Kaiz fut éveillé , il
gronda fortement le domeſtique de n'avoit
pas donné autre choſe , & fur- tout
de ne l'avoir pas éveillé ſur le champ.
Le troiſieme , alla trouver l'ami d'Arabad
, de la Tribu d'As. Arabad étoit
aveugle ,& il fortoitde fa maiſon appuyé
fur deux esclaves pour aller prier Diễu
au Temple de la Mecque; dès qu'il eut
entendu la voix de l'ami , il lui dit : Je
n'ai pour tout bien que mes deux eſclaves
, je vous prie de les accepter , & de
les vendre , j'irai comme je pourrai au
Temple avec mon bâton , & le Dieu des
miféricordesfera plus généreux que moi :
adieu , foyez heureu
it PM
(
Les trois Arabes étant revenus à l'Afſemblée
, raconterent ce qui leur étoit
arrivé. On doua Abdala & Kaiz ; mais'on
fut émerveillé d'Arabad.
32 MERCURE DE FRANCE.
On peut dire que les Arabes ont tous
jours eu des idées nobles & fublimes :
Jeurs Poëtes , les plus anciens de la terre ,
font inimitables par la richeſſe de la poëfie.
& l'élévation des idées , fur-tout
de celles qui ont rapport à la nobleſſe , à
la générofité de l'ame.
2
:
L'EMBARRAS D'UN JEUNE POETE .
Epitre.
Οvous qui m'inſpirez des goûts trop pleins de charmes
Souffrez qu'en vôtre ſein j'épanche mes alarmes :
Du moins fi mes ennuis n'en font pas foulagés ,
Le coeur de mon Ami les aura partagés.
Au fortir du berceau , de poétique flamme
Une étincelle ardente a pénétré mon amé.
La lyre d'Apollon , ſous mes doigts enfantins ,
Rendit même au hasard quelques fons argentins ,
Mais ſi j'ai commencé de déployer mes ailes
A
Vers le ſéjour brillant des doctes Immortelles ,
C'eſt que dans vos diſcours mes eſprits éclairés
Ont puiſé d'un goût ſain les germes épurés ,
;
1
:
:
Βε
OCTOBRE II. Vol. 1776. 33.
Et que j'apprends ſous vous l'art charmant & pénible
D'obtenir des beaux vers la palme incorruptible.
Par vos utiles ſoins , lorſque j'ai quelquefois.
Modulé les accens de ma timide voix ,
Un travail obſtiné fuppléant au génie ,
A foumis ma penſée aux loix de l'harmonie ;
Et l'utile méthode a , d'un trop vaſte élan ,
Refferré les écarts dans les bornes d'un plan .
Des hommes immortels adoptés par Minerve ,
L'étude a conſtamment alimenté ma verve ;
Sur le tableau du monde ayant fixé mes yeux ,
Je m'efforce de peindre & d'obſerver comme eux.
J'aurois pu trébucher ſur leur gliſſante route.
Et mes fautes un jour m'auroient infiruit , ſans doute ,
Le temps , l'expérience & mes réflexions :
Vos conſeils m'ont valu leurs tardives leçons .
Vous , qu'ils m'ont fait aimer avec idolatrie :
Vous , vainqueur des ennuis du printemps de ma viel
Art trop puiſſant des vers ! j'approche enfin du temps
Oti la raifon preſcrit des ſoins plus importans.
Pourquoi vous cultivai-je ! hélas ! je déſeſpere
Qu'un travail différent ait le droit de me plaire.
Occupé de vous ſeul à chaque inſtant du jour ,
C
1
34
MERCURE DE FRANCE.
Je ſens trop qu'au barreau , laiſſant dormir la cour ,
Rêveur , & me plongeant dans vos torrens fublimes
Au lieu de mes moyens j'aſſemblerois des rimes ;
Que pour les Dieux d'Homere oubliant l'Eternel ,
D'un encens déplacé je ſouillerois l'autel ;
Qu'au champ d'honneur enfin ,jaloux d'une autre gloire ,
J'irois , loin du combat , çélébrer la victoire .
Que faire ? que choiſir dans cette extrémité ?
Ou prendre à contre-coeur un état reſpecté ,
Ou , bravant de l'oubli la triſte certitude ,
D'un talent pauvre & vil faire ma ſeule étude.
Ami, je vous entends : vous m'allez reprocher
Le préjugé honteux qui ſemble me toucher.
Je fais que , hors du rang où le hafard le jette ,
Un mortel vertueux ne voit rien qu'il regrette ,
Du véritable honneur poſſeſſeur établi ,
Quelqu'abaiffé qu'il foit , il n'eſt point avili.
Des enfans d'Apollon je connois la nobleffe.
Hélas ! fi de nos jours la maligne foibletle ,
Dont ſe repaît l'orgueil des vulgaires eſprits ,
Eſt de les accueillir d'un regard de mépris ,
La fource en eft dans eux , dans leurs haines fatales
Le démon de l'éloge & celui des cabales ,
(
OCTOBRE II. Vol. 1776. 35
Le baffeffe des coeurs a rendu les talens ,
Et le rebut du Peuple & le jouet des Grands .
:
Le fage cependant qui , loin de leurs intrigues ,
Sans fervir ni former d'ambitieuſes brigues ,
Homme de tous les temps & non celui du jour ,
Chante en paix l'amitié , la nature & l'amour ,
A, fans le mendier , le fuffrage unanime ,
Et n'enchaîne pas moins le reſpect & l'eftime .
Mais , quoi ! ces vains reſpects , qu'il n'obtient pas toujours,
De ſes pauvres deſtins foutiendront ils le cours ?
On meurt ſouvent de faim avec beaucoup de gloire ;
Et tel , dont les écrits vivront dans la mémoire ,
Donneroit volontiers , pour un ſeul des repas
Du Financier logé fous fon froid galetas ,
D'un art infructueux les ſavantes merveilles ,
Et le ſtérile honneur qui couronne ſos veilles .
Voilà quels tendres foins reviennent chaque jour
De ma ſenſible mere épouvanter l'amour.
Elle craint pour un fils fans appui , fans richeſſes ,
Le deſtin des rimeurs & fur- tout leurs baſſeſſes ..
r
Contre ce fruit honteux de leurs triftes beſoins ,
Ses leçons auroient dû la raffurer au moins.
Ses leçons ! ah ! fur moi , fur ma reconnoiffance,
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
Qu'elle a dedroits plus faints , plus chers que ma naiſſancet
L'exemple des vertus & le bienfait des moeurs ,
De l'eſprit & du goût les premieres lueurs ,
Qui brillent dans la nuit de mon ame indéciſe ,
Je lui dois trop , helas ! pour qu'à ſes loix ſoumiſe ,
Ma tendreſſe , à mon gré , récompenfat jamais
Sa conftante amitié d'un ſeul de ſes bienfaits.
Il faut , il faut du moins lui conſacrer ma vie ,
Et femer le bonheur ſur ſa trame embellie .
Je vais donc obéir , plier mes volontés
Au foin d'accumuler l'or & les dignités.
Je vais , me prodiguant à cet eſpoir frivole ,
Confumer pour encens , aux pieds de mon idole ,
Les jours de mon printemps , ces jours ſi précieux
Qu'en de plus chers travaux j'aurois occupé mieux;
La liberté , la paix , ces premiers biens du ſage ,
Et de jouir de moi le ſuprême avantage ,
Allons d'abord des Grands , flattant les paffions ,
Mendier les dédains & les protećtions .
Oh ! que j'aime bien mieux , Eſchyle de la France,
La romaine fierté de ta noble indigence !
Tes vers m'ont tout appris , cent fois je les ai lus .
Je t'admire dans eux , & t'admire encor plus
:
OCTOBRE II . Vol. 1776. 37
Dans l'aſyle modeſte où , folitaire & libre ;
Le peintre & le rival des Citoyens du Tibre ,
Ton génie indompté laiſſoit aux Scudéris
Richelieu difpenfer les bienfaits de Louis .
Tels on vit quelquefois ſous un climat ſauvage ,
De fuperbes courſiers , dédaignant l'eſclavage ,
Loin de l'homme , emportés au milieu des déſerts ,
Souffrir plutôt la faim que ſes dons & fes fers .
Et je pourrois , au prix de ma fublime attente ,
Acheter lâchement une chaîne éclatante!
Non... Mais , ma mere. Hélas ! elle parle , & mon coeur
Eſt glacé de remords , de honte & de terreur.
Je ne te retiens plus; fuis ta pente invincible.
A la voix du devoir , à la mienne inſenſible ,
Citoyen dédaigné , fans biens & fans emploi ,
Homme inutile au monde , à ta patrie , à toi ,
Libre de tous liens , tapi dans ta retraite ,
Fuis la terre indignée à qui peſe un Poëte.
Ah ! dites , mon Ami , pour la ſociété
Seroit- ce m'endormir dans l'inutilité ?
Du langage des Dieux l'interprête fublime ,
Ne peut- il dans fon art ſe renfermer fans crime ?
Des mutuels devoirs , dont chaque homme eft lié,
C3
:
J
38 MERCURE DE FRANCE,
Eſt- il au milieu d'eux un canal obftrué ?
Semblable à ces grands lacs , de qui l'onde afſoupic.
Retient , fans aucun fruit , l'onde qui l'a groffie.
Sans doute ce n'eſt là qu'un trop injufte arrêt ,
Par qui l'empire entier du goût qu'il proſcrivoit,
Ne verroit plus compter au rang des ſoins utiles ,
Que le travail peſant qui rend nos champ fertiles ,
Ces arts vils & groffiers n'exerçant que les mains ,
Et l'honorable emploi de juger les humains.
Mais quand ces lourds humains pourroient avec juſtice ,
De l'inutilité nous reprocher le vice ;
Quand Homere ou Tyrtée , allumant dans les coeurs
De la gloire & de Mars les célestes ardeurs ;
Quand David ou Rouffeau , fur leur harpe immortelle ,
Exprimant les remords de l'ame criminelle ,
Du Dieu qui nous forma célébrant les bienfaits ,
Et dirigeant vers lui nos chants & nos fouhaits ;
Quand du meilleur des Rois les vertus renaiffantes ,
O Voltaire ! à jamais ſous ton pinceau vivantes ;
Quand fur la ſcene enfin Melpomene & fa fooeur ,
Remuant à leur gré l'ame du ſpectateur ,
Le faiſant fur lui-même ou s'indigner , ou rire ,
Et corrigeant ſes moeurs par un art qu'il admire ,
A l'Univers charmé ne ferviroient de rien :
D'effacer cette tache il n'eſt plus de moyen.
Ah ! qu'il eſt de vertus encor à notre ufage !
OCTOBRE II. Vol. 1776. 39
Et lorſque digne ami , lorſqu'époux tendre & fage,
Pere d'enfans nombreux , élevés par mes ſoins ,
Homme , du malheureux foulageant les beſoins ,
D'un coup d'oeil fimple & vrai meſurant mes ſemblables ,
Leurs vices , leur orgueil , leurs travaux miférables ,
Parlez ; aurai -je tort , ſi , de moi fatisfait ,
Pour la ſociété je crois avoir plus fait
Que le Traitant fans moeurs , l'oifif célibataire ,
Ou le fat revêtu d'un habit militaire ?
Allons ; du plus beau feu je me ſens embrafer :
Que la barriere s'ouvre , & je vais tout ofer.
Aſſis au premier rang du Temple de Mémoire ,
J'allierai les vertus à l'éclat de la gloire.
Si cependant le ciel à mes foibles eſſais
Ferme l'étroit chemin qui conduit au ſuccès ,
(Et ne ſemble- t- il pas que dans l'âge où nous ſommes ,
Lorſqu'il nous a fait naître après tant de grands hommes,
C'étoit pour nous abattre au pied de leurs autels ,
Non pour nous partager leurs lauriers immortels ? )
Si , glanant ſans mérite aux champs qu'ils moiffonnerent ,
Quelques vils rejetons que leurs mains dédaignerent,
Je dois , méconnoiffant l'honneur , la vérité ,
Ramper dans la baffefle & dans l'obfcurité ....
C 4
40 MERCURE DE FRANCE .
Cet avenir cruel me frappe , m'épouvante .
Doux & fragile eſpoir d'une audace mourante i
Gloire , vertus , bonheur , fantômes adorés !
Vous enchantiez mon ame & vous la déchirés.
Flottant ſur une imer d'ennuis , d'inquiétudes ,
Je tombe replongé dans mes incertitudes.
Voyageurs égarés dans une ſombre nuit ,
Echappés un inſtant à l'horreur qui vous fuit ,
Pour ne la retrouver que plus épouvantable ,
Votre fort eſt plus doux que mon fort lamentable,
T
Vous , mon Ami , vous tous , dont l'intrépide effort
Dompta le choc des vents qui m'écartent du port ,
Prononcez fur mon choix : vous m'avez pu connoître
Et fi de mes deſirs , qui feront vains peut-être ,
Vous accuſez mon âge & ſes folles ardeurs ;
Si le mépris conſtant des biens & des grandeurs ;
Si l'amour de l'étude , ah ! cet amour fublime ,
Dont m'ont fait une loi ceux qui m'en font un crime ,
Cet amour généreux qui ſuſpend ma douleur ,
Embellit ma jeuneſſe & fuffit à mon coeur ;
Si tous les fondemens de ma foible eſpérance ,
Ne doivent pas charger la ſévere balance
Où vos mains peſeront des intérêts ſi chers ;
Je le dis en tremblant : jugez -moi... fur mes vers.
Par M. de la Baume.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 41
ODE ANACRÉONTIQUE.
Madame la Marquise D* L* P***
pour le jour de Sa fête .
L'AMOUR ,
'AMOUR , dans les bois de Cythere ,
Avec ſoin cultivoit un lys ;
Combien cette fleur étoit chere
A l'ainable enfant de Cypris !
Elle croiffoit pour une fète
Que ce Dieu vouloit célébrer
Il devoit en orner la tête
De l'objet qu'il oſoit aimer.
La Soeur du Dieu de la tendreſſe ,
L'Amitié , trouvant cette fleur ,
De la cueillir elle s'empreſſe ;
Mais l'Amour arrête ſa Soeur.
C'eſt pour une Nymphe charmante,
Dit- il , que je la cultivois :
Si tu la voyois ! elle enchantes
Pour elle je la réſervois.
:
Elle ſourit comme ma mere , 1
,
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
Ses yeux peignent le ſentiment ;
Elle a le coeur d'une Bergere ,
Et de Vénus le port charmant :
C'eſt elle qui m'a fait connoître
Que je fuis le Dieu du plaifir.
Sa belle bouche le fait naitre ,
Et fon eſprit en fait jouir.
L'Amitié dit : Tu peins , mon Frere,
L'objet dont je chéris les loix ;
Du coeur de celle qui t'eſt chere;
Pour mon aſyle j'ai fait choix.
Laifle-moi donc offrir moi-même
Un don que tu rendrois douteux :
Plus je parois , plus elle m'aime ;
Mais caches-toi pour plaire mieux,
L'Amour , avec un doux fourire ,
A l'Amitié remit la fleur.
Je te l'apporte , o ma Thémire !
Au nom de fon aimable Soeur.
Tu fais à quel excès je t'aime !
Je veux dans ce moment heureux
Sur ton coeur la placer moi-même
De l'Amitié ce ſont les voeux.
OCTOBRE II . Vol. 1776. 43
Idées d'une jeune Provinciale nouvellement
arrivée à Paris.
QUEL monde! quel ſéjour ! .... Ma curiofité
s'empare d'une foule d'objets qui
l'enchantent , & ne peut se fixer fur aucun
: tant de beautés échappent à la
penſée.
Ah ! qu'étois - je avant d'habiter ces
lieux charmans ? Je vivois ; mais d'une
vie triſte , monotone & languiſſante :
j'étois née pour connoître & pour ſentir,
&je m'ignorois moi même.
Peuple aimable , ſéjour enchanteur, re .
cevez le premier hommage des ſentimens
délicieux que vous m'inſpirez ; que ce
raviſſement qui penetre mon ame ſe prolonge
juſqu'au terme de mes jours ! fi tout
ce que j'éprouve n'eſt qu'une illufion
agréable , mais trompeuſe , qu'elle me
trompe toujours ainſi , je lui devrai mon
bonhear.
Quelle étoit mon erreur , lorſque ſub
juguee par la voix de la prévention , je
ne voyois , je ne concevois rien au desfus
de ma patrie. Que j'étois alors aveu
44 MERCURE DE FRANCE.
glée ! & combien n'ai-je pas à rougir de
mon ignorance ! .....
Amour, fouverain maître de mon ame ,
que je regrette, fur- tout, le temps quej'ai
perdu ſans te connoître ! J'étois à peine
fortie de l'enfance , que j'éprouvai l'irréſiſtible
beſoin de ſuivre tes loix. Des hommes
à grandes paffions ſe préſenterent à
mon coeur , & la gêne , la ſurveillance
tyrannique , la conſtance excédante, l'ennui
, leur fervirent de cortege : cette premiere
épreuve me fit craindre tes traits
fans troubler mon repos..... Dieu charmant
! oui , je commence à m'en appercevoir
; c'eſt ici , ce n'est qu'ici qu'on
peut te connoître & chérir tes douceurs !
Ta puiſſance eſt celle d'un enfant qui rit
& qui careſſe ; ta conſtance n'a de durée
que celle du plaifir ; la jalouſie ne
mêle jamais ſes tourmens à tes faveurs
ineffables ; tu es ici la ſuprême volupté ,
tu étois ailleurs un inſupportable eſclave !
Et toi , dont j'ai vu ſi ſouvent profaner
les autels , Dieu du goût , pere des talens
& des graces, ton temple eft ici par-tout ;
je trouve à chaque pas des prodiges que
tu fais naître ; j'avois long-temps ſupçonné
ton exiſtence ; mais on ne m'offroit
de toi que des images défigurées , qui
OCTOBRE II . Vol. 1776. 45.
effaçoient de mon eſprit les impreſſions
naturelles qui vouloient s'y graver. Chez
nous la fuffifance & le ton des Triffotins
étoit la marque du ſavoir ; la manie
de tout fronder , ſuppoſoit une ſupériorité
de jugement ; l'art de rhabiller mesquinement
quelque vieille chanſonnette ,
étoit appellé par nos femmes le vrai ta-
•
lent de la poëſie **. •
• •
De toutes les jouiſſances qui s'offrent ici
à mes defirs , celle de pouvoir admirer
de près ce Monarque , l'amour & l'ami
de fon peuple ; cette Souveraine , l'idole
& l'ornement de la nation , & tous ces
Héros qui les environnent , eſt la plus
délicieuſe ſans doute. O mes chers compatriotes
, quel eft donc votre bonheur ſi
vous ne goûtez point celui- ci ? Eh , Dieu !
peut- on être heureux & content loin de
tout ce qui nous eſt le plus cher ?
1
46 MERCURE DE FRANCE.
VEKS adreſſés à Madame la Marquise DE SÉ-
GUR , Commandante en Franche - Comté ,
par M. Gavinet , Commiſſaire des poudres
&Salpêtres ; à l'occaſion d'un feu d'arti
fice qu il a eu l'houneur de lui offrir le jour
de Saint Louis.
LE vif éclat du falpêtre enflammé ,
Dont un coeur citoyen vous préſente l'hommage ,
Malgré tous ſes efforts n'eſt qu'une foible image
Du ſentiment dont il eſt animé .
Ce fentiment l'honore , ainſi qu'une Province
Qui fait apprécier l'heureux choix de fon Prince ,
Et goûter l'agrément de vivre ſous vos loix .
Je fùis témoin qu'il n'eſt point de Comtois ,
Dont le coeur empreſſé de vous fuivre à la trace ,
Ne vous diſe des yeux , au défaut de la voix ,
Quels droits vous ajoutez à ceux de votre place.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 47
VERS d Mesdames LOUIS (*) & TRIAL ,
fur l'Opéra de Fleur d'Epine.
SAAVVAANNTTEE Muſe de la Seine ,
Belle Louis , quel Dieu ſait t'inſpirer tes airs ?
Non , la Muſe de Mitylene
Ne put jamais former d'auſſi brillans concerts .
Et toi , dont les talens embelliſſent Thalie !
Toi , dont la voix touchante exprime la candeur,
O Trial ! Actrice chérie ,
Apprends-moi par quelle magie,
:
Tu charmes à la fois & l'oreille & le coeur ?
Vous euffiez toutes deux vaincu l'Amant rebelle
Qui tint long- temps Sapho captive fous fa loi:
Louis dans l'art de peindre , eft bien au-deſſus d'elle ;
Sapho , belle Trial , chantoit moins bien que toi.
Par M. D.
Louanges d'Auguste & de Régulus . Ode
imitée d'Horace.
JUPITE
Cooelo tonantem , &c.
UPITER lance fon tonuerre ;
Les Dieux founis ſuivent ſes loix
(*)Auteur de la musique de Fleur d'Epine .
48
MERCURE DE FRANCE.
Céfar eft le Dieu de la terre ,
Il la foumet par ſes exploits .
Le Parthe à genoux le ſupplie ,
Le farouche Breton ſe plie
Au joug qu'il impoſe aux vaincus ,
Et leur défaite entiere & prompte
A jamais répare la honte
De la défaite de Craffus .
O gloire indignement flétrie !
Rome avoit vu des Citoyens ,
Loin de leur auguſte patrie ,
Se forger de honteux liens ;
Epris de flammes étrangeres ,
Ils s'étoient choiſis des beaux-peres
Chez nos barbares ennemis ;
Croira-t- on qu'un Romain né libre ,
Ait pu , loin des rives du Tybre ,
Ramper en eſclave ſoumis ?
Voilà ce qu'au fond de fon ame
Jadis prévoyoit Régulus ,
Quand lui ſeul d'une paix infame
Conſeilla le noble refus .
,, Périſſe , diſoit ce grand homie ,
,, Des foldats indignes de Rome !
وو Quelle honte , Dieux immortels !
» J'ai vu leurs bras chargés de chaînes ,
OCTOBRE II. Vol. 1776. 49
» J'ai vu les dépouilles Romaines
De l'Afrique orner les autels . :
هو Offert en tribut à Carthage ,
" Votre or vous rendra vos foldats
,, Mais vous rendra-t-il le courage
" Qu'ils n'ont point eu dans les combats ?
„ Comme la laine une fois teinte ,
,, L'ame une fois de vice empreinte ,
„ N'aura plus ſon premier éclat ;
,, Par ces rançons Rome ternie ,
„ Joint la perte à l'ignominie ,
5. Et détruit doublement l'Etat.
, Lorſqu'on verra les faons timides
Braver le Chaſſeur dans les bois ,
"
L'honneur pourra rendre intrépides
Ceux qui méconnurent ſa voix ::
„ Ceux qui , ſauvant par l'eſclavage
;
» Leurs jours qu'eût ſauvé leur courage ,
Ont le coeur & les bras flétris...
>> Triomphe ! ſuperbe ennemie ,
Puiſqu'à la fin notre infamie
» Va t'élever ſur nos débris ","
Il dit: & fon regard farouche ,
Peignant ſa honte & ſa fureur ,
Exprimoit bien mieux que ſa bouche
D
1
'1
:
50 MERCURE DE FRANCE.
Le déſeſpoir de fon grand coeur ;
Comme indigne de leurs tendreſſes ,.
Sa main repouſſoit les careſſes
De ſon épouſe & de fes fils;
Mais fon front devint plus tranquille
Lorſqu'il vit le Sénat docile...
A ſes héroïques avis.
Cependant Carthage indignée
Lui préparoit d'affreux tourments ;
Rome envain de larmes baignée ,
Vouloit dégager ſes ſermens;
Tranquille & ferme il quitta Rome';
Et l'on eût dit que ce grand homme
S'en alloit au fein du repos ,
Dans quelque retraite riante ,
Près de Vénafre ou de Tarente ,
Se délaſſer de ſes travaux. ;
Par M.L. R
f
Le mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Miroir ; celui de
la ſeconde eſt le Temps; celui de la
troiſieme eſt le Feu des quilles. Le mot
du premier Logogryphe eſt Serpent (aniOCTOBRE
II. Vol. 1776. 3
mal) & Serpent (instrument) ; celui du
ſecond eſt le Muſc , où l'on trouve mue ;
celui du troiſieme eſt Rofée , où ſe trouve
rofe & ofe .
Je
ÉNIGME.
E défendois jadis les remparts de vos villes :
Le canon a rendu mes ſecours moins utiles ,
Et Mars ne m'admet plus en ſes nobles travaux.
J'embelliſſois autrefois vos châteaux ;
Vos Vitruves François , devenus plus habiles ,
M'éloignent à préſent de ces palais tranquilles
Où vous allez , au milieu des étés ,
Oublier les ennuis des cours &des cités.
Dans vos Temples pourtant l'on me conſerve encore.
Le noble campagnard , qui me chérit toujours ,
M'emploie aufli , mais dans ſes baffles-cours,
Pour loger les oiſeaux qu'attelent les Amours ?
Au char de la Beauté qu'à Cythere on adore.I
ParM. Louis Guilbault.
T
14
Γ
1
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
J
AUTRE.
E me vante d'avoir une noble origine ,
J'habite affez ſouvent les champs que j'embellis
Près de moi Célimene , amoureuſe & chagrine ,
Se plaît à ſoupirer en ſecret ſes ennuis .
Elle croit que ma voix murmure de ſa peine ,
Que ne puis-je d'un mot diffiper ſon erreur f
Loin d'elle , malgré moi , l'affreux deſtin m'entraîne ,
Quoiqu'en obéiſſant j'accuſe ſa rigueur.
Par M.le Méteger.
J
AUTRE.
E dois mon étre à l'induſtrie :
Au ſeul gré du goût qui varie ,
Soumis aux loix de la parure ,
L'on me fait changer de ſtructure.
Par un fort juſqu'à nous conſervé d'âge en age ,
Au ſexe & chez les Turcs je ne ſuis point d'uſage,
Pour te mieux annoncer qui je ſuis , cher Lecteur ,
Mon nom fert à donner un grand titre d'honneur.
ParM. Borias, de Tours.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 53
LOGOGRYPНЕ.
UN Dieu qu'on crut redoutable ,
Jadis me donna le jour :
Je lui devins agréable ,
Je le ſervois en amour.
Mon pere , par ſa dépense ,
Me laiſſa , dans l'indigence ,
Pour tout bien un inſtrument ,
Qu'un frere un peu trop barbare ,
Envers l'imprudent Icare ,
Me vola perfidement.
J'eus recours à l'éloquence ,
Mais on a maigre pitance
Quand l'eſprit eſt notre argent :
Donc , pour réparer ma perte ,
Comme je ſuis très - alerte ,
Je me fis courier volant :
C'eſt dans ce grade honorable
Qu'auprés des Dieux de la fable
J'ai vécu joyeuſement ;
Je vis finir leur empire ,
Et mon fort en devint pire ,
L'Univers me mépriſant.
Enfin mon bonheur , en France
A fixé ma réſidence
:
13
:
:
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
Chez un célebre Savant ,
D'où pour plus d'une contrée ,
A me voir plus empreſſée ,
Je pars ſeize fois par an.
Oui , tu me connois fans doute
Mais , ami Lecteur , écoute ,
Il te reſte à deviner ; 7
Aux jambes ſi j'ai des ailes,
Si ma tête a les pareilles ,
J'ai des pieds pour cheminer :
Plus de fix ornent thon étre ;
Si tu les faifois paroître,
Devant toi diverſement ,
Tu pourrois voir note Antique
Qui dans les airs de muſique
Eleve ou baiſſe le chant;
Et , ſous autre point de vue ,
Lire ce qu'offre une rue
Aux yeux de chaque paſſant ,
Choſe qu'intérêt fit 'naitre,
Er qu'on verroit diſparoître
Dans bien des lieux à l'inſtant ,
Si le plus heureux prodige
Nous guériſſoit d'un preſtige
1
Qui va toujours augmentant.
En combinant , vois encore
Ce que la moindre pécore
C
tout aufli bien que toi ;
1
OCTOBRE 1. Vol. 1776. 55
Un élément fort perfide,
Où ſouvent maint intrépide
Eprouva la dure lois
Lis une douce aventure
Qu'on doit plus à la nature
Qu'à l'homme le plus favant ;
Haſard malheureux , peut être ,
Puiſqu'il fait ſouvent paroftre
Profond un grand ignorant.
Enfin mon tout te préſefite
Ce qui fertà main favante
Pour la guérifon d'un mal
Qui , dans le fiecle où nous fommes,
Eſt, pour le malheur des hommes ,
Devenu très- général.
5
ParM. de Lozieres fils , à Argentan.
IL
AUTRE.
1
L faut pour me trouver entier que l'on s'apprête ,
Lecteur , à me chercher dans les endroits bourbeux
Ou, fi tu l'aimes mieux,
Vite coupe tha tête
Et je ſuis dans les cieux. 4
ParM. Guzil, fils.
A
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE. (*)
PAR AR moi tout prend un tour nouveau;
Je dois le jour à l'induſtrie
Mes enfans font la ſymmétrie ,
L'alignement & le niveau.
Sans égard pour le bien qu'en tout temps je procure ,
Qu'on fouille dans mon ſein , qu'on m'arrache le coeur ,
Qu'on faſſe deux moitiés de ma foible ſtructure ;...
Dans l'un l'on verra la trompe d'un Chaſſeur ,
Dans l'autre l'élément qui ſoutient la nature.
Par M. Lavielle , de Dax.
ROMANCE d'Ifaie le Triste. Biblotheque des
Romans , Mai 1776 , page 83 .
VOUouSs qui d'amour ſentez la douce flamme ,
Savez combien l'amour est grand tourment ;
Or dès long-temps bien l'éprouve mon ame ,
Loin de celui que je vais réclamant.
Eſt-il au monde ou Guerroyeur ou Dame
Qui n'ait oui le nom de mon Amant ?
1
:
:
(*) Ce Logogriphe a déjà été inséré dans le Mercure de
Juillet II Vol. de cette année. Le mot eft cordeau.
•Mercure de France..
ROMANCE d'Isaïe le Triste
Bib. des Romans May1776 .
56.
Pimofort
Adagio
Chant
: Vous quidAmour sentez ladouce
Basse.
flame, Sçarez combien labsence est :
grandtourment; Or des longtems bien :
Octobre
IIvol. 1776 .
57.
L'éprouveenmon ame,loin de celuiqu
vmo
iquejerai..
reclamant; est ilau monde ouquer
gueroyeur
ou
demon amant. it oui lenomdemon Damequinait
pp
OCTOBRE II. Vol. 1776. 57
Lorſqu'on apprend qu'une ville eſt réduite ,
Qu'un fier Géant en deux eſt pouifendu ,
Qu'un ſeul a mis toute une armée en fuite ,
Qu'un grand lion gît ſur terre étendu ::
C'eſt mon Amant qu'on nomme tout de ſuite,
A telle gloire autre eut- il prétendu ?
Qui mieux que lui ſait ſignaler ſon zele
Et les Payens tuer on convertir ?
•Qui pourroit mieux obtenir d'une Belle
Palme d'amour ou roſe de plaifir ?
Qui défend mieux l'honneur d'une pucelle..
• Et , s'il le veut , qui peut mieux le ravir ?
! A le chercher ſi je paſſe ma vie ,
L
Si le chanter eſt mon plus doux labeur,
Peut-on avoit plus noble fantaiſie ?
Peut-on choiſir plus aimable vainqueur ?
Si parmi vous eſt mon cher Ifaïe ,
Ah ! rendez - moi le maître de mon coeur.
1
Les paroles sont d'un Homme de qualité, bien connu par
Ses connoiſſances & par son goût. La musique est dune
jeune Démoiselle , très- distinguée parses talens.
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'Erreur d'un moment , traduit de l'Anglois
par Madame ***. Vol. in-12,
A Paris , chez Demonville , Prix
1 liv. 16 f. br.
Ce roman eft dans la formeépiſtolaire :
Afton , jeune homme aimable , qui a des
moeurs hométes, un coeur fenfible &vertueux
, mais dont la vertu , non encore
miſe à l'épreuve , ignore le danger des
paffions , fait part à un ami expérimenté
des ſentimens que lui infpire une femme
reſpectable , dont il nous trace le portrait
dans ſes lettres. Afton eft à la campagne
, auprès d'un oncle infirme qui a
beſoin desfecours de fon neveu. ,, Le plus
,, proche vorfin de mon oncle , écrit- il,
au Colonel Blanchard , ſon ami , eft
„M. Freemier, homme de ſens & d'un
,, eſprit aimable. Sa femme , qui ne lui
„ cede en rien , ni pour la raiſon , ni
,, pour les agrémens , n'eſt point ce qu'on
,, appelle une beauté ; c'eſt une de ces fem-
و د
OCTOBRE II. Vol. 1776. 59
,, mes qui , comme l'a dit Montesquieu ,
,,ont mille manieres de charmer , pour
,, une qui leur manque. Les belles fem-
,mes ſont communément trop vaines .
,, mais celles qui ſe défientde leurs avan-
,, tages perſonnels , s'efforcent d'y ſup-
„pléer par des graces enchantereſſes , &
,, manquent rarement de plaire. Ces'aimables
gens ont chez eux une certaine
,,Miff Townsend , qui eſt l'amie de
,,Madame Freemer. Vous ſavez , Geor
„ge , comment ſe traite l'amitié entre
,, les femmes. Cette fille eſt jolie; c'eſt
,, tout ce que je puis vous en dire. Peut-
,, être ma froîdeur vient elle de ſes avan
ود
ces , avances que je dois à la pro-
,, chaine perſpective de la mort de mon
,, oncle; mais malheur à fes eſpérances ,
,fi jamais elle les fonde ſur moi. J'ai
toujours en de l'averſion pour les co-
,,quettes aux allures mâles .
,, Freemereſtd'un caractere charmant;
„ il gagne dans une liaiſon plus intime.
Nous avons contracté enſemble une
amitié qui doit durer autant que notre
vie. Je ne m'étonne plus que ſa
femme l'aime ſi paffionnément;plus on
le connoît, plus on l'eſtime. Il eſt né
1,bon; généreux , bienfaiſant; fa poli
60 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
teſſe eſt aiſée , ſa ſenſibilité eſt douce :
à la vérité , ſa figure n'eſt pas attrayan-
,, te ; mais n'est-ce pas une preuve de dé-
,, licateſſe dans ſa femme , que de l'ai-.
,, mer uniquement pour les qualités de
,, ſon ame. Je la trouve infiniment ref..
,, pectable , ne fût-ce que par fon choix.
Cette petite envieuſe d'Henriette , eſt
,, bien loin d'égaler Madame Freemer ;
,,jamais , j'oſe le dire, elle ne montrera
,, tant de difcernement. Si je veux l'en
,, croire , elle m'honore de ſes bonnes
,, graces ; mais c'eſt ma fortune qu'elle.
,, diftingue par deſſus tout. Sans être ce
,,qu'on appelle une folle , cette fille a
,, l'eſprit très- frivole. J'avoue cependant
,, que ſi je n'euſſe pas vu Madame Free- .
,, mer , j'aurois pu prendre du goût pour
,,Henriette. Elle ne manque point d'agré
,, mens : fes traits fort réguliers ſont re-
,, levés par un beau teint , & fa taille eſt
,,très-élégante, Madame Freemer n'a
„ point tous ces avantages , mais on
,, trouve un plaiſir inexprimable à la re-
,, garder , & l'expreffion de toute ſa figu-
,, re eſt enchantereſſe, Henriette , avec la
,, ſymmétrie faſtidieuſe deſes traits , n'eſt
„ rien auprès de fon amie. Madame
,, Freemer a non - ſeulement une raiſon
OCTOBRE II . Vol. 1776. σε
ود
ود
,, très - éclairée , mais encore de la fi .
,, neſſe & du piquant dans les idées ; fon
,, eſprit enjoué eſt accompagné d'un ton
,, fi naïf , qu'on aime ſon badinage , loin
de le craindre. Je ne connois point de
femme dont la converſation ſoit plus
,, charmante ,&qui répande autant d'in-
,, térêt & d'agrément ſur les matieres
,,mêmes les plus arides. Preſque toutes
,, les femmes ne favent que médire ,
,, leurs connoiſſances , leurs amis même
,, ſont ſacrifiés au plaiſir de montrer de
l'esprit. Cebabil inſenſé vient d'une
,, mauvaiſe éducation ; auffi le paientelles
cher à leur entrée dans le monde.
„ Près de Madame Freemer , les heures
s'écoulent ſans qu'on s'en apperçoive ,
,,&je ne la quitte jamais fans une peine
„ inexprimable. Doit-on s'étonner que
,, fon mari l'aime éperdument ? Quelle
,, fociété pourroit valoir celle de cette
„aimable femme ? Je ne parle point de
وا
ود
29 ſes charmes perſonnels , plus que fuf-
,, fiſans pour fixer les deſirs d'un homme ;
,, mais elle eſt la premiere de ſon ſexe
,, pour aimer ſes devoirs & pour les bien
,, remplir. L'homme qui négligeroit une
,pareille femme ſeroit bien ennemi de
2, fon repos".
62 MERCURE DE FRANCE.
Aſton n'écrit plus à ſon confident fans
ſe repandre en louanges ſur Madame
Freemer ; on voit même qu'il ſe complait
dans cet entretien , & que c'eſt le coeur
qui lui dicte tous les ſentimens qu'il exprime
dans ſes lettres. Le Colonel frémit
pour fon ami des progrès de cette
paffion. Il ne lui diſſimule point les dangers
qu'il court , il lui préſente les motifs
les plus puiſſans pour ne plus fréquenter
une maiſon où ſa paſſion peut
porter le trouble & le déſordre. Afton
reconnoît dans ces conſeils la voix de
l'amitié , & veut lui obéir. Il eſt dans
cette réſolution , lorſque Freemer lui fait
part qu'il vient d'être nommé Secrétaire
d'ambaſſade , place qu'il n'a acceptée que
pour procurer par la ſuite un fort plus
heureux à ſa chere épouſe. L'imprudent
recommandecette épouſe aujeune Afton;
il le follicite même d'employer les ſoins
de l'amitié pour rendre à Madame Freemer
l'abfence d'un époux qu'elle aime ,
moins pénible. Que devoit faire alors
Afton , c'étoit de refuser cette commiffion
dangereuſe ? Il ne ſe diſſimule point
ce devoir; mais qu'un amant eſt ingénieux
àtrouverdes raiſons pourfavorifer
la paſſion qui le flatte ! ,, Si Freemer me
OCTOBRE 11. Vol. 1776. 63
;, faifoit justice, écri-til àfon ami , je
5, ferois le feul homme qu'il devroit
,, baunir , chaſſer de fa maifon. Je ne
,, puis cependant ni l'avertir de fon ime
„ prudence , ni renoncer à cette précieu,
,, fe marque de fon eſtime ; je ferois
auſſi fou que lui ſi je découvrois les
véritables motifs de mon refus , &
ود
ود
fans cela , comment le juſtifier ? Quelle
,, confiance il me montre ! Hélas ! & que
,, je la mérite peu! Mais que penfera-t-il
,, de moi , fi je rejette ſa priere ? Point
ود d'excuſe valable près de lui: il me ree
,, gardera comme un homme dur , ine
,, grat , infenfible à l'affliction de la plus
,, aimable des femmes. Non , Geore
,, ge , je n'y puis conſentir; je veux ,
,, en acceptant la diſtinction dont it
,, m'honore , juſtifier toutes ſes préven
tions enma faveur. Je ferai toujours ود
ود ſon ami , toujours celuide ſa femme:
,, mon affection pour elle fera celle d'un
,, frere: je la protégerai ; mes foins n'aur
,, rontque ſon bonheur pour objet , & je
" n'ai plus d'autre defir que de lui prou,
,, ver , par ma conduite , que je fuis
,, digne de la confiance de fon mari. Eh !
,, pourquoi me refuferois-je à cette cone
5, fiance? Ne fuis-je pas un honnête
64 MERCURE DE FRANCE.
1
ود
homme ? Ce n'eſt après tout qu'une
dette qu'il me paie. Jamais , ſans dou-
,, te , ni mes regards , ni mes actions
n'ont découvert à Freemer le ſecret
ود
" de mon coeur. Peut-être , mon ami,
,, ne ſuis-je pas auſſi coupable que je le
,, penſois moi-même. Ne vous eſt il ja-
ود
"
ود
mais arrivé de vous croire amoureux ,
ſans l'être en effet ? Bien des gens ,
,, plus ſages que vous & moi , ont eu
une pareille manie. Enfin , pour ne
,, vous pas ennuyer plus long- temps , je
,, vous dirai que j'ai pris mon parti , &
,, que j'irai moi-même en perſonne por-
„ ter une réponſe à mon ami : mandez .
" moi cependant , George , ce que vous
,, penſez de cette étrange ſituation.
,, Vous êtes perdu , tout-à- fait perdu ,
lui répond le Colonel Blanchard ; ne
,, quittez plus la chambre de votre oncle,
ود
ود
"
ود
ou venez fur le champ chez moi. Pou-
„ vez vous héſiter un moment ? Il eſt
bien queſtion de ſavoir ſi vous aimez
ouſi vous n'aimez pas ; fuyez , vous dis-
,, je , ſi vous êtes réellement amoureux
de la femme de votre ami ; l'office de
confolateur est trop dangereux pour
,, vous ; & fi votre coeur eſt libre , une
„ familiarité trop intime peut vous con-
ود
ود
duire
"
OCTOBRE II. Vol. 1776. 65
,, duire tous les deux à des fautes irrépa-
„rables . Que de gens , d'abord inno-
,, cens des crimes dont on les accuſoit ,
و د
ont fini par s'en rendre coupables !
„ Partez , je vous le répete , pendant qu'il
,, en eſt temps encore. Vous trouverez
و د
aſſez de femmes aimables , & plus bel-
,, les que Madame Freemer ; des fem-
,mes à qui vous pourez adreſſer , vos
,, voeux , fans compromettre l'honneur
3, d'un mari. Si vous ne venez prompte-
,, ment , je croirai qu'il n'y a rien au
,, monde qui puiſſe empêcher votre perte.
,, J'en excepte pourtant Madame Free-
,, mer. Sage comme vous me la repré-
,, ſentez , ſa vertu peut repouſſer vos at-
,,taques , & vous'ôter tout eſpoir. Son-
,, gez y bien , Afton , un pas de plus va
vous rendre le plus abject , le plus
,,odieux de tous les hommes. Trop de
ſéverité n'a jamais été mon defaut. Je
,,paſſe volontiers que l'on ait du goût
,, pour les femmes , qu'aucun devoir
.,, n'engage ; mais l'adultere me ſemble
un crime énorme plus quele meur .
و د
و د
و د
و د
tre même. Vous frémiſſez ſans dou-
,, te à m'entendre parler. Eh ! que feroit-
,, ce donc , fi vous vous en rendiez cou-
,, pable ? Souvenez vous qu'une fois cri-
,, minel , c'eſt en vain qu'on voudroit
E
66 MERCURE DE FRANCE.
,, racheter ſon innocence, Quoi ! trahi-
,, rez - vous donc l'homme honnête &
,,confiant qui s'eſt laiſſe ſéduire aux aps
,, parences de votre amitié ? Détruirez-
,, vous à jamais le repos de la femme
,, que vous croyez aimer avec tant de
,, tendreſſe ? Vous l'admirez , vous l'ef-
,, timez, dites vous , & vous voulez lui
ravir cette vertu qui fait l'objet de
„ votre adoration ; vous voulez la rendre
,,mépriſable à ſes yeux , aux vôtres mé-
„me,& riſquer de la haïr , après l'avoir
,, tant aimée ? ":
Le morale du Colonel Blanchard n'eſt
que celle de toute ame honnête. Dans
une autre lettre il conſeille à ſon ami ,
de ſe marier , pour le dérober à fon
fol amour. , Croyez - m'en , épouſez
,Henriette: vous dites qu'elle eſt folle ,
qu'elle vous aime éperdument ; que
,,demandez - vous davantage ? J'ai tou-
,jours entendu dire , qu'en fait de ma-
„ riage, la femme qui choiſit un hom
„me, le rend plus heureux que celle
„qu'il ſe choiſiroit lui - même. Laiſſez
Madame Freemer attendre le retour
» d'un époux qui mérite toute fa fidélité."
Afton rejette bien loin toute idée de
mariage ; quel attachement pourroit l'inOCTOBRE
II. Vol. 1776. 67
:
téreſſer plus que celui qui l'occupe actuellement
; mais craignant de perdre
l'eſtime de ſon ami, il s'efforce de lui
perfuader que ſes liaiſons avec Madame
Freemer lui font preſcrites par une extrême
amitié , qui , dit- il , n'eſt pas dé-
"fendue entre un homme &une femme.
Cet ami lui répond avec autant de franchiſe
que de fermeté : ,, Loin d'adopter
,, vos idées ſur l'amitié entre les deux
,,ſexes , je ſoutiens qu'elle ne peut être
,, innocente , à moins que la femme n'ait
,,plus de ſoixante ans ; encore une Ni-
,, non , une M** , & tant d'autres
,, prouveroient que l'on ne peut guere
,, fixer le moment où finit l'âge de l'amour
,,chez les femmes. Il y en a tant de vieil-
,, les dans le monde qui ont encore les
,paffions de la jeuneſſe! Madame Free-
,, mer , de votre propre aveu, avec les
,, graces qu'elle tient de la nature, une
,, raiſon éclairée , & les charmes de fon
,, eſprit , eſt plus faite pour inſpirer des
,,deſirs , que la plus bellede ſon ſexe;
& c'eſt avec une pareille femme que
vous prétendez former une innocente
,, amitié! Quelle abſurdité ! encore une
,, fois , réflechiſſez ſur votre folie , avant
,, qu'il ſoit trop tard,& fongez que plus
ود
"
E 2
-68 MERCURE DE FRANCE.
1
,, vous avez d'amour , & plus vous au-
,, rez de remords. Madame Freemer ne
,,voit pas le danger que vous lui faites
,, courir, ou bien je me defie de ſa vertu.
„Dans ces deux ſuppoſitions , l'honneur ,
,,&même votre romaneſque amitié vous
,, font undevoir de l'en garantir. Les fem-
,,mes ont engénéral les paſſions violentes,
ود&ſont ſujettes aux mêmes foibleſſes
,, que nous. La nature nous a donné le
,,courage pour les protéger , & l'huma-
,, nité, la confcience nous en font une
,,obligation indiſpenſable. Un jour vien-
,, dra , peut - être , où vous vous repenti-
,, rez d'avoir mépriſé les utiles conſeils
,, d'un véritable ami. " Cette prédiction
ne tarda point malheureuſement à s'accomplir
. Afton , emporté par le deſir de
la paſſion , oublie ce qu'il doit à la
femme qu'il eſtimoit le plus , à la confiance
de l'honnête Freemer , à lui - même.
Madame Freemer nous eſt ici répréſentée
auſſi foible que ſon amant ,& non
moins criminelle. Sa premiere faute eſt
de n'avoir pas éloigné d'elle pour toujours
le jeune Afton, lorſque la premiere
fois il lui fit l'aveu de ſes tendres ſentimens.
Une femme mariée qui écoute
fans colere une pareille déclaration , eſt
OCTOBRE II. Vol. 1776. 69 .
déjà coupable ; & dès ce moment , il eſt
aifé de prevoir ſa prochaine défaite.
Cependant le lecteur qui connoît les remords
de cette épouſe infidele , qui voit
fon trouble , fon agitation , qui apprend
l'eſpece de conſomption où l'a jetée le
chagrind'avoir trahi l'honneur , la vertu ,
un mari uniquement occupé du bonheur
de fon épouſe , ne peut s'empêcher
de s'intéreſſer au fort de cette femme.
Pourra- t-il même ſe diſpenſer de répandre
quelques larmes ſur le malheureux
Afton ? Cet infortuné jeune homme , en
proie aux ennuis les plus cuiſans , ne
peut plus vivre avec lui - même ; il ſe
reproche fans ceſſe d'avoir abuſé de la
confiance d'un ami , pour cauſer la mort
de la ſeule femme qu'il aimoit , qu'il
eſtimoit. Afton, ſoit par vanité , ſoit
pour cacher le vrai motif de ſes affidui.
tés auprès de Madame Freemer , avoit
entretenu l'inclination que lui marquoit
peut- être indiſcrétement l'aimable Henriette
qui vivoit avec Madame Freemer
Coupable de la mort de cette femme ,
il ne veut point que l'on puiſſe encore
l'accuſer d'avoir abuſé de l'ingénuité
d'une jeune fille honnête & bien élevée :
il l'épouſe ; mais toujours agité par fes
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
premiers remords , & ne pouvant foutenir
la préſence de l'ami qu'il a fi indignement
trahi , ſa tête ſe trouble , &
dans l'accès d'une noire mélancolie , il
ſe tue d'un coup de piſtolet. Plus de paix
fur la terre pour l'homme qui a fait le
malheur , ne fût-ce que d'une ſeule créature.
Ce roman eſt écrit purement & avec
intérêt. Les ſituations en ſontpeu variées,
mais celles qu'il préſente peuvent être
regardées comme de bonnes études du
coeur humain , faites d'après un jeune
homme ardent , paſſionné , qui , rempli
de l'enthouſiaſme de la vertu , ſuccombe
en frémiſſant à des penchans funeſtes ,
vainement combattus.
Des réflexions ſur l'éducation des enfans
, ne paroîtront point déplacées à la
tête de ce roman moral., Hatons-nous ,
,, dit l'Auteur , en adreſſant la parole
, aux peres & meres , hâtons - nous de
,, développer dans le coeur des enfans le
,germe précieux quela nature y a dépo-
,, ſé , cet heureux germe de ſenſibilité ,
, ſource de toutes les joies de la vie , &
,, ſans doute aufſſi de ſes peines... Mais ,
,, quelle eſt l'ame honnête qui voulût
repouffer loin d'elle cette tendre comOCTOBRE
II. Vol. 1776. 71
miſération qui l'identifie en quelque
,,maniere au fort des infortunés ? Que
les enfans fachent aimer , ils crain.
dront bientôt de déplaire aux objets de
,, leur affection; la crainte doit ſuivre
l'amour , & non le devancer. Quelle
idée plus fublime & plus confolante à
,, la fois , que celle de la divinité fous
,, l'image d'un bon pere ! Que l'enfance
„ timide , ingénue, enviſage Dieu ſous
,, cet aſpect , il lui fera facile alors de
,, chérir & de révérer ſes loix. J'ai vu
des enfans , à peine âgés de quatre ans,
verſer des torrens de larmes, jeter des
cris de déſeſpoir au ſeul refus d'une
, careſſe de leur pere ou de leur mere ;
ils auroient tous la même ſenſibilité ,
ſi l'on ſavoir l'exciter & l'entretenir.
,,Hélas ! ces tendres rejetons n'auroient
„beſoin , pour s'élever & proſpérer ,
,, que des ſucs nourriciers de la terre , &
,,de la roſée bénigne du ciel! Pourquoi
ود
ود
ود
donc tonner au-deſſus de leur tête ?
„Pourquoi flétrir , deſſécher dès la pré-
,, miere aurore , le plus charmant ou-
,, vrage de la nature ? C'eſt dans l'ame
,candide des enfans qu'elle ſe complait
å graver ſes traits ineffaçables ,
,,traits que nous ne défigurons que trop
1
ces
E4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, ſouvent , en y appoſant le ſceau de la
,,crainte , éternelle & funefſte empreinte
,, de l'esclavage. Imitons plutôt la ſage&
,,bienfaiſante nature ; elle offre d'abord
,, l'aliment le plus doux à l'eſtomac dé-
,, bile de l'enfant; eh ! n'est-ce pas nous
,, indiquer l'eſpece de nouriture qui convient
à ſon ame? C'eſt de miel &
de lait qu'il faudroit la pétrir. Quelle
„barbarie, de les effaroucher , ces êtres
,, ſenſibles & innocens , par les épouvantails
hideux ducrime ! Du crime ! ... Ce
,, mot eſt- il fait pour les oreilles de l'en-
,, fance , & feroit - on ſi coupable , en
,, effet , de jeter un voile ſur des vérités
,, terribles , du moins juſqu'à l'âge où le
,, torrent impétueux des paſſions a beſoin
de digues puiſſantes? &c.
ود
ود
Ces maximes d'éducation intéreſſantes
par elles mêmes & par le ſentiment qui
les a dictées , feront adoptées de tous les
peres & meres que l'indolence ou le gout
de la diffipation n'empêchent pas de
prendre ſoin de l'éducation de leurs enfans.
Anecdotes des Beaux - Arts ,. contenant
tout ce que la peinture , la Sculpture ,
la gravure , L'architecture , la litteraOCTOBRE
II. Vol. 1776. 73
ture , la musique , &c . , & la vie des
Artiſtes offrent de plus curieux & de
plus piquant chez tous les Peuples du
monde , depuis l'origine de ces différens
arts juſqu'à nos jours ; Ouvrage
qui facilite d'une maniere auſſi inſtructive
qu'amuſante, la connoiſſance des
arts , en trace les progrès & la décadence
parmi les Nations qui les ont
cultivées ; & dans lequel on trouve un
grand nombre de traits intéreſſans qui
n'avoient point encore été publiés ;
avec des notes hiſtoriques & critiques
, & des tables raiſonnées , où
l'on apprécie en peu de mots les Artiſtes
& les Auteurs dont on a rappor
té les anecdotes. Par M. ***. 2 VOlumes
in- 80. rel. 12 livres. A Paris ,
chez Baftien , Libraire.
IL ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cette ample collection ,
Ces volumes comprennent les anecdotes
ou faits hiſtoriques relatifs à la peintu
re , & une partie de ceux qui regardent
la ſculpture. Voici le plan que l'Auteur
a ſuivi dans les deux volumes que
nous annonçons. Il commence par donner
les faits ou les traits hiſtoriques qui
E 5
74
MERCURE DE FRANCE.
regardent l'art en général. L'ancienneté
de la peinture , ſon origine, les honneurs
que lui ont accordés les Grecs ,
le peuple de la terre le plus ſenſible à
l'impreſſion du beau; les progrès de la
peinture chez les différens peuples ,
pluſieurs de ſes effets finguliers ; des
anecdotes fur quelques portraits , &c.
rempliſſent la plus grande partie du
premier volume. L'Auteur paſſe enſuite
aux anecdotes qui concernent chaque
artiſte en particulier. Il n'a point rangé
ces Artiſtes par écoles , il s'eſt contenté
de les divifer par nations. Comme la
plupart des faits que l'Auteur rapporte
àl'article de chaque Peintre, ne font pas
toujours propres à nous faire connoître
Je genrede peinture adopté par l'Artiſte,
fa maniere de compoſer , ſon genre de
deſſin , l'Auteur a placé à la fin du vo-
Jume une table alphabétique & raiſonnée
, où il a cherché à caractériſer en
peu de mots les Peintres dont il eſt parlé
dans le volume. Cette nomenclature n'eſt
pasauffi complette qu'elle auroit pu l'être.
Nous y avons cherché envain , parmi
les Peintres François , les noms de
Baugin , Patelle , Cazes , Galloches , Detroy
, Oudry, Subleyras , Rivals , KlingOCTOBRE
II . Vol. 1776. 75
ſtet,& ceux de beaucoup d'autresArtiftes
Italiens ou Flamands , Artiſtes néanmoins
bien connus des amateurs ,& dont
P'hiſtoire auroit pu fournir pluſieurs faits
curieux. Jacques Ruiſdal eft annoncé
dans cette table comme un des plus fameux
Peintres Hollandois pour les mari.
nes. Ruiſdal a pu peindre quelques marines
,mais ce ſont ſes tableaux de payſage
qui ont fait ſa réputation. L'anecdote
rapportée à fon article , n'apprend rien
de ce que l'on vouloit ſavoir du talent
de ce célebre Payſagiſte. On voit cependant
que l'Auteur n'a rien négligé pour
ſes recherches. Il a compulſé les différens
traités de peinture , les hiſtoires ,
les journaux , les dictionnaires , les relations
des voyages , des Mémoires manuſcrits
; mais lorſque les anecdotes relatives
au talent de l'Artiſte manquoient,
ne valoit-il pas mieux les remplacer par
des réflexions ſur ſes ouvrages , que
par des faits vagues ou communs ?
:
L'Auteur rapporte à l'article d'AntoineVandick,
éleve de Rubens , le fait fuivant:
Un jour que Rubens étoit forti,
afin d'aller ſe délaffer par la promenade ,
felon ſa coutume, Vandick & pluſieurs
autres éleves de ce grand Peintre , en76
MERCURE DE FRANCE.
20
trerent dans le cabinet de leur maître,
pour y obſerver ſa maniere d'ébaucher&
definir ; mais en s'approchant trop étourdiment,
l'un d'entr'eux effaça une partie
du tableau qui étoit l'objet de leur curioſité.
On pâlit à cet accident ; l'un des
jeunes gens prit enfin la parole : „ il faut,
„ fans perdre de temps , dit - il, riſquer
le tout pour le tout ; nous avons encore
environ trois heuresdejour; que le plus
habile d'entre nous prenne te pinceau ,
& tâche de réparer ce qui eſt effacé :
, pour moi je donne ma voix à Van-
„ dick " . Tous applaudirent à ce choix ;
Vandick ſeul douta de la réuſſite. Preſſé
par les prieres de ſes camarades , & craignant
lui-même la colere de Rubens , il
ſe mit à l'ouvrage , & peignit ſi bien ,
que le lendemain Rubens examinant
fon travail de la veille , dit , en préſence
de ſes éleves , & en parlant des endroits
retouchés par Vandick , ſaiſi de crainte ,
ainſi que ſes compagnons: ,, voilà unbras
,& une tête qui ne font pas ce que j'ai
„ fait hier de moins bien " . Edelinck , célebre
Graveur , mort à Paris en 1707, prenoit
quelquefois plaiſir à citer ce même
fait qu'il avoit appris dans ſa jeuneſſe à
Anvers , mais avec d'autres circonſtanOCTOBRE
II . Vol. 1776. 77
ces qui le rendent plus croyable , & que
pour cette raiſon nous allons rapporter.
Vandick , diſoit-il, étant fort jeune , eut
la curioſité d'entrer dans le lieu où Rubens
peignoit , un jour que ce Peintre
étoit forti de chez lui . Les camarades de
Vandick ſe mirent à jouer avec lui , ils
prirent ſon bonnet , le jeterent en l'air ,
& le firent malheureuſement tomber fur
une peinture de Rubens encore toute
fraîche ; c'étoit le tableau qui eſt au maître
- Autel de l'Egliſe des Auguſtins , à
Anvers. Etourdis d'un pareil malheur, &
ne ſachant comment y remédier , l'un
d'eux ouvrit l'avis , que puiſque c'étoit
le bonnet de Vandick qui avoit fait le
mal , c'étoit à Vandick à le réparer. Les
voilà donc occupés à charger une palette
de couleurs. On la remet à Vandick , on
l'oblige de peindre ce qui a été effacé.
Il le fait avec fermeté. Rubens, qui s'en
apperçut le lendemain , & ſe fit dire la
vérité , augura dès lors très - avantageuſement
des talens de ſon éleve , & lui
fit l'honneur de laiſſer ſubſiſter tout ce
qu'il avoit peint ſur ſon tableau. Si l'on
compare ces deux récits , l'on verra que
c'eſt à celui d'Edelinok qu'il faut s'en
tenir , malgré les autorités que l'éditeur
78
MERCURE DE FRANCE.
des anecdotes pourroit rapporter en ſa
faveur , & qu'il ne cite point.
Le même article de Vandick offre
quelques anecdotes curieuſes , mais l'Auteur
en a omis une qui peut intéreſſer
les Artiſtes. Nous avons de Vandick un
Chriſt en croix ; la Vierge & St. Jean
fontplacés au bas. Le Sauveurdu monde
ſemble recommander ſa mere à St. Jean.
L'Artiſte avoit,enconféquence, repréſenté
l'Apôtre tenant une de ſes mains fur
l'épaule de la Vierge ; mais cette attitudeparut
, avecraiſon, peu reſpectueuſe,
&le tableau fut mis à l'Index à Rome.
Vandick ſe vit donc obligé de changer
cette poſition. Cette même main ſe
trouve effacée dans les dernieres épreuves
de la planche que Bolsvert a gravée
d'après cette compoſitionde Vandick.
Rigaud eft dans ce recueil comparé à
Vandick pour le portrait ; il rendoit ,
ajoute l'Editeur , les étoffes avec un art
qui va juſqu'à ſéduire. On peut néanmoins
reprocher à Rigaud que ſon goût
dedraper ſent trop l'étude. Ses draperies
font jetées avec art , ſi l'on veut , mais
elles laiſſent appercevoir que tous ces
petits plis ou ces caſſures que Rigaud
croit néceſſaires pour l'effet de ſon ta
OCTOBRE II. Vol. 1776. 79
bleau , ont été recherchées parlePeintre,
& que fans lui ils ne feroient pas où ils
font. Vandick eſt beaucoup plus naturel.
Il rendoit la nature comme elle ſe pré.
ſentoit à lui , Rigaud comme il l'avoit
diſpoſée. Il l'ímitoit alors avec ſcrupule,
bien différent en cela de l'Argilliere ,
fon contemporain , qui faifoit tout de
pratique ou de ſouvenir.
1
,, Rigaud , dit l'Editeurdes Anecdotes,
ſe maria par une aventure affez finge
liere. Une Dame ayant envoyé fon Domeftique
pour avertir quelque Barbouit.
leur de venir mettre en couleur fon plancher
, le Laquais alla s'adreſſeràRigaud ,
qui , charme de la mépriſe , voulut s'en
amuſer, promit de ſe rendre à l'heure
indiquée , & n'y manqua pas en effet.
La Dame voyant paroître un homme de
bonne mine , habillé magnifiquement',
ſe douta du qui pro quo de ſon Domeſtique,
en fit des excuſes à Rigaud , & le
reçutd'unemaniere très-diftinguée. L'Artiſte
, charmé de l'eſprit& de la beauté
de cette Dame, demanda la permiffion de
venir quelquefois lui faire facour. Enfin
la ſympathie agit entre ces deux perſonnes
; on parla bientôt de mariage , &
leur union fut des plus heureuſes". Ce
80 MERCURE DE FRANCE.
ود
fait eſt encore altéré dans ſes détails.
Rigaud étoit venu loger dans la rue
Coquilliere , au coin de la rue des vieux
Auguſtins , chez un Notaire. Un Huisfier
du Conſeil , nommé le Juge , logeoit
dans le voiſinage. Sa femme , qui
vouloit faire peindre en marbre un chanbranle
de cheminée , dit à ſa Domeſtique
d'aller chercher un Peintre qu'elle lui
nomma. Il y en a un , dit cette Ser-
,, vante , qui vient d'arriver dans votre
,, voisinage. Eh bien , allez lui dire de
,, venir , repart la Maîtreſſe " . Rigaud
étoit naturellement haut , & l'on comprend
aisément qu'il dut recevoir aſſez
mal ce meſſage ; on ajoute même que
peu s'en fallut qu'il ne fit jeter la Servante
du haut en bas de l'escalier. Reve.
nue à la maiſon , elle raçonta la façon
dont elle avoit été reçue , & s'en plaignit
au mari , qui connoiſſant Rigaud ,
trouva fort mauvais que ſa femme eût
fait une telle mépriſe. ,, Y penſez - vous ,
,, dit- il , M. Rigaud eſt un Peintre dis-
,, tingué , qui ne mérite point qu'on lui
faſſe une telle avanie" . La femme né
ſavoit ce qu'il vouloit dire par un
Peintre diftingué. Le mari allacependant
faire des excuſes à Rigaud, qui lui rendit
OCTOBRE II. Vol . 1776. Sr
dit ſa viſite. Il trouva la Dame à fon
goût ; il lui donna dès-lors fon affection ,
& lorſqu'elle fut veuve , il en fit ſa femme
, & une femme tendrement aimée .
Une Dame qui avoit beaucoup de
rouge , & dont Rigaud faisoit le portrait
, ſe plaignit de ce qu'il n'employoit
pas d'aſſez belles couleurs , & lui demanda
dans quel endroit il les achetoit. „ Je
,, crois , Madame , répondit le Peintre ,
,, que nous nous fourniſſons chez le
même marchand".
ود
Voici une autre ſaillie de cet homme
célebre , qui n'eſt pas rapportée dans ce
recueil. Un homme qui n'avoit d'autre
mérite que d'être riche , vint un jour
chez Rigaud pour ſe faire peindre. Il
marchandoit ſur le prix que l'Artiſte
mettoit alors à ſes ouvrages. Il offroit
même une ſomme très- modique , &
ajoutoit que c'étoit aſſez pour tirer un
portrait. Monfieur , lui répondit Rigaud
avec beaucoup de flegme , il n'y a pas
là de quoi vous tirer les oreilles . 1
Quoique Rigaud eut naturellement
l'eſprit très - galant , il n'a jamais aimé
à peindre les femmes : Si je les repré
"
"
ſente telles qu'elles font , diſoit - il ,
,, elles ne ſe trouveront pas affez belles ;
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ود
هو
fi je les flatte , elles ne feront pas res
ſemblantes" .
Mignard n'aimoit pas non plus à faire
des portraits de femme , quoiqu'il en ait
peint un grand nombre : ,, La plupart des
, femmes , diſoit - il quelquefois , ne
ſavent ce que c'eſt que de ſe faire peindre
telles qu'elles font; elles defirent
de reſſembler à l'idée qu'elles ſe ſont
formée de la beauté : c'eſt leur idée
qu'elles veulent que l'on copie , & non
,, pas leur viſage ".
ود
ود
ود
ود
ود
L'Editeur n'a point omis de citer , à
l'article de Michel Ange, le conte que
l'on a fait , que ce célebre Artiſte avoit
attaché un homme vivant en croix , &
l'avoit laiſſfé mourir , pour donner plus
de vérité à l'expreffion d'un Chriſt qu'il
vouloit peindre. On ne répéteroit plus
ce conte, ſi l'on faiſoit attention à la différence
qui doit ſe trouver entre l'expreſſion
d'un homme qui meurt en déſeſpéré
, & celle du Sauveur du monde ,
qui fait à fon pere , avec la plus parfaite
réſignation , le ſacrifice de ſa vie.
La claſſe des Peintres Anglois ne con
tient ici que trois articles. Il yeſt ſur- tout
fait mention de Guillaume Hogart ,
mort à Londres en 1765. Ce Peintre
OCTOBRE II. Vol. 1776. 83
paſſe dans ſon pays pour l'Artiſte qui a
ſu le mieux exprimer les paffions , &
rendu de la façon la plus pathétique, les
moeurs de ſes compatriotes. Ce n'eſt pas
qu'il fût un Peintre fort ſavant , ni fort
eftimable. Il deſſinoit très - mal , & avoit
auſſi peu de connoiſſance des véritables
régles de la compoſition , que des effets
du clair obfcur. Sa grande réputation ,
lui vient d'avoir été doué par la nature ,
de cette eſpece de génie fatyrique &mordant
, qui fait trouver le ridicule où il
eft , & le rendre ſentible aux yeux d'une
multitude à laquelle il faut , pour être
ébranlée , de ces repréſentations burlesques
& outrées , de ces traits chargés
qui la diſpenſent de chercher dans ſon
ame l'explication des expreſſions & des
mouvemens ſimples & naturels qu'une
ſavante main lui auroit tracés. Les An
glois en général ne ſe défendent point
d'aimer la groſſe plaiſanterie. S'ils la fouffrent
, s'ils y applaudiſſent ſur leurs
théâtres , à plus forte raiſon ont - ils dû
lui faire accueil quand elle s'eſt montrée
fur le papier. On fait dire à Hogart ,
dans fon article , qu'il reconnoiſſoit tout
le monde pour juge compétent de fes tableaux
, excepté les Peintres de pro
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
feffion. L'Editeur ajoute : C'eſt qu'il craignoit
les jaloufies de métier. Il craignoit
plutôt que des Artiſtes trop clairvoyans
ne prononçaſſent ſur ce qui lui manquoit
du côté de l'Art. Cette crainte d'Hogart,
eſt un aveu tacite de fon ignorance , &
confirme le reproche que nous lui avons
fait plus haut, d'être un très- médiocre
deſſinateur.
L'Editeur , dans la vue de faire fon
recueil auffi complet qu'il eſt poſſible ,
a fait un article des Peintres anonymes ,
où il a placé les traits& anecdotes desArtiſtes
dont les noms font ignorés .
Un Peintre Anglois ayant repréſenté
une jolie Quêteuſe , tenant un tronc , &
voulant faire entendre que ce tronc étoit
vuide , imagina de peindre au deſſus de
l'ouverture une toile d'araignée. Ce trait
eftd'Hogart.
Une Demoiselle de trente ans , voulut
qu'un Peintre la peignit en Veftale ,
&de grandeur naturelle. L'ouvrage étant
achevé , la Demoiselle trouva que la
hauteur de ſa taille n'étoit pas tout-à-fait
rendue ; & comme elle s'en plaignoit
vivement au Peintre , il lui dit : Ex-
,, cuſez , Mademoiselle , je vous ai re-
>> préſentée plus petite que vous ne l'êtes
”
ود
en effet , parce que je n'ai pas cru que
OCTOBRE II. Vol. 1776. 85
وو
1
dans le temps où nous ſommes , il
,, y ait des Vierges auſſi grandes que
vous".
"
Un Grand Seigneur de Florence allant
un jour viſiter certain Peintre de lamême
ville , fut très - étonné de lui voir des
enfans d'une extrême laideur , & ne put
s'empêcher de lui dire :
ود
ود
ود
ود
Comment
faites - vous des enfans d'une figure ſi
défagréable , & de ſi beaux tableaux ?
N'en foyez pas ſurpris , répondit auſſitôt
le Peintre , je fais mes tableaux le
,, jour , & mes enfans pendant la nuit".
Des Moines avoient demandé à un
Peintre un tableau qui repréſentât la
tentation de Jésus - Chriſt dans le défert.
Celui-ci s'aviſa de revêtir ſatan de
l'habillement de ces Moines , qui en firent
de violens reproches à l'Artiſte.
Mais il les appaiſa , en leur diſant que
l'ennemi du ſalut ne pouvoit mieux s'y
prendre pour tâcher de féduire Jéſus-
Chriſt , qu'en prenant l'habit des plus
honnêtes gens.
L'article des Peintres anonymes , termine
le recueil d'anecdotes ſur la Peinture
. Viennent enſuite des réflexions ſur
la Sculpture , ſur l'origine de cetArt , ſes
progrès , les honneurs qu'il a reçus chez
F3
<
86 MERCURE DE FRANCE,
les différens peuples , &c. L'Editeur a
auffi recueilli , d'après les Hiſtoriens , &
les relations des Voyageurs , diverſes
particularités, concernant pluſieurs ſtatues
antiques & modernes. Le Recueil que
nous annonçons , a exigé , comme l'on
voit , beaucoup de recherches & de lecture.
Il eſt inſtructif, amusant& curieux.
Il pourra encore devenir plus intéreſſant,
ſi , dans les volumes qui vont ſuivre ,
l'Auteur uſe de plus de critique ; s'il eſt
plus exact à citer les ſources où il a puiſé ;
s'il montre enfin plus d'eſtime pour
ſon lecteur , en ne lui préſentant que des
faits dignes de fon attention.
Dictionnaire historique & critique de la
Sainte Bible, par M. R. Editeur de deux
éditions de la Sainte Bible tom. I.
in 4º. A Paris , chez Boudot, Imprimeur
du Roi.
,
Les SS. Peres ont donné une juſte
idée de ce Livre divin , lorſqu'ils ont
dit que c'étoit une Lettre du Créateur à
la créature , de Dieu à l'homme , & à
chacundeshommes en particulier. ,, Nous
> ſommes , dit S. Auguſtin , dans un
» pays étranger ; nous foupirons , nous
OCTOBRE II. Vol. 1776. 87
و د
gémiſſons éloignés de notre patrie. Il
,, nous eſt venu des lettres de cette chere
,, patrie. Ce font ces lettres dont nous
,, vous faiſons la lecture , quand nous
, vous liſons les Livres Saints " .
Dans ce Livre facré , eſt déposé le
Contrat important de la nouvelle alliance
de Dieu avec nous , & de nous avec
Dieu, Les vérités du ſalut qui y font
renfermées , font une lumiere toute pure,
que Dieu a préparée pour nous conduire
au milieu des ténebres de la vie préſen
te. Nous avons ici bas une foule de com
bats à foutenir & à livrer ; & nous trouvons
dans ce Livre ſaint , des armes
ſpirituelles , redoutables aux ennemis du
falut. Le fidele y apprend les remedes
les plus propres à guérir ſes maladies ſpi
rituelles. Il y puiſe encore les confola
tions qui lui font fi néceſſaires au milieu
des afflictions dont il eſt inveſti. Que đỡ
motifs propres à engager tous leshommes
à lire & à méditer les divines Ecritures,
qui font également aſſorties aux beſoins
des grands & des petits , des ſavans&
des ignorans ! L'utilité des Livrés faints,
qui ne peut pas être conteſtée , ne doit
pas nous empêcher de regarder comme
une erreur capitalé , l'opinion de ceux
1
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
1
qui ſoutiennent que l'Ecriture eſt ſi claire
par elle-même,que chaque particulier peut
l'entendre , & régler ſa foi fur elle par fon
propre eſprit , indépendamment de l'autorité
de l'Eglife. On doit auſſi avouer
qu'elle renferme des profondeurs capables
d'exercer les ſavans & les grands
génies ; qu'il s'y trouve même des obfcurités
propres, d'un côté, à humilier notre
orgueil , & de l'autre, à nous rendre certaines
vérités plus cheres& plus précieuſes,
par le travail même qu'il y a à les découvrir.
Or , rien n'eſt plus propre à faciliter
ce travail , qu'un Dictionnaire
compoſé par un ſavant humble , qui a
confacré toute ſa vie à l'étude des divines
Ecritures, & qui a tant de fois donné des
preuves de ſon érudition & de fon habileté
dans ce genre. L'Auteur du Dictionnaire
que nous annonçons , s'eſt fait
un devoir de ſe borner aux ſeuls Livres
Sacrés , & à trois objets principaux , les
perſonnes, les lieux & les choses. Il n'a
pas cru devoir donner , avec étendue ,
l'hiſtoire de chaque perſonnage de l'Ecriture
Sainte , parce qu'on trouve ce
détail dans la Bible , & dans tous les
excellens abrégés qui font entre les mains
de tout le monde. On a engagé l'Auteur
OCTOBRE II. Vol 1776. 89
à joindre à ſon travail les objets les plus
intéreſſans du dogme & de la morale.
La lecture de ce volume prouvera qu'il
s'eſt conformé à une vue auſſi ſage. On
efſpere que cet Ecrivain laborieux & impartial
, ſentira enfin que la nature de
fon Ouvrage (Dictionnaire) exige qu'il
rapporte les opinions des hommes celébres
, & les raiſons qui les appuient ,
lors même qu'elles ne font pas les ſiennes
.
Tel eſt , par exemple , le ſentiment
de Tirin , Jéſuite , ſavant Commentateur
de la Bible ; du Pere Tournemine ,
habile critique ; du fameux M. Duguet ,
profond dans l'intelligence des Ecritures
; & du grand Boſſuet , qui s'expliqua
ſi clairement dans la conférence qu'ileut ,
fur cet objet , avec le meilleur interprê-
-te des Livres Saints . Tous ces Auteurs
également célebres , & une foule d'au
tres , qui nous ont laiſſé des Ouvrages
très-eſtimés ſur l'Ecriture Sainte , n'ont
point connu cette intime liaiſon entre la
miffion d'Elie , la perſécution de l'Ante-
Chriſt , & l'avénement du ſouverain Juge,
qui doit conſommer toutes chofes ; ils
ont ſuivi une route différente , & leur
ſentiment eſt appuyé fur des raiſons qui
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
ne nous paroiſſent pas mériter le nom
de fubtilités . Les hommes que nous venons
de nommer , ſavoient diftinguer un bon
argument d'avec un fophifme ,&une ſubtilité
qui n'éblouit que les petits eſprits.
Leur réputation eſt trop bien établie pour
pouvoir l'ébranler. Voici comme ils ſe
font expliqués ſur l'objet important que
les divines Ecritures nous préſententdans
une infinité d'endroits: Dans la prophétie
d'Habacuc , ch.3 , on lit ces paroles :
,, Seigneur , c'eſt une oeuvre digne de
vous . Vous lui rendrez la vie au mi-
واو
ود
lieu des années , en parlant d'Iſraël....
„ Vous prendrez en main votre arc ,
,, afin d'accomplir les promeſſes que vous
,, avez faites avec ferment aux tribus".
Obfervez cette derniere expreffion. Ilne
dit pas feulement à Ifraël , mais aux
tribus , afin qu'on ne puiſſe pas les interpréter
dans un ſens reſtreint à Ifraël
Spirituel. Il ne dit pas dans les derniers
temps , mais au milieu des années , in medio
annorum. Expreſſion claire, fans nuage ,&
qui exclut abſolument toute idée des derniers
temps , comme le terme de tribus
exclut l'idée particuliere de l'Ifraël fpiritael,&
ne permet pas qu'on trouvele vrai,
&parfait accompliſſement de cette pro
OCTOBRE II. Vol. 1776. 91
phétie , dans ce petit nombrede Juifs convertis
autemps des Apôtres. La nationJuive
, les tribus ne furent point alors vivifiées
, comme elles ne le furentpoint au retour
de la captivité de Babylone. Bien loin
que Dieu ait exercé ſur elles ſa miféricorde
, & ait mis fin à ſa colere ; ce fut
au contraire le temps où l'indignation
du Sergneur commença à leur égard d'une
maniere terrible. Eft-ce unefubtilité , de
foutenir que la prophétie d'Habacuc ne
paroît pas avoir été accomplie dans ſon
véritable ſens ? Or , comme il faut néceſſairement
qu'elle le ſoit , & l'exécution
en étant fixée par le Saint -Eſprit
au milieu des années , ce n'eſt pas chofe
impoſſible de rompre le pretendu triple
noeud de la miſſion d'Elie , par qui les
Juifs doivent être convertis; de la perſécution
de l'Ante - Chriſt ; & de l'avé,
nement du ſouverain Juge au dernier
jour.
D'après les expreſſions des Prophêtes ,
& les explications de tant d'habiles Interpretes
, les Juifs doivent être employés
à étendre l'Eglife , à convertir tout le
reſte du monde , & enrichir les Gentils
infideles , plus que n'ont fait leurs ayeux ;
&à un tel point, que S. Paulen eſt dans
92 MERCURE DE FRANCE.
&
l'admiration , & dans l'étonnement , auſſi
bien que le Prophete Habacuc. C'eſt,pour
l'Apôtre , dans l'ordre des miracles , un
miracle de réſurrection , & Habacuc en
eſt épouvanté. Cette ſeconde oeuvre ,
dans laquelle ſe doit opérer une double
converſion des Juifs prémierement ,
enſuite des Gentils , les uns & les autres
beaucoup plus nombreux que dans la
premiere , demande , à proportion , un
temps plus conſidérable pour ſe former.
Qu'on jette un coup d'oeil ſur une mappemonde,
on appercevra ſans peine , que
les peuples qui ont embraſſé la foi , &
qui font entrés dans l'Egliſe depuis laréfurrection
de J. C. juſqu'à ce jour , n'égalent
pas le tiersde ceux qui ſont encore
à convertir. Les grands Empires de la
Tartarie , de la Chine , de l'Inde , du
Japon , des Muſulmans en Afie , l'Afrique
preſque entiere , la très grande partie
de l'Amérique , pluſieurs contrées du
Nord en Afie , & dans l'Europe même ,
fonr encore dans les ténebres de l'infidélité
, & feront conduites à la foi par le
miniſtere des Juifs . Or , la premiere oeuvre
, quoique commencée par J. C. en
perfonne , quoique dirigée & ſuivie par
des envoyés qui avoient reçu leur inf
OCTOBRE II. Vol. 1776. 93
truction de ſa propre bouche , & qui
avoient vécu & converſé familierement
avec lui pendant quelques années , quoiqu'appuyée
par des miracles multipliés ,
quoiqu'elle ait eu des progrès rapides ,
étant foutenue d'une puiſſance fans bornes
, que J. C. avoit reçue de ſon pere ,
& qu'il avoit communiquée à ſes Apôtre
, a été cependant pluſieurs fiecles à ſe
former , & a déjà une durée de près de
1800 ans . Quelle raiſon auroit- on pour
renfermer & l'établiſſement , & la durée
de la ſeconde , dans le court eſpace de
trois ou quatre ans , quoiqu'elle ſoit bien
plus conſidérable & plus étendue que la
premiere. Les Théologiens qui ont enviſagé
la durée de cet événement d'un autre
oeil que l'Auteur du Dictionnaire , n'ont
nulle envie de mettre des bornes à la
puiſſance de Dieu , & à l'efficacité
de ſa grace. Mais ils ſavent qu'elle agit
toujours felon l'ordre de ſa ſageſſe divine
, & de ſes décrets éternels. Dieu pouvoit
créer le monde en un inſtant , par
un ſeul acte de ſa volonté , & il y a employé
fix jours.
Qu'on life le chap. 59 d'Ifaïe , que
S. Paul cite dans ſon Epitre aux Romains,
ch. XI , & l'on verra clairement que ce
T
94 MERCURE DE FRANCE.
Prophête annonce , à l'égard des derniers
Juifs , une ſuite de générations . Et tout
le monde fait qu'elles n'ont point lieu
dans le Ciel, mais ſeulement ſur la terre.
Donc , cette oeuvre ſubſiſtera pendant
pluſieurs générations. Donc, elle ſe fera
au milieu des temps , conformément à
la prophétie d'Habacuc , & non pas dans
les trois dernieres années du monde.
C'eſt ce qui cadre merveilleuſement
avec l'Apôtre , qui prédit que la nation
Juive , en ſe convertiſſant , fera plus à
l'égard des derniers Gentils , que n'ont
fait les Apôtres & les autres Juifs convertis
avec eux ou par eux , à l'égarddes
premiers de la Gentilité , ce qui exige un
temps conſidérable. Tout le contenu
de la prophétie d'Iſaïe , prouve qu'il n'eſt
pas queſtion du premier avénement de
J. C. , & de l'établiſſement de l'Egliſe ;
&que c'eſt la converfion du corps de la
nation par le miniſtere d'Elie , qui eſt
l'objet primitif, direct & principal de la
prophétie. Autre preuve: ,, quandle Fils
. ,, de l'Homme viendra , dit J. C. , penfez
vous qu'il trouve de la foi ſur la terre?
Luc XVIII , 8. Il n'y aura donc preſque
plus de foi ſur la terre au temps du dernier
avénement. Par conséquent cette terrible
époque ne ſera pas celle de la conOCTOBRE
II. Vol. 1776. 95
4
verſion des Juifs , & des nations répan
dues par toute la terre. Cette converfion
ne peut s'opérer que par la foi : la foi fera
donc abondante alors dans toutes les parties
de la terre. Ce n'eſtdonc pas le temps
du dernier avénement de J. C. , qui nous
annonce lui - même qu'il ne trouvera
preſque point de foi ſur la terre. Quoi
donc ! cette foi abondante & preſqu'univerſelle
, diſparoîtroit- elle dans toutes
les parties de la terre ? Comment le monde
reſſuſcité avec les Juifs , paſſeroit- il ,
par une chûte rapide , au dépériſſement
général de la foi que le Fils de l'Homme
doit trouver à fon dernier avénement .
Recourir au long dépériſſement qui s'opere
ſucceſſivement depuis tant de ſiecles,
pour expliquer cette parole de l'Evangile,
c'eſt changer toutes les idées attachées
aux mots. Quel rapport les crimes de nos
peres , & les nôtres propres , ont- ils avec
les Juifs & les autres peuples qui n'exif
tent pas encore, qui doivent un jour em
braſſer la foi , & qui , au lieu de prendre
part à nos forfaits , & à ceux de nos pe
res, les détetteront de toute leur ame. Ne
voit-on pas que ce dépériſſement , qui a
commencé parmi nos aïeux , qui a con
tinué parmi leurs fucceſſeurs , aura un
96 MERCURE DE FRANCE.
jour ſaconſommation à l'égard des branches
qui doivent être retranchées au temps
du rappel des Juifs , felon S. Paul. Finiffant
en elles & avec elles , il ſera réparé ,
& n'aura aucun lieu dans les reſtes que
le Seigneur ſe réſervera parmi les Chrétiens;
il n'aura point lieu dans les Juifs
auxquels ils ſerviront de peres & de
guides, pour les faire entrer dans l'Eglife,
ni dans cette multitude innombrable de
peuples que Dieu éclairera par le miniftere
des Juifs ,& qui tous n'auront aucune
part à ce funeſte déchet. Une foi vive
, une eſpérance ferme & inébranlable,
une ardente charité brilleront dans ces
Chrétiens privilégiés , dans ces enfans de
Jacob chéris de Dieu , à cauſe de leurs
peres , du coeur de qui le libérateur bannira
l'impiété ; dans ces peuples heureux
de toute tribu , de toute langue , qui viendront
en foule ſe laver dans les eaux du
baptême. L'époque du rappel des Juifs ,
&de la converſion des nations infideles ,
ne concourradonc pas avec les approches
de la fin du monde. La pénitence accordée
aux nations ; la terre comblée debénédictions
& de graces ; l'anathême écarté
dedeſſus elle ; le Royaumed'Iſraël relevé,
le rétabliſſement de toutes choſes , rien
ne
OCTOBRE II. Vol. 1776. 97
ne ſemble prouver plus évidemment,
que l'état des Juifs convertis aura une
conſiſtence ſtable ſur la terre. Mais dans
quel temps doit arriver cet événement
heureux , l'eſpérance de l'Egliſe ? C'eſt
la queſtion que les Diſciples firent à
J. C. au moment où il alloit monter au
Ciel. La réponſe qu'ils en reçurent, ſembleroit
devoir réprimer notre curiofité
fur cette article. ,, Cen'eſt point à vous,
leur dit - il , à ſavoir les temps & les
,, momens que le Pere à réſervés à ſon
ود
ود ſouverainpouvoir". Puiſque le Sauveur
n'a pas voulu apprendre à ſesApôtresl'époque
du rétabliſſement d'Iſraël, peut-on ſe
flatter de la découvrir avant l'événement ?
Tout ce qu'on peut conclure de ce que
J. C. n'a pas jugé à propos de révéler aux
Apôtres , les temps & les momens du
rappel des Juifs , & du rétabliſſement du
Royaume d'Iſraël ; c'eſt que l'époque de
cet événement ne peut pas faire un point
de la tradition , & que par conféquent
dans tout ce qu'en ont dit les anciens
Peres , ou les Auteurs Eccléſiaſtiques ,
ils n'ont pu donner que des conjectures ;
c'eſt qu'on doit être extrêmement circonſpect
ſur la fixation des temps , &
qu'on ne peut parler de l'époque fixe
G
98 MERCURE DE FRANCE.
qu'avec cette diſpoſition fi bienmarquée
par ces termes de M. Boffuet: Je tremble
en mettant les mains fur l'avenir ; mais ce
feroit outrer la circonfpection , que de prétendre
queles divines Ecritures ne renferment
rien qui puiſſe ſervir à prévoir l'événement
, lorſque les momens que le Pe.
ře s'eſt réſervé pour le faire éclatter approcheront
, indépendamment des ſignes
dont ces grandes époques font ordinaire.
ment précédées , & des lumieres que les
circonftances des temps fourniſſent à cet
égard.
Quant à la tradition que l'Auteur du
Dictionnaire réclame pour appuyer fon
ſentiment , il fait bien qu'on a toujours
diftingué dans les Peres de l'Eglife , les
choſes à l'égard deſquelles ils font les
dépositaires de la tradition , tels que
les Dogmes de la foi , & les choſes ſur
leſquelles ils n'ont eu que des lumieres |
humaines , & qu'ils ne pouvoient même
ſavoir que par des conjectures , telles
que font la future durée du monde , &
fon étendue. Le grand Boſſuet , ce ſavant
défenſeur de la tradition , n'en a
pas moins prouvé, dans ſon Ouvrage
fur l'Apocalypfe , qu'il ne faut pas prendre
pour dogmes certains, les conjectuOCTOBRE
II. Vol. 1776.
و و
res & les opinions des SS. Peres ſur la
fin du monde ; il n'ignoroit pas que la
ſucceſſion des temps nous a appris des
choſes inconnues aux Peres , & qu'il faut
s'en tenir à ce qu'ils auroient penſé , s'ils
euſſent réuni l'expérience que les événemens
nous ont fourni , avec les vérités
dont ils étoient très convaincus , & que
nous avons reçu d'eux. Voilà les principales
raiſons qu'on oppoſe à l'Editeur
des Bibles , & qu'on nous a follicité de
mettre ſous ſes yeux , afin qu'il puiſſe les
diſcuter avec impartialité dans les différens
articles de fon Dictionnaire qui y
auront rapport. Ce font de très - ſavans
Théologiens , & d'habiles interprêtes
des Ecritures , qui ſoutiennent le ſyſtême
contraire,&qui, parconſequent, méritent
des égards. Au reſte , le plus profond
-Théologien , eſt laiſſé quelquefois à ſes
propres ténebres ſur des points importans,
dont d'autres d'une moindre réputation ,
ſe trouvent mieux inſtruits. Il n'y a qu'une
vraie lumiere , qui venant au monde ,
éclaire tout homme qui lui plaît , &
autant qu'il lui plaît. Ces réflexions que
nous foumettons volontiers à l'Auteur
du Dictionnaire , n'otent rien au prix de
fon Ouvrage, qui n'en ſera pas moins
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
:
un commentaire fort utile pour tous
ceux qui reſpectent les Livres ſaints.
Les Impoſteurs démasqués , & les ufurpateurs
punis , ou Histoire de plusieurs
aventuriers , qui ayant pris la qualité
d'Empereur , de Roi , de Prince ,
d'Ambassadeur , de Tribun , de Meffie,
de Prophete , &c. ont fini leur
vie dans l'obscurité , ou par une mort
violente . A Paris , chez Nyon , Li
braire.
LE funeſte deſir de faire parler de foi ,
ou de ſe procurer ſans peine tous les
agrémens de la vie , & tous les objets
de la cupidité , a été dans tous les temps
la fource de l'impoſture&du crime. C'eſt
une ambition démeſurée qui a produit
les plus grads crimes. L'hiſtoire malheureuſement
ne nous fournit que trop
de ces exemples. Elle nous montre des
ufurpateurs que la ruſe& la violence ont
conduits au trône ; des fourbes habiles
qui ont ofé faire fervir la Religion au
ſuccèsde leurs entrepriſes ; des viſionnai .
res , qui , à force de dire qu'ils étoient
inſpirés deDieu, ſont arrivés à ce degréde
folie & d'orgueil qui le leur a fait croire .
OCTOBRE II. Vol. 1776. JOI
Mais l'hiſtoire ne nous a jamais montré
des impoſteurs qui aient reſſuſcité des
morts , & donné fubitement & fans remede
, la ſanté à des malades. Dieu n'accorde
pas un don, qu'il s'attribue à lui
ſeul, à des impoſteurs pour accréditer
P'erreur. Ainſi les morts que ces impofteurs
ont prétendu reſſuſciter , n'étoient
point morts. Les malades qu'ils guérif
ſoient ſe portoient très bien avant l'arrivée
du Médecin, C'étoit avec de bonnes clefs
qu'on ouvroit les priſons. Et l'on ne ſe
rendoit inviſible qu'en bandant les yeux
de ceux qui atteſtoient la merveille.
C'étoit avec de belles & bonnes rames
qu'on diviſoit les eaux. Au reſte , le vulgaire
ſtupide croit tout ce qu'il entend
dire , & les fots ſe nouriſſent volontiers
de preſtiges . L'hiſtoire des impoſteurs
&des fots ne peut qu'exciter la curiofité ,
&mérite d'être bien accueillie.
Roland furieux , Poëme héroique de
l'Arioſte , traduction nouvelle , par
M. Cavailhon . A Paris , chez Valleyre
l'aîné , Libraire .
La traduction de ce Poëme , par M. de
Mirabeau , ne remplit pas , àbeaucoup
G3
102
ソ
MERCURE DE FRANCE.
près , l'idée qu'on s'eſt formée du Roland
furieux . Ce n'eſt peut être pas tout à fait
ſa faute. L'Arioſte , ainſi que Corneille ,
Shakespear , Homere , & tous les Ecrivains
d'un génie ſupérieur , qui ont vécu
dans un temps où le goût n'étoit pas
encore épuré , eſt plein de beautés & de
défauts; & dans les endroits même les
mieux frappés , on réconnoît toujours des
veſtiges d'un fiecle encore un peu barbare.
Or , un Traducteur qui , comme
Mirabeau , ſe pique de rendre un pareil
Auteur avec une fidélité ſcrupuleuſe, rif.
quebienplus deſe voir attribuer les fautes,
quelesbeautésdeſon original. Il eſt certain
néanmoins que ſa verſion eſt fort éloignée
d'être bonne. M. Cavailhon & M. d'Urfieux
, ont entrepris chacun d'en donner
une meilleure. M. d'Uffieux publie la
fienne chant par chant ; & il y en a dix
d'imprimés : celle de M. Cavailhon eft
toute entiere , prête à paroître ; mais
avant de lamettre au jour, il a cru , dans
cette concurrence , devoir en préſenter
le premier chant au public , comme un
échantillon , afin qu'il la compare avec
ſa rivale , & qu'il choiſiſſe. Pour entrer
dans ſes vues , nous allons mettre en paOCTOBRE
II. Vol. 1776. 103
rallele quelques morceaux correſpondans
de l'une & de l'autre.
Début de la Traduction de M. d'Uffieux.
,,Je chante les Dames & les Cheva-
,, liers ; je chante les amours & les com-
„ bats , la galanterie & la valeur de ces
„ Guerriers qui ſe ſignalerent au temps
,, où les Sarrafins traverſerent les mers
,, d'Afrique , & cauferent tant de maux
,, à la France . Je dirai la colere & les
,,bouillans tranſports d'Agramant leur
„ Roi , qui s'étoit vanté de venger fur
,, Charlemagne la mort de Trojan fon
,, pere. Je dirai de Roland des chofes ,
,, que ni les vers ni la profe n'ont jamais
„ racontées , de Roland qui jouit de la
,, réputation d'un ſage juſqu'au moment
,, où l'amour , en troublant ſes eſprits ,
,, le rendit furieux. Voilà ce quejedirai,
,, ſi toutefois la beauté qui travaille cha .
,, que jour à me rendre ſemblable à Ro .
„ land, conſent à me laiſſer affez de
„ raiſon pour remplir ma promeſſe ".
Début de la Traduction de M. Cavailhon.
,, Je chante les belles & les Preux
,, Chevaliers , les combats & les amours
„l'eſprit guerrier , audacieux & courtois
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
de ce temps où les Sarraſins paſſèrent
les mers d'Afrique , & firent tant de
maux à la France. Je chante la guerre
„allumée par la colere d'un jeune Roi,
,, qui oſa ſe vanter hautementde venger
"
ود la mort de Trojan ſon pere, ſur l'Em-
,, pereur Charlemagne. Je raconterai auffi
„ de Roland , des choses qui n'ont été
encore écrites, nienvers, ni en proſe. Je
dirai en particulier comment l'amour
rendit inſenſé ce Héros auparavant fi
„ ſage ; pourvu toutefois que celle qui
,,m'a preſque mis au même état , & qui
ود
ود
ود
و د
ſe plaît à miner chaque jour ma foible
,, raiſon , veuille bien m'en laiſſer autant
,, qu'il m'en faut pour remplir mon en.
,, gagement ".
t
M. d'Uffieux.
,, Cependant Renaud , qui pourſuivoic
,,Angélique par un autre chemin , eut
,, à peine fait quelques pas , qu'il apperçut
,,fon cheval bondiſſant devant lui ; ar-
,,rête , mon cher bayard , lui cria - t - il ,
و د
eh! de grace arrête , je ne ſaurois vi
,, vre fans toi davantage. Bayard fourd à
la voix de Renaud, s'éloigne plus vîte
encore ;& fon maître irrité , de courir
,, après lui. Mais nous , ſuivons Angéli,
» que; elle fuit à travers l'obſcurité des
OCTOBRE II. Vol. 1776. 105
plus épaiſſes forêts; elle fuit par des
lieux eſcarpés & fauvages. Une bran,
,, che , une feuille de chêne , d'orme ou
ود
ود de hêtre , qu'agite un fouffle léger , la
,, glace d'épouvante. Du plus loin que
ود fon oeil découvre une ombre ſur une
,, montagne ou dans un vallon , elle fré.
mit de tous ſes membres, & croit fans
ceſſe voir en elle Renaud qui la pour- ود fuit & l'atteint. Ainſi le faon d'un
ود
ود
ود daim , ou bien un jeune chevreuil ap.
,, percevant à travers les rameaux du tail,
lis qui l'a vu naître , la dent meurtrierę
d'un léopard étrangler ſa mere , lui dé.
chirer les flancs , palpite de crainte&
d'horreur , fuit de forêts en forêts , &
ſe croit déjà , à la plus foible racine
,, que heurtent ſes pas, la proie de l'asfaffin
de fa mere ".
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود
M. Cavailhon.
" A peine avoit- il fait (Renaud)
quelque pas dans le chemin qu'il avoit
,, pris, qu'il vit ſon cheval bondir devant
lui: arrête , lui dit- il , mon cher bayard,
arrête , je t'en conjure ; quoi tu ne
connois plus Renaud ? Viens , mon
ami , viens , je ne faurois vivre ſans
toi. Mais le courſier fougueux , рец
touché de ces tendres paroles , s'éloi
”
"
"
ود
GS
106 MERCURE DE FRANCE.
,, gne encore plus vite. Son maître con-
,, tinue de le ſuivre, & cependantAngé-
,, lique galoppe d'un autre côté " .
ود Elle fuitàtravers les bois environnés
,, d'horreur & de tenebres ; elle paſſe par
des lieux déſerts & fauvages , où regne "
"
"
un éternel filence. Une branche agitée,
,, quelques feuilles qu'elle voit remuer de
loin ſur un arbre , tout l'épouvante , la
fait changer continuellementde route,
& chercher les chemins les moins pra-
,, tiqués. Elle n'apperçoit aucune ombre
fur une hauteur ou dans un vallon
وو
ود
ود
ود
ود
ود
و د
» qu'elle ne la prennepourRenaud qui
la pourſuit , & qui eſt prêt à la ſaiſir.
Telle unejeune biche ou une chevrette
,, qui , dans le bois où elle a pris naisſance
, voit au travers des branches un
léopard cruel étrangler ſa mere, lui déchirer
les flancs & dévorer ſes entrailles
, fuit de lieu en lieu , craintive
& tremblante , l'animal féroce ; & ne
touche en paſſant aucun buiſſon
» qu'elle ne croſe déjà ſentir ſa dent
"
ود
"
22
29
meurtriere".
M. d'Uffieux.
2
,, Angélique lui raconte ( au Roi de
› Circaffie) tout ce qui s'eſt paſſé depuis
cette journée fameuſe , où il alla des
OCTOBRE II. Vol. 1776. 107
ود
"
,, mander pour elle du ſecours au Roi des
Nabathéens ; elle lui dit avec quel
zele le Comte d'Angers a veillé à fon
,, ſalut , à la conſervation de ſon hon-
,, neur , & pris ſoin d'éloigner d'elle tout
fâcheux événement. Enfin, comme elle
s'eſt étudiée à conferver pure & fans
tache cette précieuſe fleur de virginité,
,, qu'elle jura porter intacte , comme au
,, jourde fa naiſſance; peut- être affirmoit-
ود
"
" elle une vérité ; mais quel eſt le mortel,
maître de ſes ſens , qu'un pareil fer-
, ment eût convaincu? Cependant leRoi
ود
ود
"
ود
de Circaffie , qui ajoutoit foi à de plus
,, grandes chimeres encore, crut fanspeine
à celle - ci ; tant il eſt vrai que l'amour
fait voir à l'homme ce qui n'exiſte
point , de même qu'il derobe à ſes
,, yeux les objets les plus apparens. L'infortuné
ſe perfuade aisément ce qu'il
déſire ; ainſi le Roi de Circaſſie ne
forme aucun doute ſur le diſcours de
ſa maîtreſſe ".
ود
ود
وو
"
M. Cavailhon .
,, Angélique lui raconta tout ce qui
lui étoit arrivé , depuis le jour qu'elle
l'avoit envoyé demander du ſecours au
,, Roi de Séricane ; & en particulier
2, comment le Comte d'Angers l'avoit
وو
ود
108 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
ود
ود
و د
pluſieurs fois préſervée de la mort , de
,, l'opprobre , & de mille fâcheux accidens
. Elle finit par proteſter que , dans
toutes ces aventures , ſon honneur
s'étoit conſervé fans tache , & auffi
entier qu'elle l'avoit apporté en venant
au monde. Peut-être diſoit-elle vrai ;
,, cependant je n'y aurois ajouté foi que
fous bonne caution. Mais l'amoureux
Circaffien (que ne peut point ce petit
enchanteur , qu'on nomme amour ?)
étoit diſpoſé à tout croire de la part
d'Angélique , d'autant mieux qu'il y
ود
ود
ود
ود
trouvoit fon compte. Il ne doutadonc
, pas un inſtant de ce qu'il venoit d'en.
ود
tendre".
Ces paſſages ſuffiſent pour faire juger
de la Traduction de M. Cavailhon . Sa
touche , en général, eſt franche. Il a conſervé
dans toute ſa verſion le caractere de
l'Auteur original ; & lorſque le goût ne
lui permet pas de traduire mot à mot , il
fait y ſubſtituer d'heureux équivalens .
Il ſera aifé , à tous ceux de nos lecteurs
qui en auront envie, de comparer
les mêmes endroits avec ceux qui y répondent,
dans M. de Mirabeau. Nous leur
en laiſſons le foin.. ils verront clairement
OCTOBRE II. Vol. 1776. 109
1
que l'avantage n'eſt pas du côté de l'Académicien.
M. Cavailhon s'eſt donné quelques libertés
; en voici un exemple :
Sofpirando piangea , tal chun ruſcello
Parean le guancie , e'l petto un mongibello ,
Ces vers ont été rendus ainſi littéralement
par M. d'Uffieux :
,, Deux torrens de larmes couloient le
„ long de ſes joues , & le feu concentré
dans ſon ame, la rendoit ſemblable à un
volcan " .
"
ود
M. Mirabeau les a traduits ainſi :
ود Les larmes qu'il verſoit en abondan-
„ ce , couloient le long de ſon viſage
,, comme une riviere ; & ſes ardens fou-
و د
pirs rendoient ſa poitrine ſemblable à
, ces montagnes d'où fortentdes torrens
de flammes" .
ود
M. Cavailhon a mieux aimé adoucír
de la forte ces métaphores outrées.
ود
ود
Son coeur gonflé s'ouvrit pour don
ner paſſage à des ſoupirs de flamme , &
ſa bouche proféra ces tendres plaintes".
Loin de le blâmer d'avoir pris des libertés
pareilles, nous l'exhortons, au contraire,
à s'en donner de plus grandes encore.
T
Nous lui conſeillons auſſi de couper
:
110 MERCURE DE FRANCE.
certaines phrases où il a mis des liaiſons
qui font un peu languir le ſtyle. Celle- ci,
par exemple:
" Il arriva (Roland) au pieddes monts-
3, pyrenées , dans une plaine où l'Empe-
,, reur fon oncle avoit raſſemblé les forces
,, de la France & de l'Allemagne , pour
,, châtier la témérité des Rois Agramant
ود
" & Marfile , dont le premier avoit épuiſé
,, l'Afrique de toutce qu'il y avoit d'hom-
,, mes en état de porter les armes ; l'au-
,, tre avoit fait marcher devant lui l'Es-
,, pagne entiere , pour dévaſter le beau
,, Royaume de France ".
C'eſt peut- être dans une Traduction où
il eſt le plus eſſentiel de détacher , d'alléger
en quelque forte le ſtyle. Certaines
conjonctions furannées ne fervent qu'à le
faire languir ; & une période trop longue
incline toujours vers l'obfcurité. Il
fera facile à M. Cavailhon d'éviter ce défaut
; & dès lors , nous l'exhortons à faire
paroître , fans héſiter , le ſurplus de ſa
Traduction . Ce ſera faire à notre littérature
un préſent auſſi agréable , qu'il lui
eft devenu néceſſaire.
Les Egaremens de l'amour , ou Lettres de
Faneli & de Milfort , par M. Imbert ,
2 parties in- 80.
OCTOBRE II. Vol. 1776. III
Le Lord Milfort chéri , adoré même
d'une épouſe jeune , tendre & ſenſible ,
qui lui étoit entierement dévouée , &
qu'il aimoit bien ſincérement , pouvoit
couler des jours dignes d'envie. Faneli ,
c'eſt le nom de cette digne épouſe , n'avoit
pas craint,pour ſedonner à Milfort,
de réſiſter à la volontédeſes parens . Elle
juſtifioit , par ſa conduite, cette penſée
d'un Ecrivain Anglois , qu'en fait de
mariage la femme qui choiſit un homme,
le rend plus heureux que celle qu'il ſe
choiſiroit lui même. Une fille , nommée
Jenni , & le premier fruit de cet hymen,
ſembloit encore devoir en reſſerrer les
noeuds ; mais une paſſion défordonnée
troubla bientôt le bonheur de cette famille.
Milfort conçoit tout à coup l'amour
le plus violent pour une jeune Fran-
-çoiſe retirée à Londres auprès d'une de
ſes tantes. Cette Françoiſe , appellée Sophie,
a la vivacité des femmes de fon
pays , la franchiſe d'une Angloiſe , & la
beauté de tous les pays. Comme elle voit
dans Milfort , dont elle ignore les engagemens
, un amant qui lui plaît , &
peutlui procurer, parfon alliance,unrang
diftingué , elle ne rejette point fon
amoouurr ,, elle avoue même celui qu'elle
112 MERCURE DE FRANCE.
1
reſſent pour lui , lorſque cet amant , par
une gaucherie finguliere , pour nous fervir
ici de l'expreffion d'un ami de Milfort
, lui fait connoître qu'il eſt marié.
Sophie furieuſe s'éloigne auſſitôt de cet
amant , & ne veut plus le regarder que
comme un vil ſéducteur. Ileſt déſeſpéré.
Faneli , la cauſe innocente de fon malheur
, lui devient odieuſe. Il la rélégue
dans une de ſes terres. Cette infortunée
eſt bientôt oubliée. Le bruit ſe répand
même à Londres qu'elle eſt morte. Milfort
fonge à profiter de ce bruit pour favoriſer
ſa paſſion. Il va trouver Faneli ,
lui annonce que leur ſéparation eſt irrévocable
, & la force à laiſſer confirmer
la nouvelle de ſa mort, en ſe cachant ,
fous un nom étranger dans une terre
qu'il a achetée ſecrétement à cent
lieues de Londres. Sophie qui croit que
Milfort eſt devenu libre, fuit le penchant
de ſon coeur en lui pardonnant , & conſent
à lui donner la main. A peine Milfort
a-t-il obtenu cette main tant défirée,
que le preſtige de la paſſion ſe diffipe;
il ſe voit tel qu'il eſt, comme un vil mortel
, qui s'eſt rendu le bourreau de l'épouſe
la plus fidele , & a abuſé de la
confiance de l'amante la plus ſenſible. Il
confie
OCTOBRE II. Vol. 1776. 113
ود
ود
ود
confie les tourmens de ſon coeur à Cus
land ſon ami , dans le ſens , du moins ,
que ce mot eſt pris communément ; car
Cufland ne paroît ici être l'ami que de
lui - même: c'eſt un de ces hommes qui
craignent bien plus les ridicules que les
vices , & facrifieroient parens, amis, plutôt
que de ſe compromettre. Ce Cufland,
qui voyoit de ſang froid la paſſion de
Milfort, lui diſoit une choſe aſſez vraie :
J'ai lu quelque part , lui écrivoit - il ,
qu'à Lacédémone , pour prémunir les
enfans contre les excès du vin , on leur
,, faiſoit voir un eſclave dans l'ivreſſe.
,, Si je voulois armer les miens contre
l'amour , je voudrois les rendre témoins
de tes tranſports amoureux ".
Ces tranſports , en effet , font ici portés
à un excès qui donne à la paſſion de Milfort
quelque choſe de ridicule. Nous ne
voulons point dire cependant que M.
Imbert ait deſſiné ſon Milfort amoureux
d'après des modeles qui n'ont pu exiſter .
Nous penſons feulement que les inconſéquences
dans lesquelles il le fait tomber
, ne peuvent qu'inſpirer au lecteur
un mépris falutaire pour les paſſions en
général; & c'eſt ſans doute un des premiers
fruits qu'il pourra retirer de la lec-
H
ود
ود
114 MERCURE DE FRANCE.
ture de ceRoman. Il verra de plus qu'urt
amour défordonné peut corrompre les
ſentimens d'un homme , au point de le
précipiter dans des crimes ; & que s'il
échappe aux châtimens qui lui ſont réſervés
, il ne peut ſe dérober aux remords ;
& ces vengeurs des crimes font les bourreaux
les plus cruels. Les différentes ſituations
dans lesquelles Milfort nous eft
ici repréſenté , nous met cette vérité dans
tout fon jour. Ce n'eſt point par une ſuite
d'événemens plus extraordinaires les uns
que les autres , que M. Imbert nous
a rendu cette vérité touchante, mais par
la peinture d'un coeur en proie aux foucis
dévorans.
On pourra blâmer Faneli de la foibleſſe
qu'elle a eue de confentir à changer
de nom , & d'avoir favoriſé ainſi le
crime de fon époux ; mais elle pouvoit
ignorer le projet de Milfort , & eſpérer
par cet excès de complaiſance, le ramener
un jour à elle. Cette femme eſt un exem.
ple de douceur , de fidélité , d'attache
ment à ſes devoirs. Les lettres qu'elle
écrit à fon mari pour lui demander du
moins qu'il adouciſſe les chagrins de fon
épouſe, par la vue de ſa chere fille Jenni ,
font connoître toute la ſenſibilité de fon
OCTOBRE II. Vol . 1776. 115
coeur. Milfort ne lui accorde cette grace
que quelques jours avant fon mariage
avec Sophie ; mais à condition ſeulement
que Jenni ignoreroit qu'elle embraſſeroit
fa mere. Belton, valet de chambre
de Milfort , & geolier de Faneli ,
fait le récit de cette entrevue dans une
lettre qu'il écrit à ſon Maître : ,, Milord,
,, j'ai ſignifié vos intentions à Miledi
ود
"
avant de lui préſenter fa fille ;& quoi-
3, qu'elle m'eût promis une difcrétion inviolable
, je voulus être témoin de
, leur entrevue , & je ne m'éloignai pas
, un moment. Ah , Milord ! ſi vous
,, aviez vu cette ſcene attendriſſante....
Miſſ Jenni , qui avoit à peine deux
3, ans quand elle fut ſéparée de ſa mere ,
ود
و د
وو
ne devoit point la reconnoître , & ne
3, la reconnut point; mais Miledi en la
,, voyant.... Milord , j'ai été ſi frappé
, de cette entrevue, que le moindre détail
,, de ce que j'ai vu , ne fortira jamais de
,, ma mémoire. Je crois fuivre encore
,, tous les mouvemens de Miledi : je la
ود
ود
" vois , je l'entends. Dès qu'elle a vu ſa
3, fille , tout son corps s'eſt élancé ; mais
;, par un effort bien douloureux , fans
,, doute , & qui ſe laiſſoit lire fur fon
,, viſage , elle eſt demeurée ſans voix ;
ود
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
,, elle a foulevé Miſſ- Jenni , en la pres-
"
ود
"
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
دو
fant contre ſon ſein; & un torrent de
,, pleurs a été la ſeule expreſſion de ſa
joie. Elle couvroit ſa fille de larmes &
debaiſers. Tantôt ſes yeux ſe tournoient
vers moi , & c'étoit fans colere ; il
ſembloit qu'elle regardât cette entrevue
comme un bienfait , par qui tous
,, mes torts étoient effacés. Tantôt, par
un mouvement involontaire , elle re.
gardoit autour d'elle , en ferrant plus
étroitement ſa fille , comme ſi elle eût
entendu des raviſſeurs tout prêts à la
lui arracher ; fon coeur étoit ſi ému ,
qu'elle ne reſpiroitqu'à peine. Lajoie,
la crainte , tout l'agitoit. Je la voyois
à la fois rire & pleurer ; j'ai pleuré
moi-même.... Quelquefois des ſouvenirs
amers venoient corrompre ſa joie :
ſa bouche s'ouvroit pour parler , & ne
faifoit que ſoupirer. Fatiguée , affoiblie
par tous ces divers ſentimens , elle
s'eſt aſſiſe en regardant tendrement ſa
fille , qu'elle tenoit ſur ſes genoux :
Jenni , s'eſt- elle écriée d'une voix entrecoupée
de ſanglots , Jenni ! tu n'as
,, plus de mere; il te reſte une amie ;
l'aimeras -tu cette tendre amie ? Aime-
„ la , Jenni , elle en a beſoin , elle en
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
OCTOBRE II . Vol. 1776. 117
,, eſt digne. Alors ſes larmes & fes ſanglots
lui ont coupé la parole. Jel'écoutois
, Milord , je craignois à chaque
inſtant que ſon ſecret ne lui échappât,
ود
ود
ود
ود &je n'avois pas la forcedel'interrom-
,, pre. Elle tenoit toujours ſa fille ſur ſes
,, genoux : non , dit- elle , en l'appuyant
” ſur ſon coeur , tu n'as plus de mere ,
,, non , elle ne vit plus pour toi ; mais
il te reſte un pere, un pere que tu dois
chérir ; oui tu dois l'aimer , Jenni ;
,, qu'il foit , s'il ſe peut , auſſi cher à ton
,, coeur qu'il le fût à ta malheureuſe
و د
و د
و د
و د
و د
"
mere ! qu'il ſoit heureux.... Ses lar-
,, mes , à ces mots , ont recommencé
à couler. Miff Jenni n'étoit pas inſenfible
aux careſſes de Miledi: ſes bras
s'allongoient naïvement pour l'embrasſer.
Enfin , Milord, le ſourire de Jenni
, mêlé aux larmes de fa mere , formoit
le ſpectacle le plus attendriſſant,
,, Cependant , ſans que Miledi parut s'en
,, appercevoir , un long intervalle s'étoit
ود
و د
"
و د
"
écoulé ; l'heure me preſſoit , & il étoit
,, temps de les ſéparer. Après avoir receuilli
toutes mes forces , je me levai ;
,, je m'avançai vers Miledi ; mais je n'eus
,, pas le courage de lui parler. Au mouvement
que je fis , à peine eut- elle د
H 3
120 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
ود
ود
fon lit. En l'entretenant de vous , elle
pouſſoit de longs ſoupirs ; mais c'étoit
la douleur qui parloit , jamais le resſentiment.
A la fin , le ſommeil a fermé
les yeux de Miſs Jenni ; & Miledi qui ,
,, juſques-là , par la crainte de ſe voir
,, enlever ſa fille , n'avoit ofé lui parler
,, comme ſa mere , ſe voyant plus libre
و د
ود
و د
"
ود
ود
ود
ود
en voyant Jenni endormie , lui dit
d'une voix que j'entendis à peine :
,, Dors , Jenni ; repoſes , ma fille ; & il
me ſembla que ce mot échappé avoit
foulagé ſon coeur. C'eſt ainſi que , jusqu'au
jour , ſes yeux ſont reſtés ouverts
& attachés ſur ſa fille ; mais à la fin ,
,, fatiguée par des ſentimens ſi pénibles
& fi longs , elle s'eſt endormie de lasſitude.
Il falloit que le fommeil fut
bien preſſant pour aſſoupir ainſi ſa tendreſſe
maternelle ; j'en étois ſi ſurpris ,
„ que plus d'une fois craignant pour ſes
jours , j'ai regardé ſi elle reſpiroit en-
,, core. Tandis que je vous parle , Milord
, elle eſt encore aſſoupie; & j'ai
ſaiſi ce moment pour vous écrire " .
Si ce récit a droit d'intéreſſer tous les
Lecteurs , quelle impreſſion ne dût- il pas
faire fur le coupable Milfort ? L'art avec
lequel M. Imbert a raſſemblé toutes les
ود
ود
"
ود
ود
OCTOBRE II. Vol. 1776. 121
circonſtances capables de rendre plus cuiſans
les remords qui s'élevent dans le
coeur de ce perfide époux , n'échappera
point au Lecteur. Norton , un de ſes
amis , revenu des Colonies avec une
grande fortune , achette une Terre confidérable
près de celle où Faneli gémit
dans l'exil & l'eſclavage. Il la rencontre
à la promenade , fait connoiſſance avec
elle & s'intéreſſe à ſa douleur. Cet homme
, dont la franchiſe & une probité
ſévere forment le fond du caractere , ne
ceſſe , dans les lettres qu'il écrit à Milfort
, de lui faire l'éloge de cette belle
infortunée , & de s'élever avec force
contre ceux qui ont pu la rendre malheureuſe.
Ce font autant de coups de poignard
dont il perce le coeur du coupable
Milford. Ilfinit dans une derniere lettre
par lui avouer qu'il eſt diſpoſé à partager
ſa fortune avec cette inconnue qu'il croit
veuve. Un neveu de Norton , quiattend
avec impatience la ſucceſſion de fon oncle
, ne redoute rien tant que ce mariage,
& ne trouve point de meilleur moyen
pour l'empêcher que de ſe mettre à la
tête d'une troupe de gens armés & d'enlever
Faneli. Ils font arrêtés près de Londres
fur une Terre dont la nouvelle épouſe
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
de Milfort avoit hérité. Elle venoit d'engager
ſon époux à y paſſer quelquesjours,
& s'efforçoit à lui procurer toutes fortes
de diffipations pour écarter la noire mélancolie
dont elle le voyoit accablé ,
ſans pouvoir en ſoupçonner la cauſe.
C'eſt dans le fallon du Château même
que tout s'éclaircit , & que Milford ,
victime des plus juſtes remords , meurt
au milieu des deux femmes qu'il a ſi indignement
trahies.
१
M. Imbert ne nous donne ce Roman
que comme un coup d'eſſai , mais qui
promet d'heureux ſuccès dans un genre
où ce font moins une ſuite d'événemens
fruits d'un peu d'imagination que l'on
aime à trouver , que des développemens
du coeur humain , & l'étude toujours
utile des paſſions & des caracteres .
Frédegonde & Brunehaut , Roman historique
, par M. Monvel ; volume in- 8°.
de 179 pages , avec une gravure ; prix
31. A Paris , chez la veuve Duchesne
, Libraire ; & chez l'Auteur , rue
du petit Carrouzel , au Magaſin de
porcelaines.
....Frédégonde , d'abord au ſerviced'AuOCTOBRE
II. Vol. 1776. 123
douëre , prèmiere femme de Chilperic ,
s'éleva ſur le Trône encore plus par fon
génie que par ſa beauté. Elle eut un coeur
cruel chez une Nation , il eſt vrai , encore
féroce & barbare. Elle ſe vengea des méchancetés
des Princes de ſon temps par
des méchancetés plus grandes , & fut fe
mettre à couvert des atteintes du poifon
& de l'aſſaſſinat par le poiſon même &
l'aſſaffinat. Sa régence , après la mort de
Chilperic , fut mâle , hardie , infolente.
On l'a comparée à Brunehaut , femme
de Sigebert , Roi d'Auſtraſie, & fa rivale;
mais Frédegonde , plus politique , fut
toujours ſe conſerver l'amitié de la Nation.
Ses crimes étoient plus particuliers
que publics. Elle mourut enfin dans ſon
lit , regrettée même du Peuple , au lieu
que Brunehaut par ſes attentats qui attaquoient
le corps même de la Nation ,
tomba dans la diſgrace de cette même
Nation , & périt au milieu des plus affreux
fupplices. Voilà à peu près l'idée
que l'on ſe formera de Frédegonde &
de Brunehaut en lifant l'Hiſtoire de
France. Mais M. Monvel , qui vouloit
faire un Roman , & un Roman qui put
intéreſſer le Lecteur en faveur de Brune .
haut, nous peint cette Princeſſe ſous
124 MERCURE DE FRANCE.
l'image des graces & de la beauté; il
nous la repréſente comme une Reine accomplie
, une épouſe vertueuſe , une
amante ſenſible , que la jalouſe Frédegonde
pourſuit fans relâche , & renda
la fin victime de ſes noires perfidies. Il
y a dans ce Roman des ſituations que le
Romancier a fu rendre pathétiques par
des détails qui lui ont été ſuggérés par
une imagination vivement remplie de
fon objet. Le ſtyle d'ailleurs n'eſt pas
dépourvu de chaleur & d'intérêt. On
pourroit defirer ſeulement que M. Monvel
eut choiſi un ſujet plus heureux , &
plus propre à nous donner le developpe.
ment des ſentimens qui ont droit d'intéreſſer
tous les Lecteurs. Mais qui pourra
ſupporter le ſpectacle affreux des forfaits
que ce Roman nous rappelle d'après
l'Hiſtoire ? Des ſcenes de perfidie ſuccedent
à des ſcenes d'horreur. On voit
des freres armés les uns contre les autres
, des traites violés , le ſang le plus
ſacré répandu , des trahiſons , des crimes
, Frédegonde donnant à chaque inf
tant des preuves de l'ame la plus féroce ;
enfin tout ce qui peut caractériſer un
regne qu'on peut appeller celui des for
faits.
OCTOBRE II. Vol. 1776. 125
1
Ammien Marcellin , ou les dix huit Livres
de fon Hiſtoire qui nous font reftés ;
traduits en françois ; 3 volumes in 12 .
A Berlin , chez Decker. On en trouve
quelques exemplaires à Paris , chez
Lacombe, Lib. rue Chriſtine,
Ammien Marcellin étoit Grec de nation
, ainſi qu'il le déclare lui même à
la fin du dernier livre de fon hiſtoire :
Hæc ut miles quondam & Græcus , à Principatu
Cæfaris Nervæ exorfus adusque l'alentis
interitum pro virium explicavi menfura.
Une épître que lui écrivit Libanius
nous apprend qu'il étoit Citoyen d'Antioche.
Il ſervit long-temps dans les armées
Romaines ſous Conſtance , Julien
&Valens ; & après la mort de ce dernier
Empereur , il ſe retira à Rome où il
écrivit fon hiſtoire , qu'il diviſaen trente
&un livres. Elle s'étendoit depuis Nerva,
où finit Suétone , juſqu'à la mort de Valens.
Il ne nous reſte aujourd'hui que les
dix - huit derniers livres , qui commencent
à la fin de l'année 353 , immédiatement
après la mort de Magnence , encore
ces livres font - ils remplis de fautes &
de lacunes.
126 MERCURE DE FRANCE.
Quoique Ammien Marcellin fut Grec,
il ecrivit fon hiſtoire en latin , & l'on
ne s'apperçoit que trop ſouvent qu'il
n'écrit point dans ſa propre langue. Son
ſtyle eſt en général rude , inégal , quel
quefois obfcur. On pourroit encore lui
reprocherde connoître peu l'art des tranſitions
, & d'avoir , par une vaine oſtentation
de ſcience , inféré dans ſa narration
différentes queſtions étrangeresà fon
ſujet. Mais ces défauts font rachetés par
beaucoup d'impartialité & d'exactitude
dans les faits. Il eſt du petit nombre
des Hiftoriens qui ont écrit les choſes
qu'ils ont vues , & auxquelles ſouvent
ils ont eu grande part. Une autre confidération
qui doit nous faire rechercher
particulierement ſon hiſtoire , c'eſt qu'elle
hous donne la connoiſſance de pluſieurs
antiquités gauloiſes , & différentes inftructions
ſur l'origine des premiers François
, Allemands , Bourguignons , &c.
Voicila peinture qu'il nous fait desGaulois.
,, Les Gaulois font preſque tous
,, blancs & de haute taille, ils ont les
;, cheveux blonds , le regard farouche ,
,, aiment les querelles , & font déméfu-
3, rementvains. Pluſieurs étrangersréunis
>> ne pourroient pas foutenir l'effort d'un
وو
OCTOBRE II. Vol. 1776. 127
ſeul d'entre eux , avec qui ils pren-
„ droient querelle, s'il appelloit à ſon ſe.
» cours ſa femme , qui l'emporte encore
fur lui& par ſa vigueur& par ſes yeux
„ hagards. Elle ſeroit redoutable fur-tout
ſi enflant fon gofier & grinçant des
„ dents , elle s'apprêtoit de ſes bras
forts & auſſi blancs que la neige , à
„ jouer des pieds & des poings , pour en
donner des coups auſſi vigoureux que
s'ils partoientd'une catapulte. Ils ont,
pour la plupart , la voix effrayante &
„ menaçante , lors même qu'ils ne font
* pas en colere. Ils font généralement
cas de la propreté. Dans ces contrées
fur-tout chez les habitans de l'Aquitaine
, vous ne trouverez pas , comme
ailleurs , un homme ou une femme ,
quelques pauvres qu'ils soient , qui ait
"
"
20
"
"
des vêtemens ſales ou déchirés . A tout
→ âge ils font propres à la guerre ; le
vieillard y va avec autant de courage
que la jeuneſſe. Endurcis par le froid
& le travail , ils mépriſent tous les
dangers. Aucun d'eux ne s'eſt jamais
„ coupé le pouce , comme en Italie , pour
ſe ſouſtraire aux fatigues de Mars;
auſſi appellent-ils enbadinant ces gens
là , des Murcons. Ils aiment le vin
"
"
128 MERCURE DE FRANCE.
"
"
ود
avec paſſion , & tâchent de l'imiter
„ par diverſes boiſſons . On voit chez
eux le bas Peuple courir çà & là dans
un état d'ivreſſe que Caton à définie
une eſpece de fureur volontaire : ce qui
„ juſtifie ce qu'a dit Ciceron en défendant
Fonteius , que les Gaulois en boiront
leur vin plus trempé , eux qui auroient
cru s'empoisonner en y mêlant de
l'eau ".
"
"
ود
Aucun Gaulois , eſt . il dit dans cette
verſion , ne s'eſt jamais coupé le pouce
comme en Italie , pour ſe ſouſtraire aux
fatigues de Mars; auſſi appellent - ils en
badinant ces gens là des Murcons. Nec
eorum aliquando quisquam , ut in Italia ,
munus Martium pertimescens , pollicem
fibi præcidit , quos jocaliter murcos appellant.
Dans un manufcrit de la Bibliothe .
que du Roi , on lit au lieu de jocaliter ,
localiter ; ce qui ſignifieroit que dans le
pays on appelle ces gens la des Murcons :
cettederniere leçon nous paroîtpréférable
a la premiere , d'autant plus que le mot
murcus eſt une expreſſion latine & non
gauloife.
Cette traduction françoiſe de Marcellin
eſt la ſeule que nous ayons : car on ne
peut pas compter celle de l'Abbé de Marolles
OCTOBRE . II . Vol. 1776. 129
rolles. Le Traducteur a donc eu un nouveau
champ à défricher ; & fon travail
mérite d'autant plus d'être accueilli , qu'il
lui a fallu ſouvent éclaircir les obſcurités
du ſtyle de l'original , & corriger des
fautes de copiſtes. Mais il a pu s'aider
beaucoup des remarques & notes des freres
Valois & de Gronovius , qui ont
donné des éditions eſtimées de ces dixhuit
livres de Marcellin.
Supplement à l'Encyclopédie ou Nouveau
Dictionnaire pourſervir de fupplément au
Dictionnaire raisonné des Sciences , des
Arts & des Métiers; par une Société
de Gens de Lettres ; mis en ordre &
publié par M. ***. in fol. Tomes I.
& II. 1776. à Amsterdam chez Marc
Michel Rey , àf 30. courant de Hollande.
PREMIER EXTRAIT.
Les connoiſſances profondes contenues
dans le Dictionnaire raiſonné des Sciences
, des Arts & des Métiers ; l'immenfité
d'objets qu'il comprend ; l'étendue
avec laquelle les matieres y font traitées ;
&fur- tout une infinité de choſes neuves
I
130 MERCURE DE FRANCE.
que le génie y a répandues & que l'on
chercheroit inutilement ailleurs , en font
le recueil le plus vaſte & le plus précieux
que nous poſſédions. S'il n'a pas la perfection
d'un ſyſtême univerſel de la nature
& de l'art , il a toute celle que pouvoit
avoir une nouvelle tentative en ce genre.
En conſidérant l'immenſité & les difficultés
de l'entrepriſe, on s'étonne que l'exécution
n'en ait pas été plus défectueuſe.
Les ſavans Editeurs en ont mieux ſenti
les défauts que perfonne : & dans l'imposſibilité
de les éviter dans une premiere
édition , ils ont indiqué les moyens d'y
remédier par un ſupplément compoſé fur
le même plan , qui corrigeât les fautes &
rectifiât les inexactitudes ; qui contint les
découvertes anciennes omiſes dans cet
Ouvrage , & y ajoutât les nouvelles découvertes
faites dans les ſciences & les
arts depuis ſa publication ; qui développât
les objets traités trop fuccinctement ; qui ,
en un mot, donnât à toutes les parties
de ce vaſte corps de fcience , le degré de
perfection dont elles font fufceptibles dans
l'état actuel des connoiſſances humaines.
Il falloit pour cela que des Savans & des
Artiſtes d'un mérite diftingué ſe chargeaſſent
d'en revoir avec foin les diffé.
OCTOBRE. II . Vol. 1776. 131
- rentes parties & de les compléter ; il falloit
qu'un Editeur laborieux & intelligent
mît en ordre ces matériaux précieux , les
raccordât au deſſein général , & en formât
un tout enſemble. Il ſuffit de nommer
MM. d'Alembert , Bernoulli , Marmontel
, Adanſon , de Haller , & c. Il
ſuffit de nommer l'Editeur , M. Robinet ,
pour concevoir une haute idée de ce
Supplément.
Le Lecteur eſt agréablement ſurpris de
trouver tant de richeſſes dans un Ouvrage
, qui n'étant que le complément de 17.
vol. in folio , (*) pourroit être comme
les glanures après la moiſſon. Nous ajoutons
que pluſieurs parties font traitées
avec tant d'habilité , pleines de vues ſi
utiles, fi intéreſſantes , ſi bien approfondies
, fi clairement expoſées , qu'une ſeule
fuffiroit pour faire la voguede tout l'Ouvrage;
telles font entre autres , la litté.
rature , par M. Marmontel ; l'anatomie
& la phyfiologie , par M. le Baron de
Haller ; la médecine légale , par M. la
Foffe , Médecin de Montpellier; la cul-
(*)On trouve à Amsterdam chez Rey ,
Les 17. vol. de Difcours & les
11. vol. de Planches
28 vol. à f 525. - de Hollande édition de Geneve.
!
132 MERCURE DE FRANCE.
ture des arbres & arbriſſeaux , par M.
le Baron de Tſchoudi , &c.
Preſque tous les grands articles confirment
ce jugement , qui eſt moins le
nôtre que celui du Public éclairé ; & dans
l'embarras du choix , nous citerons les
ſuivans , Abondance , abforption , Acadé.
mie , Acadie , accent , accompagnement ,
accouchement , accouplement , accroiſſement
, accufation ſecrette , accufé , achromatique
, affinité , affourche , affût , agriculture
, alaterne , allégorie , Allemagne ,
Amérique , animalité , animation , appareiller
, approximation , Arabes , arbre ,
arrimage , arroſement , artillerie , aſſaffinat ,
atonie de la matrice, avortement , &c .
Bains , ballet , bardes , barreau , barometre
, beau , beaux - arts , borax , boſquet ,
bouton, bouture , &c. Calcul aſtronomique
, Califes , camp , campement , canal
de Bourgogne , canal de Languedoc ,
canaux d'arroſement & de deſſéchement ,
cerveau , chaiſe chirurgicale , circulation,
clair obfcur , coloris , combat , combustion
, comédie , comete , connoiſſance du
pays , confonnance , conſtellation, contrepoint
, couleur , couleurs locales , couleurs
accidentelles , &c. Denſité , dépèt
laiteux , détachement , diamant , diſſonar.-
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 133
ce , diſſolution , &c. Echelle angloiſe ,
éclipſe , élaguer , éloquence , embryon ,
équation , eſthétique , eſtomac , étoile ,
exercice , expreffion , &c. Nous ne prétendons
pas borner à ces articles ce que
les deux volumes que nous avons ſous les
yeux contiennent d'intéreſſant. L'hiſtoire
nous a paru généralement bien faite ; l'enſemble
forme un tableau de l'hiſtoire ancienne
& moderne , également éloigné de
la ſéchereſſe d'un abrégé trop ſuccinct &
d'une tédieuſe diffuſion .
Dans le deſſein de faire connoître plus
en détail ce grand Ouvrage , nous nous
bornerons aujourd'hui à l'article Beau. Il
n'eſt pas affez étendu pour l'abréger , &
on n'en pourroit rien retrancher ſans lui
faire tort. L'Auteur , M. Marmontel ,
fe propoſe de tracer le caractere du beau
d'une maniere plus préciſe qu'on ne l'a
fait juſqu'ici.
,, Tout le monde convient que le beau ,
ſoit dans la nature ou dans l'art , eſt ce
qui nous donne une haute idée de l'une
ou de l'autre , & nous porte à les admirer
, mais la difficulté eſt de déterminer
dans les productions des arts & dans celles
de la nature , a qu'elles qualités ce ſenti.
ment d'admiration & de plaiſir eſt attaché."
13
134 MERCURE DE FRANCE
1
" La nature & l'art ont trois manieres
de nous affecter vivement , ou par la
penſée , ou par le ſentiment, ou par la
ſeule émotion des organes: il doit donc
y avoir auſſi trois eſpeces de beau dans la
nature & dans les arts ; le beau intellectuel
, le beau moral , le beau matériel ou
ſenſible. Voyons à quoi l'eſprit , l'ame
& les ſens peuvent le reconnoître ; ſes
qualités diſtinctes ſe réduisent à trois , la
force, la richesse & l'intelligence."
ود En attendant que par l'application ,
le ſens que j'attache à ces mots ſoit bien
développé , j'appelle force , l'intensité
d'action ; richesse , l'abondance & la fécondité
des moyens ; intelligence , la maniere
utile & ſage de les appliquer."
,, La conféquence immédiate de cette
définition eſt que ſi , par tous les ſens ,
la nature & l'art ne nous donnent pas également
de leurs forces , de leurs richeſſes
& de leur intelligence , cette idée qui
nous étonne , & qui nous fait admirer la
cauſe dans les effets qu'elle produit , il ne
doit être pas également donné à tous les
ſens de recevoir l'impreſſion du beau : or
il ſe trouve qu'en effet l'oeil & l'oreille
font excluſivement les deux organes du
beau;& la raiſon de cette excluſion ſi ſin
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 135
guliere& fi marquée, ſe préſente ici d'elle-
même ; c'eſt que des impreſſions faites
ſur l'odorat , le goût & le toucher , il ne
réſulte aucune idée , aucun ſentiment élevé.
La ſaveur, l'odeur , le poli , la folidité
, la molleſſe, la chaleur, le froid ,
la rondeur , &c. font des ſenſations toutes
ſimples & ſtériles par elles - mêmes , qui
peuvent rappeller à l'ame des ſentimens
& des idées , mais qui n'en produiſent
jamais."
ود
ou
L'oeil eſt le ſens de la beauté phyſique
, l'oreille eſt , par excellence , le ſens
de la beauté intellectuelle & morale. Confultons
- les , & s'il eſt vrai que de tous
les objets qui frappent ces deux ſens , rien
n'eſt beau qu'autant qu'il annonce ,
dans l'art oudans la nature , un haut degré
de force , de richeſſe ou d'intelligence;
ſi , dans la même claſſe , ce qu'il y a
de plus beau eſt ce qui paroît réſulter de
leur enſemble & de leur accord ; ſi à mefure
que l'une de ces qualités manque ,
ou que chacune eſt moindre , l'admiration
& , avec elle , le ſentiment du beau s'affoiblit
en nous ; ce ſera la preuve complette
qu'elles en ſont les élémens."
,, Qu'est- ce qui donne aux deux actions
de l'ame , à la penſée & à la volonté , ce
14
136 MERCURE DE FRANCE.
caractere qui nous étonne dans le génie
&dans la vertu ? Et foit que nous admirions
dans l'une & l'autre ou l'excellence
de l'Ouvrage ou l'excellence de l'Ouvrier ,
n'est- ce pas toujours force , richeſſe , ou
intelligence?"
ود En morale, c'eſt la force qui donne
à la bonté le caractere de beauté. Quel
eſt parmi les Sages le plus beau caractere
connu? celui de Socrate. Parmi les Héros
? celui de Céſar. Parmi les Rois ? Celui
de Marc Aurele. Parmi les Citoyens ?
celui de Régulus. Qu'on en retranche
ce qui annonce la force avec ſes attributs ,
la conſtance , l'élévation , le courage , la
grandeur d'ame ; la bonté peut s'y trouver
encore , mais la beauté s'évanouit. "
,, Qu'on faſſe du bien à ſon ami ou à
ſon ennemi , la bonté de l'action en ellemême
eſt égale. Mais d'un côte , facile
& ſimple , elle eſt commune ; de l'autre ,
pénible & généreuſe , elle ſuppoſe de la
force unie à la bonté; c'eſt ce qui la
rend belle. Brutus envoie à la mort un
Citoyen qui a voulu trahir Rome : nulle
beauté dans cette action. Mais pour donner
un grand exemple , Brutus condamne
ſon propre fils ; cela eſt beau ; l'effort qu'il
en a du coûter à l'ame d'un pere enfait
OCTOBRE. II. Vol 1776. 137
une action héroïque. Qu'un autre qu'un
pere, eût prononcé le qu'il mourut du vieil
Horace ; qu'une autre qu'une mere eût
dit à un jeune homme , en lui donnant un
bouclier , rapportez - le , ou qu'il vous rapporte;
plus de beauté dans le ſentiment,
quoique l'expreffion fût toujours énergipue.
Alexandre entreprend la conquête
du monde , Auguſte veut abdiquer l'Empire
de l'Univers , & de l'un & de l'autre
on dit : cela est beau , parce qu'en effet il
y a beaucoup de force dans l'une & l'autre
réſolution."
,, Il arrive ſouvent que fans être d'accord
fur la bonté morale d'une action
courageuſe & forte , on eſt d'accord fur
ſa beauté ; telle eſt l'action de Scévola.
Le crime même , dès qu'il ſuppoſe une
force d'ame extraordinaire ou une grande
fupériorité de caractere ou de génie , eſt
mis dans la claſſe du beau; tel eſt le crime
de Céſar , le plus illuftre des coupables."
On obſerve la même choſe dans les
productions de l'eſprit. Pourquoi dit- on
de la ſolution d'un grande problême en
géométrie , d'une grand découverte en
phyſique , d'une invention nouvelle &
ſurprenante en méchanique , cela est beau?
C'eſt que cela ſuppoſe un hautdegré d'in
15
138MERCUREDEFRANCE.۱
telligence , & une force prodigieuſe dans
l'entendement & la réflexion."
ود On dit dans le même ſens d'un fyſtême
de légifſlation ſagement & puiſſamment
conçu , d'un morceau d'hiſtoire ou
de morale profondément penſé & fortement
écrit , cela est beau."
و د
On le dit d'un chef d'oeuvre de combinaiſon
, d'analyſe , des grands réſultats
du calcul ou de la méditation ; & on ne
le dit que lorſqu'on eſt en état de ſentir
l'effort qu'il en a dû coûter. Quoi de plus
ſimple & de moins admirable que l'alphabet
aux yeux du vulgaire ? Quoi de plus
ſec & de moins fublime aux yeux d'un
Ecolier que la dialectique d'Ariftote ?
Quoi de moins étonnant que la roue , le
cabeſtan , la vis , aux yeux de l'Ouvrier
qui les fabrique ou du Manoeuvre qui s'en
fert? Et quoi de plus beau que ces inventions
de l'eſprit humain aux yeux du
Philoſophe qui meſure le degré de force
& d'intelligence qu'elles ſuppoſent dans
leur Inventeur ?"
"
Ici ſe préſente naturellement la raiſon
de ce qu'on peut voir tous les jours ,
que les deux claſſes d'hommes les plus
éloignées , le Peuple & les Savans , font
celles qui éprouvent le plus ſouvent &
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 139
le plus vivement l'émotion du beau ; le
Peuple , parce qu'il admire comme autant
de prodiges les effets dont les cauſes &
les moyens lui ſemblent incompréhenſibles
; les Savans , parce qu'ils font en
état d'apprécier & de fentir l'excellence
& des caufes & des moyens ; au lieu
que pour les hommes ſuperficiellement
inſtruits , les effets ne font pas affez furprenans
, ni les cauſes affez approfon
dies."
ود Dans l'éloquence & la. poëſie , la
richeſſe & la magnificence du génie ont
leur tour; l'affluence des ſentimens , des
images & des pensées , les grands développemens
des idées qu'un eſprit lumineux
anime & fait éclore, la langue même ,
devenue plus abondante & plus féconde
pour exprimer de nouveaux rapports , ou
pour donner plus d'énergie ou de chaleur
aux mouvemens de l'ame ; tout cela ,
dis -je , nous étonne ; & le raviſſement
où nous ſommes n'eſt que le ſentiment
du beau."
,, Il en eſt de même des objets ſenſibles;
& fi dans la nature nous examinons
quel eſt le caractere univerſel de la beauté
, nous trouverons dans les animaux
les trois caracteres de beauté quelquefois
140 MERCURE DE FRANCE.
réunis , & ſouvent partagés ou fubordonnés
l'un à l'autre. Dans la beauté de
l'aigle , du taureau , du lion , c'eſt la force
de la nature ; dans la beauté du paon ,
c'eſt la richeſſe; dans la beauté de l'homme
, c'eſt l'intelligence qui paroît dominer.
ود
دو
On fait ce que j'entends ici par l'intelligence
de la nature , ou, pour parler
plus exactement de l'Auteur de la nature ,
je parle de ſes procédés , de leur accord
avec ſes vues , du choix des moyens qu'elle
a pris pour arriver à ſes fins. Or
qu'elle a été l'intention de la nature à l'égard
de l'eſpece humaine ? Elle a voulu
que l'homme fût propre à travailler & à
combattre , à nourrir & à protéger ſa
timide compagne & fes foibles enfans.
Tout ce qui , dans la taille & dans les
traits de l'homme , annoncera l'agilité ,
l'adreſſe , la vigueur , le courage , des
membres ſouples & nerveux , des articulations
marquées , des formes qui portent
l'empreinte , ou d'une réſiſtance ferme ,
ou d'une action libre & prompte ; une
ſtature dont l'élégance & la hauteur n'ait
rien de frêle , dont la ſolidité robuſte
n'ait rien de lourd ni de maſſif; une telle
correſpondance des parties l'une avec l'au-
4
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 141
tre; une ſymmétrie , un accord , un équilibre
ſi parfaits , que le jeu méchanique
en foit facile & fûr ; des traits où la fierté
, l'aſſurance , l'audace & (pour une
autre cauſe) la bonté , la tendreſſe , la
ſenſibilité foient peintes ; des yeux où
brille une ame à la fois douce & forte ,
une bouche qui ſemble diſpoſée à ſourire
à la nature & à l'amour ; tout cela , dis-
- je , compoſe le caractere de la beauté mâle;
& dire d'un homme qu'il eſt beau ,
c'eſt dire que la nature , en le formant ,
a bien ſu ce qu'elle faiſoit , & a bien fait
ce qu'elle a voulu."
" La deſtination de la femme a été de
plaire à l'homme , de l'adoucir , de le
fixer auprès d'elle & de ſes enfans. Je
dis de le fixer , car la fidélité eſt d'inſtitution
naturelle : jamais une union fortuite
& paſſagere n'auroit perpétué l'espece
; la mere allaitant fon enfant , ne
peut vaquer dans l'état de nature , ni à ſe
nourrir elle - même , ni à leur défenſe
commune ; & tant que l'enfant a beſoin
de la mere , l'épouſe a beſoin de l'époux.
Or l'inſtinct , qui dans l'homme eſt foible
& peu durable , ne l'auroit pas ſeul retenu
; il falloit à l'homme ſauvage & vaga142
MERCURE DE FRANCE.
۱
bond d'autres liens que ceux du ſang: l'amour
ſeul a rempli le voeu de la nature;
&le remede à l'inconſtance a été le charme
attirant& dominant de la beauté."
ود
e
Si l'on veut donc ſavoir quel eſt le
caractere de la beauté de la femme , on
n'a qu'à réfléchir à ſa deſtination. La nature
l'a fait pour être épouſe & mere ,
pour le repos & le plaifir , pour adoucir
ſes moeurs de l'homme , pour l'intéreſſer ,
l'attendrir . Tout doit donc annoncer
en elle la douceur d'un aimable empire.
Deux attraits puiſſans de l'amour font le
deſir & la pudeur : le caractere de ſa
beauté ſera donc ſenſible & modefte.
L'homme veut attacher du prix à ſa victoire
; il veut trouver dans ſa compagne
fon amante & non fon eſclave ; & plus
il verra de nobleſſe dans celle qui lui
obéit , plus vivement il jouira de la gloire
de commander : la beauté de la femme
doit donc être mêlée de modeſtie & de
fierté. Mais une foibleſſe intéreſſante attache
l'homme en lui faiſant ſentir qu'on
a beſoin de ſon appui ; la beauté de la
femme doit donc être craintive , & pour
la rendre plus touchante , le ſentiment en
fera l'ame: il ſe peindra dans ſes regards ,
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 143
il reſpirera ſur ſes levres , il attendrira
tous ſes traits ; l'homme qui veut tout
devoir au penchant , jouira de ſes préférences;
dans la foibleſſe qui cede, il
ne verra que l'amour qui conſent. Mais
le ſoupçon de l'artifice détruiroit tout ;
l'air de candeur , d'ingénuité , d'innocen.
ce: ces graces ſimples & naïves qui ſe
font voir en ſe cachant : ces fecrets du
penchant retenus & trahis par la tendreſſe
du fourire , par l'éclair échappé
d'un timide regard: mille nuances fugitives
dans l'expreſſion des yeux & des
traits du viſage, font l'éloquence de la
beauté ; dès qu'elle eſt froide , elle eſt
muette."
,, Le grand afcendant de la femme fur
le coeur de l'homme , lui vient de la ſecrette
intelligence qu'elle ſe ménage avec
lui - même , à ſon infu . Ce difcernement
délicat , cette pénétration vive doit
donc auſſi ſe peindre dans les traits d'une
belle femme , & fur - tout dans ce coup
d'oeil fin qui va juſqu'aux replis du coeur
démêler un ſoupçon de froideur , de tristeſſe
, y ranimer la joie , y rallumer l'amour."
„ Enfin , pour captiver le coeur qu'on
a touché , & le ſauver de l'inconſtance ,
144 MERCURE DE FRANCE.
il faut le ſauver de l'ennui , donner fans
ceſſe à l'habitude les attraits de la nouveauté
, & tous les jours la même aux
yeux de fon amant , lui ſembler tous les
jours nouvelle. C'eſt-là le prodige qu'opere
cette vivacité mobile , qui donne à
la beauté tant de vie & d'éclat. Docile
à tous les mouvemens de l'imagination ,
de l'eſprit & de l'ame , la beauté doit ,
comme un miroir, tout peindre , mais
tout embellir"
ود Pour analyſer tous les traits de ce
prodige de la nature , il faudroit n'avoir
que cet objet ; & il le mériteroit bien.
Mais j'en ai dit aſſez pour faire voir que
l'intelligence & la ſageſſe de la premiere
cauſe ne ſe manifeſtent jamais avec plus
d'éclat qu'en formant cet objet divin."
,, Je fais bien qu'on peut m'oppoſer la
variété infinte des ſentimens ſur la beauté
humaine ; & j'avoue en effet que la vanité
, l'opinion , le caprice national cu
perſonnel ont trop influé ſur les goûts ,
pour qu'il nous ſoit poſſible , en les ana-
Jyſant , de les réduire à l'unité. Laiſſonslà
ce qui nous eſt propre ; & pour juger
plus fainement , cherchons les principes
du beau dans ce qui nous eſt étranger."
و د
Sur quelque eſpece d'être que nous
jetions
१
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 145
jetions les yeux, nous trouverons d'abord
que preſque rien n'eſt beau que ce qui eſt
grand , parce qu'à nos yeux la nature ne
paroît déployer ſes forces que dans ſes
grands phénomenes. Nous trouverons
pourtant que de petits objets , dans lesquels
rious appercevons une magnificence
ou une induſtrie merveilleuſe, ne laiſſent
pas de donner l'idée d'une cauſe étonhamment
intelligente & prodigue de ſes
tréfors. Ainſi comme pour amaſſer les
eaux d'un fleuve & les répandre , pour
jeter dans les airs les rameaux d'un grand
chêne , pour entaſſer de hautes montagnes
chargées de glaces ou de forêts , pour
déchaîner les vents , pour foulever les
mers , il a fallu des forces étonnantes ; de
même pour avoir peint des couleurs ſi
vives , de nuances ſi délicates la feuille
d'une fleur , l'aile d'un papillon , il a fallu
avoir prodigué des richeſſes inépuiſables ;
& de l'admiration que nous cauſe cette
profuſion de tréſors , naît le ſentiment
de beauté dont nous ſaiſit la vue d'une
roſe ou d'un papillon."
ود Nous trouverons que ceux des phé
nomenes de la nature auxquels l'intelligence
, c'est- à-dire , l'eſprit d'ordre , de
K
146 MERCURE DE FRANCE. 1
convenance & de régularité , ſemble avoir
le moins préſidé , comme un volcan , une
tempête , ne laiſſent pas d'exciter en nous
le ſentiment du beau , par cela ſeul qu'ils
annoncent de grandes forces ; & au con
traire que l'intelligence étant celle des facultés
de la nature qui nous étonne le
moins , peut - être à cauſe que l'habitude
nous l'a rendue trop familiere , il faut
qu'elle ſoit très ſenſible & dans un degré
furprenant, pour exciter en nous le fentiment
du beau. Ainſi quoique l'inten.
tion , le deſſein , l'induſtrie de la nature
foient les mêmes dans un reptile & dans
un roſeau , que dans un lion & dans un
chêne , nous diſons du lion & du chêne ,
cela est beau ! mouvement que n'excite
en nous ni le roſeau , ni le reptile. Cela
eſt ſi vrai , que les mêmes objets qui femblent
vils , lorſqu'on n'y apperçoit pas ce
qui annonce dans leur cauſe une merveilleuſe
induſtrie , deviennent précieux &
beaux , dès que ces qualités nous frappent.
Ainſi en voyant au microſcope ou
l'oeil ou l'aîle d'une mouche , nous nous
écrions , cela est beau ! "
" Enfin dans la beauté par excellence,
dans le ſpectacle de l'Univers , nous trouOCTOBRE.
II. Vol. 1776. 147
verons réunis au ſuprême degré les trois
objets de notre admiration , la force , la
richefſe & l'intelligence ; & de l'idée
d'une cauſe infiniment puiſſante , ſage
& féconde , c'est - à- dire de Dieu , na
tra le ſentiment du beau dans toute fa
fublimité. "
Le principe du beau naturel une fois
connu , M. Marmontel paſſe à la beauté
- artificielle , & porte dans cette nouvelle
difcuffion une ſagacité , une fineſſe de
tact , une richeſſe d'idées , de vues & de
rapports frappans , que perſonne n'avoit
faifis && rapprochés avec la même intelli
gence , quoique cette matiere ait été
-traitée par tant d'habiles Littérateurs.
On fent toutle prix d'un Ouvrage rempli
d'articles auffi excellens. Les Dictionnaires
ordinaires ſont faits pour être
confultés : celui - ci mérite d'etre lu.
K
148 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HELIOGABALE & Alexandre
Sévere , Hiſtoires Romaines , précedées
d'une explication de quelques antiquités
Romaines ; dediées à MONSIEUR , frere
du Roi ; par M. Mayer. A Paris ,
chez la veuve Ducheſne , I vol. in - 80.
broché.
Effai chronologique , historique & politi
que sur l'Ile de Corse , avec des notes
importantes fur les droits de la France
fur cette poſſeſſion, preſqu'auſſi anciens
que la Monarchie ; par M. Ferrand Dupuy
, Conſeiller de Confiance de la Maifon
Souveraine de Naſſau. A Paris , chez
Baſtien , 1 vol. in- 12. br. 24. f.
Obſervationfur la nature du froid , avec
des preuves fondées ſur de nouvelles expériences
phyſiques ; par M. Hercken
roth , Apothicaire Aide-Major des camps
& Armées du Roi. A Paris , chez Monory
, I vol. in-12, br. 24 1.
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 149
Exposé des moyens curatifs & préſervatifs
qui peuvent être employés contre les
maladies peftilentielles des bêtes à cornes,
diviſé en trois parties ; la premiere contient
les moyens curatifs , la ſeconde renferme
les moyens préſervatifs , la troiſieme
comprend les ordres émanés du Gouvernement
; publié par ordre du Roi ; par
M. Vicq d'Azyr , Docteur- Regent de la
Faculté de Médecine de Paris ; 1 vol. in
80. prix 4 1. 10 f. br. A Paris , chez
Mérigot l'aîné.
Bibliotheque littéraire , hiſtorique & critique
de la Médecine ancienne & moderne ,
c. Tome II . in - 4°. A Paris , chez
Ruault , 10 l. br. La ſouſcription pour
les volumes fuivans eſt de 7 1 .
Elémens de Tactique pour la Cavalerie ;
par M. Mottin de la Balme , Capitaine
de Cavalerie. A Paris , chez Jombert fils
aîné , & chez Ruault , I vol. in 8°. br. 31.
Caius Marcius Coriolan , ou le danger
d'offenſer un grand homme , Tragédie ;
par M. Gudin de Brenellerie ; repréſentée
pour la premiere fois ſur le Théatre de la
Comédie Françoiſe , le 14 Août 1776.
A Paris , chez Ruault , in 80. br. 36. 1.
!
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
Traité ddeess nmauvais effets de la fumée&
la litharge , par Samuel Stockufen , traduit
du latin & commenté par J. J. Gardane
, Docteur Regent de la Faculté de
Médecine de Paris. Pour ſervir à l'histoire
des maladies des Artiſans . A Paris,
chez Ruault , 1 vol. in 12. br. 2 1.
२
Panegyrique de Saint Benoit , dédié à
Madame d'Eſparbez , Abbefte du Ronceray
, par M.Nicoleau , Directeur del'Inſtitution
académique & militaire de la
jeune Nobleſſe , à Paris , & ſe trouve
chez l'Auteur , rue du Monceau , & chez
Lejay , Libraire , I vol. in- 12 .
:
Eloge de Meffire Guy- Louis-Henri de
Valory , Lieutenant Général des armées
du Roi , prononcée en l'audience duBailliage
d'Etampes , le 24 Avril 1775 , par
M. C *** Avocat du Roi au même Bailliage
, lors de l'inſtallation de Meffire Jean
Marie , Marquis de Valory , Capitaine
au régiment royal de Lorraine, Bailli d'épée
au Bailliage de la même ville. A
Paris , chez Baſtien, I vol. in 8°.
OCTOBRE . II . Vol. 1776. 151
ACADEMIES.
1
I.
2
TOULOUSE.
L'ACADÉMIE des Jeux Floraux fera ,
fuivant l'uſage , la diftribution des prix
le 3. Mai de l'année prochaine 1777.
Ces prix font une amarante d'or de la
valeur de 400 liv. qui eſt,deſtinée à une
Ode.
Une églantinne d'or de la valeur de
450. liv. deftinée à un diſcours d'un quart
d'heure ou d'une demi heure de lecture ,
dont le ſujet fera , pour 1777 , l'Eloge de
Guy du Four de Pibrac , Chancelier de
Henri III. , Roi de Pologne.
८ Une violette d'argent de la valeur de
250 liv. deſtinée à un poëme de 60 vers
au moins , ou de 100 vers au plus , dont
le ſujet doit être héroïque , ou dans le
genre noble , ou à un écrit de 150
vers , en obfervant, comme dans les autres
genres d'ouvrage , de s'y abſtenir de
tout ce qui peut bleſſfer la Religion , les
moeurs & l'Etat.
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
Un fouci d'argent de la valeur de 200
liv. qui eſt deſtiné à une élégie , à une
idylle ou à une églogue : ces trois genres
d'ouvrages coucourent pour le même
prix.
Un lis d'argent de la valeur de 60. liv.
pour un fonnet ou un hymne à l'honneur
de la Vierge.
La façon , le contrôle & autres frais,
font compris dans la fomme qui énonce
la valeur de ces prix.
Le ſujet des ouvrages de poëſie eſt au
choix des Auteurs .
Les ouvrages qui ne font que des traductions
ou des imitations ; ceux qui traitent
des ſujets donnés par d'autres Académies
, ceux qui ont quelque choſe de
burleſque , de ſatyrique , d'indécent , font
exclus des prix.
t
Les ouvrages qui auront déjà été préfentés
aux yeux Floraux ou à d'autres
Académies , ceux qui auront paru dans
le Public , ceux dont les Auteurs ſe ſeront
fait connoître avant le jugement , ou
pour lesquels ils auront follicité ou fait
folliciter , en feront auſſi exclus.
Les Auteurs qui traitent des matieres
théologiques , doivent fait mettre au bas
de leurs ouvrages l'approbation de deux
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 153
Docteurs en Théologie , ſans quoi ces
ouvrages ne feront pas admis au concours.
Les Auteurs feront remettre , pendant
les quinze premiers jours du mois de
Février 1777 , par des perſonnes domiciliées
à Toulouſe , trois copies liſibles
de chaque ouvrage , à M. Delpy , Secré .
taire perpétuel de l'Academie , rue Vinaigre.
Son regiſtre devant être barré le
16 de Février , on ne ſera plus à temps
de lui en remettre dès que ce jour ſera expiré.
Cette loi ſera exécutée à la rigueur.
Les ouvrages qui feront adreſſés par la
poſte en droiture à M. le Secrétaire, ne
ſeront pas préſentés à l'Academie. Elle
ne ſuppléera point aux omiſſions , & l'on
ne recevra aucune correction des ouvra
ges , après qu'ils auront été remis ; ainſi
les Auteurs doivent revoir avec ſoin les
copies qu'ils préſenteront.
Les ouvrages feront déſignés , non-feulement
par leur titre , mais encore par
une deviſe ou ſentence , que M. le Sécrétaire
écrira ſur le regiſtre , auſſi bien
que le nom, la qualité ou la profeſſion
& la demeure des perſonnes qui les lui
auront remis.
A
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
M. le Secrétaire avertira les perſonnes
qui auront remis les ouvrages que l'Académie
aura couronnés , afin que les Au
teurs viennent eux- mêmes préſenter le
řécépiffé de leurs ouvrages ; l'après midi
du 3 Mai , à l'Affemblée publique que
l'Académie tient dans la Salle des Illuftres
de l'Hôtel -de- Ville , où elle fait la diſtribution
des prix. Si les Auteurs font hors
de portée de ſe préſenter , ils doivent envoyer
, à une perfonne domiciliée à Toulouſe
, une procuration en bonne forme ,
dans laquelle ils ſe déclarent Auteurs de
l'ouvrage couronné ; cette perſonne retiřera
le prix des mains de M. le Secretaiře
, fur le récébiffé de l'ouvrage. Le jour
d'après la diftribution , les Auteurs ou
Is Procureurs fondés ſe rendront chez M.
le Secrétaire , qui leur remettra le prix.
On ne peut remporter que trois fois
chacun des prix que l'Académie diſtribue.
Les Auteurs des ouvrages qu'elle découvrira
avoir enfreint cette loi , ſeront
privés du prix
Ceux qui auront remporté trois prix ,
l'un desquels foit celui de l'ode , pourront
obtenir , felon l'ancien uſage , des
lettres de Maître des Jeux Floraux , qui
OCTOBRE, 11. Vol. 1776. 155
leur donneront le droit d'opiner dans les
Affemblées générales & particulieres des
Jeux Floraux , & d'amifter aux féances
publiques,
Depuis les dernieres Lettres - Patentes
du Roi , qui autorifent l'augmentation
du prix de difcours, les Auteurs qui au-
Tont remporté trois fois ce prix , pourront
auffi obtenir des lettres de Maître des
Jeux Floraux , fans qu'il ſoit néceſſaire
qu'ils aient remporté le prix de poësie.
Après que les Auteurs ſe ſeront fait
connoître , M. le Secrétaire leur donnera
des attestations , portant qu'un tel , une
telle année , pour tel ouvrage par lui
compofé , a remporté un tel prix , &
l'ouvrage original ſera attaché à ces attellations,
ſous le contre ſcel des Jeux,
L'Académie à diftribué fix prix cette
année. Celui de l'ode a été réſervé.
Le difcours , intitulét Eloge de Michel
de l'Hopital , Chancelier de France , ayant
pour devile : Non ponebat enim rumores
ante falutem , a remporté le prix.j
M. le Chevalier d'Efpinaſſe s'eſt déclaré
l'Auteur du diſcours en vers , qui a
por titre : l'influence des moeurs fur la
constitution publique des Empires. Il a
remporté le prix deſtiné à une poëme ou
une épitre.
156 MERCURE DE FRANCE,
Le Pere Villar , de la doctrine chré.
tienne , l'un des Profeſſeurs d'éloquence
au College de l'Esquille , s'eſt déclaré
l'Auteur de l'Epitre à un Courtisan. On
lui a adjugé le prix réſervé,
L'Idylle intitulée le Bienfait rendu , &
àlaquelle on a donné le prix de ce genre ,
eſt de M. Lecouls de Levizac , Chanoine
de l'Egliſe Cathédrale de Vabres .
Le fonnet à l'honneur de la Vierge ,
qui a pour ſentence Mater Salvatoris , a
remporté le prix de l'année.
Celui qui a pour ſentence Templum
Dei factus est uterus nefciens virum , dont
M. Marchand , Avocat au Parlement ,
Poftulant au Sénéchal , s'eſt déclaré l'Auteur
, a obtenu le prix réſervé.
Le Pere Lombard , de la Doctrine
Chrétienne , l'un des Profeſſeurs d'Eloquence
au College de l'Esquille , s'eſt déclaré
l'Auteur du poëme qui a pour titre :
la Volupté , fléau de l'héroïsme Cet ouvrage
a concouru pour le prix.
I I.
Distribution de prix , & sujet proposé par
la Société Royale d'Agriculture de Lyon.
La Société avoit proposé , pour ſujet
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 157
du Prix de la préſente année , la ques
tion ſuivante :
Seroit - il avantageux , pour les villes
principales des provinces , d'y supprimer
les Communautés & Furandes des Boulangers
? Et dans les cas de l'affirmative ,
quels feroient les Meilleurs moyens de fuppléer
à la fourniture que les Boulangers
font obligés de faire ?
La Société , dans ſa ſéance du 3 Mars
dernier , a proclamé le Prix , & a décerné
la couronne au Mémoire coté No. 38 ,
avec la deviſe :
Pictoribus atque Poctis quidlibet audendiſemper
fuit æqua potestas. Hor. Art Poet.
L'auteur eſt M. Aulas , ancien Conſeiller
en la Cour des Monnoies de Lyon.
L'acceffit a été donné
1º. Au Mémoire coté No. 28 , avec
cette deviſe :
Non oderis laborioſa opera , & rufticationem
creatam ab Altiſſimo. De Lib.
Eccl. C. VII.
L'Auteur eſt M. Rouxelin , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale des Belles
- Lettres de Caen.
1
20. Au Mémoire coté 21 , ayant pour
deviſe Redeunt Saturnia Regna. Virg.
Ecl. 4.
158 MERCURE DE FRANCE
L'Auteur eſt M. Fabregue , Avocat
au Parlement & aux Cours de Lvon ,
ancien Conſeiller du Roi , & Juge-Vinteur
général des Gabelles du Lyonnois
au département de Lyon.
:
3º. Au Mémoire coté No 30, avec
la deviſe : Fiat lux.
L'Auteur eſt M. Clerc , Bourgeois de
Lyon.
Quarante Mémoires ont concouru : il
eſt à remarquer que plus de trente ont
adopté le ſyſtème de la fuppreffion des
Maîtriſes des Boulangers ; & une grande
partie des Auteurs de ces Mémoires ,
par une digreffion analogue à leur ſujet,
portent leurs regards for les autres Maîtriſes
, dont ils paroiſſent defirer l'extinction.
Prix pour l'année 1777
Ce prix ſera décerné au Mémoire qui
décrira le mieux les avantages qui résulteroient
de la confection ou réparation des
Chemins de traverse 、autres que les grandes
routes entretenues aux frais de Sa
Majesté , & qui indiquera les moyens le
plus simples & les moins diſpendieux ds
pourvoir à cet objet.
Toutes perſonnes pourront concourir ,
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 159
excepté les Membres ordinaires de la
Société.
Les Aſſociés y feront admis.
Les Auteurs ne ſe feront connoître
directement ni indirectement. Ils mettront
une devise à la tête de l'Ouvrage ,
& y joindront un billet cacheté qui contiendra
leurs noms & le lieu de leur réſidence.
Les paquets feront adreſſés à Lyon ,
à M. de Fleſſeles , Intendant de cette
Ville & Généralité.
Aucun Ouvrage ne fera admis au concours
, paſſé le premier Février 1777. Се
terme eſt de rigueur.
Le prix eſt une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv elle fera remiſe à l'Auteur
couronné , ou à fon fondé de procuration.
SPECTACLES,
OPERA.
1
L'A'ACCAADDÉÉMMIIEE ROYALE DE MUSIQUE
a donné le Mardi rer Octobre 1776,
la premiere repréſentation des Fragmens ,
1
160 MERCURE DE FRANCE.
compoſés de l'Acte d'Euthyme & Lyris ,
nouveau Ballet héroïque en un acte ; &
de celui d'Arueris ou les Ifies ; fuivis
d'Apelles & Campaſpe , ou la Générosité
d'Alexandre , Ballet pantomime.
Le poëme d'Euthyme & Lyris eſt de
M. Boutellier , & la muſique de M. Déformire.
Lybas , un des principaux Officiers de
l'armée d'Ulyſſe , ayant infulté une jeune
fille de Témeſſe, fut puni de mort par
les habitans. On dit que cette ville fut
auffitôt accablée de maux , & que l'Oracle
d'Apollon ordonna , pour les faire
ceſſer, de bâtir un Temple à Lybas , &
de lui facrifier tous les ans une jeune
fille. Euthyme, brave athlete , s'étant
trouvé à Témeſſe dans le temps de cet
horrible facrifice , entreprit de délivrer
la malheureuſe victime , & de combattre
le génie de Lybas. Le ſpectre parut, en
vint aux mains avec l'Athlete , & ayant
été vaincu , alla ſe précipiter dans la
mer. On rendit de grands honneurs à
Euthyme , & il épouſa la jeune fille. C'eſt
le ſujet de cet acte.
Lyris s'adreſſant aux mânes de Lybas,
fait l'aveu de l'amour qu'elle reſſent pour
Euthyme. Cet Amant vientjuſques dans
le
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 16t
le Temple ſe plaindre de ſes rigueurs,
Son indifférence affectée lui fait croire
qu'il a un rival. Lyris lui dit de diſſiper
ſes ſoupçons . Elle tremble ſur le fort
cruel qui va peut être la choiſir pour victime.
Euthyme s'excite à braver l'amour.
Mais il apprend que Lyris va être facrifiée
; il fait le ferment de l'arracher à
la mort. On conduit la victime à l'autel,
Le Grand - Prêtre preſſe le ſacrifice , &
invoque les mânes de Lybas . Euthyme
enléve Lyris de l'autel, Le tonnerre
gronde ; Lybas , armé d'un glaive , fort
de fon tombeau , & évoque les Dieuxmânes
qui viennent venger ſes autels.
L'intrépide Euthyme repouſſe le Spectre
& les Dieux - mânes ; la foudre éclate &
renverſe le monument. Lyris ne voyant
plus fon Amant & fon vengeur , va
pour ſe précipiter dans les flammes , en
s'écriant : Euthyme , c'est à toi que je me
facrifie. L'Amour paroît auffi-tôt & l'arrête.
Il unit les deux Amans & abolit le
ſanglant facrifice. Le Peuple de Témeſſe
célebre la préſence de l'Amour.
L'action eſt trop preſſée , & les événemens
font trop précipités pour qu'il réſulte tout
l'intérêt qui vient de la gradation & du
développement de la fable. Le rôle d'Eu-
L
162 MERCURE DE FRANCE.
tyme eſt joué par M. Larrivée , celui de
Lyris par Mille Arnould , le Grand Prêtre
par M. Gelin , l'Amour par Mile Virginie.
Pluſieurs morceaux d'un ſtyle ſimple ,
mais d'une expreſſion juſte & bien rendue
par les Acteurs , ont été applaudis.
On a remarqué auſſi quelques airs de ballets
fort agréables. On ſent bien que le
Compoſiteur , formé à l'ancien genre de
compoſition , a voulu ſe rapprocher du
genre nouveau , ſans en faifir les formes
élégantes & naturelles. Le ballet eſt de
la compoſition de M. Veſtris , & lui fait
honneur.
Arueris ou les Ifies , deuxieme entrée,
dont les paroles font de Cahufac , & la
muſique de Rameau , eſt tiré du Ballet des
Fêtes de l'Hymen.
Arueris eft reconnu chez les Egyptiens
pour le Dieu des Arts. Il invoque l'Amour.
Orie , qui l'aime , craint d'avoir
une rivale. Orie ſemble ignorer que les
talens donnent un prix à la beauté. Enfin
le deſir de plaire lui fait entreprendre de
briller par ſes chants. Oncélebre les fêtes
d'Iſis ou des Arts. Orie vient difputer le
prix de la voix. Elle triomphe ; Arueris
la couronne , & l'Hymen l'unit à fon
1
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 163
Amant. Cet Acte eſt ſingulierement recommandable
par la beauté des airs de
danſe. M. le Gros & Mademoiselle
Beaumefnil en ont exécuté les rôles principaux
avec beaucoup d'applaudiſſemens.
M. Gardel a compoſé ce ballet & s'y eſt
diftingué. MM. Veſtris , MM. Gardel ,
Mile Heinel , Miles Allard , Peslin , Dorival
, Aſſelin , ont embelli l'un & l'autre
divertiſſement , & ont été fort applaudis.
Apelles & Campaſpe ou la Générosité
d'Alexandre , ballet pantomime de la compoſition
de M. Noverre, muſique de M.
Rodolphe , a principalement attiré l'attention
du Public.
M. Noverre invoque le nom de la Reihe
pour ſes premiers eſſais ſur le Théâtre
de l'Opéra , & la protection éclairée que
cette auguſte Princeſſe accorde aux arts ,
dont elle accélere les progrès & étend
l'empire. Eh ! quelle Souveraine jamais
a ſu mieux allier à l'éclat du Trône ,
cette affabilité précieuſe qui lui enchaîne
tous les coeurs , qui encourage les
talens , honore les vertus & embellit les
graces?
M. Noverre a compoſé ſon ballet
d'après un trait fort connu de l'hiſtoire.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
Alexandre ayant ordonné à Apelles de
faire le portrait d'une de ſes favorites
nommée Campaſpe : Appelles , frappé de
la beauté de ſon modele , en devient
amoureux. Campaſpe partage ſon amour.
Alexandre s'en appercoit , fait un facrifice
de ſa paffion & unit les deux Amans.
Voici le développement que M. Noverre
a donné à cette anecdote.
Le Théâtre répreſente l'attelier d'Apelles
terminé dans le fond par une gallerie
de tableaux.
ACTE I. Scene I. , Appelles inſtruit de la vifite
d'Alexandre , donne les dernieres touches au portrait de
ce Prince , pour la réception duquel il a tout préparé.
Ses Eleves ſont déguisés en Amours & en Zéphirs , &
les femmes qui le ſervent , en Graces . Il veut qu'Alexandre
prenne ſon attelier pour celui des jeux & des
plaiſirs . Cette troupe riante eſt ingénieuſement diſtribuée
par l'artiſte : des Amours broyent les couleurs , d'autres
eſſayent leurs crayons , des Zéphirs chargés des préfens
de Flore , s'offrent pour modeles ; les Graces forment un
grouppe avec l'amour , tandis qu'une Nymphe prépare
la palette & les pinceaux d'Appelles ."
Scene II. ,, Un bruit d'inſtrumens militaires annoncent
l'arrivée d'Alexandre. Il eſt devancé par ſes femmes
& par une troupe de Guerriers : à ſa droite marche
Campaſpe couverte d'un voiles à ſa gauche Epheftion,
favori de ce Prince."
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 165
Apelles ſe proſterne aux pieds d'Alexandre qui le
comble de bontés. Il examine ſon portait ; les Grâces
le lui préſentent ; des Amours ſe grouppent de différentes
manieres , & fervent , pour ainſi dire , de ſupport &
ce chef - d'oeuvre de l'art : d'autres le couronnent."
ود Alexandre frappé du mérite du Peintre , & de la
maniere agréable dont il lui préſente ſon ouvrage , applaudit
à ſon goût & à ſon génie. Il lui fait ſigne s'il
n'a point quelques portraits de femme à lui faire voir.
Le Peintre lui montre celui de Vénus occupée à choiſir
dans le carquois de l'Amour la fléche qui doit bleſſer
Adonis. Alexandre enchanté de la beauté du tableau ,
de l'expreffion des figures , de la correction du deſſein
& des teintes harmonieuſes qui en forment le coloris ,
prend la réſolution de faire le portrait de Campafpe ; il
la fait avancer & lui ôte fon voile : Appelles qui n'a
jamais rien vu de ſi beau , recule de ſurpriſe comme
d'admiration. "
२
,, Alexandre qui , par des peintures vivantes , veut
augmenter l'enthouſiaſine de l'Artifte , fait marcher Campaſpe
, la poſe dans diverſes attitudes , & lui fait expri
mer ſucceſſivement une foule de ſentimens qui échauffent
de plus en plus l'imagination d'Appelles. Il ſe fent
vivement troublé lorſqu'Alexandre , qui deſire lui donner
une nouvelle marque de ſa bonté , ordonne à ſes femmes
de déployer leurs talens. Campaſpe embellit cette
fête , & exécute avec elles la danſe des couronnes;
(cette danſe fait alluſion aux conquêtes multipliées du
Héros , & aux lauriers que ſes victoires lui ont méri
tés."
L3
166 MERCURE DE FRANCE .
Scene III. ,, Roxane , qui a des droits ſur le coeur
d'Alexandre , paroît avec l'empreſſement que lui donnent
les ſoupçons dont ſon ame eſt agitée: elle oublie ce
qu'elle doit à fon mattre , cherche d'un ceil inquiet &
curieux la rivale qu'elle redoute , l'apperçoit , & lance
fur elle des regards qui expriment tous les ſentimens
que lui inſpire ſa jalousie. Alexandre modere fon emportement
, raffure Campafpe , & diffimule pour éviter
un éclat. En même temps il ordonne à ſa ſuite de ſe
retirer : on lui obéit : il profite de cet inftant, preſſe
Apelles de commencer , & l'engage à déployer tous les
tréſors de ſon art pour reproduire , par une imitation
fidelle , un objet qui iui eſt cher. Il fort en faiſant à
Campaſpe les plus tendres adieux , & pendant cette
ſéance , il va examiner les chefs - d'oeuvres qui compofent
la gallerie d'Appelles. "
Scene IV. ,, L'Amour qu'Apelles a conçu pour Campaſpe
, lui fait imaginer de ſe ſervir du déguisement de
ſes Eleves , pour rendre à cette beauté la féance plus
variée & moins ennuyeuſe. " Il examine fon modele ,
& le place dans pluſieurs attitudes ; des Amours cherchent
à les ſaiſir & à les deſſiner ; d'autres arrangent
les couleurs qui doivent ſervir à peindre les traits de
Campaſpe : Apelles éperdu , troublé , ne fait plus quel
choix il doit faire : toutes les ſituations lui paroiſſent
également belles ; il crayonne , il efface , il eſquiffe de
nouveaux traits , il les efface encore , & après uu instant
de réflexion , il veut la peindre en Déeffe. 11 donne
fes ordres , les Eleves diſparoiffent , & un moment
après , ils apportent une lance , un caſque , un bouclier
des trophées d'armes. Appelles pare Campaſpe de ces
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 167
ornemens guerriers , la poſe debout appuyée ſur une colonne
tronquée , dans l'attitude noble & fiere de Pallas."
„ Il commence à eſquiſſer : mais peu content de cette
idée, il en conçoit une autre. On apporte des guirlandes
de fleurs , il en couronne fon modele , grouppe
les Zéphirs autour de cette nouvelle Flore , & vole à
l'ouvrage, ce tableau ne le fatisfait pas davantage : il
appelle les Graces & l'Amour , il couvre les épaules
de Campaſpe d'un peau de tigre &d'un carquois ; en
fin il lui remet dans les mains l'arc & les fléches de
'Amour."
L'Artiſte enchanté , fait prendre à la nouvelle Diane
toutes les attitudes qui peuvent caractériſer la Déeſſe de
la chaffe, Cependant il lui vient une nouvelle idée :
c'eſt l'Amour qui la lui inſpire ; il poſe ſon Eleve aux
pieds de Campaſpe , il grouppe les Grâces autour d'elle,
& place l'Amour à ſes côtés. Le petit Dieu bleſſe
Campaſpe d'une de ſes fléches , elle ſe prête à cette ſituation
, & faifit l'attitude que Diane devoit avoir quand
elle fut percée du trait qui la rendit ſenſible pour Endimion.
Apelles , plein d'amour & guidé par fon enthouſiaſme
, court à la toile , & trace avec vivacité les
premiers traits de ſon tableau ; mais il les efface autlitôt
, persuadé que le ſujet deviendra plus intéreſſant ,
s'il fait de Campaſpe la mere des Amours. "
" Cette idée lui plaït d'autant plus qu'il trouve Campaſpe
cent fois plus belle que Vénus. Il poſe fon modele
ſur un trône de fleurs , autour duquel font grouppés
les Amours. L'un d'eux lui préſente une tourterelle,
d'autres tiennent des corbeilles , des vaſes , des parfums
: des Zéphirs la couronnent , & lui offrent des
L4
$68 MERCURE DE FRANCE.
fleurs , tandis que les Graces s'occupent du ſoin de fa
toilette. Apelles , pour répandre une vapeur légere ſur
ce tableau , & rendre hommage à la beauté qui l'enchante
, fait brûler l'encens ; il vole à la toile & veut
eſquiſſer , mais ſes crayons lui échappent de la main . Il
briſe ſa palette , éloigne tout le monde , s'approche de
Campaſpe , & lui fait en tremblant l'aveu de la paſſion
que ſes attraits lui ont inſpirée. Campaſpe , loin de
s'en offenſer , lui fait entendre qu'elle préfere la liberté
à la grandeur , & que le don de fa main lui ſera plus
cher que le trône d'Alexandre. Apelles enchanté de
fon bonheur, ſe jette avec tranſport aux genoux de
Campaſpe."
" Roxane dévorée par la jalouſie , s'eſt introduite pendant
cette ſcene dans l'attelier d'Apelles- Elle est té
moin de l'infidélité de Campaſpe , & fait éclater la joie
que lui donne l'eſpérance qu'elle conçoit de perdre ſa
rivale. Elle fort en faiſant entendre qu'elle va dévoiler
à Alexandre la trahison du Peintre & la perfidie de
Campaſpe."
Scene V. ,, Alexandre paroft avec Epheſtion dans le
moment même où Apelles & Campaſpe ſe jurent l'amour
le plus tendre. La ſurpriſe de ce Prince eſt extrême
, elle égale la crainte dont les deux Amans font
pénétrés. Alexandre ſe livre à fon reſſentiment ; il fait
enchaîner Apelles : on le conduit en prifon. "
ACTE II. Le Théâtre repréſente le Palais d'Alexandre;
dans le fond paroît un Trone élevé sur pluſieurs
marches. ,, Alexandre , ſuivi d'un brillant cortége , donne
la main à Roxane , l'éleve au Trône , & la fait reconpoſtre
pour Reine par le Peuple profterné àfes pieds .
OCTOBRE. II . Vol. 1776. 169
Apelles & Campaſpe profitent de ce moment favora
ble pour demander leur grace , & l'obtiennent , Alexandre
a même la générofité de leur faire préſenter la
coupe nuptiale , de les unir & de les combler de préſens
. Le couronnement eſt terminé par une danſe gé.
nérale , à laquelle Alexandre daigne ſe mêler. Les mouvemens
gais & rapides de cette derniere fère , caractériſent
la félicité des époux , le bonheur de Roxane ,
la fatisfaction d'Alexandre , & la joie de tous ceux qui
ont été témoins de la victoire que ce Héros a remportée
fur lui - même. "
Rien de plus ingénieux que ce ballet , rien de mieux
compofé & de plus propre à la danſe pantomime. Les
attitudes différentes qu'Apelles fait prendre à Campaſpe ,
les tableaux ſucceſſifs dans lesquels il la poſe pour la
peindre; les grouppes artiſtement arrangés des Amours
& des Nymphes autour du modele ; & dans la ſuite
de cette pantomime charmante , les différentes paffions
& les divers ſentimens des perſonnages , rendus avec
tant de vérité , d'énergie & d'élégance , font de cette
compoſition un enſemble admirable , intéreſſant & toutà
fait pittoreſque. Cependant ſi l'on veut trouver quelque
choſe à deſirer dans cette magnifique compoſition ;
c'eſt que le Peintre pantomime ait renfermé un double
ſujet dans le même cadre ; c'eſt que le couronnement
de Roxane faffe une ſeconde action qui , noble & impofante
, contraſte peut - être trop avec celle , pleine de
graces , des amours d'Appelles de Campaſpe; c'eſt qu'il
ait fait en même temps un tableau digne de l'Albane ,
du Corrége , avec un tableau de Raphael ou de Michel-
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
Ange. Olons même demander à ce grand Mattre , s'il
étoit à propos qu'Alexandre , Epheſtion & Roxane figurafent
dans la danse , & s'il ne fuffiſoit pas qu'ils paruffent
comme des perſonnages dramatiques pleins de
paffions & intéreſſes à Paction , mais qui y fuffent diftingués
par leur rang & par leur contenance. Il eſt certain
que l'on voit avec peine Alexandre , Epheſtion & Roxane
danſer chacun leur entrée, & figurer avec Apelles &
les Guerriers. Au reſte nous ne pouvons pas affez mar.
quer notre admiration pour ce genre de danſe , qui s'approche
de la bonne poëtique & des regles de la peinture.
Il n'étoit dû qu'à un génie ſupérieur de préſenter ainfi
P'art de la danse && de le rappeller à ſon véritable but ,
qui eft de peindre & d'exprimer.
Que d'éloges ne doit -on pas donner au zele , à l'intelligence,
à la magie de MM. Veſtris , Gardel , & de
Meſdemoiselles Guimard , Heinel & Dorival , qui ſont
plus Acteurs que Danſeurs , & dont les talens font autant
de plaisir que d'illuſion ;
On peut obſerver d'après une telle compofition , que
Ia danſe pantomime eſt l'art qui s'approche le plus de
la peinture. Elles parlent l'une & l'autre aux yeux ,
& elles forment pareillement des tableaux où les pasfions
& les ſentimens des perſonnages font rendus par
le fecours des geſtes , des attitudes , des poſitions &
des grouppes. La peinture fixe ſes compofitions. La
danſe pantomime varie les ſiennes. La peinture ne peut
faiſir qu'un moment intéreſſant d'une compoſition (imple;
da danſe pantomime doit au contraire chercher une ac
OCTOBRE , II. Vol. 1776. 171
tion fufceptible d'une ſuite de tableaux. La premiere
emploie le coloris , les ombres & les clairs pour donner
du relief & de la vie à ſes figures , la ſeconde emprunte
l'art de la muſique pour donner l'intelligence de ſes
deſlins. C'eſt ſous ces rapports principaux qu'il faut
juger du mérite de la dance pantomime , & c'eſt en rapprochant
le plus qu'il eſt poſſible la danſe de la peinture
, que M. Noverre eft parvenu à un art nouveau , ou
du moins , à rappeller la danſe pantomime des Anciens ,
ou à perfectionner les ébauches imparfaites que l'on avoit
efquiffées groſſierement. Demandons , d'après les
principes de la danſe , qui doit toujours peindre & faire
partie d'une action ou d'une compoſition raiſonnée , ce
que ſignifient ces ſolo , ces duo , ces pas compliqués ,
dans lesquels un ou pluſieurs Danſeurs viennent développer
, avec grace , ſi l'on veut , leurs jambes & leurs
bras , battre des entre - chats , aller ſucceſſivement de
gauche à droite , s'élancer en avant & en arriere , tourbillonner
fur eux mêmes , & faire des évolutions comme
des gens dans le délire. On fent que tous ces divers
mouvemens font de bonnes études pour les appliquer
dans l'occaſion ; mais lorſqu'ils ne font point placés dans
une action principale , ils ne peignent rien. Que diroiton
d'un Peintre qui voudroit compoſer un tableau avec
des eſſais qu'on appelle des Académies ? Chaque figure
ſéparément pourroit être coloriée merveilleusement , &
deſſinée avec beaucoup de préciſion & d'élégance ; mais
l'enſemble de ces figures ne feroit - il pas ridicule & ing
foutenable?
172 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle GUIMARD ,
jouant le rôle de Campaſpe dans le
Ballet d'Alexandre.
:
DAN
ANS ce ballet , nouvelle Terpſicore ,
Vous préſentez à nos regards ſurpris
La fuperbe Pallas , la ſenſible Cypris ,
La légere Diane & la charmante Flore ;
Sous leurs différens attributs
Tous les coeurs font forcés de vous rendre les armes ;
Eh ! le moyen de braver tant de charmes ?
Si l'on réſiſte à Flore, on eſt pris par Vénus.
Par M. M. D. M.
COMMÉDIE FRANÇOISE.
LES Nouveautés font actuellement à
Fontainebleau , & fans doute pluſieurs
reparoîtront avec avantage , à la fin du
voyage , fur le théâtre de Paris. On
y attend Zuma , Tragédie nouvelle de
M. Lefevre ; l'Avare fastueux , Comédie
!
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 173
nouvelle en cinq actes , de M. Goldoni ;
la Lecture interrompue , Comédie nouvelle
en un acte , de M. le Chevalier de Cubieres
, le Malheureux imaginaire , Comédie
nouvelle en cing actes , de M. Dorat ;
Mustapha & Zéangir , Tragédie nouvelle
de M. de Champfort , le Veuvage trompeur
, Comédie nouvelle en trois actes ,
de M. de la Place ; l'Egoisme , Comédie
nouvelle en cinq actes de M. Cailhava ;
la Rupture ou le Mal entendu , Comédie
nouvelle en un acte , de Meſdames de
l'Horme ; Gabrielle de Vergy , Tragédie
nouvelle de du Belloy.
COMÉDIE ITALIENNE.
Les Comédiens Italiens font occupés ES
à donner ſur le théâtre de la Cour à
Fontainebleau , pluſieurs Pieces nouvelles
que l'on eſpere voir jouer enſuite à Paris.
Telles font la Fauſſe délicatesse , Opéracomique
en trois actes , de M. M ***
Muſique de M. Hiner ; l'Innocence perfécutée,
Opéra - comique en deux actes de
M. Moline , Muſique de Anfoffy.
174 MERCURE DE FRANCE.
DEBUT.
Mademoiſelle Dumeſnil a débuté fur ce
théâtre dans les rôles de Duegne , qu'elle
a rendus avec intelligence. Elle a joué
dans Tom - Jones , dans le Magnifique ,
dans le Maître en droit , &c.
e
La dame épouse du ſieur Thomaſſin a
débuté , le Mercredi 2 Octobre , par le
rôle d'Annette , & par celui de Jeannette
dans le Déſerteur ; elle a continué ſes débuts
par le rôle de Liſe d'On ne s'aviſe jamais
de tout ; de la Laitiere , &c.
Cette Actrice , jeune & d'une figure
agréable , joue avec efprit & avec intelligence;
elle a une voix douce& délicate ,
& elle peut devenir utile à ce théâtre ,
en exerçant & formant ſon talent pour
la muſique.
1
De Bruxelles, ce 6 Octobre 1776.
Monfieur , on lit dans le No. XII du 15 Septem . du
Journal des Théâtres , page 2211 ,, Que le Citoyen ctlebre
de Toulouſe a vu très-mal accueillir au Théâtre
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 175
وو de Bruxelles ſa célebre production desMariages Sam-
„ nites , &c." Pourquoi ce menfonge groſſier de la malignité
& qu'il eſt ſi facile de détruire ? On ne jouera les
Mariages Samnites à Bruxelles que dans le mois de Novembre
prochain , à cauſe de l'indiſpoſition d'une Actrice
principale ; & je ſuis témoin de l'impatience des Amateurs
pour voir cette piece.
وو
On dit enſuite dans ce Journal d'erreurs : ,, Que cette
fublime piece n'eût jamais vu le jour au Théâtre Ita-
,, lien , ſans le crédit du Muſicien." Je fais le contraire ,
la vérité eſt que les Mariages Samnites ont été reçus
avec acclamation par les Comédiens Italiens , plus de 18
mois avant que M. Grétry connût cette piece; & que
c'eſt à la follicitation de pluſieurs Acteurs principaux ,
que cet illuftre Compoſiteur en a entrepris la muſique.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Avis au Public touchant la continuation
de la Flora Danica de Copenhague.
LEE Roi ayant chargé M. Othon Fréderic
Müller , Confeiller d'État & Membre
de pluſieurs Académies des Sciences , de
176 MERCURE DE FRANCE.
continuer l'important Ouvrage Botanique,
connu ſous le nom de Flora Danica ,
dont les dix premiers cahiers ont été publiés
par M. Eder , les Amateurs de la
Botanique qui deſireront en acquérir la
ſuite , font priés de s'adreſſer déſormais
à lui , ou à l'adreſſe ci après. Cet Ouvrage
comprendra toutes les plantes ſpontanées
qui ſe trouvent dans les royaumes de
Danemark & de Norvége , & par conféquent
dans cette partie du Nord qui s'étend
depuis l'Elbe juſqu'au cercle Polaire.
Toutes ces plantes , dont l'ouvrage
contient déjà au- delà de fix cents , font
deſſinées ſur les lieux , & gravées avec
la derniere exactitude.
C'eſt par la munificence du Roi , qu'on
a été mis en état de rabattre le prix de
l'Ouvrage , & de donner chaque cahier ,
en noir , à 12 liv. de France , & chaque
cahier enluminé , à 36 liv. Le cahier
contient foixante Planches. Ceux qui
defirent en France , foit l'Ouvrage entier ,
ſoit certains cahiers , peuvent ſe faire
infcrire , à Paris , chez Lacombe , Libraire
, & pour la Hollande à Amſterdam chez
Rey.
11:
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 177
I I.
Le Miserere gravé en Croix , d'après
M. Tacquet , Maître Écrivain , à Cambray
; à Paris , chez Niquet, place Maubert
, près la rue des Lavandieres.
LE
GÉOGRAPHIE.
E Conducteur François , contenant les
routes deſſervies par les nouvelles diligences
, meſſageries & autres voitures
publiques , avec un détail hiſtorique & topographique
des endroits où elles paſſent ,
même de ceux qu'on peut appercevoir ;
des notes curieuſes ſur les chaînes des
montagnes qu'on rencontre ; enrichi de
Cartes topographiques , dont les routes
font diftinguées par une couleur ; dreſſées
& deſſinées ſur les lieux par L. Denis ,
Géographe. A Paris , chez Ribou , Libraire
, paſſage Saint -Germain l'Auxerrois
; 1 vol. in- 8°. 24 f.
Troisieme route de l'Ouvrage ; les deux
autres étant parues précédemment.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Nouvelles Cartes àjouer , pour apprendre
la Geographie facilement & agréablement.
Chaque paquet de ces cartes ſera compoſé
de trois jeux ; dans l'enveloppe , on
trouvera la maniere de s'en ſervir , ſoit
pour pluſieurs perſonnes , foit pour deux
ſeulement , avec les regles qui font auſſi
ſimples que le jeu.
Les premieres qui paroîtront , ne renfermeront
que le royaume de France ; &
ſi le Public eſt ſatisfait de l'eſſai de l'Auteur
, on lui donnera là Géographie entiere.
Les perſonnes qui deſireront avoir
de ces cartes , ſe feront inſcrire à Meaux ,
chez Charles , Libraire ; & à Paris , chez
Baſtien , Libraire , rue du petit Lion ,
fauxbourg Saint- Germain. Elles remettront
en même temps la ſomme de 2 liv.
10 f. & le paquet leur ſera délivré gratis ,
vers le 12 Décembre prochain. Les perfonnes
qui ne ſouſcriront point , payeront
le paquet 3 liv. lorſqu'il aura paru .
L'uſage de ces cartes peut s'adopter
dans tous les couvens ; & d'après l'expérience
de l'Auteur , on oſe aſſurer qu'en
L
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 179
très peu de temps , les perſonnes qui
s'en ſerviront , connoîtront le terroir de
chaquepays , ſes rivieres , ſes principales
villes; &c.
TOPOGRAPHIE.
Recherches Historiques fur la ville d'An
gers , avec le plan aſſujetti à ſes accroisfemens
, embelliſſemens & projets ; dédié
& préſenté à MONSIEUR , frere
du Roi , par M. Moithey , Ingénieur
Géographe du Roi , &c. grand in 4°.
avec figures ; prix 4 liv. 10 f. broché.
Le plan lavé ſuivant la méthode des
Ingénieurs , ſe vendra ſéparément 6
liv. à Paris chez l'Auteur , rue de la
Harpe , vis - à - vis la Sorbonne.
CESE
S Recherches ſont diviſées en quatre
parties: la premiere traite de l'origine
& ancienneté de la ville d'Angers , de
ſes accroiſſemens ſous différens regnes ,
de ſes embelliſſemens , & des projets que
la ville ſe propoſe de faire exécuter. La
ſeconde partie comprend l'état eccléſiaſtique
de la ville d'Angers ; la troi-
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
ſieme , ſon gouvernement civil, les divers
Tribunaux qu'elle renferme , les uſages
& les cérémonies qui s'y pratiquent , &
un état préſent de cette ville. La quatrieme
offre une nomenclature d'Hommes
illuſtres nés dans la ville d'Angers ,
oudans la province d'Anjou. Ces Recherches
ſont ſuivies d'un plan de la ville
d'Angers , diviſé par des couleurs qui
marquent ſes accroiſſemens ſous des
regnes différens On voit enſuite la carte
du Canal de Monfieur , ouvert en Anjou
en 1774 , ſous la protection de ce Prince.
Ces Recherches hiſtoriques & topographiques
fur la ville d'Angers , font ſuite
à celles que M. Moithey à publiées précédemment
ſur les villes d'Orléans & de
Reims . Ce Géographe ſe propoſe de
faire paroître ſucceſſivement & dans le
même format , les plans des autres principales
villes du royaume , afſſujetties à
leurs accroiſſemens , embelliſſements &
projets , avec des recherches hiſtoriques,
&c. Ce travail utile & fait avec ſoin ,
a mérité les fuffrages encourageans du
Public . Les perſonnes qui defireront
acquérir cette collection ou quelques
plans détachés , s'adreſſeront directement
à l'Auteur , à l'adreſſe ci- deſſus. Elles
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 181
-
ſont priées d'affranchir les ports de lettres
& paquets. On peut ſe procurer actuellement
les Recherches ſur les villes d'Angers
, Orléans & Reims.
L
MUSIQUE.
: I.
ES plaisirs de la ville & de la campagne
, nouvel Almanach dédié aux deux
ſexes ; à Paris , chez Boulanger , rue du
Petit - Pont , maiſon de M. Dufrêne ,
Marchand Mercier.
I I.
Ariette avec accompagnement de deux
violons & la baſſe , par M. ***. A Paris ,
chez le même ; prix , 24 fols .
III.
Six Sonates de guittarre , avec accompagnement
de baſſe , dédiées à M. de la
Borde , par M. Vidal , Maître de guittarre
, miſes au jour par M. Bouin , OEuvre
dixieme ; prix , 7 liv, 4 f.
M 3
-182 MERCURE DE FRANCE.
t
IV.
Cinquieme Recueil d'Ariettes d'Opéra
comique , & autre jolis airs , avec ac.
compagnement de guittarre , Menuets
variés , Allemandes & Pieces , par le
même Auteur, OEuvre onzieme ; prix ,
6 liv. Chez le ſieur Bouin , Marchand
de muſique & de cordes d'inſtrumens ,
rue Saint - Honoré , près Saint Roch , a
Paris, A
... V.
Ouverture de Silvain , arrangée pour le
clavecin ou le fortepiano , avec accom
pagnement d'un violon & violoncelle ad
libitum , par M. Benaut , Maſtre de clavecin.
A Paris , chez l'Auteur , rue
Dauphine. Prix , 3 liv.
VI.
2
Meffe en Noëls Flamands , François ,
• Italiens , &c. , avec variations enfa majeur
; compofée & arrangée par M. Benaut
ſuſdit. A Paris chez l'Auteur , &c.
comme ci - deſſus, Prix , 3 liv 12 f.
1
OCTOBRE, II. Vol. 1776. 183
2
1
:
Cours de Sciences politiques & de Grammaire
Allemande.
M. JUNKER , Docteur de l'Univerſité,
& Membre ordinaire de l'Académie
des Belles- Lettres de Gottingen , ancien
Profeſſeur de l'École Royale Militaire ,
recommencera , le 25 Novembre prochain
fon cours de Sciences politiques, auſſibien
que celui de Grammaire Allemande ,
qu'il continuera pendant fix mois , tous
les Lundis , Mercredis & Vendredis , le
premier depuis dix heures du matin juf.
qu'à midi ; & le ſecond, ou de midi à
une heure , ou de neuf à dix heures , fuivant
qu'on en conviendra. :
Dans le cours de Science politique ,
il explique ſucceſſivement les principes du
droit naturel, du droit politique , ou de
la théorie de la Société civile , & du droit
des gens naturel. Puis il fait connoître la
conſtitution, tant phyſique que politique
&le droit public des Royaumes & Républiques
d'Europe , après avoir préalablement
développé les événemens qui ont
produit la préſente forme de gouverne-
M4
184 MERCURE DE FRANCE.
1
ment de chaque Etat. Il paſſe enſuite au
droit des gens conventionnel , ( vulgai
rement appellé le droit public d'Europe )
ayant pour objet les obligations & droits
réciproques des nations, fondés ſur les
traités de paix , d'alliance , de commerce ,
&c. deſquels traités il fait une analyſe raifonnée
& pragmatique ; & il finit par
des obſervations ſolides & utiles ſur les
intérêts des Princes , auſſi bien que fur
les fonctions de Négociateur, d'Ambaſſadeur
, & de Miniſtre public. Il ſuffit
d'indiquer ces objets ſi dignes d'occuper
la jeune nobleſſe , pour faire fentir combien
ils doivent intéreſſer tous ceux qui
veulent voyager avec fruit , ou qui ſe destinent
aux affaires d'Etat ; & fi M. Junker
ajoute que ſes leçons ſont propres à
faire aimer les devoirs d'homme & de citoyen
, & chérir la conſtitution Françoiſe ,
il ne craint pas d'être contredit par les
perſonnes qui les ont ſuivies juſqu'ici.
Le prix de ce cours eſt de fix louis pour
les fix mois , & celui de Grammaire Allemande
de trois louis , qui ſe payent d'avance.
Ceux qui voudront venir à l'un
ou à l'autre , ſont priés de ſe faire inſcrire
quelques jours auparavant,
1
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 185
f
M. Junker , qui donne auſſi des leçons
particulieres chez lui , va demeurer rue
Mazarine , en entrant du côté du College ,
la ſeconde porte cochere à gauche.
Cours d'Anatomie.
I.
M. PELLETAN, Membre du College
& de l'Académie Royale de Chirurgie ,
a ouvert un cours d'Anatomie , Lundi
24 de ce mois, à quatre heures & demie ,
& le continuera les Lundi, Mardi , Jeudi
& Vendredi ; le Jeudi 17 , à huit heures
& demie du matin, un ſecond cours qu'il
continuera tous les jours à pareille heure ,
dans ſon amphithéâtre , rue des Noyers .
Il demeure rue Pavée Saint - Andre - des-
Arcs.
I I.
M. Vicq d'Azyr , Médecin , de l'Académie
Royale des Sciences , &c. , commencera
le 21 Octobre un cours d'Anatomie
dans ſon amphithéâtre , ſitué rue du
Sépulcre. Ce cours ſera ſuivi d'un cours
élémentaire de Chirurgie.
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Cours de Langues , Angloife & Françoife.
M. REQUIER , connu par la méthode
courte & lumineuſe qu'il emploie dans
ſes leçons , ouvrira , le 9 du mois prochain
, Mardi , Jeudi , Samedi , depuis
neuf heures & demie juſqu'à onze , un
cours de Langue , Angloiſe & Françoiſe.
Les perſonnes qui voudront le ſuivre ,
pourront ſe faire inſcrire à l'Hôtel d'Angleterre
, rue Haute. Feuille.
Il donne auſſi des leçons en ville.
Courrier de l'Europe , Gazette Anglo-
Françoise.
LAA Gazette intitulée: le Courrier de
l'Europe , compoſée. & imprimée depuis
quelques temps à Londres , fera diſtribuée
le premier Novembre prochain . Cette
Gazette , déjà connue par le choix & la variété
des matieres fournies par des Correſpondances
exactes , & puiſées, dans
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 187
:
cinquante trois Gazettes qui paroiffent
toutes les ſemaines à Londres , deviendra
tous les jours plus intéreſſante par les foins
& l'impartialité des Editeurs .
Elle paroîtra deux fois par ſemaine , &
•fera compoſée de huit pages in - 4°. Le
prix eſt de 48 livres par année , franc de
port dans toute l'étendue du Royaume.
On ſouſcrit dès à préſent à Paris , au
Bureau général des Gazettes étrangeres , rue
de la Fuſſienne. L'année d'Abonnement.
doit commencer le premier ordinaire de
chaque mois ; & il faut ſe faire inſcrire
au - dit Bureau , du premier au vingt du
mois qui précede celui auquel on defire
commencer fon abonnement.
On foufcrit auſſi dans les Bureaux
dépendans de celui des Gazettes étrangeres.
Avis du Directeur du Journal de Politique
& de Littérature.
LE Journal de Politique & de Littératnre
, depuis le No. du 25 Juillet dernier ,
n'eſt plus en aucune maniere l'ouvrage de
M. LINGUET ; la partie Politique étoit
188 MERCURE DE FRANCE.
déjà , depuis quelque temps , entre les
mains de M. Fontanelle ; & la partie Littéraire
eſt confiée depuis le 25 Juillet à
M. de la Harpe , qui n'a plus aucune
part au Mercure de France.
N. B. Cette part de M. de la Harpe
dans le Mercure de France , a toujours
été très-petite , & fouvent nulle , comme
on peut en juger par le très- petit nombre
d'articles qu'il fignoit , & les ſeuls qui
fuſſent de ce fameux critique. Au reſte ,
on tâchera d'y ſuppléer , à la fatisfaction
des Lecteurs.
Seconde Lettre à Monsieur *** contenant
quelques anecdotes de la vie de l'Auteur
de la Henriade .
M. voici la fuire des Anecdotes que je vous ai promiſes.
M. de V. étant à Bruxelles , fit la Tragédie de Mahomet
, & alla bientot après avec Madame du Chatelet
faire jouer cette piece à Lille , où il y avait une fort
bonne Troupe dirigée par le ſieur Lanoue , Auteur &
Comédien. La fameuſe Demoiselle Clairon y jouait , &
montrait déjà les plus grands talens, Madame Denis ,
piece de l'Auteur , femme d'un Commiſſaire ordonnateur
des Guerres , ancien Capitaine au Régiment de Cham
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 189
pagne , tenait un laſſez grand état à Lille , qui était du
département de ſon mari. Madame du Chatelet logea
chez elle ; je fus témoin de toutes ces fêtes ; Mahomet
fut très-bien joué.
Dans un entre acte on apporta à l'Auteur une lettre
du Roi de Pruſſe , qui lui apprenait la victoire de Molvitz
, il la lut à l'aſſemblée ; on battit des mains : ,, Vous
„ verrez , dit- il , que cette Piece de Molvitz fera réussir,
,, la mienne."
Elle fut repréſentée à Paris le 19 Août de la même
année. Ce fut là qu'on vit plus que jamais à quel excès
ſe peut porter la jalouſie des Gens de Lettres , furtout
en fait de théâtre . L'Abbé Desfontaines , & un
nommé Bonneval , que M. de V.... avait ſecouru dans
ſes beſoins , ne pouvant faire tomber la Tragédie de
Mahomet , la déférerent , comme une Piece contre la
Religion Chrétienne , au Procureur-Général. La choſe
alla ſi loin , que le Cardinal de Fleury conſeilla à l'Auteur
de la retirer. Ce conſeil avait force de loi ; mais
l'Auteur la fit imprimer , & la dédia au Pape Benoit
XIV , Lambertini , qui avoit déjà beaucoup de bontés
pour lui . Il avait été recommandé à ce Pape par le
Cardinal Paſſionei , homme de Lettres célebre , avec lequel
il était depuis long-temps en correſpondance. Nous
avons quelques lettres de ce Pape à M. de V... Sa Sainteté
voulut l'attirer à Rome ; & il ne s'eſt jamais conſolé
de n'avoir point vu cette Ville , qu'il appellait la capitale
de l'Europe.
La piece eſt reſtée en poffeffion du théâtre dans le
temps même où ce ſpectacle a éré le plus négligé. Il
avouait qu'il ſe repentait d'avoir fait Mahomet beaucoup
plus méchant que ce grand homme ne le fut. Maisfi
1
190 MERCURE DE FRANCE.
je n'en avais fait qu'un héros politique, écrit-il à un de
ſes amis , la piece était fifflée. Il faut , dans une Tragédie
, de grandes paſſions & de grands crimes. Au
reſte , dit-il quelques lignes après , le genus implacabile
vatum me perfécute plus que l'on ne perſécuta Mahomet
la Mecque. On parle de la jalouſie & des manoeuvres
qui troublent les Cours , il y en a plus chez les Gens
de Lettres.
Après toutes ces tracafferies , MM. de Réaumur & de
Mairan lui conſeillerent de renoncer à la Poësie , qui
n'attirait que de l'envie & des chagrins , de ſe donner
tout entier à la phyſique , & de demander une place à
l'Académie des Sciences , comme il en avait une à la Société
Royale de Londres , & à l'inſtitut de Boulogne. Mais
M. de Fourmont ſon ami , homme de Lettres infiniment
aimable , lui ayant écrit une Lettre en vers pour l'exborter
à ne pas enfouir ſon talent , voici ce qu'il lui
répondit.
A mon très-cher ami Fourmont
Demeurant fur le double-mont,
Au-deſſus de Vincent Voiture ,
Vers la taverne où Bachaumont
Buvait & chantait ſans meſure ,
Où le plaiſir & la raiſon
Ramenaient le temps d'Epicure.
Vous voulez donc que des filets
De l'abſtraite philoſophie ,
Je revole au brillant palais
De l'agréable poësie ,
Au pays où regnent Thalie ,
Et le cothurne & les fomets .
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 191
!
Mon ami , je vous rémercie
D'un conſeil fi doux & fi fain.
Vous le voulez ; je cede enfin
A ce confeil , à mon deſtin ;
Je vais de folie en folie ,
Ainfi qu'on voit une Catin
Paffer du Guerrier au Robin ,
Au Courtiſan , au Citadin :
Ou bien ſi vous voulez encore ,
Ainſi qu'une abeille au matin
Va fucc'er les pleurs de l'Aurore
Ou fur l'abſynthe ou fur le thim ;
Toujours travaille & toujours cauſe ,
Et vous paitrit ſon miel divin
Des gratte- cus & de la roſe.
•
Et auſſitôt il travailla à ſa Mérope. La Tragédie de Mé
rope , premiere piece profane , qui réuſſit ſans le ſecours d'une
paffion amoureuſe , & qui fit à notre Auteur plus d'honneur
qu'il n'en eſpérait , fut repréſentée le 26 Février 1743 .
Je ne puis mieux faire connaître ce qui ſe paſſa de fingulier
fur cette. Tragédie , qu'en rapportant la lettre qu'il
écrivit , le 4 Avril ſuivant à ſon ami M. d'Aiguebere ,
qui était à Toulouſe.
وو La Mérope n'eſt pas encore imprimée: je doute
,, qu'elle réuſſiſie à la lecture autant qu'à la repréſenta-
,, tion. Ce n'eſt point moi qui ai fait la piece ; c'eſt
" Mademoiselle Dumeſnil. Que dites-vous d'une Actrice
,, qui fait pleurer pendant trois actes de ſuite ? Le publica
pris un peu le change: il a mis fur mon compre
, une partie du plaifir extrême que lui ont fait les Ac192
MERCURE DE FRANCE.
ود teurs. La ſéduction a été au point que le Parterre
„ demandé à grands cris à me voir. On m'eſt venu
„ prendre dans une cache , où je m'étais tapi : on m'a
„ mené de force dans la loge de Madame la Maréchale
„ de Villars , où était ſa belle-fille. Le Parterre était
3, fou: il a crié à la Duchefſſe de Villars de me baifer ,
,,& il a tant fait de bruit , qu'elle a été obligée d'en
, paffer par-là , par l'ordre de ſa belle - mete, j'ai été
„ baiſé publiquement , comme Alain Chartier par la
, Princeſſe Marguerite d'Ecoffe ; mais il dormait , & j'étais
fort éveillé ."
Je n'aurais rien à dire de l'année 1744 , sinon que mon
Auteur fut admis dans preſque toutes les Académies de
l'Europe , &, ce qui eſt ſingulier , dans cellede La Crusca.
Il avait fait une étude ſérieuse de la Langue Italienne
, témoin une lettre de l'éloquent Cardinal Paſſionei ,
qui commence par ces mots :
ود J'ai lu & relu , toujours avec un nouveau plaifir ,
,, votre lettre Italienne , belle & ſavante. Il eſt difficile
و د
و د
و د
de concevoir comment un homme qui poſſede à fond
d'autres Langues , a pu atteindre à la perfection de
celle - ci ......
Ce Cardinal écrivait en François preſqu'auſſi bien qu'en
Italien , & penſoit très -judicieuſement.
M. de V.... , ſur la fin de 1774 , eut un Brevet d'Historiographe
de France , qu'il qualifie de magnifique bagatelle.
Il était déjà connu par ſon Hiſtoire de Charles XII ,
dont on a fait tant d'éditions . Cette Hiſtoire fut principalement
compoſée en Angleterre à la campagne avec
M. Fabrice , Chambellan de George premier , Electeur
de Hanovre , Roi d'Angleterre , qui avoit réſidé ſept ans
auprès de Charles XII , après la journée de Pultava.
C'eft
OCTOBRE. 11. Vol. 1776. 193
C'eſt ainſi que la Henriade avait été commencée à
St. Ange , d'après les converſations avec M. de Caumartin
.
Cette Hiſtoire fut très-louée pour le ſtyle , & très- critiquée
pour les faits incroyables. Mais les critiques &
les incrédules ceſſerent , lorſque le Roi Stanislas envoya
à l'Auteur , par M. le Comte de Treſfan , Lieutenant
Général , une atteſtation authentique , conçue en ces
terines : „ M. de Voltaire n'a oublié ni déplacé aucun
fait , aucune circonſtance ; tout est vrai , tout est dans
fon ordre. Il a parlé ſur la Pologne & fur tous les
événemens qui font arrivés , comme s'il avait été
, témoin oculaire. Fait à Comercy , le 11 Juillet 1759."
Dès qu'il eut un de ces titres d'Hiſtoriographe , il ne
voulut pas que ce titre fåt vain , & qu'on dit de lui ce
qu'un commis du Tréſor - Royal diſoit de Racine & de
Boileau : Nons n'avons encore vú de ces Meſſieurs que
leur fignature. Il écrivit la guerre de 1741 , qui étoit
alors dans toute ſa force , & que vous retrouvez dans
le fiecle de Louis XIV & de Louis XV.
وو
Il était alors à Etiole , avec cette belle Madame d'Etiole
, qui fut depuis la Marquiſe de Pompadour. La
Cour ordonna des fêres pour le commencement de l'année
1745 , où l'on devait marier le Dauphin avec l'Infante
d'Eſpagne. On voulut des Ballets avec de la mu-
-ſique chantante , & une eſpece de Comédie ſervit de
Jiaifon aux vers . Il en fut chargé , quoiqu'un tel ſpecracle
ne fût point de ſon goût. Il prit pour ſujet une
Princeſſe de Navarre. La Piece eſt écrite avec légereté.
M. de la Popeliniere , Fermier-Général, mais lettré , y
N
194
MERCURE DE FRANCE.
mêla quelques Ariettes ; la Muſique fut composée par le
fameux Rameau.
Madame d'Etiole obtint alors , pour M. de V.... , le
don gratuit d'une charge de Gentilhomme ordinaire de
la Chambre. C'était un préſent d'environ ſoixante mille
livres; & préſent d'autant plus agréable , que peu de
semps après il obtint la grace finguliere de vendre cette
place , & d'on conſerver le titre, les privileges & les
fonctions .
Peu de perſonnes connaiſſent le petit impromptu qu'il
fit fur cette grace qui lui avait été accordée ſans qu'il
l'eût ſollicitée deux fois.
Mon Henri - Quatre & wa Zaïre ,
Et mon Américaine Alzire ,
Ne m'ont valu jamais un ſeul regard du Roi.
J'avais mille ennemis avec très - peu de gloire ;
Les honneurs & les biens pleuvent enfin ſur moi ,
Pour une farce de la Foire.
Il avait eu cependant , long-temps auparavant , une penfion
du Roi de deux mille livres , & une de quinze
cents livres de la Reine , mais il n'en follicita jamais le
paiement.
L'Hiſtoire étant devenue un de ſes devoirs , il commença
quelque choſe du fiecle de Louis XIV; mais il
différa de le continuer. Il écrivit la Campagne de 1744 .
& la mémorable bataille de Fontenoi. Il entra dans
tous les détails de cette journée intéreſſante. On y
trouve juſqu'au nombre des morts de chaque Régiment.
Le Comte d'Argenſon , Miniftre de la Guerre, lui avait
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 195
communiqué les Lettres de tous les Officiers. Le Maréchal
de Noailles & le Maréchal de Saxe lui avaient
confié des Mémoires.
Je crois faire un grand plaiſir à ceux qui veulent connattre
les événemens & les hommes , de tranſcrire ici la
lettre que M. le Marquis d'Argenſon , Miniſtre des Affaires
étrangeres , & frere aîné du Secrétaire d'Etat de la
Guerse , écrivit du champ de bataille à M. de Voltaire.
,, Monfieur l'Hiſtorien , vous aurez dû apprendre dès
,mercredi au foir , la nouvelle dont vous nous félicitez
,, tant. Un Page partit du champ de bataille le mardi
,, à deux heures & demie pour porter les Lettres , j'ap-
„prends qu'il arriva le mercredi à cinq heures du foir
,, à Versailles . Ce fut un beau ſpectacle que de voir le
,, Roi & le Dauphin écrire fur un tambour entourés de
, vainqueurs & de vaincus, morts , mourants & pri-
., fonniers. Voici des anecdotes que j'ai remarquées."
„ J'eus l'honneur de rencontrer le Roi , dimanche , tout
„près du champ de bataille ; j'arrivai de Paris au quar
,, tier de Chin. J'appris que le Roi était à la promena-
,, de ; je demandai un cheval ; je joignis Sa Majeſté près
, d'un lieu d'où l'on voyait le camp des Ennemis ;
j'appris pour la premiere fois de Sa Majesté , de quoi
"
il s'agiffait tout à l'heure (à ce qu'on croyait). Jamais
je n'ai vu d'homme ſi gai de cette aventure qu'était
le Maître. Nous difcutâmes juſtement ce point
„ hiſtorique que vous traitez en quatre lignes , quels de
, nos Rois avaient gagné les dernieres batailles Royales.
,, Je vous aſſure que le courage ne faisoit point tort au
,,jugement, ni le jugement à la mémoire. De- là on
N2
195 MERCURE DE FRANCE
"
"
alla coucher ſur la paille. Il n'y a point de nuit de
bal plus gaie ; jamais tant de bons mots . On dormit
,, tout le temps qui ne fut pas coupé par des Courriers ,
" des Graffins & des Aides-de-camp. Le Roi chanta
„ une chanson qui a beaucoup de couplets & qui est fort
" drôle. Pour le Dauphin , il était à la bataille comme
,, à une chaſſe de lievre , & diſoit preſque: quoi ! n'eſt-
,, ce que cela ? Un boulet de canon donna dans la boue ,
& crotta un homme près du Roi. Nos Maîtres rirent وو
99 de bon coeur du barbouillé. Un palfrenier de mon
frere a été bleſſé à la tête d'une balle de mouſquet ;
, ce domeſtique était derriere la compagnie.
"
„ Le vrai , le fûr , le non flatteur , c'eſt que c'eſt le
Roi qui a gagné lui-même la bataille par ſa volonté ,
,, & par ſa fermeté. Vous verrez des relations & des dé-
„ tails ; vous faurez qu'il y a eu une heure terrible où
,, nous vimes le ſecond tome de Dettingue , nos Français
" humiliés devant cette fermeté Anglaiſe ; leur feu rou-
,, lant qui reſſemble à l'enfer , que j'avoue qui rend ſtu-
,, pides les ſpectateurs les plus oiſiſs ; alors on déſeſpéra
„ de la Republique. Quelques - uns de nos Généraux ,
,, qui ont plus de courage & de coeur , que d'eſprit , don.
,, nerent des conſeils fort prudens . On envoya des or-
,, dres juſqu'à Lille ; on doubla la garde du Roi ; on fit
,, emballer , &c. A cela le Roi ſe moqua de tout , &
ود ſe porta de la gauche au centre , demanda le Corps
,, de réſerve , & le brave Loevendal ; mais on n'en eut
,, pas beſoin. Un faux Corps de réſerve donna. C'étais
„ la même Cavalerie qui avoit d'abord donné inutilement ,
>> la Maiſon du Roi , les Carabiniers , ce qui reſtait tranOCTOBRE.
II . Vol. 1776. 197
-
ود
quille des Gardes Françaiſes , des Irlandais excellents ,
fur-tout quand ils marchent contre des Anglais & Hanovriens
. Votre ami M. de Richelieu eſt un vrai
„ Bayard ; c'eſt lui qui a donné le conſeil & qui l'a
„ exécuté , de marcher à l'Infanterie comme des chaffeurs ,
„ ou comme des fourageurs , pêle-mele , la main baiſſée ,
» le bras raccourci , Maftres , Valets , Officiers , Cava-
,, liers , Infanterie , tout enſemble. Cette vivacité Fran-
,, çaiſe dont on parle rant , rien ne lui réſiſte ; ce fut
"
ورد
ود
l'affaire de dix minutes que de gagner la bataille avec
cette botte ſecrette. Les gros bataillons Anglais tournerent
le dos , & pour vous le faire court , on en a
„ tué quatorze mille.
"
» Il eſt vrai que le canon a eu l'honneur de cette af-
„ freuſe boucherie : jamais tant de canons ni ſi gros n'a
tiré dans une bataille générale qu'a celle de Fontenoi :
il y en avait cent. Monfieur , il ſemble que ces pauvres
Ennemis aient voulu à plaiſir laiſſer arriver tout
,, ce qui leur devait être le plus mal - fain , canon de
„ Douai , Gendarmerie , Mouſquetaires .
"
99
„ A cette charge derniere dont je vous parlais , n'oubliez
pas une anecdote. Monfieur le Dauphin , par
„ un mouvement naturel , mit l'épée à la main de la
„ plus jolie grace du monde , & voulait abſolument
,, charger ; on le pria de n'en rien faire. Après cela ,
,, pour vous dire le mal comme le bien , j'ai remarqué
,, une habitude trop tôt acquiſe , de voir tranquillement
ود fur le champ de bataille des morts nuds , des enne .
nemis agonifans , des plaies fumantes. Pour moi
, j'avouerai que le coeur me manqua, & que j'eus be-
99
1
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
"
ſoin d'un flacon . J'obſervai bien nos jeunes Héros
,, je les trouvai trop indifférens ſur cet article. Je craignis
pour la ſuite de leur longue vie , que le goût
„ ne vint à augmenter pour cette inhumaine curée.
"
„ Le triomphe eſt la plus belle choſe du monde ; les
Vive le Roi , les chapeaux en l'air au bout des
„ bayonnettes , les complimens du Maître à ſes Guer-
„ riers , la viſite des retranchemens , des villages & des
,, redoutes ſi intactes , la joie , la gloire , la tendreſſe ;
" mais le plancher de tout cela eſt du ſang - humain ,
des lambeaux de chair humaine.
" Sur la fin du triomphe , le Roi m'honora d'une
, converſation ſur la paix ; j'ai dépêché des Couriers.
„ Le Roi s'eſt fort amusé hier à la tranchée : on a
„ beaucoup tiré ſur lui ; il y eſt reſté trois heures. Je
„ travaillais dans mon cabinet , qui eſt ma tranchée ;
" car j'avouerai que je ſuis bien reculé de mon courant
,, par toutes ces diſſipations . Je tremblais de tous les
,, coups que j'entendais tirer. J'ai été avant - hier voir
,, la tranchée en mon petit particulier. Cela n'eſt pas
"
ود
fort curieux de jour. Aujourd'hui nous aurons un
Te Deum ſous une tente avec une ſalve générale de
„ l'Armée , que le Roi ira voir du Mont de la Trinité ;
"
cela fera beau.
» J'aſſure de mes reſpects Madame du Chatelet.
„ Adieu Monfieur."
On voit par cette lettre de M. le Marquis d'Argenfon
qu'il était d'un eſprit agréable , & que fon coeur étoit
humain. Ceux qui le connaiſſaient voyaient en lui un
philoſophe plus qu'un politique , mais fur - tout un excellent
citoyen. On en peut juger par ſon livre intitulé :
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 199
Considérations surle Gouvernement , imprimé en 1764 ,
chez Marc - Michel Rey. Voyez fur - tout le chapitre
de la vénalité des Charges.
Lettre écrite de Béziers à M. Cordelle.
J'ai fait exécuter , Monfieur , d'après le modele que
vous m'aviez donné , le moulin à vent pour me procurer
de l'eau ; il a parfaitement réufſſi ; & quoique votre
modele fût diſpoſé pour porter trois chafues , je n'en ai
fait placer que deux , qui me donnent une quantité
d'eau énorme. Je ne doute pas que lorſque votre talent
ſera connu , vous ne foyez fort employé , ſur - tout dans
cette Province du Languedoc , où les pluies étant rares
les moyens de ſe procurer de l'eau y font très - nécesfaires.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , votre très - humble
& très obéiſſant ferviteur ,
Le Marquis DE L'OR.
Si vous avez , Monfieur , quelques réflexions à me
faire faire fur la machine pour arroſer les prairies
vous pourrez m'adreſſer vos lettres à Beziers , en Languedoc.
On peut voir l'effet de ces machines à Paris , rue des
Martyrs , en s'adreſſant au Jardiner de M. le Comte
d'Albaret ; & à Courbevoie , chez M. le Comte d'Epinay
, où l'on a été obligé de faire de nouveaux réſervoirs
pour contenir l'eau que donne le moulin à vent.
,
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Cordelle demeure rue du Fauxbourg Saint
Martin , vis - à - avis le fieur Martin , Verniffeur du Roi
Lettre de Madaine ***.
Un Ouvrage , Monfieur , qui doit ſortir inceſſamment
de l'Imprimerie Royale , mettra ſous les yeux du Public
les moyens que j'ai découverts de diminuer de moitié ,
ou peut - être davantage , dans toutes les Imprimeries
de l'Europe , le travail & les frais de composition , cor
rection & distribution . Ces moyens , dont les expériences
ont été faites aux frais du Gouvernement par
M. Barletti de Saint- Paul , proviennent du ſyſtème de
lecture le plus raisonnable , & conſiſtent à lier enſemble
deux , trois , quatre ou cinq caracteres , chaque fois
qu'ils ne repréſentent qu'un ſon ſimple; telles ſeroient ,
par exemple , les lettres be , des , dent , lent , unent ,
qui , dans barbe , gardes , demandent , parlent , prennent ,
ne valent que les ſimples conſonnes b , d , l , n Ce fyſtème
de l'ortographe de l'oreille , conduiroit bientôt à
celui de l'ortographe de l'oeil ; & l'Ouvrier ne tarderoit
pas à ſe ſervir de ces mêmes ligatures , ces , dent ,
ment , dans les mots des , imprudent , infolent ; ainſi du
reſte.
On m'aſſure , Monfieur , qu'en 1748 Il parut une
brochure où l'Auteur établit fur ces principes un ſyſteme
typographique abſolument ſemblable à celui que je
propoſe , & dont vous venez de prendre une idée fuffifante.
Daignez, je vous prie , engager les Savans &
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 201
les Artiſtes à me l'indiquer par la voie du Mercure,
S'il eſt yrai qu'un autre ait fait avant moi les mêmes
recherches , je dois ou profiter de ſes lumieres , ou lui
céder l'honneur d'une découverte à laquelle je n'ai d'aile
leurs que la moindre part,
J'ai l'honneur d'étre , &c.
Versailles , 11 Septembre 1776.
HISTOIRE NATURELLE.
DES Payfannes d'un Village de la
Čerdaigne Eſpagnole, ſituée ſur les plus
hautes Pyrénées , virent en cueillant des
épinards ſauvages , une troupe d'Izarns *
ſuivis de leurs petits. Elles tenterent de
faifir un de ces derniers , & y réuíſirent :
le reſte de la troupe s'étoit enfui. Mais
à peine le pauvre animal eut - il pouffé
quelques bêlemens , qu'on vit au loin
un Izarn qui ſembloit prêter l'oreille :
c'étoit la mere. Une de ces bonnes fem-
(* ) L'Izarn eſt une eſpece de chevreuil ſauvage , &
qui eſt très- vif à la courſe, Leur peau bien préparée ,
eſt préférable aux peaux de chamois ordinaires , & four
nit des habillemens fort chauds & d'un bon uſage.
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
mes voulut eſſayer , par le moyen du
petit , de l'arrêter&de la prendre. Elle
monte fur un rocher eſcarpé avec ſa priſe
&la montre à ſa mere: celle- ci ne fuit
pas auſſi vîte qu'on l'auroit cru. Aux bêlemens
de fon petit, elle commence à
s'approcher , quoiqu'en tremblant , puis
ſe retire ; les bêlemens redoublent de
part & d'autre; la mere s'avance de plus
près ; la crainte la ſaiſitde nouveau ; elle
fuit encore. Enfin , après de longs combats
, il a fallu céder à la nature ; la mere
vint auprès de ſon petit, & ſe laiſſa lier
par la Payſanne preſque ſans faire de
réſiſtance. On eut dit que dans l'inſtant
elle avoit ceſſé d'être ſauvage , puiſque
notre bonne Villageoiſe la conduiſit ſans
peine par - tout où elle voulut. Ce trait
furprend ; mais l'Izarn étoit mere & non
ſimplement nourrice , eſt - il dit avec une
éloquente ſimplicité dans la relation faite
en langue du pays : Ero mare yno norrice
la Izarda. Un Habitant du Village
a acheté la mere & le petit ; il veut esfayer
fi , par le croiſement , il ne fe procurera
pas une nouvelle race de chevres
mi- fauvages & mi-domeſtiques.
1
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 203
Variétés , inventions utiles , établiſſements
nouveaux , &c.
I.
Peinture fur Etoffe.
LEE ſieur Lebrun , par un art qui lui
eſt particulier , peint à l'huile ; & ne ſe
ſervant que d'un ſeul pinceau , il emploie
pluſieurs couleurs à la fois. Avec ce pinceau
unique , il imite les Péquins des
Indes , leur broderie en relief , les oiſeaux,
les papillons de toute eſpece , les
fleurs & les fruits. Il réuffit également
fur la toile , la boiſerie & les glaces , dont
la tranſparence ajoute encore à l'effet de
la peinture. Rien , peut - être , n'eſt plus
propre à embellir , à décorer un appartement
, que les divers ouvrages qui ſortent
de ſes mains. Ses productions étonnent
les Connoiffeurs . On veut le voir travailler
pour y croire: c'eſt à quoi il ſe prête
d'autant plus volontiers , qu'il ne faitpoint
un myſtere de ſa découverte , offrant aux
perſonnes de condition de les mettre en
état de jouir de l'agrément qu'il pourra
204 MERCURE DE FRANCE.
leur procurer , en moins de quatre mois ,
pourvu qu'elles aient quelque teinture du
Deſſin. Il demeure à Vincennes , près
la fontaine de la Piſſotte.
I I.
Cadran Equinioxial nouveau.
Ce Cadran, fait d'après la Sphere de
Ptolomée , eſt conſtruit ſur un mécanisme
tel que non - feulement il oriente ſans
boufiole , mais qu'il eſt lui même bouſſole
folaire , inventé par Jean Ducaſau.
On peut voir cet inſtrument utile , qui
eſt exécuté en cuivre , chez le ſieur Lacombe
, Libraire , rue Chriſtine,
:
III.
Forté - Piano organisés , &c.
On trouve chez M. Clicquot , Facteur
d'Orgues , de Clavecins , de Forté - Piano
, &c. des Forté- Piano Anglois de la
meilleure qualité , organiſés d'un jeu de
flûte & de galoubet.
Sur la fin de l'année , il en fera entendre
un garni de différens jeux , qui enfieOCTOBRE
. II. Vol. 1776. 205
ront les fons à la volonté de celui qui
le jouera,
C'eſt cet habile Facteur qui a entrepris
l'Orgue de Saint- Sulpice , qui fera le
plus complet du Royaume , & l'Orgue
de Saint Nicolas - des - champs , que l'on
entendra dans ſa perfection le 5 Décembre
, veille de la fête du Patron. Cet
Orgue eſt auſſi un des plus complets de
Paris.
:
1
:
ANECDOTES.
I.
M. Footé , célebre Auteur & Acteur
Anglois , ſe trouvant à la table d'un
Lord , ce Seigneur fit fervir , à la fin du
repas , un très - petit flacon de vin dont il
ne ceſſoit de vanter les qualités , & furtout
l'âge. ,, Qu'en pensez - vous , lui dit
le Lord ? Ma foi , Milord, répondit وو
ود M. Foote , il eſt bien petit pour fon
„ âge."
206 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Après la bataille de Rosbach , les
Huſſards noirs du Roi de Pruſſe , appellés
Têtes de mort , pourſuivoient les troupes
Françoiſes déſunies. Un des Généraux
Pruffiens appercevant un endroit où
l'on combattoit encore , s'approche &
voit un Grenadier François aux priſes
avec fix de ces Huſſards. Le Grenadier
étoit retranché par une piece de canon ,
& juroit , en combattant toujours , de
mourir plutôt que de ſe rendre. Le Général
admirant ſa valeur , ordonne aux
Huſſards de ſuſpendre leurs coups , &
dit au Grenadier : rends-toi , brave ſol-
,, dat , le nombre t'accable , la réſiſtance
eft inutile. Elle ne peut l'être ; je ود
"
-
"
laiſſerai ces gens - ci , & je rejoindrai
,, mon drapeau , ou ils me tueront . & je
n'aurai pas la honte d'avoir été fait prifonnier.
Mais ton armée eſt en dé-
ود
ود
-
-
ور route. Je ne le fais que trop; mais ,
morbleu , fi nous avions eu un Géné-
" ral comme le Roi de Pruſſe ou le Prince
"
ود Ferdinand , je fumerois à préſent ma
„ pipe dans l'Arſenal de Berlin . - Je
donne la liberté à ce François , dit le
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 207
T
ود
ود
ود
"
Général Pruſſien : Huſſards , ſuivezmoi
; & toi , brave Grenadier , prends
,, cette bourſe , & va rejoindre ton corps:
Si le Roi mon Maître avoit cinquante
mille foldats comme toi , l'Europe
entiere n'auroit que deux fouverains ,
Frédéric & Louis.-Je le dirai à mon
,, Capitaine , mais gardez votre argent ;
en temps de guerre , je ne mange de
bon appétit que celui de l'ennemi :
„ vous , vous êtes digne d'être François."
"
"
ود
"
III.
On demandoit un jour à Thalès le
Miléſien , combien la vérité étoit éloignée
du Menſonge. Autant , repondit- il ,
que les yeux font éloignés des oreilles.
IV.
Un Chirurgien François ayant été un
jour chargé de faigner le Grand Seigneur ,
ſoit timidité , ſoit maladreſſe, la pointe
de la lancette reſta dans la veine , & le
Chirurgien s'apperçut que le fang ne
pouvoit couler. Il étoit eſſentiel de faire
fortir cette pointe. Le ſuppôt de S. Côme
prend ſon parti , & applique un grand
1
208 MERCURE DE FRANCE.
foufflet ſur la joue du Monarque Ottoman
, dont l'étonnement fut extrême ,
mais l'effervescence qui s'enfuivit ſur
le champ , fit fortir le bout de la lancette
&couler le ſang Le Chirurgien , qu'on
voulut arrêter , demanda en grace qu'on
lui laiſſât achever la ſaignée , & bander
la plaie. Cela fait , il ſe jette aux pieds
du Sultan , convient qu'il mérite la mort , (
mais expoſe ſon motif& fes raiſons. Le
Grand- Seigneur , comme on peut bien
le penſer , non ſeulement lui pardonna ,
mais le récompenſa d'une préſence d'esprit
qui l'avoit tiré d'un ſi grand danger.
V.
Le Lord Falmouth , dont l'uſage eſt
de faire quelques tours de parc avant
dîner , & de s'habiller très - ſimplement
pour prendre cet exercice , s'affit , il y a
quelques ſemaines , ſur un banc à côté
d'une perſonne auſſi négligée que lui
dans ſes vêtemens. Après un long filence
obſervé de part & d'autre , l'inconnu
prit enfin la parole , & dit au Lord ; ,, Je
," ſuppoſe , Monfieur , que nous ſommes
,, amenés ici , vous &moi , à-peu- près dans
"
le
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 209
:
1
3, le même deſſein.
وو
- Cela pourroit
être , répond le Lord; mais je ne ſoup-
,, çonne pas quel peut être le vôtre.
” - Le mien ! ma foi , Monfieur , d'at-
,, trapper un dîner.-Je ne suis pas dans
,, ce cas là , un aſſez bon dîner m'attend
ود
ود
chez moi , & fi vous en cherchez un ,
5, il eſt tout trouvé , venez partager le
,, mien." Après quelques cérémonies , on
prend le chemin de la table. Le bonhomme
eut l'honneur de dîner à la table
du Milord , & en reçut dix livres ſterling
en lui faiſant ſa derniere révérence.
ACTE DE PROBITE.
Le ſieur Roche , Commis du ſieur Lies
nard , Négociant à Lyon , perdit , le 22
Septembre dernier , ſur la route de Poligny
à Château-Chalon en Franche Comté,
496 louis. Jean Gallet , pauvre Laboureur
de la Communauté de Courlans , Bailliage
de Lons- le-Saulnier , trouva cette fomme
en revenant le ſoir dans fon village.
Son premier foin fut d'aller la dépoſer
chez le baron de Saint - Germain , dont
il eſt un des cultivateurs. Il ſe rendit ene
0
210 MERCURE DE FRANCE.
fuite à Lons - le - Saulnier , où il fit des
informations pour découvrir à qui pouvoit
appartenir cet or. Le ſieur Roche
attendoit précisément de cette ville des
nouvelles des recherches qu'il avoit fait
faire , & il apprit bientôt de l'honnête
Laboureur , entre les mains de qui ſa bonne
fortune avoit fait tomber cet or , qu'il
étoit chez le Baron de Saint- Germain ,
qui étoit prêt de le lui remettre.
C
AVIS.
Pommade pour les hémorrhoïdes.
ETTE pommade guérit radicalement les hémorthoïdes
internes & externes , en peu de jours , ſans qu'il
y ait rien à craindre du retour de cette maladie , ni accidens
pour la vie en en les guériſſant ; prouvé par nombre
de certificats authentiques que l'Auteur a entre fes
mains , & par un nombre infini de perſonnes dignes de
foi , de tout age & de tout ſexe , guéris radicalement
depuis pluſieurs années , &c . par l'usage qu'elles ont
fait de cette pommade , inventée & compofée par le
le ſieur C. Levaillois , ancien Herborifte, pour fa propre
guériſon au mois de Mai 1763 .
Cette pommade fait fon opération avec une douceur
& une diligence furprenantes , en otant d'abord les douleurs
dès ſes premieres applications.
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 211
Elle eſt diviſée en deux ſortes , pour agir enſemble de
concert : l'une eſt préparée en ſuppoſitoires , pour être
infinuée & amollir les hémorrhoides internes par une
douce tranſpiration ; l'autre eſt applicative ſur les externes
, pour fondre & diffoudre , avec la même douceur ,
les groſſeurs externes , & recevoir au dehors la tranſpiration
qui ſe fait intérieurement .
L'on diftribue cette pommade avec approbation &permiſſion
, chez l'Auteur , Vieille rue du Temple , maiſon
de M. Barnoult, en face de de la rue Sainte Croix de
la Bretonnerie .
Pour les hémorroïdes nouvelles , les deux demi- boftes ,
avec trois ſuppoſitoires , ſont de 3 liv. joint à un impri
mé qui indique la maniere de s'en ſervir.
Le prix des doubles boîtes , avec fix ſuppoſitoires ,
pour les hémorrhoides anciennes , eft de 6 liv.: quant
aux invétérées de 10 , 20 à 30 ans , il faut redoubler
l'uſage de la pommade , & il s'enfuit toujours le biene
être defiré.
Les perſonnes de Province qui deſireront ſe procurer
de cette pommade , font priées d'affranchir leurs lettres ,
&d'indiquer leur meſſageric.
212 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
DIEZZAR
De Seyde , le 1 Août 1776.
IEZZAR AHMET PACHA prit d'aſſaut , le 22
du mois dernier , le Château appelé Derhanna , que défendoit
Ali Daliers mais celui-ci s'en étoit déjà ſauvé avec
ſes tréſors : la garniſon fut paſſée au fil de l'épée , &
l'on n'épargna ni les vieillards , ni les femmes , ni les
enfans qui s'y trouverent. Après cette victoire , que la
jonction des Galiondgis du Capitan Pacha avoit facilitée ,
tout le Pays de Sephet a plié , & l'autorité du Grand-
Seigneur s'y trouve rétablie depuis la fuite d'Ali.
Ses freres Ottoman , Ahmet & Saidé , qui s'étoient
founis auparavant , & qui croyoient n'avoir rien à rédouzer
, ont été tout-à- coup mis aux fers avec leurs enfans,
&tout ce qu'on a pu ſaiſir de la famille de ce nom rédoutable.
De Pétersbourg , le 19 Août 1776.
Sa Majesté Impériale a rendu un Ukaſe qu'Elle a fait
remettre au Sénat de cette Réſidence Impériale pour y
être enregiſtré , & par lequel , en ordonnant l'établiſſefement
d'une Banque à Tobolsk , Capitale de la Sibéric
Septentrionale , pour les beſoins des habitans , tant de
cette Ville que des environs. Elle veut que ce même
Sénat envoie à cet effet les ordres néceſſaires au Gou-
8
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 213
vernement de Tobolsk. Elle a nommé Directeur de
cette Banque , le ſieur de Gotowzow , conſeiller d'état
& directeur actuel de la banque de Pétersbourg , & a
confié la direction de celle - ci au prince Tourkiſtanow .
lieutenant - colonel , en lui donnant pour collegue le ſieur
Niclas , aſſeſſeur au comptoir de cette banque , avec le
rang de conſeiller d'Etat.
De Warsovie , le 27 Septembre 1776.
La diete a ratifié & confirmé , les premiers jours de
ce mois , l'opération faite relativement aux limites , par
les commiſſaires de la République , conjointement avec
ceux de la Cour de Pétersbourg , en conféquence des
traités de ceſſion de 1773 , ce qui vraisemblablement
aura lieu par rapport aux limites Autrichiennes & Prusfiennes
, après que les ingénieurs refpectifs auront confommé
ſur les lieux leur travail , conformément à la derniere
convention .
2
1
De Mayorque , le 30 Août 1776.
Pendant la nuit du 25 au 26 de ce mois , on a fait,
tant dans la Capitale que dans les Villages de cette
Ine , une levée d'environ deux cents hommes pris dans
la claſſe des gens ſuſpects & fans aveu : cette diſpoſition
, qu'on dit être générale dans toute l'Eſpagne , empêchera
, pour completter l'armée , d'en venir à la voie
du fort , comme par le paſſe , & aſſurera en meme-temps
la traquillité publique.
03
MERCURE DE FRANCE.
De Lisbonne , le 10 Septembre 1776.
Un Corſaire Anglo- Américain , qul n'a que huit canons
& foixante - dix hommes d'équipage , s'eſt emparé
, depuis le 21 Août dernier , de fix batimens marchands
Anglois , dont l'un qui étoit deſtiné pour les cotes
d'Afrique , a ſauté pendant le combat. On dit qu'il
y a y cinq autres corfaires Infurgens qui croiſent entre
les Açores & le Détroit de Gibraltar.
De Copenhague , le 31 Août 1776.
On s'occupe dans ce royaume à lever quinze à ſeize
mille hommes de recrues pour completter les différens
corps de troupes; chaque ville & chaque communauté
doit fournir un certain nombre d'hommes depuis l'âge
de dix - sept ans juſqu'à celui de trente- fix : Carthagene
doit en donner cinquante - trois ; en conféquence le
Magiſtrat commence à prendre une liſte de tous les jeunes
gens , & le fort décidera de ceux qui devront être
enrolés pour huit ans,
De Rome , le 11 Septembre 1776.
Un particulier de Rome , qui a trouvé le ſecret de faire
des pierres dures avec une compoſition de ſable &
d'autres matieres aréneuſes , a obtenu du Pape un privilege
exclufifce ſujet , & il travaille actuellement à
cette compoſition très -propre , dit - on , à faire des pierres
pour paver les rues des villes .
Le couronnement de la Muſe Corilla Olimpica ne s'eſt
ر
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 215
e
pas fait avec toute l'unanimité poſſible de la part des
principaux habitans de cette ville ; & l'on a obſervé
qu'aucune des perſonnes qui , par leurs dignités , auroient
pu faire l'ornement de cette cérémonie , ne s'y
eſt trouvée ; le prince de Gonzague , protecteur de cette
Muſe , craignant même qu'elle ne fût inſultée en retournant
chez elle , fit eſcorter ſa voiture par quatre de ſes
gens montés à cheval & le ſabre à la main : quelques
perſonnes du peuple en ayant été légérement maltraitées
, le Gouvernement , inſtruit de la conduite de se
Prince , lui fit dire de fortir de Rome au plutôt avec la
Muſe Corilla ; ils partirent en conféquence pour la Toscane
dans la nuit du mardi 3 de ce mois : le Gouvernement
a fait ſaiſir en même temps chez quelques Libraires
les portraits gravés de cette Muſe , avec cette
légende : Virtus omnia vincit : on s'eſt également emparé
des planches , & il a été défendu d'en faire de
nouvelles , ſous peine d'être puni rigoureuſement.
De Londres , le 17 Septembre 1776.
Les papiers du 14 au 15 de ce mois , annoncent qu'on
a porté au Lord Germaine , dans ſa maiſon à Richmont ,
pluſieurs dépêches , par l'une deſquelles on lui apprend
que le 8 du mois paſſé , les troupes du Roi ſe ſont emparées
de New -York ; mais comme cette nouvelle n'eſt
accompagnée d'aucun détail , & qu'elle ne vient d'aucun
ces Généraux qul commandent devant cette place , il
eſt au moins prudent de ne point encore ajouter foi à
une nouvelle,de cette importance , qui ne peut reſter
04
216 MERCURE DE FRANCE.
long-temps ſans être comfirmée ou fans tomber encore
dan's l'oubli comme tant d'autres.
Le Secrétaire d'Etat a reçu ce matin des depêches de
Pile des Etats , apportées par un bâtiment arrivé à Corke.
Selon ces nouvelles , datées du 12 Août , la réunion
des deux freres & du Chevaler Peter Parker avec
toute ſa Flotte étoit alors effectuée , & leurs forces combinées
montoient à plus de trente - cinq mille hommes.
Le Lord Howe avoit dépéché un Parlementaire au Général
Washington , qui l'avoit renvoyé , & les troupes
du Roi ſe diſpoſoient à une attaque ſous deux ou trois
jours. On voit par ce fait conſtant que tout ce qui
avoit été dit juſqu'à préſent de l'armée devant New-
Yorck étoit très - haſardé , & qu'il n'eſt pas poſſible d'avoir
encore des nouvelles poſitives de ce qui est arrivé
depuis cette date.
Le 19 , le Congrès inſtruit de la conduite de ſon Général
à New - York , arrêta que le Général Washingtou .
en refuſant de recevoir une lettre que l'on diſoit avoir
été envoyée par le Lord Howe , & adreſfée à Georges
Washington , écuyer , s'eſt comporté avec une dignité
convenable à ſa place ; que le Congrès donne la plus
haute approbation à cette conduite , & ordonne qu'il ne
fera reçu aucune lettre vi aucun meſſage de l'ennemi
pour quelque ſujet que ce puiſſe être , par le Commandant
en chef ou autres Commandans de l'armée Américaine
, à moins que ces lettres ou meſſages ne leur foient
adreſſes ſous le titre & les qualités dont ils ſont reſpectivement
pourvus.
Par ordre du Congrès , JOSEPH HANCOCK ,
: Président.
2
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 217
1
On écrit de l'Amérique que le Congrès adonné des
ordres dans ſes Ports d'attaquer tous vaiſſeaux Portugais ,
d'après le diplôme de S. M. très - fidele , qu'il regarde
comme une déclaration de guerre.
Des lettres de l'iſſe des Etats , datées du mois d'août ,
annoncent que les Américains font fortement retranchés
à Long - Iſland ; que l'abordage de la riviere à l'Orient
de la porte d'Enfer , eſt puiſſamment commandé par des
batteries placées ſur toutes les hauteurs & à tous les
angles ſaillans , de maniere à rendre impoſſible à tout
vaiſſeau l'approche de New- Yorck de ce côté , que les
fortifications & les redoutes près du Pont du Roi , &
toutes les ſituations avantageuſes près de la ville , fout
jugées par les afliégés inexpugnables , en raiſon des
foins qu'ils ont pris depuis plufieurs mois de les rendre
telles ; que depuis les avantages que les Américains ont
eus à Charles - Town , toutes les Colonies du fud femblent
avoir augmenté l'ardeur pour l'indépendance.
Les Américains ont actuellement , à ce qu'on écrit ,
quatre eſcadres de vaiſſeaux de guerre , ſavoir , une ſous
le commandement du Commodore Brice , dans les Mers
du Pays ; une ſous les ordres du Commodore Hopkins ,
dans le Golfe de la Floride ; la troiſieme , commandée
par le Vice-Amiral Pickerington , ſtationnée à Philadel
phie , & la quatrieme , par le contre- Amiral Avary , destinée
à intercepter les vaiſſeaux venant des Indes Orien
tales.
DeVersailles ,le 5 Octobre 1776.
Le Roi a permis , le 27 du mois dernier , au Sr. de
Copon , Préſident à Mortier au Conſeil Souverain
!
05
218 MERCURE DE FRANCE.
Rouffillon , de porter la croix de Malte que le Grand-
Maître lui a accordée le 19 Juillet dernier , en confidération
de Don Raymond & Don Joſeph Copon , ſes freres
, commandeurs dans la Langue d'Aragon , qui continuent
la poſſeſſion où eft leur maison d'avoir des Chevaliers
dans cet Ordre depuis quatre cens ans ſans interruption.
De Paris, le 27 Septembre 1776.
On apprend que te Grand- Maitre de Malte voulant
reconnoître les ſervices rendus à l'Ordre par la Maiſon
de Joyeuse , & en conſidération du mérite diſtngué d'Anne-
Magdeloine de Cailly , veuve d'Armand , Marquis de
Joyeuſe , lui a fait expédier un Bref très-honorable, par
lequel il lui ſera permis de porter la Croix de l'Ordre.
Le premier de ce mois , une Juive , Agée de ſoixante
dix huit ans , a été baptifée dans l'Egliſe par le Prieur
du Temple. De Prince de Wirtemberg & la dame de
Boudon , née Comteſſe de Ligueville , ont tenu ſur les
Fonds cette Néophite , la derniere & la dixieme de fa
famille qui ait embraſfé la Religion chrétienne.
Le Grand - Maître de Malte ayant , de l'avis unanime
de fon Conſeil , accordé à Adélaïde- Marie- Charlotte de
Beaufremont , fille du Prince & de la Princeſſe de Leſtenois
, la permiſſion de porter la croix de fon Ordre ,
Sa Majesté a bien voulu confentir & permettre qu'elle
portât la dite croix.
Le fieur de Fleſſelles , Intendant de la ville & géné
ralité de Lyon , empreffé de concourir à l'avancement
des arts qui leuriffent en cette Ville , ayant invité l'AOCTOBRE
. II. Vol. 1776. 219
cadémie des ſciences , belles- lettres & arts qui y est éta
blie , de propoſer en ſon nom une Médaille d'or du prix
de 300 liv. pour la perfection de la teinture noire ſur la
Soie , l'Académie a accepté cette commiſſion avec recon
noiſſance , & s'empreſſe d'annoncer qu'elle décernera dans
ia féance publique de ſa rentrée au mois de Décembre
1777 , à celui qui aura conſtaté avoir porté en France
àune plus grande perfection la teinture noire de la foie ,
ou par un mémoire détaillé , accompagné d'échantillons
d'eſſais , ou par des expériences répétés pardevant les
commiſſaires qui feront nommés par l'Académie , & qui
s'engageront à garder le ſecret du procédé ſi l'Inventeur
l'exige. L'intention de l'Intendant eſt d'ailleurs de folliciter
la faveur du Gouvernement pour l'Auteur couronné.
Les Mémoires ne feront admis que juſqu'au premier
août 1777 , & feront adreſſés à l'Académie ſous le cou
vert de l'Intendant , ou francs de port , au ſieur de la
Tourette , Secrétaire -perpétuel de la Claſſe des Sciences ;
ou au ſieur Bollioud , Secrétaire perpétuel de la claffe
des Belles -Lettres , ou chez Aimé de la Roche , Imp-
Lib de l'Académie ,
Le 16 Septembre dernier , l'ouverture de l'Hoſpice
fondé par le Roi au College de Chirurgie , a été faite.
Trois enfans , aveugles de naiſſance , ont été opérés de
la cataracte en préſence des premiers Chirurgiens du
Roi , des Profeſſeurs & principaux Membres de l'Acadé
mie Royale de Chirurgie , par les ſieurs Grandjean freres
, Oculiſtes de Sa Majesté , qui a daigné recevoir le
6 de ce mois , au Chateau de Choiſi , le témoignage de
20 MERCURE DE FRANCE.
Ja reconnoiſſance de ces enfans , rendus à la ſociété par
fabienfaiſance. La Famille Royale a manifeſté dans
cette occaſion l'intérêt le plus tendre & le plus précieux
l'humanité.
PRÉSENTATIONS.
Le fleur de Folard, envoyé extraordinaire du Roi près
de l'électeur de Baviere , & fon ministre auprès du cercle
de Franconie , ayant obtenu fon rappel , a eu , à ſon
arrivée ici , l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté , par
le comte de Vergentes , miniftre & fecrétaire d'état au
département des affaires étrangeres .
Le 24 ſeptembre , la vicomteſſe de Stormont , épouse
du vicomte de ce nom , ambaſſadeur du Roi d'Angleterre
, conduite par le ſieur Tolozan , introducteur des ambaſſadeurs
, & le ſieur de Sequeville , ſecrétaire ordinaire
du Roi à la conduite des ambaſſadeurs , qui précédoit ;
fut préſenté à Leurs Majestés & à la Famille royale ,
qui la recurent avec des marques d'une grande diftinc.
tion. Cette ambaſſadrice dans le même jour à la table
*tenue par le vicomte de Talaru , premier maltre -d'hôtel
de la Reine , & la princeſſe de Chimay , dame d'honneur
de Sa Majefté , fit les honneurs de la table.
Le 29 , la comteffe de la Rod de Saint-Haon , & la
marquiſe de Châtillon , ont eu l'honneur d'être préſentées
Leurs Majeſtés & à la Famille royale, la premiere par
1
1
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 221
la ducheffe de Leſpare , dame d'atours de Madame ; &
la ſeconde , par la baronne de Makau , fous- gouvernante
de Madame Elifabeth de France.
1
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 21 ſeptembre , le ſieur de Cham- Ouſt , ancien ingénieur
& directeur du canal de la jonction des deux
mers , a eu l'honneur de préſenter au Roi un ouvrage
d'architecture de ſa compoſition ayant pour titre : l'Ordre
François trouvé dans la nature , & un modele de cet
ordre repréſentant un monument national à la gloire de
de Sa Majesté qui a paru en être fatisfaite. On reconnoît
dans ce nouvel ordre & dans les ornemens de ce
monument , les attributs qui caractérisent la Nation Françoiſe.
Cet ordre doit faire partie d'un grand ouvrage
intitulé : le Dédale François ou l'Architecture Pteromate ,
dans lequel on a repréſenté , par une ſuite de planches ,
les types d'architecture chez toutes les Nations de la
terre , anciennes & modernes. Le modele de l'ordre a
été exécuté en terre cuite fous les yeux de l'Auteur ,
par le fieur Thibault , éleve de l'académie d'architecture.
Le ſieur Mottin de la Balme , capitaine de cavalerie ,
ancien officier major de la gendarmerie françoiſe , a eu
l'honneur de préſenter au Roi un ouvrage de ſa compo
fition , ayant pour titre ; Elémens de tactique pour la ca
valerie , premier ouvrage fur cette matiere.
222 MERCURE DE FRANCE.
Le ſieur Mayer , écuyer , eut ces jours derniers l'honneur
de préſenter au Roi & à Monfieur , Héliogable &
Alexandre Sévere , hiſtoires Romaines.
Le 29 du même mois , le ſieur de Vezou , écuyer ,
ingénieur géographe , hiſtoriographe & généalogiſte du
Roi , a eu l'honneur de préſenter à Sa Majesté , à Monfieur
& à Monſeigneur le comte d'Artois , un ouvrage de
ſa compoſition , fait par l'ordre du feu Roi Louis XV ,
intitulé : Tableau généalogique des Rois de France de la
premiere race , ſecond développement des trois races ,
du même Auteur , avec les Rois de Paris , d'Orléans ,
de Soiſions , de Metz ou d'Auſtraſie , d'Aquitaine , de
Navarre , d'Arragon , de Caſtille & de Léon , qui en
fortent , & les branches de Mont - d'Or , de Béarn , de
Monteſquiou , &c. qui fubfiftent à préſent. Le ſieur de
Vezou eut auffi l'honneur de préſenter au Roi , ainſi
qu'à Monfieur & à Monseigneur le comte d'Artois , le
livre de la généalogie de la maison de Mont - d'Or , qui
deſcend des trois races des Rois de France & des ducs
ale Savoie.
Le 22 ſeptembre , le ſieur Houard , avocaten Parlement
, & correſpondant de l'académie des inſcriptions
& belles lettres , eut l'honneur de préſenter au Roi un
onvrage de ſa compoſition , intitulé : Traités sur les
Coutumes Anglo Normandes avec des remarques.
Le ſieur Dagoty fils aîné , peintre de la Reine & de
Madame , a eu l'honneur de préſenter au Roi & à la
Famille royale , le tableau qu'il vient de faire repréſentant
l'événement d'Acheres , ou un des traits de la bienfaiſance
de la Reine.
1
1
1
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 223
Le ſieur Louis Dagoty , quatrieme fils , a eu l'honneur
de préſenter à la Reine, la premiere épreuve de la gravure
du portrait de Sa Majesté , qu'il vient de faire dans
un nouveau genre imitant le deſſin aux deux crayons ,
& d'après le tableau orignal peint en pied , d'après nas
ture , par le Geur Dagoty l'aîné , peintre de la Reine.
ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le Roi vient d'accorder, l'abaye de Fenieres , ordre
de Saint Benoît , dioceſe de Clermont , à l'abbé le Comte
, aumonier de Madame la comteſſe d'Artois , fur la
nomination & préſentation de Monſeigneur le comte
d'Artois , en vertu de fon appanage.
Le 27 ſeptembre , le marquis de Launay a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le ſieur Amelot , fecré
raire d'état ayant le département de Paris , en qualité
de gouverneur du château de la Baſtille, ſur la démisfion
du comte de Jumilhac de Cubjac.
Le ſieur Radix de Sainre Foi , miniſtre plénipotential.
le du Roi près duc de Deux - Ponts , a eu , le 29,
l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté par Monseigneur le
comte d'Artois , en qualité de ſurintendant des finances
&des bâtimens de ce prince.
Le Roi informé des talens diftingués , ainſi que de la
probité de fieur Longueil , graveur , lui a accordé le titre
de graveur de Sa Majesté , & lui en a fait expédier
un brevet honorable.
224 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi vient d'accorder le brevet de ſon hiſtoriographe
pour la province du Hainaut , à dom Charles-Joſeph
Bevy , religieux bénédictin de l'abbaye royale de Saint-
Denis en France , congrégation de St Maur , auteur de
l'histoire de l'inauguration des Souverains.
MORTS.
François-Aimé de Jouſſineau , comte de Tour-donnet ,
oft mort dans la terre de Tourdonnet en Limonfin , le
1 Octobre , âgé de 97 ans.
Armand-Barthelemi , marquis de la Briffe , chevalier de
l'ordre royal & militaire de Saint-Louis , colonel en ſecond
du régiment de la Reine , dragons , eſt mort à
Paris le 28 Septembre , dans la 32 année de ſon âge.
Anne-Marie-Roſalie Bouvard de Fourqueux , épouse du
feur Trudaine de Montigny , conſeiller d'état & aux
confeils royaux des finances & de commerce , & intendant
des finances , eſt morte à Paris le 26 ſeptembre.
Louis -Alexandre , marquis de la Viefville , maréchal
des camps & armées du Roi , chevalier de l'ordre royal
&militaire de Saint- Louis , eſt mort à Paris , le 7 octobre,
agé de 62 ans.
LOTERIE.
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 225
=
LOTERIE.
Les cing tirages de la loterie royale de France ont été
exécutés publiquement dans la grand'ſalle de la Compagnie
des Indes , en préſence du Lieutenant-Général de Police
, le 1 octobre , conformément à l'arrêt du Conseil du
30 juin dernier. Les nombres ſortis de la roue de fortune,
font les extraits ſuivans , pour le premier tirage , qui eſt
celui des lots : 61 , 31 , 66 , 4 , 70. Second tirage de la
premiere classe des primes : 22 , 39 , 51 , 80 , 20. Troifieme
tirage de la seconde claſſe des primes : 27,72,65 ,
73 , 19. Quatrieme tirage de la troisieme olaſſe des pri .
mes 79,34 , 14,47 , 87. Cinquieme & dernier tirage
de la quatrieme claſſe des primes : 12,88 , 63 , 44 , 51 .
Les cinq prochains tirages feront exécutés le mercredi 16
octobre.
:
ADDITION DE HOLLANDE .
NOTE intereſſante ſur les Moyens de con-
Server les Portraits peints à l'huile , &
de les faire paſſer fans altération à la
postérité , fuivie de l'Approbation de l'Académie
Royale des Sciences.
LE genre du Portrait a été , dès l'origine de la Peinture
, le plus intéreſfant & le plus flatteur ; on attribue
P
226 MERCURE DE FRANCE.
,
meme la naiſſance de ce bel Art , à l'induſtrie qu'a eu
une tendre Amante de conſerver les traits de ſon Amant
en en contournant l'ombre ſur le mur de ſa
chambre , à la lueur d'une lampe: ce genre tient donc
à un ſentiment qui affecte toutes les ames ſenſibles , &
appartient plus ſpécialement aux familles diftinguées &
honnêtes . Un pere , une mere , un ayeul , un biſayeul ,
✓ & autres dont la mémoire eſt chérie , deviennent pour
ceux qu'ils intéreſſent , des tableaux précieux , préférables
à des ſujets d'hiſtoire , qui ne font point des faits
de la Nation , tuſſent - ils peints par les plus habiles
Mattres : on admirera en paſſfant , dans ceux - ci , l'art
& le génie de l'Auteur , l'efprit y fera pour quelque
chofe ; mais l'ame toute entiere ſe fixera aux Portraits ;
Pattachement , la tendreſſe , l'amour - propre & toutes
les affections de l'ame , concourent à les rendre intéresfants
. Nous aurions une vraie fatisfaction de voir aujourd'hui
les Portraits de nos Rois , depuis l'origine de notre
Monarchie ; des Reines , Princes & Princeſſes , à
qui notre Hiſtoire nous fait prendre intérêt ; de ces Héros
illuſtres qui ont fait tant d'honneur à l'humanité , de
ces fameux Conquérants qui en ont été le fléau; de ces
homines célebres à qui nous devons tant de connoiſſances,
& dont les lumieres nous ont aidé à nous tirer du
cahos de l'ignorance ; de ces Héroïnes , de ces Femmes
illuftres , qui ont fait la gloire & l'ornement de leur ſexe;
de ces zélés. Patriotes , qui nous ont procuré gratuitement
des biens dont nous jouiffons , & tant d'autres
dont la mémoire fera reſpectée juſqu'à la fin des fiecles
: ne ſeroit- il pas fatisfaisant de jouir de leurs por
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 227
-traits tels qu'ils étoient vivens fans altération , de façon
qu'on pût encore juger par la couleur, aufli bien que
par les traits , de leur caractere & de leur ame ; car fi
les qualités du coeur & de l'ame ſe peignent fur la phyfionomie
, ce feroit un moyen de plus pour en étudier
les rapports avec les actions phyſiques & morales. Des
Portraits ainfi confervés , marcheroient à côté de l'Histoire
; & le Philofophe pourroit décider fi les actions du
Héros , tenoient à fon tempéramiment ou à fon éducation
: ainfi , la Peinture qui , jusqu'à préſent , n'a été
qu'un Art agréable , entreroit encore dans la claſſe des
Arts utiles. Malheureuſement les productions de cet Art
enchanteur , n'ont été jusqu'à préſent exécutées, quant
au physique , que par des procédés tranfimis fans principes
, fouvent incertains & preſque toujours défectueux ,
le choix & la manipulation des matieres ayant été pres .
que indifférens à la plupart des Peintres ; ce qui a cauſe
cette deftruction inſenſible de preſque tous les ouvrages
de peimure à l'huile , dont la plus grande partie ſe détruit
même en très-peu de temps; deftruction qui , quant
no moral , nous fait perdre le moyen de comparer le
goût des Anciens avec le notre , ſur l'idée de la beauté;
car la connoiffance des goûts à la mode peut conduire à
⚫celle des moeurs du temps ; c'eſt leur changement qui
empêche que nous ne foyons d'accord avec nos Ancetres
fur le caractere d'un beau viſage : autrefois on préféroît
les grands traits , quien infpirant le reſpect & ra .
doration , faifoient nature les grandes & conftantes pasfions
: aujourd'hui on eſt indécis & on s'attache moins
aux traits qu'à un certain je ne ſcats quoi qui inſpire le
F
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
plaifir & annonce l'inconſtance ; on s'écarte mêmejusqu'à
préférer ſouvent une phyſionomie chiffonnée à un
beau viſage ; préférence qui n'auroit pas eu lieu dans le
temps de nos preux Chevaliers , qui couroient de Tournois
en Tournois , rompre des lances & se faire écharper
pour foutenir l'honneur de leurs Dames : Dames belles
, fans doute , d'un genre de beauté qui , quoique ſi
célebrée alors , eſt aujourd'hui totalement oubliée , pour
ne pas dire ignorée , puiſqu'aucun monument affez parfait
, ne nous reſte , pour nous en tracer la juſte idée : il
feroit d'autant plus curieux d'en connoftre les vrais Portraits
, que ceux que nous en ont fait les Hiſtoriens , font
la plupart infideles , romanesques & imaginaires.
La Sculpture nous a bien tranfimis l'idée des Anciens
ſur la beauté; mais ce n'eſt que par les formes qui ne
peuvent nous rendre entiérement la belle nature , ſans le
fecours de la couleur , dont la vivacité , l'éclat & la
frafcheur répandent fur le viſage de la brune & de la
blonde , ce charme attrayant qui ſéduit & qui enchante :
ces fineſſes de nuances dans les yeux dont la couleur &
le jeu peignent l'ame & animent la beauté , de même
que le ton des ſourcils & des cheveux , ainſi que la fratcheur
d'une bouche de couleur de roſe , & tant d'autres
ſéduiſans effets du coloris que la Sculpture ne peut pas
rendre , ſe trouveroient dans une peinture conſervée.
Toutes ces Divinités ſi vantées dans l'Hiſtoire , ſeroient
miſes en paralelle avec les modernes ; & telle femme
que la beauté rend célebre aujourd'hui , revivroit dans
les ficcles à venir , où elle feroit à ſon tour comparée
avec les nouvelles
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 229
i
C'étoit fans doute une de ces Beautés divines qui fit
déployer à notre Charles VIII toute la magnanimité de
fon ame. Ce jeune Conquérant de l'Italie , entrant triomphant
dans la petite ville de Tuſcanelle près de Viterbe ,
furprit ſeule dans ſa chambre , une jeune fille de la taille
& de la beauté la plus accomplie , qui lui inſpira le plus
violent amour , & en même temps le plus grand effort de
générofité. Ce Monarque , courtois , ſenſible , galant ,
généreux , bien loin d'abuſer du droit de la victoire , de
fon autorité & de la facilité qui s'offroit pour fatisfaire
ſa paffion , reſpecta la Belle qui cauſoit ſon raviffement
&fon admiration , rendit hommage à ſa vertu , la dota
& la maria avantageuſement. Quel eſt l'être penfant &
vertueux qui ne ſeroit pas curieux de voir le portrait de
cette Belle , & celui du Héros , l'un de nos Rois de France
qui dans le court eſpace de quatorze ans qu'il a regné
, a mérité le titre de Grand , autant par ſes victoires
que par les fublimes qualités du coeur & de l'ame ?
C'eſt dans le fiecle de ce Grand Roi que la Peinture
à l'huile a pris naiſſance ; ſi les Artiſtes contemporains &
leurs Succeffeurs , euſſent ſuivi les mêmes procédés que
l'Inventeur pour la conſervation de leurs Tableaux , nous
jouirons aujourd'hui de beaucoup plus de Portraits intéreffans
; mais preſque tous les Anciens , même du Titien
, n'offrent plus cette belle couleur ni cette belle
harmonie qui caractériſoit la vérité de la nature ; il n'y a
plus que les parties claires qui ſe diftinguent , encore
ont.elles été ſalies par la craffe fixée dans les pores &
les fillons de la couleur qui par elle - même a changé
conſidérablement , le reſte du Tableau n'eſt plus qu'un
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
vague obfcur , dans lequel on ne diftingue preſque rien :
ceux même que le hazard a le mieux confervés , qui
ont été nétoyés & revernis par d'habiles gens , font
bien inférieurs à ce qu'ils ont dû être , ce qui fait que
la plupart des anciens Portraits font relégués dans des
vieux Châteaux , abandonnés dans des gardes- meubles
& des greniers où ils achévent de périr & d'etre perdus
pour les familles. Que de motifs pour nous faire
prendre intérêt à la perte des anciens Portraits , & défirer
la conſervation des modernes.
し
M. Vincent de Montpetit , par amour pour ce bel
Art , s'eſt attaché à rechercher les cauſes du dépérilfement
des peintures à Phuile ; il a enfoite travaillé avec
un zele infatigable pendant plus de trente ans , à trouver
le moyen de les conferver à la poſtérité , ſoit par la
réformation & la perfection des procédés connus , foit
par le choix & la purification des matieres & la façon
de les employer: il a fait part de ſes obfervations & de
ſes expériences à l'Académie Royale des Sciences ; l'Approbation
de ce reſpectable & ſcavant Corps , à couronné
les travaux de l'Auteur , & lui a donné la confiance
d'en offrir le fruit au Public , facrifiant ſes propres interêts
à la gloire de mériter l'eſtime de ſes Contemporains
&d'être utile à la poſtérité.
Le fieur de Montpetit après avoir fait toutes ſes épreuves
en grand , en a confacré la premiere application à
faire , pour la poſtérité , le Portrait de Louis XV. qui
aimoit le genre de l'Auteur : la mort de ce Monarque
bien- aimé a empêché que les derniers coups de pinceau
n'aient été donnés d'après nature ; ce morceau intéres
fant n'en eft pas moins reconnu pour très -ſemblant.
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 231
Notre jeune Roi , précieux rejetton de Louis le Bien-
Aimé , a bien voulu que le ſieur de Montpetit fit fon
Portrait fur la fin de 1774 , l'an de ſon avenement à la
couronne ; ce Tableau que tout le Public trouve trèsreffemblant
, fait pendant à celui de Louis XV. L'Auteur
y'ajoute celui de Louis XIV. d'après les meilleurs
Portraits qui nous en reftent, il fera ainfi ceux de Louis
XIII. & d'Henri IV. Si dans la fuite il eſt poſſible de tirer
parti des anciens Portraits de nos Rois au-delà de cetté
époque , l'Auteur ſe fera un devoir d'en faire la collection
, comme une marque de fon zele & de ſon amour
pour la Famille Royale & la gloire de la France , ainfi
que de fon empreſſement à concourir à la fatisfaction de
ſes Compatriotes & des ſiecles à venir.
Suit l'Approbation de l'Académie Royale des Sciences .
:
Extrait des Régistres de l'Académie Royale
des Siences , du 17 juin 1775.
L'ACADÉMIS L'ACADÉMIE nous a chargé de lui rendre compte
d'un Mémoire intitulé , Eſſais fur les moyens, de conferver
les Portraits peints à l'huile , plusieurs fiecles , dans
toute leur fraîcheur , par M. Vincent de Montpetit . " .
M. de Montperit attribue à quatre cauſes les change.
mens & la deſtruction de la couleur dans les Tableaux .
La premiere naſt du peu de ſoin qu'ont les Peintres
d'employer des matieres ſolides & pures , & du peu
d'attention qu'ils apportent dans le choix des impres-
P4
232 MERCURE DE FRANCE .
fions , c'est - à - dire , des toiles préparées ſur leſquelles
Is doivent établir les couleurs .
Toutes les couleurs employées dans la détrempe , ne
ſont pas propres pour peindre en huile. Quand le fecret
de cette peinture paſſa de Flandres en Italie , on mela
de l'huile indifféremment à toutes les couleurs qui fervoient
auparavant à la détrempe ; cette combinaiſon
vicieuſe devint un principe d'altération .
M. de Montpetit a remarqué que les couleurs où il
étoit néceſſaire de mêler de l'huile graffe ficcative , noire
ciſſoient & altéroient celles avec lesquelles on les mê.
Joit. Il choiſit celles qui ſéchent d'elles mêmes ſans
changement ſenſible, préférant les terres & les bois aux
végétaux , & ne ſe ſervent des couleurs purement minérales
, qu'avec certaines précautions.
Il a ſoin de les laver toutes en général pour en ex ,
traire les ſels & les impuretés , & de purifier les bols
à l'eſprit de nitre, Quant aux huiles , il a reconnu que
les teintes fratches faites avec des huiles jaunes & rances
ne ſe ſoutenoient pas long - temps. Or les huiles
tirées par expreſſion à chaud , font ordinairement jaunes ;
il faut donc employer préférablement les huiles extraites
à froid. C'eſt le fruit de la remarquede M. de Mont .
petit , vérifiée par une expérience de vingt années .
M. de Montpetit paſſe aux inconvéniens des toiles préparées
par l'impreſtion. Celles qui font trop claires font
d'abord enduites de colle; cette colle ſujette à l'action
de l'humidité de l'air , produit dans la toile un relâche,
ment & un refferrement alternatifs qui font gerſer la
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 233
peinture. Mais l'inconvénient général de toutes ces es.
peces de toiles imprimées à l'huile, eſt qu'on les em
ploye trop - tôt & avant qu'elles foient biens ſéches,
L'huile en ſe ſéchant éprouve une forte de fermentation
; fon acide & fon phlogiſtique ſe développent , &
ne pouvant s'échapper qu'à travers la peinture appliquée
fur l'impreſſion , ces deux principes attaquent les cou.
leurs délicates , principalement celles qui ſont compofées
de chaux métalliques , & en revivifiant ces chaux leur
rendent le ton du métal qui les a produites. Cette ob..
ſervation de M. de Montpetit eſt importante ; l'expérien
ce en avoit appris quelque choſe aux anciens Peintres
d'Italie. L'un de nous a obſervé que ceux de leurs
Tableaux qui ſont peints fur bois , ſont peints fur une
impreſſion de blanc en détrempe ; cette détrempe n'auroit
pu s'appliquer sur toile , parce que n'étant défendue
des impreffions de l'air que d'un côté par la peinture à
l'huile , elle auroit pu être attaquée de l'autre par l'humidité
, & auroit eu l'inconvénient que nous avons remarqué
plus haut de gerſer la peinture. Nous ne faiſons
ici mention de cette pratique de quelques Peintres
d'Italie , que pour prouver la juſteſſe de l'obſervation
de M. de Montpetit & la folidité du principe qu'il éta
blit.
La ſeconde cauſe de la deſtruction des Tableaux vient
uniquement de la faute de l'Artiſte. S'il empate mal
ſon Tableau , s'il falic ſes teints , s'il uſe ſans difcrétion
de cette huile deſſicative , qu'on apelle huile graffe ,
dans laquelle on fait entrer de la couperoſe & de la litarge,
les couleurs qui ne font pas pures ne garderont
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
!
1
point leur ton les ſels & les chaux métalliques diſious
dans l'huile , attaqueront les couleurs & les altéreront ;
il n'y aura plus de vérité ni d'accord dans le Tableau.
Nous ne fuivrons point M. de Montpetit dans les procédés
qu'il indique aux Artiſtes : ce qui concerne l'Art
de la Peinture n'eſt point de notre reffort.
Nous paffons à la troiſieme & à la quatrieme cauſe
da dépériſſement des Tableaux , sçavoir les vernis gras
dont on recouvre la peinture quand elle eſt achevée , &
le contact d'un alt fouvent enfumé , nitreux , fulphureux
, charge quelquefois de vapeurs fétides , tantôt trop
humide , tantôt trop ſec ; alternative qui doit à la longue
faire périr les Tableaux fur toile. M. de Montpetit
propoſe différens vernis dont on peut faire uſage ; mais
le meilleur moyen de remédier à ces deux inconvéniens ,
eft de coler le Tableau fous une glace avec un mordant
dontM. de Montpetit ſe réſerve la compofition. M. de
Montpetit la communiqué à Meſſieurs les Commiffaires.
Pour- lors les Tableaux n'étant plus expofés à la pousſſere
qui s'attache au vernis & fait corps avec lui , ne
font plus dans le cas d'etre ufés par le frottement
quand on vient enlever la couche de vernis pour le nettoyer.
Le poli de la glace fait le vernis du Tableau en
même temps qu'il le défend du contact de l'air , & la
peinture qui ne renferme d'ailleurs aucune des caufes de
deftruction que nous avons détaillées , doit ſe conſerver
avec toute fa fraîcheur àla poſtérité.
C'eſt une dépense ajoutée au prix du Tableau ; mais
c'eſt aux Amateurs de l'Art à peſer certe dépenſe avec
le mérite de l'ouvrage & le défir de le conſerver. M.
८
OCTOBRE. II. Vol. 1776. 235
de Montpetit s'eſt aſſuré par des expériences répétées ,
que des morceaux faits avec les précautions qu'il res
commande & fixés ſous glace , n'ont éprouvé nul changement
depuis quinze ou vingt ans.
Il finit ſon Mémoire par l'examen des couleurs qu'on
peut employer & préférer pour la peinture à l'huile ; il
détaille les différentes préparations qu'il leur fait fubir.
Ce Mémoire , où l'Auteur montre beaucoup d'intelligence
dans fon Art , nous paroft devoir être utile , &
l'application avantageuſe qu'il a faite de la Chymie à
pluſieurs procédes de la Peinture , nous le fait juger digne
de l'Approbation de l'Académie. Signe , MACQUER
& BAILLY. 1
Je certifie le préſent Extrait conforme à son original
& au jugement de l'Académie. A Paris , le 9 Août 1775.
Signé GRANDJEAN DE FOUCHY , Secrétaire per
pétuel de l'Académie Royale des Sciences.
On voit par l'Extrait ci - deſfus , que le procédé du
ſieur de Montpetit eſt applicable à tous les genres de
Peinture à l'huile , & qu'indépendamment des précautions
indiquées pour l'emploi des matieres , un des moyens
effentiels pour la confervation des Tableaux , eſt de les
priver exactement du contact de l'air , & qu'on ne peur
mieux y réufſir qu'en les fixant ſous une glace ; moyen
qui peut être employé également à d'anciennes Peintures
, qui feront pour - lors arrêtées dans la marche de
leur deſtruction , quant aux caufes extérieures , & reſteront
dans leur état actuel pluſieurs fiecles ſans s'altérer
davantage , L'Auteur a ainſi fixé le Portraitde Rigaud ,
peint par lui-même , qui commençoit à ſe gater , & qui
1
236 MERCURE DE FRANCE.
ſe trouve par ce ſecours garanti pour l'avenir ; il en ſera
de même de tous ceux que l'on voudra conferver ; ils
y gagneront même, pourvu qu'ils foient bien peints ; ce
qui ſera encore un avantage pour l'Art , parce que tous
les Artiſtes qui voudront profiter de cette découverte ,
feront obligés de bien peindre,
Ainſi l'Auteur aura non- feulement travaillé pour l'intérét
des familles , mais encore pour la perfection de
l'Art & la gloire des bons Peintres dont les ouvrages
pourront paffer fans altération à la poſtérité , preſque
aufli folidement que ceux de la Sculpture.
En faveur des Amateurs & des Artiſtes , l'Auteur fera
imprimer inceſſamment , avec des notes & des additions,
tous les détails des procédés rapportés au Mémoire
préſenté à l'Académie Royale des Sciences,
A
:
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 237
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 3
Les Députés des Grecs dans la tente d'Achille , ibid.
Combat d'Achille & d'Hector , 2
Le Vifûr , conte , 23
Ode, 26
La Bergere & la Brebis , 29
Conte traduit de l'Arabe , 30
L'embarras d'un jeune Poëte ,
Ode Anacreontique ,
Idées d'une jeune Provinciale nouvellement arrivée à
32
41
Paris , 43
Vers à Madame la Marquise de Ségur , 46
- à Mesdames & Trial , 47
Ode d'Horace ,
ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Romance d'Iſaïe le Triſte ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
L'Erreur d'un moment ,
50
51
53
56
58
ibid.
Anecdote des beaux - arts , 72
Dictionnaire hiſtorique & critique de la Ste bible , 86
Les Impoſteurs démarqués , 100
Roland furieux , 101
238 MERCURE DE FRANCE.
Les Egaremens de l'amour , 110
Frédegonde & Brunehaut , 122
Ammien Marcellin , 125
Nouveau Dictionnaire pour ſervir de ſupplément au
Dictionnaire raiſonné des ſciences , arts & métiers , 129
Annonces littéraires , 148
ACADÉMIES. 151
Toulouſe. ibid.
Lyon , 156
SPECTACLES. 159
Opéra , ibid.
Vers à Mile Guimard, 172
C
Comédie Françoiſe , ibid.
Comédie Italienne , 173
Lettre de Bruxelles , 174
ARTS. 175
Gravures, ibid.
Géographie , 177
Topographie , 179
Muſique. 181
Cours de ſciences politiques , &c.. 183
d'Anatomie , 185
de Langues ,
186
Courrier de l'Europe , ibid.
Avis du Directeur du Journal de Politique & de littérature
, 187
Seconde lettre à M***. contenant quelques anecdotes
de la vie de l'Auteur de la Henriade ,
Lettre à M. Cordelle ,
188
199
OCTOBRE . II. Vol. 1776. 239
Lettre de Madame ***
오CO
Hiſtoire - Naturelle ,
201
Variétés , inventions , &c. 203
Anecdotes.
205
Acte de probité , 20
AVIS ,
210
Nouvelles politiques , 213
Préſentations ,
320
d'Ouvrages , 221
Nominations , 223
Morts , 224
Loterie , 225
ADDITION DE HOLLANDE.
• Note intéreſſante ſur les Moyens de Conſerver les
Portraits peints à l'Huile , & de les faire paffer
fans altération à la poſtérité , fuivie de l'Approbation
de l'Académie Royale des Sciences . 224
LIVRES NOUVEAUX
1
Qu'on trouve chez MARC- MICHEL
REY , fur le Cingle.
D
Ictionnaire raiſonne d'Hippiatrique , Cavallerie , manege
& Maréchallerie par M. La Foffe . 8. 2 vol. 1775-
Shakespear traduit de l'Anglois , dedié au Roi , grand
in-80. Tome 1. II. à f 5 : 5. Paris. 1776 .
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Francoife ſur la nou-
Velle Traduction de Shakespeare 8. 1776. à f : 6 г.
Expoté des Droits des Colonies Britanniques pour
juftifier le projet de leur indépendance en deux Lettres
85. 1776. a f - 11 f.
Cette édition eſt aus-
Počke del Signor abbate Pietro Metastasio , in douze
6vol. Londres 1774. à f 6 :
fi completre que celle en 10 Tomes.)
Lettres fur la Législation ou l'ordre légal , dépravé ,
rétabli & perpétué par M. L. D. H. en 3 vol. indouze ,
Berne , 3:15.
a une Princeſſe d'Allemagne ſur divers ſujets de
Phyſique & de Philofophie 8°. 3 vol. Londres àf4 : 10 .
Poëfies de M. Haller traduites de l'allemand. Edition
retouchée & augmentée 8°. Berne. 1775. f 4 :
Mémoires d'un Mondain 8°. 2 vol . fig . 1776. à f2: 10 .
Morale Univerſelle , (la) ou les devoirs de l'Homme
fondés ſur la Nature grand in- 8 . 3 vol. 1776. à f4 : --
Principes de la Legislation Univerfelle , grand in - 8vo.
2 vol. Amsterdam 1776. à f 3 :
MARC - MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , continue
d'imprimer & débiter le MERCURE DE FRANCE ,
ouvrage périodique contenant des Pieces Fugitives en
Vers en Proje, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles
Litteraires , Annonces des differentes Académies , An
nonces des Spectacles , Avis concernant les Arts agreables
, comme Peinture , Architecture , Gravure , Mufique
&c. quelques Anecdotes , des Edits ; Arrets , Déclarations
; des Avis , des Nouvelles Politiques ; les
Naissances & les Morts des Personnages les plus illastres
: les Nouvelles de Loteries , & atfez ſouvent des
additions intéreſſantes de l'Editeur de Hollande. Cet
ouvrage a 16 volumes par année que l'on peut se procurer
par abonnement pour f 12 :-- ceux qui voudront
avoir des parties ſéparées les payeront à raiſon d'un
florin. On peut avoir chez lui les années 1770. 1771 .
1772. 1773 1774 1775 1776 .
UNIVERSITY
OF MICHIGAN
3 9015 06370 9375
Qualité de la reconnaissance optique de caractères