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1775, 10, vol. 2, n. 14, 11-12, n. 15-16 (contrefaçon)
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Texte
1837
LIBRARY
VERITAS
SCIENTIA
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIOUS TO
TUEBOR
ERIS PENINSHIAM
AMONAM
RCUMSPICE
!
AP
20
.M51
1775
!
no.14

MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
OCTOBRE, 1775.
SECOND VOLUME.
N. XIV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXV.
1
LIVRES NOUVEAUX.
:
Qu'on trouve Chez MARC MICHEL- REY
Libraire fur le Cingle.
LLE Barbier de Séville , ou la Précaution inutile , comédie,
en 4 Actes; Par M. de Beaumarchais ; repréſentée
& tombée ſur le Théatre de la Comédie Francoile
auxTutteries , le 23 Février 1775. 80. Paris 1775-
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans ſes
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Naiſſance ;le fecond , la Pairie de Dignité ; le troifieme
; la Pairie d'Appanage ; le quatrieme , la Pairie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomme . 8. 2 vol. Par
H. V. Zemgans . Maestricht. 1775 .
Droit (Le) des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle ,
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains . Par M. de Vattel. Nouvelle édition
augmentée , levue & corrigée. Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 4to. 2. vol . Amit. 1775. à f6.
1
Hiftoire de l'Ordre du St. Efprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. 12 , qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris. Francfort
1775. à f 1-10.
Phyſiologie des Corps Organiſés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, à deffein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit ies différens Regnes de la Nature. Edition
Françoife du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyſiologie des Mouffes . Par M. de Necker
, Botaniſte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin
Alfocié de plufieurs Académies . &c . &c. 80. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10.
Poëles de Société , dédiées à Staniflas 11. Roi de Pologne.
Par M. L. Renaud. 80. Leipzig 1775. à f 1 .
Récréations (Les) de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes. 12. 2 vol.
Paris 1775. à f3 : -
,
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c. 4to. 1773-1775,3 Tomes .
Pocfie del signor abate Pietro Metastasio , 8vo. 10 vol.
Torino. 1757
1768 .
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to. 4 vol. fig. 1759-1760
11-22-24.
15313LIVRES NOUVEAUX.
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur Pame,
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en
2. vol. Amsterdam 1775 , à f 2: 10.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII . volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE, Folio , qui ſe fait à Genève , du
Difcours , & les Tomes 1. 2.3.4.5.6. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotenticire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant jon séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob ' s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 4to .
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst. 1774 .
àf 8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avee des Notes . Par ETIENNE
FALCONET . Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts . grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains , grand in - douze , I vol. 1775. à ft:-
Oeuvres d'Architecture ( les ) de Rob. & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774- 1775. à f 12 : - le tome.
L'Histoire de la Campagne de 1769 entre les Ruffes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très authenriques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été drefſés alors fur
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée.
8vo. 1 vol . à f 6 : - :
Inſtoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Velly ,
Villaret , Garnier , grand in - douze . 24 vol. 1774 .
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c . par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8νο. à
f3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in -douze . Paris 1774. à f 2 : -
Oeuvres de M. Gefner , traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol . in - douze , 1774-
Oeuvres de Voltaire , grand in- 8vo . 52. vol. Edition de
Geneve.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit fur cette ſcience , recueillies par
G. R. Facích , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vol grand in- 8°. avec fig . Leipfig , 1774.
à 15 : -
MARC - MICHEL REY , Libraire fur le Cingle à Amſterdam
, continue d'imprimer & débiter le MERCURE
DE FRANCE , ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en profe , des Enigmes , Logogryphes
, Nouvelles Littéraires , Annonces des prix
des differentes Académies , Annonces de Spectacles . Avis
concernant les Arts agréables , comme Peinture ,
Architecture , Gravure , Musique &c . quelques Anecdotes
; des Edits , Arrêts , Déclarations ; des Avis , des
Nouvelles Politiques ; les Naiſſances & les Morts des
Personnages les plus illustres , les Nouvelles des Loteries
, & affez ſouvent des Additions intéressantes de
l'Editeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année , que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f 12 : ceux qui voudront avoir des parties ſéparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770 , 1771 , 1772 , 1773 , 1774 , 1775 .
3
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE II. Vol. 1775.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
IMITATION de la IVe. Nuit d'Young .
DES
NARCISSE . 1
Es rêves effrayans où le ſommeil me plonge ,
Pour la feconde fois j'écarte le menſonge ;
La nuit fur l'Univers a tiré fon rideau ,
Et la ſeule raiſon me montre ſon flambeau.
L'Amant , plein des tranſports d'une ame impatiente ,
Vole aux lieux fortunés où l'attend ſon Amante :
Moi , plus exact encor , je m'arrache au sommeil
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Pour chercher la douleur à mon trifte réveil ;
Oui , je n'ouvre les yeux au milieu des ténebres ,
Que pour frapper les airs de mes accens funebres ,
Et voici le moment que , dans toutes les nuits ,
Viennent m'entretenir mes douloureux ennais ,
Toi qui , dans le repos , poursuivant ta carriere ,
Blanchis lefirmament d'une tendre lumiere ,
L'infortuné ſe plaît à tes foibles lueurs ,
Qui ne lui montrant plus d'importunes grandeurs ,
Semblent cacher auſſi l'horreur de ſes défaftres :
Toi qui regnes aux cieux ſur la foule des aftres
Et vois l'ordre éternel qui dirige leur cours ,
Lorſque loin de nos bords fuit le flambeau des jours ,
O Lune ! fois ſenſible à ma mélancolie ,
Répands fur mes écrits cette male barmonie ,
Ce fombre coloris , dont le charme enchanteur
Confole une ame triſte au sein de fon malheur.
Daigne , daigne écouter les voeux que je t'adreſſe ,
Que l'objet de mes pleurs te plaiſe & t'intéreſſe ;
C'eſt ma fille ... L'éclat de ſes attraits naiſſans
Etoit doux & ſemblable au jour que tu répands ;
Elle avoit la candeur que donne l'innocence,
Ah ! je reffens déjà ta lugubre influence ;
Le fardeau des regrets peſe plus fur mon coeur ,
Sur ce coeur éperdu , brifé par la douleur.
O ma fille ! je crois te voir pâle & tremblante ,
Je crois entendre dire à ta voix défaillante :
Il eſt nuit pour Narciffe... & le trépas affreux
Dans fon gouffre engloutit ma jeuneſfe & mes voeux
OCTOBRE II. Vol. 1775. 7
1
1
68-522AA- A-30
Non , jamais du tombeau qui renferma Philandre
La nuit qui vint fur moi tout-à- coup ſe répandre ,
N'apporta tant de trouble & tant d'obſcurité.
De tant de coups divers je reſte épouvanté;
Les malheurs attrowpés qu'un fort cruel aſſemble ,
Se preſſent ſur mes pas : ils m'accablent enſemble ,
Et leurs bras forcenés m'arrachent au repos .
A peine le trépas , à la fanglante faulx ,
Defcendoit mon ami dans la nuit de la tombe ,
Qu'il vole vers ma fille... Il la frappe ... Elle tombe
Elle vient exiger le tribut de mes pleurs ,
Quand pour Philandre encor j'exbale mes douleurs :
Mon ame entre ces maux , incertaine , égarée ,
Se livre au déſeſpoir dont elle est déchirée .
Délices de mon coeur , chers & triftes objets ,
Au bord de vos tombeaux je confonds mes regrets :
Rien ne pourra borner mes mortelles alarmes ;
A mon dernier ſoupir je répandrai des larmes .
Quoi ! Philandre expirant m'annonçoit que la mort
De ma chere Narciffe alloit finir le fort ?
Quoi ! fa perte d'un autre étoit le noir préſage !
Ainſi que par la foudre eſt annoncé l'orage ...
Au printemps de ſes jours elle languit , & meurt ,
Quand ſa jeune ame , à peine entrouverte au bonheur..
Le bonheur fur la terre ! ... Eſt- ce là qu'il réſide ?
C'eſt un fruit interdit à notre bouche avide.
Quelle étoit belle !... 6 ciel L .. quel objet raviſſant !
De la vive gaîté le folâtre enjouement ,
Les folides vertus d'une ame fiere & pure ;
8 MERCURE DE FRANCE .
Elle avoit tout reçu des mains de la nature ;
Déjà le doux rayon de la félicité ,
De ma fille vers moi fans ceffe reflété ,
Répandoit ſur nous deux le jour de l'alegreſſe ;
Toutes mes voluptés naiſſoient de ſa tendreffe ;
Pour combler tous mes voeux , que falloit- il ; ... des jours ...
Mais un monftre cruel en a tranché le cours.
La mort ... de mes plaiſirs la mort s'eſt offenféc ;
A frapper les heureux la cruelle empreſſée ,
Vole à ma fille , aſſiſe au faîte du bonheur ,
Et fon bras au tombeau la plonge avec fureur.
Comine du roſſignol la voix mélodieuſe
Charme d'une forêt l'horreur filencieuſe ;
Atteint d'un plomb fatal , il meurt... & les concerts
Ne font plus reţentir l'écho de ces déſerts ;
Le filence & l'effroi reprennent leur empire :
Ainfi Narciffe tombe , & dans mes bras expire ;
Sans ceffe ces beaux lieux , flétris , déſenchantés ;
Offrent en vain leur pompe à mes yeux attriſtés :
Le faſte des grandeurs , l'éclat de la fortune ,
Les plaiſirs les plus vifs , les jeux , tout m'importune ,
De mes ennuis mortels rien n'adoucit le cours ;
Ma fille , pour ton pere il n'eſt plus de beaux jours .
Eh quoi ! ... n'entends-je pas ta voix enchantereffe ?
Un rayon de plaiſir éclaire ma triſteſſe.
De tes derniers accens le murmure flatteur ,
Frappe encor mon oreille & fufpend ma douleur ;
Mais redoublant bientôt ſa colere affoiblie ,
Par de nouveaux tourmens elle aflige ma vie.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 9
Ceſſez , triſtes humains de former des defirs
Pour vos biens menſongers , ſource de faux plaiſirs ;
Leur éclat dure un jour ; & leur perte cruelle
Nous laiſſe gémiſſant dans une ombre éternelle.
L'on jouit ſans tranſport , l'on perd avec douleur.
Ma fille ! cher objet de tendreſſe & d'horreur !
Vivante , je t'aimois , & morte je t'adore.
Sur le lit du trépas je crois te voir encore
Etendue ... & , ſemblable aux jeunes arbriſſeaux ,
Prêts à montrer des fleurs de leurs boutons nouveaux ,
Qui courbés , renverſes ſous l'effort des orages ,
Languiffent , dépouillés de fleurs & de feuillages .
L'amour & la pitié , dans tes derniers momens ,
De fanglots redoublés ſuffoquoient tous mes fens.
Quel Sage blamera mes cruelles alarmes ?
Je ne m'avilis point en répandant des larmes ,
Et méprife un mortel dont le ſtoïque orgueil
Ne fait pas s'attendrir à l'aſpect d'un cercueil.
Peres à qui la mort ote une fille aimable ,
Partagez les regrets d'un pere inconfolable.
Dès- lors que j'apperçus ſes yeux étincelans
Porter ſur les objets des regards languiſſans ;
Que du pâle fouci les couleurs jauniſſantes !
Effacoient de ſon teint les roſes éclatantes ,
Que dars moi s'élevoit un préſage fatal ;
Soudain je l'arrachai de ſon climat natal ,
A 5
2
د
IO MERCURE DE FRANCE.
4
• De ce climat voiſin de l'onde hyperborée ,
Où le fouffle glacé du farouche Borée
Conduit par tourbillons les maux & le trépas .
Tremblant , déſeſpéré , la portant dans mes bras ,
J'allai dans ce pays où l'aſtre qui l'éclaire
Y verſe de plus près les flots de fa lumiere.
Soleil , je me flattois que tes feux bienfaifans
Réchaufferoient fon coeur , ranimeroient ſes ſens :
Mais tu vois fans pitié la beauté languiſſante
Et la fleur ſe flétrir ſur ſa tige mourante ;
Tranquille au haut des cieux tu l'apperçus , cruel ,
Se pencher & mourir ſur mon fſein paterne¹.
:
Lys brillans qui ſortez de l'humble ſein de l'herbe
Pour montrer la blancheur de votre front fuperbe ,
Vous , fleurs , qui mélangez l'émeraude des champs
Les ſaphirs , les rubis , aux beaux jours du printemps ,
Que careffe Zéphir , que le Soleil colore ,
Qu'un matin rajeunit ſous les pleurs de l'Aurore :
Ma fille s'empreſſant ſouvent à vous cueillir ,
Fieres d'être en ſes mains vous ſembliez embellir :
De vos feins embaumés l'odeur délicieufe
Chatouilloit de ſes ſens l'ardeur voluptueuſe;
Vous naiſſez pour parer le terreſtre ſéjour
Où l'oeil vous voit éclore & flétrir en un jour :
Comme à nous peu d'inſtans compoſent votre vie ,
Mais nous ſeuls du malheur éprouvons la furie.
OCTOBRE II . Vol. 1775. 11
Promenons nos regards fur nos illufions.
Nous devons nos plaiſirs au feu des paſſions ,
Qui s'attachant toujours à des objets fragiles ,
Nous donne tot-au- tard , après des jours tranquilles,
Un chagrin bien cuifant , lorſqu'il fuit le plaifir.
1
L'homme vain , du bonheur ici bas croit jouir ;
Qu'il éloigne jamais cette erreur qui le flatte ,
Le bonheur ne croit pas fur cette terre ingrate ;
Et toi , cher Lorenzo , qu'un même eſpoir féduit ,
Des malheurs d'un ami recueille quelque fruit :
Tous ces biens que le fortpour quelques tems nous verſe

!
Sont de frêles roſeaux que l'aquilon renverſe ;
Le plaifir qui s'enfuit lance un trait acéré
Qui fait gémir long-temps notre coeur ulcéré.
Mon ame , éloigne un peu cette importune idée....
Hélas ! de plus en plus je t'en ſens poñédée !
Ma fille! je ne puis de toi me détacher ;
Aux douleurs de la mort je ne puis m'arracher.
D'un malheur obſtiné l'image repouſſée ,
Ralliant de nos maux la troupe difperfée ,
Les ramene à la charge & nous accable enfin.
O Narciffe ! enlevée au plus riant deftin ,
Lorſque tu commençois ta courſe fortunée.
Que tu voyois briller le flambeau d'hymenée ,
Que l'aveugle fortune à tes yeux fourioit ,
Qu'aux charmes du plaiſir ta belle ame s'ouvroit ,
12 MERCURE DE FRANCE.
Que des mains d'un Amant , aimable triomphaute ,
Tu prenois du bonheur la couronne éclatante ,
Sur des bords étrangers tu fouffres & tu meurs :
Ses habitans n'ont pu te refuſer des pleurs ;
Les cruels ſouhaitoient de refter inflexibles .
Les cruels s'étonnoient de ſe trouver ſenſibles ,
De s'attendrir fur nous qui , d'un coeur bienfaiſant ,
Servions le même Dieu d'un culte différent .
• •
م

Quand la nuit ſur ce globe eut verſé ſes tenebres ,
Etouffant les accens de mes ſanglots funebres ,
Moins en pere attendri qu'en farouche afſfaffin ,
Je vais l'enſevelir ſous ce ciel inhumain ,
Et lui faiſant tout bas un adieu lamentable ,
A pas précipités je fuis comme un coupable .
pere ingrat ! pere lache ! en fuyant de ces lieux ,
Ma main n'a point gravé ſur ſon ſépulcre affreux
Le nom le triſte nom de ma fille adorée ;
Sa cendre , hélas ! fa cendre inconnue , ignorée ,
Reſte cher & facré des fureurs du trépas ,
Ce peuple dédaigneux la foule ſous fes pas
Des mortels inſultans j'ai pu craindre l'injure
En rempliſſant des loix que preſcrit la nature !
Pardonne , ombre chérie , à la néceffité ;
Mon coeur , de déſeſpoir , déchiré , tourmenté ,
En implorant le ciel méloit à ſa priere
OCTOBRE II. Vol. 1775. 13
Les imprécations de ſa juſte colere :
Tout m'étoit en horreur ſur ces bords odieux
Qui m'avoient dérobé ce tréſor précieux :
Je foulois , tranſporté de douleur & de rage ,
Le ſol injurieux de ce climat ſauvage ;
Et moins féroce enfin que ce peuple inſenſé ,
J'ai ſouhaité pour lui ce tombeau refuſé.
Un tel reſſentiment n'eſt point illégitime ;
Mais outrager les morts , cet outrage eſt un crime.
Le Dieu de qui la main fut dans le firmament
Travailler du ſoleil le diſque étincelant ,
Qui des cieux azurés fit la voûte admirable ,
De l'homme fit auſſi la cendre reſpectable.
i
۱



O malheureux humains ! votre vie inſenſée
Revient à chaque inſtant révolter ma penſée ;
Dans vos coeurs forcenés ,, la haine & les ferpens
Vomiront donc toujours leurs poiſons dévorans .
Cependant de l'Amour vous avez reçu l'être ,
Cependant de l'Amour votre bonheur doit naître :
Vivez en vous aimant , vos jours feront fi doux !
L'inſtant fait pour aimer eſt déjà loin de vous,
Inſenſible au malheur , perfide en ſes careſſes ,
L'homme affecte toujours de trompeuſes tendreſſes;
Vois avec quel tranſport t'embraſſe un courtiſan ;
1
14
MERCURE DE FRANCE .
Demain de tes revers il devient l'artiſan ;
Enivré des grandeurs que le fort lui partage ,
Il vous fert par orgueil , par orgueil vous outrage ;
Ami dur & cruel dans ſa fauſſe pitié ,
Que fera - t - il un jour dans ſon inimitié ?
Lune , pâlis d'effroi , fuyez , aftres paiſibles ,
Craignez d'entendre encor des vérités terribles .
L'homme eſt pour l'homme , hélas ! le plus cruel fléau :
Il l'accable en ſa vie , il l'attaque au tombeau .
Les vents , avec fracas , mugiſſant fur vos têtes ,
Sous un ciel obfcurci préſagent les tempêtes ;
La fumée ondoyante , élancée en torrens ,
Nous décele les feux dans les embraſemens ;
Par un bruit long & fourd la foudre fouterreine
Fait prévoir des volcans l'exploſion prochaine ;
Avant que d'engloutir nos palais désolés ,
De la terre ſous nous les flancs font ébranlés :
Mais de l'homme pervers nul préſage n'échappe :
Sa foudre au même inſtant part , brille , tonne , frappe ;
En flattant la victime , il fait avec douceur ,
Du fiel le plus amer lui cacher la noirceur .
Et paré des dehors d'une amitié perfide ,
Ne montre , qu'en bleſſant , ſon poignard homicide.
Ces vices font affreux , les aurai - je augmentés ?
Plût au ciel ! ... qu'à jamais ces dures vérités ,
Dans un fecret profond reſtant ensevelies ,
Ceffent de conſterner nos vertus affoiblies.
OCTOBRE II . Vol. 1775. 15
1
:
Ne blames point l'excès de mes emportemens :
Qui peut trouver un terme à ſes reffentimens !
Quand le coeur eft bleſfé par un coup fi terrible ;
Quel homme peut refter calme , froid inſenſible ,
En voyant outrager ſes fideles amis ?
Ce qu'aujourd'hui je fens tù l'éprouvas jadis ,
Infortuné Philandre , & la haine ennemie
Diftilla fes poiſons fur le cours de ta vie;
En ce jour defcendu dans l'horreur des tombeaux ,
Ni toi , ni ton ami ne fentent plus ces maux ,
O Narcife ! & ma fille ! ombre à jamais préſente !
D'un coeur qui t'adoroit,, & plaie encor récente !
Je ne pleure que toi... Tous mes chagrins paffés ,
La douleur de ta mort les a tous effacés .
Le ciel , pour mieux combler l'excès de ma miſere ,
Te rendoit chaque jour plus aimable & plus chere.
Alors que le tombeau s'ouvroit pour t'engloutir ,
Mille maux imprévus ſont venus m'affaillir :
Ma douleur, comme une hydre, à jamais renaiſſante ,
Dreſſant avec fureur ſa tête menaçante ,
Semble vomir for moi tous les feux des enfers
Ma vertu le fatigue & cede à ſes revers :
Mes yeux ſe ſont éteints dans des torrens de larmes ;
Nul penſer conſolant ne ſuſpend mes alarmes :
Plaintif, déſeſpéré , ſans force & fans appui ,
Chaque inſtant voit groſſir le cours de mon ennui ,
Ton pere & tes amis , fille aimable , adorée ,
Ne pleureront point ſeuls ta mort prématurée ;
Je veux que l'Univers , inſtruit de mon malheur ,
1
16 MERCURE DE FRANCE ,
En écoutant ces vers , enfans de ma douleur ,
Partage mes regrets , & fur toi s'attendriffe.
Frappé de ton trépas , jeune & belle Narciſſe ,
Le jeune homme emporté par le feu des deſirs ,
Quittera fans effort la foule des plaifirs ,
Et cherchant des déſerts ou des retraites fombres ,
Ira rêver à toi dans l'épaiſſeur des ombres .
Par M. d. G. o. a. R. d. L. F. art.
BUNCA
LE
OCTOBRE II. Vol. 1775. 17
i
LE CHIFFRE & LE ZÉRO.
Fable .
P
AUVRE Zéro , cache ta honte ,
Diſoit un gros Chiffre orgueilleux ;
Pourrais - tu faire ſeul un compte?
Etre nul , fuis loin de mes yeux.
Je connois mon néant , grâces a ton injure ,
Répondit l'humble créature ;
Et fais bien que tu peux faire un compte ſans moi :
Mais que je plains ton ignorance !
Apprends que , placé près de toi ,
Je décuple ton exiſtence .
:
Je crois la leçon d'importance ,
La prenne qui voudra pour foi.
ParM. Feutry.
B
18 MERCURE DE FRANCE.
LE DÉPOSITAIRE IMPRUDENT.
Anecdote.
ROIS Siciliens , Paul , Antoine & Lucas ,
Tous commerçans , aſſiſtés d'un Notaire ,
Firent un jour de fix mille ducats
Jean , leur ami , triſte dépositaire.
Il s'obligea de garder les deniers
Qu'on deſtinoit au trafic maritime ,
Juiqu'à l'inſtant que les afſociés
Les reprendroient d'un avis unanime.
Quoiqu'à fon aiſe , & fils d'homme de loix ,
Jean s'entendoit aſſez mal aux affaires ;
D'un doux hymen connoiffant mieux les droits ,
Il végétoit du travail de ſes peres ;
Il ignoroit l'intrigue & le remord :
De la fortune il bravoit les caprices ,
Et ſes plaiſirs rappeloient l'âge d'or :
L'Enfer , fans doute envieux de fon fort,
Bientet en pleurs convertit ſes délices.
Le doux Morphée , au milieu de la nuit ,
Verſoit fur lui ſa bénigne influence ;
Voilà qu'Ambroiſe accourt avec grand bruis ,
Et l'éveillant d'un ton plein d'aſſurance ;
Faché , dit- il , de troubler ton repos ,
Je t'avertis que la bonté divine ,
OCTOBRE II. Vol. 1775. 19
Comblant nos voeux , amena deux vaiſſeaux ,
Hier au matin , dans le port de Meſſine ;
Tous deux Genois , de retour du Levant ,
Chargés de foie & d'étoffes de Perſe ,
Fendront demain le liquide élément.
Rends les ducats ; je veux dans le moment
Tripler les fonds d'un trop foible commerce.
N'eſpérez pas , dit Jean tout alarmé ,
Hochant la tête à ce propos bizarre,
Que du dépôt jamais je me ſépare
S'il n'eft de tous à la fois réclamé..
Rien de plus juſte interrompt le fauſſaire;
Mais Paul malade eſt chez lui retenu :
De son côté Lucas avoit affaire ;
Tous deux m'ont dit , qu'en un cas néceſſaire,
Au traité fait tu n'étois pas tenu.
Sans nul égard à ce pacte bizarre ,
Rends le dépôt , ſaiſiſions les inftans,
De tels bienfaits la fortune eſt avare ,
Seconde-la : rends trois amis contens.
A
Qui te retient ? ſuis-je pas honnête-homme 1
Fidele ami , puis - je t'en impofer ?
Entre tes mains à quoi ſert cette ſomme ?
Pour m'enrichir , laiſſe m'en diſpoſer.
Le foible Jean ne fut plus réfufer,
Le traître Ambroiſe , ardent à ſa ruine ,
Obtient l'argent , s'embarque en un vaiſſeau
Fier de ſon vol , il s'enfuit de Meſſine :
Moins vite en l'air l'aigle enleve un oiſeau.
Un ſcélérat , plein d'art & d'imprudence ,
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
En tout pays fait ainſi , très-ſouvent ,
De l'amitié ſaiſir la reſſemblance ,
Pour que ſes coups portent plus fûrement.
Lucas & Paul ; inſtruits de l'aventure ,
De Jean trop ſimple exigent le dépôt ;
Et contre lui dreſſant leur procédure ,
Veulent qu'il ait , au beſoin , la torture ,
Si cet argent ne s'eſcompte auſſi- tôt.
Etoient- ils francs eux mêmes d'impoſture ?
Pouvoient- ils pas , complices du larcin ,
Chacun nantis du tiers de la rapine ,
Avoir mandé dans un pays lointain
L'infâme Ambroise échappé de Meſſine ,
Pour fondre enſuite , avec impunité ,
Sur Jean , martyr de ſa facilité ?
La foif de l'or ſe fait un jeu du crime.
Combien de fois Jean maudit ſa bonté ,
Qui ſous les pieds lui creuſa cet abyſme !
Les Siciliens avoient un Viceroi
Juſte & vaillant : c'étoit le Duc d'Ofſone ,
Dont le grand coeur eût brillé ſur le Trône ;
Nul Sénateur n'expliquoit mieux la loi.
Comme il voyoit du louche en cette affaire ,
Se défiant de la forme ordinaire ,
Il évoqua devant ſoi le procès .
Lucas & Paul , uſant du fubterfuge ,
Ne purent nuire à l'arrêt d'un tel juge ;
Simple & célebre , il fut rendu fans frais .
” Votre action fans doute eſt légitime ,
OCTOBRE II . Vol. 1775. 21
Dit le Héros , parlant aux Demandeurs ;
„ Je ne faurois dénier fans un crime ,
„ Prompte juſtice à vos vives clameurs.
,, Que dira Jean ici pour ſa défenſe ?"
Rien , Monfeigneur , dit - il , en s'inclinant ,
Confus du cas où l'a mis l'imprudence,
Et ruiné par ce coup foudroyant.
Paul & Lucas , par la joie inſultante
Peinte en leurs yeux , exprimoient leur attente
,, Jean , dit le Duc , tiendra l'engagement ;
,, Un point ſuffit : qu'Ambroiſe à l'audience
" Se laiſſant voir , ſoit en regle aufli -tôt ;
„ Jean , fans délai , comblant votre eſpérance ,
,, A tous les trois remettra le dépôť".
Tout Juge ainſi , ſans égard à perſonne ,
Doit de Thémis n'écouter que la voix ;
Mais pour ſortir du dédale des loix ,
Tout Magiſtrat a-t-il les yeux d'Ofſone ?
Par M. Flandy.
;
T
B 3
22
MERCURE DE FRANCE .
L'ORACLE & LE PAYSAN.
POUR le ſiege de Lampſaque
Alexandre s'apprêtoit ;
Avant qu'on en fit l'attaque ,
Tout Conquérant qu'il étoit ,
Il voulut avoir réponſe
De l'Oracle d'Apollon .
Une voix rauque , en fon nom ,
Lui donna cette ſemonce :
,, L'animal que tu verras
„ Le premier devant tes pas
9.En t'avançant vers la ville ,
,, Qu'il foit homme ou bêre vile
Soudain tu l'immoleras". Cơ
Alexandre s'achemine.
Ce qui s'offrit le premier
Fut un miférable Aſnier ;
A la mort on le deſtine .
Au Prince offert auffi- tôt ,
Qu'ai je fait , dit le ruſtant ,
Pour qu'on me coupe la gorge ?
L'Exécuteur inhumain ,
Le glaive en l'air , dit : Mutin ,
C'eſt à bon droit qu'on t'égorge ;
A l'Oracle d'Appollon
Réſigne- toi ſans façon.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 23
Pour le falut d'Alexandre ,
L'animal vu le premier ,
Homme ou brute , ſans quartier ,
Dans le tombeau doit deſcendre.
Premier pris on t'offre aux Dieux ;
Pour une fi belle cauſe
Le trépas t'eſt glorieux.
Peu flatté de cette gloſe ,
Mais nullement interdit ,
L'Aſnier ruſé répondit :
Pour les deſtins d'Alexandre
Je fais tout facrifier ;
Mon Ane alloit le premier ,
Grand Roi , vous pouvez le prendre
Et le faire expédier ;
Moi-même , inſtruit de l'Oracle ,
Loin d'y mettre aucun obſtacle ,
Tout exprès je l'amenai.
Grâce à la rufe du traftre ,
Le baudet infortuné
Amourir eſt condamné .
A la place de ſon Mattre.
Ses inteftins font offerts
Pour avoir les Dieux propices.
Tels font les brillans aufpices
Du Vainqueur de l'Univers .
B 4
24
MERCURE DE FRANCE.
L'astuce eſt née au village :
D'un idiot ſans pitié ,
En tous lieux ſacrifié ,
L'âne eſt la fidelle image.
Par le meme.
J
L'ANE & LE FAT.
Fable.
UGERONS- NOUS toujours par nos ſeules idées !
Et d'un goût , quel qu'il foit , nos ames poſſédées ,
Doivent- elles blâmer ce qui ne leur plaît pas ?
Un Algonquin riroit de nos mets délicats
Comme nous nous moquons de ſon humeur vorace !
Et le Lapon , épris d'un tendron de ſa race ,
Aux Nymphes du Waux- Hall trouveroit peu d'appas.
Un de ces animaux que nature condamne ,
Pour tout régime , à manger du chardon ,
Ou , s'il faut s'expliquer en termes clairs , un ane ,
Auprès de fa moitié répétoit ſa chanson ,
Sembloit ſe plaire à fon ramage ,
Et faifoit braire à l'uniſſon
Tout les échos du voisinage.
Un Etourdi , leſte & pimpant ,
OCTOBRE II. Vol. 1775. 25
S'aviſa de trouver l'ariette choquante ,
Infupportable , diſfonnante ,
Et capable , en un mot , d'écorcher le tympan.
L'Ane , qu'on fait doué d'un fort bon caractere ,
(La Fontaine & Buffon l'ont dit, & je les crois)
L'Ane lui répondit , ſans ſe mettre en colere :
Je chante pour ma mie ; ainſi que je le dois.
A ſon gré je fais des merveilles :
Je n'ai pas , il eſt vrai , ta voix ;
Mais elle n'a pas tes oreilles .
Par M. le Chey. de la Doud.
Traduction en vers libres de l'Ode XI ,
Liv . I d'Horace .
QUR ue fert de pénétrer combien de temps encore
Les Parques fileront la trame de nos jours?
Pour ſavoir ce que Dieu veut qu'un mortel ignore,'
Aux calculs des Perfans ceſſez d'avoir recours .
Réſignez-vous au fort qui vous tombe en partage.
Soit que vous ayez lieu d'eſpérer un grand age ,
Ou ſoit que le deſtin jaloux
Ne vous laiſſe plus voir les vagues en courroux
Venant avec fracas ſe briſer au rivage :
Faites couler vos vins , ſavourez ſes plaiſirs ;
B 5
26 MERCURE DE FRANCE.
Méfiez vous fur- tout de vos vaſtes defirs .
Tandis que nous parlons , le temps , le temps rapide
S'envole loin de nous pour ne plus revenir.
Ce n'eſt que du préſent que l'on doit être avide.
Qui pourroit ici bas compter ſur l'avenir ?
Par le même.
Traduction de l'Ode III, Liv. I.
HEUREUX Navire à qui notre amitié confie
Virgile , que mon coeur chérit comme la vie !
Juſqu'aux bords Athéniens qu'il trouve dans tes flanes
Contre tous les dangers un abri falutairel
Que la Déeſſe de Cythere ,
Que des fils de Léda les aftres bienfaiſans ,
Ne lui refuſent pas leur appui tutélaire !
Et qu'Eole ſur-tout , dirigeant ſa carriere ,
Excepté le Japyx , enchaîne tous les vents!
Sans doute à la frayeur il fut impénétrable
Le premier des mortels qui , par un art nouveau
Vint , fur un fragile vaiſſeau ,
Braver l'Océan redoutable ,
Et les combats des Autans furieux ,
Et du Midi le ſoufle impétueux ;
Qui , trop fameux par ſes ravages ,
Enfle à ſon gré la mer qui baigne nos rivages .
OCTOBRE II. Vol. 1775. 27
1
1
O mort ! qu'il craignoit peu tes coups ,
Lorſque voguant ainſi ſur l'orageux empire
Il put voir , ſans effroi , les vagues en courroux ,
Et les monftres marins & les rochers d'Epire.
Vainement Dieu créa les mers
Pour partager cet Univers
En régions inacceſſibles ,
Si les vaiſſeaux , malgré les gouffres entr'ouverts ,
Ofent encor franchir ces barrieres terribles :
L'engeance humaine , en ſes complots pervers ,
Par aucun frein n'eſt arrêtée.
Ainſi le hardi Prométhée.
Alla ravir le feu du ciel .
Hélas ! fa race infortunée
Paya bien cher ce larcin criminel !
L'ire des Dieux verſa ſur la terre étonnée ,
Mille horribles fléaux inconnus parmi nous ;
Et la mort autrefois lente a porter ſes coups ,
Sur nous depuis ce jour ſemble s'être acharnée.
N'a-t-on pas vu Dedale, avec d'heureux efforts ,
En dépit du deſtin ſe fabriquant des ailes ,
Aſpirer dans les airs à des routes nouvelles ?
Hercule a pénétré juſqu'au ſéjour des morts.
Non ; rien n'eſt impoſſible aux enfans de la terre ;
De leur fougue les cieux ne ſont pas même exempts.
Auſſi de Jupiter excitant la colere ,
Ne lui laiſſons -nous pas le temps
De jamais poſer ſon tonnerre.
Par le méme.
28 MERCURE DE FRANCE.
D
LA FALOUSIE.
Anecdote.
E toutes les paffions qui affligent la
foible humanité , la jaloufie eſt la plus
cruelle : ingénieuſe à ſe reproduire ſous
mille formes différentes , elle infecte
nos âmes de ſes noirs poiſons: fon grand
art eſt de convertir les chimeres en réalités
, de faire appercevoir à celui qu'elle
tourmente , comme préſens , des maux qui
n'exiftent pas , & de répandre ſouvent fur
l'innocence les ſoupçons les plus outrageans
. O jaloufie , funeſte jaloufie !
Dorval , répandu dans le tourbillon
d'un monde frivole , avoit conçu la plus
mauvaiſe idée des femmes : jeune , bien
fait , il en étoit adoré ; mais il mépriſoit |
des faveurs qu'on ne lui laiſſoit pas feulement
defirer. Enclin à la jaloufie , il
héſitoit de s'embarquer ſur cette mer
orageuſe , où tant de gens font un triſte
naufrage. Les liens facrés de l'hymen
lui ſembloient des chaînes trop peſantes
OCTOBRE II. Vol. 1775. 29.
)
1
a
Li
à porter. Cependant le mariage étoit un
acte de Citoyen qu'il falloit faire tôt
ou tard. Fils unique , héritier d'un grand
nom & d'une fortune immenſe , ſa famille
le preſſoit de faire un choix. Il
le fixa fur Sophie. Elle fortoit du Couvent
: elle n'avoit jamais vu le monde :
elle n'étoit point infectée de ſes préjugés
& de ſes maximes : l'innocence & la
candeur régnoient ſur ſon viſage.
Dorval l'épouse : les commencemens
de fon mariage font très - heureux ; mais
la jalouſie empoiſonne ſa tranquillité &
détruit ſon bonheur. Forcé par état de
produire Sophie dans le monde & d'en
recevoir chez lui , Dorval devenoit fombre
& mélancolique : ſa paſſion prenoit
de jour en jour de plus profondes racines :
déjà il oſoit former ſur la vertueuſe Sophie
les foupçons les plus outrageans.
Cependant Sophie fait l'ornement &
les délices de la ſociété. L'éclat de ſa
beauté efface les plus belles femmes. Le
filence qui regne , lorſqu'elle paroît dans
un cercle , l'étonnement qui eſt peint fur
tous les viſages , annoncent l'émotion que
ſa préſence cauſe. Tous les coeurs volent
au devant d'elle .
4
30
MERCURE DE FRANCE .
Dorval interdit ſe trouble ; fa raifon
l'abandonne , lorſqu'il voit un eſſaim de
jeunes inſenſés voltiger autour de Sophie
& lui tenir tous ces propos galans que
l'uſage permet & autoriſe. Chaque hommage
qu'on rend à ſon épouſe eſt pour
lui un fupplice.
ود
La tendre Sophie ne fut pas long- temps
à s'appercevoir de la violente agitation
dans laquelle étoit preſque toujours Dorval.
Elle le follicitoit vivement de lui
en apprendre le ſujet. Dorval héſite;
des pleurs inondent ſon viſage : Sophie
infiſte: la honte le retient , enfin cédanť
aux prieres de fon épouse, il lui avoue
qu'il étoit livré à toutes les horreurs
de la jaloufie. Ah ! cher époux , dit
Sophie , quelle fatale confidence tu
viens de me faire! que de maux tu te
,, prépares ainſi qu'à moi ! Eh ! qu'eſt ce
qui peut excitertajaloufie ? Ne connoistu
pas mon coeur ? Ne ſçais- tu pas qu'il
n'eſt occupé que de toi... qu'il t'adore?
Ma conduite n'eſt-elle pas à l'abri du
„ plus léger ſoupçon ? -Hélas ! ma So-
„ phie , répondit Dorval , ſi tu ſavois
combien je ſuis preſſé ... accablé ...
étouffé par la plus vive amertume ...
ود
و د
و د
ود
ود
ود
و د
و د
OCTOBRE II. Vol. 1775. 31
5, quels déchiremens de coeur j'éprouve ...
ود
"
"
و و
"
و د
ود
"
دو
ود
ود
quelles peines d'eſprit me tourmentent
„ lorſque quelques téméraires ofent approcher
de toi ..! Je les regarde en ce
moment comme des traîtres qui veulent
m'enlever mon bien: peu s'en faut que
mon courroux n'éclate & que je ne les
immole à ma vengeance. Prends pitié
de mes maux, ma Sophie ; tâche , par
tes conſeils , d'opérer ma guérifon. Je
joindrai mes efforts aux tiens , & j'en
eſpere le ſuccès avec d'autant plus de
raiſon que ma jaloufie ne réfléchit pas
tant contre toi que contre ceux qui
,, t'approchent.-Ah ! mon ami , reprit
Sophie d'un ton pénétré , ne te fais
point illuſion ſur la nature de ta pasſion
, elle n'eſt pas auffi aifée à détruire
,, que tu te l'imagines. Ne cherche point
àm'en impoſer en me diſant que ta
jalouſie ne réfléchit que contre ceux qui
" m'approchent : on ne peut être jaloux
fans avoir des foupçons ſur la vertu
d'une femme; &tu m'outrages, ingrat ,
,, par les tiens " .
"
و د
و و
"
و د
"
و د
"
Sophie , alarmée de l'état d'un époux
pour lequel elle avoit le plus tendre
amour, cherchoit les moyens de le rame
32 MERCURE DE FRANCE.
ner de ſes erreurs. Elle adopta un genre
de vie bien propre à guérir tout autre esprit
moins affecté que celui de Dorval.
Elle renonça aux ſociétés; elle ne ſe para
plus comme autrefois avec élégance : elle
ſe dépouilla de ſes diamans & de ces colifichets
, qui , ajustés avec art , donnent
tant de relief à la beauté : elle auroit
voulu auſſi , s'il eût été en ſon pouvoir ,
ſe dépouiller de ſes charmes ; mais la parure
la plus fimple & la moins recherchée en
relevoit encore l'éclat .
Dorval accomplit de plus en plus la
triſte prédiction de Sophie. La conduite
qu'elle tenoit , loin de contribuer à ſa
guériſon , ne fit qu'envenimer ſa blesfure.
Il regarde les ménagemens de fon
épouſe comme une feinte pour le mieux
tromper , ſa parure modefte comme un rafinement
de coquetterie ,& fa tendreſſe comme
une diffimulation. Son humeur jalouſe
s'étendit juſques ſur les affections les plus
innocentes de Sophie. Son imagination
enflammée ne lui donne plus aucun repos :
elle lui fuggere mille chimeres & autant
d'idées bizarres qui le tourmentent continuellement.
Il prit la réſolution , pour
tâcher
OCTOBRE II. Vol. 1775. 33
tâcher de recouvrer ſa tranquillité , de
conduire Sophie dans un ancien château
) éloigné de Paris & inhabité depuis longtemps
.
Sophie voulut le détourner d'un ſemblable
projet , mais il ne daigna pas l'écouter.
Son coeur ne s'ouvroit plus à la ſenſibilité
ni aux douceurs de l'amour. Il ne
connaiſſoit plus le prix d'une épouſe
aimable & vertueuſe. Il la traſtoit en tyran
, aux ordres duquel il falloit ſe ſoumettre
fans avoir la liberté de répliquer.
L'infortunée Sophie ſuivit, fans murmurer
, Dorval. Son air fombre & atrabilaire
ſembloit lui préſager un ſort funeſte.
Dorval , établi à la campagne & ayant
écarté de lui tout ce qui pouvoit exciter
ſa jalouſie , jouiſſoit d'une apparente tranquillité.
Le pont - levis de ſon château
toujours levé , rendoit cette folitude inacceſſible
.
Sophie voyant que Dorval avoit un
viſage plus ferein , trouvoit ſa condition
moins dure. Elle paſſoit ſes jours à lire ,
à faire de la tapiſſerie & à s'exercer dans
le deſſin , qu'elle aimoit paſſionnément.
Cependant la retraite de Doryal & de
Sophie fit du bruit dans le monde. On
forma mille conjectures. On ſoupçonna ,
C
34
MERCURE DE FRANCE.
avec raiſon , Dorval d'être jaloux. On
faiſoit fur fon compte mille plaifanteries ;
mais on n'en hafarda pas une ſeule fur
celui de Sophie, tant le propre de la vertu
eſt de ſe faire reſpecter des gens les plus
corrompus ; on ſe contentoit de plaindre
fon fort : on diſoit hautement que Dorval
étoit indigne de la poſſéder. Les petitsmaîtres
fur-tout ne pouvoient pas lui pardonner
d'avoir enfoui dans une folitude
affreuſe une charmante perſonne qui faifoit
les agrémens de la ſociété.
Doricourt & Florival ,jeunes étourdis ,
autrefois amis de Dorval, entreprirent de le
faire changer de réſolution &de ramener à
la ville ces deux folitaires. Pour cet effet ,
ils allerent au château de Dorval. Arrivés
dans cet endroit , ils furent arrêtés par
le pont-levis; ils s'imaginerent voir une
fortereſſe qu'on vouloit défendre contre
les attaques de l'ennemi. Ils demanderent
des nouvelles de Dorval à un payſan dont
l'habitation avoiſinoit le château ; il leur
répondit qu'il voyoit rarement ſon Seigneur&
qu'il n'avoit apperçu qu'une feule
fois Sophie qui lui avoit paru bien belle ,
mais bien triſte, Le récit du payſan ex- =
cita davantage la curioſité des deux voyageurs.
Ils réſolurent , à quelque prix que ce
E
OCTOBRE II. Vol. 1775. 35
fût , de pénétrer dans le château de Dorval.
S'ils avoient ſçu la ſcene tragique qu'ils
alloient occafionner , ils auroient renoncé
à leur projet. Mais la jeuneſſe prévoitelle
le danger ? Elle ne conſulte que le
moment préſent qui peut lui procurer du
plaiſir: jamais elle ne réfléchit ſur les
fuites.
Pour mieux réuffir dans leur deſſein ,
ils feignirent de retourner à Paris devant
le payfan avec lequel ils venoient de s'entretenir
; mais ils s'arrêterent dans un village
éloigné ſeulement d'une demi - lieue
du château de Dorval , en attendant l'heure
de la nuit. Dès qu'elle fut venue , ils s'acheminerent
pour exécuter leur projet ;un
beau clair de l'une le favoriſoit. Auffitôt
qu'ils furent rendus au château , ils
en parcoururent tous les environs & tâcherent
de trouver un endroit par lequel
ils pourroient s'y introduire. Après bien
des recherches , ils découvrirent enfin une
petite brêche qu'il y avoit dans le mur
d'un pare qui aboutiſſoit au château : enchantés
de cette découverte , ils grimperent
vers le mur qui , dans cet endroit ,
étoit conſtruit ſur une monticule un peu
eſcarpée , & ils entrent dans le parc.
Déjà les ombres de la nuit commen
C2
36
MERCURE DE FRANCE.
çoient à diſparoître. La triſte Sophie avoit
été livrée aux ſonges les plus affreux . Il
ſemble qu'on ait toujours quelques noirs
preſſentiments des malheurs qui doivent
nous arriver. Tourmentée ſans ceffe par
fon jaloux , ennuyée de la vie , ſupportant
avec peine ſon exiſtence , elle ſe leva , avec
le jour , pour aller promener dans le parc
ſes chagrins , & reſpirer la fraîcheur du
matin.
Doricourt & Florival la voyant venir
de loin , ſe cacherent dans le plus épais
du bois. L'air languiſſant de Sophie , fa
pâleur , un léger déshabillé ajoutoient
encore à ſes charmes . Après avoir été
long- tems enſevelie dans une profonde
rêverie , & s'être avancée près de l'endroit
où Doricourt & Florival s'étoient cachés ,
preffée par ſa douleur , elle fit répéter aux
échos d'alentour les plaintes les plus touchantes.
Doricourt & Florival ne pouvant réſiſter
à un ſpectacle auſſi attendriſſant ,
fortirent bruſquement de leur rettraite &
fe montrerent à Sophie. A leur aſpect ,
elle fut ſaiſie d'étonnement & de frayeur ;
elle entrevit rapidement tous les dangers
auxquels une pareille aventure alloit l'expoſer;
elle voulut s'éloigner , mais Dori-
5 C
1
1
OCTOBRE II. Vol. 1775. 37
court & Florival la retinrent. Ah ! lais-
ود
ود
"
ſez moi , s'écria-t- elle ... vous allez me
„ perdre ... quel étrange haſard vous a
conduit dans ces lieux .. ? Fuyez ...
Si mon mari vous apperçoit ... s'il me
voit avec vous... hélas ! il vient...
ſi vous ne fuyez ... je vais expirer de
douleur" . Doricourt & Florival cédant
àdes inſtances auſſi vives ,fortirent promptement
par l'endroit où ils étoient entrés.
"
ود
ود
...
Dorval fut témoin de cette évaſion .
Inquiet , continuellement dévoré pas les
horreurs de la jalouſie , & ne pouvant
vivre un ſeul moment éloigné de Sophie ,
il s'étoit levé & habillé preſque auſſi- tôt
qu'elle. Il m'eſt impoſſible de rendre l'excès
du déſeſpoir & de la rage qui s'empara
de lui dès qu'il vit Doricourt &
Florival. Mille ſoupçons au même inſtant
s'élevent dans ſon âme. Il s'imagine que
Sophie avoit donné un rendez-vous à ces
deux hommes , & qu'il venoit d'être
déshonoré. Furieux , égaré , il pourſuit ,
l'épée à la main , Doricourt & Florival ;
mais déjà ceux- ci étoient hors d'inſulte.
Indigné de ne pouvoir immoler ces deux
victimes à ſa vengeance , il s'avance vers
l'infortunée Sophie. Ni ſes pleurs , ni
ſes tendres diſcours ne font pas capables
C3
38
MERCURE DE FRANCE .
و د
و د
و د
I1 de ſuſpendre ſon barbare courroux.
perce , ſans pitié , le beau ſein de fon
épouſe , qui tombe auffi-tôt noyée dans
fon fang . ,, Cruel Dorval , lui dit-elle ,
eſt - ce là ce que tu réſervois à mon
amour ? Perfide ... pour toi j'ai renoncé
au monde ; je me suis enſevelie
;, avec toi dans cette affreuſe ſolitude ;
, j'ai ſupporté tes caprices , ta mauvaiſe
humeur : & pour récompenfer mes foins
&ma tendreſſe , tu me donnes la mort...
Puiſſe le juſte Ciel punir tes forfaits !
, Saches que je ne ſuis point coupable...
,, que les deux hommes que tu as vus font
Doricourt & Florival , & qu'à mon
, inſcu , ils font entrés dans le parc ...
Mais je ſens que mes forces m'abandonnent...
Une fueur froide s'empare
„ de moi ... Je vais bientôt defcendre
;, dans la nuit du tombeau ... Adieu ...
و د
ود
و د
و د
و د
و د
१२ barbare époux ... je te pardonne ".
A ces mots elle expire.
Dorval attendri , fut frappé comme
d'un coup de lumiere. Le bandeau de
l'illuſion , qui l'avoit abuſé , tombe. Il
voit , avec horreur , fon crime. Il ſe jette
fur le cadavre fanglant de ſon épouſe infortunée
; il fait tous ſes efforts pour la
rappeler à la vie : mais déja les ombres
1.
১১
:
OCTOBRE II. Vol. 1775. 39
ود
de la mort couvroient ſon viſage. Alors
( ſes ſentimens de rage ſe changerent en la
| douleur la plus amere & le repentir le
plus vif. Non je ne te ſurvivrai pas ,
, ma chere Sophie , s'écria-t- il ; je vais
„ te venger .....& immoler à tes manes
,, un barbare indigne de voir le jour ,,
A l'inſtant il ſe précipite ſur ſon épée , &
laiſſe un exemble effrayant des funeſtes
effets de la jaloufie.
Par M. Faymebon , Président au Grenier
à Sel d'Argenton , en Berry.
A
SOLIMA.
Eglogue.
Imitation libre de Jones".
Mes nouveaux accens hâtez-vous de vous rendre ,
Filles d'Etden , venez m'entendre ;
Jamais , ſur un ſujet ſi beau ,
Je ne fis de mes airs retentir le berceau ,
Ni le vallon , ni la prairie.
* Cet Auteur Anglois , duquel cette Piece est imitée ,
l'a imitée lui-méme de l'Arabe. Solima est une femme
bienfaisante qu'on ſuppoſe avoit établi une retraite pour
Les Voyageurs & les indigens.
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
Je ne chante plus dès ce jour
Les ſouris de Maïa , les yeux bleus d'Olidie ,
Où la beauté ſe plaît , où repoſe l'amour :
Les blonds cheveux d'Aliſphafie ,
Plus odorans cent fois que les fleurs de nos champs
Et qui flottent au gré des zéphirs du printemps,
Le teint d'Etza , dont mon ame eſt ravie ,
Ce teint coloré par l'Amour ,
Que la roſe & les lys fixent avec envie ;
Ses levres où zéphir dérobe chaque jour
Ses parfums & fon ambroiſie ,
Ne m'inſpireront plus: je quitte ſans retour
Tout ſujet léger & frivole ;
Qu'il s'éloigne à jamais comme un ſonge s'envole
Dès les premiers rayons du jour..
Et toi , Dieu des plaiſirs , toi qui fus mon idole ,
Je te fuis : adieu , tendre Amour.
Une ardeur plus noble m'enflamme ,
Agrandit , échauffe mon ame ,
M'inſpire des chants plus hardis ;
Taiſez vous , lorſque je commence ,
Oiseaux , hôtes heureux de ces ſombres taillis :
Ruiſſeaux ; coulez ſans bruits au ſein des près fleuris ,
Et vous , zéphirs , faites filence.
Voyez ces boſquets toujours verds ,
Qui couronnent ici ces côtes abondantes ,
Et qui balancent dans les airs
Leurs cimes odoriférantes .

OCTOBRE II. Vol. 1775. 48
1
1
Contemplez Etmana , cet aſyle charmant ,
Voyez ces immenfes prairies ,
Ce clair ruiſſeau , ces campagnes fleuries ,
Ce verger toujours abondant...
A
Les arbres vous diront : Le fruit qui nous couronne
ود
وو
Eſt l'ouvrage de Solima" .
Et chaque pré répétera :
» Ces fleurs que vous aimez , Solima nous les donne",
Dans ces beaux lieux enfin Echo ne redira
Que le nom le plus cher... le nom de Solima.
Non , ce n'eſt point de frivoles idées
Qui lui firent orner ces lieux ;
Ce n'eſt point pour paſſer les ardentes journées
Sous des berceaux touffus , nonchalamment couchée
Sur des ſophas voluptueux;
Ce n'eſt point pour donner des feſtins ſomptueux
Sous le feuillage d'une allée ,
Des mains de l'art ſuperbement ornée,
Et les faire durer depuis la fin du jour
Juſqu'au moment où la brillante Aurore
Eclaire nos coreaux , d'un feu doux les colore ,
Et de Phoebus annonce le retour...
Non , non ; de plus grandes penſées
Occupent ſon eſprit &dirigent ſon coeur :
Protéger , ſecourir l'indigent Voyageur ,
Lui procurer des heures fortunées
Après des jours d'hiver paſſés dans la douleur,
Soutenir , confoter la vieilleſſe tremblante ,
Sécher les pleurs du pauvre & combler ſes deſirs,
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
De cette ame compatiſſante
Voilà les ſoins & les plaiûrs.
Orphelins fans appui , filles abandonnées ,
Victimes du malheur , veuves infortunées ,
Dans ces lieux faits pour vous , accourez à l'envi ;
Solima vous y tend une main protectrice.
Vous qui d'un mal cruel éprouvez le fupplice ,
Venez , hâtez vous ; c'eſt ici ,
C'eſt ici que d'heureux aſyles
Défendront vos ſantés fragiles
Des fraîcheurs de la nuit & des feux du midi.
Le fils au déſeſpoir regrette-t.il ſon pere ,
Le vieillard accablé pleure-t- il fon enfant ,
Bientôt Solima les entend ;
Chaque cri douloureux que leur bouche profere
Déchire fon coeur bienfaiſant :
Elle part ... & belle , brillante ,
Comme l'étoile du matin ,
Elle vole vers eux , adoucit leur chagrin ,
Chaſſe de leurs foyers la peine dévorante.
Vous qui vous honorez d'avoir formé fon coeur ,
Dieux, veillez ſur ſa deſtinée .
Puiſſe-t-elle à jamais jouir du vrai bonheur ;
Puiſſe ſon nom voler de contrée en contrée ;
Qu'il faſſe le ſujet de toutes nos chanſons !
Répétez-le ſans ceſſe , échos de nos vallons.
Et vous , jeunes beautés de ces rives charmantes ,
Faites durer vos airs reconnoiſſans ,
OCTOBRE II. Vol. 1775. 43
}
1
Tant que les roſes éclatantes
Sentiront les baiſers des zéphirs careſſans ;
Tant que la pâle violette
De l'Aurore boira les pleurs;
Et que les boſquets d'Anagete
Parfumeront les airs de leurs douces odeurs.
Ainſi chanta ce berger ſi ſenſible ;
Sa voix fit retentir les plaines de Saba;
Ses vers furent redits des Paſteurs d'Etmana...
Le ciel étoit ſerein & tout étoit paiſible :
A peine les zéphirs , de leurs fouffles légers ,
Agitoient doucement la fleur des orangers.
Le bouton , pour jouir des préſens de l'Aurore ,
Déchiroit les liens qui l'empêchoient d'éclore ;
Les chameaux bondiſfoient dans les prés verdoyans ...
Il chanta juſqu'à ces momens
Où la lune ſe leve & blanchit les nuages ,
Où la roſée humecte les feuillages
Et courbe la tête des fleurs.
Alors le doux ſommeil vint fermer ſa paupiere
Et le combler de ſes faveurs...
Mais bientôt cependant l'étoile matiniere ,
De l'Aurore vermeille annonçant le retour ,
Il quitta la cabane où le ciel le fit naftre
Et fut redire encor aux échos d'alentour
Le nom de Solima , que ſa muſe champêtre
Avec tranſport célebre chaque jour.
Par Mlle Angelique de Lantillac,
& Bordeaux,
MERCURE DE FRANCE.
A Monsieur DE L***.
yous ! de qui la bienfaiſance
A Rome & dans la Grece auroit eu des autels !
Vous qui , ſans détourner vos regards paternels
Des foyers de l'humble indigence !
Par un luxe prudent honorez l'opulence ;
Venez , du ſein de la ſplendeur ,
Rendre la vie à nos bocages :
Venez , du triſte Agriculteur
Seconder , d'un regard , l'infructueuſe ardeur ;
Venez vous aſſurer l'amour de tous les âges
En aſſurant notre bonheur,
Déjà la Muſe de l'Hiſtoire
Se diſpoſe à graver au Temple de Mémoire
Et vos vertus & vos bienfaits ;
A fon burin fidele offrez de nouveaux traits :
Mettez le comble à votre gloire.
Si quelque vil adulateur ,
Trop lâche pour vous fuivre au bout de la carriere ,
Ofoit preſcrire un terme à votre noble ardeur ,
Laiſſez le , loin de vous , ramper dans la pouſſiere.
Regardez Frédéric tout couvert de lauriers :
Pour animer l'agriculture
Il fufpend ſes exploits guerriers ;
Dans les terreins ingrats il aide la nature ;
Déjà l'if & la ronce ont fait place aux mûrters .
Sur des vallons déferts , pleins d'une fange impure ,
OCTOBRE II. Vol. 1775. 45
Sa main fut déployer la plus riche verdure
Et créer , à fon gré , des myrthes , des roſiers :
C'eſt aujourd'hui Tempé dans toute ſa parure .
Pour ce Héros , ſuivi des plus brillans fuccès ,
Quelle délicieuſe ivreſſe ,
De rendre heureux tous ſes ſujets
Et d'en partager l'alegreſſe !
Quel exemple pour ce Créſus
Qui , ſans talens & fans vertus,
Se croit ſeul ici bas digne de l'existence ,
Et qui , tout orgueilleux des faveurs de Plutus ,
Dans une apathique indolence ,
Boit , mange , d'ort , végere , & ne fait rien de plus.
Ces lieux ont trop long-temps langui dans votre abfence ,
La nature n'y fait que d'impuiſſans efforts ;
Accourez , & votre préſence
Fera renaftre l'abondance;
Sous vos yeux la nature ouvrira ſes tréfors.
Les Cultivateurs des Domaines de L***.
ENVOI des Vers précédens à Madame
de L***.
On peut aimer la bienfaiſance ,
Pour le plaifir de faire des heureux ;
On peut à des ingrats fe montrer généreux ,
46 MERCURE DE FRANCE.
Et n'attendre pour récompenfe
Que l'eſtime & l'amour de nos derniers neveux :
La gloire alors tient lieu de la reconnoiſſance.
Il eſt pour votre époux un prix bien plus flatteur ;
Si , dans le zele qui l'inſpire ,
Il ouvre aux malheureux & ſes mains & ſon coeur ,
Il voit à vos côtés les grâces lui ſourire ,
Et toutes les vertus affurer fon bonheur.
Par M. l'Abbé Merand , de Falaise ,
Profeffeur au College de Séez .
L
OCTOBRE II. Vol. 1775. 47
VERS A MON AMI
}
Al
1
MI , ces idoles du monde,
Ces Grands énorgueillis de leurs titres pompeux,
La plage où tu les vois eſt une mer profonde ;
Regagne le rivage & crains d'approcher d'eux.
Dans un ſage milieu , non , tu n'es pas à plaindre
De voir à tes côtés tes modeſtes égaux ;
Plus on eſt élevé , plus la chute eſt à craindre :
Le lierre s'unit mal aux fuperbes ormeaux ;
1
C'eſt en vain qu'alentour il s'attache , il s'enchaînes
Leur feuillage l'étouffe ou leur chûte l'entraine.
Ceſſe donc d'encenſer les autels de l'orgueil ;
Loin de la liberté toute eſpérance eſt vaine ,
Et là , pas une fleur qui ne couvre une chaîne.
Dans l'horreur de la tombe , Ami , jette un coup-d'oeil;
Contemple les débris de la grandeur humaine ;
Autour de ce fatal écueil ,
Viens calculer le prix de la faveur hautaine :
Approche , & lis ces mots tracés ſur un linceuil :
Vis pour toi , car toi -même empliras ton cercueil.
Parle méme.
48 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle D.... peignant
un Amour.
CONNOISSEZ - VOUS , JONNOISSEz- vous , jeune Zulime ,
Ce tendre enfant qui naît ſous vos beaux yeux !
Senfible au crayon qui l'anime ,
Il vous montre un air gracieux ;
Sa bouche vermeille & riante
Semble déjà vous offrir un baifer ;
Il vous ſéduit , il vous enchante ,
Et vous l'aimez ſans y penſer.
Ah ! cet enfant qui vous careffe ,
Qu'en badinant vous enchaînez de fleurs ,
Sait à son tour , avec adreſſe ,
Donner ſa chaîne à tous les coeurs.
Gardez-vous de ce petit traftre ;
Cet enfant , Zulime , eſt l'Amour.
Il n'est pas encore votre maître :
Mais ſes regards font aisément connoftre
Qu'il peut le devenir un jour.
Par M. Dareau , de la Société Littéraire
de Clermont- Ferrand.
TRADUCTION
OCTOBRE II. Vol. 1775. 49
i
TRADUCTION du Pfeaume XXIII ,
Domini eſt terra plenitudo ejus.
GRAND Dieu , la terre eſt ton empire ,
> Tout y peint à nos yeux ton pouvoir & tes droits ,
Et l'être qui végete & celui qui reſpire ,
Et la mer qui s'enfuit aux accens de ta voix.
Ton trône eſt la montagne fainte
R Où s'éleve l'encens brûlé ſur tes autels,
C'eſt- là qu'en traits divins ta grandeur eſt empreinte ,
Que tu reçois l'hommage & les voeux des mortels.
Qui peut de ce ſéjour auguſte
Approcher fans frémir d'une ſainte terreur ?
C'eſt l'homine vertueux , c'eſt le coeur droit & jufte
Qui n'a jamais connu le parjure impoſteur.
Tel eſt ce ſerviteur fidele.
Qui te cherche , te fuit , & ne te perd jamais :
Tu le bénis , Seigneur , & ta main paternelle
Répand dans ſa imaiſon l'abondance & la paix.
Ouvrez vous , portes éternelles ,
Elevez- vous , O terre ! 8 cieux abaiſſez- vous !
Anges , qui l'entourez , couvrez-le de vos ailes ,
Le Roi de gloire vient habiter parmi nous.
D
50 MERCURE DE FRANCE.
Quel eft ce puiſſant Roi de gloire ?
C'eſt le Dieu de la force & celui des combats ,
Qui , pour donner aux fiens la force & la victoire ,
Déploye en leur faveur le pouvoir de fon bras.
En vain , dans ſon dépit extrême,
L'Enfer va contre lui déchaîner ſa fureur ;
Il enchaîne à fon char le péché , la mort meme ,
Et la terre foumiſe adore fon Sauveur.
Ouvrez-vous , portes éternelles ,
Elevez- vous , o terre ! & cieux abaiſſez- vous !
Defcendez avec lui , Puiſſances éternelles !
Le Roi de gloire vient habiter parmi nous.
!
Par un Curé d'Anjou.
EPITRE A MON PROTECTEUR .
Ο
vous , la fleur des Mécenes nouveaux ,
Qui daignez , pour prix de mes veilles ,
En dépit de tous mes rivaux ,
Me promettre monts & merveilles ;
Pour bien diſpenſer la faveur ,
Réſervez-la pour le mérite ;
Es de mon Protégé ſoyez le Protecteur ,
C'eſt pour lui que je ſollicite.
Mon client n'eſt point un Auteur:
OCTOBRE II. Vol. 1775. St
}
}
Pour les gens de ſa forte il n'eſt rien qu'on ne faffe :
Peut-on trop parfumer d'encens
Un Ecrivain , un homme en place
Sous les charniers des Innocens ?
Le deſtin , à ſon gré , diftingua nos demeures.
Tandis qu'au firmament le brillant Apollon
Habite le Palais des Heures ,
Pour loger ſes enfans il ne faut qu'un donjon ;
Leur gloire n'en eſt pas bleſſée.
Celui- ci , moins heureux, loge au rez- de- chauffée.
Cer Ecrivain digne de foi ,
Qui , ne vous en déplaiſe , écrit mieux que Voltaire,
Et qui ſouvent écrit au Roi .
Las d'éclairer le Miniftere,
Veut aujourd'hui changer d'emploi .
Qu'importe à fon placet le ſecours de ma Mure 7
Sous un jour favorable il peut ſeul les tracer ,
Doit-il craindre qu'on en refuſe
De qui fait fi bien les dreſſer ?
Autourde fon tonneau , j'ai vu plus d'une Belle,
La rougeut fur le front , marmoter leurs fecrets ,
Et d'une conſtance éternelle
Dicter les fermens indifcrets.
Il gagnoit de gros honoraires ;
Mais ſon métier ne vaut plus rien
Depuis que les Amans vulgaires ,
Pour former un tendre lien ,
Ecrivent peu ; s'entendent bien ,
Etfont eux- mêmes leurs affaires .
Tous nos Beaux- Eſprits ont le tie
D 2
52
MERCURE DE FRANCE.
De n'écrire que pour les Sages :
On a de plus grands avantages
Quand on écrit pour le Public.
Mon Client eſt fait au myſtere ,
Il en vivroit avec honneur ,
S'il plaifoit à Votre Grandeur
De l'agréer pour Secrétaire .
Il n'a pas de projets malins :
Vous connoiſſez ce qu'il defire ;
Le plus chétif des Ecrivains
N'a- t-il pas la fureur d'écrire ?
Par M. de la Louptiere.
LE mot de la premiere Enigme du volume
précédent eſt Fumée ; celui de la
ſeconde eft Tabouret ; celui de la troiſieme
eſt Souffler. Le mot du premier Logogryphe
eft Cor , où se trouve roc ; celui
du ſecond eſt Affût de canon ; celui
du troiſieme eſt Coq- à-l'âne.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 53
3
e
B
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Qui
!
SEMB
ÉNIGME.
EMBLABLE à ce Héros qui , felon l'Ecriture ,
Fit autrefois vacarme de lutin
Chez l'incrédule Philiſtin ,
Je ne peux rien étant ſans chevelure ;
Mes cheveux , à - peu - près auſſi longs que mon corps ,
Tiennent à Mon talon de même qu'à ma tête .
Au gré de celui qui m'apprête ,
Je deviens droit ; autrement je ſuis tors ,
Pourtant d'élégante encolure ,
Prenant fort peu de nourriture ,
Point partiſan de la friſure ,
Je ctains la pommade ſur-tout.
Tu viendrois aisément à bout
De deviner qui je puis être ;
Si clairement je te faifois connoftre
Un compagnon inutile fans moi ,
Comme ſans lui je n'ai qu'à reſter coi ;
Un cul de - jatte à bedaine percée ,
Hors de laquelle il porte ſes boyaux.
Je les ronge ; &; malgré mes procédés brutaux ,
Notre amitié ne peut être bleſſée :
Bien au contraire , il chante , il eſt joyeux ;
A la longue il s'en porte mieux.
Les délices des uns , des autres le martyre ;
D3
54 MERCURE DE FRANCE,
Par-tout on nous connoft tous deux .
Peu de fêtes ſans nous... Mais de peur d'en trop dire
Je vais finir... Devine ſi tu peux:
Par M.le Chev. de Nerciat , Gendarme
de la Garde.
AUTRE.
LIOIN
JOIN des clinats où le fort me fit naître ,
Triſte , mélancolique & jeté dans les fers ,
On me fait parcourir le vaſte ſein des mers :
Puis acquis par un nouveau Maître ,
Je vois mes jours couler dans l'eſclavage.
Que mon fort néanmoins a de charmes pour moi ,
Lorſque je m'apperçoi
Que ma gaité , mon badinage
M'attirent propos doucereux
Et careſſes des curieux !
L'un priſe mon babil & l'autre ma igure :
Moi , d'un air dédaigneux , je reçois leur encens ,
Je parle ; & fiffle , & jure ,
Sans déplaire à mes courtisans.
Que ce portrait , un peu trop militaire ,
Ne vous faſſe pas préfumer
Que j'ai toujours la tête auſſi légere.
Plus ſenſé quelquefois je ſais diſſimuler :
Quand je ſuis doux,j'en suis plus eftimé
OCTOBRE II. Vol. 1775. 55
1
Vous en doutez ? lifez cette charmante hiſtoire
Où certain Auteur renommé
D'un Héros de mon rang a célébré la gloire.
ParM.....
J
AUTRE.
e fus chez plus d'un Peuple une marque de deuil ;
De pluſieurs Nations la parure & l'orgueil ;
F
Sous Clodion une loi très-ſévere ;
Chez les Grecs une perte amere;
Un ſujet de guerre , en tout temps ;
Aux Tartares comme aux Perſans ;
L'objetdes reſpects d'une femme;
L'ornement d'un hippopotame ;
Le duvet d'un tuyau ; l'amour des Musulmans ;
Ce qui couvre des grains ; &nos Mus Saints Imans;
Ce qu'ont (petits ou gros) nombre de quadrupedes ,
Et que n'eurent jamais vierges ni Ganymedes.
ParM. deBouſſanelle , Brigad.
des Armées du Roi.
D4
56 MERCURE DE FRANCE,
E
LOGQGRYPHE,
ST- IL un ſeul état que les hommes ne frondent ?
J'ai vu plus d'un plaiſant s'égayer fur le mien;
Voulant abſolument faire rire le monde ,
Me qualifier du nom d'un chien.
Surcharger le tableau , c'eſt aſſez l'ordinaire ;
N'eſt -on pas fur mon compte un peu trop prévenu ?
Le Plaideur vous dira que je ſuis un corſaire ;
L'Amant me peint comme un bourru .
Suivant ta loi logogryphique ,
Cet expoſé ſuffit à qui ſait deviner ;
Faut - il plus clairement , Lecteur , que je m'explique ;
Suivez - moi , s'il vous plaît , je m'en vais combiner.
Tranſportez- vous chez un Libraire ,
Je vous montre un premier Commis ;
Ce qui paſſe le néceſſaire !
Certain trou de la peau , l'Epouse d'Ofiris ;
Un lieu pour les vaiſſeaux bien plus fûr qu'une rade ,
Alors qu'il va plus mal , ce qu'on dit d'un malade ;
Ce qui contient le blé tant qu'il eſt dans les champs ;
La Cour d'un Empereur très- voiſin des Perſans ;
Celui qui tient en main l'autorité ſuprême ;
Qu'on haïffoit à Rome & que le Français aime ;
La commune façon de cuire le perdreau ,
L'endroit où croft le foin ! un Saint Pape ; un oiſeau ;
Un préſent de Pomone ; un fleuve en Italie ;
Ce qu'on veut à la Comédie ;
OCTOBRE II . Vol. 1775. 57
:
1
Un vaſe , & celui qui le fait ;
J'en ai trop dit : ce dernier trait
Aiſément me fera connoître :
J'entends du bruit ! quelqu'un ! par ma foi c'eſt monMaître.
Par M. Hubert.
LECTEURS ,
AUTRE.
ECTEURS , de ma nature admirez les effets;
Et fi vous ne croyez à la métempſycoſe ,
Si d'incrédulité vous avez quelque doſe , 1
Voyant tous les tours que je fais ,
Que quatre fois , & plus , je me métamorphofe ,
Peut- être croirez- vous qu'il en eſt quelque choſe ,
Voyons d'abord notre état le plus beau.
Sous le grand Conſtantin, ſous le grand Théodoſe ,
Cent Prélats aſſemblés en rochet , en manteau :
Vire à genoux ; Chrétiens , stez votre chapeau.
Déjà mes mots , mes lettres ſont comptées ;
Aucunes , ſans péché , ne peuvent m'etre ſtées ...
Mais ſi juſques ici j'exige du reſpect ,
Qu'allez-vous deviner à mon ſecond aſpect ?
Tremblez , foibles mortels , fuyez de ma préſence.
La mort eſt dans mon ſein , la terreur me devance :
Rien n'eſt égal aux feux que lance mon courroux.
Citadelle , remparts , tout tombe ſous mes coups ;
Et contre ma fureur vaine eſt la réſiſtance.
Il eſt ſacheux : après ce beau début,
D5
58
MERCURE DE FRANCE
De devenir un meuble de rebut ;
Déjà pourtant un doux Pharmacopole ;
Genouil en terre && le dos en coupole ,
M'ajuſte , me préſente ; & d'un air anodin ,
Me graiſſe , m'inſinue , &d'un ton tout benin ;
Vous fais -je point de mal ?... Mais ſortons de l'ordure ;
Dans mon dernier état , quel joli changement !
Au côté de Philis , ſur la molle verdure ,
Plus près d'elle que ſon Amant ,
Je ſuis témoin des peines qu'il endure
Quand il lui vient compter ſon douloureux tourment :
Pour moi , toujours à ſa ceinture ,
Dans une agréable poſture ,
Fixé par un joli ruban ;
Si j'en reçois quelque piquûre ,
Feu m'importe , Lecteur , car je ſuis , je t'aſſure ,
Par-tout où tu m'as vu ſans aucun ſentiment.
Par M. B. Abonné au Mercurる。
:
OCTOBRE II. Vol. 1775. 59
;
N
AUTRE.
UISIBLE chez les Grands , où pourtant l'on me fête ,
Je ſuis chez les Bourgeois utile à la ſanté.
Un créancier craint-il ? vite , coupe ma tête ,
Laiffe-moi dans ſes mains,&pars en farest.
ParM. Houllier de Saint Remy ,
Sezanne.
5.
1
60 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Eloge de Nicolas de Catinat , Maréchal
de France ; Diſcours qui a remporté
le Prix de l'Académie Françaiſe en
1775. Par M. de la Harpe. A Paris ,
chez Demonville , Imprimeur- Libraire
de l'Académie Françaiſe.
ILy a peu d'Ouvrages de ce genre qui
aient reçu autant d'applaudiſſemens à la
lecture publique de l'Académie. Pluſieurs
morceaux ont été ſentis avec tranſport ,
& ont fait verſer des larmes d'attendrifſſement
& d'admiration. Il ne paraît pas que
ce ſuccès ſe ſoit démenti dans le cabinet ;
beaucoup de Juges même s'accordent
à penſer que ce Diſcours eſt le meilleur
de tous ceux du même Auteur : nous
nous bornerons à en ſuivre la marche &
à rapporter les morceaux qui ont été le
plus applaudis , fans entrer dans aucun
examen , laiſſant à l'Ouvrage de M. de
la Harpe à ſe défendre lui - même , &
nous repoſant ſur ſes ennemis & ſes
OCTOBRE II. Vol. 1775. 6г
ر ا
30
US
&
détracteurs du ſoin d'en faire la critique,
ou même la ſatire , ſuivant leur coutume
conftante , à laquelle ils ne dérogeront
jamais.
Nous commencerons par citer l'exorde
, qui contient le germe de tout le
( Difcours , & dont toutes les parties de
cet Eloge ne ſont que le développe-
• ment.
ود
Dans cette foule de Génies célebres
,, en tout genre , que la Nature ſemblait
avoir de loin préparés & mûris , pour
,, en faire l'ornement d'un ſeul regne ,
,, l'orgueil de nos annales & l'admiration
ود
ود
ود
ود
رد
ود
"
du monde dans ce ſiecle reſplendisfant
de gloire , dont tous les rayons
viennent ſe confondre & ſe réunir au
Trône de Louis XIV; j'obſerve avec
étonnement un homme qui, prenant
ſa place au milieu de tous ces grands
,, hommes , fans avoir rien qui leur res-
,, ſemble , & fans être effacé par aucun
,, d'eux , forme ſeul , avec tout fon fie-
„ cle, un contraſte frappant , digne de
l'attention des ſages & des regards de
la poſtérité. Placé dans une époque &
chez une Nation où tout eſt entraîné
& , par l'enthouſiaſme , lui ſeul , dans ſa
marche tranquille , eſt conftamment
le ود
" ان
de
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1
ود
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:
62 MERCURE DE FRANCE.
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"guidé par la raiſon. Sur un théatre of
l'on ſe diſpute les regards , où l'on
,, brigue à l'envi la place la plus bril-
,, lante , il attend qu'on l'appelle à la
و د
ſienne , & la remplit en filence , fans
,, fonger à être regardé. Quand l'idolâtrie
,, vraie ou affectée , qu'inſpire le Mo-
,, narque, eſt le principe de tous les
و د
و د
"
و د
و د
و د
ود
ود
ود
efforts , eſt dans tous les coeurs ou dans
toutes les bouches ; il ne s'occupe que
de la patrie , n'agit que pour elle , &
n'en parle pas. Autour de lui tout facrifie
plus ou moins à l'opinion , à la
mode, à la Cour; il ne connaît que
le devoir , le bien public & ſa propre
eſtime. Autour de lui le bruit, l'oſtentation
, l'eſprit de rivalité ſemblent in-
, ſéparables de la gloire qu'on obtient
ou qu'on prétend ,& ſe mêlent à toute
eſpece d'héroïſme ; ſeul il ſemble ,
,, pour ainſi dire , éteindre ſa gloire ,
étouffer ſa renommée , & ne diſſimule
rien tant que ſes ſuccès & ſes avanta-
,, ges , ſi ce n'eſt les fautes d'autrui. Tous
les hommes illuftres de fon temps font
marqués par la nature d'un ſigne parti
culier & caractériſtique , qui annonce
d'abord le talent dont elle les a doués ;
il ſemble indifféremment né pour tous
"
ور
"
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ود
37
OCTOBRE II. Vol. 1775. 63
.
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;, & fuivant le témoignage remarquable
,, qu'un de ſes ennemis lui rendaitdevant
,, leur Maître commun , on peut égale-
„ ment faire de lui un Général , un Mi-
„ nistre , un Ambaſſadeur un Chancelier ;
" &en effet , il paraît en réunir les qua-
,, lités fans en exercer les fonctions. Enfin
, (& c'eſt ce qui le diftingue plus que
,, tout le reſte) parmi tant d'hommes
,, rares qui offraient à la grandeur de leur
,, Monarque le tribut de leurs talens ,
,, aucun n'eſt exempt de préjugé ni de
,, faibleſſe; ces grandes ames font égarées
,, par de grandes paffions ou dominées par
"
"
"
les erreurs du vulgaire ; feul il poffede
,, cette raiſon fupérieure , cette inaltérable
égalité d'ame , cette philofophie
en un mot, fi étrangere à fon fiecle ,
caractere principal qui marque toutes
les actions , tous les momens de ſa
,, vie. Ces traits finguliers & vraiment
admirables , dont aucun n'eſt exagéré ,
و د
"
"
ز و
& que l'on peut recueillir dans nos
, hiſtoires , me frappent & m'attirent
,, comme malgré moi vers le grand hom-
,, me dont les interprêtes de la Nation&
"
"
de la renommée infcrivent aujourd'hui
le nom dans leurs faftes. J'entre autant
,, que je le puis , Meffieurs , dans vos
>
64 MERCURE DE FRANCE.
,, vues patriotiques , &je préſente à mes
,, Concitoyens l'Eloge de Nicolas de Catinat
, Maréchal de France , & Général
des Armées de Louis XIV " .
ود
و د
L'Orateur établit enſuite la ſcene oὐ
va monter ſon Héros , & trace le tableau
des beaux jours de la France au moment
où Catinat fut appelé au commandement
des Armées.
ود
و د
La France était alors à cette époque
,, également brillante & dangereuſe , où
le comble de la ſageſſe ſerait de tem-
,, pérer ſa propre force & de réſiſter à ſa
fortune. Vingt ans d'un regne dont
,, rien n'avait égalé l'éclat , élevaient
ود
ود
ود
Louis XIV, à ce degré de pouvoir au-
,, quel on n'ajoute pas fans en abufer.
C'eſt dans ces momens , où la modération
aurait peine à faire pardonner
,, tant de ſupériorité , qu'on affectait cette
hauteur inflexible , qui avertit les fai-
ود
bles de ſe réunir & d'environner la
,, puiſſance. Ombre royale ! ombre auguſte
! ce n'eſt pas dans ce Lycée où
tu as été invoquée tant de fois , que
j'oferais t'adreſſer un reproche ; c'eſt
toi - même au contraire que j'atteſte ici ,
toi dont la voix doit ſe faire entendre
و د
و د
و د
ود
ود
ود & répéter un aveu qui honora tes derniers
"
}
OCTOBRE II. Vol. 1775. 65
» niers momens en inſtruiſant la poſté
,, rité. Les leçons d'un grand Prince ap-
,, partiennent à tous les ſiecles , & celles
,, que tu as données en te condamnant
,, toi-même , font bien loin d'être une
,, injure à ta mémoire.
ود
Sans doute , Meſſieurs , quand Louis
,, XIV , en mourant, ſe reprochait trop
,, de penchant pour la guerre , ſes regards
ود
ſe raportaient fur- tout vers le temps
, où nous nous arrêtons , vers les beaux
› , jours qui ſuivirent la paix de Nimegue.
„ En effet , que pouvait-il encore préten
ود
"
dre & que manquait- il à ſa gloire ? La
vieille renommée des armes Eſpagno-
,, les s'était éclipſée devant celle de ſes
Généraux ; le génie à peine naiſſant de
la marine Françaiſe avait balancé dès
ſes premiers efforts , & enfin terraſſé
le génie de Ruyter. Il avait porté la
,, foudre fur les rives d'Afrique. Alger
,, & Tripoly fumaient encore , & le Cor-
ود
ود
ود
د
" faire infolent s'était mis à genoux de-
„ vant ſes Vainqueurs , fur ces mêmes
,, rochers où il avait coutume d'apporter
des fers pour enchaîner ſes eſclaves .
. ;, Les poſſeſſions de l'Autriche & de l'Ef
= ,, pagne ajoutées à nos Provinces , éten-
- ,, daient nos frontieres en reculant celles
د
E
66 MERCURE DE FRANCE .
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و د
de nos ennemis. L'aigle de l'Empire ,
ſi terrible fous Charles- Quint , expiait
ſes anciens ravages ; il avait perdu la
fierté de fon vol, & n'étendait plus
ſes ailes que pour fuir devant nos
étendards . La France n'avait pas un
ennemi qu'elle n'eût vaincu , pas un
allié qu'elle n'eût ſervi , pas un rival
„ qu'elle ne fît trembler. L'orgueil Castillan
& la politique Romaine avaient
fléchi ſous l'afcendant de Louis XIV,
& ce Monarque enfin avait paru à
Nimegue comme le Dieu qui diſpenſe
les deſtinées des Rois. Que manquaitil
à tant d'avantages , que de préférer
à l'ambition de les accroître , le talent
de les conferver .
ود
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Mais déjà ſe prépare dans Augsbourg
cette ligue fi laborieuſement tramée
entre tant de Princes , & qui réunit
tant d'intérêts différens dans le ſeul |
intérêt d'abaiſſer un Vainqueur. Là ,
ſe font raſſemblés tous les ennemis humiliés
de fa gloire , fatigués de fon
joug ou afpirant à ſa dépouille ; c'eſt- là
qu'ils font venus tous mettre en commun
leurs affronts & leurs vengeances ;
le Palatin racontant l'embrâfement de
ſes villes ; le Batave , l'inondation de
1
OCTOBRE II. Vol. 1775. 67
i
)
ſes campagnes ; l'Empereur , réclamant
;, Strasbourg & la Flandre ; l'Eſpagnol ,
„ revendiquant la Franche - Comté ; le
„ Savoyard, mettant à prix ſon alliance ,
ود &marchandant quelques cantons d'Ita-
,, lie ; l'Electeur de Brandebourg , irrité
de ſes défaites , &dévouant au ſervice ود
وو
ود
رد
de la Maiſon d'Autriche une Puiſſance
„ devenue depuis ſi formidable à cette
,, même Maiſon , ſous le plus grand de
ſes ſucceſſeurs. C'eſt dans Augsbourg
qu'après avoir fermenté long-temps ;
, s'embrafent enfin, par leur mélange ,
tant de rivalités , de haines & de fu-
;, reurs ; c'eſt de ce foyer que part l'incendie
dont les flammes menacent
3, d'envelopper la France. Une main in-
,, fatigable en alluma les feux , & les
nourrit fans relâche. C'eſt celle de Naf-
;, fau , ce dangereux ennemi , ce rival
دو
و د
ود conſtantde Louis XIV, compté parmi
3, les Guerriers célebres , malgré ſes fré-
,, quentes défaites , & parmi les grands
„ Princes , malgré fon ufurpation ; dont
l'ambition fourde & diffimulée ſe fervit
avec tant d'art des alarmes qu'inspirait
l'ambition éclatante du Roi de
France; qui parut rechercher la gloire
dad'être le vengeur de l'Europe , comme
1
de
و د
"
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
"
Louis XIV celle d'en être l'arbitre ;&
,, qui , par l'activité de ſes négociations
& de ſa haine , fut peut être auſſi funeſte
à ce Monarque qu'Eugene &
Malboroug par leurs talens & leurs victoires".
ود
ود
ود
و د
Au moment de la bataille de Staffarde
, l'Auteur met en contraſte la peinture
des guerres anciennes & celle de nos
guerres modernes.
ود
"
"
"
"
ود Ce Général , qui montra le caractere
d'un ſage à la tête des armées , qui
ſoumit tous les objets à ſes études &
à ſes réflexions , nous pardonnera fans
doute de fufpendre un moment le récit
de ſes triomphes , pour obſerver le
ſpectacle de nos guerres oppoſées à
celles de l'antiquité. Dans la maniere
de s'armer & de combattre , dans l'attaque
& la défenſe des places, dans la
difcipline & dans la tactique , quels
,, changemens prodigieux a dû produire
ود
"
وو
ود
و د
و د
la découverte des exploſions du ſalpe-
,, tre , ce pas que l'homme ſemble avoir
fait vers le ciel pour en dérober le
tonnerre , & qui n'a fait que lui ouvrir
un chemin plus prompt vers la mort!
Tranſportons fur nos champs de bataille
les Généraux de la Grece & de Rome
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OCTOBRE II. Vol. 1775. 69
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:
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"qu'ils regardent nos Soldats , ces machines
héroïques , dont on a exalté la
tête & diſcipliné les bras , également
admirables dans leurs mouvemens &
dans leur immobilité ; qu'ils les voyent
au milieu du péril , du carnage & du
fracas des foudres qui grondent &
tombent , & frappent autour d'eux ,
exécuter des manoeuvres dont la préciſion&
la vîteſſe ſeraient encore éton-
,, nantes même dans le calme de la ſécurité
; qu'ils les comtemplent dans ces
,, momens d'épreuve , ſi fréquens dans
,, nos guerres , où le courage humain eſt
,, pouffé juſqu'à ſon dernier effort , celui
و د
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ود
"
ود
ود
ود
ود
d'attendre la mort ſans la repouſſer , de
la voir ſans la fuir , de la recevoir fans
ſe venger : & fi la prééminence du génie
militaire , conteſtée entre mon Héros
& ceux des Anciens , reſte encore
indéciſe , au moins faudra - t - il avouer
,, que dans nos guerres modernes l'homme
y paraît plus grand , que la mort
s'y préſente ſous des formes plus multipliées
& plus terribles ; qu'ony ſignale
un héroïsme plus rare , une valeur plus
réfléchie , plus ſublime ; qu'enfin l'on
doit reconnaître dans nos ſieges &dans
ود
ود
ود
ود
ود
رو
,, nos batailles des chefs - d'oeuvre d'une
E3
70
MERCURE DE FRANCE.
و د
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ود
induſtrie meurtriere , où tous les arts
réunis ont perfectionné l'art de détruire".
Les ſuites de la bataille de Staffarde
donnent lieu au Panégyriſte de rappeler
l'oppofition qui régna ſouvent entre les
vues de Louvois & celles de Catinat.
ود La priſe de Saluces , celle de Suze ,
,, place importante & la clef du Pié.
;, mont, font les fruits de cettejournée ,
و د
& aſſurent au Vainqueur ces folides
,, avantages , fans lesquels une bataille
gagnée n'est qu'un carnage inutile. Déjà
le ſuperbe & impatient Louvois ſe
croit maître de Turin , & accuſe la
lenteur & la timidité de Catinat. L'un
و د
ود
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ود
ود
ود
و و
ود
ود
ود
de fon cabinet de Versailles , ne voyait
,, que des triomphes , des conquêtes &
des vengeances ; il envoyait des ordres
abfolus , & femblait croire que fes ordres
devaient applanir les montagnes ,
ouvrir le paſſage des rivieres , créer des
communications & des magaſins. L'au-
,, tre , placé dans le centre des difficultés ,
les comparait à ſes moyens , jugeait ce
qu'on pouvait faire & ce qu'on devait
,, craindre , calculait les hafards d'une
,, entrepriſe & les ſuites d'un mauvais
,, ſuccès. Ici commença ce combat du
"
ود
OCTOBRE II. Vol . 1775. 71
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Général & du Miniſtre ſi ſouvent renouvelé
; cette eſpece de guerre , la
plus pénible de toutes , parce que le
génie , armé contre les lumieres de
l'ennemi , ne l'eſt pas contre les erreurs
du pouvoir; parce que le plus grand
effort de la raiſon qui juge, eſt de fe
foumettre à l'autorité qui ſe trompe ;
enfin , parce que s'il eſt pour un grand
,, coeur une plaie douloureuſe & cruelle ,
c'eſt ſur tout l'injuſtice du Maître qu'il
fert , & le mal fait à la patrie qu'il
défend. C'eſt dans cette lutte continuelle
, dont nul Général n'eut à fouffrir
plus que Catinat ; & dont nul ne
ſe tira avec plus de gloire , c'eſt dans
cette ſuite de contrariétés que ſon ame
toute entiere va ſe déployer à nos yeux.
D'autres orages vont l'aſſiéger encore ,
d'autres épreuves lui font réſervées. La
réputation de ſes talens militaires eſt
établie. A meſure que de nouveaux
ſuccès vont l'accroître , que de nouvelles
récompenfes vont l'honorer ; la jalouſie
, l'intrigue , la calomnie , l'injuftice
, tout ce cortege du mérite éclatant
va s'attacher à ſes pas. Il ne marchera
plus que dans le ſentier des contradictions
, & c'eſt- là , Meſſieurs , que dans
ود
"

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59
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"
E 4
72 MERCURE DE FRANCE .
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ود
chaque moment de ſa vie vont ſe dé
velopper les traits frappans de ce grand
caractere annoncé à votre admiration .
" Dans un ſeul & même tableau vont ſe
réunir & briller enſemble ſes exploits
guerriers & ſes vertus patriotiques , qui
ne peuvent pas être ſéparés. Avec les
uns il combattra la Savoie , l'Eſpagne ,
l'Empire & Eugene ; avec les autres ,
११ vLoiue"is. XIV, Louvois , la Cour &l'en-
"
ود
66
ود
ود
Feuquieres haïſſait Catinat , & cepen.
dant Catinat l'employait , parce qu'il lui
connoiſſait du mérite.
ود
ود
"
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"
و و
Catinat n'ignorait pas les ſentimens
de Feuquieres à fon égard. Ils étaient
publics & prouvés. Cet Officier , jaloux
du commandement , ne ſongeait qu'à
perdre un Général qu'il defirait de remplacer
, ou qu'au moins il eût voulu
conduire. Dans une correfpondance ſecrette
avec le Miniſtre , il décriait les
démarches prudentes de Catinat , &
flattait les erreurs audacieuſes de Lou-
?" vois : enfin , il avait fait échouer une
entrepriſe fur Veillane , par l'ambition
coupable de ravir pour lui ſeul une
gloire qu'il aurait pu partager. Ah !
, quand l'ambition n'eſt pas la plus noble
"
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"
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OCTOBRE II. Vol. 1775. 73
1
ود
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"
»
, des paſſions , elle en devient la plus
vile. Devoir , honneur , patrie , y aurait-
il donc de la gloire ſans vous ? Les
„ verrons-nous ſubſiſter encore ces principes
meurtriers , qui , plus d'une fois ,
de nos jours .... Je m'arrête. Les Anciens
défendaient de prononcer des p دو - 1 roles ſiniſtres , dans des jours favora-
} bles ; & fous un Monarque qui ne chérit
& n'appelle que la vertu, qui ofera
,, compter ſur les ſuccès du vice & fur
,, l'impunité du crime ?
ود
ود
و د
"
Le jour de la faveur& des récompenſes
arrive enfin pour Catinat.
"
ود Il reçoit ce ſceptre des Guerriers ,
,, que la renommée lui donne depuis
long temps , & qu'il n'a brigué que
par des victoires. Il apprend qu'en lifant
ſon nom parmi ceux des Maréchaux
de France , le Roi s'eſt écrié :
C'est bien la vertu couronnée. Alors
cette ame ſortant pour la premiere
" fois de ce calme où elle avait coutu-
"

"
me de ſe repofer , paraît tranſportée
d'une joie pure & naïve , qu'elle a
,, peine à contenir & qu'elle a beſoin
d'épancher. Elle s'y livre toute entiere.
Ce digne Citoyen qui a tout fait pour
l'Etat & pour ſon Roi , reçoit enfin de
l'un & de l'autre la plus brillante des
"
e "

E 5
74
MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
ود
récompenſes , qu'il ne peut devoir qu'à
ſes ſervices , puiſqu'il ne la doit ni à
la naiſſance ni au crédit. Il a une raiſon
de plus de chérir la patrie & fon Prin-
,, ce , fi pourtant il eſt poſſible d'ajouter
„ aux ſentimens qu'il a pour eux. Je fuis
,, agité , difait- il , d'une joie que je ne con-
و د
noiſſais pas encore. Ah! les Rois font
,, grands , puiſqu'ils peuvent donner cette
Joie à la vertu !
و د
ود
C'eſt en triomphant à la Marſaille que
Carinat s'acquitte envers Louis XIV. Ici
l'Orateur développe l'ame d'un Général
pendant une bataille.
Quel moment, Meſſieurs , qu'une bataille
, pour un homme tel que Catinat ,
déjà familiariſé avec l'art de vaincre ,
& capable le la conſidérer en philoſophe
en même temps qu'il la dirigeoit
en guerrier ! Quel ſpectacle pour cette
foule d'hommes raſſemblés de toutes
,, parts , qui tous ſemblent n'avoir d'autre
ame que celle que leur donne leur Général
; qui , agrandis les uns par les
,, autres , élevés au-deſſus d'eux-mêmes ,
vont exécuter des prodiges dont peutêtre
chacun d'eux abandonné à ſes
,, propres forces , n'eût jamais conçu
و د
و و
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
l'idée ! Ah ! la multitude eſt dans la
OCTOBRE II. Vol. 1775. 75
-
-
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)
1
5, main du grand homme ; on n'en fait
ود
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ود
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"
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"
rien qu'en la transformant , pour ainſi
„ dire , qu'en faiſant paſſer en elle un
inſtinct qui la domine , & qu'elle n'eſt
,, pas maîtreſſe de repouſſer. Alors le
péril , la mort , la crainte, les petits
„ intérêts , les paſſions viles s'éloignent
& diſparaiſſent. Le cri de l'honneur ,
plus fort , plus impoſant,plus retentisfant
que le bruit des inſtrumens militaires
, & que le fracas des foudres ,
fait naître dans tous les eſprits un
même enthouſiaſme ; le Général le
;, meut , le dirige , l'anime & ne le resſent
pas ; ſeul , il n'en a pas beſoin .
La penſée du ſalut de tous le remplit
ſans l'agiter ; elle occupe toutes les forces
de ſa raiſon recueillie. Tout ce qui
ſe fait de grand lui appartient , & lui
même eſt au - deſſus de cette grandeur .
Son oeil , toujours attaché ſur la victoi-
,, re , la fuit dans tous les mouvemens
qui ſemblent l'éloigner ou la rapprocher
; il la fixe , l'enchaîne enfin , &
, voyant alors tout le ſang qu'elle a coſtté
, il ſe détourne du carnage , & fe
conſole en regardant la patrie" .
ر د
ود
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و و
ود
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ود
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"
و "
"
L'Auteur place dans un même cadre
les qualités morales de Catinat & fes
76
MERCURE DE FRANCE.
۱
talens guerriers , parce qu'il déploya les
uns & les autres ſur le même theatre , &
qu'il porta dans la guerre les vertus de la
paix.
و د
و د
و د
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"
و د
و د
" La paix eſt l'écueil le plus commun
,, pour les Généraux qui ne font que
,, guerriers. Leur gloire ſemble alors
s'éloigner d'eux comme ſi elle ne pouvait
habiter qu'avec la difcorde ; & ils
font condamnés à être inutiles aux
hommes , dès qu'il ne faut pas détruire.
De - là ces voeux homicides qu'on les
accuſe quelquefois de foriner en ſecret ,
,, pour que la patrie ait le malheur d'avoir
beſoin de leurs talens. Ah ! loin d'une
ame comme celle de Catinat ces voeux
abominables , que d'ailleurs il n'eut
jamais intérêt de former ! Il avait porté
dans la guerre toutes les vertus de la
paix , fur- tout ce reſpect pour l'humanité
dont il donna tant de preuves , &
qui n'eſt guere le caractere dominant
d'une époque de puiſſance & de grandeur.
Alors tout ce qui fubjugue les
hommes par l'admiration , eſt porté à
les tyrannifer par la force. Les intérêts
de l'eſpece humaine diſparaiſſent devant
la gloire de ſes maîtres , & la raiſon
ſe tait devant la renommée. Mais
و د
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؟"
"
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OCTOBRE II. Vol. 1775. 77
}
1
,, Catinat , que rien ne pouvait enivrer
ود
ni éblouir , portait dans ſon coeur ces
,, principes d'ordre , d'équité , de bienveillance
univerſelle , trop oubliés
dans ſon ſiecle , & plus développés ,
plus ſentis dans le nôtre. Il en avait
donné des exemples éclatans dans les
premiers commandemens qui lui furent
confiés avant celui d'Italie . Si l'on
conſerve le ſouvenir des bienfaits au-
,, tant que celui des fléaux , les Peuples de
,, Juliers & de Limbourg doivent bénir
ود
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ود
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ود
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ود
ود
"
و د
la mémoire de Catinat , comme ceux
du Palatinat & de Hollande doivent
” frémir à la ſeule idée de l'invaſion des
armes Françaiſes. Louvois , toujours
implacable & fanguinaire , l'avait chargé
de mettre à contribution la Province
de Juliers , & de brûler tout le
,, pays. Catinat exigea, quoiqu'à regret,
,, les contributions , droit que ſemble au-
"

و د
ود torifer la guerre , qui par-tout met la
dépouille du plus faible dans les mains
du plus fort: mais d'ailleurs il ſe crut ,
,, comme Général , en droit de juger
mieux que le Miniſtre ſi l'incendie & la
dévaſtation étaient néceſſaires ou inutiles
; il oſa déſobéir à Louvois , pour obéir
à l'humanité. Les Nations applaudirent
ود
"
"
78 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
Få cette conduite courageuſe. Les Auteurs
de ces papiers politiques, dont la Hol
lande inondait l'Europe , & qui n'étaient
le plus ſouvent que des fatires de la
„ France , rendirent au Général ce témoi-
,, gnage , que fi c'eût été tout autre que
,, lui , tout le Pays auroit été brûlé , paro-
ود
"
"
les qui ſemblaient rappeller combien il
était beau que Catinat , au commencement
de ſa carriere , ofât ce qu'au milieu
de fa fortune & de fa gloire , n'avait
,, pas ôfé Turenne. On peut excufer Tu-
,, renne , puiſqu'il obéiſſait: mais il faut
admirer Catinat qui n'a pas obéi ” .
و د
ود
La plus belle époque de la vie de Catinat
, celle où il parut le plus grand ,
c'eſt lorſqu'on lui ôta le commandement
des armées , & qu'il confentit à fervir
en Italie ſous le Duc de Villeroy , qui
venait le remplacer.
ود
وو Le ſentiment de l'équité, l'enthou
fiaſme de la gloire nous rangent volon-
;, tiers au parti du grand homme opprimé
; fon injure qu'il dédaigne devient la
; nôtre ; nos regrets le vengent , quand il
ſe tait ; fa disgrace le releve à nos yeux ,
;; quand on veut l'abaiſſer. Que Catinat ,
;, fans ſeplaindrede ſes ennemis , fans mur
زز murer contre ſon Maître, laiſſant comOCTOBRE
II . Vol. 1775. 79
-
1
1
}
,, mander Villeroy , eût repris tranquil-
„ lement le chemin de ſa retraite , notre
وو admiration & nos hommages l'y fuivraient
encore , comme les applaudisſemens
des Romains fuivraient Scipion
montant au Capitole : mais ce triomphe
vulgaire n'eſt pas celui de Catinar.
L'amour de ſon pays & du devoir lai
,, inſpirent une autre grandeur que celle
qui ſe borne à pardonner à la patrie ;
و د
ود
و و
ود
ود
"
و د
و د
ود
ود
و د
ود
"
il veut la ſervir au moment où elle
,, l'outrage , & la fervir ſous le Chef
,, qu'elle lui préfere. Il ne connaît ni les
prétentions du grade ,ni même la fierté
,, légitime du talent. Créqui , Maréchal
de France , avait réfuſé de marcher
fous un autre Maréchal ,& ce Maréchal
étoit Turenne : ici c'eſt Catinatdépoſſédé
par Villeroy & qui marche ſous fes
ordres. Il borne déſormais tous ſes
travaux , tous ſes efforts à ſeconder le
Général qui le remplace ; & cet emploi
ſecondaire eſt aux yeux de la raiſon ,
plus glorieux pour lui que tous les
commandemens. Les méchans feraient
outrés , écrivait - il , s'ils favaient jus
qu'où va mon intérieur fur ce sujet. Et
» comment les méchans l'auraient - ils pu
ſavoir ? Comment auraient - ils pu crois
„ re à une vertu , faite pour étonner
ود
ود
وو
و د
د و
ود
ود
80 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
و د
و د
même les hommes vertueux ? Elle était
alors expoſée à toutes les épreuves . L'im-
,, pétueuſe fierté de Villeroy infultait à la
,, prudence modeſte de Catinat. Il re-
,, pouſſait avec une ironie mépriſante des
conſeils dont il méconnaiſſait à la fois
la ſageſſe & la généroſité. Le temps de
la prudence est -paſſe , difait- il, je ne me
„ pique plus d'être circonspect. Il ne tarda
,, pas à l'éprouver , preffé de combattre ,
,, parce que le Roi voulait que l'on
combattit; trompé par Eugene , qui
cache dans les retranchemens de Chia-
,, ri l'élite de ſes troupes , que l'on croit
و و
و و
و د
fur une autre route ; Villeroy , fourd
, aux avis réitérés de Catinat , atta-
,, que ce poſte ſans le reconnaître , & fe
flatte de l'emporter ſans peine. Un premier
avantage fur quelques corps avancés
qui ſe replient devant lui , l'engage
de plus en plus dans cette funeſte atta-
„ que. C'eſt-là que l'attendait l'ennemi ;
„ c'eſt dans ce piege que la bravoure fran-
ود
ود
ود
وو
ود
ود
ود
ود
çaiſe vient ſe précipiter aveuglément.
Toute l'armée d'Eugene eſt rangée derriere
un rampart qui vomit la foudre &
lamort. Ace fracas meurtrier , les Français
reconnaiſſent , mais trop tard ,
leur fatale mépriſe. Ce n'est pas ma
" faute , dit tranquillement Catinat qui
"
ود
"
les
OCTOBRE II. Vol. 1775. 81
ور
ود
les conduit; & marchant avant tous,
il brave ſeul un péril que ſeul il avait
,, prévu. Son exemple les ranime ; mais
alors le courage ne peut qu'apprendre
à mourir. Des milliers de nos plus
braves foldats tombent au pied de
ce retranchement formidable , & tombent
fans pouvoir atteindre l'ennemi ;
Catinat lui-même eſt frappé. Villeroy
qui voit fa faute & le carnage de ſes
,, troupes , ordonne enfin la retraite. In-
,, terrogeons ici le coeur humain & celui
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
de Catinat ; ne craignons ni de rougir
de l'un , ni d'admirer l'autre; perçons
d'un côté la profondeur des paffions&
des vices , & de l'autre élevons nos
,, regards juſqu'à la fublime vertu. O
hommes ! ômes ſemblables ! je n'ai
,, pas la triſte manie de vous calomnier !
ود
" mais prenez la place de Catinat , dé-
,, pouillé du commandement , pour prix
,, de ſes ſervices & de ſes victoires ; ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
ſuppoſez vous , comme lui , ſous les
ordres d'un concurent qui vous déplace
& vous inſulte! ſuppoſez - vous
dans la chaleur du combat , dans ce
moment où l'humanité eſt trop peu
écoutée pour étouffer les reſſentimens
de l'amour-propre , vous allez tous fré-
1
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
وو
ود
دو
mir , peut - être , ſi je ſonde les plis de
votre coeur: mais qui de vous oferait
aſſurer qu'à la vue de cette défaite qui
le venge , à la vue de ce fang qui crie
contre l'imprudence , on ne lui furprendrait
pas la joie ſecrette d'un triomphe
? Ouvre toi maintenant , coeur magnanime
, toi qui n'as pas de regards à
craindre , & qui n'as que des exemples
à donner ; ouvre toi devant tes Conci.
,, toyens , devant les générations futures ;
,, ne cache rien à nos yeux : & que ver-
,, rons nous en toi , qu'une douleur au-
رد guſte & les bleſſures de la patrie ? "
L'Auteur paſſe aux détails de la vie
privée de fon Héros , & rapporte une
anecdote qui peint toute la fimplicité du
caractere & des moeurs de Catinat.
و د
و د
ود
و د
و د
و د
" L'enclos des Chartreux , qui n'était
pas éloigné de ſa demeure , était la
promenade qu'il préférait d'ordinaire :
tout ce qui inſpirait le calme & le
recueillement ſemblait lui plaire &
l'appeler ; & pour un homme qui avait
tout fait & tout vu, des hommes qui
,, ont renoncé à tout ne pouvaient pas
être un ſpectacle indifférent. On fut |
furpris un jour de le voir dans cet
enclos , comme autrefois le Sage de
و د
و د
ود
OCTOBRE II. Vol. 1775. 83
:
?
}
}
1
٢٠
وو
ود
ود
„ Phrygie , jouer avec des enfans : mais
n'est- ce pas ce que fait tous les jours
le Philofophe , quand il rit avec les paffions
des hommes ? La demeure royale
de ces guerriers qui ont donné leurs
, jours à la patrie, & dont elle nourrit
ود
ود
ود
رو
و د
ود
و د
la vieilleſſe , ce Prytanée militaire ,
était auſſi l'objet de ſes fréquentes viſites.
Un enfant (c'était le fils de fon
homme d'affaire ) qui l'avait entendu
parler avec éloge de ce vénérable édi-
;, fice , vint un jour , avec l'empreſſe-
5, ment naïf de fon âge, prier le Maré-
و و
و د
ود
د و
و د
و د
chal de Catinat de le mener à l'Hôtel
des Invalides ; il y confent , prend
l'enfant par la main , le mene avec
lui , arrive aux portes. A la vue du
Maréchal , la garde ſe range ſous les
„ armes , les tambours ſe font entendre ,
;, les cours ſe rempliffent, on répete de دد
ر د
tout côté : Voilà le pere la Pensée. Ce
» mouvement , ce bruit , cauſent à l'enfant
quelque frayeur. Catinat le raffure
: Ce font , dit il , des marques de
l'amitié qu'ont pour moi ces hommes
„ respetables. Il le conduit par tout , lại
fait tout voir. L'heure du repas fonne ,
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"
"
il entre dans la ſalle où les Soldats
3, s'aſſemblent; & avec cette noble ſim-
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
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plicité , cette franchiſe des moeurs guerrieres
, qui rapprochent ceux que le
même courage & les mêmes périls ont
,, rendus égaux : A la santé , dit - il , de
„ mes anciens Camarades. Il boit , & fait
boire l'enfant avec lui ; les Soldats ,
debout & découverts , répondent par
des acclamations qui le ſuivent juf-
,, qu'aux portes : & il fort , emportant
,, dans ſon coeur la douce émotion de
,, cette ſcene trop au- deſſus de l'ame d'un
enfant , mais dont le récit , conſervé
dans les Mémoires de ſa vie , a pour
,, nous encore aujourd'hui , quelque choſe
d'attendriſſant & d'auguſte ".
ود
ود
"
La péroraiſon eſt un des morceaux du
Diſcours qui ont excité le plus d'acclamations.
ود Pourrions-nous ne pas nous arrêter
,, en finiſſant , ſur une leçon frappante ,
qui , comme un trait de lumiere , perce
& jaillit de tous côtés , dans le récit
des actions de Catinat ? C'eſt que les
plus heureux préſens que le ciel puiſſe
faire aux Empires , ne font pas les génies
brillans & les ames naturellement !
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prédominantes ; ce font les eſprits
„ juſtes & les coeurs vertueux. Il n'y a
„ peut - être point de vérité plus comOCTOBRE
II. Vol. 1775. 85
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,, mune en morale , il n'y en a point de
ود plus rarement ſentie. Avouons-le , rien
,, ne ſubjugue les hommes plus aiſement
,, que la grandeur ; elle leur plaît , même
"
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en les accablant ; elle s'empare d'eux
,, par ce qu'ils ont de plus faible , je
veux dire par l'imagination : de-là ces
louangès prodiguées dans tous les ſiecles
à ces grands talens , qui n'ont été que
de grands fléaux. Il ſemble qu'en même
, temps qu'ils nous abattent par le ſentiment
de notre infériorité , ils relevent
notre orgueil en ajoutant à l'idée
de notre eſpece. Entrainés par l'admiration
, nous leur pardonnons ce que
nous coûte leur fatale ſupériorité. Quoi
done ! ne ſentirons - nous jamais notre
grandeur qu'en raiſon de notre faibleſſe
? L'humanité aveugle & ram-
,, pante ne ſe proſternera - t-elle que devant
ceux qui la foulent aux pieds ?
Voulez - vous comprendre combien le
génie armé par les paffions & conduit
,, par les erreurs , eſt petit devant la
vertu ? Comparez Catinat , que les duretés
de Louvois ne peuvent rebuter
du ſervice de la patrie, qui continue
à la défendre ſous les ordres de Ville-
"
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„ roy ; comparez-le à Condé , que fon
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86 MERCURE DE FRANCE.
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mépris pour Mazarin envoie chez les
Eſpagnols , à Turenne , que fa paffion
,, pour une femme qui le trompe , précipite
dans la guerre civile : jugez alors
en're l'homme qui n'a que le ſentiment
de fes droits & de fa force , &
celui qui n'a d'autre idée que celle de
fon devoir ; entre celui qui fe croit
au - deſſus d'une faute & celui qui ne
s'en permet aucune. Voyez d'un côté
combien de jours perdus pour l'Etat ,
combien méme employés contre lui ;
,, voyez de l'autre une vie entiere , dont
chaque inftant a été pour la Patrie un
bienfait ou un facrifice. Dites alors ,
dites : ce que Dieu a donné à l'homme
de plus fublime, c'eſt la raiſon , &
la vertu qui n'eſt que la raiſon agisfante.
Raiſon , vertu , noms facrés ,
,, trop long - temps effacés par les noms
éblouiſſans de grandeur & de génie !
,, trop long - temps l'art de la parole ,
l'art des vers ont été proſtitués à l'éloge
des crimes éclatans. L'imagination des
Ecrivains a féduit la nôtre , & la fcien-
,, ce démouvoir les hommes a précédé
celle de les éclairer. Ah ! du moins ,
aujourd'hui que l'examen deleurs droits
naturels & de leurs vrais intérêts eft
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১.
OCTOBRE II . Vol. 1775. 87
:
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devenu la premiere & la plus importante
des études , qu'il ne ſoit plus
,, permis de les tromper fur les objets de
leur admiration. Que l'éloquence , faite
pour inſtruire les Peuples , ne célebre
plus que ceux qui les ont aimés ; qu'elle
leur apprenne à n'être plus éblouis par
ceux qui les écraſent; qu'elle leur enſeigne
que le bien qu'on fait en filence
eſt plus rare & plus difficile que le
mal qu'on fait avec éclat. Quand les
tourbillons paffent en ravageant , quand
les fecouſſes intérieures de la terre ou-
,, vrent ſes entrailles ſous les pieds de
ceux qui l'habitent , & roulent les mers
foulevées ſur les Villes & les Royaumes
, la nature impoſante dans ſes menaces
, frappe d'une admiration mêlée
d'horreur le vulgaire épouvanté ; le
Sauvage croit à fes Dieux infernaux &
adore le Génie du mal ; l'homme éclairé
lui-même ne fait , dans ſon trouble , fi
la nature n'eſt pas livrée à un pouvoir
deſtructeur , armé contre la puiſſance
qui produit & qui conſerve : mais
„ quand le Sage contemple l'ordre & le
mouvement de l'Univers , quand il
voit ce faible globe emporté dans l'es-
,, pace infini , retrouver , à l'inſtant mar-
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68 MERCURE DE FRANCE.
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qué , l'aſtre qui lui rend la lumiere &
la fécondilité , alors le Sage admire ; il
reconnaît l'intelligence , & prononce le
nom de Dieu au fond de fon ame &
ſous le regard d'un Juge , & marche ,
tranquille & raſſuré ,dans la carriere de
la vie".
Eloge du Maréchal de Catinat ; in - 80. A
Paris , chez Couturier pere , aux Galeries
du Louvre. Prix 1 liv. 4 f.
... Fuit animus illi
Rerumque prudens & fecundis
Temporibus dubiisque rectus .
Hor. Liv . IV. Ode VIII.
CET Eloge de Catinat eſt également
un hommage rendu à ſa mémoire & une
leçon de ſageſſe , de modération , de patriotiſme.
C'eſt auſſi ſous ce double point
de vue de reconnoiſſance & d'utilité que
l'on doit enviſager les éloges propoſés
pour les prix Académiques ; & afin que
les Orateurs puiſſent mieux remplir ces
différens objets , nos Académies ont attention
de ne demander des éloges que
pour les Perſonnages illuftres , qui ont
joint aux talens qui rendent les hommes
OCTOBRE II . Vol. 1775. 89
1
célebres , les vertus qui font les grands
hommes.
Qu'Alexandre , dit dans ſon exorde
l'Auteur de l'Eloge de Catinat , ait été
pleuré dans ſon camp; que des Guerriers
célebrent encore aujourd'hui la mémoire
de l'incendiaire de Perſepolis & du
meurtrier de Clitus : il leur eſt permis
! d'honorer un homme qui a illuſtré leur
art , & d'encenſer ſes exploits , fans réfléchir
qu'il les a ternis par des vices. Mais
quand une aſſemblée compoſée de Citoyens
de tous les ordres ; quand un
corps qui repréſente tous les Gens-de-
Lettres de la Nation ; quand l'Académie
enfin décerne , au nom de la poſtérité,
le prix de l'éloquence à qui louera le
plus dignement un grand Capitaine il
faut que le Héros qu'elle déſigne ait
joint les vertus de l'homme aux talens du
guerrier; il faut que, des contrées où il
a porté ſes armes , des tombeaux de fes
contemporains , du milieu des générations
vivantes , toutes les voix s'écrient :
Bienfaiteurs de l'humanité ! nous vous
rendons graces. L'homme auquel vous
élevez un monument ne répandit point
le fang ſans néceſſité. La guerre fit fa
,, grandeur , & il aima la paix. Il fut
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१० MERCURE DE FRANCE .
,, juſte , compatiſſant , éclairé; il eut des
amis. Aucun de ſes ſemblables n'a
,, gémi ſous le poids de fa gloire" .
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L'Orateur examine d'abord ce qui favoriſa
Catinat ou ce qu'il eut à combattre
pour devenir ce qu'il fut. ,, Il eſt fans
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doute indifferent pour le bonheur réel
d'apporter au monde un nom illuftre.
Il eſt ſouvent un fardeau : il accuſe
preſque toujours ceux qui le portent.
Il y a même des carrieres où il ne peut
être d'aucun ſecours; telles font celles
des ſciences & des arts. Là , ſi j'oſe
m'exprimer ainsi , l'homme eſt jeté nud
,, par la nature, & ce font les talens qui
lui marquent ſa place. Mais dans celle
des armes , que cet avantage eſt immenſe
! on eſt porté du premier pas
où le commun des hommes n'arrive
qu'en ſe traînant avec effort. On eft
placé de bonne heure dans de grandes
occafions , & les forces manquent aux
autres hommes , quand ils atteignent
les occafions où leurs talens auroient
,, pu ſe déployer. Cet avantage , dont
ceux auxquels le hafard en a fait préfent
, tirent plus ſouvent vanité qu'ils
n'en recueillent de fruit , manquoit à
Catinat. Il étoit d'une de ces familles
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OCTOBRE II. Vol. 1775. 91I
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anoblies , & placées dans un état honorable
, qui attendent que quelques
,, générations les ayent éloignées de leur
origine , ou qu'un homme s'éleve au milieu
d'elles pour les illuſtrer. Ce n'étoit
point alors l'uſage d'ufurper un titre
,, pour décorer un nom obfcur. On fe contentoit
de s'appeler comme ſes peres ,
& on tâchoit de mériter un fort plus
diftingué , pour le laiſſer à ſes enfans".
Catinat ne déshonora donc point le commencement
de ſa vie par un menfonge.
Il avoit d'abord embraſſé la profeffion
d'Avocat ; mais la perte d'une cauſe qu'il
croyoit juſte , lui ferra le coeur de triſteſſe ,
& il fortit du barreau pour n'y rentrer
jamais . Il avoit vingt- trois ans lorſqu'il
fe livra à la profeſſion des armes.
été trop tard pour un homme ordinaire ;
ce fut pour lui un motif d'émulation de
plus , peut - être le principe de ſes ſuccès.
Les ames fortes s'irritent des obſtacies.
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C'eût
Catinat , ajoute l'Orateur , joignoit à
, cette qualité, la premiere de toutes , une
tête froide : auffi montra - t - il , dès la
premiere occaſion cette valeur fans faſte ,
,, ce courage moral qui , laiſſant aux fens
le libre exercice de leurs facultés , doit
,, être l'apanage du Général ; comme il
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1
92 MERCURE DE FRANCE.
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faudroit peut - être que le courage du
tempérament qui entraîne l'homme malgré
lui , exalte ſa tête , la trouble quelquefois
, & s'emporte au delà du but ,
fût le partage du foldat ".
Catinat obtint d'abord une Sous-Lieutenance
, & la guerre qui ſurvint le mit
bientôt en état de développer ſes talens.
L'Orateur nous préſente ſon Héros dans
tous les différens grades par leſquels il
s'éleva à celui de Maréchal de France.
Louis XIV en lifant dans fon cabinet la
promotion des Maréchaux de France qu'il
venoit de faire , s'étoit écrié au nom de
Catinat : C'est bien la vertu couronnée. La
nouvelle de cette promotion arriva à Catinat
au milieu des préparatifs qu'il faiſoit
pour l'ouverture de la campagne
de 1693 ; il la reçut avec tranſport : Je
fuis dans une joie que je n'avois point
connue encore diſoit- il à ceux qui le félicitoient
: ,, Aveu , ſuivant la réflexion de
l'Orateur , qui prouvoit à la fois fa
franchiſe & fa modeſtie ; aveu plus
noble que cette fauſſe philofophie qui
reçoit , avec une indifférence affectée
des honneurs qu'elle dévore en fecret.
Le Sage ne les mépriſe pas , quand ils
font le prix des ſervices & le gage de
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OCTOBRE II. Vol. 1775. 93
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la conſidération publique , à ce titre il
les defire , il les recherche même. Mais
la fortune trompe - t - elle ſes travaux ,
place- t-elle ſes faveurs hors du chemin
de la vertu ; il y renonce fans les re-
,, gretter & fans feindre de les haïr" .
Cet homme illuſtre , ſimple Officier ,
s'étoit rendu l'ami de tous les Généraux.
Il devoit fans doute être bien agréable
pour eux d'employer un homme qui
avoit de grands talens , & qui s'oublioit
toujours quand il s'agiſſoit de ſon intérêt
ou de ſa gloire. Il plaiſoit de même à
ſes inférieurs , à ſes égaux. Quel étoit
cet attrait qui agiſſoit ainſi ſur tout ce
qui l'environnoit ? ſa ſimplicité : elle le
rapprochoit de tous les hommes ; elle
affoupiſſoit l'envie & conſoloit la médiocrité.
L'Auteur de l'Eloge rapporte un
trait qui caractériſe bien cette ſimplicité.
Lors de la journée ce Staffarde en 1690 ,
où il avoit forcé la victoire de ſe déclarer
en ſa taveur , un cheval fut tué
fous lui , & lui-même avoit reçu une
contufion au bras & pluſieurs balles dans
ſes habits. Il n'en parloit pas dans ſa relation
à la Cour ; il y faiſoit mention de
tout le monde excepté de lui. Il y louoit
Feuquieres qu'il ſavoit être ſon ennemi ,
94
MERCURE DE FRANCE .
mais qui s'étoit conduit avec diftinction
à la tête de l'infanterie. Quand fa relation
fut publiée à Paris on demandoit ,
après en avoir écouté la lecture : M. de
Catinat étoit - il à cette bataille ? Son premier
foin , après l'action ; fut d'aller
viſiter les bleſſés & remercier les troupes
des fervices qu'elles avoient rendus. Les
Régimens fortoient de leurs tentes &
l'entouroient d'abord avec de grands cris ,
pour témoigner leur joie , & enfuite avec
un profond filence , pour recueillir ſes
paroles. Quand il arriva au Régiment de
Grancey , qui avoit le plus contribué au
gain de la bataille, il deſcendit de cheval;
il embraſſa le Colonel. Les Soldats
de ce Régiment jouoient aux quilles à la
tête de leur camp; ils quittent leur jeu ,
ils courent à lui : Catinat leur dit avec
bonté de le reprendre. Un d'eux , avec
cette gaieté , cette aimable liberté que le
foldat françois n'a qu'avec les Généraux
qu'il eſtime , lui propoſe d'être de la
partie: Catinat l'accepte& ſe met à jouer
avec eux. Un Officier Général qui étoit
préfent , ne revenoit point d'étonnement
de voir un Général d'armée jouant aux
quilies après une bataille gagnée. Cela
Seroit furprenant , lui dit Catinat , fi je
l'avois perdue.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 05
-Qui connut mieux que ce Général le
puiſſant reffort des harangues ? Nous n'entendons
point parler ici de ces difcours
étudiés que les troupes ſous les armes net
peuvent avoir la patience d'entendre :
mais de ces paroles ſimples & fublimes
qui font paſſer dans l'ame du ſubalterne
tous les ſentimens dont le Général eſt
animé. Lors de l'affaire de Chiari en
1701 , où commandoit le Maréchal de
Villeroy , Catinat avoit reçu des ordres
pour l'attaque. Il n'étoit point d'avis
de cette entrepriſe , qui étoit témé
Craire : mais il falloit obéir. Il ſe met à
la tête des troupes. Etonnées d'une ré
fiftance inattendue, les troupes chancel
Jent & foient. Catinat les rallie, les rame
ne au combat. Après une charge infruc
tueuſe , il les rallioit encore. Un Officier
**lui dit : Où voulez- vous que nous allions ?
à la mort ? -La mort est devant nous ,
répond Catinat , mais la honte est der
riere. 2
Les moindres détails de la vie de Ca
tinat font ici rendus avec ſenſibilité , &
ce Héros , à la tête des armées ou fimple
Citoyen intéreſſe également le Lece
teur. Les plus habiles Généraux per
dent ſouvent pendant la paix la confi-
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1
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96 MERCURE DE FRANCE.
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dération qu'ils ont acquiſe à la guerre.
Comme ils rentrent alors dans la
claſſe des autres hommes on les voit
fous de nouveaux rapports ; on exige
d'eux des qualités étrangeres à celles
qui ont fait leur gloire ; on les exige
,, par prévention ou par malignité , en
proportion de l'éclat que leurs actions
ont répandu ; & fi ces qualités leur
manquent , on oublie bientôt des talens
dont l'utilité n'eſt pas préſente ,
,, pour ne s'occuper que de leurs défauts.
Catinat , rentré dans l'inaction par
la paix de Ryfwyck , foutint parfaitement
cette épreuve. Il avoit toutes les
qualités qui peuvent faire eſtimer un
homme dans la vie privée. Il auroit
,, pu paroître dans le monde avec la mê-
,, me diſtinction qu'à la tête des armées ;
,, mais ſa ſageſſe le portoit à vivre dans
"
ود
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la retraite. L'écueil ordinaire des Généraux
, ce qui les dégrade preſque tou-
,, jours à la paix ; c'eſt de ne pouvoir
ſupporter l'inaction à laquelle ils font
réduits & la perte de l'appareil qui les
environnoit ; c'eſt de chercher à remplacer
, par le crédit que donne la
faveur , l'influence que leur donnoit
leur place ; c'eſt de rentrer baſſement
ود
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dans
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OCTOBRE II. Vol. 1775. 97
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, dans la foule des Courtiſans , maligne-
,, ment occupés de ſe remettre à leur
hauteur ou de prendre le pas fur eux.
Catinat ſe conduiſit bien différemment.
,, Il ſe retira dans ſa Terre de St Gratien ,
auprès de Paris ; il s'y occupa de rétablir
ſes affaires , que ſon déſintéreſſement
avoit dérangées. Il alloit rare
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:
ment à la Cour ; il ne voyoit preſque
- jamais les Miniſtres. Louis XIVlui de-
,, mandoit un jour pourquoi il ne venoit
,, pas aux voyages de Marly : Sire , ré-
-3, pondit Catinat , la Cour y est déjà très-
„ nombreuſe , & Votre Majesté n'a pas be
„ foin de voir ſes fideles Serviteurs pour
Se reſſouvenir d'eux. Quand on compare
,, cette réponſe à celle que Vardes , rappelé
après vingt ans d'exil , faiſoit à
Louis XIV , qui le plaiſantoit de ce
qu'il paroiſſoit à la Cour avec des habits
qui n'étoient plus à la mode : Sire ,
lorſqu'on est tombé dans la disgrace de
Votre Majesté , on devient non seulement
malheureux , mais même ridicule ; quand
on penſe aux baſſes adulations de la
Feuillade & des autres Courtiſans de
, ce temps : on voit que l'ame de Cati-
,, nat étoit au deſſus de ſon ſiecle. Son
eſprit , au milieu de la paix , ne perdoit
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98 MERCURE DE FRANCE,
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وو cependant point de vue l'étude de la
guerre ; il compoſoit des Mémoires
,, fur les campagnes qu'il avoit faites ; il
écrivoit fur la diſcipline des armées ,
, ſur les hôpitaux , fur la néceſſité & les
„ moyens d'exercer les troupes. L'adminiſtration
publique étoit auſſi l'objet
de ſes travaux. Il étoit l'ami de Vauban.
Une partie des idées de ce dernier
, fur la nature & la perception d'impôt ,
appartient à Catinat. On eſt parvenu
de nos jours à jeter une forte de ridicule
fur ceux qui étudient les matieres
d'adminiſtration ; comme s'il ne ſuffi-
, foit pas déjà , pour dégoûter de cette
ſcience , de réfléchir que les Gouvernemens
n'ont preſque jamais employé
,, ceux qui l'ont le plus approfondie.
„ Citoyens qui conſacrez vos veilles à
, cette étude reſpectable , fongez que
ود
ود
"
ود
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"
Catinat & Vauban s'en occupoient
,, comme vous : ils paſſoient des heures
entieres dans ces entretiens intéreſſans ;
Fénélon venoit s'y joindre. Après que
ces ames fublimes s'étoient affligées
fur le tableau des calamités humaines ,
la douce chimere du bonheur public ,
ود
و د
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دو
,, reproduit par leurs ſpéculations , venois
s, errer devant leurs yeux".

OCTOBRE II. Vol. 1775. 99
Catinat fut un Sage. C'eſt , de l'aveu
de l'Auteur de ſon Eloge, le trait distinctif
de ſon caractere. Il le fut , malgré
tout ce qui corrompt ou qui égare ordinairement
le coeur humain , malgré le
bonheur & la gloire , malgré l'envie &
la diſgrâce. Il le fut dans le tumulte des
affaires & dans l'uniformité du repos .
La peinture des vertus militaires de
Catinat intéreſſe particulierement dans
ce Difcours. L'Orateur , vivement épris
de ces vertus , s'eſt quelquefois laiſſé aller
à ce noble enthouſiaſme qu'elles inſpirent.
Son éloquence n'eſt par conféquent
ni ambitieuſe , ni recherchée ; mais elle
eſt vraie , animée , perfuafive. Ses réflexions
ſont puiſées dans un ſentiment
profond du ſujet ; & s'il s'eſt permis
quelques digreffions , ce font les épanchemens
d'un coeur vertueux & trop plein de
voeux utiles au bonheur de la ſociété ,
pour ne pas chercher à les répandre au
dehors.
Eloge de Nicolas de Catinat , Maréchal
de France ; par M. l'Abbé d'Eſpagnac :
in- 80. A Paris , chez Demonville ,
Prix 1 liv. 4 f.
1
G2
too MERCURE DE FRANCE,
...
...
Quo Quo non juftior alter
Nec bello major & armis.
ENEID.
Le Secrétaire de l'Académie Françoiſe
en citant le Diſcours précédent qui a
obtenu le premier acceffit , & dont nous
venons de donner une notice , a déclaré
que l'Académie avoit trouvé de ſi grandes
beautés dans cet Ouvrage , qu'elle
regrettoit de n'avoir qu'un prix à donner.
Le ſecond acceffit a été accordé au
Diſcours de M. l'Abbé d'Eſpagnac ; qui
nous a préſenté dans un ſtyle aſſez rapide
les principaux faits de la vie de Catinat.
Mais la marche de ce Diſcours eſt peutétre
un peu trop uniforme , & l'Orateur
n'a pas toujours aſſez fait valoir les traits
qui caractériſent fon Héros. Ce Difcours
néanmoins annonce beaucoup de talens ,
& l'Auteur mérite d'autant plus d'encouragement
, qu'il n'eſt âgé que de 22 ans .
Il a accompagné cet Eloge de Catinat de
notes inſtructives & qui répandent un
nouveau degré d'intérêt ſur les faits qui
ý font rapportés. Le mot d'Eugene , rapporté
dans la derniere note , ſemble affigner
à Catinat la place qu'il doit occuper
OCTOBRE II. Vol. 1775. ΙΟΙ
1
1
parmi les Généraux qui commandoient
avec lui nos armées . La Cour , au commencement
d'une campagne , étoit indéciſe
ſur le choix de ſes Généraux ; &
balançoit entre Catinat , Vendôme &
Villeroy. On en parloit dans le Conſeil
de l'Empereur. ,, Si c'eſt Villeroy qui
,, commande, dit Eugene , je le battrai ;
ſi c'eſt Vendôme , nous nous battrons ; ود
ود ſi c'eſt Catinat , je ſerai battu ".
Eloge du Maréchal de Catinat ; dédié à
lui-même. Diſcours qui n'a point concouru
pour le prix de l'Académie
Françoiſe : in-8°. A Paris , chez Quillau
, & chez Ruault',
Catinat reunit , par un rare assemblage ,
Les talens du Guerrier & les vertus d'un Sage.
VOLT. Henr.
L'Auteur , dans une Epître dédicatoire
adreſſée à Catinat , lui dit : j'aurois deſiré
,, que ton Eloge eût été fait par La Fon-
"
ود
taine; car tu me parois avoir eu tant
,, d'analogie avec lui , par ton caractere
de ſimplicité intéreſſante , que je ferois
tenté de t'appeler le La Fontaine des
»
ود
1
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
:
ود ,, Guerriers ". L'Auteur ajoute dans ſa
Préface qu'inſpiré par ſon ſujet , il a pris
un ſtyle analogue à l'homme ſimple &
honnête qu'il a voulu louer. Mais cette
fimplicité n'exclut pas une certaine élévation
dans les idées ; & certainement
La Fontaine , que l'Auteur invoque ,
n'auroit pas dit , en commençant cet
Eloge : ,, Faiſons paſſer en revue , com-
,, me dans un tableau mouvant , les principales
actions de Catinat". ود
L'Auteur de cet Eloge eſt le même
qui nous a donné un écrit ſur le Salon ,
intitulé : Coup d'oeil par un Aveugle ..
:.
Oeuvres choisies de Dom François de Quevedo
, traduites de l'Espagnol ; en trois
Parties , contenant le Fin-Matois, les
lettres du Chevalier de l'Epargne , la
lettre fur les qualités d'un mariage.
Caftigat ridendo mores!
Trois Parties in- 12 brochées ; prix , 4liv.
4 fols. A Paris , chez Lejay , Libraire ,
rue Saint Jacques , & Merigot le
jeune , quai des Auguſtins ,
Dom François Quevedo Villegas , Che
OCTOBRE II. Vol. 1775. 103
valier de l'Ordre de Saint Jacques , né ,
en 1590 , à Vellanueva del Infantado ,
& mort dans cette même Ville en 1647 ,
paſſa les premieres années de ſa jeuneſſe
au ſervice des Grands qui gouvernoient
la Monarchie du Roi d'Eſpagne en Italie.
Quevedo ſe ſignala dans différentes occaſions
difficiles , & courut riſque plus d'une
fois de perdre la vie. Il quitta de bonne
heure la profeſſion périlleuſe des armes ,
pour cultiver la Poéſie qui a auſſi ſes
dangers . Quevedo ayant parlé dans ſes
vers avec un peu trop de liberté de l'adminiſtration
du Comte Duc d'Olivarès
eut à fouffrir , pendant pluſieurs années ,
l'exil & la priſon. Il ne futmis en liberté
› qu'après la diſgrâce de ce Miniſtre. Quevedo
, d'une humeur enjouée & fatirique,
trouva mieux ſon compte à écrire
des fatires en proſe qui n'attaquoient que
les vices généraux de la ſociété. Son Fin-
Matois ou ſon hiſtoire du grand Tacano
(grand taquin) connu ſous le nom de
l'aventurier Buſcon , eſt une peinture vive,
enjouée & fatirique des hypocrites , des
efcrocs & des libertins. Tout ici eſt en
action; le pinceau du Peintre eſt ferme ,
mais fon coloris n'eſt ni agréable , ni
délicat , Quevedo ſe permet d'ailleurs des
T
V
4
G4
104 MERCURE DE FRANCE
plaiſanteries triviales & des détails bas
qui ne peuvent plaire tout au plus qu'à
des gens de l'eſpece du Héros de ce Roman
, fils d'un barbier de village. Le traducteur
, dans la vue de faire mieux connoître
l'écrivain original , a confervé le
tour des Phrafes Eſpagnoles & n'a rien
retranché des façons de parler proverbiales
que Quevedo a employées dans fon
Roman. Mais le traducteur a ſoin de les
expliquer , ainſi que pluſieurs uſages Efpagnols
, par des notes hiſtoriques ou
critiques ; & ce n'eſt point la partie la
moins intéreſſante de l'ouvrage pour le
lecteur François curieux de connoître les
moeurs , le caractere & la tournure d'efprit
du petit peuple en Eſpagne..
Le Fin Matois eſt ſuivi des lettres du
Chevalier de l'Epargne , où se trouvent
pluſieurs conſeils falutaires pour garder
ſa bourſe , & ne donner que des paroles.
Le même caractere de plaiſanterie qui
regne dans le Roman , ſe trouve dans
ces lettres.
Le volume renferme auſſi une lettre
fur les qualités que l'Auteur exige dans la
femme qu'il veut épouser. Quevedo eſt
du ſentiment de ceux qui penſent qu'il
faut defirer en tout la médiocrité , fans
OCTOBRE II . Vol. 1775. 105
>
1
2
A
ود en excepter labeauté même. Je veux ,
,, dit il , une femme qui ne foit ni belle ,
ود
ود
ود
ود
ود
ni laide : un air agréable raſſure contre
ces deux extrêmes ; c'eſt un milieu
qui fait briller ſes graces & rend fes
,, attraits plus piquans. Si elle eſt laide ,
elle ſert moins de compagne qu'elle ne
fait peur. Eft - elle belle ?elle donne plus
d'inquiétude que de plaiſir. Si elle devoit
être cependant l'un ou l'autre , je
préférerois la beauté parce qu'il vaut
mieux avoir de l'inquiétude que du
dégoût , & être obligé de garder une
femme que de la fuir".
"
ود
و د
و د
"
دو
ECRITS SUR LE SALON.
Coup d'oeil fur le Salon de 1775 , par un
aveugle.
... Et nos fas extera quærere regna.
Virg. Eneid. L. 4.
Brochure in - 12 de 26 pages. A Paris ,
chez Quillau l'aîné : rue Chriſtine ;
& Ruault , Libraire , rue de la Harpe.
Observations fur les Ouvrages exposés au
Salon du Louvre , ou Lettre à M. le
1
G5
106 MERCURE DE FRANCE ,
1
4
:
Comte de *** , brochure in 12 de
59 pages. A Paris , de l'Imprimerie de
Didot , rue Pavée.
La Lanterne Magique aux Champs Elisées ,
ou Entretien des grands Peintres fur
le Salon de 1775 , in 8°. de 40 pages.
L'aveugle qui donne ici ſon coup d'oeil
fur des peintures , dit qu'il a un ami fourd
qui eft grand amateur de muſique. L'Auteur
, par cette plaifanterie , veut nous
faire entendre que l'on rencontre des gens
qui décident ſur des chofes qu'ils n'ont
jamais étudiées. Mais ce ridicule eſt ſi
commun qu'on n'avoit pas beſoin de ce
nouvel écrit pour le remarquer.
Le fecond écrit , qui a pour titre Obfervations
, &c. a du intéreſſer les Artiſtes
&les Amateurs qui ont cherché à ſe rendre
compte des tableaux qu'ils ont vus au
Salon. Les remarques de l'Obſervateur
font judicieuſes , raiſonnées & préſentées
avec les ménagemens que l'on doit tou
jours avoir pour des Artiſtes eſtimables,
La Lanterne Magique est une eſpece
de facétie où Mercure joue le principal
OCTOBRE II. Vol. 1775. 107
i
rôle. Il arrive dans les Champs Eliſées ,
porté ſur un nuage & conduisant avec lui
un ſavoyard qui tient une lanterne magique.
Les ombres des Peintures , qui ſe trouvent
dans les Champs Eliſées , demandent
à Mercure ce qu'il veut faire de cette lanterne
magique. ,, Un moment , leur dit- il,
ود
ود
ور
j'ai , comme vous favez , à la priere de
Pluton, monté là haut. Je me ſuis
rendu à Paris ; j'ai pénétré dans le Salon
,, au milieu d'une foule de peuple : là ,
,, j'ai donné un coup d'oeil rapide fur
ود
ל
ود
ود
ود
ود
chaque tableau: ma foi , j'y ai trouvé
,, preſque tout , ſi loin des regles de votre
,, art , fi baroque , ſi inexplicable qu'embarraſſé
ſur les termes dont je me fervirois
pour vous en donner une juſte
idée , j'ai , comme un éclair , volé chez
le premier vitrier , un panier de verres
,, que j'ai trouvé à la porte. En moins
d'unedemi heure , je vous ai copié , fans
qu'il y manquât un trait , ce qui m'a paru
de plus conſidérable au Salon. De là
j'ai pris , devant le Palais Royal , le drôle
,, que vous voyez avec ſa lanterne magi-
,, que;& l'ayant fourré avec moi dansun
,, gros nuage bien noir : fouette cocher ;
Borée & Aquillon m'ont amené ici
comme une tempête. Allons , Meffieurs ,
و د
ود
ود
وو
"
108 MERCURE DE FRANCE .
:
وو
و د
placez vous , nous allons commencer,
Mon drôle a ſa leçon toute faite." Mercure
fait ainſi paſſer en revue la plus grande
partie des tableaux du Salon. Raphaël ,
Rubens , Vandyck , Rembrant , Carle
Vanloo , & les autres Peintres qui ſe
trouvent préfens , diſent leur mot. Cette
fiction auroit pu donner lieu à quelques
obſervations intéreſſantes ; mais on ne
s'apperçoit que trop ſouvent que ce n'eſt
ni Raphaël , ni les autres grands Artiſtes
qui parlent ici,
Joachim , ou le triomphe de la piété filiale ;
Drame en trois actes & en vers ; fuivi
d'un choix de poësies fugitives : par M.
Blin de Sainmore. in - 8°. avec figur.
broch. prix 4 liv. 4 f. A Amſterdam ;
& à Paris , chez la veuve Duchefne
& le Jay , rue Saint Jacques ; Delalain ,
Ruault , Brunet , (à Amsterdam chez
Rey.)
4
Une anecdote connue & imprimée
dans ce Journal , a donné à M. Blin le
ſujet de fon Drame intéreſſant. Il a penſé
que le Lecteur ne verroit point fans intéret
des enfans infortunés , qui , déſéſpéOCTOBRE
II. Vol. 1775. 109.
۲
e
le
rés de ne pouvoir ſecourir une mere tendre
, réduite à la plus affreuſe indigence ,
ſe déterminent à livrer l'un d'eux , quoiqu'innocent
, à la mort des criminels. II
a bien ſenti que ce ſujet devoit peindre
& faire éprouver l'inquiétude , l'agitation
, la tendreſſe d'une mere éplorée qui
redemande un fils qui lui eſt cher , à l'inſtant
qu'il va s'immoler pour elle ; & que
la piété filiale , aux priſes avec l'amour
> fraternel , devoient néceſſairement produire
des ſcenes vives & animées , des
mouvemens énergiques & vrais , des fentimens
généreux & touchans , enfin un
dénouement terrible & pathétique.
Ce Drame eſt en trois actes, Dans le
premier , Laurette , fille de M. de Saint-
Albin , Lieutenant Criminel , expoſe
l'amour qu'elle a reſſenti pour Joachim
Villerman , fils d'un riche Banquier. Elle
a appris que la mortde fon pere & des
malheurs cruels viennent de précipiter
ce jeune homme avec ſa mere & fes
freres dans la plus affreuſe miſere. La
nouvelle ſe répand que le Comte d'Orfiné
, Seigneur bienfaiſant , a été afſſaffiné
par des voleurs. Victor & Maurice freres
de Joachim , arrivent avec leur mere
dans le lieu même où le meurtre s'eſt
commis. L'abfence de Joachim défole
ito MERCURE DE FRANCE
cette famille. Les deux freres s'excitent
au travail pour ſecourir une mere infortunée.
Joachim accourt leur communiquer
un projet auquel il les fait jurer de
foufcrire; ils le promettent ; alors il leur
dit que le fils du Comte annonce une
grande fomme pour quiconque fera découvrir
l'affaffin de fon pere. Joachim
veut être le coupable ſuppoſé , & que
fes freres foient ſes délateurs. Ils ont
horreur de ce rôle infâme. Cependant
Joachim leur perfuade que c'eſt le feul
moyen qu'il a de fournir aux beſoins de
leur mere , & il les perfuade d'être cruels
& injuftes envers lui.
Dans le fecond acte , Joachim ſe rappelle
avec douleur fa paffion pour la belle
Laurette; il ſe repréſente l'infâmie & le
fupplice auquel ſa piété filiale le détermine.
Les deux amans raſſemblés par le
hafard , ſe livrent à leur tendreſſe & à
leur inquiétude. Dans le même temps
on arrête Joachim , accusé d'avoir aſſasfiné
le Comte. Laurette ne peut le croire
coupable ; elle tâche d'intéreſſer ſon pere
&de le prévenir en fa faveur , mais deux
témoins & lui - même qui atteſtent le crime,
ne laiſſent aucun doute. Cependant
ſes deux freres accuſateurs demandent à
voir l'infortuné Joachim , dont le fuppli .
OCTOBRE II. Vol. 1775. 1it
ce va être prononcé; la mere les ſuit;
elle leur demande ſon fils , & ne fait
comment interprêter leur douleur & fon
abfence. Elle ſe déſeſpere.
Dans le troiſieme acte , Joachim eſt
enchaîné ; il ſe livre à ſa douleur.
Quoi ! je vais , du malheur , volontaire victime ,
Subir l'opprobre affreux qui ne convient qu'au crimel
Sous le fer des bourreaux il faut donc... j'en frémis :
Et Dieu fait cependant quel forfait j'ai commis !
Que ce peuple abuſé , quand un Juge s'égare ,
Vienne en foule applaudir aux maux qu'on me prépare.
Je l'excufe. Mon coeur n'eſt pas connu de lui .
Laurette , toi qui ſais combien mon ame eſt pure ,
Peux-tu de ton Amant ſoupçonner la droiture ? :
L'apparence , il eſt vrai , te parle contre moi :
Mais ce coeur qui t'adore eſt digne encor de toi ;
Que dis-je ? de foupçons par tout environnée.
Le fort de l'infortune eſt d'être abandonnée.
Nul n'ofera ſe plaindre ; & pour confolateur ,
Je n'aurai , dans mes maux , que le ciel & mon coeur.
N'importe , il me fuffit... O ma mere ! pardonne ,
Je n'ai plus que la vie , & ton fils te la donne.
112 MERCURE DE FRANCE.
En m'immolent pour toi , je ne puis rien de plus.
De mes freres doimptant les efforts fuperflus ,
Dans ce coeur , je le ſens , la nature l'emporte .
Ses freres defcendent dans ſa priſon; &
l'on conçoit quelles ſcenes d'attendriſſe
ment naiſſent de cette entrevue. Joachim
eſt conduit devant le Juge , qui l'inters
roge encore fur le crime dont il eſt accuſé.
Les queſtions du Juge compatis .
fant & les réponſes du prétendu criminel,
excitent de plus en plus l'intérêt fans
trahir la vérité ni la vraiſemblance. Mde
Villerman vole toute éplorée dans le
Tribunal ; elle défend ſon fils qui n'a pu
être criminel ; elle découvre la cauſe de
l'accuſation faite par les freres de Joachim;
elle rapporte cet or fatal , prix du
ſang qu'il veut répandre pour la fecourir.
En même temps on amene le véritable
auteur du meurtre; Laurette elle-même
s'empreſſe de juſtifier ſon Amant. Le
Juge , connoiffant l'inclination de ſa fille
&la vertu de Joachim , ne balance point
à les unir & à réparer les malheurs de
cette famille infortunée .
Ce Drame eſt ſuivi d'un choix de pie
ces fugutives du même Auteur. On y
trouve la Requête intéreſſante des Filles
de
OCTOBRE II. Vol. 1775. 113
7
-
de Salency à la Reine , le poëme ſur la
mort de l'Amiral Byng , & quelques
autres poëſies agréables, publiées pour la
premiere fois .
* Choix de chansons miſes en muſique par
M. de la Borde , & ornées d'estampes
par F. M. Moreau , dédié à Madame
Ja Dauphine. A Paris , chez de Lormel ,
Imprimeur de l'Académie Royale de
Muſique , rue du Foin-Saint-Jacquer.
Si le plus grand éloge de la muſique
eſt d'être ſouvent chantée , comme celui
des vers eſt d'être ſus par coeur , le ſuccès
&le mérite des vers que l'on préſente ici
au public font également aſſurés. Qui n'a
pas entendu chanter cent fois : Vois - tu
ces côteauxfe noircir , &c. Il est donc vrai
Lucile , &c . Ah! combien l'amour a de
charmes ! &c. L'amant frivole & volage ,
&c.;&tant d'autres vers pleins de grâce
& de mélodie ? Il ne faut pas s'attendre
que dans un recueil de quatre volumes
(le dernier paraîtra à la fin de l'année)
toutes les paroles ſur leſquelles le Muſicien
a travaillé ſoient également agréables.
D'ailleurs comme on voulait que
• Article de M. de la Harpe.
H
114 MERCURE DE FRANCE.
la chanſon fournit toujours uneeſtampe ,
les Auteurs des paroles en étaient plus
gênés dans le choix des ſujets , & plus
excuſables de ne pas toujours réuffir. Mais
le mérite du Compoſiteur en paraît plus
grand , quand il faut qu'il ſuppléeàcelui du
Poëte. On trouvera ici beaucoup d'airs
qu'on ne trouve point ailleurs. La gravure
eſt très- ſoignée ,&pour lamuſique ,
& pour les deſſins. Les talens de ceux
qui ont contribué à l'ornement de ce recueil,
font avantageuſement connus , &
répondent de la beauté de l'exécution.
Enfin tout concourt pour rendre cette
collection une des plus précieuſes que
l'on pût préfenter aux amateurs. On a
mis au frontiſpice du premier volume ,
le portrait de l'Auteur avec ces quatre
vers de M. de Voltaire.
Avec tous les talens le deſtin l'a fait naître;
Il fait tous les plaiſirs de la ſociété.
Il est né pour la liberté:
Mais il aime bien mieux ſon Maître.
;
* Le dix-huitieme fiecle. Satire à M. Frtron
, par M. Gilbert. A Amſterdam.
*Article ae M. de la Harpe.
>
OCTOBRE II. Vol. 1775. 115
Cette Satire , ſur les moeurs & fur le
gofit , eſt adreſſée , comme on le voit , à
M. Fréron ; & c'eſt ce quelle a de plus
remarquable. Le titre eſt faſtueux , & le
paraîtrait même encore ſi la piece étoit
d'un homme qui connût parfaitement le
monde & la littérature. Il eſt aſſez difficile
de peindre le dix-huitieme fiecle en
deux ou trois cents vers. Mais les titres
ne coûtent gueres à ceux qui s'embarraffent
peu de les remplir ; & d'ailleurs un
ouvrage adreſſé à M. Fréron , ne pouvait
pas préſenter un titre trop magnifique.
Voyons ſi la piece eſt digne de la dédicace.
L'Auteur commence par un fermon
contre un monstre nommé Philofophie ; &
l'on croit d'abord lire une feuille de l'année
littéraire. L'écolier eſt plein de l'eſprit
de ſon maître. Il ſemble animé de ce
bel enthouſiaſmequi tranſportait M. Fré
ron quand il exhortait les Puiſſances à
exterminer la Philofophie. Il eſt vrai qu'enſuite
il parut croire lui-même quecebeau
zele l'avait emporté trop loin. Il propoſa
par modération , un errata où on lifait
Philofophifme au lieu de Philoſophie. Mais
ce petit moment de faibleſſe & de remords
n'ôte rien à la beauté du premier
mouvement.
He
116 MERCURE DE FRANCE.
و
Pour M. Gilbert , qui paraît avoir le
zele d'un novice , il n'aura ſans doute
aucuns remords. Il continue à pourſuivre
ce monstre nommé Philofophie.
Précipité par lui du ciel dépeuplé d'anges .
Dieu n'eſt plus , &c .
Ces deux participes font un bel effet
pour l'oreille : mais l'Auteur qui donne
des leçons de goût , aurait bien dû s'appercevoir
que les petites circonstances ont
mauvaiſe grâce après les grandes ; & que
quand Dieu eft précipité du Ciel , il importe
affez peu que le Ciel ſoit dépeuplé
d'Anges : à moins que ces mots dépeuplé
d'Anges ne lui ayent paru d'une harmonie
aſſez flatteufe pour faire oublier toute
autre conſidération , quand on peut finir
fi heureuſement un vers & rimer ſi bien
à louanges. Continuons l'hiſtoire du |
monstre .
D'abord , faible Pygmée & novateur diſcret ,
Pour mieux brayer les loix , caché dans le secret ,
Il prêchait , ignoré , ſes maximes fatales :
Bientôt géant nourri dintrigues , de cabales , &c.
Communément on ſe cache pour échap- |
per aux loix , & non pas pour les braver :
OCTOBRE II. Vol. 1775. 117
1
mais la juſteſſe des idées & des expreſſions
eſt une bagatelle que le génie dédaigne ,
comme on fait. Un géant nourri d'intrigues
eſt peut-être auſſi une expreffion de
génie. Mais comme le fublime, eſt , diton
, voiſin du ridicule , il me ſemble que
le géant nourri d'intrigues eſt un peu plus
près du ridicule que du fublime. Enfin
le géant a fini par
Humilier les Rois , &, tyran des mortels ,
S'aſſeoir ſur les débris du trône & des autels.
Tout cela est fort neuf. Mais les Sou-
-verains qui accueillent la Philofophie , font
bien bons d'encourager un géant qui les
humilie. Ce qui pourrait humilier un peu
un homme de génie comme M. Gilbert ,
c'eſt que tout ce morceau allégorique n'eſt
qu'une imitation un peu mal- adroite , à
la vérité , d'un Auteur pour lequel il a
un bien grand mépris , je veux dire M.
de Voltaire. Il n'y a qu'à lire dans la
Henriade le portrait du Calviniſme.
Faible , marchant dans l'ombre , humble dans ſon en
fance.
Je l'ai vu ſans ſupport , exilé dans nos murs ,
S'avancer à pas lents par cent détours obſcurs :
Enfin ines yeux ont vu du ſein de la pouffiere ,
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
Ce fantôme effrayant levant ſa tête altiere ,
Se placer ſur le trône , infulter aux mortels ,
Et d'un pied dédaigneux renverſer les autels .
C'eſt abſolument la même ſuite d'idées ,
le même tableau. Il eſt vrai que le pinceau
eft différent. Mais M. Gilbert devrait- il
s'abaiſſer à copier M. de Voltaire ?
:
Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on aſſaſſine !
M. Gilbert , en confcience , ne doit
copier que M. Fréron & M. Clément. Ils
font en communauté de biens & de gloire.
Mais de ces Sages vains confondons l'impoſture,
De leur regne fameux retraçons la peinture ,
Et duffé je mourir dans mon obſcurité ,
Du puits , fans m'effrayer , tirons la vérité.
Voilà des idées bien extraordinaire.
ment aſſemblées. Qui aurait cru que le
moyen le plus fûr , pour mourir dans
l'obscurité , fût de tirer la vérité du puits ?
Il ſemble au contraire qu'il n'y ait point
d'action plus éclatante ni plus faite pour
illuftrer.
Et quel temps fut jamais en vices plus fertile ?
Quel fiecle d'ignorance en vertus plus ſtérile,
Que cet age nommé fiecle de la raiſon ?
L'écrit le plus impic eſt un fort beau fermon.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 119
Sar l'amour du prochain l'Auteur crie avec zele.

--
J'en conviens ; mais , Ami , nos modeſtes Aïeux
Parlaient moins de vertus & les pratiquaient mieux.
Ce ne font pas là ſans doute les vérités
que M. Gilbert à tirées du puits. Je
ne crois pas qu'il y ait rien de plus trivial
& de plus rebattu que tous ces éloges
du temps paſſé au préjudice du préfent
, & le ſtyle ne les rajeunit pas.
ינ
Quels demi - Dieux enfin nos jours ont - ils vu naitre ?
Ceci eſt un peu plus fort. Je ne fais
ce que M. Gilbert entend par des demi-
Dieux. Mais ſi ce mot fignifie ce qu'il
doit ſignifier , de grands talens & de
grandes vertus , nous ne pouvons (laisfant
la plaifanterie à part) qu'avoir pitié
d'un apprentif ſatirique qui croit ne
pouvoir pouſſer trop loin la déclamation
& l'hyperbole , & qui inſulte gratuïtement
tout ce qu'il ne peut ni connoître
, ni apprécier ; c'eſt à dire , tout ce
que ſon ſiecle à produit de grand & de
beau. Où étiez - vous , M. Gilbert , le
jour que l'élite de tous les Ordres de
l'Etat raſſemblés dans le Palais des Rois,
L
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
offrait , au nom de la Nation , la couronne
des talens & des vertus patriotiques
au Magiſtrat reſpectable , à l'homme
rare que notre jeune Monarque inſpiré
par la ſageſſe , a depuis appellé auprès
du Trône ? Vous auriez pu alors
avoir une idée de la gloire & de la
vertu. Mais alors vous faifiez une Satire
contre l'Académie.
Suis les pas de nos Grands : énervés de molleſſe ,
Ils ſe traînent à peine en leur vieille jeuneſſe ;
Courbés avant le temps , conſumés de langueur ,
Enfans effèminés de peres ſans vigueur .
Ces vers font aſſez bien tournés . Mais
cet hémiſtiche , énervés de mollefse , eſt
encore de M. de Voltaire ; & ces quatre
vers font une imitation foible de ceux
de M. Thomas dans l'Epître au peuple.
Vois ces ſpectres dorés s'avancer à pas lents ,
Traîner d'un corps uſé les débris languiſſans ,
Et fur un front jauni qu'à ridé la molleſſe ,
Etaler à trente ans leur précoce vieilleſſe.:
Ce dernier vers eſt bien beau , & cette
peinture eſt bien plus forte que la copie
de M. Gilbert. Ainſi nos modernes Sati
OCTOBRE II. Vol. 1775. 121
riques pillent avec mal-adreſſe ceux qu'ils
outragent avec audace , & rappellent
toujours le jeune rimeur.
Qui dans ſes vers pillés nous redit aujourd'hui
Ce qu'on a dit cent fois & toujours mieux que lui.
VOLT.
L'application de ces vers devient plus
commune tous les jours.
Plus de foi , plus d'honneur : l'hymen n'est qu'une
mode ,
Un lien de fortune , un veuvage commode ,
Où chaque époux , brûlé de contraires defirs ,
Vit , ſous le même nom , libre dans ſes plaiſirs ,
Sont ce encore là des vérités tirées du
puits ? Je les croirois tirées de quelque
fermon de village , ſi je pouvois com.
prendre ces deux époux brûlés de contraires
defirs.
Enfin dans les hauts rangs je cherche des vertus ,
Je cherche un coeur honnête , & je n'en trouve plus.
Ce n'eſt pas là tout-à-fait la fineſſe &
la légéreté d'Horace , ni le ſel piquant de
Boileau. Mais l'Auteur a préféré ſans
H 5
122 MERCURE DE FRANCE.
doute d'imiter Juvénal dans ſes déclamations
emportées , non dans ſes fublimes
beautés dont parle Deſpréaux. Ce n'eſt
pas que dans cette Piece dénuée le plus
ſouvent d'eſprit, de bonne plaifanterie ,
de goût , de raiſon, de juſtice, il n'y ait
quelquefois des morceaux, qui , tout com
muns qu'ils font pour le fond des idées ,
ont le mérite de l'expreſſion & de la
tournure. Nous allons en citer qui prouveront
que l'Auteur n'eſt pas ſans talent
pour la verſification.
Cloris n'eſt que parée , & Cloris ſe croit belle :
En vêtemens légers l'or s'eft changé pour elle ;
Son front luit , étoilé de mille diamans ,
Et mille autres encore , effrontés ornemens,
Serpentent fur ſon ſein, pendent à ſes oreilles ;
Les arts , pour l'embellir, ont uni leurs merveilles ,
Vingt familles enfin couleroient d'heureux jours ,
Riches des ſeuls tréſors perdus pour ſes atours.

T
Parlerai-je d'Iris ? chacun la prone & l'aime :
C'eſt un coeur , mais un coeur... c'eſt l'humanité même.
Si d'un pied étourdi quelque jeune évente
Frappe en courant fon chien qui jappe épouvanté ,
Lavoilà qui ſe meut de tendreſſe & d'alarmes ;
Un papillon fouffrant lui fait verſer des larmes.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 123
Il est vrai : mais auſſi , qu'à la mort condamné,
Lally ſoit en ſpectacle à l'échafaud trainé,
Elle ira la premiere à cette horrible fère
Acheter le plaifir de voir tomber ſa tête.
Il y a du ſtyle dans ces vers dont les
idées ont été bien ſouvent employées.
On trouve quelquefois des vers heureux
comme celui - ci , en parlant
Des peres bienfaifans.
Du férail de leurs fils eunuques complaiſans .
y
Mais la diction eſt le plus ſouvent incorrecte&
inégale.
Maudit ſoit à jamais le pointilleux ſophiſte ,
Qui le premier nous dit en proſe d'algébriſte ;
De par Voltaire & moi , vains rimeurs , montrez-vous ,
Non peintres , mais penſeurs utiles comme nous.
Certainement il n'y a point de proſe d'Algébriſte
qui ne vaille mieux que de pareils
vers. Montrez - vous non Peintres. Quelle
conſtruction ! C'eſt réunir la platitude&
la dureté. Qui d'ailleurs a jamais dit aux
Poëtes de n'étre pas Peintres ? Où eſt l'efprit
de ſuppoſer des choſes ſans eſprit qui
n'ont jamais été dites ? Comment auraite
124 MERCURE DE FRANCE.
on atteſté M. de Voltaire , ſi grand Peintre
en Poéfie , pour défendre aux Poëtes
d'être Peintres ? Quand on fait dire aux
autres de pareilles abſurdités , il faut citer ,
ou bien elles refſtent ſur le compte de celui
qui les dit. Je crois bien qu'on a pu
dire quelquefois à de jeunes rimailleurs
qui regardent la tournured'un vers comme
le plus grand effort de l'eſprithumain,
qu'il faut , dans des vers bien tournés , des
choſes bien penſées ; & que la penſée doit
être miſe , le plus ſouvent qu'on peut , en
image & en ſentiment ; que des vers où
l'on tournerait avec quelque élégance des
choſes triviales , ou futiles , ou fauſſes ,
pourraient , malgré la rime& la tournure ,
être de fort mauvais vers: du moins au
jugementd'Horace qui n'était , ni ſophiste
, ni algébriſte , & qui tournait affez
bien des vers ;
Versus inopes rerum nugaque canora.
Voilà ce qu'il condamne , & ce qui eſt
condamnable ſuivant cet autre précepte
du mêmeHorace qu'il faut toujours citer
à M. Gilbert , parce qu'on ne peut citer
que les morts à un homme qui a tant de
mépris pour les vivans :
OCTOBRE II. Vol. 1775. 125
Scribendi rectè sapere eft & principium & fons.
Ce même Horace veut qu'on fache faire
un tout , un enſemble , & non pas quelques
morceaux épars ça & là.
Infelix operis fumma quia ponere totum
Nefciet.
:
Voilà ce qu'on ne peut perfuader à
tant de jeunes têtes , qui , lorſqu'elles font
parvenues à faire trente vers bien tournés
fur deux ou trois cents mauvais ou médiocres
, croyent avoir atteint le comble
de l'art. Elles ne font pas réflexion que
depuis cent cinquante ans que l'on fait
des vers , il y a une langue Poëtique devenue
commune , dont on apprend les
tournures & les expreſſions avec quelque
travail , à moins qu'on ne ſoit né avec des
organes abſolument rebelles à l'harmonie
; que l'élégance foutenue , le charme
continuel du ſtyle ne ſuffiraient même
pas , fi l'on neparlait à l'ame , ou àl'imagination
, ou à la raiſon. Loin de comprendre
cette vérité , vous les voyez tout
étonnés que l'Europe entiere n'ait pas les
yeux fur eux depuis qu'ils ont fait une
bonne ftrophe , ou une douzaine de bons
.
126 MERCURE DE FRANCE .
vers perdus dans de froides & infipides
brochures. De-là leur humeur contre tous
les talens honorés de l'eſtime publique.
Envie & impuiſſance , c'eſt par - là que
commencent tous les mauvais Satiriques
en profe & en vers. Lifez M. Gilbert ,
vous verrez ce ſentiment revenir à toutes
les pages : Quoi ! d'autres font quelque
choſe & je ne fuis rien! Vous le verrez
par-tout ſeplaindre des dédains&de l'indifférence
du public, comme ſi le public
eût conſpiré pour ne pas lire le Jugement
dernier & les Odes patriotiques. Mais on
lit tels & tels , & l'on ne me lit pas !
Le public pourrait répondre comme
Agnès :
Que ne vous êtes-vous fait lire comme lui ?
Je ne vous en ai pas empêché , que je penſe.
Enfin pour attirer un moment l'attention
fur foi , on attaque les Ecrivains qui
occupent celledu public. On leur reproche
leur réputation , leur conſidération ,
leurs récompenfes qu'on ne fauroit par.
tager. On n'a pas même l'adreſſe com
mune de cacher ce ſentiment vil.On s'emporte
juſqu'aux plus ridicules excès de
OCTOBRE II. Vol. 1775. 127
P'inſulte & de l'injustice. On va juſqu'a
dire de M. de Voltaire :
On aurait beau montrer tous ſes vers faits fans art ,
D'une moitié de rime habillés au haſard,
Seuls & jetés par ligne exactement pareille,
De leur chûte uniforme importumant l'oreille ,
Ou bouffis de grands mots qui ſe choquent entreeux
,.
L'un ſur l'autre appuyés , ſe traînant deux à deux
&c.
1
Parfaite on croit ſa proſe & parfaits ſes accords
Lui ſeul a de l'eſprit comme quarante en corps.
Cedernier vers eſt curieux par le ridicule
de cette chûte amphibologique qui le
termine. Des vers , jetés par ligne exacte
ment pareille , font un foléciſme intolé.
rable. Le bon ſens & la Grammaire de.
mandaient le pluriel par lignes. Mais il
eſt juſte qu'un écolier qui veut apprendre
à M. de Voltaire l'art d'écrire ,lui donne
des leçons en vers pleins de foléciſmes
&d'inepties.
Voltaire en ſoit loué : chacun ſait au Parnaſſe
Que Malherbe eſt un fot &Quinaut un Horace..
1
)
M. de Voltaire n'a jamais dit un mot
128 MERCURE DE FRANCE.
de tout cela. Ce font-là des menſonges
ſans eſprit.
Ce chantre gazettier, pindare des déſerts ,
La Harpe , enfant gâté de nos Penfeurs fublimes ,
Quelquefois dans Rouſſeau trouve de belles rimes.
Je ne ſuis pas plus gazetier que je ne ſuis
Pindare. J'ai dit en propres termes que
Roufſſeau était un grand Poëte. Mais
j'avoue que je ne fais ce que c'eſt que le
Pindare des déferts. Je n'entends point la
fineſſe de cette expreffion ; & je ne peux
pas m'en tenir offenfé .
Je le répete : pluſieurs morceaux de
cette piece prouvent du talent ; mais ce
talent , bien loin de s'accroître , ne peut
que ſe corrompre & ſe perdre abſolument,
fi M. Gilbert ne s'applique qu'à tourner
en vers des injures fans eſprit contre des
Ecrivains qu'il ferait mieux d'étudier ; &
à rimer des déclamations triviales en mefures
lyriques . Qu'il nourriſſe ſa raiſon
& fon âme de meilleurs alimens ; qu'il
eſſaye quelque ouvrage qui puiſſe prouver
qu'il a des droits à la gloire. Cela vaudra
mieux que d'attaquer avec des armes impuiſſantes
celle deshommes de génie , que
l'on reſpecte toujours , lorſqu'on est fait
pour leur reſſembler.
ANOCTOBRE
II. Vol. 1775. 129
:
ΑΝΝΟNCES.
TABLETTE des Sciences & des Arts ,
contenant les observations astronomiques
les plus récentes , les annales de la phyſiquc
, de l'histoire naturelle & des arts , pluſieurs
nouveaux Mémoires relatifs auxfcien-
› ces , les peintures , Sculptures , gravures ,
&c. la mosaïque , la chimie , la muſi
que, la danſe , avec un eſſai de critique
& un choix de variétés amuſantes , utiles
& morales ; in - 8°. Prix 6 liv. br.
1775. A Paris , chez Coſtard , Libr. rue
St. Jean de-Beauvais,
Usage du The ordonné par le Médecin
de la Montagne , Michel Schoupach
deLangnau en Suiſſe ; précédé de la def
cription phyſique de cet arbriſſeau &de
fon uſage en Chine: in- 80. br. 15 fols.
A Langnau ; & ſe trouve à Paris , chez
Lacombe , Lib. rue Chriſtine.
Le Géographe Manuel , contenant la
deſcription de tous les Pays du monde ,
leurs qualités, leur climat , le caractere
I
130 MERCURE DE FRANCE.
de leurs habitans , leurs villes capitales ,
avec leurs diſtances de Paris & les routes
qui y menent , tant par terre que par
mer ; les changes & les monnoies des
principales Places de l'Europe , en correfpondance
avec Paris; la maniere de tenir
les écritures de chaque Nation ; la
réduction de toutes les eſpeces au pied
courant de France , de la livre & des
poids des différens Pays à ceux deParis ;
les différentes meſures , &c. Par M.
l'Abbé Expilly , des Académies des Sciences
& Belles Lettres de Pruſſe , de
Suede , de Dijon , &c. Nouv. édit.
avec des cartes géographiques ; in- 12.
50 fols rel. A Paris , chez le Jay , Librai
re , rue Saint Jacques.
Elémens de Fortification , contenant la
conſtruction raiſonnée des ouvrages de
la fortification , les ſyſtêmes des Ingé.
nieurs les plus célebres , la fortification
irréguliere , le tracé des redoutes , forts
de campagne , &c. avec un plan des
principales inſtructions pour former les
jeunes Officiers dans la ſcience militaire.
Par M. le Blond , Maître de Mathématiques
des Enfans de France , des Pages
de la grande Ecurie du Roi , Cenfeur
OCTOBRE II. Vol. 1775. 131
Royal ,&c. Septieme édition , augmentée
↑ d'un discours ſur l'utilité des places fortes,
de nouvelles notes & d'obſervations
particulieres fur différens objets de la
fortification ; vol. in-8°. A Paris , chez
Charles Antoine Jombert pere , Lib. du
Roi pour l'Artillerie & le Génie , rue
› Dauphine , à l'Image Notre - Dame ,
>
1775-
Encyclopédie Elémentaire , ou Rudiment
des Sciences & des Arts ; Ouvrage dans
lequel on ſe propoſe de réunir toutes
› les connoiſſances qui peuvent ſervir à
l'éducation d'un jeune homme. Par J.
M. C. de l'Académie des Sciences , Arts
&Belles- Lettres de Dijon ; 3 vol. in-12.
br. 7 liv. 10 f. A Autun , chez P. P. Dejuſſieu
, Imprimeur de Monſeigneur l'Evêque
; & ſe trouve à Paris , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine.
LETTRE A M. D. L. С.
Vous ſavez , Monfieur , & le public
a pu voir que depuis que j'envoye à votre
Journal quelques morceaux de littérature
12
132 MERCURE DE FRANCE.
& de critique , il ne m'eſt jamais arrivé
de prendre la plume pour défendre mes
Ouvrages. Un peu différent fur ce point
de la plupart de mes confreres , dont la
tendre paternité jette les hauts écris dès
qu'on touche à leurs enfans , j'abandonne
aſſez volontiers les miens à leur deſtinée
orageuſe. Je leur laiſſe le ſoin de ſe produire&
de fe defendre dans le monde ;
ils ont beſoin d'être d'un tempérament
robuſte , car leur éducation eft communément
dure & pénible.
C'eſt ſans doute un bel établiſſement
que celui des prix de l'Académie ; ils
font faits pour exciter l'émulation & encourager
le talent par des récompenfes.
Ils ont pu même , depuis un certain nom.
bre d'années , contribuer au maintien du
goût; on les a vus alors diſputés & obtenus
par des Ecrivains du premier ordre ,
Les Ouvrages couronnés ont été fou.
vent , depuis cette époque , ( ſi vous en
exceptez les miens) des modeles en leur
genre , applaudis de l'Europe entiere , &
dont notre langue s'honorera toujours.
Alors l'Académie , à qui le mérite des
concurrens laiſſait la liberté d'être ſévere ,
a pu rejetter conſtamment tout ce qui
n'était pas conforme au bon goût. L'abus
OCTOBRE II. Vol. 1775. 133
des mots & des figures , l'incorrection ,
la déclamation , l'enflure , le jargon précieux
& maniéré , le faux eſprit , tout ce
qu'on trouve le moyen de faire paſſer
dans la ſociété & louer dans les Journaux
, n'a pu approcher de l'Académie.
De-là , pour le dire en paſſant , ce déchaînement
ſi ridicule & fi indécent de tant
de plats Ecrivains contre un Corps refpectable
à tant d'égards , qui ne pouvait
ni goûter leurs vers , ni soupçonner leur
exiſtence , & qu'heureuſement leurs Ouvrages
vengaient de leurs injures. Si
ces petits Satiriques avaient eu un peu
debon ſens , ils auraient fait une réflexion
bien ſimple & bien frappante ; c'eſt qu'un
homme qui aurait en effet mérité le prix
&qui aurait eſſuyé une injustice , ne ſe
vengerait de ſes Juges qu'en imprimant
fon Ouvrage, d'autant plus für du ſuccès ,
que le public ne demande pas mieux que
de ſubſtituer ſon Jugement à celui du
Tribunal qui a prononcé. C'eſt un ſentiment
naturel qui plaidera toujours en
faveur des concurrens vaincus , & c'eſt
par cette raiſon qu'il faut que le vainqueur
ait doublement mérité ſon triomphe
, pour que la voix publique ( qui
pourtant laiſſera toujours des exceptions)
13
134 MERCURE DE FRANCE.
ſe joigne généralement aux fuffrages de
l'Académie. Si l'on ajoute à cette diſpoſition
les intérêts particuliers & l'eſprit
de parti aujourd'hui fi fort à la mode,
alors il ne reſte de Juge en dernier ref.
fort , que le temps qui heureuſement ne
laiſſe pas attendre beaucoup ſon arrêt ;
parce que ce cercle d'oiſifs que l'on appelle
bonne compagnie ,& qui vit d'opinions
, de préjugés , d'enjouement & de
nouvelles , ne s'intéreſſe pas long-temps
à la même choſe , & ne ſe ſouvient pas
trop aujourd'hui de ce qu'il a dit hier.
Sans doute le plus abſurde de tous les
Ecrivains a droit de dire & d'imprimer
qu'il a plus de talent que tous les Aca.
démiciens enſemble ; &le plus fot particulier
peut prétendre qu'il juge mieux
que l'Académie. Quand il s'agit d'eſprit
& de goût , chacun ſe fait ſa meſure
comme il lui plaît, pour lui & pour les
autres. Il y a d'ailleurs des confolations
certaines . On peut toujours compter ſur
tel ou tel faiſeur de feuilles qui a pris
fon parti ſur l'Auteur couronné , & qui
ſoutiendra à jamais que ſon Ouvrage ,
non-feulement n'eſt pas le meilleur , mais
même eſt le plus mauvais de tous ceux
qu'on a imprimés dans le concours , &
OCTOBRE. II. Vol . 1775. 135
même encore de tous ceux qu'on a envoyés.
Ces ſortes de gens ont raiſon. II
ne faut rien faire à demi , & il y a toujours
quelqu'un qui ſe laiſſe perfuader.
Heureuſement je ne lis jamais ces brochures
inſtructives ; mais je lis quelquefois
les feuilles de M. Linguet , parce que
j'y prends une idée des gazettes que je
ne lis pas ailleurs. Il m'arrive rarement
de jeter les yeux fur l'article des livres
nouveaux. Le Journaliſte y paraît ſi peu
inſtruit des objets qu'il traite ; cet homme
qui a tant écrit , paraît fi étranger à
la littérature ; on y voit tant d'ignorance
de la langue & de l'antiquité , & des
beaux arts , tant de bévues d'écolier ,
tant de mépriſes honteuſes , & parmi
tant de ridicules , l'égoïſme , qui l'eſt
plus que tout le reſte , eſt porté à un
excès ſi dégoûtant : qu'à moins de vouloir
toujours entendre M. Linguet parler
de M. Linguet , il n'eſt pas poffible
de foutenir la lecture de ces Feuilles
prétendues littéraires , où l'on apprend
que effe videatur * eſt la fin d'un vers
* On fait en quatrieme qu'un vers hexametre finit par
un dactyle & un ſpondée. M. Linguet , toujours fort fur
Pérudition , trouve un dactyle & un ſpondée dans trois bre-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
hexametre ; que les vers d'Horace * font
de la proſe de Tacite , & d'autres nouveautés
auffi curieuſes. Cependant l'article
des prix de l'Académie a attiré ma
curioſité. Je ne m'attendais pas à des
louanges , il faut être juſte. On n'eſt pas
loué par les gens dont on s'eſt mocqué.
Je me ſouvenais qu'autrefois , & longtemps
avant M. l'Abbé M. ** , j'avais
fait rire le Public des métaphores de M.
Linguet qui ne le fit pas rire des épigrammes
hebdomadaires dont il arma contre
moi ſa plume étincelante. Ces épigrammes
étaient fi plates , que M. Linguet luimême
, qui les avait lancées du fond de
i
yes & deux longues , & prétend qu'on reprochoit à Cicéron
de terminer ses phrases comme on termine un vers alexandrin
: on fent que M. Linguet est le ſeul qui ait pu faire
à Cicéron un reproche ſi ſavant.
* Nam vitiis nemo fine nafcitur. Optimus ille eft
Qui minimis urgetur.
Ces vers &Horace fi connus , font cités comme de la profe
de Tacite dans une lettre adreffée à M. Linguet , que du
moins il a dû lire , s'il ne ſe l'est pas adreſsée lui-même ,
comme c'est affez ſa coutume. Il est bien étrange que le
Thythme du vers latin ne l'ait pas du moins averti de fa
méprise : il faut qu'il ait l'oreille bien heureusement erga
mifée.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 137
la Province dans les premiers accès de
> ſon reſſentiment , les défavoua en arrivant
à Paris , quand il vit qu'elles avaient
paru généralement ſi groſſieres à la fois
& fi infipides , que de tous ceux qui les
avaient lues , il n'y avait que moi qui
dnt les lui pardonner. Il prit le parti de
- les attribuer à un petit frere qu'il avait
& qui étaitfort vif. Ce petit frere qui était
fort vif, était le même , diſait - il , qui
- avait fait auprès del'Académie , en faveur
de M. Linguet , des démarches qui avaient
fort étonné. M. Linguet , plus étonné encore
, avait imprimé contre l'Académie
un libelle atroce qu'il a depuis déſavoué
en partie. D'après ces notions , je ne
comptais pas fur des complimens de la
part de M. Linguet pour l'Académie ,
ni pour moi. Nous étions également
dans ſa diſgrace. Mais ce que j'ai lu m'a
étonné à mon tour , & pouvait en étonner
d'autres .
Que le Journaliſte eût dit que mon
Ouvrage ne méritait pas le prix ; que
ceux des Auteurs qui ont eu l'acceffit ,
valaient beaucoup mieux que le mien :
cela était tout ſimple dans M. Linguet
comme dans M. Fréron ſon maître , &
j'y comptais. Mais voici ce que j'ai lu,
15
138 MERCURE DE FRANCE.
Je ſuis gratifié du prix. Cette infolente
expreffion ( car il faut ſe ſervir du mot
propre) eſt une injure perſonnelle pour
les Juges & pour moi : l'Académie ne
donne point de gratification , & ne m'en
a point donné. Ce terme outrageant de
gratifié eſt emprunté , m'a- t - on dit , de
Pannée littéraire & en eſt digne. Mais
pourſuivons. M. G. ** est rejetté au ſecond
rang avec une distinction plus honorable
que la victoire. S'il y avait quelque choſe
de plus honorable que la victoire , ce
ferait peut-être d'applaudir au vainqueur
qui a mérité ſon triomphe. Mais voyons
quelle eſt cette diſtinction plus honorable
que la victoire. C'eſt que l'Académie déclare
qu'elle a trouvé de fi grandes beautés
dans le discours de M. G. ** , qu'elle a regretté
de n'avoir qu'un prix à donner. Cette
formule n'eſt pas nouvelle. Ellea été miſe
enuſage pluſieurs fois , quand l'Académie
a donné l'acceffit à des Ouvrages qu'elle
jugeait d'un mérite affez grand pour mériter
un prix ; & par cette maniere de
s'énoncer , elle ne croyait pas fans doute
déshonorer le prix qu'elle donnait , &
mettre l'acceffit au-deſſus de laCouronne.
Mais M.Linguetraiſonne tout autrement.
Il argumente de ce mot donner un prix ,
OCTOBRE II . Vol. 1775. 139
comme ſi ce n'était pas l'expreffion propre
& naturelle; il conclud , avec une
mauvaiſe foi qui ſouleve & une abfurdité
qui fait pitié , que les prix de l'Académie
font des dons; qu'il eſt plus flatteur
de la forcer à des regrets que d'être l'objet
de fa libéralité ; qu'elle fait uneforte d'excuje
à M. G** , & lui marque fa douleur
fincere de ne pouvoir concilier sa générosité
avecfa justice. Ainſi , ſuivant le Journalifte
, l'Académie , qui fait des excuses&
qui ſépare ſa générosité de ſa justice , avoue
elle-même ſa corruption , & l'iniquité
volontaire de ſes jugemens. Onn'a peutêtre
jamais pouſſé plus loin l'outrage &
l'impudence. C'eſt à l'Académie à voir ſi
M. Linguet n'a pas un peu trop compté
fur le mépris qu'on aurait pour lui.
Je n'inſiſte pas fur la maniere dont le
Journaliſte rend comptede mon Ouvrage
& de ceux de mes concurrens. Quoique
la partialité fût ce qu'on attendait delui ,
il cût fallu du moins la déguiſer un peu.
Il employe une page à critiquer une phrafe
de quatre lignes; il diſcute enſuite mon
opinion ſur la guerre ancienne & moderne;
& voilà toute l'analyſe qu'il fait
de mon difcours. N'est-ce pas infulter
un Lecteur que de lui préſenter une no
140 MERCURE DE FRANCE .
tice fi tronquée& fi infidele ? Il ſe répand
enfuite en éloges ſur le diſcours de M.
G ** , dont il cite ce qui lui a paru le
plus louable , & dont il ſe garde bien
de faire la plus légere critique. Je ſuis
bien éloigné de lui reprocher ces éloges ;
j'y ſouſcris detout mon coeur ,je n'y mets
aucune reſtriction ;& fi mes rivaux n'ont
pas toujours été fideles au ferment qu'ils
ont fait au Public d'embraffer le vainqueur ,
j'ai toujours été fidele au ferment quej'ai
fait à moi même d'épargner les vaincus.
Mais comment M. Linguet n'a t-il pas
ſenti que pour ſon propre intérêt , pour
ne pas décréditer ſon fuffrage , il fallait
du moins prendre un autre parti que celui
de ne citer mondiſcours que pour blamer ,
&lediſcours de M. G ** quepour louer ?
A quel Lecteur une pareille méthode ne
ſera-t- elle pas ſuſpecte ; Enfin il fallait ,
en ne critiquant qu'une phrafe , ne pas
entaſſer plus de fautes que de lignes. II
fallait ne pas prendre l'aigle de l'Empire
pour une expreſſion de blafon ; parce qu'en
ſtyle oratoire , l'aigle de l'Empire n'eſt
pas plus une expreſſion de blafon que
:l'aigle Romaine : & quel Orateur ne ſe
permettrait pas deperſonnifier l'aigle Romaine
? Il ne fallait pas trouver un Jou
OCTOBRE II Vol. 1775. 141
de mots , une forte d'Enigme pénible , une
ambiguïté fatiguante , dans une phraſe
qu'il futfit de tranſcrire pour répondre à
des reproches ſi peu fondés . L'aigle de
l'Empire , si terrible fous Charles-Quint ,
expiait ses anciens ravages : il avait perdu
la fierté de fon vol , & n'étendait plus fes
atles que pour fuir devant nos étendards. Il
eſt auſſi clair que cette phraſe n'eſt , ni
une Enigme , ni un Feu de mots ; qu'il
l'eſt que M. Linguet n'a aucun principe
de critique. Elle fut très applaudie à la
lecture publique de l'Académie. Ce n'eſt
pas que j'y attache un grand mérite ; au
contraire , de toutes les parties de l'éloquence
, celle qui conſiſte dans les figures
eſt ſans doute la plus aiſée. Il faudrait
bien ſe garder d'accumuler ces fortes
d'ornemens ; il faut en être très-fobre ,
& ne les placer que dans les endroits où
il n'y a rien de mieux à faire , comme
dans une expoſition, dans un récit , partout
enfin où l'Orateur n'eſt pas paſſionné,
Des qu'il l'eſt , il ne doit plus ſe permettre
que ces figures énergiques & rapides
, ces tropes heureux qui mettent
le ſentiment en image. Alors toute Mé
taphore prolongée ſerait un défaut. Si
M. Linguet avait été inſtruit de ce print
142 MERCURE DE FRANCE.
cipe , il n'aurait pas continué la même
métaphore quatre pages de ſuite , comme
cela lui eſt arrivé ; & c'eſt lui qui reproche
les figures outrées à l'Auteur de
l'Eloge de Catinat ! An rifum teneatis
amici ? On avait paru jusqu'ici , dit- il ,
reprocher à M. de le Harpe , dans ses compositions
Académiques , un peu de Séchereffe
& de froideur , En effet , rien n'eſt
ſi froid , fi fec , comme l'on fait , que
l'Eloge de Fénélon , que celuide Racine ,
que celui de la Fontaine , que M. Linguet
lui même (je ne fais pourquoi) a tant
loué , lorſqu'il parut , qu'il a dû être
brouillé pour plus de fix mois avec ſon
maître M. Fréron. C'eſt apparemment
pour ſe réconcilier avec lui qu'il a dit
tant de mal de l'Eloge de Catinat .
Après avoir vu dequel ton M. Linguet
me donne des leçons deſtyle , il faut voir
comment il en donne des modeles . Je
ne fortirai point des bornes de la feuille
où il me cenfure. J'ouvre au haſard. Je
veux voir fi cet homme fait au moins
exprimer en Français ce qu'il veut dire.
Le Lecteur en va juger. Au ſecond alinéade
ſa feuille , à l'article de Danemarck
, on lit : La nature ſe révolte avec
raifon contre un commerce qui a les homOCTOBRE
II. Vol. 1775. 143
mes pour objet. Il paraît d'abord impofſible
de deviner le fens de cette phrafe.
On voit par ce qui fuit qu'il s'agit de la
traite des Négres. Le Gazetier ne s'eſt
pas apperçu qu'il n'y a point de commerce
qui n'ait les hommes pour objet ,
c'eſt à-dire , leur utilité, leur intérêt ;&
qu'ainſi ſa phraſe n'a pas de fens.
Quelques pages après , vous trouvez
un jeune homme de feize ans qui avoit empoisonné
fon pere , Ja mere , fon Précepteur,
presque tousses parens ; & fut trahi par la
Suite d'un repas où il avait empoisonné vingt
huit perfonnes à la fois, Trahi par la fuite
d'un repas ? Une pareille phrafe eftelle
intelligible?
Page 105. Le lendemain , Dimanche,
elle (Madame la Princeſſe de Piémont)
fut à la Comédie avec toute ſa Cour. Le
Gazetier ignore que le mot fut eſt un
barbariſme dans ce ſens , & qu'il faut
dire alla. Je fus , pour dire j'allai , n'eſt
toléré que dans la conversation , & ne
s'écrit jamais même dans une Gazette.
Page 109. Ce Drame lyrique , déjà
connu ( Adele de Ponthieu) ne fera pas
exposé aux viciffitudes d'une premiere naisfance.
Les viciſſitudes d'une premiere naif
144 MERCURE DE FRANCE.
Sance ! Une premiere naiſſance ! Quel ga
limathias ! bon Dieu !
Page 118. L'Auteur excuſe la forte de
chaleur avec laquelle il ſe livre à ſes
ſouhaits pour le rétabliſſement des moeurs.
Il prévoit qu'elle pourra lui nuire dans le
combat dont le sujet le lui a inspiré. Que
le Lecteur ſe demande à lui-même s'il
eſt poſſible d'expliquer la conſtruction de
cettephrafe. :
Page 121. Cette morale , auſſi chaude
qu'honnêre , ſied bien ,&c. Une morale
chaude !
"
ود
En parcourant les feuilles précédentes ,
vous trouvez un ſtyle plus mauvais encore
s'il eſt poſſible. On a donné la
„ ſemaine derniere les Arſacides , Tra-
„ gédie en fix actes. Cette augmentation
de parties n'a point influé ſur le nombre
de ſes repréſentations ; elle n'en a eu
„ que deux : & comme nous avons eu le
malheur de les manquer , il nous eſt
„ impoſſible d'en rendre compte. Nous
„nous bornerons ſeulement à obſerver
que cette dérogeance à la quotité commune
des diviſions dramatiques , &c . "
Ce jargon arithmétique , ce ſtyle qui
ſemble copié de la minute d'un procureur
, eft- il tolérable dans un homme de
lettres
"
OCTOBRE II. Vol. 1775. 145
lettres ? Et ce ſont- là les hommes qui
oſent donner des leçons à ceux dont ils
ne ſeroient pas dignes d'en recevoir !
A tant d'obſervations d'une évidence
qui ne permet pas de replique , que répondra
M. Linguet , qui répond à tout?
Ce qu'il a toujours répondu: des menſonges&
des injures.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DE LA HARPE.
A
P. S. Je reçois dans le moment la
Feuille ſuivante de M. Linguet , où il
rend compte de mes vers à - peu - près
comme il a rendu compte de ma proſe.
Je le répette encore ; je ne prétends point
défendre monOuvrage:je ne veux point
- prouver que mes vers font bons , mais
que les remarques de M. Linguet (puifque
j'ai commencé à parler de lui) font
fort mauvaiſes. Ses remarques tombent
fur quatre ou cinq vers. Il ſeroit aſſez
indifférent qu'elles fuſſent fondées: car
quelle eſt la piece de deux cents vers fur
laquelle on ne puiſſe pas faire un plus
grand nombre de bonnes obſervations
plus ou moins importantes ? Mais M.
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Linguet n'eſt pas heureux dans le choix,
& ilm'eſt facile de démontrer qu'il réu
nit dans ſa critique ce qu'il a toujours eu
l'art de réunir , la mauvaiſe foi & l'abfurdité.
Il ment où il ſe trompe.
"
ود
יג
Le Poëte en ſes vers
Apeint notre Parnaſſe en peignant les Enfers.
Voilà ce que M. Linguet cite d'abord,
Cela ne me paroît ni honnête à dire
devant une Compagnie qui eſt cenſée
faire une portion conſidérable du Parnaſſe,
ni placé dans la bouche d'un
Ecrivain qui prétend fans doute à y
,, être un jour aggrégé , & qui ne ſe
pique pas probablement d'en être un
„ des Démons. Ce qu'il y a de plus fingu-.
" lier, c'eſt qu'aprés ce début M. de la
Harpe fafſe des arts de ce ſiecle unportrait
qui meneroit à croire que notre
Parnaſſe eſt au contraire l'Elifée. "
وو
Pour faire voir toute la mauvaiſe foi
de ces cenfures , il ſuffit de tranfcrire le
paſſage dont M. Linguet a jugé à propos
de ne citer qu'un vers & demi. Je de
mande pardon au Lecteur de ces détails
fort peu intéreſſans par eux-mêmes : mais
il n'eſt pas inutile de faire connoître le
OCTOBRE II. Vol. 1775. 147
mépriſable métier de cette eſpece de
gens.
Tu fais, lorſqu'autrefois le Héros des Troyens
Allait chercher ſon pere aux champs Elifiens ,
Quels monftres effrayans , réels ou fantaſtiques ,
Du Ténare à ſes yeux occupoient les portiques .
Rappelle ce tableau : le Poëte en ſes vers
A peint notte Parnaſſe en peignant les Enfers .
Malgré tant d'ennemis placés à la barriere ,
Tu franchiras le feuil fans affoupir Cerbere ,&c.
:
Voilà , fi je ne me trompe , des idées
très diſtinctes. Le jeune Poëte à qui je
parle eſt comparé à Enée qui va chercher
fon pere dans l'Elisée. Mais pour y arriver,
il faut paſſer par le Ténare , & le
portique en eſt occupé par des monstres.
Avecdu courage on franchit lefeuil ſans
daigner même affoupir Cerbere. Les mots
de portique , de feuil , de barriere , déſignent-
ils affez clairement que la comparaiſon
du Ténare &du Parnaſſe ne porte
que fur l'entrée de l'un & de l'autre ? Et
qui doute que les arenes du Parnaſſe ne
foient gardées par des monftrës , & ne
refſemblent en ce fens au veſtibule de
l'Enfer ? L'homme du vrai talent qui
rencontre ces monstres ſur ſon paſſage ,
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
leur marche ſur le corps , ſans même
s'appercevoir s'ils lui mordent les talons.
L'homme médiocre & vil mange avec
eux dans la même auge , & aboie comme
eux aux paſſans. Les Politiques timides
leur jettent de quoi manger. Les plus
adroits & les plus heureux leur échappent
, en ſe gardant de les irriter.
M. Linguet , qui aime les figures ,
entendra bien le ſens de celles ci. Peut-il
ignorer , ce que les Etrangers favent &
impriment , qu'il y a en France deux Littératures
bien ſéparées , très diftinguées
l'une de l'autre dans l'opinion publique ,
&qui n'auront jamais riende commun?
Il n'eſt donc point du tout fingulier , il
eſt même très honnête& très placé qu'a
près avoir parlé de cette portion du bas
Parnaſſe , qui reſſemble à la populace
du Ténare , on peigne le ſanctuaire des
Muſes qui reſſemble à l'Eliſée. Toutes |
ces idées, toutes ces images font parfaitement
juſtes ; & en vérité j'oſerai dire
ſans trop d'amour-propre , qu'il me paroît
un peu fingulier de recevoir de M. Linguet
des leçons de juſteſſe. Voyons ſi ce
ſavant Maître réuffit mieux à m'en donner
de la propriété des termes.
Mérite cafin qu'un jour , honorant tes fuccès ,
OCTOBRE II. Vol. 1775. 149
Te donnant pour leçons leurs exemples à ſuivre ,
Nivernois & Beauveau t'enſeignent l'art de vivre.
Cet art de vivre que M. Linguet ne
peut pas comprendre , & qu'il explique
de quatre manieres , plus abſurdes les
unes que les autres , me vaut une page
d'obſervations en forme fyllogiſtique ;
& voici comme M. Linguet poſe docte.
ment ſes prémiſſes. ,, Le premier mérite
"
"
21
de quiconque aſpire au nom d'Auteur ,
,, ce qui caracteriſe le bon Ecrivain , c'eſt
„ premierement de dire ce qu'il faut ,
& fecondement de le dire comme il
faut." Voila ce que M. Linguet appelle
une réflexion importante qu'il hafarde pour
le progrès des arts ,& dont il me conftitue
leJuge. Puiſqu'il me conſtitue Juge , je
commence par le raſſurer ſur tous les
riſques qu'il a cru pouvoir courir en ha
Sardant cette réflexion importante, ſi profonde
& fi neuve. En vérité il n'a pas
trop hafarde. Seulement le Lecteur , qui
voit M. Linguet s'arranger ſi gravement
pour établir ces grandes vérités , peut ſe
rappeller le Maître de Philofophie enfeignant
à M. Jourdain qu'il faut ouvrir la
bouche pour parler. Pour moi quand
j'entends M. Linguet parler de Littéra
K3
5o MERCURE DE FRANCE.
ture,je crois toujours entendre Sganarelle
parler de Médecine Revenons à l'art de
vivre. M. Linguet n'a jamais qu'une maniere
de rendre ſes Adverſairés ridicules ,
c'eſt de leur prêter ſes penſées. Ainſi pour
faire blâmer l'aigle qui étend ſes aîles ,
il y ſubſtituoit un lion qui remue les patjes
, & c'étoit , diſoit- il, la même chose.
C'eſt avec cette puiſſante logique qu'il
prouve que l'art de vivre préſente quatre
fens & n'en présente aucun. ,, Eft- ce , dit-
,, il , l'art de vivre long-temps ? celui de
,, vivre voluptueuſement ?de vivre avec
ود éclat ?de bien employer le temps ?"...
Il conclud avec la même gravité : ,, Donc
„ M. de la Harpe a négligé fon expres.
ود fion. Il a oublié , ou il ignore que le
,, ſoin de n'employer jamais,que le ter
, me propre , eſt , encore une fois , la
,, premiere , on pourroit preſque dire la
, ſeule qualité d'un bon Ecrivain."
A ce ton de Prédicateur , je réponds
par deux vers de Deſpréaux , dont perfonne
n'a jamais demandé le ſens :
C'eſt peu d'être agréable & charmant dans un livre ,
Il faut ſavoir encore & converſer & vivre.
Je conclus , à mon tour , de la critique
deM. Linguet , qu'il ne fait encore ce
OCTOBRE II. Vol. 1775.
que c'eſt que l'art de vivre. Mais d'ailleurs
je ſuis édifié de ſon zele pour le
mot propre ; jamais zele ne fut plus défintéreſſfé.
vom
M. Linguet ne veut pas qu'on dife,
même en poësie, tu le peux , j'y confens ,
comme ondit, tu le peux , je l'avoue. Je
ne me fens pas la force de répondre à
cette remarque...
M. Linguet ne veut pas que l'on place
dans le creux d'un vallon des roſeaux bat
tus par l'aqui'on. Car , dit il , le creux
d'un vallon est un asyle contre les vents;
& s'il est commode ici à la pareſſe du
Rimeur , il est ridicule aux yeux de la
raiſon. Je trouve tout ſimple qu'on mette
en injures la force qu'on n'a pas en rai
fonnement ; je ne fais ce que font là les
yeux de ta raison. Mais la raison de M.
Linguet nous apprend que , lesproſeaux
, ne font jamais battus par le vent; car
ils ne font pas communément fur les
و montagnes, & le vent ne ſouffle ja
mais dans les vallons , pas même affez
pour agiter un roſeau." Telle eſt la
raifon de M. Linguet , qui n'eſt point
du tout ridicale .
1
Par la voix des flatteurs nonchalamment burch bat
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
Eſt- ce que des voix bercent ? dit M. Linguet
, qui a oublié que ſa nourrice chantait
en le berçant. Il ne pouſſe pasplus
loin ſes obfervations , mais il aſſure que
mes vers fourmillent d'exemples de cette
négligence. On fait que cette formule
dans les Journaliſtes qui font leur métier
comme M. Linguet fait le ſien , eſt
précisément comme l'&c. de ceux qui
ont tranſcrit tous leurs titres: mais je
prends cette formule dans un ſens rigoureux
,& je conſens de tout mon coeur
que mes vers fourmillent d'exemples d'une
négligence pareille à celle dont M. Linguet
m'a convaincu.
Je finis par demander de nouvelles excufes
aux Lecteurs inſtruits , de les avoir
entretenus de pareilles miſeres. Je ſens
combien eſt ennuyeux l'efpece d'égoïſme
avec lequel on eſt obligé de dire , ma
prafe, mes vers , comme ſi cette profe &
ces vers étoient quelque chofe. Mais j'eſ
pere que ces Lecteurs me rendront auſſi
cettejuftice , que ſi je ſuis un desAuteurs
qui en fait le plus mal,je ſuis un de ceux
qui en parlent le moins , avec toutes les
facilités poſſibles d'en parler beaucoup
Je les ſupplie de croire qu'il n'étoit pas
hors de propos de faire voir au Public
OCTOBRE II . Vol. 1775. 153
quelle idée il doit avoir d'un homme
qui oſant lui dicter des jugemens trois
fois par mois , le trompe, ou ſe trompe
lui même; fur tout tronque des patlages
pour les obſcurcir ; n'entend pas , ou feint
de ne pas entendre ce qui eft clair ; ne
fait pas une ſeule remarque où il n'ait
tort de pluſieurs manieres ; & n'écrit pas
enfrançois endiſſertant ſur l'artd'écrire.
ACADÉMIE.
DIJON.

Séance publique de l'Académie des Sciences,
Arts & Belles - Lettres de Dijon , tenue
le 18 Mai 1775 & à laquelle a préſidé
S. A. S. Monseigneur le Prince de
Conde.
a 50
:
M. MARET , Secrétaire perpétuel , a
ouvert la féance. C'étoit la premiere fois
que S. A. S. Mgr. le Prince de Condé
préſidoit l'Académie dans le nouvel Hôtel
de cette Compagnie. La Salle où ſe
tenoit la ſéance, conſtruite fur les def
K 5
#54 MERCURE DE FRANCE.
finsdu Cavalier Bernin, eſt décorée des
buttes des grand hommes que la Bourgogne
a produits. UnBienfaiteur anony
me venoit d'y faire placer un grand bas
relief, embléme de la protection dont
Mgr. le Prince de Condé honore l'Académie.
A
M. Maret a ſaiſi tout ce que ces circonſtances
offroient de favorable à l'ex
preſſion des ſentimens dont l'Académie
eſt pénétrée Ici , a-t-il dit,en adreſſant
„ la parole à S. A. S. , ici , Monſeigneur ,
„ tout fait naître le defir de l'eſtime pu-
„blique, & tout concourt à nous éclai
rer ſur les moyens de l'obtenir. "
Unedeſcription des monumens élevés
dans la Salle où il parloit , a ſuivi cette
exclamation ; des réflexions ſur l'imprefſion
que doit faire la vue de ces monumens,
amenent celle - ci :
১.
„Mais ſi leur aſpect ſeul penetre l'ame
,de ce ſaiſiſſement reſpectueux qui inf-
> pire l'amour du devoir & qui élevant
l'homme au deſſus de lui-même ,
lui donne ce courage néceſſaire pour
furmonter les obſtacles dont la carriere
, des lettres , des ſciences & des arts eft
remplie , quels effets ne doit pas produire
la préſence de Votre Alteſſe Sé,
réniſſime!
OCTOBRE II. Vol. 1775. 155
1
Ce n'eſt plus un emblême de notre
bonheur qui frappe nos ſens & enflam.
me nos coeurs , c'eſt Condé lui même ,
qui , non contentde porter nos voeux
au pied du Trône , & de favorifer nos
projets par une protection toujours
active , toujours efficace , ne dédaigne
pas de s'aſſeoir parmi nous , & faifit
avec bonté toutes les occaſions qui ſe
préfentent de nous donnercette preuve
ſignalée de fon eſtime "
M. Maret a rappelé enfuite en peu de
mots les preuves multipliées que S. A. S.
- Mgr. le Prince de Condé a données de
fon zele pour le progrès des belles -lettres ,
des ſciences & des arts ; & après l'avoir
montré fécondant par fon regard& par
- les prix qu'il a diſtribués , le germe des
talens que l'enſeignement a commencé
de développer dans les Eleves de l'Ecole
du Duffin , formé par la Province ſous
la protection de S. A. S. , il s'eſt écrié:
Mais vous allez , j'oſe le dite , faire
plus en ce jour pour l'avantage de la
ſociété. L'art de bien dire , l'art de
préſenter avec intéret des vérités utiles
de parer la raiſon des grâces ſéduifan,
tes qui la rendent aimable , d'armer
156 MERCURE DE FRANCE.
,, ſes mains des traits d'une éloquence
,, victorieuſe , d'éclairer l'homme ſur ſes
,, devoirs , ſur ſes véritables intérets , de
ور
ود
lui tracer la route du bonheur ; cet art
enfin d'attirer tous les coeurs par les
doux épanchemens , cet art dont Vo-,
,, tre Alteſſe Séreniffime....
"
ود
وا
ود
ود Où m'emporte le ſouvenir d'un
,, moment qui a livré tous les Ordres
de cette Province à l'enthouſiaſme de
, l'amour & de la reconnoiſſance * ? II
ne m'eſt permis que d'admirer en
filence : mais je puis , mais je dois
,, dire , Monseigneur , qu'en couronnant
de votre auguſte main l'homme de lettres
qui a donné la ſolution la plus
ſatisfaiſante de la queſtion propoſée
, pour le ſujet du prix de cette année,
Votre Alteſſe Séréniſſime va contribuer
,, d'une maniere efficace au progrès de
,, l'éloquence , de cet art qui a immor-
;, taliſé les Démosthene , les Ciceron ,
ود
"
"
ود
"
ود
les Boſſuet. Elle va exciter l'émulation
des Orateurs par la diſtinction la plus
T
•Mgr. le Prince de Condé a pranoncé, lors de l'ouvertu
re des Etats de la Province , un Discours d'une eloquence
infinuante & majestueuse , &dont le mérite fut encore augmentépar
la nobleſſe & les graces du débit le plusflatteur.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 157
| glorieuse& la plus capable d'échauffer
le génie."
Après cette eſpece d'exorde , M. Maret
a proclamé le Jugement porté par
l'Académie ſur les diſcours qui ont été
envoyés au concours.
Le ſujet du prix étoit de déterminer
„ quels sont les avantages que les moeurs
ontretirés des excercices&desjeuxpublics
chez les différens Peuples&dans ود
" les différens temps où ils ont été en
,, uſage. L'Académie avoit deſiré que
,, ceux qui aſpireroient au prix , conſidé-
, raſſent les exercices & les jeux publics
"
"
du côté moral & politique , & fiſſent
ſentir juſqu'à quel point on doit re-
, gretter de les avoir abandonnés."
M. Maret a avoué que le ſujet du
prix , envisagé ſous ce point de vue ,
n'étoit pasmoins immenſe qu'important ;
mais il a fait obſerver que l'Académie ,
pour donner du temps aux Auteurs, avoit
propoſé ceprix trois ansavant leconcours,
Cette précaution , a - t - il ajouté , n'a
pas produit tout l'effet que cette compagnie
s'en promettoit ; & l'on a vu , dans
la plupart des Mémoires envoyés pour
concourir ,que peu de perſonnes avoient
pénétré le véritable ſens de la queſtion.
$58 MERCURE DE FRANCE.
: ,, Des fecherches laborieuſes ,une vaſte
,, érudition , font reſſembler un de ces
Mémoires à un amas de matériaux précieux
qui attendent la main d'unArchi-
„tecte habile. "
Le mauvais choix des ſources hiſtoques
dans lesquelles a puiſé l'Auteur d'un
autrede cesOuvrages , lui a enlevé l'avantage
que lui aſſuroient des expreffions
heureuſes & de bonnes vues.
Un ſeul Auteur enfin , ſaiſiſſant , avec
Intelligence , le but moral du problême
propoſé, à peint , avec énergie , les avanrages
des Jeux & des exercices publics
adoptés par les vues philofophiques des
anciens , & proſcrits par les fauſſes vues
des modernes ; a rendu ſenſibles les incon.
véniens , les dangers même des délaſſemens
que la mode commande , que notre
foibleſſe ſemble autorifer ; & par undif
coursd'une éloquenceperfuafive , a mérité
la couronne qui va lui être décernée.
Cet Auteur eſt M. l'Abbé Laferre ,
ci devant Prêtre de l'Oratoire , Membre
de l'Académie de Lyon ,& Aſſocié non
réſident de celle qui lui adjuge aujour
d'hui la palme.
C'eſt la premiere fois que l'Academie
deDijon a eu la fatisfaction de couronner
OCTOBRE IL. Vol. 1775. 159
un deſes Affociés non-réſidens. Cet évé
nement l'a d'autant plus flattée , qu'il
juſtifie le réglement qui lui eſt commun
avec pluſieurs autres ſociétés littéraires ,
& par lequel , pour ne pas écarter de
l'arene des athletes capables d'y deſcen.
dre avec avantage , elle n'exclut du concours
que ceux de ces Membres , qui ,
entrant à ſes ſéances , font Juges des
efforts des concurrens.
M. Laferre , flatté de recevoir le prix
des mains de S. A. S. , s'étoit empreffe
de quitter Lyon pour venir jouir de ſa
gloire.
Monſeigneur le Prince de Condé lui
a remis la médaille avec une affabilité
qui ajoutoit encore de la valeur au prix
qu'ilvouloitbien diftribuer ; &M. l'Abbé
Laferre, après l'avoir reçue , a témoigné
fa reconnoiſſance à S. A. S. par les vers
ſuivans.
Le laurier s'embellit par la main qui le donne;
Sous les traits de Condé quand Pallas me couron
1
ne?
Dois je envier le fort des Athletes fameux
Dont je viens de tracer les exploits & les jeux
Les éloges , les dons , les plus brillans hommages
Aleur noble triomphe offroient un prix bien doux 1
160 MERCURE DE FRANCE.
رگ
Il eſt plus doux encor d'obtenir des ſuffrages
Sous les yeux d'un Héros qui les réunit tous.
La diſtribution du prix a été ſuiviepar
la lecture que M. Maret a faite d'un extrait
du diſcours couronné.
Un coup-d'oeil jeté rapidement ſur les
honneurs rendus par toutes les Nations
anciennes aux hommes qui ſe diſtinguoient
dans les jeux d'exercices , fert de
début à l'Orateur , qui , frappé de l'unanimité
des fuffrages accordés à ces jeux ,
s'écrie:
Pourquoi ce concert unanime d'encouragemens
? queſtion intéreſſante. Endéveloppant
les avantages des jeux d'exercices
,& les inconvéniens des jeux ſédentaires
qui les ont remplacés , nous juſtifierons
la protection qu'ont obtenue les
premiers chez les différens Peuples , &
dans les différens temps .
L'influence des exercices & des jeux
publics ſur la ſanté , les reſſources qu'ils
procurent contre la volupté , contre la
pufillanimité , & les avantages qu'en retirent
les moeurs & la politique , font les
points de vue différens ſous leſquels M.
l'Abbé Laferre préſente les exercices &
les jeux publics.
C'eſt
OCTOBRE II. Vol. 1775. 161
C'eſt en appréciant les jeux ſédentaires
qu'on y a ſubſtitués, en faiſant ſentir
leurs inconvéniens , relativement aux
corps qu'ils énervent , aux âmes qu'ils aviliſſent
, que cet Orateur prouve juſqu'à
› quel point on doit regretter d'avoir renoncé
aux exercices , aux jeux qui faifoient
les amuſemens favoris des anciens.
Son diſcours eft terminé par une récapitulation
de tous les motifs qui doivent
engager à réformer cette partie de nos
uſages , & par une deſcription animée
de quelques uns des jeux qu'on pourroit
-ſubſtituer aujourd'hui à ceux qui tendent
viſiblement à nous corrompre & à nous
affoiblir. La circonſtance pour la réforme
qu'il deſire lui paroît d'autant plus favorable
, que tout ce qu'a fait juſqu'à ce
jour notrejeune Monarque, annonce le
projet de régénérer en quelque forte la
Nation par l'exemple le plus perfuafif,
& par les honneurs accordés à la vertu.
Ce difcours étant actuellement ſous
preſſe, & devant inceſſamment paroître ,
on s'en tiendra à cette notice.
M. le Comte de la Touraille , Gentil.
homme de S. A. S. Monſeigneur le Prince
de Condé , & Colonel de Dragons , qui
avoit été nouvellement reçu Académi
L
162 MERCURE DE FRANCE.
cien , a prononcé ſon difcours de remerciement.
:
Une chaleur de ſentiment peu com.
mune , une préciſion rare dans les idées
& les expreffions , caractériſent ce difcours
, qu'il feroit impoſſible de faire fuf
fifamment connoître parun extrait : mais
il a été imprimé chez le ſieur Frantin .
On y verra que la reconnoiſſance y parle
un langage également noble & éloquent ,
&que la modeftie de l'Auteur ajoute au
mérite de l'Ouvrage.
M. de Morveau , Vice- Chancelier ,à
répondu au diſcours de cet Académicien
en l'absence de M. Bouillet, Chancelier.
M. de la Touraille avoit modeſtement
attribué à l'indulgence de l'Académie ,
le choix qui lui avoit ouvert le portique
académique. Mais , par un précis des
Ouvrages de littérature que cet homme
de-lettres a mis au jour , & qu'il a laiſſés
échapper de fon porte-feuille en manuf
crit , M. de Morveau a établi les droits
que les talens de M. de la Touraille lui
donnoient aux aſſociations académiques ;
& ila juftifié le choix de l'Académie. Ce
diſcours a été imprimé avec celui de M.
de la Touraille .
Ces diſcours finis , M. Durande a lu
OCTOBRE II. Vol. 1775. 163
t
celui qu'il avoit deſtiné pour l'ouverture
du cours de Botanique , dont il a bien
voulu ſe charger.
Exciter à l'étude de la Botanique par
l'exemple des gens diftingués qui ont
cultivé avec ſuccès cette Science , & par
l'importance de cette étude également
› néceſſaire à la perfection de l'art médicinal
,& de la plupart des arts méchaniques
; tel étoit le principal objet de M.
Durande dans ce diſcours : &, après avoir
employé les moyens les plus favorables
pour atteindre le but qu'il s'étoit propoſé
, il a jeté un coup d'oeil ſur les facilités
que le patriotiſme donne à nos Concitoyens
, pour ſe livrer à une étude auſſi
intéreſſante. Il parle à cette occafion d'une
ferre nouvelle , conſtruite par la généroſité
d'un Académicien , qui , ſous le voile
de l'anonyme , ſe refuſe à l'expreſſion de
la reconnoiſſance de l'Académie *. Il a
fait publiquement des remerciemens aux
Botaniſtes qui ont bien voulu enrichir le
:
* L'Académie est parvenue à percer ce mystere ; elle a fis
que M. le Président de Ruffey est le bienfaiteur délicat auquel
eellllee devoit cette ferre, & lui en a fait faire des remerciemens
par une députation.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
jardin ; a cité ceux d'entr'eux , dont les
connoiſſances font honneur à la Province
* ; a annoncé le Catalogue des
plantes de Bourgogne , dont il a déjà
compoſé une grande partie , & a décrit
un tableau dans le goût de celui de M.
Teſtibaudois , mais qui en différe , nonſeulement
par des détails eſſentiels , mais
encore par le plan général. Ce tableau
qu'il a mis ſous les yeux de S. A. S. &
qui a été deſſiné par M. Picardet le fils
préſente la méthode de Tournefort , à
laquelle on a adopté les genres de M.
Linné. L'Auteur s'eſt permis de faire
quelques changemens à cette méthode :
il a rangé les arbres avec les herbes , en
les déſignant par la couleur de la lettre
initiale de leurs noms. La claſſe des
cruciformes ne comprend plus que les
plantes qui lui conviennent , &c. La
peinture a exprimé , non ſeulement le
caractere des claſſes , mais encore celui
des ſections : enfin les claſſes tiennent
immédiatement à celle de la méthode ,
• Le R. P. Vernisey , Dominicain ; M. Guiette , Curé de
Quincey ; M. Dumoulin , Médecin à Clugny; & MM. Buty
& Merat , Apothicaires , le premior à Chalons ,le deuxiems
àAuxerre.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 165
ſans que l'on ſoit obligé de les ſuivre au
moyen d'une ligne que l'oeil perd fouvent
de vue. Sur les côtés de la carte eſt
peinte la méthode de M. Linné décrite
en François ; & l'on voit d'un ſeul coupd'oeil
ſur ce tableau , la forme de la corolle
& celle du fruit , le nombre , la diſpofition
& la ſituation des étamines.
M. de la Touraille a lu une Epître en
vers qu'il avoit adreſſée à S. A. S. Monſeigneur
le Prince de Condé , le ſoir de
la funeſte bataille de Minden , où S. A.S.
s'étoit beaucoup diftinguée.
L'Auteur exprime , dans cette Epître ,
les inquiétudes que le courage du Prince
•de Condé a données à toute l'armée ; il
l'invite à en modérer l'ardeur.
Parmi tant de ſang répandu
Sur la pelouſe mémorable ,
Dans ce déſordre épouvantable
Je t'ai cru pour jamais perdu :
C'eſt-là que la fiere Bellone
Réſervoit de triſtes lauriers
Pour te former une couronne
Teinte du fang de tes Guerriers.
Mais d'un Dieu fier & redoutable
Ceſſe un peu de ſuivre les pas:
Hen' eſt un bien plus aimable
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Qui t'appelle & te tend les bras ;
Que fa flamme douce & féconde
Embraſe ton coeur à fon tour ,
Confoler les malheurs du monde
Eſt l'ouvrage du tendre amour.
Laiſſe la Beauté qui t'engage
Effuyer de ſes doigts chéris,
La pouffiere de ton viſage
Avec les myrthes de Cypris .
Ce fragment doit donner une idée de
cette Epître qui eſt terminée par des
voeux pour le retour de la paix.
M. l'Abbé Laferre a fait lecture enſuite
de deux morceaux de poësie détachés
de fon Poëme ſur l'éloquence : dont
l'un a pour objet , la Poëſie imitative ;
& l'autre , l'influence du coeur ſur les
Ouvrages d'eſprit. L'Auteur ſe propoſe
de livrer inceſſamment le Poëme entier
à l'impreſſion.
M. deMorveau, qui, dans une des ſéances
publiques de l'année derniere , avoit
donné une partie d'un Mémoire fur le
fer & fur la maniere d'en eſſayer les
mines , s'étoit propoſé d'achever la lecture
de ce Mémoire dans celle- ci : mais
le temps ne le lui ayant pas permis , il s'eſt
CA
OCTOBRE II . Vol. 1775. 167
contenté de publier le procédé à ſuivre ,
pour faire en petit , l'eſſai des mines ;
procédé , qui , probablement , eft le même
que celui qu'avoit imaginé M. Bouchu .
Le myſtere que la famille de cet Artiſte
faifoit de ce procédé , & l'importance
dont il eſt de le faire connoître à ceux
qui veulent exploiter différentes mines ,
avoient engagé M. de Morveau à des
tentatives qui lui ont enfin procuré la
découverte que ſon patriotiſme lui faifoitdéfirer.
Voici le procédé qui a réuſſi à cet
Académicien.
Prenez huit parties de verre - blanc
pulvérisé ;
Une demi - partie de borax calciné;
Une demi -partie de poufliere de
charbon;
S
Huit parties de mine de fer grillée
ou non grillée , ſuivant ſa qualité :
Mettez le tout dans un creuſet que
vous couvrirez&que vous placerez dans
un fourneau. Après une heure environ ,
la mine eſt entierement fondue , & l'on
trouve , au fond du creuſet , un culot de
fer pur. On réuffit également au fourneau
à vent , au fourneau à ſoufflet , & même
fur l'aire d'une forge de ferrurier.
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
La ſéance a été terminée par quelques.
unes des expériences de M. Prieſtly fur
l'air, que M. de Morveau a faites dans
l'intention de prouver au public , par le
témoignage des ſens , la réalité des découvertes
de ce célebre Phyſicien Anglois
ſur l'air , la poſſibilité d'analyſer en quelque
forte ce fluide , de le tranſvaſer, de
le combiner , de le précipiter , de le neutraliſer
& de l'enflammer.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations d'Alexis & Daphné,
Paftorale, & Philémon & Baucis ,
Ballet héroïque.
On ſe diſpoſe à donner dans quelque
temps à ce Théatre , la repriſe d'Adele
de Ponthieu , Tragédie lyrique remiſe en
cinq actes ; poëme de M. de S. M. muſique
de MM. de la Borde & le Berton.
:
OCTOBRE II. Vol. 1775. 169
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont été obligés
d'interrompre , à cauſe du ſervice de la
Cour, les repréſentations du Célibataire ,
• Comédie nouvelle de M. Dorat. Ils doivent
la reprendre& la continuer après le
voyage de Fontainebleau.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné,
le Samedi 30 Septembre , la premiere
repréſentation de la Réduction de Paris ,
Drame lyrique , en trois actes , de M. du
Roſoy, muſique de M. Bianchi.
C'eſt une partie de l'hiſtoire de Henri
IV que M. du Roſoy, a miſe en ſcenes ,
en rapprochant les temps & les circonftances
, & ſe ſervant , autant qu'il eſt poffible
, des expreſſions rapportées par les
Ecrivains. Ce genre de Pieces ne peut
être jugé par les regles du Théatre , qui
font toutes violées. Il n'y a ni intrigue ,
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
ni action fuivie ,niunité; mais il a ſeulement
l'intérêt qui naît de la repréſentation
de Henri IV , & de ce qu'on fait dire à ce
Héros , conformément aux faits & aux
dits remarquables que l'hiſtoire à conſervés
. L'Auteur a choiſi le moment où de
fideles Citoyens dui ouvrent , malgré les
Ligueurs , la Porte de Saint Denis , &
lui facilitent l'entrée dans Paris ; il vient
lui même dans la nuit recevoir leurs fermens
d'obéiſſance & de fidelité. On revoit
avec ſenſibilité les ménagemens que
ce Monarque a pour ſes Sujets , armés
contre lui par le fanatiſme ,& par l'ambition
d'une Puiſſance étrangere. L'analyſe
de cette Piece eſt dans quelques
pages de la vie de ce bon Roi , trop
connue pour la tranſerire ici. Lamuſique
de M. Bianchi annonce un habile Compoſiteur
, formé dans les bonnes Ecoles
d'Italie. Son ſtyle eſt pur , riche & favant.
Il développera mieux ſon génie
fur des Pieces moins ingrates à fon art.
Des ſcenes hiftoriques ne font gueres
convenables à la muſique ; aurant vaudroit
que le Muſicien mit l'hiſtoire en
chant , comme le Poëte a entrepris de
la mettre en madrigaux.
Cette Piece eſt parfaitement jouée par
OCTOBRE II . Vol. 1775. 171
M. Clairval , qui rend avec beaucoup de
nobleſſe & de vérité le rôle ſi difficile
à repréſenter de Henri IV. Les autres
rôles font très bien exécutés par Madame
Trial , par Madame Bittioni , par MM.
Narbonne , Nainville , Suin , Michu ,
Meunier , &c. Il ya un beau ſpectacle ,
une quantité de Guerriers & un appareil
militaire qui font impofans .
:
ARTS.
GRAVURES.
I.
"
La Troupe ambulante , eſtampe d'environ
... neuf pouces de haut , fur dix de large ,
gravée par Carl. Guttenberg , d'après
le tableau de J. F. Meyer. Prix , 2 liv.
8 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue
de Tournon , vis -à- vis Hôtel de
Brancas .
A Troupe ambulante eſt compoſée de
finges & de chiens qu'un Saltimbanque
fait danfer au fon du tambourin&à coups
172 MERCURE DE FRANCE.
:
:
de fouet. Un payſage ſertde fond à cette
ſcene burleſque qui a beaucoup de ſpectateurs.
Les travaux de la gravure ſont
finis & ſoignés ; & l'Artiſte les a variés
avec intelligence.
II. :
Les dangers de la mer , d'après le tableau
original de M. Vernet , Peintre du
Roi , gravé avec beaucoup de ſoin &
de talent , par M. Terbaud. Prix , 2
liv. 8 fols ; chez Auguſtin de Saint-
Aubin , Graveur du Roi , rue des Mathurins
, petit Hôtel de Clugny.
Cette eſtampe peut ſervir de pendant
à une autre , d'après le même Peintre ,
qui eſt intitulée Orage impétueux ; & qui
ſe trouve chez Crepy , rue Saint-Jacques.
III.
Portrait de Nicolas de Catinat . Ce
Portrait eſt en médaillon , avec les attributs
de la gloire & des vertus de ce Général
: eſt gravé avec beaucoup de délicateſſe
& de talent, dans le même format
que les autres hommes célebres , puOCTOBRE
11. Vol. 1775. 173
}
bliés par M. Savart, Prix , 3 liv. chez
l'Auteur , rue & près le Petit - Saint-
Antoine , au coin de la rue Percée.
IV.
Portrait en médaillon deM. Antoine Petit ,
Docteur- Régent ,& ancien Profeſſeur
de la Faculté de Médecine en l'Univerſité
de Paris , Membre des Académies
Royales des Sciences de Paris
& de Stockholm , Profeſſeur d'Anatomie
& de Chirurgie au Jardin du
Roi , Inſpecteur des Hôpitaux Militaires
du Royaume ; avec ces vers
compoſés par M. Petit :
De l'honnête & du beau faiſant mon bien ſuprême ,
Aſervir les humains j'ai conſacré mes jours :
Puiſſe le ciel en terminer le cours
Quand je ne pourrai plus vivre que pour moi-même.
Ce Portrait eſt très - reſſemblant , &
( bien gravé d'après le deſſin de M. Pujos ,
par P. Laurent de l'Académie de peinture
de Marseille. On le trouve chez l'Auteur
, rue & porte Saint-Jacques , maiſon
de Madame Augier , Apothicaire.
174 MERCURE, DE FRANCE
1
V.
Les Bons Amis , &c. Le Discours
intéreſſant. Deux petits payſages d'environ
huit pouces de hauteur , & neuf de
largeur , d'après David Teniers , gravés
par Pierre Chenu. Prix , 15 f. chaque
eſtampe. A Paris , chez l'Auteur , rue de
la Harpe , vis - à- vis le Café - de - Condé.
ARCHITECTURE.
M. DUMONT, Profeffeur d'Architecture
, rue des Arcis , maiſon du Commiffaire,
connu par ſes études ſur Saint-
Pierre de Rome , & par des paralleles de
falles de ſpectacles , vient d'ajouter à ſes
Oeuvres , une perspective de l'intérieur
de la nouvelle Eglife de Sainte Genevieve
de Paris , qui s'exécute fur les deffins
& fous la conduite de M. Soufiot ,
Chevalier de Saint- Michel , Architecte
du Roi , & Contrôleur Général de ſes
Bâtimens.
Ses gravures ſe trouvent auſſi chezM.
OCTOBRE II . Wok 1775 178
Joulain , quai de la Mégiſſerie, à la Vil
le- de-Rome.
Le prix de la gravure de Sainte-Genevieve
, imprimée fur la demi - feuille de
Colombié , eſt du prix de 3 liv.
MUSIQUE.
1.
:
NOUVELLE OUVELLE Chaconne, pour un grand
- Ballet de ſpectacle , ou pour un grand
Concert , par M. le Berton , Adminiſtrateur
Général de l'Académie Royale de
Muſique. Prix , 4 liv. 4 f. A Paris , chez
N. de la Chevardiere , rue du Roule ; &
aux adreſſes ordinaires de muſique. A
Lyon , chez M. Caſtaud, près de la Comédie.
A Toulouſe , chez M. Brunet.
II.
LeMélange Muſical. Premier recueil ,
contenant un duo , un trio, une ode ,
une ſcene , des airs , des ariettes , des
romances & des chansons ; avec différentes
fortes d'accompagnemens , tant de
176 MERCURE DE FRANCE.
harpe ou clavecin en ſolo, qu'à grand &
petit orchestre , le tout en partitions ,
contenant 120 planch. in-fol. mis en muſique
par Paul Céfar Gibert. Le prix de
la ſouſcription eſt de 12 liv. pour un
exemplaire broché ; qui ſera délivré le 15
Décembre 1775 , après lequel temps le
prix du Recueil ſera de 15 livres.
On s'adreſſera , pour ſouſcrire , au ſieur
Clément , Cour de l'Orangerie des Tuileries
, à Paris.
Ce Recueil contiendra des morceaux
du caractere le plus gai , juſqu'au genre
le plus pathétique.
C
III.
Prototype , pour ſervir d'addition au Maî
tre de Clavecin ; méthode pour l'accompagnement
, par demandes & par
* réponſes ; avec fix fonates pour le
violon , la flûte ou le pardeſſus de
viole : où les accords font notés ſur la
baſſe , pour guider les commençans ;
ce qui les conduit, en très-peudetemps,
à accompagner à livre ouvert. Plus ,
une méthode facile pour tranſpoſer :
nouvelle édition , augmentée d'ariettes
Italiennes ,& la maniere de les accompagner
; par M. CORRETTE , Chevalier
OCTOBRE II. Vol. 1775. : 177
lier de l'Ordre du Chriſt. Prix , 6 liv.
AAPPaarriiss,, àà Lyon , à Rouen , à Dunkerque
& aux adreſſes ordinaires.
Avec privilege du Roi.
On fait , par expérience , que la ſeule
théorie des accords ne ſuffit pas pour
former un bonAccompagnateur ,& qu'il
faut joindre la pratique à cette théorie.
Pour mériter cette réunion , M. Corrette
a déjà donné , dans un de ſes Ouvrages
intitulé le Maître de Clavecin , des leçons
chantantes , où les accords font notés.
Ce livre a eu tout le ſuccès qu'il pouvoit
en eſpérer ; & c'eſt ce qui l'a encouragé
à y faire une ſuite , où l'on trouve un
formulaire pour ſe ſervir du Maître de
Clavecin , une table de la ſucceſſion des
accords , une de lamécanique des doigts ,
une autre de la tranſpoſition ,& fix fonates
avec un violon où les accords fontnotés ,
pour que les commençans puiſſent les
- étudier ſeuls. C'eſt en effet ce que contient
le Prototype que nous annonçons. Il
ne faut pas douter que ce nouveau fruit
des veilles de M. Corrette ne ſoit accueilli
du Public comme ſes autres productions.
Son nom eſt connu& ſa réputation
bien établie. On le voit , avec
M
178 MERCURE DE FRANCE .
plaiſir, repréſenté dans une gravure placée
à la tête de ſon livre, jouant de l'orgue
, qui eft fon inſtrument cheri: & on
lit , au bas de l'eftampe , ces vers qui caractériſent
bien ſon goût & fes ſuccès :
Sur tous les inftrumens divers
Une feule raiſon me donne la victoire ,
C'eſt que du Dicu puiffant qui regle l'Univers
Tous les jours je chante la gloire.
IV.
Ouverture de la Fauffe- Magie de M.
Grétry , arrangée pour le clavecin ou le
forté-piano , avec accompagnement d'un
violon & violoncelle , ad libitum par M.
Benaut , Maître de Clavecin. Prix , 21.
8 f. A Paris , chez l'Auteur rue Gît - lecoeur
, la deuxieme porte à gauche , en
entrant par lePont- Neuf; & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
V.
Oeuvre XII ; Céphale & Procris , ballet
hércïque , repréſenté pour la premiere
fois par l'Académie Royale de Muſique ,
Je Mardi 2 Mai 1775 , dédié à Monſeigneur
Montmorency , Chevalier de
OCTOBRE II. Vol. 1775. 179
Luxembourg ; par M. Grétry de l'Académie
des Philarmoniques de Boulogne.
Prix , 24 liv. , gravé par J. Dezauche.
A Paris , aux adreſſes ordinaires de muſique.
A Lyon , chez M. Caſtaud , place
de la Comédie.
VI.
Six airs mis en variation , pour le violon
avec accompagnement de baſſe.; par
M. la Motte , premier violon de l'Empereur
. Prix , 3 liv. 12 f. Se vend chez
M. Leduc le Jeune , rue Saint-Thomasdu
Louvre , vis- à- vis l'Hôtel de Lancaſtre.
VII .
Premiere Suite de vingt-quatre menuets ;
majeur & mineur , en trio pour deux
violons & baſſes; par Frang. Bettini , Vénitien.
Prix , 3 liv. 12 f. A Paris , au
bureau d'Abonnement muſical , rue du
Hafard-Richelieu; & aux adreſſes ordinaires.
A Lyon , chez Caſtaud , place
de la Comédie.
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
STUC.
L'AACCAADDEÉMMIE Royale d'Architecture ,
dans ſon certificat du i Août 1774 , a
approuvé des Stucs faits par M. Grifel ,
qui lui ont paru fort agréables , & dont
l'emploi ne peut être que fort utile ,
puiſqu'ils ont les qualités des Stucs renommés
des anciens .
La demenre du ſieur Grifel eſt actuellement
à Paris , rue du Monceau , vis-àvis
le tourniquet Saint-Jean en Greve,
chez M. Canaple , Marchand Tabletier.
Il prévient les perſonnes qui lui manderont
quelque choſe de ſon art , d'affranchir
les ports de lettres ; il ſe fait honneur
de répondre aux demandes qu'on
pourra lui faire.
COURS DE LANGUE ANGLOISE .
LE Sieur Berri , Anglois de Nation ,
auteur d'une excellente Grammaire Angloiſe
, & Profeſſeur de cette langue ,
vient d'ouvrir un cours , dans lequel il
ſe propoſe de faciliter l'étude de la langue
Angloiſe , & fa prononciation , en peu de
leçons. Ce cours durera fix mois , &
ſe tiendra trois fois la ſemaine , depuis
OCTOBRE II. Vol. 1775. 181
ſept heures du matinjuſqu'à neuf. Les
perſonnes qui ne pourront pas aſſiſter aux
leçons du matin pourront les prendre le
foir aux mêmes heures . Il donne auſſi
des leçons en ville , à telle heure qu'on
le defire.
Onpeut ſe faire inſcrire ou l'avertir en
tout temps. Sa demeure est chez M. Milard
, rue des Mauvaiſes Paroles , la ſeconde
porte cochere à gauche , en entrant
par la rue des Bourdonnois , visà-
vis le Notaire , au troiſieme.
COURS DE PRINCIPES D'ASTRONOMIE
ET DE GÉOGRAPHIE .
M. MACLOT , de l'Académie Royale
des Sciences , Belles - Lettres & Arts de
Rouen , recommencera fon cours deprincipes
d'astronomic , le Mardi 14 Novembre
1775: il durera huit ſemaines , à
raiſon de trois féances par ſemaine;
les Mardis , Jeudis & Samedis , à onze
heures du matin. Le Dimanche 19 du
même mois , il ouvrira un cours de Géo
graphie historique , qui ſera continué tous
Jes Dimanches & Fêtes , à dix heures du
matin , juſqu'au dernier Dimanche de
Juin. Les premieres leçons auront pour
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
objet la deſcription hiſtorique duRoyaume
de France , & fucceſſivement celle
des autres parties de l'Europe. On donnera
, d'après les relations de voyages ,
une connoiflance ſuffisamment détaillée
de l'Afie , de l'Afrique & de l'Amérique ;
on aura ſous les yeux toutes les cartes
néceſſaires & en nombre ſuffiſant , pour
que chacun puiſſe en faire uſage pendant
les leçons. Rue Saint-André-des -Arts ,
maiſon d'un Marchand Drapier , vis àvis
la rue de l'Eperon.
Extrait d'une Lettre écrite de St. Dizier ,
Sur l'incendie de cette Ville , du 4 Septembre
1775 .
La ville de Saint Dizier en Champagne vient d'eſſuyer
un affreux délaftre. Le feu prit le 20 Août dernier , vers
le milieu de la nuit , dans la maiſon d'un Boulanger. Comme
cette maiſon , & plufieurs autres qui l'environnoient ,
étoient anciennes & conſtruites en bois , les progrès de
l'incendie en devinrent plus violens & plus rapides : d'ailleurs
le fommeil des habitans & les tén ebres de la nuit
rendirent les fecours plus lents & plus difficiles . A peine
avoit-on fonné l'alarme , que déjà fix maiſons étoient embraſées
: elles aboutiſſoient à des magaſins de foin & de
bois , auxquels le feu ſe communiqua, ſans qu'on pût en
OCTOBRE II. Vol. 1775. 183
arrêter les progrès. Les flammes , s'élevant par degrés,
gagnerent la tour de l'Eglife , fur laquelle étoit un clocher
conftruit en charpente & d'une grande élévation ; bientôt
on vit le clocher & le toît de l'Egliſe s'enflammer & menacer
d'une ruine prochaine . L'embraſement fut fi violent
, que cinty groſſes cloches en furent fondues. On ap
percevoit de fix lieues la flamme , qui fembloit s'elever
juſqu'aux nues . Le clocher , s'écroulant de toutes parts.
communiqua l'incendie aux maiſons voiſines ; alors tour
Pintérieur de la ville fut embraſé à la fois , malgré l'acti
vité des Magiſtrats , & les fecours qui arrivoient des fauxbourgs
, des campagnes & des villes voiſines. Jamais
peut-être on ne vit un ſpectacle auſſi terrible & auffi tou
chant: il feroit difficile d'en exprimer toutes les horreurs
&les ſuites.
L'Eglife paroiſſiale de la ville , le Palais , la Halle & lea
Priſons ont été la proie des flammes. On compte au
moins quatre - vingt - quatre maiſons réduites en cendre
quatre perſonnes y ont perdu la vie , & pluſieurs ont été
bleffées . Ce cruel événement a expoſé aux rigueurs de
Pindigence des Citoyens reſpectables , & réduit à la der.
niere miſere un grand nombre de familles , dont toute la
fortune étoit dans leurs magaſins. Plus de cinq cents perfonnes
fe trouvent fans pain , fans aſyle & fans reſſource.
On évalue la perte occaſionnée par cet incendie , à plus
de quinze-cents mille livres .
Au milieu de ce déſaſtre on a vu éclater des traits de
grandeur d'ame & d'humanité , qui méritent d'être mis
fous les yeux du Public. Un enfant étoit inveſti de tous
côtés par les flammes , & prêt à périr. Le Gouverneur
M4
184 MERCURE DE FRANCE.
de la ville (M. le Marquis de Caſtejea) promet une "re
compenſe à qui pourra le ſauver ; au même inſtant un cis
toyen pauvre ſe jette à travers les flammes : il penetre
juſqu'au lieu où ſe trouvoit le malheureux enfant : il le
prend entre ſes bras , ſe ſauve heureuſement avec lui , &
le remet entre les mains de celui qui devoit le récom
penfer ; mais quand on veut lui donner le prix de cette
action généreuse : Je n'ai pas prétendu , dit- il , vendre ma
vie ; gardez votre argent , & laiſſez-moi courir au ſecours
de mes autres Concitoyens.
Les vaſes ſacrés de l'Egliſe paroiſſiale ont été ſauvés.
par le zele intrépide d'un Eccléſiaſtique de la ville , qui
n'a lui-même échappé au danger que par une eſpece de
miracle. Au moment où il emportoit ces objets précieux,
le clocher tombe , les cloches ſe fondent , & le métal embraſé
éclate dans toute l'Eglife.
Un des Citoyens incendiés racontoit d'un air tranquille
& ferein les fecours qu'il avoit été affez heureux dedonner
, fans parler de fon propre malheur. Un Etranger lui
dit : Avec des ſentimens auſſi généreux , vous étiez bien
digne de n'être pas enveloppé dans la ruine de votre ville.
Moi , dit- il , eh ! je ſuis anéanti : il ne me reſte rien : mais
le malheur de mes Concitoyens me fait, oublier le mien.
On a vu des Curés des campagnes voifines ſe mettre
à la tête de tout leur peuple , & voler au ſecours de la
ville. Les Monafteres & les villes des environs ont envoyé
durant pluſieurs jours des voitures chargées de pain :
rien n'a été épargné pour foulager les beſoins de cette cité
malheureuſe : mais quels ſecours peuvent fuffire à de ft
grands beſoins !
OCTOBRE II. Vol. 1775. 185
}
i
1
1
Au premier bruit de l'incendie de St. Dizier , Monſei
gneur l'Evêque de Chalons y étoit accouru. Ce Prélat a
donné , dans ces triſtes circonstances , les marques les
plus éclatantes de ſa ſenſibilité , de fon zele & de ſa charité.
Durant trois jours il n'a ceſſé d'animer les travailleurs
par ſa préſence & par ſes bienfaits , de conſoler les malheureux
, de leur ouvrir des aſyles & de leur fournir des
fecours . Le Clergé féculier & régulier s'eft empreſſe de
fuivre l'exemple du premier Paſteur , & de ſeconder la
vigilance & les ſoins des Magiftrats. Après avoir rempli
dans cette ville les devoirs de la charité paſtorale , Μ. ΓΕ-
vêque de Châlens en eſt parti , comblé des bénédictions
de fon peuple , pour aller folliciter à la Cour & à la Ca
pitale des ſecours plus efficaces.
Le Mandement de ce Prélat , pour recommander à la
charité des Fideles les habitans de la ville de Saint-Dizier
, eſt un monument bien reſpectable & bien intéreſſant
par fon objet& par l'éloquence qui y regne : on ne peut
le lire ſans être attendri juſqu'aux larmes .
Le déſaſtre funeſte , arrivé à la ville de Saint-Dizier en
Champagne , a excité dans une ame vraiment généreuſe
(puiſqu'elle cherche à cacher ſa bienfaiſance) le defir de
coopérer au foulagement des indigens que l'incendie a
multipliés dans cette ville. Cette perſonne a écrit aux
Officiers Municipaux que , fi à l'appui des ſecours que la
Religion & le Gouvernement ne manqueront pas furement
d'accorder à ces infortunés , ils veulent bien admettre les
Particuliers à partager cette bonne oeuvre , elle les prie',
d'indiquer ,par la voie des papiers publics , une perſonne
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
d'une probité reconnue , chez laquelle on puiſſe dépoſer
les charités qu'on pourroit faire. Elle préſume aſſez bien
de l'humanité pour croire que ce lieu de dépôt connu inſpirera
à beaucoup d'autres perſonnes le noble deſir de
porter des ſecours à leurs ſemblables.
D'après cette lettre touchante de l'Anonyme , les Magiftrats
de la ville de Saint - Dizier , ont nommé le ſicur
Richet , Notaire , rue Saint Séverin , qui veut bien ſe
charger gratuitement de ce dépôt , & auquel on pourra
s'adreſſer.
COMPLIMENT des Habitans de Rambouillet
à Son Alteſſe Séréniſſime Madame
la Princeſſe DE LAMBALLE , fur
Sa nomination à la Sur- Intendance de la
Maison de la Reine.
MADAME ,
Daignez recevoir , avec votre bonté
ordinaire , les témoignages les plus fenfibles
de notre joie à l'événement le plus
remarquable du fiecle , & le plus intéreffant
pour des Sujets dont le bonheur
eſt d'être dévoués à Votre Alteſſe Séréniffime.
En réuniſſant nos acclamations à
OCTOBRE II. Vol. 1775. 187
celles de pluſieurs Cours , nous ne pouvons
nous empêcher d'admirer , dans un
raviſſement extrême , l'objet illuſtre du
choix & du difcernement de la plus
judicieuſe , & de la plus bienfaiſante des
Reines de la terre. Si , pour l'honneur
& l'embelliſſement de la France , le Ciel
- dans fa bonté ne nous eût envoyé la plus
belle roſe du Piémont , le lis qui nous
gouverne feroit encore iſolé , & pour
• ainſi dire , concentré dans ſa propre
gloire &dans ſa beauté: mais , par un
effet de la ſympathie la plus heureuſe *
ces deux fleurs ſe ſont enfin réunies , &
leur éclat réciproque durera autant que
nos voeux pour la conſervation précieuſe
de l'auguſte Princeſſe que nous honorons
, & à qui nous ne cefferons d'offrir
nos plus reſpectueux hommages , comme
à la ſeule Divinité digne de l'encens
le plus pur.
•En présentant un lis attaché à une rose.
,
188 MERCURE DE FRANCE.
Variétés , inventions utiles , établissemens
nouveaux , &c.
I.
Induſtrie.
M. PLOYS DE TRESLONG , Hollandois,
a imaginé un nouvel inſtrument pour
faucher les foins. Avec cet inſtrument ,
un homme ſeul fait plus d'ouvrage que
n'en font dix autres avec les inſtrumens
ordinaires. On obſerve auſſi qu'il mé.
nage le foin.
: II.
Fanal économique.
M. Bourgeois de Châteaublanc vient
de donner la derniere perfection à fon
Phare ou Fanal économique ; il eſt placé
fur le Mont Valérien , dans le jardin des
Freres Hermites. Cette machine , dans
ſon état actuel , offre les moyens les plus
relatifs& les plus néceſſaires pour la fureté
de la navigation des Côtes. Elle préOCTOBRE
II. Vol. 1775. 189
*ſente une folidité , telle qu'aucune intempérie
ne peut lui porter atteinte , ni en
interrompre l'uſage ; une exécution dans
le ſervice des plus faciles ; un jeu & une
diſtribution dans ſes feux tellement dirigée
, qu'en 10 ſecondes on peut les faire
diſparoître & reparoître , même en les
diverſifiant autant de fois qu'on voudra ,
&dans tous les momens qu'on exigera;
& enfin une dépenſe , ſoit pour la conftruction
ou pour la conſommation des
matieres combustibles , très- modique , eu
égard aux facilités & aux effets que ces
phares peuvent produire.
111.
Nouvel Instrument de Mathématiques.
Dans pluſieurs arts , & fur-tout dans
l'Architecture , l'Optique , & la Géographie
, on a ſouvent beſoin de tracer
de petits arcsdetrès grands cercles , pour
leſquels il eſt très difficile & ſouvent impoſſible
de ſe ſervir d'un point de centre
-trop éloigné. Pluſieurs Auteurs ont parlé!
de la théorie de ces arcs , mais fans donner
des moyens méchaniques pour les
tracer.
190 MERCURE DE FRANCE.
M. Baradelle le fils , Ingénieur pour
les inſtrumens de mathématiques , a imaginé
un inſtrument qu'on pourroit appeler
Arcographe , avec lequel on trace
un arc de tous les cercles poſſibles , depuis
fix pouces de rayon juſqu'à l'infini ,
ſoit en déterminant la grandeur du cercle
d'une portion dont on a beſoin , ou ſeulement
trois points de la courbe qui font
connoître le rayon qu'on ignore.
Cet inſtrument fort ſimple , & qui a
beaucoup de rapport au Pantographe , eft
compofé de deux regles de cuivre de 15 |
pouces de long , diviſées en parties égales
& afſemblées par une tête dont le centre
eſt dans le même alignement que le
bord extérieur de ces regles. Le rayon du
cerele eſt donné par deux viſeurs mobiles
d'une forme nouvelle , qui s'adaptent
aux regles , & fur le milieu deſquelles
étant placés , ils élèvent des perpendiculaires
qui ſe coupent au centre ouà l'objet
que l'on détermine. Les regles s'arrêtent
alors par des traverſes & écrous ; puis en
les faifant gliſſer entre deux points d'acier
, fixés ſur une platine de cuivre , la
tête tracel'arc cherché , avec une pointe,
uncrayon ou une plume que l'on met à
fon centre évidé.
OCTOBRE IL. Vol. 1775. 195
IV.
Invention pour allaiter les enfans.
M. Breſſon , Négociant de Cette en
Languedoc , ayant cherché les moyens
d'imiter la nature dans l'allaitement des
enfans , dans le cas ou l'on ne pourroit
leur donner le ſein de la femme , a imaginé
un mammelon élastique , ſouple &
propre à verſer le lait comme celui de la
femme. Ce mammelon conſiſte en une
petite bouteille à cou cylindrique , communément
appelée demi- taupette ; en un
tuyau de chamois fait comme un doigt
de gant , qui entre juſte dans le cou de
la bouteille , & eſt enfermé par le bout ,
& en une éponge fine & nette , de la
groſſeur d'un oeufde pigeon. On remplit
la bouteille de lait qu'on fait chauffer
- au bain marie , à la température de 28
à 30 degrés du thermometre deRéaumur.
On introduit , de force , l'eponge dans le
tuyau de chamois , pour qu'elle occupe
le fond. Ce tuyau , ainſi , préparé , on
l'adapte au cou de la bouteille , de maniere
que l'éponge ſerve de bouchon. Le
mammelon conſiſte dans cette éponge
192 MERCURE DE FRANCE,
couverte de chamois ,& doit être plus ou
moins gros , plus ou moins long , felon
la bouche de l'enfant. Il eſt percé par
divers petits trous ; les uns à l'extrémité,
pour donner iſſue au lait , les autres autour
de l'orifice de la bouteille , pour
donner paſſage à l'air qui doit y entrer
& remplacer le lait.
La machine ainſi préparée , on met le
faux mammelon dans la bouche de l'enfant;
il en exprime le lait qui fort par
les petits trous de l'extrémité. L'éponge
ſe remet dans l'inſtant par ſon élaſticiré ,
& ſe remplit de lait: l'enfant le ſuce
avec autant de facilité que la mammelle
naturelle. Il faut tenir la machine bien
nette , rincer la bouteille , & laver l'éponge&
le tuyau pluſieurs fois le jour;
ſans quoi le lait reſtant s'aigriroit & gâteroit
le nouveau. L'Inventeur de cette
méthode en a fait l'eſſai ſur ſa fille. On
l'a eſſayéeauſſi ſur pluſieurs autres ſujets ,
&elle a très bien réuſſi .
ANEC
OCTOBRE II. Vol. 1775. 193
ANECDOTES.
I.
Trait de générosité.
Un particulier de Poitiers , propriétaire
d'un domaine près de Luſignan , inſtruit
par le Curé du lieu qu'un payſan du voi
finage , honnête , pauvre& chargé de famille
, étoit un peu furchargé à la taille,
s'intéreſſa pour lui à ſon inſcu auprès de
l'adminiſtration , & lui procura quelque
foulagement. Le payſan inſtruit de l'obligation
qu'il avoit au propriétaire , chercha
à lui en prouver ſa reconnoiſſance
d'une maniere pleine de délicateſſe. Ce
propriétaire avoit , dans fon domaine ,
un champ qu'il ſe propoſoit de faire défricher
; le paysan , auffi à fon inſçu , va
faire cette opération ; le colon du propriétaire
crut qu'il en avoit reçu l'ordre du
Maître. Celui-ci , revenu dans ſon domaine
, eſt étonné de trouver l'ouvrage
fait; fon colon lui en nomme l'auteur ;
il va le trouver & lui offre en vain up
N
194 MERCURE DE FRANCE.
ſalaire; combat de générosité de part &
d'autre : cependant le propriétaire a
trouvé depuis le moyen de dédommager
le payſan.
II.
Un Auteur venoit de faire , aux Comédiens
François , la lecture d'une Tragédie
très- obfcure. Comme toute l'afſemblée
ſe taiſoit , le Comédien Armand
prit ſur lui de dire au Poëte , qui attendoit
ſon arrêt , que ſes camarades trouvoient
fans doute , comme lui , l'Ouvrage
un peu compliqué , & qu'il étoit
difficile de ſuivre le fil d'une intrigue
auſſi embarraſſée. Tant mieux , s'écria
l'Auteur , vous voilà fûrs , ainsi que moi ,
de deux repréſentations. Le public viendra
apprendre à la ſeconde , ce qu'il n'aura pu
pénétrer à la premiere.
III.
Henri IV, fatigué d'une grande route
qu'il avoit été obligé de faire pour aller
fecourir Cambrai , paſſa par Amiens. Un
Orateur , qui vint le haranguer , commença
par les titres de très-grand , très
OCTOBRE II. Vol. 1775. 195
bon , très-clément , très-magnanime , ajou-
-> tez aufſi , lui dit le Roi , très-las .
1
IV.
Un fat ſe plaignoit de la grande dés
penſe qu'il étoit obligé de faire en chevaux
; quelqu'un lui dit , que ne réſervezvous
une partie de votre revenu pour
vous procurer la compagnie de gens d'efprit.
Le fat répondit avec un air de dériſion
: mes chevaux me traînent ; mais
les gens d'esprit .... Les gens d'esprit , lui
repliqua - t - on , vous porteront fur leurs
épauless
V.
Un Marchand avoit parcouru tout le
jour la villede Montpellier ; il avoit
été voir tous ſes correſpondans , accompagné
de l'un deux , qui , ſur le ſoir,
Jui dit: Nous avons bien affez couru ;
allons voir Castor & Pollux. - Castor &
Pollux : répond l'étranger'; je ne connois
pas cette Maison ! Sans doute elle est nouvellement
établie.
196 MERCURE DE FRANCE.
VI.
L'Empereur Frédéric IV, ayant été
couronné à Rome , alla rendre viſite au
Roi de Naples & d'Arragon , Alfonſe V,
furnommé le Sage & le Magnanime.
Comme on n'approuvoit pas qu'il eût
fait cette démarche : Il est vrai , dit- il ,
que le rang d'Empereur est au-deſſus de celui
de Roi ; mais Alfonse est plus grand que
Frédéric.
VII.
Le Maréchal de Saxe , au retour d'une
partie de plaifir qu'il avoit faite dans les
environs de Paris , fit arrêter le fiacre ,
dans lequel il étoit , à la barriere St. Denis
, pour donner le temps aux Commis
de faire leur viſite. Il ſe préſente un
Commis qui , en ouvrant la portiere , le
reconnut fur le champ. Celui - ci , en
refermant la portiere, lui dit : „ Excu-
" ſez , Monſeigneur , les lauriers ne
» payent point de droits."
:
OCTOBRE II. Vol . 1775. 197
>
;

AVIS.
I.
Réimpreſſion des Nécrologes des Hommes
célebres , par une Société de Gens de
Lettres.
LE Nécrologe des hommes célebres , qui a commencé
en 1766 , & dont il a paru un volume tous les ans , n'ayant
été tiré chaque année qu'en raiſon du nombre des
ſouſcripteurs , le bureau de correſpondance n'a pu fatisfaire
les perſonnes , qui , n'ayant pas ſouſcrit exactement ,
auroient defiré , ou de ſe procurer la collection complette
de cet Ouvrage , ou les volumes qui leur manquent : en
conféquence , le bureau de correſpondance , pour déférer
aux ſollicitations qui lui ſont faites , donne avis qu'il recevra
, juſqu'à la fin de Décembre prochain , les ſouſcriptions
pour la réimpreſſion de tous les volumes dudit nécrologe
aux conditions ſuivantes :
1. Qu'on pourra foufcrire pour un ou pluſieurs volumes
des années précédentes .
2. Que chaque volume ſera payé 3 liv. prix ordinaire .
3. Qu'on payera 3 liv. en ſouſcrivant , & le furplus au
mois de Février 1776 , en retirant les volumes.
N3
198 MERCURE DE FRANCE,
|
4. Que dans le cas où les ſouſcriptions ne couvriroient
pas le bureau de correfpondance de la majeure partie des
frais de réimpreſſion , les ſouſcripteurs , qui en feront prevenus
dans le mois de Janvier prochain , feront retirer les
3 liv. qu'ils auront payées d'avance en renvoyant les
quittances qui leur auront été délivrées , leſquelles feront
fignées de M. Cominet , Directeur dudit bureau.
.
On pourra en même temps ſouſcrire ſéparément pour
le nécrologe de la préſente année qui paroîtra au mois de
Février prochain.
On foufcrit au même bureau de correſpondance pour la
Gazette d'agriculture , commerce & finances ; par M. l'Abbé
Roubaud. Pour l'année ; prix , 24 1. port franc dans
tout le Royaume.
Pour les nouvelles Ephémérides Economiques ; par M.
l'Abbé Baudeau. Pour l'année , prix , 24 liv. port franc
dans tout le Royaume.
Pour la Gazette des arts & métiers. Pour l'année ; prix,
15 liv. port franc dans tout le Royaume.
Le Courier d'Avignon. Pour l'année ; prix , 18 liv. port
franc dans tout le Royaume.
Pour la Feuille du Marchand. Prix, 7 liv. 4 fols pour
Paris.
Les Buletins des deuils de Cour , 3 liv. pour Paris , &
6 liv. pour la Province.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 199
!
+
11.
Bijouterie.
Le Sicur Granchez , Marchand Bijoutier de la Reine ,
au petit Dunkerque , quai de Conty , vis-à-vis le Pont-
Neuf; vient de faire établir de nouvelles tables à thé en
bois d'acajou ployantes , renfermant le néceſſaire à thé,
complettement garni avec la ſtande , la bouilloire & la
lampe; le tout formant une caſſette portative du prix de
336 liv. Anneaux d'or pour arrêter les bagues montées en
petites perles fines ; & pluſieurs jolis ouvrages dans le
même genre : boutons d'habit en paillon de couleurs , montés
fur cristaux ; ce qui les rend plus folides que ceux
que l'on a faits fans être recouverts , à 72 1. la garniture
complette , ſavoir , 2 douzaines de gros , & autant de
petits : idem en diverſes couleurs à paillette rivée, bordure
de pinsbeck , ce qui les rend auſſi plus durables que
ceux brodés en or ; prix , 36 liv. la garniture : idem pour
fraque en bois travaillé en marquetterie très-léger & fort
fingulier, à 6 liv. la douzaine : pluſieurs ouvrages de ce
genre en bombonieres , étuis , &c. foie d'Angleterre jafpée
de diverſes couleurs pour faire les bourses : l'on trouvera
de nouveaux ſacs à parfiler , à filer & à ſecrétaire ,
ci- devant annoncés en couleur de puce & autres : le fil
de trébifonde , depuis la paix des Ruſſes avec les Turcs ,
eſt 3 liv. la bobine : l'on en trouve de toutes les grosſeurs
: vaſes pour pot pourri de la fabrique de Clignancourt
, & un nombre infini d'articles nouveaux en 'ce
genre. Le peu d'emplacement que le ſieur Granchez a,
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
ne lui permet pas de tenir un grand nombre d'articles
pour faire connoître cette fabrique . Les perſonnes qui
defirent voir des ſervices de table complets , & les progrès
de cette manufacture , n'étant pas celle que tient fon
magaſin & ſa fabrique , rue du Fauxbourg Saint - Denis ,
vis-à-vis les Peres Saint- Lazare , peuvent aller à Clignancourt
en voiture par la porte Saint-Denis & la Chapelle ;
& à cheval par la rue Cadet. Nouveau modele de pendules
, repréſentant l'innocence attaquée par l'amour , par
deux figures en bronze , parfaitement cizelé & doré au
matt , prix , 1080 liv. Une idem repréſentant une veſtale
gardant le feu facré ; le tout en bronze & marbre de Pa
ros ; prix , 900 liv. & pluſieurs autres pieces en ce genre
qui ont paru depuis le jour de l'an dernier : pommes de
cannes en or , & pierre de cayenne ; nouvelles boîtes d'or
à quatre charnieres à divers prix ; jolies garnitures de cheminées
en bronze & en tôles , vernis de ſa fabrique ,
main chinoiſe en yvoire pour gratter dans le dos ; & pluſieurs
ouvrages , nouvellement rentrés des Indes , dont
une partie de très-beaux jets. Il arrive d'Angleterre ,
dont il recevra inceſſanıment diverſes nouveautés qu'il aura
ſoin d'annoncer , joint à celle qu'il fait établir à Paris .
Les Buſtes du Roi & de la Reine , parfaitement res
ſemblans en marbre , hauteur d'un pied : prix , 240 liv,
ſculpté en Province. Cet objet coûteroit au moins le double
à faire faire à Paris ,
Boîtes à tabac à fumer avec loupe pour allumer la pipe ;
des dez de Londres pour le trictrac,
OCTOBRE II . Vol . 1775. 201
=
NOUVELLES POLITIQUES.
0
Du Caire ,le 4 Juillet 1775 ,
N mande de Damiette qu'il y eſt arrivé ſucceſſivement
, depuis la priſe de Jaffa , 200 caiſſes contenant des
ſtatues & des ouvrages de marbre que Mehemet Bey a
enlevés de l'hofpice des Religieux de la Terre Sainte de
cette ville : ces marbres font un préſent que le Roi Catholique
leur avoit fait , il y a trente ans , pour l'ornement
du St. Sépulcre de Jérusalem , & qui n'avoient pu y être
tranſportés . On aſſure que la plupart de ces caiſſes ont
été ouvertes , & que les Turcs ont mutilé toutes les figures
ſur leſquelles l'Alcoran défend même d'arrêter les yeux.
De Stockholm , le 28 Septembre 1775.
Le Roi en paſſant , le mois dernier , les digues de Hielmerſund
pour aller à Loca , vit avec tant de fatisfaction
celles qui étoient déjà achevées , & les travaux avancés
des autres , qu'il écrivit fon nom & la date de ſon paſſage
fur une colonne qui en confervera la mémoire.
De Raguse , le 7 Septembre 1775 .
Un Papas du Rit- Grec , Député des Monténégrins , a
paſſe ici , accompagné d'un Dalmatien de Monténégro ,
pour ſe rendre à Pétersbourg , où il va féliciter l'Impéra
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
trice de Ruſſie ſur ſes derniers ſuccès contre les Turcs,
& lui rendre des hommages de la part de ſes Chefs ; il
porte au Patriarche de Moſcovie un préſent , composé d'une
eſpece de mître garnie de diamans & d'un vêtement
facerdotal enrichi de perles & de broderies d'or &
d'argent,
De Naples , le 9 Septembre 1775-
Beaucoup de perſonnes avoient obtenu la permiffion de
porter la croix de l'ordre de Malte , ſous le titre de croix
de dévotion , fans avoir fait les preuves néceffaires pour
être reçus Chevaliers . Le Grand- Maitre actuel n'a point
retiré cette grace : mais il a trouvé moyen de la rendre
illufoire , en défendant de porter l'habit de l'ordre à tous
ceux qui n'ont point les titres indiſpenſables pour y être
admis : ils ne pourront avoir la cocarde rouge & blanche
avec le chapeau uni & plumet blanc , diftinction qui fera
déſormais partie de l'uniforme des vrais Chevaliers . Cer
arrangement du Grand-Maitre a fait quitter la croix à tous
ceux qui ne l'avoient que par faveur.
De Rome, le 13 Septembre 1775.
;
Avant-hier le Pape tint un confiftoire dans lequel Sa
Sainteté déclara cardinal prêtre de la Sainte Eglife Romaine
Jean- Charles Bandi , évêque d'Imola , oncle maternel
du Souverain Pontife , que Sa Sainteté avoit élevé in petto
à cette dignité , dans le confiftoire du 29 mai dernier : il
y a eu à cette occafion pendant deux ſoirées confécuti
ves , des Illuminations dans les différens quartiers de la
OCTOBRE IL. Vol. 1775. 203
ville. Après cette déclaration , le Pape propoſa divers
archevêchés & évêchés .
De Londres , le 18 Septembre 1775.
Le 27 Juillet il a été notifié par des placards aux habi
tans de Boſton , que tous ceux qui voudroient en fortir
euſſent à donner leurs noms au Major de la ville. Un
grand nombre de perſonnes s'eſt fait inſcrire en conféquence
, & pluſieurs ont en effet obtenu la permiſſion de ſe
retirer. On attribue cette condeſcendance du Général
Gage à la difette de proviſions & à la crainte d'épuiſer les
magaſins du Roi pour la nourriture des habitans , ou de
les expoſer à périr de faim ; mais en leur laiſſant la liberté
d'aller chercher leurs ſubſiſtance ailleurs , il n'a pas
cru devoir leur accorder la permiffion d'emporter leurs ef
fets. On dit que le Duc de Northumberland a freté un
bâtiment chargé de proviſions fraîches pour le Régiment du
Lord Percy à Boſton.
La ville de New Yorck qui , dans le ſein des troubles
actuels , jouiſſoit dans ſes murs d'une plus grande tranquillité
que les autres par la modération de ſes Magiſtrats ,
eſt aujourd'hui livrée au plus grand déſordre. On n'y ſouffre
plus de neutralité , & l'on veut ſoumettre toutes les
opinions particulieres au ſyſteme de guerre , depuis la déclaration
formelle qu'en a publiée le Congrès . Cependant
on y trouve encore quelques habitans affez fermes pour
déſapprouver cette derniere conduite , & qui penſent que
Ja déclaration détruit toute eſpérance de réconciliation avec
la Métropole. L'adoption de la loi martiale de la part
des Américains , leur paroît l'opération la plus vive qu'ils
204 MERCURE DE FRANCE
ſe oient permiſe , attendu que par cette voie ils rendent
capitaux pluſieurs délits ſans le jugement par Jurés . Le
Congrès , (diſent ces habitans plus circonſpects) s'eſt ainſi
arrogé toute la puiſſance tant légifſlative qu'exécutrice.
On conftruit à Philadelphie quinze groſſes galiotes montées
chacune de cinquante hommes , & portant à l'avant
des pieces de canon de trente deux juſqu'à quarante-huit.
On doit les placer en ſtation fur la riviere de la Ware
près de Redbanck pour s'oppofer à tous vaiſſeaux de
guerre qui voudront remonter la riviere , & pour défendre
les machines qu'on a coulées à fond dans cette partie
étroite de la même riviere.
,
On écrit d'Hanovre que le Colonel de Scheiter , bien
connu par fes exploits dans la derniere guerre , a offert à
Ja régence de l'Electorat , de lever un Régiment à la tête
duquel il iroit fervir contre les Rebelles de l'Amérique , &
qu'il a obtenu l'agrément de ſe rendre ici pour y offiir
ſes ſervices .
On a lu , dans une aſſemblée de la Compagnie des Indes
, une lettre du Gouverneur & du Confeil de Bombay,
par laquelle ils mandent à la Chambre de Directeurs qu'il
leur a paru néceſſaire de ſe mettre en poffeffion de l'ile
de Salfetta & de Coringa ; que pour cet effet ils ont donné
l'affaut au fort Yanna , & y font entrés l'épée à la
main , non fans quelque perte à la vérité , puiſque le
Commodore Watſon eſt mort des bleſſures qu'il a reçues
cette attaque . Si ces acquiſitions , dit la lettre , peuvent
nous refter , elles feront d'une grande utilité pour la
Compagnie,
OCTOBRE II. Vol. 1775. 205
1
De Chambery , le 25 Septembre 1775.
Le 20 de ce mois , on donna devant toute la Cour la
Tragédie de Romeo & Juliette , du ſieur Ducis , Secrétaire
de Monfieur , & actuellement en cette ville . Cet Auteur
avoit inféré dans la ſcene II du IV acte de ſa piece , le
portrait d'un Roi chéri qui prété au diademe un charme
inexprimables aucun des ſpectateurs ne ſe méprit à la resſemblance
; tous les yeux ſe porterent vers la loge où
étoit Victor-Amédée III ; les acclamations furent ſi vives ,
qu'elles attendrirent le Roi : il prit des mains de Madame
la Princeſſe de Piémont l'exemplaire de la Tragédie qu'elle
tenoit , pour ſavoir fi les vers qu'il venoit d'entendre , fai .
foient partie du texte : Sa Majeſté les y trouva ; mais Monſieur
qui étoit à côté d'Elle , lui fit appercevoir qu'on avoit
collé une nouvelle feuille imprimée fur l'ancienne .
Il y eut bal à la Cour , le 21 , & gala deux jours après
à l'occaſion de l'anniverſaire de la naiſſance de Madame la
Princeſſe de Piémont ; le Théatre & la Ville furent illuminés.
Le 25 , Monfieur le Duc & Madame la Ducheſſe de
Chablais , & les deux Princeſſes , foeurs de Sa Majesté ,
partirent pour retourner en Piémont. Monfieur le Prince
&Madame la Princeſſe de Piémont ne font partis que ce
matin. Le Roi & la Reine partent demain pour Rivoli ,
& Leurs Majestés ſe propoſent d'être de retour , le 30, à
Turin.
: Monfieur, frere du Roi de France , & la Princeſſe ſon
épouſe , après avoir pris congé de Leurs Majeſtés , en cet.
te ville , ſont partis aujourd'hui à trois heures après -midi ,
1
206 MERCURE DE FRANCE.
pour aller coucher au Pont-de-Beauvoiſin. Les adieux de
ce Prince & de Madame la Princeſſe de Piémont , ſa foeur ,
ont été de la plus vive expreſſion d'une tendreſſe mutuelle .
Monfieur a paru fatisfait de ſon ſéjour dans cette Cour ,
&l'on peut juger de la joie qu'avoient eue Leurs Majestés
à le voir, par les regrets qu'Elles ont témoignés à
fon départ.
De Paris, le 6 Octobre 1775.
On écrit de Montluçon en Bourbonnois , que depuis
neuf à dix ans , il s'y eſt formé un établiſſement qui eſt
refté trop long-temps inconnu pour l'honneur de l'huma
nité. Dans les temps difficiles , le nombre des mendians
s'étoit accru à tel point , dans ce pays , que le ſieur Boy
rot , Lieutenant-général de police de la ville , y propofa
la charité publique un bureau des pauvres , dont les directeurs
fuſſent tirés du Clergé , de la Magiftrature , de la
Nobleſſe & de la Bourgeoifie ; les Dames furent chargées
de la quête , & tout a fi bien réuffi , que la mendicité a
diſparu depuis 1766. On ne s'eſt pas contenté de fubves
nir aux premiers beſoins des indigens , on a fait appren
dre des métiers aux enfans , & l'on a forcé la fainéantife
au travail. Le ſieur Depont , Intendant de Moulins , par
des fecours conſidérables qu'il a fait tenir à ce bureau , a
facilité ſon ſuccès ; ainſi que beaucoup d'autres perſonnes
qui n'ont point cherché à ſe faire connoître , tels que le
Grand-Aumônier de France , qui a ſaiſi cette occafion de
donner des preuves de fon amour pour un pays qui l'a
vu naître. Ce que les exemples de la vertu ont de bien
précieux , c'eſt d'entraîner les ames honnêtes à les imiter;
OCTOBRE II. Vol. 1775. 207
!
1
&c'eſt dans cette vue qu'on releve cette afſociation fe
crette & trop rare de bienfaiſance.
Le 30 du mois dernier , Madame la Comteſſe d'Artois ,
accompagnée des Dames & des Officiers de fa maifon ,
vint en cette capitale. Cette Princeſſe fut ſaluée à fon arrivée
par le canon de la Baſtille , par celui de l'hôtel ro
yal des Invalides & par le canon de la ville. Son Alteſſe
Royale trouva à la porte de la Conférence, le Corps-deville
qui lui fut préſenté par le Duc de Coffe , gouver
neur , & par le ſieur de la Michodiere , conſeiller d'état
&prévôt des marchands , qui eut l'honneur de la complimenter.
Le ſieur Albert , Lieutenant général de police,
s'étoit rendu dans le même lieu. Madame la comteffe
d'Artois , montée dans un caroſſe de parade , précédée &
fuivie d'un détachement de ſes Gardes , arriva à la cathé
drale , où Son Alteſſe Royale fut complimentée à la porte
de l'égliſe par l'Archevêque , revêtu de ſes habits pontifi
caux & à la tête des Chanoines. Après avoir fait ſes
prieres & entendu la meſſe , cette Princeſſe fut reconduite
avec les mêmes cérémonies , & alla à Ste. Genevieve où
l'Abbé , à la tête de ſes Chanoines Réguliers , eut l'hon
neur de la recevoir & de lui adreſſer un diſcours. Son
Alteſſe Royale , après la priere qu'elle fit dans cette égliſe ,
ſe rendit au palais des Tuileries où elle dîna. L'après
midi , cette Princeſſe ſe promena au jardin de ce palais?
& fur le foir , avant de partir pour Versailles , elle fit plu
ſieurs tours de la place de Louis XV & de la foire fainte
Ovide que la Ville avoit fait illuminer à cette occafion.
Le Gouverneur de Paris , le Prévôt des Marchands & le
Lieutenant-général de Police accompagnerent par tout cette
208 MERCURE DE FRANCE.
:
Princeſſe qui , dans tous les lieux où elle ſe montra , re
çut des marques de la joie publique qu'inſpiroit ſa pré.
fence.
Le 3 de ce mois la Reine vint en cette ville , vers les
3 heures après-midi , pour poſer la premiere pierre de la
nouvelle égliſe du monaftere des Religieuſes de la Vifitatation
de la rue du Bacq , fauxbourg St. Germain. Sa Majeſté
a été reçue à la principale entrée du monaftere par
le marquis & la marquiſe de Brancas , par comteffe de Rochefort
, par le Duc de Coffé , gouverneur de la ville , & par
le Maréchal de Biron . La Reine a été conduite à la nouvelle
égliſe , a l'entrée de laquelle Sa Majefté a été reçue
par l'Archevêque de cette ville à la tête de ſon Clergé ,
accompagné de l'Evêque de Chartres , grand aumonier de
cette Princeſſe , l'Archevêque de Bourges , l'Evêque de
Lodeve , l'Evêque de Senez & l'Evêque de Saint-Paul-
Trois- Châteaux.
Deux compagnies de Gardes- Françoiſes & autant des
Gardes Suiſſes , bordoient la porte extérieure du monafte
re : l'intérieur en étoit gardé par des Cent-Suiffes : un dé
tachement des Gardes- du-Corps étoit placé en dedans du
couvent & gardoit l'égliſe dans l'intérieur de laquelle a été
poſée la premiere pierre . On avoit préparé un prie-dieu
où Sa Majesté s'eſt tenue en arrivant. Le ſieur Hure ,
fupérieur du ſéminaire de Saint Nicolas du Chardonnet ,&
maître des cérémonies en cette occafion , a eu l'honneur
d'aller chercher la Reine à fon prie- dieu , & de la conduire
à l'endroit où Sa Majeſté devoit faire la poſe de la premiere
pierre , ſous laquelle on a placé différentes médailles , &
une plaque d'argent qui portoit l'inſcription ſuivante :
Cette
OCTOBRE II . Vol. 1775. 209
1.
Cette premiere pierre a été posée par très - haute , trèspuiſfante
Dame Marie Antoinette d'Autriche , Reine de Franse
& de Navarre , le 3 Octobre 1775. Marie-Josephe de
Brancas , pour lors Supérieure du monastere.
Helin , architecte , ancien penſionnaire du Roi à l'Académie
de Rome , a composé les deſſins & construit l'église.
La cérémonie étant finie , Sa Majesté fut conduite &
accompagnée à la porte de clôture du monaftere. La da
me de Brancas , ſupérieure , & fa Communauté , ont eu
l'honneur de recevoir Sa Majefté dans une grande falle
préparée à cet effet. La Reine a eu la bonté d'y paſſer
une heure & demie & d'y donner , avec les graces qui
lui font naturelles , les marques les plus précieuſes de ſa
bienveillante protection pour cette Maiſon religieuſe. La
Reine remonta enſuite dans ſes équipages , & retrouva la
même affluence du peuple , qui ſe précipite toujours ſur
ſes pas avec une ivreſſe & des acclamations de joie que
Pamour ſeul peut inſpirer.
Le Parlement de Paris a , par arrêt du 22 Août der
nier , prononcé que le contrat de mariage de Jean de Lur
& de Charlotte-Catherine de Saluces, du 17 Mai 1586,
auroit entiere exécution , ainſi que les arrêts de 1612 & de
1613 ; en conféquence la Cour maintient Meſieurs de Lur
dans le droit , poſſeſſion & jouiſſance du nom , armes de
Saluces & de la ſucceſſion d'Auguſte , avec défenſes de
Jes y troubler , & maintient pareillement ladite Cour Meffieurs
de Saluces dans le droit & jouiſſance des noms ,
armes , nobleſſe & état dont ils font en poſſeſſion , avec
mêmes défenſes de les y troubler.
210 MERCURE DE FRANCE.
PRÉSENTATIONS.
Le 5 de ce mois le vicomte de Vibraye , que le Roi a
nommé fon miniſtre plénipotentiaire auprès du duc de
Wirtemberg , eut l'honneur d'être préſenté par le cointe
de Vergennes , miniſtre & fecrétaire d'état , à Sa Majesté ,
de laquelle il prit congé pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le ſieur Radix de Sainte Foi , miniſtre plénipotentiaire
auprès du duc de Deux-Ponts , de retour ici par congé ,
eut auffi le même jour l'honneur d'être préſenté au Roi ,
auquel il fit ſa révérence avant ſon départ.
NOMINAΑΤΙΟΝ.
Le ſieur Lelaboureur , lieutenant - colonel d'infanterie ,
ayant donné au Roi ſa démiſſion des places de chevalier
du Guet & de commandant de la Garde de Paris , Sa
Majesté en a pourvu le chevalier Dubois , lieutenant-colonel
d'infanterie , en accordant au ſieur Lelaboureur des
lettres d'honoraire de ces deux places.
MARIAGES .
Le Roi , la Reine & la Famille Royale ont ſigné , les
Octobre , le contrat de mariage du marquis de Renéville
capitaine au régiment de Chartres , cavalerie , avec la
comteſſe de Boifroger.
1
OCTOBRE II. Vol. 1775. 211
1
1
هللا
Le 13 Septembre 1775 , César - Louis- Marie - François-
Ange de Houdetot , meſtre-de- camp de cavalerie , & fous.
lieutenant des gendarmes ſous le titre de Flandres , a été
marié avec demoiſelle Perrinet de Faugnes , fille de feu
Pierre Perrinet , de Faugnes , écuyer , Seigneur de Tauvenay
, Chaſſenay , & autres lieux , conſeiller du Roi , rece
veur général des finances de Flandres , Haynault & Ar
tois, & de dame Susanne-Jacqueline Poupardin d'Amanzy.
Le vicomte de Houdetot eft fils de Claude-Conſtance-
César de Houdetot , Comte de Houdetot , marquis de
Mailloc , Seigneur d'Eſtrehan , Ruſſy & autres lieux , maréchal-
des- camps & armées du Roi , & de dame Elifabeth
Sophie-Françoiſe de la Live.
Le comte de Houdetot , pere de celui qui donne lieu à
cet article , eft frere cadet de Charles Marquis de Houdetot
, ſeigneur de Grambouville & S. Laurent , au pays
de Caux , marié à dame ..... de Senneville , dont il a
trois garçons & trois filles.
A
Charles marquis de Houdetot , ayeul du vicomte de
Houdetot , eſt mort en 1748 lieutenant général des armées
du Roi , ayant été lieutenant - général de la province de
lifle-de-France , & commandant pour le Roi dans le Comté
de Bourgogne.
Charles marquis de Houdetot , ſon biſayeul , mourut en
1692 , étant meſtre-de-camp du régiment de Bourgogne ,
&inſpecteur- général de cavalerie .
Jean de Houderot , Seigneur de Gromesnil , fon tri
fayeul , eſt mort en Décembre 1653 , étant maréchal-descamps
& armées du Roi.
2
212 MERCURE DE FRANCE.
Les marquis & comte de Houdetot , forment la feconde
branche de la maiſon de Houdetot , une des plus an.
ciennes de Normandie , où elle eſt connue par les titres
& les hiſtoires depuis l'an 1034.
La branche aînée de cette maiſon poſſede encore aujourd'hui
les mêmes terres au pays de Caux qu'elle avoit
en 1229 , & préſente aux mêmes trois cures .
Le marquis de Houdetot , brigadier des armées du Roi ,
&capitaine-lieutenant des Gendarmes , ſous le titre de la
Reine , eſt chef de cette maiſon.
Les armes de Houdetot , ſont de toute ancienneté , d'argent
à une bande d'azur , diapré d'or de trois pieces ,
celle du milieu chargée d'un lion , & les deux autres d'un
aigle à deux têtes , le tout d'or.
Voyez cette généalogie bien détaillée dans l'hiſtoire des
grands-officiers de la Couronne , tom. 8. fol. 16.
MORTS.
Magdeleine Pernon , épouſe de Louis-Quintin de Richebourg
, chevalier , marquis de Champceneiz , gouverneur
&capitaine des chaſſes de Meudon , & Gouverneur du
palais des Tuileries , eſt morte en cette ville le i de ce
mois , à l'âge de 38 ans .
Louis Dupont du Vivier , ci-devant Gouverneur de l'ifle
royale , eſt mort le 28 Août dernier , dans ſa terre du Vivier
, en Saintonge , âgé de 93 ans. Il a laiſſe fix fils dé:
OCTOBRE II. Vol. 1775. 213
5
>
1
corés de la croix de Saint Louis , & fix neveux auſſi chevaliers
du même ordre .
Le ſieur de Morangiés , vicaire-général du dioceſe d'Auxerre
, abbé commendataire de l'abbaye royale d'Arles
ordre de Saint Benoît , dioceſe de Perpignan , mourut à
Auxerre le 21 du mois dernier , âgé de 37 ans .
Le ſieur de Saint - Hermine , aumônier ordinaire de la
Reine , abbé commendataire de l'abbaye royale de Montbenoît
; ordre de St. Auguſtin , dioceſe de Besançon , eſt
mort ici le 25 du mois , âgé de 45 ans.
Le Comte régnant de la Layen & de Hohen - Gerolds-
Eck , eſt mort le 26 du mois dernier , dans ſa réſidence à
Blieſcaſtel .
Marie- Louiſe de Franſure , abbeſſe de l'abbaye royale de
Villers Canivet , dioceſe de Séez , eſt morte dans ſon abbaye
, le 29 du mois dernier , âgée de 80 ans .
David-Nicolas Hurault , marquis de S. Denis ſur Loire ,
un des deſcendans de Philippe Hurault , Comte de Chiverni
, Chancelier garde des ſceaux de France ſous Henri
III & Henri IV , eſt mort le 4 de ce mois , en ſon hôtel
à Blois , âgé de 80 ans.
Louis- Nicolas-Victor de Felix , Comte du Muy , maréchal
de France , chevalier des ordres du Roi , gouverneur
de Villefranche en Roufſillon , Menin de feu Mgr. le Dauphin
, Miniſtre & Secrétaire d'état ayant le département
de laguerre , eſt mort ici le 10 de ce mois , âgé de 65 ans .
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIE.
Le tirage de loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt fait
le 5 Octobre. Les numéros fortis de la roue de fortune
font 22, 29 , 76 , 77 , 81. Le prochain tirage ſe fera le 6
Novembre.
ADDITIONS DE HOLLANDE,
L
SPECTACLES.
Paris le 25 Octobre 1775.
Pastorale d'Alexis & Daphné , qui forme la premie
re Entrée du nouvel Opéra , eſt une imitation de l'Idyle
de M. Geffner , qui a pour titre la Jalousie. Ce n'eſt
donc proprement qu'une Eglogue dialoguée & miſe en
muſique , comme on en pourroit mettre tant d'autres . Le
Jaloux de cette Eglogue lyrique , eſt Alexis , amant de
Daphné , qui , ne fachant pas que Mirtil eſt ſon frere , le
prend pour un Rival. Mais ſa jalouſie étant fans objet
réel , elle eft bien-tôt diffipée , tant par l'aveu qui échappe
à Daphné dans une priere qu'elle adreſſe à Vénus , que
par la reconnoiſſance qui ſe fait entre Alexis & Mirtil . Un
peu de machine ajoutée à la fimplicité de ce ſujet , aide
au dénouement. C'eſt l'apparition de Vénus qui vient
OCTOBRE II. Vol. 1775. 215
P
de
4
elle - même unir le couple paſtoral ; elle fert du moins à
introduire un Divertiſſement qui manquoit. Car les Danſes
, bien ou mal amenées , font à l'Opéra de premiere néceffité
pour cet ordre de ſpectateurs qui , fort diſtraits furtout
le reſte , y apportent toujours plus d'yeux que d'oreilles.
La Fable de Philemon & Baucis , compoſe la 2. En
trée. Le Théatre repréſente d'abord une ſalle de feſtin
& une eſpece d'orgie ou de fête nocturne . Des Grecs
voluptueux , ſervis à table par des Courtiſannes , la coupe
à la main , chantent leurs plaiſirs. On vient leur annoncer
deux jeunes Inconnus qui demandent l'hoſpitalité ; elle
leur eſt refuſée aſſez durement. La ſcene change , & bientôt
la ſalle a fait place à l'humble chaumiere de Philemon
& de Baucis , qui laiſſe voir en éloignement quelques
maiſons de la Ville. C'eſt ici le moment où ces Epoux
ſe réveillent , au lever de l'aurore , avec les oiſeaux faits
pour goûter , comme eux , les charmes du jour renaiſſant.
Le Ciel a leurs premiers regards , & leurs premiers mouvemens
font pour les Dieux. Voici l'expreſſion de leur
zele.
Grands Dieux , de vos bienfaits la ſource eſt infinie !
Mon oeil , dès le matin , s'ouvre pour les compters
Dès le matin ma langue ſe délie ,
Pour les chanter.
Cette courte priere eſt ſuivie d'un retour naturel fur
eux-mêmes . Ils ſe félicitent du bonheur de leur union ,
dont le temps n'a point altéré les douceurs. Jupiter &
Mercure , qui font les deux Inconnus de la précédente ſcene
, viennent leur demander l'hoſpitalité , qui leur eft of
ferte avec joie. Approchez mes Enfans , &c , dit la Baucis
de l'Opéra aux Repréſentans des Dieux , dont le plus jeu
04
216 MERCURE DE FRANCE.
ne pourroit être au moins fon pere. Jupiter leur apprend
le refus qu'ils ont eſſuyé des Habitans de la Ville , & la
vengeance qu'il a réſolu d'en tirer. En vain le couple
vertueux veut intercéder pour les coupables. La vengean .
ce eſt prête & s'annonce par l'éclat du Tonnerre . A peine
les Dieux ont amené Philemon & Baucis ſur la montagne
voiſine , que les eaux , débordées de toutes parts , engloutiſſent
la Ville , tous les Habitans , les Arbres même
& la Chaumiere. On ne voit plus qu'une vaſte étendue
d'eau bornée par la montagne qu'on découvre ſeule , &
fur laquelle on voit Philemon & Baucis , avec Jupiter &
Mercure. Toute cette expédition eſt très-prompte. A peine
a - t - on le tems de ſe former une idée de ce déluge
local , que Jupiter ordonne aux Eaux de ſe retiter. On
auroit pu , fans profanation , employer ici l'expreffion énergique
& noble du Coran ou de l'Alcoran : „ Terre englou-
ود
de
tis tes eaux : Ciel puiſe celles que tu as verſées " .
Le calme rétabli , Jupiter , à la place de la Ville impie ,
fait d'un ſeul mot paroître une Ville nouvelle ,
nouveaux Habitans , & un Temple. Philemon & Baucis
demandent aux Dieux de n'avoir jamais à pleurer
la mort l'un de l'autre. C'eſt demander l'immortalité
, ou de mourir tous deux au même inſtant. Jupiter
exauce leurs voeux ; mais il n'y a point de métamorphoſe.
Pour rendre la Fable , il n'étoit pas difficile de faire fortir
des trapes deux Arbres creux , ſous leſquels auroient dif
paru les deux Epoux métamorphoſés . Le nouveau Peuple
célebre l'Auteur de ſon être , & l'Acte finit par une moralité
galante.
OCTOBRE II. Vol. 1775. 217
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe ,
Imitation de la IV. Nuit d'Young ,
Le Chiffre & le Zéro fable ,
Le Dépoſitaire imprudent,
page 5
ibid.
17
z8
L'Oracle & le Payſan ,
L'Ane & le Fat , fable ,
22
24
Traduction en vers libres de l'Ode XI , livre I d'Horace
,
de l'Ode III ,
La Jalousie ,
Solima ,
A M. de L***
Vers à mon Ami ,
25
26
23
39
44
47
Vers à Mile D...
Traduction du pſeaume XXIII ,
Epitre à mon Protecteur ,
48
49
50
Explication des Enigmes & Logogryphes , 52
ENIGMES , 53
LOGOGRYPHES , 56
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 60
Eloge de Catinat , par M. de la Harpe , ibid.
par M. G **. 88
par M. l'abbé d'Eſpagnac , 99
dédié à lui-même , ΙΟΙ
Oeuvres de François de Quevedo , 102
Ecrits ſur le Salon , 105
Joachim , 108
Choix de chanfons , 113
218 MERCURE DE FRANCE.
Le dix-huitieme fiecle , page 114
Annonces , 129
Lettre à M. D. L. C. 131
ACADÉMIES. 153
-Dijon , ibid.
SPECTACLES. 168
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 169
Comédie Italienne , ibid.
ARTS. 171
Gravures ,
ibid.
Architecture , 174
Muſique. 175
Stuc ,
180
Cours de langue Angloiſe , ibid.
de principes d'Aſtronomie & de Géographie , 181
Extrait d'une Lettre de St. Dizier , 182
Compliment des Habitans de Rambouillet à S. A. S.
Mde la princeffe de Lamballe , 186
Variétés , inventions , &c. 188
Anecdotes. 193
Avis, 197
Nouvelles politiques , 201
Préſentations , 210
Nominations , 210
Mariages ,
Morts ,
Loterie ,
210
212
214
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Spectacles , • 214

1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY ARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AMENAM
CE
CIRCUMSPIO
AP
20
M51
177
mo

MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
NOVEMBRE , 1775.
No. X V.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REY
Libraire fur le Cingle.
L Décameron François ,, par M. d'Uffieux. in- 12. 2vol.
Maestricht 1773 & 1775 idem Tome 2 à part. 1775.
Oeuvres Diverſes de Mr L... (Effai philofophique fur le
Monachifme. ) in 12. 1775.
Mélées de Madame le Prince de Beaumont ,
Extraits des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait.
Raffemblées & imprimées , pour la premiere fois en
forme dé Recueil. Pour ſervir de fuite à ſes autres
Ouvrages in- 12. 6 vol. Maestricht 1775 .
Traité des Bois & des différentes manieres de les Semer,
Planter , Cultiver , Exploiter , Tranſporter & Conferver.
80 2 vol . Paris 1771 .
, Le Barbier de Séville , ou la Précaution inutile comédie
en 4 Actes ; Par M. de Beaumarchais ; repréfentée
&tombée ſur le Theatre de la Comédie Françoiſe
aux Tuileries , le 23 Février 1775. 80. Paris 1775.
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans ſes
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Naifiance ; le ſecond , la Pairie de Dignité ; le troiſieme
, la Pairie d'Appanage ; le quatrieme , la Pairie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomine. 8. 2 vol. Par
H. V. Zemgans . Maestricht . 1775 .
Droit (Le) des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle ,
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains . Par M. de Vattel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée . Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 4to. 2. vol . Amft. 1775. à f 6.
Hiftoire de l'Ordre du St. Eſprit , Par M. de Saintfois ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. 12 , qui
contient les 4 vol . de l'édition de Paris . Francfort
1775. à 1-10.
Phyſiologie des Corps Organifés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, a deffein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſet du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyfiologie des Mouſſes. Par M. de Necker,
Botanifte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de pluſieurs Académies , &c. & c. 80, avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10.
Burgeradyk
5313
1
LIVRES NOUVEAUX.
Poëſies de Société , dédiées à Stanislas II. Roi de Polo
gne. Par M. L. Rénaud . 8°. Leipzig 1775. à f 1 .
Récréations (Les) de la Toilette . Hiſtoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes. 12. 2 vol .
Paris 1775. à f3 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c . 410. 1773-1775,3 Tomes .
Poefie del signor abate Pietro Metastasio , 8vo. to vola
Torino. 1757 1768.
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig . 1759-1769 .
DE L'HOMME OU des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame ſur le Corps & du Corps fur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct . en M. grand in- douze , en
2. yol. Amsterdam 1775 , à f 2: 10.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àfz : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite ac
tuellement les XVII. volumes de la réimpression de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Difcours , & les Tomes I. 2.3.4.5.6. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tones de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage .
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil:
Jacob s'Grayefande , raffemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille-douce. Amst. 1774.
af8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIes . Livresde
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition. On y a joint d'au
tres écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in-douze , 1 vol. 1775. à fi
A 2
LIVRES NOUVEAUX.
Oeuvres d'Architecture ( les ) de Rob. & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774. 1775. à f 12 : le tome.
L'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée.
8vo . I vol . àf6 : --
Hiftoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Velly ,
Villaret , Garnier , grand in- douze . 24 vol. 1774 .
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c. par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo .
f 3 : 15 de Hollande .
Jérufalem Délivrée Poëme du Taffe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in - douze. Paris 1774. à f2 : -
Oeuvres de M. Gefper traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol. in - douze , 1774 .
Oeuvres de Voltaire , grand in- 8vo. 52. vol. Edition de
Genève.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit fur cette ſcience , recueillies par
G. R. Faefch , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vol. grand in-8°. avec fig. Leipfig , 1774 .
à/ 15 : -
MARC - MICHEL REY , Libraire fur le Cingle à Amfterdam
, continue d'imprimer & débiter le MERCURE
DE FRANCE , ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en profe , des Enigmes , Logogryphes
, Nouvelles Littéraires , Annonces des prix
des differentes Académies , Annonces de Spectacles Avis
concernant les Arts agréables , comme Peinture ,
Architecture , Gravure , Musique &c. quelques Anecdotes
; des Edits , Arrêts , Déclarations ; des Avis , des
Nouvelles Politiques ; les Naissances & les Morts des
Perſonnages les plus illustres ; les Nouvelles des Loteries
, & affez ſouvent des Additions intéreſſantes de
l'Editeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année , que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f 12: ceux qui voudront avoir des parties féparées les
payeront à raiſon d'un florin . On peut avoir chez lui
les années 1770 , 1771 , 1772 , 1773 , 1774 1775.
7
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE . 1775.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
- ODE A LA JUSTICE , ou le rétabliſſement
des Parlemens en France fous le regne
de Louis XVI,
Sujet propoſé par l'Académie de Toulouſe
, pour lequel l'Auteur n'a pu concourir
dans le temps preſcrit à cauſe d'u-
■ ne maladie.
USTICE ! & Déïté ſuprême !
Diſpenſatrice de tout bien ,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Ta dérives de Dieu lui-même :
Tu pris naiſance dans fon fein.
Jamais tu ne démens ta ſource ;
Ton glaive eſt l'unique reſſource
Du Citoyen persécuté ;
Et lorſque le méchant l'accable ,
Ton trône eft l'écueil redoutable
Où ſe brife Piniquité.
Dans les fiecles de l'ignorance ,
On ofa mépriſer tes loix ,
Dès- lors l'erreur & la licence
Voulurent ufurper tes droits .
Jours déplorables ! jours finiſtres !
En vain la voix de tes Miniftres
Fit entendre la vérité ;
Soumiſe à l'eſprit de ſyſtême ,
La vertu devint un problême ,
Le méchant ſeul fut écouté.
Mais , o Déeſſe tutélaire !
Ame du bonheur des mortels !
Le Sage , avide de lumiere ,
Reſpecte , embraffe tes autels :
Louis regne , il te rend hommage ,
Ta ſplendeur devient fon ouvrage ,
11 eft ton plus ferme ſoutien :
Pour éterniſer ſa mémoire ,
C'eſt ſur toi qu'il fonde fa gloire ;
Son trône eſt devenu le tien ."
NOVEMBRE. 1775. 7
1
J'entends la voix de l'innocence
Frapper les voutes de Thénis ;
On l'écoute , & pour ſa vengeance
Je vois les Juges réunis.
A ce tribunal redoutable ,
Oui , je te cite , homme coupable ,
Du malheureux , vil oppreſſeur...
Eh quoi ; tu fuis ! perfide ? arrête ,
Leve les yeux , vois ſur ta tête
Se lever le glaive vengeur.
France, revois ce Corps antique ,
Dépoſitaire de tes loix;
D'une trompeuſe politique
Il étouffe aujourd'hui la voix.
Le crime en fecret en murmure ;
Les oracles de l'impoſture
Sont confondus partes Catons.
Sur le Trône revois Auguſte ,
Contemple auprès de ce Roi juſte
Tes Lycurgues & tes Solons.
Le Prince ami de la justice ,
Regne en vrai Roi de ſes Sujets.
Pour eux Divinité propice ,
Il les prévient par ſes bienfaits.
Leur amour , que fon coeur defire ,
A4
8- MERCURE DE FRANCE.
Eſt le ſoutien de ſon Empire ,
Faire des heureux , c'eſt ſa loi,
Par ſa vertų douce & ſévere ,
Lorſqu'il foulage , c'eſt un pere :
Lorſqu'il ordonne , c'eſt un Roi .
Mais ſi l'adroite flatterie
Vient corrompre un Roi vertueux ;
Si l'ambition enhardie
Médite ſes projets affreux :
Le Peuple n'a pour ſe défendre
Que les pleurs qu'on lui fait répandre ,
Et ſon aſyle eſt le Sénat ;
C'eſt-là que la loi l'environne...
Entre les Sujets & le Trône ,
L'intervalle eit du Magiſtrat.
En lui la loi ſe vivific ;
C'eſt l'égide des malheureux
Sa grande ame ſe multiplie ;
Les vertus inſpirent ſes voeux.
Il dit aux Rois . Maîtres du monde
"
"
Sur la force qui vous ſeconde
Ne fondez pas votre pouvoir" .
Au Peuple : „ Aime ta patrie ,
" Pour ton Roi prodigue ta vie ;
3. Ton amour t'en fait un devoir "
t
NOVEMBRE. 1775. 9
C'eſt par les loix qu'un peuple eſt ſage ,
Que les trônes ſont affermis .
Le Deſpote , ami du carnage ,
Ne regne que fur des débris ;
L'arrêt qu'il dicte eſt un tonnerre ,
Bientôt il fait rougir la terre
Du fang qu'il devroit épargner.
Toujours cruel quand il ordonne ,
La terreur le ſuit , l'environne ...
Etre tyran, eſt ce régner ?
Braves François ! la bienfaiſance
Eſt le partage de vos Rois :
Vous n'éprouvez que leur clémence :
Votre coeur ſe donne par choix .
Voit on les diſcordes fatales ,
Les ſéditions , les cabales
Allarmer vos Rois vertueux ?
Soumis à leur juſte puiſſance ,
Vous aimez votre dépendance;
Etre François , c'eſt être heureux.
O poſtérité redoutable ,
Juge des Peuples & des Rois !
D'un caractere ineffaçable
Tu peindras le regne des loix.
Déjà notre gloire commence ,
Louis , dans ſon adolefcence ,
Inſtrait les ſiecles à venir ;
1
10 MERCURE DE FRANCE.
Et la vérité qui furnage
Au-de- là du torrent de l'âge ,
Ira porter ſon ſouvenir.
Par M. Guittard cadet ,de Limoux.
A MES AMIS.
Ode XIIIe du Livre Ve d'Horace.
L Le ciel eſt obſcurci par un épais nuage ,
L'air retentit au loin d'affreux mugiffemens ;
L'aquilon furieux a déchaîné ſa rage ;
Les vaiſſeaux fur les mers ſont le jouet des vents,
L'éclair brille , & la foudre éclate ſur la terre :
Ses feux ont embraſé les chênes orgueilleux ;
Jupiter aux mortels a déclaré la guerre.
Eh ! comment éviter la colere des Dienx !
Oublions , s'il ſe peut , des jours pleins de triſteſſe
Et tâchons aujourd'hui d'enchaîner les plaiſirs ;
Hâtons - nous , mes Amis ; la tremblante vieilleſſe
N'offre à nos foibles coeurs que d'impuiſſans defirs .
Verſez , n'épargnez point ce nectar agréable ;
Lui ſeul calme les maux qu'enfante le chagrin.
Raffurons - nous , buvons , & nous verrons à table
Renaître le bonheur dans les flots du bon vin.
NOVEMBRE. 1775. II
Peut être que des Dieux la colere appaifée
Redonnera le calme & la paix à nos coeurs ;
Que par de tendres fons notre oreille charmée ,
Nous invite au repos , étendus ſur des fleurs .
Ce mortel , ou plutôt ce Centaure terrible ,
De l'enfant de Thétis defirant le bonheur ,
Peu content de ſavoir qu'il étoit invincible ,
En lui parlant ainsi , formoit fon jeune coeur :
Tu porteras la guerre aux rives du Scamandre ;
Les flots du Simoïs fufpendront ton effort ;
Les Troyens de tes coups ne pourroit ſe défendre :
Ils verront ſur tes pas la terreur & la mort.
Ils fuiront devant toi , le feu de ta colere
Ira les écrafer ſous leurs remparts brûlans.
Tu ſeras abattu ; ton immortelle mere
Ne te reverra plus dans ſes palais brillans.
Ta mort de tous les Grecs fera couler les larmes :
Mais fonge que tu peux adoucir ton malheur. "
Si tu bois étendu ſur les débris des armes,
Tu mourras fans regret dans le champ de l'honneur.
Par le même.
A
12 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE.
Entre ALEXANDRE & ABDALONYME.
DANS
ABDALONYME.
ANS un petit jardin , mon unique héritage ,
Vers le milieu du jour , ſous un épais feuillage ,
Succombant fous le poids des plus rudes travaux,
Depuis quelques momens je goûtois le repos ;
Et foudain de ſoldats une troupe bruïante ,
Dont l'aſpect annonçoit la crainte & l'épouvante ,
M'arrachant de ce lieu , doux ſéjour de la paix ,
M'a fait porter unes pas , Prince , dans ce palais,
▲des cris empreſſés obligé de me rendre ,
Je viens y recevoir les ordres d'Alexandre.
Me puniſſe le ciel ſi le fang des humains
Ajamais dans ma vie enfanglanté mes mains ,
Et fi bravant l'effort des plus grandes tempêtes
J'ai voulu retarder le cours de vos conquêtes !
ALEXANDRE.
Calmez votre frayeur , Citoyen vertueux ,
Je fais juſqu'où s'étend le nom de vos Aïeux ,
Et je connois trop bien le coeur d'Abdalonyme ,
Pour le croire en état de mettre au jour un crime .
NOVEMBRE. 1775. 13
Je ne fuis point forti du ſein de mes Etats
Pour porter la terreur de climats en climats.
Les Dieux compatiſſans aux malheurs de la terre ,
M'ont fait , pour les finir , entreprendre la guerre.
Ils veulent , ennemis de l'orgueil des Tyrans ,
Donner aux Nations des Princes bienfaiſans ,
Et tirant la vertu de l'obſcure baſſeſſe ,
Lui ménager un fort digne de ſa nobleſſe.
Leur ſecours aujourd'hui ſecondant ma valeur ,
M'a rendu de Sidon paiſible poſſeſſeur ;
Afin que vos vertus , par mes mains couronnées ,
Fiffent vos Sujets d'heureuſes deſtinées ,
Et que quittant enfin votre premier état ,
Vous portaſſiez long-temps le ſceptre avec éclat.
ABDALONYME.
Où ſuis -je ? juſte ciel !
ALEXANDRE.
Quoi ! votre coeur friffonnet
Elu Roi , vous tremblez à l'approche du Trône.
ABDALYNOME.
Qui ne trembleroit pas !
14
MERCURE DE FRANCE.
ALEXANDRE.
Le perfide Straton
Sous fon joug trop long-temps a fait gémir Sidon.
Infâme meurtrier des têtes magnanimes
Qui voulurent arêter le torrent de ſes crimes :
En vain il chercheroit à mettre dans l'oubli .
Les forfaits fur lesquels fon Trône oſt établi.
Indigne de ce rang , il faut que je l'en chaffe ,
Et vous même aujourd'hui devez prendre ſa places
ABDALONYME.
Inſtruit à manier la béche & le hoyau ,
Le fceptre me feroit un trop peſant fardeau .
Separé juſqu'ici du commerce des hommes ,
J'ignore le grand art de régir les Royaumes .
Choififfez donc un Roi qui , comblant vos fouhaits ,
Sache en maître abſolu régner fut ſes ſujets .
ALEXANDRE.
Mes mains viennent d'offrir la fuprême puiſſance
A deux Sidoniens d'une illuftre naiffance ,
Qui , fideles tous deux aux loix de leur pays ,
N'ont point voulu d'un fceptre injuftement acquis.
Mieux que nous , ont - ils dit , le fage Abdalonyme
Mérite de monter à cet honneur fublime ;
Sa naiſſance , ſon coeur , fes Aïeux , ſa vertu ,
Tout tend à nous prouver qu'à lui le Trône eſt dr.
NOVEMBRE. 1775.15
ABDALONYME. S
4
Et quels hommes ont pu vous tenir ce langage ?...
Tranquille dans le champ que j'eus pour mon partage ,
Je dédaigne des Grands le luxe faſtueux ,
Et de tous les mortels me crois le plus heureux.
Exempt de paffions , de ſoucis , de contrainte ,
Mon coeur ne fut jamais acceſſible à la crainte.
Il brave du ſoldat les barbares fureurs ,
Et loin de moi la guerre exerce ſes horreurs .
Quand d'un gazon fleuri la riante verdure ,
Et de petits ruiſſeaux l'agréable murmure ,
M'invitent à goûter les douceurs du repos ,
Morphée épand fur moi ſes tranquilles pavots ;
Rien , dans ces lieux chéris n'excite mon envie
Et je veux y pafſer le reſte de ma vie.
ALEXANDRE.
En vain réſiſtez - vous à mes empreſſemens ,
Vos regrets , vos refus , vos voeux font impuiſſans.
Tous les Sidoniens vous demandent pour maftre ;
Que leur gloire aujourd'hui commence de renaître !
Et pour mieux affurer le cours de leur bonheur ,
Songez à leur laiffer un digne fucceffeur !
ABDALONYME.
Ah! pourrois-je quitter un repos plein de charmes
16 MERCURE DE FRANCE.
Pour me livrer en proie aux soucis , aux alarmes ,
Pour me voir entouré de vils adulateurs ,
De la vertu des Rois coupables deſtructeurs
Les douceurs qu'avec elle attire la couronne
Ne pourroient compenfer les chagrins qu'elle donne ;
Le trouble , les ſoucis & les remords cuiſans
Sont de ſes poſſeſſeurs les fideles cliens.
L'exemple de Straton ſuffit ſeul pour m'inſtruire
Des malheurs attachés au Mafttre d'un Empire ;
De ſes proſpérités interrompant le cours ,
La main d'un ennemi va terminer ſes jours .
ALEXANDRE.
Généreux , bienfaiſant , guidé par la justice ,
Pouvez - vous d'un Tyran attendre le fupplice ?
Les Dieux ſavent trop bien défendre la vertu ;
Rendez - vous à leur choix : c'eſt aſſez combattu.
ABDALONYME.
Ne puis - je réſiſter ?
ALEXANDRE.
Voyez votre patrie
Dans les plus grands malheurs plongée , enſevelic ,
Voyez l'horreur , le meurtre & la diviſion
Troubler en même temps & déchirer Sidon;
NOVEMBRE. 1775. 17
Si pour la liberté votre coeur ne foupire ,
Si vous ne lui cédez le bien qu'elle defire ,
Dans peu Sidon n'eſt plus : ſauvez votre pays.
ABDALONYME.
Prince , puiſqu'il le faut , à vos voeux je ſouſcrisa
En acceptant un Trône od le ciel me deſtine ,
Si je puis de Sidon prévenir la ruine ,
Quelque déſaſtre affreux qui puiſfe m'arriver ,
Je renonce au repos afin de la ſauver.
ALEXANDRE.
Recevez de mes mains le ſacré diademe ,
Aſſurez le bonheur d'un peuple qui vous aime ;
Victorieux du fort , que votre illuftre coeur
Ne fuccombe jamais au poids de la grandeur ,
Et qu'élevé ſi haut dans vous chacun contemple
Des bienfaits d'Alexandre un éclatant exemple .
ABDALONYME .
Puiſqu'à quitter mon champ je me vois condamné,
Et qu'à régner , grands Dieux ; vous m'avez deſtiné
Puiffe toujours , foumis à mon obéifance ,
Mon peuple de vos dons refentir l'influence ,
Et de la guerre un jour oubliant les fureurs ,
D'une éternelle paix éprouver les douceurs !
Par M. D***
B
18 MERCURE DE FRANCE.
D.
LE GRELOT.
Epitre morale.
E la folie aimable lot ,
Don plus brillant que la richeſſe ,
Qui fais ſourire la ſageſſe ,
C'eſt toi que je chante , o Grelot!
Hochet heureux de tous les âges ,
L'homme eſt à toi dès le maillot
Mais dans tes nombreux apanages
Jamais tu ne comptas le ſot.
De tes fons mitigés , le ſage
En tapinois ſe réjouit ,
Tandis que l'inſenſé jouit
Du plaifir de faire tapage.
Plus envié que dédaigné
Par cette eſpece attrabilaire ,
Qui penſe qu'un air renfrogné
Le met au - deſſus du vulgaire ;
C'eſt l'absence de tes bienfaits
Qui ſeule enfante ſa fatire.
Charmante idole du François,
Chez lui réſide ton empire.
Tes détracteurs font les Pédans ,
Les Avares & les Amans
De cette gloire deſtructive
NOVEMBRE. 1775. 19
Qui peuple l'infernale rive
Et remplit l'Univers d'excès .
L'Ambitieux , dans ſon délire.
N'éprouve que de noirs accès ;
Le genre humain feroit en paix
Si les Conquérans ſavoient rire .
Contre ce principe évident
C'eſt en vain qu'un Cenfeur déclame :
Le mal ne ſe fait en riant.
Si de toi provient l'épigramme ,
Son tour heureux n'eſt que plaiſant,
Et ne peut nuire qu'au méchant ,
Que ſa confcience décele.
Nomme- t- on la rofe cruelle ,
Lorſqu'un mal adroit la cueillant
Se bleffe lui -même au tranchant
De l'épine , qu'avec prudence
Nature fit pour ſa défenſe ?
Tes fimples & faciles jeux
Prolongent , dit-on , notre enfance.
Cenfeur , que te faut-il de mieux ?
Des abus le plus dangereux ,
Le plus voiſin de la démence ,
Eft de donner trop d'importance
A ces chimeres , dont les cieux
Ont compofé notre exiſtence.
Notre devoir eſt d'être heureux ;
A moins de frais , à moins de voeux ,
De l'homme eſt toute la ſcience.
Par tes fons toujours enchanteurs ;
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
Tu fais fuir la froide vieilleſſe ,
Ou du moins , la couvrant de fleurs ,
Tu lui rends l'air de la jeuneſſe.
Du temps tu trompes la lenteur ;
Par toi chaque heure eft une fête ;
Démocrite fut ton Docteur ,
Anacreon fut ton Prophete ;
Tous deux pour ſages reconnus ,
L'un , riant des humains abus ,
Te fit ſonner dans ſa retraite ;
L'autre , chantant à la guinguette ,
Te donna pour pomme à Vénus.
Après eux , ma ſimple muſette
T'offre ſes accens ingénus.
Charmant Grelot , ſur ta clochette
Je veux moduler tous mes vers ;
Sois toujours la douce amuſette ,
Source de mes plaiſirs divers.
Heureux qui te garde en cachette
Et ſe paſſe de l'Univers !
ENVOI à Monfieur BRET.
De non Grelot te faire envot ,
On ne pourra jamais le croire ;
Si c'étoit celui de la gloire ,
Chacun diroit : Il eſt à toi .
Par Madame D. J. D. C. de Reims.
[NOVEMBRE. 1775. 21
LE POT D'OLIVES , ou le Dépofitaire
infidele.
T'OFFRIS 'OFFRIS en vers le portrait reſſemblant
D'un faux ami , dont la rufe cruelle
Sut ravir un dépôt à ſon garde imprudent :
Certain Dépofitaire , au coeur dur , infidele,
Va nous offrir un fléau plus fréquent .
Un Marchand Turc alloit au Caire ,
Y recueillir l'hérédité
D'un ſien parent , décédé centenaire :
Hors de Damas ſon ſéjour limité ,
Devoit finir après ſept ans d'absence.
Nadir , au fond d'un vieux vaſe ſans anſe,
Mit dix mille féquins pour plus de fûreté ,
Puis d'olives en quantité
Tout fut couvert en diligence.
Pluſieurs cachets font à l'urne appoſés.
Chez Ruſtan , ſon voiſin , Nadir alla ſur l'heure :
En chemin , lui dit- il , mes jours ſont expoſes ;
Sept ans ſans vous revoir , ami, ſi je demeure ,
A votre gré du dépôt diſpoſez.
Ce vaſe eſt plein d'olives excellentes .
En ſept ans , répond l'autre , elles doivent moiſir.
Soyez en paix , lui repliqua Nadir :
Qu'à mon retour elles ſoient exiſtantes ,
Ami , j'attends de vous cet unique plaiſir.
\
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
On ſouhaite à Nadir agréable voyage
Et prompt retour , vains mots par tout d'uſage :
Fatime , épouse de Ruſtan ,
De quelques pleurs ornant le compliment ,
Du voyageur humecta le viſage.
Nadir à peine avoit quitté Damas ,
Que le defir de l'olive excellente
Dans le cerveau de Fatime fermente.
Le bon-homme révoit hélas !
Dit la Dame envieuſe , ah ! qu'elle extragance !
Du fruit ferré pendant ſept ans d'abſence !
Faifons voler le vieux vaſe en éclats .
t
A la fureur dont elle eſt dévorée
Ruftan veut oppoſer le frein de la raiſon
La garde d'un dépôt , lui dit-il , eſt lacrée;
L'olive , hélas! abonde à la maifon :
Exiger celles - ci ſeroit pure manie.
Je les veux , dit Fatime , on j'y perdrai la vie ;
De l'urne antique il nous faut voir le fond.
Fatime étoit & fantaſque & jolie ,
Son époux foible & complaiſant :
Malgré fon defpotifine , on voit le Muſulman .
Pouffer auffi loin la folie
Qu'on fait ailleurs pour ce ſexe engageant.
On leve donc les ſceaux du vaſe antique.
Lorſque Famite , ayant pris le deſſus ,
Vit auffif- tot da Dieu Plutus
Briller l'attribut magnifique ;
i
L
NOVEMBRE. 1775. 23
Ses organes , de joie , en furent éperdus.
Le ſcrupule & l'amorce , égaux chez le bon-homme ,
Lui livroient , à la fois , les plus rudes combats :
Qu'il auroit de la joie à ravir cette ſomme ,
Si l'importun remords ne retenoit ſon bras !
Fatime , en préludant , bannit ſon embarras
Des beaux féquins on fait pleine capture ;
On confine au grenier le vaſe avec dédain ;
Etrendant graces à Mercure ,
Avec ardeur on le conjure
De fixer le Marchand ſur le bord Africain.
S'il prétend revenir un jour en ſa patrie
Retirer l'urne avant ſept ans ,
On faura lui montrer les dents ,
Et traiter , en niant , le cas de rêverie.
Les époux , en repos , jouiſſoient du larcin.
Nadir , après fix ans , n'ayant plus nulle affaire
Qui le retint au Caire ,
De Damas reprit le chemin .
Quel plaiſir de revoir les vallons de Syrie ,
Et d'embraſſer le fidele Ruſtan ,
Sans oublier ſon épouſe jolie !
Ce trio fi flatteur offre aux yeux du Marchand
L'affemblage accompli des douceurs de la vie :
,, Que ne puis-je à l'inſtant , dit le ſimple Nadir ,
"
" Porté ſur l'aile du zéphir ,
Voler chez mes amis , au gré de mon envie! "
Qu'il eſt ſurpris quand ſes tendres ſaluts ,
Qu'il croyoit voir payés de careſſes bien vives ,
Des deux époux très froidement reçus ,
B4
24
MERCURE DE FRANCE .
Semblent marquer qu'on ne le connoît plus !
Venant au fait , il veut ſon pot d'olives .
Nos gens de nier le dépêt :
„ Amis , reprend Nadir , laiſſez tout fubterfuge
„ J'aurois regret de recourir au Juge".
Défié par Fatime , il y vole auſſi-tot.
Monſeigneur , lui dit- il , en un vieux pot d'olives
J'avois ſecrettement mis dix mille ſéquins ;
Et prenant des fermens pour des gages certains
Allant aux Africaines rives ,
Je mis le pot fcellé chez l'un de mes voiſins.
Sans revenir , ſi j'étois ſept années ,
Atropos , de ſa faulx , tranchant mes deſtinées ,
De la vieille urne il héritoit
Je viens avant le terme ; en me voit à regret ,
Les olives ſoudain devant m'être données ;
Et Ruſtan du dépôt oſe nier le fait.
Lui , que je crus l'ami le plus intime ,
Qui jouiſſoit de la publique eſtime ,
Qui trois fois en ſa vie à la Mecque eſt allé ,
Se fouille envers moi d'un tel crime ?
1
Hypocrite Ruſtan , m'avoir ainſi volé ! ...
Ruftan , chez le Cadi , ſur l'heure est appellé ,
Pour , aux yeux des experts , exhiber les olives :
Fatime étoit livrée aux frayeurs les plus vives,
D'olives rempliſſant le vieux pot au hazard ,
Ruftan croyoit affronter la juſtice ;
Il rajuſta les cachets avec art :
Mais le ſuccès démentit ſa malice.
On pouvoit , à coup-fûr , inculper les cachets ,
NOVEMBRE. 1775. 25
L'olive offrit du vol une preuve aufli claire ,
Le fruit d'un an paroiſſoit frais.
Condamné par le Juge aux dépens du procès ,
Ruſtan rend les ſequins , ſubit Peine exemplaire.
Le Juge alors dit au ſimple Nadir :
ود Tel a furpris l'eſtime univerſelle ,
„ Qui cache un coeur auſſi dur qu'infidele ;
Mortel aſpic , on ne peut trop le fuir. "
Tel ayant vu le tombeau du Prophète , ود
N'en revient pas plus ſaint ni plus honnête,
Tu dois en garde avec lui te tenir.
S'il fit deux fois le faint pélerinage ,
ود
"
99 Evite avec lui tout procès :
Il n'eſt larcin , il n'eſt excès
s, qu'il n'ofe faire après triple voyage".
Par M. Flandy.
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
MARIANNE ,
ou les Dangers de l'inexpérience.
Drame de Société.
PERSONNAGES.
LE MARQIS ,
LA MARQUISE.
MARIANNE jeune paysanne de 16à 17
ans , filleule de la Marquise.
Mille LA VARENNE , fille de confiance
de la Marquise.
Mile DUBOIS , femme de chambre de
la Marquise.
La Scene est à Paris , dans la maison du
Marquis.
(Le Théatre représente une falle baſſede la
maison du Marquis ) .
NOVEMBRE. 1775. 27
SCENE I
Mademoiselle DUBOIS , MARIANNE.
(Mlle Dubois entre , précédée de Marianne
qui est habillée en paysanne , quoique
très proprement.)
Mile DUBOIS.
ENTREZ , Mademoiselle Marianne ;
affeyez vous- là un inftant , Madame va
defcendre.
MARIANNE s'affeyant. Bien obligée ,
Mademoiſelle !
Mlie DUBOIS. Se plaçant à coté d'elle.
Eh bien ! comment vous trouvez - vous
ici?
MARIANNE. Fort bien , Mademoiſelle
, grâce aux bontés de ma maraine.
| Mile DUBOIS Je parie que vous ne
demanderiez pas mieux que de quitter
tout- à- fait le village pour venir demeurer
avec nous.
MARIANNE. A vous dire le vrai , je
n'en ferois pas fachée.
Mile DUBOIS, Je m'en ſuis doutée.
Eh bien ! réjouiſſez vous , Mademoiselle ,
je crois que vous nous reſtez.
28 MERCURE DE FRANCE.
MARIANNE , avec joie. Quoi ! vraiment
!
Mile DUBOIS. Oui ; j'ai tout lieu de
croire que je ne me trompe point dans
mes conjectures.
MARIANNE. Ah! que je ſuis contente
! ( d'un air careffant ) Vous m'aimerez
toujours bien ?
Mile DUBOIS , affectueusement. L'aimaible
enfant ! qui pourroit s'en défendre ?
MARIANNE. De mon côté , vous pouvez
être fûre... Je ſuis d'une joie !
Mile DUBOIS. Quels tranſports ! Mademoiselle
, le ſéjour de la ville a ſes
agrémens : mais il a auſſi ſes dangers.
Vous êtes jeune , belle , fans expérience...
MARIANNE , avec vivacité . Vous avez
raiſon : mais ma maraine m'aime bien ;
M. le Marquis m'a dit auſſi qu'il vouloit
être de mes amis ; & puis vous & Mile
la Varenne...
Mile DUBOIS. Vous méritez qu'on
s'attache à vous , & je vais vous parler
en amie. Madame la Marquiſe a le coeur
excellent , elle vous aime ſincerement ;
ce n'eſt pas elle que vous devez craindre :
mais prenez garde à M. le Marquis ; la
Varenne eſt ....
NOVEMBRE. 1775. 29
SCENE II.
Mile LA VARENNE , Mlle DUBOIS,
MARIANNE .
Mile LA VARENNE à Mile Dubois.
Paſſez chez Madame , Mlle Dubois ; elle
vous demande. ( Mlle Dubois fort Sans
rien dire ) .
SCENE III.
Mlle LA VARENNE , MARIANNE.
Mile LA VARENNE . d'un ton vif &
gai. Eh ! bon jour , mon petit ange : que
je vous annonce une charmante nouvelle ;
vous reſtez.
MARIANNE . Cela me fait bien plaiſir ,
Mademoiselle.
Mile LA VARENNE. Comment ! mais ,
c'eſt que j'en ſuis enchantée , moi.
MARIANNE faisant une révérence Je
vous remercie , Mademoiselle.
Mile LA VARENNE. Bon , voilà les
façons revenues. Eſt ce que je ne ſuis pas
votre bonne amie ?
३०
MERCURE DE FRANCE.
C
:
MARIANNE, Vous avez bien de la
bonté.
Mile LA VARENNE comme impatiente.
Ce n'eſt pas comme cela qu'il faut répondre
: il faut m'appeler votre bonne
amie , me fauter au cou , & m'embraſſer
comme vous m'aimez.
MARIANNE courant l'embraſſfer. Oh !
pour cela , de tout mon coeur.
Mile LA VARENNE. Allons , mettezvous
à votre aiſe avec moi , ma chere
petite.
MARIANNE lui baisant la main . Vous
êtes ma bonne amie.
Mile LA VARENNE. Qu'elle eft char.
mante !
MARIANNE Continuant de la careffer.
Je ſuis bien aiſe de demeurer ici avec
vous.
Mile LA VARENNE. Qu'elle eſt aimable
! Oh ça , je veux que vous m'aimiez
uniquement , que vous me donnież toute
votre confiance , que vous me diſiez tous
: vos petits fecrets ; de mon côté je vous
dirai les miens , & nous ferons les deux
meilleures amies qu'on ait jamaie vues.
MARIANNE Volontiers , ma bonne
amie.
NOVEMBRE. 1775. 31
Mile LA VARENNE. Mais c'eſt que je
veux qu'il n'y ait que moi que vous aimiez
ainſi ; excepté M. le Marquis pourtant,
qui a des droits fur votre amitié ,
qui vous veut du bien.
MARIANNE. Et ma maraine ?
Mile LA VARENNE. Oui , c'eſt tout
ſimple. Mais c'eſt la Dubois dont je ne
veux point dans notre petite ſociété.
MARIANNE. Et pourquoi , ma bonne
amie ? Elle eſt aſſez bonne perſonne , &
elle- m'aime bien auffi .
Mile LA VARENNE. Oui , vous avez
raiſon ; mais elle eſt ſauvage , dure ,
chagrine , cette fille-là ; & cela ne me va
pas à moi: j'aime la joie , la gaieté.
MARIANNE. Comme vous voudrez.
Mile LA VARENNE. Savez vous bien
que vous êtes charmante , malgré vos
habits de payſanne ; quand vous ferez
vêtue en démoiſelle , vous enleverez
tous les coeurs .
MARIANNE honteuse. Oh ! ma bonne
amie ! vous vous moquez de moi.
Mile LA VARENNE. Allez , petite friponne
, vous ne connoifſſez pas encore
le prix d'une figure comme la vôtre. Je
veux préſider moi-même à votre toilette ;
32 MERCURE DE FRANCE.
1
j'ai un petit coffret à vous montrer , qui
vous fera bien plaifir.
SCENE IV.
LE MARQUIS , Mlle LA VARENNE ,
MARIANNE.
LE MARQUIS , en paſſant d'un air mystérieux
, à Mlle la Varenne. Eh bien , la
Varenne ?
Mlle LA VARENNE , bas au Marquis.
Tout va le mieux du monde.
LE MARQUIS , bas à Mile la Varenne
J'ai fait porter le coffret de bijoux où
tu fais. (haut à Marianne) Eh c'eſt vous
ma charmante ! Eh bien , comment trouvez
vous le ſéjour de la ville ? Vous vous
accoutumerez aisément avec nous , n'estce
pas ?
MARIANNE. Vos bontés me rendent
confufe , M. le Marquis .
LE MARQUIS. Comment , mignonne !
on ne peut trop faire pour vous. (à Mils
la Varenne) Elle eſt en vérité divine ,
adorable ! (Mlle la Varenne se retire inſenfiblement
dans le fond du Théatre.
MARIANNE faisant la révérence. Monfieur.
LE
NOVEMBRE. 1775. 33
LE MARQUIS. Je ſuis parbleu ravi
de vous voir ici ; Madame la Marquiſe
ne pouvoit rien faire qui me fût plus
agréable que de vous garder. Et vous
en êtes bien aiſe auſſi , ſans doute ?
MARIANNE , avec une révérence.
Mais... oui , M. le Marquis.
LE MARQUIS. Quelle charmante
ingénuité ! On ça , ma chere reine , je
vous ai priée de me regarder comme votre
ami & non pas comme votre maître ;
je veux être votre ami , entendez- vous ?
MARIANNE déconcertée . Monfieur...
LE MARQUIS. La Varenne vous
parlera pour moi: vous verrez comme je
traite mes amies.
MARIANNE. Vous me faltes bien
de l'honneur.
LE MARQUIS. Mais auſſi , je veux
en revanche que vous m'aimiez bien.
M'aimerez -vous bien ?
MARIANNE baiſſant les yeux. Je vous
reſpecte trop.
LE MARQUIS. Il n'eſt point ici
queſtion de reſpect , je vous en diſpenſe ;
c'eſt de l'amitié que j'ai pour vous , &
c'eſt de l'amitié que je veux que vous
me rendiez.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
MARIANNE, Je ſerois bien ingrate ,
ſi je ne reconnoiſſois ce que vous faites
pour moi.
LE MARQUIS transporté. La charmante
enfant ! je..... (il entend la Marquiſe)
Adieu , poulette , je vous donnerai
bientôt de mes nouvelles. (Il s'esquive).
SCENE V.
LA MARQUISE , MARIANNE.
LA MARQUISE. Bon jour , ma fille
; qui eſt- ce qui ſort-là ?
MARIANNE. C'eſt Mile la Varenne
, & .. (Elle hésite).
LA MARQUISE. Et , qui ?
MARIANNE. Et... M.le Marquis.
LA MARQUISE. Ah ! ah ! M. le
Marquis ! & que vous diſoit- il ?
MARIANNE . Mais , ma maraine , il
me diſoit qu'il étoit bien aiſe de ce que
je reſtois ici ; qu'il me donnoit fon amitié
, &....
LA MARQUISE. Eh bien ?
MARIANNE. Qu'il me demandoit
la mienne en retour.
LA MARQUISE . Que lui avez vous
répondu?
NOVEMBRE. 1775. 35
MARIANNE. Je lui ai dit que je ſerois
une ingrate de ne pas reconnoître
fes bontés .
LA MARQUISE. Voilà tout ?
MARIANNE. Je crois que oui.
LA MARQUISE. Vous croyez ! Eſtce
que vous me cacherież quelque choſe ,
ma fille ? Non, je ne vous en crois pas
capable. Si vous m'aſſurez que c'eſt là
tout , je vous croirai.
MARIANNE. Voilà tout ce qu'il m'a
dit , je vous aſſure : mais en s'en allant
il m'a ferré la main, :
LA MARQUISE. Il vous a ferré la
main !
MARIANNE. Oui , ma maraine.
LA MARQUISE. Eh ! eh ! M. le
Marquis ! Et la Varenne étoit préſente ?
MARIANNE. Oui , ma maraine. Ce
que je dis vous fait-il de lapeine ? J'en
fuis au déſeſpoir.
LA MARQUISE. Point du tout , ma
chere enfant. Mais c'eſt que je vous aime
bien; je veux que vous n'ayez rien
de fecret pour moi. Je crois mériter cette
petite attention-là ; & ce n'eſt point
pour abufer de vos confidences que je
les exige: au contraire , c'eſt pour tra
vailler plus fürement à votre bonheur.
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
Tout - à - l'heure , par exemple , j'ai vu
que vous héſitiez ; vous n'ofiez me par- .
ler du Marquis , vous avez rougi en
m'avouant qu'il vous avoit ferré la main.
MARIANNE Il eſt vrai que je ſuis honteuſe
des careſſes que me fait M. le Marquis
; il me parle auſſi familierement que
ſi j'étois fon égale , & cela m'embarraſſe
à un point que je ne faurois dire.
LA MARQUISE Souriant . Allez , ma
chere enfant , je ne ſuis point fâchée.
Reſpectez toujours M. le Marquis comme
vous le devez; & que fon ton familier
ne vous faſſe point fortir de celui
qui vous convient. Mais , parlons d'autre
choſe : je vous ai fait avertir pour vous
dire que je vous garde ; & il me paroît
que l'on m'a prévenue.
MARIANNE Oui , ma maraine ; Mile
Dubois & Mlle la Varenne me l'ont appris.
LA MARQUISE. Il y a long - temps que
j'ai ce deſſein - là ,mon enfant; & je vois
avec plaiſir que vous avez tout ce qu'il
faut pour profiter des ſoins que je veux
prendre de votre éducation ; auſſi je
n'épargnerai rien pour vous rendre heureuſe
: mais je m'attends que vous m'aimerez
comme votre mere ..
MARIANNE d'un ton pénétré. Ah ! pou-
1
1
NOVIEMBRE. 1775. 37
vez - vous douter que je ne vous aime ?
LA MARQUISE. Non ma fille , non;
je n'en doute pas , Embraſſe - moi , ma
chere Marianne. Tu pleures !
MARIANNE . Hélas ! ſi je vous ai fait
de la peine , c'eſt ſans le ſavoir.
LA MARQUIS E affectueusement . Rasfure-
toi , ma fille ; non , je ne ſuis point
mécontente de toi , point du tout.
MARIANNE. Ah ; que je ſuis contente!
(Elle se jette fur la main de la Marquise ,
qu'elle baise avec transport.)
LA MARQUISE , pius affectueusement.
Chere enfant ; vas , ma fille je t'aime
d'affection. Sois toujours ſage ; aimemoi
de tout ton coeur , & tu peux être
aſſurée que je ne t'abandonnerai jamais.
Oh çà , Marianne , je fors aujourd'hui
pour toute la journée , & je vous laiſſe
avec Mlle la Varenne & Mile Dubois ,
vos nouvelles compagnes .
MARIANNE. Oui , ma maraine.
LA MARQUISE. Je leur ai recommandé
de vous faire quitter vos ajuſtemens de
payſanne, pour en prendre de plus convenables
aux vues que j'ai fur vous. (Elle
Jonne) Ce font des filles ſages , en qui
j'ai beaucoup de confiance. (à un Laquais
qui entre) Faites deſcendre Mile la Va
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
renne & Mlie Dubois. ( à Marianne )
Sur-tout la Varenne : il y a plus de dix
ans que cette fille-là eſt à mon ſervice.
SCENE VI.
LA MARQUISE , MARIANNE , Mile
LA VARENNE , Mile DUBOIS.
Mile LA VARENNE. Que veut Ma
dame?
LA MARQUISE. Voilà une petite fille
que je vous remets entre les mains : je
vous charge de fon éducation.
Mile LA VARENNE. Ah ! Madame ,
que vous me faites de plaifir ! On eft
heureux d'avoir à former des ſujets qui
promettent autant que Mademoiselle.
LA MARQUISE. Je le crois. J'efpere
auſſi que vous m'en rendrez bon compte.
(à Marianne) Ma fille , je n'ai pas beſoin
de vous recommander de regarder Mlle la
Varenne comme une autre moi- même.
MARIANNE. Ah ! de tout mon coeur !
LA MARQUISE. J'ai en vous une
confiance entiere , Mlle la Varenne , & je
crois que vous la méritez. Qui vous
manqueroit , me déplairoit ſouverainement.
NOVEMBRE. 1775. 39
SCENE VII.
LES PERSONNAGES PRÉCÉDENS ,
UN LAQUAIS.
LE LAQUAIS. Le carroſſe de Madame
eſt prêt.
LA MARQUISE, Mile Dubois , c'eſt
vous que je charge de la toilette de Marianne
; ayez ſoin de me la préſenter à
mon retour dans un autre équipage. (Elle
fort.)
SCENE VIII.
1
Mile LA VARENNE , Mlle DUBOIS ,
MARIANNE.
Mile LA VARENNE. Mile Dubois ,
vous me ferez plaiſir de nous laiſſer
feules.
Mile DUBOIS. Mais , Mademoiselle ,
vous avez dû entendre que l'on m'a
chargée de la toilette de Mlle Marianne.
Mile LA VARENNE. N'importe. Vous
avez dû entendre vous-même , qu'en l'abſence
de Madame , je ſuisici maîtreſſe.
Mile DUBOIS à part. On ſe cache de
moi ; il y a quelque choſe là- deſſous.
C 4
.
40
MERCURE DE FRANCE .
(haut ) Mais pour habiller Mille Marianne...
Mile LA VARENNE vivement . Je
m'en charge. Est - ce fini ?
Mile DUBOIS. Je m'en vais donc vous
apporter tout ce qu'il faut.
Mile LA VARENNE , avec aigreur. Eh
non ! vous êtes trop obligeante. Je vous
prie ſeulement de nous laiſſer tranquilles .
Mile DUBOIS à part . Je n'en doute
plus ; pauvre Marianne ! on cherche à te
perdre. Tachons de déconcerter ſes projets.
(Elle fort en jetant un regard de pitié
fur Marianne )
' SCENE IX
Mile LA VARENNE , MARIANNE .
4
Mile LA VARENNE. A la fin , nous
en voilà débarraffees ; je reſpire.
MARIANNE. Ma bonne amie.
Mile LA VARENNE. Ma petite reine.
Que j'étois impatiente de me trouver
feule avec vous !
MARIANNE.
1.
:
Vous avez renvoyé
bien durement cette pauvre Dubois : cela
me fait de la peine..
Mile LA VARENNE. Fi donc ! C'eſt une
!
NOVEMBRE. 1775. 41
grande hypocondre , ennemie de tous
les plaiſirs ; je ne puis la ſouffrir : elle
nous auroit gênée. Allez , vous ne perdrez
pas à ſon abfence. Eſt ce que mon amitié
ne vous fuffit pas ?
MARIANNE. Oh que pardonnez-moi.
Mile LA VARENNE. Si vous ſaviez
tout ce que j'ai fait pour vous , combien
vous me remercieriez !
MARIANNE. Comment donc!
Mile LA VARENNE. Ah ! que vous
êtes heureuſe d'avoir un petit minois auſſi
charmant , & une auſſi bonne amie que
moi , pour vous apprendre à en tirer
parti!
MARIANNE . Que voulez-vous dire ,
ma bonne amie ? Je ne vous entends pas .
MHE LA VARENNE. Rien , rien ; nous
cauſerons de tout cela tantôt. Commencons
par votre toilette. Elle tire de fa
poche un coffret dans lequel est un écrain de
diamant ) Que dites vous de cela ?
MARIANNE . Ah ciel ! rien n'eſt plus
magnifique.
Mile LA VARENNE tire du coffret
des dentelles. Et cect ; qu'en dites-vous ?
MARIANNE les examine. Que cela
eſt beau ! Je ne les ai pas encore vues ä
ma maraine.
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
Mile LA VARENNE riant. Ah ! ah ! ah !
vous m'enchantez. Cela lui ſiéroit à ſon
âge , en vérité. Bon pour un tréſor comme
vous.
MARIANNE. Oh ! ma bonne amie ,
je ſais que je ne ſuis pas faite pour porter
des ajuſtemens auſſi ſuperbes ; mais je
m'en paſſe facilement , je vous aſſure.
Mlle LA VARENNE. Bon. Oh que ſi
vous les aviez eſſayés une fois , vous verriez
qu'il eſt bien difficile de s'en paſſer .
MARIANNE Souriant. Pour cela , ma
bonne amie , vous êtes trop méchante.
Mile LA VARENNE. Pardi , je veux
vous les eſſayer.
MARIANNE . Allons donc , vous
badinez.
Mile LA VARENNE. Non ſérieuſement.
MARIANNE . Cela m'ira tout au plus
mal , car je n'y ſuis pas accoutumée.
Mile LA VARENNE . Allez , petite
friponne , cela vous va mieux qu'à bien
d'autres. ( Elle lui îte sa coëffure & lui
met celle de dentelle ) .
,
MARIANNE. En vérité vous me
rendez toute fotte.
Mile LA VARENNE la regarde avec
complaisance. Bon Dieu ! qu'elle eſt jolie !
NOVEMBRE. 1775. 43
Ah ! mon cher coeur ! voyez dans ce
miroir ſi cela vous va ſi mal .
MARIANNE jetant un coup d'oeil à la
dérobée sur le miroir que lui préſente Mile
la Varenne. Eh bien ! à quoi tout cela
revient - il ?
Mile LA VARENNE continue d'ajuster
la tête de Marianne. Attendez. Ici une
épingle à diamans, Une autre là. Bien !
Les boucles d'oreille à cette heure.
MARIANNE. Finiffez donc , ma bonne
amie ; tenez , tout cela me gêne ; je ſuis
tout je ne fais comment.
Mile LA VARENNE . Allons done
vous faites l'enfant. Regardez un peu ce
miroir s'il fera d'avis que vous quittiez
cela ſi tôt. ( Elle lui attache les boucles
d'oreille ) .
MARIANNE inquiette. Oh ! mon Dieu !
fi ma maraine alloit revenir , je ne fais
ce que je deviendrois.
Mile LA VARENNE. Ne craignez
rien. A ça , il y a encore une petite cérémonie.
(Elle se diſpoſe à lui mettre du rouge
&des mouches) .
MARIANNEse défendant. Ah! fi ! ma
bonne amie ; qu'allez vous faire ?
Mile LA VARENNE inſiſtant. Eh bien !
petite fille , faudra - t - il vous gronder ?
44 MERCURE DE FRANCE.
Eſt-ce que vous ne ſavez pas que je ſuis
votre maîtreſſe ? Eh bien ! jetez les yeux
fur ce miroir : comment vous trouvezvous
, là ?
MARIANNE se regarde avec complai-
Sance , &se tourne en riant du coté de Mile
la Varenne. Ah! ma bonne amie !
Mile LA VARENNE. Eh bien ! ma
chere reine!
MARIANNE . Que diroit ma mere , fi
elle me voyoit ainſi ; elle ne voudroit
plus me reconnoître.
2
Mile LA VARENNE. Bon ; il eſt bien
queſtion ici de votre mere : c'eſt M. le
Marquis ; s'il vous voyoit , il deviendroit
ar oureux , fou.
( Ici la Marquise , amenée par Mlle Dubois
, entre , se cache & écoute) .
MARIANNE vivement. Ah ! ma bonne
amie ! ôtons vite tout cela .
Mile LA VARENNE. Eh bien ! pourquoi
donc?
MARIANNE. Si M. le Marquis alloit
entrer.
Mile LA VARENNE. Eh mais ! ce
feroit tant mieux.
MARIANNE. S'il devenoit amoureux
de moi , je ſerois perdue.
Mile LA VARENNE. Eh bien ! quelle
NOVEMBRE. 1775. 45
enfance ! ce ſeroit un grand bonheur pour
vous. (à Marianne qui s'efforce d'ôter fa
coëffure ). Finiſſez donc , vous allez gâter
votre bonnet ; il eſt à vous , au moins.
MARIANNE. Comment ! il eſt à moi ?
Mile LA VARENNE riant aux éclats.
Ah! ah ! ah ! vous voilà bien ſurpriſe,
MARIANNE intriguée. Expliquonsnous
, ma bonne amie !
Mile LA VARENNE. Eh mais ! c'eſt
bien clair: le bonnet eſt à vous , les diamans
font à vous , les boucles d'oreille
font à vous , & des robes magnifiques que
vous n'avez pas encore vues ! heim ?
m'entendez vous maintenant ?
MARIANNE plus intriguée. Ah ! mon
Dieu ! Et d'où cela me vient-il ?
Mile LA VARENNE riant. Comment
! petite nigaude , vous n'avez pas
encore deviné M. le Marquis !
MARIANNE se levant avec effroi. M.
le Marquis !
Mile LA VARENNE . Eh bien ! qu'en
dites vous ? Est-ce faire les choses ? Mais
qu'avez - vous done ?
MARIANNE la repouſſant. Laiſſezmoi.
Ah ciel !
Mile LA VARENNE allant à elle d'un
air careffant. Quoi donc Marianne !
46 MERCURE DE FRANCE.
qu'est - ce , ma chere amie ? vous trouvez
- vous mal ? n'êtes vous pas auprès
de votre meilleure amie ? ,
MARIANNE la repouſſant avec indignation.
Vous ! mon amie !
Mile LA VARENNE. Peſte ! comme
vous prenez les choſes : oui , votre amie ,
& plus votre amie que vous ne penſez.
N'est - il pas bien heureux , pour une petite
fille de votre forte , d'être aimée d'un
homme tel que M. le Marquis. Combien
j'en fais qui defireroient votre bonne fortune
(d'un ton plus doux ) Allons done ,
Marianne ; allons , mon enfant ; ayez un
peu plus de raiſon.
MARIANNE vivement. Je veux fortir
d'ici ; oui , j'en veux fortir. Que je fuis
malheureuſe ! ( Elle pleure amcrement ) .
Mile LA VARENNE l'arrêtant avecć
colere. Non , Mademoiselle , vous ne fortirez
pas ; & puiſque vous le prenez
ainſi .... Voilà , en vérité , un joli tour
que vous me faites là. Il vous fied bien
de grimacer ; n'avez vous pas promis
votre amitié à M. le Marquis ? Prenez
garde à vous. Je ſaurai yous perdre au
près de votre maraine.
NOVEMBRE. 17754 47
SCENE Χ.
LAMARQUISE , Mile LA VARENNE
Mile DUBOIS , MARIANNE.
LA MARQUISE entre furieuse Il faut
convenir que voila un monſtre bien abominable
!
Mile LA VARENNE. La Marquiſe !
ah ciel !
LA MARQUISE. Sors , indigne ſcélérate
, fors. Je ne ſerois plus maîtreſſe de
ma colere.
Mile LA VARENNE. Ehmon Dieu !
Madame...
LA MARQUISE. Tu ofes me parler ,
malheureuſe ! Sors , te dis-je , à l'inſtant.
Je te fais grâce , car tu mériterois d'être
renfermée pour le reſte de tes jours.
:
(Mile la Varenne fort) .
SCENE XI & derniere .
LA MARQUISE , MARIANNE , Mile
:
DUBOIS.
LA MARQUISE. Une fille en qui j'avois
mis toute ma confiance.Bon Dieu ! à qui
48 MERCURE DE FRANCE.
ſe fier déſormais ! Mile Dubois , je n'ou
blierai pas le ſervice que vous venez de
me rendre.
Mile DUBOIS. Madame , je n'ai fait
que ce que j'ai dû faire.
LA MARQUISE. Ma chere Marianne ;
conſole - toi , ma fille.
MARIANNE fanglottant. Non jamais...
jamais... Vous ne m'aimez plus .
LA MARQUISE affectueusement. Qui ?
moi ? ma chere enfant ! je t'aime plus
que jamais. Tu es une fille reſpectable.
Oui , ma Marianne , tu viens de donner
des preuves d'une vertu héroïque qui redouble
mon attachement. Allons , embraſſe
- moi ; oublions qu'il y ait au monde
des monſtres auſſi déteſtables que la
Varenne. (à Marianne , qui pendant ce
temps à eſſuyé fon rouge : & qui veut arra
cherfa coëffure) Eh bien ! que fais tu-là ?
MARIANNE. Hélas ! ma chere maraine
, laiſſez-moi. Ces indignes ajuſtemens
me rappellent à mes chagrins.
LA MARQUISE. Ah ! ma chere fille !
ce dernier trait -là m'enchante ! Viens ,
tu mérites de me tenir lieu des enfans
que le Ciel m'a refuſés ; viens prendre
Ja place que je leur avois deſtinée dans
mon coeur. Ma Marianne , ma fille , garde
ces
NOVEMBRE. 1775. 49
ces ajuſtemens , ils font à toi : tu peux
les porter fans honte , puiſque je te les
donne. Au lieu d'être le prix du vice , ils
deviendront la récompenſe de la vertu.
Par Mademoiselle Raigner de Malfontaine.
EPITRE à M. D. B... étudiant depuis
peu en Droit.
Omne tulit puncium qui miscuit urile dulcia
HOR. Art . Poëta
ILeſt donc vrai , d'une autre école
Tu prends aujourd'hui les leçons
Déjà je te vois par Barthole
Mis au rang de ſes nourriffons.
Que l'honneur te ſerve de guide
Dans ce Dédale tortueux ;
Le coeur dans un travail aride
A beſoin d'être vertueux :
Quoique le Code & le Digeſte
Ne reſpirent que l'équité ,
La matiere en eſt indigeſte
Et le ſtyle plein d'apreté.
Mais rien ne rebute le Sage ,
L'obſtacle lui ſfert d'aiguillon ,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
Tel en ouvrant un dur fillon ,
Le boeuf redouble de courage.
L'Athlete ſanglant & poudreux ,
Qu'enflamme l'amour de la gloire ,
N'eſt couronné par la victoire
Qu'après des efforts généreux.
Pour aborder à ces rivages
Où l'or ſe forme fous ſes pas ,
Combien de périls & d'orages
Le Nocher n'affronte- t- il pas ?
C'eſt en entrant dans la carriere
Que tu dois montrer plus d'ardeur
Tu n'es encor qu'à la barriere ,
Cours , vole & tu ſeras vainqueurs
Entre l'agréable & l'utile ,
Partage le temps qui s'enfuit,
Paſſe de Cujas à Virgile ,
Lis le jour , médite la nuit ;
Je mets au-defſſous du reptile
Le mortel indolent , futile
Que les Lettres n'ont pas féduit.
Du Dieu que l'Hélicon adore ,
Qu'il eſt doux de fuivre les loix !
Sur ſes accords forme ta voix ,
Et te ſouviens , que jeune encore ,
Il t'a ſouri plus d'une fois.
Mais où m'entraîne l'habitude ?
Ariſte pardonne à mon coeur ;
T'inſpirer l'amour de l'étude ,
C'eſt travailler à ton bonheur.
Par M. PAbbé Dourneau .
NOVEMBRE. 1775 . 51
A
A Madame D. L. G. fur fa petite taille .
AIR: O ma tendre musetie.
T
AIMABLE violette ,
Reine de nos boſquets;
Permets à ma muſette
?
De chanter tes attraits ;
J'emprunte ton image
Pour célébrer Cloris ,
Que mon difcret hommage
Soit payé d'un fouris.
t
Quand la ſaiſon de Flore
Kamene les plaiſirs ,
C'eſt pour te faire éclore
Que fouflent les zéphirs
Dans nos prés la Bergere ,
Epargnant tes odeurs ,
Foule la tête akiere
De nos plus hautes neurs.
Sur ſa tige ſuperbe
On voit briller le lis :
Mais il périt ſur l'herbe
Qui l'admiroit jadis.
7
D2
52
MERCURE DE FRANCE,
٢٠
Malgré ta petiteſſe ,
L'Amant vient te cueillir :
Le ſein de ſa mattreſſe
Te voit naître & mourir.
Que ta petite taille
A de prix à mes yeux !
Oui , quiconque s'en raille,
C'eſt qu'il eſt envieux ;
Clio fur le Permeſſe
Et Cloris en ces lieux ,
Font qu'à la petiteffe
Nous adreffons nos voeux.
Par M. Henet , étudiant au Collège des
Graffins.
PORTRAIT DE MA VOISINE.
Dans l'age d'aimer & de plaire
Eléonore eſt ſans deſir ;
Sa fraîcheur , ſa taille légere
En vain appellent le plaiſir :
Jamais dans ſon ame
Une tendre flamme
NOVEMBRE. 1775. 53
4 N'a fait naître le ſentiment ;
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
Teint de lis , blonde chevelure ,
Enorgueilliffent la beauté ;
Petits yeux font grande bleſſure,
Elle n'en fait point vanité!
Et, ſous la coudrette ,
Sa candeur regrette
L'aſyle & les jeux du couvent ;
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
D'un rien elle boude & murmure ,
Un rien ſuffit pour l'appaifer ;
Sur ſa bouche vermeille & pure
On cueille un innocent baifer;
Tous ceux qu'on lui donne
N'ont rien qui l'étonne ;
Sans myſtere elle vous les rend ;
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
De ſes regards , de ſon ſourire ,
En vain votre ardeur s'applaudit ;
De tout ce qu'ils ſemblent vous dire
Eléonore n'a rien dit ,
Quand le ſoir s'avance ,
Sa gatté commence ,
Sans ſavoir pourquoi , ni comment ;
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
1
TUC UNIVERSITY OFMICHIGAN LIBRARIES
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
Dans le cryſtal d'une fontaine
Elle ne voit que l'horifon ;
Dans la forêt & dans la plaine
Elle pourſuit un papillon;
L'Hymen , qui la guette
Dit à la follerte :
Le joujou qu'il faut à préſent ,
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
Par M. de la Louptiere.
!
COUPLETS faits à l'occaſion des Lettres
de Nobleffe accordées par le Roi à M.
DE SAHUC.
LJ
E Titus des François , que l'Univers adore ,
Qui fait chérir ſes loix , qui fait régner les moeurs ,
Et qui fait être fage en la faiſon des fleurs ,
Jette fur vous les yeux , Sahuc , & vous décore
D'an rang qui vous éleve au fafte des honneurs.
La noblede par lui devient votre partage.
Je n'en fuis point furpris ; &le Rhône & le Tage
Célebrent votre nom par vos talens connu.
Louis voit le mérite , il le couronne en Sage ;
C'eſt au Sage à donner un prix à la vertu.
e
८९९
NOVEMBRE. 1775. 55
Mais tout vos ſentimens , que j'adorai ſans ceſſe ,
Valent encore mieux qu'un titre ſi flatteur ,
Que tous vos parchemins , que ces marques d'honneur :
Perdez quand vous voudrez vos lettres de nobleſſe ,
Nous les retrouverons toujours dans votre coeur.
Par M. Titaube.
:
DANS
LA ROSE.
Fable à Life.
ANS un parterre un jour les fleurs ſe diſputoient
Pour avoir la prééminence ;
Toutes en ſecret ſe flattoient
De mériter la préférence.
Quoi ! diſoit le lis orgueilleux ,
En levant ſa tête ſuperbe :
Qui peut me diſputer l'empire de ces lieux ?
Moi , dit la violette : en fortant de ſous l'herbe ,
Vous avez de l'éclat , vous brillez de loin ; mais
Sur le ſein de Chloé l'on ne vous vit jamais ,
Et tous les jours j'y regne en ſouveraine ;
C'eſt par mon parfum que je plais ,
Pour le vôtre , il n'eſt bon qu'à donner la migraine ;
Croyez- moi , renoncez à cette humeur hautaine ,
D 4
56 MERCURE DE FRANCE,
:
Et vantez un peu moins vos prétendus attraits,
La tulipe , à ſon tour , voulut entrer en lice,
Exagera l'éclat de ſes couleurs ,
Et fur-tout le grand cas que font les connoiffeurs
De la beauté de ſon calice ;
Tout beau ! tout beau ! lui dit l'oeillet ,
Abaiſſez devant moi cet orgueil téméraire ,
A quelques foux , contentez-vous de plaire,
Et moderez votre caquet :
Mais fade & fans odeur , n'ayez jamais l'audace
D'ofer vous comparer à moi;
Sachez qu'en tout je vous efface ,
Et que l'on ne forma pour vous donner la loi.
A ce difcours hardi kon s'échauffe , on murmure :
Un ton fi haut doit- il être permis ?
Chaque fleur prend part à l'injure ,
Le barbeau même y crut ſon hor neur compromis.
On difputoit fans rion conclure
Quand Life parut dans ces lieux :
Les Graces compofoient ſa fuite.
Vous ne pouviez arriver mieux ,
Dirent les fleurs , jugez-nous vite ,
Er choififfez qui d'entre nous
Mérite ici d'avoir l'empire :
Nous nous en rapportons à vous ,
Nommez-là , nous allons l'élire .
Life long temps s'en défendit :
NOVEMBRE. 1775. 57
3
On la preſſa de décider la choſe ;
Enfin Life nomme la roſe ,
Et la roſe n'avoit rien dit ,
Pas un mot à ſon avantage ;
L'orgueil a bien moins de crédit
Que le mérite , aux yeux du Sage,
hacune cacha ſon dépit ,
Ainſi finit toutes querelles .
On m'a conté qu'on entendit
Les Graces qui diſoient entre elles :
Au choix de Life applaudiffons , mes foeurs ,
C'étoit à la reine des Belles
Anommer la reine des fleurs.
Par M. Daveſne.
LE
E mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt l'Archet ; celui de
la ſeconde eſt Perroquet ; celui de la
troiſieme eſt la Barbe. Le mot du premier
Logogryphe eſt Portier , dans lequel
on trouve Prote , trop , pore , Io ,
port , pire , épi , Porte , Roi , rôtir , pré ,
Pie (Pape) , pie (oiſeau) , poire , Pô , rire ,
pot , Potier; celui du ſecond eſt Canon ,
où ſe trouve canon ( piece d'artillerie ) ,
canon de ſeringue , canon dont ſe ſervent
les femmes pour tricoter ; celui du troiſieme
eſt Potage , où se trouve ôtage.
58 MERCURE DE FRANCE.
SOURCE
ÉNIGME.
OURCE d'eſtime & de mépris ,
J'échauffe le courage & je le refroidis ,
Je ſuis mauvaiſe & je ſuis bonne ,
J'écarte la mort & la donne ,
J'attaque & je viens fecourir ,
Je porte au crime & je le ſais punir ,
Quelquefois je rougis en m'en rendant complice :
Je ſuis donc l'inftrument de la vertu , du vice ?
Que je faffe une bonne ou mauvaiſe action ,
On ne me met pas moins toute nue en prifon.
Par M. Bouvet , à Gisors .
J
AUTRE.
e porte dans mon fein une race innombrable
De naios & de géans ce mêlange incroyable
Ne doit pas cependant inſpirer de l'effroi ,
D'inftruire ou d'amufer , c'eft mon but , mon emploi .
Par une jeune Demoiselle de Lyon.
NOVEMBRE. 1775. 59
MON
AUTRE.
On nom reſſemble aſſez , Lecteur ,
celui du pays qui me donna naiſſance :
On prétend qu'un Ambaſſadeur
M'apporta le premier en France.
Prévenus contre moi , de fameux Potentats
Me traiterent de Turc à More ,
Sans vouloir confentir , pour raiſon que j'ignore ,
A m'admettre dans leurs Etats ;
Et ce qui va ſans doute augmenter ta ſurpriſe ,
On ſe plaiſoit fi fort à me perfécuter ,
Qu'en hététique infame on oſa me traiter ,
En me baniſſant de l'Eglife ;
Un Pontife lança contre mes partiſans
Du Vatican ſacré les foudres menaçans
Tout change... Avec le temps , on me rendit juſtice ,
Et dans ce fiecle heureux , rempli d'humanité ,
Par-tout on me tolere ; & foit utilité ,
Soit mode , raiſon ou caprice ,
En tout pays je ſuis féré ;
Mes anciens ennemis vivent ſous mon empire;
Et cependant , en vérité ,
Malgré cette victoire , oferai-je le dire ?
Foible mortel , ainſi que toi ,
Je ne ſuis que vaine pouſſiere :
Mais dès qu'on me connoft j'attache de maniere
Qu'on ne peut ſe paſſer de moi.
Par M. Houllier de Saint Remy , à Sezanne.
60 MERCURE DE FRANCE.
VILE
LOGOGRYPHΕ.
ILE , abjecte , je nats dans les champs ,dans les bbooiiss;
Sans chef je ſuis d'un certain poids .
Par le même,
Qu
AUTRE.
UATRE pieds ſeulement compoſent ma ſtructure :
Mais par bizarre effet , de perverſe nature ,
Entier j'ai mille appas pour tous les bons buveurs ,
Sans tête j'ai caufé fur mer bien des malheurs.
Par M. B. Abonné au Mercure.
P
AUTRE.
RIS tout entier , je ſuis un bon gaillard ,
Je donne de la vigueur au vieillard ;
Un membre à bas , je ſuis ignoble ;
Coupez m'en trois , je deviens noble.
Par M. Boucket .
i
:
:
Novembre. 1775 . 61.
:
ARIETTE EN ROMANCE .
Paroles deM.Pélifier des Granges Officier
deDragonsauRegimentdeJarnal; Musiquede
M.Yah. Teppanufen, Deurfen, Maitre deMusique à Clermont
Andante Amoroso.
Jardins che- ris dePo- :
mone& de Flo
W
re, Berceaux touf-fus, a-sy- le
des plaifirs, Ou tant de
fois mon is fors in fide leLau
re, Vint pré- ve- nis be
char-mer mes
de- firs ;
62. Mercure de France.
:
:
:
re- nuc, he- las!
Qu'est de- vevo-
tre
pa- rure?
Jecherche en vaincette ai-mable
frat cheur, Quejusqu'i
ei vous don- noit la na
ture; Se- riez - vous:
:
donc
changes arec
Jon ccoeur ?
NOVEMBRE. 1775. 63
jen'entends plus le murmure agréable
Que le ruiſſeau méloit à nos foupirs ;
Les arbriffeaux , fous leur ombrage aimable,
Ne laiſſent plus folâtrer les zéphirs.
Ah ! craindroient - ils d'occuper ma penfée
Du ſouvenir d'une ingrate Beauté !
C'eſt peu pour moi de l'avoir trop aimée .
Je pleure encore ſon infidélité.
T
10
:
Reprenez donc votre couleur premiere ,
Lis orgueilleux , émules de fon tein :
Tenez- moi lieu d'une Beauté trop fiere ,
Par la blancheur peignez - moi bien ſon ſein;
Et le vermeil de la naiſſante rofe ,
Que de piquans on prit ſoin d'enfermer ,
M'exprimera ſa bouche demi- cloſe
Me défendant , mais en vain , de l'aimer.
Pour me charmer, quel Prodige s'opere !
Quel composé des plus vives couleurs !
Flore prétend , elle veut , elle efpere
Par ſes préſons de calmer mes douleurs.
Trop foibles fleurs , quelle est votre impuiſſance ?
Laure infidele a plus que vous d'appas :
Auprès de vous je reflens fon abfence
A fes côtés je ne vous verrois pas.
64 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES.
De l'Instruction publique , ou Conſidérations
morales & politiques , ſur la né
ceſſité , la nature & la fource de cette
inſtruction. Ouvrage demandé par
le Roi de Suede. A Paris , chez Didot
l'aîné , Imprimeur & Libraire.
LEE titre de cette brochure ſemble annoncer
un Ouvrage volumineux : ce n'eſt
cependant qu'une ſimple eſquiſſe ; mais
dans cette eſquiſſe on reconnoît par
tout le crayon d'un grand maître. Cet
Ouvrage eſt diviſé en trois parties. Dans
la premiere , on jette un coup d'oeil rapide
, quoique profond , d'abord ſur la
nature de l'homme , ſur ſes mobiles ,
fur ſes paffions , ſur les causes des effets
qu'elles produiſent , & qui ſont ſi oppofés
entr'eux ; enſuite ſur l'eſſence d'un
véritable corps politique , ſur ce qui
conſtitue le parfait Gouvernement , fur
ce qui le différencie du diſpotiſme qui
conſidéré en lui - même , n'est qu'une illufion
, qu'une chimere...... Il reſſemble
à ces montagnes de fable que les vents
forment , promènent , & diſſipent à leur
gré.
NOVEMBRE. 1775. 65
,
gré. Par une chaîne fort courte de diverſes
obſervations fur ces objets importans
, l'Auteur conduit ſes Lecteurs
à voir clairement que l'homme moral est
un être absolument factice ; qu'il est ce
que ſes opinions le font ; que la raison (1) ,
dont on a tant parlé fans la connoître
ni la définir , n'est en nous qu'un difcernement
exact de nos vrais intérêts , qu'une
connoiſſance claire & distincte des vérités
destinées à devenir les regles invariables
de notre conduite Connoiſſance fans
laquelle les hommes ne font point encore
véritablement hommes ; ils n'ont qu'une
....
1
(1) Peut on dire que la raiſon ſoit le fruit de l'attention
, de la réflexion & des autres opérations dont notre
intelligence nous rend capables , & n'est- il pas plus exact
de dire que c'est un don gratuit de la nature , que l'attention
, l'expérience & les réflexions développent , per
fectionnent & enrichiffent de plusieurs nouvelles connoisſances
? .. Ce qui est dit , page 23 , des hommes qui
semblent n'avoir reçu ni raiſon , ni même l'instinct des
brutes , ne donne aucune atteinte à cette vérité précieuse
, que la ſubſtance ſpirituelle , intelligente , capable de
connoître la vérité souveraine & d'aimer la justice éter
nelle , met entre l'homme le moius cultivé & la brute .
une distance infinie.
E
66 MERCURE DE FRANCE .
simple aptitude à le devenir. Cette prea
miere partie eſt faite pour convaincre que
l'ignorance , fource intariſſable d'erreur , de
toutes les fauſſes opinions qui égarent l'amour
propre , & en font un volcan , dont
les éruptionsfréquentes portent au loin le ravage
& la désolation , eſt auſſi la ſource de
tout le mal moral, la ſource de tous les
écarts dans lesquels nous sommes entraînés
par nos paſſions ; enfin , que l'ignoran
ce & la folie ſe reſſemblent parfaitement
dans leurs effets ; qu'ainsi , les hommes
reftant dans l'état d'ignorance , il leur eft
impoſſible de former entr'eux un vérita
ble corps politique,
Dans la feconde partie , on examine
les objets que l'Inſtruction publique doit
principalement ſe propoſer. En général
ſon but doit être d'éclairer les hommes
fur les devoirs eſſentiels du Citoyen ,
& fur l'utilité de ces devoirs. Elle doit
leur apprendre que remplir de tels devoirs
, c'est agir en êtres raisonnables ,
& nous honorer ; s'en écarter , c'est agir en
insensés , & nous avilir. Pour développer
ces maximes , l'Auteur commence par
montrer que le vrai bonheur conſiſte dans
un accord parfait des intérêts de l'amour
NOVEMBRE. 1775. 67
propre avec ceux des fens (2). Et comme
les intérêts de l'amour propre n'existent
que dans nos opinions & par nos opinions ;
il en conclut qu'il faut faire connoître
aux hommes , premierement , l'ordre pu .
blic le plus avantageux à leurs sens , afin
de les attacher au maintien de cet ordre
par l'intérêt de leurs fens ; en fecond lieu
que c'est par les loix invariables de ce
même ordre qu'ils doivent juger de ce qui
eft vertueux ou vicieux , glorieux ou déshonorant
; ce qui conciliera fur ce point les
- intérêts de l'amour propre avec ceux des
fens. Il expoſe enſuite en quoi conſiſte
(2) Ce ne seroit pas donner une affez noble idée des
devoirs réciproques de Citoyen , que de borner leur accomplissement
à une fin auſſi baſſe que de procurer la fatisfaction
des sens. Il seroit curieux de savoir quel inté
Tet trouvent les sens à l'exposer à la douleur & à la
mort , pour la défense de la patrie. Les devoirs qui
nous lient à nos frères & à la ſociété , exigent souvent
le sacrifice de tout ce qui flatte les sens. Un tel facri.
fice n'est pas sans dédommagement & sans recompense ;
mais cette récompense n'est point promise aux sens. Elle
n'a rien de commun avec les jouiſſances ,ſouvent dan
gereuses , que les ſens nous procurent .
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
cet ordre public , & il prouve ſans replique
qu'il a pour baſe le droit de propriété
; que ce droit établit , en faveur
de tous les Citoyens , la plus grande
liberté & la plus parfaite égalité dont
les hommes puiſſent jouir en ſociété ;
que ne pouvant manquer de multiplier ,
autant qu'il eſt phyſiquement poſſible ,
toutes les jouiſſances de nos ſens ,& convenant
ainſi à chaque intérêt particulier
raifonnable , il conſtitue l'intérêt , commun
, ſeul & unique lien politique , &
ſe trouve être ainſi néceſſairement , la loi
fondamentale de toute ſociété ; que toutes
les inſtitutions ſociales doivent tendre
de concert à maintenir ce droit dans toute
Sa plénitude , à le faire jouir de toute la
fureté & de toute la liberté qui tui font
effentielles ; car fans la fureté civile &
politique , un droit n'en seroit plus un
dans le fait.
Nous ne ſuivrons point l'Auteur dans
tous les détails de ſes raifonnemens. Nous
dirons ſeulement un mot de la maniere
dont il traite des vertus morales , des
vices & des crimes. La marche qu'il fuit
pour parvenir à nous en donner des idées
claires & fenfibles , à poſer les fonde
NOVEMBRE. 1775. 69
mens de la morale univerſelle , eſt un
morceau qui joint à l'éloquence le mérite
de la nouveauté. Il nous a paru propre
à bannir les préjugés ſur le fait de la
morale , à rendre les hommes vertueux
fans effort ; à changer , pour ainſi dire ,
la face de la terre , ou du moins à détruire
fans retour , chez tous les peuples
policés , les erreurs qui les portent à dévenir
les ennemis d'eux - mêmes , en devenant
ceux des autres Nations . Nous
croyons qu'on ne peut trop méditer cette
ſeconde partie , trop ſe convaincre que
les vices font en nous ce qui nous dégrade ,
ce qui nous nuit à nous mêmes ; les crimes ,
ce qui nuit directement aux autres ; les
vertus , ce qui devient utile à tous. Le ſystême
de l'Auteur étant d'employer l'amour
propre (3) comme le grand reſſort de l'humanité
, il termine ſa ſeconde partie en
(3) L'amour propre , ce grand reſſort de l'humanité ,
n'est point cet égoïsme rempli d'injustice & de lacheté
qui fait qu'un homme s'établit le principe & la fin de
Ses actions , de ses deſirs & de ses espérances ; qu'il n'est
touche des biens & des maux , qu'autant qu'ils le regardent;
qu'il se tient lieu à foi-méme de l'Univers entier ,
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
faiſant obſerver que pour former les hommes
à la vertu , il ne fuffit pas de leur
apprendre en quoi elle conſiſte , qu'il
faut encore mettre tout en uſage pour
qu'il ne regarde que par rapport à ſoi. Ne donner d'autre
origine à la vertu qu'un pareil égoïsme , ce seroit
avoir de la vertu une idée bien baſſe. Les Socrate , les
Platon , les Cicéron , en ont eu des idées plus justes .
L'Auteur n'a donc pu avoir en vue que cet amour éclairé
de foi-méme , qui est le principe de tout facrifice mural
, comme l'exprime M. d'Alembert. Un Citoyen genéreux
, qui facrifie ſes intérêts particuliers au salut &
à la gloire de la patrie , s'aime de cet amour éclairé.
Un intérêt grofier & personnel ne peut jamais étre le
mobile des actions vertueuses qui ont rapport non-feulement
à la gloire de la Divinité & de la Religion , mais
auſfi à l'utilité publique . Toute action qui n'est que l'effet
de cet amour propre , effentiellement injuste & dérégie,
que nous avons appelé égoïsme , pour le diftinguer
de l'amour éclairé de foi- même , a toujours été régardé ,
par les Moralistes exacts , comme une action qui n'a que
l'apparence de la vertu. Tout l'Ouvrage de M. de la
Rochefoucaultest fondé sur ce principe. Au reſte , comme
les hommes ne se touchent que par les ſurfaces , ces
vertus apparentes concourent toujours au bien de la fociété;
& c'est avec raison que l'on a dit que l'hypocrifie
est un hommage que l'on rend à la vertu.
NOVEMBRE. 1775. 71
intéreſſer l'amour propre à la pratique
conſtante de la vertu: & attendu que ce
point de vue ne peut être rempli que par
le Gouvernement , il arrive ainſi naturellement
à la troiſieme partie , dans la-
- quelle il traite de la maniere dont un
corps politique doit être conſtitué , pour
que le Gouvernement ſoit le principal
Instituteur de fes Sujets.
L'Auteur , qui s'étoit déjà fort élevé
dans ſa ſeconde partie , s'éleve encore
plus dans la troiſieme. Il déclare ouvertement
la guerre à ce qu'il appelle une
morale purement factice , celle qui , prenant
naiſſance dans le tourbillon des fausſes
opinions , met l'homme dans la nécesfué
de ne pouvoir se procurer les jouiſſances
des sens qu'aux dépens de celles de
l'amour propre , ou les jouiſſances de
l'amour propre qu'aux dépens de celles des
Sens. Il s'attache enſuite à montrer l'inutilité
des écoles publiques & de leurs inftructions
, ſi les leçons qu'elles donnent
ne ſe trouvent confirmées par celles que
les Citoyens reçoivent à chaque inſtant
de leur Gouvernement. ,, Que fert d'en-
,, ſeigner , dans les écoles , en quoi con.
ſiſtent les vertus , les vices & les crimes
? Que fert de peindre , avec les
و د
"
E 4
72 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
ود
plus fortes couleurs , la difformité des
vices & des crimes , les charmes & la
beauté de la vertu ? L'homme n'agit
,, que pour ſon intérêt perſonnel : fi le
Gouvernement eſt aſſez mal organiſé ,
,, pour que les vertus nuiſent à ceux qui
les pratiquent , pour que les vices &
les crimes puiffent devenir utiles à ceux
,, qui ſe les permettent ; comptez que
"
"
و د
ود
ود
toutes ces belles leçons ne produiront
,, aucun effet , fur- tout ſi l'intérêt de
l'amour propre s'unit à celui des ſens ,
,, pour porter les hommes à la corruption
; & c'eſt le cas de tous les Gouvernemens
arbitraires , de tous les Gouvernemens
ſous lesquels une lâche &
criminelle complaiſance , une obéisfance
fervile & honteuſe tiennent lieu
de talens & de vertus .....
ود
ود
و د
و د
"
و ر
و و
"
"
Quis enim virtutem amplectitur ipfam ,
Præmia fi tollas ?
Pour des étres deſtinés àn'agir que pour
leur intérêt perſonnel, l'attrait des vertus
n'eſt autre choſe que l'utilité des
vertus ; de même l'horreur des vices
& des crimes n'eſt autre choſe que
, l'averſion des maux dont ils font néces-
ود
NOVEMBRE. 1775. 73
Y
ود
"
"
fairement ſuivis. Pour attacher à la
vertu les membres d'un corps politi-
,, que , il eſt donc d'une indiſpenſable
néceſſité que ce corps ſoit organiſé de
maniere à leur rendre utile la prati-
,,'que des vertus (4); que ſon Gouvernement
ſoit aſſez ſagement combiné ,
و د
"
(4) L'Auteur de l'Instruction publique fait sentir (p .
31) que l'homme , en qualité d'étre intelligent , est appel.
lé à un genre de perfection totalement inconnu aux brutes
, & qui lut donne des rapports avec la Divinité . Or
rien n'est plus propre à le conduire à cette destination
qu'une Religion qui commande toutes les vertus , tant
celles qui anobiffent & perfectionnent l'homme , que celles
qui font utiles au gouvernement public & néceſſaires
à la Société. C'est la Religion fur- tout qui rend ces
vertus véritables , solides , constantes ; qui en établit la
racine dans le coeur , qui les foutient dans de dures lpreuves
; & , lorsqu'elles manquent de témoins , qui les
excite par des motifs dignes d'elle & par l'attente d'une
récompense éternelle. La Religion , disent les Philofophes
Chrétiens , ne détruit aucuns des motifs légitimes
qui portent les hommes a remplir les devoirs de la ſociéte
; les sentimens naturels , l'attention aux bienséances ,
la ſenſibilité à la réputation & à l'honneur ne lui font
pas contraires. Elle y joint seulement des motifs ſupérieurs
. Elle s'en rend mattreſſe ; elle les soumet à une
plus noble fin ; & au lieu que ces devoirs n'auraient
1
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
1
,, pour que perſonne ne puiſſe devenir
و د
vicieux ſans ſe rendre malheureux ,
„ pour que perſonne encore ne puiſſe
ſe rendre heureux qu'en devenant vertueux."
"
C'eſt dans l'Ouvrage même qu'il faut
lire le développement de ces grands
points de vue. On y voit ce que le
Gouvernement doit faire pour mettre
les hommes dans le cas d'avoir une grande
idée d'eux- mêmes comme Citoyens : comment
un Gouvernement doit être constitué
, pour que les loix , toujours puiſées
dans l'intérêt commun , foient toujours
l'expreffion des volontés communes , &
eu sans elle que de foibles appuis , elle leur en donne
de plus fermes , qui ſubſiſtent lorſque tous les autres
font disparus ou font chancelans. Il n'en est pas de
méme des vertus dont la Religion n'est pas la racine ;
elles ont besoin d'approbateurs & de témoins. C'est la
louange qui les nourrit , c'est le ſuccès qui les entretient.
Dès qu'il ne répond pas à l'espérance qu'on avoit eue,
elles se séchent & se flétriſſent . Ce seroit donc rendre
moins utile & moins efficace l'instruction publique & nationale
que de la séparer entierement d'une Religion
qui , pour se servir des termes de M. de Montesquieu ,
en paroissant n'avoir d'autre objet que la félicité de l'autre
vie , fait encore notre bonheur dans celle- ci .
NOVEMBRE. 1775. 75
*
gouvernent toujours ; pour que chaque
Citoyen , ne dépendant que des loix ,
ne dépende ainſi que de foi , deses propres
volontés.
C'eſt auſſi dans cette troiſieme partie
que l'Auteur acheve de mettre dans le
plus grand jour , le caractere eſſentiel
d'un véritable corps politique ; entendant
ſous ce nom un corps actif & non purement
paſſif , comme l'eſt un troupeau
d'animaux domestiques , dont une volonté
étrangere , une volonté qui n'est pas la
leur , dispose toujours à fon gré , & fans
les confulter. Pour être un corps actif,
il doit avoir la faculté de s'aſſembler en
corps , de délibérer en corps , d'agir en
corps .... Tant qu'il en jouit , la difperfion
de ses membres n'est pour lui qu'un
Sommeil , pendant lequel les loix de fa
constitution veillent à ſa conservation :
mais fitôt que cette faculté lui est ravie ,
cette dispersion est l'état de mort . Chez un
tel peuple , n'allez pas chercher des vertus ,
&c. Un tel corps eſt ce que l'Auteur
appelle le corps du Souverain ; & pour
prouver qu'il eſt véritablement le Souverain,
il ſe ſert d'un argument bien ſimple
: tous fes Membres , dit - il , compris
leur Chef, ne forment ensemble qu'un seul
76 MERCURE DE FRANCE.
:
i

& même individu moral. Ce que dit cet
Auteur de l'eſſence d'un corps politique ,
&de la néceſſité où nous ſommes de le
reconnoître pour le corps du Souverain
ne l'empêche point de ſe déclarer pour
le Gouvernement Monarchique , pourvu
que la Monarchie y ſoit héréditaire. II
regarde cette forme de Gouvernement
comme étant plus précieuſe , d'autant
plus néceſſaire , qu'elle prévient tous les
troubles auxquels les prétentions arbitraires
expoſent les autresGouvernemens ,
& qu'elle tend à tenir les intérêts de
l'Etat gouvernant , inséparablement unis
à ceux de l'Etat gouverné.
"
ود
Quoique cet Ouvrage ait été fait pour
la Suede , on y trouve à l'endroit dont
nous parlons , une obſervation qui paroît
avoir particulierement en vue la Nation
Françoiſe : ,, Il eſt cependant une Nation
qui doit être regardée comme un véritable
corps politique , quoique depuis
„ long - temps elle n'ait plus la faculté de
s'aſſembler ; mais elle a des loix fondamentales
confiées à la garde de la
Magiſtrature , & fes Monarques ſe
reconnoiſſent dans l'heureuse impuiſſan -
ce de les changer ; mais fon amour
» pour ſes Rois , fait qu'elle ne voit ja-
ود
ود
ود
ود
"
NOVEMBRE. 1775- 77
P
;, mais , dans, ſon maître , qu'un pere à ود
ود
و د
2"
د
la tendreſſe duquel elle doit s'abandonner
ſans réſerve ; & ces ſentimens ,
innés chez elle , formant un lien réci-
,, proque entr'elle & ſes Souverains ,
forment auffi une exception à la regle
générale ; ils la mettent dans le cas de
n'avoir pas beſoin de cette faculté ; il
faudroit que ſes loix fondamentales
fuſſent méconnues , fuſſent ouvertement
attaquées , pour qu'un tel beſoin
ſe fît ſentir". Nous penſons que ce
morceau regarde la Nation Françoiſe ,
parce que nous le croyons écrit dans le
coeur de tous les François.
و د
ود
ود
ود
ود
ود
En ſuppoſant un Gouvernement constitué
, de maniere à devenir le premier
Inſtituteur de ſes Sujets , l'Auteur veut
encore des écoles publiques & gratuites ,
les unes pour apprendre à chaque Citoyen
les premieres regles , les premiers principes
de la profeffion de Citoyen ; les
autres pour déployer le génie , pour enſeigner
les ſciences qui fervent comme .
d'ornement à la ſociété , & qui augmentent
la puiſſance de l'homme en étendant
ſes connoiſſances. Nous ne nous appefantirons
point fur les différentes me..
fures qu'il conſeille pour rendre utiles ces
78 MERCURE DE FRANCE .
"
"
deux fortes d'écoles ; nous croyons qu'on
ne peut qu'applaudir à leur ſageſſe.
Nous penſons de même de ce qu'il dit
de l'inſtruction domestique , de celle en
core qu'on peut recevoir des monumens
publics. La Suede a déjà mis en pratique
ce qu'il preferit ſur les bornes qui
conviennent à la liberté de la preſſe ;
peut- être reconnoîtra-t-on auffi quelque
jour l'utilité qu'il attache au rétabliſſement
des exercices gymnaſtiques , & à
l'inſtitution d'une cenfure pourles moeurs.
Le ſyſtême de l'Auteur eſt un enſemble
dont les parties tiennent, font parfaites
ment liées entr'elles : mais, à notre avis ,
une des plus importantes , quant aux
effets , c'eſt celle des examens à fubir &
des ſermens à prêter , avant que d'être
infcrit dans la claſſe des Citoyens , &
de pouvoir jouir des prérogatives attachées
à cette qualité , qui , dans fon plan,
devient précieuſe à tous égards.
Ce qui nous a fingulierement frappés
dans cet Ouvrage , c'eſt la clarté des
idées & l'attention de l'Auteur à toujours
fixer , toujours déterminer le vrai ſens
des termes abſtraits qu'il employe , c'eſt
encore l'enchaînement méthodique de
fes démonſtrations ; enchaînement , qui ,
NOVEMBRE. 1775. 79
1
2
1
joint à la chaleur de ſa compoſition , à
la juſteſſe de ſes expreſſions , à la nobleſſe
d'un ſtyle toujours également foutenu ,
à la grandeur des intérêts qu'il préſente ,
forme un tout dans lequel on voit briller
la véritable éloquence , l'éloquence des
choſes & non celle des mots. Nous ne
ſommes pas les feuls qui en ayons porté
un tel jugement : la même juſtice lui
avoit été rendue en Suede , par un Seigneur
bien capable d'en juger , M. le Comte
de Scheſter ; à qui l'Ouvrage avoit été
adreſſé , pour être remis au Roi de Suede
qui l'avoit fait demander à l'Auteur. A
la tête de la brochure ſe trouve la lettre
qui accompagnoit cet envoi: elle n'eſt
pas affez longue pour que nous en don
nions ici un extrait; nous dirons ſeulement
qu'elle nous à paru , comme l'Ou
vrage même , écrite par une âme honnête
& ſenſible , qui ne reſpire que le
bien de l'humanité , & qui eſt dans la
douce habitude de s'en occuper.
Les Rêves d'un homme de bien , qui peuvent
être réalisés , ou les vues utiles&
pratiquables de M. l'Abbé de Saint Pierre
, choifies dans ce grand nombre de
projets finguliers , dont le bien public
80 MERCURE DE FRANCE .
4
1
"
"
"
}
étoit le principe. A Paris , chez la
veuve Duchêne.
Le Cardinal Dubois avoit appelé les
projets de cet Auteur : les Rêves d'un
homme de bien. Cette dénomination ne
convient point à tout ce qui est forti de
la plume de M. l'Abbé de Saint - Pierre.
Pluſieurs projets ; renfermés dans la collection
volumineuſe de ſes Ouvrages ,
peuvent être réaliſés , ou fournifient tout
au moins des vues utiles aux dépositaires
du miniſtere , ſoit pour corriger pluſieurs
élus , ſoit pour procurer le meilleur bien
poſſible. Ce font ſes projets pratiquables ,
& ces vues patriotiques que l'Auteur de
l'Ouvrage que nous annonçons , à rasſemblés
& a extraits des vingt volumes de
M. l'Abbé de Saint- Pierre. On ne peut
refuſer à cet Ecrivain le juſte tribut d'éloges
que mérite la fécondité de ſes idées ,
l'étendue de ſes lumieres , & ce génie
admirable de combinaiſon dans les détails.
C'eſt une choſe avouée que le recueil de
fes Ouvrages a contribué à étendre les
lumieres politiques , à éclaircir fur les
objets qui peuvent augmenter le bien général
& diriger la morale vers la pratique.
Il fuffira de lire l'abrégé qu'un Conpila
teur
NOVEMBRE. 1775. 81
teur judicieux vient de nous en donner
pour ſe convaincre que tout n'eſt pas rêve,
& qu'on a eu tort de prendre à la
lettre le bon mot de M. le Cardinal Dubois.
L'Esprit des Loix Romaines , en trois
volumes. A Paris , chez Bastien.
On ne peut pas faite un plus bel éloge
de cet Ouvrage , qu'en diſant que le célebre
Monteſquieu s'en eſt enrichi & l'a
mis ſouvent à contribution dans l'eſprit
des loix qu'il nous a donné. Gravina ,
Profeſſeur en droit en Italie , crut devoir
fournir à ſes éleves une idée ſuccincte de
l'origine & du progrès du droit civil. La
beauté de la matiere entraîna ſa plume
& lui fit produire un Ouvrage profond
& utile , fur - tout aux Magiſtrats & aux
Jurifconfultes. On doit ſavoir gré à l'Auteur
de la Traduction , qui a paru depuis
pluſieurs années , d'avoir facilité la lecture
d'un Ouvrage qui a été loué par les
Jurifconfultes les plus ſavans. Perſonne
n'ignore la haute idée qu'on s'eſt formée ,
dans tous les temps , des loix Romaines ;
Ouvrage de ce peuple, diſoit le ſavant
Chancelier d'Agueſſeau , que le Ciel ſem-
1
F
82 MERCURE DE FRANCE .
"
"
bloit avoir formé pour commander aux
hommes. Tout y reſpire encore cette
,, hauteur de ſageſſe , cette profondeur
,, de bon ſens , & pour tout dire en un
,, mot , cet eſprit de législation qui a été
و د
و د
و د
و د
و د
le caractere propre & fingulier des
,, maîtres du monde. Comme ſi les grandes
deſtinées de Rome n'étoient pas
encore accomplies , elle regne dans
toute la terre par ſa raiſon , après avoir
ceſſé d'y regner par ſon autorité. On
diroit en effet que la juſtice n'a dévoilé
pleinement ſes myſteres qu'aux Jurifconfultes
Romains ; Législateurs encore
,, plus que Juriſconſultes , de ſimples particuliers
, dans l'obſcurité d'une vie privée
, ont mérité , par la ſupériorité de
leurs lumieres , de donner des loix à
و د
و د
39
و د
و د
و د
و د
toute la poſtérité : loix auſſi étendues
,, que durables ; toutes les Nations les
,, interrogent encore à préſent , & chacun
„ en reçoit des réponſes d'une éternelle
vérité. C'eſt peu pour eux d'avoir interprêté
la loi des douze tables & l'Edit
du Prêteur ; ils font les plus fûrs inter-
„ prêtes de nos loix mêmes. Ils prétent ,
„ pour ainſi dire , leur eſprit à nos uſages ,
و د
22
و د
" leur raiſon à nos Coutumes ; & par les
,, principes qu'ils nous donnent, ils nous
NOVEMBRE. 1775. 83
ود
ود
,, ſervent de guides , lors même que nous
marchons dans une route qui leur étoit
inconnue " . D'après cette idée des loix
Romaines , on ne peut que bien accueillir
tous les Ouvrages qui peuvent ſervir
à nous les faire connoître.
Supplément au Manuel de l'Arpenteur , où
l'on fimplifie la maniere de lever & de
rédiger l'Atlas & le plan général topographique
d'un fief annexé à la confection
des terriers , les principes de copier les
plans , avec une méthode fondamentale
de les réduire , de grand en petit , &
leurs échelles dans leurs proportions ;
de l'angle de réduction & du Pentographe
; l'abrégé de la Sphere armillaire
& du globe terreſtre ; la defcription
de la terre & de ſes parties ; les mefures
itinéraires , le nom , l'efpece &
l'uſage des cartes ; les principales Provinces
de France , conſidérées felon
leurs productions , avec des notes fur
les femences & l'expofition des biens
fonds. Par N. Ginet , Arpenteur
Royal en la maîtriſe des eaux & forêts
de Paris & Ile de France. Volume
in 8°. A Paris , chez Brunet , Libraire.
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
:
Le titre détaillé de cet Ouvrage fait
aſſez connoître les objets que M. Ginet
traite , ou ſur leſquels il donne du moins
quelques inſtructions dans ſon fupplément
au Manuel de l'Arpenteur. Ce Manuel
a été imprimé , en 1770 , chez Jombert ,
& a été très bien accueilli. Le ſupplément
mérite par les connoiſſances utiles
qu'il renferme la même faveur. L'Auteur
ydonne l'uſage d'un compas de proportion
à quatre branches qui a toutes les propriétés
des compas de réduction , de deux
& trois branches , du Rapporteur , &c.
Cet inſtrument a été approuvé par MM.
de l'Académie Royale des Sciences.
Catéchisme fur l'art des accouchemens pour
les ſages -femmes de la campagne , fait
par ordre & aux dépens du Gouvernement
. Par M. Augier Dufot , Docteur
en Médecine , Penſionnaire du Roi
& de la Ville de Soiſſons , Profeſſeur
de l'art des accouchemens , Médecin
de la généralité pour les maladies épidémiques
, & du dépôt des remedes
gratuits , Membre de la ſociété Royale
d'agriculture de la Province.
NOVEMBRE. 1775. 85
On ne ſauroit rendre la langue de chaque ſcience
trop ſimple , &, pour ainſi dire , trop populaire . Dit.
Encyclop. au mot Elémens. Tome V, P. 494..
Brochure in - 12 . A Soiſſons , & fe
trouve à Paris , chez Didot le jeune ,
&Ruault.
L'Auteur , ainſi qu'il s'en explique
dans une Préface , a donné à cet Ouvrage
le titre de Catéchiſme , Κατήχησις ,
qui ſignifie Inſtruction de vive voix ;
parce que cet écrit renferme effectivement
les inſtructions de vive voix , données
aux ſages - femmes de la campagne
pendant les cours publics& gratuits , fur
l'art des accouchemens qu'on fait chaque
année dans la généralité de Soiſſons.
L'utilité d'un pareil établiſſement eſt ſi
évidente que tous ceux qui s'intéreſſent
à la population & à la proſpérité du
Royaume , déſireront qu'il ſe répande
dans toutes les Provinces. Ce n'eſt pas ,
comme l'obſerve M. Dufot , la multiplication
de l'eſpece humaine qui manque
dans nos climats ; c'eſt ſa conſervation.
MM. les Curés , ces Miniſtres de
charité ſi néceſſaires à la proſpérité du
F3
86 MERCURE DE FRANCE
e
" " ,
Royaume , & les Seigneurs de Paroiſſes ,
gémiſſent journellement ſur les erreurs
& les fautes que commettent les ſagesfemmes
dans la pratique d'un art le plus
intéreſſant pour l'humanité ; & que trop
fouvent elles exercent fans en avoir les
premieres notions. Il faut donc fauver
l'homme dans ſa naiſſance , & ne point
l'abandonner au premier inſtant de ſa
vie. M. le Peletier de Mortfontaine
Intendant de Soiffons , a vu le moyen
le plus efficace pour parvenir à ce but.
Ce ſage Adminiſtrateur , affligé des malheurs
qui arrivent preſque journellement
dans les campagnes , par l'impéritie des
ſages- femmes , n'a trouvé d'autre moyen
d'en arrêter le cours , que l'inſtruction
publique & gratuite ſur un art , qui ,
devant faire jouir l'homme de la vie ,
ne lui donnoit que trop ſouvent la mort.
Tel eſt le principe de l'établiſſement des
cours publics & gratuits des ſages - femmes
de la généralité de Soiſſons. Le vertueux
Médecin , Auteur de l'écrit que nous
aunonçons , & qui penſe avec raiſon
que l'inſtruction eſt le premier des actes
de charité , s'eſt conſacré depuis longtemps
à ſeconder dans cette partie les
NOVEMBRE. 1775. 87
vues de Gouvernement. Il a rédigé ſes
leçons ſur l'art des accouchemens , d'après
les répétitions que les ſages - femmes en
ont faites elles-mêmes après chaque ſéance
& à la fin de chaque cours. C'eſt autant
aux yeux qu'à l'eſprit qu'il parle pour
rendre ſenſible le manuel des accouchemens.
La théorie n'eſt ici que la pratique
réduite en régles. L'Auteur expoſe d'abord
les connoiſſances néceſſaires à un Accoucheur.
Il donne enfuite une deſcription
anatomique , ſuccincte & courte , mais
fuffifante pour ſon objet , des parties de
la génération de la femme. Il entre enſuite
en matiere , & commence, par décrire
l'accouchement naturel , qui eſt celui
qui ſe termine par les ſeules forces
de la nature. Il traite après des accouchemens
laborieux qui exigent le ſecours des
inſtrumens. Cet Ouvrage élémentaire
compofé en faveur des éleves ſages-femmes
, & imprimé par l'ordre & aux dépens
de Sa Majeſté , leur fera diſtribué
gratuitement dans les Provinces . Nos
campagnes doivent ce bienfait à ce Miniſtre
, ami des hommes , qui préſide à la
finance.
,
F4
88 MERCURE DE FRANCE . 1
14
"innar
Tag
La Sauve - garde des abeilles & les manoeuvres
des ruches en hauſſes de
paille , pour prendre le miel fans détruire
les mouches , & pour conferver
les ruches foibles ; avec quelques parties
relatives à l'économie rurale &
aux amusemens de la campagne. Par
M. M. de Cuinghien, ancien Capitaine
d'Infanterie. Volume in - 12 de
394 pages avec des planches. Prix ,
2 liv. 10 fols. A Bouillon, aux dépens
de la ſociété typographique ; & à Paris,
chez Lacombe , Libraire , rue Christine."
?
Ce bon Ouvrage , publié il y a déjà
quelque temps , n'eſt point affez connu
de ceux qui s'occupent à faire fructifier ,
& defirent d'augmenter l'eſpece de ces
infectes laborieux qui nous fourniſſent
le miel & la cire. Comme l'Auteur ne
parle que d'après des faits ſouvent répétés
ſes inſtructions ne doivent point être
négligées . Sa méthode d'ailleurs mérite
d'autant plus d'être accueillie , que les
procédés en font faciles , économiques
& praticables par tout. Ce recueil d'obſervations
ſur la meilleure méthode de
gouverner les abeilles , eſt terminé par
quelques inſtructions relatives à l'écoNOVEMBRE.
1775. 89
nomie rurale & aux amuſemens de la
campagne. L'Auteur donne la defcription
d'un levier puiſſant , qui porte le
point d'appui , & la pince , pour détruire
& extirper dans les bois les eſpeces nuiſibles
qui ne font que dégraiſſfer la terre
dans les taillis. On verra également ,
avec plaiſir , la deſcription qu'il fait d'un
outil de jardinage en as de pique , celle
d'un rateau à roulette pour la propreté
des promenades ; d'une pince propre à
prendre les taupes ; d'un autre inſtrument
appelé ſauterelle , pour prendre les oiſeaux
de proie. Cet économe éclairé nous enſeigne
auſſi la maniere de prendre les
renards au ceps. Il nous entretient ſur la
culture des pommes de terre , & publie
quelques recettes économiques que ceux
qui s'occupent des travaux de la campagne
feront fatisfaits de trouver ici. Plufieurs
planches gravées accompagnent ce
volume & facilitent l'intelligence des
machines qui y font décrites.
1
:
Tableau général , Chronologique & Généalogique
des Maiſons Souveraines de l' Europe,
particulierement de celles de France
, depuis le commencement de la Monarchie,
Proposé par ſouſcription.
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
Ce tableau eſt diviſé en trois parties : la
premiere contient la ſucceſſion généalogique&
chronologique des Rois de France
de la premiere race ; celle des Ducs de Gascogne,
Comtes de Bigorre , Béarn , Armagnac
& d'Actarac qui en font iſſus ,
& deſquels fortent les anciens Rois de
Navarre , Caftille , Léon , Arragon , Majorque
, Minorque , Valence , Naples , Sicile
, Corfe , Sardaigne & des Eſpagnes :
cette partie fait connoître la fondation
de ces différens Etats , l'époque de leurs
réunions & des changemens qui y font
arrivés , les titres & droits de leurs différens
Princes & leurs fucceffions généalogiques
& générales. Pour ne rien laiſſer à
defirer dans cette diviſion ; l'Auteur à
placé , dans différens cartels , qui y ferviront
d'ornemens & d'acceſſoires , la
fucceffion des Princes ou Chefs des François
avant Pharamond leur premier Roi ;
celle des anciens Rois de Bourgogne ,
avant leur défaite ; celle des Vandales ,
Alains , Suaves & Viſigots , qui ont gouverné
l'Eſpagne ; la généalogie des Comtes
de Barcelone & de Provence , juſqu'à
celui qui porta la Couronne d'Arragon ;
celle de la Maiſon d'Autriche depuis Rodolphe
, Empereur, aïeul des Comtes de
NOVEMBRE. 1775. 91
Tirol , Ducs de Stirie , Carinthie , Archiducs
d'Autriche , de Gratz & d'Inspruck
, des Empereurs de cette Maiſon
& de notre auguſte Reine , juſqu'à Philippe
, Archiduc d'Autriche & Roi d'Espagne.
Le reſte de ces généalogies ſe
trouve dans le corps de l'Ouvrage.
La ſeconde partie contient la fuccefſion
généalogique des Rois de France de
la ſeconde race depuis Féreol ; celle des
Rois d'Italie , Comtes de Vermandois ,
de Troyes , Meaux , Soiffons , Seigneurs
-de St Simon & de Ham ; celle des Empereurs
d'Occident , Rois de Lorraine ,
d'Aquitaine , Germanie , Baviere , Franconie
, Bourgogne Transjurane & Cifjurane;
Comtes d'Anjou , Rois de Jéruſalem
, Comtes de Bretagne , Flandre ,
Hainault , Mons , Louvain , Empereurs
d'Orient ; Comtes de Champagne , héréditaires
& non héréditaires , Rois de
Navarre ; Comtes d'Andeſch , Ducs de
Pomeranie , de Guyenne , Lorraine &
Baſſe- Normardie, Landgrave- de- Heſſe ,
Thuringe ; enfin la ſucceſſion généalogique
des Rois d'Angleterre , d'Ecoffe &
d'Irlande. Cette partie offre , dans les
différentes révolutions de l'Empire , le
partage & réunion des Royaumes qui en
92
MERCURE DE FRANCE.
ه ل ل ا
- furent diſtraits , la naiſſance des Duchés
Souverains de ce grand Etat , celles des
dernieres Souverainetés d'Italie , la divifion
de la Franche- Comté d'avec le Duché
de Bourgogne , la réunion des Royaumes
d'Irlande & d'Ecoſſe à l'Angleterre ,
& les démembremens des principaux
fiefs de cette Monarchie. Dans les cartels
d'ornemens , font placés les anciens
Ducs de Baviere, Rois de Lombardie ,
Comtes d'Anjou & de Bretagne , Rois
d'Angleterre pendant & depuis l'heptarchie
, le tout juſqu'à leur réunion au
corps de l'Ouvrage.
La troiſieme partie contient la fuccefſion
généalogique des Rois de France de
la troiſieme race depuis Robert le Fort ;
celle des anciens & derniers Ducs &
Comtes Palatins de Bourgogue , Dauphins
de Viennois , Rois de Theſſalonique
, Empereurs d'Orient , Rois de Portugal
& d'Algarve , & leurs poſtérités ;
la ſuite des Comtes de Normandie
Chaumont & Vexin; les Seigneurs de
Courtenay , Empereurs d'Orient ; les
Comtes de Dreux , Ducs de Bretagne ,
Comtes de Vertus; les Comtes & Ducs
d'Anjou , Rois de Hongrie , Pologne ,
Boſnie , Dalmatie , Sclavonie , Jérufalem ,
,
NOVEMBRE. 1775. 3
Majorque , Naples , Sicile ; Princes de
Tarente , Ducs de Duras , Comtes du
Maine , Marquis de Mezieres , fuite des
Ducs de Lorraine & Bar ; les Comtes
d'Artois & d'Eu ; les Comtes d'Evreux ,
Rois de Navarre , Comtes de Valois ;
celle des Ducs de Savoye , Rois de Sardaigne
depuis Amé VII , qui épouſa
Bonne de Bery; les Ducs & Comtes
d'Angoulême , de Dunois , Ducs d'Orléans
, de Longueville , Brabant , Nevers
&d'Alençon; enfin toute la Maiſon régnante.
Dans les cartels d'ornement , on
a placé la ſucceſſion des Comtes de Maurienne
, Ducs de Savoye , juſqu'à Amé
VII ; les différentes opinions ſur l'origine
de Robert le Fort; un précis hiſtorique
des droits de la France ſur les Couronnes
& Provinces qu'elle a réunies , & en particulier
des principaux domaines par les
différentes branches de cette Maiſon.
Il y a de plus deux tables à chaque
partie de l'Ouvrage, l'une contient les
noms des alliances , l'autre ceux des Terres
, Seigneuries , &c. qui y sont énoncées
, le tout avec des renvois aux cafes
où il en ſera queſtion. Ces cafes font numerotées
ainſi que les degrés d'aſcendance.
Par ce moyen , l'on connoîtra fur le champ
les alliances & la progreſſion des domaines.
94 MERCURE DE FRANCE.
TOP UNI
Les blafons & briſures feront placés à
chaque chef de tige , branche & rameau :
ces dernieres feront couronnées par l'infcription
& reſumé qui leur fera propre.
,
On conçoit qu'il a fallu un travail long ,
affidu & laborieux pour dépouiller nombre
de volumes in- folio , en raſſembler
l'extrait ſous un point de vue facile
agréable & portatif; & former un tableau
utile à l'étude de l'hiſtoire , à la connoiffance
des créations & mutations des principaux
fiefs , Duchés Pairies , Comtés ,
Marquiſats , Baronies , Terres , Seigneuries
& Domaines , & à l'intelligence des
anciennes chartes .
Ce tableau aura douze pieds de large
fur huit de hauteur ; mais comme il contiendra
trente feuilles , il ſera diviſible
en autant de parties que l'on voudra .
Les frais conſidérables qu'exige nécesſairement
la gravure d'un pareil tableau ,
fur- tout étant faite par un habile Artiſte ,
& le deſir de faire jouir plus promptement
d'un Ouvrage ſi utile à ceux qui
s'adonnent à l'étude de l'hiſtoire , ont
porté l'Auteur à le propofer par foufcription.
Le prix de cette fouſcription eſt de
36 liv. en feuilles : ſavoir , 12 liv. en ſe
faiſant infcrire , 12 liv. en recevant la
NOVEMBRE. 17755 95
premiere carte , 12 liv. en recevant la
ſeconde ; la troiſieme ſe délivrera fans
frais. La premiere partie paroîtra au mois
de Mai prochain , la deuxieme au mois
de Septembre , & la troiſieme & derniere
au mois de Janvier 1777. Il ſera libre
aux ſouſcripteurs de déposer les 36 liv.
à la fois ; & dans ce cas, l'Ouvrage ſera
plutôt terminé.
On foufcrit à Paris chez M. Poultier ,
Notaire , rue Saint- Martin , vis -à vis celle
Grenier- Saint Lazare. Lorſque le nombre
des ſouſcripteurs ſera complet , on n'en
recevra plus , & le tableau ſe vendra
deux louis en feuilles .
L'Auteur , M. Thoumin , demeure à
Paris , rue Saint - Avoye , vis - à vis M.
Arnaud , Notaire. Comme fon objet eſt
de faire un Ouvrage exact , méthodique
&que l'on puiſſe toujours confulter avec
fruit , il recevra les inſtructions qu'on
voudra bien lui donner. Il invite même
ceux qui s'intéreſſent à ſes recherches de
venir chez lui examiner ſon tableau hiftorique
, & de lui faire part de leurs remarques
critiques.
Histoire de Miss Lucinde Courteney , imitée
de l'Anglois ; vol. in 12. A Londres ;
96 MERCURE DE FRANCE.
ALISEMAINE
IASMDDADIL
& ſe trouve à Paris, chez Moutard ,
Libr.
Miſs Lucinde Courtney , élevée avec
Miſs Bellmont dans la même maiſon d'éducation
, conſerva toujours pour cette
jeune perſonne une amitié tendre & fincere.
C'eſt à cette Amie que Lucinde
rend compte , dans une ſuite de lettres
qui viennent d'être publiées , des moindres
ciconſtances de ſa vie. On y voit
une jeune perſonne qui ne confultant
que fon propre coeur , croit que l'amour
fuffit pour former un heureux mariage
En vain lui propoſe- t-on un homme eſtimable
, qui a de la fortune , des moeurs ,
un caractere affable , Lucinde ſupplie fa
mere de ne plus lui en parler , parce
qu'elle ne pourra jamais l'aimer... ,, L'ai-
,, mer, lui dit cette mere en ſecouant
ود
و د
د و
و د
la tête ; hélas ! ma chere enfant , les
mariages ne font pas toujours heureux
,, par l'amour ſeul. Si vous voulez vous
préparer un avenir agréable , choiſiſfez
un homme à ſon aiſe & d'un bon caractere
: c'eſt tout ce qu'il faut ſouhaiter
dans un mari. Je crains que vos
idées ſur ce chapitre ne foient un peu
romaneſques : c'eſt le défaut commun
"
ود
و ا
"
"
des
NOVEMBRE. 1775. 97
ود
ود
و د
; , des jeunes perſonnes ; mais elles font
s, le plus souvent cruellement trompées...
Croyez-en mon expérience : les unions
les plus heureuſes ſont celles où l'on
,, joint une indifférence réciproque à une
fortune honnête : il eſt néceſſaire à un
mari & à une femme de s'eſtimer :
mais l'amour trouble le bonheur."
L'amour , en effet , eſt toujours accompagné
d'une inquiétude de jaloufie , &
cet état d'agitation eft contraire au mariage
, où doivent régner la paix & la
tranquillité , afin que les deux époux puisfent
remplir conjointement les devoirs
de la vie civile , gouverner prudemment
leur maiſon & bien élever leurs enfans.
Lucinde , qui s'oppoſe aux projets que
ſes pere & mere ont formés pour fon
bonheur , demeure quelque temps la victime
de ſon peu de docilité : mais elle fort
bientôt de l'état d'infortune où elle étoit
tombée par fa faute, pour arriver au comble
de ſes voeux. Ce dénouement ſatisfait
le Lecteur , qui s'intéreſſe au fort de
cette jeune perſonne : mais il diminue un
peu l'utilité morale de ce Roman. L'Auteur
s'étoit propoſé principalement de
donner une leçon aux jeunes perſonnes
G
98 MERCURE DE FRANCE.
OFTINAFLOCITY FIL BANDITAM FIDDADI
ho
qui , dans l'engagement du mariage , conſultent
plutôt leur propre coeur que l'expérience
éclairée de leurs pere & mere.
Usage du Thé , ordonné par le Médecin
de la montagne , Michel Schoupach ,
de Langnau , en Suiſſe; précédé de la
deſcription phyſique de cet arbriſſeau ,
&de fon uſage en Chine. Broch. in 80.
prix 15 f. A Langnau , & ſe trouve à
Paris chez Lacombe , Libr.
Le Docteur Michel Schoupach , habitant
des montagnes de Suiffe , parmi les
ſimples qu'il conſeille à ſes malades , ordonne
eſſentiellement le thé de la Chine ,
pris en grande quantité, comme un remede
puiſſant contre une infinité de
maux , & comme ayant particulierement
la vertu d'aiguiſer l'appétit , pourvu que
l'infuſion ſoit ſuffiſamment chargée , c'eſtà-
dire une once pour un bol d'une douzaine
de taſſes. Il lui attribue des qualités
infiniment ſupérieures au thé Suiſſe ,
vulgairement nommé Euphraise , qui ,
par le mêlange des différentes herbes
qui le compoſent , ne peut produire aucun
bon effet ; au lieu que celui de la
Chine , ſans mêlange d'autres ſimples ,
NOVEMBRE. 1775. 99
excite la tranſpiration , en donnant par
ſa qualité balfamique du reffort aux folides
: mais il y apporte une condition
eſſentielle , qui eſt de ne point boire le
the trop chaud , comme cela eſt d'uſage
très - communément. Il eſt perfuadé que
c'eſt de cet abus pernicieux , fur - tout
pour les femmes , que réſulte le dérangement
de leur eſtomac , lequel ne pouvant
plus faire fes fonctions , influe , par une
fuite néceſſaire , fur toutes les opérations
du corps. Combien de perſonnes vivent
dans une parfaite ſécurité à cet égard , &
qui ſe ſont fait une telle habitude dès leur
enfance , de prendre chauds & bouillans
les alimens liquides , qu'ils ne peuvent les
prendre différemment ? Ils ne s'apperçoivent
pas que l'émail de leurs dents s'en
trouve endommagé , & qu'ils les perdent
beaucoup plutôt qu'il ne le devroient :
ſeconde cauſe du dérangement de l'eſtomac
, qui eft obligé de digérer beaucoup
plus péniblement les alimens qui n'ont
pu être broyés par le défaut des dents. Le
Médecin de la montagne condamne les
boiſſons chaudes , à cauſe de la tranſpiration
forcée qu'elles occaſionnent néceſſairement;
ce qui rend les fibres débiles ,
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
L又BIADNDDAIRCBAAM
affoiblit & relâche tout le corps ; &
ſouvent ce déréglement de la tranſpiration
ordinaire & accoutumée , marque
bien mieux les commencemens des maladies
que le vice des autres fonctions .
Le Docteur Suiſſe déſapprouve abſolument
tout ce qui peut tendre à diminuer
ou à déranger la tranſpiration ſenſible de
notre corps , qui doit évacuer environ
quatre onces par jour; car plufieurs perfonnes
diſſipent en vingt- quatre heures ,
par la tranſpiration , autant qu'ils rendent
en quinze jours par les felles ; mais fi
pendant la nuit , ajoute l'Auteur de cet
écrit , vous avez tranſpiré plus qu'à l'ordinaire
, pourvu que ce ſoit ſans fueur &
fans inquiétudes , foyez aſſuré que vous
êtes dans une parfaite ſanté. La vieilleſſe
eſt une maladie , mais qui dure long- temps
ſi l'on entretient une tranſpiration libre.
Le Médecin de la montagne recommande
de faire uſage de l'infuſion de
thé en lavemens , lorſqu'ils font ordonnés
au malade ; & pour cela il préfere
l'infufion du thé verd , qui a une qualité
plus émolliente. Cet Efculape des Suisfes
a tiré encore un meilleur parti de ce
préſent chinois , en s'en ſervant au lieu
NOVEMBRE. 1775. 1Ι0Ο1Ι
de tabac à fumer : il le preſcrit aux hypocondres
& à ceux qui font diſpoſés à
la mélancolie. Il leur en fait fumer cinq
à fix pipes par jour avec beaucoup de
ſuccès , ce qui fortifie le cerveau autant
que le tabac l'affoiblit. Il fait encore
un firop de thé , qu'il recommande
comme très -bon pour aider l'action des
febrifuges ordinaires. Il fait prendre ce
firop aux malades dans une abondante
infuſion de thé , & il ne les guérit abſolument
qu'en leur rendant leurs humeurs
fluides & tranſpirables par l'ufage fréquent
des bains & par des alimens humectables.
Les Chinois & les Japonois arribuent
au thé des vertus encore plus univerſelles
& plus efficaces que celles que lui donne
le Médecin Suiſſe ; mais on peut croire
que les feuilles de thé que les vaiſſeaux
nous apportent , perdent beaucoup de
leur qualité dans le transport.
On trouvera à la tête de l'écrit que
nous venons d'annoncer une deſcription
phyſique de l'arbriſſeau qui porte le thé ,
&de fon uſage en Chine. Cet écrit contient
auſſi quelques inſtructions curieuſes
fur le pouls , relativement à la doctrine
des Médecins Chinois.
G3
102 MERCURE DE FRANCE .
1 .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques Grecs & latins , tant facrés que
profanes , contenant la géographie , l'histoire
, la fable & les antiquités ; dédié
à Monſeigneur le Duc de Choiſeul ,
par M. Sabbathier , de l'Académie
Etrufque de Crotone , Profeſſeur au
College de Châlons - fur - Marne , &
Secrétaire perpétuel de l'Académie de
cette Ville. Tome XIX. in-8°. A
Paris , chez Delalain , Libraire ,
Ce dernier volume contient la lettre
G & nous donne le commencement de
la lettre H. La Germanie , la Grece &
autres articles font traités dans ce volume
avec des détails qui peuvent ſouvent dispenſer
le Lecteur d'avoir recours aux
Ecrivains originaux. Comme l'objet de
l'Auteur eſt de nous inftruire des arts
cultivés chez les Anciens , il n'a pas omis
de nous entretenir de la gravure , fur-tout
de la gravure ſur pierres précieuſes. L'Auteur
auroit rendu cet article plus intéreſſant
, s'il eût confulté le Traité des
pierres gravées de feu Mariette.
NOVEMBRE. 1775. 103
Nouvelle Bibliotheque de Campagne , ou
choix d'épiſodes intéreſſans & curieux ,
tirés des meilleurs Romans , tant anciens
que modernes. Tomes IX & X ;
in- 12 . A Paris , chez le Jay , Libraire.
L'Editeur continue de mettte à contribution
les Romans anciens & modernes
, les Poëmes François & Etrangers.
Quelques contes ou épiſodes de ce recueil
demanderoient à être abrégés ou du moins
que le ſtyle en fût corrigé ; mais le Compilateur
s'eſt contenté de les tranferire
tels qu'ils ſe ſont préſentés à lui , ce qui
nuit un peu à l'agrément de fa Bibliotheque.
Il ſeroit auſſi à deſirer que les
morceaux qui entrent dans cette colleetion
fuſſent choiſis de préférence dans
les Romans les moins connus. Pluſieurs
de ces morceaux pourroient , avec quel
ques legers changemens , devenir intéres
ſans & même neufs pour le plus grand
nombre des Lecteurs .
L'Accord des Loix divines , ecclésiastiques
& civiles , relativement à l'état du
Clergé ; contre l'Ouvrage qui a pour
-
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
TTIHNEY
11
LIBRARIEN
titre : L'Esprit ou les principes du Droit
Canonique. Par le Pere Ch. L. Richard ,
Profeffeur en Théologie de l'Ordre
du Noviciat général des Freres Prêcheurs.
A Paris , chez Moutard , Lie
braire.
Le but de cet Ouvrage , tout conſacré
à la défenſe des droits du Clergé , eſt de
faire voir la parfaite harmonie des loix
divines , eccléſiaſtiques & civiles ſur ce
point intéreſſant , contre les prétentions
d'un Auteur , qui donne comme un principe
fondamental du droit canonique ,
ce paradoxe fingulier & la ſource de
beaucoup d'autres :: ,, que l'Egliſe & fes
Miniſtres font eſſentiellement incapables
d'aucune poſſeſſion terreftre , &
qu'ils ne poffedent des biens que par
la plus criminelle ufurpation & le plus
facrilege violement du code Evangelique".
و د
ود
و د
و و
و د
و د
Le P. Richard entreprend donc la réfutation
de cet Auteur ; & , en le ſuivant
pas à pas , il lui montre ſes écarts multipliés
, mais fans oublier les égards pour
la perſonne , & pour les deux Puiſſances
dont il ménage également les intérêts ,
en cimentant l'heureuſe harmonie qui
NOVEMBRE. 1775. 105
doit régner entre le Sacerdoce & l'Empire.
Nous ne citerons que deux exemples
, en renvoyant pour le reſte à l'Ouvrage
même.
"
Premier exemple. Page 86 , le P. Ri-
دو
chard ſe propoſe cette objection : Si
les biens donnés à l'Egliſe ne dépendent
que d'elle , le Souverain n'y a
donc aucun droit, & il ne pourra jamais
les faire contribuer aux charges
ود
ود
ود
?" de l'Etat , dans quelques circonstances
,, que ce puiſſe être , ce qui entraîne
,, d'étranges inconvéniens. Cette diffi-
" culté , ajoute le P. Richard , ne nous
» paroît pas ſi grande qu'elle le ſemble à
d'autres : nous nous flattons même de
ود
la réſoudre à la fatisfaction des deux
,, partis , l'Egliſe & le Prince , en con-
„ ciliant leurs droits respectifs " . Il
expoſe enſuite ces droits reſpectifs des
deux Puiſſances , & réſout l'objection
propoſée , de la maniere ſuivante :
" Les Sujets font obligés indiſtincte-
,, ment , par le droit naturel & divin , de
„ payer le tribut au Souverain ſur tous
ود leurs biens , & ne peuvent non plus
s'en diſpenſer que de la fidélité qu'ils ود lui doivent : cela est vrai. D'un autre
ود
„ côté , les biens conſacrés à Dieu font
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
RLIICRARNAREN
"
ود
affranchis de ce tribut par le droit
,, naturel & divin : cela n'eſt pas moins
vrai. Mais comment accorder ces deux
„ propoſitions qui paroiſſent ſi contradictoires
? Le voici , dit le Pere Richard:
ود
ود
" Le doit naturel & le droit divin n'o-
,, bligent pas tellement tous les Sujets de
,, payer le tribut au Souverain , que cette
„ obligation ne puiſſe ſouffrir aucune exception
, aucune exemption. Dieu &
le Souverain lui-même peuvent en dis-
,, penſer certains de leurs Sujets ; &,
dans ce cas , la diſpenſe ſera conforme
„ au droit naturel & divin. Ils le peuvent
& ils l'ont fait à l'égard des Miniſtres
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
de la Religion ; Dieu , en déclarant
,, que les biens donnés à ſes Miniſtres
ſeroient des biens ſacrés , qui ne dépen,
droient que de lui & de l'Eglife ; le
Prince , en ratifiant ces fortes de donations
. Mais , malgré cette déclara-
2" tion de Dieu & cette ratification du
Souverain , les biens donnés à l'Egliſe
demeurent foncierement chargés de
„ quelques redevances envers le Prince ;
„ parce qu'il feroit eſſentiellement injuſte
» qu'il n'eût aucun droit ſur des biens
"
ود
و د
NOVEMBRE 1775. 107
:
» qu'il défend à grands frais , & que le
"
ود
ود
ود
"
reſte de ſes Sujets portât lui ſeul les
, charges de l'Etat. Ces redevances , le
Prince conſent à ne les percevoir que
ſous le titre de dons gratuits. Le Clergé
s'empreſſe de les verſer dans les coffres
du Prince , ces dons d'autant plus gra- ود tuits&volontaires , que c'eſt le coeur,
l'inclination , l'amour qui les répand
avec une profuſion qui bannit juſqu'à
la penſée que le Prince puiſſe jamais
, ſe trouver dans la dure néceſſité de
,, reprendre ſes droits primitifs & im-
,, preſcriptibles ſur les biens de l'Eglife :
„ ces biens doivent donc des fecours au
ود
”و
ود
ود
ود
ود
"
Prince & des ſecours de justice. Le
„ Clergé en convient , & ſe fait un devoir
délicieux de les lui accorder dans
toutes les occaſions ; le Prince les reçoit
avec bonté & en témoigne ſa ſatisfac-
22 tion. Le Prince & le Clergé s'accordent
, donc , & cette belle harmonie ſubſistera
toujours".
وو
Second exemple. Page 202. On y voit la
maniere dont le P. Richard commente cet
adage on proverbe fi ſouvent répété :
l'Eglise est dans l'Etat. ,, Je pourrois
d'abord ripoſter , dit- il, que l'Etat eſt
dans l'Eglife : car enfin l'Etat eſt dans
؟د
108 MERCURE DE FRANCE.
MLIICRRRIACRAENS
,, l'Eglife , ou il eſt hors de l'Egliſe , ou
ود
ود
ود
il n'eſt ni hors ni dedans: point de
milieu. On ne peut pas dire que l'Etat
ne ſoit ni hors ni dedans l'Eglife , puis-
,, qu'alors il ne feroit nulle part , & que
,, par conséquent il n'exiſteroit pas ; car
ود
ود
ود
s'il exiſte , il exiſte quelque part. On
,, ne peut pas dire non plus que l'Etat
foit hors de l'Eglife ; un Etat hors de
l'Egliſe n'eſt pas un Etat chrétien , &
,, ſi l'Etat François eft hors de l'Eglife ,
l'Etat très chrétien n'est pas chrétien.
L'Etat François étant donc un Etat
chrétien , & très chrétien , il eſt né.
ceſſairement dans l'Eglife; & s'il y eft
toutes les conféquences qu'on prétend
tirer contre l'Eglife , parce qu'elle eſt
dans l'Etat , retombent à plomb fur
l'Etat , parce qu'il eſt dans l'Eglife.
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
"
و د
ود Mais qu'entend- on en diſant que
,, l'Egliſe eſt dans l'Etat ? Veut- on dire
par- là que l'Eglife étant dans l'Etat , eſt
incapable de toute prétention , de toute
,, propriété, de tout droit, pour celamême
,, qu'elle eſt dans l'Etat ? Si cela eſt , il
و د
en faudra dire autant de tous les Ci-
„ toyens , de tous les Sujets du Royaume
puiſqu'ils font vraiment dans l'Etat ,
&qu'ils ne fubfiftent ni dans l'air , ni ود
NOVEMBRE. 1775. 109
,, dans le pays de la lune, mais bien dans
ود
"
ود
ود
le Royaume de France ou dans l'Etat
des François . Mais , je le veux , l'Egliſe
,, eſt dans l'Etat: oui , & dans l'Etat où
elle eſt , elle a ſes fonds , ſes propriétés
, ſes domaines , ſes droits de toute
eſpece , honorifiques & utiles , qu'on
ne peut violer fans injustice , non plus
,, que ceux des autres Citoyens qui font
dans l'Etat , comme l'Egliſe y eſt ellemême".
"
"
و د
ود
De re Sacramentaria , contra perduelles
Hæreticos , libri decem , duobus tomis
comprehenfi. Quibus omnia & fingula
Legis Evangelicæ Sacramenta confenfione
, univerfitate , perpetuitate adftruuntur
, defenduntur , vindicantur :
fimul & graviores quæftiones ad Disciplinam
, Hiftoriam & Moralem pertinentes
; itemque Theologorum præ
cipuæ contentiones Scholarum methodo
ad mentem Præceptoris Ange
lici , expenduntur , difcutiuntur , explicantur.
Cura & ſtudio R. P. F. Renati
Hyacinthi Drouin , Doctoris Sorbonici
, Ordinis Prædicatorum. Editio
fecunda. Cum notis & additionibus
P. F. Joannis-Vincentii Patuzzi , ejus-
1
110 MERCURE DE FRANCE.
THANIVERSITY DE
MLIICRRRIACRAENN
dem Ordinis Sacræ Theologiæ Profeſſoris.
Interroga Patrem tuum ,& annuntiabit tibi :
Majores tuos & dicent tibi.
Deuteronom. 32. 7.
Venetiis , 1756 , Pariſis , ex Typis L.
Cellot , via Delphiniana , 1773. Cum.
Approbatione , & Privilegio Regis.
On voit par le titre que c'eſt l'Ouvrage
théologique de re Sacramentaria du
favant Pere Drouin , Docteur de Sorbonne
, qui n'avoit pas encore été imprimé
en France , quoiqu'il y fut trèseſtimé
& très - recherché , comme partout
ailleurs. C'eſt ce qui a déterminé les
Dominicains du Fauxbourg St Germain
à le faire imprimer en neuf volumes
in- 12 , pour la commodité des Etudians
en Théologie , ſoit dans les Univerſités ,
ſoit dans les Séminaires , ſoit dans les
autres Communautés particulieres. Chque
volume , qui contient , l'un portant
l'autre , environ fix cents pages , coutera
40 fols en feuilles & 55 fols relié en
veau . L'Ouvrage paroît maintenant tout
entier , & l'on peut dire , ſans le flatter ,
NOVEMBRE. 1775. 111
1
qu'on le deſtingue entre pluſieurs autres
par la méthode , la clarté , la préciſion ,
la beauté de la latinité , la force , la folidité
, l'alliance la plus heureuſe de la poſitive
& de la ſcholaſtique , la plus juſte
application des textes de l'Ecriture ,
des Conciles , des Peres , & , ce qui en
eſt la ſuite , par une parfaite orthodoxie.
Effai fur l'Ecriture Sainte , ou Tableau
historique des avantages que l'on peut
retirer des langues Orientales pour la
parfaite intelligence des livres Saints.
Enrichi d'une planche en taille- douce ,
où ſont gravés les caracteres de ces
mêmes langues ; par M. l'Abbé du
Contant de la Molette , Vicaire Général
de Vienne. A Paris , chez Crapart ,
Libraire ,
Qu'eſt ce que l'écriture , dit M. Bullet
dans ſes excellentes réponſes critiques aux
difficultés ? Un livre qui a deux ou trois
mille ans d'antiquité , où l'on raconte l'histoire
d'un peuple encore plus éloigné de
nous par ſes moeurs , ſes coutumes , ſes uſages
, que par la vaſte étendue de terre qui
nous en ſéparoit. Un livre écrit dans une
langue oubliée depuis plus de vingt fie112
MERCURE DE FRANCE.
LMUOIINFBCIRHVAEIRGRIASEINSTY
cles ; dans une langue compoſée de termes
fufceptibles de pluſieurs fens ,& quelque-
-fois oppoſés ; dans une langue pleine de
métaphores , hériſſée de tranſpoſitions &
de parentheses ; où l'on confond les temps ,
les nombres , les perſonnes , où l'on fousentend
ſouvent des mots , & quelquefois
des moitiés de phrases ; dans une langue
enfin qui renferme bien des termes dont
on a perdu la véritable ſignification. Je
demande , continue le même Auteur , ſi
l'on devroit être étonné de trouver des
obſcurités , même impénétrables , dans
ce livre ; & fi , au contraire ; il ne faudroit
pas être ſurpris qu'on n'y en rencontrât
point ! Nos Adverſaires n'ont- ils
plus rien qui les arrête dans les Auteurs
Grecs & Latins ? En ont-ils percé toutes
les ténebres ? Sûrement ils ne s'en flatteront
pas ; cependant combien n'avonsnous
pas , pour les entendre , de ſecours
qui nous manquent pour l'intelligence
des livres Saints ? Pourquoi donc feroiton
aſſez injuſte pour accuſer d'erreur nos
divines écritures , s'il s'y trouvoit quelque
paſſage difficile dont on n'auroit pas
encore découvert le véritable ſens ?
Ces réflexions ſi judicieuſes , ſuffiſent
feules
NOVEMBRE. 1775. 113
feules pour nous prémunir contre les Sophiſmes
des ennemis des divines écritures.
Il ne reſteroit , pour leur fermer la
bouche à jamais , que de voir renouveler
parmi nous l'étude des langues Orientales
ſi néceſſaires au développement des livres
Saints. On ne peut pas nier que ces différentes
langues n'aient une influence
réelle ſur le ſens propre du texte ſacré ,
&qu'il fuffiroit de les bien poſſéder pour
réſoudre pluſieurs difficultés qui ont fouvent
embarraſſé les Commentateurs des
livres Saints , & fur lesquelles ſe ſont
appeſantis les Incrédules modernes. L'Ouvrage
deM l'Abbé de la Molette , prouve
parfaitement l'utilité dont peuvent être
ces langues ,pour applanir toutes ces difficultés
qu'on cherche à multiplier dans un
fiecle où l'on cherche plutôt à amaſſer
des nuages qu'à répandre la lumiere
fur l'objet principal qui doit occuper
l'homme.
Derniers Sentimens des plus illustres per-
Sonnages condamnés à mort , ou Recueil
des lettres qu'ils ont écrites dans les
priſons , des diſcours qu'ils ont prononcés
ſur l'échafaud; avec un précis
hiſtorique de leurs vies , de leurs pro
H
114 MERCURE DE FRANCE.
LMIIBCRHAIRCIAENS
cédures & des circonstances les plus
intéreſſantes de leur mort, 2 vol. A
Paris , chez Moutard.
Les Stoïciens ſoutenoient que l'adverfité&
les douleurs ne ſont pas de véritables
maux , & qu'il faut ſupporter avec
couragece qu'on ne peut pas éviter. Les
Epicuriens diſoient que pour faire ceſſer
la triſteſſe d'un malheureux , il falloit
détourner ſon eſprit de la penſée des
maux , & ne lui propoſer que des chofes
agréables. Lesmauxde la vie font légers ,
s'il faut en croire les Péripatéticiens ,
tandis que les biens qui nous inveſtiſſent
de toutes parts , font tres-grands , & que
nous nedevons jamais perdre l'eſpérance
de devenir toujours plus heureux que
nous ne le ſommes dans le moment
préſent. Onne devoit jamais ſe plaindre
dans l'adverſité , ſelon les Académiciens ,
parce qu'il étoit incertain ſi ce qui nous
affligeoit étoit un mal ou un bien. La
triſteſſe , d'ailleurs , n'apporte aucun remède
à nos maux.
Ceux qui ſe ſont le plus inculqué dans
leur eſprit ces maximes philofophiques ,
n'ont qu'à éprouver la plus légère douleur
NOVEMBRE. 1775.115
ou la moindre humiliation : vous leur
entendrez dire tout auſſi-tôt que toutes
ces leçons ne ſont belles que dans la ſpéculation
; mais qu'elles ne font que vanité
lorſqu'on fouffre. Cicéron s'eſt moqué
de la conſolation des Péripatéticiens
qui prétendoint que l'eſpérance adouciſſoit
tous les maux. Que cette éſpérance
, diſoit- il , eſt trompeuſe ! Que
la fortune eſt fragile ! Que de chûtes
ne faiſons-nous pas au milieu de notre
courſe ! Que de naufrages avant d'arriver
au port ! La philoſophie Chrétienne tient
un autre langage ,& nous offre d'autres
remèdes. Laſeulevue des grandes récompenſes
deſtinées à l'homme qui ſouffre
avec réſignation , & fur-tout à celui qui
donne ſa vie pour ne pas trahir le devoir
de ſa confcience , anime & ſoutient les
coeurs abattus ,& fournit en même temps /
des motifs de confolation. Le ſeul exemple
de ceux qui ſouffrent pour la vérité,
fait la plus forte impreſſion ſur ceux qui
en font les témoins. Juſtin ,Martyr , un
des meilleurs Philoſophes de ſon ſiecle ,
dit que le premier motifde ſa converſion
fut de voir courir au martyredes perſonnes
de toute condition & de tout âge .
qui préféroient la mort aux biens & aux
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
1.
H
honneurs qu'on leur promettoit : pourvu
qu'ils vouluſſent trahir leur Religion. Ce
ſpectacle ſi édifiant devoit néceſſairement
faire naître les réflexions les plus propres
à faire reſpecter la Religion qui inſpiroit
un fi grand courage. En effet , le martyre
eſt le plus grand témoignage que Dieu
puiſſe exiger de l'homme.
Ces réflexions au reſte ne peuvent pas
s'appliquer à la plupart des exemples qui
font raſſemblés dans cet Ouvrage. On y
trouve des hommes coupables qui ont
fubi la peine que méritoit leur crime.
Le courage avec lequel ils ont quelquefois
ſouffert la mort , les paroles qui font
forties de leur bouche , peuvent bien exciter
la curiofité du Lecteur. Mais l'homme
innocent qui lutte contre les horreurs
d'une mort cruelle, fournit le ſpectacle
le plus intéreſſant&le plus inſtructif.
Eſſai critique ſur l'histoire des Ordres
Royaux , Hospitaliers & Militaires de
S. Lazare de Férusalem & de Notre-
Dame du Mont Carmel. Chez Deſprés ,
Imprimeur du Roi & du Clergé de
France.
L'Hiſtoire des Ordres Monaſtiques eft
NOVEMBRE. 1775. 117
-
moins environnée de tenebres que celle
des Ordres Militaires. La Nobleſſe avoit,
dans le temps de l'inſtitution de ceux-ci,
une averſion invincible pour l'étude. Les
armes& la chaſſe paſſoient dans fon eſprit
pour les ſeules occupations honorables .
Les Moines au contraire ſavoient lire ,
& s'occupoient à écrire des chroniques.
Les inſtitutions Religieuſes & Militaires
furent d'abord regardées comme
nuiſibles aux intérêts de tout le Clergé
&des Moines. Ainſi l'on ne doit pas être
furpris que les Hiſtoriens du temps gardent
un profond filence ſur les vertus de
ces cénobites Guerriers. Les Hoſpitaliers
de S. Jean , appelés maintenant les Chevaliers
de Malte , n'ont pas été mieux
traités des anciens Hiſtoriens. Nous avons
pluſieurs Hiſtoriens modernes de
cet Ordre fameux. Mais on n'en avoit
aucun de celui de S. Lazare.
On ne doute pas que les Chevaliers de
S. Lazare ne foient du corps de ces fameuxHoſpitaliers
, qui , ayant abandonné
la Paleſtine , ſe conſacrerent à ſervir les
Hôpitaux des lépreux & exercerent leur
bravoure dans les guerres de la France
contre ſes ennemis. Depuis Louis le Jeune
juſques vers le regne de Philippe- le -Bel ,
1
H 3
118 MERCURE DE ERANCE.
la même obſcurité ſe trouve répandue
ſur leur hiſtoire. On ne commence à
connoître les noms de leurs Grands-Maitres
que vers le milieu du treizieme ſiecle.
On ne fait ni le temps de l'élection,
ni celui de la mort de pluſieurs. La né
gligence des Chefs , & l'incendie des titres
pendant les guerres civiles & étran.
geres , font la principale cauſe de l'ignorance
où nous ſommes à cet égard.
On ne trouve rien dans les manuscrits
de la bibliotheque du Roi , qui ait rapport
à cet Ordre. On trouve beaucoup de
fables & d'erreurs dans les premiers Auteurs
qui ont écrit fur les Ordres Mili.
taires. Le P. Touſſaint de S. Luc n'eſt
point exact dans les annales qu'il nous a
données de l'Ordre de S. Lazare. Le P.
Heliot , Religieux Picpus , ajoute ſes
erreurs à celles de Touſſaint de S. Luc.
Ce qui a ſervi le plus à l'Auteur des Eſſais,
c'eſt le Gallia Chriſtiana , où l'on a inféré
une liſte chronologique des Grands-Maîtres
de l'Ordre , depuis ſon établiſſement
en France juſqu'en 1720. On doit lui
ſavoir gré de n'avoir pas été rebuté par
la diſette des manufcrits &des Ouvrages
imprimés. Un Ordre vraiment illuftre ,
inſtitué par des François , célebre autre
NOVEMBRE. 1775. 119
foisdans l'Europe entiere ,& par l'utilité
de ſes ſervices , & par la gloire de ſes
armes , devenu plus intéreſſant pour la
Nation , depuis la nomination d'un premier
Prince du Sang pour fon Grand
Maître , & qui fera toujours une diſtinction
du plus grand prix pour la Nobleſſe,
puiſque le fils aîné de France n'eſt
préſentement à la tête que pour lui rendre
ſon premier éclat : cet Ordre a paru
à cet Ecrivain mériter qu'on raſſemblât
les fragmens de ſon hiſtoire & qu'on les
purgeât des erreurs dont ils ont été défigurés.
L'Auteur a commencé ſon Eſſai
par une courte diſſertation ſur le titre de
Chevalier , dans laquelle il donne une
notion exacte de cette ancienne qualification
de la Nobleſſe de France , & par
faire remarquer la différence qui ſe trouve
entre l'ancienne Chevalerie& les Ordres
Religieux & Militaires . Cet Ouvrage
eſt plein de recherches curieuſes ,
&doit entrer dans la liſte des livres qui
ſervent à l'étude de l'hiſtoire de France.
Hiſtoire de Saint Louis , Roi de France,
avec un abrégé de l'Hiſtoire des Croifades
, par M. de Bury. En 2 tomes.
A Paris , chez la veuve Deſaint.
Η 4
120 MERCURE DE FRANCE.
P
Louis IX réuniſſoit toutes les qualités
néceſſaires pour réformer l'Europe , ſi elle
avoit pu l'être , pour rendre la France
triomphante& policée , & pour être en
tout le modele des Rois. Sa piété , qui
étoit celle d'un Anachorete , ne lui ôta
point les vertus Royales. Sa libéralité ne
déroba rien à une fage économie. Il ſçut
accorder une politique profonde avec une
juſtice exacte , & peut-être eſt-il le ſeul
Souverain qui mérite cette louange. Pru
dent& ferme dans le Confeil , intrépide
dans les combats , ſans être emporté ,
compatiſſant comme s'il n'avoit été que
malheureux ; il n'eſt pas donné à l'homme
de porter plus loin la vertu. Telle
eſt l'idée que les Hiſtoriens nous ont
donnée de ce grand Roi. C'eſt à ce Prince
que notre hiſtoire commence à devenir
intéreſſante & à ſe développer par la
multitude & la qualité des Hiſtoriens .
C'eſt à cette époque qu'on remarque les
dénouemens de la politique ; & ce n'eſt
gueres que dans ce temps , qu'on voit pa
roître ces grandes révolutions comparables
à celles des Grecs & des Romains
pour la prudence & pour la valeur. L'on
fait que les guerres civiles de la ſeconde
race donnerent lieu aux grands Seigneurs
NOVEMBRE. 1775. 121
de s'attribuer en propre les Provinces &
les Villes dont ils n'étoient auparavant
que les Gouverneurs ; que Hugues Capet ,
élevé ſur le trône , paſſa trop légerement
ſur cette ufurpation ; mais que ce fut
ſous Philippe Auguſte&fous SaintLouis ,
que ces terres commencerent à ſe réunir
aux domaines de nos Rois . Ce Prince
prouva bien par ſa conduite que l'on
peut allier les intérêts du trône avec la
piété la plus ſévere ?
Rien de plus intéreſſant que la vie de
cePrince. Le ſeul Code qu'il nous a laitté
ſous le nom d'établiſſemens , eſt comme
le germe du droit public de France. Les
objets qui y ſont traités , font de la plus
grande importance. M. de Buri , qui nous
a donné les hiſtoires d'Henri IV & de
Louis XIII , ne pouvoit mieux terminer
ſa carriere littéraire que par cette vie
de Saint Louis.
Les Plans & les Statuts des différens établiſſemens
, ordonnés , par Sa Majesté
Impériale Catherine II , pour l'éduca
tion de la jeuneſſe & l'utilité générale
de Son Empire , écrits en langue Ruffe
par M. Betzky , & traduits en langue
;
لا
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
:
Françoise , d'après les originaux , par
M. Clerc. A Amſterdam , chez Marc-
Michel Rey ; & ſe trouvent à Paris
chez Saillant & Nyon , Libraires , &
Leclerc , Libr. quai des Auguſtins.
Le meilleur de tous les Gouvernemens
eſt celui qui connoît le mieux le
prix & l'emploi des hommes ; celui où
toutes les conditions font inſtruites &
protégées par une éducation phyſique &
morale , conforme à la nature & à la
raiſon , & par des loix qui ont pour baſe
l'ordre , les moeurs & la justice. Il ſuit
de- là , dit le Traducteur , que la bonne
éducation& la ſage législation , font les
premiers devoirs des Adminiſtrateurs fuprêmes.
Mais , pour remplir ces devoirs
ſacrésdans toute leur étendue , il faut un
zele éclairé , une ſageſſe pleine d'acti
vité& de patriotiſme , un courage dont
la fermeté ſoit tempérée par l'indulgence.
L'Ouvrage annoncé renferme la preuve
de ces vérités. Les établiſſemens dont on
y parle , font deſtinés à améliorer la Nation
, en fourniſſant un plan d'éducation
:
NOVEMBRE. 1775. 123
le plus propre à perfectionner chaque
membre de la ſociété , & tous les autres
moyens qui peuvent conduire au bonheur
& à la gloire d'une Nation. On
trouve dans cet Ouvrage : 1. les ſtatuts
d'une Maiſon d'enfans trouvés , établie
à Moſcou en 1764. 2. Ceux d'une caiſſe
pour les veuves , d'une autre pour les
prêts , dite Lombard , & d'une troiſieme
de dépôt, toutes les trois annexées à la
Maiſon des enfans trouvés & formées
en 1772. 3. Les privileges & réglemens
d'une Académie Impériale des Beaux-
Arts , Peinture , Sculpture & Architecture
, établie à St. Pétersbourg en 1764 ,
avec un College d'éducation qui en dé.
pend. 4. Ceux du Corps Impérial des
Cadets nobles , donnés en 1766. 5. Enfin
ceux de la Communauté des Demoiſel.
les & de celle des Bourgeoiſes. Ces der
niers établiſſemens ſont fixés à St. Pétersbourg
, ainſi que le précédent , &
ſe trouvent dans leur forme actuelle
depuis 1773.
Cet Ouvrage , où l'on trouve réuni
tout ce qui peut contribuer à la gloire
d'un grand Empire , renferme une introduction
ſur la néceſſité & le plan de la
124 MERCURE DE ERANCE.
meilleure éducation nationale , laquel'e
doit être le premier objet d'une ſage
légiflation , & fur l'étendue de l'inſtruction
que le Souverain doit diriger & favorifer.
On trouve à la ſuite de cette
introduction des obſervations phyſiqués
fur l'éducation des enfans , des vues gé.
nérales ſur l'inſtruction de la Nobleſſe ,
des recherches ſur la méthode des Romains
dans la diſtribution des charges
de la République , & pluſieurs autres
morceaux intéreſſans. Le Traducteur a
inféré toutes les pieces qui concernent
ces divers établiſſemens , telles que les
requêtes , les rapports , les décrets &
ordonnances , & les plans. On doit déſirer
, pour le bonheur des hommes , que
tous les Chefs des différentes ſociétés ne
rencontrent aucun obſtacle à l'exécution
des différens plans qui peuvent améliorer
les individus & les conduire au
bonheur , qui eſt l'objet de toute bonne
légiflation.
Conſidération fur l'inaliénabilité du Domaine
de la Couronne. A Paris , chez
Lejay , Libr.
Le domaine de la Couronne eſt ina
NOVEMBRE. 1775.- 123
liénable , dit l'ancienne maxime , parce
que ſelon Dumoulin , nos Rois n'en font
que les ſimples adminiſtrateurs , & qu'ils
n'ont pas un pouvoir plus ample ſur la
terre de leur domaine, que les maris ſur
les biens de leurs femmes. Cette inaliénabilité
eſt comme du droit des gens. A
la vérité , la prohibition d'aliéner n'a
été établie par aucune loi ſpéciale. Elle
eſt née , pour ainſi dire , avec la Monarchie;
& chaque Roi , à ſon avénement ,
fait ferment de l'obſerver. Les biens patrimoniaux
que le Prince poſſede en
montant fur le Trône , ou qui lui adviennent
àtitre ſucceſſif depuis qu'il eſt Roi ,
s'uniſſent au domaine , non en vertu de
ſa volonté ; mais par l'effet de l'union
qu'il contracte lui même avec l'Etat ,
laquelle lui acquérant tout ce qui appartient
à l'Etat, acquiert réciproquement
àl'Etat tout ce qui appartient au Roi.
L'Auteur des Conſidérations difcute
ces différentes propoſitions ,dont les unes
font vraies , & les autres lui paroiſſent
deftituées de tout fondement. Il prétend
que les Auteurs qui ont avancé celles-ci
fourniſſent eux-mêmes les plus forts argumens
contre leur opinion ; & que leur
zele les a emportés beaucoup au-de-là des
126 MERCURE DE ÉRANCE.
LIBRAKES
bornes qui , depuis environ deux fiecles ,
ont été poſées par les Ordonnances de
nos Rois. Chercher dans les premiers
fiecles de la Monarchie la ſource des loix
& des uſages qui ſont maintenant en
vigueur ; c'eſt ignorer que les moeurs des
Peuples ſont ſujettes à des variations
continuelles , & que les révolutions qui
changent ſouvent la face des Etats , introduiſent
preſque toujours de grands
changemens dans la forme de leur gouvernement.
C'eſt ce que ſoutient l'Auteur
, en difant que le droit public & le
droit particulier ſont différens&ſouvent
oppoſés ſous latroiſieme race , à ce qu'ils
étoient ſous les deux premieres. Ainfi
les maximes qui ont réglé la conduite
des François dans la premiere race , ne
peuvent avoir une juſte application à
l'hiſtoire de la troiſieme , qu'autant que
celle- ci les a adoptées.Quant àla prétention
de ceux qui donnent la loi de l'inaliénabilité
du domaine pour une émanation
du droit des gens; l'Auteur obſerve
fort bien que chaque Etat , ſoit Monarchique
ou Républicain , ades conftitutions
qui lui font propres: le droit des
gens veut qu'il ne ſoit porté aucune atteinte
à ces diverſes conſtitutions : mais
NOVEMBRE. 1775.127
on ne peut pas dire de chacune de ces
conſtitutions en particulier , qu'elle formele
droit des gens ou qu'elle en dérive.
Soutenir que le domaine eſt inaliénable ;
parce que nos Rois n'en font que les
ſimples adminiſtrateurs , comme les maris
le font des biens de leur femme :
c'eſt , ſelon notre Auteur, une pure pétitionde
principe &donner une comparaiſon
pour une preuve. Prétendre que
l'union du Roi avec l'Etat acquérant au
Roi tout ce qui appartient à l'Etat , acquiert
réciproquement à l'Etat tout ce
qui appartient au Roi , & en inférer que
će domaine eſt inaliénable ; c'eſt donner
l'effet pour la cauſe. L'Auteur , après
avoir difcuté ces deux propoſitions , préſente
quelques idées générales ſur les
moyens de rendre le domaine de la couronne
plus avantageux au Roi & à l'Etat.
Lorſqu'il s'agit du bien public , les
eſſais méritent d'être accueillis. Ils ont
au moins l'avantage de préparer les
voies aux hommes plus habiles & plus
inſtruits.
Le fruit de mes lectures , ou pensées extraites
des Anciens profanes , relatives
aux différens ordres de la Société ,
1
128 MERCURE DE ÉRANCE.
UHNEIVERSITY MLIIBCRHAIRGIAENS
:
accompagnées de quelques réflexions
de l'Auteur. A Paris , chez Baſtien ,
Libr. rue du Petit-Lion .
Cet Ouvrage , que l'on peut regarder
comme une faite des penſées théologi
ques , & qui part de la même plume,
mérite d'être bien accueilli. Tout y ref
pire une bonne morale. L'Auteur s'étoit
occupé , dans le premier Ouvrage , a
raſſembler avec une ſorte de préciſion
les principales preuves de la vérité
de la Religion chrétienne , & de la
néceſſité de la ſoumiſſion que l'on doit
à la révélation & à l'Egliſe , qui en eſt
la dépofitaire. Tous les Théologiens ca
tholiques admettent ce principe , & le
regardent , avec raiſon , comme la baſe
de la Religion. Mais on voit d'habiles
Théologiens , de part & d'autre, ſe diviſer
ſur l'application de ce principe , &
les diſputes perpétuelles , qui ne de
vroient jamais fortir des Ecoles , en
font une preuve. Nous avons le bonheur
de vivre ſous un regne où la justice &
la paix , qui en eſt inféparable, rentreront
dans tous leurs droits. Sous un Roi
ami de l'équité , l'innocent vit en paix ,
le
NOVEMBRE. 1775. 12)
le foible ne craint pas la violence de
l'uſurpateur , la diverſité des opinions
ne troublera pas cette heureuſe harmonie
ſi néceſſaire dans toutes les ſociétés. La
patrie n'eſt qu'une grande famille , où
l'intérêt commun réunit tous les ſoins &
tous les voeux dont chacun s'empreſſe de
défendre & d'agrandir le patriotiſme;
où la politique retraçant l'image de la
fubordination naturelle , regle les divers
rangs de la ſociété ; où le reſpect & la
déférence n'excitent point l'orgueil , ne
bleſſent point l'amour propre ; où l'on
commande par amour & où l'on obéit
par tendreſſe. Heureux ceux qui vivent
Tous un tel regne ! Chaque Citoyen doit
par ſes exemples & par le bon uſage de
ſes talens , cimenter & rendre durable le
bonheur public. Les Auteurs qui n'écrivent
que pour établir le regne de la
vertu , de la fubordination & de la paix ,
méritent nos éloges & notre reconnoiffance.
Nousdefirerions que tous ceux qui
lifent, puſſent offrir des fruits de leurs
lectures , auſſi ſalutaires que ceux que
renferme l'Ouvrage de ce Religieux.
Nous nous bornerons à mettre ſous les
yeux du Lecteur un morceau de la préface
, lequel ſuffira pour donner une
I
$30 MERCURE DE FRANCE.
"
juſte idée des talens &des bonnes intentions
du Compilateur judicieux quijoint
ſes propres réflexions à celles des autres .
On demandera peut-être pourquoi la
raiſon eſt ſi conſtante dans ſa maniere
d'inſtruire ? C'eſt qu'elle eſt un rayon
émané de la ſageſſe incréée qui éclaire
tous les hommes qui viennent dans le
monde , comme l'enseigne St Jean.
C'eſt un flambeau commun à toutes
les Nations , qui éclaire le Sauvage
dans l'obſcurité de ſon antre , comme
le Monarque ſur le Trône. C'eſt un
maître qui ne varie jamais dans la maniere
d'enſeigner; les leçons qu'il a
données il y a deux mille ans , il les
donne encore aujourd'hui : mais on ne
l'écoute pas toujours.... Nous neprétendons
pas cependant égaler ici la
morale des Payens à celle de l'Evangile.
Leur doctrine ſur les moeurs etoit |
un mélange bizarre de lumiere & de
ténebres. La raiſon & les paſſions y
donnent leurs leçons tour-à-tour. Les
femmes étoient communes par les loix
de Lycurgue. Platon défendoit des'en.
ivrer , fice n'étoit aux fêtes de Bacchus.
Ariftote interdiſoit les images deshonnetes
: mais il exceptoit celles desDieux.
ود
NOVEMBRE. 1775. 135
- Solon établit à Athènes le Temple de
l'Amour impudique. Toute la Grece ,
„ dit M. Boſſuet , étoit pleine de Temples
conſacrés à cette infâme Divinité ,
& l'amour conjugal n'en avoit pas un.
La raiſon , obfcurcie par les préjugés
& les tenebres d'une Religion toute
ſuperſtitieuſe , ne leur préſentoit la vé-
„ rité que par lambeaux &d'une maniere
„ fort imparfaite. Cette morale ſi ſolide
dans la bouche des Chrétiens , étoit
dans la leur , ſans principe , ſans regle
„ fixe , fans aucune ſanction , dictée par
l'opinion , l'uſage , le préjugé , la patrie:
ce que les uns blamoient , les au-
„tres l'approuvoient. Pythagore , par
exemple , condamnoit le ſuicide , d'antres
le croyoient permis en certaines
circonſtances. Leur morale étoit d'ailleurs
fans autorité: quel droit avoient
d'orgueilleux Philoſophes d'impoſer
aux autres des devoirs ? Elle étoit fans
„motif, n'étant point fondée ſur laloi.
Elle étoit fans ſincérité, ne réglant que
,, l'extérieur , & laiſſant le coeur dans
fon indépendance livré aux paffions ,
ſans utilité , n'honorant point le premier
Etrex Les belles maximes étoient
done comme ces étincelles qui pa-
33
12
132 MERCURE DE FRANCE.
10
HIGAN LIBRARILO
"
a
roiſſent au milieu d'une nuit obfcu
"
re.....
Encyclopédie Elémentaire , ou Rudiment
des Sciences & des Arts ; Ouvrage
dans lequel on ſe propoſe de réunir
toutes les connoiſſances qui peuvent
fervir à l'éducation d'un jeune homme.
Par J. M. C. de l'Académie des Sciences
, Arts & Belles- Lettres de Dijon ;
3 vol. in 12. br. 7 liv. 10 f. A Paris ,
chez Lacombe , Libraire.
Le but de l'Auteur de cet Ouvrage eſt
d'inſpirer le goût des talens , de rendre
l'étude agréable ; de mener les jeunes
gens par la main dans le ſanctuaire des
ſciences & des arts; de faire naître en
eux le defir de voir de près les beautés
fur leſquelles ils n'ont pas eu le temps
d'arrêter leurs regards; enfin de les mettre
dans le cas de jouir avec plaiſir de la
converſation des Savans , & d'en tirer
avantage.
Rien ne donne plus de reſſort à l'imagination
qu'une connoiſſance même peu
étendue des arts & des ſciences. Chaque
chaînon peut ſe lier à mille objets , &
NOVEMBRE. 1775.133
donner lieu à des combinaiſons trèsmultipliées
.
C'eſt la collection des différentes connoiſſances
les plus néceſſaires & les plus
utiles que cette Encyclopédie préſente
- aux Lecteurs . L'Auteur prétend qu'il n'a
fait ſouvent que copier & lier ce qu'il
a cherché dans les meilleurs Ecrivains.
Mais tout ce qu'il copie eſt marqué au
coin dụ bon goût. La méthode avec laquelle
il réduit & enchaîne ce qu'il s'approprie
ſi bien , porte la lumiere dans
les eſprits , & rend agréable l'étude la
plus aride. Quoiqu'il ſemble que l'Auteur
ne faſſe qu'effleurer les ſciences &
les arts , il n'en fait pas moins connoître
les regles eſſentielles , & donne des notions
exactes , qui font utiles à ceux
même qui veulent approfondir. Ceux
qui , par leur état , font obligés de ſe
borner à ces notions ſuperficielles , pourront
faire une juſte application des regles
eſſentielles , connoîtront aſſez les termes
des ſciences & des arts pour en parler ,
&pour jouir avec agrément de la converſation
des gens inſtruits. Malgré les
avantages de ces notions générales , l'Auteur
compare celui qui ne fait que parcourir
le vaſte champ des ſciences , à un
I3
134 MERCURE DE FRANCE.
ſpectateur qui jette ſes regards d'un lieu
élevé ſur une place publique , voit beaucoup
de monde & ne connoît perſonne.
L'Avènement de Titus à l'Empire , ballet
allégorique au ſujet du couronnement
du Roi. Dédié à la Reine, par M.
Gardel , Maître à danſer de la Reine
& de ſes bals , premier Danſeur de
l'Opéra , & Compoſiteur des ballets
de la Cour, en ſurvivance; in 89. de
62 pages. A Paris , chez Mufier fils ,
Libr.
Lacompoſition ingénieuſe de ceballet
eſt une preuve que la danſe dramatique
peut peindre aux yeux & repréſenter les
ſujets les plus nobles & les plus impofans.
:
ود
Le ballet d'action , dit l'Auteur ,
,, doit être la peinture animée de la na-
ود ture; en effet , rien ne peut mieux
,, exprimer les différentes affections de
,, l'ame que la figure qui reçoit toutes
ود ces différentes impulfions. Il eſt re.
,, connu que les ſentimens auxquels nous
ود fommes ſujets , portés à leur dernier
,, période , s'expriment le plus ſouvent
„ par le filence : ainſi le chagrin , le
NOVEMBRE. 1775. 135
ود
ود
ود
ود
ود
plaiſir , l'étonnement , l'effroi , l'amour,
,, la crainte , le déſeſpoir , la colere ,
ôtent la parole , & produiſent une
action muette plus expreſſive que l'éloquence
la plus vigoureuſe ; d'où il
faut conclure que cette action eſt le
,, premier effet parlant des ſenſations :
auſſi faut-il que le Maître des ballets
qui les met en oeuvre , ſaiſiſſe ce premier
moment , le ſeul qui peigne le
ſentiment" .
ود
ود
"
ود
L'Auteur, après avoir poſé les élémens
du ballet d'action ou de la danſe pantomime
, en eſquiſſe l'hiſtoire. Les Juifs
firent ſervir cet art dans leurs fetes ſolennelles
; les Prêtres Egyptiens l'admi .
rent auſſi dans leur culte, Leurs premieres
imitations furent le mouvement des
planettes qu'ils cherchoient à rendre , en
tournant autour d'un autel qu'ils regar.
doient comme le ſoleil. Ils célébrerent
dans la fuite , par leur danſe religieuſe ,
la naiſſance d'Ofiris , ſes exploits , fos
amours , fon couronnement. Orphée ,
après avoir parcouru l'Egypte , apprit
l'art de la danſe chez les Grecs , où cet
art s'agrandit & ſe perfectionna, comme
tous les autres. La danſe , ſoit religieuſe,
foit theatrale , fut cultivée par tous les
S
14
*36 MERCURE DE FRANCE.
Peuples. On lit avec ſurpriſe ce que l'on
raconte de la pantomime de Pilade &
Batilde chez les Romains. Ces deux
hommes rares donnerent à leur art des
regles pour l'intérêt , la marche & la
pompe du ſpectacle. L'Auteur ſuit les
variations de la pantomime ou de la
danſe pittoreſque dans les différentes
Cours de l'Europe. L'établiſſement de
l'Opéra acheva en France les progrès de
la danſe; ce fut Quinaut qui fut en prévoir
les grands effets , en l'aſſociant à
l'action principale: mais ce fut Rameau
qui contribua principalement , par ſa
muſique , à la perfection de cet art. Cependant
fi la danfe s'eft perfectionnée à
l'Opéra , la pantomime a paru s'affoiblir.
M. Noverre a fait revivre le ſpectacle
des ballets en action , & fon génie a pris
fon effor dans les Cours étrangeres. M.
Gardel prétend , avec raiſon , qu'un ballet
d'action ne peut fervir d'épiſode , &
qu'il doit former un ſpectacle particulier.
Après avoir efquifſſé l'hiſtoire & les
principes de fon art, ce Compoſiteur en
donneun exemple. Eh ! quel ſujet plus
heureux , plus fécond & plus impoſant
pouvoit l'inſpirer ! Il a eu pour objet de
peindre dans un ballet hiſtorique & allé.
NOVEMBRE. 1775. 137
gorique, les vertus d'unMonarque bienfaiſant&
d'une Reine ſi juſtement adorée.
ACTE I. Le Théatre repréſente une
falle du Palais des Empereurs. Titus déplore
la perte prochaine d'un pere qu'il
aime. Veſpaſien mourant demande fon
fils ; il montre aux Romains celui qui
doit lui fuccéder, Le Deſtin s'approche ;
Veſpaſien friſſonne; Titus veut en vain
arrêter le Temps qui frappe l'Empereur.
Les Parques marquent elles-mêmes leur
douleur. Les Sénateurs rendent hommage
à Titus. Le Génie bienfaisant de Rome
arrache Titus des bras de fon pere.
ACTE II . Le Théatre repréſente le
champ de Mars , & au milieu un édifice
en forme de bucher , ſur lequel eſt poſé
le char de l'Empereur. Pompe funebre,
On met le feu au bucher ; on voit le
char s'élever dans les nues. Salle du Palais.
Titus ſe livre à toute ſa douleur :
il arroſe de ſes pleurs le buſte de Vefpafien.
Le Génie de l'Empire envoie le
Sommeil à Titus , l'enleve dans un char
& le tranſporte dans ſon Palais.
ACTE III . Palais du Génie. On voit
Titus endormi , & autour de lui les Di-
15
*38 MERCURE DE FRANCE.
r
vinités protectrices. L'Amour defcend
avec les Grâces & les Plaiſirs . Titus marque
ſa ſurpriſe & ſa reconnoiſſance.
Ballet de Vénus & de ſa ſuite. L'Amour
préſente à Titus un bouquet de fleurs
enchantées. L'Empereur demande à l'Amour
de remplir ſes defirs , en réuniffant
dans une ſeule Nymphe tout ce
qu'il aime & ce qu'il admire dans celle
qui l'accompagne ; l'Amour lui découvre
l'image reſſemblante de l'auguſte Princeſſe
qui doit faire le bonheur de Titus
& de l'Empire. Le Dieu anime cette
image , & les voeux de l'Empereur font
comblés. L'Hymen s'oblige lui - même
de ſe rendre aux deſirs de ſon Empire ,
& promet de faire fon bonheur.
ACTE IV. Le Théatre repréſente une
galerie ornée des attributs des ſciences
&des arts. Titus s'occupe avec les Divinitésbienfaiſantes
qui l'accompagnent ,
àparcourir fur un globe les Etats dont
il eſt maître. Cependant des Divinités
malfaiſantes , déguisées ſous des dehors
ſéduiſans , veulent le détourner de ſes
nobles fonctions. L'Empereur arrache
leur voile & les voit avec horreur : les
Divinités favorables les combattent &
les précipitent dans l'abyſme. Titus eft
NOVEMBRE. 1775. 139
invité de ſe rendre aux acclamations de
ſes Peuples.
ACTE V. Place publique décorée de
tout l'appareil d'un couronnement&d'un
triomphe. Titus paroît dans un char,
Marche triomphale. Titus deſcend de fon
char; il eſt place ſur le Trône& procla
mé Empereur. On offre de toutes parts
des facrifices. L'Amour defcend dans une
gloire , avec l'objet des voeux de Titus.
L'Amour & l'Hymen s'avancent vers
Titus & le font monter dans la gloire ,
où eſt un autel préparé pour l'hymen des
deux époux. Les Arts travaillent aux médaillons
de l'Empereur & de l'Impéra
trice. Ils gravent ces mots: Je n'ai fait
aucun bien , j'ai perdu ma journée. Et
ceux - ci , plus mémorables que notre
jeune Monarque prononça à Choify
quand il tint le premier Confeil : Mon
defir le plus grand oft de rendre mon
Peuple heureux
L'Amour , les Plaiſirs , les Grâces , les
Chevaliers Romains & les Dames Romaines
exécutent un ballet pompeux
pour célébrer cette fête.
L'Amour & l'Hymen gravent ſur une
pyramide élevée par les Arts: L'Amour
& l'Hymen font à jamais unis. :
1
140 MERCURE DE FRANCE.
LINIBRARIES
th
Le Génie de l'Empire grave fur une
autre : Titus fait les délices de ſes Sujets ,
Sa mémoire est respectée chez tous les Peuples
de l'Univers.
Ce ballet allégorique préſente un magnifique
ſpectacle. On ne peut reprocher
l'Auteur que d'avoir embraſſé un champ
trop vaſte. S'il regarde la danſe comme
un art dramatique , il doit en ſuivre
les regles , & obferver , autant qu'il eſt
poſſible , les unités de temps , de lieu ,
d'action. Il doit choiſir un ſujet qui ait
ſon expoſition , ſon intérêt , ſon développement
, ſon dénouement. Il y a auſſi
l'allégorie qui doit être ménagée avec
beaucoup d'art ; & cet art conſiſte peutêtre
dans l'analogie prochaine que l'on
doit obſerver entre les objets réels & les
objets fictifs . Au reſte, les ſpectacles
de ce genre demandent beaucoup plus
de liberté que les autres Drames , &
M. Gardel a vu en grand le parti que
l'on peut en tirer.
Les Prophéties d'Habacuc , traduites de
l'Hébreu en Latin & en François , précédées
d'analyſes qui en développent
le double ſens littéral & moral , &
accompagnées de remarques & de
NOVEMBRE. 1775.1 141
notes chronologiques , géographiques ,
grammaticales & critiques , par les
Auteurs des principes difcutés. 2 vol.
in - 12 . A Paris , chez Hériſſant , Imprimeur-
Libraire.
Les Auteurs donnent , dans l'Avertifſement
, les raiſons qui les ont déterminés
à commencer les traductions des
Prophêtes par celles d'Habacuc; ils font
l'éloge de la lettre adreſſée , en 1771 , à
M. Kennicot , en déclarant toutefois
qu'ils n'en font pas les éditeurs. L'Avertiſſement
eſt ſuivi d'une courte Préface ,
&d'une analyſe hiſtorique , d'une eſquiſſe
du ſens moral , & de deux argumens ,
dont le premier préſente le ſens littéral
de l'ancien , & le ſecond celui du nouvel
Iſraël. On trouve tout de ſuite les traductions
Latine & Françoiſe , & l'on
reprend chaque verſet dans leurs caracteres
originaux , avec la verſion interlinéaire
du Révérend Pere Biel , ſur-tout
pour les deux premiers Chapitres &
dans l'explication que l'on donne de
chaque terme. Les Auteurs s'autoriſent
du fuffrage des anciennes verſions , de
ceux des Saints Peres , des Commentateurs
Lexicographes & des Grammai142
MERCURE DE FRANCE.
riens. On apprécie de plus les varian
tes des verſions Orientales , des manufcrits
de cette Capitale&des Interprêtes
modernes. Par le déſordre que lesvariantes
occaſionnent preſque toujours dans
les oracles d'Habacuc , on en conclut que
le texte Hébreu , imprimé , eſt par tout
préférable aux ouvrages qui les renferment.
: Les Auteurs reſpectables de l'explication
d'Habacuc , qui joignent à la connoiſſance
profonde des langues , celle de
l'écriture& de la tradition ſemblent ſufcités
par la divine Providence pour renouveller
l'étude des livres Saints. L'explication
entiere des Prophètes qu'ils
nous annoncent , ſera précieuſe & fera
d'un grand fecours aux fideles ; fur-tout
s'ils nous développent les Prophéties qui
reſtent à accomplir ,&qui ont le double
avantage de conſoler & de fournir des
réponſes victorieuſes à ceux qui exagerent
les abus qui ſe ſont introduits dans
l'Egliſe pour s'arroger le droit de lacombattre
,&à ceux , qui , n'enviſageant que
les menaces & les maux , tombent dans
le découragement au lieu de s'occuper
des belles & magnifiques promeſſes qui
annoncent le renouvellement de l'Eglife.
NOVEMBRE. 1775. 143
Ce n'eſt point une illuſion , mais une
grande & précieuſe vérité , que le retour
d'Ifraël conſolera l'Eglife , & deviendra
le remede de tous fes maux.
C'eſt un hommage que la piété doit à
la miféricorde qui a fait la promeffe , &
à la vérité qui l'accompagnera. Saint
Paul dit que le rappel des Juifs ſera une
réſurrection , c'est-à-dire , que ce qui fera
mort reprendra une nouvelle vie. C'eſt
donc une partie eſſentielle de la piété
Chrétienne de s'occuper d'un événement
ſi confolant , & de le hâter par ſes defirs
&par ſes prieres ; & rien de plus conforme
à l'eſprit de l'Egliſe que de développer
cette vérité ſi confolante dont
toutes les écritures retentiſſent. Nous
annoncerons bientôt une nouvelle explication
d'Habacuc, faite par un ſavant
Religieux , où l'on s'eſt occupé d'une
maniere particuliere des grands événemens
dont l'Egliſe attend& defire l'accompliſſement.
Cet Ouvrage fera comme
un ſupplément à celui que les Auteurs
des principes difcutés viennent de
nous donner. On y trouvera fur - tout
un développement nouveau de la Prophétie
qui eft faite ſur les Chaldéens ;
cette Nation cruelle & d'une incroyable
144 MERCURE DE FRANCE.
:
viteſſe , ſelon l'expreſſion d'Habacus
Tous les caracteres que le Prophête donne
à ce peuple, fourniſſent matiere à une
explication auſſi ſolide que lumineuſe.
Qui ne fait , dit M. Boſſuet , que la
fécondité infinie de l'écriture n'est pas toujours
épuisée par un feul fens ? Telle eſt
la fublime théologie de St. Paul , qu'une
Prophétie déjà accomplie peut être encore
citée pour prouver un événement futur.
Cette méthode , lorſqu'on l'applique
avec difcernement , qu'on ne la porte pas
au-delà de ſes termes légitimes , & qu'on
ne s'écarte en rien de l'analogie de la
foi , ne peut que faciliter l'intelligence
des divines écritures , & répandre parmi
les fidéles le goût de cette étude. L'entrepriſe
des Auteurs de l'Ouvrage que
nous annonçons , eſt propre à produire
cet heureux effet, fur-tout s'ils peuvent
faire entrer dans leur plan l'explication
des divers ſens des Prophéties qui ſe perfectionnent
mutuellement , & s'ils nous
aident à pénétrer les profondeurs cachées
fous l'écorce de la lettre , à découvrir
dans la loi de Moyſe , dans les Prophêtes
&dans les Pſeaumes ce qui eſt écrit de
Jésus-Chrift , à nous faire voir ſes myfteres,
le Chriſt entier , le Chef & les
Membres
NOVEMBRE. 1775. 145
Membres , les différens Etats par où il
eft paffé , & ceux par où doit paſſer ſon
corps myſtique. Et c'eſt cette derniere
étude qui diſtingue le Chrétien du Juif.
Celui- ci ſe borne à n'être que Grammairien
, critique , & à découvrir , dans
l'antiquité profane des traits de reſſemblance
avec les uſages & les moeurs des
Hébreux; il ſe livre aux rêveries des
Kabbins , & à des traditions ſuſpectes
qui ne font qu'épaiſſir le voile qu'il a
ſur les yeux. Mais le Chrétien ne cherche
que ce qui a rapport à ſon divin
Chef, à l'Eglife & aux belles promeſſes
qui lui font faites : il fait que l'eſprit
d'intelligence , donné aux Apôtres &
aux Evangéliſtes , pour entendre les écritures
, ne leur étoit pas tellement perſonnel
qu'il ne ſe ſoit communiqué par
eux à leurs ſucceſſeurs & à l'Egliſe pour
tous les temps. Il ne s'aviſe pas de dépriſer
les talens de ceux qui poſſédent
à fond les langues étrangeres , qui connoiſſent
les uſages & les moeurs anti
ques , & qui joignent à l'érudition une
fainte critique. Mais il préfere l'eſprit
à la lettre ; & l'onction propre à nourris
la foi & la charité , aux écorces qui
font la nourriture du Juif.CLAI
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Bibliotheque Univerſelle des Romans , Ouvrage
périodique , dans lequel on donne
l'analyſe raiſonnée des Romans
anciens & modernes , François , ou
traduits dans notre langue ; avec des
anecdotes & des notices hiſtoriques
& critiques , concernant les Auteurs
ou leurs Ouvrages , ainſi que les
moeurs , les uſages du temps , les circonſtances
particulieres & relatives ,
& les perſonnages connus , déguiſés
ou emblématiques .
Cette Bibliotheque Univerſelle des
Romans eft compoſée de ſeize volumes
in- 12 de neuf feuilles chacun au moins ,
par année; & paroiſſent le premier de
chaque mois,&les 15 de Janvier , Avril ,
Juillet , & Octobre. Le prix de ces 16
volumes par année , rendus francs de
port par la poſte , eſt de 24 liv. à Paris ,
&de 32 liv. en Province.
Ce Journal a commencé le premier
Juillet 1775. On peut s'abonner en tout
temps , chez Lacombe , Libraire , rue
Chriftine , à Paris. Meſſieurs les ſouſ
cripteurs font priés d'affranchir le port (
de leurs lettres d'avis & de leur argent.
La lecture d'un Roman , eſt ſouvent
NOVEMBRE. 1775. 147
un amusement frivole ; mais celle du
. corps des Romans anciens & modernes ,
réduits , analyſés , appréciés , & préſen
tés comme ils le font dans l'Ouvrage périodique
que nous annonçons , eſt une
lecture , non-feulement agréable & intéreſſante
, mais encore inſtructive & morale.
Ce double objet d'agrément & d'utilité
devient ſenſible en jettant les yeux
fur le plan de cette Bibliotheque & fur
la maniere dont il eſt traité.
Dans le plan de ce Journal conçu&
exécuté ſous les yeux d'un homme de
qualité , célebre par l'immenſité de ſes
connoiſſances & de ſes richeſſes littéraires,
on trouve une diviſion en huit clas
fes de tous les Ouvrages produits par
l'imagination ; ce qui met beaucoup d'ordre&
répand beaucoup de lumiere dans
cet amas fi confus & fi nombreux de Ro
mans anciens & modernes . On aura , au
moyen de cette diſtribution , une histoire
ſuivie de chaque genre.
Les fix volumes de la Bibliotheque
des Romans , qui ont été publiés jusqu'au
premier de ce mois , font déjà fentir
les avantages de cette méthode. Un autre
ſoin des Rédacteurs , éclairés par les
conſeils & par le goût de M. le Mar-
1
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
:
quis de Paulmi : c'eſt de prendre l'eſpric
de chaque Roman , & de faifir , foit dans..
le précis , ſoit dans les notes , tout ce
qu'il y a de ſingulier , d'intéreſſant ,
d'hiſtorique & les traits piquans de ſtyle
, de moeurs & de caracteres ; enforte
que l'extrait du Roman , en apprend prefque
toujours plus que ne pourroit faire
la lecture entiere de l'Ouvrage. Il nous
ſuffit de jetter un coup-d'oeil rapide fur
les articles contenus dans les fix premiers
volumes de ce Journal.
LA PREMIERE CLASSE eſt deſtinée aux
Romans traduits du grec & du latin.
Le premier Ouvrage analyſé de ce
genre , eſt les affections de divers amans ,
raſſemblées par Parthenius de Nicée ,
ancien Auteur Grec , & miſes en François
en 1555. Ce livre eſt un recueil
d'hiſtoriettes , tirées des fables Miléſiennes
ou écrites dans le genre de ces fables
: recueil d'autant plus intéreſſant
qu'il eſt compoſé d'Auteurs anciens qui
ne font pas venus juſqu'à nous. On affure
que Virgile fut Diſciple de ce Parthé .
nius ; & qu'Ovide a puiſé dans les contes
de cet Auteur , une partie de ſes
Métamorphoſes. On y retrouve une
peinture aſſez fidele des moeurs & des
vices des Grec.
NOVEMBRE. 1775. 149
Les narrations d'amour de Plutarque offrent
différens traits intéreſſans tirés des
Ouvrages de cet Hiſtorien Philoſophe.
L'âne d'or d'Apulée a été traduit du
Latin de cet Auteur Médecin , qui vivoit
ſous les Empereurs Adrien , Antonin
le Débonnaire, & Marc - Aurele dans le
deuxieme fiecle de l'Ere Chrétienne. II
a peint des moeurs ſimples & ſouvent
groſſieres. Il a fait auſſi des épiſodes
agréables , tels que celui des Amours de
Cupidon & de Psyche , dont on rend
compte dans ce Journal.
Le vrai & parfait Amour , écrit en
Grec par Athenagoras , Philoſophe Athenien
& Chrétien qui vivoit ſous l'Empereur
Marc - Aurele, & Commode. Ce
Roman contient les Amours honnêtes de
Theogenes & de Charides , de Phérecide &
de Mélangénic.
Il eſt intéreſſant , malgré ſa double
intrigue; & les événemens y font bien
amenés ; il eſt ſur- tout curieux par l'exactitude
avec laquelle l'Auteur décrit les
cérémonies , les triomphes & les monumens
publics des Romains.
Les Amours Pastorales de Daphnis &
Chloé , par Longus. Ouvrage connu de
tout le monde; il a fourni laComédie des
K 3
150 MERCURE DE FRANCE ,
Amans ignorans par Autreau , l'Opéra
auquel on a donné fon nom , & pourroit
étre le ſujet d'un Poëme. CeRoman a ac
quis encore de la célébritéparmi nous par
lesdeſſins dont le Duc d'Orléans , Régent ,
l'a orné. Il faut lire la note curieuſe qui
accompagne l'extrait de cet Ouvrage.
Le Prince Erastus , ou les ſept Sages de
Rome. Fiction charmante , qui doit paroître
une des plus fingulieres producțions
de l'eſprit humain ; elle eſt parvenue
de fiecles très - reculés juſqu'à notre
âge , en paſſant par une infinité de langues
& de formes différentes.
Ce livre , felon M. l'Abbé Maffieu ,
doit avoir d'abord été écrit en Indien ,
& eſt l'Ouvrage de Sandaber ; on y reconnoît
lamarche & le caractere des imaginations
Orientales. Il eſt remarquable
en ce que c'eſt une Reine qui fait aſſaut
d'eſprit & de ruſes contre ſept Sages
occupés à défendre le Prince Eraſtus leur
éleve.
LA SECONDE CLASSE renferme les Romans
de Chevalerie. On y fait connoître
d'abord le Roman fingulier de Merlin , la
fource des autres Ouvrages de ce genre :
vient enſuite le Saint Gréaal; ce fameux
Roman fut écrit en vers dans le douzie.
NOVEMBRE. 1775. 151
me fiecle par Chrétien de Troyes , & en
proſe Latine vers le quatorzieme fiecle.
Le Saint-Gréaal ſignifie la Sainte portion
, ou l'écuelle de Jeſus-Chriſt étant
à table avec les douze Apôtres. L'Auteur
dit , que l'hiſtoire du Saint- Gréaal eſt
"
"
"
utile & profitable à tous Chrétiens qui
defirent ſavoir & voir pluſieurs choſes
merveilleuſes des hauts faits dont Notre
Seigneur Jésus-Chriſt voulut douer
„ ſes vrais Serviteurs Chevaliers errants ,
„ pour la loi exhauſſer & la fin Chré-
„ tienne entretenir."
Lancelot du Lac , Chevalier de la table
ronde. Ce Roman de Chevalerie , ainſi
que tous ceux de ce genre , contient la
plus fidele hiſtoire des moeurs anciennes.
C'eſt une mine féconde de caracteres &
de traits finguliers & variés.
Dans LA TROISIEME CLASSE des Romans
historiques , on lit le triomphe des neuf
Preux ou des grands perſonnages de la
Bible & de l'hiſtoire ancienne , & des
Héros modernes .
L'Histoire Secrette des femmes galantes
de l'antiquité.
Les Impératrices Romaines ; Ouvrages
pleins d'aventures.
LA QUATRIEME CLASSE , conſacrée aux
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
pilthg
Romans d'amour , renferme l'Aſtrée , Ouvrage
connu : mais on ne connoiſſoit pas
les éclairciſſemens ſur l'Aſtrée par le célebre
Avocat Patru qui font très curieux ,
tels qu'on les rapporte ici d'après un
manuſcrit de cet homme célebre.
Almahide , ou l'Esclave Reine , de
Scudéry , Roman très - intéreſſant &
devenu rare.
La Cythérée , Roman de Louis- Marin ,
ſieur de Gomberville .
LA CINQUIEME CLASSE . renferme les
Romans de Spiritualité , de morale & de
politique.
Le premier en ce genre , rapporté dans
la Bibliotheque des Romans, eſt l'histoire
de Barlaam & de Fofaphat , Roi des Indes.
Cet Ouvrage , compoſé originairement
en langue Syriaque , eſt attribué à Saint-
JeanDamafcene. La fiction de ce Roman
eſt heureuſe. On y voit un jeune Prince
qui a le courage de s'affranchir des piéges
de la ſéduction , & qui ſe laiſſe conduire
par les lumieres de la raiſon & de
la foi Chrétienne .
Les aventures étranges de Lycidas & de
Cléorithe offrent une forte d'imitation de
la maniere du Roman précédent , mais
les détails en font bien différens. Il y a
NOVEMBRE. 1775. 153
beaucoup de tentations desdémons contre
l'innocence qui triomphe de leurs
attaques.
Les aventures de Télémaque. Roman
très -connu ; mais les anecdotes que l'on
rapporte au ſujet de ce livre admirable ,
le font peu , & font intéreſſantes.
Recueil des fables composées pour l'éducation
de Monseigneur le Duc de Bourgogne
, par M. de Fénélon. Rien de plus
moral & de plus philofophique que ces
hiſtoriettes qui étoient preſque oubliées ;
rien de plus agréable en meme temps par
le charme du ſtyle & du ſentiment.
Pèlerinage de Colombelle & Volontairette
, vers leurBien - aimé dans Jérusalem.
L'intérêt de ce Roman conſiſte dans
les caracteres différens de Colombelle
qui eſt douce , réfléchie , docile & pru
dente; & de Volontairettte qui eſt légere
, inconféquente , capricieuſe. Les
aventures des deux foeurs,& leurs deſtins,
naiſſent de leurs humeurs. Elles font
bien contraſtées & bien préſentées.
SIXIEME CLASSE des Romans Satyriques
, comiques & bourgeois.
La Satyre de Pétrone. C'est moins un
récit qu'une action. Tous les perſonnages
y font en mouvement , & même
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
راور
en une forte d'agitation convulfive ,
comme il convient aux Acteurs d'une
orgie & aux Héros d'une débauche effré
née.. On lit ici des obſervations importantes
fur Pétrone.
Le Roman Bourgeois de Furetiere. Tableau
fidele & pittoresque des moeurs da
peuple. L'Auteur s'eſt même amuſé à
peindre juſqu'au coſtume des modes .
Le Télémaque travesti , par M. de Marivaux.
Roman burlesque , fingulier &
très peu connu. La notice de cet Académicien
contient pluſieurs anecdotes
curieuſes.
SEPTIEME CLASSE. Nouvelles historiques
& contes.
Les cent nouvelles nouvelles. Ces Nouvelles
pleines d'imagination & de gaieté
, écrites du ſtyle le plus naïf , font les
plus anciennes que nous ayons dans notre
langue. Elles ont ſervi de modele
à la Reine de Navarre , & fourni des
ſujets à la Fontaine. Les narrateurs de
ces Nouvelles étoient leDuc de Bourgogne
, Philippe le Bon; le Dauphin depuis
Louis XI , Jean de-Crequi , Gilbertde-
Lannoi , le Comte de Chatellux , Maréchal
de France ; Thibault-de Luxembourg
; Pierre Michault ,&c. On rapporte
1
NOVEMBRE. 1775. 155
1
à cet égard des particularités hiſtoriques
qu'il faut lire.
Les Nouvelles Françoises , par M. Ségrais.
On donne , dans des notes , l'explication
des portraits allégoriques des
principales perſonnes de la Cour de Mademoiselle
de Monpenſier , ce qui répand
d'autant plus d'intérêt ſur ces fictions
ingénieuſes.
Les cent Nouvelles de la Reine de Navarre.
Ily a un intérêt preſſant dans toute
la longue note que l'on trouve à la tête
de ces Nouvelles de la Reine de Navarre ,
foeur de François I. Voici , parmi ces
nouvelles , une anecdote que l'on regarde
comme hiſtorique ,&qui caractériſe bien
l'ame forte du Roi , le plus brave Chevalier
de ſon temps.
„Un Comte Allemand, qu'on appeloit
le Comte Guillaume , entra au fer-
„ vice de François Premier. Ce Prince
„ avoit en lui la plus intime confiance.Un
bruit ſecret ſe répandit que cet Allemand
n'avoit cherché à s'attacher au Roi que
„ pour attenter à ſes jours. Le Duc de la
Trimouille étoit même averti que l'étranger
avoit reçu d'avance une ſomme
d'argent pour tenter ce crime. Il en
informe le Roi , qui n'en eſt point ef-
"
α
156 MERCURE DE FRANCE .
„ frayé , & qui ordonne à la Trimouille
,, de garder un filence abfolu fur cette af-
,, faire. Quelques jours après , le Mo-
,, narque alla à la chaſſe , &preſcrivit au
,, Comte de ne pas le quitter. On court
,, le cerf , & chacun ſe ſépare. Le Roi ſe
„ trouvant éloigné de ſa ſuite , & feul
„ avec Guillaume le mene dans un lieu
,, écarté & couvert. Là , il met l'épée à
,, la main & lui dit : Penſez - vous
,, que cette épée ſoit belle & bonne ? Le
,, Comte l'ayant un peu maniée par la
„ pointe , répondit qu'il ne croyoit pas
-
qu'il y en eût de meilleure. - Vous avez
,, raiſon , dit le Roi , & il me semble que
"
ſi un Gentilhomme avoit délibéré de
,, me tuer , & qu'il connût la force de
,, mon bras , & la bonté de mon coeur ,
„ accompagnées de cette épée , il penſe-
,, roit deux fois à m'aſſaillir. Toutefois ,
,, je le tiendrois pour bien lâche , ſi étant
,, avec moi ſans témoins , il n'oſoit exé-
,, cuter ce qu'il auroit entrepris. Le Com-
ود te lui répondit , avec un viſage éton-
„né : Sire , la méchanceté de l'entrepriſe
„Seroit bien grande ; mais la folic de vou-
,, loir l'exécuter , ne seroit pas moindre."
Il diſparut quelques jours après.
HUITIEME CLASSE des Romans merveilleux.
NOVEMBRE. 1775. 157
L'histoire de Melusine. Ce Roman',
ainſi que les plus anciens , fut écrit en
vers avant de l'être en proſe. Ce recueil
étoit déposé dans les archives de la Maiſon
de Luſignan , qui tire ſon origine , &
ſe giorifie de cette prétendue Fée , fille
du Roi d'Albanie.
On oppoſe à ce vieux Roman , les Contes
des Fées de Mde d'Aulnoy , de Mlle de
la Force , de Mde de Murat ; contes charmans
qui amuſent les enfans , & qui font
fourire la raifon.
Histoires , où Contes du temps passé
avec des moralités par Perrault. Le ton
naïf & familier , l'air de bonhommie , la
ſimplicité , qui regnent dans ces fictions ,..
étoient bien propres à leur acquérir la
célébrité dont elles jouiffent.
L'adroite Princeſſe , ou les aventures de
Finette.
L'Auteur inconnu du conte , met en
action des deux principes : que l'oiſivité est
mere de tous vices ; que défiance est mere
defûreté!
Tous ces articles font accompagnés de
notes inſtructives & remplies d'anecdotes,
fansaucun appareil d'érudition : elles
ne font pas moins intéreſſantes que les
charmantes miniatures des Ouvrages
7
158 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles font connoître. On fent que ce
Journal doit renfermer beaucoup de richeſſes
littéraires en tout genre , & qu'il
ne peut être bien fait qu'au milieu d'une
vaſte collection de livres en tout genre&
de manuscrits , dont le génereux & favant
propriétaire indique toujours& fait fouvent
lui - même les recherches .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LEC
E Citoyen Philosophe , ou extrait &
calculs de la ſcience économique ſur
l'impôt unique territorial : dédié à l'Amitié
; avec de nouvelles réflexions ſurtous
les plans & projets en finance qui ont
paru depuis le mois d'Octobre juſqu'à
préſent , par l'Auteur des Obfervations
critiques en faveur du Roi & de fon Peuple.
J'y ferai des calculs qui fauteront aux yeux.
A Amſterdam ; & ſe trouve a Paris ,
chez L. Jorry , Imprim. Libr. 1775.
Ce Citoyen philoſophe paroît n'avoir
en vue que le bien de la France. La maniere
dont ſes calculs font diftribués eſt
NOVEMBRE. 1775. 159
propre à faire connoître les avantages
de la ſcience économique. L'Ouvrage
eft accompagné de notes qui font liées
avec le texte de telle forte , que l'aridité
naturelle au ſujet diſparoît inſenſiblement.
L'Auteur promet deux Ou,
vrages qui ſerviront de ſuite à ſes pre.
miers calculs . Ces fortes de Traités ne
font gueres ſuſceptibles d'analyſe , des
vant ſe faire mieux ſentir dans une
lecture complette & ſuivie , à cauſe de
la filiation des principes & des raifonnemens
économiques.
Dictionnaire Vétérinaire & des animaux
domestiques , contenant leurs moeurs ,
leurs caracteres , leurs defcriptions ana,
tomiques , la maniere de les nourrir , de
les élever & de les gouverner , les alimens
qui leur font propres , les maladies
auxquelles ils ſont ſujets , & leurs propriétés
tant pour la médecine& la nour
riture de l'homme que pour tous les différens
uſages de la ſociété civile , auquel
on a joint un Fauna Gallicus. Par M.
Buc'hoz , Médecin Botaniſte & de quartier
furnuméraire de Monfieur , ancien
Médecinde Mgr le Comte d'Artois , &c.
160 MERCURE DE FRANCE.
&c. 6 volumes in- 8°. Nouv. édition ,
ornée de 60 pages gravées en taille-dou-
се. On délivre chez le même Libraire
les cinquieme & fixieme volumes ſéparément
, pour completter la premiere édidion
déja conſommée , & le ſupplément
des quatre premiers , pour que ceux qui
ont acquis la premiere édition puiſſent
avoir l'Ouvrage complet. A Paris , chez
Brunet , Libr.
Traités élémentaires de Mathématiques
à l'usage des Commençans. Par M. l'Abbé
Fontenille , ancien Profeſſeur de Mathématiques
en l'Univerſité de Toulouſe ;
in - 80. br. 3 liv. A Toulouſe , chez Laporte
, Libr. & à Paris , chez Valade ,
Libr. rue St. Jacques , vis-à- vis celle des
Mathurins.
Cours d'Accouchemens en faveur des
Etudians en Chirurgie , des Sages-Femmes
& des Afpirantes en cet Art. Par
M. François Antoine Barbaut , Profesſeur
& Démonſtrateur en l'art & fcience
des accouchemens aux Ecoles de Chirurgie
, ancien Prévôt Conſeiller vétéran
de l'Académie Royale de Chirurgie , &
an- 1
NOVEMBRE. 1775. 1ỐI
ancien Conſeiller Chirurgien ordinaire
du Roi en ſon Châtelet de Paris ; 2 vol.
in12. A Paris chez Valleyre l'aîné.

Fournal des Causes célebres , curieuses &
intéreſſantes de toutes les Cours du
Royaume , avec les jugemens qui les ont
décidées .
1
L'onzieme volume de cet Ouvrage
périodique vientde paroître. Il renferme
fix cauſes. Lavariété des eſpeces ne peut
manquer de plaire aux Lecteurs de ce
Journal , qui devient chaque jour plus
intéreſſant.
La premiere , contient l'hiſtoire d'un
procès fingulier auſujet de lettres écrites
à un Fermier-Général , par leſquelles on
lui marquoit de faire porter , dans un
endroit déſigné du Cours la Reine , la
ſommede 360 louis. Ce procès criminel,
qui vient d'être jugé par le Parlement de
Paris , mérite d'être connu , & d'avoir
une place dans la collection des Cauſes
Célebres.
La ſeconde , préſente une queſtion
d'interdiction.,
Dans la ttrrooiiſſiieemmee,,uunn pere naturel veut
(
L
162 MERCURE DE FRANCE.
obliger ſon bâtard de quitter ſon nom ,
ſes armes & fa livrée .
Il s'agit , dans la quatrieme, de ſavoir
ſi un aïeul naturel peut inſtituer le
bâtardde ſon fils ſon légataire univerſel.
La cinquieme , offre une queſtion de
Droit public. Les Hollandois fuccèdentils
en France ?
La fixieme enfin , eſt une ſéparation de
biens , dont les circonstances ſont ſingulieres.
La lecture de ce volume eſt auſſi amuſante
qu'inſtructive.
On y trouve , au commencement , un
avertiſſement pour le renouvellement de
la ſouſcription , qui doit finir au mois de
Décembre prochain , & recommencer au
premier Janvier 1776. Les Souſcripteurs
y ſont priés de renouveler , avant cette
époque, pour qu'on puiſſe fixer le nom.
bre du tirage. Le prix de la Souſcription
de ce Journal , qui est compoſé de 12
volumes par an , dont il en paroît un
exactement les premiers de chaque mois ,
eft de 18 livres pour Paris , & de 24 liv.
pour la Province , franc de port . On foufcrit
,pour la Province , chez M. Defeffarts,
Avocat au Parlement , l'un des
Auteurs de cet Ouvrage , ruede Verneuil ,
NOVEMBRE. 1775. 163
la troiſieme porte-cochere avant la rue
de Poitiers ; & chez le ſieur Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine, Ceux qui vou
dront ſouſerire ou renouveler leurs fouf.
criptions , ſont priés d'affranchir le port
de l'argent & de la lettre d'avis.
On reçoit encore des Souſcriptions
pour les volumes qui ont paru juſqu'ici.
La Gazette de Bruxelles , dite des
Pays-Bas , du Jeudi 26 Octobre 1775 ,
No. 86 , annonce que J. Vanden Berghen,
Imprimeur- Libraire à Bruxelles , débite
une nouvelle édition du Dictionnaire rai
Jonné des Domaines & Droits domaniaux
dite corrigée & augmentée par l'Auteur,
L'Aureur de ce Dictionnaire proteſte
formellement contre cette annonce ; il
eſt faux qu'il ait eu aucune part à cette
édition , ni aux corrections & augmen
tations qu'on lui attribue.
LETTRE de M. de la Harpe à M. D. L.
Comme il ne m'a pas été poflible, Monfieur , de revoir
les épreuves de mes articles inférés dans le dernier Mercure
, que l'on imprimait pendant que j'étais à la cam
pagne, il eſt abſolument néceſſaire que je ſupplée par un
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
errata aux fautes d'impreſſion qui s'y ſont gliſſées ,& done.
on pourrait abufer contre moi : car il y a des gens qui
font arme de tout. Ce n'eſt pas que toutes ces fautes
ſoient également eſſentielles : il eſt aſſez indifférent pour la
plupart des Lecteurs & pour moi-même , que l'on ait mis
enjouement pour engouement , les arenes du Parnaſſe pour
les avenues du Parnaſſe , un mérite aſſez grand pour méri
ter un prix , au lieu de remporter un prix , &c. mais il y
a des fautes bien plus importantes , parce qu'elles pourraient
me faire taxer de mauvaiſe foi , reproche auquel
tout homme qui ſe reſpecte un peu ne s'expoſe jamais .
Le Compoſiteur d'imprimerie a mis , de ſon autorité , des
guillemets à la phraſe ſuivante : ,, Les roſeaux ne ſont jamais
battus par le vent : car ils ne ſont pas communé-
„ ment ſur les montagnes , & le vent ne ſouffle jamais
dans les vallons , pas même aſſez pour agiter un roſeau
". Telle eft la raiſon de M. Linguet ! &c. Ces
guillemets font très-déplacés ; il eſt bien vrai que ce raiſonnement
eſt la conféquence néceſſaire de la critique de
M. Linguet , & par conféquent le réduit à l'abſurde : mais
ce ne font point ſes paroles .
Quand je reçus le Mercure , j'écrivis ſur le champ au
Propriétaire du Journal de littérature & de politique , pour
le prévenir fur cette faute d'impreffion , & l'aſſurer com
bien elle était involontaire ; ma lettre , datée du 19 , fut
envoyée fur le champ à M. Linguet, & s'il lui arrivait de
crier à l'infidélité , ce ſerait avec la certitude que je n'en
fuis point coupable.
J'ai l'honneur d'être , &c .
AParis, ce 25 Octobre 1775
NOVEMBRE. 1775. 165
P. S. Dans l'article des Airs de M. de la Borde , il s'eſt
gliffe une autre faute; on a mis deux fois le mot vers au
lieu du mot airs , comme s'il ſe fût agi d'un Poëte & non
d'un Muficien.
ACADÉMIE.
BÉSIERS.
Assemblée publique de l'Académie Royale des
Sciences & Belles - Lettres , tenue le 5
Mai 1775 dans la Salle de l'Hôtel de
Ville de Béfiers , en présence d'un grand
nombre d'Officiers du Régiment de Bourbon
& des Gens de la Ville.
M. AUDIBERT , Avocat , ouvrit , en
qualité de Directeur , la ſéance par l'éloge
de Louis le Bien-Aimé , qu'il auroit
prononcé plutôt , ſi cette ſéance n'avoit
pas été fi fort différée.
Enfuite le Secrétaire de l'Académie
annonça les Ouvrages qui avoient été
communiqués à ſa Compagnie par quel-
L3 "
166 MERCURE DE FRANCE.
ques-uns de ſes Aſſociés, parmi leſquels
il fait mention de la guériſon prompte
d'un ſcorbut très - aigu par le moyen du
quinquina ; & de la morture d'un chien
enragé , par la brûlure prompte& parfaite
de la plaie, outre quatorze frictions mercurielles
que l'on fit depuis les pieds jufqu'aux
feſſes dans le cours d'un mois : le
tout tiré d'un Mémoire de M. Raymond,
Docteur aggrégé au College des Médecins
de Marſeille , & Membre de l'Académie
de la même Ville. Il ajoute que
M. Barral , Prêtre , Docteur és Droits ,
& Profeſſeur Royal de Rhétorique dans
l'Univerſité de Montpellier , ayant aſſiſté
àquelques aſſemblées particulieres -de
l'Académie , y avoit lu un poëme , en
quatre chants , ſur le ſtyle , & un difcours
ſur l'éducation.
Après quoi M. le Comte de Manſe
lut l'extrait qu'il avoit fait d'un Mémoire
que M. Perret , natif de Béſiers , Maître
Coutellier à Paris , nous avoit envoyé
fur les caſſures de l'acier, occafionnées
par la trempe. A cette occaſion l'Académicien
obſerva que depuis que les Académies
ſe ſont multipliées dans les Provinces
, les métiers ſont devenus des arts ,
&les Artiſans des Artiſtes. Il ajouta que
NOVEMBRE. 1775. 167
depuis le commencement de ce ſiecle la
France étoit devenue la patrie des arts.
Nous étions autrefois , dit-il , les imitateurs
des autres Nations, nous en ſommes
aujourd'hui les modeles ; nos manufactures
font regardées comme les atteliers
de l'Europe , & nos boutiques en
font les magaſins ; à Sève, l'argile , ſous
la main de l'Ouvrier , devient plus précieuſe
que celle qui eſt maniée en Saxe
& au Japon; nos étoffes de Lyon & de
Marseille ſoutiennent le faſte des Cours
étrangeres; les points de France font
préférés à ceux d'Angleterre ; il y a peu
de Souverains qui ne veuillent avoir des
ouvrages de Germain , des montres de
le Roy , &c.; en un mot, l'Etranger eft
aujourd'hui le tributaite de notre induf.
trie.
Une révolution ſi glorieuſe à la France
&ſi avantageuſe aux François , ne peut
avoir été occaſionnée que par les progrès
qui ſe ſont faits dans les ſciences: ils .
ſont la meſure de ceux qui ſe ſont faits
dans les arts & dans les métiers. Dans
une autre Ville , M. Perret n'auroit été
-qu'un Coutellier; nos aſſemblées en ont
fait l'Auteur de la Coutellerie: auſſi a-t- il
été porter à la Capitale les découvertes
1
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
qu'il avoit faites ſous nos yeux & par
notre ſecours : il a mis au jour quatre
volumes in fol. ſur l'art de la Coutellerie
, dont il nous a fait hommage , comme
un fils offre à ſon pere les richeſſes
qu'il a acquiſes avec les fonds qu'il tient
de lui. M. de Manſe n'a point parlé de
cet Ouvrage , il eſt entre les mains des
Savans , & l'Académie Royale des Sciences
en à fixé le mérite par ſon fuffrage :
il n'a parlé que du Mémoire que M.
Perret nous a envoyé depuis peu fur les
moyens d'éviter les caffures de l'acier à la
trempe. Il faut, a-t-il dit , pour les empêcher
, ôter à l'acier la furabondance du
phlogiſtique qu'il acquiert par la voie
du marteau , en le trempant dans du ſuif
ou dans d'autres graiſſes animales , comme
celles qui ſe perdent dans nos cuiſi
nes ;& pour en faciliter le ſuccès , il faut
faire fondre environ fix livres de ſuif &
les jeter dans un ſceau d'eau pour y
former un gâteau de fix lignes : c'eſt-là
qu'on fera paſſer les outils pour être refroidis
dans l'eau , après avoir traverſé le
pain de ſuif qui y ſurnage.
M. le Comte de Manſe annonça enſuite
que l'Académie avoit fait l'acqui
ſition de la boîte fumigatoire portative.
1
NOVEMBRE. 1775. 169
&de l'écrit de M. Gardane qui en enſeigne
l'uſage , pour ſecourir les noyés &
ceux qui ont le malheur de tomber dans
un état de mort apparente ; il invita en
même temps MM. les Chirurgiens de
vouloir bien coopérer , avec quelquesuns
des Membres de la Compagnie , au
mérite de cette bonne oeuvre. Ilfinit en
diſant que c'étoit ainſi que nous tâchions
de ſeconder les vues bienfaiſantes de
notre Protecteur & de notre Préſident.
M. de Bouſſanelle , Brigadier des Armées
du Roi , lut un diſcours ſur la parure
, qu'il avoit annoncé long - temps
auparavant.
On fait aſſez ce qu'on doit entendre
par la parure; & il feroit inutile d'en
faire ici une longue deſcription. M. de
Bouſſanelle en aſſigne l'origine & l'attri
bue principalement à l'orgueil qui , en
tout , perd les hommes ; elle en entraîne
pluſieurs à la débauche ; &, chez le plus
grand nombre , c'eſt le projet inſenſé de
ſe faire remarquer par la montre des divers
ornemens , ou par l'étalage vain de
quelque magnificence , ou pour vouloir
paroître au-deſſus de leur état , ou pour
donner une idée de leur opulence ou de
leur goût: quelle vanité ! auſſi M. Bouf
(
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
fanelle condamne - t - il la parure comme
un mal réel , un mal qui confond tous
les états , qui cauſe la ruine des familles,
qui amollit le coeur , qui corrompt les
moeurs , & qui , chez les Anciens , a
amené la décadence de pluſieurs Empires.
N'est-ce pas d'ailleurs une folie , continue
l'Auteur , que de vouloir par l'art
réparer les diſgrâces de la nature ou de
l'âge , de vouloir confondre les ſexes &
les états , de vouloir faire de la mere la
ſoeur aînée de ſa fille , d'un vieillard un
poupin , d'un Plébeïen un Petit Maître ,
d'un homme d'un état ſérieux un évaporé
, d'un guerrier une femme ou un
Adonis ? L'homme véritablement grand
&magnifique eſt celui qui n'a beſoin ni
de parure , ni de magnificence.
Que les habits ſoient ſimples , obferve-
t - il judicieuſement , qu'ils ne foient
faits que pour la néceſſité de ſe couvrir ;
mais que la perſonne vaille toujours
mieux que ce qui la couvre.
L'Académicien convient toutefois que
fi la parure n'avoit pour objet que la
marque extérieure de l'ordre & de l'état
des Citoyens , alors elle ne ſeroit plus
un mal ; elle ne ſeroit même plus une
NOVEMBRE. 17750 171
-
parure: alors il n'y auroit plus aucune
confufiondans les rangs : chaque Citoyen
par ſa modeſtie , annonceroit le ſien:
l'impoſture & l'arrogance ſeroient ban.
nies : le ton , la décence de chaque état
ſeroient conſervés ; & cette préſomption
aveugle , ces folles dépenſes , contre
leſquelles il n'eſt plus malheureuſement
de loix , ne feroient point la regle arbitraire
de tant d'hommes traveſtis.
Qu'il feroit à ſouhaiter , ajoute- t- il ,
que chaque ville invitât ſes Citoyens à
renoncer au luxe , & principalement à
la ſuperfluité ruineuſe des vêtemens , à
la folle parure! On ne verroit plus le
délabrement de la fortune de tant de
familles , & l'on pourroit être en état
de fournir à l'entretien des pauvres. La
ſatisfaction de ne plus voir de malheu
reux ne voudroit - elle pas celle d'être
follement & inutilement ſuperbes ?
Nous omettons , pour ne pas paſſer
les bornes d'un extrait , quantité d'exem
ples & de traits relatifs au ſujet que M.
de Bouſſanelle traite , & qu'il a tirés de
l'hiſtoire & de quelques Philoſophes ,
de même que les judicieuſes réflexions
dont il les a accompagnés. Nous ajouterons
ſeulement qu'il termine ſon dif
172 MERCURE DE FRANCE.
cours en faiſant voir que ſi les arts qui
fourniſſent à la parure ſe tournoient vers
des objets utiles le commerce , bien
loin d'y perdre , y gagneroit conſidérablement.
,
M. Bertholon , Prêtre de la Miſſion
& Profeſſeur de Théologie au Séminaire
, lut enſuite un Mémoire ſur quelques
nouveaux phénomenes relatifs au
flux & reflux de la mer , qu'il a examinés
dans un voyage fait depuis peu à -
l'Océan . Un de ces phénomenes eſt le
mouvement circulaire que les vaiſſeaux
décrivent à Bordeaux au commencement
de chaque marée , autour de leur ancre.
La cauſe de ce phénomene hydraulico
méchanique , eſt expliquée par notre
Académicien d'une maniere claire &
très-fatisfaiſante; mais les calculs & les
recherches géométriques dont ce Mémoire
eſt hériſſé , ne peuvent être ici
préſentés. Il en eſt de même des calculs
fur l'élévation des eaux produite par les
forces combinées de la lune & du ſoleil ,
& de quelques autres effets des marées,
C'eſt fur-tout en pleine mer & dans les
îles que l'on doit obſerver les divers
phénomenes que préſentent le flux &
reflux. C'eſt-là qu'environné de toutes
NOVEMBRE. 1775. 178
i
parts des eaux de l'Océan , ce phénomene
en devient plus intéreſſant & fon aſpect
plus majestueux, dit notre Auteur ; c'eſtlà
qu'on voit les flots orgueilleux de
la mer & ſes vagues mutinées , & ces
monts ſourcilleux d'eau , qui ſemblent
quelquefois menacer le ciel pour former ,
le moment d'après , des abyſmes ſans
fond; c'eſt là qu'on les voit venir ſe briſer
& éteindre leur rage & leur fureur
contre un grain de ſable. Quelquefois
plongé ſur la grève , plongé dans une
molle & douce rêverie , ou dans un vui
de d'idées , témoin de ces merveilles , j'éprouvois
des momens délicieux auxquels
l'ivreſſe des ſens ne peut être comparée;
mais j'oublie que ce n'eſt pas à préſent
le moment de ſentir , c'eſt ſeulement celui
de raiſonner , &c. &c.
M. l'Abbé Decugis , Profeſſeur Royal
de théologie , termina la féance publique
par une differtation ſur l'antiquité& les
révolutions de la langue Hébraïque.
Dans la premiere partie de ce difcours ;
M. l'Abbé Decugis ſe propoſe d'établir
que la langue Hébraïque eſt la premiere
& la plus ancienne des langues.
Après avoirdiſcuté les différentes preuves
que fourniſſent de l'antiquité de la
174 MERCURE DE FRANCE.
langue Hébraïque, les noms des premiers
hommes & des lieux qu'ils habiterent
avant l'époque de la confufion des langues
, des premieres Nations & des Empires
les plus anciens de l'Univers , &
ceux mêmes des Divinités du Paganiſme ;
l'Académicien prouve principalement fon
exiſtence , depuis la création du monde ,
parſa conſtitution primitive& fon caractere
original : Cette langue , dit-il , eft
la plus ſimple , la plus réguliere & la
» moins compofſée de toutes les langues.
» Preſque tous ſes mots ſe rapportent à
une racinede trois lettres d'où ils dérivent
: elle n'a qu'une ſeule déclinaifon ,
terminée dans tous les cas de la même
maniere , & quelques articles qui en
font la différence; une ſeule fyllabe
forme ſes pluriels ; & une ſeule lettre
ſes noms féminins. Ses conjugaifons ,
au nombre de huit , ſelon les Maſſore.
thes , peuvent ſe réduireà trois felon la
méthode de Maſclef; & quoiqu'elles
„ ayent un très-grand nombre de fignifications
, l'addition d'une ou de deux
lettres en fait toute la différence. Elle
n'a que trois moeufs. Ses ſubſtantifs ,
ſes adjectifs , ſes participes , font formés
par une ſeule lettre ajoutée à la
"
NOVEMBRE. 1775. 175
1
A
1
>
;
"
"
α
"
"
"
, racine. La plupart de ſes pronoms ne
conſiſtent , preſque toujours , qu'en une
ſeule ou deux lettres ajoutées , comme
on s'exprime à la fin de la diction. Tel
eſt à- peu - près tout fon méchaniſme.
Tandis que toutes les autres langues
renferment une infinité de mots des
langues étrangeres ; elle eſt pure , pour
ainſi dire, ſans mélange & fans alliage.
Ses mots , épars , dans un grand nombredes
langues anciennes , les enrichif
ſent , tandis qu'elle ne doit rien aux
autres langues. Les mots des autres
langues , qui ont de l'analogie avec des
mots de la langue Hébraïque , ſont plus
longs, moins ſimples & plus compoſés
, que les mots Hébreux qui ſont évidem
ment leur origine & leur étymologie ,.
&qui les précédent par une ſuite néceſſaire.
C'eſt ainſi que les langues les
plus anciennes portent comme l'empreinte
de la langue Hébraïque ,& atreſtent
ſon antiquité ; tandis qu'elle ne
„ porte l'empreinte d'aucune autre lan-
» gue , & qu'elle a un caractere propre ,
primitif , original & indépendant".
Dans la ſeconde partie , M. l'Abbé
Decugis fait Thiſtoire de la langue Hé
"

α
1
ب
1
176 MERCURE DE FRANCE.
braïque , & parcourt les époques les plus
célebres de ſes révolutions .
„Pourrois- je , dit l'Auteur , en termi-
,, nant ce diſcours , faire un voeu à la
,, gloire de ce Dioceſe & du Prélat illuftre
qui préſide à vos aſſemblées ? Que
par les bienfaits de ce Seigneur géné-
,, reux , fût établie , dans cette villeune
chaire publique de langue Hébraïque ,
, dont les leçons commenceroient toutes
"
ود les années par un diſcours ſur cette
; langue , prononcé dans cette ſalle en
votre préſence , & dans lequel ce Pré-
,, lat illuftre recevroit les hommages dûs
,, à ſes talens & à ſes lumieres. Cet établiſſement
ſeroit un monument dura-
„ ble qu'il éléveroit lui -même à fon amour
pour les ſciences , à ſa bienfai
ſance & à ſa gloire".
"
"
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique fe
diſpoſe à donner la repriſe des actes de
Tirté , d'Alphée & Arethuse & d'Erofine.
CONOVEMBRE.
1775. 177
COMÉDIE FRANÇOISE. ;
Les Comédiens François ont donné le
Lundi 30 Octobre , la premiere repré .
ſentation de Pygmalion , Scene lyrique ,
par J. J. Roufleau. )
Cette Scene lyrique , écrite avec
chaleur , rendue ſupérieurement par M.
Larrive , jouant Pygmalion , &par
Mademoiselle Raucourt , repréſentant
la ſtatue de Galathée , a beaucoup réuffi.
Nous avons rapporté , en entier , cette
Scene , avec une Lettre de M. Coignet ,
Négociant de Lyon , Auteur de la plus
grande partie de la muſique ; dans le ſe
cond vol. du Mercure de Janvier 1771 **.
Pygmalion , au milieu de fon attelier
s'abandonne à l'enthouſiaſme qu'il a de
le perfection de fon art , & au découragement
qu'il reſſentala vue de ſa Galathée ,
le plus beau de ſes ouvrages. Une muſique
analogue aux ſentimens del'Artiſte ,
remplit les intervalles de ſa déclamation,
*On trouve encore quelques exemplaires ſéparés de
Cette Scene chez Lacombe , Libr. rue Chriſtine. Prix 12 f
M
478 MERCURE DE FRANCE.
& la fortifie. C'eſt un nouveau genre
Dramatique , où l'orcheſtre repréſente alternativement
avec l'acteur , & dans lequel
l'un&l'autre , l'orchestre & l'acteur,
font tour-à-tour pantomimes; cela peut
donner l'idée , à ce qu'on prétend , de la
Mélopée des Grecs , & de leur ancienne
déclamation théatrale. Au moins , c'eſt
un genre qui peut varier les plaiſirs du
Théatre,
DÉBUT.
Le ſieur Julien , qui n'avoit point
encore paru ſur ce Théatre , a débuté le
Jeudi 26 Octobre , par les rôles de Defronais
, & par celui de Léandre , dans la
Comédie du Sage Etourdi ; il a joué le
rôle d'Arviane dans Mélanide , &le Francois
à Londres ; le rôle de Lincée , dans la
Tragédie d'Hypermnestre , & de Lindor ,
dans la Comédie d'Heureusement ,&c. Cet
Acteur eſt jeune&d'une figure agréable.
Il a déja quelqu'habitude du Théatre , il
joue avec intelligence,& avec affez de
vérité.
NOVEMBRE. 1775. 179
1
COMÉDIE ITALIENNE.
ON continue les repréſentations de la
Colonir , Comédie en deux actes , qui a
le plus grand ſuccès. La Muſique , qui eſt
de Sacchini , célebre Compoſiteur Italien,
a été parfaitement parodiée par M. Frameri
,& fait le plus grand plaiſir. Il n'y a
pas un air qui n'ait fon caractere , & qui
n'excite l'admiration. Chants agréables ,
expreſſions vives, motifs piquants , accompagnemens
pittoreſques , tout en eſt
délicieux. La Comédie eſt gaie , intéreffante
& amuſante , par l'art avec lequel
le Traducteur a ſu diſtribuer &
faire contraſter les ſcenes de la double
intrigue , entre Fontalbe & Belinde, &
de Marine avec Blaiſe. Cette Comédie
eſt ſupérieurement jouée& chantée. Mademoiſelle
Colombe y développe un organe
ſuperbe , très étendu , égal & fenfible.
Elle joue avec ſentiment. Mademoiſelle
Lefevre a mis dans ſon jeu beaucoup
de gaîté , de naïveté & de vérité. M.
Narbonne a bien ſaiſi l'eſprit de ſon rôle
bouffon , & le chante à merveille. M.
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
Julien ſe montre auſſi bon Acteur qu'ex
cellent Muſicien. On ne peut , avec
moins de perſonnages , repréſenter une
Comédie plus variée.
DÉBUT.
Le ſieur de la Buſſiere , frere de la jeune
Actrice de ce nom , qu'une mort prématurée
a enlevée aux grâces & aux talens
, a débuté dans les rôles de Sylvain ,
d'Alexis du Déferteur , du Baron dans l'Amoureux
de quinze ans , &c Il joue avec
beaucoup d'âme & d'intelligence , & il
tire toute l'expreffion poſſible de ſon
organe , un peu foible & voilé , mais
agréable & ſenſible.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Le Couronnement de Louis XVI , Sujeć
allégorique préſenté au Roi.
CETTE eſtampe ſe vend i liv. chez Bi
gant, rue Saint Jacques , vis-à- vis Saint
NOVEMBRE. 1775. 181
Benoît , & quai des Auguſtins , près de
l'Eglife. On trouve à la même adreſſe ,
des planches de cuivre percées à jour ,
pour faire des vignettes , des lettres , des
chiffres , &c.
II.
La Noce de Village , eſtampe d'environ
14 pouces de haut fur 18 de large.
Prix 12 liv. A Paris , chez le Pere &
Avaulez , Marchands d'eſtampes , rue
Sr. Jacques , à la Ville de Rouen , près
la fontaine St. Séverin.
Cette eſtampe eſt , comme le ſujet
l'annonce , d'une compoſition riche &
enjouée. Elle peut fervir de pendant à
celle intitulée le Repas des Moiſſonneurs ,
que nous avons annoncée précedemment.
Elle a été gravée d'après le deſſin original
de M. Wille , Peintre du Roi , par
F. Janinet , dans la maniere du deſſin
lavé de pluſieurs couleurs. Cette gravure
peut faire illuſion par le ſoin qu'a pris
le Graveur de varier & d'adoucir ſes
teintes , ce qui demande pluſieurs planches
& renchérit néceſſairement cette
ſorte de gravure.
1
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
111.
M. Demarcenay vient de mettre au
jour le portrait de M. Sage, des Académies
Royales des Sciences de Paris &
de Stockholm , & des Académies Impériale
& Electorale de Mayence.
Ce portrait ſe trouve à Paris chez
l'Auteur , rue du Four- Saint- Germain ,
la porte-cochere en face de la rue des
Ciſeaux.
Ce nouvel Ouvrage eſt le quarante
huitieme de l'oeuvre de M. Demarcenay.
IV.
Il ſe vend à Londres , chez François
Vivarès , une eſtampe repréſentant les
belles Muſiciennes , gravée d'après Raoux ;
par Marin , Graveur à Londres. Prix ,
12 liv.: & à Paris , chez Bonnet , rue
Saint-Jacques , au coin de celle du Plâtre.
NOVEMBRE. 1775. 183
1
MUSIQUE.
I.
LaSoirée du Palais Royal ; nouveau recueil
d'airs à une,deux & trois voix ;
par M. Albaneſe , Muſicien du Roi ,
avec les accompagnemens de fortépiano
, tels que l'Auteur les exécute:
la baſſe en ſera chiffrée.
CETTE Oeuvre , qui eſt la neuvieme de
M. Albaneſe , ſera compoſée de ſeize
morceaux de tous les genres: la gravure
en ſera belle , correcte & faite avec le
plus grand ſoin ; le format très commode:
onſouſcrira chez M. Couſineau , Luthier
de la Reine , rue des Poulies , à commencer
du premier Novembre juſqu'au
10 Décembre 1775 , incluſivement. La
ſouſcription pour Paris , fera de 6 liv. ,
&pour la Province de 7 liv. 4 fols , port
franc. L'Ouvrage ſera rendu aux Soufcripteurs
, le 15 Décembre 1775. Le
prix pour les perſonnes qui n'auront pas
ſouſcrit , ſera toujours de 9 liv.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
II.
Musique nouvelle chez le Sieur Sieber , rue
Saint - Honoré , à l'Hôtel d'Aligre , an .
cien grand Confeil.
Septieme concerto de lolly à violon
principal , premier & fecond violon alto
&baſſe , tel qu'il a été joué par M.
Jarnovik au concert ſpirituel . Prix , 4
1, 4 fols. Six concerto aiſés de L. Borghy
à violon principal , premier & fecond
violon alto & baſſe , haut-bois & cor ad
libitum ; prix , 4 liv. 4 f. chaque. Trois
quatuor de Pugmani à deux violons alto
& baſſe ; prix , 6 liv. Simphonie concertante
à deux violons , violoncelle&hautbois
, par Stamitz ; prix 4 liv. 4 f. Six
duo pour deux violons , par Stamitz;
prix , 6 liv. Pluſieurs airs pour violon
variés par M. Jarnovik.
III.
Pieces d'orgue en la majeur , dédiées
à Madame Crufer , Prieure du Monaftere
Royal de Labiette à Lille en Flandre
, compofées pas M. Benaut , Maître
NOVEMBRE. 1775.185
3
de clavecin. Prix , 1 liv. 16 f. AParis,
chez l'Auteur , rue Gît-le-Coeur , la deu
xieme porte-cochere à gauche en entrant
par le Pont Neuf; & aux adreſſes ordi,
naires.
4
GÉOGRAPHIE.
Tableaux géographiques , en cinq cartes ;
par M. Brion , Ingénieur Geographe
du Roi. Prix I liv. chaque carte. A
Paris , chez le Pere & Avaulez , Marchands
d'eſtampes , à l'enſeigne de la
Ville de Rouen , rue St. Jacques , près
la fontaine St. Séverin.
:
Les cinq cartes qui compoſent ces
tableaux géographiques , font la Mappemonde
, l'Europe , l'Aſie , l'Afrique
& l'Amérique. L'Auteur a rendu ces
cartes auffi curieuſes qu'utiles , par des
notes ſur la population & le commerce
des divers Etats & des Villes les -plus
célebres. Il y a joint un tableau particulier
des Souverains , & un autre tableau
contenant les differens Etats qui compoſent
les principales Souverainetés de
M 5
186: MERCURE DE FRANCE.
l'Europe ainſi que des Indes orientales ,
conformément aux révolutions qui en
ont changé la face depuis quelque temps.
Cet ouvrage analytique , où regne la
clarté & l'exactitude , eſt une introduction
néceſſaire à une étude plus approfondie
de la géographie.
COURS DE BELLES - LETTRES.
M. L'ABBÉ DE PERRAVEL , déjà connu
par plus de vingt années de leçons publiques&
particulieres , recommencera , le
13 Novembre , depuis midi juſqu'à deux
heures , fon Cours Philofophique de langue
Françoiſe , par une méthode auſſi
néceſſaire à notre eſprit , qu'utile à nos
connoiſſances& analogue à nos idées , &
la ſeule qui ſoit capable d'en exprimer la
préciſion , la juſteſſe , l'ordre & la clarté.
Par cette méthode , les loix de la phraſe
& les regles de la ponctuation y font
géométriquement démontrées. Depuis
cinq juſqu'à ſept , ſon Cours de langue
Italienne , par uneméthode qui n'eſt point
ordinaire. Le lendemain , depuis midi
NOVEMBRE. 1775. 187
juſqu'à deux heures , il recommencera
fon Cours de Géographie Aſtronomique
, Hiſtorique & Politique. Ce Cours
ſera précédé del'explicationdelaSphère ,
où il démontrera , dans toute leur étendue
, & avec des figures , les deux Syſtêmes
de Copernic & de Ptolemée : ces
Cours font de fix mois chacun.
On trouve M. l'Abbé de Perravel , tous
les matins , juſqu'à onze heures , & depuis
midi juſqu'à trois heures , au Pigeon
blanc , rue des Deux-Ecus.
Cours de Science Politique & de Grammaire
Allemande.
M. JUNKER , Docteur de l'Univerſité ,
&Membre ordinaire de l'Académie des
Belles- Lettres de Gottingen , recommencera
, le 22 Novembre prochain , fon
Cours de Science Politique , auſſi bien que
celui de Grammaire Allemande , & les
continuera , comme il a fait juſqu'ici ,
pendant fix mois , tous les Lundi , Mercredi
& Vendredi : le premier , depuis
dix heures du matin juſqu'à midi ; & le
fecond, de midi à une heure.
188 MERCURE DE FRANCE.
Dans le Cours de Science Politique ,
il explique ſucceſſivement les principes
du Droit naturel , du Droit politique ,
(ou la Théorie de la Société Civile) , &
du Droit des gens naturel. Puis , il fait
connoître la conſtitution , tant phyſique
que politique , &le Droit public desprincipaux
Etats de l'Europe , après avoir,
préalablement , développé les événemens
qui ont produit la préſente forme deGouvernement
de chaque Etat. Il paſſe enſuite
au Droit des gens conventionnel ,
(vulgairement appelé le Droit public de
l'Europe) , ayant pour objet les obligations
& droits réciproques des Nations ,
fondés ſur les Traités de paix , d'alliance
& de commerce , &c. deſquels Traités ,
il fait une analyſe raiſonnée & pragmatique
, en commençant par ceux de Weſtphalie
; & il finit par communiquer des
obſervations utiles ſur les intérêts des
Princes , auſſi bien que ſur les fonctions
de Négociateur , d'Ambaſſadeur & de
Miniſtre public : toutes connoiſſances dignes
d'occuper la jeune Nobleſſe , utiles
fur-tout à ceux qui ont l'intention de
voyager avec fruit ,& néceſſaires à quiconque
ſe deſtine aux affaires.
Leprix dece Cours eſt de fix louispour
NOVEMBRE. 1775. 189
les fix mois : & de celui de Grammaire
Allemande , de trois louis , qui ſe payent
d'avance. Les perſonnes qui voudront
venir à l'un ou à l'autre , font priées de
ſe faire inſcrire quelques jours auparavant.
M. Juncker demeure rue Saint Bes
nolt , fauxbourg Saint Germain , chez le
Bourrelier de MONSIEUR , au fecond.
Nota . M. Junker eſt logé aſſez commodément
pour prendre quelques Penſionnaires
, auxquels il donneroit des leçons
particulieres. Ceux à qui il importeroit
de joindre l'étude de l'Allemand a
celle du Droit public , trouveroient ,
chez lui , non-ſeulement les leçons qu'ils
doivent attendre d'un maître expéri
menté , mais auſſi l'avantage qui réſulte
néceſſairement d'un commerce ſuivi a
vec toute une famille qui parle purement
cette langue. Il prévient qu'il ne rece
vroit pour Penſionnaires que des jeunes
gens de bonne famille , & qui auroient
véritablement l'intention de profiter de
ſes ſoins.
f
190 MERCURE DE FRANCE.
COURS DE LANGUE ITALIENNE.
I.
Le ſieur Amici Romain , qui a longtemps
donné des leçons publiques de
langue Italienne en Italie& en France ,
avec les ſuccès les plus rapides , a l'honneur
d'offrir au Public ſes ſervices , en
ville& chez lui. Il s'engagera même , ſi
l'on veut , à ne demander aucune récompenſe
de ſes ſoins; fi dans quatre mois
au plus , il ne met pas ſes Eleves , s'ils
ont quelques diſpoſitions ,dans le cas de
pouvoir ſe paſſer de ſes leçons.
Il demeure rue Plâtriere , Hôtel du Saint
Esprit.
II.
2
M. l'Abbé Cumano Romain , recommencera
fon Cours de langue Italienne ,
le 13 Novembre , quatre fois par ſemaine,
Lundi , Mercredi, Vendredi & Samedi ,
depuis ſept heures du ſoir juſqu'à neuf.
Il donne auffi des leçons en ville , avec
NOVEMBRE. 1775. 191
beaucoup de ſuccès. Il demeure rue
Champ Fleuri , à l'Hôtel d'Aquitaine ,
au premier.
COURS D'HISTOIRE NATURELLE ET DE
CHYMIE.
M. BUCQUET , Docteur Régent de la
Faculté de Médecine en l'Univerſité de
Paris , Profeſſeur de Pharmacie , Cenfeur
Royal , commencera fon Cours le Lundi
6Novembre 1775, à 11 heures préciſes
dumatin. Il continuera les Lundi , Mer.
credi & Vendredi de chaque ſemaine , à
la même heure , dans le Laboratoire de
M. de la Planche , Maître Apothicaire ,
rue de la Monnoie.
On trouve chez Didot le jeune , Lik
braire de la Faculté de Médecine , quai
des Auguſtins , une Introduction à l'étude
des Corps naturels , tirés du Regne
Minéral & du RegneVégétal , néceſſaire
pour ſuivre ce Cours.
:
192 MERCURE DE FRANCE.
al
COURS D'ANATOMIE ET DE PHYSIQUEL
LEE
ſieur Felix Vicq d'Azir , de l'Académie
Royale des Sciences , Docteur- Régent
de la Faculté de Médecine de cette
Ville , & Médecin de Monſeigneur le
Comte d'Artois , ouvrira ,le Lundi iş
du préſent mois , fon Cours d'Anatomie
&de Phyſique , dans ſon Amphithéatre ,
rue de Glatigny dans la Cité , tous les
jours de la ſemaine , à neuf heures du
matin. Après Pâques il commencera un
Cours Elémentaire de Chirurgie.
RÉPONSE de M. de la Harpe à un article
du Fournal de Politique & de Litté
* rature , No. 30.
En terminant la petite diſcuſſion où j'ai cru devoir entrec
dans le dernier Mercure , fur ce que M. Linguet appelle
des critiques , je difais , en propres mots : „ A tant d'ob
,, ſervations d'une évidence qui ne permet pas de repli-
„ que , que répondra M. Linguet , qui répond à tout ? Ce
qu'il a toujours répondu : des menſonges & des injures".
Ce
NOVEMBRE . 1775. - 193
Ce que j'annonçois ſe trouve accompli à la lettre. Je
vais le prouver en détail , pour ne plus revenir à une dif
puté , qui , malgré l'intérêt que le nom de M. Linguet ré
pand fur tout ce qui le regarde , pourroit , à la longue ,
devenir fatiguante pour le Public & même pour moi.
D'abord pour ce qui regarde l'évidence des observations
qui ne permet pas de réplique , M. Linguet me donne plei
nement raiſon. J'ai prouvé qu'il ſe trompoit fur tous les
points ; que ſa critique étoit abſurde ou infidelle. Il paſſe
condamnation , car il n'entreprend pas de ſe défendre fur'
aucune de mes remarques ; & qu'on juge de quelle évi
dence elles doivent être , quand M. Linguet , qui a pour
principe de répondre à tout , n'importe comment , n'eſſaye
pas même d'y répondre. J'avais relevé ſes mépriſes en
latin & en françois , ſes ſoléciſmes , ſes conſtructions barbares
, ſes platitudes , ſon ſtyle , tantôt de pratique tantor
de College , &c . ne prenant pour cela d'autre peine que
de tranfcrire ſes phrases & d'en laiſſer le Lecteur juge.
Pas un mot de réponſe ſur aucun de ces reproches , qui
demeurent comme je l'ai dit , fans replique M. Linguet ſe
contente d'obſerver , pour ſa juſtification , que je choisis fix
phrases d'annonces du Journal , c'est- à-dire ce qu'il feroit
peut être ridicule d'écrire avec recherche. 1
Vraiment il eſt toujours ridicule d'écrire quoique ce foit
avec recherche , & ce n'eſt pas-là le cas d'un peut - Etre.
Il n'y a rien de ſi certain. Mais voyez comme M. Linguer
eft heureux dans ſes défenſes ; c'eſt précisément ce que je
lui reprochais , que cette recherche ridicule qu'il prétend
devoir éviter dans des annonces. Quand , par exemple ,
l'occaſion des Arſacides , il parle d'une augmentation de
1
N
194 MERCURE DE FRANCE.
parties qui est une dérogeance à la quotité des diviſions dra
matiques , il est évident qu'il y a là de la recherche ,& nous
laiffons au Lecteur à juger ſi cette recherche eſt ridicule.
Il eſt bien vrai que j'avais relevé d'autres phrases qui ne
font que plattes ou incorrectes ; mais M. Linguet prétendil
que pour éviter la recherche , il faut tomber dans les foléciſmes
& les fautes groflieres ?
Al'égard du terme de gratifié du prix , que j'avais relevé
, avec raifon , comme injurieux à l'Académie & à
moi , M. Linguet tranfcrit d'abord ina phrafe , que voici :
C'est une injure perſonnelle pour les Juges & pour moi.
L'Académie ne donne point de gratification & ne m'en a point
donnée.
Je ſupplie le Lecteur de faire attention à la réponſe de
M. Linguet ; elle eſt curieuse , & je ne crois pas qu'un
autre que lui en foit capable.
ودUn avis imprimé en tête du diſcours de M. de la
„Harpe , porte qu'en jugeant le diſcours de M. G*** ,
l'Académie a regretté de n'avoir qu'un prix à donner.
„ M. de la Harpe a reçu ce prix unique ; il lui a donc
» été donné."
Oh ! oui , je ne faurais en diſconvenir , quelque humeur
que cela puiffe caufer à Mr. Linguet ; le prix m'a été donné
, & quand j'en aurois douté juſqu'ici , la force de ce
raiſonnement me le perfuaderoit. Mais quand il s'agit de
prouver contre moi que l'Académie donne des gratifica
tion , & m'en a donné , M. Linguet s'arme de la logique
laplus puiſſante pour prouver qu'on m'a donné un prix ;
& il en conclud avec une noble hardieffe , & comme s'il
NOVEMBRE 1775. 195
plaidoit encore au barreau, donc il lui a été donné. C'est
avec le même enthouſiaſine de conviction que Sganarelle ,
à qui j'ai déjà comparé M. Linguet , conclud des concavités
de l'omoplate : c'est ce qui fait que votre fille est muettes
:
Ce qui eſt peut être encore plus extraordinaire , fi quel
que choſe de ce genre peut l'être dans M. Linguet : c'eft
qu'après avoir employé ce que la dialectique a de plus
vigoureux , pour me prouver que l'on m'a donné le prix ,
il me taxe de mauvaiſe foi , parce que je l'ai accusé d'as
voir dit que les prix de l'Académie étoient des dons
quoiqu'il l'ait dit en propres termes : cela paroît incomprés
henſible. Il faut citer les phrafes & poursuivre M. Linguet
dans ſes détours . Voici comme il s'exprimait en rendant
compte du jugement de l'Académie , & après avoir raps
porté la formule de l'acceffit , telle qu'on vient de la voit
encore citée ci-deſſus : „ Dès que les prix de l'Académie
font des dons , il eſt plus flatteur de la forcer à des regrets
que d'être l'objet de ſa libéralité "
ود
आली
J'ai dit dans ma réponſe : ,, M. Linguet argumente de
cés mots donner un prix , & il conclud avec une mau
„ vaiſe foi qui ſouleve & une abfurdité qui fait pitié , qu
les prix de l'Académie font des dons , &c." 1
M. Linguet prétend que je n'ai pas cité jufte ; que j'ai
oublié le petit mot des que , & il ajoute : „ en le rétablisfant
, à qui conviendront les qualifications pleines de
genvilleffe dit Mercure?"
ود
: :
49
En laiſfant à part la gentilleffe du Mercure , qui fait une
phrase fort gentille, je réponds que les qualifications res
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
teront à M. Linguet , & que le petit mot dès que n'y fair
rien du tout. M. Linguet peut - il ignorer que ces mots
dès que font une formule de raiſonnement par laquelle on
poſe un fait ou un principe ? Qu'après avoir dit que l'Académie
donne des prix , poursuivre par ces morts : dès que
les prix de l'Académie font des dons , &c . c'eſt poſer en
fait que ce font réellement des dons , pour en tirer la concluſion
qu'il cherchait. J'ai donc eu rigoureuſement raiſon
quand j'ai dit qu'il argumentait de ce mot donner , qu'il
en concluait , &c. & ces mots argumenter & couclure équivalent
parfaitement au mot dès que , & confervent le ſens
de M. Linguet dans toute fon intégrité , c'est-à-dire dans
tout ce qu'il a d'abſurde : mais j'ajouterai encore une fois
qu'il n'y a peut-être que lui qui ſoit capable de crier à la
mauvaiſe foi , quand on lui impute une aſſertion qui eft
précisément celle qu'il s'eſt le plus efforcé d'établir.
Je fais bien que M. Linguet ne s'accoutume pas à être
ſerré de fi près. Il aime mieux voltiger autour de fon Adverſaire
, & met toute fon adreſſe à paraître lui échapper ;
mais je ne veux pas même lui laiſſer cette reſſource , &
fa légéreté ne le mettra pas à couvert. C'eſt ici le lieu
de répondre à une queſtion qu'il me fait fur ce que j'ai
avancé qu'il n'avait aucun principe de critique , ce que je
crois d'ailleurs avoir ſuffisamment prouvé. Pourquoi donc ,
dit-il , M. de la Harpe a- t-il écrit fa lettre?
Je vais le lui apprendre , & cette explication s'adreſſfera
en même temps à ceux qui demandent pourquoi l'on répond
quelquefois à des Adverſaires qu'on doit toujours
mépriſer. On répond , parce que tous les Barbouilleurs
NOVEMBRE. 1775. 197
hebdomadaires , qui , comme M. Linguet , ſont ennemis
des talens , des ſuccès & de la vérité , font trop ſouvent
enhardis par l'habitude d'une impunité , dont tout le monde
ne ſent pas également le motif ; parce qu'il y a un Public
qui croit à la longue que celui qui parle toujours a
raiſon , & que celui qui ſe tait à tort ; enfin parce que la
malignité & l'envie donneraient trop de partiſans à ces détracteurs
de tout mérite , fi de temps en temps on ne jetait
fur eux un ridicule , que ceux qui ſeraient portés à les
encourager en ſecret , craignent du moins de partager.
Venons aux infidélités réelles de celui qui m'en attribue
de chimériques .
,, M. de la Harpe commence par un trait de gratitude
remarquable . Il aſſure que l'abus des mots & des figu-
„ res , l'incorrection , la déclamation , l'enflure , le jargon
,, précieux & manieré , le faux bel eſprit , &c. n'ont ja-
ود mais pu approcher de l'Académie. "
Le mot jamais eſt de M. Linguet , qui l'a placé là de
fon autorité : & cela est tout ſimple. Il voulait me faire
dire une choſe ridicule. Il ne trouve d'autre moyen que
d'ajouter à ma phraſe un mot qui en change le ſens , & il
retranche ce qui le détermine , c'eſt- à-dire la phraſe qui
précede. Rétabliſſons le paſſage en entier , & il ne reſtera
, comme je l'ai annoncé , qu'un mensonge. C'eſt ſans
,, doute un bel écabliſſement que celui des prix de l'Aca-
ود
ود
démie ; ils font faits pour exciter l'émulation & encou-
„ rager les talens par des récompenfes . Ils ont pu me
,, me, depuis un certain nombre d'années , contribuer au
» maintien du goût.; on les a vùs alors difputés & obte
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
„ nus par des Ecrivains du premier ordre. Les Ouvrages
couronnés ont été ſouvent , depuis cette époque (fi vous
, en exceptez les miens) des modeles en leur genre , ap
"
i
plaudis de l'Europe entiere , & dont notre langue s'hó-
„ norera toujours . Alors l'Académie , à qui le mérite des
,, concurrens laiſſait la liberté d'être ſévere , a pu rejetter .
conftaniment tout ce qui n'était pas conforme au bon
goût. L'abus des mots & des figures , Pincorrection ,
la déclamation , l'enflure , le jargon précieux & manie-
,, ré, le faux eſprit , tout ce qu'on trouve le moyen de
,, faire paſſer dans la ſociété & louer dans les Journaux ,
» n'a pu approcher de l'Académie . "
2. Il eſt clair que j'ai déterminé une époque particuliere,
dont le motjamais eſt précisément l'oppofé ; & c'eſt ainſi
que M. Linguet s'y prend pour faire déraifonner ſes Ad.
verfaires.
Autre menfonge . On vient de voir qu'après avoir parlé
de cette époque , où des Ecrivains du premier crore ont
disputé & obtenu des prix , où les ouvrages couronnés ont
été des modeles , j'ajoute , fi vous en exceptez les miens.
Que fait M. Linguet , qui veut me donner l'air de Pé
goïfine. Il retranche cette parentheſe , il ne tranfcrit que
deux lignes éloignées l'une de l'autre , dont il ne fait
qu'une ſeule phrase. Les prix Académiques , me fait-il
dire , out été, depuis un certain temps , disputés & obtenus
par des Ecrivains du premier ordre ; & il ajoute : cela eft
clair , car , depuis un certain temps , ils font tous donnés
à M. de la Harpe . " :
رود
On voit que, ces mots depuis un certain temps , ont été
déplacés & même changés par M. Linguet ; les mots que
j'ai mis , depuis un certain nombre d'années , font dans un
NOVEMBRE. 1775. 199
autre membre de phraſe où il eft queſtion du maintien du
goût. Ce que j'ajoute , des Ecrivains du premier ordre , eft
clair pour quiconque fait un peu l'hiſtoire littéraire. Ces
mots ſe rapportent au temps où MM. Thomas & Marmon
tel ont été couronnés , ſoit en vers , ſoit en profe. On fait
que l'Epître aux Poëtes & l'Eloge du Maréchal de Saxe
ont été véritablement l'époque d'une révolution dans les
concours académiques. Je fais que M. Linguet ne con.
viendra pas que ce foit là des Ecrivains du premier ordre ,
car ils ne font pas de l'ordre de M. Linguet ; mais il me
permettra bien de préférer les Contes moraux & l'Eloge
de Marc-Aurele , &c. à la Théorie des Loix , & à la Cacomonade
, &c.
39
Autre menfonge. „ M. de la Harpe dit qu'il n'y a que
de plats Ecrivains & de petits Satiriques qui puiſſent
,, appeller de l'infaillibilité de l'Académie."
Je n'ai dit nulle part , je n'ai pu dire ni penſer que l'Académie
était infaillible , ni qu'on ne pouvait pas appeller
de fon infaillibilité , & il y a une bonne raiſon pour que
je ne l'aie pas dit , c'eſt que je ne ſuis pas tout-à-fait
imbécille. J'ai dit qu'il n'y avait que de plats Ecrivains
& de petits Satiriques capables d'inſulter l'Académie , parce
qu'elle n'a pu goûter leur profe ni leurs vers.
Voilà pour les mensonges , venons aux injures. C'en eft
une , je crois , affez grave que d'être traité de calomniateur
: mais plus l'injure eft grave , plus elle rend coupable
celui qui l'a hafardée fans motif. J'ai dit que M. Linguet
a imprimé contre l'Académie un libelle atroce , qu'il a depuis
défavoué en partie. Là-deſſus M. Linguet s'écrie dans ſon
indignation :
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, S'il y avoit en France des loix qui puniſſent les can
lomnies , quand elles font préſentées ſous une forme
littéraire , nous les invoquerions contre M. de la Harpe
,, comme il n'y en point , nous ne pouvons que le citer
,, au tribunal des honnêtes gens , & demander qu'il y
ود
ود
foit dévoué à la peine que mérite une aſſertion faufle
s'il ne produit pas le libelle & le défaveu. "
Très - volontiers , M. Linguet, Vous n'êtes pas accoutumà
gagner votre cauſe à aucun tribunal , & je vous
proteſte que vous ne gagnerez pas celle- ci au tribunal des
honnétes gens . Le libelle (ah ! c'en eſt un , perſonne n'en
diſconviendra) eft intitulé : Réponse aux Docteurs modernes
par Simon Henri- Nicolas Linguet 1771. Il eſt vrai que ce
libelle n'est pas feulement contre l'Académie ; j'ai l'honneur
d'en occuper une bonne partie ; j'y fuis pour une
foixantaine de pages ; M. Dupont , l'Auteur des Ephémérides
, pour un peu plus. J'y ſuis traité de dogue & de
ferpent, pour m'être moqué des petits foupers de Tibere
& du Sophi ; M. Dupont , de calomniateur , pour avoir
cité très-fidellement M. Linguet. Ces petites qualifications
font fans doute ce que M. Linguet appelle de la chaleur:
& il ſe plaint des expreffions de ma lettre ! mais les honnétes
gens appellent libelle , & libelle atroce , un ouvrage
écrit de ce ſtyle. A l'égard de l'Académie , voici ce qu'on
dit en propres termes dans cette lettre à M. d'Alembert :
„Je n'ignore pas que vous & M. Duclos , difpofez en
, deſpotes des places de ce Sénat littéraire. Je fais à
merveille que vous êtes le St. Pierre de ce petit paradis.
Vous n'en ouvrez la porte qu'à ceux qui font
marqués du ſigne de la béte. " Cette derniere plhraſe eſt.
une délation violente dans quelque ſens qu'on la prenne
NOVEMBRE. 1775. 201
?
2
mais elle le devient bien plus quand on lit le reſte de la
Jettre , où l'on explique ce que c'eſt que que le signe de
la béte , de maniere qu'il eſt impoſſible de s'y méprendre,
Nous ſommes fort loin d'accuſer M. Linguet d'être mar
qué du figne de la béte ; mais nous lui demanderons de
quel figne il faut marquer l'homme qui a écrit les deux
phraſes ſuivantes , qui ſe trouvent dans cette même lettre
à M. d'Alembert , & qui font bien remarquables . ,,Eft-il
» permis à un homme raiſonnable qui a paffe trente ans
, de mettre ſeulement en queſtion s'il croira à fon caté-
,, chifine ? Fait - on des traités contre les ordonnances de
„ Police qui enjoignent de balayer les rues ? " Nous ne
ferons aucun commentaire fur ce paſſage : mais quels com
mentaires ne feroient pas M. Linguet & Conforts , s'ils
le trouvaient dans un des Ecrivains qu'ils appellent Phi
loſophes ? Voilà le libelle bien conſtaté. Reſte le défaveu,
Pour ce dernier article , je m'en rapporte abſolument à
vous-même , M. Linguet. N'avez vous pas dit quelque
part dans les premiers cahiers de votre Journal , que vous
aviez été emporté un peu trop loin dans cette Réponse
aux Docteurs modernes , & que dans une nouvelle édition
vous rectifieriez ces excès . Je vous le demande , parce
qu'en vérité je n'ai pas le temps de m'en aſſurer ; ję
crois l'avoir lu ; mais s'il vous plaît que cela ne ſoit pas ,
je ne demande pas mieux. L'affaire principale était,de
prouver le libelle ; ce point démontré , il vous importe plus
qu'à mọi de prouver que vous l'avez défavoué en partie ,
comme je l'avais dit ; fi vous voulez abfolument que je
me trompe , je confens de bon coeur à être repris au tribunal
des honnêtes gens , pour avoir cru M. Linguet capable
de défavouer un libelle.
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eſt pas la feule calomnie dont M. Linguet m'accuſe;
il me reproche encore comine une calomnie d'avoir
paru préfumer (car je ne l'ai pas dit) qu'il était l'Auteur
de cette Lettre adreffée à lui même au ſujet de la Tragédie
de M. Legouvé , lettre écrite du ſtyle d'un cocher
de fiacre qui fort du cabaret ; si c'eſt une calomnie de l'avoir
pensé , nous sommes un grand nombre de coupables ,
& M. Linguet lui-même l'avoue . Cette lettre eſt ſi ré-
„ voltante , dit- il , que quelques perſonnes n'ont pu s'i-
,, maginer qu'elle ait été écrite. Les uns par honnêteté,
ود و
22
les autres par malignité ont paru pencher à ſuppoſer
,, que l'Auteur du Journal ſe l'était adreſſée lui - même
» pour avoir l'occaſion d'y répondre." Qu'il eft conféquent
, M. Linguet ! me voilà accusé de calomnie pour
avoir pu penfer ce que tant de perfonnes , de fon aveu ,
ont pensé par honnêteté ; mais foit honnéteté , foit malignité,
perfonne ne fera plus tenté d'avoir une ſemblable
opinion. M. Linguet a toujours des moyens victorieux
pour réduire ſes Adverſaires au filence. En voici un qui
eſt un des plus forts qu'il ait jamais imaginés. Afin de
وو les convaincre ou de les réduire au filence , nous en
„ avons déposé l'original (de cette lettre) chez un Officier
„ public , M. Charvet , Notaire , rue Saint Martin."
ود
Voilà qui eſt péremptoire : il eſt clair qu'une lettre dépoſée
par M. Linguet chez un Notaire , n'a jamais pu être
écrite par M. Linguet. Il eſt accablant en fait de preuves
, ce M. Linguet ; il en a toujours d'un genre dont il
eſt impoffible de n'être pas étourdi ; auſſi de quel ton il
les propoſe! comme il ſent ſa force !
NOVEMBRE 1775. 203
Il faut pourtant que M. Linguet (férieuſement parlant)
ait une fois raiſon ſur quelque choſe , & grace à une faute
d'imprimeur , il a raiſon ſur un fait . C'eſt , comme on l'a
vu , celui de ces malheureux guillemets , fur leſquels il
fait un bruit épouvantable. Ils n'y devaient pas être
j'en conviens ; mais à qui M. Linguet fera-t- il croire que
c'eſt ma faute ? Qu'ai-je pu faire de mieux que ce que
j'ai fait ? Du jour que je reçois le Mercure , j'écris pour
le prévenir fur cette faute involontaire ; mais quand le
hafard a donné à M. Linguet un petit avantage : il ne
faut pas croire qu'il y renonce à quelque prix que ce foit.
Il veut abſolument qu'il y ait du deffein dans ces guillemets
, & qu'ils foient mis de ma part volontairement ;
comme s'il m'importait beaucoup que M. Linguet ait dit
en toutes lettres une abfurdité qui réſulte néceſſairement
de ſa critique. Ainſi dans un article où j'ai raiſon contre
lui fur tous les points , j'aurai confenti , pour lui donner
un ridicule de plus , à deſcendre à ces petites rufes de
guerre , très- dignes de lui , fans doute , puiſqu'il en a été
convaincu tant de fois , très-dignes de la populace des
folliculaires , mais infiniment au-deſſous d'un homine de
lettres , à qui jamais de pareilles manoeuvres n'ont pu être
reprochées , & qui n'en a pas beſoin.
:9 En laiſſant ſubſiſter l'infidélité publique , dit M. Lin-
,, guet , il a fait une rétractation ſecrette."
La plaiſante phrafe ! & comment voulait-il que je ne la
laiffaffe pas fubfifter ? Pouvais-je l'arracher de tous les
exemplaires imprimés ? Et ma rétractation Secrette pouvait.
elle être publiée plutôt ?
204 MERCURE DE. FRANCE.
M. Linguet veut-il un exemple d'une infidélité bien volontaire
, & qui n'a ni excuſe , ni prétexte ? Je va's le lui
montrer tout-à l'heure ; chez ſon maître M. Fréron ; car
j'ai lu fa feuille . On demandera peut- être pourquoi ? c'eſt
qu'on m'a parlé d'une phraſe ſur l'envie qui m'a paru fi
finguliere , que je n'ai pu la croire qu'en la lifant..M.
Fréron prétend que chaque fois que j'écris des vers ou de
la profe , l'envie est prête à le déchirer de ses ferpens (*) .
Cette phraſe eſt ironique ou férieuſe . Le Journaliſte peut
vouloir dire ironiquement qu'on l'accuſe d'envie , quand il
m'arrive d'avoir en profe & en vers quelques ſuccès qui
peuvent l'affliger ; mais est-il bien poſſible que M. Fréron
imagine qu'on l'ait jamais accusé d'envie ? Il peut flatter
l'envie , la fervir , la dégoûter même en la ſervant trop mal
adroitement , mais la ſentir à quel titre ! N'y a- t - il pas dans
cette phrafe une envie d'être quelque choſe , qui eſt trèsplaiſanté
dans M. Fréron ? S'il veut dire ſérieuſement que
Penvie le déchire , s'acharne contre lui , cela eſt encore
bien plus extraordinaire : M. Fréron exciter l'envie ! il y a
de quoi rire long-temps .
:
Envie ou non , il fait de l'Eloge de Catinat ce qu'il a
fait de tous les autres Ouvrages du même Auteur : il accumule
une vingtaine de phrafes tranſpoſées , tronquées ,
altérées , entremêlées de mots ridicules & de parentheſes
(*) On ne releve pas cette expreſſion de l'envie qui déchire
de ſes ſerpens , & qui est un barbarisme intolérable.
La grammaire , fondée sur la logique , apprend qu'on ne dit
pas plus que l'envie déchire de ſes ſerpens , qu'on ne dirait
qu'un tyran déchire de ſes bourreaux . Mais les Faiseurs
de feuilles n'y regardent pas de fi près...
NOVEMBRE. 1775. 205
de fa façon ,& il finit par une autre accumulation de tous
les termes injurieux par leſquels on peut déſigner un mauvais
Ouvrage , & qui emportent toujours leur preuve avec
eux , dès qu'ils font raſſemblés , & voilà une feuille.
On raconte que dans l'inventaire de l'Hiſtoriographe Méżeray
, on trouva un fac étiqueté ſur lequel on lifait : Voici
le dernier argent que j'ai reçu du Roi , auſſi , depuis ce
temps je n'ai jamais dit de bien de lui . M. Fréron aurait
pu mettre à la tête de chaque feuille qu'il a écrite contre
moi , & il y en a une belle quantité : M. de la Harpe m'a
toujours témoigné publiquement un mépris très - franc &
très-ſenti ; en conféquence j'ai dit , je dis & je dirai qu'il
écrit très -mal en proſe , plus mal en vers , & que tous
les Ouvrages qu'il a faits & qu'il fera , font & feront à
jamais faftidieux , amphigouriques , détestables , &c. &c. &c .
&c. &c. &c.
Ce n'eſt pas aſſez de toutes ces belles qualifications , il
faut quelquefois paraître avoir raiſon : rien n'eſt plus aifé ;
il n'y a qu'à ſuppoſer ce que l'Auteur n'a pas écrit. Par
exemple , on lit dans l'Eloge de Catinat qu'il ſe voyait ,
comme Général , chargé de difpenfer trois chofes , l'argent
, le temps , & ce que ſouvent on prodigue avec la
même légéreté , le fang des hommes.

Au lieu de difpenſer , il n'y a qu'à mettre disposer , & il
y aura difpofer le temps & l'argent , ce qui eft un folécifme
, & disposer le fang , ce qui eft un barbariſme. M.
Fréron ne peut pas dire que c'eſt une faute d'impreſſion ,
car il obſerve que difpofer une choſe n'eſt pas français . 11
a donc bien évidemment voulu mettre disposer ; mais com206
MERCURE DE FRANCE.
anent a-t-il ofé faire cette ſuppoſition , quand il y a dif
penfer? C'est qu'il a cru qu'on n'y prendrait pas garde
qu'on ne le releverait pas , & quand on le releverait,
qu'importe il a fait fon métier.
Voilà , M. Linguet , ce qu'on appelle des infidélités bien
réelles , & dignes de vous être propoſées en exemples. La
derniere accufation que vous intentez contre moi eft celle
d'égoïfme ; parce qu'on a parlé en cinq ou fix lignes des
applaudiffemens donnés à l'Eloge de Catinat dans l'affemblée
publique de l'Académie. C'eſt un fait littéraire dont
un Journaliſte doit parler ; dont vous-même , M. Linguet ,
fi vous euffiez connu vos devoirs , auriez dû faire mention.
Un fait n'eſt pas un Eloge , & rien n'empêche qu'on ne
diſe autant de mal qu'on veut d'un Ouvrage , en avouant
qu'il a été fort applaudi.
Au ſurplus le Lecteur peut obſerver à propos d'égoïfine
que M. Linguet , ſur une feuille de 48 pages , en employe
32 à parler de lui : c'eſt peu de choſe.
Il finit par un cartel littéraire . Il me propoſe un combat
, & l'Académie de Toulouſe doit être le champ de bataille.
J'ignore le nom du Champion ; fi c'eſt M. Linguet
lui-même ou un autre : mais il trouvera bon que je ne ra
maſſe point le gant qu'il me jette. J'ai déjà dit , puiſqu'il
aime Virgile :
Ilic victor ceftus artemque repono.
Il ne manquera pas d'autres concurrens qui rendront la
victoire plus illuftre , & à qui on la pardonnera plus vo
lontiers
NOVEMBRE. 1775 207
Ce cartel de M. Linguet eſt accompagné d'un fasto de
litations latines , par lequel M Linguet veut ſe venger du
reproche d'ignorance qu'on lui a fait . M. de la Harpe ,
dit-il , me prétend si honnêtement ignare en latin & en fran
çais ! Eh ! mais , je fais plus , ce me ſemble , je le prouve;
& deux hémiſtiches latins qu'il cite , ne me donneront
pas une plus haute idée de fa ſcience. Voyez s
n'eſt pas toujours comme Sganarelle. Vous dites que je
ne fais pas le latin ! Singulariter , nominativo , bonus , bona,
bonum , &c.
M. Linguet parle de l'importance que je mets aux combats
académiques ; ne ſerait- ce pas lui plutôt , ſi j'en crois fon
cartel ? Ce cartel ne confirme - t- il pas ce qu'on dit , que
M. Linguet était au nombre des concurrens , du moins
fous un autre nom ? Je ſuis loin de l'aſſurer , car je n'en
fais rien , & je prie M. Linguet de ne pas prendre encore
ce propos pour une calonmie.
:
ود
Je ne puis m'empêcher d'obſerver en finiſſant , qu'il eſt
étonnant peut- être que M. Linguet cherche tant la guerre ,
car il la fait bien mal ; dès qu'il combat ; la tête lui tourne
: comment ne le pas croire , lorſqu'on lit dans ſa feuille
ces inconcevables lignes ? Faut- il que tout , abſolu-
„ment tout changé de nature quand il s'agit de nous;&
que ce qui eft permis à quiconque n'a pas le malheur
d'être né Champenois on de s'appeller Linguet , devien-
„ne un crime pour l'individu infortuné qui réunit ces
deux terribles qualités ? "
Je demande ſi l'homme qui écrit ainſi , eſt ce qu'on ap
pelle mentis compos , & s'il a l'uſage de ſes facultés.
208 MERCURE DE FRANCE.
Je dis qu'il cherche la guerre , car pourquoi me l'a- tdéclarée
de nouveau ? Du moment où il a été attaqué.
dans ſon état , je ne me ſuis pas permis d'écrire une ligne
contre lui, Ce n'eſt point ici une modération affectée com
me celle dont il s'eſt paré à la fin de ſes articles fatiri
ques , & qui n'eſt qu'un rafinement d'infulte . Ce font des
faits. Je n'ai pas même voulu rendre compte des Ouvrages
qui paraiſſaient contre lui , malgré mes liaiſons avec
leurs Auteurs . Il paraiſſait defirer la paix , & comme la
paix eft bonne avec tout le monde , je ne demandais pas
mieux . C'eſt à lui de voir aujourd'hui , s'il a lieu de s'applaudir
de ſa nouvelle excursion. Je lui conſeille de s'en
tenir là : car fi l'on s'amuſait à faire tous les mois un petit
relevé très fidele de toutes les fautes de tout genre accumulées
dans ſon Journal ; ceux même qu'a féduits l'ef.
pece de réputation qu'il s'eſt acquiſe dans le barreau ,
après n'en avoir eu aucune dans la littérature ; pourraient
enfin convenir de ce qui n'eſt plus douteux aujourd'hui
parmi tous les gens éclairés : c'eſt que M. Linguet , quoique
né avec de l'eſprit & une grande facilité à écrire , n'eſt
pourtant qu'un très mauvais Ecrivain , dont il ne reſtera
pas un feul Ouvrage que la poſtérité puiſſe lire avec fruit.
P. S. J'apprends que dans les Affiches de Province , &
même dans un certain Journal des Dames , compofé, par
-M. Mercier , je ſuis aſſez groteſquement défiguré. Courage
, Meſſieurs , je prendrai quelque jour pour deviſe ,
non pluribus impar. M. Mercier , qui s'eſt mêlé fort fou
vent dans les concours académiques , en profe & en
vers , peut être mécontent de l'Académie & de moi.
: Quant
NOVEMBRE. 1775 209
Quant à M. Querlon , qui n'eſt d'aucun concours , je crois
qu'il eſt mécontent de tout le monde. Au furplus , je
n'ai lu aucun de ces deux Meſſieurs ; ainſi qu'ils ne s'attendent
pas à une réponſe. Je n'ai fu que long-temps
après , qu'il y avait une feuille de M. Querlon contre
moi , & au bout de huit jours où retrouver cette feuille ?
A l'égard du Journal des Dames , je ne fais en quel endroit
du monde on le trouve , && je ne l'irai pas chercher,
d'ailleurs quand on à combattu des Chefs illuftres , tels
que MM. Fréron & Linguet, on peut craindre de ſe compromettre
avec d'obſcurs Légionnaires .
LETTRE à l'Auteur du Mercure de
France.
Monfieur , le ton de décence & d'urbanité qui caracté
rife votre Journal , permet au moins à tout Littérateur
ſenſible de rendre compte au Public ou des raiſons qu'il
croit décider en ſa faveur , ou des ſentimens qui ont guidé
ſa plume en écrivant ; dût même ſa maniere de penfer
n'être pas en tout conforme à la vôtre , vous ne vous
croiriez point pour cela en droit d'offenſer ſa ſenſibilité ou
de déprimer ſes talens. Èh ! quelle claſſe d'hommes ſaura
reſpecter le premier droit de la ſociété , la liberté des opinions
, fi ce n'eſt celle qui travaille à rendre le monde
plus éclairé pour le rendre plus heureux ?
Après avoir été honoré , Monfieur, des fuffrages du Pu
bic , lorſque j'eus imaginé d'offrir fur le Théatre le porг
0
210 MERCURE DE FRANCE.
trait de Henri IV, vainqueur à Mury , j'ai cru qu'il mariquoit
pour pendant à ce tableau celui de l'entrée de ce
bon Prince dans Paris. L'Ouvrage fut lu , jugé , accueilli
& même honoré de ce genre d'attendriſſement , que l'on
ne pourroit ſoupçonner de mauvaiſe foi fans offenfer l'humanité.
Si je nommois ici mes premiers Juges , il n'eſt
pas un ſeul de més Détracteurs qui ne fût embarraffé de
répondre à de ſemblables autorités .
:
L'inſtant de l'entrée de Henri dans Paris n'étoit , il eſt
vrai , qu'un moment; mais quel moment pour des François
! Jamais action dramatique ne pouvoit être aufli fimple:
mais , à mon avis , c'étoit un mérite de plus. Mais
le repentir de Briffac ; mais l'anecdote de ce fidèle Saint
Quentin , qui câût péri par un fupplice infâme , fi Henri
fut entré une heure plus tard ; mais le ſpectacle du bon
Roi , devenu l'Orateur de fon Peuple , & criant à ſes braves
Compagnons d'armes : Meſſieurs , attendez mes ordress
c'est le jour de la clémence ; mais la conférence de ce Prince
avec les plus fideles Bourgeois , & les détails de cette
ſcene touchante. . je croyois tout cela fait pour interesfer
des coeurs françois. Je pourrai donc dire à mes amis ,
fi le mien m'a trompé , ce que dit Hermione :
Avant qu'il me trahit , vous m'avez tous TRAHI.
L'objet de cette lettre n'eſt donc pas , Monfieur , de répondre
à mes détracteurs ; il eſt de les prévenir que leurs
Jolis couplets , leurs lettres anonymes , toutes les reſſources
de leur ingénieuſe malignité ne me feront point manquer
la parole que je me fuis donnée , de ne répondre
NOVEMBRE. 1775. 21

à aucune critiques je leur abandonne mon Ouvrage: mais
qui aura des droits ſur mon coeur ? Je leur en donnerois
en leur répondant ; ... pourrois-je me le pardonner ?
Leur perfuaderai -je que mon Drame mérite leurs fuffrages ?
Non , ſans doute. Me perfuaderoient-ils que même à la
ſeptieme repréſentation , je n'ai point vu des larmes couler
au moment où Henri ferre Briffac dans ſes bras , où it
confole la fille du bon Saint - Quentin ? ..... J'ai rendu
hommage à mon Héros : mon eſprit a pu ſe tromper , mais
mon coeur a joui de lui-même ; tous les triomphes de la
malignité ne valent pas un beau ſentiment.
Mais il n'en eſt pas , Monfieur , de l'art lui-même comme
d'un Ouvrage en particulier ; on a dit , redit , écrit
& répété , que c'étoit mettre l'Histoire en Opéra bouffon .
Il s'agit donc de ſavoir s'il exiſte véritablement un genre
intermédiaire entre le genre du grand Opéra & celui de
l'Opéra- comique . Il s'agit de diſcuter ſi la muſique ellemême
trouveroit dans ce nouveau genre , une ſource de
beautés qui tourneroient au profit de l'art ... Voilà ce que
je promets d'examiner dans une differtation qui paroftra
vers la fin du mois de Novembre prochain.
Tel doit être , je crois , le ſyſtême de tout Littérateur
il doit s'oublier lui - même pour ne voir que l'art & fes
progrès. Que répondrois -je à des frivolités , qui ont trouvé
ridicule qu'un perſonnage ſe nommat de fon nom , ou
à des enfans qui diſputent avec eux-mêmes pour n'avoir
pas tel genre de plaifir , ou qui préferent à une plante nationale
telle autre , qui peut - être peut leur nuire , par la
Teule raiſon qu'elle eſt exotique. 1
Ο
212 MERCURE DE FRANCE .
S'il eſt outre cela une claſſe d'hommes , qui , comme
l'a dit un Littérateur célebre dans votre dernier Journal ,
ne répondent que par des injures & des mensonges , quel
parti prendre ? celui du filence . Au moment où ils
aiguiſeront leurs traits , je lirai Andromaquc ou Mahomet...
Quel intervalle alors entre eux & moi !
J'ai l'honneur d'être , &c .
Ce 20 Octobre 1775.
..
DE ROZOI
LETTRE de M. d'Alembert à Mademoiselle
Vigé.
Mademoiselle , l'Académie Françoiſe a reçu , avec toute
la reconnoiffance poſſible la lettre charmante que vous lui
avez écrite , & les beaux portraits de Fleury & de la
Bruyere que vous avez bien voulu lui envoyer pour être
placés dans ſa Salle d'aſſemblée , où elle defiroit depuis
longtemps de les voir. Ces deux portraits , en lui retraçant
deux hommes dont le ſouvenir lui eft cher , lui rappelleront
fans ceſſe , Mademoiselle , le ſouvenir de tout ce
qu'elle vous doit & qu'elle eſt flattée de vous devoir.
Ils feront de plus à ſes yeux un monument durable de
ces rares talens qui lui étoient déjà connus par la voie
publique , & qui font encore relevés en vous par l'efprit
par les graces & par la plus aimable modeftie.
La Compagnie deſirant de répondre à un procédé auffi
honnête que le vôtre , de la maniere qui peut vous être
NOVEMBRE. 1775. 213
1
1
d
le plus agréable , vous prie , Mademoiselle , de vouloir
bien accepter vos entrées à toutes ſes aſſemblées publiques
. C'eſt ce qu'elle a arrêté dans ſon aſſemblée d'hier
par une délibération unanime , qui a été ſur le champ inférée
dans ſes regîtres , & dont elle m'a chargé de vous
donner avis , en y joignant tous ſes remercîmens . Cette
commiſſion me flatte d'autant plus qu'elle me procure l'occaſion
de vous aſſurer , Mademoiselle , de l'eſtime diſtinguće
dont je ſuis pénétré depuis long-temps pour vos talens
, pour votre perſonne , & que je partage avec tous
les gens de goût & avec tous les gens honnêtes .
J'ai l'honneur d'être avec reſpect ,
Mademoiselle ,
Votre très- humble , &c .
D'ALEMBERT , Sec. de l'Acad.
Françoiſe.
Paris , ce 10 Août 1775.
Lettre de M. de Voltaire à M. d'Oigni ,
qui lui avoit envoyé fon Discours d'un
Negre à un Européen .
12 Octobre 1775. A Ferney .
La ville du Mans , Monfieur , n'avoit point paſſe jufqu'ici
pour être la ville des bons vers vous allez lui don-
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
ner un éclat auquel elle ne s'attendait pas ; vous faites
parler un Negre comme j'aurais voulu faire parler Zamore.
Vous m'adrellez des vers charmans , & l'Académie a de
etre très - contente de ceux que vous lui avez envoyés.
Je fuis faché ſeulement que les Habitans de la Penſylvanie
, après avoir long-temps mérité vos éloges , démentent
aujourd'hui leurs principes , én levant des Troupes contre
leur mere -patrie ; mais vos vers n'en font pas moins bons .
Ils étaient faits apparemment avant que la Pensylvanie fo
füt ouvertement déclarée contre le Parlement d'Angleterre.
Ils méritent toujours Péloge que vous leur donnez , d'avoir
rendu la liberté à la plupart des Negres qui ſervaient
chez eux. Vous penfez & vous écrivez avec autant d'humanité
que de force .
Agréez , Monfieur , tous les ſentimens d'eſtime & de
reconnaiſſance avec leſquels un malade de quatre-vingtdeux
ans a l'honneur d'être votre très - humble & trèsobéiffant
ſerviteur.
IMPROMPTU de M. de la Louptiere fur
la nomination de Monseigneur le Comte
DE SAINT-GERMAIN à la place de
Ministre d'Etat au Département de la
Guerre.
SAINT -GERMAIN n'a plus d'ennemis ,
Louis lui remet ſon tonnerre ;
C'eſt revenir dans ſon Pays
Avec les honneurs de la guerre.
NOVEMBRE. 1775.215
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
- UN Gentilhomme Anglois vient d'inventer
une maniere de bâtir , qui met un
- bâtiment à l'abri des incendies. Il en a
fait l'épreuve en plaçant dans une chambre
, qu'il avoit conſtruite , vingt fagots ,
& pluſieurs meubles auxquels on a mis
le feu , & qui y ont brûlé ; de façon
que la flamme fortoit de dix pieds hors
des fenêtres , ſans ſe communiquer au
reſte des appartemens. La dépenſe de
cette maniere de bâtir eſt d'un vingtieine
de plus. L'Auteur de ce ſecret à été
récompenſé par le Parlement d'Angleterre.
II.
Industrie.
M. Affier-Périca , Ingénieur d'inſtrumens
de phyſique , conſtruit des thermomètres
nouveaux pour l'uſage des
04
216 MERCURE DE FRANCE.
bains. Les anciens avoient l'incommo
dité de plonger dans l'eau , s'ils n'étoient
retenus par un fil ou un ruban. Dansles
inſtrumens de M. Périca , le thermomètre
ſert de leſt à l'aréomètre de verre
qui le renferme ; de maniere qu'une partie
enfonce affez pour déterminer le chaleur
de l'eau , tandis que l'autre en excedę
lafurface. La graduation du thermomètre
eft celle de M. Réaumur , celle de l'aréomètre
eſt d'apres l'échelle de M. Baumé.
Le thermomètre , plongé dans l'eau bouillante
, eft à quatre-vingt degrés , l'aréomètre
à ſeize. Il fait auſſi un nouveau
thermomètre de comparaiſon , compoſé
de deux tubes partant du même centre
cylindrique , l'un à l'eſprit-de- vin , l'autre
au mercure , avec les trois échelles
de Fahrenheit , de Réaumur , de Michaelly
; inſtrument auſſi ingénieux qu'utile
pour les obſervations.
HI.
M. Cordelle , Méchanicien , a inventé
une nouvelle machine pour élever les
éaux& les matieres fouterraines. Cette
machine , qui a été approuvée par l'Académie
des Sciences , peut être miſe en
NOVEMBRE. 1775. 217
}
mouvement par le vent , par un courant
d'eau , ou par tout autre moteur : elle
à l'avantage d'élever l'eau & les matieres
fouterraines avec moins de force que par
tout autre procédé : elle a en outre celui
de tirer l'eau des profondeurs , & de l'élever
à des hauteurs où les pompes les
mieux faites ne peuvent être utiles qu'a
vec des frais conſidérables , & un entretien
qui en fait ſouvent abandonner l'uſage:
on peut l'adapter à des puits tout
faits ; & comme la quantité d'eau qu'elle
élévera , dépend du diamètre du puits
&de fa profondeur , il ſera aifé de la cale
culer d'après des données que voici. Sur
un puits de trois pieds de diametre & de
vingt-cinq pieds de profondeur , elle élévera
douze muids d'eau par heure , en
l'appliquant à un moulin à vent , & elle
coûtera 600 liv. à établir. Le produit
augmentera en raiſon des puits , & diminuera
en proportion de la profondeur.
IV.
Histoire naturelle.
M. le Chevalier Duduit de Maizieres ,
de Provins , a découvert , dans les prés,
05
218 MERCURE DE FRANCE.
aux environs de cette ville , une plante
que M. de Juffieu a reconnue être le lin
des marais des Naturaliſtes. Cette plante
a une coudée de hauteur , & porte à fon
fommet , en forme de grappe compoſée
de fix à ſept glands , un duvet blanc ,
doux& fin , dont on pourroit , en l'employant
ſeul , ou en l'alliant avec du
vieux linge , faire un papier blanc &
luiſant. Avant de le travailler , il faudroit
en faire ſéparer la graine. M. de
Maizieres a vu ce duvet ſe diſpoſer dans
l'eau en une pâte claire , tranſparente&
déliée. Si cette plante pouvoit contribuer
à la compoſition du papier , elle
épargneroit du linge & des frais de manipulation
. C'eſt aux Papetiers inſtruits
à voir quel parti l'on pourroit tirer de
cette découverte que M. de Maizieres
ſoumet à leurs expériences.
V.
Amendement pour le jardinage.
Les jardins d'Eshot , près Morpeth ,
en Angleterre , offrent aux Amateurs du
jardinage & aux Cultivateurs , un objet
d'intérêt & de curiofité. Ala place du
NOVEMBRE. 1775. 219
1
tan qu'on a coutume de répandre dans
ler ferres , on y a employé du ſable de
mer. Cet eſſaia eu le ſuccès le plus heureux
Outre que ce ſable conſerve ſon
activité pendant pluſieurs années , au lieu
qu'il faut , même dans le cours d'une
année , renouveler le tan , il procure des
- fruits plus hátifs& plus parfaits. Il réunit
ainſi tous les avantages .
ANECDOTES.
:
I.
UN
N homme de mérite parut devant
un jeune Prince avec un habit qui n'annonçoit
pas l'opulence : quel est ce mifé
rable qu'on laiſſe entrer ? dit ce jeune
Prince; c'est un homme , lui répondit
ſon ſage Gouverneur.
II.
Chriſtine , Reine de Suede , pour avoir
préféré la Religion de Rome à la ſienne ,
fut accuſée de n'en point avoir. Un ma
220 MERCURE DE FRANCE .
nuſcrit , qui mettoit en doute la ſincérité
de ſa converfion , lui tomba entre les
mains. Elle y écrivit : Chi lo ſcrive non
lo sà ; chi lo fà non loscrive. La per-
„ ſonne qui l'écrit ne le fait pas ; celle
» qui le fait ne l'écrit pas ",
III .
"
André Rudiger , Médecin de Leipſick ,
a joui de quelque réputation. Etant en.
core étudiant , il avoit fait l'anagramme
de fon nom , Andreas Rudigerus , & y
avoit trouvé de la maniere la plus exacte :
dignus arare rus Dei. Cela lui fit prendre
d'abord la réſolution de ſe dévouer à la
théologie ; mais le célebre Thomafius ,
des enfans duquel il étoit alors répétiteur
, lui conſeilla de ſe tourner plutôt
du côté de la médecine. Rudiger lui répondit
qu'il y auroit naturellement plus
de penchant ; mais qu'il étoit arrêté par
l'anagramme de fon nom qui ſembloit
lui preſcrire ſa vocation. Vous êtes
bien ſimple , repliqua Thomafius , votre
nom vous appelle au contraire manifeſtement
à la médecine. Rus Dei eſt
le cimetiere ; & qui le laboure mieux
que les Médecins,, ?
"
"
ود
NOVEMBRE. 1775. 221
IV.
Un Officier de la Maiſon de Louis
XII avoit mal traité un Laboureur : le Roi ,
inſtruit de cette violence , ordonna qu'on
ne ſervît à la table de cet Officier que
du vin & de la viande; le lendemain ,
le Roi lui demanda s'il avoit fait bonne
chere : Sire , on en feroit une bien meilleure
, s'il y avoit du pain .-Bon? dit
le Roi , est-ce qu'on ne peut se paſſer de
pain? Non certes , Sire , répondit le
Gentilhomme. - Vous vous moquez , repliqua
Louis XII , le pain n'est pas ab-
Solument néceſſaire à la vie ? - Votre Majesté
m'excusera , si je ſoutiens que les
François ne peuvent s'en paſſer. Pourquoi
donc , reprit le Roi , avez - vous
battu ce pauvre Laboureur qui nous met
le pain à la main ?
-
V.
--
La verve poétique des Arabesdu Défert
paſſe pour être la plus féconde & la plus
riche de l'Arabie. Un Scheich de ces
Arabes ayant été jeté en priſon à Sana,
vit s'envoler un oiſeau du toît d'une mai222
MERCURE DE FRANCE.
ſon qui étoit vis-à vis de l'endroit où il
étoit enfermé. A la vue de l'eſſor que
prenoit l'oiſeau qui planoit librement
dans les airs , l'idée de la liberté dont étoit
privé le Scheich , vint tellement échauffer
fon imagination , qu'il compoſa un Poëme
fur l'amour irréſiſtible de la liberté ,
& fur l'oeuvre méritoire qu'on feroit de
le remettre dans l'uſage de ſes droits
primitifs ; vu que les Musulmans croyent
faire une bonne oeuvre en laiſſant fortir
un oiſeau de ſa cage , & que l'homme
valoit plus qu'un oiſeau. Comme les
Gardes ne pouvoient ſe laſſer d'entendre
le récit de ces vers , ils les prônerent à
d'autres , qui en porterent la nouvelle à
l'Iman; lequel , charmé du Poëme , fit
grâce au Poëte.
:
VI.
Jean , Roi de France , & Philippe fon
fils , furent faits priſonniers à la bataille
de Poitiers , que gagna fur eux le Prince
deGalles. Afouper avec le Vainqueur ,
ſon Ecuyer lui préſenta à boire avant que
de s'acquitter de ſon devoir envers le
Roi. Philippe donna un grand foufflet à
cet Officier pour lui faire ſentir qu'un
NOVEMBRE. 1775. 223
i
Roi de France , tout captif & vaincu
qu'il étoit , n'avoit rien perdu de la prééminence
de ſa couronne ſur celle d'Angleterre
, qui lui rendoit hommage.
AVIS.
I.
Pommade pour les hémorrhoïdes.
CETTE
,
ETTE pommade guérit radicalement les hémorrhordes
internes & externes , en peu de jours , ſans qu'il y
ait à rien craindre de retour de cette maladie , ni accidens
pour la vie en les guériſfant ; prouvé par nombre
de certificats authentiques que l'Auteur a entre ſes mains ,
& par un nombre infini de perſonnes dignes de foi , de
tout âge& de tout ſexe , guéries radicalement depuis pluſieurs
années , &c. par l'uſage qu'elles ont fait de cette
pommade , inventée & compoſée par le ſieur C. Levallois
, ancien Herboriſte , pour ſa propre guériſon à lui-meme
, au mois de Mai 1763
Cette pommade fait fon opération avec une douceur &
une diligence ſurprenantes , en Otant d'abord les douleurs
des ſes premieres"applications .
Elle eft diviſte en deux fortes , pour agir enſemble de
224 MERCURE DE FRANCE.
concert : l'une eſt préparée en ſuppoſitoires , pour être in.
finuée & amollir les hémorrhoïdes internes par une douce
tranſpiration ; l'autre eſt applicative ſur les externes , pour
fondre & diſſoudre , avec la même douceur , les groſſeur's
externes , & recevoir au dehors la tranſpiration qui ſe fait
intérieurement.
L'on diftribue cette pommade avec approbation & permiſſion
, chez l'Auteur , ci-devant Vieille rue du Temple ,
à préſent rue des Gravilliers , la cinquieme maiſon après là
rue des Vertus en entrant par la rue Saint-Martin , vis -àvis
d'un Boulanger , ou à ſon dépôt , chez M. Deloche ,
Marchand Limonadier , au coin de la rue de la Perle , au
Marais , à Paris .
Le prix des doubles boîtes , avec fix ſuppoſitoires , pour
les hémorthoïdes anciennes , eſt de 6 liv.
Et pour celles qui font nouvellement parues , la demibofte
, avec trois ſuppoſitoires , font de 3 liv. joint à un
imprimé qui indique la imaniere de s'en fervir.
Les perſonnes de Province qui defireront ſe procurer
de cette pommade , font priées d'affranchir leurs lettres
&d'indiquer leurs meſſageries.
II.
Almanach pour trente ans , dédié & préſenté à la Reine
, par M. Leguin , chez l'Auteur , rue & Hôtel de Condé
, avec approbation & privilege du Roi. Prix , 3 liv. ;&
fous verre avec bordure dorée , 8 liv. Ce nouveau Calendrier
NOVEMBRE. 1775. 225
drier forme une eſtampe de 17 pouces de hauteur fur 14
de largeur , enrichie des portraits du Roi , de la Reine &
de pluſieurs ornemens d'un bon goût. Les articles principaux
du Calendrier , depuis 1775 juſqu'en 1804 , y paroisfent
au travers de différentes fenêtres diſpoſées en com
partiment , laiſſant voir ce qui convient à l'année courante
: on y voit les jours du mois , les phaſes de la lune ,
les levers & couchers du ſoleil , les fêtes fixes & mobiles
, les éclipſes de ſoleil & de lune , les équinoxes , les
ſolſtices , les entrées du ſoleil aux fignes du Zodiaque .
,
Le même Auteur a drefié un globe céleſte , qui s'ouvre
en deux hémiſpheres , peint en bleu avec des petits
points brillans qui repréſentent les étoiles dans leur véritable
poſition . Ce globe renferme un planettaire avec une
- eſpece d'optique par laquelle on voit , dans l'intérieur ,
*jes planettes , qui , par le moyen d'une manivelle , ſe mettent
à leur véritable poſition , & ſe meuvent dans leur
juſte proportion. Prix , 150 liv.; & le planettaire fans
globe 80 liv. L
111.
Le Sieur Coulon , ſeul Expert aux écritures , approuvé
de l'Académie Royale des Sciences , toujours occupé à
mériter de plus en plus le fuffrage de l'Académie , a com
pofé , pendant ſon ſéjour en Province , un papier méca
nique pour écrire les devoirs de la jeuneſſe des deux
Texes.
Avec le fecours de ce papier , on ne dira plus que les
P
226 MERCURE DE FRANCE
études gâtent la main; au contraire , puiſqu'en traçant
les principes des arts & des ſciences , il la forcera d'acquérir
un beau caractere. Avantage juſqu'ici inconnu , &
qu'on ne trouve que chez le Sieur Coulon , rue du Bacq ,
près les Jacobins .
IV.
Barême de cabinet , par le fieur Fleury ,
Maître de Pension à Fifme .
Ce barême eſt composé de cent feuilles , dont le prix
total eſt de 30 liv., & chaque feuille ſéparée eſt de 10
fols.
V.
Mademoiſelle Meugnier avertit le Public qu'elle a fuccédé
à Mlle Baudouin à faire les oiſeaux , les quadrupedes
, les poiffons , les inſectes , & généralement tout ce
qui concerne l'hiſtoire naturelle ; elle a le ſecret de les
préſerver des mittes & des infectes , fur-tout du ſcarabée.
Elle demeure rue Paftourelle au Marais , chez le Marchand
de Vin, à l'image St. François .
Elle fait des envois en Province . Elle prie d'affranchir
les lettres.
NOVEMBRE. 1775. 227
NOUVELLES POLITIQUES,
DE's avis d
De Patras , le 20 Août 1775.
Es avis de Calavrita portent qu'on a détruit du côté
de Pheucos une bande de voleurs qui avoient établi leur
dépôt dans un monaftere , ſitué au milieu d'un bois voiſin
de cette ville ; on y a trouvé 15000 piaſtres en eſpeces &
une grande quantité de chevaux , de bétail gros & menu ,
&d'autres effets. On a ſaiſi une centaine de ces bri
gands , dont la plupart ont été empalés ou pendus ; & on
a chaffé de leur monaftere les Moines , qu'on foupçonnoit
fans doute de n'avoir pas fourni à ces ſcélérats un hofpice
bien déſintéreſſé.
De Constantinople , le 4 Septembre 1775.
On apprend que le Chéïk-Daher eft rentré dans Acre ,
& il eſt probable qu'il ſe ſera auffi rendu maître de Jaffas
mais on fait que Seyde eft refſtée entre les mains du
Kiaya du Gouverneur de Damas. Le vieux Chéik fait ré
tablir à ſes frais le couvent du Mont-Carmel qu'Aboudaab
avoit fait rafer. Quels que foient les motifs qui le font
agir , il eſt difficile de penſer qu'un mouvement de piété
véritable Panime en cette occafion ; mais il peut être de
fa politique de ſe montrer perfuadé , comme le Peuple ,
du miracle attribué à Elie qui , dit-on , en frappant de
mort Aboudaab , l'a puni d'avoir détruit l'hofpice qui lui
étoit confacré.
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
On a des avis de la Crimée qui portent que Kain Gue
ray , frere de Sahib Gueray , fe diſpoſe à faire une incur
fion dans la preſqu'île & à rejetter ce malheureux pays
dans les horreurs d'une guerre inteſtine. La Porte eſt décidée
à ne point ſe mêler de ces troubles .
1
De Moscou , le 7 Septembre 1775 .
11 paroît que la Cour eft fixée ici & que l'Impératrice
ne fera plus que quelques voyages à la campagne. Cependant
on parle toujours du pélerinage que Sa Majefté
Impériale ſe propoſoit de faire , & l'on croit que de ce
lieu de dévotion où Elle doit aller , & qui eſt éloigné d'ici
de quarante werſtes. Elle ſe rendra dans la maiſon de
campagne de la maréchale de Czernikew , qui eſt à-peuprès
à pareille diſtance.
Des Frontieres de la Pologne , le 13 Septembre 1775-
On s'occupe aujourd'hui des moyens de remédier aux
obſtacles infurmontables que les cataractes du Nieper apportent
à la navigation de ce fleuve , en empêchant les
bâtimens de deſcendre juſqu'à ſon embouchure dans la
Mer Noire , fur laquelle la Ruſſie a obtenu la liberté de
commercer , en vertu du dernier traité de paix avec la
Porte Ottotnane. Il eſt queſtion de joindre le Nieper au
Bog par un canal qui doit être tiré entre Kiovie & Braklaw.
Les rivieres qui ſe jettent dans ces deux fleuves en faci
literoient beaucoup l'établiſſement , & il ne ſeroit nécesfaire
que de creuſer un eſpace de deux lieues pour opé.
ser cette utile jonction.
NOVEMBRE. 1775. 229
+
Les Députés de la ville de Cracovie ont obtenu du
Conſeil - Permanent un ordre , qui a été publié le 22 du
mois dernier , fuivant lequel tout commerce eſt interdit
aux Juifs , auxquels il eſt enjoint de ſe défaire de leurs
marchandiſes quelconques , dans l'eſpace de quatre ſemaines,
ſous peine de confiſcation .
De Copenhague , le 30 Septembre 1775.
La Ruſſie doit inceſſamment envoyer dans la Baltique
une eſcadre d'évolution , compoſée , dit-on , de deux vaisfeaux
& de quelques autres petits bâtimens. On équipe
ici deux bateaux pour être envoyés à Kiel en Holſtein , &
à Friderichall en Norwége.
Le Gouvernement vient d'ouvrir une nouvelle caiſſe qui
paroît offrir de grands avantages aux veuves de tous les
ſujets Danois , ſans exception ; il vient auſſi de défendre
la diſtillation du bled , à cauſe de ſa cherté.
La Reine a fait préſent à l'école de Chriſtianſtadt d'un
nombre conſidérable de livres , pour étendre la carriere des
études des Profeſſeurs & faciliter les progrès de leurs
élèves.
De Londres , le 29 Septembre 1775 .
On écrit de Philadelphie que les quatre Nations d'Indiens
, ſavoir les Navaganſets , les Montuks , les Avantics
& les Miſtics réſidant à Connecticut & à la Nouvelle-
Yorck , & liés avec les Nations diverſes qui habitent les
derrieres des différentes Provinces de l'Amérique , ſe ſont
déclarées en faveur des Provinciaux , & envoient actuel-
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
lement à l'armée des Infurgens quelques troupes de leurs
guerriers. Ces Nations ont même follicité celle des Moheagans
& de Stockbridge de ſe joindre à elles ; mais
la premiere a formellement refufé , attendu le mauvais
traitement qu'elle a effuyé des Colonies à l'occaſion d'un:
grand procès qu'elle a perdu depuis peu contre celle de;
Connecticut ; & à l'égardde la feconde , elle n'a point
encore donné de réponſe décifive & lon ignore le parti
qu'elle prendra.
On prévoyoit depuis quelque temps que les difficultés
fans nombre de ſe foutenir à Boſton , & fur- tout celles
qui provenoient de la difette des vivres frais , engageroient
les Généraux de l'armée du Roi à ſe former quelqu'autre
établiſſement de fecours , & l'on apprend qu'ils
viennent de s'emparer de Rhode - Iſland & de Newport ,
capitale de l'Ifle.
Le bruit court que le Général Putnam a quitté l'armée
des Américains par mécontentement & qu'il s'eſt retiré
dans l'intérieur du Pays. Une lettre reçue de Philadelphie
porte auſſi que les Délégués ne ſont plus d'accord
entr'eux , & que pluſieurs ont formé le projet de faifir la
premiere occafion de quitter l'Amérique. Le parti des Infurgens
avoit beſoin de l'intelligence la plus foutenue , &
rien ne peut être plus favorable au parti formé pour les
réduire , qué leur diviſion intérieure. On fait que les
principaux Négocians de la Nouvelle-Yorck font des vocux
pour la paix , & qu'ils ont envoyé au Congrès général
un plan de conciliation pour lequel ils demandent encore
fon approbation .
On dit qu'il eſt queſtion d'envoyer d'ici à Boſton plu.
NOVEMBRE. 1775. 231
Geurs Ingénieurs & Mineurs , &c. avec ordre de détruire
le port & de le rendre abſolument inutile pour la ville , fi
les Américains perſiſtent dans leur défenſe .
On voit dans une lettre écrite de Philadelphie qu'il y
eſt arrivé un vaiſſeau chargé de deux mille barrils de
poudre à canon qui étoient envoyés aux Américains &
qui ne leur coûtent , à ce qu'on affure , que le ſimple
frêt.
De la Haye , le 5 Octobre 1775 .
Les Directeurs & Membres de la Société d'Amſterdam
propoſent une ſeconde fois la queſtion ſuivante : Quelles
vertus & quels vices ont de tout temps le plus régné dans
le coeur des hommes : Ta-t- il eu des intervalles où l'empire
de ces vertus ou de ces vices ait paru diminuer ou augmenter.
Il n'eſt pas étonnant que le vaſte développement historique
& moral de cette queſtion n'ait pas été fait dès
la premiere fois à la fatisfaction de ce Corps Académique.
La Régence d'Utrecht a nommé Profeſſeur de fon Univerſité
le ſieur Jean Théodore Roſſyn , lequel , dans le
difcours de fon inſtallation , a examiné jusqu'où il est permis
de porter l'estime due aux connoiſſances philoſophiques ,
entre les autres branches de la ſcience humaine. Il a conclu
que ces connoiſſances avoient droit , comme les autres ,à
une eftime dont la juſte valeur déterminoit la meſure.
On apprend ici de la Thuringe que le duc de Gotha a
fupprimé la loterie qu'il avoit établie dans le duché d'Altembourg.
Les Etats lui ayant repréſenté que cet établiſfement
occaſionnoit du dérangement dans les fortunes de
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
ſes ſujets , ce Prince n'a pas cru devoir autorifer plus
long-temps leur ruine ,& il a fait prendre en même temps
les meſures néceſſaires pour empêcher l'introduction des
billets de loteries étrangeres ,
De Rome , le 4 Octobre 1775 .
On annonce un Conſiſtoire pour le 13 du mois prochain
. On croit que Sa Sainteté y publiera les Cardinaux
réſervés in petto , & qu'en même temps Elle en créera
&publiera deux autres . On prétend que ceux réſervés
in petto , font le prélat Valenti , Nonce en Eſpagne , & le
prélat Buoncompagni , Vice-Légat à Bologne ; & les deux
autres le ſieur Banditi , Archevêque de Bénévent , & le
Pere Boxados , Eſpagnol , Général des Dominicains .
Le Saint Pere a , dit- on , confirmé par une bulle , l'inſtitut
des Clercs Réguliers de la Paſſion , fondé par le
Pere Paul Danci , ſur la fin du Pontificat de Benoît XIV.
Cet Ordre n'exifte encore que dans quelques endroits de
'Etat Eccléſiaſtique.
De Venise , le 30 Septembre 1775 .
Le 23 de ce mois le duc de Glocefter notifia fon arrivée
au Sénat , qui le fit complimenter par deux Députés
Sages de Terre-Ferme. Ce Prince ayant defiré de communiquer
avec la Nobleſſe Patricienne , le Gouvernement
a déféré à ſa demande.
Le Sénat , par une délibération prife le mois dernier ,
invite le Patriarche & les Evêques de cette ville à trans .
NOVEMBRE. 1775 . 233
1
férer les fêtes particulieres aux Dioceſes reſpectifs , & celles
de dévotion introduites dans les Paroiſſes , aux dimanches
ou autres fêtes commandées par l'Eglife. L'Evêque
d'Udine avoit déjà prévenu ce décret.
De Paris, le 27 Octobre 1775.
Pluſieurs Particuliers de Troyes , ville capitale de la
Champagne , ayant écrit aux Officiers municipaux de St.
Dizier qu'ils defiroient qu'on leur indiquât , par la voie
de cette gazette , comme on l'a fait pour Paris , un en
droit où ils puſſent dépoſer des ſecours pour les incendiés
de cette malheureuſe ville , on les prie de les remettre
entre les mains du ſieur Gérard le Blanc , marchand à
Troyes , rue de l'Epicerie , qui veut bien ſe charger gratuitement
de les recueillir.
PRÉSENTATIONS.
Le comte de Galatin , colonel attaché au régiment de
royal Deux -Ponts , qui avoit eu l'honneur d'être préſenté
au Roi , à fou arrivée par le maréchal duc de Duras , &
à qui Sa Majeſté a bien voulu accorder l'honneur de monter
dans ſes voitures , eut celui de chaſſer , le 22 du mois
d'Août . Il a également eu celui d'être préſenté à la Reine
& à la Famille Royale.
Le 22 du mois d'Octobre le ſieur de la Tour , premier
préſident du parlement de Provence , a eu l'honneur d'être
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
<
préſenté au Roi par le Garde des Sceaux de France , &
de faire fes remerciemens pour la place d'Intendant de
cette province , à laquelle Sa Majesté l'a nommé.
"
Le même jour la comteſſe des Ecotais a eu l'honneur
d'être préſentée par Madame Sophie de France , au Roi
& à la Famille Royale , en qualité de Dame pour accompagner
cette Princeffe .
Le même jour le préſident de Vergennes , miniftre plénipotentiaire
du Roi en Suiffe , de retour ici par congé ,
a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté par le comte
deVergennes , miniftre & fecrétaire d'Etat au département
des affaires étrangeres.
Le comte de Stormont , ambaſſadeur d'Angletetre , étant
de retour de Londres , a eu une audience particuliere de
Leurs Majeſtés , à laquelle il fut conduit , ainſi qu'à celles
de la Famille Royale , par le ſieur Tolozan , introducteur
des Ambaſſadeurs. Le ſieur de Sequeville , ſecrétaire ordinaire
du Roi à la conduite des Ambaſſadeurs , précédoit .
:
Le comte Duprat , colonel d'infanterie , ci-devant commandant
pour le Roi à l'Ifle de Mahé , a eu l'honneur , à
fon arrivée de l'Inde , de faire ſa révérence au Roi & à la
Famille Royale.
Le 23 d'Octobre , le baron de Pont-l'Abbé , officier au
régiment der Gardes -Françoiſes , a eu l'honneur d'etre prés
ſenté à Leurs Majeftés & à la Famille Royale , en qualité
de premier maréchal- des -logis de Monfieur , fur la démisfion
du fieur Meſnard de Clefle , brigadier des armées du
Roi , commandeur des ordres royaux , militaires & hofpiNOVEMBRE.
1775. 235
taliers de Notre-Dame du Mont Carmel & de Sr. Lazare
de Jérusalem. Il avoit , le même jour , prêté ferment entre
les mains de Monfieur , qui a accordé au ſieur Meſnard
de Clefle un brevet d'honneur de cette dignité.
NOMINATIONS .
Le Roi vient de nommer à la place de ſecrétaire d'Etat
au département de la Guerre , vacante par la mort du
maréchal du Muy , le comte de Saint-Germain.
!
Le 27 Octobre le comte de Saint - Germain, qui à ſon
arrivée à Fontainebleau avoit eu l'honneur d'être préſenté
au Roi & de lui faire ſes remerciemens , à prété ferment
entre les mains de Sa Majesté , en qualité de ſecrétaire
d'Etat au département de la Guerre ; il a également eu
l'honneur de faire , le même jour , fa révérence à la Reine
& à la Famille Royale . 1
L'Empereur ayant accordé au ſieur de Guibert , maréchal
- de - camp , commandeur de l'ordre de St. Louis , la
dignité de comte du Saint - Empire , en conſidération des
ſervices qu'il a rendus pendant la derniere guerre à diffé
rens Etats de l'Empire , en ſa qualité de major- général
des armées du Roi , Sa Majesté a bien voulu lui permettre
d'en prendre le titre.
*
1
236 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCE.
La nommée Angélique le Cronier ,femme de Pierre
Elie , laboureur de la paroiſſe de Mont-fur-Vent , près de
Coutance , eft accouchée , le 20 du mois d'Août , de trois
filles , qui ſe portent toutes trois également bien. La premiere
vint au monde à fix heures du matin & les deux
autres à midi.
MORTS .
Magdeleine- Louiſe-Gabrielle-Dominique de Flahaut , veu.
ve de Philippe Auguſte de Fuſtemberg d'Anglebermer ,
comte de Laigny , eſt morte en ſon château de Saint - Gobert
, le 4 Octobre , âgée de 91 ans .
Marie - Catherine - Euphrafie d'Estaing , veuve de Louis-
René - Edouard Colbert , chevalier , comte de Maulevrier ,
lieutenant-général des armées du Roi , gouverneur de Saint-
Jean -Pied-de- Porc , miniſtre plénipotentiaire du Roi près de
l'Infant duc de Parme , eſt morte à Paris le 12 d'Octobre ,
dans la 74. année de ſon âge.
Le ſieur Dodart , maître des requêtes honoraire & ancien
intendant de Bourges , eſt mort , le 1 d'Octobre , en
ſon château de Nozet , prês Pouilly - fur - Loire en Niver
nois , age de 77 ans .
NOVEMBRE. 1775. 237
Anne-Joſeph- Michel de Roiſſy , épouſe d'Auguftin Gabriel
de Franquetot , comte de Coigny , brigadier des armées
du Roi , Gouverneur des ville & château de Fougeres
en Bretagne , eſt morte de 23 d'Octobre , dans ſa 22.
année.
Le ſieur Jean Baptiſte de Mac-Mahon , marquis d'Eguilly
& de Viange eſt mort à Spa , le 15 du même mois ,
âgé de 60 ans .
,
Le vicomte de Durfort-Boiffier , meſtre-de-camp , chevalier
de l'ordre de St. Louis , eſt mort en Périgord , agé
de 33 ans.
LOTERIE.
Le cent ſoixante - dix - huitieme tirage de la Loterie de
l'Hôtel-de- Ville s'eſt fait , le 25 du mois d'Octobre , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille liv. eſt
échu au N. 2215. Celui de vingt mille livres au N. 11611 ,
& les deux de dix mille , aux numéros 5703 & 14155 .
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe ,
Ode à la Juſtice ,
A mes Amis ,
Dialogue entre Alexandre & Abdalonyme ,
7.4
page 5
ibid.
10
12
238 MERCURE DE FRANCE.
LeGrelot,
Re Pot d'olives ,
Mariane , drame de fociété ,
1
Page. 18
21
26
Epître à M. D. B. 49
A Mde D. L. G. 51
Portrait de ma Voiſine , 52
Couplets à M. de Sahuc , 54
La Rose , fable , 55
Explication des Enigmes & Logogryphes , 57
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES,
58
60
Ariette en Romance ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
De l'inſtruction publique ,
61
64
ibid.
Les rêves d'un homme de bien ,
L'eſprit des Loix Romaines ,
Supplément au manuel de l'Arpenteur ,
Catéchiſine ſur l'art des accouchemens ,
79
81
83
84
La fauve-garde des abeilles ,
87
Tableau général , &c . des Maiſons fouveraines de
• l'Europe , 89
Hiſtoire de Miſs Lucinde Courtney , 95
Ufage du thé , 98
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs claſſiques , 102
Nouvelle Bibliotheque de campagne , 103
L'accord des loix divines , ibid.
De re Sacramentaria ,
109
Effai ſur l'Ecriture Sainte ,
Derniers ſentimens des plus illuftres perſonnages con-
111
damnés à mort ,
113
2
Effai critique ſur l'hiſtoire des ordres royaux , hofpitaliers
& militaires de St. Lazare de Jérusalem &
de N. D. du Mont-Carmel , 116
NOVEMBRE. 1775. 239
Hiſtoire de St. Louis ,
Les plans & les ſtatuts des établiſſemens ordonnés
par S. M. I. Catherine II .
Confidération ſur l'inaliénabilité du domaine de la
Page 119
121
Couronne , 124
Le fruit de mes lectures , 127
Encyclopédie élémentaire , 132
L'avénement de Titus à l'Empire , 134
Les prophéties d'Habacuc , 140
Bibliotheque univerſelle des Romans , 146
Annonces littéraires , 158
Journal des Cauſes Célebres . &c. 161
Lettre de M. de la Harpe , 163
ACADÉMIES .
SPECTACLES.
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
ARTS.
Gravures ,
Muſique.
165
Béfiers , ibid.
176
ibid.
177
179
180
ibid.
183
Géographie , 18 185 :
-
Cours de belles-lettres ,
de ſcience politique & de grammaire alleman-
186
de,
de langue italienne ,
d'hiſtorre naturelle & de chimie ,
- - d'anatomie & de phyſique ,
187
190
191
192
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Réponſe de M. de la Harpe à un article du Journal
politique & de littérature ,
de M. d'Alembert à Mlle Vigé ,
ibid.
209
212
240 MERCURE DE FRANCE.
Page 213 Lettre de M. de Voltaire à M. d'Oigni ,
Impromptu fur la nomination de M. le comte de St.
Germain à la place de miniſtre d'Etat au département
de la Guerre ,
Variétés , inventions , &c .
Anecdotes.
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
Naiſſance ,
Morts ,
Loterie,
214
215
219
223
227
233
235
236
ibid.
237
X 9

1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIBUS UNUM
TUEBOR
SI-QUÆRIS-PENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSPICE
AP
20
M5
17-
mo
1
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS,
RAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
DECEMBRE, 1775
N. XVL
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX .
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REI ,
Libraire fur le Cingle.
CHOIX de Chansons mifes en Muſique par M. de la
Borde , Premier Valet de Chambre ordinaire du Roi,
Gouverneur du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine . 3 yol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. àf36 : -
Joachim ou le Triomphe de la Piété Filiale. Drame en
trois Actes & en vers , ſuivi d'un choix de Poëfies
fugirives . Par M. Blin de Saint-More. 8 °. Paris 1775 .
àf2 : -
-
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
&de Morale 12. No. 1 à 8. ou tom. I. prem. partie
à tom. 3. 2de partie, Paris 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties .
Premiere Centurie de Planches enluminées & non enluminées
, repréſentant au naturel ce qui se trouve de
plus intéreſſant & de plus curieux parmi lesAnimaux ,
les Végétaux & fes Minéraux. Pour fervir d'intelligence
à l'Histoire Générale des trois Regnes de la Nature.
Par Mr. Buc'hoz , Médecin Botaniſte de Monfieur &
Auteur des Dictionaires des trois Regnes de la France.
fol. Paris , à f 15 : 15 le Cahier.
Le Décameron François , par M. d'Uffieux . in- 12. 2 vol.
Maestricht 1773 & 1775. idem Tome 2 à part. 1775.
Oeuvres Diverſes de Mr L... (Effai philofophique fur le
Monachifme.) in 12. 1775.
Mélées de Madame le Prince de Beaumont ,
Extraits des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait.
Raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en
forme de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres
ouvrages in 12. 6 vol . Maestricht 1775.
Traité des Bois & des différentes manieres de les Semer,
Planter , Cultiver , Exploiter , Tranſporter & Conferver.
80. 2 vol. Paris 1771 .
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans ſes
quaire Ages , dont le premier contient la Pairie de
Nardance ; le ſecond, la Pairie de Dignité; le troifieme,
la Pairie d'Appanage ; le quatrieme , la Pairie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomme. 8. 2 vol. Par
II . V. Zemgans. Maestricht. 1775.
11-22-27 Burgundyk
1
1,
A
1

F
!
1313 LIVRES NOUVEAUX.
Le Droit des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle .
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains. Par M. de Vattel . Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 4to. 2. vol. Amft. 1775. à f 6.
Hiftoire de l'Ordre du St. Eſprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. in- 12 , qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris. Francfort
1775. à f 1-10.
Phyſiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, à deſſein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyſiologie des Mouffes. Par M. de Necker
, Botaniſte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de pluſieurs Académies , &c . &c . 80. avec
une Planche . Bouillon 1775. à f 1-10.-
Poëfies de Société , dédiées à Staniflas II . Roi de Pologne.
Par M. L. Rénaud . 8°. Leipzig 1775. à f 1 .
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes . in-12. 2 vol.
Paris 1775. à f3 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c . 410. 1773-1775,3 Tomes .
Poesie del signor abate Pietro Metaſlaſio , 8vo. 10 vol.
Torino. 1757 1768.
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to. 4 vol. fig. 1759-1769 .
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in- douze , en
2. vol . Amsterdam 1775 , à f 2: 10.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo .
3 vol. 1774. àf3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII. volumes de la réimpreflion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3.4.5.6. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage .
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant fon séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774 .
A 2
LIVRES NOUVEAUX.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 4ro.
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce . Amst. 1774 .
àf8 : -
Traduction des XXXIV, XXXV, & XXXVIes . Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo . 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande .
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains , grand in- douze , I vol 1775. à f1 :-
Les Oeuvres d'Architecture de Rob. & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774.
1775. à f 12 : - le tome.
L'Hitoire de la Campagne de 1769 entre les Ruſſes &
les Tures , travaillée fur des mémoires très authen.
tiques ; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été dreffés alors for
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée .
8vo. I vol . à f 6 : - :
Hiftoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Velly ,
Villaret , Garnier , grand in- douze . 24 vol. 1774.
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c . par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8νο . à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérutalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in - douze . Paris 1774. à f2 : -
Oeuvres de M. Gefner , traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol. in douze , 1774 .
Oeuvres de Voltaire , grand in- 8vo . 52. vol. Edition de
Genève.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit fur cette ſcience , recueillies par
G. R. Faefch , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vol. grand in- 8°. avec fig. Leipfig , 1774-
15 : -
AAA
MERCURE
DE FRANCE.
1
DECEMBRE . 1775.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE fur ces mots de Marc- Aurele.
Qu'il eſt beau de s'inſtruire , même dans la vieilleſſe !
Piece qui a concouru pour le Prix de
Académie Françoise en 1775. ( 1)
Cur nefcire , pudens pravè , quàm difcere , malo ?
Le
HOR. Art. Poët.
ES Empires , les Arts , l'édifice du goût ;
Le temps ſeul , tour-à-tour , forme & renverſe tout.
( 1 ) A Paris , chez Demonville , Imprimeur- Libraire
de l'Académie Françoise , rue Saint Séverin.
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Mais plus , quand il détruit , ſon effor eſt rapide ,
Plus , quand il veut produire , il eſt lent & timide ,
Il n'appartint jamais qu'à la Divinité
D'exercer en créant ſa ſeule volonté.
Avant qu'elle éclairat le ciel , la terre & l'onde ,
Le chaos languiſſoit dans une nuit profonde.
Ce n'eſt que par de longs & pénibles efforts
Que nous pouvons encor vivre au ſejour des morts.
L'aurore & le déclin de notre longue enfance
N'ont en partage , hélas ! que foibleffe , ignorance ,
L'enfant & le vieillard , preſqu'en tout reſſemblans ,
Long- temps forment tous deux des pas , des fons tremblans .




Contre les noirs foucis les lettres font nos armes :
La gloire à nos vieux ans ſait donner d'heureux charmes .
Mais c'eſt un fol qu'il faut ſans relâche arrofer ,
Que nos ſeules ſueurs peuvent fertilifer.
Jamais les coups d'eſſai ne furent des chefs - d'oeuvre ;
Michel - Ange , Manſard ont été des manoeuvres ,
Avant d'avoir bâti ces palais ſomptueux ,
Qui menacent le ciel , de leur faîte orgueilleux,
Que de fiers Conquérans , que de foudres de guerre ,
Dont l'Univers foumis redouta le tonnerre ,
Avant de préſider au deſtin des combats ,
Apprirent leur métier dans le rang des foldats !
Mélite fut l'eſſai du plus grand des Corneilles ;
Par degrés , de fon art il créa les merveilles.
Dieu même en a donné l'exemple le premier ,
Et ſon plus bel ouvrage eſt auſſi le dernier.
DECEMBRE. 1775 . 7
Sans doute il pouvoit tout; & par cet ordre fage ,
Il voulut enflammer , foutenir le courage
Des mortels créateurs qu'abattoit un revers .
Ne préſumons donc pas que les lauriers divers
( Attendent le Héros qui franchit la barriere ;
Souvent , ſans en cueillir , on parcourt ſa carriere .
Mais il eſt beau d'avoir , d'un noble zele épris ,
Ad'illuftres rivaux fu difputer le prix.
L'audace a fon mérite en perdant la victoire ,
Plus d'un Roi s'eſt couvert d'une éternelle gloire.
Si fon puiſſant amour a germé dans nos coeurs ,
Par d'utiles travaux méritons ſes honneurs ;
De moeurs & de vertus ornons fur- tout nos ames ,
Sans elles les Auteurs font fameux , mais infâmes,
Malheur aux Ecrivains d'amour-propre enivrés !
Confultons , fans rougir , des amis éclairés ;
Heureuxfi , leurs avis , poliſſant nos ouvrages ,
Notre docilité nous acquiert des ſuffrages !
De Minerve chez lui Solon tenoit la cour (2) ,
Et ſe glorifioit d'étendre chaque jour
Le cercle qui bornoit ſes vaſtes connoiſſances ;
La mort mit ſeule un terme à ſes travaux immenfes .
Déjà ce Philofophe , infirme , en cheveux blancs ,
Voyoit courber fon corps ſur ſes pieds chancelans ;
Par un penchant fublime , une heureuſe habitude ,
(2) Cic. de Senectut. n° . 26.
A4
8 MERCURE DE FRANCE,
1
Avec ardeur encore il cultivoit l'étude :
Et lorſque déchiré des traits de la douleur (3 ) ,
Mais pourtant le front calme & la paix dans le coeur,
Sans crainte il attendoit que la Parque ennemie
Tranchât , avec ſes maux , la traine de ſa vie ;
Des amis , près du Sage expirant à leurs yeux ,
Traitoient à demi-voix un ſujet ſérieux.
Ce vieillard , ranimant la nature abattue ,
Se leve , & fixe encor fa pensée & ſa vue
Sur ce cercle ſavant qu'il quitte avec regret.
ود
ود
وو
Pourquoi , lui dit l'un d'eux , d'un air trifte , inquiet
Vers nous , avec effort , penchez- vous done la tête?--
Vous êtes les ſeuls biens que mon ame regrette ;
,, Vous, traitez un ſujet , & quand je le faurai ,
,, Je mourrai plus content , étant plus éclairé" .
Et nos jeunes Héros , à peine avec fix luftres ,
Fiers d'un myrte , pourroient ſe croire affez illuftres !
Dans les bras de Vénus , dans un honteux repos ,
Ils fufpendroient le cours de leurs nobles travaux !
Si l'attrait du plaifir fait flatter leur molleſſe ,
La gloire & la vertu condamnent leur pareſſe.
Accablé ſous le poids des lauriers & des ans (4) ,
Mais l'efprit encor fain , l'esprit dans fon printemps ,
(3) Val. Liv. 8 , ch. 7.
(4) Val. Liv. 22.
DECEMBRE. 1775 . 9
Par ſes males pinceaux embellifant la ſcene ,
Sophocle éternifa fon nom & Melpomene.
Adévoiler nos coeurs il borna ſes plaiſirs ;
Jamais la foif de l'or n'occupa ſes loiſirs :
Et quand des héritiers en proie à l'avarice ,
Soutenoient , ſans reſpect , aux pieds de la justice ,
Que les glaces de l'age étaignoient ſon eſprit ,
Il ſe juſtifia par ſon dernier écrit ;
Et les Juges , ravis de ſon ſtyle fublime ,
Prononcerent pour lui d'une voix unanime.
Je pourrois vous citer mille exemples encor.
Caton , par fa vertu , digne du ſiecle d'or ,
Caton , avec courage , illuftrant ſa vieilleſſe (5) ,
Prit dans les Auteurs Grecs des leçons de ſageſfe ;
Et fans porter envie aux victimes de Mars ,
Defcendit dans la tombe à la voix des beaux arts .
Ecoutez un Héros de la philoſophie ,
Fameux par ſes écrits bien plus que par ſa vie :
Séneque reprochoit aux Romains un excès ,
Qu'on peut , avec raiſon , reprocher aux François.
„ Je vais , dit- il , entendre un Philofophe aimable (6) ;
:
(5) Id. Liv. 8 , ch. 7.
(7) Séneq. Ep. 16.
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Et l'ignorance altiere , effrontée , intraitable ,
Ofe m'en faire un crime ! Eh quoi ! m'objecte- t- on ,
و د
و د
Dans un cercle d'enfans doit-on voir un barbon ?
,, Qu'on n'impute jamais d'autre erreur à mon age ,
,, Je me croirai dès- lors heureux autant que fage.
„ Quoi ! fi par les beaux-arts tu n'as pu t'éclairer ,
Quand leur flambeau te luit , tu veux les ignorer !
„ L'amour-propre t'arrête ,& l'orgueil te ſurmonte !
ود Ah ! ſi l'on doit rougir , c'eſt d'une telle honte".
Eſt- il un temps preſcrit à l'étude , aux vertus ,
Où ſans pédanterie on ne s'y livre plus ?
Quel vieillard rejeta les dons de la fortune ?
Qui jamais a trouvé la faveur importune ?
Tout votre encens , hélas ! fume fur leurs autels.
De votre aveuglement revenez , o mortels !
Profitez mieux des jours que le deſtin vous livre .
,, Tant que l'on eſt vivant on doit apprendre à vivre.
» Quoi ! je verrai le peuple accourir à grands flots
ود Autour d'un Hiftrion monté ſur des treteaux !"
Les Grands mêmes , les Grands , charmés de ſes gambades
,
Applaudiront en choeur ſes plates paſquinades ,
Et fouillant en public le ſang dont ils font nés ,
Jetteront le mouchoir aux plus viles Phrynés !
Bientôt , levant le maſque , affichant l'impudence ,
Ces Satyres impurs prêcheront la licence !
Et moi je ne pourrois , fans puérilité ,
Ouir l'ami de l'homme & de la vérité !
DECEMBRE. 1775. ΙΙ
Non , la raiſon n'eſt point ſoumiſe à leur férule.
Qu'ils m'oſent ſottement taxer de ridicule ,
,, Je croirois m'avilir de répondre à leurs cris ,
" Et je puis , ſans orgueil , mépriſer leurs mépris."
Ce n'étoit pas ainſi que penſoit Marc- Aurele ,
De tout bon Souverain l'oracle & le mode'e.
Comme il marchoit ſans ſuite , un jour un Etranger (7)
Sur ſes délaſſemens oſa l'interroger :
ود
ود
Il eſt beau, lui dit- il , de s'inſtruire à tout age ,
Et je vais m'éclairer à l'école d'un Sage .
„ Par la race future , avant d'être jugé ,
„ Je voudrois m'affranchir de tout vain préjugé."
Que ne voit- on , hélast dans le fiecle où nous ſommes
Ce glorieux deſir éclorre au coeur des hommes !
Que l'aveugle Plutus leur prodigue ſes dons ;
Il allume en leur fein le feu des paſſions .
Le loiſir , les moyens d'acquérir la ſcience ,
Conſacrés au plaiſir , fomentent l'ignorance.
Il eſt vrai qu'en des lieux , où la peinture & l'or
Annoncent le ſéjour d'un orgueilleux Mondor ,
Ils étalent aux yeux des milliers de volumes ,
Monumens éternels des plus célébres plumes :
Mais leur vanité ſeule en a fait tous les frais ,
Et leur eſprit groſſier ne s'en ſervit jamais.
(7) Philiſtr. Liv. 2.
12 MERCURE DE FRANCE .
Il eſt pourtant encore un Ecrivain illuftre ,
De qui mon fiecle emprante & fa gloire & fon luftre.
Dieu de tous les beaux- arts , génie univerſel ,
Voltaire , & mon Héros ! tu ſerois immortel
Si , craignant fur ton corps d'exercer ſes outrages ,
Le Temps te laiſſoit vivre autant que tes Ouvrages .
Mais qu'est- ce que la mort pour un Sage illuſtré ?
C'eſt un aſyle fûr , c'eſt un port deſiré.
En vain les noirs ferpens de l'odieuſe Envie
De leurs affreux poiſons ont cru ſouiller ta vie ;
Zoïle & ſes rivaux ſeront moins déteſtés ,
Que tes divins écrits ne feront reſpectés,
En vain les peſans doigts de la lourde vieilleſſe
Ont fillonné ton front , qui brava la molleſſe ;
Le myrte & le laurier dérobent à nos yeux
Ces fillons , monumens de tes travaux nombreux.
Mais ton corps ſeul vieillit , & ta Muſe immortelle ,
Toujours dans ſon printemps , paroît toujours plus belle.
Oui , Phoebus reconnoft en tes derniers écrits
La lyre qui chanta Dunois & les Henris .
Ce ne font plus ces traits d'une veine fougueuſe ,
Ces rapides élans d'une ame impétueule ;
C'eſt le goût épuré d'un eſprit ſage & mûr :
A la tempête ainſi ſuccede un calme pur.
Tel , rejoignant Thétis au bout de fa carriere ,
L'aftre majestueux , qui verſe la lumiere ,
Par un plus doux éclat réjouit les mortels :
Le Perfe profterné lui dreſſa des autels ....
DECEMBRE. 1775. 13
Toutefois dans ſon cours , de ſa clarté féconde
Il n'enrichit jamais qu'une moitié du monde .
Et quel être penfant ,quel peuple en l'Univers ,
A toute heure , en tout temps , ne jouit de tes vers ?
Par M. Fontaine de Saint - Fréville , Bachelier
en Droit , Mattre- ès-Arts & de Penfion
en l'Univerſité de Paris .
14
MERCURE DE FRANCE.
L'OPTIQUE ; Piece qui a concouru pour
le prix de l'Académie Françoise
1775 *.
To01 que produis un art rival de la nature (1 ) ,
Cryſlal limpide & décevant ,
Vive image de l'onde pure ,
Qui pouvoit le prévoir ? qu'à ton aide un favant ,
Plus hardi que jamais ne le fut Prométhée ,
Au foleil dérobant fes feux ,
,
Confumeroit au loin une flotte écartée (2) ;
Que d'autres avec toi pénétrant juſqu'aux cieux ,
Y verroient ſuſpendus des ſoleils innombrables (3) ;
en
(*) A Paris , chez Monory , Libr, rue & vis- à-vis la
Comédie Françoise.
(1) L'art de la verrerie est parvenu à faire des crystaux
plus blancs & plus nets que le crystal de roche ,
dont les grandes maſſes ſont neigeuſes & chatoyantes .
(2) Archimede de Syracuse brûla la flotte Romaine
avec un miroir ardent , qui paſſoit pour un étre de raiſon
pour ses effets , jusqu'à l'époque où M. de Buffon en a
montré la réalité .
(3) A l'aide des lunettes perfectionndes , nos Astronomes
ont découvert une infinité d'étoiles inconnues aux Anciens
: le nombre des cometes qu'on découvre , augmente
pareillement tous les jours.
DECEMBRE . 1775. 15
Ou que groſſiſſant à nos yeux
Des atômes vivans , des infectes hideux ,
Tu les transformerois en monftres effroyables ;
Que tu ferois paroître & la pourpre & l'azur ,
Qui rehauſſe l'éclat du métal le plus pur
Où l'on n'appercevoit qu'une fale poufliere ,
Objet des mépris du vulgaire (4)
Quand les fils de Belus , errant dans les déſerts ,
Des cailloux qui leur font offerts ,
Pour foutenir le feu qui cuit leur nourriture ,
Virent couler ce fluide nouveau ,
Figé tout auſſi - tôt en une maſſe dure (5) ;
Qu'ils étoient loin de penſer au tableau ,
(4) Les observations microscopiques ont crée , pour
ainsi dire , un monde nouveau , en rendant visibles des
étres ignorés ou méprisés , & les montrent sous une forme
& dans une parure inattendue.
(5) S'il en faut croire l'antiquité , le verre fut trouvé
par hazard. Des Voyageurs , qui faisoient halte dans un
déſert , ſe ſervirent , pour contenir le feu qu'ils allumoient,
de morceaux de natron (espece d'alkali naturel) , qui ſe
fondant avec le fable , donnerent naiſſance au premier
verre ; & comme on n'a aucune certitude sur l'époque du
voyage , ni fur le pays ou étoient & d'où alloient les
Voyageurs , j'ai attribué la découverte à des Babyloniens,
ſous le regne de Belus ou Nemroth ,le premier qui , diton
, se fit appeler Dieu ou Roi.
16 MERCURE DE FRANCE.
Utile autant que magnifique ,
Qu'un jour au monde entier préſenteroit l'Optique !
Lorſque la jeune Aurore annonce au jour naiffant
De l'Amant de Thétis le retour blanchiſſant (6) ;
Que fur la fleur nouvellement éclofe ,
Elle répand avec ſes doigts de rofe
La douce humidité , fource de la fraîcheur ,
Le Soleil fort plein de vigueur.
Tout l'Univers ſentant la chaleur qu'il diſpenſe,
Pour l'honorer , rompt le filence ;
L'éléphant le ſalue & le taureau mugit ;
On entend au lointain le lion qui rugit ;
Les oiſeaux , par leurs chants , célebrent ſa puiſſance
Le feul Lapon fe plaint de fon abfence .
L'horizon eſt brillant des plus vives couleurs
Voile pourpré de l'Aurore légere ,
Qui , toute humide encor , viendra fur la fougere ,
Pour ſe ſécher , l'étendre fur nos fleurs.
Ou lorſqu'Iris en pleurs , que poursuit un nuage ,
Vient ſupplier phoebus de conjurer l'orage ,
Entre les élémens , de rétablir la paix ;
Il détache un rayon , l'atmosphere s'épure ,
Le fougueux Aquilon ſe tait ,
Ec
(6) L'instant qui précede l'apparition du Soleil à fon
lever , est marqué par un fond blanc qui tapiſſe , pour ains
dire , le lieu où paroltra le disque de cet astro.
DECEMBRE. 1775 . 17
Et la foudre s'éloigne avec un fourd murmure.
Iris fourit à ſon libérateur ,
Déploie & jette au loin ſa ceinture azurée ,
Du temps ſerein ſignal avant- coureur (7) ,
Et voit fuir le nuage , un peu plus raffurées
De l'Aurore & d'Iris , ingenieux rival ,
Newton taille en priſme un cryſtal ,
Y reçoit un rayon oblique ,
Et d'un autre arc-en-ciel le voilà créateur .
La lumiere obéit à fon pouvoir magique ;
Le faiſceau qu'il combine , il en eſt deſtracteur ,
L'analyſe , le récompoſe ,
Le rend ſouple aux loix qu'il impoſe (8)
Où conduit-on mes pas ? cet aſyle eſt- il für ?
Certain frémiſſement de mon ame s'empare ;
Pourquoi ce cabinet obfcur ?
Et quel myſtere s'y prépare ?
(7) On est d'accord à regarder l'arc- en- ciel comme un
presage du beau temps , ou du moins annonce- t- il que
Porage est pouſſt au loin par le Soleil-
(8) Les expériences du prisme , l'analyse de la lumiere
les loix fondamentales de toute l'Optique , font autant
de causes d'immortalité pourle grand Geometre qui en
est l'auteur. Newton avoit été précédé dans cette carriere
par Descartes , auquel il n'a manqué que la dé
couverte des couleurs primitives , pour établir une indorie
parfaite.
B
?
B
18
MERCURE
DE FRANCE.
Un noir Magicien hériſſant ſes cheveux ,
Augmente la terreur panique ;
Au fon d'une rauque muſique ,
Il trace un cercle lumineux ;
A fon jargon diabolique
1
Tout obéit , & l'enfer & les cieux.
Des fantômes bientôt l'atittude cynique
Oblige la pudeur à détourner les yeux ,
On chaſſe le Satyre & ſes cadres funebres (9) ,
Et nous reſtons dans les ténebres.
Un point , imperceptible en cette obſcurité ,
A la lumiere ouvre un paſſage ;
Aufſi-tôt mon oeil enchanté
Découvre fur le mur le plus beau paysage ,
Tableau mouvant où le deſſinateur
Viendra puiſer ſon art imitateur (10).
Je vois fortir de ce bocage
Amynthe... ah! qu'elle eſt trifte , & quel air de langueur i
(9) F'ai d'écrit la lanterne-magique , telle que la montrent
au Peuple les Savoyards , accompagnés d'une mauvaiſe
orgue à cylindre. Ils ont un rhythme fingulier pour
montrer leurs verres peints , dont plusieurs ne sont pas
toujours calques sur des modeles bien gais ni bien honnetes.
On fait d'ailleurs que le Pere Kircher est le pre.
mier qui imagina cette lanterne.
(10) Il n'est pas de Deſſinateur qui n'ait pour son usage
uns chambre- obscure portative.
DECEMBRE 1775 . 19
Elle regrette une faveur
Trop tôt donnée à quelque Amant volage:
Je vois le long de ce côteau...
Tout s'efface , hélas ! quel dommage !
Qui le cauſe ? Un léger nuage ;
Il paſfe , & la lumiere a repris le pinceau.
C'eſt un cerf aux abois que la meute environne
Pour le voir déchirer toute la chaſſe accourt ;
Les chiens l'arrachent , le cor fonne ,
Afes longs ſoupirs tour eſt ſourd;
Je le verrois & pleurer & ſe plaindre .
Si les ſanglots pouvoient ſe peindre.
La ſcene change , & fur le grand chemin ,
Le Peuple , en ſe preſſant, fait éclater ſa joie.
Son jeune Souverain que le ciel lui renvoie ,
Revient le front orné du fymbole divin ,
Auguſte & facré caractere
1
Que Dieu même impoſe à nos Rois ,
Lorſqu'il veut qu'en fon nom ils gouvernent la terre (11)
D'être le défenſeur de ton Peuple & des loix ,
Tu viens de prononcer le ferment authentique ;
Ah ! Prince , il n'en eſt pas befoin ,
(ii) Le facre du Roi Louis XVI est une événement
trop auguste & trop recent pour avoir négligé d'en parler
; ce qui fuit est d'ailleurs la plus belle perspective
morale que puiſe avoir le Roi & ſes Sujets.
B2
20 MERCURE DE FRANCE .
Crois- en la lieſſe publique (12) :
Déjà ton peuple ſent au loin ,
De ton coeur paternel la benigne influence.
Tu veux rendre heureux tes enfans ,
Sur eux répandre l'abondance ;
Tes bons deſſeins valent bien des fermens.
De la bonne foi , le fymbole
Suffit au françois pour tenir ſa parole :
C'eſt ainſi que nos bons Aïeux ,
S'entre- frappant les mains , en agifſſoient entre eux ;
Et jamais une ame traftreſſe
N'oſoit manquer à ſa promeffe (13).
Quei! déjà le Soleil quitte le plus beau jour !
Il entraîne avec lui la plus pure lumiere :
Des milliers d'aſtres , à leur tour ,
Vont commencer leur brillante carriere.
Déjà font raſſemblés , au haut de cette tour
A l'aſtronomique ſcience ,
(12) Le ' mot lieſſe , quoique vieilli , m'a paru si éner
gique , que je l'ai préféré , ici sur- tout où je fais l'éloge
de nos vieilles coutumes .
(13) Cette action étoit autrefois la clause de toutes les
conventions ; elle est reléguée dans nos marchés ; elle
n'empêche point la nécessité d'y prendre d'autres précautions.
1
DECEMBRE. 1775. 21
Monument érigé par la magnificence (14) ;
Delalande , Pingré , Meſſier & du Séjour ,
Le Monier , Caſſfini , dont les noms font l'éloge ,
Et bien d'autres encor , dont aucun ne déroge
A la commune ardeur pour la perfection
De l'art fublime & néceſſaire ,
Sans qui la navigation
Ne feroit qu'un métier ſervile ou téméraire (15) .
Dollond leur fournit ce cryſtal ,
Préſent nouveau que font à la phyſique
Les deſcendans d'Hermes , dont le fourneau chimique ,
Emule du Soleil , fond le plus dur métal ,
Et le force à couler en liqueur transparente (16),
1
(14) L'observatoire construit par ordre de Louis XIV,
Sur les deſſins du célebre Perrault.
(15) En rendant hommage à nos Astronomes , je regrette
de n'avoir pu faire entrer dans un poëme leurs
découvertes & tous leurs noms. MM. Bofut , Bailli .
Gentil , Cousin , & tous ceux qui s'occupent à observer
les aftres & calculer leurs marches , excuferont en faveur
de la nature de l'Ouvrage qui ne peut pas être une nomenclature.
(16) Le flint-glas est un verre dans lequel il entre
beaucoup de plomb , & il y a grande apparence que c'est
à la pesanteur de ce verre métallique qu'est due la propriété
principale dont jouiſſent les lunettes acromatiques.
Tout verre métallique est dû à la chimie , & jal dit un
B 3
MERCURE DE FRANCE .
La lumiere en paſſant, par fa maſſe penfante ,
Oblige Iris à refter de côté ;
Iris , quoiqu'elle soit agréable & charmante ,
Par ſa nuance chatoyante ,
De ſa compagne altere la clarté ;
Et l'art de l'écarter , Euler , tu le ſoupçonne ,
Ton rival le calcule & le perfectionne (17)
Chacun fon télescope en main ,
Pour mieux obſerver ſe partage :
L'un , du tube grégorien
Veut conſerver l'antique uſage ;
A l'inſtrument. Newtonien
Cet autre donne l'avantage ;
La belle nuit que le ciel eſt ſerein !
Pour l'Aſtronome heureux préſage !
Un aſtre ſcintillant paroft ſur l'horizon ;
mot des nouvelles expériences qui se font avec la lentille
d'eau , en comparant le feu des fourneaux des Chimistes
au feu du Soleil concentré par cette lentille.
(17) Telle est l'histoire abrégée du flint-glass. M. Euler
Soupçonna qu'on pouvoit nettoyer de l'iris le champ des
verres de lunettes . M. Dollond trouva que le flint-glass
avoit cette propriété ; il ne s'agiſſoit plus que de calculer
les moyens géométriques de tailler & appareiller ce flintglass
pour qu'il produisit le meilleur effet poſſible , c'està-
dire , pour qu'il concilidt plus efficacement les réfringences
respectives des verres ; & c'est ce qu'a fait M.
Alembert.
DECEMBRE. 1775. 23
Connoiffez , enfans d'Uranie ,
Des François le nouveau génie ,
Plus radieux dans ſa verte ſaiſon :
De Henri c'eſt la bienfaiſance ;
De Louis c'eſt la probité ;
C'eſt l'ami de la vérité ;
C'eſt enfin l'amour de la France (18).
Qui , mon Roi , tu jouis de l'amour des François ,
De ce Peuple ſi doux , docile autant qu'aimable .
Humain dans la victoire , au combat formidable ,
Et toujours plein de feu pour l'honneur & ſes Rois (19),
Ah ! qu'un ſceptre eſt léger lorſque l'Amour le donne !
Et voilà tes Sujets , leur coeur eſt dans tes mains ;
Il rendra moins peſant le poids de ta couronne ,
Bonheur trop peu ſenti par tant de Souverains !
Oui , l'ame du François généreuſe & ſenſible ,
Va béniſſant ſon Maître aux plus fimples bienfaits ;
Si des impôts , pour lui , le joug eſt trop pénible ,
Il murmure en ſouffrant , mais il ne hait jamais ,
Conſerve ce tréſor , il vaut bien ceux du Tage.
Quand le fort des combats , favorable aux Anglois ,
Dépouille le bon Roi , le trafue en eſclavage ,
(18) Les deux plus grands modeles que se propose
d'imiter Louis XVI , font Saint Louis & Henri IV. Son
amour pour la vérité est atteste par tout ce qui lapproche.
(19) Le mot honneur est pour le François le signe de
ralliement de toutes ses autres vertus.
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
Jean ſe conſole & dit : J'ai le coeur des François (20).
Repouſſe loin de toi la triſte défiance ,
Le fombre fanatisme & ſes projets affreux ;
Mets en de dignes mains de Themis la balance ,
Soutien de l'infortune , eſpoir du malheureux ;
D'un Miniſtre cruel rejette l'artifice .
Malheur à qui ne fait régner qu'en puniſſant !
1 Ah ! plutôt qu'à Suger , Sully ſe réuniſſe !
Le bonheur des Sujets rend un Roi plus puiſſant (21).
Vois ton Peuple accourir , vois ſes larmes de joie ,
De quels tendres tranſports chacun eft animé !
Sa gaîté naturelle en tous lieux ſe déploie (22).
Qu'il eſt doux d'être Roi pour être tant aimé!
Garde bien ce bonheur , puiſſes tu le connoître
Juſqu'au temps où la Parque au tien t'arrachera ,
Et favoir que ton Peuple en cet inftant dira :
S'il fut aimé de tous , il mérita de l'être.
3
20
Par M. D***.
(20) Tous les Historiens font d'accord fur la bonté du
Roi Jean ; plusieurs méme l'appellant le bon Roi , dautres
, jeanle Bon ; & le propos qu'on lui fait tenir ici ,
lui est attribué dans une circonstance , où , dit- on , le
Roi d'Angleterre qu ſes Ministres infultoient à leur pri
Sonnier
(21) Dans la liste des bons Ministres , Suger est sans
contreditle premier , malgré son faste & sa prodigalité ,
& Sutly , avec des qualités toutes contraires , a mérité ,
ainsi que lui , l'estime & la reconnoissance générales.
(22) La gatié est le caractere distinctif de la Nation
Françoise , doht on a voulu tracer ici l'éloge , en rendant
"ſtice à ses espérances.
DECEMBRE. 1775. 25
ÉPITRE A MINETTE .
MINETTE , fi je vous écris ,
Ne croyez pas que je vous aime;
C'eſt moins pour eux que pour foi-même
Qu'on vit avec ſes ennemis.
Puis votre griffe complaifante,
Pour votre compte & pour le mien ,
Contre une engeance malfaiſante
Tous les jours s'eſcrime aſſez bien.
Le Sage cherche fur la terre ,
Faute du mieux , le moins mauvais.
Quand les méchans ſe font la guerre
Les honnêtes gens font en paix.
Vous connoiſfez peu mon mérite ,
Me direz-vous d'un ton benin ,
„ Je ſuis une franche hypocrite ;
„ Vous reſſembler eſt mon deſtin.
„ Je n'aime que ce que je vole ;
„Je ne me plais qu'où je ſuis bien.
ود
Vous jouez à peu près mon rôle ;
Le mal d'autrui fait votre bien.
On me croit une bonne bête
» Quand je médite le combat.
„ Le jour paiſible , chaſte , honnête :
» La nuit , je m'élance au fabbat.
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
ود
99
Parmi vous voit-on autre choſe ?
Tendre des lacs à ſon prochain
,,Eſt ce que chacun ſe propoſe2
„ C'eſt à qui ſera le plus fin ,
„ A qui jouera mieux de la patte.
Minette aime les petits tours ;
,, Mais , pour ſes pareils délicate ,
Elle fait patte de velours." 66
Qui : ta raiſon vaut bien la mienne ,
Minette ; il faut que j'en convienne.
J'ai vu fur ce globe maudit
Au flatteur accorder l'eſprit ,
Honneur , crédit à l'impoſture ;
L'un y miaule , l'autre y jure.
Parmi les hommes , que de chats !
Parmi les femmes . que de chattes !
Combien les unes ſont ingrates !
Que les autres font fiers & bas !
Le manége de la coquette ,
La précieuſe & fon jargon
La méchanceté de Cléon ,
Tout me retrace de Minette ,
Non le mérite , mais les torts,
Tous les Rolets ne font pas morts.
Je crains cette mine diſcrette;
Je crains ces airs , ces dehors
D'une politeſſe parfaite ,
Qui s'épuiſant en vains efforts ,
Paroft donner ce qu'on achette,
DECEMBRE. 1775. 27
Je crains ces honneurs contournés.
Combien de gens bien herminés
N'ont pas le griffe ſi doucette ;
Damis veut prendre une moitié
Rarement , dit- il , à la ville
On voit l'amour & l'amitié;
Le village eſt done leur afyle.
Dès qu'il y fonge , il eſt heureux .
Doris flatte d'abord ſes voeux ;
Moins de beauté que de mérite :
Voilà la femme qu'il lui fant.
Il l'étudie , & l'hypocrite
Met bientôt ſon homme en défaut.
L'intérêt ſeul guidoit Madame ;
Damis n'étoit pas tant chéri :
Lorſqu'au village il cherchoit femme ,
A la ville on cherchoit mari.
Il eſt encore des Lucreces
Qui nous retracent de Vénus
Tous les appas , ſans les foibleſſes.
Il eſt encore des Niſus
Qu'enflamme une amitié ſincere.
Minette , il faut , pour me complaire ,
Que mes amis vous foient connus .
Quand l'amitié , qui nous raſſemble
Le ſoir près d'un foyer commun ,
Fait , loin de tout bruit importun ,
Couler le vin , la joie enſemble ,
28 MERCURE DE FRANCE.
L
Gardez-vous de troubler la paix
Qui nous unit dans ſon ſanctuaire ;
Que votre patte téméraire
Contre nous ne s'arme jamais,
Mais pour la foule minaudiere ,
Qui , pour tromper vous copiera .
Minette , foyez ſouple & fiere ;
Point de quartier pour ces gens- là.
ParM.Girard-Raigne.
DECEMBRE. 1775. 29
DISTIQUE pour être mis au bas du
Portrait de Sa Majesté LOUIS XVI,
gravé à Londres; traduit de l'Anglois
de M.***
VOILA
OILA ce Roi chéri dont ſe vante la France;
L'Angleterre jalouſe en a gravé les traits.
Un Roi , dont tous les coeurs éprouvent l'influence :
Dans l'Univers entier peut compter des Sujets .
Par le mlime.
DIALOGUE.
Entre CHARLES - QUINT &

FRANCOIS PREMIER.
5.
FRANGO19 1. :
ST - IL bien vrai que Charles - Quint ,
cet Empereur ſi puiſſant,fi politique ,
ſi ambitieux , qui donna des fers à l'Allemagne
& tant d'inquiétude à la France ;
qui poſſédoit le nouveau monde & qui
eût voulu aſſervir l'ancien ; eft- il bien
30 MERCURE DE FRANCE.
vrai , dis - je , que Charles - Quint ait fini
par fe refugier dans un Cloître ?
CHARLES - QUIN
Oui ; ce fut le terme ou aboutirent
mes vaſtes projets. L'ambition me les
avoit ſuggérés , mais quand je vis la fortune
y mettre obſtacle , je pris le parti de
mettre moi même une barriere entre elle
&moi.
FRANÇOIS I.
Ce n'étoit pas lapeine de bouleverfer fi
loug-temps l'Europe. Il vous eût toujours
été facile de faire un pareil choix ?
CHARLES - QUINT.
L'Europe eût beaucoup gagné ſi je
l'euſſe fait à vingt ans , & fi vous m'ent
euſſiez donné l'exemple.
François I.
:
Il eſt vrai que la rivalité nous mena
trop loin ; mais je n'euſſe jamais porté
l'émulation juſqu'à vous ſuivre dans un
Cloître.
DECEMBRE. 1775 31
4
CHARLES- QUINT.
Vous ne me pardonnâtes point d'avoir
été élu Empereur.
FRANÇOIS I.
Me pardonnâtes - vous d'avoir brigué
ce titre?
CHARLESQUINT.
Tout contribuoit à nous rendre rivaux.
A peu près le même âge , la même ardeur
pour la gloire ; une Puiſſance à redouter ,
& peut - être même l'éclat avec lequel
vous commençâtes vos expéditions.
FRANÇOISI
Quoi ! ſi j'euſſe paru ſoixante ans plu
tôt ou plus tard , vous auriez laiſſé l'Europe
tranquille ?
CHARLESQUINT.
Je l'ignore ; mais je ſais que la rivalité
nous rendit ſouvent injuftes. Nous agisſions
en ennemis perſonnels, fans fonger
que cette haine faiſoit le malheur de deux
grands Peuples.
32 MERCURE DE FRANCE.
+
FRANÇOIS I.
C'eſt à quoi j'ai réfléchi depuis que je
ne regne plus. Il eſt rare que ceux qui regnent
faſſent , de leur vivant, cette réflexion.
CHARLES- QUINT.
Il eſt plus rare encore de ne point confondre
deux intérêts bien oppofés. Nouscroyons
craindre pour nos Peuples , &
c'eſt nous qui provoquons un rival.
FRANÇOIS I.
J'avois des prétentions ſur Milan
mais peut être euſſé je trouvé mes droits
problématiques , ſi cette ville eût été au
pouvoir de tout autre que vous.
CHARLESQUINT.
Je n'avois aucuns droits ni fur la
Champagne , ni fur la Provence ; & je
n'euſſe point eſſayé d'y pénétrer ſous le
regne de Louis XII.
FRANÇOIS İ.
Il ne tint pourtant qu'à nous d'être
amis. La fortune avoit pris ſoin de
nous rapprocher dès nos premiers ans ;
vous
☐☐☐ DECEMBRE. 1775. 33
vous fûtes élevé à la Cour de mon Pré-
- déceſſeur . Tout ſembloit vouloir préve
nir une haine que rien ne put éteindre
quand elle fut allumée.
CHARLES- QUINT.
La fortune s'y prit mal : nous nous
étions vus de trop près , pour ne pas nous
connoître ; nous nous connoiffions trop
bien , pour ne pas nous obferver. Joignons
à ces motifs une réflexion qui malheu
reuſement eſt dans la nature. On envie
plutôt à ceux que l'on a fréquentés , certains
avantages , qu'à ceux que le hafard
fit naître & vivre loin de nous. L'existence
de ceux ci nous frappe moins , & il
en eſt de même de leurs fuccès. Au contraire
, ceux des premiers nous font auffi
préfens que leur image. On renonce plus
difficilement avec eux à toute eſpece
d'égalité. On ſent davantage cette émulation
qui tient de la jalouſie. On ſe croit
dépouillé de tout ce qu'ils obtiennent , &
l'on feroit flatté de tout obtenir en les
dépouillant.
FRANÇOIS Í
11 eſt fâcheux pour l'humanité que
pour
34 MERCURE DE FRANCE.
cette obſervation ſoit ſi juſte. Notre conduite
la démontre ; mais nous y mîmes
la différence qui exiſtoit dans nos caracteres.
CHARLES - QUINT.
Le vôtre étoit plus impétueux , le
mien plus réfléchi. Vous comptiez trop
fur vous & fur la fortune. Je ne m'eſſayai
d'abord avec elle que de loin : j'attendis
qu'elle me donnât quelques gages de ſes
faveurs avant que d'y compter. Elle me
fut fouvent propice ; mais plus d'une
fois elle m'abandonna. Je reconnus trop
tard que ſes premieres avances reſſemblent
beaucoup à celles de nos Coquettes ,
plus jalouſes d'acquérir des Amans que
de les conferver.
FRANÇOIS I.
Soyons finceres. Vos dernieres tentatives
contre moi tenoient plus de l'animoſité
que de la prudence. Vous commençâtes
par où je finis , & vous finîtes
par où j'avois commencé.
CHARLESQUINT.
Je me ſouvenois toujours d'avoir vu
François I à Madrid.
DECEMBRE. 1775. 35
FRANÇοις Ι.
Je n'oubliai jamais la rigueur de ma
prifon , ni les dures conditions de ma
liberté.
CHARLES- QUINT.
Avouez que ces conditions vous gênerent
peu. Nous outrâmes tous deux les
choſes : moi , en exigeant trop ; vous , en
he donnant preſque rien.
FRANÇOIS I.
Il vous eût été facile d'acquérir un
ami , en oubliant que j'étois votre prifonnier.
CHARLESQUINT.
Vous m'euffiez encore moins pardon
né une action généreuſe qu'une action
intéreſſée.
I FRANGO is I.
Comment?
CHARLES- QUINT.
C'eſt que la jalouſie laiſſe peu de place
à la reconnoiſſance. Des conditions ri-
C2
36 MERCURE DE FRANCE .
goureuſes ne vous humilioient pas. En
eût- il été ainſi d'un traitement généreux ,
FRANÇOIS I.
Vous comptiez pourtant fur ma généroſité
quand vous vîntes au milieu de
ma Cour vous livrer entre mes mains.
CHARLES - QUINT.
Je comptois ſur la hauteur de votre
caractere , fur le reſpect humain qui en
impoſe aux Rois , enfin ſur le plaifir que
vous auriez de me traiter auſſi bien que
je vous avois traité mal. Peut-être ferois-je
demeuré votre priſonnier ſi vous n'euffiez
jamais été le mien.
FRANÇOIS I.
Il ne tint pas à quelques uns de mes
Courtiſans que cette combinaiſon ne ſe
trouvât fauſſe .
CHARLES- QUINT.
J'avois prévu leurs conſeils , leur conduite
& la vôtre.
FRANÇOIS I.
Mais , enfin , qu'euffiez-vous fait à ma
place?
DECEMBRE . 1775. 37
CHARLESQUINT .
A- peu près ce que vous fîtes , & je
vous euſſe renvoyé auſſi mécontent que
vous me renvoyâtes. Tel eſt l'effet d'une
haine enracinée. Elle nous rend odieux
tout ce qui nous vient de la part de celui
qui en eſt l'objet. Elle défigure à nos yeux
ſes vertus , ſes égards , ſes préſens. Nous
ne lui pardonnons ni d'être généreux , ni
de ne l'être pas. Toute ma ſuite s'applaudiſſoit
des honneurs que vous me prodiguiez
; je ne voyois dans ces honneurs
qu'un fatigant reproche. Le Louvre me
rappeloit le château de Madrid ,& j'étois
piqué de vous trouver auffi grand dans
l'un que dans l'autre.
FRANÇOIS I.
Eh ! voilà donc les grands hommes !
CHARLESQUINT.
Je m'en rapporte à vous.
FRANÇOIS I.
Il eſt vrai que mon rôle étoit le plus
avantageux. Je prenois ma revanche contre
la fortune.
C3
38
1 MERCURE DE FRANCE.
CHARLESQUINT.
Sa faveur me ſeconda fort long-temps ;
mais lorſque je la vis prête à me quitter ,
je chargeai mon Succeſſeur du ſoin de ſe
réconcilier avec elle. Je venois d'être
battu à Renti par le vôtre. Je vois bien ,
dis-je alors , que la fortune est une femme ;
& par cette raiſon amie des jeunes gens .
Delà cette retraite qui vous étonne. Elle
ne mit pas fin à l'embraſement que nos
mains avoient allumé dans preſque toute
l'Europe.
FRANGοις Ι.
Oui ; je fais qu'une querelle particuliere
dégénéra bientôt en haine nationale.
C'eſt à quoi deux Souverains qui
ſe haïſſent devroient bien faire attenion.
Une fauſſe démarche en a fouvent entraîné
mille. Un million d'hommes ſe ſont
entr'égorgés , parce que , deux fiecles
auparavant , deux hommes n'avoient pu
vivre d'accord.
CHARLES - QUINT.

La politique ſe plaît ſouvent à nourrir
cette antipathie. Il eſt triſte pour l'humaDECEMBRE.
1775. 39
nité de prendre ſi aiſément le change fur
ſes intérêts.
1 FRANÇOIS I.
Cette prévention eſt pour l'ordinaire
le fruit de l'ignorance. On m'a dit que
l'Europe s'éclairoit de jour en jour. Espérons
qu'elle tournera ſes lumieres au
profit de ſa tranquillité.
CHARLES - QUINT .
Mais , ſi j'en crois certains rapports ,
la Nation la plus ennemie de la votre
eſt , en même temps , ſa rivale en talens
& en lumieres .
FRANÇOIS I.
Cette rivalité ſeroit ſuſceptible d'examen.
D'ailleurs les progrès de la raifon
ne vont pas toujours de pair avec ceux
du génie. On peut connoître & calculer
la marche des aftres , & ne pas bien connoître
celle de la vraie politique.
CHARLESQUINT.
Il eſt à croire que nos Defcendans
actuels la connoiſſent mieux que nous :
م
C 4
40
MERCURE DE FRANCE .
ils viennent d'effacer juſqu'aux moindres
traces de nos diviſions.
FRANÇOIS. I.
Ce Traité eſt l'ouvrage d'une Reine
digne de fervir d'exemple auxplus grands
Rois.
CHARLES - QUINT.
Et d'un Roi qui fit toujours le bien
fans confulter les exemples. Cette alliance
a du étonner bien des faux Politiques ;
mais j'aime ſurtout la maniere dont elle
vient d'être affermie.
FRANÇOIS I.
Oui , j'apprends que l'Amour & l'Hymen
font intervenus dans ce Traité. Ils
en ont dérangé tant d'autres , qu'il eſt bien
juſte qu'ils cimentent celui ci.
CHARLES - QUINT.
:
Je garantis leurs intentions.
FRANÇOIS I.
Et moi leurs procédés.
CHARLESQUINT.
Il faut l'avouer ; une erreur en politiDECEMBRE
. 1775. 41
que eſt , dans un Souverain, la plus dangereuſe
de toutes. Le Peuple qu'il égare
ainſi reſſemble à un fleuve qu'on a détourné
de fon lit naturel. S'il tarde à y
rentrer , ce n'eſt plus qu'a force de travaux
qu'on peut le lui faire reprendre.
FRANÇOIS I.
C'eſt ce que les Souverains devroient
toujours ſe rappeler. Il eſt du devoir
des Peuples de venger les querelles des
Rois : il eſt du devoir des Rois de n'ayoir
de querelles que pour leurs Peuples.
Par M. de la Dixmerie.
L
LA VALLÉE DE CAMPAN.
,
A vertu ne s'eſt point de l'Europe exilée ;
Elle regne fur-tout dans la belle vallée
Qu'on appelle Campan , entre ces monts fameux
D'où les Titans , fans doute , ont fait la guerre aux Dieux ,
Ét d'où chaque matin deſcend la jeune Aurore ;
Pour annoncer le jour dans les champs de Bigorre.
Bagneres , près de-là , pour ſes bains de ſanté,
De malades d'ennui fourmille tout l'été ;
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
Et l'eſſaim de joueurs que Paris y procure ,
Plus cher qu'au Médecin leur fait payer la cure.
Mais , o belle vallée ! à l'abri de nos moeurs ,
Tes ſages habitans , robuſtes laboureurs ,
Prolongent fans ennui le cours de leurs années ,
En pouffant la charrue au pied des Pyrénées.
Nous donnons des ſecours chez nous trop impuiſſans ,
Pour que les malheureux en foient moins languiſſans ;
Mais chez eux , fi quelqu'un tombe dans l'infortuue
Ils font pour l'en tirer une bourſe commune (1) ,
Si le temps ou la foudre a détruit ſa maiſon ,
Ils vont la rebatir ; chacun devient maçon,
Et ſans en demander , ni vouloir de ſalaire :
C'eſt un ſervice & non un travail mercenaire.
La fievre retient-elle un autre dans fon lit ,.
Un drapeau ſur ſes toits d'abord en avertit.
A ce ſignal connu de toute la vallée ,
On accourt : la voilà près de lui raſſemblée ,
Pour à tous ſes beſoins ſe charger de pourvoir ;
Etdès- lors , tour-à - tour , on se fait un devoir
De ne le point quitter qu'il ne puiſſe à l'ouvrage
Retourner bien gaiement , plein d'un nouveau courage.
Tels font pour leur prochain ces humains précieux.
Sous quel ciel la vertu ſe plairoit- elle mieux ?
Par M. Vare , Commiſſaire des Guerres.
(1) Ils se sont tous cotisés pour dédommager chacun
de leurs Campatriotes qui ont perdu leurs bestiaux par
l'épizootie. Les autres actes d'humanité qu'on cite , ne
font pas moins vrais . On ofe en offrir pour garant M.
l'Evêque de Tarbes , dont Campan est un voisinage.
DECEMBRE. 1775. 43
L'AMOUR & L'AMITIÉ.
Cantate dédiée à Madame GERVAIS.
P
RÈS des bords enchantés de l'amoureux empire
La touchante Amitié , ſur les coeurs qu'elle inſpire ,
Répand mille charmes ſecrets ;
Dans une douce inteligence ,
L'aimable Paix , la timide Innocence
De ces beaux lieux augmentent les attraits ,
Et fous ſa ſuprême puiſſance
Les Jeux & les Plaiſirs y regnent à jamais.
L'onde fugitive
N'oſe en ce ſéjour
Aux fleurs de ſa rive
Vanter fon amour.
La Nymphe craintive
Y fuit le Sylvain ,
La pudeur naive
Embellit fon teint;
Du fecret martyre
Dont il eſt atteint ,
L'ainable zéphyre
Jamais ne ſe plaint.
Bellės Nymphes , dans cet aſyle ,
Puiſſions nous à jamais jouir du fort tranquille
Dont l'Amitié nous offre les plaiſirs !
MERCURE DE FRANCE.
Puiffions nous... Mais , o ciel ! quelles tendres alarmes !
D'où naiffent ces nouveaux foupirs ?
L'Amitié , je l'éprouve , auprès de tant de charines ,
Ne contente point les deſirs.
Contre des traits ſi doux peut - elle me défendre ?
Hélas ! elle eſt ſoeur de l'Amour !
Et je crains que pour me furprendre
Jis ne s'accordent en ce jour.
L'Amitié peut plaire
Par ſes douces loix :
Mais fon tendre frere
No perd point ſes droits,
Pour le fatisfaire ,
Beautés , à Cythere
Allons quelquefois ;
L'Amitié peut plaire
Par ſes douces loix :
Mais fon tendre frere
Ne perd point ſes droits .
ParM....
DECEMBRE . 1775. 45
LA FORCE DE L'EXEMPLE.
U
Fable.
N Lion , Soul rain d'une foret immenfe ,
Avoit un jeune fils , ſon unique eſpérance :
Il voulut lui donner une éducation
Digne de ſa naiſſance.
Un Ours s'offrit : ſa réputation
A la Cour l'avoit fait connoftre.
Il joignoit au ſavoir un eſprit fage & mûr ;
Et le jeune éleve , à coup für ,
Auroit fait un grand Roi , s'il avoit cru ſon Maftre.
Tenez , lui dit le pere , ayez ſoin de non fils ,
Inſpirez lui l'horreur du vice
Et l'amour des vertus fur-tout de la juſtice :
Je vous devrai tout à ce prix.
Mais , & difcours vains & frivoles !
Il devoit de l'exemple appuyer ſes paroles ;
Il préchoit des vertus qu'il ne connoiſſoit pas ,
Et même en ce moment fa criniere flottante
Du rang de ſes ſujets étoit encor fumante.
On ne comptoit ſes jours que par des attentats.
Le nouveau Burrus eut beau faire ,
Le Lionceau ſuivit les traces de fon pere ,
Et même un jour , dans ſa fureur ,
Il étrangla ſon Gouverneur.
46 MERCURE DE FRANCE.
O vous ! que l'Univers contemple ,
Princes , que vos enfans foient bons à votre exemple.
D'Agrippine naquit un monftre fans vertus :
Mais c'eſt Veſpaſien qui nous donna Titus .
Par M. Tardieu de Saint- Marcel , Garde-du-
Corps de Monseigneurle Comte d'Artois.
LE LION MAGNIFIQUE.
U
Fable.
N Lion , jeune encor ,, venoit de fuccéder
Au plus ſage des Rois que la race Lionne
Eût vu juſqu'alors fur le trône ;
Mais le jeune inſenſé , bien loin de l'imiter ,
Crut par d'autres moyens illuftrer fa couronne
Il veut qu'à l'avenir , autour de ſa perſonne ,
Un cortége nombreux paroiffe avec ſplendeur ;
Et que l'éclat qui l'environne
Annonce en tous les lieux fa gloire & fa grandeur,
Mais que réſulta-t-il de ce faſte inutile ?
En créant des emplois nouveaux ,
Il fallut doubler les impôts ;
Au lieu de vingt moutons il en exigea mille :
Et lorſqu'en fon cerveau ce Monarque imbécille
Se rendoit redoutable aux yeux de l'Univers ,
Ses Etats ſe changeoient en de vaſtes déſerts ;
Et cet éclat pompeux , cet attirail immenfe ,
DECEMBRE. 1775. 47
Qu'il jugea néceſſaire à ſon autorité ,
Flatta pour un moment ſa folle vanité ,
Mais renverſa bientôt ſon trône & ſa puiſſance.
(
Par le même.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
E
Mademoiselle de*** , répréſentée en
Diane.
N vain de la beauté vous otant la ceinture ,
Des fleches de Diane on vous arma , Cloris ;
Ces traits , entre vos mains ont changé de nature ,
Ce font ceux du l'Amour dans les mains de Cypris .
Par le même.
48 MERCURE DE FRANCE.
DAPHNIS.
Tete
Idylle imitée de Gefner.
E te vois , vigilant Aurore ,
Dans ton char de mille couleurs ,
Sur l'empire enchanteur de Flore
Répandre tes fertiles pleurs.
je te vois parſemant des fleurs dans ta carriere,
De tes rayons naiwans colorer nos berceaux ;
✓Et le feu de ta lumiere
Se réfléchir dans le miroir des eaux.
A ton retour , Amante de Céphale ,
Sous cette voſite de jaſmin ,
Je reſpire la fraîcheur du matin ,
Et les parfums que le zéphyr exhales
Tout m'enchante , les fleurs décorent nos guérêts :
A l'envi l'on voit éclore ,
Et les doux préſens de Flore ,
Et les prémices de Cérès .
Les
DECEMBRE . 1775. 49
Les chantres de nos bois , par leurs tendres ramages
A ton retour font réſonner les bois ;
Et l'écho , fidele à leur voix ,
Se plaît à répéter leurs chants dans les bocages.
J'apperçois ſe jouer dans les naiſſantes fleurs
Des Amours la troupe enfantine :
D'une aîle inconftante & badine
Les folâtres Zéphirs y verſent leurs faveurs.
Autour de Cloé , ma bergere ,
Voltigez à l'envi , jeunes tyrans des coeurs ;
Exhalez fur fon lit couronné de fougere ,
Des fleurs de nos jardins les flatteuſes odeurs .
Ceuillez un doux baifer fur få bouche vermeille ,
Zéphires plus heureux que mỏi ,
Etmurinurez à fon oreille :
Daphnis , le beau berger , brûle d'amour pour toi,
1
Par M. l'Abbé Aillaud , étudiant en
rhétorique .
ODE ANACRÉONTİQUE.
A Cloris , qui craint les approches de
SANS'les
l'hiver.
ANS les compter , laiſſons couler nos jours
Après l'été ſe préſente l'autonne ;
D
50 MERCURE DE FRANCE .
Hébé , jeune Cloris , mele dans ſa couronne
Le pampre & le lierre aux myrtes des Amours,
Conſole - toi , ma tendre & chere amie ,
Je vois , hélas ! ſe faner nos gazons :
Mais qui fuit le plaiſir doit braver les ſaiſons ,
Et cueillir en tout temps les roſes de la vic .
Si le printemps , pere de la gaieté ,
Pare ſon front de tous les dons de Flore ,
L'hiver , riche des biens que Bacchus fait éclore ,
Double , en les prodiguant , les droits de la beauté.
Que l'Aquilon ravage nos campagnes ,
Sur nos côteaux qu'il ſouffle le trépas ,
Je ris de ſes fureurs quand je vois ſur tes pas
Les Jeux , dans mes foyers , réunir tes compagnes.
Vas , cet hiver , que tu crois ennuyeux ,
Offre aux Amans le plus doux avantage :
Quand l'onde ne peut plus réfléchir mon image,
Je fais la retrouver toute entiere en tes yeux.
Rentre , Cloris , rentre dans ma chaumiere ,
Viens y fourire aux folâtres Amours :
On ſe paſſe aisément de l'éclat des beaux jours
Dès que la volupté nous prête ſa lumiere.
Par M. T. Rousseaus
DECEMBRE. 1775. 51
CHANSON.
Madame la Marquise DE LA T....
T
AIR : O ma tendre musette.
u veux des vers , Clicere ,
Et mon coeur y ſouſcrit :
Oui , qui cherche à te plaire
A l'Amour obéit.
Qu'on porte à ta toilette
•Les roſes d'un beau jour ,
Les chanfons d'un Poëte
Sont les fleurs de l'Amour.
Ce Dieu , qui près des Belles
Ne fait que voltiger
Pour toi coupe ſes ailes ,
Fier de ne plus changer ;
En vain dans un ménage
Il vieillit en naiſſant ,
Quand la vertu l'engage
Il eſt toujours enfant .
Oui , ſans être coquette ,
Tu fixes tous les voeux
C'eſt la candeur parfaite
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Qui fait les plus beaux noeuds.
Tu plais vive & fincere ,
Mais ſans t'en occuper :
Et chez toi l'art de plaire
N'eſt point l'art de tromper.
A des Beautés volages ,
Jouets de leur Amans ,
On offre des hommages ,
A toi des fentimens.
Une folle amourette
Peut allumer nos feux ,
Une flamme parfaite
Doit naftre de tes yeux.
Par M. Sabatier de Cavaillon , Profeſſeur
d'Eloquence au Collège de Tournon.
LA DOUBLE RESTITUTION.
TAND
Conte.
ANDIS que Cléon confultoit
Au Palais - Marchand quelque affaire ;
D'un brillant habit qu'il portoit
Un fameux filou travailloit
Adégalonner le derriere,
DECEMBRE . 1775. 53
Cléon qui le ſent & voit faire ,
De bons ciſeaux tire une paire ,
Et lui coupe , tout rafibus ,
Ce que coupa Pierre à Malchus,
Pardon ! (dit tout bas le Pirate)
Ah ! ſi votre vengeance éclate
Dans le Palais , je ſuis perdu ,
Et vous allez me voir pendu.
Thémis ici , quand on l'éveille ,
S'en venge au même inſtant... Pardon ,
Monfieur ... Voici votre galon.-
En ce cas , voilà ton oreille.
Par M. D. L. P.
LES EFFETS DE L'ABSENCE.
DANS ANS ces beaux lieux j'étois Atys ,
Ami... Depuis quinze ans , mon coeur ſe le rappelle ! ...
Mais quel amant fut jamais plus ſurpris ?
Sangaride à mes yeux n'offre plus que Cybele.
Par le méme.
D 3
54
MERCURE DE FRANCE.
CONVENEZ ONVENEZ que je ſuis bien folle ,
Diſoit Thémire à Dorimant ? -
D'accord... Mais ce qui nous déſole ,
C'eſt de l'être fi triſtement.
Par le même.
A UN DEMI - SAVANT.
POUR Our avoir lu , tant mal que bien ,
Damis , rien n'échappe à ta glofe...
Hélas ! fi tu ne ſavois rien ,
Tu ſaurois bientôt quelque choſe.
Par le mé
A UNE MÉDISANTE.
V
os dupes diſent aujourd'hui :
Life , tâchez d'en trouver d'autres.
En montrant les défauts d'autrui ,
Croyez - vous nous cacher les vêtres ?
Par le mêmes
DECEMBRE. 1775. 55
SUR LA MÊME.
QUAND UAND tu me réponds d'Arcabonne ,
C'eſt trop prouver ta bonne foi ...
* Quoi ! tu veux qu'elle me pardonne
Tout le mal qu'elle a dit de moi ?
Par le même.
LEE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt l'Epée; celui de
la ſeconde eſt Livre ; celui de la troiſieme
de Tabac. Le mot du premier
Logogryphe eſt Ronce , où ſe trouve
once; celui du ſecond eſt Broc , où l'on
trouve Roc ; celui du troiſieme eſt vignoble
, où l'on trouve ignoble & noble.
J
ÉNIGME.
E n'ai qu'un ſeul appartement ,
Sans apparence & fans dorure ,
Où m'a fixé l'Auteur de la nature ;
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
Et je m'y trouve affez commodément.
Je n'ai jamais fait cas d'une riche parure ,
Et la peau qui me couvre eſt mon ſeul ornement ,
Comme elle eſt mon ſeul vêrement.
En effet , à quoi bon ces brillantes richeſſes
Qu'aux dépens de leur vie achettent les humains ?
De la fortune à peine ils ont eu les careſſes ,
Qu'elle s'échappe de leurs mains.
Hola , Monfieur le moraliſte
Ce métier ne vous va pas bien.
C'eſt tout au plus l'emploi d'un docte Janſéniſte .
J'ai tort , Meffieurs , & grand tort , j'en convien.
Un animal , un vil reptile , un rien ,
Suivroit , pour nous prêcher , le bon fens à la piſte ,
De la raiſon ſeroit panégyriſte ,
Et nous donneroit des leçons ;
Nous prend - on pour des poliffons ?
Eh ! non , Meſſieurs , je vous affure.
Partant , modérez vos eſprits.
Or je retourne à mon logis ,
Dout je viens ci- deſſus d'eſquiſſer la peinture.
Mes bons Meſſieurs , premierement
Le pourtour en eſt ſimple & de forme ſpirale ;
On n'y voit pas d'entablement ,
De corniche , ni d'aftragale ;
Point de fenêtre ni d'auvent ;"
Point de foyer , pas un ameublement.
Qu'en ferois-je au ſurplus ? il n'eſt point d'intervalle
Dans l'intérieur du bâtiment ,
3
Que mon corps , blanc ou gris , n'occupe exactement .
DECEMBRE. 1775. 57
La porte ou bien l'entrée eſt un peu circulaire ,
Mais plus large que n'eſt mon étroit logement.
Que vas-tu dire , téméraire ?
Hé ! Meffieurs , allons doucement !
Attendez encore un moment,
Avant de décider , il eſt très-néceſſaire ,
(Ceci foit dit pourtant ſans vous déplaire)
Que vous me connoiffiez , & même entierement ,
C'eſt là le vrai moyen d'en juger ſainement :
Car je n'ai pas tout dit , & j'ai d'autres merveilles
A faire entendre à vos oreilles .
Sans pieds ni main , moi -même j'ai conſtruit
Le palais que j'habite , ou plutôt le réduit ,
Compagnon de tous mes voyages ,
Où je ſuis à l'abri des vents & des orages :
Mais dès que j'apperçois s'approcher à grands pas
La noire ſaiſon des frimats ,
Sur moi j'ai très-grand ſoin de bien fermer ma porte ,'
Puis je m'enfonce dans un trou.
Tenir un tel propos ! mais il faut être fou.
Ce n'est pas tout , Meſſicurs , avec moi je n'emporte
Pas la moindre proviſion .
Et de quoi vistu donc pendant la ſaiſon morte ?
Ma foi , je n'en fais rien : au reſte , peu m'importe.
Il fuffit qu'au printemps je ſors de ma priſon ,
Et qu'alors vigoureux j'enleve ma maiſon.
}
Par M. Vincent , Curé de Quincey.
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
A Mademoiselle T..... RENARD.
AVEC une petite tête
Je n'ai qu'un pied , & ces deux ne font qu'un ;
Je nais à volonté , mais moi ſeul je m'arrête :
C'eſt un fort connu de chacun .
Entre une longue ou breve
Je prens l'eſſor ,
Puis un inftant après je creve ,
Pour renaître & mourir encor.
Agoniſant , celui qui me donna naiſſance
Eſt attentif ainſi que toute l'aſſiſtance ;
Mort , il les faut voir s'enquérir
Comment j'ai bien voulu mourir :
De bien des gens je trompe où je flatte l'attente ,
Et leur fort eſt écrit dans mon dernier moment.
Tel en rit , tel en pleure ; un autre ſe contente
D'exécuter mon teftament :
Car aprés ma mort je commande ,
Et le plus ſouvent je demande .
Quand on ſe ſert de moi j'ai bien peu de repos ,
Je ſuis ſi maigre auſſi que je n'ai que les os.
Par M. Gazil fils.
DECEMBRE. 1775. 59
ON
LOGOGRYPH Е.
N n'eſt pas , pour porter le même nom , parent ;
Dans une foire il eſt des anes , plus de cent ,
Qui s'appellent Martin & qui ne font pas freres !
Mais ce ne font pas là , dira-t-on , vos affaires .
Soit ! je viens donc à mon objet
Et paffe tout de ſuite au fait.
Nous ſommes deux qui nous nommons de même :
L'une , de petiteſſe extrême ,
Que l'art imagina pour foulager l'ennui ,
Eſt fort à la mode aujourd'hui ;
Elle enrichit les uns des dépouilles des autres ;
Et rendant ces derniers plus gueux que les Apôtres ,
Elle les fait aller , ſans ane ; ni cheval;
Sur un trifte grabat mourir à l'Hôpital .
Pour moi d'humeur à cela bien contraire ,
Et d'un tout autre caractere ,
Sans vider le gouffet ; j'orne & remplis l'eſprit
De quiconque pour guide auprès de lui me prit.
Et quand tous deux nous ſommes face à face,
Je le fais voyager ſans fortir de ſa place ,
Et lui fais parcourir d'immenſes régions ;
Différentes de moeurs & de religions.
Mais ſoyons de bon compte ,& fans faire la fiere
Je conviens qu'avec la premiere ,
Ayant même origine , elle & moi ſommes foeurs ,
Qu'au berceau nous avons eu les mêmes Auteurs ;
60 MERCURE DE FRANCE.
Mais nos emplois ont mis bien de la différence
Entre nous deux ; j'ai donné dans la ſcience ,
Et ma petite ſoeur dans la frivolité ,
Dans les hafards & la futilité,
Cinq pieds font toute ma machine :
Mais tu me tiens déjà , Lecteur , je m'imagine.
Je t'offre une arme en uſage autrefois ;
Un certain animal qui me ronge par fois :
Ce qui très- aifément s'apperçoit fur la neige ;
Liaison du diſcours qu'on apprend au College ;
Synonyme d'eſpece ; & morceau dans le corps ,
Qui , lorſqu'il s'enfle , empêche d'aller fort .
A Rennes Par M. de L. G.
}
DECEMBRE. 1775. 61
A
AUTRE.
DAM ſe trouvoit ſeul , je l'occupois peut-être ,
Alors qu'à ſa moitié le Seigneur donna l'être ;
En retranchant mon chef , auſſi- tôt tu la vois
Cette compagne aimable , & maintenant je crois.
Que mon nom ſe fait tout de ſuite ;
Quoiqu'à me définir je ne ſois vraiment rien :
Mais enfin ne vas pas ſi vite ,
Rêve , mon cher Lecteur , & ma foi tu me tiens .
Par M. le Clerc de la Mothe , Chev. de
St Louis.
62. Mercurede France .
AIR .
Paroles deM.deR. Mifique deM.Grétry..
Andante.
Doux plaisir, Amour te
4
24
rapelle
6 45
Themirea captivéemon coeur;Chantons cette
7676765 733 5
aimable cruelle, Qui faitma
24
56 5
peine & mon bon- hour:
6
3%
6
Decembre. 1775 . 63
Les Gra ces nefontpas plus
5 6
belles; Puiffeà l'ar - deur Lun
46
24
foru fr beaus Le pe- tit
5
Dieu brûler fes ailes, Et l'ani
5 5 56 377
mer de
de fon flambeau .
363 78
64 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES LITTERAIRES.
Journal Littéraire de Berlin , par une Société
d'Académiciens. A Berlin ; & à
Paris , chez Lacombe , Libraire.
LES volumes XVI & XVII de cet
excellent Journal viennent de paroître.
Nous croyons rendre ſervice à la Littérature
en faifant connoître plus particulie
rement cet Ouvrage , qui , encore ignoré
en France , jouit déjà de la plus grande
célébrité dans le reſte de l'Europe ſavante.
Il a commencé au mois de Septembre
1772 ; il en paroît tous les deux mois
un volume de 15 feuillles d'impreſſion ,
in 8°.: l'abonnement , pour l'année entiere
, eſt de 15 liv. tant pour Paris que
pour le reſte de la France On peut ſe
procurer cet Ouvrage à Paris , chez le
Libraire déjà indiqué ; ou chez M. Rosfel
; rue du grand Chantier , Correfpondant
dudit Journal. Ce dernier ſe charge
de la faire paſſer , franc de port , aux
Abonnés de la Province. Nous ajouterons
à
DECEMBRE. 1775. 65
à l'avantage de ce Journal , que nonſeulement
les extraits y ſont faits avec
ſoin, les analyſes bien rédigées , les jugemens
dictés par l'impartialité , ou par la
critique la plus judicieuſe & la plus dé
cente ; mais encore qu'on y trouve fouvent
des morceaux curieux & intéreſſans
de Mémoires où d'Ouvrages non encore
imprimés , ou écrits en langues peu connues
, & que les Auteurs de ce Journal
ſe donnent la peine de traduire. Tel eſt en
particulier l'article que nous allons transcrire
du premier volume.
Théorie universelle des Beaux -Arts , en
forme de Dictionnaire ; par M. Sulzer ,
de l'Académie Royale des Sciences &
Belles Lettres de Berlin , &c. A Leipsik .
1771. Tome I, in-4°.
☐☐☐Nous annonçons ici , diſent MM. les
- Journaliſtes , un Ouvrage qui doit former
2 volumes in-4°. & que l'Allemagne
attendoit avec impatience (1 ) C'eſt le fruit
(2) Les deux volumes de ce Dictionnaire ſont imprimés
actuellement. Comme cet Ouvrage , vraiment utile ,
eſt écrit en allemand , on l'a traduit en françois , fous
les yeux de l'Auteur à Berlin , pour le compte du ſicur
Lacombe , Libraire à Paris.
E
66 MERCURE DE FRANCE.
de près de vingt ans de recherches , d'obſervations
& de réflexions .
L'Auteur , dans ſa Préface , donne en
peu de mots les principales vues qui
l'ont animé ; ce font le deſir de faire connoître
la vraie nature des Beaux - Arts ,
l'eſpérance de perfuader qu'on en peut
tirer les plus grands avantages pour le
bonheur de la ſociété , & la conviction
où il eſt que l'on ne peut borner les fruits
du génie au ſeul agrément , fans donner
dans une erreur très pernicieuſe.
L'invention des arts méchaniques , des
loix & des ſciences , eſt due à l'entendement
ou à la raiſon ; celle des beauxarts
, au ſentiment moral, qui nous fait
connoître le beau & le bon. Le germe de
ce ſentiment eſt dans tous les eſprits ;
mais il demande à être cultivé & developpé.
De-là dérive le but où tous les beauxarts
doivent tendre , & les principes fur
leſquels ils font fondés. L'objet de cet
Ouvrage eſt , 1º. d'établir ce but qui eſt
la perfection de l'homme ,& le plus grand
bonheur où il puiſſe atteindre.
2º. De fixer ces principes & dediriger
les Artiſtes dans l'application qu'il faut
en faire, relativement à la grande fin
qu'ils doivent ſe propofer.
DECEMBRE. 1775. 67
L'Auteur réfute ceux qui prétendent
que les beaux - arts n'ont pour objet que
le plaiſir. Il ſoutient au contraire qu'ils
font une des choſes les plus importantes
dans la vie humaine ,& la plus digne des
foins du Légiſlateur & du Souverain.
Du reſte , il traite ſa matiere en Philoſophe
plutôt qu'en Amateur ou en Artiſte
: ainſi il ne s'arrête à la partie méchanique
des arts qu'autant qu'il en a
beſoin pour ſe faire comprendre. Cependant
les Amateurs & les Artiſtes pourront
tirer un grand avantage de ſon Ouvrage
à pluſieurs égards. Ils y apprendront
fur-tout à ſe faire une idée plus noble de
leur vocation , outre que dans les détails
& les principes il y a une infinité d'articles
propres à perfectionner le goût.
M. Sulzer ne donne fon Ouvrage que
pour un eſſai ; il rend raiſon de l'omisſion
de certains articles , de la longueur
de quelques uns , de la briéveté des autres
, de la différence des tons qui y regnent
, de l'érudition qu'il y a ſemée , &
du temps qui s'eſt écoulé depuis la premiere
annonce de l'Ouvrage juqſu'à préfent.
il eſpere que fon travail ſervira à
exciter & les Philoſophes & les Artiſtes ,
les uns à faire de nouvelles recherches ,
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
& les autres à ſuivre le chemin qu'il leur
a tracé.
Enfin il parle du ton qu'il a été obligé
de prendre en certaines occaſions , & qui
pourroit paroître trop févere à ceux qui
n'entreroient pas bien dans ſes vues : ce
ton ne lui a été dicté que par fon zele
pour les beaux-arts , &par la haute idée
qu'il s'eſt formée de leur deſtination.
Tel eſt le fond de la Préface. Nous ne
pourrions que difficilement , continuent
les Auteurs du Journal , donner l'extrait
d'un Ouvrage fait en forme de Dictionnaire
; pour y ſuppléer , nons donnerons
dans ſon entier l'article Beaux - Arts , qui
eſt comme la clef de l'Ouvrage , & qui ,
felon l'ordre alphabétique de la langue
allemande , ne doit entrer que dans le
fecond volume , mais que l'Auteur a bien
voulu nous communiquer.
Beaux Arts Celui qui le premier donna
l'épithète de beaux aux arts , dont nous
allons parler , s'étoit ſans doute apperçu
que leur eſſence eſt principalement de
fondre enſemble l'agréable & l'utile , ou
d'embellir les mêmes objets que les autres
arts ont inventés. En effet , au lieu
de faire conſiſter , comme on l'a ſi ſouvent
prétendu , l'eſſence des beaux - arts dans
DECEMBRE . 1775. 69
une imitation de la nature , qui n'offre
à l'eſprit que des idées vagues , il eſt bien
plus naturel d'en chercher l'origine dans
le penchant qui nous porte à embellir
tout ce qui nous environne.
On a été logé , on s'eſt fait entendre
avant de fonger à remplacer , par l'ordre
& la ſymmétrie , la ſimplicité trop négligée
des premieres cabanes , & avant de
recourir à l'harmonie pour rendre le
langagę plus agréable. Ce n'eſt donc pas
ce qu'on nomme ordinairement premier
besoin qui a produit les beaux - arts ; c'eſt
ce penchant pour les impreſſions douces
que nous apportons tous avec nous en
naiſſant , & qui agit avec plus d'énergie
encore dans les ames d'une trempe plus
heureuſe & plus parfaite,
Le Berger qui le premier a eſſayé de
donner une forme plus élégante à fa
coupe & à ſa houlette , & de la décorer
par quelques reliefs à peine ébauchés , ce
Berger , dis - je , a été le pere de la ſculpture
; celui de l'architecture , c'eſt le premier
Sauvage qu'un génie diſtingué a
porté à mettre de l'ordre dans la conſtruction
de fa hutte , & qui a ſu en foumertre
l'enſemble aux loix d'une proportion
convenable ; & l'on doit conſidérer com
E 3
70 MERCURE DE FRANCE .
me véritable auteur de l'éloquence chez
une Nation celui qui , le premier , s'ef
força d'introduire quelque forte d'agrément
& d'arrangement dans le récit qu'il
avoit à faire. T
C'eſt de ces foibles germes que l'entendement
humain , par une culture ſage
& réfléchie , a ſu , peu- a-peu , faire éclore
les beaux - arts: formés par la nature ellemême
, ces germes féconds font enfin
devenus , ſous ſa main', d'excellens arbres
chargés des fruits les plus délicieux.
و
11 en eſt des beaux arts comme de
toutes les inventions humaines , qui ,
preſque toujours produites par le hafard
& très chétives dans leur origine , deviennent
, par une amélioration ſucceſſive
d'une utilité qui les rend très importantes.
La géométrie n'étoit d'abord qu'un
arpentage fort groffier , & c'eſt la fimple
curioſité de quelques gens défoeuvrés qui
a fait naître l'aſtronomie : une application
foutenue & judicieuſe a inſenſiblement
donné plus d'étendue aux premiers
élémens de ces deux ſciences , & les a
portées à ce haut degré de perfection où
nous les voyons aujourd'hui , & qui les
rend d'une utilité inestimable pour tout
le genre humain. Ainſi quand nous fe
DECEMBRE. 1775. 71
rions encore plus proſitivement aſſurés que
nous ne le ſommes , que les beaux - arts
n'ont été dans leur berceau que de minces
eſſais ; uniquement imaginés pour
réjouir la vue ou d'autres ſens ; il faudroit
bien nous garder de reſſerrer dans des
bornes auſſi étroites toute l'étendue de
leurs avantages réels. Pour apprécier ce
que vaut l'homme, il faut conſidérer ,
non ce qu'il eſt dans ſa premiere enfance ,
mais ce qu'il fera dans un âge mûr. La
premiere queſtion qui ſe préſente ici , c'eſt
donc de rechercher quelle utilité l'homme
peut ſe promettre des beaux - arts ,
conſidérés dans toute l'étendue de leur
efſſence & dans l'état de perfection dont
ils font fufceptibles.
Que des eſprits foibles ou frivoles répettent
fans ceſſe que les beaux - arts ne
font deſtinés qu'à nos amuſemens , & ne
peuvent ſervir qu'à récréer nos ſens &
notre imagination , qu'importe ? Pour
nous , examinons ſi la nature ne s'y eſt
rien ménagé de plus important , & voyons
juſqu'où la ſageſſe peut tirer parti du penchant
induſtrieux qui porte les hommes
à tout embellir , & de l'heureuſe diſpoſition
qu'ils ont à être ſenſibles au beau.
Nous n'aurons pas beſoin au reſte de
E 4
72 MERCURE DE FRANCE .
nous engager pour cela dans des recherches
longues & profondes : l'obſervation
de la nature nous offre une voie bien
plus abrégée. La nature eſt le premier
Artiſte , & fes merveilleux arrangemens
nous indiquent tout ce qui peut élever au
plus haut point le prix & la perfection
des arts.
Dans les oeuvres de la création rien qui
ne conſpire à procurer de toute part des
impreſſions agréables à la vue ou aux autres
ſens : chaque être , deſtiné à notre uſage
, a une beauté indépendante de fon
utilité :les objets mêmes , qui n'ont aucun
antre rapport avec nous que d'être expoſés
à nos regards , ont reçu une figure
gracieuſe & de belles couleurs , unique.
ment , à ce qu'il nous ſemble , pour le plaifir
de nos yeux. La nature , en travaillant
ainſi de tout côté à faire affluer fur nous
les ſenſations agréables , a ſans doute eu
pour but de faire éclore & de fortifier en
nous une douce ſenſibilité capable de tempérer
la fougue des paſſions , naturellement
violentes dans leurs procédés ,& la rudesſe
de l'amour propre , toujours outré
dans ſes prétentions.
Les beautés ainſi répandues ſur tous les
objets , font analogues & proportionnées
DECEMBRE. 1775. 73
à cette ſenſibilité précieuſe & délicate ,
dont le principe eſt comme inhérent au
fond des coeurs , & qui , fans ceſſe , ſe
trouve éveillée , ranimée par l'impreſſion
que font fur nous les couleurs , les formes
& les accens de tout ce que la nature a
ainſi mis à portée de nos ſens. De-là réſulte
un fentiment plus tendre qui nous
follicite & fortifie nos goûts ; l'eſprit &
le coeur en deviennent plus actifs ; nous
ne ſommes plus bornés alors à des ſenſation
groffieres , communes à tous les animaux
; des impreſſions plus douces s'y
joignent & s'emparent de notre ame ;
nous devenons hommes. En augmentant
le nombre des objets intéreſſans , nous
ajoutons à notre premiere activité ; par
un effort unanime & général , toutes nos
forces ſe réunifſſent & ſe déployent ; nous
fortons de la pouſſiere ; & dans cet heureux
élan nous nous rapprochons des intelligences
ſupérieures. Dès - lors nous
éprouvons , nous reconnoiſſons que cet
Univers a été préordonné non ſeulement
dans la vue de pourvoir aux besoins de
l'homme , comme animal , mais encore
pour lui ménager des jouiſſances plus
pures , plus délicates , & pour élever fon
être à un état plus noble & plus heureux.
E 5
74 MERCURE DE FRANCE .
Dans cet établiſſement univerſel que
la nature s'eſt propoſé , elle a cu , en
mere tendre , un foin tout particulier de
raſſembler les attraits les plus touchans
fur les objets les plus néceſſaires à l'homme.
Elle a même eu le ſecret de faire
également ſervir la laideur & la beauté
à notre bonheur , en les attachant comme
ſignes caractériſtiques , l'une à ce qui eſt
mal , & l'autre à ce qui eſt bien; elle
embellit le bien afin que nous l'aimions ,
& pour nous dégoûter du mal, elle a ſoin
de l'enlaidir. Qu'ya - t - il , par exemp'e ,
de plus eſſentiel que les liens de la fociété
pour conduire l'homme à la félicité & au
principal objet de ſa deſtination ? Or les
liens de la ſociété tiennent aux agrémens
mutuels que nous pouvons nous procurer.
Cela eſt vrai ſurtout de l'heureuſe
union par laquelle l'homme , encore iſolé
au milieu des ſociétés les plus nombreuſes
, s'approprie une compagne qui entre
en communauté de fes biens , redouble
ſes plaiſirs en les partageant , adoucit
ſes chagrins & allége ſes peines. Et où la
nature a - t - elle prodigué ſes agrémens
comme ſur la figure humaine ? Là font
tiſſus les noeuds indiſſolubles de la ſymDECEMBRE.
1775. 75
pathie; les charmes les plus irréſiſtibles
de la beauté y ſont diſtribués & diſpenſés
, comme ils devoient l'être , par la
plus heureuſe des liaiſons. Par cette admirable
& ſage profuſion , la nature a ſu
rendre expreſſive la matiere inſenſible &
muette , & lui faire porter juſqu'à l'empreinte
des perfections de l'eſprit & du
coeur , c'eſt à dire des charmes les plus
puiſſans.
D'un autre côté , tout ce qui eſt nuiſible
par foi même a reçu de la nature&
nous offre toujours une force repouſſante
qui produit l'averſion. Les ſignes caractériſtiques
qui révoltent ou qui produiſent
le dégoût , & que la nature a deſtinés à
déceler l'abrutiſſement ſtupide , l'eſprit
acariâtre ou le mauvais coeur ; ces ſignes ,
dis - je , ſe manifeſtent ſur le viſage de
l'homme , par des traits auffi profondément
gravés que ceux qui annoncent la
-beauté de l'ame. Ainſi la nature , à l'aide
des ſens extérieurs , nous fert doublement
; par les charmes , elle nous attire
vers le bien ; elle nous éloigne du mal par
l'effroi.
Ce procédé de la nature, ſi bien marqué
dans toutes fes oeuvres , ne doit nous
laiſſer aucun doute ſur le caractere & la
{
76 MERCURE DE FRANCE .
fin des beaux - arts. L'homme , en embelliſſant
tout ce qui eſt de ſon invention ,
doit ſe propoſer le même but que ſe propoſe
la nature elle - même , lorſqu'elle
embellit avec tant de ſoin ſes propres
ouvrages. C'eſt donc aux beaux-arts à revêtir
d'agrémens divers nos habitations ,
nos jardins , nos meubles & fur - tout
notre langage , la principale de nos inventions
; & non - feulement , comme
tant de perſonnes ſe l'imaginent à tort,
pour que nous ayons la ſimple jouiſſance
de quelques agrémens de plus ; mais principalement
afin que les douces impreſſions
decequi eſt beau , harmonieux & convenable
, donnent une tournure plus noble ,
un caractere plus relevé à notre eſprit &
à notre coeur.
Une autre choſe bien plus importante
encore , c'eſt que les beaux - arts imitant
toujours la nature , répandent à pleine
main les attraits de la beauté ſur des objets
immédiatement néceſſaires à notre
félicité , & par là nous inſpirent pour tous
ces objets un attachement invincible.
Cicéron ſouhaitoit (1 ) de pouvoir pré-
(1 ) De Officiis , Lib. L.
DECEMBRE . 1775. 77
ſenter à fon fils une image de la vertu ,
perfuadé qu'on ne pourroit la voir fans
en devenir éperduement amoureux : or
voilà le ſervice ineftimable que les beauxarts
peuvent réellement nous rendre ;
pour cela ils n'ont qu'à conſacrer la force
magique de leurs charmes aux deux biens
les plus néceſſaires à l'humanité , à la
vérité & à la vertu.
Ace premier ſervice ils doivent encore
en joindre un autre , toujours d'après
leur grand & admirable modele ; c'eſt de
donner à tout ce qui eſt nuiſible une
figure hideuſe , qui excite le ſentiment
de l'averſion; la méchanceté , le crime ,
tout ce qui peut corrompre l'homme
moral , devroit être revêtu d'une forme
ſenſible qui attirât notre attention , mais
de maniere à nous bien faire enviſager
ces vices ſous leurs propres traits , & à
nous en donner une horreur ineffaçable :
c'eſt un effet que les beaux - arts peuvent
produire , & la nature les guide en ce
point comme en tout le reſte. Perſonne
ne ſauroit s'empêcher de conſidérer une
phyſionomie funeſte avec autant d'attention
& de curioſité qu'on en a pour la
- beauté même ; ainſi la nature , cette inftitutrice
des beaux- arts , a voulu que nous
78 MERCURE DE FRANCE.
ne détournaſſions nos regards de deſſus
le mal , qu'après qu'il auroit excité en
nous l'impreſſion d'une horreur ſalutaire
&bien prononcée. :
Les remarques générales que nous ve
nons de faire , contiennent le germe de
tout ce qu'on peut dire de l'eſſence , du
but & de l'emploi des beaux arts... Leur
efſſence conſiſte à mettre les objets de nos
perceptions en état d'agir ſur nous , a
l'aide des ſens , & par une énergie particuliere
qui provient de l'agrément. Leur
but eſt de toucher vivement les coeurs ,
& leur véritable emploi doit être d'élever
l'ame de l'homme ; chacun de ces trois
points mérite une difcuffion particuliere .
1º. Que l'eſſence des beaux arts ſoit de
mettre les objets en état d'agir ſur nous ,
à l'aide des ſens & par une énergie particuliere
qui provienne de l'agrément ;
c'eſt ce qui ſe manifeſte dans tout ce qui
mérite le nom de production de l'art. En
effet , comment un diſcours devient- il un
poëme ? Comment la démarche de l'hom-,
me mérite - t - elle d'être appelée danse ?
Quand eſt ce qu'un aſſemblage de traits
&de couleurs peut être conſidéré comme
un objet de peinture ; ou qu'une ſuite de
tons variés peut être rangée parmi les
DECEMBRE. 1775. 79
pieces de muſique ? Qui eſt-ce enfin qui
d'une maiſon fait un morceau d'architecture
? C'eſt lorſque , par le travail de
l'Artiſte , l'ouvrage , quel qu'il foit , acquiert
un charme particulier qui , à l'aide
des ſens , attire la réflexion.
L'Hiſtorien rapporte un événement tel
qu'il s'eſt paſſé ; le Poëte s'empare du
même ſujet & nous le préſente de la maniere
qui lui paroît la plus propre à faire
fur nous une impreſſion vive & conforme
à ſes vues. Le ſimple Deſſinateur trace
_dans la plus grande exactitude l'image
d'un objet viſible ; le Peintre y ajoute
tout ce qui peut completter l'illufion&
ravir les ſens & l'eſprit. Tandis que dans
leur démarche & par leurs geſtes les hommes
développent , fans y penſfer , le ſentiment
qui les occupe , le Danfeur donne
à ces geſtes & à cette démarche un ordre
plus marqué & une beauté plus accomplie....
Ainſi il n'eſt pas poſſible qu'il
nous reſte aucun doute fur ce qui conftitue
l'eſſence des beaux arts .
2º. Il eſt également certain que leur
premier but , leur but immédiat , eſt de
nous toucher vivement. Il ne fuffit pas
que nous reconnoiſſions d'une maniere
diſtincte les objets qu'ils nous préſentent ;
80 MERCURE DE FRANCE.
il faut que l'eſprit foit frappé & le coeur
ému. C'eſt pour cela que les beaux - arts
donnent aux objets la forme la plus propre
à flatter les ſens & l'imagination.
Dans le temps même qu'ils cherchent à
percer l'ame par des traits douloureux ,
ils flattent l'oreille par l'harmonie des
fons , l'oeil par la beauté des figures , par
d'agréables alternatives d'ombres & de
lumieres , & par l'éclat brillant des cou-:
leurs . Les beaux-arts , ſi l'on peut s'exprimer
de la forte', font riants , même à
l'inſtant qu'ils nous rempliſſent le coeur
d'amertume , & c'eſt ainſi qu'ils nous
forcent à nous livrer à l'impreſſion des
objets & qu'ils s'emparent de toutes les
facultés ſenſitives de l'ame ; ce ſont des
Sirenes au chant deſquelles on ne peut
réſiſter .
3º. Mais cet empire qu'ils exercent.
fur les eſprits , eſt encore fubordonné à
un autre but , un but plus relevé , &
qu'on ne fauroit atteindre que par un bon
uſage de la force magique qui conſtitue.
leur eſſence. Il faut donc leur donner une
direction felon laquelle ils parviennent à
ce but ſupérieur , fans lequel les Muſes
ne feroient que de dangereuſes ſéductrices.
Qui
DECEMBRE. 1775. 81
Qui pourroit douter un inſtant que
la nature , en donnant à l'ame la faculté
de goûter le charme des ſens , n'ait
eu un but plus relevé que celui de nous
flatter , de nous conduire à la jouiſſance
ſtérile & non réfléchie des attraits fenfuels
? Oferoit-on foutenir que la nature
nous ait ménagé le ſentiment de la douleur
dans la vue de nous tourmenter ? II
feroit également abſurde de s'imaginer
1 que le fentiment du plaiſir n'a pour but
ſuprême qu'un chatouillement paſſager.
Il n'y a que de petits génies qui n'ayent
- pas apperçu que dans l'Univers entier
tout a une tendance bien marquée & bien
décidée vers l'activité & la perfection ;&
il ne fauroit y avoir que des artiſtes ſuperficiels
qui s'imaginent avoir rempli lear
vocation & fait tout ce qu'ils doivent ,
lorſqu'au lieu de ſe propoſer un but
plus digne de l'art & d'eux mêmes , ils
• ſe contentent de flatter , par d'agréables
images , les appétits ſenſuels de
l'ame.
Nous n'acheverons pas de tranfcrire
cet article , qui eſt encore fort long dans
le Journal de Berlin; mais ce que nous
en avons rapporté fuffit pour faire connoître
le ton de ce Journal.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
Manuel des Huiſſiers , ou nouvelles instructions
; par M. Ouin , ancien Huisfier
à cheval au Châtelet de Paris. A
Paris , chez Boudet.
Il y a eu déjà un Ouvrage intitulé :
Nouvelles Instructions , ou style général
des Huiffiers ou Sergens , qui a mérité les
fuffrages du Public. On y trouve un ſtyle
aſſez général pour dreſſer toutes eſpeces
d'exploits : mais on n'y trouve aucune
obſervation ſur la cauſe & les effets de
ces actes ; les exemples font trop génériques
, les différentes eſpeces n'y ſont
point préſentées avec affez de clarté :
& un Huiffier pourroit involontairement
faire une multitude de nullités. L'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons foutient
qu'on a omis dans le ſtyle général
de conſtater le refus d'acceptation dans
les offres que doit contenir un exploit
en retrait lignager , ainſi que la déclaration
que les offres ſeront réitérées en tout
état de cauſe. On ytraite d'une maniere
obſcure tout ce qui regarde le compulfoire
& les différentes eſpeces de procèsverbaux
qu'un Huiffier eſt ſouvent dans
DECEMBRE . 1775. 83
le cas de dreſſer. Ce Manuel renferme
tout ce qui a été omis dans le premier
Ouvrage , & devient néceſſaire non ſeulement
aux Huiſſiers , mais encore à tous
les Praticiens . On obſerve que les fonctions
de l'Huiffier n'ont rien de vil , quand
on les remplit avec autant de probité que
d'humanité ; c'eſt un Officier en qui la
Juſtice tranſmet une portion de l'autorité
qu'elle tient du Roi , & qui s'adminiſtre
& s'exécute toujours au nom de Sa Majeſté.
Ainſi le Corps des Huiffiers a droit
à l'eſtime publique , quand ceux qui le
compoſent ne bleſſeront en rien les regles
de la probité , & qu'ils ne s'écarteront
point des Ordonnances qui ont preſcrit
les formes.
Mémoires & obfervations fur la perfectibilité
de l'Homme ; dédiés à M. de Sartine
. Recueil VI, contenant un nouveau
tableau analytique & encyclopédique
des connoiſſances humaines. Par
M. Verdier , Docteur en Médecine
Inſtituteur , &c. A Paris , chez Moutard
,
,
Tous les Écrivains recommandent
l'ordre en toutes chofes , & pluſieurs
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
beaux génies ont fait le hardi projet de
réunir toutes les connoiſſances en un tout ,
ſuivant les rapports qu'elles ont entre
elles. Pour ouvrir aux Inſtituteurs & à
leurs Eleves la vaſte carriere des connoiſſances
élémentaires , M. Verdier commence
par rechercher les principes de
l'art d'établir la ferie naturelle des genres ,
des especes & des individus intellectuels.
Il reproche aux Scolaſtiques leur indifférence
fur cet art: il fait voir ce que les
cathégories & les univerſaux des Péripatéticiens
avoient de vicieux & d'utile ,
& l'abus qu'on en a fait; il jette les principes
de l'ordre logique : c'eſt la matiere
d'un premier entretien entre un Inſtituteur
, un Profeſſeur de philofophie & un
Eleve.
Ces principes poſés , il diſtingue dans
un ſecond entretien les différens ordres
des connoiſſances , & les rapporte tous à
cinq , qui ont chacun leurs caracteres propres
& leur uſage particulier : favoir
l'ordre eſſentiel , l'ordre fortuit , l'ordre
civil , l'ordre d'inſtruction & l'ordre naturel.
,
Un' troiſieme entretien préſente enſuite
un examen critique des ſyſtemes encyclopédiques
des connoiſſances qui ont
DECEMBRE. 1775. 85
acquis le plus de célébrité. Pour prendre
les chofes à leur fource , il remonte jusqu'à
celui des premiers hommes. Il le
trouve dans l'analyſe de la lettre orientale
A- le- ph , qui ſignifie la Science de la vie ,
du mouvement volontaire & de la parole ;
& il l'explique par les inventions attribuées
à Mercure , & par l'hiſtoire que
fait Moïſe de l'éducation d'Adam dans
la Geneſe. Il paſſe rapidement ſur les
-ſyſtemes des Grecs , des Romains & de
nos Ecoles , pour venir à celui que nous
devons à Bacon , & qui a été la baſe de
cet Ouvrage ſi célebre & fi immenſe que
les Savans de notre ſiecle ont produit
ſous le titre d'Encyclopédie. En conve-
- nant que ce ſyſtême eſt le plus conforme
aux idées générales de la République des
Lettres , M. Verdier démontre combien
il eſt éloigné de l'ordre eſſentiel des connoiſſances.
L'Auteur oſe enſuite tracer lui même
un deſſein nouveau des connoiſſances ; il
les range ſous dix claſſes , diftinguées par
leurs conceptions , leurs objets , leurs
fources & leurs principes ; & il les déſigne
par les noms de mathématiques ,
phyſiques , métaphyſiques , morales , pofitives
& artificielles , d'extemporanées ,
F3
86 MERCURE DE FRANCE. ۱
hiſtoriques & prophétiques , & enfin
d'antiphysiques on révélées. Mais le grand
détail où eſt entré M. Verdier pour établir
cet ordre , ne le diſpenſe pas du développement
particulier de ces dix branches
, s'il veut qu'on retire le fruit de
fesidées.
Les Grammairiens modernes s'accordent
à dire que la conſtruction de la langue
françoiſe eſt naturelle , & que la
latine n'a point de conſtruction grammaticale.
M. Verdier prétend au contraire
que notre conſtruction françoiſe eſt contre
nature , & que les latins en ont une
réguliere & naturelle. Il démontre ce
paradoxe par la nature du langage & des
langues , par les Auteurs latins , par le
témoignage de Cicéron & de Quintilien ,
& par l'analogie des mots. C'eſt la
matiere d'un Effai fur la construction des
langues françoise & latine , rédigé ſous la
forme géométrique.
Suit une obſervation très finguliere fur
un rêve mathématique , qui a duré un an
entier..
Ce Recueil eſt terminé par une lettre
à MM. les Inſtituteurs & Profeſſeurs ,
fur la perfection de ce Recueil. On voit ,
par cette lettre , que l'Auteur n'a pu
DECEMBRE . 1775. 87
montrer un zele ſi vif pour la perfection
de l'éducation , ſans foulever des envieux
contre lui : mais de deux choſes l'une ;
s'il propoſe des principes certains , les
ſervices doivent être reçus avec autant
de reconnoiſſance de la part des Savans ,
que du Public; s'ils font hasardés , l'importance
de la nature exige qu'on les
apprécie par une cririque auſſi profonde
que ſa doctrine paroît l'être.
Vues d'un Politique du ſeizieme fiecle fur
la législation de son temps , également
propres à reformer celle de nos jours ;
ou choix des Arrêts qui compoſent le
Recueil de Raoul Spifame , connu fous
le titre de Dicacarchiæ Henrici Regis
Christianiſſimi Progymnaſmata : avec
des obſervations & une table générale
& raiſonnée de tout l'Ouvrage. Par
M. Auffray , des Académies de Metz
&de Marſeille. Vol. in- 8°. d'environ
300 pages. A Amſterdam ;& ſe trouve
à Paris , chez Durand , 1775 .
On augmente plus fûrement la masſe
de nos connoiſſances à remettre au
jour de bons Ouvrages anciens que le
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
temps jaloux s'efforce de nous enlever ,
qu'à en donner de nouveaux , trop fouvent
le produit des tacites rapines faites
fur ces mêmes anciens. L'Ouvrage que
M. Auffray nous fait connoître eſt un de
ceux qui méritoient d'être rendus à notre
Littérature , & plus particulierement à
la ſcience , dont le but eſt d'améliorer le
fort des hommes. Raoul Spifame , Avocat
au Parlement de Paris , d'une famille
diftinguée originaire de Lucques , étoit
frere du fameux Spifame , Evêque de
Nevers ; cet homme fingulier ſe chargea
de reformer bien des abus dans les diverſes
branches de la légiflation de fon
temps , & il emprunte , pour donner
peut- être plus d'importance à ſon travail,
la forme & le ſtyle dont les loix font
revêtues lors de leur promulgation. C'eſt
donc au nom du Prince qu'il parle & rend
des Arrêts , qui n'ont jamais paſſé au
Conſeil d'Henri II. Son recueil, compoſé
de 309 Arrêts , devoit être ſuivi d'un
ſecond , qui n'a point paru. Il embraſſe
une foule d'objets plus ou moins intéreſſans
& quelquefois très-finguliers. M.
Auffray a fait un choix de ces différens
Arrêts & y a joint des obſervations ; il a
fait plus , il a rédigé une table générale
DECEMBRE. 1775. 87
& raiſonnée de tout l'Ouvrage de Spifa
me , que l'on trouve à la fin du ſien.
Il eſt bon d'obſerver que le recueil du
Légiſte du ſeizieme ſiecle n'eſt qu'un
compofé informe , fans aucune forte d'or,
dre ; on n'y trouve que le titre & le numéro
de chaque Arrêt , point de table ,
de façon qu'il faut abſolument lire chaque
article pour ſavoir ce qu'il contient. On
voit que l'on poſſédoit ce livre très rare ,
fans pouvoir , en quelque forte , en
jouir.
Nous fixerons feulement un objet fait
pour intéreſſer les Gens de Lettres , &
qui méritera leurs fuffrages.
Les Arrêts 291 & 292 , relatifs à la
Police de Paris , à ſes accroiſſemens & à
fes embelliſſemens , ont fourni à M.
Auffray l'occaſion de préſenter dans ſes
obſervations le projet ſuivant.
En lifant ces deux Arrêts , on verra,
,, que Spifame avoit des idées ſaines&
,, juſtes ſur les moyens d'embellir Paris ,
ود
ود
&qu'en les ſuivant on auroit pu , beau-
» coup plutôt , mettre cette ville dans
l'état de fplendeur où nous la voyons.
Il y a plus , c'eſt qu'il nous indique
encore aujourd'hui des procédés pour
vivifier bien des parties de cette grande
ود
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
"
cité , qui ne le font pas aſſez. On a
certainement profité des vues de notre
„ Politique , comme le remarque M.
,, Secouſſe (1 ) dans la formation de l'Iſle
,, du Palais , en la réuniſſant à deux au-
» tres : environnée de quais , qu'il de-
» mandoit , cette le nous préſente le
beau terrein où nous voyons mainte-
,, nant la Place Dauphine , la Statue de
"
"

l'immortel Henri , & le beau Pont au-
» quel Henri III mit la premiere pierre
,, en 1578. Il demanda encore des égoûts,
,, que les rues fuſſent élargies& pavées ,
,, les culs de-facspercés , il ajoute : Où il y
aura jardin le long deſdites rues , feront
lesplaces fur leſdites rues nouvelles baillées
à rente , ou autrement diſtribuées
,, par diverſes habitations , à la charge
„ d'y faire maiſons ou autres bâtimens
,, avec Ouvriers de métier , pour faire
» tenir par pauvres gens , ad ce que par
„ ce moyen tout le pays , qui de préſent
"
ود
" eſt vuide , vague& inhabité , ſoit rempli
,, de gens de bien , ſecourables l'un à
,, l'autre , &c. Paris offre encore de ces
lieux vuides , vagues & inhabités , & ود
(1) XXIIIe. Vol. Hift . Acad. des Inſcript. page 271
DECEMBRE. 1775. 91
1
ود
ود
de ces rues à jardins. La plupart des
Maiſons Religieuſes , entourées de
, longues & hautes murailles , forment
des déferts & des rues peu sûres ,au milieu
des endroits les plus fréquentés.
On pourroit citer une foule de ces
lieux iſolés , mais nous fixerons ſeule-
,, ment ceux que les logemens de l'Abbaye
"
ود
"
ود
3
ود
ود
ود
St Germain des Prés préſentent dans
,, preſque toute la longueur des rues de St
,, Benoît & du Colombier. Ce vuide eſt
,, fingulierement frappant, fur-tout quand
on fort des Cours de cette Abbaye , ou
l'induſtrie en liberté multiplie les hom-
,, mes , repand par-tout l'activité , & fait
5, qu'un voisin peut être secourable à fon
;, voisin. On ne fauroit regarder comme
,, une choſe bien difficile de rendre habitables
les deux parties des rues Saint
Benoît & du Colombier , & on le
,, pourroit faire à la fatisfaction du Pu-
,, blic comme du Propriétaire de ce beau
,, terrein. En effet , le pourtour de ces
longs murs feroit beaucoup plus utilement
occupé , ſi à leur place on élevoit
„ un édifice voûté , garni de boutiqués
& d'entreſols , au deſſus deſquels régneroient
deux vaſtes galeries , où l'on
„ placeroit la nombreuſe Bibliotheque de
ود
و د
و د
و د
و د
و د
92 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
,, cette Maiſon & les précieux manufcrits
,, qui en dépendent. Ce riche dépôt ,
,, auſſi cher aux Gens de Lettres , par le
libre accès qu'ils y ont tous les jours ,
matin & foir , que par le nombre des
ſecours qu'ils y trouvent , eſt trop ref-
,, ferré dans l'eſpace qu'il occupe ; d'ail.
leurs , conſtruit en bois , il tient encore
à des bâtimens qui l'expoſent journellement
aux ravages des incendies ; malheur
dont l'idée ſeule fait frémir , en
rappelant celui de la Bibliotheque de
,, Saint Remi de Rheims. Ce n'eſt qu'en
ifolant ces fortes d'édifices qu'on peut
les mettre à l'abri d'accidens d'autant
plus funeſtes , que les ſuites entraînent
des pertes irréparables. Une compagnie
,, qui ſe chargeroit de cette entrepriſe ,
obtiendroit fûrement des Propriétaires
de ce bel emplacement des conditions
qui leur aſſureroient un bénéfice d'autant
plus certain , qu'elle n'auroient rien
à redouter des caprices de la mode
des viciffitudes des ſaiſons , &c. On
pourroit ſe flatter auſſi de trouver de
la part du Gouvernement toute la
protection qui dépendroit de lui pour
l'établiſſement des nouveaux habitans
de cette forte de colonie. Dans la
وو
ود
ود
ود
و د
و د
و د
22
ود
"
ود

DECEMBRE . 1775. 93
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
conſtruction de cet édifice , nous dirions
volontiers de ce monument , car
cela en feroit un: tout le monde y
trouveroit ſon compte. Les Propriétaires
diſpoſeroient avantageuſement d'un
fonds dont la totalité leur reviendroit
dans la ſuite , & jouiroient ſur le
,, champ d'un magnifique emplacement
,, pour leur Bibliotheque ; ils auroient
ود
ود
و د
و د
"
de plus , ainſi que les Gens de Lettres ,
la douce fatisfaction de la voir à l'abri
de tout accident. Cette partie de Paris
,, y gagneroit fûreté & population ; &
ceux qui placeroient leurs fonds fur cet
objet , auroient la certitude de ne les
,, point voir fondre ſous leurs yeux , ainſi
qu'il arrive preſque toujours dans des
entrepriſes peu réfléchies. Nous avons
développé cette idée avec une forte de
plaifir , fans cependant lui donner toute
l'étendue dont elle feroic fufceptible ;
nous avouerons que l'utilité & les
,, avantages qui reſulteroient de ſon exécution
, nous ſemblent mériter la plus
grande attention."
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
On trouve dans toutes les obſervations
de M. Auffray les mêmes vues de bien
public; & nous croyons que les perſonnes
qui aiment & cultivent la ſcience
94
MERCURE DE FRANCE.
1
du Gouvernement , ſoit par goût , ſoit
par état, lui ſauront gré de leur avoir
préſenté une analyſe auſſi détaillée, de
l'Ouvrage très peu connu de Spifame.
Manuel économique pour les batimens &
jardins , très-utile aux Propriétaires &
Entrepreneurs , ou moyens sûrs & faciles
de connoître par soi - même , & fans le
Secours de la géométrie , tous les toisés &
les différens prix de toutes fortes de
travaux relatifs aux dits bâtimens &
jardins ; précédé des quatre premieres
regles de l'arithmétique , & fuivi d'un
traité complet des regles ſimples &
compoſées , 'appliquées à des objets
utiles . Par M. A. N. Vallet , ancien
Procureur Fifcal , & Receveur de la
Baronnie de Romainville , près Paris.
A Paris . de l'imprimerie de Ph. D.
Pierres. Volume in-80. de 831 pages.
Prix 7 liv. 4 f. rel. & 6 liv. br.
L'Auteur n'eſt point Architecte : mais
ayant été à portée de conduire des ouvrages
de la nature de ceux dont il traite ,
il a vu les choſes de près , & il a fenti
combien ſes réflexions ſeroient utiles . II
DECEMBRE. 1775. 95
en fait part au Public; c'eſt l'Ouvrage
d'un bon Citoyen. Il s'explique avec
clarté , & on voit qu'il eſt maître de ſa
matiere & qu'il en raiſonne en connoisfeur.
ود
و د
ود
Voici comme il s'exprime dans ſa Préface
: d'abord je dirai , comme beau-
,, coup d'autres Auteurs , mais avec ſincérité
, que je le ſuis devenu fans en
avoir eu l'ambition ; la place que j'oc-
,, cupois , une partie des fonctions qui y
étoient attachées , portoient ſouvent
des perſonnes peu éclairées , éloignées
des fecours ou hors d'état de ſe les pro-
,, curer , à venir me confulter ; leur confiance
dans les lumieres qui me manquoient
alors évertua mon amour-pro-
,, pre , & m'inſpira le vif deſir de les
,, acquérir; je mis la main à l'oeuvre ; je
ود
ود
و د
"
"
و د
و د
"
conférai avec les vivans & les morts ;
" je fis des extraits de mes lectures des
meilleurs Ecrivains en ce genre ; j'opérai
avec eux : mais j'ai cru remarquer
,, que s'ils ont juſtement pris la géométrie
„ pour baſe , cette ſcience , inconnue à
,, un grand nombre de Lecteurs , devenoit
dès lors un obſtacle à ce que leurs
Ouvrages fuſſent d'une utilité auſſi générale
qu'ils pouvoient le devenir ; en
و د
و د
"
96 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
"
ود
و د
ود
و د
ود
وو
"
effet , dans les campagnes , dans les
Provinces éloignées, on bâtit, on fait
des marchés ; mais ſouvent l'Entrepreneur
a beſoin d'être dirigé ou réformé ;
,, plus ſouvent encore le Propriétaire ,
,, peu inſtruit , eſt trompé , parce qu'il
ignore les regles du toiſé& les princi-
,, pes des uſages ;les uns & les autres ne
favent ou trouver les lumieres qui leur
,, manquent , & qui abondent dans la
Capitale & dans les grandes villes.:
J'ai pensé qu'un livre élémentaire ,
dégagé des épines de l'algebre & de la
géométrie , deviendroit un ſecours utile
&aux Bourgeois & aux Entrepreneurs
mêmes ; voilà le but de mon Ouvrage,
Il ne me reſte plus qu'un mot à dire
fur l'exécution de mon plan : la table
,, qui le précéde en fait connoître la distribution
: on y verra qu'il embraſſe
deux parties , l'arithmétique ſimple &
compoſée ; leur application aux toiſés ,
fans le ſecours de la géométrie , mais
,, par la force des uſages. Pour faire fentir
cette application & la rendre plus
générale , je ſuis entré dans des développemens
aſſez étendus ; j'ai parcouru
tout ce qui peut entrer dans la dépenſe
d'un jardin neuf, & tout ce qui entre
ود
ود
"
ود
ود
ود
و د
و د
ود
ود
ود
"
رد
ود
dans
DECEMBRE. 1775. 97
3, dans la compoſition du bâtiment....
ود Le dernier but de mon Ouvrage &
,, l'utilité dont je defire qu'il foit à la
,, portion du Public pour laquelle j'ai
ود travaillé , font pour mettre chacun à
,, portée , par les éclairciſſemens qu'il
trouvera dans mon livre , de faire fairé
toutes fortes de travaux par économie ,
de maniere que l'Entrepreneur ne foit
,, pas fruſtré de ſon gain légitime , & que
ود
ود
ود
ود le Bourgeois ou Propriétaire ne foit
,, pas trompé ſur le choix , l'emploi des
,, matériaux , le toiſé & le prix des ou-
,, vrages , ſuivant les lieux ".
و د
و د
وو
Enfuite il dit : Si le Public reçoit
,, favorablement cet. Ouvrage , je me
propoſededonner par la ſuiteun Traité
de Géométrie pratique , un Traité d'ar-
,, pentage , de jaugeage de toutes fortes
de vaiſſeaux , des eaux courantes & de
rivieres , de la diſtribution des eaux de
fontaines , & enfin un Traité d'agriculture"
. Nous l'invitons à exécuter cé
projet utile , dans la perfuafion où nous
ſommes qu'il le remplira d'une maniere
auſſi fatisfaiſante que l'Ouvrage que nous
annonçons .
و د
و د
و د
و د
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Suite des Epreuves du Sentiment ; parM.
d'Arnaud. Tome IIIe. in - 8°. Cinquieme
Anecdote : Rofalie . A Paris , chez
Delalain , Libr.
ils
Roſalie , qui fait le ſujet de cette
anecdote , devoit le jour à des Commerçans
eſtimables. Victimes de la mauvaiſe
foi & de pluſieurs banqueroutes ,
avoient vu diffiper le fruit de leurs travaux.
Il ne leur reſtoit, pour les confoler
de ces pertes , que leur fille qui , à peine
à fa quinzieme année , annonçoit déjà
autant de ſageſſe que de beauté. Domerval
(c'eſt le nom du pere) avoit facrifié
les débris de ſa fortune à l'éducation de
cette fille chérie ; elle eſſuyoit leurs larmes
& leur tenoit lieu de ces richeſſes
qu'ils ne regrettoient que pour elle ſeule.
Roſalie joignoit à ſes agrémens exté- ود
ود rieurs une ſenſibilité exceſſive, qualité
» précieuſe , ſans contredit , & qui dis-
,, tingue tant une ame d'une autre ame ;
و د
"
"
ود
"
mais peut- être moins avantageuſe que
préjudiciable aux perſonnes , fur - tout
d'un ſexe que fa douceur & fon ingénuité
livrent à la ſéduction. En effet ,
combien un coeur trop facile à émouvoir
en a - t - il entraînées dans un enDECEMBRE.
99 1775 .
ود
رد
ود
,, chaînement de diſgrâces & de fautes ,
dont il ne leur a guere été poffible de
ſe preſerver ? Le repentir tardif arrive ,
& il ne produit que la douleur ſtérile
d'enviſager toute l'étendue de ſes égaremens
fans donner la faculté de les
,, réparer. On ne fauroit retourner ſur ſes
pas ; il faut s'avancer dans la route malheureuſe
où l'on s'eſt jeté , & quelque-
,, fois ſe perdre d'erreurs en erreurs. Que
و د
११
ور
ود
. د و
ود
de triſtes victimes de cette cruelle épreu-
,, ve, qui arrêteront les yeux fur ce récit,
,, s'avoueront à elles- mêmes en gémiſſant ,
,, que l'abus du ſentiment a caufé leur
ruine ! Rofalie en eſt un exemple touchant
: elle cédoit ſans réſerve à une
vivacité peu défiante ; tout l'intéreſſoit ,
l'attachoit , excitoit en elle une tendre
émotion , faifoit couler ſes larmes ;
tout ſembloit préparer ſon ame à la
paffion la plus dominante & la plus
,, dangereuſe".
ود
و و
La mort avoit enlevé à Rofalie ſes
pere & mere au moment qu'elle avoit le
plus beſoin de leurs conſeils & de leur
appui. La jeune perfonne , demeurée orpheline
& fans bien , paſſa ſous la puiffance
d'une vieille tante maternelle , qui
poſſédoit une fortune ſuffiſante. Comme
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
ود
و د
ود
و د
و د
ود
ود
"
elle joue un grand rôle dans cette anecdote
, ſon pourtrait pourra intéreſſer.
Mademoiselle Mezirac étoit du nombre
de ces ames épargnées & arides ,
qui prennent leur féchereſſe pour
l'amour de la vertu , & leur humeur
,, chagrine pour la haine du vice. Son
,, peu d'eſprit ne lui avoit laiſſé que le
choix d'une dévotion mal entendue ;
fatisfaite de remplir jusqu'au ſcrupule
les devoirs d'un culte religieux , elle
n'en faiſiſſoit point les ſages principes ;
elle ignoroit la baſe admirable du
chriftianiſme , d'où découlent les vertus
les plus fublimes , cette indulgence
ſi digne d'une morale enſeignée par un
Dieu , qui nous porte à jeter d'une
main charitable un voile compatiſſant
fur les défauts d'autrui ,& à nous armer
fans complaifance contre les nôtres.
Elle s'enorgueilliſſoit de n'avoir pas
même eu à combattre un penchant que
le coeur humain ſe plaît à recevoir & à
entretenir ; l'inſenſible Mezirac n'avoit
jamais aimé : aufſſi jouifſſoit-elle pleinement
de la fatisfaction intérieure de
n'avoir aucune foibleſſe à fe reprocher ,
,, & de s'être écartée avec une attention
, admirable de tout ce qui avoit pu lui
و د
رو
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
و د
و د
و د
ود
DECEMBRE . 1775. 101
„inſinuer le goût du mariage , qu'elle
اور traitoit d'attachement groffier & ter-
ود
ود
و د
reftre ; le célibat , à ſes yeux- étoit la
,, premiere des vertus : en conféquence
elle dévouoit beaucoup de gens à une
proſcription éternelle ; d'ailleurs ne pardonnant
jamais quand elle fe croyoit
offenſée , verſant de tout fon coeur le
fiel de la calomnie , & dévorée d'une
avarice égale à ſa dureté".
39
ود
ود
ود
Une pareille inſtitutrice, par ſes converſations
& ſes exemples , auroit dû
mettre Rofalie à l'abri des écarts de la
funeſte ſenſibilité qui la dominoit ; mais
la jeune perſonne n'écoutoit que fon
coeur , & fon coeur lui avoit déjà parlé
en faveur de Montalmant , jeune homme
à peu près du même âge qu'elle. Montalmant
n'éprouvoit pas un penchant
moins décidé que celui de Roſalie. Au
milieu même des ſociétés où il ſe trouvoit
avec elle , il n'avoit pas la force de
lui parler ; il ſe contentoit de la regarder ,
de ſoupirer. Le ſeul avantage qu'eût Rofalie
au deſſus de lui , c'étoit de ſavoir
mieux ſe déguiſer, Elle s'étoit ſans doute
apperçue de fon triomphe. Rarement les
yeux d'une femme manquent de pénétration
, lorſque fon amour propre , ou fa
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
ſenſibilité ſont intéreſſés. Montalmant
d'ailleurs réuniſſoit tous les moyens de
plaire , & il étoit d'autant plus à craindre
, qu'il aimoit. Cette timidité apparente
ajoutoit à fes agrémens ainſi qu'à
fon empire. Impatient d'inſtruire de fon
ardeur l'objet qui l'avoit fait naître ,
Montalmant épioit les occafions. Il
n'ignoroit pas que Roſalie aimoit la lecture
Il ſe hafarda un jour de lui préſenter
un livre , & prenant ce ton qu'inſpire le
fentiment : On doit aimer , lui dit-il ,
9, les Ouvrages où se trouvent la peinture
du coeur: en voici l'interprète; je ſuis
bien aſſuré qu'il n'eſt point dans la bi
bliotheque de votre tante... Ne crai-
,, gnez rien , Mademoiselle , votre vertu
,, ne ſera point offenſée ; vous défen-
ود
ود
ود
و د
وو
droit- elle de connoître...". Montalmant
ſe tait à ce mot. Il eſt troublé ,
tremblant , & Rofalie rougit: elle auroit
voulu refufer le livre ; elle n'ignore point
que fon devoir le lui ordonnoit: mais fa
foibleſſe la trahit; elle ne put s'empêcher
d'accepter ce que Montalmant lui offroit.
Rofalie , feule & retirée , brûle de fatisfaire
fa curioſité : elle ouvre le livre :
c'étoit l'enchanteur Racine ; elle le parcourt
, & obſerve qu'on avoit eu l'atten-
L
DECEMBRE. 1775. 103
tion de marquer un feuillet; c'eſt à celuilà
que ſe portent ſes regards avides : elle
trouva la déclaration d'Hyppolyte. Le
coeur , pour s'éclaircir , n'a pas beſoin
d'une grande expérience : il vole audevant
de tout ce qui l'intéreſſe. Rofalie
n'eut point de peine à concevoir l'objet
détourné de cet aveu ; elle avala le poiſon
à longs traits ,& ſe mit bien vîte à la place
d'Aricie. Cette façon ingénieuſe d'exprimer
ſa tendreſſe (car elle ne doutoit point
qu'elle ne fût aimée) prêtoit un nouveau
charme à la ſéduction ; elle ſe familiariſe
avec l'idée d'entretenir ce qui
pouvoit flatter ſa vanité. Sa fituation
l'embarraſſoit : elle aimoit déjà. Feindrat-
elle de ne s'être point apperçue de cette
marque ſi apparente ? On ne croira point
à cette diffimulation mal-adroite. Témoignera-
t-elle fon contentement ? Il ne lui eſt
pas poffible d'affliger un Homme qui ne lui
eſt déjà que trop cher ; la voilà livrée à
mille différens combats. Elle revoit enfin
Montalmant , qui lui demande ſi elle a lu
le livre qu'il lui a prêté : elle ſe contente
ſans lui répondre , de le lui rendre ,
& le quitte aſſez bruſquement. Le jeune
homme déſeſpéré , craint d'avoir déplu
à ſa Maîtreſſe; car il donnoît déjà au
-
G4
10 % MERCURE DE FRANCE.
fond de fon coeur ce nom à Roſalie ; il
accuſe l'excès de ſon amour; il comdamne
ſa témérité. Montalmant jetoit loin de
lui le livre avec colere : il s'apperçoit
qu'on a ôté ſa marque , & qu'on lui en
a ſubſtitué une autre ; auſſi - tôt ſes yeux
inquiets parcourent cet endroit , & s'arrêtent
à ce vers d'Aricie à Hippolyte :
J'accepte tous les dons que vous me voulez faire.
La trop foible Roſalie , vaincue par
un penchant qu'elle auroit dû ne pas
écouter , avoit ſaiſi la circonftance : &
s'étoit ſervie du même artifice pour apprendre
au jeune homme ce qu'elle auroit
dû ſe cacher à elle même. Avec quel
tranſport Montalmant ne reconnut- il pas
que ſa Maîtreſſe paroiſſoit agréer ſon
aveu ? Il ſe hâte de lui écrire une lettre
où il ſe peint comme un autre Hippolyte
qui fait à ſa chere Aricie l'aveu de tous les
fentimens dont il eſt pénétré. Cette lettre
fut fans contredit le premier coup porté
à la vertu de Roſalie. Il n'eſt point ,
comme le remarque l'Auteur de cette
Anecdote , de démarches indifférentes
pour une jeune perſonne : dès le moment
qu'elle ofe s'enhardir juſqu'à recevoir
l'écrit le plus circonſpect , même en ap
DECEMBRE. 1775. 103
parence , elle marche à grands pas vers
fa ruine ; il ne lui eſt plus poſſible de
retourner en arriere ; elle finit par ne
plus connoître de limites , & fa chûte eſt
décidée, C'eſt dans ce précipice que va
tomber la malheureuſe Roſalie. Elle
commence à fentir toute la peſanteur du
joug dont ſa tante l'accabloit ; elle accuſe
en ſecret ſa ſévérité ; elle ne s'occupe
plus que des moyens de la tromper. C'en
eſt fait: Roſalie a , en quelque forte ,
un autre coeur , un autre eſprit. L'amour
eſt ſi fécond en artifices ! Les deux Amans
viennent à bout d'en impoſer à la vigilance
de leurs parens ; ils ont des entrevues
particulieres ; chaque fois Montalmant
étoit plus aimable & prenoit plus
d'empire. Son Amante , entierement
ſubjugué , n'entend plus , ne voit plus
que ſon ſéducteur ; elle ſe livre à tout
l'excès de cette dangereuſe ſenſibilité qui
devoit la perdre. Montalmant avoit prodigué
les fermens , les promeſſes éblouisſantes
; il étoit fils unique , aimé de ſa
mere quoiqu'il y eût une diſproportion
de fortune , il lui feroit aiſé d'obtenir
ſon confentement. Roſalie , de ſon côté,
ſe voyoit déjà aux autels ; elle ne doutoit
point que l'Hymen ne vînt reſſerrer les
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
noeuds de l'Amour. L'avenir rit aux yeux
des Amans ; ils n'entrevoyent aucun obstacle
, aucun nuage; en un mot , la Maîtreſſe
de Montalmant, égarée ſans retour ,
lui avoit accordé les faveurs de l'épouſe.
Les devoirs , l'honneur , tout avoit été
facrifié aux coupables erreurs d'une trop
funeſte patſion. Quelques jours après Rofalie
reçoit une lettre de Montalmant ,
qui lui apprend qu'il eſt forcé de céder
aux volontés de ſa mere , qui fait tout ,
refuſe abſolument de lui donner ſon
aveu , l'oblige de partir , de renoncer
à fon amour , à l'eſpoir même. Un mariage
déjà arrêté , va me mettre , ajoutet-
il,dans les bras d'une autre. Rofalie n'eut
pas la force d'achever cette lettre ; elle
tombe comme frappée de la foudre , &
reſte dans un long anéantiſſement. Elle
ſe releve & ne recouvre les ſens que pour
contempler toute l'étendue de fon infortune
& de fa faute. Mais c'étoit peu
qu'elle eût à rougir en ſecret , à s'accuſer
par un reproche éternel : cette honte
dont elle étoit couverte à ſes propres yeux ,
alloit ſe manifeſter & paroître au grand
jour. Rofalie s'apperçoit qu'elle va devenir
mere. Elle voyoit déjà ſa tante , fans
ceſſe prête à ſaiſir la vérité , exercant fur
9
DECEMBRE . 1775. 107
elle toute la rigueur d'un caractere impitoyable:
mais ce qui redoubloit fon
épouvante & fon déſeſpoir , elle confideroit
tout un Publie à la fois ſans indulgence,
ſans pitié , plus barbare encore que
ſa parente , ſe réjouiſſant du plaifir de
proclamer fon égarement , d'inſulter à ſes
larmes , la poursuivant de ſon mépris , l'anéantiſſant
fous l'humiliation & l'ignominie.
Quelle affreuſe perſpective pour Rofalie
! Sa ſituation devint encore plus cruelle
, lorſqu'après avoir échappé aux yeux
les plus ſurveillans , elle mit au monde
un garçon. Dénuée de tout ſecours , remplie
d'inquiétude pour fon fils , craignant
pour elle-même la flétriſſure d'un opprobre
éternel , abandonnée de celui qui devoit
faire le bonheur de fa vie , ne voyant
que le déshonneur pour récompenſe d'une
tendreſſe qui n'avoit point d'exemple ,
obligée enfin de porter ſeule le fardeau
de ſa douleur , toutes ſes ſituations font
peintes dans cette Nouvelle avec les détails
& les couleurs qui peuvent rendre
le tableau plus vrai, plus pathétique ,
plus inſtructif pour les jeunes perſonnes.
Ah! fi elles connoiffoient les peines ,
les angoiſſes , les déchiremens , le défespoir
même auquel eſt en proie le coeur
108 MERCURE DE FRANCE.
d'une jeune perſonne qui a écouté un
amour imprudent , elles ſeroient plus
circonſpectes fur leurs démarches , même
les plus innocentes ! L'exemple de Rofalie
, qui a eſſayé toutes ces ſcenes de
douleur , eſt donc la leçon la plus intéreſſante
qu'on puiſſe leur offrir. La conduite
de Mademoiselle Mezirac ſa tante ,
inſtruira également celles qui ont de jeunes
perſonnes à élever. Elles verront que
le plus grand malheur qui puiſſe arriver
dans l'éducation dont elles font chargées ,
eſt de perdre la confiance de leur éleve ,
ou de le rebuter par trop de ſéchereſſe
& de dureté. Mais le Lecteur honnête
& ſenſible ne pourra s'empêcher de verfer
des larmes de joie & de fatisfaction
au récit que l'Auteur nous fait des actes
de vertu & de générosité du bon , de
P'honnête , du reſpectable Eccléſiaſtique
nommé Freminville. Il étoit chargé de
l'adminiſtration d'une Paroiſſe des plus
modiques . Cet honnête homme joignoit
à une piété peu commune une bienfaiſance
qui s'étendoit ſur tous les malheureux;
il étoit ſi pauvre , que ſouvent il
prenoit fon néceſſaire pour foulager l'indigence
d'autrui ; bien différent de Mile
Mezirac; il ne mettoit point de bornes
DECEMBRE . 1775. 109
aux
à fon indulgence ; c'étoit fur lui ſeul qu'il
exerçoit les rigueurs d'une dévotion ſévere
, auſſi ſon troupeau le révéroit &
l'aimoit comme le pere le plus tendre.
Ce fut dans le ſein de ce digne Paſteur
- que Roſalie épancha ſes larmes , fon
ame même , livrée à la plus horrible
agitation. Ce digne Paſteur la confola ,
la protégea , lui procura les ſecours que
fon état exigeoit. Il s'expoſa même
pour elle aux froides railleries ,
ſoupçons , à la calomnie de ces gens qui
croyant peu à la vertu , font toujours portés
à mal interpréter les démarches les
plus ſimples. Le Supérieur de ce charitable
Eccléſiaſtique , l'Evêque ſe laiſſa furprendre
par cette calomnie; il fait des
réprimandes à Freminville : celui-ci les
ſupporte avec une humilité peu commune ,
pour ne pas compromettre la réputation
de Rofalie , qui lui avoit confié fon enfant.
Mais cette jeune perfonne ; inſtruite
que la réputation de ſon bienfaiteur eſt
attaquée, ſe ſent alors capable d'un effort
qu'elle ne connoiſſoit pas. Cette femme
qui craignoit plus que la mort de révéler
fa faute à ſa tante , vole chez l'Evêque ;
remplie d'un noble courage , lui avoue ce
qu'elle avoit tant d'intérêt de cacher ; & ;
110 MERCURE DE FRANCE.
par cet aveu , venge l'innocence opprimée.
Cet acte de vertu eſt le plus beau
moment de la conduite de Roſalie , &
lui fait pardonner aisément toutes fes
foibleſſes. Le Lecteur qui ne peut s'empêcher
de defirer de la voir un jour heureuſe
, apprend avec fatisfaction que
Montalmant , cet amant qui lui avoit
caufé tous fes tourmens , n'eſt point infidele.
Ce jeune homme , devenu par la
mort de fa mere le maître de fatisfaire à
fon penchant& à ſes devoirs , revola dans
les bras de fa maſtreſſe, Il lui fut aifé de
ſe juftifier aux yeux de Rofalie , en lui
expoſant les diſgraces que ſa conſtance
& fa fidélité lui avoient fait éprouver.
Roſalie lui fait , à fon tour , un détail
fidele de tous les maux dont elle a été
accablée depuis le funeſte moment de
leur ſéparation. Montalmant ne ceſſoit
de preſſer ſon fils dans ſes bras ; ces
Amans ont oublié tous leurs revers ; ils
n'enviſagent plus qu'un préſent enchanteur
, qu'un avenir rempli de délices ;
c'eſt le coeur qui peut ſeul ſe pénètrer de
la joie & de l'ivreſſe de ce couple heureux.
Cette derniere nouvelle de M. d'Arnaud
ne peut manquer de faire impres-
۱
DECEMBRE. 1775. III
ſion ſur tous les Lecteurs , parce que
P'Auteur a fu y raſſembler des traits que
la nature ne préſente toujours que fort
épars. Cette Nouvelle termine le Tome
IIIe in 8°. des Epreuves du ſentiment.
Delalain , Libraire , publie une autre
édition in-12. des Ouvrages de M. d'Arnaud
, en faveur de ceux qui trouvent la
premiere édition trop diſpendieuſe. Le
quatrieme volume de cette petite édition
paroîtra inceſſamment.
Lettres de Madame de Sévigné au Comte
de Buffy - Rabutin , tirées du recueil
des Lettres de ce dernier ; pour fervir
de fuite au recueil des Lettres de Madame
de Sévigné à Madame de Grignan
fa fille. Volume in- 12. A Amſterdam;
& ſe trouve à Paris , chez
Delalain , Libraire.
Ce volume complette l'édition que l'on
vient de donner des lettres de Madame
de Sévigné. L'Editeur a eu ſoin de placer
en tête de ce volume un extrait des lettres
de Buſſy - Rabutin. Cet extrait étoit néceſſaire
pour expliquer quelques endroits
des réponſes de Madame de Sévigné.
112 MERCURE DE FRANCE.
L'Art de faire le vin rouge , contenant les
premiers procédés publiés par l'Auteur ,
& les nouveaux qu'il a imaginés depuis
pour façonner les vins rouges , 1°. dans
les années de maturité ; 2°. dans les
années où les raisins ne font mûrs
qu'en partie ; 3°. dans les années où
ils font très - verds , & celles où ils
ont été gelés fur les ceps ; 4°. dans les
années & vendanges pluvieuses : avec
les expériences qui en ont été faites ;
le Décret de la Faculté de Médecine ,
& l'avis des Marchands de vin à Paris.
A l'uſage de tous les Vignobles du
Royaume , par M. Maupin Premier
vol. in 8°. de 87 pages ; prix 7 l. br.
A Paris , chez Muſier fils , Lib.
Ce Traité eſt compofé , ainſi que l'Auteur
l'a annoncé dans ſon Prospectus , de
quatre chapitres. Le premier contient les
Élémens ou Principes de l'art de faire le
vin. Dans ce chapitre & les fuivans
l'Auteur a ſoin de faire remarquer , à
meſure que l'occaſion s'en préſente , nonfeulement
quelques-uns des principaux inconvéniens
des pratiques ordinaires , mais
,
encore
1
DECEMBRE. 1775. 113
encore de diſcuter les documens qu'ont
donnés fur la matiere qu'il traite quelques
Auteurs modernes . L'Auteur publie dans
le ſecond chapitre ſes premiers procédés ,
au nombre de quatre , pour faire le vin
rouge , relativement aux différens états
de maturité ou de verdeur des raiſins.
Dans le troiſieme chapitre , il communique
les nouveaux procédés qu'il a ima
ginés depuis les premiers , & qui font
auſſi au nombre de quatre , pour façonner
les vins rouges dans les circonstances
énoncées au titre. Il indique dans ce
chapitre les inſtrumens qui lui paroiſſent
les plus propres à perfectionner l'opération
du foulage , principalement dans les
premieres années ; il en donne la description
, mais non les planches , au
moins pour le préſent. Les expériences
nombreuſes qui ont déjà été faites de fes
procédés , fur - tout des premiers , font ,
avec quelques réflexions ſur la nouveauté
& les grands objets de ces procédés , la
matiere du quatrieme chapitre , à la fin
duquel on lit le Décret de la Faculté de
Médecine , & l'avis du Corps des Marchands
de vin à Paris.
Les recherches & les expériences que
M. Maupin a faites depuis quinze ans fur
H
114 MERCURE DE FRANCE.
la vigne , & celles qu'il ſe propoſe de
raſſembler , annoncent le zele le plus
éclairé & le plus actif pour conduire à ſa
perfection la partie importante de l'économie
ruſtique qui regarde la vigne.
Comme ces expériences font très diſpendieuſes
, & néanmoins de la plus grande
utilité , l'Auteur a lieu d'eſpérer qu'à
meſure que ſes travaux feront plus connus
, le nombre de ſes Soufcripteurs augmentera.
C'eſt dans cette vue qu'il publie
ce premier volume. L'Auteur annonce
dans la préface de ce volume qu'il prolongera
le terme de la foufcription jufqu'à
la fin du mois d'Août 1776. Il ne
publiera donc point encore la lifte de fes
Souſcripteurs : mais il la donnera au mois
d'Août de l'année prochaine , en rendant
compte des nouvelles expériences qui
feront parvenues à ſa connoiſſance , principalement
des ſeconds procédés , moins
éprouvés & plus efficaces encore que les
premiers. Toutes les perſonnes qui d'ici
à ce temps ſouſcriront & acheteront le
premier volume, feront miſes ſur cette
lifte. Elles auront gratis , de même que
les premiers Souſcripteurs , le ſecond volume
, que l'Auteur promet pour le mois
d'Août 1776, & au prix coûtant tous ceux
DECEMBRE. 1775. 115
qu'il pourra donner ſur la matiere dont
il s'agit ici.
Les ſouſcriptions ſe délivrent chez
Mufier , Libraire à Paris , rue du Foin
Saint Jacques ; & chez l'Auteur , même
maifon. Les lettres qui lui feront adresſées
doivent être affranchies.
Cours d'Accouchemens , en forme de Catéchisme
, par demandes & par réponses ,
contenant des principes certains fur la
théorie & la pratique , en faveur des
Sages Femmes & de celles qui veulent
exercer cette partie de la Médecine &
de la Chirurgie. Par Jacques Telinge ,
Docteur en Médecine , Médecin penfionné
de la Ville & de l'Hôtel - Dieu
de Réthel- Mazarin Profeſſeur en
l'art des accouchemens Volume in- 12 .
Prix 1 liv. 10 ſols. A Paris , chez
d'Houry , Imprim. - Lib.
,
L'Auteur n'a eu , en préſentant ce cas
téchifme , d'autre intention que de mettre
entre les mains des Sages-Femmes un
Ouvrage fimple & à leur portée , qu'elles
puiffent conſulter dans les cas difficiles
qu'elles rencontreront. C'eſt pourquoi il
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt entré dans aucunes de ces queſtions
épineuſes , faites plutôt pour exercer
l'imagination des Savans , que pour éclairer
ceux qui pratiquent l'art des accouchemens.
Il a même cru ne devoir faire connoître
des parties de la génération , que
celles dont les vices ou les bleſſures peuvent
mettre obſtacle à l'accouchement. Il a
diviſé ſon Ouvrage en quatre parties , &
chaque partie en pluſieurs chapitres. La
premiere partie renferme tout ce que les
Sages Femmes doivent connoître des parties
de la génération , & les vices de ces
parties qui mettent obſtacle à l'accouchement.
L'Auteur parle de la formation du
foetus & de toutes les parties qui en
dépendent , de la poſition du foetus dans
la matrice , & enfin des ſignes de la gros .
fefſe.
La ſeconde partie traite de l'accouchemens
en général , de ſes différentes especes
, des ſignes de l'accouchement , des
précautions néceſſaires avant l'accouche-
*ment , des ſignes de la vie ou de la mort
de l'enfant , de l'accouchement naturel ,
de ce qu'il y a à faire dans cet accouchement
, & des précautions qu'il faut prendre
lorſqu'il eſt terminé.
La troiſieme partie contient les accou .
DECEMBRE. 1775. 117
chemens laborieux , leurs cauſes , les
ſignes qui les annoncent , & les manoeuvres
néceſſaires pour les terminer heureuſement.
Il eſt auſſi queſtion dans cette
partie de la fauſſe - couche , de la mole ,
& enfin de quelques - uns de ces accidens
qui arrivent dans les accouchemens laborieux
, & de la maniere d'y remédier.
La quatrieme partie comprend les
accouchemens contre nature , les ſignes
qui les font ſoupçonner dès le commencement
du travail , les différentes manoeuvres
néceſſaires pour les reduire.
L'Auteur dit quelque choſe de la mort
de l'enfant dans la matrice , de ſa pourriture
dans ce viſcere , & enfin de la maniere
d'extraire la tête ſeparée du corps,
Cette partie eſt terminée par un petit
difcours fur les devoirs des Sages - Femmes.
Rapport fait par ordre de l'Académie des
Sciences , fur les effets des vapeurs méphitiques
dans le corps de l'homme , &
principalement fur la vapeur du charbon ;
avec un précis des moyens les plus
efficaces pour rappeler à la vie ceux
qui ont été ſuffoqués. Troiſieme édition.
Par M. Portal , Médecin conful
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
tant de MONSIEUR , Profeſſeur de Mé
decine au Collége Royal de France ,
de l'Académie des Sciences de Paris ,
de l'Inſtitut de Bologne , de la Société
Médicale d'Edimbourg , de la
Société des Sciences de Harlem & de
celle de Montpellier. Brochure in- 12
de 92 pages . A Paris , de l'Imprimerie
de Vincent.
Cet écrit eſt bien connu par les éditions
qui ont été publiées en très - peu
de temps. L'Auteur a inféré dans cette
troiſieme 1º. un extrait de ce que l'on a
écrit de plus important fur la cauſe de la
mort des noyés , & fur les moyens de
les rappeler à la vie ; 2º. des remarques
fur la méthode la plus avantageuſe d'appeler
à la vie quelques enfans qui paroiffent
morts en naiſſant.
Anecdotes Africaines , depuis l'origine ou
la découverte des différens Royaumes
qui compofent l'Afrique , jusqu'à nos
jours. Volume in 8°, petit format . A
Imprimeure Paris
و
Libraire .
chez Vincent ,
DECEMBRE. 1775. 119
Ces Anecdotes font ſuite aux Anecdotes
Françoiſes , Angloiſes , Italiennes ,
Germaniques , Orientales , &c. publiées
précédemment chez le même Libraire.
L'Editeur des Anecdotes Africaines nous
rappelle d'abord une ſuite de faits tirés
de l'Hiſtoire d'Egypte, faits très- connus ,
auxquels néanmoins il donne le titre
d'Anecdotes Egyptiennes. Il comprend
ſous la dénomination d'anecdotes de
Barbarie les faits hiſtoriques relatifs à
cette partie ſeptentrionale de l'Afrique ,
qui s'étend depuis l'Egypte juſqu'à l'océan.
Viennent enſuite les anecdotes Ethyopiennes
ou Abyſſiniennes , celles de la
côte des Eſclaves , d'Angola , &c. Lorsque
les faits manquent , l'Auteur y fubstitue
des détails ſur les établiſſemens
divers des Européens dans ces contrées.
Il eſt ſouvent queſtion dans ces dernieres
anecdotes des uſages des Nègres & de
leurs moeurs , que les Européens ont le
plus contribué à corrompre par le commerce
d'eſclaves qu'ils ont introduit chez
eux. Le Pere Cavazzi , Miſſionnaire dans
le Congo , raconte qu'étant un jour dans
l'Egliſe de ſon Couvent à San Salvador ,
il vit entrer un Nègre pouſſant des cris
douloureux. Il s'approcha de lui , avec
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
les autres Religieux , pour s'informer du
ſujet de ſes plaintes. Ils ne doutoient
point qu'il n'eût éprouvé quelque malheur
extraordinaire ; quelle fut leur furpriſe
en l'écoutant en rendre compte luimême
! Je ſuis dans la misere la plus
, affreuſe ; je manque de tout ,& je n'ai
,, plus rien dont je puiſſe faire commerce .
ود
ود
و د
ود
ود
J'ai vendu mes freres & une foeur que
,, j'avois ; le prix que j'en ai reçu ne m'a
,, pas duré long - temps. J'ai vendu ma
,, femme & mes enfans ; il m'a fallu vendre
encore mon pere & ma mere ; mais
ces derniers étoient vieux , ou m'en a
donné peu de choſe". Les Moines
frémirent à ces horribles aveux ; ils lui
firent les reproches les plus fanglans , tels
que le méritoit ce monftre dénaturé,
Qu'y a-t-il donc de fi criant , réponditil
fierement ? J'ai fait ce qu'on fait constamment
dans mon pays. Quel tort
aurois-je eu de les réduire à la condition
d'eſclaves ? J'étois menacé d'y
être réduit par eux". Les bons Peres
chaſſerent ce monſtre. Il enviſagea un
Frere Lai qui le pouſſoit vivement hors
de l'Eglife ; ,, ah ! ſi tu étois de ma cou-
ود
و د
ود
و د
ود
دو leur , lui dit il ,&que je te tinſſe dans
3 , un endroit écarté , tu m'offrirois un
DECEMBRE. 1775. 121
,, nouvel eſclave à vendre. Mais que
,, peut-on faire des Blancs ? Ils achettent
,, & on ne les achette pas" .
Mes Soirées , ou le Manuel amusant
Diverfis quæfita locis congeſſit in unum.
2 volumes in- 12. petit format , prix
4 liv. les deux volumes brochés . A
Neufchatel , chez la Société Typographique
; & ſe trouve à Paris , chez
Coftard.
Des anecdotes tirées de l'hiſtoire , des
contes , des hiſtoriettes , différens traits
de converſation , forment la matiere de
ces ſoirées. Ces anecdotes font rangées
par ordre alphabétique; en voici une intitulée
le Procès. Comme c'eſt une des
plus courtes , nous la tranferirons en entier.
,, La juſtice eſt une belle choſe ! Les
ود
"
ود
و د
loix qui forcent l'oppreſſeur de rendre
au malheureux qu'il vouloit dépouiller
les biens qu'il projetoit de lui ravir ,
font la plus utile , fans contredit , & la
plus reſpectable des inſtitutions. Dès
que nous ſommes aſſez injuſtes pour
,, empiéter ſur l'héritage de nos voiſins ,
د
و د
H5
122 4 MERCURE DE FRANCE."
1
ود
ود
ود
ود
ود
و د
و د
ود
دو
ود
"
,, dès que nous - mêmes nous ne reſpectons
pas des poffeffions étrangeres , fur
leſquelles nous n'avons d'autre droit
,, que le coupable plaifir qui nous porte
à nous les approprier ; ceux d'entre
nous qui s'occupent à nous reſſerrer
dans les limites que nous allions fran-
,, chir , doivent être à nos yeux les premiers
des hommes. Mais tout s'altere
avec le temps , tout ſe corrompt. Si le
motif qui nous fait imaginer des établiſſemens
eſt preſque toujours ſage ,
les abus , qui ne tardent pas à s'y glisfer
: détruiſent , dès leur naiſſance , les
fruits que l'on pourroit s'en promettre.
Rien de plus honorable ; par exemple
, & rien de plus utile en même
temps que les fonctions d'un Juge. Eh
bien , la chicane à tellement embrouillé
la jurisprudence qu'il ne s'y
reconnoît plus ; avec la meilleure volonté
du monde, il ne ſe fait jour
qu'avec peine à travers les ténebres
dont les affaires les plus ſimples font
„ enveloppées. Las d'eſſuyer des reproches
fur ce qu'il n'étoit rien , un honnête
homme acheta une charge de Conſeiller
, moins pour avoir de l'occupation
que pour être quelque choſe.Quand
ود
ود
و د
و د
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
دو
ود
ود
DECEMBRE. 1775. 123
„ on veut être admis dans les cercles &
ود
"
ſe produire dans les ſociétés , il faut
avoir un état ou un titre: autrement ,
,, on court riſque de ſe voir mal accueilli;
tout le monde demande qui vous êtes ,
à quoi vous paſſez votre vie ; & vos
valets eux - mêmes ne ſavent ni com.
ود
ود
22
ود ment vous faire écrire , ni par où vous
,, annoncer. Les jours où le nouveau Con-
ود
ود
ود
ود
ود

د
ſeiller avoit à ſe punir de quelques
„ gros péché , il alloit au Palais , il y
écoutoit plaider , & , de retour chez
lui , non feulement il ſe croyoit abſous,
mais il regardoit encore ſa pénitence
,, comme faite. Avec cette maniere de
voir on ne fera point difficulté de fuppofer
qu'il ne rapportoit pas ; il prétendoit
hautement au contraire qu'il étoit
indigne d'un galant homme d'abuſer
du temps juſqu'à le perdre à déchiffrer
de la chicane. Que l'on retranche les
Procureurs & les ſacs , diſoit - il toujours
& je jugerai , ſi l'on veut , en
dix jours les cauſes de dix années. Cependant
ſa famille auroit défiré qu'il ſe
fît un nom. Il avoit de l'eſprit , du talent
, des connoiſſances ; on vouloit
qu'il travaillât. Ses parens le preſſerent
2, fi fort & à tant de repriſes , qu'à la fin
ود
ود
"
ود
و د
22
و د
ود
ود
و د
124 MERCURE DE FRANCE .
,, craignant de ſe brouiller avec eux , il
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ſe chargea de rapporter une affaire,
Auſſi - tôt qu'elle lui fut diſtribuée , il
voulut mettre la main à l'oeuvre ; c'étoit
un fardeau dont il ne pouvoit trop tôt
être débarraffé. Mais il fit vingt efforts
inutiles pour lire les volumes de procédures
dont cette cauſe, peu importante
,, en foi , avoit été furchargée ; il ne put
,, jamais gagner ſur lui de dévorer l'en-
در
"
ود
و د
ود
و و
ود
ود
ود
nui de cette faſtidieuſe lecture. Il avoit
beau s'armer de courage & s'y reprendre
à pluſieurs fois , dès qu'il avoit
paſſé les fix premieres lignes , le papier
timbré lui tomboit des mains . Ce n'étoit
plus les parens qui le tourmentoient ;
c'étoient les Parties qui étoient tous les
jours à la porte de M. le Rapporteur.
Les uns venoient le matin lui expoſer
leur droit , les autres accouroient le ſoir
lui prouver le leur ;les premiers avoient
dit oui , les ſeconds diſoient non ; plus
ils lui expliquoient leur affaire , moins
il l'entendoit. Tous deux cependant
vouloient être jugés, Eh ! comment ju-
,, ger ? Le fond étoit clair, ou du moins
il l'avoit été : mais on ne faifoit plus
,, que s'en douter, car il avoit pris tant
ود
ود
ود
ود
وو
ود
ود de formes , il étoit paſſé par tant de
DECEMBRE. 1775. 125
" mains , qu'il étoit impoſſible de s'y
,, retrouver. Ennuyé d'une perſécution
d'autant plus rude à foutenir , qu'elle
و د
و د
و د
و د
ود
و د
ود
و د
و د
2",
ne devoit pas fitôt prendre fin , il
., ne vit qu'un ſeul moyen de s'en déli-
,, vrer , & il l'employa. Il s'agiſſoit d'une
fomme d'argent ; il raſſembla chez lui
tous les intéreſſés , brûla les papiers en
leur préſence , les retint à dîner , ouvrit
ſa bourſe , & paya de ſes deniers
la ſomme qui étoit conteſtée : Mes
amis , leur dit - il , j'aime mieux perdre
votre procès que de le juger ; allez , &, fi
vous m'en croyez , ne plaidez jamais " .
La maniere de conter de l'Auteur eft
un peu diffuſe; il lui arrive même quelquefois
d'impatienter ſon Lecteur par
des réflexions vagues ou prolixes. Les
anecdotes d'ailleurs qu'il rapporte font
trop connues. Celle ci cependant paroît
lui appartenir, Un boſſu , plein d'enjouement
& de gaieté , avoit le bon eſprit
d'être le premier à plaiſanter de fa boffe.
Un jour entre autres , dans un cercle de
vingt perſonnes où il étoit , arrive un
homme qui avoit, comme lui , le malheur
d'être affligé d'une boffe confidérable
, mais devant lequel il étoit dangeeux
de traiter ce point délicat. A peine
126 MERCURE DE FRANCE.
il le voit entrer , qu'il avance deux pas
à ſa rencontre , le regarde de la tête aux
pieds avec un air de ſurpriſe , & fe rapprochant
de fon voiſin , lui dit à l'oreille ,
d'un ton affez élevé pour être entendu
de tout le monde : Ah ! mon ami ,
و د
ود
ود
quelle boſſe ! Le voiſin , qui ne s'attendoit
à rien moins , part d'un éclat de
rire. Cet éclat ſe communique , on fe
retourne , on ſe mord les levres , on veut
ſe retenir ; il n'y a pas moyen. Le nouveau
venu , déconcerté , jette ſur l'homme
à l'exclamation un regard de travers .
Celui - ci , fans s'émouvoir , hauſſe les
épaules ,& répondavec un fouris de pitié :
ود
و د
ود
ود
ود
ود
Ah ! Monfieur , quelle boſſe ! - Monſieur
, vous m'inſultez , dit l'autre , à
qui le feu monte au viſage , & je veux
en avoir raiſon; fortons, Ah! Monſieur
, repliqua le premier , quand nous
fortirions , en feriez-vous moins boſſu ?
- Ah; c'en eſt trop , s'écria le petit
homme furieux ". En même temps il
tire ſon épée , & veut en percer fon ennemi.
Oh ! oh ! tu te fâches , lui répond
froidement fon confrere , en lui
tournant le dos ; eh bien , frappe , ſi tu
l'ofes".
ود
ود
ود
"
ود
"
DECEMBRE. 1775. 127
Journal des Sciences & des Beaux - Arts ,
dédié à Son Alteſſe Royale Monfeigneur
le Comte d'Artois ; par MM.
Caftilhon.
In tenuitate copia.
Nouvel Avis des Editeurs.
L'objet de ce Journal étant de faire
connoître les productions littéraires &
les richeſſe du génie dans les ſciences ,
&dans les arts agréables & utiles , nous
croyons nous rapprocher de fon plan en
le rendant plus complet, en le publiant
dans des périodes plus fréquentes , &
J'aſſimilant , autant qu'il eſt poſſible , au
Journal Politique. La République des
Lettres forme un empire étendu , dont
les productions ſe renouvellent fans ceſſe ,
& qui méritent d'être recueillies & publiées
au moment de leur naiſſance.
Comme elles font auſſi variées que la
nature même des eſprits & que le genre
des beſoins de toutes les claſſes de Citoyens
, elles doivent intéreſſer tous les
Lecteurs , nous propoſant ſur- tout d'embraſſer
depuis les hautes ſciences jufqu'aux
procédés les plus ſimples des arts
les plus vulgaires .
On fent que nous entreprenons ce qui
128 MERCURE DE FRANCE .
n'a pas encore été exécuté complettes
ment : c'eſt de donner , dans des notices ,
la filiation , en quelque forte , de tout
ce qu'il y a de nouveau dans les ſciences ,
dans les arts , dans les inventions , dans
les découvertes , & dans les établiſſemens
de tous genres littéraires & économiques .
Ainfi cet Ouvrage périodique ſera
comme le Journal de tous les Journaux ,
fans les copier ni les imiter ; mais par un
enſemble qui embraſſera généralement
tout ce qu'ils contiennent de nouveau &
tout ce qui leur fera échappé.
,
Pour que les Lecteurs du Journal Politique
puiſſent y joindre ce Journal Littéraire
univerſel , nous lui donnerons le
même format , & il ſera imprimé du
même caractere.
Ce Journal ſera publié , à commencer
du premier Janvier prochain , par cahier
de quatre feuilles chacun , le premier &
le quinze de chaque mois , ce qui fera
vingt quatre cahiers par année. Et quoique
le format étant plus grand & le caractere
d'impreſſion ſouvent plus petit
ils doivent contenir beaucoup plus de matiere
que par le paſſé : cependant , pour
en faciliter d'autant plus l'acquiſition aux
,
Souſcripteurs du Journal Politique & aux
perſonnes
DECEMBRE. 1775. 129
perſonnes qui ne demandent qu'une notice
, mais préciſe , de toutes les nouvelles
&nouveautés des ſciences , de la littérature
, des arts agréables , utiles & économiques
; le prix de l'abonnement par an
des vingt quatre cahiers , rendus francs
de port , ne ſera que de 12 liv. à Paris
& de 15 liv. en Province.
Chaque cahier fera de 12 f. pour ceux
qui n'auront pas ſouſcrit.
On s'abonne en tout temps chez Lacombe,
Lib. à Paris , rue Chriſtine.
MM. les Soufcripteurs ſont priés d'envoyer
, franc de port , leur adreſſe bien
liſible & leur argent.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Journal Anglois , contenant les découvertes
dans les Sciences , les arts libéraux
& mécaniques , les nouvelles philofophiques
, littéraires , économiques & politiques
des trois Royaumes & des Colonies
qui en dépendent.
CE Journal doit paroître deux fois par
mois , le 15 & le 30 , en deux cahiers
I
130 MERCURE DE FRANCE.
de quatre feuilles in 8°. chacun. On
donnera dans chaque Numéro la vie
d'un homme célebre, en ſe plaçant d'abord
à l'époque de la naiſſance des lettres
, & en gardant l'ordre des temps .
Oncommencera par les Poëtes: on paffera
enſuite aux Philofophes , Jurifconſultes
, Médecins , Hommes d'Etat , &c.
L'année complette de ce Journal ſera
de vingt quatre cahiers & formera trois
volumes. Le prix de l'abonnement eft
de 24 liv. rendu franc de port par tout
le Royaume. On ſouſcrit à Paris , chez
Ruault.
Répertoire universel & raisonné de Furifprudence
civile , criminelle , canonique &
bénéficiale , Ouvrage de pluſieurs Jurifconfultes
, mis en ordre & publié
par M. Guyot , Ecuyer , ancien Magiftrat.
Tomes III & IV in 8°. A
Paris , chez Dorez , Libr.
Les Editeurs avertiſſent que pour ſe
prêter aux vues de pluſieurs perſonnes ,
on s'eſt déterminé à prolonger la fouf.
cription du Répertoire univerſel & rai
fonné de Jurifprudence , juſqu'après la
publication du ſixieme volume , aux
1
DECEMBRE. 1775. 131
mêmes conditions que celles qui font
inférées dans le Profpectus de cet Ou
vrage & à la tête du premier volume.
La principale eſt que chaque Soufcripteur
aura un mois pour examiner l'exemplaire
qu'il aura acheté ; & fi l'Ouvrage
ne lui convient pas , il pourra le
rapporter au Libraire , qui lui rendra
fon argent.
On trouve actuellement chez Dorez ,
Libraire , rue Saint Jacques , les Cent
Nouvelles de Madame de Gomez , recueil
auſſi amuſant qu'intéreſſant , dont ceLibraire
a fait l'acquiſition.
On diftribue chez Jailliot , Géographe
ordinaire du Roi , & chez Lottin
l'aîné , Imprimeur. Libraire , rue Saint
Jacques , la Table alphabétique des vingt
parties des recherches fur Paris , par M.
Jaillot. L'Auteur a fait imprimer à la
fuite de cette table des réponſes à quelques
critiques ſur ſon Ouvrage.
Azor & Ziméo , conte moral; ſuivi de
Thiamis , conte Indien. Par M. Milcent.
Brochure in- 12 de 124pages. AParis ,
12
132 MERCURE DE FRANCE.
chez Mérigot jeune , Libraire , quai des
Auguſtins.
Mémoires fecrets tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
regne de Louis XIII; Ouvrage traduit
de l'Italien : 21 & 22º parties. Prix 30
fols br. chaque volume. A Amſterdam ;
& à Paris , chez Nyon l'aîné , Lib .
On trouve chez le même Libraire les
vingt parties précédentes , dont les quatorze
premieres contiennent le regne de
Henri IV , & les fix autres le commencement
du regne de Louis XIII.
Eſſai fur le rétabliſſement de l'ancienne
forme du Gouvernement de Pologne , ſuivant
la conſtitution primitive de la République.
Volume in - 8°. br. prix 3 liv. 12 fols.
A Paris , chez Merlin , Libraire.
Histoire de l'Astronomie ancienne , depuis
ſon origine juſqu'à l'établiſſement
de l'Ecole d'Alexandrie. Par M. Bailly ,
Garde des Tableaux du Roi , de l'Académie
Royale des Sciences & de l'Inſtitut
de Bologne ; in -4°. br. prix 10 liv. A
DECEMBRE. 1775 .
133
Paris , chez les freres Debure , Lib. quai
des Auguſtins.
Examen critique des Historiens d'Alexandre
le Grand. Volume in - 4°. Prix
9 liv. br. A Paris , chez Deſſain junior,
Lib.
CetOuvrage qui a remporté le prix de
l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles Lettres en l'année 1772 , peut ,
par cette raiſon, ſervir de ſuite aux Mémoires
de cette favante Compagnie.
Le Manuel Archiviste , contenant une
nouvelle méthode d'arranger un Chartrier
, dont l'ordre chronologique eſt la
baſe : auquel on a joint des calculs &
tables pour aider à la ſupputation des
temps néceſſaires aux Archiviſtes & à
ceux qui s'adonnent à la chronologie..
Par le ſieur de Chevrieres , Garde des
Archives de S. A. S. Monſeigneur le
Prince de Monaco. Volume in - 80. avec
fig. br. Prix 3 1. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Cordeliers ; Cailleau , Imprim.-
Libraire , rue Saint Séverin ; la veuve
Ducheſne , rue Saint Jacques ; Lacombe ,
rue Chriſtine. :
I3
134 MERCURE DE FRANCE.
Le Fourbe , Comédie de Congreve
traduite de l'Anglois , par M. P. Prix
30 ſols. A Paris , chez Ruault , Lib. rue
de la Harpe.
On trouve à la même adreſſe leMédecin
ministre de la Nature , ou recherches
& obfervations ſur le pépaſme ou
coction pathologique; par M. Joſeph-
François Carrere , Cenſeur Royal , Docteur
en Médecine de l'Univerſité de
Montpellier , de la Société Royale des
Sciences de la même Ville , &c. &c,
in- 12 br. Prix 2 1.
Détail de la nouvelle direction du Bureau
des Nourrices de Paris, pour ſervir
de modele à de pareils établiſſemens projetés
dans pluſieurs grandes Villes , &
de guide aux perſonnes qui veulent confier
leurs enfans aux Nourrices de ce Bureau.
On y a joint deux conſultations Médico-
legales relatives à cet objet , & la
réponſe de la Faculté de Médecine de
Paris àMM. lesAdminiſtrateurs de l'Hô
pital d'Aix en Provence , concernant la
nourriture & le traitement des enfans
DECEMBRE. 1775. 135
trouvés malades, par M. Gardane , Cenfeur
Royal , Docteur Régent de la Faculté
de Médecine de Paris , Médecin
de Montpellier , &c. &c. &c . broché
prix 18. fols.
Almanach Lyrique , choix des plus jolis
airs notés , ou paſſe - temps du jour ;
dédié à la Reine.
Calendrier Lyrique', ou chanfons parodiées
ſur les douze mois de l'année ,
dédié au Roi ; non noté.
Almanach chantant , dédié à Madame
la Comteſſe d'Artois , fur des airs connus
, non notés.
Idem , note , des plus nouveaux airs ,
dédié à Monfieur.
Etrennes Lyriques , notées , dédiées à
Madame.
Ces cinq Almanachs , pour l'année
1776 , ſe vendent à Paris , chez Mademoiſelle
Girard, Marchande de muſique
, rue du Roulle , à la Nouveauté .
Systême physique & moral de la femme ,
ou tableau philofophique de la conſtitution
, de l'état organique , du tempérament
, des moeurs , & des fonctions pro-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
pres au ſexe ; par M. Rouſſel , Docteur
en Médecine de l'Univerſité de Montpellier
.
:
e
Feminarum verò virtus eſt , ſi ſpectetur corpus , pul
chritudo ; & fi animus , temperantia & ftudium operis...
Arift. Rhet. lib . I, c. 5.
In - 12 . A Paris , chez Vincent , Imprimeur
- Libraire rue des Mathurins
1775-
,
:
Traité de la Dyſſenteric , par Zimmermann
, D. M. Membre des Académies
de Berlin , de Munich , &c. & Médecin
de Brugg ; traduit de l'Allemand par M.
Lefebvre de Villebrune , in - 12 de 450
pages .A Paris , chez Vincent , Imp. Lib.
rue des Mathurins.
On trouve chez le même Libraire les
Tomes III. & IV. des Antologies & fragmens
philofophiques , ou collection méthodique
des morceaux les plus curieux
&les plus intéreſſans ſur la Religion , la
Philofophie , les Sciences & les Arts ,
extraits des écrits de la philoſophie moderne.
DECEMBRE . 1775. 137
Tractatus de verd Religione ad uſum
Seminariorum & Sacræ Theologiæ alumnorum
; in quo Paftoribus animarum , cæ
teriſque altarium miniſtris obvia erit
certa , faciliſque deiſtarum ac Judæorum
commenta confutandi methodus , & objecta
eorum quæcumque divellendi. Auctore
Ludovico Bailly , in Collegio Divionenſi
Theologiæ Profeſſore. Editio
tertia auctior & ab ipſo auctore aucta. 2
volumes in- 12. br. 5 liv. A Dijon , chez
Bidault ; & à Paris , chez Saugrain , Lib.
quai des Auguſtins ; Prevoſt , rue de la
Harpe ; & Crapart , rue de Vaugirard.
On publie aux mêmes adreſſes : Tractatus
de Ecclefia Christi , par le même
Auteur ; 2 volumes in 12. brochés 5 liv.
12 f.
Jesus confolateur dans les différentes
afflictions de la vie ; par le R. P. Hubert
Hayer , Récollet , ancien Lecteur en
Théologie. Troiſieme édition , revue ,
corrigée & conſidérablement augmentée
; in- 12. A Paris , chez G. Deſprez ,
Impr. du Roi & du Clergé de France.
15
138 MERCURE DE FRANCE.
Lettres & observations anatomiques ,
physiologiques & physiques fur la vue des
enfans naiſſans , avec un Mémoire fur
l'établiſſement d'un prix médailliques
par M. l'Abbé Deſmonceaux. Brochure
in-80. de 60 pages. De l'Imprimerie de
Michel Nicolas , à Arras. 39.
Le bon Jardinier , Almanach pour l'an
née biſſextile 1776, contenant une idée
générale des quatre fortes de jardins , les
regles pour les cultiver , la maniere de
les planter , & celle d'élever les plus
belles fleurs: nouvelle édition, conſidé
rablement augmentée de méthodes &
fecrets pour conſerver les fleurs , les
fruits ,& contre tous les infectes deftruc.
teurs des jardins , & dans laquelle la partie
des fleurs a été entierement refondue
par un Amateur. Prix 36 ſols relié. A
Paris , chez Guillyn , Lib. quai des Auguſtins
, du côté du Pont St. Michel.
DECEMBRE. 1775. 139
ACADÉMIES,
PARIS.
I.
Académie Royale des Inscriptions &&
Belles - Lettres.
LeMardi 14 de Novembre l'Académie
Royale des Inſcriptions &Belles-Lettres
tint ſon aſſemblée publique d'après la St.
Martin. M. Dupuy , Secrétaire perpétuel,
annonça que M. Larcher , de l'Académie
des Sciences de Dijon , avoit remporté
le prix , qui eſt une médaille d'or de
500 liv. Il déclara en même temps que
l'Académie regrettant de n'avoir pas un
ſecond prix à diſtribuer , avoit accordé
l'acceffit à M. l'Abbé Giraud de la Chau ,
Bibliothécaire & Garde du Cabinet des
pierres gravées de Monseigneur le Duc
d'Orléans. Il s'agiſſoit d'examiner quels
furent les noms & les attributs divers de
Vénus chez les différens Peuples de la Grece
& de l'Italic , Sc. M. Dupuy annonça
140 MERCURE DE FRANCE.
enfuite que le ſujet du prix qui devoit
être diſtribué à Pâques de l'année 1777 ,
conſiſtoit à examiner quel étoit l'état de
l'agriculture chez les Romains depuis Fules
Cefar jusqu'à la mort de Théodose en 395 ,
& quelle a été fon influence fur le gouvernement
, les moeurs , le commerce ; & réciproquement
celle de ces trois objets fur l'agriculture.
Ce ſujet eſt la continuation
de celui que l'Académie doit couronner
à Pâques de l'année prochaine.
M. Dupuy fit enſuite la lecture de
l'Eloge hiſtorique de M. Caperonnier ,
Académicien , & Garde des livres de la
Bibliotheque Royale. Elle fut ſuivie :
1. de celle d'un Mémoire ſur la guerre
& la ſource de ſes principes , par M. de
Maizeroy ; 2. de la Préface qui doit
être miſe à la tête de la traduction en
vers de l'Odyſſée , par M. de Rochefort ;
3. d'un Mémoire ſur la vie& les chroniques
de Monſtrelet , par M. Dacier.
:
II.
Académie Royale des Sciences.
L'Académie Royale des Sciences tint
Con aſſemblée publique d'après la Saint
DECEMBRE. 1775. 141
Martin , préſidée par M. le Comte de
Maillebois. M. de Fouchy , Secrétaire
perpétuel , ouvrit la féance en annonçant
le prix de 4000 liv. accordé par le Roi
à celui qui , au jugement de l'Académie ,
aura trouvé les meilleurs moyens de procurer
à la France une production & une qualité
de Salpêtre plus abondante que celle qu'on
obtient préſentement.
M. Deſmarêts lut enſuite un Mémoire
ſur les différentes époques qui réſultent
des veſtiges que laiſſent après elles les
éruptions des volcans. M. Bailly continua
la féance par un extrait abrégé de ſon
Hiſtoire de l'Aſtronomie ancienne , qui
vient de paroître. A cet extrait ſuccéda
la lecture d'un Mémoire de M. Perronnet
fur la poſſibilité de faire entrer dans le canal
de l'Ivette , projeté par feu M. de Parcieux
, quatre cents pouces d'eau de la
riviere de Bievre. M. Briſſon lut enſuite
un Mémoire tendant à prouver que les
chaux métalliques ne ſe réduiſent point
par le fluide électrique. Les expériences
rapportées dans ce Mémoire ont été faites
par MM. Briffon & Cadet. M. Duféjour
termina la ſéance par la préface de
fon Ouvrage fur l'Anneau de Saturne que
ce ſavant Académicien , doit publier inceſſamment.
142 MERCURE DE FRANCE.
III.
Académie Royale de Chirurgie.
L'Académie Royale de Chirurgie
ayant pris ſa premiere ſéance, le 16 Novembre
1775 , dans le nouvel édifice
qui lui a été deſtiné par Sa Majefté ,
M. Bordenave , Directeur , a prononcé
le diſcours ſuivant :
MESSIEURS ,
)
Enentrant pour la premiere fois dans
ces lieux qui nous retracent par- tout la
dignité & une munificence vraiment
royale , le premier ſentiment qui nous
anime , eſt ſans doute celui de la reconnoiſſance.
Y manquer , ce ſeroit une ingratitude
odieuſe ,& ce vice n'entre pas
dans les ames bien nées.
Si le ſouvenir a rendu chere parmi
nous la mémoire de Saint Louis , qui a
poſé les premiers fondemens de notre
Collége , en lui donnant ſeulement une
inſtitution légale; ſi la protection accordée
à la Chirurgie par pluſieurs Rois , a
été confervée dans nos Faſtes; quels ne
• DECEMBRE . 1775. 143
doivent pas être nos fentimens pour le
feu Roi & fon auguſte Succeſſeur , qui
ont bien voulu en être , ne diſons pas
les reſtaurateurs , mais les fondateurs
magnifiques ,& ont eu pour motifs principaux
de leur libéralité , le bien & le
foulagement des Peuples confiés à leurs
foins?
Une voix plus éloquente que la mienne
* , interprète de nos ſentimens , a fait
connoître au Public aſſemblé pour une
de nos féances , comment le feu Roiavoit
été diſpoſé dès ſon enfance à cette fenfibilité
tendre qu'il a eue toute fa vie pour
l'humanité ſouffrante ; comment , en
s'informant de la nature des fecours de
la Chirurgie , ils'eſt accoutumé peu- à-peu
à en connoître la néceſſité & l'utilité ;
comment, inftruit par les malheurs de
la guerre , il s'eſt intéreſſé aux progrès de
cet art bienfaifant , qu'il a honoré de fon
eſtime par la conviction de ſes avantages
&de fon utilité. Il eſt inutile de vous
rappeler ici , Meſſieurs , ce que ce Mo
narque a fait pour la Chirurgie, les gra
M. Louis , Secrétaire perpétuel de l'Académie , qui
prononcé l'Eloge du feu Roi à la séance publique , tende le
27 Avril dernier.
*44 MERCURE DE FRANCE.
ces qu'il lui a accordées, les bienfaits &
les titres dont il l'a décorée. Votre fouvenir
vous les repréſente ſans ceſſe : je
craindrois d'exprimer trop foiblement les
ſentimens qui vous animent , & je laiſſe
à nos coeurs & à ceux de nos neveux , le
devoir de rendre continuellement à famémoire
l'hommage touchant de notre
amour , de notre vénération , & de notre
très humble reconnoiſſance.
Nos ſentimens ne doivent pas être
moins vifs pour le Monarque bienfaiſant
qui nous gouverne. A peine monté fur
le Trône , il jette un regard favorable
ſur la Chirurgie ; nos eſpérances font ranimées
, & la premiere année de ſon regne
, marquée par divers actes de fon
amour pour ſes Peuples , fournit en même
temps une époque honorable pour la
Chirurgie. Le Roi , perfuadé des avantages
qui pouvoient réſulter de l'édifice
commencé ſous le regne précédent , en a
ordonné la continuation ; il a conſacré
ce monumenthonorable enydépoſant fon
auguſte effigie ſous lapremiere pierre , &
y a établi un hofpice pour des maladies
extraordinaires. Quel augure plus favorable
pour nous , & que n'avons nous
pas à eſpérer de ſa protection& de ſes
bontés?
Le
DECEMBRE. 1775. 145
Le ſouvenir de tant de bienfaits ne
nous permet pas d'oublier ceux qui les
ont follicités , & à qui nous en ſommes
redevables . Vous me prévenez ſans doute&
vous vous rappelez ici , Meſſieurs ,
cet homme recommandable par ſon efprit
& fes talens , né pour l'honneur de
la Chirurgie , capable de concevoir & de
commencer les grands projets qui doivent
ſervir à ſon illuſtration , ſurvivant
à lui-même parmi nous par des bienfaits
toujours nouveaux , dont ils nous gratifie
ſans ceſſe , nous ayant appelés au partage
de ſa fortume. En vous nommant M. de la
Peyronie , j'en dis aſſez ; & je craindrois
en en diſant plus , d'exprimer trop foiblement
les ſentimens qui ſont gravés
dans vos coeurs.
Son ſucceſſeur ne mérite pas une
moindre reconnoiſſance ; en paſſant à ſa
place , il a adopté auſſitôt ſes ſentimens
pour l'honneur de l'Art , & fon crédit au
près du Monarque , qui l'honoroit d'une
confiance particuliere , a toujours été
employé pour le bien de la Chirurgie. Un
grand procès terminé ; un état rendu &
aſſuré aux Chirurgiens ; des Ecoles établies
dans les principales villesdu Royaume
; une Ecole Royale , fondée dans la
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Capitale par ſes ſoins , &bâtie avec la
magnificence digne des Souverains qui
l'ont ordonnée , ſont le fruit de ſes attentions
& de ſes ſollicitudes. Après de tels
bienfaits M. de la Martiniere eſt au-deffus
des éloges , & les noms de la Pey.
ronie& de la Martiniere , mémorables à
la poſtérité la plus reculée , feront compe
tés parmi les Bienfaiteurs de la Chirurgie
, & même de l'humanité.
Mais notre reconnoiſſance ne doit pas
ſe borner à des expreſſions ſtériles : lePublic
attentif à nos travaux attend de nous
davantage ; & ce n'eſt que par les ſervi.
ces que nous lui rendrons , que nouspou
vons tenter d'acquitter en quelque forte
ladette que nous avons contractée en recevant
des bienfaits. L'utilité que l'on
peut eſpérer des différens établiſſemens ,
a d'abord fixé l'attention paternelle des
Monarques ; & c'eſt par les fruits qui en
ont réſulté , qu'ils les ont jugés dignes
d'une protection plus étendue.
La Chirurgie en produisant des hommes
célebres , avoit dans tous les temps
obtenu la conſidération publique: mais ,
nous ne craignons pas de le dire , en rêuniſſant
les Membres qui la pratiquent
pour former une Académie , la confidé.
DECEMBRE. 1775 . 147
:
1
ration a augmenté ; on a rendu à la
ſcience l'hommage qu'elle méritoit ; &
les travaux réunis de ſes Membres ſont
devenus le Code de la Chirurgie , nonſeulement
pour le Royaume, mais pour
tout l'Univers ſavant.
Le premier volume de nos Mémoites
nous a fait obtenir la Déclaration du
Roi de 1743 , des Lettres Patentes portant
établiſſement de l'Académie , & la
fin d'un procès dont dépendoit le fort de
la Chirurgie. Les volumes ſuivans ont
fixé le jugement avantageux que le Pu
blic avoit conçu de notre zele , & lui
ont fait conſidérer avec plaiſir les avantages
qui nous ont été accordés. Les monumens
les plus ſolides s'alterent& ſe détruiſent;
mais nos Mémoires plus durables
, fans craindre l'injure des temps
ſubſiſtetont tant qu'il y aura des hommes
qui s'intéreſſeront aux ſciences&aubien
de l'humanité. Enfin , ſi LouisXV à honoré
la Chirurgie , nous pouvons dire
avec complaifance , (& ce témoignage
n'eſt pas ſuſpect , puiſqu'il nous eſt étranger
, ) que parmi les Orateurs qui ont
célébré ſa mémoire , pluſieurs en rappelant
ſes bienfaits pour la Chirurgie , ont
loué l'élévation & les progrès de cette
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
ſcience , comme une époque honorable
de ſon regne.
C'eſt donc à l'Académie de ſoutenir
une réputation auſſi glorieuſement commencée.
Réunis en Société par état ,
&plus encore par les liens d'une eſtime
réciproque , nous devons travailler pour
l'honneur de l'Art , & être perfuadés
qu'en l'honorant , nous nous honorons
nous mêmes. Conſpirons donc par nos
travaux à remplir l'eſpérance que l'on a
conçue de nous ; n'oublionsjamais ce
que l'humanité à droit d'en attendre , &
aprenons au Peuple que les Princes qui
ont cru devoir faire de pareils établiſſemens
, ont été inſpirés par l'amour de
leurs Sujets , & ont conſacré leurs bienfaits
à la conſervation des hommes. Que
ces devoirs nous ſoient toujours chers ;
&penſons que ſi le temps paroiſſoit en
affoiblir l'ardeur , les pierres de ce monument
s'éleveroient contre nous ,&nous
accuſeroient vis-à-vis de la poſtérité.
DECEMBRE. 1775. 149
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Mercredi premier Novembre , on a
donné au Château des Tuileries un fort
beau Concert , composé d'une grande
ſymphonie; d'un petit motet nouveau ,
chanté par Mlle Itaſſe , d'une fonate de
violoncelle parfaitement exécutée parM.
Duport ; d'unDe profundis de M. Langlé ,
compoſiteur plein d'ame & d'expreſſion.
La ſeconde partie de ce Concert a été
remplie par une ſymphonie concertante ,
pour la flûte , dont les folos ont été joués
par M. Rault , dont on connoît la brillante
exécution & le talent ſupérieur.
Mlle Plantin a chanté pour la premiere
fois , & à la fatisfaction des amateurs ,
un motet à voix ſeule. M. Jarnowick a
étonné , & a ſemblé ſe ſurpaſſer luimême
dans ſon nouveau concerto de
violon , & dans les petits airs variés qu'il
a joués à la ſuite. Le Miserere , motet à
grand coeur , de M. Cambini , qui a terminé
ce Concert , a été entendu avec de
nouveaux applaudiſſemens .
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
OPERA.
LE Vendredi 3 Novembre , l'Académie
royale de Muſique a remis ſur le Théatre
les actes de Tyrtée , d'Alphée & Arethuse ,
&d'Erofine.
L'acte de Tyrtée , eſt tiré du Ballet des
Talens Lyriques , dont la muſique eſt de
Rameau. Tyrtée connoiſſant le pouvoir
de fon art , & tranfporté par fon amour
pour une Reine dont le coeur & la couronne
doivent faire fa récompenſe , entreprend
de rendre le courage aux Lacédémoniens
, abattus par plufieurs défaites.
Il fait paffer le feu de ſon chant &de
fon génie dans l'ame des guerriers ; ils
s'enflamment au feu de fes accens , ils
demandent à grands cris d'être menés au
combat, Tyrtée ſe met à leur tête ; les
Lacédémoniens triomphent alors des
Meſſéniens leurs ennemis ; des chants
de victoire annoncent la gloire & le bonheur
de leur Chef. CetActe eſt plein d'action
, & la muſique eſt digne du génie
de Rameau; on l'admire ſurtout dans
fon harmonie , &dans ſes airs de danſe.
DECEMBRE. 1775. 151
M. Gelin a rendu avec énergie le rôle de
Tyrtée , & Mlle Duplan a joué avec nobleſſe
& avec intérêt celui de la Reine.
Alphée &Aréthufe : cet Acte formoit la
deuxieme entrée des Fêtes d'Euterpe ; les
paroles font de Danchet , & la muſique
eft deM. Dauvergne , l'un des Directeurs
de l'Opéra. Les principaux rôles ont été
remplis par Mlle Châteauneuf & par M.
Durand Les circonstances ont engagé
d'y ſubſtituer , après quelques repréſentations
, la paſtorale que nous avons déjà
annoncée d'Alexis & Daphné.
Erofine : c'eſt la troiſiemeEntrée desFêtes
lyriques ; paroles de M. de Moncrif, mufique
de M. Berton , Adminiſtrateur général
de l'Opéra. On revoit avec un nouveau
plaiſir cet Acte charmant ; le chant
en eſt voluptueux , les ſymphonies font
brillantes & les airs de danſe très -agréables.
Erofine eſt l'objet des voeux d'un
Enchanteur qui lui donne des fêtes galantes.
Il excite ſa jalouſie en paroiſſant
aimer ſa compagne; il la prévient enſuite
& veut obtenir d'elle - même fon
amour ; il parvient enfin à lui faire dire
la premiere , malgré ſa timide innocence ,
je vous aime ; c'eſt de ces mots prononcés
par ſon amante, avant qu'il ait lui-
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
même exprimé ſa paſſion , que le deſtin
fait dépendre ſon bonheur. Il ne tarde
point alors à faire éclater ſon raviſſement.
Mlle Arnould joue Eroſine avec
ce tendre intérêt qu'elle fait ſi bien donner
à ſes rôles. M. le Gros rend à merveille
le rôle de l'Enchanteur , & transporté
de plaiſir par le charme de ſa voix ,
&par le goût de fon chant. Les ballets de
ces trois Actes font de la compoſition de
MM. Gardel & Veſtris. Ils y danſent
eux - mêmes , ainſi que Mlles Heinel
Guimard , Peslin , & Dorival , avec cette
ſupériorité de talent tant de fois célébrée.
M. Dauberval , qui a été abſent depuis
quelque mois , a reparu le 17 de Novembre
, plus brillant que jamais , dans
le divertiſſement d'Eroſine.
,
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES
ES Comédiens François ont donné le
4 de Novembre , la premiere repréſentation
de la repriſe de la Coquette corrigée ,
Comédie en cinq actes , en vers , de Lanoue
, acteur & auteur. Cette piece eſt
écrite avec beaucoup d'eſprit ; il y a une
DECEMBRE . 1775. 153
critique très - ingénieuſe des moeurs , des
caracteres , des ridicules : mais l'art du
Poëte s'y fait trop appercevoir , & nuit
ſouvent à l'intérêt de l'action , & au comique
des ſituations,
Les repréſentations du Célibataire , Comédie
nouvelle en cinq actes , en vers ,
de M. Dorat , ont été repriſes & fe continuent
avec ſuccès , à Paris , après le
-voyage de Fontainebleau.
On a donné le 10 de Novembre, fur
le Théatre de Fontainebleau , une repréſentation
de Menzikoff , Tragédie nouvelle
de M. de la Harpe. Cette piece a
été accueillie avec beaucoup d'applaudifſemens
& a fait verſer beaucoup de larmes
, fur-tout au 3e , au 4º acte ,& au dénouement.
On a paru trouver des longueurs
au ſecond acte & au commencement
du cinquieme.
On eſpéroit que cette Tragédie pourroit
être jouée à Paris , après le voyage
de Fontainebleau , ſelon l'uſage reçu de
jouer , hors de rang, les pieces que l'on
aappriſes pour la Cour. Mais cet uſage
ne peut avoir lieu qu'autant qu'il ne nuit
point aux droits des autres auteurs , & la
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
repriſe du Célibataire , que le voyage de
Fontainebleau avoit interrompu , donnoit
le temps de préparer une autre nouveauté
qui a droit de paſſer à son tour.
Menzikoff ne ſera joué qu'au rang ou
il doit être , ſuivant la date de ſa réception.
Les Comédiens ont mis à l'étude
Loredan , Drame en quatre actes de M.
de Fontanelle , qui a déjà éprouvé plu
ſieurs retardemens .
VERS à Madame VESTRIS , fur la
maniere dont elle a joué le rôle d'Arſenie
dans Menzikoff, Tragédie de M. de la
Harpe.
QLUE tu parois noble & touchante !
Quels yeux pourroient , Veftris , te refuſer des pleurs ,
Lorſque dans des déſerts , dont l'aſpect épouvante ,
Tu reviens tendre , intéreſſante ,
De ton époux ingrat partager les douleurs ?
Que tu réclames bien ta part à ſes malheurs !
Trop fameux Menzikoff , oui , ton deſtin funelte
A d'abord touché tous les coeurs s
DECEMBRE 1775 . 155
Mais va , conſole-toi , vois le bien qui te reſte ;
Tu n'as perdu que des grandeurs .
Veftris , ſous tes traits enchanteurs ,
Qu'Arſénie eſt ſenſible , & courageuſe , & belle !
Dans ces climats couverts d'une glace éternelle ,
Qu'il eſt doux de t'aimer , de recevoir ta foi !
En des jardins charmans tu changerois pour moi
Les rochers de la Sibérie ,
Là ſeroient mes tréſors , mon bonheur , ma patrie ,
Si j'y pouvois vivre avec toi.
Par M. Cardonne , Premier Commis de la
Maison de Madите.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ne ſe laffent
point de jouer , ni le Public d'entendre
l'admirable muſique de la Colonie ; ils
ſe diſpoſent auſſi à reprendre l'Amitié à
l'épreuve , & la Fauſſe Magie qui leur font
redemandées.
156 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Vénus & les Amours , & le Meſſager difcret
: deux eſtampes en pendant , d'environ
18 pouces de haut fur 14 de
large , gravées par R.Gaillard , d'après
les tableaux originaux de François
Boucher. Prix 3 liv. chaque Eſtampe.
AParis , chez Buldet , Marchand d'Eftampes
, rue de Gevres , maiſon du
Notaire , au premier.
Ces deux Estampes ſont d'une compo.
ſitiondes plus riantes. La premiere nous
repréſente Vénus accompagnée de ſes.
Colombes fideles , & jouant avec les
Amours. La ſeconde Eſtampe nous fait
voir une jeune Nymphe attentive à lire
un billet qu'une colombe vient de lui
apporter. Ce Meſſager difcret eſt placé
devant la Nymphe , & il a autour du
DECEMBRE . 1775. 157
col le ruban auquel la lettre étoit attachée.
Des payſages ſervent de fond
à ces différentes ſcenes que le Graveur a
rendues dans le ſtyle propre du maître.
- Son burin eſt pur , moëlleux & varié
avec intelligence.
II.
Anne - Marie Martinozzi , Princeſſe de
Conti , morte en odeur d'une grande piété
le 4 Février 1672 , âgée de 35 ans.
Ce portrait en médaillon , eſt gravé avec
beaucoup de ſoin & de talent par Vin.
Vaugeliſty , d'après une miniature de
Petito. A Paris , chez Pierre Laurent ,
rue & porte St. Jacques , maiſon de Madame
Augier , Apothicaire.
III.
Premiere Centurie de Planches enluminées
& non enluminées , repréſentant au na-
• turel , ce qui ſe trouve de plus intéreſſant
& de plus curieux parmi les
animaux , les végétaux & les minéraux
, par M. Buc'hoz , Médecin Botaniſte
de Monfieur , & auteur des
#58 MERCURE DE FRANCE.
--Dictionnaires des 3 Regnes de laFrance.
Décade I. II. III. IV & V.
Ce recueil de planches , qui paroît ſucceſſivement
par décades , depuis le mois
de Janvier dernier , de trois mois en trois
mois , & dont l'exécution réunit en ſa
faveur l'approbation des amateurs , ſe
continuera de même l'année prochaine.
La Ve. décade qui comprend les plantes
botaniques de la Chine, paroîtra au premier
Janvier prochain; & la VIe, deftinée
aux minéraux , au premier Avril
de la même année , & ainſi de fuite. Le
fond de cette édition eſt paffé actuelle .
ment de France en Hollande, chezMarc-
Michel Rey , Libraire à Amſterdam , qui
en a fait l'acquiſition , & qui pour la
facilité des curieux du Royaume , en a
déposé quelques exemplaires à Paris ,
chez Didot le jeune , libraire , quai des
Auguſtins. On en trouve auſſi chez Lacombe
, Libraire à Paris , rue Chriſtine.
Le prix de chaque cahier ſera toujours
de 30 livres. On en diſtribue ſéparément
pour en faciliter l'acquiſition aux Amateurs.
Z
DECEMBRE . 1775. 159
IV.
,
Collection précieuse de planches enluminées
des fleurs les plus belles & les plus
curieuses , qui se cultivent tant dans
les Jardins de la Chine , que dans ceux
de l'Europe , dirigée par les soins &
ſous la conduite de M. Buc'hoz auteur
des 3 Regnes de la France , de l'Histoire
universelle du regne végétal , &
de la Collection des planches enluminées
& non enluminées d'Histoire naturelle.
Premier cahier de dix planches
enluminées.
Cet ouvrage eſt un des plus précieux
&des mieux exécutés parmi ceux qui
paroiffent journellement. Il a d'ailleurs
le mérite de la nouveauté ; perſonne n'a
donné juſqu'à préſent les fleurs de la
Chine;& il ne falloit rien moins qu'une
circonſtance auſſi favorable que celle qui
s'eſt préſentée au Directeur de cette Collection
, pour pouvoir les mettre au jour.
Un Miffionaire qui réſide à la Chine depuis
plus de 30 ans , les a fait deſſiner &
peindre fous ſes yeux , & a envoyé les
deffins peints à une Princeſſe reſpectable,
160 MERCURE DE FRANCE.
Ce font ces deſſins peints qui ont été prêtés
à M. Buc'hoz ,& qu'il a fait graver&
colorer avec tout le ſoin poſſible. Bien
différens de la plupart de ceux qu'on nous
apporte de la Chine , qui ſont pour l'ordinaire
ſuppoſés ; ils ont le mérite de
repréſenter la fleur au naturel; ils peuvent
couſéquemment être de la plus
grande utilité aux Naturaliſtes , aux Fleuriftes
, aux Peintres , aux Deſſinateurs ,
aux Directeurs des Manufactures en Porcelaine
, en Faïance , en Etoffe de Soye ,
de Laine , de Coton, en Papiers peints ,
& pluſieurs autres Artiſtes. Le premier
cahier paroît actuellement chez M. Buc'-
hoz , Médecin Botaniſte & de quartier
furnuméraire de Monfieur , rue des Saints
Peres , vis - à - vis la Charité ; & chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine. Il eſt
tiré en papier d'Hollande; le prix eſt de
24 liv. Le ſecond cahier paroîtra au
mois de Janvier prochain.
:
V.
Le Sr. Fabien Dagoty , 5º. fils , a gravé
&imprimé en couleur le Portrait fort ref-
Semblant de la Reine , ſelon le nouvel art ,
dont
:
DECEMBRE. 1775. 1бх
dont le Sr. Dagoty pere , Penſionaire du
Roi , eſt inventeur ,& d'après le tableau
original , peint d'après nature parDagoty
fils aîné , Peintre de laReine. Ce portrait
a été préſenté à Sa Majeſté qui a bien
voulu en témoigner ſa ſatisfaction.
1
:
Le portrait ſe diſtribuera dans le courant
de Décembre , & ſe trouvera à Verfailles
chez le ſieur Blaizot ; à Paris au
Bureau des Journaux , rue Chriſtine ; &
au Palais Royal chez le ſieur Alibert. Le
prix eſt de 24 liv. tout monté en verre
& en bordure dorée.
VI.
Tableau généalogique de la Maiſon Royale
de Bourbon .
M. de Vezou , Ecuyer , Ingénieur ,
Géographe - Hiftoriographe & Généalogiſte
du Roi , Profeſſeur de Geographie ,
de Littérature & d'Hiſtoire , a mis au
jour le tableau Généalogique de la Maifon
Royale de Bourbon, par degrés de
parenté, & en lignes mafculines & afcendantes
, depuis Robert de France ,
Comte de Clermont en Beauvoiſis , né
L
162 MERCURE DE FRANCE,
l'an 1256 , juſqu'à Monseigneur le Duc
d'Angoulême. Cette Carte fi defirée ,
principalement de la Nobleſſe , eſt belle
& fort agréable ; elle avoit déjà été
préſentée par le ſieur de Vezou , au
Roi , à Monſeigneur le Dauphin , à Ma
dame la Dauphine , à Monſeigneur le
Comtede Provence , à Madame la Comteſſe
de Provence , à Monſeigneur le
Comte d'Artois , à Madame la Comteſſe
d'Artois , le Dimanche 19 Décembre
1773 , & le Roi avoit eu la bonté d'agréer
la dédicace de cet Ouvrage le 17
Mai 1772 , & de décorer l'Auteur du
titre de ſon Hiftoriographe & Généalogifte
: c'eſt la fixieme fois que le ſieur de
Vezou a l'honneur d'être préſenté au
Roi.
Ce tableau généalogique peut être regardé
comme unique dans ſon genre , ſoit
par l'ordre , la netteté&la préciſion qui y
regnent , foit par la richeſſe de ſes ornemens
, foit enfin par la beauté de la
gravure , exécutée par le ſieur Desbruslins
fils.
Le premier développement du tableau
des trois Races des Rois de France, du
DECEMBRE. 1775. 163
même Auteur , eſt de même ſur une
feuille de papier louvois.
On trouve auſſi chez lui le tableau
des trois Races ,du prix de 12 liv. coloré
en plein. Ces deux Ouvrages ſont trèsnéceſſaires
pour la lecture de l'Hiſtoire
de France , & de celle de la Maiſon de
Bourbon par M. Déformeaux.
Les perſonnes alliées à la Maiſon de
Bourbon , & qui déſireront que leurs
Généalogies foient inférées dans la Gé
néalogie de la Maiſon de Bourbon , en
lignes mafculines & féminines , en plufieurs
volumes in-40. du même Auteur ,
font priées de les envoyer au plutôt au
ſieur de Vezou , avec les écuſſons peints ,
le toutgratis. L'on trouve le ſieur deVezou
les Dimanches & Fêtes , & du monde
chez lui tous les jours.
•Le ſieur de Vezou a fait faire une nouvelle
édition de ſes deux tableaux généalogiques.
Les additions & augmentations
de couronnes fur les quarrés des
Rois & Reines de la Maiſon de Bourbon&
des Rois de France , rendent ces
deux Ouvrages plus intéreſſans. Le ſieur
de Vezou a eu l'honneur de préſenter
la nouvelle édition de la Maiſon de
Bourbon, au Roi , le 22 Juin 1775 , &
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
à Madame Clotilde , de France , Prin
cefſſe de Piémont , le 24 Août ſuivant.
Cet Ouvrage à été fort accueilli comme
il le fut par Louis XV , qui voulant té
moigner ſa ſatisfaction au ſieur de Vezou
, le chargea de continuer l'Hiſtoire
Généalogique de ſa Maiſon , en lignes
mafculines & féminines , defirant voir
d'un ſeul coup d'oeil tous les deſcendans
de l'un & de l'autre ſexe , de Robert ,
Comte de Clermont , fixieme fils de St.
Louis.
Ce tableau Généalogique de laMaiſon
de Bourbon , imprimé ſur une feuille de
papier louvois , eſt de 6 1. en blanc , 9 1.
les quarrés & ramaux enluminés , 15 1.
avec les écuſſons peints , & 18 liv. collé
fur toile ; à Paris , chez le ſieur de Vezou
, rue Princeſſe , vis-à-vis le réverbere
, Fauxbourg St. Germain.
VII.
i
Le Rivage fertile : Eſtampe d'environ 21
pouces de largeur & 16 de hauteur ,
gravée par Anne Philberte Coulet ,
de l'Académie Impériale & Royale de
-Vienne, d'après le tableau original de
J
DECEMBRE. 1775. 165
_ P. J. Loutherbourg , tiré du Cabinet
de M. le Comte de Baudoin , Brigadier
des Armées du Roi , Capitaine aux Gardes
Françoiſes.
Cette Eſtampe eſt agréable , & la gravure
fait honneur au burin pur& brillant
de Madame Coulet. On la trouve à
Paris chez l'Empereur , Graveur du Roi
& de Leurs Majeſtés Impériale & Royale
, rue & porte St. Jacques , au- deſſus
du Petit Marché.
GÉOGRAPHIE,
I.
٠٠
CARTES des Pays du Maine , du Perche
, & de l'Anjou , qui font dans l'apanage
de Monfieur , frere du Roi ; prix
11. 16 f. les trois Cartes , à Paris , rue
de Tournon , au Livre d'or.
4
T
II.
Côte de Barbarie , en cinq feuilles ,
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
& Plans d'Alger & de Gigery , en trois
feuilles ; à Paris , chez le Rouge , Quai
des Auguſtins.
TOPOGRAPHIE.
1.
Plan du la Ville d'Orléans , aſſujetti à ſes
nouveaux accroiſſemens , dédié à Son
Alteſſe Séréniſſime Monseigneur le
Duc d'Orléans , par le ſieur Moithey ,
IngénieurGéographe du Roi. A Paris ,
chez l'Auteur , rue de la Harpe , la
porte - cochere à côté d'un Parfumeur ,
vis-à-vis la Sorbonne.
CE Plan eſt accompagné d'un cahier
in-4º. contenant des recherches hiftori.
ques ſur la Ville d'Orléans , ce qui lie
Phiſtoire à la Topographie , & rend cet
Ouvrage auſſi curieux qu'inſtructif. Le
ſieur Moithey ſe propoſe de continuer le
même travail ſur les principales Villes
de France. Il publiera dans le courant du
mois de Janvier prochain , ſes recher
DECEMBRE. 1775. 167
ches hiſtoriques ſur la ville d'Angers avec
le Plan.
Les recherches hiſtoriques ſur la Ville
d'Orléans , avec le Plan , coûtent 2 liv.
broché ; le Plan ſeul I liv. 1o ſ; le
même lavé , 4 liv. 1o f.
II .
Plan du Palais du Vatican , où ſe tient
le Conclave , & tel qu'il y fut établi en
1775 , avec les principaux détails qui lui
font relatifs , levé immédiatement après
l'élection de Jean-Ange Braſchi , Cardinal-
Prêtre du titre de St Onuphe , né à
Cezenne le 27 Décembre 1717 , Pape
ſous le nom de Pie VI. Ce Plan eſt gravé
avec beaucoup de ſoin & très détaillé;
on y trouve auſſi la notice des Cardinaux
qui ont entré au dernier Conclave :
mis au jour par M. Dumont, Profeſſeur
d'Architecture , rue des Arcis , maifon
du Commiſſaire. Prix 1 1. 4 Γ.
Ce Plan fait ſuite aux gravures deM.
Dumont ſur St. Pierre de Rome.
Ses autres Ouvrages ſont des Etudes
ſur la Baſilique de St. Pierre de Rome ,
au nombre de cent feuilles in-folio , prix
broc. 36 liv.
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
Plan géométral ,& vue perſpective de
l'intérieur de la nouvelle Egliſe de Ste
Génevieve de Paris , prix 3 liv.
Collection de Théatres & Salles de
Spectacles , tant publiques que particulieres
, compoſée de 54 feuilles ; prix
enſemble 24 1.
MUSIQUE.
I.
:
PIECES d'orgues : Magnificat en Noëls
François & Flamands ; avec variations en
fol majeur ; dédiées à Madame de Francqueville
, Abbeſſe de l'Abbaye Royale de
Marquette en Flandre; compoſées & arrangées
par M. Benaut , maître de Cla- .
vecin , prix 1 liv. 16 f. A Paris chez l'Auteur
, rue Gît le-coeur , la ſeconde portecochere
à gauche, en entrant par le Pont-
Neuf, & aux adreſſes ordinaires.
4
II.
Ouverture de la Colonie , arrangée pour.
le Clavecin ou le Forte-piano , avec ac
DECEMBRE . 1775. 169
compagnement d'un violon & violon,
celle , ad libitum , par M. Benaut , maître
de Clavecin ; prix 2 liv. 8f. A Paris chez
l'Auteur , même adreſſe .
IHI.
Trois Symphonies en quatuors , pour un
Clavecin , deux Violons & Baſſe obligés ,
& deux Cors -de chaſſe ad libitum , com
poſés par M. Roeſer fils : Oeuvre I. Prix
7 1. 4 f. A Paris, au Bureau d'abonnement
muſical , rue du Hazard Richelieu ,
& aux adreſſes ordinaires ; à Lion, chez
Çaſtaud , près la Comédie.
IV.
Six Sonates pour Harpe , Piano-forte ou
Clavecin , par S. Ph. Seibold; Op. IL
Prix 7 1. 4 f. A Paris , AuBureau d'abonnement
muſical , rue du Hazard Saint
Honoré.
V.
Sixieme Livre compoſé de douze
ariettes choifies , (dont la plupart à pluſieurs
couplets) avec accompagnementde
harpe , fuivies de deux divertiſſemens
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
/
avec accompagnement de violon pour le
même inſtrument , par J. G. Burckhoffer.
L'Auteur propoſe ce recueil par ſouſcription
, à commencer du premier Décembre
prochain , juſqu'au 15 du mois de Janvier
1776 , jour auquel le recueil ſera
délivré ; paſſé ce temps , on ne ſouſcrira
plus. La ſouſcription eſt de 6 liv. ceux
qui ne ſouſcriront pas le payeront 9 liv.
On ſouſcrit chez l'Auteur , rue du gros
Chenet , à côté du Boulanger , & chez
M. Bouin , Marchand de Muſique , ruc
St Honoré , près St Roch , chez lequel on
trouve auſſi la partition de la Colonie.
VI.
La Colonie , Opéra-comique , en deux
actes, imité de l'Italien , & parodié fur
la Muſique del Signor Sacchini , repréſenté
pour la premiere fois par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , le 16
Août 1775 ; & à Fontainebleau , devant
Leurs Majeſtés , le4Novembre. Prix 24 1.
A Paris chez M. d'Enouville , Receveur
dela Loterie de l'Ecole Royale Militaire ,
rue& porte St Jacques. On trouve à la
même adreſſe les petits recueils d'airs
fans accompagnement; prix 3 liv. 12 f.
DECEMBRE. 1775 . 171
La piece imprimée avec toute lamuſique ,
prix 4 1. 16 f. & les airs ſéparés , prix4 f.
la feuille. C'eſt à ce Bureau que les perſonnesde
Province doivent s'adreſſer . On
trouve auſſi cette Partition à Paris & en
Province , aux adreſſes ordinaires . Pour
la facilité de l'exécution , les parties ſé
parées ſe trouvent chez M. Houbaut , près
la Comédie Italienne.
VII .
Six quatuors pour deux violons alto,
&baſſe , compoſés par M. Davaux ama
teur , Oeuvre VI. arrangés pour le fortepiano
ou clavecin , avec accompagnement
de violon & alto obligés , par M. Marchal
le jeune ; prix 9 1. A Paris , chez
l'Auteur , rue des Moulins , butte Saint
Roch , vis-à-vis le Fondeur ; chez le ſieur
Borelly , éditeur&marchand de Muſique ,
rue St Victor , vis-à- vis la Ferme ,& aux
adreſſes ordinaires ; à Versailles , chez
Blaizot libraire; au Cabinet Littéraire ,
rue Satory ; en Province , chez les mars
chands de Muſique.
On trouve aux mêmes adreſſes du ſieur
Borelly , & autres ci- deſſus énoncées,
fix Sonates pour violon & baſſe , dédiées
172 MERCURE DE FRANCE.
à M. le Comte de Kelly , compoſées par
M. Ant. Stamitz ; prix 61.
: VIII.
Quatre Sonates, dont la quatrieme oft
en duo pour la Harpe , dédiées à M. le
Baron deWenzel fils , compoſées parM.
Deleplanque. Oeuvre I. Prix 4 1.4
IX.
Muſique économique , qui réunit fur
trois inſtrumens toutes les parties ſervant
d'accompagnement aux ariettes d'Opéra,
peut être éxécutée par trois perſonnes&
de pluſieurs manieres différentes : ou premier
choix d'ariettes avec accompagnement
, 19. de clavecin & 2 violons.-29.
De baſſe & 2 violons. 3º. De guitarre&
2 violons avec ſourdine ; miſe dans cet
ordre par M. Redarez amateur. Ces
ariettes font auſſi principalement arrangées
pour être chantées avec le feul accompagnement
de guittarre , oude clavecin,
ou de baſſe , en ſupprimant les préludes
àl'égarddela baſſe&de la guitarre ;
prix 9 1. gravé par Richomme. AParis,
chez le ſieur Paris , Luthier &marchand
DECEMBRE . 1775. 173
de Muſique , rue St. Honoré , vis-à-vis
celle de la Sourdiere , & aux adreſſes ordinaires
de Muſique ; à Lyon , chez M.
Caſtaud, place de la Comédie ; à Toulouſe
, chez le ſieur Brunet , rue St. Ro.
me ; a Niſmes , chez le ſieur Gaude,
libraire.
X.
Xe Recueil de pieces Françoiſes & Italiennes
, petits airs , brunettes , menuets ,
&c. avec des doubles & variations accommodés
pour deux flûtes traverſieres ,
violons , pardeſſus de viole , &c , par M.
Taillart l'aîné , le tout recueilli & mis en
ordre par M. *** ; prix 61. A Paris ,
chez M. Taillart l'aîné , rue de la Mon
noye , la premiere porte cochere à gauche,
endeſcendantdu Pont-Neuf, maiſon
de M. Fabre , & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
: On connoît le goût de M. Taillart
dans le choix , & dans l'arrangement des
airs nouveaux , ainſi que ſon talent pour
en faciliter l'exécution.
174 MERCURE DE FRANCE.
Manufacture de Porcelaine établie à Clignancourt
, près Paris , ſous la protection
de MONSIEUR.
Il y a un dépôt général des Ouvrages de
cette Manufacture à Clignancourt , & à
Paris , rue Neuve-des - Petits- Champs
près la rue de Richelieu.
Les pieces feront marquées , par la
fuite , du chiffre de MONSIEUR , Frere
du Roi, fuivant le Brevet honorable qui
vient d'en être accordé.
La Porcelaine de cette Manufacture
eſt ſingulierement recommadable par
ſa ſolidité , la plus grande qu'on connoiſſe
, par le beau blane du bifcuit , &
par ſa couverte , comparable aux ouvrages
de l'ancien Japon , ainſi que par
l'élégance des formes,&par le goût des
ornemens . On y fait toutes les pieces
propres au ſervice de la table, à la décoration
des appartemens , ainſi que des
figures parfaitement modelées , ſoit feules
, ſoit grouppées , petites & grandes.
Enfin , on peut y commander tous les
Ouvrages que l'on déſire en ce genre.
DECEMBRE. 1775. 175
HISTOIRE NATURELLE.
Cabinet d'Histoire Naturelle de Feu M.
Villiez , Négociant de Nancy , & Ancien
Premier Juge Conſulde Lorraine
&Barrois.
CETTE Collection, très-variée dans ſes
différentes parties , préſente partout une
très-belle ſuite de coquilles , de madrepores
de la Mer Rouge , de mines , de
cryſtaux&cryſtalliſations , marbre , alba
tres , dendrites. Les Amateurs y verront
avec fatisfaction des racines remplies
d'inſectes , des ichtyolites & autres pétrifications.
Ils remarqueront fur- tout
une urne antique chargée de madrepores
& de polypiers , un corail du plus grand
volume ; un vaſe , du gouleau duquel
s'éleve une large éponge rameuſe & tubulaire.
La totalité de cette riche Collection
eſt actuellement en vente : on en diftribue
le Catalogue à Nancy , chez Pierre
Antoine ,&Pierre Barbier , Libraires ; &
à Paris , chez la Veuve Savoye , Libraire
rue St. Jacques.
176 MERCURE DE FRANCE.
A Monseigneur le Comte DE SAINTGERMAIN
, Ministre de la Guerre.
JEE fus fourd à la brigue & crus la renommée,
Jappelai de l'exil , je tirai de l'armée
Le vertueux Séneque & le brave Burrhus ...
Rome de tous les temps eſtima leurs vertus.. ,
RACINE , Trag. de Britanicus.
Oui,
Qui fut combattre & vaincre aux chainps de la víc
toire,
Et préfere l'honneur aux titres faſtueux:
Qui connoît auſſi bien la véritable gloire
Etoit digne du choix d'un Prince vertueux .
Jouis donc , Saint - Germain , c'eſt ton Roi qui l'or
donne:
En Miniſtre éclairé guide nos étendards ;
Inſtruit par la vertu , les malheurs & Bellone ,
Viens faire le bonheur des Enfans du Dieu Mars.
Par M. Darnault , ancien Dragon dis
Colonel- Général.
Chair
DECEMBRE. 1775 177
Chaire Royale d'Hydrodynamique . (*)
M.
Li
LE Contrôleur Général ayant jugé qu'un des plus.
furs moyens de perfectionner la navigation dans l'intérieur
du Royaume , la conſtruction des machines hydrauliques
, & meme l'architecture navale , étoit de répandre
ia connoiſſance & le goût de l'hydrodynamique , a engagé
le Roi à fonder une Chaire deſtinée à l'enſeignement public
de cette ſcience. Voici comme il s'exprime lui - même
fur cet objet important, dans une lettre adreſſée à M.
l'Abbé Boſſut , de l'Académie Royale des Sciences , qui
doit être le Profeſſeur de la nouvelle Ecole.
99
Versailles 1 Octobre 1775.
ہ
,, Il ſeroit difficile, Monfieur , de compter les différens
genres de travaux dont l'avantage de l'Etat preſcrit à
l'adminiftration de s'occuper eſſentiellement , & dont le
, ſuccès ne peut être fondé que ſur la perfection de l'art
و د
و د
de modifier ou de diriger l'action & le cours des eaux.
,, Oppoſer des digues à l'impétuoſité de la mer, conquérir
fur elle des terreins nouveaux , garantir de ſes ravages
ceux qu'elle menace d'engloutir , creuſer des ports,
"
يد
la (*) On entend en général par l'hydrodynamique ,
Science des loix que doivent obſerver les forces qui agiffent
fur un fluide , ſoit en repos, foit en mouvement
M
178 MERCURE DE FRANCE.
,, empêcher les anciens de ſe combler par les depôts de
ود la mer ou par ceux des rivieres qui s'y jettent , don-
„ ner , autant qu'il eſt poſſible , aux torrens & aux fleu-
„ves un lit certain , & défendre les campagnes des inon-
„ dations , aſſurer & perfectionner la navigation des ri-
» vieres déjà navigables , rendre navigables celles qui ne
le ſont pas , réunir les rivieres & les mers par des canaux
de communication , féconder les terres arides en y
conduisant l'eau dont elles manquent , ouvrir ailleurs des
„écoulemens aux eaux qui infectent l'air par leur ſéjour .
ſubſtituer aux moulins qui noyent les prairies , des ufi-
»nes mieux entendues : quelle foule d'entrepriſes utiles
,, s'offrent à l'induſtrie des Particuliers & aux fons de
,, l'adminiſtration ! Quels biens n'en doivent pas réſulter
un jour pour les ſujets & pour l'Etat !
ce Le Roi qui deſire vivement de procurer à ſes Peu .
" ples toutes fortes d'avantages , ſe propoſe de faire ſui
vre avec la plus grande activité les ouvrages déjà com-
„ mencés en ce genre, & de les multiplier autant qu'il
,fera poffible. Chargé de l'exécution de ſes vues , je ne
me diffimule pas robstacle qu'y met l'état d'imperfection
où eſt juſqu'ici la ſcience du mouvement des flui
des, néceſſaire pour les diriger & fur - tout l'eſpece de
féparation qui ſe trouve encore dans cette ſcience entre
la fpéculation & la pratique. Des génies du premier
ordre ont établi des théories profondes , mais ces théo-
,, ries font trop peu applicables à la pratique , trop peu
⚫, connues de la plus grande partie des hommes d'art qui
ont à opérer, ceux-ci font , dans le plus grand nombre
des cas , réduits à travailler d'après des principes
>>précaires qui ont beſoin le plus fouvent d'être modi-
M
DECEMBRE. 1775. 179
fiés par une forte de tâtonnement fondé ſur la ſeule
routine.
,, Il eſt done néceſſaire , pour être en état de projetter
, & d'exécuter avec fûreté , & pour n'être pas expoſe à
, tomber dans des erreurs ruineuſes , de travailler à per-
„ fectionner l'art même , à en répandre la connoiſſance
, a former un grand nombre d'Artiſtes , qui réuniſſent
l'étude des vrais principes de la théorie , le ſecours de
l'expérience ; qui ſachent les concilier ou les ſuppléer
l'une par l'autre , & en tirer des regles ſures pour opé
, rer avec ſuccès & vaincre les difficultés .
ود
„ J'ai cru ne pouvoir mieux atteindre ce but qu'en éta-
,bliſſant un enſeignement public , où les jeunes gens puis-
,, ſent s'inſtruire également dans la théorie &dans la pra
tique.
„ Le ſuccès de vos Ouvrages ſur l'hydraulique , & le
fuffrage que les plus célebres Géometres de l'Europe
leur ont accordé , ont déterminé le Roi à vous choiſir
pour vous charger de cet enſeignement.
ود L'intention de Sa Majesté eſt donc , Monfieur , que
vous donniez chaque année , à commencer au mois de
Novembre prochain , un Cours public d'hydrauliqué
dans une Salle qui vous ſera indiquée à cet effet.
Vous publierez un programme où vous marquerez l'or-
„ dre , le nombte , l'heure & la durée de vos leçons.
„ Je ſerai ſouvent dans le cas de vous confulter ſur la
capacité des ſujets qui auront ſuivi votre cours ; & j'ef.
„ pere que vous voudrez bien en rendre compte avec l'intégrité
& le zele qu'on vous connoît depuis long-temps.
Ma
180 MERCURE DE FRANCE.
ود
„ Je ſuis avec toute l'eſtime poſſible , Monfieur , votre
très-humble & très-obéiſſant ferviteur .
Signé TURGOT.
Le plan indiqué par M. le Contrôleur Général offre un
vaſte champ de recherches intéreſſantes : il embraſſe toutes
les branches de la Science des Fluides , appliquée à
l'utilité publique. On ne ſe flatte pas de le bien rem
plir; mais on tâchera du moins d'expliquer d'une maniere
claire & préciſe les principes généraux de l'hydrodynamique
, & d'en montrer l'uſage par de fréquentes applica
tions .
On fait que l'hydrodynamique ſe diviſe en deux parties
; l'une , qu'on appelle hydrostatique , a pour objet l'équilibre
des particules d'un fluide entr'elles , ou l'équi
libre d'un fluide avec un corps ſolide qui y eſt plongé
; l'autre , qu'on nomme hydraulique , confidere le
mouvement des fluides. La branche de Phydrodynami
que , qui traite de l'équilibre ou du mouvement des fluides
élastiques , s'appelle ordinairement aërométrie , nom em
prunté de l'air, qui eſt le principal des fluides élastiques .
Mais elle peut-être rapportée à l'hydroſtatique ou a l'hydraulique
ſelon qu'il s'agit de l'équilibre ou du mouvement
d'un fluide élastique .
Comme la théorie générale du mouvement des fluides
eſt eſſentiellement liée avec celle de leur équilibre , l'hydroſtatique
eſt non-feulement utile par elle même dans
toutes les recherches où l'on confidere l'action des fluides
ftagnants , mais elle fert encore naturellement d'introduction
à l'hydraulique. Ainſion traitera ſucceſſivement
DECEMBRE. 1775. 181
de ces deux fciences ; & l'enſemble formera un cours
complet d'hydrodynamique .
On a porté dans ces derniers temps la méchanique des
corps ſolides au plus haut point de perfection. Quels que
foient le nombre , la quantité & la direction des forces
qui agiſſent ſur un corps ſolide ou ſur un ſyſtème de corps
folides , on peut toujours repréſenter les conditions de
l'équilibre ou du mouvement par des formules analytiques
plus ou moins fimples , ſuivant que les données du problême
ſont plus ou moins compliquées. S'il ſe rencontre
enfuite un grand nombre de cas où ces formules ne peuvent
être ramenées à l'uſage cet inconvénient tient à
l'imperfection de l'analyſe & non à la méchanique , qui a
fourni tout ce qu'on étoit en droit de lui demander.
Mais on n'eſt pas auſſi avancé dans l'hydrodynamique.
Non feulement on ne connoît point le nombre , la figure
& les maſſes des atomes qui compoſent un fluide ; mais
de plus ces molécules font indépendantes les unes des
autres , ou , fi elles ont entr'elles quelque connexion , la
force qui la produit eſt inappréciable , & varie d'un fluide
àl'autre. Il eſt donc impoffible de réduire les loix de
l'équilibre ou du mouvement des fluides à des formules
tirées de la méchanique des corps ſolides ; & d'ailleurs
ces formules ſeroient abſolument irréſolubles par leur
complication inévitable.
,
Quel parti prendre dans une telle difficulté ? Recourir
à l'expérience : fonder d'abord les loix de l'équilibre des
fluides ſur un fait univerſel qui leur foit particulier , &
qui ſerve à expliquer tous les phénomenes dépendans de
la ſtagnation des liqueurs. Or ce fait ou caractere primordial
, propre à établir la théorie de l'équilibre des flui
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
des , ſe trouve dans la propriété qu'ils ont de ne pou
voir reſter en repos , à moins qu'une particule quelconque
ne ſoit également preſſée en toutes ſortes de ſens . Cette
propriété , eſſentielle à l'équilibre des corps fluides , ne
l'eſt pas à celui des corps ſolides : parce que , dans les
ſolides , la connexion des parties fait que la force appliquée
à un point pouſſe parallelement toute la maffe , &
qu'elle ſera par conséquent détruite par une force égale &
contraire : au lieu que dans les fluides , ſi chaque particule
, priſe ſéparément , n'étoit pas également preſſée dans
tous les ſens , elle ſe mouvroit du côté où ſeroit la moindre
preſſion , & il n'y auroit pas équilibre.
D'après cette loi de l'égalité de preffion , on démontrera
les propoſitions principales de l'équilibre des fluides , tant
incompreſſibles qu'élaſtiques .
Les vaſes qui contiennent des liqueurs peuvent être fo
lides ou flexibles. Dans le premier cas , la figure du vaſe
eſt donnée , & la force réſultante des preſſions que ſouffrent
ſes parois , eſt détruite par la rétiſtance que le vaſe
y oppoſe en vertu de la liaiſon de ſes parties . Mais lorf
que les parois du vaſe ſont flexibles , elles prennent une
courbure particuliere ; & il y a équilibre entre les forces
qui agiſſent ſur chacun de leurs points ; enſorte que l'équi
libre de tout le ſyſtème eſt le réſultat de tous ces équilibres
particuliers. On donnera la méthode générale pour
déterminer la nature de la courbe que forme un vaſe
flexible; & on déduira les épaiſſeurs néceſſaires aux tuyaux
de conduite , pour réſiſter à la preſſion des fluides
Ragnants.
En traitant des fluides élastiques , on expliquera la con
DECEMBRE. 1775. 183
ftruction du baromètre & du thermomètre ; on donnera
la théorie de l'aſcenſion du l'eau dans les pompes , &c.
L'équilibre d'un corps folide flottant sur un fluide , ſe
đémontre de même par le principe d'égalité de preſſion.
Il peut avoir plus ou moins de conſiſtance , c'est-à-dire
être plus ou moins ferme dans ſon état , felon la poſition
que les centres de gravité du corps & de ſa partie plongée
, conſidérée comme homogene , occupent ſur la ligne
verticale. On analyſera les cas où un corps dérangé de
cette ſituation d'équilibre , y retournera de lui-même ou
continuera à s'en éloigner ; & les principes généraux ſeront
éclaircis par plufieurs exemples. Cette théorie s'applique
aux mouvemens de roulis & de tangage des vaisſeaux
flottans à la mer.
L'hydraulique eſt moins ſimple & moins préciſe dans
ſes réſultats que l'hydroſtatique . Il paroît d'abord que le
principe d'égalité de preffion , combiné avec les formules
ordinaires du mouvement , eſt ſuffiſant pour déterminer
tout ce qui eſt relatif au mouvement d'un fluide : car les
variations qui arrivent dans le mouvement d'un ſyſtème de
corps , font telles que les mouvemens oppoſes ſe détruiſent
: & par conséquent on doit connoître le mouvement
qui reſte au fluide , auſſi-tôt que l'on connoît , par le principe
d'égalité de preſſion, le mouvement qu'il perd à cha
que inſtant. Auſſi des Géometres du premier ordre ont
ils donné des formules générales du mouvement des fluides
, fondées uniquement ſur cette conſidération. Mais
ces formules préſentent des difficultés juſqu'ici infurmon
tables à l'analyſe .
On a donc encore été obligé de recourir à l'expérience
i
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
pour y trouver le fondement d'une hydraulique , moins
rigoureuſe à la vérité , mais plus fimple & plus uſuelle,
On a obfervé que lorſqu'un fluide s'échappe par une ouverture
faite à un vaſe, la ſurface demeure toujours horizontale
du moins à peu près ; d'où l'on a conclu qu'en
diviſant par la penſée le fluide en une infinité de tranches
horizontales , ces tranches , à meſure qu'elles s'abaiſſent
confervent ſenſiblement leur paralléliſme. Cette hypotheſe
conduit à des formules qui font traitables , & que même
un Géometre accoutumé à des ſpéculations abſtraites &
profondes , regardera comme affez ſimples .
Il n'en ſera pas tout-à- fait ainſi du Praticien chargé d'une
multitude de détails qui abſorberoient quelquefois tout
ſon temps en pure perte , s'il s'appeſantiſſoit fur chaque
objet particulier , & s'il ne facrifioit même ſouvent la préciſion
géométrique à la célérité des opérations. Jamais il
ne s'aſtreindra à traduire en nombres la formule que donne
le paralléliſme des tranches pour l'écoulement d'un
fluide par un orifice de grandeur quelconque. Ajoutons
que cette formule même n'a pas une exactitude affez rigoureuſe
pour exciter vivement à ce travail.
Toutes les difficultés dont on vient de parler diſparoiſſent
, du moins chacune pour la plus grande partie ,
lorſque le fluide s'échappe par une ouverture que l'on
peut regarder phyſiquement comme très petite par rapport
à l'amplitude du vaſe. Heureuſement encore ce cas eft
le plus ordinaire dans la pratique . Alors l'écoulement ſe
détermine d'une maniere ſimple & commode. Mais pour
ne pas ſe tromper ſur la quantité d'eau écoulée , il faut
avoir égard aux différens genres de contraction que a
DECEMBRE. 1775 . 185
veine fluide éprouve , ſelon qu'elle ſort par un orifice
percé dans une ſimple paroi ou par un tuyau additionnel .
C'eſt ſur quoi on eſt à portée de s'éclairer complettement
par la voie de l'expérience .
On expliquera donc , ſuivant ces principes , tout ce qui
regarde l'écoulement des fluides par de petits orifices
foit qu'un vaſe demeure conftamment plein , au moyen
d'une nouvelle eau qui remplace à chaque inſtant l'eau
écoulée , ſoit que le vaſe ſe vide ſans rien recevoir , &c.
A la théorie des écoulemens on fera ſuccéder celle des
oſcillations d'un fluide qui ſe balance dans un ſyphon
quelconque. On démontrera que le ſyphon étant ſuppoſe
cylindrique , ces ofcillations font iſochrones entr'elles ; &
on affignera la longueur du pendule ſimple qui fait ſes
battemens dans le même temps .
On expoſera & on difcutera un grand nombre d'expé
riences qui ont pour objet de fixer les dimenſions de la
veine fluide contractée , & de déterminer les quantités d'eau
écoulée, en faiſant varier les temps , les orifices & les
hauteurs des réſervoirs . Par la combinaiſon raiſonnée de
ces expériences avec la théorie , on ſe mettra en état de
réſoudre toutes les queſtions de ce genre avec une exac
titude plus que ſuffiſante dans la pratique.
On traitera du mouvement des eaux jailliſſantes , ma
șiere ſi utile pour la décoration des jardins & des édifi
ces: on déterminera la meilleure figure des ajutages , &
la meilleure proportion entre le diametre de l'ajutage &
celui du tuyau qui doit fournir à la dépenſe.
Les regles pour terminer les quantités d'eaux écouléc
H
T
M5
186 MERCURE DE FRANCE .
à la fortie immédiate d'un orifice percé dans une mince
paroi, ou d'un court tuyau additionnel , ne font pas appli
cables à l'écoulement de l'eau qui ſort d'un long tuyau ;
car le fluide , en parcourant un long eſpace , perd par le
frottement une partie ſenſible de ſa viteſſe. On ſe tromperoit
donc extrêmement , ſi l'on déterminoit les dépen.
ſes , en ayant ſimplement égard à la grandeur de l'orifice
de fortie , & à la hauteur du niveau de l'eau au - deſſus
du même orifice. La longueur & les ſinuoſités de la conduite
doivent entrer en ligne de compte. On traitera
cette matiere avec ſoin par l'expérience & la théorie.
node
Le mouvement des eaux n'est pas le même dans un
canal ouvert par ſa partie ſupérieure , que dans un tuyau
fermé dans ſon pourtour entier. On rapportera pluſieurs
expériences qui feront connoitre , du moins à- peu - près .
la loi que ſuivent les vſteſſes des fluides dans des canaux ,
&les variations qui arrivent à la hauteur de l'eau dans
un canal , lorſqu'on fait varier ſa pente ou ſa longueur , &c.
On indiquera les meilleurs moyens de meſurer en général
la vîteſſe d'un courant.
ن
1
De-là on paſſera à des remarques mathématiques & phyſiques
ſur le cours des fleuves. On examinera comment
ils creuſent & établiſſent leurs lits . On parlera de la formation
des barres , des moyens d'en empêcher le progrès
&de diminuer les obſtacles qu'elles mettent à la navigation.
On déterminera l'augmentation de profondeur que
reçoſt une riviere , lorſqu'on retrécit ſon lit par les arches
d'un pont , par des murs de quai , ou de toute autre maniere
qu'on voudra imaginer. La méthode employée à
résoudre ce problème , ſervira à trouver la quantité dont le
DECEMBRE. 1775. 1871
-niveau d'une riviere baiſſe quand on y fait une ſaignée
par un canal de dérivation.
12
Un des plus importans problêmes de l'hydraulique ,
tant pour la théorie que pour la pratique , eſt la recherche
de la force qu'un fluide en mouvement exerce contre
un corps folide en repos qu'il va choquer , ou de la réſif
tance qu'éprouve un corps ſolide qu'on fait mouvoir dans
un fluide en repos. On ſera à portée de diſcuter à fonds
cette matiere , avec le ſecours des expériences qui onti
été faites en dernier lieu à l'Ecole Royale Militaire , par
ordre de M. le Contrôleur Général. On pourra comparer
la réſiſtance dans un fluide indéfini avec la réſiſtance dans
un canal étroit. On verra que cette derniere force furpafſe
beaucoup la premiere , &on ſentira la néceſſité de donner
aux canaux de navigation une profondeur & une largeur
proportionnées aux dimenſions des bateaux qu'ils
doivent porter , afin que l'eau ayant la liberté de couler
par les côtés , entre le bateau & les parois du canal , la
réſiſtance ne ſoit pas trop confidérable

Les machines hydrauliques ſeront examinées avec attention.
On en développera le méchaniſime ; & on indiquera
les moyens de leur faire produire tout l'effet dont elles
font capables , foit qu'elles aient pour principe moteur la
preſſion ou le choc de l'eau. C
On finira par donner une petite théorie du mouvement
des fluides élastiques , en tant que ce mouvement reçoit
quelque variation de la vertu élastique.
Tel eſt le précis des matieres qu'on ſe propoſe de trairer
dans le nouveau Cours d'Hydrodynamique. Les diffé
188 MERCURE DE FRANCE.
rens objets indiqués par M. le Contrôleur - Général y trouveront
leur place : on s'attachera à les développer exactement.
11
On n'employera dans les démonſtrations que la géométrie
élémentaire & le ſimple calcul algébrique , pour ſe
mettre à portée du plus grand nombre d'auditeurs . Mais
ft , parmi eux , il s'en trouve qui veuillent approfondir davantage
certaines branches de l'hydrodynamique , on ſe
fera un devoir & un plaifir de leur donner , dans des entretiens
particuliers , les éclairciſſemens qu'ils pourront defirer.
500
:
L'Ouvrage qui ſervira de baſe à l'enſeignement eſt l'Ilydrodynamique
de M. l'Abbé Boffut. On donnera leçon
deux fois par ſemaine , le mercredi & le, famedi , depuis
onze heures & demie juſqu'à une heure & demie . S'il ſe
trouve une fête le mercredi ou le ſamedi on donnera
leçon le mardi ou le vendredi.
Le Cours s'eſt ouvert le ſamedi 25 Novembre 1775. Il
y aura vacance pendant la quinzaine de Pâques , & depuis
le 8 Septembre juſqu'au premier mercredi ou famedi
d'après la St. Martin.
La falle des démonſtrations eſt chez les PP. de l'Oratoire
de la rue St. Honoré , qui ſe font prêtés aux vues
de M. le Contrôleur - Général avec un déſintéreſſement
bien digne d'une Congrégation également diftinguée par
les vertus & par les talens.
{
DECEMBRE. 1775. 189
Ecole d'Architecture & de Deſſin , tenue
par le ſieur Daubaton , Architecte ,
éleve de feu M. Blondel , ſucceſſeur
de fon Ecole & Profeſſeur du Corps
des Ponts & Chauffées .
Précis de ce qui s'enſeignera dans cette
Ecole.
INDÉPENDAMMENT des Leçons d'Architecture
qui en font la baſe , on y enfeigne
encore la figure , l'ornement , la carte
, le payſage , le deſſin d'après les meilleurs
originaux de différens maîtres ; on
ydonnera les leçons de Mathématiques ,
coupe des pierres , toiſé , perſpective ,
leçons d'expérience fur les lieux , par
l'examen des plus beaux édifices de cette
Capitale & de ſes environs. Pour exciter
l'émulation des jeunes éleves qui nous
feront confiés , on fera annuellement des
concours d'Architecture & de Deſſin .
Pour faciliter les heureuſes difpofitions
de quelques jeunes gens à qui la nature
auroit donné du goût pour notre Art
& auxquels la fortune auroit refuſé les
ſecours néceſſaires pour faire éclore des
192 MERCURE DE FRANCE.
NB. Ce même Démonſtrateur com
mençera un ſecond Cours d'Histoire Na
turelle , le Samedi 9 Décembre 1775 ,
à onze heures & demie très-préciſes du
matin, & en continuera les leçons les
Mardi , Jeudi & Samedi de chaque ſemaine
, à la même heure. Ceux qui voudront
y prendre part , font avertis d'entendre
le diſcours ſur le ſpectacle & l'étude
de la nature , qu'on prononcerapour
l'ouverture générale , le Mercredi fix
Décembre , à l'heure indiquée.
COURS D'ELOCUTION.
Cours complet d'Elocution & d'Ortographe
Françoiſe , rue de Bourbon-
Château , hôtel de Suede , rouvert par
M. de Villencour , ci- devant Profeſſeur
à la Cour de Baviere. Il communique
chez lui différens Traités ſur l'Art de
Lire , d'Ecrire , & de prononcer , &c.
auſſi utiles aux Etrangers qu'aux Nationaux
, & qui font autant d'honneur à
l'homme de Lettres qu'au Grammairien
COURS
DECEMBRE. 1775. 193
COURS DE PHYSIQUE .
M. SIGAUD DE LAFOND, ancien Profefſeur
de Mathématiques , Démonſtrateur
dePhyſique expérimentale en l'Univerſité,
delaSociétéRoyale des Sciences de Montpellier
, des Académies d'Angers , de Baviere
, de Valladolid , de Florence , &c.
commencera un Cours de phyſique ex-
-périmentale , le Lundi 4 Décembre à
II heures & demie. Il continuera les
Lundi , Mercredi &Vendredi à la même
heure. Il en commencera un ſecond le
lendemain , Mardi ſur les 5 à 6 heuresdu
ſoir ,& il ſe continuera les Mardi , Jeudi
& Samedi à la même heure. On ſouſcrit
d'ici à ce temps chez le Démonftrateur ,
rue Saint Jacques près Saint Yves , mai
fon de l'Univerſité.
Ecole Royale gratuite de Deſſin .
CONCOURS.
En exécution de la délibération du Bureau
d'adminiſtration de l'Ecole Royale

N
194 MERCURE DE FRANCE.
Gratuite de deſſin , du premier Mars
1768 ; il doit être ouvert tous les ans
un Concours dans lequel doivent
être continués & remplacés , les Profeffeurs
& Adjoints de ladite Ecole , & dans
lequel , pour ſe procurer les meilleurs
Maîtres & prévenir toute protection , la
préférence ſera donnée ſuivant le rang
obtenu dans l'Académie Royale de Peinture.
En conféquence, le Concours eft
indiqué pour le dix-ſept Décembre prochain
, où feront invités MM. les Officiers
de ladite Académie , pour préſider
au jugement qui s'en fera aux Tuileries
, chez M. Bachelier , Directeur
de ladite Ecole.
DISCOURS prononcé à la distribution des
prix de l'Ecole Royale Militaire.
LE 26 Septembre M. le Maréchal de
Muy , Miniſtre & Secrétaire d'Etat de la
Guerre , Surintendant de l'Ecole Royale
Militaire , s'y rendit pour faire la diſtribution
des prix aux Elèves de cette Ecole.
Cette diſtribution fut précédée d'un examen
rélatif à pluſieurs parties de l'éduca
7 DECEMBRE. 1775. 195
r
tion que les Eleves reçoivent dans cette
Maiſon. Les ſieurs le Bloydela Pornerie ,
Barbuat de Maiſonrouge , Chevalier
d'Argy , de Jaubert , le Boucher de Martigny
ont répondu , à la fatisfaction du
Miniſtre & de toute l'aſſemblée. Le difcours
ſuivant; prononcé par le ſieur de
Jaubert , Eleve , fera connoître aux Lecteurs
le principal objet de cet examen.
MONSIEUR LE MARECHAL ,
Voici quel eſt l'objet de l'examen que nous nous propofons
de foutenir aujourd'hui , & que vous daignez honorer
de votre préſence. Parvenus au dernier terme de l'édu
cation fi magnifique que le Roi à la bonté de nous procu
rer depuis tant d'années , à la veille d'avoir l'honneur d'entrer
à ſon ſervice , nous devons compte au Roi , à la Na
tion & à vous , Monfieur le Maréchal , des efforts qué
nous avons faits pour mériter une protection auſſi diſtinguée.
Mais arrivés à ce moment redoutable , nous ofons
implorer votre indulgence , & nous avons quelques droits
de l'eſpérer.
C'eſt un eſai , une tentative que nous faiſons.
L'Edit de création de l'Ecole Royale Militaire, en 1751 ,
porte que l'intention du Roi eſt de fonder une Ecole oit la
jeune Nobleffe puiffe apprendre , en premier lieu , les principes
de l'art de la guerre, en ſecond lieu , les exercices
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
les opérations pratiques qui en dépendent , & enfin ; lesscien
ces fur lesquelles ils font fondés .
La fortification , il eſt vrai , a eu des heures fixées dans
le cours de nos études , & le cours de cette ſcience eſt
de deux ans ; mais ce n'eſt que de cette année ſeulement
que nous avons obtenu des livres pour l'étudier. Nours
étions alors à la derniere moitié du cours , & vous êtes
trop bon & trop juſte , Monfieur le Maréchal , pour attendre
de nous , cette année , les mêmes progrès que vous
êtes en droit d'exiger l'année prochaine de nos camarades
, qui auront eu le double de temps & de moyens pour
cette partie.
Dans le court eſpace qui nous reſtoit , nous avons pris
des leçons méthodiques & ſuivies de la fortification régu
liere & irréguliere , ainſi que de l'attaque & de la défenſe
des places : mais l'on a cru que ces leçons ſeroient plus
ſenſibles & plus intéreſſantes , ſi elles étoient appliquées
enſuite à un terrein & à une place réels , qui euſſent été
réellement & régulierement fortifiés , attaqués & défendus ;
& c'eſt à la fortification de Namur & à ſon ſiege que nous
avons fait l'application des regles générales que nous
avions précédemment appriſes .
Nous avons d'abord étudié le terrein , la ſituation & les
environs du vieux Namur , avec tous les défauts de fon
ancienne fortification.
Nous nous ſommes enſuite attachés à la fortification
moderne : & après l'avoir ſuivie comparativement avec
Pancienne & nous être mis au fait de toutes ſes parties ,
&par conféquent de ſes avantages ; nous avons , en troi
ſieme lieu , étudié l'attaque & la défenſe de cette même
DECEMBRE. 1775 . 197
place par MM. de Vauban & de Coehorn , & nous avons
fuivi nuit par nuit , tranchée par tranchée , les travaux de
ces deux grands hommes oppoſés l'un à l'autre.
Mais comine Namur alors n'étoit pas abandonné à fes
propres forces , & que des armées , auſſi formidables par
leurs Chefs que par leur nombre , en protégeoient le fiege
ou vouloient s'y oppoſer ; nous avons , en quatrieme lieu ,
faivi les mouvemens du Maréchal de Luxembourg & du
Prince d'Orange dans cette ſavante campagne.
Enfin la Flandre n'étoit pas ſeule alors le théatre de la
guerre. L'Europe entiere , conjurée contre la France , l'environnoit
de tous côtés , & ſes armées pouvoient ſe prêter
un ſecours mutuel ; il nous a donc fallu , en cinquieme
Heu , confidérer l'état entier des forces de la France & de
ſes ennemis tant ſur terre que ſur mer , remonter aux
cainpagnes précédentes , & developper l'origine de cette
fameuſe guerre caufée par la ligue d'Augsbourg.
Tel eſt l'objet de cet exercice ſur la fortification , qui
devient de cette maniere le réſultat de preſque toutes nos
études pafiées , puiſque les mathématiques en font la baſe ,
que l'hiſtoire & la géographie y entrent pour leurs parties
, ainſi que le talent du deſſin.
Le projet avoit été de joindre au ſiege de Namur en
1692 , celui du Prince d'Orange en 1695 , & celui de 1746
dans la derniere guerre de Flandre . Ces trois ſieges comparatifs
de la même place , attaquée & défendue dans des
circonstances différentes , euſſent jeté plus de jour encore
gar nos études ; mais le temps nous a manqué. Nos Ca-
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
marades , plus heureux que nous , après avoir donné l'année
paſſée toute entiere à la théorie de la fortification en
général , auront tout l'eſpace de cette année à donner à la
pratique de cette ſcience , par l'étude comparative de ces
trois fieges .
Pour nous , fi nous n'avons pas achevé la carriere , nous
avons du moins l'avantage d'y avoir fait les premiers pas ,
& l'on a cru que c'étoit faire beaucoup que d'avoir commencé
à faire quelque choſe.
Daignez donc accueillir nos efforts & votre zele , Monſieur
le Maréchal. Le ſang qui coule dans nos veines eft
le reſte de celui que nos peres ont verlé pour des Maitres
qu'ils adoroient. Devenus les enfans adoptifs de notre
Maître & d'un jeune Maître , dont l'âge le rend encore
plus cher à nos coeurs fous tous les rapports potlibles ,
il eft notre Roi par excellence ; les Eleves de fon Ecole
Militaire font & doivent être le patrimoine particulier de
ſon Trone . Nous lui devons plus que du fang , & il a les
droits les plus facrés fur nos talens.
Il n'y eut que trois cents fils de Satrapes élevés par
Cambiſe avec le jeune Cyrus , & ces trois cents Eleves
ſuffirent pour rendre la Perſe triomphante. Nous ſommes
fix cents , & à l'avantage du nombre nous joignons celui
de la durée. Notre troupe n'eſt point paſſagere comme
celle de Cyrus ; elle ſe renouvelle tous les ans. Puiffet-
elle être éternelle ! Puiſſions- nous , dans les différens
Corps où nous allons entrer , porter fans ceſſe , avec de
nouveaux talens , l'ancien amour de nos peres pour notre
Dieu & pour notre Roi ! Puiffions-nous les tranfimettre
DECEMBRE. 1775. 199
enfuite dans nos différentes Provinces , & les perpétuer
d'âge en âge dans nos familles.
Tels font nos voeux , Monfieur le Maréchal, ou plutôt
tel eſt notre devoir . Nous ſommes fix cents qui nous confédérons
à jamais pour le bien public. Nous en faifons
tous le ferment en votre préſence. Portez à notre auguſte
& jeune Monarque cet engagement folennel des plus tendres
& des plus dévoués de tous ſes ſujets , & daignez
être l'interprête de nos coeurs auprès du ſien .
Monfieur le Maréchal , le Militaire de France voit en
vous ſon Miniſtre & la Nobleſſe de France y trouve fon
Juge : étendez juſques dans l'avenir les éminentes & glorieuſes
prérogatives de ce double pouvoir ; & que la nouvelle
génération de la pauvre Nobleſſe Françoiſe , prenant
par vous une nouvelle exiſtence , vous nomme à jamais
fon fecond pere & fon principal protecteur !
MÉMOIRE fur le moyen facile , commode
, &fans frais de fimplifier la réforme
dans la nourriture des chevaux , proposé
par M. l'Abbé Jacquin , Historiographe
de Monseigneur le Comte d'Artois. Par
M. le Vicomte de Pioger , Capitaine au
Régiment de Cavalerie Royal Normandie.
JPAI lu avec l'intérêt dû à tout ce qui a rapport au bien
public , le Mémoire qui a paru dans le Mercure du mois
N 4
190 MERCURE DE FRANCE.
talens qui peuvent devenir un jour utiles
à l'Etat ; nous deſtinons dans notre Ecole
fix places gratuites , pour y jouir des
mêmes prérogatives que les autres éleves:
mais nous defirons que ceux qui
nous feront proposés ſoient d'un caractere
doux & d'une éducation honnête.
Conditions auxquelles le ſieur Daubaton recevra
les éleves dans fon Ecole rue des
Nonandieres , près le Pont Marie , à Paris.
On prendra par mois , pour chaque
éleve, 15 livres en Eté, & 18 livres en
Hiver , à commencer du premier Octo
bre juſqu'au premier Avril.
Les jeunes gens de Province & des
PaysEtrangers qui deſireroient s'inftruire
dans notre Art , pourront trouver dans
cette Ecole , des places de penſionnaires
à un prix convenable.
:
COURS DE PHYSIQUE EXPÉRIMENTALE .
LE fieur Briffon , de l'Académie des
Sciences , Maître de phyſique & d'Hiftoire
Naturelle dés Enfans de France,&
DECEMBRE 1775. 191
Profeſſeur Royal de Phyſique Expérimentale
au College Royal de Navarre ,
commencera le Lundi 4 Décembre prochain
, à onze heures du matin , fon
Cours de Physique Expérimentale , dans
- ſon Cabinet de Machines , à l'ancien
Hôtel de Conty, rue des Poulies. Les
perſonnes qui voudront ſuivre ce Cours ,
ſont priées de ſe faire inſcrire chez lui
avant ce temps.
COURS D'HISTOIRE NATURELLE.
M. VALMONT DE BOMINE , Cenfeur
Royal , Membre de pluſieurs Académies ,
Démonſtrateur d'Histoire Naturelle
avoué du Gouvernement , &c. ouvrira
un Cours d'Histoire Naturelle concernant
les minéraux , les végétaux , les animaux
& les principaux phénomenes de la na.
ture; en fon Cabinet rue de la Verrerie;
près celle des Billettes , le Mer
credi 6 Décembre 1775 , à onze heures
très-préciſes du matin; & en continuera
les Leçons, les Lundi , Mercredi & Ven
dredi de chaque ſemaine , à la même
heure.
192 MERCURE DE FRANCE.
NB. Ce même Démonſtrateur com
mençera un ſecond Cours d'Histoire Na
turelle , le Samedi 9 Décembre 1775 ,
à onze heures & demie très-préciſes du
matin , & en continuera les leçons les
Mardi , Jeudi & Samedi de chaque ſemaine
, à la même heure. Ceux qui voudront
y prendre part , font avertis d'entendre
le diſcours ſur le ſpectacle & l'étude
de la nature , qu'on prononcerapour
l'ouverture générale , le Mercredi ſix
Décembre , à l'heure indiquée.
COURS D'ELOCUTION.
Cours complet d'Elocution & d'Ortographe
Françoiſe , rue de Bourbon-
Château , hôtel de Suede , rouvert par
M. de Villencour , ci- devant Profeſſeur
à la Cour de Baviere. Il communique
chez lui différens Traités ſur l'Art de
Lire , d'Ecrire , & de prononcer , &c.
auſſi utiles aux Etrangers qu'aux Nationaux
, & qui font autant d'honneur à
l'homme de Lettres qu'au Grammairien.
COURS
* DECEMBRE. 1775. 193
COURS DE PHYSIQUE .
M. SIGAUD DE LAFOND , ancien Profefſeur
de Mathématiques , Démonſtrateur
dePhyſique expérimentale en l'Univerſité,
dela Société Royale des Sciences de Montpellier
, des Académies d'Angers , de Baviere
, de Valladolid , de Florence , &c.
commencera un Cours de phyſique expérimentale
, le Lundi 4 Décembre à
II heures & demie. Il continuera les
Lundi , Mercredi &Vendredi à la même
heure. Il en commencera un ſecond le
lendemain, Mardi ſur les 5 à 6 heuresdu
ſoir ,& il ſe continuera les Mardi , Jeudi
& Samedi à la même heure. On ſouſcrit
d'ici à ce temps chez le Démonftrateur ,
rue Saint Jacques près Saint Yves , mais
fon de l'Univerſité.
Ecole Royale gratuite de Deſſin.
CONCOURS.
En exécution de la délibération du Bu
reau d'adminiſtration de l'Ecole Royale
N
194 MERCURE DE FRANCE.
Gratuite de deſſin , du premier Mars
1768 ; il doit être ouvert tous les ans
un Concours dans lequel doivent
étre continués & remplacés , les Profef
ſeurs & Adjoints de ladite Ecole , & dans
lequel , pour ſe procurer les meilleurs
Maîtres & prévenir toute protection , la
préférence ſera donnée ſuivant le rang
obtenu dans l'Académie Royale de Peinture.
En conféquence , le Concours eft
indiqué pour le dix-ſept Décembre prochain
, où feront invités MM. les Officiers
de ladite Académie , pour préſider
au jugement qui s'en fera aux Tuileries
, chez M. Bachelier , Directeur
de ladite Ecole.
DISCOURS prononcé à la distribution des
prix de l'Ecole Royale Militaire.
LE 26 Septembre M. le Maréchal de
Muy , Miniſtre & Secrétaire d'Etat de la
Guerre , Surintendant de l'Ecole Royale
Militaire , s'y rendit pour faire la diſtribution
des prix auxElèves de cette Ecole.
Cette diſtribution fut précédée d'un examen
rélatif à pluſieurs parties de l'éduca
DECEMBRE. 1775. 195
tion que les Eleves reçoivent dans cette
Maiſon. Les ſieurs leBloydela Pornerie ,
Barbuat de Maiſonrouge , Chevalier
d'Argy , de Jaubert , le Boucher de Martigny
ont répondu , à la fatisfaction du
Miniſtre & de toute l'aſſemblée. Le difcours
ſuivant ; prononcé par le ſieur de
Jaubert , Eleve , fera connoître aux Lecteurs
le principal objet de cet examen.
MONSIEUR LE MARECHAL ,
Voici quel eſt Pobjet de l'examen que nous nous propofons
de foutenir aujourd'hui , & que vous daignez honorer
de votre préſence. Parvenus au dernier terme de l'éducation
fi magnifique que le Roi à la bonté de nous procurer
depuis tant d'années , à la veille d'avoir l'honneur d'entrer
à ſon ſervice , nous devons compte au Roi , à la Nation
& à vous , Monfieur le Maréchal , des efforts que
nous avons faits pour mériter une protection auſſi diſtinguée.
Mais arrivés à ce moment redoutable , nous ofons
implorer votre indulgence , & nous avons quelques droits
de l'eſpérer.
C'eſt un efſai , une tentative que nous faiſons.
L'Edit de création de l'Ecole Royale Militaire , en 175t ,
porte que l'intention du Roi eſt de fonder une Ecole oit là
jeune Nobleffe puiffe apprendre , en premier lieu , les principes
de l'art de la guerres en ſecond lieu , les caercices
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
les opérations pratiques qui en dépendent , & enfin ; lesscien
ces fur lesquelles ils font fondés .
La fortification , il eſt vrai , a eu des heures fixées dans
le cours de nos études , & le cours de cette ſcience eſt
de deux ans ; mais ce n'eſt que de cette année ſeulement
que nous avons obtenu des livres pour l'étudier. Nours
étions alors à la derniere moitié du cours , & vous êtes
trop bon & trop juſte , Monfieur le Maréchal , pour attendre
de nous , cette année , les mêmes progrès que vous
êtes en droit d'exiger l'année prochaine de nos camarades
, qui auront eu le double de temps & de moyens pour
cette partie.
Dans le court eſpace qui nous reſtoit , nous avons pris
des leçons méthodiques & ſuivies de la fortification régusliere
& irréguliere , ainſi que de l'attaque & de la défenſe
des places : mais l'on a cru que ces leçons ſeroient plus
ſenſibles & plus intéreſfantes , fi elles étoient appliquées
enſuite à un terrein & à une place réels , qui euſſent été
réellement & régulierement fortifiés , attaqués & défendus ;
& c'eſt à la fortification de Namur & à ſon ſiege que nous
avons fait l'application des regles générales que nous
avions précédemment appriſes .
Nous avons d'abord étudié le terrein , la ſituation & les
environs du vieux Namur , avec tous les défauts de fon
ancienne fortification .
Nous nous ſommes enſuite attachés à la fortification
moderne: & après l'avoir ſuivie comparativement avee
Pancienne & nous être mis au fait de toutes ſes parties ,
&par conféquent de ſes avantages ; nous avons , en troi
ſieme lieu , étudié l'attaque & la défenſe de cette même
DECEMBRE. 1775 . 197
place par MM. de Vauban & de Coehorn , & nous avons.
fuivi nuit par nuit , tranchée par tranchée , les travaux de
ces deux grands hommes oppoſés l'un à l'autre.
Mais comine Namur alors n'étoit pas abandonné à ſes
propres forces , & que des armées , auffi fornidables par
leurs Chefs que par leur nombre , en protégeoient le fiege
ou vouloient s'y oppoſer ; nous avons , en quatrieme lieu ,
fuivi les mouvemens du Maréchal de Luxembourg & du
Prince d'Orange dans cette favante campagne.
Enfin la Flandre n'étoit pas ſeule alors le théatre de la
guerre. L'Europe entiere , conjurée contre la France , l'environnoit
de tous côtés , & fes armées pouvoient ſe prêter
un ſecours mutuel ; il nous a donc fallu , en cinquieme
heu , confidérer l'état entier des forces de la France & de
ſes ennemis tant fur terre que ſur mer , remonter aux
cainpagnes précédentes , & developper l'origine de cette
fameuſe guerre caufée par la ligue d'Augsbourg .
Tel eſt l'objet de cet exercice ſur la fortification , qui
devient de cette maniere le réſultat de preſque toutes nos
études pafiées , puiſque les mathématiques en font la baſe ,
que l'hiſtoire & la géographie y entrent pour leurs parties
, ainſi que le talent du deſſin.
Le projet avoit été de joindre au ſiege de Namur en
1692 , celui du Prince d'Orange en 1695 , & celui de 1746
dans la derniere guerre de Flandre. Ces trois fieges comparatifs
de la même place , attaquée & défendue dans des
circonstances différentes , euſſent jeté plus de jour encore
gir nos études ; mais le temps nous a manqué. Nos Ca-
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
marades , plus heureux que nous , après avoir donné l'année
paſſée toute entiere à la théorie de la fortification en
général , auront tout l'eſpace de cette année à donner à la
pratique de cette ſcience , par l'étude comparative de ces
trois fieges .
Pour nous , fi nous n'avons pas achevé la carriere , nous
avons du moins l'avantage d'y avoir fait les premiers pas ,
& l'on a cru que c'étoit faire beaucoup que d'avoir commencé
à faire quelque choſe .
Daignez donc accueillir nos efforts & votre zele , Monſieur
le Maréchal. Le ſang qui coule dans nos veines eſt
le reſte de celui que nos peres ont verlé pour des Maitres
qu'ils adoroient. Devenus les enfans adoptifs de notre
Maître & d'un jeune Maître , dont l'âge le rend enco
re plus cher à nos coeurs fous tous les rapports potlibles ,
il eft notre Roi par excellence ; les Elèves de fon Ecole
Militaire font & doivent être le patrimoine particulier de
ſon Trone. Nous lui devons plus que du ſang, & il a les
droits les plus ſacrés fur nos talens .
飯Il n'y eut que trois cents fils de Satrapes élevés par
Cambiſe avec le jeune Cyrus , & ces trois cents Eleves
ſuffirent pour rendre la Perſe triomphante. Nous fommes
fix cents , & à l'avantage du nombre nous joignons celui
de la durée. Notre troupe n'eſt point paſſagere comme
celle de Cyrus ; elle ſe renouvelle tous les ans. Puiffet-
elle être éternelle ! Puiſſions-nous , dans les différens
Corps où nous allons entrer , porter fans ceſſe , avec de
nouveaux talens , l'ancien amour de nos peres pour notre
Dieu & pour notre Roi ! Puiffions-nous les tranfinettre
• DECEMBRE. 1775. 199
enfuite dans nos différentes Provinces , & les perpétuer
d'âge en age dans nos familles .
Tels font nos voeux , Monfieur le Maréchal , ou plutôt
tel eſt notre devoir . Nous fommes fix cents qui nous confédérons
à jamais pour le bien public . Nous en faiſons
tous le ferment en votre préſence. Portez à notre auguſte
&jeune Monarque cet engagement folennel des plus tendres
& des plus dévoués de tous ſes ſujets , & daignez
être l'interprête de nos coeurs auprès du ſien .
Monfieur le Maréchal , le Militaire de France voit en
vous ſon Miniſtre & la Nobleſſe de France y trouve fon
Juge : étendez juſques dans l'avenir les éminentes & glorieuſes
prérogatives de ce double pouvoir ; & que la nouvelle
génération de la pauvre Nobleſſe Françoiſe , prenant
par vous une nouvelle exiſtence , vous nomme à jamais
fon fecond pere & fon principal protecteur !
MÉMOIRE fur le moyen facile , commode
, &fans frais de fimplifier la réforme
dans la nourriture des chevaux , proposé
par M. l'Abbé Jacquin , Historiographe
de Monseigneur le Comte d'Artois. Par
M. le Vicomte de Pioger , Capitaine au
Régiment de Cavalerie Royal Normandie.
I'
AI lu avec l'intérêt dû à tout ce qui a rapport au bien
public , le Mémoire qui a paru dans le Mercure du mois
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
d'Août dernier ſur la réforme dans la nourriture des che
voux . L'abus & les inconvéniens , même le danger, qui
réſultent de l'uſage actuel de leur donner l'avoine entiere
& telle qu'on la recueille , y font expoſés avec une clarté
propre à démontrer évidemment des vérités que l'expé
rience journaliere ne ſert que trop à confirmer : mais loin
d'être touché des vues d'économie que M. l'Abbé Jacquin
regarde comme un des avantages de la méthode qu'il propoſe
, je crois au contraire que foit qu'on enviſage l'emploi
des chevaux du côté du luxe , ſoit qu'on l'enviſage du
còté de l'utilité , il eſt également injufte d'envier à l'agriculture
l'augmention du prix de la nourriture de ces ineftimables
animaux , qui , conſacrés aux travaux , aux amuſemens
, à la gloire de leurs Maîtres , méritent bien qu'on
ne regrette pas leur dépenſe ; & je conviens , fans peine ,
que je me ferois gardé de chercher à faciliter l'exécution
d'une méthode qui tend à modérer les frais de leur nourriture
, fi cette diminution , occafionnant peut- être une plus
grande conſommation de chevaux déjà trop forte , puitqu'elle
nous oblige d'en importer beaucoup de l'étranger ,
devoit encor porter atteinte aux intérêts précieux des cultivateurs.
Mais comme le rabais du prix de l'avoine , devenu
proportionnellement exceffif , ne peut manquer , ainfi
que l'obſerve judicieuſement M. l'Abbé Jacquin , de procurer
un avantage immense à la ſociété, en déterminant les
Cultivateurs à ſubſtituer à l'avoine d'autres productions
non moins profitables pour eux , & qui fervent directement
ou indirectement à la nourriture même de l'homme ;
raſſuré par cette conſidération ſupérieure & déciſive , je
ime fuis livré volontiers à la recherche d'un moyen facile ,
commode & fans frais de parvenir à fon meme but , fans
DECEMBRE. 1775 . 201
ètre obligé de recourir à la pratique d'une méthode , qui
quoique ſimple en apparence , ne laiſſe pas d'être embarraffée
de trop de difficultés réelles pour eſpérer de la voir
jamais adopter auſſi univerſellement que les avantages généraux
& particuliers qu'elle promet le font defirer : objet
principal , qui doit être , à mon avis , l'unique point de
vue de tout Auteur d'une nouveauté utile , ainſi que la ré
compenfe la plus flatteuſe de la publicité de ſa décou
verte .
L'abus manifeſte de l'uſage actuel de faire manger l'avoine
telle qu'elle fort de l'épi , connu de quiconque a
fait la plus légere attention à ce qui a rapport au cheval ,
,, exiſte dans la perte de la moitié de cette avoine qui
,,paſſe dans ſon eſtomac , & traverſe ſes inteſtins ſans
” avoit fouffert la moindre altération , pas même celle qui
ود
fuffit pour en détruire le germe , & fans lui avoir fourni
, aucun fuc alimentaire " ; enforte que cette moitié d'ayoine
eſt abſolument perdue pour le cheval & pour le
maître. L'exemple cité d'un champ fumé du crottin de
cheval frais , qu'on voit ſe couvrir incontinent après d'herbe
d'avoine , ſeroit une preuve démonſtrative de cette vérité
, s'il étoit poſſible de former le moindre doute à ce
fujet.
Le premier inconvénient de cet uſage eſt d'uſer promptement
les dents du cheval. ,, Qu'on examine (dit M.
ود
l'Abbé Jacquin) un grain d'avoine ; fa peau , extrême-
„ ment dure , liffe & friable , le rend propre à gliſſer & à
,, s'échapper de deſſous les dents : mais il ne peut s'é
chapper fans occafionner un frottement violent qui les
,, ufe. Eft - il ſaiſi par deux dents affez plattes pour la
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
, retenir ; les efforts de l'animal pour le broyer , les f
,, ment & les alterent ſenſiblement , & leur font bientôt
ود
ود
"
و د
و د
prendre une forme conique & pointue , qui les rend par
la fuite incapables de faifir & de concaffer Pavoine .
Aufli eft-il aifé de remarquer que plus le cheval avance
,, en age , moins il tire de ſubſtance de l'avoine , par la
plus grande difficulté qu'il éprouve de la ſaiſir , de la
„ broyer , de la concaffer , & par-là de la rendre propre à
,, former dans l'eſtomac un chyle capable de réparer ſes
:
ود forces abattues par un travail long &pénible.
,, Secondement , les deux pointes du grain de l'avoine ,
,,dont l'une eſt forte & aiguë , l'autre longue & plus
„ émoufiée , particulierement la premiere , hatent le dé-
,, chauffement des dents du cheval , & percent & déchi-
„ rent fes gencives , ſa langue & fon palais. Qu'on viſite
" la bouche des jeunes chevaux & de ceux qui ont été
,, long-temps au verd , après leur avoir donné les premieres
"
"
fois de l'avoine , on la trouvera toute en ſang : ſi dans
la fuite on n'en apperçoit plus , cela vient de ce qu'à
force de cicatrices le palais & les gencives s'endurcif-
,, fent au point de réſiſter à ces pointes meurtrieres ; mais
,, qu'arrive t-il? Le palais & les gencives ainſi couverts
„ de calloſités , par la multiplicité des cicatrices , ne laiſſent
„ pas fuinter avec la même facilité & la même abondan-
„ ce la ſalive , cette ſecrétion ſi néceſſaire à la digeftion
22 des alimens & à la chylification " . Enfin le danger de
ce même uſage a pour principe ,, cette partie des grains
» de l'avoine qui ſe refuſent au broyement , & qui pafiant
» en entier avec leurs pointes non émouſices , bleſſe l'e-
> ſophage du cheval , fatigue ſon eſtomac & déchire fes
„ inteſtins ".
• DECEMBRE. 1775. 203
Pour obvier à la fois à tous ces vices , véritablement
graves , de l'uſage actuel de donner l'avoine entiere au
cheval , quel eſt le moyen propoſé par M. l'Abbé Jacquin
? Rien de fi naturel , rien de ſi facile en apparence ,
il ne s'agit que de faire moudre ou , pour mieux dire :
concaffer l'avoine , ainſi qu'on le pratique pour l'orge lorf
qu'on veut lui en donner pour le rafraîchir. Quoi de
plus propre en effet que cette précaution pour remédier
à tous les reproches juſtement acquis à l'usage actuel ,
puiſqu'il eſt évident que l'avoine ainfi concaffée ne peut
manquer de ſervir en totalité au profit du cheval , fans
uſer ni déchauſſer ſes dents , & fans faire tort à fon ceſophage,
à fon eſtomac ni à ſes inteſtins ? Mais ce moyen ,
tout facile qu'il paroît au premier coup- d'oeil , l'eſt- il réellement
dans la pratique générale ? C'eſt ce dont l'examen
le plus fuccinct va mettre chacun à portée de juger.
C'eſt dans les grandes villes où ſe fait la plus grande
conſommation de chevaux ; le beſoin , le luxe , tout concourt
à l'occaſionner ; c'eſt dans ces villes auſſi où l'avoine
fait le plus communément une des portions principales
de leur nourriture : c'eſt donc pour ces villes qu'il eſt
eſſentiel de chercher à réformer l'uſage vicieux de leur
donner l'avoine entiere. Or la nouvelle méthode que propoſe
M. l'Abbé Jacquin eſt elle ſuſceptible , par la commodité,
même par la poſſibilité de fon exécution , de le
remplacer ? Particulariſons une grande ville pour en faire
le théatre de la pratique de cette nouvelle méthode , &
l'on verra fi mon doute eſt hafardé. Adoptons la , par
exemple , à Paris . Où trouver le nombre de moulins ſuffifant
pour y concaffer l'avoine que la Seine & les rivie
204 MERCURE DE FRANCE.
res adjacentes , fingulierement la Marne , y amenent annuellement
& qui s'y conſomme ? Quand les habitans de
cette ville , convaincus des avantages de cette méthode ,
ſe réſoudroient à envoyer & faire rapporter du moulin ,
juſqu'à quatre lieues aux environs , l'avoine dont ils font
cmplette pour leurs chevaux , & quand tous les moulins
des environs travaillerqient ſans diſcontinuer , ſi cela étoit
poffible , pour concaſſer de l'avoine , quelle diſproportion
n'eſt il pas aifé d'imaginer entre le beſoin immenſe qu'exige
la conſommation de cette ville & la faculté de tous
ces moulins pour y fournir ? Je conviens avec M. l'Abbé
Jacquin , que l'opération de la mouture en queſtion n'eſt
pas difficile. » Toutes fortes de moulins propres à mou-
> dre le bled , le ſeigle , l'orge , &c. font bons à concasfer
l'avoine , c'est - à - dire , à réduire chaque grain en
وو trois ou quatre morceaux , pourvu qu'ils soient nouvel-
›, lement rebattus & r'habillés." Mais cette néceſſité ſeule
de nouveau rabattage & s'habillage , en excluant un travail
continuel des moulins pour concaffer l'avoine , quels entraves
n'apporte-t elle pas encore à la pratique de cette
méthode ? La connoiſſance préciſe du temps où le moulin
eft nouvellement rebattu & r'habillé , exige de quiconque
auroit coutume de s'y adreſſer , la concurrence entre
tous ceux qui ſe préſenteroient à la fois pour y faire concaſſer
de l'avoine qui cauferoit fréquemment un retard
dans le retour des chevaux , incompatible avec le beſoin
de leurs autres ſervices , le tort que cette opération feroit
à la qualité de la farine du premier blé qui devroit
lui fuécéder , par le mélange d'un engrain très-groffier &
leplus nuiſible à ſa qualité ; le ſurcroît du prix de l'a
DECEMBRE. 1775. 205
voine que les frais de ſa mouture occaſionneroient , regardés
par M. l'Abbé Jacquin comme peu de choſe , & qui
cependant eu égard à la grandeur du ſetier d'avoine , prefque
double de celle du ſetier de blé , ne laiſſeroit pas de
renchérir d'un fixieme au moins le prix commun de l'avoine
; enfin l'embarras de garder convenablement une
proviſion médiocre d'avoine concaſſée , le danger très- appa
rent que les fonds des ſacs ou tonneaux qui la renfermeroient
ne s'échauffaſſent au point de contracter une mauvaiſe
qualité capable de rendre le cheval malade , ou au
moins de le dégoûter pendant quelque temps , ainſi que
je l'ai vu arriver à de l'orge concaſſée , conſervée pendant
un mois dans un tonneau ; ajoutez à tout cela la mauvaiſe
volonté , la pareſſe des cochers & palfreniers pour le
ſuccès de toute manutention nouvelle , quelqu'avantageuſe
qu'elle puiſſe être à leurs maîtres , qui exigeroit quelques
peines & foins de leur part : n'est - il pas évident au ſeul
aſpect de ces difficultés multipliées que le Mémoire de M.
l'Abbé Jacquin offre une méthode purement ingénieuſe ,
dont la poſſibilité de la pratique générale eſt chimérique
& illuſoire ? Voudroit - on objecter que l'induſtrie du commerce
ſçaura vaincre tous ces obſtacles ; eh quel négociant
peut être ſuppoſe aſſez peu cenſé pour entreprendre de ſe
donner les ſoins de détail infinis , néceſſaires pour la mouture
d'une quantité d'avoine fuffiſante pour la charge d'un
bateau dans l'incertitude de ſon débit à un prix plus
haut que celui de l'avoine en nature , & tel que l'excédent
puiſſe le rembourſer des frais conſidérables de moutu
re , & de furcroît de ceux de tranſport , au riſque à la
,
206 MERCURE DE FRANCE.
fin de voir ſa marchandiſe rejetée comme dangereuſe , ou
propre à dégoûter les chevaux ?
Si la méthode de M. l'Abbé Jacquin n'eſt point fufcep .
tible d'une pratique générale , ainſi que je crois l'avoir
démontré; celle que je vais indiquer , loin de caufer ni
frais ni embarras , va étonner par la facilité & la commo
dité de ſon exécution , & atteint cependant parfaitement
au même but. Elle ne conſiſte qu'à faire tremper dans
l'eau pendant vingt- quatre heures la ration d'avoine deſtinée
pour le lendemain à la nourriture du cheval. Cetté
avoine ainſi imbibée s'amollit aſſez pour qu'aucune de ſes
deux pointes ne puiſſe uſer ni déchauffer les dents du che
val , percer ni déchirer ſes gencives , ſa langue & fon pas
lais , & encore moins bleſfer fon æſophage , fatiguer fon
eſtomac , ni déchirer ſes inteftins . La commodité même
de la trituration de l'avoine en cet état , fait que le cheval
la machant mieux , la prépare très-avantageuſement au
travail de l'eſtomac pour une bonne digeſtion , d'où dérive
la ſalubre chylification , & de - là cette heureuſe harmonie
dans la machine , qui eſt le ſoutien de la vie de tout ce
qui reſpire. Par une conféquence naturelle de ces précieux
avantages , il eſt aifé de prévoit que la totalité de
P'avoine donnée au cheval doit fervir uniquement à ſa nourriture
; & que rien n'en eſt perdu , ni pour le cheval ni
pour le maftre. L'épreuve que je continue , depuis deux
inois , de la méthode de faire imbiber l'avoine , m'a con
vaincu par expérience qu'il n'eſt pas poſſible d'en découvrir
un grain dans le crottin du cheval , tandis que j'y ai
DECEMBRE. 1775. 207
trouvé en même temps pluſieurs grains de blé qu'il avoit
mangés avec ſa paille. Pour me mettre même en état
de juger ſi le travail ſeul de l'eſtomac pourroit produire le
même effet , j'ai fait mêler pendant quelques jours de l'a
voine imprégnée d'eau avec du ſon mouillé ; le cheval
avalant ce ſon ſans pouvoir ſaiſir le grain d'avoine qui s'y
trouvoit confondu , preſque la totalité de l'avoine a du
paſſer dans fon eſtomac fans avoir été broyée par les
dents : cependant j'ai eu la ſatisfaction de reconnoître
qu'il ne ſe trouvoit pas plus de grains d'avoine dans le
crottin du cheval , que ſi on la lui eût donnée ſéparéments
preuve non-équivoque de l'utilité de la préparation de l'avoine
dans l'eau pour la facilité de la digeſtion , d'autant
plus certaine que le contraire , n'auroit pas manqué d'arriver
ſi j'euſle fait donner l'avoine ſeche dans le fon
mouillé , ainſi que l'expérience le fera connoître autant de
fois qu'on voudra en faire l'eſſai.
Quelque facilité qu'il y ait à pratiquer la méthode que
je viens de propoſer pour les domeſtiques chargés du foin
des chevaux , quelqu'avantageuſe qu'elle ſoit pour leurs
maîtres par le retranchement d'une portion conſidérable
d'avoine , que non - ſeulement elle permettra , mais même
qu'elle néceſſitera , ſans rien diminuer de la nourriture actuelle
des chevaux , & par la conſervation & la plus longue
durée de leurs forces & de leur vigueur ; je ne doute
pas néanmoins que la prévention des cochers &palfreniers
contre toute nouveauté contraire à leur routine , & leur
indifférence pour les intérêts de leurs maîtres ne leur faf
২০৪ MERCURE DE FRANCE.
fent imputer à l'uſage de tremper l'avoine dans l'eau , des
effets contraires à ceux que j'annonce , qui feront ou fuppoſés
ou au moins uniquement dûs à leur négligence ou
mauvaiſe volonté de ne pas ſe conformer avec éxactitude
à la regle des vingt- quatre heures d'infufion que je prefcris
, ayant reconnu que ſi ce temps eſt néceſſaire pour
amollir l'avoine convenablement , elle eſt ſujette auſſi à
prendre peu-à-peu un goût défagréable aux chevaux , lorf
qu'on la laiſſe dans l'eau plus long-temps; & il eſt a craindre
que l'opiniâtreté & la fantaiſie des domeſtiques ne
l'emportent dans l'eſprit de beaucoup de maîtres ſur la certitude
des avantages de ma méthode , juſqu'à ce que l'expérience
de pluſieurs autres plus attentifs à leurs intérêts
& principalement à celui de leurs chevaux , la ramene
enfin à une pratique ordinaire , & à un uſage conſtant &
univerſel.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
CES
I.
Encriers économiques.
Es Encriers qui ont un ſuccès qui leur
eſt du à juſte titre , vu la bonne qualité
de l'encre qu'ils renferment & le long
uſage
DECEMBRE. 1775. 209
uſage que l'on en peut faire , en leur adminiſtrant
ſimplement quelque gouttes
d'eau , felon la conſommation ou l'évaporation
, ſans qu'il ſe forme à leur ſurface
ni moiſiſſure , ni champignons, ont mérité
au ſieur Marchand, Négociant , qui
en eſt l'Auteur , les éloges de l'Académie
Royale des Sciences.
Ces Encriers ſont compoſés d'un réſervoir
affez grand pour contenir une
certaine quantité de matiere qui fournit
la meilleure encre poſſible l'eſpace de dix
à douze ans. Il y a une ouverture au milieu
dudit grand réſervoir propre à y introduire
un petit godet percé par le fonds
qui ſert à filtrer en quelque maniere
l'encre & à la faire remonter juſqu'à fon
niveau; & c'eſt par là où l'on doit puifer
l'encre , lorſque l'on veut écrire. Il
y a fur le même reſervoir un petit trou
placé auprès de l'encre; & c'eſt par ce
trou que l'on introduit l'eau , lorſque la
conſommation ou l'évaporation l'aura fait
baiſſer de quelques lignes , comme l'on
verra plus au long dans la maniere de
s'en ſervir , que l'on aura ſoin de diftribuer
aux perſonnes qui en acheteront.
Il n'eſt pas moins utile qu'agréable de
210 MERCURE DE FRANCE.
ſe ſervir d'une bonne qualité d'encre ,
qui puiſſe réſiſter au temps , & à l'hu .
midité ; c'eſt à l'indifférence des écrivains
à cet égard , qu'on doit la perte
de bien des manuscrits , & l'impoffibilité
de lire quantité d'actes anciens.
Cette encre eſt d'un beau noir , trèsfixe
, bien luiſante ,& ſe ſeche à l'inſtant .
Ces Encriers ſont du prix de 6 & de
9 livres. La modicité du prix facilite
à toutes fortes de perſonnes le moyen de
s'en ſervir avec économie , en effet quellecommodité
n'est-ce point de faire écrire
un ou deux Commis , l'efpace de dix
ans , à raiſon de dix à douze fols par
an?
ANECDOTES.
I.
Un jeune Officier françois ſe trouvant
fur la Meuſe , devant une Place que l'on
alloit forcer , ne ſe donna pasla patience
d'attendre le ſignal pour l'aſſaut; il fortit
defonrang ,monta à la breche & ycaufa
DECEMBRE. 1775. 211
une ſigrande épouvante ; que les affiégés
qui ne le croyoient pas ſeul , abandonne.
rent la breche , d'où s'enfuivit la priſe de
la Place. Le Marquis de Créqui en étant
inſtruit , fit ſemblant d'approuver l'action
du jeune Officier , lorſqu'il vint ſe préfenter
devant lui : mais au lieu des louanges
qu'il attendoit , le Maréchal le fit lier
& garrotter ; & après qu'il eut été promené
en cet état pendantpluſieurs jours à
la ſuite du camp , il fut mis en priſon &
condamné àmort pour avoir forti de ſon
rang & agi fans ordre. On le conduifit
juſqu'au lieu du ſupplice où ſe trouva le
Cénéral qui lui accorda ſa grâce , lui don.
na une chaîne d'or de 200 écus , un che
val d'Eſpagne & le garda près de lui.
Ainſi il fut puni de ſa témérité &récom
penſé de ſa bravoure.
11.
Le Vicomte de Turenne paſſant une
nuit fur le rempart , tomba entre les
mains d'une troupe de voleurs qui arrêterent
fon caroſſe. Sur la promeſſe qu'il leur
fit de cent louis d'or , pour conſerver une
bague d'un prix beaucoup moindre , ils la
lui laiſſerent ; & l'un deux ofa bien aller
le lendemain chez lui , au milieu d'une
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
grande compagnie , lui demander à l'oreille
l'exécution de ſa parole. LeVicom ,
te fit donner l'argent , & avant que de
raconter l'aventure , laiſſa le tems au voleur
de s'éloigner , en ajoutant qu'il falloit
être inviolable dans ſes promeſſes &
qu'un honnête homme ne devoit pas manquer
à ſa parole , quoique donnée à des
fripons mêmes .
III.
Le Maréchal Faber rendant compte au
Roi de ce qui s'étoit paſſé au ſiégede Perpignan
, Louis Treize prit ſes plans& fes
crayons & deſſina , ſuivant ſa coutume
les nouveaux ouvrages , pour les mieux
connoître. Le grand Ecuyer , qui étoit
dans l'appartement du Roi , oſa tourner
en riducule quelques réflexions de Faber.
Le Roi ſe fâcha vivement contre lui.
Cinqmars voyant le Roi irrité , fut obligé
de fortir. Il dit ſeulement , en regardant
Faber avec des yeux étincelans
de fureur : Monfieur , je vous remercie.
Que vous dit- il , s'écria le Roi? Je crois
qu'il vous menace. Non , Sire répondit
Faber , on n'oſe point faire des menaces
devant votre Majeſté ; & ailleurs , on
n'en fouffre pas.
DECEMBRE . 1775. 213
IV.
Après la priſe du Château de Sole
dans le Hainaut , par le Vicomte de
Turenre , quelques foldats ayant trouvé
dans la Place une femme d'une rare
beauté , l'amenerent à leur Commandant
, comme la plus précieuſe portion
du butin, Le Vicomte n'avoit alors
que 26 ans , & il n'étoit pas inſenſible.
Cependant il feignit de ne pas pénétrer
le defſſein de ſes ſoldats , & loua
beaucoup leur retenue , comme s'ils n'avoient
penſé en lui amenant cette femme
, qu'à la dérober à la brutalité de
leurs compagnons. Il fit chercher ſon
mari , & la remettant entre ſes mains ,
il lui dit que c'étoit à la difcretion de
ſes ſoldats qu'il devoit l'honneur de ſa
femme.
Boëtes fumigatoires.
Le ſuccès qu'a eu l'établiſſement fait en faveur des perſonnes
noyées par MM. les Prévôt des Marchands & Echevins
de la ville de Paris , des boîtes fumigatoires de M.
Piat , ancien Echevin , dans les différens corps - de - garde
des ports , a déterminé M. le Lieutenant-Général de Police
, à faire dépoſer celles de M. Gardanne , Docteur -Ré
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE,
gent de la Faculté , dans tous les corps-de-garde de Paris
& des fauxbourgs pour venir au ſecours des autres afphixiques
ou fuffoqués , à qui elles. font également ſalutaires,
foit que la fuffocation ou afphixie vienne de la vapeur
du charbon , de l'odeur des vidanges ou de toute
autre cauſe que ce puiſſe être. Quoique l'établiſſement de
la ville regarde plus particulierement les noyés , & que
celui de la Police concerne plus directement les perſonnes
ſuffoquées par tout autre accident , on pourra néanmoins
recourir à l'un & à l'autre indiftinctement. La boîte dépoſée
dans les différens corps-de-garde étant également
utile pour remédier à toutes fortes de fuffocations , il ſera
plus convenable de s'adreſſer aux corps-de-garde des ports
lorſqu'ils feront plus près que ceux de l'intérieur , & de
recourir à ceux - ci lorſqu'ils feront moins éloignés que
ceux des ports , ces fecours en feront plus promptement
donnés.
On trouvera dans chaque corps de garde l'inſtruction
queM. Gardanne a rédigée ſur la maniere d'appliquer le
remede à toutes fortes d'afphixies; ces fecours feront apportés
par la garde , fans laquelle on ne doit rien tenter ;
ils feront gratuits , & il n'en coûtera rien ni au malade
qui les aura reçus ni à ceux qui les auront appellés.
Lorſque les ſecours auront eû le ſuccès deſiré , M. le
Lieutenant-Général de de Police accordera une gratification
à celui qui aura le premier averti la garde & à ceux
qui auront utilement ſecouru l'aſphixique.
DECEMBRE 1775. 215
AVIS.
L
Poëles hydrauliques , économiques & de
Santé.
U
N Citoyen obligé par état de ſe ſervir d'un poële
dans fon cabinet , & fon tempérament délicat lui en ayant
fait éprouver tous les inconvéniens , s'eſt appliqué férieuſement
à les prévenir ; il a fait à ce ſujer , pendant plu
fieurs années , différentes expériences , tant pour la ſanté
que pour l'économie , qui l'ont conduit à trouver une façon
de Poële , qui par un bain - marie , combine enſemble
la chaleur ſeche & la chaleur humide , & qui raſſemblant
dans un centre preſque toute la chaleur du fourneau &.
de ſes tuyaux , rend ce poële en même-temps économique
& falutaire. Il a communiqué ſes obſervations , par un
Mémoire lu à une afſemblée de l'Académie des Sciences
au mois de Juillet 1770 ; ſur le modele qu'il préſenta , il a
fait exécuter un poële en grand , & d'après les expériences
de fanté & d'économie faites dans le courant de l'hi.
ver 1771 , en préſence de pluſieurs de Meſſieurs de la Faculté
de Médecine qui l'ont fait approuver.
Ces poëles en préſentant des vues d'économie peuvent
être enviſagés comme très-utiles à plus d'un titre pour la
04
216 MERCURE DE FRANCE.
ſanté , ſoit en n'ayant pas l'inconvénient des poëles ordinaires
pour les perſonnes qui ſe portent bien , ſoit en fourniſſant
les moyens d'adminiſtrer pluſieurs médicamens dans
bien des maladies.
L'Entrepreneur s'eſt fait un devoir de la perfection efſentielle
, & de remplir l'objet de l'auteur ; il ſe conformera
au goût des particuliers pour les acceſſoires d'ornemens
dont ces poëles ſont ſuſceptibles ; leur forme dans
le principe , n'ayant rien que de propre & d'agréable ,
peut même faire meuble de curioſité dans un appartement .
Ce chauffage ne donne aucune odeur de poële ni de
cheminée , & l'on reſſent en entrant dans l'appartement
cette température douce , telle qu'on l'éprouve dans l'agréable
faifon.
Ces poëles ſont d'ailleurs de la plus grande économie ,
ne confumant pas la valeur de deux cotterets dans une
journée du plus grand froid; la capacité du fourneau ne
permettant pas d'y mettre du bois au-delà de ce qu'il eſt
néceſſaire , empêche la profuſion à cet égard.
La Manufacture de ces poëles eſt établie rue Baſſe-Porte
S. Denis , maiſon de M. Blondeau , Sculpteur de l'Aca
démie de S. Luc ; c'eſt l'unique dépôt où il faut s'adresſer
pour avoir ces poëles conformes au modete préſenté
à l'Académie des Sciences .
Aladite manufacture , on trouvera toutes fortes d'autres
poëles , tant décorés que méchaniques , de toutes grandeurs
& de toutes formes .
2.
II .
Le ſieur de Mornas , Géographe du Roi, de Monticur
DECEMBRE. 1775 . 217
&de Mgr. le Comte d'Artois , avertit que pour rendre
fon Atlas hiſtorique , chronologique & géographique , d'upe
utilité plus générale , il vient de ſe déterminer , en faveur
de ceux qui ne peuvent ou ne voudroient pas ſe le
procurer en entier , d'en détacher quelques parties qui forment
quelques Atlas particuliers . On vendra en conféquence
ſéparément chez lui , rue St. Jacques , près St.
Yves:
1. Le premier volume de ſon Atlas , qui renferme un
traité complet de la ſphere , & tout ce qui a rapport à la
terre , à l'eau , à l'air & au ciel , &c . en 57 cartes .
2. Une géographie ancienne & moderne à l'uſage des
Colleges & des Penſions , en 35 cartes.
3. Un Atlas chronologique en 19 cartes.
4. Une hiſtoire ancienne qui a pour objet les Aſſyriens ,
les Babyloniens , les Medes , les Perſes , les Egyptiens , les
Lydiens , &c. en 38 cartes.
5. Une Hiſtoire Sainte ou des Juifs , en 40 cartes .
6. Une hiſtoire de Macédoine & des ſucceſſeurs d'A
lexandre le Grand , Rois d'Egypte , de Syrie , d'Arménie ,
de Cappadoce , de Pont , de Bythinie , de Pergame , en
35 cartes.
7. Une hiſtoire Romaine , de Syracuse & de Carthage ,
en 60 cartes.
8. Enfin une Hiſtoire Grecque en 25 cartes.
Le ſieur de Mornas avertit encore qu'il fera chez lui ,
dans le courant de Décembre , un Cours d'Aftronomie , de
Géographie & d'Hiſtoire. Il prie ceux qui voudront le
ſuivre de ſe faire infcrire auparavant.
IIL.
Le ſicur Bideaut , Fabriquant de chocolat de différentes
05
218 MERCURE DE FRANCE.
(
qualités , demeure grande cour Saint Martin-des-Champs ,
en entrant à gauche par la rue St. Martin , à Paris .
Il tient auſſi des chocolats de Turin & de Florence à
une vanille , à 4 l . la livre , & à deux vanilles , 5 liv. la
livre ; quatre tablettes la livre .
11 vend auſſi du chocolat de ſanté à 3 liv. de même
quatre tablettes à la livre .
Il tient d'excellentes piſtaches fines & diablotins ; le
tout à juſte prix.
IV.
Le Trésor de la Bouche .
Le ſieur Pierre Bocquillon , Marchand-Gantier Parfumeur
àParis , à la Providence , rue St. Antoine , entre l'Eglife
de St. Louis de MM. de Sainte Catherine & la rue Percée
, vis-à-vis celle des Ballets , annonce au Public qu'il
a été reçu & approuvé à la Commiſſion Royale de Médecine
, le 11 Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le
trésor de la bouche , dont il eſt le feul compofiteur. Ses
admirables vertus la font préférer , en lui établiſſant une
très grande réputation. La propriété de ſa liqueur eſt de
guérir tous les maux de dents quelque violens qu'ils puisfent
être , de purger de tout venin , chancre , abſcès & ulcore
, enfin de préſerver la bouche de tout ce qui peut
contribuer à gâter les dents ; elle les conferve même quoique
gâtées . Cette liqueur a un goût très-agréable. L'Auteur
en reçoit tous les jours de nouveaux fuffrages par des
certificats que lui envoyent ſans ceſſe les perſonnes de la
premiere diftinction. L'Auteur à des bouteilles à 10 1.5 1.
DECEMBRE. 1775. 219
,
3 1. & 1 1. 4 f. Il donne la maniere de s'en ſervir , ſignée
&paraphée de ſa main; il met ſon nom de baptême &
de famille fur l'étiquette des bouteilles ainſi que fur
le bouchon , marqué de fon cachet , & un tableau au defſus
de ſa porte , pour ne pas ſe tromper. Il vend auffi le
véritable taffetas d'Angleterre , propre pour les coupures &
brûlures , approuvé par MM. de la Médecine , le 31 Juillet
1773. L'Auteur prie de lui affranchir le port des lettres.
V.
Chocolat.
Le fieur Rouffel , Marchand Epicier , dans l'Abbaye St.
Germain des Près , en entrant par la rue Sainte Marguerite
, attenant à la Fontaine ; conſidérant que l'uſage du
chocolat devient ordinaire , tant pour la fanté que pour
l'agrément , affuré d'ailleurs de la bonté de ſa fabrique ,
par le témoignage & les applaudiſſemens de pluſieurs perſonnes
de diſtinction & de goût , qui lui ont conſeillé de
le faire connoître ; il donne avis au Public qu'en qualité
de Citoyen qui veut être utile à ſes Compatriotes , &
pour éviter toute ſurpriſe , il fait mettre fur chaque pain
de chocolat fortant de ſa fabrique , l'empreinte de fon nom
& fa demeure.
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleurs qualité ,
eſt de 3 livres ; avec une demie vanille , 3 livres , celui
à une vanille 4 livres ; & 5 liv. pour celui qui eft à deux
vanilles .
Tant pour la facilité que pour l'avantage des perſonnes
220 MERCURE DE FRANCE .
de Province , le ſieur Rouffel prévient qu'il fera tous les
envois aux mêmes prix ci- deſſus , francs de port , pourvu
qu'on lui faſſe remettre les fonds & que l'envoi ſoit de
douze livres au moins , avec l'adreſſe exacte de la deſtination.
VI.
Effence de Beauté.
L'Eſſence de beauté conferve le teint frais , le préſerve
de boutons & entretient les mains dans la plus grande
blancheur : cette Effence eſt approuvée par MM. de la
Commiffion Royale de Médecine , & les Prevôt & Syndics
des Communautés des Baigneurs & Perruquiers des Villes
de Paris , de Lyon , de Marseille , de Rouen ; l'on s'en
fert encore dans les bains de propreté. Le ſieur DuBOST
lui donne telle odeur que l'on defire : elle eſt eſtimée audeſſus
de toutes eſpeces de ſavonnettes , & donne un
tranchant doux aux raſoirs ; enfin elle eſt d'un excellent
ufage , lorſqu'on la mêle dans la pommade , & l'on peut
être affuré qu'elle eſt efficace pour faire croître les cheveux
& les conſerver , &c. La maniere de s'en ſervir
eft fur les bouteilles.
Prix des bouteilles , 6 liv. 3 liv. & 36 fols. On fournira
des pinceaux gratis , à toutes les bouteilles. Il y a
pour les voyages des bouteilles doublées de fer - blanc.
On trouvera cette Effence , à Paris , au domicile du
fieur Duboſt , enclos du Temple ; chez le ſieur Sabot ,
rue Chriſtine , au bureau des Journaux ; chez le ſieur Caron
, rue St. Antoine , vis - à - vis la rue Percée ; chez le
DECEMBRE. 1775. 221
ſieur le Brun , Négociant , rue Dauphine : à Lyon , chez
le ſieur Vieillard , rue du Bât d'argent ; & chez le Sr Balanche
, à la Grenete : à Avignon , chez le ſieur Vincent ,
Négociant , vis - à - vis le Puits - des - Boeufs : à Marseille,
chez le ſieur Artaud , au Mouton couronné , ſur le Cours :
à Rouen , chez le ſieur Gallier , Marchand Mercier , rue
Saint-Lo : à Versailles , ſur le grand eſcalier de S. M. chez
la Demoiſelle Battier : à Angoulêine , chez le ſieur Rivaux
Négociant : au Blanc , en Berry , chez le St Huet , Négociant
: à la Rochelle , chez le Sr. Allevares , Marchand
de modes : à Bordeaux , chez le fieur Brandon, rue des
Bons - Enfans : à Rennes , chez le ſieur Hamelin , Infpecteur
des papiers : à Troyes en Champagne , chez le Sr.
André , Libraire : à Nantes , chez le Sr. Deſpilly : à Poitiers
, chez le ſieur Guilminet : à Montpellier , chez le Sr.
Antoine , au bureau d'affiches ; à Grenoble , chez la veuve
Durand : à Cadix , chez le Sr François Roverre : à
Reims , chez le Sr. Godon , Marcliand de Modes : à Soif
fons , chez le Sr. Legrand , Négociant : à Riom , en Auvergne
, chez le Sr. Belgrin , Négociant : à Metz , chez le
Sr. Brondez , au bureau des affiches : & à Clermont-Ferrand
, chez le ſieur Laval , Négociant.
VII.
Pommade de Ninon , connue en Turquie ſous le
nom de Pommade Circaſſienne , à l'usage
des Sultanes.
Ses vertus , propriétés & uſage ne peuvent être préco
niſés avec trop de ſoin ni d'éloge. Elle enleve les rides,
empêche le hâle & la gerſure, blanchit le teint ; entretient
la peau & confſerve les couleurs. Le ſieur Duboſt eſt ſt
222 MERCURE DE FRANCE.
certain du ſuccès , qu'il offre des eſſais juſqu'à la fin de
Mars : elle eſt ſans odeur; on y donnera celle du goût
des amateurs . Prix , 3 liv. les deux onces , 6 1. les pots
de quatre onces. Elle eſt dans des pots d'étain pour la
tenir fraiche.
Le Rouge de Paris , tiré de la teinture des végétaux ,
prix , 3 & 6 liv. le pot ; en coquilles , 30 fols & 3 liv.
Les Cuirs à raſoirs, faits ſuivant une nouvelle méthode.
Ils exemptent de ſe ſervir de la pierre , ils donnent un
fil doux aux raſoirs : la maniere de s'en ſervir eſt deſſus
ces Cuirs . Prix , 3 liv .
Il vend la véritable propreté de la bouche ; cet Elixir &
la vertu de guérir le ſcorbut , blanchir les dents , fortifier
les gencives , & empêcher la carie des dents. Prix , 3
liv. & 6 liv.
Opiate pour les dents. Prix , 3 liv. en pots d'étain.
VIII.
Articles nouveaux qui se trouvent au Magafin
du Petit - Dunkerque , chez Granchez
, Bijoutier de la Reine , à Paris.
En attendant le premier Mercure , où il aura ſoin de
faire annoncer les marchandiſes qui lui ſeront rentrées de
France & de l'Etranger , ſans répéter une immenſité d'objets
, tant agréables qu'utiles , qu'il a mis au jour depuis
fix ans , lesquels font variés & perfectionnés au point de
toujours plaire , & d'être préférés des amateurs qui aiment
le beau, à ceux qui ont été imités & mis àplus bas
DECEMBRE. 1775. 223
prix, ſavoir pour étrennes , un très-joli ornement de cheminée
en marbre & bronze , doré au matt , repréſentant
une priere à l'Amour , d'après le tableau du célebre Greuze;
les figures & acceſſoires ſont ce que l'on peut faire
de mieux ; prix 432 1. Il continue toujours à vendre le
tombeau d'Adonis & l'Autel à l'Amitié , même prix ; les
premiers modeles ont été préſentés & achetés par la Reine
, ainſi que pluſieurs articles de cette annonce.
Nouvelles épées de Cour en argent , taillées en marcaffite
fur des fonds guillochés , émaillés a froid & la
dorure au matt , ce qui leur donne l'éclat du bijoux ; il
s'en fait d'émaillées en couleur du puce ; prix en clavier
5 louis , à garde 7 louis ; on en trouve toujours de trèsvariées
en acier d'Angleterre , depuis le plus bas prix juf
qu'à 40 louis d'or la piece. La premiere à garde émaillée
à froid , a été préſentée & achetée par Monfeigneur le
Comte d'Artois , de même que le grand modele de boucles
d'argent carrées à paillettes , imitant la broderie , &
autres objets.
Pluſieurs ouvrages d'acier & pinsbek en crochets de
montre , boiſerie & tapiſſerie , pomme de canne , métier
à filet , éteignoir , bagnodier , couteaux d'acier fondu &
de ſa nouvelle fabrique de Clignancourt .
Les Entrepreneurs de la manufacture de Porcelaine du.
dir lieu , viennent d'établir , pour la commodité du pu-
= blic , un entrepôt , rue neuve des Petits champs , au
coin de celle de Richelieu ; ils font honorés du brevet
de Monfieur , frere du Roi , avec permiffion de marquer
leurs porcelaines de fon chiffre. Pour fournir aux demandes
conſidérables des ſervices de table , ils ont augmente
224 MERCURE DE FRANCE.
leurs atteliers & fait conſtruire deux fours de plus. L'on
he trouve de cette porcelaine pour les grands aſſortimens ,
qu'à la fabrique & au dépôt ci - deſſus ; pour les cabarets
&pieces détachées , au petit Dunkerque.
Chaînes de montre en or , d'un genre nouveau , pailletées
, imitant la broderie & le filigrane ſolide , à deux
branches 7 louis , & à trois branches 9 louis.
Boucles longues & étroites à pierres en chatons pour
femmes; ce modele boucle bien &ne bleſſe pas le cou
de pied ; même forme pour hommes ; pluſieurs modeles
idem en or & autres en argent , couvertes d'or ſur des
deſſeins nouveaux , toutes à chapes angloiſes très - fortes.
Souvenirs d'appartemens , en bronze à jour , dorés au
matt , ſur un fond bleu tranfparent , ouvrages très - nouveaux
& très recherchés , d'autant que l'on n'en a fait
encore qu'en tôle vernis ; prix de 288 1. la paire. Les
médaillons du Roi & de la Reihe , de huit pouces de
haut , éxécutés dans le même genre ; prix les deux 360 1 .
Ballon ou bon-bonniere en or émaillée en diverſes cou
leurs , du prix depuis 700 1. juſqu'à 800 liv. Pluſieurs
bijoux d'un genre neuf, propre à cachets , des portraits ,
joncs ou anneaux pour arrêter les bagues , en perles fines
&pierres de couleur , ainſi que pluſieurs autres ouvrages
avec le même mélange ; mécanique avec laquelle on peut
jouer ſur les numéros de l'Ecole Royale Militaire ; cannes
en bois de Perpignan , couvertes en plumes garnies d'or
pour Dame , du prix de 24 1.
Boutons de manche avec miniatures , imitant le bas-relief,
copié de l'antique , montés en or , entourés de ka
rats ; tabatieres garnies & doublées d'or en vernis tranſparent
, que l'on change par mécanique en trois couleurs
diffeDECEMBRE.
1775 . 225
différentes ; idem , en écaille factice , couleur de cheveux,
avec des médaillons en relief fur des quarrés , imitant parfaitement
les onix tous ſujets rares , gravés à Rome d'après
les plus belles antiques , prix 72 1. l'on vend de des
reliefs détachés pour bracelets 48 liv. Les tabațieresà la
diſtraction en argent , à quatre charnieres ayant été trouvées
trop peſantes , font actuellement mieux faites &
moins lourdes , prix 84 liv.; en métail de Manheim , imitant
parfaitement l'or 96 1.; celles d'or 384 1. de façon.
La premiere tabatiere en or a été préſentée & achetée
par Monſeigneur le Comte d'Artois . Boucles en argent &
autres ouvrages émaillés dans le creux de la gravure &
uſés au poli , ces objets font totalement neufs & peuvent
Etre variés ; flambeaux en marbre blanc en colonne tronquée
garnis de bronze dorés au matt : prix 120 1. la paire;
idem à figures de bacchantes portant des branches ;
de fleurs , formant girandoles à trois branches ; autres re
préſentant les quatre Saiſons en bronze ſur des ſocles de
marbre , à divers prix ; ſuivant la dorure; flambeaux de
cabinet à perles & baguettes en bronze à jour , toutes pie
ces de rapport , dorés au matt 72 1. la paire , à l'ordinaire
54 1. Il en fait établir en grand pour le jour de l'an &
pluſieurs ouvrages ſemblables ; trois modeles nouveaux en
pendules de prix , & autres dans l'ordinaire .
Bourſes en filets , couleur de cheveux avec les houppes
en perles fines , à divers prix .
Thé boue & the vert , de la premiere qualité ; aſſiettes
de Chine , peintes & dorées à 30 1. là 12ne. Cannes de
jet très - fines , dont pluſieurs font montées avec des pommes
d'or de couleurs , de nouvelles façons ; évantails des
İndes , &c.
1 P
226. MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Constantinople, le 8 Septembre 1775 .
Capitan Pacha que le Grand- Seigneur avoit en
voyé contre le Chéik Daher, étant arrivé devant la ville
d'Acre , celui - ci lui envoya démander ce qu'il déſiroit de
lui , en offrant de payer ce qu'il devoit au Miry. Depuis le
pardon que lui avoit accordé le Grand - Seigneur , il prétendoit
ne s'être rien permis qui pût avoir changé les difpoſitions
de Sa Hauteſſe ; mais on lui fit réponſe que c'é
toit ſa perſonne que demandoit le Sultan , & en même
temps on commença l'attaque de la Place. Après trois
jours de ſiége , Daher ſe voyant au moment d'être forcé
voulut s'évader ; mais dans ſa fuite , il fut tué d'un coup
de fuſil. Le Capitan - Pacha lui fit auſſi - tôt couper la tête
,& elle vient d'être expoſée ici à la porte du Sérail.
On aſſure que la flotte Turque doit hiverner à Alexan
drie , & que l'Amiral a ordre d'agir de concert avec le
Pacha fur tout ce qui intéreſſera en Egypte le ſervice &
le rétabliſſement de l'autorité du Grand - Seigneur.
De Stockholm , le 6 Octobre 1775
Le Roi vient de créer un nouveau Parlement dans la
Province de Finlande , ſous le nom de Parlement de Vasa.
Il doit tenir ſon ſiege, dans la ville de Vaſa , en l'honneur
&à la mémoire du Chef de cette auguſte Maiſon qui a
régné en Suede & qui revit par les femmes en la perfonDECEMBRE.
1775. 227
ne de Gustave III. La nomination des Membres de ce
Parlement eſt au choix du Roi .
De Cadix , le 8 Octobre 1775.
(
Le Roi deMaroc ayant été informé qu'un de ſes Alcaides
, des environs de Mélille , avoit eu des intelligences
avec cette Place , dans le temps que ce Prince en faifoit
le ſiege , a attiré avec art cet Alcaide à ſa Cour , & ra
fait mourir à coups de bâtons dans une de ſes audiences
publiques.
DeMalte, le 27 Septembre 1775.
Le Grand Maître & fon Conſeil ont accordé aux Capitaines
François , qui prirent les armes , le 9 de ce mois , en
faveur de la Religion , l'entiere franchiſe du droit d'ancrage
dans ce port , l'exemption de la demi - douane pour
leur pacotille , pourvu qu'elle ne ſoit pas au deſſus de
1000 écus maltois. Les autres Officiers des bâtimens qui
ont fervi dans la même occafion avec ces Capitaines ,
jouiront comme eux des mêmes exemptions , des qu'ils
parviendront à commander. Les diplômes donnés aux
Capitaines par la Chancellerie de l'Ordre , ſont conçus
dans les termes les plus honorables pour eux.
De Florence , le 4 Octobre 1775-
Les dernieres lettres arrivées de Tunis rapportent que
le Bey d'Alger , peu tranquille depuis que les Eſpagnols
ont attaqué ſes Etats , & craignant de leur part une ſeconde
tentative , travaille continuellement à former dẻ
nouveaux plans , & fait toutes les diſpoſitions convenables
P2
228 MERCURE DE FRANCE .
pour mettre de plus en plus ſes côtes & fon Royaume en
état de défenſe .
De Venise , le 14 Octobre 1775.
Une Péote de cette ville , partie depuis un mois pour
Zara , ayant pluſieurs paſſagers à bord , & des effets d'une
valeur affez conſidérable , a été ſurpriſe dans la plage de
Zara , le 22 Septembre , par une Lance armée de dixhuit
hommes , compoſant l'équipage d'une Felouque qui
étoit à l'ancre à Ulto. Il en a couté la vie au Capitaine
& à un des Matelots qui avoient oppoſé quelque réſiſtance;
le ſurplus auroit ſubi le même ſort ſans l'interceſſion
de deux Capucins qui ſe trouvoient parmi les paſſagers &
qui engagerent les Pirates à ſe contenter de la priſe des
effets . Ces Forbans , qu'on croit des Dalmatiens & des
Ragufois , ont , à la même priere , accordé au bâtiment la
liberté de fe rendre à ſa deſtination.
De Londres , le 25 Octobre 1775.
La Tamiſe eſt couverte d'un ſi grand nombre de vaifſeaux
depuis l'interruption du commerce avec l'Amérique ,
que le paſſage dans la ligne des navires eſt devenu trèsdifficile
; & cependant on aſſure que les dernieres réſolutions
du Cabinet concernant les Colonies , ont été d'uſer
des moyens de rigueur.
Le Général Putnam , dont on avoit mal à propos annoncé
la défection , marche vers Québec à la tête de
trois mille Provinciaux ; Il y arrivera en même temps que
le Général Schuyler devant Montréal. Le Canada ſe trouvera
ainſi inveſti par deux endroits à la fois.
DECEMBRE. 1775. 229
Le ſieur Sayre , Banquier , & ci -devant Scherif , fut ar.
rêté hier par ordre du Bureau de la Secrétairerie d'Etat ,
& conduit à la Tour , fur une accuſation de haute trahiſon
, dénoncée au Miniftere par le ſieur Richardfon , Adjudant
dans les Gardes à pied : cet Officier a déclaré que le
ſieur Sayre lui avoit parlé du deſſein de ſe ſaiſir de la perſonne
du Roi , lorſque Sa Majefté ſe rendroit au Parlement
le jeudi ſuivant , de prendre poffeffion de la Tour , & de
renverſer le Gouvernement actuel.
Il eſt arrivé , à ce qu'on prétend , à Albany dans la
Nouvelle Yorck , environ fix cents Indiens des fix Nations ,
qui doivent être joints par un grand nombre de Particuliers
de cette Colonie & des circonvoiſines. Ils viennent
pour s'informer des cauſes de la guerre actuelle entre l'Angleterre
& les Américains .
Quelques perſonnes très inſtruites aſſurent ici qu'on doit
propofer au Parlement d'enrégimenter la Milice dans toutes
les Provinces de l'Angleterre , la plupart des Troupes ré.
giées devant partir pour l'Amérique , celles mêmes qu'on
pourra tirer d'Irlande étant également deſtinées à aller réduire
nos Colonies .
Une lettre datée du Camp devant Boſton , en date du
31 Août , porte ce qui ſuit : A moins qu'il n'arrive
"
"
bientôt des renforts aux Troupes du Roi , il n'y aura
plus d'action cette année , parce que nous leur fommes
» b'en fupérieurs en nombre ; les Troupes réglées font af.
29
29
fez tranquilles à préſent , finon qu'elles nous incommo
dent la nuit avec leurs bombes " .
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
Nous apprenons que les cinq Régimens qui ont reçu
ordre de ſe tenir prêts pour l'Amérique , font deſtinés à
paſſer à la Virginie & à la Caroline feptentrionale ; les
vaiſſeaux de transport doivent mettre à la voile dans la
premiere ſemaine de Décembre.
L'Alford, capitaine Callender , de Philadelphie , eſt arrivé
à Briſtol en cinq ſemaines . Il rapporte que tous les
vaiſſeaux deſtinés pour l'Angleterre avoient quitté cette rade
& que le port y avoit été fermé le 11 Septembre dernier
, de forte que tout commerce de nous à cette Ifle &
de cette Iſle à nous , eſt entierement ſuſpendu.
On prétend que l'ordre du Lord Rocheford pour arrêter
le ſieur Sayre eft irrégulier , parce que ce Lord n'avoit pris
que la qualité de Secrétaire d'Etat & de Membre du Confeil
privé , au lieu de faire mention de fon titre de Juge
de paix de Middlesex , qui auroit donné à ſon ordre l'autorité
du pouvoir civil ſans lequel tout ce qui peut attenter
à la liberté d'un Citoyen eſt contraire à la Conſtitution ,
D'après ce défaut de formalité , on penſe que le ſieur Sayre
peut être fondé à demander des dommages & contre
le Lord Rocheford & contre le Chevalier Fielding qui
étoit préſent & qui a conſeillé cette détention , & contre
Richardfon pour l'avoir accufé ſans preuves , & enfin
contre le Lord Cornwallis pour l'avoir détenu dans la
Tour , fans avoir examiné ſi l'ordre qu'on lui remettoit
étoit dans les formes .
,
On apprend par le vaiſſeau le Prince Noir , arrivé nouvellement
de Philadelphie , que le Congrès a déclaré que ,
fi avant le printemps les différends n'étoient point arrangés
avec la Métropole , les Américains ſe croyant dégagés
DECEMBRE. 1775. 231
de tous les liens qui les attachent à la Mere Patrie , ouvriroient
leurs ports à toutes les Puiſſances étrangeres qui
voudroient commercer avec eux ; & qu'alors , pouffant la
défection auffi loin qu'elle peut aller , ils auroient un nombre
confidérable de bâtimens armés prêts à protéger leurs
vaiſſeaux marchands . Le Prince Noir a eu la permiſſion
de mouiller quelque temps devant le port depuis qu'il a
été fermé , & d'y prendre à bord quelques paſſagers pour
PAngleterre .
Le premier de ce mois , on a expédié des ordres à Plymouth
& à Portſinouth pour lever ſur le champ le plus
de Matelots qu'il feroit poſſible , parce qu'ils font deſtinés
àmonter les quatre vaiſſeaux de guerre qui ont ordre de
ſe tenir prêts à partir.
On écrit de Portſmouth que le 26 du mois dernier , un
des Gardes du Chantier de cette Ville , qui faifoit la ronde
vers les trois heures du matin , prit l'alarme en voyant
quelqu'un qui allumoit un feu dans le deſſein , à ce qu'il
crut , de brûler le Chantier ; mais que ce Particulier ſe
voyant découvert , avoit diſparu , fans qu'on ait pu favoir
qui il éto t. En faiſant la viſite le long des murs , on a
trouvé une corde qui , à ce qu'on penſe , lui avoit ſervi à
defcendre. Le Conſeil a donné des ordres pour que perſonne
ne pût entrer dans aucuns Chantiers , magaſins publics
, ou dans aucun des Forts du Royaume , fans la per
miſſion du Gouverneur.
P4
232 MERCURE DE FRANCE,
De Paris le 13 Novembre 1775.
On écrit de Dieppe que les ſieurs Grieu & Lawrance
viennent d'y établir une Maiſon de Santé , où tous les
étrangers auront la reſſource d'être logés & nourris , & où
ils trouveront toutes les commodités néceſſaires aux bains
d'eau de mer , reconnus très - falutaires pour nombre de
maladies. On pourra y prendre les bains froids , comme
en Angleterre , dans une voiture fermée qu'on fait entres
dans la mer.
Le ſieur d'Aubenton , Maire & Subdélégué de Montbard
en Bourgogne , ayant reconnu , d'après toutes les expériences
qu'il a faites relativement à la ſcience des arbres &
arbuſtes , que de tous ceux dont il a fait des pépinieres
le platane étoit le plus propre à former des avenues , des
falles , &c . donne avis au Public qu'il en fournira de toute
grandeur à un prix modique. On peut s'adreſſer à lui
directement , ou au ſieur Lucas , Huiffier de l'Académie
Royale des Sciences , au Jardin du Roi.
On écrit de Saint-Malo-que des capitaines arrivés de Terre-
Neuve ont effuyé à la cote de gros temps qui ont fait
périr les fix navires le Victor , les Bons Amis , les Lys , le
Neptune , la Suzanne & l'Efcarboucle qui étoient prêts d'aborder
en France avec leurs chargemens de morue. Une
partie des équipages & des cargaiſons a été enfevelie dans
les frots.
DECEMBRE. 1775 . 233
PRÉSENTATIONS.
1
Le 8 de Novembre , les ſieurs de Chifflet & de Moydieu
eurent l'honneur d'être préſentés auRoi par le Garde
des Sceaux de France & de faire leurs remercimens à Sa Majeſté
, le premier pour la place de premier Préfident du
Parlement de Metz , & le ſecond pour celle de Procureur
Général du Parlement de Dauphiné .
Le ro du même mois , le ſieur de Monthion , ci-devant
Intendant à la Rochelle , a eu l'honneur d'etre préfènté au
Roi par le Garde des Sceaux de France & de faire fes
remercîmens à Sa Majesté pour la place de confeiller d'état
ſemeſtre , vacanţe par la promotion du ficur d'Argouges
de Fleuri à celle de conſeiller d'état ordinaire que le
feu ſieur d'Ormeſſon occupoit..
Le 19 du même mois , le Baron de Spon , ci devant
conſeiller , chevalier d'honneur d'épée au confeil ſouverain
d'Alface , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par le Garde
des Sceaux de France & de faire ſes remercîmens à
Sa Majefté pour la place de premier Préſident au même
Tribunal , à laquelle Sa Majefté l'a nommé.
Le ſieur Durand , chevalier de l'ordre de Saint - Lazare ,
miniſtre plénipotentiaire du Roi , près de l'Impératrice de
Ruffie , ayant rempli ſa miffion en cette Cour , a eu , le
même jour , l'honneur d'être préſenté au Roi par le comte
de Vergennes , miniftre & fecrétaire d'état au département
des Affaires Etrangeres.
P5
234 MERCURE DE FRANCE .
NOMINΑΤΙΟΝ .
Le Roi a accordé l'Evêché de Luçon à l'abbé de Mercy
, vicaire-général de Sens .
MARIAGES.
Leurs Majestés , ainſi que la Famille Royale , ont ſigné ,
le 22 Novembre , le contrat de mariage du comte de Das
mas , ancien Menin du Roi & colonel du régiment de Limoſin
, avec Demoiselle de Ligny ; & celui du marquis
de la Suze , grand maréchal des logis de la maiſon du
Roi , & colonel du régiment Provincial deMontargis , avec
Demoiſelle Santo-Domingue.
MORTSs.
Elifabeth de l'Eſpinay de Marteville , marquiſe de Licques
, veuve de Ferdinand de Gillon de Lens , de Recourt
, de Boulogne , de Licques , marquis de Licques , eſt
morte en cette ville, le 20 Octobre , dans la 77e année
de ſon âge.
Marie - Antoine Pineau , marquis de Viennay , chevalier
de l'ordre royal & militaire de Saint-Louis , maréchal des
camps & armées du Roi , gouverneur du chateau d'If , ancien
capitaine aux Gardes-Françoiſes , eſt mort le 27 Octobre
dernier en ſon château du Val Pineau , âgé de
61 ans.
,
DECEMBRE . 1775. 235
Chriſtian IV , duc régnant , de Deux- Ponts , comte Palatin
du Rhin , duc de Baviere , comte de Sponheim &
de Weldentz , eſt mort le 5 Novembre en ſon château de
Petershaim , âgé de 53 ans , doué de toutes les qualités
ſociales , protecteur éclairé des arts , univerſellement regretté
de ſes ſujets. Ce Prince laiſſe pour ſucceſſeur à ſes
Etats , ſon neveu le Prince Charles de Deux - Ponts , fils
aîné du feu Prince Palatin Frédéric , feld- maréchal de
l'Empire & de l'Empereur , gouverneur de Bohëme &c .
Marie - François de Paule le Fevre d'Ormeſſon , chevalier
, marquis d'Ormeſſon , conſeiller d'état ordinaire au
Conſeil royal des Finances , & au Conſeil royal du Com
merce , intendant des Finances , chef du Confeil de l'adminiſtration
de la royale maiſon de Saint - Cyr , docteur
honoraire de la faculté des Droits , eſt mort ici le 7 de
Novembre , dans la 76 année de ſon âge .
Le ſieur François Rebo , écuyer , chevalier de Saint-
Michel , ſurintendant de la muſique du Roi , ancien admi.
niſtrateur de l'Académie royale de Muſique , eſt mort en
cette ville le 7 de Nov. dans la 75. année de fon âge.
Pierre-François Marie , comte de Juverlhac, ancien capitaine
au régiment de Briffac , cavalerie , maréchal de
camp de la province de Guyenne , chevalier de l'ordre
royal & militaire de Saint- Louis , eſt mort dans ſon château
de Feuillade , en Périgord , le 18 Octobre dernier , er agé
de 77 ans.
Le ſieur Claude - Antoine - François Gauthier , évêque de
Luçon , abbé commandataire de l'abbaye royale de Lan236
MERCURE DE FRANCE.
t
dais , ordre de Citeaux , dioceſe de Bourges , eſt mort
dans ſa maiſon de Châteauroux , le 27 Octobre dernier ,
âgé d'environ 69 ans.
Frere Pie Taſſion , de Sainte Jay , chevalier , Bailli ,
grand- croix de l'ordre de Saint - Jean de Jérusalem , grand
prieur d'Auvergne , eſt mort à Bourganeuf , diocete &
généralité de Limoges , le 30 Octobre dernier , agé de
73 ans .
Louis - Gabriel , marquis de Saint - Simon , eſt mort le &
de Novembre , en ſon château de Villenadier , en Saintonge,
âgé de 58 ans.
La nommée Marie - Anne Bellanger , veuve de Philippe
Flageolet , laboureur , native de Mattinghen en Artois , eſt
morte le 31 du mois d'Octobre , dans la paroiſſe de Saint-
Pierre , gouvernement de Calais , agée de 108 ans . Elie
n'a eſluyé dans toute ſa vie , que la maladie dont elle eft
morte , & ne voulant jamais recourir à aucun médicament ,
lorſqu'elle éprouvoit quelqu'incommodité elle attendoit
tout de la force de ſa conſtitution. Son pere étoit mort
agé de 115 ans , & une de fes foeurs âgée de 113 .
,
Louis , comte de Roquefeuil , ancien brigadier de cavalerie
, chevalier de l'ordre royal & militaire de Saint- Louis ,
eſt mort dans ſon château près de Rhetel Mazarin , le 5
de Novembre , dans la 94. année de ſon âge , ayant été
60 ans au ſervice de Sa Majesté , ſans interruption , &
n'ayant eu aucune infirmité juſqu'au dernier moment de
Lavie.
DECEMBRE. 1775. 237
LOTERIES.
Le cent ſoixante -dix- neuvieme tirage de la Loterie de
l'Hôtel-de- Ville s'eſt fait , le 25 du mois de Novembre ,
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille liv.
eſt échu au No. 37179. Celui de vingt mille livres au
No. 22256 , & les deux de dix mille , aux numéros 31841
&20605.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
fait le 6 Novembre. Les numéros fortis de la roue de
fortune font 9 , 28 , 11 , 32,5. Le prochain tirage ſe fera
le 5 Décembre.
TABLE.
PIECES IECES FUGITIVES en vers & en proſe ,
Epitre fur ces mots de Marc-Aurele : qu'il est beau
de s'inſtruire , même dans la vieilleſſe .
L'Optique ,
Epître à Minette ,
/
Diſtique pour être mis au bas du Portrait de S. M.
Louis XVI ,
page 5
ibid.
14
25/
29
Dialogue entre Charles-Quint & François Premier , ibid
238 MERCURE DE FRANCE.
A
La Vallée de Campan ,
L'Amour & l'Amitié ,
La Force de l'exemple , fable ,
Le Lion magnifique , fable ,
Vers pour mettre au bas du portrait de Mademoifelle
***,
Daphnis ,
Ode Anacreontique ;
Chanfon ,
La double reſtitution ,
Les effets de l'abſence ,
AMad. ***,
Aun demi-Savant ,
Aune Médiſante ,
Sur la même ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES,
LOGOGRYPHES ,
Air ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Journal littéraire de Berlin ,
Manuel des Huilliers ,
Mémoires & obſervations ſur la perfectibilité de
l'homme ,
Vues d'un Politique du 16e. fiecle ,
Manuel économique pour les bâtimens & jardins ,
Suite des épreuves du ſentiment ,
Lettres de Mde de Sévigné au Comte de Buffy-
Rabutin,
L'art de faire le vin rouge,
43
44
46
47
48
49
51
52
53
54
ibid.
ibid.
55
ibid.
ibid.
59
62
64
ibid.
82
83
87
94
98
III
110
DECEMBRE. 1775.
239
Cours d'accouchemens en forme de catéchiſme ,
Rapport fait par ordre de l'Académie des Sciences
fur les effets des vapeurs méphitiques , &c.
Anecdotes Africaines ,
Mes ſoirées ,
Journal des ſciences & des beaux-arts ,
Annonces littéraires ,
ACADÉMIES.
115
117
118
121
127
129
e
139
Royale des Inſcriptions & Belles-Lettres , ibid.
Royale des Sciences , e
140
Royale de Chirurgie , 142
SPECTACLES. 149
Concert Spirituel , ibid.
Opéra , 150
Comédie Françoiſe ,
151
Vers à Madame Veftris ,
154
Comédie Italienne ,
155
ARTS.
156
Gravures , ibid.
Géographie ,
165
Topographie , 166
Muſique . 168
Manufacture de porcelaine ,
Hiſtoire naturelle ,
A Mgr . le Comte de Saint-Germain ,
Chaire Royale d'Hydrodynamique ,
Ecole d'Architecture & de Deſſin ,
Cours de phyſique expérimentale ,
d'hiſtoire naturelle ,
-d'Elocution ,
de phyſique ,
174
175
176
177
189
190
191
192
193
240 MERCURE DE FRANCE.
Ecole Royale gratuite de Deſſin ,
Diſcours prononcé à la diſtribution des prix de l'Ecole
Royale Militaire
Mémoire fur la nourriture des chevaux ,
Variétés , inventions , &c.
Anecdotes .
Boëtes fumigatoires ,
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nomination ,
Mariages ,
Morts ,
Loteries ,
2103
194
199
208
1907 210
mo0213
0215
226
233
234
ibid.
ibid.
237
ADDITION
DECEMBRE. 1775. 241
ADDITION DE HOLLANDE.
LE Roi ayant fait l'acquiſition du ffaammeux Remede contre
les Ténia ou vers Solitaires , pratiqué depuis long-tems
à Morat en Suiffe , avec un ſuccès très - prompt & trèsconftant
, ce Remede a été examiné & éprouvé fur cinq
Malades à Paris , cheż M. Cadet , ancien Apoticaire Major
des Camps & Arimées du Roi , de l'Académie Royale des
Sciences. En conséquence , le Précis du Traitement a été
publié par ordre du Roi , & le voici plus reſſerré à notre
maniere. Pour toute préparation , la veille , ſept heures
après un dîner ordinaire , on fait prendre pour ſouper au
Malade une Panade à l'eau & au beurre , & environ un
quart-d'heure après , deux biscuits moyens & un verre de
vin blanc pur ou avec de l'eau. Si le Malade eft refferré
ou n'a rien rendu ce jour-là , une demi-heure après cé
repas on lui fera prendre un lavement , compoſé de feuilles
de Mauve & de Guimauve bouilles dans une chopine
d'eau , à quoi l'on ajoute , étant paſſe,un peu de Sel contmun
& deux oncès d'Huile d'olive. Le lendemain matin ;
huit à neuf heures après le ſouper , le Malade prend
TROIS gros de racine de Fougere male réduite en poudre
très- fine , mêlée avec 4 ou 6 onces d'eau diſtillée
de Fougeré ou dé fleurs de Tilleul. Il faut fait avaler
toute la doſe , en rinçant deux ou trois fois le gobelet
„ avec de la même eau , afin qu'il ne reſte plus de pou-
3, dre ni dans le verre ni dans la bouche. Pour les Enfans
on diminue la doſe de cette poudre d'un gros".
242 MERCURE DE FRANCE.
S'il furvient des nauſées on peut mâcher un peu de citron
confit , ou ſe rincer la bouche avec quelque Liqueur , obfervant
de ne rien avaler. On peut auſſi reſpirer l'odeur d'un
bon vinaigre. Mais ſi l'on étoit forcé de rendre cette poudre
en tout ou en partie , il en faudroit reprendre une ſecon
de doſe. Deux heures après que la poudre eſt priſe , on
donne encore le Bol ſuivant. ,, Panacée mercurielle & ré-
22 fine feche de Scammonée d'Alep , 12 grains de chacune
; Gomme gutte , 5 grains : le tout réduit en poudre
, très- fine & incorporé dans 2 fcrupules ou 2 fcrupules &
„ demi de Confection hyacinte , dont on fait un Bol de
,,moyenne conſiſtance " . On augmente ou l'on diminue
les doſes ſuivant la force ou la foibleſſe , & ſuivant l'âge
du malade. Après ce Bol immédiatement , on donne une
ou deux taſſes de Thé verd léger ; & dès que les évacuations
commencent , on en donne de tems en tems une
taffe juſqu'à ce que le Ver ſoit rendu. Auſſi-tôt qu'il eſt
forti , le Malade doit prendre un bon bouillon , & quelque
tems après un ſecond ou une petite ſoupe. Le Malade
dinera ſobrement enſuite ; il ſe conduira tout le jour & a
fon fouper , comme dans un jour de médecine , Si le
Malade avoit rendu le Bol en partie , ou qu'après l'avoir
gardé environ 4 heures , il n'en fût pas aſſez purgé , il
prendra depuis 2 gros juſqu'à 8 de Sel de Sedlitz ou d'Angleterre
, diffous dans un petit gobelet d'eau bouillante. On
verra dans la premiere Feuille ce qu'il faut faire dans tous
les cas où l'effet du Remede peut être ralenti ou même
accéléré.

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1

UNIVERSITY
OF MICHIC
3 9015 06370
9425
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le