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Texte
A 489755
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA VERITA
i
ARTES
1837
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS
OF THE UNIVERSITYOF MICHIGAN
TCEBOR
:
(SI-QUERIS PENINSULAM-AMENAM
CIRCUMSPICE
L
1
i
!
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
1
DE GENS DE LETTRES .
1,
JUILLET. 1776.
SECOND VOLUME.
N°. X.
1
Mobilitate viget . VIRGILE.
১
A AMSTERDAM
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVI.
AP
20.
M515
1776
LIVRES NOUVEAU X.
!
१ .
M
Qu'on trouve Chez MARC-MICHEL REY ,
Libraire fur le Cingle.
Hiſtoire du Procès du Chancelier Poget , Pour fervir
à celle du Regne de François I , Roi de France. Avec
un Chapitre preliminaire fur l'antiquité , & la dignité
de l'Office de Chancelier , & fur les Viciffitudes qu'il a
éprouvées , Par L'HISTORIOGRAPHE ſans gages & prétentions
. 3. Londres 1776 .
Mémoires de Mademoiselle de Montpenfier , fille de
Gafton d'Orléans , frere de Louis XIII , Roi de France.
Nouvelle édition , ou l'on a rempli les Lacunes qui étoient
dans les Editions précédentes , corrigé un très-grand nombre
de fautes , & ajouté divers Ouvrages de MADEMOISELLE
, très- curieux. 12. 8 vol. Mastricht 1776.
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées
, représentant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux & Minéraux.
CETTE Collection qui commence à paroître depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier , de trois
mois en trois mois , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier & le
quatrieme repréſentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux;
celui -ci ſera ſuivi d'un fixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs , des Inſectes ,
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
; les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repréfentent
que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiſſe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour-a-tour des Mines & des Foſſiles ; chaque Cabier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
&& brochées en papier bleu ; chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15 : 15
de Hollande
1
12 LIVRES NOUVEAUX:
r
Dictionnaire (nouveau) de Sobrino de Sobrino,, Eſppaaggnnooll,, FFrraannççooiiss & Latin ; & François , Eſpagnol & Latin. Compoſé
fur les meilleurs Dictionnaires qui aient paru juſqu'à
préſent. Diviſé en trois Tomes , dont les deux premiers
renferment l'Eſpagnol exp'iqué par le François &
le Latin : & le troiſieme , le François expliqué par l'Efpagnol
& le Latin ; enrichi d'un Di&ionnaire Abrégé
de Géographie , dans lequel on trouve les noms des
Royaumes , des Villes , des Mers , & des Rivieres du
Monde. Par François Cornon , Maître-ès-Arts de l'Univerſité
de Paris , & Maître de Langue Eſpagnolle. 4to.
3 vol. Anvers 1769.
.:
Mélanges Philofophiques , Hiſtoriques , Critiques
, &c. &c. 8. ttoomm.. 1155à1199 , 1775.
Eſſais Politiques ſur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
La Jurisprudence du Grand - Conſeil , examinée dans les
Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c . 8.2
vol . Avignon 1775-
Choix de Chansons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madaine la Dauphine. 3 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773.
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. í à 14. ou tom I. prem . partie
à tom. 5. 2de partie. Paris, 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties.
Oeuvres Diverſes de M. L... (Eſſai philosophique ſur le
Monachisme. in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont , Extraits
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont paru
en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait ,
raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en for-.
me de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres ou
vrages in 12. 6 vol. Maestricht 1775.
Phyſiologie des corps Organiſés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , a
defſſein de demontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de
Phyſiologie des Mouſſes. Par M. de Necker , Botanifte
Hiſtoriographe de l'Electeur Palatin , Alocié de pluſieurs
Akadémies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes , A
vantures amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris ,
1775. à f3 : - A 2
LIVRES NOUVEAUX
く
)
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 3 Tomes 1773- 1775 .
----- 1768 .
Poësie del fignor abata Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Tori-
, по . 1757 -
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig. 1759 - 1769.
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame .
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en 2
vol. Amsterdam , 1775 , à f 2:10.
De l'Homme , de les Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
MARC-MICHEL REY, Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII volumes de la réimpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les,Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. des Planches.
On publiera de fix en mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentaire de France , fur divers ſujets, importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterve.
Grana 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugieš .
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à f1 : -
L'Hiſtoire de la Campagné de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très-authehtiques
; les Cartes & Plans ſont des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch . Chais , en 5 vol. 8vo. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneye.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo . 62. vol. Edition de
+
:
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET II. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LALALAL
MONSIEUR A BRUNOY.
ODE.
LORSQU'APOLLON daignoit defcendre
Dans l'un des Temples conſacrés
Au culte qu'on oſoit lui rendre ;
Son aſpect , ces lieux révérés ,
A 3
P 6 MERCURE DE FRANCE.
i
D'eux-mêmes enfantoient des miracles ,
Et Delphes rendoient ſes oracles .
Image de ce Dieu du jour ,
Prince auguſte , tout nous aſſure
Que chaque objet dans la nature
Reſſent ici votre séjour.
Dans ces jailliſſantes caſcades
Déjà s'empreſſe de bondir
Le folâtre eſſaim des Naïades .
Un nuage alloit obfcurcir
Les beaux-jours que vous faites naftre ;
La ſanté les fait reparoître
Plus ſereins , plus brillans encor ;
Quand ceux que la Parque vous file ,
Déſormais dans leur cours tranquille ,
Sont des jours qu'elle a tiſſus d'or.
1
Mais poursuivons tant de merveilles :
Que peut la préſence des Dieux ! ..
Eh ! quoi ? fans travaux & fans veilles ,
Les arts n'excellent que pour eux !
Orphée a- t- il pris une lyre ,
Que , rempli du Dieu qui l'inſpire ;
Il fait réfonner ſes tranſports ! ...
Les mortels devant lui fléchiſſent ,
Les tigres mêmes s'adouciſſent ,
Et vont ſe rendre à ſes accords .
i
JILLET II. Vol. 1776. 7
68-522A4A- 30
Nouvel Orphée , oſai - je prendre
La lyre qui chante les Dieux ?
Sous mes doigts je crois auffi rendre
Des accens dignes de mes voeux.
Le choeur des Muſes que j'attire ,
Vient ſe joindre aux fons de ma lyre.
La Divinité que je fers ,
M'éleve au- deſſus de moi-même ;
Pour la célébrer comme on l'aiine ,
Elle ſe prête à nos concerts.
Mais qui pourroit , en traits de flammes ,
Peindre cet amour tel qu'il eſt ,
Et comme il exalte nos ames ? ...
Ah ! la cauſe ajoute à l'effer ,
Sans en expliquer davantage...
Prince heureux ; ainſi , d'age en age,
:
Vos vertus vous feront aimer ,
Mais tout ce que dira l'Hiſtoire ,
Sans rien faire pour votre gloire ,
Ne pourra que la confirmer.
Oui , telles ſont vos deſtinées.
Des Divinités comme vous
Jadis furent imaginées
Pour ſe faire adorer de nous.
Nos crimes arment leur tonnerre ;
Mais les premiers Dieux de la terre
ינ
1
A4
MERCURE DE FRANCE.
En ont été les bienfaiteurs ;
Et ſouvent la Mythologie
Devient ſa propre apologie :
Tout l'Olympe eſt dans les grands coeurs .
Qu'entends-je ? quels cris d'alegreſſe
Viennent diſtraire mes eſprits ?
Pour le Héros qui m'intéreſſe ,
Les hommages de vains écrits
Sont les plus foibles à lui rendre.
Je cede au plajfir de répandre
Ces pleurs touchans que fait couler
L'attrait de la commune joïе ;
Ces pleurs où notre ame ſe noie ,
Et qui la font bien mieux parler .
O Prince ! qu'en des jours de fête
Il eſt doux de les voir changer ,
Ces derniers jours où votre tête
Fut encor en butte au danger !
Grace au ciel , & même à l'orage
Où vous échappez au naufrage
5
Du dernier écueil à courir ! (*)"
L'épreuve la plus courageuſe , (+)
:
(*) La rougeole dont Monsieur vient de guérir.
(†) L'Inoculation.
1
JUILLET II. Vol. 1776.
D'une vie , alors orageuſe ,
Fut un garant qu'on dut chérir.
Enfin , de tout levain funeſte
Vos jours déſormais préſervés ,
Par ces époques que j'atteſte ,
Nous affurent qu'ils font ſauvés ,
Enfin de nos juſtes alarmes
Le ſujet a pour nous des charmes :
Il n'eſt plus de péril pour vous....
Votre amour pour la France entiere ,
Riſquant votre tête ſi chere ,
Brava le plus cruel de tous.
Vive donc à jamais la France ,
Dans les trois plus beaux rejettons
Qu'ait encor , pour notre eſpérance ,
Produit la tige des Bourbons !
Dieux ! cette branche fécondée
Par le plus pur ſang d'Amedée ,
Etendant un jour ſes rameaux
Autour d'un trône , orné de gloire ,
A nos neveux , à la mémoire ,
Promet des fiecles de Héros ! ...
:
Brunoy m'entend , & crie : ,, Arrêts
,, Entraîné par un ſi beau jour ,
,, Vas tu chanter une autre fête 1 L
:
A5
IO MERCURE DE FRANCE.
Où Turin tranſporta ſa Cour (*) ; 2"
ود Où des Alpes on vit la cime
„ Incliner leur tête fublime
„ Devant ce couple fortuné,
„ Qui , ſouriant à ton offrande ,
„ Accepte la double guirlande
» Dont ta Muſe l'a couronné ? ”
Par M. Aubin , Premier Commis de la
Surintendance & de la Chancellerie de
MONSIEUR.
L'AMOUR ET LA VANITÉ,
D
Fable imitée de l'Anglois.
! 1
EPUIS long - temps le tendre Amour
Aux hameaux fixoit ſon ſéjours
Auprès des Dames inutile ,
Eh ! qu'auroit - il fait à la ville ?
On avoit déferte ſa cour :
Plutus étoit le Dieu du jour.
:
Cupidon, Seigneur de village ,
En prit &les moeurs & l'uſage :
(*) Voyage de Monfieur & de Madame à Chambery.
JUILLET II . Vol. 1776.
Ce n'étoit plus un Dieu trompeur;
Franc , fincere , plein de candeur
Il étoit , comme au premier Age
Le bon ami du mariage.
Il eût parié fon flambeau,
Et fes flèches & fon bandeau ,
Qu'il avoit le coeur de Colette :
Il ſe trompoit ; ſouvent fillette
Sous un doux & naif minois,
Cache un coeur fin , léger , fournois ,
؟
Sans ceffe eccupé du mérite
De Colette fa favorite ,
2
L'Amour méditoit près d'un bois ,
Lorſqu'il entendit une voix ;
Surpris , il regarde , il ſe leve ,
Que vois - je ? N'est - ce point un rêve ?
Quoi ! la Vanité dans ce lieu ?
Eh ! bon jour donc , lui dit le Dieu
Je ſuis ravi de l'avantage
De vous avoir dans mon village ;
Puis l'Amour & la Vanité
S'entretinrent de la cité ,
Du Vaux - Hall & de la Marquiſe ,
De la Grifette & de Céphiſe ,
Du Comte ainſi que du Baron ,
Que faites - vous ? Et que dit - on ?
Cupidon vanta ſa retraite ,
12 MERCURE DE FRANCE.
1
Ses plaiſirs , & fur-tout Colette ;
Il prétendit dans ſes hameaux
Etre adoré de. ſes vaſſaux ,
Sur leurs coeurs regner fans partage ,
Etre heureux enfin au village.
Il fit rire la Vanite.
Comme votre Divinité
Se trompe- Je fuis , ma très - chere ,
Le ſeul ici que l'on révere . -
Seul révéré : c'eſt excellent ;
Les femmes , convenez pourtant ,
Me donnent quelque préférence...
Mais eſſayons notre puiſſance ;
(Colette paffioic) Cupidon
Prend ſon redoutable brandon ,
Enflamme la jeune Bergere :
Bientôt fonsame toute entiére
Reſſent le pouvoir de l'Amour.
La Vanite dit sc'eſt mon tour ;
Elle fait tomber ſur l'herbette
Aux piedsde la tendre Colette,
1
De l'or ? Non .. Quoi donc ? .. Un miroir...
Adieu l'Amour & fon pouvoir.
L'ingrate volage Colette
Ne fongea plus qu'à ſa toilette.
١٠
Par M. A. P. de Verdun, ancien Officier
des Haras du Roi.
JUILLET II. Vol. 1776. 1.3
CR
ÉLÉGIE DE TIBULLE .
1
Rura meam , Cornute , tenent .
E fortune ſejour poffede ma Délic ;
Elle habite les champs , elle regue en ces lieux.
Viens voir de ſes attraits la nature embellie.
Vénus même defcend des Cieux .
Vois , près de la Déeffe , au milieu des campagnes
L'Amour qui des Bergers répete les chansons ;
Les Grâces , de Vénus les tideles compagues ,
Sont Bergeres dans ces vallons. 1
Sous les yeux de Délie , ah ! quel plaifir extrême
De défricher un fol ingrat & pareffeux !
Je ſaurois ſupporter auprès de ce que j'aime ,
Les travaux les plus rigoureux.
Apollon fut Pasteur. Sa blonde chevelure ,
Sa lyre d'or , ſon art de tant de maux vainqueur ,
Rien ne put refermer ſa profonde bleſſure ;
L'Amour avoit percé ſon coeur.
On vit le beau Phébus enlacer en corbeilles
L'ofier d'où s'écouloit le lait de ſes troupeaux.
,
T
1
14 MERCURE DE FRANCE.
Quel bruit de ſes accords ſuſpendoit les merveilles ?
Le mugiſſement des taureaux.
Hélas! combien de fois ſa ſoeur en rougit - elle ?
Il portoit dans ſes bras le chevreau délaiſſe ;
Et celui qu'admiroit une troupe immortelle ,
N'eſt plus qu'un Pâtre hériſſé.
Où ſont les beaux cheveux qui décoroient ſa tête ?
Pour confulter Phébus les Rois cherchent en vain.
Délos eſt un déſert , Delphes n'a plus de fête ;
i
Il ſe tait l'oracle divin .
L'Amour veut que Phébus habite une chaumiere.
De Vénus autrefois les Dieux formoient la cour.
Ce n'eſt plus qu'une erreur: mais cette erreur m'eſt
chere ;
Les Dieux le font ils ſfans amour ?
Mais pourquoi dans les champs confiner une belle ?
Ma Délie orneroit la plus riche cité.
En vain , Bacchus , en vain la vendange t'appelle,
Si tu n'y vois pas la beauté.
Amitons nos Ayeux; Vénus à leur tendreſſe ,
Dans l'ombre des vallons prodiguoit ſes faveurs.
Revenez , heureux temps de naïve allégreſſe ,
De vrais plaiſirs , de ſimples moeurs,
JUILLET II. Vol. 1776.
,
L
Reſtons aux champs ; je puis chérir juſqu'à mes
peines.
Tout me ſemblera doux , Délie eſt en ces lieux !
Qu'on double mes travaux , qu'on me charge de
chaînes .
Que j'aie un regard de ſes yeux.
Par M. Marteau .
NANCY ou les Amans brouillés .
Conte .
C'EST l'accord qui fait le bonheur &
les charmes de la ſociété ; c'eſt la méſintelligence
qui les détruit. On a coutume
de dire qu'il ne faut point juger ſur les
apparences : mais cette maxime eſt une
de celle qu'on répete le plus & qu'on
pratique le moins. Les Amans fur - tout ,
(c'eſt citer la majeure partie des hommes)
ne ſe piquent point à cet égard d'une régularité
bien fcrupuleuſe. Leur roman ,
(qui n'a pas le ſien? ) fourmille des tracaſſeries
qu'ils ont eſſuyées ſouvent par
leur faute. On tenteroit en vain de les
corriger. Tout amant eft ombrageux :
MERCURE DE FRANCE.
toute amante eſt ſoupçonneufe. Si quel
que choſe les offuſque, ils ne doutent de
rien , ſe portent aux dernieres extrémités
, & ne s'occupent des moyens de connoître
la vérité , que lorſqu'elle eft à peuprès
inutile. Heureux, trop heureux ceux
qui ſavent ſe poſſéder aſſez pour obferver
tout de fang- froid&juger de même ;
mais j'oublie en écrivant ceci , que la raifon
& l'amour ne font pas ſouvent d'accord:
& je me hâte de parcourir la carriere
que je me fuis propoſé de remplir.
Londres eft , après Paris, une des villes
les plus conſidérables de l'Europe : le nombre
,& plus encore le caractere , le génie
particulier & la liberté , ſouvent dangéreuſe
, de ſes habitans , l'opulence fourde
qui regne parmi eux , fon commerce dans
toutes les parties du monde , ſes courſes ,
ſes ſpectacles & fes combats , la rendent
un objet de curiofité pour les étrangers ;
auſſi perſonne n'entreprend - il de voyager,
qu'il ne ſe propoſe d'y ſéjourner
quelque temps.
Le jeune Comte de Séligny , qui venoit
de faire le tour de l'Europe , voulut
terminer le cours de ſes voyages parl'Angleterre
, où ſes liaiſons & ſes correfpondances
lui préſageoient le ſéjour le
plus
JUILLET II. Vol. 1776. 19
plus agréable. Séligny étoit d'une naiſ
fance diftinguée , d'une figure intéreſſante
& d'un caractere facile & liant ; pofé ,
point fat , & même d'une humeur qui
pouvoit , à la rigueur ,paſſer pour un peu
trop ſérieuſe dans un François ; en un
mot , ce n'étoit point un de ces évaporés
qu'on voit partout, & qui n'ont d'autre
mérite que du babil & du papillotage ;
mais pour ne point reſſembler à nos jeunes
étourdis , il n'en valoit pas moins ;
& les bonnes gens qui recherchoient fa
compagnie , le dédommagoient bien de
l'abandon preſque général auquel ſon caractere
l'eût expoſé dans nos jolis cercles.
Eh ! le moyen d'y briller , quand on n'eſt
point au courant des ſottiſes du jour &
de l'ariete à la mode : qu'on préfere lé
théâtre de la Nation aux comédiens de
bois ,& qu'enfin on ne marchande point
au foyer de l'Opéra , les faveurs qui ne
devroient être que le prix de l'amour &
de la conſtance.
Séligny, dans le cours de ſes voyages ,
avoit lié connoiſſance avec pluſieursAnglois
de conſidération , qui furent charmés
de le recevoir dans leur Patrie , &
l'admirent en peu de temps dans les
meilleures ſociétés , dont il fit bientot
les délices . B
18 MERCURE DE FRANCE.
Le Lord Windham , que Séligny connoiſfoit
plus particulierement, ne voulut
point qu'il prit d'autre maiſon que la
ſienne ; ce Lord avoit une fille d'une beauté
peu commune. Nancy (c'étoit fon
nom) , faifoit l'ornement & l'admiration
de la Ville. Une taille élégante & bien
priſe , une preſtance noble & majestueuſe ,
une bouche du coloris le plus frais & le
plus animé, un oeil vif, un regard impoſant,
de grands cheveux noirs qui retomboient
fans art fur des épaules d'une
blancheur éblouiſſante , un bras parfaitement
arrondi , une gorge naifſſante que
la pudeur déroboit à l'admiration qu'elle
eût excitée , mille charmes enfin répandus
ſur toute ſa perſonne , l'élevoient audeſſus
de toutes les femmes , & fixoient
les hommages de tous les hommes. Ce
n'étoient cependant que ſes moindres
beautés. Celle de ſon ame étoit infiniment
ſupérieure. A tant d'agrémens naturels
, Nancy joignoit un eſprit péné
trant,& uncaractère tout à fait aimable. Sa
conversation étoit féduiſante&la bonté de
ſoncoeur ſepeignoit dans tous ſesdifcours.
On pouvoit feulement lui reprocher un
fond de vivacité extraordinaire, qui nuifoit
peut-être à la juſteſſe du difcerne
JUILLET II, Vol. 1776. 19
ment; mais elle ſavoit racheter ce léger
défaut par des qualités bien eſtimables.
Modeſte ſans grimaces , fiere ſans hauteur
, fachant qu'elle étoit belle , & ne
s'enorgueilliſſant point d'un avantage
qu'elle ne devoit qu'au hafard , charmante
enfin ſans vouloir jouir des avantages
que lui procuroit ſa ſupériorité :
telle étoit Nancy.
Séligny , qui n'avoit jamais ſenti que
foiblement le pouvoir de l'amour , éprouva
bientôt tout l'effet de ſes charmes. La
facilité qu'il avoit de la voir , ne contribua
pas peu à alimenter ſa paſſion ; il en
devint éperdument amoureux ; mais fa
timidité naturelle , & la crainte qu'il
avoit de détruire ſon bonheur , en voulant
le prématurer , lui fermerent longtemps
la bouche. Il n'oſoit laiſſer entrevoir
fon amour,& fa poſition étoit d'autant
plus embarraſſante , que la réſerve
de Nancy ne lui permettoit pas le plus
léger eſpoir , & qu'il craignoit qu'elle
ne fût inſenſible à ſa tendreſſe. Il laiſſoit
quelquefois tranſpirer ſes ſentimens par
mille petits foins , mille attentions ingénieuſes
, qui ne font rien aux yeux des
perſonnes indifférentes , mais auxquels
P'amour ſeul met le prix. La froideur de
B2
: 20 MERCURE DE FRANCE.
Nancy le déſeſpéroit. Un jour cependant
qu'il ſe trouvoit à table entre Windham.
& fon aimable fille , le haſard lui fournit
une occafion de déclarer indirectement
, à l'objet de ſes feux , les tendres
ſentimens dont il étoit pénétré. Sur la
fin du repas , la gaieté gagna tous les convives
: chacun chantaun couplet de chanfon.
Quand ce vint au tour de Séligny ,
il en hafarda un qu'il compoſa fur le
champ , & qui peignoit la ſituation de
fon coeur. Le voici :
1
Idime un objet adorable;
Mais je soupire en fecret :
Tendre Amour , fois favorable
Aux yeux d'un Amant discrets
Dans la crainte de déplaire ,
Je renferme mon ardeur ;
Sois auprès de ma Bergere
L'interprete de mon coeur.
!
On applaudit beaucoup à ce couplets
qu'il chanta avec tout le goût imaginable.
Il n'y eut peut être que Nancy qui
pénétra ſon deſſein ; mais elle ſe garda
bien de lui donner à connoître qu'il étoit
deviné.
Elle n'étoitcependant point auſſi indifJUILLET
II. Vol. 1776. 21
férente qu'elle affectoit de le paroître.
Elle avoit jugé Séligny dès le premier
abord , & l'avoit jugé à ſon avantage.
Elle ne pouvoit que le trouver aimable
& fon mérite ne tarda point à la rendre
ſenſible ; mais les devoirs de ſon ſexe ,
la bienſéance qu'il exige , & la réſerve
rigoureuſe dans laquelle il doit avoir foin
de ſe tenir , l'empêchoient de donner
l'eſſor à ſa tendreſſe naiſſante. Elle eût
été charmée qu'il ſe fût déclaré ouvertement
; mais elle ne devoit ni ne vouloit
le prévenir. Elle affectoit même de n'avoir
pour lui que cette politeſſe froide
& ſymmetriſée , dont on uſe pour l'ordinaire
envers les étrangers , tandis que
fon coeur commençoit à s'embraſer de
tous les feux de l'amour.
Séligny n'avoit point encore aſſez d'expérience
pour juger que la conduite de
Nancy témoignoit enſa faveur : il s'étoit
trompé à ſon égard ; il avoit pris ſa froideur
apparente pour une indifférence
réelle. C'étoit une erreur impardonnable
pour un François ; mais Séligny étoit tout
neuf: il n'avoit point fait ſes humanités
dans les boudoirs de nos petites - maſtreſ
ſes , & il n'étoit pas étonnant qu'il igno.
rât les ruſes de l'amour. Quelle eût
:
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
été l'ivreſſe de ſa joie , s'il avoit pu lire
dansle coeur de la tendre Nancy ! Sa paffion
cependant prenoit chaque jour de
nouvelles forces: elle devint en peu de
temps ſi impérieuſe , qu'il ne lui fut pas
poſſible de la cacher davantage , & qu'il
réſolut de la découvrir à l'auteur de fon
tourment , quelques puſſent être les fuites
de ſon indiſcrétion. Il demeuroit chez
ſon pere , & la voyoit tous les jours ;
mais il ne lui étoit pas facile de l'entretenir
ſans témoins. Il chercha pluſieurs
fois , mais en vain , l'occaſion de lui déclarer
ſa flamme. Il prit enfin le parti de
lui écrire, d'autant mieux qu'il s'accordoit
parfaitement avec ſa timidité. Il fit
donc une lettre bien tendre & bien gauche
, car perſonne ne s'énonce ſi mal
qu'un amant novice , ſaiſit une occafion
favorable , & la mit adroitement dans le
fac à ouvrage de Nancy. Elle fut la ſeule
qui remarqua la démarche du Comte ;
elle balança quelque temps ſur le parti
qu'elle avoit à prendre ; mais à la fin la
curioſité l'emporta, &elle ſe retira dans
fon cabinet. Cet empreſſement parut de
bon augure à Séligny , & le raſſura fur
la témérité de ſon entrepriſe. Il en reffentit
une joie inexprimable.
JUILLET II. Vol. 1776. 23
Nancy ne fut pas plutôt ſeule, qu'elle
ouvrit ſon ſac , & trouva la lettre du
Comte , qui étoit à peu près congue en
ces termes,
"
ود
"
وو
-
MADEMOISELLE ,
Vous aurez lieu fans doute d'être
ſurpriſe de ma témérité: Je vous aime ,
& j'oſe vous en faire l'aveu. Je pouſſe
la hardieſſe encore plus loin: j'eſpere
& vous demande un mot de réponſe.
Ah ! ſi je pouvois me flatter... vous
ſavez mon fecret , aimable Nancy :
,, puiſſiez vous n'être pas inſenſible à la
, reſpectueuſe ardeur.
ود
"
ود
du Comte de SÉLIGNY" .
Ce billet lui réuffit au delà de ſes
eſpérances : Nancy fut enchantée de connoître
des ſentimens que fon coeur ne
déſavouoit pas ;mais elle eut la prudence
de n'en rien témoigner. Elle héſita longtemps
, incertaine de la réſolution qu'elle
prendroit à la fin elle ſe détermina à lui
répondre; mais ſa lettre fut conçue de
maniere , que , fans approuver directement
l'ardeur de Séligny, elle luidonnoit
à penſer qu'elle n'étoit pas mal reçue.
!
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
Après plusieurs miſſives réciproques , &
toutes ſur le même ton , l'amoureux Séligny
parvint à lui parler ſans témoins :
lui peignit ſa paſſion avec toute l'éloquence
du ſentiment : elle eſt perſuaſive ,
& le Comte s'en ſervit avec tant de fuccès
, qu'il parvint à lui arracher ſon ſecret.
A dire vrai cependant , elle commençoit
à le défendre ſi foiblement,
qu'il n'eut pas beſoin de ſe ſervir de tous
ſes avantages pour remporter une victoire
entiere.
; Ce commerce charmant continua de
part & d'autre avec toute l'activité pof-
Tible. Séligny cherchoit avec empreſſement
toutes les occaſions pour entretenir
Nancy : Nancy de ſon côté ne manquoit
pas d'en faire naître : auſſi jouiffoient-ils
› du bonheur de ſe voir fréquemment , &
leur félicité paroiſſoit d'autant plus inaltérable
, qu'elle étoit ignorée.
Le Chevalier Forth , jeune Anglois de
conſidération , très-bien reçu chezle Lord
Windham , voyoit ſouvent Nancy , &
les charmes de cette aimable perſonne
l'avoient entiérement captivé; mais fes
inſtances réitérées , n'avoient pu lui obtenir
un regard favorable. Ce n'étoit pas
qu'il ne fût d'une naiſſance très - diftin
JUILLET II. Vol. 1776. 25
guée , & d'une figure aſſez ſéduisante ;
mais il n'avoit pas ce je ne sais quoi qui
plait par deſſus tout ,& qui fubjugue ſans
qu'on puiſſe y oppoſer la moindre réſiftance.
D'ailleurs fon caractere , naturellement
dur & emporté , contribua pour
beaucoup au dégoût que Nancy conçut
pour lui: ſoit qu'elle l'eût pénétré , malgré
le ſoin qu'il apportoit à ſe maſquer ,
foit que ſa dureté lui déplût, il ne put
parvenir à la déterminer en ſa faveur ,
lorſqu'il lui déclara ſes intentions. Séligny
, quelque temps après, ſe mit tout
à-fait dans les bonnes grâces de cette
charmante Angloiſe, & il eût paru dif
ficile à tout autre qu'au Chevalier , de
détruire ſon bonheur.
: Forth ne tarda point à s'appercevoir ,
(tant les yeuxd'un rival ſont pénétrans !)
que Séligny étoit favoriſé: il jugea que ,
tant que ce François auroit la confiance
de Nancy , il ne reuſſiroit jamais à la
rendre ſenſible à ſes voeux ; il prit en
conféquence la réſolution de le ruiner
dans ſon eſprit : perfuadé qu'il parviendroit
plus facilement à la toucher , il
imagina pluſieurs moyens pour les déſunir
; mais ce fut inutilement qu'il les
mit en oeuvre. Furieux de voir avorter
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
:
ſes projets , il fit jouer de nouvelles ma
chines , & ne ſe rebuta pas du peu de
ſuccès de ſes premieres tentatives. Il crut
n'avoir de meilleur parti à prendre que
de ſe défaire d'un rival qui ne ceſſoit de
lui porter ombrage ; mais il étoit néceſfaire
de ſe comporter avec beaucoup d'adreſſe
, & le ſuccès en paroiſſoitd'autant
plus incertain , qu'il ſe préſentoit une
foule d'obſtacles preſque inſurmontables.
La confiance réciproque des deux amans
étoit ſolidement établie , & rendoit ce
coup d'une exécution difficile , pour ne
pas dire impoſſible. Mais la longueur &
la difficulté d'une pareille entrepriſe , ne
Je rebuterent point. Il méditalong- temps
fur ce qui lui reſtoit à faire , & il ourdit
enfin la trame d'un complot qui, ſelon
lui , ne pouvoit manquer de réuffir.
Il apprit par la femme de chambre de
Nancy , femme qu'il avoit fu corrompre ,
&qui étoit entiérement dévouée à ſes
intérêts , que Séligny & fa Maſtreſſe entretenoient
enſemble un commerce de
lettres qui paſſoient toutes par ſes mains,
Cette découverte lui inſpira l'idée de
contrefaire l'écriture du Comte , & d'adreſſer
à Nancy , fous fon nom , la lettre
la plus piquante & la plus capable de
JUILLET II. Vol. 1776 27
l'indiſpoſer. Il devoit, en conféquence
faifir l'occaſion de la premiere querelle
qui s'éleveroit entr'eux; car les querelles
font d'ordinaire l'aliment de l'amour. Il
avoit étudié le caractere de Nancy : il la
connoiſſoit implacable ſur l'article des
procédés ; & quoique cette ſupercherie
ne fût ni neuve ni bien imaginée , puiſque
la moindre explication entre les deux
amans , pouvoit l'anéantir auſſitôt , il
ne douta pas qu'elle ne lui réuſsît. Son
but principal étoit de les déſunir , parce
qu'une fois brouillés , il comptoit prendre
ſi bien ſes meſures , qu'ils tenteroient
en vain de chercher la vérité. Il n'étoit
pas impoffible qu'il n'en vînt à bout ,
mais il étoit abſolument néceſſaire que
le caractere de Séligny fût ſupérieurement
imité. Il ſaiſit l'occaſion d'un voyage
de pluſieurs ſemaines que ce dernier devoit
faire vers les côtes d'Irlande. La
femme-de chambre de Nancy fournit au
Chevalier, qui la payoit enconféquence ,
le moyend'exécuter ſon projet. Elle s'empara
de toutes les lettres que le Comte
lui adreſſoit pour ſa Maîtreſſe , & de celles
dans lesquelles cette ſenſible amante
ſe plaignoit de l'abandon cruel auquel
un perfide paroiſſoit la condamner. Ce
:
28 MERCURE DE FRANCE.
fut fur les premieres qu'il compoſa celle
quidevoit enfin produire l'effet qu'il mé
ditoit depuis ſi long- temps. Il avoit à
ſon ſervice un jeune homme qui poſſe,
doit ce funeſte talent , & qui lui prêta
tous les ſecours dont il pouvoit avoir
beſoin. Quand il crut que le moment
d'agir étoit venu , il lâcha cette lettre
prétendue , dont le ſtyle n'étoit pas celui
de l'amour. Cette ruſe ne réuſſit que trop
au gré de ſon envie. Nancy, la malheureuſe
Nancy la reçut fans ſe douter du
tour cruel qu'on lui jouoit : elle l'ouvrit
avec toute la vivacité & l'impatience
d'une amante qui craint d'être trahie.
Quel coup pour une ame ſenſible ! Tout
étoit contre Séligny : la malheureuſeNancy
crutque fon voyagen'étoit qu'un prétexte
pouréviter les reproches que méri
toit ſon infidélité. Convaincue de ſon
malheur , elle en doutoit encore , & ne
ceſſoit de verſer des larmes .
t
Séligny lui avoit juré tant de fois l'amour
le plus tendre , & la fidélité la plus
inviolable , & il étoit poſſible qu'il eût
oublié ſes ſermens ! ,, Le lâche ! leperfide !
s'écria - t - elle doulouſement: & je
l'ai aimé ! que dis-je ? je l'aime enco-
,, re , & c'eſt-là mon tourment ! ,, Mais
ود
و د
JUILLET II. Vol. 1776. 29
le caractere du Comte étoit ſi bien imité ,
qu'elle n'eut aucun doute à cet égard , &
elle étoit en cela bien pardonnable. Que
ſon amant lui paroiſſoit digne de mepris
& qu'il l'eut été en effet , s'il avoit été
coupable ! Nancy ne put fupporter l'idée
-de l'abandon cruel & de l'affreuſe humiliation
à laquelle Seligny avoit la barbarie
de la condamner ; le dépit s'empara
de foname ; & , fans vouloir entrer en explication
avec ſon amant, elle lui donna
fon congé dans toutesles formes. Sa perfide
femme-de-chambre , qui avoit eu l'art
de redoubler ſa confiance, l'affermit en-
-core dans ce deſſein , & lui peignit le
Comte fous les dehors les plus défavora
bles. Ce fut elle qui lui dicta , en quelque
façon , la réponſe outrageante qu'elle
fit à Seligny , à cet amant fidele qui s'étoit
occupé fans ceſſe du bonheur de revoir
ſa chere Nancy , & qui lui avoit adreſſe
fur fon filence , des lettres tendres &
paſſionnées , qu'on n'avoit eu garde de
lui remettre. Il ne put revenir de fon
étonnement à l'ouverture de ce fatal écrit.
Il n'en pouvoit croire ſes yeux. Quelle
ſituation plus douloureuſe ! Cet amant
ſenſible n'avoit aucun reproche à ſe faire ,
& s'abandonnant au déſeſpoir le plus
30 MERCURE DE FRANCE.
amer , il hâta ſon retour , perfuadé qu'il
n'auroit pas de peine à ſe juſtifier ; mais
l'implacable Nancy refuſa conſtamment
de le voir ; il écrivit , ſes lettres lui furent
renvoyées fans avoir même été ouvertes;
il ne douta plus de l'inconſtance
de ſa Maîtreſſe, & ſe vit réduit à pleurer
en filence ſon infidélité.
Cependant le traître Forth jouiſſoit
pleinement de ſa perfidie : enivré du ſuc
cès ineſpéré de ſa tentative, il ſe rendit
plus affidu que jamais auprès de Nancy ,
qui étoit bien éloignée de le ſoupçonner.
De son côté la femme de chambre travailloit
en ſous- oeuvre à détruire entiérement
Séligny. Elle ne ceſſoit de préſenter
ſon prétendu crime ſous les couleurs
les plus capables d'exciter l'indignation
de fa Maſtreſſe. Elle infinuoit en
même temps à cettemalheureuſe amante
d'oublier tout - à- fait un ingrat qui ne
méritoit pas les regrets dont elle avoit
la foibleſſe de l'honorer ; & , pour y parvenir
plus efficacement , de s'attacher à
quelqu'autre qui connut mieux le prix de
ſa tendreſſe. Tantôt elle lui repréſentoit
que l'inconſtance&lalégéreté étoient ordinaires
aux François, qu'ils n'aimoient
que le plaifir & la liberté , & qu'un AnJUILLET
II. Vol. 1776. 38
glois ſeul enfin méritoit de fixer ſes voeux
Tantôt elle gliſſoit quelques mots en faveur
de fon protégé , & gardoit enſuite
adroitement le filence. Une autre fois
elle relevoit , par maniere de parler , ſon
mérite , ſes affiduités , ſes attentions : &
comme le Chevalier avoit le don de paroître
ce qu'il vouloit, & que ſa candeur
apparente en impoſoit au premier
abord , l'infortunée Nancy s'abandonna
inſenſiblement aux impreſſions qu'on lui
donnoit , & le dépit ſurtout fit plus en
faveur du traître Forth , que l'éloquence
de fon avocate. Elle crut punir Séligny :
& le Chevalier profitant en homme habile
des circonstances , parvint à détruire
entierement ſon rival dans l'eſprit de ſa
Maſtreſſe.
Cependant Séligny , plongé dans la
douleur la plus amere , & ne concevant
rien au malheur qui le pourſuivoit , dépériſſoit
à vue d'oeil, & fon état deve
noit de jour enjourplus dangereux. Tou
tes les lettresqu'il ne ceſſoit d'écrire pour
ſajuſtification, ne parvenoient pas même
& Nancy ; on avoit ſoin de lui en déro
berjuſqu'ala connoiſſance, dans la crainte
que la curiofité , ou quelqu'autres motifs
neda portaſſent àles ouvrir. Toutes
:
!
MERCURE DE FRANCE.
:
les avenues enfin étoient ſi bien gardées ,
que le Comte chercha inutilement les
moyens d'avoir une explication avec elle
,& Nancy même ſervoit d'autant mieux
les projets du Chevalier , qu'elle évitoit
avec le plus grand foin la rencontre de
fon rival.
Séligny dans ſon déſeſpoir vouloit ſe
venger fur Forth des rigueurs de ſa Maîtreſſe;
mais les aappppaarreences n'étoient
point contre lui , & il eut été ridicule
au Comte de s'en prendre à un homme
qui paroiſſoit n'avoir d'autre tort que celui
de ſavoir mieux plaire. Il ſe vit done
forcé , pour comble de maux , de les dévorer
en ſecret.
Depuis ſa lettre prétendue , Nancy
s'étoit tellement aveuglée ſur les défauts
du Chevalier , qu'elle conſentit à lui
donner la main dès la premiere parole
qu'il lui porta à cet égard. Muni de fon
conſentement , Forth ſe préſenta chez le
Lord Windham , qui donna les mains à
cette alliance avec d'autant plus de joie,
qu'elle referroit les liens de deux familles
dont elle augmentoit la puiſſance &
le crédit. Comme il craignoit fans ceffe
qu'une explication entre les deux amans
ne vînt à ruiner ſes eſpérances , il hâta
les
JUILLET II. Vol. 1776. 33
Jes préparatifs de ſon mariage , & ſe vit
bientôt à la veille de jouir du fruit de ſes
intrigues,
Seligny penſa mourir de douleur à
cette affreuſe nouvelle ; il aimoit Nancy
plus que jamais ; il ignoroit comment il
avoit pu s'attirer ſon indifférence , & ne
pouvoit foutenir l'idée de voir le jour
fans le partager avec l'objet de ſa tendreſſe.
Le déſeſpoir s'empara de ſon ame
au point qu'il prit la reſolution de lui
prouver son amour par un trait dont un
Anglois ſeul pouvoit être capable. Dès
fors il ne fongea plus qu'à tirer vengeance
du Chevalier ,& fe livra tout entier à ſon
projet.
La veille de fon mariage Nancy étoit
ſeule dans fon appartement , où elle commençoit
à réfléchir ſur le parti déſeſpéré
qu'elle avoit pris. Malgré les ordres précis
qui étoientdonnés à ſa porte de ne laiſ
fer entrer qui que ce ſoit , Séligny ſe traîna
juſqu'à fon cabinet ,& parut tout à-coup
å ſes yeux. Sa foibleſſe étoit fi grande,
qu'il épuiſa ſes forces pour parvenir auprès
d'elle. Cette entrevue la ſurprit tel
lement , qu'elle ne put proférer une parole.
Revenue à peine de ſon étonnement
, elle alloit lui demander de quel
C
34 MERCURE DE FRANCE.
!
droit il la troubloit dans ſa retraite , lorf.
que d'une voix foible & preſqu'éteinte ,
ce tendre amant lui adreſſe ces mots :
Je ſens , Mademoiselle , que je vous
importune ; mais raſſurez-vous: je ne
و د
و د
و د
و د
• ...
viens point vous faire de reproches ;
,, je vous aimai autant qu'il étoit en
mon pouvoir de le faire ; je vous aimai
que dis-je ; je vous aime
encore mille fois plus que je ne pourrois
vous l'exprimer. Vous me trahifſez
, vous épouſez le Chevalier...... Je,
n'ai plus d'eſpoir ; il ne me reſte qu'à
vous prouver..
و د
و د
ود
و د
ود ......
"
En prononçant cesdernieres paroles , il
ſebleſſa de ſon épée avec tant de promptitude
, que Nancy , que fon apparition
avoit pétrifiée , n'eut pas le temps de lui
retenir le bras. Il tomba auffitôt ſans
connoiſſance & baigné dans ſon ſang. Ce,
ſpectacle fit évanouir Nancy; ſes forces
l'abandonnerent tout- à- coup , & elle fe
laiſſa tomber auprès du Comte en voulant
le ſecourir. Sa chûte fit du bruit ;
on entra , & on la trouva ſans ſentiment
auprès de Séligny , dont leſang ſe perdoit
de plus en plus. On les releva fur le
champ; on fit venir un Chirurgien qui
ſonda la plaie du Comte, la banda , &
१०
JUILLET II. Vol. 1776. 35
le fit mettre au lit , ſans ofer toutefois répondre
de ſa vie, qui étoit en très-grand
danger.
On fecourut en même temps Nancy :
elle ne revint qu'avec peine de ſon évanouiſſement,
tant elle avoit été ſaiſie de
la ſcene affreuſe qui s'étoit paſſée ſous ſes
yeux ; il lui ſurvint une fievre violente
qui lamiten peu dejours au bord du tombeau.
Cependant ſa jeuneſſe & la force
de ſon tempérament. ſurmonterent les
obſtacles qui s'oppoſoient à ſa guérifon :
elle revint peu- à- peu , & elle fut au
bout d'un mois preſque hors de danger.
Il en fut de même de Séligny : fa bleffure
ne ſe trouva pas auſſi dangéreuſe
qu'on l'avoit jugée d'abord,parce que la
foibleſſe de ſon bras avoit amortile coup.
Malgré tous les ſujets qu'il avoit de
haïr la vie , les ſoins qu'on prit de ſa
ſanté le rappellerent au jour.
Une fois queNancy fut convalefcente
& qu'elle eut recouvré l'uſage de ſes
ſens , elle commença à fairedesréflexions
fur la cruelle aventure de Séligny. Un
homme capable de ſacrifier ſa vie à fon
amour , ne pouvoit être qu'innocent. Elle
crut voir de l'ingénuité & de la candeur
dans tous fes procédés ; elle n'apperçut
C2
35 MERCURE DE FRANCE.
au contraire que de la fourberie & des
détours dans les démarches du Chevalier.
Les agrémens& le mérite du Comte , ſe re
préſentérent alors à ſon eſprit avec plus de
charmes que jamais ,& fa tendreſſe , que
le dépit n'avoit fait qu'aſſoupir ſans l'és..
teindre entiérement , ſe réveilla avec plus
de force & reprit tout fon empire ſur ſon
coeur. Combien elle regretta de n'avoir
point approfondi ce myſtere ! Combien
elle ſe repentit de n'avoit point écouté
Séligny ! Mais il ne fuffiſoit pas d'avoir
des regrets , il falloit porter un prompt.
remede à fon injustice. Elle s'occupa des
lors des moyens de connoître la vérité ,
&la trouvaſanspeine. Elle ne s'étoitconfiée
qu'à fa femme-de chambre : il n'y avoit
que ſur elle feule qu'elle pouvoitjeter des
foupçons. Elle la fit approcher , & l'intimida
tellement par ſes menaces , qu'elle
lui fit avouer tout, juſques aux moindres
circonſtances . Elle ſe fit remettre en même-
temps les véritableslettres de Séligny,
qui avoient été interceptées , & les fiennes
qui ne lui avoient point été rendues.
Une fois perfuadée de l'innocence du
Comte , Nancy conçut bientôt une haine
violente pour le Chevalier , qu'elle n'avoit
pas soupçonné capale de la baſſeſſe
JUILLET II. Vol. 1776. 37
dont il s'étoit rendu coupable. Son premier
ſoin fut d'écrire à Séligny une lettre
tendre & remplie des expreffions les plus
touchantes , dans laquelle elle lui expofoit
le tableau de ſes malheurs & de ſa
fatale crédulité. Cette lettre fit plus d'effet
ſur lui que tous les remedes enfemble.
La fatisfaction réciproque qu'éprouverent
ces deux amans, aida beaucoup à les
rétablir. Quelque temps après , de l'aveu
du Lord Windham , ſon pere , qu'elle
avoit inſtruit de ſatendreſſe& des traverſes
qu'elle avoit éprouvées , Nancy donna
la mainàl'amoureux Séligny. Pour le Chevalier
, lorſqu'il vit ſes projets avortés ,
& ſes eſpérances perdues , il tourna fes
vues d'un autre côte , & laiſſa le Comte
paiſible poſſeſſeur d'un tréſor fur lequel
il avoit acquis les droits les plus légi
times.
Par M. Willemain d'Abancourt,
:
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
PARAPHRASE de quelques vers latins
de Pere Ducerceau , en forme de can
tique.
!
Sur l'air : Que ne ſuis je la fougere.
A CHAQUE ſaiſon nouvelle
Je cultivois une fleur ,
Dont la beauté naturelle
Charmoit mes yeux & mon coeur ;
Mais l'hiver , par ſa froidure ,
En terniſſoit la couleur ,
Et le fruit de ma culture
Etoit toujours la douleur.
J'avois pris dans un bocage
Un jeune oiſeau que j'aimois ,
Son chant , ſon brillant plumage
Avoient pour moi mille attraits :
Pour l'éprouver , de ſa cage
L'ayant fait fortir un jour ,
Le perfide , le volage ,
M'abandonna ſans retour.
Je prenois ſoin d'une abeille
Que je nourriffois de fleurs ,
L
:,
!
1-
JUILLET II. Vol. 1776. 39
J'admirois dans ſa corbeille
Son travail plein de douceurs ;
Je badinois avec elle :
Mais s'irritant ſans raiſon ,
Dans la main , cette cruelle
Me lança ſon aiguillon.
Enfin d'un ami fidele
Je croyois avoir fait choix ,
D'une tendreſſe immortelle
Il m'aſſura mille fois ;
Mais la mort impitoyable ,
L'enlevant dans ſes beaux jours ,
Rompit notre chaine aimable
Et termina mes amours,
Vous ſeul , Dieu des créatures ,
Vous ſeul fixerez mon fort ,
Vous ſeul bravez les injures
Des ſaiſons & de la mort . 1
Vous aimez quand on vous aime ;
Vous ne nous fuyez jamais ;
Je ne veux , Beauté Suprême ,
Aimer que vous déſormais.
Par M. l'Abbé de Ponçol.
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
i
STANCES fur la mort de M. le Marquis
de Rochechouart .
HATE - T01, Parque impitoyable , وز
De couper le fil de mes jours !
Puis - je , ſous le coup qui m'accable
Ne pas implorer ton ſecours ?
L'appui , le ſoutien de ma vie ,
Mon patron , mon heureux génie ,
L'auteur de mon être nouveau ,
Le mortel dont la bienfaiſance
M'a délivré de l'indigence :
Rochechoüart eſt au tombeau.
Si les vertus ſont couronnées
ג
D'un ordre conſtant d'heureux jours :
Dieu puiſſant ! de ſes deſtinées
Tu devois prolonger le cours.
Des grands coeurs il fut le modele ;
Au bien public toujours fidele ,
Il en fit ſa félicité :
Son ame égalant ſa naiſſance ,
Etoit l'ornement de la France
Et l'honneur de l'humanité .
Ombre illuſtre I ombre toujours chere 1
4
1JUILLET II. Vol. 1776. 41
Vois les larmes que je répans ;
Du haut de la céleſte ſphere
Ecoute mes triftes accens .
Je n'ai jamais touché la lyre ;
Jamais le Pinde ne m'inſpire ;
Mais mon coeur a ſu t'adorer.
Pardonne au zele qui m'emflamme :
Pouvois - je connoître ton ame ,
Et te perdre & ne pas pleurer I
2 Grand , ſans faſte & fans artifice
Doux , affable , ſimple en tes moeurs ,
Ta noble candeur , ta juſtice
Te donna l'empire des coeurs.
Les larmes qu'on nous voit répandre
Sur l'urne où repoſe ta cendre ,
Ont leur ſource dans notre amour.
Ah ! ſi tu nous aimas toi - même ,
Oui , dans notre tendreſſe extrême,
Tu trouvas un juſte retour.
Rappelles ce jour mémorable
Où la Mort , détournant ſes yeux ,
Oſa de ſa faulx redoutable
Menacer tes jours précieux.
Tu vis les meres éplorées ,
D'amour , de douleur enivrées (* ) ;
(* ) Le Marquis de Rochechouart eut , il y a quelques
CS
1
42 MERCURE DE FRANCE .
4
ام
Offrit leur ſein pour ton ſecours ;
Ét par des efforts magnanimes ,
Payer des plus cheres victimes ,
Le bonheur de ſauver tes'jours.
Mais quel eft ce fléau terrible
Qui vient ébranler les Etats ?
Son nom , dans ton ame paiſible ,
Allume l'ardeur des combats.
Mars t'appelle : rien ne t'arrête ;
En vain la foudre eſt ſur ta tête ;
Tu l'entends gronder ſans effroi :
Satisfait d'immoler ta vie
Pour l'intérêt de ta patrie
Et pour la gloire de ton Roi.
Héritier du male courage
Des du Gueſclins & des Bayards ,
On t'a vu , dès ton premier age ,
Voler au milieu des haſards.
Ton audace , froide , intrépide ,
années , à Avignon une attaque violente du mal qui la conduit
au tombeau ; & le bruit s'étant répandu dans la ville
que les Médecins lui avoient ordonné un bain de lait , & que
le lait manquoit , les femmes'accoururent en foule au Palais ,
& facrifiant en quelque forte la vie de leurs nourriſſons , offrirent
le lait de leur fein.
JUILLET II, Vol. 1776. 43
1
D'exploits & de périls avide ,
Affronte au tydon mille morts (*) ;
Et tes bleſſures honorables
Y ſont des monumens durables
Des tes héroïques efforts.
:
Pourſuis : ta vaillance immortelle
Enflamme , étonne nos guerriers ,
Dans la déroute univerſelle ,
Minden te couvre de lauriers.
Tranquille au milieu des alarmes ,
Tu fauves l'honneur de nos armes ;
Ton bras ſeconde ta valeur ;
Au léopard de l'Angleterre
Il oſe enlever ſon tonnerre (+) ,
Et déconcerte le vainqueur.
Mais les lauriers dont Mars couronne
Le front d'un, Héros redouté ,
(*) Le Marquis de Rochechouart a fait toutes les campagnes
depuis le commencement de la guerre de 1734 , jusqu'à
la paix de 1762. Son corps étoit couvert de bleſſures ; il en
reçut une si énorme du tydon , qu'on ne put lui sauver la
vie que par l'opération du trépan.
(+) Le Marquis de Rochechouart , à la tête de la brigade
qu'il commandoit , défit à Minden le corps de Troupes Angloiſes
qui étoit devant lui , & s'empara de deux pieces de
sanon.
1
44 MERCURE DE FRANCE.
مس
Ne valent pas ceux que moiſſonne
L'homme ami de l'humanité.
Quitte les champs de la victoire...
Jaloux d'une plus noble gloire ,
Le vrai ſage fait des heureux.
Seconde le voeu de ton Prince :
Sois le bonheur d'une Province
Qu'illuſtra l'un de tes Aïeux (*)
Si l'homme vulgaire ne priſe
Que l'or , le faſte & les palais ,
Le grand homme s'immortaliſe
Par ſes vertus & ſes bienfaits.
Rochechouart ! à ta préſence
L'aimable paix , la confiance ,
L'ordre renaît dans nos climats ,
Ainſi qu'on voit les fleurs éclorre ,
Lorſque le jeune Amant de Flore
Chaſſe les vents & les frimats .
Que vois - je ? quel nouveau miracle
Sur ces bords , au Romain ſoumis !
Les lys y brillent ſans obſtacle ;
Tous les coeurs ſont déjà conquis.
Ton aſpect calme leurs alarmes :
Ton départ fait couler des'larmes ,
イ
Louis XI envoya en Provence un des Ancêtres du Marquis
de Rochechouart pour y établir le Parlement séant à
Aix.
JUILLET II . Vol. 1776. 45
Garans certains de leur amour.
Un Peuple entier te ſuit , t'appelle (*) ;
Rome le voit , preſque infidele
Soupirer après ton retour.
:
Louis-contemple de ſon trône ,
!
Les coeurs qui volent après toi ;
Leur cortège qui t'environne ,
T'aſſure un ami dans ton Roi.
Ah ! déjà ſon auguſte pere (+) ,
De l'eſtime la plus fincere
Avoit honoré tes vertus .
Le Fils , fur toi verſant ſes graces (5)
(*) Lorsque le Marquis de Rochechouart partit d'Avignon
après avoir rendu le Comtat au Saint- Siege , le Peuple se
jeta à ses pieds , baifa les traces de ses pas dans les rues ,
& lui répéta mille fois , en verfant, des torrens de larmes ,
ces paroles attendriſſantes Notre bon Gouverneur , ne nous
quittez pas; vous êtes notre protecteur , notre ami , notre
pere ; ne nous quittez pas .
(+) Le Marquis de Rochechouart avoit été un des Menins
de feu Monseigneur le Dauphin , pere de notre auguste Mo.
narque. Ce Prince l'avoit toujours honoré de fa confiance la
plus intime.
(S) Louis XVI, jaloux de marquer tous les momens de
fon regne par des actes de bienfaisance & de justice , nonimia
le Marquis de Rochechouart un des otages de la Sainte Am
poule , & l'avoit ensuite fait Chevalier de ses Ordres
46 MERCURE DE FRANCE.
L'imite , & marche ſur les tracés
Des Antonins & des Titus .
:
Grand Dieu ! pardonne à ma foibleſſe !
J'oſe ſonder tes profondeurs ;
Je redemande à ta ſageſſe
Le Héros qui cauſe mes pleurs.
Tu ne ſaurois m'en faire un crime ;
Une plainte fi légitime
Rend hommage à l'Etre éternel.
Vertueux , bienfaisant & fage ,
Rochechouart fut ton image ,
Autant que peut l'être un mortel.
AMarseille.
IMPROMPTU fait pour être mis au bas
du Portrait de Louis XVI.
DEUX Souverains , par leurs vertus ,
いい
Sont gravés dans notre mémoire ;
L'un eſt Henri , l'autre eſt Titus ;
Ils font de l'Univers & l'amour & la gloire ,
Ils ont tous deux fixé nos regards éblouis ;
Eh bien ! ces Potentats fi connus dans l'hiſtoire
Ils revivent encor ſous le nom de Louis.
Par M.le Comte de Boisboſſel.
JUILLET II. Vol. 1776. 47
VERS envoyés d M. LE NOIR , Confeiller
d'Etat , à l'occaſion du choix que
Sa Majesté en a fait pour lui confier ,
une seconde fois , l'administration de la
Police de Paris ; par M. le Bas , Profes-
Seur Public d'Accouchemens , Censeur
Royal , &c.
JaE vous reverrai donc , Magiſtrat équitabile,
Humain , doux , grand & généreux ,
Pour la ſeconde fois , par arrêt immuable ,
Choiſi pour faire des heureux ,
Et recevoir de tout Paris l'hommage.
La vertu dirigeant vos pas ,
i
Et ce trait , de Themis devant être l'ouvrage ,
Vous ne pouviez manquer d'obtenir le fuffrage
De Louis & de Maurepas.
ROMANCE marotique , fur l'air de celle
du Barbier de Séville.
PLus ne la ſuis la beauté qui t'eſt chere ,
Plus à tes yeux n'ai de charme vainqueur :
48 ! MERCURE DE FRANCE.
Pourquoi faut-il que retrouve en mon coeur
De nos amours la ſouvenance entiere ?
Quand tu voulois jouir de ma tendreſſe ,
En doux parler s'exprimoient tes deſirs :
Lors me promis , pour hater tes plaifirs ,
Contentement & durable lieſſe.
Me défendois d'avouer ma foibleſſe ,
Sage pudeur tenoit clos mes ſoupirs ,
Bien eſt-il vrai que diſois aux zéphirs
A. mon ami pour moi faites careſſe.
Tu veux trahir Amante ſi naïve !
Et tes fermens les veux tous oublier ?
Pour te punir , Amour je vais prier
De rendre encor ton ame ma captive.
J
1
Touchans regards & baiſers fans feintiſes ,
Serez le prix de ce tendre retour ;
Puis mon Ami , près de moi tout le jour ,
Heureux ſera par douces mignardiſes . 4.
Par Madame de Montanclos.
ODE
JUILLET II. Vol. 1776. 45
JEUN
ODE A CHLOÉ .
XXIII . Livre I.
Vitare hinnuleo me fimilis , &
EUNE objet fait pour me plaire,
Pourquoi fuis - tu loin de moi ?
Au fond d'un bois ſolitaire
Le faon qui , ſaiſi d'effroi ,
Cherche ſa timide mere ,
Eſt moins farouche que toi
Si quelque zéphir agite
Les feuilles des environs ,
Si lui - même , dans ſa fuite ,
Touchè aux branches des buiſſons
Une épouvante ſubite
Hate ſes pas vagabonds.
Suis - je un tigre plein de rage ?
Te fait - on peur en aimant ?
N'oſes - tu , Beauté ſauvage ,
Quitter ta mere un moment ?
N'eſt -on pas mieux à ton age
Entre les bras d'un Amant ?
D
Par M. L R.
-
50 MERCURE DE FRANCE.
A Monseigneur le Comte. DE SAINTGERMAIN
, Ministre de la Guerre.
D
ب
ANS ce jour fortune qui rendit à la France
Un Héros trop long-temps le jouer des revers ,
Dans ce jour , Saint-Germain , joyeux de ta préſence ,
Mon coeur fut le premier qui t'adreſfa des vers.
Qu'alors tu prouvas bien qu'un philoſophe , un ſage
Voit , ſans être ébloui , les rangs & les honneurs ;
Tu daignas m'accueillir , ty, reçus mon hommage,
Et ton coeur généreux me combla de fayeurs.
Quel tranſport ! quelle joie ! oui , j'oſerai le dire ,
Saint - Germain , je trouvai mon fort égal au tien.
Eleve de la gloire , un trai foldat n'aspire
Qu'à prouver ſon courage & qu'il eſt citoyen.
C'étoit - là mon ſouhait ; en t'en laiſſant l'arbitre
P
:
>
J'invoquois dans mes vers l'Ulyffe des Français
Auſſi j'obtins bientôt ce reſpectable titre (*)
Qu'un vieuxGuerrier préfere à mille autres bienfaits.
Mon deſtin trop heureux , pour comble d'avantage ,
Me plaça ſous les loix d'un Miniſtre chéri (f).
Ses talens , fes vertus font un double partage
(*) B. Officiet aux Invalides.
(+) M. le Marquis de Paulmy.
JUILLET II. Vol. 1776. 51
Dont joiliffent tous ceux qui fervent près de luis
Pourquoi faut - il que la reconnoiſſance
Semble animer la voix que j'éleve pour toi ?
Japplaudirois encore au rang que ta prudence
Mérita de nouveau de notre jeune Roi.
Près du Trône placé , Conſeiller plus intime ,
Tu ſauras déployer tes ſublimes talens ,
Et le temps prouvera toute la haute eſtime
Qu'on doit à des travaux ourdis pendant trente ansa
Sages Législateurs , amis de la Patrie ,
د .
Sans doute votre but ne tend qu'à ſon bonheur :
Déjà l'homme éclairé , grace à votre génie ,
Voit la France joüir de toute ſa ſplendeur;
Hé! ſeroit- ce en effet à l'ignorant vulgaire
D'oſer dans l'avenir juger de vos travaux ?
L'intérêt du moment le rend ou téméraire ,
Cu toujours mal habile à ſoulager ſes maux.
O Louis ! & mon Roti dont l'aimable jeuneſſe
Se laiſſe diriger par la voix de Mentor (*) !
Acheve ton ouvrage , & crois que la ſageſſe
Aſſiſe près du Trône amene l'âge d'or.
יי
Par M. Darnault B. , Officier Invalide.
(*) Mgr. de Maurepas.
:
Da
52 MERCURE DE FRANCE.
1
A. M. DALEMBERT , fur l'Eloge historique
de M. de Sacy , qu'il a lu à la
Séance publique de l'Académie Françoise
le jeudi 20 Juin 1776.
SuUR ce tombeau que tu couvres de fleurs ,
Près de l'urne où repoſe une trop chere cendre ,
Quand tes heureux pinceaux , des plus vives cou-
: leurs ,
\
Tracent , d'après nature , un coeur ſenſible & ten
dre,
Exprimant ſes vives douleurs ,
A l'amitié donnant des pleurs ,
Qui peut ſe refuſer la douceur d'en répandre ?
Sous les traits ſi touchans de Sacy , de Lambert ,
Ah ! qui ne reconnoît l'ame de Dalembert !
! Par M. Guérin de Frémicourt.
1
LeE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt le Facteur de lettres ;
celui de la ſeconde est la Rose ; celui de
la troiſieme eſt Médecine. Le mot du
premier Logogryphe eſt Notaire , dans
i
JUILLET II . Vol. 1776. 53
lequel on trouve air , rien , oie , or ,
étain , an , iirree ,, oorrttiiee , taire ,, rat , note ,
arion , rate , Aire (ville d'Artois) , tri ,
noir , ane , nitre , art , Roi , rôti , ratine ,
Etna , tiare , taon , rot , Aonie , tien &
nôtre , Erato , Ino ; celui du ſecond eſt
Fleur , où l'on trouvefer & feu ; celui du
troiſieme eſt Canon , où se trouve anon. 1
M
ÉNIGME.
ONARQUE bien aimé , j'exerce dans ma cour
Un empire bien doux : c'eſt celui de l'amour.
Les plus belles couleurs brillent dans ma parure ,
Seule digne d'un Roi , celle de la nature .
Aux yeux des étrangers je marche avec fierté :
Mais avec mes ſujets je vis avec bonté ;
Je me prive pour eux , & , par des cris de joie ,
Je les invite tous à partager ma proie.
Mais diras tu , Lecteur , quel autre qu'un Titus ,
Ou plutôt qu'un Louis , poſſede ces vertus ?
Je ne veux te rien dire , ayant fait une étude
De me faire un plaiſir de ton inquiétude.
Par M. le Meteyer.
1
:
D3 く
54 MERCURE DE FRANCE.
J
AUTRE.
E réunis en moi ce qu'un coeur idolatre ,
Demande pour fixer & ſes voeux & fon choix.
Je ſuis douce , timide , enjouée & folâtre ;
Des yeux pleins de malice animent mon minois.
Je chéris mon logis , & quand tout eſt tranquille ,
Sus les livres , je paſſe aſſez ſouvent les nuits .
Cependant en tous lieux , aux champs comme à la
ville ,
Je ne puis faite un pas ſans trouver d'ennemis ;
Lucile , à mon nom ſeul ſe récrie & fe pâme.
ر
D'où vient pourtant l'effroi qu'il excite en ſon ame ?
L'on nomme de mon noin ce que , ſans ſoupirer ,
Sur ſes levres de roſe on ne peut voir errer.
Mais j'en ai dit aſſez pour me faire connoître ,
Cher Lecteur , tu Ah ! j'allois me nommert
J'aurois fait auſſi bien ; déjà tu fais peut - être ,
Le ſecret qu'en ces vers j'ai cru bien renfermer,
..
Par le même.
..
JUILLET II . Vol. 1776. 55
-
AUTRE
QUUERLL fort , hélas ! d'etre pendue!
Cher Lecteur , c'eſt pourtant le mien :
Je paſſe la nuit toute nue ,
Le jour de même , on n'en dit rien.
Au Public on m'expoſe en vue ;
S'il pleut on ine laiſſe mouiller :
Et lorſque j'invite d'entrer ,.
Je reſte toujours dans la rue. ..
!
7..
Par M. Hubert. 1
LOGOGRYPHE.
AVEC VEC trois pieds , Lecteur , j'entretiens la ſanté
De cet animal entêré ,
Qui joint une voix ridicule'
A la lenteur & la ſtupidité ;
Mon chef à bas , je deviens particule
Par M. Roux , Chanoine
à Châteaudun.
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
P
AUTRE .
AR moi tout prend un tour nouveau :
Je dois le jour à l'induſtrie.
Mes enfans font la ſymmétrie ,
L'alignement & le niveau.
Sans égard pour le bien qu'en tout temps je procure ,
Qu'on fouille dans mon ſein , qu'on m'arrache lo
coeur.
Qu'on faffe deux moitiés de ma foible ſtructure ;
Dans l'une l'on verra la trompe d'un Chaſſeur ,
Dans l'autre l'élément qui ſoutient la nature.
Par M. Layielle , de Dax.
J
AUTRE.
'AI le ventre velu; fix pieds forment mon tout.
Si tu ne me tiens pas , pour en venir à bout ,
Tranche mon chef, alors je fais pauvre figure ,
Et garde toi janiais de m'avoir pour monture.
Par M. Darblay.
JUILLET II. Vol. 1776. 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
(*) Extrait des différens Ouvrages publiés
fur la vie des Peintres ; par M. D. L.
F. A. Paris , chez Ruault , Libr. rue
de -la Harpe.
1
ET Ouvrage utile contient un réſumé
très-bien fait de ce qu'on a écrit de plus
inſtructif ſur les différentes Ecoles de
Peinture , ſur les monumens qu'elles
nous ont laiſſés , & fur les tableaux des
Maîtres qui ſont dans le cabinet des
Curieux , dans les lieux publics ou dans
les Palais des Grands & des Souverains.
Ce qui regarde la vie particuliere des
Artiſtes eft traité fort ſommairement.*
L'Auteur ne s'eſt attaché qu'à ce qui à
rapport à l'art de la peinture. Nous allons
parcourir avec lui les Ecoles les plus célebres
; & c'eſt rendre ſervice auLecteur
amoureux des beaux - arts , que de lui
donner en quelques pages une idée juſte
(*) Article de M. de la Harpe.
D 5
58. MERCURE DE FRANCE,
des grands talens qui ont fait la gloire
de ces Ecoles .
Le Redacteur commence par l'Ecole
Romaine. ,, Les temples , les ſtatues , les
”
"
bas-reliefs , les médailles , les pierres
,, gravées , & tous les autres monumens
,, que le temps n'a pu dévorer , ſubſiſtent
encore dans Rome , dans cette ville
autrefois fi fameuſe par ſon luxe & par
ſes conquêtes. Ces objets ont dû néceffairement
imprimer dans l'ame de fes
habitans les idées de ce quel'on appelle
,, magnificence , nobleſſe & vrai goût
ود
"
22
و د
و " dans les arts. Il a fallu, fans contredit ,
,, que les Artiſtes de cette Capitale euffent
les penſées élevées , l'expreſſion
" forte , & le deſſin correct ; auſſi tous
" les Maîtres de l'Ecole Romaine ont ود
"
هو
و د
ود
..
ود
"
"
"
étédiftingués par ces fublimes qualités;
mais le coloris , cette partie qui fait
valoir les autres , y a été trop négligé.
Cependant cette Ecole ſera toujours
révérée , indépendamment même de
cequiconttitue ſon mérite particulier ,
quand on ſe ſouviendra qu'elle doit
ſa naiſſance à ce Raphaël dont le nom ,
ſacré pour les Artiſtes , retrace en eux
les images du fublime pittoreſque. ۱ ,, Raphaël eſt parmi les Peintres , ce
:
1
JUILLET II . Vol. 1776. 590
و د
,, qu'Homere eſt entre les Poëtes , le.
,, premier de tous. L'étendue de fon
„ génie , la grandeur de fon expreffion.
,, & la nobleſſe de ſon deſſin , l'ont mis
au-deſſus de tous les Artiſtes qui lui
,, ont fuccédé.
و د
ود
" Sa famille étoit très - conſidérée à
,, Urbin , où il naquit en 1483. Il reçut
de fon pere les élémens du deſſin , &
fut mis enſuite ſous le Pérugin , qui
,, jouiſſoit alors d'une aſſez grande répu
tation. De la il paſſa à Florence , où ود il vit les ouvrages deLéonard deVinci
"
ود
"
ود
& deMichel-Ange, & ſe rendit à Rome
,, auprès de fon oncle Bramante , fameux
Architecte , qui le préſenta à Jules II..
Ce Pontife le chargea des ouvrages de
,, peinture qu'il faiſoit faire auVatican.
Le premier de fes tableaux fut celui de
la théologie: ce morceau tient un peu
de la ſéchereſſedes principes qu'il avoit
„ reçusde Pérugin. Le Papecependant fut
"
و د
"
" ſi contentde cet eſſai, qu'il fit détruire
toutes les autres peintures de cePalais ,
,, pour les faire remplacer par ce célebre
Artiſte, qui , immédiatement après ,
,, développa tous ſes talens dans le fa-
,, meux tableau de l'Ecole d'Athenes ,
,, ainſi que dans ceux du Parnaſſe &
60 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
d'Attila. La punition d'Héliodore , le
miracle de la meſſe , la délivrance de
" Saint Pierre , l'incendie de Rome ,
mitent le comble à ſa réputation. Les
autres tableaux diſtribués dans les
,, quatre grandes ſalles de ce Palais , ont
été exécutés , ſur ſes deſſins , par fes
meilleurs Eleves , ainſi que les plafonds
des loges , dont les ſujets font
pris dans l'Hiſtoire ſainte. Les nôces
de Pſyché , peintes au petit Farnese ,
préſentent , en pluſieurs morceaux ,
"
"
”
و د
و د
"
" ce que ce grand Maître a produit de
,, plus fublime. Les Grâces , Vénus &
les Amours , y contraſtent agréablement
avec la fierté de Mars , de Neptune
& de Jupiter.
"
"
"
"
" La réputation de Raphaël parvint à
François Premier , qui voulut avoir un
Saint Michel de ſa main; ce Monar-
,, que , à la réception du tableau , lui
,, marqua ſa fatisfaction par une fomme
conſidérable , & qui parut à ce grand
homme trop au deſſus de fon ouvrage ,
Il fit alors une Sainte Famille, qu'il
ſupplia le Roi de vouloir accep-
,, ter ; ce Prince généreux répondit à
Raphaël , que les hommes célebres dans
ود
"
و د
"
" les arts partageant l'immortalité avec les
JUILLET II. Vol. 1776. 61
"
"
"
:
grandsRois , pouvoient traiter avec eux. Il
doubla la ſomme qu'il lui avoit accordée
pour le précédent tableau , en
l'invitant àpaſſer en France ,pour s'attacher
à ſon ſervice; mais Léon X,
qui l'avoit chargé , après la mort de
Bramante , de la reconſtruction de la
Bafilique de Saint Pierre , s'y oppoſa
& le fixa à Rome , en lui accordant
une penfion conſidérable.
„ Raphaël , toujours ſenſible aux bontés
du Monarque François , voulut
ſignaler ſa reconnoiſſance & ſe ſurpaffer
lui même dans un grand ouvrage
qu'il deſtina à lui être préſenté , quoiqu'il
lui fût demandé d'ailleurs ; ce
fut la Transfiguration de Notre Sei-
» gneur ſur le Mont Tabor , qui a tou-
» jours paſſé pour le premier tableau du
monde. La mort ayant prévenu ce
grand homme avant qu'il fût entiérement
terminé , ce chef-d'oeuvre reſta
à Rome , & ſe voit aujourd'hui à
San-Pietro in Montorio .
" La nature ſembloit avoir prodigué
tous les talens à ce génie heureux. II
fit un nouveauplan pour l'Egliſe de St.
Pierre. Rome eſt auſſi décorée de pluſieurs
Palais de ſes deſſins. Il en avoit
62 MERCURE DE FRANCE,
"
„ fait conſtruire un pour lui dans le voi-
„ ſinage du Vatican, qu'il a fallu indifpenſablement
détruire pour édifier la
colonnade de la place Saint Pierre ; ce
Palais étoit orné de l'hiſtoire de Pſyché
, qui avoit fait reconnoître cet
Artiſte pour le plus gracieux des
Peintres.
"
وو
"
”
ود
"
"
Raphaël s'exerçoit auſſi quelquefois
à la ſculpture , qu'il poſſédoit ſupérieurement.
" On montre à Rome , dans une chapelle
à la Madona del Popolo , dont il
a peint la coupole , un Jonas de marbre
de grandeur naturelle , qu'on lui
attribue , & qui peut paſſer pour un
chef-d'oeuvre en ce genre.
Les ouvrages que ce grand Maître
› a laiſſés auVatican&au petit Farnese ,
ont toujours été la ſource où tous les
Artiſtes célebres ont puiſé les lumieres
& les moyens par leſquels ils ſe ſont
, diftingués.
"
"
La mort prématurée de ce grand
homme , arrivée en 1520, le jour du
vendredi ſaint, à l'âge de 37 ans , l'a
arrêté au milieu de fa carriere, & l'a
fait d'autant plus regretter , qu'il a
laiſſé pluſieurs ouvrages imparfaits..
JUILLET II. Vol. 1776. 63
"
,, Son corps , après avoir été expoſé
pendant trois jours dans la grande ſalle
du Vatican , au basde ſon tableau de la
Transfiguration, fut porté à la rotonde ,
,, à la ſuite de ce même tableau , que
ود l'on fit ſervir pour honorer fa pompe
, funèbre. Son bufte fut placé au deſſus
de ſa ſépulture. ود
"
Léon X , ce zélé protecteur des arts ,
l'eſtima affez pour promettre de l'éle-
„ ver au Cardinalat. Cette promeffe ,
,, que la mort trop prompte de Raphael
„ l'empêcha de réaliſer , avoit déterminé
,, cet Artiſte à ne pointaccepter la Niece
du Cardinal Bibiena , que ce Prélat lui
offroit pour épouſe.
"
"
" Unheureux génie ,une imagination
„ forte & féconde , une compofition
ſimple & en même temps fublime ,
un beau choix , beaucoup de correction
, dans le deſſin , de grace & de nobleſſe
"
" dans les figures , de fineſſe dans les
,, penſées , de véritédans les expreſſions
" &denaturel dans les attitudes.Tels ſont
وو les traits auxquels ou peut reconnoître
„ la plupart de ſes ouvrages. Pour lecolo
ris , il eſt fort au deſſous du Titien ,
& le pinceau de Correge eſt ſansdoute
,, plus moelleux que celui du Raphael
ود
:
64 MERCURE DE FRANCE.
"
"
,, Indépendamment de l'étude que faifoit
Raphael , d'après les Sculpteurs
& les plus beaux morceaux de l'anti-
,, que qui étoient ſous ſes yeux , il entretenoit
des gens quideſſinoient pour lui
tout ce que l'Italie & la Grece poſſédoient
de rare & d'exquis "
و د
ود
"
Le plus célebre des Eleves de Raphael
fut Jules Romain , né à Rome en 1492.
"
و د
"
و د
" Ses idées étoient nobles & élevées ,
& l'enſemble de ſes figures fort correct.
Il mettoit plus de feu dans ſes
tableaux que Raphael : mais c'étoit
ſouvent aux depens des graces ; on y
voit ſouvent des attitudes forcées. Il
ſuivoit plus l'antique que la nature ,
,, dont il confultoit peu les vérités ; ſes
chairs tirent trop fur le brun rouge ,
,, & fes demi-teintes fur le noir.
"
و د
"
"
"
"
" Malgré tous les défauts qu'on reproche
à Jules Romain , la fécondité
de fon génie , toute l'érudition néceffaire
à un homme de ſon art , une connoiſſance
profonde de l'hiſtoire & de
,, la fable , d'ingénieuſes allégories , une
,, grande maniere , le diftinguent entre
les plus fameux Peintres.
"
»
" Cet habile Artiſte poſſédoit parfai-
„ tement la perſpective & l'architecture
" civile
JUILLET II. Vol. 1776. 65
civile & militaire. Il embellit & for
tifia Mantoue, & fit élever ſur ſes
deſſins le fameux Palais du T , qu'il
orna de ſes plus beaux ouvrages , entre
leſquels on remarque un fameux com-
„ bat de géants. Il enrichit encore le
Palais de Saint Sébastien, où il peignit
P'hiſtoire de David & la fable de Pſyché
, avec pluſieurs combats de l'Illiade
„ d'Homere. Il fit un grand nombre de
cartons qui ont été exécutés entapiſſe-
„ rie, & dont les ſujets font tirés de
l'hiſtoire de Scipion, lesquels font fort
connus , ayant été multipliés.
" Comme il s'étoit particulierement
appliqué à la recherche des ſtatues &
des bas-reliefs antiques , perſonne n'a
„ poſſédé mieux que lui la connoiſſance
ides médailles , des camées & des pier
res gravées , dont il avoit fait dans
fon cabinet une ample collection.
„ Jules mourut à Mantoue en 1546,
âgé de 54 ans , lorſqu'il ſe diſpoſoit
à aller remplir la place d'Architecte de
Saint Pierre , vacante par la mort de
San Gallo. Il fut l'auteur des vingt
beſtampes obſcenes qu'a gravées Marc
Antoine Raimondi , & qui ſont cons
nues ſous le 1 nom de figures de l'Aré
E
e
1
66 MERCURE DE FRANCE.
tin , qui y avoit mis à chacune un
" fonnet".
"
L'Auteur paſſe à l'Ecole Florentine ,
qu'il caractériſe ainſi:
"
"
و د
,, Ce qui a le plus diftingué les Maîtres
de cette Ecole , c'eſt un ſtyle élevé,
un pinceau hardi & un deſſin correct.
,, Ils doivent leurs progrès au zele des
Médicis qui les ont encouragés , &
,, qui ont raſſemblé ſous leurs yeux tant
de richeſſes antiques , qu'ils font deve-
„ nus les émules des Peintres Romains ,
qui avoient ces tréſors dans leur territoire.
"
و د
" Mais ils ont , comme eux , négligé
"
ود
le coloris , & ont ainſi privé leurs ou-
,, vrages d'un attrait qui fait valoir les
„ productions du génie. Néanmoins les
,, préceptes & les exemples de Michels
„ Ange , leur fondateur , ont fixé , pour
„ toujours , l'admiration ſur les tableaux
fortis de l'Ecole Florentine. "
A " Les Muſes qui préſident aux arts ,
doivent à Michel Ange unetriple cou-
,, ronne.. Aufſfi excellent Peintre que
„ grand Sculpteur & favant Architecte,
, il s'acquit la plus haute réputationdans
„ les trois genres. Cet Artiſte , un des .
, premiers de l'Univers, naquit en 1474 ,
"
JUILLET II. Vol. 1976. 87
r
;; dans le Château de Chiuſi , en Tof-
; cane , d'une famille diftinguée. Ses
,, parens , qui regardoient la peinture
;, comme un art inférieur à leur naiſſan-
3, ce , tâcherent , inutilement, d'en dé-
, goûter le jeune Michel- Ange , qui
3, entra dans l'Ecole de DominiqueGhir-
,, landaio , où il fit de ſi rapides progrès ,
,, qu'il l'eut bientôt ſurpaſſé.
"
" Ses premiers ouvrages lui attirerent
3, une grande conſidération. Laurent de
Médicis lui donna un logement dans
,, ſon palais ; & le fit manger à ſa table.
,, Il imagina le premier les fortifica-
3, tions modernes , qui ſervirent à défendre
la ville de Florence , ſa patrie ,
;, & qui forcerent les ennemisà en aban
,, donner le ſiege.
ود
ود
"
ود
6
,, Il fut enſuite envoyé , par le Grand-
,, Duc , en Ambaſſade à Rome , auprès
, du Souverain Pontife , qui le combla
des témoignages de ſon eſtime pour
وو ſa perſonne autant que pour ſestalens.
Le tableau qui lui mérita le plus
, d'éloges, eſt ſon jugement univerſel ,
,, tableau unique en ſon genre , plein de
, feu , de génie , & de l'enthousiasme
,, des talens ſupérieurs. Cet ouvrage fur-
,, prenant par le grand caractere de def-
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
,
و د
"
,, fin qui y regne, par la fublimité des
penſées , & par les attitudes ſavantes ,
forme un ſpectacle fingulier , frappant
& terrible. Aufſi , ce morceau a - t - il
toujours ſervi d'exemple aux plus fa-
,, meux artiſtes.
و د
"
"
و د
ود
و د
" Sa maniere de peindre était mâle
& vigoureuſe , mais plus étonnante
,, qu'agréable ; fon goût auſtere a fait
fouvent fuir les grâces ; ſes têtes ſont
,, trop fieres & n'ont pas toujours aſſez
d'expreſſion. Son coloris eft quelquefois
un peu rouge ,& fes contours paraiffent
découpés ſur le fonds. Comme ,
il étoit grand anatomiſte , il affectoit
dans certaines figures de charger les
,, muscles , & donnoit trop de contraſte
à ſes attitudes. S'il n'eſt point regardé
comme le premier peintre du monde ,
il en a été du moins plus grand defſinateur
, & il eſt le premier artiſte qui
ait porté cette partie à ſa plus haute
perfection.
"
و ر
ود
ود
"
و د
و د
و د
Il termina fa carriere à l'âge de go
„ ans , en 1564 , après avoir fait un nombre
infini d'ouvrages en différens genres
. Il fut nommé par le Pape Pie IV,
architecte de S. Pierre. Il eut la fatis-
., faction de voir élever fur ſes deſſins ,
و د
و ر
و ر
4
1
۱
:
JUILLET. II. Vol. ةو . 1776
5
"
"
avant de mourir , l'immense coupole
de ce beau temple. Il avoit réédifié le
„ Capitole , conſtruit le Palais Farnese ,
la vigne du Pape Jules III , & la Porte
Pie.
و د
"
و د
Soliman le Magnifique lui fit pro-
,, poſer de ſe rendre à Conſtantinoble ,
,, pour bâtir un pont ſur le détroit du
Boſphore , ce que Michel-Ange ne pût
,, entreprendre , étant trop occupé par
les travaux dont les premiers Princes
,, de l'Europe l'avoient chargé.
"
وو
ود
ود
"
,, Michel Ange a ſervi ſept Papes &
deux Empereurs , qui lui ont tous
donné les plus grandes marques de
diſtinction. Les Papes le faifoient afſéoir
devant eux , & Côme de Médicis
ſe découvroit pour lui parler.
" Ce grand artiſte voulant prouver
,,, qu'il étoit parvenu à égaler les anciens
„ dans l'art de la ſculpture , fit une ſtatue
Y
و د
dans le goût antique , en caſſa un mor-
„ ceau qu'il garda , & fit enterrer la
,, ſtatue dans un endroit qu'on devoit
" fouiller. Quand ond'eut tirée hors de
, terre, tous ceux qui la virent la ju-
,, gerent antique , & ils n'en furent dé-
,, trompés que lorſque Michel Ange remit
àſaplace lemorceau qu'il en avoit ود
"„ ôté. " E3
1
70 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
Son corps fut enlevé de l'Egliſe des
Saints Apôtres à Rome , où le Pape
vouloit lui ériger un tombeau , & fut
,, tranſporté à Florence par ordre du
Grand-Duc , qui lui fit rendre les hon-
,, neurs funebres , & élever un fuperbe
,, mauſolée , où trois figuresde marbre de
grandeur naturelle , caractériſent les
trois arts dans lesquels il s'étoit fait
admirer.
"
"
Les peintres Vénitiens ſe ſont montrés
ſupérieurs dans le coloris & dans la
ſcience du clair - obfcur. Ils y ont réuffi
d'une maniere auſſi ſéduiſante , mais
plus noble que les Flamands , qui ont à
cet égard acquis tant de célébrité.
Leur compoſition eſt ingénieuſe , leur
touche eſt ſpirituelle & agréable ; mais
ils ont quelquefois négligé la correction
du deſſin; l'expreffion, cette partie de
l'art qui parle à l'ame , n'est pas toujours
çe qui caractériſe leurs ouvrages.
On leur pardonne ce défaut dans l'enchantement
oùjette la magiedes tableaux
de leurs grands maîtres , & principalement
de ceux du Titien , le plus célebre
d'entre eux , & fans contredit le plus
grand coloriſte de l'univers.
”
At
Ce peintre ſi célebre naquit à Cador
(!
F JUILLET I. Vol. 1776 71
dans le Frioul , en 1477. Il entra
" d'abord chez Gentile Bellin , & enſuite
,, chez Jean Bellin , ſon frere , de-là dans
"
"
ود
"
l'Ecole de Giorgion , qui dans la ſuite
,, en devint jaloux & le congédia. Il ſe
,, fit d'abord connoître par les portraits
dans lesquels il excelloit ; ayant parfaitement
réuſſi à faire ceux de pluſieurs
,, nobles de Venise , le Sénat lui donna
,, pour récompenſe de ſes talens un office
de trois cens écus de revenu.
"
ود
" Sa réputation s'étant répandue chez
,, les étrangers , les Souverains voulu-
,, rent être peints par ce grand maître.
"
Il fit le portrait de Paul III , lorſqu'il
" étoit à Ferrare. Il ſe rendit à Urbin
,, pour y peindre le Duc & la Ducheſſe
de cette Principauté ; il fit enſuite celui
de Soliman II , Empereur des Turcs ,
ainſi que ceux de François I & de
,, Charles-Quint. Pluſieurs Doges & pluſieurs
Papes ont été peints par cet habile
artiſte.
"
"
و د
"
و د
و د
و د
و د
Perſonne ne s'eſt plus attaché à imi-
,, ter la nature que le Titien ; ilpeignoit
encore mieux les femmes que les
hommes. Il excelloit auſſi dans le
payſage ; il avoit les idées grandes &
, nobles dans les ſujets ſérieux , ingé-
"
E 4
72١١٠ MERCURE DE FRANCE,
:
nieuſes & agréables dans ceux qu'il ti-
„ roit de la fable. Son caractere tendre&
,, ſenſible ſe peignoit dans ſes ouvrages ,
dont le nombre conſidérable a prouvé
la fécondité de fon génie.
و د
د و
Il fit ſouvent des fautes contre le
,, coſtume, & quelquefois auffi des anachroniſmes
, en réuniſſant des perſon-
,, nages qui ont vécu dans des fiecles
différens ; mais on a attribué ces dé-
,, fauts à ſa complaifance pour ceux qui
lui demandoient des tableaux.
"
”
و د
و و
و د
و د
Son génie étoit noble & délicat , fes
attitudes ſimples & vraies; fes airs de
,, tête , quoique admirables , manquoient
,, quelquefois d'un peu d'expreſſion. Il
confultoit peu l'antique , & répétoit
ſouvent les mêmes ſujets ; mais fon
coloris ſembloit réfléchir la lumiere ,
& lui a mérité le rang de premier
peintre du monde dans cette partie la
plus féduiſante de fon art. Il avoitplus
de goût que le Giorgion , & une plus
,, grande fineſſe dans les accompagne-
,, mens & les acceſſoires de ſes ſujets. Ses
portraits particulierement font inimitables.
Cet artiſte avoit encore l'art de
bien deſſiner & peindre les enfans. Il
eſt le premier qui leur ait donné les
"
"
و د
و د
و ر
»
A
JUILLET II. Vol. 1776. 73
,, grâces & le caractere de leur âge. Ses
,, payſages font non-feulement eftimables
,,par la belle magie de couleur qui y
„ regne , mais encore par le ſavant def-
,, fin des branches des arbres , repréſen-
,, tées dans leur véritable difpofition
„ perſpective ; ſes fabriques font encore
remarquables fur leurs formes gothi-
,, ques , qui no is retracent parfaitement
,, le goût d'architecture de fon fiecle ;
,, ſes ſites ont auſſi un caractere qui lui
,, eſt propre , & qui donne à ſes tableaux
,,une fingularité piquante.
" Le Titien ayant eu ordre d'aller en
„Eſpagne pour faire un troiſieme por
,, trait de Charles-Quint , & peindre ſon
,, fils Philippe , Roi d'Eſpagne ; l'Em-
,, pereur l'honora à Barcelone du titre
و د
" de Comte Palatin , en 1552 , lui donna
,,une penſion conſidérable ſur la Cham-
„ bre de Naples , le fit Chevalier de
ود l'Ordre de S. Jacques à Bruxelles ,
,, établit ſes deux fils , & les mit parmi
,, les Officiers qui l'accompagnoient dans
,, ſes marches. Il l'envoya à Inſpruk faire
" les portraits du Roi & de la Reine des
,, Romains. Un jour que Charles Quint
,,le regardoit peindre ,l'artiſte animé par
,, la préſence du Monarque , laiſſa tomber
و د
:
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
,, un de ſes pinceaux que ce Prince ne
,, dédaigna pas de ramaſſer. Le Titien
„confus lui fit toutes les excuſes qu'il
„lui devoit ; cet Empereur , fans croire
,, déroger à ſa grandeur , voulut bien lui
,, répondre que le 1 itien méritoit d'être
,,fervi par Céfar, La conſidération que
„lui marqua Charles. Quint lui fit des
,, jaloux ; ce fut à eux que ce Prince ré-
„ pondit , qu'il pouvoit faire des Ducs
& des Comtes , mais qu'il n'y avoit
„ que Dieu qui pût faire un homme
,, comme le Titien.
,, Après cinq années de ſéjour en Al-
,, lemagne , le Titien retourna à Véniſe ,
,, où il peignit pluſieurs tableaux bien
ود
و د
différemment des premiers , & dans
,, lesquels il ne fondoit point ſes teintes ;
„ ſes couleurs étoient vierges & fans mé-
„ lange , auſſi ſe font - elles conſervées
,, fraîches & dans tout leur éclat juſqu'à
,, ce jour.
ود
" Les tableaux de cette ſeconde maniere
étoient moins finis , & ne font
,,leur effet que de loin ; au lieu que les
,, premiers , faits dans la force de ſon âge ,
,,& d'après nature , étoient tellement
,, terminés , qu'on peut les regarder de
,,près comme dans une diſtance plus 1
JUILLET II. Vol. 1776. 75
,, éloignée. Son grand travail y étoit ca.
,, ché par quelques touches hardies qu'il
,, mettoit après coup pour déguiſer la
,, fatigue & la peine qu'il ſe donnoit à
,, perfectionner ſes ouvrages.
ود Entre un nombre infini de chef-
,, d'oeuvres de ce grand artiſte , diſtribués
" dans les Eglifes , & dans les plus belles
,, galeries de l'Europe , on remarque
,, une repréſentation de S. Pierre Mar-
,, tyr , dont la compofition , l'expreſſion
,,&la force lui donnentun rang eminent
,, parmi les morceaux les plus recherchés.
Le fond de ce tableau repréſente un
„payſage d'autant plus admirable , que
,, l'effet ſoutient la beauté des figures ,
,, qui ſemblent détachées du tableau.
”
Tous les honneurs dont le Titien
,, fut comblé , ont été obtenus par lacon-
,, ſidération qu'inſpiroient ſes talens. Il
,, a joui d'une parfaite ſanté juſqu'à l'âge
,, de 99 ans , conſervant dans l'âge le plus
avancé , le feu de la jeuneſſe& les fail-
,, lies de l'imagination. Il mourut à Ve-
,, niſe pendant la peſte en 1576. On rap-
,, porte que ſur la fin de ſa carriere , ſa
,, vue s'étant affoiblie , il voulut retou-
,, cher ſes premiers tableaux , qu'il ne
„ croyoit pas d'un coloris afſſez vigou
76 MERCURE DE FRANCE.
,, reux ; mais ſes éleves mirent dans ſes
,, couleurs de l'huile d'olive qui ne feche
,, point , & ils effaçoient fon nouveau
,, travail pendant fon abfence : c'eſt ainſi
,, qu'ils nous ont confervé pluſieurs chef-
,, d'oeuvres du Titien.
,,Un des diſciples du Titien, fut Fac
„ ques Robusti , connu ſous le nom de
„ Tintoret.
,, Il naquit à Véniſe en 1512. Le Ti-
,, tien qui fut quelque temps fon maître ,
,, en devint jaloux au point de le congé-
و د
و د
dier. Il paſſe pour le génie le plus fé
,. cond qu'on connoiſſe dans la peinture ;
,, un grand morceau lui coûtoit moins de
,, temps à exécuter, qu'à un autre de l'in-
,, venter ; il aimoit ſi fort ſon art , & fes
ود idées étoient ſi vives , qu'il propoſoit
,, ſouventde peindre les grands ouvrages
des couvents pour le débourſé des cou-
,, leurs. La grande compoſition de ſes
tableaux en égale l'expreſſion.
ود
"
” Il écrivit ſur la porte de ſon ca
„binet:
Il disegno di Michel-Angelo , & il colorito di Titiano,
„C'étoit un avertiſſement qu'il ſe done
☑
1
A
JUILLET II. Vol. 1776. 77
noit à lui-même , de prendre toujours
,, ces grands maîtres pour exemple. Il
,, étudioit ſes draperies ſur des figures de
,, cire qu'il modeloit , & qu'il ajuſtoit
d'une maniere finguliere. Il excelloit
, auſſi dans le portrait.
و و
ود
و د
Tintoret étoit plus hardidans ſes pro-
„ ductions que Paul Véronefe ; mais il
,, lui est très-inférieur pour les grâces &
,, la richeſſe de l'ordonnance. Ilpeignoit
,, au premier coup ; fa couleur eſt vierge ,
,,& placée d'une juſteſſe ſans égale , ce
„ qui en conſerve la fraîcheur&la main-
,, tient dans toute ſa pureté. Un beau feu
„ anime ſes ouvrages ; ſes idées , quoi-
» qu'aſſez extraordinaires , ont diftingué
,, cet artiſte, & lui ont mérité de rang
qu'il tient dans la peinture.
Cependant une fougue de génie ,
,,dont il n'étoit pas le maître , lui fit
,, faire quelques tableaux médiocres , &
,, l'ont rendu quelquefois inégal. On re-
„ proche à ce peintre un mouvement
, trop violent dans les attitudes des figüres
ود de ſes ſujets de dévotion. Ses tableaux
,, en général font peu terminés , & la ra-
„pidité avec laquelle il les exécutoit , le
,, rendit ſouvent incorrect. Il mourut à
„Veniſe en 1594 , agé de 82 ans.
78 MERCURE DE FRANCE.
Un des plus illuſtres ornemens de
l'EcoleVénitienne eft Paul Véronefe , né
à Vérone en 1532.
ود
و د
,, Il entra d'abord chez Badile , forni
oncle , qui paſſoit pour le meilleur artiſte
de Vérone. Bientôt ſon mérite
,,l'éleva au deſſus de ſes rivaux ; il vint
,, à Veniſe , où il ſe diftingua d'une ma-
3,niere particuliere , & reçut pour marque
de conſidération une chaîne d'or.
,, Il accompagna à Kome le Procurateur
5, Grimani , Ambaſſadeur de la Républi
,, que , & fit , à la vue des ſtatues antiques
, & des ouvrages de Raphaël ,
,, des progrès qui lui mériterent , à fon
,, retour , l'honneur d'être créé Chevalier
de Saint- Marc. Le Guide diſoit
,, ques'il avoit à choiſir parmi les Pein-
,, tres, il diſireroit être Paul Veronefe;
,,que dans les autres on reconnoiſſoit
l'art , au lieu que dans les ouvrages de
Paul, la nature ſe montroit dans toute
,, fa vérité.
r
"
Ce Peintre étoit recommandable par
,, ſes grandes ordonnances , par la ma-
„jeſté de ſes compoſitions , & le beau
, choix des ſujets. Il donnoit à ſes têtes
„autant de grâce que de nobleſſe ; les
"mouvemens de ſes figures étoient doux,
ود
& leurs experſſions naturelles
>
:
JUILLET II . Vol. 1776. 73
,,Ses ouvrages ſont ſurtout remarquables
par la fraîcheur & la beauté du
,, coloris. Il favoit orner ſes ſujets de
„ beaux fonds d'architecture ; aueun
,, Peintre n'a donné plus de grandeur &
,, de magnificence au ſujet qu'il a traité.
,, Il évitoit de peindre noir , & donnoit
„ le plus de lumiere qu'il lui étoit poffi-
,, ble dans les fonds qui accompagnoient
,, fes figures. Ses couleurs étoient fines &
,, fraîches , & pofées avec tant de liberté
ود
و د
& de facilité , qu'elles confervent leur
,, éclat fans altération. Ce Peintre ne
„glaçoit que les draperies qu'il faiſoit
,, dans la maniere d'Albert Duter.
,, On lui reproche d'avoir négligé le
,, coſtume dans quelques- uns de ſes ou-
,, vrages ; & l'on dit auſſi avec raiſon que
,, pluſieurs figures de ſes tableaux , man-
,,quent d'attention à l'action principale :
„ telles sont celles qu'il a placées ſur le
,,devant du grand tableau des diſciples
„ d'Emmaüs , qu'on voit chez le Roi à
,,Verfailles .
Il eut pour difciples ſes deux fils,
„qui ont marche dignement ſur les tra
,, ces de leur pere , & qui ont fini une
„ patrie des ouvrages qu'il avoit laiffés
.,imparfaits. Les noces deCana , qu'il a
Jo MERCURE DE FRANCE.
,repréſentées dans le réfectoire de S.
Georges Majeur , du Palais deS. Marc ,
,, forment un des plus beaux morceaux
,qui ſoit au monde.
:
و د ,,Ce grand Peintre mourut à Veniſe
sen 1588 , agé de cinquante fix ans.
Cette école compte une fille parmi ſes
éleves : c'eſt la célebre Rofa Alba , née à
Veniſe en 1672 .
,,Après avoir montré ſes diſpoſitions.
, pour la peinture dès les premieres étu-
,,des qu'elle fit dans ſon art , elle devint
„l'éleve du Cavalier Dimantino , qui ſe
diftinguoit alors à Veniſe par la fraîcheur
de fon coloris ; elle peignit
d'abord à l'huile , enſuite elle s'attacha
"à la miniature , & enfin plus particu-
„liérement au paſtel , où elle s'acquit
,, une ſi grande réputation, que toutes
„les Académies de l'Europe s'empres
„ferent à la recevoir.
,, On trouve dans ſes portraits au paf
„d'exacttiude dans la reſſemblance: le
tel une grande maniere, beaucoup
coloris de ſes chairs eſt d'une vérité
furprenante. Ses ouvrages ſont répan-
„dus dans les plus beaux cabinets de
„l'Europe. Elle fut reçue à l'Académie
de Peinture de Paris , le 26 Octobre
:
:
1
, رد 1720
JUILLET II. Vol. 17768 88
ور
و د
و د
3, 1720, ſur un tableau en paſtel, repré.
ſentant une mufe. Elle fit le portraitdu
Roi pendant ſon ſéjour en cette capi-
,, tale, & en fortit comblée d'honneurs ,
,, pour ferendre à Vienne en Autriche
5, où elle peignit l'Empereur Charles
,, VI , & Princeſſes de la Famille Im
,, périale.
و د
و د
ود
" Ayant été partout honorée & ré-
,, compensée dignement , elle retourna
à Veniſe , où elle mourut en 1757 ,
âgée de 85 ans. Elle a laiſſé des biens
très - conſidérables , que ſes talents lui
;. avoient procurés.Roſa Alba faiſoit ſes
plaiſirs de la muſique , & touchoit ſu
périeurement le clavecin. ود L'Ecole Lombarde a réuni dans un
degré éminent les qualités qui font le
charme de la peinture; une riche ordon
nance , des contours coulans , une ex
preffion noble&ſavante , unpinceau gra
cieux & un beau coloris.
Le Correge en eft comme le fondateur.
Le Correge , que les grâces inſpi
roient , & dont le goût dirigeoit le pinceau
, a donné à l'Ecole Lombarde un
éclat que le Guide , l'Albane & les Carraches
ont dignement foutenu.
" Antoine Correge , né à Corregió ,
: F ت
32 MERCURE DE FRANCE.
:
:
و د
"
و د
و د
dans le Modénois , en 1494 , & dont
le vrai nom étoit Antoine Allegri ,
,, paſſe pour avoir eu trois maîtres ; mais
,, on n'en reconnoît aucun dans ſes ou-
,, vrages. Il eſt regardé comme le fondateur
de l'Ecole de Lombardie. Le
Correge, conduit par la nature , fans
le ſecours des beaux modeles que nous
,, ont laiſſes les anciens , ni ſans avoir vu
„ Rome ni Veniſe, ſçut réunir le grand
, goût de deſſin de l'Ecole Romaine ,
aubeau coloris des Peintres Vénitiens.
ور Il fe forma lui même une idée des
,, plafonds , en imagina les raccourcis &
,, l'optique , & fournitles premiers exem-
„ ples de ce genre d'ouvrages.
و د
"
"
" Le Correge étoit né avec un génie
,, heureux , & avoit toutes les diſpoſitions
néceffaires pour la peinture. Il
s'éleva de lui-même a la perfection de
fon art;fes compofitions font fecondes
&d'une riche ordonnance ; les actions
de ſes figures font juſtes & vraies ;
leur expreffion eſt ſi naturelle, qu'elles
» paroiſſent reſpirer. Tout plaît dans les
tableaux de cet Artiſte : il y regne une
„ intelligence & une harmonie admi-
„ rables , une fraîcheur & une force de
» colorisqui donnent de la rondeur &du
"
"
"
<
11
1
JUILLET II. Vol. 1776. 83
,, relief à tous les objets qu'il traite.
و د
"
"
"
" Il s'attacha particulièrement aux
,, grâces ; il donnoit à ſes femmes une
expreffion douce , & un fourire ſi
,, agréable qu'elles font naître la volupté ;
leurs ajuſtemens , leurs cheveux , tout
paroît inſpirer le même ſentiment ;
ſes draperies , dont les plis ſont larges
,, & coulans , font peintes d'une maniere
,, moëlleuſe , & font leur effet de près
comme de loin. Ses payſages auffi font
touchés très légerement ,& font d'une
fraîcheur admirable. Tous ces talens
réunis ont étonné tous les Peintres
de ſon temps , ainſi que ceux qui les
ont ſuivis.
"
"
"
"
و د
و د
"
"
" Il n'a peut- être manqué au Correge
,, que de fortir de ſon pays ,&de voir les
antiquités & les tableaux de Rome &
de Venise , pour devenir le premier
,, Peintre du monde. On lui à quelquefois
reproché des idées unpeubiſarres,
de légeres incorrections ,& des carac-
,, teres de tête répétés. Ses contours,
qui ſouvent ne font pas exactement
corrects , font toujours d'une grande
maniere.
"
و د
"
On raconte qu'à la vue de quelques
,, ouvrages de Raphaël , qui furent vrai-
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
" ſemblablement tranſportés dans for
,, pays , il ne put s'empêcher de dire ,
en admirant le talent de ce grand Artiſte
, cela eſt fort beau; mais je ſuis
Peintre auſſi : Anche io fon pittore.
"
"
"
"
و د
" Ce grand homme mourut à Correggio
en 1534 , âgé de quarante ans.
Il joignit à ſes talens des connoiſſances
réelles dans diverſes ſciences , telles
,, que l'architecture & les mathémati-
,, ques. Ses tableaux de chevalet font
très - rares , & d'une cherté ſurpre-
"
"
"
"
و د
و د
nante.
" On ne lui connoîtd'éleves que Bernardo
Soiaro ; mais tous les Peintres
ſeſont fait undevoir de le prendre pour
maître & pour modele.
L'Ecole Lombarde ſe glorifie d'avoir
porté dans ſon ſein les trois freres Carraches
, nés à Bologne. Voici quelques
détails ſur Annibal, le plus fameux des
trois , par ſes travaux & par ſes éleves ,
tels que l'Albane , le Guide , le Dominicain
, &c.
" Il fut éleve de ſon couſin Louis Carrache.
L'étude du deſſin &de la pein-
,; ture furent ſes ſeules occupations. Il
., ſe propoſa pour modeles , Michel-
„ Ange , Raphaël & le Parmeſan.
. ه و
Il
;
JUILLET II, Vol. 1776 85
P
"
و د
و د
chercha à imiter la douceur de Cor-
,, rege , & le beau coloris du Titien. Il
,, puiſa dans ces ſources un ſtyle noble ,
,, un deſſin grand & correct , qui le cacactériſent
particulierement , un coloris
tendre & vigoureux , & de belles
,, expreſſions. Il corrigea par ce moyen la
maniere dure &noire qui étoiten uſage
,, dans l'Ecole de Lombardie ; fonpinceau
devint moëlleux , fondu & agréable.
Ses compoſitions préfentent peu de
,, figures , mais elles ſont ſages & bien
raiſonnnées.Annibal Carrache ne croyoit
,, pas qu'on pût faire entrer plus de 12
,, figures fans confuſiondans uutableau ,
و د
و د
و د
"
و د
& diſoit qu'on ne devoit jamais ſe le
,, permettre , à moins d'y être contraint
,, par la nature du ſujet. Il deſſinoit auſſi
bien les arbres de ſes payſages que le
nud de ſes figures,& les touchoit avec
,, une extrême légereté.
و د
” و
م و ر
و د
,, Ses grands talens terraſserentl'envie,
,, & forcerent ſes rivaux à réconnoître ſa
,, ſupériorité , ſur toutaprès qu'il entjoint
à ſes nombreux travaux la fameuſe gallerie
du Palais Farnefe , à laquelle il
employa huit années ; cet ouvrage ,
,, que l'on peut regarder comme un beau
Poëme , faifoit dire au Pouſſin qu'An-
"
F3
86 MERCURE DE FRANCE,
"
و د
nibal avoit furpaſſé tous les Peintres
qui l'avoient précédé , & s'étoit fur-
,, paſſé lui même.
,, Annibal , qui excelloit dans les portraits
, faifoit auſſi très bien ceux qu'on
,, appelle carricatures,&donnoit ſouvent
àdes animaux & à des vaſes , la figurę
d'un homme qu'il vouloit tourner en
ridicule. Il deſſinoit ſi facilement , 、
ود
לי
ود
" ſa mémoire étoit ſi fidele , que fon
2, pere, dans un voyage à Crémone ,
,, ayant été dévaliſé pardes voleurs , An-
,, nibal qui l'accompagnoit , les remarqua
"
& les deſſina parfaitement chez le
Juge où ſon pere portoit ſa plainte..
Ils furent reconnus &rendirent ce qu'ils
22 avoient pris. ”
"
"
"
"
Annibal avoit toujours négligé la
lecture & l'étude des Belles - Lettres ;
ilavoit ſouventbeſoin d'être guidé par
ſon frere Augustin , qui joignoit à fon
art celui dela poësie. Les derniers ou-
, vrages de ce Peintre font d'un deſſin
„ plus prononcé que les premiers , mais
d'un pinceau moins tendre , moins
fondu & moins agréable.
و ر
و د
"
29
ود
و د
En terminant ſa vie à Rome , en
1609 , à l'âge de 49 ans , il demanda
à être inhumé dans l'Egliſe de la Rotonde
, auprès de Raphaël.
را
1
JUILLET II. Vol. 1776. 87
39
"
Guido Reni , connu ſous le nom de
,, Guide , naquit à Bologne en 1575.
Le defir de voir les ſtatues antiques &
les tableaux de Michel-Ange & de
Raphaël , le conduiſit à Romeavecl'Albane
; il y fut employé aux plus grands
,, ouvrages dans les différentes Egliſes.
و و
و د
"
"
" Le Pape , qui le conſideroit , prenoit
plaiſir à le voir travailler à la chapelle
de fon Palais , & vouloit qu'il ſe couvrit
en ſa préſence.
و د
LeJoſepin , Peintre célebre&fon ami
dit un jour au Saint Pere , dans une de
ſes viſites , nous travaillonsnous autres
,, comme des hommes , mais le Guide
travaille comme les anges.
و ر
"
"
"
"
" Les têtes du Guide ſont comparables
à celle de Raphaël , ſoit dans la
correction du deſſin , ſoit dans la
fineſſe de l'expreſſion. Cet art, & les
„ grâces qui lui étoient particulieres
n'étoient duesqu'à fa maniere d'expri
,, mer les paſſions. Il poſſédoit ſi parfaitement
l'idée de la beauté , qu'il la faiſoit
même briller dans un viſage pénétré
de douleur , comme dans les têtes de
,, vierges ; il la faifoit remarquer auſſi
dans un viſage flétri par le ſang ,
comme dans celuidu Chriſt où il a ex-
"
و د
"
"
F 4
88 MERCURE DE FRANCE,
4
”
وو
יג
”
"
primé d'une maniere ſenſible , avec les
fouffrances de l'humanité , la majeſté
& la grandeur de la divinité.
" Unecompoſition riche & noble , un
coloris frais , où l'on voit paſſer le
;, ſang par le tranſparent des teintes, un
deſſin grand, correct , la légereté &
la fineſſe de la touche , le coulant &
le moëlleux du pinceau , des draperies
,, larges parfaitement bien développées
des extrémités délicates & bien termi
,, nées , caractériſent le talent de Guide ,
,, auquel , pour la nobleſſe & les grâces ,
,, aucun Peintre ne peut être comparé. :
,
"
ود
ود
,, Cet Artiſte n'en étoit pas énorgueilli
il diſoit de lui-même que les grands qui
;, le vifitoient nevenoient point le voir,
,, mais ſeulement fes ouvrages.
ود
و د
১
L'oeil étoit ſelon lui la partiela plus
difficile à bien repréſenter ; c'eſt celle
où il s'eſt le plus appliqué , & qu'il a
rendue plus parfaitement qu'aucun au
„ tre Artiſte.
و د
و د
ود Son Ecole étoit fouvent compoſée
,, de près de deux cents étudians , auxquels
il ſe faifoit un plaiſir de déve.
,, lopper toutes les parties de fon art. Il
„ écoutoit volontiers les critiques que
22,2 l'on faisoit de fes ouvrages;&fuivant
1
JUILLET II. Vol. 1776. 89
,, l'exemple d'Appelles , il ſe cachoit der
و د
riere ſes tableaux pour entendre ce
,, qu'on en diſoit.
”
,, D'un caractere naturellement doux
&honnête, il eûtététoujours heureux ,
ſi le démon du jeu n'eût point troublé
,, les plus beaux jours de ſa vie ,&rendu
ſa fin malheureuſe à Bologne , en 1641 ,
,, âgé de 67 ans.
"
ود Bologne eſt auſſi le lieu où naquit ,
,, en 1578 , François Albani, qui dès fa
, plus tendre jeuneſſe fit connoître fon
,, inclination pour la peinture; il en ap
,, prit les premiers principes chez Denis
Calvart ; il entra enſuite chezles Car
,, raches , & après il ſe rendit à Rome
avec le Guide , où il devint , par le ſe-
,, cours de l'étude , undes plus agréables
Peintres de fon temps.
و د
ود
و د
ود
و د
L'Albane peignoit parfaitement les
femmes & les enfans, auxquels il don.
noit une carnation vive & animée.
Leurs contours fimples & coulans , lui
convenoient mieux que ceux des corps
, mufculeux des hommes ; & l'on peut
dire auſſi que les ſujets gracieux étoient
,, plus analogue's à fon génie , que les ac
tions fieres & terribles .
و د
و د
,, Il ſe fixa a Bologne , où il épouſa en
F5
99 MERCURE DE FRANCE,
"
و د
ſecondes noces , une très-belle femme ;
,, qui devint le modele de toutes les divinités
qu'il repréſentoit dans ſes tableaux
; il en eut douze enfans , qui
étoient fi beaux , qu'ils lui ſervirent
,, non- feulement pour peindre les group-
,, pes charmants de petits amours , dont
"
"
" il enrichit ſes belles compoſitions ,
mais encore qui furent les originaux
,, d'après leſquels le Pouffin , l'Algarde
& François Flamand , étudierent les
,, grâces enfantines de la nature , dont
ils ont embellis leurs chef- d'oeuvres .
"
ود
ود
"
و د
"
و د
ود
Il ſe plaiſoit dans les maiſons de
,, campagne qui lui appartenoient , &
qu'il avoit décorées de boſquets & de
fontaines agréables ; c'eſt-là qu'il mé
ditoit ſes ouvrages voluptueux. Inſpiré
,, par les grâces , il puiſoit dans lesingénieuſes
fictions de la fable , les ſcenes
riantes dont il varioit ſes tableaux ,
,, qu'il ſavoit encore embellir par des
ſites agréables , par de beaux payſages ,
29 &par une noble architecture. Sa maniere
de peindre étoit moëlleuſe , ar
rondie & extrêmement fondue : il di-
,, foit que la nature étoit finie , & n'avoit
>> point de touche ni demaniere ; il n'ef-
,, timoit point les Peintres, tels que Tee
"
وو
2
4
JUILLET II. Vol. 1776. 1
„ niers ,Bourguignon&quelques autres ,
" dont le pinceau, quoique ſpirituel &
„ léger ,s'exprime par ces touches heur.
tées& peu fondues. Il mépriſoit les
,, ſujets bas , les ſcenes domeſtiques &
les tabagies.
"
"
و د
"
" On lui reproche de n'avoir pas été
,, toujours correct. Il répétoit auffi trop
ſouvent les mêmes caracteres de tête
dans ſes femmes , ſes vieillards & fes
enfans. Il fut cependant préféré par le
„ Carrache à ſes autres éleves , pour ter-
,, miner la chapelle de San Diego , dans
„ l'Egliſe nationale des Eſpagnols à
"
"
"
د
"
Rome.
" Il mourut à Bologne en 1660 , âgé
de près de 83 ans,&fut inhumédans
la ſépulture des premiers nobles de la
ville.
" La ville de Bologne , féconde en
„ grands hommes, donna encore la naif-
,, fance , en 1581 , à Dominique Zam-
,, pieri , dit le Dominicain. Il étudia les
principes de la peinture chez Denis
Calvart qui le maltraita ,l'ayant trouvé
>> copiantdes deſſinsd'AnnibalCarrache,
dans l'Ecole duquel il ſe retira auffi-
, tôt.
و د
"
" La maniere lente & pénible avec
92 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
laquelle il étudioit , le fit furnommer
par ſes camarades , le boeuf: ce qu'Annibal
ayant entendu , leur dit que le fillon
qu'il traçoit nourriroit un jour la pein-
„ ture. Cette prediction s'eſt bien véri
fiée , les ouvrages du Dominicain étant
devenus, par leur excellence, une ſource
où les Artiſtes ont puiſé les principes
les plus fûrs.
20
«
ود
"
"
59
"
לג L'Albane & le Dominicain étoient
amis : mais leur liaiſon excitoit leur
émulation , ſans cauſer entr'eux aucune
jaloufie. Il travailla à Rome en concurrence
avec le Guide. Autant les graces
& le ſuave du pinceau de cet Artiſte
charmoient tout le monde , autant la
correction du deſſin & les expreſſions
naturelles du Dominicain lui gagne-
„ rent les fuffrages des véritables Connoiffeurs.
α
"
22
"
«
α
"
:
Entre les nombreux travaux qu'il a
faits à Rome dans les Egliſes où il a
été occupé plus qu'aucun autre Peintre ,
on remarque particulièrement dans
celle de Saint Jérôme de la Charité ,
la mort de ce Pere de l'Eglife , qui
reçoit le Saint Viatique.
Le fameux Pouffin , en parlant des
plus beaux tableaux de cette grande 1
९
JUILLET II. Vol. 1776. 93T,
و د
"
و د
"
” و
ville , comptoit la Transfiguration de
Raphaël pour le premier , la defcente
de croix de Volterre pour le ſecond ,
& pour troiſieme , ce tableau du
Dominicain ; & il ajoutoit qu'il ne
connoſſoit point de Peintre, après Raphaël
, qui eût auffi bien exprimé les
paffions. Aufſi lorſque cet Artiſte étudioit
ſes expreſſions , il ſe rempliffoit
,, tellement du ſujet qu'il vouloit repré-
,, senter , qu'il pleuroit quelquefois ame
,, rement , ou ſe mettoit en fureur. Le
Carrache l'ayant ſurpris dans unpareil
enthouſiaſme , l'embraſſa en lui diſant
qu'il apprenoit de lui en ce moment
la pratique la plus eſſentielle de fon
و د
و د
ود
و و
"
و د
,, art.
"
و د
"
و د
" Sa renommée , en s'accroiſſant ,
donnoit lieu à de nouvelles marques
de jalouſie de la part de ſes ennemis.
Ils en vinrent au point d'employer ,
,, pour détruire ſes ouvrages , les moyens
les plus honteux ; ils parvinrent juf
qu'à corrompre le Maçon qui prépa
roit les endroits de l'ouvrage à freſque
qu'il peignit dans la Chapelle du Tréſor
de Saint Janvier à Naples. Ils firent
méler de la cendre avec de la chaux
pour les corrompre & les faire tomber :
"
"
د
"
94 MERCURE DE FRANCE.
" foible reſſource de l'ignorance contre
,, les talens ſupérieurs , & qui n'a été
,, que trop ſouvent employée pour dé-
و د
truire les plus beaux ouvrages. Le petit
Cloître des Chartreux à Paris , monu-
" ment éternel des talens de le Sueur ,
l'eſt auſſi d'une jalouſie de pareille na-
و د
ود
ture.
ود Le Dominicain , frappé de ces
,, mauvaiſes manoeuvres , ſe chagrina &
,, craignit qu'on en voulût à ſa vie , &
,, que quelqu'un ne le fît empoiſonner.
Ne ſe fiant plus à perſonne , même à
ſa femme , il changeoit tous les jours
de mets & les apprêtoit lui - même ; il
termina enfin ſa vie àNaples en 1641 ,
,, âgé de 60 ans.
و د
"
"
"
و د
,, Zampieri deſſinoit tout d'après nature:
quand il remarquoit dans une
,, perſonne quelque habitude de corps
extraordinaire , ou quelques mouve-
,, mens finguliers , il ſe retiroit chez lui
,, pour les deſſiner. Ses études ſur le
و د
modele & fes cartons lui coûtoient
,, tant d'argent , qu'il ne lui reſtoit pref-
,, que rien de ce qu'on lui donnoit pour
ود
fes ouvrages.
,, Les tableaux faits à la hâte n'étoient
5, point de fon goût , & perſonne n'a
م
JUILLET II. Vol. 1776. 95
,, plus terminé ſes grands ouvrages. Il fa-
"
"
voit accorder les membres de ſes figures
& leur mouvement , à l'expreſſion &
,, au ſentiment de l'ame. Une grande
„ compoſition noble & bien ordonnée
و د
و د
و د
"
ſe trouve réunie , dans ſes tableaux ,
à un coloris tendre qui , fans avoir de
grandes ombres , produit le meilleur
effet ; ſes fonds ſont vagues , & le
," payſage en eſt bien touché. Il étoit
ſavant dans l'architecture ; Grégoire
XV le nomma ſon premier Peintre &
Architecte du Vatican.
"
و د
"
د و
Il traitoit auſſi bien les ſujets de
,, dévotion que ceux où les graces doi-
,, vent préſider.
,, S'il étoit permis de reprocher quel-
, que choſe au Dominicain , ce feroit
” une touche un peu pefante, des dra-
,, peries trop rétrécies , quelque ſéche-
, reſſe dans ſes tableaux à l'huile, dé
fauts qui ne ſe rencontrent point dans
" fes freſques.
"
Nous laiſſons ce qui regarde les Peintres
Génois , Napolitains , Espagnols ,
qui ont imité les différentes Ecolesd'Italie
, ſans produire rien qui les égalât;
mais nous dirons un mot du fondateur
de l'Ecole Allemande , Albert Durer ,
96 1. MERCURE DE FRANCE.
plus célebre dans la gravure que dans la
peinture , mais qui étoit véritablement
un homme de génie, puiſque le grand
Raphaël en faifoit cas.
ود
و د
ود
ود
ود
و د
د و
و د
"
ود
و د
"
و د
"
ود Il étoit né à Nuremberg en 1470;
il joignit au travail du pinceau & du
burin l'étude des mathématiques , de
la ſculpture & de l'architecture. Il a
écrit ſur la géométrie,les fortifications ,
les proportions du corps humain , &
ſur la perſpective ; ce qu'il a compoſé
ſur ces deux derniers objets , a été
donné au Public.
,, Il eut pour Maître dans l'Ecole de la
peinture Michel Wolgemut , & apprit
la gravure de Buon Martino.
" Parmi ſes premies ouvrages , il fit
,, un tableau des trois Graces foutenant
un globe , dont l'Empereur MaximilienI
fut fi content , qu'il l'anoblit &
lui donna des armes diftinguées , qui
ont depuis paſſé à toutes les Communautés
de Peinture de l'Europe. Cet
Empereur voulut un jour lui faire def
finer ce même ſujet des Grâces d'une
,, grandeur au - deſſus du naturel ; &
comme il ne pouvoit parvenir à en
deſſiner les têtes , ce Prince ordonna à
و د
و ر
و د
و د
و د ,, un des Officiers de ſa ſuite de ſe prêter
,, pour
:
JUILLET II. Vol. 1776. 97
3, pour l'élever , ce qu'il fit en murmu-
,, rant ; l'Empereur qui s'en apperçut ,
,, lui dit , qu'il pouvoit faire d'un payſan
,, un Noble ; mais qu'il ne pouvoit faire
و د
d'un ignorant un auſſi habile homme
s, que l'étoit Albert.
" Sans aucun modele dans la peinture ,
cet Artiſte fut ſe former une maniere
,, qu'il ne dut qu'à lui - même & à fon
,, imagination ; ſes compoſitions font
grandes: on y trouve un génie auſſi
facile dans la diſtribution que dans
l'exécution. Sa maniere de peindre eſt
,, extrêmement finie;fon pinceau eſt lé-
,„, ger &délicat: mais ſes contours ſont
,, découpés & fans reflet, ce qui donne
ود
و د
de la féchereſſe & de la dureté à ſes
ود ouvrages; fes chairs ſont fraîches &
„ bien colorées.
ود
ود Il étoit peuſenſible aux principes de
la perſpective aërienne , & dégradoit
,, peu les figures qu'il mettoit dans les
,, fonds & fur des plans éloignés. Ses
م د
attitudes ſont ſimples & vraies: il ne
, lui manque que les graces , qu'il auroit
,, pu acquérir par l'étude des figures an-
,, tiques , & fur leſquelles il eût réformé
,, les ſiennes. Quoique deſſinées d'après
,, nature & bien enſemble , elles ſe reſ-
و د
G
93 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"
"
ſentent du goût gothique qui regnoit
alors dans fon Pays.
" Il réuffit parfaitement à peindre des
,, portraits , & donnoit à ſes têtes autant
de fraîcheur dans le coloris que de ref
ſemblance. Il s'eſt particulierement
,, diftingué dans ſes draperies , qu'il a ſu
rendre d'une maniere large & grande.
Son goût de draper a été ſuivi par
pluſieurs grands Peintres d'Italie , tels
,, que François Hubertini , André Del
Sarto , Jacques Pontorme , &pluſieurs
و د
و د
و د
"
وو
ود
ود
1
"
autres.
Il étoit eſtimé de Raphael , qui lui
fit préſent de fon portrait , en reconnoiſſance
du ſien & des eſtampes qu'il
lui avoit envoyées.
" Il s'appliqua à la gravure & fit un
,, grand nombre de planches , qui ont
" étendu ſa réputation dans toute l'Eu-
„ rope.
L
"
一!
Cet Artiſte mourut à l'âge de 575
„ ans , dans la ville de Nuremberg , en
" l'année 1528 ,,.
L'on donnera la fuite de cet extrait
dans le Mercure prochain.
JUILLET II Vol. 1776. 99
L
Y
Dictionnaire Dramatique , contenant
l'Hiſtoire des Théâtres , les regles du
genre dramatique, les obſervations
des Maîtres les plus célebres , & des
réflexions nouvelles ſur les ſpectacles ,
fur le génie & la conduite de tous les
genres , avec les notices des meilleures
Pieces , le catalogue de tous les Drames
, & celui des Auteurs dramatiques;
3 vol. grand in - 8°. Prix rel. 15 liv. A.
Paris , chez Lacombe , Libraire , 1776.
Notre Littérature Françoiſe poſſedoit
déjà , avant ce Dictionnaire Dramatique
pluſieurs Dictionaires ou recueils , qui
contiennent la nomenclature de nos drames
tragiques , comiques & lyriques ,
'avec des anecdotes ou quelques remarques
ſur pluſieurs de ces drames ; mais
l'homme de lettres & celui qui veut
connoître un peu plus que des dates ou
de petits faits qui n'apprennent rien , qui
ait un rapport bien direct à l'art même ,
defiroient que l'on joignît à l'annonce
de chaque piece une analyſe raiſonnée &
*critique de cette même piece. C'eſt en
quoi ce nouveau Dictionnaire Dramatique
ſe diftingue d'abord des autres Dictionnaires
qui l'ont précédé. Il a fallu
fans doute beaucoup de lecture , de goût
►
L
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
t
&de préciſion pour réduire , dans trèspeu
de lignes , le caractere , l'intrigue
ou la fable d'une piece , ſouvent trèscompliquée
, & la préſenter de maniere
que le Lecteur puiſſe juger du mérite ou
de la foibleſſe du drame. Il eſt vrai que
les Rédacteurs du Dictionnaire ont quelquefois
remplacé par de ſimples ré- (
flexions ce qui , dans le plan réduit, auroit_
demandé trop de détail.
Ce travail peut être regardé comme
la partie pratique de ce Dictionnaire ,
qui ſe diftingue encore des autres Dictionnaires
par une expoſition fage , préciſe
& difcutée des regles du genre dramatique.
Nous diſons que cette partie
théorique eſtdiſcutée, parce que l'homme
de lettres qui s'en eft chargé, après avoir
conſulté les obſervations des grands Maîtres
, les a fouvent étendues , éclaircies
ou même combattues par des réflexions
nouvelles , que la pratique ou un fentiment
profond de l'art lui a ſuggérées.
En jetant les yeux ſur la multitude
de comedies modernes , dont on nous
donne ici l'analyſe , on trouve beaucoup
de pieces d'intrigue , mais très - peu de
caracteres ou de ces pieces dans leſquelles
on s'attache à peindre & ridiculifer un
1
1
JUILLET II. Vol. 1776 101
caractere quelconque qui faſſe le ſujet
principal de la piece. Seroit-ce parce que
les caracteres font épuisés , ou parce que
nous n'avons plus de Moliere pour les
faifir &pour les peindre ? Il faut avouer,
avec les Auteurs du Dictonnaire Dramatique,
que ces caracteres qui marquent
& tranchent le plus dans la ſo.
ciété, ont preſque tous été pris par les
habiles Maſtres. Un génie comique cependant
en trouveroit à coup sûr dont il
pourroit tirer parti ; mais il faudroitpour
cela qu'il eût fait une étude conſommée
des moeurs de ſon ſiecle , qu'il fût doué
d'un difcernement juſte & profond , &
d'une force d'imagination qui réuniſſe
fous un ſeul point de vue les traits que
ſa pénétration n'a pu ſaiſir qu'en détail.
Un conſeil qu'on lui donne ici , & qu'il
ne doit point négliger, s'il veut faire de
bonnes études de caracteres originaux ,
eſt de porter ſes crayons & ſes pinceaux
au milieu des ſociétés bourgeoiſes. Les
Grands ſont ſans doute foumis aux
mêmes paſſions , aux mêmes ridicules
que les plus petits Citadins : mais accou
tumés , dès la jeuneſſe , à couvrir leurs
actions & leurs moindres démarches du
vernis d'une politeſſe étudiée , il eſt dif-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
..
ficile de ſaiſir les nuances tranchantes de
leurs vices ou de leurs ridicules. On rencontre
moins d'ailleurs chez les perfonnes
d'un rang diftingué , ces contraſtes
du geſte avec le diſcours, du difcours
avec l'action ; on peut même ajouter ce
maſque , ce ton, ce maintien naïf qui
paroît appeller fur lui la riſée du ſpectateur.
Pourquoi la plupart de nos Auteurs (
actuels font-ils moins rire que Moliere
&Regnard ? C'eſt que leurs perſonnages ,
même les plus plaifans , confervent une
teinture de dignité.
Lorſquel'Auteur de la partie théorique
de ce Dictionnaire dit au Poëte comique
de choiſir les modeles de ſes caracteres
dans les claſſes inférieures des Citoyens ,
il ne prétend leur donner qu'un ſimple '
conſeil; il n'ignore pas que le ridicule
ſe trouve dans toutes les claſſes. On peut
même dire qu'en général il n'y a aucune
de nos actions , de nos pensées , aucun
de nos geſtes , de nos mouvemens qui
n'en ſoit fufceptible. Les traits qui ſemblent
le moins prêter au ridicule , peuvent
devenir très-comiques par une exagération
ſpirituelle & bien ſentie. C'eſt
ainſi qu'un Peintre habile fait d'une phyſionomie
très-commune , & ſouvent très-
☑
M
JUILLET II. Vol. 1776. 103
froide , tirer une caricature vive , animée
& néanmoins reſſemblante.
Les Auteurs du Dictionnaire , en nous
donnant leurs réflexions ſur les divers
genres de drames qu'on a perfectionnés
ou même eſſayés ſur nos différens Théâ
tres , ſe ſont un peu étendu ſur le comique
larmoyant. C'eſt le nom que l'on a
donné à des pieces d'un genre qui tient
le milieu entre la tragédie & la comédie.
Ces drames ſont quelquefois déſignés
ſous le titre de pieces de ſentiment. On
pourroit également ſubſtituer la dénomination
de comique ſentimental à celui
de comique larmoyant, que les ennemis
de cette eſpèce de comique lui ont
d'abord donné par dériſion. Cependant
le Public ayant paru adopter ce genre ,
le nom de comique larmoyant eſt devenu
une dénomination ſimple , à laquelle il
ſemble qu'on n'attache plus de ridicule.
L'Abbé Desfontaines , qui s'éleva toujours
beaticoup contre les comédies de ce
genre , les appelloit des Romanedies ,
pour faire entendre qu'elles expoſfent ordinairement
ſur la ſcene des aventures
romaneſques. Cette expreſſion eſt citée
dans ce Dictionnaire ; mais elle n'eſt
citée que comme un mot fabriqué par
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
l'Abbé Desfontaines , & qui n'étant ni
harmonieux , ni néceſſaire , n'a point
paſſé dans la langue.
Pluſieurs Ecrivains , à l'exemple de
l'Abbé Desfontaines , ont beaucoup cenfuré
ce genre de comique , qu'ils ont
regardé comme une nouveauté dangéreuſe
, quoiqu'il remonte à la plus haute
antiquité. On peut citer pour preuve
l'Andrienne de Térence , où l'on pleure
dès la premiere ſcene , & les Captifs de
Plaute, piece imitée du Théâtre Grec ,
& qui eſt abſolument dans ce genre,
Mais quand même les Anciens n'auroient
point connu cette eſpece de drame ,
ſeroit ce un motif pour le condamner ?
Les beaux - arts ne font - ils pas enrichis
de nouveaux genres d'imitation ignorés
des Grecs & des Romains , & qui ont
augmenté nos jouiſſances & nos plaiſirs ?
Doit - on preſcrire des limites à l'art ,
quand la nature n'en a point ? Pourquoi
les infortunes des Rois & des Héros auroient
- elles ſeules le privilege exclufif
de nous émouvoir ? Il ſemble au contraire
que le comique larmoyant , manié
par une main habile & dépouillé du
maſque tragique , ſympathiſeroit mieux
avec nos caracteres , nos moeurs , nos
JUILLET II. Vol. 1776. 105
ufages. Les infortunes de nos ſemblables
, &des événemens qui ſont près de
nous ont plus droit de nous intéreſſer ,
que des caracteres chimériques ou des
vertus giganteſques , telles que la moderne
Melpomene nous en offre quelquefois.
En avouant cependant que le
comique attendriſſant ne doit plus aujourd'hui
eſſayer de contradiction, nous
ſommes , ainſi que les Auteurs du Dictionnaire
Dramatique , bien éloignés
de le mettre en parallele avec celui de
Moliere.
L'objet des arts étant de s'élever au
plus grand & au plus noble , on doit
encore bien ſe défendre d'oppoſer le
tragique bourgeois au tragique héroïque.
Les Rois & les Héros nous touchent ,
ainſi que les autres hommes , par les
liens de l'humanité; mais le dégré d'élé
vation où ils font , donne plus d'éclat à
leur chûte. L'eſpace qu'ils rempliſſent
par leur grandeur, ſemble laiſſer un plus
grand vuide dans le monde. Enfin l'idée
de force & de bonheur qu'on attache à
leur nom , augmente infiniment la terreur
& la compaffion , les deux grands mobiles
de la tragédie. Les regles ou les
préceptes généraux , qui applaniſſerit la
G5
лоб MERCURE DE FRANCE,
carriere de cet art, font ici expoſés avec
beaucoup de clarté & de préciſion dans
différens articles qui correfpondent entre
eux. Comme ces regles ou ces préceptes
font puiſés dans les Ouvrages des grands
Maîtres , dans la poëtique d'Ariftote &
dans pluſieurs bons traités ou écrits modernes
ſur l'art dramatique , le Lecteur
trouvera dans ce Dictionnaire des inftructions
qui lui ſont peut- être familieres
; mais la maniere dont ces inftructions
lui font ici préſentées , pourra lui
ſuggérer des remarques qui n'ont point
encore été faites. Car nous penſons ,
avec les Auteurs du Dictionnaire , que
tout ce qu'il y a d'important pour le
Théâtre n'eſt pas réduit en regle , ou
peut- être n'eſt pas bien connu ; & c'eſt
fans doute dans ces regles qui reſtent à
développer , que conſiſte la magie de l'art.
Les Auteurs du Dictionnaire ſe font permis
quelques diſcuſſions à cet egard. Ils
ont ramené à des principes pluſieurs obſervations
faites par des Ecrivains modernes
; mais ils n'ont point diſſimulé
que la réunion des regles de l'art dramatique,
en ſuppoſant même qu'on n'en
n'eût oublié aucune , ne donneroit point
encore toute la poëtique du Théâtre. Ils
i
JUILLET II. Vol. 1776. 107
conſeillent , avec raiſon , à leurs Lecteurs
de comparer enſemble ces différentes
regles , & de s'appliquer à examiner leurs
divers degrés d'importance. En effet ,
l'expérience fait voir que les ſujets dramatiques
n'admettent pas toute forte de
beautés , & qu'il eſt ſouvent néceſſaire ,
pour obtenir le meilleur effet poſſible ,
de faire un choix , & de facrifier une
beauté pour faire valoir une autre avec
plus d'avantage. UnPeintre qui a le ſentiment
de ſon art , & fait que l'oeil du
ſpectateur a beſoin de repos , ne manque
pas de relever , par des ombres pla
cées à propos, les principales figures de
ſa compoſition,
Cette économie , fondée non - ſeulement
ſur la vérité de l'imitation , mais
encore fur la nature de nos organes ,
doit ſervir de poëtique élémentaire à tous
ceux qui s'occupentdes arts d'imitation ,
au Poëte comme au Peintre & au Muficien.
Un Compoſiteur de muſique qui ,
dans un poëme lyrique , voudroit multiplier
les airsplus que le ſujet ne le com.
porte , manqueroit néceſſairement fon
but. La ſituation la plus pathétique ne
devient touchante & terrible que par degrés.
Il faut donc qu'elle ſoit préparée ;
108 MERCURE DE FRANCE . १
&fon effet dépend en partie de ce qui
l'a précédé & amené. Ajoutons que les
perſonnages fubalternes , quelque intérêt
qu'ils prennent à l'action , ne peuvent
avoir les accens paſſionnés deleurs Héros.
D'ailleurs , la paſſion a fes repos & ſes
intervalles , & l'art du Théâtre , encore
une fois , veut qu'on ſuive en cela la
marche de la nature. C'eſt ce qui ſe
trouve bien développé avec d'autres obſervations
faites par les Maîtres de l'art ,
à l'article Opéra & Poëme lyrique de ce
Dictionnaire.
La partie hiſtorique du Théâtre n'eſt
pas la moins intéreſſante de ce recueil.
Elle renferme quelque notices ſur les
Théâtres Européens & fur ceux qui font
étrangers à l'Europe , tels que le Théâtre
Indien , Perſan , Perruvien , Chinois ,
Japonois , &c. L'Ouvrage eſt terminé
par une nomenclature abrégée , mais fuffiſante
, des Poëtes & Muſiciens qui ont
travaillé pour le Théâtre , avec la lifte de
leurs Ouvrages.
De la lecture des Romans ; fragment
d'un manufcrit ſur la ſenſibilité , tiré
du Journal de Lecture , No. XVI.
Brochure in- 8°. A Paris , chez lesこ
JUILLET II. Vol. 1776. 109
Libraires qui vendent les Nouveautés.
Un Philoſophe du dernier fiecle appela
loit les hiſtoires écrites par des Ecrivains
ſans miffion , des fables convenues. L'Hif
torien , néceſſairement étranger à bien des .
faits qu'il rapporte , eſt obligé de ſe fier
à des Mémoires ſouvent altérés par
l'ignorance , la prévention , la calomnie
même ou une baſſe flatterie. Mais l'Auteur
d'une fiction morale a l'avantage de
pouvoir peindre d'après le modele , &
de donner à ſes perſonnes les caracteres
, les paſſions ou les fentimens qu'il
a eu occafion pluſieurs fois d'obſerver.
Il peut done ſouvent y avoir plus de
vérité dans un Roman que dans une
Hiſtoire. Ajoutons , avec l'Auteur de
l'Ecrit que nous venons d'annoncer , que
parmi les lectures , dont l'effet eſt de
nourrir & de développer la ſenſibilité ,
il n'y en a pas qui puiſſent mieux que
les Romans bien choiſis , remplir cet
objet , de rendre une ame douce , ferme ,
juſte & indépendante de l'opinion & de
la fortune. ,,Un eſprit préparé par l'étude
de l'hiſtoire , de la philoſophie , des
" voyages & toutes lespartiesdesbelles- }
110 MERCURE DE FRANCE.
ود
1
, lettres , trouvera dans ces fortes d'Ou
,, vrages un moyen ſimple & naturel
,, d'exalter & d'anoblir ſa ſenſibilité ,
„ d'épurer ſonſens moral , d'élever & de
,, diriger ſon amour propre , de rendre
,, ſon eſprit juſte par la méthode & la
,, comparaiſon des exemples ; de ſe for-
,, mer cette exiſtenceabſtraite ſéparée des
„ préjugés , des erreurs & des paffions
„ d'autrui. Qui n'a été ni mari , ni pere ,
,, n'a pas connu l'étendue de ſon coeur ,
,,& il manque encore bien des épreuves
,, à l'ame même la plus exercée. La mul-
,,titude des ſituations qui ſe trouvent
,, dans les Romans , fupplée au défaut
,, de nos propres expériences. Quand on
,, veut apprendre à lever des plans , on
,, ne ſe contente pas de ſepromener dans
,, les appartemens de fa maiſon , on va
, dans la campagne choiſir des ſites différens
, on multiplie les aſpects , on
,, en invente. Quand on veut apprendre
;,la morale, on doit fortir du cercle
3, étroit de ſes habitudes , & ſe placer
,, dans un point de vue d'où l'on puiſſe
,, appercevoir les aſpects variés de lavie
,, humaine ; & les Romans ſeuls , conti-
,, nue l'Ecrivain , me paroiſſent pouvoir
„ fournir des fuites variées& complettes
JUILLET II. Vol. 1776. III
"
"
!
de ces études ſur l'homme. Le ſpectacle
de l'hiſtoire , dégagée de ſes détails
& de ſes inutilités , aggrandit & éleve
mon ame : mais il ne me dicte rien
„ fur ma conduite pratique * ; il laiſſe
mon eſprit dans l'ignorance des regles
de détail qui doivent gouverner ma vie.
Les voyages , en multipliant fous mes
yeux les modeles des moeurs,des uſages ,
des opinions de toutes les Nations , me
„ mettent en garde contre les préventions
locales , je m'accoutume à laiſſer l'exem-
„ ple , ſouvent trompeur , pour ne me
décider que ſur la laregle abſtraite dela
raiſon , qui eſt la connoiſſance claire &
diſtincte des vrais intérêts de l'huma-
"
"
nité. La philofophie donne l'eſprit de
» juſteſſe & d'obfervation , elle affermit ,
„ mais elle détache ; elle rendroit indif
férent . C'eſt aux belles-lettres qu'il ap-
„ partient de donner cette fleur de goût ,
cette délicateſſe , cette diſpoſition à recevoir
les impreſſions agréables. Tout
• Cette observation n'a pour objet que les hiſtoires géné-
Tales , & ne doit point s'appliquer au travail des Biographes,
qui est d'autant plus utile , qu'il se rapproche dayan
sage du genre des Romans; Plutarque & Xénophon font,
Lous cepitde vue, des Ouvrages claſſiques.
\
A
112 MERCURE DE FRANCE.
„ cela réuni, compoſe la ſcience de
l'homme & la théorie de la vie ; je crois
„ que les Romans en donnent une forte
„de pratique artificielle. Avec un petit
nombre de volumes , vous avez vécü
„ pluſieurs vies ; vous entrez dans le
monde avec l'expérience des vieil-
„ lards". L'Auteur ne parle point ici de
ces Romans qui n'ont pour objet que de
réveiller & d'animer une paſſion déjà
trop active ; ils peuvent échauffer , quelques
inftans , une imagination bleſſée,
mais ils la fatigueront bientôt ; il n'y a
que les fictions morales qui puiſſent donner
àl'ame un intérêt continu , lui communiquer
une chaleur douce & foutenue
qui émeuve ſans convulfion & attendriſſe
ſans affoiblir.
L'Auteur cite avecjuſtice, les Romans
de Richardfon comme ceux qui peuvent
le mieux nour donner la philoſophie des
moeurs. L'ame du Lecteur s'éleve , s'aggrandit
, s'adoucit & s'aſſouplit en quelque
forte avec Clariffe. L'épiſode de Didon
eſt moins beau. Malgré le charme
des vers , l'héroïne de Virgile eſt moins
intéreſſante, c'eſt qu'elle eſt moins vertueuſe.
Qu'elle ſcene plus pathétique &
plus majestueuſe! Quel tableau plus fublime
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 113
blime de la ſupériorité de la vertu , même
abandonnée , ſur le crime puiſſant & foutenu
, que celui de la fermeté de Clariſſe
dans l'abominable maison de la Sainclair ?
Toutes les précautions priſes , tous les
complices raſſemblés & inſtruits , toutes
les iſſues fermées à ſa retraite , Clariſſe
paroît au milieu d'eux , l'aſſurance répandue
ſur le viſage & mêlée à l'indignation
; la fierté de la vertu étincelle dans
fon regard ; elle effraie & diſperſe cette
vile aſſemblée ; ainſi un Héros dans les
fers avoit autrefois menacé de la potence
les Pirates qui le retenoient priſonnier.
En vain leur Maître s'efforce de les rallier
, ils ſemblent fuir devant leur juge.
Une jeune fille armée de la ſeule innocence
a frappé d'effroi cette multitude. Le
Chef de cette horrible entrepriſe veut ofer...
Arrête , monſtre , s'écrie-t-elle ,
ر و .
P
ود
arrête où tu es ; & n'entreprends pas de
„ me toucher , ſi tu ne veux me voir
„ tomber ſans vie à tes pieds. ( Le poi-
" gnard eſt levé ſur ſon coeur). Je ne
,, menace ici que moi - même ; vous ,
, Monfieur , vous , femmes , foyez ſans
,, crainte , c'eſt aux loix que je remets
,, ma vengeance .... Lovelace , je brave
و د
ton infame deſſein , je te mépriſe du
H
114 MERCURE DE FRANCE,
!
و د
و د
د و
fond de mon coeur. Comment peuxtu
foutenir ma préſence ? Opprobre de
de l'humanité.... Approche, barbarel
" j'oſe mourir , c'eſt pour la défenſe de
mon honneur : Dieu prendra pitié de
mon innocence , je n'en attends point
,, de toi." Le vice confondu , va cacher
ſa honte , & la vertu fort de l'épreuve
avec plus d'éclat encore.
"
و د
و د
" Si je connoiſſois , ajoute l'Ecrivain ,
,, un homme qui niât la Providence , je
lui préſenterois un des poemes de Ri
" chardfon , & je lui dirois , vous êtes
Clariſſe ou Clémentine ; les hommes
vous maltraitent ou vous méconnoisſent;
victime de l'ignorance ou de la
cupidité , la terre entiere vous refuſe
des ſecours , rejeterez - vous encore la
Providence ? "
"
و د
و د
و د
د و
L'Auteur , dans la ſuite de cet Ecrit
fur la lecture des Romans , nous fait un
éloge auſſi vrai qu'intéreſſant du Voyage
Sentimental , de l'Homme ſenſible , de l'Homme
du monde , du Ministre de Wackefield ,
& autres Romans moraux Anglois , dont
le but & l'effet eſt de développer le principe
de la ſenſibilité, que le défaut d'ufa.
ge affoiblit , & finit par effacer chez la
plupart des hommes.
4
1
۱
1
-
JUILLET. II. Vol. 1776. 115
Fournal des causes célebres , curieuses , intereſſantes
de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , avec les jugemens qui les
ont décidées.
t
1
Depuis que nous avons rendu compte
de cet Ouvrage périodique , il en a paru
pluſieurs volumes qui contiennent des
affaires qui méritent d'être connues du
Public. Ce recueil , auſſi utile qu'inté
reſſant, devient chaque jour une collec
tion précieuſe. Il ne renfermoit juſqu'ici
que des cauſes jugées par les Tribunaux
du Royaume , les Rédacteurs ont cru que
le Public y verroit avec plaiſir les affaires
qui ont eu de la célébrité dans les Tribunaux
Etrangers. Le volume qui vient de
paroître renferme le procès de l'Amiral
Byng , condamné à mort en Angleterre ,
& celui des Perrauds , condamnés à être
pendus depuis peu pour avoir fait de faux
billets . Cette derniere affaire a fait le
plus grand bruit l'année derniere à Lon
dres. Elle est écrite avec intérêt , & fes
détails plairont à toutes fortes de Lecteurs.
La fameuſe affaire de la Ducheſſe de
Kinſton , qui vient d'être jugée par la
P
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
Cour des Pairs d'Angleterre , ſera inférée
dans le volume qui paroîtra le mois prochain.
Les Rédacteurs ſe propoſent d'inférer
également dans les autres volumes , des
affaires célebres qui ont été décidées par
les Tribunaux des autres Nations ; en
augmentant ainſi la variété de cet Ouvrage
périodique , ils ne peuvent que de
plus en plus en afſurer le ſuccès.
On ſouſcrit chez M. Déſeſſarts , Avocat
au Parlement , un des Auteurs de ce
Journal , rue de Verneuil : & chez le
ſieur Lacombe , Libraire , rue Chriſtine.
Le prix de la ſouſcription pour 12
volumes , dont il en paroît un exactement
tous les premiers jours de chaque mois ;
eſt de 24 liv. pour la Province , & de
18 liv. pour Paris.
On ſouſcrit encore pour les années
précédentes.
Précis de l'Histoire de France , en vers ,
avec des notes , où l'on développe ce
que les vers ne font qu'indiquer ; à
Puſage de la jeune Nobleſſe ; par M..
Peloſi , Italien. A Paris , chez la
veuve Ducheſne , Libraire , rue Saint"
21
1
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 117
Jacques , au Temple du Goût , 1776 ;
I vol. in- 8°.
L'eſtimable auteur de cet ouvrage ,
ayant conſacré ſa vie à l'éducation de la
jeuneſſe , a eſſayé de faciliter à ſes éleves
l'étude de l'Hiſtoire de France , en la
mettant en vers. Cette entrepriſe hardie
lui a réuſſi bien au delà de ce qu'on
pouvoit attendre d'un étranger. En liſant
les vers de M. Pelofi ,& les notes qui les
accompagnent , & qui forment un autre
abrégé de l'Hiſtoire de France plus détaillé
& plus étendu , on a peine à ſe perfuader
que le François ne ſoit pas fa
langue naturelle. Ses vers font bien différens
, pour la plus grande partie, de ceux
qu'on appelle vers techniques ; on y
trouve ſouvent de la force & de la poëſie.
Quand à la proſe de cet ouvrage , nous
allons mettre le lecteur à portée d'en
'juger , par ce que l'auteur dit du Cardinal
de Richelieu , dont il a fu faire l'éloge
avec autant d'adreſſe que de préciſion ,
fans diſſimuler ſes défauts. „ On reprocha
à Richelieu ſa jalouſie , ſa ven-
,, geance , ſon ingratitude; mais l'Etat
lui doit ſa grandeur; la Nation , fa
tranquillité ; le Peuple , fonaffranchis-
2
و د
"
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
و د
ſement d'une foule de maîtres qui
l'opprimoient ; la Marine , ſa renaisſance
; le Commerce , le commence-
,, ment de fes progrès ; les Lettres & les
,, Arts , les fondemens de leur gloire.
و د
:
"
و د
"
Il éleva des Théâtres , fonda l'Académie
Françoiſe ; préſida au travail qui
fixa le premier méridien à l'Ifle de
Fer , & établit le Jardin des Plantes " .
M. Peloſi a emprunté quelquefois des
vers de la Henriade , mais il a ſoin d'en
prévenir le lecteur dans ſa Préface , &
de les fouligner. Cet ouvrage annonce à
la fois du zele , des lumieres & du talent ,
il ne peut qu'être très- utile aux jeunes
gens occupés de l'étude de l'Hiſtoire de
France . :
La Syntaxe Latine , rappelée à fix regles ,
ou Méthode pour apprendre en peu .
de temps cette langue ; dédiée à MM.
les Eleves des Ecoles Royales Militaires
; par M. Sacré. A Paris , chez
Grangé , au Cabinet Littéraire , Pont
Notre - Dame , in-8°. :
L'Auteur de cette nouvelle Syntaxe ,
qui fait profeſſion depuis long temps
d'enſeigner le latin , a vu avec regret
A
JUILLET. II. Vol. 1776. 119
qu'en général on fait employer pour apprendre
cette langue beaucoup plus de
temps qu'il n'en faudroit , ſi l'on dégageoit
cette étude d'une foule d'inutilités
qui ne fervent qu'à fatiguer & rebuter
les enfans. En conféquence , il s'eſt attaché
à en réduire les principes aux définitions
les plus courtes & les moins nombreuſes
qu'il lui a été poſſible ; il a judicieuſement
mis à l'écart la plupart des
exceptions & autres détails qu'on ne
peut bien apprendre que par l'uſage ; détails
qui groſſiſſent en pure perte tant de
grammaires , & augmentent la peine des
écoliers. Son ouvrage , qui n'eſt en tout
que de ſoixante- dix pages , contient 1º.
les déclinaiſons & conjugaiſons dans
l'ordre le plus clair & le plus facile : 20.
la Syntaxe , réduite en effet à fix regles ,
miſe chacune en deux vers techniques ,
& expliquées enſuite ; précédée d'un
Préliminaire intitulé : Explications familieres
des rapports, où l'Auteur rend
raiſon des expreſſions dont il s'eſt ſervi
dans ſes définitions; & qui lui font particulieres.
3º. Une explication ſuccincte
des figures de conſtruction ou de grammaire
, au nombre de neuf, dont pluſieurs
ont des fubdiviſions. Une lecture atten-
1
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
tive de cette derniere partie , qui n'a que
trois pages , fuffira pour faciliter beaucoup
aux enfans la lecture des bons Auteurs
latins , dont les difficultés conſiſtent
principalement dans ces figures de construction
, telles que les ellipſes , pléonasmes
, fyllepſes , helléniſmes , &c. Nous
n'avons guere vu d'ouvrage plus propre
à abréger l'étude du latin.
Histoire Naturelle de la Parole , ou précis
de l'origine du langage & de la Grammaire
Universelle , extrait du Monde Primitif
; par M. Court de Gebelin , in- 8°.
avec figures. A Paris , & ſe vend chez
l'Auteur & chez les même Libraires
que le Monde Primitif. (se trouve à
Amſterdam chez Rey.
Cet ouvrage eſt un précis des principes
répandus dans le ſecond & dans le troiſieme
volume du Monde Primitif, destiné
à l'uſage des jeunes gens ; il préſente
un tableau rapide de ce que ces deux volumes
contiennent de neuf & de curieux :
parce moyen , on juge mieux de l'enſemble
on en faiſit plus aiſement la
doctrine qui y eſt exposée, & les avantages
qui en peuvent réſulter. Il eſt di-
,
JUILLET. II. Vol. 1776. 121
viſé en trois Parties ,qui traitent de l'étymologie
, ou origine des langues , de
l'origine de l'écriture . & de la grammaire
univerſelle,
و د
"
"
L'Auteur entre en matiere par l'expoſition
de ces diverſes parties. Nous
,, peignons , dit - il , nos idées par la pa-
„ role ; nous rendons cette peinture ſtable
,, par l'écriture : nous en uniſſons les diverſes
parties par les loix de la gammaire.
Du développement de ces arts
merveilleux , naît l'Hiſtoire Naturelle
de la Parole ; & c'eſt cette Hiſtoire
„ que nous allons tracer, en la débarrasſant
de toutes les diſcuſſions qu'elle
entraîne à ſa ſuite. Cet eſſai ſera donc
compoſé de trois Parties , Etymologice..,
Ecriture & Grammaire. La premiere ,
nous apprend la raiſon des mots ; la
ſeconde , à les peindre aux yeux ; la
troiſieme , à les unir ".
"
"
و د
و د
"
و د
"
و د
La premiere partie eſt diviſée en deux
ſections. On y fait voir que tout mot a
ſa raiſon , que cette raiſon conſiſte dans
le rapport des mots avec leur objet : que
les mots ont par conféquent des qualités
différentes qui les rendent propres à peindre
certains objets plutôt que d'autres,
& qu'en conſidérant les élémens de la
i
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
parole , on en voit naître tous les prin
cipes de l'art étymologique. Quant à ces
élémens , on fait voir qu'ils dérivent de
l'inſtrument vocal , comme on s'en aſſure
par ſa ſtructure ; & qu'il ſe diviſent en
Jons ou voyelles , langue des ſenſations ;
& en touches ou conſonnes, langue des
idées .
Relativement à l'écriture , on montre
qu'elle n'a pu être inventée & fe maintenir
que dans les états agricoles ; qu'elle
n'eſt qu'une imitation; quels font les obe
jets qu'on imita dans les lettres alphabétiques
, & en quels lieux naquitl'écriture
?
La troiſieme partie traite de la grammaire
univerſelle. Eile ſe diviſe en 3 livres
, où l'on diſcute les objets ſuivans.
Les parties qui compoſent le diſcours ,
&qui ſe diviſent en parties qui changent
de formes & en parties qui n'en changent
pas. Les formes que prennent celleslà,
d'où réſultent la déclinaiſon & la
conjugaison. L'arrangement dont font
fufceptibles les mots qui concourent à former
une phraſe ou la Syntaxe.
L'analyſe d'une fable françoiſe & d'une *
fable latine terminent cet abrégé , où
l'on trouve deux planches qui offrent ,
. ا
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 123
P'une l'alphabet primitif & fon origine ,
l'autre les organes qui conſtituent l'instrument
vocal. Celle - ci eſt gravée en
couleur.
Il eſt à deſirer que cet ouvrage précieux
pour les jeunes gens , par la précifion
& la clarté qui y regne , & par l'enſemble
inſtructif qu'il offre , & fur lequel
on étoit en quelque façon ſans ſecours ,
devienne un livre élémentaire : il facilitera
l'étude des langues & de leurs
regles , qui ſembloient n'être que l'effet
du hafard ou du caprice; il ne fera pas
même inutile à ceux qui ont lu le grand
ouvrage , dont celui-ci eſt un précis ; ils
y trouveront une récapitulation intéresfante
, & quelquefois plus exacte des vérités
qui y font éparſes.
Le traité de la grammaire générale a
été précédé dans le grand ouvrage , par
l'explication des principales allégories
orientales , & le développement du génie
allégorique & fymbolique des anciens ,
qu'on peut regarder comme une ſource
d'inſtruction. M. le Marquis de Saint-
Simon , dans ſon diſcours ſur Témera ,
Poëme épique en langue erſe ou gallique ,
en convenant que rien n'eſt plus abfurde
que la mythologie , n'en foutient pas
1
1
124 MERCURE DE FRANCE.
:
moins que rien ne donne plus d'élévation
à l'ame & plus d'expreffion aux ouvrages ,
qui ſeroient plus admirables encore fi
nous pouvions pénétrer dans les idées allégoriques
des Auteurs anciens , ou fi
nous renfermions des idées vraies ſous le
maſque de tant de grandes images & de
grands mots. Déjà , ajoute l'habile traducteur
de Témera , l'aurore de cette
ſcience commence à poindre ; l'explication
de la célebre & antique Theogonie
de Sanchoniation , annonce ce jour brillant
qui va ſe repandre ſur les fables de tous
les peuples. Le génie allégorique des anciens
, & les allégories orientales commencent
à nous initier aux myſtérieuſes
ſciences de l'Egypte , que les ſages de
la Grece alloient chercher avec tant
d'empreſſement , & qu'ils gardoient dans
un ſi profond ſecret, qu'aucun de leurs
écrits n'a pu nous en donner la moindre
connoiſſance. C'eſt ainſi que s'exprime
M. le Marquis de Saint - Simon ſur le
Monde Primitif, ouvrage qui a été ſi
bien accueilli par la plupart des Savans.
Conférences Ecclésiastiques du Diocese
d'Angers , fur les Etats. A Paris , chez
la veuve Deſaint , rue du Foin.
Y
JUILLET. II . Vol. 1776. 125
/ Tous les Etats font propres au ſalut ;
mais toutes fortes de perſonnes ne font
pas propres à tous lesEtats. Ce n'eſt point
feulement une imprudence , mais une
tranſgreſſion de l'ordre établi par Dieu ,
de ſe précipiter dans un état de vie , de
l'embraſſer ſans précaution & fans examen.
Rien de ſi dangereux pour l'homme
que de s'égarer dès la premiere démarche
d'où dépend toute la ſuite de la vie.
On s'eſt plaint dans tous les temps
que perſonne n'étoit à ſa place , & l'on a
toujours avoué que la principale cauſe
des déſordres qui regnent parmi les hommes
, étoit la témérité avec laquelle ils
embraſſent une profeſſion , ſans connoître
toute l'étendue des devoirs qui y
font attachés , & fans examiner , avant
tout , leurs talens & leurs forces. ,, Tel eſt
„ le caractere dominant des moeurs de
,, notre fiecle , dit un Magiſtrat éloquent ;
une inquiétude générale répandue dans
toutes les profeffions ; une agitation
„ que rien ne peut fixer; ennemi du
,, repos , incapable du travail , portantpar-
tout le poids d'une inquiete & ambitieuſe
oiſiveté ; un foulevement univerſel
de tous les hommes contre leur
condition ; une eſpece de confpiration
"
و د
"
و د
"
126 MERCURE DE FRANCE.
,
ا ی
η
,, générale , dans laquelle ils ſemblent
و د
و د
و د
و د
"
د د
و د
و د
و د
:
و د
A
être tous convenus de fortir de leur
و و
caractere ; toutes les profeſſions confondues
, les dignités avilies , les bienſéances
violées , la plupart des hom-
,, mes , hors de leur place , mépriſent
leur état & le rendent mépriſable.
Toujours occupés de ce qu'ils veulent
,, être , & jamais de ce qu'ils font ; pleins
de vaſtes projets , le ſeul qui leur
échappe eſt celui de vivre contens de
leur état. Tantôt c'eſt la légéreté qui
les empêche de s'attacher à leur pro-
,, feſſion. Tantôt le plaiſir les en dégoûte.
Souvent ils la craignent par moleſſe ,
, & preſque toujours ils la mépriſent par
ambition . Après une éducation tou-
,, jours trop lente au gré d'un pere aveu
glé par ſa tendreſſe , ou ſéduit par ſa vanité
, l'âge , plutôt que le mérite , & "
la fin des études beaucoup plus que
leur succes , ouvrent , à une jeuneſſe im-
, patiente l'entrée des profeffions les plus
" importantes . " Rien n'eſt donc plus
néceſſaire pour remédier à tous ces défordres
, que de joindre à l'examen de
foi - même la connoiſſance des devoirs
de l'état qu'on veut embraſſer. Outre les
obligations communes de l'homme , du
:
:
د و
ر و
و د
و د
و د
و د
!
JUILLET . II . Vol. 1776. 127
}
citoyen & du chrétien, toutes ces conditions
de la vie ont des devoirs particuliers
, analogues à chaque état , & a fes
fonctions dans la ſociété religieufe &
politique. Ces devoirs , comme l'obſerve
j'auteur des Conférences , font appuyés
fur la même autorité qui fait les loix , &
ces réglemens qui les établiſſent , font
une application authentique des maximes
générales du droit naturel ou du
droit divin à chaque état en particulier ,
relativement au bien public , au maintien
de l'ordre dans la ſociété & dans chacune
des profeſſions qui la compoſent. Ces
'inſtitutions civiles qui y font jointes ,
quoiqu'elles n'émanent immédiatement
ni du droit naturel ni du droit divin ,
ayant toutes le même objet que les loix
politiques du même genre , le bien &
L'ordre public , ont également la force
d'obliger. L'Auteur , après avoir établi
jes fondemens de l'obligation que tous
les hommes contractent en choiſiſſant
un état , parcourt tous les devoirs des
différentes profeſſions , & détruit tous
les ſophiſmes avec lesquels la cupidité
& la mauvaiſe foi cherchent à ſe faire
illuſion ſur un objet auſſi important. Tout
ce qui a rapport aux devoirs &, aux fonc
i
رم
128 MERCURE DE FRANCE.
tions des Eccléſiaſtiques , à celles de l'état-
Religieux , eſt traité avec étendue dans
les volumes que nous annonçons. On y
a joint les devoirs des Juges , des Avocats
, des Procureurs , des Notaires , des
Greffiers , des Huiffiers , des Plaideurs',
des Seigneurs & des Vaſſaux. Cet ouvrage
, lorſqu'il fera conduit à ſa perfection
, deviendra un cours de morale
complet , qui ſera d'une utilité générale.
:
L'Héroïsme de l'Amitié : David & Fonathas
, Poëme en quatre chants ; par
M. l'Abbé Bruté , Cenfeur Royal. A
Paris , chez les Freres Etienne , Libraires
, rue S. Jacques.
Si l'on pouvoit goûter la vérité toute
nue , comme le diſent tous ceux qui nous
ont parlé de la poëſie & de l'éloquence ,
elle n'auroit pas beſoin , pour ſe faire
aimer , des ornemens que lui prête l'imagination
; mais fa lumiere pure & délicate
ne flatte pas affez ce qu'il y a de
ſenſible en l'homme ; elle demande une
attention qui gêne trop fon inconſtance
naturelle. Pour l'inſtruire , il faut lui
donner , non - feulement des idées pures
イ
qui
JUILLET . II. Vol. 1776. 129
qui l'éclairent , mais encore des images
ſenſibles qui le frappent & qui l'arrêtent
dans une vue fixe de la vérité. Voilà la
ſource de l'éloquence & de la poësie.
C'eſt la foibleſſe de l'homme qui oblige
de recourir à toutes les ſciences qui font
du reſſort de l'imagination. La beauté
ſimple & immuable de la vertu ne le
touche pas toujours : il ne fuffit point de
lui montrer la vérité , il faut la peindre
aimable ; tel a été le but que s'eſt propoſé
l'Auteur du Poëme de David & de
Jonathas , en nous montrant d'une maniere
ſenſible & agréable , par des exemples
tirés des livres Saints , que rien n'eſt
comparable à un ami fidele , & que l'or &
l'argent ne méritent pas d'être mis dans la
balance , pour ſe ſervir de l'expreffion du
Sage , avec la fincérité de fafoi. Comme
Ja véritable amitié eft effentiellement fondée
ſur la vertu , il eſt impoſſible qu'elle
Tubſiſte entre des hommes livrés au vice.
ود Les méchans , dit ſi bien un Poëte tou-
,, jours élégant & ſouvent moralifte , n'ont
,, que des complices ; les voluptueux ont
"
و د
"
des compagnons de débauche ; les intéreſſés
ont des aſſociés ; les politiques
aſſemblent des factieux , le commun
des hommes oiſifs a des liaiſons ; les
!
I
130 MERCURE DE FRANCE.
ود Princes ont des courtisans." Les ambitieux
ne cherchent que ceux qui peus
vent ſeconder leurs vues ; s'il ne leur en
coûte pour s'élever , que le ſacrifice d'un
ami , ils ſe perfuadent bien vitê que le
ſuccès porte ſon excuſe avec foi. Jona
thas animé par des motifs bien différens
nous fournit le plus parfait modele de l'amitié.
Parcourons les différens traits de
ſa vie , & nous ferons bientôt convaincus
que ce Prince a porté l'amitié juſqu'à l'héroïſme.
La victoire de David effaçoit
l'éclat de ſes plus belles actions. Il n'en
eſt point jaloux. Il n'eſt touché que dé
la gloire qui en revient au Dieu d'Iſraël ,
& de l'avantage qu'en reçoit fon peuple.
Il connoît que David eſt aimé de Dieu:
dès-là il recherche ſon amitié , & lui don
ne tous les témoignages poſſibles d'honneur
& d'eſtime , juſqu'à ſe dépouillér
des marques de ſa dignité pour l'en revê
tir. Comme fils aîné de Saül , & héritier,
préſomptif de la Couronne , perſonne ne
doit , ce ſemble , être plus ardent que lui
à ſeconder la haine de fon pere , & à
s'oppoſer à l'agrandiſſement de David
mais il reſpecte l'ordre de Dieu ; & la
condition privée où il fait que cet ordre
le réduit , lui eft infiniment plus chere'
JUILLET. II. Vol. 1776. 1gi
L
!
qu'une couronne. Il prend aux dépens
de ſes propres intérêts , ceux de l'innocent
perfécuté ; il plaide la cauſe de ſon
ami contre ſon propre pere ; il l'aſſiſte de
ſes conſeils , quand les autres moyens de le
fecourir lui manquent; tous les courtiſans
abandonnent David, parce que le Roi l'a
pris en averſion : Jonathas ſeul lui demeure
attaché , parce que la haine de fon
pere eſt injufte. Comme ſon amitié eſt
fondée ſur la vertu , elle ſe fortifie à mefure
que la vertu de ſon ami eſt plus éprouvée
par les afflictions ; & lorſque David,
fans aucune reſſource humaine, eſt
obligé de prendre la fuite pour fauver ſa
vie, c'eſt alors que Jonathas , perfuadé
plus que jamais, par une foi ferme , & à
l'épreuve de toutes les apparences contraires
que les promeſſes de Dieu faites à
David s'accompliront , lui propoſe de ſerrer
l'amitié par de nouveaux noeuds , &
de la rendre immortelle par la religion du
ferment.
L'Auteur du Poeme ne pouvoit pas
choiſir un plus beau modele de l'amitié
chrétienne. Toute la vie de Jonathas eſt
un tiſſu d'exemples propres à prouver que
rien n'eſt plus capable de tempérer les
dégoûts & les amertumes de la vie , que
1
!
12
132 MERCURE DE FRANCE.
1
1
le précieux avantage de poſſéder un ami
vertueux, Mais cet avantage n'eſt-il pas
reſervé , fur-tout à ceux qui craignent le
Seigneur ? Et c'eſt ce qui réſulte de la
lecture de ce Poëme , où l'Auteur a cru
pouvoir omettre des faits inutiles à l'exécution
de ſon deſſein , & en ajouter d'autres
qui lui ont ſemblé naître de ſon ſujet.
Cette licence eſt permiſe à ceux qui font
un Poëme , & non pas une Hiſtoire.
L'Auteur prévient qu'il ne s'eſt point
aſſujéti fidellement au texte facré , & qu'il
a changé l'ordre des événemens. Quant à
la proſe que l'Auteur a employée dans fon
ouvrage, elle eſt certainement préférable
à une verſification dure & négligée. On
eſt convenu qu'on peut faire des vers fans
poësie , & être tout poëtique ſans faire
des vers par art; ce qui fait la poëſie ,
n'eſt pas le nombre fixe & la cadence
réelle des ſyllabes , mais le fentiment qui
anime tout , la fiction vive , les figures
hardies , la beauté & la variété des images.
C'eſt l'enthouſiaſme, le feu , l'impétuoſité,
la force, unje ne fais quoi dans
les paroles & les penſées que la nature
ſeule peut donner. On a obſervé plus
d'une fois que la gêne des rimes & la régularité
fcrupuleuſe de notre conftruc-
1
>
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 133
tion Européene , jointe à ce nombre fixe
*& meſuré de pieds , ne peuvent que diminuer
beaucoup l'eſſor de la poéſie héroïque.
D'ailleurs ne faut- il pas participer
en quelque forte à l'enthouſiaſme du Poëte
, pour bien écrire dans une proſe nomoreuſe
& cadencée ? Quand Racine avoit
écrit ſa tragédie en profe , il diſoit que
ſon grand travail étoit fini; ce qui prou.
ve que les grands obſtacles ne partent pas
toujours de la verſification. Au reſte ,
notre Auteur réunit les deux talens , &
mous en fournit la preuve dans le même
recueil , où il a ajouté des Odes ſurles Sacremens
, une imitation de l'ode de M.
Haller , ſur la mort de ſa femme, une traduction
du cantique de Moïſe , Audite
' cæli , quæ loquor , une épître en faveur de
la Religion , & une autre à ſa ſoeur , ſur
ſa retraite à Montmorenci. La lecture
'de ces poëſies prouve parfaitement que
l'Auteur pourroit nous donner ſon poëme
en vers. Mais il a mieux aimé ſuivre les
traces de Fénélon , & imiter les exemples
de M. M. Bitaubé & le Clerc , auteurs
de Joſeph & de Tobie. On trouve à la
fin de ce recueil intéreſſant , de nouvelles
remarques ſur l'Ecriture- Sainte , attribuées
à Longin, dont l'Auteur ne ga-
13
334 MERCURE DE FRANCE.
1- T
rantit point l'authenticité. Cet ouvrage
mérite d'être bien accueilli , & ne peut
qu'être utile aux jeunes perſonnes de l'un
& de l'autre ſexe.
Elémens de Geometrie , par M. l'Abbé
Rotſignol. A Milan , chez Marelli.
1,
On peut regarder la Géométrie , dit un
célebre Mathématicien, comme une logique
pratique , parce que les vérités dont
elle s'occupe étant les plus ſimples & les
plus ſenſibles de toutes , font par cette
raifon les plus ſuſceptibles d'une application
facile & palpable des regles du raifonnement.
Outre cet avantage ſi précieux
, elle a de plus la belle prérogative
de nous offrir ſans aucun mélange des
connoiſſances évidentes & certaines. Elle
eft , pour ainſi dire, la meſure la plus préciſe
de notre eſprit, de ſon degré d'étendue
, de ſagacité , de profondeur & de
juſteſſe. Si elle ne peut nous donner ces
qualités , on convient du moins qu'elles
les fortifie , & fournit les moyens les plus
faciles de nous aſſurer nous-mêmes , & de
faire connoître aux autres juſqu'à quel
point nous les poſſédons On ne peut
done mieux concourir à perfectionnerun :
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 135
ト
*plan d'éducation qu'en fourniſſant des élé-
* mens complets ſur laGéometrie , qui ſoient
en même temps clairs , précis & très-methodiques
, tels font ceux que nous adonnés
M. l'Abbé Roſſignol , & qu'il a perfectionnés
pendant vingt années de travail.
Cet auteur a préfére la méthode qui
va du connu à l'inconnu , & qui l'emporte
pour l'enſeignement à la methode analytique.
Il a réduit à une centaine toutes les
propoſitions élémentaires qui peuvent être
de quelque uſage dans un cours complet de
mathématiques . Un pareil choix exigeoit
des connoiſſances , du difcernement &
des ſoins. Cet ouvrage , qui ne contient
que quatre- vingt- une pages , réunit la
briéveté à la clarté , & ne peut être que
très utile aux Profeſſeurs de philoſophie
& à leurs diſciples. Cet Auteur , qui s'eſt
livré avec ſuccès à l'étude de la métaphyſique
, a compoſé un ouvrage ſur la théorie
des ſenſations , dont il a fait imprimer
le canevas , ſous le titre de vue fur les
Sensations. C'eſt Loke & M. l'Abbé de
Condillac qu'il ſe propoſe de réfuter dans
cet opufcule. M. l'Abbé Roffignol s'artache
à prouver contre l'illuftre Académicien
, que par l'application de la main
de ſa ſtatue ſur un corps , elle aura bien
N
14
136 MERCURE DE FRANCE.
une ſenſation occaſionnée par la folidité
ou la réſiſtance, mais qu'elle ne ſentira
pas cette folidité & cette réſiſtance ; &
que quand même l'ame auroit le ſentiment
de la ſolidité & de la réſiſtance ,
elle n'en ſeroit pas plus avancée pour
arriver à la connoiſſance de ſon propre
corps & des autres corps placés autour .
d'elle. Il combat auſſi par l'expérience
& par le raiſonnement , les ſectateurs de
Loke , qui veulent que les ſenſations propres
à donner à l'ame l'idée de l'etendue
, fans laquelle elle ne fauroit parvenir
à connoître les corps , foient celles
qui font occaſionnées par la folidité ou
la réſiſtance de la matiere. Nous exhortons
l'Auteur à donner au public ce grand
ouvrage qui répandra de la lumiere ſur
une matiere importante, qui tient à l'immatérialité
de l'ame. Une diſcuſſion lumineuſe
ſur ces objets , eſt utile dans un
temps où tant de gens voudroient ne
trouver dans ces recherches épineuſes
qu'un prétexte ſpécieux de s'arrêter dans
un état de doute , pour s'épargner la peine
de s'éclaircir & de ſe convaincre , &
pour s'ôter à jamais toute inquiétude ſur
l'avenir.
ל
1
!
JUILLET . II. Vol. 1776. 137
Affaires de l'Angleterre & de l'Amérique ;
chez Piffot , Lib. Quai des Auguſtins.
Tout ce qui a rapport à la fameuſe
querelle qui s'eſt élevée entre l'Angleterre
& ſes Colonies , mérite la plus
grande attention. L'Europe entiere ne
peut point être indifférente ſur cet objet.
Les Colonies réclament des privileges
qu'elles prétendent leur appartenir.
La Métropole oppoſe le droit national,
& prétend que les Colonies doivent être
ſoumiſes aux loix d'Angleterre , puisqu'elles
profitent des avantages de la défenſe
tutelaire & de tout ce qui en eſt
l'effet naturel. C'eſt ici un procès par
écrit , où font diſcutés pluſieurs points
importans du droit naturel & du droit
public, C'eſt une guerre allumée , dont
les événemens intéreſſent tous les Souverains
. Rien ne mérite donc mieux d'être
accueilli du Public , que le récit des
faits & des diſcuſſions qui ont rapport
à cette querelle , & qui doivent ſervir
à l'Hiſtoire politique de l'Angleterre &
de ſes Colonies. Et ce qui pique le plus
la curioſité eſt de ſavoir jour par jour
tout ce qui arrive d'intéreſſant , & d'a-
15
1
138 1 MERCURE DE FRANCE,
1
.
voir la perfuafion qu'on ne rapporte que
des faits conſtatés avec leurs dates précis
ſes. Ce recueil renfermera auſſi le recit
des débats parlementaires & de ceux de la
Compagnie des Indes. On peut conjecturer
, d'après les trois numéros qui ont
déjà paru , qu'on donnera une vingtaine
de cahiers par an. On a mis à la fin de
chaque recueil , une lettre d'un Banquier
de Londres à l'Auteur , où se trouvent
les événemens les plus récents , avec des
obſervations. On a vu dans les trois lettres
qui ont déjà paru , des originalités
piquantes & le tableau de la guerre bien
développé. Chaque cahier eſt diviſé en
deux parties , l'une pour la fuite chronologique
des événemens de l'année , l'autre
pour les nouvelles du jour. Cet ouvrage
périodique ne contient que des faits intéreſſans,
& des réflexions également judi.
cieuſes & impartiales.
Les Nuits Attiques d'Aulugelle , traduites
pour la premiere fois; accompagnées
d'un commentaire , & diſtribuées dans
un nouvel ordre. Par M. L'Abbé de V.
deux volumes in 12 brochés , 5 liv,
à Paris , chez Dorez , Libraire , rue
Saint Jacques , près Saint- Yves ; &
1
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 139
à Bruxelles , chez J. L. de Boubers ,
Libraire , Marché aux herbes.
La traduction de cet ouvrage manquoit
à nos richeſſes littéraires. Il doit paroître
furprenant que juſqu'ici aucun homme de
lettres n'ait pensé à l'entreprendre. La
difficulté de rendre dans notre langue
quelques articles de la grammaire , qu'on
trouve dans ce recueil d'Aulugelle , aura
fait sans doute abandonner le projet de la
traduction. On ne pouvoit prendre le
parti de mettre à part ces morceaux , qui
font en fort petit nombre , de même que
quelques autres qui font moins intéreſſans;
de cette maniere la verſion des Nuits Attiques
auroit préſenté le plan d'une lecture
agréable , propre à donner une connoisfance
exacte des moeurs , des uſages &
des études de l'antiquité.
Nous avons obligation à M. l'Abbé de
V.... d'avoir conçu cette idée , & de
l'avoir exécutée avec le courage & l'affiduité
que ſuppoſe la premiere verſiond'un
écrivain , dont le texte eſt ſouvent fort
difficile à entendre.
Aulugelle , Philoſophe , homme de lettres
& Grammairien , iſſu d'une famille
conſulaire, vivoit à Rome , ſa Patrie ,
140 MERCURE DE FRANCE.
,
ſous le regne de l'Empereur Adrien. Après
avoir étudié les belles-lettres , lajurisprudence
& la philofophie , ſous les
maîtres les plus habiles , il fit un voyage
en Grece , felon la coutume des jeunesgens
de qualité , pour entendre & perfectionner
les connoiſſances qu'il avoit
puilées dons les écoles Romaines. Pour
ne point ſe diſtraire de ſes études , Aulugelle
avoit coutume de ſe retirer dans une
petite campagne aux portes d'Athenes ;
c'eſt là qu'il conçut le plan de ſon ouvrage:
le deſſein de former un volume qui
pût contribuer à l'éducation morale &
littéraire de ſes enfans , lui mettoit la
plume à la main toutes les fois que la
nuit , qui en hiver couvre de bonne heure
les terres de l'Attique , le rendoit à ſa ſolitude
; c'eſt ce qui le détermina à intituler
ce recueil , Nuits Attiques , Noctes
Attica.
De retour à Rome, Aulugelle reprit
ſon travail. La mort le ſurprit au commencement
du regne de Marc- Aurele ,
lors même qu'il finiſſoit le vingtieme livre
de ſes commentaires , & qu'il ſe préparoit
à les augmenter. Il ne nous en
reſte que 19 , avec le titre des chapitres
du huitieme livre dont le texte eſt perdu.
JUILLET. II. Vol. 1776. 141
Il n'eſt point d'homme verſé dans la
littérature , qui ne ſache que cet ouvrage
a reçu dans tous les temps , & de tous les
ſavans , le tribut d'éloges qu'il mérite ,
& qu'ils ſe réuniſſent tous pour le placer
au nombre des livres claſſiques. Le Préſident
de Monteſquieu le cite preſqu'à
chaque page ; & de tous les Ecrivains qui
ont travaillé à l'hiſtoire ancienne de la
Grece ou de Rome , il n'en eſt pas un
ſeul qui n'ait lu les Nuit Attiques , &
qui n'en ait profité.
Cet ouvrage préſente , 1º. pluſieurs
morceaux d'hiſtoire profane & facrée ;
des anecdotes curieuſes , des éclairciſſemens
ſur les moeurs , la religion, le gouvernement
& la milice de l'ancienne
Rome , & des premiers temps de la
Grece.
2°. Des recherches ſur l'état de laphilofophie
de ces premiers âges , & du ſfiecle
où l'Auteur vivoit; des traits de la
vie des anciens Philoſophes; la méthode
de leurs écoles , le ton de leurs aſſemblées
, de leurs repas & de leurs converſations
particulieres ; des diſſertations
fur les points les plus importans de la
morale. Entr'autres morceaux rares , conſervés
par Aulugelle , on lira avec un plai142
MERCURE DE FRANCE.
fir fingulier le diſcours éloquent de Favo
rin contre les meres qui ne nourriſſent
point ; il eſt digne de Platon & de l'Orateur
Romain ; il a ſervi à monter l'imagination
des Auteurs modernes qui ſe ſont
élévés avec force contre la barbare indifférence
des meres de nos jours ; & l'on
s'apperçoit que tous l'avoient bien lu.
30. L'examen, l'apologie ou la critique
de la jurisprudence Romaine com
parée avec les inftituts étrangers. Les
Erudits applaudiſſent ſur-tout àune diſſertation
apologétique de la loi des douze
tables dans la bouche d'un fameux Juriſconſulte
qui combat contre Favorin
pour la gloire , la ſageſſe & l'équité des
loix Romaines ; en jetant les yeux fur
ce fameux dialogue , on ſe convaincra
combien on eſt loin de poſſéder l'eſprit
d'un Code fameux , devenu la baſe de
preſque toutes les légiſlations modernes.
4°. Pluſieurs articles rares de littérature
Grecque & Romaine , mis en parallele
avec autant de goût que d'érudition.
5º. Ce qui rend les commentaires d'Au
lugelle très -précieux aux connoiſſeurs
c'eſt qu'ils nous ont tranſmis des fragmens
curieux & intéreſſants de pluſieurs ou
vrages de l'antiquité, dont nous ne conJUILLET.
II . Vol. 1776. 143
\
noiſſons que les titres , & qu'on ne trouve
que dans ſon recueil : par exemple ,
des morceaux de Gracchus , ce fameux
Tribun , de Caton le Cenſeur , & de
quelques autres perſonnages célebres par
leur éloquence , l'intégrité de leurs moeurs
& leurs aventures; enforte que ſi quelque
jour la littérature recouvre ces tréfors
, comme les fables de Phedre qui furent
retrouvées dans le ſeizieme ſiecle ,
elle ne pourra s'aſſurer de l'authenticité
des originaux , qu'en les comparant aux
extraits conſignés dans l'ouvrage d'Aulugelle.
4
Il eſt ſurprenant qu'Aulugelle n'ait
point mis plus d'ordre dans un recueil
auſſi intéreſſant. Litterature , religion ,
poéſie , grammaire , éloquence , tout y
eſt pêle mêle ſans méthode , & fans aucun
rapport. L'Auteur écrivoit , comme
il le dit dans ſa préface , tout ce qu'il
trouvoit dans une lecture immenſede tous
les ouvrages grecs & latins , tout ce qu'il
entendoit dans le commerce des ſavans ,
fans s'embaraſſer de l'ordre & de la liai
fon .
Le Traducteur hafarde , comme il le
dit , d'établir un nouvel ordre dans les
matieres qu'Aulugelle a traitées. Les ar
144 MERCURE DE FRANCE.
1
ticles d'hiſtoire , de philoſophie , demorale
, de jurisprudence & de littérature
font raſſemblés & claſſes ſous autant de
livres qui portent ces différens titres.
M. l'Abbé de V .... à la fin d'unepréface
très-bien écrite , ſouhaite que la traduction
d'Aulugelle foit miſe entre les
mains de la jeuneſſe qu'on éleve dans les
écoles publiques : ,, Notre deſſein , dit-
و د
il , en publiant une traduction d'Au-
,, lugelle , eſt d'ajouter à nos livres clas-
,, ſiques un ouvrage digne, par fon ob-
,, jet , d'entrer dans le plan de l'éduca-
و د
و د
tion littéraire de la jeuneſſe Françoiſe ;
, ce n'eſt pas que fa latinité doive fervir
„ de modele , nous en avons prévenu
و د
ود
"
و د
nos lecteurs ; mais les matieres que ce
livre renferme , ont un rapport ſi esfentiel
avec les premieres études , que
nous eſpérons mériter l'approbation des
,, maîtres , & la gratitude des éleves , en
leur préſentant la premiere verſion d'un
ancien Auteur auſſi propre à former le
,, coeur , qu'à cultiver l'eſprit."
"
و د
J Nous ne pouvons qu'applaudir à ce
projet , & defirer qu'on familiariſe notre
jeuneſſe avec un Ecrivain dontSt. Augustin
, Eraſme & Scaliger font de fi grands
éloges , & qui leur donnera des idées
nettes
JUILLET. II. Vol. 1776. 145
nettes & préciſes des monumens les plus
curieux de la favante antiquité.
1
Obfervations fur les Maladies des Negres,
leurs cauſes , leurs traitemens , & les
moyens de les prévenir ; par M. Dazolle
, Médecin, Penſionnaire du Roi ,
ancien Chirurgien - Major des troupes
de Cayenne , des Hôpitaux de l'iſſede
France , &c. A Paris , chez Didot
le jeune , Libraire , I vol. in- 8°. 1776 ;
avec approbation & Privilege du Roi :
prix , 3 livres broché.
Cet ouvrage eſt un vrai traité de
pratique ; il ſeroit bien à deſirer que les
ouvrages qu'on publie journellement en
médecine , fuſſent rédigés de même , &
qu'on en éloignât tout eſprit de ſyſtême ,
pour s'en tenir à l'obſervation. Quand
on voudra faire des progrès dans la médecine
, c'eſt de l'obſervation qu'il faut
partir; c'eſt là la baſe fondamentale qui
n'eſt malheureuſement que trop négligée :
tout le monde fait que ce qui détermine
le degré de proſpérité des Colonies eft
leur population ; & la fource primitive
de leur opulence dans nos Ifles , conſiſte
uniquement dans la population des Ne-
1
K
-
146 MERCURE DE FRANCE .
{
,
gres ; car ſans Negres , point de culture,
point de produits , point de richeſſes :
on ne peut donc aſſez s'appliquer à la
conſervation de ces êtres malheureux.
Rechercher les cauſes des maladies qui
les affectent , ſuivre ces maladies dans
leur commencement , leurs progrès
leur terminaiſon, & indiquer les moyens
d'y remédier , former un réſultat qui
tende à arrêter la dépopulation effrayante
de l'eſpece ; c'eſt s'occuper de ce qui
eſt utile aux Colons en particulier , au
commerce de la nation en général , &
à la proſpérité de l'Etat; tel eſt le but
de l'ouvrage que nous annonçons , & il
nous a paru affez exactement rempli ;
l'Auteur y traite en bon praticien des
fievres putrides , de la diarrhée & de la
dyſſenterie des Negres , des maladies
vermineuſes , des maladies de poitrine ,.
de la fauſſe péripneumonie particuliere
aux Negres , de la ſuppuration des poumons
, des différentes maladies vénériennes
, notamment du pian ; il donne les
cauſes , diagnoſtics , prognoſtics , traitement
de ces maladies , & il indique les
moyens de les prévenir. M. Antoine ,
pere , qui a examiné attentivement cet
ouvrage , en a rendu le meilleur témoi-
1
7
JUILLET . II. Vol. 1776. 147
gage: on peut bien s'en rapporter au
jugement d'un Médecin auſſi inſtruit.
Traité du Seigle ergoté, par M. Read,
Docteur en Médecine , Médecin de
l'Hôpital Militaire de Metz , des Prifons
Royales , &c.; 2° édition. A
Mets , chez Jean - Baptiste Colignon ;
& à Paris , chez Didot le jeune ,
Libraire, quai des Auguſtins, 1774 ;
avec permiffion.
Cette Broch. eſt diviſée en trois parties:
dans la premiere , l'Auteur donne
la deſcription de l'ergot ; il examine les
différentes cauſes qu'on lui a aſſignées ;
il préſente les moyens de prévenir , autant
qu'il eſt poſſible , la production de
ces grains vicieux. Dans la ſeconde partie,
il rapporte les expériences qu'on a faites
fur le ſeigle ergoté ; il y joint les effets
de ce grain fur les animaux domeſtiques.
La troiſieme contient enfin l'hiſtoire des
maladies occaſionnées par l'uſage du
ſeigle ergoté , leur nature , & le traitement
qu'elles exigent. Cette petite bro
chure eſt' fort intéreſſante ; elle mérite
Ka
i
148 MERCURE DE FRANCE.
particulièrement d'être connue dans les
pais où l'on cultive le ſeigle.
Méthode éprouvée pour le traitement de la
rage , publiée par ordre du Gouvernement.
A Paris , de l'Imprimerie Royale
, 1776.
Le Rédacteur de cette Méthode eſt
M. de Laſſone , premier Médecin du
Roi , en ſurvivance , & premier. Médecin
de la Reine. Ce grand Médecin
qui a toujours dévoué les momens de fa
vie à ſecourir les pauvres malheureux
dans leurs maladies , chargé même depuis
long- temps de faire diftribuer dans
les Provinces , des remedes pour les maladies
des habitans des campagnes , a encore
été chargé , de la part du Gouvernement
qui connoît fon zele , de publier
une méthode pour le traitement de la
rage; c'eſt cette méthode qui ſe trouve
expoſée dans le Mémoire imprimé que
nous annonçons. M. de Laſſone réunit
dans cette méthode , de la maniere la
plus avantageuſe , les diverſes parties
du traitement de cette maladie, quoique
déjà pour la plupart connues , ainſi qu'il
l'annonce lui- même; mais la façon avec
4.
1
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 149
laquelle cet habile Médecin a ſu reunir
toutes les différentes parties dans cette
méthode , la lui rend en quelque façon
propre ; d'ailleurs , elle a été ſuivie des
Aplus grands fuccès , comme il l'atteſte
par différentes lettres de M. Blads
Médecin de Cluni , qui a dirigé cette
méthode avec tous les foins poſſibles :
elle mérite donc d'autant mieux d'être
connue , & d'être inférée dans cet ouvrage
périodique conſacré à la nation. D
,
Si la perſonne bleſſée est bien conftituée
, & d'un tempérament fanguin ,
il faut faire d'abord une ou deux faignées
du bras ou du pied , après avoir
débarraſſé les entrailles par quelques layemens
laxatifs; la ſaignée ſeroit encore
mieux indiquée, s'il s'étoit déjà manifeſté
quelque ſymptôme de la rage ; car
alors le viſage eſt rouge & allumé, le
regard eſt farouche , les yeux font ordinairement
enflammés , le pouls eſt fort
vif & plein. On fera tremper , matin &
foir , une heure de ſuite , les jambes dans
L'eau chaude , mais d'une chaleur tempérée
; & s'il étoit poſſible de plonger
tout le corps dans un bain tiede , cela
feroit encore plus utile.
On lavera long- temps la plaie avec
•
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
}
$
L
2
de l'eau tiede , chargée de ſel marin: on
doit réitérer cette lotion , ſurtout les premiers
jours , & même au - dela , ſi les
mauvais temps & l'eſpéce de la plaie
l'exigeoient. Si la morſure eft conſidérat
ble , ſi les chairs font déchirées , hachées ,
profondément contufes , on fera des ſcarifications
profondes : on ſéparera les
lambeaux , enfuite on fera des lotions
avec l'eau tiede ſalée . ou , ce qui seroit
préférable ſi les circonstances le permettoient
, avec l'eau animée par le ſel
ammoniac diſſout.
Si l'on avoit à traiter quelque animal
domeſtique mordu , alors au lieu de ſcarifier
, il faudroit cautérifer la plaie avec
un fer rouge. Cette pratique trop cruelle
pour les hommes , eſt pourtant préférable
à celle des ſcarifications. Immédiatement
aprés ces préliminaires , on frottera légé
rement les bords & les environs de la
plaie , avec un gros de pommade mer
curielle ; enſuite on panſera la plaie avec
l'onguent fuppuratif, ou le bafilicum. Si
l'on vouloit ſe ſervir de quelqu'autre onguent
, on auroit l'attention de n'employer
que ceux qui font fort doux , & qui
reſſemblent aux deux précédens.
On doit panſer régulièrement deux
,
1
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 151
fois par jour la plaie, en renouvellant
l'application du ſuppuratif, ou du bafilicum
, aprés avoir fait la lotion avec l'eau
tiede ſalée ; mais il ne faudra réitérer la
friction légere avec la pommade mercurielle
, à la même doſe déjà preſcrite ,
qu'une ſeule fois en 24 heures. On aura
ſoin de procurer journellement la liberté
du ventre par les lavemens ſimples , où
l'on aura mêlé une bonne cuillerée de
miel commun , & deux cuillerées de
vinaigre.
Dans l'intention de prévenir la falivation
, on purgera tous les quatre ou cinq
jours , en faiſant avaler une dofe de poudre
purgative quelconque. Ce purgatif
devant être ſouvent répété , il eſt prudent
& même eſſentiel d'en modérer la doſe.
Il feroit même avantageux de procurer ,
ſurtout dès le commencement , une ou
deux fois le vomiſſement , s'il y avoit
des nauſées ou des envies fréquentes dé
vomir.
Deux fois par jour , c'est - à- dire , le
matin & dans la ſoirée , on fera avaler
une cuillerée de vin , où l'on aura
mêlé vingt ou vingt , cinq gouttes d'eau
de luce : on ſe borneroit , à l'égard de
ce remede , à une ſeule cuillerée chaque
K 4
152 MERCURE DE FRANCE .
۱
:
jour , ſi l'on remarquoit qu'il procurât
trop d'agitation. S'il déterminoit la fueur ,
effet affez ordinaire , on la favoriſeroit ,
fans aſſujétir pourtant les malades à respirer
un air trop échauffé ; on ſuſpendroit .
alors l'uſage de l'eau de luce , où la doſe
en feroit modérée.
On donnera tous les jours le bol ſuivant
: quatre grains de camphre , deux
grains de muſe , fix grains de nitre en
poudre , mêlés& incorporés avec un peu
de miel.
S'il y avoit trop d'infomnie ou d'agitation
, on pourroit preſcrire un calmant ,
dont la doſe ſeroit moyenne ; mais il ne
faudroit pas le réitérer pluſieurs jours de
fuite.
On engagera les malades à boire fréquemment
d'une infufion de fleurs de
tilleul , ou de feuilles d'oranger , adoucie
avec le miel , & acidulée avec le
vinaigre commun , ou le vinaigre diſtillé ,
ce qui feroit preferable ; on obſervera
cependant de n'employer le vinaigre distilé,
qu'autant qu'on feroit aſſuré qu'il
eût éré diſtilé dans des vaiſſeaux de terre
ou de verre ; celui de commerce a presque
toujours été préparé dans des vaisfeaux
de cuivre.
人
4
م ت
JUILLET. II . Vol. 1776. 153
に
Si l'on avoit à traiter quelqu'un à qui
les remedes n'euſſent point été administrés
de bonne heure, & qui reſſentit
déjà l'averſion invincible ou l'horreur
pour toute boiſſon , ſymptôme ordinaire
de la rage confirmée ; il faudroit alors
faire prendre en lavement de trois , ou
de quatre en quatre heures ,un gobelet de
la même infuſion infcrite ci- deſſus , &
د
pareillement acidulée ; ne pouvant pas
auſſi faire avaler la poudre purgative , on
ſubſtitueroit un lavement purgatif.
On ne permettra que peu de nourriture
, jamais échauffante , & toujours
choiſie , autant qu'il fera poſſible , dans
la claſſe des ſubſtances végétales ; le lait
& toutes eſpeces de laitage doivent être
interdits .
Ce traitement doit avoir lieu juſqu'à
ce que la plaie foit guérie , & que la
cicatrice paroiſſe bien faite: on doit, en
général , continuer l'uſage des frictions
mercurielles , du bol antiſpaſmodique ,
& de la potion avec l'eau de luce, le
tout entremêlé de purgations , comme
il a été dit , au moins un mois de ſuite ,
pour pouvoir ſe flatter de préſerver fûrement
de la rage.
A plus forte raiſon doit-on prolonger
1
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
ce traitement pour tous ceux qui ont été
griévement bleſſés , ou qui auroient
éprouvé déjà quelque ſymptôme du développement
& de l'action du venin.
Si , malgré les panfemens & les lotions ,
les plaies avoient un mauvais caractere,
alors on preſcriroit chaque jour , de deux
heures en deux heures , & pluſieurs jours
de ſuite , deux ou trois cuillerées d'un
forte décoction de quinquina.
Aprés le traitement terminé , s'il
exiſtoit de l'abattement , de la langueur ,
une profonde triſteſſe , il faudroit donner
chaque jour trois priſes de quinquina
en poudre , & le remede feroit continué
8 ou 10 jours.
On réglera toujours les doſes des remedes
ſelon l'âge , la conſtitution & le
tempérament ; il feroit done important
que le traitement fût toujours dirigé
par un Médecin prudent & éclairé.
SOUSCRIPTION.
1
Journal dédié à MONSIEUR , Frere du Roi.
Table générale des Journaux anciens & modernes ,
contenant les jugemens des Journaliſtes ſur les principaux
Ouvrages en tout genre , ſuivie d'obſervations
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 155
impartiales , & de planches en taille- douce ou en
couleur. Par une ſociété de Gens de Lettres .
Juſtique timorem
Flectere non odium cogit , non gratia fuadet...
, A Paris chez Demonville , Imprimeur - Libraire de
l'Académie Françoiſe , 1776. Avec approbation & privilege
du Roi.
,
On murmure depuis long- temps contre la multitude
des Journaux : on ſe plaint de la difficulté diſpendieuſe
de les réunir tous , & de l'impoſſibilité de parcourir , en
un mois , une ſi grande quantité de volumes : ces reproches
font fondés ſans doute ; & il paroît aupremier coupd'oeil
que c'eſt inal y répondre , que de venir ſoi - même
augmenter le nombre des Journaliſtes ; mais nous nous
flattons que , lorſque les Lecteurs auront jeté les yeux
ſur le plan de cet Ouvrage périodique , ils conviendront
qu'il manquoit à notre littérature & que lui feul peut
remédier aux inconvéniens qui naiſſent de la foule innombrable
des Journaux. C'eſt précisément parce qu'ils ſe
font trop multipliés , qu'on doit en deſirer un qui raſſemble
fous un même point de vue des analyſes laconiques .
mais lumineuses , des productions en tout genre , des
précis clairs & fideles des jugemens que les Journaliſtes
en ont portés , & quelques obfervations impartiales , &
fur ces Ouvrages , & fur ces jugemens mêmes ; un Journal
qui , remontant vers l'origine des Journaux , rappelle
les anciennes déciſions de leurs Auteurs , & foit , pour
ainſi dire le recueil des arrêts , de cette coar fouverai156
MERCURE DE FRANCE.
ne ; un Journal enfin qui , écrit fans paſſion , ſans intérêt
venge les chef- d'oeuvres de tant de critiques ameres
& indécentes , & réduiſe à leur juſte valeur ces éloges
outrés qu'un Auteur croit accordés à ſes talens , &
qui font prodigués ou à ſon crédit par la crainte ou à
fon rang par la flatterie .
1
Tel eſt le but que nous nous sommes propoſé : ce n'eſt
point ici une table féche & ſtérile des matieres traitées
dans les Journaux. Nous ne nous contentetons pas d'indiquer
au Lecteur la mine où il doit fouiller ; nous lui
en ferons appercevoir les richeſſes les plus précieuſes ;
mais lorſqu'il voudra approfondir des matieres trop étendues
, pour recevoir de nos analyſes tout le jour dont
elles ſont fufceptibles , nous les renverrons aux Journaux
même ; de forte que ce Journal , fans nuire aux modernes
, fera revivre les anciens , & rendra pout- être leur
poffeffion plus chere à ceux qui en ont conſervé des collections
ſuivies. Rien de plus intéreſſant pour un Amateur
des lettres & des beaux - arts , que de comparer le
goût de ſes Contemporains avec celui de la génération
précédente , de voir ſe ſuccéder toutes les révolutions
qui ont changé les ſyſtèmes & les idées ; de diftinguer
l'influence du vrai beau , de celle des circonstances & de
la cabale : ces connoiſſances font les ſeules qui puiſſent
nous conduire à prévoir comment le ſuprême tribunal de
la poſtérité doit un jour approuver , infirmer ou caffer ,
en dernier reſſort , les déciſions de norre fiecle. Combien
d'ouvrages ont eu le fort de la Phædre de Pradon ,
celui de briller un moment , d'éclipſer même des chefd'oeuvres
, & 'de retomber enſuite dans un éternel oubli .
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 157
Quoique ce ſoit une eſpece de ſacrilege de renuer les
cendres des morts , nous rendrons quelquefois à ceux-ci
un moment d'existence , pour dévoiler les cauſes qui
leur avoient procuré un ſuccès éphémere , & celles qui
ont fait tomber à la fois l'illuſion , l'Auteur & la piece.
Nous montrerons comment le Public peut , ſans s'en
appercevoir , erre entraîné par une cabale impoſante ;
comment l'enthouſiaſme ſe communique de proche en
proche , & électriſe , pour ainſi dire , toute une affembléé
, & meine toute une Nation. D'ailleurs , parmi les
Ouvrages décriés ou dénigrés à juſte titre , il en eſt peu
qui , dans un amas de défauts ou de choſes triviales ,
n'offrent tantôt un caractere bien deſſiné , tantôt une
ſaillie heureuſe , quelquefois même une réflexion, neuve .
Lorſque nous parlerons de ces Ouvrages morts en naisfant
, nous ne mettrons que ces beautés ſous les yeux
du Lecteur ; l'ennui de lire le reſte ſera notre partage.
Il eſt aufſi quelques Ouvrages eſtimables qui font restés
ignorés , parce que leurs Auteurs , fans hardieſſe dans
la ſociété , fans protection à la Cour , & peu célebrés
dans les Journaux , n'ont cherché d'autre récompenſe de
leurs talens , que le plaiſir ſecret de les exercer. Nous
tâcherons de les tirer de leur obſcurité , & de faire
voir combien ils ont été utiles aux Auteurs modernes ,
qui puiſoient avec fécurité dans ces ſources inconnues
au Public. On a vu de tout temps quelques Gens de
Lettres ſe liguer pour cacher avec ſoin , ou décrier hautement
les livres féconds où se trouvoient leurs meres
idées , comme à Cathage on défendoit aux Navigateurs ,
ſous les peines les plus ſéveres , d'enſeigner aux Etran-
! ,
L
1
158 MERCURE DE FRANCE.
1
:
gers le chemin des Ifles Caſſitérides , où étoient les mi
nes de la République. Les annales du Théâtre offrent
de même un grand nombre de Drames , ou tragiques
ou comiques , à qui il ne manqueroit , pour obtenir encore
les fuffrages du Public , que des Acteurs dont la
mémoire fût moins pareſſeuſe. Ces pieces , qui firent
les plaiſirs de nos pères , feroient les nôtres , & auroient
pour nous tout le charme de la nouveauté. Nous ofons
nous flatter que notre travail pourra donner lieu à de
nouvelles éditions de pluſieurs bons livres oubliés , &
que le Public nous faura gré de lui avoir fait reſtituer
des richeſſes littéraires qui lui appartenoient , & dont
on lui cachoit le prix.
Nous obſerverons , lorſque l'occaſion s'en préſentera ,
les changemens arrivés dans les mots , & fur - tout
dans la maniere d'en faire. On trouvera dans ce Journal
les querelles des Savans & des Littérateurs anciens
& modernes , accompagnées d'obſervations ſimples , moderées
, & dégagées de tout eſprit de parti. Dans les
débats littéraires , la conduite la plus ſage eſt celle du
ſpectateur qui s'appuie ſur la barriere , regarde les champions
, ne veut ni donner des coups ni en recevoir , &
refuſe même ſouvent de les juger. Nous aimons mieux
chercher à plaire au bon goût qu'à la malignité humaine
; & nous avons affez bonne opinion de notre ſiecle ,
pour croire que l'équité févere, mais décente , peut trouver
autant de fuffrages que la ſatyre. Le voeu ſecret des
gens de Lettres les plus eſtimables , étoit depuis longtemps
ou qu'on fit ceſſer tant de querelles evenimées ,
ou qu'une ſociété littéraire , dans des conſeils modeſtes
non dans des arrêts tranchans , peſat les raiſons ſans
1
र
Y
1
۱
;
JUILLET. II . Vol . 1776. 159
P
peſer les injures , invitat les deux partis à ſe reſpecter
eux- mêmes , prſt ſoin de les laver l'un & l'autre de tant
de calomnies , de tant d'outrages haſardés dans la chaleur
de la mêlée , & dont on ſe repent après le combat,
Lans avoir ſouvent le courage d'avouer fon repentir. Nous
rendrons compre ſuccinctement des principaux Ouvrages
de théologie , fans nous permettre jamais de prononcer
ſur les matieres qu'ils traiteront. Quant à la Juriſprudence
, nous ne nous bornerons pas à des analyſes des
productions de Juriſconſultes ; nous parlerons auſſi des
cauſes célebres , curieuſes , intéreſſantes à mesure qu'elles
ſe préſenteront , ſuivant l'ordre des temps.
La partie des anecdotes politiques actuelles , placée à
la fin de chaque volume , ne ſera point négligée . Nous
ofons même promettre qu'elle ſera préſentée ſous un jour
moins fatiguant pour les yeux du Lecteur , qu'elle n'a
pu l'être juſqu'ici dans les autres Journaux. En effet ,
les Journaliſtes ne peuvent rendre compte que des événe .
mens qui ont partagé l'attention publique pendant un
mois. Forcés de parcourir les différentes parties du
monde , & de laiſſer dans chaque contrée des événemens
imparfaits dont on ne prévoit pas l'iſſue , leurs récits ne
font fouvent que tourmenter la curioſité du Lecteur ,
fans la fatisfaire ; ici , c'eſt le commencement d'une opé
ration militaire ou politique ; là , une révolte qui vient
d'éclore ; plus loin, une ſcene tragique dont les détails
font inconnus. Le mois ſuivant , même embarras , même
inſuffifance dans les récits. Chaque événement forme ainſi
de mois en mois un tableau tronqué , mutilé , découſu ,
J
160 MERCURE DE FRANCE.
dont le Lecteur est obligé de rapprocher , avec peine ,
les différentes parties pour en ſaiſir l'enſemble.
En reprenant ces mêmes événemens depuis le commencement
des faits qui intéreſſent aujourd'hui le Public
, chaque narration , dans notre Journal , formera
une chaîne non interrompue ; le ſite , les perſonnages ,
l'action principale d'un tableau , ne ſe trouveront point
confondus avec ceux d'un autre. Chaque événement ,
pris des ſon origine , ſera conduit jusqu'à une époque
fur laquelle l'attention du Lecteur puiſſe ſe repoſer. On
omettra cette multitude de faits vulgaires qui rempliſſent
la plupart des papiers publics , & qui ſouvent ne font lus
que de ceux dont les noms figurent dans ces récits. Les
événemens politiques ne formeront pas ſeuls la claſſe
des anecdotes ; on y joindra un grand nombre de faits
intéreſſans propres à caractériſer ou les Nations ou les
Hommes célebres .
Il n'eſt pas moins important dans les hautes ſciences
que dans les lettres , de comparer les déciſions des Savans
, & celles du Public fur les différens ſyſtemes ; de
connoître l'époque des découvertes , d'en faifir l'enchatnement
, de marquer la lenteur ou la rapidité des progrès
que chacune a produits. Souvent , dans les ſciences
abſtraites , la plus légere idée conduit à une foule
de vérités utiles , ſemblable à la foible étincelle qui ,
tombant fur une matiere inflammable , jette de tous
côtés des torrens de lumiere. En cherchant deux chimeres
célebres dans les mathématiques & dans la chimie
, on a trouvé des tréſors réels. Dans la carrierę
ténébreuſe des ſciences , les plus pâles lueurs ne ſont
P point ما
1
JUILLET . II. Vol. 1776 161
point à dédaigner ; on s'attachera donc à faire revivre
les meres idées qui ont accéléré le développement des
ſciences , & à retrouver le gerne dans le ſein même du
fruit qu'il a fait nattre. Une foule de découvertes font
devenues vulgaires ſans ceſſer d'être utiles ; l'habitude
d'en faire uſage , inſpire aux homines pour elles cette
indifférence qu'ils ont pour les vérités de premiere évidence
. On ignore juſqu'au nom de leurs Auteurs , &
les préjugés qu'ils ont eus à vaincre , & les perfécutions
qu'ils en ont eſſuyées . On jouit du bienfait ſans
connoftre le bienfaiteur ; il eſt juſte de venger tantd'hommes
utiles , d'un oubli qui ſemble tenir de l'ingratitude.
On ſuivra pour tout ce qui concerne la phyſique
l'aſtronomie , la médecine , la chimie , l'hiſtoire naturelle
& les mathématiques , la même méthode que pour la
littérature ; on fera paſſer en revue & les Auteurs &
les Journaliſtes anciens & modernes , leurs opinions ſeront
comparées : on ſe permettra quelques obſervations ;
mais on ne ſe décidera en faveur d'un ſyſteme qu'avec
la plus grande circonſpection , parce que dans les hautes
ſciences , les choſes les plus légeres importent ſouvent
au bien public.
Les arts agréables & les arts utiles trouveront auſſi
leurs places dans ce Journal ; on tâchera d'y indiquer
les variations du goût dans la muſique , dans l'architecture
, dans la peinture & dans la ſculpture , & les différens
jugemens qu'on a portés ſur les ouvrages des
Artiſtes. Dans ces divers genres , chaque fiecle , ainſi
que chaque homme, a fa maniere de voir , & les afo
L
162 MERCURE DE FRANCE.
1
-
fections nationales changent quelquefois comme celles
de l'individu. Il eſt inutile d'ajouter que nous fuivrons
avec une attention particuliere les progrès de l'agriculture
, de la navigation & du commerce. !
Conditions de la ſouſcription.
Cet Ouvrage ſera composé chaque année de douze vo
lumes in- 12 , caractere cicero , fur papier carré ordinaire ,
de 240 pages chacun. Ils feront ornés de planches ,
foit en taille-douce , ſoit en couleur , lorſque la ſeule description
des objets les plus importans dans les ſciences
& dans les arts ne fera pas ſuffisante.
Chaque volume ſera compoſe de deux parties indépendantes
l'une de l'autre , de maniere qu'on pourra les
détacher pour les claſſer & les faire relier enſemble. La,
premiere , composée de cinq feuilles , contiendra les
analyſes des anciens Ouvrages , depuis le commence
ment de ce ſiecle , & des déciſions des Journaliſtes anciens
, & fera conſacrée à la littérature , aux ſciences
& aux arts. La ſeconde partie , composée également de
cinq feuilles , contiendra les analyſes des Ouvrages modernes
& les déciſions des Journaliſtes de nos jours , à
commencer depuis janvier 1776 , & fera de même conſacrée
à la littérature , aux ſciences & aux arts.
Le premier volume paroîtra dans les premiers jours
du mois de Septembre prochain & les autres fucceffivement
dans les premiers jours de chaque mois .
On foufcrisa à Paris chez Demonville , Imprimeur Libraite
de l'Académie Françoiſe , chez Lacombe , Librai
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 163
}
re , & chez les principaux Libraires tant de Province
que des Pays étrangers.
: :: Les perfomes qui voudront s'abonner , auront foin
d'affranchir & le port des lettres & celui de l'argent.
Le prix de la ſouſcription ſera de 24 liv. pour Paris
& de 30 l. pour la Province. Chaque vol. ſera rendu
franc de port , par la poſte , chez les Souſcripteurs.
+ Les quittances de ſouſcription feront ſignées de MM.
Gautier Dagoty pere , Garcin , & des Libraires chargés
des diſtributions. 1
On s'adreſſera à M. Dagoty , Anatomiſte & Botaniſte ,
penſionné du Roi , de l'Académie des Sciences & Bel-
Jes- Lettres de Dijon , l'un des Aſſociés , à Paris , rue
Saint Honoré , vis-à-vis l'Oratoire , pour ce qui peut
concerner le Journal ; & on aura ſoin d'affranchir les
lettres & les paquets. Les Auteurs qui voudront ajouter
des-planches à leurs Ouvrages , lui enverront leurs dans
Ons , pour être gravés dans le Journal. 1
L
L
L
1
164 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Recueil des Mémoires & Observations fur
la formation & fur la fabrication du
falpêtre , par les Commiſſaires nommés
par l'Académie pour le jugement du
prix du ſalpêtre ; grand in- 8°, d'environ
650 pages , broché , 5 liv. A Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine
, 1776.
ONN trouve dans ce volume tout co
qui a été fait & dit d'eſſentiel fur la formation
& la fabrication du ſalpêtre;
objet important qui intéreſſe les gouver
nemens , & qui occupe les Naturaliſtes ,
les Phyſiciens & les Chymiſtes. Les ſavans
Académiciens nommés Commiſſaires
pour le jugement du prix propoſé , ont
donné beaucoup d'obſervations nouvelles
qu'il faut conſulter dans cet ouvrage. Nous
nous proposons d'en rendre un compte
détaillé.
Nouveau Dictionnaire pour fervir defupple
ment (à l'Encyclopédie) aux Dictionnai
res des Sciences , des arts & métiers , par
r
<
JUILLET. II. Vol. 1776. 165
une ſociété de gens de lettres , mis en
ordre & publié par M. ***
Tantum ſeries juncturaque pollet
Tantum dimidio fumptis accedit honoris !
HOR.
Tome I & II , in -fol. A Paris , chez
• Pankoucke , Libraire , Stoupe , Imprimeur
Libraire , Brunet , Libraire , à
Amſterdam , chez M. M. Rey , Libraire
, 1776. Avec approbation &
privilege du Roi.
-
Nous ferons connoître plus particuliérement
ce grand ouvrage ; enrichi d'un
grand nombre d'articles nouveaux & trèsimportans.
L'Esprit des Usages & des Coutumes des
différens peuples , ou obſervations tirées
des Voyageurs & des Hiſtoriens , par
M. de Meunier. A Paris , chez Piſſot ,
Libraire , Quai des Auguſtins.
" On deſireroit , depuis long - temps ,
qu'un Hiſtorien Philoſophe rapprochât
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
!
1
les moeurs , les uſages , les coutumes &
les loix des différens peuples , & nous
fît connoître tout ce que ces objets renferment
d'inſtructif& de piquant. Le public
ne peut que bien accueillir un ouvrage ,
où l'agréable & l'utile ſe trouvent réunis.
Nous en donnerons une analyſe qui prous
vera que l'Auteur a fu concilier le goût
avec l'érudition , & qu'il n'a puiſé dans
les Hiſtoriens & les Voyageurs , que ce
qui étoit vraiment digne d'exciter la cu
riofité & l'attention des lecteurs.
Sermons du Pere de Neuville , en 8 vo
chez Mérigot le jeune, Quai des Au
guſtins.
Les ſuffrages que ce célebre Prédica
teur a fu fixer conſtamment dans le cours
de fon miniftere, forment le préjugé lé
plus déciſif en faveur de ce genre d'ou
vrage. Réunir à un coloris brillant la
force & la clarté ; à l'abondance & à
facilité, des traits neufs , & quelquefois
hardis : voilà ce qui caractériſe toute l'éloquence
du Pere de Neuville. Nous nous
propoſons d'extraire pluſieurs morceaux
tirés de ſes ſermons , les plus propres à
متسه
:
ره
LI
JUILLET . II. Vol. 1776. 167
donner une juſte idée des talens de cet
Orateur ; & nos oferons y joindre quelques
réflexions ſur l'art Oratoire.
ACADÉMIES.
!
I.
W
ח
NANCY.
LA Société Royale des ſciences & belles-
lettres de Nancy , célébra , le 8 Mai ,
ſelon ſon uſage , la fête de St. Staniſlas ,
Patron du Roi de Pologne , Duc de Lorraine
, ſon Fondateur. 1
Le panégyrique du Saint fut prononcé
par M. l'Abbé Grand- jean.
Dans l'aſſemblée publique du même
jour , deſtinée à la diſtribution annuelle
des prix , M. Boutier , Maire Royal , ouvrit
la féance en qualité de ſous- Directeur
,à l'absence de M. de Coeurderoi , premier
Préſident du Parlement , Directeur.
Il annonça les ouvrages qui avoient
remporté les prix de l'année , & ceux
qui avoient été réſervés l'année derniere.
Il remarqua à cette occafion , que ,, l'Aca-
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
ود
démie avoit éprouvé dans l'eſpace de
,, ces deux années, que les productions
littéraires , & les decouvertes dans les
,, arts , ont , comme les productions phyſiques
, des viciffitudes de ſtérilité &
d'abondance. " Il témoigna les regrets
de la Société de n'avoir pas un plus grand
nombre de prix à diſtribuer ; & parla
avec éloge de pluſieurs ouvrages de littérature
& d'arts qui avoient concouru.
"
On lut enſuite les deux discours auxquels
ont été adjugés le prix de l'année ,
& celui de l'année derniere : l'un eſt un
éloge de Louis XII , Roi de France :
dont l'Auteur eſt M. Pierrot, Commis
des bureaux de l'Intendance de Lorraine.
L'autre , qui traite de l'anatomie, eſt de
M. Simonin , éleve en chirurgie à
Nancy.
Le premier prix fondé pour les arts , a
été donné au ſieur Cocquet , qui a préſenté
le modele d'une piece de canon ,
dans laquelle la bouche & la lumiere
s'ouvrent & ſe ferment à volonté , au
moyen d'un ſecret , de maniere que ce
modele ne laiſſe voir aucune ouverture.
Le but de l'inventeur eſt de rendre inu
tiles à l'ennemi les pieces d'artillerie
qu'il auroit enlevées .
م ا
(
;
JUILLET. II. Vol. 1776. 169
L'Academie a partagé le ſecond prix
des arts entre deux Mémoires , dont
Fun traite de la vertu & des propriétés
de la racine de Houblon & de cel-
, le de la Perſicaire , amphibie terrestre ,
que l'Auteur prétend propres à remplacer
avec ſuccès la falſpareille exotique. Le
ſecond Mémoire contient diverſes obſervations
fur pluſieurs préjugés & uſages
abuſifs , touchant la groſſeſſe & l'accouchement
des femmes , & la maniere
d'élever & de gouverner les enfans en
bas - age.
L'Auteur du premier Mémoire eſt M.
Wilmet , Maître en pharmacie à Nancy:
'l'Auteur du ſecond eſt M. Saucerote ,
Chirurgien à Luneville.
Chacun des prix eſt de la valeur de
300 lives. La Société Royale de Nancy
ne propoſe point de ſujets. Le Roi Staniflas
, fon Fondateur , lui a fait une
loi d'admettre les ouvrages préſentés au
concours , de quelque genre qu'ils foient ,
& de quelque matiere qu'ils traitent. Ce
Prince a voulu auſſi que les prix appartinſſent
excluſivement aux ſujets nés ou
établis dans ſes états. Les ouvrages doivent
être remis au Sécretaire perpétuel
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
avant le premier Février , avec un billet
cacheté contenant le nom de l'Auteur.
Après la diſtribution des prix , M. Petit
, ancien Officier au ſervice de LL. MM,
II. & M. de Moulon , Maître des Comptes
à Nancy ont lu leurs difcours de réception
; M. Petit a ajouté à ſon remercirment
des détails hiſtoriques & raiſonnés
fur les paſſages de Mercure & de Vénus
devant le diſque du ſoleil; & M. de
Moulon a traité ce ſujet : ,, les belleslettres
ne peuvent s'honorer qu'en contribuant
aux bonnes moeurs .
”
"
Le Sous-Directeur a terminé la féance
par fa réponſe aux diſcours des deux récipiendaires.
II.
ROUEN.
L'Académie fondée à Rouen ſous le
titre de l'Immaculée Conception , a fait
la diſtribution ordinaire de ſes prix , le
21 Décembre 1775. Celui d'éloquence ,
dont le ſujet étoit l'éloge du Cardinal
d'Amboise , a été remporté par M. l'Abbé
Talbert , Chanoine de Beſançon. Un
ſecond prix a été decerné á M. de Sacy ,
-
i
JUILLET. II. Vol. 1776. 171
Cenſeur - Royal à Paris , pour un autre
diſcours fur la même matiere. Les poëtes
qui ont été couronnés , font M. l'Abbé
de Calignon , Chanoine de Crépy en
Valois , & M. le Comte de Laurencin,
à Lyon ; le premier pour une Ode francoiſe
ſur l'Homme conſolé par la religion ; le
ſecond, pour une Idille intitulée Palémon ,
ou le triomphe de la vertu fur l'amour. La
cérémonie du facre &du couronnement de
Louis XVI a été miſe en Ode latine par
M. Drouet des Fontaines , du Séminaire
de Foyeuſe , à Rouen ; & le prix de ce
genre lui a été adjugé. Ces quatre différentes
productions font actuellement
ſous preſſe , avec un diſcours préliminaire.
A Paris , chez Berton , rue Saint- Victor ,
ainſi que celles des trois années precédentes
, dont le recueil doit paroître inceſſamment.
La même Compagnie a propoſé , dans
ſa derniere ſéance publique , les quatre
prix ſuivans. 1º. Celui de l'allégorie
latine ; 2°. celui des ſtances françoifes
; 3°. celui du diſcours François fur
cette queſtion : Quels sont les caracteres
distinctifs & particuliers qui donnent aux
livres Saints (outre l'inspiration) la fupériorité
sur toutes les autres productions de
1
172 MERCURE DE FRANCE.
l'esprit humain ? 4°. 'Celui du Poëme
en vers françois , dont le ſujet ſera l'inauguration
d'un monument public érigé à
Vienne en 1747 , par l'Empereur Fordinand
III , en l'honneur de la Vierge
immaculée. Ce monument eſt à-peu- près
dans le goût de celui de la place des
Victoires à Paris ; & les Auteurs pourront
confulter ſur le détail de cette cérémonie
, un ouvrage qui a pour tittre:
Traité de l'Imaculée Conception de la S. V.
par le B. P. Vincent Fustinien Antist ,
petit in- 12 . Paris , Cuſſon , 1706 , avec le
Dictionnaire de la Martiniere , article
Vienne. L'extrait de l'un & de l'autre ſe
trouvera à la fin du recueil des quatre
années dont on vient de parler ci-deſſus.
Toutes ces compoſitions , dont les deux
premieres font au choix des Auteurs
pour le ſujet, doivent être envoyées à
P'Académie pour la fin de Novembre
1776 au plus tard , en la maniere accoutumée
dans les autres Sociétés littéraires
: double exemplaire , franc de port ,
billet cacheté , Sentence répétée , &c.
Le tout adreſſé au R. P. Prieur des Carmes
de la ville de Rouen , Trésorier de ladite
Académie . Les Orateurs obſerveront de
terminer leurs difcours par une priere à
JUILLET . II. Vol. 1776. 173
la Sainte Vierge , ſur le privilege de fon
Immaculée Conception , & les Poëtes de
mettre à la fin de leurs pieces une allufion
au même ſujet.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue de donner alternativement des
repréſentations d'Alceste , Tragédie-Opéra
en trois actes , & de l'Union de l'amour
& des Arts , Ballet héroïque en trois
entrées .
M. Crux , premier Danſeur de S. A.
S. l'Electeur palatin , éleve de M. Gardel ,
Maître à danſer de la Reine , & Compofiteur
des Ballets de la Cour, en ſurvivance
, a débuté dans la chaconne de
l'Union de l Amour & des Arts. Ce Danſeur
a foutenu le parallele des célebres
meſſieurs Veſtris & Gardel , ſes modeles ,
& il a brillé avec tous les avantages que
174 MERCURE DE FRANCE.
1
donnent en ce genre le feu de la jeuneſſe,
l'élégance de la taille, les diſpoſitions &
l'exercice du plus heureux talent.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LESES Comédiens François préparent
quelques nouveautés. en attendant , ils
ont repris pluſieurs Tragédies , dans lesquelles
Meſſieurs le Kain , Molé &
Briſart , Meſdames Veftris & Saint - Val
développent les plus grands talens , &
paroiſſent inſpirés par le génie de leur
Art.
Mademoiselle Saint - Val cadette , a
reparu , 6 juillet , ſur ce théâtre , où
elle a joué avec applaudiſſement les rôles
de Zaïre , d'Inès de Castro , d'Aménaïde ,
&c.; de l'ame , de l'intelligence , une
grande ſenſibilité , l'expreffion , quoique
un peu exagérée , de la nature , donnent
à ſon jeu beaucoup de pathétique , d'ins
térêt , & de vérité-
A
☑
JUILLET . II. Vol. 1776. 175
r
:
COMÉDIE ITALIENNE.
LESES Comédiens Italiens ont donné le
Dimanche 7 Juillet , la premiere repré-
( ſentation de la Bonne Femme , ou le Phenix
, Parodie de l'Opéra d'Alceste , en
deux actes & en vers , mêlée de vaudevilles
.
René a diſparu depuis trois jours de
chez lui , à cauſe d'une petite tracaſſerie
,de ménage. Son abfence inquiete beaucoup
fa femme, & tout le Village. Mathurine
ſe conſulte & gémit avec ſa
niece. Guillot, leur voiſin , eſt à la recherche
; mais c'eſt inutilement qu'il a
fait tambouriner le Mari perdu ; enfin on
confulte Robin , le Sorcier du canton.
Ce Berger à ſoin de ſe faire bien payer ;
il rend fon oracle , & prononce gravement
que René s'eſt engagé , & qu'il va
partir ſi quelqu'un ne prend ſa place.
Mathurine ſe déſole avec les gens du
"Village , qui font de grands geſtes , &
donnent tous les ſignes de douleur. Mais
on demande en vain un ami qui veuille le
remplacer. Il n'y a point de tel ami.
Mathurine , par un excès d'amour pour
1
176 MERCURE DE FRANCE.
ſon cher René , forme le projet de s'engager;
cependant le mari fugitifrevient
en habit militaire. Sa femme & ſes voifins
le reçoivent avec de grandes démonstrations
de joie. Il raconte comment un
peu de dépit & beaucoup de vin l'ont
fait tomber dans le piege préparé pour
l'engager. Il faut qu'il ſe rende à fon
régiment , & voudroit bien s'en diſpen
fer. Il prend part aux divertiſſemens occaſionnés
par fon retour ; mais il eſt in
quiet de la joie contrainte de ſa femme ,
qui lui cache un grand ſecret. Mathurine
va délivrer René , & prend ſon engagement.
Elle paroît en Militaire ; l'ombre ,
le filence de la nuit , & la hardieſſe de
fon projet lui font éprouver la frayeur ,
& qu'en changeant d'habit , elle n'a
point changé de ſexe. Le mari , avec
une lanterne , va cherchant ſa femme ;
il reconnoit Mathurine , il veut l'empêcher
d'accomplir ſon deſſein. Heureuſement
Barbarico , leur ancien voiſin
& qui eſt un brave , arrive , ne fachant
lui - même pourquoi. Il écarte avec fon
fabre des foldats ivres qui veulent emmener
Mathurine leur camarade. Il ſe
charge auffi de parler au Capitaine qu'il
-
connoît
n
JUILLET. II. Vol. 1776. 177
connoît , & d'arranger le tout à leur fatisfaction.
Alors Arlequin , comme l'Apollon
de l'Opéra , chante du haut d'une
tour à René & à ſa femme , qu'il les
prend ſous ſa protection , & qu'il fera leur
fortune. Il crie enſuite qu'on le deſcen-
'de , parce qu'il n'eſt là que pour faire un
dénouement , & que ſon rôle eſt fini. Un
ballet pantomime termine cette Piece.
Cette Parodie , l'amusement de trois
amis , leur fait honneur: elle eſt remplie
de traits faillans & ingénieux ; il y a beau-
'coup de gaieté ; les couplets font parodiés
avec une facilité ſinguliere ; les airs font
bien choiſis , & arrangés par M. Moulinghen
, excellent Muſicien , & compofiteur
attaché à l'orchestre de la Comédie
Italienne.
Madame Trial eſt très applaudie dans
le double rôle de Mathurine en femme &
'en guerrier. Mademoiselle Beaupré y paroît
une niece fort aimable. Meſſieurs
Trial , Nainville , Thomaſſin , Corali ,
&c. font tous valoir, par leur gaieté &
par leurs talens , les autres rôles de cette
Parodie.
DÉBUT.
Une Actrice nouvelle , qui n'avoit en-
M
178 MERCURE DE FRANCE.
core paru ſur aucun théâtre , Mademoiſelle
de Monville , a débuté le Lundi 1 I
Juillet , par le rôle de Laurette du Peintre
Amoureux de fon Modele ; elle a joué , le
Dimanche ſuivant , les rôles d'amoureuſe
dans le Déserteur , & Isabelle & Gertrude.
Cette Actrice réunit aux agrémens de la¹
jeuneſſe , de la figure & dela taille , un
organe flatteur , net & ſenſible. Il lui
manque de l'aſſurance dans ſonjeu , plus
de fûreté dans ſes intonations , & un ore
gane plus étendu ; ce que l'exercice &
une étude ſuivie peuvent lui donner.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Henri - Quatre chez le Meunier , derniere
Scene de la Partie de Chaſſe.
CETTE ETTE Eſtampe a environ 15 pouces
de hauteur , & 12 de largeur: elle eſt gra
JUILLET. II. Vol. 1776. 179
!
:
vée avec beaucoup de foin & de talent
par M. Simonet , d'après le deſſin de M.
Moreau le jeune. Il faut obſerver que
les portraits de Henri IV & de Sully
font très - reſſemblans , & gravés ſur des
tableaux peints d'après nature. Prix 6 liv.
A paris , chez Caquet , rue Saint Hiacinthe,
porte Saint Jacques , maiſon de
M. Arſon , Marchand Foureur.
I I.
Le Rachat de l'Esclave , Eſtampe d'environ
25 pouces de largeur , & de 18 de
hauteur , gravée par M. Aliamet , d'après
'un beau tableau de Berghem , dédiée à
M. Turgot , miniſtre d'Etat. La compoſition
de cette Eſtampe eſt très - riche ,
ornée d'un port de mer avec des vaiſſeaux ,
un payſage, des fabriques antiques , &
beaucoup de figures , dont celle de la
belle Eſclave eſt fort agréable. On connoît
le talent , le goût , & le beau faire
de M. Aliamet , bien remarquable dans
cette Eftampe. Elle ſe vend 12 liv. A
Paris , chez M. Aliamet , Graveur du
Roi , rue des Mathurins , vis- à- vis celle
des Magons.
M
180 MERCURE DE FRANCE .
!
III.
Allégorie du portrait du Roi.
Le Roi reçoit avec bonté les applau
diſſemens de ſon peuple ; il s'appuie
fur la Juſtice , qui tient l'épée , & foule
aux pieds la fraude ; Minerve , ſymbole
de la vérité & de la ſageſſe , eſt à côté
du Roi : elle tient la corne d'abondance
dont elle laiſſe échapper les richeſſes de
la terre , c'est - à- dire , des épis de bled
& des fruits ; elle établit l'ordre , & em
peche qu'ils ne ſe répandent avec abus;
des Génies ſoutiennent la couronne
rayonnante 1
Allégorie du portrait de la Reine.
La Reine reçoit les témoignages d'amour
de la France proſternée : Minerve
la couronne de fleurs ; elle tient un
bouquet de lauriers , de lys & de rofes ;
les Grâces ſoutiennent la couronne fur
ſur ſa tête , & l'ornent de guirlandes de
fleurs & de fruits. Les Vertus perſon
nifiées l'environnent : la Bonté tient
un pélican , la Douceur un mouton ,
la Tendreſſe conjugale une colombe.
Ces allegories ingénieuſes , compoſées
JUILLET. II. Vol. 1776. 181
i
par M. Cochin , ont été gravées d'un
burin agréable & précieux , par M. Longueil,
qui les a préſentées au Roi & à la
Reine.
Ces Eſtampes ſe trouvent chez Longueil
, rue de Seve , vis-à- vis les Incurables;
& chez Bafan , Marchand d'Eſtam-
'pes , rue & Hôtel Serpente.
MUSIQUE.
I.
ΟNZIEME & douzieme Recueils d'Ariettes
choisies , arrangées pour le clavecin
, ou le forte - piano , avec acompagnement
de deux violons ; & la baſſe chifrée
; dédiés à Mademoiselle Lenglé de
Schoebéque , par M. Benaut, Maïtre de
Clavecin. Prix , chaque Recueil , I liv.
16 fols . A Paris , chez l'Auteur , rue Gîtde
- Coeur , la dixieme porte - cochere à
gauche , entrant par le Pont Neuf. Et
aux adreſſes ordinaires de muſique.
II
Le ſieur Le marchand , de l'Académie
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
Royale de Muſique , Editeur des ouvrages
de M. le Chevalier Gluck, propoſe
, par ſouſcription , la partition de
l'Arbre Enchanté , Opéra - Comique en
un acte , par M. Vadé , & remis en vers
avec des augmentations , dont la muſi
que eſt de M. le Chevalier Gluck.
Cet Opéra Comique à été joué ſupérieurement
par MM. les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , à Versailles ,
pour la fête que Monfieur a donné à
'Archiduc Maximilien.
e
L'on ſouſcrira chez le ſieur Le marchand
, Editeur , Marchand de Muſique ,
rue Froid Manteau ; & à l'Opéra, Le prix.
de la partition ſera de 18 liv. avec les
parties ſéparées , gravées avec le plus
grand foin , fur beau papier , tel qu'lphigénie
& Orphée, de ce même Auteur:
la foufcription eſt ouverte du 24 du
mois de Juin , & fermera le dernier de
Septembre prochain pour la province ; &
pour Paris , à la fin d'Août.
Les perſonnes qui s'abonneront , ne
payeront que 12 liv. au lieu de 18 paſſé
le temps ci- deſſus preſcrit, l'on remettra
le prix de 18 liv.: ledit ſieur Le mar
chand fournira un reçu aux perſonnes qui
s'abonneront , & ne délivrera pas ladite
JUILLET. II. Vol. 1776. 183
partition , qu'on ne lui repréſente ſes
reçus.
L'on trouve chez ledit ſieur Le marchand
, généralement tout ce qui eſt gravé
, & il fait paroître journellement tout
ce qu'il y a de plus curieux.
Projet d'un i voyage pour déterminer la
grandeur des degrés de longitude ſur le
parallele de 45°. Par M. Caffini de
Thury , Directeur de l'Observatoire Royal
, &c.
T
५,
OUTES les entrepriſes qui ont été faites pour connoftre
la figure de la terre , ſe ſont particulierement bornées
à la meſure de quelques degrés du méridien , parce
qu'elle ſeule ſuffiſoit pour la déterminer ; il n'en étoit
pas de même de la meſure des degrés d'un parallele ,
qui ſuppoſoit que l'on connut la grandeur du degré du
méridien.
Il devoit paroître d'ailleurs plus facile de déterminer ,
à quelque ſecondes de degrés près , l'amplitude d'un
arc céleſte en latitude , que celle d'un arc en longitude :
car ce n'eſt que depuis que les tables de la lune ont
été rectifiées , & que les lunettes ont été portées au
point de perfection où elles ſont préſentement , que l'on
peut compter ſur les mesures en longitude.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
i
Nous connoiſſons ſept meſures exactes des degrés du
méridien ; en France , ſous le cercle polaire , ſous l'équa
teur , au Cap. de Bonne-Eſpérance , à Vienne en Autri
che , en Italie & à Turin , tandis que nous n'avons en
core que deux meſures en longitude ſur le parallele de
Paris (1 ) & ſur le 43° (2) de latitude.
On pourroit cependant regarder toutes les portions des
perpendiculaires à la méridienne , décrites à la diſtance
de 60 mille (3) toiſes les unes des autres , comme autant
de meſures de parallele dont on pourroit faire uſage
, ſi la longitude des lieux qui les terminent étoit
bien connue ; mais quoique nous n'ayons pas négligé de
ſaiſir toutes les occaſions, où il ſe préſentoit quelques
phénomènes célestes à obferver , notre ſéjour étoit trop
court pour des obſervations qui ne peuvent être trop
répétées , j'ai eu recours à un phénomene terreftre (4)
pour le degré de longitude que j'ai meſuré en Provence
, & j'ai choiſi l'Obſervatoire de Vienne en Autriche
pour terme de comparaiſon à celui de Paris. Les ob
fervations du Pere Heel , dont on connoſt l'exactitude ,
comparées à celles des ſieurs Maraldy , de la Caille ,
Melier , &c. ont donné un réſultat qui ne différe que
de quelques ſecondes , par rapport à la longitude de
Vienne ; cependant , ſelon les nouvelles déterminaiſons
de M. du Séjour , il y a encore une incertitude de 10
(1) Relation du Voyage en Allemagne.
(2) Méridienne vérifiée.
(3) V. Carte triangulaire,
(4) La lumiere de la poudre,
d
i
JUILLET . II. Vol. 1776. 185
ſecondes (5) : elle auroit été encore plus grande , ſi l'on
* eût été obligé d'employer des obſervations groſſieres ,
telles qu'on les doit attendre d'un Voyageur ; c'eſt par
cette raiſon que je n'ai pas voulu faire uſage des obſer.
vations anciennes faites par MM. de l'Académie , pour
fixer à -peu -près les limites du Royaume.
La deſcription du parallele de 45° , eſt celle qui m'a
paru la plus intéreſſante , parce qu'elle réunit différens
objets importans pour la géographie. La protongation
de cette ligne à l'Orient , traverſera la Savoie , le Milanès
, la Toſcane , & ſe terminera à Ferrare. Plus de
27 villes conſidérables doivent ſe trouver à-peu- près dans
la direction de cette ligne ; mais ce qui doit ſurprendre ,
c'eſt qu'il n'y en a que onze qui ſoient déterminées par
obſervations aſtronomiques ; & fi les erreurs dans leurs
latitudes font les mêmes que celles que l'on a reconnues
dans la latitude de Turin , on doit fentir la nécesfité
de rectifier la géographie de l'Italie , qui eſt dans le
même état que celle des lieux de la terre où les Aſtronomes
n'ont point voyagé. Dans un pays , le berceau
des ſciences & de l'aſtronomie , les Voyageurs ne ſe ſont
arrêtés qu'aux beautés de la nature & de l'art , & n'ont
pas affez regardé le ciel , quoique plus pur dans ce
pays que dans notre climat.
۱
Le plan que je me propoſe de ſuivre , eſt le même
que j'ai expofé, dans l'ouvrage qui vient de paroftre ; ce
n'eſt point une carte de l'Italie que j'ai en vue ; mais
Iſeulement la correſpondance des principales villes avec
(5) V. Relation de mon Voyage.
1
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
1
celles de France , établie par une ſuite de grands trian
gles , dont tous les points feront liés les uns aux autres
fans aucune interruption , & dont les diſtances feront
évaluées ſur la même échelle. Ce projet approuvé &
favorisé par tous les Princes d'Allemagne , & particulierement
par le feu Empereur & l'Impératrice - Reine , le
fera certainement de tous les Princes de l'Italie , & j'espere
qu'ils ne me regarderont pas comme un étranger
dens le pays de mes ancêtres , où ils ont brillé depuis
le treizieme ſſecle. Nous ſommes dans un temps que
l'on peut appeller le regne des ſciences , où l'eſprit des
découvertes réveille toutes les Nations , où elles s'empreſſent
de pénétrer juſqu'aux extrémités du globe , féparées
par des glaces auſſi anciennes que le monde , où
les Savans font accueillis par tout fi favorablement ,
qu'on les voit quitter avec plaiſir les opérations paiſibles
du cabinet & leurs obſervatoires , pour ſe répandre tant
ſur terre que fur mer.
Je terminerai ce mémoire par quelques réflexions fur
le degré de Turin.
i Pour peu que l'on ait parcouru l'hiſtoire de tous les
travaux qui ont été entrepris pour découvrir la figure de
ia terre , on a dû remarquer des différences dans la
quantité de l'applatiſſement de la terre (6) , qui ſuppofoit
que l'on connût la grandeur des degrés ſous diffé
rentes latitudes , avec une précision que les erreurs
inévitables dans les obſervations , ne permettoient pas
d'obtenir ; mais je ne diſſimulerai pas que l'on ne de
I (6) Le rapport des deux axes a varié depuis jus-
A
-
1
I Newton ſuppoſoit I
JUILLET. II. Vol. 1776. 187
voit pas s'attendre à toutes les conféquences que nous
préſente la meſure exécutée en Piémont , qui renverſe
toutes nos connoiſſances ſur la figure de la terre , &
qui , bien loin de nous inſpirer de la confiance aux anciennes
meſures , ne laiſfe qu'une incertitude qu'il eſt
important de détruire , ſi l'on ne veut point perdre le
?
fruit des plus grandes entrepriſes qui ont fait tant d'hon-
!
neur au dernier regne.
:
Le P. Beccaria auteur de la meſure de Turin , n'a pas
été moins frappé que moi du peu d'accord , non-feule-
{
1
ment de ſes propres meſures entre-elles , mais encore
avec le degré que j'avois meſuré en France ſur le parallele
de 45°. (7) Il croit en avoir découvert une cauſe
qui n'avoit point échappée aux Aftronomes de l'Académie
, mais qui , quoique réelle , ſemble ne pouvoir
produire la quantité dont les deux portions de la méridienne
de Turin différent entre elles , par rapport à la
grandeur du degré qui en réſulte ; & ſi les expériences
faites à Chimboraco (8) , la plus haute montagne des
Cordilheres , ne nous raſſuroient , l'impoſſibilité d'évaluer
l'effet de l'attraction des montagnes , dont on ne peut
connoître ni la d'enfité, ni la matiere intérieure (9) , nous
(7) V. Meridien vérifié.
(8) M. Maskeline n'a trouvé que 5 sec. pour l'effet de
Vattraction sur une montagne de 600 toiſes de hauteur.
M. Bouguer n'a ſuppoſe l'effet de l'attraction que de 7
Seco 2
(9) Nous ne connoissons point la densité de la terre ; il
peut se trouver dans les montagnes qui paroissent les plus
maſſives , des concavités qui diminuent leurs maſſes.
188 MERCURE DE FRANCE,
obligeroit de rejeter toutes les meſures faites au Nord ,
ſous l'équateur , & imême en France dans le Rouſſillon ,
borné par les hautes montagnes des Pyrenées.
On ne peut qu'admirer l'intelligence , les ſoins , le
zele avec lequel le P. Beccaria a exécuté la meſure
géodefique; la baſe eſt d'une grandeur fuffisante : mais
le parti qu'il a pris de la meſurer , pour ainſi dire , en
l'air , a augmenté beaucoup le travail , & feroit ſoupçonnur
de petites erreurs dans une opération où il a fallu
etre toujours ſur ſes gardes pour les éviter , ſi la baſe
n'eut été meſurée une ſeconde fois. Il m'a paru auſſi
que les moyens qu'il a employés pour prolonger la baſe
jusqu'aux termes du côté du premier triangle , en mefurant
de trop petites baſes (10) , ne répondoient pas
l'exactitude que l'on remarque dans le reſte de l'opération
.
A l'égard de la diſpoſition des triangles & de la me.
fure des angles , il n'étoit pas poſſible de faire un meilleur
choix des objets , ni d'employer un meilleur inftruiment
: car ayant fait une ſomme de tous les angles qui
comprennent le pourtour de la méridienne , compoſé de
huit côtés , je l'ai trouvé de 10800 0 min 20 fec. c'eſtà-
dire 20 ſec de trop .
Les obſervations aſtronomiques portent le même ca.
ractere d'exactitude ; elle avoient été répétées tant de
fois , elles donnoient des réſultats ſi conformes , qu'on
ne peut guere eſpérer plus de préciſion .
1-
1
(10) Base de 73 toises.
JUILLET. II . Vol. 1776. 189
Le méridien de Turin ſe trouve partagé en deux portions
inégales : la partie au Nord de cette ville eft de
26153 toiſes ; celle au midi , de 38733 toiſes ; & la fomme
totale de la méridienne de 64886 toiſes .
On pouvoit trouver la grandeur du degré de trois manieres
différentes.
1º. Par l'aro terreſtre total , diviſé par l'arc céleste
correſpondant , que l'on a trouvé de 1º. 7 min. 44 ſec.
& la grandeur du degré étoit de 57468 toiſes.
20. Par l'arc boréal diviſé par l'arc céleste , correspondant
0º 27 min. 4 ſec. & la grandeur du degré ſe
trouvoit de 57965 toiſes.
3°. Par l'arc auſtral , diviſé par l'arc céleſte , correspondant
0º 40 min. 42 fec. & la grandeur du degré en
réſultoit de 57137 toiſes.
Ainſi la différence entre la grandeur du degré , déduite
des deux portions de la méridienne , étoit de 828 toifes
, qui répondent à o min. 53 ſec. tandis que l'on n'a
trouvé que 700 toiſes de différence entre le degré du
Nord & celui de l'équateur.
Le Pere Beccaria penſe que l'attraction des montagnes
au Nord de Turin , qu'il regarde d'une maſſe & d'une
matiere bien différente de celle des Cordillieres , eſt la
cauſe des inégalités que l'on remarque dans la grandeur
des degrés. Je ne le ſuivrai pas dans toutes les recherches
qu'il a faites pour en évaluer à-peu-près l'effet : on
ne doit les regarder que comme des conjectures qui
exigent de nouvelles expériences ,
Il paroît aſſez vraisemblable qu'une partie des différences
que l'on a remarquées dans le réſultat des autres
190 MERCURE DE FRANCE.
11
meſures , que l'on avoit d'abord attribuées aux erreurs
des obſervations , fut produite par l'effet de l'attractior
des montagnes ; le degré (11 ) meſuré au Cap de Bonne-
Eſpérance par M. de la Caille , dont on connoiſſoit
la fagacité & l'exactitude , ne s'accorde avec aucun des
degrés meſurés ſous d'autres latitudes : il eſt à-peu-près
le même que celui que j'ai trouvé entre le 42 & 45%
Ainſi par la meſure de ces deux ſeuls degrés , on avoit
trouvé la terre ſphérique ; & en la ſuppoſant applatie , le
degré du Cap auroit dû paroître plus petit. La confi .
guration du terrein où M. de la Caille a tracé la méridienne
, n'étoit pas exempte de l'effet de l'attraction :
car il fait obſerver que la ville du Cap eſt ſituée au cen
tre d'une vallée formée en demi cercle par trois montagnes
eſcarpées , dont la plus élevée eſt de 542 toiſes (11 )."
!
Il eſt donc de la derniere importance de s'aſſurer fi
'attraction a licu , & ſi ſon effet eſt aſſez ſenſible pour
que l'on doive y avoir égard. Un des principaux objets
de mon voyage , étoit de joindre les triangles qui
ſe terminent à Grenoble au premier côté de la meſure
de Turin ; d'engager le P. Beccaria à choiſir un terrein
dégagé de toutes les montagnes , pour y rapporter les
mêmes triangles & les mêmes obſervations , que l'on
répéteroit avec le même inſtrument. J'ai eu l'honneur
de communiquer mon projet au Roi de Sardaigne (13 ) ,
(11) 57037.
(12) Mém. Acad. 1751.
(13) M. le Comte de Vergennes avoit prévenu , de la
part du Roi,tous ſes Ministres dans les Cours de l'Italica
1
JUILLET. II . Vol. 1776. 191
۱
qui l'a fait examiner par ſon Académie , j'ai déjà reçu
de l'Empereur , de l'Impératrice - Reine , du Duc de
Parme , une réponſe au Mémoire que j'avois eu l'honneur
de leur adreſſer ; & les ordres font déjà donnés
pour tout ce qui pourra faciliter les opérations dont
j'ai rendu compte au commencement de ce Mémoire.
M. Guettard veut bien ſe joindre à moi par rapport à la
partie qui regarde l'hiſtoire naturelle , & nous nous propoſons
de réunir dans ce voyage tout ce qui pourra contribuer
au progrès de la géographie & de l'hiſtoire naturelle.
TRAIT DE GÉNÉROSITÉ.
LE ſieur Richardfon , Capitaine d'un
vaiſſeau marchand Anglois , ayant été
aſſailli , le 25 Mars , dans les parages
de Dantzick , par une furieuſe tempête ,
avoit lutté une nuit entiere contre la
violence des flots. Quoique ſes voiles
euſſent été déchirées , & ſes cordages
rompus , il manoeuvra avec tant d'intelliligence
& d'activité, qu'il entra dans ce
port à la pointe du jour. A peine y futil
arrivé , qu'il alla prier le Capitaine d'un
vaiſſeau qui étoit à l'ancre , de porter du
ſecours à ſeize perſonnes qu'il avoit vues
192 MERCURE DE FRANCE.
dans le plus grand danger ſur le tillac
d'un vaiſſeau appartenant à des Dantzi
kois. Celui - ci répondit qu'il ne vouloit
pas s'expoſer à périr lui -même. Eh bien ,
dit l'Anglois , puiſque le danger vous effraye
, quelque fatigué que je fois , je vais
le braver ; je vous demande feulement vos
gens , parce que les miens font excédés de
travaux & de veilles. Refufé encore fur
cet article , il borna à demander une chaloupe
qui étoit plus grande que la ſienne :
elle lui fut également refuſée. Le ſieur
Richardfon indigné , fort de ce vaiſſeau ,
regagne le ſien , & dit à ſes Matelots :
amis , je trouve ici des ames lâches & inhumaines
; prouvons-leur que les nôtres ne font
point fufceptibles defentimens auſſi bas , &
volons au secours de ces infortunés que vous
avez vus à la mer. Tout l'équipage ayant répondu
par une acclamation ,la chaloupe fut
miſe en mer , & les Anglois affrontant la
fureur des vages , furent afſſez heureux
pour ſauver la vie aux ſeize perſonnes du
vaiſſeau naufragé , ce qu'ils ne purent faire
qu'en trois voyages , parce que leur
chaloupe étoit trop petite. Le Roi de
Pologne informé de cette action généreu
ſe , a fait remettre au ſieur Richardfon
une médaille d'or , repréſentant , d'un
côté
JUILLET. II. Vol. 1776. 103
}
côté l'effigie de S. M. , & fur le revers ,
une couronne de lauriers & de myrthe ,
avec ce mot : merentibus. C'eſt une médaille
que ce Prince réſerve ordinaire.
'ment à ceux qui ont rendu des ſervices
éclatans à la Partie ou à l'humanité.
Variétés , inventions utiles , établiſſements
nouveaux , &c.
L₂
I.
E Chevalier de Montfort , ancien Officier
d'Artillerie de S. M. Sicilienne , &
aujourd'hui attaché à M. le Duc d'Orléans ,
a inventé des couleurs limpides , brillantes
, ſolides , pénétrantes & fans dépôt ,
propres à peindreſurtoutes fortes d'étoffe ,
ainſi que ſur le vélin , le papier , le bois ,
l'ivoire , &c.; & comme ſon état & fes
occupations ne lui permettent pas de ſe
Jivrer lui -même à la compoſition de ces '
couleurs , de maniere à pouvoir en fourpir
à toutes les perſonnes qui en demanderoient
, il a confié à une perſonne le
fecret de fa compoſition , & l'on peut fe
N
194 MERCURE DE FRANCE.
procurer des caves ou boîtes de ces couleurs
, chez la Dame de Lanoy , ruel'Evê
que , Butte - Saint - Roch. Il y a de ces
boîtes depuis 36 liv. juſqu'à 6 louis.
Ceux qui voudront de plus amples dé
tails ſur cette invention , peuvent recourir
au No 51 de la Gazette des Arts &
Métiers.
I I.
Induſtrie.
م
Le Clerc , Baigneur , rue Pierre-Sarrazin
, fauxbourg Saint Germain, vient de
faire exécuter une nouvelle Baignoire
méchanique , inventée par le Comte de
Milly , de Academie des Sciences , au
moyen de laquelle on peut , à volonté ,
communiquer du mouvement à l'eau
d'un bain domeſtique , pour le rapprocher
d'un bain de riviere , augmenter par - là
ſon action ſur la furface de la peau , &
produire plus d'effet en quelques minuter
d'immerſion , qu'en pluſieurs jours par la
méthode ordinaire; ce qui peut non-feulement
faciliter l'uſage du bain à ceux
qui , par la débilité de leur tempérament ,
ne ſauroient le foutenir afſez de temp
JUILLET. II. Vol. 1776. 195
pour qu'il produiſe quelqu'effet , mais
encore fournir à l'Art de la Médecine un
moyen d'introduire dans une lymphe viciée
, tels fluides qui lui ſeroit convenables.
On peut aller voir cette machine
chez le ſieur le Clerc.
III.
Médecine.
Le Chevalier de la Porte a trouvé ,
pour fondre la pierre dans la veſſie , un
remede que ſon amour pour l'humanité
l'engage à rendre public. Voici ſa recette:
Prenez 4 fleurs de luna major mâle ,
une once de racine de luna- major femelle
, une once flocellis , 2 drachmes
d'alun de roche diſſous dans de l'eau
commune , 2 gros d'huile de miel , 12
gouttes d'huile philoſophique , appellée
feinture d'or ; mettez le tout dans une
cucurbite de verre , y ayant mis premiérement
deux pintes de vin blanc; diſtil
lez le tout au bain-marie , juſqu'à diffication
, & prenez de cette liqueur le matin
ajeun, deux outrois cueillerées , ſelon les
tempéramens des malades.
La tiſanne dont on uſera pendant la !
P
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
.9
cure , ſera compoſée d'une pinte d'eau de
riviere , autant de vin blanc le plus verd ,
la moitié d'un limon aigre , un oignon
blanc coupé en quatre , une poignée de
crefſon pommelé , un fcrupule - gomme
de cerifier ; le tout bouilli à la réduction
d'un quart : il faut en boire trois ou
quatre fois par jour un demi verre. On
prendra auſſi chaque jour un bouillon
fait avec un quarteron de mouton , demilivre
de veau , & trois quarterons de
boeuf: on ajoutera, dans ce bouillon ,
une demi poignée de pimprenelle ,
piſtaches , 4 dattes;& dans chaque priſer
on mettra une cuillerée de riz cuit à
l'eau.
I V.
M. Caré , Profeſſeur d'hydrographie
à Caudebec ,a inventé & exécuté pluſieurs
inſtrumens de mathématique , ſavoir :
1º. un quart de cercle , dont le rayon n'a
qu'un pied , & qui eſt diviſé en degrés ,
minutes & fecondes ; l'Auteur répond de
ſa juſteſſe, à 15 " près. 2°. Un inſtra .
ment auquel il donne les noms d'Apocemêtre
, & d'Altimêtre , parce qu'il fert
à prendre la diſtance de deux aftres , &
leur hauteur ſur l'horifon. L'uſage en eft ,
JUILLET. II. Vol. 1776. 197
:
1 'ſelon l'Auteur , auſſi facile en mer que
celui du quart de réflexion. 3º. Un autre
inſtrument , au moyen duquel on peut
prendre en mer le diametre des aftres
avec autant de juſteſſe que ſi l'on employoit
des lunettes d'approche de 15 ou de
18 pieds de long. 4º. Une machine pour
réſoudre en peu de temps , & fans beaucoup
de peine , tous les problêmes de la
trigonométrie rectiligne & ſphérique.
V.
Le 19 Avril dernier , l'Abbé Grimaldi ,
Chimiſte Sicilien , fit , dans la falle de
l'Hôpital , en préſence du Collége des
Médecins & Chirurgiens , l'expérience
d'une eau ſtiptique de ſa compoſition ,
dont l'effet tient du prodige. On coupa
l'arterre crurale à un veau ; & quoique
l'inciſion fût très - confidérable , le fang
fut arrêté & étanché en moins d'une minute
, en humectant trois fois la plaie avec
une éponge imbibée de cette eau. Pour
prouver qu'elle n'avoit aucune qualité dangéreuſe
, l'Abbé Grimaldi commença par
en boire ; quelques Médecins fuivirent
Con exemple , & trouverent qu'elle n'avoit
N3 {
198 MERCURE DE FRANCE.
aucun goût, mais ſeulement une très for
te odeur d'une vieille pipe avec laquelle
on fume depuis long- temps. Le lendemain
, le veau marchoit très- librement ;
on le tua , & l'on donna fa cuiſſe à diſſequer
aux Chirurgiens , qui trouverent les
parties bien réunies , & la circulation bien
rétablie.
:
ANECDOTES.
I.
2 UELQUES heures avant de mourir
on envoya à M. de Castelnau le bâton de
Maréchal de France. Cela est beau en ce
monde , dit - il ; mais dans les pays où je
vais , il ne me fervira guere.
I I.
M. D ** , d'un mérite rare par ſes
vertus & fes talens militaires , étoit petit ,
mal - fait , & d'une figure peu avantageur,
ſe. Ayant été nommé Gouverneur du
Canada , les Iroquois lui envoyerent des
4
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 199
Députés pour renouveller leur alliance
avec les François. Arrivés à Québec , ils
furent introduits chez le Gouverneur. Le
chef de l'ambaſſade avoit préparé un dis-
'cours , dans lequel il employoit tout ce
que ſa langue avoit de plus riche & de
plus pompeux pour faire l'éloge de la
force du corps , de la hauteur de la taille ,
& de la bonne mine du Général ; qualités
que ces Sauvages eſtiment de préfé-
'rence. Surpris de voir toute autre choſe
que ce qu'il avoit imaginé , il ſentit que
ſa harangue ne quadroit point au perfonnage.
Sans ſe déconcerter , il s'en
tira par cette apoftrophe , un peu agrefte
à la vérité , mais qui n'eſt pas fans énergie
: Il faut que tu aies une grande ame ,
lui dit - il , puiſque le grand Roi des François
t'envoie ici avec un ſi petit corps
III.
1
Un étranger ayant vendu à une Impératrice
Romaine de fauſſes pierreries ,
elle en demanda à ſon mari une juſtice
éclatante : l'Empereur , plein de clémence
& de bonté , mais ne pouvant la cal-
'mer , condamna pour la fatisfaire , le
Jouaillier à être expoſé dans l'arêne :
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
i
P
Au
l'Impératrice s'y rendit avec toute fa
Cour pour jouir de ſa vengeance
lieu d'une bête féroce , il ne fortit contre
le malheureux , qui s'attendoit à
périr , qu'un agneau qui vint le careſſer.
L'Impératrice , outrée de ſe voir jouer ,
s'en plaignit amérement à l'Empereur
Madame , répondit - il , j'ai puni, le Cris
minel ſuivant la Loi du Talion ; il vous
trompé , il a été trompé.
IV.
Le Cardinal de Richelieu fortoit un
jour de l'appartement du Roi. Louis
XIII. , qui le ſuivoit , crut s'appercevoir
qu'on lui rendoit moins de reſpect qu'à
fon Miniſtre : celui - ci ignoroit que le
Roi le ſuivît ; mais voyant avancer quelques
Pages , il s'en apperçut , & fe rangea
pour laiſſer paſſer le Roi , qui lui dit ?
paſſez , paſſez M.le Cardinal , n'êtes vous
pas le Maître ? Le Gardinal prend auffitôt
un flambeau des mains d'un Page , &
marche devant le Roi , en lui diſant:
Sire: je ne puis paſſer devant Votre Majesté
, qu'en faisant la fonction du plus
humble de vos Serviteurs.
1
...
L
JUILLET. II. Vol. 1776. 201
▼
V.
Anecdote Angloiſe.
Un Ouvrier de Londres , chargé de
famille , ne pouvant acquitter ſes dettes ,
étoit vivement preſſé par ſes Créanciers
& menacé d'être emprisonné. Déſeſpéré
de ſa ſituation , il fait prier ſes créanciers
de venir chez lui , & leur indique
la même heure. Ils ne manquent
pas au rendez-vous. Introduits tous à la
fois , ils trouvent leur débiteur étendu
tout nud fur une longue table, Sans leur
donner le temps de revenir de leur furpriſe
, il étend la main , & leur préſente
un grand couteau . ,, Mes amis , dit it ,
,, je n'ai plus à moi que mon corps ;
"
१७
و د
"
prenez ce couteau , coupez -en chacun
» pour la valeur de ce que je vous dois ,
& laiſſez- moi le reſte pour me traîner
dans quelqu'autre endroit, où peut être
2 trouverai -je du pain pour ma femme
& cinq enfans qui meurent de faim
fur un peu de paille dans la chambre
,, voiſine. Ses créanciers touchés , lui
remirent tout ce qu'il leur devoit , & jeterent
chacun quelques pieces d'argent
و د
1
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
ſur la table. Le malheureux Ouvrier eſt
parvenu à rétablir peu à peu ſes affaires ,
à l'aide des ſecours que lui a procuré
cette maniere ſinguliere de faire fon
bilan.
AVIS.
Nouveautés chez Granchez , Bijoutier de la
Reine , au petit Dunkerque , vis- à - vis
le Pont Neuf.
TABABLLEEAAUU repréſentant la Famille Royale d'Angleterre.
Eſtampes enluminées , faiſant l'effet de la peinture ,
prix 72 liv.
Boëtes d'or en émail , imitant le velours tigré.
Idem, Imitant le ſatin.
Tabatieres d'or ronde , très baſſe , dite platitude
Idem. En racine , avec les portraits de Voltaire , Rousfeau
& Fréron .
Un nouveau modele d'huillier en argent ,aſſortiſſant aux
falieres doublees de vertes bleu.
Un nouveau modele de boucles en argent , très - grandes
; donc partie eſt ornée d'une draperie ciſelée au mate.
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 203
:
4
Idem. Or & argent , à paillettes d'or.
Autre en acier , incrustée d'or.
Autre ciſelée à deux rangs , imitant les roſes d'Hollande
, avec un filet d'or uni au milieu.
Nouvelles épées en argent , damaſquinées , à paillettes
émaillées en diverſes couleurs imitant la broderie.
Boutons en argent , à jour , paillettes , fur des deſſins
nouveaux.
Idem. Taillés en diamant , imitant les pierres de mine
d'Irlande ou la marcaffite.
Idem. En diverſes couleurs pour les habits d'été.
Canne pour femme en bois de Perpignan , couverte
en ſoie & or , à pomme de nacre garnie d'or.
Idem. En plume teinte de diverſes couleurs.
Très-beaux jets montés à pomme d'or, à boules émalllées
à filets tors , ciſelées en or de couleur & autres
guillochées.
Pendule de porcelaine , hydraulique & magnétique ,
de forme agréable : trois enfans en biscuits , portant un
vaſe plein d'eau , dans lequel eſt un cygne qui fait fa
révolution en douze heures , & les marque exactement.
Cette pendule démontre les effets de la Syrene de Comus
, & eſt convenable dans un cabinet de phyſique
somme dans l'appartement. Prix 360 liv.
Petit cabaret à l'Angloiſe , avec plateau de porcelaine
de Clignancourt.
Un luſtre dont le corps eſt en bronze doré , & tous
les ornemens en acier poli ; cette piece eſt unique , tant
pour ſon exécution que pour fon effet.
204 MERCURE DE FRANCE,
Agraffes de corps , coulans de cravatte , pomme de
canne , boutons & gances de chapeaux ; articles fabriqués
à Clignancourt ; ce qui prouve la poſſibilité d'établir
en France des ouvrages en tout genre à l'imitation
de l'Angleterre , & ſur des deſſins plus variés.
Collier ou prétention en or des Indes , comme il n'en
eſt pas encore paru pour la délicateſſe de l'ouvrage. Prix
144 1.
I I.
M. Coulon , Expert vérificateur des écritures contestées
en justice , &c . donne avis que pour l'agrément de
ceux qui font des recherches pour découvrir les ſuccesſions
vacantes , qu'il a recueilli & fait une collection de
toutes celles qui ont été annoncées dans les Gazettes
étrangeres & autres papiers publics , depuis trente ans
juſqu'à ce jour. On peut donc s'adreſſer directement à
M. Coulon , rue du Bacq , qui indiquera le papier où ſe
trouye la ſucceſſion après laquelle on court,
-
C
JUILLET . II. Vol. 1776. 205
NOUVELLES POLITIQUES.
Ο
De Seyde , le 12 Mars 1776.
!
N noits annonce l'expédition prochaine du Capitan-
Pacha , qui vient dans la Syrie avec trente voiles ; on
parle auſſi de huit Pachas , Albanois , à trois queues ,
qui ont chacun ſous leurs ordres mille hommes de troupes
choiſies , pour détruire la famile de Daher. L'Emir
Youſſef ſera chargé , dit- on , de pourvoir à la ſubſiſtance
de l'armée & de marcher en perſonne , ſous peine de
P'indignation du Grand Seigneur.
De Sale , le 28 Mai 1776.
Les Princes Muley Aly , Muley Yeſid & Muley Abduraman
, fils de notre Souverain , ont été appellés à fa
Cour , pour éclaircir des ſujets de plaintes élevés contre
- eux , & fur- tout contre les deux derniers. Ils ont
été reçus par leur pere avec toutes les marques d'une
diſgrace entiere. Pluſieurs Domeſtiques , reconnus pour
les auteurs des fautes qu'on imputoit à Muley Abduraman
, ont eu les mains & les pieds coupés. Un Renégat
, Catalan de Nation , qui étoit le confident de ce
Prince , a été coupé en quatre morceaux.
De Warsovie , le 15 Mai 1776.
Les négociations pour l'arrangement des frontieres
206 MERCURE DE FRANCE .
i
i
avec le Roi de Pruſſe ſont ſuſpendues , les conférences
même ont ceſſe ſans que le motif en ſoit connu.
Malgré les diſpoſitions pacifiques qu'on a montrés &
qui font favorables à la liberté de la République , relativement
à la tenue de la Diéte prochaine , les Troupes ,
Ruſſes ſeront forcées d'en impoſer à certaines Diétines
pour affurer l'élection de quelques Nonces dans des Dis
tricts où le parti oppoſe ſeroit aſſez redoutable pour en
contrarier la nommination.
De Londres ,le 17 Juin 1776.
A
Il court un bruit , depuis quelques jours , que l'armée
des Infurgens , retranchée à quelques lieues de Québec ,
a été renforcée par des détachemens de l'armée du Gé
néral Waſington; que le corps étoit actuellement fort
de douze mille hommes , & qu'il avoit été décidé qu'ils
iroient recouvrer leur honneur & attaquer fur le champ
la citadelle par quatre endroits différens. On dit auſſi
qu'on s'eſt trompé en annonçant que le Général Lée
étoit prisonnier ; l'on ajoute qu'il jouit d'une bonne fanté
& qu'il eſt à la tête de l'armée de la Province de'
New-Yorck. Si cette nouvelle est vraie , une identité
de nom aura donné lieu à l'erreur où l'on étoit ſur ſon
compte. i
Quelques gens du parti de l'oppoſition annoncent ,
qu'à l'imitation des Colonies anciennes , la nouvelle Co.
lonie de la Floride orientale ſecouera le joug du Gou
vernement Le ſieur Wright , Gouverneur de la Géorgie
arrivé ici depuis peu , dit que les Provinciaux ont enJUILLET.
II. Vol. 1776. 207
voyé de forts détachemens pour mettre les Provinces à
l'abri de toute inſulte.
A.
h
Les Troupes Provinciales afſemblés à Cambridge, té
moignent la plus grande ardeur de combattre. Le Général
Waſinghton a eu beaucoup de peine à les empêcher
de partir pour Québec , quoiqu'on en ait déjà désaché
de ce côté un nombre capable d'y rétablir les
affaires.
Quoique le Parlement ait défendu aux Américains de
participer en aucune maniere au commerce de Terre-
Neuve , on apprend de cette Iſle que cela ne les a pas
empêché de faire la pêche ſous la protection de leurs
vaiſſeaux de guerre. Toutes les Provinces de la Nouvelle
- Angleterre , ainſi que les autres Colonies , ſe trouveront
par-là approviſionnées de poiſſon. :
Le Miniſtere paroît avoir quelqu'inquiétude relativement
à ce qu'écrit le Général Carleton au Lord Germaine
dans ſa derniere lettre , où il dit : la petite Troupe qui
est déjà armée , s'approche, le plus près qu'elle peut ,
de l'ennemi pour tacher de donner quelques Secours aux
fideles Sujets du Roi qui ont agi plutôt que je n'aurois
youlu .
Il paroft , par des avis particuliers reçus de nos Etabliſſemens
d'Aſie , que les affaires de la Compagnie des
Indes font encore , en plus d'un endroit , dans un état
précaire , malgré les bruits 'favorables qui ſe débitent
dans les aſſemblées de cette Compagnie ; les Chef auxquels
elle a confié ſes pouvoirs dans cette partie du
monde , ſont ſur le point de ſe trouver engagés dans
208 MERCURE DE FRANCE.
quelques diſcuſſions désagréables , pour avoir voulu s'imm
miſcer dans les affaires des Princes du Pays .
Quelques lettres de la Virginie donnent avis que le
Lord Dunmore ayant reçu des renforts d'Angleterre , a
eu quelques avantages fur les Américains; qu'il a repris
poſſeſſion du Château de Walliamsbourg , & que la tranquillité
commence à renaître dans cette Province. D'au
tres lettres de Québec annoncent que Montréal n'étarit,
pas en état de défenſe , les provinciaux le préparent à
l'abandonner & à ſe retirer au Fort Saint Jean , ou d'ailleurs
ils feront plus près des ſecours qu'ils attendent
des Colonies .
De Rome, le 12 Juin 1776.
:
La Comteſſe de Joinville , accompagnée des Comteſſes
de Genlis & de Rully , & du Comte de Genlis , eft arrivée
en cette ville le 5 de ce mois. L'incognito qu'elle
y a obſervé , ainſi que dans toute l'Italie , n'a pas empêché
que ſans avoir notifié au Pape fon arrivée , le
Cardinal Doyen du Sacré College & tous les Cardinaux
, fans exception , ne foient venus lui rendre viſite
mais cet incognito n'a pas permis eu'elle vit en particulier
le Saint Pere , dont elle a reçu d'ailleurs des grandes
marques d'attention & d'égards. Cette Princeſſe qui
laiſſe partout après elle les plus juſtes regrets , part
aujourd'hui pour ſe rendre à Naples , où elle compte
arriver le 14 de ce mois.
Le ſurlendemain de l'arrivée de la Comteſſe de Joinville
en cette ville , le Cardinal de Bernis lui donna une
fête brillante , & chaque jour elle lui a fait l'honneur
de
1
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 209
T ?
de dîner chez lui en très- grand couvert Les Maiſons de
Paleſtrine & de Doria lui ont auſſi donné de ſuperbes
1:
'fêtes dans les ſoirées du 9 & du io de ce mois.
ז
De Cadix ,le 14 Juin 1776.
:
Le vaiſſeau le Solitaire , que montoit le Duc de Char
tres , a été obligé de relacher dans ce port : Son Alteffe
Séréniffime voulant profiter de ſon ſéjour ici pour aller
voir Gibraltar , partit le 7 de ce mois pour s'y rendre ,
accompagné de pluſieurs Officiers de ſon Bâtiment , & du
ſieur de Mongelas , Conful de France Ce Prince arriva
le 8 & en partit le 10, après avoir vu tout ce que cette
place a de remarquable. Il fut falué en fortant par le
canon du rempart & par celul de quelques frégates de
guerre Hollandoiſes. Le Duc de Chartres arriva le ir à
midi au bourg de Chiclane & y reſta deux jours , pendant
leſquels les François qui ſe trouvent à Cadix lui donne
rent dans les bois , & à un quart de lieue du bourg , un
bal dans un Waux - Hall qui avoir été conſtruit pour cette
fête & qui fut très - bien illuminé. Les Dames les
plus conſidérables de la ville , & un grand nombre de
celles des environs furent invitées à ce bal , ainſi qu'une
infinite de perſonnes de la premiere diſtinction , parmi lesquelles
ſe rrouverent le Comte d'Oreilly , Commandant
Général de la Province , & fon épouſe , le Gouverneur
de-Cadix , &c. Après quelques heures de danſe , des ta
bles de fix cents couverts furent ſervies & recouvertes
pluſieurs fois pendant la nuit. Tous les François , ve
tus d'une maniere uniforme , fignalerent - là cet attaches
210 MERCURE DE FRANCE.
4
ment & cet amour reſpectueux qu'ils ont toujours témoi
gné pour le ſang de leurs Rois , & la fatisfaction que le
Prince voulut bien leur montrer , fut pour leur zele la
récompenſe la plus flatteuſe. Ce Prince eſt parti aujourd'hui
à midi de Chiclane , à la vue du Peuple aſſemblé
fur ſon paſſage ; il va diner a l'Ifle chez le ſieur de Reggio
, Directeur Général de la Marine d'Eſpagne , d'où i
doit paſſer à la Caraque pour en voir les arfenaux, &
pour venir de - là coucher à bord de ſon vaiſſeau.
De Paris , le 1 Juillet 1776.
Le Roi , dans la vue de perfectionner le navigation &
les carres maritimes , a chargé le Chevalier de Borda
Lieutenant de vaiſſeau , du commandement de la gabarre
la Bouſſole & du lougre l'Espiegle , d'aller déter
miner , par des obſervations aſtronomiques & avec le
fecours des horloges marines , la véritable poſition des
Iſles Canaries , de celles du Cap verd & de différens
points de la côte d'Afrique , depuis le Cap Spartel jusqu'au
delà de l'ifle de Gorée. Sa Majesté à pareillement
chargé le ſieur de la Bretonniere , Lieutenant de
vaiſſeau , commandant la corvette le Poftillon & le cotter
le Milan , de faire les fondes & les relevemens des
Côtes de Flandres , de Picardie & de Normandie , de
vérifier la poſition reſpective des différens points de cés
côtes , & de faire , dans cette partie , toutes les opération
géographiques néceſſaires pour perfectionner la
nouvelle éditition du Neptune François que Sa Majefte
a ordonnée Ces deux Officiers font partis pour aller
remplir leur miffion .
JUILLET. II. Vol. 1776. 211
Le 30 du mois dernier , les Officiers du Siége Pré-
Tidal du Mans ont célébré le rétabliſſement de la ſanté
de Monfieur par un Te Deum qu'ils ont fait chanter en
action de graces dans une Egliſe de leur ville. Ils y avoient
invité tous les Corps & toutes les Compagnies ,
ainſi que les perſonnes les plus notables , & iis ont
joint à ce rémoignage public d'allégreſſe un acte de
bienfaiſance en faiſant diſtribuer des aumônes aux prifonniers.
Les boſtes & le canon de la Ville firent plufieurs
ſalves dans la même journée.
PRÉSENTATIONS.
L'évêque de Babylone a eu l'honneur d'être préſenté
au Roi par le cardinal de la Roche- Aymon , grand
aumonier de France ; ainſi qu'à la Reine & à la Famille
Royale.
م
Le 7 juillet , le comte de Montmorin , miniſtre plénipotentiaire
du Roi près l'Electeur de Treves , a eu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le comte de Vergennes
, miniſtre & ſecrétaire d'état au département
des affaires étrangeres , & de prendre congé de Sa Majeſté
pour retourner à ſa deſtination.
Le même jour , le chevalier de la Luzerne , que le
Roi a nommé ſon Envoyé extraordinaire près l'Electeur
de Baviere , eut auſſi l'honneur d'être préſenté à Sa
Majesté par le comte de Vergennes , & de lui faire fes
remerciemens en cette qualité.
1
2
212 MERCURE DE FRANCE.
$
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 23 Juin , le ſieur Joannis , fondeur & graveur en
caracteres d'imprimerie , a eu l'honneur de préſenter à
Leurs Majestés & à la Famille Royale les épreuves de
caracteres qu'il vient de fondre , & auxquels il a donné
toute la netteté dont cet art peur être ſuſceptible.
1 Le 23 du mois dernier , les ſieurs Marmontel & de
la Harpe , de l'Académie Françoiſe , eurent l'honneur de
préſenter au Roi , à la Reine & à la Famille Royale
les diſcours qu'ils ont prononcés le 20 , dans la féance
publique tenue pour la réception du ſieur de la Harpe.
ΝΟΜΙNATIONS.
:
Le Roi a accordé l'évéché de Saint- Flour à l'évêque
de Quimper ; celui de Quimper à l'abbé de Boutteville
, vicaire - général d'Aix ; & l'abbaye de Notre Dame
du Pré ou Saint - Defir , ordre de Saint Benoſt , dioceſe
de Liſieux , à la dame de Créquy , religieuſe de l'abba
ye de Ronceray.
;
**
JUILLET. II. Vol. 1776. 213
MORTS.
Maximilien - Alexis de Bethune , duc de Sully, eſt
mort à Paris , le 24 du mois dernier , âge de vingt-fix
ans.
:
N. Blondeau , chevalier , ſeigneur de Combas , brigadier
d'infanterie , eſt mort à Limoges le 23 du mois
dernier.
:
La dame de Mornay , fupérieure de la Maiſon Royale
de Salnt Louis à Saint Cyr , eſt morte le II du mois
dernier , âgée de foixante-ſeize ans.
LOTERIE.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
fait le 5 Juillet. Les numéros ſortis de la roue de fortune
font 19 , 75 , 42.6 , 27. Le prochain tirage ſe
fera le 5 Août.
-
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers en proſe ,
Monfieur à Brunoy , ode ,
L'Amour & la Vanité ,
Elégie de Tibule ,
Nancy , conte ,
page 5
ibid.
0
13
15
Paraphrafe de quelques vers latins du Pere Ducerceau , 38
Stances ſur la mort de M. le Marquis de Rochechouard , 40
Impromptu fait pour être mis au bas du portrait de
Louis XVI , 46
Vers envoyés à M. le Noir , 47
Romance marotique , ibid.
Ode à Chloé , 49
A Monseigneur le Comte de Saint-Germain , Miniſtre
de la Guerre , 50
A M. Dalembert , ſur l'éloge hiſtorique de M. de Sacy , 52
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES , 53
LOGOGRYPHES , 55
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 63
Extraits des différens Ouvrages publiées ſur la vie des
Peintres , ibid.
Dictionnaire Dramatique , 99
De la lecture des Romans , 108
M
JUILLET. II. Vol. 1776. 215
Journal des cauſes célebres , 115
Précis de l'Hiſtoire de France , 116
La Syntaxe latine , 118
Hiſtoire naturelle de la parole , 120
Conférences Eccléſiaſtiques du Dioceſe d'Angers , 124
L'héroïsme de l'amitié , 128
Elémens de Géométrie , 134
Affaires de l'Angleterre & de l'Amérique , 137
Les nuits attiques d'Aulugelle , 1 138
Obſervations ſur les maladies des Negres , 145
Traité du ſeigle ergoté , 147
Méthode éprouvée pour le traitement de la rage , 148
Journal dédié à Monfieur , 154
Annonces littéraires , 164
ACADÉMIES . 167
Nancy , : ibid.
Rouen , 170
SPECTACLES. 173
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 874
Comédie Italienne , 175
ARTS. 178
Ibida
Gravures,
181
Muſique.
Projet d'un voyage pour déterminer la grandeur des
degrés de longitude ſur le parallele de 45%
Trait de généroſité , /
Variétés , inventions , &c.
Anecdotes,
183
191
193
198
216 MERCURE DE FRANCE.
AVIS , 201
Nouvelles politiques ,
Préſentations , 21
d'ouvrages 212
Nominations , ibid.
Morts , 213
Loteries , ibid.
ةاعرل
ںیہ
1
1
1337
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITYOF MICHIGAN
TUEBOR
Σ
SI-QUÆRIS PENINSULAM
AMOENAM.
CIRCUMSPICE
A
.............
MERCURE
1
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
OUT. 1776.
N°. XI.
Mobilitate viget. VIRGILE.
"
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXVI.
「LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHELREY,
Libraire fur le Cingle .
-
1
Anècdotes'de la Cour & du Regne d'Edouard, II , Roi
d'Angleterre. Par Mde L. II. D. T. & Mje E. D. B.
in 12. Paris 1776. à f 1 : 10.
Effai fur le Caractere & les Moeurs des François comparés
à celles des Anglois , 12. Londres 1776. à f1 : -
Hiſtoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par Mr. Court
de Gebelin , 8. 1 -vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
Necrologe (le) des Hommes Célébres de France , par une
Société de Gens de Lettres , 12. 6 vol. ou Année 1764
à 1776. Maestr. 1775. à f7 : 10.
2 , Werther Traduit de l'Allemand 12. 2 part. Maestr.
1776. à f 1 : 10.
Mémoires de Mademoiselle de Montpenſier , fille de Gaſton
d'Orléans, frere de Louis XIII , Roi de France. Nouvelle
édition , ou l'on a rempli les Lacunes qui étoient
dans les -Editions précédentes , corrigé un très - grand
nombre de fautes , & ajouré divers Ouvrages de MADEMOISELLE
, très-curieux. 12. 8 vol. Mastricht 1776.
COLLECTION des Planches enlumindes & non enluminées
, repréſoptant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſfant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux & Minéraux.
CETTE Collection qui commence à paroître depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier, de trois
mois en trois mois , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier & le
quatrieme repréſentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux
; celui ci ſera ſuivi d'un fixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs , des Infectes ,
des Peiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores's
les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repréfentent
que les Plantes, botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ces de
LIVRES NOUVEAUX.
:
r
:.
Ja Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiſſe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour-à-tour des Mines & des Folles ; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
& brochées en papier bleu , chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15 : 15
de Hollande .
Nouveaux Mélanges Philoſophiques , Hiſtoriques , Critiques
, &c . &c . 8. tom. 15 à 19 , 1775.
Eſſais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſe au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
La Jurisprudence du Grand Confeil , examinée dans les
Maximes du Royaume . Ouvrage précieux , &c . 8. 2
vol. Avignon 1775.
Choix de Chansons mifes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet- de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Estampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f60 : -
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. 1 à 14. ou tom. I. prem. partie
à tom . 5. 2de partie. Paris, 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties .
Oeuvres Diverſes de M. L... (Eſſai philosophique ſur le
Monachisme. in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont , Extraits
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont paru
en Angleterre pendant le féjour qu'elle y a fait ,
raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en forme
de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres ouvrages
in 12. 6 vol. Maestricht 1775.
Phyſiologie des corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , à
deſſein de demontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de
Phyſiologie des Moufles. Par M. de Necker , Botaniſte
Hiltoriographe de l'Electeur Palatin , Aſſocié de pluſieurs
Akadémies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes , Avantures
amusantes & intéreſſantes. in-12. 2 yol. Paris ,
1775. à f 3 : -
A 2
LIVRES NOUVEAUX
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Mo
derne &c . 4to 3 Tomes 1773-1775 .
Poësie del signor abata Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Tori-
по. 1757 --- 1768.
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig. 1759 --- 1769.
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en 3
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3:15 .
- dito , Tome 3. ſéparés à f 1 : 5 i
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de ſon
EEdduuccaattiioonn , ouvrage pofthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3 : 15 Jols.
MARC-MICHEL REY, Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII volumes de la réimpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2.3.4.5.6.7.8. des Planches.
On publiera de fix en mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Ministre
Plénipotentaire de France , fur divers sujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterve.
Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , 1 vol. 1775. à fi : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. I vol. à f6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 5 vol. 8νο. à
f 3:15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8yo. 62. vol. Edition de
ه ل ل ا د
MERCURE
DE FRANCE.
AOUT . 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
0
ORVAL ET LISE.
Conte moral.
RVAL & Life , au printemps de leurs jours ,
L
Brûloient tous deux de l'ardeur la plus tendres
Mais , ſans fortune , Orval n'oſoit prétendre
A3
6 MERCURE DE FRANCE . i
' .
De voir l'hymen couronner leurs amours.
La Belle étoit ſous la férule auſtere
D'un vieux Barbon , entier dans ſes deſſeins ,
Traitant toujours la vertu de chimere ,
Et par l'or ſeul eſtimant les humains :
Ce pere avare alarinoit leur tendreſſe.
Quand le vautour ſe ſuſpend dans les airs ,
Semant par-tout la crainte & la triſteffe ,
Tous les oiſeaux finiſſent leurs concerts ;
Pleine d'effroi , la tendre tourterelle
Ne fonge alors qu'au péril qui la fuit ;
Au bois en vain ſa compagne l'appelle ,
L'amour ſe tait & l'instinct la conduit.
Le pere inſpire une même épouvante ;
Le jeune couple à peine oſoit ſe voir :
Mais , dans l'excès de ſon vif déſeſpoir ,
La raiſon vint au ſecours de l'Amante .
„ Pourquoi , dit-elle , en eſſuyant ſes pleurs ,
, Nous pénétrer d'un chagrin inutile ?
و د
L'Amour me dicte un remede facile ,
,, Propre fans doute à finir nos malheurs.
,, Qu'oppoſe-t-on au penehant qui nous lie ?
و د
Le feul défaut d'un bien trop inégal ?
„ Combattez donc cette avare folie ,
,,.En devenant plus riche qu'un rival ?
„ Quittez ces lieux témoins de l'injustice
,, Que la fortune envers vous a commis ;
Cherchez au loin un deſtin plus propice :
!--
AOUT. 1776. Z
ラク
ל ל
22
De vos travaux ma main fera le prix.
Un luftre au plus fuffit à l'entrepriſe :
Ce terme échu , revolez fur ces bords ,
לכ De vos malheurs je repare la criſe ,
1
,, Ou je joüis du fruit de vos efforts.
Tant de dangers eſſayés pour me plaire ,
» Juſtifiant l'excès de mon ardeur ,
ود Défarmeront la rigueur de mon pere :
,, J'ai , malgré l'or , une place en fon coeur ",
De ce conſeil , dicté par la ſageſſe ,
Orval fentit l'utile vérité.
Le moindre avis que donne une Maîtreſſe .
Eſt un arrêt toujours exécuté.
Il fallut donc ſouſcrire à cette abſence ,
Non ſans gémir de fon fort odieux ;
Plus d'un ſoupir balança ſa conſtance ,
Plus d'un baifer prolongea ſes adieux.
Même on prétend que la Belle attendrie ,
Maudit fon zele au moment du départ ;
Elle eût voulu n'être pas obéie :
Mais , par malheur , ce regret vint trop tard.
Orval partoit : déjà l'onde écumante
Sous ſon vaiſſeau s'ouvroit en gémiſſant ,
L'eſpoir d'aller mériter ſon Amante ,
Rendit enfin fon chagrin moins preſſant.
Il aborda dans ces riches contrées
!
A 4
MERCURE DE FRANCE,
Où le travail eſt für d'un prompt ſuccès ;
Soins affidus , démarches meſurées ;
Il n'omit rien pour håter ſes projets .
L'événement ſurpaſſa ſon attente ;
Au bout du terme il devint opulent.
Hélas ! malgré ſa fortune brillante ,
On lui jouoit le tour le plus ſanglant.
.'
Fille à vingt ans , auſſi riche que belle ,
Ne manque pas de Galans empreſſés ;
Plus d'un s'offrit : mais Life étoit fidelle ,
Et repouſſoit leurs voeux intéreſſes.
Cette conduite ouvrit les yeux du pere .
Un bon Mentor n'eſt pas long- temps. furpris ,
Il réfléchit ſur l'horreur finguliere
Que Life avoit contre tous les maris.
Du coin de l'oeil îl obſerve ſa fille ,
Il interroge & Suivante & Valet :
Bref, le peu d'or que notre homme éparpille
(En ſoupirant) arracha leur ſecret.
Il apprit donc que la ſenſible Life
Du tendre Orval attendoit le retour :
Et que la Belle alors s'étoit promiſe
De voir céder la nature à l'amour.
Notre Vieillard goûta peu la promeſſe:
11 réſolut d'éteindre leur ardeur,
A OUT. 1776. த
Mais contre Life , objet de ſa tendreſſe ,
Comment pouvoir employer la rigueur ?
De quel Tyran , au coeur dur & farouche ,
N'eût elle pas obtenu des égards ?
La vertu ſeule animoit ſes regards ,
Et la raiſon s'exprimoit par ſa bouche .
D'un pere âgé , les reſtes languiſſans
N'avoient d'appui que cette main chérie
Ce pere cafin ne tenoit à la vie
Que par ſa fille & ſes ſoins careſfans.
Tous ces motifs l'armoient contre lui-même :
Life à ſes yeux faiſoit un mauvais choix :
Plus ſa tendreſſe étoit pour elle extrême ,
Moins il devoit relâcher de ſes droits.
Mais l'amitié par la crainte s'altere ,
Autre danger pour ſon coeur alarmé :
En exerçant ſon pouvoir trop févere ,
Il avoit peur de n'être plus aimé.
Il crut enfin qu'un léger artifice
L'affranchiroit de ce double embarras ;
Que , fans preſcrire un formel ſacrifice ,
Life à ſes voeux ne réſiſteroit pas.
Ce deſſein pris , il n'eſt beſoin de dire
Que notre Argus eut ſoin d'intercepter
1
:
A 5
10 MERCURE DE FRANCE .
۱
:
1
Tous les billets qu'Orval pouvoit écrire ;
Il fut plus loin; il fut les imiter.
Le tendre Amant , dans ſes lettres à Life ,
Parlant d'amour & cachant ſon état ,
Vouloit jouir de toute ſa ſurpriſe ;
Il eût mieux fait d'être moins délicat ;
Plus de candeur eût détrompé le pere :
Un fimple mot l'eût rendu ſon appui.
Tant il eſt vrai que le moindre myſtere
Traîne toujours le malheur après lui.
Liſe bientot reçut plus d'une épitre ,
Dont aisément on devine l'auteur : :
Toutes rouloient ſur le même chapitre ,
(
!
Et n'annonçoient qu'inconſtance & froideur.
Le faux Orval y mandoit fans fcrupule ,
Que du deſtin conftamment maltraité ,
Il renonçoit à l'eſpoir ridicule
De voir finir leur hymen projeté;
Que déteſtant le lieu de ſa naiſſance ,
Où du malheur il fit l'eſſai cruel ,
Il abjuroit une folle conſtance ,
En s'imposant un exil étemel.
Que devint Life à ce contraſte horrible ?
Le déſeſpoir fermente.dans ſon ſein.
Pour elle Orval ceſſe d'être ſenſible ,
La mort peut feule adoucir ſon deſtin.
!
}
AOUT. 1776. II
Elle veut fuit dans la retraite auftere ,
Y confacrer le reſte de ſes jours.
Quel autre , hélas ! pourra jamais lui plaire ,
Après qu'Orval a trahi ſes amours ?
D'un pere aimé l'image renaiſſante ,
De cet arrêt ſuſpendit la rigueur.
La fille enfin triompha de l'Amante ,
Et l'amitié défarma la douleur.
Par ce inotif tendrement aſſervie ,
Dans fon projet Life n'inſiſta pas :
Son coeur lui dit que l'auteur de ſa vie
Avoit le droit de mourir dans ſes bras.
Point de ſoupçons ; Liſe franche & naïve
N'en reſpira jamais le ſouffle impur.
C'eſt la noirceur qui rend l'ame craintive ;
La bonne-foi ne trouve rien d'obſcur..
D'ailleurs la ruſe étoit trop bien tiſſue
Pour que la Belle échappât à l'erreur.
Liſe dès lors croit ſa flamme déçue ,
Et de l'amour elle paſſe à l'horreur.
Mais quels regrets à ſa vive tendreſſe
Ne coûta pas cet affreux changement ?
Son pere même , ému de ſa triſteſſe ,
Fut prêt vingt fois d'excuſer ſon Amant.
:
L'oubli cruel de ſes bontés paſſées
Rendit enfin le calme à ſes eſprits.
Life rougit de ſes larmes verſées
i
12 MERCURE DE FRANCE.
Pour un ingrat , objet de ſes mépris.
Elle voulut , par un aveu ſincere ,
De ſon amour reparer tous les torts ;
Son coeur s'ouvrit entre les bras d'un pere ,
Dont les bontés augmentoient les remords.
Lorſqu'un rocher , luttant contre Neptune ,
Suſpend le cours d'un fleuve impétueux ,
Pour renverſer cette maſſe importune ,
L'eau réunit ſes flots tumultueux.
En vains efforts le torrent ſe conſumes
Il eſt forcé de diviſer ſes eaux ,
Qui , s'échappant fous ſon épaiſſe écume ,
S'en vont au loin former divers ruiſſeaux .
Mais l'onde livre un aſfaut plus utile ,
En ſouminant le roc de toutes parts :
La maſſe tombe , & le fleuve tranquille
Regagne alors tous ſes ruiffeaux épars.
Orval éprouve un traitement ſemblable :
Long-tems du pere il brava le pouvoir ;
Mais l'art ſurvient ; l'impoſture l'accable ,
Et ſon malheur rendit Life au devoir.
Malgré le tour que prenoit l'aventure ,
Notre Vieillard n'étoit pas ſans effroi :
Un rien pouvoit découvrir l'impoſture ;
La crainte naît de la mauvaiſe foi.
Il en veut donc preſſer la réuſſite ,
"
AOUT. 1776. 13
Et , ſurchargé du ſoin qui l'agitoit ,
Il aſſocie au projet qu'il médite
Un vieux Richard , gendre qu'il convoitoit
Mondor (c'étoit le nom du perſonnage)
Poſſédoit moins de talens que d'écus ;
Mais le Vieillard l'en aimoit davantage :
Il mettoit l'or au - deſſus des vertus .
Le Confident ſe rendit chez la Belle ,
Sans que fon rôle offrit rien d'affecté :
Là , d'un air ſimple , il porte pour nouvelle
Qu'Orval mandoit ſon hymen arrêté ;
Qu'il épouſoit une riche héritiere !
Bonheur réel pour un homme ſans bien ,
Mais , qu'en dépit d'une allégreſſe entiere ,
Tous regrettoient ce charmant Citoyen .
Des ſens alors prête à perdre l'uſage ,
Liſe ne put dévorer ſa douleur :
Des pleurs amers inondent ſon viſage ,
Tant le coeur tient à ſa premiere ardeur.
Mondor feignit d'en être inconfolable ;
11 condamna ſon propos indifcret :
Puis , ſaiſiſſant le moment favorable ,
Il avoua qu'il brûloit en ſecret.
Liſe reçut l'aveu ſans répugnance :
Soit par égard pour l'auteur de ſes jours,
14 MERCURE DE FRANCE.
Soit qu'elle crut devoir à la prudence
Le choix d'un homme inſtruit de ſes amours .
Le fourbe obtint l'espérance forinelle
De voir un jour récompenfer ſes ſeux :
Mais à ſa foi Liſe toujours fidelle ,
Lui preſcrivit un terine pour leurs noeuds.
:
(Délai dicté par la délicateſſe).
Orval rompoit en vain l'engagement ;
Un luſtre entier enchaînoit leur promeſſe ;
Liſe voulut acquitter ſon ſerment.
Le temps s'écoule , & la moiſſon fertile
Avoit cinq fois enrichi les mortels :
Epoque fixe , où Life trop facile
Flatta Mondor de le ſuivre aux autels .
De ſa parole eſclave infortunée ,
Et de ſon pere exauçant le defir ,
Liſe conſent à ce triſte hymenée ,
Où la raiſon tenoit lieu du plaifir.
Le pere actif précipite la fête :
Life en tremblant va nommer ſon époux ;
Sa bouche s'ouvre... Un bruit confus l'arrête ...
Orval s'élance & tombe à ſes genoux.
:
Sur le rivage il deſcendoit à peine ,
Il nomme Life , il s'inſtruit de ſon ſort :
Il va la perdre ; il court tout hors d'haleine
Chercher au Temple ou ſa main ou la mort.
A OUT. 1776. 15
Dès ce moment la fête eſt ſuſpendue :
Mondor honteux , le pere conſterné ,
Orval en pleurs , ſon Amante éperdue ,
Rend à la fois tout le cercle étonné .
On ſe ſépare ; & , dans tout ce murmure ,
Juſques à Life Orval parvient encor.
" Volez dit- il , dans les bras de Mondor ,
,, Si c'eſt l'amour qui vous force au parjure.
„ Plein de reſpect pour l'objet de mes feux ,
„ J'excuſe tout : le ſeriment qui nous lie
ל כ
N'eſt plus un droit , ſi vorre coeur l'oublie :
„ Je ne me plains que d'être malheureux.
22
१७
Mais quelqu'un a lancé dans votre ame
Des traits cruels qui noirciſſent mon coetir ,
,, Que le reproche accable ici ma flamine ,
» Dites le crime , ou connoiffez l'erreur.
J
1 1
Orval prouva qu'il fut toujours fidele ;
Life au pardon recourut à fon
7:1
Life l'obtint , & leur tendre querelle
Finit bientôt par un furcroît d'amour.
Sûr de la fille , Orval courut au pere ,
Qu'il trouve en proie au plus mortel ennui :
Hélas ! dit-il , que de vous aujourd'hui
"
29
!
J'obtienne au moins un regard moins févere ?
Tant qu'il languit fans bien & fans eſpoir ,
23 Vous réprouviez Orval pour votre gendre
" A vos refus Orval devoit s'attendre ;
,
۱
!
16 MERCURE DE FRANCE .
22
و د
!
Votre rigueur devenoit un devoir.
, Life & l'amour m'ont valu l'opulence :
De leurs conſeils ma fortune eſt le prix ,
„ Partagez-là : ſa triſte jouiſſance
"
N'eſt rien pour moi , ſans être votre fils ".
Un porte-feuille inſtructif & ſolide ,
Acheve alors de gagner le Vieillard.
11 le parcourt d'un avide regard ;
Sa crainte paſſe & fon front ſe déride ;
Mais ce tranſport fait place à l'embarras.
Le ſouvenir du paſſe le déſole.
Il balbutie une excuſe frivole ,
Qu'Orval étouffe en volant dans ſes bras.
Orval enfin eſt déclaré ſon gendre ,
Le jour d'après vit cimenter ces noeuds :
く
Et l'on conçoit qu'une Amante ſi tendre
Rendit Orval l'époux le plus heureux.
Par M. Roulhac de Cluzeau ,
à Limoges.
EPITRE
A OUT. 1776. : 17
EPITRE adreſſée à l'Auteur du Philoſophe
fans prétention , par un Dervis Sans
prétention.
TA morale philoſophiquec ,
Cher Ormafis , plaira toujours :
Quand on voit les tendres Amours
En folâtrant parler phyſique ,
Diſſerter ſur le phlogiſtique ,
Oublier leurs arcs , leurs flambeaux ,
Pour décompoſer un fluide ,
On ceſſe alors d'être timide :
On s'approche de leurs fourneaux.
Ici , braqué fur la lunette ,
L'un ſuit les pas d'une comete ;
Là , tenant Geber à la main 2
L'autre explique ſon art divin ;
Quand on les voit , je te le jure ,
On veut s'enroler avec eux
Pour étudier la nature
Et l'art de devenir heureux .
Comme ce Sangiac aimable ,
On devient bientôt avec toi
Philoſophe , doux & traitable ,
B
۱
18 MERCURE DE FRANCE.
٢٠
i
:
Et l'on fait ſon acte de foi :
J'aime Dieu , mon Prince & les femmes.
Pour toi , c'eſt fort bien dit , pour moi,
On m'interdit les douces flammes .
On, défend à mes yeux de voir.
Mon coeur , il faut être inſenſible
Plus qu'un tigre , dur , inflexible ;
Il le faut : c'eſt votre devoir
Vous raiſonnez.. Qui vous écoute P
Vous l'avez promis autrefois .
Si maintenant il vous en coûte ,
De la plainte étouffez la voix.
Il me faut , cher D. L. F. ,
De ta douce philoſophie
Oublier les premiers feuillets.
Cependant ton charmant ſyſteme
Paroît deſſiné pour qu'on l'aime ;
Que dis-je ? il eſt des points de ſcience
Qu'on ignore ſi l'on n'eſt deux
Puis l'infaillible expérience
Dit que pour produire des feux ,
Il faut deux corps en concurrence,
Je voudrois donc être Nadir ;
Mais , hélas ! Nadir fans Perfanne !
Regret ſuperflu ! vain ſoupir !
Point de Mirza; tout m'y condamne
i
AOUT. 1776. 19
Eh bien ! Cenſeurs trop rigoureux,
Il faut reſpecter votre envie.
Je n'aurai point de douce Amie ,
J'aurai des Amis généreux.
Exilé loin de ma patrie ,
Placé dans de nouveaux climats ,
Sur la route de ton génie
Voudrois - tu conduire mes pas ?
D'une ame je ſens l'existence :
Tu la démontres clairement .
De pluſieurs corps en mouvement
Ce n'eſt point une effervescence.
Ce n'eſt point l'air en s'agitant
Qui me fait , dans ce même inſtant ,
Te marquer ma reconnoiſſance.
Par M. D. M. B.
VERS à Madame DE T... fur l'origine
des plumes.
Auu retour d'un pélerinage ,
Sous un berceau de fleurs , l'Amour dormoit en paix,
Une Nymphe du voiſinage
Sous le même berceau venoit chercher le frais :
Le bel enfant , dit-elle ; approchons... Il ſommeille t..
B2
20 MERCURE DE FRANCE .
Elle avance un pied doucement ,
Poſe l'autre légérement ,
Dans la crainte qu'il ne s'éveille :
La feuille qu'agitoit l'haleine du zéphir
Faiſoit un bruit inſupportable :
Son ſommeil eſt ſi doux ! ſi cet enfant aimable
Entre mes bras pouvoit ainſi dormir ;
Eſſayons... D'une main elle ſoutient ſa tête ,
Et de l'autre , en tremblant , elle va l'enlever ,
Quand tout-à-coup elle s'arrête :
Un aile , qui s'étend , l'a faite friſſonner .
Ah ! c'eſt l'Amour ; que de peines cruelles
Vont être , hélas ! le fruit de mon erreur !
L'Amour auſſi peut faire mon bonheur...
Pour le garder , ſi je coupois ſes ailes ,
Si je pouvois... Je les tiens : les voilà.
L'Amour alors ſe réveilla ,
Menace , voit Zulmé , ſe calme & lui pardonne.
Prens mes afles , dit-il , je te les abandonne ,
Je ne les chériſſois que pour ſuivre tes pas :
Viens , ma Zulmé , je veux que ma main t'en conronne
;
Soyons unis , ne nous ſéparons pas.
De ſes plumes auſſitôt il décora ſa tête;
Zuliné , depuis , s'en para chaque jour ,
Ce fut le prix de ſa conquête
Et l'étendart que ſe choiſit l'Amour.
...
AOUT. 1776. 21
RONDEAU à Monsieur ... fur la Ville de
Dijon.
QUE j'aime , Ami , cette charmante. Ville !
Dans fon enceinte en grands hommes fertile *
Eſt il un art aujourd'hui négligé ? **
,
2
* Dijon est la patrie de Saumaise , de Fevret Auteur du
Traité de l'abus, de Boffuet , Crébillon , Rameau , Piron
Bouhier , la Monnoie; elle a encore eu des hommes qui ont
paru avec distinction dans le genre qu'ils cultivoient ; Michel
, pour la musique d'Eglife ; Dubois , pour la sculpture ;
Vennevault , pour la peinture ; &plusieurs célebres Avocats ,
MM. Varenne, Melenet , Dayot , Pannelier.
** Il se trouve actuellement à Dijon , en 1776 , une Faculté
de Droit en corps d'Univerſité , un College où l'on enſeigne
les humanités , où se trouvent des Chairesde philofophie
, de physique , de mathématiques , de théologie , des Profeffeurs
en langue grecque & allemande. Il y a une Académic
des Sciences & des Arts , ou l'on a fondé des prix. de
morale de physique & de médecine. Pour suppléer au défaut
d'une Faculté en cette science , on y jouit de l'avantage que
procure un cours d'anatomie & un autre d'accouchement ,
remplis par des Chirurgiens dont l'habileté est éprouvée ;
d'un cours de botanique qui se fait dans un très-beau jardin
de plantes ; & enfin d'un cours de chimie dans un laboratoire
magnifique , où rien n'est à defirer pour remplir les opé-
1
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
1
Le goût ailleurs , à fixer difficile ,
Aime y paroître & s'y voit protégé.
Plus d'un beau lieu de verdure ombragé *
Y fait trouver à mon aine tranquille
La ſolitude , un air pur , dégagé
Que j'aime.
۱
rations ſi variées de cette belle science. On y a joint un
cours de matiere médicale & une démonstration adaptée d'une
collection complette de minéraux , partie d'un cabinet d'histoire
naturelle qui appartient à l'Académie , & que vient encore
denrichir S. A. Mouſeigneur le Prince de Condé.
Enfin , pour les Arts agréables , Dijon poſſsede une Ecole
de deſſin , protégée par la Province; une Ecole de musique
dans un Concert public , & deux excellens Organistes .
* Il n'y a peut etre point de Ville en France où il y ait
des promenades en plus grand nombre , & des dehors où le
champêtre offre plus de diverſite; parmi ces dernierrss ,, il y a
fur-tout à remarquer le vallón de Plombiere, la côte & le
parc naturel de Gouxville ; mais dans les ouvrages de l'art
& d'une nature cultivée, on y distinguera toujours le parc
de la Colombiere, un des plus beaux lieux qu'ait créé la
main du fameux le Notre ; il est précédé d'un cours qui y
conduit. On regrettera long-temps le Chateau & les Jardins
de Montmusard, dont un Particulier est devenu l'acquéreur ,
& qui les a fermés pour jamais au Public ; il ne reſte plus
que les avenues,qui font plusieurs cours magnifiques.
1
AOUT. 1776. 23
!
Si la ſageſſe y rencontre un aſyle ,
Le gai plaiſir s'y trouve auſſi logé *.
L'eſprit s'y montre agréable & facile ;
Et ſes Beautés ? Ah ! le coeur partagé
Y dit fans ceſſe : Il en eſt mille... mille לי
Que j'aime ".
D
LUCILE . Conte moral .
Ans cet âge où la raiſon devient une
néceſſité , & fait éprouver à une jolie
femme tous les déſagrémens que laiſſe
après foi la perte des grâces , que d'inutiles
regrets voudroient envain rappeller ,
& qui fuyent ſur l'aſſe légere du plaiſir,
la Marquiſe de Béreinville ne poſſédant
plus ces moyens de plaire , fi flatteurs
pour la vanité, forma la généreuſe réſolution
de quitter un monde qui ne lui
offroit plus que le vuide & l'ennui , &
de donner tous ſes ſoins à l'éducation
d'une fille charmante qu'elle ne connoisfoit
point encore , mais qu'elle alloit apprendre
à connoître.
ما
* Une Salla de Comédie, un Waux- Hall.
B4 10
24 MERCURE DE FRANCE.
:
La jolie Lucile avoit quinze ans : la
fraîcheur du printemps , les grâces du
premier âge , une de ces phyſionomies
enchantereſſes qui peignent aux yeux le
bonheur , & en offrent au coeur la puiffante
image ; l'enſemble le plus féduifant ,
une taille divine , & qui ne laiſſoit rien
à defirer ; des yeux que le ſentiment
même animoit ; une bouche roſée , qu'embelliſſoit
le plus féduisant fourire; tels
étoient les charmes dont ſe paroit l'aimable
Lucile , & qu'un preſtige encore
plus grand furpafloit & fembloit effacer :
un ſeul mot prononcé de cette voix touchante
faisoit diſparoître tous ſes agrémens
; le coeur voloit au devant de ce
qu'elle diſoit , oublioit ſa figure , & ne
fongeoit plus qu'à l'aimer. Le moindre
de ſes mouvemens étoit une grâce ; elle
faiſoit une impreſſion vive que le coeur
aimoit à conferver , & dont il faiſoit fes
délices .
: Lucile à cinq ans perdit ſon pere. Ce
moment fit époque & décida ſon fort:
la Marquiſe encore jeune , réuniſſant la
folie des plaiſirs aux prétentions les plus
décidées , ne pouvant foutenir la gêne la
plus légere , le mot même de contrainte ,
s'abandonna à toute l'ardeur de fon ima-
:
AOUT. 1776. 25
..
gination. Lucile devint bientôt un objet
importun: fon éloignement fut décidé ,
&malgré tous les chagrins que ſon abfence
alloit caufer au coeur d'une mere , on fe
détermina à la mettre dans l'Abbaye de
St. *** maiſon célebre , où il étoit du
bon ton d'avoir reçu ſon éducation. On
donna à la jeune Lucile uneGouvernante
qui n'avoit aucune des,qualités néceſſaires
pour bien remplir cet emploi ; mais
elle étoit exempte des défauts qui trop
ſouvent les accompagnent. Simple , fans
prétention, elle aima ſon éleve ſans ambitionner
de la conduire. Ce choix fut
heureux , il préſerva Lucile d'être aſſujettie
au caprice d'une femme peu faite
pour former une âme délicate , un coeur
ſenſible. L'uſage vouloit une foule de
Maîtres ; Lucile eut tous ceux qui peuvent
donner des talens brillans ; elle les
aima malgré l'uſage , voulut & fut en
profiter ; & fon goût aidé d'heureuſes
diſpoſitions , lui fit acquérir de nouveaux
moyens de plaire , & des reſſources dans
tous les temps. L'enfance tient à tout ;
la déplacer l'afflige ; Lucile plus ſenſible
, fut plus vivement affectée qu'une autre
: elle nequittapas ſans regret ſa famille
& ces lieux qui l'avoient vu naître. Elle
!
B5 D
26. MERCURE DE FRANCE.
1
enrra dans fa nouvelle demeure les yeux
gros de larmes qu'elle verſoit; ſa ſenſibilité
prévint en ſa faveur ;& elle lui dut
l'avantage d'intéreſſer une femme charmante
que la perte d'un mari adoré avoit
conduitdans cette retraite. L'enfance intéreſſante
de Lucile la toucha : elle voulut
la conſoler , calma ſes pleurs , ſe promit
de l'aimer toujours & de lui être utile.
Cette bonne volonté fut une faveur pour
Lucile , dont le tendre naturel confirma
&rendit ſes premieres impreſſions cheres
à ſa protectrice , qui devint ſon amie , &
ne s'occupa que des moyens de la rendre
heureuſe. Madame de Célicourt , d'une
figure agréable , du caractere le plus
aimable , avoit eu l'éducation la plus
foignée : de la douceur , une ſenſibilité
extrême l'avoient rendue chere au Chevalier
de Célicourt , jeune homme ,
dont la délicateſſe & le ſentiment formoient
le caractere. Il plût , & bientôt
leurs coeurs ſe chercherent , s'aimerent ,
& formerent une union qui put affurer
leur bonheur. Ils en jouiſſoient depuis
cinq ans , quand la mort du Chevalier
de Célicourt le troubla , & le fit fuir
pour jamais du coeur de la plus tendre
épouſe. Ce moment fut affreux pour
1
AOUT. 1776. 27
l'âme ſenſible de Madame de Célicourt :
Elle éprouva tous les déchiremens d'un
coeur qui ſe voit enlever tout ce qu'il
aime.
Revenue des premiers momens du déſeſpoir
, ayant repris la liberté de penſer ,
elle ſe détermina à quitter un monde ,
où elle ne pouvoit plus trouver le bonheur
, & qui lui rappelloit fans ceſſe le
ſouvenir accablant de celui dont elle avoit
joui , & qu'elle avoit perdu pour toujours.
Six annéess'étoient écoulées ; Madame
de Célicourt les avoit employées à s'inftruire.
L'étude étoit le ſeul adouciſſement
à ſes peines ; elle allégeoit ſes maux
ornoit fon eſprit , formoit fa raiſon , &
donnoit à fa mélancolie cette teinte douce
qui diſpoſe le coeur à la tendreffe , &
devient un attrait ſi puiſſantpour tous les
êtres ſenſibles. Telle étoit la ſituation de
Madame de Célicourt , quand l'innocente
Lucile offrit à ſa vue l'image touchante
de la ſenſibilité. Les ames tendres ne
font vraiment heureuſes qu'en aimant.
Madame de Célicourt faiſit avec empreffement
l'occaſion qui ſembloit lui être
offerte ; Lucile étoit faite pour intéreſſer
un coeur comme le ſien ; elle l'aima ,
1
28 MERCURE DE FRANCE.
!
comme elle eût fait ſa fille, lui prodigua
les mêmes ſoins , & connut encore
le charme d'exiſter en jouiſſant de celui
d'aimer. Ce fut cette femme eſtimable ,
cette amie de Lucile, qui ſe chargea du
ſoin d'éclairer ſon eſprit &de former fon
coeur; ſouvent elle fut effrayée de le
trouver fi tendre : cette femme ſenſible
étoit perfuadée que du coeur ſeul dépend
le bonheur ; mais combien cette grande
ſenſibilité ne lui cauſe-t-elle pasde maux !
Madame de Célicourt vouloit en préſerver
ſa jeune amie , lui former du moins
une ame forte qui lui apprit à les ſupporter.
Déjà elle s'applaudiſſoit du ſuccès.
Lucile étoit charmante , ſon bonheur
étoit tout dans ſon amie. Comme elle
ſavoit aimer ! & comme elle peignoit ſa
tendreſſe ! Mon coeur, diſoit cetteaimable
enfant , mon coeur , ma bonne amie , n'a
pas un ſentiment qui ne ſoit à toi, pas
une penſée qu'il ne te doive. Me promets
- tu de l'aimer toujours , d'avoir toujours
cette bonté touchante qui fait fon
bonheur ? Ah ! ſi ta Lucile ceſſoit de
t'être chere , ſi jamaistu pouvois oublier
combien fon coeur t'aime; fonge , ma
bien aimée , ſonges que le plus léger
changement dans tafaçon depenſer, feroit
1
AOUT. 1776. 29
ſon malheur. Et tu es ſi bonne que tu
l'aimeras toujours. C'eſt ainſi que , ſans
le fecours de l'autorité, ſans jamais s'être
prévalu de la moindre ſupériorité , cetre
femme charmante étoit devenue le meilleur
ami de Lucile , le dépoſitaire de
tous ſes ſecrets , & le maître de tous fes
vouloirs. Souvent elle rappelloit à ſa
jeune éleve le ſouvenird'une mere qu'elle
devoit toujours aimer. Cette idée arrachoit
des larmes à Lucile ; elle les répandoit
dans le ſein de l'amitié. Madame dé
Célincourt conſoloit ſa douleur & plaignoit
la Marquiſe d'avoit pu abandonner
des jouiſſances ti pures ,& que nous offre
la nature , pour courir après ces chimeres
que nous décorons du faux nom de plaifirs
. Lucile , en ſortant des bras de fon
amie où elle avois goûté tous les charmes
de la confiance , reçuti'ordre d'aller trouver
la Marquiſe. Je ne dépeindrai point
ſes chagrins ; on la connoît ſenſible , on
fent affez tout ce qu'elle dut éprouver.
Elle alloit perdre la plus tendre , la meilleure
des amies , le ſeul être qu'elle eût
aimé ; ſe tranſporter dans une ſphere nouvelle
, trouver une mere qu'elle ne connoiſſoit
point , & fur la tendreſſe de
laquelle elle n'oſoit pas compter. Cepen
30 MERCURE DE FRANCE .
dant il étoit néceſſaire ce facrifice douloureux
: il fallut y ſouſcrire; & la triſte
Lucile baignée de larmes , quitta ſon amie
après lui avoir promis de lui écrire , &
avoir reçu l'aſſurance de lui être toujours
chere. Lucile arriva bientôt chez la Marquiſe;
un cercle nombreux l'y attendoit ;
elle en devint plus triſte : le chagrin veut
être partagé;l'oeil fatisfaitqui le contemple
l'augmente & en rend le ſentiment plus
vif. Lucile eût voulut trouver la Marquiſe
ſeule , ſa tendreſſe en eût été plus libre;
la vue des indifférens l'embarraſſoit. Sa
mere étoit l'objet de ſes ſentimens : elle
ſeule devoit lespartager, les contempler ,
&puis il falloit renoncer à ces épanchemens
que fon coeur s'étoit promis , &
avoit regardé comme l'adouciſſement &
l'oubli de ſes peines. Lucile ne parvint à
l'appartement où elle étoit attendue ,
qu'avec la plus grande agitation ; elle
étoit tremblante & fe foutenoit à peine.
Une grande femme ſéche s'avança pour
la recevoir ; elle devoit paſſer pour ſa
mere , tandis que la Marquiſe , tranquille
ſpectatrice , ſe réſervoit la jouiſſance
d'un ſpectacle qu'alloit lui ménager la
ſenſibilité de ſa fille. La pauvre Lucile
effrayée de l'air froid de la préAOUT.
1776. 31
---
---
tendue Marquiſe , s'écria , Maman , &
perdit connoiffance. La beauté ne perd
point ſes droits. Lucile étoit touchante ;
la Marquiſe , pour la premiere fois , fut
émue , l'embraſſa & lui prodigua les
noms les plus tendres. Les ſoins les plus
empreſſés rendirent bientôt à Lucile le
mouvement qu'elle avoit perdu ; les
bontés de la Marquiſe la flatterent.
Que je ſuis ſenſible , Madame , à l'intérêt
que vous me témoignez ! Mais je
ne vois plus Maman : aurois- je eu le
malheur de lui déplaire? Non mon
enfant , conſole - toi , & pardonne à la
mere la plus tendre , ſi elle a trop expoſé
ta ſenſibilité. Je vous aime Lucile: reconnoiſſez
votre mere , & ne lui refuſez
pas un nom ſi doux , & dont elle s'eſt
vue privée ſi longtemps. Ah! dit Lucile ,
avec toute l'expreſſion du ſentiment , ſi
vous ne me trompez pas , que mon
coeur eſt heureux , & qu'il aime à trouver
en vous l'objet qu'il aima & reſpecta ſi
long-tempsſans leconnoître ! Ce difcours ,
que la tendreſſe ſeule avoit dicté , parut
un reproche à la Marquiſe , lui déplut
dans ſa fille , & diſſipa bien vîte l'étin.
celle du ſentiment qu'un premier mouvement
avoit fait naître. On donna à
۱
32 MERCURE DE FRANCE.
Lucile quelquemoment pour ſe remettre;
enfuite chacun voulut la regarder , exa.
miner ſon air de couvent. Les hommes
applaudirent à ſes grâces ; les femmes
enragerent , & la Marquiſe triompha en
voyant le dépit de toutes ces agréables ,
qui le moment d'auparavant ſe plaifoient
à l'humilier. Lucile étoit on ne peut plus
déconcertée : l'incarnat des roſes embelliſſoit
ſes joues , & lui prêtoit de nouveaux
agrémens.
Mais bientôt tout le monde eut jugé
la jolie recluſe ; on voulut bien lui faire
la grâce de l'oublier. On fit des parties ,
& Lucile commençoit à penſer & mettre
un peu d'ordre dans ſes idées ; quand
un très -jeune homme , qui ſeul n'étoit
pas occupé , s'aprocha d'elle. Il avoit cet
air doux , honnête que Lucile aimoit , &
qui la prévint en ſa faveur. Pourrois-je ,
Mademoiselle , lui dit - il de ce ton fenfible
, fans m'expoſer à vous déplaire ,
jouir du bonheur de vous entendre? Tant
que j'ai craint d'augmenter votre embarras
, j'ai fu réſiſter au defir de mon coeur,
& reſpecter la plus touchante timidité
mais , Mademoiselle , votre ame , qui
dans tous vos mouvemens ſe montre fi
délicate , ne ſauroit-elle point diftinguer
le
4.
1
'
ب
L
AOUT. 1776. 33:
le deſir qui naît de l'intérêt , & que le
coeur inſpire , de celui qui n'a que la
curioſité pour objet ? Lucile embarraſſée
& preſſée de répondre , le fit d'une maniere
fimple , modeſte, mais qui n'étoit
. pas prude. Elle avoua avec ingénuité que
cette honnêteté la flattoît plus que tous
les éloges qui lui avoient été prodigués ;
qu'elle y trouvoit une certaine délica.
teſſe qui lui rappelloit celle d'une amie
qu'elle aimoit beaucoup. En parlant de ce
qu'on aime , on eſt ſi vite à l'aiſe ! Lucile
l'éprouva : elle parla avec cette aiſance &
cette grâce que donne le deſir de
plaire, quand un ſentiment plus noble
que la vanité l'inſpire. Lucile trouva
le ſoir beaucoup moins long qu'elle ne
l'eût imaginé , & vit avec regret venir
l'inſtant où il fallut quitter un objet qui
déjà l'intéreſſoit; elle ignoroit ſon nom ,
& c'étoit une grande affaire que de s'en
inſtruire; la moindre queſtion péſoit à
Lucile ; heureuſement qu'une femme en
rappellant le Comte de Lozane , la fatisfit
ſans l'embarraſſer. Il ſortit , prit congé de
Lucile, lui dit des chofes honnêtes , qu'il
accompagna de cet air triſte de quelqu'un
qui regrette , en s'éloignant , la perte du -
bonheur dont il a joui. Reſtée ſeule avec
C
A
34 MERCURE DE FRANCE.
ד
-
се
la Marquiſe , Lucile eut à efſſuyer tous
les avis , toutes les réprimandes dont le
tour froid l'intimida au point qu'elle
n'oſoit déjà plus careſſer ſa mere , qu'on
lui ordonna d'appeller Madame ; rien
n'étant ſi gauche que d'entendre toujours
ce nom de Maman. Lucile fut
déſolée; elle fentit bien que
n'étoit pas une amie qu'elle étoit venu
trouver : elle alloit ſe retirer , quand on
lui dit de faire préparer ſes malles , &
d'être prête pour partir le lendemain;
elle haſarda une ſimple queſtion ſur l'objet
du voyage. Eft - il beſoin de vous
l'apprendre ? Vous êtes ſi gauche , qu'il
faut bien aller à la campagne travailler
à vous former ; à Paris vous me feriez
honte. Retirée dans fon appartement ,
Luciles'occupa à écrire à fon amie; elle
lui rendit la converſation qu'elle venoit
d'avoir avec la Marquiſe , la crainte
qu'elle lui inſpiroit , & les chagrins
qu'elle prévoyoit; elle lui demandoit ſes
conſeils ; ſa lettre fut courte : Lucile defiroit
d'être fibre de ſe livrer à ſes penſées.
Elle étoit agitée d'un nouveau trouble ,
&fon coeur lui ſembloit plus plein : mais,
ſans vouloir l'interroger , Lucile imagina
que rien n'étoit plus ſimple , aprèslagitation
qu'elle avoit éprouvée.
1
AOUT. 1776. 35
Le lendemain , Lucile en ayant reçu
la permiffion , paſſa dans l'appartement
de la mere. Un bon-jour froid , quelques
mots à demi prononcés ſur la mal-adreſſe
de ſa coëffure , fut la ſeule diſtraction
dont put être fufceptible la Marquiſe,
que l'objet intéreſſant de ſa toilette occupoit
toute entiere. Il étoit tard: l'heure
du départ approchoit , Lucile regrettoit
Paris, il lui ſembloit préférable à la
campagne ; & fans vouloir ſe rendre
compte des motifs de cette préférence,
elle imagina les connoître aſſez , puifqu'elle
s'éloignoit de Madame de Célicourt
, & perdoit l'eſpoir de la voir.
Lucile ne conſerva pas long- temps une
erreur que lui étoit chere : on vintannoncer
le Comte de Lozane. L'émotion la
plus vive , une rougeur ſubite , cette agitation
violente du coeur qui ſemble s'élancer
au - devant de ce qu'il aime; tout
fut un trait de lumiere pour Lucile , &
l'éclaira ſur le véritable objet de ſes regrets
, de ſes inquiétudes; elle en gémit,
craignit d'être ſeule à aimer , & ſe promit
bien de cacher à tous les yeux un
ſentiment qu'elle chériſſoit déjà , &
dont elle eût regretté la perte: heureuſement
pour ſon ſecret la Marquife
>
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
ſe trouva d'humeur à caufer. D'honneur,
Lozane , vous êtes charmant , & votre
exactitude m'enchante.
1
- Comment ,
-
,
Madame , m'en feriez vous un mérite ?
Cela ſeroit bien généreux ; car il m'en
eût ſûrementbeaucoup coûté poury manquer
. & vous n'en doutez pas. Honnête
, aimable , délicieux , & vous conſentez
donc à partager , avec quelques
amis , l'ennui de ma ſolitude ? - L'ennui
Madame , hé , ne ſavez vous pas qu'il
n'eſt plus où vous êtes ; on eſt ſi ſûr de
n'y trouver que le plaiſir , que ſi vous me
le permettez , je ne quitterai le charmant
ſéjour que vous allez habiter , que pour
vous ramener à la Ville - Et mais on
vous prendroit bien vîte au mot; on
vous aime , on est heureux de vous pofſéder.
Mais vous ignorez toute l'étendue
de l'engagement que vous ſemblez prendre.
Ce pauvre enfant , montrant Lucile,
eſt ſi gauche ! Il y auroit de la cruauté à
la laiſſer ainſi expoſée aux critiquesde ce
Paris. Il faut bien la tenir éloignée , &
je me doute que cela pourroit bien être
un peu long. - Quoi , Mademoiselle!
dit- il vivement , convenez donc , belle
Dame , que ce titre de Maman impoſe
ſouvent des loix coûteuſes. Il n'eſt pas
1
L
AOUT. 1776. 37
i
poſſible qu'avec legoût exquis qu'on vous
connoît , vous ne ſentiez tout le prix des
charmes de l'aimable Lucile , & vous
craignez d'en convenir ! Pour moi , j'oferois
vous l'aſſurer; huit jours paſſes ſous
l'oeil d'un auſſi bon Maître , & la charmante
Lucile réunira toutes les graces à
tous les moyens de plaire. - En vérité ,
dit la Marquiſe , en ſe levant , vous avez
ce matin un ſi joli caquet , qu'on ne ſe
laſſe point de vous entendre. Mais j'ai
une toilette à finir ; tenez , liſez cette
brochure pendant que je ferai dans mon
cabinet; car pour Lucile , tout votre
eſprit la déconcerte , & je prévois qu'elle
ne fauroit pas y répondre. Voyez comme
vos honnêtetés la font rougir, La Marquiſe
avoit raiſon; le moindre regard ,
le plus petit mot dit en faveur de Lucile
lui cauſoit une émotion que ſon ame
fimple & vraie ne ſavoit pas diſſimuler.
La Marquiſe ſortit ,& Lozanes'approcha
de Lucile avec ce tendre embarras ,
ſi flatteur pour l'objet qui l'inſpire. Il
s'informa de ſa ſanté , de ce ton touchant
qui ſemble nous faire une loi
d'y répondre. Lucile étoit tremblante , le
fouffle ſeul de ſon amant fuffiſoit pour
la faire friſſonner , & bientôt elle n'eut ۱
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
plus la force de cacher des larmes que
de péniblesefforts retenoientdepuis longtemps.
Les pleurs font le langage dela
tendreſſe, Quelle impreſſion ne font-elles
pas fur le coeur qui fait aimer ! Lozane ,
né ſenſible , ſentoit depuis long- temps
ce beſoin d'aimer ; mais délicat , il ne
trouyoitpoint l'objet qu'il cherchoit avec
ardeur. La premiere vue de Lucile lui
avoit cauſé cette joie vive du coeur qui
voit ſes deſirs remplis. Il reconnut
l'image qu'il chériſſoit; il ſe trouva l'habitude
de l'aimer , & connut dès - lors
que ſans Lucile il ne pouvoit plus être
heureux. La conversation qu'il eut avec
elle, ſon eſprit délicat & fin , cette fenfibilité
qui paroit la moindre de ſes actions
; tout confirma Lozane dans ſes
ſentimens , & plaire à Lucile , ou trouver
le bonheur , ne fut plus pour lui
qu'une même chose. Il eſt aifé d'imaginer
combien ſes pleurs le toucherent , il
ne fut pas réſiſter aux mouvemens de fa
tendreſſe. Que je ſuis malheureux , dit-il
avec cet élan de l'ame ! Vous fouffrez ,
Mademoiselle , vous avez des peines mon
coeur les ſent , il en eft accablé , & il ne
peut pas prétendre à les partager , aubonheur
de les adoucir, Pourquoi,charmante
1
۱
..
39
: AOUT. 1776...
1
i
.....
Lucile , pourquoi ne connoiſſez vous pas
toute la fincérité de mes ſentimens ! Votre
ame ſenſible ſe laiſſeroit toucher , elle
ne me refuſeroit pas le titre de votre
ami. Mais vous ne me repondez pas ,
ma jeuneſſe vous intimide , & vous ne
voyez en moi que l'homme trompeur
qu'on vous apprit à craindre
Peut être l'aveu de ma tendreſſe vous
déplaît ; la condamneriez - vous ?
Oui , votre filence me` le confirme , &
j'y vois mon malheur ; mais , Lucile ,
je ſuis vrai , & ce n'eſt pas vous , le ſeul
objet que j'aie aimé , que je voudrois
tromper. Ne me le donnez pas ce titre ,
que j'oſai demander : il eſt trop foible
pour mon coeur, il ne fauroit pas s'y borner
: il veut vous aimer , vous adorer
comme le plus tendre des amans. Que
cet aveu ne vous effraie pas , divine
Lucile , je ſaurai me ſouſtraire au malheur
de vous déplaire , diſſimuler mes
ſentimens , & ne vous laiſſer voir que ceux
de la ſimple amitié ; mais , par pitie ,
cachez - moi ces pleurs , ils coulent dans
mon coeur , & il n'a pas la force de les
ſupporter. Je puis être malheureux ; mais
votre bonheur m'eſt néceſſaire. Si mon
voyage vous déplaiſoit, ſi vous fouffriez
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
de me voir, dites un mot, Lucile , &
je peux l'éviter. Il me ſemble , dit
tendrement Lucile , qu'on me blâmera
de ne pas condamner ce que vous venez
de medire ; lespréjugés font contre moi ;
mais mon coeur ne les connoît pas ; & il
ſent au contraire tout le prix d'une tendreſſe
vraie. Si la vôtre eſt ſincere ; ſi vous
aimez Lucile , qu'a - t - elle beſoin de ſe
parer d'une faufſſe délicateſſe , & de faire
valoir un aveu que ſon coeur conſent à
vous faire ? Mais Lozane , ſi vous avez
le moindre des ſentimens que j'aime à
vous ſuppoſer , ſongez que ce coeur fenfible
mourroit de douleur ſi vous pouviez
le tromper. N'augmentez pas mon
embarras ; laiſſez moi fuir & cacher un
fecret que vous ſeul devez connoître ,
& duquel va dépendre tout mon bonheur.
Lozane reſté ſeul ſe livre à tout le
charme de ſes idées. Lucile aimoit : c'étoit
lui qu'elle aimoit. Combien il alloit être
heureux ! Quelle ſenſibilité , quelle délicateſſe
dans l'aveu qu'elle lui avoit fait !
Lozane étoit délicat , & il ſentit bien
tout le prix d'un coeur ſuſceptible d'une
pareille conduite. Qu'elle lui parut ſupérieure
à toutes ces minauderies qu'ems
٠٦
1
☑
AOUT. 1776. 4г
ploient les femmes , & qu'elles croient
néceſſaires pour ſe faire valoir ! comme
ſi le ſentiment étoit ſuſceptible d'une parure
étrangere. Lucile m'aime , ſe diſoit
Lozane; c'eſt ainſi qu'eſt la vraie tendreſſe.
L'honnêteté , la vertu lui font cheres ,
mais elle mépriſe également , & le manége
de la coquette ,& la fauſſe modeſtie
de la prude, Et quel coeur eſt plus modeſte,
plus vertueux que celui de ma
Lucile ; un ſeul mot la fait rougir; mais
l'amour est un ſentiment qu'elle embellit
de tous les charmes de la vertu. Quelle
nobleſſe dans cette maniere ſimple &
vraie de dire qu'elle aime ! Quelle ame
feroit aſſez barbare pour ofer la trahir?
Non , Lucile , ne le crains pas , ne le
erains jamais. Toujours chérie de ton
amant , tu feras ſa divinité. C'eſt dans
fon coeur qu'eſt ton image , & c'eſt là
que tu recevras l'hommage d'une ame
qui ne fait plus que t'aimer , qui ne
peut vivre que pour toi. La Marquife, en
rentrant , priva Lozane d'une folitude précieuſe.
Hé bien , Comte , vous me ſem.
blez triſte , vous repentiriez- vous ...
Peut-on jamais ſerepentir de ce qui nous
rend heureux ? - Bien, bien , je ſuis
contente ,&je vous ménage une ſurpriſe
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
い
charmante. Vous êtes ſeul dans votre
voiture , laiſſez-la pour mes femmes , &
prenez place dans la mienne ; j'y ſerai
ſeule avec Lucile. Que Lozane ſe fût
trouvé heureux d'accepter cet arrangement
! Mais Lucile en eût ſouffert , il
fut ménager ſa délicateſſe & lui ſacrifier
fon plaifir. Lucile , en partant, entendit ſes
excuſes , elle en devina le motif, & lui
en tint compte : rien n'eſt perdu avec de
certaines ames.
La terre de la Marquiſe étoit un lieu
délicieux : des eaux , du couvert , le plus
joli petit reduit. La ſociété y fut nombreuſe.
Lucile s'en occupa peu: elle la
quitta bien vîte pour aller s'entretenir
avec ſon amie, lui peindre ſes nouveaux
ſentimens , & lui rendre un compte
exact de fa conduite. Elle attendoit depuis
ce moment une lettre & desconfeils
de l'amitié. Lucile apprenoit tous les
jours à connoître Lozane & à s'applaudir
de ſon choix. Depuis ſon ſéjour à la
campagne , elle ne l'avoit pas vu feul;
ce n'eſt pas qu'elle l'évitât ; elle l'eftimoit
trop pour le craindre , mais le
grand monde avoit toujours fait obſtacle.
Un matin , Lucile entra dans un cabinet
de compagnie , Lozane y étoit
*
}
AOUT. 1776. 43
n
i
---
feul; il avoit un gros paquet de lettres
qu'il liſoit auec intérêt. Mon Dieu ! lui
dit Lucile , que vous êtes heureux de
recevoir des lettres ! J'en attends depuis
huit jours , &c'eſthuit fiéclespour l'amitié.
- Huit fiécles pour l'amitié , adorable
Lucile ! Comment les compteriezvous
pour l'amour ? Hé ! mais , dit-elle ,
baiſſant les yeux; c'eſt à-peu près le méme
calcul ; il eſt mille façons de plaire , il
n'en eſt qu'une de bien aimer, Auſſi
comme je la ſais ! Avoir la meilleure des
amies , un amant dont mon coeur eſt
content.... Sans ce filence je ferois heureuſe.
Vous ſeriez heureuſe ! Ah !
foyez le , Lucile, & laiſſez- moi jouir du
charme inexprimable d'aſſurer ce bonheur
pour lequel je donnerois mille vies ;
prenez cette lettre , elle m'eſt adreſſée
pour vous être remiſe avec ſûreté. Ah !
Lucile , ſi j'en crois mes preſſentimens ,
que nous allons être heureux ! Lucile lut
cette lettre avec un battement de coeur
continuel : elle étoit de Madame de Célicourt
: qu'elle tendreſſe dans ſes reproches
, quelle bonté dans ſes avis ! Elle ne
déſapprouvoit pas la conduitede Lucile ,
mais elle lui démontroit les riſques
qu'elle eût courus ſi ſon coeurſe fût laiſſé
44 MERCURE DE FRANCE.
furprendre àdes apparences d'honnêteté ,
de délicateſſe. Quelle émotion n'éprouva
pas Lucile en lifant cet endroit de la
lettre , où après lui avoir peint les malheurs
auxquels elle s'étoit expoſée , Madame
de Célicourt dit , avec toute la
vivacité de l'amitié : „ Heureuſement ,
0
מ
"
"
α
"
i
"
ma Lucile n'éprouvera pas ces maux !
Son amant m'eſt connu ; il eſt digne
d'elle , il faura l'aimer , & déjà je
tiens de ſa tendreſſe l'aveu des ſenti-
,, mens qu'elle lui inſpire. Heureux aveu !
qu'elle joie pure tu me fais goûter ;
„ Lucile , ma chere Lucile , oublie , s'il.
eſt poſſible , que tu es amante ,&peinstoile
bonheur de tonamie , ſielle peut
te nommer ſa fille ; en t'uniſſant au
Comte de Lozane , au fils le plus tendre
& le plus foumis. Lucile ,
emportée par le ſentiment , s'écria ,
vous , ſon fils ! Elle ſe tut , & bientôt
des larmes innonderent ſes joues.
Lozane vouloit la calmer , eſſuyer fes
pleurs. Ah ! laiſſez les couler , lui ditelle,
ces larmes précieuſes ! Elles font
douces comme le ſentiment qui les infpire.
Mais liſons cette lettre , que je
m'inſtruiſe des circonstances de mon
bonheur. Madame de Célicourt juſtifioit
les motifs de fon filence. Son fils devoit
" ”
-
1.
4
AOUT. 1776. 45
être peu riche , & fa délicateſſe eût ſouf
fert d'inſpirer à fon amie des ſentimens
qu'eût déſapprouvé ſa famille ; lebonheur
de Lozane exigeoit cette précaution, Il
n'eût pu la connoître ſans l'aimer , &
cette tendreſſe eût fait ſon malheur ;
mais lamort d'un oncle qui lui avoit légué
tous fes titres & ſes biens, lui donnoit
l'eſpoir de le faire agréer à ſes parens , &
rempliſſoit tous les voeux de ſon coeur ,
puiſque Lozane ſavoit également &
l'aimer & lui plaire. Madame de Céli
court l'inſtruiſoit des moyens qu'elle
alloit employer pour le ſuccès d'un projet
qui devoit aſſurer leur bonheur. Ces
deux amans ſe livroient à toutes les douceurs
de l'eſpérance , quand ils entendirent
le bruit d'un équipage. C'étoit Madame
de Célicourt ; elle venoit avec un
parent de la Marquiſe, lui demander.
Lucile. Le déſintéreſſement de Madame
de Célicourt , joint au defir qu'avoit la
Marquiſe de ſe défaire d'une fille , que
des attraits touchans pouvoient rendre
une dangereuſe rivale, fit diſparoître
toutes les difficultés; leur hymen fut
arrêté , & le jour fixé pour lacélébration.
Cette nouvelle tranſporta Lozane ; la
joie de Lucile fut plus modérée, ſans être
46 MERCURE DE FRANCE,
moins ſentie. Cette nuance délicate plut
à Madame de Célicourt. L'heureux amant
de Lucile fut ſe prêter à ſon modefte embarras
, & l'en aima davantage. Lucile
devint la femme de Lozane , fans ceſſer
d'être ſon amante ; ilss'aimerent toujours,
&leur union fut celle de la vertu & des
grâces. Madame de Célicourt vécut avec
eux. Lucile eut des enfans auſſi bons que
leur pere ; elle les nourrit , les aima ,
s'en occupa uniquement , & connut tout
le bonheur d'être épouſe & mere.
Par Mademoiselle Nély , de Nantes.
4
LE PHILOSOPHE SYRIEN.
BAGDAD
1
AGDAD étoit soumis au Trône des Califes :
Malec-Azor , au rang de ſes Aïeux ,
Comptant pluſieurs Viſirs de ces Princes Pontifes ,
Lui-même étoit pourvu d'emplois très-glorieux ,
Sa prudence infinie & fon efprit fublime,
L'avoient fait , tour-à- tour , Miniſtre , Ambaſſadeur.
4
Turcs , Perfans , Syriens . d'une voix unanime ,
Offtoient à ſes vertus l'encens le plus flatteur.
Sur. les bords, enchantés du Tigre & de l'Euphrate ,
۲
シャ
AOUT. 1776. 47
:
Malec fuyant le fracas de la Cour ,
D'un champêtre palais éliſoit le ſéjour ;
Sans s'aſſervir aux dogmes d'Hippocrate ,
Sans ſupporter le joug d'une Maitreſſe ingrate ,
En d'innocens plaiſirs il y paſſoit le jour.
Par ſon aſpect la campagne embellie ,
S'orne d'attrafts nouveaux pour flatter ſes deſirs ;
Les côteaux décorés d'orangers , d'ambroiſie ,
Le concert des oiſeaux , le parfum des zephirs ,
Charment ſes ſens des douceurs de l'Afie.
Ici paroît le Tigre impétueux ,
D'une fleche , en ſa courſe , imitant la vſteſſe ;
Et là , l'Euphrate , au cours majestueux ,
Semblant quitter à regret ces beaux lieux ,
Pour les mieux contempler ſerpente avec molleſſe.
Deux canaux détachés dans des boſquets charmans ,
Après s'être joués ſur la verte prairie ,
Courent dans la riviere , ainſi que deux enfans
Cherchant le ſein d'une mere chérie.
Virgile harmonieux qui chantas autrefois
L'Hebre & le Simoïs , ou l'Oronte & le Gange ,
L'Euphrate vagabond dans les prés & les bois , 1
Mieux que l'Hebre & qu'eux tous méritoit ta louange.
(
Malec en ſes jardins , dignes d'Alcinoüs ,
Cultive de ſes mains l'oeillet , la tubéreuſe ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Taille des eſpaliers les rameaux ſuperſlus ,
Et la plante qu'il ſoigne en eſt plus vigoureuſe
Parmi ces doux travaux , il avoit chaque jour
Des légions d'amis accourans de la ville,
Pour goûter avec lui la paix de ſon aſyle.
Fût - il dans un autre , un riche auroit ſa cour :
Malec apprécioit un encens fi futile.
1
Il faifoit , tous les foirs , un mémoire ſecret
D'amis ou gens liés au char de ſa fortune
Aux loix de l'amitié ſi quelqu'un dérogeoit ,
Sans lui marquer ni chagrin , ni rancune ,
Malec du livre auſſi-tôt l'effaçoit.
Muzul , ſon Intendant, ſur la liſte nombreuſe
Jetait par fois un coup d'oeil en paſſant :
Serviteurs ſont de race alerte & curieuſe ;
Ce travail fingulier offuſquoit l'Intendant :
Du deſir d'être inſtruit il fuoit ſous le linge.
Il faut , dit-il en ſoi , qu'Azor ſoit bien conſtant !
Ecrire & puis rayer , c'eſt ouvrage de finge.
Cédant un jour au tranſport curieux ,
Seigneur , s'écria-t-il , des humains le plus ſage ,
Vous , dont le temps eſt précieux ,
Qui ne vous occupez que d'objets glorieux ,
Pourquoi biffer ce livre à chaque page ;
Cet immenſe recueil , lui répondit Azor ,
Formé depuis dix ans , d'amis offre un regître.
:
:
1
Que
AOUT. 1776. 49.
Que vous êtes heureux ! - Oui , fi ce vain tréſor
Ne m'offroit pas des noms biffés à juſte titre...
Tel que je crus un ami généreux ,
:
Me prenoit pour ſa dupe , il fallut le proſcrire ;
Tel avoit de l'humeur & viſoit au délire ;
L'un m'a ravi l'objet dont j'étois amoureux :
L'autre , mon protégé , trompa ma confiance ;
Difcret Muzul , pouvois-je en confcience
Profaner mon recueil de leurs noms odieux ?
:
Je crus que ma famille offroit plus de reſſource ;
Et que le ſang cimentoit l'amitié :
De mes proches , hélas ! moins chéri qu'envié ,
L'un convoitoit mes biens , l'autre épuiſoit ma
bourſe ;
Preſque tout cet eſſain de ma liſte eſt rayé.
Il n'eſt donc , dit Muzul , plus d'amis fur la terre ?
- Tu juges mal ; il s'en préſente affez ,
Qui ſemblent même auſſi francs qu'empreſſes :
Mais , légers comme vent , auſſi frêles que verrë ,
Au moindre choc leurs liens ſont briſes .
Tel ami nous retrace une terre mouvante
Que les Chaſſeurs n'ofent preſque effleurer ,
Tant ils ont peur d'y demeurer ;
Sa bienveillance eſt aſſez engageante ,
Mais gardons-nous de trop la pénétrer.
, Deux amis que pour moi je crus remplis d'eſtime ,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
1
Se trouvoient dans un cercle où l'on me déchiroit
L'un fouffroit la fatire & l'autre fouriot.
Dans l'un c'eſt lacheté, dans l'autre c'eſt tin crime.
Des deux amis l'un doit être rayé ,
Reprond Mazul , & le fecond toyé.
Apprends un trait plus cruel & plus traftre ;
Oſman que, par malheur , j'ai tiré du néant ,
Qui ſembla ſi zélé tant qu'il fut mon client ,
Fait Bacha par mes ſoins , oſe tout ſe permettre.
Lui de qui je crirs faire un ami bien conftant ,
Envieux de tron poſte , altéré de mon ſang ,
Aigriffoit contre moi le Calife , mon Maître.
Il m'a fallu dévorer mon chagrin.
Pour m'amuser , juſai d'un ſtratagline :
Depuis vingt ans je cultivois Sélim
Et le traitois comme un autre moi niême.
Je feins un jour de verſer dans ſon coeur
Le poids cruel d'une affreuſe diſgrace.
„ J'ai perdu , m'écriai-je , une éminente place ;
» Sans appui , ſans argent , je péris de langueur ".
Je vis foudain s'allonger fon viſage ; 1
Des rides fillonnoient ſon front de toutes parts ;
Il dit , en me lançant de farouches regards :
» Le ciel , en ſes arrêts, ne peut qu'être fort ſage;
ود Ton inconduite à cauſe ton naufrage
„ Je ne puis rien pour toi ,je te blâme & je pars ".
L'épreuve ; "cher Múzul , tinfi für bien criſelle.
AOUT. 1776. 51
Un autre cût immolé cet homme au coeur d'acier ;
D'un ſtoïque mépris j'aimai mieux le payer :
Combien d'amis ſont faits fur fon modele !
Beaucoup d'humains font des loups dangereux ,
Je crains , je fuis leurs traits ; mais je vis avec eux.
Il me reſte , au ſurplus , trois amis pleins de zele :
L'un , que j'aimai dès mes plus jeunes ans ,
Après quarante hivers eſt demeuré fidele ;
L'autre , dans un combat embraſſa ma querelle ;
!
Et l'autre enfin, comblé de mes préſens,
Loin de vouloir, par une lache abſence ,
Briſer le joug de la reconnoiſſance ,
Pour moi s'épuiſe en ſoins très - obligeans.
Mais qui peut pénétrer le caprice des hommes !
Peut être ce trio , dont j'oſai me flatter ,
Si mon crédit vacille , eſt prêt à me quitter.
L'attrait ſeul nous conduit, aveugles que nous ſommest
Enfin le voile tombe , il nous faut décoinpter.
Parmi les noms rayés de ma légende ,
Il en eſt un d'un équivoque ami ;
N'ayant pour le baunir nulle cauſe aſſez grande ;
Il n'eſt encor effacé qu'à demi.
Fait Viſir depuis pen , ſans un rare mérite ,
Il laiſſe voir un air froid envers, moi ,
Peut-être auffi n'eſt-il pas fans effroi
Que de fon pofte on ne le précipite....... 4.۰۰
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
De ſon emploi l'éclat trop radieux ,
Intercepte à ſes yeux le profane vulgaire ;
Il croit qu'un air abſtrait , un ton mystérieux ,
Doivent marquer ſon nouveau caractere :
Mais s'il ceſſoit un jour d'être Viſir .
A nos antiques noeuds il pourroit revenir ;
La disgrace aux gens fiers eft par fois falutaire.
:
Tel ami trop connu , nous oblige ſouvent ,
Si rious voulons conſerver fa tendreſſe ,
A lui defirer tout ; excepté la richeſſe ;
Nous le perdons , s'il devient opulent
Par M. Flandy.
L
TYRCIS ET EGLE.
Idylle.
E ſoleil ſe plongeoit au vaſte ſein des mers,
Du tranquille Océan la furface brillante
Réfléchiſſoit au loin la lumiere éclatante ,
Et le calme régnoit ſur l'onde & dans les airs.
Une antique forêt , non loin de ces rivages ,
Etend aux environs ſes fortunés ombrages .
Une grotte , en ce lieu charmant ,
Offre un aſyle frais , tapiſſe de verdure ,
}
L
i
AOUT. 1776. 53
D'où l'oeil , adimirant la nature ,
S'égare avec plaifir ſur l'humide élément.
Là , près de ſon Eglé , guidé par ſa tendreſſe ,
Tyrcis , qui redoutoit le plus grand des malheurs ,
L'inconſtance de ſa Maſtreſſe ,
Exprimoit en ces mots ſes naïves douleurs,
- TYRCIS.
!
Le Seigneur dn canton vous offre ſon hommage :
Je n'ai pas , comme lui , l'art de ſéduire un coeur ;
Mon amour eſt timide ainſi que mon langage...
Mais Eglé d'un regard peut faire mon bonheur,
EGLÉ.
Il eſt vrai que Lindor auprès de moi s'empreſſe;
Dans ſes yeux j'ai lu fon amour :
Mais croyez-vous qu'il m'intéreſſe ,
Et que ſes voeux enfin foient payés de retour ?
TYRCIS.
Lindor eſt riche , il eſt aimable ;
C'est un jeune Seigneur , je ne ſuis qu'un Berger ;
- Lindor n'est - il pas préférable ?
Dis-moi , le vois-tu ſaus danger ?
1
Jé connois bien ton coeur; mais...
• EGLÉ.
Crains de l'outrager
>
D3
54 MERCURE DE FRANCE .
La douce égalité , la paix & la tendreffe ,
Des vertus & de la candeur ,
Bien mieux que l'or & la grandeur ,
Feroient ma gloire & ma richeſſe . 1
Mon coeur ne ſe vend point : mais le tien , alt ! Tyrcis !
Entre l'amour & l'or reſteroit indécis .
TYRCIS.
Pardonne , je me fuis défié de moi-même ;
Sans doute j'ai dû mallarmer.
Egle, tu fais combien je t'aime t
Que ne puis-je auſſi te charmer !
Le vain éclat de l'or ne ſauroit me ſéduire ;
Ton coeur eft tout pour moi: c'eſt le bien ou j'afpire,
Sous ces feuillages toujours verds ,
Du fond de cette grotte où l'Amour nous attire ,
Que j'aime à contempler , dans un tendre délire ,
Le charme de tes yeux & la plaine des mers !
EGLÉ.
Ne m'offenſe donc plus par tes injuſtes plaintes ,
Et bannis àjamais les ſoupçons & les craintes.
Près de toi qu'il eſt doux de voir dans ce lointain ,
Sur le bord des rochers nos chevres fufpendues !
Regarde nos brebis enſemble & confondues ,
Euer parmi l'herbe & le thim !
'
AOUT. 1776. 55
TYRCIS.
Ces objets font charmans , que la nature eſt belle !
Mais mon Eglé lui prête encore des attraits ;
Tes graces , tes vertus , ton coeur tendre & fidele ,
De ces rians tableaux animent tous les traits.
EGLÉ,
Tyrcis , quand je te vois près de ton digne pere,
Lui prodiguer tes ſoins , conſoler ſes vieux ans ,
Heureuſe , dis - je alors , heureuſe ta Bergere t
Tous les brillans parfums qui parent le printemps,
La fraîcheur d'un beau ſoir flattent bien moins mes fens ,
Que mon coeur n'eſt charivé de ta vertu ſincere.
Près de la grotte aſſis , dans ce bois ſolitaire !
J'écoutois à loiſir les diſcours raviſſans
De Tyrcis & d'Eglé , qui ne s'en doutoient gnere :
Tandis que les échos , trahiſſant le myſtere ,
Attendris , enchantés , répétoient leurs accens.
Par M. Marteau.
!
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
:
C
LA VERTU TRIOMPHANT DE L'ENVIE .
FILLE
Роёте .
ILLE de Jupiter , la Vertu ſur la terre
Defcendit aurrefois du ſéjour du tonnerre ;
Et guidant les mortels à la félicité ,
Devint bientôt l'objet d'un culte mérité.
L'Univers la voyoit du vrai ſage adorée ,
Et même du pervers , malgré lui , révérée ,
Loin de s'approprier leur encens précieux ,
?
Avec ſon propre encens , le renvoyer aux Dieux,
Au milieu des travaux , des ſoins , des ſacrifices ,
Combler ſes ſectateurs d'innocentes délices ,
Dų timide indigent prévenir les ſouhaits ,
Sur ſes ennemis même étendre ſes bienfaits ;
Et l'oeil toujours fermé ſur ſa gloire ſuprême ,
Applaudie en tous lieux , s'ignorer elle-même,
Son éclat , que ne peut contenir l'Univers ,
Pénétre un autre obfcur & voiſin des enfers ;
Et frappe d'une atteinte accablante & fubite ,
Et les yeux & le coeur du monſtre qui l'habite.
Dieux ! quel monſtre ſon corps livide décharné,
Son front påle , hideux , de ferpens couronné
A
AOUT. 1776. 57
{
Ses cheveux hériff's, fon oeil fombre & farouche ,
Le venin qui toujours diſtille de ſa bouche ,
Son immortel ennui , que la lumiere aigrit ,
Tout marque en lui le fiel dont fon coeur ſe nourrit .
Jamais des noirs ſoucis la troupe meurtriere ,
Ne permit au ſommeil de fermer ſa paupiere.
11 foupire à l'aspect des ris & des plaiſirs ,
Et lorſqu'il voit pleurer , il ſuſpend ſes ſoupirs.
: :
Le ciel , par un arrêt auſſi juſte que ſage ,
Lui laiſße en chatiment ſa malice & fa rage...
1 Il en connoît la honte & cherche à la voiler ,
Mais ſes maux ſont trop grands pour pouvoir les céler,
Au maintien conſterné dont ſa peine eſt ſuivie ,
Les yeux les moins perçans reconnoiſſent l'Envie.
Au lumineux aſpect de la Fille des cieux ,
Une, nouvelle rage étincelle en ſes yeux.
Les ſerpens ranimés ſur ſon front ſe hériſſent ;
Dans ſon coeur ulcéré d'affreux tranſports ſe gliſſent,
:
Quoi ! juſques dans ce gouffre où me cache la nuit,
Trop odieux objet , ta gloire me pourſuit !
C'en est trop : à l'affront meſurons la vengeance.
Frémiſſante à ces mots , du gouffre elle s'élance ,
Sous un maſque impoſteur déguiſe ſon courroux
;
:
D 5
58 MERCURE DE FRANCE.
:
(Et quel mafque jamais déguiſa foeil jaloux 1)
Suit , preſſe , perfecute , obſede l'Immortelle ,
La frappe chaque jour d'une atteinte cruelle.
Témoin lache & malin de féclat glorieux
Qui ſur ſes actions attive tous les yeux ,
Dans ſes fougueux accès fans relâche elle exhale
Contre ce vif éclat ſom balekae infernale ;
Si l'on croit fes difcors, par la haine dictés ,
D'un fantôme brillant nos yeux ſont enchantés ;
La Vertu doit ſa gloire à l'art qui la déguiſe ;
C'eſt le maſque impofteur qui ſeul la divinife ;
Le génie & l'eſprit , les plus rares talens ,
Ne font dans ſon rival que des dons apparens :
Le zele , la douceur , la bonté , la droiture ,
Qu'humeur , que trahison , qu'amorce , qu'impoſture
Ainſi parle l'Envie ; ainſi dans ſes portraits ,
Dont l'Enfer lui fournit les couleurs & les traits ,
L'Immortelle eft noircle avec tant d'artifice ,
Qu'à peine l'oeil humain la diftingue du vice.
Grands Dieux ! de vos autels ſes autels font l'appui :
Son culte va s'éteindre & le votre avec lui.
Vain effroi : Jupiter, ſon vengeur & ſon pere ,
Lance fur l'Eumenide un regard de colere ,
La foudre de ſes mains eſt prête à s'échapper...
Non , de tes propres coups j'aime mieux te frapper.
AOUT. 17.70. 59
Celie que tu pourſuis eft ma vivante image.
Tremble , mouſtre , dit-il , qui l'outrage m'outrage.
Dans l'éternelle nuit tu voudrois la plonger.
Ta rage à mon courroux fuffit pour la venger.
Tu ſeras à jamais , te trahiſſant toi-même ,
Le miniſtre forcé de ſa gloire fuprême.
Il dit : l'Olympe tremble , & l'Envie en fureur ,
Du fupplice. nouveau reſſent toute l'horreur.
Contre l'auguſte objet de ſa coupable haine ,
Plus acharnée encor ſa rage ſe déchaîne ;
Imprudente faveur , aveugle acharnement ,
Qui , d'un nouveau triomphe , eſt pour lui l'inſtrument,
D'un plus brillant éclat , la Vertu couronnée ,
La traîne ſur ſes pas en eſclave enchaînée :
Tels tu vis tes Héros , inaſtreſſe des cités
Traîner après leur char leurs ennemis domptés.
La modeſte Vertu ſouvent marche voilée.
Son voile à nos regards l'eût peut-être célée :
L'Univers la commoſt au monſtre frémiſſant ,
Qui dévore à ſes pieds fon courroux impuiſſant,
Lache Fille d'Enfer , tes attentats damnables ,
Tes aſſauts , auſſi vains qu'ils ſemblent redoutables ,
Ajoutent chaque jour à ſon fort glorieux ,
L'honneur de pardonner , vrai partage des Dieux .
60 MERCURE DE FRANCE .
De ton oeil attentif l'inflexible cenfure ,
Afferpit tous ſes pas que ta haine meſure ;
Et fi quelque ſurpriſe un inſtant l'égaroit ,
Soudain ton ris amer de l'erreur l'inſtruiroit ;
Enfin ce ſouffle infect , cette vapeur fatale ,
Que contre elle ta rage inceſſamment exhale ,
Ces nuages impurs , fans ceſſe renaiſſans ,
Les Dieux , les juſtes Dieux les changent en encens.
Raſſurons-nous , mortels , des fureurs de l'Envie :
La Vertu ſans relâche eſt envain poursuivie.
Le Héros vertueux eſt toujours reſpecté :
Il court , malgré l'Envie , à l'Immortalité.
!
Par M. l'Abbé Amphoux , de Marseille ,
Aumonier des Galeres du Roi. Il est l'Auteur
de l'Ode intitulée la Sageſſe , inférée
dans notre premier.Mercure d'Avril 1776.
r
ر
Le mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Coq ; celui de
la ſeconde eſt Souris ; celui de la
troiſieme eſt l'Enseigne. Le mot du
premier Logogryphe eſtſon (de farine) ,
où se trouve on ; celui du ſecond eſt
A OUT. 1776. 61
Cordeau , où ſe trouvent cor & eau ; celui
du troiſieme eſt Broffe , où on trouve
roffe.
J
ÉNIGME.
E fuis long chez la jeune Iris ,
Et beaucoup plus court chez Damis
Mon frere en tous points me reflemble ;
۱
•
Nous voyageons preſque toujours enſemble ,
Tantot vuides , tantôt remplis :
La farouche Clarice avec nous eſt traitable ;
Nous careffons ſa belle main ;
Elle nous eſt ſi favorable ,
Qu'elle nous place ſur ſon ſein.
Elle nous mene au bal : mais nous quitte ſoudain ,
Quand elle veut ſe mettre à table :
Nous n'avons ni foif , ni faim ,
Nous devons même fuir le vin , la bonne chere :
Car une fois ſommes nous gras ,
Adieu Philis , adieu Glicere ,
Nous ne voyons plus vos appas :
Et la vieilleſſe avançant à grands pas,
Nous enfonce dans la mifere
Alors on nous ſépare indignement ;
62 MERCURE DE FRANCE.
On nous traite cruellement ;
Nous ſommes battus comme platre :
Couverts de pus , couverts de fang ;
Notre corps n'eſt plus qu'un emplâtre ...
Mais , chut.... Enfin , Lecteur , peut-être qu'à l'inftant
Tu me tiens , même en me cherchant.
Par Mademoiselle Namys de Saint-Aubin .
N
AUTRE.
ous ſommes , cher Lecteur, deux fooeurs en tout pareilles
,
Si bien qu'en notre choix on ſe trompe aiſement ;
Et quoique nous n'ayons point d'yeux & point d'oreilles ,
On nous conſulte affez ſouvent.
Nous ſommes toutes deux d'une ſtructure ronde ,
Notre uſage eſt connu preſque de tout le monde.
Nous ſervons de ſymbole à la Divinité
Qui , pour guide , eut toujours la ſimple vérité.
Commence , Ami , par nous ſuſpendre ,
Si tu veux de nous te ſervir ,
Et ... Mais il eſt temps de finir ,
Car c'eſt auſſi te faire trop attendre.
Par M. L. D. Ma, de Nantes.
AOUT. 1776. 63
AUTRE.
A Madame B... en fon Château de B...
A DEVINER le mot de mainte énigme obſcure ,
Vous trouvez donc quelques plaiſirs ?
Permettez qu'avec le Mercure
Je partage l'honneur d'amufer vos loiſirs.
Vous trouverez aux champs , & jamais à la ville ,
Ce dont je vous cache le nom :
Souvent dans un terrein fertile
On le détruit avec raiſon ;
C'eſt donc qu'il eſt nuiſible ? Now :
Mais c'eſt qu'il eſt fort inutile.,
Et qu'un cultivatour habile
Chez lui ne veut rion que de bon
De fleurs affez ſouvent la nature le pare ,
Et quoique ces fleurs foient fans prix.,
La nature en paroît avare":
Car ſi quelqu'imprudent bruſquement s'en empare ,
Par mille traits piquons il ſe trouve furpris
C'eſt- là que le 'gibier fouvent 'trouve un afile
Contre les armes du Chaffer ;
Mais , hélas ! de ce lieu tranquille
Le terrible Briffaut vient troubler la douceur.
64 MERCURE DE FRANCE .
t
Aux traits déjà tracès , vous connoiſſez peut- être
Ce que je cherche à vous cacher.
Quoi ! vous prenez encor la peine de chercher ?
C'en est trop , en deux mots faiſons le donc connoftre :
C'eſt le nom d'un ſéjour que le ciel a béni ,
Séjour heureux , digne d'envie ,
Où des Sages ont réuni
Tout ce qui peut former le bonheur de la vie.
Par M. D. St. G. Chevalier de Saint Louis.
LOGOGRYPΗΕ.
J E ſuis doublement néceſſaire ,
Pendant ma vie , après ma mort ;
Sur la terre j'ai plus d'un frere
Qui doit fubir mon triſte ſort.
Sans reſpecter mon innocence ,
On m'aſſomme cruellement ,
On me déchire impitoyablement :
De mes travaux paſſes voilà la récompenſe.
Cinq pieds forment mon tout , Lecteur :
Si tu coupe mon chef, je t'offre de bon coeur
Un aliment fort en uſage ,
Facile
AOUT. 1776. 65
1.
P
Facile à digerer; l'oppoſé du mot ſage;
Tu trouveras de plus dans ma combinaiſon
Un élément chéri dans la froide ſaiſon ;
Enfin mon exacte analyſe
Te fournira , charmante Life ,
Ce qu'en hiver , chemin faiſant ,
Sous tes pas tu foules ſouvent.
AAngers. Par M. Leginiere.
UT
AUTRE.
TILE à ſes jardins , ſouvent dans ſon loiſir ,
Le ſage fait de moi ſon unique plaifir.
Six pieds armés de dents font toute ma ſtructure.
Ne mets pas ton eſprit ſi fort à la torture ,
De mon tout fais deux parts , réfléchis un inſtant,
L'une offre un animal qui va toujours rongeant ;
L'autre , d'un grand buveur n'a jamais fait l'envie.
T'en dire plus , Lecteur , ce ſeroit bien folie.
ناب
:
Par M. Langlet , petit Clerc de Notaire.
:
E
66. Mercure de France .
ATR des Mariages Samnites
MusiquedeM.Grétry.
•
UNE JEUNE SAMNITE .
Pour les pla- cer dans mes che=:
reux, Zéphir,je te ro-le ces
ro-fes; Je les de- robe à
peine éclo-fes, C'est un emblé- me
de mes voeих:La pa- ru - re. la
plus mo - def- teparle mieux à
1
Aoust . 1776 . 67.
L'oeil du dé-fir; Awefleursje
puisjoindreun fou- pir,
Etmon regard, Et mon regard
di- ra le ref.-
to. Chocur.Auxfleursje puis i
:
joindreunfou-pir, Et mon regarddura
le refte .
68 MERCURE DE FRANCE .
<
Si jeune encor , comment ſavoir
D'où peut naître une heureuſe flamme ?
Jemands deja parler mon ame :
Ledefir s'unit à l'eſpoir.
Ne peut-on , coquette modeſle ,
Réunir tout ce qui ſéduit.
Formez mon coeur & mon eſprit, (bis)
Mon joune coeur, fera le reffe.
CEPHALIDE.
TToouurtee Hourrait avec for fard;
Tella on doit cere quand on aime ;
La Beauté, c'eſt l'Amour qui- même ;
Aimer_peut-il donc être un art ?
Le ſentiment, ce don célester
ver.Suffit tui ſeul pour embellir ;
Si mon coeur m'apprit à ſentir , (bis)
Le tendre Amour fera le reſte .
هلا ELIANE.
Si pour enchaîner des Guerriers.
Il ne faut que l'oeil d'nne Belle ;
Des myrthes font trop peu pour elle,
ןי
Il lui faut encor des lauriers :
Notre fort eſt un joug funeſte.
Que n'avons nous l'honneur du choix ?
La gloire aſſureroit nos droits , (bis)
Et la beauté feroit le reſte.
ر
AOUT. 1776. 69
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Suite de l'Extrait des différens Ouvrages
publiés fur la vie des Peintres ; par
M. D. L. F. A Paris, chez Ruault ,
Libr. rue de la Harpe.
C'EST à la plus parfaite intelligence du
clair obfcur , à un pinceau moëlleux , &
à l'art d'unir ſavamment les couleurs , que
l'Ecole Flamande doit ſa réputation.
On lui reproche une imitation ſervile
dans les objets de fon choix , dont fouvent
la baſſeſſe excluroit les grâces , ſi la
naïveté ne les rappelloit.
"
Rubens &Vandick font les principaux
ſoutiens & la gloire de l'école Flamande.
Pierre - Paul Rubens , qu'on a nommé
le Prince des Peintres Flamands ,
naquit à Cologne , d'une famille noble ,
en 1557. Sa premiere jeuneſſe fut foigneuſement
cultivée , & il fit de rapides
progrès dans l'étude des belles-lettres.
"
"
"
(*) Article de M. de la Harpe.
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
"
20
"
"
2
"
"
ود
Après la mort de ſon pere , il ſe livra
à la forte inclination qu'il avoit
pour la peinture , & entra chez Adam
Van-Oort , qu'il quitta peu de temps
après , peut ſe mettre ſons la conduite
d'Otto Venius , qui paſſoit alors pour
le Raphaël des Flamands. Vers l'âge
de 22 à 23 ans , Rubens ayant fait connoître
les talens qu'il avoit acquis fous
un auſſi bon maître , l'Archiduc Albert
„ l'envoya à Vincent de Gonſague , Duc
ود
"
ود
ແ
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
ر و
de Mantoue , qui le reçut favorable-
„ ment , & ſe l'attacha en qualité de
Gentilhomme ; il s'appliqua , pendant
un ſéjourde ſept années dans cetteCour ,
à copier les ouvrages de Jules-Romain ,
& à faire pluſieurs grands tableaux de
compoſition , qui lui attirent l'eſtime &
l'amitié du Duc. Il fut nommé par ce
Prince ſon Envoyé auprès de Philippe
III , Roi d'Eſpagne, dont il obtint la
bienveillance par les portraits qu'il fit
de lui & des Seigneurs les plus diſtingués
de fa Cour. Il y fit auffi pluſieurs
tableaux d'hiſtoire , dans lesquels on
connut fon érudition& ſes talens pour
la peinture.
„ Le Duc de Bragance , depuis Roi de
Portugal , & ami des arts , fit engager
Rubens à le venir trouver à Villa-Vi-
1
A OUT. 1776. 71
,
7
" ciofa , où il faifoit ſa réſidence ; & ce
Prince fut auſſi ſatisfait de ſa perſon-
,, ne que de ſes talens.
"
و د
و د
De retour à Mantoue , le Duc l'en-
,, voya à Rome pour étudier les ouvra-
,, ges des grands Maîtres ; il ſe rendit
enſuite à Veniſe , où les travaux du
" Titien & de PaulVéroneſe l'arrêterent.
" Ce fut dans cette excellente école de
Coloris , qu'il a puiſé les regles fores
"
"
"
"
de cette partie , la plus agréable de la
,, peinture , & dans laquelle il s'eſt montré
ſi ſupérieur. Il retourna à Rome ,
où il fit pluſieurs tableaux d'autels ,
dans lesquels on remarqua les progrès
qu'il avoit fait pendant ſon ſéjour à
Veniſe. Il paſſa à Gênes , où il fit
„ pour les Jéſuites différens tableaux
d'hiſtoire .
ود
د و
"
"
و د
Une maladie qui ſurvint à ſa mere ,
,, l'engagea à ſe rendre à Bruxelles , &
,, peu de temps après il forma le projet
ر و
و د
و د
و د
de retourner à Mantoue ; mais l'Archiduc
informé de ce deſſein , lui dit qu'il
,, ne ſouffriroit pas qu'on enlevât à la
Flandre fon plus précieuxArtiſte. Touché
des bontés de ce Prince , il ſe fixa
dans ſa Patrie , où il fit bâtir une belle
,, maiſon , dans laquelle il fit une collection
de tableaux des plus grands-Mai-
و د
"
"
i
72 MERCURE DE FRANCE .
!
" tres des différentes écolesd'Italie,&une
fuite conſidérable de ſtatues antiques.
ود
و د
و د
"
"
و د
"
و د
"
Rubens commença alors à jouir tranquillement
de ſa réputation & de fa
fortune , continuant toujours de peindre
pour ſes amis , avec la même affiduité
qu'il avoit fait dans ſes premieres
études.
,, La gloire de ce fameux Artiſte parut
dans tout ſon éclat en 1620 , lorſque
Marie de Médicis , de retour à Paris ,
le choiſit pour peindre , dans une galerie
du Palais du Luxembourg , les prin-
,, paux événemens de ſa vie , depuis fa
naiſſance , juſqu'à l'accommodement
,, qu'elle fit à Angoulême avec ſon fils ,
Louis XIII.
و د
و د
و د
و د
"
و د
و د
"
"
,, Rubens vint à Paris , compoſa les
eſquiſſes de ces différens ſujets , & retourna
à Anvers pour les exécuter , excepté
cependant deux tableaux qui furent
faits àParis ; leReine ayant marqué
autant de plaiſir à s'entretenir avec
lui qu'à le voir peindre.
” L'heureux ſuccès de ce grand ou-
,, vrage avoit déterminé cette Princeſſe à
faire repréſenterdans la ſeconde gale-
,, rie, les événemens du regne de ſonAu-
"
,, guſte époux ; mais les troubles ſurve-
„ nus
AOUT. 1776. 73
7
1
5, nus en France empêcherent l'exécu-
و, tion de ce projet; néanmoins il nous
"
ود
reſte heureuſement les eſquiſſes que
» Rubens en avoit faites par l'ordre de
,, la Reine. Ce Peintre fit dans le même
„ temps le portrait de cette Princeſſe.
رو
و د
" L'Infante Iſabelle voulut bien lui
confier une négociation ſecrette auprès
du Roi d'Eſpagne. Il eut pluſieurs con-
,, férences avec Sa Majefté , qui le fit
,, traiter avec la plus grande diftinction ,
,, & loger au Palais de l'Eſcurial , où les
tableaux d'Italie fixerent toute ſon at-
و د
"
ود
"
tention. Il copia , pendant ſon ſéjour
les ouvrages du Titien. Quelque temps
,, après le Duc d'Olivarez chargea Rubens
de commiſſions fecrettes , & lui donna
de la part du Roi un diamant d'un
grand prix , fix beaux chevaux , & la
,, Charge de Secrétaire du Conſeil privé ,
,, avec le Brevet de la ſurvivance de cette
,, Charge pour ſon fils.
و د
ود De retour en Flandre, il fut chargé
,, par l'Infante Iſabelle d'une autre
commiffion particuliere pour la Hol-
,, lande.
و د
و د
و و
Le Duc d'Olivarez fit entendre au
Roi d'Eſpagne que Rubens étoit pro-
,, pre à traiter des conditions de la paix
E
1
74 MERCURE DE FRANCE.
1
,, avec le Roi d'Angletere , par l'amitié
,, qui regnoit entre lui & le Duc de
,, Buckingham ; il paſſa à cette Cour , &
,, trouva le moyen de réuſſir dans ſa com-
,, miffion. Le Roi d'Angleterre , à qui
,, ſa négociation avoit été très - agréable ,
ود
?י
le décora , dans le Parlement , du Cordon
de fon Ordre & d'un riche diamant. Il
,, lui donna la même épée avec laquelle il
avoit fait lacérémonie ,& joignit à cette
,, marque de diſtinction le préſent d'un
ſervice complet de vaiſſelle d'argent ,
,, de la valeur de 12000 florins, Pendant
و د
و د
" ſon ſéjour à cette Cour , malgré les
,, occupations indiſpenſables de fa négo-
,, ciation , il ne négligea pas la peinture ;
il fit nombre de plafonds pour Witchal ,
où il repréſenta l'hiſtoire & l'apotheofe
de Jacques I , & pluſieurs tableaux
,, particuliers qu'il ne put refuſer à la follicitation
de ſes amis.
ود
و د
"
"
"
Rubens de retour dans ſa Patrie , au
milieu des honneurs & des richeſſes ,
,, fatigué par ſes nombreux travaux , fen-
,, tit de bonne heure les infirmités de la
,, vieilleſſe , & finit ſes jours à Anvers
و د
" en 1640 , âgé de 63 ans , également
,, regretté des Souverains qu'il avoit fervis
, des Artiſtes , dont il étoit le pere ,
AOUT. 1776 75
4
,, l'ami & le bienfaiteur , ayant raſſem-
„ blé & formé dans ſa nombreuſe école
,, tous ceux dont les commencemens an-
,, nonçoient des diſpoſitions pour la peinture
.
„ Rubens a écrit pluſieurs ouvrages en
,, latin , les uns ſur les regles de ſon art ,
,, d'autres ſur le coſtume des anciens.
" Il parloit & écrivoit ſept fortes de lan-
,, gues différentes. Il joignoit l'étendue
,, du génie aux plus vaſtes connoiſſances
,, dans l'hiſtoire. Il fut, avec une imagi
ود nation auſſi juſte que brillante , unir
,, l'allégorie à la fable.
,, On ne peut trop admirer dans ſes
,, compoſitions , l'induſtrie avec laquelle
,, il a lié & diftribué ſes grouppes ; il en
,, a varié les attitudes , & les a rendues ,
,, quoique contraſtées , auſſi ſimples que
,, naturelles. Exact dans les expreſſions ,
noble dans ſes caracteres , il a donné
de la grandeur & de la dignité à ſes
,, perſonnages , ſuivant leur qualité & leur
,, caractere. S'il a quelquefois manqué
,, au choix de la plus belle nature , & à
,, une exacte correction , il y a été en-
,, traîné par le goût de fon Pays ; & malgré
ſes études , il n'a pu entiérement
le furmonter. Son coloris , qui a toujours
"
"
1
E2
76 MERCURE DE FRANCE.
,, fait la principale partie de ſon talent;
" l'a diftingué & élevé au- deſſus de tous
„ les Artiſtes. On ne peut s'empêcher
,, d'admirer la fraîcheur de fes carnations ,
ל
”
و د
la beauté de ſes teintes , où il ſemble
,, que l'on apperçoive la ciculation du
,, ſang , à travers l'épiderme. Il ſavoit
donner la vie à ſes ouvrages , par fa
touche animée & pleine de feu ; une
fonte douce & légere fans altérer fes
,, couleurs , en conſerve tout l'éclat & la
vivacité.
"
و د
"
" Ses draperies ſont convenables aux
,, ſujets ; les étoffes font jetées avec art
;,& fans affectation , les plis en font
,, amples , & l'oeil néanmoins y deſſine
و د
aiſement le nud. On y reconnoît dis-
,, tinctement la foie & la laine. Le brocard
d'or & les pierreries y font autant
„ d'effet qu'il eſt poſſible à la peinture
„ d'en donner à leur éclat naturel.
" Tous ces talens réunis , qui diſtin-
,, guoient ſi particulierement Rubens dans
„ les grands ſujets d'hiſtoire , ne lui
,, avoient point fait négliger le portrait ;
,, il y excelloit auſſi bien que dans le
,, payſage , les animaux , les fleurs & les
» fruits.
دو
,, Les ouvrages de ce célebre Artiſte
AOUT. 1776. 77
و و
font en ſi grand nombre , qu'à peine
„ peuvent- il être connus. La Flandre ,
,, l'Italie & la France en font remplis.
» Anvers , ſa Patrie , renferme nombre
و د
de ſes chefs d'oeuvres , entre leſquels
,, ſont un crucifiement , & une defcente
,, de croix , qui fixent toujours l'admira-
,, tion des étrangers & des amateurs.
و د
"
ود
"
"
"
,, La ville de Paris poſſede le plus
,, grand objet de la gloire de cet Artiſte ,
dans la nombreuſe ſuite de la gallerie
du Luxembourg , composée de 24 ta-
„ bleaux , repréſentans les principaux événemens
de l'hiſtoire de Marie de Médicis.
Les plus conſidérables font le
couronnement de la Reine , l'apothéoſe
d'Henri IV , & fon gouvernement pen-
,, dant la régence. Un de ceux pour le-
„ quel on a toujours paru prendre un in-
,, térêt particulier, c'eſt la naiſſance de
„ Louis XIII , où l'on admire ſur le viſa-
,, ge de cette Princeſſe , la double ex-
, preſſion de la joie qu'elle reſſent d'avoir
donné le jour à un Dauphin de France,
& celle des douleurs indiſpenſables des
و د
"
"
ſuites de l'enfantement.
و د
ود
Ses tableaux ſont trop connus pour
,, qu'il ſoit beſoin d'en répéter les éloges ,
,, tous répondant aux grands talens & à
۱
E3
78 MERCURE DE FRANCE.
1
ود la juſte réputation que ce grand Artiſte
,, a ſi juſtemenr méritée.
" Antoine Vandick , né à Anvers en
,, 1599 , eut pour premier maître Van-
,, Balen, bon Peintre Flamand , & ne
tarda guere à le ſurpaſſer. "
و د
Rubens le reçut enſuite dans fon
„ école , & connut ſi bien la ſupériorité
و د
de Vandick fur tous ſes autres éleves ,
,, qu'il ne faisoit point de difficulté de
,, lui faire terminer des tableaux qu'il
,, n'avoit fait qu'ébaucher , & de lui en
و د
و د
ود
faire recommencer d'autres qu'il re-
,, touchoit. Mais le bruit s'étant repandu
,, que Vandick faiſoit la plus grande par-
,, tie des ouvrages de fon maître , Ru-
,, bens détermina le jeune Artiſte à quit-
,, ter ſon école , en lui faiſant néanmoins
,, préſent de deux de ſes meilleurs ta-
„ bleaux , & du plus beau cheval de fon
,, écurie.
و د
و د
,, Le genre du portrait auquel Van-
,, dick ſe livra, lui fourniſſoit beaucoup
d'occupation. Rubens lui ayant conſeillé
d'aller en Italie , il entreprit ce
,, voyage à l'âge de 20 ans. Il reſta long-
,, temps à Veniſe pour y étudier les ou-
,, vrage du Titien & de Paul Véronefe.
,, Il paſſa enſuite à Gênes , où il fut exAOUT.
1776. 79
--,, trêmement occupé ; de- là il ſe rendit à
Rome ; mais les Peintres de fon pays
,, qui y étoient alors furent jaloux de fon
,, mérite , & s'efforcerent de décrier ſes
,, ouvrages ; c'eſt ce qui le détermina à
,, quitter cette Ville pour retourner à
" Gênes & enſuite en Flandre , où l'amour
,, de la Patrie le ramena. Le premier
,, tableau que l'on vit de lui dans ce pays , ود
"
و د
fit connoître combien l'Italie l'avoit
,, perfectionné, Son goût s'étoit épuré;
,, il employoit plus d'art , & terminoit
,, d'avantage ſes productions. Bientôt ſa
„ réputation égala ſes talens , Vandisk
,, fut ſurnommé le Prince de la peinture ,
„ particulièrement dans le genre du por-
,, trait. Les graces , l'expreſſion , la fi-
,, neſſe , une touche légere & fpirituelle ,
,, un pinceau plus coulant & plus fondu
,, que celui de ſon maître , des teintes
,, tranſparentes , & qui ſembloient laiſſer
,, appercevoir dans ſes chairs le mouve-
,, ment du ſang , le firent regarder comme
,, ſupérieur à tous ceux qui s'étoient exer-
,, cés dans ce genre de peinture , aucun
,, n'ayant deffiné les têtes , & particulié-
,, rement les yeux , avec autant d'eſprit ,
de fineſſe & de vérité. Ses ajuſtemens
" ג
ג ו
font grands & nobles , il rend parfai80
MERCURE DE FRANCE.
„ tement la diverſité des étoffes. Ses
,, draperies ſont légeres , vraies & faites
,, avec une facilité qui annonce un Ar-
و د
tiſte ſupérieur à ces détails. Ses attitu-
,, des régulieres & conformes au ſujet
,, qu'il traitoit , font reconnoître dans tous
,, ſes ouvrages les mêmes principes qu'il
,, avoit retenus de Rubens ; mais quoi-
,, qu'il n'y mit pas autant de feu & de
,, chaleur que lui , il n'en étoit pas moins
,, propre aux grandes compoſitions , com-
" me il l'a prouvé par pluſieurs tableaux
,, que l'on admire dans les Egliſes de Flan-
„ dre , dans les galeries & les plus beaux
,, cabinets des Souverains de l'Europe.
On vante fur - tout fon Béliſaire.
4
"
ود Il avoit voyagé en France &en An-
,, gleterre , avant que ſes talens fuſſent
;,affez connus; il avoit eu même l'eſpé-
,, rance de peindre la grande galerie du
, Louvre , pour laquelle on avoit auſſi
fait venir Pouffin. "
ود
" Charles I , Roi d'Angleterre , entendant
vanter le mérite de cet Artiſte ,
,, eut regret de l'avoir fi peu connu , lors-
,, qu'il vint à Londres. Il lui fit faire des
„ propoſitions par le Chevalier Digby ,
,, qui l'engagea à faire un ſecond voyage ,
dans "
AOUT. 1776. 8г
",dans ce pays. Le Roi le fit Chevalier
و د
du Bain , lui fit préſent de ſon portait
,, enrichi de diamans , avec une chaîne
,, d'or , lui donna une penſion confidé-
,, rable & un logement. Ce Prince venoit
" ſouvent le voir, s'aſſeyoit auprès de
,, lui , & l'honoroit d'une amitié ſingu-
,, liere. Toute la Cour voulant l'imiter ,
" les Dames & les plus grands Seigneurs
,, ſe diſputoient le plaiſir de lui faire des
,, préfens.
ود Il étoit dans l'uſage de commencer
,, ſes portraits le matin , & de les finir
,, dans la même journée ; il retenoit les
,, perſonnes à dîner , & après il les retou-
,, choit , & donnoit à ſes éleves à termi-
,, ner les ajuſtemens , & les draperies ſur
,, ſes deſſins.
„ Vandick eût fait une fortune confi-
,, dérable , ſi la grande depenſe de ſa
,, table & de ſes équipages , & même un
,, nombre de muſiciens qu'il tenoit autour
,, de lui , n'eûſſent abſorbé la plus grande
,, partie de ce que lui produiſoit la pein-
,, ture. Il eut outre cela le malheur de ſe
,, laiſſer ſéduire par les vaines recherches
" de l'alchimie ; ce qui ne contribua pas
» peu à l'épuiſement de ſa fortune. Il
,, répondit un jour au Roi , qui s'informoic
F
1
82 MERCURE DE FRANCE.
de l'état de ſes finances , qu'un Artiſte
» qui tient table pourses amis , & qui afa
„ bourſe ouverte pourses maîtreſſes , nefent
„ que trop souvent le quide de fon coffre-
"fort.
ود
" Ce grand homme mourut à Londres
en 1641 , âgé de 42 ans.
, Les Hollandais peuples flegmatiques
& laborieux , incapables de distraction
dans ce qui les mene à leur
but , amateurs dès l'enfance de la plus
exceſſive propreté , ont eu des Peintres
dont les ouvrages ont participé de toutes
ces qualités originelles. -
Leur mérite le plus éminent eſt ce travail
opinâtre qui leur a fait rechercher
avec une patience infatigable tous les
moyens que l'art emploie pour tromper
les yeux & les ravir par la magie du clairobfcur.
Mais fans nobleſſe , ſans dignité , ſans
fineſſe , ils ont ignoré le grand ſecret de
remuer l'ame , & de mettre en reſſort les
paffions.
Ce font des défauts fans doute ; cependant
on les oublie en voyant un tableau
de Rembran .
" Paul Rembran Van - Rin , fils d'un
„ Meunier , naquit en 1606 , dans un
1
AOUT. 1776. 83
:
55
\
village ſur le bras du Rhin qui va à
,, Leyde. Il eut pour maître Jacob Vauz-
,, wanemburg , & fit des progrès éton-
,, nans ſous lui. Il paſſa enſuite fix mois
,, à Amſterdam , chez Pierre Afteman
,, Peintre d'hiſtoire aſſez eſtimé , & au-
,, tant chez Jean Pinas ; mais il ſe fraya
,, une route toute différente de celle des
,, Artiſtes de fon pays. Frappé de toutce
,, qu'il voyoit, il devint grand Coloriſte
,, & grand Peintre, ſans ſe mettre fort
,, en peine du beau idéal , & de la cor-
,, rection du deſſin. Il ſe mocquoit même
,, de ceux qui s'appliquoient à l'étude des
,, ſtatues Grecques & Romaines , & des
,, grands - Maîtres d'Italie.
"
و د
ود La maniere de ce Peintre eſt bien
différente de celle des Artiſtes de fon
,, pays . Ses tableaux , touchés avec force
,, & peu agréables à regarder de près ,
2, font foutenus par un coloris vigoureux
;,& un ton fuave qui leur donne autant
,, de relief que de vérité. On lui repro-
,, che d'avoir mis des fonds noirs à ſes
,, tableaux , pour éviter les défauts de
,, perſpective , dont il n'avoit jamais
,, voulu étudier les principes. Il étoit
,, peu correct & fingulier dans ſes pen-
, ſées ; mais toujours original , ſuivant
و د
۱
F2
84 MERCURE DE FRANCE
" une route particuliere qui lui étoit pro-
,, pre , & qu'il ne devoit qu'à la nature &
„ à ſon génie.
,, Ses compoſitions font auſſi ſimples
,, que vraies , & caractériſent fingulière-
,, ment bien les ſcenes qu'il a voulu re-
., préſenter. Chaque figure concourt å
,, l'action principale , autant par ſon atti-
,, tude que par ſon expreſſion. Il fut par
„ quelques- uns nommé le Roi du coloris ;
,, il auroit dû l'être encore plutôt du clair-
,, obfcur; perſonne n'ayant entendu auffi
,, bien que lui cette magie , qui doit être
„ régardée comme une des premieres par-
„ ties de la peinture.
» Rembran cherchoit avec fcrupule
,, l'imitation de la nature , ſans vouloir en
,, aucune façon l'embellir. Peu de Peintres
,, ſe ſont mieux pénétrés que lui de tout
„ ce qu'un ſujet peut fournir de vrai &
,, d'intéreſſant. Rembran excelloit dans
,, le portrait ; les ſujets d'hiſtoire qui
,, ſont ſortis de fon pinceau ſont quel-
,, que fois inférieurs à ſes portraits , étant
,, trop ſimples , & ſouvent traités avec
,, baſſeſſe ; mais ſes têtes de vieillards le
"
!
font toujours admirer.
,, Ses premiers ouvrages furent plus
,, terminés que les derniers. L'amour
AOUT. 1776. 85
,, du gain , & le deſir de fatisfaire tous
,, ceux qui vouloient avoir de ſes ta-
» bleaux , lui fit prendre une maniere ex-
„ péditive , qui les rendit alors plus nom-
„ breux & moins précieux.
„ Amſterdam perdit ce grand Peintre
,, en 1674 , âgé de 68 ans. Rembran a
„ beaucoup gravé , & fes eſtampes font
,,autant d'honneur à ſa mémoire que ſes
,, tableaux.
Gerad Dow fut le plus célebre de ſes
,, diſciples. Philippe Wouwermans , qui
,, doit être regardé comme un des pre-
,, miers Maîtres de l'école Hollandoiſe ,
,, né à Harlem en 1620 , apprit les prin-
,, cipes de ſon art de Jean Winauts ,
,, Peintre célebre de la même Ville. Il
prit toute la maniere de ſon Maître ;
,,mais il le furpaſſa dans le deſſin.
,, Wouwermans a ſu ſe choiſir un gen-
,, re qu'il ne dut qu'a lui ſeul , & qui
,, lui devient particulier. Il prit ſes ſu-
„ jets dans une claſſe au deſſus de celle
,, qu'adoptoient ſes contemporains Hol-
,, landais. Il fit des haltes, des chaſſes &
,, des foires. Il les ornoit de figures riche-
„ ment habillées , répréſentant de grands
>> Seigneurs & des Dames de diftinction ,
,, auxquelles il donnoit autant de grâces
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
,,dans les attitudes, que de fineſſe dans
,, l'expreffion & dans le caractere des
tetes.
ود
i
,, Comme il peignoit les chevaux
mieux qu'aucun Peintre de ſon temps ,
,, il en a fait l'objet principal de ſes ta-
,, bleaux , fans que les figures qui les
,, accompagnent en paroiſſent moins ter-
,, minées. Son génie facile lui faiſoit éga-
,, lement imaginer les plus grandes com-
,, poſitions. On voit de lui des marches
,, d'armées , des campemens , & princi-
„palement des batailles , où l'imagina-
„ tion la plus vive exprime tout le feu ,
,, dont ces ſcenes ſont ſuſceptibles. La cou-
,, leurs de Wouwermans eft claire , légere
;,& transparente ; fon pinceau , pour
parler en termes de l'art , eſt flou &
- moelleux, & rend parfaitement le luiſant
des étoffes , & celui du poil des
,, animaux. La plus grande partie des
ſcenes de ſes tableaux , ſe paſſe dans
des payſages qu'il a toujours ſu rendre
„ intéreſſans par le choix des ſites , &par
و د
و د
و د
و و
la variété des fabriques , auſſi ingé-
,, nieuſes que néceſſaires à l'effet général
,, de ſes compoſitions. On distingue dans
,, ce Maître deux manieres ; la premiere
,, eſt d'une plus belle couleur que la ſe
AOUT. 1776. 87
conde , à laquelle on reproche d'être un
,, peu griſe & médiocrement coloriée. Il
„ mourut à Harlem en 1668 , à l'âge de
68 ans. "
وو
ر و
Harlem fut auſſi la Partie de Nicolas
„ Berghem, né en 1624. Après avoir reçu
les premieres leçons de fon pere , Pierre
Van - Haerlem , Peintre médiocre , il
entra ſucceſſivement chez Van Go-
,, yen , Nicolas Mojaert , Pierre Grel-
,, ber , Jean Wils enfin chez Jean - Bap-
ود
"
"
"
tiſte Veeninx. Affidu au travail, Berg-
,, hem ſe fit une maniere auſſi expéditive
,, que facile ; ſes ouvrages ſont de la plus
belle exécution , & d'une couleu fraîche
& tranſparente. On trouve autant
de variété dans ſes compoſitions , que
,, d'intelligence & de goût dans l'exécution.
Chaque choſe eſt caractériſée par
une touche ferme & fpirituelle , quilui
eſt propre. Ce Maître a excellé dans
le payſage. Il ſaiſiſſoit avec fineſſe le
caractere propre de chaque animal , &
,, particulierement celui des vaches &
des chevres qu'il a rendues plus parfaitement
qu'aucun autre Artiſte.
श
"
ر د
دو
"
"
ر د
,, Ses tableaux ſont conſidérés , à juſte
,, titre , comme les premiers & les mo- ود
„ déles de ce genre de peinture,
1
1
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
"
"
,, Il travailla long - temps dans le Château
de Bentheing , dont l'agréable fituation
, ainſi que les environs , ont
ſouvent ſervi à orner les fonds de fes
tableaux.
" Berghem mourut à Harlem en 1683 ,
,, âgé de près de co ans. ود
L'école Françaiſe termine cet ouvrage ,
& doit terminer cet article. La foupleſſe
du génie des Français les a rendus propres
à l'imitation , & capables de ſe plier
à tous les genres.
La gaieté & les grâces qui , chez eux ,
font en quelque forte des qualités terri
toriales , ſemblent avoir déterminé leur
goût vers les ſujets agréables.
Ils ont néanmoins traité l'hiſtoire avec
une gravité bien propre à dementir le caractere
de frivolité qu'on a lieu de reprocher
à la nation en général , & ils ont
fait voir que l'éducation de l'Artiſte peut
quelquefois effacer les impreffions de la
nature & de l'exemple.
En conſidérant les ouvrages de le
Sueur & ceux de le Brun , on eſt tenté
de croire que les bords du Tybre , ou
les rives de l'Arno leur ont donné la
naiſſance.
Les Peintres Français raſſemblent affez
AOUT. 1776. 89
:
généralement les qualités qui diſtinguent
ceux des autres nations ; leur deſſin
eſt correct , leur coloris eſt vigoureux.
T Ils ont une ardeur & une fécondité
qui aſſurent à l'école Françaiſe une répu
tation durable , tandis que les autres écoles
paroiſſent décheoir de l'eſtime qu'elles
s'étoient univerſellement acquife.
On place ordinairement le pouffin à la
tête de l'école Françaiſe.
,, Nicolas Pouffin , d'une famille no-
,, ble , mais appauvrie par les ſervices
,, militaires , naquit à Andeli en 1594.
"
و د
Il vint étudier à Paris ſous différens
Maîtres , auxquels il dut moins ſes pre-
,, miers ſuccès qu'à fon heureux génie ,
,,& aux diſpoſitions qu'il avoit réçues de
" la nature. Il s'occupa long - temps à la
,, géométrie , à l'architecture , à la pers-
,, pective & à l'anatomie.
,, Le deſir de ſe perfectionner le con-
,, duifit à Rome. Entre tous les Maîtres
,, Italiens qu'il ſe propoſa pour modele ,
,, le Dominicain fut celui qui le fixa da-
„ vantage , quoiqu'il cherchât néanmoins
د
و د
י כ
و د
à réunir ce qu'il trouvoit de plus beau
dans les autres grands Artiſtes. Son heureux
difcernement en fut faire un fi
bon uſage , qu'il mérita d'être appellé
: F5
1
go MERCURE DE FRANCE.
» par les Savans , le Peintre des gens d'es-
,, prit , & les Italiens le nommerent le
,, Raphaël des Français.
"
و د
„ Le Pouffin , en Artiſte ſublime anno-
,, bliſſoit , par la grandeur de ſes idées , tou
tes ſes compoſitions , & les traitoit
,, toujours avec dignité. Son génie élevé
ſe portoit naturellement à choiſir les
ſujets héroïques les plus pathétiques &
les plus fufceptibles de ſentiment &
,, d'expreſſion. Il reuniſſoit l'imagination
,, la plus poëtique à la connoiſſance la plus
exacte de l'hiſtoire. Un jugement ſolide
éclairoit & dirigeoit ſes travaux , ayant
„ toujours eu pour maxime de méditer
,, long - temps avant d'exécuter.
و د
”
ود
وو
Le Cardinal de Richelieu engagea
Louis XIII à faire venir le Pouffin à
,, Paris , pour peindre la gallerie du Lou-
,, vre. Il s'y rendit en 1640. Le Roi lui
fit un accueil très - gracieux , & lui
donna peu de temps après la qualité de
fon premier Peintre , avec une penfion
,, de trois mille livres , & fon logement
,, au Louvre ; mais les tracaſſeries qu'il
,, éprouva par la jalouſie des Artiſtes mé-
,, diocres , lui firent regretter le ſéjour
ر و
و و
” de Rome , où il retourna en 1642 ,
„ après avoir fait pour le cabinet du
AOUT. 1776. 91
Roi , un plafond repréſentant le temps
,qui fait triompher la vérité.
,, Perſonne n'a plus examiné que le
„ Pouffin les différens effets de la nature ,
n'a mieux reſſenti & exprimé les pas-
" ſions , les ſentimens & les mouvemens
de l'ame , ni plus ſçavamment diſpoſé
les ſcenes de ſes tableaux. Fidele ob-
,, ſervateur du coſtume des anciens , il
,, en a fidellement repréſenté les moeurs
ود
*
"
ود
\ & les uſages , & il a ſu faire dis-
,, tinguer les différentes nations qui ont
,, ont été l'objet de ſon pinceau.
,, L'étude particuliere qu'il a fait des
,, figures & des bas - reliefs antiques , en
lui acquérant un deſſin très - correct &
de beaux contours , lui en a donné le
,, caractere & la ſévérité. Plus appliqué
ود
ود
وو
à cette premiere partie de la peinture
,, qu'à celle du coloris , ſes ouvrages ſe
,, ſont quelquefois reſſenti de cette préfé-
„ rence , quoique ſouvent ils puiſſent
,, ètre comparés à ceux des meilleurs co-
,, loriſtes.
,, Il diſpoſoit chacune de ſes compo-
,, ficions avec de petites figures qu'il
,, modeloit & qu'il drapoit , & enſuite il
,, les réuniſſoit emſemble , pour en ob-
,, ſerver le clair - obſcur. Lorſque la
:
i
1
92 MERCURE DE FRANCE.'
1
-
,, ſcene étoit intérieure , il avoit ſoin de
" les couvrir & de ne laiſſer entrer la
,, lumiere que par les ouvertures qu'il
,, croyoit convenables à leur effet. Les
" fonds de ſes tableaux étoient ornés par
,, une architecture noble , ou par de
,, riches paysages qu'il a toujours faits
,, avec une ſupériorité qui le diftingue
,, entre les plus excellens artiſtes de ce
,, genre. Perſonne n'a donné plus de
,, grandeur à ſes ſites , & de nobleſſe à
و د
ſes fabriques ; ce qui a fait dire qu'elles
,, repréſentoient les temps héroïques ,
,, comme celles du Titien repréſentoient
,, les fiecles gothiques.
” La réputation de ce ſavant Peintre
, le fit choiſir pour faire un tableau dans
,, l'Egliſe de Saint- Pierre de Rome , où
,, il a repréſenté le martyr de St. Eraſme ,
d'une maniere digne de lui.
ود
ود
" Ce grand Artiſte mourut à Rome
en 1663 , âgé de 69 ans,
Nous voudrions pouvoir nous arrêter
fur Claude le Lorrain , & Sébastien Bourdon
; mais nous nous hâtons de parler
d'Eustache le Sueur , l'un des grands
Maîtres de l'école Françaiſe , né à Paris
en 1617 .
,, Ses parens qui découvrirent ſes heuAOUT.
1776. 93
.
39 reuſes diſpoſitions , les ſeconderent au-
وو tant qu'il leur fut poſſible , & le place.
,, rent dans la célebre école de Simon
و د
"
ود
"
Vouet. Né pour parvenir au rang le
,, plus diſtingué de ſon art, il ne tarda
,, pas à devenir l'émule de ſon Maître ,
& à partager avec lui les entrepriſes qui
ſe préſentoient alors. Ilcommença par
huit grands tableaux , deſtinés à être
exécutés en tapiſſeries , dont les ſujets
étoient tirés des ſonges de Polyphile.
Ce premier ouvrage fit connoîtrel'étendue
de ſon génie & la ſageſſe de ſes
,, compoſitions. Il lui procura ſucceſſive.
,, ment des ouvrages conſidérables , & le
و د
"
"
"
و د
"
"
fit nommer Peintre de la Reine - mere ,
,, qui le chargea de faire les tableaux du
Cloître des Chartreux , ouvrage immortel
, & qui a mérité à cet Artiſte ,
„ l'avantage d'être comparé à Raphaël ,
,, Quoique tous ces tableaux ne ſoient pas
entiérement peints par lui, leur nombre
étant trop conſidérable pour qu'il
ait pû les faire ſeul , ils font tous exé-
,, cutés ſur ſes deſſins; avantage cependant
qui ne peut les mettre en compaſon
avec ceux qui ſont abſolument de
,, ſa main , entre leſquels on remarque
"
و د
و د
و د
و د
"
1
94 MERCURE DE FRANCE.
و د
particulièrement le ſeptieme , le treizieme
, & la mort de St. Bruno , dont
,, l'expreffion & le pathétique fontpaſſer,
,, à juſte titre , ce morceau pour une des
,, plus belles productions de la peinture.
" Lors de la création de l'Académie
,, il fut nommé un des douze anciens de
, cette Compagnie , & choiſi pour pein-
و د
و د
dre un des tableaux que les Orfevres
;, préſentent tous les ans à l'Egliſe de
Paris; celui qu'il fit, eſt St. Paul prêchant
& convertiſſant à Epheſe les
Gentils , qu'il porte à brûler leurs li-
و د
"
و د
vres.
وو
1
On voit aux Capucins de la rue St.
Honoré , un Chriſt expirant ſur lacroix.
L'Egliſe de St. Gervais poſſede plu-
, ſieurs de fes ouvrages. On y voit une
و د
ود
defcente de croix , un portement de
,, croix , deux ſujets aux vitrages , repréſentans
le martyre des Patrons de cette
وز Paroiſſe , peints ſur ſes deſſins par Per
,, rin , & les mêmes martyrs conduits devant
le Proconſul pour adorer les Idoles.
Ce morceau eft celui de ce Maître ,
où l'on reconnoît plus particulièrement
,, qu'il a imité l'école Romaine ; & fur-
» tout Raphaël,
و د
و د
"
AOUT. 1776. 95
1
, Au petit Séminaire de St. Sulpice ,
;, il y a une préſentation au Temple ,
, qu'on regarde comme un de ſes plus
و د
beaux ouvrages .
و د
"
"
39 Dans la ſalle des Maîtres de St. Luc ,
on voit encore un beau tableau de le
Sueur , repréſentant St. Paul entouré de
pluſieurs malades ,& guériſſant un posfédé.
و د
و د
و د
Dans le plafond de la troiſieme chambre
de la Cour des Aides de Paris , cet
Artiſte a peint quatre bas - reliefs ; l'un
eſt le jugement de la femme adultere ,
celui de Susanne & des deux vieillards ,
le jugement de Salomon & l'aveugle
» de Jéricho.
"
و د
,, Exact obfervateur du coſtume & des
actions des hommes , il fut rendre non-
,, ſeulement les effets extérieurs , mais
,, exprimer auſſi les plus ſecrets mouve
,, mens de l'ame.
و د
و و
و د
”
و د
"
Le Sueur , rempli de la nobleſſe &
de la grandeur de ſon art, s'étoit pénétré
du beau idéal , de cette perfection
dont la nature préſente rarement
les exemples , & que l'on remarque
dans les ſtatues antiques. Les Auteurs
de ces chefs - d'oeuvres , par un choix
judicieux , raſſembloient les parties des
!
96 MERCURE DE FRANCE.
,, corps les mieux formés , pour produire
,, par cette heureuſe réunion un enſemble
"
و د
ود
"
و د
و د
digne de caractériſer la majeſté des
Dieux & des Héros .
Sans avoir vu l'Italie , & les fameux
„ exemples de l'antiquité , il ſe forma
fur les grands modeles. Il ſembloit que
Raphaël eût été ſon Maître , & lui eût
montré le chemin par lequel il eſt par-
„ venu au fuprême degré de ſon art. En
effet , quoiqu'il n'ait point été ſon é-
„ leve , aucun Artiſte n'a plus approché
de ſa maniere ; ſoit par le jet & les plis
de ſes draperies , par le caractere de ſes
têtes & par leurs expreſſions , foit par
la diſpoſition de ſes figures &l'enſemble
de ſes compoſitions.
و د
ر د
"
"
"
"
و د
و د
و د
"
,, Son coloris eſt clair & lumineux , fes
,, teintes bien fondues , & la touche de
ſon pinceau ferme & variée , felon la
forme & le caractere particulier de cha-
,, que objet. Il ſavoit orner ſes fonds de
beaux paysages , & de morceaux d'une
,, architecture auſſi correcte que bien ima-
„ ginée. La perſpective linéale & aë-
,, rienne eſt dans tous ſes ouvrages exac-
„ tement obſervée. Aucune partie de
"
"
la peinture n'auroit échappé à cet habile
Artiſte , s'il avoit pu joindre le
coloris "
AOUT 1776. 97 U T..
, coloris de l'école Vénitienne ou, Fla-
,, mande , à toutes les autres parties qu'il
„ poſſédoit au fuprême degré.
"
,, La France perdit ce grand Artiſte
en 1655 , à l'âge de 38 ans.
ود Charles le Brun , l'un des plus excellens
,, Peintres Français , nâquit à Paris en
,, 1619. La vue des ouvrages de fon pe-
,, re qui étoit Sculpteur, lui inſpira dès
,, l'enfance une forte inclination pour le
,, deſſin.
رد ,, Le Chancelier Séguier , protecteur
,, des arts , le plaça à II ans dans l'école
de Simon Vouet , qu'il furprit par la
,, rapidité de ſes progrès. A 12 ans il fit
, le portrait de ſon aïeul. On voit dans
,, la collection du Palais Royal , deux ta- .
,, bleaux qu'il peignit dans ſa quinzieme
,, année; l'un repréſente Hercule domp-
,, tant les chevaux de Diomede , l'autre
le même héros vêtu en ſacrificateur.
و د
"
و د
" Il copia à Fontainebleau pluſieurs tableaux
de la collection du Roi , & entr'autres
la fainte famille de Raphaël ,
,, dont M. le Chancelier fut fi fatisfait,
„ qu'il l'envoya en Italie , & le mit en
,, penfion chez l'illuſtre Pouffin , où il ſe
fixa pendant fix années.
G
98 MERCURE DE FRANCE.
1
و د
" Ce ſçavant Peintre l'imita dans les
,, plus fecrets myſteres de fon art. Le
,,Brun ſeul fut ſi bien profiter de ſes le-
,, çons , qu'il fit, pendant ſon ſéjour à
Rome , pluſieurs tableaux dant le goût
du Pouffin , dont quelques uns paſſerent
„ pour être de la main de cegrandArtiſte.
,, Le Brun , de retour à Paris en 1648 ,
و د
و د
و د
"
fit connoître par pluſieurs grands table-
,, aux qu'il expoſa en public , combien il
„ s'étoit perfectionné dans ſon voyage
d'Italie. La conſidération & l'eſtime
générale qu'il s'étoit acquiſe à la Cour ,
,,lui firent obtenir les Privileges de l'Académie
Royale de peinture , & contribuerent
à ſon établiſſement. Le Brun
,, en fut élu le premier Directeur.
"
; " Louis - le - Grand , dont l'hiſtoire ne
,, pouvoit être confiée qu'aux mains du
„ plus ſcavant Artiſte , choiſit le Brun ,
" & le chargea de repréſenter les princi-
,, paux événemens de fon regne: une distinction
ſi flatteuſe éleva ſon génie , &
le rendit digne de ce noble choix. Sous
„ d'ingénieuſes allégories il fut réunir la
"
و د
" fable à l'hiſtoire , & par cet aſſemblage
,, heureux , former une forte de poëme é-
,, pique des actions glorieuſes de ce grand,
AOUT. 1776 فو .
4 ,, Monarque , dont il a enrichi la ſuperbe
;, galerie de Verſailles,
ود
ود ,, Le Roi connoiſſant les talens de le
Brun propres à traiter les plus grands
ſujets , le chargea d'orner la galerie du
,, Louvre des plus beaux traits de l'hiſtoi-
ود re d'Alexandre. Un heureux ſuccès
,, ayant couronné cette grande entrepri-
,, fe , ce Monarque annoblit le Brun, le
,, nomma fon premier Peintre, & lui don-
,, na fon portrait enrichi de diamans , avec
,, un logement & une penſion conſidéra-
. ,, ble. :
,, Perſonne n'a plus parfaitement poſſé-
,, dé la poëtique de fon art , que Charles
و د
le Brun. Une étude ſuivie de l'hiſtoi-
„ re , de l'allégorie & de la fable , jointe
,, à une recherche exacte du coſtume des
,, anciens & des différentes nations , lui
,, mériterent , à juſte titre , la réputation
, d'un des plus grands Peintres de l'école
,, Françaiſe.
" Les ſtatues antiques , autant que les
,, ouvrages de Raphaël , de Michel An-
„ ge , & des Carraches , furent les four-
,, ces où il puiſa les profondes connoiſſan-
,, ces qu'il avoit acquiſes dans le deffin ,&
,, dirigerent cette intelligence avec la
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
, quelle il fut joindre la vérité & la fim-
,, plicité de la nature, à la grandeur & à
و
و د
la majeſté que l'on trouve dans les mo-
,, numens de la Grece & de Rome. La
fécondité de fon génie , éclairée par fes
lumieres littéraires , produifit ces fuper-
,, bes & riches compofitions , où l'on re-
,, connoît le grand Poëte autant que le
,, grand Peintre.
و د
د و
Toujours attentif à mériter de nou-
,, veaux fuffrages , il ne négligeoit rien de
ce qui pouvoit les lui faire accorder ; foi-
,, gneux dans les moindres parties de fon
,, art , autant que dans les principales , il
,, en étudioit tous les détails , deſſinant
,, toutes ſes figures ſur le naturel , pour
و د
ود
و و
و د
en aſſurer la correction & l'enſemble ,
,, avant de les draper & de les habiller.
Quoique très - grand admirateur de
l'école Romaine , le Brun parut s'attacher
au Carrache, & imiter fa maniere ,
,,autant dans la couleur ferme & vigou-
" reuſe , que dans le caractere du deſſin,
Heureux s'il avoit pu , par un plus long
ſéjour à Veniſe , réunir à tous ſes ta
,, lens les beautés & la fraîcheur du coloris
de cette fameuse école.
و د
و و
و د
و د
Après de long travaux, toujours cou- " ronnés , la France perdit ce grand Pein.
1
AOUT. 1776. IOI
,
;, tre en 1600 , âgé de 71 ans. Il fut inhumé
à St. Nicolas du Chardonnet
,, dans une chapelle qu'il avoit conſtruite ,
,, où ſa veuve fit élever un tombeau , fur
,, lequel eſt placé ſon buſte , de la main
„ de Coyſevaux.
. ”
1
و د
Ses diſciples ont été , ſon frere , Ga-
„ briel le Brun , Claude Audran , Verdier ,
,, Houaffe , Vernanfal , Viviani , Charles
de la Foffe , & autres.
و د
"
" Parmi les ouvrages publics de Charles
le Brun , l'on remarque une gloire
,, très-lumineuſe , environnée de pluſieurs
Anges , au - deſſus du maître-autel de la
Sorbonne. Entre ſes plus beaux tableaux "
و د
"
1و
7
à Notre- Dame , le martyr de St. Etien-
,, ne , & celui de St. André , ſont extrê
,, mement diftingués ,& peuvent être com-
,, parés aux meilleurs ouvrages des premiers
Peintres d'Italie. Les Carmélites
de la rue St. Jacques ont dans leur Egliſe
pluſieurs chef d'oeuvres de ce
Maître , premiérement la Madelaine
,, aux pieds du Sauveur , chez Simon le
Pharifien : J. C. ſervi par les Anges
dans le déſert ; une repréſentation de
Ste. Genevieve ; & dans la chapelle de
St. Charles , une Madelaine pénitente ,
”
"
"
"
"
,
•
,, dans laquelle ce célebre Artiſte s'eſt ſur-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
1
,,paſſé , autant par la nobleſſe & la digni
„ té , que par la force du ſentiment &
,, de l'expreſſion. La Paroiſſe de St. Paul
,, à Paris , conſerve avec ſoin un tableau
و د
de ſa main, qui eſt connu sous le nom
de Bénédicte . La réſurrection de J. C.
,, que l'on voit dans l'Egliſe du St. Sé-
,, pulchre , rue St. Denis , eſt encore de
,, ſes meilleurs ouvrages. M. Colbert ,
,, fon protecteur & fon ami , eſt repré-
و د
ſenté à genoux dans ce tableau. Les
,, Capucins du Fauxbourg St. Jacques pos-
,, fédent dans leur Eglife , une préſenta-
و د
و د
و د
"
tion au temple fort eſtimée. Les Peres
de Nazaret , rue du Temple , une an-
,, nonciation. La voûte de la chapelle du
Séminaire de St. Sulpice , eft regardée
,, comme un de ſes plus beaux ouvrages.
Elle repréſente l'Afſomption de la Sain
te Vierge élevée par les Anges dans la
,, gloire du Pere éternel , qui lui tend les
„ bràs pour la recevoir. Le Couvent des
,, Religieux des Picpus poſſede le fameux
,, tableau où Moyfe préſente aux Ifraë-
" lites le ferpent d'airain. Le Brun a
2, peint pour une des chapelles de Saint-
Germain l'Auxerrois , un St. Jacques ;
un St. Jean dans l'Ifle de Pathmos , pour
"
"
" le College de Beauvais , & une charité
AOUT. 1 1776. 103
,, perſonnifiée , pour les Freres de la Cha-
,, rité dans le fauxbourg Saint-Germain.
,, A S. Nicolas du Chardonnet , il a re-
,, préſenté St. Charles à genoux , implorant
39 la clémence divine pour la délivrance de
,, la ville de Milan ; le caractere de fer-
,, veur & de piété qui diſtingue ce grand
,, Saint , eſt ſi bien exprimé dans ce ta-
,, bleau , qu'il a toujours été conſidéré
,, comme un de ſes plus beaux ouvrages.
,, Dans la troiſieme Chambre des Enquê
,, tes du Parlement de Paris , on voit encore
de ce même Artiſte , Suzanne de-
,, vant ſes Juges , & le jeune Daniel qui
,, la justifie.
و ر
„ Le Brun a beaucoup travaillé pour
,, différens particuliers à Paris & dans les
,, environs. Il a peint,pour M. Fouquet,
,, Sur- Intendant des finances , pluſieurs
,, plafonds , & une galerie dans ſon Chateau
de Vau-le-Vicomte. Pour le Préſident
Lambert, l'Apotheoſe &les travaux
d'Hercule dans la voûte de la galerie
de ſon hôtel .
و د
و د
"
ر و
"
i
L'Académie royale de Peinture conſerve
un tableau de moyenne gran-
,, deur , repréſentant la mort de Sene-
و د
„ que.
„ Le plafond de la grande galerie de
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
,, Versailles , qui eſt de ce grand Peintre ,
,, repréſente l'hiſtoire de Louis XIV , de-
,, puis la paix des Pyrénées , juſqu à celle
„ de Nimegue. Les différens ſujets de
,, cette hiſtoire , repréſentés ſous d'ingé
nieuſes allégories , font renfermés dans
ر د
و ر
neuf grands tableaux , & dans dix- huit
,, petits. Cette galerie eſt terminée aux
deux bouts par deux fallons connus
ſous les noms de la guerre & de la paix,
Les quatre grands morceaux de l'his
toire d'Alexandre, qui font dans la ga-
و د
"
"
" lerie d'Apollon , à Paris , & le ta-
,, bleau de la famille de Darius , qui eſt à
,, Verſailles , font des tableaux générale-
,, ment admirés , fur tout celui de la fa-
و د
mille de Darius, où il ſemble que le
„ Brun ſe ſoit ſurpaſſé dans l'expreffion &
dans la variété des caracteres . "
"
ود „ Le grand tableau de Porus ſur un
,, éléphant , n'a pas été achevé de ſa
main. Il n'a auſſi que deſſiné la bataille
& le triomphe de Conſtantin. Il a peint
un grand portrait de Louis XIV, re-
,, préſenté à cheval.
"
"
,, Il y a encore quatre morceaux de
,, lui au vieux Louvre , dans la galerie
,, d'Apollon , dont nous venons de par-
,, ler; l'un eſt le triomphe de Neptune 3
AOUT. 1776. 105
1
مه
,, & d'Amphitrite ; les autres repréſen-
,, tent le triomphe de Fiore , celui de
دو Diane , & le Sommeil avec ſes at-
,, tributs .
" On voit encore de le Brun une des-
,, cente de croix , dont les figures ſont de
,, grandeur naturelle , l'entrée dans Jéru-
,, falem , une nativité , St. Michel fou-
,, droyant les Anges rebelles , & un por-
,, tement de croix.
Nous étendrions trop cet article , s'il
falloit parler en détail des deux Mignard
, des de Troy , des Jouvenet ,
des Coypel , des Santerre des l'Argilliere
, de Nattier & de Rigaud , ſi
renommés dans le portrait ; d'Oudery ,
de Jean Raoux , de Vateau , de Boucher
, des Vanloo , &c ; mais nous ne
pouvons pas nous diſpenſer de trans
crire ici les détails,qui regardent le
célebre & malheureux le Moine , l'un
de nos Artiſtes les plus remarquables.
par ſes talens & par les infortunes de
ſa vie.
,, François le Moine , né à Paris en
,, 1688 , travailla d'abord ſous la con-.
duite de Robert Tourniere , fon beau-
,, pere , enſuite chez Louis Galoche ,
و د
" dont il fut mettre à profit les leçons ,
GS
106 MERCURE DE FRANCE .
ود&fit connoître ſes progrès par le prix
,, du deſſin qu'il remporta en 1707 ,
& le grand prix de peinture , en ود
17110
و د
و و
il
Il ne fut point envoyé à Rome , parce
,, que l'on fut dans ce temps quelques an-
,, nées ſans y nommer de Penſionnaires;
,, chercha particulièrement à étudier la
,, fraîcheur & les airs de tête du Guide ,
,, & de Carlo Maratti ; & fe propoſa pour
,, modele dans ſes compoſitions , Pierre
,, de Cortonne & Paul Véronèſe.
و د
" Ses talens s'étant développés , il fut
,, reçu à l'Académie en 1718. Son tableau
,, de réception , qui repréſente Hercule
,,combattant Cacus , eſt regardé , à juſte
,, titre , comme un des plus précieux de
l'Académie , autant pour la fineſſe du
,, deſſin , que pour la fraîcheur & la
beauté du coloris. Le defir de faire pa-
,,roſtre ſes talens par quelques grands
,, ouvrages , lui fit chercher les occaſions
و د
" d'en avoir. Il entreprit de peindre la
voûte du choeur des Jacobins de la rue
„ St Dominique , Fauxbourg St Germain ,
و د
" oû il repréſenta la transfiguration de N.
,, S. fur le mont Tabor. pendant qu'il étoit
„ occupé à cet ouvrage , un ami , grand
amateur de la peinture , lui propoſa le
AOUT. 1776. 107
,, voyage d'Italie ; il fit autant de progrès
,, dans le peu de temps qu'il y fut , que
" s'il y eût employé pluſieurs années. La
,, ſupériorité de ſes talens le mettoit en
د و
état de diftinguer le mérite particulier
,, de chacun des Maîtres des différentes
"
८४
و د
écoles que l'on admire en ce pays. Il
,, fit pendant le court eſpace de ce voya-
,, ge , qui dura fix mois , deux tableaux ,
,, auxquels il travailla dans les Villes où
,, il faifoit quelque ſéjour ; l'un repré-
2, ſente Vénus deſcendant dans le bain ,
foutenue par une des grâces , l'autre
Hercule filant pour Omphale.
„ Toujours occupé de fon art , il ne
laiſſoit échapper aucun inſtant qui ne
lui fût utile. Ildeſſinoit tout ce qui ſe
,, préſentoit à ſes yeux d'intéreſſant.
,, Il faiſoit même arrêter quelquefois
ſa chaiſe dans la route , pour faifir
des points de vue dont il examinoit les
fites.
ود
"
و د
و د
ג "
"
!
De retour en France , il termina le
,, plafond qu'il avoit commencé dans le
choeur des Jacobins. Cet ouvrage pèu
chargé de figures , & ne repréſentant
,, que la ſcene du mont Tabor , avec quel-
,, ques grouppes d'Anges , produit le plus
,, grand effet par la couleur lumineuſe du
108 MERCURE DE FRANCE.
,, ciel , & la légéreté des nuages. Les
,, figures y font dans une action qui ca-
, ractériſe parfaitement la dignité du
,, ſujet,
د و
ود En 1727, le Roi ayant ordonné un
,, concours à pluſieurs Peintres d'hiſtoire
de l'Académie , le Moine choiſit la
continence de Scipion , qui lui fit mé-
,, riter le premier prix, quoiqu'il ait été
,, partagé avec M. de Troy.
"
و د
Il fut élu dans ce temps , par l'Aca-
,, démie., Adjoint à Profeſſeur , & chargé
,, par M. le Duc d'Antin d'un tableau pour
le dôme de l'Aſſomption. Ce morceau
eſt un de ceux où ce Maître a le plus
fait ſentir la grande maniere qu'il avoit
" acquiſe dans le court eſpace de fon
„ voyage d'Italie.
و د
و د
و د ,, En 1727 , M. le Duc d'Antin le
,, chargea encore de faire un tableau pour
و د
le fallon de la Paix , qui termine la
,, gallerie de Verſailles , du côté de l'ap-
,, partement de la Reine. Ce morceau
,, qui eſt placé au- deſſus de la cheminée ,
و د
&dont les figures ſont de grandeur na-
„ turelle , repréſente le Roi donnant une
branche de laurier à l'Europe , caractériſée
par ſes attributs. Minerve qui eſt
„ au - deſſus , donne ordre à Mercure de
و د
و د
1
AOUT. 1776. 109
i
ود
ود chaffer la Diſcorde , & de fermer le
Temple de la Paix; la Piété préſente à
,, l'Europe deux enfans que la Fécondité
tient dans ſes bras , ſymbole analogue
à la naiſſance des deux Princeſſes , filles
aînées de Sa Majeſté ; le devant du
tableau eft occupé par les génies des
,, arts , enfans de la Paix.
"
ود
"
ود
-
Au commencement de 1731 , M.
,, Languet , Curé de St Sulpice , char-
,, gea le Moine de peindre la coupole de
,, la chapelle de la Vierge de ſon Egli-
و د
و د
"
fe. Il y repréſenta ſon Aſſomption.
La Vierge s'éleve au Ciel , foutenue
fur un nuage , & environnée d'An-
„ ges & de Saints , dont les uns portent
fes attributs , & les autres for-
,, ment des concerts de fes louanges ; St
5, Pierre eſt du côté droit , & St Sul-
,, pice à gauche. Ces beaux grouppes ,
,, qui font compoſés d'un grand nombre
de figures , font des mieux contraſtés
, & réuniſſent toutes leurs actions
vers le principal objet. D'un au-
,, tre côté ſont les peres de l'Eglife &
,, les chefs d'ordres , qui publient les
,, louanges de Marie; & fur un autre ,
,, les Vierges qui ſont ſous ſa protection ,
,, reçoivent des palmes de la main d'un
"
و د
و د
1
TIO MERCURE DE FRANCE.
,, Ange. Le peintre , par une multitude
و د
de peuple à genoux , qu'il a placée fur
,, un des bords du plafond a voulu repré-
,, ſenter les Paroiffiens avec leur Paſteur ,
,, qui les recommande à la Sainte Vierge ;
„ les figures de ces grouppes ſont très-
„ belles & très - variées. Ce morceau , qui
,, l'occupa pendant trois années , mit le
,, comble à ſa réputation , & lui mérita
و د
و د
l'honneur d'être choiſi par le Roi pour
,, peindre le grand fallon de Verſailles ,
,, qu'on nomme aujourd'hui le fallon
" d'Hercule . Le Moine ayant été chargé
„ d'y repréſenterl'apothéoſede ce Héros ,
,, cet Artiſte donna l'eſſor à fon génie ,
,, & fit voir l'aſſemblage de la plus précieuſe
machine qui ſe ſoit faite dans
, ce genre.
و و
و د
Cette grande & magnifique compoſi-
„ tion , raſſemble plus de 140 figures ,
,, foutenues d'un ſocle , dans le milieu
,, duquel ſont placés les principaux tra-
,, vaux d'Hercule , repréſentés par des
„ figures peintes en ſtuc. Tout l'ouvrage
eſt diſtribué en pluſieurs grouppes.
و د
و د
Dans la partie ſupérieure, Jupiter
,, & Junon aſſis ſur leur trône , préfen-
„ tent à Hébé, Hercule pour être fon
„ époux. A côté eſt Bacchus , appuyé ſur
1
AOUT. 1776. Ifr
و د
5, le Dieu Pan , accompagné de deux
„ Sylvains. Amphitrite , Mercure , Vé-
„ nus , avec les trois Grâces & l'Amour ,
,, ornent ce grouppe. Mars , Vulcain
& des génies qui tiennent des armes ,
forment celui qui lui eft oppoſé. On
,, voit , ſous le char d'Hercule , l'envie ,
la colere, la haine & la difcorde perfonnifiées
& terraſſées par ce Héros.
,, Cybele paroît ſur ſon char , traînée par
des lions ; Minerve & Cérès , Neptune
و د
”
"
"
ود
ر و
"
& Pluton , avec leurs attributs , for-
,, ment un autre grouppe. D'un autre
,, côté , Eole , Zéphire & Flore badinent
,, avec des fleurs , tandis que la Roſée
,, verſe ſon urne ſur Morphée endormi.
,, Iris s'éleve ſur l'arc-en-ciel , avec l'Au-
,, rore entourée de quatre étoiles perſonnifiées
. Apollon avec les muſes, dis-
,, tinguées par leurs attributs , occupent
,, la partie oppoſée à celle de Jupiter. Le
„ temple de mémoire s'éleve au- deſſus
,,& paroît ouvert; des génies y ſuſpen-
,, dent les médaillons des grands hom-
„ mes. A côté paroît la conſtellation de
Caſtor & Pollux , au deſſus de Silene ,
,, qui conduit une troupe d'enfans & de
"
و د
femmes , formant une fête bachique
,, en l'honneur d'Hercule , tandis que
112 MERCURE DE FRANCE.
,, l'Histoire & la Peinture s'occupent
وو à éternifer les traits & la vertu des
,, Heros.
و د
ود En 1736, après quatre années d'un
,, travail affidu , cet ouvrage ſe trouva
,, terminé. Il doit être regardé comme le
,, plus grand qui ſoit en Europe , &
و د
"
ود
comme un monument éternel des talens
de fon Auteur , ainſi que des progrès
de la peinture en France ſous le
,, regne de Louis XV.
ود ,, La premiere fois que le Roi vit ce
,, fallon , il en parut fi content , que pour
,, témoigner ſa fatisfaction à ſon Auteur,
,, il le nomma ſon premier Peintre , &
,, lui accorda une penſion de 3500 livres.
Γ
و د
ود La jalouſie de quelques uns de fes
confreres , qui cherchoient toutes les
,, occafions de le chagriner depuis qu'il
د و
étoit Premier Peintre , dérangea ſa ſan.
,, té , & alluma en lui une mélancolie in-
,, térieure qui paroiſſoit très péu au dehors.
,, Cependant ſes amis s'en apperçurent ;
,, mais par une condeſcendance & un mé-
„ nagement peu raisonnables , il n'oferent
aſſez - tôt en prévenir les funeſtes
effets. M. Berger , avec qui il avoit été
en Italie , & qui le voyoit tous les
و د
و د
"
,, jours , l'avoir déterminé à paſſer quelque
AOUT. 1776. 113
و د
"
"
ود
و د
"
۔ ور que temps à la campagne , pour le faire
traiter d'une maniere convenable à fon
état. Le Moine avait déjà préparé pluſieurs
chofes pour ſon départ , quand il
entendit arriver ſon ami. Troublé alors
,, par le ſentiment ſubit de la crainte
qu'il avoit depuis long - temps , qu'on
ne cherchat à le faire enfermer , il préféra
la mort à la perte de ſa liberté ;
& s'étant frappé de pluſieurs coups
d'épée , il vint lui - même , en expirant
, ouvrir la porte à M. Berger.
Ce fâcheux événement termina ſa belle
carriere le 4 de Juin 1747 , dix mois
après qu'il eut été nommé premier
Peintre du Roi , ayant alors 39 ans.
"
"
"
"
"
و د
و د
"
ر د
"
مه
Ce celebre Artiſte , dont les talens
feront toujours honneur à l'école Françaiſe
, réuniſſoit à la couleur la plus
fuave & la plus harmonieuſe, les gra-
,, ces & la fineſſe du deſſin , & un pinceau
tendre & moëlleux , auſſi léger
,, que ſpirituel; ſes compoſitions font
"
"
و د
nobles & ingénieuſes , & auſſi bien
„ imaginées qu'elles font réfléchies.
Traité théorique fur les maladies épidémiques
, dans lequel on examine s'il
eſt poſſible de les prévoir , & quels
H
1
114 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
و د
ſeroient les moyens de les prévenir &
d'en arrêter les progrès ; par M. le
Brun , Docteur en Médecine à Meaux
en Brie.
Spes incerta futuri.
VIRG. Æn. Lib. VIII. v. 580.
Volume in 8°. 1776. A Paris, chez
Didot le jeune , Libraire de la Faculté
de Médecine , quai des Auguſtins.
"
La Faculté de Médecine de Paris ,
chargée de la diſtribution d'un prix fondé
par M. Cuvilliers de Champoyaux , Médecin
de Meſle en Poitou , avoit propoſé
l'année derniere , la queſtion ſuivante :
Savoir s'il eſt poſſible de prévoir les
maladies épidémiques , & quels ſeroient
les moyens de les prévenir &
d'en arrêter les progrès ? La Compagnie
a trouvé dans pluſieurs des Mémoires
qui lui ont été adreſſés , des vues
ſages , des réflexions utiles & des recherches
précieuſes , ce qui lui fait eſpérer
que cet établiſſement deviendra de plus
en plus avantageux aux progrés de l'art
& au bien de l'humanité. Le prix a été
adjugé dans le mois de Novembre 1772 ,
"
1
AOUT. 1776.
L
au Mémoire que nous venons d'annoncer.
Depuis cette époque , l'Auteur a ajouté
à fon Traité théorique quelques obfervations
relatives à la pratique. Ce bon
Mémoire eſt diviſé par paragraphes ; la
grande queſtion qui en eſt l'objet , a été
traitée d'après les principes les plus lumineux
de la phyſique , de l'obſervation , de
la chymie & de la politique. C'eſt le jugement
qu'en ont porté les Commiſſaires
mêmes de la Faculté , nommés pour examiner
le manufcrit.
Lettre de Frere François , Cuiſinier du
Pape Ganganelli , ſur les Lettres de
ce Pontife , à un Pariſien de ſes Amis.
Brochure in - 12. Prix 12 f. A Paris ,
chez Monory , Libraire rue & vis - àvis
la Comédie Françaiſe.
Comme il n'y a point à Rome de
maîtriſe , & que chacun peut y exercer ,
fans payer , le métier qu'il veut, Frere
François , depuis la mort du Saint Pere,
de Cuiſinier qu'il étoit , s'eſt fait Littéra
teur. Ces deux profeſſions , ajoute-t-il
,, au commencement de ſa Lettre , ne
ſont pas ſi oppoſées qu'on le croiroit
2, bien. Elles exigent également du goût ,
ود
"
”
H2
116 MERCURE DE FRANC
ود
:
& l'on retire de l'une & l'autre beau-
,, coup de fumée." Dans la ſuite de cet
écrit , Frere François , ou celui qui en
prend le nom , répond à quelques objections
faites par ceux qui ſoutiennent les
Lettres de Clément XIV ſuppoſées ; &
ſe plaint de ce qu'il y a à Paris plus de
conteftations à ce ſujet , plus de chaleur
dans les eſprits qu'il n'y en a jamais eu
dans les cuiſines de Ganganelli. Si des
calembours ne font par des raiſons , on
ne ſera pas toujours fatisfait des réponſes
du Frere François ; mais on approuvera du
moins le conſeil qu'il donne à ceux qui ſe
font intéreſſés à la lecture de ces Lettres,
d'agir comme celui qui mange d'un bon
plat , fans aller aux enquêtes pour ſavoir
d'où il vient & comment on l'a fait.
Satires de Perſe , traduites en français',
avec des remarques ; par M. Sélis , aucien
Profeſſeur d'Eloquence , Docteur
aggrégé en la Faculté des Arts de
l'Univerſité de Paris , de l'Académie
des Sciences , Belles Lettres & Arts
d'Amiens . A Paris , chez Antoine
Fournier , Libraire rue du Hurpoix ;
1. vol. in - 8 °.
Tous ceux qui ont approfondi l'étude
AOUT. 1776. 117
des Auteurs anciens , connoiſſent l'obscurité
de Perſe , & favent que c'eſt peutêtre
, de tous les Ecrivains Latins , le
plus difficile à bien traduire. Ce n'eſt
pas ſeulement le tour fingulier de fon
ſtyle , rempli d'helleniſmes , d'ellipſes ,
de tranſitions bruſques & ſouvent imperceptibles
, de métaphores & d'images
recherchées , qui produit l'extrême difficulté
qu'on a ſouvent à l'entendre , &
qui a tant rebuté pluſieurs de ſes lecteurs ;
c'eſt encore l'obſcurité volontaire ſous
laquelle il a pris ſoin d'envelopper les
traits de ſes ſatires qui regardoient Néron
, & qui a donné lieu à pluſieurs Ecrivains
de croire que Perſe n'avoit jamais
eu ce Prince en vue , opinion que M.
Sélis s'attache particulièrement à combattre
; c'eſt encore l'éloignement des
temps où il écrivoit , & la licence avec
laquelle le texte de fon Ouvrage a été
traité dans les premieres éditions imprimées.
1
Le nouveau Traducteur examine , dans
ſa préface , les traductions de Perſe qui
ont précédé la ſienne. Preſque toutes ces
traductions , au nombre de vingt , étoient
très-peu propres à faire bien connoître
Perfe. On en publia, en 1765 , à Berne
!
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
une traduction très - élégante ; mais quelqu'un
qui ne connoîtroit Perſe que par
elle, le regarderoit comme un Poëte élégant
& fleuri juſqu'à l'affectation. Les
idées poëtiques les plus hardies ſont miſes
au ton de la proſe : le ſtyle a partout
de la rondeur, de la facilité , de la
grâce même. Ce n'eſt pas- là Perſe.
M Sélis diſtingue avec raiſon la traduction
de M. l'Abbé le Monnier , qui
parut il y a environ trois ans , & fut juſtement
accueillie. Ce nouveau Traducteur
s'étoit attaché à rendre Perſe tel
qu'il eſt , en donnant une verſion exactement
littérale. M. Sélis adopte ſon ſystême
, mais avec des modifications ; il
reproche à M. le Monnier d'avoir toujours
été littéral, pendant que dans bien
des endroits , & fur - tout dans ceux où
le texte eſt métaphorique , il falloit ceſſer
de l'être ſous peine d'être quelquefois
inintelligible. M. Sélis s'eſt attaché à
éviter cet écueil ; & ayant ainſi profité
habilement des fautes de ceux qui l'ont
précédé , paroît enfin avoir faiſi tout
le vrai ſens de fon Auteur. Nous croyons
pouvoir aſſurer , d'après l'examen que
nous avons fait de pluſieurs endroits ,
même des plus difficiles , que toute per-
-
AOUT. 1776. 119
"
ſonne un peu verſée dans l'étude des
Auteurs Latins , pourra facilement , à
l'aide de cette traduction , parvenir à la
parfaite intelligence de Perſe. Pour
mieux convaincre nos Lecteurs de ce que
nous avançons , nous allons les mettre
à portée de comparer quelques morceaux
du texte & de la traduction. Nous commencerons
par le Prologue :
Nec fonte labra prolui caballino ,
Nec in bicipiti ſomniaſſe Parnasso
Memini , ut repentè fic Poeta prodirem.
Heliconiadasque , pallidiamque Pirenen
Illis relinquo , quorum imagines lambunt
Hedera fequaces: ipſe ſemi Paganus
Ad facra vatum carmem affero nostrum.
Quis expedivit psittaco fuum Kaipe?
Corvos quis olim concavum falutare ,
Picasque docuit noſtra verba conari ?
Magister artis , ingenique largitor
Venter , negatas artifex fequi voces.
Quod si dolosi spes refulſerit nummi,
Corvos poetas , & poetrias picas ,
Cantare Pegaseium melos credas.
1
1
۱
,, Je ne me ſuis point abreuvé à la
ſource qu'un cheval a fait jaillir ; je
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
و د
,, ne me ſouviens pas de m'être endormi
ſur le mont à double cîme , pour me
trouver Poëte à mon reveil. J'abandonne
& les Habitantes de l'Hélicon
& la pâle Déïté de Pirêne à ceux dont
un lierre flexible careſſe les images.
Je ne ſuis qu'un demi Villageois ; &
,, pourtant j'oſe apporter auſſi des vers
dans le ſanctuaire des Poëtes .
و ا
"
و د
"
و د
و د
و د
" Qui a pu apprendre au perroquet à
,, prononcer facilement bon jour ; aux
corbeaux à dire du fond de leur goſier
enroué je vous falue ; aux pies à contrefaire
la voix humaine? C'eſt un grand
Maître , un Maître qui donne de l'esprit
aux bêtes , & fait les faire parler
en dépit de la nature, la faim. Que
dis - je ? Si l'efſpoir d'un or féducteur
brille à leurs yeux; corbeaux & pies
deviendroient Poëtes , & vous entendrez
, foyez en fûr , des chants mélodieux.
"
"
"
و د
” و
”
و د
Voici un autre morceau dont la traduçtion
renfermoit bien plus de difficultés
.
{
Scribimus incluſi , numeros ille , hic pede liber ,
Grande aliquid , quod pulmo anime prælargus anhelet
:
AOUT. 1776. 121
Scilicet hac populo pexusque , togdque recenti ,
Et natalitid tandem cum Sardonyche albus
Sede leges celsa , liquido cum plasmate guttur
Mobile collueris , patranti fractus ocello ?
Ilic neque more probo videas , neque voce ſerend
Ingentes trepidare Titos , cum carmina lumbum
Intrant , & tremulo Scalpuntur ubi intima versu.
Tun' , vetute , auriculis alienis colligis escas ?
Auriculis , quibus & dicas , cute perditus, ohe !
”
و د
"
"
و د
"
P
Nous nous enfermons , nous écri-
„ vons , l'un en profe , l'autre en vers ,
des chofes d'un ſublime ! ... des choſes
capables d'eſſoufler les plus larges pou-
,, mons. Ainſi donc , bien peigné , habillé
de neuf, rubis au doigt , comme au
,, jour de votre naiſſance , vous lirez
votre oeuvre , dans un fauteuil élevé ,
à un peuple d'auditeurs. Mais vous
aurez pris foin auparavant de rendre
votre voix flexible , en vous humectant
le goſier d'un doux firop ; & pendant
cette lecture vous promenerez ſur l'asſemblée
des yeux chargés de volupté.
,, Qu'il fait beau voir là nos Grands de
Kome s'agiter de lafcive maniere , &
murmurer d'une voix tremblante , lors-
,, que ces vers libidineux penetrentjusqu'au
fiege du plaifir , & qu'une molle
"
"
د
"
"
32
و د
1
1
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
"
"
,, prononciation chatouille leurs ſens !
Eſt ce donc un emploi qui vous convienne
, vieux barbon , de chercher
ainſi de quoi repaître les oreilles d'autrui?
(Quelles oreilles encore !) & cela
,, pour avoir des éloges juſqu'à la fatié-
"
و د
و ر
1
1
té, juſqu'à être obligé de dire vous mê-
,, me , n'en pouvant plus , aſſez , aſſez ! "
Pour fentir le mérite de la verſion de
M. Sélis , il ſuffit de la comparer , dans
ce morceau , à celle de tous ces anciens
Traducteurs , qui ont ſi horriblement défiguré
le ſens de l'original. Nous avons
dans ce moment ſous la main une de ces
traductions faite dans le ſiecle paſſé. Les
deux derniers vers du morceau que nous
venons de tranfcrire , Tun' , vetute , &c.
y ſont rendus ainfi : ,, O vieillard décrépit!
veux-tu prendre tes repas du plaiſir
d'autrui ? Les veux-tu prendre avec ta
vilaine peau , des oreilles de ceux à
qui tu dis , &c." En jetant les yeux
fur ces verſions barbares & hériſſées de
contreſens , on eſt étonné qu'il ſe ſoit
écoulé tant de temps avant qu'on commençât
à ſe douter de l'art de bien traduire
, & on connoît mieux tout le prix
du travail de Traducteurs tels que M.
l'Abbé le Monnier & M. Sélis.
و ر
و د
"
و و
1
AOUT. 1776. 123
Epitre en vers fur différens ſujets ; par
M. Sélis, A Paris , chez Antoine Fournier
, Libr. rue du Hurepoix ; 1776.
Si M. Sélis a donné une preuve distinguée
de ſon goût & de fon érudition
dans fa traduction de Perſe, ſes Epîtres
annoncent un talent marqué pour la
poësie. Elles font au nombre de cinq.
On y voit partout l'empreinte d'un
eſprit facile & enjoué , d'une imagination
agréable , & d'un caractere honnête
& fans fiel ; qualités dont la réunion devient
tous les jours moins commune. Ce
qui eſt tout au moins auſſi rare , c'eſt la
modeſtie avec laquelle l'Auteur parle
de ſes poëſies dans une courte préface.
,, Deux de ces Epîtres , dit- il , ont été
imprimées... Quant aux autres , il y
a long temps que je les tiens renfermées
dans mon porte-feuille. Le Public
eſt ſi raſſaſié des bons Poëtes & ſi dégoûté
des mauvais , qu'il ne faut rien
moins que des chefs d'oeuvres aujour-
, d'hui , pour le faire fortir de ſa dédaigneuſe
indifférence. J'ai craint ſes mé-
,, pris. J'ai travaillé mes opufcules. Si je
"
: و د
35
و د
وو
"
" me détermine enfin à les faire paroître ,
i
124 MERCURE DE FRANCE.
" c'eſt que je déſeſpere de les rendre
meilleurs ." Nous eſpérons que nos
Lecteurs , d'après les morceaux de ces
Epîtres que nous allons leur mettre ſous
les yeux , jugeront plus favorablement
du talent de M. Sélis , qu'il ne paroît le
faire lui même .
Dans la premiere de ſes Epîtres , il
défend les Gens de Lettres contre le reproche
d'orgueil qu'on leur fait. Bien
différent de ces avortons fatiriques dont
l'envie ſeule conduit la plume , il rend
hommage aux grands Hommes qui ont
illuſtré ce fiecle. 1
Nature , à l'homme en vain tu caches tes ſecrets ,
Buffon leve ton voile & deſſine tes traits ;
Crébillon , dans Atrée , étonnant Melpomene ,
De cris plus douloureux fait retentir la ſcene :
Au Conſeil , au Barreau , Monteſquieu cité ,
Juſques chez les Anglois voit fon nom reſpecté.
• •
Le Précepteur d'Emile eſt celui de l'Europe.
Piron nous amufa . Dalembert nous inſtruit.
Vous inſultez au fiecle où Voltaire'naquit.
0
L'Auteur exprime d'une maniere qui
fait l'éloge de fon coeur , fa reconnoisfance
des bienfaits qu'il a reçus , dans
AOUT. 1776. 125
l'infortune , de pluſieurs Gens de Lettres
illuftres . Non , dit - il ,
Non , ces Peintres fameux de l'humaine mifere ,
,
Ne ferment point l'oreille aux plaintes de leur frere.
Ah ! croyez-en mon coeur atteſtant leurs bienfaits
Qui connut mieux leur ame & les vit de plus près !
Hélas ! j'étois en proie à d'horribles alarmes !
Thomas fur mes deſtins daigne verſer des larmes :
Il accourt , il m'embraſſe ; il offre à mes beſoins
Son tréſor indigent , & fon zele , & ſes ſoins ;
Il fut me raminer au fort de ma détreſſe .
Barthe tendit les bras à ma foible jeuneſſe .
Arnaud m'ouvrit un port. Vatelet aujourd'hui
Veut combler mon bonheur , veut m'approcher de lui.
Et toi , tendre Delille ! & mon ami fidele !
O mon cher compagnon ! 6 mon parfait modele !
Combien de fois ta bouche a plaint mon fort affreux !
Va puiſque tu m'aimas , je fus toujours heureux .
Puiſſes-tu , ſans revers , couler des jours paiûbles !
Mes maux n'ont donc trouvé que des mortels ſenſibles.
S'il en eſt ſans pitié , je ne les connois pas.
Dans l'Epître intitulée : Que l'envic
?
!
126 MERCURE DE FRANCE .
n'est pas si commune qu'on le dit , dans
l'Epître à mon Chien, & dans l'Epître
fur les Pédans defociété, l'Auteur badine
avec autant de légéreté que d'agrément.
La derniere de ces Epîtres furtout , renferme
des portraits remplis de vérité &
de gaieté.Nous en rapporterons quelques-
:
uns.
Ce Financier , qui las de n'être rien ,
1
Depuis deux jours s'eſt ſait Phyſicien ;
Qui , dès qu'il voit entrer la compagnie ,
Un livre en main , rêve profondément ;
Et dans un coin laiſſe négligemment
Appercevoir fon Encyclopédie
Tout juſte ouvert à l'article Chymie :
Cet Amateur à qui , dans ſes repas ,
Un Maître apprend l'hiſtoire naturelle ,
Qui , ſans fortir de ſon fanteuil à bras ,
Commodément décide tous les cas ,
Et l'an paſſé , pour ſignaler fon zele ,
A tant coupé , dans la ſaiſon nouvelle ,
De limaçons ... qui n'en revinrent pas :
Ce triſte Abbé , ſe donnant pour un ſage ,
Depuis qu'à Londre il a fait un voyage ;
Rare génie & fin obfervateur ,
Vous racontant les dangers du paſſage ,
Et comme en mer il eut un mal de coeur ;
Comme de punch les Anglois font uſage;
1
AOUT. 1776. 127
Comme il dina chez notre Ambaſſadeur :
Ce vieux Rentier , ſquelette octogénaire ,
Malgré ſa toux , fidele à l'Opéra ,
Se fufpendant aux cordes du parterre ,
Depuis trente ans , & vous jugeant de-là
Pieces , Acteurs , ballets , & cætera.
\ L'on trouve d'autres portraits non
moins agréablement tracés dans une Epitre
à M. Greffet.
Peins Créſus à l'ame maſſive
\
Qui perdant par degrés ses sens ,
De la volupté fugitive
Cherche à tâtons les pas errans ;
Qui tâche , dans ſon ame uſée ,
De trouver encor un deſir ,
Et imeurt d'une froide nauſée ,
En payant l'apprêt d'un plaiſir. ]
Peins-moi les comiques diſgraces
De ces Rimailleurs bourſoufflés ,
Qui, par Melpomene ſifflés ,
Viennent fur de longues échaſſés,
Bofter triſtement ſur ſes traces ,
Et ſe fatiguant en faux pas ,
Font rire de pitié les graces
Qui contemplent leur embarras;
128 MERCURE DE FRANCE,
1
Peins ces Folles impétueuſes ,
Ces Petits Maltres en jupons
Qu'on voit , de leur ſexe honteuſes ,
Du nôtre prendre tous les tons ,
Afficher des airs foldateſques ,
Siffler , lorgner , bruſquer leurs voix ,
Et rendre hagards leurs minois ,
Et s'affubler d'habits groteſques.
• •
Peins nos frondeurs réglant l'Etat ,
Et criant contre tout Miniſtre ,
Occupés dans leur vieux Sénat
A quelque gageure ſiniſtre ,
Bien moins méchans que babillards ,
Et , par amour pour la patrie ,
Déraiſonnant toute leur vie
Sur la paix , la guerre & les arts;
Aſſurant que la politique
En France va de mal en pis ,
Et plaignant fort ce beau pays
Réduit à l'Opéra- comique .
Peins nos Médecins élégans ,
Bien corrigés du pédantiſme ,
Ne prononçant plus d'aphorifme ,
Conteurs légers , parleurs brillans ,
Toujours piqués contre Moliere ,
i
Guérifant
i
i
AOUT. 1776. 129
Guériſſant peu , mais fachant plaire
Et récréer du moins les gens.
Nous pourrions rapporter pluſieurs autres
morceaux , également propres à juſtifier
ce que nous avons dit du talent de
M. Sélis , talent fait à tous égards pour
intéreſſer.
Oraiſon Funebre de très-haut & très-puisfant
Seigneur Louis Nicolas Victor de
Félix , Comte du Muy , Maréchal de
France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Miniſtre & Secrétaire d'Etat au département
de la guerre , ci devant Menin
de Monſeigneur le Dauphin , Directeur
& Adminiſtrateur de l'Hôtel Royal
des Invalides ; prononcée dans l'Egliſe
de cet Hôtel, le 24. Avril 1776 ,
par Meſſire Jean-Baptifte-Charles-Marie
de Beauvais , Evêque de Sénez. A
Paris , chez le Jay, Libr. rue St. Jacques
, in- 12. Prix 1. 1. 4. f. br.
Ce Diſcours éloquent eſt également
digne du Miniſtre vertueux qu'on y célebre
, & de l'illuſtre Orateur chargé de
rendre cet hommage à ſa mémoire. EI
130 MERCURE DE FRANCE.
-
coutons M. de Sénez lui-même tracer le
plan de fon Oraiſon funebre , en faiſant
le détail des vertus qui caractériſoient
fon Héros. Je viens , Meſſieurs céle-
"
"
و د
"
"
"
ود
brer un homme que vous avez procla-
,, mé vous - mêmes comme le Juſte de
votre ſiecle , un homme qui a ſu planer
au-deſſus des vices & des illuſions de
ſes comtemporains ; un homme qui
„ joignoit à l'honneur français la magnanimité
romaine , & les lumieres de
ſon fiecle à la franchiſe & à la vail
lance de nos anciens Chevaliers. Je
و, viens célébrer une probité inaltérable
,, au milieu des dangers de la Cour ; une
pureté incorruptible au milieu de la
contagion des nouvelles moeurs , une
foi , une piété inébranlable au milieu
des ravages de l'incrédulité ; unhomme
également vénérable , & par ſes vertus
civiles , & par ſes vertus morales
& par ſes vertus religieuſes." Cette
diftinction conduit naturellement l'Orateur
à diviſer ſon Difcours en trois parties.
Dans la premiere , il rappelle les
ſervices que feu M. le Maréchal du Muy
a rendu à l'Etat ; il peint la droiture , la
probité , le déſintéreſſement avec lesquels
il a rempli les plus grandes places ; il
و د
و د
"
و د
ود
و د
1
AOUT. 1177776. : 131 :
i
trace dans cette même partie la peinture
touchante de l'amitié qui attachoit M.
du Muy à feu Monſeigneur le Dauphin.
La ſeconde partie eſt conſacrée à célebrer
les vertus morales de M. le Maré
chal du Muy ; & la troiſieme , à peindre
ſes vertus religieuſes. Sa piété n'étoit
point, ſuivant l'Orateur, cette piété qui
ſe laiſſe aveugler par les préjugés de la
ſuperſtition , cette piété fombre & inquiete
qui déſſéche les ames & qui les
trouble par de vaines terreurs : c'étoit
cette piété ſage , noble & fimple , dont
M. de Sénez préſente un tableau propre
à la rendre auſſi intéreſſante qu'elle eſt
fainte & reſpectable. ,, Monde profane ,
,, ajoute-t- il , à ces traits céleſtes recon-
و د
noiſſez vous cette piété dont on vous
,, avoit tracé un portrait ſi lugubre? Fan-
, tôme odieux , auſſi contraire à l'eſprit
; de l'Evangile qu'aux principes de la
;, raiſon! Diſons-lui nous mêmes , ana-
,, thême. Oui , anatheme à la ſuperſtia
tion , comme à l'impiété même ! Anathême
à la fauſſe piété , comme à la
fauſſe philoſophie ! Qu'elles foient des
,, ennemis irréconciliabes ; nous les abandonnons
à leur fureur ; & puiſſent-elles
ſe détruire & fe confumer mutuelles
و د
ر د
Ia
132 MERCURE DE FRANCE.
1
,, ment , & délivrer enfin la raiſon humaine
de leurs funeſtes délires ! Divine
و د
و د
و د
و د
و د
Piété , fille du Ciel , nous ne vous demandons
point, comme les enfans du
„ tonnerre , que vous écrafiez les ennemis
de votre gloire: paroiſſez à leurs
yeux ; montrez - vous telle que vous
, êtes , telle que vous paroiffiez aux yeux
de ce pieux Héros : que vos ennemis
vous voient & qu'ils rougiſſent de vous
avoir outragée ; qu'ils vous voient , &
qu'ils ſe fâchent de douleur de vous avoir
abandonnée." On ne pouvoit placer
plus heureuſement l'idée que renferme
ce beau vers de Perſe :
و د
و ر
"
"
Virtutem videant , intabefcantque relictd.
Cette Oraiſon funebre ne pourra qu'au
gmenter la grande opinion qu'on a juſtement
conçue des talens oratoires de M.
l'Evêque de Sénez , qui marche d'un pas
rapide ſur les traces des Boſſuet & des
Fléchier. 1
Flora Parisiensis , ou deſcriptions & figures
des plantes qui croiſſent aux environs
de Paris , avec les différens noms ,
claſſes , ordres & genres qui leur coni
AOUT. 1776. 133
viennent , rangés ſuivant la méthode
ſexuelle de M. Linné, leurs parties
caractériſtiques , ports , propriétes , vertus
& doſes d'uſage en médecine , fuivant
les démonſtrations de botanique
qui ſe font au Jardin du Roi; par M.
Bulliard : Ouvrage orné de plus de 600
figures coloriées d'apres nature. Tome
I. , in 8°. A Paris , chez Didot le
jeune , Libraire , quai des Auguſtins ;
1776.; avec approbation & privilege
du Roi.
Cet Ouvrage , qui ſe trouve ſans préface
, n'eſt pas propre à être analyſé;
nous ne pouvons préſenter ici à nos
Lecteurs que la deſcription d'une des
plantes qui y font inférées , priſe au hafard.
"
ود
" Claſſe , Tetradynamie. Ordre , fili-
,, queuſe. Genre de Linæus Cheiranthus,
Nom français , giroflée rouge ou violier
; latin , Cheiranthus annuus vel cheiri.
Lin. Vulgaire quarantaine dans tous les
environs de Paris , quarantaine dans un
grand nombre d'endroits , fur-tout en
,, Champagne.
"
"
"
i
ㅏ
13
$ 34 MERCURE DE FRANCE.
"
"
A
"
"
ود
:
Detail des parties caractéristiques , 10.
une fleur (repréſentée) de grandeur naturelle
; 2°. un des quatre petales qui
la compoſent , repréſenté de même ,
3º. fix étamines , quatre grandes & deux
petites , qui font oppoſées ; 4°. un pyſtil
en forme de priſme; 5º. un calice
,, quadriphylle , dont les fleurs tombent
bientôt apres l'effloraiſon ou chûte des
petales ; 6º, une filique ; 70. les femen-
„ ces. Port. Ses tiges s'élevent de deux
pieds environ ; à mesure que les feuil-
و د
"
"
و د
و د
les ſe développent , les tiges s'allon-
„ gent , les feuilles ſont alternes ; cette
,, plante fleurit toute l'année. On la
,, cultive dans les jardins parce qu'elle a
„ une odeur agréable. La culture la rend
double , c'eſt en quoi conſiſte ſa beauté.
On ne ſe fert pas de cette plante
en médecine. "
و د
!
و د
-
Toutes les autres deſcriptions de cet
Ouvrage font faites à l'inſtar l'une de
l'autre , à l'égard des figures coloriées ,
elles font faites avec ſoin.
Sermons du Pere de Neuville , en 8. vol.
in 12. rel. prix 30. 1. chez Mérigot le
jeune , Quai des Auguſtins.
}
AOUT. 1776 135
La Religion ne ſe conſerve que par les
mêmes moyens qu'elle s'eſt établie. Elle
a commencé par la prédication , & elle
ne peut continuer que par la prédication.
Le peuple ne devient fidele que parce
qu'il eſt inſtruit. Et comment fera-t-il
' inſtruit ? Comment croira-t- il, ſi perſonne
ne lui prêche ? C'eſt le moyen que le
Chef de la Religion Chrétienne à établi
pour la perpétuer. Malheur à la préſomption
humaine , que ſe fiant à ſes lumieres ,
prétendroit ſe ſuffire à elle-même. Dans
tous les temps la cauſe de Dieu ſe lie
à des hommes que la vérité aſſocie à
ſes épreuves , à ſes combats, à ſes vice
toires.
Mais qu'elles font les qualités les plus
néceſſaires au Miniſtre de la parole de
Dieu , quels sont les devoirs qu'il doit
remplir avec le plus d'exactitude pour at
teindre ſon but ? Le premier devoir du
Prédicateur eſt de ne rien établir , que
ce qui est vrai & conforme aux divines
écritures & à la tradition. L'Inſtituteur de
la Religion Chrétienne a fixé immuablement
tout ce que nous devons croire &
faire pour marcher dans les voies qui ſeules
conduiſent au bonheur éternel. Il l'a
enſeigné à ſes Apôtres , & ceux-ci à leurs
14
136 MERCURE DE FRANCE.
ſucceſſeurs , ſans qu'il fût permis dans la
fuite des temps de rien introduire de nouveau
, & d'inventer une nouvelle doctrine
qui n'auroit point d'autre fondement
que les lumieres de la raiſon humaine.
53
"
"
21
Si l'on doit éviter la nouveauté , dit
Vincent de Lerins , on doit s'attacher
à l'antiquité ; & fi la nouveauté eſt
profane , l'antiquité eſt ſacrée. C'eſt
,, aux Prédicateurs que s'adreſſe cette parole
de l'Apôtre , gardez le dépôt."
Qu'est- ce que le dépôt, continue Vin
cent de Lerins ,,, c'eſt ce que l'on vous
2, a confié , non ce que vous avez inven-
ر د
و د
”
"
"
و د
و د
té , ce que vous avez reçu , non ce
,, que vous avez imaginé : non les pros
ductions de votre eſprit , mais la doctrine
que l'on vous a enſeignée : non
ce que vous aurez pris de votre propre
fond , mais ce que vous aurez fu par
tradition ; ce qui vous aura été transmis
, non ce que vous aurez avancé de
१७ vfooyuesz- mpaêrmel',Audteeufro,rtmeaqiuselevgoaursdine'ne."n
Le ſecond devoir , ſans lequel l'Orateur
ſacré ne pourroit pas atteindre fon but ,
eſt de rendre claires & ſenſibles les vérités
les plus fublimes de la Religion , en y
préparant les eſprits , & en les conduifant
"
AOUT. 1776. 137
par degrés , en les faiſant entrer par ce
qui eſt plus clair dans ce qui eſt inconnu ,
d'aider les eſprits lents & tardifs par des
comparaiſons qui aient en même temps
de la juſteſſe & de la dignité , & de laisfer
dans l'eſprit de ceux qui l'écoutent
un grand nombre de vérités dites avec
ordre , folidement prouvées , & qui ne
ſoient pas étouffées par un tourbillon de
paroles , dont il ne reſte aucun ſouvenir.
Pour produire cet heureux effet , l'Orateur
doit annoncer l'Evangile d'une maniere
intéreſſante, qui ne ſoit ni lente ni
froide , qui laiſſe des aiguillons dans le
coeur , & qui porte l'auditeur à s'affliger
de ce qu'on ne lui parle pas plus longtemps
, & de ce qu'on l'abandonne , lorsqu'il
étoit prêt d'aller auffi loin qu'on
l'auroit voulu.
Rien n'eſt plus propre à donner àcette
divine parole toute fon efficace , que l'exemple
du Prédicateur , qui eſt vivement
pénétré lui même de ce qu'il dit , &
qui éprouve le premier les ſentimens qu'il
veut inſpirer. On ne peut retenir ſes
larmes , en voyant celles que le Prédicateur
s'efforce de cacher , &qui lui échap
pent malgré lui. Le Prédicateur qui commence
par faire tout ce qu'il enſeigne ,
15
138 MERCURE DE FRANCE .
!
fait bien mieux les chemins qui vont au
coeur. Il n'ignore point que la verité,
pour y pénétrer, a beſoin de quelques
ornemens ; qu'on n'arrive d'ordinaire au
coeur que par l'eſprit , & que pour remuer
l'un , il faut plaire à l'autre. Il en
eſt de la parole , comme de la nourriture ,
qui doit être aſſaiſonnée pour être reçue
avec plaiſir. Mais en cherchant à rendre
la vérité plus aimable aux hommes , & à
les engager par cette eſpece d'appas innocent
, à en goûter plus volontiers la
fainte douceur , l'Orateur n'en aura pas
moins d'attention à éviter tout ce qui
pourroit faire dégénérer l'auguſte éloquence
de la chaire en une vaine pompe de
paroles , capable tout au plus d'exciter
quelques légers applaudiſſemens. Il joindra
auffi à la clarté & aux ornemens du
discours , tout ce qui eſt propre à toucher.
C'eſt dans ce pathétique fur- tout , que
conſiſte l'éloquence ſacrée , quin'eſt autre
choſe que l'art de peindre ſi bien , & les
beautés de la vertu , & la difformité du
vice , avec les ſuites de l'un & de l'autre
, que l'ame ne puiſſe enviſager ces
images , fans être remplie d'amour pour la
vertu , & d'averſion pour levice. ,, Tout
diſcours qui laiſſe l'auditeur tranquille ,
}
ود
AQUT. 1776. 139
ود
,, qui ne le remue & ne l'agite point , &
,, qui ne va pas juſqu'à le troubler , l'a-
,, battre , le renverſer & vaincre fon opi-
,, niâtre réſiſtance , quelque beau qu'il
,, paroiſſe , n'eſt point un diſcours véritablement
éloquent." C'eſt ainſi que
s'exprime un célebre Profeſſeur d'éloquencë.
Un Orateur peut ſe contenter d'inſtruire
& de plaire , quand il ne s'agit
que de vérités ſpéculatives qu'il fuffit de
croire , qui ne demandent que notre confentement
, & qui regardent plutôt l'esprit
que le coeur. Il n'en eſt pas de même
à l'égard des vérités de pratique , qui
mettent nos paſſions à l'étroit. L'éloquence
humaine ne peut pas ſeule diſſiper
le charme ſéducteur qui aveugle laplupart
des hommes , les forcer d'ouvrir les yeux ,
leur faire haïr ce qu'ils aimoient , & aimer
ce qu'ils haïſſoient. Auſſi le Prédi.
cateur pénétré de cette vérité , ne manque
jamais de lever les mains au ciel , &
de demander avec inſtance à l'Auteur de
tout bien , tout ce qui eft néceſſaire pour
rendre ſa parole efficace.
On s'eſt plaint dans tous les fiécles de
la rareté des Orateurs Evangéliques , &
l'on a également attaqué les différentes
méthodes qui ont été ſucceſſivement adoptées.
:
140 MERCURE DE FRANCE.
,
Il y a eu un temps où l'on donnoit trop
au raiſonnement , & pas aſſez à la morale
, & où l'on reprochoit aux Orateurs de
compoſer des diſcours ſecs & décharnés ,
où l'on ſe renfermoit dans les maximes
générales , ſans faciliter aux auditeurs l'application;
ou l'on ſe contentoit de poſer
des principes , fans tirer aucune conféquence
: où l'on croyoit devoir négliger
tout ce qui pouvoit flatter l'oreille & remuer
l'ame ; où ſous prétexte d'écarter
des ornemens ambitieux & recherchés ,
on ôtoit à la vérité ſes véritables charmes .
Dans la ſuite on a pris une route oppoſée
, & l'on n'a cherché qu'à éblouir l'esprit
par des pensées brillantes , à lui
offrir une multitude inutile d'images agréables
& de portraits ingénieux , à l'étonner
par des ſaillies vives , par des figures
hardies , à le flatter par un ſtyle harmonieux
& fleuri , à l'accabler d'une érudition
faſtueuſe & fuperflue ; & l'on n'a
pas ſenti que ces ornemens déplacés , ne
conviennent nullement à des diſcours où
l'on traite les matieres les plus graves &
les plus effrayantes. Au milieu des vérités
les plus fublimes , un Orateur eſt-il
excuſable de ne s'occuper qu'à faire bril
ler fon eſprit , à arrondir des périodes ,
AOUT. 1776. 141
& à entaſſer de vaines figures qui ne font
propres , le plus souvent , qu'à faire perdre
de vue ce que l'on ſe propoſe d'établir
? A-t-on bonne grâce de faire le beau
parleur , dans un temps où il ne faut que
tonner , foudroyer & employer les mouvemens
les plus vifs & les plus animés.
On ne doit pas oublier , comme l'a obſervé
ſi judicieuſement un célebre Académicien
,,, que plus un ſujet eſt grand ,
,, plus on exige de ceux qui le traitent.
و د
"
Les loix d'éloquence de la chaire , com-
,, penſent par leur rigueur les avantages
de l'objet ; preſque tout est écueil en
ce genre; la difficulté d'annoncer d'une
maniere frappante , & cependant natu-
,, relle , des vérités que leur importance
,, a rendues communes; la forme féche
"
و د
"
"
ود
و د
"
& didactique , ſi ennemie des grands
mouvemens & des grandes idées; l'air
de prétention & d'apprêt qui décele un
Orateur plus occupé de lui-même que
du Dieu qu'il repréſente , enfin les or-
,, nemens frivoles qui outragent la ma-
,, jeſté du ſujet." Auſſi a-t-on vu pluſieurs
Orateurs bannir de leurs diſcours le
faux bel - eſprit qui tient à la barbarie,
pour n'y admettre que les motifs intéresfans
& les vérités ſolides. On a préféré
-
•
142 MERCURE DE FRANCE.
:
d'y répandre ce ſentiment, cette vie
cette ame , qui ne ſe trouvent que dans le
naturel. On a compris que ſe borner à
peindre les moeurs extérieures & fi différentes
felon les états , c'étoit mettre hors
d'intérêt une partie de ceux qui étoutent ;
au lieu que cette expreſſion vive & tendre
du ſentiment commun à tous , rend
l'attention plus générale ,& plus foutenue.
Enfin on a préféré aux Orateurs qui parlent
à l'imagination , ceux qui parlent au
coeur ; car c'eſt là où nous ſommes , c'eſt
où la parole , toujours fubordonnée à l'im
preſſion divine , doit nous chercher , nous
combattre , nous vaincre , nous rendre
bons , ſages , réglés , juſtes , vertueux ;
en un mot, tout ce qui n'eſt pas le coeur
en nous n'eſt pas nous-mêmes. Or , quiconque
a le ſecret d'aller au coeur , &posſede
l'art d'intéreſſer par le ſentiment ,
ne peut qu'exercer avec ſucces le ministere
de la parole. Le Pere de la Neuville
, à qui perſonne ne pourra reprocher
d'avoir copié aucun modele , a-t-il eu ce
talent dans un dégré ſupérieur ? Il ſemble
que les fuffrages qu'il a ſu fixer conftamment
, & les applaudiſſemens qu'il a toujours
reçu dans le cours de fon miniftere,
AOUT. 1776. 143
malgré le défaut d'action , & la monotos
nie de ſa voix , ne permettent pas d'en
douter. Les ſuccès foutenus ont toujours
été regardés comme le préjugé le plus déciſif
en faveur de ce genre d'ouvrage ,
voici comment s'en explique l'Editeur qui
vient de donner au public la collection
entiere des Sermons de cet Orateur. ,, On
, peut dire , que fans trop s'écarter des
,, grands modeles , il a un genre à lui ,
,, que fa maniere eſt originale , & que
s'il tient aux Orateurs du dernier fiecle
,, par l'ordre , la méthode , la force & la
clarté ; il a, je ne dis pas plus de gé
,, nie , mais plus d'eſprit, un colorisplus
"
"
"
"
brillant , quelque choſe de plus neuf,
,, de plus hardi dans l'invention , une
وو tournure , en un mot, ſi ce n'eſt plus
frappante , du moins plus éblouiſſante.
On ne peut aufſſi diſconvenir qu'il n'eût
de quoi plaire , & même de quoi éton
, ner par l'abondance & l'éclat de fon
, ſtyle , par la profondeur de ſes raiſon-
,, nemens , par la belle ordonnance de ſa
compoſition , par la juſteſſe & la vérité
"
"
29 de ſon pinceau. Mais quand l'admira-
,, tion , ce ſentiment preſque involontaire
; & forcé, eût fait place au defir trop
144 MERCURE DE FRANCE.
1
r
و د
و و
و د
naturel de blâmer & de critiquer , ce
fut par ces endroits mêmes qu'on l'atta-
,, qua. On lui reprocha une ſymmétrie
„ monotone , plus de luxe que de vraies
richeſſes , des portraits trop chargés ,
de la prétention , de la recherche , un
ton plus Académique que Chrétien."
L'Editeur eſt perfuadé que la ſeule lecture
de l'Ouvrage fuffira pour justifier notre
Orateur ſur la plupart de ces imputations.
On ne peut cependant pas ſe diſſimuler
qu'on trouve quelquefois dans ſa compofition
une prodigieuſe abondarice d'expreſſions
, ſouvent ſynonymes , qui ne
choquoient point ceux qui l'entendoient ;
il eſt vrai que la maniere rapide avec
laquelle il prononçoit ces difcours , &
à laquelle il avoit un peu trop plié fon
ſtyle , le mettoit à l'abri de la critique.
Mais trop d'ornemens , dira- t-on , s'entrenuiſent
, & cauſent la même confufion
que la trop grande multitude de perſonnages
dans un tableau ; ce ſont comme des
éclairs qui pouvent nous éblouir quelques
inftans , & qui nous laiſſent bientôt dans
les ténebres. Les beautés de l'art Oratoire
font elles prodiguées avec profufion ,
elles ne font que nous raſſaſier , & nous
deviennent
AOUT. 1776. 145
deviennent faſtidieuſes. Rien ne déplaît
plus à la longue , que d'entendre un Orateur
qui rebat trois ou quatre fois la même
penſée , lorſqu'il ne devroit l'exprimer
qu'une feule fois avec énergie. Cette fécondité
d'expreſſion n'eſt que trop fouvent
la preuve de la diſette d'idées. Elle
n'étoit dans M. de la Neuville qu'une
ſuite de la facilité de ſon génie , & de
ſa maniere d'enviſager les objets dans
tous leurs points de vue. Rien n'étoit chez
lui l'effet du travail.Tout coule de ſource,
& a l'air facile. Fourniſſons en la preuve ,
en mettant ſous les yeux du lecteur pluſieurs
endroits de ſes Sermons. (Sermon
ſur le reſpect humain.) Folie du reſpect
,, humain , qui nous fait craindre ce qu'il y
,, a de moins redoutable dans le monde:
,, on veut plaire au monde ; à quel monde
,, ſe propoſe-t on de plaire ? A ce qu'il y
,, a de plus corrompu , de plus vicieux
و د
:
"
dans le monde, de moins eſtimable &
,, de moins eſtimé dans le monde. Qu'à la
,, Cour , ou dans une Ville , ſe trouvent
,, cinq ou fix prétendus eſprits forts , dont
,, toute la ſcience ſe réduit à infulter , par
de froides railleries , par de vains fo-
,, phiſmes , par des déclamations vagues ,
"
و ر
à la Religion , dont ils n'eurent jamais
K
A
1
146 MERCURE DE FRANCE.
,, ni la droiture d'examiner les penſées,
,, ni l'équité de confulter les monumens ,
,, ni la capacité de ſonder lesprofondeurs ;
,, qui pour toute étude ne peuvent citer
,, que leur attention à écouter des maî-
-
tres d'impiété , & encore plus à écouter
„ leur coeur , le premier , le grand , & à
,, proprement parler l'unique maître de
„ libertinage. Qu'à la Cour , ou dans
une Ville , ſe trouvent cinq ou fix fem-
,, mes mondaines , ennemies de toutes
les, vertus qu'elles n'ont pas , objet
,, éternel de médiſances , & éternelle-
,, ment médiſantes ; auſſi jalouſes de la
„ réputation des autres , que prodigue de
leur propre réputation ; intéreſſées à
,, couvrir l'irrégularité de leur conduite ,
„ par la cenſure de toute conduite plus
و د
"
"
réguliere qui les condamne; que dans
les Sociétés les plus ſaintes , il ſe trouve
„ un petit nombre d'ames diſſipées , qui
traitent de ſcrupule toute délicateſſe de
confcience qu'elles ne fentent pas. Je
n'ai pas beſoin de le dire , ce ſont là
les Divinités que le reſpect humain
force d'adorer ..... Folie du reſpect
,, humain , qui nous fait craindre ce que
, nous n'avons point à redouterdu monde !
Vous que le reſpect humain précipite
و د
"
و د
AOUT. 1776. 147
"
و د
د
"
و د
و ر
"
و د
, en tant de déſordres , fouffrez que pre-
,, nant le parti du monde contre le monde
même , je vous demande quels font
donc les vices que ce monde conſacre
» par fon fuffrage ? Sont-ce les débauches
de l'intempérance , les excès du jeu ,
les folies dépenſes de la prodigalité ,
les épargnes fordides de l'avarice, l'animoſité
de la haine, les fureurs de la ven-
,, geance , les profuſions du luxe , les dé-
, tours de la mauvaiſe foi, les impoſtu-
,, res de la calomnie , les ſatyres de la
médiſance , les attentats de l'ambition ,
les hauteurs de l'orgueil, les baſſeſſes
de l'adulation , l'indolence de la mol-
,, leſſe & de l'oiſiveté , l'ivreſſe de la volupté,
les ſcandales de l'impiété ? J'ai
nommé tous les vices ; or de ces vi-
„ ces , nommez - moi celui qu'il ne faut
, pas cacher , qu'il ne faut pas dérober
aux regards du monde , quand on veut
s'avancer dans le monde ? Sont - ce des
hommes chargés du poids de ces vices,
,, que le monde tirera de la foule , que
la voix publique appellera à prendre en
main les rênes des Empires , & le maniement
des grandes affaires ? Des crimes
heureux peuvent approcher du trô-
"
و د
و د
”
"
"
و د
"
K
\
148 MERCURE DE FRANCE.
1
i
, ne un Aman , livrer à Jehu une cou-
89
و و
ronne teinte du ſang de ſes Maîtres ,
,, placer à la tête d'Iſraël des Juges cor-
,, rompus ; alors n'entendra - t - on pas le
monde indigné , reprocher à la fortune
fon injustice ; & la premiere maxime
des politiques , lorſqu'ils aſpirent aux
honneurs , n'est - ce pas d'enſevelir leurs
vices dans les tenebres d'une profonde
diſſimulation , & d'attendre du ſuccès
"
و و
و د
و د
”
و د
و د
ود
"
de leurs intrigues , la liberté de ſe dé-
,, maſquer..... Foibleſſe d'autant plus injurieuſe
à la Religion , qu'ordinairement
nous n'en ſommes fufceptibles que par
rapport à la Religion;& que ce reſpect
,, humain qui nous paroît tout , lorſqu'il
s'éleve contre Dieu , nous savons dire
& penfer qu'il n'eſt rien , dès - là qu'il
s'élève contre les paſſions.--En effet ,
,, que par les rufes & les monopolesde fon
induſtrieuſe cupidité , jointes à l'oſtentation
de ſon luxe; que par ſon activité
à accumuler , & fes fureurs à répandre ,
, un vexateur avide , également avare &
„ prodigue , devienne la fable & l'exécration
du peuple ,victime de ſes injustices
, & indigné de l'inſolence de fon
faſte ; que l'ambitieux ſe couvre de
"
"
"
د و
১১
AOUT. 1776. 149
يف l'opprobre des baſſeſſes les plus humi-
,, liantes , des détours les plus honteux,
,, des trahiſons & des perfidies les plus
,, noires ; que tout un public alarmé de
" voir les deſtinées remiſes en des mains
, incapables de foutenir l'autorité des
,, loix, gémiſſe de l'indolence , de l'inap-
,, plication , de l'oiſiveté, de l'ignorance
,, d'un Juge ſans lumieres & fans probi-
:
د و
د
té. Que par la licence de ſes débauches ,
,, une jeuneſſe bouillante & fougueuſe ,
,, imprimé au nom le plus illuſtre un ca-
,,ractere d'ignominie , que les vertus,
,, d'un autre âge ne pourront effacer.
,, Qu'une femme mondaine réuniffe furelle
les regards , les ſoupçons de toute
,,une Ville , par l'étalage odieux d'un
luxe que la ſimplicité Chrétienne lui
défend, & que ſa condition ne lui per-
,, met pas ; qu'elle fcandaliſe le monde
,,par l'éclat de tant d'intrigues, par l'indécence
de tant de familiarités , par les
,, apparences de tant de liaiſons &d'affi-
,, duités ; on entend les clameurs du
,, monde , on les mépriſe ,on voit ſes ſoup-
,, çons , ſes ombrages , on n'en eſt point
,, alarmé , on eſſuie ſa cenfure , on n'en
eſt point intimidé; on ſe met alors audeſſus
du monde & des diſcours du
"
1
”
و د
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
1
,, monde. Mais s'agit- il de réformer fa
,, conduite ; s'agit - il de rentrer dansles
,, bornes de la modeſtie , de la ſimplicité ,
,, de la pudeur ! Auſſi tôt le monde re-
,, prend ſon empire ; le fantôme du res-
,, pect humain ſe reproduit ; on héſite
,, on balance , on fuccombe , on céde au
,, monde une victoire bien flétriſſante
,, pour la Religion, puiſque le reſpect hu-
و ر
main n'a de force que contre elle , &
9, que n'étant rien, il peut tout contre
,, elle..... ( Sermon ſur l'éducation ) :
,, Permettez-moi de citer un Auteur pro-
" fane ; ( Quintilien) il parle fur ce ſujet
,, avec une force , une énergie qui vous
,, toucheront : il voyoit la licence , l'ava-
„ rice , la volupté introduites dans Ro-
,, me ; il preſageoit la chûte prochaine
de ce grand Empire , qui après avoir
,, foumis par la force de ſes armes tant
de peuples & tant de Royaumes , alloit
tomber ſous le poids de ſes vices. O
,, Romains , s'écrioit - il , vous ne trou-
„ vez plus dans vos enfans le courage
„ de vos ancêtres ! Quels foins prenez-
,, vous de leur tranſmettre ce précieux
héritage ! Qui de vous s'applique à
former leur eſprit & leurs moeurs !
,, Que dis -je? Plût au Ciel que les pa-
و د
و و
و د
و د
AOUT. 1776. 151
?"
, rens ne fuſſent pas eux mêmes les corrupteurs
de la jeuneſſe! Plût au Ciel
, que la vertu des enfans n'eût rien à
redouter des vices des peres ! Utinam
, liberorum mores ipsi non perderemus.
,, Nous laiſſons languir leurs premieres
,, années dans le ſein des délices ; infan-
, tiam statim deliciis folvimus : quelle
,, prudence devons - nous attendre d'une
29
"
fille qu'on accoutume à fe parer avant
,, qu'elle ſe connoiſſe ; à qui l'on vante
„ la beauté , comme l'unique ornement ,
„ le talent de plaire , comme l'unique
mérite de ſon ſexe & de ſon âge ? Quelle
,, ſera un jour l'avidité infatiable pour l'or
& l'argent , devant lequel fils dans ce
,, on loue fans ceſſe les richeſſes plus que
,, l'équité , l'opulence plus que la probité ,
,, les biens plus que les vertus ?
و د
دو Malheureux enfans ! Ils voient les
,, folles alarmes , l'intempérance ou-
,, trée , les haines ſanguinaires d'un pere
,, impie ; ils entendent les chansons disfolues
qui font la joie de nos repas ,
و و
convivium obcænis canticis ftrepit. Ils
,, apprennent à être vicieux , avant que
,, l'âge ait pu leur apprendre ce que c'eſt
,, que le vice ; ils s'y accoutument avant
,, que de le connoître , & ils le connois-
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
!
,, ſent ſans eſpérance, preſque ſans pou-
,, voir , de s'en corriger,après s'y être ac-
,, coutumés de ſi bonne heure: difcunt
,,hæc miferi , antequamſciunt vitia efſfe.--
, Euſuite Rome demande des Juges in-
,, tégres , des soldats intrépides , des ci-
,, toyens vertueux , elle eſt indignée de
,, ne pas voir renaître les beaux jours
,,de fa gloire & de ſes triomphes. Non
,, ce n'eſt point ainſi que fut élevée cette
„ vaillante jeuneſſe qui fonda la puis-
ود
ر و
fance Romaine ſur les débris des nations.
,, Que les peres nous retracent les moeurs
de Rome naiſſante , les enfans nous
,, rendront les jours de Rome triomphante.
Ah Chrétiens ! en faiſant le
,, portrait de ſon ſiecle , nerepréſente-t-il
„ pas le nôtre? Sous le plus grand de
„ nos Rois , ſous l'immortel Henri , nous
-
vîmes cet Empire chancelant , prêt
„ d'être enseveli ſous fes ruines , ne
,, trouver que de foibles & impuiſſans
défenſeurs , dans une jeuneſſe amollie
,, par les délices. Pourquoi m'arrêter
"à citer un Auteur profane, l'Apôtre
ne le dit-il pas : fi radixfana , rami fani;
fi la tige étoit faine , les bran-
3, ches ne feroient point viciées : d'enfans
,, libertins , on n'en peut faire que desMa-
1
AOUT. 1776. 153
, giſtrats vendus à l'iniquité , des maris
,, débauchés , des épouses infideles , des
,, Prêtres ſcandaleux ; mais écoutez , peres
१७ & meres , ce que Dieu vous dit par la
,, bouche du Prophete : numquid fuper
"
و د
his non vifitabo. Toutes les injuſtices
,, de ce fils avide & puiſſant , toutes les
;, débauches de ce fils ſenſuel & volup-
,, tueux , tous les ſcandales de cet indi-
,, gne Miniſtre de mes Autels , tous les
,, crimes de cette fille mondaine & fans
,, pudeur , tous les outrages faits à ma
,, Religion , à mon Eglife , tous ces amas
,, d'iniquités retomberont fur vous ; tous
;, ces péchés deviendront vos péchés pro-
;, pres & perſonnels , parce que vous avec
;, pu , parce que vous avez dû les préve-
د و
nir. Numquid fuper his non vifitabo.
Observations fur les épizooties contagieufes
, particulièrement fur celle qui a
regné en Champagne ; préſentées à
l'Académie Royale des Sciences , Arts
& Belles - Lettres de Châlons ; par M.
Grignon , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Correfpondant de l'Académie
Royale des Belles - Lettres , & de celle
des Sciences de Paris , Aſſocié de celle
de Châlons. A Londres ; & ſe trouve à
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
Paris chez Delalain , Libraire , rue
& à côte de la Comédie Françoiſe ;
1776.
Parmi le nombre d'écrits publiés fur
les maladies épizootiques , il faut diſtinguer
celui de M. Grignon. La defcription
ſymptomatique & comparée qu'il
donne de l'épizootie de Champagne ,
eſt très- inſtructive. Notre Auteur diviſe
fon Ouvrage en quatre parties : la premiere
eſt l'hiſtoire de la maladie contagieuſe
qui s'eſt déclarée au hameau de
la Neuville , en Champagne ; la ſeconde
eſt l'expoſition des ſymptômes extérieurs
généraux , qui ſe préſentent d'abord , &
par lesquels on connoît le premier pas
de l'invaſion de l'épizootie contagieuſe ,
ſymptômes communs à preſque toutes
les maladies inflammatoires du bétail ;
la troiſieme traite des précautions à prendre
pour détruire la contagion ; & le
quatrieme enfin donne les moyens de
déſinfecter les lazarets & les étables
infectés ; après quoi notre Auteur combat
dans un Post-fcriptun le ridicule
d'un Chirurgien , qui prétend que les
vers qui ſe trouvent dans la tête des
animaux infectés , ſont les cauſes de
AOUT. 1776. 155
l'épizootie ; l'hypotheſe gratuite de ces
vers , n'eſt , dit M. Grignon , qu'une
erreur renouvellée par des obfervateurs
impatiens , & qui haſardent avec précipitation
leur jugement , ſans confulter la
nature & les Auteurs célebres qui les ont
précédés.
:
:
1
Hiſtoire & phénomenes du Véſuve , expoſés
par le P. Dom Jean-Marie de la Torra ,
Clerc Régulier Sommaſque , Garde
de la Bibliotheque & du Cabinet du
Roi des Deux Siciles , & Correfpondant
de l'Académie Royale des Sciences
de Paris ; traduit de l'Italien par
M. l'Abbé Piton. A Paris , chez Eugene
Onfroy , Libraire , quai des Auguſtins
, près le Pont St Michel, 1776.
Avec approb. & privil. du Roi.
Les feux continuels du Mont Véſuve
ont exercé depuis longtemps les Philofophes
: auſſi , depuis le terrible incendie
de 1631 , nous avons été inondés d'une
infinité d'écrits fur cet objet. Mais parmi
tous ces écrits, on diftingue par préférence
ceux qui ont été publiés par les
Savans de Naples; ils étoient plus à por-
ܕܽ
156 MERCURE DE FRANCE.
1 tée que les autres d'en obſerver les phé
nomenes : cependant preſque tous les
Auteurs ſe ſont contentés de publier une
relation particuliere dès éruptions dont
ils ont été témoins. Il nous manquoit
donc une Hiſtoire génerale & raiſonnée
du Mont Véſuve: le P. de la Torra s'eſt -
chargé de la rédiger ; il s'eſt ſervi de tous
les matériaux qu'il a pu trouver , & il
y a joint ſes propres obſervations. Après
avoir expoſé , ſur l'autorité des plus anciens
Hiftoriens, l'état du Véſuve depuis
l'an 150 avant Jésus - Chriſt juſqu'a la
fameuse époque de l'an 79 de l'ere chrétienne
, il parcourt toute la ſuite des
éruptions juſqu'à l'an 1760, rapportant
fur chacune ce qu'il y a eu de particulier ,
& fur- tout fur celles qu'il a obſervées
lui-même ; enfin on peut dire de cet Ouvrage
qu'à chaque inſtant l'intelligence
& l'exactitude de l'Obſervateur s'y font
remarquer. Il a d'abord été publié en Italien.
C'eſt ſa traduction en Français que
nous annonçons: elle avoit été publiée ,
il y a quelques années, chez Hérifſſant.
Onfroy, Libraire , quai des Auguſtins ,
qui a fait l'acquiſition du fond de cet
Ouvrage, ſe propoſe de le donner jusAOUUTT..
1776. 157
qu'au premier Janvier 1777 , à 1 l. 10 f.
broché.
Discours sur quelques opinions du Public
concernant la Médecine, prononcé au
mois de Mars 1776, devant le College
des Médecins de Limoges , par M.
Boyer , Aggrégé à ce College , &
Docteur de la Faculté de Médecine
de Montpellier. A Limoges , chez
Martin Barbou , Imprimeur du Roi ,
& ſe trouve à Paris , chez Barbou , rue
des Mathurins.
L'Auteur diviſe ce Diſcours en deux
parties; dans la premiere il traite des
opinions du Public qui paroiſſent intéreſſer
l'art de guérir; & dans la ſeconde',
de celles qui concernent ceux qui exercent
cet art; il diſcute la fauſſeté de ces
opinions , & fait voir que malgré les
rêveries populaires & la vaine conféquence
des jugemens qu'on en tire, l'art
de guérir , ou pour mieux dire , la médecine
n'eſt pas moins reſpectée. Cet art, dit
notre Orateur , iſolé dans le ſein de quelques
ſociétés répandues daus l'Univers, ne
tenant eſſentiellement à aucune de leurs
1
i
:
:
158 MERCURE DE FRANCE.
inſtutitions , aidé de ſes ſeules forces
conſerve néanmoins toute fon influence,
malgré l'audace de la myſantropie , le
poiſon du ridicule , & , on peut le dire ,
le peu d'adreſſe de ſes Diſciples. A la
fin de ce Diſcours ſe trouvent des notes
très - ſavantes de l'Auteur, qui fervent de
preuve à ce qu'il avance dans ſon Discours.
,
A
Eloge historique de M. Winſlou , par
M. C.... Docteur en Médecine.
L'Auteur commence l'éloge du célebre
Winflou par l'expoſition courte & préciſe
de l'état de l'anatomie à la fin du
fiecle de Louis le-Grand : & en faiſant le
portrait de l'homme néceſſaire alors aux
progrès de cette ſcience , il trace ingénieuſement
le caractere de ſon héros.
Né (en 1669) en Danemark , à Odenſée
, dans la Scanie , & ſe deſtinant à profeſſer
la Théologie Luthérienne , il pa
roiſſoit bien éloigné de la carriere qu'il
avoit à remplir un jour.
"
Les conférences inſtructives qu'il avoit
avec un de ſes amis , qui s'appliquoit à
la Médecine ; les converſations de -
AOUT. 1776. 159
M. Rugſch qu'il connut en Hollande ;
fon voyage en France , la connoiſſance &
l'intimité de M. Duverney , l'inſtruifirent
à fond dans la ſcience qu'il devoit éclairer.
D'un autre côté , la droiture de fon
coeur qui l'avoit attaché à la religion de
ſes ancêtres , le conduifit inſenſiblement
vers la vérité qu'il cherchoit avec ardeur.
Les ouvrages du grand Boſſuet lui déſillerent
les yeux ; il fit bientôt abjuration entre
les mains de cet illuftre Prélat.
De ſages conſeils , le ſecours & la protection
de l'Evêque de Meaux , qui répara
l'injuſtice de ſes parens, le déterminerent
à entrer (en 1702) dans la Faculté
de Médecine , où il avoit déjà pour amis
MM. Tournefort & Dodart. Lorſque la
mort lui enleva M. Boſſuet , cette Compagnie
répara une partie de ſa perte en lui
remettant tous les frais de ſes actes ; elle
refuſa enſuite d'en recevoir le prix , fe
'croyant aſſez payée par l'illuſtration que
lui donnoient les cours de M. Winflou.
Deux ans après il fut reçu à l'Académie
des Sciences , ſous les auſpices de M. Duverney.
On trouve dans cet une éloge une
énumération &une expoſition rapide d'une
partie des ouvrages par leſquels M. Wins
160 MERCURE DE FRANCE.
lou répondit au choix de l'Académie ,
tels que ſes Mémoires ſur le coeur , fur la
poſition naturelle des viſceres de l'homme
vivant , ſur l'action des muscles ; ſon expoſition
anatomique ; fon Mémoire ſur le
danger des corps de baleine qu'on faitporter
aux enfans , &c. Et ne diffimulant
pas quelques légers défauts qu'on reproche
à M. Winflou, il les fait tourner à fon
avantage , en joignant le mérite de l'impartialité
aux talens de Panegyriſte..
M. Winflou ſuccéda à M. Hunault
dans la chaire d'anatomie du jardin du
Roi ; & M. Winflou , quoique moins
brillant , he perd point au parallele , comme
le panégyrique le prouve ſi ingénieuſement.
La vertu , la ſcience & les moeurs de
M.Winflou font dignement célébrées dans
cet éloge. Parcourons quelques traits propres
à faire connoître , & le mérite de cet
habile Anatomiſte , & l'habileté de l'Orateur.
"
"
"
ود La marche de l'eſprit humain, ditil,
eſt lente ; le développement de ſes
connoiſſances n'eſt pas le même dans
toutes les ſciences. Il en eſt auxquelles
„ on
1
AOUT. 1776. 161I
?
, on ne peut plus rien ajouter , lorſque
,, d'autres ne font que d'éclore. Le ſiecle
ود
de Louis XIV avoit vu ces beaux-arts ,
,, enfans du luxe & de la magnificence ,
» parvenir à leur perfection , & la chi-
,, mie n'étoit encore qu'à fon aurore ; a
,, peine l'Hiſtoire Naturelle commençoit-
و د
elle à ſortir des ténébres de l'ignorance.
» L'Anatomie , quoique déjà floriſſante ,
n'avoit pas acquis cet éclat dont nous
ود
ود
ود
la voyons briller de nos jours.... Cette
,, ſcience attendoit une révolution. Il
,, falloit pour l'opérer un homme qui ,
,, ſans être doué d'un génie créateur , ent
,, un eſprit juſte & droit , fût exact dans
,, les obſervations , fidele dans ſes détails ,
,, peut- être minutieux , & joignit à une
,, étude immenſe une patience plus gran-
,, de encore. Toutes ces qualités ſe trou-
,, voient réunies dans ce Médecin célebre
,, dont nous entreprenons d'écrire l'éloge
,, hiſtorique , Jacques Benigne Winflou ,
,, Docteur Régnent de la Faculté de Médecine
de Paris , interprete de la langue
,, Teutonique à la Bibliotheque de Roi ,
,, ancien Profeſſeur d'Anatomie & de
,, Chirurgie au jardin Royal , de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , &
de celle de Berlin. "
و د
"
L
162 MERCURE DE FRANCE.
ود
Voici le parallelle entre M. Vinflou
& M. Hunault. Jamais deux hom-
,, mes parcourans la même carriere ,
,, n'eurent une marche plus différente.
„ M. Hunault étonnoit par la
„ gnificence , & même le luxe de fon
,, élocution ; M. Winflou attachoit par la
و د
و د
و د
netteté & la préciſion de la ſienne. L'un
, joignoit au ſavoir les qualités extérieu-
,, res , la maniere habile d'en tirer parti;
l'autre réduit aux qualités eſſentielles
de ſon art , ſe renfermoit dans une ſévere
exactitude des faits. Le premier
,, employant les grands moyens de l'Orateur
, ſavoit donner aux objets les plus
,, défagreables la parure du ſtyle ; le ſe-
,, cond préſentoit la vérité ſans aucun
,, ornement , & elle plaiſoit ainfi. On
"
ود
و د
و د
eût pu les comparer à deux Peintres de
mérite égal , mais d'un genre différent.
Les figures de l'un ſéduiſoient par la
richeſſe & l'éclat des drapéries ; l'oeil
des connoiſſeurs admiroit dans les fi-
,, gures de l'autre des muſcles fortement
„ prononcés , des parties bien enſemble ,
"ddeess attitudes vraies , en un mottoutes
les proportions de la belle nature.
M. Hunault , fait pour les gens de
Cour , & les perſonnes qui n'appren-
و د
و د
"
AOUT. 1776. 163
nent que par air, devoit produire des
,, enthouſiaſtes ; M. Winflou ſuffiſoit à
,, ceux qui veulent ſimplement s'inſtrui-
,, re , & formoit des favans.
,
Nous terminerons cet extrait par un
éloge édifiant que notre Panégyrifte , également
éloquent & ingénieux , fait de la
décence de M. Winflou . ,, Ses cours avoient
un avantage de plus , ils furent
, toujours une école de décence&de pu-
,, reté. On lui a reproché d'avoir ſur ce
,, point poufſé trop loin la délicateſſe.
,, Des Anatomiſtes , peu fcrupuleux fur وو
و د
la maniere de s'attirer l'attention de
leur auditeurs , ont prétendu qu'il a-
;, voit jeté de l'obscurité dans ſes démonftrations',
"dans ſes livres même ,
3, en ſubſtituant des expreffions nouvelles
;, aux dénominations qui pouvoient prê
ود
" ter au jeu de mots , & faire naître dans
,, l'eſprit des jeunes gens des idées de li
, bertinage. Mais méritoit- il d'être trai-
,, té avec auſſi peu de ménagement qu'on
و د
" l'a fait ? Ne devoit- on pas lui faire
,, grace en faveur du motif? Et puiſqu'il
, eſt rarement donné aux hommes de favoir
ſe contenir dans un juſte milieu ,
ne vaut - il pas mieux donner dans l'ex
„ cès des vertus , que dans celui des vi
و د
و د
L2
164 MERCURE DE FRANCE
,, ces ? Si dans ſes cours il avoit ſoin de
,, jeter un voile épais ſur les objets qui
," pouvoient exciter ou réveiller les pas-
و د
ſions des jeunes gens , c'eſt qu'il fa-
,, voir reſpecter les moeurs , ce dépôt facré
dont nous sommes tous comptables
,, envers la ſociété; c'eſt qu'il étoit per.
و د
و د
"
ſuadé qu'un Etat eſt prés de ſa ruine ,
,, lorſque la jeuneſſe en eft corrompue.
„ Rome touchoit au moment marqué
„ pour ſa décadence , lorſque Clodius
troubloit les myſteres de la bonne
Déeſſe. Peut - on en effet attendre des
,, eaux pures & falubres d'une fontaine
,, dont la ſource eſt empoisonnée ? "
Nous exhortons l'Auteur de conſacrer fes
momens de recréation à l'étude des belles
- lettres. La ſcience longue & péníble
de la médecine; la contention qu'exigent
les foins dus aux malades , ſemblent
exiger une forte de diverſion.
ود
1
K
AOUT. 1776. 165
:
ANNONCES LITTÉRAIRES.
L'Art de s'enrichir pomptement par
l'Agriculture , prouvé par des expériences ;
par M. des Pommiers , Gouverneur de la
Ville de Cheroy ; avec figures , in - 12 .
prix 2 1. 10 f. A Paris , chez la Veuve
de Levaque , cloître des Jacobins , près
la rue de la Harpe.
Le Maître d'Histoire , ou chronologie
élémentaire , hiſtorique & raiſonnée des
principales hiſtoires , diſpoſée pour en
rendre l'étude agréable & facile à la jeuneſſe
: Ouvrage qui peut fervir de ſuite
aux principes d'inſtitution; in- 12. rel.
2 1. 10 f. A. Paris , chez la veuve Defaint
, Lib. rue du Foin St Jacques.
Connoissance des Temps pour l'année
commune 1777 , publiée par l'ordre de
l'Académie Royale des Sciences , & calculée
par M. Jeaurat , de la mème Académie
; in - 8°. A Paris , à l'Hôtel de
Thou , rue des Poitevins.
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
L'Artillerie raisonnée , contenant la
deſcription & l'uſage des différentes
bouches à feu , avec le détail des principaux
moyens employés ou propoſés
pour les perfectionner ; la théorie & la
pratique des mines , du jet des bombes ,
& en général l'eſſentiel de tout ce qui
concerne l'artillerie depuis l'invention de
la poudre à canon: par M. le Blond ,
Maître de Mathématiques des Enfans de
France , Cenſeur Royal. Nouvelle édition
, revue & corrigée. C'eſt la troiſieme
en comptant celle de la premiere édition
de la guerre des ſieges; & la quatrieme
en y comprenant la traduction qui en a
été faite en Italien chez les Freres Reycends
, Libraires à Turin. I Volume ,
grand in - 8°. A Paris , chez Cellot &
Jombert fils jeune , Libraires , rue Dauphine.
:
1
Le Clerc , Libraire , grand'Salle du
Palais à Paris , ayant acquis le reſtant
de l'édition de différens Ouvrages , dont
quelques uns étoient difficiles à trouver complets
, étant parvenu à en compléter un
AOUT. 1776. 167
certain nombre , les offre à un rabais de
plus de moitié.
1 °. Lettres critiques ou analyſe & réfutation
des divers écrits modernes contre
la Religion , par M. l'Abbé Gauchat ;
10 vol. in 12 br. 15 1.
Les perſonnes qui auroient négligé de
compléter ledit Ouvrage , ou à qui il
manqueroit quelques volumes , les payeront
chaque I liv.
2°. Accord du Chriſtianiſme & de la
Raifon , par le même ; 4 vol. in- 12. br.
31.
3°. Rapport des Chrétiens & des Hébreux
, & un Difcours préliminaire fur
la loi de Nature; 3 volumes in 12. br.
3 liv.
.
4°. La ſpiritualité & l'immortalité de
l'ame , avec le ſentiment de l'antiquité
tant facrée que profane , par rapport à
J'une & à l'autre , par le Pere Hubert
Hayer ; 3 vol. in - 12. b. 3 1.
5°. Catéchiſme Evangélique par demandes
& réponſes , pour faciliter l'intelligence
de pluſieurs textes de l'Evangile
& des Actes des Apôtres , avec la
vie de N. S. J. C. , rangée ſuivant l'ordre
1
i
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
chronologique & la concorde; par le P.
Placide Olivier ; 3 vol. in-8°. 3 1.
6°. Plaidoyers & Mémoires , contenant
des queſtions intéreſſantes tant en matieres
civiles , canoniques & criminelles
que de police & de commerce , avec les
jugemens & leurs motifs ſommaires ; &
pluſieurs Difcours fur différentes matieres
ſoit de droit Public , foit d'hiſtoire ; par
M. Mannory , ancien Avocat en Parlement
; 18 vol. in 12. br. 18 1 .
Les perſonnes qui auroient négligé de
compléter ledit Ouvrage , ou à qui il en
manqueroit quelques volumes , payeront
chaque volume br. 1 1. 4 f.
7°. Conférences de l'Edit de la Jurisdiction
Eccléſiaſtique de 1695 , avec les
Ordonnances précédentes concernant la
même matiere , où l'on voit ce qu'il en
a pris & ce qu'il y a ajouté ; enſemble
les Arrêts & Jugemens rendus en conformité
dans les Cours Supérieures du
Royaume ; par Jean Pierre Gibert ; 2
vol. in 12. br. 2 1.
8°. Inſtruction pour les Seigneurs &
pour les Gens d'affaires ; par M. Rouſſel ,
Avocat au Parlement ; 1 1. 16 f.
9°. L'Eloquence du corps dans le miniſtere
de la chaire , ou l'action de l'OraAOUT.
1776. 169
teur & du Prédicateur: Ouvrage également
utile aux Avocats dans le barreau ;
aux Profeſſeurs dans les Colleges , & généralement
à tous ceux qui parlent ou
qui ſe diſpoſent à parler en public ; par
M. l'Abbé Dinouart ; in - 12. 18 f.
10°. Le Chanfonnier Francois , ou recueil
de chanfons , ariettes , vaudevilles
& autres couplets choiſis ; 16 vol. in-
12. 18 1.
110. Le génie de la Littérature Italienne
; par M. de San Séverino ; 2 vol.
in - 12. 1 1. 10 f.
12°. Recueil A juſques & compris & ;
24 vol. in - 12 18 1.
Nota. Les personnes qui voudront avoir
les livres contenus dans la préſente notice ,
pourront ſe les procurer dans l'instant tous
réliés , fi elle le jugent à propos.
LE
!
ACADÉMIES.
I.
COPENHAGUE.
E 26 Avril 1776 , la Société des Sciences
s'aſſembla pour examiner les écrits fur
L5
170 MERCURE DE FRANCE,
les ſujets propoſés pour l'année paſſée.
La Société trouva le problême mathématique
, concernant l'invention d'une machine
propre à ôter le limon , à extirper
les plantes aquatiques des lacs , &c. , le
plus folidement traité par M. Henri Gerner
, Capitaine de Marine du Roi , à qui
le prix fut décerné en conféquence.
Le prix fur la deuxieme queſtion mathématique
, touchant la courbure de la
baſe de la carene des vaiſſeaux , qui ont
flottés quelque temps fur l'eau; fut adjugé
au Mémoire fatisfaiſant , compoſé par M.
Ernest Stibolt , Lieutenant - Capitaine de
Marine.
Le problême phyſique concernant l'analyſe
des métaux dans leurs parties conftitutives
, n'a pas été pleinement réſolu dans
le Mémoire de M. Charles - Frédéric
Wentzel à Dreſde; cependant eu égard à
la difficulté de ce problême , la Société a
adjugé le prix à ce Savant , non- ſeulement
parce qu'il a plus fait en cette matiere
qu'aucun autre Chymiſte avant lui , mais
encore pour l'encourager àcontinuer ſes
recherches fur cet objet important.
Sur la deuxieme queſtion phyſique ;
comme auſſi ſur le ſujet hiſtorique , la Société
n'avoit rien reçu qui répondit à fes
vues .
1
AOUT. 1776. 171
Dans la même aſſemblée du 26, il fut
réſolu de propoſer pour l'année 1776 les
ſujets ſuivans.
EN MATHÉMATIQUE.
Globorum ex tormentis & mortariis projectorum
femimitam , dum per aërem feruntur
; methodo expeditiori & clariori ,
quam hucufque ficri potuit determinare.
EN PHYSIQUE
Genesin acidi nitrofi exquifitis experimentis
explicare.
EN HISTOIRE.
An numerus incolarum in Dania &
Norwegia unquam ante horridam peſtem ,
quam atram mortem vocant , & quæ circa
medium feculi XIV , graffabatur , major
fuit , quam qui recentioribus temporibus
extitit ?
Les Savans , tant étrangers que Danois ,
excepté les membres de la Société , font
invités à concourir pour ces prix , & voudront
bien écrire leurs mémoires en
françois , latin , danois ou allemand , les
174 MERCURE DE FRANCE :
ouvrages en d'autres langues étant éxclus
du concours .
Le prix que la Société décernera à
celui qui , à fon jugement , aura le mieux
traité chaque ſujet, conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de cent écus Rixdalers
, argent de Danemarck.
Les concurrens adreſſeront leurs Mémoires
écrits d'un caractere liſible , &
franc de port , au Secrétaire perpétuel,
& actuellement Préſident de la Société,
M. de Hielmſtierne , Chevalier de Dannebrog,
& Conſeiller de conférence du
Roi. Aucun écrit ne ſera reçu au concours
, paſſé le dernier Mai 1777.
Les Auteur ne ſe feront point connoître
; ils mettront une deviſe à la tête
ou à la fin de leur Mémoire , & y joindront
un billet cachété qui contiendra la
même deviſe , avec leur nom & le lieu
de leur réſidence.
La diſtribution ſe fera vers la fin du
mois d'Octobre 1777 ; & le jugement de
la Société ſera public incontinent après.
Ceux qui ſouhaiteront que leurs ouvrages
qui ont concourus pour le prix de
l'année 1775 , leurs foient rendus , ſont
priés de s'adreſſer à M. de Hielmſtierne
Lavant la fin de l'année courante.
AOUT. 1776. 173
I I.
CHRISTIANI A.
L'Académie des Sciences de Norwege
propoſe un prix de cent rixd. pour le meilleur
Mémoire qui lui fera remis dans le
courant de l'année , ſur la meilleure maniere
d'établir une forge de cuivre dans la
partie Septentrionale de ce Royaume. Un
particulier propoſe un autre prix de cinquante
rixdales , que la Société adjugera
à l'Auteur du meilleur écrit ſur la maniere
la plus profitable & la plus utile de tirer
des productions du pays , le parti le
plus favorable au Cultivateur , au Négociant
& au Navigateur.
SPECTACLES.
OPERA.
' ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
ſe propoſe de donner le vendredi 2
Août la premiere repréſentation des Romans
, Ballet héroïque en trois entrées ,
174 MERCURE DE FRANCE.
compoſées des actes de la Bergerie , de la
Chevalerie & de la Féerie. Bonneval eſt
Auteur des paroles , & Niel Compoſiteur
de la muſique des Romans , Ballet formé
de quatre entrées & d'un prologue , &
joué en 1736. M. Cambiny a remis en
muſique: les trois premieres entrées que
nous annonçons.
Jer. ACTE. La Bergerie. L'Amour
triomphant du Maître du tonnerré , vient
ſe venger des coeurs inſenſibles. Il vole
darns un boccage & réveille Arcas , vieux
Berger , qui va publier l'arrivée de ee
Dieu. Les Bergers & les Bergeres s'em
preſſent de rendre hommage à l'Amour ,
excepté Iphis & Doris , qui mettent le
bonheur dans l'indifférence. Lorſqu'ils
s'en félicitent , ils entendent des plaintes
fous le feuillage ; auſſi tôt un enfant pas
roît leur demander du ſecours . Ces Bergers
, qui ſe croient inſenſibles , tombent
dans les pieges de l'Amour ; ils
calment ſes douleurs , & l'engagent à
prendre du repos. L'Amour feint de s'endormir.
Les jeunes imprudens jouent ,
durant ſon ſommeil , avec ſes armes ; ils
en ſont bleſſés. Ils s'inquietent. L'Amour
AOUT. 1776. 175
ſe réveille , & leur dit d'un ton ironique :
Ne craignez rien , ce mal n'eſt point funeſte ,
L'on en guérit trop aifément.
DORIS.
Que faut-il faire , hélas !
AMOUR.
Vous aimer ſeulement :
L'Hymen fera le reſte.
Ces Amans & les Bergers chantent la
préſence & les bienfaits de l'Amour. 1
II. ACTE. La Chevalerie. Marfize , fille
de Roger , amante de Léon , poſſédé un
caſque enchanté , & elle ſe déguife , par
fon moyen, ſous la figure de Ferragus ,
Prince de Caſtille. Elle veut faire l'épreuve
du coeur de fon Amant. Roger favoriſe
le projet de ſa fille; & lorſque Léon
l'engage à lui accorder la Beauté dont
ſon ame eſt épriſe , ce pere déclare que
Ferragus s'eſt armé pour lui diſputer ſa
conquête. Léon s'en offenſe ; il oſe braver
Marfize , qu'il croit être Ferragus.
Leur courroux éclate ; Roger les excite
176 MERCURE DE FRANCE.
à ſe rendre au Champ de Mars , & d'y
combattre pour l'honneur & l'amour.
Cependant ce Pere craint que l'enchantement
ne fuffife pas pour garantir les
jours de fa Fille ; mais Méliſſe l'Enchantereſſe,
la rend victorieuse , & l'on entend
célébrer le nom de Ferragus. Léon ,
humilié de ſa défaite , déplore ſon destin.
Marfize , tenant l'épée à la main ,
lui dit :
Léon , adoucis tes alarmes ,
Tu ne connois pas ton vainqueur :
Sans honte un fier Guerrier peut me rendre les armes ,
Il n'en aura pas moins d'éclat & de valeur.
Elle jouit de fon embarras ; mais tant
enfuite ſon cafque enchanté , elle ſe fait
connoître pour Marſize , & s'écrie .
C'en est trop , cher Léon , jouis de ta tendreſſe :
Je ne veux que ton coeur , je te rends ta Makteſſe.
LÉON.
Que vois-je ? Juſte ciel! eſt ce un enchantement ?
MÁRFIZE.
Le ſujet de tes maux n'est qu'un déguisement.
Un
AOUT. 1776. 177
Un Palais magnifique s'éleve à la voix
de l'Enchantereſſe Méliſſe ; & les Plaiſirs
& les Jeux viennent animer le Peuple &
célébrer le bonheur des Amans.
III. ACTE. La Féerie. Démogorgon ,
Roi des Fées , eſt amoureux d'Eglantine ,
jeune Princeſſe élevée en ſecret dans des
lieux enchantés , où elle n'a vu encore
aucun mortel. Les Fees s'empreſſent de
prévenir ſes voeux, & de raſſembler autour
d'elle les Plaiſirs. Eglantine leur dit
de ceſſer leurs jeux , & que ſon coeur eft
trop préoccupé de l'image d'un objet
charmant qu'elle a vu en fonge. Les Fées
font éloignées ; Démogorgon paroît avec
un éclat qui jette de la ſurpriſe dans
l'ame de cette Princeſſe; mais il la rasfure
bientôt par la douceur de fon langage
, & par l'aveu d'un amour qu'elle
ne tarde point à partager. Ces Amans
ſont troublés par le pouvoir ſupérieur
de la Fée Lagiſtille qui fait enlever
Démogorgon. Eglantine ſe plaint de
tant de rigueur. La Fée lui répond que
le Deſtin ordonne qu'elle partage l'ardeur
& la couronne du grand Démogorgon.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
L'éclat d'une brillante cour
Doit l'emporter ſur le charme frivole
Que promet un tendre retour ;
Il faut que la grandeur conſole
Des maux que fait l'ainour.
ÉGLANTINE.
L'éclat ſuptême
Ne fait point mon bonheur.
Je ſuis fidelle à ce que j'aime ,
Le Maître du Ciel même
Ne lui raviroit pas mon coeur.
Le Palais du Roi paroît environné d'un
grand éclat de lumiere. Eglantine reconnoît
l'Amant à qui elle a donné ſon coeur.
Démogorgon , rival heureux de lui-même
, jouit de la ſurpriſe & de la conſtance
de cette Princeſſe. Un choeur de Génies
& de Fées célebrent l'hymen de ces
Amans par des chants & par des danſes.
Nous rendrons compte dans le Mercu
re prochain, du ſuccés de cet Opéra.
AOUT. 1776. 179
COMÉDIE FRANÇOISE.
Il n'y a rien de nouveau fur ce Thea
tre ; mais on y prépare beaucoup de nouveautés.
C'eſt un Spectacle ſi riche en
Pieces anciennes en tout genre , qu'il néglige
, en quelque forte, d'en publier de
nouvelles. Cependant on efpere que le
voyage de la Cour à Fontainebleau en fera
éclore pluſieurs ; & l'on annonce pour
l'automne trois Tragédies nouvelles , trois
Comédies en cinq actes , & trois petites
Comédies.
On doit donner d'abord Coriolan, Tragédie
de M. Gudin.
DÉBUT.
M. VERTEUIL a débuté le Jeudi 18
Juillet par le rôle de l'Avare , & celui de
Lucas dans l'Esprit de contradiction ; le
Vendredi 19 , Orgon dans le Conſentement
forcé ; le Samedi 20 , le Baron dans le
Somnanbule . Cet acteur a montré des dispofitions
& du talent.
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
1
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN continue de donner à ce Théâtre
les Samnites, ſpectacle intereſſant & varié
, quoiqu'en diſent les prétendus Critiques
, qui veulent que l'on n'ait du plaiſir
qu'à leur gré. Ils s'accordent du moins à
regarder la muſique de cette Piece comme
des plus excellentes , des plus expreſſives,
des plus brillantes qui aient encore été
faites.
On prépare à ce Théâtre , Fleur d'Epi
ne , intermede nouveau de feu M. l'Abbé
de V *** , muſique de Madame L.... célebre
Virtuoſe pour le clavecin , femme
d'un Architecte célebre.
DÉBUT.
Le Lundi 29 Juillet , M. N. a débuté
par le rôle de Sylvain. Il n'avoit encore
paru ſur aucun Théâtre. Il met de l'inte!-
ligence dans ſon jeu ; il a une voix fonore;
l'exercice & l'étude pourront former
fon talent.
AOUT. 1776. 181
ARTS.
GRAVURES,
I.
Recueil des coquilles fluviatiles & terrestres
qui ſe trouvent aux environs de Paris,
deflinées , gravées & enluminées d'après
nature , par Ducheſne , Peintre
d'hiſtoire naturelle. Prix des planches
enluminées , 3 liv. A Paris , chez l'Auteur
, rue des Marmouzets , maiſon d'un
Chandelier ; & chez Muſier fils , Libr.
rue du Foin.
ES coquilles ſont diſpoſées ſuivant
l'ordre que leur a donné M. Geoffroy ,
Docteur-Régent de la Faculté de Médecine
, dans ſon petit Traité des coquillages
des environs de Paris , publié en
1767 , chez Muſier , Libraire. Ces coquilles
, au nombre de quarante- fix , font
diviſées en deux familles , celle des univalves
, qui eſt la premiere , & celle des
bivalves , qui eſt la ſeconde.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
II.
Portrait de MONSIEUR , Frere du...
Roi , d'après un tableau de Drouais , gravé
en grand médaillon , & préſenté à
MADAME par A. F. David. Ce portrait
eft reſſemblant & traité avec délicateſſe ;
il ſe trouve à Paris , chez l'Auteur , rue
des Noyers , an coin de celle des Anglois
Prix 2 liv. On lit autour du médaillon
ces vers de M. Coſſon :
Des talens , des vertus l'heureux affortiment ,
Font adorer ce Prince & chérie fon image ;
De tous les atts il s'attire un hommage,
De tous les coeurs un ſentiment.
III.
Deux portraits de jeunes Filles ; gravés
d'aprés M. le Clerc, dans la maniere du
crayon , avec une bordure & des ornemens
en or , imprimés ſuivanr la méthode
de Louis Marin. Prix 31. chaque Por
trait , chez Bonnet , rue St. Jacques , au
coin de la rue de la Parcheminerie.
AOUT. 1776. 183
۱ I V.
Une Vestale & un Lévite , d'après deux
tableaux de M. Vien , gravés avec beaucoup
de talent par M. Marchand ; prix ,
chaque Portrait , 24 fols. A Paris , chez
l'Auteur , rue Mazarine , la ſeconde porte
cochere à droite en entrant par le carrefour
de Buffy.
V.
La Complaisance maternelle , eſtampe
d'environ 15 pouces de hauteur & II de
largeur , gravée d'après le deſſin de Freudeberg
, par M. de Launay.
Cette eſtampe eſt agréable ; elle repréſente
la ſcene intéreſſante d'une jeune
femme avec deux enfans , dont elle en
fait promener un qui eſt à la liſiere.
VI.
Le Four à chaux , eſtampe de 18 pouce
de largeur & 13 de hauteur , gravée
d'après un tableau de même grandeur,
de Loutherbourg , Peintre du Roi, par
M. de Launay , compoſition charmante ,
& parfaitement rendue par le Graveur.
:
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
Ces deux Eſtampes ſe trouvent à
Paris , chez l'Auteur , rue de la Bucherie
, la porte - cochere après la rue des
Rats.
7
MUSIQUE.
I.
!
SIX quatuor pour le clavecin , avec
accompagnement de deux violons &
baſſe , dédiés à Madame la Comteſſe de
Stroganoff, par M. Piozzi ; Op. I. prix
12 1. A Paris , chez M. Piozzi , rue du
Colombier , à l'Hôtel du Parc-Royal , F.
St G.; & M. Venier , rue St Thomas du
Louvre ; & aux adreſſes ordinaires,
La réputation de M. Piozzi , le choix
& le goût qu'il met dans les airs qu'il
exécute avec tant de diſtinction & de
ſupériorité ; ſon talent pour le clavecin ,
dont il s'accompagne , ces qualités attestent
la bonté de ces quatuors de ſa compoſition
, dans lesquels on doit trouver
le chant agréable uni à une harmonie
pure & expreffive.
1 AOUT. 1776. 185
I I.
Airs des Ballets de Sabinus , arrangés
pour le clavecin , le fortepiano , où la
harpe , avec accompagnement de violon ,
dédiés à M. de Chabanon , compofés
par F. J. Goſſec , prix 9 liv. Se vendent à
Paris , chez l'Auteur , rue des Moulins ,
Butte St Roch , & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
III.
Recueil de Romances , Brunettes & autres
petits airs avec accompagnement de
guitarre , la muſique & les accompagnemens
par M. Coulon , Maître de chant &
de guitarre , prix 7 livres 4 fols. A Paris
, chez l'Auteur , rue du Chantre ,
chez le Serrurier du Roi; & Bignon ,
place du Louvre , à l'Accord Parfait.
IV.
Six Sonnates pour la Harpe , avec accompagnement
d'un violon , ad libitum ,
dédiées à Madame la Comteſſe de Bouflers
, compoſées par M. Hochbrucker ,
oeuvre fixieme. A Paris , aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
-
۱
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Cet Artiſte eſt connu par ſes talens
il va faire un voyage en France pour ſe
faire entendre de la Harpe ; il commencera
par Nantes , Poitiers , Angoulême ,
Bordeaux , Bayonne , Toulouſe , Montpellier
, Nîmes , Avignon , Aix , Mar
ſeille , Grenoble , Lyon & Geneve.
1
V.
Nouvelle Muſique chez lefieur Siebert , rue
St. Honoré , à l'Hôtel d'Aligre , ancien
Grand - Conſeil.
1.
Six quatuors concertans à deux violons ,
alto & baſſe , compoſés par J. C. Bach ,
oeuvre quatorzieme , prix 9 liv. Nota , le
premier violon peut ſe jouer fur la flûte
ou hautbois.
Six trios concertans pour flûte , violon
&baſſe , composés par G. Weiſs , oeuvre
deuxieme , prix 7 liv. 4 f.
Six Sonnates pour violon & baſſes ,
compoſées par Schevindel , oeuvre onzieme,
prix 7 liv. 4 f.
AOUT. 1776 187
Frois Symphonies à deux violons , alto
& baſſe , deux hautbois & cors , compofées
par Charles Stamitz , oeuvre quinzieme
, prix 7 liv. 4 f.
A MAJESTÉ voulant remédier aux
abus & accidens qui arrivent journellement
, par les fouilles que font les Carriers
ſous les grands chemins & habitations
, a nommé , par Arrêt de ſon Confeil
, le ſieur Dupont , Profeſſeur de
Mathématiques , Viſiteur & Inſpecteur
des carrieres à pierre & à plâtre ; & permet
Sa Majeſté au ſieur Dupont d'en
lever géométriquement les plans fouterrains
& inſtruire ſes Eleves , ſans être
aucunement troublés de la part deſdits
Carriers , fous peine de déſobéiſſance. Sa
Majefté ordonné au ſieur Dupont , dans
le cas de contravention deſdits Carriers ,
d'en dreſſer procés- verbal , & de rendre
compte des délits , pour être par Sa Majeſté
ordonné ce qu'il appartiendra.
1881 MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſés à M. de Voltaire par
Mademoiselle Adelaide de Nar....
LeE Dieu de l'harmonie eſt ton Dieu tutélaire ;
Il veille ſur tes jours , o fublime Voltaire !
Il t'inſpira ce goût , ce talent enchanteur
Qui charment mon eſprit & fubjuguent mon coeur,
Je cede aux doux accens de ta Muſe chérie ;
Et , dans l'émotion de mon ame attendrie ,
Je t'adreſſe , en ce jour , mon hommage & mes voeux :
A toi qui nous appris les moyens d'être heureux.
De ton rare génie une ſeule étincelle , :
De la plus noble ardeur enflammerait mon zele ;
Je toucherais ce luth , dont les divins accords
Portent dans tous mes fens l'ivreſſe & les tranſports :
J'oferais célébrer tes ſuccès & ta gloire ,
Et ton nom toujours cher aux Filles de Mémoire ,
De ton Adelaide on partage l'amour ;
Tu nous la peins ſenſible & fiere tour-à-tour ,
Et tu la rends par- là bien plus intéreſſante ,
Plus honnête , plus vraie , & fur-tout plus touchante,
AOUT. 1776. 189
Réponse de M. de Voltaire.
7 Juin 1776 , an Chateau de Ferney.
Un Vieillard accablé d'années & de maladies , a reçu
deux lettres ſignées d'une Demoiselle de dix - huit ans ,
accompagnées d'une piece de vers , qui feroient beaucoup
d'honneur à un homme de lettres dans la maturité
de ſon âge & de ſon talent. Ce vieillard n'a pu , jusqu'à
préſent , marquer ſon étonnement & fa reſpectueuſe
reconnoiſſance. Il profite d'un moment de relâche que
ſes douleurs lui laiſſent , pour féliciter les Parens de cette
jeune Demoiselle d'avoir une fille ſi au-deſſus de ſon âge.
Il lui préſente ſon reſpect & ſa juſte douleur de ne pouvoir
lui faire une réponſe digne d'elle.
LETTRE de M. d'Alembert à l'Auteur
du Mercure. 1
A Paris , ce 25 Juillet 1776 .
On vient encore , Monfieur , d'imprimer dans les Gazettes
étrangeres une nouvelle lettre que j'ai eu l'honneur
, dit.on , de recevoir du Roi de Pruſſe , ſur les Ordonnances
militaires que le Ministere de France a publiées
depuis quelques mois. Je proteſte encore que
cette nouvelle letrre eſt abſolument ſuppoſée , comme celle
que j'ai déſavouée il y a peu de temps dans votre Jour190
MERCURE DE FRANCE.
1
1
nal , & j'ajoute que ce Prince ne m'a jamais écrit un ſeul
mot fur ces Ordonnances , ni fur rien de ce qui peut y
avoir rapport. J'eſpere que ceux qui fabriquent de pareilles
lettres , & qui abuſent ainſi du nom reſpectable
d'un grand Roi , ſe laſſeront enfin d'une licence fi puniſſable.
J'ai l'honneur d'être , &c.
D'ALEMBERT .
QUATRAIN adreſſe à M. le Comte de
Nofiere , ci devant Général des Isles du
Vent de l'Amérique , maintenant de retour
en France .
D.Es vertus de ſon Prince imateur fidele ,
Il fut le faire aimer au bout de l'Univers .
L'auguſte Souverain qu'il prit pour fon modele ,
Saura mettre le prix à ſes talens divers .
Par M. F. D. F. , Officier d'Artil.
LE
COURS DE LANGUES.
E ſieur d'Eberdths enſeigne les Langues
Latine , Italienne, Françoiſe , Alle.
AOUT. 1776. 191
mande,& autres. Sa méthode n'eſtpoint
diffuſe , compliquée ni rébutante , elle eſt
d'autant plus facile , qu'elle eſt claire ,
préciſe & fimple; de forte que les perſonnes
qui ne peuvent employer beaucoup
de temps à l'étude de ces langues ,
ne feront point privées de l'avantage de
les apprendre , pourvu qu'elles aient
l'aptitude néceſſaire pour travailler avec
fruit.
On s'adreſſera à M. Ouffer , Marchand
Mercier , aux armes Impériales & Royales
, rue Galande , à Paris.
Maison d'éducation , rue Monceaux , visà-
vis les jardins de Monseigneur le Duc
de Chartres , entre les deux barrieres du
Roule, à Paris.
M. NICOLEAU, CON
:
NICOLEAU , connu par ſes talens pour
l'éducation de la jeuneſſe , à laquelle il
conſacre tous ſes ſoins & ſes travaux depuis
plus de ving-cinq ans , & non moins
connu par ſes ouvrages de littérature &
d'Algébre , & par les prix d'éloquence &
de poësie qu'il a remportés en différentes
Académies , a transféré à Paris , au mois
192 MERCURE DE FRANCE.
de Mars dernier , l'établiſſement qu'il di
rigeoit à Angers , depuis environ 8 ans
Tous les éleves qui l'ont ſuivi , ſontautant
de témoignages de la confiance dont
MM. les parens l'honorent. On trouvera
dans le profpectus qu'il diſtribue , tous les
détails que les bornes de cet ouvrage ne
nous permettent point d'inférer ici.
La maiſon qu'il avoit priſe en arrivant
à Paris , étoit à côté d'un cimetiere , cachée
d'un grand mur. Il en a pris une autre ,
ſituée dans le meilleur air qu'il foit poffible
de reſpirer. Les appartemens en font
très - bien diſtribués. Il y a un grand &
beau jardin , pluſieurs allées bien couvertes
, & un tres - joli boſquet.
Il a réduit le prix de la penſion les plus
qu'il a été poſſible. Le nombre des Penſionnaires
eſt borné à 24.
TRAIT DE GÉNÉROSITÉ.
N faiſoit en Poitou , vers la fin
d'Avril dernier , le tirage de la milice.
Deux veuves des Paroiſſes de Voulême
& de St. Macoux avoient chacune , entr'autres
enfans , un fils aîné d'âge & de
taille
:
A OUT. 1776. 193
taille à tirer , mais dont elles ne pouvoient
ſe paſſer pour la culture des fonds
qu'elles faifoient valoir. Les jeunes gens
des deux paroiſſes voyant le triſte état de
ces femmes , qui craignoient que le fort
ne tombât ſur leurs fils,en furent touchés.
Ils courent de concert chez le Commisfaire
, & le ſupplient de vouloir bien
exempter deux de leurs camarades , fans
toutefois contrevenir à l'Ordonnance.
Le Commiſſaire leur repréſente que la
choſe eſt difficile : point du tout , Monfieur,
reprennent - ils , mêlez enſemble les
billets blancs & le billet noir , & nous
ferons notre affaire. Ils tirent deux billets
blancs , & les donnent aux fils des deux
veuves. Allons , Monſicur le Commiſſaire ,
continuent- ils du ton le plus gai , à nous
à préſent : la bonne oeuvre est faite , nous
voilà contens.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
LEE
fieur Des-Roches , Armurier , demeurant
à Courtenay , près de Sens , a fait
N
194 MERCURE DE FRANCE.
\
une horloge perpendiculaire , très - ſolide,
qui ſonne les demi- heures , & dont le
cadran marque les minutes: il a inventé
des roues particulieres pour les détentes ,
qui en diminuent la longueur , & en asfurent
le travail. Cette horloge ne fe
montera que tous les huit jours , placée
à 24 pieds de hauteur.
I I.
Le ſieur Eckermann , Fabriquant de
Stockholm , a inventé des inſtrumens &
des outils , au moyen deſquels il travaille
le fil d'archal , de fer & de métal , de
maniere à le rendre fouple & fin comme
du fil de lin ou de foie. Cet Artiſte porte
des habits de cette nouvelle étoffe, qui
paroſt cependant plus propre à la tapiſſerie
& aux tapis. La Cour de Suéde a accordé
à l'Inventeur une prîme de 25
pour 100 fur l'exportation de ces étoffes.
III.
Industrie.
M. de Croſne , Intendant de Rouen ,
vient de faire placer aux caſernes de cette
AOUT. 1776. 195
Ville une pompe à incendie , de la fabrique
du ſieur Thillaie , pere , Pompier privilégié
du Roi. Cette pompe de nouvelle
conſtruction , dont on a fait l'expérience
avec le plus grand ſuccès , vers la fin du
mois de Juin dernier , a des avantages qui
doivent la faire préférer aux pompes ordinaires.
Son produit eſt au moins d'un
muid par minute , & l'élévation dujet va
de 90 à 100 pied , fans l'aide des boyaux.
Trois ou quatre hommes , fur chaque
bras de levier , la mettent en action.
1
I V.
Physique.
Le 25 Mars dernier , trois enfans de
James Buckley , Laboureur à Long-Sight ;
près Maucheſter , en Angletterre , furent
empoisonnés par une très petite quantité
de feuilles d'If. L'aîné de ces enfans avoit
cinq ans , le ſecond quatre , & le plus
jeune trois. On crut qu'ils avoient des
vers , & un Charlatan conſeillá la feuille
d'If, comme un puiſſant vermifuge. A
ſept heures du matin on leur donna à
chacun une cuillerée de feuilles ſéches
dans un peu de cafſonade , & à huit heu-
N 2
}
1
196 MERCURE DE FRANCE .
res un petit potage de lait de beurre. Ce
remede ne fit ni bien ni mal ; deux jours
après , la mere cueillit des feuilles frafches
, & leur en donna une pareille dofe
à la même heure , avec un potage de
gruau , une heure après. A neufheures
ces enfans éprouverent un mal - aiſe ; ils
ne ceſſoient de bailler; l'aîné ſe plaignoit
de la colique , & les deux autres ne donnoient
aucun ſigne de douleur: le ſecond
mourut à dix heures du matin, le plus
jeune à une heure après-midi , & l'aîne à
trois heures. Tous les trois ont péri fans
convulfions & fans enflure ; même après,
leur mort , il n'y avoit point de paleur ;
ils avoient l'air de n'être qu'endormis.
U
ANECDOTES.
I.
N homme ayant prêté une fomme
confiderable à un de ſes amis, qui n'étoit
pas exact à la lui rendre , & qui le fuyoit
depuis ce temps-là , le rencontra , & lui
dit : rendez - moi mon argent ou mon ami. 1
1
AOUT. 1776. 197
i.
I I.
Un jour que Louis XIV avoit donné
audience aux Députés des Etats de Bourgogne
, le Cardinal Mazarin dit à M. de
Villeroi : M. le Maréchal , avez vous pris
garde commele Roi écoute en Maître , &
parle en pere ?
! III.
Un Gentilhomme Napolitain faiſant
voir une belle montre à un Gentilhomme
Français , que celui -ci trouva admirable :
Le Napolitain l'offrir par honnêteté ; &
comme le François l'acceptoit : ah ! que
faites vous , Monsieur , lui dit - il , vous
allez bannir du monde la politeſſe.
IV.
Lorſque les Tartares éliſent un nouveau
Kan , les Electeurs prennent le Can-
'didat & le plaçent ſur un feutre pofé par
terre ; on lui adreſſe enſuite ce diſcours.
,, Si tu gouvernes bien tes États , tout te
,, reuffira felon tes defirs ; mais ſi tu es
,, pareſſeux , & que tu préferes tes plaiſirs
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
!
ووو دa ton devoir, tu ſerás tellement dés,
,, gradé &avili , que tout le monde t'abans
,, donnera , & qu'il ne te reſtera plus que
ce feutre pour te fervir de ſiege.
V.
"
L'Empereur Frédéric IV , ayant été
couronné à Rome , alla rendre viſite à
Alfonce , Roi de Napies , furnommé le
Sage & le Magnanime. Comme on n'approuvoit
pas cette démarche ; il est vrai ,
dit il , que le rang d'Empereur est au- dessus.
de celui de Roi , mais Alfonce est plus
grand que Frédéric.
V I.
Le grand Condé ayant démandé quelqu'un
qui pût lui rendre compte de la ſituation
des ennemis; on lui amena un
foldat de fort mauvaiſe mine: le Prince
le rebuta , & en demanda un autre. On
en fit venir deux autres de bonne façon ,
qui furent choiſis , & qui s'aquitterent
mal de leur commiffion; il fallut avoir
recours au premier , qui rendit un compte
fi exact , que le Prince fatisfait s'engagea
de lui accorder la grace qu'il defireroit.
:.
AOUT. 1776. 199
Le ſoldat demanda ſon congé. Le Général
étonné , offrit de le faire Capitaine.
Monſeigneur , lui répondit le ſoldat, vous
m'avez méprisé , je ne puis plus vousfervir.
Le Prince de Condé, eſclave de ſa parole
, fatisfit avec regret à la demande
du foldat.
Le
AVIS.
I.
Le Trésor de la Bouche
E fieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantier Parfu
meur à Paris , à la Providence , rue St Antoine , entre
l'Egliſe de St Louis de MM. de Sainte Catherine & la
rue Percée , vis-a-vis celle des Ballets , annonce au Public
qu'il a été reçu & approuvé à la Commiſſion Royale
de Médecine , le 11 Octobre 1773 , pour une liqueur
nommée le trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compoſiteur.
Ses admirables vertus la font préférer , en lui
établiſſant une très grande réputation. La propriété de
ſa liqueur eſt de guérir tous les maux de dents quelque
violens qu'ils puiſſent être , de purger de tout venin ,
chancre , abſcès & ulceres , enfin de préſerver la bouche
de tout ce qui peut contribuer à gater les dents ; elle
les conferve même quoique gâtées. Cette liqueur à un
N 4
200 MERCURE DE FRANCE. :
!
1
goût très-agréable. L'Auteur en reçoit tous les jours de
nouveaux fuffrages par des certificats que lui envoyents
ſans ceſſe les perſonnes de la premiere distinction. L'Auteur
a des bouteilles à 10 1.5 1.3 1. & 1 1. 4 f. 11
donne la maniere de s'en ſervir , ſignée & paraphée de
ſa main , il met ſon nom de baptême & de famille fur
l'étiquette des bouteilles , ainsi que fur le bouchon ,
marqué de ſon cachet , & un tableau au-deſſus de fa
porte , pour ne pas ſe tromper. Il vend auſſi le véritable
taffetas d'Angleterre , propre pour les coupures
brûlures , approuvé par MM. de la Commiſtion de Mé
decine , le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affrans
chir le port des letrres.
1
II.
:
د
!
1
Le ſieur Rouſſel , demeurant à paris , rue Jean-de l'Epine
, chez l'Epicier en gros , la porte cochere à côté du
Taillandier , au deuxieme appartement ſur le devant ,
près de la Grève , donne avis au Public qu'il débite ,
avec permiſſion , des bagues dont la propriété eſt de
guérir la goutte. Les perſonnes qui en font fort affligées
doivent porter cette bague avant ou après l'attaque de
la goutte; en la portant toujours au doigt , elle préſerve
d'apoplexie & de paralyfie. }
i
Le prix des bagues montées en or , eſt de 36 liv. &
celles en argent , de 24 1.
"
۱۰
Le fieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec un
peu d'onguent , & coupe les ongles des pieds.
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches eſt 1 1. 10 f.
:
AOUT. 1776. 201
Il a une pommade pour les hémorrhoides , qui les
foulage & les guérit.
Les pots de pommade ſont de 3 liv. & I l. 4 fo
Il a une eau pour guérir les brûlures , approuvée par
M. le Doyen & Préſident de la Commiſſion Royale de
Médecin 1 :
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv. & de 1 1. 4 f.
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Constantinople , le 3 Juin 1776.
Geur de Stakeyeff, Envoyé extraordinaire de Rusſie
, a eu , il y a quelques jours , une audience du Reys-
Effendi. On fait que ce Miniſtre s'occupe principalement
aujourd'hui des moyens de faciliter la navigation Ruffe ,
qui éprouve quelques difficultés relativement au transport
des denrées depuis la Mer Moire juſqu'à la Mer
Blanche.
De Pétersbourg , le II Juin 1776.
Le départ du Prince Henri de Pruſſe eſt fixé au 14 de
ce mois. Le Grand-Duc de Ruſſie le précédera de deux
ou trois jours , & l'attendra à Riga. Le Prince Henri
prendra alors les devans & fe rendra le premier à Memel
, où le Grand-Duc le rejoindra pour arriver avec ce
Prince à Berlin. La Princeſſe de Wirtemberg , deſtinée
N5
202 MERCURE DE FRANCE .
1
९
٠١٠
au Grand-Duc , ſera pour lors arrivée dans cette capitale
de la Pruffe.
Du 25.
Le Grand-Duc de Ruſſie eſt parti hier au ſoir avec le
Maréchal de Romanzow , le Comte de Soltikow, le Prince
Kourakin & le ſieur Nariskin pour la capitale de la
Pruſſe , où l'on dit que la princeſſe de Wuſtemberg , ſa
future épouse , doit ſe rendre auſſi. Le Prince Henri
de Pruſſe , auquel l'Impératrice a fait préſent de beaucoup
de bijoux enrichis des plus belles pierres part ce
foir , & rejoindra , dit - on , le Grand-Duc à Memel ,
pour arriver le 10 Juillet à Koningsberg , où ces Princes
s'arrêteront trois jours : ils arriveront le 20 à Neuſtade-
Eberswalde , & ils en partiront le lendemain pour
faire leur entrée à Berlin.
L'Impératrice ſe rendra le 6 Juillet à Pétershoff , d'où
Elle ira , quelques jours après , voir la Flotte qui doit
croiſer dans la Baltique , & à laquelle Elle a fait donner
ordre de ſortir. Les ſept vaiſſeaux qu'on attend de
Riga , & qui doivent faire partie de cette flotte , font
arrivés à Kronstad.
De Copenhague , le 28 Juin 1776.
On annonce dans cette Ville une Zoologie ou Hiſtoire
des animaux de ce Royaume , qul ſera écrite & imprimée
en Danois , en Allemand & en François , avec des
onluminures de tous les animaux compris dans cette
deſcription , qui doit être très-intéreſſante pour les Naturaliſtes
de l'Europe.
AOUT 1776. 203
a
.
De Warsovie, le 29 Juin 1776.
Les Autrichiens ont évacué Caſimir , ſitué ſur la Vis
tule de l'autre côté de Cracovie , ce qui eſt un commencement
d'exécution du dernier Traité des limites
conclu entre les Cours de Vienne & de Warſovie : les
Troupes Ruſſes les y ont remplacés auſſi-tôt. ,
Les négociations relatives à la démarcation Pruſſienne :
éprouvent toujours beaucoup de lenteur. Le ſieur Benoît
, dans la conférence qui s'eſt tenue en dernier lieu ,
a fait de nouvelles propoſitions qui n'ont point été acceptées
, & l'on s'eſt ſéparé jusqu'à de nouveaux ordres
que ce Miniftre attend de ſa Cour.
De Bonn , le 25 Juillet 1776.
A
Hier , le Prince Guillaume Florentin de Salm - Salm ,
Duc de Hoog-Straaten , Chanoine Capitulaire des Chapitres
de Strasbourg & de Cologne , nommé depuis
quelques temps à l'Evêche de Tournay , a été facré
dans la Chapelle Electorale par l'Electeur Archevêque
de Cologne , aſſiſté du Comte Charles-Louis de Konig-
Segg - Aulendorff , Evêque de Mirenne , Suffragant &
Grand-Doyen de la Métropole de Cologne , ainſi que de
l'Evêque d'Ypres.
:
De Londres. le 3 Juillet 1776.
On vient d'être inſtruit par une lettre du 10 Juin,
que le Lord Howe , avec un grand nombre de vaiſſeaux
204 MERCURE DE FRANCE.
de tranſport , eſt arrivé à Halifax , enſorte qu'on ne tars
dera pas à recevoir des nouvelles de l'expédition projetée
ſur la Nouvelle-Yorck , défendue par Waſington à
la tête de vingt mille hommes qui détruiront la ville , à
ce qu'on dit , s'ils ne peuvent pas la défendre , & qui
iront à peu de diſtance de - là attendre les forces du Roi
dans un camp retranché qu'ils ſe ſont préparé , & dont
ils eſperent qu'il ſera difficile de les chaſſer.
Différens Particuliers de Boſton , en vertu d'un ordre
du Congrès , ont été mis en priſon pour avoir refuſé de
prêter ferment , & de livrer les armes & les provifions
qu'ils pouvoient avoir , ainſi que de ſigner un acte d'asſociation
qui leur a été préſenté & par lequel ils ſe ſevoient
engagés , comme tous les autres Citoyens à défendre
, autant qu'il feroit en leur pouvoir , la cauſe des
Colonies contre les prétentions de la Grande. Bretagne .
i
+
La défenſe que le Congrès-Général a faite de rien exporter
des Colonies pour les beſoins des Domaines de
la Couronne , a fur tout éte funeſte aux Bermudes .
Avant cette prohibition , ces Iſles recevoient avec tant
d'abondance & à ſi bon marché tout ce qui étoit né--
ceſſaire à leurs beſoins , qu'on y avoit diſcontinué d'occuper
les Negres à la culture des denrées les plus néceſſaires.
Dans les mois d'Octobre & de Novembre
derniers , on ſe vit forcé de ſemer des grains pour ſuppléer
aux ſecours dent on alloit être privé , mais les
ouragans auxquels ce pays eſt un malheureuſement trop
exposé chaque année , onr privé les habitans de ces Isles
des fruits de leurs travaux , & la famine y déſole
aujourd'hui un grand nombre d'habitans; les facheux
AOUT. 1776. 205
effets de cette prohibition s'étendent fur beaucoup d'autres
endroits .
Les Provinciaux paroiſſent déterminés àuſer du droit
de repréſailles de toutes les cruautés qu'on pourroit
exercer contre eux , & les Virginiens ayant entre leurs
mains le foldat qui avoir fi inhumainement affaffiné le
Docteur Worten , viennent de le faire pendré.
Le 18 Avril , un bâtiment qui avoit à bord des pasſagers
Ecoſſois , fut arrêté ſur les côtes de la Virginie.
On prit à ces Paſſagers des ſommes conſidérables dont
ils étoient porteurs , & pluſieurs d'entre-eux , accuſés de
correſpondance avec le Lord Dunmore , furent mis en
priſon . Cette affaire doit ſe juger à Williamsbourg .
!
Une lettre de la Jamaïque fait mention de la découverte
dernierement faire de trois mille fufils cachés , à
ce qu'on croit , par les Negres du Pays , près de la montagne
bleue.
De Rome , le 3 Juillet 1776. :
Le Pape elt venu habiter ſon Palais à Monte-Cavallo
depuis Dimanche au foir. On commence à abattre les
maiſons qui ſe trouvent dans l'emplacement deſtiné pour
la nouvelle, facriſtie que le Pape veut faire conſtruire à
SaintPierre .
De Paris , le 27 Juillet 1776.
: Sa Majesté vivement occupée de ce qui peut encourager
les arts , a chargé le Comte d'Angivillier , Directeur
& Ordonnateur général de ſes Bâtimens , de faire
faire chaque année un certain nombre de tableaux &
206 MERCURE DE FRANCE.
ſtatues par les Peintres & les Sculpteurs de ſon Acade
mie Defirant de plus rendre les arts utiles & les rappeller
à leur ancienne deſtination , en les employant à
consacrer les actions & les images de ceux qui ont il-
Juſtré la nation par leurs vertus , leurs lumieres ou de
grands ſervices rendus à l'Etat , Elle a voulu pour cet
effet que pluſieurs des tableaux compofés par fon ordre ,
repréſentaſſent des ſujets tirés de l'Hiſtoire de France ,
& qu'on exécutât en marbre chaque année les ſtatues
de deux hommes choiſis parmi les plus célebres de la
Nation, On a commencé par celles du Chancelier de
l'Hôpital , de Descartes , de Sully & de Fénélon , auxquelles
différens Artiſtes travaillent dès - à- préſent par
ordre du Roi. Sa Majesté voulant encore offiir aux Artiſtes
de grands modeles & afſurer à la Nation la jouisfance
des chef d'oeuvres qui ont illustré l'Ecole Françaiſe
, vient d'autoriser le Comte d'Angivillier à acquérir
pour Elle les tableaux dont le célebre le Sueur avoit
orné l'Hôtel Lambert , ſitué dans l'ifle Saint- Louis : les
Propriétaires ſe ſont fait un devoir de facrifier à des
vues ſi dignes de Sa Majesté le deûr qu'ils avoient de
garder ces Tableaux .
Les Révérends Peres Chartreux de Paris ; inſtruits des
motifs qui ont déterminé le Roi à cette acquiſition , ont
réſolu , dans une afſſemblée capitulaire , de faire à Sa
Majesté l'hommage des tableaux précieux que le Sueur
a (peint dans leur petit cloftre. En conséquence Dom
Hilarion Robinet , Prieur de cette Maiſon , & Dom
Félix de Nonan , Procureur-Général de l'Ordre , conduits
par le Comte d'Angiviller , ont été admis , le 25 , à
!
AOUT. 1776. 207
Paudience de Sa Majesté , & l'ont fupplice , au nom de
leur Communauté , de vouloir bien réunir ces Tableaux
à ſa magnifique collection. Sa Majesté , en acceptant
cette offre , a chargé les Députés de témoigner à leur
Communauté toute la ſatisfaction qu'elle a du zele de
ces Religieux & de leur amour pour le bien public.
Les marbres deſtinés pour le Mausolée du Maréchal
de Saxe font arrivés à Strasbourg. Le ſieur Pigalle s'y
eſt rendu & va s'occcuper d'élever dans l'Egliſe Lutherienne
de Saint Thomas , lieu de la ſépulture du Maré
chal , le monument que la France devoit à ce Héros .
Le grand nombre d'habitans qui a été au-devant du dernier
convoi de ces marbres , & la fatisfaction qu'on a
témoignée , prouvent combien la mémoire de ce Général
y eft chere , & l'idée avantageuſe qu'on y a des talens
de l'Artiſte chargé de l'exécution de cet outrage.
Le 19 Mai dernier , le Grand-Maftre de Malte aujourd'hui
régnant , voulant honorer la mémoire & le nom de
fon prédéceſſeur , a fait expédier au Marquis de Ximé
nez , ancien Sous-Lieutenant des Gendarmes de Flandres
, un Bref par lequel il lui ſera permis de porter la
Croix de l'Ordre.
PRESENTATIONS.
Le Baron de Tott , Brigadier des armées , à ſon retour
de Conſtantinople , a eu l'honneur d'être préſenté au
208 MERCURE DE FRANCE.
i
Roi , le 14 Juillet, par le comte de Vergennes , minis
tre & fécrétaire d'état au département des affaires étrangeres
.
Le même jour , le Chevalier du Tillet , Brigadier des
armées , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi , & de
lui faire ſes remerciemens du commandement d'une des
Galeres de la Religion , que le Grand Maître de l'Ordre
de Malte a bien voulu lui confier ſur la recommmandation
de Sa Majeſté.
1
Le même jour , le Marquis d'Abos , qui avoit prêté
ferment , quelques jours auparavant , entre les mains de
Monfieur , pour la place de premier Chambellan de ce
Prince, vacante par la démiſſion du Marquis de Bouillé ,
a eu l'honneur d'être préſenté , dans cette qualité , par
Monfieur , à Leurs Majestés.
ب
Le 20 du même mois , les Députés des Etats de Bourgogne
eurent l'honneur d'être admis à l'audience du Roi.
Ils furent préſentés à Sa Majeſté par le Prince de Condé
, Gouverneur , de la Province , & par le ſieur Amelot
, ſecrétaire d'état au département de cette Province ,
& conduits par le ſieur de Nantouillet , mattre des cérémonies
, & par le ſieur de Watronville , aide des
cérémonies. La Députation étoit composée pour le
Clergé , de l'abbé de la Goutte , abbé de Belle - ville ,
doyen de l'Eglise cathédrale d'Autun , qui porta la parole
; pour la Nobleſſe , du marquis de Damas d'Antigny
, brigadier des armées du Roi ; pour le Tiers-Etat ,
du ſieur Maufoux , maire de Baune, du ſieur de Saint-
Martin , premier ſyndic général , député de la Province
,
de
AOUT. 1776. 200
de Breſſe ; & du fieur de Combert , premier ſyndic gé.
néral , député de la Province du Bugey & du Pays de
Gex ; ils eurent l'honneur d'être admis à l'audience de
la Reine & de la Famille Royale. -
L'après-midi du même jour , la marquiſe de Matignon,
la marquiſe d'Arbouville , la dame Amelot & la dame
de Clugny eurent l'honneur d'être préſentées à Leurs
Majestés & à la Famille Royale , la premiere , par la
marquiſe de la Vaupaliere , la ſeconde , par la comteffe
de Montmorin , la troiſieme par la marquiſe de la Force ,
& la quatrieme , par la marquile de Sennevoy.
Le 21 du même mois , la ducheſſe de Chartres , de
retour , du voyage qu'elle vient de faire ſous le nom de
Comtesse de Joinville , eut l'honneur de faire ſa Cour à
Leurs Majeſtés & à la Famille Royale. Elle préſenta
auſſi la marquiſe de Polignac en qualité de ſa dame
d'honneur , ſur la démiſſion de la comteſſe de Blot.
Le 28 juillet , la marquiſe de Doria eut l'honneur
d'être préſentée à Sa Majefté & à la Famille Royale ,
par la vicomteſſe de Damas.
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Dom Coutans , bénédictin de la congrégation de Saint
Maur , a eu , le 14 , l'honneur de préſenter à Leurs Majeſtés
& à Monſeigneur le comte d'Artois , la cinquieme
fuite de fon Tableau topographique des environs de Pä
i 0
210 MERCURE DE FRANCE,
ris jusqu'aux extrémités du Diocese , &c. Leurs Ma
jeſtés , ainſi que Monseigneur le comte d'Artois , qui
avoient accueilli les premieres feuilles , ont reçu cette
fuite avec bonté.
!
Ce jour , le ſieur le Blond , maître de mathématiques
des enfans de France , a eu l'honneur de préſenter au
Roi , une nouvelle édition revue & corrigée de ſon Ouvrage
ſur l'artillerie , intitulé : Artillerie raisonnée, &c.
Le ſieur Jesurat , membre de l'académie royale des
Sciences , ancien profeſſeur & penſionnaire de l'école
royale militaire , chargé par l'Académie de calculer chaque
année la Connoiſſance des Temps , a eu auſſi l'hon-'
neur de préſenter , le même jour, a Sa Majesté le volume
de l'année prochaine.
, Le 16 le ſieur Duhaume , docteur en médecine,
des Facultés de Montpellier & de Paris , a eu l'honneur
de préſenter à Leurs Majestés trois Ouvrages , le premier
ayant pour titre : Traité de la petite vérole , tiré
des commentaires de G. Van Swieten ſur les aphorifmes
de Boerhaave ; le ſecond , Memoire fur les diſſolvans de
la pierre ; & le troiſieme , Lettre d'un Médecin de Paris
à un Médecin de Province, fur le traitement de la rage.
,
Le 20 , les Agens généraux de Clergé de France curent
l'honneur de préſenter au Roi à Monfieur & à
Monſeigneur le comte d'Artois le procès-verbal de l'asſemblée
du Clergé , année 1770.
Le ſieur de Roſoi , citoyen de Toulouſe , membre de
pluſieurs Académies , eut auſſi , ce jour , l'honneur de
préſenter à Leurs Majestés & à la Famille royale le
}
AOUT. 1776. 211
quatrieme volume des Annales de Toulouse , dédiées à
Ba Majeſté.
Le 21 du même mois , le ſieur Moithey eut l'honneur
de préſenter à Monfieur & à Madame un Ouvrage intitulé:
Recherches historiques ſur la ville d'Angers , avec
le plan aſſujeti à ſes accroiſſemens , embelliſſemens &
projets . La demoiselle Moithey , fille de l'auteur , eut
celui de préſenter à Monfieur le même plan de la ville
d'Angers , lavé ſur le ſatin , ſuivant la méthode des In.
génieurs.
Le 28 , le ſieur Moutonnet de Clairfons a eu l'honneur
de préſenter à Monfieur & à Madame un Ouvrage
ayant pour titre : la divine Comédie de Dante Alighieri ,
V'Enfer. traduction françaiſe , accompagnée du texte italien
, de notes hiſtoriques , critiques & de la vie du
poëte , Ouvrage dédié à Madame.
MARIAGES
René - Alphonse Paulin , marquis de Graffe-Briançon ,
enſeigne des vaiſſeaux du Roi , a épousé , le 12 de
juin , à Aix en Provence , demoiselle Marie Marguerite-
Alexandrine Maxime de Graſſe , fille unique du comte
de Graſſe du Bar. La bénédiction nuptiale leur a été
donnée par l'évêque de Siſteron . P
Le 28 juillet , le Roi , la Reine & la Famille Royale
ont ſigné le contrat de mariage de ſieur Léon , capitaine
de dragons au régiment de la Reine , avec demoifeile
de la Morliere .
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
1
MORTS.
i
:
Joſeph Tourcas , invalide , mourut le 23 juin , à Neuf-
Château en Lorraine , âgé de 102 ans. Il avoit ſervi
dans la marine de 1692 , juſqu'en 1695. Il entra alors
alors dans un régiment de cavalerie dont il ne fortit
qu'en 1730. Né fain & robuſte , il n'a fenti aucune
des incommodités de la vieilleſſe.
Charles Gilbert de May de Termont , ancien aumonier
du Roi , évêque de Blois , eſt mort en fon palais épiſcopal
, le 22 juillet , dans la 64 année de fon âge .
:
Marie - Théreſe l'aliſfot , foeur du célebre homme de
lettres de ce nom , fille de Meſſire Hubert Paliſſot , chevalier,
conſeiller d'état de S. A. R. Léopold , duc de
Lorraine , & femme de Louis Poiſinet de Sivry , écuyer ,
ancien commenſal & penſionnaire actuel de la maiſon
d'Orléans , membre de la ſociété royal des ſciences &
belles-lettres de Nancy, &c. eſt morte àArgenteuil près
Paris , le 17 juillet , dans la 37 année de ſon âge.
Meſſire Auguſtin Blondel de Gagny , Chevalier , Seigneur
de Bonneuil en France & autres Lieux ; Tréſorier
Général de la caiſſe des Amortiſſemens , eſt décédé le
9 Juillet dernier , place Vendôme , dans la 82 année de
fon age.
1
Cet excellent citoyen étoit connu par mille bonnes
qualités du coeur & de l'eſprit , & par ſon goût & fon
amour pour les Arts , dont il a raſſemblé tant de merveilles
dans ſon Cabinet, ſi riche en tous genres : Ca-
۱
AOUT. 1776. 213
binet qu'il avoit la complaiſance d'ouvrir aux Amateurs
& aux Artiſtes , & qui leur étoit infiniment utile pour
1 ranimer en eux le ſentiment du beau & l'émulation des
talens .
LOTERIE.
Le cent quatre-vingt ſeptieme tirage de la Loterie de
l'Hôtel-de- Ville s'eſt fait, le 26 du mois de juillet , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille liv.
eſt échu au N°. 84366. Celui de vingt-mille livres au
N° . 87561 , & les deux de dix mille liv. aux numéros
90999 & 98641.
1
FAUTES à corriger dans le second Volume du Mercure
de Juillet 1776.
Pag. 145 , lig. 6 , par M. Dazolle , lisez par M. Dazille
.
Idem , lig . 12 , prix 3 1. br. lisez 3 liv. 12 f.
1
Page 146 , ligne 29 , M. Antoine. pere , lifez M,
Antoine Petit.
1
7
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE,
TABLE.
PIECES FUGITIVES IECES FUGITIVES en vers en profe ,
Orval & Life ,
page 5
ibid.
Epitre adreſſée à l'Auteur du Philoſophe ſans prétention , 17
Vers à Madame de T.
Rondeau à M. *** ſur la ville de Dijon ,
Lucile , conte ,
19
21
23
Le Philoſophe Syrien ,
Tyrcis & Eglé , idylle ,
46
52
La Vertu triomphant de l'Envie ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
56
60
61
64
Air des Mariages Samnites , 66
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 69
Suite de l'Extrait des différens Ouvrages publiés fur
la vie des Peintres , ibid .
Traité théorique ſur les maladies épidémiques , 113
Lettre du F. François , Cuiſinier du Pape Ganganelli , 115
Satires de Perſe , 116
Epittes en vers fur différens ſujets , 123 !
Oraiſon funebre de Louis-Nicolas- Victor de Félix ;
comte du Muy, 129
ו
AOUT. 1776. 215
Alora Parifienfis ,
jermons du P. de Neuville ,
Obſervations fur les épizooties contagieuſes ,
Hiftoire & phénomenes du Véſuve ,
Difcours fur quelques opinions du Public concer-
132
134
153
155
nant la Médecine ,
Eloge hiſtorique de M. Winsloù ,
Annonces littéraires ,
ACADÉMIES.
oppenhague ,
Chriſtiania ,
ЭРЕСТACLES.
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
ARTS.
Gravures,
157
156
165
169
1 ibid.
173
ibid.
ibid.
179
ibid.
181
ibid.
Muſique. 184
Vers adreſſes à M. de Voltaire, 188
Réponſe de M. de Voltaire , 189
Lettre de M. Dalembert , ibid.
Quatrain adreſſe à M. le Comte de Noſiere , 190
Cours de Langues , bid.
Maiſon d'éducation , 191
Trait de générosité , 192
Variétés , inventions , &c. 193
Anecdotes, 196
AVIS , 199 1
Nouvelles politiques , ΔΟΣ
216 MERCURE DE FRANCE.
Préſentations ,
Morts ,
Loteries ,
d'Ouvrages , 다
2
2
NOUVEAUTÉS.
Anecdotes de la Cour & du Regne d'Edouard II, R
d'Angleterre. Par Mde. L. M. D. T. & Mde. E. D. I
120. Paris. 1776.
Le Necrologe des Hommes Célébres de France , par une
Société de Gens de Lettres. 120. 6 vol, ou année 176
à 1776. Maestricht 1775 .
Werther , Traduit de l'Allemand, 12°. 2 parties Maest
tricht. 1776.
?
2
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITYOF MICHIGAN
TUEBOR
SI-QUÆRISPENINSULAM-AMCEΝΑΜ
CIRCUMSPIGE
MERCURE
DE FRANCE,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
SEPTEMBRE. 1776.
N°. XII. -
Mobilitate viget. VIRGILE.
ت
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVI.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC-MICHELREY,
Librairefur le Cingle.
Anecdotes de la Cour & du Regne d'Edouard II, Roi
d'Angleterre. Pat Mie L. M. D. T. & Mde E. D. B.
in 12. Paris 1776. à f 1 : 10.
Eſſai ſur le Caractere & les Moeurs des François coinparés
à celles des Anglois , 12. Londres 1776. af :
Hiſtoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. 1 vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
Necrologe (le) des Hommes Célébres de France , par une
Société de Gens de Lettres , 12. 6 vol. ou Année 1764
à 1776. Maestr. 1775. à f 7 : 10 .
Werther , Traduit de l'Allemand > 12. 2 part. Maestr.
1776. à f 1 : 10.
Mémoires de Mademoiselle de Montpenfier , fille de Gaſton
d'Orléans , frere de Louis XIII , Roi de France. Nouvelle
édition , où Pon a rempli les Lacunes qui étoient
dans les Editions précédentes , corrigé un très - grand
nombre de fautes, & ajouté divers Ouvrages de MADEMOISELLE
, très-curieux. 12. 8 vol. Mastricht 1776.
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées
, representant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſant & plus curieux parmi les Animaux , Vége.
taux & Miritmux.
CETTE
!
ETTE Collection qui commence à paroftre depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier , de trois
mois en trois mois , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier & le
quatrieme repréſentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux;
celui -ci ſera ſuivi d'un ſixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs , des Inſectes
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
; les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repréfentent
que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
>
B13 LIVRES NOUVEAUX.
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiffe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour-à-tour des Mines & des Foffiles ; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
& brochées en papier bleu , chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15 : 15
de Hollande .
Nouveaux Mélanges Philoſophiques , Hiſtoriques , Critiques
, &c. &c. 8. tom. 15 à 19 , 1775.
Eſſais Politiques fur la véritable Liberté Civile', diſcours
adreſſé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols .
La Jurisprudence du Grand Confeil , examinée dans les
Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c. 8. 2
vol . Avignon 1775 .
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 :
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. 1 à 14. ou rom I. prem. partie
à tom. 5. 2de partie. Paris, 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties.
-
Oeuvres Diverſes de M. L... (Eſſai philosophique fur le
Monachisine. in 12. 1775.
- Mêlées de Madame le Prince de Beaumont , Extraits
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont paru
en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait ,
raffemblées & imprimées, pour la premiere fois en forme
de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres ouvrages
in 12. 6 vol. Maestricht 1775. i
Phyſiologie des corps Organifés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , a
deſſein de démontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de..
Phyſiologie des Mouſſes. Par M. de Necker , Botanifte
Hiſtoriographe de l'Electeur Palatin , Affocié de pluſieurs
Académies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes , Avantures
amusantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris,
1775. à f3 : -
: A2
LIVRES NOUVEAUX:
1
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 3 Tomes 1773- 1775.
Poëfie del signor abata Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Torino.
1757
-
1768.
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Sociéte
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig. 1759 1709 .
DE L'HOMME OU des principes & des Loix de l'imfluence
de l'Ame ſur le Corps & du Corps fur l'Ame .
Par J. P. Marat , Doct. en M grand in-douze , en z
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3:15 :
- dito , Tome 3. ſépares à f 1 : 5 .
De l'Homme , de fes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols.
4
MARC- MICHEL KEY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVI volumes de la réimpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui le fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2.3.4.5.6.7-8. des Planches.
On publierá de fix en mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
:
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Ministre--
Plenipotentaire de France , fur divers ſujets importans
d'auministration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grana 8vo. en XIII Volumes 1774.
Ocuvres Philoſophiques & . Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2. vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amft. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Na-
- tion Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , 1 vol. 1775 à f1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travailée ſur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreflés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
ένο. 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 5 vol. 8vo.
f33:: 1155 de Flollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taffe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze. Paris 1774. à f2 : -
Oeuvres de Voltaire , grande in-8vo. 62. vol. Edition de
Geneve.
';
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
:
SONNET.
XALTE qui voudra ces Princes dont la gloire
S'achete au prix du ſang & des biens des Sujets ,
Qui prétendent ſe faire un grand nom dans l'hiſtoire ,
En les faiſant ſervir à de vaſtes projets I
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Moi , je ne veux louer que ceux dont la mémoire
A mis leurs noms chéris au Temple de la Paix ,
Qui n'ont point préféré l'éclat d'une victoire
Au plaifir de compter leurs jours par des bienfaits .
Louis eft mon Héros : ce Salomon moderne
Eſt plus pere que Roi des Peuples qu'il gouverne ;
Un Sage eſt ſur le Trône & non un Conquérant.
Ses atmes ſont les Loix , les coeurs ſont ſes conquêtes ;
Maurepas , ſous tes yeux ſa bonté les a faites ,
Et le meilleur des Rois eft pour toi le plus grand.
Par M. Cavalies , Avocat à Montpellier.
:
L'OMBRE DE SALOMON.
POUR
Imité de l'Allemand.
OUR cultiver le petit héritage
Qu'il tenait de ſes bons Aieux ,
Un Vieillard , du midi bravait l'ardente rage ,
Lorſque , ſous un riant ombrage ,
Un fantôme céleſte apparut à ſes yeux :
Ne crains point, bon Vieillard, lui dit l'ombre ſacrée,
SEPTEMBRE. 1776. 7
9" Je ſuis Salomon... Que fais - tu ?
,, Je travaille ; autrefois ma jeaneſſe égarée
١٦
و د
Ne connut point le prix de la vertu ,
Et du travail : j'ai lu tes préceptes ſublimes ;
, Je les ai lus , bientôt j'ai rougi de mes crimes.
" Ne conſeille - tu pas d'aller à la fourmi ? *
,, J'y ſuis allé , j'ai fait comme elle ; mon attente
,, N'a point été trompée ; & plus j'ai recueilli,
09
"
" Plus je veux receuillir. -L'ami ,
Ou ta pauvre cervelle eſt bien inconféquente ,
Ou tu n'as pris la leçon qu'à demi :
Une ſeconde fois retourne à la fourmi;
Obſerve - la mieux ; apprends d'elle
, Que l'hiver de la vie eſt fait pour le repos ;
, Et que , loin d'aſſouvir une ſoif criminelle ,
:
Σ Il faut jouir alors du fruit de ſes travaux".
* Allez à la fourmi , pareſſeux , considérez ſa conduite ,
& apprenez à devenir ſage, puisque n'ayant ni Chef,
Mattre , ni Prince, elle fait néanmoinssa provision durant
l'été , & amaſſe pendant la moiſſon dequoi ſe nourrir l'hiver.
PROV. DE SAL . Chap . VI , Verf. 6,7 & 8.
Par M. Willemain d'Abancourt.
:
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
/
COUPLETS.
AIR: Des fimples jeux deson enfance,
LASA
s de chanter envain les Belles
Et de courir après leur coeur :
Las de rencontrer des cruelles
Qui s'amuſoient de ma candeur ,
J'avois juré que ſur ma lyre
Je ne fommerois plus de ſons ;
Mais dans nos champs j'ai vu Thémire ,
Et je reviens à mes chansons.
Themire eſt la fleur des Bergeres
Et l'ornement de nos cantons ;
Thémire joint à l'art de plaire
Tous les talens & tous les dons
Je ne connaiſſois pas Thémire ;
Themire eſt le ſouverain bien ;
Mais je l'ai vue , & je peux dire
Qu'on ne devroit jurer de rien.
Thémire , au printemps de fon age
Dans ſes regards peint la candeur ;
Thémire eſt la vivante image ,
La douce image du bonheur ;
SEPTEMBRE. 1776. 9
Les Amours menent ſur ſes traces .
Les jeux & les ris ingénus ;
Thémire a dérobé les graces
Et la ceinture de Vénus.
i
Déſormais je veux que Thémire
Soit le ſujet de mes chansons ;
Si dans unes mains je prends ma lyre ,
Je lui conſacrerai mes fons :
Je veux écrire à chaque page
Le nom de cet objet vainqueur :
Je veux qu'elle ait tout mon hommage ;
:
La voir , l'aimer , c'eſt le bonheur.
Par le méme.
LA PREUVE D'AMOUR .
DEUX
Conte.
EUX Voyageurs cheminoient vers Pontoiſe;
Querelle advint ; l'hiſtoire ne dit point
Sur quoi l'un deux à l'autre chercha noiſe ,
Et mes Lecteurs me paſſeront ce point.
Bref , l'un étoit comme on nous peint Sofie ;
L'autre d'humeur chatouilleuſe & hardie ,
مه
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
!
Jurant toujours , toujours la dague au poing;
Un brave enfin. Il veut à toute outrance
Du pauvre here éprouver la vaillance.
Meſſer Armand ſe jetant à genoux ,
Lui dit : Hélas ! que me demandez - vous ?
Si de mes jours vous pourfendez la trame ,
Mes deux enfans avec ma pauvre femme
Reſtent privés de leur unique appui.
Penſez - y bien , & laiſſez dans votre ame
Quelque pitié s'élever aujourd'hui.
ود Relevez - vous; je ſuis bon dès qu'on tremble ,
Repart le brave avec un ſouris fier ;
,, Je vous pardonne. Ains ne veux plus , mon cher ,
,, Que déſormais cheminions par enſemble :
"
"
دو
Car , à coup sûr , les gens de ce canton
Diroient entr'eux , nous voyant camarades :
Ces deux Meſſieurs font fort ſains de raiſon ,
e
,, Fort ſains de corps , mais de coeur très-malades "
Soit. - Au revoir. Surtout plus d'amitié.
Au premier bourg , Meſſer Armand bien vite ,
En écrivant à ſa chere moitié ,
Lui détailla l'aventure ſuſdite.
Elle en gémit ; puis , après quelques jours ,
De ſon époux rencontrant l'adverfaire ,
Se plaint à lui , s'emporte en grands diſcours.!
Mais de fang-froid envisageant l'affaire,
SEPTEMBRE 4
. 1776. : IIIl
lui répond : A quoi bon tant tonner ?
H me tardoit que vous devinffiez veuve.
En bonne foi , pouvois -je vous donner
De mon amour une plus forte preuve ?
Par M. D. L. P.
::
EPIGRAMME.
MALIGNITÉ , jaloufe humeur ,
Audace , pauvreté , folie ,
Dettes enfin , pour faire un bon rimeur ,
Chérile a tout , excepté du génie.
Par le même.
L'ÉPREUVE D'UN MOMENT.
Anecdote morale & courte.
MADEMOISELLE CHARLOTTE DE M....
avoit été élevée par une ayeule dont la
bonté facile auroit pu devenir très-nuifible
à cette jeune perſonne. Cependant
fon excellent naturel ayant furmonté
tous les penchans qui entraînent au mal,
12 MERCURE DE FRANCE .
1
lorſqu'ils ne font pas arrêtés par les bornes
d'une fage éducation , elle devint
l'opposé des enfans gâtés ; c'eſt à dire ,
qu'elle fut douce, complaiſante , réſervée,
ſtudieuſe , & même plus ſavante
qu'on ne l'eſt à quatorze ans , & cet age
étoit le ſien. Seulement elle avoit contracté
une ſorte d'habitude de raiſonner
ſur le ſentiment , qu'on auroit pu prendre
pour une forte de délicateſſe minutieuſe
, ou pour trop d'attachement à
ſes idées. Par exemple , on voulut la
marier ; ſon ayeule la preſſoit de former
un engagement indiſſoluble , avec un
homme qu'elle avoit peu vu; l'aimable
Charlotte oppoſoit de ſages raiſonnemens
à cette propoſition trop précipitée.
Mais voyant que, pour la premiere fois,
ſa bonne maman refuſoit de ſe rendre à
ſes defirs , elle lui demanda pour derniere
grâce la permiſſion de mettre ſon époux
futur à quelques épreuves. On ne ceſſoit
de le peindre comme l'amant le plus
épris , l'homme le plus doux , & qui
ſeroit le mari le plus tendre ; hé bien!
dit Charlotte , je ne lui demande qu'une
des qualités de Zizi (c'étoit ſon petit
chien); s'il y reſſemble en une choſe
ſeulement , je l'épouſe ſans héſiter. La
1
SEPTEMBRE . 1776. 13
maman , & les intéreſſés au mariage ,
rirent beaucoup d'une propoſition qui
leur paroiſſoit enfantine; mais ils conſentirent
à l'épreuve , & le même jour
Charlotte la fit. Elle étoit aſſiſe ſous un
berceau de chevre feuille , fon Amant étoit
à ſes pieds & Zizi ſur ſes genoux ; l'un
lai juroit un amour inaltérable , l'autre
la regardoit & lui careſſoit les mains à ſa
maniere ſi douce. Charlotte feint d'avoir
été mordue par Zizi ; elle le gronde , le
bat, le chaſſe d'auprès d'elle avec courroux:
le fidele Zizi rampe aux pieds de
ſa maîtreſſe , cherche à appaiſer une colere
qu'il n'a cependant pas méritée ;
aucun murmure , aucune humeur ne paroît
en lui ; toujours ſoumis , il peint
l'attachement parfait. Damis , époux futur,
fourioit du dépit de Charlotte , &
applaudiſſoit beaucoup au caractere pacifique
de Zizi; les comparaiſons les plus
avantageuſes à ſa propre façon de penſer
ne furent point omiſes , & Zizi n'étoit
rien moins que le ſymbole de ſa tendreſſe;
c'eſt ce que Charlotte ſe promit
bien de vérifier. En attendant le moment
propice , elle rappelle fon fidele toutou ,
qui, tranſporté de joie de retrouver les
faveurs de ſa chere maîtreſſe , ſautoit ,
•
14 MERCURE DE FRANCE.
:
i
s'élançoit , aboyoit, enfin exprimoit for
plaiſir par tout ce que peut permettre un
inſtinct auquel la nature a mis des bornes.
La paix eſt faite entre Zizi & Charlotte ;
Zizi eſt dans ſes bras , Damis applaudit.
de nouveau & croit bien faire; mais fa
Belle (capricieuſe par raiſon) lui reproche
ſa complaiſance , lui fait un crime
d'avoir approuvé ſa colere qui étoit injuſte
, & finit par lui dire les choſes les
plus dures fur ce qu'elle appelle fon adulation
déplacée. Damis prend pour un
badinage les reproches qu'il reçoit ; il
redouble d'enjouement & de propos
agréables ; Charlotte au contraire ſe dépite,
veut fuir, & fait paroître dans ſes
regards une froideur dédaigneuſe. Notre
Amant ceſſe pour lors d'être tendre ; une
rougeur ſubite décéle un orgueil qui ſe
révolte : il répond froidement , peu-à-peu
devientplusfévereen ſesrepréſentations,
&finit par éclater en murmures & même
en menaces. Charlotte feint d'être affligée
; Damis croit ce moment déciſif pour
prendre le ton de cenſeur & de maître ;
il penſe que cette jeune perſonne corrigée
de fes caprices par la fermeté dont
il venoit de faire ufage, connoîtroit
quelle étoit la conduite qu'elle avoit à
1
ر ا
A
?
SEPTEMBRE. 1776. 15
tenir avec lui , étant devenue ſon épouse.
Qu'il fe trompoit ! Mais ſuivons Charlotte
; cette aimable fille vouloit ellemême
pouſſer ſon épreuve jusqu'au bout:
elle adoucit ſes regards , les fixe d'un air
timide & charmant ſur le froid Damis
; celui - ci , au contraire , conferve
une phyſionomie auftere; il dit en luimême
: Bon ; elle ſe radoucit , ſoyons
très - difficile à nousrendre:je veux qu'elle
fléchiſſe ; ſon ſexe eſt fait pour nous être
foumis; & fi la douceur d'un vil animal
á pu lui fairepenſer que c'eſt ainſi qu'agit
l'amour, il faut qu'elle apprenne que
l'être raiſonnable connoît une autre maniere
d'aimer , & qu'il ne perd jamais de
vueſaſupériorité.L'imagination parleplus
vîte que la bouche ne prononce. Ce foliloque
, peut - être plus étendu , fut pourtant
très court. Charlotte quitta ſa place
qui l'éloignoit de Damis , pour s'en rapprocher
fans affectation; mais pourtant
de façon à ce qu'il ne pût ſe méprendre
fur le motif qui la guidoit. Damis ne
bougeoit , & fredonnoit une ariette d'un
air indifférent; Charlotte applaudit à la
chanfon, le pria, avec douceur , de la
chanter entierement; Damis refuſa avec
le ton d'un homme excédé d'une ſcene
16 MERCURE DE FRANCE.
qu'il vient d'avoir , & paroiſſant même
vouloir retourner au Château. L'aimable
affligée fit de nouvelles avances pour
amener la paix ; mais notre époux futur,
guidé par ſon ſyſtême abſurde , redoubla
de ſévérité & de froideur Charlotte
alors quitta le berceau ; & marchant lentement
les yeux baiſſés , elle ne fut ſuivie
que du fidele Zizi, qui voulant égayer
ſa maîtreſſe , ſautilloit autour d'elle , la
précédoit ,& revenoit enſuite plus joyeux
ſur ſes pas. Damis ſuivoit auſſi , mais de
très-loin , & comme un homme occupé
de tout autre objet. Charlotte entra dans
le ſallon du Château avec l'air le plus
triſte & le plus penfif; vainement elle
fut careſſée de ſes parens & de ſes amis ,
de qui elle étoit chérie: ſes ſoupirs , ſes
yeux humides de pleurs annonçoient que
fon jeune coeur étoit oppreſſé de quelque
chagrin; on lui fit beaucoup dequeſtions :
mais tant qu'elle ne vit point Damis ,
ſes réponſes furent vagues. Il rentra enfin ;
&joignant ladiffimulation à ladureté qu'il
venoit d'avoir , il fourit à tout le monde ,
voulut faire l'aimable auprès de Charlotte,
& jouer l'amant paſſionné. Ah ! traitre ,
s'écria cette belle fille , c'eſt-là où je vous
attendois ; c'eſt ce dernier trait de votre
ca-
:
L
১৩
i
1
SEPTEMBRE. 1776. 17
caractere qui devoit me le faire juger tel
qu'il eſt ; & alors regardant l'aſſemblée
qui paroiſſoit dans l'étonnement de cette
apoftrophe inattendue , elle leur raconta
tout ce qui venoit de ſe paſſer dans le
jardin entre elle & Damis , l'épreuve où
elle l'avoit mis , tout ce qu'elle avoit
fait pour réparer le tort volontaire qu'elle
avoit eu , l'inflexibilité de l'homme qui
diſoit l'aimer juſqu'à l'excès. J'ai pénétré
dans ſon coeur , ajouta-t-elle , j'ai vu par
quel principe il agiſſoit; le ſentiment
s'oppoſe aux ſyſtèmes du préjugé , & s'il
m'eſit aimée , j'euſſe bientôt été juſtifiée à
ſes yeux. Mon repentir , mes procédés
envers lui l'auroient ramené plus tendre
auprès de moi ; mais ceque je ne puis trop
lui reprocher , c'eſt de vouloir en impoſer
à ceux de qui il attend ma main.
S'il avoit été affecté par délicateſſe ou
par trop de ſenſibilité d'ame , l'impreffion
ne s'en feroit pas fitôt effacée , vous lui
auriez vu un air contraint , embarraſſé &
un fond de triſteſſe : au contraire , vous
avez dû le juger comme un amant heureux
& digne de l'être. Ah ! ma chere
maman , ſauvez - moi de l'horreur de
vivre avec un homme qui n'a point d'indulgence
pour mon ſexe , & qui veut
diffimuler les défauts du ſien.
B
18 MERCURE DE FRANCE.
On donna raiſon à la fage Charlotte ,
& Damis fut chercher une femme plus
crédule ou moins délicate. !
Par Madame de Montanclos.
IL NE FAUT PAS JUGER SUR
L'APPARENCE .
POURR
s'endurcir aux travaux militaires ,
Et mettre un intermede aux intrigues de Cour ,
Dom Blas , jeune Seigneur , alloit au point du jour ,
Des daims & des ſangliers dévaſter les repaires.
Nouvel Hercule, il mettoit , au retour ,
Des monſtres abattus les dépouilles fanglantes
Aux pieds de ſes amantes ,
Fetant Diane & Cypris tour à tour.
Le ſoir on le voyoit, en caleche dorée ,
Le coeur épris de gloire & de fracas ,
De ſa figure élégante & parée ,
Aux ſpectacles divers étaler les appas .
Un jour d'automne , où l'Aurore indolente
Sortoit des bras de l'Amant de Procris ,
Dom Blas renouvellant ſa tâche fatiguante ,
Animant ſes Piqueurs & ſes chiens par fes cris ,
Près de Madrid chaſſoit en un taillis .
SEPTEMBRE. 1776. 19
J
Le Seigneur du canton , Dom Rodrigue de Lune ,
Vieux Officier , tenant de ſes Aïeux
Franchise , honneur & modique fortune ,
Sur les droits féodeaux droit fort pointilleux.
Le vieux Guerrier , de taille & de figure
Mal partagé , mais terrible eſcrimeur ,
Sur un rouffin de chétive encolure ,
Loin de ſa terre expulfoit tout chaſſetur.
Il rencontre Dom Blas , poliment lui déclare ,
Que ne chaffant jamais fur les plaiſirs d'autrui ,
Il n'entend pas que l'on chaſſe chez lui.
Dom Blas trouva l'avis aſſez bizarre.
Sur un brillant courſier ; ſoudain caracolant ,
Et lançant à Rodrigue un coup d'oeil inſultant :
L'ami , dit-il , vous me bravez je penſe ?
Savez-vous qui je ſuis ? Oui , vous êtes un Grand
Dont j'honore le nom , le crédit & le rang
Pour moi , Noble ignoré , je végete en ſilence.
Si mes plaiſirs ſont ſimples & communs ,
J'en fais du moins jouir fans importums :
Vaut mieux obſcure paix qu'inquiette opulence.
Sauriez -vous , dit Dom Blas , une épée à la main ,
Bannir de vos halliers un chaſſeur téméraire ?
J'en viendrois là , non fans chagrin ,
Répondit le vieux Militaire ;
Mais il faudroit m'y réſoudre à la fin ,
: Ne pouvant d'un facheux autrement me défaire.
B2
20 MERCURE DE FRANCE..
१
1 Corbleu notre ami , dit l'adolescent brutal ,
Peut-on voir de quel air vous ſavez vous y prendre t
Il faut , répond Rodrigue , à vos voeux condeſcendre :
Et , l'épée à la main , deſcendant de cheval ,
Il s'offre à l'ennemi d'un air très- martial .
Dom Blas rioit au nez de ſon émule antique ,
Comptant le défarmer ſoudain comme un enfant ;
Mais bientôt au bras droit bleſſe cruellement ,
Il perd avec le fang le ton fier , ironique.
Un fuppôt d'Eſculape , ainſi d'un frénétique
Ouvrant la veine , en calme l'accident.
Dom Blas hors de combat & plein de vaine rage .
Pique auſſi-tôt , vers Madrid , ſon courfier ;
La troupe fouriant d'un fait fi fingulier ,
Au fage Dom Rodrigue en ſecret rend hommage.
La raifon , la juſtice ont des droits ſi ſacrés ,
Que l'eſprit le plus lourd ne peut les méconnoître.
Tel eſt l'éclair , dont la lueur pénetre
Les antres les plus noirs & les plus ignorés.
Dom Blas , d'un Gentilhomme , apprend ſur ſon paſſage
Que le noble vieillard , habile à châtier
Les airs fougueux & le propos altier ,
En cent combats ſignala ſon courage :
Qu'il eſt d'un ſang illuſtre & fertile en guerriers;
SEPTEMBRE. 1776. 21
Mais que content d'une aifance commune ,
Il vit en philoſophe à l'ombre des lauriers ,
Du grand monde fuyant la ſplendeur importune.
Dom Blas fentit ſa faure , il blama ſa hauteur ;
Et du vieillard admirant l'humeur franche ,
L'eſprit judicieux , l'adreſſe & la vigueur ,
Il abjura tout projet de revanche ,
Et députa deux Pages au vainqueur
Pour le prier d'honorer une fête
Où ſes amis ſeroient le lendemain .
Dom Rodrigue enchanté de le voir plus honnête ,
Promit d'accroître un ſi joyeux eſſaim.
Dom Blas à ſes amis contoit ſon aventure ,
Au milieu des apprêts d'un ſuperbe repas ;
Quand Dom Rodrigue arrive au petit pas ,
Sur ſa chétive & fidelle monture.
Dom Blas accourt & lui fert d'écuyer.
Amis , s'écria-t-il , le vaillant Don Rodrigue
Eſt un fage parfait , un illuftre guerrier ;
Mais de l'eſcrime il apprend le métier
A tout chaſſeur qui chez lui le fatigue .
Chez moi , dit le vainqueur , vous pouvez en ufer
Dans les forêts & par-tout en vrai maftre ;
Mon portrait trop flatté , qu'on ne peut reconnaître ,
Eſt le ſeul point qui peut m'indiſpoſer.
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
Ma victoire , Seigneur , eſt due à la fortune
Votre mérite , aux graces , au brillant
Uniſſant le réel , ne peut qu'être éminent ,
Quand l'âge aura caliné cette fougue importune ;
Et le pen que je vaux s'efface en vieilliſſant.
Mais j'appris de bonne heure à priſer la louange.
Tel qui paſſoit pour un être accompli ,
Démentit ſon renom par ſa conduite étrange ;
Dans la diſgrace il eſt mis en oubli.
Réſervons donc notre encens au vrai fage.
Par foibleſſe ou ſurpriſe il ne fait point plier ,
11 abjure la fraude & tout vain étalage ,
Et ſon régime en tout eſt régulier :
Encor l'Etat doit- il bien l'eſſayer
Avant qu'il lui décerne un juſte & pur hommage ,
Ou d'éminens emplois doive lui confier ,
Pour ne jamais gratifier
Du même honneur 1 le maſque & le viſage.
1
Par M. Flandy, 1
SEPTEMBRE. 1776. 23
AMINTAS. , Ou le Cantique du matin.
STANCES couronnées à Rouen en 1774.
A Louis XVI , fur fon avénement
au Trône .
L Es prés ſont embellis des larmes de l'Aurore ;
Je vois briller au loin la pourpre des côteaux ;
De fillons lumineux l'Orient ſe colore ,
Et tout fort du cahos .
La nature s'éveille & s'arrache au filence ;
L'haleine des zéphirs rajeunit l'Univers ,
Et le pere du jour paroît , brille & s'élance
Sur le tròne des airs.
Le fouille du matin raninre ma vieilleſſe ;
Que mon ame eſt émue au ſpectacle des champs !
Un air pur & tranquille augmente mon ivreſſe ,
Et penetre mes ſens.
Là , tantôt m'aſſeyant au penchant des montagnes ,
Jofre mes voeux au Dieu qui préſide aux ſaiſons ;
Et plus loin mes regards planent fur les campagnes
Et fixent les moiffons.
1
B4
24 MERCURE DE FRANCE .
Deux fois quarante hivers , en variant l'année ,
Depuis que je reſpire ont terminé leur cours ;
Ce long age a paffé comme une matinée
Du printemps de mes jours .
:
Hélas ! tout m'avertit que ma tâche eſt remplie t
J'ai de ce terme affreux de furs preſſentimens :
Mais l'eſpoir de renaître au fortir de la vie ,
Soutient mes pas tremblans.
O toi qui , d'un ſeul mot , allume le tonnerre ,
Et dont la main gouverne & foutient l'Univers !
Toi qui vois du même oeil tous les Rois de la terre
Et les êtres divers !
1
Grand Dieu! dont j'ai ſouvent éprouvé la clémence !
Ouvre pour les Français le Temple du Bonheur ;
Que d'un Roi citoyen la tendre bienfaiſance
Annonce la grandeur.
.De ton trone immortel , reçois mon pur hominage,
Conſacre ſa puiſſance & ſon autorité ;
Sur fon front vertueux fais éclater l'image
De ta Divinité.
1
Mes voeux ſont accomplis ... Du fiecle heureux d'Aſtrée
Ceux en qui je renais vont goûter les douceurs ;
SEPTEMBRE. 1776. 25
\
Antoinette & Louis , de la France éplorée
Réparent les malheurs.
Dans l'âge où tout mortel s'ignore encor lui-même ,
Leurs mains vont diriger le vaiſſeau de l'Etat ;
De l'inmortel Henri le ſacré diademe
A repris fon éclat.
ALLUSION .
Louis , en écoutant l'amour de la patrie ,
Protégera les moeurs & remplira nos voeux :
Ainſi , Vierge ſans tache , en nous donnant la vie ,
Tu nous rendis heureux .
Par M. Daubert , de Caën.
JEANNE D'ARC à CHARLES VII.
PARMI
HÉROÏDE.
ARMI vos ennemis , au bord de mon tombeau,
Je ſens le prix, l'honneur d'un trépas auſſi beau.
* Jeanne d'Arc est supposée écrire cette Lettre danssa
prison , un moment après avoir ſubi ſon jugement , & dans
L'instant qui précede ledépart pour son fupplice.
B5
26. MERCURE DE FRANCE.
Des barbares Anglois je mépriſe la sage :
Leur opprobre eſt certain, ma mort en eſt le gage.
Dunois dans Orléans (*) , à Patai Richemont (†) ,
(*) Tout le monde fait le malheureux état dans lequel
étoit la France , lorſque Charles VII parvint à la couronne ;
la démence de Charles VI , l'esprit de faction , l'indépendance
des Grands , tont avoit appellé les Anglois enFrance.
Charles VII , que la plupart des Historiens nous représente
comme un homine qui fe laiſſoit gouverner , eut tout au
moins l'avantage d'avoir de grands Généraux , des Ministres
habiles , une jolie Maſtreſſe; qui tous concoururent , par
goût autant que par devoir, à chaſſer lesAnglois du Royaume
, à le rétablir fur le Trône ébranlé de ses Peres.
Charles VII aimoit la gloire , il aimoit les plaisirs ; le
Héros disparut quelquefois , mais l'homme voluptueux ne rés
gna pas toujours : tel est le caractere national; le vrai Fran
çois se livre au plaisir ; Sibarite dans la prospérité , au
moindre revers c'est un Spartiate.
Ce fut en 1427 que le : célebre Batard1- d'Orléans , age de
23 à 24 ans , se distingua , pour la premiere fois , devant
Montargis , dont il fit lever le siege aux Anglois. Il étoit
fils de Louis Duc d'Orléans , afſfaſſiné rue Barbette, de Ma
riette d'Anguien , femme du Seigneur de Coni de Varennes.
En 1429 (aidé de la Pucelle d'Orléans , fille que le plus
heureux hasard ou la politique la plus fine conduisit à la
Cour) il fit lever le siege d'Orléans , & ce fut le premier pas
de Charles VII vers le Tróne.
(+) Après la levée du siege d'Orléans , le point capital
toit de faire facrer Charles VII à Reims : il falloit traverfer
quarante lieues de pays ennemi. Charles , ſecondé de ses
Généraux , & fur- tout des femmes , prit pluſieursplaces
Gergeaux, &c. Il fit le siege de Beaugency, ce qui occa
<
SEPTEMBRE. 1776. -- 27
De l'Empire des Lis ont réparé l'affront ...
D'un impuiſſant courroux mon Roi n'a rien à craindre ,
Les François font heureux... Je ne ſuis plus à plaindre :
Je ne vois que la France en ces affreux momens :
Mon ame eſt ſatisfaite à l'aſpect des tourmens ;
Que puis-je defirer ? J'ai vu vaincre mon Maître ,
Dans tous les Citoyens le courage renaître ,
Les Anglois repouffés , votre trône affermi ,
C'étoient-là tous mes voeux en quittant Donremy (*)
1
fionna la bataille que le Connétable Artus de Bretagne ,
Comte de Richemont , donna à Patai en Beauce , où les Anglois
furent absolument défaits ; le fameux Talbot y fut fait
prisonnier. Le ſacre du Roi à Reims fut la suite de cette
bataille. !
Ce Connétable de Richemont avoit Paudace & la fierté des
Grands de ce temps - là; il fit aſſaſſiner le Camus de Beaulieu
; trancher la tête , sans aucune forme de procès , au
Seigneur de Giac , Gentilhomme d'Auvergne ; ils étoient les
favoris & les flatteurs de Charles VII.
Richemont devint Duc de Bretagne après la mort de fon
frere : il se tint honore du titre de Connétable , tout Souverain
qu'il étoit.
(*) Tout le monde connoit le Village de Donremy , fur
les frontieres de Lorraine , lieu célebre par la naissance de
Jeanne d'Arc , cette fille fameuse chantée d'une maniere bien
différentepar deux Poètes qui ne se reſſemblent guere.
28 MERCURE DE FRANCE.
Tout paſſe : mes bourreaux , mon fupplice funeſte ,
Tout finit , tout s'éteint , la ſeule vertu reſte.
Qu'importe des Anglois les infolens diſcours ?
Terniront-ils l'eclat dont brillerent mes jours ?
Un juſte à l'échaffaut monte & meurt avec gloire ;
Son nom ne périt point , on bénit ſa mémoire.
Puiſſent nos deſcendans , au récit de ma mort ,
Sentir pour la patrie un noble & ſaint tranſport !
Puiffent nos ennemis eprouver leur vaillance ,
Succomber ſous leurs coups , implorer leur clémence !
François , foyez vainqueurs , mais ſachez pardonner.
J'entends du bruit ; on vient : je pars ſans m'étonner...
Je pars.. fans regretter & ma mort & ma vie :
J'ai combattu pour vous , je meurs pour la patrie.
Par M. A. P. de Verdan , ancien Officier
des Haras du Roi.
:.
1
SEPTEMBRE. 1776. 29
COUPLETS d la plus belle des Estampoiſes.
AIR: Dans ma cabane obscure.
AIMEZ , aimez Bergere ,
Aimez d'autres Amans ,
Qui , defirant vous plaire ,
Vous font mille ſermens .
Leur adreſſe eſt extrême
Pour paroître charmans :
Pour moi je dis que j'aime.. ,
Voilà tous mes fermens.
Lorſqu'ils vantent ſans ceſſe
Vos graces , vos appas ,
Ils offrent leur tendreſſe
Et ne la donnent pas.
A Liſe ils font encore
Les aveux les plus doux :
Pour moi je vous adore...
Et ne le dis qu'à vous.
Craignez , jeune Bergere ,
Leur eſprit ſéduiſant ;
Sur - tout dans l'art de plaire
:
✓
30 MERCURE DE FRANCE.
Redoutez leur talerit..
Ils ont un doux langage ,
Un langage flatteur :
Ils ont tout en partage...
Mais ils n'ont pas mon coeur.
Par M. Bougin , Bachelier en Droit.
1
QDE.
Dialogue entre Lydic & Horace.
Donec gratus eram tibi , &c.
د
HORACE.
QUAUANNDD j'étois chéri de Lydie ,
Et qu'un autre Amant plus heureux,
Ne favouroit point l'ambroiſie
De ſes baiſers délicieux ,
Oui , vous pouviez , Rois de l'Aſie ,
De mon bonheur être envieux .
LYDIE.
Avant qu'une volage ivreſſe
Eût à Chloé livré ton coeur ,
Mars m'eût envain de ſa tendreſſe
1
SEPTEMBRE. 1776. 31
Offert le féduisant honneur;
Ingrat , le nom de ta maîtrefle
Faifoit ma gloire & mon bonheur.
}
HORACE.
1
Puiſque vous. fûtes infidelle ,
Chloé fixera mes amours ;
Sa voix , fi touchante & fi belle ,
Juſqu'à mon coeur ira toujours ;
J'aime, tant Chloé , que pour elle
Je donnerois mes plus beaux jours .
LYDIE.
Calaïs_regne fur mon ame;
L'amour nous offre ſon carquois ;
;
>
Nous nous lançons des traits de flamme ,
Nous y puiſons à notre choix ;
De ſes jours , pour fauver la trame ,
Je perdrois les miens mille fois.
HORACE.
1
Ainsi , loin de notre mémoire ,
Nos premiers feux ont diſparuss
Mais ſi l'Amour mettoit ſa gloire
A reſſerer des noeuds rompus ! ...
Ah ! ma Lydie ah! dois - je croire
Que nous ne nous chériſſions plus ?
1
:
32 MERCURE DE FRANCE.
LYDIE .
Va ! la folle ardeur qui m'enivre ,
Toi ſeul me la fais reſſentir ;
Inconſtant ! je fuis , pour te ſuivre ,
Un coeur qui fait mieux me chérir ;
Avec toi contente de vivre ,
Contente avec toi de mourir.
Par M. L. R.
1
L'AMOUR PRISONNIER.
VOUS ous voulez , févere Julie ,
Que dans un noir cachot l'Amour ſoit reſſerré ;
C'eſt, dites - vous , le Dieu de la Folie :
Ce Dieu pourtant eſt par- tout adoré ,
Il fait le charme de la vie.
On pourroit vous paſſer cette mauvaiſe humeur ,
Si vous n'étiez pas ſi jolie ;
Mais pourquoi , s'il vous plait , cet excès de rigueur ?
Vous en fûtes ſi bien ſervie !
C'eſt être ingrate envers ſon bienfaiteur .
Contre l'Amour vos raiſons ſont frivoles ,
N'eſpérez. pas nous le rendre odieux ;
Vous l'attaquez par vos paroles ,
Vous
SEPTEMBRE . 1776. 33
Vous le défendez par vos yeux.
Si cependant vous gagnez votte cauſe
Au Tribunal de la Raiſon ,
Et que , pour le bien de la choſe ,
Vous vouliez en lieu für enfermer le frippon
Mon coeur ſeroit bien votre affaire :
Il lui ſervira de priſon ,
Et vous en ſerez la Geoliere.
Par M. de N. de Péronne.
Le mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Gants ; celui de
la ſeconde eſt Balances ; celui de la
troiſieme eſt Buiffon. Le mot du premier
Logogryphe eſt Boeuf , où ſe trouvent
oeuf , fou , feu , boue ; celui du ſecond
eſt Rateau , où l'on trouve rat & eau .
ENIGME.
StIL faut en croire l'Alcoran ,
je naquis du lion , j'en ai les yeux , la pattè ,
La dent , la langue , & vers l'Euphrate
C
34 MERCURE DE FRANCE .
Jeus plus d'un Temple & d'un Iman.
Mon poil eſt un poiſon , jadis connu dans Rome ,
Mon haleine eſt infecte & mon corps venimeux.
Quelque beau que je fois , je ſuis toujours hideux ;
Cependant d'une femme ou de quelque bon-homme
Je ſuis le pale-temps , le toutou merveilleux.
Par M. de Bouſſanelle , Brigad.
des Armées du Roi.
T
AUTRE.
:
οι qui voudrois , Lecteur , connoître qui je ſuis ,
Apprends d'abord combien ma forme eſt finguliere ,
Mon dos & més côtés ſon toujours très-unis
Mais mon ventre au contraire ,
De pointes par - tout eſt armé.
C'eſt un gros animal qui porte la matiere
Dont , pour le plus ſouvent , un ouvrier habile
Forme mon petit corps & ma dent meurtriere.
Aux deux ſexes je ſuis également utile ;
Et fi quelqu'un enfin veut de moi ſe ſervir ,
Par le dos il doit me renir.
Par M.. L. D. M. de Nantes),
พ .
i
SEPTEMBRE. 1776 35
L
AUTRE.
!
& fuis la inodeſtie & l'auſtere pudeurs
Mon trône eſt ſur un front où regne la paleur;
Où croiſſoit le vacier , je fais naître les roſes ,
J'opere fans efforts mille métamorphoſes.
Je plais à l'oeil trompé qui ne me connoît pas;
Reconnu , je perds tout , mes graces , mes appas,
Cyprine , dont les pleurs avaient terni les charmes ,
Jamais aux yeux de Mars n'eût oſe ſe montrer ,
Si mon aimable pere , attendri par ſes larmes ,
Dans les tréſors d'Iris n'eût ſu me retrouver.
Par M. l'Abbé S** , Vic. de B.
:
:
1
SEP
۱
LOGOGRYPΗΕ.
DEEPPTT pieds , mon cher Lecteur , compoſent ma ſtructure,
Et cependant un ſeul me ſuffit , je vous jure ;
Quand vous me commandez , trop juſte ſans raiſon ,
Je vous tiens , malgré moi ; durement en priſon ,
Si ces traits par hafard ne me font pas connoftre ,
Ouvrez mon fein fécond & vous verrez paroître
Trois notes de muſique , une très-belle fleur
Ce métal précieux qui fait notre bonheur !
C2
1
36 MERCURE DE FRANCE .
D'an indigne affaffin le gibet effroyable ;
Quand on eft le moins fort , un ſecret ſecourable ;
Un fleuve très-marchand ; ce qui tient un cerceau ;
Ce qui reſte au fond d'un tonneau ;
Une graine de l'Inde ; un animal horrible ;
Une matiere combustible ;
Un endroit qui toujours eſt bordé de maiſons.
Voilà qui doit fuffire à vos combinaiſons ;
Si vous voulez enfin dévoiler le myſtere ,
Regardez à vos pieds , vous me verrez par terre.
Par M. Bouchet , à Paris.
0
UTRE.
N me joue , on me chante , ou bien je ſuis danſée:
En trois mots , cher Lecteur , voilà mon pretnier fort :
On me garotte & puis je ſuis brûlée ;
En deux, c'eſt le ſecond. Lecteur , crois-tu qu'à tort.
De deviner mon nom j'engage le plus fort ?
Par M. Huet de Longchamp
1
Septembre . 1776 37:
ARIETTE pour la convalefcence:
de Monseigneur
le Comte D'ARTOIS..
Largogratioso.
Le chêne brave Cora-ge Et la
Dig2
noirceur des fri- mats ; Vainqueur
dun épais nu- a- ge, Le I
leil ne s'éteint pas . Ra-ni =
38 . •
Mercure de France
mez- vous,mapa tri - e,
4 1 .
Brillez L'un nouvel
3
clat, D'ARTOIS, cet-te
Pleur ch-eri- e re
prisfon in carr- nat
८
SEPTEMBRE. 1776. 39
:
!
Les Dieux ſenſibles protégent
La jeuneſſe d'un Héros ,
Si les triftes maux l'affiegent ,
Les plaiſirs chaſſent les maux.
La gloire ou l'amour l'appelle
De la victoire au combat :
C'eſt le pere & le modele
Des défenſeurs de l'Etat.
Par M. L. B. de W.
:
:
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Théorie des Jardins ; par M. M***.
AParis , chez Piſſot , Libraire , quai
des Auguſtins ,
It paroît d'abord étonnant que l'homme
ait été ſi lent à perfectionner ce qui
ſemble ſi près de lui , le plaifir , & que
(*) Article de M. de la Harpe.
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
les arts , dont ce plaifir eſt le but , aient
été ſi ſouvent écartés de leur objet. Mais
en réfléchiſſant , on s'apperçoit que quoique
nos idées naiſſent de nos ſenſations ,
le raiſonnement qui les compare n'eſt
pas toujours juſte ; & pour peu que dans
la premiere création des arts imitateurs
de la nature , il ſe ſoit gliſſé un
principe d'erreur , l'empire de l'habitude
& de l'opinion, ſi puiſſant ſur tous
les hommes , conſacre & perpétue cette
erreur pendant des fiecles & ne
permet , que bien tard , à la vérité &
a la nature de reprendre tous leurs
droits.
On peut appliquer cette réflexion à
l'art des jardins , foumis ſi long - temps à
des regles qui devoient lui être étrangeres.
L'Auteur de la Théorie que nous
annonçons , combat cette tyrannique
ſymmetrie , dont on fait ſi mal- à- propos
la baſe d'un art agréable qui devoit
retracer , en quelque forte , l'heureuſe
liberté de la nature. Vivement touché
de ſes beautés , M. M ** paroît avoir
puiſé dans une ſenſibilité très - exercée ,
les principes qu'il développe avec autant
de clarté que d'intérêt. Tous ſes tableaux
SEPTEMBRE. 1776. 41
font tracés par cette imagination ardente
ſans laquelle un Artiſte ne conçoit jamais
rien de grand. Il a répandu dans fon
Ouvrage tout l'agrément dont ſon ſujet
étoit ſuſceptible ; & le mérite du ſtyle
ſe joint ſouvent à celui des connoiſſances
.
ود
Il remonte d'abord à la premiere
ſource du préjugé qui a préſidé fi longtemps
à la formation de nos jardins.
,, On prit le change fur les véritables
,, principes. On voulut les emprunter des
,, formes géométriques , quoique la géo-
,, métrie , cette ſcience utile& profonde,
,, la baſe de toutes les autres , ſoit abſo-
,,lument étrangere à ce ſentiment fin &
,, délicat , le vrai guide dans la carriere
" des beaux-arts ; cependant-tel fut l'éga-
„rement général, que partout la froide
,, ſymmétrie de ſes figures , fut préférée
,, aux beautés fublimes & variées , ſim
,, ples & touchantes dont le ſpectacle de
,,la nature nous offre de ſi ſéduiſans
modeles ; & qu'au trait facile & libre
du crayon on ſubſtitua la féchereſſe de
,, la regle & du méthodique compas....
Dès que l'Architecte ſe fut emparé de
,,la conduite des jardins , on dut s'ate
"
GR
1
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
1.
ود tendre que confondant les principes
des deux arts , & trop accoutumé aux
,, formes régulieres , il chercheroit a lier ,
par une mutuelle correſpondance , le
bâtiment , dont il fit l'objet principal ,
„ au jardin , qui ne lui parut que l'acceffoire...
Il compoſa unjardin comme
,une maiſon ; il le compartit en falles,
en cabinets , en corridors ; il en forma
و د
"
ود les diviſions avec des murs de char-
,,mille , percés de portes , de fenêtres ,
,,d'arcades , & leurs trumeaux furent
,, chargés de tous les ornemens deſtinés
१५
aux édifices. Par une ſuite de cette
fauſſe analogie , les Architectes donnerent
à ces pieces , ainſi qu'à celles de
„leurs bâtimens , des formes rondes ,
,,quarrées , octogones; ils les décorerent
, comme un appartement , avec
,des vaſes , des niches , des guaines ; ils
,, y logerent des ſtatues , habitans infenſibles
, bien dignes d'un ſi triſte ſéjour ;
,, ils les meublerent , comme des cham-
;, bres , avec des tapiſſeries de verdure ,
, du treillage , des perspectives peintes ,
„ des lits , des ſieges de terre couverts de
gazon; ils édifierent ainſi juſqu'à des
falles de théâtre, des dortoirs , & imaSEPTEMBRE.
1776. 43
:
,ginerent enfin le minutieux labyrin-
9, the ".
Faut- il s'étonner ſi les propriétaires
habitent fi peu ces demeures , fi triſtement
magnifiques , dont on peut dire
ce que la Bruyere diſoit de l'Opéra ;
qu'il étoit impoſſible d'ennuyer à plus
grands frais. Cet effet infaillible eſt
très - naturellement peint dans le more
ceau ſuivant.
,, C'eſt à cette faſtueuſe monotonie
„ qu'il faut attribuer cet inſtinct naturel
„ qui force le propriétaire même de for-
» tir de ſes jardins factices , & les lui.
„ fait traverſer par la voie la plus courte ,
pour aller ſe promener le long des
,, haies de ſon village , & dans les ſentiers
raboteux qui partagent les champs
„ de fon canton, pour gravir les côteaux
„du voiſinage par des chemins obliques
& tortueux. Attiré par les beautés na-
„ turelles qui l'environnent , autant que
„ repouffé par l'uniformité faftidieuſe de
fon parci, il préfere les bords d'une
riviere , dont les eaux claires & libres
dans leur cours , ont façonné ſes rives
inégales & variées ; il cherche à s'enfoncer
dans un bois négligé , que la
22
44 MERCURE DE FRANCE.
„ main de l'homme na pas gâté , où les
» grouppes d'arbres & les maſſifs , entrecoupés
de clairieres, laiſſent jouer la
„ lumiere & l'ombre par leur heureuſe
„ diſpoſition. Entraîné par un charme
„ toujours nouveau , il parcourt cette
„ vaſte pelouſe , entretenue & animée
„ par les beftiaux de la commune , ou
bien il defcendra dans ce vallon enri-
„ chi d'une prairie , que rafraîchit ſans
ceſſe le ruiſſeau qui en ſuit librement
„ la pente & les détours ",
Ces obſervations ſont juſtes ; cependant
je crois que par elles-mêmes , elles
prouveroient peu contre les jardins par
ticuliers. Fuſſent-ils auſſi parfaits qu'ils
font communément éloignés de l'être , le
Propriétaire les quittera toujours quand
il ſera queſtion de ſe promener. Il en
fortira, ne fût-ce que pour fortir , parce
qu'il regarde fon jardin plutôt comme
une poffeffion que comme une promenade,
plutôt comme un objet de ſoin &
d'entretien que comme un objetd'amuſe
ment. Il en fortira,parce que l'habitude
de la propriété éloigne l'idée du plaiſir ,
que l'on croit toujours trouver ailleurs
que chez foi ; enfin, parce qu'en effet ,
quelle que foit la beauté d'un jardin ou
SEPTEMBRE. 1776. 45
d'un parc , la campagne eſt toujours infiniment
plus belle,l'art ne pouvantjamais
imiter qu'en petit ce que la nature produit
en grand.
"
"
Malgré l'averſion fondée que montre
l'Auteur pour la ſymmetrie , il l'admet
dans les jardins publics , &dans ceux qui
font une dépendance des Palais & des
Hôtels. Voici ſes raiſons , qui paroiſſent
ſolidement établies. „ La forme, preſque
toujours réguliere du terrein , ſon peu
de ſurface , l'importance du bâtiment
„ dont l'influence doit ſe faire ſentir dans
l'étroit eſpace qui l'environne , tout
concourt à foumettre un pareil local
à des diſtributions ſymmétriques ; &
» pour celui qui ne ſe laiſſera pas abufer
„ par le mot , il ne verra dans ces fortes
» de jardins que des cours décorées , dont
„ le premier objet eſt de donner de la lumiere
& de l'air àl'habitationde la ville,
„précaution ſans laquelle ſon ſéjour eſt
peu falubre. La ſymmétrie s'applique
„ encore avec ſuccès à la compofition
des jardins publics. Ceux- ci ne font
„ que des places plantées d'arbres ſituées
„ dans l'enceinte des villes , où les Ci-
„ toyens ſe rendent, non pour jouir du
46 MERCURE DE FRANCE .
"
„ ſpectacle de la nature , mais pour prend
„ dre un exercice momentané , où ils ſe
„raffemblent pour étaler leur luxe &
fatisfaire leur curioſité. Le plus grand
„ ornement de ces lieux existe dans le
concours général , l'ennui qu'ils font
„ éprouver , quand ils font peu fréquen
tés , en eſt la preuve. C'eſt - là qu'il
faut un terrein bien de niveau , des
arbres bien alignés , un marcher facile
„ en tout temps ; c'eſt là qu'il faut appeller
à fon fecours tous les arts d'imitation
& de décoration ; c'eſt là enfin
qu'il faut que la diſpoſition ſoit telle ,
„ que les promeneurs de l'un& de l'autre
„ ſexe , dont le but eſt de ſe montrer ,
„ voient tout du même coup d'oeil &
„ paroiſſent avec avantage , parce qu'ils
„ font tout à- la- fois & ſpectateurs &
ſpectacle ".
"
Il fuit que l'Auteur établit une diſtinction
très-ſenſée entre le ſéjour des villes
& celui de la campagne , & en déduit
les différences eſſentielles qui doivent ſe
remarquer dans la maniere d'orner l'un
&l'autre. Il veut que les principes qu'on
fuivra dans l'embelliſſement d'une habitation
champêtre , foient analogues à
SEPTEMBRE. 1776. 47
l'eſpece de plaiſirs & de jouiſſances que
l'on va chercher à la campagne.
,, Indépendamment de toutes les beau-
„ tés de la nature & de ſes charmes , la
,, campagne , théâtre de ſa magnificence
,,& de fa liberté , offre à ſes heureux
,, habitans des reſſources ſans nombre.
,, La vie y coule fans inquiétude & fans
,, remords , dans des occupations agréa
,, bles & fructueuſes. L'ame y eſt ſaine ,
ود
و و
"
"
1
& le coeur en paix. Son ſéjour calme
,, la violence des paffions deſtructives &
,, malfaiſantes , & entretient par une
,, doucefermentation , les ſentimens hon-
,, nêtes. L'homme débile & malade y
,, recouvre fes forces & ſa ſanté ; l'homme
vigoureux & fain les y conſerve.
Elle procure un délaſſement au Citoyen
,, laborieux ; une retraite au Militaire ,
,, qui a rempli ſa périlleuſe carriere. Elle
,, eſt l'aſyle de la médiocrité & la ref
,, ſource la plus aſſurée du pauvre. Le phi
,,lofophe l'aime , la contemple & s'en
,, occupe ; le ſage en connoît le prix &
,, en jouit ; le riche détrompé , y trouve
,,le vrai bonheur , que lui promirent
,, envain les faveurs menfongeres de la
,,fortune. Elle fait les délices de la vieil
48 MERCURE DE FRANCE.
,, leſſe & l'eſpoir des jeunes gens. Les
„ Poëtes la chantent , les Peintres l'imi
,, tent. Son attrait ſe fait ſentir à tous les
,, coeurs ; il eſt indépendant des caprices
و د
de la mode & de la variation des opi-
„ nions. En un mot , elle a eu & elle
,, aura des admirateurs dans tous les pays
,,& dans tous les fiecles ; & plus les
,, moeurs feront ſimples & pures , moins
le goût ſera corrompu ,& plus ſes plaifirs
feront recherches ".
و د
ל י
• ود
Après ces notions préliminaires , l'Au
teur comprend, ſous quatre eſpeces générales
, tous les jardins qui ont la nature
pour modele & ſes beautés pour objet ;
le parc , le jardin , proprement dit , le
pays & la ferme. Ces quatre especes
"
"
renferment tous les genres, par les mo-
„ difications infinies dont elles ſont ſuf-
„ ceptibles. Le caractere particulier &
,, diſtinctif de chacun , eſt la variété pour
,, le pays , la nobleſſe pour le parc , l'é-
,, légance pour le jardin , la ſimplicité
„ pour laferme" . ,,
Le Lecteur a pu obſerver que des efpeces
ne pouvoient pas renfermer des
genres. C'eſt un contrefens dans les termes
, l'espece étant fubordonnée au genre.
Nou's
SEPTEMBRE. 1776. 49
Nous avons marqué quelques autres incorrections
auſſi faciles à appercevoir
qu'à corriger , & qui n'empêchent pas
que le ſtyle n'ait en général de l'intérêt
& de l'agrément.
Pour aſſeoir ces différentes habitations,
il faut ſe déterminer par la nature du
terrein ; & cet examen engageant l'Auteur
dans des détails deſcriptifs , lui
donne occaſion de développer ſon talent
pour ſaiſir les grands tableaux de la na
ture. Voici entre autres un morceau fur
les montagnes qu'on lira avec plaiſir..
,, Tranſportez - vous d'un autre côté ,
& vous ne verrez qu'avec admiration "
ود la majeſté impoſante des montagnes.
;, De loin elles ne ſe font appercevoir
;, que par des traits à peine ſenſibles ,
,, que leurs diſtances & des tons vapo
reux lient avec l'horifon ; mais , con.
,, ſidérées de près , ce ſont des maſſes
énormes qui compriment & foulent
les entrailles de la terre. Une ſuite de
,, monts accumulés les uns ſur lesautres,
ſe perdent dansles nues,& leurs cîmes
bleuâtres ſe confondent avec les cieux ;
des vallons profonds & reſſerrés , dont
, les côtes dures & eſcarpées forment
"
"
ود
و د
و د
D
:
50 MERCURE DE FRANCE.
3, autantde précipices continus , les par-
3, tagent & les ſéparent. Dansleursbruf.
, ques & fréquens détours , ils forment
" des anglesfaillans & rentrans , preſque
,, toujours correspondans. Leurs divers
,, aſpects preſententà la fois tous les cli
,, mats & toutes les faifons. Des neiges
;, éternelles couronnent les fommets les
, plus élevés ,&y entretiennent un froid
3, vif & conſtant. Plus bas regne le prin
,, temps , la fraîcheur & fes charmes,
و tandis que les fonds font brûlés par les
१५ feux du foleil renfermés entre les gor
" ges: Ses rayons , cent fois réfléchis par
, les plans preſque verticaux du terrein ,
entretiennent une chaleur rarement
3, tempérée par le zéphir. D'un côté , le
,, fol eſt fertile & animé par la plus ac-
; tive végétation; de l'autre, ce ne font
que rochers arides &des bruyeres par.
3, ſemées dequelques buiſſons ſauvages&
,, rampans. Ici des mafſes ſuſpendues ,
" ſemblent détachées de la maffe géné-
,, tale; affifes à peine ſur les baſes frêles
§, & étroites qui les portent , entourées
, d'abymes profonds , que l'oeil le plus
, ferme n'oſe ſonder; la hardieſſe de
leurs faillies , leur hauteur inacceſſible
SEPTEMBRE. 1776. SI
, inſpirent le terreur,& enimpoſent au
,, ſpectateur étonné. Là , ce font des ros
3, chers merveilleux , des caſcades bruyari-
,, tes , des torrens impétueux. C'eſt dans
ود les sîtes de ce genre qu'on rencontre
, ces accidens finguliers & preſque ſur-
, naturels , tels que les antres ſauvages ,
les ténebreuſes, cavernes , les précipices
„ effrayans. C'eſt-là que la nature audacieuſe
& bouleversée affecte de ſe
,, mettre au-deſſus des loix de la phyſi,
s, que , auxquelles elle ne fauroit pour-
„ tant ſe ſouſtraire. Fiere de cette appa.
;, rente indépendance , il ſemble que
dans ſes écarts elle aitdédaigné ſamar-
, che ordinaire , qu'elle ne connoiſſe de
, bornes que celles de ſes caprices , ou
, que laiſſant ſon oeuvre imparfaite , elle
„ n'ait voulu produire qu'une ébauche
" informe , pour nous montrer dans ſon
,, ſublime déſordre de ſpectacle rare &
frappant d'une belle horreur." "
Peut-être dans ces fortes de deſcriptions
oratoires & poetiques , y auroit - il
quelque délicateſſe de goût à exclure les
mots techniques , tels que les anglesfail.
lans , rentrans , correspondans, &c. dont
la ſéchereſſe s'accorde mal avec les ex- ?
D 2
52 MERCURE DE FRANCE.
preſſions figurées qui les ſuivent & les
précedent.
L'Auteur caractériſe les différentes
ſortes de beautés qui conviennent aux
quatre eſpeces de jardins que nous venonsde
diftinguer. Ses idées ſontdirigées
par un goût exquis. Il veut que partout
on obéiſſe à la nature , & qu'on ne la
tourmente nulle part ; que tous les genres
d'embelliſſemens lui ſoient toujours fubordonnés.
Il condamne les imitations mef
quines & forcées , & la prétention de
tranſporter de grands objets dans unpetit
terrein , de faire des montagnes avec
quelques pelleréesde terre ,&des rivieres
avec un petit réſervoir. Ce talent de
peindre que nous avons déjà loué , ſe
retrouve fur-tout dans la deſcription des
effets ſi prodigieuſement variés que produiſent
les eaux dans un pays. Nous n'en
citeronsqu'un endroit pour terminer cet
article.
ود
Outre les effets réſultans de leur
5, maffe , de leur bruit & de leur mou
„ vement, les eaux acquierent encore
,, d'autres caracteres par leur couleur &
و د
leur ſituation. Elles rendent une perf-
„ pective plus fombre & plus myſté
SEPTEMBRE. 1776. 53
;, rieuſe , quand elles coulent fans bruit
"
"
& fans effort entre des arbres touffus
qui les ombragent. Leur tranſparence
,, donne de la légéreté & de l'éclat au
,, payſage , & leur limpidité eſt le char-
,, me des yeux. Un ravin déjà excavé
devient tous les jours plus déſaſtreux ,
,, par le dégât qu'occaſionne leur activité
prodigieuſe. Un abyme ténébreux
ſemble plus horrible par les eaux ternes
,, qu'il renferme dans ſon ſein , par les
fourds mugiſſemens queleur chûte fait
entendre ,& que , dans ſes cavités profondes
, les échos redoublent encore &
., portent au loin. L'aſpect d'un lac , dont
39
وو
و د
و د
و و
89
”
"
les eaux font épaiſſes & fangeuſes ,
,, augmente la triſteſſed'une perſpective
ſauvage. Enfin une riviere indolente
dans ſa marche , enveloppée de côtes
eſcarpées & hériſſées d'arides rochers ,
qui ſe laiſſe à peine appercevoir à travers
les vapeurs groſſieres& mal ſaines
,, qu'elle exhale , nous préſente un aſpect
mélancolique & dégoûtant qui nous
, repouſſe. "
"
"
"
L'Auteur oppoſe à cette impreſſion ſi
triſte, celle que fait fur nos fens la vue
d'un ruiſſeau qui ferpente dans une belle
prairie , & il conclut ainſi : ,, Quoiqu'on
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
1.
"
99
:
,, puiſſe ſe paſſer d'eaux dans la compo
ſition d'un jardin , quoiqu'elles n'y
foient pas abſolument néceſſaires , il
,, faut avouer qu'on les regrette tou-
,, jours , & que celui qui en manque
,, perd non ſeulement la variété qu'elles
,, y jettent , mais eſt encore privé d'un
,, des plus beaux objets , d'un des plus
„ précieux effets de la nature. Il n'eſt
pointde ſcenes ſi petites où elles ſoient
„ déplacées , &auxquelles elles ne prêtent
„ desgraces; il n'eneſt point de ſi gran-
و د
و و
و د
و د
des où elles ne figurent avec avantage,
„ qu'elles n'embelliffent , & dont l'expreſſion
ne puiſſe en emprunter plus
de force & de vivacité ; il n'en eſt pas
même de ſi brillantes auxquelles elles
ne puiſſent encore ajouter de l'éclat
„ Enfin, indépendamment des impreſ
fions qu'elles nous font éprouver , les
eaux plaiſentpar elles mêmes. On aime
, a les voir , on recherche les lieux où
„ elles ſe trouvent : elles répandent une
„ fraîcheur voluptueuſe ſur tout ce qui
و د
les environne , quand elles font bien
„ placées ; mais elles n'ont de la grace
que lorſqu'elles font libres, c'eſt à-dire
,, que quand , hors de toute contrainte ,
, du moins apparente, elles ſe trouvent
SEPTEMBRE. 1776 55
1
:
F
:
:
ود
dans les lieux où la pente du terrein a
dû les conduire. La liberté fait leur
„ premier agrément , après la ſimpli-
„ cité. "
Cet Ouvrage eſtimable & l'Eſſai fur
les Jardins , par M. Vatelet , font , fans
contredit , ce qu'on a écrit de meilleur
fur cette matiere. Elle eſt ici plus méthodiquement
développée ; mais la diction
eſt quelquefois incorrecte , & il ne faut
pas s'étonner que l'Artiſte n'écrive pas
toujours avec autant de goût que l'Académicien.
On eſt fâché de trouver dans
un bon Livre des rochers qui fe coëffent
&ſe bifurguent , des fleurs qui font la
coquetterie de la nature , &c. Mais ces
légeres taches nepeuvent nuire au mérite
de l'Ouvrage , & n'empêchent pas qu'on
ne doive ſavoir beaucoup de gré à l'Auteur
d'avoir prouvé un talent très-rare,
dans les Artiſtes même diſtingués , celui
de ſavoir écrire ſur ſon art.
Volfidor & Zulménie , conte pour rire ,
moral ſi l'on veut, & philofophique
en cas de beſoin; par Madame la
Comteſſe de *** ; volume in - 8°. A
Amſterdam ; & ſe trouve à Paris;
1
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
L
رو
"
ود
و د
1,
"
3”.
chez Delalain , Libraire , rue de l'an
cienne Comédie Françoiſe.
ود
:
:.
Au temps fameux des illuſions
d'une jeuneſſe éternelle ,& même des
Génies ; le plus aimable de tous , celui
qui regnoit ſur les autres , s'appelloit
Volſidor. Les voeux unanimes l'avoient
élevé à la puiſſance ſuprême : ily étoit
,, maintenu par des droits , & , ce qui
vaut encore mieux , par des agrémens.
Il avoit l'air de Mars & les traits de
l'Amour ; tout l'eſprit qu'un Génie
,, peut avoir. Son ame étoit noble , ſenfible
; fon imagination ardente ; ſes
idées vives; ſes ſentimens profonds.
Son empire dut être doux , indulgent
& juſte:c'étoit celui de la ſupériorité.
On dit qu'il parloit peu , & ce fut le
malheur du monde : il l'auroit inſtruit
fans l'affliger. On lui foutenoit qu'il
n'avoit point de défauts ; des Flatteurs
alors entouroient les Souverains : mais
"
و د
و د
و د
و د
و د
"
"
د و
ود il les laiſſoit dire, & ne les écoutoit
„ pas. Quelquefois il prenoit ſes goûts
,, pour des sentimens. Né avec des pafſions
impérieuſes , il eut beſoin de
, toute la forcede ſon caractere pour ſe
» commander toujours.Jamais il nepar-
و د
99
4 . SEPTEMBRE. 1776 57
"
"
"
"
ود
"
ود
,, donnoit ; c'étoit par orgueil qu'il ne
ſe vengeoit point. Quoi qu'il en ſoit ,
l'Univers l'adoroit ;& l'Univers gouverné
parlui ſe croyoit heureux.C'étoit
un Génie unique : beaucoup de jolies
femmes l'en aſſurerent; il reçut auffi
des complimens de celles qui ne
l'étoient pas. Il crut les aimer toutes ,
& fut , pendant quelque temps , très
léger dans ſes amours. " Vingt- fix
Maîtreſſes qu'il s'amuſoit à tromper ,
s'étoient apperçues qu'il trouvoit fort
plaiſant de l'être; elles lui faisoient ce
plaiſir là, On ne chantoit plus à ſa cour
que les charmes de la légéreté. Les Génies
font plus courtiſans que d'autres , lorf
qu'ils s'en aviſent , & tout contribuoit à
entretenir Volſidor dans ſon erreur. Mais,
malgré l'adulation , les faux préceptes,
les froids exemples , le joug de l'uſage ,
il fut éclairé par ſon ame &rendu à des
voeux délicats : il n'étoit pasdigne encore
de s'en applaudir. L'Amour ſe vengeoit
du Génie. Maître de l'Univers , la cour
la plus brillante , le faſte, la magnificence
, la gloire l'environnpient; & tout
cela ne rempliſſoit point le vuide de ſon
coeur. Toujours diſtrait ,jamais confolé,
poſſedant tout , il ne tenoit à rien. En-
DS
1
58 MERCURE DE FRANCE.
:
1
וי
nuyé du préſent , inquiet ſur l'avenir ,
mécontent de lui même, ſoupirant après
un bien dont il ſe faisoit la plus douce
image, & qu'il n'eſpéroit pas ; il avoit
des ſujets , des maîtreſſes , le pouvoir
abfolu , & point de bonheur. Enfin Volfidor
, pour ſe dérober à tout ce qui l'affligeoit
, chercha des diſtractions dans les
voyages. Depuis des ſiecles le Génie
Puce l'invitoit à venir le voir. Sa cour
étoit célebre par ſa prétendue gaieté , ſon
incroyable galanterie & ſes plaiſirs multipliés
, ou du moins ces diſtractions tumultueuſes
, que quelquefois on prend
pour eux. Volfidor crut qu'il y charmeroit
fon ennui. Le jour du départ eft
fixé : mille chars auſſi brillans & plus
légers que celui du ſoleil, s'élangent à
travers des flots de lumiere, fur des nuages
tranfparens , & des chevaux aîlés
entraînent le Génie & ſa ſuite dans le
vague des airs , qui ouvrent ſous leurs
pas des routes inconnues. L'or , les pier-
Teries , les diamans étinceloient de toutes
parts. Le cortége étoit magnifique ; mais
leGénie n'en étoit pas plus heureux. Il
fit le traiet, qui étoit de fix mille lieues ,
en quatre minutes ; & le chemin lui
parut long.Arrivédans les Etats dePace ,
SEPTEMBRE. 1776. 59
il éblouit, il fixa tous les yeux; il fut
reçu en Souverain du Monde. Puce
n'épargna point les démonstrations. ,, Il
avoit le ton affectueux , des manieres
„ aſſez agréables , un luxe déſordonné ,
„ un jargon découſu , quelquefois bril-
„ lant ; de l'aiſance, une forte de gaieté,
„ Sa figure , très - inférieure à celle de
» Volfidor , ne laiſſoit pas que de plaire.
Ses yeux étoient vifs comme ſes geſtes.
» On appercevoit dans ſa taille quelques
irrégularites ; mais il avoit des graces.
„ Il étoitbon Prince , un peu colere , très-
„ obſtiné , d'une humeur inégale, Per-
> ſonne n'étoit plus ſémillant ; il ne mar
choit guere , il fautoit preſque toujours ;
cela faifoit grand plaifir à ſes ſujets.
„ Par exemple , le jour de l'arrivée de
,, Volfidor , il ne ſe ſentoit pas de joie ;
,, il danſa quarante chacones , pluſieurs
,, allemandes , une entre autres lorſqu'il
,,le conduifitdans ſon appartement ; &
" il retourna dans le ſien en danſant des
,,périgourdines. Quand fon Conſeil pa
,,roiſſoit embarraſſe , il le faiſoit danſer
,, à n'en pouvoir plus; & après cela il
,,opinoit à merveille. Ce n'eſt pas que
,, Puce n'eût de la ſagacité. Son travail
,, étoit facile. & ſa pénétration ſurpre
60 MERCURE DE FRANCE.
و د
nante. C'étoit lui qui inventoit toutes
,, les modes ou qui les perfectionnoit ;
,, ſes Miniſtres en raiſonnoient avec lui
lorſqu'il ne danſoit point. Il ſuffifoit a
cet important détail; mais , à ſes bon-
,, nes fortunes , il n'y pouvoit ſuffire. Le
,, charme d'une élégance qu'on s'effor-
,, coit envain d'imiter , tournoit toutes
,, les têtes ; néceſſairement on devoit l'ai-
,, mer à la folie ; & l'on n'y manquoit
,, pas. Une Fée adorable , la ſeule qui lui
,, tint rigueur , étoit la ſeule qui lui eût
„ inſpiré de l'amour. Elle regnoit ſur un
,, Peuple charmant , dont elle étoit la
,, gloire & les délices. Jolie & fraîche ,
,, comme l'eſt une Fée à vingt ans, par
,, ſes grâces , ſon eſprit, ſa bonté , elle
,, enchantoit l'Univers. Sa figure & fon
,, amel'avoient fait nommer Céleste. Puce ,
„ conféquent une fois , l'avoit vue &
,, l'avoit adorée. Il ne ceſſoit point de
,,changer de Maîtreſſes. Il ne portoit
„que ſes couleurs. Elle avoit adopté la
„ couleur puce , & , par galanterie , il en
,, avoit pris le nom. Il ne fortoit qu'avec
,, un noeud d'épaule , un noeud d'épée &
,, une écharpe de diamans puce. Malgré
,, toute la recherche de ſa parure , il
, n'étoit pas fait pour lui plaire. L'HySEPTEMBRE.
1776.
, men venoit d'enchaîner cette Fée char
3, mante avec un Génie , l'amour & l'ad-
,, miration de ſes Sujets. Il ne ſe connoif
,, ſoit point en pompons ; mais il avoit
,, toutes les vertus : le coeur de Céleste
,, en étoit la récompenſe ".
Céleſte étoit arrivée preſque auſſi - tôt
que Volfidor à la cour de Puce. On vit
auſſi venir dans cette cour le Prince Doguincourt
ſous une métamorphoſe un
peu étrange , mais qui ne doit pas furprendre
dans le paysdes Fées. CePrince ,
accablé de douleurs & de chagrins , les
confia au Génie Puce qui , comme on
s'attend bien , propoſa à Doguincourt ,
pour diſſiper ſes ennuis , de danſer un
menuet. L'imagination enjouée de l'Auteur
de ce Conte ajoute pluſieurs autres
traits finguliers pour achever la peinture
ou , ſi l'on veut,la charge d'un ridicule ,
qu'il ne feroit peut-être pas difficile de
rencontrer dans la ſociété. Pope , dans
ſes Epîtres morales , nous cite le Lord
Lanesbrow , qui étoit ſi paſſionné pour la
danſe , que l'âge & la goutte ne purent
lui ôter ce plaiſir. A la mort du Prince
de Danemarck , époux de la Reine Anne
d'Angleterre , il demanda à cette Reine
une audience particuliere: c'étoit pour
6 MERCURE DE FRANCE.
kui repréſenter qu'elle feroit très bien de
danſer , afin de conſerver ſa ſanté & dis+
fiper ſon chagrin. Cette afrecdote &d'autres
que nous pourrions rapporter , mais
que le Lecteur ſe rappellera , rendent
plus intéreſſans les traits allégoriques
critiques ou moraux dont eſt ſemée la
rélation des voyages du Prince des Grés
nies. CePrince qui voyageoit pour trou
ver ce qu'il n'avoit pu rencontrer dans
fes propres Etats, une Epouſe franche ,
ſenſible , qui l'aimât pour lui-même , &
mit fon bonheur dans la pratique de ſes
devoirs , ſéjourna d'abord dans les ré
gions aériennes : ſes recherches ne furent
pas heureuſes. C'étoit par-tout de l'art ,
des prétentions , peu de ſenſibilité , point
de franchiſe. ,, Suis je donc condamné ,
;, s'écrioit il dans l'amertume de ſon cha
,, grin , à former des voeux éternels pour
,,un être imaginaire ? Quoi ! toujours
,,des viſages ſi bien arrangés , qui pref
,, que tous ſe reſſemblent ; un maintien,
des propos qui n'appartiennent qu'a
,,l'uſage ; un bon ton , qui fait qu'on
n'en a point à ſoi; des geſtes étudiés,
,, des careſſes fauſſes , des complimens
,,fades, des gens d'eſprit qui s'écoutent,
des fots qui parlent, des raisonneurs
:
1
SEPTEMBRE. 1776. 63
,,que l'on n'entend jamais! Je n'ai oui
,, dire à des Sylphides, qui paſſent pour
,, être inſtruites , que du mal les unes
„des autres: elles ſe piquent de délica,
„ teſſe , même de générosité. Cependant
,, enlever un Sylphe à une jolie Maît
treſſe , eſt un triomphe. On ne ſe ſout
;, cie pas de lui ; il ne s'apperçoit pas de
,,cela. On eft barbare pour fatisfaire ſa
,vanité. Deſcendons chez les mortels".
En un clin d'oeil il s'y tranſporta. Il avoit
été bien lorgné , bien fêté , bien agacé
parmi les Sylphides (plus encore pour
fon rang, peut être que pour ſa perſonne)
la même choſe lui arriva fur le globe
terreſtre. Quelquefois il y voyageoit int
cognito. Alors , malgré l'extérieur le plus
féduisant , malgré ſes qualités , quoi qu'il
s'exprimât avec grâce , quoi qu'il n'hu
miliat perſonne , & que l'on ſe crût de
l'eſprit toutes les fois que l'on cauſoit
avec lui , les envieux n'en convenoient
point. Beaucoup de femmes prenoient fa
modeſtie pour de l'embarras. On ne le
citoit guene. Les petites Maîtreſſes ſoutenoient
que ſes habits & ſes voitures
étoient trop fimples ; les Pédantes trou
voient ſa converſation trop naturelle.
Quelques Précieuſes lui reprochoient de
64 MERCURE DE FRANCE.
1
n'avoit point de jargon. Les Savans hauf
foient les épaules , parce qu'il n'avoit
point de morgue; les Philoſophes , parce
qu'il n'affichoitaucun ſyſtême. Les Beaux-
Eſprits , dont il ne mendioit point les
fuffrages , n'avoient garde de l'admirer.
Paroiſſoit-il environne de la ſplendeur de
ſon rang ? les femmes lui faisoient bien
des mines ; les hommes lui diſoient bien
des fadeurs. Les Académies venoient le
ſupplier de leur faire l'honneur d'accepter
une place parmi elles : mais ce que l'on
n'auroit point offert au Génie dépourvu
de titres , le Souverain du monde le dédaignoit.
On lui amena des Sages qui
ne croyoient à rien , pas même aux
vertus ni à l'amour. Après qu'ils eurent
bien diſſerté , il les plaignit& ne les revit
plus. Pluſieurs fous triftes , qui n'avoient
de Maîtreſſes que par air , ne le réjouirent
pas davantage. La ſociété , qui pardonnoit
tout , hors les ridicules , le ſentimentdevenu
un mot de perfifflage , le
caprice faiſant loi, & le mépris des préjugés
le ſurprirent. Il y avoit des vices
de bonne compagnie. Ceux là étoient les
bien venus ; & les deux fexes en général
lui parurent inconféquens , frivoles , plutôt
foibles que méchans. Sansprincipes ,
ils
<
1
SEPTEMBRE. 1776. 65
As faifoient le bien; le mal , ſans énergie
; l'amour , ſans être ſenſibles , & par
fois des noirceurs fans remords. Le Génie
devenoit miſanthrope. Souvent il cherchoit
à s'abufer : cela lui étoit plus difficile
qu'à un autre. Lorſqu'il ſe rendoit
inviſible , il perdoit juſqu'au doute, juſqu'à
l'erreur , & ſe trouvoit plus malheureux.
Combien de prudes qui n'étoient
pas ſages! de coquettes très- ennuyeuſes !
Combien d'êtres factices ! & qu'il en vit
peu d'aimables ! Un très - petit nombre
d'hommes lui ſemblerent dignes d'en
porter le nom. Ceux qui l'honoroient le
plus , vivoient la plupart ignorés , obfcurs
, ſans diſtinction & fans fortune.
Volfidor révolté , ému profondément ,
les combla de ſes dons. Certain qu'ils
avoient préféré le malheur même aux
baſſeſſes de l'intrigue , il les deſtina à
occuper de grandes places; & ils furent
plus touchés encore de ſon eſtime. Voilà ,
ajoute l'Auteur de ce Conte , ce qu'un
Monarque ne rencontre pas ſouvent;
auſſi voyageoit - il. Quelques femmes que
l'on calomnioit avec fureur , l'enchanterent.
Indulgentes , fans affectation ,
courageuſes en amitié , conféquentes ,
nobles , déſintéreſſées dans leur conduite,
E
L
1
L
66 MERCURE DE FRANCE.
confervant un caractere au milieu du
tourbillon , malgré la mode , en dépit de
tout , de l'injuſtice qui ne les affectoit
point, des méchans qui ne parvenoient
point à les aigrir, de la fauſſeté à qui
elles n'oppofoient que de la franchiſe ,
& des égoïſtes qui les trouvoient romaneſques
: elles durent l'intéreſſer. Cependant
ce n'étoit point encore ce qu'il cherchoit.
Il parcourut les campagnes. Elles
lui offrirent des tableaux bien touchans ,
des amours fideles , des amitiés ſinceres ,
des coeurs appartenans à la nature , une
joie vraie , une expreffion naïve , des
plaiſirs purs. Mais, viſitant tous ceux qui
habitoient ce ſéjour tranquille, il apperçut
trop ſouvent la beauté & la vertu au ſein
de la plus affreuſe indigence. Ses bienfaits
les rendirent à la vie : des larmes
de reconnoiſſance l'en payerent. Il fit des
heureux & crut l'être.
Un jour ſes réflexions le conduiſirent
au bord d'une forêt ; un ſommeil magique
vint l'y ſurprendre, & des fonges
plus magiques le prolongerent. Mais
quel fut fon reveil! quel moment ! quelle
ſurpriſe ! A travers les feuillages entrelacés
, il apperçoit une jeune mortelle
qui reſſembloit à une Déelle. La ſimpliSEPTEMBRE.
1776. 67
cité de ſa parure ajoutoit encore à ſes
charmes. Un taille de Nymphs , un teint
éblouiſſant , nul apprêt , de la beauté ,
des graces , cet embarras , qui en eſt une
de plus , des traits fins , réguliers , un
fourire céleste , le regard le plus touchant
, des yeux bleus , des paupieres
noires , des cheveux blonds-cendrés , rattachés
avec des treſſes de roſes ; telle eſt
la foible image de Zulménie , de celle
qui enivra tout-à-coup l'ame & les ſens
de Volfidor. Il faut voir dans l'Ouvrage
même la peinture touchante de ſon coeur ,
de ſa ſenſibilité , de ſes vertus. Le Génie
Volfidor , qui avoit éprouvé que la fouveraine
puiſſance , les richeſſes , la gloire ,
l'amitié même ne peuvent ſuffire à notre
ame , goûta , après bien des recherches ,
des peines &des ſoupirs, le bien qu'il
ſouhaitoit le plus ,& qu'il n'avoit jamais
ofé eſpérer; cette ivreſſe reciproque , cet
entier abandon , ce trouble , ces craintes ,
ces peines qui ſontdes plaiſirs, la ſatiſfaction
d'animer ſeul ce qu'on idolâtre ,
le bonheur de faire le ſien , le premier
de tous les biens pour un coeur amoureux
& ſenſible. Ces peintures variées
d'un véritable amour , font ici accompagnées
de deſcriptions riantes, de criti-
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
ques fines de quelques - uns de nos ridi
cules , & d'une certaine philofophie de
moeurs du goût de notre frecle. C'eſt par
tous ces moyens que l'ingénieux Auteur
de ce Conte à fu racheter le merveilleux
de la Féerie , dont laplupart des Lecteurs
de Romans paroiſſentaujourd'hui un peu
revenus . :
Le volume qui renferme le Conte de
Volfidor & de Zulménie , eſt ſuivi d'un
autre volume intitulé ; Mélange de poësies
fugitives & de proſeſans conséquence. L'ai
mable gaieté a préſidé à ce recueil de
poëſies. Sa flamme légere en anime tous
les accens & fe communique au Lecteur
qui , perfuadé que la gaieté eſt le baume
de la vie, eſttrès-diſpoſé àmêler ſa voix
à celle du Poëte,pour chanter l'éloge de
la Folie. ! :
Charine des mortels & des Dieux,
Folie , aimable enchantereſſe ,
Tu ſais même embellir les jeux
Le plaiſir naft de ton ivreſſe.
Je me donne à toi pour toujours
Je te prefere à la tendreſſe.
Répands la gaité ſur mes jours ,
Et j'aurai plus que la ſageſſe.
C'eſt en attendant ton retour
:
۱
SEPTEMBRE. 1776. 69
:
: Que les pauvres Amans ſommeillent.
La raiſon ſeule endort l'amour :
Ce font tes grelots que l'éveillent.
Pluſieurs Lecteurs François ne voudront
peut etre pas ſe reconnoître au
portrait que le poëte a fait des François ;
mais tous applaudiront du moins à l'enjouement
& à la légéreté des traits.
1
Tous vos goûts fout inconfequens :
Un rien change vos caracteres ;
Un rien commande à vos penchans.
Vous prenez pour des feux ardens ,
Les bluettes les plus légeres.
La nouveauté , fon fol attrait,
Vous enflamment juſqu'au délire :
Un rien ſuffit pour vous ſéduire ;
Et l'enfance eſt votre portrait.
Qui vous amufe , vous maîtriſe :
Vous fait-on rire ; on a tout fait ,
Et vous n'aimez que par ſurpriſe.
Vous n'avez tous qu'un ſeul jargon ,
Biem frivole , bien incommode :
Si la raiſon étoit de mode ,
Vous auriez tous de la raifon.
Deux Féeries en dialogue ſuivent ce
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
recueil de poëſies. L'une eſt intitulée:
La haine par amour. Une Fée généreuſe ,
pour avoir accordé ſa protection à deux
Amans pourſuivis par des Fées implacables
, eft condamnée par elles à tourmenter
deux ames également honnêtes ,
également tendres & délicates. Cet accord
lui parut long-temps impoſſible. Elle
le trouve cependant , & ſe ſoumet à la
peine qui lui eft impoſée. Elle éleve en
conféquence une jeune Princeſſe nommée
Zaménide , douée de tous les charmes
qui peuvent ſéduire , & ne s'en doutant
pas. Les Fées qui avoient préſidé à ſa
naiſſance lui avoient donné le coeur le
plus ſenſible. Il faut pourtant qu'elle
ignore ce que c'eſt quel'amour , & qu'elle
ſe croie odieuſe à l'amant le plus pafſionné.
Cette ſituation amene pluſieurs
ſcenes variées de ſentiment. Mais la plus
finguliere fans doute , & celle que l'on
ne peut eſpérer de voir quedans le pays
de la Féerie , eſt le moment où l'Amant
de Zaménide , pour l'intérêt même de ſa
paffion , demande à l'Amour des forces
pour exprimer la haine , & l'implore
pour que celle qu'il adore le déteſte &
l'oublie.
Dans la ſeconde Féerie, intitulée : Le
ر
SEPTEMBRE. 1776. 71
Rosier parlant , une jeune Princeſſe eſt
condamnée , pour arriver au bonheur ,
à n'aimer qu'un objet qui paroiſſe inanimé.
Ce volume eſt terminé par un petit
écrit qui a pour titre : Moins que rien. Cet
écrit , où l'on rapporte une converſation
de pluſieurs perſonnages , de moeurs &
de caracteres différens, a la vivacité &
l'intérêt du Drame. Il contient une courte
apologie du beau ſexe, & une cenſure
vive & enjouée de ces pédans atrabilaires&
de ces fauſſes prudes , qui croient
bien mériter de la ſociété en rabaiſſant
les femmes qui en font la portion la plus
intéreſſante , que le ciel fit naître non
ſans doute pour régenter les humains,
mais pour les adoucir , leur plaire , leur
procurer des jours de bonheur & des
exemples de vertu. O femmes ! objets
chers ,& qu'il n'appartient qu'à une ame
vile de déprimer , la ſociété n'a de lien
que par vous ! La bonne foi, la can-
„deur & mille autres vertus triomphent
,,de votre éducation. On la néglige :
mais la main de l'homme ne peut
,,éteindre le rayon de la divinité. Vous
,, avez des lumieres naturelles , & le
courage d'en acquérir , quoique les
"
ود
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, ſuccès ne vous ſoient pas permis. Quand
il vous plaira , vous aurez les forces
néceſſaires pour égaler le ſexe dont
les premieres années ne font pas perdues
pour l'étude Vous arrivez au but
,, pendant qu'il calcule les diſtances ; &
و د
le terrein qu'il fillonne avec effort ,
,, vous le parcourez légérement. Preſque
,,tous vosdéfauts fontle crime des hom-
,, mes , de ce ſexe vain , qui prend ſon
,, ufurpation pour des droits , & votre
و د
ود
"
"
bonté pour de la foibleſſe. Ce font vos
,, charmes qui l'attirent; ce ne ſont point
,, vos qualités & c'eſt vous qu'il accuſe
,, d'être frivoles. Il vous condamne à
,, l'ignorance , ſous peine du ridicule. Il
calomnie la ſageſſe qui lui réſiſte , fait
feindre des ſentimens ; & fi vous y
,, croyez , le mépris,l'ingratitude font le
,, prix du bienfait. Il vous redemande
l'honneur dont il vous à privées , ce
,, dépôt qu'il vous confie & qu'il vous
,, arrache ; & penſe ne vous rien devoir ,
,, quoiqu'il vousait tout ravi. Votre con-
,, fiance , vos facrifices & ſes ſermens ne
,, l'engagent pas enversvous. Il n'oferoit
,, tromper un être du même ſexe que
,, lui. Mais vous n'oppoſez à la mauvaiſe
,, foi que l'honnêteté ,les larmes , le mal-
"
SEPTEMBRE. 1776. 73
,, heur ; & ce ſexe cruel , s'il eſt ſûr de
,,l'impunité , ne connoît le même pas
,,repentir. L'union , qui devroit être la
,,plus délicieuſe, devient la ſource de
"
و د
vos peines ; j'oſerai le dire , de vos
,, fautes. La nature en gémit , la raiſon
,, s'y oppoſe , & l'Etre Suprême n'a pas
,, pu le vouloir. Il donna une compagne
,, à l'homme ; il ſe plut à l'embellir , & ce
,, fut le préſentd'un Dieu. Il ne dit point:
,,je te livre une eſclave ; tu ne pour-
,, rois la mériter , je te permets de l'as-
,, ſervir. Il dit: je t'aſſocie une créature
,, digne de moi; je n'ai plus rien à faire
,, pour ton bonheur , ni même pour ma
,, gloire.... Et il ne fit plus rien ".
Les Rêveries d'un Amateur du Colisée ,
ou les Femmes fans dot.
O moeurs du ſiecle d'or ! O chimeres aimables!
Ne pourrons-nous jamais réaliſer vos fables ,
Et ne connoftrons-nous que l'art infructueux
De peindre la vertu ſans être vertueux !
L. C. D. B.
Broch. in 80. A paris , chez Ruault,
Lib. rue de la Harpe.
SE5 . :
>
74 MERCURE DE FRANCE.
Cet écrit a deux objets , le premier de
faire connoître les avantages qui réfulteroient
pour le bonheur public, ſi l'on
publioit une Loi qui ordonnat que les
femmes déſormais n'apporteroient aucune
dot à leurs maris , & qui permit à
tous les Citoyens , & même aux Nobles ,
de choiſir leurs épouſes dans telle claſſe
qu'ils jugeroient à propos , & cela dès
l'âge de 21 ans,ſans pouvoir jamais être
traverſés par aucune eſpece d'autorité,
Un des premiers fruits de cette loi ſeroit
de rendre la population plus active , &
de contribuer au bonheur du pere de
famille qui auroit pluſieurs filles. Il ne
ſeroit plus inquiet ſur leur fort ; il les
éléveroit avec ſoin; il les careſſeroit avec
tendreſſe ; & il verroit avec la joie la plus
douce, dans les charmes naiſſans de ſes
enfans , le gage aſſuré de leur prochain
établiſſement , & les reſſources les plus
heureuſes pour fon crédit, pourſafortune
& pour ſa vieilleſſe. Il n'y auroit plus de
parens aſſez injuftes & affez cruels pour
forcer des filles , & ſouvent des filles
comblées de grâces & de charmes , de ſe
faire Religieuſes. On ne peut s'empêcher
de frémir ici , avec l'Auteur de cet
écrit, quand on fonge qu'il y a dans le
SEPTEMBRE. 1776. 75
Cloître des filles charmantes qui meſurent
avec des yeux égarés la hauteur des
murailles où elles font enfermées ; qui
verſent des torrens de larmes , qui tombent
dans des douleurs muettes & ſtupides
, & qui , pour ſortir de leur état
violent & cruel , n'ont d'autre iſſue que
le tombeau.
Dans le ſyſtème où les femmes n'ap.
porteroient d'autre dot à leurs maris que
de la beauté & des talens cultivés , les
jeunes filles jolies auroient un très-puisfant
motif d'être ſages. La beauté ſeroit
pour elles un des dons lesplusprécieuxde
la nature; au lieu que dans nos moeurs actuelles
c'eſt ſouventunpréſent très-funeste.
Dans les rangs inférieursde la ſociété ,
labeautéengage un très-grand nombrede
femmes dans le déſordre. Perſuadées que
fans fortune les agrémens de la figure ne
font bons à rien pourle mariage , les jolies
filles de nos Artiſans ne réſiſtent point
aux jeunes ſéducteurs qui ſe préſentent,
Le premier pas franchi , elles ne ſavent
plus s'arrêter ; bientôt elles diſparoiſſent
de la maiſon de leurs peres , & viennent
dans les grandes Villes augmenter le
nombre des Courtiſannes. Dans les rangs
ſupérieurs de la ſociété , la beauté eſt
76 MERCURE DE FRANCE.
1
encore un préſent funeſte. Rarement une
jolie fille épouſe l'homme qu'elle aime
le plus ; c'eſt toujours au plus riche de
ſes Amans qu'elle eſt livrée. Avec un
mari qu'elle n'aime point , une femme
peut- elle avoir des moeurs ? & quand
elle ne peut s'eſtimer elle-même , peutelle
être heureuſe ? Cette loi des femmes
fans dot ſeroit donc un moyen de réconcilier
les moeurs & la beauté. De plus,
dans ce ſyſtême enchanteur , où il feroit
permis à un jeune homme de choiſir de
bonne heure celle qu'il ſe deſtine pour
épouſe , la beauté deviendroit la gardienne
des moeurs. Unjeune homme qui
commence ſes relations avec les femmes,
par le commerce des Courtiſannes , vainement
formeroit enſuite une inclination:
il eſt totalement perdu pour les
bonnes moeurs. Au lieu que celui qui
commence ſes relations avec les femmes ,
par l'inclination la plus tendre pour une
fille de ſon âge , ſe reſpecte autant qu'il
la reſpecte elle même. Entouré en quelque
forte par tous les charmes de fa maîtreſſe
, il eſt défendu par eux de laféduction
des autres femmes. Quel empire
d'ailleurs un pere n'auroit-il pas fur fon
fils par l'entremiſe d'une maîtreſſe ! Tous 1
SEPTEMBRE. 1770. 77
1
les Citoyens , peres de familles , qui
habitent la même Ville , pourroient ſe
rendre mutuellement les plus grands fervices
, en chargeant leurs filles d'avertin
leurs amans des torts qu'on leur repro,
che. Les réprimandes des peres ſont pour
l'ordinaire ſi dures , ſi violentes , que rarement
elles obtiennent des fils ce que
les peres voudroient ; mais s'ils employoient
l'organe d'une maîtreſſe pour
propoſer à leurs fils les réformes qu'ils
defirent dans leur conduite , ils reuſſiroient
infailliblement.
!
L'hypotheſe de la loi ici propoſée ,
en dépouillant toutes les femmes des
biens de la fortune , les réduit , ſans distinction,
à la poſition laborieuſe du jeune
Artiſte qui a une fortune à faire. Mais
en forçant les femmes d'acquérir des talens
, on augmente leur bonheur , on
éténd l'empire de leurs charmes , on leur
aſſure des confolations & des douceurs
dans leur vieilleſſe. <<
-Nous ſommes d'accord avec vous ;
dira-t-on à l'Auteur du projet , que dans
votre ſyſtême toutes les filles qui auront
de la beauté feront aſſurées d'être établies
,& cet avantage conſidérable eſt un
78 MERCURE DE FRANCE.
"
motif très - preſſant pour que votre ſys
tême ſoit admis : mais que ferez - vous
des laides ? L'Auteur répond que fort
ſyſtême une fois établi , il n'y aura plus
de laides femmes. Quoique je four
niſſe , dit-il , aux jolies filles un motif
„ très-preſſant de ſe perfectionner , les
laides auront un motif encore plus
„ preſſant de s'inſtruire; il fera queſtion
pour celles ci de faire oublier quelques
traits désagréables qu'elles auront dans
la figure, par la ſupériorité des talens
» & des grâces. On s'accoutume au viſage
le plus beau. Mais , dans une femme ,
l'art de ſe faire admirer par une dé
marche noble, de prendre dans toutes
les poſitions une attitude gracieuſe , de
„n'avoir rien de gauche dans le mouve
ment des bras , de ſourire à propos , de
ſe taire avec eſprit , de parler avec
„ agrément , de montrer un intérêt flatteur
à tout ce qui ſe dit autour de ſoi ,
de développer enfin toutes ces grâces
fans affectation, cet art charmant , divin
, & qui eſt ſi rare , exerce ſur les
hommes un enchantement continuel &
„ toujours nouveau. Une laide qui auroit
toutes les graces dont je viens de par.
ler, dont l'eſprit feroit encore nourri
: SEPTEMBRE. 1776. 79
» par la lecture , & qui ſachant la muſique
„ parfaitement , chanteroit & s'accom
„ pagneroit elle - même , d'une maniere
ſupérieure , avec le clavecin ou la gui-
„ tarre , une laide auſſi intéreſſante ,auſſi
charmante , feroit certainement oublier
„ les imperfections de ſa figure, & trou-
„veroit encore plus d'admirateurs que la
plus belle femme qui ne ſeroit point
ornée , comme elle , de la ſéduiſan-
„ te parure de tous ces talens enchanteurs"
.
L'Auteur de la loi propoſée prévient
ici une grande objection , en faiſant voir
que de toutes les filles du Royaume , ce
ſeroit les filles de qualité à qui ſon
ſyſtême ſeroit le plus favorable. Les
grands Seigneurs n'ayant plus à prétendre
, en ſe mariant , aucune augmentation
de fortune , épouſeroient preſque toujours
une fille de leur claſſe. Où trouveroientils
une demoiselle mieux élevée & plus
aimable qu'une fille de qualité ? En fuppoſant
d'ailleurs que cette liberté ent
quelques inconvéniens , comme les bonnes
moeurs doivent être préférées , ſans
ménagement , à tout autre motif, il vaut
beaucoup mieux qu'une femme de baſſe
extraction &d'une beauté extraordinaire
80 MERCURE DE FRANCE.
ſoit l'épouſe d'un Grand , que de voir ce
Grand vivre publiquement avec cette
femme , en qualité de maîtreſſe , tandis
qu'il a une épouſe chez lui. Il y a plus ;
pour le bonheur public beaucoup plus
digne de conſidération que l'orgueil des
Grands , il ſeroit fort à déſirer que les
trés-belles femmes qui naiſſent dans les
claſſes inférieures , fuſſent mariées toutes
de maniere à contenter leur vanité ,
afin de ſauver à la ſociété le mal qu'elles
y feroient en qualité de courtiſannes.
L'Auteur n'ignore pas toutes les objections
que l'on pourroit faire contre
les loix qu'il propoſe, & n'entreprend
point de les refuter , cela le conduiroit
trop loin ; il conſent même qu'on le conſidere
comme un Prédicateur qui ſe fatigue
fans fruit; &, dans cette ſuppoſition,
il continue de faire voir les avantages
multipliés de ſon nouveau ſyſtême delégiflation
, dans l'eſpérance peut être que
dans deux ou trois mille ans d'ici , le
luxe étant moins actif, & le tribunal de
l'opinion ayant enfin perdu un peu de
fon autorité , on pourra adopter les réformes
qu'il propoſe.
ر ک
i
Dans la ſeconde partie de ce même
Ou
SEPTEMBRE. 1776. 81
:
Ouvrage , l'Amateur du Coliſée décrit
les amufemens du genre le plus intéreſ.
fant & le plus noble qu'on pourroit donner
à la Nation, dans le Coliſée. Toujours
échauffé par l'amour du bien public ,
il change cet édifice, aujourd'hui le rendez
- vous des oiſifs & des courtiſannes ,
en un temple dela vertu. Il y fait prononcer
par le Magiftrat l'éloge de ceux qui
ont bien mérité de la patrie ou de la
ſociété. Cet éloge ,dans lequell'Ecrivain
nous rappelle avec ſentiment pluſieurs
belles actions de nos Concitoyens , ne fait
pas moins d'honneur àfon coeur qu'à fon
eſprit: Il nous donne enfin à la place de
ces niaiſeries offertes à la curioſité du
Parifien , le ſpectacle enchanteur de la
vertu honorée par des hommages publics,
Il eſt fâcheux que tout ceci ne ſoit qu'un
beau ſonge.
:
Guillaume de Naſſau , ou Fondation des
Provinces - Unies; par M. Bitaubé , de
l'Académie Royale des Sciences &
Belles - Lettres de Berlin, Nouvelle
édition; conſidérablement augmentée
& corrigée. Volume in-80 très-bien
imprimé , & orné d'un frontifpice
deſſiné & gravé par J. M. Moreau le
F
82 MERCURE DE FRANCE.
jeune. A Paris , chez Prault , Imprim
Quai de Gévres.
P
L'action que M. Bitaubé s'eſt propoſée
dans ce poëme en proſe , diviſé en dix
chants , eſt Guillaume fondant la Répu
blique des Provinces Unies. Cette action
ſe termine à l'union d'Utrecht. Tout ce
qui eſt au-delà n'entre dans le plan que
comme en perſpective. L'Ecrivain s'eſt
placé au milieu de l'action ; le noeud eſt
en récit; les obſtacles & le dénouement
arrivent à peu près dans le cours d'une
année.
La premiere édition de ce poëme a été
publiée en 1773 , & on a rendu juſtice
au choix du ſujet , qui a cette grandeur
digne de l'épopée & cette importance
indépendante de tout intérêt, de tout
ſyſtême , de tout préjugé national. En
effet , la haine de la tyrannie eſt ſi générálement
enracinée dans les coeurs , que
le ſpectacle d'une Nation qui la combat
& qui en triomphe , ne peut être étranger.
L'Auteur , écrivain laborieux & qui
ne néglige rien decequi peutlui mériter
de plus en plus l'eſtime des Gens de
lettres , a fait dans cette nouvelle édition
des changements & des corrections
SEPTEMBRE. 1776. 83
:
+
qui contribueront à tendre la lecture de
fon poëme plus intéreſſante. L'hiſtoire
lui a fourni de nouveaux matériaux, &
il a mis à profit de nouveaux embelliffemens
que lui préſentoit l'imagination.
M. Bitaubé a fur-tout réuſſi à jeter plus
d'action dans le poëme. Une partie confidérable
de ſes corrections regarde le
ſtyle , qui , en pluſieurs endroits , paroiffoit
trop coupé & chargé d'inverſions
peu naturelles.
1
Un dialogue eſt ici ſubſtituéà la préface
dela premiere édition. Dans ce dialogue ,
qui eſt ſuppoſé être entre l'Auteur & un
Journaliſte , M. Bitaubé ſe fait faire les
principales objections ou critiques , dont
le fond & la forme de ſonQuvrage pouvoient
être ſuſceptibles. Est- ce une hiftoire
, un roman , ou un livre d'un genre
nouveau? lui demande: le Journaliſte
L'Auteur répond qu'il n'en fait rien , que
c'eſt au Public à le nommer ; d'ailleurs
qu'il s'embarraſſe peu du genre , & qu'il
eſt de l'avis de celui qui a dit qu'il n'y
avoit de mauvais que legenre ennuyeux.
Alors , réplique le Journaliſte , on dira
que c'eſt un poëme en proſe, ce qui
amene des difcuffions fur ces fortes de
poëmes. Il en réſulte que M. Bitaube
?
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
و د
prétend ſeulement avoir écrit en profe
poëtique. ,, Cette profe , continue t-il ,
,, eſt auſſi noble & quelquefois plus har-
,,die que la proſe oratoire:ſes inverſions
„peuvent être plus fréquentes & plus
,,audacieuses; ſes épithetes plus nom-
,, breuſes & plus pittoreſques. Elle n'a
,, pas beſoin , autant que le ſtyle ora-
,, toire , de cacher l'art : cependant il
,, ne lui conviendroit pas de revêtir tous
,,les ornemens de la poëfie; elle fortiroit
de fön genre & deviendroit ampoulée.
On pourroit la placer entre la poëſie
& le genre oratoire , puiſqu'elle emprunte
quelque choſe de l'une & de
,,l'autre. Malgré le ſentiment de ceux
,, qui veulent que l'on traduiſe les Poëtes
و د
en vers , on lit avec plaifir les bonnes
,, traductions en profe. Il ne feroit done
,, pas impoſſible d'écrire un Ouvrage ori-
,, ginal , dans le ſtyle que d'habiles Ecri-
,, vains ont employé avec ſuccès pour
„traduire les Poëtes. " -
Les poemes en proſe ont été inconnus
aux Anciens. ,, Cette objection , répond
M. B. eſt elle bien philoſophique ? Ne
nous fera-t-il jamais permis de nous
Décarter de la route qu'ils nous ont tracée
? Sommes - nous dans les mêmes
ود
:
5
1
SEPTEMBRE. 1776. 85
; circonstances ? Avons - nous la même
,, langue ? N'eſt-il pas au moins proba-
„ ble que ſi les anciens avoient eu ,
,, comme nous , le joug de la rime , il ſe
,, feroit trouvé ploſieurs Ecrivains qui ,
,, ſur-tout dans des Ouvrages de quelque
„ étendue , auroient cherché à s'en af-
,, franchir ? Quand ils ne l'auroient pas
,, tenté , leur exemple eût-il été une loi
,, inviolable ? Ils n'ont point eu de comé-
,, dies en profe & nous en avons . Mais
,, que voulez-vous dire ?Platon ne prend-
و د
il pas quelquefois le ton élevé de la
,, poësie , & ne l'a-t-on pas regardé com-
,, me le Poëte des Philoſophes ? On
,, doute ſi nos poëſies ſacrées , ces odes
,, dont aucun Poëte n'a pu égaler l'éléva-
,, tion , ſont écrites en vers ; & il ſemble
,, que le langage de David eft , comme
,, celui de Job , le langage d'une proſe
meſurée , qui , par rapport au nôtre ,
tient le milieu entre la proſe ordinaire
,,& la verſification,mais qui, par lagran-
,, deur des idées , peut fuppléer à ce qui
,,lui manque. Ceux qui vantent le plus
,, les Anciens , ne ſauroient ſe flatter de
” les avoir étudiés avec plus de goût que
,, Fénélon ; & cependant,en imitant les
,,beaux endroits d'Homere , de Sopho- L
F3
88 MERCURE DE FRANCE.
1
cle & de Virgile, il écrivit en profe. "
On objecte à M. Bitaubé que Fénélon ne
prétendit pas faire un poëme. ,, Que nous
,,importe, répart l'Ecrivain , pourvu
qu'en s'abandonnant à ſon génie il ait
fait un Ouvrage qui reſſemble , non à
un poëme médiocre, mais au plus ex-
,, cellent des poëmes ; tandis qu'on dif-
,, pute dans quel rang on le placera , on
و د
و د
و د
ſe lit plus que bien des poëmes épi-
,, ques. La proſe poëtique ne pourroit
,, elle pas ſuppléer aux vers blancs, qu'on
,,n'oferoit actuellement introduire dans
,, notre langue , & que poſſédent la plu-
,, part des Nations modernes qui cul
,, tivent les lettres , enſorte que leurs
Poëtes peuvent ſuivre la pente de
leur eſprit , recevoir ou rejeter la
,, rime. "
ود
ود
M. Bitaubé ſe fait faire encore quelques
objections , auxquelles il répond ;
mais ſes réponſes ne font point toujours
fans réplique. On aura de la peine à ſe
perfuader qu'un Ecrivain qui veut com
poſer un poème épique en François , dans
une langue par conséquent d'une proſos
die peu ſenſible , & privée des inverſions
&autres avantages quepoſſédoientles langues
grecques&latines,puiſſe ſepaſſerde
SEPTEMBRE. 1776. 87
l'harmonie réſultante de la meſure & du
retour des mêmes fons. L'épopée était
de récit d'une action héroïque & merveilleuſe
, ſuffit - il que le langage que
l'on emploie s'éleve au deſſus du langage
ordinaire ? Ne faut-il pas qu'il ſoitencore
le pluspittoreſque & le plus harmonieux
que l'on puiſſe prendre, puiſque le but
des beaux - arts eſt de nous dérober , en
quelque forte , à la foule des objets qui
nous environnent , & de nous préſenter
l'image de la perfection ? Il ſemble donc
aujourd'hui décidé qu'un poëme épique
François écrit en proſe,& privé par conféquent
des attraits de la verſification ,
doit être rélégué dans la claſſe des Romans
ou des fictons hiſtoriques ; &
l'Ouvrage de M. Bitaubé obtiendra, ſous
ce titre, un rang diftingué dans cette
claffe.
1
Don Quichotte femelle ; traduction libre
de l'Anglois ; 2 vol. in-12. prix 21. 8f.
br. A Lyon; & ſe trouve à Paris , chez
Lacombe , Lib, rue Chriſtine.
3
Le Don Quichotte femelle eſt une jeune
Angloiſe de qualité , née & élevée à la
campagne , éloignée de toute efpece de
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
ſociété , qui n'ayant , pour charmer fon
ennui , que les Romans héroïques de
Mademoiselle de Scudéry , traduits en
Anglois , & autres ſemblables , en fait
fon unique étude , les regarde comme
des tableaux vrais de l'humanité , & fe
fait un ſyſtême d'héroïſme ſur les portraits
outrés qu'ils renferment. Une différence
entre Arabella , l'héroïne de ce
Roman , & Don Quichotte, c'eſt que la
jeune viſionnaire intereſſe par ſa beauté,
ſa jeuneſſe & fa candeur , en même
temps qu'on s'amuſe de la peinture `de
ſon ridicule. Faifant , comme ſon modele
, des raiſonnemens très - ſages ſur
toute autre matiere , elle eſt de même
entêtée des idées chimériques qu'elle a
puiſées dans ſes lectures , & les applique
à toutes les circonstances. Sa façon de
voir , de penſer , d'agir , font également
romaneſques, On ſent que ce caractere
une fois établi , l'Auteur a fu en tirer
parti dans les différentes circonstances où
il place Arabella. La tête remplie d'idées
d'enlèvemens, elle prend tous les jeunes
gens qui l'approchent & cherchent à lui
faireleur cour, pour des raviſſeurs prêts
à l'enlever. Elle va même juſqu'à prendre
un garçon jardinier d'aſſez bonne mine ,
SEPTEMBRE. 1776. 89
pour unAmant déguisé. Enfin ſe promenant
un jour fur le bord d'une riviere,
elle ſe perfuade que quelques hommes
qu'elle voit venir du côté où elle eſt ,
font dans le deſſein de l'enlever , & fe
jette dans la riviere pour la paſſer à la
nage , afin d'échapper a leur prétendue
pourſuite. Elle eſt ſur le point de ſe
noyer. On la retire de l'eau , & on la
ramene chez elle malade , & en trèsgrand
danger. Elle en réchappe cependant.
Un Prêtre reſpectable , qu'on avoit
appellé auprès d'elle , parvient , pendant
ſa convalefcence , à diſſiper , par des raiſonnemens
ſages , les chimeres, de ſon
imagination & à guérir entierement fa
manie. Arabella , doublement rétablie,
finit par donner ſa main à un homme aimable
auquel elle étoit deſtinée , & dont
le bonheur dépendoit de ſa guériſon.
Malgré les changemens avantageux
que le Traducteur a fait à ce Roman ,
qui , traduit littéralement , n'auroit guere
pu réuſſir dans notre langue; on trouvera
peut être encore que l'Auteur a quelquefois
trop outré le ridicule de ſon Héroïne.
Quoi qu'il en ſoit, on lit cet. Ouvrage
avec intérêt & avec agrément.
ς
4 F5
50 MERCURE DE FRANCE.
LI
L'Excellence de la méthode Sultonienne
d'inoculer la petite vérole , ou Réponſe
aux objections faites contre cette méthode
, & recueillies dans la Diſſertation
de M. Preſſavin , Maître en Chirurgie
à Lyon ; par Michel ô Ryan , D.
M. de Montpellier.
Qui fragili quærens illidere dentem,
: Offendit folido. :
HOR.
;
Brochure in - 12. A Avignon ; & fe
trouve à Paris , chez Didot jeune ,
Quai des Auguſtins.
१ Cette Réponſe doit être jointe à la
Differtation de M. Preſſavin contre l'inoculation
angloiſe. C'eſt par de pareils
écrits contradictoires que celui qui ,étranger
à tout ſyſtême , cherche ſincerement
Te vrai , peut s'inſtruire & s'éclairer.
Coup d'Eſſai d'un Ecolier , on poëfies de
M. d'Eſpi ***. A Paris , chez Vincent
, Impr. Libr. rue des Mathurins ,
hôtel de Clugny, 1776 ; in-89.
:
Ce Recueil eft composé d'odes , d'épîSEPTEMBRE.
:
1776. gr
tres , d'épigrammes & de poësies diverfes.
Toutes ces pieces annoncent de la
facilité , de la fécondité &un vrai talent
pour la poëfie , ſi l'on confidere fur-tout
l'extrême jeuneſſe de l'Auteur , qui ne
paroit pas avoir plus de quinze à ſeize
ans , s'il faut s'en rapporter à la lettre
d'un Académicien de Marseille , imprimée
à la tête du volume , & à une note
dont elle eſt accompagnée , ſuivant laquelle
l'Auteur n'a pas encore achevé ſes
études. Auſſi les fruits de ſa veine paroîtront-
ils en général un peu précoces. On
y trouve , commeon peut bien le penſer ,
des traces fréquentes du Poëte adolefcent.
Ils annoncent des diſpoſitions heureuſes
, mais qu'ilfaut laiſſer marir. Nous
allons rapporter quelques ſtrophes d'une
odefur la Mort , qui nous ont parues trèspropres
à donner une idée favorable de
ces diſpoſitions.
Toi que je dois attendre , & dont l'aſpect m'étonne ,
Qui ſoumets à tes loix la chaumiere & le trône,
O mort ! terrible mort ! fléau de l'Univers !
Accablé ſous le poids des maux où je fuccombe ,
J'oſe , au bord de la tombe ,
Eleyer juſqu'à toi mes accens & mes vers.
92 MERCURE DE FRANCE .
Des volontés de Dieu , miniſtre redoutable ,
Quelle eſt de ton pouvoir l'étendue incroyable P
Sommes-nous tous entiers en butte à ton courroux ?
Au-delà de nos corps n'eſt-il point de limites ,
Par Dieu même preſcrites ,
{
Qui puiſſent arrêter la fureur de tes coups ?
!
En ouvrant au ſoleil nos paupieres craintives ,
Jetés , abandonnés ſur une mer fans rives ,
Es-tu cet heureux port que notre coeur attend ?
Ou bien , ſans nous offrir que l'horreur du naufrage ,
Vils jouets de ta rage ,
Nous dois-tu replonger aux gouffres du néant ?
Non , je ne le crois point. Non , malgré l'étendue
De ce doute effrayant dont mon ame eſt émuc ,
O mort ! mon front ſerein jamais ne pâlira.
Quoi! d'un Dieu bienfaiſant la ſageſſe infinie ,
M'auroit donné la vie
r
Pour me rendre au limon d'où ſa main me tira !
•
L'ame , eſſence d'un Dieu , peut elle être matiere ?
C'eſt d'un coeur empeſté que part ce ſentiment.
A l'aſpect des forfaits dont tu fouilles la terre ,
La crainte du tonnerre
Te fait ſeule , o mortel , defirer le néant.
:
۱ SEPTEMBRE. 1776. 93
47
-
Tremble , ton heure approche & ton fort ſe prépare .
La mort , qui fur ton front leve ſa faulx barbare ,
Va tirer le bandeau dont tes yeux font couverts .
Le temps fuit ; elle avance , & fon bras inviſible
Montre , au moment terrible ,
La sombre vérité cachée à l'Univers.
Ces vers ne ſont pas , à beaucoup
près , exempts de défauts; mais de pareils
Coups d'Eſſai de la part d'un Ecolier ,
fur- tout dans un genre auffi difficile ,
promettent certainement beaucoup pour
l'avenir.
;
J
Moliere , Drame en cinq actes , en profe ,
imitié de Goldoni , par M. Mercier ;
prix 3 liv. A Amſterdam;& ſe trouve
à Paris chez les Libraires qui vendent
les nouveautés; 1776, in-80.
Ce Drame eſt imité d'une piece italienne
de Goldoni , intitulée , il Moliere.
" J'ai pensé , dit M. Mercier dans fa
préface, que cette piece paſſeroit avec
.., avantage fur notre ſcene ,parce que le
ſujet étant national&rappellant la mémoire
d'un de nos grands hommes ,
و د
1
4
94 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
ق و
devoit nous plaire& nous intéreſſer
de préférence. L'on ne verra pas , je
crois , fans quelque plaiſir , le pere de
la Comédie Françoiſe monter à fon
,, tour ſur ce même Théâtre qu'il a rendu
"
ود
و د
ſi illuftre , & figurer parmi les perſon-
,, nages enfans de fon génie. Il paroîtra
,, revivre ſous de fideles crayons , &
, d'ailleurs il offrira , par ſes moeurs pein-
, tes au naturel , un tableau de la vie
5, privée de l'homme de lettres ; ce point
,, de vue n'eſt point à dédaigner. Il de-
" vient fur-tout très-piquant , lorſqu'il
,, s'agit d'un de ces Ecrivains célebres
dont la curioſité publique aime à s'en-
,, tretenir; la curiofité alors devient ine-
,, puiſable tant ſur les traits de leur
caractere que ſur les aventures parti
culieres de leur vie" .
و د
1
:
1
Avant de rendre compte du Drame
de M. Mercier , nous allons rapporter
quelques-unes de ſes obfervations ſur le
génie de Moliere. ,, Moliere eſt parmi
,, nous le Poëte qui ait confulté davan-
و د
tage la nature,& qui ait mis fur notre
ſcene le plus d'expreffion & de vérité.
Peintre fidele & franc , il a caché l'art
,, que les autres montrent trop; chez lui
on ne voit , on n'entend que ſes per
و د
و د
"
SEPTEMBRE. 1776. 25
ſonnages , & le tableau ne paroît ſi
juſte que parce que fa maniere eſt in-
„ génue. Auſſi conſerve-t - il parmi les
„ Poëtes dramatiques la phyſionomie que
„ La Fontaine a parmi les Fabuliſtes ; &
„ l'homme inſtruit qui , vers ſa quaran-
„tieme année , ſe dégoûte ordinairement
„ de la Tragédie françoiſe , qu'il apper-
„ çoit peuplée d'êtres factices, decouvre
„ une certaine profondeur dans les Pieces
de notre Poëte ; il quitte volontiers le
romaneſque pour porter ſon attention
ſur des paſſions plus naturelles & des
caracteres qu'il peut retrouver dans le
» monde.... Vu du côté du génie , dit
plus bas M. Mercier , c'eſt certainement
„le premier des Dramatiſtes , en ce qu'il
„ eſtoriginal& naïf; cette derniere qua
lité eſt ſi rare & fi précieuſe, c'eſt un
caractere ſi frappant, fi distinctif qu'il
fait tout-à-coup d'un Auteur un homme
à party & l'on compte au premier
coup d'oeil les rares Ecrivains doués de
cetalent fuprême : il ceſſe alors d'être
soumis à la difcuffion qui tyranniſe
lés renommées ſubalternes ... D'ailleurs
enjoué & profond , philoſophe aima-
„ ble , plein de graces & de force , en
„ frondant les travers de l'homme , il le
96 MERCURE DE FRANCE.
„ conſole , & fouriant le premier à ſes
„ foibleſſes , il lui en fait goûter la ſa-
„ tire".
La ſcene du Drame eſt à Paris , dans
la maiſon de Moliere. On fait que ce
grand homme avoit traduit Lucrece en
entier , & qu'il avoit beaucoup travaillé
ſa traduction , qui lui étoit plus chere
qu'aucun autre de ſes Ouvrages. Un jour
un Domeſtique en prit par mégarde un
cahier pour en faire des papillotes. Moliere
en fut ſi ému , que dans ſa colere il
jeta le reſte au feu & ne tarda pas à s'en
repentir. Cette anecdote eſt miſe en ac.
tion dans les fix premieres ſcenes du premier
acte. Dans la ſeptieme, on voit
paroître Chapelle, dont le caractere gai
& léger , contraſte parfaitement avec
celui de Moliere. Cette ſcene renferme
l'expoſition de la piece, dont le fonds
roule ſur deux circonstances de la vie
de Moliere qu'on a rapprochées : la repréſentation
du Tartuffe, à laquelle les
faux dévots apporterent des obſtacles ,
qui furent levés par l'ordre exprès du
Roi ; & l'amour de Moliere pour la fille
de la Béjart , Comédienne , qu'il épouſa ,
&qui paroît ici ſous le nom d'Iſabelle.
Elle ſurvient dans la ſcene neuvieme , au
moment
SEPTEMBRE. 16. 97 :
moment où Chapelle vient dequitter Moliere
& s'entretient avec ce dernier de
leur mutuel amour , & des craintes que
lui caufent la jalouſie & les violences de
ſa mere. Ils feignent de répéter des rôles
en appercevant la Béjart , qui , après avoir
fait fortir ſa fille, s'efforce de ſonder les
diſpoſitions de Moliere qu'elle voudroit
épouſer , mais dont elle ſoupçonne l'inclination.
Moliere élude adroitement toutes
ſes queſtions , & ſe voit tirer d'embarras
par l'arrivée de la Thorilliere , Comédien
de ſa Troupe , & ſon ami , qu'il
avoit dépêché vers le Roi , & qui apporte
l'ordre de laiſſer jouer le Tartuffe. Moliere
tranſporte de joie à cette nouvelle ,
ordonne qu'on aille arracher ſur le champ
les affiches , qu'on en ſubſtitue de nouvelles
, & qu'on annonce pour le même
ſoir la repréſentation de l'Impoſteur.
1 Dans le ſecond acte , Pirlon , faux dévôt
, ennemi de Moliere , ſe gliſſe dans
fa maiſon en fon abſence , & parvient à
mettre le trouble dans ſon ménage. Il
commence par ſéduire ſa ſervante la Forêt
, en lui promettant une meilleure con.
dition , & s'introduit auprès d'Iſabelle &
de la Béjart. Il affure à la première que
: G
98 MERCURE DE FRANCE..
Moliere eſt infidele , & perfuade à la
ſeconde qu'il doit enlever ſa fille après le
ſpectacle ; ſe propoſant par cette imposture
de les empêcher de jouer , & de faire
manquer la repréſentation de la piece.
Cette fourberie lui réuffit , ſurtout auprès
de la mere , qui eſt furieuſe. Moliere
arrive ; la Béjart le reçoit très- mal , & lui
déclare que ni elle , ni ſa fille ne joueront
dans la piece nouvelle. Moliere reſte
ſtupéfait : mais fon ami la Thorilliere ſe
charge de faire entendre raiſon aux deux
femmes & fort dans ce deſſein.
Au troiſieme acte , la Thorilliere revient.
Il a déterminé , non fans peine ,
les deux femmes à jouer. Il découvre à
Moliere la fourberie de Pirlon ; il en a
tiré l'aveu de la Forêt , qui , ſéduite par
les promeſſes de l'hypocrite , avoit d'abord
demandé fon congé ; mais qui ſe répent
d'avoir ajouté foi aux discours de ce méchant
homme. Moliere imagine , pour
fe venger , de tâcher de ſe procurer le
manteau & le chapeau de Pirlon , pour
jouer le rôle du Tartuffe. La Forêt ſe
charge d'exécuter ce projet. Pirlon vient :
elle le fait affeoir en l'aſſurant qu'il n'y
a perſonne dans la maiſon , & lui fait
SEPTEMBRE. 1776. 99
quitter ſon chapeau & fon manteau , fous
prétexte de la trop grande chaleur. On
entend du bruit; la Forêt , feignant que
c'eſt Moliere qui revient , fait cacher
Pirlon à la hâte dans un petit cabinet ,
où elle le ferme à clef , & où il reſte fort
mal à ſon aiſe ; & porte le chapeau &
le manteau à Moliere , qui s'en affuble
avant de partir pour la Comédie. :
La piece ſe joue dans l'intervalle du
troiſieme au quatrieme acte , & va aux
nues. La Forêt délivre Pirlon , qui a reſté
enfermé pendant tout le temps du ſpectacle
, & lui rend ſon manteau & fon
chapeau en ſe moquant de lui. Il fort
furieux , & rentre un moment après ,
priant la Forêt de le cacher encore , parce
qu'il a été reconnu , en fortant , par pluſieurs
perſonnes , qui ont commencé à
s'attrouper autour de lui & à le pourſuivre
avec des huées. Après quelques difficultés
, elle le fait cacher dans une chambre
voiſine. On revient de la Comédie.
Moliere voit avec peine les mauvais traitemens
que la Béjart , toujours jalouſe,
fait ſouffrir à ſa fille. La Thorilliere pas
roît ſurpris qu'un ſi grand homme , dans
un moment où il ne doit s'occuper que
de ſa gloire , s'abandonne aux foins d'une
G2
100 FRANCE. MERCURE DE 1
paffion amoureuse. Mon ami , répond
Moliere , la gloire est belle , mais elle altere
& ne rafraîchit point. Le quatrieme
acte eſt terminé par la ſcene d'un Mar
quis & d'un Comte que Chapelle amene
chez Moliere , qu'ils viennent complimenter
ſur le ſuccès de ſa piece. Ce font
deux ignorans du bel air qui ſe piquent
dé juger de tout fans ſe connoître à rien ,
& qui font gauchement à Moliere des éloges
ridicules de ſa piece, dont ils n'ont
vu que la derniere ſcene; le Comte ayant
paſſé preſque tout le temps de la repréſentation
au foyer , auprès d'une petite
Danseuse , & le Marquis dans la rue à
prendre l'air. Moliere les retient à fouper
avec Chapelle.
P
Au cinquieme acte , Moliere , qui s'eſt
levé de table avant les autres convives ,
paroît travaillant dans ſon cabinet. Une
jeune perſonne honnète , preſſée par le
malheur , vient ſe préſenter à lui avec
une lettre de recommandation , pour le
prier de la recevoir Comédienne dans ſa
Troupe. Il la détourne de cette réſolution
, & lai donne une lettre pour le
Chef d'une Manufacture , qu'il charge
d'en avoir foin , & de lui apprendre un
métier. A peine remis à ſon travail , il
SEPTEMBRE. 1776. ΙΟΙ
L
eft interrompu une ſeconde fois par Ifabelle
, qui vient implorer ſa protection
contre les violences de fa mere , qui veut
la faire partir dès le lendemain. Elle eſt
réſolue de tout ofer pour ſe ſouſtraire à
cette tyrannie ; mais Moliere , loin de
ſe prêter à aucune démarche irréguliere ,
l'exhorte à ne pas manquer à ce qu'elle
doit à ſa mere & à elle- même. On entend
du bruit: Moliere veut faire cacher
Iſabelle dans la même chambre où la Forêt
avoit déjà fait cacher Pirlon , qui eſt
découvert , & auquel Moliere fait les
reproches les plus fanglans , croyant qu'il
s'eſt gliſſé furtivement dans ſa maiſon
pour épier ſa conduite. La Béjart entre
furieuſe au même inſtant , & accuſe Moliere
d'avoir ſéduit ſa fille. Pirlon démentant
fon caractere & ſe repentant de
ſa conduite , rend hommage à la vérité ,
& juftifie Moliere en racontant ce qu'il
vient d'entendre , pendant qu'il étoit caché.
Toute la compagnie qui étoit à ſouper
chez Moliere , montre une grande
furpriſe de tout ce désordre. Moliere
leur en ayant expliqué la cauſe , chacun
preſſe la Béjart de ne plus s'oppoſer au
bonheur de ſa fille & de l'illuſtre Poëte
dramatique. Elle ſe rend enfin , & conſent
à leur union. G3
4
102 MERCURE DE FRANCE .
Tel eſt ce Drame , qui fait honneur
à M. Mercier , & qui eſt un hommage
de fa part à la mémoire de Moliere,
Recherches fur la nature de l'homme , conſidéré
dans l'état de ſanté & dans l'état
de maladie ; par M. Fabre , Maître en
Chirurgie , Profeſſeur Royal du College
de Chirurgie. A Paris , chez
Delalain , Libraire , rue & à côté de
la Comédie Françoiſe.
Cet ouvrage , rempli d'obſervations de
phyſiologie , de phyſique & même de
métaphysique , a pour but d'expliquer les
principaux phénomenes du corps humain ,
& de comparer quelquefois , en réfutant
les ſyſtêmes qui font relatifs aux différens
objets dont l'Auteur entreprend l'examen.
L'Auteur regarde la ſenſibilité phyſique
comme le principe de l'exiſtence qui nous
eſt commune avec les bêtes , & qui ſuffit
ſeule pour exécuter les principales fonctions
de l'économie animale , ſans le concours
d'aucun être intelligent. Il n'en
ſoutient pas moins la ſpiritualité de l'ame
comme un dogme généralement avoué des
Sages , auquel la pratique même & l'exercice
journalier de l'art de conſerver & de
1
1
SEPTEMBRE. 1776. 103
rétablir la ſanté ,doivent ramener à tout moment.
Tout ce qu'il obſerve ſur les fonctions
vitales , naturelles & animales ne le
conduit nullement à adopter l'opinion de
ceux qui ont recours , foit au ſyſtème des
nerfs , ſoit aux mouvemens volontaires
des muſcles , ſoit au cours des eſprits animaux
, pour expliquer toutes les actions
de l'homme même les plus ſpirituelles.
Les obſervations anatomiques , loin de
détruire l'importante vérité de la ſpiritualité
de l'ame , nous montrent au contraire
qu'il eſt impoſſible que les ſenſations , les
actions de l'homme & les mouvemens de
ſa machine , aient pour cauſe phyſique
une ame matérielle. Comment pourroiton
prouver qu'un être auſſi limité ſuffiroit
à cette variété infinie d'actions & de mouvemens
de tout genre ? Cet être feroit
agir phyſiquement tous les nerfs , & il en
ignoreroit totalement la ſtructure intérieure
& le jeu qu'il y déploie. Il feroit mouvoir
tous les muſcles du corps , malgré
la variété infinie des plans divers , ſelon
leſquels leurs fibres charnues font diſpoſées;
il feroit tout, il régleroit tout : &
néanmoins cette eſpece de divinité n'auroit
point la plus fombre connoiſſance
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
des merveilleux reſſorts qu'il feroit jouer.
Voilà les abſurdités qu'il faut dévorer
en admettant une ame matérielle. La
méchanique des fonctions vitales , & de
toutes celles qu'on remarque dans l'homme
, n'a point conduit noire Auteur à de
pareilles conféquences. C'eſt faute d'avoir
connu , dit- il, la ligne de ſéparation
, que la Créateur a tirée entre l'ame
& le corps , que l'on eſt tombé dans une
foule d'erreurs fur la nature de l'homme.
Tous les vifceres & toute leur force motrice
, combinés enſemble , ne fauroient
remplir l'intervalle immenſe qu'il y a entre
la penſée & le ſentiment , entre
l'homme & la bête.
L'Auteur des Recherches s'explique
non feulement avec exactitude & avec
clarté ſur ces vérités importantes ; mais
il en tire auſſi les conféquences les plus
útiles pour la même pratique. En effet ,
les premieres vérités de la métaphyſique
font eſſentiellement liées aux premieres
notions de la morale. Dans une analyſe
philofophique , comme on l'a judicieuſement
obſervé , on ne ſauroit les ſéparer
; auffi cet Ecrivain ſe fait un devoir
d'inſiſter ſur les puiſſances impérieuſes
▼
SEPTEMBRE. 1776. 105
de notre ame , ſur les organes des mouvemens
ſoumis à la volonté. Elle a ainſi
le pouvoir de régler la conduite de l'homme
, ſuivant les principes de la morale &
de la religion , malgré le vice de la conſtitution
naturelle , malgré l'influence d'une
mauvaiſe éducation , du climat , de
l'exemple , &c. Quoi qu'elle ne puiſſe
pas changer la nature de l'impreſſion que
ces objets extérieurs font ſur les fens ,
elle eſt la maîtreſſe d'en arrêter les effets ;
& c'eſt ainſi , dit l'Auteur, qu'elle dompte
, quand elle veut, les paffions les plus
effrénées. Que l'homme ſe connoiſſe
donc enfin ; qu'il ne ſe réduiſe point à
و د
११
و د
ود
la condition des animaux , dont les
,, actions font néceſſairement déterminées
,, par le méchaniſme de leur organiſation.
,, Oui , je me ſens au-deſſus de cette fatalité
, ajoute ce Philoſophe ; j'ai le
ſentiment intime d'une volonté libre ;
& fi je n'agis comme les bêtes , que
,, par l'impulfion de mes ſens , je ſuis un
"
”
و ر
و د
lâche qui dégrade la nobleſſe de mon
" étre." ' C'eſt ainſi que s'exprime cet
Auteur , qui nous a déjà donné un autre
Ouvrage intitulé : Effais fur plusieurs
points de philosophie , de pathologie & de
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
thérapeutique , où se trouvent pluſieurs
articles rélatifs à l'Ouvrage clair & méthodique
que nous annonçons.
Lettres de quelques Juifs Portugais & Allemands
, à M. de Voltaire ; quatrieme
édition. A Paris , chez Moutard , rue
du Hurepoix.
Nous ne pouvons que ſouſcrire au jugement
du Cenſeur Royal , M. l'Abbé
du Voiſin , Docteur de Sorbonne. ,, Une
,, érudition , dit- il , profonde & variée ,
و د
و د
”
و د
des vues neuves , une critique toujours
décente , un développement heureux
des loix de Moyfe , ont aſſuré le fuccès
& la réputation de cet Ouvrage."
Les Juifs , Auteurs de ces Lettres , réuniſſent
à beaucoup de connoiſſances & de
recherches , une maniere d'écrire agréable
& intéreſſante. Ils refutent ſolidement
l'Ecrivain célebre qu'ils combattent ; mais
c'eſt toujours avec une modération , une
honnêteté & une politeſſe rares dans les
Ouvrages polémiques. Il comblent leur
Adverſaire de tant d'éloges , qu'on a oſé
la leur reprocher. Mais, diſent agréablement
les Editeurs , en répondant dans
۱
SEPTEMBRE. 1776. 107
leur avertiſſement à un Ecrivain périodique
qui a fait le même reproche aux
Auteurs,,, s'il eſt aiſé à des Chrétiens ,
dans des pays chrétiens , de s'abandonner
à l'ardeur de leur zele , des Juifs
3, opprimés , profcrits , livrés au mépris
"
وو
مد
ود
२०
"
1
& à la haine des peuples , doivent être
,, plus circonfpects. La critique la plus
douce paroît toujours ſi amere ! Il eſt
ſi dur d'être obligé de dire à quelqu'un
(fur-tout à un homme célebre) qu'il
,, a tort , de le lui prouver, & de l'en
convaincre au point qu'il ne peut ſe le
diffimuler à lui-même ! Qu'eſt il beſoin
d'ajouter la vivacité à la démonſtration."
Des ſentimens ſi honnêtes devroient
être ceux de tous les Critiques ,
ils feroient honneur à la littérature.
”
"
2.1
و د
Cette quatrieme édition eſt augmentée
d'un volume. On y trouvera , outre les
diverſes réponses éclaircies & fortifiées,
pluſieurs additions intéreſſantes faites aux
articles Circoncifion , Langues , Salomon ,
&c.; une lettre ſur la croyance de l'immortalité
de l'ame chez les anciens Hébreux
(nous y avons remarqué des idées
juſtes & neuves ;) enfin pluſieurs nouvel
les Lettres ſur la législation Mosaïque.
108 MERCURE DE FRANCE.
Parmi le grand nombre de ſujets importans
ſavamment difcutés par les Juifs ,
celui- ci eſt un de ceux qu'ils paroiſſent
avoir traité avec plus de foin & avec plus
de complaiſance. Ils avoient déjà donné
la plus haute idée du Légifſlateur Hebreu ;
ils l'augmentent encore par leurs nouvelles
obfervations ſur les loix politiques ,
militaires & civiles.
Loix Politiques. Apres avoir développé
le plan de gouvernement conçu par
ce grand homme, & en avoir montré la
force , la folidité , combien il devoit être
cher au Peuple , les précautions priſes
pour maintenir l'union entre les Tribus ,
&c. nos Auteurs font remarquer la ſageſſe
dans le choix des frontieres du pays qu'il
promet aux Hébreux , & la fixation de
ſes limites. Ce font , diſent - ils , des
"
22
"
bornes naturelles , par conséquent moins
ſujettes aux conteftations & aux guer-
;; res avec les Nations voiſines. Au couchant
, c'eſt la grande mer ; au midi "
وو &au levant , la riviere d'Egypte , le
„ golfe Elanitique & l'Euphrate , des
„ montagnes & des déſerts. Au nord ,
les vallees profondes & les rocs efcar-
, pés du Liban juſqu'au pays d'Emath,
1
SEPTEMBRE. 1776. 109
Ces frontieres , auſſi difficiles à franchir
,, qu'aiſées à défendre , formoient unë
و د
ود
barriere puiſſante contre les incurfions
,, étrangeres ; elles renfermoient d'ailleurs
,, un pays aſſez ſpacieux pour y élever un
,, grand & puiſſant Etat...... Et elles
,, prouvent bien que l'eſprit de conquêté
n'étoit point du tout l'eſprit de ſa légiflation;
& que loin de vouloir faire de
,, nos peres un de ces peuples ambitieux ,
fléaux des autres Nations , il ne cherchoit
qu'à leur aſſurer , par de bonnes
frontieres , la jouiſſance tranquille du
,, pays où ils alloient s'établir."
"
و د
"
"
"
"
La ſageſſe du Légifſlateur n'éclate pas
moins dans la diſtribution qu'il leur fait
des terres , & dans la loi qui rendoit
ces terres & ces fermes néceſſaires à leur
exploitation , abſolument inaliénables. ,, Lat
,, plus ſage diſtribution , diſent nos Juifs ,
n'eût été qu'un bien de peu de durée,
ſans l'inaliénabilité , & l'inaliénabilité
ſans la ſageſſe de la diſtribution , n'ent
fait que perpétuer le déſordre. La réus
nion de ces deux loix fut le coup de gé-
„ nie qui devoit aſſurer pour toujours le
bonheur de notre République. Quand
le Législateur Juif n'auroit fait que ce
bien à fon peuple , il mériteroit d'être
"
و د
"
و د
"
و د
110 MERCURE DE FRANCE.
و د
mis à la tête des plus habiles politiques."
La loi jubilaire venoit à l'appui de ces ad
mirables diſpoſitions. Par cette loi , tou
te aliénation , même de l'ufufruit des terres
, expiroit de cinquante en cinquante
ans. Dès ce moment , tout propriétaire
rentroit de plein droit dans ſon patrimoine
, franc & quitte de toute hypothéque.
,, Ainſi , diſent nos Auteurs , par une
د و
و د
"
ſeule loi , de demi-ſiecle en demi-fiecle
tout rentroit dans l'ordre primitif.
" Sans ces demandes ſéditieuſes de nouveaux
regiſtres & de nouveaux parta-
„ tages , fi fréquentes dans la Grece &
dans Rome , tous les cinquante ans la
diſtribution étoit rappellée : la Républi-
„ que recouvroit des membres perdus
,, pour elle dans l'eſclavage; & ces infor-
ود
"
"
"
و د
و د
tunés , rendus à la patrie & rétablis dans
leurs poſſeſſions , en reprenant le tître
de Citoyen , ſe trouvoient à portée d'en
remplir les fonctions & d'en ſupporter
les charges : loi finguliere qui réaliſoit
dans l'Etat Hébreu le ſyſtême ſocial le
plus digne d'envie , cherché en vain
," par tant de Légiflateurs ,& regardé par
,, la plupart des politiques comme une
"
و د
"
و د
belle chimere .
SEPTEMBRE. 1776. III
Cette Lettre finit par une expoſition
éloquente des vues de Moyfe ſur les
vraies richeſſes des Nations , ſur le commerce
, la population , les arts , &c.
ود
و د
Voulez- vous ſavoir quelle étoit à fes
,, yeux la véritable opulencedes Nations ?
C'étoient les ſubſiſtances , le bled , le
vin , les fruits , les beftiaux , tout ce
,, qui fert à nourrir & à vêtir l'homme.
Voilà les richeſſes qu'il ambitionne
,, pour ſon peuple, les biens qu'il lui
,, annonce & qu'il veut lui procurer....
د و
" Le commerce intérieur eſt l'ame des
,, grands Etats. Il leur est néceſſaire , &
"
"
"
"
و د
preſque toujours , ou du moins très-
„ long - temps , il leur fuffit. Ce ſage Lé-
,, giſlateur le favoriſe, l'anime , & par
l'entiere liberté qu'il lui laiſſe, & par
les routes commodes qu'il lui ouvre
& en raſſemblant trois fois par an , ſous
les yeux de toute la Nation, des montres
au moins & des eſſais des différentes
productions du pays... Il n'interdit
,, pas les arts à ſes Concitoyens , comme
firent quelques Législateurs; mais dans
l'eſprit de ſa législation , ce doit être
, plutôt l'occupation des étrangers & des
eſclaves. Il leur laiſſe ces profeſſions
qui attachent l'homme fur la ſellette ,
"
و د
"
و د
و د
د و
112 MERCURE DE FRANCE.
, ou le renferment dans l'air infalubre des
,, atteliers & des fabriques. L'agriculture
,, eſt l'art auquel il veut que les Hébreux
و ا
s'appliquent. C'eſt à l'air libre & pur ,
,, aux travaux fortifians , à la vie ſaine
,, de la campagne qu'il les appelle. Les.
Législateurs de Rome & de la Grece
penſerent de même , &c. "
و د
" Loix Militaires. Cet article eſt augmenté
de quelques obſervations ſur l'âge
fixé par la loi pour les enrôlemens ; fur le
ſoin qu'elle preſcrit d'entretenir dans les
camps la proprété & d'en bannir les dëfordres;
fur les défenſes faites aux Troupes
de caufer aucun dommage dans les terres
des Citoyens ou des Alliés , & aux
Généraux de s'engager dans le pays ennémi
fans avoir pris des guides & les renfeignemens
néceſſaires , &c.
1
Loix Civiles. Nos Juifs traitent ce ſujet
avec beaucoup plus d'étendue qu'ils n'avoient
fait. Ils y conſacrent neufLettres ,
& il n'y en a aucune où l'on ne trouve
beaucoup de choſes bien vues. Le détail
de tous ces objets ſeroit infini. Nous ne
pouvons qu'en indiquer rapidement quelques
- uns.
Dans les Lettres IV & VII , on voit
le Légiflateur aſſurer la vie, la liberté ,
* les
4
SEPTEMBRE. 1776. 113
les biens des Hébreux par de fages loix
contre l'homicide & les violences , contre
le vol d'hommes , de fonds , d'effets mobiliers
, &c. & par des réglemens pleins
d'équité ſur les faux poids & les fauſſes
meſures , les dépôts , les chofes trouvées ,
les dégâts & les dommages. La cinquieme
le montre occupé du ſoin de conſerver
la ſanté de fon Peuple. Dans cette vue ,
il leur défend les viandes groſſieres , indigeſtes
ou dangereuſes ; le ſang , les
graiſſes , la chair des bêtes ſuffoquées ou
mortes de maladie. Il les précautionne
contre les endémies regnantes , & les
oblige à la plus grande propreté ſur leurs
perſonnes , dans leurs maiſons & dans
leurs villes. La fixieme Lettre a pour
objet les loix qui tendoient à procurer
aux Hébreux l'abondance : l'agriculture en
eſt la mere. Le Légiflateur Hébreu en inspire
le goût à fon peuple. La ſage diſtribution
des terres , la ſtabilité des propriétés
, la préférence qu'il donne aux
biens de la campagne fur ceux de la
ville , font les moyens qu'il emploie
pour les y attacher. Et les loix du repos
des terres , du triage des ſemences , du
ménagement des beftiaux , de la confervation
des arbres , & les privileges im.
H-I
114 MERCURE DE FRANCE.
"
portans qu'il accorde aux plantations ,
&c. contribuent à en aſſurer le ſuccès:
Nous remarquons à la fin de cette Lettre
une note qui paroît s'éloigner de la façon
de penſer de bien des gens , & qui n'en
eſt peut-être pas moins vraie. Ony donne
les grands fermages comme un vrai
déſordre politique , également deftructif
de l'agriculture & de la population.
Diviſer les fermes , multiplier les atteliers
ruftiques , c'eſt le ſeul moyen de
peupler les campagnes & même les
villes. C'étoit le principe de Moyfe. Il
, eſt d'une vérité politique incontestable.
"
و د
و د
و د
و د
و ر
و ر
On aura beau s'agiter , calculer , fys-
, tématiſer , il faudra toujours en revenir
là ". Une critique aſſez vive du peu
de foin qu'on a de l'agriculture en certains
Etats , amene cet éloge du Roi.
Heureuſe votre patrie , Monfieur , fous
,, un jeune Roi juſte & ferme ! Que n'a-
1
و د
"
i
t-elle point à ſe promettre d'un Mo-
,, narque qui , à la fleur de l'age , dédai-
,, gne le faſte & tourne ſes vues vers
,, l'utile. Le premier des arts attirera
ſans doute ſes regards bienfaifans ; & ,
par les ſoins d'une adminiſtration éclairée
, la France verra l'agriculture refleurir
, l'abondance renaître , & un
peuple content ſe multiplier".
"
53
و د
رد
وو
A
1
J
SEPTEMBRE. 1776. 115
Nous voudrions ſuivre nos Auteurs
dans ce qu'ils diſent , Lettre VIII & IX ,
&c. des ſoins du Légiflateur Hébreu pour
lever les obſtacles ordinaires de la population
, la miſere , le luxe , l'esclavage ,
la guerre , &c.; & des moyens qu'il prend
pour l'augmenter , en encourageant les
mariages , & en proſcrivant tous les délits
qui nuiſent à leur bonheur & à leur
fécondité ; l'adultere , le viol , la proſtitution
, les défordres contre nature , les
mariages entre proches parens , &c. tous
ces objets font très intéreſſans. Et l'habile
Interprête de MM. les Juifs les discute
avec goût & avec cette érudition
exquiſe , qui fera rechercher avec avidité
tout ce qui fort de ſa plume. L'élégance
de ſon ſtyle & la modération de ſa critique
, lui ont concilié tous les fuffrages ,
& le rendront le modele de tous les Ecrivains
polémiques.
Commentaire sur l'Edit du mois de Mai
1768 , ou Traité des portions congrues ,
conformément à la Jurisprudence actuelle
des différentes Cours du Royaume
; par M. Camus , Avocat au Parlement
; 2 vol. in - 12. A Paris , chez
H-I 2
116 MERCURE DE FRANCE. :
la veuve Deſaint , Libr. rue du Foin
St Jacques.
La Jurisprudence moderne , ſur ce
qui a rapport à la portion congrue , n'eſt
nullement conforme à l'ancienne ; &
l'Edit de 1768 a apporté des changemens
conſidérables aux loix , d'après leſquelles
avoient travaillé un petit nombre de Jurifconfultes.
Un nouveau Traité ſur la
matiere devenoit donc néceſſaire. Perſonne
n'étoit plus capable de la bien discuter
que M. Camus , qui a été ſi ſouvent
dans le cas d'examiner & de réfoudre les
difficultés que l'on a élevées ſur l'Edit de
1768. Ce Jurifconfulte , qui s'eſt livré aux
matieres canoniques , & qui a puiſé dans
les bonnes ſources les principes d'après
leſquels il difcute les affaires , a ſuivi dans
ce nouvel Ouvrage la méthode de M.
Jouſſe dans ſes commentaires fur nos
principales Ordonnances. Il a diftribué
fon Ouvrage conformément à l'ordre de
l'Edit , & la fait précéder par une introduction
hiſtorique, où ſont exposés tous
les uſages de la diſcipline eccléſiaſtique
dans les différens ſiecles , foit par rapport
à la deſſerte des Eglifes Paroiffiales , foit
par rapport à la ſubſiſtance des Paſteurs
1
SEPTEMBRE. 1776. 117
-
du ſecond ordre. Le célebre Dumoulin a
ſouvent remarqué dans ſes Ouvrages que
l'on négligeoit trop la partie de l'hiſtoire
relative à l'étude du droit, quoiqu'elle
fût ſi néceſſaire pour l'éclaicir. L'Auteur
du nouveau Commentaire , d'après cette
obſervation ſi judicieuſe , examine comment
, dans les differens âges de l'Egliſe ,
les Eglifes Paroiſſiales ont été deſſervies ,
& comment , à ces mêmes époques ſuccesfives
, on a pourvu à la ſubſiſtance des Paſteurs.
Rien n'étoit plus propre que cette
introduction , à répandre la lumiere ſur cet
objet , que l'Auteur traite d'abord d'une
maniere générale , & qu'il diſcute en
détail , en ſuivant les termes de chaque
article de l'Edit. Cet Auteur , loin de ſe
borner à la jurisprudence particuliere du
Parlement de Paris , a cru devoir faire
connoître auſſi les uſages des autres Cours ,
en remarquant les différences qu'ils pouvořent
occaſionner dans l'application des
texte de l'Edit. Et pour completter cet
Ouvrage , où toutes les queſtions font
approfondies , on a joint aux Arrêts d'enregiſtrement
de l'Edit de 1768 , le texte
entier des loix relatives à la ſubſiſtance
des Curés , & l'on n'a point omis les
Déclarations interprétatives de l'Edit de
H-I 3
118 MERCURE DE FRANCE.
1768 , données en la même année 1768 ,
en 1771 & en 1772. Il ne manquoit plus
que de pouvoir joindre à ces loix la Déclaration
que le Clergé , aſſemblé en
1775 , a demandée au Roi pour que la
portion congrue des Vicaires amovibles
ſoit portée à 250 livres. Rien n'eſt plus
propre à augmenter le refpect dû aux
premier Paſteurs, que leur zele & leur
follicitude paternelle pour tout ce qui
peut concourir à adoucir les peines inféparables
des Miniſtres de l'Eglife.
Lettres fur la profeſſion d'Avocat , & fur
les études néceſſaires pour ſe rendre
capable de l'exercer ; avec un catalogue
raiſonné des livres utiles à un Avocat.
A Paris , chez Méquignon le jeune ,
au Palais Marchand , perron Saint
Barthelemi , vis - à - vis la Salle Dauphine.
Cet Ouvrage , qu'on a attribue à l'Au
teur du commentaire dont nous venons de
parler , eſt également utile aux Juges &
auxAvocats. Un jeune Magiſtrat quiconnoſt
toute l'étendue des obligations que lui
impoſe ſon nom , a prouvé , avec éloquence
, dans ſon diſcours prononcé à larentrée
1
SEPTEMBRE. 1776. 119
+
du Parlement , que ce ne ſeroit pas avoir
une juſte idée des qualités de la profesfion
d'Avocat , que de mettre des bornes
à la ſcience qu'elle exige néceſſairement.
Il a exhorté le barreau à faire revivre ces
temps ſi glorieux à l'ordre , où le mérité
diftingué de pluſieurs de ſes Membres les
enlevoit à leurs travaux , pour les appeller
aux délibérations les plus importantes;
où l'étendue & la profondeur de leur
fcience leur faisoit ſouvent quitter leur
profeffion pour les élever à la dignité de
Légifſlateur ; & où l'on empruntoit le
fecours de leur plume pour perfectionner
ces conſtitutions reſpectables , qui ne fortoient
de leurs mains que pour devenir
des loix publiques du Royaume.
:
Réflexions fur la Peinture ; par M. de
Hagedorn ; traduit de l'Allemand par
M. Huber ; 2 vol. A Léipzick , chez
Fritſch .
Il y aura dans tous les temps des ames
ſenſibles pour les chefs -d'oeuvre de la
peinture. La ſenſibilité des Anciens pour
tout ce qui conſtituoit la perfection dans
les beaux - arts , a été remarquée par tous
les Ecrivains qui nous ont fait connoître
:
120 à 145 MERCURE DE FRANCE,
les grands hommes de l'antiquité. Pau
fanias ne parcouroit les Villes de la Grece
que pour contempler les tableaux & les
ſtatues , & pour en faire l'hiſtoire. Pline
paſſoit inſenſiblement des pierres précieuſes
& des marbres , aux Artiſtes célebres
qui ont mis en oeuvre ces riches
matieres , & n'oublioit rien pour faire
connoître les plus excellens Peintres.
Enfin Homere & Virgile s'attachoient par
préférence aux magnifiques cizelures des
boucliers de leurs Héros , & fixoient le
Lecteur dans la contemplation des ces
figures , tracées avec autant de goût que
de genie. Pluſieurs Auteurs modernes ont
auſſi imité cet enthouſiaſme , & n'ont
parlé qu'avec tranſport des beautés de la
peinture. Voyez la foule qui ſe preſſe
tous les ans pour comparer & admirer
tous les tableaux de différens genres qu'on
expoſe publiquement. Combien de Peintres
viennent incognito entendre tous les
diſcours des ſpectateurs , & ne dédaignent
pas de retoucher leurs ouvrages , en mettant
à profit les obſervations judicieuſes
qui s'y font à chaque heure de la journée.
Appelle & Praxitele vouloient que le
Public fut juge de leurs tableaux , &c.
Affaires
>
SEPTEMBRE. 1776. 143
Affaires de l'Angletterre & de l'Amérique.
N°. VI.
On ſouſcrit pour cet Ouvrage, impri
mé à Anvers , à Paris , chez Piſſot , Lib.
quai des Auguſtins. Les Perſonnes qui
ont déjà des premiers Numéros , en diminueront
le prix en ſouſcrivant. La ſouscription
eſt de 24 livres pour les vingt
Numéros.
Les diminutions conſidérables accordées
ſur les Ordonnances , II volumes
in- fol.; l'Académie des Inſcriptions , 74
vol. in 12. à 129 1. au lieu de 222 1.; la
Collection Académique , 17 vol. in-4°.
à 119 liv. au lieu de 204 liv. , n'auront
plus lieu à la fin de Septembre prochain.
il faut s'adreſſer à l'Hôtel de Thou , rue
de Poitevins .
La Fortification perpendiculaire , ou Esfai
fur pluſieurs manieres de fortifier la
ligne droite , le triangle , le quarré &
tous les polygônes , de quelqu'étendue
qu'en foient les côtés , en donnant à leur
K
146 MERCURE DE FRANCE.
défenſe une direction perpendiculaire ; ou
l'on trouve des méthodes d'améliorer les
Places déjà conſtruites , & de les rendre
beaucoup plus fortes , &c. Ouvrage enrichị
d'un grand nombre de planches , exécutées
par les plus habiles Graveurs ; par
M. le Marquis de Montalembert, Maré
chal des. Camps & Armées du Roi , Lieutenant
- Général des Provinces de Saintonge
& Angoumois , &c. Tome I. in-
40. gr. pap. br. 28 liv. , rel. go liv. Les
perſonnes qui deſireroient avoir les planches
enluminées , payeront le volume re
lié 96 liv. A paris , chez Pierres , Imp.-
Lib. rue St Jacques. 1
Nous rendrons compte de cet Ouvrage
très-important dans le Mercure prochain.
:
Nouvelles Hiſtoires , par M. d'arnaud ,
Tome I ; troiſieme Nouvelle : Le Sirè
de Créqui ; avec fig. in 80. A Paris , chez
Delalain , Lib. rue de la Comédie Frangoiſe
, 1776.
Le Sire de Créqui eſt la troiſieme Nouvelle
Historique , & complette le premier
SEPTEMBRE. 1776. 147
volume. Le ſecond volume de cette collection
ſera composé de même de trois
Nouvelles , leſqüelles vont paroître inceſſamment...
Le quatrieme volume in - 12 de ces
Nouvelles vient de paroître chez ce Libraire.
Cette édition eſt propre aux perſonnes
qui trouvent celle de l'in-8°. trop
chere.
Nous parlerons de cette troiſieme Nouvelle
dans le prochain Mercure.
:
1
Le Maitre Toscan , ou nouvelle méthode
pour apprendre la langue Italienne
, contenant les élémens généraux
de toute langue, les principes de la langue
Toſcane , développés d'une maniere
curieuſe & facile ; les regles de la ſyntaxe
Italienne , & douze dialogues familiers
très - intéreſſans pour ceux qui ſouhaitent
de parler l'Italien correctement en trèspeu
de temps ; par M. l'Avocat Marcel
Borzacchini , Profeſſeur de langue Italienne
& Angloiſe à Paris. A Londres ;
& ſe trouve à Paris , chez l'Auteur , aux
Boulevarts , rue Baſſe, Porte St Denis ,
maiſon de M. Blondeau , Sculpteur ; chez
d'Houry , Imprimeur , rue de la vieille
Bouclerie; & Molini , Libraire , rue de
la Harpe:
Ka
148 MERCURE DE FRANCE.
,
Anecdotes des Beaux - Arts , contenant
tout ce que la peinture , la ſculpture , la
gravure , l'architecture , la littérature , la
muſique , &c. , & la vie des Artiſtes ,
offrent de plus curieux & de plus piquant
chez tous les Peuples du monde , depuis
l'origine de ces différens arts juſqu'à nos
jours ; Ouvrage qui facilite d'une maniere
auſſi inſtructive qu'amusante , la connoisſance
des arts , &c.; avec des notes historiques
& critiques , & des tables raifonnées
, &c. &c. Par M. ***. Tomes I
& II. in 8°. rel. 12 liv. A Paris , chez
Baſtien , Lib. rue du Petit Lion , Fauxb .
St Gemain ; à Strasbourg , chez Petit ,
Lib.
La Bonne Femme ou le Phénix , parodie
d'Alceſte , en deux actes , en vers ,
mêlés de vaudevilles & de danſes; prix
24 f. chez la veuve Duchesne, rue Saint
Jacques.
Mes Bagatelles ou les torts de ma jeuneſſe
, recueil fans conféquence , contenant
une nouvelle édition du Phaëton ,
poëme héroï-comique en fix chants , imité
de l'allemand de M. Zacharie , avec des
changemens conſidérables ; d'autres poëmes
& des pieces fugitives ; par M. Fal
SEPTEMBRE. 1776. 149
let, Auteur de la traduction des Aventures
de Chærée & Callirhoé ; in - 80.
avec fig A Londres ; & à Paris , chez
Coſtard , Lib. rue St Jean de Beauvais.
Recueil de divers Ouvrages relatifs à
l'agriculture & à la médecine domeſtique
& vétérinaire ; ſavoir : Méthode pour
bien connoître la nature de chaque eſpece
de terres & les façons les plus fûres pour
les rendre fertiles. Pharmacopée des pauvres
, contenant les recettes les plus fimples
pour les différentes maladies. Médecine
des chevaux , tirée des écrits des
meilleurs Auteurs & confirmée par l'expérience
, avec des obſervations ſur la
clavelée des bêtes à laine ; avec fig. in 12.
prix rel. 2 liv. 10 f. A Paris , chez Nyon
aîné , Libraire , rue St Jean de - Beauvais.
1
Examen analytique des eaux minérales
des environs de l'Aigle , en haute Normandie
, avec leurs propriétés dans les
maladies ; par M. Terrede , Docteur en
Médecine , Médecin ordinaire de la ville
de l'Aigle. A Amſterdam ; & à Paris ,
chez Vincent , rue des Mathurins.
Lettre de l'Ami des François à M. Groubert
de Groubentall , Ecuyer , Avocat ,
K 2
150 MERCURE DE FRANCE.
&c.; contenant quelques queſtions' fur
fa Brochure intitulée : La Finance Politi.
que. A Londres.
א
i
Nouvelles Espagnoles de Michel de Cervantes
, traduction nouvelle , avec des
notes , ornée de figures en taille-douce ;
par M. le Febvre de Villebrune. Théo
dofie & Leocadie , Nouvelle IIIe. A Madrid
; & ſe trouve à Paris , chez Costard
, Lib. rue St. Jean- de-Beauvais.
:
Histoire de Loango , Kakongo & autres
Royaumes d'Afrique , rédigée d'après les
Memoires des Préfets Apoftoliques de la
Miſſion Françoiſe; enrichie d'une carte
utile aux Navigateurs: dédiée à Mon-
SILUR ; par M. l'Abbé Proyart Prix 3 1.
rel, en veau. A Paris , chez C. P. Berton ,
Lib. rue Saint Victor ; N. Crapart , Lib.
rue de Vaugirard. A Lyon , chez Bruyſet
Ponthus , Imp. Lib. rue St. Dominique,
Les Bienfaits du Sommeil ou les quatre
rêves accomplis. A Paris , chez Brunet ,
Lib. rue des Ecrivains , cloître S. Jacques
de la Boucherie.
٢٠
Les Jeux de Calliope ou collection de
poëmes Anglois, Italiens , Allemands &
!
1
SEPTEMBRE. 1776. 151
Eſpagnols , en deux , trois & quatre
chants. Premiere partie. A Londres ;
& à Paris , chez Ruault , Libraire , rue
de la Harpe.
Traité de l'usure & des intérêts , augmenté
d'une défenſe du traité & de diverſes
obſervations fur les écrits qui l'ont
combattu. A Lyon , chez Pierre Bruyſet
Ponthus , rue St. Dominique , près du
cloſtre des RR. PP. Jacobins , 1776.
Avec approb. & privilege.
Géographie de Buſching , abrégée dans
les objets les moins intéreſlans , augmentée
dans ceux qui ont paru l'être , retouchée
par- tout , & ornée d'un précis de
l'hiſtoire de chaque Etat ; par M. Bérenger.
Tome I , qui comprend le Danemark,
la Norwege , l'iſlande , le Groenland
, la Suede , la Ruſſie , la Pruſſe , la
Pologne & la Hongrie. A Lausanne ,
chez la Société Typographique , 1776.
Mémoires concernant les Chinois. Prix
8 liv. 12 f. br. & 12 1. rel. A Paris , chez
Nyon , Lib. rue St Jean de Beauvais.
Observations fur les maladies épidémi-
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
ques. Année 1770. A Paris , de l'Impr.
de Vincent , rue des Mathurins , Hôtel
de Clugny.
ACADÉMIES.
I.
ACADÉMIE FRANÇOISE .
L'ACADÉMIE ACADÉMIE FRANÇOISE a tenu
ſa ſéance publique le 25 Août , jour de
Saint Louis. M. le Chevalier de Chaſtellux
, Directeur , a fait un diſcours éloquent
, dans lequel il démontre principalement
la néceffité de rappeller les jeunes
gens à l'étude des grands modeles de l'antiquité;
c'eſt dans cette vue que l'Académie
avoit propoſé pour ſujet du prix de
poëſie une traduction en vers d'un morceau
choiſi d'Homere. Ce prix a été
partagé entre MM. Gruet & André de
Murville ; ils ont traduit l'un & l'autre
les Adieux d'Hector , dont les jeunes
Poëtes ont imité & tranſporté dans notre
langue les beautés. Ces poëmes ont été
lus par M. de la Harpe & ont été fort
applaudis. M. Doigni du Ponceau a ob
1
SEPTEMBRE. 1776. 153
tenu l'acceffit par ſon Poëme intitulé :
Priam aux pieds d'Achille.
L'Académie a cité avec éloge une
piece de M. de Saint- Ange.
L'Académie a annoncé pour le ſujet
du prix d'éloquence de l'année prochaine
, l'Eloge de Michel de l'Hôpital ,
Chancelier de France.
M. l'Abbé Arnauld a lu des obſerva
tions fur la richeſſe de la langue grecque
& ſur le génie d'Homere. On ne peut
donner une idée plus grande & plus approfondie
, ſoit de la langue, ſoit du
Poëte Grec , que celle tracée dans cet
écrit , plein de goût, de ſagacité & d'érudition.
M. d'Alembert a lu enſuite une
lettre fort étendue que M. de Voltaire
adreſſe à l'Académie , au ſujet de Shakeſpear
, que les nouveaux Traducteurs
ont annoncé comme le génie par excellence
du Théâtre , & que M. de Voltaire
remet à ſa place , en faiſant voir que ſi
le Poëte Anglois s'eſt élevé au deſſus de
la barbarie de ſon ſiecle , il n'a pu ſe
defendre dans ſes compoſitions dramatiques
, du mauvais goût & de l'oubli des
regles & des bienſéances théâtrales. Enfin
M. d'Alembert a lu l'Eloge de Néricault
Destouches. Cet Eloge , en faiſant connoître
les talens , les moeurs & l'hiſtoire
!
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
privée du Poëte Comique , donne en
même temps des principes de goût , des
obfervations très - fines ſur l'art dramatique
, & fur les différens genres de Comédies.
I I.
LA ROCHELLE.
L'Académie Royale des Belles Lettres
tint ſon aſſemblée publique le 24 Avril
dernier. M. l'Abbé Gervaud , Profeſſeur
de Rhétorique au College Royal , Directeur
de l'Académie , en fit l'ouverture
par un précis des événemens relatifs à l'Académie
pendant l'année derniere. Il fit
l'Eloge de M. Mesnard de la Garde , ancien
Directeur de la Monnoie , & de M.
Boutiron , Avocat , tous deux Académiciens
, décédés depuis la derniere ſéance
publique ; & il n'oublia pas M. Arcere ,
de l'Oratoire , ancien Secrétaire Perpé.
tuel , qui venoit d'obtenir un acceffit de
l'Académie des Inſcriptions & Belles-
Lettres.
M. le Chevalier de Lonchamp, Chancelier
de l'Académie , lut enſuite l'Epithalame
de Stella & de Violentille , traduit
de Stace.
M. le Chevalier de Malartie , Major
SEPTEMBRE. 1776. 155
du Régiment Provincial de Montauban ,
& de l'Académie de la même ville, lut
une diſſertation fur ce ſujet: ſans les
moeurs & Sans la vertu , il n'est point de
veritable Philofophie.
M. Dupaty de Clam , Chevalier d'honneur
au Bureau des Finances , continua
la féance par la lecture d'observations fur
la vraie Philofophic.
M. Martin de Chaſſiron , Tréſorier,
de France , lut un Discours sur les avantages
des Académies pour le jeune homime
qui s'adonne aux lettres , & fur leur agrément
pour l'homme de goût.
M. le Chevalier de Malartie termina
la féance par une piece de vers ſur le
Triomphe de la Constance.
L'Académie n'a reçu qu'après la ſéance ,
un ouvrage de M. Jougneau Defloges ,
Avocat à Poitiers , nouvel aſſocié.
III..
LYON.
;
1
L'Académie des Sciences , Belles - Lettres
& Arts de Lyon ,diſtribuera cette année
deux Prix , dont l'un a pour Sujet les
decouvertes les plus importantes dans le
règne végétal , relativement à la matiere.
۱
!
156 MERCURE DE FRANCE .
médicale ; & l'autre la queſtion de ſçavoir
si l'Electricité de l'atmosphere a quelqu'influence
fur le corps humain , & quels
Scroient les effets de ceste influence ? La proclamation
de ces prix devoit être faite
dans le courant du mois d'Août ; mais le
nombre des Mémoires envoyés au concours
, la néceffité de répéter des expé
riences , & l'indiſpoſition de deux des
Commiſſaires chargés de l'examen des
Mémoires , ont engagé l'Académie , fur
le rapport qui lui en a été fait , de renvoyer
la diſtribution ci-deſſus à la féance
publique qu'elle tiendra à ſa rentrée après
les Fêtes , le 3 Décembre prochain.
!
I V.
La Société & Correſpondance Royale
de Médecine , établie à Paris par Arrêt
du Conseil d'Etat du Roi du 29 Avril
dernier , & préſidée par M. de Laſſone,
Conſeiller - d'Etat , premier Médecin de
la Reine & du Roi en furvivance , a tenu
ſa premiere ſéance le Mardi 13 Août ,
dans laquelle , après avoir déterminé la
forme de fes travaux , elle a annoncé le
ſujet d'un prix de la valeur de 300 liv.
qui ſera diftribué dans la féance du ſes
cond Mardi d'Août 1777, à l'Auteur
:
i
SEPTEMBRE. 1776. 157
du Mémoire qui ſera jugé avoir le mieux
répondu à la queſtion ſuivante : déterminer
dans les fieures exhanthématiques les
circonstances dans lesquelles le régime rafraîchissant
est preferable à celui qui est
échauffant , & celles où il faut employer
une méthode contraire. Les Mémoires feront
adreſſés , francs de port , avec des
billets cachetés , contenant le nom des
Auteurs , avant le premier Juin 1777 , à
M. Vicq d'Azyt , Médecin - Conſultant
de Monſeigneur le comte d'Artois , premier
Correſpondant avec les Médecins
du Royaume , demeurant rue du Sépulcre.
SPECTACLES.
1
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSI
QUE a donné quatre repréſentations des
Romans , ballet héroïque en trois entrées.
On a applaudi à l'ouverture , qui eſt
d'un ſtyle agreable, à pluſieurs morceaux
de ſymphonie bien deſſinés , & à quelques
airs de chant & de danſe. Mais le
defaut d'intérêt & d'action dans les poëmes
, a fans doute nui au Muficien , qui
158 MERCURE DE FRANCE .
n'a pu employer qu'une expreſſion vague
fur des paroles qui ne lui offroient ni
ſentiment énergique à peindre , ni pasſion
vive à rendre. Cependant ce ſpectacle
étoit étayé par de longs ballets, dans
leſquels les grands talens de la danſe &
fur-tout celui de Mlle Allard , charmante
Danfeuſe & plus excellente Pantomime ,
ont fait beaucoup de plaiſir ; ona fur-tout
applaudi la marche des Chevaliers & de
leurs Dames , dans le ſecond acte.
On a remis à ce Théâtre Alceste &
l'Union de l'Amour & des Arts , qui
font joués alternativement, en attendant
des Fragmens anciens & des Ballets Pantomimes
de M. Noverre , qui doit d'abord
faire repréſenter ſon ballet des Horace's
& des Curiaces , enſuite la Toilette de
Vénus. Ce Maître , plein de génie , doit
donner des ſpectacles d'autant plus attrayans
, qu'ils parlent aux yeux , qu'ils
font entendus de la multitude , qu'ils
offrent une ſucceſſion de tableaux animés
, qu'ils excitent la curiofité ſans l'alterer
, & foutiennent l'attention fans la
fatiguer. C'eſt ce même genre de ſpectacles
qui étoit fi recherché par les Grecs
& par les Romains , mais qui parvint à
dominer , & enſuite à éclipſer tous les
autres arts d'amuſemens.
SEPTEMBRE . 1776. 159
COMÉDIE FRANÇOISE .
LESE
S Comédiens François ont donné ,
le 14 Août , la premiere repréſentation
de C. Marcius Coriolan , Tragédie nouvelle
en quatres actes de M. Gudin.
Le ſujet de cette Tragédie, eſt ſimple;
Coriolan , maltraité par le Sénat & les
Tribuns Romains , chaſſe de ſa patrie
injuſtement , ſe retire chez les Volſques ,
les fouleve contre Rome , & leur fait
remporter pluſieurs victoires. Il éprouve
bientôt de la part des Chefs des Volsques
l'ingratitude & la jalouſie , qui accompagnent
preſque toujours la gloire
des ſuccès. Les Romains profitent de ces
diſpoſitions de l'ennemi pour faire conspirer
contre Coriolan. Ils envoient des
Sénateurs propoſer la paix aux Volsques
, & en même temps engager les
Chefs à leur livrer Coriolan. Cependant
ce Général reçoit les Députés avec la
fierté d'un vainqueur , rejette leurs foumiffions
& leurs propoſitions. Après
avoir ainſi parlé en maître , il retient un
des Sénateurs Romains , ſon ami ; il
160 MERCURE DE FRANCE .
épanche dans ſon coeur tous les ſentimens
qui agitent le ſien : cet ami veut en vain
lui perfuader de rendre un Héros à ſa
patrie; il perſiſte dans ſon reſſentiment.
Sa mere , zélée Républicaine , vient livrer
à ſa tendreſſe l'affaut le plus terrible ;
elle ſe précipite au devant de ſon fils :
elle le conjure , par tout ce qui peut
l'émouvoir d'oublier ſon reffentiment.
Sa haine contre le's Romains l'emporte
encore ſur la piété filiale : mais lorsque
, tranſporté par l'amour & l'intérêt
de la patrie , cette mere lui donne ſa
malediction , Coriolan ne peut réſiſter à
cette imprécation foudroyante ; il s'abandonne
à tout ce qu'une mere qu'il aime
exige de lui. Les Chefs des Volſques ,
également furieux de ſa gloire & de ſa
desertion , conſpirent contre Coriolan,
& le percent de leurs javelots. Les Romains
font vainqueurs ; & Coriolan ,
vengé des traîtres qu'il a ſervis , & témoin
de la gloire de ſon pays lorſqu'il a
ceffé de l'attaquer, déteſte les emportemens
de ſa haine & de ſon reſſentiment ;
il expire entre les bras de ſa mere & de
fon ami.
M. Gudin a ſaiſi les beautés de fon
ſujet ; il a traité ſupérieurement , & avec
le
1-
SEPTEMBRE. 1776. 1ỚI
le plus grand pathétique , la ſuperbe ſcene
de Coriolan avec ſa mere ; mais trop resferré
par fon plan , il n'a pu développer
un grand intérêt , ni foutenir quatre actes
ſans ſe répéter.
Mademoiselle Sainval l'aînée , M. Molé
& Monvel , ont rempli leurs rôles aved
beaucoup d'applaudiſſemens.
DÉBUT.
M. VALVILLE a continue & fini ,
avec ſuccès , ſes débuts fur le Théâtre de
la Comédie Françoiſe. Il ajoué les rôles
de Philidor dans les trois Freres Rivaux ,
d'Orgon dans le Tartuffe , d'Oronte dans
Criſpin rival , de Thaler , dans Démocrite
, du Comte dans l'Impromptu de campagne
, d'Orgon dans le Conſentement
forcé , du Baron dans le Diſſipateur , de
Francaleu dans la Métromanie , de Lucas
dans l'Eſprit de contradiction , de Géronte
dans le Philoſophe marié , de Piétremine
dans la Famille extravagante , de Géronte
dans le Méchant , & de Guillaume
dans l'Avocat Patelin.
Nous avons rendu compte , dans le pre
mier volume du Mercure de Juillet , des
talens de cet Acteur.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE✓ESS Comédiens Italiens ont donné le
Lundi 19 Août , la premiere repréſentation
de Fleur d'Epine , Opéra comique en
deux actes , mêlé d'ariettes. Les paroles
ſont de M. l'Abbé de Voiſenon , & la
muſique de Madame Louis , célebre Virtuoſe
, femme de l'habile Architecte de ce
nom. ,
,
Le ſujet de cet Opéra comique eſt tiré
d'un conte bien connu de Hamilton. C'eſt
une Fée malfaiſante qui tient dans l'esclavage
Fleur d'Epine , jeune beauté
qu'elle ſe plaît à tourmenter , & dont elle
ſe fait aider dans la préparation d'un philtre
magique. Fleur d'Epine aime le Prince
Tarare , protégé par une Fée bienfaiſante,
qui vient éprouver ces Amans ſous la
figure d'une vieille , & ayant connu leur
charité & leur humanité , elle leur fait
des préſens utiles contre les enchantemens
de ſa rivale. La méchante Fée furprend
le Prince Tarare avec Fleur d'Epine
, & a la vanité de croire qu'elle l'a enchanté.
Alors elle deſtine Fleur d'Epine
au Prince fon fils. Elle aſſemble même
•
SEPTEMBRE. 1776. 163
fa famille , compoſée de Fées & de Génies
tous contrefaits. Le Prince Tarare
laiſſe dans fon illuſion la Fée perſécutrice,
& en profite pour traverſer ſes mauvais
deſſeins. Son pouvoir conſiſte principalelement
dans la conſervation de deux taliſmans
, qui font la jument fonnante &
le chapeau lumineux. Elle entend les
ſonnettes de ſa jument , qui l'avertiſſent
qu'on l'emmene; avant de courir après ,
elle confie la garde du chapeau lumineux
à fon fils , & lui attache une clef à fon
habit : mais cet imbécille ne s'amuſe de
rien & la muſique l'endort. Fleur d'Epine
profite de ce ſecret pour l'aſſoupir. Alors
le Prince Tarare , éveillé comme l'Amour,
vient doucement lui dérober la clef, &
va ravir le chapeau lumineux. Le charme
ou le pouvoir de la Fée malfaiſante eſt
détruit. Fleur d'Epine eſt délivrée de ſa
ſervitude ; la Fée bienfaitrice reprend ſon
aſcendant : elle paroît dans toute fa
gloire , & vient combler les voeux des
deux Amans .
Il y a de la gaieté dans cette piece ,
quelquefois un peu forcée par les jeux
de mots . La muſique en eſt agréable ;
pluſieurs morceaux ont été fort applau
dis , tels qu'un écho en dialogue intrigué ,
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
un air du ſommeil, un grand air d'exécution.
Meſdames Trial & Moulinghen ,
MM. Trial , Julien & Michu y remplifſſent
les principaux rôles avec beaucoup
de talent.
REPERTOIRE des Pièces qui doivent être
jouées à Fontainebleau devant Leurs
Majestés.
Jeudi 10 Octobre. Zema , Tragédie
nouvelle de M. le Fevre. Les Curieux de
Compiegne , de Dancourt.
Vendredi II . Fleur d'Epine , Opéra
Comique , paroles de M. l'Abbé de Voifenon
; Muſique de Madame Louis. La
Soirée des Boulevards , de M. Favart.
Mercredi 15. LL'Avare Faſtueux , Comédie
nouvelle , de M. Goldoni. Le Cha
rivari , de Dancourt.
Jeudi 17. Wenceslas, Tragédie de Rotrou.
Le Dramomane , Comédie nouvelle
de M. le Chevalier de Cubieres .
Vendredi 18. La Nouvelle troupe , de
Meſſieurs Favart & Anſeaume. L'aveugle
de Palmire , paroles de M. Desfontaines ,
Muſique de M. Rodolphe.
SEPTEMBRE. 1776. 165
Mardi 22. Le Malheureux imaginaire ,
Comédie nouvelle de M. Dorat. Le ſouper
mal apprêté , d'Autroche.
Vendredi 24. Warwick , Tragédie de
M. de la Harpe. Le retour imprevu , Comédie
de M. Renard.
Samedi 25. Le Mort marié , Comédie
nouvelle de M. Sedaine. Muſique de
M. Blanchi. Achmet & Almanzine , de
la Sage , revue par M. Anſeaume , muſique
de M. Dorneval.
Mardi 29. Beverley , de M. Saurin.
Le Procureur arbitre , de Poiſſon.
Jeudi 31. Mustapha & Zéangie , Tragédie
nouvelle de M. de Champfort. Le
Préjugé vaincu , de Marivaux.
Lundi 4 Novembre. Théodore , Acte
d'Opéra , muſique de M. Floquet. La
Provençale , muſique de Mouret & Trial.
Mardi 5. Le Philosophe marié , de Deftouches.
Le Fatpuni , du Marquis Pontle
- Vel.
Jeudi 7. Sémiramis , Tragédie de M.
de Voltaire. Le Veuvage trompeur , Comédie
nouvelle de M. de la Place.
Vendredi 8. La fauſſe délicateſſe , Co.
médie nouvelle de M. Marfolier , muſique
de M. Hinner. L'inconnu persécuté ,
Parodie par M. Moline , muſique de
M. Anfoſſi. L3
166 MERCURE DE FRANCE.
1 Mardi 2 La Coquette corrigée , de la
Noue. La Coupe enchantée , de la Fontaine.
Jeudi 14. Gabrielle de Vergy , Tragédie
nouvelle, de du Belloy. Le Sicilien.
Samedi 16. Les Sultanes , de M. Favart.
Eglé , Acte d'Opera de M. Laujon ,
muſique de M. la Garde.
Mardi 19. L'Egoisme , Comédie nou.
velle de M. Cailhava. La Rupture ou le
mal entendu , Comédie nouvelle de Madame
de Lorme.
Jeudi 21. Bérénice , Tragédie de Racine.
Crispin Rival, de le Sage.
Samedi 23. Les trois Fermiers , Comédie
nouvelle de M. Monvel, muſique de
M. Dezaides. Le Devin du Village , de
M. Rouſſeau ,
VERS de M. de Voltaire à M. le Kain.
ACTEUR CTEUR fublime & ſoutien de la ſcene ,
Quoi ! vous quittez votre brillante Cour ,
Votre Paris embelli par ſa Reine ,
De nos beaux - arts la jeune Souveraine.
Vous fait partir pour mon triſte ſéjour !
On m'a concé que ſouvent elle - même ,
SEPTEMBRE. 1776. 167
Se dérobant à la grandeur ſuprême ,
Séche en ſecret les pleurs des malheureux.
Son moindre charme eſt , dit - on , d'être belle.
Ah ! laiſſons - la les Héros fabuleux ;
Il faut du vrai : ne parlons plus que d'elle,
ARTS.
GÉOGRAPHIE.
DEUXIEME SECTION en 12 feuilles
de l'Atlas Itinéraire portatif de l'Europe ,
adapté pour la France , aux Diligences
& Meſſageries Royales ; par M. Brion ,
Ingénieur Géographe du Roi : prix , 3
liv. chaque Section ; à Paris , chez Langlois
. Libraire ; rue du Petit Pont , près
la rue S. Severin , & chez l'Auteur , même
maiſon , au premier.
(
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
ARCHITECTURE.
L'on diftribue préſentement chez le
ſieur le Rouge , Ingénieur Géographe du
Roi , rue des Grands Augustins , la deuxieme
partie du quatrieme Cahier des
Jardins Chinois , 15 planches ; prix 61.
Ce Cahier entier compoſé de 30 Planches
: 12 livres.
Plus , un Traité des Edifices , Kioſques ,
meubles , machines , uſtenſiles & habillemens
des Chinois en 20 planches , avec
la deſcription par Chambers , Architecte
Anglois , qui a demeuré à Canton , traduit
en notre langue ; vol. in-4° , 18 liv,
relié , 15 liv. broché.
1 Chambers parle beaucoup des Jardins
de la Chine , ce qui rend ce livre analogue
à la conſtruction de nos Jardins modernes.
L'Amérique Angloiſe en 8 feuilles ,
traduite en François , 9 liv. Il reſte un
exemplaire de l'Original , imprimé à
Londres , pour le Docteur Mitchel qui
en eſt l'Auteur , prix 72 livres. I
1
SEPTEMBRE. 1776. 169
PEINTURE.
Tableau allégorique de l'Amour Conjugal ,
préſenté au Roi & à la Reine, le Mercredi
, 14 Août , veille de la fête de
la Reine,
M. DE MONTPETIT ayant eu pour but
de mettre la Peinture au rang des Arts
utiles , s'eſt appliqué depuis plus de 30
ans à en perfectionner le phyſique ; la
conſtance de ſes travaux & fon zele patriotique
, l'on engagé à foumettre le fruit
de ſes expériences à l'examen de MM. de
l'Académie Royale des Sciences. L'approbation
qu'ils en ont donnée , aſſure à l'Auteur
le mérite du procédé par lequel il
eſt parvenu à faire paſſer la Peinture à
l'huile avec toute ſa fraîcheur , aux fiecles
à venir ; il en conſacre les prémices
à perpétuer les portraits de l'Auguſte Famille
qui nous gouverne , en remontant
juſqu'à François premier , & au - delà ,
s'il eſt poſſible.
Il ne ſuffit pas de tranſmettre à la postérité
les ſeuls traits d'un Monarque ; fes
vertus qui doivent , du trône , éclairer &
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
۱
inſtruire les humains , fourniſſent des
exemples qui font d'autant plus féduis
fans , qu'ils frappent les ſens. Or , la
Peinture eſt un grand Orateur qui parle
à toutes les Nations , par l'organe de la
vue. Dans cette idée , le premier exemple
de Morale que le ſieur de Montpetit.
a voulu perpétuer , eſt l'Amour- Conjugal
, vertu ſi rare dans ce fiecle. Pour
ne point fuivre un chemin trop rebattu
d'allégories preſque toujours-froides , ti- ,
rées de la Fable , il a choiſi une compofition
ſimple , galante & agréable , dont
le ſujet eſt pris dans les propres vertus
des deux Auguſtes Epoux qui occupent
glorieuſement le Trône de la France,
Description.
Un amour vêtu d'une gaze légere , le
front ceint d'un bandeau gris de-lin , furmonté
d'une plaque d'or , repréſentant
dans une gloire deux coeurs couronnés,
fur l'un desquels eſt une L. & fur l'autre
une M. , lettres initiales des noms des
deux Majeſtés Royales.
Cet Amour est dans une attitude acti
ve , étendant un de ſes bras en avant
pour exprimer ſon empreſſement, por
tant de l'autre un fagot de rofes mêlé de
mirthe & de lys ; dans un de ces lys le
☑
SEPTEMBRE . 1776. 171
plus apparent , ſe voit un portrait du
Roi , grandeur de bracelet , le tout entrelacé
négligemment d'un ruban bleu ,
dont un bout flottant par -deſſus le bras ,
annonce , par une inſcription , que ce
bouquet ſimple & fans art eſt envoyé à la
Reine par ſon Auguſte Epoux.
• Les roſes ſont ſans épines & fans flétriſſures
; ce qui ajoute à la perfection de
l'allégorie , ainſi que les gouttes d'eau
qui peignent la fraicheur voluptueuſe des
fleurs.
L'amour court ſur un tapis de velours
pourpre , pour faire entendre que c'eſt
fur le Trône que regne l'amour -conjugal
, & fert d'exemple à toutes les familles
, dont la tranquillité , la proſpérité
& l'honnêteté dépendent de cette
vertu ſans laquelle toutes les autres font
affoiblies.
م
-
Ces deux Auguſtes Epoux fourniſſent
journellement à l'Auteur bien d'autres
traits vertueux à immortaliſer ; il tâchera
d'en faire paſſer quelques - uns à la postérité
, autant que fa fanté & la longueur
de l'exécution le lui permettront.
Ce Tableau intéreſſant , a été accueilli
par leurs Majestés , & eſt placé dans le
cabinet de la Reine. Ce morceau eſt le
plus grand que l'Auteur ait fait en ce
172 MERCURE DE FRANCE
genre ; il a tâché de réunir le plus pré
cieux fini , & la fraîcheur de la couleur ,
à la folidité de fon procédé , qui rend la
peinture inaltérable.
GRAVURES.
I.
Portrait de Jean - Georges Wille , Graveur
du Roi , de leurs Majestés Imp. & R. ,
de S. M. le Roi de Danemarck , des
Académies de Paris , Vienne , &c ;
Gravé d'après le tableau original de J.
B. Greuze , Peintre du Roi, par J. G.
Muller , Graveur du Roi , & Penfionnaire
de S. A S. Mgr. le Duc de Wittenberg.
Prix , 3 liv. , à Paris , chez
les principaux Marchands d'Estampes ,
& à Stutgard , chez l'Auteur.
CE PORTRAIT , de format in 40 , eſt vu
des trois quarts. Il nous rappelle avec ſatisfaction
les traits d'un Artiſte , que la
Gravure met au nombre de ſes plus chers
favoris. Ce portrait ne peut donc man
quer d'être accueilli des Amateurs & des
Artiſtes. Ils applaudiront à la beauté du
caractere de tête , à la ſoupleſſe du bu-
A
1
٢٠٠ SEPTEMBRE. 1776. 173 .
1
rin de M. Muller , à la pureté de ſes travaux
, & à l'intelligence avec laquelle il a
ſu les varier , pour rendre les étoffes du
Portrait , & faire valoir avec plus d'avange
les précieux détails de la tête.
I I.
La Jardiniere en repos. Eſtampe agréa
ble d'environ 19 pouces de hauteur , &
13 de largeur , gravée avec beaucoup de
talent , d'après un tableau de M. Peters ,
par M. J. Ch. le Vaſſeur , Graveur du
Roi ; prix , 2 liv. 8 f.; à Paris , chez
l'Auteur , rue de Mathurins.
III.
Portrait en petit médaillon , d'Armand de
Bourbon , Prince de Conty , mort à Pezenas
, le 20 Février , 1666 , âgé de 37
ans ; gravé d'un travail précieux & fini
par M. Vangeliſty , rue & près S. Jacques ,
maiſon de Madame Ogiers, Apothicaire.
I V. 1
L'occupation du Ménage. C'eſt unejeune
femme qui fait la leſſive , & un enfant
qui ſouffle des boules de ſavon , eftampe
d'un bon effet de couleur , & traitée artis
174 MERCURE DE FRANCE.
tement , de 18 pouces de hauteur , entre
14 de largeur , gravées d'après un tableau
de M. Aubry , par M. Blot , & dédiée à
M. Blondel d'Azaincourt ; prix , 3 liv.
à Paris , chez l'Auteur , rue de la Juiverie
, maiſon du Batteur d'Or.
V.
Quatre têtes de femmes en médaillon ,
gravées en couleur , avec une bordures
imprimée en or imitant le nouveau procédé
de Louis Martin ; chacune du prix
de 3 1. A Paris , chez Bonnet , Graveur ,
rue St Jacques , au coin de celle delaPar
cheminerie.
VI,
M. David , Graveur , rue des Noyers ,
vis - à- vis celle des Anglois annonce que
la premiere impreſſion de l'eſtampe du "
Médecin aux Urines , d'après M. le Prince
, étant toute diftribuée, il vient d'en
faire faire une ſeconde , & fixe le prix de
ces dernieres épreuves , à 8.1 .
Le plaisir interrompu , d'après Oftade ,
1 11.4 f.
Portrait de Mademoiselle , née le 5 Août
1776 ; gravé ſous la direction de M. Da-
1
!
1
vid , prix , 12 1.
SEPTEMBRE. 1776. 175
ケー
On lit au bas ces vers de M. Maréchal.
François , de jour en jour s'accroft notre eſpérance ,
Nous en avons pour gage un rejeton nouveau :
Sous l'aile de l'Ainour & l'oeil de la Prudence.
Comme va s'embellir cette Grace au berceau !
T
MUSIQUE.
I.
ROIS MESSES à quatre parties ,
ſous les titres : Lætamini in Domino. Nos
qui vivimus benedicimus Domino , & Lumen
ad revelationem gentium; de la compofition
du ſieur Rouffeau , Maître de muſique
de la Cathédrale de Tournay , connu
avantageuſement par ſes talens dans ce
genre. Ces trois pieces recueillies & publiées
par le ſieur Quignon , Maître de
Chant, à Beauvais , réuniſſent au mérite
de la gravure , celui d'une muſique no- .
ble & touchante , analogue au ſujet , &
faite pour être exécutée avec autant de
cilité que de ſuccès.
Les Exemplaires ſe trouvent à Paris ,
chez le ſieur le Gros , l'un des membres
176 MERCURE DE FRANCE,
!
de l'Académie Royale de muſique. Prix
36 liv. pour les trois Meſſes.
II.
Recueil de Romances , Brunettes , &
autres petits airs avec accompagnement
de Guittare ; la muſique & les accompagnemens
, par M. Coulon , maître de
Chant & de Guittare. Prix, 7 liv. 4 f.
à Paris , chez Bignon , place du Louvre ,
à l'Accord Parfait ; chez l'Auteur , rue
du Chantre , chez M. Feuillet , Serrurier
du Roi.
-
III.
Six Sonates pour la Harpe , avec ac
compagnement d'un Violon , ad libitum ,
dédiées à Madame la Comteſſe de Bouflers
, compoſées par M. Hochbrucker ,
oeuvre VI. Prix , 12 liv. , aux adreſſes
ordinaires de muſique.
COURS public de Géométrie pratique.
M. DUPONT, Ingénieur du Roi , Pro-(
feſſeur de Mathématique , nommé par Sa
Majefte
4
SEPTEMBRE. 1776. 177
Majefté pour faire la viſite des fouilles
& carrieres tendantes à la fûreté des routes
publiques &habitations , continue dans
ſon Ecole , rue neuve S. Médéric , ſes Cours
fur les Elémens & fur toutes les parties
de la haute Géométrie. La protection que
le Miniſtre & le Gouvernement ont bien
voulu accorder au ſieur Dupont , le met
à portée de faire des leçons de Géométriepratique
, des plus complettes , ( joint à
une des plus belles collections d'inſtrumens
néceſſaires qu'il a acquis ). M. Dupont
donnera pour cet effet une lecon à
la campagne une fois par ſemaine , & il
viſitera avec ſes Eleves déjà inſtruits, les
atteliers , les ouvrages de Méchanique
& d'Hydraulique. Ceux qui ſe détermineront
aux Arts avec un peu de théorie ,
trouveront ces leçons très avantageuſes.
M. Dupont recommencera dans le courant
de Septembre prochain , ſes Cours
fur les Elemens & fur les autres parties ,
ainſi que ſes leçons gratuites , qu'il donne
aux ouvriers les Dimanches. Il a
chez lui un des premiers Maîtres de Desfin
pour la Carte & le payſage.
On trouve chez M. Dupont , pluſieurs
jolies chambres toutes meublées.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
COURS DE LANGUE , D'HISTOIRE , &c.
\
M. CARPENTIER, Maître-ès Arts de
-
A
l'Univerſité de Paris , Profeſſeur public
de Langue Françoife , de Géographie ,
d'Hiſtoire & de Belles - Lettres , avoué
par le Gouvernement , a recommencé le
18 du mois d'Août 1776, ſes leçons gra
tis de langue , d'ortographe , de ponctuation
& de conſtruction Françoiſe , pour
les perſonnes de tout âge & de tout ſexea
Il n'épargne ni étude ni travail pour ſe
rendre de plus en plus utile à ſa Nation.
Il donne auſſi des leçons non gratis ,&plus
de vingt années de pratique, le mettent
dans le cas de s'annoncer comme en état
d'enſeigner toutes les différentes parties
de l'éducation , tant chez lui qu'en Ville.
Il eſt Auteur d'une nouvelle Grammaire
Françoiſe , d'un nouveau Plan d'éducation
, d'une Hiſtoire Univerſelle & d'une
Didactique générale où se trouvent toutes
faites les leçons des différentes parties qui
peuvent entrer dans le Plan d'éducatio
le plus étendu. Il enſeigne tous les cas
culs de Commerce , par une Méthode
très - courte.
이
SEPTEMBRE. 1776. 179
} COURS DE LANGUE ITALIENNE.
M. L'ABBÉ FONTANA , reprendra fon
cours de Langue Italienne , le 10 Septembre
, & le continuera tous les Mardis
& Samedis , depuis fix heures du matin,
juſqu'à dix. Les perſonnes qui voudront
le ſuivre, font priées de ſe faire inſcrire
de bonne heure en ſa maiſon , rue Montorgueil
, à côté de la rue Pavée. Il donne
auffi des leçons particulieres chez lui &
en Ville.
LETTRE au Rédacteur du Mercure , fur
un prétendu remede contre la pierre.
Vous avez annoncé , M. , dans le ſecond volume du
mois de Juillet , un reméde que M. le Chevalier de la
Porte a trouvé pour fondre la pierre dans la veſſie. Depuis
long - temps les plus grands Médecins ont fait des
recherches à ce ſujet; mais , juſqu'à préſent , fans aucun
ſuccès. Sans doute M. le Chevalier de la Porte a été
plus heureux qu'eux dans cette découverte ; mais en
* le publiant par la voie des Nouvelles & d'autres Ouvrages
périodiques , il auroit da expliquer ce qu'il en
M3
180 MERCURE DE FRANCE.
tend par fleurs de lune major male, & par racine de
luna major femelle: car je vous avoue qu'on ne connoit
pas ces plantes , ni parmi les Botanistes , ni parmi
les Herboriſtes , ni même parmi les Villageois , fous
ce nom ; on ne fait pas ce qu'il entend par flocelliss
Avant de publier une pareille recette , il étoit donc
A propos d'expliquer les termes dont il ſe ſert pour
pouvoir rendre cette recette plus à la portée du Pue
blic ; d'ailleurs elle ne paroît pas avoir la prétendue
propriété que lui attribue M. le Chevalier de la Porte ,
fi on en juge par les drogues connues qui y entrente,
En attendant que M le Chevalier nous ait donné des
preuves plus authentiques de l'efficacité de ſon reme
de , & nous l'ait fait connoftre plus particulierement
nous vous prions , M., même au nom de l'humanité,
de déſabuſer le Public fur de pareilles recettes , qui
loin de fondre la pierre , ne ſerviroient qu'à oceaſionner
des irritations conſidérables. Les remedes trop
irritans dans ces fortes de maladies four plus dangereux
qu'efficaces. On ne peut trop ſe tenir en garde
contre les diſpenſateurs de recettes , qui ne font , hélast
de nos jours que trop communs , & qui ſont plus
craindre que le fer. La plupart de ceux qui les indi
quent n'en connoiſſent ni la nature , ni les effets ; &
ſouvent ils ne le font ou que pour ſe donner un ton &
en impofer au Public , ou par la manie de ſe donner
pour Médecins , tandis qu'ils n'ont pas même la moin
dre connoiſſance de cette ſcience.
SEPTEMBRE. 1776. 181
4
LETTRE de M. Framery à l'Auteur
du Mercure.
Monfieur , je ne ſais ſi vous avez quelque connoisſance
d'une petite brochure intitulée : La Soirée perdue
à l'Opéra. On y trouve une plhrafe qui paroft avoir
attiré l'attention du Public. C'eſt la ſeule qui m'intéreſſe
, & la ſeule à laquelle je m'attacherai ; la voici :
„ Voilà un choeur agréable (dit un Interlocuteur) mais
ود il eſt pillé de l'Opéra de Golconde.-Attendez ,
„ Monfieur ; il y a à la fin du ſecond acte un des plus
., beaux airs qu'on ait jamais entendu fur aucun The-
,, are lyrique , & dans cet air , l'inflexion la plus pat-
„ hétique & la plus heureuſe que l'art ait encore em-
,, pruntée à la nature eh bien ! ce même accent , ce ,
,, même trait ſe rencontre dans l'Olympiade de M. Sac-
,, chini. Mais il faut que vous ſachiez que long temps
,, avant la naiſſance de l'Olympiade de M. Sacchini &
" de l'Opéra de Golconde , celui d'Alceſte avoit vu le
,, jour & le grand jour; c'est-à-dire qu'il avoit été re-
» préſenté , gravé , publié. Oh ! vous ne connoiſſez pas
,, tous les vols qui ont été faits à ce pauvre Chevalier
”
"
Gluck : on trouvoit , avec raiſon , qu'il étoit bien plus
aifé de le piller que de l'imiter , &c. "
N'est - il pas vrai , Monfieur , que quand on accuſe ſi
ouvertement un homme , comme M. Sacchini , de plagiat
envers un homme comme M. Gluck , il faut être bien
für de fon fait ?
M 3
イ182 MERCURE DE FRANCE.
Je fais que l'Alceste italien a été repréſenté , il y a
une douzaine d'années , ſur le petit Théâtre de Bologne.
J'ignore , avec toute l'Italie , ſi cet Opéra eſt gravé , ce
qui n'eſt pas d'usage dans ce pays : mais s'il l'eſt , ou
ſi ſeulement il eſt publié , rien n'eſt ſi facile que de convaincre
M. Sacchini du crime qu'on lui reproche.
Que l'on public en France l'air original de M. Gluck ,
(je paierai , ſi l'on veut les frais de gravure) & alors ik
ſera démontré que M. Sacchini , oubliant ſa réputation
folidement établie dans toute l'Europe , s'eſt donné
fauſſement pour le créateur d'un trait d'expreſſion qui
appartenoit à un autre Opéra joué dans une petite Ville.
Un léger exposé hiſtorique éclairciroit peut - être bien
des choses. Sur la fin de la ſaiſon de 1773 , M. Sacchini
étant à Londres , fut chargé d'arranger un pasticcio
de l'Olympiade , c'est-à-dire , un Opéra composé de
morceaux de différens Auteurs . M. Millico , qui jouoit
le rôle de Mégacle , pria le Maître de lui donner un
air de lui ſur ces fameuſes paroles : Se cerca , se dice ,
&c. M. Sacchini avoit déjà fait une Olympiade à Rome ,
& une autre à Milan ; mais comme les Compoſiteurs
Italiens ne ſont pas dans l'uſage de garder leur muſique
Cencore moins celle des autres) M. Sacchini fit expres
l'air en queſtion , lequel eſt écrit d'un ſtyle clair ſimple ,
touchant , en un mot d'une facture entiérement différente
de celle de l'air d'Alceſte : mais le trait reproché s'y
trouve.
M. Millico , enchanté de cet air & de ſon ſuccès
vient à Paris , loge avec M. Gluck ſon ami , chante cet
ſcene par tout où M. Gluck le mene , la fait chanter par
Mile Gluck , & part avec eux pour Vienne.
7
1
SEPTEMBRE. 1776. 183
Or , il faut que vous fachiez , Monfieur , que l'Alceſte
François eft entiérement différent de l'Alceſte Italien
pour la muſique. Preſque tous les airs ſont refaits à
neuf. L'Alceſte ne peut donc plus dater de long-temps
avant la naissance de l'Olympiade.
:
Tout Ouvrier ſe connoft aux ouvrages de ſon métier.
Je parodie des airs , & j'ai la prétention de m'y connottre
. Je puis donc avancer , fans crainte d'être démenti
, que l'air en queſtion eſt fait ſur des paroles. Un
air parodié n'a point cette coupe , cette tournure : il eſt
prefque impoffible de s'y tromper.
Veut- on me confondre ? J'en ai donné le moyen ; qu'on
faſſe graver l'air original , s'il exiſte.
Si M. Gluck eſt le héros de l'Anonyme , M. Sacchini
eſt le mien ; c'eſt à moi de prendre ſa défenſe , quand
il n'est pas à portée de la prendre lui-même, ſa gloire
me coûte affez pour continuer. J'y ai ſacrifié mes vieilles
& le peu de prétention que j'aurois pu avoir au mérite
littéraire dans la Colonie : le ſacrifice que je fais
aujourd'hui dans l'Olympiade à tous égards. On ne
peut ſe faire une idée de la difficulté du travail que j'ai
entrepris ; & quand cette difficulté ſera vaincue , j'aurai
tout fait pour la réputation de M. Sacchini & rien pour
la mienne. J'eſſuierai toujours des reproches , fur-tout à
l'égard du ſtyle , parce que toute la peine que j'ai priſe
d'ailleurs fera comptée pour rien. Mais je m'en confolerai
en comptant pour beaucoup le plaiſir d'avoir fait
entendre de véritable muſique ſur notre grand The-
Atre.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
Il n'eſt donc pas généreux à l'Anonyme de chercher
d'avance à prévenir le Public fur un ouvrage qui n'eſt
pas encore foumis à ſon jugement.
J'ai l'honneur d'étre , &c.
FRAMERY.
>
BIENFAISANCE.
I.
La Reine traverſant, il y a quelques A
jours , le village de S. Michel , apperçut
une vicille femme infirme qu'entouroient
pluſieurs petits enfans. Ce tableau , qui
offroit à l'ame compatiſſante de Sa Majeſté
, ce que la nature humaine , dans ſes
deux extrêmes , offre de plus intéreſſant ,
l'émut auſſi - tôt , & lui fit ſuſpendre ſa
marche. Sa Majeſté s'approcha de la
vieille , l'interrogea avec autant de douceur
que de bonté , & apprit que cette
femme , grand'mere des enfans qui l'environnoient
, étoit , dans ſa caducité ,
& malgré ſa miſere , l'unique appui de
ces orphelins de pere & de mere. Ce
ne fut point aſſez pour cette Souverai-
1
1
SEPTEMBRE. 1776. 185
ne , ſi digne d'être chérie , de lui faire
diftribuer fur le champ des ſecours d'argent
, Elle jeta des yeux attendris ſur le
plus jeune de ces orphelins , âgé de trois
ans , & déclara qu'Elle ſe chargeoit de
lui , & qu'Elle en feroit prendre ſoin.
II.
1
Un Marchand de Carlſcrone , qui avoit
mal fait ſes affaires , & qui depuis trois
ans ſubſiſtoit avec beaucoup de peine à
Stockolm , où il s'étoit réfugié avec ſa
femme, quatre enfans de l'un & de l'autre
ſexe , & une ſervante que le malheur de
cette famille n'avoit pu détacher de fon
ſervice , y mourut au commencement de
çe mois. La veuve fans argent , ſans appui,
& n'ayant pas même de quoi faire enterrer
fon mari , en gardoit chez elle le cadavre
: mais le grand Gouverneur , averti
par les voiſins qui étoient allé ſe plaindre
de l'infection du corps mort , le fit enterrer
, & après s'être aſſuré de la pauvreté
de la veuve , à laquelle il donna de l'argent
pour fon deuil & celui de fa famille ,
il lui conſeilla de venir au camp de Ladugard,
ſe préſenter avec ſes enfans à
la tente du Roi , & lui indiqua le jour &
186 MERCURE DE FRANCE.
Pheure où il ſeroit plus facile d'avoir accès
auprès de Sa Majeſté. Le Roi , inſtruit
par le grand Gouverneur de la ſituation
déplorable de cette famille , l'accueillit
avec une bonté paternelle: la Reine ſa
mere , temoin de cette ſcène attendrisſante
ſe chargea de l'éducation de l'aînée
des filles , les deux garçons furent auffitôt
incorporés par le Roi dans le Régi
ment de ſes Gardes , avec la paye de Bas
Officier , & au fouper qui ſuivit ce premier
acte de bienfaiſance , Sa Majeſté fit
une collecte au milieu de ſa Cour en faveur
de la veuve, ſur la tête de qui Elle
a placé , en outre une ſomme de 6000
dalers de cuivre dans la caiſſe de la maiſon
des veuves : (le daler de cuivre vaut 18 f.
Le compte qu'on avoit rendu au Roi
de l'attachement & de la fidélité de la
ſervante de ces infortunés , qui , pour foutenir
ſes Maîtres , avoit vendu juſqu'à la
derniere de ſes hardes , avoit frappé l'ame
de Sa Majeſté ; & pour perpétuer la mé.
moire d'un déſintéreſſement fi noble & fi
rare dans cet ordre de Citoyens , Elle ordonna-
au grand Gouverneur de délivrer ,
dans l'Hôtel de Ville, à ce fidele Domestique
, la médaille en or de Vaſa , avec cette
légende : pour l'humanité & la fidélité ;
|
SEPTEMBRE. 1776. 187
ce qui fut exécuté au nom du Roi par
le Magiſtrat qui harangua publiquement
cette fille. A cette marque de diſtinction ,
le Roi ajouta 1200 dalers de cuivre , placés
fur la Maiſon de Ville , à 6 pour 100
d'intérêt , & une pareille ſomme comptant
pour qu'elle pût ſe vêtir ſuivant ſon état.
Variétés , inventions utiles , établiſſements
nouveaux , &c.
LES
I.
Clavecin perpendiculaire.
:
ES Facteurs de clavecins ont tentè différentes
fois de faire des clavecins perpendiculaires
, qui puſſent ſe placer commodément
dans un appartement , & être
ſubſtitués aux clavecins dont la forme
eſt peu réguliere , & demande un emplacement
étendu ; mais la quantité de resforts
qu'on a été juſqu'ici obligé d'y employer,
ayant rendu ces nouveaux inftrumens
durs à toucher , les Maîtres de l'art
les ont déſapprouvés avec raiſon , & ont
douté de la poſſibilité de leur parfaite exé
188 MERCURE DE FRANCE.
cution. Le ſieur Goſſet , Luthier à Reims,
rue des Fuſiliers , déjà connu à l'Académie
des Sciences par une graduation géométrique
, appliquable à tous les manches
d'inſtrumens de muſique , vient
d'exécuter un clavecin perpendiculaire à
deux uniſſons & à grand ravallement ,
dont le méchaniſme eſt très- ſimple &
fans aucun reſſort. Tous les gens de l'art
qui l'ont touché & entendu , conviennent
de la bonté & de la ſolidité de cet
inſtrument , dont le clavier eſt auſſi doux
au toucher qu'aucun autre. Ce clavecin
eſt en forme de buffet; ſa dimention eſt
de fix pieds & demi de hauteur , fur
trois pieds deux pouces de largeur. Il eſt
porté ſur un pied qui lui donne une hauteur
totale de huit pieds neuf pouces. Le
ſieur Goſſet n'a rien négligé pour décorer
cet inſtrument , & lui donner une perfection
à laquelle perſonne n'avoit atteint
juſqu'ici.
III.
Batelets infubmergibles & inchavirables.
i
Le premier d'Août , on a fait au Port
des Invalides , en préſence du Prévôt des
SEPTEMBRE. 1776. 18g
Marchands & du Corps de Ville , ainſi
que d'un nombreux concours de Spectateurs
de tous états , l'expérience d'un Batelet
de Saint Cloud rendu infubmersible
par un procédé de l'invention du ſieur de
Bernieres , l'un des quatre Contrôleurs-
Genéraux des Ponts & Chauſſées , Membre
de pluſieurs Académies , &c.
On a mis en comparaiſon ce Batelet
avec un autre Batelet ordinaire de Saint-
Cloud , d'égale grandeur , tous deux ayant
été conſtruits il y a dix ans , & leur forme
extérieure paroiſſant exactement la même.
Cependant on a vu que huit hommes ſeulement
étant ſur le ſecond Batelet qu'ils
faifoient balancer & pencher d'un côté ,
l'ont bientôt rempli d'eau & fait couler à
fond , enſorte que ces hommes ont été
obligés de regagner, la rive à la nage ,
tableau de ce qu'on peut redouter dans un
Batelet ordinaire, ſoit par l'imprudence
de ceux qui font dedans , foit par la force
des vagues & du vent , foit par un choc
violent & inattendu , ſoit par toute eſpece
de ſurcharge.
P
Les mêmes hommes échappés du Batelet
ſubmergé , ſe ſont mis ſur le Bateau
du ſieur de Bernieres , l'ont balancé &
rempli d'eau comme le premier ; mais au
190 MERCURE DE FRANCE.
lieu d'aller au fond , ce Batelet eſt reſté à
flot , quoique l'eau y fût bord à bord ; &
ainſi chargé d'hommes & du volume d'eau
qni le rempliſſoit, on l'a vu ſe promener
à force de rames ſur le baſſin de la riviere
fans aucun riſque pour les perſonnes qu'il
contenoit.
Le ſieur de Bernieres a porté l'expé
rience plus loin; il a fait établir un mat,
fur ce Batelet rempli d'eau , a fait attacher
au haut du mât une corde , qui a été tirée
juſqu'à ce que le bout du mât touchât la
ſurface de la riviere, enſorte que le Batelet
ſe trouvoit tout - à- fait ſur le côté ,
poſition que les vents ni les vagues ne
peuvent lui donner ; & dès que les hommes
qui l'avoient fait incliner à cet excès
eurent lâché la corde , le Batelet & le mât
ſe redreſſerent en moins d'un quart de ſeconde
, ce qui prouve que ce Batelet joint
à l'avantage d'être inſubmersible, celui
d'être encore inchavirable , & de réunir
conféquemment toutes les sûretés poffibles.
f
Ces expériences ont paru faire d'autant
plus de plaiſir au Public , que les avantages
de cette découverte ſont ſenſibles & de la
premiere importance pour l'humanité.
Un pareil Batelet avoit déjà été éprouvé
SEPTEMBRE. 1776. 191
L le 11 Octobre 1771 , à Choify , en prélence
de Sa Majeſté Louis XV , de Monſeigneur
le Dauphin, aujourd'hui le Roi
regnant , & de Monseigneur le Comte de
Provence , aujourd'hui Monfieur , auxquels
le ſieur de Bernieres , auſſi connu
dans les Arts par ſon génie inventif , que
par ſon déſintéreſſement & ſes vertus
citoyennes , remit le Mémoire de ſes
épreuves.
III.
Manufacture de Sparterie.
:
On vient d'établir , rue de Popincourt ,
Fauxbourg S. Antoine , une Manufacture
de Sparterie. Cet établiſſement précieux
par le nouveau genre d'induſtrie , & par
l'uſage de divers objets d'utilité qu'il introduit
en France , a mérité la protection
du Gouvernement , & peut auffi fixer l'attention
des Médecins , relativement aux
objets de falubrité qu'il offre.
Ce mot Sparterie , vient de Spartium.
Genét. Il y en a de pluſieurs eſpeces. Le
Genêt d'Espagne ; Genista juncca , ou
Spartium junccum linnai , eſt celui qu'emploie
ſi utilement pour les Arts , M. Gavoty
de Berthe , à qui l'on doit cette entrepriſe
intéreſſante. Le Spart ſupplée
1
192 MERCURE DE FRANCE .
avec avantage au Chanvre dans nombre
de circonftances , & fur tout pour la fabrication
des cordages ; en forte qu'il va
rendre au Commerce des Toiles , la quantité
de chanvre employé dans les Corderies
, & dont on exige , pour cet effet,
l'eſpece la meilleure.
Il économiſera la laine & la foie , qu'il
peut quelquefois remplacer.
Mais des avantages multipliés qu'on
peut retirer de cette nouvelle invention ,
celui qui eſt le plus propre à fixer l'attention
du Médecin, c'eſt la falubrité qui
réſulte de cette découverte.
Nous ne connoiſſons guere pour nous
préſerver de l'humidité , que des peaux
d'animaux ou tapis de laine & des paillaſſons;
moyens qui joignent à l'inconvénient
des vers & des mittes , ceux de
conſerver une partie de l'humidité contre
laquelle on les emploie , ainſi que de
ne pouvoir ſe nettoyer par l'eau , & conſéquemment
de ſe pourrir affez ſouvent.
Les tapiſſeries & les tapis de Spart , au
contraire, ſont ſuſceptibles de ſe laver.
L'eau leur rend même le luſtre qu'ils ont
dans l'origine ; preuve que cette ſubſtance
réſiſte à l'humidité. Cela eſt ſi vrai , que
Pline , liv. 19 , ch. 2 , dit en parlant de
cette
:
SEPTEMBRE. 1776. 193
cette mariere : Le Spart ſe nourrit dans
l'eau , comme pour se dédommager de la
foif qu'il a foufferte dans le terroir aride
où il est né.
•
Ces tapis ſont de diverſes eſpeces , &
peuvent ſervir à nombre d'uſages domestiques.
Il y en a à peluches & fans peluches
, propres aux falles à manger , bureaux
, fecrétaires , galeries , chambres
cabinets , aux équipages , &c. Ils gagnent
au ſervice , c'eſt-à-dire , qu'ils deviennent
plus beaux , plus fins , & conféquemment
plus chauds à meſure qu'on les lave &
qu'on les peigne.
On en fait également des nattes & des
tapiſſeries ſuſceptibles de faire ornement.
M. de Berthe , au moyen des procédés
dont il ſe fera , ſans doute , un plaiſir de
rendre compte , eſt parvenu à faire faire
des cordages élastiques qui n'ont pas ,
comme le chanvre , l'inconvénient de tacher
les corps mouillés qu'on y étend ;
tels ſont le linge , le papier , les étoffes
nouvellement teintes , qu'il s'agit de faire
fécher.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Observation de M. Martin , Apothicaire ,
rue & près la Croix des Petits Champs ,
fur la découverte d'une Pâte & couverte
analogue , propre à former la Porcelaine.
Tout le monde voit aujourd'hui , avec
la plus grande admiration , nos Manufactures
de Porcelaine , compoſer des ouvrages
ſupérieurs en tous genres , à ceux
du Japon , de la Chine , de Saxe & des
Indes. La Chimie , qui porte ſon flambeau
, partout , vient de procurer les
moyens de compoſer une pâte & cou-,
verte analogue , dont les eſſais ont été
faits ſous les yeux des chefs de nos meilleures
Manufactures , avec tout le ſuccès
qu'on avoit lieu d'attendre. Cette découverte
paroît d'autant plus intéreſſante
pour toutes les Manufactures , qu'elles y
trouveront un avantage réel , tant pour le
prix que pour la perfection de leurs ouvrages.
La couverte qui eſt réſultée des différentes
analyſes qu'on a faites , furpaffe)
de beaucoup celles qui ont pu être compoſées
juſqu'ici ; en un mot , il en ré-
1
4
SEPTEMBRE. 1776. 195
fulte une Porcelaine dure , allant au feu,
dont la blancheur & le brillant , effacent
tout ce qu'on peut lui comparer en ce
genfe. !
I
ANECDOTE S.
I.
L arriva une aventure aſſez plaiſante à
certain Peintre Européen qui voyageoit
dans les Indes ; cette aventure pourra
prouver juſqu'à quel point les Orientaux
pouſſent la jaloufie. Un Gouverneur de
Surate avoit une femme charmante, pour
laquelle il négligeoit toutes les beautés
renfermées dans ſon ſérail. Ayant entendu
dire qu'il y avoit dans ſa ville un
Etranger qui ſavoit parfaitement bien
peindre , & rendoit au naturel la reſſemblance
de tous les objets , il réſolut de
ſaiſir cette occaſion pour ſe procurer le
portrait de celle dont il étoit ſipaſſionné,
ſe flattant que cette image adouciroit fes
chagrins , lorſqu'il feroit forcé de s'éloi
gner de ſa bien-aimée. Il manda le Peine
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
tre , qui ſe rendit avec empreſſement à
ſes ordres , & auquel il fit part de fon
deſſein , en lui promettant une récompenſe
digne du ſervice qu'il en attendoit.
L'Artiſte répondit qu'il s'eſtimeroit trop
heureux & trop bien payé , s'il avoit le
bonheur que fon ouvrage fût tel qu'on le
degroit. Travaillez donc , reprit le
"
و د
و ر
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”
و ر
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"
"
-
"
Gouverneur , travaillez avec toute la
diligence poffible , & quand vous aurez
achevé le portrait , apportez - le moi
fans perdre un ſeul inſtant. - Vous
n'avez , reprit l'Artiſte , qu'à faire venir
la pertonne dont vous souhaitez le portrait.
Eh quoi ! interrompit bruſquement
le Seigneur Indien , vous avez prétendu
que je vous faſſe voir ma femme ?
Comment voulez - vous donc que je
puiſſe peindre une perſonne que je n'ai
jamais vue ?
-
-
- Retire - toi prompte-
,, ment , s'écria le Gouverneur Indien ,
hors de lui : ſi je ne puis avoir le portrait
de ma femme qu'en l'offrant à tes
„ yeux , j'aime mieux renoncer pour toujours
au plaifir que je m'étois promis."
Le Peintre ne put parvenir à faire entendre
raiſon au jaloux Indien , & faillit
meme à perdre la vie.
SEPTEMBRE. 1776. 197
I I.
i
L'Empereur Adrien demandoità Epictete
pourquoi on repréſentoit Vénus toute
nue ; c'eſt , répondit le Philoſophe ,
parce qu'elle dépouille de tous biens ceux
qui recherchent trop ſes plaiſirs.
III.
Les Hongrois qui avoient conſpiré la
perte de l'Empereur Sigifmont , entrerent
dans ſon palais ; mais il alla au - devant
d'eux , un poignard à la maia , & leur
dit : qui de vous fera aſſez inſoient por ofer
me maltraiter ? Qu'ai je fait qui mérite da
mort ? Si quelqu'un a deſſein de mefrapper ,
qu'il avance , je me défendrai. Les Face
tieux ſe retirerent.
I V.
Anecdote Angloiſe.
Miſtriſſ Leffingham , Actrice d'un
des théâtres de Londres , ayant acquis
un emplacement dans un terrein près
d'Hampstead , ſe propoſoit d'y faire bâtir
N3
198 MERCURE DE FRANCE,
une maiſon de campagne : ſes meſures
étoient priſes , l'Architecte avoit fait tous
les plans , & les ouvriers étoient déjà au
travail, Les habitans d'Hampstead ſe
font aviſés de trouver mauvais , parce
que Miſtriſſ Leffingham eſt une Actrice ,
qu'elle fit bâtir une maiſon de campa
gne , & n'ont pas voulu permettre que
l'ouvrage ſe continuât. ,, L'argent , ont-
"
"
"
ils dit , qu'elle doit dépenser à cet ou
,, vrage , eſt un argent qu'a fourni le
Public ; ils ſe ſont permis toutes les
réflexions qu'on peut attendre de la liberté
Angloife ; & paſſant des diſcours
aux effets , ont chaſſe les ouvriers avec
violence. Quelques - uns de ces malheureux
ont été battus ; il y en a même eu
de bleſſés. Cette affaire aura vraiſembla
blement des ſuites ; les Tribunaux ont
déjà reçu les plaintes de l'Actrice , & les
oppoſitions des habitans d'Hampstead.
V.
Lorſque Cromwel ſe décida à faire
battre monnoie , il fit faire un échantillon
de guinée , ſur lequel on avoit empreint
d'un côté , Dieu & de l'autre ,
l'Angleterre. Il demanda à un vieux Of
SEPTEMBRE. 1776. 199
ficier ſon avis ſur cette inſcription. Par
ma foi , répondit le vieux Militaire , il
n'y a rien à dire , finon que Dieu tourne
le dos à l'Angleterre.
VI.
Un Prêtre Anglois ayant été interdit
de tout bénéfice , parce qu'il étoit Non-
Conformiſte , dit à ſes Juges que le traitement
qu'on venoit de luifaire , coûteroit
la vie à plus de mille perſonnes. On l'arrêta
ſur cette menace , & on lui en demanda
l'explication. Rien de plus fimple ,
répondit - il , en m'otant la faculté de jouir
d'aucun bénéfice , vous ne me laiſſerez d'autre
reſſource que de me faire Médecin.
VII.
Fait remarquable.
Une jeune fille de Geſſenay, dans le
canton de Berne , âgée aujourd'hui de 14
ans , fut privée de la parole dans une maladie
qu'elle eſſuya il y a ſept ans , mais
ne perdit pas pour cela l'uſage de l'ouie.
Ses parens l'ayant depuis envoyée à l'école
, elle y apprit à écrire , & participa
N 4
1
200 MERCURE DE FRANCE.
aux autres inſtructions. On lui avoit donné
une ardoiſe , ſur laquelle elle écrivoit ,
& communiquoit ainſi ſes penſées à ſes
parens , & à ſes freres & foeurs. Il y a
quelque temps , que ſe trouvant avec ſa
mere, & ſe ſentant plus agitée qu'à l'ordinaire
, elle écrivit ſur l'ardoiſe : ma mere
, j'espere de récouvrer bientôt , par la
grace de Dieu , l'usage de la parole. Peu
de jours après , cette fille s'étant couchée ,
fentit une émotion extraordinaire , & ne
put fermer l'oeil de toute la nuit. Son
pere s'étant levé de grand matin pour
aller vaquer à ſon travail ordinaire , elle
fit des efforts incroyables pour pronon.
cer le mot de pere , & ne put y réuffir
qu'à l'inſtant où il venoit de partir. Elle
appella alors fa mere , & tout le reſte de
la famille , dont on peut ſe figurer la furpriſe
& la joie. Depuis ce temps , elle
parle très-diſtinctement. Cette fille cft
grande & bien faite , a beaucoup d'intelligence
, & s'eſt trouvée parfaitement
inſtruite de tout ce qu'on avoit enſeigné
en ſa préſence aux autres enfans.
1
SEPTEMBRE. 1776. 201
AVIS.
Savonnettes légeres & incorruptibles , de
pure crême de savon & aux fines herbes ,
du ficur Ferron.
IL eſt le ſeul poſſeſſeur du ſecret de la veuve Bailly ;
il continue avec ſuccès . Sa fabrique eſt à Paris , dans
l'Abbaye Saint - Germain , près la Boucherie ; & au
Palais du Luxembourg , vis - à - vis le Café. Ces favonnettes
durent plus que les lourdes ; elles ne ſe mertent
point en pouffiere ni en bouillie dans le baſſin , &
ne tachent point le linge . L'on vend de ces ſavonnettes
ſous la voûte du Louvre , du côté de Saint - Germain
; au Palais - Royal , ſous la voûte de la cour des
fontaines , rue neuve Notre Dame ; à Versailles , zu haut
de l'escalier de marbre , à Compiègne , à côté de la
chapelle du Roi ; à Fontainebleau , galerie de François
Premier ; à Rennes chez le ſieur Guillot ; à
Rouen , fur le port , chez le ſieur Guédra , Marchand
d'eſtampes ; à Caen , chez le ſieur Guyot place royale.
,
Il fait auſſi les pains de pâte de la Reine , qui font
d'une bonté admirable pour les mains. Il fait des envois
pour la province. Les prix font toujours les memes.
^ N5
202 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Juillet 1776.
N a publié ſucceſſivement dans les différens ports
de cet Empire le firman que la ſublime Porte à donné ,
portant defenſe , ſous peine de mort , à tous les Mufulmans
de ſervir à bord d'aucun vaiſſeau étranger , en
qualité d'écrivain , de pilote ou de matelor.
Il y a eu une eſpece de rébellion à Etzerom (dans la
Turquie Aſiatique ) ; la ſoldateſque y a refulé de marcher
, à moins qu'on ne lui donnat de l'argent , & l'on
ſe diſpoſe à lui en envoyer.
De Sainte- Croix de Teneriffe , le 21 Mai 1776.
La flotte Eſpagnole , deſtinée pour la Vera Cruz , a
paſſe avant-hier à la vue de cette ifle. Elle est compoſée
de dix - neuf vaiſſeaux , & commandée par Don Antonio
de Ulloz.
De Warsovie, le 9 Juillet 1776.
Le comte de Stackelberg vient d'envoyer à toutes les
Diétines , par des Officiers Ruſſes , une lettre circulaire
qui contient les intentions de l'Impératrice ſa Souveraine
, pour l'entiere liberté de la Nobleſſe dans l'élection
des Nonces. Elle proſcrit toute violence à cette
Liberté , & tout eſprit de domination qui tenteroit de
SEPTEMBRE. 1776. 203
prévaloir ou d'opprimer. Les Officiers chargés de ces
lettres aſſiſteront aux Diétines pour rendre compte de
ce qui s'y paſſera , & pour prévenir les querelles & les
déſordres qui pourroient s'élever.
:
Dans pluſieurs autres Diétines tenues dans la Grande
Pologne , il a été fait de doubles élections: un petit
nombre de Gentilshommes choiſiſſoit à part les Candidats
de la Cour , tandis que la multitude procédoit lé
galement à l'élection des Nonces .
De Capenhage , le 16 Juillet 1776.:
Le Gouvernement , attentif à réprimer l'abus qu'on
fait du pouvoir qu'il eſt obligé de confier pour l'admi
niftration de la Juſtice , a privé de leurs emplois quel
ques Baillifs qui , au lieu de protéger les Peuples , los
fouloient par des violences & des concuffions .
Dc Stockholm , le 18 Juillet 1776.
Le 28 du mois dernier , la cérémonie de l'inſtallation
du nouveau Parlement de Vaſa ſe fit dans la plus grane
de repréſentation. Après une courte harangue de la
part du Roi , & lecture faite par le Chancelier des Inſtituts
de ce nouveau Parlement , tous les Membres ,
ayant leur Président à leur tête , allerent , ſuivant leur
rang , au pied du trône , prêter au Roi le ferment de
fidélité.
On a donné ſur le Théâtre de l'Académe royale de
muſique , Lucile , opéra comique , traduit du François
par la demoiselle Malmstedt. L'auteur de cette traduce
204 MERCURE DE FRANCE
:
tion a confervé la muſique Françoiſe. Cette demoiselle ,
agée de 22 ans , fait le latin , l'allemand , le françois ,
Panglois & le ſuédois , qu'elle parle & écrit correctement.
Elle eſt fille d'un Profeſſeur de théologie à Up,
ſale. Les ballets font du ſieur Gallodier. Cette piéce
a généralement été bien jouée par les Acteurs de l'Os
pera , & a eu beaucoup de ſuccès.
De Lisbonne , le 16 Juillet 1776.
On vient du publier ici un édit qui défend à tout
vaiſſeau Anglo- Américain d'entrer à l'avenir dans les
ports du Portugal , & qui ordonne à tous ceux qui peuvent
y être , d'en fortir ſous huit jours , après avoir été
préalablement viſités ; & dans le cas où les Commiſſaires
examinateurs y trouveroient de la poudre ou des
munitions de guerre , dont l'exportation a été prohibée
par ordonnance du 21 octobre dernier , les déclare fujets
à confiſcation. Le même édit ordonne de faire
retirer ceux qui , par la ſuite , voudroient y aborder , &
défend de leur préter aucun ſecours , de quelque nature
que ce ſoit.
De Trieste , le 15 Juillet 1776.
Un Juif qui toutes les ſemaines touchoit de trèsgroſſes
ſommes & faifoit à Vienne une dépenſe conſidérable
, après avoir été obligé de modérer fon faſte ,
vient de recevoir ordre de partir en vingt - quatre heures
des Etats de l'impératrice - Reine : il ſe nomme Freſtachof.
Il avoit abjuré le Judaïsme dans le Levant ,
s'étoit fait baptier & a renouvellé l'ancienne ſecte nomSEPTEMBRE.
1776. 205
mée Zevi ; il a été retenu quelque temps priſonnier en
Pologne , & s'est fait un nombre de profélites , dont
les contributions formoient de très - gros capitaux.
Da Londres , le 23 Juillet 1776.
Une lettre de Saint - Vincent , du 13 mai , rapporte
que les vivres y font montés à un prix énorme , &
qu'il y a tout à redouter , fi on n'envoie pas plus régulierement
des proviſions dans cette lile , que les Négres
qui ſouffrent depuis long - temps de la cherté , ne ſe révoltent
enfin .
On parle déja d'un plan préſenté au Roi & agréé par
Sa Majesté , ſur les moyens de contenir par la fuite les
Américains , lorſqu'on les aura contraints à rentrer dans
leur devoir : par ce projet du général Harvey , le Gouvernement
y entretiendroit dix mille hommes d'infanterie ,
y compris deux bataillons d'artillerie & deux mille dragons
; mais on ne parle point encore des lieux particuliers
où ces troupes ſeroient cantonées & reparties ; &
comme on penſe que la chaleur immodérée des Prédicans
Presbytériens a beaucoup contribué au ſoulevement
des eſprits , le même plan propoſe d'ériger dans
le continent deux Evéchés , dont les Titulaires ſeroient
les protecteurs de l'Egliſe Anglicane , & modéreroient
par l'exercice de leur miſſion , l'effervescence du Clergé
non-conformiſte.
On raconte un trait qui fait beaucoup d'honneur à us
des Lords de l'adminiftration ; c'eſt qu'ayant appris dernierement
qu'un Tréſorier des Colonies du Nord de
l'Amérique avoit emporté l'argent qui lui avoit été con.
1
206 MERCURE DE FRANCE.
fié & s'étoit venu rendre au parti du Roi , il a ese
d'avis que le Gouvernement , loin de profiter de cette
Mcheté du Tréſorier , devoit , à la premiere occafion , le
renvoyer à ſes Commettans , & que les Anglois , quoiqu'engagés
dans une conteſtation fur des différens de conſtitution
, dont il eſt fort à deſirer devoir la fin , de
voient fur - tout redouter de paſſer auprès des Américains
pour les fauteurs de ſemblables brigandages.
Pluſieurs familles Ecoſſoiſes chaffées de la Virginie
pour s'être jointes aux amis du Gouvernement , ſe ſont
retirées avec leurs effets à Saint- Domingue , en attendant
qu'elles aient trouvé un pays où elles puiſſent
s'établir en fûreté.
Si l'on en croit une lettre d'Halifax , depuis l'arrivée
du Lord Howe & des troupes Angloiſes qui font venues
avec lui , le Congrès ſemble pencher vers la Paix , &
les conteſtations entre la Mere - Patrie & ſes Colonies
pourroient ſe terminer bientôt à l'amiable.
Il s'eſt répandu un bruit à Saint -James que le Lord
Howe ſera de retour ici avant la fin de ce mois , d'où
l'on préſume qu'il fera porteur de quelques ouvertures
d'accommodement que les Provinciaux auront faires &
qu'il aura approuvées. Quelques perſonnes croient qu'il
ne revient que parce qu'il quitte le commandement de
la flotte.
On lit dans une lettre d'Halifax du 12 juin , que le
Colonel Harvey , à la tête de quatre mille Provinciaux
& de quelques Sauvages , s'eſt retranché affez près de
cette ville qu'il menace de détruire , & qu'on y a vu
un Chef des Sauvages qui rapporte que pluſieurs Tribus
t
i
SEPTEMBRE. 1776. 207
ſe ſont révoltées pour ſe joindre à l'armée des Infurgens
, diſpoſées à les venger cruellement de tous les
partiſans de l'adminiſtration qui tomberont entre leurs
mains .
1
Suivant des lettres particulieres , le Congrès - Géné
ral , inſtruit de la quantité de priſes que faisoient les
vaiſſeaux royaliſtes ſur les Américains , a publié des ordres
pour rappeller les petits corſaires dont le ſervice
eſt peu avantageux , au lieu que les vaiſſeaux de trente
à quarante canons peuvent fe foutenir contre les frégates
du Roi.
On a répandu ici une lettre du général Lée , adreſſée
au général Waſingthon à Boſton , & dont voici la
fin : „ Je ſuis actuellement devant la Nouvelle- Yorck
,, avec dix - huit mille hommes de bonnes troupes.
„ cinq milles d'ici , il y a une forte batterie où font
,, neuf cents Indiens & feize cents Provinciaux. Ce
,, fera pour moi une réſerve en cas de néceſſité. Les
,, Indiens ſont répandus dans le pays où ils forment
» diverſes embuscades , & ſi je prenois le parti de me
,, retirer & que les Royaliſtes vouluſſent me pourſui-
„ vre , je crois qu'il en reſteroit peu pour rapporter des
., nouvelles de leur expédition ."
De la Haye, le 4 Août 1776.
On vient d'apprendre qu'il eſt arrivé ici un courier
de l'Impératrice de Ruffie , apportant l'ordre de Ste
Catherine à la princeſſe de Pruſſe , épouse du Stathou
der , avec une lettre de Sa Majesté Impériale. !
208 MERCURE DE FRANCE.
Le Miniſtre des cours de Bade , d'Anspach & de
Darmſtadt a notifié aux Etats - Généraux que la Priticeffe
héréditaire de Bade étoit accouchée de deux Princeſſes ,
baptisées le 14 juillet ſous les noms de Catherine - Amelie
- Chriſtine - Louiſe , & de Frédérique - Guillelmine-
Carolines
De Versailles, le 24 Août 1776.
Le duc de Chartres , de retour du voyage qu'il vient
de faire , a eu , le at de ce mois , l'honneur de faire
ſa cour à Leurs Majestés.
La fievre tierce ſurvenue à la Reine au château de
Choiſi , a accéléré le retour de Sa Majesté ici , où Elle
eſt arrivée le 20 de ce mois . Cette incommodité de
donné heureuſement aucune inquiétude ſur une ſanté fi
précieuſe.
De Paris , le 19 Août 1776.
مه
avec
L'Académie royale des Sciences , dans ſon aſſemblée
du 7 de ce mois , a élu , d'une voix unanime ,
l'agrément du Roi , le marquis de Condorcet pour remplir
la place de ſecrétaire perpétuel de cette Compagnie
, vacante par la démiſſion du ſieur de Fouchy ,
qui a demandé & obtenu ſa vétérance
Dans l'aſſemblée générale du Corps de Ville , tenue
le 16 de ce mois , le ſieur de la Michodiere a été continué
dans la place de Prévôt des Marchands , & les
fleurs Leve , Quartinier , & Chapus , anciens négociants ,
ont été élus échevins.
Le
1
SEPTEMBRE. 1776. 209
Le Prévôt des Marchands & le Corps de Ville de
Paris viennent , dans leur aſſemblée du mardi 20 de ce
mois , de perimettre au ſieur de Bernieres d'établir des
bateaux infubmergibles ſur la riviere , au port qui eſt
près du Pont Royal , & ont promis à l'Inventeur de ces
bateaux toute la protection & les facilités qui dépendent
1de leur miniftere. Au moyen de cette permiffion ,
le
ſieur de Bernieres fera tous ſes efforts pour que la public
puiſſe commencer à jouir d'un certain nombre de
batelets avant la fin de l'année prochaine.
Le duc regnant de Saxe - Weymard - Eiſnack , a envoyé
ici ſon portrait ſur une boite d'or au heur d'Anſſe
de Villoifon membre de l'Académie des infcriptions &
belles - lettres.
PRESENTATION S.
Le 4 de ce mois , le ſieur le Preſtre de Château - giton
ancien des préſidens du Grand - Conſeil , a eu l'honneur
de remettre au Roi le procès - verbal de la perte
de la biblotheque conſidérable de cette Cour , enveloppée
dans l'incendie du Palais , du II janvier dernier.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 10 août , le ſieur le Pecque de la Clôture , docteur
- régent de la faculté de médecine de Caen , méde
cin à Rouen , & adjoint à la ſociété & correſpondance
210 MERCURE DE FRANCE,
royale de médecine établie principalement pour les épi
démies , a eu l'honneur de preſenter au Roi un ouvrage
de fa compoſition , vol. in 4º. intitulé : Observations fur
les maladies épidémiques , ouvrage rédigé d'après le modele
des épidémies d'Hippocrate , & publié par ordre
du Gouvernement.
Les fieurs Macquer , chevalier d'Arcy , Lavoifier , Sage
& Beaumé , commiſſaires nommés par l'Académie royale
des Sciences pour le prix du ſalpêtre , ont eu l'honneur
de préſenter au Roi le recueil des ouvrages publiés
juſqu'à préſent ſur cet objet , & des procédés uſités
dans les différens Etats de l'Europe pour la fabrication
de ce ſel , ouvrage qu'ils viennent de faire imprimer par
ordre de Sa Majeſté.
Les ſieurs Potier & Paillaſion , anciens profeſſeurs de
l'Académie royale-d'écriture , & écrivains du cabinet
du Roi , ont eu l'honneur de préſenter à Leurs Majestés ,
le ir août , un tableau en traits d'écriture en architecture
, &c . repréſentant le commencement des faſtes du
Roi & de la Reine. Ce tableau , où la Famille royale
eſt repréſentée , a paru fatisfaire toute la cour.
i
ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le 23 juillet , l'évêque de Sagone , chargé de la procuration
du Sieur Doria , nommé à l'évêché d'Ajaccio ,
prêta , pendant la meſſe du Roi , ferment de fidelité entre
les mains du Roi pour cet évêché.
Le Roi vient d'accorder l'évêché de Blois à l'abbé de
SEPTEMBRE. 1776. 211
A
Lauzieres - Thémines , aumonier de Sa Majesté & vicaire
générale de Senlis , l'abbaye d'Hérivaux , ordre de
Saint - Augustin , dioceſe de Paris , à l'abbé d'Albignac
de Castelnau , vicaire général de Bayeux , aumonier du
Roi , & la Place d'aumônier du Roi , à l'abbé de Vintimille
, vicaire - général de Soiffons.
: Le Roi vient d'accorder au duc de Chartres le gouvernement
de Poitou , vacant par la mort du prince de
Conti.
:
: :
Sa Majesté a permis au comte de la Marche de prendre
le titre de prince de Conti .
Le Roi a diſpoté de la dignité de commandeur de
Saint Louis , vacante par la mort du ſieur de Villars de
Ia Broffe , chef d'eſcadre , en faveur du comte de Breugnon
, autre chef d'eſcadre.
1 . Le Roi a accordé les entrées de ſa chambre au marquis
de Sérent.
: i
Le Roi vient d'accorder l'abbaye de Filles , ordre de
Citeaux , diocele d'Arras , à la dame de Sainte - Aldegonde
, religieuſe de cette abbaye.
い
MARIAGE S.
:
Le 4 août , Leurs Majestés & la Famille royale ont
figné le contrat de mariage du vicomte de Seſinaiſons ,
fous - lieutenant des Gardes du corps du Roi ; avec demoiſelle
de Laverdi .
Le to du même mois , Leurs Majestés & la Famille
royale ont ſigné le contrat de mariage du marquis de
:
Ο 2
122 MERCURE DE FRANCE,
Vaſſan , meſtre de camp de cavalerie , capitaine des lea
vrettes de lachambre du Roi , avec demoiselle Legendre
d'Ons en Bray.
Le lendemain II , le Roi & le Famille royale ont fig.
né le contrat de mariage du marquis de Bauffer . capitaine
au régiment du Commiſſaire - général , cavalerie ,
avec demoiselle de Bombelles .
:
:
NAISSANCE.
Le 5 août , à une heure du matin , Madame la comteſſe
d'Artois eſt heureuſement accouchée d'une princeſſe
que le Roi a nommée Mademoiselle. Elle a été ondoyée
par l'évêque de Cahors , premier aumonier de Madame
fa comteſſe d'Artois , aſſiſté du ſieur de Broqueville , curé
de la Paroiſſe .
MORTS.
:
Louis - François de Bourbon , prince de Conti , grandprieur
de France & généraliſſime des troupes du Roi ,
eſt mort , le 2 août , à quatre heures & demie aprèsmidi
, Agé de 58 ans II mois & 20 jours.
Le ficur René Villars de la Broſſe Raquin , commandeur
de l'ordre royal & militaire de Saint - Louis . chef
d'eſcadre des armées navales , eſt mort à Rochefort , le
19 juin dernier , dans ſa 71 année. Depuis ce jour il
ne s'eſt préſenté aucun héritier paternel ou maternel. On
SEPTEMBRE. 1776. 213
a découvert dans quelques papiers , lors de l'appoſition
des ſcellés de la marine , que ſa famille étoit originaire
de la Palice en Bourbonnois , que cette famille avoit
des alliances avec la maison de Saint Geran , & qu'une
dame de la Broſſe - Raquin avoit fondé un annuel pour
le repos de ſon ame au couvent des Religieuſes hofpitalieres
de l'ordre de Saint - Augustin dans la petite ville
de la Palice. La ſucceſſion mobiliaire peut - être de
20 à 24 mille liv. , & l'on n'a connoiſſance d'aucun
immeuble. On peut s'adreſſer au ſieur Daubenton , intendant
de la marine à Rochefort.
LOTERIE.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
fait le 5 Août. Les numéros ſortis de la roue de fortune
, font 87 , 9 , 50 , 20 , 61. Le prochain tirage ſe
fera le 5 Septembre.
}
214 MERCURE DE FRANCE .
ADDITIONS DE HOLLANDE.
LETTRE À L'Editeur du MERCURE.
de mon museum le 24 du mois d'Auguste 1776.
MONSIEUR.
DE petites anecdotes amuſent toujours un Lecteur
curieux de s'inſtruire.. Il en arrive journellement mille
fous nos yeux auxquelles on ne fait pas attention , mais
celles qui nous viennent de l'étranger , ne fuſſent elles
que platitudes , ſont toujours d'un grand prix , & je crois
que toutes les nations en font logées à cet étage ; la
gent Françoiſe a cependant le plaifir de donner le branle
& de voir courir après elle , même pour ſes plus
grandes ridiculités. Mais je m'apperçois que je m'éloigherois
facilement de mon but pour aller donner tout
doucement ſur les doigts aux coureurs du bel esprit , &
des nouvelles modes , de quoi je me donnerai bien de garde
, car malheureuſement ceux qui s'aviſent de nos jours
de Catonifer , font regardés comme des Phantomes in .
jurieux qui troublent le repos des ſociétés & ont
raiſon car ce ſeroit leur vouloir enlever le ſeul eſprit
qui les anime. Je vais au fait , & voici le trait
curieux dont je veux vous faire part. Vous favez que
-
,
SEPTEMBRE. 1776. 215
de prétendus Bandits ou Rebelles ; (pour me fervir de
la maniere de parler françoise) ont ravagé pendant longtemps
la Corſe même après l'entiere conquête de ce
pays - la ; il s'en étoit formé pluſieurs Bandes , toutes
commandées par des homines choufis reconnus pour des
perſonnes remplies de valeur , animées d'un zele vraiment
patriotique , & par conséquent abhorrants de tout
leur coeur la nation françoife , qui en conféquence de la
Loi du plus fort venoit enlever à ces eſpeces de Répu
blicains , leur foyers , ravager leur habitations , & les
mettre au fers : du nombre des chefs de ces Rebelles
étoient Pagio muria ; Zampaglino , trouvé mort à ce
qu'on a écrit dernierement dans une caverne , & dont
30 kmmes de ſa troupe ont attaqué vers Bocliano , l'au
1771 , un Regiment Irlandois , (qui étoit en route pour
aller s'embarquer à Ajazzo , & repaſſer de là en France)
en ont tué le Major , pluſieurs officiers & foldats , fans
qu'aucun de ces défenſeurs de la liberté ait ſeulement
été bleſſé .
ןיי
\
{
Un troiſieme chef de Bande , mais plus célebre que
les deux précédents étoit un certain Marzo homme
doué de tous les talents militaires , ainſi que je l'ai moi
même entendu dire à pluſieurs officiers ſuiſſes , & françois.
Sa troupe étoit ordinairement forte de 50 volontaires
avec lesquels il faiſoit ſouvent des coups d'éclat ;
entr'autres , il a enlevé une fois le trefor du Roi dans la
Pieve du Niolo ; il a forcé pluſieurs fois les eſcortes des
Convois Royaux , compoſes ſouvent de 500 mulets ,
prenoit le peu de vivres que lui & fa troupe pouvoient
04
216 MERCURE DE FRANCE.
i
emporter à la montagne , coupoient enſuite les jarrets
aux bétes , & precipitoient le reſte dans le torrent. (*)
Il avoit attrappé trois croix de l'ordeRoyal & militaire
de St. Louis , à des officiers François qui avoient
vraiſemblablement été ſes victimes , il en avoit pendu
deux à ſa boutonniere , & faifoit porter latroiſieme à ſon
chien. Il écrivit un jour une Epitre fort amicale à Monſeur
le Baron de St..... Maréchal de Camp , & Gouverneur
de la province de Corté , pour le féliciter de ce que le
Roi venoit de le gracioſer du grand cordon bleu de mérite ,
& lui diſoit en même temps qu'il eſpéroit dans peu pouvoir
le joindre aux trois croix qu'il avoit déjà remportées
; ce qui fit que ce Seigneur n'oſa jamais depuis
s'aller promener à fon jardin , qui n'étoit ſitué qu'à un
coup de fufil de la ville, ſans avoir premierement fait
poſter des ſentinelles , & des vedettes à toutes les avenues
.
(*) On étoit obligé dans cetemps la , de tout transporter
par le moyen des bétes de charge , à cause des mauvais
chemins qu'il y avoit dans toute l'ile ; mais à présent
il y a de superbes chaussées que les troupes françoises
ont été obligées de construire pour le prix de 3 fols de
france par jour , quoique le Roi en paydt 12 S. Le
Seul Regiment de Berry compose de 1000 hommes , y
en a perdu environ 700 dans l'espace de 3 ans , cause
des chaleurs brulantes qui regnent pendant 6 mois de
l'année dans ce pays là & qui occaſionnent des fievres
presque inguérissables. Fy ai vu les pechers & les
amandiers fleuris en rase campagne vers le nouvel an.
SEPTEMBRE. 1776. 217
L
J'oubliois de vous rapporter un trait de ce grand ,
mais ignoré , Heros , c'eſt qu'il ajoutoit dans ſa Lettre ,
à-peu-près ce que le Pirate diſoit à Alexandre , je ſuis
regardé connue un voleur de grand chemin , mais ſi ma
troupe étoit plus nombreuſe , & que je fuſſe aſſez beureux
pour pouvoir purger ma miferable patrie de cette
nation qui attente fi injuſtement à notre liberté ; peutêtre
mon nom iroit il de pair avec celui du Grand
Doria , dont le nom fera à jamais éterniſé à Gênes pour
avoir rendu la liberté à ſa Patrie , preſque écrasée par
la priſe que le Roi de Sardaigne en avoit faite avec les
troupes Autrichiennes. &c.
,
En voila aſſés pour cette fois ; fi vous trouvez ce
que je viens de vous écrire digne d'être inféré dans le
mercure de France vous me ferez plaiſir , car cela
m'engagera à vous faire tenir de temps en temps [des
anecdotes très curieuſes , dont j'ai été à même de m'inſtruire
dans mes voyages , mais qui ſont abſolument
iguorées dans ce pays ci...
Je ſuis votre très humble ſerviteur.
L. C.
NB. Soyez perfuadé de l'authenticité des faits que je
vous rapporte car ils font arrivés tels que j'ai le plaiſir
de vous les écrire.
\
05
218 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
L
1
A SOCIÉTÉZÉLANDOISE des ſciences , établie à
Fleſſingue , a tenu ton affemblée générale le 30 juillet de
la préſente année 1776. Et ſur la Queſtion: Quels sont
les fignes clairs & distinctifs de cette fievre putride maligne
qui regne si fort à present dans les vaisseaux qui
font cours de ce pays aux Indes Orientales ? Quelles
font les causes de cette maladie ? Ft quels Remedes fautil
employer pour la bien traiter pour la prevenir ou pour
en arreter les progrès ? Elle a cru que la meilleure reponſe
eſt celle qui a pour Deviſe Principiis obſta ; &
elle a adjugé la Médaille d'or a l'Auteur qui a l'ouverture
du Billet s'eſt trouvé être le Sieur Johannes Veirac
Docteur en Medecine à Rotterdam. Et conſidéré le mérite
de la Reponſe qui a pour Deviſe , in ufum publici
Batavorum , elle a aſſigné à l'Auteur une Médaille d'Argent
, frappée pareillement au coin de la Société. Elle
le prie en conféquence de ſe faire connoître.
In
En conféquence de la liberté que la Société s'eſt reſervée.
Elle fera auſſi uſage des Mémoires , qui ont
pour Deviſes Tot Voorbehoeding. & Ut defint vires tamen
voluntas eft laudanda. Et ſi les Auteurs jugent à
propos de ſe nommer, elle les prie de le faire avant le
I Octobre prochain.
La Société répéte ici la Queſtion qu'elle a déjà propoſée
pour qu'on y réponde avant le 1 Jauvier 1777.
!
SEPTEMBRE. 1776. 219
Quelles sont les Parties de l'Histoire des Pays-Bas &de
la Zelande en particulier qu'on n'a pas exactement traitées,
jusqu'ici ? Et dans quelles sources peut - on puiſer
pour les mettre dans un plus grand jour , & pour complitter
& perfectionner par ce moyen l'Histoire de la
Patrie. Ceux qui voudront répondre à cette Queſtion
ſont priés de ſe ſouvenir des Avertiſſemens qui ont ſervi
à la fixer , dans le Programme précedent.
La Société propoſe auſſi actuellement cette nouvelle
Queſtion , ſouhaitant qu'on y reponde avant le 1. Janvier
1778. Quelles fant les causes du dommage important
que les habitans de cette Province viennent à ſouf.
frir par le cours desavantageux du change ? Quels seroient
les moyens de le prevenir , sans exposer cette
Province au danger d'avoir difette d'especes comptantes ,
mais de maniere qu'au contraire elle demeurdt en état de
monnoyer les nouvelles especes nécessaires ? Et par quel
moyen pourroit on mettre les Especes sur le même pied
quant au titre & à l'évaluation dans la République entiere
, enforte que dans toutes les monnoieries , on pút ,
à la suite , monnoyer les Especes tant d'or que d'argent,
felon le titre & l'évaluation établis ou à établir ?
Le prix qu'on promet à celui qui aura répondu à cette
Queſtion d'une maniere fatisfaiſante eſt une Medaille
d'or , frappée au coin de la Société.
Les Auteurs ne ſe nommeront point dans leurs Mémoires.
Mais ils y mettront une Deviſe. Et ils marqueront
leur nom & leur adreſſe dans un Billet cacheté ,
dont le deſſus portera la même Deviſc.
!
220 MERCURE DE FRANCE.
On demande des Aſpirans un double de leurs ouvra
ges ; le tout écrit liſiblement ſoit en Flamand , foit en
François , ou en Latin & envoyé franc de port , au ſieur
Fuste Tjeenk , Secretaire de la Société. On avertit ausſi
, que les ouvrages , qui pourront arriver après le
terme fixé ne feront point admis au concours. On ſtipule
de plus , que celui qui remportera le Prix ne
faſſe imprimer l'ouvrage couronné , ni en tout , nien
partie , ni à part , ni avec un autre ouvrage à moins
qu'il n'en obtienne un conſentement exprès de la Société.
/
!
ร
Tous peuvent aſpirer au Prix. On n'exclut du concours
que les feuls Membres de la Société. Il eſt ce
pendant permis à ceux-ci d'écriré ſur les Queſtions propoſées
, & d'envoyer leurs ouvrages de la même maniere.
Mais en ce cas , on demande que pour ſe distinguer
des Aſpirans , ils ajoutent à leur Deviſe , & dans
le Mémoire , & au dos du Billet cacheté , les mots fuivans
: Membre de la Société Zelandoise.
La Société fera volontiers ufage des ouvrages de ces
derniers , pour l'utilité publique. Et quant aux ouvrages
de ceux qui ne font point de ſes Membres. Elle ſe
reſerve le droit , de faire imprimer , ſoit entierement ,
ſoit en partie ceux qu'Elle jugera à propos , bien que non
couronnés. Et en ce cas ils paroitront ſous leurs fimples
Devifes ; ou ſous les noms de leurs Auteurs , ſuppoſé
que les Auteurs mêmes jugent à propos de ſe faire
connoftre , après que le Prix remporté aura été
publiquement annoncé.
D
SEPTEMBRE. 1776. 221
TABLE.
PIECESTU IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Sonnet ,
L'Ombre de Salomon ,
Couplets ,
La preuve d'Amour , conte,
Epigramme ,
L'Epreuve d'un moment ,
Il ne faut pas juger fur l'apparence.
Amintas ,
Jeanne d'Arc à Charles VII ,
Couplets à la plus belle des Eſtampoiſes.
Ode d'Horace ,
L'Amour prifonnier ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Air ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
Théorie des Jardins ,
Volfidor & Zulmenie ,
Les rêveries d'un Amateur du Coliſéc ,
Guillaume de Naffau ,
:
Don Quichotte femelle ,
ibid,
6
8
9
II
ibid.
18
23
25
29
30
32
33
ibid.
35
37
40
ibid.
55
1 73
81
87
222 MERCURE DE FRANCE.
L'excellence de la méthode Sultonienne d'inoculer la
: petite vérole , 90
Coup d'eſſai d'un Ecolier , ibid
i : Moliere , draine , 93
Recherches fur la nature de l'homme , 102
Lettres de quelques juifs Portugais & Allemands à M.
de Voltaire , 106
Commentaire ſur l'Edit du mois de Mai 1768 , 115
Lettres ſur la profeſſion d'Avocat , 118
Réflexions ſur la peinture ,
Annouces littéraires ,
ACADÉMIES.
Paris .
La Rochelle ,
: 119
: 144
{ 152
ibid.
154
Lyon ,
SPECTACLES.
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
155
157
ibid.
• 159
162
Répertoire des pieces qui doivent être joules à Fontainebleau
,
Vers de M. de Voltaire à M. le Kain ,
ARTS . :
Géographie ,
Architecture ,
Peinture ,
Gravures,
Muſique .
164
166
167
ibid.
168
109
172
175
SEPTEMBRE. 1776. 223
Cours public de géométrie pratique ,
Cours de Langues ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Lettre de M. Framery ,
Bienfaiſance.
Variétés , inventions , &c.
} Anecdotes .
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
d'Ouvrages,
Mariages ,
Naſſances ,
Morts ,
Loteries ,
176
178.
179
181
184
187
195
?
201
202 "
209
ibid.
210 1
211
212
ibid.
213
ADDITIONS DE HOLLANDE.
LETTRE à l'Editeur du MERCURE. 214
AVIS . 218
UNIVERSITY OF MICHIGAN
3 9015 06370 9383
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA VERITA
i
ARTES
1837
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS
OF THE UNIVERSITYOF MICHIGAN
TCEBOR
:
(SI-QUERIS PENINSULAM-AMENAM
CIRCUMSPICE
L
1
i
!
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
1
DE GENS DE LETTRES .
1,
JUILLET. 1776.
SECOND VOLUME.
N°. X.
1
Mobilitate viget . VIRGILE.
১
A AMSTERDAM
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVI.
AP
20.
M515
1776
LIVRES NOUVEAU X.
!
१ .
M
Qu'on trouve Chez MARC-MICHEL REY ,
Libraire fur le Cingle.
Hiſtoire du Procès du Chancelier Poget , Pour fervir
à celle du Regne de François I , Roi de France. Avec
un Chapitre preliminaire fur l'antiquité , & la dignité
de l'Office de Chancelier , & fur les Viciffitudes qu'il a
éprouvées , Par L'HISTORIOGRAPHE ſans gages & prétentions
. 3. Londres 1776 .
Mémoires de Mademoiselle de Montpenfier , fille de
Gafton d'Orléans , frere de Louis XIII , Roi de France.
Nouvelle édition , ou l'on a rempli les Lacunes qui étoient
dans les Editions précédentes , corrigé un très-grand nombre
de fautes , & ajouté divers Ouvrages de MADEMOISELLE
, très- curieux. 12. 8 vol. Mastricht 1776.
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées
, représentant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux & Minéraux.
CETTE Collection qui commence à paroître depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier , de trois
mois en trois mois , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier & le
quatrieme repréſentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux;
celui -ci ſera ſuivi d'un fixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs , des Inſectes ,
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
; les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repréfentent
que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiſſe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour-a-tour des Mines & des Foſſiles ; chaque Cabier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
&& brochées en papier bleu ; chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15 : 15
de Hollande
1
12 LIVRES NOUVEAUX:
r
Dictionnaire (nouveau) de Sobrino de Sobrino,, Eſppaaggnnooll,, FFrraannççooiiss & Latin ; & François , Eſpagnol & Latin. Compoſé
fur les meilleurs Dictionnaires qui aient paru juſqu'à
préſent. Diviſé en trois Tomes , dont les deux premiers
renferment l'Eſpagnol exp'iqué par le François &
le Latin : & le troiſieme , le François expliqué par l'Efpagnol
& le Latin ; enrichi d'un Di&ionnaire Abrégé
de Géographie , dans lequel on trouve les noms des
Royaumes , des Villes , des Mers , & des Rivieres du
Monde. Par François Cornon , Maître-ès-Arts de l'Univerſité
de Paris , & Maître de Langue Eſpagnolle. 4to.
3 vol. Anvers 1769.
.:
Mélanges Philofophiques , Hiſtoriques , Critiques
, &c. &c. 8. ttoomm.. 1155à1199 , 1775.
Eſſais Politiques ſur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
La Jurisprudence du Grand - Conſeil , examinée dans les
Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c . 8.2
vol . Avignon 1775-
Choix de Chansons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madaine la Dauphine. 3 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773.
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. í à 14. ou tom I. prem . partie
à tom. 5. 2de partie. Paris, 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties.
Oeuvres Diverſes de M. L... (Eſſai philosophique ſur le
Monachisme. in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont , Extraits
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont paru
en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait ,
raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en for-.
me de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres ou
vrages in 12. 6 vol. Maestricht 1775.
Phyſiologie des corps Organiſés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , a
defſſein de demontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de
Phyſiologie des Mouſſes. Par M. de Necker , Botanifte
Hiſtoriographe de l'Electeur Palatin , Alocié de pluſieurs
Akadémies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes , A
vantures amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris ,
1775. à f3 : - A 2
LIVRES NOUVEAUX
く
)
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 3 Tomes 1773- 1775 .
----- 1768 .
Poësie del fignor abata Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Tori-
, по . 1757 -
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig. 1759 - 1769.
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame .
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en 2
vol. Amsterdam , 1775 , à f 2:10.
De l'Homme , de les Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
MARC-MICHEL REY, Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII volumes de la réimpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les,Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. des Planches.
On publiera de fix en mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentaire de France , fur divers ſujets, importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterve.
Grana 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugieš .
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à f1 : -
L'Hiſtoire de la Campagné de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très-authehtiques
; les Cartes & Plans ſont des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch . Chais , en 5 vol. 8vo. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneye.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo . 62. vol. Edition de
+
:
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET II. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LALALAL
MONSIEUR A BRUNOY.
ODE.
LORSQU'APOLLON daignoit defcendre
Dans l'un des Temples conſacrés
Au culte qu'on oſoit lui rendre ;
Son aſpect , ces lieux révérés ,
A 3
P 6 MERCURE DE FRANCE.
i
D'eux-mêmes enfantoient des miracles ,
Et Delphes rendoient ſes oracles .
Image de ce Dieu du jour ,
Prince auguſte , tout nous aſſure
Que chaque objet dans la nature
Reſſent ici votre séjour.
Dans ces jailliſſantes caſcades
Déjà s'empreſſe de bondir
Le folâtre eſſaim des Naïades .
Un nuage alloit obfcurcir
Les beaux-jours que vous faites naftre ;
La ſanté les fait reparoître
Plus ſereins , plus brillans encor ;
Quand ceux que la Parque vous file ,
Déſormais dans leur cours tranquille ,
Sont des jours qu'elle a tiſſus d'or.
1
Mais poursuivons tant de merveilles :
Que peut la préſence des Dieux ! ..
Eh ! quoi ? fans travaux & fans veilles ,
Les arts n'excellent que pour eux !
Orphée a- t- il pris une lyre ,
Que , rempli du Dieu qui l'inſpire ;
Il fait réfonner ſes tranſports ! ...
Les mortels devant lui fléchiſſent ,
Les tigres mêmes s'adouciſſent ,
Et vont ſe rendre à ſes accords .
i
JILLET II. Vol. 1776. 7
68-522A4A- 30
Nouvel Orphée , oſai - je prendre
La lyre qui chante les Dieux ?
Sous mes doigts je crois auffi rendre
Des accens dignes de mes voeux.
Le choeur des Muſes que j'attire ,
Vient ſe joindre aux fons de ma lyre.
La Divinité que je fers ,
M'éleve au- deſſus de moi-même ;
Pour la célébrer comme on l'aiine ,
Elle ſe prête à nos concerts.
Mais qui pourroit , en traits de flammes ,
Peindre cet amour tel qu'il eſt ,
Et comme il exalte nos ames ? ...
Ah ! la cauſe ajoute à l'effer ,
Sans en expliquer davantage...
Prince heureux ; ainſi , d'age en age,
:
Vos vertus vous feront aimer ,
Mais tout ce que dira l'Hiſtoire ,
Sans rien faire pour votre gloire ,
Ne pourra que la confirmer.
Oui , telles ſont vos deſtinées.
Des Divinités comme vous
Jadis furent imaginées
Pour ſe faire adorer de nous.
Nos crimes arment leur tonnerre ;
Mais les premiers Dieux de la terre
ינ
1
A4
MERCURE DE FRANCE.
En ont été les bienfaiteurs ;
Et ſouvent la Mythologie
Devient ſa propre apologie :
Tout l'Olympe eſt dans les grands coeurs .
Qu'entends-je ? quels cris d'alegreſſe
Viennent diſtraire mes eſprits ?
Pour le Héros qui m'intéreſſe ,
Les hommages de vains écrits
Sont les plus foibles à lui rendre.
Je cede au plajfir de répandre
Ces pleurs touchans que fait couler
L'attrait de la commune joïе ;
Ces pleurs où notre ame ſe noie ,
Et qui la font bien mieux parler .
O Prince ! qu'en des jours de fête
Il eſt doux de les voir changer ,
Ces derniers jours où votre tête
Fut encor en butte au danger !
Grace au ciel , & même à l'orage
Où vous échappez au naufrage
5
Du dernier écueil à courir ! (*)"
L'épreuve la plus courageuſe , (+)
:
(*) La rougeole dont Monsieur vient de guérir.
(†) L'Inoculation.
1
JUILLET II. Vol. 1776.
D'une vie , alors orageuſe ,
Fut un garant qu'on dut chérir.
Enfin , de tout levain funeſte
Vos jours déſormais préſervés ,
Par ces époques que j'atteſte ,
Nous affurent qu'ils font ſauvés ,
Enfin de nos juſtes alarmes
Le ſujet a pour nous des charmes :
Il n'eſt plus de péril pour vous....
Votre amour pour la France entiere ,
Riſquant votre tête ſi chere ,
Brava le plus cruel de tous.
Vive donc à jamais la France ,
Dans les trois plus beaux rejettons
Qu'ait encor , pour notre eſpérance ,
Produit la tige des Bourbons !
Dieux ! cette branche fécondée
Par le plus pur ſang d'Amedée ,
Etendant un jour ſes rameaux
Autour d'un trône , orné de gloire ,
A nos neveux , à la mémoire ,
Promet des fiecles de Héros ! ...
:
Brunoy m'entend , & crie : ,, Arrêts
,, Entraîné par un ſi beau jour ,
,, Vas tu chanter une autre fête 1 L
:
A5
IO MERCURE DE FRANCE.
Où Turin tranſporta ſa Cour (*) ; 2"
ود Où des Alpes on vit la cime
„ Incliner leur tête fublime
„ Devant ce couple fortuné,
„ Qui , ſouriant à ton offrande ,
„ Accepte la double guirlande
» Dont ta Muſe l'a couronné ? ”
Par M. Aubin , Premier Commis de la
Surintendance & de la Chancellerie de
MONSIEUR.
L'AMOUR ET LA VANITÉ,
D
Fable imitée de l'Anglois.
! 1
EPUIS long - temps le tendre Amour
Aux hameaux fixoit ſon ſéjours
Auprès des Dames inutile ,
Eh ! qu'auroit - il fait à la ville ?
On avoit déferte ſa cour :
Plutus étoit le Dieu du jour.
:
Cupidon, Seigneur de village ,
En prit &les moeurs & l'uſage :
(*) Voyage de Monfieur & de Madame à Chambery.
JUILLET II . Vol. 1776.
Ce n'étoit plus un Dieu trompeur;
Franc , fincere , plein de candeur
Il étoit , comme au premier Age
Le bon ami du mariage.
Il eût parié fon flambeau,
Et fes flèches & fon bandeau ,
Qu'il avoit le coeur de Colette :
Il ſe trompoit ; ſouvent fillette
Sous un doux & naif minois,
Cache un coeur fin , léger , fournois ,
؟
Sans ceffe eccupé du mérite
De Colette fa favorite ,
2
L'Amour méditoit près d'un bois ,
Lorſqu'il entendit une voix ;
Surpris , il regarde , il ſe leve ,
Que vois - je ? N'est - ce point un rêve ?
Quoi ! la Vanité dans ce lieu ?
Eh ! bon jour donc , lui dit le Dieu
Je ſuis ravi de l'avantage
De vous avoir dans mon village ;
Puis l'Amour & la Vanité
S'entretinrent de la cité ,
Du Vaux - Hall & de la Marquiſe ,
De la Grifette & de Céphiſe ,
Du Comte ainſi que du Baron ,
Que faites - vous ? Et que dit - on ?
Cupidon vanta ſa retraite ,
12 MERCURE DE FRANCE.
1
Ses plaiſirs , & fur-tout Colette ;
Il prétendit dans ſes hameaux
Etre adoré de. ſes vaſſaux ,
Sur leurs coeurs regner fans partage ,
Etre heureux enfin au village.
Il fit rire la Vanite.
Comme votre Divinité
Se trompe- Je fuis , ma très - chere ,
Le ſeul ici que l'on révere . -
Seul révéré : c'eſt excellent ;
Les femmes , convenez pourtant ,
Me donnent quelque préférence...
Mais eſſayons notre puiſſance ;
(Colette paffioic) Cupidon
Prend ſon redoutable brandon ,
Enflamme la jeune Bergere :
Bientôt fonsame toute entiére
Reſſent le pouvoir de l'Amour.
La Vanite dit sc'eſt mon tour ;
Elle fait tomber ſur l'herbette
Aux piedsde la tendre Colette,
1
De l'or ? Non .. Quoi donc ? .. Un miroir...
Adieu l'Amour & fon pouvoir.
L'ingrate volage Colette
Ne fongea plus qu'à ſa toilette.
١٠
Par M. A. P. de Verdun, ancien Officier
des Haras du Roi.
JUILLET II. Vol. 1776. 1.3
CR
ÉLÉGIE DE TIBULLE .
1
Rura meam , Cornute , tenent .
E fortune ſejour poffede ma Délic ;
Elle habite les champs , elle regue en ces lieux.
Viens voir de ſes attraits la nature embellie.
Vénus même defcend des Cieux .
Vois , près de la Déeffe , au milieu des campagnes
L'Amour qui des Bergers répete les chansons ;
Les Grâces , de Vénus les tideles compagues ,
Sont Bergeres dans ces vallons. 1
Sous les yeux de Délie , ah ! quel plaifir extrême
De défricher un fol ingrat & pareffeux !
Je ſaurois ſupporter auprès de ce que j'aime ,
Les travaux les plus rigoureux.
Apollon fut Pasteur. Sa blonde chevelure ,
Sa lyre d'or , ſon art de tant de maux vainqueur ,
Rien ne put refermer ſa profonde bleſſure ;
L'Amour avoit percé ſon coeur.
On vit le beau Phébus enlacer en corbeilles
L'ofier d'où s'écouloit le lait de ſes troupeaux.
,
T
1
14 MERCURE DE FRANCE.
Quel bruit de ſes accords ſuſpendoit les merveilles ?
Le mugiſſement des taureaux.
Hélas! combien de fois ſa ſoeur en rougit - elle ?
Il portoit dans ſes bras le chevreau délaiſſe ;
Et celui qu'admiroit une troupe immortelle ,
N'eſt plus qu'un Pâtre hériſſé.
Où ſont les beaux cheveux qui décoroient ſa tête ?
Pour confulter Phébus les Rois cherchent en vain.
Délos eſt un déſert , Delphes n'a plus de fête ;
i
Il ſe tait l'oracle divin .
L'Amour veut que Phébus habite une chaumiere.
De Vénus autrefois les Dieux formoient la cour.
Ce n'eſt plus qu'une erreur: mais cette erreur m'eſt
chere ;
Les Dieux le font ils ſfans amour ?
Mais pourquoi dans les champs confiner une belle ?
Ma Délie orneroit la plus riche cité.
En vain , Bacchus , en vain la vendange t'appelle,
Si tu n'y vois pas la beauté.
Amitons nos Ayeux; Vénus à leur tendreſſe ,
Dans l'ombre des vallons prodiguoit ſes faveurs.
Revenez , heureux temps de naïve allégreſſe ,
De vrais plaiſirs , de ſimples moeurs,
JUILLET II. Vol. 1776.
,
L
Reſtons aux champs ; je puis chérir juſqu'à mes
peines.
Tout me ſemblera doux , Délie eſt en ces lieux !
Qu'on double mes travaux , qu'on me charge de
chaînes .
Que j'aie un regard de ſes yeux.
Par M. Marteau .
NANCY ou les Amans brouillés .
Conte .
C'EST l'accord qui fait le bonheur &
les charmes de la ſociété ; c'eſt la méſintelligence
qui les détruit. On a coutume
de dire qu'il ne faut point juger ſur les
apparences : mais cette maxime eſt une
de celle qu'on répete le plus & qu'on
pratique le moins. Les Amans fur - tout ,
(c'eſt citer la majeure partie des hommes)
ne ſe piquent point à cet égard d'une régularité
bien fcrupuleuſe. Leur roman ,
(qui n'a pas le ſien? ) fourmille des tracaſſeries
qu'ils ont eſſuyées ſouvent par
leur faute. On tenteroit en vain de les
corriger. Tout amant eft ombrageux :
MERCURE DE FRANCE.
toute amante eſt ſoupçonneufe. Si quel
que choſe les offuſque, ils ne doutent de
rien , ſe portent aux dernieres extrémités
, & ne s'occupent des moyens de connoître
la vérité , que lorſqu'elle eft à peuprès
inutile. Heureux, trop heureux ceux
qui ſavent ſe poſſéder aſſez pour obferver
tout de fang- froid&juger de même ;
mais j'oublie en écrivant ceci , que la raifon
& l'amour ne font pas ſouvent d'accord:
& je me hâte de parcourir la carriere
que je me fuis propoſé de remplir.
Londres eft , après Paris, une des villes
les plus conſidérables de l'Europe : le nombre
,& plus encore le caractere , le génie
particulier & la liberté , ſouvent dangéreuſe
, de ſes habitans , l'opulence fourde
qui regne parmi eux , fon commerce dans
toutes les parties du monde , ſes courſes ,
ſes ſpectacles & fes combats , la rendent
un objet de curiofité pour les étrangers ;
auſſi perſonne n'entreprend - il de voyager,
qu'il ne ſe propoſe d'y ſéjourner
quelque temps.
Le jeune Comte de Séligny , qui venoit
de faire le tour de l'Europe , voulut
terminer le cours de ſes voyages parl'Angleterre
, où ſes liaiſons & ſes correfpondances
lui préſageoient le ſéjour le
plus
JUILLET II. Vol. 1776. 19
plus agréable. Séligny étoit d'une naiſ
fance diftinguée , d'une figure intéreſſante
& d'un caractere facile & liant ; pofé ,
point fat , & même d'une humeur qui
pouvoit , à la rigueur ,paſſer pour un peu
trop ſérieuſe dans un François ; en un
mot , ce n'étoit point un de ces évaporés
qu'on voit partout, & qui n'ont d'autre
mérite que du babil & du papillotage ;
mais pour ne point reſſembler à nos jeunes
étourdis , il n'en valoit pas moins ;
& les bonnes gens qui recherchoient fa
compagnie , le dédommagoient bien de
l'abandon preſque général auquel ſon caractere
l'eût expoſé dans nos jolis cercles.
Eh ! le moyen d'y briller , quand on n'eſt
point au courant des ſottiſes du jour &
de l'ariete à la mode : qu'on préfere lé
théâtre de la Nation aux comédiens de
bois ,& qu'enfin on ne marchande point
au foyer de l'Opéra , les faveurs qui ne
devroient être que le prix de l'amour &
de la conſtance.
Séligny, dans le cours de ſes voyages ,
avoit lié connoiſſance avec pluſieursAnglois
de conſidération , qui furent charmés
de le recevoir dans leur Patrie , &
l'admirent en peu de temps dans les
meilleures ſociétés , dont il fit bientot
les délices . B
18 MERCURE DE FRANCE.
Le Lord Windham , que Séligny connoiſfoit
plus particulierement, ne voulut
point qu'il prit d'autre maiſon que la
ſienne ; ce Lord avoit une fille d'une beauté
peu commune. Nancy (c'étoit fon
nom) , faifoit l'ornement & l'admiration
de la Ville. Une taille élégante & bien
priſe , une preſtance noble & majestueuſe ,
une bouche du coloris le plus frais & le
plus animé, un oeil vif, un regard impoſant,
de grands cheveux noirs qui retomboient
fans art fur des épaules d'une
blancheur éblouiſſante , un bras parfaitement
arrondi , une gorge naifſſante que
la pudeur déroboit à l'admiration qu'elle
eût excitée , mille charmes enfin répandus
ſur toute ſa perſonne , l'élevoient audeſſus
de toutes les femmes , & fixoient
les hommages de tous les hommes. Ce
n'étoient cependant que ſes moindres
beautés. Celle de ſon ame étoit infiniment
ſupérieure. A tant d'agrémens naturels
, Nancy joignoit un eſprit péné
trant,& uncaractère tout à fait aimable. Sa
conversation étoit féduiſante&la bonté de
ſoncoeur ſepeignoit dans tous ſesdifcours.
On pouvoit feulement lui reprocher un
fond de vivacité extraordinaire, qui nuifoit
peut-être à la juſteſſe du difcerne
JUILLET II, Vol. 1776. 19
ment; mais elle ſavoit racheter ce léger
défaut par des qualités bien eſtimables.
Modeſte ſans grimaces , fiere ſans hauteur
, fachant qu'elle étoit belle , & ne
s'enorgueilliſſant point d'un avantage
qu'elle ne devoit qu'au hafard , charmante
enfin ſans vouloir jouir des avantages
que lui procuroit ſa ſupériorité :
telle étoit Nancy.
Séligny , qui n'avoit jamais ſenti que
foiblement le pouvoir de l'amour , éprouva
bientôt tout l'effet de ſes charmes. La
facilité qu'il avoit de la voir , ne contribua
pas peu à alimenter ſa paſſion ; il en
devint éperdument amoureux ; mais fa
timidité naturelle , & la crainte qu'il
avoit de détruire ſon bonheur , en voulant
le prématurer , lui fermerent longtemps
la bouche. Il n'oſoit laiſſer entrevoir
fon amour,& fa poſition étoit d'autant
plus embarraſſante , que la réſerve
de Nancy ne lui permettoit pas le plus
léger eſpoir , & qu'il craignoit qu'elle
ne fût inſenſible à ſa tendreſſe. Il laiſſoit
quelquefois tranſpirer ſes ſentimens par
mille petits foins , mille attentions ingénieuſes
, qui ne font rien aux yeux des
perſonnes indifférentes , mais auxquels
P'amour ſeul met le prix. La froideur de
B2
: 20 MERCURE DE FRANCE.
Nancy le déſeſpéroit. Un jour cependant
qu'il ſe trouvoit à table entre Windham.
& fon aimable fille , le haſard lui fournit
une occafion de déclarer indirectement
, à l'objet de ſes feux , les tendres
ſentimens dont il étoit pénétré. Sur la
fin du repas , la gaieté gagna tous les convives
: chacun chantaun couplet de chanfon.
Quand ce vint au tour de Séligny ,
il en hafarda un qu'il compoſa fur le
champ , & qui peignoit la ſituation de
fon coeur. Le voici :
1
Idime un objet adorable;
Mais je soupire en fecret :
Tendre Amour , fois favorable
Aux yeux d'un Amant discrets
Dans la crainte de déplaire ,
Je renferme mon ardeur ;
Sois auprès de ma Bergere
L'interprete de mon coeur.
!
On applaudit beaucoup à ce couplets
qu'il chanta avec tout le goût imaginable.
Il n'y eut peut être que Nancy qui
pénétra ſon deſſein ; mais elle ſe garda
bien de lui donner à connoître qu'il étoit
deviné.
Elle n'étoitcependant point auſſi indifJUILLET
II. Vol. 1776. 21
férente qu'elle affectoit de le paroître.
Elle avoit jugé Séligny dès le premier
abord , & l'avoit jugé à ſon avantage.
Elle ne pouvoit que le trouver aimable
& fon mérite ne tarda point à la rendre
ſenſible ; mais les devoirs de ſon ſexe ,
la bienſéance qu'il exige , & la réſerve
rigoureuſe dans laquelle il doit avoir foin
de ſe tenir , l'empêchoient de donner
l'eſſor à ſa tendreſſe naiſſante. Elle eût
été charmée qu'il ſe fût déclaré ouvertement
; mais elle ne devoit ni ne vouloit
le prévenir. Elle affectoit même de n'avoir
pour lui que cette politeſſe froide
& ſymmetriſée , dont on uſe pour l'ordinaire
envers les étrangers , tandis que
fon coeur commençoit à s'embraſer de
tous les feux de l'amour.
Séligny n'avoit point encore aſſez d'expérience
pour juger que la conduite de
Nancy témoignoit enſa faveur : il s'étoit
trompé à ſon égard ; il avoit pris ſa froideur
apparente pour une indifférence
réelle. C'étoit une erreur impardonnable
pour un François ; mais Séligny étoit tout
neuf: il n'avoit point fait ſes humanités
dans les boudoirs de nos petites - maſtreſ
ſes , & il n'étoit pas étonnant qu'il igno.
rât les ruſes de l'amour. Quelle eût
:
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
été l'ivreſſe de ſa joie , s'il avoit pu lire
dansle coeur de la tendre Nancy ! Sa paffion
cependant prenoit chaque jour de
nouvelles forces: elle devint en peu de
temps ſi impérieuſe , qu'il ne lui fut pas
poſſible de la cacher davantage , & qu'il
réſolut de la découvrir à l'auteur de fon
tourment , quelques puſſent être les fuites
de ſon indiſcrétion. Il demeuroit chez
ſon pere , & la voyoit tous les jours ;
mais il ne lui étoit pas facile de l'entretenir
ſans témoins. Il chercha pluſieurs
fois , mais en vain , l'occaſion de lui déclarer
ſa flamme. Il prit enfin le parti de
lui écrire, d'autant mieux qu'il s'accordoit
parfaitement avec ſa timidité. Il fit
donc une lettre bien tendre & bien gauche
, car perſonne ne s'énonce ſi mal
qu'un amant novice , ſaiſit une occafion
favorable , & la mit adroitement dans le
fac à ouvrage de Nancy. Elle fut la ſeule
qui remarqua la démarche du Comte ;
elle balança quelque temps ſur le parti
qu'elle avoit à prendre ; mais à la fin la
curioſité l'emporta, &elle ſe retira dans
fon cabinet. Cet empreſſement parut de
bon augure à Séligny , & le raſſura fur
la témérité de ſon entrepriſe. Il en reffentit
une joie inexprimable.
JUILLET II. Vol. 1776. 23
Nancy ne fut pas plutôt ſeule, qu'elle
ouvrit ſon ſac , & trouva la lettre du
Comte , qui étoit à peu près congue en
ces termes,
"
ود
"
وو
-
MADEMOISELLE ,
Vous aurez lieu fans doute d'être
ſurpriſe de ma témérité: Je vous aime ,
& j'oſe vous en faire l'aveu. Je pouſſe
la hardieſſe encore plus loin: j'eſpere
& vous demande un mot de réponſe.
Ah ! ſi je pouvois me flatter... vous
ſavez mon fecret , aimable Nancy :
,, puiſſiez vous n'être pas inſenſible à la
, reſpectueuſe ardeur.
ود
"
ود
du Comte de SÉLIGNY" .
Ce billet lui réuffit au delà de ſes
eſpérances : Nancy fut enchantée de connoître
des ſentimens que fon coeur ne
déſavouoit pas ;mais elle eut la prudence
de n'en rien témoigner. Elle héſita longtemps
, incertaine de la réſolution qu'elle
prendroit à la fin elle ſe détermina à lui
répondre; mais ſa lettre fut conçue de
maniere , que , fans approuver directement
l'ardeur de Séligny, elle luidonnoit
à penſer qu'elle n'étoit pas mal reçue.
!
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
Après plusieurs miſſives réciproques , &
toutes ſur le même ton , l'amoureux Séligny
parvint à lui parler ſans témoins :
lui peignit ſa paſſion avec toute l'éloquence
du ſentiment : elle eſt perſuaſive ,
& le Comte s'en ſervit avec tant de fuccès
, qu'il parvint à lui arracher ſon ſecret.
A dire vrai cependant , elle commençoit
à le défendre ſi foiblement,
qu'il n'eut pas beſoin de ſe ſervir de tous
ſes avantages pour remporter une victoire
entiere.
; Ce commerce charmant continua de
part & d'autre avec toute l'activité pof-
Tible. Séligny cherchoit avec empreſſement
toutes les occaſions pour entretenir
Nancy : Nancy de ſon côté ne manquoit
pas d'en faire naître : auſſi jouiffoient-ils
› du bonheur de ſe voir fréquemment , &
leur félicité paroiſſoit d'autant plus inaltérable
, qu'elle étoit ignorée.
Le Chevalier Forth , jeune Anglois de
conſidération , très-bien reçu chezle Lord
Windham , voyoit ſouvent Nancy , &
les charmes de cette aimable perſonne
l'avoient entiérement captivé; mais fes
inſtances réitérées , n'avoient pu lui obtenir
un regard favorable. Ce n'étoit pas
qu'il ne fût d'une naiſſance très - diftin
JUILLET II. Vol. 1776. 25
guée , & d'une figure aſſez ſéduisante ;
mais il n'avoit pas ce je ne sais quoi qui
plait par deſſus tout ,& qui fubjugue ſans
qu'on puiſſe y oppoſer la moindre réſiftance.
D'ailleurs fon caractere , naturellement
dur & emporté , contribua pour
beaucoup au dégoût que Nancy conçut
pour lui: ſoit qu'elle l'eût pénétré , malgré
le ſoin qu'il apportoit à ſe maſquer ,
foit que ſa dureté lui déplût, il ne put
parvenir à la déterminer en ſa faveur ,
lorſqu'il lui déclara ſes intentions. Séligny
, quelque temps après, ſe mit tout
à-fait dans les bonnes grâces de cette
charmante Angloiſe, & il eût paru dif
ficile à tout autre qu'au Chevalier , de
détruire ſon bonheur.
: Forth ne tarda point à s'appercevoir ,
(tant les yeuxd'un rival ſont pénétrans !)
que Séligny étoit favoriſé: il jugea que ,
tant que ce François auroit la confiance
de Nancy , il ne reuſſiroit jamais à la
rendre ſenſible à ſes voeux ; il prit en
conféquence la réſolution de le ruiner
dans ſon eſprit : perfuadé qu'il parviendroit
plus facilement à la toucher , il
imagina pluſieurs moyens pour les déſunir
; mais ce fut inutilement qu'il les
mit en oeuvre. Furieux de voir avorter
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
:
ſes projets , il fit jouer de nouvelles ma
chines , & ne ſe rebuta pas du peu de
ſuccès de ſes premieres tentatives. Il crut
n'avoir de meilleur parti à prendre que
de ſe défaire d'un rival qui ne ceſſoit de
lui porter ombrage ; mais il étoit néceſfaire
de ſe comporter avec beaucoup d'adreſſe
, & le ſuccès en paroiſſoitd'autant
plus incertain , qu'il ſe préſentoit une
foule d'obſtacles preſque inſurmontables.
La confiance réciproque des deux amans
étoit ſolidement établie , & rendoit ce
coup d'une exécution difficile , pour ne
pas dire impoſſible. Mais la longueur &
la difficulté d'une pareille entrepriſe , ne
Je rebuterent point. Il méditalong- temps
fur ce qui lui reſtoit à faire , & il ourdit
enfin la trame d'un complot qui, ſelon
lui , ne pouvoit manquer de réuffir.
Il apprit par la femme de chambre de
Nancy , femme qu'il avoit fu corrompre ,
&qui étoit entiérement dévouée à ſes
intérêts , que Séligny & fa Maſtreſſe entretenoient
enſemble un commerce de
lettres qui paſſoient toutes par ſes mains,
Cette découverte lui inſpira l'idée de
contrefaire l'écriture du Comte , & d'adreſſer
à Nancy , fous fon nom , la lettre
la plus piquante & la plus capable de
JUILLET II. Vol. 1776 27
l'indiſpoſer. Il devoit, en conféquence
faifir l'occaſion de la premiere querelle
qui s'éleveroit entr'eux; car les querelles
font d'ordinaire l'aliment de l'amour. Il
avoit étudié le caractere de Nancy : il la
connoiſſoit implacable ſur l'article des
procédés ; & quoique cette ſupercherie
ne fût ni neuve ni bien imaginée , puiſque
la moindre explication entre les deux
amans , pouvoit l'anéantir auſſitôt , il
ne douta pas qu'elle ne lui réuſsît. Son
but principal étoit de les déſunir , parce
qu'une fois brouillés , il comptoit prendre
ſi bien ſes meſures , qu'ils tenteroient
en vain de chercher la vérité. Il n'étoit
pas impoffible qu'il n'en vînt à bout ,
mais il étoit abſolument néceſſaire que
le caractere de Séligny fût ſupérieurement
imité. Il ſaiſit l'occaſion d'un voyage
de pluſieurs ſemaines que ce dernier devoit
faire vers les côtes d'Irlande. La
femme-de chambre de Nancy fournit au
Chevalier, qui la payoit enconféquence ,
le moyend'exécuter ſon projet. Elle s'empara
de toutes les lettres que le Comte
lui adreſſoit pour ſa Maîtreſſe , & de celles
dans lesquelles cette ſenſible amante
ſe plaignoit de l'abandon cruel auquel
un perfide paroiſſoit la condamner. Ce
:
28 MERCURE DE FRANCE.
fut fur les premieres qu'il compoſa celle
quidevoit enfin produire l'effet qu'il mé
ditoit depuis ſi long- temps. Il avoit à
ſon ſervice un jeune homme qui poſſe,
doit ce funeſte talent , & qui lui prêta
tous les ſecours dont il pouvoit avoir
beſoin. Quand il crut que le moment
d'agir étoit venu , il lâcha cette lettre
prétendue , dont le ſtyle n'étoit pas celui
de l'amour. Cette ruſe ne réuſſit que trop
au gré de ſon envie. Nancy, la malheureuſe
Nancy la reçut fans ſe douter du
tour cruel qu'on lui jouoit : elle l'ouvrit
avec toute la vivacité & l'impatience
d'une amante qui craint d'être trahie.
Quel coup pour une ame ſenſible ! Tout
étoit contre Séligny : la malheureuſeNancy
crutque fon voyagen'étoit qu'un prétexte
pouréviter les reproches que méri
toit ſon infidélité. Convaincue de ſon
malheur , elle en doutoit encore , & ne
ceſſoit de verſer des larmes .
t
Séligny lui avoit juré tant de fois l'amour
le plus tendre , & la fidélité la plus
inviolable , & il étoit poſſible qu'il eût
oublié ſes ſermens ! ,, Le lâche ! leperfide !
s'écria - t - elle doulouſement: & je
l'ai aimé ! que dis-je ? je l'aime enco-
,, re , & c'eſt-là mon tourment ! ,, Mais
ود
و د
JUILLET II. Vol. 1776. 29
le caractere du Comte étoit ſi bien imité ,
qu'elle n'eut aucun doute à cet égard , &
elle étoit en cela bien pardonnable. Que
ſon amant lui paroiſſoit digne de mepris
& qu'il l'eut été en effet , s'il avoit été
coupable ! Nancy ne put fupporter l'idée
-de l'abandon cruel & de l'affreuſe humiliation
à laquelle Seligny avoit la barbarie
de la condamner ; le dépit s'empara
de foname ; & , fans vouloir entrer en explication
avec ſon amant, elle lui donna
fon congé dans toutesles formes. Sa perfide
femme-de-chambre , qui avoit eu l'art
de redoubler ſa confiance, l'affermit en-
-core dans ce deſſein , & lui peignit le
Comte fous les dehors les plus défavora
bles. Ce fut elle qui lui dicta , en quelque
façon , la réponſe outrageante qu'elle
fit à Seligny , à cet amant fidele qui s'étoit
occupé fans ceſſe du bonheur de revoir
ſa chere Nancy , & qui lui avoit adreſſe
fur fon filence , des lettres tendres &
paſſionnées , qu'on n'avoit eu garde de
lui remettre. Il ne put revenir de fon
étonnement à l'ouverture de ce fatal écrit.
Il n'en pouvoit croire ſes yeux. Quelle
ſituation plus douloureuſe ! Cet amant
ſenſible n'avoit aucun reproche à ſe faire ,
& s'abandonnant au déſeſpoir le plus
30 MERCURE DE FRANCE.
amer , il hâta ſon retour , perfuadé qu'il
n'auroit pas de peine à ſe juſtifier ; mais
l'implacable Nancy refuſa conſtamment
de le voir ; il écrivit , ſes lettres lui furent
renvoyées fans avoir même été ouvertes;
il ne douta plus de l'inconſtance
de ſa Maîtreſſe, & ſe vit réduit à pleurer
en filence ſon infidélité.
Cependant le traître Forth jouiſſoit
pleinement de ſa perfidie : enivré du ſuc
cès ineſpéré de ſa tentative, il ſe rendit
plus affidu que jamais auprès de Nancy ,
qui étoit bien éloignée de le ſoupçonner.
De son côté la femme de chambre travailloit
en ſous- oeuvre à détruire entiérement
Séligny. Elle ne ceſſoit de préſenter
ſon prétendu crime ſous les couleurs
les plus capables d'exciter l'indignation
de fa Maſtreſſe. Elle infinuoit en
même temps à cettemalheureuſe amante
d'oublier tout - à- fait un ingrat qui ne
méritoit pas les regrets dont elle avoit
la foibleſſe de l'honorer ; & , pour y parvenir
plus efficacement , de s'attacher à
quelqu'autre qui connut mieux le prix de
ſa tendreſſe. Tantôt elle lui repréſentoit
que l'inconſtance&lalégéreté étoient ordinaires
aux François, qu'ils n'aimoient
que le plaifir & la liberté , & qu'un AnJUILLET
II. Vol. 1776. 38
glois ſeul enfin méritoit de fixer ſes voeux
Tantôt elle gliſſoit quelques mots en faveur
de fon protégé , & gardoit enſuite
adroitement le filence. Une autre fois
elle relevoit , par maniere de parler , ſon
mérite , ſes affiduités , ſes attentions : &
comme le Chevalier avoit le don de paroître
ce qu'il vouloit, & que ſa candeur
apparente en impoſoit au premier
abord , l'infortunée Nancy s'abandonna
inſenſiblement aux impreſſions qu'on lui
donnoit , & le dépit ſurtout fit plus en
faveur du traître Forth , que l'éloquence
de fon avocate. Elle crut punir Séligny :
& le Chevalier profitant en homme habile
des circonstances , parvint à détruire
entierement ſon rival dans l'eſprit de ſa
Maſtreſſe.
Cependant Séligny , plongé dans la
douleur la plus amere , & ne concevant
rien au malheur qui le pourſuivoit , dépériſſoit
à vue d'oeil, & fon état deve
noit de jour enjourplus dangereux. Tou
tes les lettresqu'il ne ceſſoit d'écrire pour
ſajuſtification, ne parvenoient pas même
& Nancy ; on avoit ſoin de lui en déro
berjuſqu'ala connoiſſance, dans la crainte
que la curiofité , ou quelqu'autres motifs
neda portaſſent àles ouvrir. Toutes
:
!
MERCURE DE FRANCE.
:
les avenues enfin étoient ſi bien gardées ,
que le Comte chercha inutilement les
moyens d'avoir une explication avec elle
,& Nancy même ſervoit d'autant mieux
les projets du Chevalier , qu'elle évitoit
avec le plus grand foin la rencontre de
fon rival.
Séligny dans ſon déſeſpoir vouloit ſe
venger fur Forth des rigueurs de ſa Maîtreſſe;
mais les aappppaarreences n'étoient
point contre lui , & il eut été ridicule
au Comte de s'en prendre à un homme
qui paroiſſoit n'avoir d'autre tort que celui
de ſavoir mieux plaire. Il ſe vit done
forcé , pour comble de maux , de les dévorer
en ſecret.
Depuis ſa lettre prétendue , Nancy
s'étoit tellement aveuglée ſur les défauts
du Chevalier , qu'elle conſentit à lui
donner la main dès la premiere parole
qu'il lui porta à cet égard. Muni de fon
conſentement , Forth ſe préſenta chez le
Lord Windham , qui donna les mains à
cette alliance avec d'autant plus de joie,
qu'elle referroit les liens de deux familles
dont elle augmentoit la puiſſance &
le crédit. Comme il craignoit fans ceffe
qu'une explication entre les deux amans
ne vînt à ruiner ſes eſpérances , il hâta
les
JUILLET II. Vol. 1776. 33
Jes préparatifs de ſon mariage , & ſe vit
bientôt à la veille de jouir du fruit de ſes
intrigues,
Seligny penſa mourir de douleur à
cette affreuſe nouvelle ; il aimoit Nancy
plus que jamais ; il ignoroit comment il
avoit pu s'attirer ſon indifférence , & ne
pouvoit foutenir l'idée de voir le jour
fans le partager avec l'objet de ſa tendreſſe.
Le déſeſpoir s'empara de ſon ame
au point qu'il prit la reſolution de lui
prouver son amour par un trait dont un
Anglois ſeul pouvoit être capable. Dès
fors il ne fongea plus qu'à tirer vengeance
du Chevalier ,& fe livra tout entier à ſon
projet.
La veille de fon mariage Nancy étoit
ſeule dans fon appartement , où elle commençoit
à réfléchir ſur le parti déſeſpéré
qu'elle avoit pris. Malgré les ordres précis
qui étoientdonnés à ſa porte de ne laiſ
fer entrer qui que ce ſoit , Séligny ſe traîna
juſqu'à fon cabinet ,& parut tout à-coup
å ſes yeux. Sa foibleſſe étoit fi grande,
qu'il épuiſa ſes forces pour parvenir auprès
d'elle. Cette entrevue la ſurprit tel
lement , qu'elle ne put proférer une parole.
Revenue à peine de ſon étonnement
, elle alloit lui demander de quel
C
34 MERCURE DE FRANCE.
!
droit il la troubloit dans ſa retraite , lorf.
que d'une voix foible & preſqu'éteinte ,
ce tendre amant lui adreſſe ces mots :
Je ſens , Mademoiselle , que je vous
importune ; mais raſſurez-vous: je ne
و د
و د
و د
و د
• ...
viens point vous faire de reproches ;
,, je vous aimai autant qu'il étoit en
mon pouvoir de le faire ; je vous aimai
que dis-je ; je vous aime
encore mille fois plus que je ne pourrois
vous l'exprimer. Vous me trahifſez
, vous épouſez le Chevalier...... Je,
n'ai plus d'eſpoir ; il ne me reſte qu'à
vous prouver..
و د
و د
ود
و د
ود ......
"
En prononçant cesdernieres paroles , il
ſebleſſa de ſon épée avec tant de promptitude
, que Nancy , que fon apparition
avoit pétrifiée , n'eut pas le temps de lui
retenir le bras. Il tomba auffitôt ſans
connoiſſance & baigné dans ſon ſang. Ce,
ſpectacle fit évanouir Nancy; ſes forces
l'abandonnerent tout- à- coup , & elle fe
laiſſa tomber auprès du Comte en voulant
le ſecourir. Sa chûte fit du bruit ;
on entra , & on la trouva ſans ſentiment
auprès de Séligny , dont leſang ſe perdoit
de plus en plus. On les releva fur le
champ; on fit venir un Chirurgien qui
ſonda la plaie du Comte, la banda , &
१०
JUILLET II. Vol. 1776. 35
le fit mettre au lit , ſans ofer toutefois répondre
de ſa vie, qui étoit en très-grand
danger.
On fecourut en même temps Nancy :
elle ne revint qu'avec peine de ſon évanouiſſement,
tant elle avoit été ſaiſie de
la ſcene affreuſe qui s'étoit paſſée ſous ſes
yeux ; il lui ſurvint une fievre violente
qui lamiten peu dejours au bord du tombeau.
Cependant ſa jeuneſſe & la force
de ſon tempérament. ſurmonterent les
obſtacles qui s'oppoſoient à ſa guérifon :
elle revint peu- à- peu , & elle fut au
bout d'un mois preſque hors de danger.
Il en fut de même de Séligny : fa bleffure
ne ſe trouva pas auſſi dangéreuſe
qu'on l'avoit jugée d'abord,parce que la
foibleſſe de ſon bras avoit amortile coup.
Malgré tous les ſujets qu'il avoit de
haïr la vie , les ſoins qu'on prit de ſa
ſanté le rappellerent au jour.
Une fois queNancy fut convalefcente
& qu'elle eut recouvré l'uſage de ſes
ſens , elle commença à fairedesréflexions
fur la cruelle aventure de Séligny. Un
homme capable de ſacrifier ſa vie à fon
amour , ne pouvoit être qu'innocent. Elle
crut voir de l'ingénuité & de la candeur
dans tous fes procédés ; elle n'apperçut
C2
35 MERCURE DE FRANCE.
au contraire que de la fourberie & des
détours dans les démarches du Chevalier.
Les agrémens& le mérite du Comte , ſe re
préſentérent alors à ſon eſprit avec plus de
charmes que jamais ,& fa tendreſſe , que
le dépit n'avoit fait qu'aſſoupir ſans l'és..
teindre entiérement , ſe réveilla avec plus
de force & reprit tout fon empire ſur ſon
coeur. Combien elle regretta de n'avoir
point approfondi ce myſtere ! Combien
elle ſe repentit de n'avoit point écouté
Séligny ! Mais il ne fuffiſoit pas d'avoir
des regrets , il falloit porter un prompt.
remede à fon injustice. Elle s'occupa des
lors des moyens de connoître la vérité ,
&la trouvaſanspeine. Elle ne s'étoitconfiée
qu'à fa femme-de chambre : il n'y avoit
que ſur elle feule qu'elle pouvoitjeter des
foupçons. Elle la fit approcher , & l'intimida
tellement par ſes menaces , qu'elle
lui fit avouer tout, juſques aux moindres
circonſtances . Elle ſe fit remettre en même-
temps les véritableslettres de Séligny,
qui avoient été interceptées , & les fiennes
qui ne lui avoient point été rendues.
Une fois perfuadée de l'innocence du
Comte , Nancy conçut bientôt une haine
violente pour le Chevalier , qu'elle n'avoit
pas soupçonné capale de la baſſeſſe
JUILLET II. Vol. 1776. 37
dont il s'étoit rendu coupable. Son premier
ſoin fut d'écrire à Séligny une lettre
tendre & remplie des expreffions les plus
touchantes , dans laquelle elle lui expofoit
le tableau de ſes malheurs & de ſa
fatale crédulité. Cette lettre fit plus d'effet
ſur lui que tous les remedes enfemble.
La fatisfaction réciproque qu'éprouverent
ces deux amans, aida beaucoup à les
rétablir. Quelque temps après , de l'aveu
du Lord Windham , ſon pere , qu'elle
avoit inſtruit de ſatendreſſe& des traverſes
qu'elle avoit éprouvées , Nancy donna
la mainàl'amoureux Séligny. Pour le Chevalier
, lorſqu'il vit ſes projets avortés ,
& ſes eſpérances perdues , il tourna fes
vues d'un autre côte , & laiſſa le Comte
paiſible poſſeſſeur d'un tréſor fur lequel
il avoit acquis les droits les plus légi
times.
Par M. Willemain d'Abancourt,
:
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
PARAPHRASE de quelques vers latins
de Pere Ducerceau , en forme de can
tique.
!
Sur l'air : Que ne ſuis je la fougere.
A CHAQUE ſaiſon nouvelle
Je cultivois une fleur ,
Dont la beauté naturelle
Charmoit mes yeux & mon coeur ;
Mais l'hiver , par ſa froidure ,
En terniſſoit la couleur ,
Et le fruit de ma culture
Etoit toujours la douleur.
J'avois pris dans un bocage
Un jeune oiſeau que j'aimois ,
Son chant , ſon brillant plumage
Avoient pour moi mille attraits :
Pour l'éprouver , de ſa cage
L'ayant fait fortir un jour ,
Le perfide , le volage ,
M'abandonna ſans retour.
Je prenois ſoin d'une abeille
Que je nourriffois de fleurs ,
L
:,
!
1-
JUILLET II. Vol. 1776. 39
J'admirois dans ſa corbeille
Son travail plein de douceurs ;
Je badinois avec elle :
Mais s'irritant ſans raiſon ,
Dans la main , cette cruelle
Me lança ſon aiguillon.
Enfin d'un ami fidele
Je croyois avoir fait choix ,
D'une tendreſſe immortelle
Il m'aſſura mille fois ;
Mais la mort impitoyable ,
L'enlevant dans ſes beaux jours ,
Rompit notre chaine aimable
Et termina mes amours,
Vous ſeul , Dieu des créatures ,
Vous ſeul fixerez mon fort ,
Vous ſeul bravez les injures
Des ſaiſons & de la mort . 1
Vous aimez quand on vous aime ;
Vous ne nous fuyez jamais ;
Je ne veux , Beauté Suprême ,
Aimer que vous déſormais.
Par M. l'Abbé de Ponçol.
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
i
STANCES fur la mort de M. le Marquis
de Rochechouart .
HATE - T01, Parque impitoyable , وز
De couper le fil de mes jours !
Puis - je , ſous le coup qui m'accable
Ne pas implorer ton ſecours ?
L'appui , le ſoutien de ma vie ,
Mon patron , mon heureux génie ,
L'auteur de mon être nouveau ,
Le mortel dont la bienfaiſance
M'a délivré de l'indigence :
Rochechoüart eſt au tombeau.
Si les vertus ſont couronnées
ג
D'un ordre conſtant d'heureux jours :
Dieu puiſſant ! de ſes deſtinées
Tu devois prolonger le cours.
Des grands coeurs il fut le modele ;
Au bien public toujours fidele ,
Il en fit ſa félicité :
Son ame égalant ſa naiſſance ,
Etoit l'ornement de la France
Et l'honneur de l'humanité .
Ombre illuſtre I ombre toujours chere 1
4
1JUILLET II. Vol. 1776. 41
Vois les larmes que je répans ;
Du haut de la céleſte ſphere
Ecoute mes triftes accens .
Je n'ai jamais touché la lyre ;
Jamais le Pinde ne m'inſpire ;
Mais mon coeur a ſu t'adorer.
Pardonne au zele qui m'emflamme :
Pouvois - je connoître ton ame ,
Et te perdre & ne pas pleurer I
2 Grand , ſans faſte & fans artifice
Doux , affable , ſimple en tes moeurs ,
Ta noble candeur , ta juſtice
Te donna l'empire des coeurs.
Les larmes qu'on nous voit répandre
Sur l'urne où repoſe ta cendre ,
Ont leur ſource dans notre amour.
Ah ! ſi tu nous aimas toi - même ,
Oui , dans notre tendreſſe extrême,
Tu trouvas un juſte retour.
Rappelles ce jour mémorable
Où la Mort , détournant ſes yeux ,
Oſa de ſa faulx redoutable
Menacer tes jours précieux.
Tu vis les meres éplorées ,
D'amour , de douleur enivrées (* ) ;
(* ) Le Marquis de Rochechouart eut , il y a quelques
CS
1
42 MERCURE DE FRANCE .
4
ام
Offrit leur ſein pour ton ſecours ;
Ét par des efforts magnanimes ,
Payer des plus cheres victimes ,
Le bonheur de ſauver tes'jours.
Mais quel eft ce fléau terrible
Qui vient ébranler les Etats ?
Son nom , dans ton ame paiſible ,
Allume l'ardeur des combats.
Mars t'appelle : rien ne t'arrête ;
En vain la foudre eſt ſur ta tête ;
Tu l'entends gronder ſans effroi :
Satisfait d'immoler ta vie
Pour l'intérêt de ta patrie
Et pour la gloire de ton Roi.
Héritier du male courage
Des du Gueſclins & des Bayards ,
On t'a vu , dès ton premier age ,
Voler au milieu des haſards.
Ton audace , froide , intrépide ,
années , à Avignon une attaque violente du mal qui la conduit
au tombeau ; & le bruit s'étant répandu dans la ville
que les Médecins lui avoient ordonné un bain de lait , & que
le lait manquoit , les femmes'accoururent en foule au Palais ,
& facrifiant en quelque forte la vie de leurs nourriſſons , offrirent
le lait de leur fein.
JUILLET II, Vol. 1776. 43
1
D'exploits & de périls avide ,
Affronte au tydon mille morts (*) ;
Et tes bleſſures honorables
Y ſont des monumens durables
Des tes héroïques efforts.
:
Pourſuis : ta vaillance immortelle
Enflamme , étonne nos guerriers ,
Dans la déroute univerſelle ,
Minden te couvre de lauriers.
Tranquille au milieu des alarmes ,
Tu fauves l'honneur de nos armes ;
Ton bras ſeconde ta valeur ;
Au léopard de l'Angleterre
Il oſe enlever ſon tonnerre (+) ,
Et déconcerte le vainqueur.
Mais les lauriers dont Mars couronne
Le front d'un, Héros redouté ,
(*) Le Marquis de Rochechouart a fait toutes les campagnes
depuis le commencement de la guerre de 1734 , jusqu'à
la paix de 1762. Son corps étoit couvert de bleſſures ; il en
reçut une si énorme du tydon , qu'on ne put lui sauver la
vie que par l'opération du trépan.
(+) Le Marquis de Rochechouart , à la tête de la brigade
qu'il commandoit , défit à Minden le corps de Troupes Angloiſes
qui étoit devant lui , & s'empara de deux pieces de
sanon.
1
44 MERCURE DE FRANCE.
مس
Ne valent pas ceux que moiſſonne
L'homme ami de l'humanité.
Quitte les champs de la victoire...
Jaloux d'une plus noble gloire ,
Le vrai ſage fait des heureux.
Seconde le voeu de ton Prince :
Sois le bonheur d'une Province
Qu'illuſtra l'un de tes Aïeux (*)
Si l'homme vulgaire ne priſe
Que l'or , le faſte & les palais ,
Le grand homme s'immortaliſe
Par ſes vertus & ſes bienfaits.
Rochechouart ! à ta préſence
L'aimable paix , la confiance ,
L'ordre renaît dans nos climats ,
Ainſi qu'on voit les fleurs éclorre ,
Lorſque le jeune Amant de Flore
Chaſſe les vents & les frimats .
Que vois - je ? quel nouveau miracle
Sur ces bords , au Romain ſoumis !
Les lys y brillent ſans obſtacle ;
Tous les coeurs ſont déjà conquis.
Ton aſpect calme leurs alarmes :
Ton départ fait couler des'larmes ,
イ
Louis XI envoya en Provence un des Ancêtres du Marquis
de Rochechouart pour y établir le Parlement séant à
Aix.
JUILLET II . Vol. 1776. 45
Garans certains de leur amour.
Un Peuple entier te ſuit , t'appelle (*) ;
Rome le voit , preſque infidele
Soupirer après ton retour.
:
Louis-contemple de ſon trône ,
!
Les coeurs qui volent après toi ;
Leur cortège qui t'environne ,
T'aſſure un ami dans ton Roi.
Ah ! déjà ſon auguſte pere (+) ,
De l'eſtime la plus fincere
Avoit honoré tes vertus .
Le Fils , fur toi verſant ſes graces (5)
(*) Lorsque le Marquis de Rochechouart partit d'Avignon
après avoir rendu le Comtat au Saint- Siege , le Peuple se
jeta à ses pieds , baifa les traces de ses pas dans les rues ,
& lui répéta mille fois , en verfant, des torrens de larmes ,
ces paroles attendriſſantes Notre bon Gouverneur , ne nous
quittez pas; vous êtes notre protecteur , notre ami , notre
pere ; ne nous quittez pas .
(+) Le Marquis de Rochechouart avoit été un des Menins
de feu Monseigneur le Dauphin , pere de notre auguste Mo.
narque. Ce Prince l'avoit toujours honoré de fa confiance la
plus intime.
(S) Louis XVI, jaloux de marquer tous les momens de
fon regne par des actes de bienfaisance & de justice , nonimia
le Marquis de Rochechouart un des otages de la Sainte Am
poule , & l'avoit ensuite fait Chevalier de ses Ordres
46 MERCURE DE FRANCE.
L'imite , & marche ſur les tracés
Des Antonins & des Titus .
:
Grand Dieu ! pardonne à ma foibleſſe !
J'oſe ſonder tes profondeurs ;
Je redemande à ta ſageſſe
Le Héros qui cauſe mes pleurs.
Tu ne ſaurois m'en faire un crime ;
Une plainte fi légitime
Rend hommage à l'Etre éternel.
Vertueux , bienfaisant & fage ,
Rochechouart fut ton image ,
Autant que peut l'être un mortel.
AMarseille.
IMPROMPTU fait pour être mis au bas
du Portrait de Louis XVI.
DEUX Souverains , par leurs vertus ,
いい
Sont gravés dans notre mémoire ;
L'un eſt Henri , l'autre eſt Titus ;
Ils font de l'Univers & l'amour & la gloire ,
Ils ont tous deux fixé nos regards éblouis ;
Eh bien ! ces Potentats fi connus dans l'hiſtoire
Ils revivent encor ſous le nom de Louis.
Par M.le Comte de Boisboſſel.
JUILLET II. Vol. 1776. 47
VERS envoyés d M. LE NOIR , Confeiller
d'Etat , à l'occaſion du choix que
Sa Majesté en a fait pour lui confier ,
une seconde fois , l'administration de la
Police de Paris ; par M. le Bas , Profes-
Seur Public d'Accouchemens , Censeur
Royal , &c.
JaE vous reverrai donc , Magiſtrat équitabile,
Humain , doux , grand & généreux ,
Pour la ſeconde fois , par arrêt immuable ,
Choiſi pour faire des heureux ,
Et recevoir de tout Paris l'hommage.
La vertu dirigeant vos pas ,
i
Et ce trait , de Themis devant être l'ouvrage ,
Vous ne pouviez manquer d'obtenir le fuffrage
De Louis & de Maurepas.
ROMANCE marotique , fur l'air de celle
du Barbier de Séville.
PLus ne la ſuis la beauté qui t'eſt chere ,
Plus à tes yeux n'ai de charme vainqueur :
48 ! MERCURE DE FRANCE.
Pourquoi faut-il que retrouve en mon coeur
De nos amours la ſouvenance entiere ?
Quand tu voulois jouir de ma tendreſſe ,
En doux parler s'exprimoient tes deſirs :
Lors me promis , pour hater tes plaifirs ,
Contentement & durable lieſſe.
Me défendois d'avouer ma foibleſſe ,
Sage pudeur tenoit clos mes ſoupirs ,
Bien eſt-il vrai que diſois aux zéphirs
A. mon ami pour moi faites careſſe.
Tu veux trahir Amante ſi naïve !
Et tes fermens les veux tous oublier ?
Pour te punir , Amour je vais prier
De rendre encor ton ame ma captive.
J
1
Touchans regards & baiſers fans feintiſes ,
Serez le prix de ce tendre retour ;
Puis mon Ami , près de moi tout le jour ,
Heureux ſera par douces mignardiſes . 4.
Par Madame de Montanclos.
ODE
JUILLET II. Vol. 1776. 45
JEUN
ODE A CHLOÉ .
XXIII . Livre I.
Vitare hinnuleo me fimilis , &
EUNE objet fait pour me plaire,
Pourquoi fuis - tu loin de moi ?
Au fond d'un bois ſolitaire
Le faon qui , ſaiſi d'effroi ,
Cherche ſa timide mere ,
Eſt moins farouche que toi
Si quelque zéphir agite
Les feuilles des environs ,
Si lui - même , dans ſa fuite ,
Touchè aux branches des buiſſons
Une épouvante ſubite
Hate ſes pas vagabonds.
Suis - je un tigre plein de rage ?
Te fait - on peur en aimant ?
N'oſes - tu , Beauté ſauvage ,
Quitter ta mere un moment ?
N'eſt -on pas mieux à ton age
Entre les bras d'un Amant ?
D
Par M. L R.
-
50 MERCURE DE FRANCE.
A Monseigneur le Comte. DE SAINTGERMAIN
, Ministre de la Guerre.
D
ب
ANS ce jour fortune qui rendit à la France
Un Héros trop long-temps le jouer des revers ,
Dans ce jour , Saint-Germain , joyeux de ta préſence ,
Mon coeur fut le premier qui t'adreſfa des vers.
Qu'alors tu prouvas bien qu'un philoſophe , un ſage
Voit , ſans être ébloui , les rangs & les honneurs ;
Tu daignas m'accueillir , ty, reçus mon hommage,
Et ton coeur généreux me combla de fayeurs.
Quel tranſport ! quelle joie ! oui , j'oſerai le dire ,
Saint - Germain , je trouvai mon fort égal au tien.
Eleve de la gloire , un trai foldat n'aspire
Qu'à prouver ſon courage & qu'il eſt citoyen.
C'étoit - là mon ſouhait ; en t'en laiſſant l'arbitre
P
:
>
J'invoquois dans mes vers l'Ulyffe des Français
Auſſi j'obtins bientôt ce reſpectable titre (*)
Qu'un vieuxGuerrier préfere à mille autres bienfaits.
Mon deſtin trop heureux , pour comble d'avantage ,
Me plaça ſous les loix d'un Miniſtre chéri (f).
Ses talens , fes vertus font un double partage
(*) B. Officiet aux Invalides.
(+) M. le Marquis de Paulmy.
JUILLET II. Vol. 1776. 51
Dont joiliffent tous ceux qui fervent près de luis
Pourquoi faut - il que la reconnoiſſance
Semble animer la voix que j'éleve pour toi ?
Japplaudirois encore au rang que ta prudence
Mérita de nouveau de notre jeune Roi.
Près du Trône placé , Conſeiller plus intime ,
Tu ſauras déployer tes ſublimes talens ,
Et le temps prouvera toute la haute eſtime
Qu'on doit à des travaux ourdis pendant trente ansa
Sages Législateurs , amis de la Patrie ,
د .
Sans doute votre but ne tend qu'à ſon bonheur :
Déjà l'homme éclairé , grace à votre génie ,
Voit la France joüir de toute ſa ſplendeur;
Hé! ſeroit- ce en effet à l'ignorant vulgaire
D'oſer dans l'avenir juger de vos travaux ?
L'intérêt du moment le rend ou téméraire ,
Cu toujours mal habile à ſoulager ſes maux.
O Louis ! & mon Roti dont l'aimable jeuneſſe
Se laiſſe diriger par la voix de Mentor (*) !
Acheve ton ouvrage , & crois que la ſageſſe
Aſſiſe près du Trône amene l'âge d'or.
יי
Par M. Darnault B. , Officier Invalide.
(*) Mgr. de Maurepas.
:
Da
52 MERCURE DE FRANCE.
1
A. M. DALEMBERT , fur l'Eloge historique
de M. de Sacy , qu'il a lu à la
Séance publique de l'Académie Françoise
le jeudi 20 Juin 1776.
SuUR ce tombeau que tu couvres de fleurs ,
Près de l'urne où repoſe une trop chere cendre ,
Quand tes heureux pinceaux , des plus vives cou-
: leurs ,
\
Tracent , d'après nature , un coeur ſenſible & ten
dre,
Exprimant ſes vives douleurs ,
A l'amitié donnant des pleurs ,
Qui peut ſe refuſer la douceur d'en répandre ?
Sous les traits ſi touchans de Sacy , de Lambert ,
Ah ! qui ne reconnoît l'ame de Dalembert !
! Par M. Guérin de Frémicourt.
1
LeE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt le Facteur de lettres ;
celui de la ſeconde est la Rose ; celui de
la troiſieme eſt Médecine. Le mot du
premier Logogryphe eſt Notaire , dans
i
JUILLET II . Vol. 1776. 53
lequel on trouve air , rien , oie , or ,
étain , an , iirree ,, oorrttiiee , taire ,, rat , note ,
arion , rate , Aire (ville d'Artois) , tri ,
noir , ane , nitre , art , Roi , rôti , ratine ,
Etna , tiare , taon , rot , Aonie , tien &
nôtre , Erato , Ino ; celui du ſecond eſt
Fleur , où l'on trouvefer & feu ; celui du
troiſieme eſt Canon , où se trouve anon. 1
M
ÉNIGME.
ONARQUE bien aimé , j'exerce dans ma cour
Un empire bien doux : c'eſt celui de l'amour.
Les plus belles couleurs brillent dans ma parure ,
Seule digne d'un Roi , celle de la nature .
Aux yeux des étrangers je marche avec fierté :
Mais avec mes ſujets je vis avec bonté ;
Je me prive pour eux , & , par des cris de joie ,
Je les invite tous à partager ma proie.
Mais diras tu , Lecteur , quel autre qu'un Titus ,
Ou plutôt qu'un Louis , poſſede ces vertus ?
Je ne veux te rien dire , ayant fait une étude
De me faire un plaiſir de ton inquiétude.
Par M. le Meteyer.
1
:
D3 く
54 MERCURE DE FRANCE.
J
AUTRE.
E réunis en moi ce qu'un coeur idolatre ,
Demande pour fixer & ſes voeux & fon choix.
Je ſuis douce , timide , enjouée & folâtre ;
Des yeux pleins de malice animent mon minois.
Je chéris mon logis , & quand tout eſt tranquille ,
Sus les livres , je paſſe aſſez ſouvent les nuits .
Cependant en tous lieux , aux champs comme à la
ville ,
Je ne puis faite un pas ſans trouver d'ennemis ;
Lucile , à mon nom ſeul ſe récrie & fe pâme.
ر
D'où vient pourtant l'effroi qu'il excite en ſon ame ?
L'on nomme de mon noin ce que , ſans ſoupirer ,
Sur ſes levres de roſe on ne peut voir errer.
Mais j'en ai dit aſſez pour me faire connoître ,
Cher Lecteur , tu Ah ! j'allois me nommert
J'aurois fait auſſi bien ; déjà tu fais peut - être ,
Le ſecret qu'en ces vers j'ai cru bien renfermer,
..
Par le même.
..
JUILLET II . Vol. 1776. 55
-
AUTRE
QUUERLL fort , hélas ! d'etre pendue!
Cher Lecteur , c'eſt pourtant le mien :
Je paſſe la nuit toute nue ,
Le jour de même , on n'en dit rien.
Au Public on m'expoſe en vue ;
S'il pleut on ine laiſſe mouiller :
Et lorſque j'invite d'entrer ,.
Je reſte toujours dans la rue. ..
!
7..
Par M. Hubert. 1
LOGOGRYPHE.
AVEC VEC trois pieds , Lecteur , j'entretiens la ſanté
De cet animal entêré ,
Qui joint une voix ridicule'
A la lenteur & la ſtupidité ;
Mon chef à bas , je deviens particule
Par M. Roux , Chanoine
à Châteaudun.
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
P
AUTRE .
AR moi tout prend un tour nouveau :
Je dois le jour à l'induſtrie.
Mes enfans font la ſymmétrie ,
L'alignement & le niveau.
Sans égard pour le bien qu'en tout temps je procure ,
Qu'on fouille dans mon ſein , qu'on m'arrache lo
coeur.
Qu'on faffe deux moitiés de ma foible ſtructure ;
Dans l'une l'on verra la trompe d'un Chaſſeur ,
Dans l'autre l'élément qui ſoutient la nature.
Par M. Layielle , de Dax.
J
AUTRE.
'AI le ventre velu; fix pieds forment mon tout.
Si tu ne me tiens pas , pour en venir à bout ,
Tranche mon chef, alors je fais pauvre figure ,
Et garde toi janiais de m'avoir pour monture.
Par M. Darblay.
JUILLET II. Vol. 1776. 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
(*) Extrait des différens Ouvrages publiés
fur la vie des Peintres ; par M. D. L.
F. A. Paris , chez Ruault , Libr. rue
de -la Harpe.
1
ET Ouvrage utile contient un réſumé
très-bien fait de ce qu'on a écrit de plus
inſtructif ſur les différentes Ecoles de
Peinture , ſur les monumens qu'elles
nous ont laiſſés , & fur les tableaux des
Maîtres qui ſont dans le cabinet des
Curieux , dans les lieux publics ou dans
les Palais des Grands & des Souverains.
Ce qui regarde la vie particuliere des
Artiſtes eft traité fort ſommairement.*
L'Auteur ne s'eſt attaché qu'à ce qui à
rapport à l'art de la peinture. Nous allons
parcourir avec lui les Ecoles les plus célebres
; & c'eſt rendre ſervice auLecteur
amoureux des beaux - arts , que de lui
donner en quelques pages une idée juſte
(*) Article de M. de la Harpe.
D 5
58. MERCURE DE FRANCE,
des grands talens qui ont fait la gloire
de ces Ecoles .
Le Redacteur commence par l'Ecole
Romaine. ,, Les temples , les ſtatues , les
”
"
bas-reliefs , les médailles , les pierres
,, gravées , & tous les autres monumens
,, que le temps n'a pu dévorer , ſubſiſtent
encore dans Rome , dans cette ville
autrefois fi fameuſe par ſon luxe & par
ſes conquêtes. Ces objets ont dû néceffairement
imprimer dans l'ame de fes
habitans les idées de ce quel'on appelle
,, magnificence , nobleſſe & vrai goût
ود
"
22
و د
و " dans les arts. Il a fallu, fans contredit ,
,, que les Artiſtes de cette Capitale euffent
les penſées élevées , l'expreſſion
" forte , & le deſſin correct ; auſſi tous
" les Maîtres de l'Ecole Romaine ont ود
"
هو
و د
ود
..
ود
"
"
"
étédiftingués par ces fublimes qualités;
mais le coloris , cette partie qui fait
valoir les autres , y a été trop négligé.
Cependant cette Ecole ſera toujours
révérée , indépendamment même de
cequiconttitue ſon mérite particulier ,
quand on ſe ſouviendra qu'elle doit
ſa naiſſance à ce Raphaël dont le nom ,
ſacré pour les Artiſtes , retrace en eux
les images du fublime pittoreſque. ۱ ,, Raphaël eſt parmi les Peintres , ce
:
1
JUILLET II . Vol. 1776. 590
و د
,, qu'Homere eſt entre les Poëtes , le.
,, premier de tous. L'étendue de fon
„ génie , la grandeur de fon expreffion.
,, & la nobleſſe de ſon deſſin , l'ont mis
au-deſſus de tous les Artiſtes qui lui
,, ont fuccédé.
و د
ود
" Sa famille étoit très - conſidérée à
,, Urbin , où il naquit en 1483. Il reçut
de fon pere les élémens du deſſin , &
fut mis enſuite ſous le Pérugin , qui
,, jouiſſoit alors d'une aſſez grande répu
tation. De la il paſſa à Florence , où ود il vit les ouvrages deLéonard deVinci
"
ود
"
ود
& deMichel-Ange, & ſe rendit à Rome
,, auprès de fon oncle Bramante , fameux
Architecte , qui le préſenta à Jules II..
Ce Pontife le chargea des ouvrages de
,, peinture qu'il faiſoit faire auVatican.
Le premier de fes tableaux fut celui de
la théologie: ce morceau tient un peu
de la ſéchereſſedes principes qu'il avoit
„ reçusde Pérugin. Le Papecependant fut
"
و د
"
" ſi contentde cet eſſai, qu'il fit détruire
toutes les autres peintures de cePalais ,
,, pour les faire remplacer par ce célebre
Artiſte, qui , immédiatement après ,
,, développa tous ſes talens dans le fa-
,, meux tableau de l'Ecole d'Athenes ,
,, ainſi que dans ceux du Parnaſſe &
60 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
d'Attila. La punition d'Héliodore , le
miracle de la meſſe , la délivrance de
" Saint Pierre , l'incendie de Rome ,
mitent le comble à ſa réputation. Les
autres tableaux diſtribués dans les
,, quatre grandes ſalles de ce Palais , ont
été exécutés , ſur ſes deſſins , par fes
meilleurs Eleves , ainſi que les plafonds
des loges , dont les ſujets font
pris dans l'Hiſtoire ſainte. Les nôces
de Pſyché , peintes au petit Farnese ,
préſentent , en pluſieurs morceaux ,
"
"
”
و د
و د
"
" ce que ce grand Maître a produit de
,, plus fublime. Les Grâces , Vénus &
les Amours , y contraſtent agréablement
avec la fierté de Mars , de Neptune
& de Jupiter.
"
"
"
"
" La réputation de Raphaël parvint à
François Premier , qui voulut avoir un
Saint Michel de ſa main; ce Monar-
,, que , à la réception du tableau , lui
,, marqua ſa fatisfaction par une fomme
conſidérable , & qui parut à ce grand
homme trop au deſſus de fon ouvrage ,
Il fit alors une Sainte Famille, qu'il
ſupplia le Roi de vouloir accep-
,, ter ; ce Prince généreux répondit à
Raphaël , que les hommes célebres dans
ود
"
و د
"
" les arts partageant l'immortalité avec les
JUILLET II. Vol. 1776. 61
"
"
"
:
grandsRois , pouvoient traiter avec eux. Il
doubla la ſomme qu'il lui avoit accordée
pour le précédent tableau , en
l'invitant àpaſſer en France ,pour s'attacher
à ſon ſervice; mais Léon X,
qui l'avoit chargé , après la mort de
Bramante , de la reconſtruction de la
Bafilique de Saint Pierre , s'y oppoſa
& le fixa à Rome , en lui accordant
une penfion conſidérable.
„ Raphaël , toujours ſenſible aux bontés
du Monarque François , voulut
ſignaler ſa reconnoiſſance & ſe ſurpaffer
lui même dans un grand ouvrage
qu'il deſtina à lui être préſenté , quoiqu'il
lui fût demandé d'ailleurs ; ce
fut la Transfiguration de Notre Sei-
» gneur ſur le Mont Tabor , qui a tou-
» jours paſſé pour le premier tableau du
monde. La mort ayant prévenu ce
grand homme avant qu'il fût entiérement
terminé , ce chef-d'oeuvre reſta
à Rome , & ſe voit aujourd'hui à
San-Pietro in Montorio .
" La nature ſembloit avoir prodigué
tous les talens à ce génie heureux. II
fit un nouveauplan pour l'Egliſe de St.
Pierre. Rome eſt auſſi décorée de pluſieurs
Palais de ſes deſſins. Il en avoit
62 MERCURE DE FRANCE,
"
„ fait conſtruire un pour lui dans le voi-
„ ſinage du Vatican, qu'il a fallu indifpenſablement
détruire pour édifier la
colonnade de la place Saint Pierre ; ce
Palais étoit orné de l'hiſtoire de Pſyché
, qui avoit fait reconnoître cet
Artiſte pour le plus gracieux des
Peintres.
"
وو
"
”
ود
"
"
Raphaël s'exerçoit auſſi quelquefois
à la ſculpture , qu'il poſſédoit ſupérieurement.
" On montre à Rome , dans une chapelle
à la Madona del Popolo , dont il
a peint la coupole , un Jonas de marbre
de grandeur naturelle , qu'on lui
attribue , & qui peut paſſer pour un
chef-d'oeuvre en ce genre.
Les ouvrages que ce grand Maître
› a laiſſés auVatican&au petit Farnese ,
ont toujours été la ſource où tous les
Artiſtes célebres ont puiſé les lumieres
& les moyens par leſquels ils ſe ſont
, diftingués.
"
"
La mort prématurée de ce grand
homme , arrivée en 1520, le jour du
vendredi ſaint, à l'âge de 37 ans , l'a
arrêté au milieu de fa carriere, & l'a
fait d'autant plus regretter , qu'il a
laiſſé pluſieurs ouvrages imparfaits..
JUILLET II. Vol. 1776. 63
"
,, Son corps , après avoir été expoſé
pendant trois jours dans la grande ſalle
du Vatican , au basde ſon tableau de la
Transfiguration, fut porté à la rotonde ,
,, à la ſuite de ce même tableau , que
ود l'on fit ſervir pour honorer fa pompe
, funèbre. Son bufte fut placé au deſſus
de ſa ſépulture. ود
"
Léon X , ce zélé protecteur des arts ,
l'eſtima affez pour promettre de l'éle-
„ ver au Cardinalat. Cette promeffe ,
,, que la mort trop prompte de Raphael
„ l'empêcha de réaliſer , avoit déterminé
,, cet Artiſte à ne pointaccepter la Niece
du Cardinal Bibiena , que ce Prélat lui
offroit pour épouſe.
"
"
" Unheureux génie ,une imagination
„ forte & féconde , une compofition
ſimple & en même temps fublime ,
un beau choix , beaucoup de correction
, dans le deſſin , de grace & de nobleſſe
"
" dans les figures , de fineſſe dans les
,, penſées , de véritédans les expreſſions
" &denaturel dans les attitudes.Tels ſont
وو les traits auxquels ou peut reconnoître
„ la plupart de ſes ouvrages. Pour lecolo
ris , il eſt fort au deſſous du Titien ,
& le pinceau de Correge eſt ſansdoute
,, plus moelleux que celui du Raphael
ود
:
64 MERCURE DE FRANCE.
"
"
,, Indépendamment de l'étude que faifoit
Raphael , d'après les Sculpteurs
& les plus beaux morceaux de l'anti-
,, que qui étoient ſous ſes yeux , il entretenoit
des gens quideſſinoient pour lui
tout ce que l'Italie & la Grece poſſédoient
de rare & d'exquis "
و د
ود
"
Le plus célebre des Eleves de Raphael
fut Jules Romain , né à Rome en 1492.
"
و د
"
و د
" Ses idées étoient nobles & élevées ,
& l'enſemble de ſes figures fort correct.
Il mettoit plus de feu dans ſes
tableaux que Raphael : mais c'étoit
ſouvent aux depens des graces ; on y
voit ſouvent des attitudes forcées. Il
ſuivoit plus l'antique que la nature ,
,, dont il confultoit peu les vérités ; ſes
chairs tirent trop fur le brun rouge ,
,, & fes demi-teintes fur le noir.
"
و د
"
"
"
"
" Malgré tous les défauts qu'on reproche
à Jules Romain , la fécondité
de fon génie , toute l'érudition néceffaire
à un homme de ſon art , une connoiſſance
profonde de l'hiſtoire & de
,, la fable , d'ingénieuſes allégories , une
,, grande maniere , le diftinguent entre
les plus fameux Peintres.
"
»
" Cet habile Artiſte poſſédoit parfai-
„ tement la perſpective & l'architecture
" civile
JUILLET II. Vol. 1776. 65
civile & militaire. Il embellit & for
tifia Mantoue, & fit élever ſur ſes
deſſins le fameux Palais du T , qu'il
orna de ſes plus beaux ouvrages , entre
leſquels on remarque un fameux com-
„ bat de géants. Il enrichit encore le
Palais de Saint Sébastien, où il peignit
P'hiſtoire de David & la fable de Pſyché
, avec pluſieurs combats de l'Illiade
„ d'Homere. Il fit un grand nombre de
cartons qui ont été exécutés entapiſſe-
„ rie, & dont les ſujets font tirés de
l'hiſtoire de Scipion, lesquels font fort
connus , ayant été multipliés.
" Comme il s'étoit particulierement
appliqué à la recherche des ſtatues &
des bas-reliefs antiques , perſonne n'a
„ poſſédé mieux que lui la connoiſſance
ides médailles , des camées & des pier
res gravées , dont il avoit fait dans
fon cabinet une ample collection.
„ Jules mourut à Mantoue en 1546,
âgé de 54 ans , lorſqu'il ſe diſpoſoit
à aller remplir la place d'Architecte de
Saint Pierre , vacante par la mort de
San Gallo. Il fut l'auteur des vingt
beſtampes obſcenes qu'a gravées Marc
Antoine Raimondi , & qui ſont cons
nues ſous le 1 nom de figures de l'Aré
E
e
1
66 MERCURE DE FRANCE.
tin , qui y avoit mis à chacune un
" fonnet".
"
L'Auteur paſſe à l'Ecole Florentine ,
qu'il caractériſe ainſi:
"
"
و د
,, Ce qui a le plus diftingué les Maîtres
de cette Ecole , c'eſt un ſtyle élevé,
un pinceau hardi & un deſſin correct.
,, Ils doivent leurs progrès au zele des
Médicis qui les ont encouragés , &
,, qui ont raſſemblé ſous leurs yeux tant
de richeſſes antiques , qu'ils font deve-
„ nus les émules des Peintres Romains ,
qui avoient ces tréſors dans leur territoire.
"
و د
" Mais ils ont , comme eux , négligé
"
ود
le coloris , & ont ainſi privé leurs ou-
,, vrages d'un attrait qui fait valoir les
„ productions du génie. Néanmoins les
,, préceptes & les exemples de Michels
„ Ange , leur fondateur , ont fixé , pour
„ toujours , l'admiration ſur les tableaux
fortis de l'Ecole Florentine. "
A " Les Muſes qui préſident aux arts ,
doivent à Michel Ange unetriple cou-
,, ronne.. Aufſfi excellent Peintre que
„ grand Sculpteur & favant Architecte,
, il s'acquit la plus haute réputationdans
„ les trois genres. Cet Artiſte , un des .
, premiers de l'Univers, naquit en 1474 ,
"
JUILLET II. Vol. 1976. 87
r
;; dans le Château de Chiuſi , en Tof-
; cane , d'une famille diftinguée. Ses
,, parens , qui regardoient la peinture
;, comme un art inférieur à leur naiſſan-
3, ce , tâcherent , inutilement, d'en dé-
, goûter le jeune Michel- Ange , qui
3, entra dans l'Ecole de DominiqueGhir-
,, landaio , où il fit de ſi rapides progrès ,
,, qu'il l'eut bientôt ſurpaſſé.
"
" Ses premiers ouvrages lui attirerent
3, une grande conſidération. Laurent de
Médicis lui donna un logement dans
,, ſon palais ; & le fit manger à ſa table.
,, Il imagina le premier les fortifica-
3, tions modernes , qui ſervirent à défendre
la ville de Florence , ſa patrie ,
;, & qui forcerent les ennemisà en aban
,, donner le ſiege.
ود
ود
"
ود
6
,, Il fut enſuite envoyé , par le Grand-
,, Duc , en Ambaſſade à Rome , auprès
, du Souverain Pontife , qui le combla
des témoignages de ſon eſtime pour
وو ſa perſonne autant que pour ſestalens.
Le tableau qui lui mérita le plus
, d'éloges, eſt ſon jugement univerſel ,
,, tableau unique en ſon genre , plein de
, feu , de génie , & de l'enthousiasme
,, des talens ſupérieurs. Cet ouvrage fur-
,, prenant par le grand caractere de def-
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
,
و د
"
,, fin qui y regne, par la fublimité des
penſées , & par les attitudes ſavantes ,
forme un ſpectacle fingulier , frappant
& terrible. Aufſi , ce morceau a - t - il
toujours ſervi d'exemple aux plus fa-
,, meux artiſtes.
و د
"
"
و د
ود
و د
" Sa maniere de peindre était mâle
& vigoureuſe , mais plus étonnante
,, qu'agréable ; fon goût auſtere a fait
fouvent fuir les grâces ; ſes têtes ſont
,, trop fieres & n'ont pas toujours aſſez
d'expreſſion. Son coloris eft quelquefois
un peu rouge ,& fes contours paraiffent
découpés ſur le fonds. Comme ,
il étoit grand anatomiſte , il affectoit
dans certaines figures de charger les
,, muscles , & donnoit trop de contraſte
à ſes attitudes. S'il n'eſt point regardé
comme le premier peintre du monde ,
il en a été du moins plus grand defſinateur
, & il eſt le premier artiſte qui
ait porté cette partie à ſa plus haute
perfection.
"
و ر
ود
ود
"
و د
و د
و د
Il termina fa carriere à l'âge de go
„ ans , en 1564 , après avoir fait un nombre
infini d'ouvrages en différens genres
. Il fut nommé par le Pape Pie IV,
architecte de S. Pierre. Il eut la fatis-
., faction de voir élever fur ſes deſſins ,
و د
و ر
و ر
4
1
۱
:
JUILLET. II. Vol. ةو . 1776
5
"
"
avant de mourir , l'immense coupole
de ce beau temple. Il avoit réédifié le
„ Capitole , conſtruit le Palais Farnese ,
la vigne du Pape Jules III , & la Porte
Pie.
و د
"
و د
Soliman le Magnifique lui fit pro-
,, poſer de ſe rendre à Conſtantinoble ,
,, pour bâtir un pont ſur le détroit du
Boſphore , ce que Michel-Ange ne pût
,, entreprendre , étant trop occupé par
les travaux dont les premiers Princes
,, de l'Europe l'avoient chargé.
"
وو
ود
ود
"
,, Michel Ange a ſervi ſept Papes &
deux Empereurs , qui lui ont tous
donné les plus grandes marques de
diſtinction. Les Papes le faifoient afſéoir
devant eux , & Côme de Médicis
ſe découvroit pour lui parler.
" Ce grand artiſte voulant prouver
,,, qu'il étoit parvenu à égaler les anciens
„ dans l'art de la ſculpture , fit une ſtatue
Y
و د
dans le goût antique , en caſſa un mor-
„ ceau qu'il garda , & fit enterrer la
,, ſtatue dans un endroit qu'on devoit
" fouiller. Quand ond'eut tirée hors de
, terre, tous ceux qui la virent la ju-
,, gerent antique , & ils n'en furent dé-
,, trompés que lorſque Michel Ange remit
àſaplace lemorceau qu'il en avoit ود
"„ ôté. " E3
1
70 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
Son corps fut enlevé de l'Egliſe des
Saints Apôtres à Rome , où le Pape
vouloit lui ériger un tombeau , & fut
,, tranſporté à Florence par ordre du
Grand-Duc , qui lui fit rendre les hon-
,, neurs funebres , & élever un fuperbe
,, mauſolée , où trois figuresde marbre de
grandeur naturelle , caractériſent les
trois arts dans lesquels il s'étoit fait
admirer.
"
"
Les peintres Vénitiens ſe ſont montrés
ſupérieurs dans le coloris & dans la
ſcience du clair - obfcur. Ils y ont réuffi
d'une maniere auſſi ſéduiſante , mais
plus noble que les Flamands , qui ont à
cet égard acquis tant de célébrité.
Leur compoſition eſt ingénieuſe , leur
touche eſt ſpirituelle & agréable ; mais
ils ont quelquefois négligé la correction
du deſſin; l'expreffion, cette partie de
l'art qui parle à l'ame , n'est pas toujours
çe qui caractériſe leurs ouvrages.
On leur pardonne ce défaut dans l'enchantement
oùjette la magiedes tableaux
de leurs grands maîtres , & principalement
de ceux du Titien , le plus célebre
d'entre eux , & fans contredit le plus
grand coloriſte de l'univers.
”
At
Ce peintre ſi célebre naquit à Cador
(!
F JUILLET I. Vol. 1776 71
dans le Frioul , en 1477. Il entra
" d'abord chez Gentile Bellin , & enſuite
,, chez Jean Bellin , ſon frere , de-là dans
"
"
ود
"
l'Ecole de Giorgion , qui dans la ſuite
,, en devint jaloux & le congédia. Il ſe
,, fit d'abord connoître par les portraits
dans lesquels il excelloit ; ayant parfaitement
réuſſi à faire ceux de pluſieurs
,, nobles de Venise , le Sénat lui donna
,, pour récompenſe de ſes talens un office
de trois cens écus de revenu.
"
ود
" Sa réputation s'étant répandue chez
,, les étrangers , les Souverains voulu-
,, rent être peints par ce grand maître.
"
Il fit le portrait de Paul III , lorſqu'il
" étoit à Ferrare. Il ſe rendit à Urbin
,, pour y peindre le Duc & la Ducheſſe
de cette Principauté ; il fit enſuite celui
de Soliman II , Empereur des Turcs ,
ainſi que ceux de François I & de
,, Charles-Quint. Pluſieurs Doges & pluſieurs
Papes ont été peints par cet habile
artiſte.
"
"
و د
"
و د
و د
و د
و د
Perſonne ne s'eſt plus attaché à imi-
,, ter la nature que le Titien ; ilpeignoit
encore mieux les femmes que les
hommes. Il excelloit auſſi dans le
payſage ; il avoit les idées grandes &
, nobles dans les ſujets ſérieux , ingé-
"
E 4
72١١٠ MERCURE DE FRANCE,
:
nieuſes & agréables dans ceux qu'il ti-
„ roit de la fable. Son caractere tendre&
,, ſenſible ſe peignoit dans ſes ouvrages ,
dont le nombre conſidérable a prouvé
la fécondité de fon génie.
و د
د و
Il fit ſouvent des fautes contre le
,, coſtume, & quelquefois auffi des anachroniſmes
, en réuniſſant des perſon-
,, nages qui ont vécu dans des fiecles
différens ; mais on a attribué ces dé-
,, fauts à ſa complaifance pour ceux qui
lui demandoient des tableaux.
"
”
و د
و و
و د
و د
Son génie étoit noble & délicat , fes
attitudes ſimples & vraies; fes airs de
,, tête , quoique admirables , manquoient
,, quelquefois d'un peu d'expreſſion. Il
confultoit peu l'antique , & répétoit
ſouvent les mêmes ſujets ; mais fon
coloris ſembloit réfléchir la lumiere ,
& lui a mérité le rang de premier
peintre du monde dans cette partie la
plus féduiſante de fon art. Il avoitplus
de goût que le Giorgion , & une plus
,, grande fineſſe dans les accompagne-
,, mens & les acceſſoires de ſes ſujets. Ses
portraits particulierement font inimitables.
Cet artiſte avoit encore l'art de
bien deſſiner & peindre les enfans. Il
eſt le premier qui leur ait donné les
"
"
و د
و د
و ر
»
A
JUILLET II. Vol. 1776. 73
,, grâces & le caractere de leur âge. Ses
,, payſages font non-feulement eftimables
,,par la belle magie de couleur qui y
„ regne , mais encore par le ſavant def-
,, fin des branches des arbres , repréſen-
,, tées dans leur véritable difpofition
„ perſpective ; ſes fabriques font encore
remarquables fur leurs formes gothi-
,, ques , qui no is retracent parfaitement
,, le goût d'architecture de fon fiecle ;
,, ſes ſites ont auſſi un caractere qui lui
,, eſt propre , & qui donne à ſes tableaux
,,une fingularité piquante.
" Le Titien ayant eu ordre d'aller en
„Eſpagne pour faire un troiſieme por
,, trait de Charles-Quint , & peindre ſon
,, fils Philippe , Roi d'Eſpagne ; l'Em-
,, pereur l'honora à Barcelone du titre
و د
" de Comte Palatin , en 1552 , lui donna
,,une penſion conſidérable ſur la Cham-
„ bre de Naples , le fit Chevalier de
ود l'Ordre de S. Jacques à Bruxelles ,
,, établit ſes deux fils , & les mit parmi
,, les Officiers qui l'accompagnoient dans
,, ſes marches. Il l'envoya à Inſpruk faire
" les portraits du Roi & de la Reine des
,, Romains. Un jour que Charles Quint
,,le regardoit peindre ,l'artiſte animé par
,, la préſence du Monarque , laiſſa tomber
و د
:
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
,, un de ſes pinceaux que ce Prince ne
,, dédaigna pas de ramaſſer. Le Titien
„confus lui fit toutes les excuſes qu'il
„lui devoit ; cet Empereur , fans croire
,, déroger à ſa grandeur , voulut bien lui
,, répondre que le 1 itien méritoit d'être
,,fervi par Céfar, La conſidération que
„lui marqua Charles. Quint lui fit des
,, jaloux ; ce fut à eux que ce Prince ré-
„ pondit , qu'il pouvoit faire des Ducs
& des Comtes , mais qu'il n'y avoit
„ que Dieu qui pût faire un homme
,, comme le Titien.
,, Après cinq années de ſéjour en Al-
,, lemagne , le Titien retourna à Véniſe ,
,, où il peignit pluſieurs tableaux bien
ود
و د
différemment des premiers , & dans
,, lesquels il ne fondoit point ſes teintes ;
„ ſes couleurs étoient vierges & fans mé-
„ lange , auſſi ſe font - elles conſervées
,, fraîches & dans tout leur éclat juſqu'à
,, ce jour.
ود
" Les tableaux de cette ſeconde maniere
étoient moins finis , & ne font
,,leur effet que de loin ; au lieu que les
,, premiers , faits dans la force de ſon âge ,
,,& d'après nature , étoient tellement
,, terminés , qu'on peut les regarder de
,,près comme dans une diſtance plus 1
JUILLET II. Vol. 1776. 75
,, éloignée. Son grand travail y étoit ca.
,, ché par quelques touches hardies qu'il
,, mettoit après coup pour déguiſer la
,, fatigue & la peine qu'il ſe donnoit à
,, perfectionner ſes ouvrages.
ود Entre un nombre infini de chef-
,, d'oeuvres de ce grand artiſte , diſtribués
" dans les Eglifes , & dans les plus belles
,, galeries de l'Europe , on remarque
,, une repréſentation de S. Pierre Mar-
,, tyr , dont la compofition , l'expreſſion
,,&la force lui donnentun rang eminent
,, parmi les morceaux les plus recherchés.
Le fond de ce tableau repréſente un
„payſage d'autant plus admirable , que
,, l'effet ſoutient la beauté des figures ,
,, qui ſemblent détachées du tableau.
”
Tous les honneurs dont le Titien
,, fut comblé , ont été obtenus par lacon-
,, ſidération qu'inſpiroient ſes talens. Il
,, a joui d'une parfaite ſanté juſqu'à l'âge
,, de 99 ans , conſervant dans l'âge le plus
avancé , le feu de la jeuneſſe& les fail-
,, lies de l'imagination. Il mourut à Ve-
,, niſe pendant la peſte en 1576. On rap-
,, porte que ſur la fin de ſa carriere , ſa
,, vue s'étant affoiblie , il voulut retou-
,, cher ſes premiers tableaux , qu'il ne
„ croyoit pas d'un coloris afſſez vigou
76 MERCURE DE FRANCE.
,, reux ; mais ſes éleves mirent dans ſes
,, couleurs de l'huile d'olive qui ne feche
,, point , & ils effaçoient fon nouveau
,, travail pendant fon abfence : c'eſt ainſi
,, qu'ils nous ont confervé pluſieurs chef-
,, d'oeuvres du Titien.
,,Un des diſciples du Titien, fut Fac
„ ques Robusti , connu ſous le nom de
„ Tintoret.
,, Il naquit à Véniſe en 1512. Le Ti-
,, tien qui fut quelque temps fon maître ,
,, en devint jaloux au point de le congé-
و د
و د
dier. Il paſſe pour le génie le plus fé
,. cond qu'on connoiſſe dans la peinture ;
,, un grand morceau lui coûtoit moins de
,, temps à exécuter, qu'à un autre de l'in-
,, venter ; il aimoit ſi fort ſon art , & fes
ود idées étoient ſi vives , qu'il propoſoit
,, ſouventde peindre les grands ouvrages
des couvents pour le débourſé des cou-
,, leurs. La grande compoſition de ſes
tableaux en égale l'expreſſion.
ود
"
” Il écrivit ſur la porte de ſon ca
„binet:
Il disegno di Michel-Angelo , & il colorito di Titiano,
„C'étoit un avertiſſement qu'il ſe done
☑
1
A
JUILLET II. Vol. 1776. 77
noit à lui-même , de prendre toujours
,, ces grands maîtres pour exemple. Il
,, étudioit ſes draperies ſur des figures de
,, cire qu'il modeloit , & qu'il ajuſtoit
d'une maniere finguliere. Il excelloit
, auſſi dans le portrait.
و و
ود
و د
Tintoret étoit plus hardidans ſes pro-
„ ductions que Paul Véronefe ; mais il
,, lui est très-inférieur pour les grâces &
,, la richeſſe de l'ordonnance. Ilpeignoit
,, au premier coup ; fa couleur eſt vierge ,
,,& placée d'une juſteſſe ſans égale , ce
„ qui en conſerve la fraîcheur&la main-
,, tient dans toute ſa pureté. Un beau feu
„ anime ſes ouvrages ; ſes idées , quoi-
» qu'aſſez extraordinaires , ont diftingué
,, cet artiſte, & lui ont mérité de rang
qu'il tient dans la peinture.
Cependant une fougue de génie ,
,,dont il n'étoit pas le maître , lui fit
,, faire quelques tableaux médiocres , &
,, l'ont rendu quelquefois inégal. On re-
„ proche à ce peintre un mouvement
, trop violent dans les attitudes des figüres
ود de ſes ſujets de dévotion. Ses tableaux
,, en général font peu terminés , & la ra-
„pidité avec laquelle il les exécutoit , le
,, rendit ſouvent incorrect. Il mourut à
„Veniſe en 1594 , agé de 82 ans.
78 MERCURE DE FRANCE.
Un des plus illuſtres ornemens de
l'EcoleVénitienne eft Paul Véronefe , né
à Vérone en 1532.
ود
و د
,, Il entra d'abord chez Badile , forni
oncle , qui paſſoit pour le meilleur artiſte
de Vérone. Bientôt ſon mérite
,,l'éleva au deſſus de ſes rivaux ; il vint
,, à Veniſe , où il ſe diftingua d'une ma-
3,niere particuliere , & reçut pour marque
de conſidération une chaîne d'or.
,, Il accompagna à Kome le Procurateur
5, Grimani , Ambaſſadeur de la Républi
,, que , & fit , à la vue des ſtatues antiques
, & des ouvrages de Raphaël ,
,, des progrès qui lui mériterent , à fon
,, retour , l'honneur d'être créé Chevalier
de Saint- Marc. Le Guide diſoit
,, ques'il avoit à choiſir parmi les Pein-
,, tres, il diſireroit être Paul Veronefe;
,,que dans les autres on reconnoiſſoit
l'art , au lieu que dans les ouvrages de
Paul, la nature ſe montroit dans toute
,, fa vérité.
r
"
Ce Peintre étoit recommandable par
,, ſes grandes ordonnances , par la ma-
„jeſté de ſes compoſitions , & le beau
, choix des ſujets. Il donnoit à ſes têtes
„autant de grâce que de nobleſſe ; les
"mouvemens de ſes figures étoient doux,
ود
& leurs experſſions naturelles
>
:
JUILLET II . Vol. 1776. 73
,,Ses ouvrages ſont ſurtout remarquables
par la fraîcheur & la beauté du
,, coloris. Il favoit orner ſes ſujets de
„ beaux fonds d'architecture ; aueun
,, Peintre n'a donné plus de grandeur &
,, de magnificence au ſujet qu'il a traité.
,, Il évitoit de peindre noir , & donnoit
„ le plus de lumiere qu'il lui étoit poffi-
,, ble dans les fonds qui accompagnoient
,, fes figures. Ses couleurs étoient fines &
,, fraîches , & pofées avec tant de liberté
ود
و د
& de facilité , qu'elles confervent leur
,, éclat fans altération. Ce Peintre ne
„glaçoit que les draperies qu'il faiſoit
,, dans la maniere d'Albert Duter.
,, On lui reproche d'avoir négligé le
,, coſtume dans quelques- uns de ſes ou-
,, vrages ; & l'on dit auſſi avec raiſon que
,, pluſieurs figures de ſes tableaux , man-
,,quent d'attention à l'action principale :
„ telles sont celles qu'il a placées ſur le
,,devant du grand tableau des diſciples
„ d'Emmaüs , qu'on voit chez le Roi à
,,Verfailles .
Il eut pour difciples ſes deux fils,
„qui ont marche dignement ſur les tra
,, ces de leur pere , & qui ont fini une
„ patrie des ouvrages qu'il avoit laiffés
.,imparfaits. Les noces deCana , qu'il a
Jo MERCURE DE FRANCE.
,repréſentées dans le réfectoire de S.
Georges Majeur , du Palais deS. Marc ,
,, forment un des plus beaux morceaux
,qui ſoit au monde.
:
و د ,,Ce grand Peintre mourut à Veniſe
sen 1588 , agé de cinquante fix ans.
Cette école compte une fille parmi ſes
éleves : c'eſt la célebre Rofa Alba , née à
Veniſe en 1672 .
,,Après avoir montré ſes diſpoſitions.
, pour la peinture dès les premieres étu-
,,des qu'elle fit dans ſon art , elle devint
„l'éleve du Cavalier Dimantino , qui ſe
diftinguoit alors à Veniſe par la fraîcheur
de fon coloris ; elle peignit
d'abord à l'huile , enſuite elle s'attacha
"à la miniature , & enfin plus particu-
„liérement au paſtel , où elle s'acquit
,, une ſi grande réputation, que toutes
„les Académies de l'Europe s'empres
„ferent à la recevoir.
,, On trouve dans ſes portraits au paf
„d'exacttiude dans la reſſemblance: le
tel une grande maniere, beaucoup
coloris de ſes chairs eſt d'une vérité
furprenante. Ses ouvrages ſont répan-
„dus dans les plus beaux cabinets de
„l'Europe. Elle fut reçue à l'Académie
de Peinture de Paris , le 26 Octobre
:
:
1
, رد 1720
JUILLET II. Vol. 17768 88
ور
و د
و د
3, 1720, ſur un tableau en paſtel, repré.
ſentant une mufe. Elle fit le portraitdu
Roi pendant ſon ſéjour en cette capi-
,, tale, & en fortit comblée d'honneurs ,
,, pour ferendre à Vienne en Autriche
5, où elle peignit l'Empereur Charles
,, VI , & Princeſſes de la Famille Im
,, périale.
و د
و د
ود
" Ayant été partout honorée & ré-
,, compensée dignement , elle retourna
à Veniſe , où elle mourut en 1757 ,
âgée de 85 ans. Elle a laiſſé des biens
très - conſidérables , que ſes talents lui
;. avoient procurés.Roſa Alba faiſoit ſes
plaiſirs de la muſique , & touchoit ſu
périeurement le clavecin. ود L'Ecole Lombarde a réuni dans un
degré éminent les qualités qui font le
charme de la peinture; une riche ordon
nance , des contours coulans , une ex
preffion noble&ſavante , unpinceau gra
cieux & un beau coloris.
Le Correge en eft comme le fondateur.
Le Correge , que les grâces inſpi
roient , & dont le goût dirigeoit le pinceau
, a donné à l'Ecole Lombarde un
éclat que le Guide , l'Albane & les Carraches
ont dignement foutenu.
" Antoine Correge , né à Corregió ,
: F ت
32 MERCURE DE FRANCE.
:
:
و د
"
و د
و د
dans le Modénois , en 1494 , & dont
le vrai nom étoit Antoine Allegri ,
,, paſſe pour avoir eu trois maîtres ; mais
,, on n'en reconnoît aucun dans ſes ou-
,, vrages. Il eſt regardé comme le fondateur
de l'Ecole de Lombardie. Le
Correge, conduit par la nature , fans
le ſecours des beaux modeles que nous
,, ont laiſſes les anciens , ni ſans avoir vu
„ Rome ni Veniſe, ſçut réunir le grand
, goût de deſſin de l'Ecole Romaine ,
aubeau coloris des Peintres Vénitiens.
ور Il fe forma lui même une idée des
,, plafonds , en imagina les raccourcis &
,, l'optique , & fournitles premiers exem-
„ ples de ce genre d'ouvrages.
و د
"
"
" Le Correge étoit né avec un génie
,, heureux , & avoit toutes les diſpoſitions
néceffaires pour la peinture. Il
s'éleva de lui-même a la perfection de
fon art;fes compofitions font fecondes
&d'une riche ordonnance ; les actions
de ſes figures font juſtes & vraies ;
leur expreffion eſt ſi naturelle, qu'elles
» paroiſſent reſpirer. Tout plaît dans les
tableaux de cet Artiſte : il y regne une
„ intelligence & une harmonie admi-
„ rables , une fraîcheur & une force de
» colorisqui donnent de la rondeur &du
"
"
"
<
11
1
JUILLET II. Vol. 1776. 83
,, relief à tous les objets qu'il traite.
و د
"
"
"
" Il s'attacha particulièrement aux
,, grâces ; il donnoit à ſes femmes une
expreffion douce , & un fourire ſi
,, agréable qu'elles font naître la volupté ;
leurs ajuſtemens , leurs cheveux , tout
paroît inſpirer le même ſentiment ;
ſes draperies , dont les plis ſont larges
,, & coulans , font peintes d'une maniere
,, moëlleuſe , & font leur effet de près
comme de loin. Ses payſages auffi font
touchés très légerement ,& font d'une
fraîcheur admirable. Tous ces talens
réunis ont étonné tous les Peintres
de ſon temps , ainſi que ceux qui les
ont ſuivis.
"
"
"
"
و د
و د
"
"
" Il n'a peut- être manqué au Correge
,, que de fortir de ſon pays ,&de voir les
antiquités & les tableaux de Rome &
de Venise , pour devenir le premier
,, Peintre du monde. On lui à quelquefois
reproché des idées unpeubiſarres,
de légeres incorrections ,& des carac-
,, teres de tête répétés. Ses contours,
qui ſouvent ne font pas exactement
corrects , font toujours d'une grande
maniere.
"
و د
"
On raconte qu'à la vue de quelques
,, ouvrages de Raphaël , qui furent vrai-
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
" ſemblablement tranſportés dans for
,, pays , il ne put s'empêcher de dire ,
en admirant le talent de ce grand Artiſte
, cela eſt fort beau; mais je ſuis
Peintre auſſi : Anche io fon pittore.
"
"
"
"
و د
" Ce grand homme mourut à Correggio
en 1534 , âgé de quarante ans.
Il joignit à ſes talens des connoiſſances
réelles dans diverſes ſciences , telles
,, que l'architecture & les mathémati-
,, ques. Ses tableaux de chevalet font
très - rares , & d'une cherté ſurpre-
"
"
"
"
و د
و د
nante.
" On ne lui connoîtd'éleves que Bernardo
Soiaro ; mais tous les Peintres
ſeſont fait undevoir de le prendre pour
maître & pour modele.
L'Ecole Lombarde ſe glorifie d'avoir
porté dans ſon ſein les trois freres Carraches
, nés à Bologne. Voici quelques
détails ſur Annibal, le plus fameux des
trois , par ſes travaux & par ſes éleves ,
tels que l'Albane , le Guide , le Dominicain
, &c.
" Il fut éleve de ſon couſin Louis Carrache.
L'étude du deſſin &de la pein-
,; ture furent ſes ſeules occupations. Il
., ſe propoſa pour modeles , Michel-
„ Ange , Raphaël & le Parmeſan.
. ه و
Il
;
JUILLET II, Vol. 1776 85
P
"
و د
و د
chercha à imiter la douceur de Cor-
,, rege , & le beau coloris du Titien. Il
,, puiſa dans ces ſources un ſtyle noble ,
,, un deſſin grand & correct , qui le cacactériſent
particulierement , un coloris
tendre & vigoureux , & de belles
,, expreſſions. Il corrigea par ce moyen la
maniere dure &noire qui étoiten uſage
,, dans l'Ecole de Lombardie ; fonpinceau
devint moëlleux , fondu & agréable.
Ses compoſitions préfentent peu de
,, figures , mais elles ſont ſages & bien
raiſonnnées.Annibal Carrache ne croyoit
,, pas qu'on pût faire entrer plus de 12
,, figures fans confuſiondans uutableau ,
و د
و د
و د
"
و د
& diſoit qu'on ne devoit jamais ſe le
,, permettre , à moins d'y être contraint
,, par la nature du ſujet. Il deſſinoit auſſi
bien les arbres de ſes payſages que le
nud de ſes figures,& les touchoit avec
,, une extrême légereté.
و د
” و
م و ر
و د
,, Ses grands talens terraſserentl'envie,
,, & forcerent ſes rivaux à réconnoître ſa
,, ſupériorité , ſur toutaprès qu'il entjoint
à ſes nombreux travaux la fameuſe gallerie
du Palais Farnefe , à laquelle il
employa huit années ; cet ouvrage ,
,, que l'on peut regarder comme un beau
Poëme , faifoit dire au Pouſſin qu'An-
"
F3
86 MERCURE DE FRANCE,
"
و د
nibal avoit furpaſſé tous les Peintres
qui l'avoient précédé , & s'étoit fur-
,, paſſé lui même.
,, Annibal , qui excelloit dans les portraits
, faifoit auſſi très bien ceux qu'on
,, appelle carricatures,&donnoit ſouvent
àdes animaux & à des vaſes , la figurę
d'un homme qu'il vouloit tourner en
ridicule. Il deſſinoit ſi facilement , 、
ود
לי
ود
" ſa mémoire étoit ſi fidele , que fon
2, pere, dans un voyage à Crémone ,
,, ayant été dévaliſé pardes voleurs , An-
,, nibal qui l'accompagnoit , les remarqua
"
& les deſſina parfaitement chez le
Juge où ſon pere portoit ſa plainte..
Ils furent reconnus &rendirent ce qu'ils
22 avoient pris. ”
"
"
"
"
Annibal avoit toujours négligé la
lecture & l'étude des Belles - Lettres ;
ilavoit ſouventbeſoin d'être guidé par
ſon frere Augustin , qui joignoit à fon
art celui dela poësie. Les derniers ou-
, vrages de ce Peintre font d'un deſſin
„ plus prononcé que les premiers , mais
d'un pinceau moins tendre , moins
fondu & moins agréable.
و ر
و د
"
29
ود
و د
En terminant ſa vie à Rome , en
1609 , à l'âge de 49 ans , il demanda
à être inhumé dans l'Egliſe de la Rotonde
, auprès de Raphaël.
را
1
JUILLET II. Vol. 1776. 87
39
"
Guido Reni , connu ſous le nom de
,, Guide , naquit à Bologne en 1575.
Le defir de voir les ſtatues antiques &
les tableaux de Michel-Ange & de
Raphaël , le conduiſit à Romeavecl'Albane
; il y fut employé aux plus grands
,, ouvrages dans les différentes Egliſes.
و و
و د
"
"
" Le Pape , qui le conſideroit , prenoit
plaiſir à le voir travailler à la chapelle
de fon Palais , & vouloit qu'il ſe couvrit
en ſa préſence.
و د
LeJoſepin , Peintre célebre&fon ami
dit un jour au Saint Pere , dans une de
ſes viſites , nous travaillonsnous autres
,, comme des hommes , mais le Guide
travaille comme les anges.
و ر
"
"
"
"
" Les têtes du Guide ſont comparables
à celle de Raphaël , ſoit dans la
correction du deſſin , ſoit dans la
fineſſe de l'expreſſion. Cet art, & les
„ grâces qui lui étoient particulieres
n'étoient duesqu'à fa maniere d'expri
,, mer les paſſions. Il poſſédoit ſi parfaitement
l'idée de la beauté , qu'il la faiſoit
même briller dans un viſage pénétré
de douleur , comme dans les têtes de
,, vierges ; il la faifoit remarquer auſſi
dans un viſage flétri par le ſang ,
comme dans celuidu Chriſt où il a ex-
"
و د
"
"
F 4
88 MERCURE DE FRANCE,
4
”
وو
יג
”
"
primé d'une maniere ſenſible , avec les
fouffrances de l'humanité , la majeſté
& la grandeur de la divinité.
" Unecompoſition riche & noble , un
coloris frais , où l'on voit paſſer le
;, ſang par le tranſparent des teintes, un
deſſin grand, correct , la légereté &
la fineſſe de la touche , le coulant &
le moëlleux du pinceau , des draperies
,, larges parfaitement bien développées
des extrémités délicates & bien termi
,, nées , caractériſent le talent de Guide ,
,, auquel , pour la nobleſſe & les grâces ,
,, aucun Peintre ne peut être comparé. :
,
"
ود
ود
,, Cet Artiſte n'en étoit pas énorgueilli
il diſoit de lui-même que les grands qui
;, le vifitoient nevenoient point le voir,
,, mais ſeulement fes ouvrages.
ود
و د
১
L'oeil étoit ſelon lui la partiela plus
difficile à bien repréſenter ; c'eſt celle
où il s'eſt le plus appliqué , & qu'il a
rendue plus parfaitement qu'aucun au
„ tre Artiſte.
و د
و د
ود Son Ecole étoit fouvent compoſée
,, de près de deux cents étudians , auxquels
il ſe faifoit un plaiſir de déve.
,, lopper toutes les parties de fon art. Il
„ écoutoit volontiers les critiques que
22,2 l'on faisoit de fes ouvrages;&fuivant
1
JUILLET II. Vol. 1776. 89
,, l'exemple d'Appelles , il ſe cachoit der
و د
riere ſes tableaux pour entendre ce
,, qu'on en diſoit.
”
,, D'un caractere naturellement doux
&honnête, il eûtététoujours heureux ,
ſi le démon du jeu n'eût point troublé
,, les plus beaux jours de ſa vie ,&rendu
ſa fin malheureuſe à Bologne , en 1641 ,
,, âgé de 67 ans.
"
ود Bologne eſt auſſi le lieu où naquit ,
,, en 1578 , François Albani, qui dès fa
, plus tendre jeuneſſe fit connoître fon
,, inclination pour la peinture; il en ap
,, prit les premiers principes chez Denis
Calvart ; il entra enſuite chezles Car
,, raches , & après il ſe rendit à Rome
avec le Guide , où il devint , par le ſe-
,, cours de l'étude , undes plus agréables
Peintres de fon temps.
و د
ود
و د
ود
و د
L'Albane peignoit parfaitement les
femmes & les enfans, auxquels il don.
noit une carnation vive & animée.
Leurs contours fimples & coulans , lui
convenoient mieux que ceux des corps
, mufculeux des hommes ; & l'on peut
dire auſſi que les ſujets gracieux étoient
,, plus analogue's à fon génie , que les ac
tions fieres & terribles .
و د
و د
,, Il ſe fixa a Bologne , où il épouſa en
F5
99 MERCURE DE FRANCE,
"
و د
ſecondes noces , une très-belle femme ;
,, qui devint le modele de toutes les divinités
qu'il repréſentoit dans ſes tableaux
; il en eut douze enfans , qui
étoient fi beaux , qu'ils lui ſervirent
,, non- feulement pour peindre les group-
,, pes charmants de petits amours , dont
"
"
" il enrichit ſes belles compoſitions ,
mais encore qui furent les originaux
,, d'après leſquels le Pouffin , l'Algarde
& François Flamand , étudierent les
,, grâces enfantines de la nature , dont
ils ont embellis leurs chef- d'oeuvres .
"
ود
ود
"
و د
"
و د
ود
Il ſe plaiſoit dans les maiſons de
,, campagne qui lui appartenoient , &
qu'il avoit décorées de boſquets & de
fontaines agréables ; c'eſt-là qu'il mé
ditoit ſes ouvrages voluptueux. Inſpiré
,, par les grâces , il puiſoit dans lesingénieuſes
fictions de la fable , les ſcenes
riantes dont il varioit ſes tableaux ,
,, qu'il ſavoit encore embellir par des
ſites agréables , par de beaux payſages ,
29 &par une noble architecture. Sa maniere
de peindre étoit moëlleuſe , ar
rondie & extrêmement fondue : il di-
,, foit que la nature étoit finie , & n'avoit
>> point de touche ni demaniere ; il n'ef-
,, timoit point les Peintres, tels que Tee
"
وو
2
4
JUILLET II. Vol. 1776. 1
„ niers ,Bourguignon&quelques autres ,
" dont le pinceau, quoique ſpirituel &
„ léger ,s'exprime par ces touches heur.
tées& peu fondues. Il mépriſoit les
,, ſujets bas , les ſcenes domeſtiques &
les tabagies.
"
"
و د
"
" On lui reproche de n'avoir pas été
,, toujours correct. Il répétoit auffi trop
ſouvent les mêmes caracteres de tête
dans ſes femmes , ſes vieillards & fes
enfans. Il fut cependant préféré par le
„ Carrache à ſes autres éleves , pour ter-
,, miner la chapelle de San Diego , dans
„ l'Egliſe nationale des Eſpagnols à
"
"
"
د
"
Rome.
" Il mourut à Bologne en 1660 , âgé
de près de 83 ans,&fut inhumédans
la ſépulture des premiers nobles de la
ville.
" La ville de Bologne , féconde en
„ grands hommes, donna encore la naif-
,, fance , en 1581 , à Dominique Zam-
,, pieri , dit le Dominicain. Il étudia les
principes de la peinture chez Denis
Calvart qui le maltraita ,l'ayant trouvé
>> copiantdes deſſinsd'AnnibalCarrache,
dans l'Ecole duquel il ſe retira auffi-
, tôt.
و د
"
" La maniere lente & pénible avec
92 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
laquelle il étudioit , le fit furnommer
par ſes camarades , le boeuf: ce qu'Annibal
ayant entendu , leur dit que le fillon
qu'il traçoit nourriroit un jour la pein-
„ ture. Cette prediction s'eſt bien véri
fiée , les ouvrages du Dominicain étant
devenus, par leur excellence, une ſource
où les Artiſtes ont puiſé les principes
les plus fûrs.
20
«
ود
"
"
59
"
לג L'Albane & le Dominicain étoient
amis : mais leur liaiſon excitoit leur
émulation , ſans cauſer entr'eux aucune
jaloufie. Il travailla à Rome en concurrence
avec le Guide. Autant les graces
& le ſuave du pinceau de cet Artiſte
charmoient tout le monde , autant la
correction du deſſin & les expreſſions
naturelles du Dominicain lui gagne-
„ rent les fuffrages des véritables Connoiffeurs.
α
"
22
"
«
α
"
:
Entre les nombreux travaux qu'il a
faits à Rome dans les Egliſes où il a
été occupé plus qu'aucun autre Peintre ,
on remarque particulièrement dans
celle de Saint Jérôme de la Charité ,
la mort de ce Pere de l'Eglife , qui
reçoit le Saint Viatique.
Le fameux Pouffin , en parlant des
plus beaux tableaux de cette grande 1
९
JUILLET II. Vol. 1776. 93T,
و د
"
و د
"
” و
ville , comptoit la Transfiguration de
Raphaël pour le premier , la defcente
de croix de Volterre pour le ſecond ,
& pour troiſieme , ce tableau du
Dominicain ; & il ajoutoit qu'il ne
connoſſoit point de Peintre, après Raphaël
, qui eût auffi bien exprimé les
paffions. Aufſi lorſque cet Artiſte étudioit
ſes expreſſions , il ſe rempliffoit
,, tellement du ſujet qu'il vouloit repré-
,, senter , qu'il pleuroit quelquefois ame
,, rement , ou ſe mettoit en fureur. Le
Carrache l'ayant ſurpris dans unpareil
enthouſiaſme , l'embraſſa en lui diſant
qu'il apprenoit de lui en ce moment
la pratique la plus eſſentielle de fon
و د
و د
ود
و و
"
و د
,, art.
"
و د
"
و د
" Sa renommée , en s'accroiſſant ,
donnoit lieu à de nouvelles marques
de jalouſie de la part de ſes ennemis.
Ils en vinrent au point d'employer ,
,, pour détruire ſes ouvrages , les moyens
les plus honteux ; ils parvinrent juf
qu'à corrompre le Maçon qui prépa
roit les endroits de l'ouvrage à freſque
qu'il peignit dans la Chapelle du Tréſor
de Saint Janvier à Naples. Ils firent
méler de la cendre avec de la chaux
pour les corrompre & les faire tomber :
"
"
د
"
94 MERCURE DE FRANCE.
" foible reſſource de l'ignorance contre
,, les talens ſupérieurs , & qui n'a été
,, que trop ſouvent employée pour dé-
و د
truire les plus beaux ouvrages. Le petit
Cloître des Chartreux à Paris , monu-
" ment éternel des talens de le Sueur ,
l'eſt auſſi d'une jalouſie de pareille na-
و د
ود
ture.
ود Le Dominicain , frappé de ces
,, mauvaiſes manoeuvres , ſe chagrina &
,, craignit qu'on en voulût à ſa vie , &
,, que quelqu'un ne le fît empoiſonner.
Ne ſe fiant plus à perſonne , même à
ſa femme , il changeoit tous les jours
de mets & les apprêtoit lui - même ; il
termina enfin ſa vie àNaples en 1641 ,
,, âgé de 60 ans.
و د
"
"
"
و د
,, Zampieri deſſinoit tout d'après nature:
quand il remarquoit dans une
,, perſonne quelque habitude de corps
extraordinaire , ou quelques mouve-
,, mens finguliers , il ſe retiroit chez lui
,, pour les deſſiner. Ses études ſur le
و د
modele & fes cartons lui coûtoient
,, tant d'argent , qu'il ne lui reſtoit pref-
,, que rien de ce qu'on lui donnoit pour
ود
fes ouvrages.
,, Les tableaux faits à la hâte n'étoient
5, point de fon goût , & perſonne n'a
م
JUILLET II. Vol. 1776. 95
,, plus terminé ſes grands ouvrages. Il fa-
"
"
voit accorder les membres de ſes figures
& leur mouvement , à l'expreſſion &
,, au ſentiment de l'ame. Une grande
„ compoſition noble & bien ordonnée
و د
و د
و د
"
ſe trouve réunie , dans ſes tableaux ,
à un coloris tendre qui , fans avoir de
grandes ombres , produit le meilleur
effet ; ſes fonds ſont vagues , & le
," payſage en eſt bien touché. Il étoit
ſavant dans l'architecture ; Grégoire
XV le nomma ſon premier Peintre &
Architecte du Vatican.
"
و د
"
د و
Il traitoit auſſi bien les ſujets de
,, dévotion que ceux où les graces doi-
,, vent préſider.
,, S'il étoit permis de reprocher quel-
, que choſe au Dominicain , ce feroit
” une touche un peu pefante, des dra-
,, peries trop rétrécies , quelque ſéche-
, reſſe dans ſes tableaux à l'huile, dé
fauts qui ne ſe rencontrent point dans
" fes freſques.
"
Nous laiſſons ce qui regarde les Peintres
Génois , Napolitains , Espagnols ,
qui ont imité les différentes Ecolesd'Italie
, ſans produire rien qui les égalât;
mais nous dirons un mot du fondateur
de l'Ecole Allemande , Albert Durer ,
96 1. MERCURE DE FRANCE.
plus célebre dans la gravure que dans la
peinture , mais qui étoit véritablement
un homme de génie, puiſque le grand
Raphaël en faifoit cas.
ود
و د
ود
ود
ود
و د
د و
و د
"
ود
و د
"
و د
"
ود Il étoit né à Nuremberg en 1470;
il joignit au travail du pinceau & du
burin l'étude des mathématiques , de
la ſculpture & de l'architecture. Il a
écrit ſur la géométrie,les fortifications ,
les proportions du corps humain , &
ſur la perſpective ; ce qu'il a compoſé
ſur ces deux derniers objets , a été
donné au Public.
,, Il eut pour Maître dans l'Ecole de la
peinture Michel Wolgemut , & apprit
la gravure de Buon Martino.
" Parmi ſes premies ouvrages , il fit
,, un tableau des trois Graces foutenant
un globe , dont l'Empereur MaximilienI
fut fi content , qu'il l'anoblit &
lui donna des armes diftinguées , qui
ont depuis paſſé à toutes les Communautés
de Peinture de l'Europe. Cet
Empereur voulut un jour lui faire def
finer ce même ſujet des Grâces d'une
,, grandeur au - deſſus du naturel ; &
comme il ne pouvoit parvenir à en
deſſiner les têtes , ce Prince ordonna à
و د
و ر
و د
و د
و د ,, un des Officiers de ſa ſuite de ſe prêter
,, pour
:
JUILLET II. Vol. 1776. 97
3, pour l'élever , ce qu'il fit en murmu-
,, rant ; l'Empereur qui s'en apperçut ,
,, lui dit , qu'il pouvoit faire d'un payſan
,, un Noble ; mais qu'il ne pouvoit faire
و د
d'un ignorant un auſſi habile homme
s, que l'étoit Albert.
" Sans aucun modele dans la peinture ,
cet Artiſte fut ſe former une maniere
,, qu'il ne dut qu'à lui - même & à fon
,, imagination ; ſes compoſitions font
grandes: on y trouve un génie auſſi
facile dans la diſtribution que dans
l'exécution. Sa maniere de peindre eſt
,, extrêmement finie;fon pinceau eſt lé-
,„, ger &délicat: mais ſes contours ſont
,, découpés & fans reflet, ce qui donne
ود
و د
de la féchereſſe & de la dureté à ſes
ود ouvrages; fes chairs ſont fraîches &
„ bien colorées.
ود
ود Il étoit peuſenſible aux principes de
la perſpective aërienne , & dégradoit
,, peu les figures qu'il mettoit dans les
,, fonds & fur des plans éloignés. Ses
م د
attitudes ſont ſimples & vraies: il ne
, lui manque que les graces , qu'il auroit
,, pu acquérir par l'étude des figures an-
,, tiques , & fur leſquelles il eût réformé
,, les ſiennes. Quoique deſſinées d'après
,, nature & bien enſemble , elles ſe reſ-
و د
G
93 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"
"
ſentent du goût gothique qui regnoit
alors dans fon Pays.
" Il réuffit parfaitement à peindre des
,, portraits , & donnoit à ſes têtes autant
de fraîcheur dans le coloris que de ref
ſemblance. Il s'eſt particulierement
,, diftingué dans ſes draperies , qu'il a ſu
rendre d'une maniere large & grande.
Son goût de draper a été ſuivi par
pluſieurs grands Peintres d'Italie , tels
,, que François Hubertini , André Del
Sarto , Jacques Pontorme , &pluſieurs
و د
و د
و د
"
وو
ود
ود
1
"
autres.
Il étoit eſtimé de Raphael , qui lui
fit préſent de fon portrait , en reconnoiſſance
du ſien & des eſtampes qu'il
lui avoit envoyées.
" Il s'appliqua à la gravure & fit un
,, grand nombre de planches , qui ont
" étendu ſa réputation dans toute l'Eu-
„ rope.
L
"
一!
Cet Artiſte mourut à l'âge de 575
„ ans , dans la ville de Nuremberg , en
" l'année 1528 ,,.
L'on donnera la fuite de cet extrait
dans le Mercure prochain.
JUILLET II Vol. 1776. 99
L
Y
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des Maîtres les plus célebres , & des
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fur le génie & la conduite de tous les
genres , avec les notices des meilleures
Pieces , le catalogue de tous les Drames
, & celui des Auteurs dramatiques;
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Paris , chez Lacombe , Libraire , 1776.
Notre Littérature Françoiſe poſſedoit
déjà , avant ce Dictionnaire Dramatique
pluſieurs Dictionaires ou recueils , qui
contiennent la nomenclature de nos drames
tragiques , comiques & lyriques ,
'avec des anecdotes ou quelques remarques
ſur pluſieurs de ces drames ; mais
l'homme de lettres & celui qui veut
connoître un peu plus que des dates ou
de petits faits qui n'apprennent rien , qui
ait un rapport bien direct à l'art même ,
defiroient que l'on joignît à l'annonce
de chaque piece une analyſe raiſonnée &
*critique de cette même piece. C'eſt en
quoi ce nouveau Dictionnaire Dramatique
ſe diftingue d'abord des autres Dictionnaires
qui l'ont précédé. Il a fallu
fans doute beaucoup de lecture , de goût
►
L
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
t
&de préciſion pour réduire , dans trèspeu
de lignes , le caractere , l'intrigue
ou la fable d'une piece , ſouvent trèscompliquée
, & la préſenter de maniere
que le Lecteur puiſſe juger du mérite ou
de la foibleſſe du drame. Il eſt vrai que
les Rédacteurs du Dictionnaire ont quelquefois
remplacé par de ſimples ré- (
flexions ce qui , dans le plan réduit, auroit_
demandé trop de détail.
Ce travail peut être regardé comme
la partie pratique de ce Dictionnaire ,
qui ſe diftingue encore des autres Dictionnaires
par une expoſition fage , préciſe
& difcutée des regles du genre dramatique.
Nous diſons que cette partie
théorique eſtdiſcutée, parce que l'homme
de lettres qui s'en eft chargé, après avoir
conſulté les obſervations des grands Maîtres
, les a fouvent étendues , éclaircies
ou même combattues par des réflexions
nouvelles , que la pratique ou un fentiment
profond de l'art lui a ſuggérées.
En jetant les yeux ſur la multitude
de comedies modernes , dont on nous
donne ici l'analyſe , on trouve beaucoup
de pieces d'intrigue , mais très - peu de
caracteres ou de ces pieces dans leſquelles
on s'attache à peindre & ridiculifer un
1
1
JUILLET II. Vol. 1776 101
caractere quelconque qui faſſe le ſujet
principal de la piece. Seroit-ce parce que
les caracteres font épuisés , ou parce que
nous n'avons plus de Moliere pour les
faifir &pour les peindre ? Il faut avouer,
avec les Auteurs du Dictonnaire Dramatique,
que ces caracteres qui marquent
& tranchent le plus dans la ſo.
ciété, ont preſque tous été pris par les
habiles Maſtres. Un génie comique cependant
en trouveroit à coup sûr dont il
pourroit tirer parti ; mais il faudroitpour
cela qu'il eût fait une étude conſommée
des moeurs de ſon ſiecle , qu'il fût doué
d'un difcernement juſte & profond , &
d'une force d'imagination qui réuniſſe
fous un ſeul point de vue les traits que
ſa pénétration n'a pu ſaiſir qu'en détail.
Un conſeil qu'on lui donne ici , & qu'il
ne doit point négliger, s'il veut faire de
bonnes études de caracteres originaux ,
eſt de porter ſes crayons & ſes pinceaux
au milieu des ſociétés bourgeoiſes. Les
Grands ſont ſans doute foumis aux
mêmes paſſions , aux mêmes ridicules
que les plus petits Citadins : mais accou
tumés , dès la jeuneſſe , à couvrir leurs
actions & leurs moindres démarches du
vernis d'une politeſſe étudiée , il eſt dif-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
..
ficile de ſaiſir les nuances tranchantes de
leurs vices ou de leurs ridicules. On rencontre
moins d'ailleurs chez les perfonnes
d'un rang diftingué , ces contraſtes
du geſte avec le diſcours, du difcours
avec l'action ; on peut même ajouter ce
maſque , ce ton, ce maintien naïf qui
paroît appeller fur lui la riſée du ſpectateur.
Pourquoi la plupart de nos Auteurs (
actuels font-ils moins rire que Moliere
&Regnard ? C'eſt que leurs perſonnages ,
même les plus plaifans , confervent une
teinture de dignité.
Lorſquel'Auteur de la partie théorique
de ce Dictionnaire dit au Poëte comique
de choiſir les modeles de ſes caracteres
dans les claſſes inférieures des Citoyens ,
il ne prétend leur donner qu'un ſimple '
conſeil; il n'ignore pas que le ridicule
ſe trouve dans toutes les claſſes. On peut
même dire qu'en général il n'y a aucune
de nos actions , de nos pensées , aucun
de nos geſtes , de nos mouvemens qui
n'en ſoit fufceptible. Les traits qui ſemblent
le moins prêter au ridicule , peuvent
devenir très-comiques par une exagération
ſpirituelle & bien ſentie. C'eſt
ainſi qu'un Peintre habile fait d'une phyſionomie
très-commune , & ſouvent très-
☑
M
JUILLET II. Vol. 1776. 103
froide , tirer une caricature vive , animée
& néanmoins reſſemblante.
Les Auteurs du Dictionnaire , en nous
donnant leurs réflexions ſur les divers
genres de drames qu'on a perfectionnés
ou même eſſayés ſur nos différens Théâ
tres , ſe ſont un peu étendu ſur le comique
larmoyant. C'eſt le nom que l'on a
donné à des pieces d'un genre qui tient
le milieu entre la tragédie & la comédie.
Ces drames ſont quelquefois déſignés
ſous le titre de pieces de ſentiment. On
pourroit également ſubſtituer la dénomination
de comique ſentimental à celui
de comique larmoyant, que les ennemis
de cette eſpèce de comique lui ont
d'abord donné par dériſion. Cependant
le Public ayant paru adopter ce genre ,
le nom de comique larmoyant eſt devenu
une dénomination ſimple , à laquelle il
ſemble qu'on n'attache plus de ridicule.
L'Abbé Desfontaines , qui s'éleva toujours
beaticoup contre les comédies de ce
genre , les appelloit des Romanedies ,
pour faire entendre qu'elles expoſfent ordinairement
ſur la ſcene des aventures
romaneſques. Cette expreſſion eſt citée
dans ce Dictionnaire ; mais elle n'eſt
citée que comme un mot fabriqué par
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
l'Abbé Desfontaines , & qui n'étant ni
harmonieux , ni néceſſaire , n'a point
paſſé dans la langue.
Pluſieurs Ecrivains , à l'exemple de
l'Abbé Desfontaines , ont beaucoup cenfuré
ce genre de comique , qu'ils ont
regardé comme une nouveauté dangéreuſe
, quoiqu'il remonte à la plus haute
antiquité. On peut citer pour preuve
l'Andrienne de Térence , où l'on pleure
dès la premiere ſcene , & les Captifs de
Plaute, piece imitée du Théâtre Grec ,
& qui eſt abſolument dans ce genre,
Mais quand même les Anciens n'auroient
point connu cette eſpece de drame ,
ſeroit ce un motif pour le condamner ?
Les beaux - arts ne font - ils pas enrichis
de nouveaux genres d'imitation ignorés
des Grecs & des Romains , & qui ont
augmenté nos jouiſſances & nos plaiſirs ?
Doit - on preſcrire des limites à l'art ,
quand la nature n'en a point ? Pourquoi
les infortunes des Rois & des Héros auroient
- elles ſeules le privilege exclufif
de nous émouvoir ? Il ſemble au contraire
que le comique larmoyant , manié
par une main habile & dépouillé du
maſque tragique , ſympathiſeroit mieux
avec nos caracteres , nos moeurs , nos
JUILLET II. Vol. 1776. 105
ufages. Les infortunes de nos ſemblables
, &des événemens qui ſont près de
nous ont plus droit de nous intéreſſer ,
que des caracteres chimériques ou des
vertus giganteſques , telles que la moderne
Melpomene nous en offre quelquefois.
En avouant cependant que le
comique attendriſſant ne doit plus aujourd'hui
eſſayer de contradiction, nous
ſommes , ainſi que les Auteurs du Dictionnaire
Dramatique , bien éloignés
de le mettre en parallele avec celui de
Moliere.
L'objet des arts étant de s'élever au
plus grand & au plus noble , on doit
encore bien ſe défendre d'oppoſer le
tragique bourgeois au tragique héroïque.
Les Rois & les Héros nous touchent ,
ainſi que les autres hommes , par les
liens de l'humanité; mais le dégré d'élé
vation où ils font , donne plus d'éclat à
leur chûte. L'eſpace qu'ils rempliſſent
par leur grandeur, ſemble laiſſer un plus
grand vuide dans le monde. Enfin l'idée
de force & de bonheur qu'on attache à
leur nom , augmente infiniment la terreur
& la compaffion , les deux grands mobiles
de la tragédie. Les regles ou les
préceptes généraux , qui applaniſſerit la
G5
лоб MERCURE DE FRANCE,
carriere de cet art, font ici expoſés avec
beaucoup de clarté & de préciſion dans
différens articles qui correfpondent entre
eux. Comme ces regles ou ces préceptes
font puiſés dans les Ouvrages des grands
Maîtres , dans la poëtique d'Ariftote &
dans pluſieurs bons traités ou écrits modernes
ſur l'art dramatique , le Lecteur
trouvera dans ce Dictionnaire des inftructions
qui lui ſont peut- être familieres
; mais la maniere dont ces inftructions
lui font ici préſentées , pourra lui
ſuggérer des remarques qui n'ont point
encore été faites. Car nous penſons ,
avec les Auteurs du Dictionnaire , que
tout ce qu'il y a d'important pour le
Théâtre n'eſt pas réduit en regle , ou
peut- être n'eſt pas bien connu ; & c'eſt
fans doute dans ces regles qui reſtent à
développer , que conſiſte la magie de l'art.
Les Auteurs du Dictionnaire ſe font permis
quelques diſcuſſions à cet egard. Ils
ont ramené à des principes pluſieurs obſervations
faites par des Ecrivains modernes
; mais ils n'ont point diſſimulé
que la réunion des regles de l'art dramatique,
en ſuppoſant même qu'on n'en
n'eût oublié aucune , ne donneroit point
encore toute la poëtique du Théâtre. Ils
i
JUILLET II. Vol. 1776. 107
conſeillent , avec raiſon , à leurs Lecteurs
de comparer enſemble ces différentes
regles , & de s'appliquer à examiner leurs
divers degrés d'importance. En effet ,
l'expérience fait voir que les ſujets dramatiques
n'admettent pas toute forte de
beautés , & qu'il eſt ſouvent néceſſaire ,
pour obtenir le meilleur effet poſſible ,
de faire un choix , & de facrifier une
beauté pour faire valoir une autre avec
plus d'avantage. UnPeintre qui a le ſentiment
de ſon art , & fait que l'oeil du
ſpectateur a beſoin de repos , ne manque
pas de relever , par des ombres pla
cées à propos, les principales figures de
ſa compoſition,
Cette économie , fondée non - ſeulement
ſur la vérité de l'imitation , mais
encore fur la nature de nos organes ,
doit ſervir de poëtique élémentaire à tous
ceux qui s'occupentdes arts d'imitation ,
au Poëte comme au Peintre & au Muficien.
Un Compoſiteur de muſique qui ,
dans un poëme lyrique , voudroit multiplier
les airsplus que le ſujet ne le com.
porte , manqueroit néceſſairement fon
but. La ſituation la plus pathétique ne
devient touchante & terrible que par degrés.
Il faut donc qu'elle ſoit préparée ;
108 MERCURE DE FRANCE . १
&fon effet dépend en partie de ce qui
l'a précédé & amené. Ajoutons que les
perſonnages fubalternes , quelque intérêt
qu'ils prennent à l'action , ne peuvent
avoir les accens paſſionnés deleurs Héros.
D'ailleurs , la paſſion a fes repos & ſes
intervalles , & l'art du Théâtre , encore
une fois , veut qu'on ſuive en cela la
marche de la nature. C'eſt ce qui ſe
trouve bien développé avec d'autres obſervations
faites par les Maîtres de l'art ,
à l'article Opéra & Poëme lyrique de ce
Dictionnaire.
La partie hiſtorique du Théâtre n'eſt
pas la moins intéreſſante de ce recueil.
Elle renferme quelque notices ſur les
Théâtres Européens & fur ceux qui font
étrangers à l'Europe , tels que le Théâtre
Indien , Perſan , Perruvien , Chinois ,
Japonois , &c. L'Ouvrage eſt terminé
par une nomenclature abrégée , mais fuffiſante
, des Poëtes & Muſiciens qui ont
travaillé pour le Théâtre , avec la lifte de
leurs Ouvrages.
De la lecture des Romans ; fragment
d'un manufcrit ſur la ſenſibilité , tiré
du Journal de Lecture , No. XVI.
Brochure in- 8°. A Paris , chez lesこ
JUILLET II. Vol. 1776. 109
Libraires qui vendent les Nouveautés.
Un Philoſophe du dernier fiecle appela
loit les hiſtoires écrites par des Ecrivains
ſans miffion , des fables convenues. L'Hif
torien , néceſſairement étranger à bien des .
faits qu'il rapporte , eſt obligé de ſe fier
à des Mémoires ſouvent altérés par
l'ignorance , la prévention , la calomnie
même ou une baſſe flatterie. Mais l'Auteur
d'une fiction morale a l'avantage de
pouvoir peindre d'après le modele , &
de donner à ſes perſonnes les caracteres
, les paſſions ou les fentimens qu'il
a eu occafion pluſieurs fois d'obſerver.
Il peut done ſouvent y avoir plus de
vérité dans un Roman que dans une
Hiſtoire. Ajoutons , avec l'Auteur de
l'Ecrit que nous venons d'annoncer , que
parmi les lectures , dont l'effet eſt de
nourrir & de développer la ſenſibilité ,
il n'y en a pas qui puiſſent mieux que
les Romans bien choiſis , remplir cet
objet , de rendre une ame douce , ferme ,
juſte & indépendante de l'opinion & de
la fortune. ,,Un eſprit préparé par l'étude
de l'hiſtoire , de la philoſophie , des
" voyages & toutes lespartiesdesbelles- }
110 MERCURE DE FRANCE.
ود
1
, lettres , trouvera dans ces fortes d'Ou
,, vrages un moyen ſimple & naturel
,, d'exalter & d'anoblir ſa ſenſibilité ,
„ d'épurer ſonſens moral , d'élever & de
,, diriger ſon amour propre , de rendre
,, ſon eſprit juſte par la méthode & la
,, comparaiſon des exemples ; de ſe for-
,, mer cette exiſtenceabſtraite ſéparée des
„ préjugés , des erreurs & des paffions
„ d'autrui. Qui n'a été ni mari , ni pere ,
,, n'a pas connu l'étendue de ſon coeur ,
,,& il manque encore bien des épreuves
,, à l'ame même la plus exercée. La mul-
,,titude des ſituations qui ſe trouvent
,, dans les Romans , fupplée au défaut
,, de nos propres expériences. Quand on
,, veut apprendre à lever des plans , on
,, ne ſe contente pas de ſepromener dans
,, les appartemens de fa maiſon , on va
, dans la campagne choiſir des ſites différens
, on multiplie les aſpects , on
,, en invente. Quand on veut apprendre
;,la morale, on doit fortir du cercle
3, étroit de ſes habitudes , & ſe placer
,, dans un point de vue d'où l'on puiſſe
,, appercevoir les aſpects variés de lavie
,, humaine ; & les Romans ſeuls , conti-
,, nue l'Ecrivain , me paroiſſent pouvoir
„ fournir des fuites variées& complettes
JUILLET II. Vol. 1776. III
"
"
!
de ces études ſur l'homme. Le ſpectacle
de l'hiſtoire , dégagée de ſes détails
& de ſes inutilités , aggrandit & éleve
mon ame : mais il ne me dicte rien
„ fur ma conduite pratique * ; il laiſſe
mon eſprit dans l'ignorance des regles
de détail qui doivent gouverner ma vie.
Les voyages , en multipliant fous mes
yeux les modeles des moeurs,des uſages ,
des opinions de toutes les Nations , me
„ mettent en garde contre les préventions
locales , je m'accoutume à laiſſer l'exem-
„ ple , ſouvent trompeur , pour ne me
décider que ſur la laregle abſtraite dela
raiſon , qui eſt la connoiſſance claire &
diſtincte des vrais intérêts de l'huma-
"
"
nité. La philofophie donne l'eſprit de
» juſteſſe & d'obfervation , elle affermit ,
„ mais elle détache ; elle rendroit indif
férent . C'eſt aux belles-lettres qu'il ap-
„ partient de donner cette fleur de goût ,
cette délicateſſe , cette diſpoſition à recevoir
les impreſſions agréables. Tout
• Cette observation n'a pour objet que les hiſtoires géné-
Tales , & ne doit point s'appliquer au travail des Biographes,
qui est d'autant plus utile , qu'il se rapproche dayan
sage du genre des Romans; Plutarque & Xénophon font,
Lous cepitde vue, des Ouvrages claſſiques.
\
A
112 MERCURE DE FRANCE.
„ cela réuni, compoſe la ſcience de
l'homme & la théorie de la vie ; je crois
„ que les Romans en donnent une forte
„de pratique artificielle. Avec un petit
nombre de volumes , vous avez vécü
„ pluſieurs vies ; vous entrez dans le
monde avec l'expérience des vieil-
„ lards". L'Auteur ne parle point ici de
ces Romans qui n'ont pour objet que de
réveiller & d'animer une paſſion déjà
trop active ; ils peuvent échauffer , quelques
inftans , une imagination bleſſée,
mais ils la fatigueront bientôt ; il n'y a
que les fictions morales qui puiſſent donner
àl'ame un intérêt continu , lui communiquer
une chaleur douce & foutenue
qui émeuve ſans convulfion & attendriſſe
ſans affoiblir.
L'Auteur cite avecjuſtice, les Romans
de Richardfon comme ceux qui peuvent
le mieux nour donner la philoſophie des
moeurs. L'ame du Lecteur s'éleve , s'aggrandit
, s'adoucit & s'aſſouplit en quelque
forte avec Clariffe. L'épiſode de Didon
eſt moins beau. Malgré le charme
des vers , l'héroïne de Virgile eſt moins
intéreſſante, c'eſt qu'elle eſt moins vertueuſe.
Qu'elle ſcene plus pathétique &
plus majestueuſe! Quel tableau plus fublime
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 113
blime de la ſupériorité de la vertu , même
abandonnée , ſur le crime puiſſant & foutenu
, que celui de la fermeté de Clariſſe
dans l'abominable maison de la Sainclair ?
Toutes les précautions priſes , tous les
complices raſſemblés & inſtruits , toutes
les iſſues fermées à ſa retraite , Clariſſe
paroît au milieu d'eux , l'aſſurance répandue
ſur le viſage & mêlée à l'indignation
; la fierté de la vertu étincelle dans
fon regard ; elle effraie & diſperſe cette
vile aſſemblée ; ainſi un Héros dans les
fers avoit autrefois menacé de la potence
les Pirates qui le retenoient priſonnier.
En vain leur Maître s'efforce de les rallier
, ils ſemblent fuir devant leur juge.
Une jeune fille armée de la ſeule innocence
a frappé d'effroi cette multitude. Le
Chef de cette horrible entrepriſe veut ofer...
Arrête , monſtre , s'écrie-t-elle ,
ر و .
P
ود
arrête où tu es ; & n'entreprends pas de
„ me toucher , ſi tu ne veux me voir
„ tomber ſans vie à tes pieds. ( Le poi-
" gnard eſt levé ſur ſon coeur). Je ne
,, menace ici que moi - même ; vous ,
, Monfieur , vous , femmes , foyez ſans
,, crainte , c'eſt aux loix que je remets
,, ma vengeance .... Lovelace , je brave
و د
ton infame deſſein , je te mépriſe du
H
114 MERCURE DE FRANCE,
!
و د
و د
د و
fond de mon coeur. Comment peuxtu
foutenir ma préſence ? Opprobre de
de l'humanité.... Approche, barbarel
" j'oſe mourir , c'eſt pour la défenſe de
mon honneur : Dieu prendra pitié de
mon innocence , je n'en attends point
,, de toi." Le vice confondu , va cacher
ſa honte , & la vertu fort de l'épreuve
avec plus d'éclat encore.
"
و د
و د
" Si je connoiſſois , ajoute l'Ecrivain ,
,, un homme qui niât la Providence , je
lui préſenterois un des poemes de Ri
" chardfon , & je lui dirois , vous êtes
Clariſſe ou Clémentine ; les hommes
vous maltraitent ou vous méconnoisſent;
victime de l'ignorance ou de la
cupidité , la terre entiere vous refuſe
des ſecours , rejeterez - vous encore la
Providence ? "
"
و د
و د
و د
د و
L'Auteur , dans la ſuite de cet Ecrit
fur la lecture des Romans , nous fait un
éloge auſſi vrai qu'intéreſſant du Voyage
Sentimental , de l'Homme ſenſible , de l'Homme
du monde , du Ministre de Wackefield ,
& autres Romans moraux Anglois , dont
le but & l'effet eſt de développer le principe
de la ſenſibilité, que le défaut d'ufa.
ge affoiblit , & finit par effacer chez la
plupart des hommes.
4
1
۱
1
-
JUILLET. II. Vol. 1776. 115
Fournal des causes célebres , curieuses , intereſſantes
de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , avec les jugemens qui les
ont décidées.
t
1
Depuis que nous avons rendu compte
de cet Ouvrage périodique , il en a paru
pluſieurs volumes qui contiennent des
affaires qui méritent d'être connues du
Public. Ce recueil , auſſi utile qu'inté
reſſant, devient chaque jour une collec
tion précieuſe. Il ne renfermoit juſqu'ici
que des cauſes jugées par les Tribunaux
du Royaume , les Rédacteurs ont cru que
le Public y verroit avec plaiſir les affaires
qui ont eu de la célébrité dans les Tribunaux
Etrangers. Le volume qui vient de
paroître renferme le procès de l'Amiral
Byng , condamné à mort en Angleterre ,
& celui des Perrauds , condamnés à être
pendus depuis peu pour avoir fait de faux
billets . Cette derniere affaire a fait le
plus grand bruit l'année derniere à Lon
dres. Elle est écrite avec intérêt , & fes
détails plairont à toutes fortes de Lecteurs.
La fameuſe affaire de la Ducheſſe de
Kinſton , qui vient d'être jugée par la
P
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
Cour des Pairs d'Angleterre , ſera inférée
dans le volume qui paroîtra le mois prochain.
Les Rédacteurs ſe propoſent d'inférer
également dans les autres volumes , des
affaires célebres qui ont été décidées par
les Tribunaux des autres Nations ; en
augmentant ainſi la variété de cet Ouvrage
périodique , ils ne peuvent que de
plus en plus en afſurer le ſuccès.
On ſouſcrit chez M. Déſeſſarts , Avocat
au Parlement , un des Auteurs de ce
Journal , rue de Verneuil : & chez le
ſieur Lacombe , Libraire , rue Chriſtine.
Le prix de la ſouſcription pour 12
volumes , dont il en paroît un exactement
tous les premiers jours de chaque mois ;
eſt de 24 liv. pour la Province , & de
18 liv. pour Paris.
On ſouſcrit encore pour les années
précédentes.
Précis de l'Histoire de France , en vers ,
avec des notes , où l'on développe ce
que les vers ne font qu'indiquer ; à
Puſage de la jeune Nobleſſe ; par M..
Peloſi , Italien. A Paris , chez la
veuve Ducheſne , Libraire , rue Saint"
21
1
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 117
Jacques , au Temple du Goût , 1776 ;
I vol. in- 8°.
L'eſtimable auteur de cet ouvrage ,
ayant conſacré ſa vie à l'éducation de la
jeuneſſe , a eſſayé de faciliter à ſes éleves
l'étude de l'Hiſtoire de France , en la
mettant en vers. Cette entrepriſe hardie
lui a réuſſi bien au delà de ce qu'on
pouvoit attendre d'un étranger. En liſant
les vers de M. Pelofi ,& les notes qui les
accompagnent , & qui forment un autre
abrégé de l'Hiſtoire de France plus détaillé
& plus étendu , on a peine à ſe perfuader
que le François ne ſoit pas fa
langue naturelle. Ses vers font bien différens
, pour la plus grande partie, de ceux
qu'on appelle vers techniques ; on y
trouve ſouvent de la force & de la poëſie.
Quand à la proſe de cet ouvrage , nous
allons mettre le lecteur à portée d'en
'juger , par ce que l'auteur dit du Cardinal
de Richelieu , dont il a fu faire l'éloge
avec autant d'adreſſe que de préciſion ,
fans diſſimuler ſes défauts. „ On reprocha
à Richelieu ſa jalouſie , ſa ven-
,, geance , ſon ingratitude; mais l'Etat
lui doit ſa grandeur; la Nation , fa
tranquillité ; le Peuple , fonaffranchis-
2
و د
"
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
و د
ſement d'une foule de maîtres qui
l'opprimoient ; la Marine , ſa renaisſance
; le Commerce , le commence-
,, ment de fes progrès ; les Lettres & les
,, Arts , les fondemens de leur gloire.
و د
:
"
و د
"
Il éleva des Théâtres , fonda l'Académie
Françoiſe ; préſida au travail qui
fixa le premier méridien à l'Ifle de
Fer , & établit le Jardin des Plantes " .
M. Peloſi a emprunté quelquefois des
vers de la Henriade , mais il a ſoin d'en
prévenir le lecteur dans ſa Préface , &
de les fouligner. Cet ouvrage annonce à
la fois du zele , des lumieres & du talent ,
il ne peut qu'être très- utile aux jeunes
gens occupés de l'étude de l'Hiſtoire de
France . :
La Syntaxe Latine , rappelée à fix regles ,
ou Méthode pour apprendre en peu .
de temps cette langue ; dédiée à MM.
les Eleves des Ecoles Royales Militaires
; par M. Sacré. A Paris , chez
Grangé , au Cabinet Littéraire , Pont
Notre - Dame , in-8°. :
L'Auteur de cette nouvelle Syntaxe ,
qui fait profeſſion depuis long temps
d'enſeigner le latin , a vu avec regret
A
JUILLET. II. Vol. 1776. 119
qu'en général on fait employer pour apprendre
cette langue beaucoup plus de
temps qu'il n'en faudroit , ſi l'on dégageoit
cette étude d'une foule d'inutilités
qui ne fervent qu'à fatiguer & rebuter
les enfans. En conféquence , il s'eſt attaché
à en réduire les principes aux définitions
les plus courtes & les moins nombreuſes
qu'il lui a été poſſible ; il a judicieuſement
mis à l'écart la plupart des
exceptions & autres détails qu'on ne
peut bien apprendre que par l'uſage ; détails
qui groſſiſſent en pure perte tant de
grammaires , & augmentent la peine des
écoliers. Son ouvrage , qui n'eſt en tout
que de ſoixante- dix pages , contient 1º.
les déclinaiſons & conjugaiſons dans
l'ordre le plus clair & le plus facile : 20.
la Syntaxe , réduite en effet à fix regles ,
miſe chacune en deux vers techniques ,
& expliquées enſuite ; précédée d'un
Préliminaire intitulé : Explications familieres
des rapports, où l'Auteur rend
raiſon des expreſſions dont il s'eſt ſervi
dans ſes définitions; & qui lui font particulieres.
3º. Une explication ſuccincte
des figures de conſtruction ou de grammaire
, au nombre de neuf, dont pluſieurs
ont des fubdiviſions. Une lecture atten-
1
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
tive de cette derniere partie , qui n'a que
trois pages , fuffira pour faciliter beaucoup
aux enfans la lecture des bons Auteurs
latins , dont les difficultés conſiſtent
principalement dans ces figures de construction
, telles que les ellipſes , pléonasmes
, fyllepſes , helléniſmes , &c. Nous
n'avons guere vu d'ouvrage plus propre
à abréger l'étude du latin.
Histoire Naturelle de la Parole , ou précis
de l'origine du langage & de la Grammaire
Universelle , extrait du Monde Primitif
; par M. Court de Gebelin , in- 8°.
avec figures. A Paris , & ſe vend chez
l'Auteur & chez les même Libraires
que le Monde Primitif. (se trouve à
Amſterdam chez Rey.
Cet ouvrage eſt un précis des principes
répandus dans le ſecond & dans le troiſieme
volume du Monde Primitif, destiné
à l'uſage des jeunes gens ; il préſente
un tableau rapide de ce que ces deux volumes
contiennent de neuf & de curieux :
parce moyen , on juge mieux de l'enſemble
on en faiſit plus aiſement la
doctrine qui y eſt exposée, & les avantages
qui en peuvent réſulter. Il eſt di-
,
JUILLET. II. Vol. 1776. 121
viſé en trois Parties ,qui traitent de l'étymologie
, ou origine des langues , de
l'origine de l'écriture . & de la grammaire
univerſelle,
و د
"
"
L'Auteur entre en matiere par l'expoſition
de ces diverſes parties. Nous
,, peignons , dit - il , nos idées par la pa-
„ role ; nous rendons cette peinture ſtable
,, par l'écriture : nous en uniſſons les diverſes
parties par les loix de la gammaire.
Du développement de ces arts
merveilleux , naît l'Hiſtoire Naturelle
de la Parole ; & c'eſt cette Hiſtoire
„ que nous allons tracer, en la débarrasſant
de toutes les diſcuſſions qu'elle
entraîne à ſa ſuite. Cet eſſai ſera donc
compoſé de trois Parties , Etymologice..,
Ecriture & Grammaire. La premiere ,
nous apprend la raiſon des mots ; la
ſeconde , à les peindre aux yeux ; la
troiſieme , à les unir ".
"
"
و د
و د
"
و د
"
و د
La premiere partie eſt diviſée en deux
ſections. On y fait voir que tout mot a
ſa raiſon , que cette raiſon conſiſte dans
le rapport des mots avec leur objet : que
les mots ont par conféquent des qualités
différentes qui les rendent propres à peindre
certains objets plutôt que d'autres,
& qu'en conſidérant les élémens de la
i
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
parole , on en voit naître tous les prin
cipes de l'art étymologique. Quant à ces
élémens , on fait voir qu'ils dérivent de
l'inſtrument vocal , comme on s'en aſſure
par ſa ſtructure ; & qu'il ſe diviſent en
Jons ou voyelles , langue des ſenſations ;
& en touches ou conſonnes, langue des
idées .
Relativement à l'écriture , on montre
qu'elle n'a pu être inventée & fe maintenir
que dans les états agricoles ; qu'elle
n'eſt qu'une imitation; quels font les obe
jets qu'on imita dans les lettres alphabétiques
, & en quels lieux naquitl'écriture
?
La troiſieme partie traite de la grammaire
univerſelle. Eile ſe diviſe en 3 livres
, où l'on diſcute les objets ſuivans.
Les parties qui compoſent le diſcours ,
&qui ſe diviſent en parties qui changent
de formes & en parties qui n'en changent
pas. Les formes que prennent celleslà,
d'où réſultent la déclinaiſon & la
conjugaison. L'arrangement dont font
fufceptibles les mots qui concourent à former
une phraſe ou la Syntaxe.
L'analyſe d'une fable françoiſe & d'une *
fable latine terminent cet abrégé , où
l'on trouve deux planches qui offrent ,
. ا
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 123
P'une l'alphabet primitif & fon origine ,
l'autre les organes qui conſtituent l'instrument
vocal. Celle - ci eſt gravée en
couleur.
Il eſt à deſirer que cet ouvrage précieux
pour les jeunes gens , par la précifion
& la clarté qui y regne , & par l'enſemble
inſtructif qu'il offre , & fur lequel
on étoit en quelque façon ſans ſecours ,
devienne un livre élémentaire : il facilitera
l'étude des langues & de leurs
regles , qui ſembloient n'être que l'effet
du hafard ou du caprice; il ne fera pas
même inutile à ceux qui ont lu le grand
ouvrage , dont celui-ci eſt un précis ; ils
y trouveront une récapitulation intéresfante
, & quelquefois plus exacte des vérités
qui y font éparſes.
Le traité de la grammaire générale a
été précédé dans le grand ouvrage , par
l'explication des principales allégories
orientales , & le développement du génie
allégorique & fymbolique des anciens ,
qu'on peut regarder comme une ſource
d'inſtruction. M. le Marquis de Saint-
Simon , dans ſon diſcours ſur Témera ,
Poëme épique en langue erſe ou gallique ,
en convenant que rien n'eſt plus abfurde
que la mythologie , n'en foutient pas
1
1
124 MERCURE DE FRANCE.
:
moins que rien ne donne plus d'élévation
à l'ame & plus d'expreffion aux ouvrages ,
qui ſeroient plus admirables encore fi
nous pouvions pénétrer dans les idées allégoriques
des Auteurs anciens , ou fi
nous renfermions des idées vraies ſous le
maſque de tant de grandes images & de
grands mots. Déjà , ajoute l'habile traducteur
de Témera , l'aurore de cette
ſcience commence à poindre ; l'explication
de la célebre & antique Theogonie
de Sanchoniation , annonce ce jour brillant
qui va ſe repandre ſur les fables de tous
les peuples. Le génie allégorique des anciens
, & les allégories orientales commencent
à nous initier aux myſtérieuſes
ſciences de l'Egypte , que les ſages de
la Grece alloient chercher avec tant
d'empreſſement , & qu'ils gardoient dans
un ſi profond ſecret, qu'aucun de leurs
écrits n'a pu nous en donner la moindre
connoiſſance. C'eſt ainſi que s'exprime
M. le Marquis de Saint - Simon ſur le
Monde Primitif, ouvrage qui a été ſi
bien accueilli par la plupart des Savans.
Conférences Ecclésiastiques du Diocese
d'Angers , fur les Etats. A Paris , chez
la veuve Deſaint , rue du Foin.
Y
JUILLET. II . Vol. 1776. 125
/ Tous les Etats font propres au ſalut ;
mais toutes fortes de perſonnes ne font
pas propres à tous lesEtats. Ce n'eſt point
feulement une imprudence , mais une
tranſgreſſion de l'ordre établi par Dieu ,
de ſe précipiter dans un état de vie , de
l'embraſſer ſans précaution & fans examen.
Rien de ſi dangereux pour l'homme
que de s'égarer dès la premiere démarche
d'où dépend toute la ſuite de la vie.
On s'eſt plaint dans tous les temps
que perſonne n'étoit à ſa place , & l'on a
toujours avoué que la principale cauſe
des déſordres qui regnent parmi les hommes
, étoit la témérité avec laquelle ils
embraſſent une profeſſion , ſans connoître
toute l'étendue des devoirs qui y
font attachés , & fans examiner , avant
tout , leurs talens & leurs forces. ,, Tel eſt
„ le caractere dominant des moeurs de
,, notre fiecle , dit un Magiſtrat éloquent ;
une inquiétude générale répandue dans
toutes les profeffions ; une agitation
„ que rien ne peut fixer; ennemi du
,, repos , incapable du travail , portantpar-
tout le poids d'une inquiete & ambitieuſe
oiſiveté ; un foulevement univerſel
de tous les hommes contre leur
condition ; une eſpece de confpiration
"
و د
"
و د
"
126 MERCURE DE FRANCE.
,
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,, générale , dans laquelle ils ſemblent
و د
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"
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و د
و د
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:
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A
être tous convenus de fortir de leur
و و
caractere ; toutes les profeſſions confondues
, les dignités avilies , les bienſéances
violées , la plupart des hom-
,, mes , hors de leur place , mépriſent
leur état & le rendent mépriſable.
Toujours occupés de ce qu'ils veulent
,, être , & jamais de ce qu'ils font ; pleins
de vaſtes projets , le ſeul qui leur
échappe eſt celui de vivre contens de
leur état. Tantôt c'eſt la légéreté qui
les empêche de s'attacher à leur pro-
,, feſſion. Tantôt le plaiſir les en dégoûte.
Souvent ils la craignent par moleſſe ,
, & preſque toujours ils la mépriſent par
ambition . Après une éducation tou-
,, jours trop lente au gré d'un pere aveu
glé par ſa tendreſſe , ou ſéduit par ſa vanité
, l'âge , plutôt que le mérite , & "
la fin des études beaucoup plus que
leur succes , ouvrent , à une jeuneſſe im-
, patiente l'entrée des profeffions les plus
" importantes . " Rien n'eſt donc plus
néceſſaire pour remédier à tous ces défordres
, que de joindre à l'examen de
foi - même la connoiſſance des devoirs
de l'état qu'on veut embraſſer. Outre les
obligations communes de l'homme , du
:
:
د و
ر و
و د
و د
و د
و د
!
JUILLET . II . Vol. 1776. 127
}
citoyen & du chrétien, toutes ces conditions
de la vie ont des devoirs particuliers
, analogues à chaque état , & a fes
fonctions dans la ſociété religieufe &
politique. Ces devoirs , comme l'obſerve
j'auteur des Conférences , font appuyés
fur la même autorité qui fait les loix , &
ces réglemens qui les établiſſent , font
une application authentique des maximes
générales du droit naturel ou du
droit divin à chaque état en particulier ,
relativement au bien public , au maintien
de l'ordre dans la ſociété & dans chacune
des profeſſions qui la compoſent. Ces
'inſtitutions civiles qui y font jointes ,
quoiqu'elles n'émanent immédiatement
ni du droit naturel ni du droit divin ,
ayant toutes le même objet que les loix
politiques du même genre , le bien &
L'ordre public , ont également la force
d'obliger. L'Auteur , après avoir établi
jes fondemens de l'obligation que tous
les hommes contractent en choiſiſſant
un état , parcourt tous les devoirs des
différentes profeſſions , & détruit tous
les ſophiſmes avec lesquels la cupidité
& la mauvaiſe foi cherchent à ſe faire
illuſion ſur un objet auſſi important. Tout
ce qui a rapport aux devoirs &, aux fonc
i
رم
128 MERCURE DE FRANCE.
tions des Eccléſiaſtiques , à celles de l'état-
Religieux , eſt traité avec étendue dans
les volumes que nous annonçons. On y
a joint les devoirs des Juges , des Avocats
, des Procureurs , des Notaires , des
Greffiers , des Huiffiers , des Plaideurs',
des Seigneurs & des Vaſſaux. Cet ouvrage
, lorſqu'il fera conduit à ſa perfection
, deviendra un cours de morale
complet , qui ſera d'une utilité générale.
:
L'Héroïsme de l'Amitié : David & Fonathas
, Poëme en quatre chants ; par
M. l'Abbé Bruté , Cenfeur Royal. A
Paris , chez les Freres Etienne , Libraires
, rue S. Jacques.
Si l'on pouvoit goûter la vérité toute
nue , comme le diſent tous ceux qui nous
ont parlé de la poëſie & de l'éloquence ,
elle n'auroit pas beſoin , pour ſe faire
aimer , des ornemens que lui prête l'imagination
; mais fa lumiere pure & délicate
ne flatte pas affez ce qu'il y a de
ſenſible en l'homme ; elle demande une
attention qui gêne trop fon inconſtance
naturelle. Pour l'inſtruire , il faut lui
donner , non - feulement des idées pures
イ
qui
JUILLET . II. Vol. 1776. 129
qui l'éclairent , mais encore des images
ſenſibles qui le frappent & qui l'arrêtent
dans une vue fixe de la vérité. Voilà la
ſource de l'éloquence & de la poësie.
C'eſt la foibleſſe de l'homme qui oblige
de recourir à toutes les ſciences qui font
du reſſort de l'imagination. La beauté
ſimple & immuable de la vertu ne le
touche pas toujours : il ne fuffit point de
lui montrer la vérité , il faut la peindre
aimable ; tel a été le but que s'eſt propoſé
l'Auteur du Poëme de David & de
Jonathas , en nous montrant d'une maniere
ſenſible & agréable , par des exemples
tirés des livres Saints , que rien n'eſt
comparable à un ami fidele , & que l'or &
l'argent ne méritent pas d'être mis dans la
balance , pour ſe ſervir de l'expreffion du
Sage , avec la fincérité de fafoi. Comme
Ja véritable amitié eft effentiellement fondée
ſur la vertu , il eſt impoſſible qu'elle
Tubſiſte entre des hommes livrés au vice.
ود Les méchans , dit ſi bien un Poëte tou-
,, jours élégant & ſouvent moralifte , n'ont
,, que des complices ; les voluptueux ont
"
و د
"
des compagnons de débauche ; les intéreſſés
ont des aſſociés ; les politiques
aſſemblent des factieux , le commun
des hommes oiſifs a des liaiſons ; les
!
I
130 MERCURE DE FRANCE.
ود Princes ont des courtisans." Les ambitieux
ne cherchent que ceux qui peus
vent ſeconder leurs vues ; s'il ne leur en
coûte pour s'élever , que le ſacrifice d'un
ami , ils ſe perfuadent bien vitê que le
ſuccès porte ſon excuſe avec foi. Jona
thas animé par des motifs bien différens
nous fournit le plus parfait modele de l'amitié.
Parcourons les différens traits de
ſa vie , & nous ferons bientôt convaincus
que ce Prince a porté l'amitié juſqu'à l'héroïſme.
La victoire de David effaçoit
l'éclat de ſes plus belles actions. Il n'en
eſt point jaloux. Il n'eſt touché que dé
la gloire qui en revient au Dieu d'Iſraël ,
& de l'avantage qu'en reçoit fon peuple.
Il connoît que David eſt aimé de Dieu:
dès-là il recherche ſon amitié , & lui don
ne tous les témoignages poſſibles d'honneur
& d'eſtime , juſqu'à ſe dépouillér
des marques de ſa dignité pour l'en revê
tir. Comme fils aîné de Saül , & héritier,
préſomptif de la Couronne , perſonne ne
doit , ce ſemble , être plus ardent que lui
à ſeconder la haine de fon pere , & à
s'oppoſer à l'agrandiſſement de David
mais il reſpecte l'ordre de Dieu ; & la
condition privée où il fait que cet ordre
le réduit , lui eft infiniment plus chere'
JUILLET. II. Vol. 1776. 1gi
L
!
qu'une couronne. Il prend aux dépens
de ſes propres intérêts , ceux de l'innocent
perfécuté ; il plaide la cauſe de ſon
ami contre ſon propre pere ; il l'aſſiſte de
ſes conſeils , quand les autres moyens de le
fecourir lui manquent; tous les courtiſans
abandonnent David, parce que le Roi l'a
pris en averſion : Jonathas ſeul lui demeure
attaché , parce que la haine de fon
pere eſt injufte. Comme ſon amitié eſt
fondée ſur la vertu , elle ſe fortifie à mefure
que la vertu de ſon ami eſt plus éprouvée
par les afflictions ; & lorſque David,
fans aucune reſſource humaine, eſt
obligé de prendre la fuite pour fauver ſa
vie, c'eſt alors que Jonathas , perfuadé
plus que jamais, par une foi ferme , & à
l'épreuve de toutes les apparences contraires
que les promeſſes de Dieu faites à
David s'accompliront , lui propoſe de ſerrer
l'amitié par de nouveaux noeuds , &
de la rendre immortelle par la religion du
ferment.
L'Auteur du Poeme ne pouvoit pas
choiſir un plus beau modele de l'amitié
chrétienne. Toute la vie de Jonathas eſt
un tiſſu d'exemples propres à prouver que
rien n'eſt plus capable de tempérer les
dégoûts & les amertumes de la vie , que
1
!
12
132 MERCURE DE FRANCE.
1
1
le précieux avantage de poſſéder un ami
vertueux, Mais cet avantage n'eſt-il pas
reſervé , fur-tout à ceux qui craignent le
Seigneur ? Et c'eſt ce qui réſulte de la
lecture de ce Poëme , où l'Auteur a cru
pouvoir omettre des faits inutiles à l'exécution
de ſon deſſein , & en ajouter d'autres
qui lui ont ſemblé naître de ſon ſujet.
Cette licence eſt permiſe à ceux qui font
un Poëme , & non pas une Hiſtoire.
L'Auteur prévient qu'il ne s'eſt point
aſſujéti fidellement au texte facré , & qu'il
a changé l'ordre des événemens. Quant à
la proſe que l'Auteur a employée dans fon
ouvrage, elle eſt certainement préférable
à une verſification dure & négligée. On
eſt convenu qu'on peut faire des vers fans
poësie , & être tout poëtique ſans faire
des vers par art; ce qui fait la poëſie ,
n'eſt pas le nombre fixe & la cadence
réelle des ſyllabes , mais le fentiment qui
anime tout , la fiction vive , les figures
hardies , la beauté & la variété des images.
C'eſt l'enthouſiaſme, le feu , l'impétuoſité,
la force, unje ne fais quoi dans
les paroles & les penſées que la nature
ſeule peut donner. On a obſervé plus
d'une fois que la gêne des rimes & la régularité
fcrupuleuſe de notre conftruc-
1
>
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 133
tion Européene , jointe à ce nombre fixe
*& meſuré de pieds , ne peuvent que diminuer
beaucoup l'eſſor de la poéſie héroïque.
D'ailleurs ne faut- il pas participer
en quelque forte à l'enthouſiaſme du Poëte
, pour bien écrire dans une proſe nomoreuſe
& cadencée ? Quand Racine avoit
écrit ſa tragédie en profe , il diſoit que
ſon grand travail étoit fini; ce qui prou.
ve que les grands obſtacles ne partent pas
toujours de la verſification. Au reſte ,
notre Auteur réunit les deux talens , &
mous en fournit la preuve dans le même
recueil , où il a ajouté des Odes ſurles Sacremens
, une imitation de l'ode de M.
Haller , ſur la mort de ſa femme, une traduction
du cantique de Moïſe , Audite
' cæli , quæ loquor , une épître en faveur de
la Religion , & une autre à ſa ſoeur , ſur
ſa retraite à Montmorenci. La lecture
'de ces poëſies prouve parfaitement que
l'Auteur pourroit nous donner ſon poëme
en vers. Mais il a mieux aimé ſuivre les
traces de Fénélon , & imiter les exemples
de M. M. Bitaubé & le Clerc , auteurs
de Joſeph & de Tobie. On trouve à la
fin de ce recueil intéreſſant , de nouvelles
remarques ſur l'Ecriture- Sainte , attribuées
à Longin, dont l'Auteur ne ga-
13
334 MERCURE DE FRANCE.
1- T
rantit point l'authenticité. Cet ouvrage
mérite d'être bien accueilli , & ne peut
qu'être utile aux jeunes perſonnes de l'un
& de l'autre ſexe.
Elémens de Geometrie , par M. l'Abbé
Rotſignol. A Milan , chez Marelli.
1,
On peut regarder la Géométrie , dit un
célebre Mathématicien, comme une logique
pratique , parce que les vérités dont
elle s'occupe étant les plus ſimples & les
plus ſenſibles de toutes , font par cette
raifon les plus ſuſceptibles d'une application
facile & palpable des regles du raifonnement.
Outre cet avantage ſi précieux
, elle a de plus la belle prérogative
de nous offrir ſans aucun mélange des
connoiſſances évidentes & certaines. Elle
eft , pour ainſi dire, la meſure la plus préciſe
de notre eſprit, de ſon degré d'étendue
, de ſagacité , de profondeur & de
juſteſſe. Si elle ne peut nous donner ces
qualités , on convient du moins qu'elles
les fortifie , & fournit les moyens les plus
faciles de nous aſſurer nous-mêmes , & de
faire connoître aux autres juſqu'à quel
point nous les poſſédons On ne peut
done mieux concourir à perfectionnerun :
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 135
ト
*plan d'éducation qu'en fourniſſant des élé-
* mens complets ſur laGéometrie , qui ſoient
en même temps clairs , précis & très-methodiques
, tels font ceux que nous adonnés
M. l'Abbé Roſſignol , & qu'il a perfectionnés
pendant vingt années de travail.
Cet auteur a préfére la méthode qui
va du connu à l'inconnu , & qui l'emporte
pour l'enſeignement à la methode analytique.
Il a réduit à une centaine toutes les
propoſitions élémentaires qui peuvent être
de quelque uſage dans un cours complet de
mathématiques . Un pareil choix exigeoit
des connoiſſances , du difcernement &
des ſoins. Cet ouvrage , qui ne contient
que quatre- vingt- une pages , réunit la
briéveté à la clarté , & ne peut être que
très utile aux Profeſſeurs de philoſophie
& à leurs diſciples. Cet Auteur , qui s'eſt
livré avec ſuccès à l'étude de la métaphyſique
, a compoſé un ouvrage ſur la théorie
des ſenſations , dont il a fait imprimer
le canevas , ſous le titre de vue fur les
Sensations. C'eſt Loke & M. l'Abbé de
Condillac qu'il ſe propoſe de réfuter dans
cet opufcule. M. l'Abbé Roffignol s'artache
à prouver contre l'illuftre Académicien
, que par l'application de la main
de ſa ſtatue ſur un corps , elle aura bien
N
14
136 MERCURE DE FRANCE.
une ſenſation occaſionnée par la folidité
ou la réſiſtance, mais qu'elle ne ſentira
pas cette folidité & cette réſiſtance ; &
que quand même l'ame auroit le ſentiment
de la ſolidité & de la réſiſtance ,
elle n'en ſeroit pas plus avancée pour
arriver à la connoiſſance de ſon propre
corps & des autres corps placés autour .
d'elle. Il combat auſſi par l'expérience
& par le raiſonnement , les ſectateurs de
Loke , qui veulent que les ſenſations propres
à donner à l'ame l'idée de l'etendue
, fans laquelle elle ne fauroit parvenir
à connoître les corps , foient celles
qui font occaſionnées par la folidité ou
la réſiſtance de la matiere. Nous exhortons
l'Auteur à donner au public ce grand
ouvrage qui répandra de la lumiere ſur
une matiere importante, qui tient à l'immatérialité
de l'ame. Une diſcuſſion lumineuſe
ſur ces objets , eſt utile dans un
temps où tant de gens voudroient ne
trouver dans ces recherches épineuſes
qu'un prétexte ſpécieux de s'arrêter dans
un état de doute , pour s'épargner la peine
de s'éclaircir & de ſe convaincre , &
pour s'ôter à jamais toute inquiétude ſur
l'avenir.
ל
1
!
JUILLET . II. Vol. 1776. 137
Affaires de l'Angleterre & de l'Amérique ;
chez Piffot , Lib. Quai des Auguſtins.
Tout ce qui a rapport à la fameuſe
querelle qui s'eſt élevée entre l'Angleterre
& ſes Colonies , mérite la plus
grande attention. L'Europe entiere ne
peut point être indifférente ſur cet objet.
Les Colonies réclament des privileges
qu'elles prétendent leur appartenir.
La Métropole oppoſe le droit national,
& prétend que les Colonies doivent être
ſoumiſes aux loix d'Angleterre , puisqu'elles
profitent des avantages de la défenſe
tutelaire & de tout ce qui en eſt
l'effet naturel. C'eſt ici un procès par
écrit , où font diſcutés pluſieurs points
importans du droit naturel & du droit
public, C'eſt une guerre allumée , dont
les événemens intéreſſent tous les Souverains
. Rien ne mérite donc mieux d'être
accueilli du Public , que le récit des
faits & des diſcuſſions qui ont rapport
à cette querelle , & qui doivent ſervir
à l'Hiſtoire politique de l'Angleterre &
de ſes Colonies. Et ce qui pique le plus
la curioſité eſt de ſavoir jour par jour
tout ce qui arrive d'intéreſſant , & d'a-
15
1
138 1 MERCURE DE FRANCE,
1
.
voir la perfuafion qu'on ne rapporte que
des faits conſtatés avec leurs dates précis
ſes. Ce recueil renfermera auſſi le recit
des débats parlementaires & de ceux de la
Compagnie des Indes. On peut conjecturer
, d'après les trois numéros qui ont
déjà paru , qu'on donnera une vingtaine
de cahiers par an. On a mis à la fin de
chaque recueil , une lettre d'un Banquier
de Londres à l'Auteur , où se trouvent
les événemens les plus récents , avec des
obſervations. On a vu dans les trois lettres
qui ont déjà paru , des originalités
piquantes & le tableau de la guerre bien
développé. Chaque cahier eſt diviſé en
deux parties , l'une pour la fuite chronologique
des événemens de l'année , l'autre
pour les nouvelles du jour. Cet ouvrage
périodique ne contient que des faits intéreſſans,
& des réflexions également judi.
cieuſes & impartiales.
Les Nuits Attiques d'Aulugelle , traduites
pour la premiere fois; accompagnées
d'un commentaire , & diſtribuées dans
un nouvel ordre. Par M. L'Abbé de V.
deux volumes in 12 brochés , 5 liv,
à Paris , chez Dorez , Libraire , rue
Saint Jacques , près Saint- Yves ; &
1
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 139
à Bruxelles , chez J. L. de Boubers ,
Libraire , Marché aux herbes.
La traduction de cet ouvrage manquoit
à nos richeſſes littéraires. Il doit paroître
furprenant que juſqu'ici aucun homme de
lettres n'ait pensé à l'entreprendre. La
difficulté de rendre dans notre langue
quelques articles de la grammaire , qu'on
trouve dans ce recueil d'Aulugelle , aura
fait sans doute abandonner le projet de la
traduction. On ne pouvoit prendre le
parti de mettre à part ces morceaux , qui
font en fort petit nombre , de même que
quelques autres qui font moins intéreſſans;
de cette maniere la verſion des Nuits Attiques
auroit préſenté le plan d'une lecture
agréable , propre à donner une connoisfance
exacte des moeurs , des uſages &
des études de l'antiquité.
Nous avons obligation à M. l'Abbé de
V.... d'avoir conçu cette idée , & de
l'avoir exécutée avec le courage & l'affiduité
que ſuppoſe la premiere verſiond'un
écrivain , dont le texte eſt ſouvent fort
difficile à entendre.
Aulugelle , Philoſophe , homme de lettres
& Grammairien , iſſu d'une famille
conſulaire, vivoit à Rome , ſa Patrie ,
140 MERCURE DE FRANCE.
,
ſous le regne de l'Empereur Adrien. Après
avoir étudié les belles-lettres , lajurisprudence
& la philofophie , ſous les
maîtres les plus habiles , il fit un voyage
en Grece , felon la coutume des jeunesgens
de qualité , pour entendre & perfectionner
les connoiſſances qu'il avoit
puilées dons les écoles Romaines. Pour
ne point ſe diſtraire de ſes études , Aulugelle
avoit coutume de ſe retirer dans une
petite campagne aux portes d'Athenes ;
c'eſt là qu'il conçut le plan de ſon ouvrage:
le deſſein de former un volume qui
pût contribuer à l'éducation morale &
littéraire de ſes enfans , lui mettoit la
plume à la main toutes les fois que la
nuit , qui en hiver couvre de bonne heure
les terres de l'Attique , le rendoit à ſa ſolitude
; c'eſt ce qui le détermina à intituler
ce recueil , Nuits Attiques , Noctes
Attica.
De retour à Rome, Aulugelle reprit
ſon travail. La mort le ſurprit au commencement
du regne de Marc- Aurele ,
lors même qu'il finiſſoit le vingtieme livre
de ſes commentaires , & qu'il ſe préparoit
à les augmenter. Il ne nous en
reſte que 19 , avec le titre des chapitres
du huitieme livre dont le texte eſt perdu.
JUILLET. II. Vol. 1776. 141
Il n'eſt point d'homme verſé dans la
littérature , qui ne ſache que cet ouvrage
a reçu dans tous les temps , & de tous les
ſavans , le tribut d'éloges qu'il mérite ,
& qu'ils ſe réuniſſent tous pour le placer
au nombre des livres claſſiques. Le Préſident
de Monteſquieu le cite preſqu'à
chaque page ; & de tous les Ecrivains qui
ont travaillé à l'hiſtoire ancienne de la
Grece ou de Rome , il n'en eſt pas un
ſeul qui n'ait lu les Nuit Attiques , &
qui n'en ait profité.
Cet ouvrage préſente , 1º. pluſieurs
morceaux d'hiſtoire profane & facrée ;
des anecdotes curieuſes , des éclairciſſemens
ſur les moeurs , la religion, le gouvernement
& la milice de l'ancienne
Rome , & des premiers temps de la
Grece.
2°. Des recherches ſur l'état de laphilofophie
de ces premiers âges , & du ſfiecle
où l'Auteur vivoit; des traits de la
vie des anciens Philoſophes; la méthode
de leurs écoles , le ton de leurs aſſemblées
, de leurs repas & de leurs converſations
particulieres ; des diſſertations
fur les points les plus importans de la
morale. Entr'autres morceaux rares , conſervés
par Aulugelle , on lira avec un plai142
MERCURE DE FRANCE.
fir fingulier le diſcours éloquent de Favo
rin contre les meres qui ne nourriſſent
point ; il eſt digne de Platon & de l'Orateur
Romain ; il a ſervi à monter l'imagination
des Auteurs modernes qui ſe ſont
élévés avec force contre la barbare indifférence
des meres de nos jours ; & l'on
s'apperçoit que tous l'avoient bien lu.
30. L'examen, l'apologie ou la critique
de la jurisprudence Romaine com
parée avec les inftituts étrangers. Les
Erudits applaudiſſent ſur-tout àune diſſertation
apologétique de la loi des douze
tables dans la bouche d'un fameux Juriſconſulte
qui combat contre Favorin
pour la gloire , la ſageſſe & l'équité des
loix Romaines ; en jetant les yeux fur
ce fameux dialogue , on ſe convaincra
combien on eſt loin de poſſéder l'eſprit
d'un Code fameux , devenu la baſe de
preſque toutes les légiſlations modernes.
4°. Pluſieurs articles rares de littérature
Grecque & Romaine , mis en parallele
avec autant de goût que d'érudition.
5º. Ce qui rend les commentaires d'Au
lugelle très -précieux aux connoiſſeurs
c'eſt qu'ils nous ont tranſmis des fragmens
curieux & intéreſſants de pluſieurs ou
vrages de l'antiquité, dont nous ne conJUILLET.
II . Vol. 1776. 143
\
noiſſons que les titres , & qu'on ne trouve
que dans ſon recueil : par exemple ,
des morceaux de Gracchus , ce fameux
Tribun , de Caton le Cenſeur , & de
quelques autres perſonnages célebres par
leur éloquence , l'intégrité de leurs moeurs
& leurs aventures; enforte que ſi quelque
jour la littérature recouvre ces tréfors
, comme les fables de Phedre qui furent
retrouvées dans le ſeizieme ſiecle ,
elle ne pourra s'aſſurer de l'authenticité
des originaux , qu'en les comparant aux
extraits conſignés dans l'ouvrage d'Aulugelle.
4
Il eſt ſurprenant qu'Aulugelle n'ait
point mis plus d'ordre dans un recueil
auſſi intéreſſant. Litterature , religion ,
poéſie , grammaire , éloquence , tout y
eſt pêle mêle ſans méthode , & fans aucun
rapport. L'Auteur écrivoit , comme
il le dit dans ſa préface , tout ce qu'il
trouvoit dans une lecture immenſede tous
les ouvrages grecs & latins , tout ce qu'il
entendoit dans le commerce des ſavans ,
fans s'embaraſſer de l'ordre & de la liai
fon .
Le Traducteur hafarde , comme il le
dit , d'établir un nouvel ordre dans les
matieres qu'Aulugelle a traitées. Les ar
144 MERCURE DE FRANCE.
1
ticles d'hiſtoire , de philoſophie , demorale
, de jurisprudence & de littérature
font raſſemblés & claſſes ſous autant de
livres qui portent ces différens titres.
M. l'Abbé de V .... à la fin d'unepréface
très-bien écrite , ſouhaite que la traduction
d'Aulugelle foit miſe entre les
mains de la jeuneſſe qu'on éleve dans les
écoles publiques : ,, Notre deſſein , dit-
و د
il , en publiant une traduction d'Au-
,, lugelle , eſt d'ajouter à nos livres clas-
,, ſiques un ouvrage digne, par fon ob-
,, jet , d'entrer dans le plan de l'éduca-
و د
و د
tion littéraire de la jeuneſſe Françoiſe ;
, ce n'eſt pas que fa latinité doive fervir
„ de modele , nous en avons prévenu
و د
ود
"
و د
nos lecteurs ; mais les matieres que ce
livre renferme , ont un rapport ſi esfentiel
avec les premieres études , que
nous eſpérons mériter l'approbation des
,, maîtres , & la gratitude des éleves , en
leur préſentant la premiere verſion d'un
ancien Auteur auſſi propre à former le
,, coeur , qu'à cultiver l'eſprit."
"
و د
J Nous ne pouvons qu'applaudir à ce
projet , & defirer qu'on familiariſe notre
jeuneſſe avec un Ecrivain dontSt. Augustin
, Eraſme & Scaliger font de fi grands
éloges , & qui leur donnera des idées
nettes
JUILLET. II. Vol. 1776. 145
nettes & préciſes des monumens les plus
curieux de la favante antiquité.
1
Obfervations fur les Maladies des Negres,
leurs cauſes , leurs traitemens , & les
moyens de les prévenir ; par M. Dazolle
, Médecin, Penſionnaire du Roi ,
ancien Chirurgien - Major des troupes
de Cayenne , des Hôpitaux de l'iſſede
France , &c. A Paris , chez Didot
le jeune , Libraire , I vol. in- 8°. 1776 ;
avec approbation & Privilege du Roi :
prix , 3 livres broché.
Cet ouvrage eſt un vrai traité de
pratique ; il ſeroit bien à deſirer que les
ouvrages qu'on publie journellement en
médecine , fuſſent rédigés de même , &
qu'on en éloignât tout eſprit de ſyſtême ,
pour s'en tenir à l'obſervation. Quand
on voudra faire des progrès dans la médecine
, c'eſt de l'obſervation qu'il faut
partir; c'eſt là la baſe fondamentale qui
n'eſt malheureuſement que trop négligée :
tout le monde fait que ce qui détermine
le degré de proſpérité des Colonies eft
leur population ; & la fource primitive
de leur opulence dans nos Ifles , conſiſte
uniquement dans la population des Ne-
1
K
-
146 MERCURE DE FRANCE .
{
,
gres ; car ſans Negres , point de culture,
point de produits , point de richeſſes :
on ne peut donc aſſez s'appliquer à la
conſervation de ces êtres malheureux.
Rechercher les cauſes des maladies qui
les affectent , ſuivre ces maladies dans
leur commencement , leurs progrès
leur terminaiſon, & indiquer les moyens
d'y remédier , former un réſultat qui
tende à arrêter la dépopulation effrayante
de l'eſpece ; c'eſt s'occuper de ce qui
eſt utile aux Colons en particulier , au
commerce de la nation en général , &
à la proſpérité de l'Etat; tel eſt le but
de l'ouvrage que nous annonçons , & il
nous a paru affez exactement rempli ;
l'Auteur y traite en bon praticien des
fievres putrides , de la diarrhée & de la
dyſſenterie des Negres , des maladies
vermineuſes , des maladies de poitrine ,.
de la fauſſe péripneumonie particuliere
aux Negres , de la ſuppuration des poumons
, des différentes maladies vénériennes
, notamment du pian ; il donne les
cauſes , diagnoſtics , prognoſtics , traitement
de ces maladies , & il indique les
moyens de les prévenir. M. Antoine ,
pere , qui a examiné attentivement cet
ouvrage , en a rendu le meilleur témoi-
1
7
JUILLET . II. Vol. 1776. 147
gage: on peut bien s'en rapporter au
jugement d'un Médecin auſſi inſtruit.
Traité du Seigle ergoté, par M. Read,
Docteur en Médecine , Médecin de
l'Hôpital Militaire de Metz , des Prifons
Royales , &c.; 2° édition. A
Mets , chez Jean - Baptiste Colignon ;
& à Paris , chez Didot le jeune ,
Libraire, quai des Auguſtins, 1774 ;
avec permiffion.
Cette Broch. eſt diviſée en trois parties:
dans la premiere , l'Auteur donne
la deſcription de l'ergot ; il examine les
différentes cauſes qu'on lui a aſſignées ;
il préſente les moyens de prévenir , autant
qu'il eſt poſſible , la production de
ces grains vicieux. Dans la ſeconde partie,
il rapporte les expériences qu'on a faites
fur le ſeigle ergoté ; il y joint les effets
de ce grain fur les animaux domeſtiques.
La troiſieme contient enfin l'hiſtoire des
maladies occaſionnées par l'uſage du
ſeigle ergoté , leur nature , & le traitement
qu'elles exigent. Cette petite bro
chure eſt' fort intéreſſante ; elle mérite
Ka
i
148 MERCURE DE FRANCE.
particulièrement d'être connue dans les
pais où l'on cultive le ſeigle.
Méthode éprouvée pour le traitement de la
rage , publiée par ordre du Gouvernement.
A Paris , de l'Imprimerie Royale
, 1776.
Le Rédacteur de cette Méthode eſt
M. de Laſſone , premier Médecin du
Roi , en ſurvivance , & premier. Médecin
de la Reine. Ce grand Médecin
qui a toujours dévoué les momens de fa
vie à ſecourir les pauvres malheureux
dans leurs maladies , chargé même depuis
long- temps de faire diftribuer dans
les Provinces , des remedes pour les maladies
des habitans des campagnes , a encore
été chargé , de la part du Gouvernement
qui connoît fon zele , de publier
une méthode pour le traitement de la
rage; c'eſt cette méthode qui ſe trouve
expoſée dans le Mémoire imprimé que
nous annonçons. M. de Laſſone réunit
dans cette méthode , de la maniere la
plus avantageuſe , les diverſes parties
du traitement de cette maladie, quoique
déjà pour la plupart connues , ainſi qu'il
l'annonce lui- même; mais la façon avec
4.
1
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 149
laquelle cet habile Médecin a ſu reunir
toutes les différentes parties dans cette
méthode , la lui rend en quelque façon
propre ; d'ailleurs , elle a été ſuivie des
Aplus grands fuccès , comme il l'atteſte
par différentes lettres de M. Blads
Médecin de Cluni , qui a dirigé cette
méthode avec tous les foins poſſibles :
elle mérite donc d'autant mieux d'être
connue , & d'être inférée dans cet ouvrage
périodique conſacré à la nation. D
,
Si la perſonne bleſſée est bien conftituée
, & d'un tempérament fanguin ,
il faut faire d'abord une ou deux faignées
du bras ou du pied , après avoir
débarraſſé les entrailles par quelques layemens
laxatifs; la ſaignée ſeroit encore
mieux indiquée, s'il s'étoit déjà manifeſté
quelque ſymptôme de la rage ; car
alors le viſage eſt rouge & allumé, le
regard eſt farouche , les yeux font ordinairement
enflammés , le pouls eſt fort
vif & plein. On fera tremper , matin &
foir , une heure de ſuite , les jambes dans
L'eau chaude , mais d'une chaleur tempérée
; & s'il étoit poſſible de plonger
tout le corps dans un bain tiede , cela
feroit encore plus utile.
On lavera long- temps la plaie avec
•
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
}
$
L
2
de l'eau tiede , chargée de ſel marin: on
doit réitérer cette lotion , ſurtout les premiers
jours , & même au - dela , ſi les
mauvais temps & l'eſpéce de la plaie
l'exigeoient. Si la morſure eft conſidérat
ble , ſi les chairs font déchirées , hachées ,
profondément contufes , on fera des ſcarifications
profondes : on ſéparera les
lambeaux , enfuite on fera des lotions
avec l'eau tiede ſalée . ou , ce qui seroit
préférable ſi les circonstances le permettoient
, avec l'eau animée par le ſel
ammoniac diſſout.
Si l'on avoit à traiter quelque animal
domeſtique mordu , alors au lieu de ſcarifier
, il faudroit cautérifer la plaie avec
un fer rouge. Cette pratique trop cruelle
pour les hommes , eſt pourtant préférable
à celle des ſcarifications. Immédiatement
aprés ces préliminaires , on frottera légé
rement les bords & les environs de la
plaie , avec un gros de pommade mer
curielle ; enſuite on panſera la plaie avec
l'onguent fuppuratif, ou le bafilicum. Si
l'on vouloit ſe ſervir de quelqu'autre onguent
, on auroit l'attention de n'employer
que ceux qui font fort doux , & qui
reſſemblent aux deux précédens.
On doit panſer régulièrement deux
,
1
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 151
fois par jour la plaie, en renouvellant
l'application du ſuppuratif, ou du bafilicum
, aprés avoir fait la lotion avec l'eau
tiede ſalée ; mais il ne faudra réitérer la
friction légere avec la pommade mercurielle
, à la même doſe déjà preſcrite ,
qu'une ſeule fois en 24 heures. On aura
ſoin de procurer journellement la liberté
du ventre par les lavemens ſimples , où
l'on aura mêlé une bonne cuillerée de
miel commun , & deux cuillerées de
vinaigre.
Dans l'intention de prévenir la falivation
, on purgera tous les quatre ou cinq
jours , en faiſant avaler une dofe de poudre
purgative quelconque. Ce purgatif
devant être ſouvent répété , il eſt prudent
& même eſſentiel d'en modérer la doſe.
Il feroit même avantageux de procurer ,
ſurtout dès le commencement , une ou
deux fois le vomiſſement , s'il y avoit
des nauſées ou des envies fréquentes dé
vomir.
Deux fois par jour , c'est - à- dire , le
matin & dans la ſoirée , on fera avaler
une cuillerée de vin , où l'on aura
mêlé vingt ou vingt , cinq gouttes d'eau
de luce : on ſe borneroit , à l'égard de
ce remede , à une ſeule cuillerée chaque
K 4
152 MERCURE DE FRANCE .
۱
:
jour , ſi l'on remarquoit qu'il procurât
trop d'agitation. S'il déterminoit la fueur ,
effet affez ordinaire , on la favoriſeroit ,
fans aſſujétir pourtant les malades à respirer
un air trop échauffé ; on ſuſpendroit .
alors l'uſage de l'eau de luce , où la doſe
en feroit modérée.
On donnera tous les jours le bol ſuivant
: quatre grains de camphre , deux
grains de muſe , fix grains de nitre en
poudre , mêlés& incorporés avec un peu
de miel.
S'il y avoit trop d'infomnie ou d'agitation
, on pourroit preſcrire un calmant ,
dont la doſe ſeroit moyenne ; mais il ne
faudroit pas le réitérer pluſieurs jours de
fuite.
On engagera les malades à boire fréquemment
d'une infufion de fleurs de
tilleul , ou de feuilles d'oranger , adoucie
avec le miel , & acidulée avec le
vinaigre commun , ou le vinaigre diſtillé ,
ce qui feroit preferable ; on obſervera
cependant de n'employer le vinaigre distilé,
qu'autant qu'on feroit aſſuré qu'il
eût éré diſtilé dans des vaiſſeaux de terre
ou de verre ; celui de commerce a presque
toujours été préparé dans des vaisfeaux
de cuivre.
人
4
م ت
JUILLET. II . Vol. 1776. 153
に
Si l'on avoit à traiter quelqu'un à qui
les remedes n'euſſent point été administrés
de bonne heure, & qui reſſentit
déjà l'averſion invincible ou l'horreur
pour toute boiſſon , ſymptôme ordinaire
de la rage confirmée ; il faudroit alors
faire prendre en lavement de trois , ou
de quatre en quatre heures ,un gobelet de
la même infuſion infcrite ci- deſſus , &
د
pareillement acidulée ; ne pouvant pas
auſſi faire avaler la poudre purgative , on
ſubſtitueroit un lavement purgatif.
On ne permettra que peu de nourriture
, jamais échauffante , & toujours
choiſie , autant qu'il fera poſſible , dans
la claſſe des ſubſtances végétales ; le lait
& toutes eſpeces de laitage doivent être
interdits .
Ce traitement doit avoir lieu juſqu'à
ce que la plaie foit guérie , & que la
cicatrice paroiſſe bien faite: on doit, en
général , continuer l'uſage des frictions
mercurielles , du bol antiſpaſmodique ,
& de la potion avec l'eau de luce, le
tout entremêlé de purgations , comme
il a été dit , au moins un mois de ſuite ,
pour pouvoir ſe flatter de préſerver fûrement
de la rage.
A plus forte raiſon doit-on prolonger
1
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
ce traitement pour tous ceux qui ont été
griévement bleſſés , ou qui auroient
éprouvé déjà quelque ſymptôme du développement
& de l'action du venin.
Si , malgré les panfemens & les lotions ,
les plaies avoient un mauvais caractere,
alors on preſcriroit chaque jour , de deux
heures en deux heures , & pluſieurs jours
de ſuite , deux ou trois cuillerées d'un
forte décoction de quinquina.
Aprés le traitement terminé , s'il
exiſtoit de l'abattement , de la langueur ,
une profonde triſteſſe , il faudroit donner
chaque jour trois priſes de quinquina
en poudre , & le remede feroit continué
8 ou 10 jours.
On réglera toujours les doſes des remedes
ſelon l'âge , la conſtitution & le
tempérament ; il feroit done important
que le traitement fût toujours dirigé
par un Médecin prudent & éclairé.
SOUSCRIPTION.
1
Journal dédié à MONSIEUR , Frere du Roi.
Table générale des Journaux anciens & modernes ,
contenant les jugemens des Journaliſtes ſur les principaux
Ouvrages en tout genre , ſuivie d'obſervations
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 155
impartiales , & de planches en taille- douce ou en
couleur. Par une ſociété de Gens de Lettres .
Juſtique timorem
Flectere non odium cogit , non gratia fuadet...
, A Paris chez Demonville , Imprimeur - Libraire de
l'Académie Françoiſe , 1776. Avec approbation & privilege
du Roi.
,
On murmure depuis long- temps contre la multitude
des Journaux : on ſe plaint de la difficulté diſpendieuſe
de les réunir tous , & de l'impoſſibilité de parcourir , en
un mois , une ſi grande quantité de volumes : ces reproches
font fondés ſans doute ; & il paroît aupremier coupd'oeil
que c'eſt inal y répondre , que de venir ſoi - même
augmenter le nombre des Journaliſtes ; mais nous nous
flattons que , lorſque les Lecteurs auront jeté les yeux
ſur le plan de cet Ouvrage périodique , ils conviendront
qu'il manquoit à notre littérature & que lui feul peut
remédier aux inconvéniens qui naiſſent de la foule innombrable
des Journaux. C'eſt précisément parce qu'ils ſe
font trop multipliés , qu'on doit en deſirer un qui raſſemble
fous un même point de vue des analyſes laconiques .
mais lumineuses , des productions en tout genre , des
précis clairs & fideles des jugemens que les Journaliſtes
en ont portés , & quelques obfervations impartiales , &
fur ces Ouvrages , & fur ces jugemens mêmes ; un Journal
qui , remontant vers l'origine des Journaux , rappelle
les anciennes déciſions de leurs Auteurs , & foit , pour
ainſi dire le recueil des arrêts , de cette coar fouverai156
MERCURE DE FRANCE.
ne ; un Journal enfin qui , écrit fans paſſion , ſans intérêt
venge les chef- d'oeuvres de tant de critiques ameres
& indécentes , & réduiſe à leur juſte valeur ces éloges
outrés qu'un Auteur croit accordés à ſes talens , &
qui font prodigués ou à ſon crédit par la crainte ou à
fon rang par la flatterie .
1
Tel eſt le but que nous nous sommes propoſé : ce n'eſt
point ici une table féche & ſtérile des matieres traitées
dans les Journaux. Nous ne nous contentetons pas d'indiquer
au Lecteur la mine où il doit fouiller ; nous lui
en ferons appercevoir les richeſſes les plus précieuſes ;
mais lorſqu'il voudra approfondir des matieres trop étendues
, pour recevoir de nos analyſes tout le jour dont
elles ſont fufceptibles , nous les renverrons aux Journaux
même ; de forte que ce Journal , fans nuire aux modernes
, fera revivre les anciens , & rendra pout- être leur
poffeffion plus chere à ceux qui en ont conſervé des collections
ſuivies. Rien de plus intéreſſant pour un Amateur
des lettres & des beaux - arts , que de comparer le
goût de ſes Contemporains avec celui de la génération
précédente , de voir ſe ſuccéder toutes les révolutions
qui ont changé les ſyſtèmes & les idées ; de diftinguer
l'influence du vrai beau , de celle des circonstances & de
la cabale : ces connoiſſances font les ſeules qui puiſſent
nous conduire à prévoir comment le ſuprême tribunal de
la poſtérité doit un jour approuver , infirmer ou caffer ,
en dernier reſſort , les déciſions de norre fiecle. Combien
d'ouvrages ont eu le fort de la Phædre de Pradon ,
celui de briller un moment , d'éclipſer même des chefd'oeuvres
, & 'de retomber enſuite dans un éternel oubli .
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 157
Quoique ce ſoit une eſpece de ſacrilege de renuer les
cendres des morts , nous rendrons quelquefois à ceux-ci
un moment d'existence , pour dévoiler les cauſes qui
leur avoient procuré un ſuccès éphémere , & celles qui
ont fait tomber à la fois l'illuſion , l'Auteur & la piece.
Nous montrerons comment le Public peut , ſans s'en
appercevoir , erre entraîné par une cabale impoſante ;
comment l'enthouſiaſme ſe communique de proche en
proche , & électriſe , pour ainſi dire , toute une affembléé
, & meine toute une Nation. D'ailleurs , parmi les
Ouvrages décriés ou dénigrés à juſte titre , il en eſt peu
qui , dans un amas de défauts ou de choſes triviales ,
n'offrent tantôt un caractere bien deſſiné , tantôt une
ſaillie heureuſe , quelquefois même une réflexion, neuve .
Lorſque nous parlerons de ces Ouvrages morts en naisfant
, nous ne mettrons que ces beautés ſous les yeux
du Lecteur ; l'ennui de lire le reſte ſera notre partage.
Il eſt aufſi quelques Ouvrages eſtimables qui font restés
ignorés , parce que leurs Auteurs , fans hardieſſe dans
la ſociété , fans protection à la Cour , & peu célebrés
dans les Journaux , n'ont cherché d'autre récompenſe de
leurs talens , que le plaiſir ſecret de les exercer. Nous
tâcherons de les tirer de leur obſcurité , & de faire
voir combien ils ont été utiles aux Auteurs modernes ,
qui puiſoient avec fécurité dans ces ſources inconnues
au Public. On a vu de tout temps quelques Gens de
Lettres ſe liguer pour cacher avec ſoin , ou décrier hautement
les livres féconds où se trouvoient leurs meres
idées , comme à Cathage on défendoit aux Navigateurs ,
ſous les peines les plus ſéveres , d'enſeigner aux Etran-
! ,
L
1
158 MERCURE DE FRANCE.
1
:
gers le chemin des Ifles Caſſitérides , où étoient les mi
nes de la République. Les annales du Théâtre offrent
de même un grand nombre de Drames , ou tragiques
ou comiques , à qui il ne manqueroit , pour obtenir encore
les fuffrages du Public , que des Acteurs dont la
mémoire fût moins pareſſeuſe. Ces pieces , qui firent
les plaiſirs de nos pères , feroient les nôtres , & auroient
pour nous tout le charme de la nouveauté. Nous ofons
nous flatter que notre travail pourra donner lieu à de
nouvelles éditions de pluſieurs bons livres oubliés , &
que le Public nous faura gré de lui avoir fait reſtituer
des richeſſes littéraires qui lui appartenoient , & dont
on lui cachoit le prix.
Nous obſerverons , lorſque l'occaſion s'en préſentera ,
les changemens arrivés dans les mots , & fur - tout
dans la maniere d'en faire. On trouvera dans ce Journal
les querelles des Savans & des Littérateurs anciens
& modernes , accompagnées d'obſervations ſimples , moderées
, & dégagées de tout eſprit de parti. Dans les
débats littéraires , la conduite la plus ſage eſt celle du
ſpectateur qui s'appuie ſur la barriere , regarde les champions
, ne veut ni donner des coups ni en recevoir , &
refuſe même ſouvent de les juger. Nous aimons mieux
chercher à plaire au bon goût qu'à la malignité humaine
; & nous avons affez bonne opinion de notre ſiecle ,
pour croire que l'équité févere, mais décente , peut trouver
autant de fuffrages que la ſatyre. Le voeu ſecret des
gens de Lettres les plus eſtimables , étoit depuis longtemps
ou qu'on fit ceſſer tant de querelles evenimées ,
ou qu'une ſociété littéraire , dans des conſeils modeſtes
non dans des arrêts tranchans , peſat les raiſons ſans
1
र
Y
1
۱
;
JUILLET. II . Vol . 1776. 159
P
peſer les injures , invitat les deux partis à ſe reſpecter
eux- mêmes , prſt ſoin de les laver l'un & l'autre de tant
de calomnies , de tant d'outrages haſardés dans la chaleur
de la mêlée , & dont on ſe repent après le combat,
Lans avoir ſouvent le courage d'avouer fon repentir. Nous
rendrons compre ſuccinctement des principaux Ouvrages
de théologie , fans nous permettre jamais de prononcer
ſur les matieres qu'ils traiteront. Quant à la Juriſprudence
, nous ne nous bornerons pas à des analyſes des
productions de Juriſconſultes ; nous parlerons auſſi des
cauſes célebres , curieuſes , intéreſſantes à mesure qu'elles
ſe préſenteront , ſuivant l'ordre des temps.
La partie des anecdotes politiques actuelles , placée à
la fin de chaque volume , ne ſera point négligée . Nous
ofons même promettre qu'elle ſera préſentée ſous un jour
moins fatiguant pour les yeux du Lecteur , qu'elle n'a
pu l'être juſqu'ici dans les autres Journaux. En effet ,
les Journaliſtes ne peuvent rendre compte que des événe .
mens qui ont partagé l'attention publique pendant un
mois. Forcés de parcourir les différentes parties du
monde , & de laiſſer dans chaque contrée des événemens
imparfaits dont on ne prévoit pas l'iſſue , leurs récits ne
font fouvent que tourmenter la curioſité du Lecteur ,
fans la fatisfaire ; ici , c'eſt le commencement d'une opé
ration militaire ou politique ; là , une révolte qui vient
d'éclore ; plus loin, une ſcene tragique dont les détails
font inconnus. Le mois ſuivant , même embarras , même
inſuffifance dans les récits. Chaque événement forme ainſi
de mois en mois un tableau tronqué , mutilé , découſu ,
J
160 MERCURE DE FRANCE.
dont le Lecteur est obligé de rapprocher , avec peine ,
les différentes parties pour en ſaiſir l'enſemble.
En reprenant ces mêmes événemens depuis le commencement
des faits qui intéreſſent aujourd'hui le Public
, chaque narration , dans notre Journal , formera
une chaîne non interrompue ; le ſite , les perſonnages ,
l'action principale d'un tableau , ne ſe trouveront point
confondus avec ceux d'un autre. Chaque événement ,
pris des ſon origine , ſera conduit jusqu'à une époque
fur laquelle l'attention du Lecteur puiſſe ſe repoſer. On
omettra cette multitude de faits vulgaires qui rempliſſent
la plupart des papiers publics , & qui ſouvent ne font lus
que de ceux dont les noms figurent dans ces récits. Les
événemens politiques ne formeront pas ſeuls la claſſe
des anecdotes ; on y joindra un grand nombre de faits
intéreſſans propres à caractériſer ou les Nations ou les
Hommes célebres .
Il n'eſt pas moins important dans les hautes ſciences
que dans les lettres , de comparer les déciſions des Savans
, & celles du Public fur les différens ſyſtemes ; de
connoître l'époque des découvertes , d'en faifir l'enchatnement
, de marquer la lenteur ou la rapidité des progrès
que chacune a produits. Souvent , dans les ſciences
abſtraites , la plus légere idée conduit à une foule
de vérités utiles , ſemblable à la foible étincelle qui ,
tombant fur une matiere inflammable , jette de tous
côtés des torrens de lumiere. En cherchant deux chimeres
célebres dans les mathématiques & dans la chimie
, on a trouvé des tréſors réels. Dans la carrierę
ténébreuſe des ſciences , les plus pâles lueurs ne ſont
P point ما
1
JUILLET . II. Vol. 1776 161
point à dédaigner ; on s'attachera donc à faire revivre
les meres idées qui ont accéléré le développement des
ſciences , & à retrouver le gerne dans le ſein même du
fruit qu'il a fait nattre. Une foule de découvertes font
devenues vulgaires ſans ceſſer d'être utiles ; l'habitude
d'en faire uſage , inſpire aux homines pour elles cette
indifférence qu'ils ont pour les vérités de premiere évidence
. On ignore juſqu'au nom de leurs Auteurs , &
les préjugés qu'ils ont eus à vaincre , & les perfécutions
qu'ils en ont eſſuyées . On jouit du bienfait ſans
connoftre le bienfaiteur ; il eſt juſte de venger tantd'hommes
utiles , d'un oubli qui ſemble tenir de l'ingratitude.
On ſuivra pour tout ce qui concerne la phyſique
l'aſtronomie , la médecine , la chimie , l'hiſtoire naturelle
& les mathématiques , la même méthode que pour la
littérature ; on fera paſſer en revue & les Auteurs &
les Journaliſtes anciens & modernes , leurs opinions ſeront
comparées : on ſe permettra quelques obſervations ;
mais on ne ſe décidera en faveur d'un ſyſteme qu'avec
la plus grande circonſpection , parce que dans les hautes
ſciences , les choſes les plus légeres importent ſouvent
au bien public.
Les arts agréables & les arts utiles trouveront auſſi
leurs places dans ce Journal ; on tâchera d'y indiquer
les variations du goût dans la muſique , dans l'architecture
, dans la peinture & dans la ſculpture , & les différens
jugemens qu'on a portés ſur les ouvrages des
Artiſtes. Dans ces divers genres , chaque fiecle , ainſi
que chaque homme, a fa maniere de voir , & les afo
L
162 MERCURE DE FRANCE.
1
-
fections nationales changent quelquefois comme celles
de l'individu. Il eſt inutile d'ajouter que nous fuivrons
avec une attention particuliere les progrès de l'agriculture
, de la navigation & du commerce. !
Conditions de la ſouſcription.
Cet Ouvrage ſera composé chaque année de douze vo
lumes in- 12 , caractere cicero , fur papier carré ordinaire ,
de 240 pages chacun. Ils feront ornés de planches ,
foit en taille-douce , ſoit en couleur , lorſque la ſeule description
des objets les plus importans dans les ſciences
& dans les arts ne fera pas ſuffisante.
Chaque volume ſera compoſe de deux parties indépendantes
l'une de l'autre , de maniere qu'on pourra les
détacher pour les claſſer & les faire relier enſemble. La,
premiere , composée de cinq feuilles , contiendra les
analyſes des anciens Ouvrages , depuis le commence
ment de ce ſiecle , & des déciſions des Journaliſtes anciens
, & fera conſacrée à la littérature , aux ſciences
& aux arts. La ſeconde partie , composée également de
cinq feuilles , contiendra les analyſes des Ouvrages modernes
& les déciſions des Journaliſtes de nos jours , à
commencer depuis janvier 1776 , & fera de même conſacrée
à la littérature , aux ſciences & aux arts.
Le premier volume paroîtra dans les premiers jours
du mois de Septembre prochain & les autres fucceffivement
dans les premiers jours de chaque mois .
On foufcrisa à Paris chez Demonville , Imprimeur Libraite
de l'Académie Françoiſe , chez Lacombe , Librai
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 163
}
re , & chez les principaux Libraires tant de Province
que des Pays étrangers.
: :: Les perfomes qui voudront s'abonner , auront foin
d'affranchir & le port des lettres & celui de l'argent.
Le prix de la ſouſcription ſera de 24 liv. pour Paris
& de 30 l. pour la Province. Chaque vol. ſera rendu
franc de port , par la poſte , chez les Souſcripteurs.
+ Les quittances de ſouſcription feront ſignées de MM.
Gautier Dagoty pere , Garcin , & des Libraires chargés
des diſtributions. 1
On s'adreſſera à M. Dagoty , Anatomiſte & Botaniſte ,
penſionné du Roi , de l'Académie des Sciences & Bel-
Jes- Lettres de Dijon , l'un des Aſſociés , à Paris , rue
Saint Honoré , vis-à-vis l'Oratoire , pour ce qui peut
concerner le Journal ; & on aura ſoin d'affranchir les
lettres & les paquets. Les Auteurs qui voudront ajouter
des-planches à leurs Ouvrages , lui enverront leurs dans
Ons , pour être gravés dans le Journal. 1
L
L
L
1
164 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Recueil des Mémoires & Observations fur
la formation & fur la fabrication du
falpêtre , par les Commiſſaires nommés
par l'Académie pour le jugement du
prix du ſalpêtre ; grand in- 8°, d'environ
650 pages , broché , 5 liv. A Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine
, 1776.
ONN trouve dans ce volume tout co
qui a été fait & dit d'eſſentiel fur la formation
& la fabrication du ſalpêtre;
objet important qui intéreſſe les gouver
nemens , & qui occupe les Naturaliſtes ,
les Phyſiciens & les Chymiſtes. Les ſavans
Académiciens nommés Commiſſaires
pour le jugement du prix propoſé , ont
donné beaucoup d'obſervations nouvelles
qu'il faut conſulter dans cet ouvrage. Nous
nous proposons d'en rendre un compte
détaillé.
Nouveau Dictionnaire pour fervir defupple
ment (à l'Encyclopédie) aux Dictionnai
res des Sciences , des arts & métiers , par
r
<
JUILLET. II. Vol. 1776. 165
une ſociété de gens de lettres , mis en
ordre & publié par M. ***
Tantum ſeries juncturaque pollet
Tantum dimidio fumptis accedit honoris !
HOR.
Tome I & II , in -fol. A Paris , chez
• Pankoucke , Libraire , Stoupe , Imprimeur
Libraire , Brunet , Libraire , à
Amſterdam , chez M. M. Rey , Libraire
, 1776. Avec approbation &
privilege du Roi.
-
Nous ferons connoître plus particuliérement
ce grand ouvrage ; enrichi d'un
grand nombre d'articles nouveaux & trèsimportans.
L'Esprit des Usages & des Coutumes des
différens peuples , ou obſervations tirées
des Voyageurs & des Hiſtoriens , par
M. de Meunier. A Paris , chez Piſſot ,
Libraire , Quai des Auguſtins.
" On deſireroit , depuis long - temps ,
qu'un Hiſtorien Philoſophe rapprochât
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
!
1
les moeurs , les uſages , les coutumes &
les loix des différens peuples , & nous
fît connoître tout ce que ces objets renferment
d'inſtructif& de piquant. Le public
ne peut que bien accueillir un ouvrage ,
où l'agréable & l'utile ſe trouvent réunis.
Nous en donnerons une analyſe qui prous
vera que l'Auteur a fu concilier le goût
avec l'érudition , & qu'il n'a puiſé dans
les Hiſtoriens & les Voyageurs , que ce
qui étoit vraiment digne d'exciter la cu
riofité & l'attention des lecteurs.
Sermons du Pere de Neuville , en 8 vo
chez Mérigot le jeune, Quai des Au
guſtins.
Les ſuffrages que ce célebre Prédica
teur a fu fixer conſtamment dans le cours
de fon miniftere, forment le préjugé lé
plus déciſif en faveur de ce genre d'ou
vrage. Réunir à un coloris brillant la
force & la clarté ; à l'abondance & à
facilité, des traits neufs , & quelquefois
hardis : voilà ce qui caractériſe toute l'éloquence
du Pere de Neuville. Nous nous
propoſons d'extraire pluſieurs morceaux
tirés de ſes ſermons , les plus propres à
متسه
:
ره
LI
JUILLET . II. Vol. 1776. 167
donner une juſte idée des talens de cet
Orateur ; & nos oferons y joindre quelques
réflexions ſur l'art Oratoire.
ACADÉMIES.
!
I.
W
ח
NANCY.
LA Société Royale des ſciences & belles-
lettres de Nancy , célébra , le 8 Mai ,
ſelon ſon uſage , la fête de St. Staniſlas ,
Patron du Roi de Pologne , Duc de Lorraine
, ſon Fondateur. 1
Le panégyrique du Saint fut prononcé
par M. l'Abbé Grand- jean.
Dans l'aſſemblée publique du même
jour , deſtinée à la diſtribution annuelle
des prix , M. Boutier , Maire Royal , ouvrit
la féance en qualité de ſous- Directeur
,à l'absence de M. de Coeurderoi , premier
Préſident du Parlement , Directeur.
Il annonça les ouvrages qui avoient
remporté les prix de l'année , & ceux
qui avoient été réſervés l'année derniere.
Il remarqua à cette occafion , que ,, l'Aca-
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
ود
démie avoit éprouvé dans l'eſpace de
,, ces deux années, que les productions
littéraires , & les decouvertes dans les
,, arts , ont , comme les productions phyſiques
, des viciffitudes de ſtérilité &
d'abondance. " Il témoigna les regrets
de la Société de n'avoir pas un plus grand
nombre de prix à diſtribuer ; & parla
avec éloge de pluſieurs ouvrages de littérature
& d'arts qui avoient concouru.
"
On lut enſuite les deux discours auxquels
ont été adjugés le prix de l'année ,
& celui de l'année derniere : l'un eſt un
éloge de Louis XII , Roi de France :
dont l'Auteur eſt M. Pierrot, Commis
des bureaux de l'Intendance de Lorraine.
L'autre , qui traite de l'anatomie, eſt de
M. Simonin , éleve en chirurgie à
Nancy.
Le premier prix fondé pour les arts , a
été donné au ſieur Cocquet , qui a préſenté
le modele d'une piece de canon ,
dans laquelle la bouche & la lumiere
s'ouvrent & ſe ferment à volonté , au
moyen d'un ſecret , de maniere que ce
modele ne laiſſe voir aucune ouverture.
Le but de l'inventeur eſt de rendre inu
tiles à l'ennemi les pieces d'artillerie
qu'il auroit enlevées .
م ا
(
;
JUILLET. II. Vol. 1776. 169
L'Academie a partagé le ſecond prix
des arts entre deux Mémoires , dont
Fun traite de la vertu & des propriétés
de la racine de Houblon & de cel-
, le de la Perſicaire , amphibie terrestre ,
que l'Auteur prétend propres à remplacer
avec ſuccès la falſpareille exotique. Le
ſecond Mémoire contient diverſes obſervations
fur pluſieurs préjugés & uſages
abuſifs , touchant la groſſeſſe & l'accouchement
des femmes , & la maniere
d'élever & de gouverner les enfans en
bas - age.
L'Auteur du premier Mémoire eſt M.
Wilmet , Maître en pharmacie à Nancy:
'l'Auteur du ſecond eſt M. Saucerote ,
Chirurgien à Luneville.
Chacun des prix eſt de la valeur de
300 lives. La Société Royale de Nancy
ne propoſe point de ſujets. Le Roi Staniflas
, fon Fondateur , lui a fait une
loi d'admettre les ouvrages préſentés au
concours , de quelque genre qu'ils foient ,
& de quelque matiere qu'ils traitent. Ce
Prince a voulu auſſi que les prix appartinſſent
excluſivement aux ſujets nés ou
établis dans ſes états. Les ouvrages doivent
être remis au Sécretaire perpétuel
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
avant le premier Février , avec un billet
cacheté contenant le nom de l'Auteur.
Après la diſtribution des prix , M. Petit
, ancien Officier au ſervice de LL. MM,
II. & M. de Moulon , Maître des Comptes
à Nancy ont lu leurs difcours de réception
; M. Petit a ajouté à ſon remercirment
des détails hiſtoriques & raiſonnés
fur les paſſages de Mercure & de Vénus
devant le diſque du ſoleil; & M. de
Moulon a traité ce ſujet : ,, les belleslettres
ne peuvent s'honorer qu'en contribuant
aux bonnes moeurs .
”
"
Le Sous-Directeur a terminé la féance
par fa réponſe aux diſcours des deux récipiendaires.
II.
ROUEN.
L'Académie fondée à Rouen ſous le
titre de l'Immaculée Conception , a fait
la diſtribution ordinaire de ſes prix , le
21 Décembre 1775. Celui d'éloquence ,
dont le ſujet étoit l'éloge du Cardinal
d'Amboise , a été remporté par M. l'Abbé
Talbert , Chanoine de Beſançon. Un
ſecond prix a été decerné á M. de Sacy ,
-
i
JUILLET. II. Vol. 1776. 171
Cenſeur - Royal à Paris , pour un autre
diſcours fur la même matiere. Les poëtes
qui ont été couronnés , font M. l'Abbé
de Calignon , Chanoine de Crépy en
Valois , & M. le Comte de Laurencin,
à Lyon ; le premier pour une Ode francoiſe
ſur l'Homme conſolé par la religion ; le
ſecond, pour une Idille intitulée Palémon ,
ou le triomphe de la vertu fur l'amour. La
cérémonie du facre &du couronnement de
Louis XVI a été miſe en Ode latine par
M. Drouet des Fontaines , du Séminaire
de Foyeuſe , à Rouen ; & le prix de ce
genre lui a été adjugé. Ces quatre différentes
productions font actuellement
ſous preſſe , avec un diſcours préliminaire.
A Paris , chez Berton , rue Saint- Victor ,
ainſi que celles des trois années precédentes
, dont le recueil doit paroître inceſſamment.
La même Compagnie a propoſé , dans
ſa derniere ſéance publique , les quatre
prix ſuivans. 1º. Celui de l'allégorie
latine ; 2°. celui des ſtances françoifes
; 3°. celui du diſcours François fur
cette queſtion : Quels sont les caracteres
distinctifs & particuliers qui donnent aux
livres Saints (outre l'inspiration) la fupériorité
sur toutes les autres productions de
1
172 MERCURE DE FRANCE.
l'esprit humain ? 4°. 'Celui du Poëme
en vers françois , dont le ſujet ſera l'inauguration
d'un monument public érigé à
Vienne en 1747 , par l'Empereur Fordinand
III , en l'honneur de la Vierge
immaculée. Ce monument eſt à-peu- près
dans le goût de celui de la place des
Victoires à Paris ; & les Auteurs pourront
confulter ſur le détail de cette cérémonie
, un ouvrage qui a pour tittre:
Traité de l'Imaculée Conception de la S. V.
par le B. P. Vincent Fustinien Antist ,
petit in- 12 . Paris , Cuſſon , 1706 , avec le
Dictionnaire de la Martiniere , article
Vienne. L'extrait de l'un & de l'autre ſe
trouvera à la fin du recueil des quatre
années dont on vient de parler ci-deſſus.
Toutes ces compoſitions , dont les deux
premieres font au choix des Auteurs
pour le ſujet, doivent être envoyées à
P'Académie pour la fin de Novembre
1776 au plus tard , en la maniere accoutumée
dans les autres Sociétés littéraires
: double exemplaire , franc de port ,
billet cacheté , Sentence répétée , &c.
Le tout adreſſé au R. P. Prieur des Carmes
de la ville de Rouen , Trésorier de ladite
Académie . Les Orateurs obſerveront de
terminer leurs difcours par une priere à
JUILLET . II. Vol. 1776. 173
la Sainte Vierge , ſur le privilege de fon
Immaculée Conception , & les Poëtes de
mettre à la fin de leurs pieces une allufion
au même ſujet.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue de donner alternativement des
repréſentations d'Alceste , Tragédie-Opéra
en trois actes , & de l'Union de l'amour
& des Arts , Ballet héroïque en trois
entrées .
M. Crux , premier Danſeur de S. A.
S. l'Electeur palatin , éleve de M. Gardel ,
Maître à danſer de la Reine , & Compofiteur
des Ballets de la Cour, en ſurvivance
, a débuté dans la chaconne de
l'Union de l Amour & des Arts. Ce Danſeur
a foutenu le parallele des célebres
meſſieurs Veſtris & Gardel , ſes modeles ,
& il a brillé avec tous les avantages que
174 MERCURE DE FRANCE.
1
donnent en ce genre le feu de la jeuneſſe,
l'élégance de la taille, les diſpoſitions &
l'exercice du plus heureux talent.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LESES Comédiens François préparent
quelques nouveautés. en attendant , ils
ont repris pluſieurs Tragédies , dans lesquelles
Meſſieurs le Kain , Molé &
Briſart , Meſdames Veftris & Saint - Val
développent les plus grands talens , &
paroiſſent inſpirés par le génie de leur
Art.
Mademoiselle Saint - Val cadette , a
reparu , 6 juillet , ſur ce théâtre , où
elle a joué avec applaudiſſement les rôles
de Zaïre , d'Inès de Castro , d'Aménaïde ,
&c.; de l'ame , de l'intelligence , une
grande ſenſibilité , l'expreffion , quoique
un peu exagérée , de la nature , donnent
à ſon jeu beaucoup de pathétique , d'ins
térêt , & de vérité-
A
☑
JUILLET . II. Vol. 1776. 175
r
:
COMÉDIE ITALIENNE.
LESES Comédiens Italiens ont donné le
Dimanche 7 Juillet , la premiere repré-
( ſentation de la Bonne Femme , ou le Phenix
, Parodie de l'Opéra d'Alceste , en
deux actes & en vers , mêlée de vaudevilles
.
René a diſparu depuis trois jours de
chez lui , à cauſe d'une petite tracaſſerie
,de ménage. Son abfence inquiete beaucoup
fa femme, & tout le Village. Mathurine
ſe conſulte & gémit avec ſa
niece. Guillot, leur voiſin , eſt à la recherche
; mais c'eſt inutilement qu'il a
fait tambouriner le Mari perdu ; enfin on
confulte Robin , le Sorcier du canton.
Ce Berger à ſoin de ſe faire bien payer ;
il rend fon oracle , & prononce gravement
que René s'eſt engagé , & qu'il va
partir ſi quelqu'un ne prend ſa place.
Mathurine ſe déſole avec les gens du
"Village , qui font de grands geſtes , &
donnent tous les ſignes de douleur. Mais
on demande en vain un ami qui veuille le
remplacer. Il n'y a point de tel ami.
Mathurine , par un excès d'amour pour
1
176 MERCURE DE FRANCE.
ſon cher René , forme le projet de s'engager;
cependant le mari fugitifrevient
en habit militaire. Sa femme & ſes voifins
le reçoivent avec de grandes démonstrations
de joie. Il raconte comment un
peu de dépit & beaucoup de vin l'ont
fait tomber dans le piege préparé pour
l'engager. Il faut qu'il ſe rende à fon
régiment , & voudroit bien s'en diſpen
fer. Il prend part aux divertiſſemens occaſionnés
par fon retour ; mais il eſt in
quiet de la joie contrainte de ſa femme ,
qui lui cache un grand ſecret. Mathurine
va délivrer René , & prend ſon engagement.
Elle paroît en Militaire ; l'ombre ,
le filence de la nuit , & la hardieſſe de
fon projet lui font éprouver la frayeur ,
& qu'en changeant d'habit , elle n'a
point changé de ſexe. Le mari , avec
une lanterne , va cherchant ſa femme ;
il reconnoit Mathurine , il veut l'empêcher
d'accomplir ſon deſſein. Heureuſement
Barbarico , leur ancien voiſin
& qui eſt un brave , arrive , ne fachant
lui - même pourquoi. Il écarte avec fon
fabre des foldats ivres qui veulent emmener
Mathurine leur camarade. Il ſe
charge auffi de parler au Capitaine qu'il
-
connoît
n
JUILLET. II. Vol. 1776. 177
connoît , & d'arranger le tout à leur fatisfaction.
Alors Arlequin , comme l'Apollon
de l'Opéra , chante du haut d'une
tour à René & à ſa femme , qu'il les
prend ſous ſa protection , & qu'il fera leur
fortune. Il crie enſuite qu'on le deſcen-
'de , parce qu'il n'eſt là que pour faire un
dénouement , & que ſon rôle eſt fini. Un
ballet pantomime termine cette Piece.
Cette Parodie , l'amusement de trois
amis , leur fait honneur: elle eſt remplie
de traits faillans & ingénieux ; il y a beau-
'coup de gaieté ; les couplets font parodiés
avec une facilité ſinguliere ; les airs font
bien choiſis , & arrangés par M. Moulinghen
, excellent Muſicien , & compofiteur
attaché à l'orchestre de la Comédie
Italienne.
Madame Trial eſt très applaudie dans
le double rôle de Mathurine en femme &
'en guerrier. Mademoiselle Beaupré y paroît
une niece fort aimable. Meſſieurs
Trial , Nainville , Thomaſſin , Corali ,
&c. font tous valoir, par leur gaieté &
par leurs talens , les autres rôles de cette
Parodie.
DÉBUT.
Une Actrice nouvelle , qui n'avoit en-
M
178 MERCURE DE FRANCE.
core paru ſur aucun théâtre , Mademoiſelle
de Monville , a débuté le Lundi 1 I
Juillet , par le rôle de Laurette du Peintre
Amoureux de fon Modele ; elle a joué , le
Dimanche ſuivant , les rôles d'amoureuſe
dans le Déserteur , & Isabelle & Gertrude.
Cette Actrice réunit aux agrémens de la¹
jeuneſſe , de la figure & dela taille , un
organe flatteur , net & ſenſible. Il lui
manque de l'aſſurance dans ſonjeu , plus
de fûreté dans ſes intonations , & un ore
gane plus étendu ; ce que l'exercice &
une étude ſuivie peuvent lui donner.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Henri - Quatre chez le Meunier , derniere
Scene de la Partie de Chaſſe.
CETTE ETTE Eſtampe a environ 15 pouces
de hauteur , & 12 de largeur: elle eſt gra
JUILLET. II. Vol. 1776. 179
!
:
vée avec beaucoup de foin & de talent
par M. Simonet , d'après le deſſin de M.
Moreau le jeune. Il faut obſerver que
les portraits de Henri IV & de Sully
font très - reſſemblans , & gravés ſur des
tableaux peints d'après nature. Prix 6 liv.
A paris , chez Caquet , rue Saint Hiacinthe,
porte Saint Jacques , maiſon de
M. Arſon , Marchand Foureur.
I I.
Le Rachat de l'Esclave , Eſtampe d'environ
25 pouces de largeur , & de 18 de
hauteur , gravée par M. Aliamet , d'après
'un beau tableau de Berghem , dédiée à
M. Turgot , miniſtre d'Etat. La compoſition
de cette Eſtampe eſt très - riche ,
ornée d'un port de mer avec des vaiſſeaux ,
un payſage, des fabriques antiques , &
beaucoup de figures , dont celle de la
belle Eſclave eſt fort agréable. On connoît
le talent , le goût , & le beau faire
de M. Aliamet , bien remarquable dans
cette Eftampe. Elle ſe vend 12 liv. A
Paris , chez M. Aliamet , Graveur du
Roi , rue des Mathurins , vis- à- vis celle
des Magons.
M
180 MERCURE DE FRANCE .
!
III.
Allégorie du portrait du Roi.
Le Roi reçoit avec bonté les applau
diſſemens de ſon peuple ; il s'appuie
fur la Juſtice , qui tient l'épée , & foule
aux pieds la fraude ; Minerve , ſymbole
de la vérité & de la ſageſſe , eſt à côté
du Roi : elle tient la corne d'abondance
dont elle laiſſe échapper les richeſſes de
la terre , c'est - à- dire , des épis de bled
& des fruits ; elle établit l'ordre , & em
peche qu'ils ne ſe répandent avec abus;
des Génies ſoutiennent la couronne
rayonnante 1
Allégorie du portrait de la Reine.
La Reine reçoit les témoignages d'amour
de la France proſternée : Minerve
la couronne de fleurs ; elle tient un
bouquet de lauriers , de lys & de rofes ;
les Grâces ſoutiennent la couronne fur
ſur ſa tête , & l'ornent de guirlandes de
fleurs & de fruits. Les Vertus perſon
nifiées l'environnent : la Bonté tient
un pélican , la Douceur un mouton ,
la Tendreſſe conjugale une colombe.
Ces allegories ingénieuſes , compoſées
JUILLET. II. Vol. 1776. 181
i
par M. Cochin , ont été gravées d'un
burin agréable & précieux , par M. Longueil,
qui les a préſentées au Roi & à la
Reine.
Ces Eſtampes ſe trouvent chez Longueil
, rue de Seve , vis-à- vis les Incurables;
& chez Bafan , Marchand d'Eſtam-
'pes , rue & Hôtel Serpente.
MUSIQUE.
I.
ΟNZIEME & douzieme Recueils d'Ariettes
choisies , arrangées pour le clavecin
, ou le forte - piano , avec acompagnement
de deux violons ; & la baſſe chifrée
; dédiés à Mademoiselle Lenglé de
Schoebéque , par M. Benaut, Maïtre de
Clavecin. Prix , chaque Recueil , I liv.
16 fols . A Paris , chez l'Auteur , rue Gîtde
- Coeur , la dixieme porte - cochere à
gauche , entrant par le Pont Neuf. Et
aux adreſſes ordinaires de muſique.
II
Le ſieur Le marchand , de l'Académie
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
Royale de Muſique , Editeur des ouvrages
de M. le Chevalier Gluck, propoſe
, par ſouſcription , la partition de
l'Arbre Enchanté , Opéra - Comique en
un acte , par M. Vadé , & remis en vers
avec des augmentations , dont la muſi
que eſt de M. le Chevalier Gluck.
Cet Opéra Comique à été joué ſupérieurement
par MM. les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , à Versailles ,
pour la fête que Monfieur a donné à
'Archiduc Maximilien.
e
L'on ſouſcrira chez le ſieur Le marchand
, Editeur , Marchand de Muſique ,
rue Froid Manteau ; & à l'Opéra, Le prix.
de la partition ſera de 18 liv. avec les
parties ſéparées , gravées avec le plus
grand foin , fur beau papier , tel qu'lphigénie
& Orphée, de ce même Auteur:
la foufcription eſt ouverte du 24 du
mois de Juin , & fermera le dernier de
Septembre prochain pour la province ; &
pour Paris , à la fin d'Août.
Les perſonnes qui s'abonneront , ne
payeront que 12 liv. au lieu de 18 paſſé
le temps ci- deſſus preſcrit, l'on remettra
le prix de 18 liv.: ledit ſieur Le mar
chand fournira un reçu aux perſonnes qui
s'abonneront , & ne délivrera pas ladite
JUILLET. II. Vol. 1776. 183
partition , qu'on ne lui repréſente ſes
reçus.
L'on trouve chez ledit ſieur Le marchand
, généralement tout ce qui eſt gravé
, & il fait paroître journellement tout
ce qu'il y a de plus curieux.
Projet d'un i voyage pour déterminer la
grandeur des degrés de longitude ſur le
parallele de 45°. Par M. Caffini de
Thury , Directeur de l'Observatoire Royal
, &c.
T
५,
OUTES les entrepriſes qui ont été faites pour connoftre
la figure de la terre , ſe ſont particulierement bornées
à la meſure de quelques degrés du méridien , parce
qu'elle ſeule ſuffiſoit pour la déterminer ; il n'en étoit
pas de même de la meſure des degrés d'un parallele ,
qui ſuppoſoit que l'on connut la grandeur du degré du
méridien.
Il devoit paroître d'ailleurs plus facile de déterminer ,
à quelque ſecondes de degrés près , l'amplitude d'un
arc céleſte en latitude , que celle d'un arc en longitude :
car ce n'eſt que depuis que les tables de la lune ont
été rectifiées , & que les lunettes ont été portées au
point de perfection où elles ſont préſentement , que l'on
peut compter ſur les mesures en longitude.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
i
Nous connoiſſons ſept meſures exactes des degrés du
méridien ; en France , ſous le cercle polaire , ſous l'équa
teur , au Cap. de Bonne-Eſpérance , à Vienne en Autri
che , en Italie & à Turin , tandis que nous n'avons en
core que deux meſures en longitude ſur le parallele de
Paris (1 ) & ſur le 43° (2) de latitude.
On pourroit cependant regarder toutes les portions des
perpendiculaires à la méridienne , décrites à la diſtance
de 60 mille (3) toiſes les unes des autres , comme autant
de meſures de parallele dont on pourroit faire uſage
, ſi la longitude des lieux qui les terminent étoit
bien connue ; mais quoique nous n'ayons pas négligé de
ſaiſir toutes les occaſions, où il ſe préſentoit quelques
phénomènes célestes à obferver , notre ſéjour étoit trop
court pour des obſervations qui ne peuvent être trop
répétées , j'ai eu recours à un phénomene terreftre (4)
pour le degré de longitude que j'ai meſuré en Provence
, & j'ai choiſi l'Obſervatoire de Vienne en Autriche
pour terme de comparaiſon à celui de Paris. Les ob
fervations du Pere Heel , dont on connoſt l'exactitude ,
comparées à celles des ſieurs Maraldy , de la Caille ,
Melier , &c. ont donné un réſultat qui ne différe que
de quelques ſecondes , par rapport à la longitude de
Vienne ; cependant , ſelon les nouvelles déterminaiſons
de M. du Séjour , il y a encore une incertitude de 10
(1) Relation du Voyage en Allemagne.
(2) Méridienne vérifiée.
(3) V. Carte triangulaire,
(4) La lumiere de la poudre,
d
i
JUILLET . II. Vol. 1776. 185
ſecondes (5) : elle auroit été encore plus grande , ſi l'on
* eût été obligé d'employer des obſervations groſſieres ,
telles qu'on les doit attendre d'un Voyageur ; c'eſt par
cette raiſon que je n'ai pas voulu faire uſage des obſer.
vations anciennes faites par MM. de l'Académie , pour
fixer à -peu -près les limites du Royaume.
La deſcription du parallele de 45° , eſt celle qui m'a
paru la plus intéreſſante , parce qu'elle réunit différens
objets importans pour la géographie. La protongation
de cette ligne à l'Orient , traverſera la Savoie , le Milanès
, la Toſcane , & ſe terminera à Ferrare. Plus de
27 villes conſidérables doivent ſe trouver à-peu- près dans
la direction de cette ligne ; mais ce qui doit ſurprendre ,
c'eſt qu'il n'y en a que onze qui ſoient déterminées par
obſervations aſtronomiques ; & fi les erreurs dans leurs
latitudes font les mêmes que celles que l'on a reconnues
dans la latitude de Turin , on doit fentir la nécesfité
de rectifier la géographie de l'Italie , qui eſt dans le
même état que celle des lieux de la terre où les Aſtronomes
n'ont point voyagé. Dans un pays , le berceau
des ſciences & de l'aſtronomie , les Voyageurs ne ſe ſont
arrêtés qu'aux beautés de la nature & de l'art , & n'ont
pas affez regardé le ciel , quoique plus pur dans ce
pays que dans notre climat.
۱
Le plan que je me propoſe de ſuivre , eſt le même
que j'ai expofé, dans l'ouvrage qui vient de paroftre ; ce
n'eſt point une carte de l'Italie que j'ai en vue ; mais
Iſeulement la correſpondance des principales villes avec
(5) V. Relation de mon Voyage.
1
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
1
celles de France , établie par une ſuite de grands trian
gles , dont tous les points feront liés les uns aux autres
fans aucune interruption , & dont les diſtances feront
évaluées ſur la même échelle. Ce projet approuvé &
favorisé par tous les Princes d'Allemagne , & particulierement
par le feu Empereur & l'Impératrice - Reine , le
fera certainement de tous les Princes de l'Italie , & j'espere
qu'ils ne me regarderont pas comme un étranger
dens le pays de mes ancêtres , où ils ont brillé depuis
le treizieme ſſecle. Nous ſommes dans un temps que
l'on peut appeller le regne des ſciences , où l'eſprit des
découvertes réveille toutes les Nations , où elles s'empreſſent
de pénétrer juſqu'aux extrémités du globe , féparées
par des glaces auſſi anciennes que le monde , où
les Savans font accueillis par tout fi favorablement ,
qu'on les voit quitter avec plaiſir les opérations paiſibles
du cabinet & leurs obſervatoires , pour ſe répandre tant
ſur terre que fur mer.
Je terminerai ce mémoire par quelques réflexions fur
le degré de Turin.
i Pour peu que l'on ait parcouru l'hiſtoire de tous les
travaux qui ont été entrepris pour découvrir la figure de
ia terre , on a dû remarquer des différences dans la
quantité de l'applatiſſement de la terre (6) , qui ſuppofoit
que l'on connût la grandeur des degrés ſous diffé
rentes latitudes , avec une précision que les erreurs
inévitables dans les obſervations , ne permettoient pas
d'obtenir ; mais je ne diſſimulerai pas que l'on ne de
I (6) Le rapport des deux axes a varié depuis jus-
A
-
1
I Newton ſuppoſoit I
JUILLET. II. Vol. 1776. 187
voit pas s'attendre à toutes les conféquences que nous
préſente la meſure exécutée en Piémont , qui renverſe
toutes nos connoiſſances ſur la figure de la terre , &
qui , bien loin de nous inſpirer de la confiance aux anciennes
meſures , ne laiſfe qu'une incertitude qu'il eſt
important de détruire , ſi l'on ne veut point perdre le
?
fruit des plus grandes entrepriſes qui ont fait tant d'hon-
!
neur au dernier regne.
:
Le P. Beccaria auteur de la meſure de Turin , n'a pas
été moins frappé que moi du peu d'accord , non-feule-
{
1
ment de ſes propres meſures entre-elles , mais encore
avec le degré que j'avois meſuré en France ſur le parallele
de 45°. (7) Il croit en avoir découvert une cauſe
qui n'avoit point échappée aux Aftronomes de l'Académie
, mais qui , quoique réelle , ſemble ne pouvoir
produire la quantité dont les deux portions de la méridienne
de Turin différent entre elles , par rapport à la
grandeur du degré qui en réſulte ; & ſi les expériences
faites à Chimboraco (8) , la plus haute montagne des
Cordilheres , ne nous raſſuroient , l'impoſſibilité d'évaluer
l'effet de l'attraction des montagnes , dont on ne peut
connoître ni la d'enfité, ni la matiere intérieure (9) , nous
(7) V. Meridien vérifié.
(8) M. Maskeline n'a trouvé que 5 sec. pour l'effet de
Vattraction sur une montagne de 600 toiſes de hauteur.
M. Bouguer n'a ſuppoſe l'effet de l'attraction que de 7
Seco 2
(9) Nous ne connoissons point la densité de la terre ; il
peut se trouver dans les montagnes qui paroissent les plus
maſſives , des concavités qui diminuent leurs maſſes.
188 MERCURE DE FRANCE,
obligeroit de rejeter toutes les meſures faites au Nord ,
ſous l'équateur , & imême en France dans le Rouſſillon ,
borné par les hautes montagnes des Pyrenées.
On ne peut qu'admirer l'intelligence , les ſoins , le
zele avec lequel le P. Beccaria a exécuté la meſure
géodefique; la baſe eſt d'une grandeur fuffisante : mais
le parti qu'il a pris de la meſurer , pour ainſi dire , en
l'air , a augmenté beaucoup le travail , & feroit ſoupçonnur
de petites erreurs dans une opération où il a fallu
etre toujours ſur ſes gardes pour les éviter , ſi la baſe
n'eut été meſurée une ſeconde fois. Il m'a paru auſſi
que les moyens qu'il a employés pour prolonger la baſe
jusqu'aux termes du côté du premier triangle , en mefurant
de trop petites baſes (10) , ne répondoient pas
l'exactitude que l'on remarque dans le reſte de l'opération
.
A l'égard de la diſpoſition des triangles & de la me.
fure des angles , il n'étoit pas poſſible de faire un meilleur
choix des objets , ni d'employer un meilleur inftruiment
: car ayant fait une ſomme de tous les angles qui
comprennent le pourtour de la méridienne , compoſé de
huit côtés , je l'ai trouvé de 10800 0 min 20 fec. c'eſtà-
dire 20 ſec de trop .
Les obſervations aſtronomiques portent le même ca.
ractere d'exactitude ; elle avoient été répétées tant de
fois , elles donnoient des réſultats ſi conformes , qu'on
ne peut guere eſpérer plus de préciſion .
1-
1
(10) Base de 73 toises.
JUILLET. II . Vol. 1776. 189
Le méridien de Turin ſe trouve partagé en deux portions
inégales : la partie au Nord de cette ville eft de
26153 toiſes ; celle au midi , de 38733 toiſes ; & la fomme
totale de la méridienne de 64886 toiſes .
On pouvoit trouver la grandeur du degré de trois manieres
différentes.
1º. Par l'aro terreſtre total , diviſé par l'arc céleste
correſpondant , que l'on a trouvé de 1º. 7 min. 44 ſec.
& la grandeur du degré étoit de 57468 toiſes.
20. Par l'arc boréal diviſé par l'arc céleste , correspondant
0º 27 min. 4 ſec. & la grandeur du degré ſe
trouvoit de 57965 toiſes.
3°. Par l'arc auſtral , diviſé par l'arc céleſte , correspondant
0º 40 min. 42 fec. & la grandeur du degré en
réſultoit de 57137 toiſes.
Ainſi la différence entre la grandeur du degré , déduite
des deux portions de la méridienne , étoit de 828 toifes
, qui répondent à o min. 53 ſec. tandis que l'on n'a
trouvé que 700 toiſes de différence entre le degré du
Nord & celui de l'équateur.
Le Pere Beccaria penſe que l'attraction des montagnes
au Nord de Turin , qu'il regarde d'une maſſe & d'une
matiere bien différente de celle des Cordillieres , eſt la
cauſe des inégalités que l'on remarque dans la grandeur
des degrés. Je ne le ſuivrai pas dans toutes les recherches
qu'il a faites pour en évaluer à-peu-près l'effet : on
ne doit les regarder que comme des conjectures qui
exigent de nouvelles expériences ,
Il paroît aſſez vraisemblable qu'une partie des différences
que l'on a remarquées dans le réſultat des autres
190 MERCURE DE FRANCE.
11
meſures , que l'on avoit d'abord attribuées aux erreurs
des obſervations , fut produite par l'effet de l'attractior
des montagnes ; le degré (11 ) meſuré au Cap de Bonne-
Eſpérance par M. de la Caille , dont on connoiſſoit
la fagacité & l'exactitude , ne s'accorde avec aucun des
degrés meſurés ſous d'autres latitudes : il eſt à-peu-près
le même que celui que j'ai trouvé entre le 42 & 45%
Ainſi par la meſure de ces deux ſeuls degrés , on avoit
trouvé la terre ſphérique ; & en la ſuppoſant applatie , le
degré du Cap auroit dû paroître plus petit. La confi .
guration du terrein où M. de la Caille a tracé la méridienne
, n'étoit pas exempte de l'effet de l'attraction :
car il fait obſerver que la ville du Cap eſt ſituée au cen
tre d'une vallée formée en demi cercle par trois montagnes
eſcarpées , dont la plus élevée eſt de 542 toiſes (11 )."
!
Il eſt donc de la derniere importance de s'aſſurer fi
'attraction a licu , & ſi ſon effet eſt aſſez ſenſible pour
que l'on doive y avoir égard. Un des principaux objets
de mon voyage , étoit de joindre les triangles qui
ſe terminent à Grenoble au premier côté de la meſure
de Turin ; d'engager le P. Beccaria à choiſir un terrein
dégagé de toutes les montagnes , pour y rapporter les
mêmes triangles & les mêmes obſervations , que l'on
répéteroit avec le même inſtrument. J'ai eu l'honneur
de communiquer mon projet au Roi de Sardaigne (13 ) ,
(11) 57037.
(12) Mém. Acad. 1751.
(13) M. le Comte de Vergennes avoit prévenu , de la
part du Roi,tous ſes Ministres dans les Cours de l'Italica
1
JUILLET. II . Vol. 1776. 191
۱
qui l'a fait examiner par ſon Académie , j'ai déjà reçu
de l'Empereur , de l'Impératrice - Reine , du Duc de
Parme , une réponſe au Mémoire que j'avois eu l'honneur
de leur adreſſer ; & les ordres font déjà donnés
pour tout ce qui pourra faciliter les opérations dont
j'ai rendu compte au commencement de ce Mémoire.
M. Guettard veut bien ſe joindre à moi par rapport à la
partie qui regarde l'hiſtoire naturelle , & nous nous propoſons
de réunir dans ce voyage tout ce qui pourra contribuer
au progrès de la géographie & de l'hiſtoire naturelle.
TRAIT DE GÉNÉROSITÉ.
LE ſieur Richardfon , Capitaine d'un
vaiſſeau marchand Anglois , ayant été
aſſailli , le 25 Mars , dans les parages
de Dantzick , par une furieuſe tempête ,
avoit lutté une nuit entiere contre la
violence des flots. Quoique ſes voiles
euſſent été déchirées , & ſes cordages
rompus , il manoeuvra avec tant d'intelliligence
& d'activité, qu'il entra dans ce
port à la pointe du jour. A peine y futil
arrivé , qu'il alla prier le Capitaine d'un
vaiſſeau qui étoit à l'ancre , de porter du
ſecours à ſeize perſonnes qu'il avoit vues
192 MERCURE DE FRANCE.
dans le plus grand danger ſur le tillac
d'un vaiſſeau appartenant à des Dantzi
kois. Celui - ci répondit qu'il ne vouloit
pas s'expoſer à périr lui -même. Eh bien ,
dit l'Anglois , puiſque le danger vous effraye
, quelque fatigué que je fois , je vais
le braver ; je vous demande feulement vos
gens , parce que les miens font excédés de
travaux & de veilles. Refufé encore fur
cet article , il borna à demander une chaloupe
qui étoit plus grande que la ſienne :
elle lui fut également refuſée. Le ſieur
Richardfon indigné , fort de ce vaiſſeau ,
regagne le ſien , & dit à ſes Matelots :
amis , je trouve ici des ames lâches & inhumaines
; prouvons-leur que les nôtres ne font
point fufceptibles defentimens auſſi bas , &
volons au secours de ces infortunés que vous
avez vus à la mer. Tout l'équipage ayant répondu
par une acclamation ,la chaloupe fut
miſe en mer , & les Anglois affrontant la
fureur des vages , furent afſſez heureux
pour ſauver la vie aux ſeize perſonnes du
vaiſſeau naufragé , ce qu'ils ne purent faire
qu'en trois voyages , parce que leur
chaloupe étoit trop petite. Le Roi de
Pologne informé de cette action généreu
ſe , a fait remettre au ſieur Richardfon
une médaille d'or , repréſentant , d'un
côté
JUILLET. II. Vol. 1776. 103
}
côté l'effigie de S. M. , & fur le revers ,
une couronne de lauriers & de myrthe ,
avec ce mot : merentibus. C'eſt une médaille
que ce Prince réſerve ordinaire.
'ment à ceux qui ont rendu des ſervices
éclatans à la Partie ou à l'humanité.
Variétés , inventions utiles , établiſſements
nouveaux , &c.
L₂
I.
E Chevalier de Montfort , ancien Officier
d'Artillerie de S. M. Sicilienne , &
aujourd'hui attaché à M. le Duc d'Orléans ,
a inventé des couleurs limpides , brillantes
, ſolides , pénétrantes & fans dépôt ,
propres à peindreſurtoutes fortes d'étoffe ,
ainſi que ſur le vélin , le papier , le bois ,
l'ivoire , &c.; & comme ſon état & fes
occupations ne lui permettent pas de ſe
Jivrer lui -même à la compoſition de ces '
couleurs , de maniere à pouvoir en fourpir
à toutes les perſonnes qui en demanderoient
, il a confié à une perſonne le
fecret de fa compoſition , & l'on peut fe
N
194 MERCURE DE FRANCE.
procurer des caves ou boîtes de ces couleurs
, chez la Dame de Lanoy , ruel'Evê
que , Butte - Saint - Roch. Il y a de ces
boîtes depuis 36 liv. juſqu'à 6 louis.
Ceux qui voudront de plus amples dé
tails ſur cette invention , peuvent recourir
au No 51 de la Gazette des Arts &
Métiers.
I I.
Induſtrie.
م
Le Clerc , Baigneur , rue Pierre-Sarrazin
, fauxbourg Saint Germain, vient de
faire exécuter une nouvelle Baignoire
méchanique , inventée par le Comte de
Milly , de Academie des Sciences , au
moyen de laquelle on peut , à volonté ,
communiquer du mouvement à l'eau
d'un bain domeſtique , pour le rapprocher
d'un bain de riviere , augmenter par - là
ſon action ſur la furface de la peau , &
produire plus d'effet en quelques minuter
d'immerſion , qu'en pluſieurs jours par la
méthode ordinaire; ce qui peut non-feulement
faciliter l'uſage du bain à ceux
qui , par la débilité de leur tempérament ,
ne ſauroient le foutenir afſez de temp
JUILLET. II. Vol. 1776. 195
pour qu'il produiſe quelqu'effet , mais
encore fournir à l'Art de la Médecine un
moyen d'introduire dans une lymphe viciée
, tels fluides qui lui ſeroit convenables.
On peut aller voir cette machine
chez le ſieur le Clerc.
III.
Médecine.
Le Chevalier de la Porte a trouvé ,
pour fondre la pierre dans la veſſie , un
remede que ſon amour pour l'humanité
l'engage à rendre public. Voici ſa recette:
Prenez 4 fleurs de luna major mâle ,
une once de racine de luna- major femelle
, une once flocellis , 2 drachmes
d'alun de roche diſſous dans de l'eau
commune , 2 gros d'huile de miel , 12
gouttes d'huile philoſophique , appellée
feinture d'or ; mettez le tout dans une
cucurbite de verre , y ayant mis premiérement
deux pintes de vin blanc; diſtil
lez le tout au bain-marie , juſqu'à diffication
, & prenez de cette liqueur le matin
ajeun, deux outrois cueillerées , ſelon les
tempéramens des malades.
La tiſanne dont on uſera pendant la !
P
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
.9
cure , ſera compoſée d'une pinte d'eau de
riviere , autant de vin blanc le plus verd ,
la moitié d'un limon aigre , un oignon
blanc coupé en quatre , une poignée de
crefſon pommelé , un fcrupule - gomme
de cerifier ; le tout bouilli à la réduction
d'un quart : il faut en boire trois ou
quatre fois par jour un demi verre. On
prendra auſſi chaque jour un bouillon
fait avec un quarteron de mouton , demilivre
de veau , & trois quarterons de
boeuf: on ajoutera, dans ce bouillon ,
une demi poignée de pimprenelle ,
piſtaches , 4 dattes;& dans chaque priſer
on mettra une cuillerée de riz cuit à
l'eau.
I V.
M. Caré , Profeſſeur d'hydrographie
à Caudebec ,a inventé & exécuté pluſieurs
inſtrumens de mathématique , ſavoir :
1º. un quart de cercle , dont le rayon n'a
qu'un pied , & qui eſt diviſé en degrés ,
minutes & fecondes ; l'Auteur répond de
ſa juſteſſe, à 15 " près. 2°. Un inſtra .
ment auquel il donne les noms d'Apocemêtre
, & d'Altimêtre , parce qu'il fert
à prendre la diſtance de deux aftres , &
leur hauteur ſur l'horifon. L'uſage en eft ,
JUILLET. II. Vol. 1776. 197
:
1 'ſelon l'Auteur , auſſi facile en mer que
celui du quart de réflexion. 3º. Un autre
inſtrument , au moyen duquel on peut
prendre en mer le diametre des aftres
avec autant de juſteſſe que ſi l'on employoit
des lunettes d'approche de 15 ou de
18 pieds de long. 4º. Une machine pour
réſoudre en peu de temps , & fans beaucoup
de peine , tous les problêmes de la
trigonométrie rectiligne & ſphérique.
V.
Le 19 Avril dernier , l'Abbé Grimaldi ,
Chimiſte Sicilien , fit , dans la falle de
l'Hôpital , en préſence du Collége des
Médecins & Chirurgiens , l'expérience
d'une eau ſtiptique de ſa compoſition ,
dont l'effet tient du prodige. On coupa
l'arterre crurale à un veau ; & quoique
l'inciſion fût très - confidérable , le fang
fut arrêté & étanché en moins d'une minute
, en humectant trois fois la plaie avec
une éponge imbibée de cette eau. Pour
prouver qu'elle n'avoit aucune qualité dangéreuſe
, l'Abbé Grimaldi commença par
en boire ; quelques Médecins fuivirent
Con exemple , & trouverent qu'elle n'avoit
N3 {
198 MERCURE DE FRANCE.
aucun goût, mais ſeulement une très for
te odeur d'une vieille pipe avec laquelle
on fume depuis long- temps. Le lendemain
, le veau marchoit très- librement ;
on le tua , & l'on donna fa cuiſſe à diſſequer
aux Chirurgiens , qui trouverent les
parties bien réunies , & la circulation bien
rétablie.
:
ANECDOTES.
I.
2 UELQUES heures avant de mourir
on envoya à M. de Castelnau le bâton de
Maréchal de France. Cela est beau en ce
monde , dit - il ; mais dans les pays où je
vais , il ne me fervira guere.
I I.
M. D ** , d'un mérite rare par ſes
vertus & fes talens militaires , étoit petit ,
mal - fait , & d'une figure peu avantageur,
ſe. Ayant été nommé Gouverneur du
Canada , les Iroquois lui envoyerent des
4
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 199
Députés pour renouveller leur alliance
avec les François. Arrivés à Québec , ils
furent introduits chez le Gouverneur. Le
chef de l'ambaſſade avoit préparé un dis-
'cours , dans lequel il employoit tout ce
que ſa langue avoit de plus riche & de
plus pompeux pour faire l'éloge de la
force du corps , de la hauteur de la taille ,
& de la bonne mine du Général ; qualités
que ces Sauvages eſtiment de préfé-
'rence. Surpris de voir toute autre choſe
que ce qu'il avoit imaginé , il ſentit que
ſa harangue ne quadroit point au perfonnage.
Sans ſe déconcerter , il s'en
tira par cette apoftrophe , un peu agrefte
à la vérité , mais qui n'eſt pas fans énergie
: Il faut que tu aies une grande ame ,
lui dit - il , puiſque le grand Roi des François
t'envoie ici avec un ſi petit corps
III.
1
Un étranger ayant vendu à une Impératrice
Romaine de fauſſes pierreries ,
elle en demanda à ſon mari une juſtice
éclatante : l'Empereur , plein de clémence
& de bonté , mais ne pouvant la cal-
'mer , condamna pour la fatisfaire , le
Jouaillier à être expoſé dans l'arêne :
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
i
P
Au
l'Impératrice s'y rendit avec toute fa
Cour pour jouir de ſa vengeance
lieu d'une bête féroce , il ne fortit contre
le malheureux , qui s'attendoit à
périr , qu'un agneau qui vint le careſſer.
L'Impératrice , outrée de ſe voir jouer ,
s'en plaignit amérement à l'Empereur
Madame , répondit - il , j'ai puni, le Cris
minel ſuivant la Loi du Talion ; il vous
trompé , il a été trompé.
IV.
Le Cardinal de Richelieu fortoit un
jour de l'appartement du Roi. Louis
XIII. , qui le ſuivoit , crut s'appercevoir
qu'on lui rendoit moins de reſpect qu'à
fon Miniſtre : celui - ci ignoroit que le
Roi le ſuivît ; mais voyant avancer quelques
Pages , il s'en apperçut , & fe rangea
pour laiſſer paſſer le Roi , qui lui dit ?
paſſez , paſſez M.le Cardinal , n'êtes vous
pas le Maître ? Le Gardinal prend auffitôt
un flambeau des mains d'un Page , &
marche devant le Roi , en lui diſant:
Sire: je ne puis paſſer devant Votre Majesté
, qu'en faisant la fonction du plus
humble de vos Serviteurs.
1
...
L
JUILLET. II. Vol. 1776. 201
▼
V.
Anecdote Angloiſe.
Un Ouvrier de Londres , chargé de
famille , ne pouvant acquitter ſes dettes ,
étoit vivement preſſé par ſes Créanciers
& menacé d'être emprisonné. Déſeſpéré
de ſa ſituation , il fait prier ſes créanciers
de venir chez lui , & leur indique
la même heure. Ils ne manquent
pas au rendez-vous. Introduits tous à la
fois , ils trouvent leur débiteur étendu
tout nud fur une longue table, Sans leur
donner le temps de revenir de leur furpriſe
, il étend la main , & leur préſente
un grand couteau . ,, Mes amis , dit it ,
,, je n'ai plus à moi que mon corps ;
"
१७
و د
"
prenez ce couteau , coupez -en chacun
» pour la valeur de ce que je vous dois ,
& laiſſez- moi le reſte pour me traîner
dans quelqu'autre endroit, où peut être
2 trouverai -je du pain pour ma femme
& cinq enfans qui meurent de faim
fur un peu de paille dans la chambre
,, voiſine. Ses créanciers touchés , lui
remirent tout ce qu'il leur devoit , & jeterent
chacun quelques pieces d'argent
و د
1
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
ſur la table. Le malheureux Ouvrier eſt
parvenu à rétablir peu à peu ſes affaires ,
à l'aide des ſecours que lui a procuré
cette maniere ſinguliere de faire fon
bilan.
AVIS.
Nouveautés chez Granchez , Bijoutier de la
Reine , au petit Dunkerque , vis- à - vis
le Pont Neuf.
TABABLLEEAAUU repréſentant la Famille Royale d'Angleterre.
Eſtampes enluminées , faiſant l'effet de la peinture ,
prix 72 liv.
Boëtes d'or en émail , imitant le velours tigré.
Idem, Imitant le ſatin.
Tabatieres d'or ronde , très baſſe , dite platitude
Idem. En racine , avec les portraits de Voltaire , Rousfeau
& Fréron .
Un nouveau modele d'huillier en argent ,aſſortiſſant aux
falieres doublees de vertes bleu.
Un nouveau modele de boucles en argent , très - grandes
; donc partie eſt ornée d'une draperie ciſelée au mate.
1
JUILLET. II. Vol. 1776. 203
:
4
Idem. Or & argent , à paillettes d'or.
Autre en acier , incrustée d'or.
Autre ciſelée à deux rangs , imitant les roſes d'Hollande
, avec un filet d'or uni au milieu.
Nouvelles épées en argent , damaſquinées , à paillettes
émaillées en diverſes couleurs imitant la broderie.
Boutons en argent , à jour , paillettes , fur des deſſins
nouveaux.
Idem. Taillés en diamant , imitant les pierres de mine
d'Irlande ou la marcaffite.
Idem. En diverſes couleurs pour les habits d'été.
Canne pour femme en bois de Perpignan , couverte
en ſoie & or , à pomme de nacre garnie d'or.
Idem. En plume teinte de diverſes couleurs.
Très-beaux jets montés à pomme d'or, à boules émalllées
à filets tors , ciſelées en or de couleur & autres
guillochées.
Pendule de porcelaine , hydraulique & magnétique ,
de forme agréable : trois enfans en biscuits , portant un
vaſe plein d'eau , dans lequel eſt un cygne qui fait fa
révolution en douze heures , & les marque exactement.
Cette pendule démontre les effets de la Syrene de Comus
, & eſt convenable dans un cabinet de phyſique
somme dans l'appartement. Prix 360 liv.
Petit cabaret à l'Angloiſe , avec plateau de porcelaine
de Clignancourt.
Un luſtre dont le corps eſt en bronze doré , & tous
les ornemens en acier poli ; cette piece eſt unique , tant
pour ſon exécution que pour fon effet.
204 MERCURE DE FRANCE,
Agraffes de corps , coulans de cravatte , pomme de
canne , boutons & gances de chapeaux ; articles fabriqués
à Clignancourt ; ce qui prouve la poſſibilité d'établir
en France des ouvrages en tout genre à l'imitation
de l'Angleterre , & ſur des deſſins plus variés.
Collier ou prétention en or des Indes , comme il n'en
eſt pas encore paru pour la délicateſſe de l'ouvrage. Prix
144 1.
I I.
M. Coulon , Expert vérificateur des écritures contestées
en justice , &c . donne avis que pour l'agrément de
ceux qui font des recherches pour découvrir les ſuccesſions
vacantes , qu'il a recueilli & fait une collection de
toutes celles qui ont été annoncées dans les Gazettes
étrangeres & autres papiers publics , depuis trente ans
juſqu'à ce jour. On peut donc s'adreſſer directement à
M. Coulon , rue du Bacq , qui indiquera le papier où ſe
trouye la ſucceſſion après laquelle on court,
-
C
JUILLET . II. Vol. 1776. 205
NOUVELLES POLITIQUES.
Ο
De Seyde , le 12 Mars 1776.
!
N noits annonce l'expédition prochaine du Capitan-
Pacha , qui vient dans la Syrie avec trente voiles ; on
parle auſſi de huit Pachas , Albanois , à trois queues ,
qui ont chacun ſous leurs ordres mille hommes de troupes
choiſies , pour détruire la famile de Daher. L'Emir
Youſſef ſera chargé , dit- on , de pourvoir à la ſubſiſtance
de l'armée & de marcher en perſonne , ſous peine de
P'indignation du Grand Seigneur.
De Sale , le 28 Mai 1776.
Les Princes Muley Aly , Muley Yeſid & Muley Abduraman
, fils de notre Souverain , ont été appellés à fa
Cour , pour éclaircir des ſujets de plaintes élevés contre
- eux , & fur- tout contre les deux derniers. Ils ont
été reçus par leur pere avec toutes les marques d'une
diſgrace entiere. Pluſieurs Domeſtiques , reconnus pour
les auteurs des fautes qu'on imputoit à Muley Abduraman
, ont eu les mains & les pieds coupés. Un Renégat
, Catalan de Nation , qui étoit le confident de ce
Prince , a été coupé en quatre morceaux.
De Warsovie , le 15 Mai 1776.
Les négociations pour l'arrangement des frontieres
206 MERCURE DE FRANCE .
i
i
avec le Roi de Pruſſe ſont ſuſpendues , les conférences
même ont ceſſe ſans que le motif en ſoit connu.
Malgré les diſpoſitions pacifiques qu'on a montrés &
qui font favorables à la liberté de la République , relativement
à la tenue de la Diéte prochaine , les Troupes ,
Ruſſes ſeront forcées d'en impoſer à certaines Diétines
pour affurer l'élection de quelques Nonces dans des Dis
tricts où le parti oppoſe ſeroit aſſez redoutable pour en
contrarier la nommination.
De Londres ,le 17 Juin 1776.
A
Il court un bruit , depuis quelques jours , que l'armée
des Infurgens , retranchée à quelques lieues de Québec ,
a été renforcée par des détachemens de l'armée du Gé
néral Waſington; que le corps étoit actuellement fort
de douze mille hommes , & qu'il avoit été décidé qu'ils
iroient recouvrer leur honneur & attaquer fur le champ
la citadelle par quatre endroits différens. On dit auſſi
qu'on s'eſt trompé en annonçant que le Général Lée
étoit prisonnier ; l'on ajoute qu'il jouit d'une bonne fanté
& qu'il eſt à la tête de l'armée de la Province de'
New-Yorck. Si cette nouvelle est vraie , une identité
de nom aura donné lieu à l'erreur où l'on étoit ſur ſon
compte. i
Quelques gens du parti de l'oppoſition annoncent ,
qu'à l'imitation des Colonies anciennes , la nouvelle Co.
lonie de la Floride orientale ſecouera le joug du Gou
vernement Le ſieur Wright , Gouverneur de la Géorgie
arrivé ici depuis peu , dit que les Provinciaux ont enJUILLET.
II. Vol. 1776. 207
voyé de forts détachemens pour mettre les Provinces à
l'abri de toute inſulte.
A.
h
Les Troupes Provinciales afſemblés à Cambridge, té
moignent la plus grande ardeur de combattre. Le Général
Waſinghton a eu beaucoup de peine à les empêcher
de partir pour Québec , quoiqu'on en ait déjà désaché
de ce côté un nombre capable d'y rétablir les
affaires.
Quoique le Parlement ait défendu aux Américains de
participer en aucune maniere au commerce de Terre-
Neuve , on apprend de cette Iſle que cela ne les a pas
empêché de faire la pêche ſous la protection de leurs
vaiſſeaux de guerre. Toutes les Provinces de la Nouvelle
- Angleterre , ainſi que les autres Colonies , ſe trouveront
par-là approviſionnées de poiſſon. :
Le Miniſtere paroît avoir quelqu'inquiétude relativement
à ce qu'écrit le Général Carleton au Lord Germaine
dans ſa derniere lettre , où il dit : la petite Troupe qui
est déjà armée , s'approche, le plus près qu'elle peut ,
de l'ennemi pour tacher de donner quelques Secours aux
fideles Sujets du Roi qui ont agi plutôt que je n'aurois
youlu .
Il paroft , par des avis particuliers reçus de nos Etabliſſemens
d'Aſie , que les affaires de la Compagnie des
Indes font encore , en plus d'un endroit , dans un état
précaire , malgré les bruits 'favorables qui ſe débitent
dans les aſſemblées de cette Compagnie ; les Chef auxquels
elle a confié ſes pouvoirs dans cette partie du
monde , ſont ſur le point de ſe trouver engagés dans
208 MERCURE DE FRANCE.
quelques diſcuſſions désagréables , pour avoir voulu s'imm
miſcer dans les affaires des Princes du Pays .
Quelques lettres de la Virginie donnent avis que le
Lord Dunmore ayant reçu des renforts d'Angleterre , a
eu quelques avantages fur les Américains; qu'il a repris
poſſeſſion du Château de Walliamsbourg , & que la tranquillité
commence à renaître dans cette Province. D'au
tres lettres de Québec annoncent que Montréal n'étarit,
pas en état de défenſe , les provinciaux le préparent à
l'abandonner & à ſe retirer au Fort Saint Jean , ou d'ailleurs
ils feront plus près des ſecours qu'ils attendent
des Colonies .
De Rome, le 12 Juin 1776.
:
La Comteſſe de Joinville , accompagnée des Comteſſes
de Genlis & de Rully , & du Comte de Genlis , eft arrivée
en cette ville le 5 de ce mois. L'incognito qu'elle
y a obſervé , ainſi que dans toute l'Italie , n'a pas empêché
que ſans avoir notifié au Pape fon arrivée , le
Cardinal Doyen du Sacré College & tous les Cardinaux
, fans exception , ne foient venus lui rendre viſite
mais cet incognito n'a pas permis eu'elle vit en particulier
le Saint Pere , dont elle a reçu d'ailleurs des grandes
marques d'attention & d'égards. Cette Princeſſe qui
laiſſe partout après elle les plus juſtes regrets , part
aujourd'hui pour ſe rendre à Naples , où elle compte
arriver le 14 de ce mois.
Le ſurlendemain de l'arrivée de la Comteſſe de Joinville
en cette ville , le Cardinal de Bernis lui donna une
fête brillante , & chaque jour elle lui a fait l'honneur
de
1
1
JUILLET . II. Vol. 1776. 209
T ?
de dîner chez lui en très- grand couvert Les Maiſons de
Paleſtrine & de Doria lui ont auſſi donné de ſuperbes
1:
'fêtes dans les ſoirées du 9 & du io de ce mois.
ז
De Cadix ,le 14 Juin 1776.
:
Le vaiſſeau le Solitaire , que montoit le Duc de Char
tres , a été obligé de relacher dans ce port : Son Alteffe
Séréniffime voulant profiter de ſon ſéjour ici pour aller
voir Gibraltar , partit le 7 de ce mois pour s'y rendre ,
accompagné de pluſieurs Officiers de ſon Bâtiment , & du
ſieur de Mongelas , Conful de France Ce Prince arriva
le 8 & en partit le 10, après avoir vu tout ce que cette
place a de remarquable. Il fut falué en fortant par le
canon du rempart & par celul de quelques frégates de
guerre Hollandoiſes. Le Duc de Chartres arriva le ir à
midi au bourg de Chiclane & y reſta deux jours , pendant
leſquels les François qui ſe trouvent à Cadix lui donne
rent dans les bois , & à un quart de lieue du bourg , un
bal dans un Waux - Hall qui avoir été conſtruit pour cette
fête & qui fut très - bien illuminé. Les Dames les
plus conſidérables de la ville , & un grand nombre de
celles des environs furent invitées à ce bal , ainſi qu'une
infinite de perſonnes de la premiere diſtinction , parmi lesquelles
ſe rrouverent le Comte d'Oreilly , Commandant
Général de la Province , & fon épouſe , le Gouverneur
de-Cadix , &c. Après quelques heures de danſe , des ta
bles de fix cents couverts furent ſervies & recouvertes
pluſieurs fois pendant la nuit. Tous les François , ve
tus d'une maniere uniforme , fignalerent - là cet attaches
210 MERCURE DE FRANCE.
4
ment & cet amour reſpectueux qu'ils ont toujours témoi
gné pour le ſang de leurs Rois , & la fatisfaction que le
Prince voulut bien leur montrer , fut pour leur zele la
récompenſe la plus flatteuſe. Ce Prince eſt parti aujourd'hui
à midi de Chiclane , à la vue du Peuple aſſemblé
fur ſon paſſage ; il va diner a l'Ifle chez le ſieur de Reggio
, Directeur Général de la Marine d'Eſpagne , d'où i
doit paſſer à la Caraque pour en voir les arfenaux, &
pour venir de - là coucher à bord de ſon vaiſſeau.
De Paris , le 1 Juillet 1776.
Le Roi , dans la vue de perfectionner le navigation &
les carres maritimes , a chargé le Chevalier de Borda
Lieutenant de vaiſſeau , du commandement de la gabarre
la Bouſſole & du lougre l'Espiegle , d'aller déter
miner , par des obſervations aſtronomiques & avec le
fecours des horloges marines , la véritable poſition des
Iſles Canaries , de celles du Cap verd & de différens
points de la côte d'Afrique , depuis le Cap Spartel jusqu'au
delà de l'ifle de Gorée. Sa Majesté à pareillement
chargé le ſieur de la Bretonniere , Lieutenant de
vaiſſeau , commandant la corvette le Poftillon & le cotter
le Milan , de faire les fondes & les relevemens des
Côtes de Flandres , de Picardie & de Normandie , de
vérifier la poſition reſpective des différens points de cés
côtes , & de faire , dans cette partie , toutes les opération
géographiques néceſſaires pour perfectionner la
nouvelle éditition du Neptune François que Sa Majefte
a ordonnée Ces deux Officiers font partis pour aller
remplir leur miffion .
JUILLET. II. Vol. 1776. 211
Le 30 du mois dernier , les Officiers du Siége Pré-
Tidal du Mans ont célébré le rétabliſſement de la ſanté
de Monfieur par un Te Deum qu'ils ont fait chanter en
action de graces dans une Egliſe de leur ville. Ils y avoient
invité tous les Corps & toutes les Compagnies ,
ainſi que les perſonnes les plus notables , & iis ont
joint à ce rémoignage public d'allégreſſe un acte de
bienfaiſance en faiſant diſtribuer des aumônes aux prifonniers.
Les boſtes & le canon de la Ville firent plufieurs
ſalves dans la même journée.
PRÉSENTATIONS.
L'évêque de Babylone a eu l'honneur d'être préſenté
au Roi par le cardinal de la Roche- Aymon , grand
aumonier de France ; ainſi qu'à la Reine & à la Famille
Royale.
م
Le 7 juillet , le comte de Montmorin , miniſtre plénipotentiaire
du Roi près l'Electeur de Treves , a eu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le comte de Vergennes
, miniſtre & ſecrétaire d'état au département
des affaires étrangeres , & de prendre congé de Sa Majeſté
pour retourner à ſa deſtination.
Le même jour , le chevalier de la Luzerne , que le
Roi a nommé ſon Envoyé extraordinaire près l'Electeur
de Baviere , eut auſſi l'honneur d'être préſenté à Sa
Majesté par le comte de Vergennes , & de lui faire fes
remerciemens en cette qualité.
1
2
212 MERCURE DE FRANCE.
$
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 23 Juin , le ſieur Joannis , fondeur & graveur en
caracteres d'imprimerie , a eu l'honneur de préſenter à
Leurs Majestés & à la Famille Royale les épreuves de
caracteres qu'il vient de fondre , & auxquels il a donné
toute la netteté dont cet art peur être ſuſceptible.
1 Le 23 du mois dernier , les ſieurs Marmontel & de
la Harpe , de l'Académie Françoiſe , eurent l'honneur de
préſenter au Roi , à la Reine & à la Famille Royale
les diſcours qu'ils ont prononcés le 20 , dans la féance
publique tenue pour la réception du ſieur de la Harpe.
ΝΟΜΙNATIONS.
:
Le Roi a accordé l'évéché de Saint- Flour à l'évêque
de Quimper ; celui de Quimper à l'abbé de Boutteville
, vicaire - général d'Aix ; & l'abbaye de Notre Dame
du Pré ou Saint - Defir , ordre de Saint Benoſt , dioceſe
de Liſieux , à la dame de Créquy , religieuſe de l'abba
ye de Ronceray.
;
**
JUILLET. II. Vol. 1776. 213
MORTS.
Maximilien - Alexis de Bethune , duc de Sully, eſt
mort à Paris , le 24 du mois dernier , âge de vingt-fix
ans.
:
N. Blondeau , chevalier , ſeigneur de Combas , brigadier
d'infanterie , eſt mort à Limoges le 23 du mois
dernier.
:
La dame de Mornay , fupérieure de la Maiſon Royale
de Salnt Louis à Saint Cyr , eſt morte le II du mois
dernier , âgée de foixante-ſeize ans.
LOTERIE.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
fait le 5 Juillet. Les numéros ſortis de la roue de fortune
font 19 , 75 , 42.6 , 27. Le prochain tirage ſe
fera le 5 Août.
-
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers en proſe ,
Monfieur à Brunoy , ode ,
L'Amour & la Vanité ,
Elégie de Tibule ,
Nancy , conte ,
page 5
ibid.
0
13
15
Paraphrafe de quelques vers latins du Pere Ducerceau , 38
Stances ſur la mort de M. le Marquis de Rochechouard , 40
Impromptu fait pour être mis au bas du portrait de
Louis XVI , 46
Vers envoyés à M. le Noir , 47
Romance marotique , ibid.
Ode à Chloé , 49
A Monseigneur le Comte de Saint-Germain , Miniſtre
de la Guerre , 50
A M. Dalembert , ſur l'éloge hiſtorique de M. de Sacy , 52
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES , 53
LOGOGRYPHES , 55
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 63
Extraits des différens Ouvrages publiées ſur la vie des
Peintres , ibid.
Dictionnaire Dramatique , 99
De la lecture des Romans , 108
M
JUILLET. II. Vol. 1776. 215
Journal des cauſes célebres , 115
Précis de l'Hiſtoire de France , 116
La Syntaxe latine , 118
Hiſtoire naturelle de la parole , 120
Conférences Eccléſiaſtiques du Dioceſe d'Angers , 124
L'héroïsme de l'amitié , 128
Elémens de Géométrie , 134
Affaires de l'Angleterre & de l'Amérique , 137
Les nuits attiques d'Aulugelle , 1 138
Obſervations ſur les maladies des Negres , 145
Traité du ſeigle ergoté , 147
Méthode éprouvée pour le traitement de la rage , 148
Journal dédié à Monfieur , 154
Annonces littéraires , 164
ACADÉMIES . 167
Nancy , : ibid.
Rouen , 170
SPECTACLES. 173
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 874
Comédie Italienne , 175
ARTS. 178
Ibida
Gravures,
181
Muſique.
Projet d'un voyage pour déterminer la grandeur des
degrés de longitude ſur le parallele de 45%
Trait de généroſité , /
Variétés , inventions , &c.
Anecdotes,
183
191
193
198
216 MERCURE DE FRANCE.
AVIS , 201
Nouvelles politiques ,
Préſentations , 21
d'ouvrages 212
Nominations , ibid.
Morts , 213
Loteries , ibid.
ةاعرل
ںیہ
1
1
1337
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITYOF MICHIGAN
TUEBOR
Σ
SI-QUÆRIS PENINSULAM
AMOENAM.
CIRCUMSPICE
A
.............
MERCURE
1
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
OUT. 1776.
N°. XI.
Mobilitate viget. VIRGILE.
"
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXVI.
「LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHELREY,
Libraire fur le Cingle .
-
1
Anècdotes'de la Cour & du Regne d'Edouard, II , Roi
d'Angleterre. Par Mde L. II. D. T. & Mje E. D. B.
in 12. Paris 1776. à f 1 : 10.
Effai fur le Caractere & les Moeurs des François comparés
à celles des Anglois , 12. Londres 1776. à f1 : -
Hiſtoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par Mr. Court
de Gebelin , 8. 1 -vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
Necrologe (le) des Hommes Célébres de France , par une
Société de Gens de Lettres , 12. 6 vol. ou Année 1764
à 1776. Maestr. 1775. à f7 : 10.
2 , Werther Traduit de l'Allemand 12. 2 part. Maestr.
1776. à f 1 : 10.
Mémoires de Mademoiselle de Montpenſier , fille de Gaſton
d'Orléans, frere de Louis XIII , Roi de France. Nouvelle
édition , ou l'on a rempli les Lacunes qui étoient
dans les -Editions précédentes , corrigé un très - grand
nombre de fautes , & ajouré divers Ouvrages de MADEMOISELLE
, très-curieux. 12. 8 vol. Mastricht 1776.
COLLECTION des Planches enlumindes & non enluminées
, repréſoptant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſfant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux & Minéraux.
CETTE Collection qui commence à paroître depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier, de trois
mois en trois mois , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier & le
quatrieme repréſentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux
; celui ci ſera ſuivi d'un fixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs , des Infectes ,
des Peiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores's
les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repréfentent
que les Plantes, botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ces de
LIVRES NOUVEAUX.
:
r
:.
Ja Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiſſe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour-à-tour des Mines & des Folles ; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
& brochées en papier bleu , chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15 : 15
de Hollande .
Nouveaux Mélanges Philoſophiques , Hiſtoriques , Critiques
, &c . &c . 8. tom. 15 à 19 , 1775.
Eſſais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſe au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
La Jurisprudence du Grand Confeil , examinée dans les
Maximes du Royaume . Ouvrage précieux , &c . 8. 2
vol. Avignon 1775.
Choix de Chansons mifes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet- de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Estampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f60 : -
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. 1 à 14. ou tom. I. prem. partie
à tom . 5. 2de partie. Paris, 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties .
Oeuvres Diverſes de M. L... (Eſſai philosophique ſur le
Monachisme. in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont , Extraits
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont paru
en Angleterre pendant le féjour qu'elle y a fait ,
raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en forme
de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres ouvrages
in 12. 6 vol. Maestricht 1775.
Phyſiologie des corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , à
deſſein de demontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de
Phyſiologie des Moufles. Par M. de Necker , Botaniſte
Hiltoriographe de l'Electeur Palatin , Aſſocié de pluſieurs
Akadémies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes , Avantures
amusantes & intéreſſantes. in-12. 2 yol. Paris ,
1775. à f 3 : -
A 2
LIVRES NOUVEAUX
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Mo
derne &c . 4to 3 Tomes 1773-1775 .
Poësie del signor abata Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Tori-
по. 1757 --- 1768.
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig. 1759 --- 1769.
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en 3
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3:15 .
- dito , Tome 3. ſéparés à f 1 : 5 i
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de ſon
EEdduuccaattiioonn , ouvrage pofthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3 : 15 Jols.
MARC-MICHEL REY, Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII volumes de la réimpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2.3.4.5.6.7.8. des Planches.
On publiera de fix en mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Ministre
Plénipotentaire de France , fur divers sujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterve.
Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , 1 vol. 1775. à fi : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. I vol. à f6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 5 vol. 8νο. à
f 3:15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8yo. 62. vol. Edition de
ه ل ل ا د
MERCURE
DE FRANCE.
AOUT . 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
0
ORVAL ET LISE.
Conte moral.
RVAL & Life , au printemps de leurs jours ,
L
Brûloient tous deux de l'ardeur la plus tendres
Mais , ſans fortune , Orval n'oſoit prétendre
A3
6 MERCURE DE FRANCE . i
' .
De voir l'hymen couronner leurs amours.
La Belle étoit ſous la férule auſtere
D'un vieux Barbon , entier dans ſes deſſeins ,
Traitant toujours la vertu de chimere ,
Et par l'or ſeul eſtimant les humains :
Ce pere avare alarinoit leur tendreſſe.
Quand le vautour ſe ſuſpend dans les airs ,
Semant par-tout la crainte & la triſteffe ,
Tous les oiſeaux finiſſent leurs concerts ;
Pleine d'effroi , la tendre tourterelle
Ne fonge alors qu'au péril qui la fuit ;
Au bois en vain ſa compagne l'appelle ,
L'amour ſe tait & l'instinct la conduit.
Le pere inſpire une même épouvante ;
Le jeune couple à peine oſoit ſe voir :
Mais , dans l'excès de ſon vif déſeſpoir ,
La raiſon vint au ſecours de l'Amante .
„ Pourquoi , dit-elle , en eſſuyant ſes pleurs ,
, Nous pénétrer d'un chagrin inutile ?
و د
L'Amour me dicte un remede facile ,
,, Propre fans doute à finir nos malheurs.
,, Qu'oppoſe-t-on au penehant qui nous lie ?
و د
Le feul défaut d'un bien trop inégal ?
„ Combattez donc cette avare folie ,
,,.En devenant plus riche qu'un rival ?
„ Quittez ces lieux témoins de l'injustice
,, Que la fortune envers vous a commis ;
Cherchez au loin un deſtin plus propice :
!--
AOUT. 1776. Z
ラク
ל ל
22
De vos travaux ma main fera le prix.
Un luftre au plus fuffit à l'entrepriſe :
Ce terme échu , revolez fur ces bords ,
לכ De vos malheurs je repare la criſe ,
1
,, Ou je joüis du fruit de vos efforts.
Tant de dangers eſſayés pour me plaire ,
» Juſtifiant l'excès de mon ardeur ,
ود Défarmeront la rigueur de mon pere :
,, J'ai , malgré l'or , une place en fon coeur ",
De ce conſeil , dicté par la ſageſſe ,
Orval fentit l'utile vérité.
Le moindre avis que donne une Maîtreſſe .
Eſt un arrêt toujours exécuté.
Il fallut donc ſouſcrire à cette abſence ,
Non ſans gémir de fon fort odieux ;
Plus d'un ſoupir balança ſa conſtance ,
Plus d'un baifer prolongea ſes adieux.
Même on prétend que la Belle attendrie ,
Maudit fon zele au moment du départ ;
Elle eût voulu n'être pas obéie :
Mais , par malheur , ce regret vint trop tard.
Orval partoit : déjà l'onde écumante
Sous ſon vaiſſeau s'ouvroit en gémiſſant ,
L'eſpoir d'aller mériter ſon Amante ,
Rendit enfin fon chagrin moins preſſant.
Il aborda dans ces riches contrées
!
A 4
MERCURE DE FRANCE,
Où le travail eſt für d'un prompt ſuccès ;
Soins affidus , démarches meſurées ;
Il n'omit rien pour håter ſes projets .
L'événement ſurpaſſa ſon attente ;
Au bout du terme il devint opulent.
Hélas ! malgré ſa fortune brillante ,
On lui jouoit le tour le plus ſanglant.
.'
Fille à vingt ans , auſſi riche que belle ,
Ne manque pas de Galans empreſſés ;
Plus d'un s'offrit : mais Life étoit fidelle ,
Et repouſſoit leurs voeux intéreſſes.
Cette conduite ouvrit les yeux du pere .
Un bon Mentor n'eſt pas long- temps. furpris ,
Il réfléchit ſur l'horreur finguliere
Que Life avoit contre tous les maris.
Du coin de l'oeil îl obſerve ſa fille ,
Il interroge & Suivante & Valet :
Bref, le peu d'or que notre homme éparpille
(En ſoupirant) arracha leur ſecret.
Il apprit donc que la ſenſible Life
Du tendre Orval attendoit le retour :
Et que la Belle alors s'étoit promiſe
De voir céder la nature à l'amour.
Notre Vieillard goûta peu la promeſſe:
11 réſolut d'éteindre leur ardeur,
A OUT. 1776. த
Mais contre Life , objet de ſa tendreſſe ,
Comment pouvoir employer la rigueur ?
De quel Tyran , au coeur dur & farouche ,
N'eût elle pas obtenu des égards ?
La vertu ſeule animoit ſes regards ,
Et la raiſon s'exprimoit par ſa bouche .
D'un pere âgé , les reſtes languiſſans
N'avoient d'appui que cette main chérie
Ce pere cafin ne tenoit à la vie
Que par ſa fille & ſes ſoins careſfans.
Tous ces motifs l'armoient contre lui-même :
Life à ſes yeux faiſoit un mauvais choix :
Plus ſa tendreſſe étoit pour elle extrême ,
Moins il devoit relâcher de ſes droits.
Mais l'amitié par la crainte s'altere ,
Autre danger pour ſon coeur alarmé :
En exerçant ſon pouvoir trop févere ,
Il avoit peur de n'être plus aimé.
Il crut enfin qu'un léger artifice
L'affranchiroit de ce double embarras ;
Que , fans preſcrire un formel ſacrifice ,
Life à ſes voeux ne réſiſteroit pas.
Ce deſſein pris , il n'eſt beſoin de dire
Que notre Argus eut ſoin d'intercepter
1
:
A 5
10 MERCURE DE FRANCE .
۱
:
1
Tous les billets qu'Orval pouvoit écrire ;
Il fut plus loin; il fut les imiter.
Le tendre Amant , dans ſes lettres à Life ,
Parlant d'amour & cachant ſon état ,
Vouloit jouir de toute ſa ſurpriſe ;
Il eût mieux fait d'être moins délicat ;
Plus de candeur eût détrompé le pere :
Un fimple mot l'eût rendu ſon appui.
Tant il eſt vrai que le moindre myſtere
Traîne toujours le malheur après lui.
Liſe bientot reçut plus d'une épitre ,
Dont aisément on devine l'auteur : :
Toutes rouloient ſur le même chapitre ,
(
!
Et n'annonçoient qu'inconſtance & froideur.
Le faux Orval y mandoit fans fcrupule ,
Que du deſtin conftamment maltraité ,
Il renonçoit à l'eſpoir ridicule
De voir finir leur hymen projeté;
Que déteſtant le lieu de ſa naiſſance ,
Où du malheur il fit l'eſſai cruel ,
Il abjuroit une folle conſtance ,
En s'imposant un exil étemel.
Que devint Life à ce contraſte horrible ?
Le déſeſpoir fermente.dans ſon ſein.
Pour elle Orval ceſſe d'être ſenſible ,
La mort peut feule adoucir ſon deſtin.
!
}
AOUT. 1776. II
Elle veut fuit dans la retraite auftere ,
Y confacrer le reſte de ſes jours.
Quel autre , hélas ! pourra jamais lui plaire ,
Après qu'Orval a trahi ſes amours ?
D'un pere aimé l'image renaiſſante ,
De cet arrêt ſuſpendit la rigueur.
La fille enfin triompha de l'Amante ,
Et l'amitié défarma la douleur.
Par ce inotif tendrement aſſervie ,
Dans fon projet Life n'inſiſta pas :
Son coeur lui dit que l'auteur de ſa vie
Avoit le droit de mourir dans ſes bras.
Point de ſoupçons ; Liſe franche & naïve
N'en reſpira jamais le ſouffle impur.
C'eſt la noirceur qui rend l'ame craintive ;
La bonne-foi ne trouve rien d'obſcur..
D'ailleurs la ruſe étoit trop bien tiſſue
Pour que la Belle échappât à l'erreur.
Liſe dès lors croit ſa flamme déçue ,
Et de l'amour elle paſſe à l'horreur.
Mais quels regrets à ſa vive tendreſſe
Ne coûta pas cet affreux changement ?
Son pere même , ému de ſa triſteſſe ,
Fut prêt vingt fois d'excuſer ſon Amant.
:
L'oubli cruel de ſes bontés paſſées
Rendit enfin le calme à ſes eſprits.
Life rougit de ſes larmes verſées
i
12 MERCURE DE FRANCE.
Pour un ingrat , objet de ſes mépris.
Elle voulut , par un aveu ſincere ,
De ſon amour reparer tous les torts ;
Son coeur s'ouvrit entre les bras d'un pere ,
Dont les bontés augmentoient les remords.
Lorſqu'un rocher , luttant contre Neptune ,
Suſpend le cours d'un fleuve impétueux ,
Pour renverſer cette maſſe importune ,
L'eau réunit ſes flots tumultueux.
En vains efforts le torrent ſe conſumes
Il eſt forcé de diviſer ſes eaux ,
Qui , s'échappant fous ſon épaiſſe écume ,
S'en vont au loin former divers ruiſſeaux .
Mais l'onde livre un aſfaut plus utile ,
En ſouminant le roc de toutes parts :
La maſſe tombe , & le fleuve tranquille
Regagne alors tous ſes ruiffeaux épars.
Orval éprouve un traitement ſemblable :
Long-tems du pere il brava le pouvoir ;
Mais l'art ſurvient ; l'impoſture l'accable ,
Et ſon malheur rendit Life au devoir.
Malgré le tour que prenoit l'aventure ,
Notre Vieillard n'étoit pas ſans effroi :
Un rien pouvoit découvrir l'impoſture ;
La crainte naît de la mauvaiſe foi.
Il en veut donc preſſer la réuſſite ,
"
AOUT. 1776. 13
Et , ſurchargé du ſoin qui l'agitoit ,
Il aſſocie au projet qu'il médite
Un vieux Richard , gendre qu'il convoitoit
Mondor (c'étoit le nom du perſonnage)
Poſſédoit moins de talens que d'écus ;
Mais le Vieillard l'en aimoit davantage :
Il mettoit l'or au - deſſus des vertus .
Le Confident ſe rendit chez la Belle ,
Sans que fon rôle offrit rien d'affecté :
Là , d'un air ſimple , il porte pour nouvelle
Qu'Orval mandoit ſon hymen arrêté ;
Qu'il épouſoit une riche héritiere !
Bonheur réel pour un homme ſans bien ,
Mais , qu'en dépit d'une allégreſſe entiere ,
Tous regrettoient ce charmant Citoyen .
Des ſens alors prête à perdre l'uſage ,
Liſe ne put dévorer ſa douleur :
Des pleurs amers inondent ſon viſage ,
Tant le coeur tient à ſa premiere ardeur.
Mondor feignit d'en être inconfolable ;
11 condamna ſon propos indifcret :
Puis , ſaiſiſſant le moment favorable ,
Il avoua qu'il brûloit en ſecret.
Liſe reçut l'aveu ſans répugnance :
Soit par égard pour l'auteur de ſes jours,
14 MERCURE DE FRANCE.
Soit qu'elle crut devoir à la prudence
Le choix d'un homme inſtruit de ſes amours .
Le fourbe obtint l'espérance forinelle
De voir un jour récompenfer ſes ſeux :
Mais à ſa foi Liſe toujours fidelle ,
Lui preſcrivit un terine pour leurs noeuds.
:
(Délai dicté par la délicateſſe).
Orval rompoit en vain l'engagement ;
Un luſtre entier enchaînoit leur promeſſe ;
Liſe voulut acquitter ſon ſerment.
Le temps s'écoule , & la moiſſon fertile
Avoit cinq fois enrichi les mortels :
Epoque fixe , où Life trop facile
Flatta Mondor de le ſuivre aux autels .
De ſa parole eſclave infortunée ,
Et de ſon pere exauçant le defir ,
Liſe conſent à ce triſte hymenée ,
Où la raiſon tenoit lieu du plaifir.
Le pere actif précipite la fête :
Life en tremblant va nommer ſon époux ;
Sa bouche s'ouvre... Un bruit confus l'arrête ...
Orval s'élance & tombe à ſes genoux.
:
Sur le rivage il deſcendoit à peine ,
Il nomme Life , il s'inſtruit de ſon ſort :
Il va la perdre ; il court tout hors d'haleine
Chercher au Temple ou ſa main ou la mort.
A OUT. 1776. 15
Dès ce moment la fête eſt ſuſpendue :
Mondor honteux , le pere conſterné ,
Orval en pleurs , ſon Amante éperdue ,
Rend à la fois tout le cercle étonné .
On ſe ſépare ; & , dans tout ce murmure ,
Juſques à Life Orval parvient encor.
" Volez dit- il , dans les bras de Mondor ,
,, Si c'eſt l'amour qui vous force au parjure.
„ Plein de reſpect pour l'objet de mes feux ,
„ J'excuſe tout : le ſeriment qui nous lie
ל כ
N'eſt plus un droit , ſi vorre coeur l'oublie :
„ Je ne me plains que d'être malheureux.
22
१७
Mais quelqu'un a lancé dans votre ame
Des traits cruels qui noirciſſent mon coetir ,
,, Que le reproche accable ici ma flamine ,
» Dites le crime , ou connoiffez l'erreur.
J
1 1
Orval prouva qu'il fut toujours fidele ;
Life au pardon recourut à fon
7:1
Life l'obtint , & leur tendre querelle
Finit bientôt par un furcroît d'amour.
Sûr de la fille , Orval courut au pere ,
Qu'il trouve en proie au plus mortel ennui :
Hélas ! dit-il , que de vous aujourd'hui
"
29
!
J'obtienne au moins un regard moins févere ?
Tant qu'il languit fans bien & fans eſpoir ,
23 Vous réprouviez Orval pour votre gendre
" A vos refus Orval devoit s'attendre ;
,
۱
!
16 MERCURE DE FRANCE .
22
و د
!
Votre rigueur devenoit un devoir.
, Life & l'amour m'ont valu l'opulence :
De leurs conſeils ma fortune eſt le prix ,
„ Partagez-là : ſa triſte jouiſſance
"
N'eſt rien pour moi , ſans être votre fils ".
Un porte-feuille inſtructif & ſolide ,
Acheve alors de gagner le Vieillard.
11 le parcourt d'un avide regard ;
Sa crainte paſſe & fon front ſe déride ;
Mais ce tranſport fait place à l'embarras.
Le ſouvenir du paſſe le déſole.
Il balbutie une excuſe frivole ,
Qu'Orval étouffe en volant dans ſes bras.
Orval enfin eſt déclaré ſon gendre ,
Le jour d'après vit cimenter ces noeuds :
く
Et l'on conçoit qu'une Amante ſi tendre
Rendit Orval l'époux le plus heureux.
Par M. Roulhac de Cluzeau ,
à Limoges.
EPITRE
A OUT. 1776. : 17
EPITRE adreſſée à l'Auteur du Philoſophe
fans prétention , par un Dervis Sans
prétention.
TA morale philoſophiquec ,
Cher Ormafis , plaira toujours :
Quand on voit les tendres Amours
En folâtrant parler phyſique ,
Diſſerter ſur le phlogiſtique ,
Oublier leurs arcs , leurs flambeaux ,
Pour décompoſer un fluide ,
On ceſſe alors d'être timide :
On s'approche de leurs fourneaux.
Ici , braqué fur la lunette ,
L'un ſuit les pas d'une comete ;
Là , tenant Geber à la main 2
L'autre explique ſon art divin ;
Quand on les voit , je te le jure ,
On veut s'enroler avec eux
Pour étudier la nature
Et l'art de devenir heureux .
Comme ce Sangiac aimable ,
On devient bientôt avec toi
Philoſophe , doux & traitable ,
B
۱
18 MERCURE DE FRANCE.
٢٠
i
:
Et l'on fait ſon acte de foi :
J'aime Dieu , mon Prince & les femmes.
Pour toi , c'eſt fort bien dit , pour moi,
On m'interdit les douces flammes .
On, défend à mes yeux de voir.
Mon coeur , il faut être inſenſible
Plus qu'un tigre , dur , inflexible ;
Il le faut : c'eſt votre devoir
Vous raiſonnez.. Qui vous écoute P
Vous l'avez promis autrefois .
Si maintenant il vous en coûte ,
De la plainte étouffez la voix.
Il me faut , cher D. L. F. ,
De ta douce philoſophie
Oublier les premiers feuillets.
Cependant ton charmant ſyſteme
Paroît deſſiné pour qu'on l'aime ;
Que dis-je ? il eſt des points de ſcience
Qu'on ignore ſi l'on n'eſt deux
Puis l'infaillible expérience
Dit que pour produire des feux ,
Il faut deux corps en concurrence,
Je voudrois donc être Nadir ;
Mais , hélas ! Nadir fans Perfanne !
Regret ſuperflu ! vain ſoupir !
Point de Mirza; tout m'y condamne
i
AOUT. 1776. 19
Eh bien ! Cenſeurs trop rigoureux,
Il faut reſpecter votre envie.
Je n'aurai point de douce Amie ,
J'aurai des Amis généreux.
Exilé loin de ma patrie ,
Placé dans de nouveaux climats ,
Sur la route de ton génie
Voudrois - tu conduire mes pas ?
D'une ame je ſens l'existence :
Tu la démontres clairement .
De pluſieurs corps en mouvement
Ce n'eſt point une effervescence.
Ce n'eſt point l'air en s'agitant
Qui me fait , dans ce même inſtant ,
Te marquer ma reconnoiſſance.
Par M. D. M. B.
VERS à Madame DE T... fur l'origine
des plumes.
Auu retour d'un pélerinage ,
Sous un berceau de fleurs , l'Amour dormoit en paix,
Une Nymphe du voiſinage
Sous le même berceau venoit chercher le frais :
Le bel enfant , dit-elle ; approchons... Il ſommeille t..
B2
20 MERCURE DE FRANCE .
Elle avance un pied doucement ,
Poſe l'autre légérement ,
Dans la crainte qu'il ne s'éveille :
La feuille qu'agitoit l'haleine du zéphir
Faiſoit un bruit inſupportable :
Son ſommeil eſt ſi doux ! ſi cet enfant aimable
Entre mes bras pouvoit ainſi dormir ;
Eſſayons... D'une main elle ſoutient ſa tête ,
Et de l'autre , en tremblant , elle va l'enlever ,
Quand tout-à-coup elle s'arrête :
Un aile , qui s'étend , l'a faite friſſonner .
Ah ! c'eſt l'Amour ; que de peines cruelles
Vont être , hélas ! le fruit de mon erreur !
L'Amour auſſi peut faire mon bonheur...
Pour le garder , ſi je coupois ſes ailes ,
Si je pouvois... Je les tiens : les voilà.
L'Amour alors ſe réveilla ,
Menace , voit Zulmé , ſe calme & lui pardonne.
Prens mes afles , dit-il , je te les abandonne ,
Je ne les chériſſois que pour ſuivre tes pas :
Viens , ma Zulmé , je veux que ma main t'en conronne
;
Soyons unis , ne nous ſéparons pas.
De ſes plumes auſſitôt il décora ſa tête;
Zuliné , depuis , s'en para chaque jour ,
Ce fut le prix de ſa conquête
Et l'étendart que ſe choiſit l'Amour.
...
AOUT. 1776. 21
RONDEAU à Monsieur ... fur la Ville de
Dijon.
QUE j'aime , Ami , cette charmante. Ville !
Dans fon enceinte en grands hommes fertile *
Eſt il un art aujourd'hui négligé ? **
,
2
* Dijon est la patrie de Saumaise , de Fevret Auteur du
Traité de l'abus, de Boffuet , Crébillon , Rameau , Piron
Bouhier , la Monnoie; elle a encore eu des hommes qui ont
paru avec distinction dans le genre qu'ils cultivoient ; Michel
, pour la musique d'Eglife ; Dubois , pour la sculpture ;
Vennevault , pour la peinture ; &plusieurs célebres Avocats ,
MM. Varenne, Melenet , Dayot , Pannelier.
** Il se trouve actuellement à Dijon , en 1776 , une Faculté
de Droit en corps d'Univerſité , un College où l'on enſeigne
les humanités , où se trouvent des Chairesde philofophie
, de physique , de mathématiques , de théologie , des Profeffeurs
en langue grecque & allemande. Il y a une Académic
des Sciences & des Arts , ou l'on a fondé des prix. de
morale de physique & de médecine. Pour suppléer au défaut
d'une Faculté en cette science , on y jouit de l'avantage que
procure un cours d'anatomie & un autre d'accouchement ,
remplis par des Chirurgiens dont l'habileté est éprouvée ;
d'un cours de botanique qui se fait dans un très-beau jardin
de plantes ; & enfin d'un cours de chimie dans un laboratoire
magnifique , où rien n'est à defirer pour remplir les opé-
1
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
1
Le goût ailleurs , à fixer difficile ,
Aime y paroître & s'y voit protégé.
Plus d'un beau lieu de verdure ombragé *
Y fait trouver à mon aine tranquille
La ſolitude , un air pur , dégagé
Que j'aime.
۱
rations ſi variées de cette belle science. On y a joint un
cours de matiere médicale & une démonstration adaptée d'une
collection complette de minéraux , partie d'un cabinet d'histoire
naturelle qui appartient à l'Académie , & que vient encore
denrichir S. A. Mouſeigneur le Prince de Condé.
Enfin , pour les Arts agréables , Dijon poſſsede une Ecole
de deſſin , protégée par la Province; une Ecole de musique
dans un Concert public , & deux excellens Organistes .
* Il n'y a peut etre point de Ville en France où il y ait
des promenades en plus grand nombre , & des dehors où le
champêtre offre plus de diverſite; parmi ces dernierrss ,, il y a
fur-tout à remarquer le vallón de Plombiere, la côte & le
parc naturel de Gouxville ; mais dans les ouvrages de l'art
& d'une nature cultivée, on y distinguera toujours le parc
de la Colombiere, un des plus beaux lieux qu'ait créé la
main du fameux le Notre ; il est précédé d'un cours qui y
conduit. On regrettera long-temps le Chateau & les Jardins
de Montmusard, dont un Particulier est devenu l'acquéreur ,
& qui les a fermés pour jamais au Public ; il ne reſte plus
que les avenues,qui font plusieurs cours magnifiques.
1
AOUT. 1776. 23
!
Si la ſageſſe y rencontre un aſyle ,
Le gai plaiſir s'y trouve auſſi logé *.
L'eſprit s'y montre agréable & facile ;
Et ſes Beautés ? Ah ! le coeur partagé
Y dit fans ceſſe : Il en eſt mille... mille לי
Que j'aime ".
D
LUCILE . Conte moral .
Ans cet âge où la raiſon devient une
néceſſité , & fait éprouver à une jolie
femme tous les déſagrémens que laiſſe
après foi la perte des grâces , que d'inutiles
regrets voudroient envain rappeller ,
& qui fuyent ſur l'aſſe légere du plaiſir,
la Marquiſe de Béreinville ne poſſédant
plus ces moyens de plaire , fi flatteurs
pour la vanité, forma la généreuſe réſolution
de quitter un monde qui ne lui
offroit plus que le vuide & l'ennui , &
de donner tous ſes ſoins à l'éducation
d'une fille charmante qu'elle ne connoisfoit
point encore , mais qu'elle alloit apprendre
à connoître.
ما
* Une Salla de Comédie, un Waux- Hall.
B4 10
24 MERCURE DE FRANCE.
:
La jolie Lucile avoit quinze ans : la
fraîcheur du printemps , les grâces du
premier âge , une de ces phyſionomies
enchantereſſes qui peignent aux yeux le
bonheur , & en offrent au coeur la puiffante
image ; l'enſemble le plus féduifant ,
une taille divine , & qui ne laiſſoit rien
à defirer ; des yeux que le ſentiment
même animoit ; une bouche roſée , qu'embelliſſoit
le plus féduisant fourire; tels
étoient les charmes dont ſe paroit l'aimable
Lucile , & qu'un preſtige encore
plus grand furpafloit & fembloit effacer :
un ſeul mot prononcé de cette voix touchante
faisoit diſparoître tous ſes agrémens
; le coeur voloit au devant de ce
qu'elle diſoit , oublioit ſa figure , & ne
fongeoit plus qu'à l'aimer. Le moindre
de ſes mouvemens étoit une grâce ; elle
faiſoit une impreſſion vive que le coeur
aimoit à conferver , & dont il faiſoit fes
délices .
: Lucile à cinq ans perdit ſon pere. Ce
moment fit époque & décida ſon fort:
la Marquiſe encore jeune , réuniſſant la
folie des plaiſirs aux prétentions les plus
décidées , ne pouvant foutenir la gêne la
plus légere , le mot même de contrainte ,
s'abandonna à toute l'ardeur de fon ima-
:
AOUT. 1776. 25
..
gination. Lucile devint bientôt un objet
importun: fon éloignement fut décidé ,
&malgré tous les chagrins que ſon abfence
alloit caufer au coeur d'une mere , on fe
détermina à la mettre dans l'Abbaye de
St. *** maiſon célebre , où il étoit du
bon ton d'avoir reçu ſon éducation. On
donna à la jeune Lucile uneGouvernante
qui n'avoit aucune des,qualités néceſſaires
pour bien remplir cet emploi ; mais
elle étoit exempte des défauts qui trop
ſouvent les accompagnent. Simple , fans
prétention, elle aima ſon éleve ſans ambitionner
de la conduire. Ce choix fut
heureux , il préſerva Lucile d'être aſſujettie
au caprice d'une femme peu faite
pour former une âme délicate , un coeur
ſenſible. L'uſage vouloit une foule de
Maîtres ; Lucile eut tous ceux qui peuvent
donner des talens brillans ; elle les
aima malgré l'uſage , voulut & fut en
profiter ; & fon goût aidé d'heureuſes
diſpoſitions , lui fit acquérir de nouveaux
moyens de plaire , & des reſſources dans
tous les temps. L'enfance tient à tout ;
la déplacer l'afflige ; Lucile plus ſenſible
, fut plus vivement affectée qu'une autre
: elle nequittapas ſans regret ſa famille
& ces lieux qui l'avoient vu naître. Elle
!
B5 D
26. MERCURE DE FRANCE.
1
enrra dans fa nouvelle demeure les yeux
gros de larmes qu'elle verſoit; ſa ſenſibilité
prévint en ſa faveur ;& elle lui dut
l'avantage d'intéreſſer une femme charmante
que la perte d'un mari adoré avoit
conduitdans cette retraite. L'enfance intéreſſante
de Lucile la toucha : elle voulut
la conſoler , calma ſes pleurs , ſe promit
de l'aimer toujours & de lui être utile.
Cette bonne volonté fut une faveur pour
Lucile , dont le tendre naturel confirma
&rendit ſes premieres impreſſions cheres
à ſa protectrice , qui devint ſon amie , &
ne s'occupa que des moyens de la rendre
heureuſe. Madame de Célicourt , d'une
figure agréable , du caractere le plus
aimable , avoit eu l'éducation la plus
foignée : de la douceur , une ſenſibilité
extrême l'avoient rendue chere au Chevalier
de Célicourt , jeune homme ,
dont la délicateſſe & le ſentiment formoient
le caractere. Il plût , & bientôt
leurs coeurs ſe chercherent , s'aimerent ,
& formerent une union qui put affurer
leur bonheur. Ils en jouiſſoient depuis
cinq ans , quand la mort du Chevalier
de Célicourt le troubla , & le fit fuir
pour jamais du coeur de la plus tendre
épouſe. Ce moment fut affreux pour
1
AOUT. 1776. 27
l'âme ſenſible de Madame de Célicourt :
Elle éprouva tous les déchiremens d'un
coeur qui ſe voit enlever tout ce qu'il
aime.
Revenue des premiers momens du déſeſpoir
, ayant repris la liberté de penſer ,
elle ſe détermina à quitter un monde ,
où elle ne pouvoit plus trouver le bonheur
, & qui lui rappelloit fans ceſſe le
ſouvenir accablant de celui dont elle avoit
joui , & qu'elle avoit perdu pour toujours.
Six annéess'étoient écoulées ; Madame
de Célicourt les avoit employées à s'inftruire.
L'étude étoit le ſeul adouciſſement
à ſes peines ; elle allégeoit ſes maux
ornoit fon eſprit , formoit fa raiſon , &
donnoit à fa mélancolie cette teinte douce
qui diſpoſe le coeur à la tendreffe , &
devient un attrait ſi puiſſantpour tous les
êtres ſenſibles. Telle étoit la ſituation de
Madame de Célicourt , quand l'innocente
Lucile offrit à ſa vue l'image touchante
de la ſenſibilité. Les ames tendres ne
font vraiment heureuſes qu'en aimant.
Madame de Célicourt faiſit avec empreffement
l'occaſion qui ſembloit lui être
offerte ; Lucile étoit faite pour intéreſſer
un coeur comme le ſien ; elle l'aima ,
1
28 MERCURE DE FRANCE.
!
comme elle eût fait ſa fille, lui prodigua
les mêmes ſoins , & connut encore
le charme d'exiſter en jouiſſant de celui
d'aimer. Ce fut cette femme eſtimable ,
cette amie de Lucile, qui ſe chargea du
ſoin d'éclairer ſon eſprit &de former fon
coeur; ſouvent elle fut effrayée de le
trouver fi tendre : cette femme ſenſible
étoit perfuadée que du coeur ſeul dépend
le bonheur ; mais combien cette grande
ſenſibilité ne lui cauſe-t-elle pasde maux !
Madame de Célicourt vouloit en préſerver
ſa jeune amie , lui former du moins
une ame forte qui lui apprit à les ſupporter.
Déjà elle s'applaudiſſoit du ſuccès.
Lucile étoit charmante , ſon bonheur
étoit tout dans ſon amie. Comme elle
ſavoit aimer ! & comme elle peignoit ſa
tendreſſe ! Mon coeur, diſoit cetteaimable
enfant , mon coeur , ma bonne amie , n'a
pas un ſentiment qui ne ſoit à toi, pas
une penſée qu'il ne te doive. Me promets
- tu de l'aimer toujours , d'avoir toujours
cette bonté touchante qui fait fon
bonheur ? Ah ! ſi ta Lucile ceſſoit de
t'être chere , ſi jamaistu pouvois oublier
combien fon coeur t'aime; fonge , ma
bien aimée , ſonges que le plus léger
changement dans tafaçon depenſer, feroit
1
AOUT. 1776. 29
ſon malheur. Et tu es ſi bonne que tu
l'aimeras toujours. C'eſt ainſi que , ſans
le fecours de l'autorité, ſans jamais s'être
prévalu de la moindre ſupériorité , cetre
femme charmante étoit devenue le meilleur
ami de Lucile , le dépoſitaire de
tous ſes ſecrets , & le maître de tous fes
vouloirs. Souvent elle rappelloit à ſa
jeune éleve le ſouvenird'une mere qu'elle
devoit toujours aimer. Cette idée arrachoit
des larmes à Lucile ; elle les répandoit
dans le ſein de l'amitié. Madame dé
Célincourt conſoloit ſa douleur & plaignoit
la Marquiſe d'avoit pu abandonner
des jouiſſances ti pures ,& que nous offre
la nature , pour courir après ces chimeres
que nous décorons du faux nom de plaifirs
. Lucile , en ſortant des bras de fon
amie où elle avois goûté tous les charmes
de la confiance , reçuti'ordre d'aller trouver
la Marquiſe. Je ne dépeindrai point
ſes chagrins ; on la connoît ſenſible , on
fent affez tout ce qu'elle dut éprouver.
Elle alloit perdre la plus tendre , la meilleure
des amies , le ſeul être qu'elle eût
aimé ; ſe tranſporter dans une ſphere nouvelle
, trouver une mere qu'elle ne connoiſſoit
point , & fur la tendreſſe de
laquelle elle n'oſoit pas compter. Cepen
30 MERCURE DE FRANCE .
dant il étoit néceſſaire ce facrifice douloureux
: il fallut y ſouſcrire; & la triſte
Lucile baignée de larmes , quitta ſon amie
après lui avoir promis de lui écrire , &
avoir reçu l'aſſurance de lui être toujours
chere. Lucile arriva bientôt chez la Marquiſe;
un cercle nombreux l'y attendoit ;
elle en devint plus triſte : le chagrin veut
être partagé;l'oeil fatisfaitqui le contemple
l'augmente & en rend le ſentiment plus
vif. Lucile eût voulut trouver la Marquiſe
ſeule , ſa tendreſſe en eût été plus libre;
la vue des indifférens l'embarraſſoit. Sa
mere étoit l'objet de ſes ſentimens : elle
ſeule devoit lespartager, les contempler ,
&puis il falloit renoncer à ces épanchemens
que fon coeur s'étoit promis , &
avoit regardé comme l'adouciſſement &
l'oubli de ſes peines. Lucile ne parvint à
l'appartement où elle étoit attendue ,
qu'avec la plus grande agitation ; elle
étoit tremblante & fe foutenoit à peine.
Une grande femme ſéche s'avança pour
la recevoir ; elle devoit paſſer pour ſa
mere , tandis que la Marquiſe , tranquille
ſpectatrice , ſe réſervoit la jouiſſance
d'un ſpectacle qu'alloit lui ménager la
ſenſibilité de ſa fille. La pauvre Lucile
effrayée de l'air froid de la préAOUT.
1776. 31
---
---
tendue Marquiſe , s'écria , Maman , &
perdit connoiffance. La beauté ne perd
point ſes droits. Lucile étoit touchante ;
la Marquiſe , pour la premiere fois , fut
émue , l'embraſſa & lui prodigua les
noms les plus tendres. Les ſoins les plus
empreſſés rendirent bientôt à Lucile le
mouvement qu'elle avoit perdu ; les
bontés de la Marquiſe la flatterent.
Que je ſuis ſenſible , Madame , à l'intérêt
que vous me témoignez ! Mais je
ne vois plus Maman : aurois- je eu le
malheur de lui déplaire? Non mon
enfant , conſole - toi , & pardonne à la
mere la plus tendre , ſi elle a trop expoſé
ta ſenſibilité. Je vous aime Lucile: reconnoiſſez
votre mere , & ne lui refuſez
pas un nom ſi doux , & dont elle s'eſt
vue privée ſi longtemps. Ah! dit Lucile ,
avec toute l'expreſſion du ſentiment , ſi
vous ne me trompez pas , que mon
coeur eſt heureux , & qu'il aime à trouver
en vous l'objet qu'il aima & reſpecta ſi
long-tempsſans leconnoître ! Ce difcours ,
que la tendreſſe ſeule avoit dicté , parut
un reproche à la Marquiſe , lui déplut
dans ſa fille , & diſſipa bien vîte l'étin.
celle du ſentiment qu'un premier mouvement
avoit fait naître. On donna à
۱
32 MERCURE DE FRANCE.
Lucile quelquemoment pour ſe remettre;
enfuite chacun voulut la regarder , exa.
miner ſon air de couvent. Les hommes
applaudirent à ſes grâces ; les femmes
enragerent , & la Marquiſe triompha en
voyant le dépit de toutes ces agréables ,
qui le moment d'auparavant ſe plaifoient
à l'humilier. Lucile étoit on ne peut plus
déconcertée : l'incarnat des roſes embelliſſoit
ſes joues , & lui prêtoit de nouveaux
agrémens.
Mais bientôt tout le monde eut jugé
la jolie recluſe ; on voulut bien lui faire
la grâce de l'oublier. On fit des parties ,
& Lucile commençoit à penſer & mettre
un peu d'ordre dans ſes idées ; quand
un très -jeune homme , qui ſeul n'étoit
pas occupé , s'aprocha d'elle. Il avoit cet
air doux , honnête que Lucile aimoit , &
qui la prévint en ſa faveur. Pourrois-je ,
Mademoiselle , lui dit - il de ce ton fenfible
, fans m'expoſer à vous déplaire ,
jouir du bonheur de vous entendre? Tant
que j'ai craint d'augmenter votre embarras
, j'ai fu réſiſter au defir de mon coeur,
& reſpecter la plus touchante timidité
mais , Mademoiselle , votre ame , qui
dans tous vos mouvemens ſe montre fi
délicate , ne ſauroit-elle point diftinguer
le
4.
1
'
ب
L
AOUT. 1776. 33:
le deſir qui naît de l'intérêt , & que le
coeur inſpire , de celui qui n'a que la
curioſité pour objet ? Lucile embarraſſée
& preſſée de répondre , le fit d'une maniere
fimple , modeſte, mais qui n'étoit
. pas prude. Elle avoua avec ingénuité que
cette honnêteté la flattoît plus que tous
les éloges qui lui avoient été prodigués ;
qu'elle y trouvoit une certaine délica.
teſſe qui lui rappelloit celle d'une amie
qu'elle aimoit beaucoup. En parlant de ce
qu'on aime , on eſt ſi vite à l'aiſe ! Lucile
l'éprouva : elle parla avec cette aiſance &
cette grâce que donne le deſir de
plaire, quand un ſentiment plus noble
que la vanité l'inſpire. Lucile trouva
le ſoir beaucoup moins long qu'elle ne
l'eût imaginé , & vit avec regret venir
l'inſtant où il fallut quitter un objet qui
déjà l'intéreſſoit; elle ignoroit ſon nom ,
& c'étoit une grande affaire que de s'en
inſtruire; la moindre queſtion péſoit à
Lucile ; heureuſement qu'une femme en
rappellant le Comte de Lozane , la fatisfit
ſans l'embarraſſer. Il ſortit , prit congé de
Lucile, lui dit des chofes honnêtes , qu'il
accompagna de cet air triſte de quelqu'un
qui regrette , en s'éloignant , la perte du -
bonheur dont il a joui. Reſtée ſeule avec
C
A
34 MERCURE DE FRANCE.
ד
-
се
la Marquiſe , Lucile eut à efſſuyer tous
les avis , toutes les réprimandes dont le
tour froid l'intimida au point qu'elle
n'oſoit déjà plus careſſer ſa mere , qu'on
lui ordonna d'appeller Madame ; rien
n'étant ſi gauche que d'entendre toujours
ce nom de Maman. Lucile fut
déſolée; elle fentit bien que
n'étoit pas une amie qu'elle étoit venu
trouver : elle alloit ſe retirer , quand on
lui dit de faire préparer ſes malles , &
d'être prête pour partir le lendemain;
elle haſarda une ſimple queſtion ſur l'objet
du voyage. Eft - il beſoin de vous
l'apprendre ? Vous êtes ſi gauche , qu'il
faut bien aller à la campagne travailler
à vous former ; à Paris vous me feriez
honte. Retirée dans fon appartement ,
Luciles'occupa à écrire à fon amie; elle
lui rendit la converſation qu'elle venoit
d'avoir avec la Marquiſe , la crainte
qu'elle lui inſpiroit , & les chagrins
qu'elle prévoyoit; elle lui demandoit ſes
conſeils ; ſa lettre fut courte : Lucile defiroit
d'être fibre de ſe livrer à ſes penſées.
Elle étoit agitée d'un nouveau trouble ,
&fon coeur lui ſembloit plus plein : mais,
ſans vouloir l'interroger , Lucile imagina
que rien n'étoit plus ſimple , aprèslagitation
qu'elle avoit éprouvée.
1
AOUT. 1776. 35
Le lendemain , Lucile en ayant reçu
la permiffion , paſſa dans l'appartement
de la mere. Un bon-jour froid , quelques
mots à demi prononcés ſur la mal-adreſſe
de ſa coëffure , fut la ſeule diſtraction
dont put être fufceptible la Marquiſe,
que l'objet intéreſſant de ſa toilette occupoit
toute entiere. Il étoit tard: l'heure
du départ approchoit , Lucile regrettoit
Paris, il lui ſembloit préférable à la
campagne ; & fans vouloir ſe rendre
compte des motifs de cette préférence,
elle imagina les connoître aſſez , puifqu'elle
s'éloignoit de Madame de Célicourt
, & perdoit l'eſpoir de la voir.
Lucile ne conſerva pas long- temps une
erreur que lui étoit chere : on vintannoncer
le Comte de Lozane. L'émotion la
plus vive , une rougeur ſubite , cette agitation
violente du coeur qui ſemble s'élancer
au - devant de ce qu'il aime; tout
fut un trait de lumiere pour Lucile , &
l'éclaira ſur le véritable objet de ſes regrets
, de ſes inquiétudes; elle en gémit,
craignit d'être ſeule à aimer , & ſe promit
bien de cacher à tous les yeux un
ſentiment qu'elle chériſſoit déjà , &
dont elle eût regretté la perte: heureuſement
pour ſon ſecret la Marquife
>
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
ſe trouva d'humeur à caufer. D'honneur,
Lozane , vous êtes charmant , & votre
exactitude m'enchante.
1
- Comment ,
-
,
Madame , m'en feriez vous un mérite ?
Cela ſeroit bien généreux ; car il m'en
eût ſûrementbeaucoup coûté poury manquer
. & vous n'en doutez pas. Honnête
, aimable , délicieux , & vous conſentez
donc à partager , avec quelques
amis , l'ennui de ma ſolitude ? - L'ennui
Madame , hé , ne ſavez vous pas qu'il
n'eſt plus où vous êtes ; on eſt ſi ſûr de
n'y trouver que le plaiſir , que ſi vous me
le permettez , je ne quitterai le charmant
ſéjour que vous allez habiter , que pour
vous ramener à la Ville - Et mais on
vous prendroit bien vîte au mot; on
vous aime , on est heureux de vous pofſéder.
Mais vous ignorez toute l'étendue
de l'engagement que vous ſemblez prendre.
Ce pauvre enfant , montrant Lucile,
eſt ſi gauche ! Il y auroit de la cruauté à
la laiſſer ainſi expoſée aux critiquesde ce
Paris. Il faut bien la tenir éloignée , &
je me doute que cela pourroit bien être
un peu long. - Quoi , Mademoiselle!
dit- il vivement , convenez donc , belle
Dame , que ce titre de Maman impoſe
ſouvent des loix coûteuſes. Il n'eſt pas
1
L
AOUT. 1776. 37
i
poſſible qu'avec legoût exquis qu'on vous
connoît , vous ne ſentiez tout le prix des
charmes de l'aimable Lucile , & vous
craignez d'en convenir ! Pour moi , j'oferois
vous l'aſſurer; huit jours paſſes ſous
l'oeil d'un auſſi bon Maître , & la charmante
Lucile réunira toutes les graces à
tous les moyens de plaire. - En vérité ,
dit la Marquiſe , en ſe levant , vous avez
ce matin un ſi joli caquet , qu'on ne ſe
laſſe point de vous entendre. Mais j'ai
une toilette à finir ; tenez , liſez cette
brochure pendant que je ferai dans mon
cabinet; car pour Lucile , tout votre
eſprit la déconcerte , & je prévois qu'elle
ne fauroit pas y répondre. Voyez comme
vos honnêtetés la font rougir, La Marquiſe
avoit raiſon; le moindre regard ,
le plus petit mot dit en faveur de Lucile
lui cauſoit une émotion que ſon ame
fimple & vraie ne ſavoit pas diſſimuler.
La Marquiſe ſortit ,& Lozanes'approcha
de Lucile avec ce tendre embarras ,
ſi flatteur pour l'objet qui l'inſpire. Il
s'informa de ſa ſanté , de ce ton touchant
qui ſemble nous faire une loi
d'y répondre. Lucile étoit tremblante , le
fouffle ſeul de ſon amant fuffiſoit pour
la faire friſſonner , & bientôt elle n'eut ۱
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
plus la force de cacher des larmes que
de péniblesefforts retenoientdepuis longtemps.
Les pleurs font le langage dela
tendreſſe, Quelle impreſſion ne font-elles
pas fur le coeur qui fait aimer ! Lozane ,
né ſenſible , ſentoit depuis long- temps
ce beſoin d'aimer ; mais délicat , il ne
trouyoitpoint l'objet qu'il cherchoit avec
ardeur. La premiere vue de Lucile lui
avoit cauſé cette joie vive du coeur qui
voit ſes deſirs remplis. Il reconnut
l'image qu'il chériſſoit; il ſe trouva l'habitude
de l'aimer , & connut dès - lors
que ſans Lucile il ne pouvoit plus être
heureux. La conversation qu'il eut avec
elle, ſon eſprit délicat & fin , cette fenfibilité
qui paroit la moindre de ſes actions
; tout confirma Lozane dans ſes
ſentimens , & plaire à Lucile , ou trouver
le bonheur , ne fut plus pour lui
qu'une même chose. Il eſt aifé d'imaginer
combien ſes pleurs le toucherent , il
ne fut pas réſiſter aux mouvemens de fa
tendreſſe. Que je ſuis malheureux , dit-il
avec cet élan de l'ame ! Vous fouffrez ,
Mademoiselle , vous avez des peines mon
coeur les ſent , il en eft accablé , & il ne
peut pas prétendre à les partager , aubonheur
de les adoucir, Pourquoi,charmante
1
۱
..
39
: AOUT. 1776...
1
i
.....
Lucile , pourquoi ne connoiſſez vous pas
toute la fincérité de mes ſentimens ! Votre
ame ſenſible ſe laiſſeroit toucher , elle
ne me refuſeroit pas le titre de votre
ami. Mais vous ne me repondez pas ,
ma jeuneſſe vous intimide , & vous ne
voyez en moi que l'homme trompeur
qu'on vous apprit à craindre
Peut être l'aveu de ma tendreſſe vous
déplaît ; la condamneriez - vous ?
Oui , votre filence me` le confirme , &
j'y vois mon malheur ; mais , Lucile ,
je ſuis vrai , & ce n'eſt pas vous , le ſeul
objet que j'aie aimé , que je voudrois
tromper. Ne me le donnez pas ce titre ,
que j'oſai demander : il eſt trop foible
pour mon coeur, il ne fauroit pas s'y borner
: il veut vous aimer , vous adorer
comme le plus tendre des amans. Que
cet aveu ne vous effraie pas , divine
Lucile , je ſaurai me ſouſtraire au malheur
de vous déplaire , diſſimuler mes
ſentimens , & ne vous laiſſer voir que ceux
de la ſimple amitié ; mais , par pitie ,
cachez - moi ces pleurs , ils coulent dans
mon coeur , & il n'a pas la force de les
ſupporter. Je puis être malheureux ; mais
votre bonheur m'eſt néceſſaire. Si mon
voyage vous déplaiſoit, ſi vous fouffriez
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
de me voir, dites un mot, Lucile , &
je peux l'éviter. Il me ſemble , dit
tendrement Lucile , qu'on me blâmera
de ne pas condamner ce que vous venez
de medire ; lespréjugés font contre moi ;
mais mon coeur ne les connoît pas ; & il
ſent au contraire tout le prix d'une tendreſſe
vraie. Si la vôtre eſt ſincere ; ſi vous
aimez Lucile , qu'a - t - elle beſoin de ſe
parer d'une faufſſe délicateſſe , & de faire
valoir un aveu que ſon coeur conſent à
vous faire ? Mais Lozane , ſi vous avez
le moindre des ſentimens que j'aime à
vous ſuppoſer , ſongez que ce coeur fenfible
mourroit de douleur ſi vous pouviez
le tromper. N'augmentez pas mon
embarras ; laiſſez moi fuir & cacher un
fecret que vous ſeul devez connoître ,
& duquel va dépendre tout mon bonheur.
Lozane reſté ſeul ſe livre à tout le
charme de ſes idées. Lucile aimoit : c'étoit
lui qu'elle aimoit. Combien il alloit être
heureux ! Quelle ſenſibilité , quelle délicateſſe
dans l'aveu qu'elle lui avoit fait !
Lozane étoit délicat , & il ſentit bien
tout le prix d'un coeur ſuſceptible d'une
pareille conduite. Qu'elle lui parut ſupérieure
à toutes ces minauderies qu'ems
٠٦
1
☑
AOUT. 1776. 4г
ploient les femmes , & qu'elles croient
néceſſaires pour ſe faire valoir ! comme
ſi le ſentiment étoit ſuſceptible d'une parure
étrangere. Lucile m'aime , ſe diſoit
Lozane; c'eſt ainſi qu'eſt la vraie tendreſſe.
L'honnêteté , la vertu lui font cheres ,
mais elle mépriſe également , & le manége
de la coquette ,& la fauſſe modeſtie
de la prude, Et quel coeur eſt plus modeſte,
plus vertueux que celui de ma
Lucile ; un ſeul mot la fait rougir; mais
l'amour est un ſentiment qu'elle embellit
de tous les charmes de la vertu. Quelle
nobleſſe dans cette maniere ſimple &
vraie de dire qu'elle aime ! Quelle ame
feroit aſſez barbare pour ofer la trahir?
Non , Lucile , ne le crains pas , ne le
erains jamais. Toujours chérie de ton
amant , tu feras ſa divinité. C'eſt dans
fon coeur qu'eſt ton image , & c'eſt là
que tu recevras l'hommage d'une ame
qui ne fait plus que t'aimer , qui ne
peut vivre que pour toi. La Marquife, en
rentrant , priva Lozane d'une folitude précieuſe.
Hé bien , Comte , vous me ſem.
blez triſte , vous repentiriez- vous ...
Peut-on jamais ſerepentir de ce qui nous
rend heureux ? - Bien, bien , je ſuis
contente ,&je vous ménage une ſurpriſe
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
い
charmante. Vous êtes ſeul dans votre
voiture , laiſſez-la pour mes femmes , &
prenez place dans la mienne ; j'y ſerai
ſeule avec Lucile. Que Lozane ſe fût
trouvé heureux d'accepter cet arrangement
! Mais Lucile en eût ſouffert , il
fut ménager ſa délicateſſe & lui ſacrifier
fon plaifir. Lucile , en partant, entendit ſes
excuſes , elle en devina le motif, & lui
en tint compte : rien n'eſt perdu avec de
certaines ames.
La terre de la Marquiſe étoit un lieu
délicieux : des eaux , du couvert , le plus
joli petit reduit. La ſociété y fut nombreuſe.
Lucile s'en occupa peu: elle la
quitta bien vîte pour aller s'entretenir
avec ſon amie, lui peindre ſes nouveaux
ſentimens , & lui rendre un compte
exact de fa conduite. Elle attendoit depuis
ce moment une lettre & desconfeils
de l'amitié. Lucile apprenoit tous les
jours à connoître Lozane & à s'applaudir
de ſon choix. Depuis ſon ſéjour à la
campagne , elle ne l'avoit pas vu feul;
ce n'eſt pas qu'elle l'évitât ; elle l'eftimoit
trop pour le craindre , mais le
grand monde avoit toujours fait obſtacle.
Un matin , Lucile entra dans un cabinet
de compagnie , Lozane y étoit
*
}
AOUT. 1776. 43
n
i
---
feul; il avoit un gros paquet de lettres
qu'il liſoit auec intérêt. Mon Dieu ! lui
dit Lucile , que vous êtes heureux de
recevoir des lettres ! J'en attends depuis
huit jours , &c'eſthuit fiéclespour l'amitié.
- Huit fiécles pour l'amitié , adorable
Lucile ! Comment les compteriezvous
pour l'amour ? Hé ! mais , dit-elle ,
baiſſant les yeux; c'eſt à-peu près le méme
calcul ; il eſt mille façons de plaire , il
n'en eſt qu'une de bien aimer, Auſſi
comme je la ſais ! Avoir la meilleure des
amies , un amant dont mon coeur eſt
content.... Sans ce filence je ferois heureuſe.
Vous ſeriez heureuſe ! Ah !
foyez le , Lucile, & laiſſez- moi jouir du
charme inexprimable d'aſſurer ce bonheur
pour lequel je donnerois mille vies ;
prenez cette lettre , elle m'eſt adreſſée
pour vous être remiſe avec ſûreté. Ah !
Lucile , ſi j'en crois mes preſſentimens ,
que nous allons être heureux ! Lucile lut
cette lettre avec un battement de coeur
continuel : elle étoit de Madame de Célicourt
: qu'elle tendreſſe dans ſes reproches
, quelle bonté dans ſes avis ! Elle ne
déſapprouvoit pas la conduitede Lucile ,
mais elle lui démontroit les riſques
qu'elle eût courus ſi ſon coeurſe fût laiſſé
44 MERCURE DE FRANCE.
furprendre àdes apparences d'honnêteté ,
de délicateſſe. Quelle émotion n'éprouva
pas Lucile en lifant cet endroit de la
lettre , où après lui avoir peint les malheurs
auxquels elle s'étoit expoſée , Madame
de Célicourt dit , avec toute la
vivacité de l'amitié : „ Heureuſement ,
0
מ
"
"
α
"
i
"
ma Lucile n'éprouvera pas ces maux !
Son amant m'eſt connu ; il eſt digne
d'elle , il faura l'aimer , & déjà je
tiens de ſa tendreſſe l'aveu des ſenti-
,, mens qu'elle lui inſpire. Heureux aveu !
qu'elle joie pure tu me fais goûter ;
„ Lucile , ma chere Lucile , oublie , s'il.
eſt poſſible , que tu es amante ,&peinstoile
bonheur de tonamie , ſielle peut
te nommer ſa fille ; en t'uniſſant au
Comte de Lozane , au fils le plus tendre
& le plus foumis. Lucile ,
emportée par le ſentiment , s'écria ,
vous , ſon fils ! Elle ſe tut , & bientôt
des larmes innonderent ſes joues.
Lozane vouloit la calmer , eſſuyer fes
pleurs. Ah ! laiſſez les couler , lui ditelle,
ces larmes précieuſes ! Elles font
douces comme le ſentiment qui les infpire.
Mais liſons cette lettre , que je
m'inſtruiſe des circonstances de mon
bonheur. Madame de Célicourt juſtifioit
les motifs de fon filence. Son fils devoit
" ”
-
1.
4
AOUT. 1776. 45
être peu riche , & fa délicateſſe eût ſouf
fert d'inſpirer à fon amie des ſentimens
qu'eût déſapprouvé ſa famille ; lebonheur
de Lozane exigeoit cette précaution, Il
n'eût pu la connoître ſans l'aimer , &
cette tendreſſe eût fait ſon malheur ;
mais lamort d'un oncle qui lui avoit légué
tous fes titres & ſes biens, lui donnoit
l'eſpoir de le faire agréer à ſes parens , &
rempliſſoit tous les voeux de ſon coeur ,
puiſque Lozane ſavoit également &
l'aimer & lui plaire. Madame de Céli
court l'inſtruiſoit des moyens qu'elle
alloit employer pour le ſuccès d'un projet
qui devoit aſſurer leur bonheur. Ces
deux amans ſe livroient à toutes les douceurs
de l'eſpérance , quand ils entendirent
le bruit d'un équipage. C'étoit Madame
de Célicourt ; elle venoit avec un
parent de la Marquiſe, lui demander.
Lucile. Le déſintéreſſement de Madame
de Célicourt , joint au defir qu'avoit la
Marquiſe de ſe défaire d'une fille , que
des attraits touchans pouvoient rendre
une dangereuſe rivale, fit diſparoître
toutes les difficultés; leur hymen fut
arrêté , & le jour fixé pour lacélébration.
Cette nouvelle tranſporta Lozane ; la
joie de Lucile fut plus modérée, ſans être
46 MERCURE DE FRANCE,
moins ſentie. Cette nuance délicate plut
à Madame de Célicourt. L'heureux amant
de Lucile fut ſe prêter à ſon modefte embarras
, & l'en aima davantage. Lucile
devint la femme de Lozane , fans ceſſer
d'être ſon amante ; ilss'aimerent toujours,
&leur union fut celle de la vertu & des
grâces. Madame de Célicourt vécut avec
eux. Lucile eut des enfans auſſi bons que
leur pere ; elle les nourrit , les aima ,
s'en occupa uniquement , & connut tout
le bonheur d'être épouſe & mere.
Par Mademoiselle Nély , de Nantes.
4
LE PHILOSOPHE SYRIEN.
BAGDAD
1
AGDAD étoit soumis au Trône des Califes :
Malec-Azor , au rang de ſes Aïeux ,
Comptant pluſieurs Viſirs de ces Princes Pontifes ,
Lui-même étoit pourvu d'emplois très-glorieux ,
Sa prudence infinie & fon efprit fublime,
L'avoient fait , tour-à- tour , Miniſtre , Ambaſſadeur.
4
Turcs , Perfans , Syriens . d'une voix unanime ,
Offtoient à ſes vertus l'encens le plus flatteur.
Sur. les bords, enchantés du Tigre & de l'Euphrate ,
۲
シャ
AOUT. 1776. 47
:
Malec fuyant le fracas de la Cour ,
D'un champêtre palais éliſoit le ſéjour ;
Sans s'aſſervir aux dogmes d'Hippocrate ,
Sans ſupporter le joug d'une Maitreſſe ingrate ,
En d'innocens plaiſirs il y paſſoit le jour.
Par ſon aſpect la campagne embellie ,
S'orne d'attrafts nouveaux pour flatter ſes deſirs ;
Les côteaux décorés d'orangers , d'ambroiſie ,
Le concert des oiſeaux , le parfum des zephirs ,
Charment ſes ſens des douceurs de l'Afie.
Ici paroît le Tigre impétueux ,
D'une fleche , en ſa courſe , imitant la vſteſſe ;
Et là , l'Euphrate , au cours majestueux ,
Semblant quitter à regret ces beaux lieux ,
Pour les mieux contempler ſerpente avec molleſſe.
Deux canaux détachés dans des boſquets charmans ,
Après s'être joués ſur la verte prairie ,
Courent dans la riviere , ainſi que deux enfans
Cherchant le ſein d'une mere chérie.
Virgile harmonieux qui chantas autrefois
L'Hebre & le Simoïs , ou l'Oronte & le Gange ,
L'Euphrate vagabond dans les prés & les bois , 1
Mieux que l'Hebre & qu'eux tous méritoit ta louange.
(
Malec en ſes jardins , dignes d'Alcinoüs ,
Cultive de ſes mains l'oeillet , la tubéreuſe ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Taille des eſpaliers les rameaux ſuperſlus ,
Et la plante qu'il ſoigne en eſt plus vigoureuſe
Parmi ces doux travaux , il avoit chaque jour
Des légions d'amis accourans de la ville,
Pour goûter avec lui la paix de ſon aſyle.
Fût - il dans un autre , un riche auroit ſa cour :
Malec apprécioit un encens fi futile.
1
Il faifoit , tous les foirs , un mémoire ſecret
D'amis ou gens liés au char de ſa fortune
Aux loix de l'amitié ſi quelqu'un dérogeoit ,
Sans lui marquer ni chagrin , ni rancune ,
Malec du livre auſſi-tôt l'effaçoit.
Muzul , ſon Intendant, ſur la liſte nombreuſe
Jetait par fois un coup d'oeil en paſſant :
Serviteurs ſont de race alerte & curieuſe ;
Ce travail fingulier offuſquoit l'Intendant :
Du deſir d'être inſtruit il fuoit ſous le linge.
Il faut , dit-il en ſoi , qu'Azor ſoit bien conſtant !
Ecrire & puis rayer , c'eſt ouvrage de finge.
Cédant un jour au tranſport curieux ,
Seigneur , s'écria-t-il , des humains le plus ſage ,
Vous , dont le temps eſt précieux ,
Qui ne vous occupez que d'objets glorieux ,
Pourquoi biffer ce livre à chaque page ;
Cet immenſe recueil , lui répondit Azor ,
Formé depuis dix ans , d'amis offre un regître.
:
:
1
Que
AOUT. 1776. 49.
Que vous êtes heureux ! - Oui , fi ce vain tréſor
Ne m'offroit pas des noms biffés à juſte titre...
Tel que je crus un ami généreux ,
:
Me prenoit pour ſa dupe , il fallut le proſcrire ;
Tel avoit de l'humeur & viſoit au délire ;
L'un m'a ravi l'objet dont j'étois amoureux :
L'autre , mon protégé , trompa ma confiance ;
Difcret Muzul , pouvois-je en confcience
Profaner mon recueil de leurs noms odieux ?
:
Je crus que ma famille offroit plus de reſſource ;
Et que le ſang cimentoit l'amitié :
De mes proches , hélas ! moins chéri qu'envié ,
L'un convoitoit mes biens , l'autre épuiſoit ma
bourſe ;
Preſque tout cet eſſain de ma liſte eſt rayé.
Il n'eſt donc , dit Muzul , plus d'amis fur la terre ?
- Tu juges mal ; il s'en préſente affez ,
Qui ſemblent même auſſi francs qu'empreſſes :
Mais , légers comme vent , auſſi frêles que verrë ,
Au moindre choc leurs liens ſont briſes .
Tel ami nous retrace une terre mouvante
Que les Chaſſeurs n'ofent preſque effleurer ,
Tant ils ont peur d'y demeurer ;
Sa bienveillance eſt aſſez engageante ,
Mais gardons-nous de trop la pénétrer.
, Deux amis que pour moi je crus remplis d'eſtime ,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
1
Se trouvoient dans un cercle où l'on me déchiroit
L'un fouffroit la fatire & l'autre fouriot.
Dans l'un c'eſt lacheté, dans l'autre c'eſt tin crime.
Des deux amis l'un doit être rayé ,
Reprond Mazul , & le fecond toyé.
Apprends un trait plus cruel & plus traftre ;
Oſman que, par malheur , j'ai tiré du néant ,
Qui ſembla ſi zélé tant qu'il fut mon client ,
Fait Bacha par mes ſoins , oſe tout ſe permettre.
Lui de qui je crirs faire un ami bien conftant ,
Envieux de tron poſte , altéré de mon ſang ,
Aigriffoit contre moi le Calife , mon Maître.
Il m'a fallu dévorer mon chagrin.
Pour m'amuser , juſai d'un ſtratagline :
Depuis vingt ans je cultivois Sélim
Et le traitois comme un autre moi niême.
Je feins un jour de verſer dans ſon coeur
Le poids cruel d'une affreuſe diſgrace.
„ J'ai perdu , m'écriai-je , une éminente place ;
» Sans appui , ſans argent , je péris de langueur ".
Je vis foudain s'allonger fon viſage ; 1
Des rides fillonnoient ſon front de toutes parts ;
Il dit , en me lançant de farouches regards :
» Le ciel , en ſes arrêts, ne peut qu'être fort ſage;
ود Ton inconduite à cauſe ton naufrage
„ Je ne puis rien pour toi ,je te blâme & je pars ".
L'épreuve ; "cher Múzul , tinfi für bien criſelle.
AOUT. 1776. 51
Un autre cût immolé cet homme au coeur d'acier ;
D'un ſtoïque mépris j'aimai mieux le payer :
Combien d'amis ſont faits fur fon modele !
Beaucoup d'humains font des loups dangereux ,
Je crains , je fuis leurs traits ; mais je vis avec eux.
Il me reſte , au ſurplus , trois amis pleins de zele :
L'un , que j'aimai dès mes plus jeunes ans ,
Après quarante hivers eſt demeuré fidele ;
L'autre , dans un combat embraſſa ma querelle ;
!
Et l'autre enfin, comblé de mes préſens,
Loin de vouloir, par une lache abſence ,
Briſer le joug de la reconnoiſſance ,
Pour moi s'épuiſe en ſoins très - obligeans.
Mais qui peut pénétrer le caprice des hommes !
Peut être ce trio , dont j'oſai me flatter ,
Si mon crédit vacille , eſt prêt à me quitter.
L'attrait ſeul nous conduit, aveugles que nous ſommest
Enfin le voile tombe , il nous faut décoinpter.
Parmi les noms rayés de ma légende ,
Il en eſt un d'un équivoque ami ;
N'ayant pour le baunir nulle cauſe aſſez grande ;
Il n'eſt encor effacé qu'à demi.
Fait Viſir depuis pen , ſans un rare mérite ,
Il laiſſe voir un air froid envers, moi ,
Peut-être auffi n'eſt-il pas fans effroi
Que de fon pofte on ne le précipite....... 4.۰۰
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
De ſon emploi l'éclat trop radieux ,
Intercepte à ſes yeux le profane vulgaire ;
Il croit qu'un air abſtrait , un ton mystérieux ,
Doivent marquer ſon nouveau caractere :
Mais s'il ceſſoit un jour d'être Viſir .
A nos antiques noeuds il pourroit revenir ;
La disgrace aux gens fiers eft par fois falutaire.
:
Tel ami trop connu , nous oblige ſouvent ,
Si rious voulons conſerver fa tendreſſe ,
A lui defirer tout ; excepté la richeſſe ;
Nous le perdons , s'il devient opulent
Par M. Flandy.
L
TYRCIS ET EGLE.
Idylle.
E ſoleil ſe plongeoit au vaſte ſein des mers,
Du tranquille Océan la furface brillante
Réfléchiſſoit au loin la lumiere éclatante ,
Et le calme régnoit ſur l'onde & dans les airs.
Une antique forêt , non loin de ces rivages ,
Etend aux environs ſes fortunés ombrages .
Une grotte , en ce lieu charmant ,
Offre un aſyle frais , tapiſſe de verdure ,
}
L
i
AOUT. 1776. 53
D'où l'oeil , adimirant la nature ,
S'égare avec plaifir ſur l'humide élément.
Là , près de ſon Eglé , guidé par ſa tendreſſe ,
Tyrcis , qui redoutoit le plus grand des malheurs ,
L'inconſtance de ſa Maſtreſſe ,
Exprimoit en ces mots ſes naïves douleurs,
- TYRCIS.
!
Le Seigneur dn canton vous offre ſon hommage :
Je n'ai pas , comme lui , l'art de ſéduire un coeur ;
Mon amour eſt timide ainſi que mon langage...
Mais Eglé d'un regard peut faire mon bonheur,
EGLÉ.
Il eſt vrai que Lindor auprès de moi s'empreſſe;
Dans ſes yeux j'ai lu fon amour :
Mais croyez-vous qu'il m'intéreſſe ,
Et que ſes voeux enfin foient payés de retour ?
TYRCIS.
Lindor eſt riche , il eſt aimable ;
C'est un jeune Seigneur , je ne ſuis qu'un Berger ;
- Lindor n'est - il pas préférable ?
Dis-moi , le vois-tu ſaus danger ?
1
Jé connois bien ton coeur; mais...
• EGLÉ.
Crains de l'outrager
>
D3
54 MERCURE DE FRANCE .
La douce égalité , la paix & la tendreffe ,
Des vertus & de la candeur ,
Bien mieux que l'or & la grandeur ,
Feroient ma gloire & ma richeſſe . 1
Mon coeur ne ſe vend point : mais le tien , alt ! Tyrcis !
Entre l'amour & l'or reſteroit indécis .
TYRCIS.
Pardonne , je me fuis défié de moi-même ;
Sans doute j'ai dû mallarmer.
Egle, tu fais combien je t'aime t
Que ne puis-je auſſi te charmer !
Le vain éclat de l'or ne ſauroit me ſéduire ;
Ton coeur eft tout pour moi: c'eſt le bien ou j'afpire,
Sous ces feuillages toujours verds ,
Du fond de cette grotte où l'Amour nous attire ,
Que j'aime à contempler , dans un tendre délire ,
Le charme de tes yeux & la plaine des mers !
EGLÉ.
Ne m'offenſe donc plus par tes injuſtes plaintes ,
Et bannis àjamais les ſoupçons & les craintes.
Près de toi qu'il eſt doux de voir dans ce lointain ,
Sur le bord des rochers nos chevres fufpendues !
Regarde nos brebis enſemble & confondues ,
Euer parmi l'herbe & le thim !
'
AOUT. 1776. 55
TYRCIS.
Ces objets font charmans , que la nature eſt belle !
Mais mon Eglé lui prête encore des attraits ;
Tes graces , tes vertus , ton coeur tendre & fidele ,
De ces rians tableaux animent tous les traits.
EGLÉ,
Tyrcis , quand je te vois près de ton digne pere,
Lui prodiguer tes ſoins , conſoler ſes vieux ans ,
Heureuſe , dis - je alors , heureuſe ta Bergere t
Tous les brillans parfums qui parent le printemps,
La fraîcheur d'un beau ſoir flattent bien moins mes fens ,
Que mon coeur n'eſt charivé de ta vertu ſincere.
Près de la grotte aſſis , dans ce bois ſolitaire !
J'écoutois à loiſir les diſcours raviſſans
De Tyrcis & d'Eglé , qui ne s'en doutoient gnere :
Tandis que les échos , trahiſſant le myſtere ,
Attendris , enchantés , répétoient leurs accens.
Par M. Marteau.
!
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
:
C
LA VERTU TRIOMPHANT DE L'ENVIE .
FILLE
Роёте .
ILLE de Jupiter , la Vertu ſur la terre
Defcendit aurrefois du ſéjour du tonnerre ;
Et guidant les mortels à la félicité ,
Devint bientôt l'objet d'un culte mérité.
L'Univers la voyoit du vrai ſage adorée ,
Et même du pervers , malgré lui , révérée ,
Loin de s'approprier leur encens précieux ,
?
Avec ſon propre encens , le renvoyer aux Dieux,
Au milieu des travaux , des ſoins , des ſacrifices ,
Combler ſes ſectateurs d'innocentes délices ,
Dų timide indigent prévenir les ſouhaits ,
Sur ſes ennemis même étendre ſes bienfaits ;
Et l'oeil toujours fermé ſur ſa gloire ſuprême ,
Applaudie en tous lieux , s'ignorer elle-même,
Son éclat , que ne peut contenir l'Univers ,
Pénétre un autre obfcur & voiſin des enfers ;
Et frappe d'une atteinte accablante & fubite ,
Et les yeux & le coeur du monſtre qui l'habite.
Dieux ! quel monſtre ſon corps livide décharné,
Son front påle , hideux , de ferpens couronné
A
AOUT. 1776. 57
{
Ses cheveux hériff's, fon oeil fombre & farouche ,
Le venin qui toujours diſtille de ſa bouche ,
Son immortel ennui , que la lumiere aigrit ,
Tout marque en lui le fiel dont fon coeur ſe nourrit .
Jamais des noirs ſoucis la troupe meurtriere ,
Ne permit au ſommeil de fermer ſa paupiere.
11 foupire à l'aspect des ris & des plaiſirs ,
Et lorſqu'il voit pleurer , il ſuſpend ſes ſoupirs.
: :
Le ciel , par un arrêt auſſi juſte que ſage ,
Lui laiſße en chatiment ſa malice & fa rage...
1 Il en connoît la honte & cherche à la voiler ,
Mais ſes maux ſont trop grands pour pouvoir les céler,
Au maintien conſterné dont ſa peine eſt ſuivie ,
Les yeux les moins perçans reconnoiſſent l'Envie.
Au lumineux aſpect de la Fille des cieux ,
Une, nouvelle rage étincelle en ſes yeux.
Les ſerpens ranimés ſur ſon front ſe hériſſent ;
Dans ſon coeur ulcéré d'affreux tranſports ſe gliſſent,
:
Quoi ! juſques dans ce gouffre où me cache la nuit,
Trop odieux objet , ta gloire me pourſuit !
C'en est trop : à l'affront meſurons la vengeance.
Frémiſſante à ces mots , du gouffre elle s'élance ,
Sous un maſque impoſteur déguiſe ſon courroux
;
:
D 5
58 MERCURE DE FRANCE.
:
(Et quel mafque jamais déguiſa foeil jaloux 1)
Suit , preſſe , perfecute , obſede l'Immortelle ,
La frappe chaque jour d'une atteinte cruelle.
Témoin lache & malin de féclat glorieux
Qui ſur ſes actions attive tous les yeux ,
Dans ſes fougueux accès fans relâche elle exhale
Contre ce vif éclat ſom balekae infernale ;
Si l'on croit fes difcors, par la haine dictés ,
D'un fantôme brillant nos yeux ſont enchantés ;
La Vertu doit ſa gloire à l'art qui la déguiſe ;
C'eſt le maſque impofteur qui ſeul la divinife ;
Le génie & l'eſprit , les plus rares talens ,
Ne font dans ſon rival que des dons apparens :
Le zele , la douceur , la bonté , la droiture ,
Qu'humeur , que trahison , qu'amorce , qu'impoſture
Ainſi parle l'Envie ; ainſi dans ſes portraits ,
Dont l'Enfer lui fournit les couleurs & les traits ,
L'Immortelle eft noircle avec tant d'artifice ,
Qu'à peine l'oeil humain la diftingue du vice.
Grands Dieux ! de vos autels ſes autels font l'appui :
Son culte va s'éteindre & le votre avec lui.
Vain effroi : Jupiter, ſon vengeur & ſon pere ,
Lance fur l'Eumenide un regard de colere ,
La foudre de ſes mains eſt prête à s'échapper...
Non , de tes propres coups j'aime mieux te frapper.
AOUT. 17.70. 59
Celie que tu pourſuis eft ma vivante image.
Tremble , mouſtre , dit-il , qui l'outrage m'outrage.
Dans l'éternelle nuit tu voudrois la plonger.
Ta rage à mon courroux fuffit pour la venger.
Tu ſeras à jamais , te trahiſſant toi-même ,
Le miniſtre forcé de ſa gloire fuprême.
Il dit : l'Olympe tremble , & l'Envie en fureur ,
Du fupplice. nouveau reſſent toute l'horreur.
Contre l'auguſte objet de ſa coupable haine ,
Plus acharnée encor ſa rage ſe déchaîne ;
Imprudente faveur , aveugle acharnement ,
Qui , d'un nouveau triomphe , eſt pour lui l'inſtrument,
D'un plus brillant éclat , la Vertu couronnée ,
La traîne ſur ſes pas en eſclave enchaînée :
Tels tu vis tes Héros , inaſtreſſe des cités
Traîner après leur char leurs ennemis domptés.
La modeſte Vertu ſouvent marche voilée.
Son voile à nos regards l'eût peut-être célée :
L'Univers la commoſt au monſtre frémiſſant ,
Qui dévore à ſes pieds fon courroux impuiſſant,
Lache Fille d'Enfer , tes attentats damnables ,
Tes aſſauts , auſſi vains qu'ils ſemblent redoutables ,
Ajoutent chaque jour à ſon fort glorieux ,
L'honneur de pardonner , vrai partage des Dieux .
60 MERCURE DE FRANCE .
De ton oeil attentif l'inflexible cenfure ,
Afferpit tous ſes pas que ta haine meſure ;
Et fi quelque ſurpriſe un inſtant l'égaroit ,
Soudain ton ris amer de l'erreur l'inſtruiroit ;
Enfin ce ſouffle infect , cette vapeur fatale ,
Que contre elle ta rage inceſſamment exhale ,
Ces nuages impurs , fans ceſſe renaiſſans ,
Les Dieux , les juſtes Dieux les changent en encens.
Raſſurons-nous , mortels , des fureurs de l'Envie :
La Vertu ſans relâche eſt envain poursuivie.
Le Héros vertueux eſt toujours reſpecté :
Il court , malgré l'Envie , à l'Immortalité.
!
Par M. l'Abbé Amphoux , de Marseille ,
Aumonier des Galeres du Roi. Il est l'Auteur
de l'Ode intitulée la Sageſſe , inférée
dans notre premier.Mercure d'Avril 1776.
r
ر
Le mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Coq ; celui de
la ſeconde eſt Souris ; celui de la
troiſieme eſt l'Enseigne. Le mot du
premier Logogryphe eſtſon (de farine) ,
où se trouve on ; celui du ſecond eſt
A OUT. 1776. 61
Cordeau , où ſe trouvent cor & eau ; celui
du troiſieme eſt Broffe , où on trouve
roffe.
J
ÉNIGME.
E fuis long chez la jeune Iris ,
Et beaucoup plus court chez Damis
Mon frere en tous points me reflemble ;
۱
•
Nous voyageons preſque toujours enſemble ,
Tantot vuides , tantôt remplis :
La farouche Clarice avec nous eſt traitable ;
Nous careffons ſa belle main ;
Elle nous eſt ſi favorable ,
Qu'elle nous place ſur ſon ſein.
Elle nous mene au bal : mais nous quitte ſoudain ,
Quand elle veut ſe mettre à table :
Nous n'avons ni foif , ni faim ,
Nous devons même fuir le vin , la bonne chere :
Car une fois ſommes nous gras ,
Adieu Philis , adieu Glicere ,
Nous ne voyons plus vos appas :
Et la vieilleſſe avançant à grands pas,
Nous enfonce dans la mifere
Alors on nous ſépare indignement ;
62 MERCURE DE FRANCE.
On nous traite cruellement ;
Nous ſommes battus comme platre :
Couverts de pus , couverts de fang ;
Notre corps n'eſt plus qu'un emplâtre ...
Mais , chut.... Enfin , Lecteur , peut-être qu'à l'inftant
Tu me tiens , même en me cherchant.
Par Mademoiselle Namys de Saint-Aubin .
N
AUTRE.
ous ſommes , cher Lecteur, deux fooeurs en tout pareilles
,
Si bien qu'en notre choix on ſe trompe aiſement ;
Et quoique nous n'ayons point d'yeux & point d'oreilles ,
On nous conſulte affez ſouvent.
Nous ſommes toutes deux d'une ſtructure ronde ,
Notre uſage eſt connu preſque de tout le monde.
Nous ſervons de ſymbole à la Divinité
Qui , pour guide , eut toujours la ſimple vérité.
Commence , Ami , par nous ſuſpendre ,
Si tu veux de nous te ſervir ,
Et ... Mais il eſt temps de finir ,
Car c'eſt auſſi te faire trop attendre.
Par M. L. D. Ma, de Nantes.
AOUT. 1776. 63
AUTRE.
A Madame B... en fon Château de B...
A DEVINER le mot de mainte énigme obſcure ,
Vous trouvez donc quelques plaiſirs ?
Permettez qu'avec le Mercure
Je partage l'honneur d'amufer vos loiſirs.
Vous trouverez aux champs , & jamais à la ville ,
Ce dont je vous cache le nom :
Souvent dans un terrein fertile
On le détruit avec raiſon ;
C'eſt donc qu'il eſt nuiſible ? Now :
Mais c'eſt qu'il eſt fort inutile.,
Et qu'un cultivatour habile
Chez lui ne veut rion que de bon
De fleurs affez ſouvent la nature le pare ,
Et quoique ces fleurs foient fans prix.,
La nature en paroît avare":
Car ſi quelqu'imprudent bruſquement s'en empare ,
Par mille traits piquons il ſe trouve furpris
C'eſt- là que le 'gibier fouvent 'trouve un afile
Contre les armes du Chaffer ;
Mais , hélas ! de ce lieu tranquille
Le terrible Briffaut vient troubler la douceur.
64 MERCURE DE FRANCE .
t
Aux traits déjà tracès , vous connoiſſez peut- être
Ce que je cherche à vous cacher.
Quoi ! vous prenez encor la peine de chercher ?
C'en est trop , en deux mots faiſons le donc connoftre :
C'eſt le nom d'un ſéjour que le ciel a béni ,
Séjour heureux , digne d'envie ,
Où des Sages ont réuni
Tout ce qui peut former le bonheur de la vie.
Par M. D. St. G. Chevalier de Saint Louis.
LOGOGRYPΗΕ.
J E ſuis doublement néceſſaire ,
Pendant ma vie , après ma mort ;
Sur la terre j'ai plus d'un frere
Qui doit fubir mon triſte ſort.
Sans reſpecter mon innocence ,
On m'aſſomme cruellement ,
On me déchire impitoyablement :
De mes travaux paſſes voilà la récompenſe.
Cinq pieds forment mon tout , Lecteur :
Si tu coupe mon chef, je t'offre de bon coeur
Un aliment fort en uſage ,
Facile
AOUT. 1776. 65
1.
P
Facile à digerer; l'oppoſé du mot ſage;
Tu trouveras de plus dans ma combinaiſon
Un élément chéri dans la froide ſaiſon ;
Enfin mon exacte analyſe
Te fournira , charmante Life ,
Ce qu'en hiver , chemin faiſant ,
Sous tes pas tu foules ſouvent.
AAngers. Par M. Leginiere.
UT
AUTRE.
TILE à ſes jardins , ſouvent dans ſon loiſir ,
Le ſage fait de moi ſon unique plaifir.
Six pieds armés de dents font toute ma ſtructure.
Ne mets pas ton eſprit ſi fort à la torture ,
De mon tout fais deux parts , réfléchis un inſtant,
L'une offre un animal qui va toujours rongeant ;
L'autre , d'un grand buveur n'a jamais fait l'envie.
T'en dire plus , Lecteur , ce ſeroit bien folie.
ناب
:
Par M. Langlet , petit Clerc de Notaire.
:
E
66. Mercure de France .
ATR des Mariages Samnites
MusiquedeM.Grétry.
•
UNE JEUNE SAMNITE .
Pour les pla- cer dans mes che=:
reux, Zéphir,je te ro-le ces
ro-fes; Je les de- robe à
peine éclo-fes, C'est un emblé- me
de mes voeих:La pa- ru - re. la
plus mo - def- teparle mieux à
1
Aoust . 1776 . 67.
L'oeil du dé-fir; Awefleursje
puisjoindreun fou- pir,
Etmon regard, Et mon regard
di- ra le ref.-
to. Chocur.Auxfleursje puis i
:
joindreunfou-pir, Et mon regarddura
le refte .
68 MERCURE DE FRANCE .
<
Si jeune encor , comment ſavoir
D'où peut naître une heureuſe flamme ?
Jemands deja parler mon ame :
Ledefir s'unit à l'eſpoir.
Ne peut-on , coquette modeſle ,
Réunir tout ce qui ſéduit.
Formez mon coeur & mon eſprit, (bis)
Mon joune coeur, fera le reffe.
CEPHALIDE.
TToouurtee Hourrait avec for fard;
Tella on doit cere quand on aime ;
La Beauté, c'eſt l'Amour qui- même ;
Aimer_peut-il donc être un art ?
Le ſentiment, ce don célester
ver.Suffit tui ſeul pour embellir ;
Si mon coeur m'apprit à ſentir , (bis)
Le tendre Amour fera le reſte .
هلا ELIANE.
Si pour enchaîner des Guerriers.
Il ne faut que l'oeil d'nne Belle ;
Des myrthes font trop peu pour elle,
ןי
Il lui faut encor des lauriers :
Notre fort eſt un joug funeſte.
Que n'avons nous l'honneur du choix ?
La gloire aſſureroit nos droits , (bis)
Et la beauté feroit le reſte.
ر
AOUT. 1776. 69
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Suite de l'Extrait des différens Ouvrages
publiés fur la vie des Peintres ; par
M. D. L. F. A Paris, chez Ruault ,
Libr. rue de la Harpe.
C'EST à la plus parfaite intelligence du
clair obfcur , à un pinceau moëlleux , &
à l'art d'unir ſavamment les couleurs , que
l'Ecole Flamande doit ſa réputation.
On lui reproche une imitation ſervile
dans les objets de fon choix , dont fouvent
la baſſeſſe excluroit les grâces , ſi la
naïveté ne les rappelloit.
"
Rubens &Vandick font les principaux
ſoutiens & la gloire de l'école Flamande.
Pierre - Paul Rubens , qu'on a nommé
le Prince des Peintres Flamands ,
naquit à Cologne , d'une famille noble ,
en 1557. Sa premiere jeuneſſe fut foigneuſement
cultivée , & il fit de rapides
progrès dans l'étude des belles-lettres.
"
"
"
(*) Article de M. de la Harpe.
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
"
20
"
"
2
"
"
ود
Après la mort de ſon pere , il ſe livra
à la forte inclination qu'il avoit
pour la peinture , & entra chez Adam
Van-Oort , qu'il quitta peu de temps
après , peut ſe mettre ſons la conduite
d'Otto Venius , qui paſſoit alors pour
le Raphaël des Flamands. Vers l'âge
de 22 à 23 ans , Rubens ayant fait connoître
les talens qu'il avoit acquis fous
un auſſi bon maître , l'Archiduc Albert
„ l'envoya à Vincent de Gonſague , Duc
ود
"
ود
ແ
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
ر و
de Mantoue , qui le reçut favorable-
„ ment , & ſe l'attacha en qualité de
Gentilhomme ; il s'appliqua , pendant
un ſéjourde ſept années dans cetteCour ,
à copier les ouvrages de Jules-Romain ,
& à faire pluſieurs grands tableaux de
compoſition , qui lui attirent l'eſtime &
l'amitié du Duc. Il fut nommé par ce
Prince ſon Envoyé auprès de Philippe
III , Roi d'Eſpagne, dont il obtint la
bienveillance par les portraits qu'il fit
de lui & des Seigneurs les plus diſtingués
de fa Cour. Il y fit auffi pluſieurs
tableaux d'hiſtoire , dans lesquels on
connut fon érudition& ſes talens pour
la peinture.
„ Le Duc de Bragance , depuis Roi de
Portugal , & ami des arts , fit engager
Rubens à le venir trouver à Villa-Vi-
1
A OUT. 1776. 71
,
7
" ciofa , où il faifoit ſa réſidence ; & ce
Prince fut auſſi ſatisfait de ſa perſon-
,, ne que de ſes talens.
"
و د
و د
De retour à Mantoue , le Duc l'en-
,, voya à Rome pour étudier les ouvra-
,, ges des grands Maîtres ; il ſe rendit
enſuite à Veniſe , où les travaux du
" Titien & de PaulVéroneſe l'arrêterent.
" Ce fut dans cette excellente école de
Coloris , qu'il a puiſé les regles fores
"
"
"
"
de cette partie , la plus agréable de la
,, peinture , & dans laquelle il s'eſt montré
ſi ſupérieur. Il retourna à Rome ,
où il fit pluſieurs tableaux d'autels ,
dans lesquels on remarqua les progrès
qu'il avoit fait pendant ſon ſéjour à
Veniſe. Il paſſa à Gênes , où il fit
„ pour les Jéſuites différens tableaux
d'hiſtoire .
ود
د و
"
"
و د
Une maladie qui ſurvint à ſa mere ,
,, l'engagea à ſe rendre à Bruxelles , &
,, peu de temps après il forma le projet
ر و
و د
و د
و د
de retourner à Mantoue ; mais l'Archiduc
informé de ce deſſein , lui dit qu'il
,, ne ſouffriroit pas qu'on enlevât à la
Flandre fon plus précieuxArtiſte. Touché
des bontés de ce Prince , il ſe fixa
dans ſa Patrie , où il fit bâtir une belle
,, maiſon , dans laquelle il fit une collection
de tableaux des plus grands-Mai-
و د
"
"
i
72 MERCURE DE FRANCE .
!
" tres des différentes écolesd'Italie,&une
fuite conſidérable de ſtatues antiques.
ود
و د
و د
"
"
و د
"
و د
"
Rubens commença alors à jouir tranquillement
de ſa réputation & de fa
fortune , continuant toujours de peindre
pour ſes amis , avec la même affiduité
qu'il avoit fait dans ſes premieres
études.
,, La gloire de ce fameux Artiſte parut
dans tout ſon éclat en 1620 , lorſque
Marie de Médicis , de retour à Paris ,
le choiſit pour peindre , dans une galerie
du Palais du Luxembourg , les prin-
,, paux événemens de ſa vie , depuis fa
naiſſance , juſqu'à l'accommodement
,, qu'elle fit à Angoulême avec ſon fils ,
Louis XIII.
و د
و د
و د
و د
"
و د
و د
"
"
,, Rubens vint à Paris , compoſa les
eſquiſſes de ces différens ſujets , & retourna
à Anvers pour les exécuter , excepté
cependant deux tableaux qui furent
faits àParis ; leReine ayant marqué
autant de plaiſir à s'entretenir avec
lui qu'à le voir peindre.
” L'heureux ſuccès de ce grand ou-
,, vrage avoit déterminé cette Princeſſe à
faire repréſenterdans la ſeconde gale-
,, rie, les événemens du regne de ſonAu-
"
,, guſte époux ; mais les troubles ſurve-
„ nus
AOUT. 1776. 73
7
1
5, nus en France empêcherent l'exécu-
و, tion de ce projet; néanmoins il nous
"
ود
reſte heureuſement les eſquiſſes que
» Rubens en avoit faites par l'ordre de
,, la Reine. Ce Peintre fit dans le même
„ temps le portrait de cette Princeſſe.
رو
و د
" L'Infante Iſabelle voulut bien lui
confier une négociation ſecrette auprès
du Roi d'Eſpagne. Il eut pluſieurs con-
,, férences avec Sa Majefté , qui le fit
,, traiter avec la plus grande diftinction ,
,, & loger au Palais de l'Eſcurial , où les
tableaux d'Italie fixerent toute ſon at-
و د
"
ود
"
tention. Il copia , pendant ſon ſéjour
les ouvrages du Titien. Quelque temps
,, après le Duc d'Olivarez chargea Rubens
de commiſſions fecrettes , & lui donna
de la part du Roi un diamant d'un
grand prix , fix beaux chevaux , & la
,, Charge de Secrétaire du Conſeil privé ,
,, avec le Brevet de la ſurvivance de cette
,, Charge pour ſon fils.
و د
ود De retour en Flandre, il fut chargé
,, par l'Infante Iſabelle d'une autre
commiffion particuliere pour la Hol-
,, lande.
و د
و د
و و
Le Duc d'Olivarez fit entendre au
Roi d'Eſpagne que Rubens étoit pro-
,, pre à traiter des conditions de la paix
E
1
74 MERCURE DE FRANCE.
1
,, avec le Roi d'Angletere , par l'amitié
,, qui regnoit entre lui & le Duc de
,, Buckingham ; il paſſa à cette Cour , &
,, trouva le moyen de réuſſir dans ſa com-
,, miffion. Le Roi d'Angleterre , à qui
,, ſa négociation avoit été très - agréable ,
ود
?י
le décora , dans le Parlement , du Cordon
de fon Ordre & d'un riche diamant. Il
,, lui donna la même épée avec laquelle il
avoit fait lacérémonie ,& joignit à cette
,, marque de diſtinction le préſent d'un
ſervice complet de vaiſſelle d'argent ,
,, de la valeur de 12000 florins, Pendant
و د
و د
" ſon ſéjour à cette Cour , malgré les
,, occupations indiſpenſables de fa négo-
,, ciation , il ne négligea pas la peinture ;
il fit nombre de plafonds pour Witchal ,
où il repréſenta l'hiſtoire & l'apotheofe
de Jacques I , & pluſieurs tableaux
,, particuliers qu'il ne put refuſer à la follicitation
de ſes amis.
ود
و د
"
"
"
Rubens de retour dans ſa Patrie , au
milieu des honneurs & des richeſſes ,
,, fatigué par ſes nombreux travaux , fen-
,, tit de bonne heure les infirmités de la
,, vieilleſſe , & finit ſes jours à Anvers
و د
" en 1640 , âgé de 63 ans , également
,, regretté des Souverains qu'il avoit fervis
, des Artiſtes , dont il étoit le pere ,
AOUT. 1776 75
4
,, l'ami & le bienfaiteur , ayant raſſem-
„ blé & formé dans ſa nombreuſe école
,, tous ceux dont les commencemens an-
,, nonçoient des diſpoſitions pour la peinture
.
„ Rubens a écrit pluſieurs ouvrages en
,, latin , les uns ſur les regles de ſon art ,
,, d'autres ſur le coſtume des anciens.
" Il parloit & écrivoit ſept fortes de lan-
,, gues différentes. Il joignoit l'étendue
,, du génie aux plus vaſtes connoiſſances
,, dans l'hiſtoire. Il fut, avec une imagi
ود nation auſſi juſte que brillante , unir
,, l'allégorie à la fable.
,, On ne peut trop admirer dans ſes
,, compoſitions , l'induſtrie avec laquelle
,, il a lié & diftribué ſes grouppes ; il en
,, a varié les attitudes , & les a rendues ,
,, quoique contraſtées , auſſi ſimples que
,, naturelles. Exact dans les expreſſions ,
noble dans ſes caracteres , il a donné
de la grandeur & de la dignité à ſes
,, perſonnages , ſuivant leur qualité & leur
,, caractere. S'il a quelquefois manqué
,, au choix de la plus belle nature , & à
,, une exacte correction , il y a été en-
,, traîné par le goût de fon Pays ; & malgré
ſes études , il n'a pu entiérement
le furmonter. Son coloris , qui a toujours
"
"
1
E2
76 MERCURE DE FRANCE.
,, fait la principale partie de ſon talent;
" l'a diftingué & élevé au- deſſus de tous
„ les Artiſtes. On ne peut s'empêcher
,, d'admirer la fraîcheur de fes carnations ,
ל
”
و د
la beauté de ſes teintes , où il ſemble
,, que l'on apperçoive la ciculation du
,, ſang , à travers l'épiderme. Il ſavoit
donner la vie à ſes ouvrages , par fa
touche animée & pleine de feu ; une
fonte douce & légere fans altérer fes
,, couleurs , en conſerve tout l'éclat & la
vivacité.
"
و د
"
" Ses draperies ſont convenables aux
,, ſujets ; les étoffes font jetées avec art
;,& fans affectation , les plis en font
,, amples , & l'oeil néanmoins y deſſine
و د
aiſement le nud. On y reconnoît dis-
,, tinctement la foie & la laine. Le brocard
d'or & les pierreries y font autant
„ d'effet qu'il eſt poſſible à la peinture
„ d'en donner à leur éclat naturel.
" Tous ces talens réunis , qui diſtin-
,, guoient ſi particulierement Rubens dans
„ les grands ſujets d'hiſtoire , ne lui
,, avoient point fait négliger le portrait ;
,, il y excelloit auſſi bien que dans le
,, payſage , les animaux , les fleurs & les
» fruits.
دو
,, Les ouvrages de ce célebre Artiſte
AOUT. 1776. 77
و و
font en ſi grand nombre , qu'à peine
„ peuvent- il être connus. La Flandre ,
,, l'Italie & la France en font remplis.
» Anvers , ſa Patrie , renferme nombre
و د
de ſes chefs d'oeuvres , entre leſquels
,, ſont un crucifiement , & une defcente
,, de croix , qui fixent toujours l'admira-
,, tion des étrangers & des amateurs.
و د
"
ود
"
"
"
,, La ville de Paris poſſede le plus
,, grand objet de la gloire de cet Artiſte ,
dans la nombreuſe ſuite de la gallerie
du Luxembourg , composée de 24 ta-
„ bleaux , repréſentans les principaux événemens
de l'hiſtoire de Marie de Médicis.
Les plus conſidérables font le
couronnement de la Reine , l'apothéoſe
d'Henri IV , & fon gouvernement pen-
,, dant la régence. Un de ceux pour le-
„ quel on a toujours paru prendre un in-
,, térêt particulier, c'eſt la naiſſance de
„ Louis XIII , où l'on admire ſur le viſa-
,, ge de cette Princeſſe , la double ex-
, preſſion de la joie qu'elle reſſent d'avoir
donné le jour à un Dauphin de France,
& celle des douleurs indiſpenſables des
و د
"
"
ſuites de l'enfantement.
و د
ود
Ses tableaux ſont trop connus pour
,, qu'il ſoit beſoin d'en répéter les éloges ,
,, tous répondant aux grands talens & à
۱
E3
78 MERCURE DE FRANCE.
1
ود la juſte réputation que ce grand Artiſte
,, a ſi juſtemenr méritée.
" Antoine Vandick , né à Anvers en
,, 1599 , eut pour premier maître Van-
,, Balen, bon Peintre Flamand , & ne
tarda guere à le ſurpaſſer. "
و د
Rubens le reçut enſuite dans fon
„ école , & connut ſi bien la ſupériorité
و د
de Vandick fur tous ſes autres éleves ,
,, qu'il ne faisoit point de difficulté de
,, lui faire terminer des tableaux qu'il
,, n'avoit fait qu'ébaucher , & de lui en
و د
و د
ود
faire recommencer d'autres qu'il re-
,, touchoit. Mais le bruit s'étant repandu
,, que Vandick faiſoit la plus grande par-
,, tie des ouvrages de fon maître , Ru-
,, bens détermina le jeune Artiſte à quit-
,, ter ſon école , en lui faiſant néanmoins
,, préſent de deux de ſes meilleurs ta-
„ bleaux , & du plus beau cheval de fon
,, écurie.
و د
و د
,, Le genre du portrait auquel Van-
,, dick ſe livra, lui fourniſſoit beaucoup
d'occupation. Rubens lui ayant conſeillé
d'aller en Italie , il entreprit ce
,, voyage à l'âge de 20 ans. Il reſta long-
,, temps à Veniſe pour y étudier les ou-
,, vrage du Titien & de Paul Véronefe.
,, Il paſſa enſuite à Gênes , où il fut exAOUT.
1776. 79
--,, trêmement occupé ; de- là il ſe rendit à
Rome ; mais les Peintres de fon pays
,, qui y étoient alors furent jaloux de fon
,, mérite , & s'efforcerent de décrier ſes
,, ouvrages ; c'eſt ce qui le détermina à
,, quitter cette Ville pour retourner à
" Gênes & enſuite en Flandre , où l'amour
,, de la Patrie le ramena. Le premier
,, tableau que l'on vit de lui dans ce pays , ود
"
و د
fit connoître combien l'Italie l'avoit
,, perfectionné, Son goût s'étoit épuré;
,, il employoit plus d'art , & terminoit
,, d'avantage ſes productions. Bientôt ſa
„ réputation égala ſes talens , Vandisk
,, fut ſurnommé le Prince de la peinture ,
„ particulièrement dans le genre du por-
,, trait. Les graces , l'expreſſion , la fi-
,, neſſe , une touche légere & fpirituelle ,
,, un pinceau plus coulant & plus fondu
,, que celui de ſon maître , des teintes
,, tranſparentes , & qui ſembloient laiſſer
,, appercevoir dans ſes chairs le mouve-
,, ment du ſang , le firent regarder comme
,, ſupérieur à tous ceux qui s'étoient exer-
,, cés dans ce genre de peinture , aucun
,, n'ayant deffiné les têtes , & particulié-
,, rement les yeux , avec autant d'eſprit ,
de fineſſe & de vérité. Ses ajuſtemens
" ג
ג ו
font grands & nobles , il rend parfai80
MERCURE DE FRANCE.
„ tement la diverſité des étoffes. Ses
,, draperies ſont légeres , vraies & faites
,, avec une facilité qui annonce un Ar-
و د
tiſte ſupérieur à ces détails. Ses attitu-
,, des régulieres & conformes au ſujet
,, qu'il traitoit , font reconnoître dans tous
,, ſes ouvrages les mêmes principes qu'il
,, avoit retenus de Rubens ; mais quoi-
,, qu'il n'y mit pas autant de feu & de
,, chaleur que lui , il n'en étoit pas moins
,, propre aux grandes compoſitions , com-
" me il l'a prouvé par pluſieurs tableaux
,, que l'on admire dans les Egliſes de Flan-
„ dre , dans les galeries & les plus beaux
,, cabinets des Souverains de l'Europe.
On vante fur - tout fon Béliſaire.
4
"
ود Il avoit voyagé en France &en An-
,, gleterre , avant que ſes talens fuſſent
;,affez connus; il avoit eu même l'eſpé-
,, rance de peindre la grande galerie du
, Louvre , pour laquelle on avoit auſſi
fait venir Pouffin. "
ود
" Charles I , Roi d'Angleterre , entendant
vanter le mérite de cet Artiſte ,
,, eut regret de l'avoir fi peu connu , lors-
,, qu'il vint à Londres. Il lui fit faire des
„ propoſitions par le Chevalier Digby ,
,, qui l'engagea à faire un ſecond voyage ,
dans "
AOUT. 1776. 8г
",dans ce pays. Le Roi le fit Chevalier
و د
du Bain , lui fit préſent de ſon portait
,, enrichi de diamans , avec une chaîne
,, d'or , lui donna une penſion confidé-
,, rable & un logement. Ce Prince venoit
" ſouvent le voir, s'aſſeyoit auprès de
,, lui , & l'honoroit d'une amitié ſingu-
,, liere. Toute la Cour voulant l'imiter ,
" les Dames & les plus grands Seigneurs
,, ſe diſputoient le plaiſir de lui faire des
,, préfens.
ود Il étoit dans l'uſage de commencer
,, ſes portraits le matin , & de les finir
,, dans la même journée ; il retenoit les
,, perſonnes à dîner , & après il les retou-
,, choit , & donnoit à ſes éleves à termi-
,, ner les ajuſtemens , & les draperies ſur
,, ſes deſſins.
„ Vandick eût fait une fortune confi-
,, dérable , ſi la grande depenſe de ſa
,, table & de ſes équipages , & même un
,, nombre de muſiciens qu'il tenoit autour
,, de lui , n'eûſſent abſorbé la plus grande
,, partie de ce que lui produiſoit la pein-
,, ture. Il eut outre cela le malheur de ſe
,, laiſſer ſéduire par les vaines recherches
" de l'alchimie ; ce qui ne contribua pas
» peu à l'épuiſement de ſa fortune. Il
,, répondit un jour au Roi , qui s'informoic
F
1
82 MERCURE DE FRANCE.
de l'état de ſes finances , qu'un Artiſte
» qui tient table pourses amis , & qui afa
„ bourſe ouverte pourses maîtreſſes , nefent
„ que trop souvent le quide de fon coffre-
"fort.
ود
" Ce grand homme mourut à Londres
en 1641 , âgé de 42 ans.
, Les Hollandais peuples flegmatiques
& laborieux , incapables de distraction
dans ce qui les mene à leur
but , amateurs dès l'enfance de la plus
exceſſive propreté , ont eu des Peintres
dont les ouvrages ont participé de toutes
ces qualités originelles. -
Leur mérite le plus éminent eſt ce travail
opinâtre qui leur a fait rechercher
avec une patience infatigable tous les
moyens que l'art emploie pour tromper
les yeux & les ravir par la magie du clairobfcur.
Mais fans nobleſſe , ſans dignité , ſans
fineſſe , ils ont ignoré le grand ſecret de
remuer l'ame , & de mettre en reſſort les
paffions.
Ce font des défauts fans doute ; cependant
on les oublie en voyant un tableau
de Rembran .
" Paul Rembran Van - Rin , fils d'un
„ Meunier , naquit en 1606 , dans un
1
AOUT. 1776. 83
:
55
\
village ſur le bras du Rhin qui va à
,, Leyde. Il eut pour maître Jacob Vauz-
,, wanemburg , & fit des progrès éton-
,, nans ſous lui. Il paſſa enſuite fix mois
,, à Amſterdam , chez Pierre Afteman
,, Peintre d'hiſtoire aſſez eſtimé , & au-
,, tant chez Jean Pinas ; mais il ſe fraya
,, une route toute différente de celle des
,, Artiſtes de fon pays. Frappé de toutce
,, qu'il voyoit, il devint grand Coloriſte
,, & grand Peintre, ſans ſe mettre fort
,, en peine du beau idéal , & de la cor-
,, rection du deſſin. Il ſe mocquoit même
,, de ceux qui s'appliquoient à l'étude des
,, ſtatues Grecques & Romaines , & des
,, grands - Maîtres d'Italie.
"
و د
ود La maniere de ce Peintre eſt bien
différente de celle des Artiſtes de fon
,, pays . Ses tableaux , touchés avec force
,, & peu agréables à regarder de près ,
2, font foutenus par un coloris vigoureux
;,& un ton fuave qui leur donne autant
,, de relief que de vérité. On lui repro-
,, che d'avoir mis des fonds noirs à ſes
,, tableaux , pour éviter les défauts de
,, perſpective , dont il n'avoit jamais
,, voulu étudier les principes. Il étoit
,, peu correct & fingulier dans ſes pen-
, ſées ; mais toujours original , ſuivant
و د
۱
F2
84 MERCURE DE FRANCE
" une route particuliere qui lui étoit pro-
,, pre , & qu'il ne devoit qu'à la nature &
„ à ſon génie.
,, Ses compoſitions font auſſi ſimples
,, que vraies , & caractériſent fingulière-
,, ment bien les ſcenes qu'il a voulu re-
., préſenter. Chaque figure concourt å
,, l'action principale , autant par ſon atti-
,, tude que par ſon expreſſion. Il fut par
„ quelques- uns nommé le Roi du coloris ;
,, il auroit dû l'être encore plutôt du clair-
,, obfcur; perſonne n'ayant entendu auffi
,, bien que lui cette magie , qui doit être
„ régardée comme une des premieres par-
„ ties de la peinture.
» Rembran cherchoit avec fcrupule
,, l'imitation de la nature , ſans vouloir en
,, aucune façon l'embellir. Peu de Peintres
,, ſe ſont mieux pénétrés que lui de tout
„ ce qu'un ſujet peut fournir de vrai &
,, d'intéreſſant. Rembran excelloit dans
,, le portrait ; les ſujets d'hiſtoire qui
,, ſont ſortis de fon pinceau ſont quel-
,, que fois inférieurs à ſes portraits , étant
,, trop ſimples , & ſouvent traités avec
,, baſſeſſe ; mais ſes têtes de vieillards le
"
!
font toujours admirer.
,, Ses premiers ouvrages furent plus
,, terminés que les derniers. L'amour
AOUT. 1776. 85
,, du gain , & le deſir de fatisfaire tous
,, ceux qui vouloient avoir de ſes ta-
» bleaux , lui fit prendre une maniere ex-
„ péditive , qui les rendit alors plus nom-
„ breux & moins précieux.
„ Amſterdam perdit ce grand Peintre
,, en 1674 , âgé de 68 ans. Rembran a
„ beaucoup gravé , & fes eſtampes font
,,autant d'honneur à ſa mémoire que ſes
,, tableaux.
Gerad Dow fut le plus célebre de ſes
,, diſciples. Philippe Wouwermans , qui
,, doit être regardé comme un des pre-
,, miers Maîtres de l'école Hollandoiſe ,
,, né à Harlem en 1620 , apprit les prin-
,, cipes de ſon art de Jean Winauts ,
,, Peintre célebre de la même Ville. Il
prit toute la maniere de ſon Maître ;
,,mais il le furpaſſa dans le deſſin.
,, Wouwermans a ſu ſe choiſir un gen-
,, re qu'il ne dut qu'a lui ſeul , & qui
,, lui devient particulier. Il prit ſes ſu-
„ jets dans une claſſe au deſſus de celle
,, qu'adoptoient ſes contemporains Hol-
,, landais. Il fit des haltes, des chaſſes &
,, des foires. Il les ornoit de figures riche-
„ ment habillées , répréſentant de grands
>> Seigneurs & des Dames de diftinction ,
,, auxquelles il donnoit autant de grâces
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
,,dans les attitudes, que de fineſſe dans
,, l'expreffion & dans le caractere des
tetes.
ود
i
,, Comme il peignoit les chevaux
mieux qu'aucun Peintre de ſon temps ,
,, il en a fait l'objet principal de ſes ta-
,, bleaux , fans que les figures qui les
,, accompagnent en paroiſſent moins ter-
,, minées. Son génie facile lui faiſoit éga-
,, lement imaginer les plus grandes com-
,, poſitions. On voit de lui des marches
,, d'armées , des campemens , & princi-
„palement des batailles , où l'imagina-
„ tion la plus vive exprime tout le feu ,
,, dont ces ſcenes ſont ſuſceptibles. La cou-
,, leurs de Wouwermans eft claire , légere
;,& transparente ; fon pinceau , pour
parler en termes de l'art , eſt flou &
- moelleux, & rend parfaitement le luiſant
des étoffes , & celui du poil des
,, animaux. La plus grande partie des
ſcenes de ſes tableaux , ſe paſſe dans
des payſages qu'il a toujours ſu rendre
„ intéreſſans par le choix des ſites , &par
و د
و د
و د
و و
la variété des fabriques , auſſi ingé-
,, nieuſes que néceſſaires à l'effet général
,, de ſes compoſitions. On distingue dans
,, ce Maître deux manieres ; la premiere
,, eſt d'une plus belle couleur que la ſe
AOUT. 1776. 87
conde , à laquelle on reproche d'être un
,, peu griſe & médiocrement coloriée. Il
„ mourut à Harlem en 1668 , à l'âge de
68 ans. "
وو
ر و
Harlem fut auſſi la Partie de Nicolas
„ Berghem, né en 1624. Après avoir reçu
les premieres leçons de fon pere , Pierre
Van - Haerlem , Peintre médiocre , il
entra ſucceſſivement chez Van Go-
,, yen , Nicolas Mojaert , Pierre Grel-
,, ber , Jean Wils enfin chez Jean - Bap-
ود
"
"
"
tiſte Veeninx. Affidu au travail, Berg-
,, hem ſe fit une maniere auſſi expéditive
,, que facile ; ſes ouvrages ſont de la plus
belle exécution , & d'une couleu fraîche
& tranſparente. On trouve autant
de variété dans ſes compoſitions , que
,, d'intelligence & de goût dans l'exécution.
Chaque choſe eſt caractériſée par
une touche ferme & fpirituelle , quilui
eſt propre. Ce Maître a excellé dans
le payſage. Il ſaiſiſſoit avec fineſſe le
caractere propre de chaque animal , &
,, particulierement celui des vaches &
des chevres qu'il a rendues plus parfaitement
qu'aucun autre Artiſte.
श
"
ر د
دو
"
"
ر د
,, Ses tableaux ſont conſidérés , à juſte
,, titre , comme les premiers & les mo- ود
„ déles de ce genre de peinture,
1
1
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
"
"
,, Il travailla long - temps dans le Château
de Bentheing , dont l'agréable fituation
, ainſi que les environs , ont
ſouvent ſervi à orner les fonds de fes
tableaux.
" Berghem mourut à Harlem en 1683 ,
,, âgé de près de co ans. ود
L'école Françaiſe termine cet ouvrage ,
& doit terminer cet article. La foupleſſe
du génie des Français les a rendus propres
à l'imitation , & capables de ſe plier
à tous les genres.
La gaieté & les grâces qui , chez eux ,
font en quelque forte des qualités terri
toriales , ſemblent avoir déterminé leur
goût vers les ſujets agréables.
Ils ont néanmoins traité l'hiſtoire avec
une gravité bien propre à dementir le caractere
de frivolité qu'on a lieu de reprocher
à la nation en général , & ils ont
fait voir que l'éducation de l'Artiſte peut
quelquefois effacer les impreffions de la
nature & de l'exemple.
En conſidérant les ouvrages de le
Sueur & ceux de le Brun , on eſt tenté
de croire que les bords du Tybre , ou
les rives de l'Arno leur ont donné la
naiſſance.
Les Peintres Français raſſemblent affez
AOUT. 1776. 89
:
généralement les qualités qui diſtinguent
ceux des autres nations ; leur deſſin
eſt correct , leur coloris eſt vigoureux.
T Ils ont une ardeur & une fécondité
qui aſſurent à l'école Françaiſe une répu
tation durable , tandis que les autres écoles
paroiſſent décheoir de l'eſtime qu'elles
s'étoient univerſellement acquife.
On place ordinairement le pouffin à la
tête de l'école Françaiſe.
,, Nicolas Pouffin , d'une famille no-
,, ble , mais appauvrie par les ſervices
,, militaires , naquit à Andeli en 1594.
"
و د
Il vint étudier à Paris ſous différens
Maîtres , auxquels il dut moins ſes pre-
,, miers ſuccès qu'à fon heureux génie ,
,,& aux diſpoſitions qu'il avoit réçues de
" la nature. Il s'occupa long - temps à la
,, géométrie , à l'architecture , à la pers-
,, pective & à l'anatomie.
,, Le deſir de ſe perfectionner le con-
,, duifit à Rome. Entre tous les Maîtres
,, Italiens qu'il ſe propoſa pour modele ,
,, le Dominicain fut celui qui le fixa da-
„ vantage , quoiqu'il cherchât néanmoins
د
و د
י כ
و د
à réunir ce qu'il trouvoit de plus beau
dans les autres grands Artiſtes. Son heureux
difcernement en fut faire un fi
bon uſage , qu'il mérita d'être appellé
: F5
1
go MERCURE DE FRANCE.
» par les Savans , le Peintre des gens d'es-
,, prit , & les Italiens le nommerent le
,, Raphaël des Français.
"
و د
„ Le Pouffin , en Artiſte ſublime anno-
,, bliſſoit , par la grandeur de ſes idées , tou
tes ſes compoſitions , & les traitoit
,, toujours avec dignité. Son génie élevé
ſe portoit naturellement à choiſir les
ſujets héroïques les plus pathétiques &
les plus fufceptibles de ſentiment &
,, d'expreſſion. Il reuniſſoit l'imagination
,, la plus poëtique à la connoiſſance la plus
exacte de l'hiſtoire. Un jugement ſolide
éclairoit & dirigeoit ſes travaux , ayant
„ toujours eu pour maxime de méditer
,, long - temps avant d'exécuter.
و د
”
ود
وو
Le Cardinal de Richelieu engagea
Louis XIII à faire venir le Pouffin à
,, Paris , pour peindre la gallerie du Lou-
,, vre. Il s'y rendit en 1640. Le Roi lui
fit un accueil très - gracieux , & lui
donna peu de temps après la qualité de
fon premier Peintre , avec une penfion
,, de trois mille livres , & fon logement
,, au Louvre ; mais les tracaſſeries qu'il
,, éprouva par la jalouſie des Artiſtes mé-
,, diocres , lui firent regretter le ſéjour
ر و
و و
” de Rome , où il retourna en 1642 ,
„ après avoir fait pour le cabinet du
AOUT. 1776. 91
Roi , un plafond repréſentant le temps
,qui fait triompher la vérité.
,, Perſonne n'a plus examiné que le
„ Pouffin les différens effets de la nature ,
n'a mieux reſſenti & exprimé les pas-
" ſions , les ſentimens & les mouvemens
de l'ame , ni plus ſçavamment diſpoſé
les ſcenes de ſes tableaux. Fidele ob-
,, ſervateur du coſtume des anciens , il
,, en a fidellement repréſenté les moeurs
ود
*
"
ود
\ & les uſages , & il a ſu faire dis-
,, tinguer les différentes nations qui ont
,, ont été l'objet de ſon pinceau.
,, L'étude particuliere qu'il a fait des
,, figures & des bas - reliefs antiques , en
lui acquérant un deſſin très - correct &
de beaux contours , lui en a donné le
,, caractere & la ſévérité. Plus appliqué
ود
ود
وو
à cette premiere partie de la peinture
,, qu'à celle du coloris , ſes ouvrages ſe
,, ſont quelquefois reſſenti de cette préfé-
„ rence , quoique ſouvent ils puiſſent
,, ètre comparés à ceux des meilleurs co-
,, loriſtes.
,, Il diſpoſoit chacune de ſes compo-
,, ficions avec de petites figures qu'il
,, modeloit & qu'il drapoit , & enſuite il
,, les réuniſſoit emſemble , pour en ob-
,, ſerver le clair - obſcur. Lorſque la
:
i
1
92 MERCURE DE FRANCE.'
1
-
,, ſcene étoit intérieure , il avoit ſoin de
" les couvrir & de ne laiſſer entrer la
,, lumiere que par les ouvertures qu'il
,, croyoit convenables à leur effet. Les
" fonds de ſes tableaux étoient ornés par
,, une architecture noble , ou par de
,, riches paysages qu'il a toujours faits
,, avec une ſupériorité qui le diftingue
,, entre les plus excellens artiſtes de ce
,, genre. Perſonne n'a donné plus de
,, grandeur à ſes ſites , & de nobleſſe à
و د
ſes fabriques ; ce qui a fait dire qu'elles
,, repréſentoient les temps héroïques ,
,, comme celles du Titien repréſentoient
,, les fiecles gothiques.
” La réputation de ce ſavant Peintre
, le fit choiſir pour faire un tableau dans
,, l'Egliſe de Saint- Pierre de Rome , où
,, il a repréſenté le martyr de St. Eraſme ,
d'une maniere digne de lui.
ود
ود
" Ce grand Artiſte mourut à Rome
en 1663 , âgé de 69 ans,
Nous voudrions pouvoir nous arrêter
fur Claude le Lorrain , & Sébastien Bourdon
; mais nous nous hâtons de parler
d'Eustache le Sueur , l'un des grands
Maîtres de l'école Françaiſe , né à Paris
en 1617 .
,, Ses parens qui découvrirent ſes heuAOUT.
1776. 93
.
39 reuſes diſpoſitions , les ſeconderent au-
وو tant qu'il leur fut poſſible , & le place.
,, rent dans la célebre école de Simon
و د
"
ود
"
Vouet. Né pour parvenir au rang le
,, plus diſtingué de ſon art, il ne tarda
,, pas à devenir l'émule de ſon Maître ,
& à partager avec lui les entrepriſes qui
ſe préſentoient alors. Ilcommença par
huit grands tableaux , deſtinés à être
exécutés en tapiſſeries , dont les ſujets
étoient tirés des ſonges de Polyphile.
Ce premier ouvrage fit connoîtrel'étendue
de ſon génie & la ſageſſe de ſes
,, compoſitions. Il lui procura ſucceſſive.
,, ment des ouvrages conſidérables , & le
و د
"
"
"
و د
"
"
fit nommer Peintre de la Reine - mere ,
,, qui le chargea de faire les tableaux du
Cloître des Chartreux , ouvrage immortel
, & qui a mérité à cet Artiſte ,
„ l'avantage d'être comparé à Raphaël ,
,, Quoique tous ces tableaux ne ſoient pas
entiérement peints par lui, leur nombre
étant trop conſidérable pour qu'il
ait pû les faire ſeul , ils font tous exé-
,, cutés ſur ſes deſſins; avantage cependant
qui ne peut les mettre en compaſon
avec ceux qui ſont abſolument de
,, ſa main , entre leſquels on remarque
"
و د
و د
و د
و د
"
1
94 MERCURE DE FRANCE.
و د
particulièrement le ſeptieme , le treizieme
, & la mort de St. Bruno , dont
,, l'expreffion & le pathétique fontpaſſer,
,, à juſte titre , ce morceau pour une des
,, plus belles productions de la peinture.
" Lors de la création de l'Académie
,, il fut nommé un des douze anciens de
, cette Compagnie , & choiſi pour pein-
و د
و د
dre un des tableaux que les Orfevres
;, préſentent tous les ans à l'Egliſe de
Paris; celui qu'il fit, eſt St. Paul prêchant
& convertiſſant à Epheſe les
Gentils , qu'il porte à brûler leurs li-
و د
"
و د
vres.
وو
1
On voit aux Capucins de la rue St.
Honoré , un Chriſt expirant ſur lacroix.
L'Egliſe de St. Gervais poſſede plu-
, ſieurs de fes ouvrages. On y voit une
و د
ود
defcente de croix , un portement de
,, croix , deux ſujets aux vitrages , repréſentans
le martyre des Patrons de cette
وز Paroiſſe , peints ſur ſes deſſins par Per
,, rin , & les mêmes martyrs conduits devant
le Proconſul pour adorer les Idoles.
Ce morceau eft celui de ce Maître ,
où l'on reconnoît plus particulièrement
,, qu'il a imité l'école Romaine ; & fur-
» tout Raphaël,
و د
و د
"
AOUT. 1776. 95
1
, Au petit Séminaire de St. Sulpice ,
;, il y a une préſentation au Temple ,
, qu'on regarde comme un de ſes plus
و د
beaux ouvrages .
و د
"
"
39 Dans la ſalle des Maîtres de St. Luc ,
on voit encore un beau tableau de le
Sueur , repréſentant St. Paul entouré de
pluſieurs malades ,& guériſſant un posfédé.
و د
و د
و د
Dans le plafond de la troiſieme chambre
de la Cour des Aides de Paris , cet
Artiſte a peint quatre bas - reliefs ; l'un
eſt le jugement de la femme adultere ,
celui de Susanne & des deux vieillards ,
le jugement de Salomon & l'aveugle
» de Jéricho.
"
و د
,, Exact obfervateur du coſtume & des
actions des hommes , il fut rendre non-
,, ſeulement les effets extérieurs , mais
,, exprimer auſſi les plus ſecrets mouve
,, mens de l'ame.
و د
و و
و د
”
و د
"
Le Sueur , rempli de la nobleſſe &
de la grandeur de ſon art, s'étoit pénétré
du beau idéal , de cette perfection
dont la nature préſente rarement
les exemples , & que l'on remarque
dans les ſtatues antiques. Les Auteurs
de ces chefs - d'oeuvres , par un choix
judicieux , raſſembloient les parties des
!
96 MERCURE DE FRANCE.
,, corps les mieux formés , pour produire
,, par cette heureuſe réunion un enſemble
"
و د
ود
"
و د
و د
digne de caractériſer la majeſté des
Dieux & des Héros .
Sans avoir vu l'Italie , & les fameux
„ exemples de l'antiquité , il ſe forma
fur les grands modeles. Il ſembloit que
Raphaël eût été ſon Maître , & lui eût
montré le chemin par lequel il eſt par-
„ venu au fuprême degré de ſon art. En
effet , quoiqu'il n'ait point été ſon é-
„ leve , aucun Artiſte n'a plus approché
de ſa maniere ; ſoit par le jet & les plis
de ſes draperies , par le caractere de ſes
têtes & par leurs expreſſions , foit par
la diſpoſition de ſes figures &l'enſemble
de ſes compoſitions.
و د
ر د
"
"
"
"
و د
و د
و د
"
,, Son coloris eſt clair & lumineux , fes
,, teintes bien fondues , & la touche de
ſon pinceau ferme & variée , felon la
forme & le caractere particulier de cha-
,, que objet. Il ſavoit orner ſes fonds de
beaux paysages , & de morceaux d'une
,, architecture auſſi correcte que bien ima-
„ ginée. La perſpective linéale & aë-
,, rienne eſt dans tous ſes ouvrages exac-
„ tement obſervée. Aucune partie de
"
"
la peinture n'auroit échappé à cet habile
Artiſte , s'il avoit pu joindre le
coloris "
AOUT 1776. 97 U T..
, coloris de l'école Vénitienne ou, Fla-
,, mande , à toutes les autres parties qu'il
„ poſſédoit au fuprême degré.
"
,, La France perdit ce grand Artiſte
en 1655 , à l'âge de 38 ans.
ود Charles le Brun , l'un des plus excellens
,, Peintres Français , nâquit à Paris en
,, 1619. La vue des ouvrages de fon pe-
,, re qui étoit Sculpteur, lui inſpira dès
,, l'enfance une forte inclination pour le
,, deſſin.
رد ,, Le Chancelier Séguier , protecteur
,, des arts , le plaça à II ans dans l'école
de Simon Vouet , qu'il furprit par la
,, rapidité de ſes progrès. A 12 ans il fit
, le portrait de ſon aïeul. On voit dans
,, la collection du Palais Royal , deux ta- .
,, bleaux qu'il peignit dans ſa quinzieme
,, année; l'un repréſente Hercule domp-
,, tant les chevaux de Diomede , l'autre
le même héros vêtu en ſacrificateur.
و د
"
و د
" Il copia à Fontainebleau pluſieurs tableaux
de la collection du Roi , & entr'autres
la fainte famille de Raphaël ,
,, dont M. le Chancelier fut fi fatisfait,
„ qu'il l'envoya en Italie , & le mit en
,, penfion chez l'illuſtre Pouffin , où il ſe
fixa pendant fix années.
G
98 MERCURE DE FRANCE.
1
و د
" Ce ſçavant Peintre l'imita dans les
,, plus fecrets myſteres de fon art. Le
,,Brun ſeul fut ſi bien profiter de ſes le-
,, çons , qu'il fit, pendant ſon ſéjour à
Rome , pluſieurs tableaux dant le goût
du Pouffin , dont quelques uns paſſerent
„ pour être de la main de cegrandArtiſte.
,, Le Brun , de retour à Paris en 1648 ,
و د
و د
و د
"
fit connoître par pluſieurs grands table-
,, aux qu'il expoſa en public , combien il
„ s'étoit perfectionné dans ſon voyage
d'Italie. La conſidération & l'eſtime
générale qu'il s'étoit acquiſe à la Cour ,
,,lui firent obtenir les Privileges de l'Académie
Royale de peinture , & contribuerent
à ſon établiſſement. Le Brun
,, en fut élu le premier Directeur.
"
; " Louis - le - Grand , dont l'hiſtoire ne
,, pouvoit être confiée qu'aux mains du
„ plus ſcavant Artiſte , choiſit le Brun ,
" & le chargea de repréſenter les princi-
,, paux événemens de fon regne: une distinction
ſi flatteuſe éleva ſon génie , &
le rendit digne de ce noble choix. Sous
„ d'ingénieuſes allégories il fut réunir la
"
و د
" fable à l'hiſtoire , & par cet aſſemblage
,, heureux , former une forte de poëme é-
,, pique des actions glorieuſes de ce grand,
AOUT. 1776 فو .
4 ,, Monarque , dont il a enrichi la ſuperbe
;, galerie de Verſailles,
ود
ود ,, Le Roi connoiſſant les talens de le
Brun propres à traiter les plus grands
ſujets , le chargea d'orner la galerie du
,, Louvre des plus beaux traits de l'hiſtoi-
ود re d'Alexandre. Un heureux ſuccès
,, ayant couronné cette grande entrepri-
,, fe , ce Monarque annoblit le Brun, le
,, nomma fon premier Peintre, & lui don-
,, na fon portrait enrichi de diamans , avec
,, un logement & une penſion conſidéra-
. ,, ble. :
,, Perſonne n'a plus parfaitement poſſé-
,, dé la poëtique de fon art , que Charles
و د
le Brun. Une étude ſuivie de l'hiſtoi-
„ re , de l'allégorie & de la fable , jointe
,, à une recherche exacte du coſtume des
,, anciens & des différentes nations , lui
,, mériterent , à juſte titre , la réputation
, d'un des plus grands Peintres de l'école
,, Françaiſe.
" Les ſtatues antiques , autant que les
,, ouvrages de Raphaël , de Michel An-
„ ge , & des Carraches , furent les four-
,, ces où il puiſa les profondes connoiſſan-
,, ces qu'il avoit acquiſes dans le deffin ,&
,, dirigerent cette intelligence avec la
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
, quelle il fut joindre la vérité & la fim-
,, plicité de la nature, à la grandeur & à
و
و د
la majeſté que l'on trouve dans les mo-
,, numens de la Grece & de Rome. La
fécondité de fon génie , éclairée par fes
lumieres littéraires , produifit ces fuper-
,, bes & riches compofitions , où l'on re-
,, connoît le grand Poëte autant que le
,, grand Peintre.
و د
د و
Toujours attentif à mériter de nou-
,, veaux fuffrages , il ne négligeoit rien de
ce qui pouvoit les lui faire accorder ; foi-
,, gneux dans les moindres parties de fon
,, art , autant que dans les principales , il
,, en étudioit tous les détails , deſſinant
,, toutes ſes figures ſur le naturel , pour
و د
ود
و و
و د
en aſſurer la correction & l'enſemble ,
,, avant de les draper & de les habiller.
Quoique très - grand admirateur de
l'école Romaine , le Brun parut s'attacher
au Carrache, & imiter fa maniere ,
,,autant dans la couleur ferme & vigou-
" reuſe , que dans le caractere du deſſin,
Heureux s'il avoit pu , par un plus long
ſéjour à Veniſe , réunir à tous ſes ta
,, lens les beautés & la fraîcheur du coloris
de cette fameuse école.
و د
و و
و د
و د
Après de long travaux, toujours cou- " ronnés , la France perdit ce grand Pein.
1
AOUT. 1776. IOI
,
;, tre en 1600 , âgé de 71 ans. Il fut inhumé
à St. Nicolas du Chardonnet
,, dans une chapelle qu'il avoit conſtruite ,
,, où ſa veuve fit élever un tombeau , fur
,, lequel eſt placé ſon buſte , de la main
„ de Coyſevaux.
. ”
1
و د
Ses diſciples ont été , ſon frere , Ga-
„ briel le Brun , Claude Audran , Verdier ,
,, Houaffe , Vernanfal , Viviani , Charles
de la Foffe , & autres.
و د
"
" Parmi les ouvrages publics de Charles
le Brun , l'on remarque une gloire
,, très-lumineuſe , environnée de pluſieurs
Anges , au - deſſus du maître-autel de la
Sorbonne. Entre ſes plus beaux tableaux "
و د
"
1و
7
à Notre- Dame , le martyr de St. Etien-
,, ne , & celui de St. André , ſont extrê
,, mement diftingués ,& peuvent être com-
,, parés aux meilleurs ouvrages des premiers
Peintres d'Italie. Les Carmélites
de la rue St. Jacques ont dans leur Egliſe
pluſieurs chef d'oeuvres de ce
Maître , premiérement la Madelaine
,, aux pieds du Sauveur , chez Simon le
Pharifien : J. C. ſervi par les Anges
dans le déſert ; une repréſentation de
Ste. Genevieve ; & dans la chapelle de
St. Charles , une Madelaine pénitente ,
”
"
"
"
"
,
•
,, dans laquelle ce célebre Artiſte s'eſt ſur-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
1
,,paſſé , autant par la nobleſſe & la digni
„ té , que par la force du ſentiment &
,, de l'expreſſion. La Paroiſſe de St. Paul
,, à Paris , conſerve avec ſoin un tableau
و د
de ſa main, qui eſt connu sous le nom
de Bénédicte . La réſurrection de J. C.
,, que l'on voit dans l'Egliſe du St. Sé-
,, pulchre , rue St. Denis , eſt encore de
,, ſes meilleurs ouvrages. M. Colbert ,
,, fon protecteur & fon ami , eſt repré-
و د
ſenté à genoux dans ce tableau. Les
,, Capucins du Fauxbourg St. Jacques pos-
,, fédent dans leur Eglife , une préſenta-
و د
و د
و د
"
tion au temple fort eſtimée. Les Peres
de Nazaret , rue du Temple , une an-
,, nonciation. La voûte de la chapelle du
Séminaire de St. Sulpice , eft regardée
,, comme un de ſes plus beaux ouvrages.
Elle repréſente l'Afſomption de la Sain
te Vierge élevée par les Anges dans la
,, gloire du Pere éternel , qui lui tend les
„ bràs pour la recevoir. Le Couvent des
,, Religieux des Picpus poſſede le fameux
,, tableau où Moyfe préſente aux Ifraë-
" lites le ferpent d'airain. Le Brun a
2, peint pour une des chapelles de Saint-
Germain l'Auxerrois , un St. Jacques ;
un St. Jean dans l'Ifle de Pathmos , pour
"
"
" le College de Beauvais , & une charité
AOUT. 1 1776. 103
,, perſonnifiée , pour les Freres de la Cha-
,, rité dans le fauxbourg Saint-Germain.
,, A S. Nicolas du Chardonnet , il a re-
,, préſenté St. Charles à genoux , implorant
39 la clémence divine pour la délivrance de
,, la ville de Milan ; le caractere de fer-
,, veur & de piété qui diſtingue ce grand
,, Saint , eſt ſi bien exprimé dans ce ta-
,, bleau , qu'il a toujours été conſidéré
,, comme un de ſes plus beaux ouvrages.
,, Dans la troiſieme Chambre des Enquê
,, tes du Parlement de Paris , on voit encore
de ce même Artiſte , Suzanne de-
,, vant ſes Juges , & le jeune Daniel qui
,, la justifie.
و ر
„ Le Brun a beaucoup travaillé pour
,, différens particuliers à Paris & dans les
,, environs. Il a peint,pour M. Fouquet,
,, Sur- Intendant des finances , pluſieurs
,, plafonds , & une galerie dans ſon Chateau
de Vau-le-Vicomte. Pour le Préſident
Lambert, l'Apotheoſe &les travaux
d'Hercule dans la voûte de la galerie
de ſon hôtel .
و د
و د
"
ر و
"
i
L'Académie royale de Peinture conſerve
un tableau de moyenne gran-
,, deur , repréſentant la mort de Sene-
و د
„ que.
„ Le plafond de la grande galerie de
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
,, Versailles , qui eſt de ce grand Peintre ,
,, repréſente l'hiſtoire de Louis XIV , de-
,, puis la paix des Pyrénées , juſqu à celle
„ de Nimegue. Les différens ſujets de
,, cette hiſtoire , repréſentés ſous d'ingé
nieuſes allégories , font renfermés dans
ر د
و ر
neuf grands tableaux , & dans dix- huit
,, petits. Cette galerie eſt terminée aux
deux bouts par deux fallons connus
ſous les noms de la guerre & de la paix,
Les quatre grands morceaux de l'his
toire d'Alexandre, qui font dans la ga-
و د
"
"
" lerie d'Apollon , à Paris , & le ta-
,, bleau de la famille de Darius , qui eſt à
,, Verſailles , font des tableaux générale-
,, ment admirés , fur tout celui de la fa-
و د
mille de Darius, où il ſemble que le
„ Brun ſe ſoit ſurpaſſé dans l'expreffion &
dans la variété des caracteres . "
"
ود „ Le grand tableau de Porus ſur un
,, éléphant , n'a pas été achevé de ſa
main. Il n'a auſſi que deſſiné la bataille
& le triomphe de Conſtantin. Il a peint
un grand portrait de Louis XIV, re-
,, préſenté à cheval.
"
"
,, Il y a encore quatre morceaux de
,, lui au vieux Louvre , dans la galerie
,, d'Apollon , dont nous venons de par-
,, ler; l'un eſt le triomphe de Neptune 3
AOUT. 1776. 105
1
مه
,, & d'Amphitrite ; les autres repréſen-
,, tent le triomphe de Fiore , celui de
دو Diane , & le Sommeil avec ſes at-
,, tributs .
" On voit encore de le Brun une des-
,, cente de croix , dont les figures ſont de
,, grandeur naturelle , l'entrée dans Jéru-
,, falem , une nativité , St. Michel fou-
,, droyant les Anges rebelles , & un por-
,, tement de croix.
Nous étendrions trop cet article , s'il
falloit parler en détail des deux Mignard
, des de Troy , des Jouvenet ,
des Coypel , des Santerre des l'Argilliere
, de Nattier & de Rigaud , ſi
renommés dans le portrait ; d'Oudery ,
de Jean Raoux , de Vateau , de Boucher
, des Vanloo , &c ; mais nous ne
pouvons pas nous diſpenſer de trans
crire ici les détails,qui regardent le
célebre & malheureux le Moine , l'un
de nos Artiſtes les plus remarquables.
par ſes talens & par les infortunes de
ſa vie.
,, François le Moine , né à Paris en
,, 1688 , travailla d'abord ſous la con-.
duite de Robert Tourniere , fon beau-
,, pere , enſuite chez Louis Galoche ,
و د
" dont il fut mettre à profit les leçons ,
GS
106 MERCURE DE FRANCE .
ود&fit connoître ſes progrès par le prix
,, du deſſin qu'il remporta en 1707 ,
& le grand prix de peinture , en ود
17110
و د
و و
il
Il ne fut point envoyé à Rome , parce
,, que l'on fut dans ce temps quelques an-
,, nées ſans y nommer de Penſionnaires;
,, chercha particulièrement à étudier la
,, fraîcheur & les airs de tête du Guide ,
,, & de Carlo Maratti ; & fe propoſa pour
,, modele dans ſes compoſitions , Pierre
,, de Cortonne & Paul Véronèſe.
و د
" Ses talens s'étant développés , il fut
,, reçu à l'Académie en 1718. Son tableau
,, de réception , qui repréſente Hercule
,,combattant Cacus , eſt regardé , à juſte
,, titre , comme un des plus précieux de
l'Académie , autant pour la fineſſe du
,, deſſin , que pour la fraîcheur & la
beauté du coloris. Le defir de faire pa-
,,roſtre ſes talens par quelques grands
,, ouvrages , lui fit chercher les occaſions
و د
" d'en avoir. Il entreprit de peindre la
voûte du choeur des Jacobins de la rue
„ St Dominique , Fauxbourg St Germain ,
و د
" oû il repréſenta la transfiguration de N.
,, S. fur le mont Tabor. pendant qu'il étoit
„ occupé à cet ouvrage , un ami , grand
amateur de la peinture , lui propoſa le
AOUT. 1776. 107
,, voyage d'Italie ; il fit autant de progrès
,, dans le peu de temps qu'il y fut , que
" s'il y eût employé pluſieurs années. La
,, ſupériorité de ſes talens le mettoit en
د و
état de diftinguer le mérite particulier
,, de chacun des Maîtres des différentes
"
८४
و د
écoles que l'on admire en ce pays. Il
,, fit pendant le court eſpace de ce voya-
,, ge , qui dura fix mois , deux tableaux ,
,, auxquels il travailla dans les Villes où
,, il faifoit quelque ſéjour ; l'un repré-
2, ſente Vénus deſcendant dans le bain ,
foutenue par une des grâces , l'autre
Hercule filant pour Omphale.
„ Toujours occupé de fon art , il ne
laiſſoit échapper aucun inſtant qui ne
lui fût utile. Ildeſſinoit tout ce qui ſe
,, préſentoit à ſes yeux d'intéreſſant.
,, Il faiſoit même arrêter quelquefois
ſa chaiſe dans la route , pour faifir
des points de vue dont il examinoit les
fites.
ود
"
و د
و د
ג "
"
!
De retour en France , il termina le
,, plafond qu'il avoit commencé dans le
choeur des Jacobins. Cet ouvrage pèu
chargé de figures , & ne repréſentant
,, que la ſcene du mont Tabor , avec quel-
,, ques grouppes d'Anges , produit le plus
,, grand effet par la couleur lumineuſe du
108 MERCURE DE FRANCE.
,, ciel , & la légéreté des nuages. Les
,, figures y font dans une action qui ca-
, ractériſe parfaitement la dignité du
,, ſujet,
د و
ود En 1727, le Roi ayant ordonné un
,, concours à pluſieurs Peintres d'hiſtoire
de l'Académie , le Moine choiſit la
continence de Scipion , qui lui fit mé-
,, riter le premier prix, quoiqu'il ait été
,, partagé avec M. de Troy.
"
و د
Il fut élu dans ce temps , par l'Aca-
,, démie., Adjoint à Profeſſeur , & chargé
,, par M. le Duc d'Antin d'un tableau pour
le dôme de l'Aſſomption. Ce morceau
eſt un de ceux où ce Maître a le plus
fait ſentir la grande maniere qu'il avoit
" acquiſe dans le court eſpace de fon
„ voyage d'Italie.
و د
و د
و د ,, En 1727 , M. le Duc d'Antin le
,, chargea encore de faire un tableau pour
و د
le fallon de la Paix , qui termine la
,, gallerie de Verſailles , du côté de l'ap-
,, partement de la Reine. Ce morceau
,, qui eſt placé au- deſſus de la cheminée ,
و د
&dont les figures ſont de grandeur na-
„ turelle , repréſente le Roi donnant une
branche de laurier à l'Europe , caractériſée
par ſes attributs. Minerve qui eſt
„ au - deſſus , donne ordre à Mercure de
و د
و د
1
AOUT. 1776. 109
i
ود
ود chaffer la Diſcorde , & de fermer le
Temple de la Paix; la Piété préſente à
,, l'Europe deux enfans que la Fécondité
tient dans ſes bras , ſymbole analogue
à la naiſſance des deux Princeſſes , filles
aînées de Sa Majeſté ; le devant du
tableau eft occupé par les génies des
,, arts , enfans de la Paix.
"
ود
"
ود
-
Au commencement de 1731 , M.
,, Languet , Curé de St Sulpice , char-
,, gea le Moine de peindre la coupole de
,, la chapelle de la Vierge de ſon Egli-
و د
و د
"
fe. Il y repréſenta ſon Aſſomption.
La Vierge s'éleve au Ciel , foutenue
fur un nuage , & environnée d'An-
„ ges & de Saints , dont les uns portent
fes attributs , & les autres for-
,, ment des concerts de fes louanges ; St
5, Pierre eſt du côté droit , & St Sul-
,, pice à gauche. Ces beaux grouppes ,
,, qui font compoſés d'un grand nombre
de figures , font des mieux contraſtés
, & réuniſſent toutes leurs actions
vers le principal objet. D'un au-
,, tre côté ſont les peres de l'Eglife &
,, les chefs d'ordres , qui publient les
,, louanges de Marie; & fur un autre ,
,, les Vierges qui ſont ſous ſa protection ,
,, reçoivent des palmes de la main d'un
"
و د
و د
1
TIO MERCURE DE FRANCE.
,, Ange. Le peintre , par une multitude
و د
de peuple à genoux , qu'il a placée fur
,, un des bords du plafond a voulu repré-
,, ſenter les Paroiffiens avec leur Paſteur ,
,, qui les recommande à la Sainte Vierge ;
„ les figures de ces grouppes ſont très-
„ belles & très - variées. Ce morceau , qui
,, l'occupa pendant trois années , mit le
,, comble à ſa réputation , & lui mérita
و د
و د
l'honneur d'être choiſi par le Roi pour
,, peindre le grand fallon de Verſailles ,
,, qu'on nomme aujourd'hui le fallon
" d'Hercule . Le Moine ayant été chargé
„ d'y repréſenterl'apothéoſede ce Héros ,
,, cet Artiſte donna l'eſſor à fon génie ,
,, & fit voir l'aſſemblage de la plus précieuſe
machine qui ſe ſoit faite dans
, ce genre.
و و
و د
Cette grande & magnifique compoſi-
„ tion , raſſemble plus de 140 figures ,
,, foutenues d'un ſocle , dans le milieu
,, duquel ſont placés les principaux tra-
,, vaux d'Hercule , repréſentés par des
„ figures peintes en ſtuc. Tout l'ouvrage
eſt diſtribué en pluſieurs grouppes.
و د
و د
Dans la partie ſupérieure, Jupiter
,, & Junon aſſis ſur leur trône , préfen-
„ tent à Hébé, Hercule pour être fon
„ époux. A côté eſt Bacchus , appuyé ſur
1
AOUT. 1776. Ifr
و د
5, le Dieu Pan , accompagné de deux
„ Sylvains. Amphitrite , Mercure , Vé-
„ nus , avec les trois Grâces & l'Amour ,
,, ornent ce grouppe. Mars , Vulcain
& des génies qui tiennent des armes ,
forment celui qui lui eft oppoſé. On
,, voit , ſous le char d'Hercule , l'envie ,
la colere, la haine & la difcorde perfonnifiées
& terraſſées par ce Héros.
,, Cybele paroît ſur ſon char , traînée par
des lions ; Minerve & Cérès , Neptune
و د
”
"
"
ود
ر و
"
& Pluton , avec leurs attributs , for-
,, ment un autre grouppe. D'un autre
,, côté , Eole , Zéphire & Flore badinent
,, avec des fleurs , tandis que la Roſée
,, verſe ſon urne ſur Morphée endormi.
,, Iris s'éleve ſur l'arc-en-ciel , avec l'Au-
,, rore entourée de quatre étoiles perſonnifiées
. Apollon avec les muſes, dis-
,, tinguées par leurs attributs , occupent
,, la partie oppoſée à celle de Jupiter. Le
„ temple de mémoire s'éleve au- deſſus
,,& paroît ouvert; des génies y ſuſpen-
,, dent les médaillons des grands hom-
„ mes. A côté paroît la conſtellation de
Caſtor & Pollux , au deſſus de Silene ,
,, qui conduit une troupe d'enfans & de
"
و د
femmes , formant une fête bachique
,, en l'honneur d'Hercule , tandis que
112 MERCURE DE FRANCE.
,, l'Histoire & la Peinture s'occupent
وو à éternifer les traits & la vertu des
,, Heros.
و د
ود En 1736, après quatre années d'un
,, travail affidu , cet ouvrage ſe trouva
,, terminé. Il doit être regardé comme le
,, plus grand qui ſoit en Europe , &
و د
"
ود
comme un monument éternel des talens
de fon Auteur , ainſi que des progrès
de la peinture en France ſous le
,, regne de Louis XV.
ود ,, La premiere fois que le Roi vit ce
,, fallon , il en parut fi content , que pour
,, témoigner ſa fatisfaction à ſon Auteur,
,, il le nomma ſon premier Peintre , &
,, lui accorda une penſion de 3500 livres.
Γ
و د
ود La jalouſie de quelques uns de fes
confreres , qui cherchoient toutes les
,, occafions de le chagriner depuis qu'il
د و
étoit Premier Peintre , dérangea ſa ſan.
,, té , & alluma en lui une mélancolie in-
,, térieure qui paroiſſoit très péu au dehors.
,, Cependant ſes amis s'en apperçurent ;
,, mais par une condeſcendance & un mé-
„ nagement peu raisonnables , il n'oferent
aſſez - tôt en prévenir les funeſtes
effets. M. Berger , avec qui il avoit été
en Italie , & qui le voyoit tous les
و د
و د
"
,, jours , l'avoir déterminé à paſſer quelque
AOUT. 1776. 113
و د
"
"
ود
و د
"
۔ ور que temps à la campagne , pour le faire
traiter d'une maniere convenable à fon
état. Le Moine avait déjà préparé pluſieurs
chofes pour ſon départ , quand il
entendit arriver ſon ami. Troublé alors
,, par le ſentiment ſubit de la crainte
qu'il avoit depuis long - temps , qu'on
ne cherchat à le faire enfermer , il préféra
la mort à la perte de ſa liberté ;
& s'étant frappé de pluſieurs coups
d'épée , il vint lui - même , en expirant
, ouvrir la porte à M. Berger.
Ce fâcheux événement termina ſa belle
carriere le 4 de Juin 1747 , dix mois
après qu'il eut été nommé premier
Peintre du Roi , ayant alors 39 ans.
"
"
"
"
"
و د
و د
"
ر د
"
مه
Ce celebre Artiſte , dont les talens
feront toujours honneur à l'école Françaiſe
, réuniſſoit à la couleur la plus
fuave & la plus harmonieuſe, les gra-
,, ces & la fineſſe du deſſin , & un pinceau
tendre & moëlleux , auſſi léger
,, que ſpirituel; ſes compoſitions font
"
"
و د
nobles & ingénieuſes , & auſſi bien
„ imaginées qu'elles font réfléchies.
Traité théorique fur les maladies épidémiques
, dans lequel on examine s'il
eſt poſſible de les prévoir , & quels
H
1
114 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
و د
ſeroient les moyens de les prévenir &
d'en arrêter les progrès ; par M. le
Brun , Docteur en Médecine à Meaux
en Brie.
Spes incerta futuri.
VIRG. Æn. Lib. VIII. v. 580.
Volume in 8°. 1776. A Paris, chez
Didot le jeune , Libraire de la Faculté
de Médecine , quai des Auguſtins.
"
La Faculté de Médecine de Paris ,
chargée de la diſtribution d'un prix fondé
par M. Cuvilliers de Champoyaux , Médecin
de Meſle en Poitou , avoit propoſé
l'année derniere , la queſtion ſuivante :
Savoir s'il eſt poſſible de prévoir les
maladies épidémiques , & quels ſeroient
les moyens de les prévenir &
d'en arrêter les progrès ? La Compagnie
a trouvé dans pluſieurs des Mémoires
qui lui ont été adreſſés , des vues
ſages , des réflexions utiles & des recherches
précieuſes , ce qui lui fait eſpérer
que cet établiſſement deviendra de plus
en plus avantageux aux progrés de l'art
& au bien de l'humanité. Le prix a été
adjugé dans le mois de Novembre 1772 ,
"
1
AOUT. 1776.
L
au Mémoire que nous venons d'annoncer.
Depuis cette époque , l'Auteur a ajouté
à fon Traité théorique quelques obfervations
relatives à la pratique. Ce bon
Mémoire eſt diviſé par paragraphes ; la
grande queſtion qui en eſt l'objet , a été
traitée d'après les principes les plus lumineux
de la phyſique , de l'obſervation , de
la chymie & de la politique. C'eſt le jugement
qu'en ont porté les Commiſſaires
mêmes de la Faculté , nommés pour examiner
le manufcrit.
Lettre de Frere François , Cuiſinier du
Pape Ganganelli , ſur les Lettres de
ce Pontife , à un Pariſien de ſes Amis.
Brochure in - 12. Prix 12 f. A Paris ,
chez Monory , Libraire rue & vis - àvis
la Comédie Françaiſe.
Comme il n'y a point à Rome de
maîtriſe , & que chacun peut y exercer ,
fans payer , le métier qu'il veut, Frere
François , depuis la mort du Saint Pere,
de Cuiſinier qu'il étoit , s'eſt fait Littéra
teur. Ces deux profeſſions , ajoute-t-il
,, au commencement de ſa Lettre , ne
ſont pas ſi oppoſées qu'on le croiroit
2, bien. Elles exigent également du goût ,
ود
"
”
H2
116 MERCURE DE FRANC
ود
:
& l'on retire de l'une & l'autre beau-
,, coup de fumée." Dans la ſuite de cet
écrit , Frere François , ou celui qui en
prend le nom , répond à quelques objections
faites par ceux qui ſoutiennent les
Lettres de Clément XIV ſuppoſées ; &
ſe plaint de ce qu'il y a à Paris plus de
conteftations à ce ſujet , plus de chaleur
dans les eſprits qu'il n'y en a jamais eu
dans les cuiſines de Ganganelli. Si des
calembours ne font par des raiſons , on
ne ſera pas toujours fatisfait des réponſes
du Frere François ; mais on approuvera du
moins le conſeil qu'il donne à ceux qui ſe
font intéreſſés à la lecture de ces Lettres,
d'agir comme celui qui mange d'un bon
plat , fans aller aux enquêtes pour ſavoir
d'où il vient & comment on l'a fait.
Satires de Perſe , traduites en français',
avec des remarques ; par M. Sélis , aucien
Profeſſeur d'Eloquence , Docteur
aggrégé en la Faculté des Arts de
l'Univerſité de Paris , de l'Académie
des Sciences , Belles Lettres & Arts
d'Amiens . A Paris , chez Antoine
Fournier , Libraire rue du Hurpoix ;
1. vol. in - 8 °.
Tous ceux qui ont approfondi l'étude
AOUT. 1776. 117
des Auteurs anciens , connoiſſent l'obscurité
de Perſe , & favent que c'eſt peutêtre
, de tous les Ecrivains Latins , le
plus difficile à bien traduire. Ce n'eſt
pas ſeulement le tour fingulier de fon
ſtyle , rempli d'helleniſmes , d'ellipſes ,
de tranſitions bruſques & ſouvent imperceptibles
, de métaphores & d'images
recherchées , qui produit l'extrême difficulté
qu'on a ſouvent à l'entendre , &
qui a tant rebuté pluſieurs de ſes lecteurs ;
c'eſt encore l'obſcurité volontaire ſous
laquelle il a pris ſoin d'envelopper les
traits de ſes ſatires qui regardoient Néron
, & qui a donné lieu à pluſieurs Ecrivains
de croire que Perſe n'avoit jamais
eu ce Prince en vue , opinion que M.
Sélis s'attache particulièrement à combattre
; c'eſt encore l'éloignement des
temps où il écrivoit , & la licence avec
laquelle le texte de fon Ouvrage a été
traité dans les premieres éditions imprimées.
1
Le nouveau Traducteur examine , dans
ſa préface , les traductions de Perſe qui
ont précédé la ſienne. Preſque toutes ces
traductions , au nombre de vingt , étoient
très-peu propres à faire bien connoître
Perfe. On en publia, en 1765 , à Berne
!
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
une traduction très - élégante ; mais quelqu'un
qui ne connoîtroit Perſe que par
elle, le regarderoit comme un Poëte élégant
& fleuri juſqu'à l'affectation. Les
idées poëtiques les plus hardies ſont miſes
au ton de la proſe : le ſtyle a partout
de la rondeur, de la facilité , de la
grâce même. Ce n'eſt pas- là Perſe.
M Sélis diſtingue avec raiſon la traduction
de M. l'Abbé le Monnier , qui
parut il y a environ trois ans , & fut juſtement
accueillie. Ce nouveau Traducteur
s'étoit attaché à rendre Perſe tel
qu'il eſt , en donnant une verſion exactement
littérale. M. Sélis adopte ſon ſystême
, mais avec des modifications ; il
reproche à M. le Monnier d'avoir toujours
été littéral, pendant que dans bien
des endroits , & fur - tout dans ceux où
le texte eſt métaphorique , il falloit ceſſer
de l'être ſous peine d'être quelquefois
inintelligible. M. Sélis s'eſt attaché à
éviter cet écueil ; & ayant ainſi profité
habilement des fautes de ceux qui l'ont
précédé , paroît enfin avoir faiſi tout
le vrai ſens de fon Auteur. Nous croyons
pouvoir aſſurer , d'après l'examen que
nous avons fait de pluſieurs endroits ,
même des plus difficiles , que toute per-
-
AOUT. 1776. 119
"
ſonne un peu verſée dans l'étude des
Auteurs Latins , pourra facilement , à
l'aide de cette traduction , parvenir à la
parfaite intelligence de Perſe. Pour
mieux convaincre nos Lecteurs de ce que
nous avançons , nous allons les mettre
à portée de comparer quelques morceaux
du texte & de la traduction. Nous commencerons
par le Prologue :
Nec fonte labra prolui caballino ,
Nec in bicipiti ſomniaſſe Parnasso
Memini , ut repentè fic Poeta prodirem.
Heliconiadasque , pallidiamque Pirenen
Illis relinquo , quorum imagines lambunt
Hedera fequaces: ipſe ſemi Paganus
Ad facra vatum carmem affero nostrum.
Quis expedivit psittaco fuum Kaipe?
Corvos quis olim concavum falutare ,
Picasque docuit noſtra verba conari ?
Magister artis , ingenique largitor
Venter , negatas artifex fequi voces.
Quod si dolosi spes refulſerit nummi,
Corvos poetas , & poetrias picas ,
Cantare Pegaseium melos credas.
1
1
۱
,, Je ne me ſuis point abreuvé à la
ſource qu'un cheval a fait jaillir ; je
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
و د
,, ne me ſouviens pas de m'être endormi
ſur le mont à double cîme , pour me
trouver Poëte à mon reveil. J'abandonne
& les Habitantes de l'Hélicon
& la pâle Déïté de Pirêne à ceux dont
un lierre flexible careſſe les images.
Je ne ſuis qu'un demi Villageois ; &
,, pourtant j'oſe apporter auſſi des vers
dans le ſanctuaire des Poëtes .
و ا
"
و د
"
و د
و د
و د
" Qui a pu apprendre au perroquet à
,, prononcer facilement bon jour ; aux
corbeaux à dire du fond de leur goſier
enroué je vous falue ; aux pies à contrefaire
la voix humaine? C'eſt un grand
Maître , un Maître qui donne de l'esprit
aux bêtes , & fait les faire parler
en dépit de la nature, la faim. Que
dis - je ? Si l'efſpoir d'un or féducteur
brille à leurs yeux; corbeaux & pies
deviendroient Poëtes , & vous entendrez
, foyez en fûr , des chants mélodieux.
"
"
"
و د
” و
”
و د
Voici un autre morceau dont la traduçtion
renfermoit bien plus de difficultés
.
{
Scribimus incluſi , numeros ille , hic pede liber ,
Grande aliquid , quod pulmo anime prælargus anhelet
:
AOUT. 1776. 121
Scilicet hac populo pexusque , togdque recenti ,
Et natalitid tandem cum Sardonyche albus
Sede leges celsa , liquido cum plasmate guttur
Mobile collueris , patranti fractus ocello ?
Ilic neque more probo videas , neque voce ſerend
Ingentes trepidare Titos , cum carmina lumbum
Intrant , & tremulo Scalpuntur ubi intima versu.
Tun' , vetute , auriculis alienis colligis escas ?
Auriculis , quibus & dicas , cute perditus, ohe !
”
و د
"
"
و د
"
P
Nous nous enfermons , nous écri-
„ vons , l'un en profe , l'autre en vers ,
des chofes d'un ſublime ! ... des choſes
capables d'eſſoufler les plus larges pou-
,, mons. Ainſi donc , bien peigné , habillé
de neuf, rubis au doigt , comme au
,, jour de votre naiſſance , vous lirez
votre oeuvre , dans un fauteuil élevé ,
à un peuple d'auditeurs. Mais vous
aurez pris foin auparavant de rendre
votre voix flexible , en vous humectant
le goſier d'un doux firop ; & pendant
cette lecture vous promenerez ſur l'asſemblée
des yeux chargés de volupté.
,, Qu'il fait beau voir là nos Grands de
Kome s'agiter de lafcive maniere , &
murmurer d'une voix tremblante , lors-
,, que ces vers libidineux penetrentjusqu'au
fiege du plaifir , & qu'une molle
"
"
د
"
"
32
و د
1
1
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
"
"
,, prononciation chatouille leurs ſens !
Eſt ce donc un emploi qui vous convienne
, vieux barbon , de chercher
ainſi de quoi repaître les oreilles d'autrui?
(Quelles oreilles encore !) & cela
,, pour avoir des éloges juſqu'à la fatié-
"
و د
و ر
1
1
té, juſqu'à être obligé de dire vous mê-
,, me , n'en pouvant plus , aſſez , aſſez ! "
Pour fentir le mérite de la verſion de
M. Sélis , il ſuffit de la comparer , dans
ce morceau , à celle de tous ces anciens
Traducteurs , qui ont ſi horriblement défiguré
le ſens de l'original. Nous avons
dans ce moment ſous la main une de ces
traductions faite dans le ſiecle paſſé. Les
deux derniers vers du morceau que nous
venons de tranfcrire , Tun' , vetute , &c.
y ſont rendus ainfi : ,, O vieillard décrépit!
veux-tu prendre tes repas du plaiſir
d'autrui ? Les veux-tu prendre avec ta
vilaine peau , des oreilles de ceux à
qui tu dis , &c." En jetant les yeux
fur ces verſions barbares & hériſſées de
contreſens , on eſt étonné qu'il ſe ſoit
écoulé tant de temps avant qu'on commençât
à ſe douter de l'art de bien traduire
, & on connoît mieux tout le prix
du travail de Traducteurs tels que M.
l'Abbé le Monnier & M. Sélis.
و ر
و د
"
و و
1
AOUT. 1776. 123
Epitre en vers fur différens ſujets ; par
M. Sélis, A Paris , chez Antoine Fournier
, Libr. rue du Hurepoix ; 1776.
Si M. Sélis a donné une preuve distinguée
de ſon goût & de fon érudition
dans fa traduction de Perſe, ſes Epîtres
annoncent un talent marqué pour la
poësie. Elles font au nombre de cinq.
On y voit partout l'empreinte d'un
eſprit facile & enjoué , d'une imagination
agréable , & d'un caractere honnête
& fans fiel ; qualités dont la réunion devient
tous les jours moins commune. Ce
qui eſt tout au moins auſſi rare , c'eſt la
modeſtie avec laquelle l'Auteur parle
de ſes poëſies dans une courte préface.
,, Deux de ces Epîtres , dit- il , ont été
imprimées... Quant aux autres , il y
a long temps que je les tiens renfermées
dans mon porte-feuille. Le Public
eſt ſi raſſaſié des bons Poëtes & ſi dégoûté
des mauvais , qu'il ne faut rien
moins que des chefs d'oeuvres aujour-
, d'hui , pour le faire fortir de ſa dédaigneuſe
indifférence. J'ai craint ſes mé-
,, pris. J'ai travaillé mes opufcules. Si je
"
: و د
35
و د
وو
"
" me détermine enfin à les faire paroître ,
i
124 MERCURE DE FRANCE.
" c'eſt que je déſeſpere de les rendre
meilleurs ." Nous eſpérons que nos
Lecteurs , d'après les morceaux de ces
Epîtres que nous allons leur mettre ſous
les yeux , jugeront plus favorablement
du talent de M. Sélis , qu'il ne paroît le
faire lui même .
Dans la premiere de ſes Epîtres , il
défend les Gens de Lettres contre le reproche
d'orgueil qu'on leur fait. Bien
différent de ces avortons fatiriques dont
l'envie ſeule conduit la plume , il rend
hommage aux grands Hommes qui ont
illuſtré ce fiecle. 1
Nature , à l'homme en vain tu caches tes ſecrets ,
Buffon leve ton voile & deſſine tes traits ;
Crébillon , dans Atrée , étonnant Melpomene ,
De cris plus douloureux fait retentir la ſcene :
Au Conſeil , au Barreau , Monteſquieu cité ,
Juſques chez les Anglois voit fon nom reſpecté.
• •
Le Précepteur d'Emile eſt celui de l'Europe.
Piron nous amufa . Dalembert nous inſtruit.
Vous inſultez au fiecle où Voltaire'naquit.
0
L'Auteur exprime d'une maniere qui
fait l'éloge de fon coeur , fa reconnoisfance
des bienfaits qu'il a reçus , dans
AOUT. 1776. 125
l'infortune , de pluſieurs Gens de Lettres
illuftres . Non , dit - il ,
Non , ces Peintres fameux de l'humaine mifere ,
,
Ne ferment point l'oreille aux plaintes de leur frere.
Ah ! croyez-en mon coeur atteſtant leurs bienfaits
Qui connut mieux leur ame & les vit de plus près !
Hélas ! j'étois en proie à d'horribles alarmes !
Thomas fur mes deſtins daigne verſer des larmes :
Il accourt , il m'embraſſe ; il offre à mes beſoins
Son tréſor indigent , & fon zele , & ſes ſoins ;
Il fut me raminer au fort de ma détreſſe .
Barthe tendit les bras à ma foible jeuneſſe .
Arnaud m'ouvrit un port. Vatelet aujourd'hui
Veut combler mon bonheur , veut m'approcher de lui.
Et toi , tendre Delille ! & mon ami fidele !
O mon cher compagnon ! 6 mon parfait modele !
Combien de fois ta bouche a plaint mon fort affreux !
Va puiſque tu m'aimas , je fus toujours heureux .
Puiſſes-tu , ſans revers , couler des jours paiûbles !
Mes maux n'ont donc trouvé que des mortels ſenſibles.
S'il en eſt ſans pitié , je ne les connois pas.
Dans l'Epître intitulée : Que l'envic
?
!
126 MERCURE DE FRANCE .
n'est pas si commune qu'on le dit , dans
l'Epître à mon Chien, & dans l'Epître
fur les Pédans defociété, l'Auteur badine
avec autant de légéreté que d'agrément.
La derniere de ces Epîtres furtout , renferme
des portraits remplis de vérité &
de gaieté.Nous en rapporterons quelques-
:
uns.
Ce Financier , qui las de n'être rien ,
1
Depuis deux jours s'eſt ſait Phyſicien ;
Qui , dès qu'il voit entrer la compagnie ,
Un livre en main , rêve profondément ;
Et dans un coin laiſſe négligemment
Appercevoir fon Encyclopédie
Tout juſte ouvert à l'article Chymie :
Cet Amateur à qui , dans ſes repas ,
Un Maître apprend l'hiſtoire naturelle ,
Qui , ſans fortir de ſon fanteuil à bras ,
Commodément décide tous les cas ,
Et l'an paſſé , pour ſignaler fon zele ,
A tant coupé , dans la ſaiſon nouvelle ,
De limaçons ... qui n'en revinrent pas :
Ce triſte Abbé , ſe donnant pour un ſage ,
Depuis qu'à Londre il a fait un voyage ;
Rare génie & fin obfervateur ,
Vous racontant les dangers du paſſage ,
Et comme en mer il eut un mal de coeur ;
Comme de punch les Anglois font uſage;
1
AOUT. 1776. 127
Comme il dina chez notre Ambaſſadeur :
Ce vieux Rentier , ſquelette octogénaire ,
Malgré ſa toux , fidele à l'Opéra ,
Se fufpendant aux cordes du parterre ,
Depuis trente ans , & vous jugeant de-là
Pieces , Acteurs , ballets , & cætera.
\ L'on trouve d'autres portraits non
moins agréablement tracés dans une Epitre
à M. Greffet.
Peins Créſus à l'ame maſſive
\
Qui perdant par degrés ses sens ,
De la volupté fugitive
Cherche à tâtons les pas errans ;
Qui tâche , dans ſon ame uſée ,
De trouver encor un deſir ,
Et imeurt d'une froide nauſée ,
En payant l'apprêt d'un plaiſir. ]
Peins-moi les comiques diſgraces
De ces Rimailleurs bourſoufflés ,
Qui, par Melpomene ſifflés ,
Viennent fur de longues échaſſés,
Bofter triſtement ſur ſes traces ,
Et ſe fatiguant en faux pas ,
Font rire de pitié les graces
Qui contemplent leur embarras;
128 MERCURE DE FRANCE,
1
Peins ces Folles impétueuſes ,
Ces Petits Maltres en jupons
Qu'on voit , de leur ſexe honteuſes ,
Du nôtre prendre tous les tons ,
Afficher des airs foldateſques ,
Siffler , lorgner , bruſquer leurs voix ,
Et rendre hagards leurs minois ,
Et s'affubler d'habits groteſques.
• •
Peins nos frondeurs réglant l'Etat ,
Et criant contre tout Miniſtre ,
Occupés dans leur vieux Sénat
A quelque gageure ſiniſtre ,
Bien moins méchans que babillards ,
Et , par amour pour la patrie ,
Déraiſonnant toute leur vie
Sur la paix , la guerre & les arts;
Aſſurant que la politique
En France va de mal en pis ,
Et plaignant fort ce beau pays
Réduit à l'Opéra- comique .
Peins nos Médecins élégans ,
Bien corrigés du pédantiſme ,
Ne prononçant plus d'aphorifme ,
Conteurs légers , parleurs brillans ,
Toujours piqués contre Moliere ,
i
Guérifant
i
i
AOUT. 1776. 129
Guériſſant peu , mais fachant plaire
Et récréer du moins les gens.
Nous pourrions rapporter pluſieurs autres
morceaux , également propres à juſtifier
ce que nous avons dit du talent de
M. Sélis , talent fait à tous égards pour
intéreſſer.
Oraiſon Funebre de très-haut & très-puisfant
Seigneur Louis Nicolas Victor de
Félix , Comte du Muy , Maréchal de
France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Miniſtre & Secrétaire d'Etat au département
de la guerre , ci devant Menin
de Monſeigneur le Dauphin , Directeur
& Adminiſtrateur de l'Hôtel Royal
des Invalides ; prononcée dans l'Egliſe
de cet Hôtel, le 24. Avril 1776 ,
par Meſſire Jean-Baptifte-Charles-Marie
de Beauvais , Evêque de Sénez. A
Paris , chez le Jay, Libr. rue St. Jacques
, in- 12. Prix 1. 1. 4. f. br.
Ce Diſcours éloquent eſt également
digne du Miniſtre vertueux qu'on y célebre
, & de l'illuſtre Orateur chargé de
rendre cet hommage à ſa mémoire. EI
130 MERCURE DE FRANCE.
-
coutons M. de Sénez lui-même tracer le
plan de fon Oraiſon funebre , en faiſant
le détail des vertus qui caractériſoient
fon Héros. Je viens , Meſſieurs céle-
"
"
و د
"
"
"
ود
brer un homme que vous avez procla-
,, mé vous - mêmes comme le Juſte de
votre ſiecle , un homme qui a ſu planer
au-deſſus des vices & des illuſions de
ſes comtemporains ; un homme qui
„ joignoit à l'honneur français la magnanimité
romaine , & les lumieres de
ſon fiecle à la franchiſe & à la vail
lance de nos anciens Chevaliers. Je
و, viens célébrer une probité inaltérable
,, au milieu des dangers de la Cour ; une
pureté incorruptible au milieu de la
contagion des nouvelles moeurs , une
foi , une piété inébranlable au milieu
des ravages de l'incrédulité ; unhomme
également vénérable , & par ſes vertus
civiles , & par ſes vertus morales
& par ſes vertus religieuſes." Cette
diftinction conduit naturellement l'Orateur
à diviſer ſon Difcours en trois parties.
Dans la premiere , il rappelle les
ſervices que feu M. le Maréchal du Muy
a rendu à l'Etat ; il peint la droiture , la
probité , le déſintéreſſement avec lesquels
il a rempli les plus grandes places ; il
و د
و د
"
و د
ود
و د
1
AOUT. 1177776. : 131 :
i
trace dans cette même partie la peinture
touchante de l'amitié qui attachoit M.
du Muy à feu Monſeigneur le Dauphin.
La ſeconde partie eſt conſacrée à célebrer
les vertus morales de M. le Maré
chal du Muy ; & la troiſieme , à peindre
ſes vertus religieuſes. Sa piété n'étoit
point, ſuivant l'Orateur, cette piété qui
ſe laiſſe aveugler par les préjugés de la
ſuperſtition , cette piété fombre & inquiete
qui déſſéche les ames & qui les
trouble par de vaines terreurs : c'étoit
cette piété ſage , noble & fimple , dont
M. de Sénez préſente un tableau propre
à la rendre auſſi intéreſſante qu'elle eſt
fainte & reſpectable. ,, Monde profane ,
,, ajoute-t- il , à ces traits céleſtes recon-
و د
noiſſez vous cette piété dont on vous
,, avoit tracé un portrait ſi lugubre? Fan-
, tôme odieux , auſſi contraire à l'eſprit
; de l'Evangile qu'aux principes de la
;, raiſon! Diſons-lui nous mêmes , ana-
,, thême. Oui , anatheme à la ſuperſtia
tion , comme à l'impiété même ! Anathême
à la fauſſe piété , comme à la
fauſſe philoſophie ! Qu'elles foient des
,, ennemis irréconciliabes ; nous les abandonnons
à leur fureur ; & puiſſent-elles
ſe détruire & fe confumer mutuelles
و د
ر د
Ia
132 MERCURE DE FRANCE.
1
,, ment , & délivrer enfin la raiſon humaine
de leurs funeſtes délires ! Divine
و د
و د
و د
و د
و د
Piété , fille du Ciel , nous ne vous demandons
point, comme les enfans du
„ tonnerre , que vous écrafiez les ennemis
de votre gloire: paroiſſez à leurs
yeux ; montrez - vous telle que vous
, êtes , telle que vous paroiffiez aux yeux
de ce pieux Héros : que vos ennemis
vous voient & qu'ils rougiſſent de vous
avoir outragée ; qu'ils vous voient , &
qu'ils ſe fâchent de douleur de vous avoir
abandonnée." On ne pouvoit placer
plus heureuſement l'idée que renferme
ce beau vers de Perſe :
و د
و ر
"
"
Virtutem videant , intabefcantque relictd.
Cette Oraiſon funebre ne pourra qu'au
gmenter la grande opinion qu'on a juſtement
conçue des talens oratoires de M.
l'Evêque de Sénez , qui marche d'un pas
rapide ſur les traces des Boſſuet & des
Fléchier. 1
Flora Parisiensis , ou deſcriptions & figures
des plantes qui croiſſent aux environs
de Paris , avec les différens noms ,
claſſes , ordres & genres qui leur coni
AOUT. 1776. 133
viennent , rangés ſuivant la méthode
ſexuelle de M. Linné, leurs parties
caractériſtiques , ports , propriétes , vertus
& doſes d'uſage en médecine , fuivant
les démonſtrations de botanique
qui ſe font au Jardin du Roi; par M.
Bulliard : Ouvrage orné de plus de 600
figures coloriées d'apres nature. Tome
I. , in 8°. A Paris , chez Didot le
jeune , Libraire , quai des Auguſtins ;
1776.; avec approbation & privilege
du Roi.
Cet Ouvrage , qui ſe trouve ſans préface
, n'eſt pas propre à être analyſé;
nous ne pouvons préſenter ici à nos
Lecteurs que la deſcription d'une des
plantes qui y font inférées , priſe au hafard.
"
ود
" Claſſe , Tetradynamie. Ordre , fili-
,, queuſe. Genre de Linæus Cheiranthus,
Nom français , giroflée rouge ou violier
; latin , Cheiranthus annuus vel cheiri.
Lin. Vulgaire quarantaine dans tous les
environs de Paris , quarantaine dans un
grand nombre d'endroits , fur-tout en
,, Champagne.
"
"
"
i
ㅏ
13
$ 34 MERCURE DE FRANCE.
"
"
A
"
"
ود
:
Detail des parties caractéristiques , 10.
une fleur (repréſentée) de grandeur naturelle
; 2°. un des quatre petales qui
la compoſent , repréſenté de même ,
3º. fix étamines , quatre grandes & deux
petites , qui font oppoſées ; 4°. un pyſtil
en forme de priſme; 5º. un calice
,, quadriphylle , dont les fleurs tombent
bientôt apres l'effloraiſon ou chûte des
petales ; 6º, une filique ; 70. les femen-
„ ces. Port. Ses tiges s'élevent de deux
pieds environ ; à mesure que les feuil-
و د
"
"
و د
و د
les ſe développent , les tiges s'allon-
„ gent , les feuilles ſont alternes ; cette
,, plante fleurit toute l'année. On la
,, cultive dans les jardins parce qu'elle a
„ une odeur agréable. La culture la rend
double , c'eſt en quoi conſiſte ſa beauté.
On ne ſe fert pas de cette plante
en médecine. "
و د
!
و د
-
Toutes les autres deſcriptions de cet
Ouvrage font faites à l'inſtar l'une de
l'autre , à l'égard des figures coloriées ,
elles font faites avec ſoin.
Sermons du Pere de Neuville , en 8. vol.
in 12. rel. prix 30. 1. chez Mérigot le
jeune , Quai des Auguſtins.
}
AOUT. 1776 135
La Religion ne ſe conſerve que par les
mêmes moyens qu'elle s'eſt établie. Elle
a commencé par la prédication , & elle
ne peut continuer que par la prédication.
Le peuple ne devient fidele que parce
qu'il eſt inſtruit. Et comment fera-t-il
' inſtruit ? Comment croira-t- il, ſi perſonne
ne lui prêche ? C'eſt le moyen que le
Chef de la Religion Chrétienne à établi
pour la perpétuer. Malheur à la préſomption
humaine , que ſe fiant à ſes lumieres ,
prétendroit ſe ſuffire à elle-même. Dans
tous les temps la cauſe de Dieu ſe lie
à des hommes que la vérité aſſocie à
ſes épreuves , à ſes combats, à ſes vice
toires.
Mais qu'elles font les qualités les plus
néceſſaires au Miniſtre de la parole de
Dieu , quels sont les devoirs qu'il doit
remplir avec le plus d'exactitude pour at
teindre ſon but ? Le premier devoir du
Prédicateur eſt de ne rien établir , que
ce qui est vrai & conforme aux divines
écritures & à la tradition. L'Inſtituteur de
la Religion Chrétienne a fixé immuablement
tout ce que nous devons croire &
faire pour marcher dans les voies qui ſeules
conduiſent au bonheur éternel. Il l'a
enſeigné à ſes Apôtres , & ceux-ci à leurs
14
136 MERCURE DE FRANCE.
ſucceſſeurs , ſans qu'il fût permis dans la
fuite des temps de rien introduire de nouveau
, & d'inventer une nouvelle doctrine
qui n'auroit point d'autre fondement
que les lumieres de la raiſon humaine.
53
"
"
21
Si l'on doit éviter la nouveauté , dit
Vincent de Lerins , on doit s'attacher
à l'antiquité ; & fi la nouveauté eſt
profane , l'antiquité eſt ſacrée. C'eſt
,, aux Prédicateurs que s'adreſſe cette parole
de l'Apôtre , gardez le dépôt."
Qu'est- ce que le dépôt, continue Vin
cent de Lerins ,,, c'eſt ce que l'on vous
2, a confié , non ce que vous avez inven-
ر د
و د
”
"
"
و د
و د
té , ce que vous avez reçu , non ce
,, que vous avez imaginé : non les pros
ductions de votre eſprit , mais la doctrine
que l'on vous a enſeignée : non
ce que vous aurez pris de votre propre
fond , mais ce que vous aurez fu par
tradition ; ce qui vous aura été transmis
, non ce que vous aurez avancé de
१७ vfooyuesz- mpaêrmel',Audteeufro,rtmeaqiuselevgoaursdine'ne."n
Le ſecond devoir , ſans lequel l'Orateur
ſacré ne pourroit pas atteindre fon but ,
eſt de rendre claires & ſenſibles les vérités
les plus fublimes de la Religion , en y
préparant les eſprits , & en les conduifant
"
AOUT. 1776. 137
par degrés , en les faiſant entrer par ce
qui eſt plus clair dans ce qui eſt inconnu ,
d'aider les eſprits lents & tardifs par des
comparaiſons qui aient en même temps
de la juſteſſe & de la dignité , & de laisfer
dans l'eſprit de ceux qui l'écoutent
un grand nombre de vérités dites avec
ordre , folidement prouvées , & qui ne
ſoient pas étouffées par un tourbillon de
paroles , dont il ne reſte aucun ſouvenir.
Pour produire cet heureux effet , l'Orateur
doit annoncer l'Evangile d'une maniere
intéreſſante, qui ne ſoit ni lente ni
froide , qui laiſſe des aiguillons dans le
coeur , & qui porte l'auditeur à s'affliger
de ce qu'on ne lui parle pas plus longtemps
, & de ce qu'on l'abandonne , lorsqu'il
étoit prêt d'aller auffi loin qu'on
l'auroit voulu.
Rien n'eſt plus propre à donner àcette
divine parole toute fon efficace , que l'exemple
du Prédicateur , qui eſt vivement
pénétré lui même de ce qu'il dit , &
qui éprouve le premier les ſentimens qu'il
veut inſpirer. On ne peut retenir ſes
larmes , en voyant celles que le Prédicateur
s'efforce de cacher , &qui lui échap
pent malgré lui. Le Prédicateur qui commence
par faire tout ce qu'il enſeigne ,
15
138 MERCURE DE FRANCE .
!
fait bien mieux les chemins qui vont au
coeur. Il n'ignore point que la verité,
pour y pénétrer, a beſoin de quelques
ornemens ; qu'on n'arrive d'ordinaire au
coeur que par l'eſprit , & que pour remuer
l'un , il faut plaire à l'autre. Il en
eſt de la parole , comme de la nourriture ,
qui doit être aſſaiſonnée pour être reçue
avec plaiſir. Mais en cherchant à rendre
la vérité plus aimable aux hommes , & à
les engager par cette eſpece d'appas innocent
, à en goûter plus volontiers la
fainte douceur , l'Orateur n'en aura pas
moins d'attention à éviter tout ce qui
pourroit faire dégénérer l'auguſte éloquence
de la chaire en une vaine pompe de
paroles , capable tout au plus d'exciter
quelques légers applaudiſſemens. Il joindra
auffi à la clarté & aux ornemens du
discours , tout ce qui eſt propre à toucher.
C'eſt dans ce pathétique fur- tout , que
conſiſte l'éloquence ſacrée , quin'eſt autre
choſe que l'art de peindre ſi bien , & les
beautés de la vertu , & la difformité du
vice , avec les ſuites de l'un & de l'autre
, que l'ame ne puiſſe enviſager ces
images , fans être remplie d'amour pour la
vertu , & d'averſion pour levice. ,, Tout
diſcours qui laiſſe l'auditeur tranquille ,
}
ود
AQUT. 1776. 139
ود
,, qui ne le remue & ne l'agite point , &
,, qui ne va pas juſqu'à le troubler , l'a-
,, battre , le renverſer & vaincre fon opi-
,, niâtre réſiſtance , quelque beau qu'il
,, paroiſſe , n'eſt point un diſcours véritablement
éloquent." C'eſt ainſi que
s'exprime un célebre Profeſſeur d'éloquencë.
Un Orateur peut ſe contenter d'inſtruire
& de plaire , quand il ne s'agit
que de vérités ſpéculatives qu'il fuffit de
croire , qui ne demandent que notre confentement
, & qui regardent plutôt l'esprit
que le coeur. Il n'en eſt pas de même
à l'égard des vérités de pratique , qui
mettent nos paſſions à l'étroit. L'éloquence
humaine ne peut pas ſeule diſſiper
le charme ſéducteur qui aveugle laplupart
des hommes , les forcer d'ouvrir les yeux ,
leur faire haïr ce qu'ils aimoient , & aimer
ce qu'ils haïſſoient. Auſſi le Prédi.
cateur pénétré de cette vérité , ne manque
jamais de lever les mains au ciel , &
de demander avec inſtance à l'Auteur de
tout bien , tout ce qui eft néceſſaire pour
rendre ſa parole efficace.
On s'eſt plaint dans tous les fiécles de
la rareté des Orateurs Evangéliques , &
l'on a également attaqué les différentes
méthodes qui ont été ſucceſſivement adoptées.
:
140 MERCURE DE FRANCE.
,
Il y a eu un temps où l'on donnoit trop
au raiſonnement , & pas aſſez à la morale
, & où l'on reprochoit aux Orateurs de
compoſer des diſcours ſecs & décharnés ,
où l'on ſe renfermoit dans les maximes
générales , ſans faciliter aux auditeurs l'application;
ou l'on ſe contentoit de poſer
des principes , fans tirer aucune conféquence
: où l'on croyoit devoir négliger
tout ce qui pouvoit flatter l'oreille & remuer
l'ame ; où ſous prétexte d'écarter
des ornemens ambitieux & recherchés ,
on ôtoit à la vérité ſes véritables charmes .
Dans la ſuite on a pris une route oppoſée
, & l'on n'a cherché qu'à éblouir l'esprit
par des pensées brillantes , à lui
offrir une multitude inutile d'images agréables
& de portraits ingénieux , à l'étonner
par des ſaillies vives , par des figures
hardies , à le flatter par un ſtyle harmonieux
& fleuri , à l'accabler d'une érudition
faſtueuſe & fuperflue ; & l'on n'a
pas ſenti que ces ornemens déplacés , ne
conviennent nullement à des diſcours où
l'on traite les matieres les plus graves &
les plus effrayantes. Au milieu des vérités
les plus fublimes , un Orateur eſt-il
excuſable de ne s'occuper qu'à faire bril
ler fon eſprit , à arrondir des périodes ,
AOUT. 1776. 141
& à entaſſer de vaines figures qui ne font
propres , le plus souvent , qu'à faire perdre
de vue ce que l'on ſe propoſe d'établir
? A-t-on bonne grâce de faire le beau
parleur , dans un temps où il ne faut que
tonner , foudroyer & employer les mouvemens
les plus vifs & les plus animés.
On ne doit pas oublier , comme l'a obſervé
ſi judicieuſement un célebre Académicien
,,, que plus un ſujet eſt grand ,
,, plus on exige de ceux qui le traitent.
و د
"
Les loix d'éloquence de la chaire , com-
,, penſent par leur rigueur les avantages
de l'objet ; preſque tout est écueil en
ce genre; la difficulté d'annoncer d'une
maniere frappante , & cependant natu-
,, relle , des vérités que leur importance
,, a rendues communes; la forme féche
"
و د
"
"
ود
و د
"
& didactique , ſi ennemie des grands
mouvemens & des grandes idées; l'air
de prétention & d'apprêt qui décele un
Orateur plus occupé de lui-même que
du Dieu qu'il repréſente , enfin les or-
,, nemens frivoles qui outragent la ma-
,, jeſté du ſujet." Auſſi a-t-on vu pluſieurs
Orateurs bannir de leurs diſcours le
faux bel - eſprit qui tient à la barbarie,
pour n'y admettre que les motifs intéresfans
& les vérités ſolides. On a préféré
-
•
142 MERCURE DE FRANCE.
:
d'y répandre ce ſentiment, cette vie
cette ame , qui ne ſe trouvent que dans le
naturel. On a compris que ſe borner à
peindre les moeurs extérieures & fi différentes
felon les états , c'étoit mettre hors
d'intérêt une partie de ceux qui étoutent ;
au lieu que cette expreſſion vive & tendre
du ſentiment commun à tous , rend
l'attention plus générale ,& plus foutenue.
Enfin on a préféré aux Orateurs qui parlent
à l'imagination , ceux qui parlent au
coeur ; car c'eſt là où nous ſommes , c'eſt
où la parole , toujours fubordonnée à l'im
preſſion divine , doit nous chercher , nous
combattre , nous vaincre , nous rendre
bons , ſages , réglés , juſtes , vertueux ;
en un mot, tout ce qui n'eſt pas le coeur
en nous n'eſt pas nous-mêmes. Or , quiconque
a le ſecret d'aller au coeur , &posſede
l'art d'intéreſſer par le ſentiment ,
ne peut qu'exercer avec ſucces le ministere
de la parole. Le Pere de la Neuville
, à qui perſonne ne pourra reprocher
d'avoir copié aucun modele , a-t-il eu ce
talent dans un dégré ſupérieur ? Il ſemble
que les fuffrages qu'il a ſu fixer conftamment
, & les applaudiſſemens qu'il a toujours
reçu dans le cours de fon miniftere,
AOUT. 1776. 143
malgré le défaut d'action , & la monotos
nie de ſa voix , ne permettent pas d'en
douter. Les ſuccès foutenus ont toujours
été regardés comme le préjugé le plus déciſif
en faveur de ce genre d'ouvrage ,
voici comment s'en explique l'Editeur qui
vient de donner au public la collection
entiere des Sermons de cet Orateur. ,, On
, peut dire , que fans trop s'écarter des
,, grands modeles , il a un genre à lui ,
,, que fa maniere eſt originale , & que
s'il tient aux Orateurs du dernier fiecle
,, par l'ordre , la méthode , la force & la
clarté ; il a, je ne dis pas plus de gé
,, nie , mais plus d'eſprit, un colorisplus
"
"
"
"
brillant , quelque choſe de plus neuf,
,, de plus hardi dans l'invention , une
وو tournure , en un mot, ſi ce n'eſt plus
frappante , du moins plus éblouiſſante.
On ne peut aufſſi diſconvenir qu'il n'eût
de quoi plaire , & même de quoi éton
, ner par l'abondance & l'éclat de fon
, ſtyle , par la profondeur de ſes raiſon-
,, nemens , par la belle ordonnance de ſa
compoſition , par la juſteſſe & la vérité
"
"
29 de ſon pinceau. Mais quand l'admira-
,, tion , ce ſentiment preſque involontaire
; & forcé, eût fait place au defir trop
144 MERCURE DE FRANCE.
1
r
و د
و و
و د
naturel de blâmer & de critiquer , ce
fut par ces endroits mêmes qu'on l'atta-
,, qua. On lui reprocha une ſymmétrie
„ monotone , plus de luxe que de vraies
richeſſes , des portraits trop chargés ,
de la prétention , de la recherche , un
ton plus Académique que Chrétien."
L'Editeur eſt perfuadé que la ſeule lecture
de l'Ouvrage fuffira pour justifier notre
Orateur ſur la plupart de ces imputations.
On ne peut cependant pas ſe diſſimuler
qu'on trouve quelquefois dans ſa compofition
une prodigieuſe abondarice d'expreſſions
, ſouvent ſynonymes , qui ne
choquoient point ceux qui l'entendoient ;
il eſt vrai que la maniere rapide avec
laquelle il prononçoit ces difcours , &
à laquelle il avoit un peu trop plié fon
ſtyle , le mettoit à l'abri de la critique.
Mais trop d'ornemens , dira- t-on , s'entrenuiſent
, & cauſent la même confufion
que la trop grande multitude de perſonnages
dans un tableau ; ce ſont comme des
éclairs qui pouvent nous éblouir quelques
inftans , & qui nous laiſſent bientôt dans
les ténebres. Les beautés de l'art Oratoire
font elles prodiguées avec profufion ,
elles ne font que nous raſſaſier , & nous
deviennent
AOUT. 1776. 145
deviennent faſtidieuſes. Rien ne déplaît
plus à la longue , que d'entendre un Orateur
qui rebat trois ou quatre fois la même
penſée , lorſqu'il ne devroit l'exprimer
qu'une feule fois avec énergie. Cette fécondité
d'expreſſion n'eſt que trop fouvent
la preuve de la diſette d'idées. Elle
n'étoit dans M. de la Neuville qu'une
ſuite de la facilité de ſon génie , & de
ſa maniere d'enviſager les objets dans
tous leurs points de vue. Rien n'étoit chez
lui l'effet du travail.Tout coule de ſource,
& a l'air facile. Fourniſſons en la preuve ,
en mettant ſous les yeux du lecteur pluſieurs
endroits de ſes Sermons. (Sermon
ſur le reſpect humain.) Folie du reſpect
,, humain , qui nous fait craindre ce qu'il y
,, a de moins redoutable dans le monde:
,, on veut plaire au monde ; à quel monde
,, ſe propoſe-t on de plaire ? A ce qu'il y
,, a de plus corrompu , de plus vicieux
و د
:
"
dans le monde, de moins eſtimable &
,, de moins eſtimé dans le monde. Qu'à la
,, Cour , ou dans une Ville , ſe trouvent
,, cinq ou fix prétendus eſprits forts , dont
,, toute la ſcience ſe réduit à infulter , par
de froides railleries , par de vains fo-
,, phiſmes , par des déclamations vagues ,
"
و ر
à la Religion , dont ils n'eurent jamais
K
A
1
146 MERCURE DE FRANCE.
,, ni la droiture d'examiner les penſées,
,, ni l'équité de confulter les monumens ,
,, ni la capacité de ſonder lesprofondeurs ;
,, qui pour toute étude ne peuvent citer
,, que leur attention à écouter des maî-
-
tres d'impiété , & encore plus à écouter
„ leur coeur , le premier , le grand , & à
,, proprement parler l'unique maître de
„ libertinage. Qu'à la Cour , ou dans
une Ville , ſe trouvent cinq ou fix fem-
,, mes mondaines , ennemies de toutes
les, vertus qu'elles n'ont pas , objet
,, éternel de médiſances , & éternelle-
,, ment médiſantes ; auſſi jalouſes de la
„ réputation des autres , que prodigue de
leur propre réputation ; intéreſſées à
,, couvrir l'irrégularité de leur conduite ,
„ par la cenſure de toute conduite plus
و د
"
"
réguliere qui les condamne; que dans
les Sociétés les plus ſaintes , il ſe trouve
„ un petit nombre d'ames diſſipées , qui
traitent de ſcrupule toute délicateſſe de
confcience qu'elles ne fentent pas. Je
n'ai pas beſoin de le dire , ce ſont là
les Divinités que le reſpect humain
force d'adorer ..... Folie du reſpect
,, humain , qui nous fait craindre ce que
, nous n'avons point à redouterdu monde !
Vous que le reſpect humain précipite
و د
"
و د
AOUT. 1776. 147
"
و د
د
"
و د
و ر
"
و د
, en tant de déſordres , fouffrez que pre-
,, nant le parti du monde contre le monde
même , je vous demande quels font
donc les vices que ce monde conſacre
» par fon fuffrage ? Sont-ce les débauches
de l'intempérance , les excès du jeu ,
les folies dépenſes de la prodigalité ,
les épargnes fordides de l'avarice, l'animoſité
de la haine, les fureurs de la ven-
,, geance , les profuſions du luxe , les dé-
, tours de la mauvaiſe foi, les impoſtu-
,, res de la calomnie , les ſatyres de la
médiſance , les attentats de l'ambition ,
les hauteurs de l'orgueil, les baſſeſſes
de l'adulation , l'indolence de la mol-
,, leſſe & de l'oiſiveté , l'ivreſſe de la volupté,
les ſcandales de l'impiété ? J'ai
nommé tous les vices ; or de ces vi-
„ ces , nommez - moi celui qu'il ne faut
, pas cacher , qu'il ne faut pas dérober
aux regards du monde , quand on veut
s'avancer dans le monde ? Sont - ce des
hommes chargés du poids de ces vices,
,, que le monde tirera de la foule , que
la voix publique appellera à prendre en
main les rênes des Empires , & le maniement
des grandes affaires ? Des crimes
heureux peuvent approcher du trô-
"
و د
و د
”
"
"
و د
"
K
\
148 MERCURE DE FRANCE.
1
i
, ne un Aman , livrer à Jehu une cou-
89
و و
ronne teinte du ſang de ſes Maîtres ,
,, placer à la tête d'Iſraël des Juges cor-
,, rompus ; alors n'entendra - t - on pas le
monde indigné , reprocher à la fortune
fon injustice ; & la premiere maxime
des politiques , lorſqu'ils aſpirent aux
honneurs , n'est - ce pas d'enſevelir leurs
vices dans les tenebres d'une profonde
diſſimulation , & d'attendre du ſuccès
"
و و
و د
و د
”
و د
و د
ود
"
de leurs intrigues , la liberté de ſe dé-
,, maſquer..... Foibleſſe d'autant plus injurieuſe
à la Religion , qu'ordinairement
nous n'en ſommes fufceptibles que par
rapport à la Religion;& que ce reſpect
,, humain qui nous paroît tout , lorſqu'il
s'éleve contre Dieu , nous savons dire
& penfer qu'il n'eſt rien , dès - là qu'il
s'élève contre les paſſions.--En effet ,
,, que par les rufes & les monopolesde fon
induſtrieuſe cupidité , jointes à l'oſtentation
de ſon luxe; que par ſon activité
à accumuler , & fes fureurs à répandre ,
, un vexateur avide , également avare &
„ prodigue , devienne la fable & l'exécration
du peuple ,victime de ſes injustices
, & indigné de l'inſolence de fon
faſte ; que l'ambitieux ſe couvre de
"
"
"
د و
১১
AOUT. 1776. 149
يف l'opprobre des baſſeſſes les plus humi-
,, liantes , des détours les plus honteux,
,, des trahiſons & des perfidies les plus
,, noires ; que tout un public alarmé de
" voir les deſtinées remiſes en des mains
, incapables de foutenir l'autorité des
,, loix, gémiſſe de l'indolence , de l'inap-
,, plication , de l'oiſiveté, de l'ignorance
,, d'un Juge ſans lumieres & fans probi-
:
د و
د
té. Que par la licence de ſes débauches ,
,, une jeuneſſe bouillante & fougueuſe ,
,, imprimé au nom le plus illuſtre un ca-
,,ractere d'ignominie , que les vertus,
,, d'un autre âge ne pourront effacer.
,, Qu'une femme mondaine réuniffe furelle
les regards , les ſoupçons de toute
,,une Ville , par l'étalage odieux d'un
luxe que la ſimplicité Chrétienne lui
défend, & que ſa condition ne lui per-
,, met pas ; qu'elle fcandaliſe le monde
,,par l'éclat de tant d'intrigues, par l'indécence
de tant de familiarités , par les
,, apparences de tant de liaiſons &d'affi-
,, duités ; on entend les clameurs du
,, monde , on les mépriſe ,on voit ſes ſoup-
,, çons , ſes ombrages , on n'en eſt point
,, alarmé , on eſſuie ſa cenfure , on n'en
eſt point intimidé; on ſe met alors audeſſus
du monde & des diſcours du
"
1
”
و د
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
1
,, monde. Mais s'agit- il de réformer fa
,, conduite ; s'agit - il de rentrer dansles
,, bornes de la modeſtie , de la ſimplicité ,
,, de la pudeur ! Auſſi tôt le monde re-
,, prend ſon empire ; le fantôme du res-
,, pect humain ſe reproduit ; on héſite
,, on balance , on fuccombe , on céde au
,, monde une victoire bien flétriſſante
,, pour la Religion, puiſque le reſpect hu-
و ر
main n'a de force que contre elle , &
9, que n'étant rien, il peut tout contre
,, elle..... ( Sermon ſur l'éducation ) :
,, Permettez-moi de citer un Auteur pro-
" fane ; ( Quintilien) il parle fur ce ſujet
,, avec une force , une énergie qui vous
,, toucheront : il voyoit la licence , l'ava-
„ rice , la volupté introduites dans Ro-
,, me ; il preſageoit la chûte prochaine
de ce grand Empire , qui après avoir
,, foumis par la force de ſes armes tant
de peuples & tant de Royaumes , alloit
tomber ſous le poids de ſes vices. O
,, Romains , s'écrioit - il , vous ne trou-
„ vez plus dans vos enfans le courage
„ de vos ancêtres ! Quels foins prenez-
,, vous de leur tranſmettre ce précieux
héritage ! Qui de vous s'applique à
former leur eſprit & leurs moeurs !
,, Que dis -je? Plût au Ciel que les pa-
و د
و و
و د
و د
AOUT. 1776. 151
?"
, rens ne fuſſent pas eux mêmes les corrupteurs
de la jeuneſſe! Plût au Ciel
, que la vertu des enfans n'eût rien à
redouter des vices des peres ! Utinam
, liberorum mores ipsi non perderemus.
,, Nous laiſſons languir leurs premieres
,, années dans le ſein des délices ; infan-
, tiam statim deliciis folvimus : quelle
,, prudence devons - nous attendre d'une
29
"
fille qu'on accoutume à fe parer avant
,, qu'elle ſe connoiſſe ; à qui l'on vante
„ la beauté , comme l'unique ornement ,
„ le talent de plaire , comme l'unique
mérite de ſon ſexe & de ſon âge ? Quelle
,, ſera un jour l'avidité infatiable pour l'or
& l'argent , devant lequel fils dans ce
,, on loue fans ceſſe les richeſſes plus que
,, l'équité , l'opulence plus que la probité ,
,, les biens plus que les vertus ?
و د
دو Malheureux enfans ! Ils voient les
,, folles alarmes , l'intempérance ou-
,, trée , les haines ſanguinaires d'un pere
,, impie ; ils entendent les chansons disfolues
qui font la joie de nos repas ,
و و
convivium obcænis canticis ftrepit. Ils
,, apprennent à être vicieux , avant que
,, l'âge ait pu leur apprendre ce que c'eſt
,, que le vice ; ils s'y accoutument avant
,, que de le connoître , & ils le connois-
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
!
,, ſent ſans eſpérance, preſque ſans pou-
,, voir , de s'en corriger,après s'y être ac-
,, coutumés de ſi bonne heure: difcunt
,,hæc miferi , antequamſciunt vitia efſfe.--
, Euſuite Rome demande des Juges in-
,, tégres , des soldats intrépides , des ci-
,, toyens vertueux , elle eſt indignée de
,, ne pas voir renaître les beaux jours
,,de fa gloire & de ſes triomphes. Non
,, ce n'eſt point ainſi que fut élevée cette
„ vaillante jeuneſſe qui fonda la puis-
ود
ر و
fance Romaine ſur les débris des nations.
,, Que les peres nous retracent les moeurs
de Rome naiſſante , les enfans nous
,, rendront les jours de Rome triomphante.
Ah Chrétiens ! en faiſant le
,, portrait de ſon ſiecle , nerepréſente-t-il
„ pas le nôtre? Sous le plus grand de
„ nos Rois , ſous l'immortel Henri , nous
-
vîmes cet Empire chancelant , prêt
„ d'être enseveli ſous fes ruines , ne
,, trouver que de foibles & impuiſſans
défenſeurs , dans une jeuneſſe amollie
,, par les délices. Pourquoi m'arrêter
"à citer un Auteur profane, l'Apôtre
ne le dit-il pas : fi radixfana , rami fani;
fi la tige étoit faine , les bran-
3, ches ne feroient point viciées : d'enfans
,, libertins , on n'en peut faire que desMa-
1
AOUT. 1776. 153
, giſtrats vendus à l'iniquité , des maris
,, débauchés , des épouses infideles , des
,, Prêtres ſcandaleux ; mais écoutez , peres
१७ & meres , ce que Dieu vous dit par la
,, bouche du Prophete : numquid fuper
"
و د
his non vifitabo. Toutes les injuſtices
,, de ce fils avide & puiſſant , toutes les
;, débauches de ce fils ſenſuel & volup-
,, tueux , tous les ſcandales de cet indi-
,, gne Miniſtre de mes Autels , tous les
,, crimes de cette fille mondaine & fans
,, pudeur , tous les outrages faits à ma
,, Religion , à mon Eglife , tous ces amas
,, d'iniquités retomberont fur vous ; tous
;, ces péchés deviendront vos péchés pro-
;, pres & perſonnels , parce que vous avec
;, pu , parce que vous avez dû les préve-
د و
nir. Numquid fuper his non vifitabo.
Observations fur les épizooties contagieufes
, particulièrement fur celle qui a
regné en Champagne ; préſentées à
l'Académie Royale des Sciences , Arts
& Belles - Lettres de Châlons ; par M.
Grignon , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Correfpondant de l'Académie
Royale des Belles - Lettres , & de celle
des Sciences de Paris , Aſſocié de celle
de Châlons. A Londres ; & ſe trouve à
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
Paris chez Delalain , Libraire , rue
& à côte de la Comédie Françoiſe ;
1776.
Parmi le nombre d'écrits publiés fur
les maladies épizootiques , il faut diſtinguer
celui de M. Grignon. La defcription
ſymptomatique & comparée qu'il
donne de l'épizootie de Champagne ,
eſt très- inſtructive. Notre Auteur diviſe
fon Ouvrage en quatre parties : la premiere
eſt l'hiſtoire de la maladie contagieuſe
qui s'eſt déclarée au hameau de
la Neuville , en Champagne ; la ſeconde
eſt l'expoſition des ſymptômes extérieurs
généraux , qui ſe préſentent d'abord , &
par lesquels on connoît le premier pas
de l'invaſion de l'épizootie contagieuſe ,
ſymptômes communs à preſque toutes
les maladies inflammatoires du bétail ;
la troiſieme traite des précautions à prendre
pour détruire la contagion ; & le
quatrieme enfin donne les moyens de
déſinfecter les lazarets & les étables
infectés ; après quoi notre Auteur combat
dans un Post-fcriptun le ridicule
d'un Chirurgien , qui prétend que les
vers qui ſe trouvent dans la tête des
animaux infectés , ſont les cauſes de
AOUT. 1776. 155
l'épizootie ; l'hypotheſe gratuite de ces
vers , n'eſt , dit M. Grignon , qu'une
erreur renouvellée par des obfervateurs
impatiens , & qui haſardent avec précipitation
leur jugement , ſans confulter la
nature & les Auteurs célebres qui les ont
précédés.
:
:
1
Hiſtoire & phénomenes du Véſuve , expoſés
par le P. Dom Jean-Marie de la Torra ,
Clerc Régulier Sommaſque , Garde
de la Bibliotheque & du Cabinet du
Roi des Deux Siciles , & Correfpondant
de l'Académie Royale des Sciences
de Paris ; traduit de l'Italien par
M. l'Abbé Piton. A Paris , chez Eugene
Onfroy , Libraire , quai des Auguſtins
, près le Pont St Michel, 1776.
Avec approb. & privil. du Roi.
Les feux continuels du Mont Véſuve
ont exercé depuis longtemps les Philofophes
: auſſi , depuis le terrible incendie
de 1631 , nous avons été inondés d'une
infinité d'écrits fur cet objet. Mais parmi
tous ces écrits, on diftingue par préférence
ceux qui ont été publiés par les
Savans de Naples; ils étoient plus à por-
ܕܽ
156 MERCURE DE FRANCE.
1 tée que les autres d'en obſerver les phé
nomenes : cependant preſque tous les
Auteurs ſe ſont contentés de publier une
relation particuliere dès éruptions dont
ils ont été témoins. Il nous manquoit
donc une Hiſtoire génerale & raiſonnée
du Mont Véſuve: le P. de la Torra s'eſt -
chargé de la rédiger ; il s'eſt ſervi de tous
les matériaux qu'il a pu trouver , & il
y a joint ſes propres obſervations. Après
avoir expoſé , ſur l'autorité des plus anciens
Hiftoriens, l'état du Véſuve depuis
l'an 150 avant Jésus - Chriſt juſqu'a la
fameuse époque de l'an 79 de l'ere chrétienne
, il parcourt toute la ſuite des
éruptions juſqu'à l'an 1760, rapportant
fur chacune ce qu'il y a eu de particulier ,
& fur- tout fur celles qu'il a obſervées
lui-même ; enfin on peut dire de cet Ouvrage
qu'à chaque inſtant l'intelligence
& l'exactitude de l'Obſervateur s'y font
remarquer. Il a d'abord été publié en Italien.
C'eſt ſa traduction en Français que
nous annonçons: elle avoit été publiée ,
il y a quelques années, chez Hérifſſant.
Onfroy, Libraire , quai des Auguſtins ,
qui a fait l'acquiſition du fond de cet
Ouvrage, ſe propoſe de le donner jusAOUUTT..
1776. 157
qu'au premier Janvier 1777 , à 1 l. 10 f.
broché.
Discours sur quelques opinions du Public
concernant la Médecine, prononcé au
mois de Mars 1776, devant le College
des Médecins de Limoges , par M.
Boyer , Aggrégé à ce College , &
Docteur de la Faculté de Médecine
de Montpellier. A Limoges , chez
Martin Barbou , Imprimeur du Roi ,
& ſe trouve à Paris , chez Barbou , rue
des Mathurins.
L'Auteur diviſe ce Diſcours en deux
parties; dans la premiere il traite des
opinions du Public qui paroiſſent intéreſſer
l'art de guérir; & dans la ſeconde',
de celles qui concernent ceux qui exercent
cet art; il diſcute la fauſſeté de ces
opinions , & fait voir que malgré les
rêveries populaires & la vaine conféquence
des jugemens qu'on en tire, l'art
de guérir , ou pour mieux dire , la médecine
n'eſt pas moins reſpectée. Cet art, dit
notre Orateur , iſolé dans le ſein de quelques
ſociétés répandues daus l'Univers, ne
tenant eſſentiellement à aucune de leurs
1
i
:
:
158 MERCURE DE FRANCE.
inſtutitions , aidé de ſes ſeules forces
conſerve néanmoins toute fon influence,
malgré l'audace de la myſantropie , le
poiſon du ridicule , & , on peut le dire ,
le peu d'adreſſe de ſes Diſciples. A la
fin de ce Diſcours ſe trouvent des notes
très - ſavantes de l'Auteur, qui fervent de
preuve à ce qu'il avance dans ſon Discours.
,
A
Eloge historique de M. Winſlou , par
M. C.... Docteur en Médecine.
L'Auteur commence l'éloge du célebre
Winflou par l'expoſition courte & préciſe
de l'état de l'anatomie à la fin du
fiecle de Louis le-Grand : & en faiſant le
portrait de l'homme néceſſaire alors aux
progrès de cette ſcience , il trace ingénieuſement
le caractere de ſon héros.
Né (en 1669) en Danemark , à Odenſée
, dans la Scanie , & ſe deſtinant à profeſſer
la Théologie Luthérienne , il pa
roiſſoit bien éloigné de la carriere qu'il
avoit à remplir un jour.
"
Les conférences inſtructives qu'il avoit
avec un de ſes amis , qui s'appliquoit à
la Médecine ; les converſations de -
AOUT. 1776. 159
M. Rugſch qu'il connut en Hollande ;
fon voyage en France , la connoiſſance &
l'intimité de M. Duverney , l'inſtruifirent
à fond dans la ſcience qu'il devoit éclairer.
D'un autre côté , la droiture de fon
coeur qui l'avoit attaché à la religion de
ſes ancêtres , le conduifit inſenſiblement
vers la vérité qu'il cherchoit avec ardeur.
Les ouvrages du grand Boſſuet lui déſillerent
les yeux ; il fit bientôt abjuration entre
les mains de cet illuftre Prélat.
De ſages conſeils , le ſecours & la protection
de l'Evêque de Meaux , qui répara
l'injuſtice de ſes parens, le déterminerent
à entrer (en 1702) dans la Faculté
de Médecine , où il avoit déjà pour amis
MM. Tournefort & Dodart. Lorſque la
mort lui enleva M. Boſſuet , cette Compagnie
répara une partie de ſa perte en lui
remettant tous les frais de ſes actes ; elle
refuſa enſuite d'en recevoir le prix , fe
'croyant aſſez payée par l'illuſtration que
lui donnoient les cours de M. Winflou.
Deux ans après il fut reçu à l'Académie
des Sciences , ſous les auſpices de M. Duverney.
On trouve dans cet une éloge une
énumération &une expoſition rapide d'une
partie des ouvrages par leſquels M. Wins
160 MERCURE DE FRANCE.
lou répondit au choix de l'Académie ,
tels que ſes Mémoires ſur le coeur , fur la
poſition naturelle des viſceres de l'homme
vivant , ſur l'action des muscles ; ſon expoſition
anatomique ; fon Mémoire ſur le
danger des corps de baleine qu'on faitporter
aux enfans , &c. Et ne diffimulant
pas quelques légers défauts qu'on reproche
à M. Winflou, il les fait tourner à fon
avantage , en joignant le mérite de l'impartialité
aux talens de Panegyriſte..
M. Winflou ſuccéda à M. Hunault
dans la chaire d'anatomie du jardin du
Roi ; & M. Winflou , quoique moins
brillant , he perd point au parallele , comme
le panégyrique le prouve ſi ingénieuſement.
La vertu , la ſcience & les moeurs de
M.Winflou font dignement célébrées dans
cet éloge. Parcourons quelques traits propres
à faire connoître , & le mérite de cet
habile Anatomiſte , & l'habileté de l'Orateur.
"
"
"
ود La marche de l'eſprit humain, ditil,
eſt lente ; le développement de ſes
connoiſſances n'eſt pas le même dans
toutes les ſciences. Il en eſt auxquelles
„ on
1
AOUT. 1776. 161I
?
, on ne peut plus rien ajouter , lorſque
,, d'autres ne font que d'éclore. Le ſiecle
ود
de Louis XIV avoit vu ces beaux-arts ,
,, enfans du luxe & de la magnificence ,
» parvenir à leur perfection , & la chi-
,, mie n'étoit encore qu'à fon aurore ; a
,, peine l'Hiſtoire Naturelle commençoit-
و د
elle à ſortir des ténébres de l'ignorance.
» L'Anatomie , quoique déjà floriſſante ,
n'avoit pas acquis cet éclat dont nous
ود
ود
ود
la voyons briller de nos jours.... Cette
,, ſcience attendoit une révolution. Il
,, falloit pour l'opérer un homme qui ,
,, ſans être doué d'un génie créateur , ent
,, un eſprit juſte & droit , fût exact dans
,, les obſervations , fidele dans ſes détails ,
,, peut- être minutieux , & joignit à une
,, étude immenſe une patience plus gran-
,, de encore. Toutes ces qualités ſe trou-
,, voient réunies dans ce Médecin célebre
,, dont nous entreprenons d'écrire l'éloge
,, hiſtorique , Jacques Benigne Winflou ,
,, Docteur Régnent de la Faculté de Médecine
de Paris , interprete de la langue
,, Teutonique à la Bibliotheque de Roi ,
,, ancien Profeſſeur d'Anatomie & de
,, Chirurgie au jardin Royal , de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , &
de celle de Berlin. "
و د
"
L
162 MERCURE DE FRANCE.
ود
Voici le parallelle entre M. Vinflou
& M. Hunault. Jamais deux hom-
,, mes parcourans la même carriere ,
,, n'eurent une marche plus différente.
„ M. Hunault étonnoit par la
„ gnificence , & même le luxe de fon
,, élocution ; M. Winflou attachoit par la
و د
و د
و د
netteté & la préciſion de la ſienne. L'un
, joignoit au ſavoir les qualités extérieu-
,, res , la maniere habile d'en tirer parti;
l'autre réduit aux qualités eſſentielles
de ſon art , ſe renfermoit dans une ſévere
exactitude des faits. Le premier
,, employant les grands moyens de l'Orateur
, ſavoit donner aux objets les plus
,, défagreables la parure du ſtyle ; le ſe-
,, cond préſentoit la vérité ſans aucun
,, ornement , & elle plaiſoit ainfi. On
"
ود
و د
و د
eût pu les comparer à deux Peintres de
mérite égal , mais d'un genre différent.
Les figures de l'un ſéduiſoient par la
richeſſe & l'éclat des drapéries ; l'oeil
des connoiſſeurs admiroit dans les fi-
,, gures de l'autre des muſcles fortement
„ prononcés , des parties bien enſemble ,
"ddeess attitudes vraies , en un mottoutes
les proportions de la belle nature.
M. Hunault , fait pour les gens de
Cour , & les perſonnes qui n'appren-
و د
و د
"
AOUT. 1776. 163
nent que par air, devoit produire des
,, enthouſiaſtes ; M. Winflou ſuffiſoit à
,, ceux qui veulent ſimplement s'inſtrui-
,, re , & formoit des favans.
,
Nous terminerons cet extrait par un
éloge édifiant que notre Panégyrifte , également
éloquent & ingénieux , fait de la
décence de M. Winflou . ,, Ses cours avoient
un avantage de plus , ils furent
, toujours une école de décence&de pu-
,, reté. On lui a reproché d'avoir ſur ce
,, point poufſé trop loin la délicateſſe.
,, Des Anatomiſtes , peu fcrupuleux fur وو
و د
la maniere de s'attirer l'attention de
leur auditeurs , ont prétendu qu'il a-
;, voit jeté de l'obscurité dans ſes démonftrations',
"dans ſes livres même ,
3, en ſubſtituant des expreffions nouvelles
;, aux dénominations qui pouvoient prê
ود
" ter au jeu de mots , & faire naître dans
,, l'eſprit des jeunes gens des idées de li
, bertinage. Mais méritoit- il d'être trai-
,, té avec auſſi peu de ménagement qu'on
و د
" l'a fait ? Ne devoit- on pas lui faire
,, grace en faveur du motif? Et puiſqu'il
, eſt rarement donné aux hommes de favoir
ſe contenir dans un juſte milieu ,
ne vaut - il pas mieux donner dans l'ex
„ cès des vertus , que dans celui des vi
و د
و د
L2
164 MERCURE DE FRANCE
,, ces ? Si dans ſes cours il avoit ſoin de
,, jeter un voile épais ſur les objets qui
," pouvoient exciter ou réveiller les pas-
و د
ſions des jeunes gens , c'eſt qu'il fa-
,, voir reſpecter les moeurs , ce dépôt facré
dont nous sommes tous comptables
,, envers la ſociété; c'eſt qu'il étoit per.
و د
و د
"
ſuadé qu'un Etat eſt prés de ſa ruine ,
,, lorſque la jeuneſſe en eft corrompue.
„ Rome touchoit au moment marqué
„ pour ſa décadence , lorſque Clodius
troubloit les myſteres de la bonne
Déeſſe. Peut - on en effet attendre des
,, eaux pures & falubres d'une fontaine
,, dont la ſource eſt empoisonnée ? "
Nous exhortons l'Auteur de conſacrer fes
momens de recréation à l'étude des belles
- lettres. La ſcience longue & péníble
de la médecine; la contention qu'exigent
les foins dus aux malades , ſemblent
exiger une forte de diverſion.
ود
1
K
AOUT. 1776. 165
:
ANNONCES LITTÉRAIRES.
L'Art de s'enrichir pomptement par
l'Agriculture , prouvé par des expériences ;
par M. des Pommiers , Gouverneur de la
Ville de Cheroy ; avec figures , in - 12 .
prix 2 1. 10 f. A Paris , chez la Veuve
de Levaque , cloître des Jacobins , près
la rue de la Harpe.
Le Maître d'Histoire , ou chronologie
élémentaire , hiſtorique & raiſonnée des
principales hiſtoires , diſpoſée pour en
rendre l'étude agréable & facile à la jeuneſſe
: Ouvrage qui peut fervir de ſuite
aux principes d'inſtitution; in- 12. rel.
2 1. 10 f. A. Paris , chez la veuve Defaint
, Lib. rue du Foin St Jacques.
Connoissance des Temps pour l'année
commune 1777 , publiée par l'ordre de
l'Académie Royale des Sciences , & calculée
par M. Jeaurat , de la mème Académie
; in - 8°. A Paris , à l'Hôtel de
Thou , rue des Poitevins.
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
L'Artillerie raisonnée , contenant la
deſcription & l'uſage des différentes
bouches à feu , avec le détail des principaux
moyens employés ou propoſés
pour les perfectionner ; la théorie & la
pratique des mines , du jet des bombes ,
& en général l'eſſentiel de tout ce qui
concerne l'artillerie depuis l'invention de
la poudre à canon: par M. le Blond ,
Maître de Mathématiques des Enfans de
France , Cenſeur Royal. Nouvelle édition
, revue & corrigée. C'eſt la troiſieme
en comptant celle de la premiere édition
de la guerre des ſieges; & la quatrieme
en y comprenant la traduction qui en a
été faite en Italien chez les Freres Reycends
, Libraires à Turin. I Volume ,
grand in - 8°. A Paris , chez Cellot &
Jombert fils jeune , Libraires , rue Dauphine.
:
1
Le Clerc , Libraire , grand'Salle du
Palais à Paris , ayant acquis le reſtant
de l'édition de différens Ouvrages , dont
quelques uns étoient difficiles à trouver complets
, étant parvenu à en compléter un
AOUT. 1776. 167
certain nombre , les offre à un rabais de
plus de moitié.
1 °. Lettres critiques ou analyſe & réfutation
des divers écrits modernes contre
la Religion , par M. l'Abbé Gauchat ;
10 vol. in 12 br. 15 1.
Les perſonnes qui auroient négligé de
compléter ledit Ouvrage , ou à qui il
manqueroit quelques volumes , les payeront
chaque I liv.
2°. Accord du Chriſtianiſme & de la
Raifon , par le même ; 4 vol. in- 12. br.
31.
3°. Rapport des Chrétiens & des Hébreux
, & un Difcours préliminaire fur
la loi de Nature; 3 volumes in 12. br.
3 liv.
.
4°. La ſpiritualité & l'immortalité de
l'ame , avec le ſentiment de l'antiquité
tant facrée que profane , par rapport à
J'une & à l'autre , par le Pere Hubert
Hayer ; 3 vol. in - 12. b. 3 1.
5°. Catéchiſme Evangélique par demandes
& réponſes , pour faciliter l'intelligence
de pluſieurs textes de l'Evangile
& des Actes des Apôtres , avec la
vie de N. S. J. C. , rangée ſuivant l'ordre
1
i
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
chronologique & la concorde; par le P.
Placide Olivier ; 3 vol. in-8°. 3 1.
6°. Plaidoyers & Mémoires , contenant
des queſtions intéreſſantes tant en matieres
civiles , canoniques & criminelles
que de police & de commerce , avec les
jugemens & leurs motifs ſommaires ; &
pluſieurs Difcours fur différentes matieres
ſoit de droit Public , foit d'hiſtoire ; par
M. Mannory , ancien Avocat en Parlement
; 18 vol. in 12. br. 18 1 .
Les perſonnes qui auroient négligé de
compléter ledit Ouvrage , ou à qui il en
manqueroit quelques volumes , payeront
chaque volume br. 1 1. 4 f.
7°. Conférences de l'Edit de la Jurisdiction
Eccléſiaſtique de 1695 , avec les
Ordonnances précédentes concernant la
même matiere , où l'on voit ce qu'il en
a pris & ce qu'il y a ajouté ; enſemble
les Arrêts & Jugemens rendus en conformité
dans les Cours Supérieures du
Royaume ; par Jean Pierre Gibert ; 2
vol. in 12. br. 2 1.
8°. Inſtruction pour les Seigneurs &
pour les Gens d'affaires ; par M. Rouſſel ,
Avocat au Parlement ; 1 1. 16 f.
9°. L'Eloquence du corps dans le miniſtere
de la chaire , ou l'action de l'OraAOUT.
1776. 169
teur & du Prédicateur: Ouvrage également
utile aux Avocats dans le barreau ;
aux Profeſſeurs dans les Colleges , & généralement
à tous ceux qui parlent ou
qui ſe diſpoſent à parler en public ; par
M. l'Abbé Dinouart ; in - 12. 18 f.
10°. Le Chanfonnier Francois , ou recueil
de chanfons , ariettes , vaudevilles
& autres couplets choiſis ; 16 vol. in-
12. 18 1.
110. Le génie de la Littérature Italienne
; par M. de San Séverino ; 2 vol.
in - 12. 1 1. 10 f.
12°. Recueil A juſques & compris & ;
24 vol. in - 12 18 1.
Nota. Les personnes qui voudront avoir
les livres contenus dans la préſente notice ,
pourront ſe les procurer dans l'instant tous
réliés , fi elle le jugent à propos.
LE
!
ACADÉMIES.
I.
COPENHAGUE.
E 26 Avril 1776 , la Société des Sciences
s'aſſembla pour examiner les écrits fur
L5
170 MERCURE DE FRANCE,
les ſujets propoſés pour l'année paſſée.
La Société trouva le problême mathématique
, concernant l'invention d'une machine
propre à ôter le limon , à extirper
les plantes aquatiques des lacs , &c. , le
plus folidement traité par M. Henri Gerner
, Capitaine de Marine du Roi , à qui
le prix fut décerné en conféquence.
Le prix fur la deuxieme queſtion mathématique
, touchant la courbure de la
baſe de la carene des vaiſſeaux , qui ont
flottés quelque temps fur l'eau; fut adjugé
au Mémoire fatisfaiſant , compoſé par M.
Ernest Stibolt , Lieutenant - Capitaine de
Marine.
Le problême phyſique concernant l'analyſe
des métaux dans leurs parties conftitutives
, n'a pas été pleinement réſolu dans
le Mémoire de M. Charles - Frédéric
Wentzel à Dreſde; cependant eu égard à
la difficulté de ce problême , la Société a
adjugé le prix à ce Savant , non- ſeulement
parce qu'il a plus fait en cette matiere
qu'aucun autre Chymiſte avant lui , mais
encore pour l'encourager àcontinuer ſes
recherches fur cet objet important.
Sur la deuxieme queſtion phyſique ;
comme auſſi ſur le ſujet hiſtorique , la Société
n'avoit rien reçu qui répondit à fes
vues .
1
AOUT. 1776. 171
Dans la même aſſemblée du 26, il fut
réſolu de propoſer pour l'année 1776 les
ſujets ſuivans.
EN MATHÉMATIQUE.
Globorum ex tormentis & mortariis projectorum
femimitam , dum per aërem feruntur
; methodo expeditiori & clariori ,
quam hucufque ficri potuit determinare.
EN PHYSIQUE
Genesin acidi nitrofi exquifitis experimentis
explicare.
EN HISTOIRE.
An numerus incolarum in Dania &
Norwegia unquam ante horridam peſtem ,
quam atram mortem vocant , & quæ circa
medium feculi XIV , graffabatur , major
fuit , quam qui recentioribus temporibus
extitit ?
Les Savans , tant étrangers que Danois ,
excepté les membres de la Société , font
invités à concourir pour ces prix , & voudront
bien écrire leurs mémoires en
françois , latin , danois ou allemand , les
174 MERCURE DE FRANCE :
ouvrages en d'autres langues étant éxclus
du concours .
Le prix que la Société décernera à
celui qui , à fon jugement , aura le mieux
traité chaque ſujet, conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de cent écus Rixdalers
, argent de Danemarck.
Les concurrens adreſſeront leurs Mémoires
écrits d'un caractere liſible , &
franc de port , au Secrétaire perpétuel,
& actuellement Préſident de la Société,
M. de Hielmſtierne , Chevalier de Dannebrog,
& Conſeiller de conférence du
Roi. Aucun écrit ne ſera reçu au concours
, paſſé le dernier Mai 1777.
Les Auteur ne ſe feront point connoître
; ils mettront une deviſe à la tête
ou à la fin de leur Mémoire , & y joindront
un billet cachété qui contiendra la
même deviſe , avec leur nom & le lieu
de leur réſidence.
La diſtribution ſe fera vers la fin du
mois d'Octobre 1777 ; & le jugement de
la Société ſera public incontinent après.
Ceux qui ſouhaiteront que leurs ouvrages
qui ont concourus pour le prix de
l'année 1775 , leurs foient rendus , ſont
priés de s'adreſſer à M. de Hielmſtierne
Lavant la fin de l'année courante.
AOUT. 1776. 173
I I.
CHRISTIANI A.
L'Académie des Sciences de Norwege
propoſe un prix de cent rixd. pour le meilleur
Mémoire qui lui fera remis dans le
courant de l'année , ſur la meilleure maniere
d'établir une forge de cuivre dans la
partie Septentrionale de ce Royaume. Un
particulier propoſe un autre prix de cinquante
rixdales , que la Société adjugera
à l'Auteur du meilleur écrit ſur la maniere
la plus profitable & la plus utile de tirer
des productions du pays , le parti le
plus favorable au Cultivateur , au Négociant
& au Navigateur.
SPECTACLES.
OPERA.
' ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
ſe propoſe de donner le vendredi 2
Août la premiere repréſentation des Romans
, Ballet héroïque en trois entrées ,
174 MERCURE DE FRANCE.
compoſées des actes de la Bergerie , de la
Chevalerie & de la Féerie. Bonneval eſt
Auteur des paroles , & Niel Compoſiteur
de la muſique des Romans , Ballet formé
de quatre entrées & d'un prologue , &
joué en 1736. M. Cambiny a remis en
muſique: les trois premieres entrées que
nous annonçons.
Jer. ACTE. La Bergerie. L'Amour
triomphant du Maître du tonnerré , vient
ſe venger des coeurs inſenſibles. Il vole
darns un boccage & réveille Arcas , vieux
Berger , qui va publier l'arrivée de ee
Dieu. Les Bergers & les Bergeres s'em
preſſent de rendre hommage à l'Amour ,
excepté Iphis & Doris , qui mettent le
bonheur dans l'indifférence. Lorſqu'ils
s'en félicitent , ils entendent des plaintes
fous le feuillage ; auſſi tôt un enfant pas
roît leur demander du ſecours . Ces Bergers
, qui ſe croient inſenſibles , tombent
dans les pieges de l'Amour ; ils
calment ſes douleurs , & l'engagent à
prendre du repos. L'Amour feint de s'endormir.
Les jeunes imprudens jouent ,
durant ſon ſommeil , avec ſes armes ; ils
en ſont bleſſés. Ils s'inquietent. L'Amour
AOUT. 1776. 175
ſe réveille , & leur dit d'un ton ironique :
Ne craignez rien , ce mal n'eſt point funeſte ,
L'on en guérit trop aifément.
DORIS.
Que faut-il faire , hélas !
AMOUR.
Vous aimer ſeulement :
L'Hymen fera le reſte.
Ces Amans & les Bergers chantent la
préſence & les bienfaits de l'Amour. 1
II. ACTE. La Chevalerie. Marfize , fille
de Roger , amante de Léon , poſſédé un
caſque enchanté , & elle ſe déguife , par
fon moyen, ſous la figure de Ferragus ,
Prince de Caſtille. Elle veut faire l'épreuve
du coeur de fon Amant. Roger favoriſe
le projet de ſa fille; & lorſque Léon
l'engage à lui accorder la Beauté dont
ſon ame eſt épriſe , ce pere déclare que
Ferragus s'eſt armé pour lui diſputer ſa
conquête. Léon s'en offenſe ; il oſe braver
Marfize , qu'il croit être Ferragus.
Leur courroux éclate ; Roger les excite
176 MERCURE DE FRANCE.
à ſe rendre au Champ de Mars , & d'y
combattre pour l'honneur & l'amour.
Cependant ce Pere craint que l'enchantement
ne fuffife pas pour garantir les
jours de fa Fille ; mais Méliſſe l'Enchantereſſe,
la rend victorieuse , & l'on entend
célébrer le nom de Ferragus. Léon ,
humilié de ſa défaite , déplore ſon destin.
Marfize , tenant l'épée à la main ,
lui dit :
Léon , adoucis tes alarmes ,
Tu ne connois pas ton vainqueur :
Sans honte un fier Guerrier peut me rendre les armes ,
Il n'en aura pas moins d'éclat & de valeur.
Elle jouit de fon embarras ; mais tant
enfuite ſon cafque enchanté , elle ſe fait
connoître pour Marſize , & s'écrie .
C'en est trop , cher Léon , jouis de ta tendreſſe :
Je ne veux que ton coeur , je te rends ta Makteſſe.
LÉON.
Que vois-je ? Juſte ciel! eſt ce un enchantement ?
MÁRFIZE.
Le ſujet de tes maux n'est qu'un déguisement.
Un
AOUT. 1776. 177
Un Palais magnifique s'éleve à la voix
de l'Enchantereſſe Méliſſe ; & les Plaiſirs
& les Jeux viennent animer le Peuple &
célébrer le bonheur des Amans.
III. ACTE. La Féerie. Démogorgon ,
Roi des Fées , eſt amoureux d'Eglantine ,
jeune Princeſſe élevée en ſecret dans des
lieux enchantés , où elle n'a vu encore
aucun mortel. Les Fees s'empreſſent de
prévenir ſes voeux, & de raſſembler autour
d'elle les Plaiſirs. Eglantine leur dit
de ceſſer leurs jeux , & que ſon coeur eft
trop préoccupé de l'image d'un objet
charmant qu'elle a vu en fonge. Les Fées
font éloignées ; Démogorgon paroît avec
un éclat qui jette de la ſurpriſe dans
l'ame de cette Princeſſe; mais il la rasfure
bientôt par la douceur de fon langage
, & par l'aveu d'un amour qu'elle
ne tarde point à partager. Ces Amans
ſont troublés par le pouvoir ſupérieur
de la Fée Lagiſtille qui fait enlever
Démogorgon. Eglantine ſe plaint de
tant de rigueur. La Fée lui répond que
le Deſtin ordonne qu'elle partage l'ardeur
& la couronne du grand Démogorgon.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
L'éclat d'une brillante cour
Doit l'emporter ſur le charme frivole
Que promet un tendre retour ;
Il faut que la grandeur conſole
Des maux que fait l'ainour.
ÉGLANTINE.
L'éclat ſuptême
Ne fait point mon bonheur.
Je ſuis fidelle à ce que j'aime ,
Le Maître du Ciel même
Ne lui raviroit pas mon coeur.
Le Palais du Roi paroît environné d'un
grand éclat de lumiere. Eglantine reconnoît
l'Amant à qui elle a donné ſon coeur.
Démogorgon , rival heureux de lui-même
, jouit de la ſurpriſe & de la conſtance
de cette Princeſſe. Un choeur de Génies
& de Fées célebrent l'hymen de ces
Amans par des chants & par des danſes.
Nous rendrons compte dans le Mercu
re prochain, du ſuccés de cet Opéra.
AOUT. 1776. 179
COMÉDIE FRANÇOISE.
Il n'y a rien de nouveau fur ce Thea
tre ; mais on y prépare beaucoup de nouveautés.
C'eſt un Spectacle ſi riche en
Pieces anciennes en tout genre , qu'il néglige
, en quelque forte, d'en publier de
nouvelles. Cependant on efpere que le
voyage de la Cour à Fontainebleau en fera
éclore pluſieurs ; & l'on annonce pour
l'automne trois Tragédies nouvelles , trois
Comédies en cinq actes , & trois petites
Comédies.
On doit donner d'abord Coriolan, Tragédie
de M. Gudin.
DÉBUT.
M. VERTEUIL a débuté le Jeudi 18
Juillet par le rôle de l'Avare , & celui de
Lucas dans l'Esprit de contradiction ; le
Vendredi 19 , Orgon dans le Conſentement
forcé ; le Samedi 20 , le Baron dans le
Somnanbule . Cet acteur a montré des dispofitions
& du talent.
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
1
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN continue de donner à ce Théâtre
les Samnites, ſpectacle intereſſant & varié
, quoiqu'en diſent les prétendus Critiques
, qui veulent que l'on n'ait du plaiſir
qu'à leur gré. Ils s'accordent du moins à
regarder la muſique de cette Piece comme
des plus excellentes , des plus expreſſives,
des plus brillantes qui aient encore été
faites.
On prépare à ce Théâtre , Fleur d'Epi
ne , intermede nouveau de feu M. l'Abbé
de V *** , muſique de Madame L.... célebre
Virtuoſe pour le clavecin , femme
d'un Architecte célebre.
DÉBUT.
Le Lundi 29 Juillet , M. N. a débuté
par le rôle de Sylvain. Il n'avoit encore
paru ſur aucun Théâtre. Il met de l'inte!-
ligence dans ſon jeu ; il a une voix fonore;
l'exercice & l'étude pourront former
fon talent.
AOUT. 1776. 181
ARTS.
GRAVURES,
I.
Recueil des coquilles fluviatiles & terrestres
qui ſe trouvent aux environs de Paris,
deflinées , gravées & enluminées d'après
nature , par Ducheſne , Peintre
d'hiſtoire naturelle. Prix des planches
enluminées , 3 liv. A Paris , chez l'Auteur
, rue des Marmouzets , maiſon d'un
Chandelier ; & chez Muſier fils , Libr.
rue du Foin.
ES coquilles ſont diſpoſées ſuivant
l'ordre que leur a donné M. Geoffroy ,
Docteur-Régent de la Faculté de Médecine
, dans ſon petit Traité des coquillages
des environs de Paris , publié en
1767 , chez Muſier , Libraire. Ces coquilles
, au nombre de quarante- fix , font
diviſées en deux familles , celle des univalves
, qui eſt la premiere , & celle des
bivalves , qui eſt la ſeconde.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
II.
Portrait de MONSIEUR , Frere du...
Roi , d'après un tableau de Drouais , gravé
en grand médaillon , & préſenté à
MADAME par A. F. David. Ce portrait
eft reſſemblant & traité avec délicateſſe ;
il ſe trouve à Paris , chez l'Auteur , rue
des Noyers , an coin de celle des Anglois
Prix 2 liv. On lit autour du médaillon
ces vers de M. Coſſon :
Des talens , des vertus l'heureux affortiment ,
Font adorer ce Prince & chérie fon image ;
De tous les atts il s'attire un hommage,
De tous les coeurs un ſentiment.
III.
Deux portraits de jeunes Filles ; gravés
d'aprés M. le Clerc, dans la maniere du
crayon , avec une bordure & des ornemens
en or , imprimés ſuivanr la méthode
de Louis Marin. Prix 31. chaque Por
trait , chez Bonnet , rue St. Jacques , au
coin de la rue de la Parcheminerie.
AOUT. 1776. 183
۱ I V.
Une Vestale & un Lévite , d'après deux
tableaux de M. Vien , gravés avec beaucoup
de talent par M. Marchand ; prix ,
chaque Portrait , 24 fols. A Paris , chez
l'Auteur , rue Mazarine , la ſeconde porte
cochere à droite en entrant par le carrefour
de Buffy.
V.
La Complaisance maternelle , eſtampe
d'environ 15 pouces de hauteur & II de
largeur , gravée d'après le deſſin de Freudeberg
, par M. de Launay.
Cette eſtampe eſt agréable ; elle repréſente
la ſcene intéreſſante d'une jeune
femme avec deux enfans , dont elle en
fait promener un qui eſt à la liſiere.
VI.
Le Four à chaux , eſtampe de 18 pouce
de largeur & 13 de hauteur , gravée
d'après un tableau de même grandeur,
de Loutherbourg , Peintre du Roi, par
M. de Launay , compoſition charmante ,
& parfaitement rendue par le Graveur.
:
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
Ces deux Eſtampes ſe trouvent à
Paris , chez l'Auteur , rue de la Bucherie
, la porte - cochere après la rue des
Rats.
7
MUSIQUE.
I.
!
SIX quatuor pour le clavecin , avec
accompagnement de deux violons &
baſſe , dédiés à Madame la Comteſſe de
Stroganoff, par M. Piozzi ; Op. I. prix
12 1. A Paris , chez M. Piozzi , rue du
Colombier , à l'Hôtel du Parc-Royal , F.
St G.; & M. Venier , rue St Thomas du
Louvre ; & aux adreſſes ordinaires,
La réputation de M. Piozzi , le choix
& le goût qu'il met dans les airs qu'il
exécute avec tant de diſtinction & de
ſupériorité ; ſon talent pour le clavecin ,
dont il s'accompagne , ces qualités attestent
la bonté de ces quatuors de ſa compoſition
, dans lesquels on doit trouver
le chant agréable uni à une harmonie
pure & expreffive.
1 AOUT. 1776. 185
I I.
Airs des Ballets de Sabinus , arrangés
pour le clavecin , le fortepiano , où la
harpe , avec accompagnement de violon ,
dédiés à M. de Chabanon , compofés
par F. J. Goſſec , prix 9 liv. Se vendent à
Paris , chez l'Auteur , rue des Moulins ,
Butte St Roch , & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
III.
Recueil de Romances , Brunettes & autres
petits airs avec accompagnement de
guitarre , la muſique & les accompagnemens
par M. Coulon , Maître de chant &
de guitarre , prix 7 livres 4 fols. A Paris
, chez l'Auteur , rue du Chantre ,
chez le Serrurier du Roi; & Bignon ,
place du Louvre , à l'Accord Parfait.
IV.
Six Sonnates pour la Harpe , avec accompagnement
d'un violon , ad libitum ,
dédiées à Madame la Comteſſe de Bouflers
, compoſées par M. Hochbrucker ,
oeuvre fixieme. A Paris , aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
-
۱
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Cet Artiſte eſt connu par ſes talens
il va faire un voyage en France pour ſe
faire entendre de la Harpe ; il commencera
par Nantes , Poitiers , Angoulême ,
Bordeaux , Bayonne , Toulouſe , Montpellier
, Nîmes , Avignon , Aix , Mar
ſeille , Grenoble , Lyon & Geneve.
1
V.
Nouvelle Muſique chez lefieur Siebert , rue
St. Honoré , à l'Hôtel d'Aligre , ancien
Grand - Conſeil.
1.
Six quatuors concertans à deux violons ,
alto & baſſe , compoſés par J. C. Bach ,
oeuvre quatorzieme , prix 9 liv. Nota , le
premier violon peut ſe jouer fur la flûte
ou hautbois.
Six trios concertans pour flûte , violon
&baſſe , composés par G. Weiſs , oeuvre
deuxieme , prix 7 liv. 4 f.
Six Sonnates pour violon & baſſes ,
compoſées par Schevindel , oeuvre onzieme,
prix 7 liv. 4 f.
AOUT. 1776 187
Frois Symphonies à deux violons , alto
& baſſe , deux hautbois & cors , compofées
par Charles Stamitz , oeuvre quinzieme
, prix 7 liv. 4 f.
A MAJESTÉ voulant remédier aux
abus & accidens qui arrivent journellement
, par les fouilles que font les Carriers
ſous les grands chemins & habitations
, a nommé , par Arrêt de ſon Confeil
, le ſieur Dupont , Profeſſeur de
Mathématiques , Viſiteur & Inſpecteur
des carrieres à pierre & à plâtre ; & permet
Sa Majeſté au ſieur Dupont d'en
lever géométriquement les plans fouterrains
& inſtruire ſes Eleves , ſans être
aucunement troublés de la part deſdits
Carriers , fous peine de déſobéiſſance. Sa
Majefté ordonné au ſieur Dupont , dans
le cas de contravention deſdits Carriers ,
d'en dreſſer procés- verbal , & de rendre
compte des délits , pour être par Sa Majeſté
ordonné ce qu'il appartiendra.
1881 MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſés à M. de Voltaire par
Mademoiselle Adelaide de Nar....
LeE Dieu de l'harmonie eſt ton Dieu tutélaire ;
Il veille ſur tes jours , o fublime Voltaire !
Il t'inſpira ce goût , ce talent enchanteur
Qui charment mon eſprit & fubjuguent mon coeur,
Je cede aux doux accens de ta Muſe chérie ;
Et , dans l'émotion de mon ame attendrie ,
Je t'adreſſe , en ce jour , mon hommage & mes voeux :
A toi qui nous appris les moyens d'être heureux.
De ton rare génie une ſeule étincelle , :
De la plus noble ardeur enflammerait mon zele ;
Je toucherais ce luth , dont les divins accords
Portent dans tous mes fens l'ivreſſe & les tranſports :
J'oferais célébrer tes ſuccès & ta gloire ,
Et ton nom toujours cher aux Filles de Mémoire ,
De ton Adelaide on partage l'amour ;
Tu nous la peins ſenſible & fiere tour-à-tour ,
Et tu la rends par- là bien plus intéreſſante ,
Plus honnête , plus vraie , & fur-tout plus touchante,
AOUT. 1776. 189
Réponse de M. de Voltaire.
7 Juin 1776 , an Chateau de Ferney.
Un Vieillard accablé d'années & de maladies , a reçu
deux lettres ſignées d'une Demoiselle de dix - huit ans ,
accompagnées d'une piece de vers , qui feroient beaucoup
d'honneur à un homme de lettres dans la maturité
de ſon âge & de ſon talent. Ce vieillard n'a pu , jusqu'à
préſent , marquer ſon étonnement & fa reſpectueuſe
reconnoiſſance. Il profite d'un moment de relâche que
ſes douleurs lui laiſſent , pour féliciter les Parens de cette
jeune Demoiselle d'avoir une fille ſi au-deſſus de ſon âge.
Il lui préſente ſon reſpect & ſa juſte douleur de ne pouvoir
lui faire une réponſe digne d'elle.
LETTRE de M. d'Alembert à l'Auteur
du Mercure. 1
A Paris , ce 25 Juillet 1776 .
On vient encore , Monfieur , d'imprimer dans les Gazettes
étrangeres une nouvelle lettre que j'ai eu l'honneur
, dit.on , de recevoir du Roi de Pruſſe , ſur les Ordonnances
militaires que le Ministere de France a publiées
depuis quelques mois. Je proteſte encore que
cette nouvelle letrre eſt abſolument ſuppoſée , comme celle
que j'ai déſavouée il y a peu de temps dans votre Jour190
MERCURE DE FRANCE.
1
1
nal , & j'ajoute que ce Prince ne m'a jamais écrit un ſeul
mot fur ces Ordonnances , ni fur rien de ce qui peut y
avoir rapport. J'eſpere que ceux qui fabriquent de pareilles
lettres , & qui abuſent ainſi du nom reſpectable
d'un grand Roi , ſe laſſeront enfin d'une licence fi puniſſable.
J'ai l'honneur d'être , &c.
D'ALEMBERT .
QUATRAIN adreſſe à M. le Comte de
Nofiere , ci devant Général des Isles du
Vent de l'Amérique , maintenant de retour
en France .
D.Es vertus de ſon Prince imateur fidele ,
Il fut le faire aimer au bout de l'Univers .
L'auguſte Souverain qu'il prit pour fon modele ,
Saura mettre le prix à ſes talens divers .
Par M. F. D. F. , Officier d'Artil.
LE
COURS DE LANGUES.
E ſieur d'Eberdths enſeigne les Langues
Latine , Italienne, Françoiſe , Alle.
AOUT. 1776. 191
mande,& autres. Sa méthode n'eſtpoint
diffuſe , compliquée ni rébutante , elle eſt
d'autant plus facile , qu'elle eſt claire ,
préciſe & fimple; de forte que les perſonnes
qui ne peuvent employer beaucoup
de temps à l'étude de ces langues ,
ne feront point privées de l'avantage de
les apprendre , pourvu qu'elles aient
l'aptitude néceſſaire pour travailler avec
fruit.
On s'adreſſera à M. Ouffer , Marchand
Mercier , aux armes Impériales & Royales
, rue Galande , à Paris.
Maison d'éducation , rue Monceaux , visà-
vis les jardins de Monseigneur le Duc
de Chartres , entre les deux barrieres du
Roule, à Paris.
M. NICOLEAU, CON
:
NICOLEAU , connu par ſes talens pour
l'éducation de la jeuneſſe , à laquelle il
conſacre tous ſes ſoins & ſes travaux depuis
plus de ving-cinq ans , & non moins
connu par ſes ouvrages de littérature &
d'Algébre , & par les prix d'éloquence &
de poësie qu'il a remportés en différentes
Académies , a transféré à Paris , au mois
192 MERCURE DE FRANCE.
de Mars dernier , l'établiſſement qu'il di
rigeoit à Angers , depuis environ 8 ans
Tous les éleves qui l'ont ſuivi , ſontautant
de témoignages de la confiance dont
MM. les parens l'honorent. On trouvera
dans le profpectus qu'il diſtribue , tous les
détails que les bornes de cet ouvrage ne
nous permettent point d'inférer ici.
La maiſon qu'il avoit priſe en arrivant
à Paris , étoit à côté d'un cimetiere , cachée
d'un grand mur. Il en a pris une autre ,
ſituée dans le meilleur air qu'il foit poffible
de reſpirer. Les appartemens en font
très - bien diſtribués. Il y a un grand &
beau jardin , pluſieurs allées bien couvertes
, & un tres - joli boſquet.
Il a réduit le prix de la penſion les plus
qu'il a été poſſible. Le nombre des Penſionnaires
eſt borné à 24.
TRAIT DE GÉNÉROSITÉ.
N faiſoit en Poitou , vers la fin
d'Avril dernier , le tirage de la milice.
Deux veuves des Paroiſſes de Voulême
& de St. Macoux avoient chacune , entr'autres
enfans , un fils aîné d'âge & de
taille
:
A OUT. 1776. 193
taille à tirer , mais dont elles ne pouvoient
ſe paſſer pour la culture des fonds
qu'elles faifoient valoir. Les jeunes gens
des deux paroiſſes voyant le triſte état de
ces femmes , qui craignoient que le fort
ne tombât ſur leurs fils,en furent touchés.
Ils courent de concert chez le Commisfaire
, & le ſupplient de vouloir bien
exempter deux de leurs camarades , fans
toutefois contrevenir à l'Ordonnance.
Le Commiſſaire leur repréſente que la
choſe eſt difficile : point du tout , Monfieur,
reprennent - ils , mêlez enſemble les
billets blancs & le billet noir , & nous
ferons notre affaire. Ils tirent deux billets
blancs , & les donnent aux fils des deux
veuves. Allons , Monſicur le Commiſſaire ,
continuent- ils du ton le plus gai , à nous
à préſent : la bonne oeuvre est faite , nous
voilà contens.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
LEE
fieur Des-Roches , Armurier , demeurant
à Courtenay , près de Sens , a fait
N
194 MERCURE DE FRANCE.
\
une horloge perpendiculaire , très - ſolide,
qui ſonne les demi- heures , & dont le
cadran marque les minutes: il a inventé
des roues particulieres pour les détentes ,
qui en diminuent la longueur , & en asfurent
le travail. Cette horloge ne fe
montera que tous les huit jours , placée
à 24 pieds de hauteur.
I I.
Le ſieur Eckermann , Fabriquant de
Stockholm , a inventé des inſtrumens &
des outils , au moyen deſquels il travaille
le fil d'archal , de fer & de métal , de
maniere à le rendre fouple & fin comme
du fil de lin ou de foie. Cet Artiſte porte
des habits de cette nouvelle étoffe, qui
paroſt cependant plus propre à la tapiſſerie
& aux tapis. La Cour de Suéde a accordé
à l'Inventeur une prîme de 25
pour 100 fur l'exportation de ces étoffes.
III.
Industrie.
M. de Croſne , Intendant de Rouen ,
vient de faire placer aux caſernes de cette
AOUT. 1776. 195
Ville une pompe à incendie , de la fabrique
du ſieur Thillaie , pere , Pompier privilégié
du Roi. Cette pompe de nouvelle
conſtruction , dont on a fait l'expérience
avec le plus grand ſuccès , vers la fin du
mois de Juin dernier , a des avantages qui
doivent la faire préférer aux pompes ordinaires.
Son produit eſt au moins d'un
muid par minute , & l'élévation dujet va
de 90 à 100 pied , fans l'aide des boyaux.
Trois ou quatre hommes , fur chaque
bras de levier , la mettent en action.
1
I V.
Physique.
Le 25 Mars dernier , trois enfans de
James Buckley , Laboureur à Long-Sight ;
près Maucheſter , en Angletterre , furent
empoisonnés par une très petite quantité
de feuilles d'If. L'aîné de ces enfans avoit
cinq ans , le ſecond quatre , & le plus
jeune trois. On crut qu'ils avoient des
vers , & un Charlatan conſeillá la feuille
d'If, comme un puiſſant vermifuge. A
ſept heures du matin on leur donna à
chacun une cuillerée de feuilles ſéches
dans un peu de cafſonade , & à huit heu-
N 2
}
1
196 MERCURE DE FRANCE .
res un petit potage de lait de beurre. Ce
remede ne fit ni bien ni mal ; deux jours
après , la mere cueillit des feuilles frafches
, & leur en donna une pareille dofe
à la même heure , avec un potage de
gruau , une heure après. A neufheures
ces enfans éprouverent un mal - aiſe ; ils
ne ceſſoient de bailler; l'aîné ſe plaignoit
de la colique , & les deux autres ne donnoient
aucun ſigne de douleur: le ſecond
mourut à dix heures du matin, le plus
jeune à une heure après-midi , & l'aîne à
trois heures. Tous les trois ont péri fans
convulfions & fans enflure ; même après,
leur mort , il n'y avoit point de paleur ;
ils avoient l'air de n'être qu'endormis.
U
ANECDOTES.
I.
N homme ayant prêté une fomme
confiderable à un de ſes amis, qui n'étoit
pas exact à la lui rendre , & qui le fuyoit
depuis ce temps-là , le rencontra , & lui
dit : rendez - moi mon argent ou mon ami. 1
1
AOUT. 1776. 197
i.
I I.
Un jour que Louis XIV avoit donné
audience aux Députés des Etats de Bourgogne
, le Cardinal Mazarin dit à M. de
Villeroi : M. le Maréchal , avez vous pris
garde commele Roi écoute en Maître , &
parle en pere ?
! III.
Un Gentilhomme Napolitain faiſant
voir une belle montre à un Gentilhomme
Français , que celui -ci trouva admirable :
Le Napolitain l'offrir par honnêteté ; &
comme le François l'acceptoit : ah ! que
faites vous , Monsieur , lui dit - il , vous
allez bannir du monde la politeſſe.
IV.
Lorſque les Tartares éliſent un nouveau
Kan , les Electeurs prennent le Can-
'didat & le plaçent ſur un feutre pofé par
terre ; on lui adreſſe enſuite ce diſcours.
,, Si tu gouvernes bien tes États , tout te
,, reuffira felon tes defirs ; mais ſi tu es
,, pareſſeux , & que tu préferes tes plaiſirs
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
!
ووو دa ton devoir, tu ſerás tellement dés,
,, gradé &avili , que tout le monde t'abans
,, donnera , & qu'il ne te reſtera plus que
ce feutre pour te fervir de ſiege.
V.
"
L'Empereur Frédéric IV , ayant été
couronné à Rome , alla rendre viſite à
Alfonce , Roi de Napies , furnommé le
Sage & le Magnanime. Comme on n'approuvoit
pas cette démarche ; il est vrai ,
dit il , que le rang d'Empereur est au- dessus.
de celui de Roi , mais Alfonce est plus
grand que Frédéric.
V I.
Le grand Condé ayant démandé quelqu'un
qui pût lui rendre compte de la ſituation
des ennemis; on lui amena un
foldat de fort mauvaiſe mine: le Prince
le rebuta , & en demanda un autre. On
en fit venir deux autres de bonne façon ,
qui furent choiſis , & qui s'aquitterent
mal de leur commiffion; il fallut avoir
recours au premier , qui rendit un compte
fi exact , que le Prince fatisfait s'engagea
de lui accorder la grace qu'il defireroit.
:.
AOUT. 1776. 199
Le ſoldat demanda ſon congé. Le Général
étonné , offrit de le faire Capitaine.
Monſeigneur , lui répondit le ſoldat, vous
m'avez méprisé , je ne puis plus vousfervir.
Le Prince de Condé, eſclave de ſa parole
, fatisfit avec regret à la demande
du foldat.
Le
AVIS.
I.
Le Trésor de la Bouche
E fieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantier Parfu
meur à Paris , à la Providence , rue St Antoine , entre
l'Egliſe de St Louis de MM. de Sainte Catherine & la
rue Percée , vis-a-vis celle des Ballets , annonce au Public
qu'il a été reçu & approuvé à la Commiſſion Royale
de Médecine , le 11 Octobre 1773 , pour une liqueur
nommée le trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compoſiteur.
Ses admirables vertus la font préférer , en lui
établiſſant une très grande réputation. La propriété de
ſa liqueur eſt de guérir tous les maux de dents quelque
violens qu'ils puiſſent être , de purger de tout venin ,
chancre , abſcès & ulceres , enfin de préſerver la bouche
de tout ce qui peut contribuer à gater les dents ; elle
les conferve même quoique gâtées. Cette liqueur à un
N 4
200 MERCURE DE FRANCE. :
!
1
goût très-agréable. L'Auteur en reçoit tous les jours de
nouveaux fuffrages par des certificats que lui envoyents
ſans ceſſe les perſonnes de la premiere distinction. L'Auteur
a des bouteilles à 10 1.5 1.3 1. & 1 1. 4 f. 11
donne la maniere de s'en ſervir , ſignée & paraphée de
ſa main , il met ſon nom de baptême & de famille fur
l'étiquette des bouteilles , ainsi que fur le bouchon ,
marqué de ſon cachet , & un tableau au-deſſus de fa
porte , pour ne pas ſe tromper. Il vend auſſi le véritable
taffetas d'Angleterre , propre pour les coupures
brûlures , approuvé par MM. de la Commiſtion de Mé
decine , le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affrans
chir le port des letrres.
1
II.
:
د
!
1
Le ſieur Rouſſel , demeurant à paris , rue Jean-de l'Epine
, chez l'Epicier en gros , la porte cochere à côté du
Taillandier , au deuxieme appartement ſur le devant ,
près de la Grève , donne avis au Public qu'il débite ,
avec permiſſion , des bagues dont la propriété eſt de
guérir la goutte. Les perſonnes qui en font fort affligées
doivent porter cette bague avant ou après l'attaque de
la goutte; en la portant toujours au doigt , elle préſerve
d'apoplexie & de paralyfie. }
i
Le prix des bagues montées en or , eſt de 36 liv. &
celles en argent , de 24 1.
"
۱۰
Le fieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec un
peu d'onguent , & coupe les ongles des pieds.
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches eſt 1 1. 10 f.
:
AOUT. 1776. 201
Il a une pommade pour les hémorrhoides , qui les
foulage & les guérit.
Les pots de pommade ſont de 3 liv. & I l. 4 fo
Il a une eau pour guérir les brûlures , approuvée par
M. le Doyen & Préſident de la Commiſſion Royale de
Médecin 1 :
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv. & de 1 1. 4 f.
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Constantinople , le 3 Juin 1776.
Geur de Stakeyeff, Envoyé extraordinaire de Rusſie
, a eu , il y a quelques jours , une audience du Reys-
Effendi. On fait que ce Miniſtre s'occupe principalement
aujourd'hui des moyens de faciliter la navigation Ruffe ,
qui éprouve quelques difficultés relativement au transport
des denrées depuis la Mer Moire juſqu'à la Mer
Blanche.
De Pétersbourg , le II Juin 1776.
Le départ du Prince Henri de Pruſſe eſt fixé au 14 de
ce mois. Le Grand-Duc de Ruſſie le précédera de deux
ou trois jours , & l'attendra à Riga. Le Prince Henri
prendra alors les devans & fe rendra le premier à Memel
, où le Grand-Duc le rejoindra pour arriver avec ce
Prince à Berlin. La Princeſſe de Wirtemberg , deſtinée
N5
202 MERCURE DE FRANCE .
1
९
٠١٠
au Grand-Duc , ſera pour lors arrivée dans cette capitale
de la Pruffe.
Du 25.
Le Grand-Duc de Ruſſie eſt parti hier au ſoir avec le
Maréchal de Romanzow , le Comte de Soltikow, le Prince
Kourakin & le ſieur Nariskin pour la capitale de la
Pruſſe , où l'on dit que la princeſſe de Wuſtemberg , ſa
future épouse , doit ſe rendre auſſi. Le Prince Henri
de Pruſſe , auquel l'Impératrice a fait préſent de beaucoup
de bijoux enrichis des plus belles pierres part ce
foir , & rejoindra , dit - on , le Grand-Duc à Memel ,
pour arriver le 10 Juillet à Koningsberg , où ces Princes
s'arrêteront trois jours : ils arriveront le 20 à Neuſtade-
Eberswalde , & ils en partiront le lendemain pour
faire leur entrée à Berlin.
L'Impératrice ſe rendra le 6 Juillet à Pétershoff , d'où
Elle ira , quelques jours après , voir la Flotte qui doit
croiſer dans la Baltique , & à laquelle Elle a fait donner
ordre de ſortir. Les ſept vaiſſeaux qu'on attend de
Riga , & qui doivent faire partie de cette flotte , font
arrivés à Kronstad.
De Copenhague , le 28 Juin 1776.
On annonce dans cette Ville une Zoologie ou Hiſtoire
des animaux de ce Royaume , qul ſera écrite & imprimée
en Danois , en Allemand & en François , avec des
onluminures de tous les animaux compris dans cette
deſcription , qui doit être très-intéreſſante pour les Naturaliſtes
de l'Europe.
AOUT 1776. 203
a
.
De Warsovie, le 29 Juin 1776.
Les Autrichiens ont évacué Caſimir , ſitué ſur la Vis
tule de l'autre côté de Cracovie , ce qui eſt un commencement
d'exécution du dernier Traité des limites
conclu entre les Cours de Vienne & de Warſovie : les
Troupes Ruſſes les y ont remplacés auſſi-tôt. ,
Les négociations relatives à la démarcation Pruſſienne :
éprouvent toujours beaucoup de lenteur. Le ſieur Benoît
, dans la conférence qui s'eſt tenue en dernier lieu ,
a fait de nouvelles propoſitions qui n'ont point été acceptées
, & l'on s'eſt ſéparé jusqu'à de nouveaux ordres
que ce Miniftre attend de ſa Cour.
De Bonn , le 25 Juillet 1776.
A
Hier , le Prince Guillaume Florentin de Salm - Salm ,
Duc de Hoog-Straaten , Chanoine Capitulaire des Chapitres
de Strasbourg & de Cologne , nommé depuis
quelques temps à l'Evêche de Tournay , a été facré
dans la Chapelle Electorale par l'Electeur Archevêque
de Cologne , aſſiſté du Comte Charles-Louis de Konig-
Segg - Aulendorff , Evêque de Mirenne , Suffragant &
Grand-Doyen de la Métropole de Cologne , ainſi que de
l'Evêque d'Ypres.
:
De Londres. le 3 Juillet 1776.
On vient d'être inſtruit par une lettre du 10 Juin,
que le Lord Howe , avec un grand nombre de vaiſſeaux
204 MERCURE DE FRANCE.
de tranſport , eſt arrivé à Halifax , enſorte qu'on ne tars
dera pas à recevoir des nouvelles de l'expédition projetée
ſur la Nouvelle-Yorck , défendue par Waſington à
la tête de vingt mille hommes qui détruiront la ville , à
ce qu'on dit , s'ils ne peuvent pas la défendre , & qui
iront à peu de diſtance de - là attendre les forces du Roi
dans un camp retranché qu'ils ſe ſont préparé , & dont
ils eſperent qu'il ſera difficile de les chaſſer.
Différens Particuliers de Boſton , en vertu d'un ordre
du Congrès , ont été mis en priſon pour avoir refuſé de
prêter ferment , & de livrer les armes & les provifions
qu'ils pouvoient avoir , ainſi que de ſigner un acte d'asſociation
qui leur a été préſenté & par lequel ils ſe ſevoient
engagés , comme tous les autres Citoyens à défendre
, autant qu'il feroit en leur pouvoir , la cauſe des
Colonies contre les prétentions de la Grande. Bretagne .
i
+
La défenſe que le Congrès-Général a faite de rien exporter
des Colonies pour les beſoins des Domaines de
la Couronne , a fur tout éte funeſte aux Bermudes .
Avant cette prohibition , ces Iſles recevoient avec tant
d'abondance & à ſi bon marché tout ce qui étoit né--
ceſſaire à leurs beſoins , qu'on y avoit diſcontinué d'occuper
les Negres à la culture des denrées les plus néceſſaires.
Dans les mois d'Octobre & de Novembre
derniers , on ſe vit forcé de ſemer des grains pour ſuppléer
aux ſecours dent on alloit être privé , mais les
ouragans auxquels ce pays eſt un malheureuſement trop
exposé chaque année , onr privé les habitans de ces Isles
des fruits de leurs travaux , & la famine y déſole
aujourd'hui un grand nombre d'habitans; les facheux
AOUT. 1776. 205
effets de cette prohibition s'étendent fur beaucoup d'autres
endroits .
Les Provinciaux paroiſſent déterminés àuſer du droit
de repréſailles de toutes les cruautés qu'on pourroit
exercer contre eux , & les Virginiens ayant entre leurs
mains le foldat qui avoir fi inhumainement affaffiné le
Docteur Worten , viennent de le faire pendré.
Le 18 Avril , un bâtiment qui avoit à bord des pasſagers
Ecoſſois , fut arrêté ſur les côtes de la Virginie.
On prit à ces Paſſagers des ſommes conſidérables dont
ils étoient porteurs , & pluſieurs d'entre-eux , accuſés de
correſpondance avec le Lord Dunmore , furent mis en
priſon . Cette affaire doit ſe juger à Williamsbourg .
!
Une lettre de la Jamaïque fait mention de la découverte
dernierement faire de trois mille fufils cachés , à
ce qu'on croit , par les Negres du Pays , près de la montagne
bleue.
De Rome , le 3 Juillet 1776. :
Le Pape elt venu habiter ſon Palais à Monte-Cavallo
depuis Dimanche au foir. On commence à abattre les
maiſons qui ſe trouvent dans l'emplacement deſtiné pour
la nouvelle, facriſtie que le Pape veut faire conſtruire à
SaintPierre .
De Paris , le 27 Juillet 1776.
: Sa Majesté vivement occupée de ce qui peut encourager
les arts , a chargé le Comte d'Angivillier , Directeur
& Ordonnateur général de ſes Bâtimens , de faire
faire chaque année un certain nombre de tableaux &
206 MERCURE DE FRANCE.
ſtatues par les Peintres & les Sculpteurs de ſon Acade
mie Defirant de plus rendre les arts utiles & les rappeller
à leur ancienne deſtination , en les employant à
consacrer les actions & les images de ceux qui ont il-
Juſtré la nation par leurs vertus , leurs lumieres ou de
grands ſervices rendus à l'Etat , Elle a voulu pour cet
effet que pluſieurs des tableaux compofés par fon ordre ,
repréſentaſſent des ſujets tirés de l'Hiſtoire de France ,
& qu'on exécutât en marbre chaque année les ſtatues
de deux hommes choiſis parmi les plus célebres de la
Nation, On a commencé par celles du Chancelier de
l'Hôpital , de Descartes , de Sully & de Fénélon , auxquelles
différens Artiſtes travaillent dès - à- préſent par
ordre du Roi. Sa Majesté voulant encore offiir aux Artiſtes
de grands modeles & afſurer à la Nation la jouisfance
des chef d'oeuvres qui ont illustré l'Ecole Françaiſe
, vient d'autoriser le Comte d'Angivillier à acquérir
pour Elle les tableaux dont le célebre le Sueur avoit
orné l'Hôtel Lambert , ſitué dans l'ifle Saint- Louis : les
Propriétaires ſe ſont fait un devoir de facrifier à des
vues ſi dignes de Sa Majesté le deûr qu'ils avoient de
garder ces Tableaux .
Les Révérends Peres Chartreux de Paris ; inſtruits des
motifs qui ont déterminé le Roi à cette acquiſition , ont
réſolu , dans une afſſemblée capitulaire , de faire à Sa
Majesté l'hommage des tableaux précieux que le Sueur
a (peint dans leur petit cloftre. En conséquence Dom
Hilarion Robinet , Prieur de cette Maiſon , & Dom
Félix de Nonan , Procureur-Général de l'Ordre , conduits
par le Comte d'Angiviller , ont été admis , le 25 , à
!
AOUT. 1776. 207
Paudience de Sa Majesté , & l'ont fupplice , au nom de
leur Communauté , de vouloir bien réunir ces Tableaux
à ſa magnifique collection. Sa Majesté , en acceptant
cette offre , a chargé les Députés de témoigner à leur
Communauté toute la ſatisfaction qu'elle a du zele de
ces Religieux & de leur amour pour le bien public.
Les marbres deſtinés pour le Mausolée du Maréchal
de Saxe font arrivés à Strasbourg. Le ſieur Pigalle s'y
eſt rendu & va s'occcuper d'élever dans l'Egliſe Lutherienne
de Saint Thomas , lieu de la ſépulture du Maré
chal , le monument que la France devoit à ce Héros .
Le grand nombre d'habitans qui a été au-devant du dernier
convoi de ces marbres , & la fatisfaction qu'on a
témoignée , prouvent combien la mémoire de ce Général
y eft chere , & l'idée avantageuſe qu'on y a des talens
de l'Artiſte chargé de l'exécution de cet outrage.
Le 19 Mai dernier , le Grand-Maftre de Malte aujourd'hui
régnant , voulant honorer la mémoire & le nom de
fon prédéceſſeur , a fait expédier au Marquis de Ximé
nez , ancien Sous-Lieutenant des Gendarmes de Flandres
, un Bref par lequel il lui ſera permis de porter la
Croix de l'Ordre.
PRESENTATIONS.
Le Baron de Tott , Brigadier des armées , à ſon retour
de Conſtantinople , a eu l'honneur d'être préſenté au
208 MERCURE DE FRANCE.
i
Roi , le 14 Juillet, par le comte de Vergennes , minis
tre & fécrétaire d'état au département des affaires étrangeres
.
Le même jour , le Chevalier du Tillet , Brigadier des
armées , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi , & de
lui faire ſes remerciemens du commandement d'une des
Galeres de la Religion , que le Grand Maître de l'Ordre
de Malte a bien voulu lui confier ſur la recommmandation
de Sa Majeſté.
1
Le même jour , le Marquis d'Abos , qui avoit prêté
ferment , quelques jours auparavant , entre les mains de
Monfieur , pour la place de premier Chambellan de ce
Prince, vacante par la démiſſion du Marquis de Bouillé ,
a eu l'honneur d'être préſenté , dans cette qualité , par
Monfieur , à Leurs Majestés.
ب
Le 20 du même mois , les Députés des Etats de Bourgogne
eurent l'honneur d'être admis à l'audience du Roi.
Ils furent préſentés à Sa Majeſté par le Prince de Condé
, Gouverneur , de la Province , & par le ſieur Amelot
, ſecrétaire d'état au département de cette Province ,
& conduits par le ſieur de Nantouillet , mattre des cérémonies
, & par le ſieur de Watronville , aide des
cérémonies. La Députation étoit composée pour le
Clergé , de l'abbé de la Goutte , abbé de Belle - ville ,
doyen de l'Eglise cathédrale d'Autun , qui porta la parole
; pour la Nobleſſe , du marquis de Damas d'Antigny
, brigadier des armées du Roi ; pour le Tiers-Etat ,
du ſieur Maufoux , maire de Baune, du ſieur de Saint-
Martin , premier ſyndic général , député de la Province
,
de
AOUT. 1776. 200
de Breſſe ; & du fieur de Combert , premier ſyndic gé.
néral , député de la Province du Bugey & du Pays de
Gex ; ils eurent l'honneur d'être admis à l'audience de
la Reine & de la Famille Royale. -
L'après-midi du même jour , la marquiſe de Matignon,
la marquiſe d'Arbouville , la dame Amelot & la dame
de Clugny eurent l'honneur d'être préſentées à Leurs
Majestés & à la Famille Royale , la premiere , par la
marquiſe de la Vaupaliere , la ſeconde , par la comteffe
de Montmorin , la troiſieme par la marquiſe de la Force ,
& la quatrieme , par la marquile de Sennevoy.
Le 21 du même mois , la ducheſſe de Chartres , de
retour , du voyage qu'elle vient de faire ſous le nom de
Comtesse de Joinville , eut l'honneur de faire ſa Cour à
Leurs Majeſtés & à la Famille Royale. Elle préſenta
auſſi la marquiſe de Polignac en qualité de ſa dame
d'honneur , ſur la démiſſion de la comteſſe de Blot.
Le 28 juillet , la marquiſe de Doria eut l'honneur
d'être préſentée à Sa Majefté & à la Famille Royale ,
par la vicomteſſe de Damas.
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Dom Coutans , bénédictin de la congrégation de Saint
Maur , a eu , le 14 , l'honneur de préſenter à Leurs Majeſtés
& à Monſeigneur le comte d'Artois , la cinquieme
fuite de fon Tableau topographique des environs de Pä
i 0
210 MERCURE DE FRANCE,
ris jusqu'aux extrémités du Diocese , &c. Leurs Ma
jeſtés , ainſi que Monseigneur le comte d'Artois , qui
avoient accueilli les premieres feuilles , ont reçu cette
fuite avec bonté.
!
Ce jour , le ſieur le Blond , maître de mathématiques
des enfans de France , a eu l'honneur de préſenter au
Roi , une nouvelle édition revue & corrigée de ſon Ouvrage
ſur l'artillerie , intitulé : Artillerie raisonnée, &c.
Le ſieur Jesurat , membre de l'académie royale des
Sciences , ancien profeſſeur & penſionnaire de l'école
royale militaire , chargé par l'Académie de calculer chaque
année la Connoiſſance des Temps , a eu auſſi l'hon-'
neur de préſenter , le même jour, a Sa Majesté le volume
de l'année prochaine.
, Le 16 le ſieur Duhaume , docteur en médecine,
des Facultés de Montpellier & de Paris , a eu l'honneur
de préſenter à Leurs Majestés trois Ouvrages , le premier
ayant pour titre : Traité de la petite vérole , tiré
des commentaires de G. Van Swieten ſur les aphorifmes
de Boerhaave ; le ſecond , Memoire fur les diſſolvans de
la pierre ; & le troiſieme , Lettre d'un Médecin de Paris
à un Médecin de Province, fur le traitement de la rage.
,
Le 20 , les Agens généraux de Clergé de France curent
l'honneur de préſenter au Roi à Monfieur & à
Monſeigneur le comte d'Artois le procès-verbal de l'asſemblée
du Clergé , année 1770.
Le ſieur de Roſoi , citoyen de Toulouſe , membre de
pluſieurs Académies , eut auſſi , ce jour , l'honneur de
préſenter à Leurs Majestés & à la Famille royale le
}
AOUT. 1776. 211
quatrieme volume des Annales de Toulouse , dédiées à
Ba Majeſté.
Le 21 du même mois , le ſieur Moithey eut l'honneur
de préſenter à Monfieur & à Madame un Ouvrage intitulé:
Recherches historiques ſur la ville d'Angers , avec
le plan aſſujeti à ſes accroiſſemens , embelliſſemens &
projets . La demoiselle Moithey , fille de l'auteur , eut
celui de préſenter à Monfieur le même plan de la ville
d'Angers , lavé ſur le ſatin , ſuivant la méthode des In.
génieurs.
Le 28 , le ſieur Moutonnet de Clairfons a eu l'honneur
de préſenter à Monfieur & à Madame un Ouvrage
ayant pour titre : la divine Comédie de Dante Alighieri ,
V'Enfer. traduction françaiſe , accompagnée du texte italien
, de notes hiſtoriques , critiques & de la vie du
poëte , Ouvrage dédié à Madame.
MARIAGES
René - Alphonse Paulin , marquis de Graffe-Briançon ,
enſeigne des vaiſſeaux du Roi , a épousé , le 12 de
juin , à Aix en Provence , demoiselle Marie Marguerite-
Alexandrine Maxime de Graſſe , fille unique du comte
de Graſſe du Bar. La bénédiction nuptiale leur a été
donnée par l'évêque de Siſteron . P
Le 28 juillet , le Roi , la Reine & la Famille Royale
ont ſigné le contrat de mariage de ſieur Léon , capitaine
de dragons au régiment de la Reine , avec demoifeile
de la Morliere .
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
1
MORTS.
i
:
Joſeph Tourcas , invalide , mourut le 23 juin , à Neuf-
Château en Lorraine , âgé de 102 ans. Il avoit ſervi
dans la marine de 1692 , juſqu'en 1695. Il entra alors
alors dans un régiment de cavalerie dont il ne fortit
qu'en 1730. Né fain & robuſte , il n'a fenti aucune
des incommodités de la vieilleſſe.
Charles Gilbert de May de Termont , ancien aumonier
du Roi , évêque de Blois , eſt mort en fon palais épiſcopal
, le 22 juillet , dans la 64 année de fon âge .
:
Marie - Théreſe l'aliſfot , foeur du célebre homme de
lettres de ce nom , fille de Meſſire Hubert Paliſſot , chevalier,
conſeiller d'état de S. A. R. Léopold , duc de
Lorraine , & femme de Louis Poiſinet de Sivry , écuyer ,
ancien commenſal & penſionnaire actuel de la maiſon
d'Orléans , membre de la ſociété royal des ſciences &
belles-lettres de Nancy, &c. eſt morte àArgenteuil près
Paris , le 17 juillet , dans la 37 année de ſon âge.
Meſſire Auguſtin Blondel de Gagny , Chevalier , Seigneur
de Bonneuil en France & autres Lieux ; Tréſorier
Général de la caiſſe des Amortiſſemens , eſt décédé le
9 Juillet dernier , place Vendôme , dans la 82 année de
fon age.
1
Cet excellent citoyen étoit connu par mille bonnes
qualités du coeur & de l'eſprit , & par ſon goût & fon
amour pour les Arts , dont il a raſſemblé tant de merveilles
dans ſon Cabinet, ſi riche en tous genres : Ca-
۱
AOUT. 1776. 213
binet qu'il avoit la complaiſance d'ouvrir aux Amateurs
& aux Artiſtes , & qui leur étoit infiniment utile pour
1 ranimer en eux le ſentiment du beau & l'émulation des
talens .
LOTERIE.
Le cent quatre-vingt ſeptieme tirage de la Loterie de
l'Hôtel-de- Ville s'eſt fait, le 26 du mois de juillet , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille liv.
eſt échu au N°. 84366. Celui de vingt-mille livres au
N° . 87561 , & les deux de dix mille liv. aux numéros
90999 & 98641.
1
FAUTES à corriger dans le second Volume du Mercure
de Juillet 1776.
Pag. 145 , lig. 6 , par M. Dazolle , lisez par M. Dazille
.
Idem , lig . 12 , prix 3 1. br. lisez 3 liv. 12 f.
1
Page 146 , ligne 29 , M. Antoine. pere , lifez M,
Antoine Petit.
1
7
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE,
TABLE.
PIECES FUGITIVES IECES FUGITIVES en vers en profe ,
Orval & Life ,
page 5
ibid.
Epitre adreſſée à l'Auteur du Philoſophe ſans prétention , 17
Vers à Madame de T.
Rondeau à M. *** ſur la ville de Dijon ,
Lucile , conte ,
19
21
23
Le Philoſophe Syrien ,
Tyrcis & Eglé , idylle ,
46
52
La Vertu triomphant de l'Envie ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
56
60
61
64
Air des Mariages Samnites , 66
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 69
Suite de l'Extrait des différens Ouvrages publiés fur
la vie des Peintres , ibid .
Traité théorique ſur les maladies épidémiques , 113
Lettre du F. François , Cuiſinier du Pape Ganganelli , 115
Satires de Perſe , 116
Epittes en vers fur différens ſujets , 123 !
Oraiſon funebre de Louis-Nicolas- Victor de Félix ;
comte du Muy, 129
ו
AOUT. 1776. 215
Alora Parifienfis ,
jermons du P. de Neuville ,
Obſervations fur les épizooties contagieuſes ,
Hiftoire & phénomenes du Véſuve ,
Difcours fur quelques opinions du Public concer-
132
134
153
155
nant la Médecine ,
Eloge hiſtorique de M. Winsloù ,
Annonces littéraires ,
ACADÉMIES.
oppenhague ,
Chriſtiania ,
ЭРЕСТACLES.
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
ARTS.
Gravures,
157
156
165
169
1 ibid.
173
ibid.
ibid.
179
ibid.
181
ibid.
Muſique. 184
Vers adreſſes à M. de Voltaire, 188
Réponſe de M. de Voltaire , 189
Lettre de M. Dalembert , ibid.
Quatrain adreſſe à M. le Comte de Noſiere , 190
Cours de Langues , bid.
Maiſon d'éducation , 191
Trait de générosité , 192
Variétés , inventions , &c. 193
Anecdotes, 196
AVIS , 199 1
Nouvelles politiques , ΔΟΣ
216 MERCURE DE FRANCE.
Préſentations ,
Morts ,
Loteries ,
d'Ouvrages , 다
2
2
NOUVEAUTÉS.
Anecdotes de la Cour & du Regne d'Edouard II, R
d'Angleterre. Par Mde. L. M. D. T. & Mde. E. D. I
120. Paris. 1776.
Le Necrologe des Hommes Célébres de France , par une
Société de Gens de Lettres. 120. 6 vol, ou année 176
à 1776. Maestricht 1775 .
Werther , Traduit de l'Allemand, 12°. 2 parties Maest
tricht. 1776.
?
2
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITYOF MICHIGAN
TUEBOR
SI-QUÆRISPENINSULAM-AMCEΝΑΜ
CIRCUMSPIGE
MERCURE
DE FRANCE,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
SEPTEMBRE. 1776.
N°. XII. -
Mobilitate viget. VIRGILE.
ت
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVI.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC-MICHELREY,
Librairefur le Cingle.
Anecdotes de la Cour & du Regne d'Edouard II, Roi
d'Angleterre. Pat Mie L. M. D. T. & Mde E. D. B.
in 12. Paris 1776. à f 1 : 10.
Eſſai ſur le Caractere & les Moeurs des François coinparés
à celles des Anglois , 12. Londres 1776. af :
Hiſtoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. 1 vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
Necrologe (le) des Hommes Célébres de France , par une
Société de Gens de Lettres , 12. 6 vol. ou Année 1764
à 1776. Maestr. 1775. à f 7 : 10 .
Werther , Traduit de l'Allemand > 12. 2 part. Maestr.
1776. à f 1 : 10.
Mémoires de Mademoiselle de Montpenfier , fille de Gaſton
d'Orléans , frere de Louis XIII , Roi de France. Nouvelle
édition , où Pon a rempli les Lacunes qui étoient
dans les Editions précédentes , corrigé un très - grand
nombre de fautes, & ajouté divers Ouvrages de MADEMOISELLE
, très-curieux. 12. 8 vol. Mastricht 1776.
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées
, representant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſant & plus curieux parmi les Animaux , Vége.
taux & Miritmux.
CETTE
!
ETTE Collection qui commence à paroftre depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier , de trois
mois en trois mois , en renferme actuellement cinq qui
ont mérité l'approbation des Curieux ; le premier & le
quatrieme repréſentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Minéraux;
celui -ci ſera ſuivi d'un ſixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs , des Inſectes
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
; les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repréfentent
que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
>
B13 LIVRES NOUVEAUX.
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'on puiffe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour-à-tour des Mines & des Foffiles ; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
& brochées en papier bleu , chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15 : 15
de Hollande .
Nouveaux Mélanges Philoſophiques , Hiſtoriques , Critiques
, &c. &c. 8. tom. 15 à 19 , 1775.
Eſſais Politiques fur la véritable Liberté Civile', diſcours
adreſſé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols .
La Jurisprudence du Grand Confeil , examinée dans les
Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c. 8. 2
vol . Avignon 1775 .
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 :
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. N. 1 à 14. ou rom I. prem. partie
à tom. 5. 2de partie. Paris, 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties.
-
Oeuvres Diverſes de M. L... (Eſſai philosophique fur le
Monachisine. in 12. 1775.
- Mêlées de Madame le Prince de Beaumont , Extraits
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont paru
en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait ,
raffemblées & imprimées, pour la premiere fois en forme
de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres ouvrages
in 12. 6 vol. Maestricht 1775. i
Phyſiologie des corps Organifés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble , a
deſſein de démontrer la chaîne de continuité qui unit
les différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de..
Phyſiologie des Mouſſes. Par M. de Necker , Botanifte
Hiſtoriographe de l'Electeur Palatin , Affocié de pluſieurs
Académies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes , Avantures
amusantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris,
1775. à f3 : -
: A2
LIVRES NOUVEAUX:
1
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 3 Tomes 1773- 1775.
Poëfie del signor abata Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. Torino.
1757
-
1768.
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Sociéte
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig. 1759 1709 .
DE L'HOMME OU des principes & des Loix de l'imfluence
de l'Ame ſur le Corps & du Corps fur l'Ame .
Par J. P. Marat , Doct. en M grand in-douze , en z
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3:15 :
- dito , Tome 3. ſépares à f 1 : 5 .
De l'Homme , de fes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols.
4
MARC- MICHEL KEY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVI volumes de la réimpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui le fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2.3.4.5.6.7-8. des Planches.
On publierá de fix en mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
:
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Ministre--
Plenipotentaire de France , fur divers ſujets importans
d'auministration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grana 8vo. en XIII Volumes 1774.
Ocuvres Philoſophiques & . Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2. vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amft. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Na-
- tion Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , 1 vol. 1775 à f1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travailée ſur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreflés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
ένο. 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 5 vol. 8vo.
f33:: 1155 de Flollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taffe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze. Paris 1774. à f2 : -
Oeuvres de Voltaire , grande in-8vo. 62. vol. Edition de
Geneve.
';
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
:
SONNET.
XALTE qui voudra ces Princes dont la gloire
S'achete au prix du ſang & des biens des Sujets ,
Qui prétendent ſe faire un grand nom dans l'hiſtoire ,
En les faiſant ſervir à de vaſtes projets I
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Moi , je ne veux louer que ceux dont la mémoire
A mis leurs noms chéris au Temple de la Paix ,
Qui n'ont point préféré l'éclat d'une victoire
Au plaifir de compter leurs jours par des bienfaits .
Louis eft mon Héros : ce Salomon moderne
Eſt plus pere que Roi des Peuples qu'il gouverne ;
Un Sage eſt ſur le Trône & non un Conquérant.
Ses atmes ſont les Loix , les coeurs ſont ſes conquêtes ;
Maurepas , ſous tes yeux ſa bonté les a faites ,
Et le meilleur des Rois eft pour toi le plus grand.
Par M. Cavalies , Avocat à Montpellier.
:
L'OMBRE DE SALOMON.
POUR
Imité de l'Allemand.
OUR cultiver le petit héritage
Qu'il tenait de ſes bons Aieux ,
Un Vieillard , du midi bravait l'ardente rage ,
Lorſque , ſous un riant ombrage ,
Un fantôme céleſte apparut à ſes yeux :
Ne crains point, bon Vieillard, lui dit l'ombre ſacrée,
SEPTEMBRE. 1776. 7
9" Je ſuis Salomon... Que fais - tu ?
,, Je travaille ; autrefois ma jeaneſſe égarée
١٦
و د
Ne connut point le prix de la vertu ,
Et du travail : j'ai lu tes préceptes ſublimes ;
, Je les ai lus , bientôt j'ai rougi de mes crimes.
" Ne conſeille - tu pas d'aller à la fourmi ? *
,, J'y ſuis allé , j'ai fait comme elle ; mon attente
,, N'a point été trompée ; & plus j'ai recueilli,
09
"
" Plus je veux receuillir. -L'ami ,
Ou ta pauvre cervelle eſt bien inconféquente ,
Ou tu n'as pris la leçon qu'à demi :
Une ſeconde fois retourne à la fourmi;
Obſerve - la mieux ; apprends d'elle
, Que l'hiver de la vie eſt fait pour le repos ;
, Et que , loin d'aſſouvir une ſoif criminelle ,
:
Σ Il faut jouir alors du fruit de ſes travaux".
* Allez à la fourmi , pareſſeux , considérez ſa conduite ,
& apprenez à devenir ſage, puisque n'ayant ni Chef,
Mattre , ni Prince, elle fait néanmoinssa provision durant
l'été , & amaſſe pendant la moiſſon dequoi ſe nourrir l'hiver.
PROV. DE SAL . Chap . VI , Verf. 6,7 & 8.
Par M. Willemain d'Abancourt.
:
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
/
COUPLETS.
AIR: Des fimples jeux deson enfance,
LASA
s de chanter envain les Belles
Et de courir après leur coeur :
Las de rencontrer des cruelles
Qui s'amuſoient de ma candeur ,
J'avois juré que ſur ma lyre
Je ne fommerois plus de ſons ;
Mais dans nos champs j'ai vu Thémire ,
Et je reviens à mes chansons.
Themire eſt la fleur des Bergeres
Et l'ornement de nos cantons ;
Thémire joint à l'art de plaire
Tous les talens & tous les dons
Je ne connaiſſois pas Thémire ;
Themire eſt le ſouverain bien ;
Mais je l'ai vue , & je peux dire
Qu'on ne devroit jurer de rien.
Thémire , au printemps de fon age
Dans ſes regards peint la candeur ;
Thémire eſt la vivante image ,
La douce image du bonheur ;
SEPTEMBRE. 1776. 9
Les Amours menent ſur ſes traces .
Les jeux & les ris ingénus ;
Thémire a dérobé les graces
Et la ceinture de Vénus.
i
Déſormais je veux que Thémire
Soit le ſujet de mes chansons ;
Si dans unes mains je prends ma lyre ,
Je lui conſacrerai mes fons :
Je veux écrire à chaque page
Le nom de cet objet vainqueur :
Je veux qu'elle ait tout mon hommage ;
:
La voir , l'aimer , c'eſt le bonheur.
Par le méme.
LA PREUVE D'AMOUR .
DEUX
Conte.
EUX Voyageurs cheminoient vers Pontoiſe;
Querelle advint ; l'hiſtoire ne dit point
Sur quoi l'un deux à l'autre chercha noiſe ,
Et mes Lecteurs me paſſeront ce point.
Bref , l'un étoit comme on nous peint Sofie ;
L'autre d'humeur chatouilleuſe & hardie ,
مه
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
!
Jurant toujours , toujours la dague au poing;
Un brave enfin. Il veut à toute outrance
Du pauvre here éprouver la vaillance.
Meſſer Armand ſe jetant à genoux ,
Lui dit : Hélas ! que me demandez - vous ?
Si de mes jours vous pourfendez la trame ,
Mes deux enfans avec ma pauvre femme
Reſtent privés de leur unique appui.
Penſez - y bien , & laiſſez dans votre ame
Quelque pitié s'élever aujourd'hui.
ود Relevez - vous; je ſuis bon dès qu'on tremble ,
Repart le brave avec un ſouris fier ;
,, Je vous pardonne. Ains ne veux plus , mon cher ,
,, Que déſormais cheminions par enſemble :
"
"
دو
Car , à coup sûr , les gens de ce canton
Diroient entr'eux , nous voyant camarades :
Ces deux Meſſieurs font fort ſains de raiſon ,
e
,, Fort ſains de corps , mais de coeur très-malades "
Soit. - Au revoir. Surtout plus d'amitié.
Au premier bourg , Meſſer Armand bien vite ,
En écrivant à ſa chere moitié ,
Lui détailla l'aventure ſuſdite.
Elle en gémit ; puis , après quelques jours ,
De ſon époux rencontrant l'adverfaire ,
Se plaint à lui , s'emporte en grands diſcours.!
Mais de fang-froid envisageant l'affaire,
SEPTEMBRE 4
. 1776. : IIIl
lui répond : A quoi bon tant tonner ?
H me tardoit que vous devinffiez veuve.
En bonne foi , pouvois -je vous donner
De mon amour une plus forte preuve ?
Par M. D. L. P.
::
EPIGRAMME.
MALIGNITÉ , jaloufe humeur ,
Audace , pauvreté , folie ,
Dettes enfin , pour faire un bon rimeur ,
Chérile a tout , excepté du génie.
Par le même.
L'ÉPREUVE D'UN MOMENT.
Anecdote morale & courte.
MADEMOISELLE CHARLOTTE DE M....
avoit été élevée par une ayeule dont la
bonté facile auroit pu devenir très-nuifible
à cette jeune perſonne. Cependant
fon excellent naturel ayant furmonté
tous les penchans qui entraînent au mal,
12 MERCURE DE FRANCE .
1
lorſqu'ils ne font pas arrêtés par les bornes
d'une fage éducation , elle devint
l'opposé des enfans gâtés ; c'eſt à dire ,
qu'elle fut douce, complaiſante , réſervée,
ſtudieuſe , & même plus ſavante
qu'on ne l'eſt à quatorze ans , & cet age
étoit le ſien. Seulement elle avoit contracté
une ſorte d'habitude de raiſonner
ſur le ſentiment , qu'on auroit pu prendre
pour une forte de délicateſſe minutieuſe
, ou pour trop d'attachement à
ſes idées. Par exemple , on voulut la
marier ; ſon ayeule la preſſoit de former
un engagement indiſſoluble , avec un
homme qu'elle avoit peu vu; l'aimable
Charlotte oppoſoit de ſages raiſonnemens
à cette propoſition trop précipitée.
Mais voyant que, pour la premiere fois,
ſa bonne maman refuſoit de ſe rendre à
ſes defirs , elle lui demanda pour derniere
grâce la permiſſion de mettre ſon époux
futur à quelques épreuves. On ne ceſſoit
de le peindre comme l'amant le plus
épris , l'homme le plus doux , & qui
ſeroit le mari le plus tendre ; hé bien!
dit Charlotte , je ne lui demande qu'une
des qualités de Zizi (c'étoit ſon petit
chien); s'il y reſſemble en une choſe
ſeulement , je l'épouſe ſans héſiter. La
1
SEPTEMBRE . 1776. 13
maman , & les intéreſſés au mariage ,
rirent beaucoup d'une propoſition qui
leur paroiſſoit enfantine; mais ils conſentirent
à l'épreuve , & le même jour
Charlotte la fit. Elle étoit aſſiſe ſous un
berceau de chevre feuille , fon Amant étoit
à ſes pieds & Zizi ſur ſes genoux ; l'un
lai juroit un amour inaltérable , l'autre
la regardoit & lui careſſoit les mains à ſa
maniere ſi douce. Charlotte feint d'avoir
été mordue par Zizi ; elle le gronde , le
bat, le chaſſe d'auprès d'elle avec courroux:
le fidele Zizi rampe aux pieds de
ſa maîtreſſe , cherche à appaiſer une colere
qu'il n'a cependant pas méritée ;
aucun murmure , aucune humeur ne paroît
en lui ; toujours ſoumis , il peint
l'attachement parfait. Damis , époux futur,
fourioit du dépit de Charlotte , &
applaudiſſoit beaucoup au caractere pacifique
de Zizi; les comparaiſons les plus
avantageuſes à ſa propre façon de penſer
ne furent point omiſes , & Zizi n'étoit
rien moins que le ſymbole de ſa tendreſſe;
c'eſt ce que Charlotte ſe promit
bien de vérifier. En attendant le moment
propice , elle rappelle fon fidele toutou ,
qui, tranſporté de joie de retrouver les
faveurs de ſa chere maîtreſſe , ſautoit ,
•
14 MERCURE DE FRANCE.
:
i
s'élançoit , aboyoit, enfin exprimoit for
plaiſir par tout ce que peut permettre un
inſtinct auquel la nature a mis des bornes.
La paix eſt faite entre Zizi & Charlotte ;
Zizi eſt dans ſes bras , Damis applaudit.
de nouveau & croit bien faire; mais fa
Belle (capricieuſe par raiſon) lui reproche
ſa complaiſance , lui fait un crime
d'avoir approuvé ſa colere qui étoit injuſte
, & finit par lui dire les choſes les
plus dures fur ce qu'elle appelle fon adulation
déplacée. Damis prend pour un
badinage les reproches qu'il reçoit ; il
redouble d'enjouement & de propos
agréables ; Charlotte au contraire ſe dépite,
veut fuir, & fait paroître dans ſes
regards une froideur dédaigneuſe. Notre
Amant ceſſe pour lors d'être tendre ; une
rougeur ſubite décéle un orgueil qui ſe
révolte : il répond froidement , peu-à-peu
devientplusfévereen ſesrepréſentations,
&finit par éclater en murmures & même
en menaces. Charlotte feint d'être affligée
; Damis croit ce moment déciſif pour
prendre le ton de cenſeur & de maître ;
il penſe que cette jeune perſonne corrigée
de fes caprices par la fermeté dont
il venoit de faire ufage, connoîtroit
quelle étoit la conduite qu'elle avoit à
1
ر ا
A
?
SEPTEMBRE. 1776. 15
tenir avec lui , étant devenue ſon épouse.
Qu'il fe trompoit ! Mais ſuivons Charlotte
; cette aimable fille vouloit ellemême
pouſſer ſon épreuve jusqu'au bout:
elle adoucit ſes regards , les fixe d'un air
timide & charmant ſur le froid Damis
; celui - ci , au contraire , conferve
une phyſionomie auftere; il dit en luimême
: Bon ; elle ſe radoucit , ſoyons
très - difficile à nousrendre:je veux qu'elle
fléchiſſe ; ſon ſexe eſt fait pour nous être
foumis; & fi la douceur d'un vil animal
á pu lui fairepenſer que c'eſt ainſi qu'agit
l'amour, il faut qu'elle apprenne que
l'être raiſonnable connoît une autre maniere
d'aimer , & qu'il ne perd jamais de
vueſaſupériorité.L'imagination parleplus
vîte que la bouche ne prononce. Ce foliloque
, peut - être plus étendu , fut pourtant
très court. Charlotte quitta ſa place
qui l'éloignoit de Damis , pour s'en rapprocher
fans affectation; mais pourtant
de façon à ce qu'il ne pût ſe méprendre
fur le motif qui la guidoit. Damis ne
bougeoit , & fredonnoit une ariette d'un
air indifférent; Charlotte applaudit à la
chanfon, le pria, avec douceur , de la
chanter entierement; Damis refuſa avec
le ton d'un homme excédé d'une ſcene
16 MERCURE DE FRANCE.
qu'il vient d'avoir , & paroiſſant même
vouloir retourner au Château. L'aimable
affligée fit de nouvelles avances pour
amener la paix ; mais notre époux futur,
guidé par ſon ſyſtême abſurde , redoubla
de ſévérité & de froideur Charlotte
alors quitta le berceau ; & marchant lentement
les yeux baiſſés , elle ne fut ſuivie
que du fidele Zizi, qui voulant égayer
ſa maîtreſſe , ſautilloit autour d'elle , la
précédoit ,& revenoit enſuite plus joyeux
ſur ſes pas. Damis ſuivoit auſſi , mais de
très-loin , & comme un homme occupé
de tout autre objet. Charlotte entra dans
le ſallon du Château avec l'air le plus
triſte & le plus penfif; vainement elle
fut careſſée de ſes parens & de ſes amis ,
de qui elle étoit chérie: ſes ſoupirs , ſes
yeux humides de pleurs annonçoient que
fon jeune coeur étoit oppreſſé de quelque
chagrin; on lui fit beaucoup dequeſtions :
mais tant qu'elle ne vit point Damis ,
ſes réponſes furent vagues. Il rentra enfin ;
&joignant ladiffimulation à ladureté qu'il
venoit d'avoir , il fourit à tout le monde ,
voulut faire l'aimable auprès de Charlotte,
& jouer l'amant paſſionné. Ah ! traitre ,
s'écria cette belle fille , c'eſt-là où je vous
attendois ; c'eſt ce dernier trait de votre
ca-
:
L
১৩
i
1
SEPTEMBRE. 1776. 17
caractere qui devoit me le faire juger tel
qu'il eſt ; & alors regardant l'aſſemblée
qui paroiſſoit dans l'étonnement de cette
apoftrophe inattendue , elle leur raconta
tout ce qui venoit de ſe paſſer dans le
jardin entre elle & Damis , l'épreuve où
elle l'avoit mis , tout ce qu'elle avoit
fait pour réparer le tort volontaire qu'elle
avoit eu , l'inflexibilité de l'homme qui
diſoit l'aimer juſqu'à l'excès. J'ai pénétré
dans ſon coeur , ajouta-t-elle , j'ai vu par
quel principe il agiſſoit; le ſentiment
s'oppoſe aux ſyſtèmes du préjugé , & s'il
m'eſit aimée , j'euſſe bientôt été juſtifiée à
ſes yeux. Mon repentir , mes procédés
envers lui l'auroient ramené plus tendre
auprès de moi ; mais ceque je ne puis trop
lui reprocher , c'eſt de vouloir en impoſer
à ceux de qui il attend ma main.
S'il avoit été affecté par délicateſſe ou
par trop de ſenſibilité d'ame , l'impreffion
ne s'en feroit pas fitôt effacée , vous lui
auriez vu un air contraint , embarraſſé &
un fond de triſteſſe : au contraire , vous
avez dû le juger comme un amant heureux
& digne de l'être. Ah ! ma chere
maman , ſauvez - moi de l'horreur de
vivre avec un homme qui n'a point d'indulgence
pour mon ſexe , & qui veut
diffimuler les défauts du ſien.
B
18 MERCURE DE FRANCE.
On donna raiſon à la fage Charlotte ,
& Damis fut chercher une femme plus
crédule ou moins délicate. !
Par Madame de Montanclos.
IL NE FAUT PAS JUGER SUR
L'APPARENCE .
POURR
s'endurcir aux travaux militaires ,
Et mettre un intermede aux intrigues de Cour ,
Dom Blas , jeune Seigneur , alloit au point du jour ,
Des daims & des ſangliers dévaſter les repaires.
Nouvel Hercule, il mettoit , au retour ,
Des monſtres abattus les dépouilles fanglantes
Aux pieds de ſes amantes ,
Fetant Diane & Cypris tour à tour.
Le ſoir on le voyoit, en caleche dorée ,
Le coeur épris de gloire & de fracas ,
De ſa figure élégante & parée ,
Aux ſpectacles divers étaler les appas .
Un jour d'automne , où l'Aurore indolente
Sortoit des bras de l'Amant de Procris ,
Dom Blas renouvellant ſa tâche fatiguante ,
Animant ſes Piqueurs & ſes chiens par fes cris ,
Près de Madrid chaſſoit en un taillis .
SEPTEMBRE. 1776. 19
J
Le Seigneur du canton , Dom Rodrigue de Lune ,
Vieux Officier , tenant de ſes Aïeux
Franchise , honneur & modique fortune ,
Sur les droits féodeaux droit fort pointilleux.
Le vieux Guerrier , de taille & de figure
Mal partagé , mais terrible eſcrimeur ,
Sur un rouffin de chétive encolure ,
Loin de ſa terre expulfoit tout chaſſetur.
Il rencontre Dom Blas , poliment lui déclare ,
Que ne chaffant jamais fur les plaiſirs d'autrui ,
Il n'entend pas que l'on chaſſe chez lui.
Dom Blas trouva l'avis aſſez bizarre.
Sur un brillant courſier ; ſoudain caracolant ,
Et lançant à Rodrigue un coup d'oeil inſultant :
L'ami , dit-il , vous me bravez je penſe ?
Savez-vous qui je ſuis ? Oui , vous êtes un Grand
Dont j'honore le nom , le crédit & le rang
Pour moi , Noble ignoré , je végete en ſilence.
Si mes plaiſirs ſont ſimples & communs ,
J'en fais du moins jouir fans importums :
Vaut mieux obſcure paix qu'inquiette opulence.
Sauriez -vous , dit Dom Blas , une épée à la main ,
Bannir de vos halliers un chaſſeur téméraire ?
J'en viendrois là , non fans chagrin ,
Répondit le vieux Militaire ;
Mais il faudroit m'y réſoudre à la fin ,
: Ne pouvant d'un facheux autrement me défaire.
B2
20 MERCURE DE FRANCE..
१
1 Corbleu notre ami , dit l'adolescent brutal ,
Peut-on voir de quel air vous ſavez vous y prendre t
Il faut , répond Rodrigue , à vos voeux condeſcendre :
Et , l'épée à la main , deſcendant de cheval ,
Il s'offre à l'ennemi d'un air très- martial .
Dom Blas rioit au nez de ſon émule antique ,
Comptant le défarmer ſoudain comme un enfant ;
Mais bientôt au bras droit bleſſe cruellement ,
Il perd avec le fang le ton fier , ironique.
Un fuppôt d'Eſculape , ainſi d'un frénétique
Ouvrant la veine , en calme l'accident.
Dom Blas hors de combat & plein de vaine rage .
Pique auſſi-tôt , vers Madrid , ſon courfier ;
La troupe fouriant d'un fait fi fingulier ,
Au fage Dom Rodrigue en ſecret rend hommage.
La raifon , la juſtice ont des droits ſi ſacrés ,
Que l'eſprit le plus lourd ne peut les méconnoître.
Tel eſt l'éclair , dont la lueur pénetre
Les antres les plus noirs & les plus ignorés.
Dom Blas , d'un Gentilhomme , apprend ſur ſon paſſage
Que le noble vieillard , habile à châtier
Les airs fougueux & le propos altier ,
En cent combats ſignala ſon courage :
Qu'il eſt d'un ſang illuſtre & fertile en guerriers;
SEPTEMBRE. 1776. 21
Mais que content d'une aifance commune ,
Il vit en philoſophe à l'ombre des lauriers ,
Du grand monde fuyant la ſplendeur importune.
Dom Blas fentit ſa faure , il blama ſa hauteur ;
Et du vieillard admirant l'humeur franche ,
L'eſprit judicieux , l'adreſſe & la vigueur ,
Il abjura tout projet de revanche ,
Et députa deux Pages au vainqueur
Pour le prier d'honorer une fête
Où ſes amis ſeroient le lendemain .
Dom Rodrigue enchanté de le voir plus honnête ,
Promit d'accroître un ſi joyeux eſſaim.
Dom Blas à ſes amis contoit ſon aventure ,
Au milieu des apprêts d'un ſuperbe repas ;
Quand Dom Rodrigue arrive au petit pas ,
Sur ſa chétive & fidelle monture.
Dom Blas accourt & lui fert d'écuyer.
Amis , s'écria-t-il , le vaillant Don Rodrigue
Eſt un fage parfait , un illuftre guerrier ;
Mais de l'eſcrime il apprend le métier
A tout chaſſeur qui chez lui le fatigue .
Chez moi , dit le vainqueur , vous pouvez en ufer
Dans les forêts & par-tout en vrai maftre ;
Mon portrait trop flatté , qu'on ne peut reconnaître ,
Eſt le ſeul point qui peut m'indiſpoſer.
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
Ma victoire , Seigneur , eſt due à la fortune
Votre mérite , aux graces , au brillant
Uniſſant le réel , ne peut qu'être éminent ,
Quand l'âge aura caliné cette fougue importune ;
Et le pen que je vaux s'efface en vieilliſſant.
Mais j'appris de bonne heure à priſer la louange.
Tel qui paſſoit pour un être accompli ,
Démentit ſon renom par ſa conduite étrange ;
Dans la diſgrace il eſt mis en oubli.
Réſervons donc notre encens au vrai fage.
Par foibleſſe ou ſurpriſe il ne fait point plier ,
11 abjure la fraude & tout vain étalage ,
Et ſon régime en tout eſt régulier :
Encor l'Etat doit- il bien l'eſſayer
Avant qu'il lui décerne un juſte & pur hommage ,
Ou d'éminens emplois doive lui confier ,
Pour ne jamais gratifier
Du même honneur 1 le maſque & le viſage.
1
Par M. Flandy, 1
SEPTEMBRE. 1776. 23
AMINTAS. , Ou le Cantique du matin.
STANCES couronnées à Rouen en 1774.
A Louis XVI , fur fon avénement
au Trône .
L Es prés ſont embellis des larmes de l'Aurore ;
Je vois briller au loin la pourpre des côteaux ;
De fillons lumineux l'Orient ſe colore ,
Et tout fort du cahos .
La nature s'éveille & s'arrache au filence ;
L'haleine des zéphirs rajeunit l'Univers ,
Et le pere du jour paroît , brille & s'élance
Sur le tròne des airs.
Le fouille du matin raninre ma vieilleſſe ;
Que mon ame eſt émue au ſpectacle des champs !
Un air pur & tranquille augmente mon ivreſſe ,
Et penetre mes ſens.
Là , tantôt m'aſſeyant au penchant des montagnes ,
Jofre mes voeux au Dieu qui préſide aux ſaiſons ;
Et plus loin mes regards planent fur les campagnes
Et fixent les moiffons.
1
B4
24 MERCURE DE FRANCE .
Deux fois quarante hivers , en variant l'année ,
Depuis que je reſpire ont terminé leur cours ;
Ce long age a paffé comme une matinée
Du printemps de mes jours .
:
Hélas ! tout m'avertit que ma tâche eſt remplie t
J'ai de ce terme affreux de furs preſſentimens :
Mais l'eſpoir de renaître au fortir de la vie ,
Soutient mes pas tremblans.
O toi qui , d'un ſeul mot , allume le tonnerre ,
Et dont la main gouverne & foutient l'Univers !
Toi qui vois du même oeil tous les Rois de la terre
Et les êtres divers !
1
Grand Dieu! dont j'ai ſouvent éprouvé la clémence !
Ouvre pour les Français le Temple du Bonheur ;
Que d'un Roi citoyen la tendre bienfaiſance
Annonce la grandeur.
.De ton trone immortel , reçois mon pur hominage,
Conſacre ſa puiſſance & ſon autorité ;
Sur fon front vertueux fais éclater l'image
De ta Divinité.
1
Mes voeux ſont accomplis ... Du fiecle heureux d'Aſtrée
Ceux en qui je renais vont goûter les douceurs ;
SEPTEMBRE. 1776. 25
\
Antoinette & Louis , de la France éplorée
Réparent les malheurs.
Dans l'âge où tout mortel s'ignore encor lui-même ,
Leurs mains vont diriger le vaiſſeau de l'Etat ;
De l'inmortel Henri le ſacré diademe
A repris fon éclat.
ALLUSION .
Louis , en écoutant l'amour de la patrie ,
Protégera les moeurs & remplira nos voeux :
Ainſi , Vierge ſans tache , en nous donnant la vie ,
Tu nous rendis heureux .
Par M. Daubert , de Caën.
JEANNE D'ARC à CHARLES VII.
PARMI
HÉROÏDE.
ARMI vos ennemis , au bord de mon tombeau,
Je ſens le prix, l'honneur d'un trépas auſſi beau.
* Jeanne d'Arc est supposée écrire cette Lettre danssa
prison , un moment après avoir ſubi ſon jugement , & dans
L'instant qui précede ledépart pour son fupplice.
B5
26. MERCURE DE FRANCE.
Des barbares Anglois je mépriſe la sage :
Leur opprobre eſt certain, ma mort en eſt le gage.
Dunois dans Orléans (*) , à Patai Richemont (†) ,
(*) Tout le monde fait le malheureux état dans lequel
étoit la France , lorſque Charles VII parvint à la couronne ;
la démence de Charles VI , l'esprit de faction , l'indépendance
des Grands , tont avoit appellé les Anglois enFrance.
Charles VII , que la plupart des Historiens nous représente
comme un homine qui fe laiſſoit gouverner , eut tout au
moins l'avantage d'avoir de grands Généraux , des Ministres
habiles , une jolie Maſtreſſe; qui tous concoururent , par
goût autant que par devoir, à chaſſer lesAnglois du Royaume
, à le rétablir fur le Trône ébranlé de ses Peres.
Charles VII aimoit la gloire , il aimoit les plaisirs ; le
Héros disparut quelquefois , mais l'homme voluptueux ne rés
gna pas toujours : tel est le caractere national; le vrai Fran
çois se livre au plaisir ; Sibarite dans la prospérité , au
moindre revers c'est un Spartiate.
Ce fut en 1427 que le : célebre Batard1- d'Orléans , age de
23 à 24 ans , se distingua , pour la premiere fois , devant
Montargis , dont il fit lever le siege aux Anglois. Il étoit
fils de Louis Duc d'Orléans , afſfaſſiné rue Barbette, de Ma
riette d'Anguien , femme du Seigneur de Coni de Varennes.
En 1429 (aidé de la Pucelle d'Orléans , fille que le plus
heureux hasard ou la politique la plus fine conduisit à la
Cour) il fit lever le siege d'Orléans , & ce fut le premier pas
de Charles VII vers le Tróne.
(+) Après la levée du siege d'Orléans , le point capital
toit de faire facrer Charles VII à Reims : il falloit traverfer
quarante lieues de pays ennemi. Charles , ſecondé de ses
Généraux , & fur- tout des femmes , prit pluſieursplaces
Gergeaux, &c. Il fit le siege de Beaugency, ce qui occa
<
SEPTEMBRE. 1776. -- 27
De l'Empire des Lis ont réparé l'affront ...
D'un impuiſſant courroux mon Roi n'a rien à craindre ,
Les François font heureux... Je ne ſuis plus à plaindre :
Je ne vois que la France en ces affreux momens :
Mon ame eſt ſatisfaite à l'aſpect des tourmens ;
Que puis-je defirer ? J'ai vu vaincre mon Maître ,
Dans tous les Citoyens le courage renaître ,
Les Anglois repouffés , votre trône affermi ,
C'étoient-là tous mes voeux en quittant Donremy (*)
1
fionna la bataille que le Connétable Artus de Bretagne ,
Comte de Richemont , donna à Patai en Beauce , où les Anglois
furent absolument défaits ; le fameux Talbot y fut fait
prisonnier. Le ſacre du Roi à Reims fut la suite de cette
bataille. !
Ce Connétable de Richemont avoit Paudace & la fierté des
Grands de ce temps - là; il fit aſſaſſiner le Camus de Beaulieu
; trancher la tête , sans aucune forme de procès , au
Seigneur de Giac , Gentilhomme d'Auvergne ; ils étoient les
favoris & les flatteurs de Charles VII.
Richemont devint Duc de Bretagne après la mort de fon
frere : il se tint honore du titre de Connétable , tout Souverain
qu'il étoit.
(*) Tout le monde connoit le Village de Donremy , fur
les frontieres de Lorraine , lieu célebre par la naissance de
Jeanne d'Arc , cette fille fameuse chantée d'une maniere bien
différentepar deux Poètes qui ne se reſſemblent guere.
28 MERCURE DE FRANCE.
Tout paſſe : mes bourreaux , mon fupplice funeſte ,
Tout finit , tout s'éteint , la ſeule vertu reſte.
Qu'importe des Anglois les infolens diſcours ?
Terniront-ils l'eclat dont brillerent mes jours ?
Un juſte à l'échaffaut monte & meurt avec gloire ;
Son nom ne périt point , on bénit ſa mémoire.
Puiſſent nos deſcendans , au récit de ma mort ,
Sentir pour la patrie un noble & ſaint tranſport !
Puiffent nos ennemis eprouver leur vaillance ,
Succomber ſous leurs coups , implorer leur clémence !
François , foyez vainqueurs , mais ſachez pardonner.
J'entends du bruit ; on vient : je pars ſans m'étonner...
Je pars.. fans regretter & ma mort & ma vie :
J'ai combattu pour vous , je meurs pour la patrie.
Par M. A. P. de Verdan , ancien Officier
des Haras du Roi.
:.
1
SEPTEMBRE. 1776. 29
COUPLETS d la plus belle des Estampoiſes.
AIR: Dans ma cabane obscure.
AIMEZ , aimez Bergere ,
Aimez d'autres Amans ,
Qui , defirant vous plaire ,
Vous font mille ſermens .
Leur adreſſe eſt extrême
Pour paroître charmans :
Pour moi je dis que j'aime.. ,
Voilà tous mes fermens.
Lorſqu'ils vantent ſans ceſſe
Vos graces , vos appas ,
Ils offrent leur tendreſſe
Et ne la donnent pas.
A Liſe ils font encore
Les aveux les plus doux :
Pour moi je vous adore...
Et ne le dis qu'à vous.
Craignez , jeune Bergere ,
Leur eſprit ſéduiſant ;
Sur - tout dans l'art de plaire
:
✓
30 MERCURE DE FRANCE.
Redoutez leur talerit..
Ils ont un doux langage ,
Un langage flatteur :
Ils ont tout en partage...
Mais ils n'ont pas mon coeur.
Par M. Bougin , Bachelier en Droit.
1
QDE.
Dialogue entre Lydic & Horace.
Donec gratus eram tibi , &c.
د
HORACE.
QUAUANNDD j'étois chéri de Lydie ,
Et qu'un autre Amant plus heureux,
Ne favouroit point l'ambroiſie
De ſes baiſers délicieux ,
Oui , vous pouviez , Rois de l'Aſie ,
De mon bonheur être envieux .
LYDIE.
Avant qu'une volage ivreſſe
Eût à Chloé livré ton coeur ,
Mars m'eût envain de ſa tendreſſe
1
SEPTEMBRE. 1776. 31
Offert le féduisant honneur;
Ingrat , le nom de ta maîtrefle
Faifoit ma gloire & mon bonheur.
}
HORACE.
1
Puiſque vous. fûtes infidelle ,
Chloé fixera mes amours ;
Sa voix , fi touchante & fi belle ,
Juſqu'à mon coeur ira toujours ;
J'aime, tant Chloé , que pour elle
Je donnerois mes plus beaux jours .
LYDIE.
Calaïs_regne fur mon ame;
L'amour nous offre ſon carquois ;
;
>
Nous nous lançons des traits de flamme ,
Nous y puiſons à notre choix ;
De ſes jours , pour fauver la trame ,
Je perdrois les miens mille fois.
HORACE.
1
Ainsi , loin de notre mémoire ,
Nos premiers feux ont diſparuss
Mais ſi l'Amour mettoit ſa gloire
A reſſerer des noeuds rompus ! ...
Ah ! ma Lydie ah! dois - je croire
Que nous ne nous chériſſions plus ?
1
:
32 MERCURE DE FRANCE.
LYDIE .
Va ! la folle ardeur qui m'enivre ,
Toi ſeul me la fais reſſentir ;
Inconſtant ! je fuis , pour te ſuivre ,
Un coeur qui fait mieux me chérir ;
Avec toi contente de vivre ,
Contente avec toi de mourir.
Par M. L. R.
1
L'AMOUR PRISONNIER.
VOUS ous voulez , févere Julie ,
Que dans un noir cachot l'Amour ſoit reſſerré ;
C'eſt, dites - vous , le Dieu de la Folie :
Ce Dieu pourtant eſt par- tout adoré ,
Il fait le charme de la vie.
On pourroit vous paſſer cette mauvaiſe humeur ,
Si vous n'étiez pas ſi jolie ;
Mais pourquoi , s'il vous plait , cet excès de rigueur ?
Vous en fûtes ſi bien ſervie !
C'eſt être ingrate envers ſon bienfaiteur .
Contre l'Amour vos raiſons ſont frivoles ,
N'eſpérez. pas nous le rendre odieux ;
Vous l'attaquez par vos paroles ,
Vous
SEPTEMBRE . 1776. 33
Vous le défendez par vos yeux.
Si cependant vous gagnez votte cauſe
Au Tribunal de la Raiſon ,
Et que , pour le bien de la choſe ,
Vous vouliez en lieu für enfermer le frippon
Mon coeur ſeroit bien votre affaire :
Il lui ſervira de priſon ,
Et vous en ſerez la Geoliere.
Par M. de N. de Péronne.
Le mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Gants ; celui de
la ſeconde eſt Balances ; celui de la
troiſieme eſt Buiffon. Le mot du premier
Logogryphe eſt Boeuf , où ſe trouvent
oeuf , fou , feu , boue ; celui du ſecond
eſt Rateau , où l'on trouve rat & eau .
ENIGME.
StIL faut en croire l'Alcoran ,
je naquis du lion , j'en ai les yeux , la pattè ,
La dent , la langue , & vers l'Euphrate
C
34 MERCURE DE FRANCE .
Jeus plus d'un Temple & d'un Iman.
Mon poil eſt un poiſon , jadis connu dans Rome ,
Mon haleine eſt infecte & mon corps venimeux.
Quelque beau que je fois , je ſuis toujours hideux ;
Cependant d'une femme ou de quelque bon-homme
Je ſuis le pale-temps , le toutou merveilleux.
Par M. de Bouſſanelle , Brigad.
des Armées du Roi.
T
AUTRE.
:
οι qui voudrois , Lecteur , connoître qui je ſuis ,
Apprends d'abord combien ma forme eſt finguliere ,
Mon dos & més côtés ſon toujours très-unis
Mais mon ventre au contraire ,
De pointes par - tout eſt armé.
C'eſt un gros animal qui porte la matiere
Dont , pour le plus ſouvent , un ouvrier habile
Forme mon petit corps & ma dent meurtriere.
Aux deux ſexes je ſuis également utile ;
Et fi quelqu'un enfin veut de moi ſe ſervir ,
Par le dos il doit me renir.
Par M.. L. D. M. de Nantes),
พ .
i
SEPTEMBRE. 1776 35
L
AUTRE.
!
& fuis la inodeſtie & l'auſtere pudeurs
Mon trône eſt ſur un front où regne la paleur;
Où croiſſoit le vacier , je fais naître les roſes ,
J'opere fans efforts mille métamorphoſes.
Je plais à l'oeil trompé qui ne me connoît pas;
Reconnu , je perds tout , mes graces , mes appas,
Cyprine , dont les pleurs avaient terni les charmes ,
Jamais aux yeux de Mars n'eût oſe ſe montrer ,
Si mon aimable pere , attendri par ſes larmes ,
Dans les tréſors d'Iris n'eût ſu me retrouver.
Par M. l'Abbé S** , Vic. de B.
:
:
1
SEP
۱
LOGOGRYPΗΕ.
DEEPPTT pieds , mon cher Lecteur , compoſent ma ſtructure,
Et cependant un ſeul me ſuffit , je vous jure ;
Quand vous me commandez , trop juſte ſans raiſon ,
Je vous tiens , malgré moi ; durement en priſon ,
Si ces traits par hafard ne me font pas connoftre ,
Ouvrez mon fein fécond & vous verrez paroître
Trois notes de muſique , une très-belle fleur
Ce métal précieux qui fait notre bonheur !
C2
1
36 MERCURE DE FRANCE .
D'an indigne affaffin le gibet effroyable ;
Quand on eft le moins fort , un ſecret ſecourable ;
Un fleuve très-marchand ; ce qui tient un cerceau ;
Ce qui reſte au fond d'un tonneau ;
Une graine de l'Inde ; un animal horrible ;
Une matiere combustible ;
Un endroit qui toujours eſt bordé de maiſons.
Voilà qui doit fuffire à vos combinaiſons ;
Si vous voulez enfin dévoiler le myſtere ,
Regardez à vos pieds , vous me verrez par terre.
Par M. Bouchet , à Paris.
0
UTRE.
N me joue , on me chante , ou bien je ſuis danſée:
En trois mots , cher Lecteur , voilà mon pretnier fort :
On me garotte & puis je ſuis brûlée ;
En deux, c'eſt le ſecond. Lecteur , crois-tu qu'à tort.
De deviner mon nom j'engage le plus fort ?
Par M. Huet de Longchamp
1
Septembre . 1776 37:
ARIETTE pour la convalefcence:
de Monseigneur
le Comte D'ARTOIS..
Largogratioso.
Le chêne brave Cora-ge Et la
Dig2
noirceur des fri- mats ; Vainqueur
dun épais nu- a- ge, Le I
leil ne s'éteint pas . Ra-ni =
38 . •
Mercure de France
mez- vous,mapa tri - e,
4 1 .
Brillez L'un nouvel
3
clat, D'ARTOIS, cet-te
Pleur ch-eri- e re
prisfon in carr- nat
८
SEPTEMBRE. 1776. 39
:
!
Les Dieux ſenſibles protégent
La jeuneſſe d'un Héros ,
Si les triftes maux l'affiegent ,
Les plaiſirs chaſſent les maux.
La gloire ou l'amour l'appelle
De la victoire au combat :
C'eſt le pere & le modele
Des défenſeurs de l'Etat.
Par M. L. B. de W.
:
:
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Théorie des Jardins ; par M. M***.
AParis , chez Piſſot , Libraire , quai
des Auguſtins ,
It paroît d'abord étonnant que l'homme
ait été ſi lent à perfectionner ce qui
ſemble ſi près de lui , le plaifir , & que
(*) Article de M. de la Harpe.
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
les arts , dont ce plaifir eſt le but , aient
été ſi ſouvent écartés de leur objet. Mais
en réfléchiſſant , on s'apperçoit que quoique
nos idées naiſſent de nos ſenſations ,
le raiſonnement qui les compare n'eſt
pas toujours juſte ; & pour peu que dans
la premiere création des arts imitateurs
de la nature , il ſe ſoit gliſſé un
principe d'erreur , l'empire de l'habitude
& de l'opinion, ſi puiſſant ſur tous
les hommes , conſacre & perpétue cette
erreur pendant des fiecles & ne
permet , que bien tard , à la vérité &
a la nature de reprendre tous leurs
droits.
On peut appliquer cette réflexion à
l'art des jardins , foumis ſi long - temps à
des regles qui devoient lui être étrangeres.
L'Auteur de la Théorie que nous
annonçons , combat cette tyrannique
ſymmetrie , dont on fait ſi mal- à- propos
la baſe d'un art agréable qui devoit
retracer , en quelque forte , l'heureuſe
liberté de la nature. Vivement touché
de ſes beautés , M. M ** paroît avoir
puiſé dans une ſenſibilité très - exercée ,
les principes qu'il développe avec autant
de clarté que d'intérêt. Tous ſes tableaux
SEPTEMBRE. 1776. 41
font tracés par cette imagination ardente
ſans laquelle un Artiſte ne conçoit jamais
rien de grand. Il a répandu dans fon
Ouvrage tout l'agrément dont ſon ſujet
étoit ſuſceptible ; & le mérite du ſtyle
ſe joint ſouvent à celui des connoiſſances
.
ود
Il remonte d'abord à la premiere
ſource du préjugé qui a préſidé fi longtemps
à la formation de nos jardins.
,, On prit le change fur les véritables
,, principes. On voulut les emprunter des
,, formes géométriques , quoique la géo-
,, métrie , cette ſcience utile& profonde,
,, la baſe de toutes les autres , ſoit abſo-
,,lument étrangere à ce ſentiment fin &
,, délicat , le vrai guide dans la carriere
" des beaux-arts ; cependant-tel fut l'éga-
„rement général, que partout la froide
,, ſymmétrie de ſes figures , fut préférée
,, aux beautés fublimes & variées , ſim
,, ples & touchantes dont le ſpectacle de
,,la nature nous offre de ſi ſéduiſans
modeles ; & qu'au trait facile & libre
du crayon on ſubſtitua la féchereſſe de
,, la regle & du méthodique compas....
Dès que l'Architecte ſe fut emparé de
,,la conduite des jardins , on dut s'ate
"
GR
1
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
1.
ود tendre que confondant les principes
des deux arts , & trop accoutumé aux
,, formes régulieres , il chercheroit a lier ,
par une mutuelle correſpondance , le
bâtiment , dont il fit l'objet principal ,
„ au jardin , qui ne lui parut que l'acceffoire...
Il compoſa unjardin comme
,une maiſon ; il le compartit en falles,
en cabinets , en corridors ; il en forma
و د
"
ود les diviſions avec des murs de char-
,,mille , percés de portes , de fenêtres ,
,,d'arcades , & leurs trumeaux furent
,, chargés de tous les ornemens deſtinés
१५
aux édifices. Par une ſuite de cette
fauſſe analogie , les Architectes donnerent
à ces pieces , ainſi qu'à celles de
„leurs bâtimens , des formes rondes ,
,,quarrées , octogones; ils les décorerent
, comme un appartement , avec
,des vaſes , des niches , des guaines ; ils
,, y logerent des ſtatues , habitans infenſibles
, bien dignes d'un ſi triſte ſéjour ;
,, ils les meublerent , comme des cham-
;, bres , avec des tapiſſeries de verdure ,
, du treillage , des perspectives peintes ,
„ des lits , des ſieges de terre couverts de
gazon; ils édifierent ainſi juſqu'à des
falles de théâtre, des dortoirs , & imaSEPTEMBRE.
1776. 43
:
,ginerent enfin le minutieux labyrin-
9, the ".
Faut- il s'étonner ſi les propriétaires
habitent fi peu ces demeures , fi triſtement
magnifiques , dont on peut dire
ce que la Bruyere diſoit de l'Opéra ;
qu'il étoit impoſſible d'ennuyer à plus
grands frais. Cet effet infaillible eſt
très - naturellement peint dans le more
ceau ſuivant.
,, C'eſt à cette faſtueuſe monotonie
„ qu'il faut attribuer cet inſtinct naturel
„ qui force le propriétaire même de for-
» tir de ſes jardins factices , & les lui.
„ fait traverſer par la voie la plus courte ,
pour aller ſe promener le long des
,, haies de ſon village , & dans les ſentiers
raboteux qui partagent les champs
„ de fon canton, pour gravir les côteaux
„du voiſinage par des chemins obliques
& tortueux. Attiré par les beautés na-
„ turelles qui l'environnent , autant que
„ repouffé par l'uniformité faftidieuſe de
fon parci, il préfere les bords d'une
riviere , dont les eaux claires & libres
dans leur cours , ont façonné ſes rives
inégales & variées ; il cherche à s'enfoncer
dans un bois négligé , que la
22
44 MERCURE DE FRANCE.
„ main de l'homme na pas gâté , où les
» grouppes d'arbres & les maſſifs , entrecoupés
de clairieres, laiſſent jouer la
„ lumiere & l'ombre par leur heureuſe
„ diſpoſition. Entraîné par un charme
„ toujours nouveau , il parcourt cette
„ vaſte pelouſe , entretenue & animée
„ par les beftiaux de la commune , ou
bien il defcendra dans ce vallon enri-
„ chi d'une prairie , que rafraîchit ſans
ceſſe le ruiſſeau qui en ſuit librement
„ la pente & les détours ",
Ces obſervations ſont juſtes ; cependant
je crois que par elles-mêmes , elles
prouveroient peu contre les jardins par
ticuliers. Fuſſent-ils auſſi parfaits qu'ils
font communément éloignés de l'être , le
Propriétaire les quittera toujours quand
il ſera queſtion de ſe promener. Il en
fortira, ne fût-ce que pour fortir , parce
qu'il regarde fon jardin plutôt comme
une poffeffion que comme une promenade,
plutôt comme un objet de ſoin &
d'entretien que comme un objetd'amuſe
ment. Il en fortira,parce que l'habitude
de la propriété éloigne l'idée du plaiſir ,
que l'on croit toujours trouver ailleurs
que chez foi ; enfin, parce qu'en effet ,
quelle que foit la beauté d'un jardin ou
SEPTEMBRE. 1776. 45
d'un parc , la campagne eſt toujours infiniment
plus belle,l'art ne pouvantjamais
imiter qu'en petit ce que la nature produit
en grand.
"
"
Malgré l'averſion fondée que montre
l'Auteur pour la ſymmetrie , il l'admet
dans les jardins publics , &dans ceux qui
font une dépendance des Palais & des
Hôtels. Voici ſes raiſons , qui paroiſſent
ſolidement établies. „ La forme, preſque
toujours réguliere du terrein , ſon peu
de ſurface , l'importance du bâtiment
„ dont l'influence doit ſe faire ſentir dans
l'étroit eſpace qui l'environne , tout
concourt à foumettre un pareil local
à des diſtributions ſymmétriques ; &
» pour celui qui ne ſe laiſſera pas abufer
„ par le mot , il ne verra dans ces fortes
» de jardins que des cours décorées , dont
„ le premier objet eſt de donner de la lumiere
& de l'air àl'habitationde la ville,
„précaution ſans laquelle ſon ſéjour eſt
peu falubre. La ſymmétrie s'applique
„ encore avec ſuccès à la compofition
des jardins publics. Ceux- ci ne font
„ que des places plantées d'arbres ſituées
„ dans l'enceinte des villes , où les Ci-
„ toyens ſe rendent, non pour jouir du
46 MERCURE DE FRANCE .
"
„ ſpectacle de la nature , mais pour prend
„ dre un exercice momentané , où ils ſe
„raffemblent pour étaler leur luxe &
fatisfaire leur curioſité. Le plus grand
„ ornement de ces lieux existe dans le
concours général , l'ennui qu'ils font
„ éprouver , quand ils font peu fréquen
tés , en eſt la preuve. C'eſt - là qu'il
faut un terrein bien de niveau , des
arbres bien alignés , un marcher facile
„ en tout temps ; c'eſt là qu'il faut appeller
à fon fecours tous les arts d'imitation
& de décoration ; c'eſt là enfin
qu'il faut que la diſpoſition ſoit telle ,
„ que les promeneurs de l'un& de l'autre
„ ſexe , dont le but eſt de ſe montrer ,
„ voient tout du même coup d'oeil &
„ paroiſſent avec avantage , parce qu'ils
„ font tout à- la- fois & ſpectateurs &
ſpectacle ".
"
Il fuit que l'Auteur établit une diſtinction
très-ſenſée entre le ſéjour des villes
& celui de la campagne , & en déduit
les différences eſſentielles qui doivent ſe
remarquer dans la maniere d'orner l'un
&l'autre. Il veut que les principes qu'on
fuivra dans l'embelliſſement d'une habitation
champêtre , foient analogues à
SEPTEMBRE. 1776. 47
l'eſpece de plaiſirs & de jouiſſances que
l'on va chercher à la campagne.
,, Indépendamment de toutes les beau-
„ tés de la nature & de ſes charmes , la
,, campagne , théâtre de ſa magnificence
,,& de fa liberté , offre à ſes heureux
,, habitans des reſſources ſans nombre.
,, La vie y coule fans inquiétude & fans
,, remords , dans des occupations agréa
,, bles & fructueuſes. L'ame y eſt ſaine ,
ود
و و
"
"
1
& le coeur en paix. Son ſéjour calme
,, la violence des paffions deſtructives &
,, malfaiſantes , & entretient par une
,, doucefermentation , les ſentimens hon-
,, nêtes. L'homme débile & malade y
,, recouvre fes forces & ſa ſanté ; l'homme
vigoureux & fain les y conſerve.
Elle procure un délaſſement au Citoyen
,, laborieux ; une retraite au Militaire ,
,, qui a rempli ſa périlleuſe carriere. Elle
,, eſt l'aſyle de la médiocrité & la ref
,, ſource la plus aſſurée du pauvre. Le phi
,,lofophe l'aime , la contemple & s'en
,, occupe ; le ſage en connoît le prix &
,, en jouit ; le riche détrompé , y trouve
,,le vrai bonheur , que lui promirent
,, envain les faveurs menfongeres de la
,,fortune. Elle fait les délices de la vieil
48 MERCURE DE FRANCE.
,, leſſe & l'eſpoir des jeunes gens. Les
„ Poëtes la chantent , les Peintres l'imi
,, tent. Son attrait ſe fait ſentir à tous les
,, coeurs ; il eſt indépendant des caprices
و د
de la mode & de la variation des opi-
„ nions. En un mot , elle a eu & elle
,, aura des admirateurs dans tous les pays
,,& dans tous les fiecles ; & plus les
,, moeurs feront ſimples & pures , moins
le goût ſera corrompu ,& plus ſes plaifirs
feront recherches ".
و د
ל י
• ود
Après ces notions préliminaires , l'Au
teur comprend, ſous quatre eſpeces générales
, tous les jardins qui ont la nature
pour modele & ſes beautés pour objet ;
le parc , le jardin , proprement dit , le
pays & la ferme. Ces quatre especes
"
"
renferment tous les genres, par les mo-
„ difications infinies dont elles ſont ſuf-
„ ceptibles. Le caractere particulier &
,, diſtinctif de chacun , eſt la variété pour
,, le pays , la nobleſſe pour le parc , l'é-
,, légance pour le jardin , la ſimplicité
„ pour laferme" . ,,
Le Lecteur a pu obſerver que des efpeces
ne pouvoient pas renfermer des
genres. C'eſt un contrefens dans les termes
, l'espece étant fubordonnée au genre.
Nou's
SEPTEMBRE. 1776. 49
Nous avons marqué quelques autres incorrections
auſſi faciles à appercevoir
qu'à corriger , & qui n'empêchent pas
que le ſtyle n'ait en général de l'intérêt
& de l'agrément.
Pour aſſeoir ces différentes habitations,
il faut ſe déterminer par la nature du
terrein ; & cet examen engageant l'Auteur
dans des détails deſcriptifs , lui
donne occaſion de développer ſon talent
pour ſaiſir les grands tableaux de la na
ture. Voici entre autres un morceau fur
les montagnes qu'on lira avec plaiſir..
,, Tranſportez - vous d'un autre côté ,
& vous ne verrez qu'avec admiration "
ود la majeſté impoſante des montagnes.
;, De loin elles ne ſe font appercevoir
;, que par des traits à peine ſenſibles ,
,, que leurs diſtances & des tons vapo
reux lient avec l'horifon ; mais , con.
,, ſidérées de près , ce ſont des maſſes
énormes qui compriment & foulent
les entrailles de la terre. Une ſuite de
,, monts accumulés les uns ſur lesautres,
ſe perdent dansles nues,& leurs cîmes
bleuâtres ſe confondent avec les cieux ;
des vallons profonds & reſſerrés , dont
, les côtes dures & eſcarpées forment
"
"
ود
و د
و د
D
:
50 MERCURE DE FRANCE.
3, autantde précipices continus , les par-
3, tagent & les ſéparent. Dansleursbruf.
, ques & fréquens détours , ils forment
" des anglesfaillans & rentrans , preſque
,, toujours correspondans. Leurs divers
,, aſpects preſententà la fois tous les cli
,, mats & toutes les faifons. Des neiges
;, éternelles couronnent les fommets les
, plus élevés ,&y entretiennent un froid
3, vif & conſtant. Plus bas regne le prin
,, temps , la fraîcheur & fes charmes,
و tandis que les fonds font brûlés par les
१५ feux du foleil renfermés entre les gor
" ges: Ses rayons , cent fois réfléchis par
, les plans preſque verticaux du terrein ,
entretiennent une chaleur rarement
3, tempérée par le zéphir. D'un côté , le
,, fol eſt fertile & animé par la plus ac-
; tive végétation; de l'autre, ce ne font
que rochers arides &des bruyeres par.
3, ſemées dequelques buiſſons ſauvages&
,, rampans. Ici des mafſes ſuſpendues ,
" ſemblent détachées de la maffe géné-
,, tale; affifes à peine ſur les baſes frêles
§, & étroites qui les portent , entourées
, d'abymes profonds , que l'oeil le plus
, ferme n'oſe ſonder; la hardieſſe de
leurs faillies , leur hauteur inacceſſible
SEPTEMBRE. 1776. SI
, inſpirent le terreur,& enimpoſent au
,, ſpectateur étonné. Là , ce font des ros
3, chers merveilleux , des caſcades bruyari-
,, tes , des torrens impétueux. C'eſt dans
ود les sîtes de ce genre qu'on rencontre
, ces accidens finguliers & preſque ſur-
, naturels , tels que les antres ſauvages ,
les ténebreuſes, cavernes , les précipices
„ effrayans. C'eſt-là que la nature audacieuſe
& bouleversée affecte de ſe
,, mettre au-deſſus des loix de la phyſi,
s, que , auxquelles elle ne fauroit pour-
„ tant ſe ſouſtraire. Fiere de cette appa.
;, rente indépendance , il ſemble que
dans ſes écarts elle aitdédaigné ſamar-
, che ordinaire , qu'elle ne connoiſſe de
, bornes que celles de ſes caprices , ou
, que laiſſant ſon oeuvre imparfaite , elle
„ n'ait voulu produire qu'une ébauche
" informe , pour nous montrer dans ſon
,, ſublime déſordre de ſpectacle rare &
frappant d'une belle horreur." "
Peut-être dans ces fortes de deſcriptions
oratoires & poetiques , y auroit - il
quelque délicateſſe de goût à exclure les
mots techniques , tels que les anglesfail.
lans , rentrans , correspondans, &c. dont
la ſéchereſſe s'accorde mal avec les ex- ?
D 2
52 MERCURE DE FRANCE.
preſſions figurées qui les ſuivent & les
précedent.
L'Auteur caractériſe les différentes
ſortes de beautés qui conviennent aux
quatre eſpeces de jardins que nous venonsde
diftinguer. Ses idées ſontdirigées
par un goût exquis. Il veut que partout
on obéiſſe à la nature , & qu'on ne la
tourmente nulle part ; que tous les genres
d'embelliſſemens lui ſoient toujours fubordonnés.
Il condamne les imitations mef
quines & forcées , & la prétention de
tranſporter de grands objets dans unpetit
terrein , de faire des montagnes avec
quelques pelleréesde terre ,&des rivieres
avec un petit réſervoir. Ce talent de
peindre que nous avons déjà loué , ſe
retrouve fur-tout dans la deſcription des
effets ſi prodigieuſement variés que produiſent
les eaux dans un pays. Nous n'en
citeronsqu'un endroit pour terminer cet
article.
ود
Outre les effets réſultans de leur
5, maffe , de leur bruit & de leur mou
„ vement, les eaux acquierent encore
,, d'autres caracteres par leur couleur &
و د
leur ſituation. Elles rendent une perf-
„ pective plus fombre & plus myſté
SEPTEMBRE. 1776. 53
;, rieuſe , quand elles coulent fans bruit
"
"
& fans effort entre des arbres touffus
qui les ombragent. Leur tranſparence
,, donne de la légéreté & de l'éclat au
,, payſage , & leur limpidité eſt le char-
,, me des yeux. Un ravin déjà excavé
devient tous les jours plus déſaſtreux ,
,, par le dégât qu'occaſionne leur activité
prodigieuſe. Un abyme ténébreux
ſemble plus horrible par les eaux ternes
,, qu'il renferme dans ſon ſein , par les
fourds mugiſſemens queleur chûte fait
entendre ,& que , dans ſes cavités profondes
, les échos redoublent encore &
., portent au loin. L'aſpect d'un lac , dont
39
وو
و د
و د
و و
89
”
"
les eaux font épaiſſes & fangeuſes ,
,, augmente la triſteſſed'une perſpective
ſauvage. Enfin une riviere indolente
dans ſa marche , enveloppée de côtes
eſcarpées & hériſſées d'arides rochers ,
qui ſe laiſſe à peine appercevoir à travers
les vapeurs groſſieres& mal ſaines
,, qu'elle exhale , nous préſente un aſpect
mélancolique & dégoûtant qui nous
, repouſſe. "
"
"
"
L'Auteur oppoſe à cette impreſſion ſi
triſte, celle que fait fur nos fens la vue
d'un ruiſſeau qui ferpente dans une belle
prairie , & il conclut ainſi : ,, Quoiqu'on
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
1.
"
99
:
,, puiſſe ſe paſſer d'eaux dans la compo
ſition d'un jardin , quoiqu'elles n'y
foient pas abſolument néceſſaires , il
,, faut avouer qu'on les regrette tou-
,, jours , & que celui qui en manque
,, perd non ſeulement la variété qu'elles
,, y jettent , mais eſt encore privé d'un
,, des plus beaux objets , d'un des plus
„ précieux effets de la nature. Il n'eſt
pointde ſcenes ſi petites où elles ſoient
„ déplacées , &auxquelles elles ne prêtent
„ desgraces; il n'eneſt point de ſi gran-
و د
و و
و د
و د
des où elles ne figurent avec avantage,
„ qu'elles n'embelliffent , & dont l'expreſſion
ne puiſſe en emprunter plus
de force & de vivacité ; il n'en eſt pas
même de ſi brillantes auxquelles elles
ne puiſſent encore ajouter de l'éclat
„ Enfin, indépendamment des impreſ
fions qu'elles nous font éprouver , les
eaux plaiſentpar elles mêmes. On aime
, a les voir , on recherche les lieux où
„ elles ſe trouvent : elles répandent une
„ fraîcheur voluptueuſe ſur tout ce qui
و د
les environne , quand elles font bien
„ placées ; mais elles n'ont de la grace
que lorſqu'elles font libres, c'eſt à-dire
,, que quand , hors de toute contrainte ,
, du moins apparente, elles ſe trouvent
SEPTEMBRE. 1776 55
1
:
F
:
:
ود
dans les lieux où la pente du terrein a
dû les conduire. La liberté fait leur
„ premier agrément , après la ſimpli-
„ cité. "
Cet Ouvrage eſtimable & l'Eſſai fur
les Jardins , par M. Vatelet , font , fans
contredit , ce qu'on a écrit de meilleur
fur cette matiere. Elle eſt ici plus méthodiquement
développée ; mais la diction
eſt quelquefois incorrecte , & il ne faut
pas s'étonner que l'Artiſte n'écrive pas
toujours avec autant de goût que l'Académicien.
On eſt fâché de trouver dans
un bon Livre des rochers qui fe coëffent
&ſe bifurguent , des fleurs qui font la
coquetterie de la nature , &c. Mais ces
légeres taches nepeuvent nuire au mérite
de l'Ouvrage , & n'empêchent pas qu'on
ne doive ſavoir beaucoup de gré à l'Auteur
d'avoir prouvé un talent très-rare,
dans les Artiſtes même diſtingués , celui
de ſavoir écrire ſur ſon art.
Volfidor & Zulménie , conte pour rire ,
moral ſi l'on veut, & philofophique
en cas de beſoin; par Madame la
Comteſſe de *** ; volume in - 8°. A
Amſterdam ; & ſe trouve à Paris;
1
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
L
رو
"
ود
و د
1,
"
3”.
chez Delalain , Libraire , rue de l'an
cienne Comédie Françoiſe.
ود
:
:.
Au temps fameux des illuſions
d'une jeuneſſe éternelle ,& même des
Génies ; le plus aimable de tous , celui
qui regnoit ſur les autres , s'appelloit
Volſidor. Les voeux unanimes l'avoient
élevé à la puiſſance ſuprême : ily étoit
,, maintenu par des droits , & , ce qui
vaut encore mieux , par des agrémens.
Il avoit l'air de Mars & les traits de
l'Amour ; tout l'eſprit qu'un Génie
,, peut avoir. Son ame étoit noble , ſenfible
; fon imagination ardente ; ſes
idées vives; ſes ſentimens profonds.
Son empire dut être doux , indulgent
& juſte:c'étoit celui de la ſupériorité.
On dit qu'il parloit peu , & ce fut le
malheur du monde : il l'auroit inſtruit
fans l'affliger. On lui foutenoit qu'il
n'avoit point de défauts ; des Flatteurs
alors entouroient les Souverains : mais
"
و د
و د
و د
و د
و د
"
"
د و
ود il les laiſſoit dire, & ne les écoutoit
„ pas. Quelquefois il prenoit ſes goûts
,, pour des sentimens. Né avec des pafſions
impérieuſes , il eut beſoin de
, toute la forcede ſon caractere pour ſe
» commander toujours.Jamais il nepar-
و د
99
4 . SEPTEMBRE. 1776 57
"
"
"
"
ود
"
ود
,, donnoit ; c'étoit par orgueil qu'il ne
ſe vengeoit point. Quoi qu'il en ſoit ,
l'Univers l'adoroit ;& l'Univers gouverné
parlui ſe croyoit heureux.C'étoit
un Génie unique : beaucoup de jolies
femmes l'en aſſurerent; il reçut auffi
des complimens de celles qui ne
l'étoient pas. Il crut les aimer toutes ,
& fut , pendant quelque temps , très
léger dans ſes amours. " Vingt- fix
Maîtreſſes qu'il s'amuſoit à tromper ,
s'étoient apperçues qu'il trouvoit fort
plaiſant de l'être; elles lui faisoient ce
plaiſir là, On ne chantoit plus à ſa cour
que les charmes de la légéreté. Les Génies
font plus courtiſans que d'autres , lorf
qu'ils s'en aviſent , & tout contribuoit à
entretenir Volſidor dans ſon erreur. Mais,
malgré l'adulation , les faux préceptes,
les froids exemples , le joug de l'uſage ,
il fut éclairé par ſon ame &rendu à des
voeux délicats : il n'étoit pasdigne encore
de s'en applaudir. L'Amour ſe vengeoit
du Génie. Maître de l'Univers , la cour
la plus brillante , le faſte, la magnificence
, la gloire l'environnpient; & tout
cela ne rempliſſoit point le vuide de ſon
coeur. Toujours diſtrait ,jamais confolé,
poſſedant tout , il ne tenoit à rien. En-
DS
1
58 MERCURE DE FRANCE.
:
1
וי
nuyé du préſent , inquiet ſur l'avenir ,
mécontent de lui même, ſoupirant après
un bien dont il ſe faisoit la plus douce
image, & qu'il n'eſpéroit pas ; il avoit
des ſujets , des maîtreſſes , le pouvoir
abfolu , & point de bonheur. Enfin Volfidor
, pour ſe dérober à tout ce qui l'affligeoit
, chercha des diſtractions dans les
voyages. Depuis des ſiecles le Génie
Puce l'invitoit à venir le voir. Sa cour
étoit célebre par ſa prétendue gaieté , ſon
incroyable galanterie & ſes plaiſirs multipliés
, ou du moins ces diſtractions tumultueuſes
, que quelquefois on prend
pour eux. Volfidor crut qu'il y charmeroit
fon ennui. Le jour du départ eft
fixé : mille chars auſſi brillans & plus
légers que celui du ſoleil, s'élangent à
travers des flots de lumiere, fur des nuages
tranfparens , & des chevaux aîlés
entraînent le Génie & ſa ſuite dans le
vague des airs , qui ouvrent ſous leurs
pas des routes inconnues. L'or , les pier-
Teries , les diamans étinceloient de toutes
parts. Le cortége étoit magnifique ; mais
leGénie n'en étoit pas plus heureux. Il
fit le traiet, qui étoit de fix mille lieues ,
en quatre minutes ; & le chemin lui
parut long.Arrivédans les Etats dePace ,
SEPTEMBRE. 1776. 59
il éblouit, il fixa tous les yeux; il fut
reçu en Souverain du Monde. Puce
n'épargna point les démonstrations. ,, Il
avoit le ton affectueux , des manieres
„ aſſez agréables , un luxe déſordonné ,
„ un jargon découſu , quelquefois bril-
„ lant ; de l'aiſance, une forte de gaieté,
„ Sa figure , très - inférieure à celle de
» Volfidor , ne laiſſoit pas que de plaire.
Ses yeux étoient vifs comme ſes geſtes.
» On appercevoit dans ſa taille quelques
irrégularites ; mais il avoit des graces.
„ Il étoitbon Prince , un peu colere , très-
„ obſtiné , d'une humeur inégale, Per-
> ſonne n'étoit plus ſémillant ; il ne mar
choit guere , il fautoit preſque toujours ;
cela faifoit grand plaifir à ſes ſujets.
„ Par exemple , le jour de l'arrivée de
,, Volfidor , il ne ſe ſentoit pas de joie ;
,, il danſa quarante chacones , pluſieurs
,, allemandes , une entre autres lorſqu'il
,,le conduifitdans ſon appartement ; &
" il retourna dans le ſien en danſant des
,,périgourdines. Quand fon Conſeil pa
,,roiſſoit embarraſſe , il le faiſoit danſer
,, à n'en pouvoir plus; & après cela il
,,opinoit à merveille. Ce n'eſt pas que
,, Puce n'eût de la ſagacité. Son travail
,, étoit facile. & ſa pénétration ſurpre
60 MERCURE DE FRANCE.
و د
nante. C'étoit lui qui inventoit toutes
,, les modes ou qui les perfectionnoit ;
,, ſes Miniſtres en raiſonnoient avec lui
lorſqu'il ne danſoit point. Il ſuffifoit a
cet important détail; mais , à ſes bon-
,, nes fortunes , il n'y pouvoit ſuffire. Le
,, charme d'une élégance qu'on s'effor-
,, coit envain d'imiter , tournoit toutes
,, les têtes ; néceſſairement on devoit l'ai-
,, mer à la folie ; & l'on n'y manquoit
,, pas. Une Fée adorable , la ſeule qui lui
,, tint rigueur , étoit la ſeule qui lui eût
„ inſpiré de l'amour. Elle regnoit ſur un
,, Peuple charmant , dont elle étoit la
,, gloire & les délices. Jolie & fraîche ,
,, comme l'eſt une Fée à vingt ans, par
,, ſes grâces , ſon eſprit, ſa bonté , elle
,, enchantoit l'Univers. Sa figure & fon
,, amel'avoient fait nommer Céleste. Puce ,
„ conféquent une fois , l'avoit vue &
,, l'avoit adorée. Il ne ceſſoit point de
,,changer de Maîtreſſes. Il ne portoit
„que ſes couleurs. Elle avoit adopté la
„ couleur puce , & , par galanterie , il en
,, avoit pris le nom. Il ne fortoit qu'avec
,, un noeud d'épaule , un noeud d'épée &
,, une écharpe de diamans puce. Malgré
,, toute la recherche de ſa parure , il
, n'étoit pas fait pour lui plaire. L'HySEPTEMBRE.
1776.
, men venoit d'enchaîner cette Fée char
3, mante avec un Génie , l'amour & l'ad-
,, miration de ſes Sujets. Il ne ſe connoif
,, ſoit point en pompons ; mais il avoit
,, toutes les vertus : le coeur de Céleste
,, en étoit la récompenſe ".
Céleſte étoit arrivée preſque auſſi - tôt
que Volfidor à la cour de Puce. On vit
auſſi venir dans cette cour le Prince Doguincourt
ſous une métamorphoſe un
peu étrange , mais qui ne doit pas furprendre
dans le paysdes Fées. CePrince ,
accablé de douleurs & de chagrins , les
confia au Génie Puce qui , comme on
s'attend bien , propoſa à Doguincourt ,
pour diſſiper ſes ennuis , de danſer un
menuet. L'imagination enjouée de l'Auteur
de ce Conte ajoute pluſieurs autres
traits finguliers pour achever la peinture
ou , ſi l'on veut,la charge d'un ridicule ,
qu'il ne feroit peut-être pas difficile de
rencontrer dans la ſociété. Pope , dans
ſes Epîtres morales , nous cite le Lord
Lanesbrow , qui étoit ſi paſſionné pour la
danſe , que l'âge & la goutte ne purent
lui ôter ce plaiſir. A la mort du Prince
de Danemarck , époux de la Reine Anne
d'Angleterre , il demanda à cette Reine
une audience particuliere: c'étoit pour
6 MERCURE DE FRANCE.
kui repréſenter qu'elle feroit très bien de
danſer , afin de conſerver ſa ſanté & dis+
fiper ſon chagrin. Cette afrecdote &d'autres
que nous pourrions rapporter , mais
que le Lecteur ſe rappellera , rendent
plus intéreſſans les traits allégoriques
critiques ou moraux dont eſt ſemée la
rélation des voyages du Prince des Grés
nies. CePrince qui voyageoit pour trou
ver ce qu'il n'avoit pu rencontrer dans
fes propres Etats, une Epouſe franche ,
ſenſible , qui l'aimât pour lui-même , &
mit fon bonheur dans la pratique de ſes
devoirs , ſéjourna d'abord dans les ré
gions aériennes : ſes recherches ne furent
pas heureuſes. C'étoit par-tout de l'art ,
des prétentions , peu de ſenſibilité , point
de franchiſe. ,, Suis je donc condamné ,
;, s'écrioit il dans l'amertume de ſon cha
,, grin , à former des voeux éternels pour
,,un être imaginaire ? Quoi ! toujours
,,des viſages ſi bien arrangés , qui pref
,, que tous ſe reſſemblent ; un maintien,
des propos qui n'appartiennent qu'a
,,l'uſage ; un bon ton , qui fait qu'on
n'en a point à ſoi; des geſtes étudiés,
,, des careſſes fauſſes , des complimens
,,fades, des gens d'eſprit qui s'écoutent,
des fots qui parlent, des raisonneurs
:
1
SEPTEMBRE. 1776. 63
,,que l'on n'entend jamais! Je n'ai oui
,, dire à des Sylphides, qui paſſent pour
,, être inſtruites , que du mal les unes
„des autres: elles ſe piquent de délica,
„ teſſe , même de générosité. Cependant
,, enlever un Sylphe à une jolie Maît
treſſe , eſt un triomphe. On ne ſe ſout
;, cie pas de lui ; il ne s'apperçoit pas de
,,cela. On eft barbare pour fatisfaire ſa
,vanité. Deſcendons chez les mortels".
En un clin d'oeil il s'y tranſporta. Il avoit
été bien lorgné , bien fêté , bien agacé
parmi les Sylphides (plus encore pour
fon rang, peut être que pour ſa perſonne)
la même choſe lui arriva fur le globe
terreſtre. Quelquefois il y voyageoit int
cognito. Alors , malgré l'extérieur le plus
féduisant , malgré ſes qualités , quoi qu'il
s'exprimât avec grâce , quoi qu'il n'hu
miliat perſonne , & que l'on ſe crût de
l'eſprit toutes les fois que l'on cauſoit
avec lui , les envieux n'en convenoient
point. Beaucoup de femmes prenoient fa
modeſtie pour de l'embarras. On ne le
citoit guene. Les petites Maîtreſſes ſoutenoient
que ſes habits & ſes voitures
étoient trop fimples ; les Pédantes trou
voient ſa converſation trop naturelle.
Quelques Précieuſes lui reprochoient de
64 MERCURE DE FRANCE.
1
n'avoit point de jargon. Les Savans hauf
foient les épaules , parce qu'il n'avoit
point de morgue; les Philoſophes , parce
qu'il n'affichoitaucun ſyſtême. Les Beaux-
Eſprits , dont il ne mendioit point les
fuffrages , n'avoient garde de l'admirer.
Paroiſſoit-il environne de la ſplendeur de
ſon rang ? les femmes lui faisoient bien
des mines ; les hommes lui diſoient bien
des fadeurs. Les Académies venoient le
ſupplier de leur faire l'honneur d'accepter
une place parmi elles : mais ce que l'on
n'auroit point offert au Génie dépourvu
de titres , le Souverain du monde le dédaignoit.
On lui amena des Sages qui
ne croyoient à rien , pas même aux
vertus ni à l'amour. Après qu'ils eurent
bien diſſerté , il les plaignit& ne les revit
plus. Pluſieurs fous triftes , qui n'avoient
de Maîtreſſes que par air , ne le réjouirent
pas davantage. La ſociété , qui pardonnoit
tout , hors les ridicules , le ſentimentdevenu
un mot de perfifflage , le
caprice faiſant loi, & le mépris des préjugés
le ſurprirent. Il y avoit des vices
de bonne compagnie. Ceux là étoient les
bien venus ; & les deux fexes en général
lui parurent inconféquens , frivoles , plutôt
foibles que méchans. Sansprincipes ,
ils
<
1
SEPTEMBRE. 1776. 65
As faifoient le bien; le mal , ſans énergie
; l'amour , ſans être ſenſibles , & par
fois des noirceurs fans remords. Le Génie
devenoit miſanthrope. Souvent il cherchoit
à s'abufer : cela lui étoit plus difficile
qu'à un autre. Lorſqu'il ſe rendoit
inviſible , il perdoit juſqu'au doute, juſqu'à
l'erreur , & ſe trouvoit plus malheureux.
Combien de prudes qui n'étoient
pas ſages! de coquettes très- ennuyeuſes !
Combien d'êtres factices ! & qu'il en vit
peu d'aimables ! Un très - petit nombre
d'hommes lui ſemblerent dignes d'en
porter le nom. Ceux qui l'honoroient le
plus , vivoient la plupart ignorés , obfcurs
, ſans diſtinction & fans fortune.
Volfidor révolté , ému profondément ,
les combla de ſes dons. Certain qu'ils
avoient préféré le malheur même aux
baſſeſſes de l'intrigue , il les deſtina à
occuper de grandes places; & ils furent
plus touchés encore de ſon eſtime. Voilà ,
ajoute l'Auteur de ce Conte , ce qu'un
Monarque ne rencontre pas ſouvent;
auſſi voyageoit - il. Quelques femmes que
l'on calomnioit avec fureur , l'enchanterent.
Indulgentes , fans affectation ,
courageuſes en amitié , conféquentes ,
nobles , déſintéreſſées dans leur conduite,
E
L
1
L
66 MERCURE DE FRANCE.
confervant un caractere au milieu du
tourbillon , malgré la mode , en dépit de
tout , de l'injuſtice qui ne les affectoit
point, des méchans qui ne parvenoient
point à les aigrir, de la fauſſeté à qui
elles n'oppofoient que de la franchiſe ,
& des égoïſtes qui les trouvoient romaneſques
: elles durent l'intéreſſer. Cependant
ce n'étoit point encore ce qu'il cherchoit.
Il parcourut les campagnes. Elles
lui offrirent des tableaux bien touchans ,
des amours fideles , des amitiés ſinceres ,
des coeurs appartenans à la nature , une
joie vraie , une expreffion naïve , des
plaiſirs purs. Mais, viſitant tous ceux qui
habitoient ce ſéjour tranquille, il apperçut
trop ſouvent la beauté & la vertu au ſein
de la plus affreuſe indigence. Ses bienfaits
les rendirent à la vie : des larmes
de reconnoiſſance l'en payerent. Il fit des
heureux & crut l'être.
Un jour ſes réflexions le conduiſirent
au bord d'une forêt ; un ſommeil magique
vint l'y ſurprendre, & des fonges
plus magiques le prolongerent. Mais
quel fut fon reveil! quel moment ! quelle
ſurpriſe ! A travers les feuillages entrelacés
, il apperçoit une jeune mortelle
qui reſſembloit à une Déelle. La ſimpliSEPTEMBRE.
1776. 67
cité de ſa parure ajoutoit encore à ſes
charmes. Un taille de Nymphs , un teint
éblouiſſant , nul apprêt , de la beauté ,
des graces , cet embarras , qui en eſt une
de plus , des traits fins , réguliers , un
fourire céleste , le regard le plus touchant
, des yeux bleus , des paupieres
noires , des cheveux blonds-cendrés , rattachés
avec des treſſes de roſes ; telle eſt
la foible image de Zulménie , de celle
qui enivra tout-à-coup l'ame & les ſens
de Volfidor. Il faut voir dans l'Ouvrage
même la peinture touchante de ſon coeur ,
de ſa ſenſibilité , de ſes vertus. Le Génie
Volfidor , qui avoit éprouvé que la fouveraine
puiſſance , les richeſſes , la gloire ,
l'amitié même ne peuvent ſuffire à notre
ame , goûta , après bien des recherches ,
des peines &des ſoupirs, le bien qu'il
ſouhaitoit le plus ,& qu'il n'avoit jamais
ofé eſpérer; cette ivreſſe reciproque , cet
entier abandon , ce trouble , ces craintes ,
ces peines qui ſontdes plaiſirs, la ſatiſfaction
d'animer ſeul ce qu'on idolâtre ,
le bonheur de faire le ſien , le premier
de tous les biens pour un coeur amoureux
& ſenſible. Ces peintures variées
d'un véritable amour , font ici accompagnées
de deſcriptions riantes, de criti-
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
ques fines de quelques - uns de nos ridi
cules , & d'une certaine philofophie de
moeurs du goût de notre frecle. C'eſt par
tous ces moyens que l'ingénieux Auteur
de ce Conte à fu racheter le merveilleux
de la Féerie , dont laplupart des Lecteurs
de Romans paroiſſentaujourd'hui un peu
revenus . :
Le volume qui renferme le Conte de
Volfidor & de Zulménie , eſt ſuivi d'un
autre volume intitulé ; Mélange de poësies
fugitives & de proſeſans conséquence. L'ai
mable gaieté a préſidé à ce recueil de
poëſies. Sa flamme légere en anime tous
les accens & fe communique au Lecteur
qui , perfuadé que la gaieté eſt le baume
de la vie, eſttrès-diſpoſé àmêler ſa voix
à celle du Poëte,pour chanter l'éloge de
la Folie. ! :
Charine des mortels & des Dieux,
Folie , aimable enchantereſſe ,
Tu ſais même embellir les jeux
Le plaiſir naft de ton ivreſſe.
Je me donne à toi pour toujours
Je te prefere à la tendreſſe.
Répands la gaité ſur mes jours ,
Et j'aurai plus que la ſageſſe.
C'eſt en attendant ton retour
:
۱
SEPTEMBRE. 1776. 69
:
: Que les pauvres Amans ſommeillent.
La raiſon ſeule endort l'amour :
Ce font tes grelots que l'éveillent.
Pluſieurs Lecteurs François ne voudront
peut etre pas ſe reconnoître au
portrait que le poëte a fait des François ;
mais tous applaudiront du moins à l'enjouement
& à la légéreté des traits.
1
Tous vos goûts fout inconfequens :
Un rien change vos caracteres ;
Un rien commande à vos penchans.
Vous prenez pour des feux ardens ,
Les bluettes les plus légeres.
La nouveauté , fon fol attrait,
Vous enflamment juſqu'au délire :
Un rien ſuffit pour vous ſéduire ;
Et l'enfance eſt votre portrait.
Qui vous amufe , vous maîtriſe :
Vous fait-on rire ; on a tout fait ,
Et vous n'aimez que par ſurpriſe.
Vous n'avez tous qu'un ſeul jargon ,
Biem frivole , bien incommode :
Si la raiſon étoit de mode ,
Vous auriez tous de la raifon.
Deux Féeries en dialogue ſuivent ce
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
recueil de poëſies. L'une eſt intitulée:
La haine par amour. Une Fée généreuſe ,
pour avoir accordé ſa protection à deux
Amans pourſuivis par des Fées implacables
, eft condamnée par elles à tourmenter
deux ames également honnêtes ,
également tendres & délicates. Cet accord
lui parut long-temps impoſſible. Elle
le trouve cependant , & ſe ſoumet à la
peine qui lui eft impoſée. Elle éleve en
conféquence une jeune Princeſſe nommée
Zaménide , douée de tous les charmes
qui peuvent ſéduire , & ne s'en doutant
pas. Les Fées qui avoient préſidé à ſa
naiſſance lui avoient donné le coeur le
plus ſenſible. Il faut pourtant qu'elle
ignore ce que c'eſt quel'amour , & qu'elle
ſe croie odieuſe à l'amant le plus pafſionné.
Cette ſituation amene pluſieurs
ſcenes variées de ſentiment. Mais la plus
finguliere fans doute , & celle que l'on
ne peut eſpérer de voir quedans le pays
de la Féerie , eſt le moment où l'Amant
de Zaménide , pour l'intérêt même de ſa
paffion , demande à l'Amour des forces
pour exprimer la haine , & l'implore
pour que celle qu'il adore le déteſte &
l'oublie.
Dans la ſeconde Féerie, intitulée : Le
ر
SEPTEMBRE. 1776. 71
Rosier parlant , une jeune Princeſſe eſt
condamnée , pour arriver au bonheur ,
à n'aimer qu'un objet qui paroiſſe inanimé.
Ce volume eſt terminé par un petit
écrit qui a pour titre : Moins que rien. Cet
écrit , où l'on rapporte une converſation
de pluſieurs perſonnages , de moeurs &
de caracteres différens, a la vivacité &
l'intérêt du Drame. Il contient une courte
apologie du beau ſexe, & une cenſure
vive & enjouée de ces pédans atrabilaires&
de ces fauſſes prudes , qui croient
bien mériter de la ſociété en rabaiſſant
les femmes qui en font la portion la plus
intéreſſante , que le ciel fit naître non
ſans doute pour régenter les humains,
mais pour les adoucir , leur plaire , leur
procurer des jours de bonheur & des
exemples de vertu. O femmes ! objets
chers ,& qu'il n'appartient qu'à une ame
vile de déprimer , la ſociété n'a de lien
que par vous ! La bonne foi, la can-
„deur & mille autres vertus triomphent
,,de votre éducation. On la néglige :
mais la main de l'homme ne peut
,,éteindre le rayon de la divinité. Vous
,, avez des lumieres naturelles , & le
courage d'en acquérir , quoique les
"
ود
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, ſuccès ne vous ſoient pas permis. Quand
il vous plaira , vous aurez les forces
néceſſaires pour égaler le ſexe dont
les premieres années ne font pas perdues
pour l'étude Vous arrivez au but
,, pendant qu'il calcule les diſtances ; &
و د
le terrein qu'il fillonne avec effort ,
,, vous le parcourez légérement. Preſque
,,tous vosdéfauts fontle crime des hom-
,, mes , de ce ſexe vain , qui prend ſon
,, ufurpation pour des droits , & votre
و د
ود
"
"
bonté pour de la foibleſſe. Ce font vos
,, charmes qui l'attirent; ce ne ſont point
,, vos qualités & c'eſt vous qu'il accuſe
,, d'être frivoles. Il vous condamne à
,, l'ignorance , ſous peine du ridicule. Il
calomnie la ſageſſe qui lui réſiſte , fait
feindre des ſentimens ; & fi vous y
,, croyez , le mépris,l'ingratitude font le
,, prix du bienfait. Il vous redemande
l'honneur dont il vous à privées , ce
,, dépôt qu'il vous confie & qu'il vous
,, arrache ; & penſe ne vous rien devoir ,
,, quoiqu'il vousait tout ravi. Votre con-
,, fiance , vos facrifices & ſes ſermens ne
,, l'engagent pas enversvous. Il n'oferoit
,, tromper un être du même ſexe que
,, lui. Mais vous n'oppoſez à la mauvaiſe
,, foi que l'honnêteté ,les larmes , le mal-
"
SEPTEMBRE. 1776. 73
,, heur ; & ce ſexe cruel , s'il eſt ſûr de
,,l'impunité , ne connoît le même pas
,,repentir. L'union , qui devroit être la
,,plus délicieuſe, devient la ſource de
"
و د
vos peines ; j'oſerai le dire , de vos
,, fautes. La nature en gémit , la raiſon
,, s'y oppoſe , & l'Etre Suprême n'a pas
,, pu le vouloir. Il donna une compagne
,, à l'homme ; il ſe plut à l'embellir , & ce
,, fut le préſentd'un Dieu. Il ne dit point:
,,je te livre une eſclave ; tu ne pour-
,, rois la mériter , je te permets de l'as-
,, ſervir. Il dit: je t'aſſocie une créature
,, digne de moi; je n'ai plus rien à faire
,, pour ton bonheur , ni même pour ma
,, gloire.... Et il ne fit plus rien ".
Les Rêveries d'un Amateur du Colisée ,
ou les Femmes fans dot.
O moeurs du ſiecle d'or ! O chimeres aimables!
Ne pourrons-nous jamais réaliſer vos fables ,
Et ne connoftrons-nous que l'art infructueux
De peindre la vertu ſans être vertueux !
L. C. D. B.
Broch. in 80. A paris , chez Ruault,
Lib. rue de la Harpe.
SE5 . :
>
74 MERCURE DE FRANCE.
Cet écrit a deux objets , le premier de
faire connoître les avantages qui réfulteroient
pour le bonheur public, ſi l'on
publioit une Loi qui ordonnat que les
femmes déſormais n'apporteroient aucune
dot à leurs maris , & qui permit à
tous les Citoyens , & même aux Nobles ,
de choiſir leurs épouſes dans telle claſſe
qu'ils jugeroient à propos , & cela dès
l'âge de 21 ans,ſans pouvoir jamais être
traverſés par aucune eſpece d'autorité,
Un des premiers fruits de cette loi ſeroit
de rendre la population plus active , &
de contribuer au bonheur du pere de
famille qui auroit pluſieurs filles. Il ne
ſeroit plus inquiet ſur leur fort ; il les
éléveroit avec ſoin; il les careſſeroit avec
tendreſſe ; & il verroit avec la joie la plus
douce, dans les charmes naiſſans de ſes
enfans , le gage aſſuré de leur prochain
établiſſement , & les reſſources les plus
heureuſes pour fon crédit, pourſafortune
& pour ſa vieilleſſe. Il n'y auroit plus de
parens aſſez injuftes & affez cruels pour
forcer des filles , & ſouvent des filles
comblées de grâces & de charmes , de ſe
faire Religieuſes. On ne peut s'empêcher
de frémir ici , avec l'Auteur de cet
écrit, quand on fonge qu'il y a dans le
SEPTEMBRE. 1776. 75
Cloître des filles charmantes qui meſurent
avec des yeux égarés la hauteur des
murailles où elles font enfermées ; qui
verſent des torrens de larmes , qui tombent
dans des douleurs muettes & ſtupides
, & qui , pour ſortir de leur état
violent & cruel , n'ont d'autre iſſue que
le tombeau.
Dans le ſyſtème où les femmes n'ap.
porteroient d'autre dot à leurs maris que
de la beauté & des talens cultivés , les
jeunes filles jolies auroient un très-puisfant
motif d'être ſages. La beauté ſeroit
pour elles un des dons lesplusprécieuxde
la nature; au lieu que dans nos moeurs actuelles
c'eſt ſouventunpréſent très-funeste.
Dans les rangs inférieursde la ſociété ,
labeautéengage un très-grand nombrede
femmes dans le déſordre. Perſuadées que
fans fortune les agrémens de la figure ne
font bons à rien pourle mariage , les jolies
filles de nos Artiſans ne réſiſtent point
aux jeunes ſéducteurs qui ſe préſentent,
Le premier pas franchi , elles ne ſavent
plus s'arrêter ; bientôt elles diſparoiſſent
de la maiſon de leurs peres , & viennent
dans les grandes Villes augmenter le
nombre des Courtiſannes. Dans les rangs
ſupérieurs de la ſociété , la beauté eſt
76 MERCURE DE FRANCE.
1
encore un préſent funeſte. Rarement une
jolie fille épouſe l'homme qu'elle aime
le plus ; c'eſt toujours au plus riche de
ſes Amans qu'elle eſt livrée. Avec un
mari qu'elle n'aime point , une femme
peut- elle avoir des moeurs ? & quand
elle ne peut s'eſtimer elle-même , peutelle
être heureuſe ? Cette loi des femmes
fans dot ſeroit donc un moyen de réconcilier
les moeurs & la beauté. De plus,
dans ce ſyſtême enchanteur , où il feroit
permis à un jeune homme de choiſir de
bonne heure celle qu'il ſe deſtine pour
épouſe , la beauté deviendroit la gardienne
des moeurs. Unjeune homme qui
commence ſes relations avec les femmes,
par le commerce des Courtiſannes , vainement
formeroit enſuite une inclination:
il eſt totalement perdu pour les
bonnes moeurs. Au lieu que celui qui
commence ſes relations avec les femmes ,
par l'inclination la plus tendre pour une
fille de ſon âge , ſe reſpecte autant qu'il
la reſpecte elle même. Entouré en quelque
forte par tous les charmes de fa maîtreſſe
, il eſt défendu par eux de laféduction
des autres femmes. Quel empire
d'ailleurs un pere n'auroit-il pas fur fon
fils par l'entremiſe d'une maîtreſſe ! Tous 1
SEPTEMBRE. 1770. 77
1
les Citoyens , peres de familles , qui
habitent la même Ville , pourroient ſe
rendre mutuellement les plus grands fervices
, en chargeant leurs filles d'avertin
leurs amans des torts qu'on leur repro,
che. Les réprimandes des peres ſont pour
l'ordinaire ſi dures , ſi violentes , que rarement
elles obtiennent des fils ce que
les peres voudroient ; mais s'ils employoient
l'organe d'une maîtreſſe pour
propoſer à leurs fils les réformes qu'ils
defirent dans leur conduite , ils reuſſiroient
infailliblement.
!
L'hypotheſe de la loi ici propoſée ,
en dépouillant toutes les femmes des
biens de la fortune , les réduit , ſans distinction,
à la poſition laborieuſe du jeune
Artiſte qui a une fortune à faire. Mais
en forçant les femmes d'acquérir des talens
, on augmente leur bonheur , on
éténd l'empire de leurs charmes , on leur
aſſure des confolations & des douceurs
dans leur vieilleſſe. <<
-Nous ſommes d'accord avec vous ;
dira-t-on à l'Auteur du projet , que dans
votre ſyſtême toutes les filles qui auront
de la beauté feront aſſurées d'être établies
,& cet avantage conſidérable eſt un
78 MERCURE DE FRANCE.
"
motif très - preſſant pour que votre ſys
tême ſoit admis : mais que ferez - vous
des laides ? L'Auteur répond que fort
ſyſtême une fois établi , il n'y aura plus
de laides femmes. Quoique je four
niſſe , dit-il , aux jolies filles un motif
„ très-preſſant de ſe perfectionner , les
laides auront un motif encore plus
„ preſſant de s'inſtruire; il fera queſtion
pour celles ci de faire oublier quelques
traits désagréables qu'elles auront dans
la figure, par la ſupériorité des talens
» & des grâces. On s'accoutume au viſage
le plus beau. Mais , dans une femme ,
l'art de ſe faire admirer par une dé
marche noble, de prendre dans toutes
les poſitions une attitude gracieuſe , de
„n'avoir rien de gauche dans le mouve
ment des bras , de ſourire à propos , de
ſe taire avec eſprit , de parler avec
„ agrément , de montrer un intérêt flatteur
à tout ce qui ſe dit autour de ſoi ,
de développer enfin toutes ces grâces
fans affectation, cet art charmant , divin
, & qui eſt ſi rare , exerce ſur les
hommes un enchantement continuel &
„ toujours nouveau. Une laide qui auroit
toutes les graces dont je viens de par.
ler, dont l'eſprit feroit encore nourri
: SEPTEMBRE. 1776. 79
» par la lecture , & qui ſachant la muſique
„ parfaitement , chanteroit & s'accom
„ pagneroit elle - même , d'une maniere
ſupérieure , avec le clavecin ou la gui-
„ tarre , une laide auſſi intéreſſante ,auſſi
charmante , feroit certainement oublier
„ les imperfections de ſa figure, & trou-
„veroit encore plus d'admirateurs que la
plus belle femme qui ne ſeroit point
ornée , comme elle , de la ſéduiſan-
„ te parure de tous ces talens enchanteurs"
.
L'Auteur de la loi propoſée prévient
ici une grande objection , en faiſant voir
que de toutes les filles du Royaume , ce
ſeroit les filles de qualité à qui ſon
ſyſtême ſeroit le plus favorable. Les
grands Seigneurs n'ayant plus à prétendre
, en ſe mariant , aucune augmentation
de fortune , épouſeroient preſque toujours
une fille de leur claſſe. Où trouveroientils
une demoiselle mieux élevée & plus
aimable qu'une fille de qualité ? En fuppoſant
d'ailleurs que cette liberté ent
quelques inconvéniens , comme les bonnes
moeurs doivent être préférées , ſans
ménagement , à tout autre motif, il vaut
beaucoup mieux qu'une femme de baſſe
extraction &d'une beauté extraordinaire
80 MERCURE DE FRANCE.
ſoit l'épouſe d'un Grand , que de voir ce
Grand vivre publiquement avec cette
femme , en qualité de maîtreſſe , tandis
qu'il a une épouſe chez lui. Il y a plus ;
pour le bonheur public beaucoup plus
digne de conſidération que l'orgueil des
Grands , il ſeroit fort à déſirer que les
trés-belles femmes qui naiſſent dans les
claſſes inférieures , fuſſent mariées toutes
de maniere à contenter leur vanité ,
afin de ſauver à la ſociété le mal qu'elles
y feroient en qualité de courtiſannes.
L'Auteur n'ignore pas toutes les objections
que l'on pourroit faire contre
les loix qu'il propoſe, & n'entreprend
point de les refuter , cela le conduiroit
trop loin ; il conſent même qu'on le conſidere
comme un Prédicateur qui ſe fatigue
fans fruit; &, dans cette ſuppoſition,
il continue de faire voir les avantages
multipliés de ſon nouveau ſyſtême delégiflation
, dans l'eſpérance peut être que
dans deux ou trois mille ans d'ici , le
luxe étant moins actif, & le tribunal de
l'opinion ayant enfin perdu un peu de
fon autorité , on pourra adopter les réformes
qu'il propoſe.
ر ک
i
Dans la ſeconde partie de ce même
Ou
SEPTEMBRE. 1776. 81
:
Ouvrage , l'Amateur du Coliſée décrit
les amufemens du genre le plus intéreſ.
fant & le plus noble qu'on pourroit donner
à la Nation, dans le Coliſée. Toujours
échauffé par l'amour du bien public ,
il change cet édifice, aujourd'hui le rendez
- vous des oiſifs & des courtiſannes ,
en un temple dela vertu. Il y fait prononcer
par le Magiftrat l'éloge de ceux qui
ont bien mérité de la patrie ou de la
ſociété. Cet éloge ,dans lequell'Ecrivain
nous rappelle avec ſentiment pluſieurs
belles actions de nos Concitoyens , ne fait
pas moins d'honneur àfon coeur qu'à fon
eſprit: Il nous donne enfin à la place de
ces niaiſeries offertes à la curioſité du
Parifien , le ſpectacle enchanteur de la
vertu honorée par des hommages publics,
Il eſt fâcheux que tout ceci ne ſoit qu'un
beau ſonge.
:
Guillaume de Naſſau , ou Fondation des
Provinces - Unies; par M. Bitaubé , de
l'Académie Royale des Sciences &
Belles - Lettres de Berlin, Nouvelle
édition; conſidérablement augmentée
& corrigée. Volume in-80 très-bien
imprimé , & orné d'un frontifpice
deſſiné & gravé par J. M. Moreau le
F
82 MERCURE DE FRANCE.
jeune. A Paris , chez Prault , Imprim
Quai de Gévres.
P
L'action que M. Bitaubé s'eſt propoſée
dans ce poëme en proſe , diviſé en dix
chants , eſt Guillaume fondant la Répu
blique des Provinces Unies. Cette action
ſe termine à l'union d'Utrecht. Tout ce
qui eſt au-delà n'entre dans le plan que
comme en perſpective. L'Ecrivain s'eſt
placé au milieu de l'action ; le noeud eſt
en récit; les obſtacles & le dénouement
arrivent à peu près dans le cours d'une
année.
La premiere édition de ce poëme a été
publiée en 1773 , & on a rendu juſtice
au choix du ſujet , qui a cette grandeur
digne de l'épopée & cette importance
indépendante de tout intérêt, de tout
ſyſtême , de tout préjugé national. En
effet , la haine de la tyrannie eſt ſi générálement
enracinée dans les coeurs , que
le ſpectacle d'une Nation qui la combat
& qui en triomphe , ne peut être étranger.
L'Auteur , écrivain laborieux & qui
ne néglige rien decequi peutlui mériter
de plus en plus l'eſtime des Gens de
lettres , a fait dans cette nouvelle édition
des changements & des corrections
SEPTEMBRE. 1776. 83
:
+
qui contribueront à tendre la lecture de
fon poëme plus intéreſſante. L'hiſtoire
lui a fourni de nouveaux matériaux, &
il a mis à profit de nouveaux embelliffemens
que lui préſentoit l'imagination.
M. Bitaubé a fur-tout réuſſi à jeter plus
d'action dans le poëme. Une partie confidérable
de ſes corrections regarde le
ſtyle , qui , en pluſieurs endroits , paroiffoit
trop coupé & chargé d'inverſions
peu naturelles.
1
Un dialogue eſt ici ſubſtituéà la préface
dela premiere édition. Dans ce dialogue ,
qui eſt ſuppoſé être entre l'Auteur & un
Journaliſte , M. Bitaubé ſe fait faire les
principales objections ou critiques , dont
le fond & la forme de ſonQuvrage pouvoient
être ſuſceptibles. Est- ce une hiftoire
, un roman , ou un livre d'un genre
nouveau? lui demande: le Journaliſte
L'Auteur répond qu'il n'en fait rien , que
c'eſt au Public à le nommer ; d'ailleurs
qu'il s'embarraſſe peu du genre , & qu'il
eſt de l'avis de celui qui a dit qu'il n'y
avoit de mauvais que legenre ennuyeux.
Alors , réplique le Journaliſte , on dira
que c'eſt un poëme en proſe, ce qui
amene des difcuffions fur ces fortes de
poëmes. Il en réſulte que M. Bitaube
?
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
و د
prétend ſeulement avoir écrit en profe
poëtique. ,, Cette profe , continue t-il ,
,, eſt auſſi noble & quelquefois plus har-
,,die que la proſe oratoire:ſes inverſions
„peuvent être plus fréquentes & plus
,,audacieuses; ſes épithetes plus nom-
,, breuſes & plus pittoreſques. Elle n'a
,, pas beſoin , autant que le ſtyle ora-
,, toire , de cacher l'art : cependant il
,, ne lui conviendroit pas de revêtir tous
,,les ornemens de la poëfie; elle fortiroit
de fön genre & deviendroit ampoulée.
On pourroit la placer entre la poëſie
& le genre oratoire , puiſqu'elle emprunte
quelque choſe de l'une & de
,,l'autre. Malgré le ſentiment de ceux
,, qui veulent que l'on traduiſe les Poëtes
و د
en vers , on lit avec plaifir les bonnes
,, traductions en profe. Il ne feroit done
,, pas impoſſible d'écrire un Ouvrage ori-
,, ginal , dans le ſtyle que d'habiles Ecri-
,, vains ont employé avec ſuccès pour
„traduire les Poëtes. " -
Les poemes en proſe ont été inconnus
aux Anciens. ,, Cette objection , répond
M. B. eſt elle bien philoſophique ? Ne
nous fera-t-il jamais permis de nous
Décarter de la route qu'ils nous ont tracée
? Sommes - nous dans les mêmes
ود
:
5
1
SEPTEMBRE. 1776. 85
; circonstances ? Avons - nous la même
,, langue ? N'eſt-il pas au moins proba-
„ ble que ſi les anciens avoient eu ,
,, comme nous , le joug de la rime , il ſe
,, feroit trouvé ploſieurs Ecrivains qui ,
,, ſur-tout dans des Ouvrages de quelque
„ étendue , auroient cherché à s'en af-
,, franchir ? Quand ils ne l'auroient pas
,, tenté , leur exemple eût-il été une loi
,, inviolable ? Ils n'ont point eu de comé-
,, dies en profe & nous en avons . Mais
,, que voulez-vous dire ?Platon ne prend-
و د
il pas quelquefois le ton élevé de la
,, poësie , & ne l'a-t-on pas regardé com-
,, me le Poëte des Philoſophes ? On
,, doute ſi nos poëſies ſacrées , ces odes
,, dont aucun Poëte n'a pu égaler l'éléva-
,, tion , ſont écrites en vers ; & il ſemble
,, que le langage de David eft , comme
,, celui de Job , le langage d'une proſe
meſurée , qui , par rapport au nôtre ,
tient le milieu entre la proſe ordinaire
,,& la verſification,mais qui, par lagran-
,, deur des idées , peut fuppléer à ce qui
,,lui manque. Ceux qui vantent le plus
,, les Anciens , ne ſauroient ſe flatter de
” les avoir étudiés avec plus de goût que
,, Fénélon ; & cependant,en imitant les
,,beaux endroits d'Homere , de Sopho- L
F3
88 MERCURE DE FRANCE.
1
cle & de Virgile, il écrivit en profe. "
On objecte à M. Bitaubé que Fénélon ne
prétendit pas faire un poëme. ,, Que nous
,,importe, répart l'Ecrivain , pourvu
qu'en s'abandonnant à ſon génie il ait
fait un Ouvrage qui reſſemble , non à
un poëme médiocre, mais au plus ex-
,, cellent des poëmes ; tandis qu'on dif-
,, pute dans quel rang on le placera , on
و د
و د
و د
ſe lit plus que bien des poëmes épi-
,, ques. La proſe poëtique ne pourroit
,, elle pas ſuppléer aux vers blancs, qu'on
,,n'oferoit actuellement introduire dans
,, notre langue , & que poſſédent la plu-
,, part des Nations modernes qui cul
,, tivent les lettres , enſorte que leurs
Poëtes peuvent ſuivre la pente de
leur eſprit , recevoir ou rejeter la
,, rime. "
ود
ود
M. Bitaubé ſe fait faire encore quelques
objections , auxquelles il répond ;
mais ſes réponſes ne font point toujours
fans réplique. On aura de la peine à ſe
perfuader qu'un Ecrivain qui veut com
poſer un poème épique en François , dans
une langue par conséquent d'une proſos
die peu ſenſible , & privée des inverſions
&autres avantages quepoſſédoientles langues
grecques&latines,puiſſe ſepaſſerde
SEPTEMBRE. 1776. 87
l'harmonie réſultante de la meſure & du
retour des mêmes fons. L'épopée était
de récit d'une action héroïque & merveilleuſe
, ſuffit - il que le langage que
l'on emploie s'éleve au deſſus du langage
ordinaire ? Ne faut-il pas qu'il ſoitencore
le pluspittoreſque & le plus harmonieux
que l'on puiſſe prendre, puiſque le but
des beaux - arts eſt de nous dérober , en
quelque forte , à la foule des objets qui
nous environnent , & de nous préſenter
l'image de la perfection ? Il ſemble donc
aujourd'hui décidé qu'un poëme épique
François écrit en proſe,& privé par conféquent
des attraits de la verſification ,
doit être rélégué dans la claſſe des Romans
ou des fictons hiſtoriques ; &
l'Ouvrage de M. Bitaubé obtiendra, ſous
ce titre, un rang diftingué dans cette
claffe.
1
Don Quichotte femelle ; traduction libre
de l'Anglois ; 2 vol. in-12. prix 21. 8f.
br. A Lyon; & ſe trouve à Paris , chez
Lacombe , Lib, rue Chriſtine.
3
Le Don Quichotte femelle eſt une jeune
Angloiſe de qualité , née & élevée à la
campagne , éloignée de toute efpece de
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
ſociété , qui n'ayant , pour charmer fon
ennui , que les Romans héroïques de
Mademoiselle de Scudéry , traduits en
Anglois , & autres ſemblables , en fait
fon unique étude , les regarde comme
des tableaux vrais de l'humanité , & fe
fait un ſyſtême d'héroïſme ſur les portraits
outrés qu'ils renferment. Une différence
entre Arabella , l'héroïne de ce
Roman , & Don Quichotte, c'eſt que la
jeune viſionnaire intereſſe par ſa beauté,
ſa jeuneſſe & fa candeur , en même
temps qu'on s'amuſe de la peinture `de
ſon ridicule. Faifant , comme ſon modele
, des raiſonnemens très - ſages ſur
toute autre matiere , elle eſt de même
entêtée des idées chimériques qu'elle a
puiſées dans ſes lectures , & les applique
à toutes les circonstances. Sa façon de
voir , de penſer , d'agir , font également
romaneſques, On ſent que ce caractere
une fois établi , l'Auteur a fu en tirer
parti dans les différentes circonstances où
il place Arabella. La tête remplie d'idées
d'enlèvemens, elle prend tous les jeunes
gens qui l'approchent & cherchent à lui
faireleur cour, pour des raviſſeurs prêts
à l'enlever. Elle va même juſqu'à prendre
un garçon jardinier d'aſſez bonne mine ,
SEPTEMBRE. 1776. 89
pour unAmant déguisé. Enfin ſe promenant
un jour fur le bord d'une riviere,
elle ſe perfuade que quelques hommes
qu'elle voit venir du côté où elle eſt ,
font dans le deſſein de l'enlever , & fe
jette dans la riviere pour la paſſer à la
nage , afin d'échapper a leur prétendue
pourſuite. Elle eſt ſur le point de ſe
noyer. On la retire de l'eau , & on la
ramene chez elle malade , & en trèsgrand
danger. Elle en réchappe cependant.
Un Prêtre reſpectable , qu'on avoit
appellé auprès d'elle , parvient , pendant
ſa convalefcence , à diſſiper , par des raiſonnemens
ſages , les chimeres, de ſon
imagination & à guérir entierement fa
manie. Arabella , doublement rétablie,
finit par donner ſa main à un homme aimable
auquel elle étoit deſtinée , & dont
le bonheur dépendoit de ſa guériſon.
Malgré les changemens avantageux
que le Traducteur a fait à ce Roman ,
qui , traduit littéralement , n'auroit guere
pu réuſſir dans notre langue; on trouvera
peut être encore que l'Auteur a quelquefois
trop outré le ridicule de ſon Héroïne.
Quoi qu'il en ſoit, on lit cet. Ouvrage
avec intérêt & avec agrément.
ς
4 F5
50 MERCURE DE FRANCE.
LI
L'Excellence de la méthode Sultonienne
d'inoculer la petite vérole , ou Réponſe
aux objections faites contre cette méthode
, & recueillies dans la Diſſertation
de M. Preſſavin , Maître en Chirurgie
à Lyon ; par Michel ô Ryan , D.
M. de Montpellier.
Qui fragili quærens illidere dentem,
: Offendit folido. :
HOR.
;
Brochure in - 12. A Avignon ; & fe
trouve à Paris , chez Didot jeune ,
Quai des Auguſtins.
१ Cette Réponſe doit être jointe à la
Differtation de M. Preſſavin contre l'inoculation
angloiſe. C'eſt par de pareils
écrits contradictoires que celui qui ,étranger
à tout ſyſtême , cherche ſincerement
Te vrai , peut s'inſtruire & s'éclairer.
Coup d'Eſſai d'un Ecolier , on poëfies de
M. d'Eſpi ***. A Paris , chez Vincent
, Impr. Libr. rue des Mathurins ,
hôtel de Clugny, 1776 ; in-89.
:
Ce Recueil eft composé d'odes , d'épîSEPTEMBRE.
:
1776. gr
tres , d'épigrammes & de poësies diverfes.
Toutes ces pieces annoncent de la
facilité , de la fécondité &un vrai talent
pour la poëfie , ſi l'on confidere fur-tout
l'extrême jeuneſſe de l'Auteur , qui ne
paroit pas avoir plus de quinze à ſeize
ans , s'il faut s'en rapporter à la lettre
d'un Académicien de Marseille , imprimée
à la tête du volume , & à une note
dont elle eſt accompagnée , ſuivant laquelle
l'Auteur n'a pas encore achevé ſes
études. Auſſi les fruits de ſa veine paroîtront-
ils en général un peu précoces. On
y trouve , commeon peut bien le penſer ,
des traces fréquentes du Poëte adolefcent.
Ils annoncent des diſpoſitions heureuſes
, mais qu'ilfaut laiſſer marir. Nous
allons rapporter quelques ſtrophes d'une
odefur la Mort , qui nous ont parues trèspropres
à donner une idée favorable de
ces diſpoſitions.
Toi que je dois attendre , & dont l'aſpect m'étonne ,
Qui ſoumets à tes loix la chaumiere & le trône,
O mort ! terrible mort ! fléau de l'Univers !
Accablé ſous le poids des maux où je fuccombe ,
J'oſe , au bord de la tombe ,
Eleyer juſqu'à toi mes accens & mes vers.
92 MERCURE DE FRANCE .
Des volontés de Dieu , miniſtre redoutable ,
Quelle eſt de ton pouvoir l'étendue incroyable P
Sommes-nous tous entiers en butte à ton courroux ?
Au-delà de nos corps n'eſt-il point de limites ,
Par Dieu même preſcrites ,
{
Qui puiſſent arrêter la fureur de tes coups ?
!
En ouvrant au ſoleil nos paupieres craintives ,
Jetés , abandonnés ſur une mer fans rives ,
Es-tu cet heureux port que notre coeur attend ?
Ou bien , ſans nous offrir que l'horreur du naufrage ,
Vils jouets de ta rage ,
Nous dois-tu replonger aux gouffres du néant ?
Non , je ne le crois point. Non , malgré l'étendue
De ce doute effrayant dont mon ame eſt émuc ,
O mort ! mon front ſerein jamais ne pâlira.
Quoi! d'un Dieu bienfaiſant la ſageſſe infinie ,
M'auroit donné la vie
r
Pour me rendre au limon d'où ſa main me tira !
•
L'ame , eſſence d'un Dieu , peut elle être matiere ?
C'eſt d'un coeur empeſté que part ce ſentiment.
A l'aſpect des forfaits dont tu fouilles la terre ,
La crainte du tonnerre
Te fait ſeule , o mortel , defirer le néant.
:
۱ SEPTEMBRE. 1776. 93
47
-
Tremble , ton heure approche & ton fort ſe prépare .
La mort , qui fur ton front leve ſa faulx barbare ,
Va tirer le bandeau dont tes yeux font couverts .
Le temps fuit ; elle avance , & fon bras inviſible
Montre , au moment terrible ,
La sombre vérité cachée à l'Univers.
Ces vers ne ſont pas , à beaucoup
près , exempts de défauts; mais de pareils
Coups d'Eſſai de la part d'un Ecolier ,
fur- tout dans un genre auffi difficile ,
promettent certainement beaucoup pour
l'avenir.
;
J
Moliere , Drame en cinq actes , en profe ,
imitié de Goldoni , par M. Mercier ;
prix 3 liv. A Amſterdam;& ſe trouve
à Paris chez les Libraires qui vendent
les nouveautés; 1776, in-80.
Ce Drame eſt imité d'une piece italienne
de Goldoni , intitulée , il Moliere.
" J'ai pensé , dit M. Mercier dans fa
préface, que cette piece paſſeroit avec
.., avantage fur notre ſcene ,parce que le
ſujet étant national&rappellant la mémoire
d'un de nos grands hommes ,
و د
1
4
94 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
ق و
devoit nous plaire& nous intéreſſer
de préférence. L'on ne verra pas , je
crois , fans quelque plaiſir , le pere de
la Comédie Françoiſe monter à fon
,, tour ſur ce même Théâtre qu'il a rendu
"
ود
و د
ſi illuftre , & figurer parmi les perſon-
,, nages enfans de fon génie. Il paroîtra
,, revivre ſous de fideles crayons , &
, d'ailleurs il offrira , par ſes moeurs pein-
, tes au naturel , un tableau de la vie
5, privée de l'homme de lettres ; ce point
,, de vue n'eſt point à dédaigner. Il de-
" vient fur-tout très-piquant , lorſqu'il
,, s'agit d'un de ces Ecrivains célebres
dont la curioſité publique aime à s'en-
,, tretenir; la curiofité alors devient ine-
,, puiſable tant ſur les traits de leur
caractere que ſur les aventures parti
culieres de leur vie" .
و د
1
:
1
Avant de rendre compte du Drame
de M. Mercier , nous allons rapporter
quelques-unes de ſes obfervations ſur le
génie de Moliere. ,, Moliere eſt parmi
,, nous le Poëte qui ait confulté davan-
و د
tage la nature,& qui ait mis fur notre
ſcene le plus d'expreffion & de vérité.
Peintre fidele & franc , il a caché l'art
,, que les autres montrent trop; chez lui
on ne voit , on n'entend que ſes per
و د
و د
"
SEPTEMBRE. 1776. 25
ſonnages , & le tableau ne paroît ſi
juſte que parce que fa maniere eſt in-
„ génue. Auſſi conſerve-t - il parmi les
„ Poëtes dramatiques la phyſionomie que
„ La Fontaine a parmi les Fabuliſtes ; &
„ l'homme inſtruit qui , vers ſa quaran-
„tieme année , ſe dégoûte ordinairement
„ de la Tragédie françoiſe , qu'il apper-
„ çoit peuplée d'êtres factices, decouvre
„ une certaine profondeur dans les Pieces
de notre Poëte ; il quitte volontiers le
romaneſque pour porter ſon attention
ſur des paſſions plus naturelles & des
caracteres qu'il peut retrouver dans le
» monde.... Vu du côté du génie , dit
plus bas M. Mercier , c'eſt certainement
„le premier des Dramatiſtes , en ce qu'il
„ eſtoriginal& naïf; cette derniere qua
lité eſt ſi rare & fi précieuſe, c'eſt un
caractere ſi frappant, fi distinctif qu'il
fait tout-à-coup d'un Auteur un homme
à party & l'on compte au premier
coup d'oeil les rares Ecrivains doués de
cetalent fuprême : il ceſſe alors d'être
soumis à la difcuffion qui tyranniſe
lés renommées ſubalternes ... D'ailleurs
enjoué & profond , philoſophe aima-
„ ble , plein de graces & de force , en
„ frondant les travers de l'homme , il le
96 MERCURE DE FRANCE.
„ conſole , & fouriant le premier à ſes
„ foibleſſes , il lui en fait goûter la ſa-
„ tire".
La ſcene du Drame eſt à Paris , dans
la maiſon de Moliere. On fait que ce
grand homme avoit traduit Lucrece en
entier , & qu'il avoit beaucoup travaillé
ſa traduction , qui lui étoit plus chere
qu'aucun autre de ſes Ouvrages. Un jour
un Domeſtique en prit par mégarde un
cahier pour en faire des papillotes. Moliere
en fut ſi ému , que dans ſa colere il
jeta le reſte au feu & ne tarda pas à s'en
repentir. Cette anecdote eſt miſe en ac.
tion dans les fix premieres ſcenes du premier
acte. Dans la ſeptieme, on voit
paroître Chapelle, dont le caractere gai
& léger , contraſte parfaitement avec
celui de Moliere. Cette ſcene renferme
l'expoſition de la piece, dont le fonds
roule ſur deux circonstances de la vie
de Moliere qu'on a rapprochées : la repréſentation
du Tartuffe, à laquelle les
faux dévots apporterent des obſtacles ,
qui furent levés par l'ordre exprès du
Roi ; & l'amour de Moliere pour la fille
de la Béjart , Comédienne , qu'il épouſa ,
&qui paroît ici ſous le nom d'Iſabelle.
Elle ſurvient dans la ſcene neuvieme , au
moment
SEPTEMBRE. 16. 97 :
moment où Chapelle vient dequitter Moliere
& s'entretient avec ce dernier de
leur mutuel amour , & des craintes que
lui caufent la jalouſie & les violences de
ſa mere. Ils feignent de répéter des rôles
en appercevant la Béjart , qui , après avoir
fait fortir ſa fille, s'efforce de ſonder les
diſpoſitions de Moliere qu'elle voudroit
épouſer , mais dont elle ſoupçonne l'inclination.
Moliere élude adroitement toutes
ſes queſtions , & ſe voit tirer d'embarras
par l'arrivée de la Thorilliere , Comédien
de ſa Troupe , & ſon ami , qu'il
avoit dépêché vers le Roi , & qui apporte
l'ordre de laiſſer jouer le Tartuffe. Moliere
tranſporte de joie à cette nouvelle ,
ordonne qu'on aille arracher ſur le champ
les affiches , qu'on en ſubſtitue de nouvelles
, & qu'on annonce pour le même
ſoir la repréſentation de l'Impoſteur.
1 Dans le ſecond acte , Pirlon , faux dévôt
, ennemi de Moliere , ſe gliſſe dans
fa maiſon en fon abſence , & parvient à
mettre le trouble dans ſon ménage. Il
commence par ſéduire ſa ſervante la Forêt
, en lui promettant une meilleure con.
dition , & s'introduit auprès d'Iſabelle &
de la Béjart. Il affure à la première que
: G
98 MERCURE DE FRANCE..
Moliere eſt infidele , & perfuade à la
ſeconde qu'il doit enlever ſa fille après le
ſpectacle ; ſe propoſant par cette imposture
de les empêcher de jouer , & de faire
manquer la repréſentation de la piece.
Cette fourberie lui réuffit , ſurtout auprès
de la mere , qui eſt furieuſe. Moliere
arrive ; la Béjart le reçoit très- mal , & lui
déclare que ni elle , ni ſa fille ne joueront
dans la piece nouvelle. Moliere reſte
ſtupéfait : mais fon ami la Thorilliere ſe
charge de faire entendre raiſon aux deux
femmes & fort dans ce deſſein.
Au troiſieme acte , la Thorilliere revient.
Il a déterminé , non fans peine ,
les deux femmes à jouer. Il découvre à
Moliere la fourberie de Pirlon ; il en a
tiré l'aveu de la Forêt , qui , ſéduite par
les promeſſes de l'hypocrite , avoit d'abord
demandé fon congé ; mais qui ſe répent
d'avoir ajouté foi aux discours de ce méchant
homme. Moliere imagine , pour
fe venger , de tâcher de ſe procurer le
manteau & le chapeau de Pirlon , pour
jouer le rôle du Tartuffe. La Forêt ſe
charge d'exécuter ce projet. Pirlon vient :
elle le fait affeoir en l'aſſurant qu'il n'y
a perſonne dans la maiſon , & lui fait
SEPTEMBRE. 1776. 99
quitter ſon chapeau & fon manteau , fous
prétexte de la trop grande chaleur. On
entend du bruit; la Forêt , feignant que
c'eſt Moliere qui revient , fait cacher
Pirlon à la hâte dans un petit cabinet ,
où elle le ferme à clef , & où il reſte fort
mal à ſon aiſe ; & porte le chapeau &
le manteau à Moliere , qui s'en affuble
avant de partir pour la Comédie. :
La piece ſe joue dans l'intervalle du
troiſieme au quatrieme acte , & va aux
nues. La Forêt délivre Pirlon , qui a reſté
enfermé pendant tout le temps du ſpectacle
, & lui rend ſon manteau & fon
chapeau en ſe moquant de lui. Il fort
furieux , & rentre un moment après ,
priant la Forêt de le cacher encore , parce
qu'il a été reconnu , en fortant , par pluſieurs
perſonnes , qui ont commencé à
s'attrouper autour de lui & à le pourſuivre
avec des huées. Après quelques difficultés
, elle le fait cacher dans une chambre
voiſine. On revient de la Comédie.
Moliere voit avec peine les mauvais traitemens
que la Béjart , toujours jalouſe,
fait ſouffrir à ſa fille. La Thorilliere pas
roît ſurpris qu'un ſi grand homme , dans
un moment où il ne doit s'occuper que
de ſa gloire , s'abandonne aux foins d'une
G2
100 FRANCE. MERCURE DE 1
paffion amoureuse. Mon ami , répond
Moliere , la gloire est belle , mais elle altere
& ne rafraîchit point. Le quatrieme
acte eſt terminé par la ſcene d'un Mar
quis & d'un Comte que Chapelle amene
chez Moliere , qu'ils viennent complimenter
ſur le ſuccès de ſa piece. Ce font
deux ignorans du bel air qui ſe piquent
dé juger de tout fans ſe connoître à rien ,
& qui font gauchement à Moliere des éloges
ridicules de ſa piece, dont ils n'ont
vu que la derniere ſcene; le Comte ayant
paſſé preſque tout le temps de la repréſentation
au foyer , auprès d'une petite
Danseuse , & le Marquis dans la rue à
prendre l'air. Moliere les retient à fouper
avec Chapelle.
P
Au cinquieme acte , Moliere , qui s'eſt
levé de table avant les autres convives ,
paroît travaillant dans ſon cabinet. Une
jeune perſonne honnète , preſſée par le
malheur , vient ſe préſenter à lui avec
une lettre de recommandation , pour le
prier de la recevoir Comédienne dans ſa
Troupe. Il la détourne de cette réſolution
, & lai donne une lettre pour le
Chef d'une Manufacture , qu'il charge
d'en avoir foin , & de lui apprendre un
métier. A peine remis à ſon travail , il
SEPTEMBRE. 1776. ΙΟΙ
L
eft interrompu une ſeconde fois par Ifabelle
, qui vient implorer ſa protection
contre les violences de fa mere , qui veut
la faire partir dès le lendemain. Elle eſt
réſolue de tout ofer pour ſe ſouſtraire à
cette tyrannie ; mais Moliere , loin de
ſe prêter à aucune démarche irréguliere ,
l'exhorte à ne pas manquer à ce qu'elle
doit à ſa mere & à elle- même. On entend
du bruit: Moliere veut faire cacher
Iſabelle dans la même chambre où la Forêt
avoit déjà fait cacher Pirlon , qui eſt
découvert , & auquel Moliere fait les
reproches les plus fanglans , croyant qu'il
s'eſt gliſſé furtivement dans ſa maiſon
pour épier ſa conduite. La Béjart entre
furieuſe au même inſtant , & accuſe Moliere
d'avoir ſéduit ſa fille. Pirlon démentant
fon caractere & ſe repentant de
ſa conduite , rend hommage à la vérité ,
& juftifie Moliere en racontant ce qu'il
vient d'entendre , pendant qu'il étoit caché.
Toute la compagnie qui étoit à ſouper
chez Moliere , montre une grande
furpriſe de tout ce désordre. Moliere
leur en ayant expliqué la cauſe , chacun
preſſe la Béjart de ne plus s'oppoſer au
bonheur de ſa fille & de l'illuſtre Poëte
dramatique. Elle ſe rend enfin , & conſent
à leur union. G3
4
102 MERCURE DE FRANCE .
Tel eſt ce Drame , qui fait honneur
à M. Mercier , & qui eſt un hommage
de fa part à la mémoire de Moliere,
Recherches fur la nature de l'homme , conſidéré
dans l'état de ſanté & dans l'état
de maladie ; par M. Fabre , Maître en
Chirurgie , Profeſſeur Royal du College
de Chirurgie. A Paris , chez
Delalain , Libraire , rue & à côté de
la Comédie Françoiſe.
Cet ouvrage , rempli d'obſervations de
phyſiologie , de phyſique & même de
métaphysique , a pour but d'expliquer les
principaux phénomenes du corps humain ,
& de comparer quelquefois , en réfutant
les ſyſtêmes qui font relatifs aux différens
objets dont l'Auteur entreprend l'examen.
L'Auteur regarde la ſenſibilité phyſique
comme le principe de l'exiſtence qui nous
eſt commune avec les bêtes , & qui ſuffit
ſeule pour exécuter les principales fonctions
de l'économie animale , ſans le concours
d'aucun être intelligent. Il n'en
ſoutient pas moins la ſpiritualité de l'ame
comme un dogme généralement avoué des
Sages , auquel la pratique même & l'exercice
journalier de l'art de conſerver & de
1
1
SEPTEMBRE. 1776. 103
rétablir la ſanté ,doivent ramener à tout moment.
Tout ce qu'il obſerve ſur les fonctions
vitales , naturelles & animales ne le
conduit nullement à adopter l'opinion de
ceux qui ont recours , foit au ſyſtème des
nerfs , ſoit aux mouvemens volontaires
des muſcles , ſoit au cours des eſprits animaux
, pour expliquer toutes les actions
de l'homme même les plus ſpirituelles.
Les obſervations anatomiques , loin de
détruire l'importante vérité de la ſpiritualité
de l'ame , nous montrent au contraire
qu'il eſt impoſſible que les ſenſations , les
actions de l'homme & les mouvemens de
ſa machine , aient pour cauſe phyſique
une ame matérielle. Comment pourroiton
prouver qu'un être auſſi limité ſuffiroit
à cette variété infinie d'actions & de mouvemens
de tout genre ? Cet être feroit
agir phyſiquement tous les nerfs , & il en
ignoreroit totalement la ſtructure intérieure
& le jeu qu'il y déploie. Il feroit mouvoir
tous les muſcles du corps , malgré
la variété infinie des plans divers , ſelon
leſquels leurs fibres charnues font diſpoſées;
il feroit tout, il régleroit tout : &
néanmoins cette eſpece de divinité n'auroit
point la plus fombre connoiſſance
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
des merveilleux reſſorts qu'il feroit jouer.
Voilà les abſurdités qu'il faut dévorer
en admettant une ame matérielle. La
méchanique des fonctions vitales , & de
toutes celles qu'on remarque dans l'homme
, n'a point conduit noire Auteur à de
pareilles conféquences. C'eſt faute d'avoir
connu , dit- il, la ligne de ſéparation
, que la Créateur a tirée entre l'ame
& le corps , que l'on eſt tombé dans une
foule d'erreurs fur la nature de l'homme.
Tous les vifceres & toute leur force motrice
, combinés enſemble , ne fauroient
remplir l'intervalle immenſe qu'il y a entre
la penſée & le ſentiment , entre
l'homme & la bête.
L'Auteur des Recherches s'explique
non feulement avec exactitude & avec
clarté ſur ces vérités importantes ; mais
il en tire auſſi les conféquences les plus
útiles pour la même pratique. En effet ,
les premieres vérités de la métaphyſique
font eſſentiellement liées aux premieres
notions de la morale. Dans une analyſe
philofophique , comme on l'a judicieuſement
obſervé , on ne ſauroit les ſéparer
; auffi cet Ecrivain ſe fait un devoir
d'inſiſter ſur les puiſſances impérieuſes
▼
SEPTEMBRE. 1776. 105
de notre ame , ſur les organes des mouvemens
ſoumis à la volonté. Elle a ainſi
le pouvoir de régler la conduite de l'homme
, ſuivant les principes de la morale &
de la religion , malgré le vice de la conſtitution
naturelle , malgré l'influence d'une
mauvaiſe éducation , du climat , de
l'exemple , &c. Quoi qu'elle ne puiſſe
pas changer la nature de l'impreſſion que
ces objets extérieurs font ſur les fens ,
elle eſt la maîtreſſe d'en arrêter les effets ;
& c'eſt ainſi , dit l'Auteur, qu'elle dompte
, quand elle veut, les paffions les plus
effrénées. Que l'homme ſe connoiſſe
donc enfin ; qu'il ne ſe réduiſe point à
و د
११
و د
ود
la condition des animaux , dont les
,, actions font néceſſairement déterminées
,, par le méchaniſme de leur organiſation.
,, Oui , je me ſens au-deſſus de cette fatalité
, ajoute ce Philoſophe ; j'ai le
ſentiment intime d'une volonté libre ;
& fi je n'agis comme les bêtes , que
,, par l'impulfion de mes ſens , je ſuis un
"
”
و ر
و د
lâche qui dégrade la nobleſſe de mon
" étre." ' C'eſt ainſi que s'exprime cet
Auteur , qui nous a déjà donné un autre
Ouvrage intitulé : Effais fur plusieurs
points de philosophie , de pathologie & de
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
thérapeutique , où se trouvent pluſieurs
articles rélatifs à l'Ouvrage clair & méthodique
que nous annonçons.
Lettres de quelques Juifs Portugais & Allemands
, à M. de Voltaire ; quatrieme
édition. A Paris , chez Moutard , rue
du Hurepoix.
Nous ne pouvons que ſouſcrire au jugement
du Cenſeur Royal , M. l'Abbé
du Voiſin , Docteur de Sorbonne. ,, Une
,, érudition , dit- il , profonde & variée ,
و د
و د
”
و د
des vues neuves , une critique toujours
décente , un développement heureux
des loix de Moyfe , ont aſſuré le fuccès
& la réputation de cet Ouvrage."
Les Juifs , Auteurs de ces Lettres , réuniſſent
à beaucoup de connoiſſances & de
recherches , une maniere d'écrire agréable
& intéreſſante. Ils refutent ſolidement
l'Ecrivain célebre qu'ils combattent ; mais
c'eſt toujours avec une modération , une
honnêteté & une politeſſe rares dans les
Ouvrages polémiques. Il comblent leur
Adverſaire de tant d'éloges , qu'on a oſé
la leur reprocher. Mais, diſent agréablement
les Editeurs , en répondant dans
۱
SEPTEMBRE. 1776. 107
leur avertiſſement à un Ecrivain périodique
qui a fait le même reproche aux
Auteurs,,, s'il eſt aiſé à des Chrétiens ,
dans des pays chrétiens , de s'abandonner
à l'ardeur de leur zele , des Juifs
3, opprimés , profcrits , livrés au mépris
"
وو
مد
ود
२०
"
1
& à la haine des peuples , doivent être
,, plus circonfpects. La critique la plus
douce paroît toujours ſi amere ! Il eſt
ſi dur d'être obligé de dire à quelqu'un
(fur-tout à un homme célebre) qu'il
,, a tort , de le lui prouver, & de l'en
convaincre au point qu'il ne peut ſe le
diffimuler à lui-même ! Qu'eſt il beſoin
d'ajouter la vivacité à la démonſtration."
Des ſentimens ſi honnêtes devroient
être ceux de tous les Critiques ,
ils feroient honneur à la littérature.
”
"
2.1
و د
Cette quatrieme édition eſt augmentée
d'un volume. On y trouvera , outre les
diverſes réponses éclaircies & fortifiées,
pluſieurs additions intéreſſantes faites aux
articles Circoncifion , Langues , Salomon ,
&c.; une lettre ſur la croyance de l'immortalité
de l'ame chez les anciens Hébreux
(nous y avons remarqué des idées
juſtes & neuves ;) enfin pluſieurs nouvel
les Lettres ſur la législation Mosaïque.
108 MERCURE DE FRANCE.
Parmi le grand nombre de ſujets importans
ſavamment difcutés par les Juifs ,
celui- ci eſt un de ceux qu'ils paroiſſent
avoir traité avec plus de foin & avec plus
de complaiſance. Ils avoient déjà donné
la plus haute idée du Légifſlateur Hebreu ;
ils l'augmentent encore par leurs nouvelles
obfervations ſur les loix politiques ,
militaires & civiles.
Loix Politiques. Apres avoir développé
le plan de gouvernement conçu par
ce grand homme, & en avoir montré la
force , la folidité , combien il devoit être
cher au Peuple , les précautions priſes
pour maintenir l'union entre les Tribus ,
&c. nos Auteurs font remarquer la ſageſſe
dans le choix des frontieres du pays qu'il
promet aux Hébreux , & la fixation de
ſes limites. Ce font , diſent - ils , des
"
22
"
bornes naturelles , par conséquent moins
ſujettes aux conteftations & aux guer-
;; res avec les Nations voiſines. Au couchant
, c'eſt la grande mer ; au midi "
وو &au levant , la riviere d'Egypte , le
„ golfe Elanitique & l'Euphrate , des
„ montagnes & des déſerts. Au nord ,
les vallees profondes & les rocs efcar-
, pés du Liban juſqu'au pays d'Emath,
1
SEPTEMBRE. 1776. 109
Ces frontieres , auſſi difficiles à franchir
,, qu'aiſées à défendre , formoient unë
و د
ود
barriere puiſſante contre les incurfions
,, étrangeres ; elles renfermoient d'ailleurs
,, un pays aſſez ſpacieux pour y élever un
,, grand & puiſſant Etat...... Et elles
,, prouvent bien que l'eſprit de conquêté
n'étoit point du tout l'eſprit de ſa légiflation;
& que loin de vouloir faire de
,, nos peres un de ces peuples ambitieux ,
fléaux des autres Nations , il ne cherchoit
qu'à leur aſſurer , par de bonnes
frontieres , la jouiſſance tranquille du
,, pays où ils alloient s'établir."
"
و د
"
"
"
"
La ſageſſe du Légifſlateur n'éclate pas
moins dans la diſtribution qu'il leur fait
des terres , & dans la loi qui rendoit
ces terres & ces fermes néceſſaires à leur
exploitation , abſolument inaliénables. ,, Lat
,, plus ſage diſtribution , diſent nos Juifs ,
n'eût été qu'un bien de peu de durée,
ſans l'inaliénabilité , & l'inaliénabilité
ſans la ſageſſe de la diſtribution , n'ent
fait que perpétuer le déſordre. La réus
nion de ces deux loix fut le coup de gé-
„ nie qui devoit aſſurer pour toujours le
bonheur de notre République. Quand
le Législateur Juif n'auroit fait que ce
bien à fon peuple , il mériteroit d'être
"
و د
"
و د
"
و د
110 MERCURE DE FRANCE.
و د
mis à la tête des plus habiles politiques."
La loi jubilaire venoit à l'appui de ces ad
mirables diſpoſitions. Par cette loi , tou
te aliénation , même de l'ufufruit des terres
, expiroit de cinquante en cinquante
ans. Dès ce moment , tout propriétaire
rentroit de plein droit dans ſon patrimoine
, franc & quitte de toute hypothéque.
,, Ainſi , diſent nos Auteurs , par une
د و
و د
"
ſeule loi , de demi-ſiecle en demi-fiecle
tout rentroit dans l'ordre primitif.
" Sans ces demandes ſéditieuſes de nouveaux
regiſtres & de nouveaux parta-
„ tages , fi fréquentes dans la Grece &
dans Rome , tous les cinquante ans la
diſtribution étoit rappellée : la Républi-
„ que recouvroit des membres perdus
,, pour elle dans l'eſclavage; & ces infor-
ود
"
"
"
و د
و د
tunés , rendus à la patrie & rétablis dans
leurs poſſeſſions , en reprenant le tître
de Citoyen , ſe trouvoient à portée d'en
remplir les fonctions & d'en ſupporter
les charges : loi finguliere qui réaliſoit
dans l'Etat Hébreu le ſyſtême ſocial le
plus digne d'envie , cherché en vain
," par tant de Légiflateurs ,& regardé par
,, la plupart des politiques comme une
"
و د
"
و د
belle chimere .
SEPTEMBRE. 1776. III
Cette Lettre finit par une expoſition
éloquente des vues de Moyfe ſur les
vraies richeſſes des Nations , ſur le commerce
, la population , les arts , &c.
ود
و د
Voulez- vous ſavoir quelle étoit à fes
,, yeux la véritable opulencedes Nations ?
C'étoient les ſubſiſtances , le bled , le
vin , les fruits , les beftiaux , tout ce
,, qui fert à nourrir & à vêtir l'homme.
Voilà les richeſſes qu'il ambitionne
,, pour ſon peuple, les biens qu'il lui
,, annonce & qu'il veut lui procurer....
د و
" Le commerce intérieur eſt l'ame des
,, grands Etats. Il leur est néceſſaire , &
"
"
"
"
و د
preſque toujours , ou du moins très-
„ long - temps , il leur fuffit. Ce ſage Lé-
,, giſlateur le favoriſe, l'anime , & par
l'entiere liberté qu'il lui laiſſe, & par
les routes commodes qu'il lui ouvre
& en raſſemblant trois fois par an , ſous
les yeux de toute la Nation, des montres
au moins & des eſſais des différentes
productions du pays... Il n'interdit
,, pas les arts à ſes Concitoyens , comme
firent quelques Législateurs; mais dans
l'eſprit de ſa législation , ce doit être
, plutôt l'occupation des étrangers & des
eſclaves. Il leur laiſſe ces profeſſions
qui attachent l'homme fur la ſellette ,
"
و د
"
و د
و د
د و
112 MERCURE DE FRANCE.
, ou le renferment dans l'air infalubre des
,, atteliers & des fabriques. L'agriculture
,, eſt l'art auquel il veut que les Hébreux
و ا
s'appliquent. C'eſt à l'air libre & pur ,
,, aux travaux fortifians , à la vie ſaine
,, de la campagne qu'il les appelle. Les.
Législateurs de Rome & de la Grece
penſerent de même , &c. "
و د
" Loix Militaires. Cet article eſt augmenté
de quelques obſervations ſur l'âge
fixé par la loi pour les enrôlemens ; fur le
ſoin qu'elle preſcrit d'entretenir dans les
camps la proprété & d'en bannir les dëfordres;
fur les défenſes faites aux Troupes
de caufer aucun dommage dans les terres
des Citoyens ou des Alliés , & aux
Généraux de s'engager dans le pays ennémi
fans avoir pris des guides & les renfeignemens
néceſſaires , &c.
1
Loix Civiles. Nos Juifs traitent ce ſujet
avec beaucoup plus d'étendue qu'ils n'avoient
fait. Ils y conſacrent neufLettres ,
& il n'y en a aucune où l'on ne trouve
beaucoup de choſes bien vues. Le détail
de tous ces objets ſeroit infini. Nous ne
pouvons qu'en indiquer rapidement quelques
- uns.
Dans les Lettres IV & VII , on voit
le Légiflateur aſſurer la vie, la liberté ,
* les
4
SEPTEMBRE. 1776. 113
les biens des Hébreux par de fages loix
contre l'homicide & les violences , contre
le vol d'hommes , de fonds , d'effets mobiliers
, &c. & par des réglemens pleins
d'équité ſur les faux poids & les fauſſes
meſures , les dépôts , les chofes trouvées ,
les dégâts & les dommages. La cinquieme
le montre occupé du ſoin de conſerver
la ſanté de fon Peuple. Dans cette vue ,
il leur défend les viandes groſſieres , indigeſtes
ou dangereuſes ; le ſang , les
graiſſes , la chair des bêtes ſuffoquées ou
mortes de maladie. Il les précautionne
contre les endémies regnantes , & les
oblige à la plus grande propreté ſur leurs
perſonnes , dans leurs maiſons & dans
leurs villes. La fixieme Lettre a pour
objet les loix qui tendoient à procurer
aux Hébreux l'abondance : l'agriculture en
eſt la mere. Le Légiflateur Hébreu en inspire
le goût à fon peuple. La ſage diſtribution
des terres , la ſtabilité des propriétés
, la préférence qu'il donne aux
biens de la campagne fur ceux de la
ville , font les moyens qu'il emploie
pour les y attacher. Et les loix du repos
des terres , du triage des ſemences , du
ménagement des beftiaux , de la confervation
des arbres , & les privileges im.
H-I
114 MERCURE DE FRANCE.
"
portans qu'il accorde aux plantations ,
&c. contribuent à en aſſurer le ſuccès:
Nous remarquons à la fin de cette Lettre
une note qui paroît s'éloigner de la façon
de penſer de bien des gens , & qui n'en
eſt peut-être pas moins vraie. Ony donne
les grands fermages comme un vrai
déſordre politique , également deftructif
de l'agriculture & de la population.
Diviſer les fermes , multiplier les atteliers
ruftiques , c'eſt le ſeul moyen de
peupler les campagnes & même les
villes. C'étoit le principe de Moyfe. Il
, eſt d'une vérité politique incontestable.
"
و د
و د
و د
و د
و ر
و ر
On aura beau s'agiter , calculer , fys-
, tématiſer , il faudra toujours en revenir
là ". Une critique aſſez vive du peu
de foin qu'on a de l'agriculture en certains
Etats , amene cet éloge du Roi.
Heureuſe votre patrie , Monfieur , fous
,, un jeune Roi juſte & ferme ! Que n'a-
1
و د
"
i
t-elle point à ſe promettre d'un Mo-
,, narque qui , à la fleur de l'age , dédai-
,, gne le faſte & tourne ſes vues vers
,, l'utile. Le premier des arts attirera
ſans doute ſes regards bienfaifans ; & ,
par les ſoins d'une adminiſtration éclairée
, la France verra l'agriculture refleurir
, l'abondance renaître , & un
peuple content ſe multiplier".
"
53
و د
رد
وو
A
1
J
SEPTEMBRE. 1776. 115
Nous voudrions ſuivre nos Auteurs
dans ce qu'ils diſent , Lettre VIII & IX ,
&c. des ſoins du Légiflateur Hébreu pour
lever les obſtacles ordinaires de la population
, la miſere , le luxe , l'esclavage ,
la guerre , &c.; & des moyens qu'il prend
pour l'augmenter , en encourageant les
mariages , & en proſcrivant tous les délits
qui nuiſent à leur bonheur & à leur
fécondité ; l'adultere , le viol , la proſtitution
, les défordres contre nature , les
mariages entre proches parens , &c. tous
ces objets font très intéreſſans. Et l'habile
Interprête de MM. les Juifs les discute
avec goût & avec cette érudition
exquiſe , qui fera rechercher avec avidité
tout ce qui fort de ſa plume. L'élégance
de ſon ſtyle & la modération de ſa critique
, lui ont concilié tous les fuffrages ,
& le rendront le modele de tous les Ecrivains
polémiques.
Commentaire sur l'Edit du mois de Mai
1768 , ou Traité des portions congrues ,
conformément à la Jurisprudence actuelle
des différentes Cours du Royaume
; par M. Camus , Avocat au Parlement
; 2 vol. in - 12. A Paris , chez
H-I 2
116 MERCURE DE FRANCE. :
la veuve Deſaint , Libr. rue du Foin
St Jacques.
La Jurisprudence moderne , ſur ce
qui a rapport à la portion congrue , n'eſt
nullement conforme à l'ancienne ; &
l'Edit de 1768 a apporté des changemens
conſidérables aux loix , d'après leſquelles
avoient travaillé un petit nombre de Jurifconfultes.
Un nouveau Traité ſur la
matiere devenoit donc néceſſaire. Perſonne
n'étoit plus capable de la bien discuter
que M. Camus , qui a été ſi ſouvent
dans le cas d'examiner & de réfoudre les
difficultés que l'on a élevées ſur l'Edit de
1768. Ce Jurifconfulte , qui s'eſt livré aux
matieres canoniques , & qui a puiſé dans
les bonnes ſources les principes d'après
leſquels il difcute les affaires , a ſuivi dans
ce nouvel Ouvrage la méthode de M.
Jouſſe dans ſes commentaires fur nos
principales Ordonnances. Il a diftribué
fon Ouvrage conformément à l'ordre de
l'Edit , & la fait précéder par une introduction
hiſtorique, où ſont exposés tous
les uſages de la diſcipline eccléſiaſtique
dans les différens ſiecles , foit par rapport
à la deſſerte des Eglifes Paroiffiales , foit
par rapport à la ſubſiſtance des Paſteurs
1
SEPTEMBRE. 1776. 117
-
du ſecond ordre. Le célebre Dumoulin a
ſouvent remarqué dans ſes Ouvrages que
l'on négligeoit trop la partie de l'hiſtoire
relative à l'étude du droit, quoiqu'elle
fût ſi néceſſaire pour l'éclaicir. L'Auteur
du nouveau Commentaire , d'après cette
obſervation ſi judicieuſe , examine comment
, dans les differens âges de l'Egliſe ,
les Eglifes Paroiſſiales ont été deſſervies ,
& comment , à ces mêmes époques ſuccesfives
, on a pourvu à la ſubſiſtance des Paſteurs.
Rien n'étoit plus propre que cette
introduction , à répandre la lumiere ſur cet
objet , que l'Auteur traite d'abord d'une
maniere générale , & qu'il diſcute en
détail , en ſuivant les termes de chaque
article de l'Edit. Cet Auteur , loin de ſe
borner à la jurisprudence particuliere du
Parlement de Paris , a cru devoir faire
connoître auſſi les uſages des autres Cours ,
en remarquant les différences qu'ils pouvořent
occaſionner dans l'application des
texte de l'Edit. Et pour completter cet
Ouvrage , où toutes les queſtions font
approfondies , on a joint aux Arrêts d'enregiſtrement
de l'Edit de 1768 , le texte
entier des loix relatives à la ſubſiſtance
des Curés , & l'on n'a point omis les
Déclarations interprétatives de l'Edit de
H-I 3
118 MERCURE DE FRANCE.
1768 , données en la même année 1768 ,
en 1771 & en 1772. Il ne manquoit plus
que de pouvoir joindre à ces loix la Déclaration
que le Clergé , aſſemblé en
1775 , a demandée au Roi pour que la
portion congrue des Vicaires amovibles
ſoit portée à 250 livres. Rien n'eſt plus
propre à augmenter le refpect dû aux
premier Paſteurs, que leur zele & leur
follicitude paternelle pour tout ce qui
peut concourir à adoucir les peines inféparables
des Miniſtres de l'Eglife.
Lettres fur la profeſſion d'Avocat , & fur
les études néceſſaires pour ſe rendre
capable de l'exercer ; avec un catalogue
raiſonné des livres utiles à un Avocat.
A Paris , chez Méquignon le jeune ,
au Palais Marchand , perron Saint
Barthelemi , vis - à - vis la Salle Dauphine.
Cet Ouvrage , qu'on a attribue à l'Au
teur du commentaire dont nous venons de
parler , eſt également utile aux Juges &
auxAvocats. Un jeune Magiſtrat quiconnoſt
toute l'étendue des obligations que lui
impoſe ſon nom , a prouvé , avec éloquence
, dans ſon diſcours prononcé à larentrée
1
SEPTEMBRE. 1776. 119
+
du Parlement , que ce ne ſeroit pas avoir
une juſte idée des qualités de la profesfion
d'Avocat , que de mettre des bornes
à la ſcience qu'elle exige néceſſairement.
Il a exhorté le barreau à faire revivre ces
temps ſi glorieux à l'ordre , où le mérité
diftingué de pluſieurs de ſes Membres les
enlevoit à leurs travaux , pour les appeller
aux délibérations les plus importantes;
où l'étendue & la profondeur de leur
fcience leur faisoit ſouvent quitter leur
profeffion pour les élever à la dignité de
Légifſlateur ; & où l'on empruntoit le
fecours de leur plume pour perfectionner
ces conſtitutions reſpectables , qui ne fortoient
de leurs mains que pour devenir
des loix publiques du Royaume.
:
Réflexions fur la Peinture ; par M. de
Hagedorn ; traduit de l'Allemand par
M. Huber ; 2 vol. A Léipzick , chez
Fritſch .
Il y aura dans tous les temps des ames
ſenſibles pour les chefs -d'oeuvre de la
peinture. La ſenſibilité des Anciens pour
tout ce qui conſtituoit la perfection dans
les beaux - arts , a été remarquée par tous
les Ecrivains qui nous ont fait connoître
:
120 à 145 MERCURE DE FRANCE,
les grands hommes de l'antiquité. Pau
fanias ne parcouroit les Villes de la Grece
que pour contempler les tableaux & les
ſtatues , & pour en faire l'hiſtoire. Pline
paſſoit inſenſiblement des pierres précieuſes
& des marbres , aux Artiſtes célebres
qui ont mis en oeuvre ces riches
matieres , & n'oublioit rien pour faire
connoître les plus excellens Peintres.
Enfin Homere & Virgile s'attachoient par
préférence aux magnifiques cizelures des
boucliers de leurs Héros , & fixoient le
Lecteur dans la contemplation des ces
figures , tracées avec autant de goût que
de genie. Pluſieurs Auteurs modernes ont
auſſi imité cet enthouſiaſme , & n'ont
parlé qu'avec tranſport des beautés de la
peinture. Voyez la foule qui ſe preſſe
tous les ans pour comparer & admirer
tous les tableaux de différens genres qu'on
expoſe publiquement. Combien de Peintres
viennent incognito entendre tous les
diſcours des ſpectateurs , & ne dédaignent
pas de retoucher leurs ouvrages , en mettant
à profit les obſervations judicieuſes
qui s'y font à chaque heure de la journée.
Appelle & Praxitele vouloient que le
Public fut juge de leurs tableaux , &c.
Affaires
>
SEPTEMBRE. 1776. 143
Affaires de l'Angletterre & de l'Amérique.
N°. VI.
On ſouſcrit pour cet Ouvrage, impri
mé à Anvers , à Paris , chez Piſſot , Lib.
quai des Auguſtins. Les Perſonnes qui
ont déjà des premiers Numéros , en diminueront
le prix en ſouſcrivant. La ſouscription
eſt de 24 livres pour les vingt
Numéros.
Les diminutions conſidérables accordées
ſur les Ordonnances , II volumes
in- fol.; l'Académie des Inſcriptions , 74
vol. in 12. à 129 1. au lieu de 222 1.; la
Collection Académique , 17 vol. in-4°.
à 119 liv. au lieu de 204 liv. , n'auront
plus lieu à la fin de Septembre prochain.
il faut s'adreſſer à l'Hôtel de Thou , rue
de Poitevins .
La Fortification perpendiculaire , ou Esfai
fur pluſieurs manieres de fortifier la
ligne droite , le triangle , le quarré &
tous les polygônes , de quelqu'étendue
qu'en foient les côtés , en donnant à leur
K
146 MERCURE DE FRANCE.
défenſe une direction perpendiculaire ; ou
l'on trouve des méthodes d'améliorer les
Places déjà conſtruites , & de les rendre
beaucoup plus fortes , &c. Ouvrage enrichị
d'un grand nombre de planches , exécutées
par les plus habiles Graveurs ; par
M. le Marquis de Montalembert, Maré
chal des. Camps & Armées du Roi , Lieutenant
- Général des Provinces de Saintonge
& Angoumois , &c. Tome I. in-
40. gr. pap. br. 28 liv. , rel. go liv. Les
perſonnes qui deſireroient avoir les planches
enluminées , payeront le volume re
lié 96 liv. A paris , chez Pierres , Imp.-
Lib. rue St Jacques. 1
Nous rendrons compte de cet Ouvrage
très-important dans le Mercure prochain.
:
Nouvelles Hiſtoires , par M. d'arnaud ,
Tome I ; troiſieme Nouvelle : Le Sirè
de Créqui ; avec fig. in 80. A Paris , chez
Delalain , Lib. rue de la Comédie Frangoiſe
, 1776.
Le Sire de Créqui eſt la troiſieme Nouvelle
Historique , & complette le premier
SEPTEMBRE. 1776. 147
volume. Le ſecond volume de cette collection
ſera composé de même de trois
Nouvelles , leſqüelles vont paroître inceſſamment...
Le quatrieme volume in - 12 de ces
Nouvelles vient de paroître chez ce Libraire.
Cette édition eſt propre aux perſonnes
qui trouvent celle de l'in-8°. trop
chere.
Nous parlerons de cette troiſieme Nouvelle
dans le prochain Mercure.
:
1
Le Maitre Toscan , ou nouvelle méthode
pour apprendre la langue Italienne
, contenant les élémens généraux
de toute langue, les principes de la langue
Toſcane , développés d'une maniere
curieuſe & facile ; les regles de la ſyntaxe
Italienne , & douze dialogues familiers
très - intéreſſans pour ceux qui ſouhaitent
de parler l'Italien correctement en trèspeu
de temps ; par M. l'Avocat Marcel
Borzacchini , Profeſſeur de langue Italienne
& Angloiſe à Paris. A Londres ;
& ſe trouve à Paris , chez l'Auteur , aux
Boulevarts , rue Baſſe, Porte St Denis ,
maiſon de M. Blondeau , Sculpteur ; chez
d'Houry , Imprimeur , rue de la vieille
Bouclerie; & Molini , Libraire , rue de
la Harpe:
Ka
148 MERCURE DE FRANCE.
,
Anecdotes des Beaux - Arts , contenant
tout ce que la peinture , la ſculpture , la
gravure , l'architecture , la littérature , la
muſique , &c. , & la vie des Artiſtes ,
offrent de plus curieux & de plus piquant
chez tous les Peuples du monde , depuis
l'origine de ces différens arts juſqu'à nos
jours ; Ouvrage qui facilite d'une maniere
auſſi inſtructive qu'amusante , la connoisſance
des arts , &c.; avec des notes historiques
& critiques , & des tables raifonnées
, &c. &c. Par M. ***. Tomes I
& II. in 8°. rel. 12 liv. A Paris , chez
Baſtien , Lib. rue du Petit Lion , Fauxb .
St Gemain ; à Strasbourg , chez Petit ,
Lib.
La Bonne Femme ou le Phénix , parodie
d'Alceſte , en deux actes , en vers ,
mêlés de vaudevilles & de danſes; prix
24 f. chez la veuve Duchesne, rue Saint
Jacques.
Mes Bagatelles ou les torts de ma jeuneſſe
, recueil fans conféquence , contenant
une nouvelle édition du Phaëton ,
poëme héroï-comique en fix chants , imité
de l'allemand de M. Zacharie , avec des
changemens conſidérables ; d'autres poëmes
& des pieces fugitives ; par M. Fal
SEPTEMBRE. 1776. 149
let, Auteur de la traduction des Aventures
de Chærée & Callirhoé ; in - 80.
avec fig A Londres ; & à Paris , chez
Coſtard , Lib. rue St Jean de Beauvais.
Recueil de divers Ouvrages relatifs à
l'agriculture & à la médecine domeſtique
& vétérinaire ; ſavoir : Méthode pour
bien connoître la nature de chaque eſpece
de terres & les façons les plus fûres pour
les rendre fertiles. Pharmacopée des pauvres
, contenant les recettes les plus fimples
pour les différentes maladies. Médecine
des chevaux , tirée des écrits des
meilleurs Auteurs & confirmée par l'expérience
, avec des obſervations ſur la
clavelée des bêtes à laine ; avec fig. in 12.
prix rel. 2 liv. 10 f. A Paris , chez Nyon
aîné , Libraire , rue St Jean de - Beauvais.
1
Examen analytique des eaux minérales
des environs de l'Aigle , en haute Normandie
, avec leurs propriétés dans les
maladies ; par M. Terrede , Docteur en
Médecine , Médecin ordinaire de la ville
de l'Aigle. A Amſterdam ; & à Paris ,
chez Vincent , rue des Mathurins.
Lettre de l'Ami des François à M. Groubert
de Groubentall , Ecuyer , Avocat ,
K 2
150 MERCURE DE FRANCE.
&c.; contenant quelques queſtions' fur
fa Brochure intitulée : La Finance Politi.
que. A Londres.
א
i
Nouvelles Espagnoles de Michel de Cervantes
, traduction nouvelle , avec des
notes , ornée de figures en taille-douce ;
par M. le Febvre de Villebrune. Théo
dofie & Leocadie , Nouvelle IIIe. A Madrid
; & ſe trouve à Paris , chez Costard
, Lib. rue St. Jean- de-Beauvais.
:
Histoire de Loango , Kakongo & autres
Royaumes d'Afrique , rédigée d'après les
Memoires des Préfets Apoftoliques de la
Miſſion Françoiſe; enrichie d'une carte
utile aux Navigateurs: dédiée à Mon-
SILUR ; par M. l'Abbé Proyart Prix 3 1.
rel, en veau. A Paris , chez C. P. Berton ,
Lib. rue Saint Victor ; N. Crapart , Lib.
rue de Vaugirard. A Lyon , chez Bruyſet
Ponthus , Imp. Lib. rue St. Dominique,
Les Bienfaits du Sommeil ou les quatre
rêves accomplis. A Paris , chez Brunet ,
Lib. rue des Ecrivains , cloître S. Jacques
de la Boucherie.
٢٠
Les Jeux de Calliope ou collection de
poëmes Anglois, Italiens , Allemands &
!
1
SEPTEMBRE. 1776. 151
Eſpagnols , en deux , trois & quatre
chants. Premiere partie. A Londres ;
& à Paris , chez Ruault , Libraire , rue
de la Harpe.
Traité de l'usure & des intérêts , augmenté
d'une défenſe du traité & de diverſes
obſervations fur les écrits qui l'ont
combattu. A Lyon , chez Pierre Bruyſet
Ponthus , rue St. Dominique , près du
cloſtre des RR. PP. Jacobins , 1776.
Avec approb. & privilege.
Géographie de Buſching , abrégée dans
les objets les moins intéreſlans , augmentée
dans ceux qui ont paru l'être , retouchée
par- tout , & ornée d'un précis de
l'hiſtoire de chaque Etat ; par M. Bérenger.
Tome I , qui comprend le Danemark,
la Norwege , l'iſlande , le Groenland
, la Suede , la Ruſſie , la Pruſſe , la
Pologne & la Hongrie. A Lausanne ,
chez la Société Typographique , 1776.
Mémoires concernant les Chinois. Prix
8 liv. 12 f. br. & 12 1. rel. A Paris , chez
Nyon , Lib. rue St Jean de Beauvais.
Observations fur les maladies épidémi-
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
ques. Année 1770. A Paris , de l'Impr.
de Vincent , rue des Mathurins , Hôtel
de Clugny.
ACADÉMIES.
I.
ACADÉMIE FRANÇOISE .
L'ACADÉMIE ACADÉMIE FRANÇOISE a tenu
ſa ſéance publique le 25 Août , jour de
Saint Louis. M. le Chevalier de Chaſtellux
, Directeur , a fait un diſcours éloquent
, dans lequel il démontre principalement
la néceffité de rappeller les jeunes
gens à l'étude des grands modeles de l'antiquité;
c'eſt dans cette vue que l'Académie
avoit propoſé pour ſujet du prix de
poëſie une traduction en vers d'un morceau
choiſi d'Homere. Ce prix a été
partagé entre MM. Gruet & André de
Murville ; ils ont traduit l'un & l'autre
les Adieux d'Hector , dont les jeunes
Poëtes ont imité & tranſporté dans notre
langue les beautés. Ces poëmes ont été
lus par M. de la Harpe & ont été fort
applaudis. M. Doigni du Ponceau a ob
1
SEPTEMBRE. 1776. 153
tenu l'acceffit par ſon Poëme intitulé :
Priam aux pieds d'Achille.
L'Académie a cité avec éloge une
piece de M. de Saint- Ange.
L'Académie a annoncé pour le ſujet
du prix d'éloquence de l'année prochaine
, l'Eloge de Michel de l'Hôpital ,
Chancelier de France.
M. l'Abbé Arnauld a lu des obſerva
tions fur la richeſſe de la langue grecque
& ſur le génie d'Homere. On ne peut
donner une idée plus grande & plus approfondie
, ſoit de la langue, ſoit du
Poëte Grec , que celle tracée dans cet
écrit , plein de goût, de ſagacité & d'érudition.
M. d'Alembert a lu enſuite une
lettre fort étendue que M. de Voltaire
adreſſe à l'Académie , au ſujet de Shakeſpear
, que les nouveaux Traducteurs
ont annoncé comme le génie par excellence
du Théâtre , & que M. de Voltaire
remet à ſa place , en faiſant voir que ſi
le Poëte Anglois s'eſt élevé au deſſus de
la barbarie de ſon ſiecle , il n'a pu ſe
defendre dans ſes compoſitions dramatiques
, du mauvais goût & de l'oubli des
regles & des bienſéances théâtrales. Enfin
M. d'Alembert a lu l'Eloge de Néricault
Destouches. Cet Eloge , en faiſant connoître
les talens , les moeurs & l'hiſtoire
!
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
privée du Poëte Comique , donne en
même temps des principes de goût , des
obfervations très - fines ſur l'art dramatique
, & fur les différens genres de Comédies.
I I.
LA ROCHELLE.
L'Académie Royale des Belles Lettres
tint ſon aſſemblée publique le 24 Avril
dernier. M. l'Abbé Gervaud , Profeſſeur
de Rhétorique au College Royal , Directeur
de l'Académie , en fit l'ouverture
par un précis des événemens relatifs à l'Académie
pendant l'année derniere. Il fit
l'Eloge de M. Mesnard de la Garde , ancien
Directeur de la Monnoie , & de M.
Boutiron , Avocat , tous deux Académiciens
, décédés depuis la derniere ſéance
publique ; & il n'oublia pas M. Arcere ,
de l'Oratoire , ancien Secrétaire Perpé.
tuel , qui venoit d'obtenir un acceffit de
l'Académie des Inſcriptions & Belles-
Lettres.
M. le Chevalier de Lonchamp, Chancelier
de l'Académie , lut enſuite l'Epithalame
de Stella & de Violentille , traduit
de Stace.
M. le Chevalier de Malartie , Major
SEPTEMBRE. 1776. 155
du Régiment Provincial de Montauban ,
& de l'Académie de la même ville, lut
une diſſertation fur ce ſujet: ſans les
moeurs & Sans la vertu , il n'est point de
veritable Philofophie.
M. Dupaty de Clam , Chevalier d'honneur
au Bureau des Finances , continua
la féance par la lecture d'observations fur
la vraie Philofophic.
M. Martin de Chaſſiron , Tréſorier,
de France , lut un Discours sur les avantages
des Académies pour le jeune homime
qui s'adonne aux lettres , & fur leur agrément
pour l'homme de goût.
M. le Chevalier de Malartie termina
la féance par une piece de vers ſur le
Triomphe de la Constance.
L'Académie n'a reçu qu'après la ſéance ,
un ouvrage de M. Jougneau Defloges ,
Avocat à Poitiers , nouvel aſſocié.
III..
LYON.
;
1
L'Académie des Sciences , Belles - Lettres
& Arts de Lyon ,diſtribuera cette année
deux Prix , dont l'un a pour Sujet les
decouvertes les plus importantes dans le
règne végétal , relativement à la matiere.
۱
!
156 MERCURE DE FRANCE .
médicale ; & l'autre la queſtion de ſçavoir
si l'Electricité de l'atmosphere a quelqu'influence
fur le corps humain , & quels
Scroient les effets de ceste influence ? La proclamation
de ces prix devoit être faite
dans le courant du mois d'Août ; mais le
nombre des Mémoires envoyés au concours
, la néceffité de répéter des expé
riences , & l'indiſpoſition de deux des
Commiſſaires chargés de l'examen des
Mémoires , ont engagé l'Académie , fur
le rapport qui lui en a été fait , de renvoyer
la diſtribution ci-deſſus à la féance
publique qu'elle tiendra à ſa rentrée après
les Fêtes , le 3 Décembre prochain.
!
I V.
La Société & Correſpondance Royale
de Médecine , établie à Paris par Arrêt
du Conseil d'Etat du Roi du 29 Avril
dernier , & préſidée par M. de Laſſone,
Conſeiller - d'Etat , premier Médecin de
la Reine & du Roi en furvivance , a tenu
ſa premiere ſéance le Mardi 13 Août ,
dans laquelle , après avoir déterminé la
forme de fes travaux , elle a annoncé le
ſujet d'un prix de la valeur de 300 liv.
qui ſera diftribué dans la féance du ſes
cond Mardi d'Août 1777, à l'Auteur
:
i
SEPTEMBRE. 1776. 157
du Mémoire qui ſera jugé avoir le mieux
répondu à la queſtion ſuivante : déterminer
dans les fieures exhanthématiques les
circonstances dans lesquelles le régime rafraîchissant
est preferable à celui qui est
échauffant , & celles où il faut employer
une méthode contraire. Les Mémoires feront
adreſſés , francs de port , avec des
billets cachetés , contenant le nom des
Auteurs , avant le premier Juin 1777 , à
M. Vicq d'Azyt , Médecin - Conſultant
de Monſeigneur le comte d'Artois , premier
Correſpondant avec les Médecins
du Royaume , demeurant rue du Sépulcre.
SPECTACLES.
1
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSI
QUE a donné quatre repréſentations des
Romans , ballet héroïque en trois entrées.
On a applaudi à l'ouverture , qui eſt
d'un ſtyle agreable, à pluſieurs morceaux
de ſymphonie bien deſſinés , & à quelques
airs de chant & de danſe. Mais le
defaut d'intérêt & d'action dans les poëmes
, a fans doute nui au Muficien , qui
158 MERCURE DE FRANCE .
n'a pu employer qu'une expreſſion vague
fur des paroles qui ne lui offroient ni
ſentiment énergique à peindre , ni pasſion
vive à rendre. Cependant ce ſpectacle
étoit étayé par de longs ballets, dans
leſquels les grands talens de la danſe &
fur-tout celui de Mlle Allard , charmante
Danfeuſe & plus excellente Pantomime ,
ont fait beaucoup de plaiſir ; ona fur-tout
applaudi la marche des Chevaliers & de
leurs Dames , dans le ſecond acte.
On a remis à ce Théâtre Alceste &
l'Union de l'Amour & des Arts , qui
font joués alternativement, en attendant
des Fragmens anciens & des Ballets Pantomimes
de M. Noverre , qui doit d'abord
faire repréſenter ſon ballet des Horace's
& des Curiaces , enſuite la Toilette de
Vénus. Ce Maître , plein de génie , doit
donner des ſpectacles d'autant plus attrayans
, qu'ils parlent aux yeux , qu'ils
font entendus de la multitude , qu'ils
offrent une ſucceſſion de tableaux animés
, qu'ils excitent la curiofité ſans l'alterer
, & foutiennent l'attention fans la
fatiguer. C'eſt ce même genre de ſpectacles
qui étoit fi recherché par les Grecs
& par les Romains , mais qui parvint à
dominer , & enſuite à éclipſer tous les
autres arts d'amuſemens.
SEPTEMBRE . 1776. 159
COMÉDIE FRANÇOISE .
LESE
S Comédiens François ont donné ,
le 14 Août , la premiere repréſentation
de C. Marcius Coriolan , Tragédie nouvelle
en quatres actes de M. Gudin.
Le ſujet de cette Tragédie, eſt ſimple;
Coriolan , maltraité par le Sénat & les
Tribuns Romains , chaſſe de ſa patrie
injuſtement , ſe retire chez les Volſques ,
les fouleve contre Rome , & leur fait
remporter pluſieurs victoires. Il éprouve
bientôt de la part des Chefs des Volsques
l'ingratitude & la jalouſie , qui accompagnent
preſque toujours la gloire
des ſuccès. Les Romains profitent de ces
diſpoſitions de l'ennemi pour faire conspirer
contre Coriolan. Ils envoient des
Sénateurs propoſer la paix aux Volsques
, & en même temps engager les
Chefs à leur livrer Coriolan. Cependant
ce Général reçoit les Députés avec la
fierté d'un vainqueur , rejette leurs foumiffions
& leurs propoſitions. Après
avoir ainſi parlé en maître , il retient un
des Sénateurs Romains , ſon ami ; il
160 MERCURE DE FRANCE .
épanche dans ſon coeur tous les ſentimens
qui agitent le ſien : cet ami veut en vain
lui perfuader de rendre un Héros à ſa
patrie; il perſiſte dans ſon reſſentiment.
Sa mere , zélée Républicaine , vient livrer
à ſa tendreſſe l'affaut le plus terrible ;
elle ſe précipite au devant de ſon fils :
elle le conjure , par tout ce qui peut
l'émouvoir d'oublier ſon reffentiment.
Sa haine contre le's Romains l'emporte
encore ſur la piété filiale : mais lorsque
, tranſporté par l'amour & l'intérêt
de la patrie , cette mere lui donne ſa
malediction , Coriolan ne peut réſiſter à
cette imprécation foudroyante ; il s'abandonne
à tout ce qu'une mere qu'il aime
exige de lui. Les Chefs des Volſques ,
également furieux de ſa gloire & de ſa
desertion , conſpirent contre Coriolan,
& le percent de leurs javelots. Les Romains
font vainqueurs ; & Coriolan ,
vengé des traîtres qu'il a ſervis , & témoin
de la gloire de ſon pays lorſqu'il a
ceffé de l'attaquer, déteſte les emportemens
de ſa haine & de ſon reſſentiment ;
il expire entre les bras de ſa mere & de
fon ami.
M. Gudin a ſaiſi les beautés de fon
ſujet ; il a traité ſupérieurement , & avec
le
1-
SEPTEMBRE. 1776. 1ỚI
le plus grand pathétique , la ſuperbe ſcene
de Coriolan avec ſa mere ; mais trop resferré
par fon plan , il n'a pu développer
un grand intérêt , ni foutenir quatre actes
ſans ſe répéter.
Mademoiselle Sainval l'aînée , M. Molé
& Monvel , ont rempli leurs rôles aved
beaucoup d'applaudiſſemens.
DÉBUT.
M. VALVILLE a continue & fini ,
avec ſuccès , ſes débuts fur le Théâtre de
la Comédie Françoiſe. Il ajoué les rôles
de Philidor dans les trois Freres Rivaux ,
d'Orgon dans le Tartuffe , d'Oronte dans
Criſpin rival , de Thaler , dans Démocrite
, du Comte dans l'Impromptu de campagne
, d'Orgon dans le Conſentement
forcé , du Baron dans le Diſſipateur , de
Francaleu dans la Métromanie , de Lucas
dans l'Eſprit de contradiction , de Géronte
dans le Philoſophe marié , de Piétremine
dans la Famille extravagante , de Géronte
dans le Méchant , & de Guillaume
dans l'Avocat Patelin.
Nous avons rendu compte , dans le pre
mier volume du Mercure de Juillet , des
talens de cet Acteur.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE✓ESS Comédiens Italiens ont donné le
Lundi 19 Août , la premiere repréſentation
de Fleur d'Epine , Opéra comique en
deux actes , mêlé d'ariettes. Les paroles
ſont de M. l'Abbé de Voiſenon , & la
muſique de Madame Louis , célebre Virtuoſe
, femme de l'habile Architecte de ce
nom. ,
,
Le ſujet de cet Opéra comique eſt tiré
d'un conte bien connu de Hamilton. C'eſt
une Fée malfaiſante qui tient dans l'esclavage
Fleur d'Epine , jeune beauté
qu'elle ſe plaît à tourmenter , & dont elle
ſe fait aider dans la préparation d'un philtre
magique. Fleur d'Epine aime le Prince
Tarare , protégé par une Fée bienfaiſante,
qui vient éprouver ces Amans ſous la
figure d'une vieille , & ayant connu leur
charité & leur humanité , elle leur fait
des préſens utiles contre les enchantemens
de ſa rivale. La méchante Fée furprend
le Prince Tarare avec Fleur d'Epine
, & a la vanité de croire qu'elle l'a enchanté.
Alors elle deſtine Fleur d'Epine
au Prince fon fils. Elle aſſemble même
•
SEPTEMBRE. 1776. 163
fa famille , compoſée de Fées & de Génies
tous contrefaits. Le Prince Tarare
laiſſe dans fon illuſion la Fée perſécutrice,
& en profite pour traverſer ſes mauvais
deſſeins. Son pouvoir conſiſte principalelement
dans la conſervation de deux taliſmans
, qui font la jument fonnante &
le chapeau lumineux. Elle entend les
ſonnettes de ſa jument , qui l'avertiſſent
qu'on l'emmene; avant de courir après ,
elle confie la garde du chapeau lumineux
à fon fils , & lui attache une clef à fon
habit : mais cet imbécille ne s'amuſe de
rien & la muſique l'endort. Fleur d'Epine
profite de ce ſecret pour l'aſſoupir. Alors
le Prince Tarare , éveillé comme l'Amour,
vient doucement lui dérober la clef, &
va ravir le chapeau lumineux. Le charme
ou le pouvoir de la Fée malfaiſante eſt
détruit. Fleur d'Epine eſt délivrée de ſa
ſervitude ; la Fée bienfaitrice reprend ſon
aſcendant : elle paroît dans toute fa
gloire , & vient combler les voeux des
deux Amans .
Il y a de la gaieté dans cette piece ,
quelquefois un peu forcée par les jeux
de mots . La muſique en eſt agréable ;
pluſieurs morceaux ont été fort applau
dis , tels qu'un écho en dialogue intrigué ,
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
un air du ſommeil, un grand air d'exécution.
Meſdames Trial & Moulinghen ,
MM. Trial , Julien & Michu y remplifſſent
les principaux rôles avec beaucoup
de talent.
REPERTOIRE des Pièces qui doivent être
jouées à Fontainebleau devant Leurs
Majestés.
Jeudi 10 Octobre. Zema , Tragédie
nouvelle de M. le Fevre. Les Curieux de
Compiegne , de Dancourt.
Vendredi II . Fleur d'Epine , Opéra
Comique , paroles de M. l'Abbé de Voifenon
; Muſique de Madame Louis. La
Soirée des Boulevards , de M. Favart.
Mercredi 15. LL'Avare Faſtueux , Comédie
nouvelle , de M. Goldoni. Le Cha
rivari , de Dancourt.
Jeudi 17. Wenceslas, Tragédie de Rotrou.
Le Dramomane , Comédie nouvelle
de M. le Chevalier de Cubieres .
Vendredi 18. La Nouvelle troupe , de
Meſſieurs Favart & Anſeaume. L'aveugle
de Palmire , paroles de M. Desfontaines ,
Muſique de M. Rodolphe.
SEPTEMBRE. 1776. 165
Mardi 22. Le Malheureux imaginaire ,
Comédie nouvelle de M. Dorat. Le ſouper
mal apprêté , d'Autroche.
Vendredi 24. Warwick , Tragédie de
M. de la Harpe. Le retour imprevu , Comédie
de M. Renard.
Samedi 25. Le Mort marié , Comédie
nouvelle de M. Sedaine. Muſique de
M. Blanchi. Achmet & Almanzine , de
la Sage , revue par M. Anſeaume , muſique
de M. Dorneval.
Mardi 29. Beverley , de M. Saurin.
Le Procureur arbitre , de Poiſſon.
Jeudi 31. Mustapha & Zéangie , Tragédie
nouvelle de M. de Champfort. Le
Préjugé vaincu , de Marivaux.
Lundi 4 Novembre. Théodore , Acte
d'Opéra , muſique de M. Floquet. La
Provençale , muſique de Mouret & Trial.
Mardi 5. Le Philosophe marié , de Deftouches.
Le Fatpuni , du Marquis Pontle
- Vel.
Jeudi 7. Sémiramis , Tragédie de M.
de Voltaire. Le Veuvage trompeur , Comédie
nouvelle de M. de la Place.
Vendredi 8. La fauſſe délicateſſe , Co.
médie nouvelle de M. Marfolier , muſique
de M. Hinner. L'inconnu persécuté ,
Parodie par M. Moline , muſique de
M. Anfoſſi. L3
166 MERCURE DE FRANCE.
1 Mardi 2 La Coquette corrigée , de la
Noue. La Coupe enchantée , de la Fontaine.
Jeudi 14. Gabrielle de Vergy , Tragédie
nouvelle, de du Belloy. Le Sicilien.
Samedi 16. Les Sultanes , de M. Favart.
Eglé , Acte d'Opera de M. Laujon ,
muſique de M. la Garde.
Mardi 19. L'Egoisme , Comédie nou.
velle de M. Cailhava. La Rupture ou le
mal entendu , Comédie nouvelle de Madame
de Lorme.
Jeudi 21. Bérénice , Tragédie de Racine.
Crispin Rival, de le Sage.
Samedi 23. Les trois Fermiers , Comédie
nouvelle de M. Monvel, muſique de
M. Dezaides. Le Devin du Village , de
M. Rouſſeau ,
VERS de M. de Voltaire à M. le Kain.
ACTEUR CTEUR fublime & ſoutien de la ſcene ,
Quoi ! vous quittez votre brillante Cour ,
Votre Paris embelli par ſa Reine ,
De nos beaux - arts la jeune Souveraine.
Vous fait partir pour mon triſte ſéjour !
On m'a concé que ſouvent elle - même ,
SEPTEMBRE. 1776. 167
Se dérobant à la grandeur ſuprême ,
Séche en ſecret les pleurs des malheureux.
Son moindre charme eſt , dit - on , d'être belle.
Ah ! laiſſons - la les Héros fabuleux ;
Il faut du vrai : ne parlons plus que d'elle,
ARTS.
GÉOGRAPHIE.
DEUXIEME SECTION en 12 feuilles
de l'Atlas Itinéraire portatif de l'Europe ,
adapté pour la France , aux Diligences
& Meſſageries Royales ; par M. Brion ,
Ingénieur Géographe du Roi : prix , 3
liv. chaque Section ; à Paris , chez Langlois
. Libraire ; rue du Petit Pont , près
la rue S. Severin , & chez l'Auteur , même
maiſon , au premier.
(
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
ARCHITECTURE.
L'on diftribue préſentement chez le
ſieur le Rouge , Ingénieur Géographe du
Roi , rue des Grands Augustins , la deuxieme
partie du quatrieme Cahier des
Jardins Chinois , 15 planches ; prix 61.
Ce Cahier entier compoſé de 30 Planches
: 12 livres.
Plus , un Traité des Edifices , Kioſques ,
meubles , machines , uſtenſiles & habillemens
des Chinois en 20 planches , avec
la deſcription par Chambers , Architecte
Anglois , qui a demeuré à Canton , traduit
en notre langue ; vol. in-4° , 18 liv,
relié , 15 liv. broché.
1 Chambers parle beaucoup des Jardins
de la Chine , ce qui rend ce livre analogue
à la conſtruction de nos Jardins modernes.
L'Amérique Angloiſe en 8 feuilles ,
traduite en François , 9 liv. Il reſte un
exemplaire de l'Original , imprimé à
Londres , pour le Docteur Mitchel qui
en eſt l'Auteur , prix 72 livres. I
1
SEPTEMBRE. 1776. 169
PEINTURE.
Tableau allégorique de l'Amour Conjugal ,
préſenté au Roi & à la Reine, le Mercredi
, 14 Août , veille de la fête de
la Reine,
M. DE MONTPETIT ayant eu pour but
de mettre la Peinture au rang des Arts
utiles , s'eſt appliqué depuis plus de 30
ans à en perfectionner le phyſique ; la
conſtance de ſes travaux & fon zele patriotique
, l'on engagé à foumettre le fruit
de ſes expériences à l'examen de MM. de
l'Académie Royale des Sciences. L'approbation
qu'ils en ont donnée , aſſure à l'Auteur
le mérite du procédé par lequel il
eſt parvenu à faire paſſer la Peinture à
l'huile avec toute ſa fraîcheur , aux fiecles
à venir ; il en conſacre les prémices
à perpétuer les portraits de l'Auguſte Famille
qui nous gouverne , en remontant
juſqu'à François premier , & au - delà ,
s'il eſt poſſible.
Il ne ſuffit pas de tranſmettre à la postérité
les ſeuls traits d'un Monarque ; fes
vertus qui doivent , du trône , éclairer &
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
۱
inſtruire les humains , fourniſſent des
exemples qui font d'autant plus féduis
fans , qu'ils frappent les ſens. Or , la
Peinture eſt un grand Orateur qui parle
à toutes les Nations , par l'organe de la
vue. Dans cette idée , le premier exemple
de Morale que le ſieur de Montpetit.
a voulu perpétuer , eſt l'Amour- Conjugal
, vertu ſi rare dans ce fiecle. Pour
ne point fuivre un chemin trop rebattu
d'allégories preſque toujours-froides , ti- ,
rées de la Fable , il a choiſi une compofition
ſimple , galante & agréable , dont
le ſujet eſt pris dans les propres vertus
des deux Auguſtes Epoux qui occupent
glorieuſement le Trône de la France,
Description.
Un amour vêtu d'une gaze légere , le
front ceint d'un bandeau gris de-lin , furmonté
d'une plaque d'or , repréſentant
dans une gloire deux coeurs couronnés,
fur l'un desquels eſt une L. & fur l'autre
une M. , lettres initiales des noms des
deux Majeſtés Royales.
Cet Amour est dans une attitude acti
ve , étendant un de ſes bras en avant
pour exprimer ſon empreſſement, por
tant de l'autre un fagot de rofes mêlé de
mirthe & de lys ; dans un de ces lys le
☑
SEPTEMBRE . 1776. 171
plus apparent , ſe voit un portrait du
Roi , grandeur de bracelet , le tout entrelacé
négligemment d'un ruban bleu ,
dont un bout flottant par -deſſus le bras ,
annonce , par une inſcription , que ce
bouquet ſimple & fans art eſt envoyé à la
Reine par ſon Auguſte Epoux.
• Les roſes ſont ſans épines & fans flétriſſures
; ce qui ajoute à la perfection de
l'allégorie , ainſi que les gouttes d'eau
qui peignent la fraicheur voluptueuſe des
fleurs.
L'amour court ſur un tapis de velours
pourpre , pour faire entendre que c'eſt
fur le Trône que regne l'amour -conjugal
, & fert d'exemple à toutes les familles
, dont la tranquillité , la proſpérité
& l'honnêteté dépendent de cette
vertu ſans laquelle toutes les autres font
affoiblies.
م
-
Ces deux Auguſtes Epoux fourniſſent
journellement à l'Auteur bien d'autres
traits vertueux à immortaliſer ; il tâchera
d'en faire paſſer quelques - uns à la postérité
, autant que fa fanté & la longueur
de l'exécution le lui permettront.
Ce Tableau intéreſſant , a été accueilli
par leurs Majestés , & eſt placé dans le
cabinet de la Reine. Ce morceau eſt le
plus grand que l'Auteur ait fait en ce
172 MERCURE DE FRANCE
genre ; il a tâché de réunir le plus pré
cieux fini , & la fraîcheur de la couleur ,
à la folidité de fon procédé , qui rend la
peinture inaltérable.
GRAVURES.
I.
Portrait de Jean - Georges Wille , Graveur
du Roi , de leurs Majestés Imp. & R. ,
de S. M. le Roi de Danemarck , des
Académies de Paris , Vienne , &c ;
Gravé d'après le tableau original de J.
B. Greuze , Peintre du Roi, par J. G.
Muller , Graveur du Roi , & Penfionnaire
de S. A S. Mgr. le Duc de Wittenberg.
Prix , 3 liv. , à Paris , chez
les principaux Marchands d'Estampes ,
& à Stutgard , chez l'Auteur.
CE PORTRAIT , de format in 40 , eſt vu
des trois quarts. Il nous rappelle avec ſatisfaction
les traits d'un Artiſte , que la
Gravure met au nombre de ſes plus chers
favoris. Ce portrait ne peut donc man
quer d'être accueilli des Amateurs & des
Artiſtes. Ils applaudiront à la beauté du
caractere de tête , à la ſoupleſſe du bu-
A
1
٢٠٠ SEPTEMBRE. 1776. 173 .
1
rin de M. Muller , à la pureté de ſes travaux
, & à l'intelligence avec laquelle il a
ſu les varier , pour rendre les étoffes du
Portrait , & faire valoir avec plus d'avange
les précieux détails de la tête.
I I.
La Jardiniere en repos. Eſtampe agréa
ble d'environ 19 pouces de hauteur , &
13 de largeur , gravée avec beaucoup de
talent , d'après un tableau de M. Peters ,
par M. J. Ch. le Vaſſeur , Graveur du
Roi ; prix , 2 liv. 8 f.; à Paris , chez
l'Auteur , rue de Mathurins.
III.
Portrait en petit médaillon , d'Armand de
Bourbon , Prince de Conty , mort à Pezenas
, le 20 Février , 1666 , âgé de 37
ans ; gravé d'un travail précieux & fini
par M. Vangeliſty , rue & près S. Jacques ,
maiſon de Madame Ogiers, Apothicaire.
I V. 1
L'occupation du Ménage. C'eſt unejeune
femme qui fait la leſſive , & un enfant
qui ſouffle des boules de ſavon , eftampe
d'un bon effet de couleur , & traitée artis
174 MERCURE DE FRANCE.
tement , de 18 pouces de hauteur , entre
14 de largeur , gravées d'après un tableau
de M. Aubry , par M. Blot , & dédiée à
M. Blondel d'Azaincourt ; prix , 3 liv.
à Paris , chez l'Auteur , rue de la Juiverie
, maiſon du Batteur d'Or.
V.
Quatre têtes de femmes en médaillon ,
gravées en couleur , avec une bordures
imprimée en or imitant le nouveau procédé
de Louis Martin ; chacune du prix
de 3 1. A Paris , chez Bonnet , Graveur ,
rue St Jacques , au coin de celle delaPar
cheminerie.
VI,
M. David , Graveur , rue des Noyers ,
vis - à- vis celle des Anglois annonce que
la premiere impreſſion de l'eſtampe du "
Médecin aux Urines , d'après M. le Prince
, étant toute diftribuée, il vient d'en
faire faire une ſeconde , & fixe le prix de
ces dernieres épreuves , à 8.1 .
Le plaisir interrompu , d'après Oftade ,
1 11.4 f.
Portrait de Mademoiselle , née le 5 Août
1776 ; gravé ſous la direction de M. Da-
1
!
1
vid , prix , 12 1.
SEPTEMBRE. 1776. 175
ケー
On lit au bas ces vers de M. Maréchal.
François , de jour en jour s'accroft notre eſpérance ,
Nous en avons pour gage un rejeton nouveau :
Sous l'aile de l'Ainour & l'oeil de la Prudence.
Comme va s'embellir cette Grace au berceau !
T
MUSIQUE.
I.
ROIS MESSES à quatre parties ,
ſous les titres : Lætamini in Domino. Nos
qui vivimus benedicimus Domino , & Lumen
ad revelationem gentium; de la compofition
du ſieur Rouffeau , Maître de muſique
de la Cathédrale de Tournay , connu
avantageuſement par ſes talens dans ce
genre. Ces trois pieces recueillies & publiées
par le ſieur Quignon , Maître de
Chant, à Beauvais , réuniſſent au mérite
de la gravure , celui d'une muſique no- .
ble & touchante , analogue au ſujet , &
faite pour être exécutée avec autant de
cilité que de ſuccès.
Les Exemplaires ſe trouvent à Paris ,
chez le ſieur le Gros , l'un des membres
176 MERCURE DE FRANCE,
!
de l'Académie Royale de muſique. Prix
36 liv. pour les trois Meſſes.
II.
Recueil de Romances , Brunettes , &
autres petits airs avec accompagnement
de Guittare ; la muſique & les accompagnemens
, par M. Coulon , maître de
Chant & de Guittare. Prix, 7 liv. 4 f.
à Paris , chez Bignon , place du Louvre ,
à l'Accord Parfait ; chez l'Auteur , rue
du Chantre , chez M. Feuillet , Serrurier
du Roi.
-
III.
Six Sonates pour la Harpe , avec ac
compagnement d'un Violon , ad libitum ,
dédiées à Madame la Comteſſe de Bouflers
, compoſées par M. Hochbrucker ,
oeuvre VI. Prix , 12 liv. , aux adreſſes
ordinaires de muſique.
COURS public de Géométrie pratique.
M. DUPONT, Ingénieur du Roi , Pro-(
feſſeur de Mathématique , nommé par Sa
Majefte
4
SEPTEMBRE. 1776. 177
Majefté pour faire la viſite des fouilles
& carrieres tendantes à la fûreté des routes
publiques &habitations , continue dans
ſon Ecole , rue neuve S. Médéric , ſes Cours
fur les Elémens & fur toutes les parties
de la haute Géométrie. La protection que
le Miniſtre & le Gouvernement ont bien
voulu accorder au ſieur Dupont , le met
à portée de faire des leçons de Géométriepratique
, des plus complettes , ( joint à
une des plus belles collections d'inſtrumens
néceſſaires qu'il a acquis ). M. Dupont
donnera pour cet effet une lecon à
la campagne une fois par ſemaine , & il
viſitera avec ſes Eleves déjà inſtruits, les
atteliers , les ouvrages de Méchanique
& d'Hydraulique. Ceux qui ſe détermineront
aux Arts avec un peu de théorie ,
trouveront ces leçons très avantageuſes.
M. Dupont recommencera dans le courant
de Septembre prochain , ſes Cours
fur les Elemens & fur les autres parties ,
ainſi que ſes leçons gratuites , qu'il donne
aux ouvriers les Dimanches. Il a
chez lui un des premiers Maîtres de Desfin
pour la Carte & le payſage.
On trouve chez M. Dupont , pluſieurs
jolies chambres toutes meublées.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
COURS DE LANGUE , D'HISTOIRE , &c.
\
M. CARPENTIER, Maître-ès Arts de
-
A
l'Univerſité de Paris , Profeſſeur public
de Langue Françoife , de Géographie ,
d'Hiſtoire & de Belles - Lettres , avoué
par le Gouvernement , a recommencé le
18 du mois d'Août 1776, ſes leçons gra
tis de langue , d'ortographe , de ponctuation
& de conſtruction Françoiſe , pour
les perſonnes de tout âge & de tout ſexea
Il n'épargne ni étude ni travail pour ſe
rendre de plus en plus utile à ſa Nation.
Il donne auſſi des leçons non gratis ,&plus
de vingt années de pratique, le mettent
dans le cas de s'annoncer comme en état
d'enſeigner toutes les différentes parties
de l'éducation , tant chez lui qu'en Ville.
Il eſt Auteur d'une nouvelle Grammaire
Françoiſe , d'un nouveau Plan d'éducation
, d'une Hiſtoire Univerſelle & d'une
Didactique générale où se trouvent toutes
faites les leçons des différentes parties qui
peuvent entrer dans le Plan d'éducatio
le plus étendu. Il enſeigne tous les cas
culs de Commerce , par une Méthode
très - courte.
이
SEPTEMBRE. 1776. 179
} COURS DE LANGUE ITALIENNE.
M. L'ABBÉ FONTANA , reprendra fon
cours de Langue Italienne , le 10 Septembre
, & le continuera tous les Mardis
& Samedis , depuis fix heures du matin,
juſqu'à dix. Les perſonnes qui voudront
le ſuivre, font priées de ſe faire inſcrire
de bonne heure en ſa maiſon , rue Montorgueil
, à côté de la rue Pavée. Il donne
auffi des leçons particulieres chez lui &
en Ville.
LETTRE au Rédacteur du Mercure , fur
un prétendu remede contre la pierre.
Vous avez annoncé , M. , dans le ſecond volume du
mois de Juillet , un reméde que M. le Chevalier de la
Porte a trouvé pour fondre la pierre dans la veſſie. Depuis
long - temps les plus grands Médecins ont fait des
recherches à ce ſujet; mais , juſqu'à préſent , fans aucun
ſuccès. Sans doute M. le Chevalier de la Porte a été
plus heureux qu'eux dans cette découverte ; mais en
* le publiant par la voie des Nouvelles & d'autres Ouvrages
périodiques , il auroit da expliquer ce qu'il en
M3
180 MERCURE DE FRANCE.
tend par fleurs de lune major male, & par racine de
luna major femelle: car je vous avoue qu'on ne connoit
pas ces plantes , ni parmi les Botanistes , ni parmi
les Herboriſtes , ni même parmi les Villageois , fous
ce nom ; on ne fait pas ce qu'il entend par flocelliss
Avant de publier une pareille recette , il étoit donc
A propos d'expliquer les termes dont il ſe ſert pour
pouvoir rendre cette recette plus à la portée du Pue
blic ; d'ailleurs elle ne paroît pas avoir la prétendue
propriété que lui attribue M. le Chevalier de la Porte ,
fi on en juge par les drogues connues qui y entrente,
En attendant que M le Chevalier nous ait donné des
preuves plus authentiques de l'efficacité de ſon reme
de , & nous l'ait fait connoftre plus particulierement
nous vous prions , M., même au nom de l'humanité,
de déſabuſer le Public fur de pareilles recettes , qui
loin de fondre la pierre , ne ſerviroient qu'à oceaſionner
des irritations conſidérables. Les remedes trop
irritans dans ces fortes de maladies four plus dangereux
qu'efficaces. On ne peut trop ſe tenir en garde
contre les diſpenſateurs de recettes , qui ne font , hélast
de nos jours que trop communs , & qui ſont plus
craindre que le fer. La plupart de ceux qui les indi
quent n'en connoiſſent ni la nature , ni les effets ; &
ſouvent ils ne le font ou que pour ſe donner un ton &
en impofer au Public , ou par la manie de ſe donner
pour Médecins , tandis qu'ils n'ont pas même la moin
dre connoiſſance de cette ſcience.
SEPTEMBRE. 1776. 181
4
LETTRE de M. Framery à l'Auteur
du Mercure.
Monfieur , je ne ſais ſi vous avez quelque connoisſance
d'une petite brochure intitulée : La Soirée perdue
à l'Opéra. On y trouve une plhrafe qui paroft avoir
attiré l'attention du Public. C'eſt la ſeule qui m'intéreſſe
, & la ſeule à laquelle je m'attacherai ; la voici :
„ Voilà un choeur agréable (dit un Interlocuteur) mais
ود il eſt pillé de l'Opéra de Golconde.-Attendez ,
„ Monfieur ; il y a à la fin du ſecond acte un des plus
., beaux airs qu'on ait jamais entendu fur aucun The-
,, are lyrique , & dans cet air , l'inflexion la plus pat-
„ hétique & la plus heureuſe que l'art ait encore em-
,, pruntée à la nature eh bien ! ce même accent , ce ,
,, même trait ſe rencontre dans l'Olympiade de M. Sac-
,, chini. Mais il faut que vous ſachiez que long temps
,, avant la naiſſance de l'Olympiade de M. Sacchini &
" de l'Opéra de Golconde , celui d'Alceſte avoit vu le
,, jour & le grand jour; c'est-à-dire qu'il avoit été re-
» préſenté , gravé , publié. Oh ! vous ne connoiſſez pas
,, tous les vols qui ont été faits à ce pauvre Chevalier
”
"
Gluck : on trouvoit , avec raiſon , qu'il étoit bien plus
aifé de le piller que de l'imiter , &c. "
N'est - il pas vrai , Monfieur , que quand on accuſe ſi
ouvertement un homme , comme M. Sacchini , de plagiat
envers un homme comme M. Gluck , il faut être bien
für de fon fait ?
M 3
イ182 MERCURE DE FRANCE.
Je fais que l'Alceste italien a été repréſenté , il y a
une douzaine d'années , ſur le petit Théâtre de Bologne.
J'ignore , avec toute l'Italie , ſi cet Opéra eſt gravé , ce
qui n'eſt pas d'usage dans ce pays : mais s'il l'eſt , ou
ſi ſeulement il eſt publié , rien n'eſt ſi facile que de convaincre
M. Sacchini du crime qu'on lui reproche.
Que l'on public en France l'air original de M. Gluck ,
(je paierai , ſi l'on veut les frais de gravure) & alors ik
ſera démontré que M. Sacchini , oubliant ſa réputation
folidement établie dans toute l'Europe , s'eſt donné
fauſſement pour le créateur d'un trait d'expreſſion qui
appartenoit à un autre Opéra joué dans une petite Ville.
Un léger exposé hiſtorique éclairciroit peut - être bien
des choses. Sur la fin de la ſaiſon de 1773 , M. Sacchini
étant à Londres , fut chargé d'arranger un pasticcio
de l'Olympiade , c'est-à-dire , un Opéra composé de
morceaux de différens Auteurs . M. Millico , qui jouoit
le rôle de Mégacle , pria le Maître de lui donner un
air de lui ſur ces fameuſes paroles : Se cerca , se dice ,
&c. M. Sacchini avoit déjà fait une Olympiade à Rome ,
& une autre à Milan ; mais comme les Compoſiteurs
Italiens ne ſont pas dans l'uſage de garder leur muſique
Cencore moins celle des autres) M. Sacchini fit expres
l'air en queſtion , lequel eſt écrit d'un ſtyle clair ſimple ,
touchant , en un mot d'une facture entiérement différente
de celle de l'air d'Alceſte : mais le trait reproché s'y
trouve.
M. Millico , enchanté de cet air & de ſon ſuccès
vient à Paris , loge avec M. Gluck ſon ami , chante cet
ſcene par tout où M. Gluck le mene , la fait chanter par
Mile Gluck , & part avec eux pour Vienne.
7
1
SEPTEMBRE. 1776. 183
Or , il faut que vous fachiez , Monfieur , que l'Alceſte
François eft entiérement différent de l'Alceſte Italien
pour la muſique. Preſque tous les airs ſont refaits à
neuf. L'Alceſte ne peut donc plus dater de long-temps
avant la naissance de l'Olympiade.
:
Tout Ouvrier ſe connoft aux ouvrages de ſon métier.
Je parodie des airs , & j'ai la prétention de m'y connottre
. Je puis donc avancer , fans crainte d'être démenti
, que l'air en queſtion eſt fait ſur des paroles. Un
air parodié n'a point cette coupe , cette tournure : il eſt
prefque impoffible de s'y tromper.
Veut- on me confondre ? J'en ai donné le moyen ; qu'on
faſſe graver l'air original , s'il exiſte.
Si M. Gluck eſt le héros de l'Anonyme , M. Sacchini
eſt le mien ; c'eſt à moi de prendre ſa défenſe , quand
il n'est pas à portée de la prendre lui-même, ſa gloire
me coûte affez pour continuer. J'y ai ſacrifié mes vieilles
& le peu de prétention que j'aurois pu avoir au mérite
littéraire dans la Colonie : le ſacrifice que je fais
aujourd'hui dans l'Olympiade à tous égards. On ne
peut ſe faire une idée de la difficulté du travail que j'ai
entrepris ; & quand cette difficulté ſera vaincue , j'aurai
tout fait pour la réputation de M. Sacchini & rien pour
la mienne. J'eſſuierai toujours des reproches , fur-tout à
l'égard du ſtyle , parce que toute la peine que j'ai priſe
d'ailleurs fera comptée pour rien. Mais je m'en confolerai
en comptant pour beaucoup le plaiſir d'avoir fait
entendre de véritable muſique ſur notre grand The-
Atre.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
Il n'eſt donc pas généreux à l'Anonyme de chercher
d'avance à prévenir le Public fur un ouvrage qui n'eſt
pas encore foumis à ſon jugement.
J'ai l'honneur d'étre , &c.
FRAMERY.
>
BIENFAISANCE.
I.
La Reine traverſant, il y a quelques A
jours , le village de S. Michel , apperçut
une vicille femme infirme qu'entouroient
pluſieurs petits enfans. Ce tableau , qui
offroit à l'ame compatiſſante de Sa Majeſté
, ce que la nature humaine , dans ſes
deux extrêmes , offre de plus intéreſſant ,
l'émut auſſi - tôt , & lui fit ſuſpendre ſa
marche. Sa Majeſté s'approcha de la
vieille , l'interrogea avec autant de douceur
que de bonté , & apprit que cette
femme , grand'mere des enfans qui l'environnoient
, étoit , dans ſa caducité ,
& malgré ſa miſere , l'unique appui de
ces orphelins de pere & de mere. Ce
ne fut point aſſez pour cette Souverai-
1
1
SEPTEMBRE. 1776. 185
ne , ſi digne d'être chérie , de lui faire
diftribuer fur le champ des ſecours d'argent
, Elle jeta des yeux attendris ſur le
plus jeune de ces orphelins , âgé de trois
ans , & déclara qu'Elle ſe chargeoit de
lui , & qu'Elle en feroit prendre ſoin.
II.
1
Un Marchand de Carlſcrone , qui avoit
mal fait ſes affaires , & qui depuis trois
ans ſubſiſtoit avec beaucoup de peine à
Stockolm , où il s'étoit réfugié avec ſa
femme, quatre enfans de l'un & de l'autre
ſexe , & une ſervante que le malheur de
cette famille n'avoit pu détacher de fon
ſervice , y mourut au commencement de
çe mois. La veuve fans argent , ſans appui,
& n'ayant pas même de quoi faire enterrer
fon mari , en gardoit chez elle le cadavre
: mais le grand Gouverneur , averti
par les voiſins qui étoient allé ſe plaindre
de l'infection du corps mort , le fit enterrer
, & après s'être aſſuré de la pauvreté
de la veuve , à laquelle il donna de l'argent
pour fon deuil & celui de fa famille ,
il lui conſeilla de venir au camp de Ladugard,
ſe préſenter avec ſes enfans à
la tente du Roi , & lui indiqua le jour &
186 MERCURE DE FRANCE.
Pheure où il ſeroit plus facile d'avoir accès
auprès de Sa Majeſté. Le Roi , inſtruit
par le grand Gouverneur de la ſituation
déplorable de cette famille , l'accueillit
avec une bonté paternelle: la Reine ſa
mere , temoin de cette ſcène attendrisſante
ſe chargea de l'éducation de l'aînée
des filles , les deux garçons furent auffitôt
incorporés par le Roi dans le Régi
ment de ſes Gardes , avec la paye de Bas
Officier , & au fouper qui ſuivit ce premier
acte de bienfaiſance , Sa Majeſté fit
une collecte au milieu de ſa Cour en faveur
de la veuve, ſur la tête de qui Elle
a placé , en outre une ſomme de 6000
dalers de cuivre dans la caiſſe de la maiſon
des veuves : (le daler de cuivre vaut 18 f.
Le compte qu'on avoit rendu au Roi
de l'attachement & de la fidélité de la
ſervante de ces infortunés , qui , pour foutenir
ſes Maîtres , avoit vendu juſqu'à la
derniere de ſes hardes , avoit frappé l'ame
de Sa Majeſté ; & pour perpétuer la mé.
moire d'un déſintéreſſement fi noble & fi
rare dans cet ordre de Citoyens , Elle ordonna-
au grand Gouverneur de délivrer ,
dans l'Hôtel de Ville, à ce fidele Domestique
, la médaille en or de Vaſa , avec cette
légende : pour l'humanité & la fidélité ;
|
SEPTEMBRE. 1776. 187
ce qui fut exécuté au nom du Roi par
le Magiſtrat qui harangua publiquement
cette fille. A cette marque de diſtinction ,
le Roi ajouta 1200 dalers de cuivre , placés
fur la Maiſon de Ville , à 6 pour 100
d'intérêt , & une pareille ſomme comptant
pour qu'elle pût ſe vêtir ſuivant ſon état.
Variétés , inventions utiles , établiſſements
nouveaux , &c.
LES
I.
Clavecin perpendiculaire.
:
ES Facteurs de clavecins ont tentè différentes
fois de faire des clavecins perpendiculaires
, qui puſſent ſe placer commodément
dans un appartement , & être
ſubſtitués aux clavecins dont la forme
eſt peu réguliere , & demande un emplacement
étendu ; mais la quantité de resforts
qu'on a été juſqu'ici obligé d'y employer,
ayant rendu ces nouveaux inftrumens
durs à toucher , les Maîtres de l'art
les ont déſapprouvés avec raiſon , & ont
douté de la poſſibilité de leur parfaite exé
188 MERCURE DE FRANCE.
cution. Le ſieur Goſſet , Luthier à Reims,
rue des Fuſiliers , déjà connu à l'Académie
des Sciences par une graduation géométrique
, appliquable à tous les manches
d'inſtrumens de muſique , vient
d'exécuter un clavecin perpendiculaire à
deux uniſſons & à grand ravallement ,
dont le méchaniſme eſt très- ſimple &
fans aucun reſſort. Tous les gens de l'art
qui l'ont touché & entendu , conviennent
de la bonté & de la ſolidité de cet
inſtrument , dont le clavier eſt auſſi doux
au toucher qu'aucun autre. Ce clavecin
eſt en forme de buffet; ſa dimention eſt
de fix pieds & demi de hauteur , fur
trois pieds deux pouces de largeur. Il eſt
porté ſur un pied qui lui donne une hauteur
totale de huit pieds neuf pouces. Le
ſieur Goſſet n'a rien négligé pour décorer
cet inſtrument , & lui donner une perfection
à laquelle perſonne n'avoit atteint
juſqu'ici.
III.
Batelets infubmergibles & inchavirables.
i
Le premier d'Août , on a fait au Port
des Invalides , en préſence du Prévôt des
SEPTEMBRE. 1776. 18g
Marchands & du Corps de Ville , ainſi
que d'un nombreux concours de Spectateurs
de tous états , l'expérience d'un Batelet
de Saint Cloud rendu infubmersible
par un procédé de l'invention du ſieur de
Bernieres , l'un des quatre Contrôleurs-
Genéraux des Ponts & Chauſſées , Membre
de pluſieurs Académies , &c.
On a mis en comparaiſon ce Batelet
avec un autre Batelet ordinaire de Saint-
Cloud , d'égale grandeur , tous deux ayant
été conſtruits il y a dix ans , & leur forme
extérieure paroiſſant exactement la même.
Cependant on a vu que huit hommes ſeulement
étant ſur le ſecond Batelet qu'ils
faifoient balancer & pencher d'un côté ,
l'ont bientôt rempli d'eau & fait couler à
fond , enſorte que ces hommes ont été
obligés de regagner, la rive à la nage ,
tableau de ce qu'on peut redouter dans un
Batelet ordinaire, ſoit par l'imprudence
de ceux qui font dedans , foit par la force
des vagues & du vent , foit par un choc
violent & inattendu , ſoit par toute eſpece
de ſurcharge.
P
Les mêmes hommes échappés du Batelet
ſubmergé , ſe ſont mis ſur le Bateau
du ſieur de Bernieres , l'ont balancé &
rempli d'eau comme le premier ; mais au
190 MERCURE DE FRANCE.
lieu d'aller au fond , ce Batelet eſt reſté à
flot , quoique l'eau y fût bord à bord ; &
ainſi chargé d'hommes & du volume d'eau
qni le rempliſſoit, on l'a vu ſe promener
à force de rames ſur le baſſin de la riviere
fans aucun riſque pour les perſonnes qu'il
contenoit.
Le ſieur de Bernieres a porté l'expé
rience plus loin; il a fait établir un mat,
fur ce Batelet rempli d'eau , a fait attacher
au haut du mât une corde , qui a été tirée
juſqu'à ce que le bout du mât touchât la
ſurface de la riviere, enſorte que le Batelet
ſe trouvoit tout - à- fait ſur le côté ,
poſition que les vents ni les vagues ne
peuvent lui donner ; & dès que les hommes
qui l'avoient fait incliner à cet excès
eurent lâché la corde , le Batelet & le mât
ſe redreſſerent en moins d'un quart de ſeconde
, ce qui prouve que ce Batelet joint
à l'avantage d'être inſubmersible, celui
d'être encore inchavirable , & de réunir
conféquemment toutes les sûretés poffibles.
f
Ces expériences ont paru faire d'autant
plus de plaiſir au Public , que les avantages
de cette découverte ſont ſenſibles & de la
premiere importance pour l'humanité.
Un pareil Batelet avoit déjà été éprouvé
SEPTEMBRE. 1776. 191
L le 11 Octobre 1771 , à Choify , en prélence
de Sa Majeſté Louis XV , de Monſeigneur
le Dauphin, aujourd'hui le Roi
regnant , & de Monseigneur le Comte de
Provence , aujourd'hui Monfieur , auxquels
le ſieur de Bernieres , auſſi connu
dans les Arts par ſon génie inventif , que
par ſon déſintéreſſement & ſes vertus
citoyennes , remit le Mémoire de ſes
épreuves.
III.
Manufacture de Sparterie.
:
On vient d'établir , rue de Popincourt ,
Fauxbourg S. Antoine , une Manufacture
de Sparterie. Cet établiſſement précieux
par le nouveau genre d'induſtrie , & par
l'uſage de divers objets d'utilité qu'il introduit
en France , a mérité la protection
du Gouvernement , & peut auffi fixer l'attention
des Médecins , relativement aux
objets de falubrité qu'il offre.
Ce mot Sparterie , vient de Spartium.
Genét. Il y en a de pluſieurs eſpeces. Le
Genêt d'Espagne ; Genista juncca , ou
Spartium junccum linnai , eſt celui qu'emploie
ſi utilement pour les Arts , M. Gavoty
de Berthe , à qui l'on doit cette entrepriſe
intéreſſante. Le Spart ſupplée
1
192 MERCURE DE FRANCE .
avec avantage au Chanvre dans nombre
de circonftances , & fur tout pour la fabrication
des cordages ; en forte qu'il va
rendre au Commerce des Toiles , la quantité
de chanvre employé dans les Corderies
, & dont on exige , pour cet effet,
l'eſpece la meilleure.
Il économiſera la laine & la foie , qu'il
peut quelquefois remplacer.
Mais des avantages multipliés qu'on
peut retirer de cette nouvelle invention ,
celui qui eſt le plus propre à fixer l'attention
du Médecin, c'eſt la falubrité qui
réſulte de cette découverte.
Nous ne connoiſſons guere pour nous
préſerver de l'humidité , que des peaux
d'animaux ou tapis de laine & des paillaſſons;
moyens qui joignent à l'inconvénient
des vers & des mittes , ceux de
conſerver une partie de l'humidité contre
laquelle on les emploie , ainſi que de
ne pouvoir ſe nettoyer par l'eau , & conſéquemment
de ſe pourrir affez ſouvent.
Les tapiſſeries & les tapis de Spart , au
contraire, ſont ſuſceptibles de ſe laver.
L'eau leur rend même le luſtre qu'ils ont
dans l'origine ; preuve que cette ſubſtance
réſiſte à l'humidité. Cela eſt ſi vrai , que
Pline , liv. 19 , ch. 2 , dit en parlant de
cette
:
SEPTEMBRE. 1776. 193
cette mariere : Le Spart ſe nourrit dans
l'eau , comme pour se dédommager de la
foif qu'il a foufferte dans le terroir aride
où il est né.
•
Ces tapis ſont de diverſes eſpeces , &
peuvent ſervir à nombre d'uſages domestiques.
Il y en a à peluches & fans peluches
, propres aux falles à manger , bureaux
, fecrétaires , galeries , chambres
cabinets , aux équipages , &c. Ils gagnent
au ſervice , c'eſt-à-dire , qu'ils deviennent
plus beaux , plus fins , & conféquemment
plus chauds à meſure qu'on les lave &
qu'on les peigne.
On en fait également des nattes & des
tapiſſeries ſuſceptibles de faire ornement.
M. de Berthe , au moyen des procédés
dont il ſe fera , ſans doute , un plaiſir de
rendre compte , eſt parvenu à faire faire
des cordages élastiques qui n'ont pas ,
comme le chanvre , l'inconvénient de tacher
les corps mouillés qu'on y étend ;
tels ſont le linge , le papier , les étoffes
nouvellement teintes , qu'il s'agit de faire
fécher.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Observation de M. Martin , Apothicaire ,
rue & près la Croix des Petits Champs ,
fur la découverte d'une Pâte & couverte
analogue , propre à former la Porcelaine.
Tout le monde voit aujourd'hui , avec
la plus grande admiration , nos Manufactures
de Porcelaine , compoſer des ouvrages
ſupérieurs en tous genres , à ceux
du Japon , de la Chine , de Saxe & des
Indes. La Chimie , qui porte ſon flambeau
, partout , vient de procurer les
moyens de compoſer une pâte & cou-,
verte analogue , dont les eſſais ont été
faits ſous les yeux des chefs de nos meilleures
Manufactures , avec tout le ſuccès
qu'on avoit lieu d'attendre. Cette découverte
paroît d'autant plus intéreſſante
pour toutes les Manufactures , qu'elles y
trouveront un avantage réel , tant pour le
prix que pour la perfection de leurs ouvrages.
La couverte qui eſt réſultée des différentes
analyſes qu'on a faites , furpaffe)
de beaucoup celles qui ont pu être compoſées
juſqu'ici ; en un mot , il en ré-
1
4
SEPTEMBRE. 1776. 195
fulte une Porcelaine dure , allant au feu,
dont la blancheur & le brillant , effacent
tout ce qu'on peut lui comparer en ce
genfe. !
I
ANECDOTE S.
I.
L arriva une aventure aſſez plaiſante à
certain Peintre Européen qui voyageoit
dans les Indes ; cette aventure pourra
prouver juſqu'à quel point les Orientaux
pouſſent la jaloufie. Un Gouverneur de
Surate avoit une femme charmante, pour
laquelle il négligeoit toutes les beautés
renfermées dans ſon ſérail. Ayant entendu
dire qu'il y avoit dans ſa ville un
Etranger qui ſavoit parfaitement bien
peindre , & rendoit au naturel la reſſemblance
de tous les objets , il réſolut de
ſaiſir cette occaſion pour ſe procurer le
portrait de celle dont il étoit ſipaſſionné,
ſe flattant que cette image adouciroit fes
chagrins , lorſqu'il feroit forcé de s'éloi
gner de ſa bien-aimée. Il manda le Peine
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
tre , qui ſe rendit avec empreſſement à
ſes ordres , & auquel il fit part de fon
deſſein , en lui promettant une récompenſe
digne du ſervice qu'il en attendoit.
L'Artiſte répondit qu'il s'eſtimeroit trop
heureux & trop bien payé , s'il avoit le
bonheur que fon ouvrage fût tel qu'on le
degroit. Travaillez donc , reprit le
"
و د
و ر
و د
و د
”
و ر
و د
و د
و د
و د
"
"
-
"
Gouverneur , travaillez avec toute la
diligence poffible , & quand vous aurez
achevé le portrait , apportez - le moi
fans perdre un ſeul inſtant. - Vous
n'avez , reprit l'Artiſte , qu'à faire venir
la pertonne dont vous souhaitez le portrait.
Eh quoi ! interrompit bruſquement
le Seigneur Indien , vous avez prétendu
que je vous faſſe voir ma femme ?
Comment voulez - vous donc que je
puiſſe peindre une perſonne que je n'ai
jamais vue ?
-
-
- Retire - toi prompte-
,, ment , s'écria le Gouverneur Indien ,
hors de lui : ſi je ne puis avoir le portrait
de ma femme qu'en l'offrant à tes
„ yeux , j'aime mieux renoncer pour toujours
au plaifir que je m'étois promis."
Le Peintre ne put parvenir à faire entendre
raiſon au jaloux Indien , & faillit
meme à perdre la vie.
SEPTEMBRE. 1776. 197
I I.
i
L'Empereur Adrien demandoità Epictete
pourquoi on repréſentoit Vénus toute
nue ; c'eſt , répondit le Philoſophe ,
parce qu'elle dépouille de tous biens ceux
qui recherchent trop ſes plaiſirs.
III.
Les Hongrois qui avoient conſpiré la
perte de l'Empereur Sigifmont , entrerent
dans ſon palais ; mais il alla au - devant
d'eux , un poignard à la maia , & leur
dit : qui de vous fera aſſez inſoient por ofer
me maltraiter ? Qu'ai je fait qui mérite da
mort ? Si quelqu'un a deſſein de mefrapper ,
qu'il avance , je me défendrai. Les Face
tieux ſe retirerent.
I V.
Anecdote Angloiſe.
Miſtriſſ Leffingham , Actrice d'un
des théâtres de Londres , ayant acquis
un emplacement dans un terrein près
d'Hampstead , ſe propoſoit d'y faire bâtir
N3
198 MERCURE DE FRANCE,
une maiſon de campagne : ſes meſures
étoient priſes , l'Architecte avoit fait tous
les plans , & les ouvriers étoient déjà au
travail, Les habitans d'Hampstead ſe
font aviſés de trouver mauvais , parce
que Miſtriſſ Leffingham eſt une Actrice ,
qu'elle fit bâtir une maiſon de campa
gne , & n'ont pas voulu permettre que
l'ouvrage ſe continuât. ,, L'argent , ont-
"
"
"
ils dit , qu'elle doit dépenser à cet ou
,, vrage , eſt un argent qu'a fourni le
Public ; ils ſe ſont permis toutes les
réflexions qu'on peut attendre de la liberté
Angloife ; & paſſant des diſcours
aux effets , ont chaſſe les ouvriers avec
violence. Quelques - uns de ces malheureux
ont été battus ; il y en a même eu
de bleſſés. Cette affaire aura vraiſembla
blement des ſuites ; les Tribunaux ont
déjà reçu les plaintes de l'Actrice , & les
oppoſitions des habitans d'Hampstead.
V.
Lorſque Cromwel ſe décida à faire
battre monnoie , il fit faire un échantillon
de guinée , ſur lequel on avoit empreint
d'un côté , Dieu & de l'autre ,
l'Angleterre. Il demanda à un vieux Of
SEPTEMBRE. 1776. 199
ficier ſon avis ſur cette inſcription. Par
ma foi , répondit le vieux Militaire , il
n'y a rien à dire , finon que Dieu tourne
le dos à l'Angleterre.
VI.
Un Prêtre Anglois ayant été interdit
de tout bénéfice , parce qu'il étoit Non-
Conformiſte , dit à ſes Juges que le traitement
qu'on venoit de luifaire , coûteroit
la vie à plus de mille perſonnes. On l'arrêta
ſur cette menace , & on lui en demanda
l'explication. Rien de plus fimple ,
répondit - il , en m'otant la faculté de jouir
d'aucun bénéfice , vous ne me laiſſerez d'autre
reſſource que de me faire Médecin.
VII.
Fait remarquable.
Une jeune fille de Geſſenay, dans le
canton de Berne , âgée aujourd'hui de 14
ans , fut privée de la parole dans une maladie
qu'elle eſſuya il y a ſept ans , mais
ne perdit pas pour cela l'uſage de l'ouie.
Ses parens l'ayant depuis envoyée à l'école
, elle y apprit à écrire , & participa
N 4
1
200 MERCURE DE FRANCE.
aux autres inſtructions. On lui avoit donné
une ardoiſe , ſur laquelle elle écrivoit ,
& communiquoit ainſi ſes penſées à ſes
parens , & à ſes freres & foeurs. Il y a
quelque temps , que ſe trouvant avec ſa
mere, & ſe ſentant plus agitée qu'à l'ordinaire
, elle écrivit ſur l'ardoiſe : ma mere
, j'espere de récouvrer bientôt , par la
grace de Dieu , l'usage de la parole. Peu
de jours après , cette fille s'étant couchée ,
fentit une émotion extraordinaire , & ne
put fermer l'oeil de toute la nuit. Son
pere s'étant levé de grand matin pour
aller vaquer à ſon travail ordinaire , elle
fit des efforts incroyables pour pronon.
cer le mot de pere , & ne put y réuffir
qu'à l'inſtant où il venoit de partir. Elle
appella alors fa mere , & tout le reſte de
la famille , dont on peut ſe figurer la furpriſe
& la joie. Depuis ce temps , elle
parle très-diſtinctement. Cette fille cft
grande & bien faite , a beaucoup d'intelligence
, & s'eſt trouvée parfaitement
inſtruite de tout ce qu'on avoit enſeigné
en ſa préſence aux autres enfans.
1
SEPTEMBRE. 1776. 201
AVIS.
Savonnettes légeres & incorruptibles , de
pure crême de savon & aux fines herbes ,
du ficur Ferron.
IL eſt le ſeul poſſeſſeur du ſecret de la veuve Bailly ;
il continue avec ſuccès . Sa fabrique eſt à Paris , dans
l'Abbaye Saint - Germain , près la Boucherie ; & au
Palais du Luxembourg , vis - à - vis le Café. Ces favonnettes
durent plus que les lourdes ; elles ne ſe mertent
point en pouffiere ni en bouillie dans le baſſin , &
ne tachent point le linge . L'on vend de ces ſavonnettes
ſous la voûte du Louvre , du côté de Saint - Germain
; au Palais - Royal , ſous la voûte de la cour des
fontaines , rue neuve Notre Dame ; à Versailles , zu haut
de l'escalier de marbre , à Compiègne , à côté de la
chapelle du Roi ; à Fontainebleau , galerie de François
Premier ; à Rennes chez le ſieur Guillot ; à
Rouen , fur le port , chez le ſieur Guédra , Marchand
d'eſtampes ; à Caen , chez le ſieur Guyot place royale.
,
Il fait auſſi les pains de pâte de la Reine , qui font
d'une bonté admirable pour les mains. Il fait des envois
pour la province. Les prix font toujours les memes.
^ N5
202 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Juillet 1776.
N a publié ſucceſſivement dans les différens ports
de cet Empire le firman que la ſublime Porte à donné ,
portant defenſe , ſous peine de mort , à tous les Mufulmans
de ſervir à bord d'aucun vaiſſeau étranger , en
qualité d'écrivain , de pilote ou de matelor.
Il y a eu une eſpece de rébellion à Etzerom (dans la
Turquie Aſiatique ) ; la ſoldateſque y a refulé de marcher
, à moins qu'on ne lui donnat de l'argent , & l'on
ſe diſpoſe à lui en envoyer.
De Sainte- Croix de Teneriffe , le 21 Mai 1776.
La flotte Eſpagnole , deſtinée pour la Vera Cruz , a
paſſe avant-hier à la vue de cette ifle. Elle est compoſée
de dix - neuf vaiſſeaux , & commandée par Don Antonio
de Ulloz.
De Warsovie, le 9 Juillet 1776.
Le comte de Stackelberg vient d'envoyer à toutes les
Diétines , par des Officiers Ruſſes , une lettre circulaire
qui contient les intentions de l'Impératrice ſa Souveraine
, pour l'entiere liberté de la Nobleſſe dans l'élection
des Nonces. Elle proſcrit toute violence à cette
Liberté , & tout eſprit de domination qui tenteroit de
SEPTEMBRE. 1776. 203
prévaloir ou d'opprimer. Les Officiers chargés de ces
lettres aſſiſteront aux Diétines pour rendre compte de
ce qui s'y paſſera , & pour prévenir les querelles & les
déſordres qui pourroient s'élever.
:
Dans pluſieurs autres Diétines tenues dans la Grande
Pologne , il a été fait de doubles élections: un petit
nombre de Gentilshommes choiſiſſoit à part les Candidats
de la Cour , tandis que la multitude procédoit lé
galement à l'élection des Nonces .
De Capenhage , le 16 Juillet 1776.:
Le Gouvernement , attentif à réprimer l'abus qu'on
fait du pouvoir qu'il eſt obligé de confier pour l'admi
niftration de la Juſtice , a privé de leurs emplois quel
ques Baillifs qui , au lieu de protéger les Peuples , los
fouloient par des violences & des concuffions .
Dc Stockholm , le 18 Juillet 1776.
Le 28 du mois dernier , la cérémonie de l'inſtallation
du nouveau Parlement de Vaſa ſe fit dans la plus grane
de repréſentation. Après une courte harangue de la
part du Roi , & lecture faite par le Chancelier des Inſtituts
de ce nouveau Parlement , tous les Membres ,
ayant leur Président à leur tête , allerent , ſuivant leur
rang , au pied du trône , prêter au Roi le ferment de
fidélité.
On a donné ſur le Théâtre de l'Académe royale de
muſique , Lucile , opéra comique , traduit du François
par la demoiselle Malmstedt. L'auteur de cette traduce
204 MERCURE DE FRANCE
:
tion a confervé la muſique Françoiſe. Cette demoiselle ,
agée de 22 ans , fait le latin , l'allemand , le françois ,
Panglois & le ſuédois , qu'elle parle & écrit correctement.
Elle eſt fille d'un Profeſſeur de théologie à Up,
ſale. Les ballets font du ſieur Gallodier. Cette piéce
a généralement été bien jouée par les Acteurs de l'Os
pera , & a eu beaucoup de ſuccès.
De Lisbonne , le 16 Juillet 1776.
On vient du publier ici un édit qui défend à tout
vaiſſeau Anglo- Américain d'entrer à l'avenir dans les
ports du Portugal , & qui ordonne à tous ceux qui peuvent
y être , d'en fortir ſous huit jours , après avoir été
préalablement viſités ; & dans le cas où les Commiſſaires
examinateurs y trouveroient de la poudre ou des
munitions de guerre , dont l'exportation a été prohibée
par ordonnance du 21 octobre dernier , les déclare fujets
à confiſcation. Le même édit ordonne de faire
retirer ceux qui , par la ſuite , voudroient y aborder , &
défend de leur préter aucun ſecours , de quelque nature
que ce ſoit.
De Trieste , le 15 Juillet 1776.
Un Juif qui toutes les ſemaines touchoit de trèsgroſſes
ſommes & faifoit à Vienne une dépenſe conſidérable
, après avoir été obligé de modérer fon faſte ,
vient de recevoir ordre de partir en vingt - quatre heures
des Etats de l'impératrice - Reine : il ſe nomme Freſtachof.
Il avoit abjuré le Judaïsme dans le Levant ,
s'étoit fait baptier & a renouvellé l'ancienne ſecte nomSEPTEMBRE.
1776. 205
mée Zevi ; il a été retenu quelque temps priſonnier en
Pologne , & s'est fait un nombre de profélites , dont
les contributions formoient de très - gros capitaux.
Da Londres , le 23 Juillet 1776.
Une lettre de Saint - Vincent , du 13 mai , rapporte
que les vivres y font montés à un prix énorme , &
qu'il y a tout à redouter , fi on n'envoie pas plus régulierement
des proviſions dans cette lile , que les Négres
qui ſouffrent depuis long - temps de la cherté , ne ſe révoltent
enfin .
On parle déja d'un plan préſenté au Roi & agréé par
Sa Majesté , ſur les moyens de contenir par la fuite les
Américains , lorſqu'on les aura contraints à rentrer dans
leur devoir : par ce projet du général Harvey , le Gouvernement
y entretiendroit dix mille hommes d'infanterie ,
y compris deux bataillons d'artillerie & deux mille dragons
; mais on ne parle point encore des lieux particuliers
où ces troupes ſeroient cantonées & reparties ; &
comme on penſe que la chaleur immodérée des Prédicans
Presbytériens a beaucoup contribué au ſoulevement
des eſprits , le même plan propoſe d'ériger dans
le continent deux Evéchés , dont les Titulaires ſeroient
les protecteurs de l'Egliſe Anglicane , & modéreroient
par l'exercice de leur miſſion , l'effervescence du Clergé
non-conformiſte.
On raconte un trait qui fait beaucoup d'honneur à us
des Lords de l'adminiftration ; c'eſt qu'ayant appris dernierement
qu'un Tréſorier des Colonies du Nord de
l'Amérique avoit emporté l'argent qui lui avoit été con.
1
206 MERCURE DE FRANCE.
fié & s'étoit venu rendre au parti du Roi , il a ese
d'avis que le Gouvernement , loin de profiter de cette
Mcheté du Tréſorier , devoit , à la premiere occafion , le
renvoyer à ſes Commettans , & que les Anglois , quoiqu'engagés
dans une conteſtation fur des différens de conſtitution
, dont il eſt fort à deſirer devoir la fin , de
voient fur - tout redouter de paſſer auprès des Américains
pour les fauteurs de ſemblables brigandages.
Pluſieurs familles Ecoſſoiſes chaffées de la Virginie
pour s'être jointes aux amis du Gouvernement , ſe ſont
retirées avec leurs effets à Saint- Domingue , en attendant
qu'elles aient trouvé un pays où elles puiſſent
s'établir en fûreté.
Si l'on en croit une lettre d'Halifax , depuis l'arrivée
du Lord Howe & des troupes Angloiſes qui font venues
avec lui , le Congrès ſemble pencher vers la Paix , &
les conteſtations entre la Mere - Patrie & ſes Colonies
pourroient ſe terminer bientôt à l'amiable.
Il s'eſt répandu un bruit à Saint -James que le Lord
Howe ſera de retour ici avant la fin de ce mois , d'où
l'on préſume qu'il fera porteur de quelques ouvertures
d'accommodement que les Provinciaux auront faires &
qu'il aura approuvées. Quelques perſonnes croient qu'il
ne revient que parce qu'il quitte le commandement de
la flotte.
On lit dans une lettre d'Halifax du 12 juin , que le
Colonel Harvey , à la tête de quatre mille Provinciaux
& de quelques Sauvages , s'eſt retranché affez près de
cette ville qu'il menace de détruire , & qu'on y a vu
un Chef des Sauvages qui rapporte que pluſieurs Tribus
t
i
SEPTEMBRE. 1776. 207
ſe ſont révoltées pour ſe joindre à l'armée des Infurgens
, diſpoſées à les venger cruellement de tous les
partiſans de l'adminiſtration qui tomberont entre leurs
mains .
1
Suivant des lettres particulieres , le Congrès - Géné
ral , inſtruit de la quantité de priſes que faisoient les
vaiſſeaux royaliſtes ſur les Américains , a publié des ordres
pour rappeller les petits corſaires dont le ſervice
eſt peu avantageux , au lieu que les vaiſſeaux de trente
à quarante canons peuvent fe foutenir contre les frégates
du Roi.
On a répandu ici une lettre du général Lée , adreſſée
au général Waſingthon à Boſton , & dont voici la
fin : „ Je ſuis actuellement devant la Nouvelle- Yorck
,, avec dix - huit mille hommes de bonnes troupes.
„ cinq milles d'ici , il y a une forte batterie où font
,, neuf cents Indiens & feize cents Provinciaux. Ce
,, fera pour moi une réſerve en cas de néceſſité. Les
,, Indiens ſont répandus dans le pays où ils forment
» diverſes embuscades , & ſi je prenois le parti de me
,, retirer & que les Royaliſtes vouluſſent me pourſui-
„ vre , je crois qu'il en reſteroit peu pour rapporter des
., nouvelles de leur expédition ."
De la Haye, le 4 Août 1776.
On vient d'apprendre qu'il eſt arrivé ici un courier
de l'Impératrice de Ruffie , apportant l'ordre de Ste
Catherine à la princeſſe de Pruſſe , épouse du Stathou
der , avec une lettre de Sa Majesté Impériale. !
208 MERCURE DE FRANCE.
Le Miniſtre des cours de Bade , d'Anspach & de
Darmſtadt a notifié aux Etats - Généraux que la Priticeffe
héréditaire de Bade étoit accouchée de deux Princeſſes ,
baptisées le 14 juillet ſous les noms de Catherine - Amelie
- Chriſtine - Louiſe , & de Frédérique - Guillelmine-
Carolines
De Versailles, le 24 Août 1776.
Le duc de Chartres , de retour du voyage qu'il vient
de faire , a eu , le at de ce mois , l'honneur de faire
ſa cour à Leurs Majestés.
La fievre tierce ſurvenue à la Reine au château de
Choiſi , a accéléré le retour de Sa Majesté ici , où Elle
eſt arrivée le 20 de ce mois . Cette incommodité de
donné heureuſement aucune inquiétude ſur une ſanté fi
précieuſe.
De Paris , le 19 Août 1776.
مه
avec
L'Académie royale des Sciences , dans ſon aſſemblée
du 7 de ce mois , a élu , d'une voix unanime ,
l'agrément du Roi , le marquis de Condorcet pour remplir
la place de ſecrétaire perpétuel de cette Compagnie
, vacante par la démiſſion du ſieur de Fouchy ,
qui a demandé & obtenu ſa vétérance
Dans l'aſſemblée générale du Corps de Ville , tenue
le 16 de ce mois , le ſieur de la Michodiere a été continué
dans la place de Prévôt des Marchands , & les
fleurs Leve , Quartinier , & Chapus , anciens négociants ,
ont été élus échevins.
Le
1
SEPTEMBRE. 1776. 209
Le Prévôt des Marchands & le Corps de Ville de
Paris viennent , dans leur aſſemblée du mardi 20 de ce
mois , de perimettre au ſieur de Bernieres d'établir des
bateaux infubmergibles ſur la riviere , au port qui eſt
près du Pont Royal , & ont promis à l'Inventeur de ces
bateaux toute la protection & les facilités qui dépendent
1de leur miniftere. Au moyen de cette permiffion ,
le
ſieur de Bernieres fera tous ſes efforts pour que la public
puiſſe commencer à jouir d'un certain nombre de
batelets avant la fin de l'année prochaine.
Le duc regnant de Saxe - Weymard - Eiſnack , a envoyé
ici ſon portrait ſur une boite d'or au heur d'Anſſe
de Villoifon membre de l'Académie des infcriptions &
belles - lettres.
PRESENTATION S.
Le 4 de ce mois , le ſieur le Preſtre de Château - giton
ancien des préſidens du Grand - Conſeil , a eu l'honneur
de remettre au Roi le procès - verbal de la perte
de la biblotheque conſidérable de cette Cour , enveloppée
dans l'incendie du Palais , du II janvier dernier.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 10 août , le ſieur le Pecque de la Clôture , docteur
- régent de la faculté de médecine de Caen , méde
cin à Rouen , & adjoint à la ſociété & correſpondance
210 MERCURE DE FRANCE,
royale de médecine établie principalement pour les épi
démies , a eu l'honneur de preſenter au Roi un ouvrage
de fa compoſition , vol. in 4º. intitulé : Observations fur
les maladies épidémiques , ouvrage rédigé d'après le modele
des épidémies d'Hippocrate , & publié par ordre
du Gouvernement.
Les fieurs Macquer , chevalier d'Arcy , Lavoifier , Sage
& Beaumé , commiſſaires nommés par l'Académie royale
des Sciences pour le prix du ſalpêtre , ont eu l'honneur
de préſenter au Roi le recueil des ouvrages publiés
juſqu'à préſent ſur cet objet , & des procédés uſités
dans les différens Etats de l'Europe pour la fabrication
de ce ſel , ouvrage qu'ils viennent de faire imprimer par
ordre de Sa Majeſté.
Les ſieurs Potier & Paillaſion , anciens profeſſeurs de
l'Académie royale-d'écriture , & écrivains du cabinet
du Roi , ont eu l'honneur de préſenter à Leurs Majestés ,
le ir août , un tableau en traits d'écriture en architecture
, &c . repréſentant le commencement des faſtes du
Roi & de la Reine. Ce tableau , où la Famille royale
eſt repréſentée , a paru fatisfaire toute la cour.
i
ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le 23 juillet , l'évêque de Sagone , chargé de la procuration
du Sieur Doria , nommé à l'évêché d'Ajaccio ,
prêta , pendant la meſſe du Roi , ferment de fidelité entre
les mains du Roi pour cet évêché.
Le Roi vient d'accorder l'évêché de Blois à l'abbé de
SEPTEMBRE. 1776. 211
A
Lauzieres - Thémines , aumonier de Sa Majesté & vicaire
générale de Senlis , l'abbaye d'Hérivaux , ordre de
Saint - Augustin , dioceſe de Paris , à l'abbé d'Albignac
de Castelnau , vicaire général de Bayeux , aumonier du
Roi , & la Place d'aumônier du Roi , à l'abbé de Vintimille
, vicaire - général de Soiffons.
: Le Roi vient d'accorder au duc de Chartres le gouvernement
de Poitou , vacant par la mort du prince de
Conti.
:
: :
Sa Majesté a permis au comte de la Marche de prendre
le titre de prince de Conti .
Le Roi a diſpoté de la dignité de commandeur de
Saint Louis , vacante par la mort du ſieur de Villars de
Ia Broffe , chef d'eſcadre , en faveur du comte de Breugnon
, autre chef d'eſcadre.
1 . Le Roi a accordé les entrées de ſa chambre au marquis
de Sérent.
: i
Le Roi vient d'accorder l'abbaye de Filles , ordre de
Citeaux , diocele d'Arras , à la dame de Sainte - Aldegonde
, religieuſe de cette abbaye.
い
MARIAGE S.
:
Le 4 août , Leurs Majestés & la Famille royale ont
figné le contrat de mariage du vicomte de Seſinaiſons ,
fous - lieutenant des Gardes du corps du Roi ; avec demoiſelle
de Laverdi .
Le to du même mois , Leurs Majestés & la Famille
royale ont ſigné le contrat de mariage du marquis de
:
Ο 2
122 MERCURE DE FRANCE,
Vaſſan , meſtre de camp de cavalerie , capitaine des lea
vrettes de lachambre du Roi , avec demoiselle Legendre
d'Ons en Bray.
Le lendemain II , le Roi & le Famille royale ont fig.
né le contrat de mariage du marquis de Bauffer . capitaine
au régiment du Commiſſaire - général , cavalerie ,
avec demoiselle de Bombelles .
:
:
NAISSANCE.
Le 5 août , à une heure du matin , Madame la comteſſe
d'Artois eſt heureuſement accouchée d'une princeſſe
que le Roi a nommée Mademoiselle. Elle a été ondoyée
par l'évêque de Cahors , premier aumonier de Madame
fa comteſſe d'Artois , aſſiſté du ſieur de Broqueville , curé
de la Paroiſſe .
MORTS.
:
Louis - François de Bourbon , prince de Conti , grandprieur
de France & généraliſſime des troupes du Roi ,
eſt mort , le 2 août , à quatre heures & demie aprèsmidi
, Agé de 58 ans II mois & 20 jours.
Le ficur René Villars de la Broſſe Raquin , commandeur
de l'ordre royal & militaire de Saint - Louis . chef
d'eſcadre des armées navales , eſt mort à Rochefort , le
19 juin dernier , dans ſa 71 année. Depuis ce jour il
ne s'eſt préſenté aucun héritier paternel ou maternel. On
SEPTEMBRE. 1776. 213
a découvert dans quelques papiers , lors de l'appoſition
des ſcellés de la marine , que ſa famille étoit originaire
de la Palice en Bourbonnois , que cette famille avoit
des alliances avec la maison de Saint Geran , & qu'une
dame de la Broſſe - Raquin avoit fondé un annuel pour
le repos de ſon ame au couvent des Religieuſes hofpitalieres
de l'ordre de Saint - Augustin dans la petite ville
de la Palice. La ſucceſſion mobiliaire peut - être de
20 à 24 mille liv. , & l'on n'a connoiſſance d'aucun
immeuble. On peut s'adreſſer au ſieur Daubenton , intendant
de la marine à Rochefort.
LOTERIE.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
fait le 5 Août. Les numéros ſortis de la roue de fortune
, font 87 , 9 , 50 , 20 , 61. Le prochain tirage ſe
fera le 5 Septembre.
}
214 MERCURE DE FRANCE .
ADDITIONS DE HOLLANDE.
LETTRE À L'Editeur du MERCURE.
de mon museum le 24 du mois d'Auguste 1776.
MONSIEUR.
DE petites anecdotes amuſent toujours un Lecteur
curieux de s'inſtruire.. Il en arrive journellement mille
fous nos yeux auxquelles on ne fait pas attention , mais
celles qui nous viennent de l'étranger , ne fuſſent elles
que platitudes , ſont toujours d'un grand prix , & je crois
que toutes les nations en font logées à cet étage ; la
gent Françoiſe a cependant le plaifir de donner le branle
& de voir courir après elle , même pour ſes plus
grandes ridiculités. Mais je m'apperçois que je m'éloigherois
facilement de mon but pour aller donner tout
doucement ſur les doigts aux coureurs du bel esprit , &
des nouvelles modes , de quoi je me donnerai bien de garde
, car malheureuſement ceux qui s'aviſent de nos jours
de Catonifer , font regardés comme des Phantomes in .
jurieux qui troublent le repos des ſociétés & ont
raiſon car ce ſeroit leur vouloir enlever le ſeul eſprit
qui les anime. Je vais au fait , & voici le trait
curieux dont je veux vous faire part. Vous favez que
-
,
SEPTEMBRE. 1776. 215
de prétendus Bandits ou Rebelles ; (pour me fervir de
la maniere de parler françoise) ont ravagé pendant longtemps
la Corſe même après l'entiere conquête de ce
pays - la ; il s'en étoit formé pluſieurs Bandes , toutes
commandées par des homines choufis reconnus pour des
perſonnes remplies de valeur , animées d'un zele vraiment
patriotique , & par conséquent abhorrants de tout
leur coeur la nation françoife , qui en conféquence de la
Loi du plus fort venoit enlever à ces eſpeces de Répu
blicains , leur foyers , ravager leur habitations , & les
mettre au fers : du nombre des chefs de ces Rebelles
étoient Pagio muria ; Zampaglino , trouvé mort à ce
qu'on a écrit dernierement dans une caverne , & dont
30 kmmes de ſa troupe ont attaqué vers Bocliano , l'au
1771 , un Regiment Irlandois , (qui étoit en route pour
aller s'embarquer à Ajazzo , & repaſſer de là en France)
en ont tué le Major , pluſieurs officiers & foldats , fans
qu'aucun de ces défenſeurs de la liberté ait ſeulement
été bleſſé .
ןיי
\
{
Un troiſieme chef de Bande , mais plus célebre que
les deux précédents étoit un certain Marzo homme
doué de tous les talents militaires , ainſi que je l'ai moi
même entendu dire à pluſieurs officiers ſuiſſes , & françois.
Sa troupe étoit ordinairement forte de 50 volontaires
avec lesquels il faiſoit ſouvent des coups d'éclat ;
entr'autres , il a enlevé une fois le trefor du Roi dans la
Pieve du Niolo ; il a forcé pluſieurs fois les eſcortes des
Convois Royaux , compoſes ſouvent de 500 mulets ,
prenoit le peu de vivres que lui & fa troupe pouvoient
04
216 MERCURE DE FRANCE.
i
emporter à la montagne , coupoient enſuite les jarrets
aux bétes , & precipitoient le reſte dans le torrent. (*)
Il avoit attrappé trois croix de l'ordeRoyal & militaire
de St. Louis , à des officiers François qui avoient
vraiſemblablement été ſes victimes , il en avoit pendu
deux à ſa boutonniere , & faifoit porter latroiſieme à ſon
chien. Il écrivit un jour une Epitre fort amicale à Monſeur
le Baron de St..... Maréchal de Camp , & Gouverneur
de la province de Corté , pour le féliciter de ce que le
Roi venoit de le gracioſer du grand cordon bleu de mérite ,
& lui diſoit en même temps qu'il eſpéroit dans peu pouvoir
le joindre aux trois croix qu'il avoit déjà remportées
; ce qui fit que ce Seigneur n'oſa jamais depuis
s'aller promener à fon jardin , qui n'étoit ſitué qu'à un
coup de fufil de la ville, ſans avoir premierement fait
poſter des ſentinelles , & des vedettes à toutes les avenues
.
(*) On étoit obligé dans cetemps la , de tout transporter
par le moyen des bétes de charge , à cause des mauvais
chemins qu'il y avoit dans toute l'ile ; mais à présent
il y a de superbes chaussées que les troupes françoises
ont été obligées de construire pour le prix de 3 fols de
france par jour , quoique le Roi en paydt 12 S. Le
Seul Regiment de Berry compose de 1000 hommes , y
en a perdu environ 700 dans l'espace de 3 ans , cause
des chaleurs brulantes qui regnent pendant 6 mois de
l'année dans ce pays là & qui occaſionnent des fievres
presque inguérissables. Fy ai vu les pechers & les
amandiers fleuris en rase campagne vers le nouvel an.
SEPTEMBRE. 1776. 217
L
J'oubliois de vous rapporter un trait de ce grand ,
mais ignoré , Heros , c'eſt qu'il ajoutoit dans ſa Lettre ,
à-peu-près ce que le Pirate diſoit à Alexandre , je ſuis
regardé connue un voleur de grand chemin , mais ſi ma
troupe étoit plus nombreuſe , & que je fuſſe aſſez beureux
pour pouvoir purger ma miferable patrie de cette
nation qui attente fi injuſtement à notre liberté ; peutêtre
mon nom iroit il de pair avec celui du Grand
Doria , dont le nom fera à jamais éterniſé à Gênes pour
avoir rendu la liberté à ſa Patrie , preſque écrasée par
la priſe que le Roi de Sardaigne en avoit faite avec les
troupes Autrichiennes. &c.
,
En voila aſſés pour cette fois ; fi vous trouvez ce
que je viens de vous écrire digne d'être inféré dans le
mercure de France vous me ferez plaiſir , car cela
m'engagera à vous faire tenir de temps en temps [des
anecdotes très curieuſes , dont j'ai été à même de m'inſtruire
dans mes voyages , mais qui ſont abſolument
iguorées dans ce pays ci...
Je ſuis votre très humble ſerviteur.
L. C.
NB. Soyez perfuadé de l'authenticité des faits que je
vous rapporte car ils font arrivés tels que j'ai le plaiſir
de vous les écrire.
\
05
218 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
L
1
A SOCIÉTÉZÉLANDOISE des ſciences , établie à
Fleſſingue , a tenu ton affemblée générale le 30 juillet de
la préſente année 1776. Et ſur la Queſtion: Quels sont
les fignes clairs & distinctifs de cette fievre putride maligne
qui regne si fort à present dans les vaisseaux qui
font cours de ce pays aux Indes Orientales ? Quelles
font les causes de cette maladie ? Ft quels Remedes fautil
employer pour la bien traiter pour la prevenir ou pour
en arreter les progrès ? Elle a cru que la meilleure reponſe
eſt celle qui a pour Deviſe Principiis obſta ; &
elle a adjugé la Médaille d'or a l'Auteur qui a l'ouverture
du Billet s'eſt trouvé être le Sieur Johannes Veirac
Docteur en Medecine à Rotterdam. Et conſidéré le mérite
de la Reponſe qui a pour Deviſe , in ufum publici
Batavorum , elle a aſſigné à l'Auteur une Médaille d'Argent
, frappée pareillement au coin de la Société. Elle
le prie en conféquence de ſe faire connoître.
In
En conféquence de la liberté que la Société s'eſt reſervée.
Elle fera auſſi uſage des Mémoires , qui ont
pour Deviſes Tot Voorbehoeding. & Ut defint vires tamen
voluntas eft laudanda. Et ſi les Auteurs jugent à
propos de ſe nommer, elle les prie de le faire avant le
I Octobre prochain.
La Société répéte ici la Queſtion qu'elle a déjà propoſée
pour qu'on y réponde avant le 1 Jauvier 1777.
!
SEPTEMBRE. 1776. 219
Quelles sont les Parties de l'Histoire des Pays-Bas &de
la Zelande en particulier qu'on n'a pas exactement traitées,
jusqu'ici ? Et dans quelles sources peut - on puiſer
pour les mettre dans un plus grand jour , & pour complitter
& perfectionner par ce moyen l'Histoire de la
Patrie. Ceux qui voudront répondre à cette Queſtion
ſont priés de ſe ſouvenir des Avertiſſemens qui ont ſervi
à la fixer , dans le Programme précedent.
La Société propoſe auſſi actuellement cette nouvelle
Queſtion , ſouhaitant qu'on y reponde avant le 1. Janvier
1778. Quelles fant les causes du dommage important
que les habitans de cette Province viennent à ſouf.
frir par le cours desavantageux du change ? Quels seroient
les moyens de le prevenir , sans exposer cette
Province au danger d'avoir difette d'especes comptantes ,
mais de maniere qu'au contraire elle demeurdt en état de
monnoyer les nouvelles especes nécessaires ? Et par quel
moyen pourroit on mettre les Especes sur le même pied
quant au titre & à l'évaluation dans la République entiere
, enforte que dans toutes les monnoieries , on pút ,
à la suite , monnoyer les Especes tant d'or que d'argent,
felon le titre & l'évaluation établis ou à établir ?
Le prix qu'on promet à celui qui aura répondu à cette
Queſtion d'une maniere fatisfaiſante eſt une Medaille
d'or , frappée au coin de la Société.
Les Auteurs ne ſe nommeront point dans leurs Mémoires.
Mais ils y mettront une Deviſe. Et ils marqueront
leur nom & leur adreſſe dans un Billet cacheté ,
dont le deſſus portera la même Deviſc.
!
220 MERCURE DE FRANCE.
On demande des Aſpirans un double de leurs ouvra
ges ; le tout écrit liſiblement ſoit en Flamand , foit en
François , ou en Latin & envoyé franc de port , au ſieur
Fuste Tjeenk , Secretaire de la Société. On avertit ausſi
, que les ouvrages , qui pourront arriver après le
terme fixé ne feront point admis au concours. On ſtipule
de plus , que celui qui remportera le Prix ne
faſſe imprimer l'ouvrage couronné , ni en tout , nien
partie , ni à part , ni avec un autre ouvrage à moins
qu'il n'en obtienne un conſentement exprès de la Société.
/
!
ร
Tous peuvent aſpirer au Prix. On n'exclut du concours
que les feuls Membres de la Société. Il eſt ce
pendant permis à ceux-ci d'écriré ſur les Queſtions propoſées
, & d'envoyer leurs ouvrages de la même maniere.
Mais en ce cas , on demande que pour ſe distinguer
des Aſpirans , ils ajoutent à leur Deviſe , & dans
le Mémoire , & au dos du Billet cacheté , les mots fuivans
: Membre de la Société Zelandoise.
La Société fera volontiers ufage des ouvrages de ces
derniers , pour l'utilité publique. Et quant aux ouvrages
de ceux qui ne font point de ſes Membres. Elle ſe
reſerve le droit , de faire imprimer , ſoit entierement ,
ſoit en partie ceux qu'Elle jugera à propos , bien que non
couronnés. Et en ce cas ils paroitront ſous leurs fimples
Devifes ; ou ſous les noms de leurs Auteurs , ſuppoſé
que les Auteurs mêmes jugent à propos de ſe faire
connoftre , après que le Prix remporté aura été
publiquement annoncé.
D
SEPTEMBRE. 1776. 221
TABLE.
PIECESTU IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Sonnet ,
L'Ombre de Salomon ,
Couplets ,
La preuve d'Amour , conte,
Epigramme ,
L'Epreuve d'un moment ,
Il ne faut pas juger fur l'apparence.
Amintas ,
Jeanne d'Arc à Charles VII ,
Couplets à la plus belle des Eſtampoiſes.
Ode d'Horace ,
L'Amour prifonnier ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Air ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
Théorie des Jardins ,
Volfidor & Zulmenie ,
Les rêveries d'un Amateur du Coliſéc ,
Guillaume de Naffau ,
:
Don Quichotte femelle ,
ibid,
6
8
9
II
ibid.
18
23
25
29
30
32
33
ibid.
35
37
40
ibid.
55
1 73
81
87
222 MERCURE DE FRANCE.
L'excellence de la méthode Sultonienne d'inoculer la
: petite vérole , 90
Coup d'eſſai d'un Ecolier , ibid
i : Moliere , draine , 93
Recherches fur la nature de l'homme , 102
Lettres de quelques juifs Portugais & Allemands à M.
de Voltaire , 106
Commentaire ſur l'Edit du mois de Mai 1768 , 115
Lettres ſur la profeſſion d'Avocat , 118
Réflexions ſur la peinture ,
Annouces littéraires ,
ACADÉMIES.
Paris .
La Rochelle ,
: 119
: 144
{ 152
ibid.
154
Lyon ,
SPECTACLES.
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
155
157
ibid.
• 159
162
Répertoire des pieces qui doivent être joules à Fontainebleau
,
Vers de M. de Voltaire à M. le Kain ,
ARTS . :
Géographie ,
Architecture ,
Peinture ,
Gravures,
Muſique .
164
166
167
ibid.
168
109
172
175
SEPTEMBRE. 1776. 223
Cours public de géométrie pratique ,
Cours de Langues ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Lettre de M. Framery ,
Bienfaiſance.
Variétés , inventions , &c.
} Anecdotes .
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
d'Ouvrages,
Mariages ,
Naſſances ,
Morts ,
Loteries ,
176
178.
179
181
184
187
195
?
201
202 "
209
ibid.
210 1
211
212
ibid.
213
ADDITIONS DE HOLLANDE.
LETTRE à l'Editeur du MERCURE. 214
AVIS . 218
UNIVERSITY OF MICHIGAN
3 9015 06370 9383
Qualité de la reconnaissance optique de caractères