Nom du fichier
1775, 08-09, n. 11-12, 10, vol. 1, n. 13 (contrefaçon)
Taille
19.70 Mo
Format
Nombre de pages
595
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
A 489750
PROPERTY
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY ERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
ARIS
TUEBOR
AP
20
.M51
1775
no.11
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIÉ AUX OISIF S.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
AOUT , 1775-
N°. XI.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL -REY
Libraire fur le Cingle .
DROROIITT (Le) des Gens , on Principes de la Loi Naturelle
, appliqués à la conduite & aux affaires des
Nations & des Souverains. Par M. de Vattel, Nouvelle
édition augmentée revue & corrigée . Avec
quelques Remarques de l'Editeur. 4to. 2. vol. Amft.
1775. à f 6.
,
Hiftoire de l'Ordre du St. Eſprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiſtoriographe des Ordres du Roi. Un vol. 12 qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris . Francfort
1775. à f 1-10.
Phyſiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, a deſſein de démonter la chaîne de continuiré
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyſiologie des Mouſſes . Par M. de Necker
, Botaniſte & Historiographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de pluſieurs Académies , &c. &c. 80. avec
une Blanche. Bouillon 1775. à f 1-10.
Poëſies de Société , dédiée à Staniflas II . Roi de Pologne.
Par M. L. Rénaud. 8. Leipzig 1775. à f 1 .
Récréations (Les) de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes
. Avantures amusantes & intéreſſantes. 12. 2 v0 .
Paris 1775. à f 2-10 .
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c. 4to. 1773-1775,3 Tomes .
Poesie del fignor abate Pietro Metaftafio , 8vo. 10 vol.
Torino. $757 - 1768 .
Mélanges, de Philofophie &de Mathématiques de la Sociéré
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769 .
DE L'HOMME OU des principes & des Loix de l'u
fluence de l'Ame ſur le Corps & du Corps fur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en
2. vol. Amsterdam 1775 à f 2: 10.
Differtation fur l'Arfenic , qui a remporté le prix propofé
par l'Académie Royale des Sciences &Belles- Lettres ,
pour l'année 1773. Par M. Monnet , Minéralogille
employé au ſervice du Roi de France &c. &c. &c.
Berlin 1774.
gensdyr
LIVRES NOUVEAUX.
Don Pedre , roi de Caftille , tragédie. Nouvelle édition ,
purgée des fautes qui ſe trouvoient dans les précédentes.
On y a ajouté.
Eloge Hiſtorique de la Raiſon. Suivie d'une piece ſur
l'Encyclopédie , d'un petit écrit fur l'arrêt du Conſeil
du 13 Septembre 1774 , qui permet le libre commerce
des bleds dans le royaume , & de la Tactique ,
augmentée d'une Note très-intéreſſante.
, Hiſtoire de Jenni ou le Sage & l'Athée , par Mr.
Sherloc. Traduit par M. De la Caille en XII Chapitres.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII . volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6 des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant fon Séjour
enAngleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst. 1774.
àf8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes. Par ETIENNE
FALCONET . Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les ) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé : Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in -douze , I vol. 1775. àfi:-
AVIS.
J'ai mis ſous preſſe &je ſuis ſur le point de publier
un ouvrage intéreſſant , pour toutes les Nations; ce font
les Plans & les Statuts des différens établiſſemens ordonnés
& fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
DE RUSSIE pour l'inſtruction de la Jeuneſſe de fon
Empire & pour le bonheur de tous ſes. Sujets .
As
P
Ces Établiſſemens font La Maison d'Education de
Moscou ; l'Académie & Ecole des Braun Arts , la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises z
le Corps des Cadets de terre ; la Caifs des Veuves &
des Orphelins ; une Caissede Dépôt ouverte au Publio
&un Lombard.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite à
St. Pérersbourg , par un François qui poffede les deux
Langues , d'après les Originaux Ruffes & fous les yeux
de Monfieur le Général Betzky , Directeur de tous ces
Etabliſſemens .
On apprendra dans les différentes pieces qui le compofent
, à bien connoftre le génie & les moeurs actuelles
de la Nation & les efforts de l'IMPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux ,
inftruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés .
pour en prévenir de nouveaux ; pour conferver les enfans
abandonnés de leurs parens ; pour foulager les
Veuves & les Orphelins ; pour affurer les fucceflions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circa-
Iation les fonds des ſujets ; pour fauver les fortunes
des particuliers , de la rapacité des ufuriers ; pour affranchir
des Serfs , & former un tiers état libre &
Manufacturier ; & fur-tout pour perfectionner l'Education
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les ma
res & les enfans honnêtes , & allurer le regne des bonnes
moeurs.
La ſageſſe des réglemens exposés dans le plus grand
détail, en fait une lecture intéreſſante par elle - même ,
& elle le devient d'avantage encore par des morceaux
rélatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la confervation
de la ſanté, objets d'une utilité commune à toutes les
contrées .
Ce recueil formera a vol. grand in - douze , de 50
fenilles d'impreffion , à f2 10. courant de Hollande.
"Une feconde édition in 4to. en deux parties , fera or
née de plus de go morceaux de gravure plus ou moins
confidérables , à f 10:10. de Hollande.
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle &
correcte.
Les différentes Nations policées de l'Europe defiroient
depuis long-tems la publication de cet ouvrage.
Il eſt propre à montrer à des Peuples qui croyent tout
connoftre & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'ils
pourroient bien n'en étre qu'aux premiers élémens.
1
68 522- AA A : 20
MERCURE
DE FRANCE.
AOUT. 1775.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Le
STANCES SUR LE BONHEUR.
E Bonheur , & Mortels! pour vous fi plein d'appas ,
A mes yeux détrompés n'eſt plus qu'une chimere ,
Un ſonge ſéducteur , qui , d'une aile légere ,
Au moment du revéil s'envole de nos bras.
Dans l'age heureux de la tendreſſe ;
Age brillant , rapide , & qui fuit ſans retour ;
A3
P
6 MERCURE DE FRANCE.
Je penſois en jouir dans le ſein de l'Amour ,
Hélas ! je fus trahi par ma jeune Maftreffe.
Le temps me confola , ramena le defir :
Encor dans mon printemps , confiant & ſenſible ,
Je ſentis , je penſai qu'il m'étoit impoffible ,
Entouré de ſes fleurs , de ne plus en cueillir.
Je fis choix d'un ami qui me parut fincere :
Il ne m'ouvrit ſon coeur que pour tromper le mien.
Par la foeur abuſé , délaiſſé par le frere ,
J'eſſayai de n'aimer plus rien.
Perfide amour ! amitié menſongere !
Je les rompis vos funeſtes liens !
Mais quand j'y ſonge encor , votre chatne m'eſt chere :
Que vos illuſions me donnoient de vrais biens !
Ainſi tous les plaiſirs , enfans de la folie,
Pour déchirer mon coeur l'ouvroient à leurs tranſports ;
Ils rempliſſoient de fiel la coupe de ma vie ,
Après avoir verſé la douceur ſur ſes bords.
En vain , pour diſſiper l'ennui qui me confume ,
Aux Muſes , aux Beaux- Arts je vais ſacrifier ;
J'ai perdu ma Daphné , j'embraſſe un vain laurier :
Mais au lieu de bonheur il produit l'amertume.
AOUT . 1775. 7
Pour le fupplice de mon coeur
Trop long-temps mon eſprit embellit ce fantome ;
Inſenſé ! j'appellois , je cherchois le bonheur ,
Et j'oubliois que j'étois homme.
ParM. B.
Q
L'AMITIÉ TRAHIE.
UE dans les vifs tranſports de ſes embraſſemens
Votre Amante vous jure une ardeur éternelle ,
Et bientôt à l'Amour devenue infidele ,
Voye , en riant de vos tourmens ,
Le Zéphyr , auſſi léger qu'elle ,
Emporter ſes légers fermens ;
Que la volage même en devienne plus belle ,
Et compte tous ſes jours par ſes nouveaux Amans :
Votre douleur n'eſt point mortelle ;
Vous l'oubliez au bout de deux printemps ;
On fait que l'amour & le Temps .
Hélas ! ont toujours eu des ailes.
Qui l'Amour est perfide & ſur - tout inconſtant ;
Il eſt aveugle , il eſt enfant ;
e
Frivole papillon , il vole aux fleurs nouvelles .
Les voit , brûle , jouit , les quitte en un inſtant.
Toute roſe , malgré ſes épines cruelles ,
A 4
8 MERCURE DE FRANCE,
Malgré cette pudeur que nous admirons tant ,
Affez ſouvent s'oublie , & reſſemble à nos Belles
Le Zéphyr eſt ſi careffant !
O tại qui pris naiſſance au ſéjour des orages !
Cruelle Mere des Amours !
Beauté ! beauté fatale & chere à tous les Ages !
Je ne ſuis plus ſurpris que des coeurs les plus fages
Ton pouvoir fouverain trouble les plus beaux jours ;
Ton fils , ton cruel fils , dans des antres fauvages ,
Parmi les tigres & les ours ,
Fut élevé par des Antropophages ;
Nos larmes , notre ſang ſont ſes plus doux breuvages ;
Et ſes moindres faveurs il nous les vend toujours .
Il exige nos voeux & rit de nos hommages :
Mais enfin... l'on connoſt ſes tragiques retours.
Alors , tendre Amitié ! tu nous es néceſſaire ;
Tu viens ſécher les pleurs qu'à fait couler ton frore
Tu fais nous conſoler par tes épanchemens ;
Et le coeur fait pour toi , devenant plus ſenſible ,
S'éclaire & goûte enfin , dans un calme paſible ,
Non des ſenſations , mais de purs ſentimens,
Mais , Dieux ! & perfidie affreuſe !
honte ! & forfait ! & douleur !
Si , plus coupable & plus trompenfe ,
L'Amitié te trahit en fascinant ton coeur;
Si , pour ſéduire ta tendreſſe,
AOUT. 1775.
Elle te flatte , te careffe ,
Et colore avec art ſes atroces noirceurs ,
Si , par des difcours ſuborneurs ,
Elle engage ta confiance ,
Et, dans des rapports inipoſteurs ,
Calomniant ton innocence ,
4
Sur ton eſprit & fur ces moeurs
Elle verſe en ſecret le poiſon des erreurs ;
Parmi tes aſſaſſins ! ... ciel !... ma plume s'arrête....
Si tu vois ton ami le poignard à la main !
Infortuné ! .. frémis .. enveloppe ta tête,
Et laiſſe- toi percer le ſein.
Par lemême.
}
A M. le Comte DE BARBANGON , que
S. A. S. Monseigneur le Duc d'Ore
léans a nommé Colonel-Lieutenant de fon
Régiment d'Infanterie.
DE la Phalange d'Orléans
Nous allons vous voir à la tête;
A bien faire elle eſt toujours préte
A l'exemple des Commandans.
Le nom d'un Prince qu'on adore,
AS
1
2
MERCURE DE FRANCE.
Ce nom chéri qui nous honore ,
Eſt imprimé dans notre coeur ;
Il eſt ſynonyme à l'honneur ,
Il eſt ſynonyme au courage ,
Il eſt fait pour porter bonheur ;
Oui , mon Colonel , je préſage
Qu'un jour vous obtiendrez le gage ,
Qu'un Roi qui s'y connoit , accorde à la valeur :
Venez donc nous guider au chemin de la gloire ,
Venez , nous nous souvenons tous
De la bataille de Rocoux ,
Nous décidâmes la victoire ,
Nous en ferons fürs avec vous .
Par M.le Clerc de la Mothe , Chev. de
St. Louis , Capitaine audit Régiment.
LE LAPIDAIRE & LE DIAMANT.
Fable.
UN Lapidaire avoit eu deux enfans
Dont le premier , dans ſa jeuneſſe ,
Négligé ſur ſes goûts , ſes défauts , fes penchans ,
Avoit dépuis donné , ſans ceffe ,
Dans les plus grands déréglemens ;
Il leur livroit tous ſes momens.
Mais le cadet , que l'oeil du pere ,
AOUT . 1775. II
Plus éclairé par un premier malheur ,
Avoir conduit par un ſentier meilleur ,
?
Poffédoit un doux caractere ,
De l'eſprit , avec un bon coeur.
Un jour que notre Lapidaire
Tenoit un Diamant de prix ,
Jugez s'il dût être ſurpris
D'entendre , d'une voix très - claire ,
Le Diamant parler ainſi :
„ Vous avez du chagrin , c'eſt votre faute auſſi ,
,, Voyez moi , c'eſt de vous que je tiens l'exiſtence ,
„ En me formant , en me rendant poli ,
„ Je vous dois plus que la naiſſance;
„Et fi pour votre fils aîné
,, Aux mêmes ſoins vous vous fufliez donné ,
Vous verriez ſes vertus , ſes talens , ſa prudence,
„ Vous tenir lieu de récompenfe.
"
Par le même.
A
J
SONGE MERVEILLEUX.
Traduit de l'Anglois du Babillard.
Je prenois ces E jours paffés une promenade
ſolitaire dans les jardins de Lincoln's
inn ; & comme il arrive ſouvent aux vieil12
MERCURE DE FRANCE.
lards qui ont fait peu de progrès dans le
monde du côté de la réputation & de la
fortune , je réfléchiſſois avec une forte
de peine à l'avancement rapide & à l'élévation
fubite de pluſieurs perſonnes bien
moins âgées que moi ,& je murmurois de
la diſtribution inégale de richeſſes , d'honneurs
& de dignités répandus ſur les différens
états de la vie, La nuit me ſurprit
dans ces penſées mortifiantes : mais fon
filence , joint à la beauté du temps & à ſa
ſérénité , me conduifit à une contempla.
tion qui me cauſa des idées plus agréables.
Je levai les yeux vers le ciel : le firmament
me parut dans tout fon éclat ; la
multitude infinie d'étoiles dont il étoit |
orné , formoit un ſpectacle ravifſſant pour
quelqu'un qui ſe plaît à l'étude des ouvra
ges de la Nature , & je ne pus l'enviſfager
fans méditer fur le Créateur de tant d'ob.
jets auſſi magnifiques. C'eſt dans ces mo
mens de calme que la philofophie inſpire
la religion , & que la religion ajoute aux
plaiſirs de la philofophie.
Je me retirai plein de contentement
d'avoir paſſé quelques heures dans une
fi noble occupation , & ne doutant point
qu'elle n'influât agréablement ſur mon
fommeil. En effet , je ne fus pas plutôt
AOUT. 1775 13
endormi que j'eus un ſonge qui m'affecta
prodigieuſement. Il avoit quelque choſe
de ſi majestueux & de fi impoſant , que
je ne puis m'empêcher de le rapporter
malgré l'incohérence d'idées qu'on peut y
découvrir dans pluſieurs endroits , & à la
quelle les fonges font ordinairement fujets.
Je crus revoir ce même firmament illuminé
par les aſtres brillans qui m'avoient
récréé avant mon fommeil. Mes yeux errans
fur ces objets , s'arrêterent au ſigne'
de la Balance : je le conſidérai avec attention
, & je vis pointer au milieu de cette
conſtellation & s'accroître par degrés,
une lumiere extraordinaire qui m'affecta
de la même maniere que ſi j'eufſe vu le
ſoleil ſe lever en plein minuit. A meſure
qu'elle augmentoit en grandeur & en éclat
, il me ſembloit qu'elle approchoit
vers la terre. En effet , j'y découvris bientôt
comme une ombre entourée de rayons
& à qui , peu- à-peu , je reconnus diſtinetement
la figure d'une femme. J'imaginai
d'abord que ce pouvoit être l'intelligence
qui gouvernoit la conſtellation d'où je
l'avois vue deſcendre; mais lorſque je fus
■ à portée de la regarder de plus près , elle
14
MERCURE DE FRANCE.
me parut environnée de tous les attributs
avec lesquels on repréſente ordinairement
la Déeſſe de la Juſtice, Son air maje.
ſtueux & terrible étoit adouci par les traits
de la beauté la plus éclatante. Si le fourire
ſe mêloit à la douceur de fes regards ,
elle remplifſoit l'ame de joie ; le courroux
venoit- il à les enflammer , elle y portoit
la crainte & l'épouvante. Elle tenoit un
miroir que je reconnus bientôt pour celui
que les Peintres mettent entre les mains
de la Vérité.
Je vis partir de ce miroir , comme un
éclair au milieu du jour , une clarté plus
vive que celle qui accompagnoit la Déesſe:
toutes les fois qu'elle venoit à l'agiter
, le ciel & la terre , tour à tour , étoient
illuminés. Quand elle fut deſcendue
aſſez près de la terre , pour être vue
des mortels & leur faire entendre ſa voix ,
elle répandit autour d'elle des nuages variés
, qui diviſerent ſa ſplendeur , trop
éblouiſſante , en une infinité de rayons
plus tempérés , & par ce moyen elle leur
rendit ſon éclat plus ſupportable .
Tous les habitans de la terre , frappés
de cet événement étrange , ſe raſſemblerent
dans une vaſte plaine. Auſſi - tôt on
AOUT. 1775. 15
entendit une voix qui fortit des nuages ,
& qui annonça que le but de cette apparition
étoit de rendre à chacun ce qui
lui étoit dû & de lui en aſſurer la posſeſſion.
A cette déclaration folennelle ,
la crainte & l'eſpérance , la joie & la
douleur s'emparerent des eſprits & les
agiterent de différentes manieres. Le premier
édit portoit que toutes les richeſſes
fuſſent immédiatement rendues à leurs
véritables propriétaires: fur quoi chacun
prit en main les titres de ſes poffeffions.
Comme la Déeſſe tourna le miroir de la
vérité ſur la multitude , on ſe mit à examiner
les différentes pieces à la clarté
qu'il répandoit. Ses rayons avoient la
propriété de mettre en feu tout ce qui
étoit fauſſement fabriqué. On vit auffitôt
quantité de papiers s'enflammer , de parchemins
ſe plier en ſe rétréciſſant , &
= la cire des ſceaux ſe fondre & couler de
toutes parts , ce qui formoit le ſpectacle
le plus bizarre. Souvent le feu ne parcouroit
que deux ou trois lignes & s'ar-
- rêtoit ; & c'étoit aux interlignes & aux
codiciles que le feu prenoit ordinairement.
Comme la lumiere pénétroit jusques
dans les retraites les plus cachées ,
elle découvrit les actes qui s'étoient per-
Y
16 MERCURE DE FRANCE.
dus par accident , & ceux qui avoient été
dérobés & receles à deſſein , ce qui
occafionna une révolution étonnante : les
dépouilles de l'extorfion & tous les fruits
de la fraude & de la fubornation furent
ramaſſées , & formoient un tas ſi prodigieux
, qu'il s'elevoit , pour ainſi dire ,
juſqu'aux nues. Il fut appelé la montagne
de reſtitution ; & tous ceux qui
avoient été trompes furent invités d'aller :
y reprendre ce qui leur appartenoit.
Alors on vit une foule de miférables
quitter les drapeaux de l'indigence & fe
revêtir d'habits couverts de brocards &
ornés de broderies , dont ils dépouille
rent ceux que l'opulence en avoit décorés
; & quantité de gens qui avoient joui
de fortunes immenfes tomberent tout-àcoup
dans un état de médiocrité ; & il
leur reſtoit à peine de quoi fatisfaire
leurs beſoins effentiels.
Un ſecond édit , qui avoit pour but
de ranger tout le genre humain en familles
; ordonna que tous les enfans ſe
rendiſſent auprès de leurs véritables peres.
Auſſi-tôt une grande partie de l'afſemblée
ſe mit à changer de place , parce |
que le miroir préſentant avec éclat la
vérité , chacun étoit conduit , comme par
AOUT. 1775. 17
un inſtinct naturel, vers ſes propres parens.
C'étoit un ſpectacle affligeant de
woir des chefs de familles nombreuſes
ppeerrdre tout à-coup tous leurs enfans , &
quantité de célibataires chargés de familles
conſidérables. On voyoit d'un côté
Vorphelin abandonné trouver un pere
opulent & ſe réunir à une famille diftinguée
, de l'autre l'héritier préſomptif
d'une grande fortune ſe proſterner devant
celui à qui, un moment auparavant , il
commandoit en maître. Ces changemens
auroient pu produire de grandes plaintes
ſi le malheur n'ût pas été , pour ainſi dire ,
général , & fi la plupart de ceux qui venoient
de perdre leurs enfans ne les euffent
retrouvés dans les mains de leurs
meilleurs amis.
Après que les hommes , qui avoient
été victimes de l'ufurpation , furent réintégrés
dans leurs droits , & que l'ordre
naturel fut rétabli dans les familles , on
entendit publier un troiſieme édit qui
ordonna que tous les poſtes honorables
fuſſent conférés aux perſonnes qui auroient
le plus de mérite & de capacité.
Les hommes robuſtes , ceux d'une taille
avantageuſe , d'autres qui poſſédoient de
grandes richeſſes , ſe préſenterent fur le
B
18 MERCURE DE FRANCE.
champ avec afſurance; mais ne pouvant
réſiſter à l'éclat du miroir qui les éblouiffoit
, ils retomberent auſſitôt dans la
foule. Ainſi que l'aigle qui eſſaye les yeux
de ſes petits aux rayons du foleil, la
Déeſſe éprouvoit la multitude en expofant
chaque individu aux effets du miroir.
J'en vis quantité détourner le viſage
, fans doute parce qu'ils reconnoiffoient
leur foibleſſe , & ne ſe ſentoient
pas affez de mérite pour montrer des
prétentions. Il n'y eut que les hommes
véritablement vertueux , les favans , &
ceux qui s'étoient diftingués foit dans le
métier des armes , ſoit dans le commerce
ou dans les affaires , qui purent en
foutenir l'éclat. La Déeſſe en compoſa
d'abord un corps particulier qu'elle détacha
de cette foule prodigieuſe qui la regardoit
avec une fecrete vénération ſe
retirer à l'écart; mais comme elle vouloit
que tous les poftes fuſſent remplis a
convenablement, elle fit différens choix i
parmi ce corps recommandable , & les
emplois les plus élevés , ainſi que ceux
d'une claſſe inférieure , furent diftribués
conformément au mérite , à l'habilité &
aux talens de chacun.
Ces actes de juſtice exécutés , les homAOUT.
19 1775.
mes furent congédiés par la Déeſſe , &
- ſe retirerent. Un inſtant après la plaine
fut couverte d'une multitude infinie de
femmes. A la vue de cette foule aimable
, mon coeur treſſaillit. Alors je vis
- briller fur leurs viſages l'éclat du miroir
- céleſte ; elles me ſemblerent plutôt autant
-de Divinités deſcendues à la ſuite de la
- Déeſſe , que des mortelles qui ſe préſentoient
devant elle pour fubir ſes arrêts.
Tant de femmes parlant , pour ainſi dire ,
toutes à la fois , formerent un tintamare
& une confufion inexprimable ; envain
ela Déeſſe ordonnoit le filence , il fallut
qu'elle employât la ſévérité pour les rendre
attentives à ſes édits. Comme elles
'avoient été prévenues que l'affaire la
plus importante de leur ſexe , c'eſt à dire
celle de la préféance dans les rangs ,
alloit être décidée dans ce moment , le
trouble s'étoit répandu parmi elles & y
avoit occaſionné beaucoup de diſputes.
Les mots naiſſance , beauté , eſprit , ta-
Lens , richeſſes , retentiſſoient de toutes
parts à mes oreilles. Les unes ſe glorifioient
du mérite de leurs époux , tandis
que d'autres tiroient avantage de l'empire
qu'elles exerçoient ſur eux. Quelques
unes ſe faifoient un grand mérite
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
d'être reſtées vierges , d'autres ſe vantoient
du grand nombre d'enfans qu'elles
avoient mis au monde , pluſieurs d'être
iſſues de familles diftinguées , d'autres
d'avoir donné la vie àdes perſonnes qui
s'étoient illuftrées dans le monde. L'une
cherchoit à briller par les agrémens de
la danſe , l'autre par les accens d'une voix
mélodieuſe: en un mot , on ne voyoit
de tous côtés que lorgnades , fignes de
tête , jeux d'éventail, fourires , tons de
dédain, foupirs affectés , & chacun des
artifices que les femmes employent ordinairement
pour captiver notre ſexe.
La Déeſſe ordonna donc pour terminer
toute querelle , que chacune d'elles ſe
plaçat ſuivant le plus ou moins de beauté
qu'elle avoit. Cette ordonnance les flatta
infiniment , & le plus grand nombre
mit auffitôt en oeuvre tout l'art poſſible
pour paroître davantage. Celles qui ſe
croyoient des agrémens dans la démarche
& dans le maintien , cherchoient les
moyens de s'avancer &de ſe reculer , af
fectoient de faire de faux pas , afin
d'avoir occaſion de fe montrer dans les
attitudes les plus ſéduisantes ; celles dont
le ſein étoit formé avec grâce , étoient
fort empreſſées de lever la tête au-deſſus
UT. 1775. 21
-de la foule , & d'obſerver les endroits
les plus reculés ; pluſieurs ſe couvroient
les yeux de la main, ſous prétexte de
contempler plus aisément la gloire de la
Déeſſe: mais dans le vrai , pour faire
e voir de beaux bras & de jolies mains. Ce
: fut pour elles une nouvelle fource de
joie lorſqu'elles apprirent que l'édit portoit
que chacune d'elles feroit elle même
fon propre juge dans la déciſion de cette
->grande affaire , & qu'elle alloit occuper
un rang conformément à l'opinion qu'elle
prendroit d'elle en s'obſervant dans le
miroir. La plupart ſe livroient aux douces
eſpérances lorſque la Déeſſe fit paroître
le miroir de la vérité , qui s'agrandisſoit
à mesure qu'il s'approchoit de l'asſemblée.
Il avoit la propriété ſinguliere
de détruire toute fauſſe apparence , &
il repréſentoit les objets fans aucun égard
pour les traits extérieurs , qui n'avoient
pas de rapports au véritable caractere. La
Déeſſe le fit agir dans un ſi grand nombre
de diſpoſitions différentes , que toutes
les femmes purent aisément y contempler
leurs perſonnes.On vit bientôt celles
qui avoient le plus de ces dons qui rendent
leur ſexe véritablement eſtimable ,
ſe parer des traits de la beauté la plus
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
<
éclatante ; elles en concurent une joie
pure qui les embelliſſoit encore ; on les
diſtinguoit aisément de celles qui posfédoient
le moins de ces perfections , ou
qui les avoient mépriſées pour n'en montrer
que les apparences. Il eſt impoffible
d'exprimer l'étonnement & la fureur de
ces dernieres , lorſque leurs véritables
traits leur furent préſentés dans le mi
roir ; quantité , effrayées à la vue de leurs
propres figures , tâchoient de brifer le
miroir : mais elles ne pouvoient y at
teindre. Pluſieurs autres ſe déſeſpéroient
de voir leurs appas ſe flétrir au moment
où elles les regardoient. La femme em--
portée , violente qui avoit entenda
tant de fois faire l'éloge de ſon efprit &
de ſa vivacité , crut appercevoir une furie
lorſqu'elle ſe regarda dans le miroir
l'amante mercenaire y vit une harpie,
& la coquette ruſée un ſphinx , & les
uns & les autres concurent pour leurs
figures une averſion & un dégoût proportionné
à l'eſtime qu'elles leur portoier
auparavant. Pour moi je ne pus voir fans
gémir tant de beaux viſages perdre en
un clin d'oeil tout leur éclat pour ſe couvrir
des nuances de la difformité ; il eft
vrai que j'eus en même temps la confor
,
AOUT. 1775. 23
Jation d'en voir pluſieurs autres , que
j'avois juſques - là regardés comme des
chefs - d'oeuvre de la nature , recevoir par
*cette épreuve des grâces nouvelles. Quelques
- unes étoient fi modeſtes qu'elles
éprouverent la plus grande ſurpriſe à la
vue de leurs attraits ; j'en remarquai d'autres
qui avoient mené une vie auſtere &
retirée , dont les traits s'animérent par
les appas les plus vifs & les plus touchans
; mais ce qui me frappa le plus ,
ce fut une certaine image que j'apperçus
dans le miroir , qui me parut être l'objet
le plus charmant que j'euſſe jamais vu de
ma vie. Ses traits avoient quelque choſe
➤ de céleſte ; ſes yeux brilloient d'un feu
qui ſembloit animer tout ce qu'elle regardoit.
Son air étoit majestueux , fon
maintien noble , ſon port élevé ; elle
avoit une prééminence marquée ſur toutes
les autres femmes .
C
Je deſirois ardemment de voir celle
dont l'image me faiſoit une ſi douce impreffion
, & je la reconnus dans la perſonne
qui étoit à mes côtés & fur le
même point de vue que moi, par rapport
à la diſpoſition du miroir. C'étoit
une perite vieille dont le viſage étoit
fillonné de rides & la tête couverte de
B 4
24 MERCURE DE FRANCE:
cheveux gris ; toutes les fois qu'elle ſe
contemploit dans le miroir , ſon viſage =
s'animoit d'une gaieté pleine de candeur,
qui ſembloit élever ſon âme juſqu'au raviſſement.
Ce fonge eut pour moi une
fingularité que je ne puis taire; c'eſt que
je conçus pour elle un penchant ſi vif,
qu'il me vint dans l'idée de lui faire des
propoſitions de mariage : mais comme !
j'allois lui adreſſer la parole elle me fut
enlevée , parce qu'il fut ordonné que
toutes les femmes qui étoient contentes
de leur figure allaſſent ſe placer à la tête
de leur ſexe.
Cette aſſemblée d'élite formoit un
corps plein de grâces & de majeſté ; mais
comme cette diviſion n'occaſionnoit pas
ſur la multitude une diminution auſſi
conſidérable qu'il eût été à ſouhaiter , la
Déeſſe , après avoir retiré le miroir , fit
quelques diſtinctions parmi les femmes
qui n'avoient pas été contentes de leurs
figures. Elle prononça pluſieurs arrêts qui
me parurent très ſages. Je m'en rappelle
deux entr'autres qui m'ont affecté très- :
vivement. Ils regardoient , l'un , les femmes
qui avoient manqué d'indulgence
envers leur ſexe , & qui avoient décrié
la conduite des autres femmes; l'autre ,
AOUT: 1775.
- celles qui ne s'étoient pas obſervées avec
aſſez de ſévérité ſur leurs obligations ,
& ils avoient pour objet de faire un
exemple des unes& des autres.
Par le premier , les femmes qui s'étoient
livrées au plaiſir de la médiſance furent
condamnées à perdre l'uſage de la parole
: punition bien humiliante pour les
coupables , & vraiment faite pour extirper
juſqu'à la racine du vice. Cet arrêt
ne fut pas plutôt prononcé , que le murmure
continuel qui s'étoit fait entendre
dans l'aſſemblée juſqu'à ce moment , ſe
calma fur le champ. J'étois immobile de
ſurpriſe & de chagrin de voir un ſi grand
nombre de perſonnes , que j'avois toujours
crues les plus vertueuſes de leur
ſexe , devenir tout à coup muettes. Une
›Dame qui ſe trouva auprès de moi , &
à qui je ne pus cacher ma peine , me dir
qu'elle étoit étonnée de me voir prendre
tant de part à la diſgrâce d'une troupe
de ... Elle s'arrêta tout court , & je
ne tardai pas à reconnoître qu'elle participoit
à la diſgrace commune. Cedéſastre
tomba particulierement ſur cette claſſe
de femmes qui portent parmi nous le
nom de prudes : expreſſion trop foible
pour donner une juſte idée de ces fem
B5
20 MERCURE DE FRANCE.
mes hypocrites , qui ont l'art de s'arroger
les avantages qui ne font dûs qu'à la
vertu , & qui s'élèvent fur les ruines de
celles qu'elles déshonorent , en divul
guant leurs foibleſſes Par le fecond arrêt ,
les femmes qui avoient couru les riſques
de devenir meres , devoient paroître aux
yeux de toute l'aſſemblée avec les fignes (
caractériſtiques de leur chûte. L'exécu- |
tion de cet arrêt révéla un ſi grand nom.
pre de fautes , que je fentis redoubler
mon reſpect & mon admiration pour le
corps précieux que le miroir de la vérité
avoit ramaffé parmi la foule ; mais je ne
pus m'empêcher de gémir de le voir fi
peu nombreux en comparaiſon du refte
de l'aſſemblée ; j'ignore quelle fut la ſuite
de cette ſcene importante : apparemment
que le ſpectacle nouveau qu'elle offroit
à mes regards me frappa trop vivement |
pour pouvoir le ſupporter plus long.
temps.
A mon réveil je ne pus penſer , fans
étonnement , à la bizarrerie de cette efpece
de viſion , & ce fut un véritable
ſoulagement pour moi , lorſque , forti
tout-à-fait des régions de l'illufion , je
pus me convaincre par la réflexion , que
la vertu rencontre parmi le beau ſexe
:
AOUT.
1775 27
১
۱
plus de profélites que mon rêve ne m'avoit
donné occaſion de l'imaginer , &
qu'il eſt beaucoup de femmes à qui on
peut appliquer ce que Milton fait dire
à Adam lorſqu'il s'entretient avec l'Ange
au ſujet d'Eve , après avoir exprimé le
ſentiment de ſa ſupériorité fur elle.
ود
"
و د
و د
وو
Cependant , quand je l'enviſage ,
elle ſemble ſi parfaite & fi remplie de
la connoiſſance de ſes droits , que ce
qu'elle veut faire ou dire , paroit le plus
ſage , le plus vertueux & le meilleur.
La ſcience ſe déconcerte en ſa préfen-
,, ce; la ſageſſe diſcourant avec elle , ſe
démonte & reſſemble à la folie . L'autorité
& la raiſon l'accompagne , comme
ſi elle eût été conçue dans les idées
deDieu indépendamment de moi , pour
être la premiere; enfin les graces ont
élu leur demeure dans ſa perſonne aimable
, elles ont placé autour d'elle ,
comme une garde angelique , le res
pect & la crainte".
و د
و و
و د
"
و د
و د
و د
و د
و د
১
28 MERCURE DE FRANCE.
JUGEMENT D'ALPHONSE ,
Roi de Castille.
UN Contador (1 ) épris de tout plaifir .
Diſſipa , ſans remords , une immenfe richeſſe ;
Enfin réduit au ſtérile deſir ,
Accablé des fléaux qui frappent la vieilleſſe ,
Enproie à des Sergens qui l'obſédoient fans ceſſe ,
Le trépas pouvoit ſeul de ſes maux l'affranchir,
Un Créancier , pour combler ſes diſgraces ,
Dans ſa fureur , le fait mettre en prifon :
En vain oppoſe-t-il injures & menaces ,
On le relégue en un ſombre donjon.
Lui , qui mélant à la ſplendide chere
Les pampres de Bacchus , les myrthes de Cythere ,
Epuiſoit les refforts de ſes ſens émouflés ;
Dans ce ſéjour affreuz , joint l'ennui , l'abstinence ,
L'amertume du coeur, l'abandon , l'indigence ,
Au regret fuperflu de ſes plaiſirs paffés .
Un ſeul ami , qui lui reſtoit fidele ,
Se jette aux pieds du Roi , l'implore en ſa faveur
Sage Alphonſe , dit il , des grands Rois le modele ,
Ayez pitié de ce diſſipateur.
(1) Banquier.
AOUT. 177512
La perte de ſes biens punit trop ſa démenſe;
Ne fouffrez pas , Prince plein de clémence ,
Que faiſant en priſon périr un débiteur ,
D'inhumains créanciers conſomment leur vengeance
S'il eût , répond le Roi , conſacré tant de biens ;
Ou tout au moins une partie ,
Au ſervice du Prince , au bien de la Patrie
A foulager la détreſſe des ſiens ,
Thémis en ſa faveur ſe verroit attendrie :
Mais qu'a- t-il fait pour ſes Concitoyens
A-t- il aidé la vertu , l'indigence ?
Voit-on que ton ami , dans le vice plongé ,
Par la perte des biens enfin ſoit corrigé ?
La probité , l'eſprit & la ſcience ,
Tréſors plus précieux que l'or & la puiſſance ,
En faveur de ton protegé
Réclament - ils mon indulgence ?
L'indigne ami , pour lequel ton bon coeur
Si vivement me follicite ,
Rempli de dureté , de fiel && de hauteur
Abuſa trop d'un fragile bonheur ,
Que fans doute il tenoit d'une voie illicite)
Qu'il reſte donc captif , en proie à ſes remords ;
N'eſpere pas de fléchir ma juſtice
Pour un ami qui mérite un ſupplice.
Comme il s'eſt ruiné pour les plaiſirs du corps,
Il faut auſſi que le corps en patiſſe.
Par. M. Flandy,
১
10
MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
AIR : Nous sommes afis à l'aise , &c.
NoN . diſoit Life à Julie ,
Non , je ne veux pas aimer :
L'amour ! ah ! quelle folie !
Il fait gémir & pleurer.
Pour un feul Berger fidele ,
Il en eſt mille inconftans .
Qu'on me trouve laide ou belle ,
Moi , je ne veux point d'Amans.
Life étoit alors dans l'âge
Ou l'Amour guette l'inftant
De fixer un coeur volage
Par le plus doux ſentiment.
L'Amour entend la Bergere ,
Et , riant de ſon erreur ,
Vite , d'une main legere ,
Il lui lance un trait au coeur.
Le jeune Berger Clitandre
AOUT.
31 1775.
Arrive dans ce moment :
Life commence à comprendre
Que l'Amour est bien puiſſant,
Clitandre eft honnête , affable ;
Qu'un tel homme eſt ſéduiſant !
Clitandre la trouve aimable ;
Life le trouve charmant .
Le jour baiffe ; on ſe retire ...
,, Demain , demain , s'il fait beau ...
„ Clitandre ... apporre ta lyre ...
ود
Tu joueras quelqu'air nouveau."
Le lendemain dès l'aurore
On ſe trouve au rendez - vous.
On dit qu'ils y vont encore
Chanter les airs les plus doux.
ParM. T..
LES TROIS AVIS.
DAMIS
Conte moral.
AMIS , brulant de la plus tendre flamme ,
De fon Amante alloit faire ſa femine ,***
Quand celle à qui tout obéit ... la Mort
S'offre à ſes yeux ... Prends pitié de mon fort !
Lui cria - t - il, jeune , novice encore ,
3. MERCURE DE FRANCE.
Des vrais plaiſirs je n'ai vu que l'aurore :
Permets du moins que j'en jouife ! .. Eh bien !
Soit , lui dit - elle ; abrégeons l'entretien ;
Tu m'as touchée , & j'en frémis ! ... Ecoute ;
Et garde - toi de former aucun doute
Sur ma promeffe ... A dater de ce jour ,
Chez toi , Damis , ne crains plus mon retour ,
Si trois avis , furs & fans équivoque ,
De ce retour n'ont précédé l'époque.
Adieu ... L'Epoux , remis de ſa terreur ,
Vole à Chloé démontrer le bonheur
D'être vivant ... Dela , ſans foin ni cure ,
Que d'épuiſer les dons de la nature ,
Le bon Damis de toute volupté ,
Comblé , repu juſqu'à ſatiété ,
De luftre en luftre ayant trafne ſa vie ,
A ſon ſeizieme , & preſque à l'agonie ,
Croyoit encor , par la Mort oublié ,
De fon regitre avoir été rayé...
Quand , tout - à - coup , la barbare édentée ,
Glaçant d'effroi ſon ame épouvantée :
Allons , dit - elle ... Es tu prêt ? .. Viens, ſuis moi.
Te ſuivre ! .. non , j'ai compté ſur ta foi ...
Oui , j'ai compté (par le ciel que j'implore !)
Sur trois avis ... Tu m'en dois deux encore .
Paix , mon amil .. Depuis dix ans paffés ,
Ton corps débile & res membres glacés ,
D
1
AOUT.
33 775.
Du mouvement t'ont - ils permis l'uſage ?
Depuis fix ans , victime de ton âge ,
Et des plaiſirs deſtructeurs de tes sens,
Entendis tu les cris les plus perçans ?
Et depuis trois , ton obfcure paupiere
Des cieux a - t - elle entrevu la lumiere ? ..
Foible mortel ! ſi tu l'oſes , réponds ?
N'étoient - ce pas trois bons avis ? ..
..
Partons.
Par M. D. L. P.
INSCRIPTION d'une Fontaine cou-
L
verte d'un ombrage charmant , & fituée
dans un hermitage très- retiré.
E calme de ces lieux , le frais de cet ombrage
Eſt préférable , pour le Sage ,
Au luxe des palais , au fracas des cités,
Le cryſtal pur de mes flots argentés
Lui promet un plus doux breuvage
Que l'éclat pétillant des vins les plus vantés ;
Enfin ſi le plaiſir ſe rencontre à la ville ,
Il eſt ſouvent trompeur & toujours dangereux;
Le bonheur fur mes bords a fixé ſon aſyle ,
Un coeur même inſenſible y pourroit vivre heureux.
Par M. de Lamoligniere .
>
C
34
MERCURE DE FRANCE.
LEE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Navire; celui de
la ſeconde eſt Bottes; celui de la troiſieme
eſt Aigle ; celui de la quatrieme
eſt Chapeau. Le mot du premier Lo
gogryphe eſt Arbre , où se trouvent bar-
76 (terme de marine ) , Bar le Duc ,
Bar fur Aube , Bar ſur Seine , & re ;
celui du ſecond eſt Révolte , où l'ontrouve
re & volte ( terme de manege ) ; celui
du troiſieme eſt Cave , où l'on trouve
le mot latin ave.
J
ÉNIGME.
E vous offre , Lecteur , mon petit miniftere ,
Tout le monde convient de ſon utilité :
Souvent , fans mon fecours , vous ne pourriez pas faire
Celui qui me dévore avec avidité.
A mes extrémités je porte une matiere
Qui me donne du prix , mais qui fait mon malheur ;
La nuit comme le jour je deviens néceſſaire
AOUT.
1775- 35
Au Peuple , au Philoſophe & même à l'Orateur.
Je peux , fans contredit , procurer la lumiere
A tous les Beaux-Eſprits , dès qu'ils en ont beſoing
Mais où me rencontrer ? Ah ! c'eſt une autre affaire;
Cherchez , on me met dans un coin.
Par M. Hubert.
A
AUTRE.
ux Edipes je fais ici
Donner un peu de tablature.
Avec facilité je peins d'après nature ;
Vous peignez , me dit-on , & vous rimez auſſi ?
A ce double talent on ne peut s'y inéprendre :
Votre nom eſt Dav.. On me fait trop d'honneur :
Si jamais je deviens , comme lui , bon rimeur ,
Cette métamorphoſe aura de quoi ſurprendre.
Lecteur , pour vous parler en vers ,
Je ne vous en fais point myſtere ,
Sans tant de façons je me fers,
Comme bien d'autres font , d'une muſe étrangere.
Avec la même bonne foi ,
Je conviens qu'en tout point , de ce Dav.. à moi,
La différence eſt infinie ;
Très- froide , je n'ai point le feu de ſon génie ,
Et cette vigueur de pinceau ,
Que n'ont point les peintres femelles. :
1
C2 2
36
MERCURE DE FRANCE .
J'excepterai quelques-unes d'entre elles
Aimable Val.. Rosalba de nos jours ,
Voy.. Boq.. Vig.. ſouffrez que je vous nomme :
Des mains du Dieu des Arts , de celles des Amours
Vous recevez & partagez la pomme.
Ala poſtérité vos tableaux paſſeront ,
Quand tous les miens à vau- leau s'en iront.
Lecteur , en me peignant moi- même ,
Vous croirez que c'eſt un problème
Qu'ici- je vais vous propoſer ;
Je vois votre embarras & veux m'en amuser.
Sans être ni brune , ni blonde ,
Malgré mes rides , ſi j'en ai ,
On n'en ſera point étonné ,
En ſachant que je ſuis plus vieille que le monde.
J'ai cependant par fois , ſoit dit ſans vanité ,
De la fraicheur , de la beauté ;
faut tout dire auſſi , je ſuis à la fontaine ,
Qui chez la vieilleſſe ramene
La ſaiſon des jeux & des ris ;
Si je n'ai point de coloris ,
Il eſt un Dieu charmant qui m'en donne & m'anime :
Avec lui quand je m'unirai ,
(En rougiſſant je l'avouerai ,
Notre union eſt très- intime ,)
Par mon vif incarnat , Lecteur , j'effacerai
L'aurore au teint vermeil , même j'éclipſerai
Par fois l'aſtre du jour. Eh bien ! vous êtes belle ,
A la bonne heure , me diront
Les laides qui me connoftront ;
AOUT.
37 1775-
Mais , pour ſéduire un coeur , la beauté ſuffit -elle ?
Sans eſprit , la beauté , foible préſent des Dieux ,
Monotones appas qui ne parlent qu'aux yeux ,
Aux yeux ſeuls ont le droit de plaire :
Mais l'eſprit , en parlant au coeur,
S'il s'endort le réveille ; & vous, tout au contraire ,
Froide , fans nul eſprit , y portez la langueur,
Et , douce juſqu'à la fadeur ,
Ne rappelant point ſon buveur ,
Inſipide beauté, qui bientôt le dégoûte ,
Vous ne lui donnez point la goutte.
On peut me dire encor , on ne mentira pas ,
Que je ferois très- mal les honneurs d'un repas;
On me préférera ce convive agréable ,
Inſpirant la gatté , françois , vif & léger ;
D'un préjugé peu favorable
Il fait revenir l'étranger ,
Qui rend juſtice à fon mérite ;
Dans les coeurs les plus froids quelquefois il excite
Une douce chaleur. Mesdames , entre nous ,
S'il vous attendriſſoit , de lui méfiez-vous ;
Il vous meneroit loin , en vous tournant la tête ;
Téméraire , indiſcret, il bruſque une conquête ,
Il fait faire bien des faux pas ;
Pour vous en garantir , ne m'abandonnez pas ;
Par fois il eſtſi vif , & moi ſi flegmatique ,
Qu'ainſi que le peuple Helvétique ,
Avec moi , quoique belle , il ſympatiſe peu ;
Quand l'un eſt tout de glace , oui , l'autre eſt tout de feu ,
Et cependant en nous marie enſemble ;
:
C3
38
MERCURE
DE FRANCE.
Alors notre union reſſemble
A celle de certains époux :
Sexe charmant qu'en pensez-vous ?
VENU
AUTRE.
ÉNUS fortit du ſein des flots ,
Et je leur dois auſſi mon existence.
J'ai deux aſpects , voyons leur différence :
Je ſuis très -bon dans le propos ,
Et le ſoleil préſide à ma naiſſance ;
Combien j'ai de greniers en France !
Et combien de gens à bons mots
Sans moi n'auroient point d'éloquence !
Madrigal , épigramme & ragoût ,
A tout cela je mets la ſauce :
C'est toujours moi qui les rehauſſe
Et qui fais leur donner du goût.
Ami Lecteur , fi tu plaiſante ,
Tu pourrois bien dire , fur-tout ,
Que tu n'en trouves pas beaucoup
Dans l'Enigme qu'on te préſente.
Par M.le Clerc de la Mothe , Chev. de
St Louise
1
AOUT. 1775. 39
J'AI
AUTRE.
'AI beaucoup d'yeux , mais je n'ai point de tête .
Et je ne ſers à rien lors que je ſuis dehors !
Quoique ſans pieds , j'entre & je fors ,
Je vas , je viens : enfin quand je m'arrête ,
On a grand ſoin de me vuider le corps.
ParM. Parron Capit. d'Infanterie.
LOGOGRYPΗ Ε .
ENA
n tout pays je ſuis d'uſage :
Mais je ſers plus communément
Aux citoyens du bas étage
Qu'à des gens d'un plus haut parage ;
J'affronte l'orage & les vents ;
Je perds un peu mon étalage
Lorſque Flore commence à régner dans nos champs.
Je n'ai pas beaucoup d'agrémens :
Mais l'utile en moi dédommage.
Je me garderai bien d'en dire davantages
Tu m'aurois bientôt ſous la main.
Comme ce n'eſt point mon deſſein,
Apprend qu'en mes neuf pieds on trouve une ſubſtance
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
Inviſible aux yeux des mortels ;
Ce qui nous annonce d'avance
Que nous ne ferons point des êtres éternels ;
Un très humiliant infecte ,
Qui ronge tout & ne reſpecte
Ni nos meubles , ni nos habits ,
Ni même nous ; un très-vaſte pays ,
Très -éloigné , mais où l'Europe entiere
Porte le commerce & la guerre ;
L'expreſſion de la voix & du chant ;
Un jeu preſque paſlé de mode ;
Ce qui fait malheureuſement
:
Aujourd'hui de l'bymen le premier fondement ;
Des oiſeaux amoureux le logement commode ;
Le repas du milieu du jour ;
Un Souverain qui n'eſt connu qu'en Italie ;
Le Paradis terrestre , un faquin qu'on oublie ;
La couleur qui n'eſt point l'ornement de l'amour :
D'un animal l'eſpece très -jolie ;
D'un Sénateur Romain l'habillement pompeux ;
Certain genre de poëñe ;
A Rome ua Tribunal fameux ,
La portion du corps tenant à la vefie ;
Je donne encor un péché capital ?
(Du Logogryphe c'eſt l'uſage. )
L'Empire dont ſortir Carthage ;
Un fleuve à plus d'un combattant fatal.
Finiſſons , cher Lecteur , cet obfcur bavardage .
Tu me rencontreras à pied comme à cheval ,
Et rarement au fond d'un équipage,
Par le méme.
AOUT. 1775. 41
A
Ja puis ,
AUTRE.
x puis , en peu de temps , faire bien du chemin ,
Supprime un de mes pieds , je ſerai dans ta main.
Par M. Lagache, fils.
POUR
AUTRE.
OUR ſe parer d'un élément ,
A ſon action l'on oppoſe :
Mes pieds placés différemment ,
La perle dans mon ſein repoſe.
Par le même,
C5
42. Mercure de France
CHANSON.
Paroles deM.Delaunay ,Musique deM.
Leffier,del'AcadémieRoyale deMusique.
Queleplaisir estpeu de cho -Je
S'il nneelaiffeundowxfou- ve n
+
re- nir ;
Ceftpeu de cueillir u- nero-fo
Ilfaut êtresûr denjou- ir.
Si Zephir, enfe- cret, len-
- ge, Quefert d'enpa : garoitre
vainqueur?Leseulplai
Aoust. 2775 . 43.
fir quel'on par-ta- ge
M
Eft digne de toucher un
coeur Eft digne de tou-
M
cher un coeur.
Si des plaiſirs qu'Amour apprête
Les rivaux troublent la douceur ,
C'eſt fort expoſer ſa conquête
Que de publier fon bonheur :
Souvent on ceſſe de ſe plaire
Quand on eft libre de jouir ,
Toujours la gêne & le myſtere
Rendent plus piquant le plaifir.
44
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
• Histoire des campagnes de M. de Maillebois
, en Italie ; pendant les années
1745 & 1746. Dédiée au Roi , par
M. le Marquis de Peſay , Meſtre de- .
Camp de Dragons , &c. 2 vol in -4°.|
avec un vol. de pieces juſtificatives , &
un de planches in-folio à Paris , de l'Imprimerie
Royale ; & ſe trouve chez
Panckoucke , libraire , Prix , 144 liv.
en blanc.
N voit avec plaiſir un jeune Militaire
, déja connu par des poëſies agréables ,
joindre à ce mérite un travail plus folide
&plus utile, qui ſuppoſe des connaiſſances
réfléchies & le zele de ſa profeſſion.
Le choix qu'on a fait de M. de Peſay ,
pour la rédaction de ces Mémoires ſuffirait
pour ſon éloge , & il a juſtifié ce
choix par l'exécution. Le premier volu-
* Les deux articles ſuivans font de M. de la
Harpe.
AOUT. 1775. 45
me contient l'hiſtoire de la derniere guerre
d'Italie , écrite en latin par Caftruccio-
Bonamici , qui ſervait dans l'armée combinée
de France & d'Eſpagne. Cet écrivain
, correct , élégant , & qui même a
quelquefois de l'éloquence , ne rend pas
toujours juſtice aux opérations des Généraux
Français , ſoit qu'il les ait ignorées ,
ſoit qu'il ſe laiſſe aller à la partialité nationale.
Mais en général il s'explique avec
beaucoup de modération& fans paraître
jamais paſſionné , ce qui peut- être devait
engager M. de Peſay à le combatre avec
> moins d'amertume dans les notes qui accompagnent
ſa traduction. Au reſte cette
vivacité eſt excuſable par ſon motif, c'eſt
- l'amour de la patrie & le zèle de l'amitié.
Les deux autres volumes contiennent
le Journal exact des campagnes de 1745 &
1746, par M. le Maréchal de Maillebois ,
qui ſert de baſe à la narration de M. de
- Peſay , & qui eſt appuyé de pieces juſtificatives.
Ce ne font point (dit l'Editeur
ود
"
dans le diſcours préliminaire) mes pro-
,, pres idées ſur l'art de la guerre queje
prétends publier aujourd'hui. Le génie
" aurait lui même beſoin du concours de
„ l'expérience , pour poſer les principes de
cet art qui fait la deftinée des Empires.
2"
ر د
46 MERCURE DE FRANCE.
"
"
Le génie eſt rare à tout âge , & l'expérience
ne ſe trouve pas au mien.
" Mais raſſembler les fruits épars de
„ l'expérience & les rayons fugitifs du "
,, génie, les combiner & les ranger dans
,, un ordre qui permette d'en profiter , eſt
,, un genre de travail dont tout eſprit
droit peut s'acquitter avec de l'applica
tion: tel a été mon but.
و د
"
و د
"
و د
ود
و د
Le livre que je mets au jour , contient
,, d'excellentes chofes , & j'oſe l'avancer ,
„ parce que toutes celles là ne m'appartiennent
point. J'ai dit ce que les autres
ont exécuté. J'ai fouillé une mine
féconde , il m'a été facile d'en extraire
des tréſors.... je defirais depuis
long-temps ( ajoute- t- il ) une oc-
,, caſion de puifer à des fources pures , les
, principes &les dérails ſecrets d'un métier
,, que j'étudie par choix ,& dont l'étude
eft mondevoir. Ce zele m'a valu la confiance
d'un de nos Généraux , que ſes
rivaux mêmes placent au rang des grands
maîtres . Je dois àcette confiance lacommunication
des matériaux précieux qui
pouvaient le mieux me fatisfaire. L'amitié
m'a rendu dépoſitaire de tous les
, plans & papiers relatifs aux campagnes
„ de 1745 & 1746, en Italie ; par une
و د
ود
و د
و د
و د
و د
"
AOUT.
47 1775.
"
ود
, bienveillance naturelle au vrai talent ,
le même homme a ajouté à ce dépôt ,
les conſeils qui pouvaient le rendre plus
utile pour moi & plus important pour
les autres . J'ai regardé comme une des
,, plus douces obligations que m'impoſait
,, la reconnoiſſance , le ſoin de mettre
,, plus en vue les ſervices rendus à ma
,, patrie par l'homme ſupérieur qui dai-
,, gnait m'éclairer.
و د
و د
و د
و د
M. de Peſay obſerve très-judicieuſement
le degré d'intérêt que doit atracher
le lecteur citoyen aux objets traités
dans ces Mémoires , & l'eſpece de
,, circonſpection qu'il a dû mêler au refpect
pour la vérité. "
و د
و د
„ Jamais Mémoires militaires n'intéreſſerent
plus de peuples & de particuliers
à la fois. Il faut compter l'Ef-
,, pagne , dont le Monarque actuel , en
,, perſonne ,& la plupart des Généraux vi-
,, vans étaient en action dans cette guerre
,,
ود
entrepriſe pour elle ; le Royaume de
,, Naples menacé d'un envahiſſement , &
où le même Souverain offrait dans ſa
Cour un modele aux politiques , aux
législateurs , &, à Vélétri , un grand
exemple aux guerriers. Il faut compter
encore la Sardaigne & fon Roi , partie
و و
و د
48 MERCURE DE FRANCE:
و د
و د
ود
la plus intéreſſée des belligérentes , la
, Hongrie , dont la Reine voyoit attachés
ſa puiſſance & ſon ſort au ſuccès de
,, ces campagnes ; l'Angleterre , qui ne
mit jamais en avant tant d'or & de né
„ gociations; la République de Gênes ,
,, qui vit alors naître & se développer ſa
révolution la plus importante; la Fran-
,, ce enfin où les amis & les rivaux garantiſſent
une égale activité , ſoit pour la
,, critique , ſoit pour l'éloge.
ود
ود
ود
ود
ود
و د
Tranquille au milieu de ce conflit
d'amours propres puiſſans , je me repoſe
ſur l'intention de mon coeur. J'al
voulu m'inſtruire ; j'ai voulu rendre
„ hommage au talent & à la vérité. J'euf-
" ſe deſiré de l'éloquence pour louer di-
,, gnement un homme à qui je dois beau-
,, coup , & qui , jeune encore, avait déjà
ود
ود
ود
fait des choſes dignes d'être louées ,
j'ai dit ce qu'il a fait , j'ai cru ſon éloge
fini ; je laiſſe à la France à le nommer.
J'ai rapporté littéralement pluſieurs
de ſes Mémoires , inſtructions & pro-
,, jets , fûr de l'honorer ainſi davantage
,, que par des louanges . C'eſt dans ces
ود
وو
écrits originaux placés par les connaifſeurs
au rang des modeles du genre ,
„ que l'Officier jeune pourra prendre des
و د
و د
ود
idées
1
AOUT . 1775. 49
, idées militaires , que l'Officier inſtruit
pourra s'inſtruire encore , que l'hom-
⚫ me impartial ſaiſira l'occaſion d'applau-
• dir , & que l'envieux trouvera ſa pei.
.ne.
" Dans ces inſtructions , chef- d'oeuvre
de préciſion & de clarté , tous les gens
de guerre puiſeront le deſir d'en avoir
de ſemblables à ſuivre. Ils y verront
anéanti cet art déteſtable des obfcurités
volontaires , des amphibologies méditées
, qui laiſſant au Chef médiocre
&méchant , l'eſpoir d'un ſuccès ufurpé,
s'il a lieu , lui conſerve encore la resfource
coupable d'accuſer du revers ,
l'inférieur qu'il compromet , par igno-
-rance ou par intention. Talent funeſte!
génie honteux , de quiconque n'en a
point d'autre ! profanation du pouvoir!
crime qui devient plus révoltant par
l'impunité , & qui prouve à tant de
braves ferviteurs du Roi , que les coups
de fufil ne font pas à la guerre les dangers
les plus à craindre!
,, M. de Peſay annonce des idées trésélevées
ſur l'influence que l'honneur
militaire peut avoir ſur les moeurs. Non
fans doute , ce n'eſt pas ſeulement dans
les camps que les militaires peuvent
1
D
50
MERCURE DE FRANCE.
"
و د
"
bien mériter de leurs concitoyens. La
" carriere de toutes les ſciences eſt ou
verte à leur activité , parce que toute
les ſciences rentrent dans la leur ; & si
leur eſt donné , comme aux gens de let
,, tres , d'étendre les lumieres , il leur ef
,, encore preſcrit , comme aux Magis
,, trats , de pratiquer les vertus &d'épure
ود
"
"
les moeurs. Les nations portent dan
leur ſein des ennemis plus dangereu
,, que les peuples rivaux ; ce font les vi
,, ces plus forts que les armées ,& (j'ofel
,, dire) c'eſt aux militaires à combattr
و د
les uns & les autres. C'eſt à ce corps re
,, pectable , rendu à toute ſa dignité
و د
ود
ود
و د
ود
و د
à ſe montrer le vrai ſanctuaire del'hon
„ neur. Si c'eſt à lui à chaſſer l'ennemi d .
frontieres par ſon bras , c'eſt encore
lui à bannir le vice de la ſociété par fo
exemple. S'élevant par degrés au nivea
des lumieres de ſon ſiecle , ce corps
connaît plus cette effervefcence ombr
„ geuſe , abus du courage de nos pere
une inadvertance ne provoque plus
reſſentiment mortel. Mais c'eſt peu
voir proſcrit une manie barbare ; il e
un emploi vraiment ſacré qu'il fautpre
crire à la valeur , il faut que dans la
„ciété le calomniateur , l'intriguant
"
و د
ود
و د
AOUT. 1775- SI
,, l'envieux , l'ami perfide , le vil ſéduc
دو
ود
teur de l'innocence , trouvent par- tout
contre le lâche , des vengeurs & des
,, juges. Il faut que l'homme de guerre
,, ne croie pas tous ſes devoirs acquittés
,, en temps de paix , quand il n'a pas fui
ود
ود
بد
à la guerre ; peut- être faut-il enfin que
le droit auguſte de défendre la patrie
,, ſoit refuſé même au brave s'il n'eſt pas
ود
vertueux.
,, Mais , quoique plein de l'enthouſiaſme
de fon métier , il déteſte avec tous les
,, bons citoyens le fléau de la guerre qui
raſſemble tous les fléaux ; il eſtdes hom-
>, mes qui déjà oſent ſe plaindre de la lon-
,, gueur d'une paix bienfaiſante. Ceux là
,, peindront nos milices comme perdues
ود
ود
ور
ر و د
”
dans le repos. Ceux là ſeuls ne rougi-
,, ront pas de faire fouffrir vingt millions
d'hommes pour apprendre à deux cens
,, miile autres à ravager la terre.
Ah ! loin des conſeils des Rois , ces
,, eſprits turbulens , dont l'ambition fo
,, mente les orages politiques , dont le
trouble eſt l'élément , & l'intrigue le génie
; qui appliquant de courtes vues à
de vaſtes objets , précipitent des révo
lutions inattendues même pour eux ; fa-
- „ tisfont à de petits intérêts par de grands
دو
ود
ود
رو
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
و د
و و .
"
و د
و د
و د
déſaſtres ; fondent des fortunes iniques
fur les publiques calamites ; & , fous
le vain prétexte d'une gloire nationale ,
„ appellent ces guerres , qui même réputées
heureuſes , retardent d'autant de
ſiecles les progrès de l'eſprit humain ,
ſans avoir reculé d'un pas les limites de
„ l'Empire ; Egoïſtes barbares , que je
comparerais (s'ils étaient grands) à ces
monſtres des mers lointaines que le mu-
,, giſſement des tempêtes fait bondir de
, joie , que les vents déchainés raſſem-
و د
و د
و د
blent à la côte , & qui là , dans un re-
,, cueillement affreux ; attendent les victimes
que leur dévoueront les naufra-
„ ges .
"
"
و د
,,Puiſſent plutôtdes Miniſtres patriotes,
des génies ſages & des coeurs ſenſibles ,
fans ceſſe environner le Trône ! Echos
du peuple , organes de la raiſon , ceuxlà
répétéront aux Monarques que la
„ guerre eſt toujours une atroce démence ;
,, que c'eſt un appauvrifſſement , que les
„ conquêtes ; que l'hiſtoire , plus juſte à
meſure que les hommes s'éclairent ,
s'apprête à jeter un jour terrible ſur la
gloire abhorrée des conquérans ; & que
cette foule des panégyriſtes elle- même ,
honteuſe enfin d'avoir nourri tant de
و د
و د
"
و د
ود
AOUT. 1775 53
fureurs par les louanges , n'a plus d'encens
à brûler pour les déſolateurs du
, monde".
"
L'Auteur caractériſe très - noblement
eſpece de courage qui naît du ſentinent
de l'honneur , & qui , dans un
our d'action , anime le ſoldat Français
Comme l'Officier. Il eſt des coeurs
froids ; il eſt des eſprits envieux &
faibles qui ne pouvant atteindre à la
hauteur des ames fortes , ſe réſervent
le morne plaiſir de rabaiſſer tout au niveau
de leur triſte médiocrité. Ceuxlà
prennent pour exaltation l'état naturel
de ceux dont la comparaiſon les
humilie. Ils traitent de convulfion le
degré d'énergie qu'ils n'ont pas , accu-
, ſent d'emphaſe l'expreſſion vraie du
ا و
ſentiment qu'ils ignorent ; & , quand
, on leur dit , que c'eſt pour de la gloire
que le foldat brave la mort, ils répondent
que c'eſt pour cinq fous par
jour , & s'applaudiſſent d'avoir ainſi
, calomnié la nature humaine.
Eh bien , ceux-là ſe trompent. Pour
>> de l'argent , peut- être le ſoldat s'enrôle.
Pour avoir du pain tous les jours , il
s'engage à ſe faire tuer un jour de bataille;
cela eſt poſſible. Mais ce jour
D3
34 MERCURE DE FRANCE.
و د ;; de mort &de gloire eſt-il arrivé ; c'eſt
,, pour l'honneur , & pour l'honneur ſeul
,, que combattent le grenadier & l'hom-
„ me de recrue , ou bien ils prennent la
fuite & retrouvent leur cinq ſous & la
honte.
ود
ود
,, Pendant le ſiége de Lille , il eſt ques
,, tion d'aller reconnaître les progrès d'une
," ſappe. L'action eſt périlleuſe à l'excès
و د
و د
Cent louis font promis au foldat qui lal
; tentera heureuſement. Cinq y mar
chent tour- à- tour. Les cing ſont tués,
وو aucun n'a rempli l'objet. Un fixieme
ſe préſente. C'eſt un jeune homm
d'une figure charmante. On le voit
,, partir à regret. Il s'éloigne. On compte
"
و د
ود
ود
ود
les minutes , elles ſe paſſent; le jeune
,, homme ne revient pas; on le pleure.
,, Il reparaît , le compte eſt rendu ; on
marche , la fortie la plus vigoureuſe
s'exécute ; les ouvrages ſont comblés;
on rentre dans la Place. Alors en pré
ſence de la garniſon victorieuse , le
Général appelle le brave qui a prépare
ſon triomphe. Le grenadier ſort
„ rang. On lui offre la récompenſe in
,, diquée ; grand merci , mon Général
, on ne va pas là pour de l'argent , re
„ pond le Grenadier , & il retourne à
„ fon pofte.
ود
ود
ود
AOUT . 1775. 55
و د
"
"
,, A un autre fiége on montre à des
, grenadiers une brêche à peine commencée.
Les circonstances invitent à tenter
ſoudain l'eſcalade. Enfans , paſſerezvous
bien là , leur dit le Commandant
de tranchée ; oui , mon Général ,
à la faveur des coups de fufils , répon-
دو dent les grenadiers Français , & cette
expreſſion ſublime eſt devenue proverbe
parmi eux.
ود
4
"
ود
ود
وو
ود
ود
Au camp devant Tournai , la veille
de la bataille de Fontenoi , on entend
le ſoir paſſer à toutes jambes une foule
de courriers au milieu duquartier général;
on s'étonne , on s'informe , parce
,, que la veille d'une bataille on s'infor-
,, me de tout. Quels font ces courriers ?
„ Ce font des grenadiers de Normandie
qui reviennent de ſemeſtre. Ils ont appris
à quinze lieues delà qu'on ſe bat
le lendemain , & ils ont pris la poſte
,, pour être de la fête.... Où ſe retrouve
ici l'influence des cinq fous par jour ?
و د
و د
ود
"
"
”
ود
,
Il n'eſt pas un régiment français ,
dont les annales mieux conſervées ,
n'offriſſent vingt traits ſemblables
auſſi dignes d'admiration , auſſi peu
vantés , auſſi peu connus , par la raiſon
même qu'ils font en grand nombre ,
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
, & qui , malgré cet oubli preſque dé-
» courageant , ſe reproduiront d'âge en
,, âge , tant qu'il y aura des grenadiers
& de l'amour - propre" . "
M. de Peſay finit pas des ſouhaits qui
font honneur à la ſenſibilité de ſon âme
& à ſes vues patriotiques. Puiſſe donc
une émulation univerſelle être encoura
gée!
ود
Puiſſent les Rois aſſurer leur bien-
„ veillance au talent , & leurs bontés familieres
aux vertus !
ود
" Puiſſe la récompenſe venir chercher
» qui la mérite & le plaiſir du bienfait
refter ainſi tout entier au bienfaiteur ;
" Pour que la reconnaiſſance ſoit vrai-
„ ment douce , puiſſe la grace n'avoir
>> plus beſoin de ſe dégrader d'avance par
„ la ſollicitation !
"
Que l'argent ne récompenſe plus le
riche!
„ Que l'argent ne puiſſe être réputé ré-
, compenſe pour perfonne ; qu'il devien-
,, ne un ſecours aſſuré pour les beſoins
> un reſſort de plus pour les travaux !
„ Que les Miniſtres fongent que les
Rois ne ſont pas aſſez riches pour payer
l'honneur avec de l'argent !
ود
ود
,, Que l'argent ſeul n'obtienne donc
,, jamais l'emblême de l'honneur !
1
AOUT. 1775 57
,, Alors la paix peut durer, la guerre
,, peut nous rappeller aux armes, En tout
„ temps , à toute heure la France aura
,, par-tout des héros prêts pour ſa défen-
" ſe. L'habitude du bonheur focial don-
,, nera au ſimple citoyen , comme au fol-
,, dat exercé , des forces irréſiſtibles pour
repouſſer l'ennemi. Des fonds inépuifables
naîtront pour les tréſors de l'E-
,, tat , & le Monarque pourra payer di-
. ,, gnement nos bleſſures avec des regards,
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
و د
و د
& nos victoires avec des couronnes de
chêne... France , un jour nouveau luit
ſur toi. L'enthouſiaſme de la vertu ne
ſemble plus une exagération ; l'eſpoir
du bonheur public n'eſt plus un ſonge.
Il parut l'être quand le fort voulut re-
,, mettre les rênes d'un grandroyaume aux
mains inexpérimentées de la jeuneſſe.
A cette époque , le doute & l'effroi
,, nous furent permis , & le libre aveu
de nos craintes diffipées eſt aujourd'hui
le premier éloge du Souverain. Un
Roi jeune a confondu nos idées par des
réſolutions au-deſſus de ſon âge. Il nous
,, a rendu l'eſpérance , & déjà l'eſpérance
ſe réaliſe. Sa Cour devient le ſanctuaire
des vertus & des plaiſirs domeſtiques .
L'union des familles eſt prêchée d'exem-
"
و د
و د
و د
2"
و د
و د
D5
58 MERCURE DE FRANCE ,
, ple par les Rois. Tout annonce la con-
و د
corde , tout follicite les rapproche-
,, mens; tout invite à la paix , au bon
"
ordre , à la douce fraternité ; & de
,, cet exemple d'une Cour chérie réſulte,
„ pour la ſociété entiere , une révolu-
,, tion dans les moeurs , qui n'échappe
,, déjà plus à l'oeil attentif. Les cabales
tombent ou gémiſſent de leur peu de
,, pouvoir ; l'eſprit de parti s'éteint ; les
haines politiques meurent ; le citoyen
„ aborde le citoyen avec un front plus
„ ouvert , enfin la faveur honore."
و د
"
Ces fragmens du Diſcours préliminaire,
écrits avec une éloquence & une franchiſe
militaires , ſuffifent pour donner une
idée du ſtyle des Mémoires dont le fonds !
eſt d'ailleurs auſſi important qu'inſtructif.
Les cartes qui font jointes à l'ouvrage
font d'une exécution parfaite ; c'eſt un tableau
très-complet & très-détaillé dans
lequel tous les gens du métier peuvent
puiſer des lumieres en étudiant ces opérations
admirées des connaiſſeurs , exécutées
dans un pays où la guerre a toujours été
très difficile & très-épineuſe & par conſéquent
très- inſtructive.
AOUT. 17757
Diatribe à l'Auteur des Ephémérides.
Cette petite brochure , que l'on trouve
chez tous les Libraires qui vendent les nou
veautés , eſt d'un homme célebre qui étend
ſes regards ſur tous les objets , qui les
éclaire par la netteté de ſes idées & les
embellit des graces de ſon imagination :
c'eſt à de tels écrivains qu'il appartient
fur-tout de diriger l'opinion publique fur
les matieres importantes , & celle dont il
s'agit ici méritait d'attirer ſon attention.
L'utilité , encore combattue , des opérations
bienfaiſantes d'un Gouvernement
éclairé , eſt l'objet de cette petite Feuille,
écrite de ce ſtyle agréable & piquant qui
eſt toujours celui de l'Auteur. On trouve
d'abord un tableau vif & rapide de
notre monarchie dans les temps de mifere
&d'ignorance.
ود Nous habitions, nous autres Celtes ,
,, un climat plus rude & un pays moins
fertile qu'il ne l'eſt de nos jours. La Na-
,, tion fut cruellement écraſée depuis Ju-
"
ود les Céfar juſqu'au GrandJulien lePhi,
,, ſophe , qui logeait à la Croix de fer
dans la rue de la Harpe. Il nous traitą
avec équité & avec clémence comme le
"
60 MERCURE DE FRANCE.
4-
„ reſte de l'Empire. Il diminua nos im-
„ pôts , il nous vengea des déprédations
"
ود
ود
des Germains. Il fit tout ce qu'a voulu
faire depuis notre grand Henri IV. C'eſt
à un Payen & à unHuguenotque nous
devons les feuls beaux jours dont nous
,, ayons jamais joui juſqu'au fiecle de
Louis XIV.
"
ود
ود
ود
ود
Notre fort était déplorable quand
des barbares , appelés Viſigoths , Bour-
,, guignons & Francs , vinrent mettre le
comble à nos longs malheurs. Ils réduifirent
en cendre notre pays , ſur le ſeul
,, prétexte qu'il étaitun peu moins horrible
que le leur. Alors tout malheureux
,, agriculteur devint eſclave dans la terre
dont il était auparavant poſſeſſeur libre;&
quiconque avait ufurpé un châ-
,, teau , & poſſédait dans ſa baſſe-cour
ود
ود
ود
ود
deux ou trois grands chevaux de charet-
,, te , dont il faiſait des chevaux de ba-
,, taille, traita ſes nouveaux ſerfs plus rudement
que ces ſerfs n'avaient traité
leurs mulets & leurs ânes.
ود
ود
ود
Les Barbares , devenus Chrétiens
,, pour mieux gouverner un peuple Chrétien,
furent auſſi ſuperſtitieux qu'ils
étaient ignorans. On leur perſuada
, que pour n'être pas rangés parmi les
ود
وو
1
AOUT. 1775. 61
ود
ود
boucs quand la trompette annoncerait
le jugement dernier , il n'y avait d'au-
(,, tre moyen que d'abandonner àdesMoi-
,, nes une partie des terres conquiſes. Ces
,, Bourgraves , ces Châtelains ne ſavaient
,, que donner un coup de lance du haut
de leurs chevaux à un homme à pied ,
& quelques Moines ſavaient lire &
écrire.
ود
"
ود
ود
ود
ود
Ils ſe mirent donc au droit des con-
,, quérans. Delà vint qu'en Allemagne
tant de Prieurs , de Moines , devinrent
Princes , & qu'en France ils furent Sei-
,, gneurs Suzerains , ce qui ne s'accordait
,, pas trop avec leur voeu de pauvreté. Il
,, y a même encore en France des provin-
,, ces entieres où les cultivateurs fontes-
ود
و د
"
ود
ود
ود
ود
claves d'un couvent. Le pere de famille
qui meurt ſans enfans n'a d'autre
héritiers que les Bernardins , ou les
Prémontrés , ou les Chartreux , dont
il a été ferf pendant ſa vie. Un fils ,
,, qui n'habite pas la maiſon paternelle à
la mort de ſon pere, voit paſſer tout
ſon héritage aux mains des Moines.
Une fille , qui s'étant mariée, n'a pas
paſſé la nuit de ſes noces dans le
logis de ſon pere , eft chaſſée de cette
maifon , & demande en vain l'aumône
"
و د
ود
"
62 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
ود
ود
à ces mêmes Réligieux à la porte de la
maiſon où elle est née. Si un ſerf vas'établir
dans un pays étranger , & y fait
une fortune , cette fortune appartient ,
,, au couvent. Si un homme d'une autre
„ province paſſe un an & un jour dans
ود
ود
"
"
"
ود
ود
"
و و
و د
les terres de ce couvent , il en devient
eſclave. On croirait que ces uſages
ſont ceux des Cafres oudes Algonquins.
Non , c'eſt dans la patrie des l'Hôpital
& des Dagueſſeau que ces horreurs ont
obtenu force de loi ,& les Dagueſſeau
& les l'Hopital n'ont pas même oſé
élever leur voix contre cet abominable
abus . Lorſqu'un abus eft enraciné , il
faut un coup de foudre pour le détruire.
ود Cependant , les cultivateurs ayant
,,acheté enfin leur liberté des Rois &de
leurs Seigneurs dans la plupart des provinces
de France , il ne reſta plus de
ferfs qu'en Bourgogne , en Franche-
Comté , & dans peu d'autres cantons.
Mais la campagne n'en fut gueres plus
ſoulagée dans le royaume des Francs.
Les guerres malheureuſes contre les Anglais
, les irruptions imprudentes en Italie
, la valeur inconſidérée de François
Ier, enfin , les guerres de religion qui
و د
و د
و د
و د
و د
ود
ود
ر د
وو
ود
AOUT. 1775.
" bouleverſerent la France pendant qua-
„ rante années , ruinerent l'agriculture
au point , qu'en 1598 , le Duc de Sully
trouva une grande partie des terres en
friche , faute , dit- il , de bras & de fa-
"
ود
ود
"
و د
cultés pour les cultiver. Il était dû ,
,, par les Colons , plus de vingt millions
,, pour trois années de taille. Ce grand
Miniſtre n'héſita pas à remettre au peuple
cette dette alors immenfe ; & dans
quel temps ! Lorſque les ennemis venaient
de ſe ſaiſir d'Amiens , & que
Henri IV courait hazarder ſa vie pour
le reprendre."
"
و د
ود
و د
ود
29
L'Auteur vient à l'article des bleds;&
fuivant ſa méthode ordinaire , il donne
une forme dramatique à des idées utiles
& à des ſpéculations patriotiques . ,, Je
fuis laboureur , & cet objet me regarde.
J'ai environ quatre-vingt perſonnes
à nourrir. Ma grange eſt à trois lieues
de la ville la plus prochaine ; je ſuis
obligé quelquefois d'acheter du fro-
» ment , parce que mon terrein n'eſt pas
ſi fertile que celui de l'Egypte & de la
Sicile.
ود
و د
"
ود
و د
"
و د
Un jour un Greffier me dit , allez
„ vous-en à trois lieues payer cherement
, au marché de mauvais bleds, Prenez des
64 MERCURE DE FRANCE.
„ Commis un acquit à caution ; &, fi
,, vous le perdez en chemin , le premier
رد
ود
ود
ود
sbirre qui vous rencontrera ſera en droit
de ſaiſir votre nourriture , vos chevaux,
,, votre perſonne , votre femme , vos
enfans. Si vous faites quelque difficulté
fur cette propoſition , ſachez qu'à vingt
lieues , il eſt un coupe-gorge qu'on ap-
„ pelle Jurisdiction ; on vous y traînera ,
, vous ferez condamné à marcher à pied
,, juſqu'à Toulon , où vous pourrez labourer
à loiſir la Mer Méditerranée.
"
ود
,, Je pris d'abord ce diſcours inſtructif
, pour une froide raillerie. C'était pourtant
la vérité pure. Quoi ! dis-je ,j'au-
و د
" rai raſſemblé des colons pour cultiver
وو avec moi la terre ,&je ne pourai ache-
,, ter librement du bled pour les nourrir
,, eux & ma famille? Et je ne pourrai
„ en vendre à mon voiſin quand j'en au-
و د
rai de ſuperflu ? - Non , il faut que
,, vous & votre voiſin creviez vos che-
„ vaux pour courir pendant fix lieues.-
ود Eh! dites-moi , je vous prie? j'ai des
,, pommes de terre & des châtaignes ,
,, avec lesquelles on fait du pain excellent
,, pour ceux qui ont unbon eftomac ; ne
puis je pas envendre à monvoiſin , ſans ود
,, que ce coupe-gorge dont vous m'avez
» parlé
AOUT. 1775.
65
3, parlé m'envoie aux galeres ?
ود
-
Oui
pourquoi , s'il vous plait, cette
, énorme différence entre mes châtaignes
3, & mon bled ? - Je n'en fais rien. =
,, C'eſt peut-être parce que les charenſons
mangent le bled , & ne mangent point
, les châtaignes ? voilà une très mau-
, vaiſe raifon . Eh bien ! ſi vous en vou-
-
lez une meilleure , c'eſt parce que le
,, bled eſt d'une néceſſité premiere , &
, que les châtaignes ne ſont que d'une
,, ſeconde néceſſité. = Cette raiſon eft
encore plus mauvaiſe. Plus une denrée
eſt néceſſaire , plus le commerce en doit
, être facile. Si on vendoit le feu &l'eau ,
,, il devrait être permis de les importer&
, de les exporter d'un bout de la France
در à l'autre.
,, Je vous ai dit les choſes comme elles
, font , me dit enfin le Greffier. Ailez vous
, en plaindre au Contrôleur Général ?
, c'eſt un homme d'Egliſe & unJuriſcon-
3, ſulte ; il connaît les loix divines &
, les loix humaines , vous aurez double
, fatisfaction .
Je n'en eus point. Mais j'appris qu'un
,, Miniſtre d'Etat, qui n'était ni Conſeil-
3, ler , ni Prêtre , venait de faire publier
, un édit , par lequel , malgré les pré
E
66 MERCURE DE FRANCE.
„ jugés les plus facrés , il était permis
"
à tout Périgourdin de vendre & d'ache-
,, ter du bled en Auvergne , & tou
Champenois pouvait manger du pain
fait avec du bled de Picardie.
»
و د
و د
و د
و د
Je visdans mon canton une douzaine
de laboureurs mes freres, qui liſaient
cet édit ſous un de ces tilleuls , qu'on
„ appelle chez nous un roſny , parce que
„ Roſny , Duc de Sulli les avait plantés.
Comment done ! diſait un vieillard
plein de ſens , il y a ſoixante ans que je
lis des édits ; ils nous dépouillaient pref
,, que tous de la liberté naturelle en ſtyle
inintelligible , & en voici un qui nou
„ rend notre liberté , & j'en entends tous
les mots fans peine ! voilà la premiere
fois , chez nous , qu'un Roi a raifonné
à ſon peuple ; l'Humanité tenait la
plume & le Roi a ſigné. Cela donn
envie de vivre , je ne m'en fouciai
„ guere auparavant; mais, fur tout que
le Roi & fon Miniſtre vivent .
و و
23
ور
"
و د
و د
و د
Cette rencontre , ces diſcours , cette
„ joie , répandue dans mon voiſinage
réveillerent en moi un extrême deſir de
voir ce Roi & ce Miniſtre. Ma paffior
" ſe communiqua au bon vieillard qui ve
و د
"
AOUT. 1775 67
5, nait de lire l'Edit du 13 Septembre ,
, ſous le roſny.
ود
Nous allions partir , lorſqu'un Procu
reur Fifcal d'une petite ville voiſine nous
, arrêta tout court. Il ſemit à prouver que
, rien n'eſt plus dangereux que la liberté
, de ſe nourrir comme on veut; que la loi
, naturelle ordonne à tous les hommes
3, d'aller acheter leur pain à vingt lieues ;
,, & que ſi chaque famille avait le mala
,, heur de manger tranquillement ſon
pain à l'ombre de ſon figuier , tout le
monde deviendrait monopoleur. Les
,, diſcours véhémens de cet homme d'E-
, tat ébranlerent les organes intellectuels
,, de mes camarades. Mais mon bonhom-
,, me , qui avait tant envie de voir le
,, Roi , reſta ferme. Je crains les mono-
,, poleurs , dit - il , autant que les Procureurs
mais je crains encore plus la
gêne horrible ſous laquelle nous gé-
» miffons;& de deux maux il faut éviter
, le pire.
و د
*
ور
,, je ne ſuis jamais entré dans le Con
,, feil du Roi , mais je m'imagine que
lorſqu'on peſait devant lui les avantages
& les dangers d'acheter fon pain à fa
fantaiſie , il ſe mit à ſourire , & dit :
„ Le bon Dieu m'a fait Roi de France,
ود
Ба
68 MERCURE DE FRANCE.
و د
& ne m'a pas fait grand panetier ;
„ veux être le protecteur de ma Nation
ود
& non fon oppreſſeur réglémentaire. J
,, penſe que quand les ſept vaches ma
,, gres eurent dévoré les ſept vaches gra
ſes , & que l'Egypte éprouva la difette
ff Pharaon , ou le Pharaon avait eu
ſens commun , il aurait permis à for
, peuple d'aller acheter du bled à Babilo
,, ne , & à Damas ; & s'il avait eu un coeur
ود
ود
ود
ود
ود
ود
il aurait ouvert ſes greniers gratis , faul
à fe faire rembourſer au bout de fept
,, ans que devait durer la famine. Mais
forcer ſes ſujets à lui vendre leurs terres ,
,, leurs beftiaux , leurs marmites , leur liberté
, leurs perſonnes , me paraît l'ac
,, tion la plus folle, la plus impraticable,
,, la plus tyrannique. Si j'avais un Con-
ود
و د
trôleur Général qui me propoſât un tel
,, marché , je crois , Dieu me pardonne,
„ que je l'enverrais à ſa maiſon de campa
" gne avec ſes vaches graffes. Je veux
eſſayer de rendre mon peuple libre &
,, heureux pour voir comment cela fera.
ود
ود
Cet apologue frappa toute la compa
,, gnie. Le Procureur-Fiſcal alla procé
و ر
der ailleurs ; & nous partîmes le bon-
,, homme & moi dans ma charrette , qu'on
appellait caroſſe , pour aller au plus vite
voir le Roi,
AOUT. 1775. 89
Quand nous approchâmes de Pontoiſe
, nous fumes tout étonnés de voir
environ dix à quinze mille payſans qui
couraient comme des fous en hurlant ,&
, qui criaient , les bleds , les marchés , les
marchés , les bleds. Nous remarquâmes
, qu'ils s'arrêtaient à chaque moulin ,
, qu'ils le démoliſſaient en un moment ,
., & qu'ils jetaient bled , farine & fon
, dans la riviere. J'entendis un petit Prê-
, tre qui , avec une voix de Stentor , leur
, diſait: ſaccageons tout , mes amis , Dieu
, le veut ; détruiſons toutes les farines
e, pour avoir de quoi manger.
ود
و د
,
„ Je m'approchai de cet homme , je
,, lui dis , Monfieur , vous me paraiſſez
„ échauffé , voudriez-vous me faire l'hon-
,, neur de vous rafraîchir dans ma char-
,, rette ? J'ai de bon vin. Il ne ſe fit pas
> prier : mes amis , dit - il , je ſuis habi-
„ tué de paroiſſe. Quelques uns de mes
,, confreres & moi nous conduiſons ce
,, cher peuple. Nous avons reçu de l'ar-
,, gent pour cette bonne oeuvre. Nous je-
-,, tons tout le bled qui nous tombe ſous
و د
و د
la main , de peur de la diſette. Nous
allons égorger dans Paris tous les bou-
,, langers pour le maintien des loix fon-
,, damentales du Royaume , voulez-vous
être de la partie ?
"
E3
4
MERCURE DE FRANCE ,
د
و ر
و ر
و و
Nous le remerciâmes cordialement ,
& nous primes un autre chemin dans
notre charrette pour aller voir le Roi .
”
En paſſant par Paris , nous fûmes té-
9 moins de toutes les horreurs que commit
cette horde de vengeurs des loix
,, fondamentales. Ils étoient tous ivres ,
& criaient d'ailleurs qu'ils mouraient
de faim. Nous vîmes à Verſailles paſſer ,
„ le Roi & la Famille Royale. C'eſt un
" grand plaiſir , mais nous ne pûmes avoir
,, la conſolation d'enviſager l'Auteur de
„ notre cher Edit du 13 Septembre. Le
, gardien de ſa porte m'empêcha d'en-
„ trer. Je crois que c'eſt un Suiffe. Je
ſeraisbattu contre lui , ſi jem'étais ſenti
le plus fort. Un gros homme qui por
tait des papiers , me dit : allez , retour-
„ nez chez vous avec confiance , votre
homme ne peut vous voir ; il a la gout-
,, te ; il ne reçoit pas même ſonmédecin ,
& il travaille pour vous.
"
و د
"
"
"
"
29
و د
eme
Nous partimes donc moncompagnon
&moi , & nous revînmes cultiver nos
champs ; ce qui , à notre avis , eſt la
feule maniere de prévenir la famine.
و د
ر و
Nous retrouvâmes ſur notre route
, quelques-uns de ces automates groffiers
à qui on avait perfuadé de piller PonAOUT.
1775. 7
, toiſe , Chantilli , Corbeil , Verſailles
, & même Paris. Je m'adreſſai à un
, homme de la troupe qui me parois-
, ſoit repentant. Je lui demandai quel
, démon les avoit conduits à cette hor-
,rible extravagance ? Hélas ! Monfieur ,
, je ne puis répondre que de mon villa-
, ge. Le pain ymanquait, les Capucins
, étaient venus nous demander la moitié
., de notre nourriture au nom de Dieu.
, Le lendemain les Récollets étaient venus
prendre l'autre moitié. = Eh ! mes
, amis , leur dis-je ; forcez ces Meſſieurs
à labourer la terre avec vous , & il n'y
aura plus de diſette en France."
Théorie du Luxe , ou traité dans lequel
on entreprend d'établir que le luxe eſt
un reſſort non ſeulement utile , mais
même indiſpenſablement néceſſaire , à
la proſpérité d'un Etat. A Paris , chez
Jean- François Baſtien , Libr.
-On nous a repréſenté le luxe comme
le plus cruel ennemi du genre humain ,
comme un monſtre dont le venin eſt ſi
fubtil & fi actif, qu'on ne peut jetter les
yeux fur lui fans en reſſentir les atteintes
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
mortelles ; un tyran perfide , qui , fouska
le voile trompeur de la proſpérité publi
que , cache les cadavres des malheureux
qu'il immole journellement. On a em
ployé toutes fortes d'images pour décrier
le luxe. Les Chymiſtes , a-t-on dit , pilent,
brifent les matieres qu'ils font en, x
trer dans leurs alambics ; ils en concentrent
les eſprits par la diſtillation , pour
compofer ces liqueurs voluptueuſes , qui
flattent le goût & l'odorat : le luxe en
agit de même avec les hommes ... C'eſt
du plus pur de leur fang qu'il tire out
ces ornemens dont il ſe pare avec tant
d'orgueil , ou ces rafinemens de delicateſſe
qu'il goûte avec tant de ſenſualité. Ceux
qui ne s'arrêtent qu'au réſultat de ſon
opération , en admirent le ſuccès : ils
n'examinent pas ces préparatifs ſi ruineux
qui l'ont précédé.
On a comparé encore la félicité apparente
que produit le luxe , à ces flevres
violentes qui ne prêtent , durant le transport
, une force incroyable aux malades ,
que pour la leur ôter au déclin de l'accès.
Les Philoſophes ont foutenu que le
luxe étoit un crime contre l'humanité ,
toutes les fois qu'un ſeul membre de la
fociété ſouffroit & qu'on ne l'ignoroit !
AOUT . 1775.
pas. S'ils ont avoué que le luxe pouvoit
être néceſſaire pour donner du pain aux
pauvres , ils ont dit en même temps
qu'il n'y auroit point de pauvres s'il n'y
avoit point de luxe. Les Hiſtoriens ont
auſſi employé leur éloquence pour en
peindre les funeſtes effets dans la chûte
& le renverſement desEmpires. Pluſieurs
Légiflateurs ſe ſont fait un devoir de le
profcrire. L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a regardé comme de
vaines déclamations tout ce qu'on a publié
juſqu'à préſent contre le luxe. Il
avoue que dans la théorie , l'opinion
commune eſt peu favorable à ſon ſyſtême;
mais il ſoutient que dans la pratique
tout le monde ſe livre au luxe. Ceux qui
l'ont le plus décrié , n'ont pas été à portée
, par leur place , d'en bien obſerver
les effets , & n'ont fait nulle étude de
l'économie politique. Les hommes d'Etat
→ occupés de l'adminiſtration du Royaume ,
ont vu de près la néceſſité de favorifer
le luxe , en le prenant dans ſa juſte
acception. Ils l'ont regardé comme le
moyen d'exciter l'induſtrie , de faire fleutir
les arts , circuler les eſpeces & peupler
les villes ; l'Auteur de la théorie du luxe
ſe déclare pour cette opinion, & prétend
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
que ce ſeroit nous ramener à l'état pri- t
mitif, très - inférieur à l'état actuel de
civiliſation , que de vouloir proſcrire ce
moyen efficace de bannir l'indigence &
l'oiſiveté du corps de la ſociété. Faire
dépenſer les riches , c'eſt aſſurer aux pauvres
un moyen aſſuré de ſe procurer leur
ſubſiſtance par leur travail. Les beſoins
du luxe , multipliant à l'infini les branches
de l'induſtrie & du travail , fourniſſent
à tout le monde de quoi vivre ,
ens'occupant , & répandent ainſi l'aiſance
dans tout un Peuple. D'après cette idée ,
cet Auteur ſoutient que le luxe ne nuit
ni à la population, ni à l'agriculture , ni
aux bonnes moeurs . Il prétend que les
reproches que l'on fait au luxe par rapport
aux moeurs , viennent de ce que l'on
n'a pas des idées nettes ſur la morale civile.
L'Ouvrage eſt terminé par une dif.
ſertation ſur le ſens primordial du mot
Luxe. L'Auteur , qui convient qu'il combat
un ſentiment preſque généralement
reçu , demande qu'on examine ſes raiſons
avec une attention ſuivie, & qu'on
veuille ſe dépouiller de ſes préventions.
Les vérités les plus claires , dit il, n'échouent
que trop ſouvent contre l'enthou
fiaſme & l'habitude. Cette matiere , quoiAOUT.
1775 79
qu'elle ne ſoit pas neuve, eſt traitée d'une
maniere intéreſſante : on ne fauroit trop
difcuter les queſtions qui tiennent de
fi près aux ſociétés politiques,
Monde primitif analyse & comparé avec
le monde moderne , considéré dans l'histoire
naturelle de la parole , ou origine
- du langage & de l'écriture ; par M.
Court de Gebelin. ( Se trouve à Amſter-
- dam chez Rey , Savoir les tomes
I, II, III.)
› Ce nouveau volume du monde primitif
eſt des plus intéreſſants. Il eſt diviſé
en cinq Livres , dont chacun offre un
objet différent & propre à piquer la cus
rioſité. Le rer roule ſur l'art étymologique
; le 2º donne l'analyſe de l'inſtrument
vocal , le ge expoſe les variétés
qu'éprouve cet inſtrument chez chaque
Peuple , & les cauſes & les effets de ces
variétés ; le 4º les mots qui réſultent néceſſairement
des ſons que donnent ces instrumens
, & de leurs rapports avec les
objets qu'on vouloit peindre par ces mots ;
le se fait voir que l'écriture nâquit comme
le langage , par l'imitation même des
objets qu'on vouloit peindre.
76 MERCURE DE FRANCE.
Sans l'art étymologique , les rapporte
des langues font nuls , & l'on ne peut
prononcer fur l'origine des mots ; cepen
dant il n'eſt aucun art plus décrié : notre
Auteur a donc été obligé de remonter
aux cauſes de ce décri ; & en convenant
qu'il tomboit fur de fauſſes méthodes ,
il prouve que , par les principes qu'i
poſe& les regles qu'il s'eſt preſcrites à cet
égard , fa marche eſt auſſi ſûre qu'elle
le ſeroit peu par les méthodes ordinaires.
Nous invitons d'autant plus vo-
Jontiers nos Lecteurs à juger par euxmêmes
de ce que notre Auteur dit,
qu'ils en feront plus diſpoſés à le ſuivre
dans fes recherches , & à ne pas le confondre
avec les Etymologiſtes qui ont
paru juſques ici , & qui ne faifoient pas
affez d'uſage d'une bonne critique. Peutêtre
cette partie auroit- elle pu être un peu
plus reſſerrée ; le deſir de perfuader ſur
un objet fondamental pour cet Ouvrage ,
devient cependant une excuſe des plus
légitimes aux yeux de tout Lecteur indulgent.
Sa marche y eſt auſſi neuve
qu'elle l'a été à l'égard des volumes précédens.
:
Voulant démontrer que la parole étoit
naturelle à l'homme , & non l'effet de!
AOUT. 1775 77
fon induſtrie & de ſes recherches , M. G.
analyſe dans le ſecond livre l'inſtrument
vocal d'après les Anatomiſtes les plus célebres&
d'après les plus grands Phyſiciens.
Ce n'eſt pas la partie la moins intéreſſante
de fon Ouvrage: on y voit que l'homme
put parler dès l'inſtant qu'il exiſta ; que
ſes beſoins lui en firent une loi ; & que
fon intelligence lui fit appercevoir les
moyens propres à faire des fons de l'inftrument
vocal , les fideles interprètes de
ſes penſées , de la maniere la plus ſimple
& la plus fûre.
Mais cet inſtrument vocal éprouve en
chaque lieu les variétés auxquelles les
objets Phyſiques ſont expoſés en changeant
de climat: dès lors les mêmes mots
doivent étre rendus d'une maniere différente
en chaque lieu , ſuivant les loix
phyſiques qui y affectent l'inſtrument vocal;
il a donc fallu néceſſairement , afin
de comparer les langues & remonter
à leur origine , déterminer les loix que
fuit à cet égard l'inſtrument vocal , &
les fuivre dans leurs effets ; c'eſt l'objet
du troiſieme livre. On y voit les diverſes
ſubſtitutions qui ont lieu entre les fons ,
les altérations qui en réſultent pour chaque
mot compofé de quelqu'un de ces
78 MERCURE DE FRANCE.
fons , & les moyens de reconnoître ces
mots , malgré la multitude de métamor- te
phoſes ſous leſquelles ils ſe cachent. Ici ,
ſont miſes à contribution une multitude
de langues anciennes & modernes , d'Eu
rope & d'Afie , &c. & on y voit telst
mots prononcés différemment par vingt
Nations , ſans ceſſer d'être les mêmes.
Cette portion de volume que nous anhonçons
, eſt étonnante par les rapports
qui en réſultent entre des mots qui , jus
ques ici , paroiſſoient n'en avoir aucun ,
& par les conféquences qui en réſultent te
en faveur du ſyſtême de l'Auteur , qui
montrent des facilités juſques ici abſolu
ment inconnues à ceux mêmes qui é
toient le plus verſés dans la connoiſſances
des langues.
Chacun des fons donnés par l'inſtru
ment vocal reçut une valeur conſtante ,
& cette valeur forma la premiere baſe de
la langue primitive : mais cette valeur
ne fut & ne put jamais étre arbitraire ;
c'eſt ce que l'on fait voir dans le quatrieme
livre , en démontrant que la lan- 9
gue n'eſt qu'une peinture ; que tout mot
eut fa raiſon; que c'eſt cette raiſon qui
conſtitue la beauté de l'éloquence &de
la poëſie ; que les voyelles furent la peinAOUT.
1775 79
ture & le langage des ſenſations , tandis
que les conſonnes furent la peinture &
Le langage des idées : ce qu'on démontre
par les mots mêmes qui en ont réſulté
dans les langues ſavantes , & dans la Chinoiſe
elle-même , dont on développe ici
Ja nature & les rapports avec toutes les
autres.
En ſuivant les mêmes principes d'imi
tation ſur leſquels eſt élevé le monde
primitif, M. G. parvient, avec la même
fimplicité , à l'origine de l'écriture alphabétique
, dont chaque caractere n'eſt
qu'une peinture relative aux objets peints
par les mots que forment les voyelles &
les conſonnes ; & l'on voit que tous ces
objets ſont puiſés dans l'homme lui - même
, pour qui étoient deſtinés le langage
&l'écriture.
On y fait voir que cet alphabet primi
tif & naturel a formé les alphabets de
tous les Peuples anciens & modernes ,
comme le juſtifient un grand nombre
d'alphabets & les monumens anciens
- qu'on rapporte ici , & qui peuvent être
regardés comme la baſe d'une diplomatique
ancienne d'autant plus intéreſſante ,
qu'elle réunit les belles découvertes faites
數
3
30 MERCURE DE FRANCE.
depuis peu fur les langues anciennes , &
fur les alphabets de la Phénicie & de
Palmire.
Sur la formation des Jardins ; par l'Aut
teur des conſidérations fur le Jardi
nage.
Nous avons du plaisir lorſque nous voyons un jar-
„ din bien régulier, & nous en avons encore lorſque
as nous voyons un lieu brut & champéire" .
4 MONTESQUIEU SUR LE GOUT.
Brochure in - 8°. prix I livre 4 fols. A
Paris , chez Dorez , Libraire.
L'ART du jardinage eſt en Europe une
branche collatérale de celui de l'Architecte,
qui aſſujettiſſant à ſes formes ſymmétriques
& compaſſées les jardins les
plus vaſtes , n'en fait ordinairement que
des eſpeces de villes de verdure. En
Angleterre , le goût dominant eſt oppo- d
ſé à celui de l'Europe entiere; les Anglois
ont univerſellement adopté une maniere
nouvelle , dans laquelle ils ont
profcrit juſqu'à l'apparence même de
l'art , enforte que la plupart de leurs jardins
AOUT. 1775
Jins différent très-peu des champs ordi
maires , tant la nature vulgaire y eſt ſervia
lement copiée. Les François , & quelques
autres Nations , commencent à imi
ter les Anglois dans l'art de former les jardins.
Cet art i vaſte & ſi profond , qui ,
par l'étendue des lieux où ils s'exerce ,
n'a d'autres limites que celles de l'organe
même de la vue , & qui , par la diverſité
des matériaux qu'il emploie , embraſſe la
nature entiere ; ſe trouve cependant ,
comme les autres , ſujet aux viciffitudes
de la mode. ,, Il ſemble , ſuivant la ré-
,, flexion de l'Auteur de l'Écrit que nous
,, annonçons , que pendant un temps , ja-
,, loux de la puiſſance qui lui a été ac-
و د
"
د
cordée ſur la nature , l'homme ait
,, craint de lui laiſſer la moindre appa
,, rence de liberté : on paroit aujourd'hui ,
,, en préférant les beautés naturelles ,
,, proſcrire de l'art tout ce qu'il pourroit
faire de régulier". Eſt- il un de ces
deux ſentimens qui mérite la préférence
à l'excluſion de l'autre ? Ou ſeroit - il un
moyen de les concilier ? C'eſt ce qui fait
l'objet de cet écrit fur la formation des
jardins. L'Auteur admet la diftinction
des deux genres , le naturel & le régulier.
Le réſultat de ces réflexions eſt que le
F
82 MERCURE DE FRANCE.
genre libre , bien préférable au genreto
régulier dans les grandes étendues , doit lin
à fon tour lui céder , ſans difficulté , la ni
formation du voiſinage des habitations
& de tous les lieux où l'opération humaine
eſt reconnue. Une habitation placée
dans le lieu le plus agréable au Maftre
eu égard au voisinage de l'eau , à
la proximité d'un grand chemin , ou à la
jouiſſance d'une vue riche & étendue , s
ne pouvant par ſa conſtruction même ,
autant que par fa poſition, paſſer pours
un ouvrage de la nature, doit être réguliere
dans tous ſes points , afin de ne
laiſſer échapper aucun agrément dans lete
genre qui lui convient. Mais le pourtour
d'une maifon réguliere peut-il ne pas être
une terraſſe dreffée de niveau avec une légere
pente pour en déſſécher lepied ? Les
routes quiy menent étant alignées , pour
procurer par la ligne droite la voie laplus
courte , ne doit - on pas au moins , dans
les extrémités voiſines de l'habitation ,
les border d'arbres pareillement alignés ,
choiſis du même âge , d'une feule eſpece ,
ou au plus de deux entre - mêlées ? Ne
faut - il pas placer ces arbres à diſtances
égales , diriger même leurs branches , dep
maniere à laiſſer de l'air au chemin , &
AOUT. 1775 83
procurer de l'ombrage à celui qui a eu
induſtrie de rendre la route ferme &
anie pour ſa commodité ? L'air & le ſoeil
étant néceſſaires à la falubrité d'une
habitation , peut-on ſe diſpenſer de l'iſoer
par une eſplanade ? Et cette eſplanade
qu'on ne veut pas laiſſer éntierement
hue , publiant à tous les yeux qu'elle n'eſt
point l'effet du hafard; ne convient - il
pas de diſpoſer ſymmétriquement & déerminer
régulierement les pieces d'eau,
es tapis de gazon, même les fleurs &
plantes d'ornement qu'on y préſente à la
wue ? Enfin dans la plantation de bois ,
crès bornés & circonfcrits par des allées
dreſſées & fablées , pour que l'on puiſſe
s'y promener en tout temps , & alignées
pour ne point offuſquer la vue; dans
P'intérieur de ces boſquets , dont une pro
menade affidue auroit bientôt banni l'air
filveftre , quand même il n'eut pas été
diſparate avec les objets voiſins , le bon
goût ne demande-t-il pas que , ſe livrant
au genre régulier , on forme des falles
fymmetriſées , majestueuſes , tant par la
belle proportion entre les diſtances &
l'élévation des colonnes naturelles qu'emploie
cette architecture végétale , que
par la rectitude & la grace même des
Fa
84 MERCURE DE FRANCE.
contours , que l'art des tontures fait prendre
à la verdure qui les entoure & les
couvre? C'eſt en tous points , ajoute
ود
ود
ود
ود
"
ود
l'Auteur de cet Ecrit , ſe confor-
,, mer au premier principe de la formation
des jardins , qui eſt de déployer
en fon entier le pouvoir de l'art , &
d'en ſuivre les regles avec recherche
,, juſques dans les détails , dès qu'une
fois le genre régulier domine dans la
partie principale". Mais il y a des
défauts à éviter. Etendre la régularité dans
des endroits trop éloignés , établir une
ſymmétrie calquée dans des lieux dont
la correſpondance a beſoin d'être cherchée
, embraſſer enfin avec tant de préférence
un genre de décoration qu'on
l'emploie par tout fans variété , ſont trois
défauts conſidérables , également eſſen-|
tiels, qui , par l'ennui qu'ils procurent ,
arrêtent tout l'effet qu'on eſt en droit de
demander aux jardins réguliers : ſavoir ,
de frapper d'admiration ceux qui les parcourent
pour la premiere fois , & d'enchanter
, de plus en plus, chaque jour le
connoiſſeur qui les fréquente , lorſqu'il
a bien ſaiſi l'eſprit de leur formation,
L'Auteur rappelle ici cette regle ancienmc,
énoncée par Caton d'une maniere &
:
AOUT. 1775. 85
-
expreſſive: Bâtiſſez , dit - il , de maniere
que la maison ne cherche point le jardin ;
on pourroit ajouter : Ni le jardin la maison.
L'Auteur , avant de quitter le genre
régulier , nous arrête un moment ſur cette
intelligence de diſtribution , qui , ſans jeter
dans les dépenſes également ingrates&
infructueuſes des grands mouvemens de
terre , fait préſenter un commencement
de ſymmétrie affez étendu pour fatisfaire
le premier coup d'oeil , & l'arrêter à pro-
-pos ſuivant que l'exigent les convenances;
qui ſait maſquer un biais ou une inégalité
de terrein par une façade de bosquet
, &c.
L'Auteur , pour fixer un peu plus nos
idées , jette un coup d'oeil rapide fur la
formation du parc de Verſailles. Il en
remarque les beautés & les défauts. Il
paſſe enſuite à ce qu'il appelle le genre libre
ou naturel , qui ne convient qu'aux
terreins d'une grande étendue.
Ce genre , lorſque le terrein , par fa
ſituation , prête à l'expreſſion des diffé
rens caracteres de la nature en grand
produit des effets enchanteurs. En fera-til
de même à proportion dans un lieu
-plus reſſerré ? ,, j'en doute fort, dit l'Aud
Ea
86 MERCURE DE FRANCE.
E
"
وو
22
10
R
,, teur. Il deviendroit trop difficile de
diffimuler que cette prétendue liberté
de la nature n'eſt qu'un ouvrage humain,
une copie ſervile & défigurée ,
ou pis encore , l'effet du caprice. En
, effet ne fait on pas que ce célebre jar-
„ din de l'Empereur de la Chine, dont "
la deſcription a ſervi de guide pour la
formation de tous les autres, eſt un
enclos de pluſieurs lieues; & que s'il
23 eſt diſtribué en différens quartiers , cha-
,, cun eſt encore prodigieuſement étendu?
Ne voyons- nous pas qu'en Euro-
, pe les jardins libres , chéris des An-
, glois , contiennent pluſieurs centaines
32
دد
"
ود
"
ود
ود
"
d'arpens ? A quoi donc fongent ceux
» qui , dans une étendue bornée à quel-
» ques arpens d'un terrein égal, ſouvent
même privé d'eau , entreprennent, par
des mouvemens de terre auſſi coûteux
,, qu'infructueux , même pour le coupd'oeil
, d'élever des montagnes & de
creuſer des précipices ; qui, formant
un lit de terre glaiſe à une riviere entrenue
d'eau de puits , la font ſerpenter
à commandement au milieu d'un terrain
uni , qui prétendent raſſembler |
toutes les cultures qu'on trouve à la
campagne , lorſqu'une berge , hones
"
2
"
AOUT. 1775 87
ود
"
ود
ود
rée du nom de colline, eſt plantée
de deux ou trois cents ſeps de vigne;
د م
qu'ailleurs un carré de choux ou d'artichaux
ſe trouve à côté d'une petite
piece d'avoine , ou d'une cheneviere
d'une ou deux perches ; qui apportent
fur leur riviere des rochers , à travers
„ leſquelles l'eau forme une petite cas-
, cade dans un terrein ſableux ou argilleux
, où l'on ne trouve nul autre frag-
وو mentde cailloux; qui, au milieu d'îfles
faites à plaiſir , conſtruiſent dans l'une
un pavillon à la Turque ou à la Chỉ
noife: dans l'autre , un petit temple ,
,, ou plutôt le modele d'un temple Grec,
&ſuivant que la fantaiſie le leur ins-
„ pire, font ici un pont-de-pierre &de
„ brique, là un autre de mulieres brutes,
"
"
وو
ود
و د
و د
"
و و
ailleurs un petit pont de planche, le
,, tout ſi rapproché , qu'il s'apperçoit d'un
même coup-d'oeil , ſans qu'on puiſſe
découvrir une ſeule raiſon qui ait dé-
,, terminé là ou là ces diverſes conftructions
; qui tracent enſuite preſque à
„ plat , de petits chemins tortueux , cels
,, que la néceſſité de monter les fait pra-
,, tiquer ſur les lieux eſcarpés ; font enfin
ود
و د
fabler tous ces ſentiers , & les bordent
„ de fleurs ou de lignes d'arbuſtes. Ne
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
ود
1, s'imagine-t-on pas voir exécuté le ri. !
dicule projet du parterre géographi
que , au moyen duquel le Jardin des
Tuileries ſe trouvoit converti en un
,, plan de Paris ? "
" ५५
وو
Les obſervations que l'Auteur fait
dans la ſuite de cet écrit ſur le genre li.
bre , ſont fort ſuccintes ; elles convain ,
cront néanmoins l'Artiſte ou l'Amateur
que ce genre , pour paroître naturel, eft
aſſujetti à beaucoup de convenances , &
demande , pour parvenir à ſon but , qui
eſt également de plaire , au moins autant
de méditation que le genre régulier .
Suite des Epreuves du Sentiment ; par M.
d'Arnaud. Tome III . Quatrieme,Anecdote.
Liebman. Vol. in- 8°. avec figures.
A Paris, chez Delalain , Libr.
5
L'INFORTUNE Liebman nous eſt ici re- (
préſenté ſoulageant ſes ennuis par le récit
qu'il fait de ſa propre hiſtoire à un
homme ſenſible , au Peintre même des Epreuves
du Sentiment, qui voyageoit alors
en Allemagne. ,, Dès mon enfance , lui
dit Liebman au commencement de ſon
hiſtoire , je fus frappé d'une vérité qui
११
AOUT. 1775
و د
"
"
و د
و د
و د
m'effraya: je vis qu'on ne connoiſſoit
→, ni l'amitié , ni l'amour , quoiqu'on en
, parlat beaucoup , j'appris à redouter
, ces liaiſons fondées ſur l'intérêt ; mon
,, coeur cependant étoit dévoré du beſoin
,, d'aimer. Mes premiers regards ſe fati-
,, guerent ſur un amas de volumes ; mais
des livres ne ſuffiſent pas au bonheur.
Tout ce qui m'entouroit , m'avertiſſoit
,, que je mourrois de diſette au ſein de
l'abondance ; que la ſociété ne m'offriroit
que des ſimulacres & jamaisd'ob-
,, jets réels ; que la délicateſſe qui me
tourmentoit , loin d'être fatisfaite ,
,, s'irriteroit des faux plaiſirs que ce monde
ſi foible , ſi impoſteur me promettoit.
Je m'étois fait ſur - tout une idée
ſi extraordinaire de l'amour , que je
n'oſois à peine m'avouer à moi même
tout ce que je deſirois àce ſujet : c'étoit
bien plus que la beauté dont je demandois
la perfection ; j'aurois voulu
trouver un coeur qui n'eût reſpiré que
,, par le mien , qui n'eût formé des voeux
,, que pour moi ſeul, qui n'eût pas euun
ſentiment que je ne l'euſſe inſpiré &
, qui ne m'appartint ; en un mot, j'au
rois ſouhaité être un autre Pygmalion ,
& animer une ſtatue qui m'eût confas
ود
"
و د
"
92
"
و د
22
F5
9. MERCURE DE FRANCE.
TO
cré ſon exiſtence". Liebman nous ap
prend dans la ſuite de fon hiſtoire que
maître de ſes biens à l'âge de dix huit
ans , il s'affermiſſoit de jour en jour dans
cette façon de penſer , lorſque la femme "
d'un de ſes Jardiniers vint à mettre au "
monde une fille qui annonçoit l'aſſem- "
blage des graces. Cet homme mélanco
lique ſaiſit auffi-tôt un projet qui , à tout( "
autre qu'à lui , eût paru extravagant &
d'une exécution impoſſible, Son eſprit
s'égaroit dans le merveilleux ; ſon coeur
s'échauffoit. Il forma le deſſein de faire
élever Amélie, c'eſt le nom qu'il avoit
donné à cette fille , pour en créer l'objet
de cet amour , que peut- être il étoit ſeul
capable de reſſentir. Il fit part de ſes
vues aux parens de l'enfant. Il vouloit
qu'Amélie , qu'il avoit choiſfie pour être
unjour fon épouſe,ne partageât ſes premiers
regards qu'entre ſa mere & lui , &
qu'elle fût élevée dans la perfuafion
qu'il n'y avoit ſur la terre , excepté elle
&ſamere, d'autre créature que Liebman.
Cet Amant mettoit ſon bonheur à voir
cet enfant former ſes premiers pas pour
aller à lui , articuler ſes premiers fons
pour répéter ſon nom , faire uſage enfin
de ſes premiers mouvemens pour lui
procurer ſes innocentes careſſes. Liebman
AOUT. 1775 gi
ajoutoit tous les jours à ſon plan , &
goûtoit de plus en plus le bonheur de
voir Amélie répondre à ſes voeux.., Quand
›› je prenois cette charmante enfant fur
→ mes genoux , avoue-t-il dans le récit
>> qu'il fait , c'étoit alors qu'une langueur
و د
"
délicieuſe couloit dans mes veines. Mais
>> que les plaiſirs de mon coeur étoient
→ au-deſſus de ceux de mes ſens ! Quelle
volupté inconnue à tous les autres humains
je me promettois ! Il y aura donc
dans l'Univers une créature qui n'exis-
→, tera que pour moi , qui ne ſera remplie
, que du ſeul deſir de me plaire , qui
» m'aimera ſans partage ! Je ſerai l'unique
,, objet auquel ſe rapporteront ſes ſenti-
„ mens , ſes actions , ſes plus indifféren-
ود
29
tes idées ! Amour , amitié , bonheur ſu-
» prême de deux ames qui ne forment
„ que la même ame , je goûterai donc
2, vos délices ! "
Amélie élevée en quelque forte dans le
ſein de l'Amour , en reſpiroit tous les
ſentimens. Liebman étoit aimé & ne
pouvoit douter de ſon bonheur. Mais
qu'eſt ce que l'avantage de plaire lorsqu'on
n'a point de rivaux ? La vanité aelle
lieu de s'enorgueillir d'un triomphe
- fondé ſur l'ignorance ?, Si Amélie , ſe
MERCURE DE FRANCE.
1
:
:
ود
"
ود
وو
,, diſoit ſouvent Liebman , favoit qu'il y
,, ad'autres hommes , ſi , ſes lumieres étend
dant les facultés de ſon ame, elle me faice
ſoit un ſacrifice éclatant , alors ... voile
,, le bonheur ſuprême , & celui dont jear
m'applaudis lui eſt bien inférieur." C'e
ainſi que chez les hommes l'opinion ak
tere toujours nos jouiſſances & chaſſe lafes
bonheur devant nous. Un coeur furchargefe
aime à s'épancher , & Liebman deſiroit
encore d'avoir un confident de ſon a-le
mour, Il eut ce confident & ce fut le
terme de ſon bonheur. La jalouſie verſa
ſes poiſons dans le coeur de ces Amans ,
&conduifit bientôt la ſenſible Amélie au
tombeau. Cette mort forme ici un tableau
pathétique & très propre à remplir
le Lecteur des impreſſions d'une douce
mélancolie , la premiere peut être des
voluptés.
La Victime mariée , ou Histoire de Lady
Villars , traduite de l'Anglois ; par
M. A. 2 parties in- 12. A Londres ;
& ſe trouve à Paris , chez Mérigot le
jeune , Libraire,
AOUT. 1775 96
Ce Roman eſt dans la forme épiſtolaire.
Adelaïde Montague répond à l'empreſſement
qu'avoit une de ſes amies d'apprenare
l'hiſtoire de l'infortunée Lady Vilars
, dont elle avoit vu le portrait qui l'avoit
intéreſſée. Elle lui fait part des parcicularités
de cette funefte hiſtoire dans
Tes lettres , auxquelles elle en ajoute plu-
Tieurs que lui avoit autrefois écrites
Lady Villars . Ces dernieres inſtruiſent
les lecteurs , des fentimens de cette victi
me du préjugé qui veut qu'un titre &
une fortune foient les feuls objets que
l'on recherche dans le mariage. On voit
dans la fuite de ce roman que le Colonel
Walton , pere de Lady Villars , n'auroit
jamais conſenti à facrifier le bonheur de
ſa fille à ce préjugé , ſans la condeſcendance
qu'il avoit pour une femme impérieuſe,
hautaine & dont le caractere naturellement
capricieux avoit été gâté par l'habitude
de n'éprouver jamais la moindre
contradiction. Le Colonel Walton , mari
ſi doux , fi complaiſant , fi foible , nous
eſt cependant repréſenté ici comme un
homme d'eſprit. ,, Que les femmes ſont
"
bien dans l'erreur , écrit Adelaïde Mon-
„ tague à fon amie, lorſqu'elles établiſſent
comme une maxime; qu'un marifot est
94 MERCURE DE FRANCE.
F
le plus aisé à gouverner ! Cette maxime a
, tant de fois été dementie par l'expé-
„ rience, que je m'étonne que nous ne
,, l'ayons pas effacée depuis long- temps de
, notre recueil. Un fot eſt toujours déci
, fif & attaché à ſes opinions , toujours
" jaloux de ſon autorité , toujours effrayé
qu'on n'empiete ſur ſes droits. Il y a au
, contraire mille bagatelles qu'un homme
de ſens regarde comme au - deſſous de
,, lui ; &, par l'habitude qu'il contracte de
, céder dans les occafions qu'il regarde
,, comme de peu d'importance , il vient
, quelquefois à perdre cette ſupériorité ,
„ que tout mari devroit conſerver dans ſa
و د
و د
ر د
famille. " Le pauvre Colonel Walton
étoit une preuve bien frappante de cette
vérité. Sa fille , née malheureuſement
pour elle , avec un coeur ſenſible& tourmenté
par le besoin d'aimer , ſe vit privée
d'un amant généreux dont l'amour
conſtant & vertueux auroit fait ſon bonheur.
Elle ne trouva au contraire dans celui
que ſes parens lui firent épouſer ,
qu'un objet encore plus mépriſable par les
ſentimens & le caractere que par la figure
dont on nous trace dans ces lettres un
portrait ridicule. ,, Votre ſort , écrivoit
Lady Villars à Miſs Adelaide Monta-
9
"
AOUT. 1775. 95
gue ſon amie , qui venoit de perdre un
., époux qu'elle chériſſoit , votre fort
, comparé au mien eſt encore plus heu-
, reux. Vos larmes peuvent couler fans
, contrainte , devant des parens qui tâ-
, chent d'adoucir vos peines , & qui ne
, vous en font point un crime: au lieu
, que moi , infortunée que je ſuis , je me
3, vois condamnée à finir mes jours dans
,, un cercle perpétuel de contrainte & de
déguisement; à ſouffrir ſans ceſſe tous
les tourmens d'un amour ſans eſpoir ;
à cacher , ſous le maſque de la civilité
&de la fatisfaction , les véritables ſentimens
d'un coeur plein de reſſentiment
& de mépris. Ah ! quelle tâche , Adelaïde
!"
و د
و د
و د
و د
Cette épouſe infortunée , fuccombant
enfin ſous le poids de ſes ennuis , s'échappe
de la maiſon de ſon mari, ou plutôt de
fon tyran jaloux & va mourir de langueur
dans un pays étranger. Elle eut du moins,
dans ſon infortune, la confolation de ſe
voir regrettée d'un pere qui verſa ſouvent
des larmes ameres fur le fort de fa fille.
L'exemple de ce pere doit apprendre à
ceux qui tiennent ſa place que ,s'il eſt permis
à un pere de diriger le goût deſa fille
dans le choix d'un époux , il ne doit ja
16 MERCURE DE FRANCE,
mais le contraindre. En effet , ſi une fille!
ſenſible ne peut trouver le bonheur
dans un mariage contracté avec indifférence
, quel fort lui eſt réſervé lorſque
fon époux ne paroît à ſes yeux qu'un ty.
ran mépriſable ? Il lui arrivera alors comme
à Lady Villars de finir ſes jours dans
la douleur & dans les larmes ,&d'être encore
ſouvent l'objet de la cenſure d'un pu
blic oiſif qui , ne jugeant que ſur les apparences
, eſt toujours diſpoſé à croire
que c'eſt par eſprit de légereté & amour
de l'indépendance qu'une femme mariée fo
ſeplaint de fon fort. ,, Le plus pur des es-
» prits célestes , qui paroſtroit ſur la terre
ود ſous la forme d'une femme , ne ſe-
ود roit point à l'abri des traits de lacalom-
3, nie." Ce paſſage ſert d'épigraphe à ce
Roman , où l'Auteur auroit pu répandre
plus d'intérêt s'il eût mieux connu l'art
des préparations &des nuances. Cet écrit
néanmoins attache par quelques détails ,
& parce qu'il préſente aux peresde famille
une leçon de conduite ſouvent répétée,
mais que l'on ne peut trop ſouvent leur
remettre ſous les yeux.
Fournai
AOUT . 1775 97
Fournal Littéraire , dédié au Roi , par une
Société d'Académiciens. A Berlin ,
& ſe trouve à Paris , chez Lacombe ,
Libraire.
Ce Journal , qui a commencé au mois
de Septembre 1772 , & dont il paroît
déjà quatorze volumes , a le plus grand
uccès dans les Provinces du Nord de
'Allemagne , & mérite d'être favorablement
accueilli en France. Le titre ſeul
de cet Ouvrage , & la dédicace qu'en a
agréée un Roi connoiſſeur , ſemblent répondre
au Public du goût , de la ſageſſe
*de la folidité avec lesquels il eſt ré-
Bigé. Il devroit nous ſuffire de l'annoncer.
Cependant nous croyons devoir ,
pour la fatisfaction de nos Lecteurs ,
cranſcrire ici , du moins en partie , la pré-
Face que les ſavans Auteurs ont miſe à
a tête du premier volume. Ils commencent
par ſe faire à eux mêmes les objeccions
& les reproches qu'on fait d'ordinaire
aux Journaux & à leurs Rédacteurs.
., Quel métier , dit - on , que celui de
, Journaliſte ! Lorſqu'on pourroit employer
ſon loiſir & ſon travail à faire
, de nouvelles découvertes , à enrichir
, les ſciences & la littérature , perdre
l'un & l'autre à mettre en lambeaux
G
98 MERCURE DE FRANCE.
des livres imprimés , & , dans cette
,, occupation ; flotter ſans ceſſe entre la
crainte de fe faire des ennemis & celle
ود
" de manquer à la vérité ; lutter contre
,, ſon propre penchant , de peur de don
,, ner à un Auteur qu'on aime des louan
,, ges qu'il ne mérite pas , & de blâmer
dans un Auteur qu'on n'aime pas co
» qu'il y faudroit louer , & le tout pour
amuſer la frivolité , pour accoutumer
و د
وو
ود le Lecteur à ſe paſſer de connoiſſance
,, approfondies , & même à les mépriſer.
,, car quel autre fruit produiſent lesJour
ود naux? Ils ne nous apprennent rien de
» nouveau , fi ce n'eſt l'existence d'un
, livre que nous aurions également con-
„ nu , quoiqu'un peu plus tard peut-être.
ود
ود
ود
ود
ود
La liaiſon des idées, la ſuite des raifonnemens
ne fauroient ſe trouver
dans un extrait , quelque bien fait qu'i
foit, & il eſt impoſſible qu'il le foit
Un homme ſe charge d'un Journal :
connoît- il toutes les ſciences & tous
les arts ? Eſt-il en état d'apprécier tous
les Ouvrages qui paroiſſent ? A-t-il
ſeulement le temps de les lire ? Com
bien de fois la partialité vient - elle
corrompre la droiture de fon jugement
& tourner au détriment des Auteurs
fon éloquence& ſes lumieres ? Ouvrez
1
AOUT. 1775.
وو
او
رد
un Journal:: ce ſera un bonheur ſi vous
n'y voyés élevés juſqu'aux nues les
, Ouvrages les plus médiocres; les plus
mauvais même , & rabaiſſés les plus
parfaits. Cette partialité va fi loin ; que
, le plus für ſeroit peut - être, d'acheter
, les livres que les Journaliſtes cenfurent
, & de laiſſer dans le magaſin des
Libraires ceux que les Journaliſtes ap-
„ prouvent: Ce qui augmente leur tort ,
,, c'eſt qu'un ſimple particulier n'a aucun
,, droit de s'arroger la Dictature dans la
;, République des Lettres. Après tout ,
,, les plus grands efforts d'un Journaliſte
, ſe réduiront à faire un abrégédd''uunnbon
,, livre , & tout abrégé fur un bon livré eft
„ un fot abrégé , dit Montagne.
ود
ود
a
"
Telles font les plaintes qu'on fait communément
contre les Journaux & contre
leurs Auteurs; c'eſt de regarder les premiers
comme inutiles , & de taxer les
ſeconds d'ignorance ou de partialité. Ces
griefs ſont ici refutés ſolidement , & d'abord
quant à l'inutilité prétendue des
Journaux . ,, Quel eſt , continuent les Au
teurs de la Préface que nous analyſons ,
„ quel eſt le véritable but que fe propo-
, fent les Gens de Lettres ? C'eſt, fans
3, doute , d'éclairer le monde , & le ſeul
G
100 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
"
P
1-
e
„ moyen de l'éclairer, c'eſt de publien
des livres. Mais les circonſtances dan le
,, leſquelles ſe trouvent la plupart de
Lecteurs , ſont cauſe que , pour bier
des perſonnes , les meilleurs Ouvrage.ce
,, ne produiſent aucun effet , ou n'en prou
duiſent que trop. On fait voir com
bien les Journaux ſervent à la circulate
tion prompte & rapide des connoiſſances
de l'eſprit humain ; de quelle utilité ils
font pour le Savant , en le mettant à
portée de connoître & de ſe procurer les
livres dont il a beſoin pour les matieres
qu'il veut approfondir , & d'acquérir une
notice ſuffiſante ſur celles qu'il fe contente
de ne pas ignorer ; combien ils font
indiſpenſables pour l'homme du monde
qui veut s'inſtruire, & dont les occupations
ne lui laiſſent que peu de temps à
confacrer à la lecture ; qu'enfin la ſentence
de Montagne , quoique vraie en
général , eſt fauſſe en particulier , & ne
tombe pas fur les Journaux deſtinés , non.
à abréger les livres , mais à les faire connoître
par ce qu'ils ont de plus important.
Les Auteurs de la Préface en concluent
, que mettre en lambeaux des livres "
imprimés , comme on le dit par mépris
, n'eſt pas un métier auſſi ridicule
AOUT . 1775. ΙΟΙ
on le prétend , puiſqu'il fert à répan.
e le goût dans le gros d'une Nation ,
à éclairer même les plus ſavans.
A l'égard du reproche même d'ignonce
ou de partialité , qu'on fait aux
urnaliſtes , les Auteurs du Journal de
erlin ſe flattent qu'ils feront à l'abri de
ette double inculpation. Le plan qu'ils
propoſent de ſuivre dans la compofion
de cet Ouvrage , eſt bien propre à
s garantir de ces imputations. Le voici :
1°. ,, Afin que nos extraits foient
exacts , raiſonnés & profonds , nous
nous ſommes aſſociés en ſi grand nom-
- bre , que chacun de nous ne s'occupera
que d'un ſeul genre d'ouvrage , de la
ſcience qu'il poſsede le mieux ; & de
. plus , il n'aura qu'un très-petit nombre
d'extraits à fournir dans le courant de
l'année.
ود
Nous ferons ſi attentifs à laiſſer à
chacun ſon diſtrict , que lorſqu'un livre
contiendra différentes matieres , com-
, il arrive dans les Collections Acadé-
., miques , l'extrait ſera fait par pluſieurs
5, d'entre nous. Nous croyons devoir fa-
, crifier l'uniformité du ſtyle à la juſteſſe
,, & à l'exactitude de l'extrait.
200 Nous nous propoſons de donner
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
११
des analyſes complettes ११ Auteurs pas à pas, lor&ſqudeeleſuurivmréerinto
conſiſtera fur - tout dans la méthode
dans l'ordre , le rapprochement & ود ſuite des idées. Cette maniere n'eſt fa
,, vorable ni à la partialité , ni à l'igne
2, rance. Elle ne permet pas d'extrain
, d'un bon Ouvrage quelques endroit
ود
ود
ود
ود
foibles , & d'un livre foible quelque
morceaux heureux ; & nous ne con
cevons pas qu'on puiſſe ſuivre un Au
११ ttoeuutrepaſsa-am-paarsch, e&, lſ'aancscolm'peantgennedrreda&ns
ود
ود
शु
ود
même ſans l'avoir bien étudié .
3º. ,, Nous n'analyſerons que des Out"
,, vrages capables de faire quelque ſen
ſation. Comme les principales langues
font entendues dans cette Société , nous
,, trouverons toujours des livres dignes
d'être connus.
20
ود
ود ° 4
Nous uferons de la plus grande
,, réserve par rapport aux éloges & aux
critiques .. , nous nous les interdirons
également. Nous prions MM.. les Auteurs
de faire attention à cet article ,
?2 & de ne pas trouver mauvais que nous
n'ajoutions pas à leurs noms les épithetes
honorables que nous leur accor-
ود
دو
ود dons dans notre coeur, mais que nous
AOUT. 1775 1ΟΣ
ménagerons dans nos extraits , dans
leſquels nous ne ferons que fimples
rapporteurs. Ce ne ſera pas nous , ce
ſera le public qui remarquera les fautes
& les beautés qui les rachetent ; nous
entendons toutes les beautés eſſentielles
& quelques beautés de détail: car il
n'eſt pas poſſible de faire paſſer dans
un extrait toutes celles de la derniere
>> forte.
د
"
و د
20
5°.,, S'il ſe préſente à notre eſprit
,, quelque objection contre les principes
, de l'Auteur , ou contre les conféquen-
,, ces qu'il en tire, nous les propoſerons
comme des doutes , dont nous laiſſe-
,, rons la déciſion au Public.
و د
90
ود En faiſant un extrait , nous découvrirons
peut - être quelques queſtions
,, importantes , que notre Auteur n'aura
,, pas examinées ; i nous nous croyons
,, en état de les approfondir , nous nous
„ en occuperons, mais dans des articles
» ſéparés.
و د
و د
Nous comptons ſur l'indulgence du
Public s'il nous arrive quelquefois de
,, nous livrer , malgré nous , à notre goût
„ particulier , aux inconftance paflageres
du temps , à l'eſprit de la Nation , aux
préjugés courans : au moins nous ne
و د
"
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
, nous écarterons jamais des égards qu'on
,, doit aux talens ſupérieurs du génie. Ha- a
ود ſarder quelque ſupplément à leurs re
,, cherches , propoſer quelques doutes ſut to
„ quelqu'une de leurs aſſertions , n'eſt cer- n
,, tainement pas leur manquer , ni à plus I
دو
forte raiſon ſe déclarer leur ennemi ". C
Tel eſt le plan du Journal que nous C
annonçons : il eſt digne des Savans qura
l'ont formé.
CONDITIONS.
Chaque volume , grand in-12 , beau
papier , d'environ 360 pages , eſt diviſé
en cinq parties égales. La premiere ſera
conſacrée à des ouvrages de mathématiques
, pures ou mixtes ; la deuxieme , à
des ouvrages de phyſique générale & expérimentale;
la troiſieme , à des ouvrages
de philofophie ſpéculative ; la quatrieme
, des ouvrages de littérature & la
cinquieme enfin à l'annonce des ouvrages
nouveaux non analyſés , aux nouvelles
littéraires , & à de petites pieces fugi
tives.
On ne donnera d'abord que fix volumes
par an , tous les deux mois un , & le
C
AOUT. 1775. 105
prix de l'abonnement eſt de 15 liv. pour
la France; on peut commencer à telle
année que l'on juge à propos. Les qua
torze volumes , déjà publiés , de ce Jour
nal , ſe trouvent à Paris chez Lacombe ,
Lib. rue Chriſtine , ou chez M. Roffel ,
Correſpondant dudit Journal , rue du
Grand Chantier , leſquels en recevront
- auſſi les ſouſcriptions. C'eſt à ce dernier
que les François qui auront quelques articles
à y faire inférer , ſont priés de les
- adreſſer , francs de port.
Traité de la diſſolution des Métaux , par
M. Monet , des Académies Royales
des Sciences de Stockholm , de Turin,
de Rouen & de la Société Littéraire
d'Auvergne. Vol. in- 12. de 352 pages
Prix , 3 liv. relié. A Amſterdam ; &
ſe trouve à Paris , chez Didot l'aîné ,
Libraire & Imprimeur.
La diſſolution des Métaux , partie
très-intéreſſante de la Chymie , & celle
qui infque le plus fur les arts , méritoit
- un traité particulier , & ce traité ne pouvoit
être mieux rempli que par un Chymiſte
qui , éloigné de tout eſprit de fystême
, s'eſt appliqué uniquement à raffem- >
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
bler des faits , fruits de ſes propres expériences.
Ces eſprits ſyſtématiques qui courent
après de veines théories que quelques
faits établiſſent ,& que d'autres faits
détruiſent , pourront ſe convaincre , en
lifant ce nouvel ouvrage, que la cauſe
qui fait agir les corps n'eſt pas la même
dans tous ,& que les corps qui ſe reſſemblent
le plus , différent eſſentiellement
entre eux. Ils reconnoîtront que la Nature
les a formés indépendamment les uns
des autres ; & a mis autant de variétés
chez eux , que dans les autres parties qui
compoſent ce vaſte Univers.
Kunkel nous avoit déjà donné une
ſuite d'expériences ſur la diſſolution des
métaux. M. Monet s'eſt fait un devoir
de le citer dans ſon traité , ainſi que les
autres Auteurs qu'il a confultés. Au reſte
il a eu ſoin d'écarter de fon ouvrage les
faits généralement connus ; ou s'il en a
rappellé quelques uns , ç'a été uniquement
dans le deſſein de faire untout de différentes
parties éparſes dans divers ouvrages ,
&de former en quelque forte unarbregénéalogique
ſur la diffolution des métaux
dont les ramaux embraſſaſſent tous les travaux
& les livres des Chymiſtes , mais
ſans vouloir s'approprier ces ramaux.
1
AOUT . 1775
Histoire de Lorraine , par M. l'Abbé
Bexon; propoſée par ſouſcription ; chez
les principaux Libraires de chaque Vil
le , & à Paris chez Valade , Saillant&
veuve Deſaint.
La Lorraine a été gouvernée , durant
une longue ſuite de générations , par des
- Princes bons , généreux , bienfaiſans ,&qui
ont fait régner avec eux les arts,les moeurs
&la paix. Ce petit Etat a eu ſes Trajans
& ſes Titus , & c'eſt dire aſſez que fon
Hiſtoire peut être utile au bonheur des
Nations. Cette Hiſtoire cependant eſt
peu connue. Ce n'eſt pas qu'elle n'ait été
écrite bien des fois ; elle a ſes anciens
Auteurs ; Duboulay , Chantereau le
Fevre , Vaſſebourg , &c. mais ils ont
rempli leurs écrits de diſcuſſions & de
problêmes de généalogie : leur langage
d'ailleurs a beaucoup vieilli & peut rebuter
le Lecteur. Dom Calmet eſt venu
qui a raſſemblé pluſieurs fragmens &
divers Mémoires peu connus ; & à force
de compiler , il a formé une Hiſtoire de
Lorraine en fix volumes in- folio. Les
recherches & les diſcuſſions de cet Ecrivain
laborieux ont guidé M. l'AbbéBexon
>
168 MERCURE DE FRANCE.
dans la nouvelle Hiſtoire de Lorraine
qu'il entreprend , & qu'il faut bien distinguer
d'un Abrégé chronologique , de
Hiſtoire de Lorraine , en deux volumes
in-8°. annoncé dans pluſieurs papiers publics.
M. l'Abbé Bexon nous prévient dans
un Profpectus , que trois diſcours ſerviront
d'introduction à ſon Hiſtoire de
Lorraine , & renfermeront , dans une expoſition
rapide , les événemens qui ſe
ſont ſuccédés en Europe dans l'eſpace de
mille ans. Le premier a pour objet les
Gaules conquiſes par les Romains ; le
ſecond , les Gaules conquiſes par les
Francs ; le troiſieme , l'Auſtraſie ou le
Royaume de Lorraine. ,, Ces diſcours ,
ود
ود
ود
ود
eſt - il dit dans le Prospectus , comprennent
tout ce qu'on fait des plus hautes
,, antiquités du Pays. Ils peignent les
fiersGermains & les Gaulois nos peres.
On verra les vaſtes conquêtes des Romains
dans ces régions , les contre-coups
,, qu'y fit reſſentir la deſtruction de leur
Empire , les ravages univerſels des
Barbares , l'étendue de la puiſſante
„ Auſtraſie , ſa chûte , & la naiſſance de
,, la Lorraine au milieu des débris de la
"
"
» Maiſon de Charlemagne. Arrivée à la
AOUT. 1775. I1C69
ود
"
و د
ود
و د
"
,, formation de l'Etat de Lorraine , l'His
toire prend une marche plus lente
,, chaque regne eſt compris ſous le nom
de fon Prince. Rien de ce qui peut
,, retracer la législation , les moeurs, les
opinions , le caractere des ſiecles & des
,, hommes , n'a été négligé. Quelquefois
le fil paroſt interrompu ; les événemens
-,, reſtent iſolés : ce font les lacunes des
,, annales , ce font les pertes de l'anti-
,, quité. On a rejeté au frontiſpice de
chaque regne tout ce qui a pu être
compris&&montré clairement fous le
,, nom de chronologie , les alliances , les
وو Descendans , les Princes contempo-
,, rains. Debarraſſée de ces détails l'Histoire
marche plus libre & plus franche ,
fans avoir la difficulté de les placer ,
ni l'inquiétude de les oublier. A la
ſuite des regnes de nos Princes eſt
,, placé celui de Stanislas , non moins
,,cher à la Patrie. Une notice , remplie
de fiecle en fiecle , fera connoître les
Hommes illluſtres , les Savans & les
Artiſtes , & fervira ſans doute à diminuer
un préjugé créé par l'ignorance
ou peut-être par l'envie. Enfin le dernier
morceau de cette Hiſtoire fera
>
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و و
و د
م و د
:
, une hiſtoire naturelle du Pays. L'hom10
MERCURE DE FRANCE :
:
!
3, me va recueillant ſans ceſſe les faits
و د
incertains & paſſagers de l'homme
35 ſans remarquer ſeulement les faits im- 1
; mortels & admirables de la nature"
Cette Hiftoire formera deux volumes
in-8°. Le prix ſera de 6 liv. pour les
Souſcripteurs , & de o pour ceux qui
n'auront, pas foufcrit. On ne payera la
ſouſcription qu'en recevant le premier
volume, que le ſecond ſuivra de près.
Réflexions philofophiques fur l'impôt , où
l'on diſcute les principes des Econ
miſtes , & où l'on indique un plan
de perception patriotique, accompagnées
de notes. Par Jérôme Tifaut de
la Noue.
Disciplina imperandi est amare quod multis expedit
quoniam respublica nimium foliditatis accipit , fi tribu
tariorum facultas illaſa conftiterit.
Caffiod. Lib. IX. Epift. 9.
Vol. in-8°, de 360 pages , avec fig .
prix 3 liv. A Paris , chez la Veuve |
Barrois & Fils , & chez Didot l'aîné
Libraire & Imprimeur.
AOUT. 1775. Iff
L'Auteur fait des obſervations préliminaires
fur les différentes cauſes qui
rendent la perception de l'impôt difficile.
Il donne un tableau abrégé de ce quirend
la Société eſſentielle à l'homme , & de
ce qui peut contribuer à la confolider.
Il rappelle ce mot ingénieux de Pittacus ,
le Législateur de Mytilene. ,, La preu
ve d'un bon gouvernement, diſoit ce
Sage, n'eſt pas que les Peuples craignent
le Prince , mais qu'ils craignent
, pour lui".
و و
L'Auteur indique les principes que
l'on doit ſuivre dans l'impoſition. Il
paſſe enſuite dans le corps de l'Ouvrage
àla diſcuſſion des idéesſophistiquées , pour
nous ſervir de ſon expreſſion , de la piſt
part des Economiſtes: ,, idées , dit- il ,
qui reſſemblent fort aux brillantes propoſitions
des Adeptes ; avec eux , l'on
voit toujours la pierre philoſophale
juſqu'à l'inſtant où l'opération s'a-
" cheve".
و د
ود
L'Auteur s'arrête fur-tout à diſcuter le
Nouveau Plan d'impoſition économique , publié
, il y a quelque temps , parce qu'il
a pour bafe les principes généraux qu'il
combat dans fon Ouvrage. Il finit par
donner un plan de perception qu'il ap.
112 MERCURE DE FRANCE.
pelle patriotique . On y reconnoît effecti
vement les vues d'un bon Citoyen.
L'Auteur fait voir la difficulté d'impoſer
les terres , l'impoſſibilité de le faire dans
une proportion juſte , & l'inconvénient
qui en réſultepour le conſommateur. Il
cherche une pratique d'impôt où celui
qui paye , puiſſe , ſans gêne , payer toujours
; où le luxe & la richeſſe ſoient obligés
de fournir au fiſc la majeure partie
des ſommes.
Un problême d'économie politique ,
très important à résoudre , ſeroit celuici::
,, Trouver un plan d'impoſition où
ود
و د
l'on ſe ſerviroit des moeurs pour obte-
,, nir l'impôt , & de l'impôt pour conſerver
les moeurs". Nous ne déciderons
point ſi M. de la Noue a réſolu ce
problême ; mais nous pouvons aſſurer du
moins que cet Ecrivain eſtimable l'a cu
devant lesyeux en dictant ſes réflexions
fur l'impôt.
Traité du farcin , maladie des chevaux ,
& des moyens de le guérir ; Ouvrage
utile & néceſſaire aux Ecuyers , Cavaliers
, Militaires , &c. aux Marchands
de chevaux , Fermiers , Laboureurs ,
Entrepreneurs de voitures , & généralement
AOUT 1775- 113
lement à toutes perſonnes qui font
obligées par état d'employer le ſervice
des chevaux. Par M. Hurel , Maître
Maréchal à Paris , Troiſieme édition.
Brochure in - 80. de 45 pages. Prix 30
fols. A Paris , rue St. Jean de Beau
vais , la premiere porte cochere audeſſus
du College .
LES différentes éditions de ce petit
Traité feront d'autant mieux accueillies ,
que l'inſtruction y eſt toujours appuyée
fur l'expérience.
Recueil d'observations Jur les différentes
méthodes proposées pour guérir la maladie
épidémique qui attaque les bêtes &
cornes; fur les moyens de la reconnoître
par - tout où elle pourra ſe manifeſter
; & fur la maniere de déſinfec
ter les étables. Par M. Félix Vicq
d'Azyr , Médecin envoyé par les ordres
du Roi dans les Provinces où regne
la contagion. Brochure in- 4°. A
Paris , de l'Imprimerie Royale . 9
CES obſervations , fruit d'un zele
éclairé & d'une expérience conſommée,
doivent ſe trouver entre les mains de
と
T
H
114 MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui vivent à la campagne , ou
qui ſont dans le cas de veiller fur lesbeftiaux.
Le Gouvernement , après avoir
donné les ordres les plus ſages & les
inftructions les mieux circonſtanciées ,
après avoir indiqué des moyens fürs &
faciles pour reconnoître l'épizootie partout
où elle ſe manifeſtera , n'a - t - il pas
lieu d'attendre la ceſſation entiere de ce
fléau ? Si , par un accord heureux & unanime
, les Puiſſances Etrangeres prenoient
le même parti , ne pourroit - on
pas raiſonnablement eſpérer de voir enfin
tout à fait diſparoître cette terrible
maladie , qui , en défolant les cam-C
pagnes , détruit les véritables richeſſes
d'un Etat?
Mémoire fur les Pays de l'Aſie & de
l'Amérique ſitués au Nord de la Mer
du Sud; accompagné d'une carte del
comparaiſon des plans de MM. Engelb
&de Vaugondy ; avec le plan desi
cartes modernes. Par J. N. Buache,
Géographe ordinaire du Roi. Broch.
in- 4º. de 22 pag. A Paris , chez l'Au
teur , rue du Foin St. Jacques .
M. Buache entreprend dans ce Mé
F
AOUT. 1775 115
moire de défendre les cartes modernes
contre les raiſonnemens de MM. Engel
& de Vaugondy. M. Buache, fondé fur
de bonnes obfervations aſtronomiques ,
ſuivant le jugement même qu'a porté
l'Académie Royale des Sciences fur ce
Mémoire qui lui a été préſenté , réuſſit
mieux que MM. Engel & de Vaugondy
Là déterminer la vraie poſition géographique
du Kamtſchatka. Quant aux autres
parties , il n'y a aucune certitude de
part & d'autre ; mais les raiſonnemens
de M. Buache paroîtront pour le moins
auffi concluans que ceux des deux autres
Géographes .
... ANNONCES.
On trouve actuellement chez Lacombe
, Libraire , les Livres ſuivans , dont
il s'eſt rendu propriétaire.
Abrégé chronologique de l'Histoire du
Nord , ou des Etats de Dannemarck , de
Ruffie , de Suede, de Pologne, de Pruſſe ,
de Courlande , &c, avec des remarques
particulieres ſur le génie , les moeurs , les
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
uſages de ces Nations ; fur la nature &
les productions de leurs climats ; enſemble
un précis hiſtorique concernant la
Lapponie , les Tartares , les Coſaques , les
Ordres militaires des Chevaliers Teutoniques
& Livoniens; la notice des Savans
& illuftres , des Métropoles & Patriarches
de Ruffie ; des Archevêchés &
Evêchés de Pologne , des Princes contemporains
, &c. Par M. Lacombe. 2
vol. in- 8°. rel. prix 12 1.
Abrégé chronologique de l'Histoire Ecclé
fiaftique , &c. Par M. Macquer ; 3 vol.
in - 8°. rel. 18 liv .
Annales Romaines , ou abrégé chronologique
de l'Hiſtoire Romaine ; par le
même; I vol. in - 8 . prix rel. 6 liv.
Abrégé chronologique de l'Histoire de l'Efpagne
& du Portugal ; par MM. Macquer
& Lacombe; 2 vol. in 80. reliés ; prix
12 liv.
Dictionnaire portatif des Beaux - Arts ,
ou abrégé de ce qui concerne l'architecture
, la ſculpture, la peinture , la gravure
, la poëſfie & la muſique , &c. par
M. Lacombe ; vol. in-8°, rel. prix 4 liv.
10 fols.
AOUT. 1775. 117
Le Spectacle des Beaux - Arts , ou conſidérations
touchant leur nature , leurs
objets , leurs effets & leurs regles principales
, &c . par M. Lacombe ; in - 12. rel,
prix 2 1. 10 f.
Dictionnaire Ecclésiastique & canonique
portatif, ou abrégé methodique de toutes
les connoiffances néceſſaires aux Minif-
* tres de l'Eglife , & utiles aux Fideles qui
veulent s'inſtruire de toutes les parties
de la Religion ; par une Société de Religieux
& de Juriſconſultes ; 2 vol. in- 8.
rel. prix 9 liv.
LIVRES NOUVEAUX.
La France illustre , ou le Plutarque
François ; par M. Turpin : année 1775.
IIIe cahier in-4°. contenant l'Hiſtoire ou
l'Eloge hiſtorique du Maréchal de Belle-
Ile , avec le portrait gravé. Prix 3 liv.
ſéparément , & 36 liv. les 13 cahiers
par ſouſcription. A Paris chez l'Auteur ,
& chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
Physique du Monde démontrée part
une ſeule cauſe &un ſeul principe com.c
mun à tous les corps en général , propre
à chacun d'eux en particulier , &
prouvé par l'expérience. Par P. B. Deshayes
, Docteur en Médecine , Médecin
ordinaire de la Maiſon du Roi- in- 80.10
A Verſailles , chez Blaizot , Libr.; &
à Paris chez Valade , Libraire.
Nouvelles expériences & observations
fur le fer, rélativement à ce que M. de
Buffon adit de ce métal , dans l'introduction
à l'hiſtoire des minéraux. Par M.
Ducoudray , Capitaine d'Ouvriers au
Corps de l'Artillerie , Correſpondant
de l'Académie Royale des Sciences.
A Upfal , & à Paris chez Ruault , Libraire.
Les Devoirs du Prince réduits à un
feul principe , ou difcours fur la Juſtice;
dédié au Roi ; deux parties en un volume
in- 80. Par M. Moreau , Hiſtoriographe
de France. A Verſailles , de
PImprimerie du Roi ; & à Paris , chez
Moutard , Libraire.
Nous rendrons compte dans le prochain
Mercure de cet Ouvrage impor-
15
AOUT. 1775. 119
tant , qui établit la gloire du Souverain
& le bonheur des Peuples.
Connoiſſances des Temps pour l'année
biſſextile 1776 , publiée par l'ordre de
l'Académie Royale des Sciences , &
calculée par M. Jeaurat , de la même
Académie; in 8°. de l'Imprimerie
Royale ; chez Panckoucke , Libr.
C'eſt la 98e publication , ſans interruption
, de la Connoiſſance des Temps ,
qui a été ſucceſſivement entrepriſe par
M. Picard en 1679 , par M. le Fevre
en 1685 , par M. Lieutaud en 1702 ,
par M. Godin en 1730 , par M. Maraldi
en 1735 , par M. de Lalande en
1760 , enfin par M. Jeaurat en 1775.
Ce dernier volume , plus conſidérable
que les précédens , renferme beaucoup
de tables de calcul , & d'objets
relatifs à l'aſtronomie , à la meſure
des lieux & des temps , &à la navigation.
Les Hommes de Prométhée , poëте ,
par M. Colardeau. Brochure in- 80. A
Paris , chez le Jay , Libraire.
H 4
20 MERCURE DE FRANCE,
* Le Barbier de Séville , ou la Précaution
inutile , Comédie en quatre actes ; par
M. de Beaumarchais ; repréſentée &
tombée ſur le Théatre de la Comédie
Françoiſe aux Tuileries , le 23 de Février
1775.
Et j'étois pere , & je ne pus mourir !
Zaïre , Acte IL
Précédé d'une Lettre modérée fur la chûte
& la critique du Barbier de Séville ; in- 89.
A Paris , chez Ruault , Libr .
Physiologie des corps organisés , Ou
Examen analytique des animaux & des
végétaux , comparés enſemble , à deſſein
de démontrer la chaîne de continuité qui
unit les différens regnes de la Nature.
Edition Françoiſe du Livre publié à
Manheim ſous le titre de Physiologie des
Mouffes. Par M. de Necker , Botaniſte
&Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de p'uſieurs Académies , &c. &c.
in - 8°. A Bouillon , & à Paris chez La
combe , (& à Amsterdam chez Rey.)
Dictionnaire historique & géographique
1
AOUT. 1775. 121
portatif d'Italie , contenant une defcrip .
tion des Royaumes , des Républiques ,
- des Etats , des Provinces , des Villes &
des lieux principaux de cette contrée ;
avec des obſervations ſur le commerce
de l'Italie , ſur le génie , les moeurs &
l'induſtrie de ſes Habitans , ſur la muſique
, la peinture , l'architecture ; ſur les
choſes les plus remarquables , ſoit de la
nature , foit de l'art ; enſemble l'hiſtoire
des Rois , des Papes , des grands Hommes
, des Ecrivains & des Artiſtes célebres
, des Guerriers illuftres ; & une
expoſition des loix principales , des ufages
finguliers , & du caractere des Italiens.
Ouvrage dans lequel on a raſſemblé
tout ce qui peut intéreſſer la curiofité
& les beſoins des Naturels du Pays
& des Etrangers. 2 vol. grand in - 8°.
d'environ 700 pages chacun. Prix 12 liv.
reliés . A Paris , chez Lacombe , Libraire
, 1775.
Histoire des progrès de l'esprit humain
dans les Sciences naturelles & dans les arts
qui en dépendent ; favoir : l'espace , le vuide ,
le temps , le mouvement & le lieu ; la matiere
ou les corps; la terre ; l'eau ; l'air , Le
H5
1
122 MERCURE DE FRANCE .
fon ; le feu ; la lumiere & les couleurs ; l'électricité
; l'astronomie phyſique ; le globe terrestre
; l'économie animale ; la chimie ; la
verrerie ; la teinture. Avec un abrégé de
la vie des plus célebres Auteurs dans ces
ſciences . Par M. Savérien. I vol. in- 8º.
Prix 5 liv. relié. A Paris , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine , 1775-
Les Idylles de M. Derquin ne ſe trouvent
plus que chez Ruault , Lib.
Le Second Recueil vient de paroître |
en deux éditions , pour répondre aux
deux éditions qui ſe ſont faites du pre
mier Recueil. Ce fecond Recueil , comme
le premier , eſt orné de douze figures
gravées par les meilleurs Artiſtes. Prix
6 liv. broché.
On trouve chez le même Libraire les
deux parties réliées en un ſeul volume ,
veau fauve , doré ſur tranche , prix 12 1.
& une petite édition des deux parties en
un volume , avec un frontiſpice gravé ,
prix 1 liv. 4 fols br. &2 1. rel. en veau
fauve, doré ſur tranche.
L'Avare , Comédie de Moliere , en cing
actes , mise en vers , avec des changemens;
par M. Mailhol. De l'Imprimerie de
Pe
AOUT. 1775- 128
Bouillon. Brochure in-8°. de 142 pages ;
prix 24 f. broché. A Paris, chez Lacombe
, Lib .
Profpectus imprimé à Berlin.
Médailles fur les principaux événemens de la Maison de
Brandebourg , depuis Frédéric-Guillaume , dit le grand
Electeur , juſqu'à Frédéric le Grand II du nom &
troiſieme Roi de Pruſſe ; avec les explications hiſtoriques
de tout ce qui concerne les événemens fur lefquels
ces médailles ont été frappées. A Berlin , chez
G. J. Decker , Imprim. du Roi , 1775 .
L'Hiſtoire d'une Nation ne fauroit nous être rendue
avec plus de préciſion , de certitude & de vérité que
par la voie des médailles : ce ſont des monumens qui
conſtatent les faits les plus mémorables , en établiffent
l'authenticité , en déterminent la nature , en indiquent
l'importance & en fixent l'époque ; c'eſt par le
moyen des médailles que les tems les plus reculés
des Grecs & des Romains , nous ſont connus d'une maniere
plus parfaite que tout ce qui concerne les autres
Peuples de l'antiquité. Les grandes actions des hommes
illuftres , la ſuite des événemens qui ont contribué à l'agrandiffement
& à la décadence des Empires , tout ce
qui a eu quelque influence remarquable ſur la profpérité
& le bonheur des hommes , fur les ſciences & les arts ,
fur les établiſſemens avantageux à la ſociété , ſe trouve
'empreint fur ces métaux , de maniere à en porter le fouvenir
& l'image juſques chez nos derniers neveux. Un
autre avantage non moins conſidérable , c'eſt que les mé
124 MERCURE DE FRANCE.
dailles prouvent par elles - mêmes à quel degré les arts
ont été cultivés & perfectionnés à l'époque où elles ont
été frappées ; ainſi un recueil de médailles doit doublement
intéreſſer la Nation qui en eſt l'objet , & tous ceux q
qui aiment les arts & les ſciences.
Mais les recueils de cette eſpece deviennent bien plus
importans encore lorſqu'ils ont pour objets les faits d'une
Nation célebre , d'une Nation qui a fait de grandes cho
fes ; lorſqu'elles tranfimettent les époques les plus brillan- 1
tes de cette Nation , qu'elles en peignent les efforts leste
plus étonnans & les progrès rapides ; lorſqu'elles confervent
l'image & les traits des grands hommes qui l'ont
ſervie , élevée , agrandie, & portée au rang des Nations
les plus célebres .
Sans doute que , d'après ces conſidérations , on nous
ſaura gré d'avoir enrichi la Littérature de l'Ouvrage que
nous annonçons au Public . Eh ! quelle Nation a produit
en ſi peu de temps & tant de grands hommes & tant
de grandes choſes ? Quelle Nation a plus de titres pour
attirer & fixer l'attention de notre fiecle ?
Cet Ouvrage ſera exécuté dans le même format que
les Mémoires de Brandebourg , c'est- à- dire que ce ſera
un grand in - 40. Il renferme environ trois cents médail
les , outre pluſieurs autres tailles - douces analogues au fujet
, & les buſtes des quatre Princes dont on y verra les
regnes glorieux ; ces buſtes feront accompagnés d'un précis
hiſtorique des regnes de ces Princes ; le tout ſera
exécuté avec le plus grand foin & fur le plus beau papier
; les tailles - douces feront gravées dans le goût an
-tique & par les plus habiles Maîtres .
A OUT. 1775. 125
t La ſouſcription ſera ouverte juſqu'à la fin de cette
année 1775 ; les Souſcripteurs payeront trois ducats , &
quatre ducats s'ils veulent l'avoir fur du papier fin d'Hollande;
ceux qui n'auront pas ſouſcrit en payeront trois
Frédérics d'or . On remettra aux Soufcripteurs un billet
imprimé & figné par l'Auteur , M. Ricaud de Tirgale ,
Lieutenant- Colonel Ingénieur au ſervice de S. M. , & par
l'Editeur : on fera remettre le prix de la ſouſcription
l'Imprimeur du Roi , Decker , lequel remettra l'exemplaire
à tous ceux qui auront payé à temps ; ce ne ſera
qu'à la fin de l'année 1776 que l'on pourra livrer l'Ouvrage.
7
On peut ſouſcrire à Paris chez M. Metra , Agent du Roi
de Pruſſe , rue St. Victor.
ACADÉMIES.
I.
NISMES.
i
› Séance publique de l'Académie Royale
de Nime .
L'ACADÉMIE de Niſmes a tenu ſa féance
publique le 13 Juin 1775. M. le Comte
126 MERCURE DE FRANCE .
de Marcillac , Capitaine de Cavalerie ,
Gentilhomme de Monſeigneur le Prince
de Conti , Chancelier, en a fait l'ouverture
, en l'absence du Directeur , par
un Difcours deſtiné à ſervir d'intro .
duction à un Ouvrage ſur les Loix de
Lycurgue.
M. Baragnon , Juge - Mage d'Uzès , d
Aſſocié de l'Académie , a lu une Ode à
la Jeuneſſe , pour l'exciter au travail.
M. Vincens , Négociant , a lu unEffai
hiſtorique ſur l'origine de la foie , principalement
par rapport au commerce que
la Ville de Niſmes fait de cette matiere.
M. le Baron de Marguerittes a lu un
Poëme ſur la piété filiale.
d
fo
M. de Vallongue , après avoir fait
connoître les regrets de la Compagnie la
fur la maladie de M. l'Abbé de Mérez , p
Prévôt de la Cathédrale & Directeur de
l'Académie , lut quelques morceaux déta- d
chés du Diſcours que ce dernier avoit f
préparé pour l'ouverture de la féance.
Enfin M. Séguier , Secrétaire perpé- S
tuel , annonça que le prix qu'on devoit
donner à cette ſéance étoit réſervé pour
l'année prochaine, & finit par la lecture
du Programme ci-joint .
AOUT . 1775. 127
Programme de l'Académie Royale de
Nifmes.
L'Académie avoit proposé pour le
ſujet du prix de l'année 1775 , l'Eloge de
l'Esprit de Fléchier , Evêque de Niſmes. Elle
defiroit depuis long- temps de s'acquitter
de la reconnoiſſance qu'elle devoit à la
mémoire de ce Prélat illuſtre , qui fut
fon reſtaurateur , & lui procura l'aſſociation
de l'Académie Françoiſe.
L'Académie ſe flattoit de voir un grand
nombre d'Orateurs célébrer à l'envi les
vertus & le ſavoir d'un Evêque également
recommandable aux Lettres & à la
Religion . Le petit nombre & la médiocrité
des Pieces qui lui ont été adreſſées ,
la déterminent à propoſer le même ſujet
pour l'année prochaine.
C'eſt à regret qu'elle s'eſt vue forcée
d'exclure deux Ouvrages dont les Auteurs
fe font fait connoître. L'un a pour devife
: Vir bonus , dicendi peritus ; l'autre
Studio eloquentiæ , Sapientiæque notus.
Le prix de 300 liv. fera délivré , &
l'Ouvrage qui l'aura mérité ſera lu à la
féance publique du mois de Juin 1776.
Les paquets feront adreſſés , francs de
128 MERCURE DE FRANCE.
port , au Secrétaire perpétuel de l'Académie.
Ils ne feront pas reçus après le
31 Mars 1776.
Chaque Auteur mettra une deviſe à f
la tête de ſon Ouvrage, il y joindra un t
billet cacheté , qui contiendra la même la
deviſe , ſon nom & le lieu de ſa réſidence.
Les Membres de l'Académie , les Affociés&
les Auteurs qui ſe feront fait connoître
directement ou indirectement , ne
feront pas admis au concours .
II.
DIJON.
:
Prix proposés par l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles - Lettres de Dijon , pour
les années 1775 , 1776 & 1777 .
L'Académie a annoncé, depuis trois
ans , que le prix de 1775 ſeroit adjugé à
celui qui auroit donné la réponſe la plus
fatisfaiſante à la queſtion ſuivante :
Quels sont les avantages que les moeurs
ont retirés des Exercices & des Jeux publics
, chez les différens Peuples & dans les
différens temps où ils ont été en usage ?
On
AOUT. 1775129
On a vu dans les Programmes des années
précédentes , que l'Académie fouhaite
que ceux qui aſpireront à ce prix
conſiderent les exercices & les jeux publics
du côté moral & politique , &
faſſent ſentir juſqu'à quel point on doit
regretter de les avoir abandonnés. Elle
efpere que l'importance du ſujet propoſé
aura fait faire d'heureux efforts ,& qu'elle
n'aura pas , comme dans les deux dernieres
années , le déſagrément de refuſer
la couronne promife.
Le prix de 1773 ayant été réſervé ,
celui de 1776 ſfera double , & aura pour
ſujet la même queſtion de Médecine
pratique propoſée pour 1773 , ſavoir :
Quelles font les maladies dans lesquelles
la Médecine agiſſante est préférable à l'expectante
, & celle- ci à l'agiſſante ; & à quels
ſignes le Médecin reconnoît qu'il doit agir
ou rester dans l'inaction , en attendant le
noment favorable pour placer les remedes ?
Depuis pluſieurs fiecles les Médecins
font partagés fur cette grande queſtion.
Les agiſſans & les expectans croient leur
ſyſtême pratique autorisé par des raifonnemens
concluans & des expériences décifives
. Le moment où doit ſe diſſiper
l'illuſion qu'ils ſe font néceſſairement les
I
130 MERCURE DE FRANCE .
uns ou les autres , ſemble préparé par les
lumieres que la philoſophie a portées denos
jours fur tous les objets. L'Académie
eſpere que le prix qu'elle propoſe aujourd'hui
, hâțera la révolution que l'on
eſtdans le cas de prévoir , & qui doit
ramener à une méthode uniforme,
L'importance du ſujet qui a déjà été
propoſé pour le prix de 1771 & pour
celui de 1774 , a décidé l'Académie à le
propoſer encore pour 1777 , en triplant.
le prix. Elle le partagera , fi pluſieurs
Mémoires rempliſſent ſes vues; mais fi
elle n'a pas la fatisfaction de pouvoir le
décerner , elle renoncera à l'eſpoir d'obtenir
la ſolution qu'elle defire , & employera
les troismédailles à diriger l'émulation
fur d'autres objets.
L'Académie demande donc encore
pour le prix de 1777 , que l'on détermine.
L'action des acides fur les huiles , le méchaniſme
de leur combinaiſon , & la nature
des différens composésfavonneux qui en ré-
Sultent.
Les Auteurs font invités à indiquer
dans les trois regnes les productions naturelles
les plus ſimples qui participent
de l'état favonneux acide; à eſſayer en
TAOUT. 1775.
Igł
ce genre de nouvelles compoſitions ; à
expoſer leurs propriétés générales , à défigner
leurs caracteres particuliers , & à
ne préſenter leur théorie qu'appuyée de
l'obſervation & de l'expérience.
Les Mémoires ſeront écrits en françois
ou en latin , & l'on fera libre de
leur donner l'étendue néceſſaire.
Tous les Savans , à l'exception des
Académiciens réſidans , feront admis au
concours. Ils ne ſe feront connoître ni
directement , ni indirectement ; ils infcriront
ſeulement leurs noms dans un
billet cacheté , & ils adreſſeront leurs
Ouvrages , francs de port, à M. Maret ,
Docteur en Médecine , Secrétaire perpétuel
, qui les recevra juſqu'au rer. Avril
incluſivement des années pour lesquelles
ces différens prix ſont propoſés.
Le prix fondé par M. le Marquis du
Terrail & par Madame Crufſol d'Uzès
de Montauſier , à préſent Ducheſſe de
Caylus , conſiſte en une médaille d'or de
Ja valeur de 300 liv. portant , d'un côté ,
' empreinte des armes & du nom de M.
Pouffier , Fondateur de l'Académie ; &
de l'autre , la deviſe de cette Société littéraire.
,
132 MERCURE DE FRANCE.
1
SPECTACLES .
OPERA.
1
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations de l'Union de
l'Amour & des Arts, en attendant Cythere
affiégée , Opéra comique en trois
actes , par M. Favart , remis en muſique
par M. le Chevalier Gluck , & qui doit
être joué dans le commencement d'Août.
Le projet de M. le Chevalier Gluck .
fut d'abord de donner ce ballet alternativement
avec l'Opéra d'Iphigénie : il
diftribua même les rôles de ſon Opéracomique
aux ſujets qui ne repréſentoient
point dans Iphigénie ; mais la difficulté de
faire marcher enſemble deux Pieces nouvelles
, qui entraînoient trop d'apprêts ,
l'engagerent à abandonner ſondeſſein : cependant
il demande & ceux qui veillent,
enſon abfence , à l'exécution ſcrupuleuſe
de ſes intentions , exigent que rien ne
foit change à ſa diſtribution; ce qui
pourra priver le Public de voir quelques
Acteurs & Actrices qui ont coutume de
remplir ſes premiers rôles dans la nou-
1
AOUT. 1775: 133
veauté. Au reſte , jamais Piece de Théatre
n'aura été préparée , répétée & difpoſée
avec plus de ſoins. Nous ſavons
que l'on en a fait au moins vingt répétitions
, au lieu de ſept à huit , au plus , que
l'on a coutume de faire. M. Gluck mérite
ſans doute à tous égards d'être excepté;
& il faut que ſes Admirateurs ne
puiſſent reprocher aucune négligence
pour l'intérêt de ſa gloire. Ce célebre
Compoſiteur a donné en partant fon entiere
confiance à M. le Berton Adminiſtrateur
de l'Opéra , dont il connoît les
- talens & le faire agréable. M. le Berton a
bien répondu à cet honneur par ſes ſoins,
par fon zele & par fon activité; il a ſup-
- pléé à ce que M. le Chevalier Gluke n'avoit
pu faire avant fon départ de Paris ;
il a travaillé & compofé durant pluſieurs
mois , d'après les additions , les changemens
& le dénouement que M. Favart a
jugés néceſſaires ; il a compoſé en outre
fix grands morceaux de muſique pour la
fête du dernier acte , parmi leſquels il y
a la paſſacaille , la chaconne , &c. Comme
on fait que la muſique de M. le Chevalier
Gluck doit faire époque & caufer
→ une révolution fur le Théatre Lyrique ,
il a paru important de ne pas laiſſer
ignorer ce qu'il a fait & ce qu'on a fait
13
134 MERCURE DE FRANCE.
pour lui. Nous rendrons compte dans
le prochain Mercure du ſuccès de cet
Opéra.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné
le mercredi 26 Juillet la premiere repréſentation
des Arfacides , Tragédie nouvelle
en fix actes , par M. Perault de
Beaufole.
Le plan de cette Tragédie a paru fort
étendu & très -compliqué , & paſſant les
bornes preſcrites par le génie & par l'expérience.
Un des ſucceſſeurs d'Arface ,
Roi des Parthes , eſt fait prisonnier dans
un combat que lui livre le Roi de Bithinie
avec le ſecours des Romains. Il a
échappé à la mort par la générofité de
fon frere , qui , le voyant en danger , &
fachant qu'on en vouloit au Roi , lui
arrache le bandeau royal , en ceint fon
front , devient l'objet des pourſuites du
vainqueur furieux , & fubit le trépas,
Le Prince captif aime une Romaipe
& en eſt aimé; il oſe cependant
confpirer contre Rome ; il engage même
dans ſon parti le Roi de Bithinie : mais
C
1
AOUT. 1775. 135
il trouve dans ce Roi un rival jaloux &
terrible. Son nom & ſa paſſion ſontdécouverts
; il ſuccombe au moment de
voir réaliſer ſes grands projets. Le Roi
de Bithinie ne peut lui- même ſupporter
l'infortune de fon Amante , & fe tue. Nous
ne pouvons donner qu'une idée très.
imparfaite de cette Tragédie , qui a été
peu entendue , à cauſe du tumulte & de
l'agitation d'une aſſemblée nombreuſe.
On fera fans doute quelques changemens
à la ſeconde repréſentation , annoncée
pour le famedi fuivant. Nous en parlerons
plus en détail dans le prochain volume.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ſe diſpoſent à
donner inceſſamment la Belle Arsenne ,
Comédie nouvelle en trois actes , par
M. Favart , imitée d'un conte de M. de
Voltaire , & miſe en muſique par M.
Monfigny.
On prépare auffi à ce Théatre la Colonie,
Comédie traduite ou imitée d'un
Intermede Italien , dont la muſique eſt
de Sacchini.
14
136 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiſelle de Villeneuve a joué ,
depuis la fin de fon début , le rôle d'Anette
dans la piece d'Anette & Lubin ,
celui d'Agathe dans l'Ami de la Maiſon ,
& de Zémire dans la piece de ce nom.
On defire & on eſpere voir plus ſouvent
cette charmante Cantatrice dans les rôles
qui ſont convenables à ſon âge , à fon
jeu& à ſes talens. Les Actrices ſes rivales
ont tant d'avantages & de moyens
de plaire , qu'elles ne doivent point
craindre de partager avec cette jeune
Débutante.
ARTTS,
GRAVURES.
I.
Collection de tableaux , bronzes , marbres ,
terres cuites , médailles , pierres gravées ,
deſſins , estampes , livres & manuscrits
fur lesſciences & les arts , &c. provenant
du Cabinet de feu M. Mariette , Contrôleur
général de la Grande Chancel .
lerie de France , Honoraire Amateur
AOUT . 1775. 137
de l'Académie Royale de Peinture ,&
de celle de Florence.
,
CETTE collection , dont la vente ſe fera
vers la fin de la préſente année , eſt particulierement
riche en deſſins & en ef.
tampes. Nous pouvons même ajouter que
la partie des eſtampes & celle des deſſins,
• fur-tout des deſſins de l'Ecole d'lalie ,
préſentent le choix le plus beau&le plus
complet queParticulier ait jamais formé.
- Il faut auſſi avouer que M. Mariette
ainſi que nous l'avons déjà remarqué
dans la notice hiſtorique que nous avons
- donnée ſur cet Amateur diftingué , dans
✔le ſecond volume du Mercure du mois
* d'Octobre dernier , a eu les occafions les
plus favorables pour fatisfaire à cet égard
ſon goût éclairé. Le catalogue de cette
intéreſſante collection a été dreſſé avec
foin & intelligence par F. Baſan , Graveur
, chez lequel on le diſtribue à Paris
rue & hôtel Serpente ; & chez Deſprez ,
Imprimeur , rue Saint Jaques ; prix 6
livres .
Ce catalogue , de 418 pages in - 8°.
eſt précédé d'un éloge abrégé de M.
Mariette , & d'une eſtampe allégorique
que M. Baſan , qui avoit été choiſi par
M. Mariette lui- même pour l'arrange.
15
138 MERCURE DE FRANCE .
ment de fon Cabinet , a fait graver en
l'honneur de cet Amateur diftingué ,
comme un témoignage de fon zele &
de fa reconnoiſſance. Cette eſtampe ſupérieurement
gravée d'après le deſſin de R
M. Cochin , repréſente le buſte de M. Ma- e
riette, accompagné de l'Hiſtoire & du Géra
nie du Deſſin , & éclairé par le flambeau
que porte le Dieu du Goût. Des vignettes
& autres ornemens accompagnent ce catalogue
, auquel M. Bafan a auſſi joint
quelques gravures exécutées par feu M.
Mariette , d'une pointe fine & légere. Ces
gravures pourront donner une idée du
maniement facile de la pointe & de la
plume de cet Auteur , dont il ſe trouve
quelques deſſins de payſages dans cette
collection.
II.
Maximes générales du Gouvernement
Agricole , le plus avantageux au genre
humain ; par M. Queſnay , de l'Académie
des Sciences .
Ces Maximes ſont gravées ſur une
grande feuille ornée des atributs de
P'Agriculture ; prix 24 fols. AVerſailles ,
chez Blaizot , rue Satory ; & à Paris au
Bureau de Correſpondance , rue des deux
Portes Saint Sauveur.
AQUT. 1775. 139
GÉOGRAPHIE .
LES. le Rouge, Géographe ordinaire du
Roi , rue des Auguſtins , vient de donner
quatre feuilles demi- topographiques
de la côte de Barbarie , depuis le Cap
Bon juſqu'à Gigery ; deux plans de la
Ville d'Alger ; un de ſes environs ; un
plan de Gigery , en huit demi- feuilles ,
grand raiſon , prix 3 1. Plus , une feuille
fur Jeſus de toute la côte , depuis Leriſſe
Juſqu'à Ceuta , d'après Michelot , revue
par Sidy Abdéramand , Envoyé de Tripoly.
Prix 24 fols .
MUSIQUE.
I.
:
Troiſieme & dernier volume du Traité de
Compoſition muſicale , fait par le célebre
Fux .
On peut , en l'étudiant avec attention ,
parvenir à bien compoſer en très-peu de
emps. Il fut entrepris par ordre & aux
140 MERCURE DE FRANCE.
dépens de l'Empereur pour les Eleves
d'Allemagne ; depuis , il a été adopté
par M. Caffro , Maître de Muſique du
Roi & de la Reine de Naples , & du
Confervatoire Royal .
Il l'a traduit en Italien , & c'eſt aujourd'hui
le feul livre élémentaire de
compofition que l'on mette entre lea
mains des Eleves de ce Conſervatoire .
T
C'eſt ce même Traité , traduit en
François par le ſieur Pietro Denis , qur
eft préſenté au Public. Prix 7 l. 4 ſols.
A Paris aux adreſſes ordinaires ..
Ceux qui voudront les trois volumes
enſemble les payeront 16 1. ſeulement ,
chez l'Auteur , rue de l'Arbre Sec , à la
juſte Balance , à côté du Café qui fait le
coin.
II.
10
La Partition de Cythere affiégée , opéra
ballet en trois actes , remis en muſique
par M. le Chevalier Gluck, les paroles
par M. Favart , ſe vendent , ainſi que les
airs détachés , au Bureau d'abonnemera
muſical , rue du Hafard - Richelieu , la C
partition 24 liv, & les airs ſéparés 48 f
L'ouverture eſt gravée en parties ſépa
rées , pour plus de commodité du Public
AOUT. 1775 141
& ceux qui voudront l'acquérir ſans la
partition , payeront cette ouverture 2
liv. 8 f.
III.
:
Elémens de Muſique , avec des leçons
à une & deux voix , par M. Cajon , Maître
de Muſique. A Paris , chez Louet
te , cloître & paſſage St. Germain de
' Auxerrois .
NOTES hiſtoriques fur la gravure & fur
les Graveurs.
N. B. Ces Notes fur la gravure, tirées
du porte- feuille d'un très-habile Artiſte ,
étoient deſtinées à un Ouvrage en forme
de lettres où il étoit pareillement
traité des autres Arts. Elles n'y ont
point ſervi , c'eſt pourquoi on en a fait
uſage ici comme contenant des réflexions
qui peuvent être utiles.
On ne doit point regarder les excellens
Graveurs comme de ſimples copiſtes ; ce
font plutôt des traducteurs qui font pasſer
les beautés d'une langue très - riche
dans une autre qui l'eſt moins , à la vé142
MERCURE DE FRANCE
rité, mais qui offre des difficultés , &
exige des équivalens également inſpirés
par le génie & par le goût.
L'art de la gravure en taille- douce a
été entierementinconnu aux Grecs & aux
Romains, ce qui eſt d'autant plus étonnant
que , d'une part , ils gravoient des
épitaphes fur cuivre ; & que de l'autre ,
ils connoiſſoient les moyens de tirer des
empreintes , par l'uſage qu'ils faisoient
des pierres gravées .
Cet art fut inventé vers le commencement
du feizieme ſiecle. La premiere
découverte qui y conduifit fut celle de
la gravure en bois. Albert-Durergrava fur
bois beaucoup de morceaux eftimés. Marc
Antoine , après avoir auſſi gravé de cette
maniere , imagina de graver ſur des
planches de cuivre , & le fit avec ſuccès.
Il nous reſte de lui quantité de morceaux
d'après Raphaël fur-tout , qui conſervent
une eſtime diftinguée , malgré les progrès
que cet art a faits depuis. Il a été ſuivi
par pluſieurs Graveurs qui ont eu du
mérite ,& dont on conferve les ouvrages
fous le nom de petits Maîtres. Leurs eftampes
font entierement au burin , & la
plupart ont traité des ſujets en petit. On
admire encore la juſteſſe & la délicateſſe
AOUT 1775: 143
avec leſquelles ils rendoient de trespetites
têtes , quoiqu'ils ne ſe ſerviſſent que du
burin , inſtrument qui ſe prête très-difficilement
à former les petits objets .
- La gravure en bois s'eſt ſoutenue affez
long-temps avec diſtinction. Le Titien
lui-même , a gravé dans ce genre quelques
morceaux , où l'on apperçoit les
traces des rares talens qui le diſtinguoient.
Pluſieurs Artiſtes depuis , ont
tenté de perfectionner cette gravure:nous
avons eu dans ces derniers temps les freres
De Sueur & Papillon , qui s'y ſont diſtingués
; cependant j'oſe dire , pour ne pas
déguiſer ma penſée , qu'on a , ſelon moi ,
plutôt gâté que perfectionné cet art, en
cherchant à le rapprocher de la gravure
en taille- douce. On a voulu l'amener à un
fini & à une propreté dont il n'eſt gueres
fufceptible , & dans lesquels il ſera toujours
très inférieur à la gravure fur cui-
Fyre. Il me ſemble qu'il eût été plus ſage
de le reſtreindre à imiter le goût du def
Tin d'une plume hardie , effet qu'il pour
coit produire aisément, & juſqu'à l'illu
ion même , dans les mains d'un bon
Reffinateur.
Je reviens à la taille - douce. Longtemps
elle fut pratiquée avec le ſeul bu-
1
144 MERCURE DE FRANCE.
rin: mais enfin on découvrit la poſſibi
lité de l'ébaucher avec de l'eau - forte ; i
fecours précieux , qui lui a donné un air
de facilité & de légéreté , un goût de
deffin , & un feu dans l'exécution , dont
on n'avoit point d'idée. Ce progrès al
produit deux genres de gravure ; chacun
des deux eſt fixé aujourd'hui à ce qui lui
eſt le plus convenable. La gravure purement
au burin a embraſſé les portraits
ou autres ouvrages extrêmement finis ;
celle commencée à l'eau forte & terminée
au burin , a été préférée pour l'imitation
des tableaux d'hiſtoire , parce qu'ils
font peints d'une maniere plus libre &
moins léchée. L'application de ce nouveau
ſecours à la gravure a ſuivi d'aſſez
près l'invention de cet art ; car nous
avons des Caraches quelques eftampes
purement à l'eau forte , gravées avec tout
le goût & tout l'eſprit qu'on pouvoit
attendre de ces excellens deſſinateurs .
• La Flandre & la France font les pays
où cet art a été le plus floriſſant. En
Flandre , le fameux Corneille Viſcher l'a
porté au plus haut degré , & l'on peut
dire qu'à pluſieurs égards , perſonne ne
l'a encore furpaſſé. Il joignoit au talent
de bon deſſinateur celui de graveur excellent
AOUT. 1775. 145
cellent ; fes ouvrages font des chefs
'oeuvre , ſoit pour le goût de l'eauorte
& le badinage ſpirituel de la poin
e, ſoit pour la pureté , la fierté & la
elle couleur du burin. La Fricaſſeuſe de
eignets , le Marchand de mort-aux rats ,
&pluſieurs autres eſtampes de ce Maître ,
eront toujours l'admiration des Connoif
eurs.
Il a eu pour contemporains ou pour
acceſſeurs , Bloemart , Suiderhoff , Bolfaert
,& pluſieurs autres ,dont la plupart
nt gravé d'après Rubens. Laliſtede leurs
oms formeroit un volume ,& leur talent
mériteroit un éloge particulier.
Par la même raiſon , je ne ferai point
énumération des Graveurs qui ont exellé
en France ; elle ſeroit infinie. Je
ne bornerai à vous faire connoître les
lus célebres.
Le fameux Edelink a porté la gravure
burin au plus haut point deperfection.
uoiqu'il y ait eu dans ſon temps , &deais
, beaucoup d'excellens Artiſtes de ce
enre , aucun ne l'a ſurpaſſé ni même
ralé. Sa belle eſtampe de la Madeleine ,
après le Brun , pluſieurs grandes thêſes ,
quantité de portraits , feront toujours
s modeles qu'on cherchera à imiter, ſans
K
146 MERCURE DE FRANCE .
pouvoir peut - être les atteindre pour la
pureté de la coupe , & la beauté du
travail.
Rouſſelet , Roullet , Maſſon , Mélan ,
les Poilly , Nanteuil doivent être cités
après cet admirable Artiſte ; Nanteuil,
fur-tout , qui grava d'après ſes propres
deſſins avec le talent le plus rare.
Dans le même temps floriſſoit pour
la gravure de l'hiſtoire ,mêlée d'eau- forte
&de burin, le fameux Gérard Audran.
Moins exercé qu'Edelink dans leburin ,
il lui étoit infiniment ſupérieur dans le
deffin. Auſſi perſonne n'a-t-il pu l'égaler
dans l'art de traiter la chair avec goût , &
d'aſſurer avec juſteſſe les formes , & les
contours du nud. Ses eſtampes , d'après
les tableaux de le Brun , de le Sueur , de
Coypel, font admirables. Celles des ba
tailles d'Alexandre , d'après le Brun , le
font d'autant plus, qu'il a ſcu donner à ce
Peintre un caractere , & une fierté de
deſſin, que ſes tableaux n'offrent pas au
même degré : talent bien rare chez les
Graveurs, Il eſt peu de traducteurs qur
puiſſent égaler l'Auteur original , &
beaucoup moins qui le ſurpaſſent.
Ace maître ſupérieur ont fuccédé fes
freres , parmi lesquels Jean eſt celui qui
T
AOUT. 1775. 147
qui eſt reſté le moins au deſſous de fa
Tupériorité ; Simoneau , Duchange ,
Tardieu , Cochin pere , & quelques
autres.
Si quelqu'un de nos jours peut être
comparé à Gérard Audran , c'eſt le céle
pre Laurent Cars. La ſûreté de ſon defdin
, & le goût de fon travail nous rappellent
preſque tout ce que nous admicons
dans le grand Audran. La maniere
& le choix du travail de Cars a même
quelque choſe de plus aimable ; mais la
Fermeté du deſſin ,& l'empâtement des
chairs a encore plus de goût & de caractere
chez Audran. Au reſte , ce font des
nommes du premier ordre, des modeles à
amais précieux : on peut accorder à l'un
des deux la préférence; on doit à tous
deux l'admiration. Leur maniere de trai
cer l'hiſtoire en grand ne laiſſe rien imaginer
de plus parfait& de plus noble.
Je ne dois pas oublier pluſieurs con
temporains de Cars , & fes émules , end
r'autres les deux Dupuis. Charles Du
buis a gravé le mariage de la Vierge,
d'après Carle Vanloo, morceau capital ,
& le plus bel ouvrage de ce Graveur.
Nicolas Dupuis s'eſt diſtingué par fon
goût de gravure moelleux,& eft connu
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
par quelques morceaux de la galerie de
Vertailles , & par l'eſtampe d'Enée , por- te
tant ſon pere Anchiſe , d'après Carlet
Van'oo ; quoiqu'elle ſoit entierement
gravée au burin , elle a tout le goût
qu'auroit pu lui donner une eau- forte
ſpirituelle.
Aux Graveurs au burin , contemporains
d'Edelink , que j'ai cités , il faut
joindre Chereau , les Drevet , particulierement
le fameux Drevet fils , mort à
la fleur de ſon âge , & qui néanmoins a
laiſſe des chefs-d'oeuvre de gravure , d'après
Rigaud ; le plus célebre eſt le portrait
de Boſſuet.
De nos jours nous nous glorifions , à
bon droit , du très eſtimé M. Schmidt ,
Graveur Pruſſien , qui s'eſt perfectionné
en France, de M. Wille, que la beauté
de ſa coupe rend ſi celebre. M. Daullé a
laiſſé quelques bons morceaux. M. Tardieu
fils , doit également être diftingué ,
de même que Balechon , dont quelques
eſtampes ſont extrêmement recherchées
des amateurs. Al'égard de ce dernier ,
je vois une forte d'engouement pour lui
dans le public , & j'avouerai que je ne le
partage pas. Je rends juſtice à la beauté
du burin qui caractériſe le portrait du
C
AOUT. 1775. 149
Roi de Pologne: mais je n'admire de ſa
tempête , d'après M. Vernet , que la beauté
de la gravure des flots ; tout le reſte ,
ciel , fabrique , rochers me paroit d'une
gravure dure , ſans goût dans le genre ,
:& dans le choix du travail. Son unique
mérite , ſelon moi , eſt un noir bien velouté.
Je ſuis moins fatisfait encore de
fes Baigneuſes , dont les chairs de fem-
- me font noires. Il en a tellement forcé le
travail dans le noir outré , qu'on croiroit
qu'il a voulu repréſenter un clair de lu-
-ne , tandis que M. Vernet a peint un coucher
du ſoleil. Il en eſt de même de la
Sainte Genevieve , où tout eſt forcé de
noir , juſqu'aux moutons , quoique Vanloo
les eût peints blancs. Ce qui me donne
de l'éloignement pour cette maniere
outrée , c'eſt que je ſuis un peu dans le
fecret. Je fais qu'il eſt plus aiſé de graver
bien noir , que degraver proprement ,&
d'une belle coupe , lorſque les tailles font
légeres , comme dans les ouvrages de
Nanteuil,
-> Quoique le genre de l'hiſtoire engrand
foit preſque abandonné par le peu de
goût que le public conſerve pour lui , il
nous reſte néanmoins encore pluſieurs
Graveurs en ce genre très dignes d'eſtie
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
me. M. Lebas s'y eſt exercé pluſieurs
fois avec beaucoup d'art &de goût. MM,
Flipart , l'Empereur , le Vaſſeur , ont
continué de s'y appliquer , & leur fuccès
eſt connu. M. de Saint Aubin s'y
eſt diſtingué, quoiqu'il ait eu rarement
l'occaſion d'y appliquer ſes talens,
La gravure en petit , qui peut , en
quelque maniere , être regardée comme
un troifiéme genre , a auſſi produit des
hommes très, célebres. Le fameux Calot.
yaexcellé; il a eu pour ſucceſſeurEtien.
ne Labella , plus admirable encore. Leşrares
talens de ce Graveur n'ont pas encore
été égalés quant aux grâces , au goût , à la
fûreté du deſſin ,& au travail ſpirituel de
la pointe. Le fameux le Clerc a été doué
du plus beau génie. Ses ouvrages font
d'une touche ſure , & remplie d'eſprit,
Exact aux loix de la perſpective , il regne
une belle diſtribution dans ſes compoſi.
tions , dont les figures ſont élégantes ,&
drapées avec nobleſſe. Cet habile homme
poſſéda pluſieurs rares qualités. Il fut Phy
ficien , Mathématicien Architecte ,
Homme de lettres. Sa compoſition fut
facile , ſon exécution promte & fûre ;
il traita tout égalemen bien , l'hiſtoire ,
le payſage , les animaux , l'ornement. Il
enſeigna la perſpective dans l'Académie
AOUT. 1775. 151
Royalede Peinture; ſonfils lui ſuccéda,
& fon petit - fils remplit aujourd'hui la
même charge , dans la même Académie.
Picart a joui d'une aſſez grande réputation
, cependant ila été fort inférieur à
ſes prédéceſſeurs ; ſes ouvrages font du
plus mauvais goût de gravure , chargés de
petits points ronds , arrangés d'une maniere
infipide. Ce qu'ils ont de louable ,
c'eſt un genre de compoſition aſſez ingénieux
, un goût de draper aſſez bon , &
quelque juſteſſe dans les formes.
Je ne m'arrêterai pas à vous parler de
pluſieurs Peintres qui ont gravé avec
beaucoup d'art & de goût , tels queVandyck
, Reimbrant , & en France Gillot ,
&pluſieurs autres , parce queje ne regarde
pas cela comme un grand mérite en
eux. Il eſt décidé que toutPeintre habile
, conféquemment ſavant deſſinateur,
gravera avec ſuccès à l'eau forte , pour
peu qu'il veuille s'yappliquer :toutlemérite
de cette gravure dépend de la ſcience
du deſſin. C'eſt ce qui ſoutient lagravure
en petit , genre de talent dans lequel
M. Cochin le fils s'eſt diſtingué.
Tous les Graveurs queje viens denommer
ont été inventeurs , & conféquemment
bons deſſinateurs; car le deſſin , au
K 4
152 MERCURE DE FRANCE .
moins en petit , eſt une condition de l'invention.
Auffi M. Moreau , qui s'exerce
dans le genre du petit , &qui ſe ſurpaſſe
tous les jours lui - même , joint - il à l'invention
la plus ingénieuſe , & au deſſin
le plus correct , le goût de gravure le
plus fpirituel , & le plus agréable.
Je ſerois bien injuſte & bien reprénenſible
, ſi je négligeois de vous nommer
M. Aliamet comme un des Graveurs
qui font le plus d'honneur à la France. Il
a gravé des Maîtres Flamands & des
Vernet avec le plus grand ſuccès , & s'eſt
montré en cela digne éleve de M. Lebas
, ſi diſtingué par la maniere infiniment
ſupérieure dont il a gravé ces mêmes
Maîtres .
La gravure en petit eſt aujourd'hui
celle que l'on goûte le plus à Paris. MM.
le Mire, Prevoſt , de St. Aubin , Fiquet ,&
pluſieurs autres y excellent. Leur maniere
eſt toutedifférente de celles qu'ont eue les
Graveurs qui les ont précédés. Auparavant
on ſe contentoit de donner l'eſprit
des objets avec peu de travail ; maintenant
ces petitsmorceaux ſont terminés de
lamaniere la plus aimable , & preſqu'auſſi
finis que les eſtampes de grande proportion.
Quelqu'agréable que foit ce talent ,
AOUT. 153 1775.
que j'appellerois volontiers un nouveau
> genre ; il eſt cependant fâcheux que
preſque tous les Graveurs foient obligés
de s'y attacher , & qu'il y ait ſi
peu d'occaſions de former des Graveurs
dans celui de l'hiſtoire en grand ;
& enfin il eſt à craindre qu'il ne ſe perde
tout à fait.
Je ne m'étendrai point ſur la gravure
en maniere noire , talent preſqu'entiere-
, ment abandonné en France, non qu'il ne
puiſſe y être exercé avec ſuccès , puiſqu'il
7 eſt plus facile que les autres , mais parce
➤ qu'il n'eſt propre à rendre quedes tableaux
obfcurs , & que d'ailleurs on n'en peut
> tirer qu'un petit nombre de bonnes épreu
ves. Je vous parlerai encore moins d'une
gravure colorée qui en eſt une ſuite , &
qui fut apportée en France par M. Leblond
, Anglois ; talent avorté dès ſa
3 naiſſance , & qui n'a pas été accueilli.
Mais je ne dois pas oublier le genre de
gravure qui imite le deſſin au crayon.
Cette découverte a été artribuée à M.
François , & pouvoit l'être également à
M. de Marteau , puiſqu'il s'eſt annoncé
dans le même genre preſqu'en mêmetemps
, & qu'il avoit déjà publié quelques
eſſais qui ſembloient y conduire,
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
On peut leur faire honneur à tous deux
de l'invention , & croire qu'ils font arrivés
, en même temps , au même but par
différens moyens. M. François a donné
quelques bons morceaux : M. de Marteau
s'eſtdiſtingué davantage ; ſes productions
nombreuſes portent un caractere de ſupériorité
qui entraîne en ſa faveur. M. Bonnety
a joint la maniere d'imiter les deffins
au noir & au blanc fur les papiers de
couleur. Ces deux découvertes ont l'utilité
importante de répandre partout les
études bien copiées des meilleurs Maîtres
, & conféquemment de faciliter aux
provinces les plus éloignées les ſecours
néceſſaires pour commencer avantageuſement
l'inſtruction des éleves. ,
Il s'eſt encore élevé de nos jours unnouveau
genre de gravure à l'imitation du
lavis. Il en peut réſulter quelque utilité
pour multiplier les deſſins lavés des
grands Maîtres. Pluſieurs Artiſtes l'ont
tenté , & quelques uns y ont réuſſi par
différens moyens. M. Stapart a publié ſa
maniere d'opérer , & quoiqu'elle préſente
des difficultés qui engageront difficilement
à la ſuivre , on lui doit de la reconnoiſſance
de la généroſité qu'il a eue de
faire part de ſes découvertes. Celle qui
AQUT. 1775155
paroît la plus fûre , la plus prompte , &
Ja plus facile , eſt dûe aux tentatives de
M. le Prince , Peintre du Roi ; mais elle
eft encore ſous le ſecret.
C'en eſt aſſez pour une lettre ; fi elle
vous eſt agréable , je pourrai dans la ſuite
vous entretenir des moyens que je
penſe qu'il feroit utile d'employer pour
maintenir cet art dans l'état floriſſant où
il a toujours été en France.
MÉMOIRE fyr un moyen nouveau de
faire remonter les Bateaux
sb
LE Commerce reçoit des avantages infinis
des tranſports qui ſe font par les
rivieres ; cette vérité n'a pas beſoin de
preuves de détail: mais le fret eſt incomparablement
plus coûteux en remontant
→ qu'en deſcendant , par le nombre d'hommes
, de chevaux, ou de boeufs qu'il faut
y employer , & qu'il feroit très-heureux
de pouvoir réſerver pour la culture des
terres,
Feu M. le Maréchal de Saxe eſt , je
crois , un des premiers qui ait porté ſes
vues fur la recherche des moyens de faire
156 MERCURE DE FRANCE.
1
ce ſervice par des machines dont le mo.j
teur fo l'effet du courant d'eau meme
contre lequel il s'agit de faire remonter
les bateaux ; mais il s'eſt borné ainſi que
tous ceux qui ont couru la meme carriere
, à les placer ſous l'arche d'un pont ,
comme eſt celle qu'on voit au Pont-
Neuf , n'ayant eu pour objet , ce ſemble
, que d'éviter par-la , pour le tirage ,
les embarras qui ſe trouvent en grand
nombre fur les deux berges d'une riviere
traverſant une grande Ville telle que
Paris.
De nos jours , à la vérité , on a conçu
le projet de faire remonter les bateaux
de Rouen à Paris , par le moyen de la
pompe à feu : mais il ne paroît pas que
les expériences qu'on en a faites , alent
répondu à l'eſpoir dont on s'étoit flatté ;
on pourroit dire même qu'avec un peu
de réflexion on ſe ſeroit évité la dépenſedes
eſſais.
La nature offre un moyen plus affuré
&bien moins diſpendieux; il eſt certainement
poſſible de faire remonter les
bateaux , quelque rapide que ſoit le courant
d'une riviere , par la force même de
ce courant.
:
Un Particulier ayant un état honnête
AOUT. 1775 157
& déjà connu par pluſieurs inventions
utiles , a imaginé , il y a près de vingt
ans , une machine ſimple , laquelle étant
miſe en mouvement par le courant de
l'eau , tire à elle un bateau & le fait remonter.
Il s'agit d'en établir pluſieurs de diftance
en diſtance , par des moyens qui
ne gêneront nullement la navigation:
✓ quand une de ces machines aura tiré un
bateau juſqu'à elle , ce bateau ſera repris
, ſans perte de tems , par la machine
d'après , pour continuer ſa route,
>
6
Cette ſuite de machines placées ainſi
le long d'une riviere , ſera une nouvelle
fûreté pour le commerce , & préſentera
des ſecours prochains dans les accidens ,
ſoit pour les perſonnes qui , tombées
à l'eau , ſeroient expoſées à ſe noyer ,
foit pour repêcher des effets & des marchandiſes
échappées d'autres bateaux .
Un autre avantage important , eſt que
la grande hauteur des eaux qui ſuſpend
toujours la navigation , & empêche ſouvent
pendant long temps les Villes de
recevoir les approviſionnemens , ne produira
point cet effet , ſi le tirage des bateaux
ſe fait par les machines propoſées
138 MERCURE DE FRANCE.
par cemémoire : plus ily aurad'eau , plus
le tirage ſe fera aifément.
Enfin l'agriculture ne peut que gagner
à l'exécution de cette idée: nous avons
pluſieurs provinces dans lesquelles il ſera
très - intéreſſant de pouvoir rendre à ce
premier , à ce plus important des arts, les
hommes & les chevaux qu'on y emploie
toute l'année au tirage des bateaux.
On peut voir tous les matins un modele
de cette machine , chez l'Auteur ,
dont lademeure fera indiquée par le Notaire
ci après nommé.
Comme il ne ſe propoſe que de faire
le bien , fans aucunes vues d'intérêt perſonnel
, il defireroit que quelques citoyens,
animés du même zele, le miſſent à portée
de faire conſtruire ſeulement une de
ces machines ſur des dimenſions affez
grandes pour faire fur la Seine une expérience
frappante & décifive dans le
courant de cette année....
Meſſieurs de l'Académie Royale des
Sciences feroient priés de vouloir bien
s'y trouver, pour juger & la machine ,&
ſes effets; c'eſt à ce Corps ſavant & impartial
qu'il appartient de prononcer fur
ces fortes de matieres.
Pour parvenir à ce but , l'Auteur pro
AOUT. 1775. - 01 159
poſe une eſpece de ſouſcription , que
chaque Soufcripteur portera , pour fa
part, à la fomme qu'il jugera à propos,
laquelle fomme il aura la bonté de faire
remettre chez Me Lambot , Notaire ,
rue S. Honoré , derriere la Barriere des
Sergens , où il en ſera formé état &
lifte.
Le montant de cette Souſcription fervira
aux frais & dépenſes de cette Ma
chine & de l'expérience.
Le premier avantage des Souſcripteurs
fera la fatisfaction de concourir au bien
➤ de l'Humanité , du Commerce & de l'Agriculture,
avantage réel & flatteur pour
tout bon Patriote.
Le ſecond eſt l'eſpoir d'être rembourſé
fur les premiers deniers que produiront
les différens établiſſemens de ces
machines , & de partager entre eux annuellement
les bénéfices qui réſulteront
* de ces établiſſemens, s'ils jugent à propos
d'en former la compagnie..
Enfin, en ſuppoſant qu'on ne pût obtenir
la permiffion de former ces éta
bliſſemens , la machine en elle - même
aura une valeur ; elle pourra être vendue
' à l'encan , & la ſomme qui en provien60
MERCURE DE FRANCE.
dra ſera répartie entre Meſſieurs les
Souſcripteurs , au prorata de leur miſe.
Dès qu'il s'en fera préſenté un certain
nombre, ces Meſſieurs feront invités à
s'aſſembler chez ledit Me Lambot , Notaire
, ou chez l'Auteur , à l'effet de régler
avec lui de quelle maniere il ſera
procédé dans cet objet , pour que per.
ſonne ne puiſſe douter de l'emploi con .
venable des fonds de la ſouſcription.
ECONOMIE CIVILE,
Moyen très-ſimple pour rendre les incendies
moins terribles , tiré des manuscrits de
M. Pingeron , ancien Ingénieur de la
Ville & Fortereffe de Zamosch , en Po
logne.
Un Anglois , ami de l'humanité , ré
fléchiſſant ſur le grand nombre de malheureux
qui périſſent ſouvent au milieu
des flammes dans laVille de Londres (*) ,
pro-
(* ) Les Compagnies d'aſſurance établies à Londree
A OUT . 1775. 161-
propoſa dernierement à ſes Concitoyens
un moyen bien ſimple pour ſauver la
vie à ceux qui pourroient ſe trouver dans
une maiſon embrâfée. Ce moyen sûr , auquel
on n'avoit jamais pensé à cauſe de
ſa ſimplicité , conſiſte à continuer l'efcalier
de chaque maiſon juſques, fur les
toîts , & à ouvrir par- là une communication
facile. Il faudroit pour cet
effet que la cage de l'eſcalier fût élevée
au deſſus de la maiſon ,
cela ſe voit dans la plupart des anciennes
maiſons à Lyon *. Si le feu , qui
prend rarement à l'eſcalier , commence
comme
dres pour les maisons , & que l'on nomme fire offices ,
ne produiroient - elles pas un effet contraire au voeu public
, en rendant chaque particulier moins attentif sur l'article
du feu ? En effet , n'est - il pas surprenant que chaque
jour ne foit compté à Londres que par quelques incendies où
périffent Souvent plusieurs personnes ?
** La Ville de Lyon est la ſeule en France où la plupart
▸ des anciennes maisons ont un belvedere ou tour , au- deſſus
de la cage de l'escalier. Ces belvederes sont souvent une
retraite agréable pour ceux qui aiment la folitude. Il y a
grande apparence que l'usage de ces tours a été apporté a
Lyon par les Florentins & les Lucquois , qui y établirent les
premieres manufactures de foie, les belvederes étant trèscommuns
dans toute l'Italie.
L
162 MERCURE DE FRANCE .
à ſe manifeſter par le bas de la maiſon |
on s'enfuit par le toît ſur les maiſons
voiſines ; ſi l'incendie commence par le
haut , on ſe ſauve par le bas en defcendant
l'efcalier *.
Cette méthode ſuppoſe les maiſons à
peu près de même hauteur comme à
Londres , ou que l'on laiſſat auprès du
mur mitoyen de la maiſon la plus élevée
des échelles de fer pour faciliter l'évaſion
des incendiés .
L'exécution d'un pareil projet ne nuit
nullement à la ſûreté publique , car la
porte qui donne ſur le toît fera fermée
du côté de la maiſon par un verrouil
ou par tout autre fermature facile à ouvrir
en dedans. Il faudroit encore que
cette porte fût très - large.
* Dans le cas où la maiſon ſeroit incendiée par le haut
& par le rez de chauffée , il n'y a d'autre reſſource que de
faire un trou dans les murs pour fuir dans la maison voifine
; ne feroit - il pas alors à desirer que cette communication
exiftat à demeure ? On en ſeroit quitte pour en fermer
la porte chacun de son côté. Au besoin , une serrure eft
bientôt ouverte ou forcée. L'inégalité des étages ne seroit
point un obstacle : quelques marches ferviroient à en faciti.
ter la communication . Dans les Villes de guerre , cette
communication devroit toujours exifter de droit pour la défense
même de la Place , lorsque l'ennemi feroit fur be
rempart.
AOUT. 103 1775.
Nombre de Particuliers ont imaginé
à Londres des moyens très ingénieux
pour defcendre les incendiés par les fenêtres
en très - peu de temps; les expériences
en ont été faites avec ſuccès :
mais ces moyens exigent un grand appareil
& beaucoup de dépenſes.
On defire ardemment que MM. les
Architectes procurent l'avantage dont
on vient de parler , aux maiſons qu'ils
feront chargés de bâtir par la ſuite; il
feroit encore à ſouhaiter qu'ils renonçaſſent
à ce toît de mauvais goût nommé
à la mansarde , du nom de ſon prétendu
inventeur : car il rend les communications
par le haut des maiſons abfolument
impraticables dans le cas d'incendie
, de même que les toîts trop inclinés.
i
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
MÉMOIRE dans lequel on propoſe de faire
une réforme dans la nourriture des chevaux.
Par M. l'Abbé. Jacquin , Hiftoriographe
de Mgr . le Comte d'Artois .
L'Avoine
1
'Avoine eſt la principale nourriture des chevaux : on
la leur donne entiere ; cet uſage a bien des inconvéniens .
* Je vais les expoſer en peu de mots , avant d'indiquer
une méthode propre à rendre ces alimens plus profitables
à ces précieux animaux , & moins difpendieux pour leurs
✔ Maîtres .
1. D'une meſure d'avoine que l'on donne à un cheval,
il eſt conſtant qu'il n'y en a tout au plus que la
moitié qui ſe convertiſſe en nourriture. Qu'on examine
les crottins qu'il rend , on y retrouvera une bonne partie
de l'avoine en nature : en voici la raifon . Tous les grains
qui n'ont pas été concaffés & broyés ſous les dents de
l'animal , paſſent dans ſon eſtomac & traverſent ſes inteſtins
fans lui procurer aucun ſuc alimentaire. La preuve
de cette vérité ſe préſente tous les jours ſous les
yeux. Qu'on repande ſur une terre nouvellement labourée
du fumier de cheval , frais , vous voyez peu de jours
après ce champ ſe couvrir d'herbe , & cette herbe n'eft
autre choſe que de l'avoine. Ces grains qui pouſſent ,
après avoir paſſé par l'eſtomac & les inteſtins du cheval ,
n'y ont donc fouffert aucune altération , pas même celle 1
qui auroit été fuffiſante pour en détruire le germe. Cette
partie de l'avoine n'a donc fourni aucune nourriture :
こ
AOUT . 1775. 165
elle eſt donc en pure pette & pour le cheval & pour le
Maître .
:
2. J'ajoute que cette partie de l'avoine que le cheval
rend en nature , eſt non feulement en pure perte pour
Jui , mais qu'en paſſant par ſon corps elle lui cauſe bien
des maux.
D'abord elle uſe promptement ſes dents. Le cheval
en a quarante , ſavoir vingt - quatre mâchelieres , quatre
canines & douze inciſives ; ce qui indique qu'il n'eſt pas
organiſé pour faire fa nourriture de l'avoine ſeule , puiſ
qu'il n'y a que les vingt quatre machelieres qui puiſſent
fervir à la triturer : auſſi les Arabes , dont les chevaux
font fi renommés , parce qu'ils conſervent long - temps
leur vigueur , ne donnent point d'avoine aux leurs . Tant
qu'il y a de l'herbe ſur la terre , ils les font paître : lorfqu'elle
manque , ils les nourriſſent de dattes & de lait de
chameaux , ce qui les rend légers & nerveux . Mais
comme en Europe , fur - tout en France , l'avoine fait la
principale partie de nourriture des chevaux , voyons quels
effets elle produit quand on la leur donne entiere .
Nous venons de dire qu'elle uſe promptement les dents
des chevaux; en voici la preuve. Examinons un grain
d'avoine : ſa peau extrêmement dure , liffe & friable , le
rend propre à gliſſer & à s'échapper de deſſous les dents :
mais il ne peut s'échapper fans occafionner un frottement
violent qui les uſe. Eſt - il ſaiſi par deux dents affez
plattes pour le bien retenir ? les efforts de l'animal pour
le broyer , les liment & les alterent ſenſiblement , & leur
font bientôt prendre une forme conique & pointue , qui
les rend par la fuite incapables de faiſir & de concaffer
l'avoine. Cette altération des dents des chevaux , nour-
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
ris avec de l'avoine entiere , eſt l'effet néceſſaire de tourb
frottement violent , & fouvent répété , de deux corps éga
lement durs l'un ſur l'autre ; auſſi dans les Pays où l'on'
nourrit les chevaux avec de l'avoine entiere , des l'âge
de dix ans leurs dents , fur- tout celles d'en haut , pра-
roiffent émouffées , ufées , longues & déchauffées ; & àl
quinze ans , & même ſouvent plutôt , ces pauvres ani
maux font hors d'état de fervir , tandis qu'avec une nourriture
plus faine , ils fourniroient une carriere de vingtcinq
à trente ans .
Secondement , le grain de l'avoine a deux pointes , l'une
forte & aiguë , l'autre longue & plus émouffée ; ces
pointes , particulierement la plus forte , uſent & déchauffent
promptement les dents des chevaux : auffi voyons
nous que ces animaux périfſſent moins de vieilteffe , que
par la difficulté qu'ils éprouvent , dès leur jeuneſſe , à macher
leur avoine fuffisamment pour en tirer une nourriture
convenable , car il faut remarquer que plus ils avancent
en age , moins ils tirent de ſubſtance de l'avoine , parce
que leurs dents déchauffées , allongées , uſées & formées
en pointes , ont de la peine à la ſaiſir , à la concaffer , à
la broyer , & par - là à la rendre propre à former dans
l'eſtomac un chyle capable de réparer les forces abattues
par un travail long & pénible. Il eſt aiſé d'obſerver que
les vieux chevaux font très - longs à manger leur avoine ,
&qu'ils font obligés , par impatience , d'en avaler la plus
grande partie dans fon entier , après l'avoir humectée!
avec un peu de ſalive. Dans cet état , d'une meſure
d'avoine qu'on donne à un vieux cheval , il n'en tourne
pas la moitié , à beaucoup près , au profit de ſon eftoAOUT.
1775. 167
mac. C'est encore bien pis quand ce malheureux ſe trou
ve à côté d'un jeune cheval difpos des dents , & qui ,
après avoir avalé promptement ſa portion , ſe jette avec
avidité fur celle de fon voiſin .
D'ailleurs les deux pointes de l'avoine dont nous venons
de parler , ont encore un autre inconvénient , c'eſt
de percer & de déchirer les gencives , la langue & le palais
du cheval. Qu'on viſite la bouche des jeunes chevaux
& de ceux qui ont été long - temps au verd , après
Heur avoir donné les premieres fois de l'avoine , on la
trouvera en fang ; fi dans la fuite on n'en apperçoit plus ,
cela vient de ce qu'à force de cicatrices le palais & les
gencives ſe durciſſent au point de réſiſter à ces pointes
meurtrieres : mais qu'arrive-t-il ? Le palais & les gencives
ainfi couverts de calloſités , par l'abondance des cicatrices
, ne laiſſent pas fuinter avec la même facilité & la
même abondance la ſalive , cette fecrétion fi néceſſaire
la digeftion des alimens & à la chylification.
De plus , cette partie des grains de l'avoine qui ſe
refuſent au broyement , & qui paſſent en entier avec
Jeurs pointes non émouffées , bleſſe l'oesophage du cheval ,
fatigue fon eftomac & déchire ſes inteſtins.
3. En donnant l'avoine entiere aux chevaux , il faut leur
Len faire prendre le double de ce qui ſuffiroit pour les
nourrir , ſi l'on ſuivoit une autre méthode. On ſe plaint
que l'avoine augmente tous les jours ; que , ſuivant la proportion
du bled , elle devient chaque année plus chere ,
qu'enfin la furabondance des chevaux conſacrés au luxe
- dans les écuries des grands Seigneurs & des riches par
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
ticuliers , en rend la valeur exorbitante , fur - tout dans les
grandes villes & dans leurs environs : on a raifon ; mais
eft - il bien aifé de corriger le luxe ? il le ſera ſans doute
beaucoup plus de faire adopter une méthode plus faine
pour les chevaux & moins difpendieuſe pour leurs Maîtres
: c'eſt celle que je vais propofer.
Elle conſiſte à faire concaſſer l'avoine avant de la donner
aux chevaux . Cette opération n'eſt pas difficile : toutes
fortes de moulins propres à moudre le bled , le ſeigle
, l'orge , & c . font bons à concaſſer l'avoine , c'est - àdire
réduire chaque grain en trois ou quatre morceaux ,
pourvu qu'ils foient nouvellement rebattus & r'habillés .
Comme les Officiers de Cavalerie ont coutume , lorſqu'ils
veulent rafraîchir leurs chevaux , de leur donner de l'orge
concaffée ; il n'y a guere de Meuniers en France qui
ne foient au fait de cette Opération & du méchanifine
qu'elle exige pour élever la meule de deſſus , au point de
pouvoir diviſer chaque grain en trois ou quatre parties .
S'il en coûte quelque choſe pour cette trituration , le
profit pour chaque Particulier n'en ſera pas moins évis
dent & réel , puiſqu'avec moitié moins de grain il nourrira
mieux les chevaux que par l'ancienne méthode. De
plus , l'avantage devient immenfe pour la ſociété , en ce
que les Cultivateurs n'étant plus obligés de mettre chaque
année une auſſi grande quantité de terres en avoines
, il en reſtera beaucoup plus pour la culture des autres
productions , & en particulier du bled.
D'un autre côté , par ce régime les chevaux confervant
beaucoup plus long - temps leurs dents ſaines , fourniront
une bien plus longue carriere; leur palais , leurs genci
AOUT. 1775. 169
ves, leur eſtomac & leurs inteſtins ne ſouffrant plus de
la trituration & du paſſage des grains entiers de l'avoine ,
ils ſe porteront mieux , feront plus forts , plus vigoureux
& plus propres à réſiſter aux travaux pénibles auxquels on
applique ces précieux animaux , ſi fiers , lorſqu'il partagent
avec les Héros les hafards de la guerre , & fi dociles lorf
qu'ils traînent la molleſſe du riche , ou qu'ils ouvrent
ſous la main du laboureur , le ſein inépuiſable de la terre.
Tout concourt donc à faire adopter une méthode , dont
les avantages font en aufli grand nombre & pour la fociété
, & pour les particuliers , & pour les chevaux .
On peut ajouter à l'avoine concaffée la paille hachée ,
pourvu qu'elle foit briſée auparavant avec la mâchoire ,
dont on ſe fert par-tout pour préparer le chanvre. Il ne
s'agit que d'ajouter à cette machine , affez connue , un
coûteau attaché par une de ſes extrémités , de telle façon
qu'on puiffe facilement l'élever & le baiſſer. Outre l'augmentation
de nourriture , ce mêlange aura encore l'avantage
de remplir le boyau du cheval , ce qui eſt eſſentiel
pour qu'il puiſſe fournir plus long - temps & avec plus de
vigueur à ſon travail : car il faut remarquer que le che
val a beſoin non- feulement de ſucs alimentaires , mais encore
d'une nourriture abondante , pour lui remplir le coffre
, & que ce n'eſt que lorſque ſes boyaux font bien pleins
de matieres folides que fes muſcles agitſent avec vivacité
& force. Avec une nourriture trop fucculente , telle que
l'avoine concaffée ſeule , il deviendroit , lâche , pareſſeux ,
foible & pouffif , & feroit bientôt hors d'état de tra
vailler.
L5
170 MERCURE DE FRANCE .
D'après cette obſervation fondée ſur l'expérience , il eſt
aifé de concevoir qu'avec une bonne livre & demie d'avoine
concaffée , poids de marc , c'est- à-dire , de 16 onces
à la livre , par chaque repas , le cheval fera mieux nourri
qu'avec trois livres d'avoine entiere , fur- tout fi , comme
nous venons de le dire , on y ajoute une livre de paille
mâchée & hachée . En parlant de paille hachée , j'ai toujours
l'attention d'ajouter qu'il faut qu'elle foit mâchée ,
parce que fans ce broyement , elle auroit les mémes inconvéniens
de l'avoine entiere , & déchireroit la langue ,
le palais , les gencives , l'oesophage & l'eftomac du cheval.
Il faut cependant faire de la différence entre les chevaux,
par rapport à la quantité de la nourriture. Deux
livres , poids de marc , d'avoine concaffée & de paille hachée
& machée , pour chaque repas , fuffiſent à un bidet ,
tandis qu'ilen faut trois au cheval de trait : le cheval de (
carroffe en demande deux & demie .
Le fon mêlé avec la paille machée & hachée peut fuppléer
à l'avoine , & fait une excellente nourriture , pourvu
qu'on en donne chaque repas une livre , avec deux livres
de paille mâchée & hachée .
Il eſt important de remarquer ici que le ſon de l'ancienne
mouture encore chargé de beaucoup de parties de
farine , eſt moins propre à la nourriture des chevaux que
celui de la nouvelle mouture , appellée par économie , &
dans lequel il ne reſte preſque plus de farine. Ceci paroît
un paradoxe : mais que l'on ſe donne la peine d'examiner
les chevaux des Meuniers qui moulent à l'ancienne mouture
,& qui ne font nourris qu'avec ce fon ; on verra qu'ils
AOUT. 1775. 171
,
rendent leur fiante molle & liquide , preuve d'une mauvaiſe
digestion ; au lieu que les chevaux nourris avec le
fon de la nouvelle mouture , qui eſt dépouillé de la plus
grande partie de la farine la rendent plus ferme & en
crottin . On obſervera en même-temps que les derniers
font plus vigoureux , & tiennent plus long-temps au travail
. Cette vérité devient encore plus palpable , ſi l'on veut
bien fe rappeller que pour rafraîchir & dévoyer un cheval
malade , on lui donne de l'eau blanche , c'est - à - dire de
l'eau dans laquelle on mêle du ſon gras : mais ce n'eft
pas l'écorce du bled qui produit cet effet ; c'eſt la farine
qui y eſt reſtée attachée . D'après ce principe , lorſqu'il
eſt à propos de rafraîchir un cheval , il fuffit de ſe ſervir
tout uniment d'une poignée de farine pour blanchir fon
eau : it le fera même plus promptement qu'avec le fon
dans lequel l'écorce du bled forme une nourriture échauffante..
Enfin , on peut encore aisément obſerver que les chevaux
qui ne mangent que du fon épuré de farine , au même
poids que l'avoine , font auſſi bien nourris , fourniſſent
le même travail , durent plus long-tems , & font plus gras ,
plus propres , & ont la peau plus liffe que ceux qui ne
mangent que de l'avoine. La preuve en eft dans les che
vaux des Meûniers de la Beauce , & de plufieurs autres
provinces , qui amenent de la farine à Paris , & à Vers
failles,
172 MERCURE DE FRANCE.
COURS D'ACCOUCHEMENS
à Versailles.
LA Compagnie de MM. les Maîtres en
Chirurgie de Versailles , ayant arrêté
dans ſon affemblée du 10 Juin dernier
qu'elle continueroit les enfeignemens publics
qu'elle a faits depuis fon établiſſe.
ment , conformément à l'article XXV de
ſes ſtatuts , a délibéré qu'il feroit fait
cette année , publiquement & gratuite.
ment , en faveur des Eleves en Chirurgie
& des Afpirantes Sages - Femmes ,
un Cours Théorique & Pratique de l'Art des
Accouchemens , dans lequel on traitera
toutes les matieres relatives à la Chirurgie
légale ; & elle a déſigné pour s'en,
acquitter :
M. Charriere , ancien Chirurgien des
Armées du Roi, Profeſſeur d'Anatomie &
de Chirurgie ; M. Marrigues. Lieutenant
de M. le Premier Chirurgien , Aſſocié
de l'Académie Royale de Chirurgie , de
celle des Sciences , Belles - Lettres &
Arts de Rouen , Chirurgien Major de
l'Infirmerie Royale , Profeſſeur d'Anato-
۱۰
AOUT. 1775. 173
mie & de Chirurgie ; & M. Gauchez ,
Maîtres ès Arts en l'Univerſité de Paris ,
Profeſſeur de Chirurgie & de l'Art des
Accouchemens .
Ils commenceront le Lundi 7 Août
1775 , & continueront les Lundi & Samedi
, à quatre heures préciſes , dans la
Chambre d'Afſſemblée de leur Compa .
gnie , rue de la Charité.
COURS DE JURISDICTION
CONSULAIRE.
LEfieur Damalis , Avocat au Parlement,
ouvrira le 7 du mois prochain à l'Hôtel
de Clery , rue Copeau , près de la Place
Sainte Genevieve , un Cours de Jurifprudence
Conſulaire en faveur du Commerce,
Les Leçons de ce nouveau Profeſſeur
ſuppléeront au défaut de Traité
Méthodique fur cette matiere. On peut
ſe faire infcrire chez lui pendant le cours
du mois préſent , foit pour les Leçons
>du matin, foit pour celles du foir,
174 MERCURE DE FRANCE.
VERS de M. de Voltaire à M. le Chevalier
de Chastellux , qui lui avoit envoyé fon
Discours de réception à l'Académic
Françoife.
1
DAns ma jeuneſſe , avec caprice ,
Ayant voulu tâter de tout ,
Je bâtis un Temple du Goût :
Mais c'étoit un mince édifice .
Vous en élevez un plus beau ,
Vous y logez auprès du Maître ;
Et le Goût eſt un Dieu nouveau
Qui vous a nommé fon Grand- Prêtre .
VERS à mettre au bas du Portrait de Mademoiselle
Vigée , représentée avec les attributs
de la Peinture .
Tu vois les traits de l'aimable Vigée ;
La Sageffe & les Arts l'ont toujours protégée.
Belle ſans le ſavoir , ſavante ſans orgueil ,
De tous les coeurs ſes vertus font l'écueil .
Par M. Boucon Duperron.
AOUT. 1775 175
VERS au Médecin de Mlle. B... qui vient
d'avoir la petite vérole , & qui est convenue
avec lui de le payer double &
triple fi elle n'étoit pas marquée ; & ,
elle l'étoit , de ne lui rien donner.
B... au tendre Amour a fait nombre de niches ,
Et jamais n'a voulu dans ſon coeur l'héberger ;
Z'Amour , pour te payer , ou bien pour ſe venger ,
Sur le front de B... a fait quinze & vingt niches ,
Où , même en dépit d'elle , il trouve à ſe loger.
Par M. T.... to
1
Lettre de M. Dagoty pere , Penſionnaire
du Roi , à l'Auteur du Mercure.
に
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir , la Let
tre de M. le Comte de Treſſan , Lieutenant -Général des
armées du Roi , des Académies Royales de Paris , de
Londres , de Berlin & d'Edimbourg. Cetre Lettre vous
eft adreffée à mon fujet , ou pour mieux dire , au ſujet de
la conjecture que j'ai donnée au Public fur la ſtructure des
176 MERCURE DE FRANCE.
des poumons & leurs offices dans les corps animés. Je
démontre dans cette hypotheſe que le fluide ou le feu ,
qu'ils infinuent avec preffion dans le fang cauſe le mouvement
électrique qui nous fait vivre.
Depuis vingt- neuf ou trente ans que je fais imprimer
& que je donne des découvertes dans l'Anatomie & dans
d'autres parties des ſciences , perfonne ne m'a contredit
publiquement l'ancien ſyſtème étoit de me laiſſer tout dire
& de ne me pas attaquer , afin que toutes mes raiſon
s'évanouiſſent d'elles - mêmes. Je vous affure , Monfieur
que j'ai de grandes obligations à M. le Comte de Tresfan
, d'être le premier François qui m'ait difputé la primauté
des idées que j'ai fait paroître. Cette attaque me
fait honneur 1. parce que mon hypothefe fur l'électricité
animale ſe trouve approuvée par un homme de mérite &
de ſcience comme eſt M. le Comte de Treſſan . 2. Parce
qu'elle fera plus amplement connoître mon fentiment fur
une matiere auſſi eſſentielle que celle dont il s'agit.
M. de Treffan , date du jugement de l'Académie du 14
Mai 1749. Mais ce jugement , dont l'extrait eſt dans le
précédent Mercure d'Octobre , ne fait aucune mention a
l'électricité appliquée au fluide nerveux , ou infinuée dans
le ſang par l'action des poumons . L'Académie dit ſeule '
ment qu'elle a vu un eſſai de M. le Comte de Treffan fu
Porigine de l'électricité & fur différens phénomenes qu'on lu
peut attribuer. Je crois que , parmi ces phénomenes , i
devoit y avoir celui de l'électricité animale, puiſque M. du
Treſſan le dit ; mais il devoit faire , pour le ſtatuer , com
me je fis lorſque j'eus lû mon Mémoire contre l'optiques
de Newton , où je développois mon nouveau ſyſteme fu
A OUT. 1775. 177
la formation des couleurs. Je fis imprimer món Mémoire
De même jour ( C'étoit le 29 Novembre 1749.) autrement
il auroit fallu dater & faire figner par MM. les
Commiſſaires , le double du Mémoire qui contenoit ma
découverte.
- Le privilege des Tables anatomiques qui contiennent
na conjecture für l'électricité animale me fut accordé le
27 Août 1745 , enregiſtré à la Chambre Syndicale le 3x
du même mois ; & enfuite l'ouvrage fut approuvé par
M. Morand , Cenſeur royal & de l'Académie des Scien
res , le même qui a été nommé , quatre années après,
l'un des Commiſſaires pour examiner le Mémoire de M.
de Treffan .
De plus , ces Tables , avec leurs figures anatomiques ,
Te trouvent dans la Bibliotheque du Roi , dans le Public ,
&je les ai en main.
Voici ce que je dis dans ces écrits de 1745 , Table X
de mon Anatomie des Visceres , diffec. part. des Poumons.
Que la preſſion des poumons force les particules ſubti-
, les de l'air & celles du feu à entrer dans les capillai
ares des veines pulmonaires , tandis que les autres parti-
, cules plus groſſieres , qui ont reſté dans les lobules , ein
, fortent en formant un corps plus compact & moins
fluide ,&c .; que le ſang reprend ſa fluidité & fon activité
par le mélange qui s'eſt fait alors de l'air & du
feu , mélange qui fait augmenter la vivacité de ſes couleurs"
, Table VII. idem 1745 , art. de l'Epine & de la
Toëlle allongée. „ Que les parties ignées , ou le feu ma
tériel , étoient ce qu'on appelle les eſprits animaux; &
je prétends auffi , dans mon ſyſtème , qu'on ne peut st
M
178 MERCURE DE FRANCE.
tribuer la cauſe de toute mutation , de toute fluidite
, celle de tout mouvement & de toute diffolution , &
,même de toute chaleur qu'à ces parties ignées , que je
» crois répandues en tout lieu & pénétrer tous les corps
,, de quelque nature qu'ils foient. J'ai prouvé de plus que
l'impulfion naturelle & continuelle du foleil , fur les par
29 ties ignées , occaſionne le mouvement de rotation & or-
„biculaire à la terre , aux planetes , fait végéter les plan-
„ tes , vivre les animaux ; j'ai encore dit que les im
pulfions actificielles & forcées de ces parties formen
دي
le phénomene de l'électricité & occaſionnent le ton-
, ,, nerre. Perſonne avant moi à ce que je crois
„ n'a défini tant de phénomenes par une ſeule cauſe.
و د
Outre le dégorgement des parties de feu qui ſe fait
,, dans l'eſtomac pour chauffer & cuire les alimens ,
,, dont j'ai parlé dans mes Tables précédentes , les eſprits
, animaux , ou les parties de feu qui font impulfées du
, cervelet , dans toutes les filieres , dérivent de ce vifcere
, retournent après la fonction des nerfs , & après leur
„relâchement , dans le cerveau , par les groſſes filieres
-dont nous avons parlé , & s'élevent dans ce vifcere , &c.
Il me semble que c'eſt ici ce que l'on cherche , & quê
دو l'on trouvera quand on voudra pour expliquer les mou-
„ vemens musculaires ."
-On peut voir un plus grand détail de ceci dans ma
Crhoageneſie de 1750 ,& mes Obſervations périodiques fur
la Phyſique , l'Hiſtoire naturelle & les Arts de 1752-53
& 54, qu'à aujourd'hui M. l'Abbé Rozier.
Je m'explique avec bien plus de détail dans le Traite
des Organes des ſens que je diftribue actuellement aux
Amateurs , auquel Traité j'ai joint la Névrologie entiere
AOUT . 1775. 170
u Corps humain , en planches imprimées en couleur
le ma façon (
J'ai l'honneur d'être Monsieur , &c .
GAUTIER DAGOTY Pere.
Cepremier Juin 1775.
(*) Le Traité que donne actuellement au Public M. Da
oty est composé de huit planches anatomiques imprimées
n couleur . Ce qui concerne les organes des ſens eft ye
préſenté au naturel de la grandeur des pieces qu'il à diffe
udes ; & la Névrologie qui est jointe à ce Traité eft du
Fiers de nature. Les differtations & les explications qui accompagnent
ces Planches font très détaillées & très- intéres
fantes . Ce livre , de format in folio ordinaire , se diftribus
Chez l'Auteur , rue St. Honoré vis-à-vis les Peres de l'Oratoire
, chez Demonville , Libraire , rue St. Severin ; &
au Bureau de la Correſpondance générale , rue des Deux-
Portes St- Sauveur , Prix 18 liv.
L'année dernière, le mmêêmmee Auteur a donné du même forqui
concerne la groſſeſſe , les accouchemens & les mat ce qui
maux vénériens.
LETTRE à l'Auteur du Mercures
Vous penſez comme moi , fans doute , Monfieur, que
c'eſt faire un larcin à la Société , que de lui cacher les
-distinctions accordées aux talens dont elle tire tout fon
>
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
; -
luſtre. C'eſt ce qui me détermine à vous prier d'infére
cette lettre & la ſuivante dans votre Journal.
Le ſavant à qui la ſeconde eſt adreſſée , & qui avoitl
modeſtie de ne pas s'y attendre , eſt un Magiſtrat diftin
gué que la premiere Cour - Souveraine du Royaume s'ho
nore de poſſeder ; c'eſt un de ces hommes , rares dans la
république des lettres , qui , au deſſus de l'intrigue , ner
cherchent de proneur que dans leur mérite , qui ſavent les
concilier avec les qualités de l'homme aimable & les
vertus du ſage , & dont la réputation s'éleve ſans art , ſut
des fondemens ſolides , & par leurs travaux ſeuls , comme
celle de Marcellus. Crefcit occulto velut arbor agro , fama
Marcelli.
De Montargis , le 1 Juillet 1775 .
L. B. D. A.
A M. du Séjour , de la Société Royale de
Londres , Conseiller au Parlement , &
de l'Académie des Sciences à Paris.
MONSIEUR ,
Jai l'honneur de vous annoncer , que la Société Royal
de Londres , dans ſon aſſemblée anniverſaire , qui s'eft
tenue hier au ſoir vous a élu Membre avec un concours
de fuffrages qui relève le prix de cette aſſociation . Une
Société dont le grand Newton fut un des premiers orne
mens, & eſt mort le Préſident , ne peut que s'applaudi
AOUT. 1775. 181
de recevoir dans ſon ſein un ſavant qu'il auroit avoué
ui - même , & qui , par ſes excellentes recherches fur les
cometes , vient de donner un nouveau luſtre à ſon ſyſtème.
Chargé par mon office de vous annoncer cette éleccion
, je ſens tout ce que ce devoir a , dans cette occaion
, de flatteur ; & je me réjouis d'avance d'être devenu
Forgane d'une correſpondance , qui , en enrichiſſant & nore
ſociété & le public du fruit de vos travaux , me four
aira de fréquentes occaſions de vous renouveller les ſencimens
d'eſtime & d'attachement avec leſquels j'ai l'hon
neur d'être ,
Monfieur & Confrere ,
3
Votre très humble & très - obéiſſant ſer-.
viteur M. MATY, Sec. de la Soc. Roy.
de Londres.
De Londres , le 2 Juin 1775. 1
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
M. Scanegatti a préſenté à la Société
d'Agriculture de Rouen un mortier de
pierre & unpilon de fer, pour dépouiller
l'eſpeautre de ſon enveloppe , moudre
l'orge commune , & en faire de l'orge
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
mondée ou perlée. Il a auſſi montré à la
même Société les modeles de deux machines
très utiles: avec la premiere , un
ſeul homme peut faire agir huit pilons
pareils à celui dont nous venons de par-
Jer , pour travailler en grand: la ſeconde,
eſt un preſſoir à pommes , dont un ſeul
homme peut faire aller la meule , au
moyen d'une manivelle. Ce moulin contient
une faiſcelle , avec une vis au centre
, laquelle entre dans un cuvier défoncé
, dont les douves laiſſent entre elles
des interſtices par où le cidre doit cou.
ler. Un grand avantage de ce cuvier , eft
qu'on peut y jetter le marc par pellées ,
ſans être obligé de l'arranger par couches
avec de la paille.
II.
700 .
Industrie.
Nouvelle Manufacture de Porcelaine.
Le ſieur Morin vient d'établir à Saintes
une Manufacture de Porcelaines , pareilles
à celle de Saxe & des Indes. Son dernier
eſſai donne lieu de penſer que fon
ouvrage eſt égal en folidité & en beauté
AOUT. 1775 183
àtout ce que l'on a vu juſqu'à préfent.
Ce qui donne à ſa porcelaine un prix infini
, quant à l'uſage , c'eſt qu'elle foutient
alternativement , fans ſe caffer ou
ſe feler, le plus grand degré de chaleur,
& la fraîcheur de l'eau prête même à ſe
geler. Dans les différentes analyſes qu'il
afaites des terres que lui fournitlecanton
où il eſt , il a découvert une argilepropreà
former des creuſets qui égalent en bonté
ceux d'Allemagne & de Hollande. On
peut s'en fervir à faire fondre toutes fortes
de métaux , & à exécuter les opérations
chimiques au feu le plus violent.
M. le Cornu , ſeigneur de Corboyer ,
demeurantà l'Aigle enNormandie , a fait
conſtruire àundefes moulins unemachine
hydraulique très -curieuſe , des moins dis
pendieuſes ,&qui n'emporte qu'une légere
dépenſe , n'y ayant pour tout fer que
deux vergettes; elle enleve l'eau à trente
ou trente deux pieds de haut, un pied
cubepar ſeconde , 3600 pieds par heure ,
au moyen de deux pompes , l'une foulante&
Pautre afpirante; fon moteur eſt
un ſimplependule , artiſtement imaginé ,
M4
184 MERCURE DE FRANCE,
qu'un homme & même un enfant un
peu fort mettent en mouvement dans ar
des eſpaces très - conſidérables ; ſa conf- te
truction eſt de quatre jambes jumelles , te
quatre femelles, quatre traverſes & quatre
chapeaux; il n'y a aucun ouvrier qui
ne puiſſe l'exécuter , vu ſa ſimplicité ; il
yaun rouet qui tourne , il a dix dents de
chaque côté.
IV.
M. Samuel Webb , Ecuyer du Comte
de Glocefter , a préſenté à la Chambre
des Longitudes , établie à Londres , un
nouveau plan pour découvrir la longitude
en mer , au moyen du ſimple mouvement
de la terre , à l'égard des étoiles
fixes , où des points de la ligne équinoxiale
, par tables qu'il nomme fidérales.
Il a calculé & peut prouver , dit - on ,
qu'il n'y a point de principe vrai , ſtable ,
régulier , ni uniforme dans la théorie lunaire
, & qu'une erreur de 2 minutes ou
mille de dégré , ou 8 ſecondes de temps ,
par la méthode lunaire , produit une
erreur d'un degré de longitude ; tandis
qu'une erreur de 60 milles ou 240 ſecon
des de temps , ne produira , par fonplan,
que cette même erreur d'un degré de lon
A OUT. 1775 185
gitude , &c. Quelque utile que paroiſſe
in pareil plan , la Chambre des Longitus
des a réfuſé de faire les avances néceſſaires
pour l'éprouver.
ANECDOTES.
I.
Trait de générosité.
Un riche Laboureur des environs de
Paris , à qui , lors de l'émeute , des Payſans
avoient pris pour 1200 livres de
bled , a reçu , depuis le ban d'amniſtie
qu'a fait publier le Roi , ſous condition
de payer ou de remplacer les grains pil
lés & volés , la viſite de ces Payſans , qui
vouloient profiter de la grâce du Prince ;
mais ils avoient mangé le bled & n'a
voient point d'argent pour le payer. Le
Fermier leur a fait faire à tous des reconnoiſſances
de la fommequ'ils lui devoient
pour ces bleds. Il leur a dit enfuite:
Mes amis , vous avez fatisfait à la
loi ; il eſt juſte qu'à mon tour je me
fatisfaſſe" . Il a déchiré devant eux les
billets & les a renvoyés quittes,
6
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
II.
Trait de fidélité dans ses promeſſes.
Kakéhigo , Général de Feki , Empereur
du Japon , dans une guerre civile ,
fut fait priſonnier par Joritonio , qui s'em.
para du Trône; ce dernier lui laiſſa la
vie, & lui offrit enſuite le commandement
de ſes armées. Kakéhigo lui répondit:
J'ai voué mes ſervices à Féki ,
» mon légitime Souverain ; nul autre
"
"
"
n'aura ma foi . Je dois la vie à ta clé-
, mence , il eſt vrai : mais mon malheur
eft tel , que je ne puis te regarder ſans
former le deſſein de venger la mort de
mon Maître & ma propre honte , en te
>> coupant la tête. Tout ce que je puis
faire pour n'être point coupable d'une
horrible ingratitude , c'eſt de t'offrir
» ces mêmes yeux qui te veulent tant de
mal ". En prononçant ces dernieres
paroles , il s'arrache les deux yeux & il
les préſenta à Joritonio.
"
3
III.
Eumenes II , Roi de Pecquin , eſt cons
AQUT. 1775 187
nu par fon grand attachement pour ſes
freres. On lui attribue cette maxime :
"
Si mes freres , diſoit- il , me traitent
en Roi , je les traiterai en freres , s'ils
me traitent en freres, je les traiterai
en Roi " .
IV.
Le trait ſuivant prouve qu'en Arabie
on eſt auſſi exact & encore plus cauſtique
,ſur le point d'honneur que dans tout autre
Pays. Un Arabe de conſidération venoit
de marier ſa fille. Un autre lui demande
d'un ton mocqueur: ,, s'il étoit bien le
pere de la belle femme qu'il avoit donnée
à un tel ". L'Arabe outré de cet
affront , qui lui fut fait dans un café , &
n'étant occupé que du déshonneur defa
fille , alla porter ſa téte. L'inimitié devint
alors mortelle ,&l'offenſeur , ne trouvant
de fûrété en aucun endroit, prit le parti
d'offrir au Gouverneur de Korne une
groſſe ſomme , s'il vouloit le prendre fous
ſa protection. Le Médiateur eut beau
employer les promeſſes & les menaces
pour fléchir l'offenſé ; celui - ci préférant
P'honneur à la vie , ne ceſſa d'inſiſter ſur
_ le droit de ſe venger ,& l'on ne put ſau188
MERCURE DE FRANCE.
ver l'offenſeur qu'en portant le vindica
tif Arabe à accepter la fille de ſon enne- &
mi avec une riche dot: encore fut-il ſtipulé
que le beau-pere ne ſe préſenteroit
jamais aux yeux de ſon gendre.
Ecole de Mathématiques , de Deſſin , de
Géographie & d'Histoire ; où l'on trouve
réuni tout ce qui peut contribuer à une
éducation distinguée ; rue & vis - à - vis
l'Abbaye St. Victor , dans une maison
vaste , riante & en bon air , ſous la direction
de M. de Longpré , Profeſſeur de
Mathématiques.
CE titre annonce affez que M. de
Longpré ne regarde pas l'étude de la
langue latine comme devant faire la baſe
de l'inſtruction dela jeuneſſe. Cette languen'eſt
qu'un acceſſoire très-utile& qu'il
ſeroit honteux de négliger : auſſi cet Inftituteur
ſe flatte-t-il qu'il ne fortira pas
un Eleve de ſa maiſon qui ne ſoit en
état de traduire les meilleurs Auteurs
AOUT. 1775. 189
Latins ; mais l'étude de cette langue
&de la langue françoife , bien dirigée,
ne doit occuper un jeune-homme
que l'eſpace de deux ou trois années au
plus.
L'expérience & la raiſon prouvent
qu'un enfant apprend plus aisément la
géométrie élémentaire, que les principes
fecs& abſtraits de lagrammaire. La géométrie,
en l'accoutumant à ne raiſonner
que juſte , rend très fûrs & très rapides
ſes progrès dans les autres ſciences : le
deſſin amuſe & occupe utilement les
enfans toujours portés à l'imitation : la
géographie eſt une ſcience de leur âge :
en deſſinant eux - mêmes la carte , les
noms des lieux ,& leur poſition reſpective
ſe fixent ſans peine dans leur tête ,&
les diſpoſent à l'étude de l'hiſtoire.
CONDITIONS.
Les enfans feront reçus dans cette maifon
dès l'âge le plus tendre. Ceux quin'y
auront pas été élevés , pourront encorey
-être admis à l'âge de quatorze ans , mais
point au deſſus; & le prix de la penſion
ci-deſſous fixé à 800 livres , ſera pour
eux de 1000 livres.
190 MERCURE DE FRANCE.
↓
Le prix de la penſion eſt de 800 livres
payables par quartier , toujours un quar- f
tier d'avance , en y comprenant les Maf-t
tres de mathématiques , de deſſin , delp
géographie & d'hiſtoire , de langue françoiſe
& latine.
On donnera 50 livres en entrant une
fois payées pour le lit & les autres meubles
néceſſaires , 24 livres auſſi une fois
payées pour les Domeſtiques , & 12 liv.
par an pour leurs étrennes .
Chaque Eleve apportera un couvert &
gobelet d'argent , trois paires de draps ,
deux douzaines de ſerviettes , &le troufſeau
qui convient à fon âge.
L'uniforme de la maiſon conſiſte en
un habit de drap verd , veſte & culotte
chamois clair, boutons dorés unis , épaullette
en or , chapeau bordé uni avec un
plumet.
Pour débarraſſer les perſonnes de Province
de tous foins , M. de Longpré ſe
chargera pour le prix dont ils conviendront
enſemble de fournir aux Eleves qui
lui feront confiés , tout ce dont ils pourront
avoir beſoin.
Ileſt aiſé de ſentir que M. de Longpré
en fixant le prix de ſa penſion à 800 liv.
en y comprenant les Maîtres énoncés ci
AOUT. 1775. igr
deſſus , a moins conſulté ſes intérêts que
fon zele ; & que ce n'eſt qu'en ſepromettant
, de la part des Parens ou des correspondans
, une grande exactitude pour le
payement de chaque quartier , qu'il
pourra fournir à la dépenſe qu'exige un
établiſſement de cette nature.
- Nota. Les enfans deſtinés ou à la Ma
rine , ou à l'Artillerie ou au Génie, ſeront
dirigés particulierement vers ce
but. Vingt Ingénieurs ordinaires du
Roi , Eleves de M. de Longpré , font
des témoins irrécuſables de fon zele &
de ſes talens.
,
ל
PENSION DE PANTIN , Banlieue de
Paris; tenue par M. Audet , Maître- es-
Arts en l'Univerſité , ancien Profeffeur
de Belles- Lettres au College de Châlonsfur-
Marne , & Membre de l'Académie
de cette Ville.
ON REÇOIT des enfans en cette Penſion
depuis l'âge de cinq ou fix ans jufqu'à
douze: mais rarement au-deſſus de
cet âge, à moins qu'on ne connoiſſe bien
l'innocence de leurs moeurs , ainſi que
leur caractere.
192 MERCURE DE FRANCE.
Il y a en conféquence , ſuivant les vues
des parens , pour la lecture , l'écriture, le
calcul.... & la partie des études , des
claſſes ſéparées , avec autant de Maîtres
particuliers , & même un Préfet d'études
, tous ſédentaires à la maiſon .
Indépendamment de la ſituation la
plus riante , & du bon air , du voisinage
en outre du Pré Saint-Gervais , & d'autres
promenades des environs , les plus
charmantes ;; on peut voir dans les claſſes ,
dans les dortoirs ,& tous les lieux en général
que les jeunes gens habitent , la décence
, &le bon ordre qu'on y maintient
en tout genre.
Prix de la Pension , & conditions requiſes.
Le prix de la penſion , y compris les
Maîtres ci - deſſus , la nourriture & le
blanchiſſage , le feu & le luminaire , le
papier , plumes & encre , poudre & pommade
tous les jours , ainſi qu'une chaiſe
à l'Eglife .... eſt de trois cents quatrevingt
livres juſqu'à l'âge de dix ans , &
de quatre cents vingt livres , y compris
les mêmes chofes , pour ceux d'un àge
au - deſſus . Le premier quartier , comme
c'eſt l'uſagepar-tout, ſe payera d'avance.
Il
AOUT. 17754 193
Il n'y a de mémoires pour les parens ,
(d'après l'article qui précede) qu'au cas
que de leur accord & pour les obliger ,
on ait été chargé par eux d'achats , des
fournitures de livres , &c ... ou de raccommodages
conſidérables. Les raccommodages
qui font légers , en quelqu'efpece
qu'ils foient , ſe font tous les jours
à la maiſon d'une maniere gratuite.
• Le Perruquier , auſſi bien que les Maîtres
de Danſe , de Deſſin , d' Armes ou de
Muſique , &c ..... font les ſeuls objets ,
quand on veut les avoir , qui ſe payent
à part.
A Chacun, en arrivant, eſt obligé de
fournir fon lit complet avec un pavillon ,
un gobelet , un couvert d'argent , deux
aſſiettes d'étain , deux peignoirs , & fix
fervietes , au moins deux paires de draps,
& huit ou dix chemiſes , cols & mouchoirs
, ſi les parens ne jugent pas à propos
d'en donner un plus grand nombre....
Pour mettre plus d'ordre dans ces effets ,
Pon voit à la maiſon une lingerie très en
regle , & même une garde robe pratiquée
ſéparément pour les habits , ce qui dif-
* penſe des caffettes .
2
On paie auſſi en entrant dix livres de
bien- venue , tant pour les Maîtres que
•pour les Domeſtiques.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
On ſe prête engénéral avec plaiſir pour
le lit , l'entretien , & même tout autre
objet aux arrangemens les plus commodes
pour les perſonnes de province , ou
des pays étrangers .
N. La petite poſte de Paris vient à
Pantin deux fois par jour , & l'on y trouve
, outre la proximité de la Capitale ,
utile en bien des cas , en fait de Chirurgien
, d'infirmerie , & d'autres fecours ,
toutes les chofes néceſſaires .
On a la précaution, quand les enfans
font incommodés , de les faire manger
à part , afin de leur donner , en
ce čas , des chofes plus analogues à
leur ſanté , & de les veiller de plus
près .
1
*
On peut s'adreſſer pour la penſion de
M. Audet , ſur le lieu , à lui-même : &
à Paris à M. Marye , Procureur au Châ
telet, rue Saint-André-des-Arts.
Maison d'hospitalité pour les accouchemens
.
LE
E SIEUR LE BAS , Démonftrateur pu
blic d'accouchemens aux Ecoles Royales
de Chirurgie , Cenfeur Royal , & deAOUT.
1975.195
meurant rue Chriſtine , au Bureau des
Journaux , vient de former , fous la pro-
Lection du Magiſtrat qui préſide à la Poice
, un établiſſement où les pauvres
perſonnes enceintes font reçues pour y
Stre accouchées & traitées gratuitement ,
depuis le jour de leur entrée juſqu'à ceui
de leur fortie , qui n'a lieu qu'après
Leur parfait rétabliſſement. Cette Maifon
d'hoſpitalité devient une école où
Les Eleves des deux fexes , difpofés à
s'occuper de la partie des accouchemens,
Tont à portée de prendre les inſtructions
de théorie & de pratique propres à remplir
leurs defirs , & à rendre , à cet égard,
leurs bons offices à l'humanité. Il
a en outre une maiſon particuliere où
les perſonnes enceintes en état de payer
en proportion de leurs facultés , de leurs
befoins , & de leur volonté , font reçues
pécuniairement. Le ſieur le Bas en fait
rejaillir le produit fur celles qui font
dans l'indigence. / smey mch e
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
:
A M. le Comte de Br... fur la Ville de
1
Troyes.
Je reçus comme plaifanterie le compliment que vous me
fites , dans votre dernier paſſage ſur le Mémoire qui vien
de déterminer la déciſion du Conſeil en faveur de notre
bonne Ville (*) . Pluſieurs perſonnes s'étant depuis jointes
àce compliment ,je me trouve honnêtement forcé de vous
dire & de leur apprendre , que depuis 50 ans , tout eft dit
fur l'objet du Mémoire dont il s'agit ,& de la déciſion qu'il
a provoquée.
La conteſtation qui y a donné lieu , n'eſt que le renouvellement
d'une vieille querelle qui s'étoit réchauffée lors
du Sacre de Louis XV , entre Troyes , Rheims & Châlons
Il parut alors une foule d'écrits indiqués par M. de Fon
tette , dans la nouvelle édition de la Bibliotheque Hiftor
que du Pere le Long , ſous les n. 34303 , & ſuivans. L
Mémoire de M. Bréger , qui fait partie de ces écrits ; Mé
moire auſſi lumineux que ſolide , eſt un bouclier à l'épreu
ve , dont peut fe couvrir la Ville de Troyes , envers a
contre tous ceux qui l'attaqueront à jamais fur ſa Capi
talité.
(*) Par cette décision , Troyes est conservée dans la poſſer
fion du titre de Capitale de la Champagne.
A OUT. 1775. 197
Γ
Après un coup d'oeil général ſur l'état de nos Pro-
» vinces , avant & depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , M. Bréger examine celui de la Champagne
,, en partie ſous les enfans de Clovis , ſous la ſeconde ra-
„ ce , ſous les Cointes & les Vicomtes , enfin ſous la troi-
دو ſieme race , depuis la réunion de la Champagne à la
Couronne ; & de toutes ces conſidérations , il déduit la
› Capitalité en faveur de la Ville de Troyes . Entrant
enfuite dans le détail des titres , il établit ſon affertion , ود
fur les Ordonnances qui ont fixé à Troyes la tenue des
» Grands-Jours , fur l'exemption de Tailles dont elle jouit ,
,, à titre de Capitale , depuis l'établiſſement de cette im-
„ poſition , ſur les Lettres , ſoit Patentes , foit cloſes , des
› Souverains ; enfin ſur le témoignage unanime des Geo-
„ graphes & des Hiſtoriens François & Etrangers (*) " .
Il eſt échappé à M. Bréger un moyen pour combattre ,
ou au moins pour conſoler la Ville de Rheims.
Qui,fans compter l'Ampoule & les bons vins ,
a en ſa fayeur la haute conſidération dont elle jouiſſoit ſous
les Romains , les monumens qu'elle en conſerve , & le titre
d'Archevêché. Sa condition , à cet égard, relative à
la Capitalité , eſt celle d'Autun , aujourd'hui fubordonnée à
(*) Cette Notice est extraite de la Vie de ce ſayant Cha
noine , que j'ai donnée au Public en 1753.
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
1
Dijón , de Nantes fubordonnée à Rennes , de Vienne fubordonnée
à Grenoble , enfin de Narbonne fubordonnée
Toulouſe , malgré leur antiquité & leurs prérogatives dans
l'Ordre Eccléſiaſtique.
Le ſéjour des Ducs & des Comtes a décidé de la Capi
talité en faveur des Villes où ils avoient fixé leur réſidenéé.
Les Comtes de Champagne avoient fixé la leur à
Troyes , qui montre encore aux étrangers le Palais qu'ils
habitoient , qui poffede leurs cendres , & qui fut le Siege
immuable de la Cour des Pairs du Comté.
Dans l'antiquité , la Ville de Sardes , réſidence des Rois
de Lydie , avoit conſervé , à ce titre , ſous les Succefleurs
d'Alexandre , & fous les Romains le nom & les préroga
tives de Métropole de l'Afie Mineure ou Proconfulaire .
L'hiſtoire Numiſinatique offre , ſous Tibere , des Médailles
de cette Ville , avec Pinfeription ΣΑΡΔΙΑΝΩΝ
ΚΟΙΝΟΥ ΑΣΙΑΣ. Ephefe , Smyrne & Pergaine lei
difputoient ce titre : leurs vives ſollicitations & la faveur
des Empereurs leur obtinrent ſucceſſivement le titre de
Primatie ; mais non celui de Métropole , contre lequel la
décifion de Tibere , en faveur de Smyrne , ne forma pas
même de préjugé. Tacite nous a tranfmis le détail de la
conteftation qui occaſionna cette déciſion , avec les Précis
des Mémoires fur leſquels chacune des Villes de l'Afie
prétendoit exclufivement à l'honneur d'élever un Temple à
Auguſte : undecim Urbes dit Tacite , certabant pari ambitione
viribus diverſa ; plaraque , ainſi que dans notre
conteſtation memorabant de vetustate generis , &c
,
AOUT. 1775. 199
Apropos de Rheims , je me rappelle que dans les re-
Hations de l'incendie de l'Abbaye de Saint Remi , & des
manufcrits de la Bibliotheque de cette Maiſon , on a dit
que l'unique manufcrit de Phèdre , fur lequel notre ſavant
Pethou avoit publié cet Auteur étoit péri dans les flammes.
Mais je me rappelle auffi , qu'il y a environ cinq
ans , me trouvant à Rheims , je donnai une matinée à
l'examen des manufcrits de Saint Remi , que je les vis
tous, & que je ne pus trouver celui de Phedre. Peutêtre
n'en a - t - il jamais fait partie : j'avois contribué moimême
à autoriſer l'opinion . contraire en l'annonçant fur parole
, dans la Notice des manufcrits , des MM. Pethou ,
que j'ai donnée à la fuite de la Vie de ces illuftres Fre
tes , publiée en 1756.
2
J'ai l'honneur d'étre , &t.
GROSLEY.
L
Troyes , I Juin 1775.
AVIS.
I.
Barometres & Thermometres.
ES fieurs Cappy fils , & Moffy , neveu du feu Sr.
Cappy , conftructeurs des inſtruments de phyſique de l'Académie
des Sciences ; fuivant le brevet qui leur en a été
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
expédié , le trois Mai dernier , continuent de faire & van- t
dre des barometres , thermometres & autres inftrumens
concernant la phyſique , en leur demeure à Paris , rue
&& Place Royale .
II.
C'eſt par erreur qu'on a indiqué aux mêmes adreſſes
que l'Effence de Beauté , la Pommade de Ninon , connue en
Turquie ſous le nom de Pommade Circuffienne , à l'usage
des Sultanes .
Le ſieur Duboſt , qui en eſt l'auteur , prévient le Public
qu'il tient ſeul cette pommade , en fon bureau général
au Temple à Paris , ou , juſqu'à la fin de Septembre ,
il en donnera des eſſais gratis .
111.
Bijouterie,
Depuis la protection que Sa Majesté a accordée à l'art
de polir l'acier , par ſon Arrêt du 24 Juin dernier ; le ſieur
Granchez , Bijoutier de la Reine , s'occupe & tâche de
faire pouffer cet article à un degré de perfection qui ne
le devra en rien à l'étranger ; il peut faire voir des eſſais
en boucles , coulans de bourſe , tabatieres , couteaux à
manche d'acier poli, couteaux de chaſſe garnis d'argent ,
incruſtés d'acier taillé à pointe de diamans ; il mettra au
jour pluſieurs articles en acier poli , ornés d'or, argent &
bronze , cfpérant que ce mélange de différens métaux fera
plus d'effer que le ſimple acier , de même que toutes for-
C
AOUT. 1775. 20F
tes d'ouvrages en argent à jour , doublés de verre bleu
pour le ſervice de la table , dont les formes élégantes &
variées furpaſſent celles d'Angleterre .
L'on trouve dans ſon magaſin du Petit - Dunkerque , les
articles ſuivans ; favoir :
:
,
Boutons de manche , dont le fond eſt d'argent couvert
d'or guilloché ; idem , pour habits & veftes ; ces boutons
ont la beauté & la folidité de l'or : prix des premiers , 6
liv. la paire ; ceux de veſte , 18 liv . la douzaine ; & ceux
d'habit , 48 liv. la douzaine . Coquetiers d'argent à
jour , doublés de verre bleu , ſervant de ſaliere ou de
poivriere - Jolies cannes de femme en bambou , chiquetées
, garnięs d'or ; toutes fortes d'uſtenſiles de pêche ; tabatieres
en carton vernis , galonnées en argent , couvertes
d'or amalgamé , prix , 30 liv. & 24 liy.- Agraffes ployan,
tes , très fouples , à charniere en argent , pour mettre aux
jarretieres tricotées ; prix , 18 liv. la paire : lentilles à ref,
fort élastiques , pour mettre aux perruques en place de
boucles ; prix , 9 liv . Nouveaux médaillons du Roi ,
,
très - reſſemblans , en bronze doré au matte , fur fond de
- marbre blanc avec l'époque du Sacre autour du cadre ;
› prix , 24 liv.: ſouvenirs ; boîtes à mouches , peintes & dorées
ſous glace , garnies en vermeil ; barettes portatives
pour battre du beurre en très - peu de temps ; ruches an
gloiſes , avec l'inſtruction pour s'en fervir ; figures en bif
cuit , de la fabrique de Clignancourt , près Paris , qui con ,
tinue toujours à établir de très-belles pieces en porcelaine ,
à l'épreuve du feu. Pendules de voyage ; prétentions
en cheveux parfemées d'ouvrages en filagramme d'or
faifant un très-bon effet , à divers prix , & toujours toutes
fortes de jolis ouvrages en filagrammes d'or pouffées à la
,
N 5.
1
१
202 MERCURE DE FRANCE .
-
plus grande perfection , en chaine de montre , coliers ,
coulans de bourſe , bracelets , bagues , berloques ; boutons
de manche , & généralement tout ce qui fe peut faire en
ce genre de travail ; 'notiveaux modeles de très- grandes
boucles d'argent , forgées & cifelées au matte , imitant la
broderie ; les Anglois n'ont rien établi dans ce genre d'auſſi
correct l'on en fait fur toutes les formes defirées De
très jolies garnitures de cheminées en deux pieces , vernis
anglois , repréſentant un chien & un chat fur un couffin
de même matiere , qui imite l'étoffe galonnée : ces mode
les ont été faits d'après nature par feu le fieur Cafieri ,
pour le Palais Bourbon ; prix , 360 liv : clefs de montre
d'or de couleur , en caducée , très fortes , prix ; 24 liv.;
épées de Cour à facettes , à facette en lofange , ayant autant
de brillant & plus ſolides que celles à diamans , &
pas fufceptibles d'uſer les doublures ; prix , 54 liv.: étiquettes
en argent pour les vins de liqueurs , fur lesquels on
peut graver des titres ; plateaux pour cabarets & autres
ouvrages en papier maché , avec peintures étruſques , d'après
la publication des antiques , du Chevalier G. Hamilton.-
Chaînes de montre en or , pour homme , repercées
avec des vers & attributs relatifs à l'amour ; nouvelles
tabatieres , dites éternelles , rondes , en écaille , couvertes
en requin , rapé & poli , à 18 liv . & 15 liv. piece.
11 vient de lui en rentrer en métail de Manheim , à
quatre charnieres .
IV.
Chocolat.
,
Le ſieur Rouffel , Marchand Epicier , dans l'Abbaye St.
AOUT. 1775. 203
Germain des - Prés , en entrant par la rue Sainte Margue
rite , attenant à la Fontaine.
Conſidérant que l'uſage du chocolat devient ordinaire ,
tant pour la fanté que pour l'agrément , affure d'ailleurs de
a bonté de fa fabrique , par le témoignage & les applau
diſſemeis de pluſieurs perfonies de diſtinction & de goût ,
qui lui ont conſeillé de le faire connoître ; il donne avis
au Public qu'en qualité de Citoyen qui veut être utile a
ſes Compatriotes , & pour éviter toute ſurpriſe , il fait
mettre fur chaque pain de chocolat fortant de ſa fabrique ,
l'empreinte de fon nom & fa demeure .
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleure qualité ,
eft de 3 livres , avec une demie vanille ; 3 livres , celui
à une vanille ; 4 livres & 5 liv . pour celui qui eſt à deux
vanilles.
Tant pour la facilité que pour l'avantage des perſonnes
de
Province , le ſieur Rouffel prévient qu'il fera tous les
envois aux mêmes prix ci deſſus , francs de port , pourvu
qu'on lui faſſe remettre les fonds & que l'envoi ſoit de
douze livres au moins , avec l'adreſſe exacte de la deſtination
.
>
NOUVELLES POLITIQUES.
LES
De Constantinople , le 6 Juin 1775 .
Es conteſtations ſur la Souveraineté de la Crimée
durent encore , & les Parties contendantes ont d'autant
plus de liberté dans les mouvemens qu'elles ſe donnent
204 MERCURE DE FRANCE .
pour parvenir à cette Souveraineté , que le Commandant
Ruſſe n'a juſqu'à préſent pris aucune part à leurs difputes.
On écrit de Baffora qu'une armée Perfanne eſt auprès
de cette Place , mais fans avoir commis aucune hoftilité,
Suivant une lettre datée du 29 Avril , le ſiege de Jaffa
continuoit encore à cette époque , ſous les ordres de Méhemet
Bey.
De Berlin , le 27 Juin 1775.
On a publié ici une amniſtie en faveur de quelques habitans
de la Pruſfe occidentale qui avoient paffé en Pologne
depuis la priſe de poffeffion du Roi ; & Sa Majefté
fait grace à ceux qui , dans le courant de fix mois , fe
rendront à leur ancienne demeure , pour y vivre déſormais
comme ſes Sujets fideles & foumis .
De Vienne , le 5 Juillet 1775.
L'Impératrice - Reine vient de tolérer la conſtruction
d'une Egliſe Luthérienne dans la Ville de Zamoſche en
Pologne. Cet établiſſement qui autoriſe le culte public de
la Religion Luthérienne , ne peut qu'attirer nombre d'Etrangers
dans cette partie de nos poffeffions Polonoiſes .
Des Frontieres de la Pologne, le 25 Juin 1775-
Les Ruffes de l'armée du Maréchal de Romanzow ont
fait un mouvement pour s'approcher de Kiovie ; mais ils
ont tout - à - coup ſuſpendu leur marche , & l'on apprend
AOUT. 1775. 205
que quelques Détachemens déja entrés en Ukraine ſe rapprochent
de la Lithuanie. Les Troupes qui font aux or
dres du Général Romanius doivent , dit-on , ſe raſſembler
en grande partie dans le Palatinat de Plock.
De Rome , le 28 Juin 1775.
Le Prince de Salm-Salm , actuellement Chef de ſa Famille
, ayant fupplié le Pape de le diſpenſer du Sous-Diaco-
_nat dans lequel il ſe trouvoit engagé , Sa Sainteté vient
de lui accorder cette grace. On annonce un Confiftoire
pour le 17 du mois prochain.
De Turin , le 14 Juillet 1775
Le 12 de ce mois , Leurs-Majeftés , accompagnées du
Prince de Piémont , du Duc & de la Ducheſſe de Chablais
, & des deux Princeſſes Royales , font parties pour
Chambéry , où , dans les premiers jours de Septembre ,
on célebrera le mariage de Madame Clotilde de France
avec le Prince de Piémont.
De Londres , le 28 Juin 1775-
On dit depuis deux jours , qu'il a été enfin réſolu dans
le Conſeil de retirer les Troupes de l'Amérique , & de
s'en tenir à bloquer tous les Ports des Américains , de
forte qu'aucun vaiſſeau de quelque Nation qu'il ſoit , n'y
puiſſe entrer pour faire le commerce avec eux , & qu'on
a donné ordre à treize frégates d'être inceſſamment prêtes
à mettre en mer , afin de croifer à la hauteur de tous ces
Ports pour arrêter tout commerce extérieur des Infurgens.
4
206 MERCURE DE FRANCE .
-On n'a point encore de nouvelles des réſolutions prifes
dans le grand Congrès de Philadelphie : mais on redoute
qu'il ne commence par mettre un embargo fur tous les
Ports , afin qu'aucune proviſion utile à nos pécheries ,
ainſi qu'à nos efcadres & à nos armées ne puiſſent ſortir
des différentes Provinces du Continent : ily a peu de doute
que la prépondérance de cette Province n'entraîne tout
lé Pays dans le parti qu'elle prendra. On y fait une profeffion
ouverte de fidélité envers le Roi ; on y reconnoît
de même la ſupréinatie du Parlement dans toutes les af.
faires de commerce ; mais on y affure hautement que le
pouvoir de taxer les Colontes & de changer leur forme
conftitutive , eſt une infraction & une entrepriſe tendante
à les alarmer fur les droits de leur propriété , dans lesquels
ils veulent fe conferver , en leur qualité inéffaçable d'Anglois
& de Membres d'un Peuple libre.
On apprend que le famedi 27 Mai il y eut , dans l'Ifle
de Hoog , un combat entre un Détachement d'Américains
& des Soldats de Marine , commandés pour la garde du
bétail de cette Ifle , & que l'avantage eft refté aux premiers.
Un Exprès du Général Carleton , Gouverneur de Quebec,
arrivé ici le 29 Juin dernier , s'eſt rendu ſur le champ
auprès de Sa Majesté au château de Kew. On croit qu'il
eft venu apporter la nouvelle que ce Général ſe diſpoſoit
àdeſcendre les lacs du Canada avec les Troupes réglées
qui font fous ſes ordres , & à s'emparer des derrieres de
Ja Nouvelle - Angleterre , tandis que le Général Gage presfera
les Américains d'un autre côté . On ajoute que le
Général Burgoyne , avec un Corps de cinq mille hommes ,
AOUT . 1775 . 207
doit ſe rendre maître de la Nouvelle-Yorck & l'empêcher
de recevoir aucun fecours des Provinces méridionales , &
que le vaiſſeau de guerre l'Afie eft forti de Boſton pour
bloquer le Port de New York .
Une lettre de NewPort , Rhode Iſland , en date du
22 Mai dernier , dit qu'on vient d'y recevoir un Exprès de
la Providence , pour avertir qu'un Détachement des Troupes
de Bofton , aux ordres du Général Gage , a débarqué
a Weymouth , & brûlé la Ville de fond en comble ; que ce
Détachement ravageoit le pays au moment que l'Exprès
partoit , & que les Troupes de la Province s'aſſembloient
de toutes parts pour les arrêter ; mais qu'on n'a encore
aucun détail circonstancié de cette affaire.
>
De la Haye, le 7 Juillet 1775.
Une Société littéraire établie ici dans le même eſprit ci
toyen que toutes celles de Hollande , avoit proposé pour
ſujet de poësie , cette queſtion : Quelle est la meilleure éducation
pour l'avantage de la Patrie ? Les prix , conſiſtant
en deux médailles , dont l'une étoit d'or & d'argent , ont
été décernés aux deviſes : Tandem fit furculus arbor , &
Perge, Sequar, La premiere étoit de Henri de Hontau ,3
de Torgau; & la feconde , de Pierre Van Breant , de
Dordrecht .
La multiplication des vers à ſoſe eſt préſentement encouragée
par- tout. Ces infectes précieux pour le commerce
& les fabriques ſemblent plus faciles à introduire dans
les climats Septentrionaux qu'on ne l'avoit cru . On a
eſſayé avec ſuccès d'en élever en plein air à Bruxelles : ils
208 MERCURE DE FRANCE.
ont réſiſté aux intempéries des derniers étés , & l'on ſe
flatte d'en obtenir le meilleur produit dans les Pays - Bas ,
en ſubſtituant aux paliſſades ordinaires & inutiles , de
nombreux plans de muriers .
De Gênes , le 26 Juin 1775...
Une Troupe de Comédiens François arrivée en cette
Ville , va commencer fes repréſentations dans la Salle du
Balcon; ce Spectacle , que l'on commence à goûter dans
ce Pays , durera juſqu'à la fin de Septembre.
De Paris , le 14 Juillet 1775 .
Le ſieur Didier , Machiniſte & Fondeur , réfidant à
Strasbourg , vient de finir & de poſer les ornemens qui
décorent le piédeſtal de la Statue pédeſtre du Duc Charles
de Lorraine , élevée à Bruxelles par les Etats du Duché
de Brabant ; cet Artiſte , qui a coulé cette Piece en bronze
, a dirigé toutes les opérations de la fonte d'une mahiere
toute nouvelle & qui lui a très bien réufli. Il a
auffi inventé une machine au moyen de laquelle ſeize
hommes feulement ont enlevé de la foſſe & tranſporté
cette Statue à quinze pieds de côté , dans l'eſpace d'une
demi-heure ; cet Artiſte a reçu des marques de bienfaifance
du Prince & des Etats de Brabant.
Un jeune homme de treize ans , tombé à Lyon dans la
Saône , en y puiſfant de l'eau , en a été retiré fans connoif
fance , fans mouvement & fans pouls . Les frictions avec
de l'eau-de-vie camphrée animée , l'infufflation d'air chaud
dans
AOUT. 1775. 209
ans la bouche , & quelques cuillerées d'eau- de vie cam
Shrée , l'ont rendu à la vie après trois quarts d'heure de
foins.
}
PRÉSENTATIONS.
Le Préſident de Vergennes ayant été nommé par le Roi ,
fon Miniftre Plénipotentiaire en Suiſſe a eu l'honneur
d'être préſenté le 8 Juillet , à Sa Majesté & à la Famille
Royale , par le Comte de Vergennes , fon frere , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat ayant le département des affaires
étrangeres . Ce Miniſtre Plénipotentiaire a pris en mêmetemps
congé du Roi , pour ſe rendre fans délai à ſa destination.
2
Le 9 Juillet , l'aſſemblée générale du Clergé de France
ayant à ſa tête le Cardinal de la Roche-Aymon , Grand
Aumônier de France , ſe rendit à Verſailles , & eut du Roi
une audience , à laquelle elle fut conduite par le Marquis
de Dreux , Grand - Maître des cérémonies , & par le ſieur
de Watronville , aide des cérémonies. Le Duc de la Vrilliere
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , chargé des affaires du
- Clergé , préſenta à Sa Majesté les Députés des provinces ,
> du premier & du ſecond ordre. L'Archevêque de Rouen
porta la parole. Cette aſſemblée fut enſuite conduite &
- préſentée de la même maniere à l'audience de la Reine.
La compagnie de l'Arbalete & de l'Arquebuſe de Paris
à député huit de ſes Membres pour aller complimenter le
0
210 MERCURE DE FRANCE .
Roi à l'occaſion de fon Sacre. Ils ont eu l'honneur d'être
préſentés à Sa Majefté par le Maréchal Duc de Duras.
Ahmed Bey , neven & gendre du Pacha de Tripoli de
Barbarie , a été préſenté le même jour au Roi par le ſieur
de Sartine , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le dépar
tement de la Marine .
Le 21 Juillet , le ſieur Meſnard de Chouzy , Conſeiller
d'Etat , Commandeur des Ordres royaux & hofpitaliers de||-
Notre-Dame du Mont- Carmel & Saint- Lazarre de Jérufa->
lem , & Contrôleur Général de la Maiſon du Roi , que Sa
Majesté à nommé Miniſtre Plénipotentiaire auprès du Cercle
de Franconie , a eu l'honneur de faire fes remercimens
au Roi , à qui il a été préſenté par le Comte de Vergennes
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le département
des affaires étrangeres , il a eu pareillement l'honneur d'être
préſenté , en la même qualité , à la Reine & à la Famille
Royale.
NOMINATIONS .
Les entrées de la chambre du Roi ont été accordées
par Sa Majefté , le vendredi 26 Mai dernier , au Comte de
Graville.
Le ſieur de Lamoignon de Malesherbes a prété ferment
Je 21 Juillet , entre les mains de Sa Majesté , pour la
Charge de Secrétaire d'Etat dont il a été pourvu , ainfi
que du département de la Maiſon du Roi , fur la démisA
OUT. 211 1775.
fion du Duc de la Vrilliere. Le même jour , il a eu l'hon
neur d'être préſenté en cette qualité à la Reine & à la
Famille Royale. Le 23 , il eſt entré au Confeil , en qualité
de Miniſtre .
Le ſieur de Lamoignon de Malesherbes ayant remis au
Roi fa démiſſion de la Charge de Premier Préſident de là
Cour des Aides de Paris , Sa Majeſté en a pourvu le ſieur
de Barentin , ci-devant Avocat Général du Parlement de
la même ville , qui , en cette qualité , a eu l'honneur d'être
préſenté par le Garde des Sceaux de France , à Sa Majef
té , à laquelle il a fait ſes remercîmens : il a fait auſſi ſes
révérences à la Reine & à la Famille Royale .
Sa Majesté ayant nommé à la place d'Avocat-Général le
fieur Joly de Fleury , ce Magiſtrat a également eu l'hon
neur de faire ſes remercimens au Roi , à qui il a été préſenté
par le Garde des Sceaux.
}
MARIAGE.
Le 9 Juillet , Leurs Majestés & la Famille Royale ont
figné le contrat de mariage du Comte de Rochechouart ,
Capitaine au Régiment du Roi , Cavalerie , avec la De
moiſelle Durey de Morfan..
1
1
:
2
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES .
La femme du nommé Painclert , dit l'Allemand , Cordonnier
, fauxbourg Saint - Marceau , eft accouchée de deux
garçons & d'une fille , que fon indigence l'oblige à s'efforcer
de nourrir.
MORTS.
,
Louis-Charles de Bourbon , Comte d'Eu , Chevalier des
Ordres du Roi , Lieutenant-Général de ſes armées Gouverneur
& Lieutenant - Général pour Sa Majefté dans les
Provinces du Haut & Bas -Languedoc , mourut à Sceaux
le 13 Juillet à midi , âgé de ſoixante - treize ans & neuf
mois environ . Ce Prince étoit fils de Louis - Auguſte de
Bourbon , Duc de Maine , Prince légitimé de France , Prince
Souverain de Dombes , Comte d'Eu , Duc d'Aumale ,
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant - Général de Sa
Majesté , Gouverneur des Provinces du Haut & Bas -Languedoc
, Grand Maître de l'Artillerie de France , Colonel-
Général des Suiſſes & Grifons , & Général des Carabiniers ,
mort le 14 Mai 1736 , & de Louiſe - Bénédicte de Bourbon
Condé , Princeſſe du Sang , morte le 23 Janvier 1753.
L'Abbé Ducluſeau , Doyen des Chapelains de la grande
Chapelle du Roi , Chanoine de l'Egliſe royale de Saint
Quentin , eſt mort à Paris , le 3 Juillet , dans ſa quatrevingt-
deuxieme année.
Jeanne-Charlotte Angadrême de Pujet , Marquiſe de Lambertye
, Dame d'honneur de feue la Princeſſe de Conti ,
AOUT. 1775. 213
épouſe de Charles-Alexandre-Gabriel , Marquis de Lambertye
, Chambellan du feu Roi de Pologne , eſt morte à Paris
le 12 Juillet , dans la cinquantieme année de ſon âge.
Hugues Etienne de Romance de Mefinon , Marquis de
Romance , ancien Ecuyer ordinaire du Roi , commandant
ſa grande écurie , eſt mort à Paris , le 17 Juillet , âgé de
foixante - ſeize ans .
LOTERIE.
Le cent foixante- quinzieme tirage de la Loterie de l'HOtel-
de-Ville s'eſt fait , le 26 du mois de Juillet , en la ma
niere accoutumée. Le lot de cinquante mille liv. eſt échu
au N. 51380. Celui de vingt mille livres au N. 52451 , &
les deux de dix mille , aux numéros 44801 & 46396.
ERRATA du Mercure de fuillet ſecond vol. 1775.
Page 39 , ligne 16.
C'eſt vérité claire & extréme ,
Lifez C'eſt vérité claire & certaine.
Page 10 , ligne 7 , n'accueili ,
Lifez n'accueillit.
Page 56 , ligne 7 , hiboux , Lisez filoux,
03
214 MERCURE DE FRANCE .
ADDITIONS DE HOLLANDE.
SPECTACLES .
Cleopatre ,
Le 26 Juillet 1775 .
léopatre , Tragédie en cinq Actes (& en vers ,) par
M. L... Avocat , eſt encore une Piece de cabinet. Elle
ſe trouve à Dijon , chez Frantin , Imprimeur du Roi ; &
à Paris , chez Piſſot , quai des Auguftins , 1774. Brochure
de 64 pages . Prix 18 f. L'EPOQUE de l'action dramatique ,
eft le court intervalle mis par l'Auteur entre la bataille
d'Actium , ſuppoſée très récente , & les grands événemens
qui la fuivirent . Ces événemens , fort rapprochés ,
comprennent la mort de Marc - Antoine & celle de Cléopatre
, qui fait le dénouement de la Piece. On fait que
ce qui contribua le plus à la victoire d'Augufte , ce fut
la défection de Cléopatre , qui dans le combat prit la fuite
avec fes vaiſſeaux , & bientôt fut ſuivie d'Antoine. Ici
le motif de cette fuite eſt l'Amour jaloux de Cléopatre
qui , craignant de perdre Antoine , s'il étoit vainqueur
d'Octave , facrifia tout à cet intérêt. Ces Amans réunis
ont à ce ſujet une explication qui n'aboutit qu'à montrer
d'abord toute la foibleſſe d'Antoine pour la voluptueuſe
Reine d'Egypte , puis ſes regrets & fes retours pour l'infortunée
Octavie fa femme. Cependant Octave , dont la
flotte à poursuivi celle d'Antoine , eſt à la vue d'Alexandrie
& près d'aborder. Il ſe préſente ſeul avec Thyrrée
AOUT. 1775. 215
u pied des remparts , demande à être introduit , & offre
a paix à Antoine. Celui - ci , par le conſeil d'Eros , le
aiſſe entrer dans la ville & voilà ces deux Rivaux réunis
Hans le Palais des Rois d'Egypte. Entrevue d'Antoine &
d'Octave . Ils font près de ſe donner la main pour partager
entr'eux l'empire du monde , qu'ils veulent réduire
fous leurs loix ; la ſeule condition d'abandonner Cléopatre
& de reprendre Octavie , qu'Octave met a ce partage ,
rompt tout. Thyrrée fait des efforts inutiles pour détacher
1
Cléopatre d'Antoine & l'engager à l'abandonner ſous promeſſe
de lui conſerver ſes états . Dans l'intervalle du ſecond
Acte au 3 , Octave & Antoine ſe livrent un combat , dont
Cléopatre attend l'iſſue avec beaucoup d'inquiétude. Antoine
eſt vainqueur ; mais dans le moment qu'il ſe propoſe
d'aller tout de ſuite à Rome , pour s'en rendre maître , il
apprend que l'ennemi ſe remontre & que le peuple d'Alexandrie
paroît d'intelligence avec Octave. Le Triumvir ,
toujours foupçonneux , fe croit encore trahi par Cléopatre ,
lorſque tout-à-coup Charmion paroiſſant toute éplorée , lui
dit que fa Maîtreſſe vient de ſe tuer pour ſe ſouſtraire également
à la fureur d'Octave & d'Antoine. Nouvelles foibleſſes
du dernier. Cette feinte mort n'eſt qu'une ruſe ,
dont tout l'effet eſt de confirmer l'extrême attachement
d'Antoine . Pendant ce petit jeu theatral peu digne du co..
thurne , Octave eſt rentré dans Alexandrie & il reparoît
avec Thyrrée . Irréſolu d'abord fur le parti qu'il doit prendre
, il décide enfin la mort d'Antoine & la captivité de
Cléopatre qu'il ſe promet d'emmener à Rome. Après la bataille
d'Actium & le combat d'Alexandre , on ne voit pas
fans quelque étonnement Antoine & Octave ſous les mêmes
murs. Si la vraiſemblance n'eſt point en cela phyſiquement
violée , elle ne peut l'être moralement davanta-
4
216 MERCURE DE FRANCE.
ge. C'eſt une diftinction qu'on ne fait point affez parmi
nous que celle des deux vraiſemblances phyſique & morale.
La vraiſemblance phyſique fuffit d'ordinaire aux Ecrivains
de Romans . Les Poëtes Dramatiques , au contraire ,
qui peuvent fuppofer tant de choſes , n'ont pas rigoureuſement
beſoin de tant de vraiſemblance phyſique ; mais ils
ne peuvent ſe difpenfer de la vraiſemblance morale , à
peine de manquer l'illufion , fans laquelle l'Art ne peut
fubfifter . L'Auteur à cet égard a bien ſu ſe mettre à fon
aiſe. Antoine devoit un peu l'embarraffer : des le commençement
du 5 Acte , il le fait entrer dans le tombeau des
Rois d'Egypte. Là , Cléopatre elle-même vient lui annonner
qu'Octave approche , & le preffe de fuir ; il trouve
bien plus court de ſe tuer. Octave ne reparoît dans cet
Acte que pour apprendre ſa mort , & pour être témoin de
celle de Cléopatre , qui , après s'être fait piquer le ſein par
un afpic , lui demande pour toute grace de la rejoindre à
Antoine dans le même tombeau. A la ſuite de cette Tragédie
, on trouve un Difcours fur la Précision , & quelques
Poéfies . L'Auteur entend par préciſion ; l'art d'étre
bref; mais il ne paroît pas diftinguer la préciſion de la Concifion
, & que d'Ecrivains les confondent ! La Précision qui
regarde les chofes encore plus que les mots , les penſées
plus que les paroles , confifte moins à être court , qu'à ne
dire que ce qu'il faut & tout ce qu'il faut : elle emporte
à la fois l'idée d'éxactitude & de juſteſſe , ſans fuperfluité
quelconque . La Concifion n'appartient qu'au ſtyle. Le ſtyle
reflerré , concis , eft le contraire du ſtyle verbeux , qui
toujours eſt lâche & traînant . C'eſt de la Concifion , autant
que de la Préciſion , qu'il s'agit dans le Difcours de
l'Auteur ; & toute la Tragédie nous prouve qu'il a cher
ché ces deux parties qu'il eſtſi rare de réunir, C'eſt me.
me une fingularité de cette Piece , qui la caractériſe .
AOUT. 1775. 217
2Août 1775.
LES Comédiens François ont donné le Mercredi 26 Juillet
, pour la premiere fois , les Arſacides , Tragédie nouyelle
en fix Actes.
Il paroît une Piece nouvelle abandonnée à la lecture , &
qui , par conféquent , ne ſera point fifflée : elle a pour ti
tre , le Mauvais Négociant , Comédie en trois Actes en Vers.
Elle ſe trouve à Paris , chez Monory , rue de la Comédie
Françoiſe. Prix. 1. liv. 10 ſols .
Plus , Lettre de Mad. le Hoc à M. le Hic , au sujet de
la Fausse Magie , Opera- Comique de MM. Marmontel & Gretry.
Brochure de 48 pag. in- 12 . Quoique l'Auteur du Hoc
& du Hic n'ait vraiſemblablement fait cette Lettre ou ces
Lettres , que pour avoir occafion de tomber ſur les Journalifles
, & qu'il m'ait fait l'honneur de m'y comprendre ,
ce feroit un déni de juſtice que de ne pas annoncer cette
Diatribe , moitié littéraire & moitié galante ; mais je n'y
répondrai rien pour mon compte. Je prendrai ſeulement
la liberté de lui faire une obſervation générale , qui ne
tend point à diminuer ſon édifiante & religieuſe vénération
pour M. de Voltaire : C'eſt que tout homme pourvu
de ſens & de connoiſſances peut juger un autre
homme. Or M. de Voltaire n'eſt ni un Dieu ni un An-
„ ge. Il n'a pas même , à ce que je crois , de Démon
"
११
२१
22
tel que celui de Socrate. Donc , & c " .
1
i
9 Août 1775.
L'Académie Royale de Muſique a donné le Mardi ,
Août , la premiere repréſentation de Cythere aſſfiégé , nouveau
Ballet en 3 Actes , paroles de M. Fayard , & musi
05
218 MERCURE DE FRANCE .
que du Chevalier Gluck , dont nous rendrons compte inceflamment.
Le Barbier de Seville , ou la Précaution inutile , Comédie
en 4 Actes par M. de Beaumarchais , est actuellement
imprimée . Elle ſe vend à Paris , chez Rudult , rue de la
Harpe , où l'on en trouve auſſi la Mufique gravée : Partition
in-folio . Prix trois livres douze ſols . L'IDÉE trèsfuperficielle
que nous avons donné de cette Piece , dans
notre Feuille du 8 Mars dernier , eſt telle , qu'une feule
repréſentation pouvoit nous mettre en état d'en prendre
nous - même : nous y revenons volontiers , pour la faire un
peu mieux connoître . On lit à la tête de cette Piece , au
lieu de Préface , une eſpece d'Apologie ou un morceau
Polémique (curieux principalement par fa fingularité) , fous
ce titre : Lettre modérée ſur la chute & la critique du Barbier
de Séville. Cette Lettre eft adreffée au Lecteur , à
qui l'Auteur , vétu modeſtement & courbé , préfente ſa Piece.
On voit bien- tôt où il en veut venir : il va juftifier fa Comédie
contre les jugemens qu'en ont porté les Critiques ,
& c'eſt contre le Journal Encyclopédique de Bouillon que
fon mécontentement éclate le plus . Mais qu'il bat de pays
en chemin faiſant ! Il ſe déclare ici d'une maniere indirecte
, qui n'en eft que plus poſitive & que plus ſenſible ,
pour le Drame ou la Tragédie bourgeoife . Enſuite excurfion
plus marquée ſur notre Muſique Dramatique , qui tient
trop encore , dit- il , de notre Muſique Chanfonniere (peu
expreſſive apparemment) , & dans laquelle il déſapprouve
les Repriſes , les Rondeaux , &c . En effet , ajoute- t- il ,
„ fi la Déclamation eſt déja un abus de la narration au
» Théatre , le Chant , qui eſt un abus de la Déclamation ,
» n'eſt donc que l'abus de l'abus . Ajoutez-y la répétition
"
AOUT. 1775- 219
? des phrases , & voyez ce que devient l'intérêt " . Que
lirons-nous de plus de cette Lettre , ambigu d'apologie ,
le farcaſmes , &c. finon que c'eſt une défenſe du Barbier
le Séville , moitié ironique & moitié férieuſe , dont la
ournure eſt amusante , & qu'après toute diſcuſſion , il n'en
éfulte que de l'efprit & de la gayeté ? Quant à la Piece ,
importe peu qu'elle foit coupée , diſtribuée , réduite , alongée
en trois , quatro , cinq ou même fix Actes ; mais
on ne peut nier que l'intrigue & les détails n'en foient
vraiment comiques & dans le bon genre de notre ancienle
Comédie. L'Auteur nous paroît le connoître & l'avoir
i bien démêlé , que nous regretterions bien fincérement
qu'il s'en tint à ce premier Eſſai. Il faut renoncer à lire
moitié de Moliere , ou reconnoître que Figaro eſt un
Intrigant digne de figurer avec Mafcarille & Scapin. Le
caractere de Bartolo , toujours défiant , prévoyant tout , &
toujours dupe de ſa Pupille , eſt d'un genre neuf à cet
egard. Tout le ſujet d'ailleurs eſt très- ſimple , ce qui n'eſt
pas un petit mérite , puiſqu'il eſt rare , & que la plupart
de nos Drames comiques ou tragiques font aufli compliqués
que des Romans. Le Bailleur & l'Homme aux éternumens
font encore une plaifanterie très- neuve , au moins
au Théatre : car cette même ſcene , je l'ai vùe dans ma
jeuneſſe jouer d'original au College Mazarin , en Troiſieme
; Et j'y étois , j'en fai bien mieux le conte. Les Critiques
froids ou de mauvaiſe humeur veulent-ils que nous
leur citions un Trait que Térence ou Moliere auroit adopté
? C'eſt la réponſe de Bartolo à la Jeuneſſe , qui lui
dit : Mais pardi , quand une choſe est vraie ... R. ,,QUAND
,, une choſe, eft vraie ! fi je ne veux pas qu'elle foit vraie
,, je prétends bien qu'elle ne ſoit pas vraie. Il n'y auroit
コ
"
४
:
220 MERCURE DE FRANCE.
"
qu'à permettre à tous ces Faquins-la d'avoir raiſon , you
verriez bien-tot ce que deviendroit l'autorité" . Auffi ce
n'eſt là ni une Epigramme , ni un lieu commun , ni une
pointe. Enfin , gayeté foutenue par-tout. Dans le 3e. Ac
te , entr'autres , bonnes ſcenes entre Bartolo , Rofine & le
Comte d'Almaviva , fon amant , qui déguisé en Bachelier
fe donne pour l'éléve de Don Bafile , maître de Muſique
de la Pupille ; puis entre ces trois Perſonnages & Bafile
même qui furvient. L'un des meilleurs Imbroglio que je
connoiſſe au Théatre , eft cette apparition de Bafile , qu
n'étant prévenu de rien eſt à tout moment près de dé
couvrir le ſtratagême du Comte ; c'eſt ſa ſurpriſe & le fens
froid fi plaifant avec lequel il prend l'argent du Comte,
pour garder le tacet ; enfin la maniere dont , fans entren
dans le myſtere du déguiſement , il paroît y participer par
ſon ſeul filence. Et cette naïveté du même : Qui diable
est-ce donc qu'on trompe ici ? Tout le monde est dans le fe
cret. Si ce n'eſt là de véritable comique , nous confef
fons que nous n'y entendons rien.
ИЮ
*
AOUT. 1775. 227
P
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en proſe ,
tances fur le Bonheur ,
L'amitié trahie ,
Jers à M. le Comte de Barbançon ,
page5
ibid.
7
9
Le Lapidaire & le Diamant , fable ,
10
Songe merveilleux ,
11
Jugement d'Alphonse ,
28
Chanfon , 30
Les trois avis , 31
Infcription d'une Fontaine , 33
Explication des Enigmes & Logogryphes , 34
ENIGMES ,
ibid .
LOGOGRYPHES , 39
Chanſon , 42
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 44
Hiſtoire des campagnes du Maréchal de Maillebois , ibid.
Diatribe à l'Auteur des Ephémérides , 59
Théorie du luxe , 71
८
Monde primitif, 75
Sur la formation des Jardins , 80
Suite des Epreuves du Sentiment , 88
La Victime mariée , 92-
Journal Littéraire , 97
Traité de la diſſolution des métaux , 105
Hiſtoire de Lorraine , t 107
Réflexions philoſophiques ſur l'impôt ,
110
L
222 MERCURE DE FRANCE.
Traité du Farcin ,
Recueil d'obſervations ,
YIL
113
Mémoires fur les pays de l'Aſie & de l'Amérique , 114
Annonces , 115
Livres nouveaux , 117
Médailles fur les principaux événemens de la Maiſon
de Brandebourg , 123
ACADÉMIES , 125
Nifmes , ibid.
Dijon , 128
SPECTACLES , 132
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe
134
Comédie Italienne , 135
ARTS , 136
Gravures , ibid.
Géographie , 139
Muſique, ibid.
Notes hiſtoriques fur la gravure & les Graveurs ,
Mémoire fur un moyen nouveau de faire remonter les
141
Bateaux ,
155
Economic civile , 160
Réforme propoſée pour la nourriture des chevaux ,
164
Cours d'accouchemens à Verſailles ,
172
173 de Jurisdiction Confulaire ,
Vers de M. de Voltaire à M. le Chevalier de Chaftellux
,
pour le portrait de Mlle Vigée ,
au Médecin de Mile B...
Lettre de M. Dagoty pere ,
à l'Auteur du Mercure ,
à M. du Séjour,
174
ibid.
175
ibid.
179
180
AOUT. 1775. 223
Variétés , inventions , &c. 181
Anecdotes , 185
Ecole de Mathématiques , &c .
188
Penſion de Pantin , 191
Maiſon d'hoſpitalité pour les accouchemens , 194
Lettre à M. le Comte de Br... fur la Ville de Troyes , 196
Avis , 199
Nouvelles politiques , 203
Préſentations , 209
Nominations,
210
Mariage ,
211
Naiſſances ,
Morts ,
212
ibid.
Loterie , 213
}
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Spectacles , • 214
:
: 2
:
LACL
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SI QUERIS PENINSULAM
AMINAM
CIRCUMSPIO!
AP
20
M51
1773
no.12
1
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
SEPTEMBRE , 1775 .
N°. XII.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REY
Libraire fur le Cingle.
DROIT (Le) ROIT ( Le) des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle
, appliqués à la conduite & aux affaires des
Nations & des Souverains . Par M. de Vattel. Nouvelle
édition augmentée revue & corrigée. Avec
quelques Remarques de l'Editeur. 4to. 2. vol. Amft.
1775 à f 6.
,
Hiftoire de l'Ordre du St. Eſprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. 12 qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris . Francfort
1775. à f 1-10.
Phytiologie des Corps Organifés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, à deſſein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyſiologie des Mouſſes . Par M. de Necker
, Botanifte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Afſocié de pluſieurs Académies , &c . &c. 80. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10 .
Poësies de Société , dédiées à Staniflas II. Roi de Pologne.
Par M. L. Rénaud . 8. Leipzig 1775. à f 1 .
Récréations (Les) de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes. 12. 2 vol.
Paris 1775. à f 2-10 .
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c. 4to. 1773-1775,3 Tomes .
Poefie del signor abate Pietro Metastasio , 8νο. 10 vol.
Torino. 1757- 1768 .
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769 .
DE L'HOMME OU des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame.
Par. J. P. Marat , Doct. en M. grand in- douze , en
2. vol. Amsterdam 1775 à f 2: 10.
Differtation fur l'Arfenic , qui a remporté le prix propoſé
par l'Académie Royale des Sciences & Belles - Lettres ,
pour l'année 1773. Par M. Monnet , Minéralogifte
employé au ſervice du Roi de France &c. &c. &c.
Berlin 1774.
migustyk
1.22-27
013 LIVRES NOUVEAUX.
Don Pedre , Roi de Caſtille, tragédie. Nouvelle édition ,
purgée des fautes qui ſe trouvoient dans les précéden
tes. On y a ajouté.
Eloge Hiſtorique de la Raifon. Suivie d'une piece fur
l'Encyclopédie , d'un petit écrit ſur l'arrêt du Confeil
du 13 Septembre 1774 , qui permet le libre commerce
des bleds dans le royaume , & de la Tactique ,
augmentée d'une Note très -intéreſſante.
Hiſtoire de Jenni , ou le Sage & l'Athée , par Mr.
Sherloc . Traduit par M. De la Caille en XII Chapitres .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 νοι. 1774. àf3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , débite ac
tuellement les XVII. volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes I. 2.3.4.5.6e des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son sejour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 4to .
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst. 1774.
àf8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition. On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
- Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in- douze , I vol. 1775. àfi: -
AVIS.
J'ai mis fous preſſe & je ſuis fur le point de publier
en ouvrage intéreſſant , pour toutes les Nations ; ce font
les Plans & les Statuts des différens établiſſemens ordonnés
& fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
DE RUSSIE pour l'inftruction de la Jeuneſſe de fou
Empire & pour le bonheur de tous ſes Sujets.
1
A2
Ces Etabliſſemens font La Maiſon d'Education de
Moscou ; l'Académie & l'Ecole des Beaux Arts ; la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises ,
le Corps des Cadets de terre , la Caiffe des Veuves &
des Orphelins ; une Caissede Depot ouverte au Public ,
un Lombard.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite à
St. Pétersbourg , par un François qui poſſede les deux
Langues , d'après les Originaux Ruffes & fous les yeux
de Monfieur le Général Betzky , Directeur de tous ces
Etabliſſemens .
On apprendra dans les différentes pieces qui le compoſent
, à bien connoître le génie & les moeurs actuelles
de la Nation , & les efforts de l'IMPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux ,
inſtruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés ,
pour en prévenir de nouveaux pour conferver les enfans
abandonnés de leurs parens ; pour ſoulager les
Veuves & les Orphelins ;pour affurer les fucceffions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circulation
les fonds des ſujets ; pour ſauver les fortunes
des particuliers , de la rapacité des ufuriers ; pour affranchir
des Serfs , & former un tiers état libre &
Manufacturier ; & fur- tout pour perfectionner l'Education
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les meres
& les enfans honnêtes , & affurer le regne des bonnes
moeurs .
La ſageſſe des réglemens expoſés dans le plus grand
détail , en fait une lecture intéreſſante par elle - même ,
& elle le devient d'avantage encore par des morceaux
rélatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la confervation
de la ſanté , objets d'une utilité commune à toutes les
contrées .
Ce recueil formera 2 vol. grand in - douze , de 50
feuilles d'impreſſion , à f2 10. courant de Hollande.
Une ſeconde édition in 4to . en deux parties , fera ornée
de plus de go morceaux de gravure plus ou moins
confidérables , à f 10. 10. de Hollande .
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle &
correcte.
Les différentes Nations policées de l'Europe defiroient
depuis long- tems la publication de cet ouvrage .
Il eſt propre à montrer à des Peuples qui croyent tout
connoftre & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'ils
pourroient bien n'en être qu'aux premiers élémens .
MERCURE
. DE FRANCE.
SEPTEMBRE . 1775 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE AUX MALHEUREUX*.
T
RISTES jouets du fort , enfans de l'infortune ,
- Vous qui , loin des regards d'une foule importune ,
(1) Cette Epitre paroit s'adreſſer à tous les hommes !
mais on ne parle ici qu'à ceux- là auxquels la privation
de richeſſes & de ce qu'on appelle naiſſance , ont fait
donner , par l'orgueil & les préjugés , le nom de malheureux.
A 3
6
MERCURE DE FRANCE .
1
1
Venez , toujours courbés ſous le joug des douleurs ,
Au fond de ces réduits enſevelir vos pleurs ;
Ah ! fouffrez qu'avec vous j'habite ces aſyles !
Je n'y porterai point tous ces regrets ſtériles ,
Cet appareil trompeur de triſteſſe & de deuil ,
Que fouvent l'inſenſible étale par orgueil.
Irois - je de vos maux éloigner la mémoire ?...
Pourquoi les oublier puiſqu'ils font votre gloire ?
Je les partage , Amis ; & par eux feulement ,
Non , ce n'est qu'avec eux que je me trouve grand.
Un plaifir inconnu remplit alors mon ame ;
Je ne fais quel tranſport me faiſit & m'enflamme ,
Et j'oſe m'écrier , tout fier de mes deſtins :
Quel est donc ce bonheur qu'invoquent les humains !
On vole à ſes autels ; chacun lui facrifie...
Eft-il chez ce Créfus qu'on hait & qu'on envie ? ...
C'eſt lui dont tout un Peuple , en voyant fon tréſor ,
A dit : Ici mon fang vient ſe changer en or ;
C'eſt lui dont il a dit : il rit de nos alarmes ;
Ses pieds foulent un pain qu'on refuſe à nos larmes ,
Et de notre fueur il s'abreuve à longs traits.
Le barbare bientôt expiera ſes forfaits.
Dans fes propres enfans la Nature outragée ,
S'arme de fon courroux & veut être vengée.
Mille maux auſſi-tot s'entaſſent fur fon corps ;
Les foucis dévorans , la crainte , les remords ,
Tourmentent à la fois ſon ame épouvanrée ,
SEPTEMBRE. 1775. 7
Et les cris menaçans d'une voix irritée
Ne ceffent d'accuſer ſa coupable fureur.
Mais de ce Sibarite on vante le bonheur.
L'Amour , dit - on , prit ſoin d'orner ſa deſtinée ,
Lui -même il le conduit ; & fa main fortunée
Par de nouveaux bienfaits a marqué tous ſes jours .
Jamais le noir chagrin n'en vint troubler le cours .
D'où vient donc que l'ennui , comme un fombre nuage ,
Obſcurcit fur ſon front les roſes du bel âge ?
Entouré de plaiſirs , il ſe meurt de langueur ;
Aux dégoûts vient encor ſe joindre la douleur.
Voyez- le chancelant , & foutenir à peine
Ces noeuds dont à fon char la volupté l'enchaîne ;
Il ne peut plus lui ſeul guider ſes pas errans ;
Rien ne fauroit fixer ſes regards expirans :
Et bientôt abattu du poids de ſa foibleſſe ,
Il voit à ſes côtés l'inflexible vieilleffe
Qui lui creuſe une tombe auprès de fon berceau.
De la félicité le ſuprême flambeau
2
Eclaire au moins des Rois les demeures ſacrées.
Où fera-t- il briller ſes flammes épurées ?
Sur la terre où jamais ſe laiſſera - t- il voir
Si ce n'eſt à côté du ſouverain pouvoir ?
Quelle erreur nous abuſe , aveugles que nous ſommes ?
Les Rois , les Rois heureux ? ... Ne font- ce pas des hom
mes ?...
Soutenons un inſtant l'éclat de leur grandeur ;
Laiffons ſe diſſiper cette fauſſe ſplendeur
4
8 MERCURE DE FRANCE.
Qui fafcine nos yeux aux approches du Trone.
Oſons les contempler ſans ſceptre , fans couronne :
Que leur reſtera-t-il ? Des plaiſirs fans appas ,
De vils adulateurs attachés ſur leurs pas.
Nous verrons auprès d'eux la coupable baſſeſſe ,
De ſon encens flétri les enivrer ſans ceſſe ;
Nous y verrons la haine au lieu de l'amitié ,
La vengeance empruntant les traits de la pitié ,
L'affreuſe ambition que fervent tous les crimes ,
Et l'intérêt enfin , choiſiſſant ſes victimes.
Pour nous , que la fortune éloigna pour toujours
Du faſte ſéducteur & des dangers des Cours ;
Nous qui verrons de loin la foudre & les orages
Enfanter fur ces mers de funeſtes naufrages ;
Ah ! loin de reſſembler à ces Peuples cruels ,
Que le Nord vit jadis , fur leurs fanglans autels ,
A Neptune en courrous venir offrir des fêtes ,
Et pour quelques débris évoquer les tempêtes ;
A la tendre pitié ne fermons pas nos coeurs ;
Même dans nos Tyrans reſpectons les malheurs :
Et quand nous ne pouvons diffiper nos alarmes ,
Allons leur rendre au moins le tribut de nos larmes.
Réſervons pour nous ſeuls l'inſenſibilité :
N'oppoſons à nos maux qu'une noble fierté :
Les ſanglots , les regrets étouffent la conſtance.
Souvenons - nous qu'un Dieu , du ſein de ſa puiſſance,
Se plaît à contempler les fragiles humains ,
Soutenir , fans effort , l'horreur de leurs deſtins ;
ד
SEPTEMBRE. 1775.
>
Oui , je le vois lui même exciter leur courage ,
Et dans l'homme , à ces traits , admirer ſon ouvrage.
Heureux de ces regards de la Divinité ,
Frappe encor , frappe donc , trop foible adverſité.
Que peux- tu me ravir , quand tout ce que j'embraſſe
N'eſt qu'un atome , un point confondu dans l'eſpace ,
Un inſtant qui s'échappe , une ſombre vapeur
Qui dérobe à mes yeux un éternel bonheur ?
Emporte loin de moi cette vaine chimere ,
Ce phosphore d'un jour , qui vient , de ſa lumiere .
Nous donner en ſpectacle aux mortels envieux ,
Leur découvrir à tous des dehors odieux :
Tandis que fur nos yeux s'étend un voile immenfe
Qui dérobe à nous ſeuls notre propre exiſtence.
Ah ! diſſipons enfin la nuit de notre erreur ;
N'accuſons plus du ſort l'inflexible rigueur ;
Ceffons de l'appeller cruel , inexorabie :
Amis , plus qu'à tout autre il nous fut favorable .
Le malheur n'est qu'un nom vainement redouté.
Nom ſacré ! ſeul auteur de notre liberté !
Sans toi , l'on nous verroit , ambitieux eſclaves ,
Traîner auprès des Grands de peſantes entraves ,
Proſtituer nos coeurs , & , pour quelques bienfaits ,
Encenfer baſſement leur honte & leurs forfaits.
Les lâches , à les ſuivre ils voudroient nous contraindre,
Et , détournant les yeux , ils feindroient de nous plaindre,
Fuyons : & , pour toujours , dérobons à leurs yeux
TO MERCURE DE FRANCE.
Le barbare plaisir de voir des malheureux.
A la ſeule vertu conſacrons nos hommages ;
Et, loin de tout remords , allons mourir en fages.
Duris ut ilex tonſa bipennibus .
Per damna , per cades , ab ipso
Ducit opes animumque ferro.
HORACE.
:
SEPTEMBRE. 1775 ΙΣ
IDYLLE imitée de l'Anglois.
C'eſt une jeune Bergere qui parle.
L'ASTRE ASTRE du jour renaft , & vainqueur de la nuit ,
Dans les airs épurés déjà ſon char reluit :
Il dore de ſes feux le ſommet des montagnes
Et la cime des pins qui peuplent les campagnes.
Ces flots précipités , qui roulent en torrens ,
Réfléchiſſent l'éclat de ſes rayons naiſſans .
Acheve , o lente nuit ! de replier tes voiles ;
Soleil ! que ta ſplendeur diſſipe ces étoiles ;
Feux folets , qui trompez l'incertain voyageur ,
Plongez dans les étangs votre éclat féducteur.
O Soleil ! Dieu des cieux , dont la vive lumiere
Enfante les beautés de la nature entiere ,
Qui répands dans les airs une douce chaleur ,
Qui , ſur ſa tige heureuſe , épanouis la fleur ;
Reçois le pur encens de mon premier hommage
L'aurore d'un beau jour eſt ton plus bel ouvrage
Soleil ! hate ta courſe , & preſſe ce moment
Où tes traits radieux m'annoncent mon Amant !
Auprès des malheureux la pieté l'enchaîne ,
Voici , voici l'inſtant qui vers moi le ramene.
Fleurs , dont la froide nuit condenſe les vapeurs ,
Exhalez devant lui vos plus douces odeurs ;
Brillez à ſes regards du feu qui vous colore ,
Courbez- vous ſous les pas du mortel que j'adore
12 MERCURE DE FRANCE .
Je ne fais ; mais , o Dieux ! l'heureuſe volupté ,
Qui de fon rayon pur amollit ma fierté ,
De fon fourire aimable embellit la nature :
Ce bocage eſt plus verd & cette onde eſt plus pure ;
Des plus riches attraits ces champs font couronnés
Tendre Amour ! que tout plait à mes ſens étonnés !
Cet air délicieux , qu'à longs traits je reſpire ,
M'apporte les parfums de Flore & de Zéphire.
Ah ! c'eſt ſans doute ici , c'eſt dans de ſi beaux lieux
Que le bonheur vanté deſcend du haut cieux ....
Mais , quel tourment ſecret & quel trouble m'agite ?
Quel poifon inquiet dans mon ame s'irrite ?
L'eſpoir de mes beaux jours feroit- il done trompé ?
La nature pâlit... le charme eft diffipé ;
Douce félicité ! tu n'es que paffagere ;
Tu fuis comme un Zéphir , fur une aile légere.
Mon attente eſt trahie .. Infupportable effroi ;
Il ne vient point... Qui donc le retient loin de moi ?
Quel devoir plus ſacré que de voir une Amante ,
Que d'apporter la paix à fon ame tremblante ,
Que de calmer l'ennui d'un trop ſenſible coeur ?...
Fuyez , ſoupçon jaloux , vous perdez le bonheur ;
Ces fentimens honteux étouffent la tendreſſe .
Tel on voit le lierre , il rampe avec baſſeſſe :
S'il embraffe le chêne , il monte autour de lui ,
Et déſſeche le tronc qui faiſoit ſon appui .
Je connois mon Amant ; fon coeur tendre & fidele ,
Loin du faſte des cours où le luxe étincelle ,
Il a cherché la paix en cet aſyle heureux ,
Où nos deux coeurs unis brûlent des mêmes feux.
C'eſt ce front ingénu , le tableau de mon ame ,
SEPTEMBRE. 1775. 1
Ou plutôt , c'est mon coeur qui le touche & l'enflamme
Ma fuperbe rivale , en volant ſur ſes pas ,
Etale vainement l'orgueil de ſes appas ;
La volupté l'anime & non pas la tendreſſe.
Il fuit des faux plaiſirs la coupe enchantereſſe.
Eh ! feroit- il ſéduit par cet art impoſteur
Qui détruit l'incarnat de la tendre pudeur ?
Que fais- je ? il feint peut- être ,&, conſommant fon crim
De ce piége odieux je deviens la victime .
Hélas ! puis- je imiter les préjugés cruels
Dont , pour mieux nous tromper , ſe ſervent les mortels?
Ils n'ont que du mépris pour un ſexe timide ;
Dans leurs plus vifs tranſports l'impoſture les guide :
S'ils baiſſent devant nous leurs fronts humiliés ,
Si , dans leurs vains fermens , ils tombent à nos pieds ,
C'eſt pour mieux ſignaler leur tardive vengeance ,
Contens de voir couler les pleurs de l'innocence.
Hélas ! ils n'ont pas mis dans le rang des vertus
Le courage féroce & ſes cruels abus ,
Et la gloire ſanglante , & l'ardent fanatiſme ,
Et la foif des combats qu'ils nomment héroïſme :
Qui d'eux , en s'érigeant une Divinité ,
A dreſſé des autels à la fidélité ?
S'ils aiment , les ingrats , dans leur fubtile adreſſe
Ils cherchent à ſurprendre un moment de foibleffe ;
Leur vanité triomphe... injuſte que je fuis ,
Où mon eſprit s'égare & cherche des ennuis ?
En ce vallon paiſible il va bientôt ſe rendre ;
S'il eſt poſſible , hélas ! je le verrai plus tendre ;
› Enfin , je le verrai ... J'éprouvai mille fois
Qu'auſſi - tôt qu'il approche & que je l'apperçois ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Un doux calme renaît dans mon ame agitée;
J'efface toute plainte , &, d'amour tranſportée ,
J'oublie & mes douleurs & mon reſſentiment ;
Je ne ſais qu'être heureuſe auprès de mon Amant.
Cependant ,fi tandis que mon amour l'excuſe ,
Il trahifoit un coeur qu'un tendre eſpoir abuſe ;
Si dans les bras d'une autre ... arme -toi , ciel vengeur ,
Que l'Univers entier reſpire ma fureur !
Qu'il periffe ! .... Que dis -je ? Arrête- toi , vengeance !
Que ces voeux effrayans meurent dans le filence !
O terre ! n'ouvre point tes gouffres ſous ſes pas !
Laiſſe ce monftre en paix ... & qu'il ne meure pas !
Qu'il vive ! qu'il commette encor de nouveaux crimes
Qu'il arrache des pleurs aux crédules victimes ;
Si le ciel irrité ſur lui lance ſes feux ,
Qu'une autre infortunée enfante de tels voeux.
Mais , mon oeil l'apperçoit.... D'une courſe légere
Il franchit le ſommet de ce mont folitaire :
Ses regards inquiets tombent de toute part ;
Il me voit... Il ſourit... Ah ! j'entends ſon regard !
Aux tranſports les plus doux quand mon ame eft en proie ,
Dieux ! ranimez mes fens ... Je ſuccombe à ma joie.
SEPTEMBRE. 1775. 13
}
}
丁
ODE ANACRÉONTIQUE.
A
Imitée de l'Italien.
IMONS , aimons , belle Naïde,
Il faut profiter du moment :
Le Temps , par son aile rapide ,
Emporte juſqu'au ſentiment.
Suivons l'exemple de la roſe :
Un jour la voit naître & mourir ;
Mais , dès l'inſtant qu'elle eſt écloſe.
Son ſein eſt ouvert au plaifr.
Chaque foir le flambeau du monde
Se précipite au fond des mers ,
Chaque matin il fort de l'onde
Pour embellir tout l'Univers .
De leur fraîcheur , de leur verdure ,
L'hiver dépouille nos ormeaux ;
Mais ils reprendront leur parure ;
Zéphyr va les rendre plus beaux.
Mais quand notre printemps s'envole ,
Adieu les grâces , les appas !
Hélas ! un regret trop frivole
Ne peut point arrêter leurs pas
MERCURE DE FRANCE.
Dès qu'une fois la mort cruelle
A tranché le fil de nos jours ,
Plongés dans la nuit éternelle ,
On ne connoft plus les amours.
A la jeuneſte , pour partage ,
L'Amour a donné le plaiſir ;
La roſe eſt la fleur du bel age ,
Ne tardons pas à la ceuillir.
N'écoutons pas de la vieilleſſe
Les froides & triſtes leçons ;
Le bonheur naît de la tendreſſe ,
Aimons , belle Naïde , aimonse
Les
SEPTEMBRE. 1775 17
a
Les Amans malheureux , ou le Triomphe
du devoir sur l'amour. Conte moral.
UNNE mere tendre & vertueuſe eſt un
préſent de la nature , dont la perte eſt
irréparable , lorſqu'une mort trop prompte
l'enlève à des enfans chéris ,& ne lui permet
pas d'aſſurer leur bonheur.
Le goût des voyages avoit ſouvent fermé
le coeur du Comte d'Alban à toute
autre paſſion ; il étoit à ſon automne ,
lorſque la beauté & les vertus de Mlle de
Luſſan firent fur lui la plus vive impres-
_ſion: peu inſtruit dans l'art de conduite
' un tendre engagement , il s'expliqua avec
franchiſe ; riche , & d'une figure encore
aimable , il pouvoit eſpérer que ſa demande
ſeroit reçue avec plaiſir , ſon rang
& ſes biens flatterent les parens de Mile
de Luſſan: mais elle ne fut touchée que
de l'air noble & modefte du Comte , &
de l'honnêteté de ſes moeurs.
Adélaïde fut le ſeul fruit de cet hymen.
Mde d'Alban , qui aimoit tendrement
ſa fille ; ne voulut point confier fon
éducation à des mains étrangeres; elle
B
18 MERCURE DE FRANCE..
,
prit plaiſir à former fon eſprit & fon
coeur; un riche naturel ſecondoit les généreux
foins de la Comteſſe , lorſqu'une |
maladie mortelle vint interrompre le
cours d'une fi belle vie. L'âge d'Adélaïde
ne l'empêcha point de fentir la grandeur
de cette perte ; la mort venoit de lui enlever
une mere & une amie. Ce malheur
imprévu plongea le Comte dans une mélancolie
que rien ne pouvoit diſtraire ;
il ſe retira dans une de ſes Terres , où il
n'avoit d'autre fociété que celle de ſa fille ,
dont les traits lui rappeloient ceux d'une
époufe chérie ; Adélaïde mêloit fes larmes
à celles de fon pere , & cherchoit à le
confoler par fes careſſes.
L'âge & la douleur du Comte paroisfoient
devoir l'éloigner d'un ſecond engagement;
il le croyoit lui même : mais
le deſtin ſe joue de nos projets ; une pasfion
, dont l'objet n'exiſte plus , s'éteint
faute d'alimens ; le temps détruit inſenfiblement
les chaînes qui nous y attachoient
, & la premiere beauté qui nous
plaît , paſſe l'éponge fur le paſſé. M.
d'Alban éprouva bientôt cette vérité :
l'ennui de la ſolitude le força de ſe répandre
au dehors , & toutes ses réſolutions
s'évanouirent à la vueide Mlle de
SEPTEMBRE. 17751 19
Vernon , dont le pere ancien Militaire ,
- vivoit du médiocre revenu d'une Terre
e voifme de celle du Comte : fon âge ne le
e mit point à l'abri d'une nouvelle paffion ;
- Mlle de Vernon s'apperçut de l'effet de
F, fes charmes , & comme elle avoit autant
-" d'ambition que de beauté , elle oublia
l'âge du Comte pour ne penſer qu'à ſa
fortune , & mit en uſage tout l'art de la
coquetterie pour achever ſa défaite ; elle
triompha ſans peine d'un coeur qui s'expoſoit
à ſes coups. M. d'Alban lui offrit
fa main & une partie de ſes biens ; elle
ne différa ſon conſentement que pour
augmenter les déſirs du paſſionné vieil-
Hard & les avantages qu'il lui propofoit.
Quelque temps après , le Comte , au com
ble de ſes voeux , conduiſit ſa nouvelle
épouſe dans la Capitale.
Une fortune médiocre avoit juſques
alors ſervi d'obſtacle au goût décidé que
Mde d'Alban avoit pour le faſte & les
aplaiſirs ; mais dès qu'elle ſe vit dans la
Capitale , & maîtreſſe de diſpoſer de
tous les biens du Comte , elle donna
é l'eſſor à ſes déſirs , & la maiſon de M.
d'Alban fut bientôt le rendez - vous des
fociétés les plus brillantes. La Comteſſe
étoit belle : mais les charmes naiſſans
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
d'Adélaïde enleverent tous les fuffrages ;
elle étoit alors dans l'age où la nature ,
en développant les beautés du corps ,
porte la ſenſibilité dans l'ame : une taille
noble & dégagée , des traits réguliers ,
une phyſionomie douce & fpirituelle ,
tel étoit le portrait de Mlle d'Alban ; elle
joignoit à tant de charmes cette grace plus
ſéduiſante que la beauté ; elle avoit le
coeur excellent & l'eſprit comme le coeur.
La Comteſſe aimoit à plaire ; elle vit
avec chagrin que ſa beauté étoit eclipſée
par celle d'Adélaïde , & dès-lors elle forma
le deſſein d'éloigner une compagne
qui la privoit des applaudiſſemens dont
le partage auroit encor bleſſe ſa vanité :
elle ſe plaignît à M. d'Alban ; avec un
air d'intérêt pour ſa fille , de ce qu'il ne
penſoit pas à lui donner un époux. La
paſſion du Comte n'avoit rien diminué
de ſon affection pour Adélaïde ; il craignoit
que la douceur de ſon caractere ne
ſympathiſât pas avec l'humeur impérieuſe
de Madame d'Alban ; l'empreſſement de
celle - ci à lui faire defirer une choſe qu'il
deſiroit autant qu'elle , mais par un motif
bien différent , diffipa ſes ſoupçons ,
& dès ce moment , lui accordant toute
ſa confiance , il la pria de choiſir un époux
à ſa fille.
SEPTEMBRE. 1775. 21
Un coeur ſenſible eſt ſouvent la cauſe de
tous nos malheurs. Adélaïde avoit reçu de
la nature ce funeſte préſent : mais ſa délicateſſe
l'empêcha de faire un choix indigne
d'elle ; au milieu de cette jeuneſſe
brillante qui cherchoit à fixer ſes regards,
le Chevalier de Vergy ſe diftinguoit par
fon eſprit & une figure charmante; fon
amour tendre & refpectueux , ſa candeur
toucherent Mile d'Aban , & lorſqu'elle
fut perfuadée de ſa ſincérité , elle lui
avoua combien il lui étoit cher , avec
toute la fécurité qu'inſpire l'innocence ;
dès- lors ces deux Amans ſe livrerent à
une paffion qui devoit remplir leurs jours
d'amertume.
L'interêt & l'ambition avoient mis
Mile de Vernon dans les bras de M.
d'Alban : mais fon coeur avoit conſervé
ſa liberté , & , pour le malheur d'Adélaïde
, l'aimable Vergy fut ſon vainqueur.
- L'amour naiſſant ſe flatte toujours ; Mde
d'Alban crut ne devoir qu'à ſa beauté les
affiduités du Chevalier , & que ſa timidité
l'empêchoit de ſe déclarer ; elle chercha
à lui faire conoître par ſes regards
& ſes foupirs , les ſentimens qu'il lui
avoit inſpirés. Le Chevalier feignit de
ne les point entendre , & ne répondit à
B 3
22 MERCURE DE FRANCE,
ſes avances que par une politefſſe reſpectueuſe.
Cette indifférence ne parut pas
naturelle à la Comteſſe : elle le foupçonna
d'aimer ailleurs ; & bientôt elle ne put ſe
diffimuler qu'Adélaïde étoit ſa rivale.
Une femme épriſe d'une violente paffion
& qui voit ſes feux mépriſés , déguiſe
quelquefois fon chagrin; elle eſpere encore:
mais lorſqu'elle vient à découvrir
une rivale aimée , rien n'égale ſa haine
& fa fureur , & le defir de la vengeance
fuccede à l'amour. La jalouſie ſe mêla au
dépit ſecret qui animoit la Comteſſe
contre Adelaïde ; elle forma le projet de
s'oppoſer au bonheur de ces Amans , en
faiſant tomber le choix de M. d'Alban fur
un autre époux.
Le Chevalier de Vergy n'étoit pas le
ſeul qui eût perdu ſa liberté dans la maifon
de M. d'Alban. Le Marquis de Clarence
aimoit Adélaïde avec paffion , &
fon indifférence l'accabloit de la plus vive
douleur. La Comteſſe étoit trop intéreſſée
à éclairer les démarches de Mile d'Alban ,
pour ne pas s'appercevoir des ſentimens
de ceux qui l'environnoient ; l'affiduité
du Marquis & fa triſteſſe n'échapperent
point à ſes yeux; ſes grands biens , qui
devoient rendre ſa propoſition agréable
SEPTEMBRE. 1775. 23
au Comte , la conformité de leur fort , la
déterminerent à jeter les yeux fur lui ;
elle gagna toute ſa confiance & lui promit
de le ſervir dans ſes amours , & de
parler à M. d'Alban en ſa faveur. Des
promeſſes auſſi flatteuſes cauferent la joie
la plus vive à M. de Clarence & ranime .
rent ſes eſpérances.
Le pere du Chevalier de Vergy , qui
paſſoit une partie de l'année dans ſes
Terres , y tomba dangereuſement malade.
Cette nouvelle étoit pour un fils ſenſible
& vertueux , un ordre précis de ſe rendre
où ſon devoir l'appeloit. Une ſéparation
fi imprévue coûta des larmes à Mile d'Alban:
ma chere Adélaïde , lui dit le Chevalier
, l'amour doit céder en ce moment
›à la nature , elle exige que je vole au ſecours
de mon pere , & je m'acquitte d'un
devoir ſi ſacré pour me rendre plus digne
de vous ; mais je ne m'arrache de ces
lieux qu'en tremblant , je vous laiſſe en
butte aux perfécutions d'une femme qui
nous hait , & aux affiduités d'un rival
qu'elle appuye de tout fon crédit. Je vais
m'éloigner , & peut- être triomphera-t-on
de votre réſiſtance. Vous m'outragez , repondit
Adélaïde , & vous connoiſſez peu
mon coeur , ſi vous le croyez capable de
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
perfidie ; foyez fans alarmes ; je ne crains
que votre inconſtance. Mon pere m'aime
: il ne voudra point le malheur de
ſa fille ; partez : mais n'oubliez pas que
votre retour me cauſera autant de joie
que votre départ m'afflige. Cette tendre
Amante cherchoit , par ſes diſcours , à
diſſiper les inquiétudes du Chevalier ;
mais , lorſqu'il fut parti , toute ſa fermeté
l'abandonnant , elle ſe retira dans ſa
chambre pour y pleurer en liberté. Il ſembloit
qu'elle eût un ſecret preſſentiment
du malheur qui la menaçoit.
Le Comte d'Alban étoit lié depuis
long- temps avec le pere du Chevalier ; il
n'ignoroit pas fon amour pour Adélaïde ,
& il auroit été charmé que le fils de fon
ancien ami pût faire le bonheur de ſa
fille; mais la Comteſſe , dont l'avis étoit
fort oppofé , trouva le moment favorable
pour l'exécution de ſes deſſeins. Elle fut
perfuader à M. d'Alban qu'elle avoit découvert
dans le jeunedeVergy des défauts
eſſentiels qui rendroient ſa fille malheureuſe
, & faifant l'éloge des biens & des
bonnes qualités du Marquis de Clarence ,
elle exagéra l'avantage de cette alliance :
le Comte ne voyoit que par ſes yeux : il
approuva ſes raiſons , & la pria d'annoncer
SEPTEMBRE. 1775. 25
à Adélaïde qu'il avoit fait choix du Marquis
pour être ſon époux.
La Comteſſe ſe fit un plaiſfir cruel de
porter à Mlle d'Alban les intentions de
ſon pere ; je ſuis fâchée , lui dit - elle en
l'abordant , que l'aimable Chevalier n'ait
pas trouvé grace aux yeux de M. d'Alban ,
il s'eſt décidé en faveur du Marquis de
Clarence; le facrifice vous coûtera peutêtre
quelques larmes , mais un jour vous
rendrez juſtice à l'intérêt que nous pre.
nons à votre bonheur. Je connois , Madame,
toute la ſincérité de votre zele ,
répondit Adélaïde avec un ſouris d'ironie
; je ne ſuis point née ingrate , & ma
reconnoiſſance ſe réglera toujours fur vos
bienfaits : mais je ne crois pas vous en
devoir pour un projet qui eſt encore loin
de ſon exécution , & fur lequel je dois
-être conſultée. Mademoiselle , lui dit
Mde d'Alban , en rougiſſant de colere ,
je vais rendre compte à votre pere duton
avec lequel vous recevez ſes ordres , &
de vos diſpoſitions: je ne doute pas qu'il
n'y ſouſcrive avec plaiſir. Elle effectua
ſes menaces: car , un moment après , le
Comte , à qui elle peignit la réponſe
d'Adélaïde ſous les couleurs les plus noi-
/
res , fit défendre à ſa fille de quitter
fon appartement. B5
26 MERCURE DE FRANCE.
Juſqu'alors Mlle d'Alban avoit peu
craint le reffentiment de la Comteſſe ; la
bonté de fon pere la raſſuroit: mais cet
ordre fut un coup de foudre pour elle,
Le filence du Chevalier redoubloit ſes
inquiétudes. Que je fuis malheureuſe ;
difoit- elle en verſant des larmes : peutêtre
dans ce moment où je ſuis en proie
à la plus vive douleur , Vergy eft-il ſenfible
aux charmes d'une beauté nouvelle ?
S'il m'aimoit encore , garderoit - il un filence
qui me plonge dans une affreuſe
incertitude ? Sa ſanté s'affoibliſſoit tous
les jours , & fon tempérament cédant à
l'agitation de fon ame , elle fut attaquée
d'une fievre violente. On ne put déguiſer
fon état au Comte : il aimoit tendrement
ſa fille ; il ſe reprocha fa dureté & voulut
la voir. Ma chere Adélaïde , lui dit - il
en approchant de ſon lit, tu me parois
bien changée : je ſuis au déſeſpoir de ce
qui s'eſt paffé. Ah mon pere ! s'écria-t- elle,
il m'eſt donc encore permis de vous voir :
je craignois d'avoir perdu votre amitié . Le
bon vieillard tourna la tête pour cacher
les pleurs qui couloient le long de fes
joues . Adélaïde tenoit une de ſes mains
&la preſſoit contre ſes levres , fans avoir
la force de lui parler. Ma chere fille , lui
SEPTEMBRE. 1775. 27
- dit le Comte , je n'ai jamais ceſſé de t'ai
mer : tout mon deſir eſt de te voir heu,
reuſe. Le Marquis de Clarence a d'excellentes
qualités ; on m'avoit perfuadé qu'il
te convenoit: mais puiſque cela t'afflige ,
je renonce à ce projet. Ces promeſſes ouvrirent
le coeur d'Adélaïde à l'eſpérance ,
& la fievre la quitta avec les inquiétudes
qui l'avoient fait naître. Mde d'Alban
elle - même , à qui le Comte déclara qu'il
ne prétendoit point forcer l'inclination
de ſa fille , affectoit beaucoup d'amitié
pour elle & l'accabloit de careſſes. Adélaïde
avoit trop de candeur pour ſoupçonner
de mauvaiſe foi un changement fi
ſubit ; elle crut que l'aurore du bonheur
fe levoit enfin ſur elle. Les craintes fur
l'avenir ne naiſſent ſouvent que des diſpoſitions
de l'ame dans le moment préſent ;
celle d'Adélaïde ſe trouvant dans une
→ ſituation plus tranquille , le filence du
Chevalier l'affligea moins ; elle ſe perfuada
que la maladie de fon pere l'empêchoit
de ſe livrer à tout autre ſoin.
Ce calme trompeur précédoit un violent
orage. Adélaïde , ſeule dans ſon appartement
, ſe félicitoit de pouvoir annoncer
au Chevalier de ſi agréables nouvelles
; on lui apporte une lettre : elle
28 MERCURE DE FRANCE.
croit reconnoître l'écriture : ſon coeur palpitoit
; elle l'ouvre d'une main tremblante;
ſes yeux s'empreſſent à ſervir ſon impatience
: mais Dieux ! quelles expreſſions !
ود Le fort jaloux de mon bonheur
,, m'oblige de renoncer à vous ; mon
,, pere exige que je donne la main à la
و د
fille d'un de ſes amis , & lorſque vous
,, recevrez cette lettre , j'aurai prononcé
„ mon arrêt aux pieds des autels ; ce ſa-
"
ود
ود
ود
crifice me coûtera le repos , mais je
n'ai pu réſiſter aux volontés d'un pere ;
oubliez un homme qui n'auroit voulu
vivre que pour vous."
Il faudroit aimer auſſi tendrement qu'Adélaïde
pour ſe faire une image de ſa
douleur ; elle tomba ſans force ſur le
bord de ſon lit , & y reſta long - temps
comme anéantie : enfin jetant les yeux
fur la lettre qui étoit à ſes pieds , voilà
donc mon arrêt écrit de la main du perfide;
il trahit la plus tendre Amante , il
viole ſes ſermens & me plonge un poignard
dans le ſein ; qui l'auroit cru capable
d'une telle lâcheté ? La vérité ſembloit
habiter ſur ſes levres: hélas ! je jugeois
de ſon coeur par le mien ! le cruel !
que ne me laiſſoit- il mon indifférence !
quel intérêt avoit - il à troubler le repos
SEPTEMBRE. 1775.
dont je jouiſſois? Il va donc paſſer dans
les bras d'une autre ; affreuſe vérité qu'il
oſe lui -même m'annoncer ! & cent fois il
m'a juré qu'on lui arracheroit plutôt la
vie. Que n'ai-je point fouffert pour me
conſerver à lui ! j'ai réſiſté à tout , &
l'ingrat ne s'eſt pas jeté aux pieds de fon
pere : il l'auroit fléchi : mais non... Le
lache joint la perfidie au menſonge , il
a l'ame trop noire pour craindre d'affliger
un pere , ſi le ſacrifice ne lui plaiſoit
pas. Les ingrats n'ont point de vertus.
C'eſt ainſi que la triſte Adélaïde expri-
- moit ſa douleur , lorſque la Comteſſe
entra dans ſa chambre. Ah ! Madame ,
s'écria Mlle d'Alban , le caractere du
Chevalier vous étoit bien connu ; voyez
cette lettre : l'ingrat renonce à moi &
me conſeille de l'oublier. Mde d'Alban
parut pénétrée de cette nouvelle ; elle
s'affligea avec Adélaïde & verſa même
des larmes. Le Chevalier eſt un monftre ,
lui dit-elle , qu'il faut déteſter autant que
vous l'avez aimé. Vous voyez ſi j'étois
injuſte en préférant le Marquis ; je voulois
votre bonheur , & vous m'avez ſoupçonnée
de m'y oppoſer. Elle n'en dit pas
- davantage : la plaie étoit encore trop
nouvelle.
30 MERCURE DE FRANCE
Le Marquis de Clarence n'oſoit ſe
préſenter devant Adélaïde depuis ſa ma
ladie : mais cet événement le rappela fur
la ſcene. Mde d'Alban ſentoit par ſa proprree
expérience qu'une Amante outragée
embraſſe un parti violent ; elle cherchoit ,
par des diſcours adroits , à augmenter le
reſſentiment d'Adélaïde : Oubliez un ingrat
, lui diſoit - elle ; le mépris eſt la
ſeule vengeance digne de vous & que
mérite un traître , & le feul moyen de
l'en convaincre eſt de prendre un époux.
Votre pere , qui vous aime , s'abandonne
entierement à votre choix : mais je ne
vous diffimule pas qu'il feroit charmé de
le voir tomber ſur un homme que nous
eftimons.
Le dépit d'avoir été trompée agiſſoit
plus fortement ſur l'eſprit d'Adélaïde
que les difcours de Mde d'Alban. Dans
ce moment , diſoit - elle , où ſon inconf
tance me réduit au déſeſpoir , peut être
eſt-il dans les bras de fa nouvelle épouſe;
ils s'applaudiſſent enſemble des tourmens
que j'endure : je t'imiterai , ingrat ! je
ferai malheureuſe , mais mon chagrin
fera concentré en moi même : tu ne jouiras
pas de ton triomphe , & tu verras du
moins que je fais oublier un perfide.
SEPTEMBRE. 1775. 31
}
ว
Ces réflexions n'échapperent pas à la
Comteſſe; fes careſſes & les inſtances de
M. d'Alban acheverent d'ébranler Adélaïde
; elle confentit à donner la main à
M. de Clarence: mais elle ne lui déguiſa
pas que ſa premiere paffion avoit fermé
ſon coeur à la tendreſſe , & que l'eſtime
étoit le ſeul ſentiment qu'il devoit eſpérer
d'elle. Il me tiendra lieu d'amour ,
lui dit le Marquis en ſe jetant à ſes genoux
: j'attendrai tout du temps & de
mes ſoins.
Mde d'Alban profita de l'aveu qu'elle
venoit d'arracher à Adélaïde pour préci
piter la cérémonie; on ne fit aucuns préparatifs
, & la victime pâle & tremblante
fut conduite , ou plutôt traînée à l'autel ;
elle croyoit aller au fupplice , & entendre
au fond de ſon coeur une voix qui
lui crioit : Arrête , malheureuſe ! que
vas - tu faire ? A peine eut- elle prononcé
le mot fatal , qu'elle tomba ſans
connoiſſance aux pieds du Marquis. Des
noeuds formés ſous de ſi funeſtes aufpices
banirent les plaiſirs qui ont coutume de
préſider à l'hymen d'une jeune beauté.
Quelques jours après le Marquis propoſa
à ſa nouvelle épouſe de la conduire
dans une de ſes Terres , ſituée aux confins
1
32 MERCURE DE FRANCE .
9
du Royaume ; elle y confentit fans peine
; elle croyoit , en s'éloignant des lieux
où ſon amour avoit pris naiſſance , retrouver
quelque tranquillité ; foible efpérance
, qu'une triſte réalité fit bientôt
évanouir ! Le chagrin étoit dans ſon coeur ;
il la ſuivit au bout de la France. Pendant
la nuit , lorſque le ſommeil l'accabloit
fon ame étoit en proie à des fonges effrayans:
en vain ſe diſoit-elle que ces
fantômes de l'imagination emportent
avec eux le caractere du menſonge , fon
eſprit étoit agité de noirs preſſentimens
&de mille penſées lugubres : Grands
Dieux ! s'écrioit - elle alors , rendez vains
ces ſiniſtres préſages ! Le Marquis n'étoit
pas plus heureux ; il avoit l'air fombre &
rêveur ; des remords ſecrets paroiſſoient
le tourmenter. Son état toucha vivement
Madame de Clarence : elle l'eſtimoit &
regrettoit de ne pouvoir faire fon bonheur
; elle voulut du moins lui déguiſer
fon chagrin , & lorſqu'il la ſurprenoit dans
ces momens où , croyant être ſeule , elle
épanchoit fon coeur , elle affectoit un
air tranquille , & forçoit même le ſourire
de venir ſur le bord de ſes levres .
Le Marquis , trompé par ces apparences ,
étoit d'une joie extrême: il prenoit les
mains
SEPTEMBRE. 1775. 33
mains d'Adélaïde & les ferroit avec une
ſenſibilité qu'elle auroit voulu partager.
M. de Clarence alloit quelquefois à la
chaſſe ; Adélaïde profitoit de ces inftans
pour jouir de la folitude. Elle deſcendit
un jour dans le parc , & s'enfonçant dans
* les allées fombres & impénétrables aux
rayons du ſoleil , elle s'abandonna à
toute fa douleur : une mort trop lente
au gré de mes déſirs , voila tout mon
feul eſpoir , diſoit-elle; une fatale paſſion
a tout changé pour moi. Dans des temps
plus heureux , je ne voyois pas arriver le
printemps ſans treſſaillir de joie : il me
ſembloit que la nature , en ranimant ſes
productions , faifoit couler dans mon
fang un baume délicieux ; j'aidois moi-
2 même à ſes tendres efforts ; je cultivois
des fleurs , elles croiſſoient fous mes
yeux ; ſi quelquefois je cherchois la foli-
> tude dans une allée de verdure ou dans
des boſquets agréables , la beauté du lieu ,
le chant des oiſeaux répandoient dans
mes ſens cette douce mélancolie qui plaît
aux ames ſenſibles ; l'innocence étoit
dans mon coeur , & j'étois heureuſe :
temps chéris! jours purs & fereins ! vous
ne reviendrez plus ! Un noir chagrin me
dévore : il n'eſt plus de repos pour moi
fur la terre. C
34
MERCURE DE FRANCE .
,
Ces plaintes conduiſirent la Marquiſe à
quelque diſtance du Château : elle ſe repoſa
quelque temps ſur un banc de gazon ; mais
le jour commençant à baiſſer , elle alloit
retourner ſur ſes pas , lorſqu'elle apperçut
entre les arbres un homme qui venoit à
elle. Si cette apparition lui caufa quelque
frayeur , la pâleur répandue fur le
viſage de cet inconnu , fon air noble
& intéreſſant la raſſurerent. Madame
lui dit cet Etranger en l'abordant , ma
préſence vous afflige , vous craignez les
juſtes reproches .... Il n'eut pas le temps
d'achever. A ce ſon de voix autrefois fi
cher à fon coeur, la Marquiſe avoit reconnu
le Chevalier de Vergy ; elle étoit
tombée fans connoiſſance. Le Chevalier ,
alarmé de fon état , s'empreſſa de la ſecourir
; elle reprit l'uſage de ſes ſens , &
ouvrant des yeux où l'amour & la douleur
étoient peints : Barbare , lui dit - elle ,
quelle penſée vous amene en ces lieux ?
Venez - vous infulter à mes malheurs ?
Retournez ingrat , dans les bras de votre
épouſe ; allez.... Que dites vous , Madame
s'écria le Chevalier ? Pourquoi
parler d'une épouſe à un infortuné qui
n'a jamais ceſſé de vous aimer , & que la
nouvelle de votre union avec le Marquis
SEPTEMBRE. 1775. 35
a conduit aux portes du tombeau ? Oui ,
trop cruelle Adelaide , je vous aime encore
malgré votre perfidie. Mon pere ;
que le ciel venoit de rendre à mes voeux ,
m'a conjuré de prolonger mes jours , &
je me fuis arraché d'entre ſes bras pour
apporter à vos pieds le peu de vie qui
me reſte. Homme faux & trompeur ; répondit
la Marquiſe , ne croyez pas m'abufer
; je connois toute votre lâcheté ; &,
ſe levant avec précipitation , elle voulut
s'éloigner : arrêtez , Madame , lui dit le
Chevalier en embraſſant ſes genoux , ou ma
main va vous délivrer d'un objet odieux ;
au nom du tendre amour qui m'enflamme
depuis le moment où je vous ai connu ,
par pitié du moins , expliquez - moi ce
myſtere: Vous me parlez d'ingratitude&
de fauſſeté , eſt-ce à vous à me faire ces
reproches ? vous qui , oubliant vos fermens
, avez paſſé dans les bras d'un rival...
Perfide ! ne m'y avez vous pas forcée par
votre exemple ? N'avez - vous pas eu la
cruauté de m'écrire que vous ne pouviez
être à moi ?... Ah Dieux ! qu'entrevoi
je ? & quelle trahiſon ! ... Que ditesvous
; une autre épouſe n'a point.... Je
ne reſpire que pour Adélaïde... Quoi !
cette lettre... Elle me fait horreur : elle
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
étoit ſuppoſée... Malheureuſe ! qu'ai -je
fait ! ... Ah , Madame ! vous connoiſſez
mon coeur , avez- vous pu le croire coupable
de tant de perfidie ? N'achevez pas ,
dit la Marquiſe d'une voix foible & entrecoupée
de foupirs , je vois l'abyſme où
je ſuis tombée , une femme cruelle l'a
creusé ſous mes pas ; j'ai fait le malheur
de vos jours : la mort , en me délivrant
des tourmens que j'endure , vous vengera
bientôt de ma crédulité; mais vous me
voyez pour la derniere fois : le devoir
m'oblige de vous fuir ; des noeuds ſacrés
me lient.... A un homme qui vous a
trompée , repliqua vivement le Chevalier
, & qui n'a pas craint d'employer les
moyens les plus vils pour vous arracher
au plus tendre Amant: c'eſt un monftre :
je laverai dans ſon ſang... Arrêtez ; il
eſt mon époux ; & ce titre , s'il me reſte
encore quelque pouvoir ſur vous , doit
le mettre à l'abri de vos fureurs ; promettez-
moi de ne point tirer vengeance....
Qu'exigez - vous , cruelle ! vous aimez
fans doute le Marquis , puisque ſa vie
vous eſt ſi chere : eh bien ! vous ferez
obéie : je dois être la ſeule victime. Vivez
, répondit Mde de Clarence en verfant
des larmes , vivez heureux , s'il eſt
SEPTEMBRE. 1775. 37
}
3 poſſible : mais ne cherchez plus à me
voir.
Le marquis , à ſon retour de la chaſſe ,
apprit qu'Adélaïde ſe promenoit ſeule
dans le parc ; il s'y rendit , & ne la trouvant
point , il l'appela à différentes repriſes
. Fuyez , s'écria la Marquiſe , j'entends
la voix de M. de Clarence. Le triſte
Vergy ſaiſit une de ſes mains , & la preffant
contre ſes levres : adieu , Madame ,
lui dit- il d'une voix éteinte :je vais mourir
; & fans attendre ſa réponſe , il s'éloigna
à la faveur de l'obſcurité que les
arbres & le déclin du jour répandoient
dans ces lieux , & regagnant un endroit
du pare où le mur étoit peu élevé , il en
fortit fans être découvert.
L'infortunée Adélaïde , dans le trouble
où la préſence du Chevalier l'avoit jetée ,
oublioit que la nuit alloit la furprendre ,
lorſque M. de Clarence , après l'avoir
cherchée long - temps , la trouva affife
fur le même banc de gazon. L'obſcurité
du lieu ne lui permit pas de remarquer
l'émotion peinte ſur ſon viſage :
mais l'altération de ſa voix lui donna
de l'inquiétude ; il lui demanda avec
empreſſement ſi elle n'étoit point incommodée.
Madame de Clarence étoit
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
vraie : il lui en coûta beaucoup de ſe
voir réduite à feindre : ce n'eſt rien répondit-
elle au Marquis : je m'étois engagée
un peu trop loin dans le parc , &
voyant que le jour commençoit à baiſſer ,
je me ſuis hâtée de regagner le Château ,
mais la longueur du chemin m'a obligée
de reprendre haleine ſur ce banc de gazon.
M, de Clarence parut ajouter foi à
ce diſcours : mais il la pria de ne point
s'expoſer ſeule & à cette heure dans le
parc.
Plus la Marquiſe affecta de tranquillité
en préſence de ſon époux , & plus ſa douleur
fut vive , lorſqu'elle put la faire
éclater en liberté. Trop aimable Chevalier
, s'écria t-elle en verſant un torrent
de larmes , ton amour méritoit un fort
plus heureux ! quelle divinité contraire
avoit mis un bandeau fur mes yeux ? &
comment ai-je pu céder aux careſſes d'une
femme artificieuſe ? Cher Amant ! ma
main n'eſt plus en mon pouvoir : mais la
nature entiere ne t'arracheroit pas de mon
coeur: ton image me fuivra dans le tombeau
;& fi l'on eft encore fufceptible d'attachement
après la mort, mes cendres ſe
réuniront pour invoquer un nom ſi cher.
Que dis - tu, malheureuſe ? où t'emporte
SEPTEMBRE. 1775. 39
une aveugle paſſion ? que font devenus les
ſermens conſacrés aux pieds des autels ?
tu ne rougis pas de les violer , & tu t'applaudis
d'une ardeur criminelle ? Mais
le Marquis ne doit ta main qu'à la plus
noire trahison : n'importe , il eſt ton
époux , & c'eſt aſſez ; meurs , puiſque la
vie eſt un fardeau pour toi : mais meurs
fans bleſſer la vertu. Le viſage eſt une
glace où tous les chagrins dont l'ame eſt
accablée , viennent ſe réfléchir ; c'eſt en
vain qu'on veut les dérober aux yeux dés
perſonnes qui nous approchent : nos regards
, nos diſcours , nos moindres actions
, tout nous décele : la vue d'un
Amant chéri , & qu'Adélaïde retrouvoit
fidele après avoir pleuré fon ingratitude ,
le jour qu'il venoit de répandre fur la
lettre fatale , ſource de leur malheur ,
avoient éteint l'eſtime & l'amitié qui
l'attachoient à M. de Clarence ; fa préfence
renouveloit ſes regrets ; elle ne le
voyoit qu'avec peine. Le Marquis adoroit
fon épouſe ; un changement ſi ſubit
& le moment où il avoit commencé ne
lui échapperent pas ; dès-lors le poifon
de la jalouſie ſe gliſſa dans ſon coeur :
mais il déguiſa ſes ſoupçons fous une
tranquillité apparente.
1
C4
40 MERCURE DE FRANCE .
Le Chevalier avoit engagé , par fes
libéralités , un Fermier voiſin de la Terre
de M. de Clarence , à lui donner une
retraite. Il ne put s'arracher des lieux où
refpiroit Adélaïde ſans lui dire un dernier
adieu. Semblable à ces malades in- |
ſenſés qui cherchent le remede dans la
cauſe même du mal , il croyoit qu'après
l'avoir vue il feroit plus tranquille : mais
il ſe rendit en vain dans le parc : elle ne
parut point.
1
La paffion de Mde de Clarence n'avoit
point affoibli ſa vertu. Il n'étoit pas en
fon pouvoir de ne pas aimer le Chevalier
: mais pour ne pas s'expofer à le voir,
elle ne defcendit plus dans le parc. On
arrivoit au Château par trois allées de
vieux maronniers ; l'air fombre & trifte
qui régnoit ſous leur ombrage , inſpiroit
la mélancolie. Le Chevalier inftruit
qu'Adélaïde s'y promenoit quelquefois ,
profita de cette découverte. Son Valet de
chambre , à la faveur d'un déguisement
épia le moment où la Marquiſe étoit
ſeule , & eut l'adreſſe de lui remettre
une lettre , fans être apperçu. Elle balança
long temps ſi elle ne devoit pas la
déchirer : mais elle ne put réſiſter au defir
de la lire,
SEPTEMBRE. 1775. 41
}
i
1
)
Vous me fuyez , Madame , lui écrivoit
le Chevalier , vous abandonnez des
lieux où j'aurois voulu mourir , à vos
pieds. Si votre coeur s'intéreſſe encore à
un infortuné , qui périt victime de votre
erreur , ne lui refuſez pas une derniere
grace : par pitié , ma chere Adélaïde ,
que je vous voye encore une fois , une
feule fois ; demain je me rendrai dans le
parc , & j'attendrai qu'il me ſoit permis
de lire encore dans vos yeux que l'indifférence
n'a point cauſé mes malheurs.
A quelle extrémité ſuis -je réduite ,
s'écria la Marquiſe ! cruelle incertitude !
ſuivrai -je le parti du devoir ou celui de
l'amour ? L'un parle à ma raifon & m'ordonne
de fuir un homme que je ne peux
plus voir fans crime : l'autre parle à mon
coeur & m'entraîne vers mon Amant ,
? qui n'eſt malheureux que pour m'avoir
trop aimée. Elle paſſa le reſte du jour &
la nuit dans la crainte & l'agitation :
la penſée d'un moment étoit effacée par
celle qui ſuivoit.
7
>
Le Marquis fortit le matin en habit
de chaſſe , & déclara qu'il ne rentreroit
que le foir. L'heure du rendez - vous arriva
, & Mde de Clarence deſcend dans
C5
2
42 MERCURE DE FRANCE.
le jardin , ſans avoir une réſolution fixe.
L'Amour attendoit ce moment pour
triompher de ſa réſiſtance. Eſt ce donc
là , dit - elle , en pouſſant un profond
ſoupir , c'eſt là qu'il m'attend pour me
dire un adieu éternel ,& j'aurois la cruauté
de lui refuſer cette confolation ! je dois
au moins le voir pour le preſſer de quitter
ces lieux. En ſe parlant ainſi , elle
prend le chemin du pare & s'avance en
tremblant ; le moindre bruit l'inquiete :
une feuille agitée par le zéphir , le vol
d'un oiſeau , porte dans ſes ſens le trouble
& l'émotion. Le Chevalier commençoit
à craindre l'événement , lorſqu'Adélaïde
parut. Il ſe précipita à ſes pieds ſans
avoir la force de prononcer une parole.
Eh bien ! lui dit-elle avec un ſon de voix
qui alloit juſqu'à l'ame , ne fais - je pas
tout ce que vous voulez ; c'eſt en vain
que le devoir m'ordonne de vous fuir.
Ah! Madame , ne mêlez point de reproches
au plaiſir que votre préſence me
cauſe: c'eſt le dernier dont je jouirai :
il me coûte affez cher , puiſqu'il ne me
ſera plus permis de vous voir : non , je
ne penſe pas à cette ſéparation fans être
réduit au déſeſpoir. Elle est néceſſaire ,
repliqua la Marquiſe en verſant des lar
SEPTEMBRE. 1775. 43
mes : croyez qu'elle me coûte autant
qu'à vous.... Vous pleurez , ma chere
Adélaïde: feriez - vous encore ſenſible au
fort d'un infortuné qui vous adore ? Est- il
bien vrai que votre coeur n'a point de
part aux funeſtes noeuds ?... Pouvez-vous
en douter? mes larmes ne vous en difent
que trop. Je vous aimois même en vous
croyant ingrat: oui , Vergy , vous me
ferez toujours cher : mais , après cet
aveu , n'attendez plus rien de moi ; je
ſerai malheureuſe , mais je ſuivrai les
loix qu'un devoir rigoureux m'impoſe :
diſons nous un adieu... La voix d'Adélaïde
étoit ſi tremblante en prononçant
ces mots , que la parole expira ſur ſes
levres. Ah ! Madame , lui dit le Cheva-
Plier , devrois-je entendre de votre bouche
un arrêt fi cruel ? Lorſque la maladie de
mon pere m'obligea de vous quitter ,
avec quelle tendreſſe ne diſſipâtes - vous
pas mes craintes ? Soyez ſans alarmes ,
me difiez- vous: je ne ferai jamais qu'à
vous; je ne crains que votre inconſtance.
Hélas ! ces promeſſes ſe ſont diſſipées
comme l'ombre. Vous connoiſſez mon
* coeur , & vous avez pu le foupçonner !
La Marquiſe ne répondoit à ces reproches
que par des foupirs : ſes beaux yeux ,
7
44 MERCURE DE FRANCE.
couverts de pleurs , ſembloient demander
grâce au Chevalier de fa crédulité.
Ces deux infortunés ſe regardoient en
filence , & , pour avoir trop à ſe dire ,
ils ne fe parloient pas. Le moment de la
féparation approchoit : mais Adélaïde
n'avoit pas la force d'avertir le Chevalier
. Ce tendre Amant s'étoit jeté à ſes
genoux , & couvroit de baifers une de
fes mains qu'elle lui avoit abandonnée ,
lorſqu'un bruit ſubit l'obligea de tourner
la tête & de penſer en même temps à ſa
fûreté. M. de Clarence s'avançoit ſur lui
l'épée à la main; inſtruit qu'un étranger
avoit paru dans les environs du pare , il
n'avoit feint de fortir que pour éclaircir
ſes ſoupçons . Ah traitre ! s'écria le Chevalier
en ſe mettant en défenſe , tu viens
chercher la punition de ton impoſture.
La Marquiſe , éperdue , voulut ſe précipiter
au milieu de leurs épées : mais la
force lui manquant , elle tompa ſans connoiſſance
à leurs pieds.
Le généreux Vergy , touché de l'état
d'Adélaïde , oublia fon reſſentiment pour
ménager une vie qu'elle lui avoit recommandée.
Il ne chercha long tems qu'à
parer les coups de fon adverfaire : mais
le Marquis ſe livrant à toute fa fureur &
SEPTEMBRE. 1775. 45
i
s'emportant fans ménagement ſe perça
lui - même , & tomba baigné dans fon
fang. Le premier ſoin du Chevalier fut
de voler au ſecours d'Adélaïde qu'il trouva
dans la même ſituation. Il n'eut que le
temps de la prendre entre ſes bras & de
* la porter ſur un banc de gazon. L'arrivée
de pluſieurs perſonnes qui paroiſſoient à
l'extrémité de l'allée , l'obligea de ſe retirer
, & l'épaisseur du bois favoriſant fa
fuite , il fortit du parc fans être pourfuivi.
Le Marquis reſpiroit à peine lorſque
ſes gens arriverent ; leurs gémiſſemens
firent ceſſer l'évanouiſſement de Mde
- de Clarence ; elle ouvre les yeux ; mais
quel ſpectacle affreux ! le premier objet
qui la frappe eſt ſon époux ſanglant ; elle
jette un cri & retombe dans le même
- état. On s'empreſſe à ſecourir M. de
Clarence , le mouvement & la douleur
qu'il reſſentoit de ſa bleſſure , lui firent
donner quelques ſignes de vie; mais un
Chirurgien , après avoir fondé la plaie ,
déclara qu'elle étoit mortelle & qu'il
- n'avoit plus que quelques momens à vivre.
"Juſques - là on avoit eſpéré ; mais à cet
te nouvelle on n'entend plus dans le
Château que des pleurs & des gémiſſe46
MERCURE DE FRANCE.
mens : ils arriverent juſqu'à Madame de (
Clarence , qui venoit de reprendre ſes
fens ; elle demande des nouvelles de fon
époux ; un morne filence lui en apprend
affez. C'eſt en vain que ſes femmes veulent
la retenir , elle ſe fait conduire dans
la chambre du Marquis , & ſe précipite ,
toute en larmes , ſur le bord de fon lit.
Déjà les ombres de la mort l'environ.
noient : mais la préſence d'une perſonne
fi chere le rappela à la lumiere. Il fit ſigne
à tout le monde de ſe retirer , & tendant
à fon épouſe une main défaillante : Modérez
votre douleur , lui dit- il , j'étois
coupable , & je ſuis juſtement puni. La
lettre , qui a caufé tous vos malheurs ,
n'étoit point du Chevalier : une femme
injuſte a formé ce déteſtable projet. Je
préférois la mort à la douleur de vous
voir paſſer dans les bras d'un autre , & la
crainte de vous perdre m'a fait confentir
à tout. Que cet aveu ne m'enleve pas
votre eſtime ; ne déteſteż pas lamémoire
d'un époux qui vous adoroit , & pardonnez
une faute qu'un excès d'amour a fait
commettre. Adieu , trop chere Adélaïde
la mort va me ſéparer de vous , quel
cruel moment ! & combien il coûte à
mon coeur ! Je ne vois plus qu'à travers
SEPTEMBRE. 1775. 47
un nuage dont mes yeux font couverts :
ſouvenez vous quelquefois d'un homme
qui meurt en vous aimant. C'eſt moi ,
dit la Marquiſe , c'eſt mon imprudence
qui vous cauſe la mort : mais , non ,
vous vivrez , le ciel vous rendra à mes
voeux. L'infortuné Marquis ne l'entendoit
déjà plus : il expira en lui ferrant
la main.
Le Chevalier de Vergy n'avoit point
encore quitté ſa retraite lorſqu'il apprit la
mort du Marquis. Cet événement fit renaître
ſes eſpérances : mais il connoiſſoit la
délicateſſe d'Adélaïde ; la plaie étoit encore
trop nouvelle pour paroître aux yeux
d'une épouſe affligée. Avant de s'éloigner
, il récompenſa généreuſement fon
hôte , & le chargea de remettre une lettre
à Mde de Clarence , quelques jours
après ſon départ.
Cette lettre fit ſentir plus vivement à
la Marquiſe le malheur de ſa ſituation;
elle aimoit tendrement le Chevalier :
mais l'image de ſon époux expirant entre
ſes bras & la priant de reſpecter ſa mémoire
, s'attachoit à ſes pas & ne lui lais-
* ſoit aucun repos. L'amour , cette paffion
d'où naiſſent les plaiſirs & les peines de
la vie , combattoit en faveur du Cheva
48
MERCURE DE FRANCE.
lier : mais le devoir , cet autre ſentiment ,
fi facré pour les femmes vertueuſes , s'oppoſoit
à la tendreſſe d'Adélaïde. Le Marquis
étoit coupable : il avoit lui - méme
cherché la mort: mais il étoit ſon époux ;
quels reproches n'avoit-elle pas à fe faire
d'avoir donné lieu à ce funeſte événement
, en cédant aux inſtances du Chevalier
? Cette penſée agit avec tant de force
fur fon eſprit , & s'y fixa avec tant d'amertume
, que le devoir l'emporta fur la
plus violente paſſion. Un tel deſſein eſt
toujours plus facile à former qu'à éxécuter
; la tendre Adélaïde , en renonçant
au Chevalier , n'avoit point ceffé de
l'aimer , & la violence qu'elle faifoit à
ſes ſentimens le lui rendoit encore plus
cher : pouvoit - elle ſe flatter de réſiſter
à fon déſeſpoir ? Les larmes d'un
objet aimé ont tant d'empire fur une
Amante ſenſible ! le coeur attendri eft
bientôt de moitié dans les deſirs d'un
Amant : la raiſon ſe tait & la paffion
triomphe. L'abſence parut à Madame de
Clarence le feul moyen d'éviter le danger.
Loin du Chevalier , le monde n'avoit
plus d'attrait pour elle: il ne lui paroiſſoit
qu'une affreuſe ſolitude. Elle ſe détermina
à paſſer dans un Cloître une vie
dont
1
SEPTEMBRE . 1775. 49
dont la douleur devoit bientôt abréger
le cours : mais , pour ne pas laiſſer ſon
Amant dans une incertitude mille fois
plus accablante qu'une triſte réalité , elle
voulut l'inſtruire de fon fort , & le jour
qu'elle s'enferma dans ſon premier tombeau
, elle chargea une perſonne de confiance
de lui remettre cette lettre.
,, Lorſque vous recevrez ces caracte-
„ res baignés de mes larmes , je ſerai enſevelie
dans une retraite où je vais traî-
,, ner le reſte d'une vie languiſſante. J'ai
voulu mettre cette barriere entre vous
ود
دو
و د
و د
& moi. Ne croyez pas que ce projet
vienne d'indifférence : je vous aime
,, plus que jamais ; votre image me ſuivra
dans le filence du Cloître : je n'y "
و د
ود
ود
ود
verrai que vous ; mais il ne m'eſt plus
» permis d'être à celui que le fort barbare
a forcé de tremper ſes mains dans le fang
de mon époux. Que dis-je ? c'eſt moi qui
ſuis la ſeule coupable , c'eſt moi qui lui
ai plongé le poignard dans le ſein; je
m'en punis aſſez ; je renonce au feul
homme qui pouvoit faire mon bonheur
Ah , Vergy ! voilà donc le terme de cet
,, amour ſi tendre , ſi conſtant: je ne vous
verrai plus : un devoir cruel m'impoſe
cette loi. Ne plus vous voir ! ma main
و د
و د
و د
"
D
2
50
MERCURE DE FRANCE.
و د
tremblante ſe refuſe à tracer ces mots
„ Que ne fuis-je la ſeule victime ! Tâchez
de m'oublier : le temps affoiblira votre
paſſion ; une beauté plus heureuſe cal-
,, mera peut- être un jour votre douleur
„ Quoi ! Chevalier , vous paſſeriez dans
و د
و د
و د
و د
و د
"
و د
و د
ود
و د
"
و د
و د
و د
و د
و د
les bras d'une autre ; cette idée me
déſeſpere ; affreuſe ſituation ! je ne peux
être à vous , & l'amour & la jalouſie
me dévorent. Que font devenus ces
momens où , libres de nous aimer , nous
pouvions eſpérer d'être unis ! Le défespoir
& les larmes , voilà mon partage...
Adieu , trop aimable Chevalier , penfez
quelquefois à une infortunée qui
auroit voulu faire votre bonheur & le
fien. Adieu , Vergy , adieu pour jamais
; ſouvenez vous de la triſte Adélaïde
: fon dernier ſoupir ſera pour
vous".'
On remit cette lettre au Chevalier
dans le moment , où , ne pouvant réſiſter
à fon impatience , il vouloit aller aux
pieds de Mde de Clarence entendre fone
arrét ; il ne l'ouvre qu'en tremblant : les
larmes dont elle eſt baignée , & qui permettent
à peine de lire les caracteres à
demi effacés , lui annoncent de nouveaux
malheurs . Quel fut fon déſeſpoir , lorsSEPTEMBRE.
1775. T
qu'il apprit la réſolution d'Adélaïde ! ceux
mêmes qui n'ont jamais connu l'amour
auroient été touchés de ſon état. II
n'interrompit ſes plaintes que pour faire
les recherches les plus exactes ſur le lieu de
ſa retraite : mais lorſqu'il l'eut découverte ,
il ne put jamais parvenir à voir la Marquiſe
; & , après pluſieurs tentatives inutiles
il fut obligé de renoncer à l'eſpérance
de la faire changer de ſentiment. Le
temps calma la vivacité de ſa douleur :
mais il conſerva toujours un fond de tristeſſe
que rien ne put diffiper.
Par M. Collin
EPITRE d'un Amant à ſa Mattreſſe ,
avec laquelle il étoit paſſé chez l'Etranger
, où ils furent découverts & arrêtés.
Cette Lettre eſt écrite de la priſon.
ALa clarté des cieux , ſéjour impénétrable ,
Où l'innocent gémit à côté du coupable ,
Tu me remplis en vain d'épouvante & d'horreur ;
Le véritable amour fait braver le malheurs
1
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
Non , ma chere Zélis , ne crains pas que j'oublie
Les ſermens que j'ai faits d'être à toi pour la vie ;
Tu le juras de même en cette affreuſe nuit ;
Quelle nuit ! juſtes Dieux ! tout mon fang en frémit ;
Elle est encore préſente à ma triſte penſée.
Déjà tu repoſois dans les bras de Morphées
Glorieux de fixer le deftin de ton coeur ,
Ton Amant ſe croyoit au comble du bonheur :
En vain , foibles mortels , fuyez-vous le naufrage ,
Il n'eſt aucun aſyle à l'abri de l'orage.
De foldats tout-à-coup un tumulte confus
M'inſpire la terreur , mes ſens en ſont émus ;
Bientot le bruit augmente : on enfonce la porte,
Et dans l'inſtant paroft une infame cohorte .
O Chantre d'Abeilard , pour peindre tant d'horreurs ,
Prête-moi ton pinceau , prête- moi tes couleurs.
Déjà la plume échappe à ma main défaillante ;
Quel réveil , ma Zélis , pour une tendre Amante !
Tu n'oſe interroger ; tes yeux couverts de pleurs ,
Veulent encore douter du plus grand des malheurs ;
Mais l'aſpect des foldats & l'appareil des armes ,
Mes bras chargés de fers , mes regards & mes larmes ,
Ne te diſent que trop qu'on va nous ſeparer ;
Tu t'élances vers moi , tu voudrois m'arrêter :
Barbares ! leur dis-tu , ſi l'amour est un crime ,
Délivrez mon Amant : que je fois la victime !
Mes eſprits abattus perdent tout ſentiment ;
Je tombe de tes bras : on m'arrache expirant :
Trop heureux ſi la Mort , par mes maux attendrie ,
En cet affreux moment eût terminé ma vie.
SEPTEMBRE . 1775. 53
Quel fut mon deſeſpoir & ma vive douleur ,
Quand , reprenant mes ſens , je vis tout mon malheur !
D'abord l'obfcurité me glaça d'épouvante ;
Dans mon premier tranſport , j'appelle mon Amante :
Mais je l'appelle en vain ; elle eſt ſourde à ma voix;
L'écho qui me répond redouble mon effroi ;
J'entends de tous côtés , dans ces lieux de ténebres,
De longs gémiſſemens & des accens funebres ;
Les cris des malheureux & le bruit de leurs fers ,
Font fouffrir à mon coeur mille tourmens divers:
Couché fur un grabat , tout baigné de mes larmes ,
J'attendois du trépas la fin de mes alarmes ,
Lorſque ma porte s'ouvre : un mortel bienfaisant
Me remet un billet & la ferme à l'inſtant.
O moment plein d'attraits , qui trompe mon attente !
Ce billet eft tracé par la main d'une Amante.
En croirai-je mes yeux ! elle m'aime toujours ,
Et , bravant nos Tyrans , ne craint que pour mes jours ;
Que ſes expreſſions reſpirent de tendreſſe ?
Qu'elles me font aimer ma charmante Mattreſſe ;
99
وو
ود
Au nom du tendre amour dont je brûle pour toi ,
Cher & fidele Amant , conſerve-moi ta foi ;
Si mes jours te font chers , prends bien ſoin de ta vie ,
C'eſt ton Amante en pleurs , c'eſt Zélis qui t'en prie.
„ Je brave le courroux de nos perſécuteurs ;
„ Tout l'effort des humains ne peut rien ſur nos coeurs
" Et fans doute le Dieu , dont je porte les chatne ,
,, Senſible à ma douleur , mettra fin à nos peines" .
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
Sur ta lettre mes yeux ſont ſans ceffe attachés,
Je lis avec tranſport tes ſentimens tracés ,
Puis un mom ent après je les relis encore :
On croiroit , à me voir , que mon coeur les ignore.
Oui , ma chere Zélis , je l'éprouve en ce jour ,
Le malheur fait ſentir les degrés de l'amour ,
Et loin d'être abattu par ſon affreuſe image ,
Mon coeur plus enflammé t'en aime davantage.
Par le méme.
L'averture eſt arrivée l'année derniere. 1
SEPTEMBRE. 1775. 55
VERS SUR LES SPECTACLES.
UI , la France a vaincu ,dans ſes jeuxdramatiques,
Des Grecs & des Romains les merveilles antiques .
Qu'on ne nous vante plus les fons exagérés
De leurs Acteurs fameux , ſous un maſque enterrés ;
Que des fiecles paſfés nos Pédans idolatres ,
Laiffant tout leur fatras , viennent à nos Théatres ,
Eſope & Roſcius charmerent les Romains ;
Dans les farces de Plaute on leur battit des mains ;
Je le crois mains le Kain , de nos jours , développe
Plus d'art que Roſcius , plus de talent qu'Eſope ;
Son nom ſeul au Spectacle entraîne tout Paris .
La ſcene s'ouvre ; il entre ; & nos coeurs attendris ,
* Eprouvent tour-à-tour ces mouvemens tragiques ,
Ces palpitations , ces fureurs énergiques ,
Ces tranſports , ces combats dont il eſt déchiré.
Qu'un beau vers , dans ſa bouche , eſt für d'être admiré!
Qu'il rend avec fierté les accens du génie!
Mais Dumeſnil paroſt ; mere d'Iphigénie ,
Amante d'Hypolite , épouse de Ninus ,
Quels fons juſqu'à mon coeur tout- à- coup font vent
Qu'entens -je ? n'est- ce point une vaine chimere ?
Non , non ; c'eſt une épouse , une amante , une mere ?
Elle est tout d'un coup-d'oeil. Elle donne , à la fois ,
De l'éloquence au geſte & de l'ame à la voix ,
Ses larmes ont coulé ; je pleurais avec el-
D 4
56
MERCURE DE FRANCE.
Enfin le rideau tombe . Une ſcene nouvelle
Va purger mon eſprit de ſes ſombres humeurs.
Thalie offre , en riant , le tableau des nos moeurs ;
Pour nous plaire , elle a pris les traits de Dangeville :
Du manteau des Criſpins elle affuble Préville ;
Et mille fois un fat ſur la ſcene immolé ,
Rit des travers d'un fat imités par Molé.
Ah! fi le ſplèen Anglois avoit miné ma rate ,
Je n'irois point à vous , Diſciples d'Hippocrate,
Je courrois au Théatre ; & ſa vive gaité ,
Et l'art de ces Acteurs , & leur variété ,
Cet enjouement divin , cette heureuſe folie
Feroient bien mieux la guerre à ma mélancolie.
Quoi qu'en diſent les ſots , le rire fait du bien ,
Et Moliere , à mon sens , vaut au moins Galien.
Tandis qu'admirateur d'un double phénomene ,
Tour-à-tour j'écoutois Thalie & Melpomene ,
Que faiſoit , en un coin , ce rêveur trifte & lourd ?
J'approche : il ne voit rien , je l'appelle: il eſt ſourd.
On croiroit qu'avec ſoin il recueille en lui-même
D'un ſpectacle ſi beau l'enchantement ſuprême ,
Ou qu'en homme de ſens , jugeant les Beaux- Eſprits ,
Des Auteurs comparés il balance le prix .
„ Monfieur , apparemment , lui criai-je à voix haute ,
Diſcute les talens de Moliere & de Plaute ,
Ou d'Eſchyle à Voltaire il porte fon regard ود
" Sur les phâſes du goût & les progrès de l'art".
Mon Savant à ces mots fort de ſa rêverie ;
Il me fixe & ſe tait. ,, Mais , Monfieur , je vous prie ,
SEPTEMBRE. 1775. 57
1
99
"
89
De quelque grand objet vous étiez occupé ?
Vraiment , répondit-il , vous n'êtes pas trompé :
Du Théatre au Parquet j'ai meſuré la marge ;
„ Je trouve que la Salle eſt plus longue que large :
ود Car je ſuis Géometre , & vous le voyez bien.
,, Quant aux vers ; ferviteur. Les vers ne prouvent rien.
Ah ! fuis , barbare , fuis ; va , parmi tes Euclides ,
Porter le docte ennui de tes calculs arides,
Fuis. A-t- on jamais vu les hiboux des déſerts ,
Troublant du chantre ailé les amoureux concerts ,
De leurs rauques gofiers lui preſcrire des regles ?
La rampante Tortue a-t-elle dit aux Aigles :
"
"
Arrêtez , je pretends que vous vous égarez ;
Vos élans font trop vifs & trop peu meſurés".
Va palir ſur une X ou ſur un logarithme
Mais reſpecte des vers l'harmonie & le rythme ;
Reſpecte un charme heureux que tu ne connois pas.
Fuis , te dis -je . Pour moi , loin de ſuivre tes pas ,
Je ſaurai m'enivrer , ſans trouble , ſans obitacle ,
De l'utile plaifir qu'on favoure au ſpectacle .
Je me rappelerai ces accens ſéducteurs ,
Ces geſtes , ces regards des fublimes Acteurs ,
Ce défordre terrible & cette mélodie
৯
De la majestueuſe & noble Tragédie ;
Ma mémoire en eſt pleine ; elle rend , tour -a-tour ,
Les cris de la douleur , les ſoupirs de l'amour.
Ces fons vrais & touchans viennent par habitude .
Sur mes levres bientôt ſe placer ſans étude.
58 MERCURE DE FRANCE.
J'ai des Abdéritains contracté le travers ,
Et quiconque viendra je lui dirai des vers.
Par M. du Croiſy , Commis au Bureau
de la Recette Générale des Domaines de
Bretagne.
LA CANICULE.
INSUPPORTABLE NSUPPORTABLE Canicule ,
Qui pourroit braver ton ardeur ?
Tu flétris la naiſſante fleur ,
Tu fais foupirer la pudeur ,
L'air eſt en feu , la terre brûle
Le pied poudreux du Laboureur ;
C'eſt toi qui cauſes ma langueur ,
Inſupportable Canicule.
Je voudrois prolonger la nuit ;
Le ſoleil pourſuit ſa carriere ;
Le vif éclat de ſa lumiere
Pénétre au fond de mon réduit ,
Entr'ouvre ma foible paupiere ,
Et le ſommeil léger s'enfuit.
J'étois heureux dans ton empire ,
Pere des ſonges ! doux momens !
Je vous regrette , je ſoupire
A l'aſpect de ces vêtemens
SEPTEMBRE. 1775. 50
Qu'échauffe l'air que je reſpire.
Eglé , qui voudroit ſe parer ,
Ne peut compter , ſans murmurer ,
Tous les ornemens qu'elle étale ;
Elle fouleve avec douleur ,
Et croit voir la robe fatale
Que , dans l'excès de ſa fureur ;
Pour allumer un feu vengeur ,
Médée offrit à ſa rivale:
Où fuir l'importune chaleur ?
Elle me fuit dans ce bocage
Où l'ardent midi me conduit :
Quand le jour baiſſe , elle me fuit.
Mer paiſible , ſur ton rivage ,
Ton onde immobile blanchit ;
Le zéphir , ſur un court eſpace ,
Loi de moi ride la furface
De la plaine qu'il rafraîchit.
Quelle troupe vers nous s'avance ,
Nageant mollement ſur les flots ?
Du haut d'un rocher dans les eaux ,
La jeuneſſe ardente s'élance.
Jouiffez de cet age heureux ,
Troupe libertine & légere :
Pour vous , pour l'aimable Bergere
L'été brûlant n'a point de feux ;
Quand vous danſez ſur la fougere ,
Les plus longs jours comblent vos voeux.
Pour moi , bientôt la nuit commence ;
L'ombre defcend fur ces côteaux ,
Do MERCURE DE FRANCE.
L Le calme des airs , le fûlence
M'annoncent le Dicu des pavots ,
Ce Dieu ſi cher à mon enfance ,
Qui couronne encore mes travaux ,
Qui ſouvent , au ſein du repos ,
M'a fait retrouver l'eſpérance.
O nuit ! tous les feux ſont éteints ,
Regne à ton tour ſur la nature ,
Calme , éloigne les noirs chagrins ,
Bannis de ma retraite obfcure
L'attente des maux que je crains ,
Par l'oubli des maux que j'endure.
Ainfi chaque jour le ſommeil
Appaiſe l'ardeur qui me brûle :
Mais chaque jour l'ardent ſoleil
Revient échauffer ma cellule ;
Je te retrouve à mon réveil ,
Inſupportable Canicule.
:
Par M. Guys.
SEPTEMBRE. 1775. Of
A MES FLEURS.
1
vous de mon triſte réduit
L'innocente parure !
Vous , dont l'agréable verdure
A mes yeux jamais ne s'offrit
Que bien auparavant l'Aurore :
Quand le jour commence d'éclore ,
Ou quand le flambeau de la nuit ,
Brillant d'une lumiere pure ,
Rend , par l'éclat qu'il réfléchít ,
Un fecond jour à la Nature ;
Fleurs , ornement de mon jardin ,
Vous , mon premier foin au matin ,
Vous , qu'au foir je cultive encore ,
Que vous tardez , hélas ! à vous épanouir !
Zulmis... vous ſavez , je l'adore :
Car j'ai dit tant de fois : Hâtez- vous de fleurir ,
Vous qu'à Zulmis je dois offrir ;
Hatez-vous , hatez vous d'embellir ma Maftreffe ,
Premier gage de ma tendreſſe ,
Qu'elle recevra fans rougir.
Dans les premiers beaux jours , quand l'amoureux Zéphyr
Careſſoit vos tiges naiſfantes.
J'ai dit à ma Zulmis : Aimer eſt un plaiſir.
Tout ici bas reçoit les loix puiſſantes
62 MERCURE DE FRANCE.
Du Dieu qui ſoumit tous les Dieux :
Et toi , Zulmis , auſſi , tu reſſens tous ces feux ,
Tous ces feux qu'alluma dans mes veines brûlantes
Un regard de tes yeux.
Oui , tu languis , mais tu caches ta peine,
Et , malgré toi -même , inhumaine ,
1
Tu cherche à condamner mes innocens tranſports...
Que j'ai , fouffert , Zulmis , de tes cruels efforts !
Zulmis enfin m'a dit : Oui , c'eſt vrai , je vous aime ,
Daphnis ; mais n'eſpérez un prix de tant d'ardeurs
Qu'alors que de vos jeunes fleurs
Vous pourrez faire un diademe ,
Que je vous permets de m'offrir.
fleur ! que vous tardez à vous épanouir !
SEPTEMBRE. 1775. 63
LE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt l'Allumette ; celui
de la ſeconde eſt Eau; celui de la troiſieme
eſt Sel; celui de la quatrieme eft
Baffinoire. Le mot du premier Logogryphe
eſt Redingote , où se trouvent
génie , ride , teigne , Inde , ton , tri , dot ,
nid , diner , Doge , Eden , gredin , noir ,
gredin ( chien ) , toge , ode , rate , rein ,
ire , Tir , Don , (Fleuve de Ruffie); celui
du ſecond eſt Lievre , où l'on trouve
livre ; celui du troiſieme eſt Ecran , où
fe trouve nacre.
N
ÉNIGME.
lous ſommes deux , Lecteur , à te porter
En même temps & lieux où tu nous portes :
Nous te portons ſans pouvoir t'emporter ,
Et toi ſeul nous portes & nous emportes .
Par Madame Cécile Dumont , d'Amiens.
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
: QUOIQUE UOIQUE je ne fois point viſible ,
Je ſuis favorable & nuiſible ;
On me craint & l'on m'aime : oui , l'on me craint. Pourquoi?
D'abord ma force eft fans ſeconde ;
Les Mortels & les Dieux ſont ſoumis à ma loi ;
Je cauſe le trépas ſur la terre & fur l'onde ;
Je fais trembler Neptune & fais frémir Cérès ;
Je répands la terreur dans toutes les forêts ;
On m'aime cependant lorſque ma violence
Cede à la douce tempérance :
Je me modere alors , & me rends bienfaiſant.
Chacun ſent mes faveurs , le petit & le grand.
Je ſuis le favori des beautés & des graces ,
Doux & léger , je vole ſur leurs traces .
Dans les jardins fleuris , ſachez , ami Lecteur ,
Que je careſſe Flore avec plus de douceur.
Par M. Bouyet , à Gifors.
AUTRE.
SEPTEMBRE. 1775. 65
MON
AUTRE.
ON babit eſt toujours ou noir ou d'écarlate ;
Chaque jour on l'attaque , on en brule un morceau ;
Il vaudroit tout autant me déchirer la peau :
Je ſouffre patiemment ſans que l'humeur éclate.
Mortels , qui gémiſſez ſur mon fort rigoureux ,
Je garde vos ſecrets en mourant ſous vos yeux.
Par une jeune Demoiselle ae Lyons
LOGOGRYPHΕ.
D.ès l'origine de ce monde ,
Quoique j'exerce mon pouvoir ,
L'homme , malgré ſa ſcience profonde ,
Ignore cependant le lieu de mon manoir.
Je ſuis piquant de ma nature ;
Et le mal par moi qu'on endure
Ne ſe peut fort ſouvent qu'à peine ſupporter ,
Auſſi chacun me fuit & voudroit m'éviter ;
En me privant de mon pied de derriere,
Je ſuis un mot qu'on prononce au Parterre
Quand on eft content de l'Acteur.
- Je puis offrir encore un ton de la muſique ;
Enfintu vois un titre honorifique
Qui , chez les Turcs , déſigue un grand- Seigneur.
Par M. Vincent , Curé de Quincey.
E
1
66 MERCURE DE FRANCE.
1UTRE.
C
ITOYEN d'un Etat où régnoit Amphitrite ,
J'en fortis quelquefois pour prolonger tes jours.
Peut être au moment même où je tiens ce difcours ,
Mon partiſan chez toi te vante mon mérite ,
Dans le printemps (tant mon nom fait fracas!)
Je fais trotter un fot qui ne me connoit pas ;
C'eſt un paſſe temps quand on l'aime.
Mais ne vas pas , Lecteur , faire ici l'eſprit fort ;
N'épargne pas mon coeur , ou redoute toi même ,
Qu'en mangeant tout fans lui , tu ne trouves la mort.
Par M. de la Vente le jeune , Peintre à Vire.
1
Septembre 1775 67..
AMademoiselleL.R.R.
Paroles &MusiquedeAlleC...âgée de14ans.
$:
Une rose vientd'e- clor-re,
Aussitôt la douce odeur,
Auloindans les champs de Flo_re;
Fin
Répandun charme enchanteur .. :
68. Mercure de France:
Tet est, jeune Ro-ja-li- c
Tel est ton def- tin fla=
teur: Aimable & jo- li- en
Quedepiéges pour un coeur
Septembre 1775. 69 .
3
Lavertuquitteedé-co-re
S'ilse peut,ajoute encore
A ta gloireà
ton bonheur .
70 MERCURE DE FRANCE.
i
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
9
Histoire de la Ville de Rouen , Capitale
du Pays & Duché de Normandie
depuis ſa fondation juſqu'en 1774 :
fuivie d'un Eſſai ſur la Normandie littéraire.
Par M. Servin , Avocat au
Parlement de Rouen ; 2 vol. in - 12 ,
A Rouen , chez le Boucher le jeune ,
Libraire ; & ſe trouve à Paris , chez
différens Libraires.
CETTE VETTE Hiſtoire eſt précédée d'une description
abrégée de la Ville de Rouen.
L'Hiſtoire expoſe enfuite l'origine de
cette ville, nommée autrefois Rothomagus
Les Erudits ont donné pluſieurs étymologies
à ce mot; mais , ſuivant le ſentiment
adopté par l'Hiſtorien , Rothomagus
vient de Rothon , nom que les Gaulois
donnoient à Vénus , & de Magus , qui
veut dire , en leur langue Palais. Suivant
cette explication , Rothomagus étoit un
Palais de Vénus. On lit en effet dans les
actes de Saint Mellon , premier Evêque
de Rouen , qu'il entre dans un Temple
SEPTEMBRE 1775. 71
>
bâti auprès de la ville & dédié à Roth ,
qui en étoit l'idole. Les actes de ce Saint
Romain atteſtent encore que du temps
de ce Saint Evêque , il y avoit auprès de
la Ville un ancien Temple de Vénus.
Depuis long temps on n'y rendoit plus
aucun culte à cette Déeſſe ; mais l'édifice
ſubſiſtoit encore , & ce fut ce Saint
qui le fit démolir. Ce Temple a pu donner
ſon nom à la Ville qui s'eſt formée
auprès de lui , & qui a gardé long-temps
le nom de Rothomagus . Elle le portoit
encore au dixieme ſiecle, lorſqu'elle paſſa
ſous la domination des Peuples du Nord
ou des Normands. Ce Peuple , dont le
3 langage étoit bref & compofé de monofyllables
, retrancha la moitié du mot Ro .
thomagus , lui donna une terminaiſon Danoiſe
& prononça Rouen , nom ſous lequel
la Ville eſt aujourd'hui connue.
Nous n'avons rien de certain fur
l'état des Gaules avant la deſcription
qu'en a faite J. Céfar ; lui ſeul peut
nous inſtruire de ce que Rouen ou Rothomagus
étoit autrefois ; mais , comme
- l'a remarqué un Hiſtorien , il ne faut pas
en attendre des éclairciſſemens ni des
détails bien fatisfaifans. Ce Héros écri-
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
voit plutôt ſon hiſtoire que la nôtre , &
il ne parloit gueres d'un peuple qu'autant
qu'il avoit contribué à ſa gloire.
Ptolomée , qui vivoit peu de temps après
Céfar , nous apprend plus particulierement
ce que Rouen étoit dans ce premier
âge ; il dit que Rothomagus étoit la Capitale
des Velocaſſes , & qu'elle étoit bâtie
fur les bords d'un fleuve. Il ne faut pas
croire cependant qu'elle fût alors une
Ville d'importance , encore moins qu'elle
commandat aux Peuples dont elle devint
bientôt après la Métropole. Ptolomée ne
nous donne pas une haute idée de ſa
puiſſance , puiſqu'il dit que les Caletes ,
ou les Habitans du Pays de Caux , valoient
ſeuls les Velocaſſes & les Vermandois
enſemble , & que ces deux Peuples
réunis pouvoieet à peine mettre fur
pied la dixieme partie des Troupes que
ceux de Beauvais avoient en campagne.
Il faut done ſe repréſenter Rouen dans
ces premiers temps , comme une petite
Bourgade de Gaulois , que leurs beſoins
avoient raſſemblés auprès d'un fleuve.
Ces Gaulois vivoient du fruit de leur
pêche ou du gibier qu'ils trouvoient dans
les forêts immenfes qui les entouroient.
Leur gouvernement étoit ſimple : les
SEPTEMBRE. 1775. 73
Druides étoient à la fois leurs Chefs
dans la guerre , leurs Magiſtrats dans la
paix & les Miniſtres de leur Religion.
L'Hiſtorien , après avoir fait connoître
ce qu'étoit la Ville de Rouen , du temps
des Gaulois , nous inſtruit du rôle qu'elle
joua ſous la domination des Romains &
ſucceſſivement ſous les Rois de France ,
à qui elle a appartenu juſqu'à la ceſſion
qui en fut faite à Raoul , Prince Danois .
Če Prince étoit le Chef de ces Danois
ou Normands qui firent tant de courſes
& de ravages en France dans les neuvieme
& dixieme ſiecles. Le Roi Charles
le Simble conclut à Saint Clair ſur- Epte ,
en 912 , un Traité avec ces Conquérans ,
par lequel il donnoit à Raoul, leur Chef.
fa fille Giſelle en mariage , avec la partie
de la Neuſtrie , qu'ils appeloient déja
Normandie , dont ce Prince Danois fut
le premier Duc, ſous la condition qu'il
en feroit hommage au Roi & qu'il embraſſeroit
la Religion chrétienne. Raoul
accepta ces conditions , fut baptifé & prit
le nom de Robert; parce que dans la
cérémonie , Robert Duc de France &
de Paris , lui fervit de parain. Les chroniques
atteſtent qu'il fut un Souverain
religieux , ami de l'ordre & de la juſtice
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
On peut juger de la ſévérité de ſes loix
& de l'effet qu'elles produiſirent , par
les deux anecdotes fuivantes que rapporte
l'Hiſtorien. ,, Raoul venoit de faire
,, publier que tous les Laboureurs pou-
,, voient , fans crainte , laiſſer leur char-
,, rue & leurs chevaux au milieu des
,, champs ; que ſi quelque choſe leur
ود
ود
ود
ود
ود
étoit enlevé , il s'engageoit à le leur
faire reſtituer ou à leur en payer le
,, prix. Un Payſan , plein de confiance
en la parole du Prince , revint dîner
fans ramener ſes chevaux avec lui. Sa
femme en murmura beaucoup & le
,, gronda de fa négligence ; lui , pour
s'excuſer , lui fit part de ce que le Duc
avoit fait publier ; la femme rit beau-
,, coup de ſa ſimplicité , & finit par lui
ود
"
ود dire qu'il y feroit attrapé ; en effet ,
,, quelques jours après , elle même fut
prendre ſes chevaux & les amena dans
” l'écurie. Le mari de retour au lieu de
ود fon travail , ne trouvant plus fes che-
,, vaux , fut porter ſa plainte au Duc ,
qui lui fit compter le prix de l'attelage
& fit faire des informations. Long-
,, temps elles furent infructueuſes : on ne
ود
وو
ود découvrit rien , quelques recherches
,, que l'on pût faire ; enfin on trouva les
SEPTEMBRE. 1775. 75
1
ود
و د
و د
و د
و د
;, chevaux dans l'écurie du Payſan , &
l'on apprit que c'étoit ſa femme qui
les avoit renfermés. Tous les deux
furent arrêtés & mis en prifon. Le
Duc fit venir l'homme & lui demanda
ſi ſa femme ne lui avoit point avoué le
tour qu'elle lui avoit joué. Le Payſan
,, répondit qu'il ne le ſavoit que depuis
vingt quatre heures environ. Eh bien ,
lui dit Raoul , il y a donc vingt quatre
heures que tu aurois dû m'en avertir :
tu as négligé de le faire , tu es done
complice du vol ; & il ordonna que la
femme & le mari fuſſent pendus fur
l'heure".
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و و
و د
"
Voici la feconde anecdote. Unjour
que Raoul chaſſoit dans la forêt de
Roumare , accompagné de ſes princi-
," paux Officiers , & de quelques Sei-
" gneurs François , un de ces derniers
و و
و و
و د
و د
و د
و د
و د
و د
”
lui dit en riant , qu'il ſe croiroit perdu
s'il avoit le malheur de paſſer ſeul la
nuit dans ces bois. Vous auriez tort ,
lui répondit le Duc , vous y feriez en
fûreté comme chez vous. En même
temps il détacha le collier d'or qui
étoit à ſon cou & le pendit à l'arbre
voifin , en jurant qu'aucun homme
n'auroit la hardiefſſe d'y toucher. En
1
7
76 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
effet trois ans après , lorſque Raoul
,, mourut , le collier étoit encore pendu
à l'arbre , & on l'en tira pour le mettre
dans fon cercueil" . On voit par ce
fait , ajoute l'Hiſtorien , combien etoit
grande la terreur qu'imprimoit le nom
de Raoul: il ſuffifoit de prononcer ce
nom redoutable pour arrêter dans leurs
entrepriſes les hommes les plus déterminés
. C'eſt - de - là que nous eſt venue ,
continue - t - il , la clameur de haro , par
laquelle on implore encore , après 800
ans , la juſtice de Raoul. Mais ce qui
ſemble un peu détruire cette origine du
mot haro , c'eſt que ce mot ſignifioit cri
& clameur long temps avant la naiſſance
de Raoul ou de Rollon. Cafeneuve le
dérive de haren , ancien verbe teutonique
, qui ſignifie crier , appeller,
Les ſucceſſeurs de Raoul ont gouverné
la Normandie pendant l'eſpace de
trois fiecles , c'est-à-dire juſqu'en 1204 ,
que ce Duché à été réuni à la couronne
de France par la conquête de Philippe.
Auguſte.
L'Hiſtorien , a pris pour époques le
commencement du regne de chaque Souverain
, & y a rapporté les principaux
événemens qui regardent la Ville ou la
SEPTEMBRE . 1775. 77
Province de Rouen. Comme pluſieurs
de ces événemens appartiennent à l'Hiftoire
de France , l'Ouvrage que nous
annonçons pourra être lu avec intérêt
par ceux mêmes qui n'aiment point à
s'occuper d'hiſtoires particulieres . L'Historien
de Rouen s'eſt d'ailleurs fait un
devoir d'éviter les détails minutieux &
tous ceux qu'on ne doit eſpérer trouver
que dans un nobiliaire , un nécrologe
ou un almanach.
Pluſieurs differtations ſont imprimées
à la ſuite de cette Hiſtoire , & lui fervent
d'éclairciemens ſur quelques points .
La premiere diſſertation a pour objet le
miracle de la gargouille , attribué à Saint
Romain , & le privilege qui porte fon
nom, Ce Saint , ſuivant la tradition ,
délivra par un miracle , la Ville de
Rouen d'un dragon énorme , qui infectoit
l'air par des exalaiſons impures , & dévoroit
tous ceux qui l'approchoient. Ce
ferpent pourroit bien être l'emblême d'un
marais empeſté , que Saint Romain auroit
fait deſſécher. Le mot de gargouille , donné
à ce dragon fabuleux , ſemble même
l'indiquer , puiſqu'il vient évidemment
du mot latin gurges , qui veut dire goufre.
Quoi qu'il en foit , Dagobert , en mé
78 MERCURE DE FRANCE .
moire de cet événement , accorda à l'E
gliſe de Rouen le droit de délivrer tous
les ans , le jour de l'Afcenfion un prifonnier
digne de mort. Le prifonnier , pour
jouir de ce privilege , eſt obligé de ſe
mettre à genoux & foulever par trois
fois , avec ſes épaules , la fierte ou chaſſe
de St Romain. L'Hiſtorien rapporte dans
ſa differtation les autres cérémonies qu'il ,
faut obſerver. Nos Rois , en confirmant
le privilege de l'Egliſe de Rouen , ont
jugé à propos d'en reſtreindre l'exercice
: Henri IV , dans les Etats qu'il
tint à Rouen , ordonna qu'à l'avenir on
ne pourroit mettre au rang des cas fiertables
les crimes de lèſe majeſté , d'héréſie
, de fauſſe monnoie , d'aſſaffinat de
guet-à-pens & de viol. On voit même
que ce privilege n'eſt accordé aujourd'hui
qu'à ceux qui ont commis le crime
dans le premier mouvement de la paſſion:
c'eſt le cas qu'on appelle proprement fiertable
.
L'eſſai fur la Normandie littéraire ,
annoncé dans le titre de l'Ouvrage , eſt
une ſimple nomenclature , par ordre alphabétique
, qui renferme le nom des
Auteurs que la Normandie a produits ,
le genre dans lequel ils ſe ſont diftinSEPTEMBRE.
1775. 79
こ
gués , & les principaux Ouvrages qu'ils
ont compofés.
M. Servin a fait hommage de ſon travail
à Mgr de Miromeſnil, Garde des
Sceaux de France , qui a bien voulu
agréer la dédicace de l'Hiſtoire d'une
Province chere à fon coeur à plus d'un
titre.
Le Voyageur François ou laconnoiſſance
de l'ancien & du nouveau monde ,
mis au jour par M. l'Abbé de la Porte
Tomes XIX & XX , in-12. A Paris ,
chez L. Cellot , Imprim. Libr.
Notre Voyageur nous a entretenu dans
ſes dernieres lettres de la Ville de Londres
, & de quelques Provinces ſituées
entre Douvres & la Capitale. Il nous fait
part aujourd'hui des inſtructions que différens
voyages dans l'intérieur & aux
extrémités du Royaume , en Irlande &
en Ecoſſe , lui ont procurées. La Hollande
&ſes environs deviennent enſuite l'objet
de ſa curioſité. Les traits d'hiſtoire & de
géographie , les différentes remarques
-fur les ſciences , les arts , le commerce ,
fur les moeurs & uſages qui accompa80
MERCURE DE FRANCE.
gnent toujours le récit de notre Voya
geur , occupent agréablement le Lecteur ,
& lui donnent , fur bien des objets , une
fuite de connoiſſances curieuſes , utiles
& méme indiſpenſables. Les diverſes inftructions
ſur la Hollande ſemblent fe
réunir ici pour nous faire regarder cette
contrée comme l'aſyle de la liberté , de
l'induſtrie & du commerce. ,, Si l'on en
croit les Hollandois , nous dit notre
Voyageur , ils ont adopté tout ce qui
caracteriſe les Républiques anciennes
& modernes , l'accord des Suiffés dans
le maintien des droits de chaque Canton
, l'adreſſe des Génois dans la manoeuvre
des combats de mer , l'attention
des Vénitiens à foutenir la gloire
de leur Gouvernement , le ſecret du
Sénat Romain , le goût de Carthage
,, pour le commerce , l'attachement des
ود
و د
و د
ود
ود
و د
و و
ود
ود
ود
و د
Grecs pour la Patrie. Que de motifs
,, pour l'idolâtrer ! La terre qu'ils habi-
,, tent , ce font eux qui l'ont créée , qui
و د
و د
l'ont rendue féconde , qui l'ont embellie.
La mer , qui menaçoit ſes cam-
„ pagnes , ſe briſe contre les digues qu'ils
ont oppoſées à ſa fureur. Ils ont purifié
cet air que des eaux croupiſſantes
remplifſoient de vapeurs mortelles
و د
و د
ود
1
ود
C'eft
SEPTEMBRE. 1775. 81
وو
و د
و د
و د
,, C'eſt par eux que des Villes ſuperbes
,, preſſent le limon que couvroit l'Océan;
les Ports qu'ils ont conſtruits ,
les canaux qu'ils ont creuſés , reçoivent
toutes les productions de l'Univers.
,, L'héritage qu'ils laiſſent à leurs en-
,, fans , ils l'ont arraché aux élémens con-
, jurés , en font reſtés les maîtres , & leurs
و و
ود
و د
ود
و د
و د
و د
و د
ود
cendres repoſeront tranquillement dans
,, ces mêmes lieux où leurs peres voyoient
ſe former des tempêtes. Quiconque
veut s'établir & travailler en Hollande ,
,, y trouve un aſyle & des moyens de
ſubſiſter ; & , aux dépens de l'Europe
entiere , cette République ne ceſſed'augmenter
le nombre de ſes Sujets. Elle
entretient dans ſon ſein une multitude
de Citoyens , n'en employe qu'un tréspetit
nombre dans ſes établiſſemens
,, éloignés , & conferve l'union entre eux
,, par une adminiſtration juſte , une ſubſiſtance
facile , un travail utile & des
reglemens admirables pour le commerce.
Enfin aucun Peuple n'a mieux
combiné ſa ſituation , ſes forces , ſa
pupulation & les moyens de l'accroître.
Si la nature leur a refuſé la pénétration
des Anglois , la vivacité des
Italiens , l'aménité , la politeſſe des
و د
"
ر د
و د
و د
ود
ه و
ود
F
82
: MERCURE DE FRANCE.
و و
و د
François , ne les en a-t-elle pas amplement
dédommagés par une raiſonjuſte ,
„ prévoyante , équitable , qui les conduit ,
,, qui les gouverne dans leurs actions ?Af-
و د
و د
د و
66
franchis du joug qu'on impoſe dans les
,, autres Pays , les ſeuls Hollandois font
les maîtres d'en faire uſage. Le même
génie les ſuit dans les contrées les plus
éloignées ; & les Sauvages , les Peuples
même les plus barbares , chez leſquels
ils ont formé des colonies , ſe reſſentent
de l'induſtrie , de la douceur , de
l'humanité de cette Nation ſage , économe
& laborieuſe ."
"
و و
و د
و د
و د
Comme l'induſtrie eſt très active en
Hollande & employe toutes fortes de
mains , on y voit peu de mendians . Il y
a auſſi moins de brigands , moins de voleurs
qu'ailleurs. Mais en Angleterre ,
les chemins en font infeſtés. Notre Voyageur
nous raconte ce nouveau tour d'adreſſe
d'un brigand pour dévaliſfer les pasfans
. Un Gentilhomme qui voyageoit à
cheval , rencontra près de la Ville de
Kingston , une femme étendue dans le
grand chemin , qui lui demandoit du
fecours. Elle lui dit qu'elle venoit d'être
maltraitée par des voleurs , & le pria de
vouloir bien l'aider à ſe relever , afin ,
SEPTEMBRE. 1775. 83
continua-t-elle , de pouvoir ſe traîner
juſqu'au village prochain. Le Voyageur ,
touché de compaffion , met pied à terre ,
tend la main à cette malheureuſe , qui lui
préſente un piſtolet & lui demande la
bourſe ; déconcerté de la propoſition , il
donna ſon argent & laiſſa prendre ſa
montre. Alors le voleur , qui n'avoit de
1 femme que l'habit , jette ſon déguiſe-
• ment , monte ſur le cheval , s'enfuit à
toute bride , & quitte ſon homme fort
étonné , & promettant à Dieu de ne jamais
deſcendre de cheval pour relever
les femmes qui lui demanderont du ſecours
.
L'Art d'apprêter & de teindre toutes fortes
de peaux , contenant pluſieurs découverres
& réflexions , tant ſur les opérations
qui précedent , (que ſur celles
qui concernent & ſuivent la teinture
des maroquins , vaches tannées , peaux
chamoiſées , paſſées en mégie , &c.
par M. Quemiſet, Teinturier , ſous le
bon plaiſir du Roi , Privilégié de M.
le Duc de Bourgogne , à la Manufacture
Royale des Ouvrages de la Couronne
, aux Gobelins. Volume in 12
de 526 pages. A Paris , chez Jombert
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
pere , Libraire du Roi pour l'Artillerie
& le Génie , rue Dauphine.
Comme c'eſt d'après une pratique conſtante
& éclairée que M. Quemiſet donne
des procédés & des obſervations ſur
l'art d'apprêter & de teindre toutes fortes
de peaux, fon Ouvrage ſera rangé parmi
le petit nombre de ceux que les Manufacturiers
, & tous ceux qui s'intéreſſent aux
progrès des Arts , conſulteront avec fruit.
Nous penſons même que ſes inſtructions
pourront ſervir d'éclairciſſemens & de
commentaire au Traité du Maroquinier ,
publié par l'Académie , & contribuer à
corriger ou fimplifier différentes parties
de main d'oeuvre.
i
Mémoires Secrets , tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
regne de Louis XIII. Ouvrage traduit
de l'Italien. Tomes XVII , XVIII ,
XIX & XX , in 12. Prix chaque vol.
br. 30 fols. A Paris , chez Saillant &
Nyon , Libraires .
Ces nouveaux volumes forment les
Tomes III , IV , V & VI du regne de
SEPTEMBRE. 1775. 85
-
-
Louis XIII , & vont juſqu'en l'année
1614. Ils préſentent pluſieurs détails ſur .
les troubles & les intrigues qui agiterent
la Régence de Marie de Médicis , Princeſſe
qui , ſuivant l'Auteur de ces Mémoires
, avoit naturellement l'ame élevée
, étoit prompte à ſe mouvoir , &
tardive , faute d'expérience , à prendre
une bonne réſolution ou à s'y laiſſer déterminer.
Elémens de l'Histoire des anciens Peuples
du Monde , de leur religion & gouvernement
, de leurs principales loix ,
coutumes & grandes révolutions , &c .
Par M. P. A Paris , rue St. Jean-de-
Beauvais , la premiere porte cochere
au deſſus du College.
L'Auteur de cet Ouvrage a éprouvé
lui - même qu'en offrant aux jeunes gens
fous un point de vue clair & précis ,
l'établiſſement d'un Peuple , ſes grandes
révolutions , les principes raſſemblés de
fa religion , de fon gouvernement , de
ſes loix , de ſes moeurs , les détails des
événemens relatifs à l'hiſtoire de ce Peuple
, s'imprimoient avec plus de facilité
dans la mémoire ; & les faits , malgré
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
leur diverſité , ſe claſſoient comme d'euxmêmes
, ſelon l'ordre des temps , des
lieux & des moeurs. Les avantages de
ces ſortes d'abrégés méthodiques n'empêchent
pas de recourir aux grandes Histoires
, lorſqu'on veut faire des progrès
dans cette forte d'étude. Un abrégé ne fait
jamais qu'indiquer la maniere d'étudier ,
& réunir les faits eſſentiels qu'on ne ſauroit
trop tôt s'inculquer. En un mot , les
abrégés , felon l'Auteur des Elémens historiques
, ne doivent être regardés que
comme un moyen d'avancer vers des
connoiſſances plus profondes. Ainſi
quiconque s'arrêteroit à ces élemens ,
manqueroit même le but que ſe ſont
propoſés ceux qui les donnent au Public.
L'Auteur promet de traiter à peu près
de la même maniere , pluſieurs autres
Peuples , tels que les Carthaginois , les
Peuples de l'Italie , & il referve pour
un Ouvrage ſéparé les Romains & les
Chinois. Les notes qui font ajoutées à
la fin du volume , ſont propres à indiquer
les jugemens que l'on doit porter
fur les Peuples auxquels elles ont rapport.
SEPTEMBRE. 1775. 87
a
Examen de la Houille , conſidérée comme
engrais des terres ; par M. Raulin ,
Docteur en Médecine. A Paris , chez
Vincent , rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
La houille , qui eſt une terre végétale
&foffile , eſt en uſage dans pluſieurs contrées.
On la préfere aux cendres de tourbe
, dont on ſe ſervoit pour engrais de
- terre en Hollande , en Flandre & ailleurs .
L'Ouvrage que nous annonçons difcute
tous les effets que produit la houille fur
la terre , ſur les végétaux & ſur les ani-
- maux qui s'en nourriſſent.
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain
dans les ſciences naturelles & dans les
arts qui en dépendent ; ſavoir : l'es .
pace , le vuide , le temps , le mouvement
& le lieu ; la matiere ou les
corps , la terre , l'eau , l'air , le fon ,
le feu; la lumiere & les couleurs ;
l'électricité ; l'aſtronomie phyſique ;
le globe terreſtre ; l'économie animale ;
la chimie ; la verrerie ; la teinture.
Avec un abrégé de la vie des plus célebres
Auteurs dans ces ſciences. Par
M. Savérien. vol. in- 8 . Prix 5 livres
relié. A Paris , chez Lacombe , Libr .
.....
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
rue Chriſtine , 1775. Avec approb . &
privilege du Roi.
و
On doit regarder cet Ouvrage comme
la ſuite de l'Hiſtoire des progrès de l'esprit
humain dans les ſciences exactes
que le Public a accueilli fi favorablement
L'Auteur y expoſe toutes les découvertes
qu'on a faites dans les ſciences naturelles
, remonte à chaque partie de ces ſciences
, & fuit ſes progrès , fans quitter l'ordre
des temps. En réuniſſant ces deux
livres , on aura l'état actuel des mathématiques
& de la physique. Les vérités
qu'on y a découvertes , font déſormais
enrégiſtrées : on peut compter maintenant
nos richeſſes philoſophiques en ces
deux genres , & connoître ce qui nous
reſte à faire pour les augmenter.
M. Savérien commence par l'hiſtoire
de l'eſpace , du vuide, du temps , du
mouvement & du lieu. La queſtion fur
la nature de l'eſpace eſt une des plus
fameuſes qui ayent partagé les Philoſophes
anciens & modernes: auſſi eſt - elle
une des plus eſſentielles par l'influence
qu'elle a ſur les vérités les plus importantes
de la phyſique. Selon Démocrite ,
l'eſpace eſt un être incorporel , impalpa-
:
SEPTEMBRE. 1775. 89
ble , & incapable d'action & de paffion.
- C'étoit auſſi le ſentiment de Leucipe.
Epicure fimplifia cettedéfinition en diſant
que c'eſt une étendue fans bornes , immobile
, uniforme , ſimilaire en toutes ſes
parties , & libre de toute réſiſtance. Ariftote
ne trouvoit point encore cela afſſez
- ſimple ; il vouloit que l'eſpace fût un
mode ou un accident de la matiere. Defcartes
prétendit enſuite que le vuide eſt
impoſſible , qu'il ne peut pas y avoir
d'eſpace ſans matiere , & qu'eſpace &
matiere font la même chose. Locke ne
fut pas de cet avis : il ſoutint , par de
bonnes raiſons , qu'il y a de l'eſpace ſans
matiere ; & Keil prouva que la matiere
- eſt parſemée de petits eſpaces ou interftices
abſolument vuides. Keil étoit un
ſavant Phyſicien , & ſes raiſonnemens
portoient l'empreinte de ſon génie. Cependant
Leibnitz regarda l'idée qu'on
croit avoir du vuide comme une illufion
de l'imagination ; felon lui , l'eſpace n'eſt
que l'ordre des choses qui co- exiſtent.
Enfin Newton écrivoit ſérieuſement que
l'eſpace eſt leſenſorium de Dieu , & par
le moyen dequoi Dieu eſt préſent à toutes
choſes.
Il faut voir dans cet Ouvrage que nous
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
analyſons , la controverſe qu'eurent à ce
ſujet les Newtoniens avec Leibnitz ,
qui ſe moquoit hautement de ce fenforium.
Il faut lire auſſi les preuves que
ces mêmes Newtoniens donnent de l'exiftence
du vuide. Ce font des détails également
curieux & inſtructifs dans leſquels
nous ne pouvons point entrer.
L'hiſtoire du temps & celle du mouvement
font auſſi très intéreſſantes . On
apprend une choſe bien finguliere dans
cette premiere hiſtoire , c'eſt qu'on ignore
ce que c'eſt que le temps. Saint Auguſtin
diſoit: Je fais ce que c'eſt que le temps ,
quand on ne me le demande pas. Locke
penſoit à peu près de même que Saint
Auguſtin ; & quoique Leibnitz ait aſſuré
que le temps eſt la ſucceſſion de nos
idées , cela ne nous le fait gueres connoître
: car , ſuivant la juſte remarque de
M. Savérien , ſi nous n'avons une idée
juſte du temps que par la fucceffion de
nos idées , chacun a ſa meſure propre du
temps dans la promptitude ou la lenteur
avec lesquelles nos idées ſe ſuccedent :
ainſi nous n'avons point une notion exacte&
abſolue du temps,
Il y a encore bien des fubtilités philofophiques
dans l'hiſtoire du mouveSEPTEMBRE.
1775. gr
AIAI
ment. D'abord l'inventeur de la dialectique
, le fameux Zénon d'Elée , s'attacha à
prouver qu'il n'y a point de mouvement :
C'étoit 530 ans avant Jésus-Chriſt. Aristote
, ſans s'arrêter aux ſophifmes de Zé
non , ſoutint que le mouvement eſt le
paffage d'un corps d'un endroit à un autre
, & la continuation d'un corps au
même lieu. Mais on demanda à Ariftote
& à ſes Diſciples qu'est - ce que le mouvement
en lui - même ? le mouvement
exiſte-t- il ? y a- t- il des corps qui foient
en mouvement ? Ces queſtions étoient
abſolument ridicules : cependant on les
a renouvelées de nos jours.
Après avoir expoſé toutes les difficultés
anciennes & modernes qu'on a faites
fur la nature du mouvement , M. Savé.
rien fait voir qu'on doit s'en tenir à la
définition d'Ariftote , & finit cet article
par l'hiſtoire du lieu , & paſſe de ſuite
Là celle de la matiere ou des corps.
C'eſt encore r un doute bien fingulier
que celui qu'on a fur l'existence de la
matiere. Saint Auguſtin diſoit qu'elle eſt
comme les ténebres , qu'on ne la conçoit
qu'en l'ignorant. Le P. Mallebranche veut
qu'il n'y ait que la foi qui puiſſe nous
convaincre qu'il y a effectivement des
2 MERCURE DE FRANCE.
corps ; & M. Berkeley , Evêque de Cloyne
, plus ſceptique que le P. Mallebranche
, a écrit que non ſeulement la matiere
n'existe pas , mais encore qu'elle eſt
abſolument impoſſible. Si ces fubtilités
n'entroient point dans l'hiſtoire de la
matiere , M. Savérien n'en auroit fûrement
pas fait mention dans ſon livre.
On trouve dans cette hiſtoire toutes les
découvertes qu'on a faites ſur les propriétés
des corps , ſur leur diviſibilité ,
leur porofité , leur ductilité , leur peſanteur
, &c. Il y a ici des expériences bien
fines & des ſyſtêmes bien ingénieux. Les
expériences de Boyle , de Rohault , de
Réaumur , ſont ſur-tout extrêmement curieuſes
. Le Lecteur verra ſans doute avec
plaiſir la ſuivante , qui pourra donner
une idée des autres : nous emprunterons
les expreffions de l'Auteur.
ود
ود
ود
Il s'agit de reconnoître la quantitéd'or
qui eſt ſur un fil d'argent doré. Pour
,, dorer ce fil , on prend un cylindre d'ar-
,, gent de 45 marcs , qu'on couvre d'une
ſeule once de feuilles d'or. Par lemoyen
de la filiere , on étend enſuite ce fil
,, pour en faire un fil doré , & ce cylindre
qui n'a que vingt- deux pouces de
hauteur , en acquiert , par la filiere ,
و د
و د
ود
SEPTEMBRE. 1775 93
,, treize millions neuf cents ſoixante-trois
ود
و د
و د
و د
mille deux cents quarante , c'eſt-à dire
qu'il devient fix cents trente quatre
mille fix cents quatre-vingt-douze fois
plus grand qu'il n'étoit , ayant près de
,, quatre - vingt - dix - ſept lieues de deux
mille toiſes de longueur. "
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
ود
و د
ود
Ce fil ſe file ſur de la foie , & pour
cela on l'applatit , ce qui l'alonge au
moins d'un ſeptieme , de forte qu'il
acquiert encore environ quatorze lieues.
D'où il ſuit que l'once d'or , dont le
cylindre d'argent a été couvert , acquiert
, ainſi que lui , la longueur de
cent onze lieues. M. Réaumur a calculé
l'épaiſſeur de cet or fur ce fil , &
il a trouvé que cette épaiſſeur de l'or
doit être d'un million cinquante millieme
de ligne , ce qui eſt d'une petitefſe
énorme.
"
Les expériences ſur la poroſité des
- corps ne font pas moins piquantes que
celles ſur la diviſibilité de la matiere.
M. Savérien n'en omet aucunes. Qui
croiroit , par exemple , qu'il y a deux
milliards ſeize millions de pores ſur la
peau de l'homme ? C'eſt pourtant ce que
- prouvent invinciblement les expériences
& le calcul du célebre Lewehoek Il ex
94 MERCURE DE FRANCE.
por
poſe auſſi , avec beaucoup de ſoin , toutes
les découvertes qu'on a faites fur la cohéſion
, ſur l'attraction , &c. & finit ce
morceau par l'hiſtoire des forces vives.
L'hiſtoire de la terre ſuit celle des
corps : elle comprend auſſi celle des ſels ,
&par confequent de leurs vertus & de
leurs propriétés , de la pierre d'aiman &
de ſes vertus , la découverte des aimans
artificiels , & toutes les expériences qu'on
a faites fur les métaux, comme les végétations
métalliques , l'arbre de Diane ,
&c.
Parmi les découvertes curieuſes qu'on
trouve dans l'hiſtoire de l'eau , on remar
que le digeſteur de Papin. C'eſt une marmite
fort folide , qu'on contient par
deux vis de preſſoir , & qui , expoſée à
un feu ardent , réduit en gelée les os
de viande qu'on y met. M. Savérien dit
qu'un Curé de Rouen avoit fait uſage,
avec ſuccès , de cette gelée pour les pauvres
de ſa Paroiſſe; c'eſt une choſe qui
mérite d'être vérifiée
On doit s'attendre à voir dans cet arti.
cle l'hiſtoire de la congelation , celle des
effets de l'eau bouillante , de l'eau falée ,
de l'éolipile , &c.
Celui de l'air eſt intéreſſant par les
SEPTEMBRE. 1775. 95
expériences qu'on a faites ſur ſa peſanteur
, fur fon élasticité ſur ſon humidité
, ſur ſa chaleur , &c. ce qui amene
naturellement l'hiſtoire du barometre ,
de la machine pneumatique , des hygrometres
, des thermometres , &c. &c.
L'hiſtoire du ſon &de ſes propriétés
fuit celle de l'air. Dans l'hiſtoire du feu
on a l'hiſtoire des phoſphores naturels &
artificiels , ceux des feux de joie , des illuminations
, des feux d'artifice , &c. &c.
Enfin dans celle des couleurs , de la lumiere
& de l'électricité , l'Auteur n'oublie
> aucunes expériences , aucunes des découvertes
qu'on a faites ſur ces objets ; on a
donc ici l'hiſtoire des microſcopes , des
téleſcopes , de la lanterne magique , &c.
Les articles qui ſuivent, ſavoir l'aſtronomie
phyſique , le globe terreſtre , font
traités avec le même ſoin. Nous voudrions
bien en donner une idée , en ci
tant quelques morceaux; mais nous en
avons aſſez dit pour faire connoître la
marche & le travail de l'Auteur.
Nous ne pouvons cependant pas nous
diſpenſer de citer une de ces découvertes
qui par fa fingularité , mérite l'attention
des Phyſiciens & des Philoſophes . En
parlant de la conſtitution du corps hut
96 MERCURE DE FRANCE.
main , M. Savérien dit : ,, Il ſe paſſe dans
ود notre corps ce que nous voyons dans
,, toutes les plantes.
ود
ود
"
Les alimens qui ſont dans les inteſtins,
font la terre ; les racines , ce font les
veines lactées , par leſquelles le ſuc
nourricier ou le chyle monte au coeur ;
de façon qu'un homme pourroit vivre
fans manger ni boire. Pour le nourrir ,
il ſuffiroit de remplir les inteſtins
d'alimens convenablement digérés ,
,, ou encore de faire tremper les vei-
,, nes lactées dans quelques vaſes où ces
ود
ود
ود
ود
ود
alimens feroient déposés , & dans un
état de mouvement pour parvenir aux
premieres veines lactées. On planteroit
ainſi un homme comme une plante , &
il ſe nourriroit & vivroit comme elle .
ود
و د
ود
ود
ود
ود
Mais ſi l'homme n'est qu'une plante
en le conſidérant phyſiquement &
,, abſtraction faite de la ſpiritualité de
و د
و د
ſon ame , il doit produire une fleur
,, comme elle; & cette fleur , dans les
hommes comme dans les animaux ,
c'eſt la tête. Il paroît que c'eſt là l'ob-
,, jet de toutes les opératious de la Na-
„ ture , &c" .
و د
و د
Il nous reſte à aſſurer que cet Ouvrage
important n'a pu être entrepris & exécuté
que
SEPTEMBRE. 1775. 97
que par un homme profond dans les
-hautes ſciences. L'Auteur eſt aſſez connu ,
& le ſuccès du grand nombre des productions
qu'il a publiées depuis trente ans,
font un fûr garant du ſuccès de celle - ci ;
c'eſt le jugement qu'en a porté M. de
Sancy , Cenfeur Royal , qui l'a approuvé :
Le nom de l'Auteur , dit - il , & le fuccès
de ses autres productions annoncent avantageusement
celle - ci.
Nous terminerons cet extrait par la
notice de M. de Mairan. C'eſt undes Phyficiens
célebres dont parle M. Savérien ,
nous choiſirons le morceau où il peint
fon caractere. Peu de Savans ont été plus
intimement liés avec ce grand Phyſicien .
- & perſonne par conféquent n'eſt mieux
en état que lui de nous le faire connoître.
"
ود
ود
ود
"
,, M. de Mairan , dit notre Auteur,
aimoit la gloire : c'eſt la paſſion des
belles ames ; mais quand cette paffion
n'eſt pas réglée par la philoſophie , elle
trouble ſouvent la paix du coeur : elle
nous rend infiniment ſenſibles aux critiques
& aux éloges ,& par- là elle nous
fait ſouvent repouſſer les unes avec trop
de chaleur , & ambitionner les autres
G
98
MERCURE DE FRANCE.
avec trop d'empreſſement ; elle étouffe
encore tout autre ſentiment , parce
qu'elle veut régner ſeule , tellement
quelle ne connoît ni l'amour ni l'amitié.
و د
و د
و د
و د
و و
و د
و د
C'eſt auſſi ce qu'elle avoit produit
dans notre Phyſicien. On a écrit que la
douceur de ſes moeurs le faifoit regarder
comme le modele des vertus ſociales
; qu'il avoit cette politeſſe aima-
„ ble , cette gaîté ingénieuſe qui plait ,&
ود
"
19 cela eſt vrai: mais il faut ajouter qu'il
,, rapportoit tout à lui- même: fon bienêtre
& ſa propre eſtime étoient les mo-
"
ود
tifs de toutes ſes démarches ; & ces
,, beaux dehors n'avoient pour but que
de ſe procurer la conſidération de tour
le monde.
و د
ود
ود
ود
A l'égard de fon eſprit, il étoit fin
& délicat. Tous ſes Ouvrages por-
,, tent l'empreinte de ce caractere. Ils
و ر
ود
ود
font fagement compofés & avec beau-
„ coup de méthode. Perſonne n'a connu
mieux que lui , l'art de faire un livre.
On en peut juger par la ſeconde édi. (
tion de fa Differtation fur la Glace ,
& fur - tout par ſon Traité de l'Aurore
Boréale , qui eſt plein d'une érudition
recherchée & où la matiere eſt épuiſée :
"
ود
"
"
SEPTEMBRE. 1775.
و و
-
fes idées ſont ingénieuſes & ſes vues
,, toujours nouvelles. En un mot ç'a été
le Phyſicien le plus docte , le plus élé-
, gant & le. plus ſpirituel qui ait peutêtre
paru.
ود
هد
قو
N. B. On prépare actuellement une
ſeconde édition de l'Histoire des progrès de
l'esprit humain dans les ſciences exactes ,
dont la premiere eſt épuiſée ; elle paroſtra
à la fin de l'année.
Manuel Tyronien ; ou recueil d'abréviations
faciles & intelligibles de la plus
grande partie des mots de la langue
Françoiſe , rangés par ordre alphabétique.
Ouvrage utile aux perſonnes
qui ont beaucoup d'écritures à expédier
& qui connoiſſent la valeur du
temps. Par M. Feutry. A Paris , chez
les Freres Debure , Libraire.
Tout le monde connoît l'utilité des
abréviations ; mais le défaut de leur uniformité
eſt un très - grand inconvénient :
chacun veut abréger à ſa maniere. Un
Lexique portatif où l'on trouveroit ſous
la main une ſuite preſque complette d'a-
- bréviations que chacun figureroit de lamême
maniere , remédieroit à l'inconvénient
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
qui réſulte néceſſairement du défaut d'uniformité.
Les anciens avoient imaginé des caracteres
qui repréſentoient un mot ou pluſieurs
mots enſemble. On en trouve un
afſez grand nombre dans le recueil deGruter
& dans celui de D. P. Carpentier. On
les nomme Tyroniens , parce que Tyro ,
fameux Affranchi de Cicéron , s'en fervoit
pour écrire , ſous la dictée , les chefd'oeuvres
immortels de ſon Maître. Par
cette invention il ſuivoit avec la plume
(ou ſtyle ) la rapidité des paroles de l'Orateur.
D'après cet exemple , il ne feroit
pas difficile de s'habituer à faire à peuprès
la même choſe , & l'expérience ne
pourroit qu'en démontrer la facilité & les
avantages.
L'Auteur de ce Manuel fournit tous
les moyens de fixer , d'une maniere uniforme
les abréviations: il ne s'agit plus
que de les faire adopter avec unanimité.
L'Avertiſſement qui eft à la tête de l'Ouvrage
, montre tous les avantages de
cette méthode , & renferme des réponfes
fatisfaiſantes aux objections. Nous
fommes chargés par l'Editeur d'avertir
qu'il s'eſt gliffé pluſieurs fautes dans les
SEPTEMBRE . 1775. ΙΟΙ
accélération
80 premieres pages , fur-tout aux mots
qui finiſſent en ation , comme abstraction
annihilation , annotation ,
&c.. lesquels auroient dû s'abréger ainſi :
abstrac , acc'l'rat , anbilat , annotat , &c. Il
y a une vingtaine de fautes de cette forte
qu'il eſt très-aiſé de corriger.
Répertoire univerſel & raiſonné de Furiſprudence
civile , criminelle , canonique &bénéficiale.
Ouvrage de pluſieurs Jurifconſultes
; publié & mis en ordre par M.
Guyot , Ecuyer , ancien Magiſtrat.
Tome II . A Paris , chez Dorez , Libr .
Si les Magiſtrats & les Juriſconſultes
ſont obligés de ſe livrer uniquement à
l'étude des Loix , les Citoyens , qui font
également ſoumis au pouvoir de ces
mêmes Loix , doivent au moins en avoir
des notions. Le Dictionnaire que nous
annonçons , en facilitant cette étude à
ceux qui ne font point obligés par état
de recourir aux ſources , ne ſera pas
moins utile aux autres. On trouvera réunies
dans cet ouvrage & les regles d'équité
que la Nature a gravées dans le coeur de
tous les hommes , & les loix arbitrai-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
res ou de convention que chaque fociété
s'eſt formées , ſuivant ſon génie & fa
maniere de concevoir les objets. Les premieres
, fondées ſur des notions invariables
, ne font point ſujettes à altération ;
on les trouve les mêmes chez tous les
Peuples , malgré la différence des moeurs
& le changement des temps. Les ſecondes
, qui régiſſent les ſociétés où elles font
en vigueur , ſont ſujettes à des révolutions
qui en rendent l'étude plus difficile ,
& laiſſent beaucoup à fuppléer & à ajouter
à ce qu'elles ont décidé. On trouvera
dans ce Répertoire commode ces deux
fortes de Loix , dont la connoiſſance eſt
néceſſaire à tous les hommes , de quelque
profeſſion qu'ils puiſſent être.
Eſſais historiques fur le facre & couronnement
des Rois de France , les Minorités
& les Régences ; précédés d'un
Discours fur la fucceſſion à la Couron
ne. A Paris , chez Vente , Lib.
Quelques Ecrivains ont avancé qu'anciennement
la Nation ne reconnoiſſoit
point de Rois mineurs ; d'autres , que la
Royauté dépendoit du ſacre & du cou
SETEMBRE. 1775. 103
ronnement ; d'autres , que les Pairs de
France donnoient dans cette auguſte cérémonie
, une forte d'inveſtiture au nouveau
Roi ; d'autres enfin que les Régences
limitoient l'autorité des Rois mineurs.
Les conféquences dangereuſes qu'on
- pourroit tirer de ces aſſertions , ont déterminé
l'Auteur anonyme à publier ſes
recherches , afin de fixer par les faits , les
idées qu'on doit avoir fur ces points importans
de notre droit public.
Cet Ouvrage eſt un tiſſu de faits pui-
- ſés dans notre Hiſtoire , lequel n'eſt point
ſuſceptible d'analyſe. C'eſt de l'exactitude
& de la juſte application des faits qu'on
peut déduire les vrais ſyſtemes ſur les
matieres du droit public des différentes
Nations ; & c'eſt de la combinaiſon des
principes & des faits , & de l'enchaînement
des prérogatives & des anciens uſages
eſſentiels à la Souveraineté du Gouvernement
, des droits légitimes & des
devoirs eſſentiels des Sujets que réſulte
le droit public , qui n'eſt nulle part ,
comme l'enſeigne un Publiciſte , & qui
ſe trouve par - tout.
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
Oraiſon funebre de Clément XIV ( Ganganelli
) ; prononcée par M. l'Abbé
Mattzell , Ex- Jéſuite , Prédicateur actuel
du Chapitre de Fribourg en Suiſſe ,
en préſence du Sénat Souverain de la
République , le 15 Novembre 1774 ;
traduit de l'Allemand ſur l'original imprimé
, par M. de Fontallard , A Paris ,
chez la Veuve Deſaint , Libraire.
Après les éloges donnés au feu Pape
par les hommes les plus judicieux & les
plus éclairés de tous les pays & de toutes
les communions , il ne manquoit plus à
fa gloire que d'être loué folennellement
par un Ex - Jéſuite. L'Abbé Mattzell ,
plein de zele pour la vérité , s'eſt fait un
devoir d'unir ſa voix à celle de tous les
Panégyriſtes de Clément , & non ſeulement
il exalte ſes ſublimes vertus , mais
encore il l'exerce ſur la deftruction de la
Société .
L'Orateur prend pour texte ces paroles
tirées du Livre des Rois , Princeps &
maximus cecidit hodie in Ifrael , & après
avoir débuté par un pompeux éloge de
Louis XV , il nous fait entendre cette
cloche lugubre de la mort , qui , du haut
du Capitole , répandit dans la Capitale
1
SEPTEMBRE. 1775. 105
du Monde & enſuite dans tout l'Uni.
vers , un nouvel effroi , un nouveau trouble
& un nouveau ſujet de douleur , en
nous apprenant que le 27 Novembre
étoit mort le plus grand d'Iſraël , le très-
Saint Pere de ce Fils aîné , ce Chef de la
Chrétienneté , Laurent Ganganelli , Clément
XIV.
La premiere partie de ce Diſcours
tend à prouver que la tiare convenoit
parfaitement à Clément XIV; & la feconde
, qu'elle lui convenoit fans contradiction.
On ne doit point chercher dans ce
Diſcours la méthode qui eſt employée
dans nos Oraiſons funebres . Malgré la
diffuſion qui s'y trouve , on y remarque
des beautés & fur - tout un pathétique qui
perfuade tout Lecteur , que l'Abbé Mattzell
s'eſt livré de bonne foi aux ſentimens
de vénération que lui avoit inſpirés
les vertus de Clément XIV.
Cette Oraiſon funebre , qui mérite de
trouver place dans le cabinet des Curieux
à raiſon de ſa ſingularité , doit être jointe
à la vie de Clément XIV par M. Carraccioli.
Un Gazetier , qui a été mal inf-
- truit , a prétendu que cette vie contenoit
pluſieurs fauſſetés , fur - tout l'endroit où
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
il eſt dit que le P. Marſoni , Général des
Cordeliers , avoit aſſiſté le feu Pape à la
mort. Ce fait eſt ſi cettain , que le P.
Marſoni lui même annonce dans ſa Lettre
circulaire adreſſée à tout ſon Ordre ,
qu'il n'a point quitté le Souverain Pontife
pendant fa maladie , & qu'il a recueilli
ſes derniers foupirs.
Abrégé chronologique de l'Histoire de Lorraine
, contenant les principaux événemens
de cette Histoire depuis Clovis
jusqu'à Gérard d'Alface , premier Duc
héréditaire , & depuis ce Prince jusqu'à
François III; avec les guerres , les batailles
, les fieges , les traités de paix ,
&c. les loix , les moeurs , les usages ,
&c. 2 vol in 89. A Paris , chez Mous
tard , Lib .
On a déja remarqué que la plupart des
abrégés d'Hiſtoire , avant celui de M. le
Préſident Hénault , n'étoient que des
compilations informes , où l'on fe contentoit
de rapporter les faits fans en dévoiler
les cauſes , de citer les noms fans
faire connoître les perſonnages , d'indiquer
les événemens ſans déméler le gerSEPTEMBRE.
1775. 107
me caché qui les a fait éclorre , & de copier
les fautes des Ecrivains qui ont précédé
, ſans y ajouter la moindre critique.
On ne ſavoit pas que l'abrégé d'une choſe
doit être toute la choſe en petit & non
pas une partie de la choſe que l'on abrégeoit.
M. le Préſident Hénault nous a
fait connoître par fon Ouvrage , en quoi
conſiſtoit la perfection d'un abrégé hiftorique.
D'une ſtatue coloſſale il a fu
faire une miniature , où tous les traits
ſe trouvent exprimés parfaitement &rendent
au naturel la choſe qu'ils doivent
- repréſenter ; & l'on a dit à juſte titre que
cet Ecrivain approfondiſſoit les chofes ,
paroiffant les effleurer. L'Auteur del'abrégé
chronologique de l'Hiftoire de Lorraine
ne pouvoit donc choiſir un meilleur
modele ; on trouve à la fin de fon Ouvrage
une notice de Claude Ide Lorraine ,
Duc de Guiſe , une liſte des Maiſons de
l'ancienne Chevalerie , avec un Dictionnaire
topographique des lieux qui font
dans les Duchés de Lorraine & de Bar.
On ne peut pas ſe diffimuler qu'un
des plus grands défauts de ceux qui ont
écrit l'Hiſtoire , a été de tout raconter
* fans aucun choix. Ils ont trouvé par-là le
fecret de furcharger la mémoire & d'inf
108 MERCURE DE FRANCE.
pirer le dégoût pour cette étude. Les
Abbréviateurs ſe ſont trouvés dans l'heureuſe
néceſſité d'éviter cet écueil , & de
rejeter tout ce qui n'eſt pas propre à développer
, à faire ſaiſir & à conftater les
faits eſſentiels qui méritent ſeuls d'être
gravés dans la mémoire.
Pensées fur laReligion naturelle & révélée ,
ſuivies de quelques découvertes importantes
ſur la philoſophie & fur la
théologie , & de réflexions ſur l'incrédulité.
Traduites de l'Anglois de M.
Forbes , avec des notes,
L'Auteur de cet Ouvrage a joui partout
de la réputation d'un Savant profond
& d'un homme vivement pénétré de la
religion qu'il profeſſoit. On apperçoit
dans tous ſes Ouvrages la touche ferme
&vigoureuſe d'un penſeur folide & d'un
philoſophe religieux ; fa méthode eſt
celle de l'induction. M. Forbes avance
d'une vérité connue , & qu'il trouve dans
l'Ecriture , à d'autres vérités qu'on n'y
appercevoit pas; & de vérité en vérité ,
de conféquence en conféquence , toutes
déduites des Livres Saints , il parvient à
fon but , il opere la conviction , & , cheSEPTEMBRE.
1775. 109
min faiſant , répand du jour ſur beaucoup
d'endroits de l'Ecriture. Dans les Penſées
fur la religion naturelle & révélée , il
confidere l'homme après ſa chûte ; & il
conclut de l'état triſte où il eſt , qu'il ne
peut eſpérer de pardon , ſi Dieu ne lui apprend
qu'il a deſſein de lui pardonner. Il
- développe la premiere révélation que
Dieu fit à l'homme , en lui diſant , la
Semence de lafemme écrasera la tête duferpent.
Enſuite il recherche par quels
moyens Dieu a foutenu la foi de cette
promeſſe dans le monde; comment Dien
l'a renouvelée du temps des Patriarches ,
lorſqu'elle étoit preſque éteinte ; comment
il l'a publiée dans la loi de Moïſe ,
& quels moyens il a choiſi pour la conſerver
, enforte qu'il ne fût pas beſoin
d'une autre révélation ſur la venue du
Meſſie. Tout le culte extérieur des Juifs
devient ſous ſa plume un mémorial permanent
de la révélation , une profeffion
publique de l'attente du Meffie , & des
moyens du ſalut qu'il devoit apporter au
monde.
(
Analyse de l'histoire philosophique &
politique des établiſſemens & du com110
MERCURE DE FRANCE.
"
merce des Européens dans les deux
Indes.
L'Auteur de cet Ouvrage n'a point
voulu faire une réfutation complette de
l'hiſtoire philoſophique & politique : il
avoue qu'il n'a point cette éloquence &
cette pureté de diction qui éblouiſſent
ſouvent les eſprits les plus droits & les
plus amis du vrai. Son Ouvrage n'eſt
qu'un extrait fidele de quelques paſſages
de cette hiſtoire , & renferme des réflexions
critiques.
Il fait voir que les établiſſemens humains
ne font pas fondés uniquement ſur
les paſſions , comme le prétendent pluſieurs
Philoſophes; ils le ſont ſur les
beſoins réciproques des hommes , qui ;
les uns & les autres , ne pouvant ſe pasfer
de ſecours ; ont formé des ſociétés
afin que du concours mutuel des ſervices
&des travaux particuliers , il réſultât le
bien général. Ces établiſſemens une fois
formés , loin d'être conſervés par les pasſions
humaines , ſeroient bientôt détruits
par elles ; ſi l'on ne cherchoit à les foutenir
par des loix qui , en réprimant les
paffions , arrêtent le cours des déſordres
qu'elles ne manqueroient pas de produire.
SEPTEMBRE 1775.
On convient que ces établiſſemens ne
fubſiſteroient que dans un état de langueur
& de dépériſſement , ſi ceux qui les
compoſent , ne prenant aucun intérêt à
ce qui ſe fait dans le monde , & n'ayant
un coeur que pour leur patrie céleſte, ſe
foucioient très peu de celle qu'ils ont fur
la terre. Mais où trouver dans l'Evangile
la preuve que l'amour du ciel détruit tout
attachement pour ſa patrie ? L'Evangile
ordonne - t - il à ſes Diſciples de ceſſer
d'être hommes , s'ils veulent être de parfaits
Chrétiens ? C'eſt le Chriftianiſme
mal entendu & mal appliqué qui pourra
- feul former des contemplatifs & des enthouſiaſtes
qui oublient que l'amour de
Dieu & du prochain font la premiere
vertu que l'Evangile preſcrit à tous les
hommes.
Les fiecles Chrétiens ou Hiſtoire du Chris
tianisme dans son établiſſement & dans
Ses progrès. Par M. l'Abbé.... en 4
vol. A Paris , chez Moutard , Lib .
K
L'Hiſtoire de l'Eglife , dit l'Auteur
- des Siecles Chrétiens renferme un grand
112 MERCURE DE FRANCE.
nombre d'objets qui , quoique liés enſemble
par des rapports étroits , ne peuvent
être rapprochés dans un même tiſſu
de narration , ſans qu'il en réſulte une
confufion preſque inévitable. Pour donner
au récit la chaleur & la rapidité qui
en augmente l'intérêt , on eſt ſans ceſſe
obligé de renverſer l'ordre des chofes ,
de ferrer ce qui demanderoit d'être plus
étendu , de réunir des matieres faites
pour être conſidérées ſéparément , & de
facrifier la méthode & la clarté à l'art
plus ingénieux qu'utile , des tranfitions
&des analogies. A meſure que la carriere
s'étend ſous les pas du Lecteur , par
les progrès de l'Evangile & l'aggrandisſement
de la ſphere où l'aſtre de la foi
déploye ſes rayons , il faut le ramener
continuellement d'un climat à l'autre
pour le faire paſſer encore par les routes
qu'il vient de quitter. On quitte l'expofition
d'un événement , dont il faudroit dé .
velopper les cauſes & ſuivre les effets ,
pour décrire la célébration d'un Concile
ou faire l'extrait d'un Ecrivain . On ſe
tranſporte tour à tour des Gaules en Affrique
, de Rome à Conſtantinople ; on
interrompt & on reprend fans ceſſe les
mêmes affaires , & par ſes courſes & ces
و
retours
SEPTEMBRE. 1775. 113
retours fréquens , on brife & on renoue
mille fois le fil des événemens , & l'on
jette dans les matieres qu'on parcourt un
embarras , dont l'attention la mieux foutenue
a bien de la peine à ſe déméler.
Quelle que foit l'utilité des hiſtoires
générales , néceſſaires fans doute à ceux
qui aiment à ſuivre la mémoire du paſſé
juſques dans ſes moindres traces , & qui
ne veulent rien perdre des précieux détails
que les anciens monumens ont conſervés
; on fait quels font les avantages
des Hiſtoires rédigées , où les faits principaux
, les événemens qui font époque,
font les feuls qu'on s'attache à développer.
En effet , cette méthode a le merite
de ranger les matieres ſous les idées générales
auxquelles elles ſe rapportent ,
d'écarter tout ce qui eſt étranger au ſujet,
&qui ne peut ſervir à le mettre dans un
plus grand jour , de ſéparer les objets qui
ne doivent pas être confondus , & de les
traiter avec la juſte étendue qui leur convient
, & avec une clarté qui en rend la
difcuffion plus facile à l'Hiſtorien & plus
commode au Lecteur.
Cette méthode eſt encore plus appro-
- priée à l'Hiſtoire Eccléſiaſtique qu'à tout
autre , tant à cauſe de la vaſte étendue
H
114 MERCURE DE FRANCE.
du théatre qu'elle embraſſe , que par rap
port à la nature des choſes ſi nombreuſes
& ſi variées qui entrent dans ſa compofition.
Dans l'hiſtoire d'un Empire , d'un
Peuple fameux , d'un homme illuftre ,
les faits s'arrangent comme d'eux-mêmes ,
à meſure que le temps déploye ſon cours :
guerres , batailles , conquêtes , traités de
paix & de commerce , projets médités ,
expéditions hardies , diviſions inteſtines ,
changemens dans l'ordre politique & civil,
tout cela ſe ſuccede & s'engendre ,
pour ainſi dire , tour-a-tour. Point d'écarts
, peu d'épiſodes , encore moins de
digreffions. Il ne s'agit que de ſe laiſſer
entraîner à la rapidité des événemens ,
& de les peindre ſuivant qu'ils fe préſentent.
Une narration vive & continue fuffit
aux beſoins de l'Hiſtorien ; & fi le ſtyle
eſt pur , naturel , brillant , le Lecteur ſe
livre au charme qui le promene d'objets
en objets & qui répand mille fleurs fur
fa route.
Mais dans une Hiſtoire de l'Eglife , le
tiſſu des événemens eſt compoſé d'un ſi
grand nombre de fils épars , qu'il eſt
comme impoffible de les raſſembler fans
les brouiller. Il y a des faits généraux qui
concernent toute la ſociété chrétienne ,
SEPTEMBRE. 1775: TIS
&des faits particuliers qui intéreſſent
certains Pays ou certaines claſſes d'hom-
- mes ; il y a des digreſſions continuelles
occaſionnées par les diſparates inévitables
, quand on a une foule de matieres
toutes diftinguées , quoique analogues , à
parcourir ; il y a l'hiſtoire du dogme &
de la morale ; l'hiſtoire des Conciles &
celle des Ecrivains ; l'hiſtoire des inſtitutions
publiques , & celle des perſonnages
célebres par la ſcience ou par la vertu. Si
on ne s'expoſoit pas à devenir obfcur &
confus en rapprochant tant de choſes
dans un même tableau ; ne riſqueroit - on
pas au moins de ſe rendre inutile à la
plupart des Lecteurs ?
D'après les réflexions ſur les différentes
manieres d'enviſager l'Hiſtoire Ecclé
ſiaſtique , l'Auteur n'a préféré l'ordre
analytique , auquel il a ramené l'hiſtoire
de chaque fiecle, conſidéré ſéparément ,
qu'afin de ſuivre d'un pas plus égal la
marche du temps & celle de l'eſprit hu-
- main dans ſes divers rapports avec la
religion chrétienne. Ces matieres , du
même genre , ſont réunies ſous des titres
diftingués qui les indiquent: faits purement
hiſtoriques , naiſſance , progrès ,
extinction des ſchiſmes & des héréſies ,
H2
16 MERCURE DE FRANCE.
diſputes ſur le dogme & fur la morale,
Ecrivains célebres , Conciles généraux &
particuliers , leurs déciſions & leurs réglemens
, détails de moeurs & de diſcipline
, réſultats de ces différens objets ;
tout cela ſe préſente dans l'ordre le plus
clair & dans la proportion la plus exac
te qu'il foit poffible de garder au milieu
d'une ſi grande diverſité , & l'enſemble
qui s'en forme , produit un tableau où
tout eſt en ſa place & facile à faifir .
Dans les premiers fiecles , ou tout eft
précieux , l'Auteur a cru devoir tout recueillir
, dans les ſuivans , où les affaires
de l'Egliſe prennent un cours plus étendu
, il a choiſi ce qu'il y avoit de plus
intéreſſant , & s'eſt attaché aux événemens
remarquables qui font époque dans
les annales de la Religion , qui ſervent à
caractériſer le génie & les moeurs du
temps où ils ſe ſont paſſés.
On trouve à la fin de chaque fiecle une
table chronologique des Conciles tant
généraux que particuliers , & une feconde
qui indique ce qu'on connoît de certain
fur la fucceffion des grands fieges & le
ſynchroniſme des Souverains qui ont
régné enſemble dans toutes les parties du
monde chrétien. Le dernier volume
SEPTEMBRE. 1775. 117
renfermera également la table chronolo-
-gique de tous les fiecles chrétiens , &
préſentera par ce moyen l'ordre des événemens
fuivant les dates auxquelles ils
appartiennent.
Tout le monde convient qu'un abrégé
auſſi méthodique que celui dont on vient
de donner le plan , eſt d'une grande utilité,
A meſure que tous les genres de
connoiſſances s'étendent , l'eſprit humain
a plus de peine à les embraſſer : il a un
beſoin plus preſſant d'être guidé dans la
recherche & dans le choix des chofes esſentielles
& fondamentales ; & c'eſt cela
même qui rend les bons abrégés très difficiles
à faire: pour n'y ometre rien d'es-
- ſentiel & n'y inférer rien de ſuperflu , il
faut être maître de ſon ſujet& avoir le
talent de réduire , qualité plus rare que le
talent d'amplifier.
- La défense de la Religion , de la morale ,
de la vertu , de la politique & de lafociété
, dans la réfutation du ſyſtême ſocial
& de la politique naturelle. Par
le R. P. Richard, Profeſſeur en Théo
logie , de l'Ordre du Noviciat des Freres
Prêcheurs. A Paris , chez Moutard
; Libraire.
1
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
En ſuivant pas - à- pas les Auteurs qu'il
entreprend de réfuter , le P. Richard fait
voir que toute morale& toute politique
qui ne découle pas de la loi naturelle &
divine , ne peut rien pour le bonheur ſocial
; que la religion donne de l'homme
les idées qu'il en faut avoir : que le dol ,
la tromperie , le menſonge font toujours
blamables & jamais permis; que la morale
& la vertu ne conſiſtent pas ſeulement
à bien vivre avec les autres, mais à remplir
tous ſes devoirs envers Dieu , envers
foi - même & ſes ſemblables. Il prouve
enfuite que c'eſt calomnier groſſierement
les Théologiens que de dire que , felon
eux , les mortels ne peuvent ſe former
aucune idée de la Divinité , & que c'eſt
calomnier la Religion d'une maniere
bien plus groſſfiere encore , que de lui
attribuer de repréſenter la Divinité comme
une Souveraine injuſte , furieuſe , implacable
dans ſa colere , &c.
Le defenſeur de la Religion ſubſtitue
le vrai tableau du Chrétien à l'infidelle
peinture qu'en fait l'Auteur du ſyſtême
ſocial ; il venge l'Eglife & tous ſes vrais
Miniſtres des maximes ſanguinaires qu'on
leur impute fauſſement ; il démontre que
loin d'avilir l'homme en le tenant dans
SEPTEMBRE. 1775. 119
une éternelle enfance , la morale chrétienne
l'anoblit , l'élève , le perfectionne ,
en lui enſeignant à pratiquer des vertus
beaucoup plus réelles & plus fublimes
que toutes celles du Paganiſme & de ſes
Philoſophes tant vantés.
N'aimer que foi - même , chercher ſon
bien - être en tout , faire conſiſter ſon
bonheur dans les plaiſirs continuels en
bravant les puiſſances inviſibles & fan-
- taſtiques , qu'on ſuppoſe ennemies des
habitans de la terre; voilà , dit l'Auteur
du Syſtême ſocial , les principes ſimples
& clairs de la morale & des
- moeurs. Non, reprend leur Apologiſte ,
c'en eſt le poiſon mortel & fouverainement
corrupteur ; c'eſt la ruine de la ſociété,
la perte des hommes , la ſource
fatale du libertinage le plus effréné ,
Pathéïſme le plus pur , qui apprend à
ne reconnoître aucune puiſſance inviſible
, aucun eſprit , rien de ce qui ne
combe pas fous les ſens & qu'on ne peut
ni voir , ni flairer , ni palper.
Après avoir relevé une multitude de
paradoxes révoltans & mon moins contraires
à la raiſon qu'à la religion , le P.
Richard s'attache à réfuter ceux qui ren-
- verſent de fond en comble la ſociété ,
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
la politique , le gouvernement , la royauté.
Comme ils font en très-grand nombre , &
qu'il ne nous eſt pas même poſſible de les
effleurer tous , nous nous bornerons à un
ſeul qui fera connoître les autres , & qui
enchérit fur tout ce qu'on a écrit juſqu'à
cette heure de plus ſéditieux , de plus furieux
contre le Trône & la perſonnne facrée
des Rois . Les Souverains font des Citoyens
auxquels les Nations ont conféré le
droit de les gouverner pour leur propre félicité.
Quel quefoit laforme du Gouvernement
, les devoirs de la fouveraineté doivent
être uniquement fondés sur le conſentement
des Peuples.... Le Souverain le plus légitime
, le plus fage , le plus vertueux , ne
Jeroit plus qu'un Tyran, ſi , contre le voeu
public , il s'obstinoit à gouverner ; il rentre
dans l'ordre des Sujets dès que la volonté
publique a révoqué ses pouvoirs. (Difcours
IIIe & IVe) .
L'Ouvrage eſt précédé d'une Préface
intéreſſante & lumineuse. On y trouve
en raçourci & dans un beau jour les plus
fortes preuves de la divinité de la Religion
chrétienne avec les calomnies de
l'incrédulité contre Jésus - Chriſt , les
Apôtres & tous les Saints , tous les Peres
, tous les grands hommes du chriſtiaSEPTEMBRE.
1775: 121
-
niſme. On y lit le juſte éloge du Roi
régnant ; on eſquiſſe ſa Lettre aux Archevêques
& Evêques de France , ainſi
que celle de M. l'Archevêque de Paris
à tous les Fideles de fon Dioceſe. Enfin
joignant le ſentiment à la conviction ,
l'Auteur termine ſa Préface par cette
touchante apoftrophe qu'il adreſſe à la
Nation.
ود
"
"
هد
"
ود
ود Venez donc , ô François , venez
,, tous vous raſſembler autour du Trône
du meilleur comme du plus ſage & du
plus chrétien des Rois , ſous la houlette
de vos Pasteurs ; vous y apprendrez
que le reſpect , l'obéiſſance , la
fidélité à toute épreuve , l'amour fin-
,, cere & filial , tendre & reconnoiſſant ,
,, généreux , favoriſent les principaux
devoirs que la Divinité même , qui a
placé les Souverains fur vos têtes exige
de vous à leur égard. Reſpectez donc
ſes ordres fuprêmes , reſpectez , d'eſprit
&de coeur , fon image vivante dans la
perſonne facrée du religieux & bienfaiſant
Monarque qu'elle vous a donné
,, pour la repréſenter. Reſpectez , d'eſprit
&de coeur la Religion , comme il la res
pecte lui - même; pratiquez la juftice ,
22
"
"
"
22
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ayez des moeurs dignes de lui & de
vous. Il vous aimera comme ſes en-
و د
fans , vous protégera comme ſes ſujets ,
n'oubliera rien pour eſſuyer vos larmes
de ces mêmes mains royales qui por-
,, rent fans fléchir le fardeau de l'Etat ,
» &c".
"
Recherches fur les maladies chroniques ,
leurs rapports avec les maladies aiguës ,
leurs périodes , leur nature , & la maniere
dont on les traite aux eaux minérales
de Bareges & des autres fources
de l'Aquitaine ; par M. Antoine
de Bordeu , Conſeiller d'Etat , ancien
Médecin du Béarn , des eaux de cette
Province & de celle du Bigorre ; M.
Theophile de Bordeu , Médecin
de Paris , ci - devant Inſpecteur des
eaux ; M. François de Bordeu , aujourd'hui
Inſpecteur de ces mêmes
eaux , & Médecin du Roi à Bareges.
Tome Ire. A Paris , chez Ruault ,
Libraire , 1775. Avec approbation&
privilege. Prix 6 liv.
Ce premier volume renferme la théo
rie générale des maladies , & l'analyſe
SEPTEMBRE, 1775. 123
médicinale du ſang; les Auteurs l'ont
- fait précéder d'une eſpece de Préface
qui annonce le plan de leur Ouvrage :
on y expoſe d'abord la doctrine d'Hippo-
- crate , & on déduit de cette doctrine des
principes généraux ſur l'économie animale;
Hippocrate s'éleve , ſi on peut ſe
fervir de ce terme , diſent MM. Bordeu ,
par une force au-deſſus de l'humaine ,
juſqu'à la main du Créateur , qui pouſſe
à leur fin tous les mouvemens de l'économie
animale dans la marche , les progrès
& les événemens des maladies.
L'agitation ordinaire des Médecins & des
- malades , les diſtrait & les détourne de
ces écrits fublimes : cependant quelques
beaux Génies en ont déjà fait connoître
quelques uns , & ont laiſſé par là des efquiſſes
propres à ſervir de modele. Le
cours entier de la vie a été regardé , fuivant
eux , comme une forte de maladie
qui a ſes diverſes phaſes& périodes , ſes
mouvemens variés , ſes criſes. Les âges ,
leurs révolutions , ont été calculées ſur
le pied de mouvemens ou d'efforts critiques
, accompagnés d'accidens plus ou
moins actifs , douloureux , maladifs. La
pulmonie a été partagée en trois temps
ou degrés notables; on a ſuivi la goutte ,
124 MERCURE DE FRANCE,
la 'néphrétique , les hémorroïdes dans
Jeurs périodes ; les écrouelles ont été examinées
felon le même plan; c'eſt précifément
d'après un pareil plan que les Au
reurs de ces recherches s'appliquent dans
cet Ouvrage , à mettre en évidence la
marche ou les progrès des maladies chroniques
; qu'ils eſſayent de diftinguer dans
cette marche les temps d'irritation , de
coction , & d'évacuation ; qu'ils fuivent
les métaſtaſes ou les changemens des maladies
chroniques , non moins aſſujettis
à une regle fixe que ceux des maladies
aiguës. Pouvoir ſurprendre la nature , préparant
une maladie chronique , la développant
& faiſant des efforts pour la terminer
; affigner les momens favorables
pour agir , & ceux où il faut ſe livrer à
l'expectation ; prouver juſqu'à quel point
il eſt vrai qu'une maladie chronique doit ,
pour ſe terminer , devenir aiguë , &
qu'ainſi que les plus aiguës , les chroniques
ont leurs criſes , leurs redoublemens ,
leurs évacuations , leurs temps de calme ,
de repos , d'intermittence , de remittence;
leurs momens de réſiſtance aux remedes
, leurs temps de maturation , de douceur
, de facile reductibilité , leur curabilité
& leur incurabilité , leur ſujetion a
SEPTEMBRE. 1775. 125
>
la nature & aux grandes fecouſſes des
âges , des ſaiſons , des variations de l'ath.
moſphere; leurs thithmes particuliers du
pouls , leurs urines , leurs évacuations ,
leur admirable dépendance des paſſions;
infifter beaucoup fur les caufes morales ,
plus efficaces ſouvent que les phyſiques ,
plus difficiles à ſaiſir, plus importantes à
obſerver que les révolutions purement
corporelles : ce font autant d'objets que
les Auteurs ſe propoſent de difcuter dans
leurs recherches: mais auparavant ils ont
été obligés d'en faire d'autres ſur le fond
de l'économie animale , fur la vie & fes
fonctions , fur le méchaniſme & la maniere
d'être des maladies dans le corps
vivant. Ils ont cru dans ces recherches
devoir donner la préférence à une théorie
moins éloignée de celles des Anciens ,
que le font les notions courrantes fur
la circulation , ſur les petits vaiſſeaux ,
fur les globules de ſang , & tels autres
dogmes des Ecoles modernes , appellés le
Systême des Méchaniciens , qu'ils paroiſſent
rejeter comme très - nuiſibles à la faine
médecine , ce qui ne plaira pas fans doute
aux Médecins modernes.
Les élémens de la vraie médecine doivent
s'apprendre & s'éclaircir auprès des
126 MERCURE DE FRANCE .
malades ; dans les Hôpitaux & dans le
commerce des hommes valétudinaires ,
dans la méditation , dans l'étude des phënomenes
particuliers aux différens âges ,
aux divers tempéramens , aux paſſions ,
aux talens , aux poſitions particulieres
où ſe trouvent les hommes , à leurs habi
tudes ; enfin , diſent MM. Bordeu ; la
médecine s'apprend dans les vieux Auteurs
, ennuyeux pour les Phyſiciens , auſſi
ont - ils puiſé dans ces ſources antiques &
facrées les premieres notions fur la fenfi
bilité , la mobilité , l'activité eſſentielle
à la premiere fibre de chaque animal ,
à ſa premiere partie conſtitutive ; ils ont
regardé le corps vivant comme un asſemblage
de divers organes , viſceres &
autres , qui jouiſſent chacun d'un ſentiment
& d'un mouvement particulier ,
d'une diſpoſition décidée pour tel ſentiment
ou tel mouvement , d'où réſultent
l'accord & l'harmonie de toutes les ac
tions particulieres qui concourrent à la vie
générale , & qui toutes dépendent plus
ou moins évidemment du ſentiment ou
du mouvement dévolu à la fibre animale
de chaque individu. Nous déſirerions
pouvoir ſuivre ces Auteurs érudits dans
une ſi belle théorie: mais les bornes que
SEPTEMBRE. 1775. 127
nous preſcrit la nature de cet Ouvrage
périodique , ne nous permettent pas de
pouvoir le faire: tout ce que nous pouvons
obſerver ici à nos Lecteurs , c'eſt
que dans le premier volume de l'Ouvrage
que nous annonçons , & qui fait defirer
avec empreſſement le ſecond , on trouve
expoſée cette belle théorie , cette théorie
générale , cette anatomie vraiment médi
cale, qui conſiſte à peindre & à développer
l'organiſme ou les moeurs & ufages
de chaque organe , appliqué à ſes
fonctions par un inſtinct & un ſentiment
particulier. On y trouvera auſſi joint un
eſſai ſur la théorie animale , ſur les mouvemens
intérieurs auxquels ſont ſujettes
les liqueurs , & fur les effets que ces
changemens & les divers miaſmes ou
poifons occaſionnent dans l'économie ani
male , foit dans l'état de ſanté , ſoit dans
celui de maladie. Cet eſſai eſt le réfultat
des remarques qui ont pu être fai
tes fur cette ſcience ou fur cette hiſtoire
des liqueurs vivantes. Les Auteurs
rapportent encore dans le premier volu
me une infinité d'obſervations fur l'effi
cacité des eaux minérales de Bareges &
autres ſources d'Aquitaine , & qui fervent
128 MERCURE DE FRANCE.
à appuyer leurs théories. Une partie de
ces obſervations ſe trouve déjà conſignée
avec les théorèmes qu'on en peut déduire
, dans une theſe que M. Théophile
de Bordeu foutint à Paris en 1754 , &
dans laquelle il difcutoit la queſtion :
Utrum Aquitanicæ minerales aquæ morbis
crhonicis ?
Eloge de M. Model , Conseiller de la
Cour , Premier Apothicaire de Sa Majesté
l'Impératrice de Ruffie , &c. par M.
Parmentier Penſionnaire du Roi ,
maître Apothicaire de Paris . A Paris ,
chez Monory , Libraire 1775 .
L'Eloge de M. Model eſt dû à la
reconnoiſſance de M. Parmentier ; l'avantage
que celui - ci a eu de faire connoître
en France les différens travaux de M.
Model , les bontés particulieres dont il
l'honoroit , l'eſtime & l'amité qu'il lui a
conſervées juſqu'au dernier inſtant de la
vie, font les motifs qui ont engagé M.
Parmentier à annoncer la perte que la
Pharmacie vient de faire de ce ſavant
Chimiſte.
1 Description
SEPTEMBRE . 1775. 129
Description générale & particuliere du Duché
de Bourgogne , précédée de l'abrégé
historique de cette Province ; par M.
Courtepée , Prêtre , & par M. Beguiller
, Avocat , Notaire de la Province ,
Correſpondant des Académies Royales
des Sciences & Belles - Lettres , & c.
Tome I. A Dijon , chez Frantin , Imprimeur
du Roi ; & à Paris , chez Delalain
, Libraire , 1775. Avec approb .
& privilege du Roi.
L'entrepriſe la plus utile, la plus in-
- téreſſante , & en même temps la plus
agréable pour un homme de lettre , eſt
la Description historique & topographique
du Pays qu'il habite ; MM. Courtepée
& Beguiller l'ont mieux fenti que perfonne
, lorſque guidés par le zele qui les
anime , ils ont entrepris de donner la
deſcription de la Bourgogne. Pluſieurs
Ecrivains anciens avoient tenté de le
faire comme eux : mais aucun n'avoit
réuſſi à faire connoître cette Province &
ſes productions de la maniere qu'ils le
font dans cet Ouvrage. Il n'en paroît
encore que le premier Tome , & fi on
en peut juger par l'abrégé de l'Hiftoire
4
I
1
1
130 MERCURE DE FRANCE .
du Duché de Bourgogne , qui en forme
la plus grande partie , & par la defcription
générale de ce Duché , qui termine
le volume , on ne peut que defirer avec
empreſſement les deſcriptions particulieres
des différentes contrées de ce Duché
que nous promettent les Auteurs pour
les volumes ſubſéquens. Ils ont diviſé
en trois parties la defeription générale
de la Bourgogne , qu'ils nous préſentent
dans ce volume ; la premiere contient
des détails fur la ſituation , l'étendue &
les limites de la Province, ſa population ,
ſes rivieres , ſes montagnes , fon climat ,
ſes productions , ſes carrieres , ſes mines
, fes curiofités naturelles , fon commerce
, ſes manufactures , &c.; la feconde
confidere la Bourgogne comme un
Pays d'Etat , ſes privileges , ſon adminiſtration
Provinciale , &c.; la troifieme
comprend la diviſion eccléſiaſtique ,
civile &militaire.
700
Physiologie des corps organisés , ou examen
analytique des animaux & des
végétaux comparés ensemble, à deſſein
de démontrer la chaine & continuité
qui unit les différens regnes ; édition
SEPTEMBRE. 1775. 131
françoise du livre publié en latin à
Manheim fous le titre de Physiologie
des Mouffes , par M. de Necker , Botaniſte
, Hiſtoriographe de l'Electeur
• Palatin , &c. A Bouillon ; & à Paris ,
chez Lacombe , (ſe trouve à Amſterdam
chez Rey à f 1 : 10 de Hollande)
1775. Avec approbation .
L'Ouvrage que nous annonçons a
d'abord paru en latin ſous le titre de
Physiologia Muscorum: mais le Traducteur
qui s'eſt apperçu que le titre n'étoit
pas affez général, par rapport aux différens
objets qui font traités dans cet Ouvrage,
a cru devoir le changer & lui
donner celui qu'il porte actuellement
dans la traduction françoiſe; en effet
c'eſt celui qui lui convient le mieux,
puiſqu'on y trouve un examen analytique
des animaux & des végétaux comparés
enſemble , à deſſein de démontrer la
chaîne & continuité qui unit les différens
regnes de la nature ; cette vérité, déjà
annoncée par les Naturaliſtes , eſt miſe
dans le plus grand jour dans l'Ouvrage
que nous annonçons , & appuyée non-
- feulement fur un grand nombre d'auto
rités très -graves , mais encore fur des
12
132 MERCURE DE FRANCE.
faits les plus concluans. On croyoit anciennement
que le polype formoit la
nuance qui diftingue & fait paſſage de
l'animal au végétal. Les propriétés communes
à certaines plantes & à certains
animaux , & que poſſedent également
des individus , rangés par quelques Naturaliſtes
dans le premier , & par quelques
autres dans le ſecond regne , ont engagé
M. de Necker à n'admettre qu'un
ſeul corps organique. Après avoir paſſé
en revue les marques caracteriſtiques afſignées
par divers Auteurs pour diftinguer
la plante , del'animal , il trouve des
exceptions qui ne permettent pas d'adopter
aucun de ces ſyſtêmes : il démontre
encore qu'il n'eſt pas de ſubſtances qui
mérite le nom de zoophite ou d'animal
plante, comme pluſieurs Naturaliſtes
l'ont prétendu ; &en effet , on eft obligé
de convenir avec M. de Necker que
les variétés de la nature excluent les
conclufions & les loix générales , ou , ſi
l'on veut , que celles- ci font incompatibles
avec la prodigieuſe variété qui regne
dans les productions de la nature. La
fingularité de cet Ouvrage & la théorie
brillante qui s'y trouve répandue , doivent
engager les Naturaliſtes à le lire.
SEPTEMBRE. 1775. 133
Nouvelles expériences & obfervations fur
le fer , relativement à ce que M. de
Buffon a dit de ce métal dans l'introduction
à l'Histoire des Minéraux qu'il
vient de publier Par M. du Coudray ,
Capitaine d'Ouvriers au Corps de
l'Artillerie , Correſpondant de l'Aca .
démie Royale des Sciences . A Upſal ,
& ſe trouve à Paris , chez Ruault
Lib. rue de la Harpe , 1775 .
Les expériences & les obſervations
détaillées dans cette brochure ne font
pas , à beaucoup près , conformes au ſentiment
de M. le Comte de Buffon fur le
fer ; M. du Coudray en fait uſage pour
relever les erreurs dans lesquelles le célebre
Naturaliſte François étoit tombé
au ſujet de ce métal : mais il le fait avec
toute la politeſſe & les égards dûs à un
Savant tel que M. de Buffon. Cette brochure
mérite d'être conſultée par les Métallurgiftes:
elle eſt purement pratique.
Les intérêts du Roi & ceux du Peuple ,
conſidérés dans la distribution des impôts
& les autres parties de l'administration
. Par M. A. de L ***. Vol .
I3
134 MERCURE DE FRANCE.
in-8°, prix 3 liv. A Amſterdam ,
ſe trouve à Paris chez P. D. Pierres ,
Cet écrit eſt diviſé en deux parties .
L'Auteur , après avoir expoſé dans la premiere
ce qu'il appelle les erreurs de l'adminiſtration
, examine dans la ſeconde
la ſituation des affaires & les moyens qui
peuvent le mieux concourir au rétabliſſement
de l'ordre. La ſeule voie , ſelon
lui , capable de mener au but , conſiſte
moins dans une révolution générale &
fubite , dont les opérations , peut - être
trop hafardées , pourroient tomber à faux
&occaſionner les plus grands inconvéniens
, qu'à établir une forme d'impofition
qui puiſſe , en ſe conciliant d'abord
avec l'état actuel des chofes , fupprimer
les abus , & détruire inſenſiblement tout
ce qui fera contraire aux intérêts du Roi ,
au foulagement & à la tranquillité du
Peuple . Pour remplir cet objet , l'Auteur
propoſe ſon plan , qu'il faut voir dans
l'Ouvrage même. Il ne perd point de vue
l'égalité reſpective qui doit ſe trouver
entre les biens fonds , les facultés des
contribuables , les Communautés , Provinces
ou Généralités du Royaume.
SEPTEMBRE. 1775 . 135
Nouvelles Françoises , par M. d'Uffieux ,
in- 8°. avec figures. A Paris , chez
Brunet , Lib .
Il ne paroît encore que le premier
numéro de ces Nouvelles , que M. d'Uffieux
publiera fous le même format que
fon Décameron François . Comme l'Auteur
ſe propoſe de tirer ſes ſujets de
l'Hiſtoire de France , il réſultera de fon
recueil un nouveau degré d'intérêt pour
les Lecteurs François. La premiere Nouvelle
qui vient d'être publiée eſt intitulée :
Louis de Bourbon , Prince de Condé. Louis
de Bourbon , premier du nom , Prince
de Condé , très - attaché à Henri II , ſe
ſignala à la bataille de Saint Quentin ; il
ne ſe diftingua pas moins au ſiege de
Calais & de Thionville en 1558 : mais
après la mort funeſte de Henri , les mécontentemens
qu'il eſſuya , lui firent embraſſer
le parti des Réformés. Ses jours
furent alors remplis d'amertume , & ce
Prince ſe vit ſouvent exposé à perdre la
vie. M. d'Uffieux a choiſi les ſcenes les
plus pathétiques pour nous les repréſen
- ter. Une de ces ſcenes nous rappelle les
14
136 MERCURE DE FRANCE.
adieux touchans d'Hector & d'Andromaque.
Bourbon , Prince généreux &
incapable de ſoupçonner la perfidie , avoit
confenti , ſur l'invitation de ſes ennemis
, de ſe rendre dans la Ville d'Orléans
, où les Etats devoient s'affembler
mais la tendreſſe inquiete d'Eléonore de
Roye , épouse du Prince s'oppoſe à fon
départ; des préſages funeſtes ſembloient
autoriſer ſes craintes . Bourbon , ému
juſqu'aux larmes , prodigue à ſon épouſe
les plus tendres careſſes , tente les plus
grands efforts pour la raſſurer. Perfuadé
enfin par tout ce qu'elle oppoſe à ſes raifons,
qu'il faut d'autres moyens pour la
contraindre à le laiſſer partir , il prend ,
quoiqu'à regret , un air ſévere , & donnant
plus d'éclat au fon de ſa voix :
Madame , lui dit-il , voyez à quoi vous
forcez ma tendreſſe ! c'eſt pour la premiere
fois , & malgré moi - même , que
je vous fais entendre ce mot, je le
veux". Eléonore baiſſe les yeux , & ,
tremblante de reſpect autant que de
crainte , le quitte auſſi - tôt & retourne
vers fon fils , l'unique fruit de ſes amours.
Bourbon pénétré de regret de l'avoir affligée
, la regarde partir & la ſuit des
"
وو
ת
"
SEPTEMBRE. 1775. 137
ン
ود
"
"
yeux long- temps après qu'elle a diſparu ;
puis , revenu à lui - même : Chere
épouſe , dit- il , que ne puis je remplir
tes voeux ! mais j'ai donné ma parole :
il faut que je la tienne. Mon honneur
s'y trouve engagé ; le repos même de
„ l'Etat , ainſi que le mien & celui de
„ mon parti , m'en impoſe la loi. Je vais
"
"
99 donc achever ce que j'ai commencé ".
Et il pourſuit les apprêts de ſon voyage.
Cependant Eléonore , renfermée dans ſon
appartement avec ſon fils , ſe livre aux
plus noiresterreurs. Deprofonds foupirs
interrompent ſes longues plaintes :
”
"
"
66
22
”
"
20
"
ود
ود
"
29
11
va ſe perdre , s'écrie telle ; il va felivrer
à ſes plus cruels ennemis ; il va
me laiſſer veuve ; & toi , mon fils ,
dit- elle , en le preſſant dans ſes bras
& en le couvrant de larmes , & toi ,
mon fils , il va te laiſſer orphelin ! il
le veut ; c'eſt à nous de nous taire,
Le cruel ! il eſt déjà parti , peut être. Il
eſt parti ; & je n'ai point reçu ſes der
niers adieux . Quoi ! mes yeux ne jouiront
pas encore une fois de ſa préſence
! voyons s'il faut queje renonce à
cet eſpoir. Quelque barbare qu'il foit ,
il ne pourra me refuſer d'embraſſer ſon
fils. Que fais je ? peut être l'innocen
I5
138 MERCURE DE FRANCE .
A
"
"
99
ce , la foibleſſe de ce cher gage pourront
l'arrêter. Ce que la mere n'a pu
gagner , le fils l'obtiendra peut- être " .
Elle emporte dans ſes bras lejeune Bourbon.
A peine fortie de fon appartement
elle entend hennir les chevaux , qui , attelés
à un char , attendent le Prince
dont les pas traverſent déjà les cours.
Eléonore , à ce cruel ſpectacle , hâte ſa
marche , arrive avant lui à la principale
porte du Palais , &, dans un profond
filence , attend que fon époux ſe ſoit
approché. Puis tout- à - coup , emportée par
fon déſeſpoir , elle fe courbe , poſe à
terre , au milieu du ſeuil , le jeune enfant
qui fait entendre ſes cris , & fe relevant
auſſi - tôt : Puiſque je n'ai plus
ود
ود
"
de pouvoir fur ton coeur, s'écrie- t- elle,
ofe du moins fouler à tes pieds ce fils
,, que mes entrailles t'ont donné , ce fils
,, l'unique héritier de ton nom " . Elle fe
tait , &, dans une ferme contenance ,
attend le parti que prendra Bourbon. Le
Prince s'élance auſſi- tôt vers fon fils , le
prend- entre ſes bras , & ſe penche ſur ce
tendre fruit de leur amour pour le cou-.
vrir de baifers ; mais l'enfant , effrayé
du panache qui flotte ſur la tête de fon
pere , ſe détourne & ſe rejette en pleu-
1
SEPTEMBRE. 1775 . 139
rant dans les bras de fa mere.
ود
ود
Tu le
vois , s'écrie Eléonore ; il ſemble te
,, méconnoître pour l'auteur de ſes jours ;
ود
ر و
”
ود
ود
ود
ود
& tu mérites bien ce cruel traitement" .
Bourbon ne put alors retenir ſes larmes,
Il découvre ſa tête , remet ſon chapeau à
l'un de ſes Ecuyers ,& reprenant fon fils :
Cher enfant , ne crains plus ton pere ;
donne-lui plutôt un fourire. Tu me
défarmes : je ne te quitterai point. Je
,, pars : mais tu vas m'accompagner. Ton
innocence défendra ton pere. Le ciel ,
en ta faveur , éloignera de moi tous
les malheurs que ta mere veut me faire
craindre". Puis s'adreſſant à Eléonore :
Viens , lui dit- il , chere épouse , viens ;
& fi le reſpect que je dois à ma parole
m'ordonne de porter mes pas dans Or-
,, léans , que ton amour ne me refuſe pas
de m'y fuivre. Viens , & ne me repro,
che jamais la cruauté de la réponſe que
j'ai faite à tes ſollicitations " . Il lui
fait ſigne alors d'entrer dans le char ;
Eléonore y monte . Dès qu'elle y eſt
affife , Louis place doucement fon fils fur
les genoux de ſa mere; il ſe place enſuite
lui même à côté de ſon épouse , &
le char fuit auſſi-tôt la route d'Orléans.
ود
ود
ود
ود
رود
"
"
L'Auteur rappelle ici les faits de l'Hif140
MERCURE DE FRANCE.
toire , & fans altérer les événemens qui
en font réſultés , ila , par les ſituations
qu'il a ménagées & les ſentimens dont
il a animé les difcours de ſes perſonna .
ges , donné à cette Nouvelle la chaleur
& l'intérêt du Drame.
L'Auteur nous promet trois volumes
de ces Nouvelles , & le volume ſera
compofé de cinq cahiers. Chaque Anecdote
fera publiée ſéparément.
Nouvelles Espagnoles , de Michel de
Cervantes . No. 1. Traduction nouvelle
, avec des notes , ornée de figures
: en taille-douce . La Bohémienne , Nouvelle
premiere. A Madrid. & ſe trouve
à Paris chez Coſtard , Libr. 1775.
Un Littérateur familiariſé avec les richeſſes
de la langue eſpagnole , vient de
traduire en François les douze Nouvelles
de Michel de Cervantes . Le numéro premier
ou la Nouvelle premiere , a pour
titre la Bohémienne . C'eſt un conte plein
d'imagination , d'intérêt , & de toutes
les grâces de récit dont l'immortel Auteur
de Don Quichotte ſavoit embellir
ſes charmantes fictions .
SEPTEMBRE . 1775. 141
Le Sénéchal de Murcie étoit allé pour
affaires à Madrid avec ſa femme , ſa
jeune fille nommée Conſtance , & la
Gouvernante de cet aimable enfant , dont
la rare beauté tenta une vieille Bohémienne
, qui épia , pendant plus de fix
mois l'occaſion de l'enlever. Elle trouva
le moyen de l'écarter un peu de ſa Gouvernante
, fur le foir , au fortir d'une
Eglife , & l'emporta tout-à- coup dans la
campagne , où elle ſe hâta de la dépouil.
ler , & d'enfermer ſes petites nippes dans
le coffre qu'elle venoit d'ouvrir , étique.
tées d'un billet qui contenoit le nom de
l'enfant & la date de ſa diſparution . La
Vieille donna dès lors à Conſtance le
nom de Précieuse , ſous lequel elle l'éleva
parmi la troupe des Bohémiens & des
Bohémiennes , ſes camarades . Elle eut
ſoin de lui enſeigner les gentilleſſes &
les eſpiégleries de ce nouvel état. La
petite précieuse devint en peu de temps
la Nymphe la plus alerte & la plus ruſée
de tout le Bohémianiſme. Elle étoit ſi
heureuſement née , que la mauvaiſe éducation
ne put corrompre ſon honnête
✓ naturel. Précieuse étoit vive & enjouée ;
- mais fa décence en impoſoit fi fort à
tous les Bohémiens , que le plus hardi
142 MERCURE DE FRANCE.
n'oſoit chanter des chanfons libres devant
elle.
Précieuse parut dans la Capitale de
l'Eſpagne le jour qu'on y célébroit la fête
de la Patrone de cette Ville , & fixa
tous les regards par tout où elle paſſa :
mais principalement ceux du jeune Don
Juan de Carcamo , Chevalier de Calatrava;
elle fit auffi une grande impreffion
fur un beau Page , magnifiquement vêtu
, que l'Amour rendit Poëte , & qui lui
adreſſa cette piece de vers :
Précieuse eſt ton nom : d'une pierre de prix
N'es- tu pas en effet l'image"?
:
De fon éclat , du tien , les yeux font éblouis ;
Elle est dure ... ton coeur l'eft cent fois davantage.
:
Tu confirmes bien le refrein :
„ Jamais Beauté ne marcha fans dédain".
Si , dès le printemps de ton âge , ..
Tu nous montres tant de fierté,
Que fera- ce vers ton été ?
Pourquoi , pourquoi faut-il que cet oeil qui nous charme,
Imite un bafilic qui tue en regardant ?
Ta beauté nous ravit , ta rigueur nous alarme ;
Ton joug eft tyrannique autant que ſéduiſant.
Mais , dis ; eft-il bien vrai que tu reçu la vie
D'un Bohémien qui mendie?
SEPTEMBRE. 1775. 143
Moins fleuve que ruiſſeau , chétif Mançanarès ,
Eſt-ce bien fur tes bords que font nés tant d'attraits ?
Précieuse y naquit , Précieuse te venge :
Ce tréfor
Paffe l'or
Que roulent dans leur cours & le Tage & le Gange.
Inſtruite par ton art , Précieuse , tu fais
Nous dire la bonne aventure ;
Aventure funeſte à qui veut de trop près
Confulter dans tes yeux ces magiques ſecrets .
Si ce n'eſt point une impoſture ,
Tes Compagnes cent fois ont forcé la nature
: A leur révéler ſes décrets ;
Et leurs charmes , dit- on , percent la nuit obfcure
Qui couvre du deſtin les ténébreux arrêts ...
Ah ! tes charmes , à toi , ſont plus forts & plus vrais
Ta magie eſt plus fimple , elle eſt auſli plus fùre.
Un regard eſt le taliſinant
Qui te ſoumet celui qui t'a vue un inſtant.
Si tu chantes ,
Tu m'enchantes
Si tu danſes mon ame en fecret fuit tes pas ,
Elle erre , en t'écoutant , fur tes levres brûlantes ;
Et ton filence même a pour moi mille appas , &c.
1
144 MERCURE DE FRANCE.
1
Les perſonnes qui ont lu cette piece
de vers dans l'original , ſont ſeules à
portée d'apprécier la difficulté qu'il y
avoit d'en faire paſſer les principales
beautés dans notre langue.
Au furplus , le coeur indompté de
Précieuse fut à l'épreuve de cette attaque ,
& ſa conquête étoit réſervée à Don Juan
de Carcamo , qui déſeſpérant de plaire
autrement à cette Belle , quitta la maifon
paternelle , muni d'une groſſe ſomme
d'or , & s'enrôla dans la troupe des
Bohémiens , pour jouir de la vue de
Précieuse. En vertu de cette démarche ,
ſes nouveaux Confreres lui permirent de
l'époufer : mais Précieuse , tout en y confentant
, exigea qu'il feroit deux ans fans
jouir des prérogatives d'époux , dans la
crainte qu'après les prémices de l'hyménée
, il ne ſe reſſouvînt de ſon premier
état , & ne retournât à Madrid , au mépris
de fes engagemens avec elle. Durant
ce dur noviciat , Don Juan de Carcamo ,
qui avoit pris , pour ſe déguifer , le nom
d'André , paſſa avec la Troupe dans un
village à trois lieues de Murcie , où , par
malheur pour lui , Carducha , fille d'un
Aubergiſte , devint épriſe de ſa bonne
mine , & ne lui pardonna point la froideur
SEPTEMBRE. 1775. 145
7
deur avec laquelle il reçut ſes avances.
Elle s'en vengea en les faiſant paſſer pour
des voleurs , & fit courir après eux. André
ſe reſſouvint de ſa naiſſance , & ce
faux Bohémien ſautant ſur l'épée de l'Ala
, guafil , la lui arracha , & la lui plongea
dans le coeur. On arrête André , on le
charge de chaînes , & on le conduit à
Murcie , pardevant le Sénéchal , pere de
Conſtance , de cette même Conftance
qui , volée à ſes parens , avoit été élevée
dans la Troupe ſous le nom de Précieuse.
La vieille Bohémienne remar
quant que le Sénéchal & la Sénéchale
s'attendrifſſoient en voyant Précieuſe leur
demander la grace de ſon époux, comprit
qu'un moyen infaillible de l'obtenir
étoit de leur découvrir que Précieuse étoit
leur fille. Elle courut donc leur chercher
→ le petit coffret qui contenoit la preuve
de ſa naiſſance , & ſe jettant à leurs genoux
, elle leur révéla le crime qu'elle
avoit fait , en leur enlevant leur chere
Conſtance. Ce moment eſt des plus pathétiques
, & très - énergiquement rendu
dans l'original & dans la nouvelle traduction
. Le meurtrier eſt abſous. André
- & Précieuſe redeviennent Don Juan de
Carcamo & Conſtance. On réaliſe leur
K
146 MERCURE DE FRANCE.
hyménée précaire ;& le Roman finit ainſi
à la fatisfaction des principaux perſon .
nages & du Lecteur.
Ce premier numéro des Nouvelles de
Cervantes , fait attendre avec impatience
les onze autres , que le même Traducteur
ſe propoſe de donner inceſſamment .
Leur totalité ne peut que former un enſemble
précieux pour les Amateurs , &
qu'ajouter à la ſomme de nos richeſſes.
littéraires , en fait d'agréables Romans.
Fournal de Lecture ou choix périodique de
littérature & de morale.
- Simul &jucunda & idonea dicere vita .
HOR.
1775. Avec Approbation & Privilege
du Roi.
Il paroît tous les quinze jours une partiede
ce recueil : chaque partie eft de 120
pages : trois parties forment un volume :
chaque volume eſt orné de gravures , &
l'Ouvrage eſt très bien imprimé.
Le prix de l'abonnement pour 12 parties
, qui paroîtront dans l'eſpace de fix
mois , rendues franches de port par la
pofte , ſera de 15 liv.
F-SEPTEMBRE . 1775 147
On foufcrit à Paris , chez Lacombe ,
Libraire.
En Province , aux Bureaux des Poſtes,
& chez les principaux Libraires.
Il faut affranchir le port des lettres
& de l'argent .
On n'inférera rien dans ce recueil qui
puiſſe empêcher de le mettre entre les
mains des jeunes gens.
On a déjà publié trois parties de ce
Journal.
Dans la premiere partie on lit avec
plaiſir des fragmens ou penſées déta
chées , qui peuvent ſervir de préface.
La multitude étonnante de livres ne
doit pas épouvanter. Paris contient ſept
cent mille hommes ; on ne peut vivre
avec tous , & on choiſit trois ou quatre
Amis. Il ne faut pas plus ſe plaindre de
la multitude des livres que de celle des
Citoyens.
Deux cents mille volumes découragent
un homme tenté de faire imprimer ; mais
il ſe dit bientôt à lui même : on ne lit
point la plupart de ces livres là , & on
pourra me lire. Il ſe compare à la goutte
d'eau qui ſe plaignoit d'être confondue
- & ignorée dans l'Océan ; un Génie eut
pitié d'elle : il la fit avaler par une huitre.
K2
148 MERCURE DE FRANCE .
Elle devint la plus belle perle de l'Orient
, enfin le principal ornement du
Trône du Grand Mogol.
On apprend tout dans les livres , excepté
la maniere de s'en ſervir ; c'eſt
l'ouvrage de la réflexion.
On trouve dans ce Journal un choix
heureux de lectures intéreſſantes dont
les unes font extraites d'Ouvrages nouveaux,
quelques autres font originales ,
&d'autres traduites des meilleurs livres
étrangers. Il y a un mélange agréable
de vers & de profe.
Bibliotheque littéraire , historique & critique
de la Médecine ancienne & moderne.
Par M. C *** , ancien Profeſſeur de
la Faculté de Médecine. Avec Approbation
& Privilege du Roi,
On publie un Profpectus dans lequel
l'Auteur obſerve qu'il a paru eſſentiel de
réunir dans un même tableau , les ouvrages
, les fentimens , les découvertes
des Maîtres de l'Art , & de tranſmettre
à la poſtérité les noms & l'hiſtoire de
ceux qui ſe ſont diftingués dans quelque
partie de la Médecine. Cette ſcience a
eu depuis long temps ſes Hiſtoriens , qui
SEPTEMBRE. 1775. 149
.
>
ont preſque tous été Médecins , qui
ont même illuſtré , par leurs talens , leurs
découvertes & leurs ouvrages , les fiecles
dans lesquels ils ont vécu.
Il ſe propoſe donc de donner un abrégé
de l'Hiſtoire de la Médecine & de ſes
différentes parties: d'indiquer l'état de
cette profeſſion chez les différens Peuples
qui l'ont cultivée autrefois , comme
les Chinois , les Japonois, les Egyptiens ,
les Grecs , les Arabes , &c. de parler des
Médecins les plus célebres de tous les
ſiecles , de tous ceux qui ont enrichi le
Public de leurs Ouvrages; de tous ceux
qui méritent d'être connus par quelque
trait particulier. Les Chimiſtes , les Chirurgiens
, les Botaniſtes , les Anatomiſtes
trouveront leur place dans cet Ouvrage ,
de même que les Médecins ; on n'oubliera
point les Rois , les Princes , les
Souverains Pontifes , les Cardinaux , les
Evêques & Archevêques , les Philoſophes
, les Savans de tout état , même les
Femmes , qui ſe ſont appliquées à quelque
parties de la Médecine ou qui ont
contribué à ſon avancement.
Dans la partie hiſtorique , on rappor-
- tera le nom & le ſurnom des différens
perſonnages , les places qu'ils ont occu-
K 3
150 MERCURE DE FRANCE ,
1
pées , le jour , l'année , le lieu de leur
naiſſance , de leur mort & de leur réception
aux dégrés ou à la maîtriſe , la date
de leur aggrégation aux différentes Académies
& de leur élévation aux places
ou aux dignités , les anecdotes intéreſſantes
qui leur font relatives , les honneurs
dont on a récompensé leurs talens , enfin
les monumens érigés à leur gloire.
Dans la partie littéraire & critique ,
on donnera le catalogue de leurs Ouvrages
, on indiquera les différentes éditions
, on en fera connoître le plan &
la diſtribution , on établira le jugement
qu'on en doit porter , on donnera un
précis des ſentimens & des découvertes
des différens Auteurs .
L'ordre alphabétique à été adopté
comme le plus propre à mettre d'abord
ſous les yeux du Lecteur tous les objets
qui peuvent l'intéreſſer.
On pourra terminer l'ouvrage par une
table particuliere de tous les Ouvrages
de médecine , anatomie , chirurgie , botanique
, chimie , qui ont paru juſqu'a
-nos jours . On ſuivra ces différentes matieres
par ordre alphabétique , on indiquera
les noms des Auteurs. Cette table ,
qui fera l'objet d'un volume , ne peut
SEPTEMBRE. 1775. 151
qu'être fort utile: elle préſentera un tableau
de tous les Ouvrages qui ont paru
fur chaque ſujet; on y verra les noms
des Auteurs qui les ont publiés ; on
pourra , en cherchant dans l'Ouvrage le
nom de chaque Auteur , connoître ceux
qui ont le mieux traité chaque matiere,
& dont les Ouvrages peuvent être par
conféquent p'us utiles.
L'Ouvrage fera en huit volumes in-4°.
de 70 à 80 feuilles chacun. Le premier
volume paroîtra dans le mois de Novembre
1775; il en paroîtra enfuite un fucceſſivement
tous les quatre mois ; le prix
de chaque volume broché ſera de 7 liv .
pour les Souſcripteurs , & de to liv. pour
ceux qui n'auront point ſouſcrit. On
payera en ſouſcrivant la ſomme de 8 liv.
& enſuite celle de 6 liv. pour chaque
- volume à meſure qu'on les retirera. Les
ſouſcriptions feront ouvertes juſqu'au
1er. Octobre 1775 ; après ce temps-là on
ne ſera plus reçu à ſouſcrire.
On foufcrit chez Ruault , Libr.
K 4
152 MERCURE DE FRANCE .
Dictionnaire historique & géographique portatif
d'Italie , contenant une description
des Royaumes , des Républiques , des
Etats , des Provinces , des Villes & des
lieux principaux de cette contrée ; avec
des obſervations ſur le commerce de
l'Italie , ſur le génie , les moeurs &
l'induſtrie de fes Habitans , fur la muſique
, la peinture , l'architecture ; fur
les chofes les plus remarquables , foit
de la nature , ſoit de l'art ; enſemble
l'hiſtoire des Rois , des Papes , des
grands Hommes, des Ecrivains & des
Artiſtes célebres , des Guerriers illuftres
; & une expoſition des loix principales
, des uſages finguliers , & du
caractere des Italiens. Ouvrage dans
lequel on a raſſemblé tout ce qui peut
intéreſſer la curiofité & les beſoins
des Naturels du Pays & des Etrangers .
A Paris , chez Lacombe , Libr. Prix
12 livres relié. ;
Un Ouvrage dans lequel on a raffemblé
avec ſoin des meilleurs écrits ſur l'Italie,
ce que cette belle partie de l'Europe
offre de plus intéreſſant , ne peut manquer
d'être favorablement accueilli. Il
n'eſt preſque perſonne aujourd'hui à qui
SEPTEMBRE, 1775. 153
la deſcription de l'Italie ne ſoit agréable
ou utile. Cette deſcription , conſidérée
dans ſes rapports avec l'hiſtoire , avec la
politique , la morale , les loix , les ſciences
, les lettres & les arts , avec la géo-
☑graphie ancienne & moderne , vue dans
le long cours de ſes révolutions , étoit un
ſujet qui ne pouvoit guere être traité que
dans l'ordre alphabétique. Il offre tant
d'objets différens , qu'ils n'affectent pas
tous également les Lecteurs. Au moyen
de la forme de Dictionnaire, chaque
Amateur pourra chercher dans cette immenſe
galerie les objets relatifs à fon
goût , avec bien plus de facilité que dans
une deſcription ſuivie.
?
L'italie eſt le théatre de tous les arts.
Les Curieux y accourent de toutes les
parties de l'Europe pour admirer les
beaux monumens qu'ils y ont produits
dans tous les ſiecles. L'architecture Italienne
a ſervi de modele au reſte de
l'Univers. Pluſieurs des beaux édifices ,
élevés par les Romains , ont réſiſté aux
ravages du temps, L'Italie moderne a
produit des Architectes dignes de l'ane
cienne Italie , & dont quelques ouvrages
- étonneroient les Succeſſeurs d'Auguſte,
Les Architectes des autres Nations leur
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
font bien inférieurs ; la France en a pourtant
eu qui les ont quelquefois égalés ;
mais à l'exception de la façade du Louvre,
de quelques Maiſons Royales &
d'un petit nombre d'édifices , qu'avonsnous
à comparer , dans l'architecture , à
ce qui nous reſte de Rome ancienne &à
la plupart des Palais de l'Italie moderne ?
Quel prix auroient les ruines de nos
chefs -d'oeuvres , ſi , à la ſuite des temps ,
il ne reſtoit de Paris que des ruines ?
Notre Nation , auſſi paſſionnée pour les
Jeux de Théatre que pouvoient l'être les
Grecs & les Romains, auſſi riche que
les premiers , & incomparablement plus
féconde que les derniers en chef-d'oeuvres
dramatiques , n'a pas ſeulement une
Salle de Spectacles qui puiſſe ſupporter
le parallele avec le moindre des Théatres
anciens dont l'Italie conſerve les reſtes .
L'Italie moderne , à l'imitation de l'ancienne
, nous offre des modeles de Salles
propres à contenir la plus grande partie
du Public aſſemblé. Naples , Parme , Vérone
, Vicence , Milan , & quelques autres
Villes , ont des Salles auſſi vaſtes
relativement à leur population , que
l'étoient celles de Grecs & des Romains ,
eu égard à la leur. Lavoix desActeurs ne
SEPTEMBRE. 1775. 155
}
fe perd point dans ces Salles , quelque
grandes qu'elles foient ; dans celle de
Parme , qui contient plus de douze mille
ſpectateurs , l'on entend de l'extrémité de
la Salle, fans perdre un mot , un homme
qui parle à demi-voix. Il eſt ſurprenant
qu'on ne ſe ſoit pas encore occupé en
France des moyens d'agrandir les Salles
de Spectacle , ſans les rendre défavora
bles aux voix. On a lieu d'eſpérer qu'on
s'attachera ſérieuſement à cet important
objet dans la conſtruction d'une nouvelle
Salle pour le Théatre François , ainfi
qu'à une nouvelle combinaiſon dans la
diſpoſition des places propres à les rendre
plus nombreuſes dans une même
étendue & en même temps plus commodes
pour la totalité des Spectateurs ; il
ſemble que la diſpoſition de gradins en
→ amphitheatre autour de la Salle , telle
qu'elle eft pratiquée au Théatre de Par
me , concourroit avantageuſement à remplir
cebut.
Si l'Italie ancienne fut l'école des grands
Artiſtes qui l'ont encore illuftrée depuis
la renaiſſance des beaux- arts , l'Italie mo
derne l'eſt encore de nos Artiſtes Fran-
- çois ;& quoique les Italiens d'aujourd'hui
ne reſſemblent plus à leurs Ancêtres , il
156 MERCURE DE FRANCE.
ſemble que le génie des arts ſe ſoit fixé
dans leurs climats, Il y en a même qu'ils
ſemblent avoir créés ; telle eſt la muſique
dont les Anciens ne leur ont point laiſſé
de modeles. On ne connoît de la muſique
des Anciens que les effets vrais ou fabuleux
qu'elle produiſoit: on n'a que des
notions incertaines de leur méthode, Le
génie moderne a tout créé chez les Italiens
; & cet art , ſi ſéduisant &fi voluptueux
, a dû faire des progrès rapides
chez un Peuple dont le caractere eſt ſuſ
ceptible des paſſions les plus vives. Leur
muſique ſemble être devenue celle de
toute l'Europe. Les François ſeuls , ont
long-temps héſité ; mais il l'ont enfin
adoptée en ſe réſervant le droit dela rectifier
, & ont corrigéla lenteur monotone
de leur muſique par la vivacité de la
muſique italienne.
La peinture & la ſculpture ne produiſent
point aujourd'hui des chef-d'oeuvres
qui puiſſent être comparés à ceux deRaphael
, de Michel Ange , du Bernin , de
Ja Porte , du Titien , &c.; mais les Italiens
ſentent peut-être mieux que nous
le prix de ces chefs -d'oeuvre ; ils les confervent
avec un reſpect religieux ; ils ne
permettent point que de riches EtranSEPTEMBRE.
1775. 157
gers les leur enlèvent. Les Peintres & les
Sculpteurs d'Italie , qui ne ſe ſententpoint
le génie de créer , copient les tableaux&
les ſtatues de ces grands Maîtres , & vendent
leurs copies aux Etrangers ; ils ont
› cependant encore des Peintres & des
Sculpteurs d'un très grand mérite.
7
Les lettres & les ſciences ne font pas
moins honorées que les arts dans la patrie
du Taſſe &de Galilée , & fes bibliotheques
recelent des richeſſes peut être
ſupérieures aux nôtres & à celles d'Angleterre.
On ne cite aucun dépôt dans
le monde qui puiſſe égaler la Bibliotheque
du Vatican.
Les moeurs offrent en Italie un ſpectacle
digne de la curioſité duPhiloſophe.
Le fang des anciens Italiens ne coule
point dans les veines des habitans de
→ l'Italie moderne. Les Italiens d'aujourd'hui
deſcendent des Barbares qui ont
détruit leurs Ancêtres , des Peuples qui
en ont enſuite chaffé ces Barbares , &
des nouveaux Conquérans qui ontdétruit
ces Peuples & qui s'y ſont érigés en Souverains.
Normands , François , Eſpagnols
Allemands , toute l'Europe a fondu dans
- l'Italie; & comment , fur ce théatre de
dévaſtations continuelles , les races ſe ſe-
1
58 MERCURE DE FRANCE.
roient-elles perpétuées ? Auſſi eſt- il probable
que les Italiens d'aujourd'hui ne
defcendent pas plus des anciens Conquérans
du monde , que les Chinois ne defcendent
des François.
La Capitale de l'Italie eſt devenue la
Capitale du Catholiciſme , & la réſidence
du Chef de l'Eglife , Souverain temporel
de grands Etats. Preſque toutes les
dignités de cette Cour font affectées aux
Prêtres . Les Prélatures & les Bénéfices
étant preſque les ſeules récompenfes &
les ſeuls tréſors dont le Souverain puiſſe
diſpoſer , tout aſpire à l'état eccléſiaſtique
&les Familles finiſſent par le cèlibat. Cette
cauſe de dépopulation n'eſt pas auſſi forte
dans les autres Etats d'Italie que dans
ceux du Souverain Pontife : mais elle
s'y fait reſſentir du moins dans les premieres
Familles où la Prélature peut conduire
à la Papauté.
La pareſſe naturelle aux Italiens , eſt
encore une cauſe de la dépopulation&
de la langueur de l'Italie. Les gens de la
campagne , tourmentés par les impôts &
par le prix arbitraire que l'adminiſtration
met aux denrées , trouvent plus commode
d'aller mendier leur pain aux portes
des Couvens & des Palais , d'aller peuSEPTEMBRE.
1775. 159
pler les Hôpitaux ou de végéter inſolemment
au ſervice d'un Monsignor , que de
folliciter , par un travail facile , ces to r
res naturellement fécondes & dont la
végétation eſt ſi puiſſante.
L'Italie pourroit non ſeulement ſe
paſſer des productions de tous les pays ,
mais encore , comme autrefois , tournir
les ſiennes à ſes voiſins , & s'enrichir de
leurs beſoins . La terre y produit ſans ceſſe
& n'eſt point dans la néceſſité de ſe repoſer
; vins , grains , légumes de toute
eſpece , fruits exquis de tous les climats
huile , beſtiaux , tout ce qui ſert aux befoins
& au luxe de l'homme ; l'Italie
abonde en tout. L'hiver y fait rarement
ſentir ſes rigueurs , ainſi les bois , réſer-,
vés à couronner les montagnes , n'y enlevent
point à l'agriculture des terreins
- précieux dans les plaines .
Les Italiens aiment le faſte & la repréſentation
; ce genre de luxe leur eſt
plus nuiſible qu'il ne le ſeroit à une
Nation laborieuſe & cultivatrice , parce
que ne tirant point de leurs pays les
matieres premieres du luxe , & laiffant
, par leur naturel pareſſeux, languis
&perdre les manufactures , ils font obligés
d'acheter des Etrangers les objets né160
MERCURE DE FRANCE.
ceſſaires à leur luxe. Une ſuite de ce
luxe eſt l'amour immodéré des Spectacles.
Tous les Auteurs qui ont parlé du caractere
des Italiens , ſemblent les avoir
vus ſous des points de vue différens. Les
uns en font les plus grands eloges & leur
attribuent toutes les qualités de l'eſprit ,
& toutes les vertus . Les autres les peignent
jaloux , vindicatifs , trompeurs : ils
ne leur font grace d'aucun vice. On trou
vera dans cet Ouvrage pluſieurs traits
épars qui caractériſeront mieux cette Nation
, que tant de portraits que les Auteurs
prennent dans leur imagination ,
ou qu'ils efquiſſent d'après leur maniere
particuliere de voir.
Tout ce qui peut avoir rapport aux
objets que nous venons d'expoſer , & à
une infinité d'autres non moins intéreſ
fans , ſe trouve amplement détaillé dans
les différens articles de cet Ouvrage ,
également curieux , inſtructif & agréable
par l'intérêt des objets qu'il renferme ,
par l'immenſe variété qui devoit naître
néceſſairement du ſujet, & par le goût
qui a préſidé à l'aſſemblage& à la rédactiondes
matériaux qui le compoſent. Les
articles des hommes illuſtres font enrichis
,
SEPTEMBRE . 1775. 161
1
?
chis , pour la plupart d'anecdotes intéreſ
ſantes. En voici une au ſujet du Chevalier
Bernin , Peintre , Sculpteur &Architecte
célebre. La ſucceſſion de cet immortel
Artiſte monta à deux millions de livres.
S'il eût été à mon service , dit la
Reine Chriſtine , j'aurois honte qu'il eût
laissé fi peu .
* Les Hommes de Promethée , Poëme , par
M. Colardeau. A Amſterdam , & fe
trouve à Paris , chez le Jay , Libraire. 1
L'Auteur de ce poëme annonce dans
ſa préface qu'il eſt redevable du ſujet de
ſon poëme à M. Querlon , & l'expreffion
de ſa reconnaiſſance , qui paraît
très-vive , eſt d'autant plus louable , que
l'obligation paraît petite. M. Colardeau
doit être bien perfuadé que le mérite de
fon Ouvrage eſt fort indépendant de M.
- Querlon. Ce mérite eſt celui d'un ſtyle
en général plein de grâce & d'harmonie ;
ce mérite en un mot eſt celui d'un Poëte,
* Article de M. de la Harpe.;
L
162 MERCURE DE FRANCE.
& l'idée de M. Querlon eft commune
& fans intérêt. C'eſt lui qui doit remer- ,
cier M. Colardeau d'avoir embelli des
charmes de ſa muſe , une invention ſi
faible. Un Sage conduit le Poëte ſous
des portiques à demi ruinés & femés de
débris. Ils retrouvent fur des tableaux
peints à freſque , qui couvrent d'antiques
murailles , l'aventure de Prométhée raviſſant
le feu du ciel pour animer l'homme
& fa compagne Pandore. Le Sage
explique les détails de cette hiſtoire à
meſure qu'ils ſe retracent à ſes yeux dans
les peintures qu'ils parcourent. Voilà
toute la fiction . L'union du premier homme
avec Pandore eſt tout le noeud de
l'intérêt , & rappelle le tableau d'Adam
&Eve dans Milton. Rien de tout cela
n'appartient à M. Querlon: mais les
beaux vers appartiennent à M. Colardeau.
Il établit d'abord le ſite de la ſcene.
L'horiſon , ſous un ciel & de pourpre & d'azur ,
Y fuit dans la vapeur d'un air tranquille & pur.
Ce lointain , couronné du ſommet des montagires ,
Offre dans les vallons de riantes campagnes ,
Un fleuve entrecoupé de joncs & de roſeaux,
SEPTEMBRE. 1775. 163
D'un cours lent & paiſible y promene ſes eaux ,
Et toujours plus charmé , plus épris de ſes rives ,
Amuſe en cent détours ſes ondes fugitives.
Ici c'eſt un torrent qui , d'un cours orageux ,
Tombe , bondit & roule en flots impétueux ;
D'une humide vapeur il obſcurcit la plaine ,
Pouſſe , rejette au loin les débris qu'il entraîne;
Là d'orgueilleux palmiers s'élancent dans les airs;
Ici d'humbles buiſſons les côtaux ſont couverts ,
Et par- tout la verdure , aux yeux qu'elle intéreſſe,
Fait briller du printemps la grâce & la jeuneſſe.
On trouve par-tout dans ſes vers l'expreſſion
poëtique heureuſement figurée
&neuve , ſans être bizarre. C'eſt le Poëte
ſeul qui
Fait briller du printemps la grace & la jeuneſſe.
C'eſt là ſon langage. On le retrouve
dans la belle deſcription des deux Acteurs
qui animent la ſcene qu'on vient
de décrire.
L'homme , ſous le pinceau de l'Artiſte fidele
Etale fur fon front la fierté naturelle.
Tout annonce dans lui le Roi de l'Univers ;
Son fuperbe regard s'échappe en longs éclairs.
Son port majestueux , mais noble ſans rudeſſe ,
Réunit à la fois la force & la foupleſſe
L2
154 MERCURE DE FRANCE! 1
Sur ſes membres nerveux les muſcles prononcés ,
Forment un bel accord , l'un dans l'autre enlacés,
Tel paraît dans le Cirque un Lutteur intrépide.
Sa moitié près de lui , ſous un maintien timide ,
Laiſſe voir plus de grâce & des attraits plus doux.
Le Peintre n'avoit point , ſous un voile jaloux ,
De la belle Pandore enſeveli les charmes ;
L'innocence était nue , & l'était ſans alarmes ;
Elle s'enveloppait de ſa ſeule pudeur.
La beauté n'a rougi qu'en perdant la candeur ,
Et près de ſon berceau , pure encore & céleſte ,
Dans la nudité même elle eut un front modeſte.
La tournure de ces vers eſt charmante.
On a conteſté avec raiſon la vérité
de celui - ci :
La beauté n'a rougi qu'en perdant la candeur.
Si la pudeur eſt eſſentielle à la beauté ,
elle a dû rougir en ſe voyant nue. Sans
cette rougeur , ſon front modeſte aurait
eu une grâce de moins. Peut- être auſſi
pourrait - on blâmer ſon ſuperbe regard
qui s'échappe. Il me ſemble que ces deux
mots fuperbe & s'échappe ne foient pas
faits pour aller enſemble; mais il n'y a
que de très - beaux vers que l'on puiſſe
examiner avec cette ſévérité , parce qu'ils
rappellent l'idée de la perfection. Le
SEPTEMBRE. 1775. 165
mot fuperbe paraît plus heureuſement
placé dans ces deux vers que l'on admire
dans un autre portrait de l'homme :
Superbe & s'entourant de l'ombre des cheveux ,
S'éleve & s'applanit le front majestueux.
Les premiers pas , les premiers mouvemens
de l'homme & de ſa compagne
l'un vers l'autre , font peints avec des
teintes douces & gracieuſes.
De ſurpriſe en ſurpriſe & d'eſſais en eſſais ,
L'un & l'autre éperdus , préoccupés , diſtraits ,
Se lèvent , & d'un pied chancelant & timide ,
Marchent abandonnés à l'inſtinct qui les guide;
Avec quel trouble encor , avec quel embarras ,
La terre leur parut ſe mouvoir ſous leurs pas !
Ils s'avancent ; leur vue inquiete , attentive ,
Contemple la verdure autour d'eux fugitive.
L'homme eſt né fier ; la crainte eſt peu faite pour lui,
Sa compagne , plus faible , a beſoin d'un appui.
Il la ſoutient ; Pandore , humble dans ſes alarmes ,
Cede à l'homme un pouvoir que reprendront ſes charmes.
•
L'heureux fils de Japet , caché dans un bocage,
Obſervoit ces époux à travers le feuillage.
L3
166 MERCURE DE FRANCE. 1
Du ſommet d'un côteau leurs pas précipités ,
S'élançaient aisément par la pente emportés ,
Et vers les profondeurs d'un yallon folitaire ,
Ils dirigeaient tous deux leur démarche légere.
Là, Flore déployait à leurs yeux fatisfaits
Son plus beau coloris & l'émail le plus frais .
Tous les dons du printemps prodiguaient leurs délices
Les fleurs , les tendres fleurs du ſein de leurs calices ,
Exhalaient , répandaient mille parfums divers ,
En nuages légers ils flottaient dans les airs.
Un nouveau ſens s'éveille , & d'une haleine pure ,
Ils refpiraient tous deux l'encens de la nature.
L'Auteur trace ainſi ſucceſſivement
l'eſſai de chacun des ſens & la premiere
jouiſſance. Il termine ce tableau par celui
de l'union des deux premiers Amans
dont la terre ait vu le bonheur.
Cependant , par degrés , l'orient ſe colore
De la pourpre brillante & des feux de l'Aurore;
A l'Univers charmé qu'elle annonce un beau jour ,
Son char plus radieux eſt conduit par l'amour.
A travers les rameaux , ſa naiſſante lumiere
Du premier des humains vient frapper la paupiere.
al ouvre lentement un oeil appeſanti ;
17
Des chaînes du ſommeil à peine il eſt ſorti ,
SEPTEMBRE. 1775. 167
Qu'il fent près de fon coeur ſa compagne fidele :
Dans ce tendre abandon qu'elle lui parut bellet .
Le repos ajoutait à l'éclat de ſes traits.
(
La fête de l'hymenée ſe conſomme ;
& l'époux , dans ſon ivreſſe , exprime le
charme qu'il éprouve auprès de Pandore.
Rien à l'égal de toi n'eſt beau dans la nature ;
J'admirais ce ſoleil brillant au haut des cieux :
Un jour plus enchanteur étincelle en tes yeux .
Chacun de tes regards porte au fond de mon ame
Un trouble qui l'agite , un rayon qui l'enflamme...
J'admirais la verdure & les fruits & les fleurs ;
Mais ton teint fait pâlir l'éclat de leurs couleurs.
J'ai reſpiré l'encens & le parfum des roſes :
Qu'il en eft de plus doux fur tes levres mi- cloſes !
Les oiſeaux ont chanté ſous l'ombre de ces bois :
Mais les oiſeaux n'ont pas le charme de ta voix ;
Je l'ai bu ce nectar préſenté par Pandore :
Celui de tes baifers m'eſt bien plus cher encore.
1 Le nectar , les parfums , tout ce que j'ai goûté ,
Et la terre & les cieux , tout cede à ta beauté.
Ivre de mes plaiſirs , ah ! je reſpire à peine.
Une langueur ſecrette auprès de toi m'enchaîne.
Mon être eft- il changé ? mas-tu donné le tien ?
Lorſque nous confondions & ton coeur & le mien ,
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
Aurais - tu dans mes ſens fait paſſer ta faibleſſe ? ...
Quel pouvoir prend fur moi ta grâce enchantereſſe !
: :
Oui , oui , je le ſens trop , au charme qui m'attire ;
Tu me çedes la force & tu retiens l'empire .
Il y a de l'intérêt & de la ſenſibilité
dans ce diſcours adreſſé à Pandore. En
général il regne dans cet Ouvrage ,
comme dans tous ceux de l'Auteur , une
molleſſe aimable de ſtyle , une élégante
facilité qui fait pardonner les négligences
, parce qu'elles ſemblent appartenir
au caractere d'un talent heureux fait
pour produire ſans travail .
:
ΑΝΝΟNCES.
DICTIONNAIRE
ICTIONNAIRE pour l'intelligence des
Auteurs claſſiques Grecs & latins , tant
ſacrés que profanes , contenant la géographie
, l'hiſtoire , la fable & les antiquités
; dédié à Monſeigneur le Duc de
C
SEPTEMBRE. 1775. 169
Choiſeul , par M. Sabbathier , de l'Académie
Etruſque de Cortone , Profeſſeur
au College de Châlons - fur - Marne , &
Secrétaire perpétuel de l'Académie de
cette derniere Ville. Tome XIX. in- 8 °,
A Paris , chez Delalain , Lib .
Frédégonde & Brunehaut , Roman hiftorique
, avec fig, in- 8°. par M. Monvel
; prix 3 liv . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire.
Leçons de Géométrie pour fervir d'introduction
à l'étude de la Sphere & de
la géographie : Ouvrage utile à toutes les
perſonnes qui n'ayant pas le loiſir de ſe
livrer à une étude profonde de la géamétrie
, defirent néanmoins en avoir une
connoiſſance fuffiſante pour apprendre la
ſphere & la géographie ; in- 8°. avec fig.
prix 4 liv. br. A Paris , chez Saillant &
Nyon , veuve Savoi , veuve Deſaint ,
, rue du Foin ; & Pierres.
1
Eſſai historique & pratique fur les batailles
, par M. le Chevalier de Grimoard
; in- 4°. avec fig . petit papier br.
12 1. 10 f. grand pap. 15 1.
L5
170 MERCURE DE FRANCE,
Discours prononcé dans l'Eglise Royale
Collégiale de Notre - Dame de Provins à la
meſſe folennelle que le Chapitre de cette
Eglife a célébré le 11 Juin 1775 , jour
du ſacre du Roi , pour obtenir l'effuſion
des bénédictions du ciel ſur la perſonne
& fur le regne de Sa Majeſté. Par M.
l'Abbé Royer , Chanoine Théologal de
la même Eglife; in 4º. prix 24 fols. A -
Paris , chez Gogué& Née de la Rochelle ,
Libr. rue du Hurepoix.
On trouve chez les mêmes Libraires
l'Oraifon funebre de Louis XV , par le
même Auteur.
Nouveau Dictionnaire raisonné de phy
fique & desSciences naturelles , contenant
T'hiſtoire générale des animaux , des vé
gétaux , des minéraux & de tous les phénomenes
de la nature , avec l'hiſtoire
des ſciences phyſico-mathématiques ,
de tout ce qui a rapport à la phyſique &
à l'hiſtoire naturelle; par une Société de
Phyſiciens ; 2 vol. in- 8°. A Paris , Hôtel
de Thou,
&
SEPTEMBRE. 1775. 171
ACADÉMIES.
I.
ACADÉMIE FRANÇOISE,
Dans la féance publique du 25 Août ,
l'Académie Françoiſe a donné le prix
d'éloquence , dont le ſujet étoit l'Eloge
de Nicolas de Catinat , Maréchal de France
, à M. de la Harpe ; elle lui a donné
également le prix de poëſie pour le
poëme intitudé : Conſeils à un jeune Poëte.
C'eſt le quatrieme prix d'éloquence &
le quatrieme prix de poësie que M. de la
Harpe obtient ; & c'eſt la ſeconde fois
qu'il a remporté le même jour les deux
prix,
Son Epitre au Taſſe a eu le premier
acceffit de poësie. Le premier acceffit du
prix d'éloquence a été remporté par M.
de G.... L'Académie , en faifant mention
de fon Diſcours , a regretté de
n'avoir qu'un prix à donner. Le ſecond
acceffit a été obtenu par M. l'Abbé dEfpagnac
, âgé de vingt - deux ans. M. Duruflé
a eu le ſecond acceffit de la poëfie .
172 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie a diftingué dans les pieces
de ce concours çelles de M. de Sacy ,
de M. Doigny du Ponceau , de M.
Geoffroy de Neufchâteau , & celle d'in
Anonyme.
Le 25 du mois d'Août 1776 , l'Académie
Françoiſe donnera un prix de poëfie
, & elle propoſe pour ſujet la traduction
en vers alexandrins d'un morceau de
l'Iliade , au choix des Auteurs. La piece
fera de 200 vers au moins & de 400 au
plus.
Les Ouvrages feront envoyés le rer
de Juillet , au ſieur Demonville , Imprimeur
de l'Académie Françoiſe , rue St.
Séverin , aux armes de Dombes .
L'Académie voulant donner aux Auteurs
le temps de faire les recherches
néceſſaires , propoſe , dès à préſent , pour
le ſujet du prix d'éloquence qu'elle donnera
le jour de Saint Louis 1777 , l'Eloge
de Michel de l'Hôpital , Chancelier de
France.
II.
ROUEN.
L'Académie de Rouen doit diſtribuer
au mois d'Août 1776 , trois prix chacun
de 300 livres. :
SEPTEMBRE. 1775: 173
Elle demande , pour le prix d'hiſtoire;
Une notice critique & raisonnée des Historiens
anciens & modernes de la Neustrie&
Normandie , depuis son origine connue
jusqu'à notre fiecle , pour fervir d'introduction
à l'hifloire générale de la Province.
Pour le prix d'éloquence , l'Eloge hiftorique
du Parlement de Normandie , depuis
Louis XII jusqu'à préſent.
Les Mémoires , écrits liſiblement en
françois ou en latin , feront adreſſés ,
francs de port , à M. Haillet de Couronne
, Lieutenant - Criminel du Bailliage ,
Secrétaire perpétuel. Ils ne feront admis
auconcours qu'autant qu'ils parviendront
avant le premier Juillet 1776. Les Auteurs
ſont prévenus de ne ſe point faire
connoître, Les Titulaires , Aſſociés &
- Adjoints de l'Académie , font exclus du
concours...
Prix des ſciences & arts : Indiquer les
progrés de nos arts utiles cultivés dans la
ville & banlieue de Rouen ſous le regne de
Louis XV, & leur influence fur le commerce
de la Normandie ..
Les Memoires feront adreſſés , comme
-deſſus , avant le premier Juillet 1776 ; à
M. L. A. Dambourney , Négociant à
Rouen , Secrétaire perpétuel.
174 MERCURE DE FRANCE.
ン
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Mardi 15 Août on a donné au
Concert Spirituel une grande ſymphonie
, qui a été ſuivie d'un petit motet
de baſſe-taille de M. Smith , chanté par
M. Tourvel. M. le Brun a joué un concerto
de hautbois de ſa compoſition. M.
Mereau a fait exécuter Laudate Dominum
omnes gentes , nouveau motet de ſa compoſition
à trois voix &à trois inſtrumens
obligés . MM. Bertheaume , Guénin &
Monin , ont exécuté une ſymphonie
concertante del ſignor Cambini. M. Lorpin
a chanté un nouveau motet à voix
ſeule de M. Rochefort. M. Jarnovich a
exécuté un nouveau concerto de violon
de ſa compoſition. Le Concert a fini par
tun nouveau Te Deum à grand choeur del
fignor Langlé. Ce Concert a été parfaitement
exécuté; le choix des différens
morceaux a été goûté , & les muſiques
nouvelles ont été fort applaudies.
SEPTEMBRE. 1775. 175
OPER
L'ACADÉMIE royale de Muſique a reprèſenté
le Mardi premier Août Cythere
affiégée , Ballet en trois actes. Le poëme
eſt de M. Favart , la muſique eſt de M.
le Chevalier Gluck.
On célebre la fête de Vénus &d'Adonis
; les chants & les plaiſirs de cette fète
font troublés par les alarmes de Carite ,
qui vient demander à ſes Compagnes du
ſecours contre des ennemis, cruels qui
attaquent Cythere. Elle leur raconte les
dangers qu'elle a courus. Les Nymphes
effrayées , ſe préparent à une défenſe.
Olgar & fon Ecuyer Barbarin viennent
reconnoître les lieux où ils doivent ſignaler
la vengeance de Mars , outragé de ce
que Vénus lui préfere Adonis. Cependant
Olgar a aimé Doris , & fe plaint
encore de ſa perfidie. Brontès , à la tête
des Scythes & des Sarmates , ſe joint à
Olgar; ils s'animent au combat. Alors
Daphné fort de la Citadelle de Cythere ,
une branche d'olivier à la main , & demande
à capituler. Elle ſomme les en
nemis de ſe rendre.
:
:
176 MERCURE DE FRANCE.
Rendez- vous : que fert - il d'attendre ?
Mille plaiſirs vous font offerts ;
Et pourquoi rougir de vous rendre :
Il eſt doux de porter nos fers .
On s'arrache la victoire ,
Sans égards ,
Dans les champs de Mars :
Les vainqueurs ſeuls ont la gloire.
Les vaincus
Demeurent confus .
Mais on ſe partage l'honneur
Dans la douce guerre
Qu'on fait à Cythere :
Il eſt tout auſſi flatteur
D'être vaincu que vainqueur.
La Nymphe demande qu'Olgar ofe
accepter un combat fingulier , dans le
quel il ſera obligé de ſe ſoumettre. Ce
Guerrier terrible qu'on lui oppoſe , eft
Doris , qu'il a aimée. Olgar veut en vain
ſe défendre ; il devient ſon captif, & fa
défaite lui eft chere , malgré les reproches
de Brontès. Ce Chef implacable
mene ſes Soldats à l'aſſaut ; mais les
Nymphes n'oppoſent à leurs fureurs que
des fleurs. Le plus grand nombre des
Scythes & des Sarmates fuit , & les au
tres
SEPTEMBRE. 1775. 177
tres ſe laiſſent enchaîner par les Nymphes.
Brontès eft furieux; il veut faire
› détruire Cythere: mais Cloé entreprend
de le dompter; elle l'aborde comme une
transfuge : enſuite elle lui peint l'intérêt
que ſes vertus lui inſpirent & le defir
qu'elle a de vivre ſous ſes loix. Brontès
ſe laiſſe perfuader ; Cloé jure avec lui
de déteſter l'Amour , & le trompe par
ce faux ferment. Elle veut eſſayer ſi
elle eſt bien en Guerrier , & parvient
ainſi à lui ôter ſes armes & à l'enchaîner.
Brontès eſt d'abord honteux , mais
bientôt glorieux de ſa défaite & de fes
liens. Les Scythes ſe rendent , à l'exemiple
de leur Chef, prifonniers desNymphes.
Cythere eſt triomphante: on célebre
ſa victoires
י נ ד " .
Cet Opéra comique a beaucoup réuſſi
autrefois à Bruxelles en 1748 , & fur le
Théatre de la Foire St. Laurent en 1754.
La gaieté & la malignité du vaudeville ,
la fimplicité & la naïveté des airs, l'à
- propos , en quelque forte, entreala mu .
fique & les paroles , ces proportions heu
reuſement obſervées , ont pu donner un
ſuccès mérité à ce joli ſpectacle : mais
eit ſemble avoit beaucoup perdu dans fon
paffage ſur un grand Theatre ,& par les
a. M
178 MERCURE DE FRANCE.
prétentions d'une muſique ſavante & la.
borieuſe , qui a détruit néceſſairement la
légéreté du poëme. M. le Chevalier
Gluck a traité trop férieuſement cet
Opéra comique , où il a employé toute
la force impoſante de fon génie , lorſqu'il
falloit y répandre les grâces aimables de
l'eſprit & du goût. Au reſte , ce ſpectacle
n'eſt point fans agrément. On y remarque
pluſieurs airs bien faits ,ſurtout la charmante
muſique de M. Berton , pour le
divertiſſement du dernier acte , qui a été
fortapplaudie. Les ballets ont été trouvés
ingénieux & agréablement deſſinés; celui
du premier acte , par M. Dauberval ;
celui du ſecond , par M. Gardel ; le troifieme
, par M. Veſtris: dans ce dernier
divertiſſement , le concours & la réunion
des principaux talens de la danſe , exécutée
par Mlles Heynel &Guimard , par
MM. Veftris , Gardel & Dauberval ont
eu le plus grand ſuccès. Les rôles prin.
cipaux du ballet ont été joués & bien
chantés par Madame Larrivée, par Mile
la Guerrero& Mlle Châteauneuf , par
MM. Gelin & Lainé.
Lei Août , la Reine & Madame
Clotilde , Princeſſe de Piémont , ont
honoré ce ſpectacle de leur préſence.
SEPTEMBRE. 1775. (179
COMÉDIE FRANÇOISE.
La Tragédie des Arfacides , en fix
actes , par M. Peyraud de Beauſſol , a
été retirée par l'Auteur après la ſeconde
repréſentation. Nous n'avons pu en don
ner qu'une idée très imparfaite dans le
dernier volume de ce Journal: mais on
imprime , dit- on , cette Tragédie , & les
Lecteurs pourront décider ſi les Spectateurs
ne l'ont pas jugée trop ſévérement.
Nous devons ſeulement relever une er
reur de nom qui nous eſt échappée; ce
n'eſt point le Roi de Bithinie , mais ce.
lui d'Armenie qui ſe tue à la fin de la
catastrophe , parce qu'il ne peut foutenir
la vie en perdant ſa couronne & fes
Etats , & voyant ſa Maîtreſſe infidele
l'abandonner pour ſuivre la fortune de
fon rival.
Les Comédiens François ont donné
le famedi 12 Août , la premiere repré
ſentation du Mariage clandestin , Comé
die en trois actes & en vers libres , de
M. le Monnier. Cette Piece eft imitée
M 2
180 MERCURE DE FRANCE,
de l'Anglois de Garrick. Elle a été retirée
après la premiere repréſentation.
Cependant elle eût pu reparoître avec
avantage en y faiſant quelques changemens.
On ya applaudi plufieurs ſcenes
très-agréables & traitées avec délicatefſe;
d'autres ont paru inutiles , épiſodiques
& contraires à l'intérêt , à l'unité
&à la marche de l'action .
On répéte actuellement le Célibataire ,
Comédie en cinq actes de M. Dorat .
Le 14 d'Août , la Reine & Madame
Clotilde , Princeſſe de Piémont , ont
honoré ce ſpectacle de leur préſence. On
a repréſenté la Tragédie d'Adélaïde du
Guefclin & la Comédie des Fauffes - Infidélités.
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont repréſenté
pour la premiere fois , le 14 Août , la
Belle Arsene , Comédie nouvelle en
quatre actes , en vers , mêlée d'ariettes ,
Le poëme eſt de M. Favart , la mufique
eſt de M. Monſigny. C'eſt un ſujet de
SEPTEMBRE. 1775. 181
féerie , dont l'idée eſt empruntée d'un
conte de M. de Voltaire.
La belle Arfene déſeſpere ſes Amans
par ſes mépris & par fon indifférence ;
Alcindor , le plus conſtant de tous & le
plus digne de lui plaire , ne peut vaincre
ſa fierté ; il affecte , pour la corriger ,
d'être inconſtant : mais il offenſe fon
orgueil, ſans réveiller ſa ſenſibilité. Cependant
elle ne peut ſupporter les dédains
de cet Amant , elle prie la Fée ſa maraine
de la tranſporter dans ſon Palais.
La Fée y conſent. La belle Arſene commande
en ſouveraine : tout ce qu'elle
defire , s'exécute. On s'empreſſe de l'amufer
par des danſes , par des concerts ,
mais il n'y a point d'hommes dans la
Cour de la Fée, point d'amans , & furtout
point Alcindor , qu'elle ne peut
s'empêcher de regretter. Elle renonce à
ces fêtes infipides; elle fuit de ce ſéjour
brillant. La Fée qui ne la perd
point de vue , excite un orage affreux
Jorſqu'elle eſt errante dans une forêt. Un
Charbonnier ajoute à ſes frayeurs & à
ſes malheurs , par ſes propos groſſiers ;
elle tombe , accablée de crainte & de
fatigue , au pied d'un arbre. La ſcene
change pendant ſon ſommeil ; elle ſe
M 3
182 MERCURE DE FRANCE ,
T
trouve au milieu de la Cour brillante
de la Fée : on célebre le mariage d'Alcin
dor; elle laiſſe enfin échapper ſes regrets
&fes defirs; elle renonce à ſa ſotte va.
nité , & elle fait fon bonheur en faifant
celui de fon Amant fidele. Cette Piece
eft écrite avec délicateſſe ; elle offre un
ſpectacle varié & agréable. La muſique
fait honneur au génie de M. Monſigny ;
il y a des airs , entr'autres un trio , charmans.
On defireroit ſeulement qu'il eût
moins élevé le ton de certains morceaux ,
où les voix font génées. Madame Trial
joue & chante à merveille le rôle de la
belle Arfene ; Madame Moulinghen celui
dela Fée; & Mile le Fevre celui de
la ſtatue animée. M. Michu ſe diftingue
par fon jeu & par fon chant dans le rôle
d'Alcindor. Le Charbonnier ne pouvoit
être mieux rendu que par M. Nainville,
Le 16 du même mois , les Comédiens
ont donné une autre nouveauté , ſavoir
la Colonie , Comédie en deux actes ,
parfaitement traduite de l'Italien , par
M. Frameri.
Fontalbe , Capitaine de Vaiſſeau , a
échoué dans une Ifle déferte , où il fonde
avecles gensde ſon équipage,une Colonie,
SEPTEMBRE. 1775. 183
dont il eſt nommé Gouverneur. Il établit
pour loi que toute jeune fille qui vien.
dra dans cette Iſſe ſera obligée de choiſir ,
dans la huitaine , un mari , ou de partir
fur une nacelle , à la merci des flots . Il
regrette Belinde qui l'a quitté dans ſon
voyage en paſſant de fon navire ſur un
autre. Il la croit infidele , & n'eſperant
plus la revoir , il promet ſa main à Marine
, jeune payſanne , qui regrette un
peu Blaiſe: mais fon abſence , & la vanité
d'être la femme du Gouverneur , lui
font accepter avec joie ſes offres . Cependant
Blaiſe , échappé du naufrage , revient
avec des richeſſes ; il ſe félicite de
retrouver Marine , dont il eſt accueilli
avec certains airs de prétention & de
fierté qui l'offenſent. Il prend déjà ſon
parti d'oublier cette infidele : mais fes
eſpérances ſe raniment à l'arrivée de Belinde.
La conſtante Belinde a d'abord
beaucoup à fouffrir des reproches de fon
Amant , qui la croit perfide. Enfin elle le
déſabuſe par une lettre de l'ami qui
l'avoit trahi. Fontalbe quitte Marine
pour retourner à ſes premieres amours ,
&Marine eſt trop heureuſe que Blaiſe
veuille encore lui donner la main. Cette
Comédie offre des ſituations intéreſſan-
1
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
tes , & pluſieurs ſcenes de bon comique
Elle a été parfaitement jouée & chantée
par MM. Julien & Narbonne , par Miles
Colombe & le Fevre. La muſique , qui
eft de Sacchini , célebre Compoſiteur
Italien , eſt délicieuſe ; le chant en eſt
toujours agréable , l'expreſſion toujours
vraie , l'accompagnement toujours piquant
& pittoreſque.
Le 19 d'Août on a joué le Turban enchanté
, Piece Italienne , & l'Ami de la
Maifan , Comédie en trois actes. La
Reine & Madame Clotilde , Princeſſe
de Piémont , ont honoré ce ſpectacle de
leur préſence.
ARTS.
GRAVURES,
I.
COLLECTION précieuſe & enlumi
née des fleurs les plus belles & les plus
curieuſes , qui ſe cultivent tant dans les
jardins de la Chine que dans ceux de
'Europe , dirigée par les ſoins & ſous la
SEPTEMBRE. 1775, 185
conduite de M. Buc'hoz , Auteur des
Dictionnaires des trois regnes dela France
, de l'Hiſtoire univerſelle du regne
végétal , & de la Collection de planches
enluminées & non- enluminées d'histoire
naturelle. Ouvrage également utile aux
Naturaliſtes , aux Fleuriſtes , aux Peintres,
aux Deffinateurs , aux Directeurs des
Manufactures en porcelaine , en fayance
&en étoffes de foie , de laine , de coton ,
& autres Artiſtes ; pour ſervir de ſuite à
l'hiſtoire naturelle & économique des
trois regnes de la Nature. Partie pre
miere, Plantes de la Chine , peintes
dans le Pays. A Paris , chez Lacombe ,
Libr. rue Chriſtine ; & chez l'Auteur
rue Hautefeuille,
II.
La Sultane , eſtampe d'environ 18 pou
ces de hauteur & de 14 de largeur , d'après
le tableau de Carle Vanloo , premier
Peintre du Roi . Elle eſt gravée d'un
burin très-délicat , & d'un travail très
précieux , par J. Beauvarlet , Graveur du
Roi ; prix 12 liv. chez l'Auteur , rue du
petit Bourbon , attenant la Foire Saint
Germain.
Cette eſtampe fait pendant de celle
M5
136 MERCURE DE FRANCE.
que nous avons annoncée , ayant pour
titre , la Confidence.
III.
Les Délices de l'Eté , eſtampe d'environ
13 pouces & demi de hauteur , &
17 pouces de largeur. Elle eft gravée avec
beaucoup d'art & de talent par J. B.
Lienard , d'après un tableau très agréable
de M. le Prince , Peintre du Roi ;
prix 4 1. A Paris chez l'Auteur , rue des
Foſſés M. le Prince , vis-à- vis celle de
Vaugirard , à l'Hôtel d'Harcourt ; &
chez J. P. le Bas , Graveur du Roi , rue
de la Harpe.
IV.
Portrait de Madame la Comteſſe d'Artois
, gravé au metzotinto , dit la maniere
noire , haute de 14 pouc. & demi ,
fur 10 pouces & demi de large , prix 3
liv. A Paris , chez Haines , rue de Tournon
, vis-à-vis l'Hôtel de Nivernois.
Le ſieur Haines , perfuadé que la connoiſſance
de ce genre de gravure , ſi facile
à apprendre & fi prompte à faire
pour qui fait deffiner, eſt beaucoup defirée
en France , & que la ſeule difficulté
SEPTEMBRE. 1775. 187
1
>
eſt de ſe faire grainer les planches ,
qu'on appelle les fonds , donne avis que
l'on en trouve chez lui de grainées ,
de toutes grandeurs & à juſte prix , &
qu'on les fait imprimer à l'angloiſe par
le fieur Maillet , rue Saint Jacques , feul
dans ce genre.
{
V.
:
Les Cerises , & Annette & Lubin , deux
eſtampes en pendant , très bien gravées
par M. Ponce , d'après les deſſins de M.
Baudouin ; prix 2 1. chacune. A Paris ,
chez l'Auteur , rue St. Hyacinthe , porte
St. Michel , maiſon de M. Debute , &
chez Bafan , rue & Hôtel Serpente.
Ces ſujets galans font ſuite des autres
gravures d'après ce Peintre ingénieux .
VI.
Portrait en médaillon de Maximilien-
François - Xavier - Fofeph - Jean - Antoine
Venceslas , frere de l'Empereur , né à
Viennerle 8 Décembre 1756 , Coadju
teur de l'Ordre Teutonique en 1769 ,
gravé par Dupin , d'après le tableau de
Davenne. A Paris , chez Bligny , Lancier
:
188 MERCURE DE FRANCE.
du Roi , Cour du Manege, aux Tuileries.
VII.
Portrait en médaillon de Marie- Adélaïde
- Clotilde - Xaviere de France , Princeſſe
de Piémont , née à Verſailles le
23 Septembre 1759 , gravé par L. J.
Cathelin , Graveur du Roi , d'après le
tableau de Ducreux , Peintre de Leurs
Majeſtés Impériales. A Paris , chez Bligny
; à la même adreſſe.
VIII.
Portrait en médaillon d'Antoine Petit ,
très célebre Médecin , Docteur - Régent
& ancien Profeſſeur de la Faculté de
Médecine , Membre des Académies
Royales des Sciences de Paris & de
Stockholm , Profeſſeur d'Anatomie &
de Chirurgie au Jardin du Roi , Inſpecteur
des Hôpitaux militaires du Royaume.
Ce portrait eſt reſſemblant; il eſt
deſſiné & gravé avec beaucoup de foin
& de talent par C. Macret; prix 24
fols. A Paris , chez l'Auteur , rue Saint
Jacques , maiſon de la veuve Duchefne ,
Libraire,
SEPTEMBRE. 1775: 189
TOPOGRAPHIE .
DEUXIEME EUXIEME cahier des jardins anglochinois
en vingt-deux planches , contenant
les différens temples , moſquées ,
pagodes , grottes , ferres chaudes ; ponts ,
cabinets chinois de Kew & de Stow ; le
parc de Sion - Hill , Claremount , Wimbleton
, &c. fur les deſſins que M. André
, Architecte-Juré Expert , a fait dans
fon voyage d'Angleterre , par les ordres
de S. A. S. M. le Prince de Conti.
Plus le parc de Pembroke , Pelham ,
Blair , en Angleterre .
La laiterie de Chantilly , & celle de
M. Boutin ; le jardin anglois de Mde la
Comteſſe de Bouflers , au Temple ; celui
de Mde la Princeſſe de Monaco.
' Le plan général des jardins de Schwet
zingen , à l'Electeur Palatin ; trois planches
de détails du même jardin.
Plus fix jardins de compoſition à l'angloiſe
, par Thiémé , depuis 3 toiſes fur
6, juſqu'à 13 de face fur 33 de profondeur
; prix 12 1. chez le ſieur le Rouge ,
Géographe du Roi , rue des Grands Au
guſtins.
190 MERCURE DE FRANCE.
En payant 9 liv. de plus , on recevra
une promeffe du ſieur le Rouge , par
laquelle il s'engage de fournir , gratis ,
aux Souſcripteurs , un troiſieme cahier ,
de jardins anglo- chinois , qui paroîtra
au 25 de Janvier prochain, en trente
planches , compris la deſcription de tous
les articles du ſecond & 3ª cahier , qui
contiendra Wanſtead , à deux lieues de
Londres , les vaſtes jardins à la chinoiſe
d'Ermenonville , à M. le Marquis de Gi.
rardin , homme de génie& de goût , qui
aviſité tous ceux de l'Angleterre ; ceux
de Roiſſy , à M.le Comte de Caraman ,
qui a eu la complaiſance de faire voir à
l'Auteur de ſuperbes jardins anglois de
ſa compoſition: il a également voyagé
en Angleterre avec fruit. Ceux de Mde
la Comteſſe de Bouflers à Auteuil , de
M. le Chevalier de Janſſen à Chaillot ,
&c. &c.
Plus fix planches contenant vingt jardins
de compoſition à l'angloiſe , depuis
un demi quartier juſqu'à trois arpens ;
par Thiémé , Jardinier Décorateur.
Plus , les treillages à la mode, cafcades
, fontaines & autres décorations.
Le dernier d'Octobre , de Novembre
& Décembre , on délivrera ces planches
SEPTEMBRE. 1775. 191
finies. Ceux qui ne ſouſcriront point les
payeront 12 liv.
Le ſieur leRouge vient auſſi de donner
les jardins anglo - chinois de Sans-
→ Souci , en deux feuilles aſſemblées ; par
Saltzman , Jardinier du Roi de Pruſſe ,
avec la deſcription , traduite de l'Allemand,
Prix 4 1.
1
PIECES
MUSIQUE.
I.
1
IECES d'Orgue. Meſſe en la mineur ;
dédiée à Madame de Montmorency.
Laval , Abbeſſe de l'Abbaye Royale de
Montmartre ; compoſée par M. Benaut ,
Maître de clavecin. Prix 3 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Gilles - Coeur , la
› deuxieme porte cochere à gauche en entrant
par le Pont-Neuf; & aux adreſſes
1
ordinaires de muſique.
33
I I.
:
Dialogue comique entre M. Simon &
Mile Manon , avec accompagnement de
192 MERCURE DE FRANCE.
baſſe ; par M. Albanèſe , Muſicien du
Roi . A Paris , au Bureau du Journal de
Muſique , vis à-vis la rue des vieux Auguſtins
; prix 24 f.
Caricature plaiſante , qui reſſembleroit
aſſez à une ſcène d'Opéra comique
entre un Bailli amoureux & une Soubrette
maligne & ruſée; la muſique en
eſt pittoreſque & brillante.
III.
Ariette comique , ou eſpece de parodie
à grand orcheftre pour une baſſe- taille ;
par M. l'Ecuyer , de l'Académie royale
de Muſique ; paroles de M. Piron. A Paris
, à l'adreſſe du Bureau du Journal de
Muſique , ci deſſus ; prix 1 liv. 161.
I V.
Concerto feptieme en fol , à violon
principal , premier & deuxieme violons,
alto&baſſe; compoſé par Antoine Lolli ,
Premier Violon de S. A. S le Duc régnant
de Wirtemberg. Prix 4 liv. 4 f. A
Paris , au Bureau d'abonnement muſical ,
rue du Hazard Richelieu ; & aux adreſſes
ordinaires. A Lyon , chez M. Caſtaud,
Place de la Comédie. V.
SEPTEMBRE. 1775 198
V
Muſique nouvelle chez le fleur Sieber, rue
St. Honoré , à l'Hôtel d'Aligre , ancien
Grand Confeil.
Concerto à violon principal de C. Stamitz
, prix 4 l. 4 f.
Concerto à violon principal , par Z.
Borghi , prix 4 1. 4 f.
- Concerto à violon principal , par G.
Cramer , p. 41. 4 f.
Concerto à violon principal, par Ana
toine Stamitz , prix 4 1. 4 f.
Ces Concerto ont été joués pluſieurs
fois au Concert Spirituel & aux concerts
des Amateurs , par - tout avec le plus
grand ſuccès & applaudiſſement.
Six trio à trois violons ou deux violons
& alto , par G. Demaky. Op. VIII , prix
71. 4 f.
L'Harmonie , ariette , avec accompa
gnement de deux violons , alto & baſſe ,
deux hautbois , deux cors , ad libitum ; prix
liv. 16 f.
L'Amour vainqueur , ariette , avec
accompagnement ; prix 1 1. 16 f.
On trouve auſſi chez le ſieur Sieber ,
même adreſſe que ci deſſus ,toutes les par-
1
N
194 MERCURE DE FRANCE.
titions des Opéra - comiques compoſés par
M. Duni , comme la Fée Urgelle , la
Veuve indéciſe , le Peintre amoureux de
fon modele , l'Iſle des Foux . Mazet , les
deux Chaſſeurs , le Milicien , l'Ecole de
la Jeuneſſe , la Clochette , le Rendezvous
, les Moiſſonneurs , les Sabots , avec
les ariettes détachées .
VL
:
M. Berton , Adminiſtrateur général de
l'Académie royale de Muſique , a été
prié par M. le Chevalier Gluck de faire
les airs de ballets du troiſieme acte dans
fon Opéra de Cythere affiégée; & les
ayant faits à la fatisfaction générale du
Public , il les a cédés à titre de préſent
au fieur leMarchand , ordinairede la dite
Académie , qui les a fait graver & qui
les vend 9 liv. chez lui , rue Froimanteau
, & à l'Opéra , ainſi que tous les
Ouvrages de M. le Chevalier Gluck ,
dont il eſt éditeur , & ceux des plus célebres
Auteurs dans différens genres.
: VII.
Troisieme Recueil des airs connus , ar
SEPTEMBRE. 1775. 195
rangés en pieces de harpe , avec la chaconne
de l'Union de l'Amour & des
Arts , & celle d'Orphée , & la Coſaque
d'Iphigénie , avec accompagnement de
violon & de baſſon ad libitum ; dédié à
Mademoiselle d'Artincourt , par François
Petrini. Oeuvre XI ; prix 12 liv. A
- Paris chez l'Auteur , rue Montmartre ,
vis-à-vis celle des Vieux Auguſtins ; &
chez M. Couſineau , Luthier ordinaire
• de la Reine , rue des Poulies.
LETTRE de M. de Voltaire aux Editeurs
de la Bibliotheque universelle des Romans
, Ouvrage périodique *.
15 Auguste 1775 .
Vous rendez un vrai ſervice , Meffieurs , à la littérature
en fefant connaître les Romans , & on a une vraie obli-
* Cet Ouvrages périodique , dont il y a déjà cing volumes ,
& dans le dernier l'Histoire & le tableau intéreſſant du Roman
de Télémaque , se continue avec ſuccès . Cette Bibliotheque
a commencé le 1 Juillet de cette année. It en paroît 16
yol. in- 12 par an , lesquels , francs de port , ſont de 24 1.
& en Province de 32 l. On souscrit à Paris chez Lacombe.
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
gation à M. le Marquis de Paulmy de vouloir bien ouvrir
ſa Bibliotheque à ceux qui veulent nous inſtruire dans un
genre qui a précédé celui de l'Hiſtoire. Tout eſt Roman
dans nos premiers livres ; Hérodote , Diodore de Sicile ,
commencent tous leurs récits par des Romans. L'Iliade
eft-elle autre choſe qu'un beau Roman en vers hexametres
? & les amours d'Enée & de Didon dans Virgile , ne
font-ils pas un Roman admirable ?
Si vous vous en tenez aux contes qui nous ont été
donnés pour ce qu'ils font , pour de ſimples ouvrages d'imagination
, vous aurez une aſſez belle carriere à parcourir.
On voit dans preſque tous les anciens Ouvrages de
cette eſpece , un tableau fidele des moeurs du temps. Les
faits font faux , mais la peinture eft vraie , & c'eſt par-là
que les anciens Romans font précieux . Il y a fur-tout
des uſages qu'on ne retrouve que dans ces vieux monumens.
Les premiers volumes que vous avez donnés au Public
m'ont paru très -intéreſſans. Vous avez bien fait de mettre
Pétronne à la tête des plus ſinguliers Romans de l'anti.
quité . C'eſt-là qu'on voit en effet les moeurs des Romains
du temps des premiers Céfars , fur-tout celles de la bourgeoifie
, qui forme partout le plus grand nombre. Le
Turcaret de notre le Sage n'approche pas de Trimalcion ;
ce font l'un& l'autre deux Financiers ridicules : mais l'un
eſt un impertinent de la Capitale du monde , & l'autre
n'eſt qu'un impertinent de Paris .
Vous ne paraiſſez pas perfuadé que cette fatire bour
SEPTEMBRE. 1775 . 197
geoiſe ſoit l'ouvrage que le Conſul Caius Pétronius envoya
à l'Empereur Néron avant de mourir par ordre de ce Tyran.
Vous ſavez que l'Auteur de la ſatire que nous
avons , s'intitule Titus Pétronius ; mais ce qui eſt bien
plus différent encore , c'eſt la baſſeſſe & la groſſiereté des
perſonnages , qui ne peuvent avoir aucun rapport avec la
Cour d'un Empereur ; il y a plus loin de Trimalcionà
Néron que de Gilles à Louis XIV.
Si on veut lire l'article Pétrone dans les Q. S. L'E. ,
on y verra des preuves évidentes de la mépriſe où ſont
tombés tous les Commentateurs qui ont pris l'imbécille
Trimalcion pour l'Empereur Néron , ſa dégoûtante femme
pour l'Impératrice Popea , & des difcours infupportables
de Valets ivres pour de fines plaiſanteries de la Cour.
Il eſt auſſi ridicule d'attribuer ce Roman à un Conful ,
que d'imputer au Cardinal de Richelieu un prétendu teſtament
politique , dans lequel la vérité & la raiſon ſont inſultées
preſque à chaque ligue.
,
L'Ane d'or d'Apulée eft encore plus curieux que la fatire
de Pétrone. Il fait voir que la terre entiere retentiſſait
dans ces temps -là de ſortileges , de métamorphofes
&de myſteres ſacrés .
Les Romans de notre moyen âge , écrits dans nos jargons
barbares , ne peuvent entrer en comparaiſon ni avec
Apulée & Pétrone ni avec les anciens Romans grecs , tels
que la Cyropédie de Xénophon . Mais on peut tirer
toujours quelques connaiſſances des moeurs & des uſages
de notre onzieme fiecle juſqu'au quinzieme , par la lecture
de ces Romans inêmes.
N3
1
198 MERCURE DE FRANCE.
On a judicieufement remarqué que la Fontaine a tiré la
plupart de fes contes des Romanciers du quinzieme & du
ſeizieme fiecle ; & parmi ces contes mêmes , il y en a
pluſieurs qui ſe perdent dans la plus haute antiquité , &
dont on retrouve des traces dans Aulugelle & dans Athenée.
Il ne faut pas croire que la Fontaine ait embelli
tout ce qu'il a imité. Il a pris l'Aneau d'Hans - Carvel
dans Rabelais Rabelais l'avait pris dans l'Arioſte , &
l'Arioſte avoue que c'était un conte très- ancien ; mais ni
la Fontaine , ni Rabelais n'ont rendu ce conte auffi vraifemblable
ni autli plaiſant qu'il l'eſt dans l'Ariofte.
,
Fu già un pittor , non mi ricordo il nome ,
Che dipigere il diavolo folea
Con bel vifo , begli occhi e belle chiome
Nè piè d'angel nè corna gli facea ,
Nè facea fi legiadro nè fi adorno
L'angel da dio mandato in galilea .
Il diavolo reputandoſi a gran fcorno
S'ei foffe in corteſia da coſtui vinto ,
Gli aparve in ſogno un poco inanzi il giorno ,
E gli diſſe in parlar breve e ſuccinto ,
Chi egli era , e che venia per render merto
Dell'averlo fi bel ſempre dipinto.
C'eſt ainſi que la fable des Compagnons d'Ulyſſe , changés
en bêtes par Circé , & qui ne veulent point redevenir
hommes , eft entierement imitée du petit poëme de l'Ane
SEPTEMBRE. 1775. 199
d'or de Machiavel , & ne lui eſt pas fupérieure , quoiqu'el .
le ait le mérite d'être plus courte.
Je ne ſais pas pourquoi il eſt dit dans le ſecond volume
de la Biblotheque des Romans , p. 103 , que le Paté
d'anguilles est dans la Fontaine , un modele de l'art de con
ter : on en donne pour preuve ces vers ci :
Eh quoi ! toujours pâtés au bec ?
Pas une anguille de rôtie !
Pâtés tous les jours de ma vie !
J'aimerais mieux du pain tout fec .
Laiſſez moi prendre un peu du vôtre ;
Pain de part Dieu ou de part l'autre.
Au Diable ces pâtés maudits !
Ils me fuivront en Paradis
Et par-delà , Dieu me pardonne.
Je crois ſentir , comme un autre , toutes les graces naïves
de la Fontaine : mais je vous avoue que je ne les ap.
perçois pas dans les vers que je viens de vous citer.
Ma lettre deviendrait un volume ſi je recherchais les
plus anciennes origines des Romans , des Contes & des
fables. Je les retrouverais peut - être chez les premiers
Bracmanes & chez les premiers Perfans .
Je ne vous parle pas de la plus ancienne de toutes les
fables connues parmi nous , qui eſt celle des Arbres qui
veulent ſe choiſir un Roi . Sans me perdre dans toutes
cos recherches , je finis par vous remercier de vos deux
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
premiers volumes : je vous attends au charmant Roinan
du Télémaque.
J'ai l'honneur d'être , avec tous les ſentimens que je
vous dois , Meſſieurs , Votre t. h. o. f.
:
V.
LETTRE au Rédacteur du Mercure .
:
De Bordeaux , 15 Août.
Monfieur , je me souviens d'avoir lu dans votre Journal
le récit des actes de charité & de bienfaiſance que Mgr
le Prince Ferdinand de Rohan , Archevêque de Bordeaux ,
fit dans cette Ville , & les ſecours abondans que ce digne
Prélat procura conſtamment aux malheureux dans un
temps de difette & de calamité ; c'eſt ce qui a rendu ce
Prince fi cher aux Habitans de fon Diocese , & fur - tout
aux Citoyens de la Ville de Bordeaux. Je ne puis vous
exprimer les craintes , les douleurs , les allarmes , les efpérances
, & tous les ſentimans de tendreſſe qui ont été
occaſionnés dans cette Ville à la nouvelle que fon Archevêque
étoiť attaqué à Paris de la petite vérolé , qu'il avoit
reçu ſes Sacremens & qu'il étoit en danger. Les riches
Citoyens de Bordeaux répandoient des aumônes , les per
fonnes de tout âge & de tout fexe rempliffoient les Egli
fes; on faifoit des prieres mêlées de larmes pour fléchir la
clémence du ciel ; le Peuple alloit à pluſieurs lieues au
devant du Courier , pour avoir plutôt le bulletin , qui fe
+
SEPTEMBRE. 1775. 201
répandoit avec rapidité entre les mains de tous les Habitans
; mais après tant d'alarmes , qu'il nous a été doux
d'apprendre le rétabliſſement de notre cher & reſpectable
Archevêque ! alors notre alégreſſe n'a pas été moins vive
que ne l'avoit été notre inquiétude .
=
1
EXTRAIT d'un Sermon fur la Priere ,
prononcé à Franconville le jour de la
Madeleine , par l'Abbé Rouſſeau , Prédicateur
ordinaire du Roi , & Vicaire-
Général d'Alby.
MES FRERES, au milieu de tant & de
ſi puiſſans intérêts , il s'en élève un autre
qui réclame tout entier vos prieres , la
vie du Prince qui nous gouverne. Nous
ne pouvons trop vous le répéter , il ne
veut , il ne reſpire que le bonheur de fon
Royaume. Le jour où les beſoins & les
dettes de l'Etat lui permettront de diminuer
le poids des impôts , ſera pour fon
coeur le plus beau jour de fon regne. Au
moment où la Religion eſt deſcendue du
Ciel pour confacrer , & s'il étoit poffi.
ble , pour refferrer les liens qui l'attachent
à ſes ſujets , il a juré entre ſes
N5
!
202 MERCURE DE FRANCE.
1
mains de vivre juſte , le protecteur de
fon peuple , & fur - tout le vôtre , ha.
bitans des campagnes. Si vous ſaviez
combien il honore votre état , & le rang
qu'un bon , qu'un honnête cultivateur
tient à ſes yeux! ... Il a toutes vos vertus
, votre fimplicité , votre franchiſe ,
votre candeur. L'amour & l'attachement
que vous avez pour vos femmes , il l'a
pour fon auguſte épouſe ; & fi les voeux
de la France font exaucés , ah ! vous
verrez comme il fera bon pere ! La libre
circulation qu'il a donnée aux fruits de
vos travaux , & que vos feuls ennemis
ont eſſayé de calomnier , eſt l'ouvrage de
fon coeur autant que celui de ſon eſprit ;
il a penſé que la vigilance & la bonté
des Rois devoient être comme la providence
de Dieu qui fait lever ſon ſoleil
fur tous les mondes & qui veut que celui
qui poſſede beaucoup donne au malheureux
qui manque. Mes Freres , ayez confiance
dans les principes & l'équité de
notre jeune Monarque , dans les lumieres
& la probité courageuſe des Miniſtres
qu'il a eu le mérite , ſi rare pour les
Princes , de choiſir comme la Nation
elle même les auroit choifis ; & le Ciel ,
que vos vertus & votre travail vous auSEPTEMBRE.
1775. 203
ront rendu propice , bénira par d'abondantes
récoltes les loix ſages& les intentions
droites du meilleur des Maîtres .
Mais oublié - je que je parle au Peuple
de l'Univers qui a le plus de motifs pour
aimer ſon pays , qui chérit davantage
fon Roi ? Il ſent donc plus vivement que
⚫ je ne pourrois l'exprimer , l'obligation
d'intéreſſer le Ciel à la ſplendeur de l'un ,
à la conſervation de l'autre ;& fi dans le
-ſujet que je traite , il me reſte encore
quelque choſe à craindre , c'eſt que les
grands objets de priere que je viens d'expofer
, n'ayent détourné mes auditeurs
de leurs propres beſoins : je me hâte
donc de paſſer à la néceſſité de la priere
par rapport à l'homme envisagé comme
chrétien.
1
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c ,
I.
Fompes à feu .
Les ſieurs Perier , freres , ont exécuté ,
chez Mgr le Duc d'Orléans & chez Mgr
204 MERCURE DE FRANCE.
ہل
le Duc de Chartres , des Pompes Sans
piston , qui n'ont que le feu pour moteur.
Ces pompes , dont l'objet eſt d'élever de
l'eau pour les beſoins domeſtiques &
pour la décoration des jardins , font fufceptibles
d'être exécutées dans toutes les
proportions , felon le beſoin. Celle qui eſt
établie à la Chauſſée d'Antin , marche par
le moyen d'un poële , & elle a le double
avantage d'échauffer , tout l'hiver , les
ferres chaudes & les appartemens , en élevant
encore 30 ou 40 muids d'eau , par
heure , à 35 pieds au-deſſus de la furface
de l'eau du puits. On dit 30 à 40 muids.
parce que cette machine va plus ou moins
vîte , ſelon le degré de feu. On peut , au
moyen des ſoupapes pratiquées dans la
cheminée , échauffer les ferres chaudes
& faire marcher la machine en même.
temps , ou chauffer ſeulement la machine
fans les ſerres , ou les ferres ſans la machine.
Elle marche déjà depuis longtemps
, fans avoir éprouvé le moindre
dérangement ; parce qu'elle eſt extrêmement
ſimple , & qu'elle n'a beſoin d'autreagent
que le feu .
Cette pompe occupe fort peu d'eſpace
&peut ſe placer par - tout où l'eau n'eſt
pas à plus de 20 ou 25 pieds de profon.
SEPTEMBRE. 1775. 205.
deur; ſielle étoit beaucoup plus baſſe , on
feroit obligé de faire ce qui a été exécuté
dans un jardin au fauxbourg du Roule , où
les puits ont 70à 80 pieds de profondeur :
la machine à feu a été placée au - deſſus
d'un puiſard qui a été rempli une premiere
fois par un moyen quelconque ; l'eau de
- ce puiſard , élevée par la machine , eſt
portée à l'autre bout du jardin , par des
tuyaux de conduite, ſur une roue de mou-
- lin qu'elle fait tourner , & dont l'action
donne le mouvement à des pompes ordinaires
, après quoi elle retourne au puiſard
d'où elle a été tirée , par un canal
en forme de riviere.
II .
Horlogerie.
3
M. Lépine, Horloger duRoi, aimaginé
des montres fans chaine , &des répétitions
qu'il appelle à roulette , dans lesquelles il
aégalement fupprimé la chaîne de la cadrature
, que les plus grands Maîtres en
horlogerie avoient regardée juſqu'à préfent
comme une piece abſolument eſſentielle.
Ces montres ſe montent fans clef,
même celles qui font à répétition. Elles
1
206 MERCURE DE FRANCE.
ne s'ouvrent plus du côté du cadran ,
mais par le fond, ce qui diſpenſe de percer
le cadran ,& met ceux qui les portent
dans l'impoſſibilité de les déranger. La
fimplicité de ces montres eſt telle qu'on
n'apperçoit même pas la charniere de la
boîte , qui ſe trouve perdue. La boîte s'ouvre
avec un ſecret d'une mécanique fimple
& commode.
III.
Hydrolique.
M. Cordelle vient d'inventer une nou
velle machine pour élever les eaux & les
matieres fouterreines. Elle peut être miſe
en mouvement par le vent , par un courant
d'eau , ou par tout autre moteur. Elle
éleve l'eau & les matieres avec moins de
force qu'on n'en emploie dans les procédés
connus; & elle puiſe l'eau à des profondeurs
& la, porte à des hauteurs , où
les pompes les mieux faites ne peuvent
fervir qu'avec des frais conſidérables . Elle
s'adapte à des puits tout faits. D'un puits
de 3 pieds de diametre& de 25 pieds de
profondeur , elle élevera 12 muids d'eau
par heure , en l'appliquant à un moulin à
vent ,& elle coûtera 600 liv. à établir.
SEPTEMBRE. 1775. 207
ANECDOTES.
I.
Trait de générosité.
La Dlle Anne Pedretty aimoit depuis
quatre ans un jeune homme à qui elle
deſtinoit ſa main. Ses parens , fans conſulter
ſon inclination ,& ne fongeant qu'à
ſa fortune , avoient réſolu de l'unir au
fieur P. Blanc , pour qui elle avoit de la
répugnance. Ils font fiancés ,& la victime
eſt conduite au pied des autels. Lorfque
le Curé lui demande ſi elle accepte
pour époux le ſieur Pierre Blanc , elle répond
avec fermeté : „ Je deſire ſans doute
d'être mariée , mais je déclare que M.
Blanc n'eſt point l'époux que j'ai choiſi.
Depuis long - temps j'ai donné mon
„coeur &ma foi à M. Jean Biny; il eſt
ici témoin du ferment que je fais de
„n'être jamais à un autre. " On juge bien
quelle fut la ſurpriſe du Curé , des parens
& de l'aſſemblée: bientôt fuccede l'admiration.
Le Fiancé cherche dans la foule
1
08 MERCURE DE FRANCE.
le rival heureux qu'à déſigné la Dlle Pedretty;
il le trouve &le place à côté d'elle ; -
puis il follicite lui-même avec empreſſement
le pere & la mere de ne plus s'oppoſer
au bonheur de leur fille. Pour les
décider ſur le champ , il fait une donation
de ſes biens à la perſonne qui lui a
refuſé ſon coeur & ſa main. Les parens ,
touchés d'un ſentiment ſi rare , ſe rendent
aux inſtances du ſieur Blanc,& le Prêtre ,
attendri juſqu'aux larmes , donna la bénédiction
nuptiale au couple amoureux.
II.
Gottsched , célebre Profeſſeur Alle
mand , avoit fait une tragédie de Caton ,
dans laquelle fon fils lui diſoit niaiſe
ment:
Ah ! mon pere, ne mourez donc pas.
Unjour qu'on repréſentoit cette piece
dans une ville Impériale , l'Acteur qui
faiſoit le rôle du fils de Caton , & qui
avoit d'ailleurs l'air d'un véritable niais ,
n'eut pas plutôt prononcé ces mots , qu'il
partit un éclat derire ſi général & fi fort ,
que Caton mourant ne put y réſiſter , &
ſe mit à rire de tout fon coeur avec les
autres.
III.
SEPTEMBRE. 1775. 200
111.
L'Empereur Charles - Quint ayant abdiqué
fes Couronnes , fur la finde ſes jours ,
s'étoit retiré dans le Monaftere de Saint-
Juſt , où il pratiquoit tous les exercices des
Religieux, Une nuit qu'il réveilloit les
Moines pour aller à l'Office , un jeune
Profés lui dit dans ſa mauvaiſe humeur ,
& à moitié endormi :, Vous devriez bien
vous contenter d'avoir troublé filongtemps
le repos du monde , fans venir
encore traubler le repos de ceux qui
en font fortis . "
"
IV.
Un Officier Général de l'arméede France
s'étant tranſporté fur le champ de bataille
, après la journée de Lens , demanda
à un Eſpagnol , couvert de bleſſures &
mourant :,, Mon ami , combien y avoit-
,, il d'Eſpagnols à la bataille. " Ce foldat
lui répondit fierement : Monseigneur , vous
pouvez les compter ; car ils font tous ici.
210 MERCURE DE FRANCE.
L
AVIS.
1.
Rouge à la Dauphine.
E fieur Moreau , Marchand en gros , rue Saint Martin ,
vis - à - vis la fontaine Maubuée , a l'honneur d'annoncer
aux Dames qu'il vient de nouveau de donner à fon rouge
à la Dauphine , une perfection ſupérieure qu'il n'avoit pas
ci- devant , qui eft de prendre facilement ſur la peau , &
de s'appliquer avec une parfaite unité ; ſon onction , qui
en fait la baſe & la bonté , adoucit la peau , en conſerve
l'uni , la fineffe & la douceur : & lorſqu'il eſt appliqué légèrement
, il imite , à s'y tromper , la plus vive carnation ;
une autre belle qualité , c'eſt qu'il devient plus beau un
peu de temps après qu'on l'a appliqué .
II.
Le ſieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jean de l'Epine
, chez l'Epicier en gros , la porte cochere à côté du
Taillandier , au deuxieme appartement ſur le devant , près
de la Grêve , donne avis au Public qu'il débite , avec permiffion
, des bagues dont la propriété eſt de guérir la goutte.
Les perſonnes qui en font fort affligées doivent porter
cette bague avant ou après l'attaque de la goutte ; en la
portant toujours au doigt , elle préſerve d'apoplexie & de
paralyfie.
SEPTEMBRE . 1775 . 211
Le prix des bagues montées en or, eſt de 36 liv. &
celles en argent , de 24 1.
Le ſieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec un peu
d'onguent , & coupe les ongles des pieds .
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches eſt 1 1. 10 f.
Il a une pommade pour les hémorrhoides , les foulage &
les guérit.
Les pots de pommade font de 3 liv. & 1 1. 4 f.
Il a une eau pour guérir les brûlures , approuvée par
M. le Doyen & Préſident de la Commiſſion Royale de
Médecine .
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv. & de 1 1. 4 f.
NOUVELLES POLITIQUES.
LA
De Varsovie , le 2 Juillet 1775-
A démarcation des nouvelles frontieres entre ce Ro
yaume & la Ruſſie , s'effectue avec un eſprit de conciliation
réciproque. Nos Commiſſaires ont revendiqué un ter
rain de trois milles d'étendue , qu'on avoit mal- à - propos
compris dans le premier plan des limites des Ruffes ; les
Commiſſaires de Sa Majefté impériale ont reconnu ſi bien
a juſtice de notre réclamation ; que nous regardons cette
affaire comme tirant à ſa fin. On prétend que les Ruffes
vont renforcer leur garnifon à Cracovie.
2
212 MERCURE DE FRANCE
Un Bref du Pape adreſſe à cette Cour , fupprime une
partie des fêtes de ce Royaume , & en reporte la célébration
aux Dimanches ſuivans , pour ôter à la pareſſe les occafions
de fuir des travaux , devenus dans ce Pays plus
néceffaires & plus preffans que par- tout ailleurs .
On ignore quand les Troupes Ruſſes évacueront la Pologne
, quoique le bruit ſe ſoit répandu de temps à autre
qu'elles en avoient reçu l'ordre .
:
Des Frontieres de la Pologne , le 14 Juillet 1775.
On apprend que dans une Ville de la Croatie , au milieu
des empreſſemens que témoignoit le Peuple de s'approcher
de l'Empereur , on apperçut un homme qui pleuroit
& qui s'efforçoit de fendre la foule pour arriver jufqu'à
ce jeune Souverain : c'étoit un Soldat qui avoit perdu
la vue d'un coup de feu dans les dernieres guerres , &
qui demandoit de toucher au moins fon Maître , puiſqu'il
ne pouvoit être affez heureux pour le voir. On le fit approcher
, & l'Empereur eut la bonté de lui préſenter ſes
deux mains , qu'il faiſit & qu'il baifa avec autant d'ardeur
que de reſpect . Sa Majefté Impériale a fait remettre une
fomme d'argent à cet aveugle intéreſſant , & s'étant fait
rendre compte de ſes ſervices , Elle les à récompenfés par
une penfion.
La démarcation de nos limites avec la Ruffie eſt réglée ,
conformément à la teneur du Traité de ceffion . Nos Com.
miſſaires n'ont éprouvé aucune difficulté , & l'on a en
égard aux repréſentations qu'exigeoient d'eux le maintien des
droits qu'ils avoient à défendre. Quant à la fixation des
SEPTEMBRE . 1775. 213
frontieres avec la Cour de Vienne , on croit appercevoir
qu'elle eſt encore éloignée de ſon terme .
De Stockholm , le 25 Juillet 1775.
Toujours occupé d'établiſſemens utiles au bien de ſes
Etats & au bonheur de ſes Sujets ,le Roi , d'après les
obſervations qu'il a faites dans ſon voyage , a réſolu de
faire conftruire quatre Villes dans le Duché de Finlande.
Le projet de Sa Majefté eſt qu'elles foient bâties fur le domaine
de fa Couronne , & que ceux qui viendront les habiter
y jouiſſent de l'exemption de toutes charges & de
tout impôt pendant vingt ans , que chaque Particulier
y puiffe librement , & fans aucune eſpece de gêne , faire
tel métier & tel commerce convenable à ſes talens ou
à ſes facultés . Le ſuccès de ces nouvelles Villes , dont
le local eſt déjà affigné , apprendra à Sa Majefté s'il ne
lui fera pas utile d'en faire conftruire un plus grand nom-
- bre. Le Territoire d'Enna dans l'Ifle d'Aland , près du
Golfe de Bothnie , eſt défigné pour l'une de ces Villes.
La feconde fera bâtie dans le Fief d'Abo , Capitale de la
Finlande ; la troiſieme , dans la Province affez inculte &
trop peu habitée de Savolax ; & la quatrieme dans la Province
de Nyland , où se trouve Helfingfors .
De la Haye , le 4 Août 1775.
Leurs Hautes Puiſſances viennent de renouveller d'anciennes
Loix contre l'efpece d'hommes & de femmes
vulgairement appellés Bohémiens , & auxquels ces Loix
affocioient les incendiaires , meurtriers , vagabonds , mendians
, &c . Le ſéjour particulier d'une bande confidérable
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE,.
ont
de ces malfaiteurs dans la Mairie de Bois -le - Duc , dans
quelques quartiers de la Gueldre & aux environs
rendu cette vigilance néceffaire. On fait à Maſtricht &
dans le Limbourg la justice la plus ſévere de ces coureurs
attroupés , qui infeſtent les chemins.
De Hambourg , le 14 Juillet 1775.
On mande de Stockholm que l'on a découvert dans la
Province d'Halland , près de Walbourg , dans le creux de
quelques rochers ſur le bord de la mer , une aſſez grande
quantité de ſel blanc , qui , pour la qualité & la cryſtalliſa
gion , ne le cede à aucun fel étranger , & furpafſe même à
quelques égards le fel d'Eſpagne .
Da Tripoli en Syrie , le 6 Mar 1775.
Une lettre d'Acre , en date du 3 Avril , annonce que la
Ville de Gaza a été priſe par les Troupes d'Egypte , qui
s'avançoient à grands par vers Jaffa , pour aller de - là
s'emparer d'Acre. Le Chéik Daher a quitté cette dernie
re Ville pour s'oppoſer à leurs entrepriſes .
De Madrid , le 25 Juillet 1775.
L'entrepriſe contre Alger ayant échoué , les Généraux
de mer & de terre réſolurent d'envoyer fur le champ en
Eſpagne , ſous l'eſcorte de quelques Vaiſſeaux de guerre ,
les bleſfés & la Cavalerie , dont le débarquement n'avoit
SEPTEMBRE. 1775. 215
pu s'effectuer ; ils mirent enſuite à la voile & laifferent
ſeulement quelques Vaiſſeaux de ligne & autres Bâtimens
moins confidérables , avec ordre de croiſer à la vue de la
Place , & d'empêcher les Corfaires d'en fortir pour infester
nos mers : on fait que toutes l'Eſcadre eſt déjà rentrée
dans les Ports de Cartagene & d'Alicante .
3
De Gênes, le 31 Juillet 1775 .
, On a conduit ces jours derniers , dans la riviere du
Ponent , une eſpece de Bâtiment de ſoixante pieds de
longueur & de vingt-quatre de largeur , qui a été fabriqué
par le fieur Felix Accinelli ; il a deux chambres à l'entrée
de la pouppe & deux à la proue , dans chacune deſquelles
on a pratiqué des bains d'eau de mer très -commodes .
De Civita- Vecchia , le 1 Juillet 1775.
و On a lancé à la mer la ſemaine derniere laGalere
commandante du Pape ; elle eſt remarquable par les ouvrages
de ſculpture & de dorure qui ornent les dehors de
la pouppe ; mais on n'a pu lui trouver dans l'Arsenal un
mât affez grand , on a été obligé d'en commander un à
Toulon , après en avoir cherché inutilement à Gênes & à
Naples . Cet incident eft cauſe qu'on n'a pu armer , cette
campagne , qu'une feule Galere , qui va bientôt faire voile
pour croifer contre les Barbareſques dont les parages de
la Sardaigne font infeſtés , & qui paroiffent de temps en
temps ſur les côtes de l'Etat Eccléſiaſtique .
04
216 MERCURE DE FRANCE.
De Londres , le 15 Juillet 1775 .
Le fieur Franklin écrit 2 dit - on , que la plus grande
unanimité regne en général parmi les Membres du Congrès
, qu'on y paroît déterminé à pourſuivre vigoureuſe .
ment la guerre contre le Miniftere , s'il ne ſe relâche point
de ſes prétentions . Il ajoute qu'il ne penſe point à revenir
ici que les chofes ne foient définitivement arrangées .
On écrit de la Jamaïque que trois Compagnies de Soldats
ſe font embarquées le 25 Mai avec un train d'artillerie
, afin de renforcer les Etabliſſemens Anglois du côté
des Moſquites , & d'élever quelques Forts pour une plus
grande fureté du commerce.
Nous apprenons par une lettre particuliere d'un Officier
de marque à Boſton , que depuis long temps les Troupes
du Roi auroient quitté cette Ville , fans la protection des
Vaiſſeaux de guerre qui tiennent les Infurgens en reſpect ,
& les empêchent de battre la Place & d'y mettre le feu .
Cet Officier ajoute qu'environ fix mille Habitans l'ont déjà
quitté , & qu'un grand nombre de ceux qui y font encore
ſe trouvent dans le beſoin affreux des choſes les plus néceffaires
à la vie .
Des lettres de Greenock en Ecoffe portent qu'on y a
reçu avis que le Congrès-Général de l'Amérique s'étoit féparé
tout- à- coup , & que les choſes étoit reſtées dans la
plus grande confufion .
SEPTEMBRE. 1775. 217
On parle d'une affaire arrivée entre les Troupes du
Roi & les Américains , le 17 Juin dernier , & dont le
Général Gage a envoyé le détail à la Cour. L'opinion
générale eſt que les Infurgens out été très - maltraités .
On parle d'une commiffion paffée au grand fceau , par
laquelle on conftitue le ſieur Gage Capitaine & Gouverneur
Général de toute l'Amérique Septentrionale . Cette
nomination fait préfumer qu'on a le projet de former un
Parlement ou Confeil Général pour toutes les Provinces
de l'Amérique ; établiſſement qur reffembleroit beaucoup
à celui d'Irlande , dans lequel la Chambre Haute feroit
compofée du Gouverneur & de quelques Officiers particuliers.
Une lettre de Philadelphie nous apprend que le fentiment
de la défenſe eſt fi général en Amérique , que les
vieillards comme les jeunes gens s'empreffent de ſe montrer
fous les étendards de la liberté , avec la plus ferme réſolution
de ne point abandonner ſa cauſe. Il y a quelque
temps qu'on a formé trois Compagnies dans la Ville de
Reading , au Comté de Berk . On en a levé depuis une
quatrieme ſous le nom de Vieux Soldats , pour fatisfaire
cet efprit de patriotiſme qui réunit tous les âges. Les
plus jeunes n'ont pas moins de quarante ans , & l'Officier
qui étoit à leur tête la premiere fois qu'ils ſe ſont affemblés
, étoit un vieillard de plus de quatre -vingts ans , qui
en a paffé quarante au ſervice , & qui s'eſt trouvé à dixſept
batailles rangées .
De Versailles , le 17 Août 1775
Le 16 de ce mois , jour fixé par le Roi pour la ſigna
05
218 MERCURE DE FRANCE.
ture du contrat de mariage de Madame Clotilde , le Prince
de Marfan , Prince de la Maiſon de Lorraine , & le
ſieur de Tolozan , Introducteur des Ambaſſadeurs , allerent
prendre , dans les carroffes du Roi & de la Reine , le
Comte de Viry pour l'amener ici : l'Ambaſſadeur étoit accompagné
du même cortege qu'il avoit eu le jour de l'audience
publique que lui avoit donnée Sa Majeſté : il reçut
les mêmes honneurs que ce jour- là ; il fut traité , par
les Officiers du Roi , à une table dont le ſieur Boutet
d'Egvilly , Maître d'Hôtel du Roi , faiſoit les honneurs .
Quelque temps avant l'heure fixée par le Roi pour les
fiançailles , le Comte de Viry , précédé de fon cortege &
ſuivi de pluſieurs Seigneurs Piémontois , fortit de la ſalle
des Ambaſſadeurs pour ſe rendre chez Monfieur , qui devoit
, dans la cérémonie du mariage , repréſenter le Prince
de Piémont , & auquel le Comte de Viry avoit remis la
procuration de ce Prince autoriſée de Leurs Majestés
Sardes . L'Ambaſſadeur , qui avoit le Prince de Marfan à
fa droite & l'Introducteur des Ambaſfadeurs à ſa gauche ,
pria Monfieur , après lui avoir fait un compliment , de
venir chez le Roi pour les fiançailles ; en allant chez le
Roi , Monfieur , comme repréſentant le Prince de Pié
mont , marchoit à la droite de l'Ambaſſadeur ; le Prince
de Marfan étoit à leur droite , & l'Introducteur des Ambaſſadeurs
à la gauche. Depuis le grand escalier , Monfieur
& l'Ambaſſadeur furent précédés par le Grand - Maître des
Cérémonies , par le Maître & l'Aide des Cérémonies ; &
lorſqu'ils furent entrés dans le Cabinet où le Roi étoit
avec les Princes , Monfieur alla ſe placer à fon rang &
SEPTEMBRE. 1775 . 219
près du Roi , qui étoit au bout d'une table miſe dans le
fond du Cabinet.
L'Ambaſſadeur , après s'être approché de Sa Majesté ,
la complimenta.
La Reine , ayant été avertie par le Grand - Maître des
Cérémonies que le Roi étoit dans ſon Cabinet , fortit de
fon appartement pour s'y rendre. Elle étoit conduite par
le Comte de Tavannes , fon Chevalier d'Honneur , & par
le Comte de Teſſe , ſon premier Ecuyer , & accompagnée
par Madame , Madame Adélaïde , Madame Victoire &
Madame Sophie , ſuivies de leurs Chevaliers d'Honneurs &
premiers Ecuyers. Madame Clotilde , qui , en venant de
fon appartement chez la Reine , avoit été accompagnée
- par les Princeſſes & par un grand nombre de Dames de
la Cour , marchoit après . Madame , Madame Elifabeth ,
Madame Adélaïde , Madame Victoire & Madame Sophie
marchoient enfuite . Monſeigneur le Comte d'Artois donnoit
la main à Madame Clotilde , & Madame Elifabeth portoit
la queue de fa mante , qui étoit de gaze d'or . La Comteſſe
de Marfan , Gouvernante des Enfans de France , &
la Princeffe de Guémenée , auffi Gouvernante des Enfans
de France en ſurvivance , étoient auprès de Madame Clotilde
& de Madame Elifabeth . La Reine étoit ſuivie des
Princeſſes , ainſi que de la Maréchale de Mouchy , fa Dame
d'Honneur , la Princeſſe de Chimay , ſa Dame d'Atours
, les Dames du Palais , les Dames pour accompagner
les Princeſſes , & un grand nombre de Dames de la Coura
La Reine ſe plaça à la gauche du Roi à l'autre bout de
la table ; Monfieur & Monfeigneur le Comte d'Artois ſe
placerent du côté du Roi , Madame ; Madame Clotilde ,
220 MERCURE DE FRANCE.
Madame Elifabeth , Madame Adélaïde , Madame Victoire &
Madame Sophie ſe placerent du côté de la Reine , & le
Comte de Viry étoit placé ſeul , vis - à - vis de la table ,
entre la double ligne des Princes & Princeſſes .
Lorſque les Princes & Princeſſes eurent pris leurs places
, & que les Seigneurs & Dames de la Cour ſe furent
rangés des deux côtés du Cabinet , le Comte de Vergennes
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le département
des Affaires Etrangeres , s'avança près de la table du côté
du Roi ; le ſicur de Lamoignon de Malesherbes , auffi
Miniftre & Secrétaire d'Etat , ſe mit à l'autre bout. Le
Comte de Vergennes lut le commencement du contrat ,
qui fut figné par le Roi , par le Reine , par Monfieur , par
Madame , par Monfeigneur le Comte d'Artois , par Madame
Clotilde , par Madame Elifabeth , par Madame Adélaïde
, par Madame Victoire & par Madame Sophie , la plume
leur ayant été préſentée par le Comte de Vergennes .
Les Princes & les Princeſſes ſignerent le contrat , dans la
même colonne que le Roi. L'Ambaſſadeur figna feul dans
la feconde colonne , vis - à- vis du Duc d'Orléans . Dès
que le contrat fut figné , le Cardinal de la Roche - Aymon
, Grand Aumonier de France , en rochet & camail ,
accompagné de deux Aumoniers du Roi & de quelques
Eccléſiaſtiques de ſa Chapelle , entra dans le Cabinet , &
ſe plaça devant la table. Madame Clotilde & Monfieur
s'étant mis à fa droite , le Cardinal de la Roche - Aymon
fit les fiançailles .
Après cette cérémonie , Monfieur fut reconduit à fon
appartement , par l'Ambaſſadeur , de la même maniere
qu'il en avoit été amené chez le Roi ; & le Comte de
SEPTEMBRE. 1775. 22
Viry fut enfuite reconduit , avec le même cérémonial qui
s'étoit obſervé à ſon arrivée à Verſailles .
De Paris , le 21 Août 1775.
Le fieur Vicq d'Azyr , de l'Académie Royale des Scien
ces , a voulu s'aſſurer ti les cuirs des beftiaux morts de la
maladie epizootique étant paffés à la chaux d'une certaine
maniere , étoient encore capables de communiquer la maladie
aux beftiaux fains , & le réſultat de ſes expériences .
a été qu'avec ſa préparation ils ne confervoient plus de
corpufcules contagieux. Le Miniftre des Finances a invi
té en conféquence cet Académicien à publier un procédé
qui , dans le cas funeſte de l'épizootie , conſervera du
moins ce que la crainte de propager ce fléau faifoit perdre
auparavant.
PRÉSENTATIONS .
Le dérangement de la ſanté du Chevalier de Bauteville ,
Ambaſſadeur du Roi en Suiſſe , lui ayant fait demander un
congé , il a eu l'honneur d'être préſenté au Roi le 26 Juillet
, par le Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire d'Etat
au département des Affaires Etrangeres.
Le 30 Juillet la Marquiſe de Cany eut l'honneur d'être
préſentée à Leurs Majestés & à la Famille Royale par la
Vicomteſſe de Talaru .
222 MERCURE DE FRANCE.
Le 3 Août l'Abbé de Bayanne , Auditeur de Rote &
Rome , de retour ici par congé , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par le Comte de Vergennes , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département des Affaires Etrangeres .
Le Marquis de Noailles , Ambaſſadeur du Roi en Hollande
, de retour ici par congé , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majeſté , le 12 Août , par le Comte de Vergennes
, Miniftre & Secrétaire d'Etat au département des Affaires
Etrangeres .
La Marquiſe de Puiſigneux eut , le 13 Août après - midi ,
l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famil .
le Royale par la Marquiſe de Ségur.
Le 13 Août , le Marquis &le Comte de Saint Geniez
ont eu l'honneur d'être préſentés au Roi par le Maréchal
Duc de Duras .
NOMINATION S.
Le ſieur de Giac , Surintendant des Finances , Domaines
& Affaires de la Maiſon de la Reine , ayant remis à Sa
Majeſté ſa démiſſion de cette place , dont Elle a bien voulu
cependant lui conſerver l'honoraire & les honneurs ; Elle
en a pourvu le ſieur Bertier , Intendant de Paris , qui a
prêté ferment en cette qualité , le 25 Juillet , entre les
mains de Sa Majefté.
Le 30 Juillet le Maréchal Duc de Biron , Colonel du
Régiment des Gardes Françoiſes , a prêté ſerment entre
SEPTEMBRE. 1775. 223
les mains du Roi pour le Gouvernement de la Province
de Languedoc , vacant par la mort du Comte d'Eu.
Le 16 Juillet le Roi a nommé à l'Abbaye de Saint
Loup d'Orléans , Ordre de Citeaux , vacante par la mort
de la Dame de Bouville , la Dame de Baynac , Religieufe
de Notre - Dame de Sarlat.
Sa Majefté a accordé les entrées de ſa Chambre au Comte
de Bauteville , ci - devant fon Ambaſſadeur en Suifle.
Le Prince de Rohan - Guémenée , Commandant des
Gensdarmes de la Garde du Roi en ſurvivance , a eu l'honneur
de prêter ferment entre les mains de Sa Majeſté , le
20 Août , pour la place de Grand - Chambellan , fur la démiffion
du Duc de Bouillon , auquel le Roi en a accordé
la ſurvivance .
Le Roi ayant jugé à propos de remettre en regle l'Abbaye
de Beaupré , Ordre de Citeaux , Filiation de Morimond
en Lorraine , Sa Majefté y a nommé Dom Bernard
Malin , ci - devant Prieur de cette Maiſon .
MARIAGE ..
Le 31 Août , Leurs Majestés & la Famille Royale ont
figné le contrat de mariage du Comte de Saint Geniez ,
avec Demoiselle de Bourdeilles .
224 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES.
Le 6 Août , à trois heures trois quarts de l'après-midi ,
Madame la Comteſſe d'Artois eft heureuſement accouchée
d'un Prince que le Roi a nommé Duc d'Angoulême. Il a
été ondoyé par l'Evêque de Cahors , premier Aumônier de
Monſeigneur le Comte d'Artois , aſſiſté du Curé de cette
Ville.
MORTS.
Charles - Louis - Barnabé Teſtu , Chevalier de Balincourt ,
fils de Charles - Louis Teſtu , Comte de Balincourt , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , eſt mort à Paris , le
2 Août , âgé de 15 ans .
Henriette - Magdeleine Julie Jofeph de Cruffol - d'Uzès ,
Marquiſe de Murviel , épouſe de Henri François de Carfion
de Nizas , Marquis de Murviel , Baron des Etats de Languedoc
, eft morte le 27 Juillet , au Château de l'Hermenault
en Bas Poitou , dans la 50 année de ſon âge .
Françoiſe d'Arnaud , veuve de Pierre de Selve , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , & Gouverneur de la
Ville de Saint - Venant , eſt morte le 31 Juillet , dans fa
72 année.
Le 2 Août Herman Van Kleef eſt mort à Amſterdam
à l'age
SEPTEMBRE. 1775. 225
àl'âge de 104 ans , n'ayant laiſſe appercevoir le déclin de
ſes forces qu'au moment où il a ceſſé de vivre ; mais la
mort d'un Negre libre décédé à la Martinique l'année derniere
, à l'âge de 121 ans , eſt un évenement plus remar
quable , eu égard à la rareté des vieillards de cette couleur.
Ce Negre avoit porté les armes pour la défenſe de cette
Ile contre les attaques de l'Amiral Ruyter.
François Rouſſel de Tilly , ancien Evêque d'Orange ,Abbe
Commendataire de l'Abbaye Royale de Mazan , dans
le Vivarais , Doyen du Chapitre Royal de Saint- Aignan
d'Orléans , & ancien Abbé de Saint - Euſebe , eſt mort le
30 Juillet dernier , au Château de Saint - André des -Ramiers
, Dioceſe & Principauté d'Orange , dans la 80. année
de ſon âge.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-ſeizieme tirage de la Loterie de l'Hôtelde-
Ville s'est fait , le 26 du mois d'Aoûr , en la maniere
accoutumée. Le lot de cinquante mille liv, eſt échu au
N. 67100. Celui de vingt mille livres au N. 63892 , & les
deux de dix mille , aux numéros 65299 & 67977-
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt.
Fait le 5 Août. Les numéros ſortis de la roue de fortune
font 81 , 30 , 63 , 61 , 55. Le prochain tirage ſe fera le
5Septembre.
P
226 MERCURE DE FRANCE.
ن
ADDITIONS DE HOLLANDE,
ANECDOTE tirée d'une Lettre originale de feu M. Duval ,
Bibliothécaire de l'Empereur (François 1. ) , que nous
avons sous les yeux .
E
1
2
IN 1757 mois de Juillet , l'Impératrice ſe promenoit
ſeule dans le Parc de Schonbrun , en lifant à fon ordi
naire une liaſſe de papiers qu'elle avoit fous ſon bras :
Kihe pafia près d'un vieux Cavalier de ſa Garde , mis en
vedette au bout d'une avenue. Elle s'apperçut que le
bonhomme ronfloit. Elle l'appella pluſieurs fois & ne l'éveilla
qu'en faiſant du bruit avec fon rouleau de papiers ,
Elle lui dit alors de repouffer le ſommeil , pour éviter la
punition que l'on fait ſubir aux Factionnaires endormis .
Le vieux Reitre l'ayant remerciée de fon mieux , Elle tui
demanda s'il connoiſſoit l'Impératrice. Il répondit qu'il y
avoit 15 of 16 ans qu'il l'avoit vûe à Inſpruck ; mais que
depuis ce tems -là , il n'avoit pas eu le bonheur de la voir.
Eh bien,dit- elle , c'eſt moi : me remettez -vous ? " Comment,
c'est yous , reprit le Reitre à grife moustache ? Je ne
m'en serois pas doute. Oh , comme vous êtes groſſie. Quand
je vous vis à Inſpruck , vous étiez , ma foi , jolie ; mais,
en vérité, vous étes bien changée. L'Impératrice éclata de
rire , paya en beaux ducats la ſincérité du Reitre , & retourna
au Chateau raconter que , pour le coup , elle venoit
de parler à un homme qui ne lui avoit pas déguiſé là vé
rité" . Mais auſſi , dit expreſſement la Lettre (dont nous
n'altérons pas un ſeul mot), cet homme- là n'étoit ni CourSEPTEMBRE.
1775 227
tiſan ni Auteur. Il eſt bon de remarquer que impératri
ce avoit à peine alors 40 ans , vieux ſtyle & très - vieux,
mais que , fuivant le plus uſité (dont on ne peut fixer l'époque)
, elle devoit avoir au plus 34 ans aux yeux de fa
Cour & de toute la Terre。こち
:
F
SPECTACLES.
1
Paris le 16 Août 1775471
Cythere affiégée , Ballet en trois Actes , repréſenté pour
la premiere fois par l'Académie Royale de Muſique , le premier
de ce mois , eſt abſolument la même choſe que l'Opéra
Comique en vaudevilles , joué ſous le même titre au
mois d'Août 1754 , il y a 21 ans. Ainſi ſujet connu : rien
de neuf , ni dans le fond ni dans l'économie du Drame
fi ce n'eſt que l'acte unique de la Foire eft ici diftribué
en trois Actes . (L'Opéra voudroit-il donc à ſon tour glaner
dans un champ aſſez fertile qui fut autrefois de fon
domaine , & dont un poffeffeur étranger a obtenu la con
fiſcation ? Ce n'eſt pas ce qu'on feroit de plus mal. Il y
a dans les anciens Opéra comiques un magaſin de Sujets
gais , légers , & fur- tout galans , dont quelques - uns plus
travaillés pourroient être mis en Drames Lyriques. Il ne
S'agiroit que d'ennoblir l'eſpece, pour l'élever au ton de
la Mélopée théatrale , qui n'exclut point la gaité). Comme
une partie de nos Lecteurs peut n'avoir aucuire connois
fance du canevas original , ou peut avoir perdu de vue
' Opéra comique , il faut en retracer la fable. Mars, jus
rement jaloux d'Adonis , veut tirer une vengeance, éclatan .
te des infidélités de Vénus , & détruire entierement Cy.
there. Une horde de Scythes & de Sarmates eſt tout à
- P2
228 MERCURE DE FRANCE.
1
coup tranſportée dans l'Ifle , & vient attaquer la Capitale.
Cythere eſt inveſtie au moment qu'on y fait une fête en
l'honneur d'Adonis. Cette Place , peu redoutable , fi ce
n'eſt par ſa foiblefſe même , a pour défenſe des remparts
formés de fimples paliſſades de rofiers & d'autres arbuftes
fleuris : fortifications ordonnées par la galanterie & par la
molleſſe. Trois Guerriers , Olgar , Barbarin , Brontès , ſont
à la tête des Barbares ; deux Nymphes ſeules ſauvent Cythere
& font lever le ſiege. Les Cythériennes , à l'ap .
proche des Scythes , arborent le drapeau blanc fur leurs
remparts , &le Pont levis eſt abaiſſe. Une d'elles , l'olivier
à la main , paroît , s'adreſſe au Commandant de la
Troupe & le fomme de ſe rendre , en lui diſant qu'on lui
accorde les honneurs de la Guerre. Après quelques pourparlers
& force bravades , on propoſe de décider l'affaire
par un combat fingulier d'un Champion de chaque parti.
Olgar eft choiſi pour ce fameux combat , & le guerrier
qu'on lui oppoſe eſt une Cythérienne qu'il a aimée , mais
dont les rebuts , rappellés à ſon ſouvenir , excitent encore
fa vengeance. L'événement de ce combat eſt le même
qu'entre tous les amans irrités , où le plus foible eſt le plus
fort & reſte vainqueur. Olgar tombe aux pieds de Doris ,
lui rend les armes , reprend ſes fers. Une partie des Scy
thes eſt enchaînée par les Nymphes & faite priſonniere ,
l'autre miſe en fuite. Brontès abandonné des fiens entreprend
ſeul de prendre Cythere. Paroit auſſi-tôt une Transfuge
qui vient lui donner des avis importans , & demarde
à paſſer ſous ſes drapeaux. Le Scythe charmé de fes
inclinations guerrieres , lui promet de la mener dans les
combats. L'artificieuſe Amazone , feignant beaucoup de
curioſité pour conſidérer fon armure , vient à bout de k
SEPTEMBRE. 1775. 229
+
défarmer piece à piece , & finit par l'enchaîner avec des
fleurs qui cachent de véritables fers . Les Nymphes célebrent
leur triomphe ; Mars & Vénus , reconciliés par
l'Amour , deſcendent pour prendre part à la Fête. Cet
agréable Sujet eſt ſans contredit une des plus ingénieuſes
galanteries de notre Théatre . Cependant il ne paroît
point faire grand effet à l'Opéra ; tout y ſemble même
affez meſquin , & ce qu'on trouvoit charmant à la Foire ,
eſt preſque ridicule ici. L'idée du Siege d'Iolcos (dans
Alceſte) que rappelle celui de Cythere , rend ce dernier
d'autant plus burleſque , que malgré les évolutions il eſt
bien plus mal repréſenté . En un mot ( qui pourroit le
croire ?) ce Drame ſi galant n'eſt rien moins que gai. Eft
ce la Muſique qui l'attriſte ? C'eſt ce que perſonne n'ofera
dire , puiſqu'elle a été applaudie avec un excès ſi démeſuré
, que , fans faire tort à l'Auteur , on pouvoit y ſoupçonne
de l'affectation. Or fi les applaudiſſemens ſont méris
& finceres , il faut que toute l'organiſation des oreilles
Françoiſes ſoit changée , ou que le goût national (fuppoſé
qu'il en exiſte un : car nous n'avons pas même de
Muſique) ait fait au moins le tour du compas. Au reſte
nous avons remarqué que la Muſique du dernier Divertisſement
de la Piece , (qui eſt de M. Berton , Directeur )
avoit fait ſur le plus grand nombre des Spectateurs une
impreſſion de gaité bien plus ſenſible , que l'admiration
réfléchie , & néceſſairement un peu froide , qu'avoit du
produire toute celle qu'on avoit entendue.
Paris le 6 Septembre.
Le Mariage clandestin , à la Comédie Françoiſe , n'a pas
tenu long-tems le Théatre. Onyy a trouvé double intri-
P3
130 MERCURE DE FRANCE.
gue , & par conféquent peu d'intérêt , puiſque tout parta
ge l'anéantit ; puis des Moeurs Utopiennes ou romanesques
qui ne peignoient rien de réel ; enfin un ſtyle fort inégal ,
ou tantôt haut & tantôt bas. L'Auteur , dit-on , l'a retirée.
Mais les Comédiens François ont tant de quoi ſe dé
dommager d'une Nouveauté qui leur échoué , qu'on ne s'en
apperçoit preſque point chez eux. D'ailleurs , ils donnent
actuellement eux-mêmes au Public un Spectacle aſſez nou.
veau , qui va nous occuper , & dont nous fommes comp
tables à nos Lecteurs .
La Colonie , Opéra Comique , a mieux réufli . Cette
Piece , qui eſt en deux actes & traduité de l'Italien , a
été donnée par M. Framery. La muſique eſt du ſignor
Sacchini , Compoſiteur Italien , & les Virtuoſes paroiffent
un peu partagés ſur tout fon mérite , que nous letur laif
fons difcuter. Les Comédiens Italiens ont encore mis au
Théatre la belle Arfene , Comédie de M. Favart , jouée
l'année derniere à la Cour. Mais elle eft ici en quatre
actes , avec beaucoup de changemens. La musique eft de
M. Moncigny. Nous reviendrons à ces deux Pieces ,
quand nous les connoîtrons mieux.
SEPTEMBRE. 1775. 231
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe
Epître aux Malheureux
Idylle imitée de l'Anglois ,
Ode Anacreontique ,
Les Amans malheureux ,
Epitre d'un Amant à la Maîtreſſe ,
Vers fur les Spectacles ,
La-Canicule ,
A mes Fleurs ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
page 5
ibid.
II
15
17
51
55
58
61
63
ENIGMES ,
ibid.
LOGOGRYPHES .
65
A Mademoiſelle L. R. R. 67
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 70
Hiſtoire de la Ville de Rouen , ibid.
Le.Voyageur François , 79
L'art d'apprécier & de teindre toutes fortes de peaux , 83
Mémoires ſecrets tirés des Archives des Souverains
de l'Europe , 84
Elémens de l'hiſtoire des anciens Peuples du monde , 85
Examen de la Houille , 87
Hiftoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles, 87
Manuel Tyronien . 99
Répertoire univerſel & raiſonné de Jurisprudence ,
Ellais hiſtoriques ſur le ſacre & couronnement des
ΙΟΙ
Rois de France , 102
Oraiſon funebre de Clément XIV , 104
Abrégé chronologique de l'hiſtoire de Lorraine , 106
Penfées fur la Religion naturelle & révelée , 108
Analyſe de l'hiſtoire des établiſſemens des Européens
dans les deux Indes , 109
Les Sieeles Chrétiens , 111
La défenſe de la Religion , 117
Recherches fur les maladies chroniques , 122
Eloge de M. Model , 128
Defcription de l'hiſtoire générale & particuliere du Duché
de Bourgogne , 129
232 MERCURE DE FRANCE.
Phyſiologie des corps organiſés ,
Nouvelles expériences ſur le fer ,
Les intérêts du Roi & ceux du Peuple ,
Nouvelles Françoiſes ,
Eſpagnoles,
Journal de Lecture ,
Bibliotheque littéraire de Médecine ,
Dictionnaire d'Italie ,
Les Hommes de Prométhée ,
Annonces ,
ACADÉMIES.
page 130
133
ibid.
135
140
146
148.
152
161
168
171
Françoiſe , ibid.
- Rouen , 172
SPECTACLES. 174
Concert Spirituel , ibid.
Opéra , 175
Comédie Françoiſe 179
Comédie Italienne , 180
ARTS. 184
Gravures , ibid.
Topographie , 189
Muſique. 191
Lettre de M. de Voltaire aux Auteurs de la Bibliotheque
univerſelle des Romans , 195
Lettre au Rédacteur du Mercure , 200
Extrait d'un Sermon fur la Priere , 201
Variétés , inventions , &c . 203
Anecdotes. 207
AVIS , 210
Nouvelles politiques , 211
Préſentations , 2217
Nominations , 222
Mariage , 223
Naiſſance , 224
Morts ,
ibid
Loteries , 225
ADDITIONS DE IIOLLANDE.
Anecdote,
Spectacles,
220
237
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIOUS CHUN
TUEROR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
RCUMSPIO
AP
20
M51
1775
no.13
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
OCTOBRE, 1775.
PREMIER VOLUME
N°. XIII.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REY
Libraire fur le Cingle.
L Barbier de Séville , éville, ou la Précaution inutile , co
médie en 4 Actes ; Par M.de Beaumarchais ; repréſentée
&tombée ſur le Théatre de la Comédie Françoiſe
auxThuileries , le 23 Février 1775.80. Paris 1775 .
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans ces
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Naiſſance; le fecond , la Pairie de Dignité ; le troifieme;
la Pairie d'Appanage ; le quatrieme , la Pairie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomine. 8. 2 vol. Par
H. V. Zemgans. Maestricht. 1775 .
Droit (Le) des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle ,
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains. Par M. de Vattel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remar-/
ques de l'Éditeur. 4to. 2. vol. Amft. 1775. à f 6 .
Hiftoire de l'Ordre du St. Efprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiſtoriographe des Ordres du Roi. Un vol. 12 qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris . Francfort
1775. à f 1-10.
Phyſiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble,
& deffein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , fou
le titre de Phyſiologie des Mouffes. Par M. de Nec
ker , Botanifte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de plufieurs Académies , &c. & c . 80. avec
une Planche . Bouillon 1775. à f 1-10.
Poëfies de Société , dédiées à Staniflas II. Roi de Pologne.
Par M. L. Rénaud. 80. Leipzig 1775. à f 1 .
Récréations (Les ) de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes. 12. 2 vol .
Paris 1775. à f 2-10 .
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c. 4to. 1773-1775 , 3 Tomes .
Poesie del fignor abate Pietro Metastafio , 8vo. 10 vol.
Torino. 1757 1768 .
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la So
ciété Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769.
1
LIVRES NOUVEAUX.
DE L'HOMME Ou des principes & des Loix de l'in
fluence de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame,
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in- aouze , en
2. vol. Amſterdam 1775 , à f 2: 10 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fou
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 : -
MARC- MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII . volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6e des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant fon Séjour
- en Angleterre. Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Deuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille-douce. Amst. 1774.
àf 8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET . Seconde Edition. On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux- Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les ) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in- douze , 1 vol. 1775. àfl:-
AVIS.
J'ai mis fous preſſe & je ſuis fur le point de publier
In ouvrage intéreſſant , pour toutes les Nations ; ce font
es Plans & les Statuts des différens établiſſemens or-
Honnés & fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
DE RUSSIE pour l'inftruction de la Jeuneſſe de ſon
Empire & pour le bonheur de tous ſes Sujets .
Ces Etabliſſemens font La Maison d'Education de
Mofcou ; l'Académie & l'Ecole des Beaux Arts ; la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises ;
Corps des Cadets de terre ; la Caisse des Veuves &
es Orphelins ; une Caiffe de Dépôt ouverte au Public ,
un Lombard.
Ag
LIVRES NOUVEAUX.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite
St. Pétersbourg , par un François qui poffede les deu
Langues , d'après les Originaux Rufles & ſous les yeu
de Monfieur le Général Betzky , Directeur de tous c
Établiſſemens .
,
On apprendra dans les différentes pieces quí le com
poſent , à bien connoître le génie & les moeurs actuelles
de la Nation & les efforts de l'1 MPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux,
inftruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés
pour en prévenir de nouveaux ; pour conferver les en
fans abandonnés de leurs parens ; pour foulager les
Veuves & les Orphelins ; pour affurer les fucceſſions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circu
lation les fonds des ſujets ; pour fauver les fortune
des particuliers , de la rapacité des ufuriers ; pour a
franchir des Serfs , & former un tiers état libre
Manufacturier ; & fur- tout pour perfectionner l'Educatio
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les me
res & les enfans honnêtes , & affurer le regne des bon
nes moeurs .
La ſageſſe des réglemens expofés dans le plus grand
détail , en fait une lecture intéreſſante par elle - même
& elle le devient d'avantage encore par des morceaur
rélatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la confervation
de la ſanté , objets d'une utilité commune à toutes les
contrées.
Ce recueil formera 2 vol. grand in- douze de
feuilles d'impreſſion , à f2 10. courant de Hollande.
Une ſeconde édition in 4to. en deux parties , fera o
née de plus de 90 morceaux de gravure plus ou moil
confidérables , à f 10. 10. de Hollande.
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle
correcte.
Les différentes Nations policées de l'Europe defiroien
depuis long- tems la publication de cet ouvrage.
Il eſt propre à montrer à des Peuples qui croyent tou
connoître & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'il
pourroient bien n'en être qu'aux premiers élémens .
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE I. Vol. 1775.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Précis des Pieces imprimées qui ont concouru
pour le Prix de Poësie de l'Aca
démie Françoise en 1775.
CONSEILS A UN JEUNE POETE*,
• Cette Piece eſt imprimée in-80. à Paris , chez Demonvole
, Imprim-Lib. de l'Acad. Françoiſe,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Piece qui a remporté le prix de l'Aca
démie Françoise en 1775.
Doctrina Sed vim promovet insitam.
HORACE.
u1 , la gloire t'appelle ,& ce n'eſt pas en vain ;
Oui , fur ton front naiffant , marqué d'un ſceau divin ,
Le ciel mit un rameau de ce laurier fertile,
Qui reverdit encore au tombeau de Virgile.
Viens , Apollon t'appelle au Parnaſſe Français;
Mais de nombreux écueils en défendent l'accès.
Les rangs y font ferrés : il faut fendre la preſſe.
Un peuple de rivaux & t'aſſiege & te preſſe .
Tu fais , lorſqu'autrefois le Héros des Troyens
Allait chercher fon pere aux champs Elyſiens ,
Quels monftres effrayans , réels ou fantaſtiques ,
Du Ténare à ſes yeux occupaient les portiques.
Rappelle ce tableau : le Poëte en ſes vers
:
Apeint notre Parnaſſe en peignant les Enfers.
Malgré tant d'ennemis placés à la barriere ,
Tu franchiras le feuil ſans aſſoupir Cerberc.
Mais ſuis dès -lors en paix la route du talent.
Tranquille Citoyen d'un Etat turbulent ,
Sauve- toi des travers que ce fiecle accumule.
Fuis des divers partis la guerre ridicule .
Ris tout bas , ſi tu veux , des querelles du temps,
Mais n'inſcris point ton nom parmi les combattans.
Vois ſans nul intérêt , ſi tu fais être ſage ,
Tout ce peuple écrivain , vrai fléau de notre age
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 7
Qui du premier des arts faiſant un plat métier ,
Penſe acheter un nom en vendant du papier ;
Des lourds compilateurs la troupe famélique ,
Et des bâtards d'Young l'eſſaim mélancolique ;
Ces drames qui font peur , & ne font pas pleurer ;
Ces apôtres du goût , peu faits pour l'inſpirer ,
Docteurs ſans miflion , & du haut de leurs chaires,
Prêchant un ſiecle ingrat qui n'en profite gueres ;
Et ces codes rimés , où de jeunes Profès ,
Enſeignant l'art des vers qu'ils n'apprendront jamais ,
Attaquent tous les jours , d'une ardeur non commune ,
Vingt réputations ſans pouvoir s'en faire une ;
Recueils de toute eſpece , anecdotes , bons mots ,
Eſprits des grands Auteurs rédigés par des ſots ;
Ces almanachs du Pinde, où la preſſe indignée,
Entaſſe en gémiſſant tous les vers de l'année ;
Enfin ce long amas d'ouvrages renommés ,
D'écrits à grande marge avec pompe imprimés ,
Qui portés par la gloire au-delà du Tropique ,
Vont charmer tous les ans les Colons d'Amérique.
•
Veux tu ſur le Parnaſſe illuſtrer ta mémoire ?
Crains , au premier ſuccès , accueilli , careſſé ,
Par la voix des flatteurs nonchalamment bercé ,
Au murmure indulgent des louanges trompeuſes ,
De goûter du repos les douceurs dangereuſes.
Oppoſe à tes rivaux un travail affidu ,
4
MERCURE DE FRANCE.
Et fonge epcore à vaincre après avoir vaincu.
Ainfi croft & s'étend le talent qu'on renomme.
Et la foif des ſuccès eſt l'instinct du grand homme.
Mais c'eſt peu que du Pinde ouvrant tous les ſentiers,
Et préparant pour toi des moiſſons de lauriers ,
Des guides refpectés dirigent ton courage ;
C'eſt peu que de ta force ils t'enſeignent l'uſage ;
Ils nourriront dans toi ces nobles ſentimens ,
Qui relevent l'éclat & le prix des talens .
Oui , quoiqu'en tous les temps l'injurieuſe envie
Se plaiſe à raconter les fautes du génie ,
Crois qu'il eſt rare au moins que d'illuſtres eſprits
Soient vils dans leurs conduite , &grands dans leurs écrits.
Il eſt une fierté par la gloire inſpirée ,
Par l'amour du devoir noblement épurée ,
Orgueil des coeurs bien nés , qui diftingue à nos yeux
Et le grand Ecrivain & l'Artiſte fameux.
Vois des arts en nos jours les plus brillans modeles ,
A l'honneur , au bon goût également fideles ,
Repouſſant à la fois & le vice & l'ennui ,
Et méritant la gloire , & l'aimant dans autrui ,
Offrant à l'amitié de nobles ſacrifices ,
Exemples d'un pays dont ils font les délices ;
Laifſfant mourir loin d'eux les libelles impurs ,
Fabriqués par la haine en ſes antres obſcurs .
si
OCTOBRE . I. Vol. 1775.
De qui hait les talens j'augure toujours mal ;
Jamais leur détracteur ne devient leur rival.
Muſes , vous repouſſez le ſacrilége impie ,
Dont la main viola les autels du génie.
Tu vivras éloigné de ces lâches fureurs :
Le temple des beaux- arts eſt l'aſyle des moeurs.
Dans ce ſéjour ſacré la France voit paroftre
D'illuftres Citoyens , des Grands dignes de l'être;
Laiſſe quelques eſprits , triſtement prévenus ,
Penſer , dès qu'on eſt Grand , que l'on n'eſt rien de plus.
Ala ville , à la cour des mortels reſpectables
Ont joint l'eſprit du monde au goût des arts aimables.
Le talent ſe polit dans leur ſociété ,
Acquiert plus d'agrément & plus d'urbanité ,
Ce tact heureux & fin , ce ton , cet art de plaite ,
Aux moeurs comme à l'eſprit parure néceſſaire.
La Feuillade & Vendôme & Chaulieu vieilliſſant ,
Préſidaient aux eſſais de Voltaire naiſſant.
Le Héros de Dénain , l'enfant de la Victoire ,
Aimait à le couvrir des rayons de ſa gloire.
Il goûtait leurs leçons , & ces Mattres choiſis
Le formaient au bon goût du fiecle de Louis.
Il eſt , il eſt encor d'auſſi parfaits modeles
Du jugement exquis , des grâces naturelles.
Attire leurs regards ſur tes heureux eſſais ;
Mérite enfin qu'un jour , honorant tes ſuccès,
A 5
to MERCURE DE FRANCE.
/
Te donnant pour leçon leurs exemples à ſuivre ,
Nivernois & Beauvau t'enſeignent l'art de vivre.
C'eſt peu de poſſéder , il faut ſavoir jouir ;
Il faut goûter en paix ce qu'on fut obtenir .
Aux palmes d'Hélicon il eſt beau de prétendre;
Des mains de l'amitié qu'il eſt doux de les prendre !
Pour moi je puis encor , témoin de tes honneurs ,
Je puis à ta couronne attacher quelques fleurs .
Apollon a reçu tes premiers ſacrifices ;
Ce Dieu , de mon printemps a reçu les premices.
Cet amour des beaux- arts eſt ſouvent féducteur ;
Ils ne m'ont point trompé , puiſqu'ils font mon bonheur
Ils enchantent mes jours , & leur riant cortege
Ecarte les ſoucis dont l'eſſaim nous afſiege.
Je me ſauve en leurs bras , j'y trouve le repos.
Le Vieillard au front chauve , à l'inflexible faulx,
De nous à chaque inſtant ravit quelque partie ,
Il moiſſonne en courant les fleurs de notre vie.
L'eſprit jouit encor quand les ſens ſont flétris :
C'eſt le dernier ſoutien de nos derniers débris .
Un jour mon oeil éteint ſous les voiles de l'âge,
Ne verra la beauté qu'à travers un nuage.
Les parfums du printemps , ſon éclat , ſes couleurs
Pour mes ſens émouſſés auront moins de douceurs ,
Et des airs de Grétry l'aimable mélodie
Frappera foiblement mon oreille engourdie,
OCTOBRE. I. Vol. 1775.
Alors , toujours ſenſible aux charmes des neuf Soeurs
Puiffé-je encor goûter leurs dons conſolateurs ,
Raſſembler avec joie autour de ma vieilleſſe,
Ces Ecrivains chéris qu'adora ma jeuneſſe ,
Relire & dévorer ces ouvrages charmans ,
De la raiſon , de l'ame immortels alimens,
Me réchauffer encor de leur flamme divine,
Et retrouver mon coeur dans les vers de Racine (
Par M. de la Harpe 4
12 MERCURE DE FRANCE.
BRUTUS A SERVILIE * , Piece
qui a obtenu le second acceffit , au jugement
de l'Académie Françoise.
LE
Peuple Roil commandez.
Le voile eſt déchiré ; César étoit mon pere :
Brutus fils d'un Tyran ! ... Et vous êtes ma mere,
Vous ! la ſoeur de Caton ! malheureux ! je frémis ,
Et César eft vengé , puiſque je ſuis fon fils.
Quel aveugle génie à mon deſtin préſide !
Mon coeur eft vertueux & ma main parricide !
O vertu ! nom fatal , mais toujours révéré !
Les Dieux m'ont - ils puni de t'avoir adoré ?
Vous qui jetez l'horreur dans mon ame étonnée !
O mere plus chérie encor qu'infortunée ,
Quel Dieu de votre hymen alluma le flambeau ?
Cachez - moi que l'opprobre entoura mon berceau.
Pardonnez ..… je vous plains ; mais c'eſt vous que j'ims
plore ;
Trompez - moi par pitié .. je veux douter encore.
Soutenez mon courage , & inanes des Brutus !
Je porte votre nom , donnez - moi vos vertus.
C'eſt vous de parler , à moi de vous entendre ;
C'eſt de vous ſeul enfin que j'ai voulu deſcendre ,
* A Paris , chez Demonville , rue St Séverin.
3
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 19
Oui , je vous appartiens , quels que foient mes parens;
Mon bras , comme le votre immole les Tyrans ;
Et César & Tarquin nous uniffent enſemble ,
J'ai prouvé mes ayeux , puiſque je vous reſſemble.
Céſar fut un tyran : l'honneur de le punir ,
Rome l'a prononcé , devoit m'appartenir ;
Céfar fut un tyran ... Eh bien ! fut - il mon pere ;
Ce que Brutus a fait , Brutus a dû le faire.
Libérateur de Rome , annoncé par mon nom ,
J'ai fait voir dans ſon fils le neveu de Caton.
Fille des Scipions , ſongez à vos ancêtres ;
Ils n'ont point triomphe pour nous laiſſer des mattres ;
Et dans ce Capitole , orné par leurs exploits ,
J'appris d'eux à marcher ſur la tête des Rois.
O beaux jours éclipſés de la grandeur de Rome !
Ils renverſoient Carthage , & nous ſervions un homme
Un homme infolemment nous trafneit à fon char ,
Souverains de la terre & ſujets de Céſar !
Que le Vainqueur du Rhin , de la Seine & du Tage,
De l'Euphrate indompté nous ait promis l'hommage ,
Le front fous les lauriers , nous recevions ſes loix.
Figurez - vous Céſar ſuivi de ſes Gaulois ,
Loin du Parthe , oubliant nos aigles prifonnieres ,
Du Rubicon ſacré violant les barrieres ,
Et du ſommet des monts , ſur les pas d'Annibal ,
Menaçant nos remparts de fon drapeau fatal :
Voyez nos Citoyens chaffés de l'Italie ,
Leur ſang qui fume encor aux champs de Theffalie ;
La veuve de Pompée , errante avec ſes fils ,
14 MERCURE DE FRANCE .
Redemandant ſa cendre aux bûchers de Memphis ;
Caton enseveli dans les ſables d'Afrique ;
Et des rives du Tibre aux campagnes d'Utique ,
Les reſtes de Pharſale épars dans l'Univers ,
Cachant la liberté dans le fond des déſerts ;
Voilà tous ſes exploits ou plutôt tous fes crimes :
Vantez moins ſa clémence , & comptez ſes victimes.
Le plus grand des affronts pour mon coeur indigné ,
C'eſt de me ſouvenir qu'il m'avoit épargné.
Il a dû m'immoler s'il a ſu me connoître.
j'étois né libre enfin ; qui l'avoit fait mon maître ?
Quel autre que les Dieux ordonne de mon fort ?
Ce droit de pardonner fut fon arrêt de mort.
Ombres de mes amis , c'eſt vous que j'en atteſte ,
Vous que j'ai vu périr dans ce combat funeſte ,
Où la vertu trahie a fait rougir les Dieux :
Brutus devant César n'a point baiffé les yeux.
Il fut trop m'en punir en me laiſfant la vie ;
Je vous ai ſurvécu pour vous porter envie :
Le ciel qui conſerva mes jours infortunés ,
Au parricide , hélas ! les avoit condamnés.
Si vous aimiez César , s'il tomba ſous mes coups ,
Dans l'ennemi de Rome oubliez un époux.
Près d'abattre une tête à moi-même ſi chere ,
J'étois loin de prévoir les larmes d'une mere :
Le ciel , par vos douleurs , a craint de m'éprouver ,
Mais enfin je l'aimois , & n'ai pu le ſauver.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 15
Dix ans vous avez vu ſon altiere imprudence
Fatiguer du Sénat la longue patience ;
Et nous laiſſant à peine un nom de liberté,
Affecter d'un vainqueur l'inſultante fierté.
:
Ce rang de Dictateur , ce nom ſous qui tout tremble ;
Qui ne fait qu'un pouvoir des pouvoirs qu'il raſſemble
Dans ſes ſuperbes mains avoit mis à la fois
Les faiſceaux des Conſuls & le ſceptre des Rois ,
Sa vaſte ambition , contente en apparence ,
Mais gênée en effet dans un pouvoir immenfe ,
Déceloit tous les jours aux regards de Brutus
L'homme dans qui Sylla vit plus d'un Marius.
Dédaignant ces honneurs entaffés ſur ſa tête ,
Et les retenant tous comme un bien de conquête ,
Il dévoroit le trône , & , premier Citoyen ,
Tant qu'il n'étoit pas Roi , croyoit n'être encor rien.
Quand la terre en filence obéiſſoit au Tibre ,
Ne voyant qu'un Empire & qu'un ſeul Peuple libre ,
14s'eſt dit : à ce Peuple ofons donner des fers ;
Rome eſclave à mes pieds enchaîne l'Univers .
L'ingrat ! ... Rome oubliant une guerre fatale ,
Sembloit l'avoir abſous des crimes de Pharſale ;
Il pouvoit , trop heureux , au ſein de tant d'honneurs ,
Jouir de ſa clémence & régner ſur les coeurs.
Rome légitimoit ſa grandeur criminelle ;
Il aima mieux ravir tout ce qu'il tenoit d'elle .
Je l'ai vu , déjà Roi , dans ſon eſpoir altier ,
Las de feindre & montrant le tyran tout entier ,
Par un orac'e faux menaçant Babylone ,
Faire mentir les Dieux pour demander un trône ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Comme fi de Craffus les manes négligés
Par la main d'un tyran vouloient être vengés !
Moins fier de triompher du Tigre & de l'Euphate,
D'arracher nos drapeaux au fils de Mithridate ,
Qu'orgueilleux d'étaler chez des peuples lointains
Avec ce nom de Roi , l'opprobre des Romains .
•
:
Par M. du Duruflés
L'ESCLAVAGE
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 17
L'ESCLAVAGE DES AMÉRICAINS
& DES NEGRES*, Piece qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoise.
L'AMÉRICAIN
Facit indignatio verfum. Juv. Sat. I.
'AMÉRICAIN vivoit dans une paix profonde ,
Et ne ſoupçonnoit pas qu'il fût un autre monde;
Errant fur le rivage , ou dans l'horreur des bois ,
Connoiſſant peu le crine , il connut peu de lois;
Indolent par principe , humain par habitude ,
Vertueux fans effort & ſage ſans étude ,
Regardant d'un même oeil la vie & le trépas ,
Il goûtoit le bonheur & ne le cherchoit pas.
Peuple trop fortuné ! ſur ta tranquille plagé
L'íbere va porter la mort & l'esclavage.
Il accourt ; fon audace a vaincu les haſards,
Et ſes palais flottans tonnent de toutes parts.
Vois fondre fur tes bords ce Conquérant avide:
Sa puiſſance eſt ſon droit , l'intérêt eſt ſon guide.
Le ſang coule déjà ſous le fer des bourreaux :
Tant d'Etats font changés en d'immenfes tombeaux.
.ان
A paris chez Demonville , rue St Séverin.
B
18
MERCURE DE FRANCE,
L'Américain tremblant , en vain d'un pas agile ,
Au fond de ſes déſerts va chercher un aſyle ;
On le pourſuit: il tombe , & ſon fier aſſaſſin
Le traite de barbare en lui perçant le ſein ;
Tandis que fous les dents des meutes dévorantes ,
Palpitent des Incas les entrailles fumantes ;
Au milieu des gibets il éleve un autel ,
Sur des monceaux de morts invoque l'Eternet ,
Et veut rendre les cieux complices de ſes crimes.
Le meurtre ceſſe enfin... Quoi ! l'orgueilleux Ibere
Permet à des humains de reſter ſur la terre !
Sa fureur défaillante épargne les vaincus ! ...
Non , non , ſa piété même eſt un crime de plus .
"
Ce monde est né , dit- il , pour le bonheur de l'autre ;
,, Allez , vils inſtrumens des voluptés du nôtre ,
"
و د
A la Nature avare arrachez ſes métaux ;
En vous donnant des fers j'ai payé vos travaux.
Sous leurs coups redoublés la terre eſt entr'ouverte ,
Ses flancs font habités, ſa furface est déſerte ,
Elle voit des vivans raſſembler leurs efforts ,
Pour defcendre en ſon ſein , qui ne s'ouvroit qu'aux morts
O terre ! dont jamais les entrailles ſacrées
Par des peuples heureux ne furent déchirées ,
Ouvre au fier Eſpagnol tes antres mugiffans ,
Vomis , pour le punir , tes funeſtes préfens ,
Prodigue tes tréfors , comble fon efpérance :
Ta libéralité fuffit à ta vengeance.
1.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 19
Bientôt regorgeant d'or , ſes ſuperbes vaiſſeaux
D'un fardeau dangereux fatigueront les eaux ,
Et leurs flancs vomiront , avec tant de richeſſes ,
De cent tourmens divers ſources enchantereſſes ,
Les maux des Citoyens; les querelles des Rois, لوEt le fombre égoiſme& le mépris des loix;
L'amitié n'aura plus que de mourantes flammes ;
L'intérêt en deſpote aſſervira les ames ,
Et cédant ſon empire à ce maître nouveau,
L'amour , de déſeſpoir, éteindra ſon flambeau.
Déjà même Cérès & ſes triſtes compagnes
Regrettent l'habitant des fertiles campagnes ,
Qui , laiſſant ſa charrue au milieu d'un fillon
Trop docile aux ſignaux d'un fatal pavillon ,
Sous un ciel inconnu va chercher l'opulence ,
Tandis qu'en ſes vergers il trouvoit l'abondance.
Sur les rives du Tage il reparoît enfin;
Il y porte de l'or , il y trouve la faim.
Riche & pauvre à la fois , le faſtueux Ibere
Etale avec orgueil ſa pompeuſe mifere.
11 partit généreux , il revient inhumain:
La rage des lions fermente dans ſon ſein.
Vers les bords de l'Afrique il tourne ſa furie.
Aquel prix ! juſtes Dieux! ſa molleſſe eſt nourrie
De mêts qui flattent moins les ſens que fon orgueil ;
De cent mille Africains ce luxe eſt le cercueil .
En proie aux Eſpagnols , aux François , aux Bataves ,
Le nouveau Continent n'a point aſſez d'eſclaves ;
Nos beſoins , nos deſirs font plus vaſtes que lui :
Le Negre y va traîner ſa chaîne & fon ennui.
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
O rive de Guinée ! O commerce exécrable !
Où l'homme , au poids de l'or , marchande ſon ſemblable,
Ton ſemblable ! ... non , non , barbare ! il ne l'eſt pas !
Il n'eut point à rougir de pareils attentats.
Tyran! tu n'es plus homme , après ce crime atroce :
Ne fois pas plus cruel que le tigre féroce ;
Dévore ta victime & ne l'enchaîne pas.
Entends-tu cet eſclave invoquer le trépas ?
La mort , à ton exemple , eſt injuſte & cruelle,
De ton coeur implacable , image trop fidelle ,
La tombe pou lui ſeurefuſe de s'ouvrir ,
Et tu lui ravis tout , juſqu'au droit de mourir .
D'innocens orphelins une troupe éperdue ,
Pour la derniere fois vient jouir de ſa vue :
Hélas ! on les ſépare: & comble de douleurs !
On leur envie encor des adieux & des pleurs .
Toi , qui pour les humains fus long-temps inflexible,
Ó Neptune , arme-toi de ce trident terrible ,
Que l'art audacieux , des ondes ſouverain ,
Par ſes vaſtes calculs a brisé dans ta main ;
Venge , venge les mers du Tyran qui les brave,
Engloutis à la fois & le Mattre & l'Eſclave :
La mort , pour un captif , eſt le bien le plus doux,
Le Negre , en expirant , bénira ton courroux.
Mais il deſeend déjà ſur ce triſte rivage ,
Où l'oeil découvre encor les traces du carnage ; |
Soudain il eſt jeté dans ces gouffres affreux.
De peuples enchaînés ſépulcres ténébreux .
Pénétrons avec lui dars cette horreur profonde ;
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 21
Il va porter la foudre aux entrailles du monde;
Par ſes tremblantes mains le nitre renfermé ,
Semble dans ſa priſon dormir inanimé ;
La méche près de lui lentement ſe conſume ,
Le ſpectateur frémit , le ſalpêtre s'allume ,
Lance au loin les rochers & leurs vaſtes débris ,
Ecraſent les forçats l'un ſur l'autre engloutis.
Ciel ! j'ai vu treſſaillir ces montagnes tremblantes
De ce monde ébranlé colonnes chancelantes :
Sous cette voûte horrible un jour affreux nous lui
Ce jour eſt effacé par l'inſtant qui le ſuit.
Là , des vents déchaînés les obfcures cavernes ,
Là, des lacs ſouterreins les immenfes citernes
S'entr'ouvrent , & plus loin des torrens enflammés
Entraînent les mineurs à demi conſumés.
Rival du Créateur juſques dans ſa colere .
L'homme creuſe un tartare au centre de la terre,
Fuyons de ces cachots , theatre de forfaits ,
Où la clarté du jour ne pénétra jamais.
L'humanité gémit au bord de ces abyſmes ,
Et ces champs à ſes yeux offrent de nouveaux crimes.
Cruel ! où traînes - tu ces Negres languiſſans ,
Courbés ſous la fatigue & ſous le poids des ans ?
Ils expirent de faim , martyrs de ta molleſſe ,
Au milieu des travaux qu'ordonne ta pareſſe .
Quel forfait a commis ce Cafre infortuné ,
Par un Maftre inflexible à l'échafaud traîné ?
D'une main vigoureuſe il a brisé ſa chatne ;
Déjà loin de nos yeux il fuyoit dans la plaine:
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
Eft-il donc fi coupable ? offenſe-t- on les cieux
Quand on fait recouvrer an bien qui nous vient d'eux ?
Le Negre n'eſt point tel que l'ont peint tes caprices ;
Il auroit eu nos arts s'il avoit eu nos vices ;
Aufli brave que nous ; mais moins induſtrieux ,
Le fer a manqué ſeul à ſon bras généreux.
Son bien fut la ſanté , ſon code la nature ;
Il vécut ſans beſoin , il mourut fans murmure ;
Adorant ſa compagne , & par elle adoré ,
Heureux d'ignorer tout , heureux d'être ignore :
Son ame par degrés ſe ſeroit agrandie ,
Si ton joug odieux ne l'eût pas avilie.
Tremble , tremble qu'un jour , dans ſon coeur abattu ,
Il ne retrouve encor un reſte de vertu,
En vain dans tes cachots ta crainte le renferme ,
L'excès du deſpotifme en préſage le terme.of am
4
L'homme naft citoyen , & , maître de ſon choix,
Sa fiere volonté ne dépend que des lois .
Où l'on reçoit des fers il n'eſt plus de patrie :
L'honneur ne deſcend point dans une ame flétrie,
Rois , craignez un mortel ſous le joug avili ,
L'Etat eſt à ſes yeux ſon premier ennemi.
O toil jeune Louis , dont la paiſible aurore
Promet des jours ſereins au François qui t'adore ,
Tu dois un grand exemple & cent peuples divers.
Fais reſpecter nos lois dans un autre Univers ,
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 23
Leur fublime équité n'admet point d'eſclavage.
Brife , briſe les fers du Negre & du Sauvage ;
Que ces infortunés ſoient libres àjamais ,
Et retiens les captifs à force de bienfaits.
Par M. de Sacy.
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS D'UN NEGRE A UN
EUROPÉEN* , Piece qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoise.
T
O miferas hominum mentes ! O pectora caca!
LUERECE.
u viens de m'acheter : mais je n'ai pu me vendre.
Dans tes fers , de moi ſeul tu me verras dépendre.
Tu trahis la nature , & moi j'entends ſa voix ,
Qui , mieux qu'en tes cités , nous crie au fond des bois
Que l'homme libre & fier , armé de ſon courage ,
Doit toujours préférer la mort à l'eſclavage.
L Suis-je avec des humains ? Dans un déſert jeté,
Où repoſer , hélas ! mon oeil épouvanté ?
O ciel j'ai tout perdu: je ne vois point mon pere !...
Mes enfans... où font- ils ? Qu'a-t- on fait de leur mere?
Barbare ! laiſſe-moi me jeter dans leurs bras ,
Les embraſſer encore... & je marche au trépas.
Le trépas ! qu'ai-je dit ? il faut trafner ma vie
Au ſein de l'infortune , au ſein de l'infamie !
Avide de mon ſang , avide de mes pleurs ,
Tu calcules déjà le prix de mes ſueurs.
A Paris , chez Demonville , rue St Séverin.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 25
- Mattre de mes deſtins &de mon exiſtence ,
Réponds ! qui t'a donné cette affreuſe puiſſance ?
Je ſuis tou bien , dis-tu ? tu me cites tes lois !
Tes loix ont-elles pu me priver de mes droits ?
Tes loix ont- elles pu moter mon caractere ,
Et te faire qublier que je ſuis né ton frere?
:
: :
Si ſous le même joug oſant courber ta tête ,
Je t'avois regardé comme un bien de conquête ,
On t'eût vu réclamer contre ma cruauté
Le tribunal du Ciel & de l'Humanité.
Ce tribunal ouvert aux cris du miférable ,
/
:
Eſt fermé pour moi ſeul , quand ton pouvoir m'accable !
Penſes-tu par l'orgueil m'inſpirer de l'effroi ?
La terre , avec ſes fruits, m'appartient comme à toi ; -
Quoiqu'un monde tremblant te ſerve & te renomme .
Je me crois ton égal , je le ſuis ... je ſuis homme.
• •
• •
Combien nous gémiſſons ſur ces coupables bords,
Qui pour notre malheur , produisent des tréſors !
Sous la verge de fer d'un conducteur terrible ,
Et que nos hurlemens rendent plus inflexible ,
Nous marchons , attelés comme de vils troupeaux ,
Au char humiliant des auteurs de nos maux ,
1
Enfermés dans le ſein des plus profonds abyfmes ,
Nous cherchons ces métaux ; cesalimens des crimes
1.
26 MERCURE DE FRANCE.
Que l'orgueilleufe Europe a bientôt épuisés ,
En inſultant aux pleurs dont ils font arrofes.
D'un air lourd & brûlant le foule nous dévore.
Nous mourons mille fois , & nous vivons encore.
A peine pouvons-nous maudire notre fort :
On nous ote le droit de nous donner la mort ;
Et loin de confoler , d'adoucir nos miferes ,
Nos femmes , dans les pleurs , gémiſſent d'être meres
Au berceau , par pitié , raviſſent nos enfans ,
Leur prodiguent la mort dans leurs embraſſemens ,
Ou déchirent , bravant le Maftre qui nous brave ,
Les flancs infortunés qui portoient un eſclave.
Ce tableau douloureux de l'homme humilić ,
Des coeurs compatiſſans excite la pitié.
Mais; toi , ne nous plains pas : cé ſeroit un outrage ;
Toi , qui veux fur la terre étendre l'eſclavage ?
Toi , qui nous aſſervis àtes honteux penchans ,
Toi , qui nous as forcésd'être fourbes , méchans .
Ah! dans nos champs heureux ,dans cesvaſtes contrées ,
Des regards du ſoleil en tous temps honorées ,
Nous connoiffions les loix de l'hospitalité ,
Les droits de l'innocence & de l'adverfire,
Et ces plaiſirs du coeur , cette volupté pure ,
Qu'on ne goûta jamais qu'au ſein de la nature.
De nos ames de feu fortent ces paſſi ons,
Ces mobiles puiſſans des grandes actions ,
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 27
Par qui l'homme agité d'un ſentiment fublime ,
Aſes propres regards s'anoblit & s'eſtime.
23
Lâches Européens , d'opprobres revêtus ,
Baiſfez , baiſſez les yeux à l'aſpect des vertus !
Ah! ne nous vantez pas vos orgueilleuſes villes ,
De la corruption contagieux aſyles ,
Priſons où , pour ramper , on cherche à s'enfermer ,
Où l'or contraint , dit on , de haïr & d'aimer ,
Où l'homme s'égarant dans de fauſſes délices ,
Sans ceffe cherche l'homme & lui donne ſes vices.
Conſervez , j'y confens , vos coupables erreurs ;
Mais , gardant pour vous ſeuls ces poiſons deſtructeurs,
Ne nous infectez point de votre haleine impure
Sur ces bords innocens où regne la nature.
Quand l'orgueil , l'avarice , en marchant devant toi ,
Forcerent l'Océan d'obéir à ta loi ;
Lorſqu'oſant apporter un pouvoir tyrannique ,
Tu vins me marchander dans les fables d'Afrique ;
Hélas ! tu vis mon pere au bord de lon tombeau
Qui careſſoit mes fils , penché ſur leur berceau ;
Tu vis ma jeune épouſe : adorant fon ouvrage ,
Des pleurs de la nature inonder mon viſage.
Eh bien ! tigre ! il falloit leur déchirer les flancs ;
Il falloit me jeter fur leurs corps tout ſanglans.
Cet horrible forfait , digne de ta furie ,
De la honte du moins n'eût point ſouillé ma vie.
28
:
1 MERCURE DE FRANCE .
Ah! c'en est trop , un jour... un jour , j'en crois mon coeur
L'Europe enfin verra s'éclipſer ſa ſplendeur ,
Et tomber de ſa main , en forfaits ſi féconde .
Ce fceptre deſtructeur qui peſe ſur le monde.
: :
ParM. Doigni.
?
!
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 29
LES BEAUX - ARTS * , Poëme qui
a concouru pour le prix de Poësie de
l'Académie Françoise.
FRAPP
Trahit ſua quemque voluptas. VIRG.
RAPPÉ de mille objets offerts à mes regards ,
Je m'avançois un jour vers le Temple des Arts :
Approuvant de mes ſens l'ardeur involontaire ,
Le Dieu qui m'enflammoit m'ouvrit ſon ſanctuaire,
Dans quel raviſſement je vis , de ce ſéjour ,
Les Prodiges divins qu'enfante ſon amour !
Mortels , écoutez - moi ? je veux vous les décrire ,
De l'aveu de ce Dieu qui m'embrafe & m'inſpire.
Il créa tous vos arts , charme de vos loiſirs ,
Objet de vos travaux , ſource de vos plaiſirs :
Et c'eſt lui qui , domptant l'ignorance profonde,
Avec l'homme s'aſſied ſur le trône du monde.
L'ARCHITECTURE .
Il parle , & voit ſoudain élever juſqu'aux cieux
Et des palais aux Rois , & des temples aux Dieux.
Dans ſon berceau jadis , la ſimple Architecture ,
Fille de nos beſoins imitoit la nature ,
• De l'Imprim. de Stoupe , rue de la Harpe.
30 MERCURE DE FRANCE.
Et fuivant des rochers les informes deſſins ,
Affembloit au hafard la pierre fous ſes mains.
Mais l'Artiſte , inventant des formes régulieres ,
Parut donner la vie à ces maffes groffieres .
Il fonda des cités , loin de ces frêles toits ,
Qui couvroient nos Ayeux diſperſés dans les bois.
Et l'homme ſatisfait , aux ſoins de l'induſtrie ,
Dut les charmes naiſſans d'une plus douce vie.
LA SCULPTURE.
Mais tandis que cet art élevoit ſous ſes lois
Les temples , les palais & les tombeaux des Rois ,
On vit cet art chéri , qui , dans ſon impoſture ,
Sur d'impaſſibles corps ranimant la nature ,
Ymarquant la persée & jufqu'au mouvement ,
Fit parler à la fois l'ame & le ſentiment.
Le Sculpteur , entraîné par le Dieu qui l'inſpire ,
Prend le cifeau , polit , & le marbre refpire.
Le marbre , fous ſes mains, au gré de ſon ardeur ,
Obéit , & reçoit l'empreinte de ſon coeur :
Et fignalant l'effort de fon talent fupreme ,
D'une matiere brute il fait l'homme lui - même ,
Dont les traits reſſemblans nous forçant de l'aimer ,
Nous font ſentir le feu qui ſemble l'animer.
L'ombre de l'homme enfin vint à tromper la vue ,
L'Amant s'offrit aux yeux de l'Amante éperdue.
Les peuples enchantés , & plus religieux
Dans leurs Temples voyoient defcendre tous les Dieux.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 31
Et cédant librement aux voeux d'un Statuaire ,
Ils trembloient à l'aspect du Maître du tonnerre ;
Fléchiſſant le genou pour Junon & Pallas ,
D'une feinte Vénus encenfoient les appas.
De ſéduire à ſon gré l'Artiſte étoit le maître.
Des marbres de Paros , partout il fit renaître
Les Sages , les Guerriers , les Rois , les demi - Dieuxs
Sa gloire , avec leurs noms , s'éleva juſqu'aux cieux .
•
•
LA PEINTURE.
Oſculpture ! ceffons de vanter ton honneur ,
Ma muſe veut chanter ta rivale & ta ſoeur.
Elle vit , comme toi , le monde en ſon enfance ,
Et des ſoins de l'Amour , prit , dit - on , ſa naiſſance.
La peinture bientôt , portant ſon vol aux cieux ,
Inſpira ces mortels favorisés des Dieux ,
Dont le ſuprême inſtinct , créé pour les prodiges .
Enchanta l'Univers par les plus doux preftiges.
Le monde fut furpris de voir ſous leurs pinceaux
Les objets plus flatteurs revivre en leurs tableaux ,
Reffortir tout - à - coup d'une plane furface ,
Ou d'un champ fi borné fuir au loin dans l'eſpace.
Enfin , par le combat des ombres & des jours ,
L'art même offrit à l'oeil la forme & les contours.
Et ce menfonge adroit , par fon charme fupieme ,
En impoſa ſouvent à l'Artiſte lui- même.
32
MERCURE DE FRANCE .
Tout prit du mouvement : le ſoleil radieux
S'éleva fur ce monde embelli de ſes feux.
On crut voir s'enfoncer des cieux la voûte pure ,
Les arbres revêtir leur robe de verdure :
Des hameaux , des palais ſe perdre en des lointains ,
Et s'étendre des champs les ſpectacles divins :
Mais l'homme , plus ſurpris , regarda ſon image ,
Qui l'attira ſoudain par ſon muet langage.
Attendri par les traits de ceux qui n'étoient plus ,
Son coeur rendit hommage aux talens , aux vertus :
A ſes yeux le Heros conſerva ſon empire ,
La Beauté , ſes attraits & fon art de ſéduire.
Tel fut du Peintre heureux le pouvoir enchanteur.
Et celui qui du ciel reſſentit la faveur ,
S'élança noblement ſur la trace iminortelle
D'Ariſtide & Zeuxis , de Timante & d'Appelle ,
Surpaſſant la nature & ſaiſiſſant le beau ,
Comme eux du vrai génie il imprima le ſceau.
::
LA
OCTOBRE I. Vol. 1775. 3
LA MUSIQUE...
Que ne puis-je chanter , Muſes , ſur votre lyre
Un art dont les humains chériſſent tous l'empire ;
Le charme des ennuis & l'enfant du loiſir ,
L'interprête du coeur & l'écho du plaifir.
Le chant aimé des Dieux , le chant & l'harmonie
Aux premiers jours du monde ont répandu la vie.
La muſique des airs , les concerts du printemps ,
Par un charme invincible éveilloient tous les ſens
Les chants de mille oiſeaux fortant de la verdure
Et montant juſqu'aux cieux , enchantoient la natures
A ces fons raviſſans qui paſſoient dans ſon coeur ,
L'homme éleva ſa voix pour bénir ſon Auteur :
Et, près de ſa compagne , il fut ravi d'entendre
De plus doux fons formés par une voix plus tendre.
Tous deux ivres de joie , à ces nouveaux concerts ,
ils marioient leurs chants aux chants de l'Univers.
Ó chant ! le monde entier adora ton pouvoir :
Tu fais plaire , chariner , attendrir , émouvoir ;
Et ces chantres divins , que ton délire enflamme,
Maftres des paſſions , peuvent tout fur notre ame :
Ils y verſent ce feu , qui , par l'attrait des fons ,
Imprime & laiſſe en nous des ſentimens profonds.
Timothée aux combats fait voler Alexandre ;
Un Peuple ému s'appaife aux accords de Terpandre
Des Tyrans ſont calmés , où charme la faveur :
_ Et l'Enfer pres d'Orphée a perdu fon horreur,
34 MERCURE DE FRANCE.
1
Tout vit par l'harmonie aux lieux les plus fauvages.
Aux fêtes des hameaux tout rit ſous les ombrages
Des voix , des inftrumens l'accord mélodieux ,
Qui chartne les cités , ſemble fait pour les Dieux,
:
LA POESIE.
Toi qui le ſceptre en main & le front radieux ,
Dans le ſein des beaux-arts te préſente à mes yeux
Fille auguſte du ciel , que le monde révere ,
Viens répandre ſur moi les traits de ta lumiere ;
Ranime mes eſprits , réchauffe mes tranſports ,
Et , pour chanter ta gloire , inſpire mes accords.
Que ne puis - je , empruntant les afles du génie ,
Te fuivre dans les cieux , fille de l'Harmonie ,
Ivre de tes beautés , & brûlant de tes feux ;
Retracer aux humains tes miracles heureux !
C'eſt toi qui , par la voix des généreux Alcées ,
Donnas de l'ame aux fons & du corps aux penſées ,
Peignis en traits de feu les mouvemens du coeur ,
Et les marquas du ſceau d'une fäinte fureur.
Alors de fon organe anobliſfant l'uſage ,
Tu fis parler à l'homme un fublime langage ,
Un langage céleſte && ſeul digne des Dieux ;
Et l'homme ofa porter ſon effor juſqu'aux cieux ;
Y puiſa cette ardeur , cette divine flamme ,
Qui ſaiſit les mortels des tranſports de fon ame.
Et , maître des eſprits par le charme de vers , .3
OCTOBRE I. Vol. 1775. 38
Il jouit du bonheur d'inſtruire l'Univers.
Des fentimens heureux qu'inſpiroit la nature ,
Dans l'ivreſſe , il traça la touchante peinture;
Et, de l'aveu des cieux , chantant les Immortels
Il entraîna le monde aux pieds de leurs autels.
La vertu , par ſa voix , devenant plus aimable.
En tous lieux étendit fon empire adorable ;
Ornant la vérité des plus belles couleurs ,
Il conduifit au bien par des routes de fleurs.
Céleſte poësie , heureuſe enchantereffe ,
Tu vis dans leurs beaux jours l'Aufonie & la Grece ,
Un Dieu même ſorti des éternels palais;
Sur le Pinde chercher le filence & la paix ;
Et puiſant dans tes bras une ivreſſe nouvelle ,
Oublier les plaiſirs de la troupe immortelle.
:
AUX AMANS DES BEAUX - ARTS.
Vous , qui , nés ſous les feux d'un aſtre favorable ,
Reçutes des talens le germe inestimable :
Vous , que , dans leur amour , la Nature & les Dieux
Comblerent à l'envi de leurs dons précieux :
Favoris de Minerve , enfans du vrai génie ,
Dans la cour des beaux- arts ſignalez votre vie.
Sachez que , des humains la gloire & la ſplendeur ,
Les beaux- arts dans leurs jours font naftre le bonheur.
Epris de leurs beautés , parcourant leur carriere ,
Répandez dans leur fein votreame toute entiere.
C2
36
MERCURE DE FRANCE.
Aux aurels des neuf Soeurs , éleves généreux ,
Confacrant votre amour , vos fermens & vos voeux ,
Dans la lice rentrez , brûlans de leur ivreffe.
Pour vous rendre immortels , il faut créer fans ceſſe
Sans ceffe rapprocher , de vos regards ſurpris ,
L'âge de Péricles, d'Auguſte & de Louis ,
Où les arts adorés & de Rome & d'Athene ,
Dans toute leur ſplendeur régnerent fur la ſcene;
Où jaloux d'un grand nom , nos illuftres Aïeux
Ont d'immortels lauriers ceint leurs' fronts glorieux.
Par M. de Vollange
ra
OCTOBRE I. Vol. 1775. 37
EPITRE fur les avantages des Femmes
de trente ans * ; Piece qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoise.
Sumefuperbiam
Quæfitam meritis . HOR.
UI , je penfe , Daphné , qu'une femme à trente ans ,
Ne doit point regretter les jours de ſon printemps ;
Et que cet Age heureux , loin de nuire à ſes charmes ,
Ajoute à leur éclat & leur prête des armes.
Je fais que la jeuneſſe a de puiſſans attraits ;
Qu'un brillant coloris anime tous ſes traits ;
Tu ne m'entendras pas , au doux plaiſir rébele ,
Calomnier Hébé , pour défendre Cybele
Mais , Daphné , fuffic il d'unir à la beauté
La fraîcheur du jeune âge & ſa naïveté :
Crois moi : pour que le fexe allume dans notre ame
Un acion plus durable, une plus forte flamme,
Il faut que , parcourant un cercle moins borné ,
Son efprit , par les arts & les talens orné ,
Mette dans tout fon jour cette raiſon féconde
Que l'age développe & que murit le monde,
* A Paris , chez D. C. Couturier pere , Impr. Lib.
aux Galeries du Louvre.
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais ſi quelque beauté montre , dès fon printemps;
Ces dons , preſque toujours les fruits tard is du temps ,
Bientôt , voyant l'écueil où l'on peut la conduire,
Craignant d'être ſéduite , en cherchant à féduire ,
Cette beauté timide immole à fon devoir
Le plaifir dangereux de les faire valoir.
Souvent de ce combat fon jeune coeur s'honore .
Dans un cercle brillant voyez Eléonore.
Liſis , que vingt rivaux tâchent de fupplanter ,
Lui préſente une harpe , & l'invite à chanter.
Il fait que , de tous temps , ſenſible à l'harmonie ,
Sa Maftreffe s'orna des dons de Polymnie ;
Il croit flatter fon goût ; mais dans ſes yeux confus
La jeune Eléonore a fait lire un refus .
Elle craint que tous ceux qui defirent l'entendre ,
Si la voix leur paroit voluptueuſe & tendre ,
N'imputent à l'amour , qui regne ſur ſes ſens ,
La molleſſe que l'art mettrait dans ſes accens ;
Et que de ce déſordre, interprete fidele ,
Prenant , avec deſſein , ſon trouble pour modele ,
Liſis , l'heureux Liis , ne cherche à l'aſſurer
D'un feu qu'elle ſoupçonne & voudroit ignorer.
Enfin tout l'inquiete & même la louange.
Cependant le temps vole & le théatre change.
Ce n'eſt plus cette belle aux timides regards ,
Laiſſant cette contrainte & tous ces vains égards,
Que l'on n'exige plus après l'adolefcence ;
Sage , ſans être zuſtere , & libre avec décence ,
Elle oſe alors fur-tout s'expliquer hautement.
D'où peut venir chez elle un ſi grand changement?
OCTOBRE I. Vol. 1775. 39
Le temps feul a tout fait ; l'Amour & l'Hyménée
Ont au fort de Liſis uni ſa deſtinée.
Ces deux jeunes époux , l'un de l'autre contens ,
Vécurent pour eux ſeuls dans ces premiers inftans,
Ils crurent que leur flamme , à loiſir épurée ,
De leurs tranquilles jours rempliroit la durée ;
Mais , lorſque revenus de cet onchantement ,
Ils purent calculer la lenteur d'un moment ,
L'ennui , qu'ils ignoroient , viſira leur demeure.
Pour tromper fon pouvoir & lui ravir une heure
On vit Eléonore unir à ſes appas ,
Des,talens que chez elle on ne ſoupçonnoit pas :
Elle n'étoit que belle , elle devint aimable ;
Elle eut alors , elle eat ce charme inexprimable ,
Cette aiſance de moeurs & cette urbanité ,
Qu'on ne peut acquérir fans la ſociété ;
Et de ce plan nouveau , chaque jour fatisfaite ,
Ce ne fut qu'à trente ans qu'elle devint parfaite.
१
1
A
i
•
Mais ce n'eſt pas affez de plaire & de charmer ;
Il faut joindre à ces dons un coeur qui ſache aimer.
Oui , malgré la jeuneſſe & les jours que l'on vante ,
Oui , c'eſt dans l'art d'aimer qu'à trente ans plus ſavante ;
Bien sûre d'elle-même & de ſes ſentimens ,
Une femme eſt fidele au plus doux des fermens.
C'eſt à trente ans , Daphné , qu'une femme qui m'aime ,
M'offre enfin la douceur d'être aimé pour moi-même ,
Et ne préfere pas , quand elle peut choiſir ,
Ades jours de bonheur des momens de plaifire
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
Alors dans la vertu , par les ans affermie ,
Notre amante devient notre meilleure amic.
Alors , en nous parlant d'un bonheur à venir ,
Sa voix , des maux paffés , endort le ſouvenir.
Pour donner du rélache au chagrin qui nous tue,
Elle fait prodiguer à notre ame abattue ;
Ces ſecours précieux & ces tendres difcours ,
Plus doux , plus confolans encor que les ſecours ;
Et déployant fon zele , en reſſources fertile ,
Prouve qu'elle nous aime en ſe rendant utile.
:
Par M. de Murville.
OCTOBRE I. Vol. 1775. 48
LES PHILENIENS ou le Patriotisme *
Poëme qui a concouru pour le prix de
l'Académie Françoise.
L
Le Pere des Philéniens leur adreſſe la parole.
A guerre eſt allumée , & les Cyréniens
Difputent la frontiere à nos concitoyens.
Il s'agit de borner le lieu de notre aſyle ,
Où vous rencontrerez les élus de leur ville ,
Là feront cimentés les termes du pays ;
On veut des Députés , & vous êtes choifis .
Deux élus de Cyrene , & vous deux pour Carthage ,
On connoît leur ardeur comme votre courage.
Je fus toujours jaloux de ces honneurs guerriers ;
Je vais offrir des voeux & cueillir vos lauriers .
Pour un fi noble emploi j'ai craint votre jeuneſſe;
Le Sénat bienveillant l'accorde à ma vieilleſſe .
Mais j'exige un ferment qui comblera nos voeux.
C'eſt celui de l'hymen ; j'ai choiſi pour vos noeuds
Les filles d'un vieillard , dont le bras , les lumieres
Guident également le Sénat & nos guerres ;
Ces modeftes beautés régneront fur vos coeurs.
Les freres feront unis aux deux charmantes foeurs.
Chez Leſclapart , Lib. ſous le quai de Glyres.
!
٠٢
CS
42 MERCURE DE FRANCE.
Unhiver ſe paſſa dans l'amoureuſe ivreſſe ,
Amour pur , fentiment , paternelle tendreſſe ;
Mais le printemps qui naft commande aux Députés.
Philine & Theanor quittent les voluptés :
is foupirent ; mais vains de leur noble vaillance ,
Ils vont ſervir leurs Dieux , leur Sénat , leur Puiſſances
Ils vont ſe dévouer pour le maintien des loix.
Qu'heureux font les mortels dignes d'un fi beau choix !
La piété , la foi , dans nos coeurs doivent naftre
Maisſi ces dons du ciel , qui font notre bien - être ,
Nous étoient refuſés , nous devons foutenir
Qu'il eſt des Dieux , des loix pour qui l'on doit mourir
Lorſqu'à les dévancer les Envoyés s'apprêtent ,
Ils les ont furpaſſés ; c'eſt ici qu'ils s'arrêtent ;
On veut les repouſſer , leurs corps ſemblent un mur
Le coeur , pour la patrie , eſt un rempart bien für.
Ceux de Cyrene en vain difputent la victoire ;
Les freres genéreux veulent toute la gloire ;
Ils ne céderont point les bornes de leurs champs :
On leur propoſe enfin d'être enterrés vivans ...
Nous acceptons la mort ... Qu'ici l'on nous enterre.
Ils devinrent aioſi les termes de leur terre.
Ce courage indomptable eſt encore imité ,
Et Fontenoi , ſi cher à la poſtérité ,
A, dans ſes Généraux , vu ces vertus fublimes ,
Et des Rois dévoués , & cent mille victimes .
C'eſt ainſi que la gloire a fait des immortels ;
A nos Carthaginois on dreſſe des autels.;
Leurs épouses aux Dieux conſacrent leur jeune Age,
2
OCTOBRE 1. Vol. 1775. 43
A leurs époux aimés tout viendra rendre hommage
Elles ornent de fleurs & parfument d'encens
L'image des époux qui régnoient fur leurs fens.'
Cheres au bon vieillard , pour leurs ames paiſibles,
Il eſt encor , par fois , quelques plaiſirs ſenſibles.
Lui , dans des jours mêlés d'amour & de douleurs
S'écrie , en confondant ſa joie avec ſes pleurs ,
More plus belle cent fois que la plus belle vie,
Quand on meurt pour les Dieux comme pour la patrie
Par Madame Guiberta
LES TRACASSERIES.
Proverbe Dramatique .
PERSONNAGES
M. D'ALMONT.
Madame D'ALMONT.
LUCILE, leur fille.
:
SUZETTE , femme - de - chambre de Mde
d'Almont .
DORANTE ,
✓ DURVAL ,
} Amans de Lucile.
1
44 MERCURE DE FRANCE.
DU FAUSSET , Muficien chanteur.
ARISTON ,
Auteurs.
ET ,
M. CALCUL , homme à projets.
UN LAQUAIS.
La Scene est dans la maison de M.
d'Almont .
A
SCENE I.
M. D'ALMONT feul.
H ! qu'eſt devenu le temps où je
n'avois que peu de bien , point de fem.
me , point d'enfans , point d'emplois ,
point d'amis , point de flatteurs !je vivois
tranquille. Maintenant je ſuis riche ,'je
ſuis marié , je ſuis pere , je ſuis homme
en place , homme d'importance , & je
n'ai pas un inſtant de repos. Ma femme
a de l'eſprit & veut trop en avoir : ma
fille eſt jolie ; elle commence à le ſoupçonner
, & trop de gens s'empreſſent de
le lui apprendre : mon fils a d'heureuſes
qualités & tous les défauts de fon âge:
OCTOBRE 1. Vol. 1775. 45
je n'ai pas un ami &j'ai mille courtiſans :
j'ai encore un plus grand nombre d'envieux:
j'ai encore quelques procès : rien
ne me manque de ce qui peut tourmenter
ma vie. En vérité , je ſuis plus las de mes
avantages , que tant d'autres ne le font
de m'en voir jouir.
SCENE II.
M. D'ALMONT , SUZETTE.
SUZETTE. Eh ! Monfieur ! à quoi
penſez-vous done ?
M. D'ALMONT. A bien des choſes.
SUZETTE. Ne favez vous pas que
Madame tient aſſemblée aujourd'hui ?
M. D'ALMONT. Peu m'importe.
SUZETTE . Que nous aurons cinq à
fix Beaux Eſprits?
M. D'ALMONT. C'eſt beaucoup .
SUZETTE. Deux ou trois Savans ?
M. D'ALMONT. C'eſt trop.
SUZETTE. Nous aurons auſſi quelquesuns
de ceux qu'on appelle, je crois , des ...'
des... des Métaphoriciens.
M. D'ALMOMT. Que veux tu dire ?
SUZETTE. Oui ! de ces gens qui raifonnent
fur ce qu'on ne voit pas , & qui
déraiſonnent fur ce qu'on voit.
46 MERCURE DE FRANCE.
M. D'ALMONT. Ah ! tu veux dire
des Métaphyficiens ?
SUZETTE. C'eſt cela; mais ce n'eſt pas
tout. Il nous vient , ne vous en déplaiſe ,
un de ces hommes qui veulent tout réformer
, excepté leur maiſon , leurs travers
& leurs petites habitudes. Vous entendrez
, ſi vous le voulez bien , la lecture
d'un projet qui peut changer la face
de l'Europe , comme on change d'un coup
de baguette celle du Théatre de l'Opéra.
M. D'ALMONT. J'ai grand pitié de
toutes ces rêveries: Il ſemble à tous ces
Meſſieurs qu'on peut gouverner le monde
comme une petite métairie; qu'ils ne
fauroient pas même régir ; mais , dismoi,
que fait mon fils ?
SUZETTE. Ma foi , Monfieur ! s'il
eft chez lui , il ne fait rien ; & s'il eſt dehors
, il fait je ne ſais quoi.
M. D'ALMONT. Et ma fille ?
SUZETTE . Elle eſt belle comme un
ange & cent fois mieux coeffée.
M. D'ALMONT. Eh ! qu'elle ſe coëffe
comme il lui plaira , pourvu que ce me
foit pas de Dorante !
SUZETTE . Mais , Monfieur...
M. D'ALMONT. Eh bien !
SUZETTE. Ce Dorante là en vaut bien
OCTOBRE 1. Vol. 1775. 47
un autre. Il a de l'eſprit & ne fait jamais
l'eſprit. On entend tout ce qu'il veut
dire. Il le dit bien, ſans paroître y fonger.
Il eſt poli , même envers ceux qu'il commande.
Il eſt riche , & ne parle jamais
de ſes poſſeſſions , de ſes chiens , ni de
ſes chevaux. Il a le talent d'être libéral ,
magnifique même , & de ne point ſe ruiner..
Je vous l'avouerai , Monfieur , fi
j'étois née pour lui , je ne conſeillerois
pas à aucun autre de fonger à moi.
M. D'ALMONT. Comment done ! voilà
des peintures , des ſentimens ! où diantre
as- tu pris tout cela ?
SUZETTE. Monfieur , Monfieur ! quoiqu'on
ne foit qu'une femme de-chambre ,
on a un coeur: & puis ne ſavez vous pas
que je ſuis moins la femme de - chambre
de Madame que fa lectrice?
M. D'ALMONT. Oui, je fais que tous
les Romans t'ont paſſé par les mains&
te trotent dans la tête ; mais ne me parle
jamais de Dorante. Il exiſte entre fa famille
& lamienne une averſion que rien
ne peut adoucir. Son aïeul a ruiné mon
pere.
SUZETTE . Hé bien ! Dorante reſtituera
à Mademoiselle votre fille ce que fon
aleul vous a pris. Madame approuveroit
48 MERCURE DE FRANCE,
affez cet arrangement , & je penſe que
Mademoiselle Lucile ne s'en éloigneroit
pas.
M. D'ALMONT. je le penſe comme
toi, C'eſt méme par complaifance pour
la mere que je fouffre içi quelquefois la
préſence de Dorante. Je permets qu'il
foit fon convive; mais je ne fouffrirai
pas qu'il devienne mon gendre.
SUZETTE. On dit, mais perſonne ne
peut le croire , on dit que vous lui préférez
Durval.
M. D'ALMONT. Eh ! d'où vient ne le
croiroit on pas ?
SUZETTE. On vous connoît trop ſage.
On fait trop que Durval n'eſt pas vôtre
fait; qu'il eſt trop léger , trop vain , trop
épris de lui- même. Il ſe préfère à tout ,
&, après lui , c'eſt à ſa meute qu'il donne
la préférence. On dit même qu'il feroic
fort heureux de n'avoir que ces défauts.
M. D'ALMONT. Excuſez du peu. Eh !
que peut- on lui prêter de plus ?
SUZETTE . On le croit dangereux , perfide
, homme à tout entreprendre , à ſe
jouer de tout , & à traiter tout cela de
bagatelle.
M. D'ALMONT. Suzette ! ...
SUZETTE . Monfieur... Mais voila Madame.
SCENE
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 49
{
SCENE III.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , Madame
D'ALMONT.
Madame D'ALMONT. Savez - vous ,
Monfieur , quel eſt notre nouveau plan ?
Nous allons paſſer une journée délicieuſe.
M. D'ALMONT. Il eſt rare que vous
me faffiez part de vos arrangemens , &
plus rare que je m'en informe.
Mde D'ALMONT. Nous aurons une fociété
choiſie , quoique très - nombreuſe.
Je raſſemble ici des modeles & des rivaux
de toute eſpece. Nous ne manquerons ni
d'épigrammes , ni de vers nouveaux , ni
de raiſonnemens profonds , ni même de
projets lumineux. Nous allons préſider à
la réforme de l'Etat...
M. D'ALMONT. Je connois une réforme
bien plus urgente , Madame.
Madame D'ALMONT. Quelle est - elle ,
Monfieur ?
M. D'ALMONT. Celle de ces grands
řéformateurs ; celle de cette ſociété fi
nombreuſe , quoique ſi bien choiſie. On
peut s'amufer de toutes ces choses; mais
s'en occuper excluſivement...
D
50
MERCURE DE FRANCE.
Madame D'ALMONT. J'oubliois de
vous dire que nous aurons comédie ce
foir.
M. D'ALMONT. Fort bien !
Mde D'ALMONT. Chacun de nos
Acteurs poſſéde complettement fon rôle.
Lucile ſera délicieuſe dans le ſien.
M. D'ALMONT. Mais , Madame..
Mde D'ALMONT. Nous aurons même
au fortir de table un petit concert en
miniature , qui charmera les oreilles les
plus délicates.
M. D'ALMONT. Encore une fois ,
Madame...
Mde D'ALMONT. Avez - vous vu nos
décorations nouvelles ? J'en ai moi- même
tracé le defſſin ...
M. D'ALMONT. Vous oubliez , Madame
, que j'ai à foutenir un procès des
plus fâcheux. J'attends ici mon Procureur
, cinq Avocats & deux Notaires.
Mde D'ALMONT. Tant mieux ! Monſieur;
nous leur ferons voir la comédie.
Je vais leur faire marquer une place...
(Elle rit). Ha ! ha ! ha! En vérité tout
réuffit au mieux. Ce fera pour l'aſſemblée
un ſpectacle de plus. Il y a même certains
traits dans ma piece...
M. D'ALMONT. Dans votre piece ,
OCTOBRE. 1. Vol. 1775. 51
1
1
Madame ? Eſt- ce une de vos productions
qu'on va repréſenter ?
Madame D'ALMONT. Certainement ,
Monfieur. En augureriez vous mal ?
M. D'ALMONT. Je fais que vous ne
manquez pas d'eſprit.
Madame D'ALMONT. L'éloge est affez
mince .
M. D'ALMONT. Point de chicane làdeſſus
, Madame. Je vous accorde autant
d'eſprit que vous voudrez ; mais , de grâce
, daignez en vouer une partie à des
objets eſſentiels ; votre fille a des droits
réels ſur vos ſoins. Elle eſt en âge d'être
pourvue; il faut y fonger. Il faut en mê
me temps éloigner d'elle certaines perfonnes
qui pourroient d'éranger mes vues.
Par exemple , ce n'eſt qu'a regret que je
ſouffre ici Dorante.
Mde D'ALMONT . Dorante , Monſieur!
Dorante m'eſt eſſentiel. C'eſt mon
premier Acteur.
M. D'ALMONT. Il porte un nom que
je ne puis fouffrir.
Mde D'ALMONT . Si vous faviez
comme il excelle dans ſon rôlé ! ... Vous
en jugerez.
M. D'ALMONT. Belle ſolution !
Mde D'ALMONT. J'ai donné à Durval
D2
52 MERCURE DE FRANCE .
,
un rôle de tracaſſier , d'ami faux de
fourbe avantageux... Il le rend avec une
vérité ! ... Vous diriez que c'eſt la choſe
même.
là.
M. D'ALMONT. Durval a du mérite.
Mde D'ALMONT. Il a du moins celui-
SCENE IV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , UN LAQUAIS
LE LAQUAIS. M. le Marquis Dorante ,
Madame.
Mde D'ALMONT. Qu'il entre.
M. D'ALMONT. Je lui cede la place.
LE LAQUAIS. Monfieur , c'eſt vous que
M. le Marquis a demandé.
M. D'ALMONT. Moi ? Eh ! que peut
il me vouloir ?
Mde D'ALMONT. Sans doute il veut
vous donner un échantillon de fon talent.
M. D'ALMONT. Je l'en tiens quitte.
Je connois trop celui de ſon aïeul.
Mde D'ALMONT au Laquais. Dites à
Dorante qu'il peut entrer.
:
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 53
1
.
SCENE V.
:
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DORANTE.
Madame D'ALMONT à Suzette. Faites
venir ma fille. (Suzette fort) .
DORANTE. Pardon ! Madame. C'étoit
M. votre Epoux que je cherchois dans
l'inſtant.
Mde D'ALMONT . Vous venez très à
propos. J'ai fait dire à Lucile de ſe rendre
ici.
M. D'ALMONT. Quant à moi , Monſieur
, je ne préſume pas y être bien néceſſaire.
DORANTE. Pardonnez - moi , Mon
ſieur , il eſt très important que vous m'accordiez
la grâce de m'entendre. (Il tire
un papier de fa poche.
Mde D'ALMONT. Eh ! Monfieur ! un
peu de complaiſance ! vous ferez enchanté
, vous dis - je.
DORANTE. Monfieur , ſi vous ne
jugez point à propos de m'écouter , daignez
au moins prendre lecture de cet écrit.
M. D'ALMONT. Monfieur... rien ne
preſſe... Je vous entendrai au théatre ,
ſi je puis.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
DORANTE. De grâce ! Monfieur,
Mde D'ALMOMT. à fon mari. Vous
êtes bien peu complaiſant !
M. D'ALMONT. prenant le papier.
Quelle perfécution !
Mde D'ALMONT à Dorante, Au
fond , cela n'étoit pas bien néceſſaire.
M. D'ALMONTà Dorante , après avoir
lu une partie de l'écrit qu'il tient. Quoi ?
Monfieur! des ceſſions, des reſtitutions ,
un abandon de vos droits ! ... Ceci forme
, fans doute , un lambeau de votre
rôle. On ne voit gueres ces beaux facrifices
que dans les comédies.
DORANTE Non , Monfieur : cet acte
eſt bien réel , & je ne regarde point
comme un ſacrifice une reſtitution légitime.
Madame D'ALMONT. Cemment ! comment
donc ? de quoi s'agit - il ?
M. D'ALMONT. Voyez , Madame.
(Il lui donne le papier) .
DORANTE . Je ſuis inſtruit , Monfieur ,
des circonstances qui ont fait paſſer dans
ma famille des biens dont la vôtre doit
ſe croire injuſtement dépouillée. Je ne
puis douter que , dans cette occafion
les Juges ne ſe ſoient mépris. L'opinion
des plus habiles Jurifconfultes me conOCTOBRE.
I. Vol. 1775. 55
firme dans cette idée, & ma délicateſſe
ne me permet point de profiter d'une
telle erreur. Je puis diſpofer de ce qu'on
a cru pouvoir vous ravir , &j'en diſpoſe
pour vous le rendre.
Mde D'ALMONT . Eh mais ! voilà qui
eft admirable ! Je voudrois bien qu'il y
eût dans ma piece une pareille ſituation.
M. D'ALMONT. Je fens , Monfieur ,
tout le prix d'un tel procédé; mais ce
que vous faites me preſcrit ce que je dois
faire. Ce qui eût été de la part de votre
aïeul un acte de justice , n'eſt plus de la
votre qu'un acte de générofité , je pourrois
dire de bienfaiſance. Dès lors je ne
puis accepter vos offres. J'ai pu réclamer ,
mais je ne dois point recevoir.
DORANTE. Mais , Monfieur , c'eſt
pouſſer la délicateffe beaucoup trop loin.
Ce n'eſt pas un don que je prétends vous
faire. Vous ne recevez que ce qui eft à
vous.
a
M. D'ALMONT. Il fait partie de
votre héritage..
Madame d'ALMOMT. J'approuve mon
Epoux , mon cher Dorante. Votre dé.
marche eſt ſi noble , qu'il y auroit de la
bafſſeſſe à ne point s'y refufer. Jouiffez
d'une fortune dont vous faites fi bon
Γ
i
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
uſage. La nôtre eſt aſſez grande pour
nous ôter toute envie de l'accroître.
DORANTE. La mienne me fuffiroit,
malgré cette reſtitution. ( à M. d'Al
mont. ) De plus , Monfieur , vous avez
un procès , & le réſultat de tout procès
eſt toujours bien douteux. Votre adverfaire
eſt puiſſant; il eſt vivement fecondé
, & vous , vous êtes lâchement trahi.
M. D'ALMONT. Trahi ! Monfieur ?
Eh ! par qui ?
DORANTE. Diſpenſez-moi de vous le
nommer dans ce moment : j'eſpere vous
en rendre bon compte par la ſuite.
SCENE VI.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , LUCILE,
SUZETE.
SUZETTE à M. d'Almont. Monfieur ,
un gros homme court , noir & affez
bruſque , demande à vous parler.
M. D'ALMONT. Ah ! c'eſt mon Procureur
! Il devance l'heure indiquée : y auroit
- il quelque choſe de nouveau ? (Il
fort. )
Madame D'ALMONT, Voilà Lucile ; je
vous quitte. J'ai quelques ordres à don3.
OCTOBRE. 1. Vol. 1775. 57
dey ner. Occupez vous à répéter votre rôle ;
Dir car , en dépit des procès , il faut jouer
if notre comédie,
S
DI
SCENE VII.
LUCILE , DORANTE , SUZETTE .
DORANTE. Ce rôle m'eſt bien pré-
-cieux , belle Lucile : ce qu'il me fera
dire , mon coeur l'éprouve depuis longtemps.
Il me fervira beaucoup mieux
que ma mémoire,
LUCILE. Je n'oſe abſolument compter
ſur la mienne. (En souriant & regardant
Dorante.) Cependant , j'eſpere ne pas
reſter court .
SUZETTE. Dorante vous foufflera,
DORANTE. Que je fuis à plaindre ,
votre eſtimable pere ne ſe permet d'être
injuſte qu'envers moi. Rien ne peut
vaincre en ma faveur l'averſion qu'il a
vouée à ma famille. Il veut m'enlever
juſqu'à la ſatisfaction de réparer les torts
de mon aïeul. Non , je ne puis plus me
flatter de l'adoucir ! Et , dès lors , que
devient mon amour ; que devient mon
eſpoir ? que deviens - je moi même !
LUCILE , d'un ton de sentiment. Nos
D5
58 MERCURE DE FRANCE .
coeurs auroient dû prévoir tous ces obftacles.
1,
DORANTE. Ne m'abandonnez pas ,
ma chere Lucile ! J'eſpere encore. Un
amour tel que le mien ne ſe décourage
pas fi facilement,
LUCILE. Il eſt vrai que ma mere...
DORANTE . Vous m'avez permis d'obtenir
ſon aveu. Elle peut beaucoup : elle
approuve nos fentimens, elle a ſur l'esprit
de ſon époux l'aſcendant le plus
marqué. Notre ſort n'eſt point déſeſpéré
tant qu'elle daignera y prendre quelque
intérêt.
: LUCILE. Hélas !
DORANTE Vous soupirez , belle Lucile!
entrevoyez-vous quelque autre obstacle?
LUCILE. Vous favez , ou , pour mieux
dire , vous n'imaginez pas à quel point
mon pere eſt prévenu en faveur de Durval.
1
* SUZETTE . Oh ! c'eſt à un point déſespérant
! M. d'Almont eſt bien le meilleur
homme, & M. Durval le meilleur
fourbe...
DORANTE. Je le fais; mais s'il ne parvient
à perfuader que M. d'Almont ,
cette faveur ne ſera pas de longue durée.
C
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 50
LUCILE. Comment ?
DORANTE. Je ne puis m'expliquer
encore.
LUCILE. Mon frere porte la prévention
encore plus loin.
DORANTE. Votre frere le connoîtra
aufſi.
LUCILE. J'apperçois Durval .... De
grâce , diffimulez !
DORANTE. Je ne diſſimule que pour
prendre le fourbe dans ſes propres filets
SCENE VIII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DURVAL,
1
i
1
DURVAL. , à Lucile & à Dorante.
Comment donc? On diroit que vous
êtes en ſcene ? Peut être ſuis-je venu mal
adroitement couper le dialogue. Mais,
qu'importe ? l'action n'en fera que plus
vive.
• DORANTE. Je parlois à Mademoiſelle
du dénouement.
DURVAL. Il me ſemble un peu prévu.
On dit que c'eſt un défaut: mais j'eſpere
n'être pas du nombre des frondeurs.
DORANTE. Et moi , je crois la piece
mieux conduite que vous ne l'imaginez.
MERCURE DE FRANCE!
SUZETTE . Je voudrois bien y faire au
moins quelque petit rôle.
DURVAL. (Il rit). Ha ! ha ! ha ! ... A
propos de piece , je vous dirai , pour foutenir
notre ton figuré , qu'il s'en joue une
maintenant des plus fingulieres.
SUZETTE . Monfieur en eſt ſans doute
l'Auteur. Je ne doute pas qu'elle ne ſoit ,
comme on dit , bien tiſſue.
LUCILE. Ne pouroit- on pas en ſavoir
quelque choſe.
DURVAL . Vous ſaurez tout... à peu
près pourtant ... mais le trait eſt impayable!
DORANTE à Lucile & d'un air d'intelligence.
Tout s'éclaircira.
DURVAL (à Lucile). Je ne vois point
ici Madame votre mere. Pour notre cher
d'Almont , je n'en fuis pas étonné ; il a
toujours une petite dent contre Dorante ...
(à celui ci) Mais je veux vous réconcilier ;
laiſſez moi faire.
DORANTE , d'un ton ironique. Je vous
ſais gré de l'intention. J'eſpere , toutefois
, n'avoir pas beſoin de médiateur.
DURVAL. Pardonnez-moi. Il y a certaine
vieille hiſtoire , certain vieux procès...
Entre-nous , il ſera bien difficile de
le tirer de là ! .. Et puis , n'y aura - t-il
1
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 61
- pas beaucoup d'imprudence de ma part ?..
Vous m'entendez ?
SUZETTE . Oh ! vous vous garderez
bien d'avoir peur !
SCENE IX.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DU FAUSSET.
DURVAL , en appercevant de loin du
Fauffet. Comment ? ... Eh ! c'eſt notre
Orphée , notre cher du Fauſſet!
DORANTE à Lucile. Une affaire importante
m'appelle ailleurs. J'y cours , &
je reviens avec la même promptitude. (Il
fort , & Lucile parolt vouloir auſſi ſe retirer).
DURVAL à Lucile. Mademoiſelle
nous aurions auſſi quelque répétition à
faire.
LUCILE. Je fais mon rôle , & je ne
doute pas que vous ne poſſédiez parfaitement
le vôtre. (Elle fort) .
SCENE Χ.
DURVAL , DU FAUSSET.
DURVAL. Hé bien ? qu'as tu fait?
DU FAUSSET. Des merveilles ! Votre
62 MERCURE DE FRANCE.
coquette eſt priſe pour dupe , & les deux
rivaux font , je crois , bien fots dans ce
moment.
DURVAL. Tu crois que tout à réuſſi ?
DU FAUSSET. N'en doutez pas ; je fais
auſſi bien mener une intrigue que filer
un fon.
DURVAL. Après tout, je n'ai pas trop
à me plaindre de Céphiſe. Je la néglige
un peu , depuis que j'ai des vues fur
Lucile. Mais elle me quitte avant que
de bien ſavoir ſi elle eſt quittée. Cela
mérite, au moins , une légere avanie.
DU Fausser. Ma foi , vous êtes trop
bon. J'aurois fait cent fois pis , moi qui
vous parle.
DURVAL. C'eſt fort bien vu ; mais tu
fais que je dois au moins fauver les ap.
parences. Il faut que je me venge fans
paroître me venger. Nous ferons mieux
une autre fois. Dis moi ſeulement les
meſures que tu as priſes pour mettre à
fin notre délicieux projet.
DU FAUSSET. Rien de plus ſimple.
Vous m'aviez inſtruit de l'heure à laquelle
Damon devoit ſe rendre chez Céphife.
J'enai , à mon tour , inſtruit Valfan ,
qui croyoit Céphiſe à la campagne. Vous
m'aviez informé que Damon devoit s'inOCTOBRE.
1. Vol. 1775. 63 ;
troduire chez elle par la porte du jardin.
J'en ai informé Valfan. Il prétend, dit- il ,
faire uſage de la découverte. Ainſi , vous
voyez que Céphiſe, au lieu d'un ſimple
tête à tête , aura chez elle un petit comité.
DURVAL. Que je t'embraſſe , mon
cher! Tu - es un homme charmant. Je
n'aurois pas mieux fait. On me l'avoit
toujours bien dit: tu fais plus que ta
gamme & ta tablature.
DU FAUSSET. Bon! je ne chante que
pour me faire écouter. On voit tant de
femmes qu'il faut prendre par les oreilles.
Tout le monde s'accorde à dire que
je fais les délices des foupers ; mais fi
l'on ne dit rien de plus , c'eſt que je fais
me taire moi même.
DURVAL. (à part) Le fat! (haut) On
parle pourtant , mon cher Orphée , de
certain mari cerbere, que tes chants ne
purent adoucir.
DU FAUSSET. C'eſt un brutal.... Mais ,
enfin , le cerbere a été pris pour dupe.
DURVAL. Et cet Anglois fi fier , ſi
riche , & fi peu au fait de nos uſages ,
qui te trouva à certaine heure dans un
lieu où il avoit la bonté de croire devoir
être ſeul admis; que fit-il? que dit - il ?
64 MERCURE DE FRANCE.
& comment parvins - tu à te tirer de fes
mains.
DU FAUSSÉT. Ma foi , j'ai tenu ferme,
&tout s'eſt fort bien arrangé.
DURVAL. Tu me rappelles une choſe
ſur laquelle je n'avois point aſſez réfléchi.
DU FAUSSET. Bon ! eſt ce qu'on réfléchit
? Mais de quoi s'agit il ?
DURVAL. Damon & Valfan pourront
bien ſe comporter en rivaux ; & Damon
eſt frere de Lucile.
DU FAUSSET. Je fais bien que vous
avez des vues ſur Lucile; mais , ce que
je ne conçois pas , c'eſt que , voulant devenir
le gendre de M. d'Almont , vous
travailliez à le faire dépouiller de fon
bien. Vous lui avez ſuſcité un procès qui
peut le ruiner. Avez vous la noble ambition
d'épouſer la vertu toute nue ?
DURVAL. Je conçois bien, moi que
tout cela paſſe ton intelligence ; mais ne
fais-tu pas que Madame d'Almont eſt entichée
de Dorante ? quelle veut lui faire
épouſer ſa fille? que le bon d'Almont
n'a point de volonté , pour peu que fa
femme en ait une; J'ai pris mes précautions
; j'ai ſuſcité à d'Almont un procès
qui entamera violemment ſa fortune ,
s'il
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 65
s'il vient à le perdre ; & il le perdra , avec
les précautions que j'ai priſes.
DU FAUSSET. Tout cela m'étonne
& me déroute de plus en plus.
DURVAL. Pauvre eſprit ! ne vois-tu
pas que ſi d'Almont eſt une fois ruiné ,
ſa femme ſera trop heureuſe que je
veuille bien encore devenir ſon gendre.
DU FAUSSET. Je commence à entrevoir...
Convenez pourtant que ſi d'Almont
eſt une fois ruiné, ſa fille ne ſera
rien moins que riche.
DURVAL. Je ſerai alors le maître de
lui reftituer ſa fortune. L'adverſaire de
d'Almont eſt un homme à moi , qui dépend
abſolument de moi , une machine
que je fais mouvoir.
DU FAUSSET. Ah ! je vois clair maintenant.
DURVAL. Il n'y a plus que l'affaire
de Damon & de Valſan qui m'inquiéte
tant foit peu.
DU FAUSSET. Que vous importe ?
on ne faura pas...
DURVAL. Tu as raiſon... Je crains
pourtant d'avoir fait une étourderie....
Mais , quoi ? j'entends là- bas du bruit &
des injures.
DU FAUSSET. Ce n'eſt rien , ce n'eſt
E
66 MERCURE DE FRANCE.
1
rien. Ce font deux Beaux - Eſprits qui
converſent.
DURVAL. Eloignons - nous un peu.
Nous jouirons plus à notre aiſe de cette
fcene amuſante.
SCENE XI.
ARISTON , GRIBOUILLET.
(Durval & du Fauſſet ſont placés de maniere
qu'ils ne peuvent être apperçus par
les deux Interlocuteurs )
ARISTON examinant une brochure. Ta
n'es qu'un fot , mon pauvre Gribouillet;
&, malgré tous mes foins, tu ne ſeras
jamais autre chofe.
GRIBOUILLET. Que voulez - vous
que j'y faſſe ? Je fais de mon mieux.
ARISTON. Tant pis !
GRIBOUILLET. J'ai calqué mes idées
fur les vôtres.
ARISTON . Il ne falloit point calquer.
GRIBOUILLET. J'ai fuivi nom par
nom votre lifte. J'ai donné a chaque Auteur
le rang que vous lui affignez.
ARISTON. C'eſt quelque choſe. Ce
n'eſt pas encore affez.
OCTOBRE . 1.T
Vol. 1775. 67
GRIBOUILLET. J'ai loué tous vos
amis & les miens , & vous - même.
ARISTON. Bien entendu !
GRIBOUILLET. J'ai fait plus ; j'ai
loué quelques Auteurs que vous n'aimez
pas , & le tout pour en humilier d'autres
que vous aimez encore moins.
ARISTON. Pas mal! pas mal.
GRIBOUILLET. Oh ; pour le coup
vous allez admirer. C'eſt une découverte
des plus heureuſes dans l'art de vilipender
fon prochain. Et cette découverte...
elle eſt à moi , à moi ſeul !
ARISTON. Voyons.
GRIBOUILLET. Ecoutez , & battez
des mains. S'agit - il d'un de ces Auteurs
que nous voulons noircir , & cet Auteur
a- t- il fait quelque ouvrage que le Public
ait accueilli , je ne dis pas un mot de cet
ouvrage ; je lui en attribue qu'il ne fonge
pas même à faire ,& je juge mon homme.
ARISTON. Mais on t'accuſera d'ignorance
ou de mauvaiſe foi .
GRIBOUILLET. Bagatelle ! bagatelle !
ARISTON. Tu as raiſon; & tout cela
feroit merveilleux , ſi l'ouvrage étoit moins
mauvais.
GRIBOUILLET , vivement. Hé bien !
faites mieux.
Ez
68
MERCURE DE FRANCE.
ARISTON. Mon lot n'eſt pas d'être
plaiſant. J'ai du génie , comme tout le
monde le fait; mais j'avoue franchement
que je n'ai point d'eſprit. Pour toi , pauvre
diable , tu n'as ni eſprit , ni génie.
GRIBOUILLET. Voilà un partage
un peu bruſqué. Vous vous appropriez ,
fans façon , le génie , & vous ne me laisſez
pas même l'eſprit. Croyez - moi , pasſez
- moi l'un , ſi vous voulez que je vous
paſſe l'autre.
SCENE XII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , M. CALCUL.
M. CALCUL. Eh ! quoi , Meſſieurs ?
On diroit que vous vous querellez ?
GRIBOUILLET. Point du tout. Nous
caufions.
M. CALCUL. Ah ! oui; vous parliez
littérature. C'eſt bien de cela dont nous
avons beſoin ! Vive les plans de mon
invention. En voici un qui enrichiroit
pour jamais l'Etat , ſans appauvrir perfonne.
1
ARISTON. Cela doit être curieux !
M. CALCUL. Je promets tout , pourvu
qu'on ne me chicane point ſur mes ré
fultats .
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 69
ARISTON. Hé ! hé !
M. CALCUL. Je pars d'un principe
qu'on ne me diſputera point.
ARISTON. C'eſt ce qu'il faudra voir.
M. CALCUL. J'établis mes calculs fur
une baſe...
ARISTON l'interrompant & cherchant
dans ses poches. Bon ! j'aurai oublié mon
élégie en proſe.
M. CALCUL. Je ſuppoſe que la France
renferme...
ARISTON. Bien des fots , & ce n'eſt
point une ſuppoſition. (à part) Il eſt inutile
que je cherche mon élégie ; ce bavard
maudit occupera toute la féance.
M. CALCUL. Oui , la France renferme
vingt huit à vingt neuf millions d'habitans.
ARISTON. Combien de gens qui ne
vous liront pas !
M. CALCUL. Je n'en rabattrois pas
même le très - petit , petit nombre de
ceux qui vous liſent.
ARISTON. Apprenez Monſeu du Calcul
qu'on lit un Auteur qui fait pleurer ,
& qu'on rit d'un Fabricateur de projets
ſans même daigner le lire.
E3
70
MERCURE DE FRANCE.
SCENE XIII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DURVAL
nu Fausset , s'avançant fur la ſcene.
DURVAL. Courage ! Meffieurs : l'action
s'engage.
ARISTON. Comment , Meſſieurs ?prétendre
qu'on ne me lit pas ?
GRIBOUILLET. On me lit bien , moi !
M. CALCUL. Cela me paroît moins
fûr que mes réſultats .
GRIBOUILLET . M. du Calcul , je vous
donnerai place dans mon Temple de Mémoire.
M. CALCUL. C'eſt une excellente place
pour être oublié.
SCENE XIV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , M. D'ALMONT
, Madame D'ALMONT.
Mde D'ALMONT. Tout va à merveille.
Je ſuis enchantée de mon nouveau théatre.
J'en ai moi - même été l'Architecte.
Et cette machine ! elle vaut les meilleures
de l'Opéra. Voyez comme elle vient
1.C
OCTOBRE, 1. Vol. 1775. 71
d'enlever votre Procureur qui repréſentoit
Vulcain?
M. D'ALMONT. En vérité, Madame ,
il faut qu'ici tout obéifſſe à vos fantaiſies ;
juſqu'à mon Procureur que vous métamorphofez
en Comédien,
Mde D'ALMONT. Il eſt charmant !
c'eſt le Vulcain le plus laid que j'aie encore
vu .
M. D'ALMONT. Je crains fort que
mon procès ne ſe reſſente des diſtractions
où vous le jetez.
Mde D'ALMONT. Et vous , Meſſieurs
les Beaux-Eſprits , êtes- vous prêts ? commencerez
vous bientôt ?
ARISTON. Madame , on ne me
prend jamais au dépourvu.
GRIBOUILLET , en lui offrant une
petite brochure. Madame , daignez agréer
l'hommage d'un petit eſſai , qui eſt en
même temps mon coup d'eſſai.
Madame D'ALMONT , en parcourant la
brochure Ah ! ... Le Temple de Mémoire...
Je vois que vous y réglez les rangs ;
mais ne faudroit - il pas en avoir un foimême
pour bien affigner ceux des autres?
GRIBOUILLET. Madame , je n'ai
gueres que quarante cinq ans ; &, comme
E 4
72 MERCURE DE FRANCE,
le dit certain proverbe : en forgeant , on
devient forgeron .
Madame D'ALMONT. Pour forgeron ,
paſſe!
DURVAL. Madame , voici tout ce que
cela veut dire : M. Gribouillet a bâti une
petite chapelle & s'en eſt fait le Bédeau.
(Tandis que Durval parloit , un Laquais
a remis une lettre à M. d'Almont) .
M. D'ALMONT , après avoir lu la
lettre. Je ſuis perdu !
Mde D'ALMONT. Comment donc ?
Monfieur.
DURVAL , avec un feint empreſſement.
De quoi s'agit - il ?
M. D'ALMONT. On m'écrit que la
perte de mon procès eft inévitable. Mon
Rapporteur l'a dit à la Comteſſe.
DURVAL. ( à part ) Je m'en doutois
bien.
Mde D'ALMONT. Mais , Monfieur ,
pour perdre un procès , il faut des raifons.....
M. D'ALMONT. Eh ! Madame ! On
m'écrit que c'eſt faute de raiſons que je
vais le perdre. Je n'y conçois rien. Cette
derniere piece... , vous le ſavez, Durval ! ...
Elle eſt déciſive.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 73
1
۱
DURVAL. Très- déciſive !
M. D'ALMONT. Eſt- il poſſible que
mon Rapporteur paroiſſe n'y faire aucune
attention ?
DURVAL. Rien n'eſt moins poſſible.
Vous verrez qu'il a diſſimulé avec la
Comteffe.
M. D'ALMONT. Ne pourriez - vous
pas les revoir?
DURVAL. Très-volontiers .
Mde D'ALMONT. Et notre comédie ?
Le Rapporteur attendra : Mais notre
piece ne peut attendre.
M. D'ALMONT. Au nom de Dieu !
Madame...
SCENE XV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , SUZETTE qui
arrive hors d'haleine .
:
SUZETTE. Au ſecours ! au ſecours ! ...
M. Damon ...
Mde D'ALMONT. Hébien ? ... mon
fils ! ...
M. D'ALMONT. Que dis-tu ?...Parle...
SUZETTE. Ah! .. , je ne puis parler! ...
Votre fils... eſt peut être mort à préſent.
Mde D'ALMONT. O ciel ! ... , ah ! que
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
je ſuis malheureuſe ! ... Où est - il ?... parle
done!
SUZETTE, Il eſt allé ſe battre...
M. D'ALMONT. Tout m'accable à la
fois !
Mde D'ALMONT. Mene moi... menemoi
où eſt mon fils ! ...
M. D'ALMONT. Dis - moi donc où je
puis le trouver !
SUZETTE , toujours à demi évanouie.
Il n'eſt pas loin. Dubois l'a apperçu qui
marchoit fort vite avec un autre. Ils ſe
menaçoient des yeux... Ils ont mis l'épée
à la main , & il eſt accouru pour me le
dire.
M. D'ALMONT. Où eſt Dubois ? qu'il
me conduiſe...
Mde D'ALMONT. Je me meurs ! je ne
puis me foutenir ! mais qu'on me porte ,
qu'on me traîne vers eux.
DURVAL. Je cours les féparer.
DU FAUSSET. Et moi auſſi. (Ilsfortent
tous deux fort vite)
ARISTON. Demeurez , Madame. Nous
allons...
Mde D'ALMONT. Ah! l'on ne rempla
ce point une mere.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 75
SCENE XVI.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , excepté
Durval & du Fauffet. LUCILE fondante
en larmes.
Mde D'ALMONT. Viens ; ma fille !
aide-moi à chercher , à ſecourir... Hélas !
il n'eſt peut-être plus temps !
LUCILE . Ah ! Dieu!
M. CALCUL. Madame , tout bien compté,
deux habiles eſcrimeurs peuvent...
M. D'ALMONT. Maudit calculateur ! ..
mais où courir , & de quel côté tourner ?
SCENE XVII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DORANTE.
DORANTE. Raſſurez - vous , Madame.
Votre fils eſt hors de tout danger , &
cette affaire n'aura aucune ſuite.
M. D'ALMONT. Eh ! où eſt mon fils ?...
Que fait-il ?
DORANTE. Il eſt occupé à donner
quelques foins à Valfan , qui eſt légerement
bleſſé. J'ai eu le bonheur d'arriver
àtemps pour interrompre un combat qui
devenoit furieux.
76
MERCURE DE FRANCE .
Mde D'ALMONT. Que ne vous dois-je
pas , mon cher Dorante!
M. D'ALMONT , embraſſant Dorante.
Non , Monfieur , vous n'etes point de
ces hommes que l'on peut haïr. Puiſſe
mon amitié vous dédommager des effets
d'une injuſte prévention.
DORANTE. Elle me fera bien précieuſe
cette amitié ; je l'ai trop deſirée pour ne
pas fentir tout ce qu'elle vaut.
M. D'ALMONT . Mais , qui a pu attirer
à mon fils cette cruelle affaire ?
DORANTE. Les tracaſſeries d'un perfide
, qui s'eſt joué de ſa confiance & de
la vôtre.
M. D'ALMONT. Qui ? ... feroit- ce ...
DORAMTE . J'eſpérois le trouver encore
avec vous... mais , vous le connoîtrez
bientôt. Quoi qu'il en ſoit , les deux rivaux
font réconciliés. Un mot d'explication
a ſuffi. Ils ne comptent plus avoir
d'autre ennemi que le traître qui les
avoit armés l'un contre l'autre.
M. D'ALMONT. Eh ! quel eſt-il done ?
quel eſt - il ?
DORANTE. Ce n'eſt pas tout , Monſieur;
votre procès étoit perdu ſans reffource
, votre fortune entierement renverſée
, ſi le haſard ne m'eût fait découOCTOBRE.
I. Vol. 1775.74
vrir , depuis quelques jours , qu'on vous
trahiſſoit . Votre adverſaire n'eſt que le
prête-nom d'un adverſaire plus dangereux.
C'eſt lui qui le fait mouvoir ; c'eſt
à lui qu'il a remis le papier dont la ſouf-
- traction entraînoit votre ruine.
M. D'ALMONT. Ah ! me voilà trop
inſtruit ! c'eſt Durval !
DORANTE. J'aurois rougi de prononcer
fon nom ; mais il n'eſt plus à craindre
pour vous. J'ai moi - même quelque afcendant
ſur l'homme qu'il faifoit mouvoir.
Il m'a révélé une partie de l'intri
gue & m'a laiſſé entrevoir le reſte. Je l'ai
ému , & peut- être intimidé. Enfin , il m'a
remis cet acte eſſentiel. Il renonce à ſes
prétentions , & s'en rapporte entierement
à vous fur quelques points de diſcuſſion
qu'il croit juſtes. Par lå , vous devenez
le juge de votre adverſaire même. Il ne
me reſte plus qu'à vous réitérer mes inf.
tances...
M. D'ALMONT. Moi , Monfieur? que
je vous dépouille de votre fortune quand
vous me conſervez la mienne ? quand
vous me conſervez juſqu'à mon fils ? que
ne puis - je au contraire l'affermir & l'açcroître
!
DORANTE. Elle me fuffit , Monfieur ;
78 MERCURE DE FRANCE.
mais fi mon bonheur vous intéreſſe , vous
avez de quoi mettre le comble à mes
voeux .
M. D'ALMONT. J'y confens; & maintenant
que vous avez le fuffrage du pere ,
je ne ſuis pas inquiet pour vous de celui
de la mere & de la fille.
Mde D'ALMONT. Le mien lui eſt aſſuré
depuis long temps .
M. D'ALMONT. Tu ne dis rien , Lucile?
DORANTE. Il ne me manque plus que
votre aveu.
LUCILE. en fouriant. Rien ne vous
manque , Monfieur , depuis que mon
pere vous a donné le ſien.
DORANTE . Que je ſuis heureux !
GRIBOUILLET. Je vais préparer uni
égithalame.
ARISTON. Que j'ai de regret de ne
pouvoir être que pathétique!
M. CALCUL . Raſſurez vous. Je lirai
mon plan de reforme. Il fera les plaiſirs
de la fête.
Mde D'ALMONT. Vous oubliez ma comédie
, je penſe ? (à Ariston & à Gribouil
let) Vous , Meſſieurs , vous ferez les
rôles que Durval & du Fauffet devoient
faire. (à M. Calcul) Vous , M. Calcul ,
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 79
j'y en joindrai un qui pourra vous convenir.
(On apporte une lettre à M. d'Almont.)
M. D'ALMONT. Qu'y a-t-il encore
de nouveau ? .. Mais quoi? je reconnois
la main de ce malheureux Durval... Voyons
ce qu'il ofe m'écrire.
ود
(Il lit à haute voix.)
C
Vous ne me pardonnerez rien ,
,, Monfieur ; je le ſens , & je l'approuve.
„ Daignez ſeulement regarder ce qui s'eſt
" paſſé comme l'effet d'une étourderie
,, qui haſarde , & non comme celui d'une
perfidie qui combine. Je pars à l'inſtant
même pour voyager , & je préſume
ود
ود
وو que mon voyage fera long".
(Après avoir lu.)
Puiſſent tous ceux qui penſent& qui
agiſſent comme lui , prendre avec lui
la poſte & s'établir , à demeure , aux
Terres Auſtrales ! Mais, au moins , m'en
voilà débarraffé. Il faut pourtant bien
s'attendre encore à quelques tracafferies ;
(il regarde en fouriantsa femme &fa fille)
les avantages traînent à leur fuite les in
80
MERCURE DE FRANCE.
convéniens ; & , comme l'a dit fort fagement
certain proverbe : Qui terre a ,
guerre a.
Par M. de la Dixmerie.
INSCRIPTIONS pour mettre au bas des
Portraits des Princes & Princeſſes de la
Famille Royale , exposés au Salon 1775.
Pour le Roi LOUIS XVI , furnommé
Auguſte.
Le François le bénit & l'Etranger l'admire ;
Le bien de ſes Sujets eſt ſa ſuprême loi :
Si l'Univers entier n'étoit qu'un ſeul Empire ;
Auguſte , par l'amour, en ſeroit nommé Roi .
Pour LA REINE.
Le Ciel qui la forma pour le plus grand des Trones ,
Lui fit préſent d'un coeur digne de nos tributs ;
Et la plus belle des couronnes
Eft encore au- deſſous de ſes rares vertus.
Pour
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 8
Pour Monseigneur le COMTE DE
PROVENCE.
1
Voici de la candeur la plus fidele image;
On voit dans tous ces traits reſpirer la bonté,
Si l'encens , des mortels devenoit le partage ,
Provence au rang des Dieux ſcroit bientot monte
Pour Madame la COMTESSE DE
PROVENCE.
La nobleſſe en ſon air eft peinte trait pour trait :
O vous qui chériſſez la ſenſible Provence ,
Approchez , & mettez , au bas de ſon portrait
C'eft celui de la Bienfaiſance.
T
PourMonseigneur le COMTE D'ARTOIS.
Le beau fang des Bourbons pétille dans ſes yeux ,
Ils peignent ſa douceur & fon male courage :
Le talent d'enchaîner les coeurs ſur ſon paſſage
Eft le premier des dons qu'il a reçus des Cieux
F
82 MERCURE DE FRANCE.
PourMadame la COMTESSE D'ARTOIS.
L'aimable Reine de Cythere ,
De ſes plus doux tréſors ſe plut à la parer :
Mais , fans eux , fon eſprit , ſon coeur tendre &fincere ,
Auroient fuffi pour la faire adorer.
PerM. T. Rousseau , Secrétaire deM.
le Président de la Briffe , Abonné au
Mercure.
SUR la beauté de la récolte de cette année.
TANDIS ANDIS que nous voyons Louis , par ſes bienfaits,
Se montrer le garant du bonheur de la France ,
Le Ciel; fécondant nos guérêts ;
Semble y verſer la joie & l'abondance.
Nous pourrons donc enfin ouvrir à l'eſpérance
Nos coeurs , trompés long-tems dans leurs ſtériles voeux
Et le Ciel & Louis , pour faire des heureux ,
Sont aujourd'hui d'intelligence.
Par M. Imbert , de Clermont Ferrand.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 83
VERS A M. LE GROS.
POUR
OUR ravoir fon Epouſe , Orphée , aux fombres bords,
Fit entendre ſa voix. A ſes divins accords ,
L'enfer s'entr'ouvre : on lui rend Euridice.
Qu'il jouit peu de ces moments ſi doux !
Cette faveur fit bientôt ſon ſupplice.
Il la Perd pour jamais ; le Tartare jaloux
Ne s'ouvre plus à ſa douce harmonie :
Mais , s'il eût chanté comme vous ,
Deux fois il eût rendu ſon Epouſe à la vie.
....... de Niſmes
A UNE PRUDE.
QUAND UAND ta cruauté , chaque jour ,
Me fait un crime de l'Amour,
Je ris de l'humeur qui t'anime ;
Car pourrois - tu me faire voir ,
Qu'il foit beaucoup plus légitime ?
D'en donner que d'en recevoir ?
Par M. D. L. P.
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMMES.
POPOUUR OUR vouloir trop être , Lycas
Plat ſinge d'un fot Petit Maitre ,
Eſt toujours tout ce qu'il n'eſt pas ,
Et jamais ce qu'il pourroit être.
A
Par le même.
LAVED L'AVEU de ton inſuffifance,
Damis , pourra tourner à bien ;
Car le comble de l'ignorance ,
C'eſt d'ignorer qu'on ne fait rien.
Par le même.
LEE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt les deux Souliers ;
celui de la feconde eſt Vent ; celui de
la troiſieme eſt Cire d'Espagne. Le mot
du premiere Logogryphe eſt Bife , où ſe
trouvent bis , fi & Bei ; celui du ſecond
eſt Poiſſon , où l'on trouve poiſſon d'Avril
&poison.
OCTOBRE. 1. Vol. 1775. 85
ÉNIGME.
DANS CE Ans ce ſiecle , où tout eſt vapeur
Je devrois bien être de mode ;
Pourquoi faut-il que mon odeur
Me rende par fois incommode ?
J'aime ſi fort à m'attacher !
Je ſuis preſque toujours viſible;
Mais , quoiqu'épaiſſe , me toucher
Eſt vraiment la choſe impoſſible:
Jouet des plus légers Zéphirs ,
Je ſuis l'embleme des Plaiſirs;
A ces traits tu dois me connoftre ,
Je ne puis me défigner mieux ;
Hélas! en ce moment , peut- être ,
Lekeur, je te creve les yeux.
Par M. Houllier de Saint Remy
à Sezanne,
F
86 MERCURE DE FRANCE.
Q
AUTRE.
U E chez toi , ſouvent fans pitić ,
Tu viennes me fouler au pić ;
Je ne m'en plains point , c'eſt la mode;
Et ſon empire eſt rigoureux ;
Je conviens même , ſi tu veux ,
Que je ne ſuis pas fort commode :
Mais , beau ſexe , que pour m'avoir
Tu faſſes du matin au ſoir ,
Chez les Grands , humble reverence ;
Voilà ... voilà l'inconféquence.
Par le même.
AUTRE.
E naquis pour un double ufage
Et ma double figure a le même viſage ;
Mais leurs faits font bien différens.
Tantôt , je ſuis un meuble en hiver néceſſaire ,
Lorſqu'à mon ennemi , dont je fais les tourmens ,
On me fait déclarer la guerre ,
Il faut voir comme je m'y prends t
Quoique ferré comme une mule ,
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 87
Dans le fort du combat moi même je recule
Par la raiſon ſouvent que mon mattre a de fuir :
Mais c'eſt le comble de ma gloire ;
Car , ſi je fuis , alors j'ai toute la victoire ,
Et fuis , dès qu'il le faut , tout prêt à revenir.
Tantôt.... mais pour le coup je ſuis un téméraire ,
J'attaque en un fongueux tranſport ,
Et ſouvent ſans raiſon , tel ou tel adverſaire ,
A qui je fais un mauvais fort.
Ainſi crains de m'avoir , & n'oſe jamais faire
Un don de moi , Lecteur ; il peut cauſer la mort.
Par M. de la Vente le jeune , Peintre à Vire.
LOGOGRYPΗΕ.
DEBOUT EBOUT je fais le diable à quatre
Dans les bois , au milieu des monts,
Et juſques au fond des vallons ;
Y
$
Que de têtes , Lecteur , ſouvent j'y fais abattre !
Mais ne vas pas me renverſer ;
Car fi tu me frappais, je pourrais te bleſfer.
Par lemême.
F
88 MERCURE DE FRANCE!
J
AUTRE.
■ ſuis le porte clef des villes qu'on afſiege,
J'aide , avec mes cinq pieds , à forcer un rempart
De ces mêmes cinq pieds , ſi vous changez le ſiege ,
Je vous offre en muſique une des clefs de l'art.
Par M. D. V. A. M. D. R. D. N.
COMMENT ,
AUTRE.
COMMENT , mon cher Lecteur , t'exprimer qui je ſuis
Quelquefois , en cauſant , tu m'a pu donner l'être :
Te dis vert , on dit jaune , on ſe trompe & tu ris ;
Aces traits-là peux- tu me reconnoftre ?
Pas encor ; mais , vraiment , tant-pis ;
Puiſqu'il faut nettement qu'à toi je me préfente ,
Mets donc une voyelle entre deux animaux ,
Qui tous deux ont la voix bruiante ,
Et tu verras qui je ſuis en trois mots.
1
Par M. le Clerc de la Mothe, Chey.A
St Louise
1
Octobre. 2775. 89 .
PETRARQUE dansleLombeau dela
:
:
belle LAURE
Parodie de la Romance
de l'Amitié àl'épreuve,
deM. Gretry.
Quelfupplicej'en_dure...Je
vois, Je voisfous cet_te
voûte obfcure,Tout ceque la
ture Fitja mais deplus
na
beau. Ombre chère &plaintive.
/
90. Mercure de France .
Toutveutqueje tefui--- re,
Jusqu'àl'infernate rive, Et
:
que monfeu fur-vi---ve Auc
W
cendres du tombeau . Ausx:
: cendres du tom beau. :
Oui,mes accens accensfunebres
Des.tempsperceront les ténèbres ;
:
:
les
Etjerendrai célèbres:
Nos conftantes amours .
Laure,ma chereLaure .
OCTOBRE. I. Vol. 1775.
Toi , que mon coeur implore ;
Oui , du Couchant à l'Aurore
Ce beau nom que j'adore
Retentira toujours,
Cette pâle lumiere.
Amour , eſt l'aſtre qui m'éclaire
Dans la ſombre carriere
Où va finir mon fort.
Parque , & Parque cruelle t
Rend ma douleur mortelle !
Viens joindre un Amant fidele
A celle qui l'appelle
Dans le ſein de la mort!
Par M. D. L. P
MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le mauvais Négociant , Comédie en trois
actes en vers ; brochure in - 8°. prix 1
liv. 10 f. A Paris , chez Monory , Lib .
rue de la Comédie Françoiſe.
CLEON, le principal perſonnage de
ce Drame , n'eſt point un Négociant fans
lumieres ou qui ſpécule mal , mais un
homme avide de gain , & peu scrupuleux
fur les moyens de faire fortune. Ainſi le
titre de Négociant fripon ou de mauvaiſe
foi , conviendroit mieux à ce Drame
que celui de mauvais Négociant. Ce
Cléon , accoutumé à calculer les bénéfices
, ne voit dans le mariage qu'il ſe
propoſe de faire avec Julie , fille trèsriche
,& niece d'un certain Chryfologue,
qu'un moyen de plus d'augmenter ſa fortune;
mais cette Julie a donné fon coeur
au chevalier de Kerlon. Cléon , pour
parvenir à ſes fins , captive l'amitié de
Chryfologue , oncle de Julie. Cet homme
nous eſt ici repréſenté comme le
Grec de Juvénal, voulant ſe mêler de
ſciences , de littérature , de poëſie , deş
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 93
- beaux arts , & ne ſe connoiſſant à rien ;
d'où vient , lui dit ſagement un de ſes
amis , que non content du fade perſon,
nage ,
Soit dit ſans offenſer , de rabacheur de vers ,
Vous vous jetez encor dans vingt autres travers ?
Prétendez - vous , du fiecle adoptant la manie ,
Faire de votre tête une Encyclopédie ?
Par quelle autre raiſon , debout avant le jour,
Ouvrir ; monter , deſcendre , & prendre tour - à - tour
Archet , compas , pinceau , plume , cifcau, navette
Mon vieux Concitoyen , quelle ardeur indiſcrette !
Répondez ; entre nous , croyez - vous donc pouvoir
Embraſſer d'un coup - d'oeil la ſphere du ſavoir ?
Je vois que je vous parle une langue étrangere.
Parmi tout ce concours , cet amas mercenaire
De gens de tout état , qui chez vous introduits,
A l'heure du diner ſont toujours vos amis,
D'expoſer le miroir aucun n'a le courage.
Moi , je vous aime trop pour vous voir davantage
Le jouet des écarts d'un tel aveuglement.
Croyez moi , mon ami , ſuivez tout ſimplement
Le voeu de la nature. Un bien conſidérable
La ſanté , du repos , un caractere aimable,
94 MERCURE DE FRANCE.
Voilà qui doit ſuffire à votre ambition.
Hé ! n'eſt - il donc d'heureux que Voltaire ou Newton?
Chryfologue , comme tous les gens de
cette eſpece , ſe laiſſe duper par ceux qui
s'abaiſſent à louer ſes prétendues connoiſſances
. Le Négociant , qui connoît
fon foible , vante beaucoup ſon génie
propre aux ſpéculations , lui emprunte
de l'argent dont il ſe ſert pour faire un
commerce illicite , & captive enfin ſi
bien la confiance de Chryfologue , que
ce vieillard lui deſtine ſa niece , déjà promiſe
au Chevalier de Kerlon. Ce Chevalier
arrive de l'Amérique , où demeure
le pere de Julie , dont il apporte le confentement
pour fon mariage. Cléon , qui
a ſes vues , perfuade à cet Amant qu'avant
de ſe préſenter devant Chryfologue ,
il eſt néceſſaire de prévenir l'eſprit bizarre
& chagrin du vieillard , de lui
montrer enfin l'écrit du pere de Julie.
Kerlon remet cet écrit à celui qu'il regarde
comme l'ami & l'aſſocié de Chryfologue.
Cléon s'en fert pour faire croire
à Julie que fon Amant inconſtant renonce
à tous les droits qu'il avoit fur elle.
Dans ce même temps le Chevalier reçoit
4
OCTOBRE. I. Vol. 1775. १८
une lettre de fon Colonel , qui lui mande
que les Anglois ſe diſpoſent à faire
une defcente fur les côtes de Bretagne.
Il part fans prendre congé de ſa Maîtreſſe
, pour s'épargner des chagrins , &
parce qu'il eſpere que cette abſence ne
- fera point longue. Cléon ſe ſaiſit encore
de la circonſtance de cette abſence pour
achever de perdre cet Amant. Cependant
comme les ennemis ſe préſentent en
grand nombre pour faire une deſcente ,
tous les Bretons en état de porter les
armes , & Cléon , comme les autres , font
appelés pour s'oppoſer à cette defcente ,
mais Cléon n'eſt rien moins que brave ,
& malgré l'aveu de Julie , qui lui déelare
qu'elle ne conſentira jamais à lui
voir remplacer le Chevalier , s'il ne ſe
joint aux combattans , il ne peut ſe réfoudre
à partir. Chryfologue , qui posfede
tous les ſecrets imaginables , lui en
donne un pour le raſſurer. Autrefois ,
dit-il,
1:
こ
J'ai lu dans je ne fais quel Auteur d'un grand poids ,
Qu'un Guerrier prudemment , dans un cas tout ſemblable ,
Avoit mis en uſage une ruſe admirable :
Il portoit à la main un fort morceau d'aimant ;
و ه
MERCURE DE FRANCE,
Vous ſavez ſur le fer l'effet de cet agent.
Or , voici tout ſon art : l'ennemi tiroit , zefte ,
Notrehomme promptement vous faifoit ce ſeul geſte
Les balles s'écartoient , le coup étoit paré ,
Et l'action finit ſans qu'il fût effleuré.
Ce ſecret puiſé dans Rabalais , qui eſt
l'Auteur de poids ici cité , ne raſſure
point Cléon. Il prend le parti de fe cacher
pendant le combat , & de reparoître
avec les vainqueurs ; mais cette poltron
nerie, comme on s'y attend bien , lui
réuffit mal ; il eſt reconnu pour ce qu'il
eſt , pour un lâche & un fripon. Le Chevalier
de Kerlon , précédé par la renommée
, qui publie ſon courage & fa bravoure,
ſe préſente devant Julie. Cette
Amante, au comble de ſes voeux de retrouver
le Chevalier fidele aux loix de
l'honneur & de l'amour , lui fait don de
ſa main. Chryſologue ſe retire un peu
confus d'avoir été quelque temps la
dupe de celui qu'il regardoit comme fon
ami. Il dit qu'il renonce déſormais à
recevoir chez lui des Négocians , & ce
trait acheve de caractériſer ce perſonnage
qui a une très-mauvaiſe tête , & ne fait
jamais
OCTOBRE . I. Vol. 1775-97
jamais fe renfermer dans les bornes que
dicte la prudence.
Cette petite Comédie eſt un ſimple
eſſai , qui annonce cependant un talent
qui n'a beſoin que d'être exercé pour
réuffir. 1
Dictionnnaire de la Nobleſſe , contenant
les généalogies , l'hiſtoire & la chronologie
des Familles nobles de France ,
l'explication de leurs armes , & l'état
des grandes Terres du Royaume aujourd'hui
poſſédées à titre de Principautés
, Duchés , Marquiſats , Comtés ,
Vicomtés , Baronnies , &c. par créations
, héritages , alliances , donations ,
ſubſtitutions , mutations , achats ou
autrement. On a joint à ce Dictionnaire
le Tableau Généalogique , Hiſtorique
, des Maiſons Souveraines de
l'Europe , & une notice des Familles
étrangeres , les plus anciennes , les plus
nobles & les plus illuftres. Par M. de la
Chenaye - Desbois. Seconde Edition .
Tome IX . A Paris , chez Antoine Boudet
, Libraire Imprimeur du Roi , rue
Saint Jacques, 1775. Avec Approbation
, & Privilege du Roi.
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Ceneuvieme Volume du Dictionnaire
de la Nobleſſe , qui commence à LIA &
finit à ME excluſivement , étoit promis
pour le courant de Janvier , & n'a été
retardé que d'un mois. On y trouvera ,
comme dans les précédens , les Généalogies
des grandes Maiſons connues ; plufieurs
auſſi d'ancienne race , nobles de
nom & d'armes , qui n'ont point encore
paru , redigées ſur les titres originaux
communiqués & vérifiés ; d'autres , moins
anciennes dont la date de l'anobliſſement
eft connue , quelques notices ſur un
grand nombre de Familles qui n'ont rien
envoyé , & dont il eſt parlé dans les différens
Armoriaux des Provinces ; enfin
la ſuite de l'hiſtorique de toutes les terres
titrées.
Le dixieme Volume, qui eſt ſous presſe,
contiendra le reſte de la lettre M, &,
je penſe , les lettres N& O. C'eſt à ceux
qui ont des Mémoires ſur ces lettres , à les
envoyer francs de port ſoit au Libraire ,
foit à l'Auteur, & fi les titres originaux
font communiqués , on en fera mention ,
comme il a été fait dans ce volume & les
précédens. On compte enfin que les Tom.
XI , XII , XIII , & XIV, completteront
tout l'Alphabet.
OCTOBRE . I. Vol. 1775.99
al
1
Les Soufcripteurs , à qui il manque des
Volumes juſqu'au neuvieme , ſont priés
de les faire retirer aux conditious de la
Souſcription . Elle eſt toujours ouverte ,
ſur le pied de 12 livres 12 fols par Volume
, relié en carton , chez Boudet , Libraire
Imprimeur , rue Saint Jacques.
On n'admet point à ſouſcrire pour un ou
quelques Volumes ſeulement , mais pour
tout l'Ouvrage.
Prospectus des Sermons du P. Charles de
Neuville , dédiés au Roi.
Il paroît inutile , diſent les Editeurs , de
faire ici l'éloge d'un Prédicateur auffi connu:
il a eu la plus grande célébrité ; c'étoit
preſque une mode de le ſuivre, mais ce
n'en étoit pas toujours une d'applaudir à fon
talent; & dans le concours qu'il attiroit
à ſes ſermons , il y avoit des critiques
comme des admirateurs.
Le Public va être en état, plus que jamais
, de l'apprécier , & de lui affigner le
rang qu'il doit occuper parmi les Orateurs
chrétiens .
Ce recueil de fermons , en huit volu-
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
mes , comprendra un Avent , un Carême ,
des Myſteres , des Panégyriques .
On commencera à imprimer dès qu'il
y aura un nombre ſuffifant de ſouſcriptions
pour fournir à la dépenſe d'une
entrepriſe de cette nature.
Le format ſera in - 12, ſur beau papier
d'Angoulême.
On ne recevra des ſouſcriptions qu'a
Paris , chez Mérigot jeune , Libraire ,
quai des Auguſtins au coin de la rue
Pavée.
On les recevra pour Paris juſqu'au rer
Octobre , & pour la Province & le Pays
étranger juſqu'au 1 Novembre de cette
année 1775.
Le prix de chaque volume en feuilles
fera de 2 liv. 5 f. pour les Suſcripteurs ,
& de 3 liv. pour ceux qui n'auront pas
foufcrit.
On donnera en ſouſcrivant 12 liv. &
en recevant les huit volumes à la fois ,
on donnera 6 liv.
Ils paroîtront vers le milieu de l'année
prochaine , & même pour Pâques , ſi les
Souſcriptions donnent la facilité de com .
mencer promptement.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 10F
i
Les Economies Royales de Sully , nouv.
édition , par M. l'Abbé Baudeau ;
C
Contenant le texte original , avec des
diſcours préliminaires à chaque volume
; des ſommaires généraux à tous les
chapitres , & des ſommaires particuliers
aux numéros de ces mêmes chapitres ; des
differtations & des notes critiques , historiques
& politiques ; des tables particulieres
& une table générale..
Douze volumes in- 8°. propoſés par
ſouſcription aux conditions ſuivantes :
De payer , en ſouſcrivant , 12 liv,;
en retirant chaque vol. 1 1. 10 f
Au total , 30 liv. par exemplaire en
feuilles , pour les Souſcripteurs.
Le prix pour les autres fera de 4, 1. par
volume ou 48 liv. par exemplaire , aufſi
en feuilles.
Le premier volume paroîtra au mois
de Novembre 1775.
N. B. Les Mémoires de Sully , qu'on
a imprimés dans les derniers temps , ne
font point le vrai texte original des Economies
Royales.
Les Lyriques facrés ; in- 12. prix 45 f.
rel . A Orléans , chez Couret de Ville
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
neuve fils , Libr.; & à Paris , chez
Saillant & Nyon , rue St Jean-de Beauvais
; Vincent , rue des Mathurins ;
Delalain , rue de la Comédie Françoife
, &Ruault , rue de la Harpe.
L'Editeur s'eſt proposé de réunir dans
un petit volume les plus beaux monumens
de la poëſie lyrique ſacrée, les cantiques
de l'immortel Racine, les choeurs
d'Esther & d'Athalie, les odes les plus
fublimes de Rouffeau , quelques unes de
Racine le fils , une de Malherbe , & les
plus belles de MM. le Franc , de Reyrac
&de Bologne. Ce recueil fait honneur à
la fois à la Religion & à la Littérature ;
il peut être mis au nombre des livres
claſſiques , il paroît deſtiné particulierement
à inſpirer aux jeunes gens le goût
de la piété & de la poéſie. Nous citerons
cette belle ode de M. l'Abbé de Reyrac ,
tirée du Pſeaume C.
Portrait d'un Roi juſte & religieux.
Au comble des honneurs du ſouverain pouvoir ,
Sur le Trône où ta main daigne me faire aſſeoir ,
C'eſt toi feul , o mon Dieu , que je fers & que j'aime t
J'ai mis tout mon efpoir en ton nom glorieux.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 103
0
-
-
Des grandeurs l'appat dangereux ,
L'image des plaiſirs , l'éclat du diademe ,
De toi , de ta bonté ſuprême ,
jamais, Dieu tout-puiſſant, n'ont détourné mes yeux.
Dans ta juſtice & ta ſcience
J'ai trouvé le repos du coeur,
Ét je n'ai vu de vrai bonheur
Que dans l'amour de l'innocence
C'eſt elle qui rend l'homme heureux
Toujours pure , toujours aimable ,
Des jours les plus délicieux
Elle eft la ſource inépuiſable.
De laches publicains , de bas adulateurs ,
De la raiſon des Rois avides corrupteurs ,
Ont eſſayé , mon Dieu , de graver dans mon amша
Le mépris de ton peuple & de la vérité.
De ces monftres d'iniquite
J'ai percé les détours , j'ai dévoilé la trames
Et , dans le zele qui m'enflamme ,
J'ai puni leur orgueil & leur impiété.
Sous mes yeux une langue obſcens
N'oſe inſulter à la pudeur;
Et mon front n'offre au vil flatteur
Que de l'horreur & de la haine,
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
Je ne peux voir qu'avec effroi
La médiſance & l'injuſtice ;
L'impoſteur palit devant moi ,
Et mon mépris fait fon fupplice.
Hélas ! à quels malheurs ſont exposés les Rois !
Que d'ennemis fans nombre à combattre à la fois !
D'exécrables flatteurs , ardens à les féduire ,
S'emparent de leur coeur , corrompent fes penchans .
Eſclaves de mille brigands ,
Jls jettent dans leurs mains les rènes de l'Empire ;
A les pervertir tout confpire ,
Misérables roſeaux , jouets de tous les vents.
Ah ! que ta clémence infinie
Eloigne de moi ces malheurs ,
Seigneur , & que toute ma vie
Soit l'éloge de tes faveurs ! *
Qu'il t'aime toujours , qu'il te craigne
Ce Roi , ſelon tes ſentimens ?
O Dieu qu'aimé des bons , fon regne
Ne ſoit en horreur qu'aux méchans.
Les Devoirs du Prince réduits à un ſeul
principe , ou difcours fur la Juſtice ;
dédié au Roi ; volume in-8°. A Verfailles
, de l'Imprimerie du Roi , dé
OCTOBRE. Ι. Vol. 1775. 165
partement des Affaires Etrangeres ; &
à Paris , chez Moutard , Libr. rue du
Hurepoix .
On ne peut pas concevoir un plan
d'inſtruction plus utile à un Prince , que
de faire fortir de l'Hiſtoire même les leçons
de morale , de politique & de droit
public qu'on lui deſtine. Il y a longtemps
qu'on l'a dit , que ce n'étoient pas
des ſyſtêmes , mais des faits , qui formoient
la véritable conſtitution des Etats ;
& que ce n'étoit que dans l'hiſtoire des
Nations que l'on pouvoit appercevoir les
cauſes des loix primitives , auxquelles
elles ſe ſont ſoumiſes ; auſſi ne convientil
guere qu'à ceux qui ont approfondi
notre biſtoire avec un eſprit de critique
& fur - tout d'impartialité , de nous donner
des leçons fur le droit public.
Rien de plus digne d'un Citoyen éclai
ré & ami de ſa Patrie , que de puiſer
dans l'hiſtoire , & de rendre ſenſible
cette vérité précieuſe aux Princes , que
le gouvernement ne peut jamais être arbitraire
, parce qu'il eſt eſſentiellement
aſſujetti aux loix que les hommes n'ont
point faites ; que toute puiſſance , quel
que foit l'agent qui l'exerce , a , dans fa
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
hature& dans ſa deſtination , ſes bornes
& fa regle; & qu'il eſt auſſi impoffible à
l'homme de ſe ſouſtraire à l'empire de
l'ordre moral , qu'il lui eſt impoſſible de
s'affranchir de l'ordre phyſique.
En effet , l'ordre phyſique est nécesfairement
invariable. Nulle créature né
peut l'enfreindre. L'harmonie que Died
amiſe dans la Nature, pour diriger tous
les effets que le mouvement doit produi
re, ne peut être dérangée , interrompue
ou ſuſpendue que par lui feul.
L'ordre moral oppoſe beaucoup plus
de force aux corps par leſquels on voudroit
l'anéantir. Il ne cède pas même à
la cauſe qui l'a produit. Le premier de
ces ordres eſt l'enſemble des êtres viſi.
bles , dont l'adorable harmonie nous impoſe
le tribut d'un hommage continuel :
mais ces êtres viſibles peuvent rentrer
dans le néant à la ſeule voix de l'Etre
Suprême , qui les en a tirés. Le ſecond ,
au contraire, eſt l'empire abſolu & éternel
de la justice, qui n'eſt pas plus deftructible
que l'Etre Suprême , dans le
ſein duquel elle eſt aſſiſe comme fur fon
vrai trône. L'ordre , conſidéré ſous ce
dernier rapport , a précédé la formation
OCTOBRE. I, Vol. 1775. 107
des ſociétés ; ſon origine& ſa durée ſont
e éternelles. Les idées immuables & la volonté
de la cauſe univerſelle en font
l'unique ſource. Les Souverains, comme
le moindre de leurs Sujets , font également
foumis à cette juſtice univerſelle ,
autérieure à tous les fiecles & à l'établiſſement
de toutes les Républiques. L'hiftoire
générale de l'Univers ſuffit feule
pour démontrer l'empire de cette juſtice
qui s'étend fur tous les hommes , fans
diſtinction de climat.
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
acherché , ſur- tout dans les Faftes
de l'Empire des François , les preuves
les plus ſenſibles de la néceſſité & de
l'immutabilité de cette juſtice, fans la
quelle les Chefs des ſociétés ne peuvent
remplir aucune des obligations qui leur
font effentielles ; & ce font ces obliga-
' tions , elles-mêmes qui font le principe
des engagemens des Sujets. Si le Roi eft
obligé , dit cet Auteur, de nous défendre
contre notre propre licence , nous devons
lui fournir les armes dont il ſe fert
pour la combattre , les liens qu'il em-
* ploie pour l'enchaîner ; & , dans cette
communication mutuelle de bienfaits &
de ſervices , de protection& de ſecours;
*
108 MERCURE DE FRANCE,
la jouiſſance la plus douce eſt toute en
tiere pour la Nation , le travail le plus
pénible tout entier pour l'autorité.
C'eſt en enviſageant l'autorité fous ce
rapport , que l'on conviendra que , loin
d'étre un joug accablant , elle n'eſt véritablement
qu'une puiſſance bienfaiſante ,
qui n'eſt occupée qu'à nous rendre heureux.
Or , le principal moyen que l'autorité
puiſſe employer pour remplir cette
noble deſtination , conſiſte dans l'obſer.
vation religieuſe des formes qui préſer.
vent les Rois de la ſéduction , & qui
inſpirent aux Peuples l'amour & la con
fiance. Ces formes précieuſes éclairent
la loi dans ſa naiſſance, diſent les Jurisconfultes
patriotes , la confervent dans ſa
durée , & l'affermiſſent dans tout le détail
de l'exécution. Et l'on adit plus d'une fois
que l'intérêt invariable du Trône eſt ſi évidemment
attaché à l'obſervance des for
mes & des loix ſalutaires qui les preſcrivent
, qu'il eſt rare de voir les Princes fe
porter d'eux mêmes à les éluder. Cette corruption
vient toujours des Sujets , dont
les uns veulent ſe ſouſtraire aux loix , &
les autres aſpirent à dominer ſur elles.
* Le diſcours fur la juſtice ne reſpire que
l'amour des loix & des formes , qui ,
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 109
ſeules peuvent mettre les Rois à l'abri
de la ſéduction. Si cet Ouvrage n'a point
- pour objet de développer l'origine du
gouvernement François , il ſert au moins
à nous en faire connoître les reſſorts ac-
- tuels ; & prouve ſouvent , avec une éloquence
lumineuſe , que la justice ſeule
leur communique à tous ce mouvement
réglé , dont l'action invariable garantit
au Souverain la durée de ſa puiſſance ,
& aux Peuples la perpétuité de leur
bonheur. Plus on cherche à dénaturer
cette vertu ſi eſſentielle au bonheur des
ſociétés , & à alterer les principes de la
ſubordination , qui fait l'eſſence du gouvernement
; plus il eſt important de ra-
| mener les eſprits aux ſaines maximes. Le
| même eſprit de curioſité & d'indépendance
a voulu interroger , & la Divinité
ſur ſes myſteres , & la Royauté ſur la
nature de ſes droits. L'Auteur du diſcours
ſur la justice , perfuadé que la Religion
ne peut être regardée comme étrangere
à l'homme , & que la ſoumiſſion à l'autorité
eſt néceſſaire au bonheur des ſociétés
a cru qu'il ne pouvoit faire
un meilleur uſage de ſes talens , que de
les conſacrer à la défenſe des droits de
l'Autel & du Trône. Cet Ouvrage emt
!
1
1IO MERCURE DE FRANCE,
braſſe les objets les plus importans , &
renferme cette morale fublime, qui feule
conduit l'homme au bonheur de la vie
préſente & de la vie future. Nous nous
bornerons à mettre fous les yeux du Lecteur
quelques extraits de cet Ouvrage ,
dont l'Auteur a donné lui - même l'analyſe
dans le premier chapitre. Voici comme
il préſente au Prince l'ordre dont Dieu
eſt l'auteur , & dont l'obſervation eſt un
devoir impofé à tous les hommes. ,, Cet
ordre , dit - il , eft tout dans l'Univers.
„ Appliqué aux êtres matériels , il eſt le
reffort qui les meut & la loi qui les
conferve ; apperçu par les eſprits , il
eſt la vérité ; ſenti par nos ames , il eſt
la raiſon ; agiſſant dans le fond de nos
,, coeurs , il eſt la confcience *; mis en
„ pratique par notre volonté , il eſt la
,, juſtice.
ود
ود
ود
22
ود
ود
.”
Tels font , Monſeigneur , les pouvoirs
auxquels vous fûtes foumis en
naiſſant. Suivre les loix de la nature ,
& jouir tranquillement des bienfaits
; du Créateur , voilà la liberté , voilà
les droits de l'homme , maintenir l'exé-
ود
"
•Peut- on confondre la conſcience qui eſt ſujette
erreur & qui a beſoin d'être réglée , avec l'ordre
qui eſt la regle univerſelle & immuable !
1
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 114
,, cution de ces loix ſaintes , protéger ,
,, conſerver , étendre la jouiſſance des
biens qu'elles nous aſſurent , voilà la ود dette des Rois.
ود
"
"
ود La justice , Monſeigneur, eſt donc
le premier Souverain de l'Univers ;
ſon ſceptre entre les mains du Prince ,
eſt le gage le plus für & de l'obéiſſance
des Peuples& de la durée de l'Empire.
L'hiſtoire vous prouvera quelque jour
„ que les Rois n'ont perdu leur autorité
, que lorſqu'ils ſe ſont revoltés contre la
= > juſtice".
ود
"
L'Auteur inſiſte ſur une vérité qu'il
regarde comme l'unique baſe de la mo-
-rale. ,, Portez vos yeux , Monſeigneur ,
ſur tout cequi vous environne , & parcourez
tous les êtres dont la nature vous
offre l'admirable aſſemblage. Il n'en
eſt aucun qui n'ait ſa fin , aucun dont
ladeſtination ne ſoit marquée. Le Créateur
a gravé ſur tous ſes ouvrages l'em-
,, preinte de ſa ſageſſe ; & ce mouve-
,, ment , imprimé à tout l'Univers , nonſeulement
déſigne à toutes ſes parties
la place qui leur convient , mais fixe
,, l'uſage pour lequel elle leur fut aſſignée.
Cette doctrine des cauſes finales n'a
,, pu être niée par les impies: leur blas
ود
ود
ود
112 MERCURE DE FRANCE,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
t
1
„ phême eût été trop voiſin de l'abſur.
dité. Ce ſoleil qui paroit rouler dans
les cieux , & qui , ſi loin de nos têtes ,
a cependant , par rapport à nous , desi
effets ſi ſenſibles & préſens , à ſans
doute bien des deſtinations qui nous
font inconnues. Mais peut - on nier
qu'il ne foit deſtiné à nous éclairer , à
nous échauffer , à rendre nos terres
fertiles , à élever juſqu'à la ſurface de
l'air ces nuées fécondes qui ſe chan-
,, gent en pluies , & coulent enſuite dans
des canaux , auſſi anciens que la terre
? Est- ce par un effet du haſard que
les vents pouſſent ces eaux & les diſtribuent
dans les plaines de l'air , audeſſus
de tous les lieux qu'elles doivent
rafraîchir ou arrofer ? Ce ruiſſeau qui
les reçoit & les raſſemble , n'eſt- il pas
fait pour étancher la foif des hommes
& des animaux ? Ces arbres qui défendent
les uns & les autres des injures de
l'air, & qui ſe couvrent de fruits pour
leur nourriture , ne rempliſſent-ils pas
la fin pour laquelle Dieu les fait croître
ſur la terre ? Oui , Monſeigneur ,
tout dans l'Univers a fon uſage ; il
n'eſt point d'être qui n'ait avec les au-
›› tres êtres des rapports d'utilité ; il n'eſt
"
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
rien
OCTOBRE. I. Vol. 1775: 11z
وو rien dont les loix de la nature n'aient
,, indiqué & l'uſage & la fin.
ود L'homme, ſupérieur à tout ce qu'il
,, apperçoit autour de lui , l'homme , à
, qui tout fut donné , qui connoiſſant au
وو moins une partie des avantages qu'il
ود peut tirer des autres créatures , a décou
vert quelques - unes de leurs deſtina-
,, tions , feroit-il le ſeul qui n'en auroit
وو aucune ? .... ,
ود
وو
ود
Il ne nous reſte qu'à chercher quelle
eſt cette deſtination de l'homme , premiere
& véritable cauſe de ſes devoirs.
Je ne vous parlerai point ici de ſa fin
, derniere , de ce bonheur ineffable qu'il
doit mériter , & pour la poſſeſſion du-
ود quel fon ame fut faite à l'image de la
Divinité : cette deſtination eſt le motif
ود!
ود
دو
لود
و د
دو
ود
de ces devoirs de religion , que Dieu
" lui - même a bien voulu lui révéler. Je
parle , Monſeigneur , d'une deſtination
plus prochaine & plus immédiate , fur
laquelle il ſuffit à l'homme de confulter
ſa raifon , & qui étant le principe
de tout ce qu'il doit à ſes freres , eſt
certainement l'unique & folide baſe
de toute la morale.
و د
ود
ود Examinez l'homme , étudiez les dif-
,, férences qui le diftinguent des autres
H
1
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
"
و د
و د
animaux , & cherchez-y les indications
de la fin qui lui eſt particuliere ; tout
vous couvaincra qu'il eſt deſtiné pour
la ſociété , c'eſt à- dire , pour vivre avec
ſes ſemblables , pour réunir ſes forces
" avec les leurs , en un mot, pour les ſe-
„ courir , en être ſecouru , augmenter
fans ceſſe , par ce moyen , fes connoisfances
, perfectionner ſes facultés , ſe
,, procurer un bien - être infiniment audeſſus
de celui qui eſt deſtiné aux
bêtes , & régner , pour ainſi dire , fur
, toute la nature, par fon intelligence &
,, par ſa volonté.
و د
و د
و د
و د
و ا
Interrogerez - vous des Conſeils ?
,, Monſeigneur ! oubliez dans ce mo.
,, ment que ceux dont vous confulterez
ود
و د
و د
و د
les lumieres font des Sujets qui vous
" doivent la plus parfaite obéiſſance ; &
„ plût à Dieu qu'ils puſſent même vous
faire oublier qu'ils font hommes ! la
vérité ne vient-elle pas de Dieu ? N'eſt
ce pas à lui que tous les bons Rois ont
démandé la ſageſſe , Que font , dans ce
moment , ou plutôt que doivent - être
» ces perſonnages éclairés , auxquels un
Roi communique ſes plus importantes
affaires & ſes plus précieux ſecrets ,
Organes de la raiſon & de la vérité ,
و د
و د
و د
و د
"
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 115
2005, s'ils rempliſſent leurs devoirs , je les
100
을
124
e
10
10
00
ود
ود
ود
,, regarde , non comme les Miniſtres du
Prince , mais comme ceux de Dieu
même ; & je révere en eux , s'ils font
juſtes , une eſpece de facerdoce qui
3, doit les rendre facrés & pour le Souverain
& pour la Nation. Hélas ! puis-
5, fent - ils eux - mêmes n'en jamais pro-
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
faner la dignité , en apportant à vos
! conſeils & leurs intérêts & leurs pasfions
! Laiſſez donc à leurs réflexions
;, la plus entiere liberté ; mais conſervez
toujours le droit de les peſer. Sachez
,, difcerner l'homme juſte & févere qui
vous dit ſon avis les yeux fermés , du
flatteur qui cherche à lire dans les vôtres
. Confrontez le témoignage de
l'homme à celui de votre confcience ,
,, & défiez - vous de ceux dont les opi-
,, nions ambiguës ſemblent plutôt vous
, confulter que vous répondre. Sur tout ,
,, Monseigneur , foyez digne que la vérité
vous approche à tous les inſtans
& ſouhaitez vous même que l'amitié
vous la préſente. Heureux les Rois chez
,, qui elle entre comme chez elle , fans
avoir beſoin ni d'art, ni de parure , &
63, qui n'ont jamais changé de viſage à fon
1
100
10
J
}}
}
ود
ود
و د
,, aſpect ! Heureux Henri IV qui ne ſe
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
,, ſentit qu'une fois importuné par Sully ,
و د
ود
& qui fut affez grand pour s'en repentir".
Nous voudrions pouvoir pouſſer plus
loin l'extrait de cet Ouvrage. La ſeule
indication des matieres qui y font traitées
, ne peut qu'exciter la curioſité des
Lecteurs : principes fondamentaux de la
juſtice ; avantages & caracteres de la justice
; la juſtice du Prince comparée à celle
des particuliers ; étendue & multiplicité
des obligations qu'elle impoſe au Monarque
; gouvernement intérieur des
Etats ; abus que les Princes peuvent faire
du zele même qu'ils ont pour la juſtice ;
droits que l'homme tient de la nature ,
& que le Gouvernement eſt deſtiné à
maintenir & à protéger ; formes nécesfaires
au Gouvernement pour aſſurer à
chacun ſes droits; formes de législation :
formes d'adminiſtration ; formes de la
jurisdiction. Un Ouvrage qui renferme
tant de points auſſi délicats & auſſi im- '
portans, ne peut être bien apprécié que
par des Juriſconſultes & des Publiciſtes
éclairés.
* Hymnes de Callimaque , nouvelle édi-
Article de M. de la Harpe.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 117
tion , avec une verſion françoiſe &
des notes. A Paris , de l'Imprimerie
Royale.
Cette traduction , ouvrage d'un Académicien
des Belles Lettres très- verſé
dans l'étude de l'antiquité , qui poſſede
fupérieurement la langue grecque , & qui
'écrit dans la fienne avec beaucoup d'élégance
& de goût , doit intéreſſer les
Amateurs de la poëſie ancienne. Ceux
qui la connaiſſent bien, font ſeuls en
Stat d'apprécier le travail de M. du
Theil , en comparant ſa verſion avec
l'original. Quant au plus grand nombre
des Lecteurs à qui les Ouvrages de Callimaque
font inconnus , c'eſt encore M.
du Theil , quoique Traducteur , qu'ils
peuvent confulter , dans le jugement
'éclairé & impartial qu'il porte ſur fon
Auteur.
de
es
ود Parmi les différentes productions de
,, l'antiquité , qui paraiſſent avoir été jus-
,, qu'à préſent auſſi négligées par les Lecteurs
fuperficiels , qu'eſtimées des vé- "
و د
ritables Amateurs de la langue grec-
,, que on diftingue fur- tout les Hymnes
, de Callimaque. Tandis que les travaux
و د
", multipliés d'une foule de Commenta-
ر د
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
,, teurs , qui ſe ſont attachés à éclaircit
و و
”و
ود
ود
ود
ود
ود
le texte de cet Auteur, & le grand
nombre d'éditions qu'ils en ont données
fucceſſivement , ſemblent annoncer le
cas que l'on doit faire de ces hymnes ;
la plupart de nos Littérateurs les regardent
comme de ſimples généalogies
des Dieux du Paganiſme , comme des
,, eſpeces de litanies mythologiques ,
, qui ne pouvaient intéreſſer que les
Grecs.
و د
ود
ود
J'avoue qu'en général on ne voit
dans ces petits poëmes , ni la richeſſe
des compoſitions d'Homere , ni le feu
وو
des odes de Pindare ou des choeurs des
Tragiques ; mais j'oſe dire auffi que
Callimaque , dont le principal mérite
ne confifte , ſi l'on veut, que dans une
élégance continue , & dans la variété
des détails qu'il fait placer à pro-
,, pos , montre quelquefois affez d'éléva
tion & de force , pour que le jugement
d'Ovide , qui lui refuſait entierement
le génie & ne lui accordait que l'art ,
paroiſſe au moins trop févere.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
D'ailleurs, la lecture de ſes hymnes
, qui , comme pieces de poëfie , ont
droit de nous intéreſſer , doit nous at-
११
tacher encore plus par l'utilité dont elle
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 119
gra
ود
eſt pour la parfaite intelligence de la
fable & de l'hiſtoire ancienne ,, .
Les détails fur la vie de Callimaque ,
Traſſemblés par le Traducteur , font cutrieux
, intéreſſans & ornés d'un ſtyle toujours
élégant & agréable.
18
W
5:
e
ود
ود
"
و د
و د
Callimaque , fils de Battus & de
Méſatma , était né à Cyrene en Lybie.
Le nom de fon pere a fait préſumer
, qu'il était de la race du fameux Battus ,
autrement nommé Ariftote , fondateur
de cette capitale de l'Afrique ; & le
,, rang diftingué que ſa famille tenait
dans fa patrie, ſemble autoriſer cette
,, conjecture. Lui même , dans une épitaphe
qu'il avait faite pour orner le
tombeau de fon pere , & où , pour le
dire en paſſant , il ſe vante affez naï-
,, vement d'être au - deſſus de l'envie ,
,, nous apprend que fon grand-pere , qui
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
ſe nommait , comme lui , Callimaque ,
avait commandé les armées de fa Nation.
L'uſage était , chez les Grecs
,, que les enfans portaſſent le nom de
leur grand-pere plutôt que celui de leur
„ pere ; ce qui , dans une ſucceſſion gé-
, néalogique , produisait une ſuite alternative
des mêmes noms , comme on
le voit par la généalogie des Callias ,
و د
"
H 4
120 MERCURE DE FRANCE .
" célebre famille Athénienne , dont parle
„ Ariftophane.
"
و ا
ود Il ſerait difficile de ſavoir préciſément
l'année où naquit Callimaque.
Si les vers inférés fous fon nom au
,, III Livre de l'Anthologie (épig. 10 ,
„ pag. 313 ) , étaient effectivement de
,, lui , & que ce fût de lui - même qu'il
ود eût voulu parler ; on en pourrait con-
,, clure que fa naiſſance précéda de peu ,
,, ou fuivit de près la mort d'Alexandre.
ود
ود
Le poëte , ou le perſonnage qu'il introduit
dans cette épigramme , s'y ex-
,, prime en homme fort âgé ; & Calli
,, maque , comme on le fait d'ailleurs ,
,, ne mourut que dans les premieres an-
ود nées du regne de Ptolémée Evergete ,
„ plus de quatre-vingts ans après la mort
ود
du Roi de Macédoine. Mais outre
,, qu'il eſt fort incertain que Callimaque
ود ſoit réellement l'Auteur de l'épigram-
,, me dont il s'agit , il paraît clair que le
„ Poëte , quel qu'il ſoit , n'y a point prétendu
parler en fon nom, & l'on peut
s'en convaincre par la lecture de la
piece même.
دد
"
,, Quoi qu'il en ſoit , Callimaque flo
riffait vers cette époque où la Grece
„ fatiguée , pour ainſi dire , par les
PROPERTY
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY ERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
ARIS
TUEBOR
AP
20
.M51
1775
no.11
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIÉ AUX OISIF S.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
AOUT , 1775-
N°. XI.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL -REY
Libraire fur le Cingle .
DROROIITT (Le) des Gens , on Principes de la Loi Naturelle
, appliqués à la conduite & aux affaires des
Nations & des Souverains. Par M. de Vattel, Nouvelle
édition augmentée revue & corrigée . Avec
quelques Remarques de l'Editeur. 4to. 2. vol. Amft.
1775. à f 6.
,
Hiftoire de l'Ordre du St. Eſprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiſtoriographe des Ordres du Roi. Un vol. 12 qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris . Francfort
1775. à f 1-10.
Phyſiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, a deſſein de démonter la chaîne de continuiré
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyſiologie des Mouſſes . Par M. de Necker
, Botaniſte & Historiographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de pluſieurs Académies , &c. &c. 80. avec
une Blanche. Bouillon 1775. à f 1-10.
Poëſies de Société , dédiée à Staniflas II . Roi de Pologne.
Par M. L. Rénaud. 8. Leipzig 1775. à f 1 .
Récréations (Les) de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes
. Avantures amusantes & intéreſſantes. 12. 2 v0 .
Paris 1775. à f 2-10 .
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c. 4to. 1773-1775,3 Tomes .
Poesie del fignor abate Pietro Metaftafio , 8vo. 10 vol.
Torino. $757 - 1768 .
Mélanges, de Philofophie &de Mathématiques de la Sociéré
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769 .
DE L'HOMME OU des principes & des Loix de l'u
fluence de l'Ame ſur le Corps & du Corps fur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en
2. vol. Amsterdam 1775 à f 2: 10.
Differtation fur l'Arfenic , qui a remporté le prix propofé
par l'Académie Royale des Sciences &Belles- Lettres ,
pour l'année 1773. Par M. Monnet , Minéralogille
employé au ſervice du Roi de France &c. &c. &c.
Berlin 1774.
gensdyr
LIVRES NOUVEAUX.
Don Pedre , roi de Caftille , tragédie. Nouvelle édition ,
purgée des fautes qui ſe trouvoient dans les précédentes.
On y a ajouté.
Eloge Hiſtorique de la Raiſon. Suivie d'une piece ſur
l'Encyclopédie , d'un petit écrit fur l'arrêt du Conſeil
du 13 Septembre 1774 , qui permet le libre commerce
des bleds dans le royaume , & de la Tactique ,
augmentée d'une Note très-intéreſſante.
, Hiſtoire de Jenni ou le Sage & l'Athée , par Mr.
Sherloc. Traduit par M. De la Caille en XII Chapitres.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII . volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6 des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant fon Séjour
enAngleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst. 1774.
àf8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes. Par ETIENNE
FALCONET . Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les ) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé : Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in -douze , I vol. 1775. àfi:-
AVIS.
J'ai mis ſous preſſe &je ſuis ſur le point de publier
un ouvrage intéreſſant , pour toutes les Nations; ce font
les Plans & les Statuts des différens établiſſemens ordonnés
& fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
DE RUSSIE pour l'inſtruction de la Jeuneſſe de fon
Empire & pour le bonheur de tous ſes. Sujets .
As
P
Ces Établiſſemens font La Maison d'Education de
Moscou ; l'Académie & Ecole des Braun Arts , la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises z
le Corps des Cadets de terre ; la Caifs des Veuves &
des Orphelins ; une Caissede Dépôt ouverte au Publio
&un Lombard.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite à
St. Pérersbourg , par un François qui poffede les deux
Langues , d'après les Originaux Ruffes & fous les yeux
de Monfieur le Général Betzky , Directeur de tous ces
Etabliſſemens .
On apprendra dans les différentes pieces qui le compofent
, à bien connoftre le génie & les moeurs actuelles
de la Nation & les efforts de l'IMPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux ,
inftruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés .
pour en prévenir de nouveaux ; pour conferver les enfans
abandonnés de leurs parens ; pour foulager les
Veuves & les Orphelins ; pour affurer les fucceflions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circa-
Iation les fonds des ſujets ; pour fauver les fortunes
des particuliers , de la rapacité des ufuriers ; pour affranchir
des Serfs , & former un tiers état libre &
Manufacturier ; & fur-tout pour perfectionner l'Education
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les ma
res & les enfans honnêtes , & allurer le regne des bonnes
moeurs.
La ſageſſe des réglemens exposés dans le plus grand
détail, en fait une lecture intéreſſante par elle - même ,
& elle le devient d'avantage encore par des morceaux
rélatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la confervation
de la ſanté, objets d'une utilité commune à toutes les
contrées .
Ce recueil formera a vol. grand in - douze , de 50
fenilles d'impreffion , à f2 10. courant de Hollande.
"Une feconde édition in 4to. en deux parties , fera or
née de plus de go morceaux de gravure plus ou moins
confidérables , à f 10:10. de Hollande.
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle &
correcte.
Les différentes Nations policées de l'Europe defiroient
depuis long-tems la publication de cet ouvrage.
Il eſt propre à montrer à des Peuples qui croyent tout
connoftre & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'ils
pourroient bien n'en étre qu'aux premiers élémens.
1
68 522- AA A : 20
MERCURE
DE FRANCE.
AOUT. 1775.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Le
STANCES SUR LE BONHEUR.
E Bonheur , & Mortels! pour vous fi plein d'appas ,
A mes yeux détrompés n'eſt plus qu'une chimere ,
Un ſonge ſéducteur , qui , d'une aile légere ,
Au moment du revéil s'envole de nos bras.
Dans l'age heureux de la tendreſſe ;
Age brillant , rapide , & qui fuit ſans retour ;
A3
P
6 MERCURE DE FRANCE.
Je penſois en jouir dans le ſein de l'Amour ,
Hélas ! je fus trahi par ma jeune Maftreffe.
Le temps me confola , ramena le defir :
Encor dans mon printemps , confiant & ſenſible ,
Je ſentis , je penſai qu'il m'étoit impoffible ,
Entouré de ſes fleurs , de ne plus en cueillir.
Je fis choix d'un ami qui me parut fincere :
Il ne m'ouvrit ſon coeur que pour tromper le mien.
Par la foeur abuſé , délaiſſé par le frere ,
J'eſſayai de n'aimer plus rien.
Perfide amour ! amitié menſongere !
Je les rompis vos funeſtes liens !
Mais quand j'y ſonge encor , votre chatne m'eſt chere :
Que vos illuſions me donnoient de vrais biens !
Ainſi tous les plaiſirs , enfans de la folie,
Pour déchirer mon coeur l'ouvroient à leurs tranſports ;
Ils rempliſſoient de fiel la coupe de ma vie ,
Après avoir verſé la douceur ſur ſes bords.
En vain , pour diſſiper l'ennui qui me confume ,
Aux Muſes , aux Beaux- Arts je vais ſacrifier ;
J'ai perdu ma Daphné , j'embraſſe un vain laurier :
Mais au lieu de bonheur il produit l'amertume.
AOUT . 1775. 7
Pour le fupplice de mon coeur
Trop long-temps mon eſprit embellit ce fantome ;
Inſenſé ! j'appellois , je cherchois le bonheur ,
Et j'oubliois que j'étois homme.
ParM. B.
Q
L'AMITIÉ TRAHIE.
UE dans les vifs tranſports de ſes embraſſemens
Votre Amante vous jure une ardeur éternelle ,
Et bientôt à l'Amour devenue infidele ,
Voye , en riant de vos tourmens ,
Le Zéphyr , auſſi léger qu'elle ,
Emporter ſes légers fermens ;
Que la volage même en devienne plus belle ,
Et compte tous ſes jours par ſes nouveaux Amans :
Votre douleur n'eſt point mortelle ;
Vous l'oubliez au bout de deux printemps ;
On fait que l'amour & le Temps .
Hélas ! ont toujours eu des ailes.
Qui l'Amour est perfide & ſur - tout inconſtant ;
Il eſt aveugle , il eſt enfant ;
e
Frivole papillon , il vole aux fleurs nouvelles .
Les voit , brûle , jouit , les quitte en un inſtant.
Toute roſe , malgré ſes épines cruelles ,
A 4
8 MERCURE DE FRANCE,
Malgré cette pudeur que nous admirons tant ,
Affez ſouvent s'oublie , & reſſemble à nos Belles
Le Zéphyr eſt ſi careffant !
O tại qui pris naiſſance au ſéjour des orages !
Cruelle Mere des Amours !
Beauté ! beauté fatale & chere à tous les Ages !
Je ne ſuis plus ſurpris que des coeurs les plus fages
Ton pouvoir fouverain trouble les plus beaux jours ;
Ton fils , ton cruel fils , dans des antres fauvages ,
Parmi les tigres & les ours ,
Fut élevé par des Antropophages ;
Nos larmes , notre ſang ſont ſes plus doux breuvages ;
Et ſes moindres faveurs il nous les vend toujours .
Il exige nos voeux & rit de nos hommages :
Mais enfin... l'on connoſt ſes tragiques retours.
Alors , tendre Amitié ! tu nous es néceſſaire ;
Tu viens ſécher les pleurs qu'à fait couler ton frore
Tu fais nous conſoler par tes épanchemens ;
Et le coeur fait pour toi , devenant plus ſenſible ,
S'éclaire & goûte enfin , dans un calme paſible ,
Non des ſenſations , mais de purs ſentimens,
Mais , Dieux ! & perfidie affreuſe !
honte ! & forfait ! & douleur !
Si , plus coupable & plus trompenfe ,
L'Amitié te trahit en fascinant ton coeur;
Si , pour ſéduire ta tendreſſe,
AOUT. 1775.
Elle te flatte , te careffe ,
Et colore avec art ſes atroces noirceurs ,
Si , par des difcours ſuborneurs ,
Elle engage ta confiance ,
Et, dans des rapports inipoſteurs ,
Calomniant ton innocence ,
4
Sur ton eſprit & fur ces moeurs
Elle verſe en ſecret le poiſon des erreurs ;
Parmi tes aſſaſſins ! ... ciel !... ma plume s'arrête....
Si tu vois ton ami le poignard à la main !
Infortuné ! .. frémis .. enveloppe ta tête,
Et laiſſe- toi percer le ſein.
Par lemême.
}
A M. le Comte DE BARBANGON , que
S. A. S. Monseigneur le Duc d'Ore
léans a nommé Colonel-Lieutenant de fon
Régiment d'Infanterie.
DE la Phalange d'Orléans
Nous allons vous voir à la tête;
A bien faire elle eſt toujours préte
A l'exemple des Commandans.
Le nom d'un Prince qu'on adore,
AS
1
2
MERCURE DE FRANCE.
Ce nom chéri qui nous honore ,
Eſt imprimé dans notre coeur ;
Il eſt ſynonyme à l'honneur ,
Il eſt ſynonyme au courage ,
Il eſt fait pour porter bonheur ;
Oui , mon Colonel , je préſage
Qu'un jour vous obtiendrez le gage ,
Qu'un Roi qui s'y connoit , accorde à la valeur :
Venez donc nous guider au chemin de la gloire ,
Venez , nous nous souvenons tous
De la bataille de Rocoux ,
Nous décidâmes la victoire ,
Nous en ferons fürs avec vous .
Par M.le Clerc de la Mothe , Chev. de
St. Louis , Capitaine audit Régiment.
LE LAPIDAIRE & LE DIAMANT.
Fable.
UN Lapidaire avoit eu deux enfans
Dont le premier , dans ſa jeuneſſe ,
Négligé ſur ſes goûts , ſes défauts , fes penchans ,
Avoit dépuis donné , ſans ceffe ,
Dans les plus grands déréglemens ;
Il leur livroit tous ſes momens.
Mais le cadet , que l'oeil du pere ,
AOUT . 1775. II
Plus éclairé par un premier malheur ,
Avoir conduit par un ſentier meilleur ,
?
Poffédoit un doux caractere ,
De l'eſprit , avec un bon coeur.
Un jour que notre Lapidaire
Tenoit un Diamant de prix ,
Jugez s'il dût être ſurpris
D'entendre , d'une voix très - claire ,
Le Diamant parler ainſi :
„ Vous avez du chagrin , c'eſt votre faute auſſi ,
,, Voyez moi , c'eſt de vous que je tiens l'exiſtence ,
„ En me formant , en me rendant poli ,
„ Je vous dois plus que la naiſſance;
„Et fi pour votre fils aîné
,, Aux mêmes ſoins vous vous fufliez donné ,
Vous verriez ſes vertus , ſes talens , ſa prudence,
„ Vous tenir lieu de récompenfe.
"
Par le même.
A
J
SONGE MERVEILLEUX.
Traduit de l'Anglois du Babillard.
Je prenois ces E jours paffés une promenade
ſolitaire dans les jardins de Lincoln's
inn ; & comme il arrive ſouvent aux vieil12
MERCURE DE FRANCE.
lards qui ont fait peu de progrès dans le
monde du côté de la réputation & de la
fortune , je réfléchiſſois avec une forte
de peine à l'avancement rapide & à l'élévation
fubite de pluſieurs perſonnes bien
moins âgées que moi ,& je murmurois de
la diſtribution inégale de richeſſes , d'honneurs
& de dignités répandus ſur les différens
états de la vie, La nuit me ſurprit
dans ces penſées mortifiantes : mais fon
filence , joint à la beauté du temps & à ſa
ſérénité , me conduifit à une contempla.
tion qui me cauſa des idées plus agréables.
Je levai les yeux vers le ciel : le firmament
me parut dans tout fon éclat ; la
multitude infinie d'étoiles dont il étoit |
orné , formoit un ſpectacle ravifſſant pour
quelqu'un qui ſe plaît à l'étude des ouvra
ges de la Nature , & je ne pus l'enviſfager
fans méditer fur le Créateur de tant d'ob.
jets auſſi magnifiques. C'eſt dans ces mo
mens de calme que la philofophie inſpire
la religion , & que la religion ajoute aux
plaiſirs de la philofophie.
Je me retirai plein de contentement
d'avoir paſſé quelques heures dans une
fi noble occupation , & ne doutant point
qu'elle n'influât agréablement ſur mon
fommeil. En effet , je ne fus pas plutôt
AOUT. 1775 13
endormi que j'eus un ſonge qui m'affecta
prodigieuſement. Il avoit quelque choſe
de ſi majestueux & de fi impoſant , que
je ne puis m'empêcher de le rapporter
malgré l'incohérence d'idées qu'on peut y
découvrir dans pluſieurs endroits , & à la
quelle les fonges font ordinairement fujets.
Je crus revoir ce même firmament illuminé
par les aſtres brillans qui m'avoient
récréé avant mon fommeil. Mes yeux errans
fur ces objets , s'arrêterent au ſigne'
de la Balance : je le conſidérai avec attention
, & je vis pointer au milieu de cette
conſtellation & s'accroître par degrés,
une lumiere extraordinaire qui m'affecta
de la même maniere que ſi j'eufſe vu le
ſoleil ſe lever en plein minuit. A meſure
qu'elle augmentoit en grandeur & en éclat
, il me ſembloit qu'elle approchoit
vers la terre. En effet , j'y découvris bientôt
comme une ombre entourée de rayons
& à qui , peu- à-peu , je reconnus diſtinetement
la figure d'une femme. J'imaginai
d'abord que ce pouvoit être l'intelligence
qui gouvernoit la conſtellation d'où je
l'avois vue deſcendre; mais lorſque je fus
■ à portée de la regarder de plus près , elle
14
MERCURE DE FRANCE.
me parut environnée de tous les attributs
avec lesquels on repréſente ordinairement
la Déeſſe de la Juſtice, Son air maje.
ſtueux & terrible étoit adouci par les traits
de la beauté la plus éclatante. Si le fourire
ſe mêloit à la douceur de fes regards ,
elle remplifſoit l'ame de joie ; le courroux
venoit- il à les enflammer , elle y portoit
la crainte & l'épouvante. Elle tenoit un
miroir que je reconnus bientôt pour celui
que les Peintres mettent entre les mains
de la Vérité.
Je vis partir de ce miroir , comme un
éclair au milieu du jour , une clarté plus
vive que celle qui accompagnoit la Déesſe:
toutes les fois qu'elle venoit à l'agiter
, le ciel & la terre , tour à tour , étoient
illuminés. Quand elle fut deſcendue
aſſez près de la terre , pour être vue
des mortels & leur faire entendre ſa voix ,
elle répandit autour d'elle des nuages variés
, qui diviſerent ſa ſplendeur , trop
éblouiſſante , en une infinité de rayons
plus tempérés , & par ce moyen elle leur
rendit ſon éclat plus ſupportable .
Tous les habitans de la terre , frappés
de cet événement étrange , ſe raſſemblerent
dans une vaſte plaine. Auſſi - tôt on
AOUT. 1775. 15
entendit une voix qui fortit des nuages ,
& qui annonça que le but de cette apparition
étoit de rendre à chacun ce qui
lui étoit dû & de lui en aſſurer la posſeſſion.
A cette déclaration folennelle ,
la crainte & l'eſpérance , la joie & la
douleur s'emparerent des eſprits & les
agiterent de différentes manieres. Le premier
édit portoit que toutes les richeſſes
fuſſent immédiatement rendues à leurs
véritables propriétaires: fur quoi chacun
prit en main les titres de ſes poffeffions.
Comme la Déeſſe tourna le miroir de la
vérité ſur la multitude , on ſe mit à examiner
les différentes pieces à la clarté
qu'il répandoit. Ses rayons avoient la
propriété de mettre en feu tout ce qui
étoit fauſſement fabriqué. On vit auffitôt
quantité de papiers s'enflammer , de parchemins
ſe plier en ſe rétréciſſant , &
= la cire des ſceaux ſe fondre & couler de
toutes parts , ce qui formoit le ſpectacle
le plus bizarre. Souvent le feu ne parcouroit
que deux ou trois lignes & s'ar-
- rêtoit ; & c'étoit aux interlignes & aux
codiciles que le feu prenoit ordinairement.
Comme la lumiere pénétroit jusques
dans les retraites les plus cachées ,
elle découvrit les actes qui s'étoient per-
Y
16 MERCURE DE FRANCE.
dus par accident , & ceux qui avoient été
dérobés & receles à deſſein , ce qui
occafionna une révolution étonnante : les
dépouilles de l'extorfion & tous les fruits
de la fraude & de la fubornation furent
ramaſſées , & formoient un tas ſi prodigieux
, qu'il s'elevoit , pour ainſi dire ,
juſqu'aux nues. Il fut appelé la montagne
de reſtitution ; & tous ceux qui
avoient été trompes furent invités d'aller :
y reprendre ce qui leur appartenoit.
Alors on vit une foule de miférables
quitter les drapeaux de l'indigence & fe
revêtir d'habits couverts de brocards &
ornés de broderies , dont ils dépouille
rent ceux que l'opulence en avoit décorés
; & quantité de gens qui avoient joui
de fortunes immenfes tomberent tout-àcoup
dans un état de médiocrité ; & il
leur reſtoit à peine de quoi fatisfaire
leurs beſoins effentiels.
Un ſecond édit , qui avoit pour but
de ranger tout le genre humain en familles
; ordonna que tous les enfans ſe
rendiſſent auprès de leurs véritables peres.
Auſſi-tôt une grande partie de l'afſemblée
ſe mit à changer de place , parce |
que le miroir préſentant avec éclat la
vérité , chacun étoit conduit , comme par
AOUT. 1775. 17
un inſtinct naturel, vers ſes propres parens.
C'étoit un ſpectacle affligeant de
woir des chefs de familles nombreuſes
ppeerrdre tout à-coup tous leurs enfans , &
quantité de célibataires chargés de familles
conſidérables. On voyoit d'un côté
Vorphelin abandonné trouver un pere
opulent & ſe réunir à une famille diftinguée
, de l'autre l'héritier préſomptif
d'une grande fortune ſe proſterner devant
celui à qui, un moment auparavant , il
commandoit en maître. Ces changemens
auroient pu produire de grandes plaintes
ſi le malheur n'ût pas été , pour ainſi dire ,
général , & fi la plupart de ceux qui venoient
de perdre leurs enfans ne les euffent
retrouvés dans les mains de leurs
meilleurs amis.
Après que les hommes , qui avoient
été victimes de l'ufurpation , furent réintégrés
dans leurs droits , & que l'ordre
naturel fut rétabli dans les familles , on
entendit publier un troiſieme édit qui
ordonna que tous les poſtes honorables
fuſſent conférés aux perſonnes qui auroient
le plus de mérite & de capacité.
Les hommes robuſtes , ceux d'une taille
avantageuſe , d'autres qui poſſédoient de
grandes richeſſes , ſe préſenterent fur le
B
18 MERCURE DE FRANCE.
champ avec afſurance; mais ne pouvant
réſiſter à l'éclat du miroir qui les éblouiffoit
, ils retomberent auſſitôt dans la
foule. Ainſi que l'aigle qui eſſaye les yeux
de ſes petits aux rayons du foleil, la
Déeſſe éprouvoit la multitude en expofant
chaque individu aux effets du miroir.
J'en vis quantité détourner le viſage
, fans doute parce qu'ils reconnoiffoient
leur foibleſſe , & ne ſe ſentoient
pas affez de mérite pour montrer des
prétentions. Il n'y eut que les hommes
véritablement vertueux , les favans , &
ceux qui s'étoient diftingués foit dans le
métier des armes , ſoit dans le commerce
ou dans les affaires , qui purent en
foutenir l'éclat. La Déeſſe en compoſa
d'abord un corps particulier qu'elle détacha
de cette foule prodigieuſe qui la regardoit
avec une fecrete vénération ſe
retirer à l'écart; mais comme elle vouloit
que tous les poftes fuſſent remplis a
convenablement, elle fit différens choix i
parmi ce corps recommandable , & les
emplois les plus élevés , ainſi que ceux
d'une claſſe inférieure , furent diftribués
conformément au mérite , à l'habilité &
aux talens de chacun.
Ces actes de juſtice exécutés , les homAOUT.
19 1775.
mes furent congédiés par la Déeſſe , &
- ſe retirerent. Un inſtant après la plaine
fut couverte d'une multitude infinie de
femmes. A la vue de cette foule aimable
, mon coeur treſſaillit. Alors je vis
- briller fur leurs viſages l'éclat du miroir
- céleſte ; elles me ſemblerent plutôt autant
-de Divinités deſcendues à la ſuite de la
- Déeſſe , que des mortelles qui ſe préſentoient
devant elle pour fubir ſes arrêts.
Tant de femmes parlant , pour ainſi dire ,
toutes à la fois , formerent un tintamare
& une confufion inexprimable ; envain
ela Déeſſe ordonnoit le filence , il fallut
qu'elle employât la ſévérité pour les rendre
attentives à ſes édits. Comme elles
'avoient été prévenues que l'affaire la
plus importante de leur ſexe , c'eſt à dire
celle de la préféance dans les rangs ,
alloit être décidée dans ce moment , le
trouble s'étoit répandu parmi elles & y
avoit occaſionné beaucoup de diſputes.
Les mots naiſſance , beauté , eſprit , ta-
Lens , richeſſes , retentiſſoient de toutes
parts à mes oreilles. Les unes ſe glorifioient
du mérite de leurs époux , tandis
que d'autres tiroient avantage de l'empire
qu'elles exerçoient ſur eux. Quelques
unes ſe faifoient un grand mérite
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
d'être reſtées vierges , d'autres ſe vantoient
du grand nombre d'enfans qu'elles
avoient mis au monde , pluſieurs d'être
iſſues de familles diftinguées , d'autres
d'avoir donné la vie àdes perſonnes qui
s'étoient illuftrées dans le monde. L'une
cherchoit à briller par les agrémens de
la danſe , l'autre par les accens d'une voix
mélodieuſe: en un mot , on ne voyoit
de tous côtés que lorgnades , fignes de
tête , jeux d'éventail, fourires , tons de
dédain, foupirs affectés , & chacun des
artifices que les femmes employent ordinairement
pour captiver notre ſexe.
La Déeſſe ordonna donc pour terminer
toute querelle , que chacune d'elles ſe
plaçat ſuivant le plus ou moins de beauté
qu'elle avoit. Cette ordonnance les flatta
infiniment , & le plus grand nombre
mit auffitôt en oeuvre tout l'art poſſible
pour paroître davantage. Celles qui ſe
croyoient des agrémens dans la démarche
& dans le maintien , cherchoient les
moyens de s'avancer &de ſe reculer , af
fectoient de faire de faux pas , afin
d'avoir occaſion de fe montrer dans les
attitudes les plus ſéduisantes ; celles dont
le ſein étoit formé avec grâce , étoient
fort empreſſées de lever la tête au-deſſus
UT. 1775. 21
-de la foule , & d'obſerver les endroits
les plus reculés ; pluſieurs ſe couvroient
les yeux de la main, ſous prétexte de
contempler plus aisément la gloire de la
Déeſſe: mais dans le vrai , pour faire
e voir de beaux bras & de jolies mains. Ce
: fut pour elles une nouvelle fource de
joie lorſqu'elles apprirent que l'édit portoit
que chacune d'elles feroit elle même
fon propre juge dans la déciſion de cette
->grande affaire , & qu'elle alloit occuper
un rang conformément à l'opinion qu'elle
prendroit d'elle en s'obſervant dans le
miroir. La plupart ſe livroient aux douces
eſpérances lorſque la Déeſſe fit paroître
le miroir de la vérité , qui s'agrandisſoit
à mesure qu'il s'approchoit de l'asſemblée.
Il avoit la propriété ſinguliere
de détruire toute fauſſe apparence , &
il repréſentoit les objets fans aucun égard
pour les traits extérieurs , qui n'avoient
pas de rapports au véritable caractere. La
Déeſſe le fit agir dans un ſi grand nombre
de diſpoſitions différentes , que toutes
les femmes purent aisément y contempler
leurs perſonnes.On vit bientôt celles
qui avoient le plus de ces dons qui rendent
leur ſexe véritablement eſtimable ,
ſe parer des traits de la beauté la plus
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
<
éclatante ; elles en concurent une joie
pure qui les embelliſſoit encore ; on les
diſtinguoit aisément de celles qui posfédoient
le moins de ces perfections , ou
qui les avoient mépriſées pour n'en montrer
que les apparences. Il eſt impoffible
d'exprimer l'étonnement & la fureur de
ces dernieres , lorſque leurs véritables
traits leur furent préſentés dans le mi
roir ; quantité , effrayées à la vue de leurs
propres figures , tâchoient de brifer le
miroir : mais elles ne pouvoient y at
teindre. Pluſieurs autres ſe déſeſpéroient
de voir leurs appas ſe flétrir au moment
où elles les regardoient. La femme em--
portée , violente qui avoit entenda
tant de fois faire l'éloge de ſon efprit &
de ſa vivacité , crut appercevoir une furie
lorſqu'elle ſe regarda dans le miroir
l'amante mercenaire y vit une harpie,
& la coquette ruſée un ſphinx , & les
uns & les autres concurent pour leurs
figures une averſion & un dégoût proportionné
à l'eſtime qu'elles leur portoier
auparavant. Pour moi je ne pus voir fans
gémir tant de beaux viſages perdre en
un clin d'oeil tout leur éclat pour ſe couvrir
des nuances de la difformité ; il eft
vrai que j'eus en même temps la confor
,
AOUT. 1775. 23
Jation d'en voir pluſieurs autres , que
j'avois juſques - là regardés comme des
chefs - d'oeuvre de la nature , recevoir par
*cette épreuve des grâces nouvelles. Quelques
- unes étoient fi modeſtes qu'elles
éprouverent la plus grande ſurpriſe à la
vue de leurs attraits ; j'en remarquai d'autres
qui avoient mené une vie auſtere &
retirée , dont les traits s'animérent par
les appas les plus vifs & les plus touchans
; mais ce qui me frappa le plus ,
ce fut une certaine image que j'apperçus
dans le miroir , qui me parut être l'objet
le plus charmant que j'euſſe jamais vu de
ma vie. Ses traits avoient quelque choſe
➤ de céleſte ; ſes yeux brilloient d'un feu
qui ſembloit animer tout ce qu'elle regardoit.
Son air étoit majestueux , fon
maintien noble , ſon port élevé ; elle
avoit une prééminence marquée ſur toutes
les autres femmes .
C
Je deſirois ardemment de voir celle
dont l'image me faiſoit une ſi douce impreffion
, & je la reconnus dans la perſonne
qui étoit à mes côtés & fur le
même point de vue que moi, par rapport
à la diſpoſition du miroir. C'étoit
une perite vieille dont le viſage étoit
fillonné de rides & la tête couverte de
B 4
24 MERCURE DE FRANCE:
cheveux gris ; toutes les fois qu'elle ſe
contemploit dans le miroir , ſon viſage =
s'animoit d'une gaieté pleine de candeur,
qui ſembloit élever ſon âme juſqu'au raviſſement.
Ce fonge eut pour moi une
fingularité que je ne puis taire; c'eſt que
je conçus pour elle un penchant ſi vif,
qu'il me vint dans l'idée de lui faire des
propoſitions de mariage : mais comme !
j'allois lui adreſſer la parole elle me fut
enlevée , parce qu'il fut ordonné que
toutes les femmes qui étoient contentes
de leur figure allaſſent ſe placer à la tête
de leur ſexe.
Cette aſſemblée d'élite formoit un
corps plein de grâces & de majeſté ; mais
comme cette diviſion n'occaſionnoit pas
ſur la multitude une diminution auſſi
conſidérable qu'il eût été à ſouhaiter , la
Déeſſe , après avoir retiré le miroir , fit
quelques diſtinctions parmi les femmes
qui n'avoient pas été contentes de leurs
figures. Elle prononça pluſieurs arrêts qui
me parurent très ſages. Je m'en rappelle
deux entr'autres qui m'ont affecté très- :
vivement. Ils regardoient , l'un , les femmes
qui avoient manqué d'indulgence
envers leur ſexe , & qui avoient décrié
la conduite des autres femmes; l'autre ,
AOUT: 1775.
- celles qui ne s'étoient pas obſervées avec
aſſez de ſévérité ſur leurs obligations ,
& ils avoient pour objet de faire un
exemple des unes& des autres.
Par le premier , les femmes qui s'étoient
livrées au plaiſir de la médiſance furent
condamnées à perdre l'uſage de la parole
: punition bien humiliante pour les
coupables , & vraiment faite pour extirper
juſqu'à la racine du vice. Cet arrêt
ne fut pas plutôt prononcé , que le murmure
continuel qui s'étoit fait entendre
dans l'aſſemblée juſqu'à ce moment , ſe
calma fur le champ. J'étois immobile de
ſurpriſe & de chagrin de voir un ſi grand
nombre de perſonnes , que j'avois toujours
crues les plus vertueuſes de leur
ſexe , devenir tout à coup muettes. Une
›Dame qui ſe trouva auprès de moi , &
à qui je ne pus cacher ma peine , me dir
qu'elle étoit étonnée de me voir prendre
tant de part à la diſgrâce d'une troupe
de ... Elle s'arrêta tout court , & je
ne tardai pas à reconnoître qu'elle participoit
à la diſgrace commune. Cedéſastre
tomba particulierement ſur cette claſſe
de femmes qui portent parmi nous le
nom de prudes : expreſſion trop foible
pour donner une juſte idée de ces fem
B5
20 MERCURE DE FRANCE.
mes hypocrites , qui ont l'art de s'arroger
les avantages qui ne font dûs qu'à la
vertu , & qui s'élèvent fur les ruines de
celles qu'elles déshonorent , en divul
guant leurs foibleſſes Par le fecond arrêt ,
les femmes qui avoient couru les riſques
de devenir meres , devoient paroître aux
yeux de toute l'aſſemblée avec les fignes (
caractériſtiques de leur chûte. L'exécu- |
tion de cet arrêt révéla un ſi grand nom.
pre de fautes , que je fentis redoubler
mon reſpect & mon admiration pour le
corps précieux que le miroir de la vérité
avoit ramaffé parmi la foule ; mais je ne
pus m'empêcher de gémir de le voir fi
peu nombreux en comparaiſon du refte
de l'aſſemblée ; j'ignore quelle fut la ſuite
de cette ſcene importante : apparemment
que le ſpectacle nouveau qu'elle offroit
à mes regards me frappa trop vivement |
pour pouvoir le ſupporter plus long.
temps.
A mon réveil je ne pus penſer , fans
étonnement , à la bizarrerie de cette efpece
de viſion , & ce fut un véritable
ſoulagement pour moi , lorſque , forti
tout-à-fait des régions de l'illufion , je
pus me convaincre par la réflexion , que
la vertu rencontre parmi le beau ſexe
:
AOUT.
1775 27
১
۱
plus de profélites que mon rêve ne m'avoit
donné occaſion de l'imaginer , &
qu'il eſt beaucoup de femmes à qui on
peut appliquer ce que Milton fait dire
à Adam lorſqu'il s'entretient avec l'Ange
au ſujet d'Eve , après avoir exprimé le
ſentiment de ſa ſupériorité fur elle.
ود
"
و د
و د
وو
Cependant , quand je l'enviſage ,
elle ſemble ſi parfaite & fi remplie de
la connoiſſance de ſes droits , que ce
qu'elle veut faire ou dire , paroit le plus
ſage , le plus vertueux & le meilleur.
La ſcience ſe déconcerte en ſa préfen-
,, ce; la ſageſſe diſcourant avec elle , ſe
démonte & reſſemble à la folie . L'autorité
& la raiſon l'accompagne , comme
ſi elle eût été conçue dans les idées
deDieu indépendamment de moi , pour
être la premiere; enfin les graces ont
élu leur demeure dans ſa perſonne aimable
, elles ont placé autour d'elle ,
comme une garde angelique , le res
pect & la crainte".
و د
و و
و د
"
و د
و د
و د
و د
و د
১
28 MERCURE DE FRANCE.
JUGEMENT D'ALPHONSE ,
Roi de Castille.
UN Contador (1 ) épris de tout plaifir .
Diſſipa , ſans remords , une immenfe richeſſe ;
Enfin réduit au ſtérile deſir ,
Accablé des fléaux qui frappent la vieilleſſe ,
Enproie à des Sergens qui l'obſédoient fans ceſſe ,
Le trépas pouvoit ſeul de ſes maux l'affranchir,
Un Créancier , pour combler ſes diſgraces ,
Dans ſa fureur , le fait mettre en prifon :
En vain oppoſe-t-il injures & menaces ,
On le relégue en un ſombre donjon.
Lui , qui mélant à la ſplendide chere
Les pampres de Bacchus , les myrthes de Cythere ,
Epuiſoit les refforts de ſes ſens émouflés ;
Dans ce ſéjour affreuz , joint l'ennui , l'abstinence ,
L'amertume du coeur, l'abandon , l'indigence ,
Au regret fuperflu de ſes plaiſirs paffés .
Un ſeul ami , qui lui reſtoit fidele ,
Se jette aux pieds du Roi , l'implore en ſa faveur
Sage Alphonſe , dit il , des grands Rois le modele ,
Ayez pitié de ce diſſipateur.
(1) Banquier.
AOUT. 177512
La perte de ſes biens punit trop ſa démenſe;
Ne fouffrez pas , Prince plein de clémence ,
Que faiſant en priſon périr un débiteur ,
D'inhumains créanciers conſomment leur vengeance
S'il eût , répond le Roi , conſacré tant de biens ;
Ou tout au moins une partie ,
Au ſervice du Prince , au bien de la Patrie
A foulager la détreſſe des ſiens ,
Thémis en ſa faveur ſe verroit attendrie :
Mais qu'a- t-il fait pour ſes Concitoyens
A-t- il aidé la vertu , l'indigence ?
Voit-on que ton ami , dans le vice plongé ,
Par la perte des biens enfin ſoit corrigé ?
La probité , l'eſprit & la ſcience ,
Tréſors plus précieux que l'or & la puiſſance ,
En faveur de ton protegé
Réclament - ils mon indulgence ?
L'indigne ami , pour lequel ton bon coeur
Si vivement me follicite ,
Rempli de dureté , de fiel && de hauteur
Abuſa trop d'un fragile bonheur ,
Que fans doute il tenoit d'une voie illicite)
Qu'il reſte donc captif , en proie à ſes remords ;
N'eſpere pas de fléchir ma juſtice
Pour un ami qui mérite un ſupplice.
Comme il s'eſt ruiné pour les plaiſirs du corps,
Il faut auſſi que le corps en patiſſe.
Par. M. Flandy,
১
10
MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
AIR : Nous sommes afis à l'aise , &c.
NoN . diſoit Life à Julie ,
Non , je ne veux pas aimer :
L'amour ! ah ! quelle folie !
Il fait gémir & pleurer.
Pour un feul Berger fidele ,
Il en eſt mille inconftans .
Qu'on me trouve laide ou belle ,
Moi , je ne veux point d'Amans.
Life étoit alors dans l'âge
Ou l'Amour guette l'inftant
De fixer un coeur volage
Par le plus doux ſentiment.
L'Amour entend la Bergere ,
Et , riant de ſon erreur ,
Vite , d'une main legere ,
Il lui lance un trait au coeur.
Le jeune Berger Clitandre
AOUT.
31 1775.
Arrive dans ce moment :
Life commence à comprendre
Que l'Amour est bien puiſſant,
Clitandre eft honnête , affable ;
Qu'un tel homme eſt ſéduiſant !
Clitandre la trouve aimable ;
Life le trouve charmant .
Le jour baiffe ; on ſe retire ...
,, Demain , demain , s'il fait beau ...
„ Clitandre ... apporre ta lyre ...
ود
Tu joueras quelqu'air nouveau."
Le lendemain dès l'aurore
On ſe trouve au rendez - vous.
On dit qu'ils y vont encore
Chanter les airs les plus doux.
ParM. T..
LES TROIS AVIS.
DAMIS
Conte moral.
AMIS , brulant de la plus tendre flamme ,
De fon Amante alloit faire ſa femine ,***
Quand celle à qui tout obéit ... la Mort
S'offre à ſes yeux ... Prends pitié de mon fort !
Lui cria - t - il, jeune , novice encore ,
3. MERCURE DE FRANCE.
Des vrais plaiſirs je n'ai vu que l'aurore :
Permets du moins que j'en jouife ! .. Eh bien !
Soit , lui dit - elle ; abrégeons l'entretien ;
Tu m'as touchée , & j'en frémis ! ... Ecoute ;
Et garde - toi de former aucun doute
Sur ma promeffe ... A dater de ce jour ,
Chez toi , Damis , ne crains plus mon retour ,
Si trois avis , furs & fans équivoque ,
De ce retour n'ont précédé l'époque.
Adieu ... L'Epoux , remis de ſa terreur ,
Vole à Chloé démontrer le bonheur
D'être vivant ... Dela , ſans foin ni cure ,
Que d'épuiſer les dons de la nature ,
Le bon Damis de toute volupté ,
Comblé , repu juſqu'à ſatiété ,
De luftre en luftre ayant trafne ſa vie ,
A ſon ſeizieme , & preſque à l'agonie ,
Croyoit encor , par la Mort oublié ,
De fon regitre avoir été rayé...
Quand , tout - à - coup , la barbare édentée ,
Glaçant d'effroi ſon ame épouvantée :
Allons , dit - elle ... Es tu prêt ? .. Viens, ſuis moi.
Te ſuivre ! .. non , j'ai compté ſur ta foi ...
Oui , j'ai compté (par le ciel que j'implore !)
Sur trois avis ... Tu m'en dois deux encore .
Paix , mon amil .. Depuis dix ans paffés ,
Ton corps débile & res membres glacés ,
D
1
AOUT.
33 775.
Du mouvement t'ont - ils permis l'uſage ?
Depuis fix ans , victime de ton âge ,
Et des plaiſirs deſtructeurs de tes sens,
Entendis tu les cris les plus perçans ?
Et depuis trois , ton obfcure paupiere
Des cieux a - t - elle entrevu la lumiere ? ..
Foible mortel ! ſi tu l'oſes , réponds ?
N'étoient - ce pas trois bons avis ? ..
..
Partons.
Par M. D. L. P.
INSCRIPTION d'une Fontaine cou-
L
verte d'un ombrage charmant , & fituée
dans un hermitage très- retiré.
E calme de ces lieux , le frais de cet ombrage
Eſt préférable , pour le Sage ,
Au luxe des palais , au fracas des cités,
Le cryſtal pur de mes flots argentés
Lui promet un plus doux breuvage
Que l'éclat pétillant des vins les plus vantés ;
Enfin ſi le plaiſir ſe rencontre à la ville ,
Il eſt ſouvent trompeur & toujours dangereux;
Le bonheur fur mes bords a fixé ſon aſyle ,
Un coeur même inſenſible y pourroit vivre heureux.
Par M. de Lamoligniere .
>
C
34
MERCURE DE FRANCE.
LEE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Navire; celui de
la ſeconde eſt Bottes; celui de la troiſieme
eſt Aigle ; celui de la quatrieme
eſt Chapeau. Le mot du premier Lo
gogryphe eſt Arbre , où se trouvent bar-
76 (terme de marine ) , Bar le Duc ,
Bar fur Aube , Bar ſur Seine , & re ;
celui du ſecond eſt Révolte , où l'ontrouve
re & volte ( terme de manege ) ; celui
du troiſieme eſt Cave , où l'on trouve
le mot latin ave.
J
ÉNIGME.
E vous offre , Lecteur , mon petit miniftere ,
Tout le monde convient de ſon utilité :
Souvent , fans mon fecours , vous ne pourriez pas faire
Celui qui me dévore avec avidité.
A mes extrémités je porte une matiere
Qui me donne du prix , mais qui fait mon malheur ;
La nuit comme le jour je deviens néceſſaire
AOUT.
1775- 35
Au Peuple , au Philoſophe & même à l'Orateur.
Je peux , fans contredit , procurer la lumiere
A tous les Beaux-Eſprits , dès qu'ils en ont beſoing
Mais où me rencontrer ? Ah ! c'eſt une autre affaire;
Cherchez , on me met dans un coin.
Par M. Hubert.
A
AUTRE.
ux Edipes je fais ici
Donner un peu de tablature.
Avec facilité je peins d'après nature ;
Vous peignez , me dit-on , & vous rimez auſſi ?
A ce double talent on ne peut s'y inéprendre :
Votre nom eſt Dav.. On me fait trop d'honneur :
Si jamais je deviens , comme lui , bon rimeur ,
Cette métamorphoſe aura de quoi ſurprendre.
Lecteur , pour vous parler en vers ,
Je ne vous en fais point myſtere ,
Sans tant de façons je me fers,
Comme bien d'autres font , d'une muſe étrangere.
Avec la même bonne foi ,
Je conviens qu'en tout point , de ce Dav.. à moi,
La différence eſt infinie ;
Très- froide , je n'ai point le feu de ſon génie ,
Et cette vigueur de pinceau ,
Que n'ont point les peintres femelles. :
1
C2 2
36
MERCURE DE FRANCE .
J'excepterai quelques-unes d'entre elles
Aimable Val.. Rosalba de nos jours ,
Voy.. Boq.. Vig.. ſouffrez que je vous nomme :
Des mains du Dieu des Arts , de celles des Amours
Vous recevez & partagez la pomme.
Ala poſtérité vos tableaux paſſeront ,
Quand tous les miens à vau- leau s'en iront.
Lecteur , en me peignant moi- même ,
Vous croirez que c'eſt un problème
Qu'ici- je vais vous propoſer ;
Je vois votre embarras & veux m'en amuser.
Sans être ni brune , ni blonde ,
Malgré mes rides , ſi j'en ai ,
On n'en ſera point étonné ,
En ſachant que je ſuis plus vieille que le monde.
J'ai cependant par fois , ſoit dit ſans vanité ,
De la fraicheur , de la beauté ;
faut tout dire auſſi , je ſuis à la fontaine ,
Qui chez la vieilleſſe ramene
La ſaiſon des jeux & des ris ;
Si je n'ai point de coloris ,
Il eſt un Dieu charmant qui m'en donne & m'anime :
Avec lui quand je m'unirai ,
(En rougiſſant je l'avouerai ,
Notre union eſt très- intime ,)
Par mon vif incarnat , Lecteur , j'effacerai
L'aurore au teint vermeil , même j'éclipſerai
Par fois l'aſtre du jour. Eh bien ! vous êtes belle ,
A la bonne heure , me diront
Les laides qui me connoftront ;
AOUT.
37 1775-
Mais , pour ſéduire un coeur , la beauté ſuffit -elle ?
Sans eſprit , la beauté , foible préſent des Dieux ,
Monotones appas qui ne parlent qu'aux yeux ,
Aux yeux ſeuls ont le droit de plaire :
Mais l'eſprit , en parlant au coeur,
S'il s'endort le réveille ; & vous, tout au contraire ,
Froide , fans nul eſprit , y portez la langueur,
Et , douce juſqu'à la fadeur ,
Ne rappelant point ſon buveur ,
Inſipide beauté, qui bientôt le dégoûte ,
Vous ne lui donnez point la goutte.
On peut me dire encor , on ne mentira pas ,
Que je ferois très- mal les honneurs d'un repas;
On me préférera ce convive agréable ,
Inſpirant la gatté , françois , vif & léger ;
D'un préjugé peu favorable
Il fait revenir l'étranger ,
Qui rend juſtice à fon mérite ;
Dans les coeurs les plus froids quelquefois il excite
Une douce chaleur. Mesdames , entre nous ,
S'il vous attendriſſoit , de lui méfiez-vous ;
Il vous meneroit loin , en vous tournant la tête ;
Téméraire , indiſcret, il bruſque une conquête ,
Il fait faire bien des faux pas ;
Pour vous en garantir , ne m'abandonnez pas ;
Par fois il eſtſi vif , & moi ſi flegmatique ,
Qu'ainſi que le peuple Helvétique ,
Avec moi , quoique belle , il ſympatiſe peu ;
Quand l'un eſt tout de glace , oui , l'autre eſt tout de feu ,
Et cependant en nous marie enſemble ;
:
C3
38
MERCURE
DE FRANCE.
Alors notre union reſſemble
A celle de certains époux :
Sexe charmant qu'en pensez-vous ?
VENU
AUTRE.
ÉNUS fortit du ſein des flots ,
Et je leur dois auſſi mon existence.
J'ai deux aſpects , voyons leur différence :
Je ſuis très -bon dans le propos ,
Et le ſoleil préſide à ma naiſſance ;
Combien j'ai de greniers en France !
Et combien de gens à bons mots
Sans moi n'auroient point d'éloquence !
Madrigal , épigramme & ragoût ,
A tout cela je mets la ſauce :
C'est toujours moi qui les rehauſſe
Et qui fais leur donner du goût.
Ami Lecteur , fi tu plaiſante ,
Tu pourrois bien dire , fur-tout ,
Que tu n'en trouves pas beaucoup
Dans l'Enigme qu'on te préſente.
Par M.le Clerc de la Mothe , Chev. de
St Louise
1
AOUT. 1775. 39
J'AI
AUTRE.
'AI beaucoup d'yeux , mais je n'ai point de tête .
Et je ne ſers à rien lors que je ſuis dehors !
Quoique ſans pieds , j'entre & je fors ,
Je vas , je viens : enfin quand je m'arrête ,
On a grand ſoin de me vuider le corps.
ParM. Parron Capit. d'Infanterie.
LOGOGRYPΗ Ε .
ENA
n tout pays je ſuis d'uſage :
Mais je ſers plus communément
Aux citoyens du bas étage
Qu'à des gens d'un plus haut parage ;
J'affronte l'orage & les vents ;
Je perds un peu mon étalage
Lorſque Flore commence à régner dans nos champs.
Je n'ai pas beaucoup d'agrémens :
Mais l'utile en moi dédommage.
Je me garderai bien d'en dire davantages
Tu m'aurois bientôt ſous la main.
Comme ce n'eſt point mon deſſein,
Apprend qu'en mes neuf pieds on trouve une ſubſtance
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
Inviſible aux yeux des mortels ;
Ce qui nous annonce d'avance
Que nous ne ferons point des êtres éternels ;
Un très humiliant infecte ,
Qui ronge tout & ne reſpecte
Ni nos meubles , ni nos habits ,
Ni même nous ; un très-vaſte pays ,
Très -éloigné , mais où l'Europe entiere
Porte le commerce & la guerre ;
L'expreſſion de la voix & du chant ;
Un jeu preſque paſlé de mode ;
Ce qui fait malheureuſement
:
Aujourd'hui de l'bymen le premier fondement ;
Des oiſeaux amoureux le logement commode ;
Le repas du milieu du jour ;
Un Souverain qui n'eſt connu qu'en Italie ;
Le Paradis terrestre , un faquin qu'on oublie ;
La couleur qui n'eſt point l'ornement de l'amour :
D'un animal l'eſpece très -jolie ;
D'un Sénateur Romain l'habillement pompeux ;
Certain genre de poëñe ;
A Rome ua Tribunal fameux ,
La portion du corps tenant à la vefie ;
Je donne encor un péché capital ?
(Du Logogryphe c'eſt l'uſage. )
L'Empire dont ſortir Carthage ;
Un fleuve à plus d'un combattant fatal.
Finiſſons , cher Lecteur , cet obfcur bavardage .
Tu me rencontreras à pied comme à cheval ,
Et rarement au fond d'un équipage,
Par le méme.
AOUT. 1775. 41
A
Ja puis ,
AUTRE.
x puis , en peu de temps , faire bien du chemin ,
Supprime un de mes pieds , je ſerai dans ta main.
Par M. Lagache, fils.
POUR
AUTRE.
OUR ſe parer d'un élément ,
A ſon action l'on oppoſe :
Mes pieds placés différemment ,
La perle dans mon ſein repoſe.
Par le même,
C5
42. Mercure de France
CHANSON.
Paroles deM.Delaunay ,Musique deM.
Leffier,del'AcadémieRoyale deMusique.
Queleplaisir estpeu de cho -Je
S'il nneelaiffeundowxfou- ve n
+
re- nir ;
Ceftpeu de cueillir u- nero-fo
Ilfaut êtresûr denjou- ir.
Si Zephir, enfe- cret, len-
- ge, Quefert d'enpa : garoitre
vainqueur?Leseulplai
Aoust. 2775 . 43.
fir quel'on par-ta- ge
M
Eft digne de toucher un
coeur Eft digne de tou-
M
cher un coeur.
Si des plaiſirs qu'Amour apprête
Les rivaux troublent la douceur ,
C'eſt fort expoſer ſa conquête
Que de publier fon bonheur :
Souvent on ceſſe de ſe plaire
Quand on eft libre de jouir ,
Toujours la gêne & le myſtere
Rendent plus piquant le plaifir.
44
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
• Histoire des campagnes de M. de Maillebois
, en Italie ; pendant les années
1745 & 1746. Dédiée au Roi , par
M. le Marquis de Peſay , Meſtre de- .
Camp de Dragons , &c. 2 vol in -4°.|
avec un vol. de pieces juſtificatives , &
un de planches in-folio à Paris , de l'Imprimerie
Royale ; & ſe trouve chez
Panckoucke , libraire , Prix , 144 liv.
en blanc.
N voit avec plaiſir un jeune Militaire
, déja connu par des poëſies agréables ,
joindre à ce mérite un travail plus folide
&plus utile, qui ſuppoſe des connaiſſances
réfléchies & le zele de ſa profeſſion.
Le choix qu'on a fait de M. de Peſay ,
pour la rédaction de ces Mémoires ſuffirait
pour ſon éloge , & il a juſtifié ce
choix par l'exécution. Le premier volu-
* Les deux articles ſuivans font de M. de la
Harpe.
AOUT. 1775. 45
me contient l'hiſtoire de la derniere guerre
d'Italie , écrite en latin par Caftruccio-
Bonamici , qui ſervait dans l'armée combinée
de France & d'Eſpagne. Cet écrivain
, correct , élégant , & qui même a
quelquefois de l'éloquence , ne rend pas
toujours juſtice aux opérations des Généraux
Français , ſoit qu'il les ait ignorées ,
ſoit qu'il ſe laiſſe aller à la partialité nationale.
Mais en général il s'explique avec
beaucoup de modération& fans paraître
jamais paſſionné , ce qui peut- être devait
engager M. de Peſay à le combatre avec
> moins d'amertume dans les notes qui accompagnent
ſa traduction. Au reſte cette
vivacité eſt excuſable par ſon motif, c'eſt
- l'amour de la patrie & le zèle de l'amitié.
Les deux autres volumes contiennent
le Journal exact des campagnes de 1745 &
1746, par M. le Maréchal de Maillebois ,
qui ſert de baſe à la narration de M. de
- Peſay , & qui eſt appuyé de pieces juſtificatives.
Ce ne font point (dit l'Editeur
ود
"
dans le diſcours préliminaire) mes pro-
,, pres idées ſur l'art de la guerre queje
prétends publier aujourd'hui. Le génie
" aurait lui même beſoin du concours de
„ l'expérience , pour poſer les principes de
cet art qui fait la deftinée des Empires.
2"
ر د
46 MERCURE DE FRANCE.
"
"
Le génie eſt rare à tout âge , & l'expérience
ne ſe trouve pas au mien.
" Mais raſſembler les fruits épars de
„ l'expérience & les rayons fugitifs du "
,, génie, les combiner & les ranger dans
,, un ordre qui permette d'en profiter , eſt
,, un genre de travail dont tout eſprit
droit peut s'acquitter avec de l'applica
tion: tel a été mon but.
و د
"
و د
"
و د
ود
و د
Le livre que je mets au jour , contient
,, d'excellentes chofes , & j'oſe l'avancer ,
„ parce que toutes celles là ne m'appartiennent
point. J'ai dit ce que les autres
ont exécuté. J'ai fouillé une mine
féconde , il m'a été facile d'en extraire
des tréſors.... je defirais depuis
long-temps ( ajoute- t- il ) une oc-
,, caſion de puifer à des fources pures , les
, principes &les dérails ſecrets d'un métier
,, que j'étudie par choix ,& dont l'étude
eft mondevoir. Ce zele m'a valu la confiance
d'un de nos Généraux , que ſes
rivaux mêmes placent au rang des grands
maîtres . Je dois àcette confiance lacommunication
des matériaux précieux qui
pouvaient le mieux me fatisfaire. L'amitié
m'a rendu dépoſitaire de tous les
, plans & papiers relatifs aux campagnes
„ de 1745 & 1746, en Italie ; par une
و د
ود
و د
و د
و د
و د
"
AOUT.
47 1775.
"
ود
, bienveillance naturelle au vrai talent ,
le même homme a ajouté à ce dépôt ,
les conſeils qui pouvaient le rendre plus
utile pour moi & plus important pour
les autres . J'ai regardé comme une des
,, plus douces obligations que m'impoſait
,, la reconnoiſſance , le ſoin de mettre
,, plus en vue les ſervices rendus à ma
,, patrie par l'homme ſupérieur qui dai-
,, gnait m'éclairer.
و د
و د
و د
و د
M. de Peſay obſerve très-judicieuſement
le degré d'intérêt que doit atracher
le lecteur citoyen aux objets traités
dans ces Mémoires , & l'eſpece de
,, circonſpection qu'il a dû mêler au refpect
pour la vérité. "
و د
و د
„ Jamais Mémoires militaires n'intéreſſerent
plus de peuples & de particuliers
à la fois. Il faut compter l'Ef-
,, pagne , dont le Monarque actuel , en
,, perſonne ,& la plupart des Généraux vi-
,, vans étaient en action dans cette guerre
,,
ود
entrepriſe pour elle ; le Royaume de
,, Naples menacé d'un envahiſſement , &
où le même Souverain offrait dans ſa
Cour un modele aux politiques , aux
législateurs , &, à Vélétri , un grand
exemple aux guerriers. Il faut compter
encore la Sardaigne & fon Roi , partie
و و
و د
48 MERCURE DE FRANCE:
و د
و د
ود
la plus intéreſſée des belligérentes , la
, Hongrie , dont la Reine voyoit attachés
ſa puiſſance & ſon ſort au ſuccès de
,, ces campagnes ; l'Angleterre , qui ne
mit jamais en avant tant d'or & de né
„ gociations; la République de Gênes ,
,, qui vit alors naître & se développer ſa
révolution la plus importante; la Fran-
,, ce enfin où les amis & les rivaux garantiſſent
une égale activité , ſoit pour la
,, critique , ſoit pour l'éloge.
ود
ود
ود
ود
ود
و د
Tranquille au milieu de ce conflit
d'amours propres puiſſans , je me repoſe
ſur l'intention de mon coeur. J'al
voulu m'inſtruire ; j'ai voulu rendre
„ hommage au talent & à la vérité. J'euf-
" ſe deſiré de l'éloquence pour louer di-
,, gnement un homme à qui je dois beau-
,, coup , & qui , jeune encore, avait déjà
ود
ود
ود
fait des choſes dignes d'être louées ,
j'ai dit ce qu'il a fait , j'ai cru ſon éloge
fini ; je laiſſe à la France à le nommer.
J'ai rapporté littéralement pluſieurs
de ſes Mémoires , inſtructions & pro-
,, jets , fûr de l'honorer ainſi davantage
,, que par des louanges . C'eſt dans ces
ود
وو
écrits originaux placés par les connaifſeurs
au rang des modeles du genre ,
„ que l'Officier jeune pourra prendre des
و د
و د
ود
idées
1
AOUT . 1775. 49
, idées militaires , que l'Officier inſtruit
pourra s'inſtruire encore , que l'hom-
⚫ me impartial ſaiſira l'occaſion d'applau-
• dir , & que l'envieux trouvera ſa pei.
.ne.
" Dans ces inſtructions , chef- d'oeuvre
de préciſion & de clarté , tous les gens
de guerre puiſeront le deſir d'en avoir
de ſemblables à ſuivre. Ils y verront
anéanti cet art déteſtable des obfcurités
volontaires , des amphibologies méditées
, qui laiſſant au Chef médiocre
&méchant , l'eſpoir d'un ſuccès ufurpé,
s'il a lieu , lui conſerve encore la resfource
coupable d'accuſer du revers ,
l'inférieur qu'il compromet , par igno-
-rance ou par intention. Talent funeſte!
génie honteux , de quiconque n'en a
point d'autre ! profanation du pouvoir!
crime qui devient plus révoltant par
l'impunité , & qui prouve à tant de
braves ferviteurs du Roi , que les coups
de fufil ne font pas à la guerre les dangers
les plus à craindre!
,, M. de Peſay annonce des idées trésélevées
ſur l'influence que l'honneur
militaire peut avoir ſur les moeurs. Non
fans doute , ce n'eſt pas ſeulement dans
les camps que les militaires peuvent
1
D
50
MERCURE DE FRANCE.
"
و د
"
bien mériter de leurs concitoyens. La
" carriere de toutes les ſciences eſt ou
verte à leur activité , parce que toute
les ſciences rentrent dans la leur ; & si
leur eſt donné , comme aux gens de let
,, tres , d'étendre les lumieres , il leur ef
,, encore preſcrit , comme aux Magis
,, trats , de pratiquer les vertus &d'épure
ود
"
"
les moeurs. Les nations portent dan
leur ſein des ennemis plus dangereu
,, que les peuples rivaux ; ce font les vi
,, ces plus forts que les armées ,& (j'ofel
,, dire) c'eſt aux militaires à combattr
و د
les uns & les autres. C'eſt à ce corps re
,, pectable , rendu à toute ſa dignité
و د
ود
ود
و د
ود
و د
à ſe montrer le vrai ſanctuaire del'hon
„ neur. Si c'eſt à lui à chaſſer l'ennemi d .
frontieres par ſon bras , c'eſt encore
lui à bannir le vice de la ſociété par fo
exemple. S'élevant par degrés au nivea
des lumieres de ſon ſiecle , ce corps
connaît plus cette effervefcence ombr
„ geuſe , abus du courage de nos pere
une inadvertance ne provoque plus
reſſentiment mortel. Mais c'eſt peu
voir proſcrit une manie barbare ; il e
un emploi vraiment ſacré qu'il fautpre
crire à la valeur , il faut que dans la
„ciété le calomniateur , l'intriguant
"
و د
ود
و د
AOUT. 1775- SI
,, l'envieux , l'ami perfide , le vil ſéduc
دو
ود
teur de l'innocence , trouvent par- tout
contre le lâche , des vengeurs & des
,, juges. Il faut que l'homme de guerre
,, ne croie pas tous ſes devoirs acquittés
,, en temps de paix , quand il n'a pas fui
ود
ود
بد
à la guerre ; peut- être faut-il enfin que
le droit auguſte de défendre la patrie
,, ſoit refuſé même au brave s'il n'eſt pas
ود
vertueux.
,, Mais , quoique plein de l'enthouſiaſme
de fon métier , il déteſte avec tous les
,, bons citoyens le fléau de la guerre qui
raſſemble tous les fléaux ; il eſtdes hom-
>, mes qui déjà oſent ſe plaindre de la lon-
,, gueur d'une paix bienfaiſante. Ceux là
,, peindront nos milices comme perdues
ود
ود
ور
ر و د
”
dans le repos. Ceux là ſeuls ne rougi-
,, ront pas de faire fouffrir vingt millions
d'hommes pour apprendre à deux cens
,, miile autres à ravager la terre.
Ah ! loin des conſeils des Rois , ces
,, eſprits turbulens , dont l'ambition fo
,, mente les orages politiques , dont le
trouble eſt l'élément , & l'intrigue le génie
; qui appliquant de courtes vues à
de vaſtes objets , précipitent des révo
lutions inattendues même pour eux ; fa-
- „ tisfont à de petits intérêts par de grands
دو
ود
ود
رو
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
و د
و و .
"
و د
و د
و د
déſaſtres ; fondent des fortunes iniques
fur les publiques calamites ; & , fous
le vain prétexte d'une gloire nationale ,
„ appellent ces guerres , qui même réputées
heureuſes , retardent d'autant de
ſiecles les progrès de l'eſprit humain ,
ſans avoir reculé d'un pas les limites de
„ l'Empire ; Egoïſtes barbares , que je
comparerais (s'ils étaient grands) à ces
monſtres des mers lointaines que le mu-
,, giſſement des tempêtes fait bondir de
, joie , que les vents déchainés raſſem-
و د
و د
و د
blent à la côte , & qui là , dans un re-
,, cueillement affreux ; attendent les victimes
que leur dévoueront les naufra-
„ ges .
"
"
و د
,,Puiſſent plutôtdes Miniſtres patriotes,
des génies ſages & des coeurs ſenſibles ,
fans ceſſe environner le Trône ! Echos
du peuple , organes de la raiſon , ceuxlà
répétéront aux Monarques que la
„ guerre eſt toujours une atroce démence ;
,, que c'eſt un appauvrifſſement , que les
„ conquêtes ; que l'hiſtoire , plus juſte à
meſure que les hommes s'éclairent ,
s'apprête à jeter un jour terrible ſur la
gloire abhorrée des conquérans ; & que
cette foule des panégyriſtes elle- même ,
honteuſe enfin d'avoir nourri tant de
و د
و د
"
و د
ود
AOUT. 1775 53
fureurs par les louanges , n'a plus d'encens
à brûler pour les déſolateurs du
, monde".
"
L'Auteur caractériſe très - noblement
eſpece de courage qui naît du ſentinent
de l'honneur , & qui , dans un
our d'action , anime le ſoldat Français
Comme l'Officier. Il eſt des coeurs
froids ; il eſt des eſprits envieux &
faibles qui ne pouvant atteindre à la
hauteur des ames fortes , ſe réſervent
le morne plaiſir de rabaiſſer tout au niveau
de leur triſte médiocrité. Ceuxlà
prennent pour exaltation l'état naturel
de ceux dont la comparaiſon les
humilie. Ils traitent de convulfion le
degré d'énergie qu'ils n'ont pas , accu-
, ſent d'emphaſe l'expreſſion vraie du
ا و
ſentiment qu'ils ignorent ; & , quand
, on leur dit , que c'eſt pour de la gloire
que le foldat brave la mort, ils répondent
que c'eſt pour cinq fous par
jour , & s'applaudiſſent d'avoir ainſi
, calomnié la nature humaine.
Eh bien , ceux-là ſe trompent. Pour
>> de l'argent , peut- être le ſoldat s'enrôle.
Pour avoir du pain tous les jours , il
s'engage à ſe faire tuer un jour de bataille;
cela eſt poſſible. Mais ce jour
D3
34 MERCURE DE FRANCE.
و د ;; de mort &de gloire eſt-il arrivé ; c'eſt
,, pour l'honneur , & pour l'honneur ſeul
,, que combattent le grenadier & l'hom-
„ me de recrue , ou bien ils prennent la
fuite & retrouvent leur cinq ſous & la
honte.
ود
ود
,, Pendant le ſiége de Lille , il eſt ques
,, tion d'aller reconnaître les progrès d'une
," ſappe. L'action eſt périlleuſe à l'excès
و د
و د
Cent louis font promis au foldat qui lal
; tentera heureuſement. Cinq y mar
chent tour- à- tour. Les cing ſont tués,
وو aucun n'a rempli l'objet. Un fixieme
ſe préſente. C'eſt un jeune homm
d'une figure charmante. On le voit
,, partir à regret. Il s'éloigne. On compte
"
و د
ود
ود
ود
les minutes , elles ſe paſſent; le jeune
,, homme ne revient pas; on le pleure.
,, Il reparaît , le compte eſt rendu ; on
marche , la fortie la plus vigoureuſe
s'exécute ; les ouvrages ſont comblés;
on rentre dans la Place. Alors en pré
ſence de la garniſon victorieuse , le
Général appelle le brave qui a prépare
ſon triomphe. Le grenadier ſort
„ rang. On lui offre la récompenſe in
,, diquée ; grand merci , mon Général
, on ne va pas là pour de l'argent , re
„ pond le Grenadier , & il retourne à
„ fon pofte.
ود
ود
ود
AOUT . 1775. 55
و د
"
"
,, A un autre fiége on montre à des
, grenadiers une brêche à peine commencée.
Les circonstances invitent à tenter
ſoudain l'eſcalade. Enfans , paſſerezvous
bien là , leur dit le Commandant
de tranchée ; oui , mon Général ,
à la faveur des coups de fufils , répon-
دو dent les grenadiers Français , & cette
expreſſion ſublime eſt devenue proverbe
parmi eux.
ود
4
"
ود
ود
وو
ود
ود
Au camp devant Tournai , la veille
de la bataille de Fontenoi , on entend
le ſoir paſſer à toutes jambes une foule
de courriers au milieu duquartier général;
on s'étonne , on s'informe , parce
,, que la veille d'une bataille on s'infor-
,, me de tout. Quels font ces courriers ?
„ Ce font des grenadiers de Normandie
qui reviennent de ſemeſtre. Ils ont appris
à quinze lieues delà qu'on ſe bat
le lendemain , & ils ont pris la poſte
,, pour être de la fête.... Où ſe retrouve
ici l'influence des cinq fous par jour ?
و د
و د
ود
"
"
”
ود
,
Il n'eſt pas un régiment français ,
dont les annales mieux conſervées ,
n'offriſſent vingt traits ſemblables
auſſi dignes d'admiration , auſſi peu
vantés , auſſi peu connus , par la raiſon
même qu'ils font en grand nombre ,
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
, & qui , malgré cet oubli preſque dé-
» courageant , ſe reproduiront d'âge en
,, âge , tant qu'il y aura des grenadiers
& de l'amour - propre" . "
M. de Peſay finit pas des ſouhaits qui
font honneur à la ſenſibilité de ſon âme
& à ſes vues patriotiques. Puiſſe donc
une émulation univerſelle être encoura
gée!
ود
Puiſſent les Rois aſſurer leur bien-
„ veillance au talent , & leurs bontés familieres
aux vertus !
ود
" Puiſſe la récompenſe venir chercher
» qui la mérite & le plaiſir du bienfait
refter ainſi tout entier au bienfaiteur ;
" Pour que la reconnaiſſance ſoit vrai-
„ ment douce , puiſſe la grace n'avoir
>> plus beſoin de ſe dégrader d'avance par
„ la ſollicitation !
"
Que l'argent ne récompenſe plus le
riche!
„ Que l'argent ne puiſſe être réputé ré-
, compenſe pour perfonne ; qu'il devien-
,, ne un ſecours aſſuré pour les beſoins
> un reſſort de plus pour les travaux !
„ Que les Miniſtres fongent que les
Rois ne ſont pas aſſez riches pour payer
l'honneur avec de l'argent !
ود
ود
,, Que l'argent ſeul n'obtienne donc
,, jamais l'emblême de l'honneur !
1
AOUT. 1775 57
,, Alors la paix peut durer, la guerre
,, peut nous rappeller aux armes, En tout
„ temps , à toute heure la France aura
,, par-tout des héros prêts pour ſa défen-
" ſe. L'habitude du bonheur focial don-
,, nera au ſimple citoyen , comme au fol-
,, dat exercé , des forces irréſiſtibles pour
repouſſer l'ennemi. Des fonds inépuifables
naîtront pour les tréſors de l'E-
,, tat , & le Monarque pourra payer di-
. ,, gnement nos bleſſures avec des regards,
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
و د
و د
& nos victoires avec des couronnes de
chêne... France , un jour nouveau luit
ſur toi. L'enthouſiaſme de la vertu ne
ſemble plus une exagération ; l'eſpoir
du bonheur public n'eſt plus un ſonge.
Il parut l'être quand le fort voulut re-
,, mettre les rênes d'un grandroyaume aux
mains inexpérimentées de la jeuneſſe.
A cette époque , le doute & l'effroi
,, nous furent permis , & le libre aveu
de nos craintes diffipées eſt aujourd'hui
le premier éloge du Souverain. Un
Roi jeune a confondu nos idées par des
réſolutions au-deſſus de ſon âge. Il nous
,, a rendu l'eſpérance , & déjà l'eſpérance
ſe réaliſe. Sa Cour devient le ſanctuaire
des vertus & des plaiſirs domeſtiques .
L'union des familles eſt prêchée d'exem-
"
و د
و د
و د
2"
و د
و د
D5
58 MERCURE DE FRANCE ,
, ple par les Rois. Tout annonce la con-
و د
corde , tout follicite les rapproche-
,, mens; tout invite à la paix , au bon
"
ordre , à la douce fraternité ; & de
,, cet exemple d'une Cour chérie réſulte,
„ pour la ſociété entiere , une révolu-
,, tion dans les moeurs , qui n'échappe
,, déjà plus à l'oeil attentif. Les cabales
tombent ou gémiſſent de leur peu de
,, pouvoir ; l'eſprit de parti s'éteint ; les
haines politiques meurent ; le citoyen
„ aborde le citoyen avec un front plus
„ ouvert , enfin la faveur honore."
و د
"
Ces fragmens du Diſcours préliminaire,
écrits avec une éloquence & une franchiſe
militaires , ſuffifent pour donner une
idée du ſtyle des Mémoires dont le fonds !
eſt d'ailleurs auſſi important qu'inſtructif.
Les cartes qui font jointes à l'ouvrage
font d'une exécution parfaite ; c'eſt un tableau
très-complet & très-détaillé dans
lequel tous les gens du métier peuvent
puiſer des lumieres en étudiant ces opérations
admirées des connaiſſeurs , exécutées
dans un pays où la guerre a toujours été
très difficile & très-épineuſe & par conſéquent
très- inſtructive.
AOUT. 17757
Diatribe à l'Auteur des Ephémérides.
Cette petite brochure , que l'on trouve
chez tous les Libraires qui vendent les nou
veautés , eſt d'un homme célebre qui étend
ſes regards ſur tous les objets , qui les
éclaire par la netteté de ſes idées & les
embellit des graces de ſon imagination :
c'eſt à de tels écrivains qu'il appartient
fur-tout de diriger l'opinion publique fur
les matieres importantes , & celle dont il
s'agit ici méritait d'attirer ſon attention.
L'utilité , encore combattue , des opérations
bienfaiſantes d'un Gouvernement
éclairé , eſt l'objet de cette petite Feuille,
écrite de ce ſtyle agréable & piquant qui
eſt toujours celui de l'Auteur. On trouve
d'abord un tableau vif & rapide de
notre monarchie dans les temps de mifere
&d'ignorance.
ود Nous habitions, nous autres Celtes ,
,, un climat plus rude & un pays moins
fertile qu'il ne l'eſt de nos jours. La Na-
,, tion fut cruellement écraſée depuis Ju-
"
ود les Céfar juſqu'au GrandJulien lePhi,
,, ſophe , qui logeait à la Croix de fer
dans la rue de la Harpe. Il nous traitą
avec équité & avec clémence comme le
"
60 MERCURE DE FRANCE.
4-
„ reſte de l'Empire. Il diminua nos im-
„ pôts , il nous vengea des déprédations
"
ود
ود
des Germains. Il fit tout ce qu'a voulu
faire depuis notre grand Henri IV. C'eſt
à un Payen & à unHuguenotque nous
devons les feuls beaux jours dont nous
,, ayons jamais joui juſqu'au fiecle de
Louis XIV.
"
ود
ود
ود
ود
Notre fort était déplorable quand
des barbares , appelés Viſigoths , Bour-
,, guignons & Francs , vinrent mettre le
comble à nos longs malheurs. Ils réduifirent
en cendre notre pays , ſur le ſeul
,, prétexte qu'il étaitun peu moins horrible
que le leur. Alors tout malheureux
,, agriculteur devint eſclave dans la terre
dont il était auparavant poſſeſſeur libre;&
quiconque avait ufurpé un châ-
,, teau , & poſſédait dans ſa baſſe-cour
ود
ود
ود
ود
deux ou trois grands chevaux de charet-
,, te , dont il faiſait des chevaux de ba-
,, taille, traita ſes nouveaux ſerfs plus rudement
que ces ſerfs n'avaient traité
leurs mulets & leurs ânes.
ود
ود
ود
Les Barbares , devenus Chrétiens
,, pour mieux gouverner un peuple Chrétien,
furent auſſi ſuperſtitieux qu'ils
étaient ignorans. On leur perſuada
, que pour n'être pas rangés parmi les
ود
وو
1
AOUT. 1775. 61
ود
ود
boucs quand la trompette annoncerait
le jugement dernier , il n'y avait d'au-
(,, tre moyen que d'abandonner àdesMoi-
,, nes une partie des terres conquiſes. Ces
,, Bourgraves , ces Châtelains ne ſavaient
,, que donner un coup de lance du haut
de leurs chevaux à un homme à pied ,
& quelques Moines ſavaient lire &
écrire.
ود
"
ود
ود
ود
ود
Ils ſe mirent donc au droit des con-
,, quérans. Delà vint qu'en Allemagne
tant de Prieurs , de Moines , devinrent
Princes , & qu'en France ils furent Sei-
,, gneurs Suzerains , ce qui ne s'accordait
,, pas trop avec leur voeu de pauvreté. Il
,, y a même encore en France des provin-
,, ces entieres où les cultivateurs fontes-
ود
و د
"
ود
ود
ود
ود
claves d'un couvent. Le pere de famille
qui meurt ſans enfans n'a d'autre
héritiers que les Bernardins , ou les
Prémontrés , ou les Chartreux , dont
il a été ferf pendant ſa vie. Un fils ,
,, qui n'habite pas la maiſon paternelle à
la mort de ſon pere, voit paſſer tout
ſon héritage aux mains des Moines.
Une fille , qui s'étant mariée, n'a pas
paſſé la nuit de ſes noces dans le
logis de ſon pere , eft chaſſée de cette
maifon , & demande en vain l'aumône
"
و د
ود
"
62 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
ود
ود
à ces mêmes Réligieux à la porte de la
maiſon où elle est née. Si un ſerf vas'établir
dans un pays étranger , & y fait
une fortune , cette fortune appartient ,
,, au couvent. Si un homme d'une autre
„ province paſſe un an & un jour dans
ود
ود
"
"
"
ود
ود
"
و و
و د
les terres de ce couvent , il en devient
eſclave. On croirait que ces uſages
ſont ceux des Cafres oudes Algonquins.
Non , c'eſt dans la patrie des l'Hôpital
& des Dagueſſeau que ces horreurs ont
obtenu force de loi ,& les Dagueſſeau
& les l'Hopital n'ont pas même oſé
élever leur voix contre cet abominable
abus . Lorſqu'un abus eft enraciné , il
faut un coup de foudre pour le détruire.
ود Cependant , les cultivateurs ayant
,,acheté enfin leur liberté des Rois &de
leurs Seigneurs dans la plupart des provinces
de France , il ne reſta plus de
ferfs qu'en Bourgogne , en Franche-
Comté , & dans peu d'autres cantons.
Mais la campagne n'en fut gueres plus
ſoulagée dans le royaume des Francs.
Les guerres malheureuſes contre les Anglais
, les irruptions imprudentes en Italie
, la valeur inconſidérée de François
Ier, enfin , les guerres de religion qui
و د
و د
و د
و د
و د
ود
ود
ر د
وو
ود
AOUT. 1775.
" bouleverſerent la France pendant qua-
„ rante années , ruinerent l'agriculture
au point , qu'en 1598 , le Duc de Sully
trouva une grande partie des terres en
friche , faute , dit- il , de bras & de fa-
"
ود
ود
"
و د
cultés pour les cultiver. Il était dû ,
,, par les Colons , plus de vingt millions
,, pour trois années de taille. Ce grand
Miniſtre n'héſita pas à remettre au peuple
cette dette alors immenfe ; & dans
quel temps ! Lorſque les ennemis venaient
de ſe ſaiſir d'Amiens , & que
Henri IV courait hazarder ſa vie pour
le reprendre."
"
و د
ود
و د
ود
29
L'Auteur vient à l'article des bleds;&
fuivant ſa méthode ordinaire , il donne
une forme dramatique à des idées utiles
& à des ſpéculations patriotiques . ,, Je
fuis laboureur , & cet objet me regarde.
J'ai environ quatre-vingt perſonnes
à nourrir. Ma grange eſt à trois lieues
de la ville la plus prochaine ; je ſuis
obligé quelquefois d'acheter du fro-
» ment , parce que mon terrein n'eſt pas
ſi fertile que celui de l'Egypte & de la
Sicile.
ود
و د
"
ود
و د
"
و د
Un jour un Greffier me dit , allez
„ vous-en à trois lieues payer cherement
, au marché de mauvais bleds, Prenez des
64 MERCURE DE FRANCE.
„ Commis un acquit à caution ; &, fi
,, vous le perdez en chemin , le premier
رد
ود
ود
ود
sbirre qui vous rencontrera ſera en droit
de ſaiſir votre nourriture , vos chevaux,
,, votre perſonne , votre femme , vos
enfans. Si vous faites quelque difficulté
fur cette propoſition , ſachez qu'à vingt
lieues , il eſt un coupe-gorge qu'on ap-
„ pelle Jurisdiction ; on vous y traînera ,
, vous ferez condamné à marcher à pied
,, juſqu'à Toulon , où vous pourrez labourer
à loiſir la Mer Méditerranée.
"
ود
,, Je pris d'abord ce diſcours inſtructif
, pour une froide raillerie. C'était pourtant
la vérité pure. Quoi ! dis-je ,j'au-
و د
" rai raſſemblé des colons pour cultiver
وو avec moi la terre ,&je ne pourai ache-
,, ter librement du bled pour les nourrir
,, eux & ma famille? Et je ne pourrai
„ en vendre à mon voiſin quand j'en au-
و د
rai de ſuperflu ? - Non , il faut que
,, vous & votre voiſin creviez vos che-
„ vaux pour courir pendant fix lieues.-
ود Eh! dites-moi , je vous prie? j'ai des
,, pommes de terre & des châtaignes ,
,, avec lesquelles on fait du pain excellent
,, pour ceux qui ont unbon eftomac ; ne
puis je pas envendre à monvoiſin , ſans ود
,, que ce coupe-gorge dont vous m'avez
» parlé
AOUT. 1775.
65
3, parlé m'envoie aux galeres ?
ود
-
Oui
pourquoi , s'il vous plait, cette
, énorme différence entre mes châtaignes
3, & mon bled ? - Je n'en fais rien. =
,, C'eſt peut-être parce que les charenſons
mangent le bled , & ne mangent point
, les châtaignes ? voilà une très mau-
, vaiſe raifon . Eh bien ! ſi vous en vou-
-
lez une meilleure , c'eſt parce que le
,, bled eſt d'une néceſſité premiere , &
, que les châtaignes ne ſont que d'une
,, ſeconde néceſſité. = Cette raiſon eft
encore plus mauvaiſe. Plus une denrée
eſt néceſſaire , plus le commerce en doit
, être facile. Si on vendoit le feu &l'eau ,
,, il devrait être permis de les importer&
, de les exporter d'un bout de la France
در à l'autre.
,, Je vous ai dit les choſes comme elles
, font , me dit enfin le Greffier. Ailez vous
, en plaindre au Contrôleur Général ?
, c'eſt un homme d'Egliſe & unJuriſcon-
3, ſulte ; il connaît les loix divines &
, les loix humaines , vous aurez double
, fatisfaction .
Je n'en eus point. Mais j'appris qu'un
,, Miniſtre d'Etat, qui n'était ni Conſeil-
3, ler , ni Prêtre , venait de faire publier
, un édit , par lequel , malgré les pré
E
66 MERCURE DE FRANCE.
„ jugés les plus facrés , il était permis
"
à tout Périgourdin de vendre & d'ache-
,, ter du bled en Auvergne , & tou
Champenois pouvait manger du pain
fait avec du bled de Picardie.
»
و د
و د
و د
و د
Je visdans mon canton une douzaine
de laboureurs mes freres, qui liſaient
cet édit ſous un de ces tilleuls , qu'on
„ appelle chez nous un roſny , parce que
„ Roſny , Duc de Sulli les avait plantés.
Comment done ! diſait un vieillard
plein de ſens , il y a ſoixante ans que je
lis des édits ; ils nous dépouillaient pref
,, que tous de la liberté naturelle en ſtyle
inintelligible , & en voici un qui nou
„ rend notre liberté , & j'en entends tous
les mots fans peine ! voilà la premiere
fois , chez nous , qu'un Roi a raifonné
à ſon peuple ; l'Humanité tenait la
plume & le Roi a ſigné. Cela donn
envie de vivre , je ne m'en fouciai
„ guere auparavant; mais, fur tout que
le Roi & fon Miniſtre vivent .
و و
23
ور
"
و د
و د
و د
Cette rencontre , ces diſcours , cette
„ joie , répandue dans mon voiſinage
réveillerent en moi un extrême deſir de
voir ce Roi & ce Miniſtre. Ma paffior
" ſe communiqua au bon vieillard qui ve
و د
"
AOUT. 1775 67
5, nait de lire l'Edit du 13 Septembre ,
, ſous le roſny.
ود
Nous allions partir , lorſqu'un Procu
reur Fifcal d'une petite ville voiſine nous
, arrêta tout court. Il ſemit à prouver que
, rien n'eſt plus dangereux que la liberté
, de ſe nourrir comme on veut; que la loi
, naturelle ordonne à tous les hommes
3, d'aller acheter leur pain à vingt lieues ;
,, & que ſi chaque famille avait le mala
,, heur de manger tranquillement ſon
pain à l'ombre de ſon figuier , tout le
monde deviendrait monopoleur. Les
,, diſcours véhémens de cet homme d'E-
, tat ébranlerent les organes intellectuels
,, de mes camarades. Mais mon bonhom-
,, me , qui avait tant envie de voir le
,, Roi , reſta ferme. Je crains les mono-
,, poleurs , dit - il , autant que les Procureurs
mais je crains encore plus la
gêne horrible ſous laquelle nous gé-
» miffons;& de deux maux il faut éviter
, le pire.
و د
*
ور
,, je ne ſuis jamais entré dans le Con
,, feil du Roi , mais je m'imagine que
lorſqu'on peſait devant lui les avantages
& les dangers d'acheter fon pain à fa
fantaiſie , il ſe mit à ſourire , & dit :
„ Le bon Dieu m'a fait Roi de France,
ود
Ба
68 MERCURE DE FRANCE.
و د
& ne m'a pas fait grand panetier ;
„ veux être le protecteur de ma Nation
ود
& non fon oppreſſeur réglémentaire. J
,, penſe que quand les ſept vaches ma
,, gres eurent dévoré les ſept vaches gra
ſes , & que l'Egypte éprouva la difette
ff Pharaon , ou le Pharaon avait eu
ſens commun , il aurait permis à for
, peuple d'aller acheter du bled à Babilo
,, ne , & à Damas ; & s'il avait eu un coeur
ود
ود
ود
ود
ود
ود
il aurait ouvert ſes greniers gratis , faul
à fe faire rembourſer au bout de fept
,, ans que devait durer la famine. Mais
forcer ſes ſujets à lui vendre leurs terres ,
,, leurs beftiaux , leurs marmites , leur liberté
, leurs perſonnes , me paraît l'ac
,, tion la plus folle, la plus impraticable,
,, la plus tyrannique. Si j'avais un Con-
ود
و د
trôleur Général qui me propoſât un tel
,, marché , je crois , Dieu me pardonne,
„ que je l'enverrais à ſa maiſon de campa
" gne avec ſes vaches graffes. Je veux
eſſayer de rendre mon peuple libre &
,, heureux pour voir comment cela fera.
ود
ود
Cet apologue frappa toute la compa
,, gnie. Le Procureur-Fiſcal alla procé
و ر
der ailleurs ; & nous partîmes le bon-
,, homme & moi dans ma charrette , qu'on
appellait caroſſe , pour aller au plus vite
voir le Roi,
AOUT. 1775. 89
Quand nous approchâmes de Pontoiſe
, nous fumes tout étonnés de voir
environ dix à quinze mille payſans qui
couraient comme des fous en hurlant ,&
, qui criaient , les bleds , les marchés , les
marchés , les bleds. Nous remarquâmes
, qu'ils s'arrêtaient à chaque moulin ,
, qu'ils le démoliſſaient en un moment ,
., & qu'ils jetaient bled , farine & fon
, dans la riviere. J'entendis un petit Prê-
, tre qui , avec une voix de Stentor , leur
, diſait: ſaccageons tout , mes amis , Dieu
, le veut ; détruiſons toutes les farines
e, pour avoir de quoi manger.
ود
و د
,
„ Je m'approchai de cet homme , je
,, lui dis , Monfieur , vous me paraiſſez
„ échauffé , voudriez-vous me faire l'hon-
,, neur de vous rafraîchir dans ma char-
,, rette ? J'ai de bon vin. Il ne ſe fit pas
> prier : mes amis , dit - il , je ſuis habi-
„ tué de paroiſſe. Quelques uns de mes
,, confreres & moi nous conduiſons ce
,, cher peuple. Nous avons reçu de l'ar-
,, gent pour cette bonne oeuvre. Nous je-
-,, tons tout le bled qui nous tombe ſous
و د
و د
la main , de peur de la diſette. Nous
allons égorger dans Paris tous les bou-
,, langers pour le maintien des loix fon-
,, damentales du Royaume , voulez-vous
être de la partie ?
"
E3
4
MERCURE DE FRANCE ,
د
و ر
و ر
و و
Nous le remerciâmes cordialement ,
& nous primes un autre chemin dans
notre charrette pour aller voir le Roi .
”
En paſſant par Paris , nous fûmes té-
9 moins de toutes les horreurs que commit
cette horde de vengeurs des loix
,, fondamentales. Ils étoient tous ivres ,
& criaient d'ailleurs qu'ils mouraient
de faim. Nous vîmes à Verſailles paſſer ,
„ le Roi & la Famille Royale. C'eſt un
" grand plaiſir , mais nous ne pûmes avoir
,, la conſolation d'enviſager l'Auteur de
„ notre cher Edit du 13 Septembre. Le
, gardien de ſa porte m'empêcha d'en-
„ trer. Je crois que c'eſt un Suiffe. Je
ſeraisbattu contre lui , ſi jem'étais ſenti
le plus fort. Un gros homme qui por
tait des papiers , me dit : allez , retour-
„ nez chez vous avec confiance , votre
homme ne peut vous voir ; il a la gout-
,, te ; il ne reçoit pas même ſonmédecin ,
& il travaille pour vous.
"
و د
"
"
"
"
29
و د
eme
Nous partimes donc moncompagnon
&moi , & nous revînmes cultiver nos
champs ; ce qui , à notre avis , eſt la
feule maniere de prévenir la famine.
و د
ر و
Nous retrouvâmes ſur notre route
, quelques-uns de ces automates groffiers
à qui on avait perfuadé de piller PonAOUT.
1775. 7
, toiſe , Chantilli , Corbeil , Verſailles
, & même Paris. Je m'adreſſai à un
, homme de la troupe qui me parois-
, ſoit repentant. Je lui demandai quel
, démon les avoit conduits à cette hor-
,rible extravagance ? Hélas ! Monfieur ,
, je ne puis répondre que de mon villa-
, ge. Le pain ymanquait, les Capucins
, étaient venus nous demander la moitié
., de notre nourriture au nom de Dieu.
, Le lendemain les Récollets étaient venus
prendre l'autre moitié. = Eh ! mes
, amis , leur dis-je ; forcez ces Meſſieurs
à labourer la terre avec vous , & il n'y
aura plus de diſette en France."
Théorie du Luxe , ou traité dans lequel
on entreprend d'établir que le luxe eſt
un reſſort non ſeulement utile , mais
même indiſpenſablement néceſſaire , à
la proſpérité d'un Etat. A Paris , chez
Jean- François Baſtien , Libr.
-On nous a repréſenté le luxe comme
le plus cruel ennemi du genre humain ,
comme un monſtre dont le venin eſt ſi
fubtil & fi actif, qu'on ne peut jetter les
yeux fur lui fans en reſſentir les atteintes
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
mortelles ; un tyran perfide , qui , fouska
le voile trompeur de la proſpérité publi
que , cache les cadavres des malheureux
qu'il immole journellement. On a em
ployé toutes fortes d'images pour décrier
le luxe. Les Chymiſtes , a-t-on dit , pilent,
brifent les matieres qu'ils font en, x
trer dans leurs alambics ; ils en concentrent
les eſprits par la diſtillation , pour
compofer ces liqueurs voluptueuſes , qui
flattent le goût & l'odorat : le luxe en
agit de même avec les hommes ... C'eſt
du plus pur de leur fang qu'il tire out
ces ornemens dont il ſe pare avec tant
d'orgueil , ou ces rafinemens de delicateſſe
qu'il goûte avec tant de ſenſualité. Ceux
qui ne s'arrêtent qu'au réſultat de ſon
opération , en admirent le ſuccès : ils
n'examinent pas ces préparatifs ſi ruineux
qui l'ont précédé.
On a comparé encore la félicité apparente
que produit le luxe , à ces flevres
violentes qui ne prêtent , durant le transport
, une force incroyable aux malades ,
que pour la leur ôter au déclin de l'accès.
Les Philoſophes ont foutenu que le
luxe étoit un crime contre l'humanité ,
toutes les fois qu'un ſeul membre de la
fociété ſouffroit & qu'on ne l'ignoroit !
AOUT . 1775.
pas. S'ils ont avoué que le luxe pouvoit
être néceſſaire pour donner du pain aux
pauvres , ils ont dit en même temps
qu'il n'y auroit point de pauvres s'il n'y
avoit point de luxe. Les Hiſtoriens ont
auſſi employé leur éloquence pour en
peindre les funeſtes effets dans la chûte
& le renverſement desEmpires. Pluſieurs
Légiflateurs ſe ſont fait un devoir de le
profcrire. L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a regardé comme de
vaines déclamations tout ce qu'on a publié
juſqu'à préſent contre le luxe. Il
avoue que dans la théorie , l'opinion
commune eſt peu favorable à ſon ſyſtême;
mais il ſoutient que dans la pratique
tout le monde ſe livre au luxe. Ceux qui
l'ont le plus décrié , n'ont pas été à portée
, par leur place , d'en bien obſerver
les effets , & n'ont fait nulle étude de
l'économie politique. Les hommes d'Etat
→ occupés de l'adminiſtration du Royaume ,
ont vu de près la néceſſité de favorifer
le luxe , en le prenant dans ſa juſte
acception. Ils l'ont regardé comme le
moyen d'exciter l'induſtrie , de faire fleutir
les arts , circuler les eſpeces & peupler
les villes ; l'Auteur de la théorie du luxe
ſe déclare pour cette opinion, & prétend
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
que ce ſeroit nous ramener à l'état pri- t
mitif, très - inférieur à l'état actuel de
civiliſation , que de vouloir proſcrire ce
moyen efficace de bannir l'indigence &
l'oiſiveté du corps de la ſociété. Faire
dépenſer les riches , c'eſt aſſurer aux pauvres
un moyen aſſuré de ſe procurer leur
ſubſiſtance par leur travail. Les beſoins
du luxe , multipliant à l'infini les branches
de l'induſtrie & du travail , fourniſſent
à tout le monde de quoi vivre ,
ens'occupant , & répandent ainſi l'aiſance
dans tout un Peuple. D'après cette idée ,
cet Auteur ſoutient que le luxe ne nuit
ni à la population, ni à l'agriculture , ni
aux bonnes moeurs . Il prétend que les
reproches que l'on fait au luxe par rapport
aux moeurs , viennent de ce que l'on
n'a pas des idées nettes ſur la morale civile.
L'Ouvrage eſt terminé par une dif.
ſertation ſur le ſens primordial du mot
Luxe. L'Auteur , qui convient qu'il combat
un ſentiment preſque généralement
reçu , demande qu'on examine ſes raiſons
avec une attention ſuivie, & qu'on
veuille ſe dépouiller de ſes préventions.
Les vérités les plus claires , dit il, n'échouent
que trop ſouvent contre l'enthou
fiaſme & l'habitude. Cette matiere , quoiAOUT.
1775 79
qu'elle ne ſoit pas neuve, eſt traitée d'une
maniere intéreſſante : on ne fauroit trop
difcuter les queſtions qui tiennent de
fi près aux ſociétés politiques,
Monde primitif analyse & comparé avec
le monde moderne , considéré dans l'histoire
naturelle de la parole , ou origine
- du langage & de l'écriture ; par M.
Court de Gebelin. ( Se trouve à Amſter-
- dam chez Rey , Savoir les tomes
I, II, III.)
› Ce nouveau volume du monde primitif
eſt des plus intéreſſants. Il eſt diviſé
en cinq Livres , dont chacun offre un
objet différent & propre à piquer la cus
rioſité. Le rer roule ſur l'art étymologique
; le 2º donne l'analyſe de l'inſtrument
vocal , le ge expoſe les variétés
qu'éprouve cet inſtrument chez chaque
Peuple , & les cauſes & les effets de ces
variétés ; le 4º les mots qui réſultent néceſſairement
des ſons que donnent ces instrumens
, & de leurs rapports avec les
objets qu'on vouloit peindre par ces mots ;
le se fait voir que l'écriture nâquit comme
le langage , par l'imitation même des
objets qu'on vouloit peindre.
76 MERCURE DE FRANCE.
Sans l'art étymologique , les rapporte
des langues font nuls , & l'on ne peut
prononcer fur l'origine des mots ; cepen
dant il n'eſt aucun art plus décrié : notre
Auteur a donc été obligé de remonter
aux cauſes de ce décri ; & en convenant
qu'il tomboit fur de fauſſes méthodes ,
il prouve que , par les principes qu'i
poſe& les regles qu'il s'eſt preſcrites à cet
égard , fa marche eſt auſſi ſûre qu'elle
le ſeroit peu par les méthodes ordinaires.
Nous invitons d'autant plus vo-
Jontiers nos Lecteurs à juger par euxmêmes
de ce que notre Auteur dit,
qu'ils en feront plus diſpoſés à le ſuivre
dans fes recherches , & à ne pas le confondre
avec les Etymologiſtes qui ont
paru juſques ici , & qui ne faifoient pas
affez d'uſage d'une bonne critique. Peutêtre
cette partie auroit- elle pu être un peu
plus reſſerrée ; le deſir de perfuader ſur
un objet fondamental pour cet Ouvrage ,
devient cependant une excuſe des plus
légitimes aux yeux de tout Lecteur indulgent.
Sa marche y eſt auſſi neuve
qu'elle l'a été à l'égard des volumes précédens.
:
Voulant démontrer que la parole étoit
naturelle à l'homme , & non l'effet de!
AOUT. 1775 77
fon induſtrie & de ſes recherches , M. G.
analyſe dans le ſecond livre l'inſtrument
vocal d'après les Anatomiſtes les plus célebres&
d'après les plus grands Phyſiciens.
Ce n'eſt pas la partie la moins intéreſſante
de fon Ouvrage: on y voit que l'homme
put parler dès l'inſtant qu'il exiſta ; que
ſes beſoins lui en firent une loi ; & que
fon intelligence lui fit appercevoir les
moyens propres à faire des fons de l'inftrument
vocal , les fideles interprètes de
ſes penſées , de la maniere la plus ſimple
& la plus fûre.
Mais cet inſtrument vocal éprouve en
chaque lieu les variétés auxquelles les
objets Phyſiques ſont expoſés en changeant
de climat: dès lors les mêmes mots
doivent étre rendus d'une maniere différente
en chaque lieu , ſuivant les loix
phyſiques qui y affectent l'inſtrument vocal;
il a donc fallu néceſſairement , afin
de comparer les langues & remonter
à leur origine , déterminer les loix que
fuit à cet égard l'inſtrument vocal , &
les fuivre dans leurs effets ; c'eſt l'objet
du troiſieme livre. On y voit les diverſes
ſubſtitutions qui ont lieu entre les fons ,
les altérations qui en réſultent pour chaque
mot compofé de quelqu'un de ces
78 MERCURE DE FRANCE.
fons , & les moyens de reconnoître ces
mots , malgré la multitude de métamor- te
phoſes ſous leſquelles ils ſe cachent. Ici ,
ſont miſes à contribution une multitude
de langues anciennes & modernes , d'Eu
rope & d'Afie , &c. & on y voit telst
mots prononcés différemment par vingt
Nations , ſans ceſſer d'être les mêmes.
Cette portion de volume que nous anhonçons
, eſt étonnante par les rapports
qui en réſultent entre des mots qui , jus
ques ici , paroiſſoient n'en avoir aucun ,
& par les conféquences qui en réſultent te
en faveur du ſyſtême de l'Auteur , qui
montrent des facilités juſques ici abſolu
ment inconnues à ceux mêmes qui é
toient le plus verſés dans la connoiſſances
des langues.
Chacun des fons donnés par l'inſtru
ment vocal reçut une valeur conſtante ,
& cette valeur forma la premiere baſe de
la langue primitive : mais cette valeur
ne fut & ne put jamais étre arbitraire ;
c'eſt ce que l'on fait voir dans le quatrieme
livre , en démontrant que la lan- 9
gue n'eſt qu'une peinture ; que tout mot
eut fa raiſon; que c'eſt cette raiſon qui
conſtitue la beauté de l'éloquence &de
la poëſie ; que les voyelles furent la peinAOUT.
1775 79
ture & le langage des ſenſations , tandis
que les conſonnes furent la peinture &
Le langage des idées : ce qu'on démontre
par les mots mêmes qui en ont réſulté
dans les langues ſavantes , & dans la Chinoiſe
elle-même , dont on développe ici
Ja nature & les rapports avec toutes les
autres.
En ſuivant les mêmes principes d'imi
tation ſur leſquels eſt élevé le monde
primitif, M. G. parvient, avec la même
fimplicité , à l'origine de l'écriture alphabétique
, dont chaque caractere n'eſt
qu'une peinture relative aux objets peints
par les mots que forment les voyelles &
les conſonnes ; & l'on voit que tous ces
objets ſont puiſés dans l'homme lui - même
, pour qui étoient deſtinés le langage
&l'écriture.
On y fait voir que cet alphabet primi
tif & naturel a formé les alphabets de
tous les Peuples anciens & modernes ,
comme le juſtifient un grand nombre
d'alphabets & les monumens anciens
- qu'on rapporte ici , & qui peuvent être
regardés comme la baſe d'une diplomatique
ancienne d'autant plus intéreſſante ,
qu'elle réunit les belles découvertes faites
數
3
30 MERCURE DE FRANCE.
depuis peu fur les langues anciennes , &
fur les alphabets de la Phénicie & de
Palmire.
Sur la formation des Jardins ; par l'Aut
teur des conſidérations fur le Jardi
nage.
Nous avons du plaisir lorſque nous voyons un jar-
„ din bien régulier, & nous en avons encore lorſque
as nous voyons un lieu brut & champéire" .
4 MONTESQUIEU SUR LE GOUT.
Brochure in - 8°. prix I livre 4 fols. A
Paris , chez Dorez , Libraire.
L'ART du jardinage eſt en Europe une
branche collatérale de celui de l'Architecte,
qui aſſujettiſſant à ſes formes ſymmétriques
& compaſſées les jardins les
plus vaſtes , n'en fait ordinairement que
des eſpeces de villes de verdure. En
Angleterre , le goût dominant eſt oppo- d
ſé à celui de l'Europe entiere; les Anglois
ont univerſellement adopté une maniere
nouvelle , dans laquelle ils ont
profcrit juſqu'à l'apparence même de
l'art , enforte que la plupart de leurs jardins
AOUT. 1775
Jins différent très-peu des champs ordi
maires , tant la nature vulgaire y eſt ſervia
lement copiée. Les François , & quelques
autres Nations , commencent à imi
ter les Anglois dans l'art de former les jardins.
Cet art i vaſte & ſi profond , qui ,
par l'étendue des lieux où ils s'exerce ,
n'a d'autres limites que celles de l'organe
même de la vue , & qui , par la diverſité
des matériaux qu'il emploie , embraſſe la
nature entiere ; ſe trouve cependant ,
comme les autres , ſujet aux viciffitudes
de la mode. ,, Il ſemble , ſuivant la ré-
,, flexion de l'Auteur de l'Écrit que nous
,, annonçons , que pendant un temps , ja-
,, loux de la puiſſance qui lui a été ac-
و د
"
د
cordée ſur la nature , l'homme ait
,, craint de lui laiſſer la moindre appa
,, rence de liberté : on paroit aujourd'hui ,
,, en préférant les beautés naturelles ,
,, proſcrire de l'art tout ce qu'il pourroit
faire de régulier". Eſt- il un de ces
deux ſentimens qui mérite la préférence
à l'excluſion de l'autre ? Ou ſeroit - il un
moyen de les concilier ? C'eſt ce qui fait
l'objet de cet écrit fur la formation des
jardins. L'Auteur admet la diftinction
des deux genres , le naturel & le régulier.
Le réſultat de ces réflexions eſt que le
F
82 MERCURE DE FRANCE.
genre libre , bien préférable au genreto
régulier dans les grandes étendues , doit lin
à fon tour lui céder , ſans difficulté , la ni
formation du voiſinage des habitations
& de tous les lieux où l'opération humaine
eſt reconnue. Une habitation placée
dans le lieu le plus agréable au Maftre
eu égard au voisinage de l'eau , à
la proximité d'un grand chemin , ou à la
jouiſſance d'une vue riche & étendue , s
ne pouvant par ſa conſtruction même ,
autant que par fa poſition, paſſer pours
un ouvrage de la nature, doit être réguliere
dans tous ſes points , afin de ne
laiſſer échapper aucun agrément dans lete
genre qui lui convient. Mais le pourtour
d'une maifon réguliere peut-il ne pas être
une terraſſe dreffée de niveau avec une légere
pente pour en déſſécher lepied ? Les
routes quiy menent étant alignées , pour
procurer par la ligne droite la voie laplus
courte , ne doit - on pas au moins , dans
les extrémités voiſines de l'habitation ,
les border d'arbres pareillement alignés ,
choiſis du même âge , d'une feule eſpece ,
ou au plus de deux entre - mêlées ? Ne
faut - il pas placer ces arbres à diſtances
égales , diriger même leurs branches , dep
maniere à laiſſer de l'air au chemin , &
AOUT. 1775 83
procurer de l'ombrage à celui qui a eu
induſtrie de rendre la route ferme &
anie pour ſa commodité ? L'air & le ſoeil
étant néceſſaires à la falubrité d'une
habitation , peut-on ſe diſpenſer de l'iſoer
par une eſplanade ? Et cette eſplanade
qu'on ne veut pas laiſſer éntierement
hue , publiant à tous les yeux qu'elle n'eſt
point l'effet du hafard; ne convient - il
pas de diſpoſer ſymmétriquement & déerminer
régulierement les pieces d'eau,
es tapis de gazon, même les fleurs &
plantes d'ornement qu'on y préſente à la
wue ? Enfin dans la plantation de bois ,
crès bornés & circonfcrits par des allées
dreſſées & fablées , pour que l'on puiſſe
s'y promener en tout temps , & alignées
pour ne point offuſquer la vue; dans
P'intérieur de ces boſquets , dont une pro
menade affidue auroit bientôt banni l'air
filveftre , quand même il n'eut pas été
diſparate avec les objets voiſins , le bon
goût ne demande-t-il pas que , ſe livrant
au genre régulier , on forme des falles
fymmetriſées , majestueuſes , tant par la
belle proportion entre les diſtances &
l'élévation des colonnes naturelles qu'emploie
cette architecture végétale , que
par la rectitude & la grace même des
Fa
84 MERCURE DE FRANCE.
contours , que l'art des tontures fait prendre
à la verdure qui les entoure & les
couvre? C'eſt en tous points , ajoute
ود
ود
ود
ود
"
ود
l'Auteur de cet Ecrit , ſe confor-
,, mer au premier principe de la formation
des jardins , qui eſt de déployer
en fon entier le pouvoir de l'art , &
d'en ſuivre les regles avec recherche
,, juſques dans les détails , dès qu'une
fois le genre régulier domine dans la
partie principale". Mais il y a des
défauts à éviter. Etendre la régularité dans
des endroits trop éloignés , établir une
ſymmétrie calquée dans des lieux dont
la correſpondance a beſoin d'être cherchée
, embraſſer enfin avec tant de préférence
un genre de décoration qu'on
l'emploie par tout fans variété , ſont trois
défauts conſidérables , également eſſen-|
tiels, qui , par l'ennui qu'ils procurent ,
arrêtent tout l'effet qu'on eſt en droit de
demander aux jardins réguliers : ſavoir ,
de frapper d'admiration ceux qui les parcourent
pour la premiere fois , & d'enchanter
, de plus en plus, chaque jour le
connoiſſeur qui les fréquente , lorſqu'il
a bien ſaiſi l'eſprit de leur formation,
L'Auteur rappelle ici cette regle ancienmc,
énoncée par Caton d'une maniere &
:
AOUT. 1775. 85
-
expreſſive: Bâtiſſez , dit - il , de maniere
que la maison ne cherche point le jardin ;
on pourroit ajouter : Ni le jardin la maison.
L'Auteur , avant de quitter le genre
régulier , nous arrête un moment ſur cette
intelligence de diſtribution , qui , ſans jeter
dans les dépenſes également ingrates&
infructueuſes des grands mouvemens de
terre , fait préſenter un commencement
de ſymmétrie affez étendu pour fatisfaire
le premier coup d'oeil , & l'arrêter à pro-
-pos ſuivant que l'exigent les convenances;
qui ſait maſquer un biais ou une inégalité
de terrein par une façade de bosquet
, &c.
L'Auteur , pour fixer un peu plus nos
idées , jette un coup d'oeil rapide fur la
formation du parc de Verſailles. Il en
remarque les beautés & les défauts. Il
paſſe enſuite à ce qu'il appelle le genre libre
ou naturel , qui ne convient qu'aux
terreins d'une grande étendue.
Ce genre , lorſque le terrein , par fa
ſituation , prête à l'expreſſion des diffé
rens caracteres de la nature en grand
produit des effets enchanteurs. En fera-til
de même à proportion dans un lieu
-plus reſſerré ? ,, j'en doute fort, dit l'Aud
Ea
86 MERCURE DE FRANCE.
E
"
وو
22
10
R
,, teur. Il deviendroit trop difficile de
diffimuler que cette prétendue liberté
de la nature n'eſt qu'un ouvrage humain,
une copie ſervile & défigurée ,
ou pis encore , l'effet du caprice. En
, effet ne fait on pas que ce célebre jar-
„ din de l'Empereur de la Chine, dont "
la deſcription a ſervi de guide pour la
formation de tous les autres, eſt un
enclos de pluſieurs lieues; & que s'il
23 eſt diſtribué en différens quartiers , cha-
,, cun eſt encore prodigieuſement étendu?
Ne voyons- nous pas qu'en Euro-
, pe les jardins libres , chéris des An-
, glois , contiennent pluſieurs centaines
32
دد
"
ود
"
ود
ود
"
d'arpens ? A quoi donc fongent ceux
» qui , dans une étendue bornée à quel-
» ques arpens d'un terrein égal, ſouvent
même privé d'eau , entreprennent, par
des mouvemens de terre auſſi coûteux
,, qu'infructueux , même pour le coupd'oeil
, d'élever des montagnes & de
creuſer des précipices ; qui, formant
un lit de terre glaiſe à une riviere entrenue
d'eau de puits , la font ſerpenter
à commandement au milieu d'un terrain
uni , qui prétendent raſſembler |
toutes les cultures qu'on trouve à la
campagne , lorſqu'une berge , hones
"
2
"
AOUT. 1775 87
ود
"
ود
ود
rée du nom de colline, eſt plantée
de deux ou trois cents ſeps de vigne;
د م
qu'ailleurs un carré de choux ou d'artichaux
ſe trouve à côté d'une petite
piece d'avoine , ou d'une cheneviere
d'une ou deux perches ; qui apportent
fur leur riviere des rochers , à travers
„ leſquelles l'eau forme une petite cas-
, cade dans un terrein ſableux ou argilleux
, où l'on ne trouve nul autre frag-
وو mentde cailloux; qui, au milieu d'îfles
faites à plaiſir , conſtruiſent dans l'une
un pavillon à la Turque ou à la Chỉ
noife: dans l'autre , un petit temple ,
,, ou plutôt le modele d'un temple Grec,
&ſuivant que la fantaiſie le leur ins-
„ pire, font ici un pont-de-pierre &de
„ brique, là un autre de mulieres brutes,
"
"
وو
ود
و د
و د
"
و و
ailleurs un petit pont de planche, le
,, tout ſi rapproché , qu'il s'apperçoit d'un
même coup-d'oeil , ſans qu'on puiſſe
découvrir une ſeule raiſon qui ait dé-
,, terminé là ou là ces diverſes conftructions
; qui tracent enſuite preſque à
„ plat , de petits chemins tortueux , cels
,, que la néceſſité de monter les fait pra-
,, tiquer ſur les lieux eſcarpés ; font enfin
ود
و د
fabler tous ces ſentiers , & les bordent
„ de fleurs ou de lignes d'arbuſtes. Ne
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
ود
1, s'imagine-t-on pas voir exécuté le ri. !
dicule projet du parterre géographi
que , au moyen duquel le Jardin des
Tuileries ſe trouvoit converti en un
,, plan de Paris ? "
" ५५
وو
Les obſervations que l'Auteur fait
dans la ſuite de cet écrit ſur le genre li.
bre , ſont fort ſuccintes ; elles convain ,
cront néanmoins l'Artiſte ou l'Amateur
que ce genre , pour paroître naturel, eft
aſſujetti à beaucoup de convenances , &
demande , pour parvenir à ſon but , qui
eſt également de plaire , au moins autant
de méditation que le genre régulier .
Suite des Epreuves du Sentiment ; par M.
d'Arnaud. Tome III . Quatrieme,Anecdote.
Liebman. Vol. in- 8°. avec figures.
A Paris, chez Delalain , Libr.
5
L'INFORTUNE Liebman nous eſt ici re- (
préſenté ſoulageant ſes ennuis par le récit
qu'il fait de ſa propre hiſtoire à un
homme ſenſible , au Peintre même des Epreuves
du Sentiment, qui voyageoit alors
en Allemagne. ,, Dès mon enfance , lui
dit Liebman au commencement de ſon
hiſtoire , je fus frappé d'une vérité qui
११
AOUT. 1775
و د
"
"
و د
و د
و د
m'effraya: je vis qu'on ne connoiſſoit
→, ni l'amitié , ni l'amour , quoiqu'on en
, parlat beaucoup , j'appris à redouter
, ces liaiſons fondées ſur l'intérêt ; mon
,, coeur cependant étoit dévoré du beſoin
,, d'aimer. Mes premiers regards ſe fati-
,, guerent ſur un amas de volumes ; mais
des livres ne ſuffiſent pas au bonheur.
Tout ce qui m'entouroit , m'avertiſſoit
,, que je mourrois de diſette au ſein de
l'abondance ; que la ſociété ne m'offriroit
que des ſimulacres & jamaisd'ob-
,, jets réels ; que la délicateſſe qui me
tourmentoit , loin d'être fatisfaite ,
,, s'irriteroit des faux plaiſirs que ce monde
ſi foible , ſi impoſteur me promettoit.
Je m'étois fait ſur - tout une idée
ſi extraordinaire de l'amour , que je
n'oſois à peine m'avouer à moi même
tout ce que je deſirois àce ſujet : c'étoit
bien plus que la beauté dont je demandois
la perfection ; j'aurois voulu
trouver un coeur qui n'eût reſpiré que
,, par le mien , qui n'eût formé des voeux
,, que pour moi ſeul, qui n'eût pas euun
ſentiment que je ne l'euſſe inſpiré &
, qui ne m'appartint ; en un mot, j'au
rois ſouhaité être un autre Pygmalion ,
& animer une ſtatue qui m'eût confas
ود
"
و د
"
92
"
و د
22
F5
9. MERCURE DE FRANCE.
TO
cré ſon exiſtence". Liebman nous ap
prend dans la ſuite de fon hiſtoire que
maître de ſes biens à l'âge de dix huit
ans , il s'affermiſſoit de jour en jour dans
cette façon de penſer , lorſque la femme "
d'un de ſes Jardiniers vint à mettre au "
monde une fille qui annonçoit l'aſſem- "
blage des graces. Cet homme mélanco
lique ſaiſit auffi-tôt un projet qui , à tout( "
autre qu'à lui , eût paru extravagant &
d'une exécution impoſſible, Son eſprit
s'égaroit dans le merveilleux ; ſon coeur
s'échauffoit. Il forma le deſſein de faire
élever Amélie, c'eſt le nom qu'il avoit
donné à cette fille , pour en créer l'objet
de cet amour , que peut- être il étoit ſeul
capable de reſſentir. Il fit part de ſes
vues aux parens de l'enfant. Il vouloit
qu'Amélie , qu'il avoit choiſfie pour être
unjour fon épouſe,ne partageât ſes premiers
regards qu'entre ſa mere & lui , &
qu'elle fût élevée dans la perfuafion
qu'il n'y avoit ſur la terre , excepté elle
&ſamere, d'autre créature que Liebman.
Cet Amant mettoit ſon bonheur à voir
cet enfant former ſes premiers pas pour
aller à lui , articuler ſes premiers fons
pour répéter ſon nom , faire uſage enfin
de ſes premiers mouvemens pour lui
procurer ſes innocentes careſſes. Liebman
AOUT. 1775 gi
ajoutoit tous les jours à ſon plan , &
goûtoit de plus en plus le bonheur de
voir Amélie répondre à ſes voeux.., Quand
›› je prenois cette charmante enfant fur
→ mes genoux , avoue-t-il dans le récit
>> qu'il fait , c'étoit alors qu'une langueur
و د
"
délicieuſe couloit dans mes veines. Mais
>> que les plaiſirs de mon coeur étoient
→ au-deſſus de ceux de mes ſens ! Quelle
volupté inconnue à tous les autres humains
je me promettois ! Il y aura donc
dans l'Univers une créature qui n'exis-
→, tera que pour moi , qui ne ſera remplie
, que du ſeul deſir de me plaire , qui
» m'aimera ſans partage ! Je ſerai l'unique
,, objet auquel ſe rapporteront ſes ſenti-
„ mens , ſes actions , ſes plus indifféren-
ود
29
tes idées ! Amour , amitié , bonheur ſu-
» prême de deux ames qui ne forment
„ que la même ame , je goûterai donc
2, vos délices ! "
Amélie élevée en quelque forte dans le
ſein de l'Amour , en reſpiroit tous les
ſentimens. Liebman étoit aimé & ne
pouvoit douter de ſon bonheur. Mais
qu'eſt ce que l'avantage de plaire lorsqu'on
n'a point de rivaux ? La vanité aelle
lieu de s'enorgueillir d'un triomphe
- fondé ſur l'ignorance ?, Si Amélie , ſe
MERCURE DE FRANCE.
1
:
:
ود
"
ود
وو
,, diſoit ſouvent Liebman , favoit qu'il y
,, ad'autres hommes , ſi , ſes lumieres étend
dant les facultés de ſon ame, elle me faice
ſoit un ſacrifice éclatant , alors ... voile
,, le bonheur ſuprême , & celui dont jear
m'applaudis lui eſt bien inférieur." C'e
ainſi que chez les hommes l'opinion ak
tere toujours nos jouiſſances & chaſſe lafes
bonheur devant nous. Un coeur furchargefe
aime à s'épancher , & Liebman deſiroit
encore d'avoir un confident de ſon a-le
mour, Il eut ce confident & ce fut le
terme de ſon bonheur. La jalouſie verſa
ſes poiſons dans le coeur de ces Amans ,
&conduifit bientôt la ſenſible Amélie au
tombeau. Cette mort forme ici un tableau
pathétique & très propre à remplir
le Lecteur des impreſſions d'une douce
mélancolie , la premiere peut être des
voluptés.
La Victime mariée , ou Histoire de Lady
Villars , traduite de l'Anglois ; par
M. A. 2 parties in- 12. A Londres ;
& ſe trouve à Paris , chez Mérigot le
jeune , Libraire,
AOUT. 1775 96
Ce Roman eſt dans la forme épiſtolaire.
Adelaïde Montague répond à l'empreſſement
qu'avoit une de ſes amies d'apprenare
l'hiſtoire de l'infortunée Lady Vilars
, dont elle avoit vu le portrait qui l'avoit
intéreſſée. Elle lui fait part des parcicularités
de cette funefte hiſtoire dans
Tes lettres , auxquelles elle en ajoute plu-
Tieurs que lui avoit autrefois écrites
Lady Villars . Ces dernieres inſtruiſent
les lecteurs , des fentimens de cette victi
me du préjugé qui veut qu'un titre &
une fortune foient les feuls objets que
l'on recherche dans le mariage. On voit
dans la fuite de ce roman que le Colonel
Walton , pere de Lady Villars , n'auroit
jamais conſenti à facrifier le bonheur de
ſa fille à ce préjugé , ſans la condeſcendance
qu'il avoit pour une femme impérieuſe,
hautaine & dont le caractere naturellement
capricieux avoit été gâté par l'habitude
de n'éprouver jamais la moindre
contradiction. Le Colonel Walton , mari
ſi doux , fi complaiſant , fi foible , nous
eſt cependant repréſenté ici comme un
homme d'eſprit. ,, Que les femmes ſont
"
bien dans l'erreur , écrit Adelaïde Mon-
„ tague à fon amie, lorſqu'elles établiſſent
comme une maxime; qu'un marifot est
94 MERCURE DE FRANCE.
F
le plus aisé à gouverner ! Cette maxime a
, tant de fois été dementie par l'expé-
„ rience, que je m'étonne que nous ne
,, l'ayons pas effacée depuis long- temps de
, notre recueil. Un fot eſt toujours déci
, fif & attaché à ſes opinions , toujours
" jaloux de ſon autorité , toujours effrayé
qu'on n'empiete ſur ſes droits. Il y a au
, contraire mille bagatelles qu'un homme
de ſens regarde comme au - deſſous de
,, lui ; &, par l'habitude qu'il contracte de
, céder dans les occafions qu'il regarde
,, comme de peu d'importance , il vient
, quelquefois à perdre cette ſupériorité ,
„ que tout mari devroit conſerver dans ſa
و د
و د
ر د
famille. " Le pauvre Colonel Walton
étoit une preuve bien frappante de cette
vérité. Sa fille , née malheureuſement
pour elle , avec un coeur ſenſible& tourmenté
par le besoin d'aimer , ſe vit privée
d'un amant généreux dont l'amour
conſtant & vertueux auroit fait ſon bonheur.
Elle ne trouva au contraire dans celui
que ſes parens lui firent épouſer ,
qu'un objet encore plus mépriſable par les
ſentimens & le caractere que par la figure
dont on nous trace dans ces lettres un
portrait ridicule. ,, Votre ſort , écrivoit
Lady Villars à Miſs Adelaide Monta-
9
"
AOUT. 1775. 95
gue ſon amie , qui venoit de perdre un
., époux qu'elle chériſſoit , votre fort
, comparé au mien eſt encore plus heu-
, reux. Vos larmes peuvent couler fans
, contrainte , devant des parens qui tâ-
, chent d'adoucir vos peines , & qui ne
, vous en font point un crime: au lieu
, que moi , infortunée que je ſuis , je me
3, vois condamnée à finir mes jours dans
,, un cercle perpétuel de contrainte & de
déguisement; à ſouffrir ſans ceſſe tous
les tourmens d'un amour ſans eſpoir ;
à cacher , ſous le maſque de la civilité
&de la fatisfaction , les véritables ſentimens
d'un coeur plein de reſſentiment
& de mépris. Ah ! quelle tâche , Adelaïde
!"
و د
و د
و د
و د
Cette épouſe infortunée , fuccombant
enfin ſous le poids de ſes ennuis , s'échappe
de la maiſon de ſon mari, ou plutôt de
fon tyran jaloux & va mourir de langueur
dans un pays étranger. Elle eut du moins,
dans ſon infortune, la confolation de ſe
voir regrettée d'un pere qui verſa ſouvent
des larmes ameres fur le fort de fa fille.
L'exemple de ce pere doit apprendre à
ceux qui tiennent ſa place que ,s'il eſt permis
à un pere de diriger le goût deſa fille
dans le choix d'un époux , il ne doit ja
16 MERCURE DE FRANCE,
mais le contraindre. En effet , ſi une fille!
ſenſible ne peut trouver le bonheur
dans un mariage contracté avec indifférence
, quel fort lui eſt réſervé lorſque
fon époux ne paroît à ſes yeux qu'un ty.
ran mépriſable ? Il lui arrivera alors comme
à Lady Villars de finir ſes jours dans
la douleur & dans les larmes ,&d'être encore
ſouvent l'objet de la cenſure d'un pu
blic oiſif qui , ne jugeant que ſur les apparences
, eſt toujours diſpoſé à croire
que c'eſt par eſprit de légereté & amour
de l'indépendance qu'une femme mariée fo
ſeplaint de fon fort. ,, Le plus pur des es-
» prits célestes , qui paroſtroit ſur la terre
ود ſous la forme d'une femme , ne ſe-
ود roit point à l'abri des traits de lacalom-
3, nie." Ce paſſage ſert d'épigraphe à ce
Roman , où l'Auteur auroit pu répandre
plus d'intérêt s'il eût mieux connu l'art
des préparations &des nuances. Cet écrit
néanmoins attache par quelques détails ,
& parce qu'il préſente aux peresde famille
une leçon de conduite ſouvent répétée,
mais que l'on ne peut trop ſouvent leur
remettre ſous les yeux.
Fournai
AOUT . 1775 97
Fournal Littéraire , dédié au Roi , par une
Société d'Académiciens. A Berlin ,
& ſe trouve à Paris , chez Lacombe ,
Libraire.
Ce Journal , qui a commencé au mois
de Septembre 1772 , & dont il paroît
déjà quatorze volumes , a le plus grand
uccès dans les Provinces du Nord de
'Allemagne , & mérite d'être favorablement
accueilli en France. Le titre ſeul
de cet Ouvrage , & la dédicace qu'en a
agréée un Roi connoiſſeur , ſemblent répondre
au Public du goût , de la ſageſſe
*de la folidité avec lesquels il eſt ré-
Bigé. Il devroit nous ſuffire de l'annoncer.
Cependant nous croyons devoir ,
pour la fatisfaction de nos Lecteurs ,
cranſcrire ici , du moins en partie , la pré-
Face que les ſavans Auteurs ont miſe à
a tête du premier volume. Ils commencent
par ſe faire à eux mêmes les objeccions
& les reproches qu'on fait d'ordinaire
aux Journaux & à leurs Rédacteurs.
., Quel métier , dit - on , que celui de
, Journaliſte ! Lorſqu'on pourroit employer
ſon loiſir & ſon travail à faire
, de nouvelles découvertes , à enrichir
, les ſciences & la littérature , perdre
l'un & l'autre à mettre en lambeaux
G
98 MERCURE DE FRANCE.
des livres imprimés , & , dans cette
,, occupation ; flotter ſans ceſſe entre la
crainte de fe faire des ennemis & celle
ود
" de manquer à la vérité ; lutter contre
,, ſon propre penchant , de peur de don
,, ner à un Auteur qu'on aime des louan
,, ges qu'il ne mérite pas , & de blâmer
dans un Auteur qu'on n'aime pas co
» qu'il y faudroit louer , & le tout pour
amuſer la frivolité , pour accoutumer
و د
وو
ود le Lecteur à ſe paſſer de connoiſſance
,, approfondies , & même à les mépriſer.
,, car quel autre fruit produiſent lesJour
ود naux? Ils ne nous apprennent rien de
» nouveau , fi ce n'eſt l'existence d'un
, livre que nous aurions également con-
„ nu , quoiqu'un peu plus tard peut-être.
ود
ود
ود
ود
ود
La liaiſon des idées, la ſuite des raifonnemens
ne fauroient ſe trouver
dans un extrait , quelque bien fait qu'i
foit, & il eſt impoſſible qu'il le foit
Un homme ſe charge d'un Journal :
connoît- il toutes les ſciences & tous
les arts ? Eſt-il en état d'apprécier tous
les Ouvrages qui paroiſſent ? A-t-il
ſeulement le temps de les lire ? Com
bien de fois la partialité vient - elle
corrompre la droiture de fon jugement
& tourner au détriment des Auteurs
fon éloquence& ſes lumieres ? Ouvrez
1
AOUT. 1775.
وو
او
رد
un Journal:: ce ſera un bonheur ſi vous
n'y voyés élevés juſqu'aux nues les
, Ouvrages les plus médiocres; les plus
mauvais même , & rabaiſſés les plus
parfaits. Cette partialité va fi loin ; que
, le plus für ſeroit peut - être, d'acheter
, les livres que les Journaliſtes cenfurent
, & de laiſſer dans le magaſin des
Libraires ceux que les Journaliſtes ap-
„ prouvent: Ce qui augmente leur tort ,
,, c'eſt qu'un ſimple particulier n'a aucun
,, droit de s'arroger la Dictature dans la
;, République des Lettres. Après tout ,
,, les plus grands efforts d'un Journaliſte
, ſe réduiront à faire un abrégédd''uunnbon
,, livre , & tout abrégé fur un bon livré eft
„ un fot abrégé , dit Montagne.
ود
ود
a
"
Telles font les plaintes qu'on fait communément
contre les Journaux & contre
leurs Auteurs; c'eſt de regarder les premiers
comme inutiles , & de taxer les
ſeconds d'ignorance ou de partialité. Ces
griefs ſont ici refutés ſolidement , & d'abord
quant à l'inutilité prétendue des
Journaux . ,, Quel eſt , continuent les Au
teurs de la Préface que nous analyſons ,
„ quel eſt le véritable but que fe propo-
, fent les Gens de Lettres ? C'eſt, fans
3, doute , d'éclairer le monde , & le ſeul
G
100 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
"
P
1-
e
„ moyen de l'éclairer, c'eſt de publien
des livres. Mais les circonſtances dan le
,, leſquelles ſe trouvent la plupart de
Lecteurs , ſont cauſe que , pour bier
des perſonnes , les meilleurs Ouvrage.ce
,, ne produiſent aucun effet , ou n'en prou
duiſent que trop. On fait voir com
bien les Journaux ſervent à la circulate
tion prompte & rapide des connoiſſances
de l'eſprit humain ; de quelle utilité ils
font pour le Savant , en le mettant à
portée de connoître & de ſe procurer les
livres dont il a beſoin pour les matieres
qu'il veut approfondir , & d'acquérir une
notice ſuffiſante ſur celles qu'il fe contente
de ne pas ignorer ; combien ils font
indiſpenſables pour l'homme du monde
qui veut s'inſtruire, & dont les occupations
ne lui laiſſent que peu de temps à
confacrer à la lecture ; qu'enfin la ſentence
de Montagne , quoique vraie en
général , eſt fauſſe en particulier , & ne
tombe pas fur les Journaux deſtinés , non.
à abréger les livres , mais à les faire connoître
par ce qu'ils ont de plus important.
Les Auteurs de la Préface en concluent
, que mettre en lambeaux des livres "
imprimés , comme on le dit par mépris
, n'eſt pas un métier auſſi ridicule
AOUT . 1775. ΙΟΙ
on le prétend , puiſqu'il fert à répan.
e le goût dans le gros d'une Nation ,
à éclairer même les plus ſavans.
A l'égard du reproche même d'ignonce
ou de partialité , qu'on fait aux
urnaliſtes , les Auteurs du Journal de
erlin ſe flattent qu'ils feront à l'abri de
ette double inculpation. Le plan qu'ils
propoſent de ſuivre dans la compofion
de cet Ouvrage , eſt bien propre à
s garantir de ces imputations. Le voici :
1°. ,, Afin que nos extraits foient
exacts , raiſonnés & profonds , nous
nous ſommes aſſociés en ſi grand nom-
- bre , que chacun de nous ne s'occupera
que d'un ſeul genre d'ouvrage , de la
ſcience qu'il poſsede le mieux ; & de
. plus , il n'aura qu'un très-petit nombre
d'extraits à fournir dans le courant de
l'année.
ود
Nous ferons ſi attentifs à laiſſer à
chacun ſon diſtrict , que lorſqu'un livre
contiendra différentes matieres , com-
, il arrive dans les Collections Acadé-
., miques , l'extrait ſera fait par pluſieurs
5, d'entre nous. Nous croyons devoir fa-
, crifier l'uniformité du ſtyle à la juſteſſe
,, & à l'exactitude de l'extrait.
200 Nous nous propoſons de donner
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
११
des analyſes complettes ११ Auteurs pas à pas, lor&ſqudeeleſuurivmréerinto
conſiſtera fur - tout dans la méthode
dans l'ordre , le rapprochement & ود ſuite des idées. Cette maniere n'eſt fa
,, vorable ni à la partialité , ni à l'igne
2, rance. Elle ne permet pas d'extrain
, d'un bon Ouvrage quelques endroit
ود
ود
ود
ود
foibles , & d'un livre foible quelque
morceaux heureux ; & nous ne con
cevons pas qu'on puiſſe ſuivre un Au
११ ttoeuutrepaſsa-am-paarsch, e&, lſ'aancscolm'peantgennedrreda&ns
ود
ود
शु
ود
même ſans l'avoir bien étudié .
3º. ,, Nous n'analyſerons que des Out"
,, vrages capables de faire quelque ſen
ſation. Comme les principales langues
font entendues dans cette Société , nous
,, trouverons toujours des livres dignes
d'être connus.
20
ود
ود ° 4
Nous uferons de la plus grande
,, réserve par rapport aux éloges & aux
critiques .. , nous nous les interdirons
également. Nous prions MM.. les Auteurs
de faire attention à cet article ,
?2 & de ne pas trouver mauvais que nous
n'ajoutions pas à leurs noms les épithetes
honorables que nous leur accor-
ود
دو
ود dons dans notre coeur, mais que nous
AOUT. 1775 1ΟΣ
ménagerons dans nos extraits , dans
leſquels nous ne ferons que fimples
rapporteurs. Ce ne ſera pas nous , ce
ſera le public qui remarquera les fautes
& les beautés qui les rachetent ; nous
entendons toutes les beautés eſſentielles
& quelques beautés de détail: car il
n'eſt pas poſſible de faire paſſer dans
un extrait toutes celles de la derniere
>> forte.
د
"
و د
20
5°.,, S'il ſe préſente à notre eſprit
,, quelque objection contre les principes
, de l'Auteur , ou contre les conféquen-
,, ces qu'il en tire, nous les propoſerons
comme des doutes , dont nous laiſſe-
,, rons la déciſion au Public.
و د
90
ود En faiſant un extrait , nous découvrirons
peut - être quelques queſtions
,, importantes , que notre Auteur n'aura
,, pas examinées ; i nous nous croyons
,, en état de les approfondir , nous nous
„ en occuperons, mais dans des articles
» ſéparés.
و د
و د
Nous comptons ſur l'indulgence du
Public s'il nous arrive quelquefois de
,, nous livrer , malgré nous , à notre goût
„ particulier , aux inconftance paflageres
du temps , à l'eſprit de la Nation , aux
préjugés courans : au moins nous ne
و د
"
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
, nous écarterons jamais des égards qu'on
,, doit aux talens ſupérieurs du génie. Ha- a
ود ſarder quelque ſupplément à leurs re
,, cherches , propoſer quelques doutes ſut to
„ quelqu'une de leurs aſſertions , n'eſt cer- n
,, tainement pas leur manquer , ni à plus I
دو
forte raiſon ſe déclarer leur ennemi ". C
Tel eſt le plan du Journal que nous C
annonçons : il eſt digne des Savans qura
l'ont formé.
CONDITIONS.
Chaque volume , grand in-12 , beau
papier , d'environ 360 pages , eſt diviſé
en cinq parties égales. La premiere ſera
conſacrée à des ouvrages de mathématiques
, pures ou mixtes ; la deuxieme , à
des ouvrages de phyſique générale & expérimentale;
la troiſieme , à des ouvrages
de philofophie ſpéculative ; la quatrieme
, des ouvrages de littérature & la
cinquieme enfin à l'annonce des ouvrages
nouveaux non analyſés , aux nouvelles
littéraires , & à de petites pieces fugi
tives.
On ne donnera d'abord que fix volumes
par an , tous les deux mois un , & le
C
AOUT. 1775. 105
prix de l'abonnement eſt de 15 liv. pour
la France; on peut commencer à telle
année que l'on juge à propos. Les qua
torze volumes , déjà publiés , de ce Jour
nal , ſe trouvent à Paris chez Lacombe ,
Lib. rue Chriſtine , ou chez M. Roffel ,
Correſpondant dudit Journal , rue du
Grand Chantier , leſquels en recevront
- auſſi les ſouſcriptions. C'eſt à ce dernier
que les François qui auront quelques articles
à y faire inférer , ſont priés de les
- adreſſer , francs de port.
Traité de la diſſolution des Métaux , par
M. Monet , des Académies Royales
des Sciences de Stockholm , de Turin,
de Rouen & de la Société Littéraire
d'Auvergne. Vol. in- 12. de 352 pages
Prix , 3 liv. relié. A Amſterdam ; &
ſe trouve à Paris , chez Didot l'aîné ,
Libraire & Imprimeur.
La diſſolution des Métaux , partie
très-intéreſſante de la Chymie , & celle
qui infque le plus fur les arts , méritoit
- un traité particulier , & ce traité ne pouvoit
être mieux rempli que par un Chymiſte
qui , éloigné de tout eſprit de fystême
, s'eſt appliqué uniquement à raffem- >
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
bler des faits , fruits de ſes propres expériences.
Ces eſprits ſyſtématiques qui courent
après de veines théories que quelques
faits établiſſent ,& que d'autres faits
détruiſent , pourront ſe convaincre , en
lifant ce nouvel ouvrage, que la cauſe
qui fait agir les corps n'eſt pas la même
dans tous ,& que les corps qui ſe reſſemblent
le plus , différent eſſentiellement
entre eux. Ils reconnoîtront que la Nature
les a formés indépendamment les uns
des autres ; & a mis autant de variétés
chez eux , que dans les autres parties qui
compoſent ce vaſte Univers.
Kunkel nous avoit déjà donné une
ſuite d'expériences ſur la diſſolution des
métaux. M. Monet s'eſt fait un devoir
de le citer dans ſon traité , ainſi que les
autres Auteurs qu'il a confultés. Au reſte
il a eu ſoin d'écarter de fon ouvrage les
faits généralement connus ; ou s'il en a
rappellé quelques uns , ç'a été uniquement
dans le deſſein de faire untout de différentes
parties éparſes dans divers ouvrages ,
&de former en quelque forte unarbregénéalogique
ſur la diffolution des métaux
dont les ramaux embraſſaſſent tous les travaux
& les livres des Chymiſtes , mais
ſans vouloir s'approprier ces ramaux.
1
AOUT . 1775
Histoire de Lorraine , par M. l'Abbé
Bexon; propoſée par ſouſcription ; chez
les principaux Libraires de chaque Vil
le , & à Paris chez Valade , Saillant&
veuve Deſaint.
La Lorraine a été gouvernée , durant
une longue ſuite de générations , par des
- Princes bons , généreux , bienfaiſans ,&qui
ont fait régner avec eux les arts,les moeurs
&la paix. Ce petit Etat a eu ſes Trajans
& ſes Titus , & c'eſt dire aſſez que fon
Hiſtoire peut être utile au bonheur des
Nations. Cette Hiſtoire cependant eſt
peu connue. Ce n'eſt pas qu'elle n'ait été
écrite bien des fois ; elle a ſes anciens
Auteurs ; Duboulay , Chantereau le
Fevre , Vaſſebourg , &c. mais ils ont
rempli leurs écrits de diſcuſſions & de
problêmes de généalogie : leur langage
d'ailleurs a beaucoup vieilli & peut rebuter
le Lecteur. Dom Calmet eſt venu
qui a raſſemblé pluſieurs fragmens &
divers Mémoires peu connus ; & à force
de compiler , il a formé une Hiſtoire de
Lorraine en fix volumes in- folio. Les
recherches & les diſcuſſions de cet Ecrivain
laborieux ont guidé M. l'AbbéBexon
>
168 MERCURE DE FRANCE.
dans la nouvelle Hiſtoire de Lorraine
qu'il entreprend , & qu'il faut bien distinguer
d'un Abrégé chronologique , de
Hiſtoire de Lorraine , en deux volumes
in-8°. annoncé dans pluſieurs papiers publics.
M. l'Abbé Bexon nous prévient dans
un Profpectus , que trois diſcours ſerviront
d'introduction à ſon Hiſtoire de
Lorraine , & renfermeront , dans une expoſition
rapide , les événemens qui ſe
ſont ſuccédés en Europe dans l'eſpace de
mille ans. Le premier a pour objet les
Gaules conquiſes par les Romains ; le
ſecond , les Gaules conquiſes par les
Francs ; le troiſieme , l'Auſtraſie ou le
Royaume de Lorraine. ,, Ces diſcours ,
ود
ود
ود
ود
eſt - il dit dans le Prospectus , comprennent
tout ce qu'on fait des plus hautes
,, antiquités du Pays. Ils peignent les
fiersGermains & les Gaulois nos peres.
On verra les vaſtes conquêtes des Romains
dans ces régions , les contre-coups
,, qu'y fit reſſentir la deſtruction de leur
Empire , les ravages univerſels des
Barbares , l'étendue de la puiſſante
„ Auſtraſie , ſa chûte , & la naiſſance de
,, la Lorraine au milieu des débris de la
"
"
» Maiſon de Charlemagne. Arrivée à la
AOUT. 1775. I1C69
ود
"
و د
ود
و د
"
,, formation de l'Etat de Lorraine , l'His
toire prend une marche plus lente
,, chaque regne eſt compris ſous le nom
de fon Prince. Rien de ce qui peut
,, retracer la législation , les moeurs, les
opinions , le caractere des ſiecles & des
,, hommes , n'a été négligé. Quelquefois
le fil paroſt interrompu ; les événemens
-,, reſtent iſolés : ce font les lacunes des
,, annales , ce font les pertes de l'anti-
,, quité. On a rejeté au frontiſpice de
chaque regne tout ce qui a pu être
compris&&montré clairement fous le
,, nom de chronologie , les alliances , les
وو Descendans , les Princes contempo-
,, rains. Debarraſſée de ces détails l'Histoire
marche plus libre & plus franche ,
fans avoir la difficulté de les placer ,
ni l'inquiétude de les oublier. A la
ſuite des regnes de nos Princes eſt
,, placé celui de Stanislas , non moins
,,cher à la Patrie. Une notice , remplie
de fiecle en fiecle , fera connoître les
Hommes illluſtres , les Savans & les
Artiſtes , & fervira ſans doute à diminuer
un préjugé créé par l'ignorance
ou peut-être par l'envie. Enfin le dernier
morceau de cette Hiſtoire fera
>
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و و
و د
م و د
:
, une hiſtoire naturelle du Pays. L'hom10
MERCURE DE FRANCE :
:
!
3, me va recueillant ſans ceſſe les faits
و د
incertains & paſſagers de l'homme
35 ſans remarquer ſeulement les faits im- 1
; mortels & admirables de la nature"
Cette Hiftoire formera deux volumes
in-8°. Le prix ſera de 6 liv. pour les
Souſcripteurs , & de o pour ceux qui
n'auront, pas foufcrit. On ne payera la
ſouſcription qu'en recevant le premier
volume, que le ſecond ſuivra de près.
Réflexions philofophiques fur l'impôt , où
l'on diſcute les principes des Econ
miſtes , & où l'on indique un plan
de perception patriotique, accompagnées
de notes. Par Jérôme Tifaut de
la Noue.
Disciplina imperandi est amare quod multis expedit
quoniam respublica nimium foliditatis accipit , fi tribu
tariorum facultas illaſa conftiterit.
Caffiod. Lib. IX. Epift. 9.
Vol. in-8°, de 360 pages , avec fig .
prix 3 liv. A Paris , chez la Veuve |
Barrois & Fils , & chez Didot l'aîné
Libraire & Imprimeur.
AOUT. 1775. Iff
L'Auteur fait des obſervations préliminaires
fur les différentes cauſes qui
rendent la perception de l'impôt difficile.
Il donne un tableau abrégé de ce quirend
la Société eſſentielle à l'homme , & de
ce qui peut contribuer à la confolider.
Il rappelle ce mot ingénieux de Pittacus ,
le Législateur de Mytilene. ,, La preu
ve d'un bon gouvernement, diſoit ce
Sage, n'eſt pas que les Peuples craignent
le Prince , mais qu'ils craignent
, pour lui".
و و
L'Auteur indique les principes que
l'on doit ſuivre dans l'impoſition. Il
paſſe enſuite dans le corps de l'Ouvrage
àla diſcuſſion des idéesſophistiquées , pour
nous ſervir de ſon expreſſion , de la piſt
part des Economiſtes: ,, idées , dit- il ,
qui reſſemblent fort aux brillantes propoſitions
des Adeptes ; avec eux , l'on
voit toujours la pierre philoſophale
juſqu'à l'inſtant où l'opération s'a-
" cheve".
و د
ود
L'Auteur s'arrête fur-tout à diſcuter le
Nouveau Plan d'impoſition économique , publié
, il y a quelque temps , parce qu'il
a pour bafe les principes généraux qu'il
combat dans fon Ouvrage. Il finit par
donner un plan de perception qu'il ap.
112 MERCURE DE FRANCE.
pelle patriotique . On y reconnoît effecti
vement les vues d'un bon Citoyen.
L'Auteur fait voir la difficulté d'impoſer
les terres , l'impoſſibilité de le faire dans
une proportion juſte , & l'inconvénient
qui en réſultepour le conſommateur. Il
cherche une pratique d'impôt où celui
qui paye , puiſſe , ſans gêne , payer toujours
; où le luxe & la richeſſe ſoient obligés
de fournir au fiſc la majeure partie
des ſommes.
Un problême d'économie politique ,
très important à résoudre , ſeroit celuici::
,, Trouver un plan d'impoſition où
ود
و د
l'on ſe ſerviroit des moeurs pour obte-
,, nir l'impôt , & de l'impôt pour conſerver
les moeurs". Nous ne déciderons
point ſi M. de la Noue a réſolu ce
problême ; mais nous pouvons aſſurer du
moins que cet Ecrivain eſtimable l'a cu
devant lesyeux en dictant ſes réflexions
fur l'impôt.
Traité du farcin , maladie des chevaux ,
& des moyens de le guérir ; Ouvrage
utile & néceſſaire aux Ecuyers , Cavaliers
, Militaires , &c. aux Marchands
de chevaux , Fermiers , Laboureurs ,
Entrepreneurs de voitures , & généralement
AOUT 1775- 113
lement à toutes perſonnes qui font
obligées par état d'employer le ſervice
des chevaux. Par M. Hurel , Maître
Maréchal à Paris , Troiſieme édition.
Brochure in - 80. de 45 pages. Prix 30
fols. A Paris , rue St. Jean de Beau
vais , la premiere porte cochere audeſſus
du College .
LES différentes éditions de ce petit
Traité feront d'autant mieux accueillies ,
que l'inſtruction y eſt toujours appuyée
fur l'expérience.
Recueil d'observations Jur les différentes
méthodes proposées pour guérir la maladie
épidémique qui attaque les bêtes &
cornes; fur les moyens de la reconnoître
par - tout où elle pourra ſe manifeſter
; & fur la maniere de déſinfec
ter les étables. Par M. Félix Vicq
d'Azyr , Médecin envoyé par les ordres
du Roi dans les Provinces où regne
la contagion. Brochure in- 4°. A
Paris , de l'Imprimerie Royale . 9
CES obſervations , fruit d'un zele
éclairé & d'une expérience conſommée,
doivent ſe trouver entre les mains de
と
T
H
114 MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui vivent à la campagne , ou
qui ſont dans le cas de veiller fur lesbeftiaux.
Le Gouvernement , après avoir
donné les ordres les plus ſages & les
inftructions les mieux circonſtanciées ,
après avoir indiqué des moyens fürs &
faciles pour reconnoître l'épizootie partout
où elle ſe manifeſtera , n'a - t - il pas
lieu d'attendre la ceſſation entiere de ce
fléau ? Si , par un accord heureux & unanime
, les Puiſſances Etrangeres prenoient
le même parti , ne pourroit - on
pas raiſonnablement eſpérer de voir enfin
tout à fait diſparoître cette terrible
maladie , qui , en défolant les cam-C
pagnes , détruit les véritables richeſſes
d'un Etat?
Mémoire fur les Pays de l'Aſie & de
l'Amérique ſitués au Nord de la Mer
du Sud; accompagné d'une carte del
comparaiſon des plans de MM. Engelb
&de Vaugondy ; avec le plan desi
cartes modernes. Par J. N. Buache,
Géographe ordinaire du Roi. Broch.
in- 4º. de 22 pag. A Paris , chez l'Au
teur , rue du Foin St. Jacques .
M. Buache entreprend dans ce Mé
F
AOUT. 1775 115
moire de défendre les cartes modernes
contre les raiſonnemens de MM. Engel
& de Vaugondy. M. Buache, fondé fur
de bonnes obfervations aſtronomiques ,
ſuivant le jugement même qu'a porté
l'Académie Royale des Sciences fur ce
Mémoire qui lui a été préſenté , réuſſit
mieux que MM. Engel & de Vaugondy
Là déterminer la vraie poſition géographique
du Kamtſchatka. Quant aux autres
parties , il n'y a aucune certitude de
part & d'autre ; mais les raiſonnemens
de M. Buache paroîtront pour le moins
auffi concluans que ceux des deux autres
Géographes .
... ANNONCES.
On trouve actuellement chez Lacombe
, Libraire , les Livres ſuivans , dont
il s'eſt rendu propriétaire.
Abrégé chronologique de l'Histoire du
Nord , ou des Etats de Dannemarck , de
Ruffie , de Suede, de Pologne, de Pruſſe ,
de Courlande , &c, avec des remarques
particulieres ſur le génie , les moeurs , les
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
uſages de ces Nations ; fur la nature &
les productions de leurs climats ; enſemble
un précis hiſtorique concernant la
Lapponie , les Tartares , les Coſaques , les
Ordres militaires des Chevaliers Teutoniques
& Livoniens; la notice des Savans
& illuftres , des Métropoles & Patriarches
de Ruffie ; des Archevêchés &
Evêchés de Pologne , des Princes contemporains
, &c. Par M. Lacombe. 2
vol. in- 8°. rel. prix 12 1.
Abrégé chronologique de l'Histoire Ecclé
fiaftique , &c. Par M. Macquer ; 3 vol.
in - 8°. rel. 18 liv .
Annales Romaines , ou abrégé chronologique
de l'Hiſtoire Romaine ; par le
même; I vol. in - 8 . prix rel. 6 liv.
Abrégé chronologique de l'Histoire de l'Efpagne
& du Portugal ; par MM. Macquer
& Lacombe; 2 vol. in 80. reliés ; prix
12 liv.
Dictionnaire portatif des Beaux - Arts ,
ou abrégé de ce qui concerne l'architecture
, la ſculpture, la peinture , la gravure
, la poëſfie & la muſique , &c. par
M. Lacombe ; vol. in-8°, rel. prix 4 liv.
10 fols.
AOUT. 1775. 117
Le Spectacle des Beaux - Arts , ou conſidérations
touchant leur nature , leurs
objets , leurs effets & leurs regles principales
, &c . par M. Lacombe ; in - 12. rel,
prix 2 1. 10 f.
Dictionnaire Ecclésiastique & canonique
portatif, ou abrégé methodique de toutes
les connoiffances néceſſaires aux Minif-
* tres de l'Eglife , & utiles aux Fideles qui
veulent s'inſtruire de toutes les parties
de la Religion ; par une Société de Religieux
& de Juriſconſultes ; 2 vol. in- 8.
rel. prix 9 liv.
LIVRES NOUVEAUX.
La France illustre , ou le Plutarque
François ; par M. Turpin : année 1775.
IIIe cahier in-4°. contenant l'Hiſtoire ou
l'Eloge hiſtorique du Maréchal de Belle-
Ile , avec le portrait gravé. Prix 3 liv.
ſéparément , & 36 liv. les 13 cahiers
par ſouſcription. A Paris chez l'Auteur ,
& chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
Physique du Monde démontrée part
une ſeule cauſe &un ſeul principe com.c
mun à tous les corps en général , propre
à chacun d'eux en particulier , &
prouvé par l'expérience. Par P. B. Deshayes
, Docteur en Médecine , Médecin
ordinaire de la Maiſon du Roi- in- 80.10
A Verſailles , chez Blaizot , Libr.; &
à Paris chez Valade , Libraire.
Nouvelles expériences & observations
fur le fer, rélativement à ce que M. de
Buffon adit de ce métal , dans l'introduction
à l'hiſtoire des minéraux. Par M.
Ducoudray , Capitaine d'Ouvriers au
Corps de l'Artillerie , Correſpondant
de l'Académie Royale des Sciences.
A Upfal , & à Paris chez Ruault , Libraire.
Les Devoirs du Prince réduits à un
feul principe , ou difcours fur la Juſtice;
dédié au Roi ; deux parties en un volume
in- 80. Par M. Moreau , Hiſtoriographe
de France. A Verſailles , de
PImprimerie du Roi ; & à Paris , chez
Moutard , Libraire.
Nous rendrons compte dans le prochain
Mercure de cet Ouvrage impor-
15
AOUT. 1775. 119
tant , qui établit la gloire du Souverain
& le bonheur des Peuples.
Connoiſſances des Temps pour l'année
biſſextile 1776 , publiée par l'ordre de
l'Académie Royale des Sciences , &
calculée par M. Jeaurat , de la même
Académie; in 8°. de l'Imprimerie
Royale ; chez Panckoucke , Libr.
C'eſt la 98e publication , ſans interruption
, de la Connoiſſance des Temps ,
qui a été ſucceſſivement entrepriſe par
M. Picard en 1679 , par M. le Fevre
en 1685 , par M. Lieutaud en 1702 ,
par M. Godin en 1730 , par M. Maraldi
en 1735 , par M. de Lalande en
1760 , enfin par M. Jeaurat en 1775.
Ce dernier volume , plus conſidérable
que les précédens , renferme beaucoup
de tables de calcul , & d'objets
relatifs à l'aſtronomie , à la meſure
des lieux & des temps , &à la navigation.
Les Hommes de Prométhée , poëте ,
par M. Colardeau. Brochure in- 80. A
Paris , chez le Jay , Libraire.
H 4
20 MERCURE DE FRANCE,
* Le Barbier de Séville , ou la Précaution
inutile , Comédie en quatre actes ; par
M. de Beaumarchais ; repréſentée &
tombée ſur le Théatre de la Comédie
Françoiſe aux Tuileries , le 23 de Février
1775.
Et j'étois pere , & je ne pus mourir !
Zaïre , Acte IL
Précédé d'une Lettre modérée fur la chûte
& la critique du Barbier de Séville ; in- 89.
A Paris , chez Ruault , Libr .
Physiologie des corps organisés , Ou
Examen analytique des animaux & des
végétaux , comparés enſemble , à deſſein
de démontrer la chaîne de continuité qui
unit les différens regnes de la Nature.
Edition Françoiſe du Livre publié à
Manheim ſous le titre de Physiologie des
Mouffes. Par M. de Necker , Botaniſte
&Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de p'uſieurs Académies , &c. &c.
in - 8°. A Bouillon , & à Paris chez La
combe , (& à Amsterdam chez Rey.)
Dictionnaire historique & géographique
1
AOUT. 1775. 121
portatif d'Italie , contenant une defcrip .
tion des Royaumes , des Républiques ,
- des Etats , des Provinces , des Villes &
des lieux principaux de cette contrée ;
avec des obſervations ſur le commerce
de l'Italie , ſur le génie , les moeurs &
l'induſtrie de ſes Habitans , ſur la muſique
, la peinture , l'architecture ; ſur les
choſes les plus remarquables , ſoit de la
nature , foit de l'art ; enſemble l'hiſtoire
des Rois , des Papes , des grands Hommes
, des Ecrivains & des Artiſtes célebres
, des Guerriers illuftres ; & une
expoſition des loix principales , des ufages
finguliers , & du caractere des Italiens.
Ouvrage dans lequel on a raſſemblé
tout ce qui peut intéreſſer la curiofité
& les beſoins des Naturels du Pays
& des Etrangers. 2 vol. grand in - 8°.
d'environ 700 pages chacun. Prix 12 liv.
reliés . A Paris , chez Lacombe , Libraire
, 1775.
Histoire des progrès de l'esprit humain
dans les Sciences naturelles & dans les arts
qui en dépendent ; favoir : l'espace , le vuide ,
le temps , le mouvement & le lieu ; la matiere
ou les corps; la terre ; l'eau ; l'air , Le
H5
1
122 MERCURE DE FRANCE .
fon ; le feu ; la lumiere & les couleurs ; l'électricité
; l'astronomie phyſique ; le globe terrestre
; l'économie animale ; la chimie ; la
verrerie ; la teinture. Avec un abrégé de
la vie des plus célebres Auteurs dans ces
ſciences . Par M. Savérien. I vol. in- 8º.
Prix 5 liv. relié. A Paris , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine , 1775-
Les Idylles de M. Derquin ne ſe trouvent
plus que chez Ruault , Lib.
Le Second Recueil vient de paroître |
en deux éditions , pour répondre aux
deux éditions qui ſe ſont faites du pre
mier Recueil. Ce fecond Recueil , comme
le premier , eſt orné de douze figures
gravées par les meilleurs Artiſtes. Prix
6 liv. broché.
On trouve chez le même Libraire les
deux parties réliées en un ſeul volume ,
veau fauve , doré ſur tranche , prix 12 1.
& une petite édition des deux parties en
un volume , avec un frontiſpice gravé ,
prix 1 liv. 4 fols br. &2 1. rel. en veau
fauve, doré ſur tranche.
L'Avare , Comédie de Moliere , en cing
actes , mise en vers , avec des changemens;
par M. Mailhol. De l'Imprimerie de
Pe
AOUT. 1775- 128
Bouillon. Brochure in-8°. de 142 pages ;
prix 24 f. broché. A Paris, chez Lacombe
, Lib .
Profpectus imprimé à Berlin.
Médailles fur les principaux événemens de la Maison de
Brandebourg , depuis Frédéric-Guillaume , dit le grand
Electeur , juſqu'à Frédéric le Grand II du nom &
troiſieme Roi de Pruſſe ; avec les explications hiſtoriques
de tout ce qui concerne les événemens fur lefquels
ces médailles ont été frappées. A Berlin , chez
G. J. Decker , Imprim. du Roi , 1775 .
L'Hiſtoire d'une Nation ne fauroit nous être rendue
avec plus de préciſion , de certitude & de vérité que
par la voie des médailles : ce ſont des monumens qui
conſtatent les faits les plus mémorables , en établiffent
l'authenticité , en déterminent la nature , en indiquent
l'importance & en fixent l'époque ; c'eſt par le
moyen des médailles que les tems les plus reculés
des Grecs & des Romains , nous ſont connus d'une maniere
plus parfaite que tout ce qui concerne les autres
Peuples de l'antiquité. Les grandes actions des hommes
illuftres , la ſuite des événemens qui ont contribué à l'agrandiffement
& à la décadence des Empires , tout ce
qui a eu quelque influence remarquable ſur la profpérité
& le bonheur des hommes , fur les ſciences & les arts ,
fur les établiſſemens avantageux à la ſociété , ſe trouve
'empreint fur ces métaux , de maniere à en porter le fouvenir
& l'image juſques chez nos derniers neveux. Un
autre avantage non moins conſidérable , c'eſt que les mé
124 MERCURE DE FRANCE.
dailles prouvent par elles - mêmes à quel degré les arts
ont été cultivés & perfectionnés à l'époque où elles ont
été frappées ; ainſi un recueil de médailles doit doublement
intéreſſer la Nation qui en eſt l'objet , & tous ceux q
qui aiment les arts & les ſciences.
Mais les recueils de cette eſpece deviennent bien plus
importans encore lorſqu'ils ont pour objets les faits d'une
Nation célebre , d'une Nation qui a fait de grandes cho
fes ; lorſqu'elles tranfimettent les époques les plus brillan- 1
tes de cette Nation , qu'elles en peignent les efforts leste
plus étonnans & les progrès rapides ; lorſqu'elles confervent
l'image & les traits des grands hommes qui l'ont
ſervie , élevée , agrandie, & portée au rang des Nations
les plus célebres .
Sans doute que , d'après ces conſidérations , on nous
ſaura gré d'avoir enrichi la Littérature de l'Ouvrage que
nous annonçons au Public . Eh ! quelle Nation a produit
en ſi peu de temps & tant de grands hommes & tant
de grandes choſes ? Quelle Nation a plus de titres pour
attirer & fixer l'attention de notre fiecle ?
Cet Ouvrage ſera exécuté dans le même format que
les Mémoires de Brandebourg , c'est- à- dire que ce ſera
un grand in - 40. Il renferme environ trois cents médail
les , outre pluſieurs autres tailles - douces analogues au fujet
, & les buſtes des quatre Princes dont on y verra les
regnes glorieux ; ces buſtes feront accompagnés d'un précis
hiſtorique des regnes de ces Princes ; le tout ſera
exécuté avec le plus grand foin & fur le plus beau papier
; les tailles - douces feront gravées dans le goût an
-tique & par les plus habiles Maîtres .
A OUT. 1775. 125
t La ſouſcription ſera ouverte juſqu'à la fin de cette
année 1775 ; les Souſcripteurs payeront trois ducats , &
quatre ducats s'ils veulent l'avoir fur du papier fin d'Hollande;
ceux qui n'auront pas ſouſcrit en payeront trois
Frédérics d'or . On remettra aux Soufcripteurs un billet
imprimé & figné par l'Auteur , M. Ricaud de Tirgale ,
Lieutenant- Colonel Ingénieur au ſervice de S. M. , & par
l'Editeur : on fera remettre le prix de la ſouſcription
l'Imprimeur du Roi , Decker , lequel remettra l'exemplaire
à tous ceux qui auront payé à temps ; ce ne ſera
qu'à la fin de l'année 1776 que l'on pourra livrer l'Ouvrage.
7
On peut ſouſcrire à Paris chez M. Metra , Agent du Roi
de Pruſſe , rue St. Victor.
ACADÉMIES.
I.
NISMES.
i
› Séance publique de l'Académie Royale
de Nime .
L'ACADÉMIE de Niſmes a tenu ſa féance
publique le 13 Juin 1775. M. le Comte
126 MERCURE DE FRANCE .
de Marcillac , Capitaine de Cavalerie ,
Gentilhomme de Monſeigneur le Prince
de Conti , Chancelier, en a fait l'ouverture
, en l'absence du Directeur , par
un Difcours deſtiné à ſervir d'intro .
duction à un Ouvrage ſur les Loix de
Lycurgue.
M. Baragnon , Juge - Mage d'Uzès , d
Aſſocié de l'Académie , a lu une Ode à
la Jeuneſſe , pour l'exciter au travail.
M. Vincens , Négociant , a lu unEffai
hiſtorique ſur l'origine de la foie , principalement
par rapport au commerce que
la Ville de Niſmes fait de cette matiere.
M. le Baron de Marguerittes a lu un
Poëme ſur la piété filiale.
d
fo
M. de Vallongue , après avoir fait
connoître les regrets de la Compagnie la
fur la maladie de M. l'Abbé de Mérez , p
Prévôt de la Cathédrale & Directeur de
l'Académie , lut quelques morceaux déta- d
chés du Diſcours que ce dernier avoit f
préparé pour l'ouverture de la féance.
Enfin M. Séguier , Secrétaire perpé- S
tuel , annonça que le prix qu'on devoit
donner à cette ſéance étoit réſervé pour
l'année prochaine, & finit par la lecture
du Programme ci-joint .
AOUT . 1775. 127
Programme de l'Académie Royale de
Nifmes.
L'Académie avoit proposé pour le
ſujet du prix de l'année 1775 , l'Eloge de
l'Esprit de Fléchier , Evêque de Niſmes. Elle
defiroit depuis long- temps de s'acquitter
de la reconnoiſſance qu'elle devoit à la
mémoire de ce Prélat illuſtre , qui fut
fon reſtaurateur , & lui procura l'aſſociation
de l'Académie Françoiſe.
L'Académie ſe flattoit de voir un grand
nombre d'Orateurs célébrer à l'envi les
vertus & le ſavoir d'un Evêque également
recommandable aux Lettres & à la
Religion . Le petit nombre & la médiocrité
des Pieces qui lui ont été adreſſées ,
la déterminent à propoſer le même ſujet
pour l'année prochaine.
C'eſt à regret qu'elle s'eſt vue forcée
d'exclure deux Ouvrages dont les Auteurs
fe font fait connoître. L'un a pour devife
: Vir bonus , dicendi peritus ; l'autre
Studio eloquentiæ , Sapientiæque notus.
Le prix de 300 liv. fera délivré , &
l'Ouvrage qui l'aura mérité ſera lu à la
féance publique du mois de Juin 1776.
Les paquets feront adreſſés , francs de
128 MERCURE DE FRANCE.
port , au Secrétaire perpétuel de l'Académie.
Ils ne feront pas reçus après le
31 Mars 1776.
Chaque Auteur mettra une deviſe à f
la tête de ſon Ouvrage, il y joindra un t
billet cacheté , qui contiendra la même la
deviſe , ſon nom & le lieu de ſa réſidence.
Les Membres de l'Académie , les Affociés&
les Auteurs qui ſe feront fait connoître
directement ou indirectement , ne
feront pas admis au concours .
II.
DIJON.
:
Prix proposés par l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles - Lettres de Dijon , pour
les années 1775 , 1776 & 1777 .
L'Académie a annoncé, depuis trois
ans , que le prix de 1775 ſeroit adjugé à
celui qui auroit donné la réponſe la plus
fatisfaiſante à la queſtion ſuivante :
Quels sont les avantages que les moeurs
ont retirés des Exercices & des Jeux publics
, chez les différens Peuples & dans les
différens temps où ils ont été en usage ?
On
AOUT. 1775129
On a vu dans les Programmes des années
précédentes , que l'Académie fouhaite
que ceux qui aſpireront à ce prix
conſiderent les exercices & les jeux publics
du côté moral & politique , &
faſſent ſentir juſqu'à quel point on doit
regretter de les avoir abandonnés. Elle
efpere que l'importance du ſujet propoſé
aura fait faire d'heureux efforts ,& qu'elle
n'aura pas , comme dans les deux dernieres
années , le déſagrément de refuſer
la couronne promife.
Le prix de 1773 ayant été réſervé ,
celui de 1776 ſfera double , & aura pour
ſujet la même queſtion de Médecine
pratique propoſée pour 1773 , ſavoir :
Quelles font les maladies dans lesquelles
la Médecine agiſſante est préférable à l'expectante
, & celle- ci à l'agiſſante ; & à quels
ſignes le Médecin reconnoît qu'il doit agir
ou rester dans l'inaction , en attendant le
noment favorable pour placer les remedes ?
Depuis pluſieurs fiecles les Médecins
font partagés fur cette grande queſtion.
Les agiſſans & les expectans croient leur
ſyſtême pratique autorisé par des raifonnemens
concluans & des expériences décifives
. Le moment où doit ſe diſſiper
l'illuſion qu'ils ſe font néceſſairement les
I
130 MERCURE DE FRANCE .
uns ou les autres , ſemble préparé par les
lumieres que la philoſophie a portées denos
jours fur tous les objets. L'Académie
eſpere que le prix qu'elle propoſe aujourd'hui
, hâțera la révolution que l'on
eſtdans le cas de prévoir , & qui doit
ramener à une méthode uniforme,
L'importance du ſujet qui a déjà été
propoſé pour le prix de 1771 & pour
celui de 1774 , a décidé l'Académie à le
propoſer encore pour 1777 , en triplant.
le prix. Elle le partagera , fi pluſieurs
Mémoires rempliſſent ſes vues; mais fi
elle n'a pas la fatisfaction de pouvoir le
décerner , elle renoncera à l'eſpoir d'obtenir
la ſolution qu'elle defire , & employera
les troismédailles à diriger l'émulation
fur d'autres objets.
L'Académie demande donc encore
pour le prix de 1777 , que l'on détermine.
L'action des acides fur les huiles , le méchaniſme
de leur combinaiſon , & la nature
des différens composésfavonneux qui en ré-
Sultent.
Les Auteurs font invités à indiquer
dans les trois regnes les productions naturelles
les plus ſimples qui participent
de l'état favonneux acide; à eſſayer en
TAOUT. 1775.
Igł
ce genre de nouvelles compoſitions ; à
expoſer leurs propriétés générales , à défigner
leurs caracteres particuliers , & à
ne préſenter leur théorie qu'appuyée de
l'obſervation & de l'expérience.
Les Mémoires ſeront écrits en françois
ou en latin , & l'on fera libre de
leur donner l'étendue néceſſaire.
Tous les Savans , à l'exception des
Académiciens réſidans , feront admis au
concours. Ils ne ſe feront connoître ni
directement , ni indirectement ; ils infcriront
ſeulement leurs noms dans un
billet cacheté , & ils adreſſeront leurs
Ouvrages , francs de port, à M. Maret ,
Docteur en Médecine , Secrétaire perpétuel
, qui les recevra juſqu'au rer. Avril
incluſivement des années pour lesquelles
ces différens prix ſont propoſés.
Le prix fondé par M. le Marquis du
Terrail & par Madame Crufſol d'Uzès
de Montauſier , à préſent Ducheſſe de
Caylus , conſiſte en une médaille d'or de
Ja valeur de 300 liv. portant , d'un côté ,
' empreinte des armes & du nom de M.
Pouffier , Fondateur de l'Académie ; &
de l'autre , la deviſe de cette Société littéraire.
,
132 MERCURE DE FRANCE.
1
SPECTACLES .
OPERA.
1
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations de l'Union de
l'Amour & des Arts, en attendant Cythere
affiégée , Opéra comique en trois
actes , par M. Favart , remis en muſique
par M. le Chevalier Gluck , & qui doit
être joué dans le commencement d'Août.
Le projet de M. le Chevalier Gluck .
fut d'abord de donner ce ballet alternativement
avec l'Opéra d'Iphigénie : il
diftribua même les rôles de ſon Opéracomique
aux ſujets qui ne repréſentoient
point dans Iphigénie ; mais la difficulté de
faire marcher enſemble deux Pieces nouvelles
, qui entraînoient trop d'apprêts ,
l'engagerent à abandonner ſondeſſein : cependant
il demande & ceux qui veillent,
enſon abfence , à l'exécution ſcrupuleuſe
de ſes intentions , exigent que rien ne
foit change à ſa diſtribution; ce qui
pourra priver le Public de voir quelques
Acteurs & Actrices qui ont coutume de
remplir ſes premiers rôles dans la nou-
1
AOUT. 1775: 133
veauté. Au reſte , jamais Piece de Théatre
n'aura été préparée , répétée & difpoſée
avec plus de ſoins. Nous ſavons
que l'on en a fait au moins vingt répétitions
, au lieu de ſept à huit , au plus , que
l'on a coutume de faire. M. Gluck mérite
ſans doute à tous égards d'être excepté;
& il faut que ſes Admirateurs ne
puiſſent reprocher aucune négligence
pour l'intérêt de ſa gloire. Ce célebre
Compoſiteur a donné en partant fon entiere
confiance à M. le Berton Adminiſtrateur
de l'Opéra , dont il connoît les
- talens & le faire agréable. M. le Berton a
bien répondu à cet honneur par ſes ſoins,
par fon zele & par fon activité; il a ſup-
- pléé à ce que M. le Chevalier Gluke n'avoit
pu faire avant fon départ de Paris ;
il a travaillé & compofé durant pluſieurs
mois , d'après les additions , les changemens
& le dénouement que M. Favart a
jugés néceſſaires ; il a compoſé en outre
fix grands morceaux de muſique pour la
fête du dernier acte , parmi leſquels il y
a la paſſacaille , la chaconne , &c. Comme
on fait que la muſique de M. le Chevalier
Gluck doit faire époque & caufer
→ une révolution fur le Théatre Lyrique ,
il a paru important de ne pas laiſſer
ignorer ce qu'il a fait & ce qu'on a fait
13
134 MERCURE DE FRANCE.
pour lui. Nous rendrons compte dans
le prochain Mercure du ſuccès de cet
Opéra.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné
le mercredi 26 Juillet la premiere repréſentation
des Arfacides , Tragédie nouvelle
en fix actes , par M. Perault de
Beaufole.
Le plan de cette Tragédie a paru fort
étendu & très -compliqué , & paſſant les
bornes preſcrites par le génie & par l'expérience.
Un des ſucceſſeurs d'Arface ,
Roi des Parthes , eſt fait prisonnier dans
un combat que lui livre le Roi de Bithinie
avec le ſecours des Romains. Il a
échappé à la mort par la générofité de
fon frere , qui , le voyant en danger , &
fachant qu'on en vouloit au Roi , lui
arrache le bandeau royal , en ceint fon
front , devient l'objet des pourſuites du
vainqueur furieux , & fubit le trépas,
Le Prince captif aime une Romaipe
& en eſt aimé; il oſe cependant
confpirer contre Rome ; il engage même
dans ſon parti le Roi de Bithinie : mais
C
1
AOUT. 1775. 135
il trouve dans ce Roi un rival jaloux &
terrible. Son nom & ſa paſſion ſontdécouverts
; il ſuccombe au moment de
voir réaliſer ſes grands projets. Le Roi
de Bithinie ne peut lui- même ſupporter
l'infortune de fon Amante , & fe tue. Nous
ne pouvons donner qu'une idée très.
imparfaite de cette Tragédie , qui a été
peu entendue , à cauſe du tumulte & de
l'agitation d'une aſſemblée nombreuſe.
On fera fans doute quelques changemens
à la ſeconde repréſentation , annoncée
pour le famedi fuivant. Nous en parlerons
plus en détail dans le prochain volume.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ſe diſpoſent à
donner inceſſamment la Belle Arsenne ,
Comédie nouvelle en trois actes , par
M. Favart , imitée d'un conte de M. de
Voltaire , & miſe en muſique par M.
Monfigny.
On prépare auffi à ce Théatre la Colonie,
Comédie traduite ou imitée d'un
Intermede Italien , dont la muſique eſt
de Sacchini.
14
136 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiſelle de Villeneuve a joué ,
depuis la fin de fon début , le rôle d'Anette
dans la piece d'Anette & Lubin ,
celui d'Agathe dans l'Ami de la Maiſon ,
& de Zémire dans la piece de ce nom.
On defire & on eſpere voir plus ſouvent
cette charmante Cantatrice dans les rôles
qui ſont convenables à ſon âge , à fon
jeu& à ſes talens. Les Actrices ſes rivales
ont tant d'avantages & de moyens
de plaire , qu'elles ne doivent point
craindre de partager avec cette jeune
Débutante.
ARTTS,
GRAVURES.
I.
Collection de tableaux , bronzes , marbres ,
terres cuites , médailles , pierres gravées ,
deſſins , estampes , livres & manuscrits
fur lesſciences & les arts , &c. provenant
du Cabinet de feu M. Mariette , Contrôleur
général de la Grande Chancel .
lerie de France , Honoraire Amateur
AOUT . 1775. 137
de l'Académie Royale de Peinture ,&
de celle de Florence.
,
CETTE collection , dont la vente ſe fera
vers la fin de la préſente année , eſt particulierement
riche en deſſins & en ef.
tampes. Nous pouvons même ajouter que
la partie des eſtampes & celle des deſſins,
• fur-tout des deſſins de l'Ecole d'lalie ,
préſentent le choix le plus beau&le plus
complet queParticulier ait jamais formé.
- Il faut auſſi avouer que M. Mariette
ainſi que nous l'avons déjà remarqué
dans la notice hiſtorique que nous avons
- donnée ſur cet Amateur diftingué , dans
✔le ſecond volume du Mercure du mois
* d'Octobre dernier , a eu les occafions les
plus favorables pour fatisfaire à cet égard
ſon goût éclairé. Le catalogue de cette
intéreſſante collection a été dreſſé avec
foin & intelligence par F. Baſan , Graveur
, chez lequel on le diſtribue à Paris
rue & hôtel Serpente ; & chez Deſprez ,
Imprimeur , rue Saint Jaques ; prix 6
livres .
Ce catalogue , de 418 pages in - 8°.
eſt précédé d'un éloge abrégé de M.
Mariette , & d'une eſtampe allégorique
que M. Baſan , qui avoit été choiſi par
M. Mariette lui- même pour l'arrange.
15
138 MERCURE DE FRANCE .
ment de fon Cabinet , a fait graver en
l'honneur de cet Amateur diftingué ,
comme un témoignage de fon zele &
de fa reconnoiſſance. Cette eſtampe ſupérieurement
gravée d'après le deſſin de R
M. Cochin , repréſente le buſte de M. Ma- e
riette, accompagné de l'Hiſtoire & du Géra
nie du Deſſin , & éclairé par le flambeau
que porte le Dieu du Goût. Des vignettes
& autres ornemens accompagnent ce catalogue
, auquel M. Bafan a auſſi joint
quelques gravures exécutées par feu M.
Mariette , d'une pointe fine & légere. Ces
gravures pourront donner une idée du
maniement facile de la pointe & de la
plume de cet Auteur , dont il ſe trouve
quelques deſſins de payſages dans cette
collection.
II.
Maximes générales du Gouvernement
Agricole , le plus avantageux au genre
humain ; par M. Queſnay , de l'Académie
des Sciences .
Ces Maximes ſont gravées ſur une
grande feuille ornée des atributs de
P'Agriculture ; prix 24 fols. AVerſailles ,
chez Blaizot , rue Satory ; & à Paris au
Bureau de Correſpondance , rue des deux
Portes Saint Sauveur.
AQUT. 1775. 139
GÉOGRAPHIE .
LES. le Rouge, Géographe ordinaire du
Roi , rue des Auguſtins , vient de donner
quatre feuilles demi- topographiques
de la côte de Barbarie , depuis le Cap
Bon juſqu'à Gigery ; deux plans de la
Ville d'Alger ; un de ſes environs ; un
plan de Gigery , en huit demi- feuilles ,
grand raiſon , prix 3 1. Plus , une feuille
fur Jeſus de toute la côte , depuis Leriſſe
Juſqu'à Ceuta , d'après Michelot , revue
par Sidy Abdéramand , Envoyé de Tripoly.
Prix 24 fols .
MUSIQUE.
I.
:
Troiſieme & dernier volume du Traité de
Compoſition muſicale , fait par le célebre
Fux .
On peut , en l'étudiant avec attention ,
parvenir à bien compoſer en très-peu de
emps. Il fut entrepris par ordre & aux
140 MERCURE DE FRANCE.
dépens de l'Empereur pour les Eleves
d'Allemagne ; depuis , il a été adopté
par M. Caffro , Maître de Muſique du
Roi & de la Reine de Naples , & du
Confervatoire Royal .
Il l'a traduit en Italien , & c'eſt aujourd'hui
le feul livre élémentaire de
compofition que l'on mette entre lea
mains des Eleves de ce Conſervatoire .
T
C'eſt ce même Traité , traduit en
François par le ſieur Pietro Denis , qur
eft préſenté au Public. Prix 7 l. 4 ſols.
A Paris aux adreſſes ordinaires ..
Ceux qui voudront les trois volumes
enſemble les payeront 16 1. ſeulement ,
chez l'Auteur , rue de l'Arbre Sec , à la
juſte Balance , à côté du Café qui fait le
coin.
II.
10
La Partition de Cythere affiégée , opéra
ballet en trois actes , remis en muſique
par M. le Chevalier Gluck, les paroles
par M. Favart , ſe vendent , ainſi que les
airs détachés , au Bureau d'abonnemera
muſical , rue du Hafard - Richelieu , la C
partition 24 liv, & les airs ſéparés 48 f
L'ouverture eſt gravée en parties ſépa
rées , pour plus de commodité du Public
AOUT. 1775 141
& ceux qui voudront l'acquérir ſans la
partition , payeront cette ouverture 2
liv. 8 f.
III.
:
Elémens de Muſique , avec des leçons
à une & deux voix , par M. Cajon , Maître
de Muſique. A Paris , chez Louet
te , cloître & paſſage St. Germain de
' Auxerrois .
NOTES hiſtoriques fur la gravure & fur
les Graveurs.
N. B. Ces Notes fur la gravure, tirées
du porte- feuille d'un très-habile Artiſte ,
étoient deſtinées à un Ouvrage en forme
de lettres où il étoit pareillement
traité des autres Arts. Elles n'y ont
point ſervi , c'eſt pourquoi on en a fait
uſage ici comme contenant des réflexions
qui peuvent être utiles.
On ne doit point regarder les excellens
Graveurs comme de ſimples copiſtes ; ce
font plutôt des traducteurs qui font pasſer
les beautés d'une langue très - riche
dans une autre qui l'eſt moins , à la vé142
MERCURE DE FRANCE
rité, mais qui offre des difficultés , &
exige des équivalens également inſpirés
par le génie & par le goût.
L'art de la gravure en taille- douce a
été entierementinconnu aux Grecs & aux
Romains, ce qui eſt d'autant plus étonnant
que , d'une part , ils gravoient des
épitaphes fur cuivre ; & que de l'autre ,
ils connoiſſoient les moyens de tirer des
empreintes , par l'uſage qu'ils faisoient
des pierres gravées .
Cet art fut inventé vers le commencement
du feizieme ſiecle. La premiere
découverte qui y conduifit fut celle de
la gravure en bois. Albert-Durergrava fur
bois beaucoup de morceaux eftimés. Marc
Antoine , après avoir auſſi gravé de cette
maniere , imagina de graver ſur des
planches de cuivre , & le fit avec ſuccès.
Il nous reſte de lui quantité de morceaux
d'après Raphaël fur-tout , qui conſervent
une eſtime diftinguée , malgré les progrès
que cet art a faits depuis. Il a été ſuivi
par pluſieurs Graveurs qui ont eu du
mérite ,& dont on conferve les ouvrages
fous le nom de petits Maîtres. Leurs eftampes
font entierement au burin , & la
plupart ont traité des ſujets en petit. On
admire encore la juſteſſe & la délicateſſe
AOUT 1775: 143
avec leſquelles ils rendoient de trespetites
têtes , quoiqu'ils ne ſe ſerviſſent que du
burin , inſtrument qui ſe prête très-difficilement
à former les petits objets .
- La gravure en bois s'eſt ſoutenue affez
long-temps avec diſtinction. Le Titien
lui-même , a gravé dans ce genre quelques
morceaux , où l'on apperçoit les
traces des rares talens qui le diſtinguoient.
Pluſieurs Artiſtes depuis , ont
tenté de perfectionner cette gravure:nous
avons eu dans ces derniers temps les freres
De Sueur & Papillon , qui s'y ſont diſtingués
; cependant j'oſe dire , pour ne pas
déguiſer ma penſée , qu'on a , ſelon moi ,
plutôt gâté que perfectionné cet art, en
cherchant à le rapprocher de la gravure
en taille- douce. On a voulu l'amener à un
fini & à une propreté dont il n'eſt gueres
fufceptible , & dans lesquels il ſera toujours
très inférieur à la gravure fur cui-
Fyre. Il me ſemble qu'il eût été plus ſage
de le reſtreindre à imiter le goût du def
Tin d'une plume hardie , effet qu'il pour
coit produire aisément, & juſqu'à l'illu
ion même , dans les mains d'un bon
Reffinateur.
Je reviens à la taille - douce. Longtemps
elle fut pratiquée avec le ſeul bu-
1
144 MERCURE DE FRANCE.
rin: mais enfin on découvrit la poſſibi
lité de l'ébaucher avec de l'eau - forte ; i
fecours précieux , qui lui a donné un air
de facilité & de légéreté , un goût de
deffin , & un feu dans l'exécution , dont
on n'avoit point d'idée. Ce progrès al
produit deux genres de gravure ; chacun
des deux eſt fixé aujourd'hui à ce qui lui
eſt le plus convenable. La gravure purement
au burin a embraſſé les portraits
ou autres ouvrages extrêmement finis ;
celle commencée à l'eau forte & terminée
au burin , a été préférée pour l'imitation
des tableaux d'hiſtoire , parce qu'ils
font peints d'une maniere plus libre &
moins léchée. L'application de ce nouveau
ſecours à la gravure a ſuivi d'aſſez
près l'invention de cet art ; car nous
avons des Caraches quelques eftampes
purement à l'eau forte , gravées avec tout
le goût & tout l'eſprit qu'on pouvoit
attendre de ces excellens deſſinateurs .
• La Flandre & la France font les pays
où cet art a été le plus floriſſant. En
Flandre , le fameux Corneille Viſcher l'a
porté au plus haut degré , & l'on peut
dire qu'à pluſieurs égards , perſonne ne
l'a encore furpaſſé. Il joignoit au talent
de bon deſſinateur celui de graveur excellent
AOUT. 1775. 145
cellent ; fes ouvrages font des chefs
'oeuvre , ſoit pour le goût de l'eauorte
& le badinage ſpirituel de la poin
e, ſoit pour la pureté , la fierté & la
elle couleur du burin. La Fricaſſeuſe de
eignets , le Marchand de mort-aux rats ,
&pluſieurs autres eſtampes de ce Maître ,
eront toujours l'admiration des Connoif
eurs.
Il a eu pour contemporains ou pour
acceſſeurs , Bloemart , Suiderhoff , Bolfaert
,& pluſieurs autres ,dont la plupart
nt gravé d'après Rubens. Laliſtede leurs
oms formeroit un volume ,& leur talent
mériteroit un éloge particulier.
Par la même raiſon , je ne ferai point
énumération des Graveurs qui ont exellé
en France ; elle ſeroit infinie. Je
ne bornerai à vous faire connoître les
lus célebres.
Le fameux Edelink a porté la gravure
burin au plus haut point deperfection.
uoiqu'il y ait eu dans ſon temps , &deais
, beaucoup d'excellens Artiſtes de ce
enre , aucun ne l'a ſurpaſſé ni même
ralé. Sa belle eſtampe de la Madeleine ,
après le Brun , pluſieurs grandes thêſes ,
quantité de portraits , feront toujours
s modeles qu'on cherchera à imiter, ſans
K
146 MERCURE DE FRANCE .
pouvoir peut - être les atteindre pour la
pureté de la coupe , & la beauté du
travail.
Rouſſelet , Roullet , Maſſon , Mélan ,
les Poilly , Nanteuil doivent être cités
après cet admirable Artiſte ; Nanteuil,
fur-tout , qui grava d'après ſes propres
deſſins avec le talent le plus rare.
Dans le même temps floriſſoit pour
la gravure de l'hiſtoire ,mêlée d'eau- forte
&de burin, le fameux Gérard Audran.
Moins exercé qu'Edelink dans leburin ,
il lui étoit infiniment ſupérieur dans le
deffin. Auſſi perſonne n'a-t-il pu l'égaler
dans l'art de traiter la chair avec goût , &
d'aſſurer avec juſteſſe les formes , & les
contours du nud. Ses eſtampes , d'après
les tableaux de le Brun , de le Sueur , de
Coypel, font admirables. Celles des ba
tailles d'Alexandre , d'après le Brun , le
font d'autant plus, qu'il a ſcu donner à ce
Peintre un caractere , & une fierté de
deſſin, que ſes tableaux n'offrent pas au
même degré : talent bien rare chez les
Graveurs, Il eſt peu de traducteurs qur
puiſſent égaler l'Auteur original , &
beaucoup moins qui le ſurpaſſent.
Ace maître ſupérieur ont fuccédé fes
freres , parmi lesquels Jean eſt celui qui
T
AOUT. 1775. 147
qui eſt reſté le moins au deſſous de fa
Tupériorité ; Simoneau , Duchange ,
Tardieu , Cochin pere , & quelques
autres.
Si quelqu'un de nos jours peut être
comparé à Gérard Audran , c'eſt le céle
pre Laurent Cars. La ſûreté de ſon defdin
, & le goût de fon travail nous rappellent
preſque tout ce que nous admicons
dans le grand Audran. La maniere
& le choix du travail de Cars a même
quelque choſe de plus aimable ; mais la
Fermeté du deſſin ,& l'empâtement des
chairs a encore plus de goût & de caractere
chez Audran. Au reſte , ce font des
nommes du premier ordre, des modeles à
amais précieux : on peut accorder à l'un
des deux la préférence; on doit à tous
deux l'admiration. Leur maniere de trai
cer l'hiſtoire en grand ne laiſſe rien imaginer
de plus parfait& de plus noble.
Je ne dois pas oublier pluſieurs con
temporains de Cars , & fes émules , end
r'autres les deux Dupuis. Charles Du
buis a gravé le mariage de la Vierge,
d'après Carle Vanloo, morceau capital ,
& le plus bel ouvrage de ce Graveur.
Nicolas Dupuis s'eſt diſtingué par fon
goût de gravure moelleux,& eft connu
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
par quelques morceaux de la galerie de
Vertailles , & par l'eſtampe d'Enée , por- te
tant ſon pere Anchiſe , d'après Carlet
Van'oo ; quoiqu'elle ſoit entierement
gravée au burin , elle a tout le goût
qu'auroit pu lui donner une eau- forte
ſpirituelle.
Aux Graveurs au burin , contemporains
d'Edelink , que j'ai cités , il faut
joindre Chereau , les Drevet , particulierement
le fameux Drevet fils , mort à
la fleur de ſon âge , & qui néanmoins a
laiſſe des chefs-d'oeuvre de gravure , d'après
Rigaud ; le plus célebre eſt le portrait
de Boſſuet.
De nos jours nous nous glorifions , à
bon droit , du très eſtimé M. Schmidt ,
Graveur Pruſſien , qui s'eſt perfectionné
en France, de M. Wille, que la beauté
de ſa coupe rend ſi celebre. M. Daullé a
laiſſé quelques bons morceaux. M. Tardieu
fils , doit également être diftingué ,
de même que Balechon , dont quelques
eſtampes ſont extrêmement recherchées
des amateurs. Al'égard de ce dernier ,
je vois une forte d'engouement pour lui
dans le public , & j'avouerai que je ne le
partage pas. Je rends juſtice à la beauté
du burin qui caractériſe le portrait du
C
AOUT. 1775. 149
Roi de Pologne: mais je n'admire de ſa
tempête , d'après M. Vernet , que la beauté
de la gravure des flots ; tout le reſte ,
ciel , fabrique , rochers me paroit d'une
gravure dure , ſans goût dans le genre ,
:& dans le choix du travail. Son unique
mérite , ſelon moi , eſt un noir bien velouté.
Je ſuis moins fatisfait encore de
fes Baigneuſes , dont les chairs de fem-
- me font noires. Il en a tellement forcé le
travail dans le noir outré , qu'on croiroit
qu'il a voulu repréſenter un clair de lu-
-ne , tandis que M. Vernet a peint un coucher
du ſoleil. Il en eſt de même de la
Sainte Genevieve , où tout eſt forcé de
noir , juſqu'aux moutons , quoique Vanloo
les eût peints blancs. Ce qui me donne
de l'éloignement pour cette maniere
outrée , c'eſt que je ſuis un peu dans le
fecret. Je fais qu'il eſt plus aiſé de graver
bien noir , que degraver proprement ,&
d'une belle coupe , lorſque les tailles font
légeres , comme dans les ouvrages de
Nanteuil,
-> Quoique le genre de l'hiſtoire engrand
foit preſque abandonné par le peu de
goût que le public conſerve pour lui , il
nous reſte néanmoins encore pluſieurs
Graveurs en ce genre très dignes d'eſtie
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
me. M. Lebas s'y eſt exercé pluſieurs
fois avec beaucoup d'art &de goût. MM,
Flipart , l'Empereur , le Vaſſeur , ont
continué de s'y appliquer , & leur fuccès
eſt connu. M. de Saint Aubin s'y
eſt diſtingué, quoiqu'il ait eu rarement
l'occaſion d'y appliquer ſes talens,
La gravure en petit , qui peut , en
quelque maniere , être regardée comme
un troifiéme genre , a auſſi produit des
hommes très, célebres. Le fameux Calot.
yaexcellé; il a eu pour ſucceſſeurEtien.
ne Labella , plus admirable encore. Leşrares
talens de ce Graveur n'ont pas encore
été égalés quant aux grâces , au goût , à la
fûreté du deſſin ,& au travail ſpirituel de
la pointe. Le fameux le Clerc a été doué
du plus beau génie. Ses ouvrages font
d'une touche ſure , & remplie d'eſprit,
Exact aux loix de la perſpective , il regne
une belle diſtribution dans ſes compoſi.
tions , dont les figures ſont élégantes ,&
drapées avec nobleſſe. Cet habile homme
poſſéda pluſieurs rares qualités. Il fut Phy
ficien , Mathématicien Architecte ,
Homme de lettres. Sa compoſition fut
facile , ſon exécution promte & fûre ;
il traita tout égalemen bien , l'hiſtoire ,
le payſage , les animaux , l'ornement. Il
enſeigna la perſpective dans l'Académie
AOUT. 1775. 151
Royalede Peinture; ſonfils lui ſuccéda,
& fon petit - fils remplit aujourd'hui la
même charge , dans la même Académie.
Picart a joui d'une aſſez grande réputation
, cependant ila été fort inférieur à
ſes prédéceſſeurs ; ſes ouvrages font du
plus mauvais goût de gravure , chargés de
petits points ronds , arrangés d'une maniere
infipide. Ce qu'ils ont de louable ,
c'eſt un genre de compoſition aſſez ingénieux
, un goût de draper aſſez bon , &
quelque juſteſſe dans les formes.
Je ne m'arrêterai pas à vous parler de
pluſieurs Peintres qui ont gravé avec
beaucoup d'art & de goût , tels queVandyck
, Reimbrant , & en France Gillot ,
&pluſieurs autres , parce queje ne regarde
pas cela comme un grand mérite en
eux. Il eſt décidé que toutPeintre habile
, conféquemment ſavant deſſinateur,
gravera avec ſuccès à l'eau forte , pour
peu qu'il veuille s'yappliquer :toutlemérite
de cette gravure dépend de la ſcience
du deſſin. C'eſt ce qui ſoutient lagravure
en petit , genre de talent dans lequel
M. Cochin le fils s'eſt diſtingué.
Tous les Graveurs queje viens denommer
ont été inventeurs , & conféquemment
bons deſſinateurs; car le deſſin , au
K 4
152 MERCURE DE FRANCE .
moins en petit , eſt une condition de l'invention.
Auffi M. Moreau , qui s'exerce
dans le genre du petit , &qui ſe ſurpaſſe
tous les jours lui - même , joint - il à l'invention
la plus ingénieuſe , & au deſſin
le plus correct , le goût de gravure le
plus fpirituel , & le plus agréable.
Je ſerois bien injuſte & bien reprénenſible
, ſi je négligeois de vous nommer
M. Aliamet comme un des Graveurs
qui font le plus d'honneur à la France. Il
a gravé des Maîtres Flamands & des
Vernet avec le plus grand ſuccès , & s'eſt
montré en cela digne éleve de M. Lebas
, ſi diſtingué par la maniere infiniment
ſupérieure dont il a gravé ces mêmes
Maîtres .
La gravure en petit eſt aujourd'hui
celle que l'on goûte le plus à Paris. MM.
le Mire, Prevoſt , de St. Aubin , Fiquet ,&
pluſieurs autres y excellent. Leur maniere
eſt toutedifférente de celles qu'ont eue les
Graveurs qui les ont précédés. Auparavant
on ſe contentoit de donner l'eſprit
des objets avec peu de travail ; maintenant
ces petitsmorceaux ſont terminés de
lamaniere la plus aimable , & preſqu'auſſi
finis que les eſtampes de grande proportion.
Quelqu'agréable que foit ce talent ,
AOUT. 153 1775.
que j'appellerois volontiers un nouveau
> genre ; il eſt cependant fâcheux que
preſque tous les Graveurs foient obligés
de s'y attacher , & qu'il y ait ſi
peu d'occaſions de former des Graveurs
dans celui de l'hiſtoire en grand ;
& enfin il eſt à craindre qu'il ne ſe perde
tout à fait.
Je ne m'étendrai point ſur la gravure
en maniere noire , talent preſqu'entiere-
, ment abandonné en France, non qu'il ne
puiſſe y être exercé avec ſuccès , puiſqu'il
7 eſt plus facile que les autres , mais parce
➤ qu'il n'eſt propre à rendre quedes tableaux
obfcurs , & que d'ailleurs on n'en peut
> tirer qu'un petit nombre de bonnes épreu
ves. Je vous parlerai encore moins d'une
gravure colorée qui en eſt une ſuite , &
qui fut apportée en France par M. Leblond
, Anglois ; talent avorté dès ſa
3 naiſſance , & qui n'a pas été accueilli.
Mais je ne dois pas oublier le genre de
gravure qui imite le deſſin au crayon.
Cette découverte a été artribuée à M.
François , & pouvoit l'être également à
M. de Marteau , puiſqu'il s'eſt annoncé
dans le même genre preſqu'en mêmetemps
, & qu'il avoit déjà publié quelques
eſſais qui ſembloient y conduire,
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
On peut leur faire honneur à tous deux
de l'invention , & croire qu'ils font arrivés
, en même temps , au même but par
différens moyens. M. François a donné
quelques bons morceaux : M. de Marteau
s'eſtdiſtingué davantage ; ſes productions
nombreuſes portent un caractere de ſupériorité
qui entraîne en ſa faveur. M. Bonnety
a joint la maniere d'imiter les deffins
au noir & au blanc fur les papiers de
couleur. Ces deux découvertes ont l'utilité
importante de répandre partout les
études bien copiées des meilleurs Maîtres
, & conféquemment de faciliter aux
provinces les plus éloignées les ſecours
néceſſaires pour commencer avantageuſement
l'inſtruction des éleves. ,
Il s'eſt encore élevé de nos jours unnouveau
genre de gravure à l'imitation du
lavis. Il en peut réſulter quelque utilité
pour multiplier les deſſins lavés des
grands Maîtres. Pluſieurs Artiſtes l'ont
tenté , & quelques uns y ont réuſſi par
différens moyens. M. Stapart a publié ſa
maniere d'opérer , & quoiqu'elle préſente
des difficultés qui engageront difficilement
à la ſuivre , on lui doit de la reconnoiſſance
de la généroſité qu'il a eue de
faire part de ſes découvertes. Celle qui
AQUT. 1775155
paroît la plus fûre , la plus prompte , &
Ja plus facile , eſt dûe aux tentatives de
M. le Prince , Peintre du Roi ; mais elle
eft encore ſous le ſecret.
C'en eſt aſſez pour une lettre ; fi elle
vous eſt agréable , je pourrai dans la ſuite
vous entretenir des moyens que je
penſe qu'il feroit utile d'employer pour
maintenir cet art dans l'état floriſſant où
il a toujours été en France.
MÉMOIRE fyr un moyen nouveau de
faire remonter les Bateaux
sb
LE Commerce reçoit des avantages infinis
des tranſports qui ſe font par les
rivieres ; cette vérité n'a pas beſoin de
preuves de détail: mais le fret eſt incomparablement
plus coûteux en remontant
→ qu'en deſcendant , par le nombre d'hommes
, de chevaux, ou de boeufs qu'il faut
y employer , & qu'il feroit très-heureux
de pouvoir réſerver pour la culture des
terres,
Feu M. le Maréchal de Saxe eſt , je
crois , un des premiers qui ait porté ſes
vues fur la recherche des moyens de faire
156 MERCURE DE FRANCE.
1
ce ſervice par des machines dont le mo.j
teur fo l'effet du courant d'eau meme
contre lequel il s'agit de faire remonter
les bateaux ; mais il s'eſt borné ainſi que
tous ceux qui ont couru la meme carriere
, à les placer ſous l'arche d'un pont ,
comme eſt celle qu'on voit au Pont-
Neuf , n'ayant eu pour objet , ce ſemble
, que d'éviter par-la , pour le tirage ,
les embarras qui ſe trouvent en grand
nombre fur les deux berges d'une riviere
traverſant une grande Ville telle que
Paris.
De nos jours , à la vérité , on a conçu
le projet de faire remonter les bateaux
de Rouen à Paris , par le moyen de la
pompe à feu : mais il ne paroît pas que
les expériences qu'on en a faites , alent
répondu à l'eſpoir dont on s'étoit flatté ;
on pourroit dire même qu'avec un peu
de réflexion on ſe ſeroit évité la dépenſedes
eſſais.
La nature offre un moyen plus affuré
&bien moins diſpendieux; il eſt certainement
poſſible de faire remonter les
bateaux , quelque rapide que ſoit le courant
d'une riviere , par la force même de
ce courant.
:
Un Particulier ayant un état honnête
AOUT. 1775 157
& déjà connu par pluſieurs inventions
utiles , a imaginé , il y a près de vingt
ans , une machine ſimple , laquelle étant
miſe en mouvement par le courant de
l'eau , tire à elle un bateau & le fait remonter.
Il s'agit d'en établir pluſieurs de diftance
en diſtance , par des moyens qui
ne gêneront nullement la navigation:
✓ quand une de ces machines aura tiré un
bateau juſqu'à elle , ce bateau ſera repris
, ſans perte de tems , par la machine
d'après , pour continuer ſa route,
>
6
Cette ſuite de machines placées ainſi
le long d'une riviere , ſera une nouvelle
fûreté pour le commerce , & préſentera
des ſecours prochains dans les accidens ,
ſoit pour les perſonnes qui , tombées
à l'eau , ſeroient expoſées à ſe noyer ,
foit pour repêcher des effets & des marchandiſes
échappées d'autres bateaux .
Un autre avantage important , eſt que
la grande hauteur des eaux qui ſuſpend
toujours la navigation , & empêche ſouvent
pendant long temps les Villes de
recevoir les approviſionnemens , ne produira
point cet effet , ſi le tirage des bateaux
ſe fait par les machines propoſées
138 MERCURE DE FRANCE.
par cemémoire : plus ily aurad'eau , plus
le tirage ſe fera aifément.
Enfin l'agriculture ne peut que gagner
à l'exécution de cette idée: nous avons
pluſieurs provinces dans lesquelles il ſera
très - intéreſſant de pouvoir rendre à ce
premier , à ce plus important des arts, les
hommes & les chevaux qu'on y emploie
toute l'année au tirage des bateaux.
On peut voir tous les matins un modele
de cette machine , chez l'Auteur ,
dont lademeure fera indiquée par le Notaire
ci après nommé.
Comme il ne ſe propoſe que de faire
le bien , fans aucunes vues d'intérêt perſonnel
, il defireroit que quelques citoyens,
animés du même zele, le miſſent à portée
de faire conſtruire ſeulement une de
ces machines ſur des dimenſions affez
grandes pour faire fur la Seine une expérience
frappante & décifive dans le
courant de cette année....
Meſſieurs de l'Académie Royale des
Sciences feroient priés de vouloir bien
s'y trouver, pour juger & la machine ,&
ſes effets; c'eſt à ce Corps ſavant & impartial
qu'il appartient de prononcer fur
ces fortes de matieres.
Pour parvenir à ce but , l'Auteur pro
AOUT. 1775. - 01 159
poſe une eſpece de ſouſcription , que
chaque Soufcripteur portera , pour fa
part, à la fomme qu'il jugera à propos,
laquelle fomme il aura la bonté de faire
remettre chez Me Lambot , Notaire ,
rue S. Honoré , derriere la Barriere des
Sergens , où il en ſera formé état &
lifte.
Le montant de cette Souſcription fervira
aux frais & dépenſes de cette Ma
chine & de l'expérience.
Le premier avantage des Souſcripteurs
fera la fatisfaction de concourir au bien
➤ de l'Humanité , du Commerce & de l'Agriculture,
avantage réel & flatteur pour
tout bon Patriote.
Le ſecond eſt l'eſpoir d'être rembourſé
fur les premiers deniers que produiront
les différens établiſſemens de ces
machines , & de partager entre eux annuellement
les bénéfices qui réſulteront
* de ces établiſſemens, s'ils jugent à propos
d'en former la compagnie..
Enfin, en ſuppoſant qu'on ne pût obtenir
la permiffion de former ces éta
bliſſemens , la machine en elle - même
aura une valeur ; elle pourra être vendue
' à l'encan , & la ſomme qui en provien60
MERCURE DE FRANCE.
dra ſera répartie entre Meſſieurs les
Souſcripteurs , au prorata de leur miſe.
Dès qu'il s'en fera préſenté un certain
nombre, ces Meſſieurs feront invités à
s'aſſembler chez ledit Me Lambot , Notaire
, ou chez l'Auteur , à l'effet de régler
avec lui de quelle maniere il ſera
procédé dans cet objet , pour que per.
ſonne ne puiſſe douter de l'emploi con .
venable des fonds de la ſouſcription.
ECONOMIE CIVILE,
Moyen très-ſimple pour rendre les incendies
moins terribles , tiré des manuscrits de
M. Pingeron , ancien Ingénieur de la
Ville & Fortereffe de Zamosch , en Po
logne.
Un Anglois , ami de l'humanité , ré
fléchiſſant ſur le grand nombre de malheureux
qui périſſent ſouvent au milieu
des flammes dans laVille de Londres (*) ,
pro-
(* ) Les Compagnies d'aſſurance établies à Londree
A OUT . 1775. 161-
propoſa dernierement à ſes Concitoyens
un moyen bien ſimple pour ſauver la
vie à ceux qui pourroient ſe trouver dans
une maiſon embrâfée. Ce moyen sûr , auquel
on n'avoit jamais pensé à cauſe de
ſa ſimplicité , conſiſte à continuer l'efcalier
de chaque maiſon juſques, fur les
toîts , & à ouvrir par- là une communication
facile. Il faudroit pour cet
effet que la cage de l'eſcalier fût élevée
au deſſus de la maiſon ,
cela ſe voit dans la plupart des anciennes
maiſons à Lyon *. Si le feu , qui
prend rarement à l'eſcalier , commence
comme
dres pour les maisons , & que l'on nomme fire offices ,
ne produiroient - elles pas un effet contraire au voeu public
, en rendant chaque particulier moins attentif sur l'article
du feu ? En effet , n'est - il pas surprenant que chaque
jour ne foit compté à Londres que par quelques incendies où
périffent Souvent plusieurs personnes ?
** La Ville de Lyon est la ſeule en France où la plupart
▸ des anciennes maisons ont un belvedere ou tour , au- deſſus
de la cage de l'escalier. Ces belvederes sont souvent une
retraite agréable pour ceux qui aiment la folitude. Il y a
grande apparence que l'usage de ces tours a été apporté a
Lyon par les Florentins & les Lucquois , qui y établirent les
premieres manufactures de foie, les belvederes étant trèscommuns
dans toute l'Italie.
L
162 MERCURE DE FRANCE .
à ſe manifeſter par le bas de la maiſon |
on s'enfuit par le toît ſur les maiſons
voiſines ; ſi l'incendie commence par le
haut , on ſe ſauve par le bas en defcendant
l'efcalier *.
Cette méthode ſuppoſe les maiſons à
peu près de même hauteur comme à
Londres , ou que l'on laiſſat auprès du
mur mitoyen de la maiſon la plus élevée
des échelles de fer pour faciliter l'évaſion
des incendiés .
L'exécution d'un pareil projet ne nuit
nullement à la ſûreté publique , car la
porte qui donne ſur le toît fera fermée
du côté de la maiſon par un verrouil
ou par tout autre fermature facile à ouvrir
en dedans. Il faudroit encore que
cette porte fût très - large.
* Dans le cas où la maiſon ſeroit incendiée par le haut
& par le rez de chauffée , il n'y a d'autre reſſource que de
faire un trou dans les murs pour fuir dans la maison voifine
; ne feroit - il pas alors à desirer que cette communication
exiftat à demeure ? On en ſeroit quitte pour en fermer
la porte chacun de son côté. Au besoin , une serrure eft
bientôt ouverte ou forcée. L'inégalité des étages ne seroit
point un obstacle : quelques marches ferviroient à en faciti.
ter la communication . Dans les Villes de guerre , cette
communication devroit toujours exifter de droit pour la défense
même de la Place , lorsque l'ennemi feroit fur be
rempart.
AOUT. 103 1775.
Nombre de Particuliers ont imaginé
à Londres des moyens très ingénieux
pour defcendre les incendiés par les fenêtres
en très - peu de temps; les expériences
en ont été faites avec ſuccès :
mais ces moyens exigent un grand appareil
& beaucoup de dépenſes.
On defire ardemment que MM. les
Architectes procurent l'avantage dont
on vient de parler , aux maiſons qu'ils
feront chargés de bâtir par la ſuite; il
feroit encore à ſouhaiter qu'ils renonçaſſent
à ce toît de mauvais goût nommé
à la mansarde , du nom de ſon prétendu
inventeur : car il rend les communications
par le haut des maiſons abfolument
impraticables dans le cas d'incendie
, de même que les toîts trop inclinés.
i
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
MÉMOIRE dans lequel on propoſe de faire
une réforme dans la nourriture des chevaux.
Par M. l'Abbé. Jacquin , Hiftoriographe
de Mgr . le Comte d'Artois .
L'Avoine
1
'Avoine eſt la principale nourriture des chevaux : on
la leur donne entiere ; cet uſage a bien des inconvéniens .
* Je vais les expoſer en peu de mots , avant d'indiquer
une méthode propre à rendre ces alimens plus profitables
à ces précieux animaux , & moins difpendieux pour leurs
✔ Maîtres .
1. D'une meſure d'avoine que l'on donne à un cheval,
il eſt conſtant qu'il n'y en a tout au plus que la
moitié qui ſe convertiſſe en nourriture. Qu'on examine
les crottins qu'il rend , on y retrouvera une bonne partie
de l'avoine en nature : en voici la raifon . Tous les grains
qui n'ont pas été concaffés & broyés ſous les dents de
l'animal , paſſent dans ſon eſtomac & traverſent ſes inteſtins
fans lui procurer aucun ſuc alimentaire. La preuve
de cette vérité ſe préſente tous les jours ſous les
yeux. Qu'on repande ſur une terre nouvellement labourée
du fumier de cheval , frais , vous voyez peu de jours
après ce champ ſe couvrir d'herbe , & cette herbe n'eft
autre choſe que de l'avoine. Ces grains qui pouſſent ,
après avoir paſſé par l'eſtomac & les inteſtins du cheval ,
n'y ont donc fouffert aucune altération , pas même celle 1
qui auroit été fuffiſante pour en détruire le germe. Cette
partie de l'avoine n'a donc fourni aucune nourriture :
こ
AOUT . 1775. 165
elle eſt donc en pure pette & pour le cheval & pour le
Maître .
:
2. J'ajoute que cette partie de l'avoine que le cheval
rend en nature , eſt non feulement en pure perte pour
Jui , mais qu'en paſſant par ſon corps elle lui cauſe bien
des maux.
D'abord elle uſe promptement ſes dents. Le cheval
en a quarante , ſavoir vingt - quatre mâchelieres , quatre
canines & douze inciſives ; ce qui indique qu'il n'eſt pas
organiſé pour faire fa nourriture de l'avoine ſeule , puiſ
qu'il n'y a que les vingt quatre machelieres qui puiſſent
fervir à la triturer : auſſi les Arabes , dont les chevaux
font fi renommés , parce qu'ils conſervent long - temps
leur vigueur , ne donnent point d'avoine aux leurs . Tant
qu'il y a de l'herbe ſur la terre , ils les font paître : lorfqu'elle
manque , ils les nourriſſent de dattes & de lait de
chameaux , ce qui les rend légers & nerveux . Mais
comme en Europe , fur - tout en France , l'avoine fait la
principale partie de nourriture des chevaux , voyons quels
effets elle produit quand on la leur donne entiere .
Nous venons de dire qu'elle uſe promptement les dents
des chevaux; en voici la preuve. Examinons un grain
d'avoine : ſa peau extrêmement dure , liffe & friable , le
rend propre à gliſſer & à s'échapper de deſſous les dents :
mais il ne peut s'échapper fans occafionner un frottement
violent qui les uſe. Eſt - il ſaiſi par deux dents affez
plattes pour le bien retenir ? les efforts de l'animal pour
le broyer , les liment & les alterent ſenſiblement , & leur
font bientôt prendre une forme conique & pointue , qui
les rend par la fuite incapables de faiſir & de concaffer
l'avoine. Cette altération des dents des chevaux , nour-
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
ris avec de l'avoine entiere , eſt l'effet néceſſaire de tourb
frottement violent , & fouvent répété , de deux corps éga
lement durs l'un ſur l'autre ; auſſi dans les Pays où l'on'
nourrit les chevaux avec de l'avoine entiere , des l'âge
de dix ans leurs dents , fur- tout celles d'en haut , pра-
roiffent émouffées , ufées , longues & déchauffées ; & àl
quinze ans , & même ſouvent plutôt , ces pauvres ani
maux font hors d'état de fervir , tandis qu'avec une nourriture
plus faine , ils fourniroient une carriere de vingtcinq
à trente ans .
Secondement , le grain de l'avoine a deux pointes , l'une
forte & aiguë , l'autre longue & plus émouffée ; ces
pointes , particulierement la plus forte , uſent & déchauffent
promptement les dents des chevaux : auffi voyons
nous que ces animaux périfſſent moins de vieilteffe , que
par la difficulté qu'ils éprouvent , dès leur jeuneſſe , à macher
leur avoine fuffisamment pour en tirer une nourriture
convenable , car il faut remarquer que plus ils avancent
en age , moins ils tirent de ſubſtance de l'avoine , parce
que leurs dents déchauffées , allongées , uſées & formées
en pointes , ont de la peine à la ſaiſir , à la concaffer , à
la broyer , & par - là à la rendre propre à former dans
l'eſtomac un chyle capable de réparer les forces abattues
par un travail long & pénible. Il eſt aiſé d'obſerver que
les vieux chevaux font très - longs à manger leur avoine ,
&qu'ils font obligés , par impatience , d'en avaler la plus
grande partie dans fon entier , après l'avoir humectée!
avec un peu de ſalive. Dans cet état , d'une meſure
d'avoine qu'on donne à un vieux cheval , il n'en tourne
pas la moitié , à beaucoup près , au profit de ſon eftoAOUT.
1775. 167
mac. C'est encore bien pis quand ce malheureux ſe trou
ve à côté d'un jeune cheval difpos des dents , & qui ,
après avoir avalé promptement ſa portion , ſe jette avec
avidité fur celle de fon voiſin .
D'ailleurs les deux pointes de l'avoine dont nous venons
de parler , ont encore un autre inconvénient , c'eſt
de percer & de déchirer les gencives , la langue & le palais
du cheval. Qu'on viſite la bouche des jeunes chevaux
& de ceux qui ont été long - temps au verd , après
Heur avoir donné les premieres fois de l'avoine , on la
trouvera en fang ; fi dans la fuite on n'en apperçoit plus ,
cela vient de ce qu'à force de cicatrices le palais & les
gencives ſe durciſſent au point de réſiſter à ces pointes
meurtrieres : mais qu'arrive-t-il ? Le palais & les gencives
ainfi couverts de calloſités , par l'abondance des cicatrices
, ne laiſſent pas fuinter avec la même facilité & la
même abondance la ſalive , cette fecrétion fi néceſſaire
la digeftion des alimens & à la chylification.
De plus , cette partie des grains de l'avoine qui ſe
refuſent au broyement , & qui paſſent en entier avec
Jeurs pointes non émouffées , bleſſe l'oesophage du cheval ,
fatigue fon eftomac & déchire ſes inteſtins.
3. En donnant l'avoine entiere aux chevaux , il faut leur
Len faire prendre le double de ce qui ſuffiroit pour les
nourrir , ſi l'on ſuivoit une autre méthode. On ſe plaint
que l'avoine augmente tous les jours ; que , ſuivant la proportion
du bled , elle devient chaque année plus chere ,
qu'enfin la furabondance des chevaux conſacrés au luxe
- dans les écuries des grands Seigneurs & des riches par
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
ticuliers , en rend la valeur exorbitante , fur - tout dans les
grandes villes & dans leurs environs : on a raifon ; mais
eft - il bien aifé de corriger le luxe ? il le ſera ſans doute
beaucoup plus de faire adopter une méthode plus faine
pour les chevaux & moins difpendieuſe pour leurs Maîtres
: c'eſt celle que je vais propofer.
Elle conſiſte à faire concaſſer l'avoine avant de la donner
aux chevaux . Cette opération n'eſt pas difficile : toutes
fortes de moulins propres à moudre le bled , le ſeigle
, l'orge , & c . font bons à concaſſer l'avoine , c'est - àdire
réduire chaque grain en trois ou quatre morceaux ,
pourvu qu'ils foient nouvellement rebattus & r'habillés .
Comme les Officiers de Cavalerie ont coutume , lorſqu'ils
veulent rafraîchir leurs chevaux , de leur donner de l'orge
concaffée ; il n'y a guere de Meuniers en France qui
ne foient au fait de cette Opération & du méchanifine
qu'elle exige pour élever la meule de deſſus , au point de
pouvoir diviſer chaque grain en trois ou quatre parties .
S'il en coûte quelque choſe pour cette trituration , le
profit pour chaque Particulier n'en ſera pas moins évis
dent & réel , puiſqu'avec moitié moins de grain il nourrira
mieux les chevaux que par l'ancienne méthode. De
plus , l'avantage devient immenfe pour la ſociété , en ce
que les Cultivateurs n'étant plus obligés de mettre chaque
année une auſſi grande quantité de terres en avoines
, il en reſtera beaucoup plus pour la culture des autres
productions , & en particulier du bled.
D'un autre côté , par ce régime les chevaux confervant
beaucoup plus long - temps leurs dents ſaines , fourniront
une bien plus longue carriere; leur palais , leurs genci
AOUT. 1775. 169
ves, leur eſtomac & leurs inteſtins ne ſouffrant plus de
la trituration & du paſſage des grains entiers de l'avoine ,
ils ſe porteront mieux , feront plus forts , plus vigoureux
& plus propres à réſiſter aux travaux pénibles auxquels on
applique ces précieux animaux , ſi fiers , lorſqu'il partagent
avec les Héros les hafards de la guerre , & fi dociles lorf
qu'ils traînent la molleſſe du riche , ou qu'ils ouvrent
ſous la main du laboureur , le ſein inépuiſable de la terre.
Tout concourt donc à faire adopter une méthode , dont
les avantages font en aufli grand nombre & pour la fociété
, & pour les particuliers , & pour les chevaux .
On peut ajouter à l'avoine concaffée la paille hachée ,
pourvu qu'elle foit briſée auparavant avec la mâchoire ,
dont on ſe fert par-tout pour préparer le chanvre. Il ne
s'agit que d'ajouter à cette machine , affez connue , un
coûteau attaché par une de ſes extrémités , de telle façon
qu'on puiffe facilement l'élever & le baiſſer. Outre l'augmentation
de nourriture , ce mêlange aura encore l'avantage
de remplir le boyau du cheval , ce qui eſt eſſentiel
pour qu'il puiſſe fournir plus long - temps & avec plus de
vigueur à ſon travail : car il faut remarquer que le che
val a beſoin non- feulement de ſucs alimentaires , mais encore
d'une nourriture abondante , pour lui remplir le coffre
, & que ce n'eſt que lorſque ſes boyaux font bien pleins
de matieres folides que fes muſcles agitſent avec vivacité
& force. Avec une nourriture trop fucculente , telle que
l'avoine concaffée ſeule , il deviendroit , lâche , pareſſeux ,
foible & pouffif , & feroit bientôt hors d'état de tra
vailler.
L5
170 MERCURE DE FRANCE .
D'après cette obſervation fondée ſur l'expérience , il eſt
aifé de concevoir qu'avec une bonne livre & demie d'avoine
concaffée , poids de marc , c'est- à-dire , de 16 onces
à la livre , par chaque repas , le cheval fera mieux nourri
qu'avec trois livres d'avoine entiere , fur- tout fi , comme
nous venons de le dire , on y ajoute une livre de paille
mâchée & hachée . En parlant de paille hachée , j'ai toujours
l'attention d'ajouter qu'il faut qu'elle foit mâchée ,
parce que fans ce broyement , elle auroit les mémes inconvéniens
de l'avoine entiere , & déchireroit la langue ,
le palais , les gencives , l'oesophage & l'eftomac du cheval.
Il faut cependant faire de la différence entre les chevaux,
par rapport à la quantité de la nourriture. Deux
livres , poids de marc , d'avoine concaffée & de paille hachée
& machée , pour chaque repas , fuffiſent à un bidet ,
tandis qu'ilen faut trois au cheval de trait : le cheval de (
carroffe en demande deux & demie .
Le fon mêlé avec la paille machée & hachée peut fuppléer
à l'avoine , & fait une excellente nourriture , pourvu
qu'on en donne chaque repas une livre , avec deux livres
de paille mâchée & hachée .
Il eſt important de remarquer ici que le ſon de l'ancienne
mouture encore chargé de beaucoup de parties de
farine , eſt moins propre à la nourriture des chevaux que
celui de la nouvelle mouture , appellée par économie , &
dans lequel il ne reſte preſque plus de farine. Ceci paroît
un paradoxe : mais que l'on ſe donne la peine d'examiner
les chevaux des Meuniers qui moulent à l'ancienne mouture
,& qui ne font nourris qu'avec ce fon ; on verra qu'ils
AOUT. 1775. 171
,
rendent leur fiante molle & liquide , preuve d'une mauvaiſe
digestion ; au lieu que les chevaux nourris avec le
fon de la nouvelle mouture , qui eſt dépouillé de la plus
grande partie de la farine la rendent plus ferme & en
crottin . On obſervera en même-temps que les derniers
font plus vigoureux , & tiennent plus long-temps au travail
. Cette vérité devient encore plus palpable , ſi l'on veut
bien fe rappeller que pour rafraîchir & dévoyer un cheval
malade , on lui donne de l'eau blanche , c'est - à - dire de
l'eau dans laquelle on mêle du ſon gras : mais ce n'eft
pas l'écorce du bled qui produit cet effet ; c'eſt la farine
qui y eſt reſtée attachée . D'après ce principe , lorſqu'il
eſt à propos de rafraîchir un cheval , il fuffit de ſe ſervir
tout uniment d'une poignée de farine pour blanchir fon
eau : it le fera même plus promptement qu'avec le fon
dans lequel l'écorce du bled forme une nourriture échauffante..
Enfin , on peut encore aisément obſerver que les chevaux
qui ne mangent que du fon épuré de farine , au même
poids que l'avoine , font auſſi bien nourris , fourniſſent
le même travail , durent plus long-tems , & font plus gras ,
plus propres , & ont la peau plus liffe que ceux qui ne
mangent que de l'avoine. La preuve en eft dans les che
vaux des Meûniers de la Beauce , & de plufieurs autres
provinces , qui amenent de la farine à Paris , & à Vers
failles,
172 MERCURE DE FRANCE.
COURS D'ACCOUCHEMENS
à Versailles.
LA Compagnie de MM. les Maîtres en
Chirurgie de Versailles , ayant arrêté
dans ſon affemblée du 10 Juin dernier
qu'elle continueroit les enfeignemens publics
qu'elle a faits depuis fon établiſſe.
ment , conformément à l'article XXV de
ſes ſtatuts , a délibéré qu'il feroit fait
cette année , publiquement & gratuite.
ment , en faveur des Eleves en Chirurgie
& des Afpirantes Sages - Femmes ,
un Cours Théorique & Pratique de l'Art des
Accouchemens , dans lequel on traitera
toutes les matieres relatives à la Chirurgie
légale ; & elle a déſigné pour s'en,
acquitter :
M. Charriere , ancien Chirurgien des
Armées du Roi, Profeſſeur d'Anatomie &
de Chirurgie ; M. Marrigues. Lieutenant
de M. le Premier Chirurgien , Aſſocié
de l'Académie Royale de Chirurgie , de
celle des Sciences , Belles - Lettres &
Arts de Rouen , Chirurgien Major de
l'Infirmerie Royale , Profeſſeur d'Anato-
۱۰
AOUT. 1775. 173
mie & de Chirurgie ; & M. Gauchez ,
Maîtres ès Arts en l'Univerſité de Paris ,
Profeſſeur de Chirurgie & de l'Art des
Accouchemens .
Ils commenceront le Lundi 7 Août
1775 , & continueront les Lundi & Samedi
, à quatre heures préciſes , dans la
Chambre d'Afſſemblée de leur Compa .
gnie , rue de la Charité.
COURS DE JURISDICTION
CONSULAIRE.
LEfieur Damalis , Avocat au Parlement,
ouvrira le 7 du mois prochain à l'Hôtel
de Clery , rue Copeau , près de la Place
Sainte Genevieve , un Cours de Jurifprudence
Conſulaire en faveur du Commerce,
Les Leçons de ce nouveau Profeſſeur
ſuppléeront au défaut de Traité
Méthodique fur cette matiere. On peut
ſe faire infcrire chez lui pendant le cours
du mois préſent , foit pour les Leçons
>du matin, foit pour celles du foir,
174 MERCURE DE FRANCE.
VERS de M. de Voltaire à M. le Chevalier
de Chastellux , qui lui avoit envoyé fon
Discours de réception à l'Académic
Françoife.
1
DAns ma jeuneſſe , avec caprice ,
Ayant voulu tâter de tout ,
Je bâtis un Temple du Goût :
Mais c'étoit un mince édifice .
Vous en élevez un plus beau ,
Vous y logez auprès du Maître ;
Et le Goût eſt un Dieu nouveau
Qui vous a nommé fon Grand- Prêtre .
VERS à mettre au bas du Portrait de Mademoiselle
Vigée , représentée avec les attributs
de la Peinture .
Tu vois les traits de l'aimable Vigée ;
La Sageffe & les Arts l'ont toujours protégée.
Belle ſans le ſavoir , ſavante ſans orgueil ,
De tous les coeurs ſes vertus font l'écueil .
Par M. Boucon Duperron.
AOUT. 1775 175
VERS au Médecin de Mlle. B... qui vient
d'avoir la petite vérole , & qui est convenue
avec lui de le payer double &
triple fi elle n'étoit pas marquée ; & ,
elle l'étoit , de ne lui rien donner.
B... au tendre Amour a fait nombre de niches ,
Et jamais n'a voulu dans ſon coeur l'héberger ;
Z'Amour , pour te payer , ou bien pour ſe venger ,
Sur le front de B... a fait quinze & vingt niches ,
Où , même en dépit d'elle , il trouve à ſe loger.
Par M. T.... to
1
Lettre de M. Dagoty pere , Penſionnaire
du Roi , à l'Auteur du Mercure.
に
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir , la Let
tre de M. le Comte de Treſſan , Lieutenant -Général des
armées du Roi , des Académies Royales de Paris , de
Londres , de Berlin & d'Edimbourg. Cetre Lettre vous
eft adreffée à mon fujet , ou pour mieux dire , au ſujet de
la conjecture que j'ai donnée au Public fur la ſtructure des
176 MERCURE DE FRANCE.
des poumons & leurs offices dans les corps animés. Je
démontre dans cette hypotheſe que le fluide ou le feu ,
qu'ils infinuent avec preffion dans le fang cauſe le mouvement
électrique qui nous fait vivre.
Depuis vingt- neuf ou trente ans que je fais imprimer
& que je donne des découvertes dans l'Anatomie & dans
d'autres parties des ſciences , perfonne ne m'a contredit
publiquement l'ancien ſyſtème étoit de me laiſſer tout dire
& de ne me pas attaquer , afin que toutes mes raiſon
s'évanouiſſent d'elles - mêmes. Je vous affure , Monfieur
que j'ai de grandes obligations à M. le Comte de Tresfan
, d'être le premier François qui m'ait difputé la primauté
des idées que j'ai fait paroître. Cette attaque me
fait honneur 1. parce que mon hypothefe fur l'électricité
animale ſe trouve approuvée par un homme de mérite &
de ſcience comme eſt M. le Comte de Treſſan . 2. Parce
qu'elle fera plus amplement connoître mon fentiment fur
une matiere auſſi eſſentielle que celle dont il s'agit.
M. de Treffan , date du jugement de l'Académie du 14
Mai 1749. Mais ce jugement , dont l'extrait eſt dans le
précédent Mercure d'Octobre , ne fait aucune mention a
l'électricité appliquée au fluide nerveux , ou infinuée dans
le ſang par l'action des poumons . L'Académie dit ſeule '
ment qu'elle a vu un eſſai de M. le Comte de Treffan fu
Porigine de l'électricité & fur différens phénomenes qu'on lu
peut attribuer. Je crois que , parmi ces phénomenes , i
devoit y avoir celui de l'électricité animale, puiſque M. du
Treſſan le dit ; mais il devoit faire , pour le ſtatuer , com
me je fis lorſque j'eus lû mon Mémoire contre l'optiques
de Newton , où je développois mon nouveau ſyſteme fu
A OUT. 1775. 177
la formation des couleurs. Je fis imprimer món Mémoire
De même jour ( C'étoit le 29 Novembre 1749.) autrement
il auroit fallu dater & faire figner par MM. les
Commiſſaires , le double du Mémoire qui contenoit ma
découverte.
- Le privilege des Tables anatomiques qui contiennent
na conjecture für l'électricité animale me fut accordé le
27 Août 1745 , enregiſtré à la Chambre Syndicale le 3x
du même mois ; & enfuite l'ouvrage fut approuvé par
M. Morand , Cenſeur royal & de l'Académie des Scien
res , le même qui a été nommé , quatre années après,
l'un des Commiſſaires pour examiner le Mémoire de M.
de Treffan .
De plus , ces Tables , avec leurs figures anatomiques ,
Te trouvent dans la Bibliotheque du Roi , dans le Public ,
&je les ai en main.
Voici ce que je dis dans ces écrits de 1745 , Table X
de mon Anatomie des Visceres , diffec. part. des Poumons.
Que la preſſion des poumons force les particules ſubti-
, les de l'air & celles du feu à entrer dans les capillai
ares des veines pulmonaires , tandis que les autres parti-
, cules plus groſſieres , qui ont reſté dans les lobules , ein
, fortent en formant un corps plus compact & moins
fluide ,&c .; que le ſang reprend ſa fluidité & fon activité
par le mélange qui s'eſt fait alors de l'air & du
feu , mélange qui fait augmenter la vivacité de ſes couleurs"
, Table VII. idem 1745 , art. de l'Epine & de la
Toëlle allongée. „ Que les parties ignées , ou le feu ma
tériel , étoient ce qu'on appelle les eſprits animaux; &
je prétends auffi , dans mon ſyſtème , qu'on ne peut st
M
178 MERCURE DE FRANCE.
tribuer la cauſe de toute mutation , de toute fluidite
, celle de tout mouvement & de toute diffolution , &
,même de toute chaleur qu'à ces parties ignées , que je
» crois répandues en tout lieu & pénétrer tous les corps
,, de quelque nature qu'ils foient. J'ai prouvé de plus que
l'impulfion naturelle & continuelle du foleil , fur les par
29 ties ignées , occaſionne le mouvement de rotation & or-
„biculaire à la terre , aux planetes , fait végéter les plan-
„ tes , vivre les animaux ; j'ai encore dit que les im
pulfions actificielles & forcées de ces parties formen
دي
le phénomene de l'électricité & occaſionnent le ton-
, ,, nerre. Perſonne avant moi à ce que je crois
„ n'a défini tant de phénomenes par une ſeule cauſe.
و د
Outre le dégorgement des parties de feu qui ſe fait
,, dans l'eſtomac pour chauffer & cuire les alimens ,
,, dont j'ai parlé dans mes Tables précédentes , les eſprits
, animaux , ou les parties de feu qui font impulfées du
, cervelet , dans toutes les filieres , dérivent de ce vifcere
, retournent après la fonction des nerfs , & après leur
„relâchement , dans le cerveau , par les groſſes filieres
-dont nous avons parlé , & s'élevent dans ce vifcere , &c.
Il me semble que c'eſt ici ce que l'on cherche , & quê
دو l'on trouvera quand on voudra pour expliquer les mou-
„ vemens musculaires ."
-On peut voir un plus grand détail de ceci dans ma
Crhoageneſie de 1750 ,& mes Obſervations périodiques fur
la Phyſique , l'Hiſtoire naturelle & les Arts de 1752-53
& 54, qu'à aujourd'hui M. l'Abbé Rozier.
Je m'explique avec bien plus de détail dans le Traite
des Organes des ſens que je diftribue actuellement aux
Amateurs , auquel Traité j'ai joint la Névrologie entiere
AOUT . 1775. 170
u Corps humain , en planches imprimées en couleur
le ma façon (
J'ai l'honneur d'être Monsieur , &c .
GAUTIER DAGOTY Pere.
Cepremier Juin 1775.
(*) Le Traité que donne actuellement au Public M. Da
oty est composé de huit planches anatomiques imprimées
n couleur . Ce qui concerne les organes des ſens eft ye
préſenté au naturel de la grandeur des pieces qu'il à diffe
udes ; & la Névrologie qui est jointe à ce Traité eft du
Fiers de nature. Les differtations & les explications qui accompagnent
ces Planches font très détaillées & très- intéres
fantes . Ce livre , de format in folio ordinaire , se diftribus
Chez l'Auteur , rue St. Honoré vis-à-vis les Peres de l'Oratoire
, chez Demonville , Libraire , rue St. Severin ; &
au Bureau de la Correſpondance générale , rue des Deux-
Portes St- Sauveur , Prix 18 liv.
L'année dernière, le mmêêmmee Auteur a donné du même forqui
concerne la groſſeſſe , les accouchemens & les mat ce qui
maux vénériens.
LETTRE à l'Auteur du Mercures
Vous penſez comme moi , fans doute , Monfieur, que
c'eſt faire un larcin à la Société , que de lui cacher les
-distinctions accordées aux talens dont elle tire tout fon
>
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
; -
luſtre. C'eſt ce qui me détermine à vous prier d'infére
cette lettre & la ſuivante dans votre Journal.
Le ſavant à qui la ſeconde eſt adreſſée , & qui avoitl
modeſtie de ne pas s'y attendre , eſt un Magiſtrat diftin
gué que la premiere Cour - Souveraine du Royaume s'ho
nore de poſſeder ; c'eſt un de ces hommes , rares dans la
république des lettres , qui , au deſſus de l'intrigue , ner
cherchent de proneur que dans leur mérite , qui ſavent les
concilier avec les qualités de l'homme aimable & les
vertus du ſage , & dont la réputation s'éleve ſans art , ſut
des fondemens ſolides , & par leurs travaux ſeuls , comme
celle de Marcellus. Crefcit occulto velut arbor agro , fama
Marcelli.
De Montargis , le 1 Juillet 1775 .
L. B. D. A.
A M. du Séjour , de la Société Royale de
Londres , Conseiller au Parlement , &
de l'Académie des Sciences à Paris.
MONSIEUR ,
Jai l'honneur de vous annoncer , que la Société Royal
de Londres , dans ſon aſſemblée anniverſaire , qui s'eft
tenue hier au ſoir vous a élu Membre avec un concours
de fuffrages qui relève le prix de cette aſſociation . Une
Société dont le grand Newton fut un des premiers orne
mens, & eſt mort le Préſident , ne peut que s'applaudi
AOUT. 1775. 181
de recevoir dans ſon ſein un ſavant qu'il auroit avoué
ui - même , & qui , par ſes excellentes recherches fur les
cometes , vient de donner un nouveau luſtre à ſon ſyſtème.
Chargé par mon office de vous annoncer cette éleccion
, je ſens tout ce que ce devoir a , dans cette occaion
, de flatteur ; & je me réjouis d'avance d'être devenu
Forgane d'une correſpondance , qui , en enrichiſſant & nore
ſociété & le public du fruit de vos travaux , me four
aira de fréquentes occaſions de vous renouveller les ſencimens
d'eſtime & d'attachement avec leſquels j'ai l'hon
neur d'être ,
Monfieur & Confrere ,
3
Votre très humble & très - obéiſſant ſer-.
viteur M. MATY, Sec. de la Soc. Roy.
de Londres.
De Londres , le 2 Juin 1775. 1
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
M. Scanegatti a préſenté à la Société
d'Agriculture de Rouen un mortier de
pierre & unpilon de fer, pour dépouiller
l'eſpeautre de ſon enveloppe , moudre
l'orge commune , & en faire de l'orge
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
mondée ou perlée. Il a auſſi montré à la
même Société les modeles de deux machines
très utiles: avec la premiere , un
ſeul homme peut faire agir huit pilons
pareils à celui dont nous venons de par-
Jer , pour travailler en grand: la ſeconde,
eſt un preſſoir à pommes , dont un ſeul
homme peut faire aller la meule , au
moyen d'une manivelle. Ce moulin contient
une faiſcelle , avec une vis au centre
, laquelle entre dans un cuvier défoncé
, dont les douves laiſſent entre elles
des interſtices par où le cidre doit cou.
ler. Un grand avantage de ce cuvier , eft
qu'on peut y jetter le marc par pellées ,
ſans être obligé de l'arranger par couches
avec de la paille.
II.
700 .
Industrie.
Nouvelle Manufacture de Porcelaine.
Le ſieur Morin vient d'établir à Saintes
une Manufacture de Porcelaines , pareilles
à celle de Saxe & des Indes. Son dernier
eſſai donne lieu de penſer que fon
ouvrage eſt égal en folidité & en beauté
AOUT. 1775 183
àtout ce que l'on a vu juſqu'à préfent.
Ce qui donne à ſa porcelaine un prix infini
, quant à l'uſage , c'eſt qu'elle foutient
alternativement , fans ſe caffer ou
ſe feler, le plus grand degré de chaleur,
& la fraîcheur de l'eau prête même à ſe
geler. Dans les différentes analyſes qu'il
afaites des terres que lui fournitlecanton
où il eſt , il a découvert une argilepropreà
former des creuſets qui égalent en bonté
ceux d'Allemagne & de Hollande. On
peut s'en fervir à faire fondre toutes fortes
de métaux , & à exécuter les opérations
chimiques au feu le plus violent.
M. le Cornu , ſeigneur de Corboyer ,
demeurantà l'Aigle enNormandie , a fait
conſtruire àundefes moulins unemachine
hydraulique très -curieuſe , des moins dis
pendieuſes ,&qui n'emporte qu'une légere
dépenſe , n'y ayant pour tout fer que
deux vergettes; elle enleve l'eau à trente
ou trente deux pieds de haut, un pied
cubepar ſeconde , 3600 pieds par heure ,
au moyen de deux pompes , l'une foulante&
Pautre afpirante; fon moteur eſt
un ſimplependule , artiſtement imaginé ,
M4
184 MERCURE DE FRANCE,
qu'un homme & même un enfant un
peu fort mettent en mouvement dans ar
des eſpaces très - conſidérables ; ſa conf- te
truction eſt de quatre jambes jumelles , te
quatre femelles, quatre traverſes & quatre
chapeaux; il n'y a aucun ouvrier qui
ne puiſſe l'exécuter , vu ſa ſimplicité ; il
yaun rouet qui tourne , il a dix dents de
chaque côté.
IV.
M. Samuel Webb , Ecuyer du Comte
de Glocefter , a préſenté à la Chambre
des Longitudes , établie à Londres , un
nouveau plan pour découvrir la longitude
en mer , au moyen du ſimple mouvement
de la terre , à l'égard des étoiles
fixes , où des points de la ligne équinoxiale
, par tables qu'il nomme fidérales.
Il a calculé & peut prouver , dit - on ,
qu'il n'y a point de principe vrai , ſtable ,
régulier , ni uniforme dans la théorie lunaire
, & qu'une erreur de 2 minutes ou
mille de dégré , ou 8 ſecondes de temps ,
par la méthode lunaire , produit une
erreur d'un degré de longitude ; tandis
qu'une erreur de 60 milles ou 240 ſecon
des de temps , ne produira , par fonplan,
que cette même erreur d'un degré de lon
A OUT. 1775 185
gitude , &c. Quelque utile que paroiſſe
in pareil plan , la Chambre des Longitus
des a réfuſé de faire les avances néceſſaires
pour l'éprouver.
ANECDOTES.
I.
Trait de générosité.
Un riche Laboureur des environs de
Paris , à qui , lors de l'émeute , des Payſans
avoient pris pour 1200 livres de
bled , a reçu , depuis le ban d'amniſtie
qu'a fait publier le Roi , ſous condition
de payer ou de remplacer les grains pil
lés & volés , la viſite de ces Payſans , qui
vouloient profiter de la grâce du Prince ;
mais ils avoient mangé le bled & n'a
voient point d'argent pour le payer. Le
Fermier leur a fait faire à tous des reconnoiſſances
de la fommequ'ils lui devoient
pour ces bleds. Il leur a dit enfuite:
Mes amis , vous avez fatisfait à la
loi ; il eſt juſte qu'à mon tour je me
fatisfaſſe" . Il a déchiré devant eux les
billets & les a renvoyés quittes,
6
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
II.
Trait de fidélité dans ses promeſſes.
Kakéhigo , Général de Feki , Empereur
du Japon , dans une guerre civile ,
fut fait priſonnier par Joritonio , qui s'em.
para du Trône; ce dernier lui laiſſa la
vie, & lui offrit enſuite le commandement
de ſes armées. Kakéhigo lui répondit:
J'ai voué mes ſervices à Féki ,
» mon légitime Souverain ; nul autre
"
"
"
n'aura ma foi . Je dois la vie à ta clé-
, mence , il eſt vrai : mais mon malheur
eft tel , que je ne puis te regarder ſans
former le deſſein de venger la mort de
mon Maître & ma propre honte , en te
>> coupant la tête. Tout ce que je puis
faire pour n'être point coupable d'une
horrible ingratitude , c'eſt de t'offrir
» ces mêmes yeux qui te veulent tant de
mal ". En prononçant ces dernieres
paroles , il s'arrache les deux yeux & il
les préſenta à Joritonio.
"
3
III.
Eumenes II , Roi de Pecquin , eſt cons
AQUT. 1775 187
nu par fon grand attachement pour ſes
freres. On lui attribue cette maxime :
"
Si mes freres , diſoit- il , me traitent
en Roi , je les traiterai en freres , s'ils
me traitent en freres, je les traiterai
en Roi " .
IV.
Le trait ſuivant prouve qu'en Arabie
on eſt auſſi exact & encore plus cauſtique
,ſur le point d'honneur que dans tout autre
Pays. Un Arabe de conſidération venoit
de marier ſa fille. Un autre lui demande
d'un ton mocqueur: ,, s'il étoit bien le
pere de la belle femme qu'il avoit donnée
à un tel ". L'Arabe outré de cet
affront , qui lui fut fait dans un café , &
n'étant occupé que du déshonneur defa
fille , alla porter ſa téte. L'inimitié devint
alors mortelle ,&l'offenſeur , ne trouvant
de fûrété en aucun endroit, prit le parti
d'offrir au Gouverneur de Korne une
groſſe ſomme , s'il vouloit le prendre fous
ſa protection. Le Médiateur eut beau
employer les promeſſes & les menaces
pour fléchir l'offenſé ; celui - ci préférant
P'honneur à la vie , ne ceſſa d'inſiſter ſur
_ le droit de ſe venger ,& l'on ne put ſau188
MERCURE DE FRANCE.
ver l'offenſeur qu'en portant le vindica
tif Arabe à accepter la fille de ſon enne- &
mi avec une riche dot: encore fut-il ſtipulé
que le beau-pere ne ſe préſenteroit
jamais aux yeux de ſon gendre.
Ecole de Mathématiques , de Deſſin , de
Géographie & d'Histoire ; où l'on trouve
réuni tout ce qui peut contribuer à une
éducation distinguée ; rue & vis - à - vis
l'Abbaye St. Victor , dans une maison
vaste , riante & en bon air , ſous la direction
de M. de Longpré , Profeſſeur de
Mathématiques.
CE titre annonce affez que M. de
Longpré ne regarde pas l'étude de la
langue latine comme devant faire la baſe
de l'inſtruction dela jeuneſſe. Cette languen'eſt
qu'un acceſſoire très-utile& qu'il
ſeroit honteux de négliger : auſſi cet Inftituteur
ſe flatte-t-il qu'il ne fortira pas
un Eleve de ſa maiſon qui ne ſoit en
état de traduire les meilleurs Auteurs
AOUT. 1775. 189
Latins ; mais l'étude de cette langue
&de la langue françoife , bien dirigée,
ne doit occuper un jeune-homme
que l'eſpace de deux ou trois années au
plus.
L'expérience & la raiſon prouvent
qu'un enfant apprend plus aisément la
géométrie élémentaire, que les principes
fecs& abſtraits de lagrammaire. La géométrie,
en l'accoutumant à ne raiſonner
que juſte , rend très fûrs & très rapides
ſes progrès dans les autres ſciences : le
deſſin amuſe & occupe utilement les
enfans toujours portés à l'imitation : la
géographie eſt une ſcience de leur âge :
en deſſinant eux - mêmes la carte , les
noms des lieux ,& leur poſition reſpective
ſe fixent ſans peine dans leur tête ,&
les diſpoſent à l'étude de l'hiſtoire.
CONDITIONS.
Les enfans feront reçus dans cette maifon
dès l'âge le plus tendre. Ceux quin'y
auront pas été élevés , pourront encorey
-être admis à l'âge de quatorze ans , mais
point au deſſus; & le prix de la penſion
ci-deſſous fixé à 800 livres , ſera pour
eux de 1000 livres.
190 MERCURE DE FRANCE.
↓
Le prix de la penſion eſt de 800 livres
payables par quartier , toujours un quar- f
tier d'avance , en y comprenant les Maf-t
tres de mathématiques , de deſſin , delp
géographie & d'hiſtoire , de langue françoiſe
& latine.
On donnera 50 livres en entrant une
fois payées pour le lit & les autres meubles
néceſſaires , 24 livres auſſi une fois
payées pour les Domeſtiques , & 12 liv.
par an pour leurs étrennes .
Chaque Eleve apportera un couvert &
gobelet d'argent , trois paires de draps ,
deux douzaines de ſerviettes , &le troufſeau
qui convient à fon âge.
L'uniforme de la maiſon conſiſte en
un habit de drap verd , veſte & culotte
chamois clair, boutons dorés unis , épaullette
en or , chapeau bordé uni avec un
plumet.
Pour débarraſſer les perſonnes de Province
de tous foins , M. de Longpré ſe
chargera pour le prix dont ils conviendront
enſemble de fournir aux Eleves qui
lui feront confiés , tout ce dont ils pourront
avoir beſoin.
Ileſt aiſé de ſentir que M. de Longpré
en fixant le prix de ſa penſion à 800 liv.
en y comprenant les Maîtres énoncés ci
AOUT. 1775. igr
deſſus , a moins conſulté ſes intérêts que
fon zele ; & que ce n'eſt qu'en ſepromettant
, de la part des Parens ou des correspondans
, une grande exactitude pour le
payement de chaque quartier , qu'il
pourra fournir à la dépenſe qu'exige un
établiſſement de cette nature.
- Nota. Les enfans deſtinés ou à la Ma
rine , ou à l'Artillerie ou au Génie, ſeront
dirigés particulierement vers ce
but. Vingt Ingénieurs ordinaires du
Roi , Eleves de M. de Longpré , font
des témoins irrécuſables de fon zele &
de ſes talens.
,
ל
PENSION DE PANTIN , Banlieue de
Paris; tenue par M. Audet , Maître- es-
Arts en l'Univerſité , ancien Profeffeur
de Belles- Lettres au College de Châlonsfur-
Marne , & Membre de l'Académie
de cette Ville.
ON REÇOIT des enfans en cette Penſion
depuis l'âge de cinq ou fix ans jufqu'à
douze: mais rarement au-deſſus de
cet âge, à moins qu'on ne connoiſſe bien
l'innocence de leurs moeurs , ainſi que
leur caractere.
192 MERCURE DE FRANCE.
Il y a en conféquence , ſuivant les vues
des parens , pour la lecture , l'écriture, le
calcul.... & la partie des études , des
claſſes ſéparées , avec autant de Maîtres
particuliers , & même un Préfet d'études
, tous ſédentaires à la maiſon .
Indépendamment de la ſituation la
plus riante , & du bon air , du voisinage
en outre du Pré Saint-Gervais , & d'autres
promenades des environs , les plus
charmantes ;; on peut voir dans les claſſes ,
dans les dortoirs ,& tous les lieux en général
que les jeunes gens habitent , la décence
, &le bon ordre qu'on y maintient
en tout genre.
Prix de la Pension , & conditions requiſes.
Le prix de la penſion , y compris les
Maîtres ci - deſſus , la nourriture & le
blanchiſſage , le feu & le luminaire , le
papier , plumes & encre , poudre & pommade
tous les jours , ainſi qu'une chaiſe
à l'Eglife .... eſt de trois cents quatrevingt
livres juſqu'à l'âge de dix ans , &
de quatre cents vingt livres , y compris
les mêmes chofes , pour ceux d'un àge
au - deſſus . Le premier quartier , comme
c'eſt l'uſagepar-tout, ſe payera d'avance.
Il
AOUT. 17754 193
Il n'y a de mémoires pour les parens ,
(d'après l'article qui précede) qu'au cas
que de leur accord & pour les obliger ,
on ait été chargé par eux d'achats , des
fournitures de livres , &c ... ou de raccommodages
conſidérables. Les raccommodages
qui font légers , en quelqu'efpece
qu'ils foient , ſe font tous les jours
à la maiſon d'une maniere gratuite.
• Le Perruquier , auſſi bien que les Maîtres
de Danſe , de Deſſin , d' Armes ou de
Muſique , &c ..... font les ſeuls objets ,
quand on veut les avoir , qui ſe payent
à part.
A Chacun, en arrivant, eſt obligé de
fournir fon lit complet avec un pavillon ,
un gobelet , un couvert d'argent , deux
aſſiettes d'étain , deux peignoirs , & fix
fervietes , au moins deux paires de draps,
& huit ou dix chemiſes , cols & mouchoirs
, ſi les parens ne jugent pas à propos
d'en donner un plus grand nombre....
Pour mettre plus d'ordre dans ces effets ,
Pon voit à la maiſon une lingerie très en
regle , & même une garde robe pratiquée
ſéparément pour les habits , ce qui dif-
* penſe des caffettes .
2
On paie auſſi en entrant dix livres de
bien- venue , tant pour les Maîtres que
•pour les Domeſtiques.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
On ſe prête engénéral avec plaiſir pour
le lit , l'entretien , & même tout autre
objet aux arrangemens les plus commodes
pour les perſonnes de province , ou
des pays étrangers .
N. La petite poſte de Paris vient à
Pantin deux fois par jour , & l'on y trouve
, outre la proximité de la Capitale ,
utile en bien des cas , en fait de Chirurgien
, d'infirmerie , & d'autres fecours ,
toutes les chofes néceſſaires .
On a la précaution, quand les enfans
font incommodés , de les faire manger
à part , afin de leur donner , en
ce čas , des chofes plus analogues à
leur ſanté , & de les veiller de plus
près .
1
*
On peut s'adreſſer pour la penſion de
M. Audet , ſur le lieu , à lui-même : &
à Paris à M. Marye , Procureur au Châ
telet, rue Saint-André-des-Arts.
Maison d'hospitalité pour les accouchemens
.
LE
E SIEUR LE BAS , Démonftrateur pu
blic d'accouchemens aux Ecoles Royales
de Chirurgie , Cenfeur Royal , & deAOUT.
1975.195
meurant rue Chriſtine , au Bureau des
Journaux , vient de former , fous la pro-
Lection du Magiſtrat qui préſide à la Poice
, un établiſſement où les pauvres
perſonnes enceintes font reçues pour y
Stre accouchées & traitées gratuitement ,
depuis le jour de leur entrée juſqu'à ceui
de leur fortie , qui n'a lieu qu'après
Leur parfait rétabliſſement. Cette Maifon
d'hoſpitalité devient une école où
Les Eleves des deux fexes , difpofés à
s'occuper de la partie des accouchemens,
Tont à portée de prendre les inſtructions
de théorie & de pratique propres à remplir
leurs defirs , & à rendre , à cet égard,
leurs bons offices à l'humanité. Il
a en outre une maiſon particuliere où
les perſonnes enceintes en état de payer
en proportion de leurs facultés , de leurs
befoins , & de leur volonté , font reçues
pécuniairement. Le ſieur le Bas en fait
rejaillir le produit fur celles qui font
dans l'indigence. / smey mch e
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
:
A M. le Comte de Br... fur la Ville de
1
Troyes.
Je reçus comme plaifanterie le compliment que vous me
fites , dans votre dernier paſſage ſur le Mémoire qui vien
de déterminer la déciſion du Conſeil en faveur de notre
bonne Ville (*) . Pluſieurs perſonnes s'étant depuis jointes
àce compliment ,je me trouve honnêtement forcé de vous
dire & de leur apprendre , que depuis 50 ans , tout eft dit
fur l'objet du Mémoire dont il s'agit ,& de la déciſion qu'il
a provoquée.
La conteſtation qui y a donné lieu , n'eſt que le renouvellement
d'une vieille querelle qui s'étoit réchauffée lors
du Sacre de Louis XV , entre Troyes , Rheims & Châlons
Il parut alors une foule d'écrits indiqués par M. de Fon
tette , dans la nouvelle édition de la Bibliotheque Hiftor
que du Pere le Long , ſous les n. 34303 , & ſuivans. L
Mémoire de M. Bréger , qui fait partie de ces écrits ; Mé
moire auſſi lumineux que ſolide , eſt un bouclier à l'épreu
ve , dont peut fe couvrir la Ville de Troyes , envers a
contre tous ceux qui l'attaqueront à jamais fur ſa Capi
talité.
(*) Par cette décision , Troyes est conservée dans la poſſer
fion du titre de Capitale de la Champagne.
A OUT. 1775. 197
Γ
Après un coup d'oeil général ſur l'état de nos Pro-
» vinces , avant & depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , M. Bréger examine celui de la Champagne
,, en partie ſous les enfans de Clovis , ſous la ſeconde ra-
„ ce , ſous les Cointes & les Vicomtes , enfin ſous la troi-
دو ſieme race , depuis la réunion de la Champagne à la
Couronne ; & de toutes ces conſidérations , il déduit la
› Capitalité en faveur de la Ville de Troyes . Entrant
enfuite dans le détail des titres , il établit ſon affertion , ود
fur les Ordonnances qui ont fixé à Troyes la tenue des
» Grands-Jours , fur l'exemption de Tailles dont elle jouit ,
,, à titre de Capitale , depuis l'établiſſement de cette im-
„ poſition , ſur les Lettres , ſoit Patentes , foit cloſes , des
› Souverains ; enfin ſur le témoignage unanime des Geo-
„ graphes & des Hiſtoriens François & Etrangers (*) " .
Il eſt échappé à M. Bréger un moyen pour combattre ,
ou au moins pour conſoler la Ville de Rheims.
Qui,fans compter l'Ampoule & les bons vins ,
a en ſa fayeur la haute conſidération dont elle jouiſſoit ſous
les Romains , les monumens qu'elle en conſerve , & le titre
d'Archevêché. Sa condition , à cet égard, relative à
la Capitalité , eſt celle d'Autun , aujourd'hui fubordonnée à
(*) Cette Notice est extraite de la Vie de ce ſayant Cha
noine , que j'ai donnée au Public en 1753.
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
1
Dijón , de Nantes fubordonnée à Rennes , de Vienne fubordonnée
à Grenoble , enfin de Narbonne fubordonnée
Toulouſe , malgré leur antiquité & leurs prérogatives dans
l'Ordre Eccléſiaſtique.
Le ſéjour des Ducs & des Comtes a décidé de la Capi
talité en faveur des Villes où ils avoient fixé leur réſidenéé.
Les Comtes de Champagne avoient fixé la leur à
Troyes , qui montre encore aux étrangers le Palais qu'ils
habitoient , qui poffede leurs cendres , & qui fut le Siege
immuable de la Cour des Pairs du Comté.
Dans l'antiquité , la Ville de Sardes , réſidence des Rois
de Lydie , avoit conſervé , à ce titre , ſous les Succefleurs
d'Alexandre , & fous les Romains le nom & les préroga
tives de Métropole de l'Afie Mineure ou Proconfulaire .
L'hiſtoire Numiſinatique offre , ſous Tibere , des Médailles
de cette Ville , avec Pinfeription ΣΑΡΔΙΑΝΩΝ
ΚΟΙΝΟΥ ΑΣΙΑΣ. Ephefe , Smyrne & Pergaine lei
difputoient ce titre : leurs vives ſollicitations & la faveur
des Empereurs leur obtinrent ſucceſſivement le titre de
Primatie ; mais non celui de Métropole , contre lequel la
décifion de Tibere , en faveur de Smyrne , ne forma pas
même de préjugé. Tacite nous a tranfmis le détail de la
conteftation qui occaſionna cette déciſion , avec les Précis
des Mémoires fur leſquels chacune des Villes de l'Afie
prétendoit exclufivement à l'honneur d'élever un Temple à
Auguſte : undecim Urbes dit Tacite , certabant pari ambitione
viribus diverſa ; plaraque , ainſi que dans notre
conteſtation memorabant de vetustate generis , &c
,
AOUT. 1775. 199
Apropos de Rheims , je me rappelle que dans les re-
Hations de l'incendie de l'Abbaye de Saint Remi , & des
manufcrits de la Bibliotheque de cette Maiſon , on a dit
que l'unique manufcrit de Phèdre , fur lequel notre ſavant
Pethou avoit publié cet Auteur étoit péri dans les flammes.
Mais je me rappelle auffi , qu'il y a environ cinq
ans , me trouvant à Rheims , je donnai une matinée à
l'examen des manufcrits de Saint Remi , que je les vis
tous, & que je ne pus trouver celui de Phedre. Peutêtre
n'en a - t - il jamais fait partie : j'avois contribué moimême
à autoriſer l'opinion . contraire en l'annonçant fur parole
, dans la Notice des manufcrits , des MM. Pethou ,
que j'ai donnée à la fuite de la Vie de ces illuftres Fre
tes , publiée en 1756.
2
J'ai l'honneur d'étre , &t.
GROSLEY.
L
Troyes , I Juin 1775.
AVIS.
I.
Barometres & Thermometres.
ES fieurs Cappy fils , & Moffy , neveu du feu Sr.
Cappy , conftructeurs des inſtruments de phyſique de l'Académie
des Sciences ; fuivant le brevet qui leur en a été
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
expédié , le trois Mai dernier , continuent de faire & van- t
dre des barometres , thermometres & autres inftrumens
concernant la phyſique , en leur demeure à Paris , rue
&& Place Royale .
II.
C'eſt par erreur qu'on a indiqué aux mêmes adreſſes
que l'Effence de Beauté , la Pommade de Ninon , connue en
Turquie ſous le nom de Pommade Circuffienne , à l'usage
des Sultanes .
Le ſieur Duboſt , qui en eſt l'auteur , prévient le Public
qu'il tient ſeul cette pommade , en fon bureau général
au Temple à Paris , ou , juſqu'à la fin de Septembre ,
il en donnera des eſſais gratis .
111.
Bijouterie,
Depuis la protection que Sa Majesté a accordée à l'art
de polir l'acier , par ſon Arrêt du 24 Juin dernier ; le ſieur
Granchez , Bijoutier de la Reine , s'occupe & tâche de
faire pouffer cet article à un degré de perfection qui ne
le devra en rien à l'étranger ; il peut faire voir des eſſais
en boucles , coulans de bourſe , tabatieres , couteaux à
manche d'acier poli, couteaux de chaſſe garnis d'argent ,
incruſtés d'acier taillé à pointe de diamans ; il mettra au
jour pluſieurs articles en acier poli , ornés d'or, argent &
bronze , cfpérant que ce mélange de différens métaux fera
plus d'effer que le ſimple acier , de même que toutes for-
C
AOUT. 1775. 20F
tes d'ouvrages en argent à jour , doublés de verre bleu
pour le ſervice de la table , dont les formes élégantes &
variées furpaſſent celles d'Angleterre .
L'on trouve dans ſon magaſin du Petit - Dunkerque , les
articles ſuivans ; favoir :
:
,
Boutons de manche , dont le fond eſt d'argent couvert
d'or guilloché ; idem , pour habits & veftes ; ces boutons
ont la beauté & la folidité de l'or : prix des premiers , 6
liv. la paire ; ceux de veſte , 18 liv . la douzaine ; & ceux
d'habit , 48 liv. la douzaine . Coquetiers d'argent à
jour , doublés de verre bleu , ſervant de ſaliere ou de
poivriere - Jolies cannes de femme en bambou , chiquetées
, garnięs d'or ; toutes fortes d'uſtenſiles de pêche ; tabatieres
en carton vernis , galonnées en argent , couvertes
d'or amalgamé , prix , 30 liv. & 24 liy.- Agraffes ployan,
tes , très fouples , à charniere en argent , pour mettre aux
jarretieres tricotées ; prix , 18 liv. la paire : lentilles à ref,
fort élastiques , pour mettre aux perruques en place de
boucles ; prix , 9 liv . Nouveaux médaillons du Roi ,
,
très - reſſemblans , en bronze doré au matte , fur fond de
- marbre blanc avec l'époque du Sacre autour du cadre ;
› prix , 24 liv.: ſouvenirs ; boîtes à mouches , peintes & dorées
ſous glace , garnies en vermeil ; barettes portatives
pour battre du beurre en très - peu de temps ; ruches an
gloiſes , avec l'inſtruction pour s'en fervir ; figures en bif
cuit , de la fabrique de Clignancourt , près Paris , qui con ,
tinue toujours à établir de très-belles pieces en porcelaine ,
à l'épreuve du feu. Pendules de voyage ; prétentions
en cheveux parfemées d'ouvrages en filagramme d'or
faifant un très-bon effet , à divers prix , & toujours toutes
fortes de jolis ouvrages en filagrammes d'or pouffées à la
,
N 5.
1
१
202 MERCURE DE FRANCE .
-
plus grande perfection , en chaine de montre , coliers ,
coulans de bourſe , bracelets , bagues , berloques ; boutons
de manche , & généralement tout ce qui fe peut faire en
ce genre de travail ; 'notiveaux modeles de très- grandes
boucles d'argent , forgées & cifelées au matte , imitant la
broderie ; les Anglois n'ont rien établi dans ce genre d'auſſi
correct l'on en fait fur toutes les formes defirées De
très jolies garnitures de cheminées en deux pieces , vernis
anglois , repréſentant un chien & un chat fur un couffin
de même matiere , qui imite l'étoffe galonnée : ces mode
les ont été faits d'après nature par feu le fieur Cafieri ,
pour le Palais Bourbon ; prix , 360 liv : clefs de montre
d'or de couleur , en caducée , très fortes , prix ; 24 liv.;
épées de Cour à facettes , à facette en lofange , ayant autant
de brillant & plus ſolides que celles à diamans , &
pas fufceptibles d'uſer les doublures ; prix , 54 liv.: étiquettes
en argent pour les vins de liqueurs , fur lesquels on
peut graver des titres ; plateaux pour cabarets & autres
ouvrages en papier maché , avec peintures étruſques , d'après
la publication des antiques , du Chevalier G. Hamilton.-
Chaînes de montre en or , pour homme , repercées
avec des vers & attributs relatifs à l'amour ; nouvelles
tabatieres , dites éternelles , rondes , en écaille , couvertes
en requin , rapé & poli , à 18 liv . & 15 liv. piece.
11 vient de lui en rentrer en métail de Manheim , à
quatre charnieres .
IV.
Chocolat.
,
Le ſieur Rouffel , Marchand Epicier , dans l'Abbaye St.
AOUT. 1775. 203
Germain des - Prés , en entrant par la rue Sainte Margue
rite , attenant à la Fontaine.
Conſidérant que l'uſage du chocolat devient ordinaire ,
tant pour la fanté que pour l'agrément , affure d'ailleurs de
a bonté de fa fabrique , par le témoignage & les applau
diſſemeis de pluſieurs perfonies de diſtinction & de goût ,
qui lui ont conſeillé de le faire connoître ; il donne avis
au Public qu'en qualité de Citoyen qui veut être utile a
ſes Compatriotes , & pour éviter toute ſurpriſe , il fait
mettre fur chaque pain de chocolat fortant de ſa fabrique ,
l'empreinte de fon nom & fa demeure .
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleure qualité ,
eft de 3 livres , avec une demie vanille ; 3 livres , celui
à une vanille ; 4 livres & 5 liv . pour celui qui eſt à deux
vanilles.
Tant pour la facilité que pour l'avantage des perſonnes
de
Province , le ſieur Rouffel prévient qu'il fera tous les
envois aux mêmes prix ci deſſus , francs de port , pourvu
qu'on lui faſſe remettre les fonds & que l'envoi ſoit de
douze livres au moins , avec l'adreſſe exacte de la deſtination
.
>
NOUVELLES POLITIQUES.
LES
De Constantinople , le 6 Juin 1775 .
Es conteſtations ſur la Souveraineté de la Crimée
durent encore , & les Parties contendantes ont d'autant
plus de liberté dans les mouvemens qu'elles ſe donnent
204 MERCURE DE FRANCE .
pour parvenir à cette Souveraineté , que le Commandant
Ruſſe n'a juſqu'à préſent pris aucune part à leurs difputes.
On écrit de Baffora qu'une armée Perfanne eſt auprès
de cette Place , mais fans avoir commis aucune hoftilité,
Suivant une lettre datée du 29 Avril , le ſiege de Jaffa
continuoit encore à cette époque , ſous les ordres de Méhemet
Bey.
De Berlin , le 27 Juin 1775.
On a publié ici une amniſtie en faveur de quelques habitans
de la Pruſfe occidentale qui avoient paffé en Pologne
depuis la priſe de poffeffion du Roi ; & Sa Majefté
fait grace à ceux qui , dans le courant de fix mois , fe
rendront à leur ancienne demeure , pour y vivre déſormais
comme ſes Sujets fideles & foumis .
De Vienne , le 5 Juillet 1775.
L'Impératrice - Reine vient de tolérer la conſtruction
d'une Egliſe Luthérienne dans la Ville de Zamoſche en
Pologne. Cet établiſſement qui autoriſe le culte public de
la Religion Luthérienne , ne peut qu'attirer nombre d'Etrangers
dans cette partie de nos poffeffions Polonoiſes .
Des Frontieres de la Pologne, le 25 Juin 1775-
Les Ruffes de l'armée du Maréchal de Romanzow ont
fait un mouvement pour s'approcher de Kiovie ; mais ils
ont tout - à - coup ſuſpendu leur marche , & l'on apprend
AOUT. 1775. 205
que quelques Détachemens déja entrés en Ukraine ſe rapprochent
de la Lithuanie. Les Troupes qui font aux or
dres du Général Romanius doivent , dit-on , ſe raſſembler
en grande partie dans le Palatinat de Plock.
De Rome , le 28 Juin 1775.
Le Prince de Salm-Salm , actuellement Chef de ſa Famille
, ayant fupplié le Pape de le diſpenſer du Sous-Diaco-
_nat dans lequel il ſe trouvoit engagé , Sa Sainteté vient
de lui accorder cette grace. On annonce un Confiftoire
pour le 17 du mois prochain.
De Turin , le 14 Juillet 1775
Le 12 de ce mois , Leurs-Majeftés , accompagnées du
Prince de Piémont , du Duc & de la Ducheſſe de Chablais
, & des deux Princeſſes Royales , font parties pour
Chambéry , où , dans les premiers jours de Septembre ,
on célebrera le mariage de Madame Clotilde de France
avec le Prince de Piémont.
De Londres , le 28 Juin 1775-
On dit depuis deux jours , qu'il a été enfin réſolu dans
le Conſeil de retirer les Troupes de l'Amérique , & de
s'en tenir à bloquer tous les Ports des Américains , de
forte qu'aucun vaiſſeau de quelque Nation qu'il ſoit , n'y
puiſſe entrer pour faire le commerce avec eux , & qu'on
a donné ordre à treize frégates d'être inceſſamment prêtes
à mettre en mer , afin de croifer à la hauteur de tous ces
Ports pour arrêter tout commerce extérieur des Infurgens.
4
206 MERCURE DE FRANCE .
-On n'a point encore de nouvelles des réſolutions prifes
dans le grand Congrès de Philadelphie : mais on redoute
qu'il ne commence par mettre un embargo fur tous les
Ports , afin qu'aucune proviſion utile à nos pécheries ,
ainſi qu'à nos efcadres & à nos armées ne puiſſent ſortir
des différentes Provinces du Continent : ily a peu de doute
que la prépondérance de cette Province n'entraîne tout
lé Pays dans le parti qu'elle prendra. On y fait une profeffion
ouverte de fidélité envers le Roi ; on y reconnoît
de même la ſupréinatie du Parlement dans toutes les af.
faires de commerce ; mais on y affure hautement que le
pouvoir de taxer les Colontes & de changer leur forme
conftitutive , eſt une infraction & une entrepriſe tendante
à les alarmer fur les droits de leur propriété , dans lesquels
ils veulent fe conferver , en leur qualité inéffaçable d'Anglois
& de Membres d'un Peuple libre.
On apprend que le famedi 27 Mai il y eut , dans l'Ifle
de Hoog , un combat entre un Détachement d'Américains
& des Soldats de Marine , commandés pour la garde du
bétail de cette Ifle , & que l'avantage eft refté aux premiers.
Un Exprès du Général Carleton , Gouverneur de Quebec,
arrivé ici le 29 Juin dernier , s'eſt rendu ſur le champ
auprès de Sa Majesté au château de Kew. On croit qu'il
eft venu apporter la nouvelle que ce Général ſe diſpoſoit
àdeſcendre les lacs du Canada avec les Troupes réglées
qui font fous ſes ordres , & à s'emparer des derrieres de
Ja Nouvelle - Angleterre , tandis que le Général Gage presfera
les Américains d'un autre côté . On ajoute que le
Général Burgoyne , avec un Corps de cinq mille hommes ,
AOUT . 1775 . 207
doit ſe rendre maître de la Nouvelle-Yorck & l'empêcher
de recevoir aucun fecours des Provinces méridionales , &
que le vaiſſeau de guerre l'Afie eft forti de Boſton pour
bloquer le Port de New York .
Une lettre de NewPort , Rhode Iſland , en date du
22 Mai dernier , dit qu'on vient d'y recevoir un Exprès de
la Providence , pour avertir qu'un Détachement des Troupes
de Bofton , aux ordres du Général Gage , a débarqué
a Weymouth , & brûlé la Ville de fond en comble ; que ce
Détachement ravageoit le pays au moment que l'Exprès
partoit , & que les Troupes de la Province s'aſſembloient
de toutes parts pour les arrêter ; mais qu'on n'a encore
aucun détail circonstancié de cette affaire.
>
De la Haye, le 7 Juillet 1775.
Une Société littéraire établie ici dans le même eſprit ci
toyen que toutes celles de Hollande , avoit proposé pour
ſujet de poësie , cette queſtion : Quelle est la meilleure éducation
pour l'avantage de la Patrie ? Les prix , conſiſtant
en deux médailles , dont l'une étoit d'or & d'argent , ont
été décernés aux deviſes : Tandem fit furculus arbor , &
Perge, Sequar, La premiere étoit de Henri de Hontau ,3
de Torgau; & la feconde , de Pierre Van Breant , de
Dordrecht .
La multiplication des vers à ſoſe eſt préſentement encouragée
par- tout. Ces infectes précieux pour le commerce
& les fabriques ſemblent plus faciles à introduire dans
les climats Septentrionaux qu'on ne l'avoit cru . On a
eſſayé avec ſuccès d'en élever en plein air à Bruxelles : ils
208 MERCURE DE FRANCE.
ont réſiſté aux intempéries des derniers étés , & l'on ſe
flatte d'en obtenir le meilleur produit dans les Pays - Bas ,
en ſubſtituant aux paliſſades ordinaires & inutiles , de
nombreux plans de muriers .
De Gênes , le 26 Juin 1775...
Une Troupe de Comédiens François arrivée en cette
Ville , va commencer fes repréſentations dans la Salle du
Balcon; ce Spectacle , que l'on commence à goûter dans
ce Pays , durera juſqu'à la fin de Septembre.
De Paris , le 14 Juillet 1775 .
Le ſieur Didier , Machiniſte & Fondeur , réfidant à
Strasbourg , vient de finir & de poſer les ornemens qui
décorent le piédeſtal de la Statue pédeſtre du Duc Charles
de Lorraine , élevée à Bruxelles par les Etats du Duché
de Brabant ; cet Artiſte , qui a coulé cette Piece en bronze
, a dirigé toutes les opérations de la fonte d'une mahiere
toute nouvelle & qui lui a très bien réufli. Il a
auffi inventé une machine au moyen de laquelle ſeize
hommes feulement ont enlevé de la foſſe & tranſporté
cette Statue à quinze pieds de côté , dans l'eſpace d'une
demi-heure ; cet Artiſte a reçu des marques de bienfaifance
du Prince & des Etats de Brabant.
Un jeune homme de treize ans , tombé à Lyon dans la
Saône , en y puiſfant de l'eau , en a été retiré fans connoif
fance , fans mouvement & fans pouls . Les frictions avec
de l'eau-de-vie camphrée animée , l'infufflation d'air chaud
dans
AOUT. 1775. 209
ans la bouche , & quelques cuillerées d'eau- de vie cam
Shrée , l'ont rendu à la vie après trois quarts d'heure de
foins.
}
PRÉSENTATIONS.
Le Préſident de Vergennes ayant été nommé par le Roi ,
fon Miniftre Plénipotentiaire en Suiſſe a eu l'honneur
d'être préſenté le 8 Juillet , à Sa Majesté & à la Famille
Royale , par le Comte de Vergennes , fon frere , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat ayant le département des affaires
étrangeres . Ce Miniſtre Plénipotentiaire a pris en mêmetemps
congé du Roi , pour ſe rendre fans délai à ſa destination.
2
Le 9 Juillet , l'aſſemblée générale du Clergé de France
ayant à ſa tête le Cardinal de la Roche-Aymon , Grand
Aumônier de France , ſe rendit à Verſailles , & eut du Roi
une audience , à laquelle elle fut conduite par le Marquis
de Dreux , Grand - Maître des cérémonies , & par le ſieur
de Watronville , aide des cérémonies. Le Duc de la Vrilliere
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , chargé des affaires du
- Clergé , préſenta à Sa Majesté les Députés des provinces ,
> du premier & du ſecond ordre. L'Archevêque de Rouen
porta la parole. Cette aſſemblée fut enſuite conduite &
- préſentée de la même maniere à l'audience de la Reine.
La compagnie de l'Arbalete & de l'Arquebuſe de Paris
à député huit de ſes Membres pour aller complimenter le
0
210 MERCURE DE FRANCE .
Roi à l'occaſion de fon Sacre. Ils ont eu l'honneur d'être
préſentés à Sa Majefté par le Maréchal Duc de Duras.
Ahmed Bey , neven & gendre du Pacha de Tripoli de
Barbarie , a été préſenté le même jour au Roi par le ſieur
de Sartine , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le dépar
tement de la Marine .
Le 21 Juillet , le ſieur Meſnard de Chouzy , Conſeiller
d'Etat , Commandeur des Ordres royaux & hofpitaliers de||-
Notre-Dame du Mont- Carmel & Saint- Lazarre de Jérufa->
lem , & Contrôleur Général de la Maiſon du Roi , que Sa
Majesté à nommé Miniſtre Plénipotentiaire auprès du Cercle
de Franconie , a eu l'honneur de faire fes remercimens
au Roi , à qui il a été préſenté par le Comte de Vergennes
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le département
des affaires étrangeres , il a eu pareillement l'honneur d'être
préſenté , en la même qualité , à la Reine & à la Famille
Royale.
NOMINATIONS .
Les entrées de la chambre du Roi ont été accordées
par Sa Majefté , le vendredi 26 Mai dernier , au Comte de
Graville.
Le ſieur de Lamoignon de Malesherbes a prété ferment
Je 21 Juillet , entre les mains de Sa Majesté , pour la
Charge de Secrétaire d'Etat dont il a été pourvu , ainfi
que du département de la Maiſon du Roi , fur la démisA
OUT. 211 1775.
fion du Duc de la Vrilliere. Le même jour , il a eu l'hon
neur d'être préſenté en cette qualité à la Reine & à la
Famille Royale. Le 23 , il eſt entré au Confeil , en qualité
de Miniſtre .
Le ſieur de Lamoignon de Malesherbes ayant remis au
Roi fa démiſſion de la Charge de Premier Préſident de là
Cour des Aides de Paris , Sa Majeſté en a pourvu le ſieur
de Barentin , ci-devant Avocat Général du Parlement de
la même ville , qui , en cette qualité , a eu l'honneur d'être
préſenté par le Garde des Sceaux de France , à Sa Majef
té , à laquelle il a fait ſes remercîmens : il a fait auſſi ſes
révérences à la Reine & à la Famille Royale .
Sa Majesté ayant nommé à la place d'Avocat-Général le
fieur Joly de Fleury , ce Magiſtrat a également eu l'hon
neur de faire ſes remercimens au Roi , à qui il a été préſenté
par le Garde des Sceaux.
}
MARIAGE.
Le 9 Juillet , Leurs Majestés & la Famille Royale ont
figné le contrat de mariage du Comte de Rochechouart ,
Capitaine au Régiment du Roi , Cavalerie , avec la De
moiſelle Durey de Morfan..
1
1
:
2
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES .
La femme du nommé Painclert , dit l'Allemand , Cordonnier
, fauxbourg Saint - Marceau , eft accouchée de deux
garçons & d'une fille , que fon indigence l'oblige à s'efforcer
de nourrir.
MORTS.
,
Louis-Charles de Bourbon , Comte d'Eu , Chevalier des
Ordres du Roi , Lieutenant-Général de ſes armées Gouverneur
& Lieutenant - Général pour Sa Majefté dans les
Provinces du Haut & Bas -Languedoc , mourut à Sceaux
le 13 Juillet à midi , âgé de ſoixante - treize ans & neuf
mois environ . Ce Prince étoit fils de Louis - Auguſte de
Bourbon , Duc de Maine , Prince légitimé de France , Prince
Souverain de Dombes , Comte d'Eu , Duc d'Aumale ,
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant - Général de Sa
Majesté , Gouverneur des Provinces du Haut & Bas -Languedoc
, Grand Maître de l'Artillerie de France , Colonel-
Général des Suiſſes & Grifons , & Général des Carabiniers ,
mort le 14 Mai 1736 , & de Louiſe - Bénédicte de Bourbon
Condé , Princeſſe du Sang , morte le 23 Janvier 1753.
L'Abbé Ducluſeau , Doyen des Chapelains de la grande
Chapelle du Roi , Chanoine de l'Egliſe royale de Saint
Quentin , eſt mort à Paris , le 3 Juillet , dans ſa quatrevingt-
deuxieme année.
Jeanne-Charlotte Angadrême de Pujet , Marquiſe de Lambertye
, Dame d'honneur de feue la Princeſſe de Conti ,
AOUT. 1775. 213
épouſe de Charles-Alexandre-Gabriel , Marquis de Lambertye
, Chambellan du feu Roi de Pologne , eſt morte à Paris
le 12 Juillet , dans la cinquantieme année de ſon âge.
Hugues Etienne de Romance de Mefinon , Marquis de
Romance , ancien Ecuyer ordinaire du Roi , commandant
ſa grande écurie , eſt mort à Paris , le 17 Juillet , âgé de
foixante - ſeize ans .
LOTERIE.
Le cent foixante- quinzieme tirage de la Loterie de l'HOtel-
de-Ville s'eſt fait , le 26 du mois de Juillet , en la ma
niere accoutumée. Le lot de cinquante mille liv. eſt échu
au N. 51380. Celui de vingt mille livres au N. 52451 , &
les deux de dix mille , aux numéros 44801 & 46396.
ERRATA du Mercure de fuillet ſecond vol. 1775.
Page 39 , ligne 16.
C'eſt vérité claire & extréme ,
Lifez C'eſt vérité claire & certaine.
Page 10 , ligne 7 , n'accueili ,
Lifez n'accueillit.
Page 56 , ligne 7 , hiboux , Lisez filoux,
03
214 MERCURE DE FRANCE .
ADDITIONS DE HOLLANDE.
SPECTACLES .
Cleopatre ,
Le 26 Juillet 1775 .
léopatre , Tragédie en cinq Actes (& en vers ,) par
M. L... Avocat , eſt encore une Piece de cabinet. Elle
ſe trouve à Dijon , chez Frantin , Imprimeur du Roi ; &
à Paris , chez Piſſot , quai des Auguftins , 1774. Brochure
de 64 pages . Prix 18 f. L'EPOQUE de l'action dramatique ,
eft le court intervalle mis par l'Auteur entre la bataille
d'Actium , ſuppoſée très récente , & les grands événemens
qui la fuivirent . Ces événemens , fort rapprochés ,
comprennent la mort de Marc - Antoine & celle de Cléopatre
, qui fait le dénouement de la Piece. On fait que
ce qui contribua le plus à la victoire d'Augufte , ce fut
la défection de Cléopatre , qui dans le combat prit la fuite
avec fes vaiſſeaux , & bientôt fut ſuivie d'Antoine. Ici
le motif de cette fuite eſt l'Amour jaloux de Cléopatre
qui , craignant de perdre Antoine , s'il étoit vainqueur
d'Octave , facrifia tout à cet intérêt. Ces Amans réunis
ont à ce ſujet une explication qui n'aboutit qu'à montrer
d'abord toute la foibleſſe d'Antoine pour la voluptueuſe
Reine d'Egypte , puis ſes regrets & fes retours pour l'infortunée
Octavie fa femme. Cependant Octave , dont la
flotte à poursuivi celle d'Antoine , eſt à la vue d'Alexandrie
& près d'aborder. Il ſe préſente ſeul avec Thyrrée
AOUT. 1775. 215
u pied des remparts , demande à être introduit , & offre
a paix à Antoine. Celui - ci , par le conſeil d'Eros , le
aiſſe entrer dans la ville & voilà ces deux Rivaux réunis
Hans le Palais des Rois d'Egypte. Entrevue d'Antoine &
d'Octave . Ils font près de ſe donner la main pour partager
entr'eux l'empire du monde , qu'ils veulent réduire
fous leurs loix ; la ſeule condition d'abandonner Cléopatre
& de reprendre Octavie , qu'Octave met a ce partage ,
rompt tout. Thyrrée fait des efforts inutiles pour détacher
1
Cléopatre d'Antoine & l'engager à l'abandonner ſous promeſſe
de lui conſerver ſes états . Dans l'intervalle du ſecond
Acte au 3 , Octave & Antoine ſe livrent un combat , dont
Cléopatre attend l'iſſue avec beaucoup d'inquiétude. Antoine
eſt vainqueur ; mais dans le moment qu'il ſe propoſe
d'aller tout de ſuite à Rome , pour s'en rendre maître , il
apprend que l'ennemi ſe remontre & que le peuple d'Alexandrie
paroît d'intelligence avec Octave. Le Triumvir ,
toujours foupçonneux , fe croit encore trahi par Cléopatre ,
lorſque tout-à-coup Charmion paroiſſant toute éplorée , lui
dit que fa Maîtreſſe vient de ſe tuer pour ſe ſouſtraire également
à la fureur d'Octave & d'Antoine. Nouvelles foibleſſes
du dernier. Cette feinte mort n'eſt qu'une ruſe ,
dont tout l'effet eſt de confirmer l'extrême attachement
d'Antoine . Pendant ce petit jeu theatral peu digne du co..
thurne , Octave eſt rentré dans Alexandrie & il reparoît
avec Thyrrée . Irréſolu d'abord fur le parti qu'il doit prendre
, il décide enfin la mort d'Antoine & la captivité de
Cléopatre qu'il ſe promet d'emmener à Rome. Après la bataille
d'Actium & le combat d'Alexandre , on ne voit pas
fans quelque étonnement Antoine & Octave ſous les mêmes
murs. Si la vraiſemblance n'eſt point en cela phyſiquement
violée , elle ne peut l'être moralement davanta-
4
216 MERCURE DE FRANCE.
ge. C'eſt une diftinction qu'on ne fait point affez parmi
nous que celle des deux vraiſemblances phyſique & morale.
La vraiſemblance phyſique fuffit d'ordinaire aux Ecrivains
de Romans . Les Poëtes Dramatiques , au contraire ,
qui peuvent fuppofer tant de choſes , n'ont pas rigoureuſement
beſoin de tant de vraiſemblance phyſique ; mais ils
ne peuvent ſe difpenfer de la vraiſemblance morale , à
peine de manquer l'illufion , fans laquelle l'Art ne peut
fubfifter . L'Auteur à cet égard a bien ſu ſe mettre à fon
aiſe. Antoine devoit un peu l'embarraffer : des le commençement
du 5 Acte , il le fait entrer dans le tombeau des
Rois d'Egypte. Là , Cléopatre elle-même vient lui annonner
qu'Octave approche , & le preffe de fuir ; il trouve
bien plus court de ſe tuer. Octave ne reparoît dans cet
Acte que pour apprendre ſa mort , & pour être témoin de
celle de Cléopatre , qui , après s'être fait piquer le ſein par
un afpic , lui demande pour toute grace de la rejoindre à
Antoine dans le même tombeau. A la ſuite de cette Tragédie
, on trouve un Difcours fur la Précision , & quelques
Poéfies . L'Auteur entend par préciſion ; l'art d'étre
bref; mais il ne paroît pas diftinguer la préciſion de la Concifion
, & que d'Ecrivains les confondent ! La Précision qui
regarde les chofes encore plus que les mots , les penſées
plus que les paroles , confifte moins à être court , qu'à ne
dire que ce qu'il faut & tout ce qu'il faut : elle emporte
à la fois l'idée d'éxactitude & de juſteſſe , ſans fuperfluité
quelconque . La Concifion n'appartient qu'au ſtyle. Le ſtyle
reflerré , concis , eft le contraire du ſtyle verbeux , qui
toujours eſt lâche & traînant . C'eſt de la Concifion , autant
que de la Préciſion , qu'il s'agit dans le Difcours de
l'Auteur ; & toute la Tragédie nous prouve qu'il a cher
ché ces deux parties qu'il eſtſi rare de réunir, C'eſt me.
me une fingularité de cette Piece , qui la caractériſe .
AOUT. 1775. 217
2Août 1775.
LES Comédiens François ont donné le Mercredi 26 Juillet
, pour la premiere fois , les Arſacides , Tragédie nouyelle
en fix Actes.
Il paroît une Piece nouvelle abandonnée à la lecture , &
qui , par conféquent , ne ſera point fifflée : elle a pour ti
tre , le Mauvais Négociant , Comédie en trois Actes en Vers.
Elle ſe trouve à Paris , chez Monory , rue de la Comédie
Françoiſe. Prix. 1. liv. 10 ſols .
Plus , Lettre de Mad. le Hoc à M. le Hic , au sujet de
la Fausse Magie , Opera- Comique de MM. Marmontel & Gretry.
Brochure de 48 pag. in- 12 . Quoique l'Auteur du Hoc
& du Hic n'ait vraiſemblablement fait cette Lettre ou ces
Lettres , que pour avoir occafion de tomber ſur les Journalifles
, & qu'il m'ait fait l'honneur de m'y comprendre ,
ce feroit un déni de juſtice que de ne pas annoncer cette
Diatribe , moitié littéraire & moitié galante ; mais je n'y
répondrai rien pour mon compte. Je prendrai ſeulement
la liberté de lui faire une obſervation générale , qui ne
tend point à diminuer ſon édifiante & religieuſe vénération
pour M. de Voltaire : C'eſt que tout homme pourvu
de ſens & de connoiſſances peut juger un autre
homme. Or M. de Voltaire n'eſt ni un Dieu ni un An-
„ ge. Il n'a pas même , à ce que je crois , de Démon
"
११
२१
22
tel que celui de Socrate. Donc , & c " .
1
i
9 Août 1775.
L'Académie Royale de Muſique a donné le Mardi ,
Août , la premiere repréſentation de Cythere aſſfiégé , nouveau
Ballet en 3 Actes , paroles de M. Fayard , & musi
05
218 MERCURE DE FRANCE .
que du Chevalier Gluck , dont nous rendrons compte inceflamment.
Le Barbier de Seville , ou la Précaution inutile , Comédie
en 4 Actes par M. de Beaumarchais , est actuellement
imprimée . Elle ſe vend à Paris , chez Rudult , rue de la
Harpe , où l'on en trouve auſſi la Mufique gravée : Partition
in-folio . Prix trois livres douze ſols . L'IDÉE trèsfuperficielle
que nous avons donné de cette Piece , dans
notre Feuille du 8 Mars dernier , eſt telle , qu'une feule
repréſentation pouvoit nous mettre en état d'en prendre
nous - même : nous y revenons volontiers , pour la faire un
peu mieux connoître . On lit à la tête de cette Piece , au
lieu de Préface , une eſpece d'Apologie ou un morceau
Polémique (curieux principalement par fa fingularité) , fous
ce titre : Lettre modérée ſur la chute & la critique du Barbier
de Séville. Cette Lettre eft adreffée au Lecteur , à
qui l'Auteur , vétu modeſtement & courbé , préfente ſa Piece.
On voit bien- tôt où il en veut venir : il va juftifier fa Comédie
contre les jugemens qu'en ont porté les Critiques ,
& c'eſt contre le Journal Encyclopédique de Bouillon que
fon mécontentement éclate le plus . Mais qu'il bat de pays
en chemin faiſant ! Il ſe déclare ici d'une maniere indirecte
, qui n'en eft que plus poſitive & que plus ſenſible ,
pour le Drame ou la Tragédie bourgeoife . Enſuite excurfion
plus marquée ſur notre Muſique Dramatique , qui tient
trop encore , dit- il , de notre Muſique Chanfonniere (peu
expreſſive apparemment) , & dans laquelle il déſapprouve
les Repriſes , les Rondeaux , &c . En effet , ajoute- t- il ,
„ fi la Déclamation eſt déja un abus de la narration au
» Théatre , le Chant , qui eſt un abus de la Déclamation ,
» n'eſt donc que l'abus de l'abus . Ajoutez-y la répétition
"
AOUT. 1775- 219
? des phrases , & voyez ce que devient l'intérêt " . Que
lirons-nous de plus de cette Lettre , ambigu d'apologie ,
le farcaſmes , &c. finon que c'eſt une défenſe du Barbier
le Séville , moitié ironique & moitié férieuſe , dont la
ournure eſt amusante , & qu'après toute diſcuſſion , il n'en
éfulte que de l'efprit & de la gayeté ? Quant à la Piece ,
importe peu qu'elle foit coupée , diſtribuée , réduite , alongée
en trois , quatro , cinq ou même fix Actes ; mais
on ne peut nier que l'intrigue & les détails n'en foient
vraiment comiques & dans le bon genre de notre ancienle
Comédie. L'Auteur nous paroît le connoître & l'avoir
i bien démêlé , que nous regretterions bien fincérement
qu'il s'en tint à ce premier Eſſai. Il faut renoncer à lire
moitié de Moliere , ou reconnoître que Figaro eſt un
Intrigant digne de figurer avec Mafcarille & Scapin. Le
caractere de Bartolo , toujours défiant , prévoyant tout , &
toujours dupe de ſa Pupille , eſt d'un genre neuf à cet
egard. Tout le ſujet d'ailleurs eſt très- ſimple , ce qui n'eſt
pas un petit mérite , puiſqu'il eſt rare , & que la plupart
de nos Drames comiques ou tragiques font aufli compliqués
que des Romans. Le Bailleur & l'Homme aux éternumens
font encore une plaifanterie très- neuve , au moins
au Théatre : car cette même ſcene , je l'ai vùe dans ma
jeuneſſe jouer d'original au College Mazarin , en Troiſieme
; Et j'y étois , j'en fai bien mieux le conte. Les Critiques
froids ou de mauvaiſe humeur veulent-ils que nous
leur citions un Trait que Térence ou Moliere auroit adopté
? C'eſt la réponſe de Bartolo à la Jeuneſſe , qui lui
dit : Mais pardi , quand une choſe est vraie ... R. ,,QUAND
,, une choſe, eft vraie ! fi je ne veux pas qu'elle foit vraie
,, je prétends bien qu'elle ne ſoit pas vraie. Il n'y auroit
コ
"
४
:
220 MERCURE DE FRANCE.
"
qu'à permettre à tous ces Faquins-la d'avoir raiſon , you
verriez bien-tot ce que deviendroit l'autorité" . Auffi ce
n'eſt là ni une Epigramme , ni un lieu commun , ni une
pointe. Enfin , gayeté foutenue par-tout. Dans le 3e. Ac
te , entr'autres , bonnes ſcenes entre Bartolo , Rofine & le
Comte d'Almaviva , fon amant , qui déguisé en Bachelier
fe donne pour l'éléve de Don Bafile , maître de Muſique
de la Pupille ; puis entre ces trois Perſonnages & Bafile
même qui furvient. L'un des meilleurs Imbroglio que je
connoiſſe au Théatre , eft cette apparition de Bafile , qu
n'étant prévenu de rien eſt à tout moment près de dé
couvrir le ſtratagême du Comte ; c'eſt ſa ſurpriſe & le fens
froid fi plaifant avec lequel il prend l'argent du Comte,
pour garder le tacet ; enfin la maniere dont , fans entren
dans le myſtere du déguiſement , il paroît y participer par
ſon ſeul filence. Et cette naïveté du même : Qui diable
est-ce donc qu'on trompe ici ? Tout le monde est dans le fe
cret. Si ce n'eſt là de véritable comique , nous confef
fons que nous n'y entendons rien.
ИЮ
*
AOUT. 1775. 227
P
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en proſe ,
tances fur le Bonheur ,
L'amitié trahie ,
Jers à M. le Comte de Barbançon ,
page5
ibid.
7
9
Le Lapidaire & le Diamant , fable ,
10
Songe merveilleux ,
11
Jugement d'Alphonse ,
28
Chanfon , 30
Les trois avis , 31
Infcription d'une Fontaine , 33
Explication des Enigmes & Logogryphes , 34
ENIGMES ,
ibid .
LOGOGRYPHES , 39
Chanſon , 42
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 44
Hiſtoire des campagnes du Maréchal de Maillebois , ibid.
Diatribe à l'Auteur des Ephémérides , 59
Théorie du luxe , 71
८
Monde primitif, 75
Sur la formation des Jardins , 80
Suite des Epreuves du Sentiment , 88
La Victime mariée , 92-
Journal Littéraire , 97
Traité de la diſſolution des métaux , 105
Hiſtoire de Lorraine , t 107
Réflexions philoſophiques ſur l'impôt ,
110
L
222 MERCURE DE FRANCE.
Traité du Farcin ,
Recueil d'obſervations ,
YIL
113
Mémoires fur les pays de l'Aſie & de l'Amérique , 114
Annonces , 115
Livres nouveaux , 117
Médailles fur les principaux événemens de la Maiſon
de Brandebourg , 123
ACADÉMIES , 125
Nifmes , ibid.
Dijon , 128
SPECTACLES , 132
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe
134
Comédie Italienne , 135
ARTS , 136
Gravures , ibid.
Géographie , 139
Muſique, ibid.
Notes hiſtoriques fur la gravure & les Graveurs ,
Mémoire fur un moyen nouveau de faire remonter les
141
Bateaux ,
155
Economic civile , 160
Réforme propoſée pour la nourriture des chevaux ,
164
Cours d'accouchemens à Verſailles ,
172
173 de Jurisdiction Confulaire ,
Vers de M. de Voltaire à M. le Chevalier de Chaftellux
,
pour le portrait de Mlle Vigée ,
au Médecin de Mile B...
Lettre de M. Dagoty pere ,
à l'Auteur du Mercure ,
à M. du Séjour,
174
ibid.
175
ibid.
179
180
AOUT. 1775. 223
Variétés , inventions , &c. 181
Anecdotes , 185
Ecole de Mathématiques , &c .
188
Penſion de Pantin , 191
Maiſon d'hoſpitalité pour les accouchemens , 194
Lettre à M. le Comte de Br... fur la Ville de Troyes , 196
Avis , 199
Nouvelles politiques , 203
Préſentations , 209
Nominations,
210
Mariage ,
211
Naiſſances ,
Morts ,
212
ibid.
Loterie , 213
}
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Spectacles , • 214
:
: 2
:
LACL
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SI QUERIS PENINSULAM
AMINAM
CIRCUMSPIO!
AP
20
M51
1773
no.12
1
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
SEPTEMBRE , 1775 .
N°. XII.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REY
Libraire fur le Cingle.
DROIT (Le) ROIT ( Le) des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle
, appliqués à la conduite & aux affaires des
Nations & des Souverains . Par M. de Vattel. Nouvelle
édition augmentée revue & corrigée. Avec
quelques Remarques de l'Editeur. 4to. 2. vol. Amft.
1775 à f 6.
,
Hiftoire de l'Ordre du St. Eſprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. 12 qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris . Francfort
1775. à f 1-10.
Phytiologie des Corps Organifés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, à deſſein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyſiologie des Mouſſes . Par M. de Necker
, Botanifte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Afſocié de pluſieurs Académies , &c . &c. 80. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10 .
Poësies de Société , dédiées à Staniflas II. Roi de Pologne.
Par M. L. Rénaud . 8. Leipzig 1775. à f 1 .
Récréations (Les) de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes. 12. 2 vol.
Paris 1775. à f 2-10 .
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c. 4to. 1773-1775,3 Tomes .
Poefie del signor abate Pietro Metastasio , 8νο. 10 vol.
Torino. 1757- 1768 .
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769 .
DE L'HOMME OU des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame.
Par. J. P. Marat , Doct. en M. grand in- douze , en
2. vol. Amsterdam 1775 à f 2: 10.
Differtation fur l'Arfenic , qui a remporté le prix propoſé
par l'Académie Royale des Sciences & Belles - Lettres ,
pour l'année 1773. Par M. Monnet , Minéralogifte
employé au ſervice du Roi de France &c. &c. &c.
Berlin 1774.
migustyk
1.22-27
013 LIVRES NOUVEAUX.
Don Pedre , Roi de Caſtille, tragédie. Nouvelle édition ,
purgée des fautes qui ſe trouvoient dans les précéden
tes. On y a ajouté.
Eloge Hiſtorique de la Raifon. Suivie d'une piece fur
l'Encyclopédie , d'un petit écrit ſur l'arrêt du Confeil
du 13 Septembre 1774 , qui permet le libre commerce
des bleds dans le royaume , & de la Tactique ,
augmentée d'une Note très -intéreſſante.
Hiſtoire de Jenni , ou le Sage & l'Athée , par Mr.
Sherloc . Traduit par M. De la Caille en XII Chapitres .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 νοι. 1774. àf3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , débite ac
tuellement les XVII. volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes I. 2.3.4.5.6e des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son sejour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 4to .
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst. 1774.
àf8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition. On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
- Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in- douze , I vol. 1775. àfi: -
AVIS.
J'ai mis fous preſſe & je ſuis fur le point de publier
en ouvrage intéreſſant , pour toutes les Nations ; ce font
les Plans & les Statuts des différens établiſſemens ordonnés
& fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
DE RUSSIE pour l'inftruction de la Jeuneſſe de fou
Empire & pour le bonheur de tous ſes Sujets.
1
A2
Ces Etabliſſemens font La Maiſon d'Education de
Moscou ; l'Académie & l'Ecole des Beaux Arts ; la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises ,
le Corps des Cadets de terre , la Caiffe des Veuves &
des Orphelins ; une Caissede Depot ouverte au Public ,
un Lombard.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite à
St. Pétersbourg , par un François qui poſſede les deux
Langues , d'après les Originaux Ruffes & fous les yeux
de Monfieur le Général Betzky , Directeur de tous ces
Etabliſſemens .
On apprendra dans les différentes pieces qui le compoſent
, à bien connoître le génie & les moeurs actuelles
de la Nation , & les efforts de l'IMPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux ,
inſtruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés ,
pour en prévenir de nouveaux pour conferver les enfans
abandonnés de leurs parens ; pour ſoulager les
Veuves & les Orphelins ;pour affurer les fucceffions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circulation
les fonds des ſujets ; pour ſauver les fortunes
des particuliers , de la rapacité des ufuriers ; pour affranchir
des Serfs , & former un tiers état libre &
Manufacturier ; & fur- tout pour perfectionner l'Education
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les meres
& les enfans honnêtes , & affurer le regne des bonnes
moeurs .
La ſageſſe des réglemens expoſés dans le plus grand
détail , en fait une lecture intéreſſante par elle - même ,
& elle le devient d'avantage encore par des morceaux
rélatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la confervation
de la ſanté , objets d'une utilité commune à toutes les
contrées .
Ce recueil formera 2 vol. grand in - douze , de 50
feuilles d'impreſſion , à f2 10. courant de Hollande.
Une ſeconde édition in 4to . en deux parties , fera ornée
de plus de go morceaux de gravure plus ou moins
confidérables , à f 10. 10. de Hollande .
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle &
correcte.
Les différentes Nations policées de l'Europe defiroient
depuis long- tems la publication de cet ouvrage .
Il eſt propre à montrer à des Peuples qui croyent tout
connoftre & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'ils
pourroient bien n'en être qu'aux premiers élémens .
MERCURE
. DE FRANCE.
SEPTEMBRE . 1775 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE AUX MALHEUREUX*.
T
RISTES jouets du fort , enfans de l'infortune ,
- Vous qui , loin des regards d'une foule importune ,
(1) Cette Epitre paroit s'adreſſer à tous les hommes !
mais on ne parle ici qu'à ceux- là auxquels la privation
de richeſſes & de ce qu'on appelle naiſſance , ont fait
donner , par l'orgueil & les préjugés , le nom de malheureux.
A 3
6
MERCURE DE FRANCE .
1
1
Venez , toujours courbés ſous le joug des douleurs ,
Au fond de ces réduits enſevelir vos pleurs ;
Ah ! fouffrez qu'avec vous j'habite ces aſyles !
Je n'y porterai point tous ces regrets ſtériles ,
Cet appareil trompeur de triſteſſe & de deuil ,
Que fouvent l'inſenſible étale par orgueil.
Irois - je de vos maux éloigner la mémoire ?...
Pourquoi les oublier puiſqu'ils font votre gloire ?
Je les partage , Amis ; & par eux feulement ,
Non , ce n'est qu'avec eux que je me trouve grand.
Un plaifir inconnu remplit alors mon ame ;
Je ne fais quel tranſport me faiſit & m'enflamme ,
Et j'oſe m'écrier , tout fier de mes deſtins :
Quel est donc ce bonheur qu'invoquent les humains !
On vole à ſes autels ; chacun lui facrifie...
Eft-il chez ce Créfus qu'on hait & qu'on envie ? ...
C'eſt lui dont tout un Peuple , en voyant fon tréſor ,
A dit : Ici mon fang vient ſe changer en or ;
C'eſt lui dont il a dit : il rit de nos alarmes ;
Ses pieds foulent un pain qu'on refuſe à nos larmes ,
Et de notre fueur il s'abreuve à longs traits.
Le barbare bientôt expiera ſes forfaits.
Dans fes propres enfans la Nature outragée ,
S'arme de fon courroux & veut être vengée.
Mille maux auſſi-tot s'entaſſent fur fon corps ;
Les foucis dévorans , la crainte , les remords ,
Tourmentent à la fois ſon ame épouvanrée ,
SEPTEMBRE. 1775. 7
Et les cris menaçans d'une voix irritée
Ne ceffent d'accuſer ſa coupable fureur.
Mais de ce Sibarite on vante le bonheur.
L'Amour , dit - on , prit ſoin d'orner ſa deſtinée ,
Lui -même il le conduit ; & fa main fortunée
Par de nouveaux bienfaits a marqué tous ſes jours .
Jamais le noir chagrin n'en vint troubler le cours .
D'où vient donc que l'ennui , comme un fombre nuage ,
Obſcurcit fur ſon front les roſes du bel âge ?
Entouré de plaiſirs , il ſe meurt de langueur ;
Aux dégoûts vient encor ſe joindre la douleur.
Voyez- le chancelant , & foutenir à peine
Ces noeuds dont à fon char la volupté l'enchaîne ;
Il ne peut plus lui ſeul guider ſes pas errans ;
Rien ne fauroit fixer ſes regards expirans :
Et bientôt abattu du poids de ſa foibleſſe ,
Il voit à ſes côtés l'inflexible vieilleffe
Qui lui creuſe une tombe auprès de fon berceau.
De la félicité le ſuprême flambeau
2
Eclaire au moins des Rois les demeures ſacrées.
Où fera-t- il briller ſes flammes épurées ?
Sur la terre où jamais ſe laiſſera - t- il voir
Si ce n'eſt à côté du ſouverain pouvoir ?
Quelle erreur nous abuſe , aveugles que nous ſommes ?
Les Rois , les Rois heureux ? ... Ne font- ce pas des hom
mes ?...
Soutenons un inſtant l'éclat de leur grandeur ;
Laiffons ſe diſſiper cette fauſſe ſplendeur
4
8 MERCURE DE FRANCE.
Qui fafcine nos yeux aux approches du Trone.
Oſons les contempler ſans ſceptre , fans couronne :
Que leur reſtera-t-il ? Des plaiſirs fans appas ,
De vils adulateurs attachés ſur leurs pas.
Nous verrons auprès d'eux la coupable baſſeſſe ,
De ſon encens flétri les enivrer ſans ceſſe ;
Nous y verrons la haine au lieu de l'amitié ,
La vengeance empruntant les traits de la pitié ,
L'affreuſe ambition que fervent tous les crimes ,
Et l'intérêt enfin , choiſiſſant ſes victimes.
Pour nous , que la fortune éloigna pour toujours
Du faſte ſéducteur & des dangers des Cours ;
Nous qui verrons de loin la foudre & les orages
Enfanter fur ces mers de funeſtes naufrages ;
Ah ! loin de reſſembler à ces Peuples cruels ,
Que le Nord vit jadis , fur leurs fanglans autels ,
A Neptune en courrous venir offrir des fêtes ,
Et pour quelques débris évoquer les tempêtes ;
A la tendre pitié ne fermons pas nos coeurs ;
Même dans nos Tyrans reſpectons les malheurs :
Et quand nous ne pouvons diffiper nos alarmes ,
Allons leur rendre au moins le tribut de nos larmes.
Réſervons pour nous ſeuls l'inſenſibilité :
N'oppoſons à nos maux qu'une noble fierté :
Les ſanglots , les regrets étouffent la conſtance.
Souvenons - nous qu'un Dieu , du ſein de ſa puiſſance,
Se plaît à contempler les fragiles humains ,
Soutenir , fans effort , l'horreur de leurs deſtins ;
ד
SEPTEMBRE. 1775.
>
Oui , je le vois lui même exciter leur courage ,
Et dans l'homme , à ces traits , admirer ſon ouvrage.
Heureux de ces regards de la Divinité ,
Frappe encor , frappe donc , trop foible adverſité.
Que peux- tu me ravir , quand tout ce que j'embraſſe
N'eſt qu'un atome , un point confondu dans l'eſpace ,
Un inſtant qui s'échappe , une ſombre vapeur
Qui dérobe à mes yeux un éternel bonheur ?
Emporte loin de moi cette vaine chimere ,
Ce phosphore d'un jour , qui vient , de ſa lumiere .
Nous donner en ſpectacle aux mortels envieux ,
Leur découvrir à tous des dehors odieux :
Tandis que fur nos yeux s'étend un voile immenfe
Qui dérobe à nous ſeuls notre propre exiſtence.
Ah ! diſſipons enfin la nuit de notre erreur ;
N'accuſons plus du ſort l'inflexible rigueur ;
Ceffons de l'appeller cruel , inexorabie :
Amis , plus qu'à tout autre il nous fut favorable .
Le malheur n'est qu'un nom vainement redouté.
Nom ſacré ! ſeul auteur de notre liberté !
Sans toi , l'on nous verroit , ambitieux eſclaves ,
Traîner auprès des Grands de peſantes entraves ,
Proſtituer nos coeurs , & , pour quelques bienfaits ,
Encenfer baſſement leur honte & leurs forfaits.
Les lâches , à les ſuivre ils voudroient nous contraindre,
Et , détournant les yeux , ils feindroient de nous plaindre,
Fuyons : & , pour toujours , dérobons à leurs yeux
TO MERCURE DE FRANCE.
Le barbare plaisir de voir des malheureux.
A la ſeule vertu conſacrons nos hommages ;
Et, loin de tout remords , allons mourir en fages.
Duris ut ilex tonſa bipennibus .
Per damna , per cades , ab ipso
Ducit opes animumque ferro.
HORACE.
:
SEPTEMBRE. 1775 ΙΣ
IDYLLE imitée de l'Anglois.
C'eſt une jeune Bergere qui parle.
L'ASTRE ASTRE du jour renaft , & vainqueur de la nuit ,
Dans les airs épurés déjà ſon char reluit :
Il dore de ſes feux le ſommet des montagnes
Et la cime des pins qui peuplent les campagnes.
Ces flots précipités , qui roulent en torrens ,
Réfléchiſſent l'éclat de ſes rayons naiſſans .
Acheve , o lente nuit ! de replier tes voiles ;
Soleil ! que ta ſplendeur diſſipe ces étoiles ;
Feux folets , qui trompez l'incertain voyageur ,
Plongez dans les étangs votre éclat féducteur.
O Soleil ! Dieu des cieux , dont la vive lumiere
Enfante les beautés de la nature entiere ,
Qui répands dans les airs une douce chaleur ,
Qui , ſur ſa tige heureuſe , épanouis la fleur ;
Reçois le pur encens de mon premier hommage
L'aurore d'un beau jour eſt ton plus bel ouvrage
Soleil ! hate ta courſe , & preſſe ce moment
Où tes traits radieux m'annoncent mon Amant !
Auprès des malheureux la pieté l'enchaîne ,
Voici , voici l'inſtant qui vers moi le ramene.
Fleurs , dont la froide nuit condenſe les vapeurs ,
Exhalez devant lui vos plus douces odeurs ;
Brillez à ſes regards du feu qui vous colore ,
Courbez- vous ſous les pas du mortel que j'adore
12 MERCURE DE FRANCE .
Je ne fais ; mais , o Dieux ! l'heureuſe volupté ,
Qui de fon rayon pur amollit ma fierté ,
De fon fourire aimable embellit la nature :
Ce bocage eſt plus verd & cette onde eſt plus pure ;
Des plus riches attraits ces champs font couronnés
Tendre Amour ! que tout plait à mes ſens étonnés !
Cet air délicieux , qu'à longs traits je reſpire ,
M'apporte les parfums de Flore & de Zéphire.
Ah ! c'eſt ſans doute ici , c'eſt dans de ſi beaux lieux
Que le bonheur vanté deſcend du haut cieux ....
Mais , quel tourment ſecret & quel trouble m'agite ?
Quel poifon inquiet dans mon ame s'irrite ?
L'eſpoir de mes beaux jours feroit- il done trompé ?
La nature pâlit... le charme eft diffipé ;
Douce félicité ! tu n'es que paffagere ;
Tu fuis comme un Zéphir , fur une aile légere.
Mon attente eſt trahie .. Infupportable effroi ;
Il ne vient point... Qui donc le retient loin de moi ?
Quel devoir plus ſacré que de voir une Amante ,
Que d'apporter la paix à fon ame tremblante ,
Que de calmer l'ennui d'un trop ſenſible coeur ?...
Fuyez , ſoupçon jaloux , vous perdez le bonheur ;
Ces fentimens honteux étouffent la tendreſſe .
Tel on voit le lierre , il rampe avec baſſeſſe :
S'il embraffe le chêne , il monte autour de lui ,
Et déſſeche le tronc qui faiſoit ſon appui .
Je connois mon Amant ; fon coeur tendre & fidele ,
Loin du faſte des cours où le luxe étincelle ,
Il a cherché la paix en cet aſyle heureux ,
Où nos deux coeurs unis brûlent des mêmes feux.
C'eſt ce front ingénu , le tableau de mon ame ,
SEPTEMBRE. 1775. 1
Ou plutôt , c'est mon coeur qui le touche & l'enflamme
Ma fuperbe rivale , en volant ſur ſes pas ,
Etale vainement l'orgueil de ſes appas ;
La volupté l'anime & non pas la tendreſſe.
Il fuit des faux plaiſirs la coupe enchantereſſe.
Eh ! feroit- il ſéduit par cet art impoſteur
Qui détruit l'incarnat de la tendre pudeur ?
Que fais- je ? il feint peut- être ,&, conſommant fon crim
De ce piége odieux je deviens la victime .
Hélas ! puis- je imiter les préjugés cruels
Dont , pour mieux nous tromper , ſe ſervent les mortels?
Ils n'ont que du mépris pour un ſexe timide ;
Dans leurs plus vifs tranſports l'impoſture les guide :
S'ils baiſſent devant nous leurs fronts humiliés ,
Si , dans leurs vains fermens , ils tombent à nos pieds ,
C'eſt pour mieux ſignaler leur tardive vengeance ,
Contens de voir couler les pleurs de l'innocence.
Hélas ! ils n'ont pas mis dans le rang des vertus
Le courage féroce & ſes cruels abus ,
Et la gloire ſanglante , & l'ardent fanatiſme ,
Et la foif des combats qu'ils nomment héroïſme :
Qui d'eux , en s'érigeant une Divinité ,
A dreſſé des autels à la fidélité ?
S'ils aiment , les ingrats , dans leur fubtile adreſſe
Ils cherchent à ſurprendre un moment de foibleffe ;
Leur vanité triomphe... injuſte que je fuis ,
Où mon eſprit s'égare & cherche des ennuis ?
En ce vallon paiſible il va bientôt ſe rendre ;
S'il eſt poſſible , hélas ! je le verrai plus tendre ;
› Enfin , je le verrai ... J'éprouvai mille fois
Qu'auſſi - tôt qu'il approche & que je l'apperçois ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Un doux calme renaît dans mon ame agitée;
J'efface toute plainte , &, d'amour tranſportée ,
J'oublie & mes douleurs & mon reſſentiment ;
Je ne ſais qu'être heureuſe auprès de mon Amant.
Cependant ,fi tandis que mon amour l'excuſe ,
Il trahifoit un coeur qu'un tendre eſpoir abuſe ;
Si dans les bras d'une autre ... arme -toi , ciel vengeur ,
Que l'Univers entier reſpire ma fureur !
Qu'il periffe ! .... Que dis -je ? Arrête- toi , vengeance !
Que ces voeux effrayans meurent dans le filence !
O terre ! n'ouvre point tes gouffres ſous ſes pas !
Laiſſe ce monftre en paix ... & qu'il ne meure pas !
Qu'il vive ! qu'il commette encor de nouveaux crimes
Qu'il arrache des pleurs aux crédules victimes ;
Si le ciel irrité ſur lui lance ſes feux ,
Qu'une autre infortunée enfante de tels voeux.
Mais , mon oeil l'apperçoit.... D'une courſe légere
Il franchit le ſommet de ce mont folitaire :
Ses regards inquiets tombent de toute part ;
Il me voit... Il ſourit... Ah ! j'entends ſon regard !
Aux tranſports les plus doux quand mon ame eft en proie ,
Dieux ! ranimez mes fens ... Je ſuccombe à ma joie.
SEPTEMBRE. 1775. 13
}
}
丁
ODE ANACRÉONTIQUE.
A
Imitée de l'Italien.
IMONS , aimons , belle Naïde,
Il faut profiter du moment :
Le Temps , par son aile rapide ,
Emporte juſqu'au ſentiment.
Suivons l'exemple de la roſe :
Un jour la voit naître & mourir ;
Mais , dès l'inſtant qu'elle eſt écloſe.
Son ſein eſt ouvert au plaifr.
Chaque foir le flambeau du monde
Se précipite au fond des mers ,
Chaque matin il fort de l'onde
Pour embellir tout l'Univers .
De leur fraîcheur , de leur verdure ,
L'hiver dépouille nos ormeaux ;
Mais ils reprendront leur parure ;
Zéphyr va les rendre plus beaux.
Mais quand notre printemps s'envole ,
Adieu les grâces , les appas !
Hélas ! un regret trop frivole
Ne peut point arrêter leurs pas
MERCURE DE FRANCE.
Dès qu'une fois la mort cruelle
A tranché le fil de nos jours ,
Plongés dans la nuit éternelle ,
On ne connoft plus les amours.
A la jeuneſte , pour partage ,
L'Amour a donné le plaiſir ;
La roſe eſt la fleur du bel age ,
Ne tardons pas à la ceuillir.
N'écoutons pas de la vieilleſſe
Les froides & triſtes leçons ;
Le bonheur naît de la tendreſſe ,
Aimons , belle Naïde , aimonse
Les
SEPTEMBRE. 1775 17
a
Les Amans malheureux , ou le Triomphe
du devoir sur l'amour. Conte moral.
UNNE mere tendre & vertueuſe eſt un
préſent de la nature , dont la perte eſt
irréparable , lorſqu'une mort trop prompte
l'enlève à des enfans chéris ,& ne lui permet
pas d'aſſurer leur bonheur.
Le goût des voyages avoit ſouvent fermé
le coeur du Comte d'Alban à toute
autre paſſion ; il étoit à ſon automne ,
lorſque la beauté & les vertus de Mlle de
Luſſan firent fur lui la plus vive impres-
_ſion: peu inſtruit dans l'art de conduite
' un tendre engagement , il s'expliqua avec
franchiſe ; riche , & d'une figure encore
aimable , il pouvoit eſpérer que ſa demande
ſeroit reçue avec plaiſir , ſon rang
& ſes biens flatterent les parens de Mile
de Luſſan: mais elle ne fut touchée que
de l'air noble & modefte du Comte , &
de l'honnêteté de ſes moeurs.
Adélaïde fut le ſeul fruit de cet hymen.
Mde d'Alban , qui aimoit tendrement
ſa fille ; ne voulut point confier fon
éducation à des mains étrangeres; elle
B
18 MERCURE DE FRANCE..
,
prit plaiſir à former fon eſprit & fon
coeur; un riche naturel ſecondoit les généreux
foins de la Comteſſe , lorſqu'une |
maladie mortelle vint interrompre le
cours d'une fi belle vie. L'âge d'Adélaïde
ne l'empêcha point de fentir la grandeur
de cette perte ; la mort venoit de lui enlever
une mere & une amie. Ce malheur
imprévu plongea le Comte dans une mélancolie
que rien ne pouvoit diſtraire ;
il ſe retira dans une de ſes Terres , où il
n'avoit d'autre fociété que celle de ſa fille ,
dont les traits lui rappeloient ceux d'une
époufe chérie ; Adélaïde mêloit fes larmes
à celles de fon pere , & cherchoit à le
confoler par fes careſſes.
L'âge & la douleur du Comte paroisfoient
devoir l'éloigner d'un ſecond engagement;
il le croyoit lui même : mais
le deſtin ſe joue de nos projets ; une pasfion
, dont l'objet n'exiſte plus , s'éteint
faute d'alimens ; le temps détruit inſenfiblement
les chaînes qui nous y attachoient
, & la premiere beauté qui nous
plaît , paſſe l'éponge fur le paſſé. M.
d'Alban éprouva bientôt cette vérité :
l'ennui de la ſolitude le força de ſe répandre
au dehors , & toutes ses réſolutions
s'évanouirent à la vueide Mlle de
SEPTEMBRE. 17751 19
Vernon , dont le pere ancien Militaire ,
- vivoit du médiocre revenu d'une Terre
e voifme de celle du Comte : fon âge ne le
e mit point à l'abri d'une nouvelle paffion ;
- Mlle de Vernon s'apperçut de l'effet de
F, fes charmes , & comme elle avoit autant
-" d'ambition que de beauté , elle oublia
l'âge du Comte pour ne penſer qu'à ſa
fortune , & mit en uſage tout l'art de la
coquetterie pour achever ſa défaite ; elle
triompha ſans peine d'un coeur qui s'expoſoit
à ſes coups. M. d'Alban lui offrit
fa main & une partie de ſes biens ; elle
ne différa ſon conſentement que pour
augmenter les déſirs du paſſionné vieil-
Hard & les avantages qu'il lui propofoit.
Quelque temps après , le Comte , au com
ble de ſes voeux , conduiſit ſa nouvelle
épouſe dans la Capitale.
Une fortune médiocre avoit juſques
alors ſervi d'obſtacle au goût décidé que
Mde d'Alban avoit pour le faſte & les
aplaiſirs ; mais dès qu'elle ſe vit dans la
Capitale , & maîtreſſe de diſpoſer de
tous les biens du Comte , elle donna
é l'eſſor à ſes déſirs , & la maiſon de M.
d'Alban fut bientôt le rendez - vous des
fociétés les plus brillantes. La Comteſſe
étoit belle : mais les charmes naiſſans
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
d'Adélaïde enleverent tous les fuffrages ;
elle étoit alors dans l'age où la nature ,
en développant les beautés du corps ,
porte la ſenſibilité dans l'ame : une taille
noble & dégagée , des traits réguliers ,
une phyſionomie douce & fpirituelle ,
tel étoit le portrait de Mlle d'Alban ; elle
joignoit à tant de charmes cette grace plus
ſéduiſante que la beauté ; elle avoit le
coeur excellent & l'eſprit comme le coeur.
La Comteſſe aimoit à plaire ; elle vit
avec chagrin que ſa beauté étoit eclipſée
par celle d'Adélaïde , & dès-lors elle forma
le deſſein d'éloigner une compagne
qui la privoit des applaudiſſemens dont
le partage auroit encor bleſſe ſa vanité :
elle ſe plaignît à M. d'Alban ; avec un
air d'intérêt pour ſa fille , de ce qu'il ne
penſoit pas à lui donner un époux. La
paſſion du Comte n'avoit rien diminué
de ſon affection pour Adélaïde ; il craignoit
que la douceur de ſon caractere ne
ſympathiſât pas avec l'humeur impérieuſe
de Madame d'Alban ; l'empreſſement de
celle - ci à lui faire defirer une choſe qu'il
deſiroit autant qu'elle , mais par un motif
bien différent , diffipa ſes ſoupçons ,
& dès ce moment , lui accordant toute
ſa confiance , il la pria de choiſir un époux
à ſa fille.
SEPTEMBRE. 1775. 21
Un coeur ſenſible eſt ſouvent la cauſe de
tous nos malheurs. Adélaïde avoit reçu de
la nature ce funeſte préſent : mais ſa délicateſſe
l'empêcha de faire un choix indigne
d'elle ; au milieu de cette jeuneſſe
brillante qui cherchoit à fixer ſes regards,
le Chevalier de Vergy ſe diftinguoit par
fon eſprit & une figure charmante; fon
amour tendre & refpectueux , ſa candeur
toucherent Mile d'Aban , & lorſqu'elle
fut perfuadée de ſa ſincérité , elle lui
avoua combien il lui étoit cher , avec
toute la fécurité qu'inſpire l'innocence ;
dès- lors ces deux Amans ſe livrerent à
une paffion qui devoit remplir leurs jours
d'amertume.
L'interêt & l'ambition avoient mis
Mile de Vernon dans les bras de M.
d'Alban : mais fon coeur avoit conſervé
ſa liberté , & , pour le malheur d'Adélaïde
, l'aimable Vergy fut ſon vainqueur.
- L'amour naiſſant ſe flatte toujours ; Mde
d'Alban crut ne devoir qu'à ſa beauté les
affiduités du Chevalier , & que ſa timidité
l'empêchoit de ſe déclarer ; elle chercha
à lui faire conoître par ſes regards
& ſes foupirs , les ſentimens qu'il lui
avoit inſpirés. Le Chevalier feignit de
ne les point entendre , & ne répondit à
B 3
22 MERCURE DE FRANCE,
ſes avances que par une politefſſe reſpectueuſe.
Cette indifférence ne parut pas
naturelle à la Comteſſe : elle le foupçonna
d'aimer ailleurs ; & bientôt elle ne put ſe
diffimuler qu'Adélaïde étoit ſa rivale.
Une femme épriſe d'une violente paffion
& qui voit ſes feux mépriſés , déguiſe
quelquefois fon chagrin; elle eſpere encore:
mais lorſqu'elle vient à découvrir
une rivale aimée , rien n'égale ſa haine
& fa fureur , & le defir de la vengeance
fuccede à l'amour. La jalouſie ſe mêla au
dépit ſecret qui animoit la Comteſſe
contre Adelaïde ; elle forma le projet de
s'oppoſer au bonheur de ces Amans , en
faiſant tomber le choix de M. d'Alban fur
un autre époux.
Le Chevalier de Vergy n'étoit pas le
ſeul qui eût perdu ſa liberté dans la maifon
de M. d'Alban. Le Marquis de Clarence
aimoit Adélaïde avec paffion , &
fon indifférence l'accabloit de la plus vive
douleur. La Comteſſe étoit trop intéreſſée
à éclairer les démarches de Mile d'Alban ,
pour ne pas s'appercevoir des ſentimens
de ceux qui l'environnoient ; l'affiduité
du Marquis & fa triſteſſe n'échapperent
point à ſes yeux; ſes grands biens , qui
devoient rendre ſa propoſition agréable
SEPTEMBRE. 1775. 23
au Comte , la conformité de leur fort , la
déterminerent à jeter les yeux fur lui ;
elle gagna toute ſa confiance & lui promit
de le ſervir dans ſes amours , & de
parler à M. d'Alban en ſa faveur. Des
promeſſes auſſi flatteuſes cauferent la joie
la plus vive à M. de Clarence & ranime .
rent ſes eſpérances.
Le pere du Chevalier de Vergy , qui
paſſoit une partie de l'année dans ſes
Terres , y tomba dangereuſement malade.
Cette nouvelle étoit pour un fils ſenſible
& vertueux , un ordre précis de ſe rendre
où ſon devoir l'appeloit. Une ſéparation
fi imprévue coûta des larmes à Mile d'Alban:
ma chere Adélaïde , lui dit le Chevalier
, l'amour doit céder en ce moment
›à la nature , elle exige que je vole au ſecours
de mon pere , & je m'acquitte d'un
devoir ſi ſacré pour me rendre plus digne
de vous ; mais je ne m'arrache de ces
lieux qu'en tremblant , je vous laiſſe en
butte aux perfécutions d'une femme qui
nous hait , & aux affiduités d'un rival
qu'elle appuye de tout fon crédit. Je vais
m'éloigner , & peut- être triomphera-t-on
de votre réſiſtance. Vous m'outragez , repondit
Adélaïde , & vous connoiſſez peu
mon coeur , ſi vous le croyez capable de
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
perfidie ; foyez fans alarmes ; je ne crains
que votre inconſtance. Mon pere m'aime
: il ne voudra point le malheur de
ſa fille ; partez : mais n'oubliez pas que
votre retour me cauſera autant de joie
que votre départ m'afflige. Cette tendre
Amante cherchoit , par ſes diſcours , à
diſſiper les inquiétudes du Chevalier ;
mais , lorſqu'il fut parti , toute ſa fermeté
l'abandonnant , elle ſe retira dans ſa
chambre pour y pleurer en liberté. Il ſembloit
qu'elle eût un ſecret preſſentiment
du malheur qui la menaçoit.
Le Comte d'Alban étoit lié depuis
long- temps avec le pere du Chevalier ; il
n'ignoroit pas fon amour pour Adélaïde ,
& il auroit été charmé que le fils de fon
ancien ami pût faire le bonheur de ſa
fille; mais la Comteſſe , dont l'avis étoit
fort oppofé , trouva le moment favorable
pour l'exécution de ſes deſſeins. Elle fut
perfuader à M. d'Alban qu'elle avoit découvert
dans le jeunedeVergy des défauts
eſſentiels qui rendroient ſa fille malheureuſe
, & faifant l'éloge des biens & des
bonnes qualités du Marquis de Clarence ,
elle exagéra l'avantage de cette alliance :
le Comte ne voyoit que par ſes yeux : il
approuva ſes raiſons , & la pria d'annoncer
SEPTEMBRE. 1775. 25
à Adélaïde qu'il avoit fait choix du Marquis
pour être ſon époux.
La Comteſſe ſe fit un plaiſfir cruel de
porter à Mlle d'Alban les intentions de
ſon pere ; je ſuis fâchée , lui dit - elle en
l'abordant , que l'aimable Chevalier n'ait
pas trouvé grace aux yeux de M. d'Alban ,
il s'eſt décidé en faveur du Marquis de
Clarence; le facrifice vous coûtera peutêtre
quelques larmes , mais un jour vous
rendrez juſtice à l'intérêt que nous pre.
nons à votre bonheur. Je connois , Madame,
toute la ſincérité de votre zele ,
répondit Adélaïde avec un ſouris d'ironie
; je ne ſuis point née ingrate , & ma
reconnoiſſance ſe réglera toujours fur vos
bienfaits : mais je ne crois pas vous en
devoir pour un projet qui eſt encore loin
de ſon exécution , & fur lequel je dois
-être conſultée. Mademoiselle , lui dit
Mde d'Alban , en rougiſſant de colere ,
je vais rendre compte à votre pere duton
avec lequel vous recevez ſes ordres , &
de vos diſpoſitions: je ne doute pas qu'il
n'y ſouſcrive avec plaiſir. Elle effectua
ſes menaces: car , un moment après , le
Comte , à qui elle peignit la réponſe
d'Adélaïde ſous les couleurs les plus noi-
/
res , fit défendre à ſa fille de quitter
fon appartement. B5
26 MERCURE DE FRANCE.
Juſqu'alors Mlle d'Alban avoit peu
craint le reffentiment de la Comteſſe ; la
bonté de fon pere la raſſuroit: mais cet
ordre fut un coup de foudre pour elle,
Le filence du Chevalier redoubloit ſes
inquiétudes. Que je fuis malheureuſe ;
difoit- elle en verſant des larmes : peutêtre
dans ce moment où je ſuis en proie
à la plus vive douleur , Vergy eft-il ſenfible
aux charmes d'une beauté nouvelle ?
S'il m'aimoit encore , garderoit - il un filence
qui me plonge dans une affreuſe
incertitude ? Sa ſanté s'affoibliſſoit tous
les jours , & fon tempérament cédant à
l'agitation de fon ame , elle fut attaquée
d'une fievre violente. On ne put déguiſer
fon état au Comte : il aimoit tendrement
ſa fille ; il ſe reprocha fa dureté & voulut
la voir. Ma chere Adélaïde , lui dit - il
en approchant de ſon lit, tu me parois
bien changée : je ſuis au déſeſpoir de ce
qui s'eſt paffé. Ah mon pere ! s'écria-t- elle,
il m'eſt donc encore permis de vous voir :
je craignois d'avoir perdu votre amitié . Le
bon vieillard tourna la tête pour cacher
les pleurs qui couloient le long de fes
joues . Adélaïde tenoit une de ſes mains
&la preſſoit contre ſes levres , fans avoir
la force de lui parler. Ma chere fille , lui
SEPTEMBRE. 1775. 27
- dit le Comte , je n'ai jamais ceſſé de t'ai
mer : tout mon deſir eſt de te voir heu,
reuſe. Le Marquis de Clarence a d'excellentes
qualités ; on m'avoit perfuadé qu'il
te convenoit: mais puiſque cela t'afflige ,
je renonce à ce projet. Ces promeſſes ouvrirent
le coeur d'Adélaïde à l'eſpérance ,
& la fievre la quitta avec les inquiétudes
qui l'avoient fait naître. Mde d'Alban
elle - même , à qui le Comte déclara qu'il
ne prétendoit point forcer l'inclination
de ſa fille , affectoit beaucoup d'amitié
pour elle & l'accabloit de careſſes. Adélaïde
avoit trop de candeur pour ſoupçonner
de mauvaiſe foi un changement fi
ſubit ; elle crut que l'aurore du bonheur
fe levoit enfin ſur elle. Les craintes fur
l'avenir ne naiſſent ſouvent que des diſpoſitions
de l'ame dans le moment préſent ;
celle d'Adélaïde ſe trouvant dans une
→ ſituation plus tranquille , le filence du
Chevalier l'affligea moins ; elle ſe perfuada
que la maladie de fon pere l'empêchoit
de ſe livrer à tout autre ſoin.
Ce calme trompeur précédoit un violent
orage. Adélaïde , ſeule dans ſon appartement
, ſe félicitoit de pouvoir annoncer
au Chevalier de ſi agréables nouvelles
; on lui apporte une lettre : elle
28 MERCURE DE FRANCE.
croit reconnoître l'écriture : ſon coeur palpitoit
; elle l'ouvre d'une main tremblante;
ſes yeux s'empreſſent à ſervir ſon impatience
: mais Dieux ! quelles expreſſions !
ود Le fort jaloux de mon bonheur
,, m'oblige de renoncer à vous ; mon
,, pere exige que je donne la main à la
و د
fille d'un de ſes amis , & lorſque vous
,, recevrez cette lettre , j'aurai prononcé
„ mon arrêt aux pieds des autels ; ce ſa-
"
ود
ود
ود
crifice me coûtera le repos , mais je
n'ai pu réſiſter aux volontés d'un pere ;
oubliez un homme qui n'auroit voulu
vivre que pour vous."
Il faudroit aimer auſſi tendrement qu'Adélaïde
pour ſe faire une image de ſa
douleur ; elle tomba ſans force ſur le
bord de ſon lit , & y reſta long - temps
comme anéantie : enfin jetant les yeux
fur la lettre qui étoit à ſes pieds , voilà
donc mon arrêt écrit de la main du perfide;
il trahit la plus tendre Amante , il
viole ſes ſermens & me plonge un poignard
dans le ſein ; qui l'auroit cru capable
d'une telle lâcheté ? La vérité ſembloit
habiter ſur ſes levres: hélas ! je jugeois
de ſon coeur par le mien ! le cruel !
que ne me laiſſoit- il mon indifférence !
quel intérêt avoit - il à troubler le repos
SEPTEMBRE. 1775.
dont je jouiſſois? Il va donc paſſer dans
les bras d'une autre ; affreuſe vérité qu'il
oſe lui -même m'annoncer ! & cent fois il
m'a juré qu'on lui arracheroit plutôt la
vie. Que n'ai-je point fouffert pour me
conſerver à lui ! j'ai réſiſté à tout , &
l'ingrat ne s'eſt pas jeté aux pieds de fon
pere : il l'auroit fléchi : mais non... Le
lache joint la perfidie au menſonge , il
a l'ame trop noire pour craindre d'affliger
un pere , ſi le ſacrifice ne lui plaiſoit
pas. Les ingrats n'ont point de vertus.
C'eſt ainſi que la triſte Adélaïde expri-
- moit ſa douleur , lorſque la Comteſſe
entra dans ſa chambre. Ah ! Madame ,
s'écria Mlle d'Alban , le caractere du
Chevalier vous étoit bien connu ; voyez
cette lettre : l'ingrat renonce à moi &
me conſeille de l'oublier. Mde d'Alban
parut pénétrée de cette nouvelle ; elle
s'affligea avec Adélaïde & verſa même
des larmes. Le Chevalier eſt un monftre ,
lui dit-elle , qu'il faut déteſter autant que
vous l'avez aimé. Vous voyez ſi j'étois
injuſte en préférant le Marquis ; je voulois
votre bonheur , & vous m'avez ſoupçonnée
de m'y oppoſer. Elle n'en dit pas
- davantage : la plaie étoit encore trop
nouvelle.
30 MERCURE DE FRANCE
Le Marquis de Clarence n'oſoit ſe
préſenter devant Adélaïde depuis ſa ma
ladie : mais cet événement le rappela fur
la ſcene. Mde d'Alban ſentoit par ſa proprree
expérience qu'une Amante outragée
embraſſe un parti violent ; elle cherchoit ,
par des diſcours adroits , à augmenter le
reſſentiment d'Adélaïde : Oubliez un ingrat
, lui diſoit - elle ; le mépris eſt la
ſeule vengeance digne de vous & que
mérite un traître , & le feul moyen de
l'en convaincre eſt de prendre un époux.
Votre pere , qui vous aime , s'abandonne
entierement à votre choix : mais je ne
vous diffimule pas qu'il feroit charmé de
le voir tomber ſur un homme que nous
eftimons.
Le dépit d'avoir été trompée agiſſoit
plus fortement ſur l'eſprit d'Adélaïde
que les difcours de Mde d'Alban. Dans
ce moment , diſoit - elle , où ſon inconf
tance me réduit au déſeſpoir , peut être
eſt-il dans les bras de fa nouvelle épouſe;
ils s'applaudiſſent enſemble des tourmens
que j'endure : je t'imiterai , ingrat ! je
ferai malheureuſe , mais mon chagrin
fera concentré en moi même : tu ne jouiras
pas de ton triomphe , & tu verras du
moins que je fais oublier un perfide.
SEPTEMBRE. 1775. 31
}
ว
Ces réflexions n'échapperent pas à la
Comteſſe; fes careſſes & les inſtances de
M. d'Alban acheverent d'ébranler Adélaïde
; elle confentit à donner la main à
M. de Clarence: mais elle ne lui déguiſa
pas que ſa premiere paffion avoit fermé
ſon coeur à la tendreſſe , & que l'eſtime
étoit le ſeul ſentiment qu'il devoit eſpérer
d'elle. Il me tiendra lieu d'amour ,
lui dit le Marquis en ſe jetant à ſes genoux
: j'attendrai tout du temps & de
mes ſoins.
Mde d'Alban profita de l'aveu qu'elle
venoit d'arracher à Adélaïde pour préci
piter la cérémonie; on ne fit aucuns préparatifs
, & la victime pâle & tremblante
fut conduite , ou plutôt traînée à l'autel ;
elle croyoit aller au fupplice , & entendre
au fond de ſon coeur une voix qui
lui crioit : Arrête , malheureuſe ! que
vas - tu faire ? A peine eut- elle prononcé
le mot fatal , qu'elle tomba ſans
connoiſſance aux pieds du Marquis. Des
noeuds formés ſous de ſi funeſtes aufpices
banirent les plaiſirs qui ont coutume de
préſider à l'hymen d'une jeune beauté.
Quelques jours après le Marquis propoſa
à ſa nouvelle épouſe de la conduire
dans une de ſes Terres , ſituée aux confins
1
32 MERCURE DE FRANCE .
9
du Royaume ; elle y confentit fans peine
; elle croyoit , en s'éloignant des lieux
où ſon amour avoit pris naiſſance , retrouver
quelque tranquillité ; foible efpérance
, qu'une triſte réalité fit bientôt
évanouir ! Le chagrin étoit dans ſon coeur ;
il la ſuivit au bout de la France. Pendant
la nuit , lorſque le ſommeil l'accabloit
fon ame étoit en proie à des fonges effrayans:
en vain ſe diſoit-elle que ces
fantômes de l'imagination emportent
avec eux le caractere du menſonge , fon
eſprit étoit agité de noirs preſſentimens
&de mille penſées lugubres : Grands
Dieux ! s'écrioit - elle alors , rendez vains
ces ſiniſtres préſages ! Le Marquis n'étoit
pas plus heureux ; il avoit l'air fombre &
rêveur ; des remords ſecrets paroiſſoient
le tourmenter. Son état toucha vivement
Madame de Clarence : elle l'eſtimoit &
regrettoit de ne pouvoir faire fon bonheur
; elle voulut du moins lui déguiſer
fon chagrin , & lorſqu'il la ſurprenoit dans
ces momens où , croyant être ſeule , elle
épanchoit fon coeur , elle affectoit un
air tranquille , & forçoit même le ſourire
de venir ſur le bord de ſes levres .
Le Marquis , trompé par ces apparences ,
étoit d'une joie extrême: il prenoit les
mains
SEPTEMBRE. 1775. 33
mains d'Adélaïde & les ferroit avec une
ſenſibilité qu'elle auroit voulu partager.
M. de Clarence alloit quelquefois à la
chaſſe ; Adélaïde profitoit de ces inftans
pour jouir de la folitude. Elle deſcendit
un jour dans le parc , & s'enfonçant dans
* les allées fombres & impénétrables aux
rayons du ſoleil , elle s'abandonna à
toute fa douleur : une mort trop lente
au gré de mes déſirs , voila tout mon
feul eſpoir , diſoit-elle; une fatale paſſion
a tout changé pour moi. Dans des temps
plus heureux , je ne voyois pas arriver le
printemps ſans treſſaillir de joie : il me
ſembloit que la nature , en ranimant ſes
productions , faifoit couler dans mon
fang un baume délicieux ; j'aidois moi-
2 même à ſes tendres efforts ; je cultivois
des fleurs , elles croiſſoient fous mes
yeux ; ſi quelquefois je cherchois la foli-
> tude dans une allée de verdure ou dans
des boſquets agréables , la beauté du lieu ,
le chant des oiſeaux répandoient dans
mes ſens cette douce mélancolie qui plaît
aux ames ſenſibles ; l'innocence étoit
dans mon coeur , & j'étois heureuſe :
temps chéris! jours purs & fereins ! vous
ne reviendrez plus ! Un noir chagrin me
dévore : il n'eſt plus de repos pour moi
fur la terre. C
34
MERCURE DE FRANCE .
,
Ces plaintes conduiſirent la Marquiſe à
quelque diſtance du Château : elle ſe repoſa
quelque temps ſur un banc de gazon ; mais
le jour commençant à baiſſer , elle alloit
retourner ſur ſes pas , lorſqu'elle apperçut
entre les arbres un homme qui venoit à
elle. Si cette apparition lui caufa quelque
frayeur , la pâleur répandue fur le
viſage de cet inconnu , fon air noble
& intéreſſant la raſſurerent. Madame
lui dit cet Etranger en l'abordant , ma
préſence vous afflige , vous craignez les
juſtes reproches .... Il n'eut pas le temps
d'achever. A ce ſon de voix autrefois fi
cher à fon coeur, la Marquiſe avoit reconnu
le Chevalier de Vergy ; elle étoit
tombée fans connoiſſance. Le Chevalier ,
alarmé de fon état , s'empreſſa de la ſecourir
; elle reprit l'uſage de ſes ſens , &
ouvrant des yeux où l'amour & la douleur
étoient peints : Barbare , lui dit - elle ,
quelle penſée vous amene en ces lieux ?
Venez - vous infulter à mes malheurs ?
Retournez ingrat , dans les bras de votre
épouſe ; allez.... Que dites vous , Madame
s'écria le Chevalier ? Pourquoi
parler d'une épouſe à un infortuné qui
n'a jamais ceſſé de vous aimer , & que la
nouvelle de votre union avec le Marquis
SEPTEMBRE. 1775. 35
a conduit aux portes du tombeau ? Oui ,
trop cruelle Adelaide , je vous aime encore
malgré votre perfidie. Mon pere ;
que le ciel venoit de rendre à mes voeux ,
m'a conjuré de prolonger mes jours , &
je me fuis arraché d'entre ſes bras pour
apporter à vos pieds le peu de vie qui
me reſte. Homme faux & trompeur ; répondit
la Marquiſe , ne croyez pas m'abufer
; je connois toute votre lâcheté ; &,
ſe levant avec précipitation , elle voulut
s'éloigner : arrêtez , Madame , lui dit le
Chevalier en embraſſant ſes genoux , ou ma
main va vous délivrer d'un objet odieux ;
au nom du tendre amour qui m'enflamme
depuis le moment où je vous ai connu ,
par pitié du moins , expliquez - moi ce
myſtere: Vous me parlez d'ingratitude&
de fauſſeté , eſt-ce à vous à me faire ces
reproches ? vous qui , oubliant vos fermens
, avez paſſé dans les bras d'un rival...
Perfide ! ne m'y avez vous pas forcée par
votre exemple ? N'avez - vous pas eu la
cruauté de m'écrire que vous ne pouviez
être à moi ?... Ah Dieux ! qu'entrevoi
je ? & quelle trahiſon ! ... Que ditesvous
; une autre épouſe n'a point.... Je
ne reſpire que pour Adélaïde... Quoi !
cette lettre... Elle me fait horreur : elle
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
étoit ſuppoſée... Malheureuſe ! qu'ai -je
fait ! ... Ah , Madame ! vous connoiſſez
mon coeur , avez- vous pu le croire coupable
de tant de perfidie ? N'achevez pas ,
dit la Marquiſe d'une voix foible & entrecoupée
de foupirs , je vois l'abyſme où
je ſuis tombée , une femme cruelle l'a
creusé ſous mes pas ; j'ai fait le malheur
de vos jours : la mort , en me délivrant
des tourmens que j'endure , vous vengera
bientôt de ma crédulité; mais vous me
voyez pour la derniere fois : le devoir
m'oblige de vous fuir ; des noeuds ſacrés
me lient.... A un homme qui vous a
trompée , repliqua vivement le Chevalier
, & qui n'a pas craint d'employer les
moyens les plus vils pour vous arracher
au plus tendre Amant: c'eſt un monftre :
je laverai dans ſon ſang... Arrêtez ; il
eſt mon époux ; & ce titre , s'il me reſte
encore quelque pouvoir ſur vous , doit
le mettre à l'abri de vos fureurs ; promettez-
moi de ne point tirer vengeance....
Qu'exigez - vous , cruelle ! vous aimez
fans doute le Marquis , puisque ſa vie
vous eſt ſi chere : eh bien ! vous ferez
obéie : je dois être la ſeule victime. Vivez
, répondit Mde de Clarence en verfant
des larmes , vivez heureux , s'il eſt
SEPTEMBRE. 1775. 37
}
3 poſſible : mais ne cherchez plus à me
voir.
Le marquis , à ſon retour de la chaſſe ,
apprit qu'Adélaïde ſe promenoit ſeule
dans le parc ; il s'y rendit , & ne la trouvant
point , il l'appela à différentes repriſes
. Fuyez , s'écria la Marquiſe , j'entends
la voix de M. de Clarence. Le triſte
Vergy ſaiſit une de ſes mains , & la preffant
contre ſes levres : adieu , Madame ,
lui dit- il d'une voix éteinte :je vais mourir
; & fans attendre ſa réponſe , il s'éloigna
à la faveur de l'obſcurité que les
arbres & le déclin du jour répandoient
dans ces lieux , & regagnant un endroit
du pare où le mur étoit peu élevé , il en
fortit fans être découvert.
L'infortunée Adélaïde , dans le trouble
où la préſence du Chevalier l'avoit jetée ,
oublioit que la nuit alloit la furprendre ,
lorſque M. de Clarence , après l'avoir
cherchée long - temps , la trouva affife
fur le même banc de gazon. L'obſcurité
du lieu ne lui permit pas de remarquer
l'émotion peinte ſur ſon viſage :
mais l'altération de ſa voix lui donna
de l'inquiétude ; il lui demanda avec
empreſſement ſi elle n'étoit point incommodée.
Madame de Clarence étoit
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
vraie : il lui en coûta beaucoup de ſe
voir réduite à feindre : ce n'eſt rien répondit-
elle au Marquis : je m'étois engagée
un peu trop loin dans le parc , &
voyant que le jour commençoit à baiſſer ,
je me ſuis hâtée de regagner le Château ,
mais la longueur du chemin m'a obligée
de reprendre haleine ſur ce banc de gazon.
M, de Clarence parut ajouter foi à
ce diſcours : mais il la pria de ne point
s'expoſer ſeule & à cette heure dans le
parc.
Plus la Marquiſe affecta de tranquillité
en préſence de ſon époux , & plus ſa douleur
fut vive , lorſqu'elle put la faire
éclater en liberté. Trop aimable Chevalier
, s'écria t-elle en verſant un torrent
de larmes , ton amour méritoit un fort
plus heureux ! quelle divinité contraire
avoit mis un bandeau fur mes yeux ? &
comment ai-je pu céder aux careſſes d'une
femme artificieuſe ? Cher Amant ! ma
main n'eſt plus en mon pouvoir : mais la
nature entiere ne t'arracheroit pas de mon
coeur: ton image me fuivra dans le tombeau
;& fi l'on eft encore fufceptible d'attachement
après la mort, mes cendres ſe
réuniront pour invoquer un nom ſi cher.
Que dis - tu, malheureuſe ? où t'emporte
SEPTEMBRE. 1775. 39
une aveugle paſſion ? que font devenus les
ſermens conſacrés aux pieds des autels ?
tu ne rougis pas de les violer , & tu t'applaudis
d'une ardeur criminelle ? Mais
le Marquis ne doit ta main qu'à la plus
noire trahison : n'importe , il eſt ton
époux , & c'eſt aſſez ; meurs , puiſque la
vie eſt un fardeau pour toi : mais meurs
fans bleſſer la vertu. Le viſage eſt une
glace où tous les chagrins dont l'ame eſt
accablée , viennent ſe réfléchir ; c'eſt en
vain qu'on veut les dérober aux yeux dés
perſonnes qui nous approchent : nos regards
, nos diſcours , nos moindres actions
, tout nous décele : la vue d'un
Amant chéri , & qu'Adélaïde retrouvoit
fidele après avoir pleuré fon ingratitude ,
le jour qu'il venoit de répandre fur la
lettre fatale , ſource de leur malheur ,
avoient éteint l'eſtime & l'amitié qui
l'attachoient à M. de Clarence ; fa préfence
renouveloit ſes regrets ; elle ne le
voyoit qu'avec peine. Le Marquis adoroit
fon épouſe ; un changement ſi ſubit
& le moment où il avoit commencé ne
lui échapperent pas ; dès-lors le poifon
de la jalouſie ſe gliſſa dans ſon coeur :
mais il déguiſa ſes ſoupçons fous une
tranquillité apparente.
1
C4
40 MERCURE DE FRANCE .
Le Chevalier avoit engagé , par fes
libéralités , un Fermier voiſin de la Terre
de M. de Clarence , à lui donner une
retraite. Il ne put s'arracher des lieux où
refpiroit Adélaïde ſans lui dire un dernier
adieu. Semblable à ces malades in- |
ſenſés qui cherchent le remede dans la
cauſe même du mal , il croyoit qu'après
l'avoir vue il feroit plus tranquille : mais
il ſe rendit en vain dans le parc : elle ne
parut point.
1
La paffion de Mde de Clarence n'avoit
point affoibli ſa vertu. Il n'étoit pas en
fon pouvoir de ne pas aimer le Chevalier
: mais pour ne pas s'expofer à le voir,
elle ne defcendit plus dans le parc. On
arrivoit au Château par trois allées de
vieux maronniers ; l'air fombre & trifte
qui régnoit ſous leur ombrage , inſpiroit
la mélancolie. Le Chevalier inftruit
qu'Adélaïde s'y promenoit quelquefois ,
profita de cette découverte. Son Valet de
chambre , à la faveur d'un déguisement
épia le moment où la Marquiſe étoit
ſeule , & eut l'adreſſe de lui remettre
une lettre , fans être apperçu. Elle balança
long temps ſi elle ne devoit pas la
déchirer : mais elle ne put réſiſter au defir
de la lire,
SEPTEMBRE. 1775. 41
}
i
1
)
Vous me fuyez , Madame , lui écrivoit
le Chevalier , vous abandonnez des
lieux où j'aurois voulu mourir , à vos
pieds. Si votre coeur s'intéreſſe encore à
un infortuné , qui périt victime de votre
erreur , ne lui refuſez pas une derniere
grace : par pitié , ma chere Adélaïde ,
que je vous voye encore une fois , une
feule fois ; demain je me rendrai dans le
parc , & j'attendrai qu'il me ſoit permis
de lire encore dans vos yeux que l'indifférence
n'a point cauſé mes malheurs.
A quelle extrémité ſuis -je réduite ,
s'écria la Marquiſe ! cruelle incertitude !
ſuivrai -je le parti du devoir ou celui de
l'amour ? L'un parle à ma raifon & m'ordonne
de fuir un homme que je ne peux
plus voir fans crime : l'autre parle à mon
coeur & m'entraîne vers mon Amant ,
? qui n'eſt malheureux que pour m'avoir
trop aimée. Elle paſſa le reſte du jour &
la nuit dans la crainte & l'agitation :
la penſée d'un moment étoit effacée par
celle qui ſuivoit.
7
>
Le Marquis fortit le matin en habit
de chaſſe , & déclara qu'il ne rentreroit
que le foir. L'heure du rendez - vous arriva
, & Mde de Clarence deſcend dans
C5
2
42 MERCURE DE FRANCE.
le jardin , ſans avoir une réſolution fixe.
L'Amour attendoit ce moment pour
triompher de ſa réſiſtance. Eſt ce donc
là , dit - elle , en pouſſant un profond
ſoupir , c'eſt là qu'il m'attend pour me
dire un adieu éternel ,& j'aurois la cruauté
de lui refuſer cette confolation ! je dois
au moins le voir pour le preſſer de quitter
ces lieux. En ſe parlant ainſi , elle
prend le chemin du pare & s'avance en
tremblant ; le moindre bruit l'inquiete :
une feuille agitée par le zéphir , le vol
d'un oiſeau , porte dans ſes ſens le trouble
& l'émotion. Le Chevalier commençoit
à craindre l'événement , lorſqu'Adélaïde
parut. Il ſe précipita à ſes pieds ſans
avoir la force de prononcer une parole.
Eh bien ! lui dit-elle avec un ſon de voix
qui alloit juſqu'à l'ame , ne fais - je pas
tout ce que vous voulez ; c'eſt en vain
que le devoir m'ordonne de vous fuir.
Ah! Madame , ne mêlez point de reproches
au plaiſir que votre préſence me
cauſe: c'eſt le dernier dont je jouirai :
il me coûte affez cher , puiſqu'il ne me
ſera plus permis de vous voir : non , je
ne penſe pas à cette ſéparation fans être
réduit au déſeſpoir. Elle est néceſſaire ,
repliqua la Marquiſe en verſant des lar
SEPTEMBRE. 1775. 43
mes : croyez qu'elle me coûte autant
qu'à vous.... Vous pleurez , ma chere
Adélaïde: feriez - vous encore ſenſible au
fort d'un infortuné qui vous adore ? Est- il
bien vrai que votre coeur n'a point de
part aux funeſtes noeuds ?... Pouvez-vous
en douter? mes larmes ne vous en difent
que trop. Je vous aimois même en vous
croyant ingrat: oui , Vergy , vous me
ferez toujours cher : mais , après cet
aveu , n'attendez plus rien de moi ; je
ſerai malheureuſe , mais je ſuivrai les
loix qu'un devoir rigoureux m'impoſe :
diſons nous un adieu... La voix d'Adélaïde
étoit ſi tremblante en prononçant
ces mots , que la parole expira ſur ſes
levres. Ah ! Madame , lui dit le Cheva-
Plier , devrois-je entendre de votre bouche
un arrêt fi cruel ? Lorſque la maladie de
mon pere m'obligea de vous quitter ,
avec quelle tendreſſe ne diſſipâtes - vous
pas mes craintes ? Soyez ſans alarmes ,
me difiez- vous: je ne ferai jamais qu'à
vous; je ne crains que votre inconſtance.
Hélas ! ces promeſſes ſe ſont diſſipées
comme l'ombre. Vous connoiſſez mon
* coeur , & vous avez pu le foupçonner !
La Marquiſe ne répondoit à ces reproches
que par des foupirs : ſes beaux yeux ,
7
44 MERCURE DE FRANCE.
couverts de pleurs , ſembloient demander
grâce au Chevalier de fa crédulité.
Ces deux infortunés ſe regardoient en
filence , & , pour avoir trop à ſe dire ,
ils ne fe parloient pas. Le moment de la
féparation approchoit : mais Adélaïde
n'avoit pas la force d'avertir le Chevalier
. Ce tendre Amant s'étoit jeté à ſes
genoux , & couvroit de baifers une de
fes mains qu'elle lui avoit abandonnée ,
lorſqu'un bruit ſubit l'obligea de tourner
la tête & de penſer en même temps à ſa
fûreté. M. de Clarence s'avançoit ſur lui
l'épée à la main; inſtruit qu'un étranger
avoit paru dans les environs du pare , il
n'avoit feint de fortir que pour éclaircir
ſes ſoupçons . Ah traitre ! s'écria le Chevalier
en ſe mettant en défenſe , tu viens
chercher la punition de ton impoſture.
La Marquiſe , éperdue , voulut ſe précipiter
au milieu de leurs épées : mais la
force lui manquant , elle tompa ſans connoiſſance
à leurs pieds.
Le généreux Vergy , touché de l'état
d'Adélaïde , oublia fon reſſentiment pour
ménager une vie qu'elle lui avoit recommandée.
Il ne chercha long tems qu'à
parer les coups de fon adverfaire : mais
le Marquis ſe livrant à toute fa fureur &
SEPTEMBRE. 1775. 45
i
s'emportant fans ménagement ſe perça
lui - même , & tomba baigné dans fon
fang. Le premier ſoin du Chevalier fut
de voler au ſecours d'Adélaïde qu'il trouva
dans la même ſituation. Il n'eut que le
temps de la prendre entre ſes bras & de
* la porter ſur un banc de gazon. L'arrivée
de pluſieurs perſonnes qui paroiſſoient à
l'extrémité de l'allée , l'obligea de ſe retirer
, & l'épaisseur du bois favoriſant fa
fuite , il fortit du parc fans être pourfuivi.
Le Marquis reſpiroit à peine lorſque
ſes gens arriverent ; leurs gémiſſemens
firent ceſſer l'évanouiſſement de Mde
- de Clarence ; elle ouvre les yeux ; mais
quel ſpectacle affreux ! le premier objet
qui la frappe eſt ſon époux ſanglant ; elle
jette un cri & retombe dans le même
- état. On s'empreſſe à ſecourir M. de
Clarence , le mouvement & la douleur
qu'il reſſentoit de ſa bleſſure , lui firent
donner quelques ſignes de vie; mais un
Chirurgien , après avoir fondé la plaie ,
déclara qu'elle étoit mortelle & qu'il
- n'avoit plus que quelques momens à vivre.
"Juſques - là on avoit eſpéré ; mais à cet
te nouvelle on n'entend plus dans le
Château que des pleurs & des gémiſſe46
MERCURE DE FRANCE.
mens : ils arriverent juſqu'à Madame de (
Clarence , qui venoit de reprendre ſes
fens ; elle demande des nouvelles de fon
époux ; un morne filence lui en apprend
affez. C'eſt en vain que ſes femmes veulent
la retenir , elle ſe fait conduire dans
la chambre du Marquis , & ſe précipite ,
toute en larmes , ſur le bord de fon lit.
Déjà les ombres de la mort l'environ.
noient : mais la préſence d'une perſonne
fi chere le rappela à la lumiere. Il fit ſigne
à tout le monde de ſe retirer , & tendant
à fon épouſe une main défaillante : Modérez
votre douleur , lui dit- il , j'étois
coupable , & je ſuis juſtement puni. La
lettre , qui a caufé tous vos malheurs ,
n'étoit point du Chevalier : une femme
injuſte a formé ce déteſtable projet. Je
préférois la mort à la douleur de vous
voir paſſer dans les bras d'un autre , & la
crainte de vous perdre m'a fait confentir
à tout. Que cet aveu ne m'enleve pas
votre eſtime ; ne déteſteż pas lamémoire
d'un époux qui vous adoroit , & pardonnez
une faute qu'un excès d'amour a fait
commettre. Adieu , trop chere Adélaïde
la mort va me ſéparer de vous , quel
cruel moment ! & combien il coûte à
mon coeur ! Je ne vois plus qu'à travers
SEPTEMBRE. 1775. 47
un nuage dont mes yeux font couverts :
ſouvenez vous quelquefois d'un homme
qui meurt en vous aimant. C'eſt moi ,
dit la Marquiſe , c'eſt mon imprudence
qui vous cauſe la mort : mais , non ,
vous vivrez , le ciel vous rendra à mes
voeux. L'infortuné Marquis ne l'entendoit
déjà plus : il expira en lui ferrant
la main.
Le Chevalier de Vergy n'avoit point
encore quitté ſa retraite lorſqu'il apprit la
mort du Marquis. Cet événement fit renaître
ſes eſpérances : mais il connoiſſoit la
délicateſſe d'Adélaïde ; la plaie étoit encore
trop nouvelle pour paroître aux yeux
d'une épouſe affligée. Avant de s'éloigner
, il récompenſa généreuſement fon
hôte , & le chargea de remettre une lettre
à Mde de Clarence , quelques jours
après ſon départ.
Cette lettre fit ſentir plus vivement à
la Marquiſe le malheur de ſa ſituation;
elle aimoit tendrement le Chevalier :
mais l'image de ſon époux expirant entre
ſes bras & la priant de reſpecter ſa mémoire
, s'attachoit à ſes pas & ne lui lais-
* ſoit aucun repos. L'amour , cette paffion
d'où naiſſent les plaiſirs & les peines de
la vie , combattoit en faveur du Cheva
48
MERCURE DE FRANCE.
lier : mais le devoir , cet autre ſentiment ,
fi facré pour les femmes vertueuſes , s'oppoſoit
à la tendreſſe d'Adélaïde. Le Marquis
étoit coupable : il avoit lui - méme
cherché la mort: mais il étoit ſon époux ;
quels reproches n'avoit-elle pas à fe faire
d'avoir donné lieu à ce funeſte événement
, en cédant aux inſtances du Chevalier
? Cette penſée agit avec tant de force
fur fon eſprit , & s'y fixa avec tant d'amertume
, que le devoir l'emporta fur la
plus violente paſſion. Un tel deſſein eſt
toujours plus facile à former qu'à éxécuter
; la tendre Adélaïde , en renonçant
au Chevalier , n'avoit point ceffé de
l'aimer , & la violence qu'elle faifoit à
ſes ſentimens le lui rendoit encore plus
cher : pouvoit - elle ſe flatter de réſiſter
à fon déſeſpoir ? Les larmes d'un
objet aimé ont tant d'empire fur une
Amante ſenſible ! le coeur attendri eft
bientôt de moitié dans les deſirs d'un
Amant : la raiſon ſe tait & la paffion
triomphe. L'abſence parut à Madame de
Clarence le feul moyen d'éviter le danger.
Loin du Chevalier , le monde n'avoit
plus d'attrait pour elle: il ne lui paroiſſoit
qu'une affreuſe ſolitude. Elle ſe détermina
à paſſer dans un Cloître une vie
dont
1
SEPTEMBRE . 1775. 49
dont la douleur devoit bientôt abréger
le cours : mais , pour ne pas laiſſer ſon
Amant dans une incertitude mille fois
plus accablante qu'une triſte réalité , elle
voulut l'inſtruire de fon fort , & le jour
qu'elle s'enferma dans ſon premier tombeau
, elle chargea une perſonne de confiance
de lui remettre cette lettre.
,, Lorſque vous recevrez ces caracte-
„ res baignés de mes larmes , je ſerai enſevelie
dans une retraite où je vais traî-
,, ner le reſte d'une vie languiſſante. J'ai
voulu mettre cette barriere entre vous
ود
دو
و د
و د
& moi. Ne croyez pas que ce projet
vienne d'indifférence : je vous aime
,, plus que jamais ; votre image me ſuivra
dans le filence du Cloître : je n'y "
و د
ود
ود
ود
verrai que vous ; mais il ne m'eſt plus
» permis d'être à celui que le fort barbare
a forcé de tremper ſes mains dans le fang
de mon époux. Que dis-je ? c'eſt moi qui
ſuis la ſeule coupable , c'eſt moi qui lui
ai plongé le poignard dans le ſein; je
m'en punis aſſez ; je renonce au feul
homme qui pouvoit faire mon bonheur
Ah , Vergy ! voilà donc le terme de cet
,, amour ſi tendre , ſi conſtant: je ne vous
verrai plus : un devoir cruel m'impoſe
cette loi. Ne plus vous voir ! ma main
و د
و د
و د
"
D
2
50
MERCURE DE FRANCE.
و د
tremblante ſe refuſe à tracer ces mots
„ Que ne fuis-je la ſeule victime ! Tâchez
de m'oublier : le temps affoiblira votre
paſſion ; une beauté plus heureuſe cal-
,, mera peut- être un jour votre douleur
„ Quoi ! Chevalier , vous paſſeriez dans
و د
و د
و د
و د
و د
"
و د
و د
ود
و د
"
و د
و د
و د
و د
و د
les bras d'une autre ; cette idée me
déſeſpere ; affreuſe ſituation ! je ne peux
être à vous , & l'amour & la jalouſie
me dévorent. Que font devenus ces
momens où , libres de nous aimer , nous
pouvions eſpérer d'être unis ! Le défespoir
& les larmes , voilà mon partage...
Adieu , trop aimable Chevalier , penfez
quelquefois à une infortunée qui
auroit voulu faire votre bonheur & le
fien. Adieu , Vergy , adieu pour jamais
; ſouvenez vous de la triſte Adélaïde
: fon dernier ſoupir ſera pour
vous".'
On remit cette lettre au Chevalier
dans le moment , où , ne pouvant réſiſter
à fon impatience , il vouloit aller aux
pieds de Mde de Clarence entendre fone
arrét ; il ne l'ouvre qu'en tremblant : les
larmes dont elle eſt baignée , & qui permettent
à peine de lire les caracteres à
demi effacés , lui annoncent de nouveaux
malheurs . Quel fut fon déſeſpoir , lorsSEPTEMBRE.
1775. T
qu'il apprit la réſolution d'Adélaïde ! ceux
mêmes qui n'ont jamais connu l'amour
auroient été touchés de ſon état. II
n'interrompit ſes plaintes que pour faire
les recherches les plus exactes ſur le lieu de
ſa retraite : mais lorſqu'il l'eut découverte ,
il ne put jamais parvenir à voir la Marquiſe
; & , après pluſieurs tentatives inutiles
il fut obligé de renoncer à l'eſpérance
de la faire changer de ſentiment. Le
temps calma la vivacité de ſa douleur :
mais il conſerva toujours un fond de tristeſſe
que rien ne put diffiper.
Par M. Collin
EPITRE d'un Amant à ſa Mattreſſe ,
avec laquelle il étoit paſſé chez l'Etranger
, où ils furent découverts & arrêtés.
Cette Lettre eſt écrite de la priſon.
ALa clarté des cieux , ſéjour impénétrable ,
Où l'innocent gémit à côté du coupable ,
Tu me remplis en vain d'épouvante & d'horreur ;
Le véritable amour fait braver le malheurs
1
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
Non , ma chere Zélis , ne crains pas que j'oublie
Les ſermens que j'ai faits d'être à toi pour la vie ;
Tu le juras de même en cette affreuſe nuit ;
Quelle nuit ! juſtes Dieux ! tout mon fang en frémit ;
Elle est encore préſente à ma triſte penſée.
Déjà tu repoſois dans les bras de Morphées
Glorieux de fixer le deftin de ton coeur ,
Ton Amant ſe croyoit au comble du bonheur :
En vain , foibles mortels , fuyez-vous le naufrage ,
Il n'eſt aucun aſyle à l'abri de l'orage.
De foldats tout-à-coup un tumulte confus
M'inſpire la terreur , mes ſens en ſont émus ;
Bientot le bruit augmente : on enfonce la porte,
Et dans l'inſtant paroft une infame cohorte .
O Chantre d'Abeilard , pour peindre tant d'horreurs ,
Prête-moi ton pinceau , prête- moi tes couleurs.
Déjà la plume échappe à ma main défaillante ;
Quel réveil , ma Zélis , pour une tendre Amante !
Tu n'oſe interroger ; tes yeux couverts de pleurs ,
Veulent encore douter du plus grand des malheurs ;
Mais l'aſpect des foldats & l'appareil des armes ,
Mes bras chargés de fers , mes regards & mes larmes ,
Ne te diſent que trop qu'on va nous ſeparer ;
Tu t'élances vers moi , tu voudrois m'arrêter :
Barbares ! leur dis-tu , ſi l'amour est un crime ,
Délivrez mon Amant : que je fois la victime !
Mes eſprits abattus perdent tout ſentiment ;
Je tombe de tes bras : on m'arrache expirant :
Trop heureux ſi la Mort , par mes maux attendrie ,
En cet affreux moment eût terminé ma vie.
SEPTEMBRE . 1775. 53
Quel fut mon deſeſpoir & ma vive douleur ,
Quand , reprenant mes ſens , je vis tout mon malheur !
D'abord l'obfcurité me glaça d'épouvante ;
Dans mon premier tranſport , j'appelle mon Amante :
Mais je l'appelle en vain ; elle eſt ſourde à ma voix;
L'écho qui me répond redouble mon effroi ;
J'entends de tous côtés , dans ces lieux de ténebres,
De longs gémiſſemens & des accens funebres ;
Les cris des malheureux & le bruit de leurs fers ,
Font fouffrir à mon coeur mille tourmens divers:
Couché fur un grabat , tout baigné de mes larmes ,
J'attendois du trépas la fin de mes alarmes ,
Lorſque ma porte s'ouvre : un mortel bienfaisant
Me remet un billet & la ferme à l'inſtant.
O moment plein d'attraits , qui trompe mon attente !
Ce billet eft tracé par la main d'une Amante.
En croirai-je mes yeux ! elle m'aime toujours ,
Et , bravant nos Tyrans , ne craint que pour mes jours ;
Que ſes expreſſions reſpirent de tendreſſe ?
Qu'elles me font aimer ma charmante Mattreſſe ;
99
وو
ود
Au nom du tendre amour dont je brûle pour toi ,
Cher & fidele Amant , conſerve-moi ta foi ;
Si mes jours te font chers , prends bien ſoin de ta vie ,
C'eſt ton Amante en pleurs , c'eſt Zélis qui t'en prie.
„ Je brave le courroux de nos perſécuteurs ;
„ Tout l'effort des humains ne peut rien ſur nos coeurs
" Et fans doute le Dieu , dont je porte les chatne ,
,, Senſible à ma douleur , mettra fin à nos peines" .
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
Sur ta lettre mes yeux ſont ſans ceffe attachés,
Je lis avec tranſport tes ſentimens tracés ,
Puis un mom ent après je les relis encore :
On croiroit , à me voir , que mon coeur les ignore.
Oui , ma chere Zélis , je l'éprouve en ce jour ,
Le malheur fait ſentir les degrés de l'amour ,
Et loin d'être abattu par ſon affreuſe image ,
Mon coeur plus enflammé t'en aime davantage.
Par le méme.
L'averture eſt arrivée l'année derniere. 1
SEPTEMBRE. 1775. 55
VERS SUR LES SPECTACLES.
UI , la France a vaincu ,dans ſes jeuxdramatiques,
Des Grecs & des Romains les merveilles antiques .
Qu'on ne nous vante plus les fons exagérés
De leurs Acteurs fameux , ſous un maſque enterrés ;
Que des fiecles paſfés nos Pédans idolatres ,
Laiffant tout leur fatras , viennent à nos Théatres ,
Eſope & Roſcius charmerent les Romains ;
Dans les farces de Plaute on leur battit des mains ;
Je le crois mains le Kain , de nos jours , développe
Plus d'art que Roſcius , plus de talent qu'Eſope ;
Son nom ſeul au Spectacle entraîne tout Paris .
La ſcene s'ouvre ; il entre ; & nos coeurs attendris ,
* Eprouvent tour-à-tour ces mouvemens tragiques ,
Ces palpitations , ces fureurs énergiques ,
Ces tranſports , ces combats dont il eſt déchiré.
Qu'un beau vers , dans ſa bouche , eſt für d'être admiré!
Qu'il rend avec fierté les accens du génie!
Mais Dumeſnil paroſt ; mere d'Iphigénie ,
Amante d'Hypolite , épouse de Ninus ,
Quels fons juſqu'à mon coeur tout- à- coup font vent
Qu'entens -je ? n'est- ce point une vaine chimere ?
Non , non ; c'eſt une épouse , une amante , une mere ?
Elle est tout d'un coup-d'oeil. Elle donne , à la fois ,
De l'éloquence au geſte & de l'ame à la voix ,
Ses larmes ont coulé ; je pleurais avec el-
D 4
56
MERCURE DE FRANCE.
Enfin le rideau tombe . Une ſcene nouvelle
Va purger mon eſprit de ſes ſombres humeurs.
Thalie offre , en riant , le tableau des nos moeurs ;
Pour nous plaire , elle a pris les traits de Dangeville :
Du manteau des Criſpins elle affuble Préville ;
Et mille fois un fat ſur la ſcene immolé ,
Rit des travers d'un fat imités par Molé.
Ah! fi le ſplèen Anglois avoit miné ma rate ,
Je n'irois point à vous , Diſciples d'Hippocrate,
Je courrois au Théatre ; & ſa vive gaité ,
Et l'art de ces Acteurs , & leur variété ,
Cet enjouement divin , cette heureuſe folie
Feroient bien mieux la guerre à ma mélancolie.
Quoi qu'en diſent les ſots , le rire fait du bien ,
Et Moliere , à mon sens , vaut au moins Galien.
Tandis qu'admirateur d'un double phénomene ,
Tour-à-tour j'écoutois Thalie & Melpomene ,
Que faiſoit , en un coin , ce rêveur trifte & lourd ?
J'approche : il ne voit rien , je l'appelle: il eſt ſourd.
On croiroit qu'avec ſoin il recueille en lui-même
D'un ſpectacle ſi beau l'enchantement ſuprême ,
Ou qu'en homme de ſens , jugeant les Beaux- Eſprits ,
Des Auteurs comparés il balance le prix .
„ Monfieur , apparemment , lui criai-je à voix haute ,
Diſcute les talens de Moliere & de Plaute ,
Ou d'Eſchyle à Voltaire il porte fon regard ود
" Sur les phâſes du goût & les progrès de l'art".
Mon Savant à ces mots fort de ſa rêverie ;
Il me fixe & ſe tait. ,, Mais , Monfieur , je vous prie ,
SEPTEMBRE. 1775. 57
1
99
"
89
De quelque grand objet vous étiez occupé ?
Vraiment , répondit-il , vous n'êtes pas trompé :
Du Théatre au Parquet j'ai meſuré la marge ;
„ Je trouve que la Salle eſt plus longue que large :
ود Car je ſuis Géometre , & vous le voyez bien.
,, Quant aux vers ; ferviteur. Les vers ne prouvent rien.
Ah ! fuis , barbare , fuis ; va , parmi tes Euclides ,
Porter le docte ennui de tes calculs arides,
Fuis. A-t- on jamais vu les hiboux des déſerts ,
Troublant du chantre ailé les amoureux concerts ,
De leurs rauques gofiers lui preſcrire des regles ?
La rampante Tortue a-t-elle dit aux Aigles :
"
"
Arrêtez , je pretends que vous vous égarez ;
Vos élans font trop vifs & trop peu meſurés".
Va palir ſur une X ou ſur un logarithme
Mais reſpecte des vers l'harmonie & le rythme ;
Reſpecte un charme heureux que tu ne connois pas.
Fuis , te dis -je . Pour moi , loin de ſuivre tes pas ,
Je ſaurai m'enivrer , ſans trouble , ſans obitacle ,
De l'utile plaifir qu'on favoure au ſpectacle .
Je me rappelerai ces accens ſéducteurs ,
Ces geſtes , ces regards des fublimes Acteurs ,
Ce défordre terrible & cette mélodie
৯
De la majestueuſe & noble Tragédie ;
Ma mémoire en eſt pleine ; elle rend , tour -a-tour ,
Les cris de la douleur , les ſoupirs de l'amour.
Ces fons vrais & touchans viennent par habitude .
Sur mes levres bientôt ſe placer ſans étude.
58 MERCURE DE FRANCE.
J'ai des Abdéritains contracté le travers ,
Et quiconque viendra je lui dirai des vers.
Par M. du Croiſy , Commis au Bureau
de la Recette Générale des Domaines de
Bretagne.
LA CANICULE.
INSUPPORTABLE NSUPPORTABLE Canicule ,
Qui pourroit braver ton ardeur ?
Tu flétris la naiſſante fleur ,
Tu fais foupirer la pudeur ,
L'air eſt en feu , la terre brûle
Le pied poudreux du Laboureur ;
C'eſt toi qui cauſes ma langueur ,
Inſupportable Canicule.
Je voudrois prolonger la nuit ;
Le ſoleil pourſuit ſa carriere ;
Le vif éclat de ſa lumiere
Pénétre au fond de mon réduit ,
Entr'ouvre ma foible paupiere ,
Et le ſommeil léger s'enfuit.
J'étois heureux dans ton empire ,
Pere des ſonges ! doux momens !
Je vous regrette , je ſoupire
A l'aſpect de ces vêtemens
SEPTEMBRE. 1775. 50
Qu'échauffe l'air que je reſpire.
Eglé , qui voudroit ſe parer ,
Ne peut compter , ſans murmurer ,
Tous les ornemens qu'elle étale ;
Elle fouleve avec douleur ,
Et croit voir la robe fatale
Que , dans l'excès de ſa fureur ;
Pour allumer un feu vengeur ,
Médée offrit à ſa rivale:
Où fuir l'importune chaleur ?
Elle me fuit dans ce bocage
Où l'ardent midi me conduit :
Quand le jour baiſſe , elle me fuit.
Mer paiſible , ſur ton rivage ,
Ton onde immobile blanchit ;
Le zéphir , ſur un court eſpace ,
Loi de moi ride la furface
De la plaine qu'il rafraîchit.
Quelle troupe vers nous s'avance ,
Nageant mollement ſur les flots ?
Du haut d'un rocher dans les eaux ,
La jeuneſſe ardente s'élance.
Jouiffez de cet age heureux ,
Troupe libertine & légere :
Pour vous , pour l'aimable Bergere
L'été brûlant n'a point de feux ;
Quand vous danſez ſur la fougere ,
Les plus longs jours comblent vos voeux.
Pour moi , bientôt la nuit commence ;
L'ombre defcend fur ces côteaux ,
Do MERCURE DE FRANCE.
L Le calme des airs , le fûlence
M'annoncent le Dicu des pavots ,
Ce Dieu ſi cher à mon enfance ,
Qui couronne encore mes travaux ,
Qui ſouvent , au ſein du repos ,
M'a fait retrouver l'eſpérance.
O nuit ! tous les feux ſont éteints ,
Regne à ton tour ſur la nature ,
Calme , éloigne les noirs chagrins ,
Bannis de ma retraite obfcure
L'attente des maux que je crains ,
Par l'oubli des maux que j'endure.
Ainfi chaque jour le ſommeil
Appaiſe l'ardeur qui me brûle :
Mais chaque jour l'ardent ſoleil
Revient échauffer ma cellule ;
Je te retrouve à mon réveil ,
Inſupportable Canicule.
:
Par M. Guys.
SEPTEMBRE. 1775. Of
A MES FLEURS.
1
vous de mon triſte réduit
L'innocente parure !
Vous , dont l'agréable verdure
A mes yeux jamais ne s'offrit
Que bien auparavant l'Aurore :
Quand le jour commence d'éclore ,
Ou quand le flambeau de la nuit ,
Brillant d'une lumiere pure ,
Rend , par l'éclat qu'il réfléchít ,
Un fecond jour à la Nature ;
Fleurs , ornement de mon jardin ,
Vous , mon premier foin au matin ,
Vous , qu'au foir je cultive encore ,
Que vous tardez , hélas ! à vous épanouir !
Zulmis... vous ſavez , je l'adore :
Car j'ai dit tant de fois : Hâtez- vous de fleurir ,
Vous qu'à Zulmis je dois offrir ;
Hatez-vous , hatez vous d'embellir ma Maftreffe ,
Premier gage de ma tendreſſe ,
Qu'elle recevra fans rougir.
Dans les premiers beaux jours , quand l'amoureux Zéphyr
Careſſoit vos tiges naiſfantes.
J'ai dit à ma Zulmis : Aimer eſt un plaiſir.
Tout ici bas reçoit les loix puiſſantes
62 MERCURE DE FRANCE.
Du Dieu qui ſoumit tous les Dieux :
Et toi , Zulmis , auſſi , tu reſſens tous ces feux ,
Tous ces feux qu'alluma dans mes veines brûlantes
Un regard de tes yeux.
Oui , tu languis , mais tu caches ta peine,
Et , malgré toi -même , inhumaine ,
1
Tu cherche à condamner mes innocens tranſports...
Que j'ai , fouffert , Zulmis , de tes cruels efforts !
Zulmis enfin m'a dit : Oui , c'eſt vrai , je vous aime ,
Daphnis ; mais n'eſpérez un prix de tant d'ardeurs
Qu'alors que de vos jeunes fleurs
Vous pourrez faire un diademe ,
Que je vous permets de m'offrir.
fleur ! que vous tardez à vous épanouir !
SEPTEMBRE. 1775. 63
LE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt l'Allumette ; celui
de la ſeconde eſt Eau; celui de la troiſieme
eſt Sel; celui de la quatrieme eft
Baffinoire. Le mot du premier Logogryphe
eſt Redingote , où se trouvent
génie , ride , teigne , Inde , ton , tri , dot ,
nid , diner , Doge , Eden , gredin , noir ,
gredin ( chien ) , toge , ode , rate , rein ,
ire , Tir , Don , (Fleuve de Ruffie); celui
du ſecond eſt Lievre , où l'on trouve
livre ; celui du troiſieme eſt Ecran , où
fe trouve nacre.
N
ÉNIGME.
lous ſommes deux , Lecteur , à te porter
En même temps & lieux où tu nous portes :
Nous te portons ſans pouvoir t'emporter ,
Et toi ſeul nous portes & nous emportes .
Par Madame Cécile Dumont , d'Amiens.
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
: QUOIQUE UOIQUE je ne fois point viſible ,
Je ſuis favorable & nuiſible ;
On me craint & l'on m'aime : oui , l'on me craint. Pourquoi?
D'abord ma force eft fans ſeconde ;
Les Mortels & les Dieux ſont ſoumis à ma loi ;
Je cauſe le trépas ſur la terre & fur l'onde ;
Je fais trembler Neptune & fais frémir Cérès ;
Je répands la terreur dans toutes les forêts ;
On m'aime cependant lorſque ma violence
Cede à la douce tempérance :
Je me modere alors , & me rends bienfaiſant.
Chacun ſent mes faveurs , le petit & le grand.
Je ſuis le favori des beautés & des graces ,
Doux & léger , je vole ſur leurs traces .
Dans les jardins fleuris , ſachez , ami Lecteur ,
Que je careſſe Flore avec plus de douceur.
Par M. Bouyet , à Gifors.
AUTRE.
SEPTEMBRE. 1775. 65
MON
AUTRE.
ON babit eſt toujours ou noir ou d'écarlate ;
Chaque jour on l'attaque , on en brule un morceau ;
Il vaudroit tout autant me déchirer la peau :
Je ſouffre patiemment ſans que l'humeur éclate.
Mortels , qui gémiſſez ſur mon fort rigoureux ,
Je garde vos ſecrets en mourant ſous vos yeux.
Par une jeune Demoiselle ae Lyons
LOGOGRYPHΕ.
D.ès l'origine de ce monde ,
Quoique j'exerce mon pouvoir ,
L'homme , malgré ſa ſcience profonde ,
Ignore cependant le lieu de mon manoir.
Je ſuis piquant de ma nature ;
Et le mal par moi qu'on endure
Ne ſe peut fort ſouvent qu'à peine ſupporter ,
Auſſi chacun me fuit & voudroit m'éviter ;
En me privant de mon pied de derriere,
Je ſuis un mot qu'on prononce au Parterre
Quand on eft content de l'Acteur.
- Je puis offrir encore un ton de la muſique ;
Enfintu vois un titre honorifique
Qui , chez les Turcs , déſigue un grand- Seigneur.
Par M. Vincent , Curé de Quincey.
E
1
66 MERCURE DE FRANCE.
1UTRE.
C
ITOYEN d'un Etat où régnoit Amphitrite ,
J'en fortis quelquefois pour prolonger tes jours.
Peut être au moment même où je tiens ce difcours ,
Mon partiſan chez toi te vante mon mérite ,
Dans le printemps (tant mon nom fait fracas!)
Je fais trotter un fot qui ne me connoit pas ;
C'eſt un paſſe temps quand on l'aime.
Mais ne vas pas , Lecteur , faire ici l'eſprit fort ;
N'épargne pas mon coeur , ou redoute toi même ,
Qu'en mangeant tout fans lui , tu ne trouves la mort.
Par M. de la Vente le jeune , Peintre à Vire.
1
Septembre 1775 67..
AMademoiselleL.R.R.
Paroles &MusiquedeAlleC...âgée de14ans.
$:
Une rose vientd'e- clor-re,
Aussitôt la douce odeur,
Auloindans les champs de Flo_re;
Fin
Répandun charme enchanteur .. :
68. Mercure de France:
Tet est, jeune Ro-ja-li- c
Tel est ton def- tin fla=
teur: Aimable & jo- li- en
Quedepiéges pour un coeur
Septembre 1775. 69 .
3
Lavertuquitteedé-co-re
S'ilse peut,ajoute encore
A ta gloireà
ton bonheur .
70 MERCURE DE FRANCE.
i
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
9
Histoire de la Ville de Rouen , Capitale
du Pays & Duché de Normandie
depuis ſa fondation juſqu'en 1774 :
fuivie d'un Eſſai ſur la Normandie littéraire.
Par M. Servin , Avocat au
Parlement de Rouen ; 2 vol. in - 12 ,
A Rouen , chez le Boucher le jeune ,
Libraire ; & ſe trouve à Paris , chez
différens Libraires.
CETTE VETTE Hiſtoire eſt précédée d'une description
abrégée de la Ville de Rouen.
L'Hiſtoire expoſe enfuite l'origine de
cette ville, nommée autrefois Rothomagus
Les Erudits ont donné pluſieurs étymologies
à ce mot; mais , ſuivant le ſentiment
adopté par l'Hiſtorien , Rothomagus
vient de Rothon , nom que les Gaulois
donnoient à Vénus , & de Magus , qui
veut dire , en leur langue Palais. Suivant
cette explication , Rothomagus étoit un
Palais de Vénus. On lit en effet dans les
actes de Saint Mellon , premier Evêque
de Rouen , qu'il entre dans un Temple
SEPTEMBRE 1775. 71
>
bâti auprès de la ville & dédié à Roth ,
qui en étoit l'idole. Les actes de ce Saint
Romain atteſtent encore que du temps
de ce Saint Evêque , il y avoit auprès de
la Ville un ancien Temple de Vénus.
Depuis long temps on n'y rendoit plus
aucun culte à cette Déeſſe ; mais l'édifice
ſubſiſtoit encore , & ce fut ce Saint
qui le fit démolir. Ce Temple a pu donner
ſon nom à la Ville qui s'eſt formée
auprès de lui , & qui a gardé long-temps
le nom de Rothomagus . Elle le portoit
encore au dixieme ſiecle, lorſqu'elle paſſa
ſous la domination des Peuples du Nord
ou des Normands. Ce Peuple , dont le
3 langage étoit bref & compofé de monofyllables
, retrancha la moitié du mot Ro .
thomagus , lui donna une terminaiſon Danoiſe
& prononça Rouen , nom ſous lequel
la Ville eſt aujourd'hui connue.
Nous n'avons rien de certain fur
l'état des Gaules avant la deſcription
qu'en a faite J. Céfar ; lui ſeul peut
nous inſtruire de ce que Rouen ou Rothomagus
étoit autrefois ; mais , comme
- l'a remarqué un Hiſtorien , il ne faut pas
en attendre des éclairciſſemens ni des
détails bien fatisfaifans. Ce Héros écri-
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
voit plutôt ſon hiſtoire que la nôtre , &
il ne parloit gueres d'un peuple qu'autant
qu'il avoit contribué à ſa gloire.
Ptolomée , qui vivoit peu de temps après
Céfar , nous apprend plus particulierement
ce que Rouen étoit dans ce premier
âge ; il dit que Rothomagus étoit la Capitale
des Velocaſſes , & qu'elle étoit bâtie
fur les bords d'un fleuve. Il ne faut pas
croire cependant qu'elle fût alors une
Ville d'importance , encore moins qu'elle
commandat aux Peuples dont elle devint
bientôt après la Métropole. Ptolomée ne
nous donne pas une haute idée de ſa
puiſſance , puiſqu'il dit que les Caletes ,
ou les Habitans du Pays de Caux , valoient
ſeuls les Velocaſſes & les Vermandois
enſemble , & que ces deux Peuples
réunis pouvoieet à peine mettre fur
pied la dixieme partie des Troupes que
ceux de Beauvais avoient en campagne.
Il faut done ſe repréſenter Rouen dans
ces premiers temps , comme une petite
Bourgade de Gaulois , que leurs beſoins
avoient raſſemblés auprès d'un fleuve.
Ces Gaulois vivoient du fruit de leur
pêche ou du gibier qu'ils trouvoient dans
les forêts immenfes qui les entouroient.
Leur gouvernement étoit ſimple : les
SEPTEMBRE. 1775. 73
Druides étoient à la fois leurs Chefs
dans la guerre , leurs Magiſtrats dans la
paix & les Miniſtres de leur Religion.
L'Hiſtorien , après avoir fait connoître
ce qu'étoit la Ville de Rouen , du temps
des Gaulois , nous inſtruit du rôle qu'elle
joua ſous la domination des Romains &
ſucceſſivement ſous les Rois de France ,
à qui elle a appartenu juſqu'à la ceſſion
qui en fut faite à Raoul , Prince Danois .
Če Prince étoit le Chef de ces Danois
ou Normands qui firent tant de courſes
& de ravages en France dans les neuvieme
& dixieme ſiecles. Le Roi Charles
le Simble conclut à Saint Clair ſur- Epte ,
en 912 , un Traité avec ces Conquérans ,
par lequel il donnoit à Raoul, leur Chef.
fa fille Giſelle en mariage , avec la partie
de la Neuſtrie , qu'ils appeloient déja
Normandie , dont ce Prince Danois fut
le premier Duc, ſous la condition qu'il
en feroit hommage au Roi & qu'il embraſſeroit
la Religion chrétienne. Raoul
accepta ces conditions , fut baptifé & prit
le nom de Robert; parce que dans la
cérémonie , Robert Duc de France &
de Paris , lui fervit de parain. Les chroniques
atteſtent qu'il fut un Souverain
religieux , ami de l'ordre & de la juſtice
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
On peut juger de la ſévérité de ſes loix
& de l'effet qu'elles produiſirent , par
les deux anecdotes fuivantes que rapporte
l'Hiſtorien. ,, Raoul venoit de faire
,, publier que tous les Laboureurs pou-
,, voient , fans crainte , laiſſer leur char-
,, rue & leurs chevaux au milieu des
,, champs ; que ſi quelque choſe leur
ود
ود
ود
ود
ود
étoit enlevé , il s'engageoit à le leur
faire reſtituer ou à leur en payer le
,, prix. Un Payſan , plein de confiance
en la parole du Prince , revint dîner
fans ramener ſes chevaux avec lui. Sa
femme en murmura beaucoup & le
,, gronda de fa négligence ; lui , pour
s'excuſer , lui fit part de ce que le Duc
avoit fait publier ; la femme rit beau-
,, coup de ſa ſimplicité , & finit par lui
ود
"
ود dire qu'il y feroit attrapé ; en effet ,
,, quelques jours après , elle même fut
prendre ſes chevaux & les amena dans
” l'écurie. Le mari de retour au lieu de
ود fon travail , ne trouvant plus fes che-
,, vaux , fut porter ſa plainte au Duc ,
qui lui fit compter le prix de l'attelage
& fit faire des informations. Long-
,, temps elles furent infructueuſes : on ne
ود
وو
ود découvrit rien , quelques recherches
,, que l'on pût faire ; enfin on trouva les
SEPTEMBRE. 1775. 75
1
ود
و د
و د
و د
و د
;, chevaux dans l'écurie du Payſan , &
l'on apprit que c'étoit ſa femme qui
les avoit renfermés. Tous les deux
furent arrêtés & mis en prifon. Le
Duc fit venir l'homme & lui demanda
ſi ſa femme ne lui avoit point avoué le
tour qu'elle lui avoit joué. Le Payſan
,, répondit qu'il ne le ſavoit que depuis
vingt quatre heures environ. Eh bien ,
lui dit Raoul , il y a donc vingt quatre
heures que tu aurois dû m'en avertir :
tu as négligé de le faire , tu es done
complice du vol ; & il ordonna que la
femme & le mari fuſſent pendus fur
l'heure".
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و و
و د
"
Voici la feconde anecdote. Unjour
que Raoul chaſſoit dans la forêt de
Roumare , accompagné de ſes princi-
," paux Officiers , & de quelques Sei-
" gneurs François , un de ces derniers
و و
و و
و د
و د
و د
و د
و د
و د
”
lui dit en riant , qu'il ſe croiroit perdu
s'il avoit le malheur de paſſer ſeul la
nuit dans ces bois. Vous auriez tort ,
lui répondit le Duc , vous y feriez en
fûreté comme chez vous. En même
temps il détacha le collier d'or qui
étoit à ſon cou & le pendit à l'arbre
voifin , en jurant qu'aucun homme
n'auroit la hardiefſſe d'y toucher. En
1
7
76 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
effet trois ans après , lorſque Raoul
,, mourut , le collier étoit encore pendu
à l'arbre , & on l'en tira pour le mettre
dans fon cercueil" . On voit par ce
fait , ajoute l'Hiſtorien , combien etoit
grande la terreur qu'imprimoit le nom
de Raoul: il ſuffifoit de prononcer ce
nom redoutable pour arrêter dans leurs
entrepriſes les hommes les plus déterminés
. C'eſt - de - là que nous eſt venue ,
continue - t - il , la clameur de haro , par
laquelle on implore encore , après 800
ans , la juſtice de Raoul. Mais ce qui
ſemble un peu détruire cette origine du
mot haro , c'eſt que ce mot ſignifioit cri
& clameur long temps avant la naiſſance
de Raoul ou de Rollon. Cafeneuve le
dérive de haren , ancien verbe teutonique
, qui ſignifie crier , appeller,
Les ſucceſſeurs de Raoul ont gouverné
la Normandie pendant l'eſpace de
trois fiecles , c'est-à-dire juſqu'en 1204 ,
que ce Duché à été réuni à la couronne
de France par la conquête de Philippe.
Auguſte.
L'Hiſtorien , a pris pour époques le
commencement du regne de chaque Souverain
, & y a rapporté les principaux
événemens qui regardent la Ville ou la
SEPTEMBRE . 1775. 77
Province de Rouen. Comme pluſieurs
de ces événemens appartiennent à l'Hiftoire
de France , l'Ouvrage que nous
annonçons pourra être lu avec intérêt
par ceux mêmes qui n'aiment point à
s'occuper d'hiſtoires particulieres . L'Historien
de Rouen s'eſt d'ailleurs fait un
devoir d'éviter les détails minutieux &
tous ceux qu'on ne doit eſpérer trouver
que dans un nobiliaire , un nécrologe
ou un almanach.
Pluſieurs differtations ſont imprimées
à la ſuite de cette Hiſtoire , & lui fervent
d'éclairciemens ſur quelques points .
La premiere diſſertation a pour objet le
miracle de la gargouille , attribué à Saint
Romain , & le privilege qui porte fon
nom, Ce Saint , ſuivant la tradition ,
délivra par un miracle , la Ville de
Rouen d'un dragon énorme , qui infectoit
l'air par des exalaiſons impures , & dévoroit
tous ceux qui l'approchoient. Ce
ferpent pourroit bien être l'emblême d'un
marais empeſté , que Saint Romain auroit
fait deſſécher. Le mot de gargouille , donné
à ce dragon fabuleux , ſemble même
l'indiquer , puiſqu'il vient évidemment
du mot latin gurges , qui veut dire goufre.
Quoi qu'il en foit , Dagobert , en mé
78 MERCURE DE FRANCE .
moire de cet événement , accorda à l'E
gliſe de Rouen le droit de délivrer tous
les ans , le jour de l'Afcenfion un prifonnier
digne de mort. Le prifonnier , pour
jouir de ce privilege , eſt obligé de ſe
mettre à genoux & foulever par trois
fois , avec ſes épaules , la fierte ou chaſſe
de St Romain. L'Hiſtorien rapporte dans
ſa differtation les autres cérémonies qu'il ,
faut obſerver. Nos Rois , en confirmant
le privilege de l'Egliſe de Rouen , ont
jugé à propos d'en reſtreindre l'exercice
: Henri IV , dans les Etats qu'il
tint à Rouen , ordonna qu'à l'avenir on
ne pourroit mettre au rang des cas fiertables
les crimes de lèſe majeſté , d'héréſie
, de fauſſe monnoie , d'aſſaffinat de
guet-à-pens & de viol. On voit même
que ce privilege n'eſt accordé aujourd'hui
qu'à ceux qui ont commis le crime
dans le premier mouvement de la paſſion:
c'eſt le cas qu'on appelle proprement fiertable
.
L'eſſai fur la Normandie littéraire ,
annoncé dans le titre de l'Ouvrage , eſt
une ſimple nomenclature , par ordre alphabétique
, qui renferme le nom des
Auteurs que la Normandie a produits ,
le genre dans lequel ils ſe ſont diftinSEPTEMBRE.
1775. 79
こ
gués , & les principaux Ouvrages qu'ils
ont compofés.
M. Servin a fait hommage de ſon travail
à Mgr de Miromeſnil, Garde des
Sceaux de France , qui a bien voulu
agréer la dédicace de l'Hiſtoire d'une
Province chere à fon coeur à plus d'un
titre.
Le Voyageur François ou laconnoiſſance
de l'ancien & du nouveau monde ,
mis au jour par M. l'Abbé de la Porte
Tomes XIX & XX , in-12. A Paris ,
chez L. Cellot , Imprim. Libr.
Notre Voyageur nous a entretenu dans
ſes dernieres lettres de la Ville de Londres
, & de quelques Provinces ſituées
entre Douvres & la Capitale. Il nous fait
part aujourd'hui des inſtructions que différens
voyages dans l'intérieur & aux
extrémités du Royaume , en Irlande &
en Ecoſſe , lui ont procurées. La Hollande
&ſes environs deviennent enſuite l'objet
de ſa curioſité. Les traits d'hiſtoire & de
géographie , les différentes remarques
-fur les ſciences , les arts , le commerce ,
fur les moeurs & uſages qui accompa80
MERCURE DE FRANCE.
gnent toujours le récit de notre Voya
geur , occupent agréablement le Lecteur ,
& lui donnent , fur bien des objets , une
fuite de connoiſſances curieuſes , utiles
& méme indiſpenſables. Les diverſes inftructions
ſur la Hollande ſemblent fe
réunir ici pour nous faire regarder cette
contrée comme l'aſyle de la liberté , de
l'induſtrie & du commerce. ,, Si l'on en
croit les Hollandois , nous dit notre
Voyageur , ils ont adopté tout ce qui
caracteriſe les Républiques anciennes
& modernes , l'accord des Suiffés dans
le maintien des droits de chaque Canton
, l'adreſſe des Génois dans la manoeuvre
des combats de mer , l'attention
des Vénitiens à foutenir la gloire
de leur Gouvernement , le ſecret du
Sénat Romain , le goût de Carthage
,, pour le commerce , l'attachement des
ود
و د
و د
ود
ود
و د
و و
ود
ود
ود
و د
Grecs pour la Patrie. Que de motifs
,, pour l'idolâtrer ! La terre qu'ils habi-
,, tent , ce font eux qui l'ont créée , qui
و د
و د
l'ont rendue féconde , qui l'ont embellie.
La mer , qui menaçoit ſes cam-
„ pagnes , ſe briſe contre les digues qu'ils
ont oppoſées à ſa fureur. Ils ont purifié
cet air que des eaux croupiſſantes
remplifſoient de vapeurs mortelles
و د
و د
ود
1
ود
C'eft
SEPTEMBRE. 1775. 81
وو
و د
و د
و د
,, C'eſt par eux que des Villes ſuperbes
,, preſſent le limon que couvroit l'Océan;
les Ports qu'ils ont conſtruits ,
les canaux qu'ils ont creuſés , reçoivent
toutes les productions de l'Univers.
,, L'héritage qu'ils laiſſent à leurs en-
,, fans , ils l'ont arraché aux élémens con-
, jurés , en font reſtés les maîtres , & leurs
و و
ود
و د
ود
و د
و د
و د
و د
ود
cendres repoſeront tranquillement dans
,, ces mêmes lieux où leurs peres voyoient
ſe former des tempêtes. Quiconque
veut s'établir & travailler en Hollande ,
,, y trouve un aſyle & des moyens de
ſubſiſter ; & , aux dépens de l'Europe
entiere , cette République ne ceſſed'augmenter
le nombre de ſes Sujets. Elle
entretient dans ſon ſein une multitude
de Citoyens , n'en employe qu'un tréspetit
nombre dans ſes établiſſemens
,, éloignés , & conferve l'union entre eux
,, par une adminiſtration juſte , une ſubſiſtance
facile , un travail utile & des
reglemens admirables pour le commerce.
Enfin aucun Peuple n'a mieux
combiné ſa ſituation , ſes forces , ſa
pupulation & les moyens de l'accroître.
Si la nature leur a refuſé la pénétration
des Anglois , la vivacité des
Italiens , l'aménité , la politeſſe des
و د
"
ر د
و د
و د
ود
ه و
ود
F
82
: MERCURE DE FRANCE.
و و
و د
François , ne les en a-t-elle pas amplement
dédommagés par une raiſonjuſte ,
„ prévoyante , équitable , qui les conduit ,
,, qui les gouverne dans leurs actions ?Af-
و د
و د
د و
66
franchis du joug qu'on impoſe dans les
,, autres Pays , les ſeuls Hollandois font
les maîtres d'en faire uſage. Le même
génie les ſuit dans les contrées les plus
éloignées ; & les Sauvages , les Peuples
même les plus barbares , chez leſquels
ils ont formé des colonies , ſe reſſentent
de l'induſtrie , de la douceur , de
l'humanité de cette Nation ſage , économe
& laborieuſe ."
"
و و
و د
و د
و د
Comme l'induſtrie eſt très active en
Hollande & employe toutes fortes de
mains , on y voit peu de mendians . Il y
a auſſi moins de brigands , moins de voleurs
qu'ailleurs. Mais en Angleterre ,
les chemins en font infeſtés. Notre Voyageur
nous raconte ce nouveau tour d'adreſſe
d'un brigand pour dévaliſfer les pasfans
. Un Gentilhomme qui voyageoit à
cheval , rencontra près de la Ville de
Kingston , une femme étendue dans le
grand chemin , qui lui demandoit du
fecours. Elle lui dit qu'elle venoit d'être
maltraitée par des voleurs , & le pria de
vouloir bien l'aider à ſe relever , afin ,
SEPTEMBRE. 1775. 83
continua-t-elle , de pouvoir ſe traîner
juſqu'au village prochain. Le Voyageur ,
touché de compaffion , met pied à terre ,
tend la main à cette malheureuſe , qui lui
préſente un piſtolet & lui demande la
bourſe ; déconcerté de la propoſition , il
donna ſon argent & laiſſa prendre ſa
montre. Alors le voleur , qui n'avoit de
1 femme que l'habit , jette ſon déguiſe-
• ment , monte ſur le cheval , s'enfuit à
toute bride , & quitte ſon homme fort
étonné , & promettant à Dieu de ne jamais
deſcendre de cheval pour relever
les femmes qui lui demanderont du ſecours
.
L'Art d'apprêter & de teindre toutes fortes
de peaux , contenant pluſieurs découverres
& réflexions , tant ſur les opérations
qui précedent , (que ſur celles
qui concernent & ſuivent la teinture
des maroquins , vaches tannées , peaux
chamoiſées , paſſées en mégie , &c.
par M. Quemiſet, Teinturier , ſous le
bon plaiſir du Roi , Privilégié de M.
le Duc de Bourgogne , à la Manufacture
Royale des Ouvrages de la Couronne
, aux Gobelins. Volume in 12
de 526 pages. A Paris , chez Jombert
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
pere , Libraire du Roi pour l'Artillerie
& le Génie , rue Dauphine.
Comme c'eſt d'après une pratique conſtante
& éclairée que M. Quemiſet donne
des procédés & des obſervations ſur
l'art d'apprêter & de teindre toutes fortes
de peaux, fon Ouvrage ſera rangé parmi
le petit nombre de ceux que les Manufacturiers
, & tous ceux qui s'intéreſſent aux
progrès des Arts , conſulteront avec fruit.
Nous penſons même que ſes inſtructions
pourront ſervir d'éclairciſſemens & de
commentaire au Traité du Maroquinier ,
publié par l'Académie , & contribuer à
corriger ou fimplifier différentes parties
de main d'oeuvre.
i
Mémoires Secrets , tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
regne de Louis XIII. Ouvrage traduit
de l'Italien. Tomes XVII , XVIII ,
XIX & XX , in 12. Prix chaque vol.
br. 30 fols. A Paris , chez Saillant &
Nyon , Libraires .
Ces nouveaux volumes forment les
Tomes III , IV , V & VI du regne de
SEPTEMBRE. 1775. 85
-
-
Louis XIII , & vont juſqu'en l'année
1614. Ils préſentent pluſieurs détails ſur .
les troubles & les intrigues qui agiterent
la Régence de Marie de Médicis , Princeſſe
qui , ſuivant l'Auteur de ces Mémoires
, avoit naturellement l'ame élevée
, étoit prompte à ſe mouvoir , &
tardive , faute d'expérience , à prendre
une bonne réſolution ou à s'y laiſſer déterminer.
Elémens de l'Histoire des anciens Peuples
du Monde , de leur religion & gouvernement
, de leurs principales loix ,
coutumes & grandes révolutions , &c .
Par M. P. A Paris , rue St. Jean-de-
Beauvais , la premiere porte cochere
au deſſus du College.
L'Auteur de cet Ouvrage a éprouvé
lui - même qu'en offrant aux jeunes gens
fous un point de vue clair & précis ,
l'établiſſement d'un Peuple , ſes grandes
révolutions , les principes raſſemblés de
fa religion , de fon gouvernement , de
ſes loix , de ſes moeurs , les détails des
événemens relatifs à l'hiſtoire de ce Peuple
, s'imprimoient avec plus de facilité
dans la mémoire ; & les faits , malgré
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
leur diverſité , ſe claſſoient comme d'euxmêmes
, ſelon l'ordre des temps , des
lieux & des moeurs. Les avantages de
ces ſortes d'abrégés méthodiques n'empêchent
pas de recourir aux grandes Histoires
, lorſqu'on veut faire des progrès
dans cette forte d'étude. Un abrégé ne fait
jamais qu'indiquer la maniere d'étudier ,
& réunir les faits eſſentiels qu'on ne ſauroit
trop tôt s'inculquer. En un mot , les
abrégés , felon l'Auteur des Elémens historiques
, ne doivent être regardés que
comme un moyen d'avancer vers des
connoiſſances plus profondes. Ainſi
quiconque s'arrêteroit à ces élemens ,
manqueroit même le but que ſe ſont
propoſés ceux qui les donnent au Public.
L'Auteur promet de traiter à peu près
de la même maniere , pluſieurs autres
Peuples , tels que les Carthaginois , les
Peuples de l'Italie , & il referve pour
un Ouvrage ſéparé les Romains & les
Chinois. Les notes qui font ajoutées à
la fin du volume , ſont propres à indiquer
les jugemens que l'on doit porter
fur les Peuples auxquels elles ont rapport.
SEPTEMBRE. 1775. 87
a
Examen de la Houille , conſidérée comme
engrais des terres ; par M. Raulin ,
Docteur en Médecine. A Paris , chez
Vincent , rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
La houille , qui eſt une terre végétale
&foffile , eſt en uſage dans pluſieurs contrées.
On la préfere aux cendres de tourbe
, dont on ſe ſervoit pour engrais de
- terre en Hollande , en Flandre & ailleurs .
L'Ouvrage que nous annonçons difcute
tous les effets que produit la houille fur
la terre , ſur les végétaux & ſur les ani-
- maux qui s'en nourriſſent.
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain
dans les ſciences naturelles & dans les
arts qui en dépendent ; ſavoir : l'es .
pace , le vuide , le temps , le mouvement
& le lieu ; la matiere ou les
corps , la terre , l'eau , l'air , le fon ,
le feu; la lumiere & les couleurs ;
l'électricité ; l'aſtronomie phyſique ;
le globe terreſtre ; l'économie animale ;
la chimie ; la verrerie ; la teinture.
Avec un abrégé de la vie des plus célebres
Auteurs dans ces ſciences. Par
M. Savérien. vol. in- 8 . Prix 5 livres
relié. A Paris , chez Lacombe , Libr .
.....
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
rue Chriſtine , 1775. Avec approb . &
privilege du Roi.
و
On doit regarder cet Ouvrage comme
la ſuite de l'Hiſtoire des progrès de l'esprit
humain dans les ſciences exactes
que le Public a accueilli fi favorablement
L'Auteur y expoſe toutes les découvertes
qu'on a faites dans les ſciences naturelles
, remonte à chaque partie de ces ſciences
, & fuit ſes progrès , fans quitter l'ordre
des temps. En réuniſſant ces deux
livres , on aura l'état actuel des mathématiques
& de la physique. Les vérités
qu'on y a découvertes , font déſormais
enrégiſtrées : on peut compter maintenant
nos richeſſes philoſophiques en ces
deux genres , & connoître ce qui nous
reſte à faire pour les augmenter.
M. Savérien commence par l'hiſtoire
de l'eſpace , du vuide, du temps , du
mouvement & du lieu. La queſtion fur
la nature de l'eſpace eſt une des plus
fameuſes qui ayent partagé les Philoſophes
anciens & modernes: auſſi eſt - elle
une des plus eſſentielles par l'influence
qu'elle a ſur les vérités les plus importantes
de la phyſique. Selon Démocrite ,
l'eſpace eſt un être incorporel , impalpa-
:
SEPTEMBRE. 1775. 89
ble , & incapable d'action & de paffion.
- C'étoit auſſi le ſentiment de Leucipe.
Epicure fimplifia cettedéfinition en diſant
que c'eſt une étendue fans bornes , immobile
, uniforme , ſimilaire en toutes ſes
parties , & libre de toute réſiſtance. Ariftote
ne trouvoit point encore cela afſſez
- ſimple ; il vouloit que l'eſpace fût un
mode ou un accident de la matiere. Defcartes
prétendit enſuite que le vuide eſt
impoſſible , qu'il ne peut pas y avoir
d'eſpace ſans matiere , & qu'eſpace &
matiere font la même chose. Locke ne
fut pas de cet avis : il ſoutint , par de
bonnes raiſons , qu'il y a de l'eſpace ſans
matiere ; & Keil prouva que la matiere
- eſt parſemée de petits eſpaces ou interftices
abſolument vuides. Keil étoit un
ſavant Phyſicien , & ſes raiſonnemens
portoient l'empreinte de ſon génie. Cependant
Leibnitz regarda l'idée qu'on
croit avoir du vuide comme une illufion
de l'imagination ; felon lui , l'eſpace n'eſt
que l'ordre des choses qui co- exiſtent.
Enfin Newton écrivoit ſérieuſement que
l'eſpace eſt leſenſorium de Dieu , & par
le moyen dequoi Dieu eſt préſent à toutes
choſes.
Il faut voir dans cet Ouvrage que nous
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
analyſons , la controverſe qu'eurent à ce
ſujet les Newtoniens avec Leibnitz ,
qui ſe moquoit hautement de ce fenforium.
Il faut lire auſſi les preuves que
ces mêmes Newtoniens donnent de l'exiftence
du vuide. Ce font des détails également
curieux & inſtructifs dans leſquels
nous ne pouvons point entrer.
L'hiſtoire du temps & celle du mouvement
font auſſi très intéreſſantes . On
apprend une choſe bien finguliere dans
cette premiere hiſtoire , c'eſt qu'on ignore
ce que c'eſt que le temps. Saint Auguſtin
diſoit: Je fais ce que c'eſt que le temps ,
quand on ne me le demande pas. Locke
penſoit à peu près de même que Saint
Auguſtin ; & quoique Leibnitz ait aſſuré
que le temps eſt la ſucceſſion de nos
idées , cela ne nous le fait gueres connoître
: car , ſuivant la juſte remarque de
M. Savérien , ſi nous n'avons une idée
juſte du temps que par la fucceffion de
nos idées , chacun a ſa meſure propre du
temps dans la promptitude ou la lenteur
avec lesquelles nos idées ſe ſuccedent :
ainſi nous n'avons point une notion exacte&
abſolue du temps,
Il y a encore bien des fubtilités philofophiques
dans l'hiſtoire du mouveSEPTEMBRE.
1775. gr
AIAI
ment. D'abord l'inventeur de la dialectique
, le fameux Zénon d'Elée , s'attacha à
prouver qu'il n'y a point de mouvement :
C'étoit 530 ans avant Jésus-Chriſt. Aristote
, ſans s'arrêter aux ſophifmes de Zé
non , ſoutint que le mouvement eſt le
paffage d'un corps d'un endroit à un autre
, & la continuation d'un corps au
même lieu. Mais on demanda à Ariftote
& à ſes Diſciples qu'est - ce que le mouvement
en lui - même ? le mouvement
exiſte-t- il ? y a- t- il des corps qui foient
en mouvement ? Ces queſtions étoient
abſolument ridicules : cependant on les
a renouvelées de nos jours.
Après avoir expoſé toutes les difficultés
anciennes & modernes qu'on a faites
fur la nature du mouvement , M. Savé.
rien fait voir qu'on doit s'en tenir à la
définition d'Ariftote , & finit cet article
par l'hiſtoire du lieu , & paſſe de ſuite
Là celle de la matiere ou des corps.
C'eſt encore r un doute bien fingulier
que celui qu'on a fur l'existence de la
matiere. Saint Auguſtin diſoit qu'elle eſt
comme les ténebres , qu'on ne la conçoit
qu'en l'ignorant. Le P. Mallebranche veut
qu'il n'y ait que la foi qui puiſſe nous
convaincre qu'il y a effectivement des
2 MERCURE DE FRANCE.
corps ; & M. Berkeley , Evêque de Cloyne
, plus ſceptique que le P. Mallebranche
, a écrit que non ſeulement la matiere
n'existe pas , mais encore qu'elle eſt
abſolument impoſſible. Si ces fubtilités
n'entroient point dans l'hiſtoire de la
matiere , M. Savérien n'en auroit fûrement
pas fait mention dans ſon livre.
On trouve dans cette hiſtoire toutes les
découvertes qu'on a faites ſur les propriétés
des corps , ſur leur diviſibilité ,
leur porofité , leur ductilité , leur peſanteur
, &c. Il y a ici des expériences bien
fines & des ſyſtêmes bien ingénieux. Les
expériences de Boyle , de Rohault , de
Réaumur , ſont ſur-tout extrêmement curieuſes
. Le Lecteur verra ſans doute avec
plaiſir la ſuivante , qui pourra donner
une idée des autres : nous emprunterons
les expreffions de l'Auteur.
ود
ود
ود
Il s'agit de reconnoître la quantitéd'or
qui eſt ſur un fil d'argent doré. Pour
,, dorer ce fil , on prend un cylindre d'ar-
,, gent de 45 marcs , qu'on couvre d'une
ſeule once de feuilles d'or. Par lemoyen
de la filiere , on étend enſuite ce fil
,, pour en faire un fil doré , & ce cylindre
qui n'a que vingt- deux pouces de
hauteur , en acquiert , par la filiere ,
و د
و د
ود
SEPTEMBRE. 1775 93
,, treize millions neuf cents ſoixante-trois
ود
و د
و د
و د
mille deux cents quarante , c'eſt-à dire
qu'il devient fix cents trente quatre
mille fix cents quatre-vingt-douze fois
plus grand qu'il n'étoit , ayant près de
,, quatre - vingt - dix - ſept lieues de deux
mille toiſes de longueur. "
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
ود
و د
ود
Ce fil ſe file ſur de la foie , & pour
cela on l'applatit , ce qui l'alonge au
moins d'un ſeptieme , de forte qu'il
acquiert encore environ quatorze lieues.
D'où il ſuit que l'once d'or , dont le
cylindre d'argent a été couvert , acquiert
, ainſi que lui , la longueur de
cent onze lieues. M. Réaumur a calculé
l'épaiſſeur de cet or fur ce fil , &
il a trouvé que cette épaiſſeur de l'or
doit être d'un million cinquante millieme
de ligne , ce qui eſt d'une petitefſe
énorme.
"
Les expériences ſur la poroſité des
- corps ne font pas moins piquantes que
celles ſur la diviſibilité de la matiere.
M. Savérien n'en omet aucunes. Qui
croiroit , par exemple , qu'il y a deux
milliards ſeize millions de pores ſur la
peau de l'homme ? C'eſt pourtant ce que
- prouvent invinciblement les expériences
& le calcul du célebre Lewehoek Il ex
94 MERCURE DE FRANCE.
por
poſe auſſi , avec beaucoup de ſoin , toutes
les découvertes qu'on a faites fur la cohéſion
, ſur l'attraction , &c. & finit ce
morceau par l'hiſtoire des forces vives.
L'hiſtoire de la terre ſuit celle des
corps : elle comprend auſſi celle des ſels ,
&par confequent de leurs vertus & de
leurs propriétés , de la pierre d'aiman &
de ſes vertus , la découverte des aimans
artificiels , & toutes les expériences qu'on
a faites fur les métaux, comme les végétations
métalliques , l'arbre de Diane ,
&c.
Parmi les découvertes curieuſes qu'on
trouve dans l'hiſtoire de l'eau , on remar
que le digeſteur de Papin. C'eſt une marmite
fort folide , qu'on contient par
deux vis de preſſoir , & qui , expoſée à
un feu ardent , réduit en gelée les os
de viande qu'on y met. M. Savérien dit
qu'un Curé de Rouen avoit fait uſage,
avec ſuccès , de cette gelée pour les pauvres
de ſa Paroiſſe; c'eſt une choſe qui
mérite d'être vérifiée
On doit s'attendre à voir dans cet arti.
cle l'hiſtoire de la congelation , celle des
effets de l'eau bouillante , de l'eau falée ,
de l'éolipile , &c.
Celui de l'air eſt intéreſſant par les
SEPTEMBRE. 1775. 95
expériences qu'on a faites ſur ſa peſanteur
, fur fon élasticité ſur ſon humidité
, ſur ſa chaleur , &c. ce qui amene
naturellement l'hiſtoire du barometre ,
de la machine pneumatique , des hygrometres
, des thermometres , &c. &c.
L'hiſtoire du ſon &de ſes propriétés
fuit celle de l'air. Dans l'hiſtoire du feu
on a l'hiſtoire des phoſphores naturels &
artificiels , ceux des feux de joie , des illuminations
, des feux d'artifice , &c. &c.
Enfin dans celle des couleurs , de la lumiere
& de l'électricité , l'Auteur n'oublie
> aucunes expériences , aucunes des découvertes
qu'on a faites ſur ces objets ; on a
donc ici l'hiſtoire des microſcopes , des
téleſcopes , de la lanterne magique , &c.
Les articles qui ſuivent, ſavoir l'aſtronomie
phyſique , le globe terreſtre , font
traités avec le même ſoin. Nous voudrions
bien en donner une idée , en ci
tant quelques morceaux; mais nous en
avons aſſez dit pour faire connoître la
marche & le travail de l'Auteur.
Nous ne pouvons cependant pas nous
diſpenſer de citer une de ces découvertes
qui par fa fingularité , mérite l'attention
des Phyſiciens & des Philoſophes . En
parlant de la conſtitution du corps hut
96 MERCURE DE FRANCE.
main , M. Savérien dit : ,, Il ſe paſſe dans
ود notre corps ce que nous voyons dans
,, toutes les plantes.
ود
ود
"
Les alimens qui ſont dans les inteſtins,
font la terre ; les racines , ce font les
veines lactées , par leſquelles le ſuc
nourricier ou le chyle monte au coeur ;
de façon qu'un homme pourroit vivre
fans manger ni boire. Pour le nourrir ,
il ſuffiroit de remplir les inteſtins
d'alimens convenablement digérés ,
,, ou encore de faire tremper les vei-
,, nes lactées dans quelques vaſes où ces
ود
ود
ود
ود
ود
alimens feroient déposés , & dans un
état de mouvement pour parvenir aux
premieres veines lactées. On planteroit
ainſi un homme comme une plante , &
il ſe nourriroit & vivroit comme elle .
ود
و د
ود
ود
ود
ود
Mais ſi l'homme n'est qu'une plante
en le conſidérant phyſiquement &
,, abſtraction faite de la ſpiritualité de
و د
و د
ſon ame , il doit produire une fleur
,, comme elle; & cette fleur , dans les
hommes comme dans les animaux ,
c'eſt la tête. Il paroît que c'eſt là l'ob-
,, jet de toutes les opératious de la Na-
„ ture , &c" .
و د
و د
Il nous reſte à aſſurer que cet Ouvrage
important n'a pu être entrepris & exécuté
que
SEPTEMBRE. 1775. 97
que par un homme profond dans les
-hautes ſciences. L'Auteur eſt aſſez connu ,
& le ſuccès du grand nombre des productions
qu'il a publiées depuis trente ans,
font un fûr garant du ſuccès de celle - ci ;
c'eſt le jugement qu'en a porté M. de
Sancy , Cenfeur Royal , qui l'a approuvé :
Le nom de l'Auteur , dit - il , & le fuccès
de ses autres productions annoncent avantageusement
celle - ci.
Nous terminerons cet extrait par la
notice de M. de Mairan. C'eſt undes Phyficiens
célebres dont parle M. Savérien ,
nous choiſirons le morceau où il peint
fon caractere. Peu de Savans ont été plus
intimement liés avec ce grand Phyſicien .
- & perſonne par conféquent n'eſt mieux
en état que lui de nous le faire connoître.
"
ود
ود
ود
"
,, M. de Mairan , dit notre Auteur,
aimoit la gloire : c'eſt la paſſion des
belles ames ; mais quand cette paffion
n'eſt pas réglée par la philoſophie , elle
trouble ſouvent la paix du coeur : elle
nous rend infiniment ſenſibles aux critiques
& aux éloges ,& par- là elle nous
fait ſouvent repouſſer les unes avec trop
de chaleur , & ambitionner les autres
G
98
MERCURE DE FRANCE.
avec trop d'empreſſement ; elle étouffe
encore tout autre ſentiment , parce
qu'elle veut régner ſeule , tellement
quelle ne connoît ni l'amour ni l'amitié.
و د
و د
و د
و د
و و
و د
و د
C'eſt auſſi ce qu'elle avoit produit
dans notre Phyſicien. On a écrit que la
douceur de ſes moeurs le faifoit regarder
comme le modele des vertus ſociales
; qu'il avoit cette politeſſe aima-
„ ble , cette gaîté ingénieuſe qui plait ,&
ود
"
19 cela eſt vrai: mais il faut ajouter qu'il
,, rapportoit tout à lui- même: fon bienêtre
& ſa propre eſtime étoient les mo-
"
ود
tifs de toutes ſes démarches ; & ces
,, beaux dehors n'avoient pour but que
de ſe procurer la conſidération de tour
le monde.
و د
ود
ود
ود
A l'égard de fon eſprit, il étoit fin
& délicat. Tous ſes Ouvrages por-
,, tent l'empreinte de ce caractere. Ils
و ر
ود
ود
font fagement compofés & avec beau-
„ coup de méthode. Perſonne n'a connu
mieux que lui , l'art de faire un livre.
On en peut juger par la ſeconde édi. (
tion de fa Differtation fur la Glace ,
& fur - tout par ſon Traité de l'Aurore
Boréale , qui eſt plein d'une érudition
recherchée & où la matiere eſt épuiſée :
"
ود
"
"
SEPTEMBRE. 1775.
و و
-
fes idées ſont ingénieuſes & ſes vues
,, toujours nouvelles. En un mot ç'a été
le Phyſicien le plus docte , le plus élé-
, gant & le. plus ſpirituel qui ait peutêtre
paru.
ود
هد
قو
N. B. On prépare actuellement une
ſeconde édition de l'Histoire des progrès de
l'esprit humain dans les ſciences exactes ,
dont la premiere eſt épuiſée ; elle paroſtra
à la fin de l'année.
Manuel Tyronien ; ou recueil d'abréviations
faciles & intelligibles de la plus
grande partie des mots de la langue
Françoiſe , rangés par ordre alphabétique.
Ouvrage utile aux perſonnes
qui ont beaucoup d'écritures à expédier
& qui connoiſſent la valeur du
temps. Par M. Feutry. A Paris , chez
les Freres Debure , Libraire.
Tout le monde connoît l'utilité des
abréviations ; mais le défaut de leur uniformité
eſt un très - grand inconvénient :
chacun veut abréger à ſa maniere. Un
Lexique portatif où l'on trouveroit ſous
la main une ſuite preſque complette d'a-
- bréviations que chacun figureroit de lamême
maniere , remédieroit à l'inconvénient
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
qui réſulte néceſſairement du défaut d'uniformité.
Les anciens avoient imaginé des caracteres
qui repréſentoient un mot ou pluſieurs
mots enſemble. On en trouve un
afſez grand nombre dans le recueil deGruter
& dans celui de D. P. Carpentier. On
les nomme Tyroniens , parce que Tyro ,
fameux Affranchi de Cicéron , s'en fervoit
pour écrire , ſous la dictée , les chefd'oeuvres
immortels de ſon Maître. Par
cette invention il ſuivoit avec la plume
(ou ſtyle ) la rapidité des paroles de l'Orateur.
D'après cet exemple , il ne feroit
pas difficile de s'habituer à faire à peuprès
la même choſe , & l'expérience ne
pourroit qu'en démontrer la facilité & les
avantages.
L'Auteur de ce Manuel fournit tous
les moyens de fixer , d'une maniere uniforme
les abréviations: il ne s'agit plus
que de les faire adopter avec unanimité.
L'Avertiſſement qui eft à la tête de l'Ouvrage
, montre tous les avantages de
cette méthode , & renferme des réponfes
fatisfaiſantes aux objections. Nous
fommes chargés par l'Editeur d'avertir
qu'il s'eſt gliffé pluſieurs fautes dans les
SEPTEMBRE . 1775. ΙΟΙ
accélération
80 premieres pages , fur-tout aux mots
qui finiſſent en ation , comme abstraction
annihilation , annotation ,
&c.. lesquels auroient dû s'abréger ainſi :
abstrac , acc'l'rat , anbilat , annotat , &c. Il
y a une vingtaine de fautes de cette forte
qu'il eſt très-aiſé de corriger.
Répertoire univerſel & raiſonné de Furiſprudence
civile , criminelle , canonique &bénéficiale.
Ouvrage de pluſieurs Jurifconſultes
; publié & mis en ordre par M.
Guyot , Ecuyer , ancien Magiſtrat.
Tome II . A Paris , chez Dorez , Libr .
Si les Magiſtrats & les Juriſconſultes
ſont obligés de ſe livrer uniquement à
l'étude des Loix , les Citoyens , qui font
également ſoumis au pouvoir de ces
mêmes Loix , doivent au moins en avoir
des notions. Le Dictionnaire que nous
annonçons , en facilitant cette étude à
ceux qui ne font point obligés par état
de recourir aux ſources , ne ſera pas
moins utile aux autres. On trouvera réunies
dans cet ouvrage & les regles d'équité
que la Nature a gravées dans le coeur de
tous les hommes , & les loix arbitrai-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
res ou de convention que chaque fociété
s'eſt formées , ſuivant ſon génie & fa
maniere de concevoir les objets. Les premieres
, fondées ſur des notions invariables
, ne font point ſujettes à altération ;
on les trouve les mêmes chez tous les
Peuples , malgré la différence des moeurs
& le changement des temps. Les ſecondes
, qui régiſſent les ſociétés où elles font
en vigueur , ſont ſujettes à des révolutions
qui en rendent l'étude plus difficile ,
& laiſſent beaucoup à fuppléer & à ajouter
à ce qu'elles ont décidé. On trouvera
dans ce Répertoire commode ces deux
fortes de Loix , dont la connoiſſance eſt
néceſſaire à tous les hommes , de quelque
profeſſion qu'ils puiſſent être.
Eſſais historiques fur le facre & couronnement
des Rois de France , les Minorités
& les Régences ; précédés d'un
Discours fur la fucceſſion à la Couron
ne. A Paris , chez Vente , Lib.
Quelques Ecrivains ont avancé qu'anciennement
la Nation ne reconnoiſſoit
point de Rois mineurs ; d'autres , que la
Royauté dépendoit du ſacre & du cou
SETEMBRE. 1775. 103
ronnement ; d'autres , que les Pairs de
France donnoient dans cette auguſte cérémonie
, une forte d'inveſtiture au nouveau
Roi ; d'autres enfin que les Régences
limitoient l'autorité des Rois mineurs.
Les conféquences dangereuſes qu'on
- pourroit tirer de ces aſſertions , ont déterminé
l'Auteur anonyme à publier ſes
recherches , afin de fixer par les faits , les
idées qu'on doit avoir fur ces points importans
de notre droit public.
Cet Ouvrage eſt un tiſſu de faits pui-
- ſés dans notre Hiſtoire , lequel n'eſt point
ſuſceptible d'analyſe. C'eſt de l'exactitude
& de la juſte application des faits qu'on
peut déduire les vrais ſyſtemes ſur les
matieres du droit public des différentes
Nations ; & c'eſt de la combinaiſon des
principes & des faits , & de l'enchaînement
des prérogatives & des anciens uſages
eſſentiels à la Souveraineté du Gouvernement
, des droits légitimes & des
devoirs eſſentiels des Sujets que réſulte
le droit public , qui n'eſt nulle part ,
comme l'enſeigne un Publiciſte , & qui
ſe trouve par - tout.
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
Oraiſon funebre de Clément XIV ( Ganganelli
) ; prononcée par M. l'Abbé
Mattzell , Ex- Jéſuite , Prédicateur actuel
du Chapitre de Fribourg en Suiſſe ,
en préſence du Sénat Souverain de la
République , le 15 Novembre 1774 ;
traduit de l'Allemand ſur l'original imprimé
, par M. de Fontallard , A Paris ,
chez la Veuve Deſaint , Libraire.
Après les éloges donnés au feu Pape
par les hommes les plus judicieux & les
plus éclairés de tous les pays & de toutes
les communions , il ne manquoit plus à
fa gloire que d'être loué folennellement
par un Ex - Jéſuite. L'Abbé Mattzell ,
plein de zele pour la vérité , s'eſt fait un
devoir d'unir ſa voix à celle de tous les
Panégyriſtes de Clément , & non ſeulement
il exalte ſes ſublimes vertus , mais
encore il l'exerce ſur la deftruction de la
Société .
L'Orateur prend pour texte ces paroles
tirées du Livre des Rois , Princeps &
maximus cecidit hodie in Ifrael , & après
avoir débuté par un pompeux éloge de
Louis XV , il nous fait entendre cette
cloche lugubre de la mort , qui , du haut
du Capitole , répandit dans la Capitale
1
SEPTEMBRE. 1775. 105
du Monde & enſuite dans tout l'Uni.
vers , un nouvel effroi , un nouveau trouble
& un nouveau ſujet de douleur , en
nous apprenant que le 27 Novembre
étoit mort le plus grand d'Iſraël , le très-
Saint Pere de ce Fils aîné , ce Chef de la
Chrétienneté , Laurent Ganganelli , Clément
XIV.
La premiere partie de ce Diſcours
tend à prouver que la tiare convenoit
parfaitement à Clément XIV; & la feconde
, qu'elle lui convenoit fans contradiction.
On ne doit point chercher dans ce
Diſcours la méthode qui eſt employée
dans nos Oraiſons funebres . Malgré la
diffuſion qui s'y trouve , on y remarque
des beautés & fur - tout un pathétique qui
perfuade tout Lecteur , que l'Abbé Mattzell
s'eſt livré de bonne foi aux ſentimens
de vénération que lui avoit inſpirés
les vertus de Clément XIV.
Cette Oraiſon funebre , qui mérite de
trouver place dans le cabinet des Curieux
à raiſon de ſa ſingularité , doit être jointe
à la vie de Clément XIV par M. Carraccioli.
Un Gazetier , qui a été mal inf-
- truit , a prétendu que cette vie contenoit
pluſieurs fauſſetés , fur - tout l'endroit où
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
il eſt dit que le P. Marſoni , Général des
Cordeliers , avoit aſſiſté le feu Pape à la
mort. Ce fait eſt ſi cettain , que le P.
Marſoni lui même annonce dans ſa Lettre
circulaire adreſſée à tout ſon Ordre ,
qu'il n'a point quitté le Souverain Pontife
pendant fa maladie , & qu'il a recueilli
ſes derniers foupirs.
Abrégé chronologique de l'Histoire de Lorraine
, contenant les principaux événemens
de cette Histoire depuis Clovis
jusqu'à Gérard d'Alface , premier Duc
héréditaire , & depuis ce Prince jusqu'à
François III; avec les guerres , les batailles
, les fieges , les traités de paix ,
&c. les loix , les moeurs , les usages ,
&c. 2 vol in 89. A Paris , chez Mous
tard , Lib .
On a déja remarqué que la plupart des
abrégés d'Hiſtoire , avant celui de M. le
Préſident Hénault , n'étoient que des
compilations informes , où l'on fe contentoit
de rapporter les faits fans en dévoiler
les cauſes , de citer les noms fans
faire connoître les perſonnages , d'indiquer
les événemens ſans déméler le gerSEPTEMBRE.
1775. 107
me caché qui les a fait éclorre , & de copier
les fautes des Ecrivains qui ont précédé
, ſans y ajouter la moindre critique.
On ne ſavoit pas que l'abrégé d'une choſe
doit être toute la choſe en petit & non
pas une partie de la choſe que l'on abrégeoit.
M. le Préſident Hénault nous a
fait connoître par fon Ouvrage , en quoi
conſiſtoit la perfection d'un abrégé hiftorique.
D'une ſtatue coloſſale il a fu
faire une miniature , où tous les traits
ſe trouvent exprimés parfaitement &rendent
au naturel la choſe qu'ils doivent
- repréſenter ; & l'on a dit à juſte titre que
cet Ecrivain approfondiſſoit les chofes ,
paroiffant les effleurer. L'Auteur del'abrégé
chronologique de l'Hiftoire de Lorraine
ne pouvoit donc choiſir un meilleur
modele ; on trouve à la fin de fon Ouvrage
une notice de Claude Ide Lorraine ,
Duc de Guiſe , une liſte des Maiſons de
l'ancienne Chevalerie , avec un Dictionnaire
topographique des lieux qui font
dans les Duchés de Lorraine & de Bar.
On ne peut pas ſe diffimuler qu'un
des plus grands défauts de ceux qui ont
écrit l'Hiſtoire , a été de tout raconter
* fans aucun choix. Ils ont trouvé par-là le
fecret de furcharger la mémoire & d'inf
108 MERCURE DE FRANCE.
pirer le dégoût pour cette étude. Les
Abbréviateurs ſe ſont trouvés dans l'heureuſe
néceſſité d'éviter cet écueil , & de
rejeter tout ce qui n'eſt pas propre à développer
, à faire ſaiſir & à conftater les
faits eſſentiels qui méritent ſeuls d'être
gravés dans la mémoire.
Pensées fur laReligion naturelle & révélée ,
ſuivies de quelques découvertes importantes
ſur la philoſophie & fur la
théologie , & de réflexions ſur l'incrédulité.
Traduites de l'Anglois de M.
Forbes , avec des notes,
L'Auteur de cet Ouvrage a joui partout
de la réputation d'un Savant profond
& d'un homme vivement pénétré de la
religion qu'il profeſſoit. On apperçoit
dans tous ſes Ouvrages la touche ferme
&vigoureuſe d'un penſeur folide & d'un
philoſophe religieux ; fa méthode eſt
celle de l'induction. M. Forbes avance
d'une vérité connue , & qu'il trouve dans
l'Ecriture , à d'autres vérités qu'on n'y
appercevoit pas; & de vérité en vérité ,
de conféquence en conféquence , toutes
déduites des Livres Saints , il parvient à
fon but , il opere la conviction , & , cheSEPTEMBRE.
1775. 109
min faiſant , répand du jour ſur beaucoup
d'endroits de l'Ecriture. Dans les Penſées
fur la religion naturelle & révélée , il
confidere l'homme après ſa chûte ; & il
conclut de l'état triſte où il eſt , qu'il ne
peut eſpérer de pardon , ſi Dieu ne lui apprend
qu'il a deſſein de lui pardonner. Il
- développe la premiere révélation que
Dieu fit à l'homme , en lui diſant , la
Semence de lafemme écrasera la tête duferpent.
Enſuite il recherche par quels
moyens Dieu a foutenu la foi de cette
promeſſe dans le monde; comment Dien
l'a renouvelée du temps des Patriarches ,
lorſqu'elle étoit preſque éteinte ; comment
il l'a publiée dans la loi de Moïſe ,
& quels moyens il a choiſi pour la conſerver
, enforte qu'il ne fût pas beſoin
d'une autre révélation ſur la venue du
Meſſie. Tout le culte extérieur des Juifs
devient ſous ſa plume un mémorial permanent
de la révélation , une profeffion
publique de l'attente du Meffie , & des
moyens du ſalut qu'il devoit apporter au
monde.
(
Analyse de l'histoire philosophique &
politique des établiſſemens & du com110
MERCURE DE FRANCE.
"
merce des Européens dans les deux
Indes.
L'Auteur de cet Ouvrage n'a point
voulu faire une réfutation complette de
l'hiſtoire philoſophique & politique : il
avoue qu'il n'a point cette éloquence &
cette pureté de diction qui éblouiſſent
ſouvent les eſprits les plus droits & les
plus amis du vrai. Son Ouvrage n'eſt
qu'un extrait fidele de quelques paſſages
de cette hiſtoire , & renferme des réflexions
critiques.
Il fait voir que les établiſſemens humains
ne font pas fondés uniquement ſur
les paſſions , comme le prétendent pluſieurs
Philoſophes; ils le ſont ſur les
beſoins réciproques des hommes , qui ;
les uns & les autres , ne pouvant ſe pasfer
de ſecours ; ont formé des ſociétés
afin que du concours mutuel des ſervices
&des travaux particuliers , il réſultât le
bien général. Ces établiſſemens une fois
formés , loin d'être conſervés par les pasſions
humaines , ſeroient bientôt détruits
par elles ; ſi l'on ne cherchoit à les foutenir
par des loix qui , en réprimant les
paffions , arrêtent le cours des déſordres
qu'elles ne manqueroient pas de produire.
SEPTEMBRE 1775.
On convient que ces établiſſemens ne
fubſiſteroient que dans un état de langueur
& de dépériſſement , ſi ceux qui les
compoſent , ne prenant aucun intérêt à
ce qui ſe fait dans le monde , & n'ayant
un coeur que pour leur patrie céleſte, ſe
foucioient très peu de celle qu'ils ont fur
la terre. Mais où trouver dans l'Evangile
la preuve que l'amour du ciel détruit tout
attachement pour ſa patrie ? L'Evangile
ordonne - t - il à ſes Diſciples de ceſſer
d'être hommes , s'ils veulent être de parfaits
Chrétiens ? C'eſt le Chriftianiſme
mal entendu & mal appliqué qui pourra
- feul former des contemplatifs & des enthouſiaſtes
qui oublient que l'amour de
Dieu & du prochain font la premiere
vertu que l'Evangile preſcrit à tous les
hommes.
Les fiecles Chrétiens ou Hiſtoire du Chris
tianisme dans son établiſſement & dans
Ses progrès. Par M. l'Abbé.... en 4
vol. A Paris , chez Moutard , Lib .
K
L'Hiſtoire de l'Eglife , dit l'Auteur
- des Siecles Chrétiens renferme un grand
112 MERCURE DE FRANCE.
nombre d'objets qui , quoique liés enſemble
par des rapports étroits , ne peuvent
être rapprochés dans un même tiſſu
de narration , ſans qu'il en réſulte une
confufion preſque inévitable. Pour donner
au récit la chaleur & la rapidité qui
en augmente l'intérêt , on eſt ſans ceſſe
obligé de renverſer l'ordre des chofes ,
de ferrer ce qui demanderoit d'être plus
étendu , de réunir des matieres faites
pour être conſidérées ſéparément , & de
facrifier la méthode & la clarté à l'art
plus ingénieux qu'utile , des tranfitions
&des analogies. A meſure que la carriere
s'étend ſous les pas du Lecteur , par
les progrès de l'Evangile & l'aggrandisſement
de la ſphere où l'aſtre de la foi
déploye ſes rayons , il faut le ramener
continuellement d'un climat à l'autre
pour le faire paſſer encore par les routes
qu'il vient de quitter. On quitte l'expofition
d'un événement , dont il faudroit dé .
velopper les cauſes & ſuivre les effets ,
pour décrire la célébration d'un Concile
ou faire l'extrait d'un Ecrivain . On ſe
tranſporte tour à tour des Gaules en Affrique
, de Rome à Conſtantinople ; on
interrompt & on reprend fans ceſſe les
mêmes affaires , & par ſes courſes & ces
و
retours
SEPTEMBRE. 1775. 113
retours fréquens , on brife & on renoue
mille fois le fil des événemens , & l'on
jette dans les matieres qu'on parcourt un
embarras , dont l'attention la mieux foutenue
a bien de la peine à ſe déméler.
Quelle que foit l'utilité des hiſtoires
générales , néceſſaires fans doute à ceux
qui aiment à ſuivre la mémoire du paſſé
juſques dans ſes moindres traces , & qui
ne veulent rien perdre des précieux détails
que les anciens monumens ont conſervés
; on fait quels font les avantages
des Hiſtoires rédigées , où les faits principaux
, les événemens qui font époque,
font les feuls qu'on s'attache à développer.
En effet , cette méthode a le merite
de ranger les matieres ſous les idées générales
auxquelles elles ſe rapportent ,
d'écarter tout ce qui eſt étranger au ſujet,
&qui ne peut ſervir à le mettre dans un
plus grand jour , de ſéparer les objets qui
ne doivent pas être confondus , & de les
traiter avec la juſte étendue qui leur convient
, & avec une clarté qui en rend la
difcuffion plus facile à l'Hiſtorien & plus
commode au Lecteur.
Cette méthode eſt encore plus appro-
- priée à l'Hiſtoire Eccléſiaſtique qu'à tout
autre , tant à cauſe de la vaſte étendue
H
114 MERCURE DE FRANCE.
du théatre qu'elle embraſſe , que par rap
port à la nature des choſes ſi nombreuſes
& ſi variées qui entrent dans ſa compofition.
Dans l'hiſtoire d'un Empire , d'un
Peuple fameux , d'un homme illuftre ,
les faits s'arrangent comme d'eux-mêmes ,
à meſure que le temps déploye ſon cours :
guerres , batailles , conquêtes , traités de
paix & de commerce , projets médités ,
expéditions hardies , diviſions inteſtines ,
changemens dans l'ordre politique & civil,
tout cela ſe ſuccede & s'engendre ,
pour ainſi dire , tour-a-tour. Point d'écarts
, peu d'épiſodes , encore moins de
digreffions. Il ne s'agit que de ſe laiſſer
entraîner à la rapidité des événemens ,
& de les peindre ſuivant qu'ils fe préſentent.
Une narration vive & continue fuffit
aux beſoins de l'Hiſtorien ; & fi le ſtyle
eſt pur , naturel , brillant , le Lecteur ſe
livre au charme qui le promene d'objets
en objets & qui répand mille fleurs fur
fa route.
Mais dans une Hiſtoire de l'Eglife , le
tiſſu des événemens eſt compoſé d'un ſi
grand nombre de fils épars , qu'il eſt
comme impoffible de les raſſembler fans
les brouiller. Il y a des faits généraux qui
concernent toute la ſociété chrétienne ,
SEPTEMBRE. 1775: TIS
&des faits particuliers qui intéreſſent
certains Pays ou certaines claſſes d'hom-
- mes ; il y a des digreſſions continuelles
occaſionnées par les diſparates inévitables
, quand on a une foule de matieres
toutes diftinguées , quoique analogues , à
parcourir ; il y a l'hiſtoire du dogme &
de la morale ; l'hiſtoire des Conciles &
celle des Ecrivains ; l'hiſtoire des inſtitutions
publiques , & celle des perſonnages
célebres par la ſcience ou par la vertu. Si
on ne s'expoſoit pas à devenir obfcur &
confus en rapprochant tant de choſes
dans un même tableau ; ne riſqueroit - on
pas au moins de ſe rendre inutile à la
plupart des Lecteurs ?
D'après les réflexions ſur les différentes
manieres d'enviſager l'Hiſtoire Ecclé
ſiaſtique , l'Auteur n'a préféré l'ordre
analytique , auquel il a ramené l'hiſtoire
de chaque fiecle, conſidéré ſéparément ,
qu'afin de ſuivre d'un pas plus égal la
marche du temps & celle de l'eſprit hu-
- main dans ſes divers rapports avec la
religion chrétienne. Ces matieres , du
même genre , ſont réunies ſous des titres
diftingués qui les indiquent: faits purement
hiſtoriques , naiſſance , progrès ,
extinction des ſchiſmes & des héréſies ,
H2
16 MERCURE DE FRANCE.
diſputes ſur le dogme & fur la morale,
Ecrivains célebres , Conciles généraux &
particuliers , leurs déciſions & leurs réglemens
, détails de moeurs & de diſcipline
, réſultats de ces différens objets ;
tout cela ſe préſente dans l'ordre le plus
clair & dans la proportion la plus exac
te qu'il foit poffible de garder au milieu
d'une ſi grande diverſité , & l'enſemble
qui s'en forme , produit un tableau où
tout eſt en ſa place & facile à faifir .
Dans les premiers fiecles , ou tout eft
précieux , l'Auteur a cru devoir tout recueillir
, dans les ſuivans , où les affaires
de l'Egliſe prennent un cours plus étendu
, il a choiſi ce qu'il y avoit de plus
intéreſſant , & s'eſt attaché aux événemens
remarquables qui font époque dans
les annales de la Religion , qui ſervent à
caractériſer le génie & les moeurs du
temps où ils ſe ſont paſſés.
On trouve à la fin de chaque fiecle une
table chronologique des Conciles tant
généraux que particuliers , & une feconde
qui indique ce qu'on connoît de certain
fur la fucceffion des grands fieges & le
ſynchroniſme des Souverains qui ont
régné enſemble dans toutes les parties du
monde chrétien. Le dernier volume
SEPTEMBRE. 1775. 117
renfermera également la table chronolo-
-gique de tous les fiecles chrétiens , &
préſentera par ce moyen l'ordre des événemens
fuivant les dates auxquelles ils
appartiennent.
Tout le monde convient qu'un abrégé
auſſi méthodique que celui dont on vient
de donner le plan , eſt d'une grande utilité,
A meſure que tous les genres de
connoiſſances s'étendent , l'eſprit humain
a plus de peine à les embraſſer : il a un
beſoin plus preſſant d'être guidé dans la
recherche & dans le choix des chofes esſentielles
& fondamentales ; & c'eſt cela
même qui rend les bons abrégés très difficiles
à faire: pour n'y ometre rien d'es-
- ſentiel & n'y inférer rien de ſuperflu , il
faut être maître de ſon ſujet& avoir le
talent de réduire , qualité plus rare que le
talent d'amplifier.
- La défense de la Religion , de la morale ,
de la vertu , de la politique & de lafociété
, dans la réfutation du ſyſtême ſocial
& de la politique naturelle. Par
le R. P. Richard, Profeſſeur en Théo
logie , de l'Ordre du Noviciat des Freres
Prêcheurs. A Paris , chez Moutard
; Libraire.
1
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
En ſuivant pas - à- pas les Auteurs qu'il
entreprend de réfuter , le P. Richard fait
voir que toute morale& toute politique
qui ne découle pas de la loi naturelle &
divine , ne peut rien pour le bonheur ſocial
; que la religion donne de l'homme
les idées qu'il en faut avoir : que le dol ,
la tromperie , le menſonge font toujours
blamables & jamais permis; que la morale
& la vertu ne conſiſtent pas ſeulement
à bien vivre avec les autres, mais à remplir
tous ſes devoirs envers Dieu , envers
foi - même & ſes ſemblables. Il prouve
enfuite que c'eſt calomnier groſſierement
les Théologiens que de dire que , felon
eux , les mortels ne peuvent ſe former
aucune idée de la Divinité , & que c'eſt
calomnier la Religion d'une maniere
bien plus groſſfiere encore , que de lui
attribuer de repréſenter la Divinité comme
une Souveraine injuſte , furieuſe , implacable
dans ſa colere , &c.
Le defenſeur de la Religion ſubſtitue
le vrai tableau du Chrétien à l'infidelle
peinture qu'en fait l'Auteur du ſyſtême
ſocial ; il venge l'Eglife & tous ſes vrais
Miniſtres des maximes ſanguinaires qu'on
leur impute fauſſement ; il démontre que
loin d'avilir l'homme en le tenant dans
SEPTEMBRE. 1775. 119
une éternelle enfance , la morale chrétienne
l'anoblit , l'élève , le perfectionne ,
en lui enſeignant à pratiquer des vertus
beaucoup plus réelles & plus fublimes
que toutes celles du Paganiſme & de ſes
Philoſophes tant vantés.
N'aimer que foi - même , chercher ſon
bien - être en tout , faire conſiſter ſon
bonheur dans les plaiſirs continuels en
bravant les puiſſances inviſibles & fan-
- taſtiques , qu'on ſuppoſe ennemies des
habitans de la terre; voilà , dit l'Auteur
du Syſtême ſocial , les principes ſimples
& clairs de la morale & des
- moeurs. Non, reprend leur Apologiſte ,
c'en eſt le poiſon mortel & fouverainement
corrupteur ; c'eſt la ruine de la ſociété,
la perte des hommes , la ſource
fatale du libertinage le plus effréné ,
Pathéïſme le plus pur , qui apprend à
ne reconnoître aucune puiſſance inviſible
, aucun eſprit , rien de ce qui ne
combe pas fous les ſens & qu'on ne peut
ni voir , ni flairer , ni palper.
Après avoir relevé une multitude de
paradoxes révoltans & mon moins contraires
à la raiſon qu'à la religion , le P.
Richard s'attache à réfuter ceux qui ren-
- verſent de fond en comble la ſociété ,
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
la politique , le gouvernement , la royauté.
Comme ils font en très-grand nombre , &
qu'il ne nous eſt pas même poſſible de les
effleurer tous , nous nous bornerons à un
ſeul qui fera connoître les autres , & qui
enchérit fur tout ce qu'on a écrit juſqu'à
cette heure de plus ſéditieux , de plus furieux
contre le Trône & la perſonnne facrée
des Rois . Les Souverains font des Citoyens
auxquels les Nations ont conféré le
droit de les gouverner pour leur propre félicité.
Quel quefoit laforme du Gouvernement
, les devoirs de la fouveraineté doivent
être uniquement fondés sur le conſentement
des Peuples.... Le Souverain le plus légitime
, le plus fage , le plus vertueux , ne
Jeroit plus qu'un Tyran, ſi , contre le voeu
public , il s'obstinoit à gouverner ; il rentre
dans l'ordre des Sujets dès que la volonté
publique a révoqué ses pouvoirs. (Difcours
IIIe & IVe) .
L'Ouvrage eſt précédé d'une Préface
intéreſſante & lumineuse. On y trouve
en raçourci & dans un beau jour les plus
fortes preuves de la divinité de la Religion
chrétienne avec les calomnies de
l'incrédulité contre Jésus - Chriſt , les
Apôtres & tous les Saints , tous les Peres
, tous les grands hommes du chriſtiaSEPTEMBRE.
1775: 121
-
niſme. On y lit le juſte éloge du Roi
régnant ; on eſquiſſe ſa Lettre aux Archevêques
& Evêques de France , ainſi
que celle de M. l'Archevêque de Paris
à tous les Fideles de fon Dioceſe. Enfin
joignant le ſentiment à la conviction ,
l'Auteur termine ſa Préface par cette
touchante apoftrophe qu'il adreſſe à la
Nation.
ود
"
"
هد
"
ود
ود Venez donc , ô François , venez
,, tous vous raſſembler autour du Trône
du meilleur comme du plus ſage & du
plus chrétien des Rois , ſous la houlette
de vos Pasteurs ; vous y apprendrez
que le reſpect , l'obéiſſance , la
fidélité à toute épreuve , l'amour fin-
,, cere & filial , tendre & reconnoiſſant ,
,, généreux , favoriſent les principaux
devoirs que la Divinité même , qui a
placé les Souverains fur vos têtes exige
de vous à leur égard. Reſpectez donc
ſes ordres fuprêmes , reſpectez , d'eſprit
&de coeur , fon image vivante dans la
perſonne facrée du religieux & bienfaiſant
Monarque qu'elle vous a donné
,, pour la repréſenter. Reſpectez , d'eſprit
&de coeur la Religion , comme il la res
pecte lui - même; pratiquez la juftice ,
22
"
"
"
22
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ayez des moeurs dignes de lui & de
vous. Il vous aimera comme ſes en-
و د
fans , vous protégera comme ſes ſujets ,
n'oubliera rien pour eſſuyer vos larmes
de ces mêmes mains royales qui por-
,, rent fans fléchir le fardeau de l'Etat ,
» &c".
"
Recherches fur les maladies chroniques ,
leurs rapports avec les maladies aiguës ,
leurs périodes , leur nature , & la maniere
dont on les traite aux eaux minérales
de Bareges & des autres fources
de l'Aquitaine ; par M. Antoine
de Bordeu , Conſeiller d'Etat , ancien
Médecin du Béarn , des eaux de cette
Province & de celle du Bigorre ; M.
Theophile de Bordeu , Médecin
de Paris , ci - devant Inſpecteur des
eaux ; M. François de Bordeu , aujourd'hui
Inſpecteur de ces mêmes
eaux , & Médecin du Roi à Bareges.
Tome Ire. A Paris , chez Ruault ,
Libraire , 1775. Avec approbation&
privilege. Prix 6 liv.
Ce premier volume renferme la théo
rie générale des maladies , & l'analyſe
SEPTEMBRE, 1775. 123
médicinale du ſang; les Auteurs l'ont
- fait précéder d'une eſpece de Préface
qui annonce le plan de leur Ouvrage :
on y expoſe d'abord la doctrine d'Hippo-
- crate , & on déduit de cette doctrine des
principes généraux ſur l'économie animale;
Hippocrate s'éleve , ſi on peut ſe
fervir de ce terme , diſent MM. Bordeu ,
par une force au-deſſus de l'humaine ,
juſqu'à la main du Créateur , qui pouſſe
à leur fin tous les mouvemens de l'économie
animale dans la marche , les progrès
& les événemens des maladies.
L'agitation ordinaire des Médecins & des
- malades , les diſtrait & les détourne de
ces écrits fublimes : cependant quelques
beaux Génies en ont déjà fait connoître
quelques uns , & ont laiſſé par là des efquiſſes
propres à ſervir de modele. Le
cours entier de la vie a été regardé , fuivant
eux , comme une forte de maladie
qui a ſes diverſes phaſes& périodes , ſes
mouvemens variés , ſes criſes. Les âges ,
leurs révolutions , ont été calculées ſur
le pied de mouvemens ou d'efforts critiques
, accompagnés d'accidens plus ou
moins actifs , douloureux , maladifs. La
pulmonie a été partagée en trois temps
ou degrés notables; on a ſuivi la goutte ,
124 MERCURE DE FRANCE,
la 'néphrétique , les hémorroïdes dans
Jeurs périodes ; les écrouelles ont été examinées
felon le même plan; c'eſt précifément
d'après un pareil plan que les Au
reurs de ces recherches s'appliquent dans
cet Ouvrage , à mettre en évidence la
marche ou les progrès des maladies chroniques
; qu'ils eſſayent de diftinguer dans
cette marche les temps d'irritation , de
coction , & d'évacuation ; qu'ils fuivent
les métaſtaſes ou les changemens des maladies
chroniques , non moins aſſujettis
à une regle fixe que ceux des maladies
aiguës. Pouvoir ſurprendre la nature , préparant
une maladie chronique , la développant
& faiſant des efforts pour la terminer
; affigner les momens favorables
pour agir , & ceux où il faut ſe livrer à
l'expectation ; prouver juſqu'à quel point
il eſt vrai qu'une maladie chronique doit ,
pour ſe terminer , devenir aiguë , &
qu'ainſi que les plus aiguës , les chroniques
ont leurs criſes , leurs redoublemens ,
leurs évacuations , leurs temps de calme ,
de repos , d'intermittence , de remittence;
leurs momens de réſiſtance aux remedes
, leurs temps de maturation , de douceur
, de facile reductibilité , leur curabilité
& leur incurabilité , leur ſujetion a
SEPTEMBRE. 1775. 125
>
la nature & aux grandes fecouſſes des
âges , des ſaiſons , des variations de l'ath.
moſphere; leurs thithmes particuliers du
pouls , leurs urines , leurs évacuations ,
leur admirable dépendance des paſſions;
infifter beaucoup fur les caufes morales ,
plus efficaces ſouvent que les phyſiques ,
plus difficiles à ſaiſir, plus importantes à
obſerver que les révolutions purement
corporelles : ce font autant d'objets que
les Auteurs ſe propoſent de difcuter dans
leurs recherches: mais auparavant ils ont
été obligés d'en faire d'autres ſur le fond
de l'économie animale , fur la vie & fes
fonctions , fur le méchaniſme & la maniere
d'être des maladies dans le corps
vivant. Ils ont cru dans ces recherches
devoir donner la préférence à une théorie
moins éloignée de celles des Anciens ,
que le font les notions courrantes fur
la circulation , ſur les petits vaiſſeaux ,
fur les globules de ſang , & tels autres
dogmes des Ecoles modernes , appellés le
Systême des Méchaniciens , qu'ils paroiſſent
rejeter comme très - nuiſibles à la faine
médecine , ce qui ne plaira pas fans doute
aux Médecins modernes.
Les élémens de la vraie médecine doivent
s'apprendre & s'éclaircir auprès des
126 MERCURE DE FRANCE .
malades ; dans les Hôpitaux & dans le
commerce des hommes valétudinaires ,
dans la méditation , dans l'étude des phënomenes
particuliers aux différens âges ,
aux divers tempéramens , aux paſſions ,
aux talens , aux poſitions particulieres
où ſe trouvent les hommes , à leurs habi
tudes ; enfin , diſent MM. Bordeu ; la
médecine s'apprend dans les vieux Auteurs
, ennuyeux pour les Phyſiciens , auſſi
ont - ils puiſé dans ces ſources antiques &
facrées les premieres notions fur la fenfi
bilité , la mobilité , l'activité eſſentielle
à la premiere fibre de chaque animal ,
à ſa premiere partie conſtitutive ; ils ont
regardé le corps vivant comme un asſemblage
de divers organes , viſceres &
autres , qui jouiſſent chacun d'un ſentiment
& d'un mouvement particulier ,
d'une diſpoſition décidée pour tel ſentiment
ou tel mouvement , d'où réſultent
l'accord & l'harmonie de toutes les ac
tions particulieres qui concourrent à la vie
générale , & qui toutes dépendent plus
ou moins évidemment du ſentiment ou
du mouvement dévolu à la fibre animale
de chaque individu. Nous déſirerions
pouvoir ſuivre ces Auteurs érudits dans
une ſi belle théorie: mais les bornes que
SEPTEMBRE. 1775. 127
nous preſcrit la nature de cet Ouvrage
périodique , ne nous permettent pas de
pouvoir le faire: tout ce que nous pouvons
obſerver ici à nos Lecteurs , c'eſt
que dans le premier volume de l'Ouvrage
que nous annonçons , & qui fait defirer
avec empreſſement le ſecond , on trouve
expoſée cette belle théorie , cette théorie
générale , cette anatomie vraiment médi
cale, qui conſiſte à peindre & à développer
l'organiſme ou les moeurs & ufages
de chaque organe , appliqué à ſes
fonctions par un inſtinct & un ſentiment
particulier. On y trouvera auſſi joint un
eſſai ſur la théorie animale , ſur les mouvemens
intérieurs auxquels ſont ſujettes
les liqueurs , & fur les effets que ces
changemens & les divers miaſmes ou
poifons occaſionnent dans l'économie ani
male , foit dans l'état de ſanté , ſoit dans
celui de maladie. Cet eſſai eſt le réfultat
des remarques qui ont pu être fai
tes fur cette ſcience ou fur cette hiſtoire
des liqueurs vivantes. Les Auteurs
rapportent encore dans le premier volu
me une infinité d'obſervations fur l'effi
cacité des eaux minérales de Bareges &
autres ſources d'Aquitaine , & qui fervent
128 MERCURE DE FRANCE.
à appuyer leurs théories. Une partie de
ces obſervations ſe trouve déjà conſignée
avec les théorèmes qu'on en peut déduire
, dans une theſe que M. Théophile
de Bordeu foutint à Paris en 1754 , &
dans laquelle il difcutoit la queſtion :
Utrum Aquitanicæ minerales aquæ morbis
crhonicis ?
Eloge de M. Model , Conseiller de la
Cour , Premier Apothicaire de Sa Majesté
l'Impératrice de Ruffie , &c. par M.
Parmentier Penſionnaire du Roi ,
maître Apothicaire de Paris . A Paris ,
chez Monory , Libraire 1775 .
L'Eloge de M. Model eſt dû à la
reconnoiſſance de M. Parmentier ; l'avantage
que celui - ci a eu de faire connoître
en France les différens travaux de M.
Model , les bontés particulieres dont il
l'honoroit , l'eſtime & l'amité qu'il lui a
conſervées juſqu'au dernier inſtant de la
vie, font les motifs qui ont engagé M.
Parmentier à annoncer la perte que la
Pharmacie vient de faire de ce ſavant
Chimiſte.
1 Description
SEPTEMBRE . 1775. 129
Description générale & particuliere du Duché
de Bourgogne , précédée de l'abrégé
historique de cette Province ; par M.
Courtepée , Prêtre , & par M. Beguiller
, Avocat , Notaire de la Province ,
Correſpondant des Académies Royales
des Sciences & Belles - Lettres , & c.
Tome I. A Dijon , chez Frantin , Imprimeur
du Roi ; & à Paris , chez Delalain
, Libraire , 1775. Avec approb .
& privilege du Roi.
L'entrepriſe la plus utile, la plus in-
- téreſſante , & en même temps la plus
agréable pour un homme de lettre , eſt
la Description historique & topographique
du Pays qu'il habite ; MM. Courtepée
& Beguiller l'ont mieux fenti que perfonne
, lorſque guidés par le zele qui les
anime , ils ont entrepris de donner la
deſcription de la Bourgogne. Pluſieurs
Ecrivains anciens avoient tenté de le
faire comme eux : mais aucun n'avoit
réuſſi à faire connoître cette Province &
ſes productions de la maniere qu'ils le
font dans cet Ouvrage. Il n'en paroît
encore que le premier Tome , & fi on
en peut juger par l'abrégé de l'Hiftoire
4
I
1
1
130 MERCURE DE FRANCE .
du Duché de Bourgogne , qui en forme
la plus grande partie , & par la defcription
générale de ce Duché , qui termine
le volume , on ne peut que defirer avec
empreſſement les deſcriptions particulieres
des différentes contrées de ce Duché
que nous promettent les Auteurs pour
les volumes ſubſéquens. Ils ont diviſé
en trois parties la defeription générale
de la Bourgogne , qu'ils nous préſentent
dans ce volume ; la premiere contient
des détails fur la ſituation , l'étendue &
les limites de la Province, ſa population ,
ſes rivieres , ſes montagnes , fon climat ,
ſes productions , ſes carrieres , ſes mines
, fes curiofités naturelles , fon commerce
, ſes manufactures , &c.; la feconde
confidere la Bourgogne comme un
Pays d'Etat , ſes privileges , ſon adminiſtration
Provinciale , &c.; la troifieme
comprend la diviſion eccléſiaſtique ,
civile &militaire.
700
Physiologie des corps organisés , ou examen
analytique des animaux & des
végétaux comparés ensemble, à deſſein
de démontrer la chaine & continuité
qui unit les différens regnes ; édition
SEPTEMBRE. 1775. 131
françoise du livre publié en latin à
Manheim fous le titre de Physiologie
des Mouffes , par M. de Necker , Botaniſte
, Hiſtoriographe de l'Electeur
• Palatin , &c. A Bouillon ; & à Paris ,
chez Lacombe , (ſe trouve à Amſterdam
chez Rey à f 1 : 10 de Hollande)
1775. Avec approbation .
L'Ouvrage que nous annonçons a
d'abord paru en latin ſous le titre de
Physiologia Muscorum: mais le Traducteur
qui s'eſt apperçu que le titre n'étoit
pas affez général, par rapport aux différens
objets qui font traités dans cet Ouvrage,
a cru devoir le changer & lui
donner celui qu'il porte actuellement
dans la traduction françoiſe; en effet
c'eſt celui qui lui convient le mieux,
puiſqu'on y trouve un examen analytique
des animaux & des végétaux comparés
enſemble , à deſſein de démontrer la
chaîne & continuité qui unit les différens
regnes de la nature ; cette vérité, déjà
annoncée par les Naturaliſtes , eſt miſe
dans le plus grand jour dans l'Ouvrage
que nous annonçons , & appuyée non-
- feulement fur un grand nombre d'auto
rités très -graves , mais encore fur des
12
132 MERCURE DE FRANCE.
faits les plus concluans. On croyoit anciennement
que le polype formoit la
nuance qui diftingue & fait paſſage de
l'animal au végétal. Les propriétés communes
à certaines plantes & à certains
animaux , & que poſſedent également
des individus , rangés par quelques Naturaliſtes
dans le premier , & par quelques
autres dans le ſecond regne , ont engagé
M. de Necker à n'admettre qu'un
ſeul corps organique. Après avoir paſſé
en revue les marques caracteriſtiques afſignées
par divers Auteurs pour diftinguer
la plante , del'animal , il trouve des
exceptions qui ne permettent pas d'adopter
aucun de ces ſyſtêmes : il démontre
encore qu'il n'eſt pas de ſubſtances qui
mérite le nom de zoophite ou d'animal
plante, comme pluſieurs Naturaliſtes
l'ont prétendu ; &en effet , on eft obligé
de convenir avec M. de Necker que
les variétés de la nature excluent les
conclufions & les loix générales , ou , ſi
l'on veut , que celles- ci font incompatibles
avec la prodigieuſe variété qui regne
dans les productions de la nature. La
fingularité de cet Ouvrage & la théorie
brillante qui s'y trouve répandue , doivent
engager les Naturaliſtes à le lire.
SEPTEMBRE. 1775. 133
Nouvelles expériences & obfervations fur
le fer , relativement à ce que M. de
Buffon a dit de ce métal dans l'introduction
à l'Histoire des Minéraux qu'il
vient de publier Par M. du Coudray ,
Capitaine d'Ouvriers au Corps de
l'Artillerie , Correſpondant de l'Aca .
démie Royale des Sciences . A Upſal ,
& ſe trouve à Paris , chez Ruault
Lib. rue de la Harpe , 1775 .
Les expériences & les obſervations
détaillées dans cette brochure ne font
pas , à beaucoup près , conformes au ſentiment
de M. le Comte de Buffon fur le
fer ; M. du Coudray en fait uſage pour
relever les erreurs dans lesquelles le célebre
Naturaliſte François étoit tombé
au ſujet de ce métal : mais il le fait avec
toute la politeſſe & les égards dûs à un
Savant tel que M. de Buffon. Cette brochure
mérite d'être conſultée par les Métallurgiftes:
elle eſt purement pratique.
Les intérêts du Roi & ceux du Peuple ,
conſidérés dans la distribution des impôts
& les autres parties de l'administration
. Par M. A. de L ***. Vol .
I3
134 MERCURE DE FRANCE.
in-8°, prix 3 liv. A Amſterdam ,
ſe trouve à Paris chez P. D. Pierres ,
Cet écrit eſt diviſé en deux parties .
L'Auteur , après avoir expoſé dans la premiere
ce qu'il appelle les erreurs de l'adminiſtration
, examine dans la ſeconde
la ſituation des affaires & les moyens qui
peuvent le mieux concourir au rétabliſſement
de l'ordre. La ſeule voie , ſelon
lui , capable de mener au but , conſiſte
moins dans une révolution générale &
fubite , dont les opérations , peut - être
trop hafardées , pourroient tomber à faux
&occaſionner les plus grands inconvéniens
, qu'à établir une forme d'impofition
qui puiſſe , en ſe conciliant d'abord
avec l'état actuel des chofes , fupprimer
les abus , & détruire inſenſiblement tout
ce qui fera contraire aux intérêts du Roi ,
au foulagement & à la tranquillité du
Peuple . Pour remplir cet objet , l'Auteur
propoſe ſon plan , qu'il faut voir dans
l'Ouvrage même. Il ne perd point de vue
l'égalité reſpective qui doit ſe trouver
entre les biens fonds , les facultés des
contribuables , les Communautés , Provinces
ou Généralités du Royaume.
SEPTEMBRE. 1775 . 135
Nouvelles Françoises , par M. d'Uffieux ,
in- 8°. avec figures. A Paris , chez
Brunet , Lib .
Il ne paroît encore que le premier
numéro de ces Nouvelles , que M. d'Uffieux
publiera fous le même format que
fon Décameron François . Comme l'Auteur
ſe propoſe de tirer ſes ſujets de
l'Hiſtoire de France , il réſultera de fon
recueil un nouveau degré d'intérêt pour
les Lecteurs François. La premiere Nouvelle
qui vient d'être publiée eſt intitulée :
Louis de Bourbon , Prince de Condé. Louis
de Bourbon , premier du nom , Prince
de Condé , très - attaché à Henri II , ſe
ſignala à la bataille de Saint Quentin ; il
ne ſe diftingua pas moins au ſiege de
Calais & de Thionville en 1558 : mais
après la mort funeſte de Henri , les mécontentemens
qu'il eſſuya , lui firent embraſſer
le parti des Réformés. Ses jours
furent alors remplis d'amertume , & ce
Prince ſe vit ſouvent exposé à perdre la
vie. M. d'Uffieux a choiſi les ſcenes les
plus pathétiques pour nous les repréſen
- ter. Une de ces ſcenes nous rappelle les
14
136 MERCURE DE FRANCE.
adieux touchans d'Hector & d'Andromaque.
Bourbon , Prince généreux &
incapable de ſoupçonner la perfidie , avoit
confenti , ſur l'invitation de ſes ennemis
, de ſe rendre dans la Ville d'Orléans
, où les Etats devoient s'affembler
mais la tendreſſe inquiete d'Eléonore de
Roye , épouse du Prince s'oppoſe à fon
départ; des préſages funeſtes ſembloient
autoriſer ſes craintes . Bourbon , ému
juſqu'aux larmes , prodigue à ſon épouſe
les plus tendres careſſes , tente les plus
grands efforts pour la raſſurer. Perfuadé
enfin par tout ce qu'elle oppoſe à ſes raifons,
qu'il faut d'autres moyens pour la
contraindre à le laiſſer partir , il prend ,
quoiqu'à regret , un air ſévere , & donnant
plus d'éclat au fon de ſa voix :
Madame , lui dit-il , voyez à quoi vous
forcez ma tendreſſe ! c'eſt pour la premiere
fois , & malgré moi - même , que
je vous fais entendre ce mot, je le
veux". Eléonore baiſſe les yeux , & ,
tremblante de reſpect autant que de
crainte , le quitte auſſi - tôt & retourne
vers fon fils , l'unique fruit de ſes amours.
Bourbon pénétré de regret de l'avoir affligée
, la regarde partir & la ſuit des
"
وو
ת
"
SEPTEMBRE. 1775. 137
ン
ود
"
"
yeux long- temps après qu'elle a diſparu ;
puis , revenu à lui - même : Chere
épouſe , dit- il , que ne puis je remplir
tes voeux ! mais j'ai donné ma parole :
il faut que je la tienne. Mon honneur
s'y trouve engagé ; le repos même de
„ l'Etat , ainſi que le mien & celui de
„ mon parti , m'en impoſe la loi. Je vais
"
"
99 donc achever ce que j'ai commencé ".
Et il pourſuit les apprêts de ſon voyage.
Cependant Eléonore , renfermée dans ſon
appartement avec ſon fils , ſe livre aux
plus noiresterreurs. Deprofonds foupirs
interrompent ſes longues plaintes :
”
"
"
66
22
”
"
20
"
ود
ود
"
29
11
va ſe perdre , s'écrie telle ; il va felivrer
à ſes plus cruels ennemis ; il va
me laiſſer veuve ; & toi , mon fils ,
dit- elle , en le preſſant dans ſes bras
& en le couvrant de larmes , & toi ,
mon fils , il va te laiſſer orphelin ! il
le veut ; c'eſt à nous de nous taire,
Le cruel ! il eſt déjà parti , peut être. Il
eſt parti ; & je n'ai point reçu ſes der
niers adieux . Quoi ! mes yeux ne jouiront
pas encore une fois de ſa préſence
! voyons s'il faut queje renonce à
cet eſpoir. Quelque barbare qu'il foit ,
il ne pourra me refuſer d'embraſſer ſon
fils. Que fais je ? peut être l'innocen
I5
138 MERCURE DE FRANCE .
A
"
"
99
ce , la foibleſſe de ce cher gage pourront
l'arrêter. Ce que la mere n'a pu
gagner , le fils l'obtiendra peut- être " .
Elle emporte dans ſes bras lejeune Bourbon.
A peine fortie de fon appartement
elle entend hennir les chevaux , qui , attelés
à un char , attendent le Prince
dont les pas traverſent déjà les cours.
Eléonore , à ce cruel ſpectacle , hâte ſa
marche , arrive avant lui à la principale
porte du Palais , &, dans un profond
filence , attend que fon époux ſe ſoit
approché. Puis tout- à - coup , emportée par
fon déſeſpoir , elle fe courbe , poſe à
terre , au milieu du ſeuil , le jeune enfant
qui fait entendre ſes cris , & fe relevant
auſſi - tôt : Puiſque je n'ai plus
ود
ود
"
de pouvoir fur ton coeur, s'écrie- t- elle,
ofe du moins fouler à tes pieds ce fils
,, que mes entrailles t'ont donné , ce fils
,, l'unique héritier de ton nom " . Elle fe
tait , &, dans une ferme contenance ,
attend le parti que prendra Bourbon. Le
Prince s'élance auſſi- tôt vers fon fils , le
prend- entre ſes bras , & ſe penche ſur ce
tendre fruit de leur amour pour le cou-.
vrir de baifers ; mais l'enfant , effrayé
du panache qui flotte ſur la tête de fon
pere , ſe détourne & ſe rejette en pleu-
1
SEPTEMBRE. 1775 . 139
rant dans les bras de fa mere.
ود
ود
Tu le
vois , s'écrie Eléonore ; il ſemble te
,, méconnoître pour l'auteur de ſes jours ;
ود
ر و
”
ود
ود
ود
ود
& tu mérites bien ce cruel traitement" .
Bourbon ne put alors retenir ſes larmes,
Il découvre ſa tête , remet ſon chapeau à
l'un de ſes Ecuyers ,& reprenant fon fils :
Cher enfant , ne crains plus ton pere ;
donne-lui plutôt un fourire. Tu me
défarmes : je ne te quitterai point. Je
,, pars : mais tu vas m'accompagner. Ton
innocence défendra ton pere. Le ciel ,
en ta faveur , éloignera de moi tous
les malheurs que ta mere veut me faire
craindre". Puis s'adreſſant à Eléonore :
Viens , lui dit- il , chere épouse , viens ;
& fi le reſpect que je dois à ma parole
m'ordonne de porter mes pas dans Or-
,, léans , que ton amour ne me refuſe pas
de m'y fuivre. Viens , & ne me repro,
che jamais la cruauté de la réponſe que
j'ai faite à tes ſollicitations " . Il lui
fait ſigne alors d'entrer dans le char ;
Eléonore y monte . Dès qu'elle y eſt
affife , Louis place doucement fon fils fur
les genoux de ſa mere; il ſe place enſuite
lui même à côté de ſon épouse , &
le char fuit auſſi-tôt la route d'Orléans.
ود
ود
ود
ود
رود
"
"
L'Auteur rappelle ici les faits de l'Hif140
MERCURE DE FRANCE.
toire , & fans altérer les événemens qui
en font réſultés , ila , par les ſituations
qu'il a ménagées & les ſentimens dont
il a animé les difcours de ſes perſonna .
ges , donné à cette Nouvelle la chaleur
& l'intérêt du Drame.
L'Auteur nous promet trois volumes
de ces Nouvelles , & le volume ſera
compofé de cinq cahiers. Chaque Anecdote
fera publiée ſéparément.
Nouvelles Espagnoles , de Michel de
Cervantes . No. 1. Traduction nouvelle
, avec des notes , ornée de figures
: en taille-douce . La Bohémienne , Nouvelle
premiere. A Madrid. & ſe trouve
à Paris chez Coſtard , Libr. 1775.
Un Littérateur familiariſé avec les richeſſes
de la langue eſpagnole , vient de
traduire en François les douze Nouvelles
de Michel de Cervantes . Le numéro premier
ou la Nouvelle premiere , a pour
titre la Bohémienne . C'eſt un conte plein
d'imagination , d'intérêt , & de toutes
les grâces de récit dont l'immortel Auteur
de Don Quichotte ſavoit embellir
ſes charmantes fictions .
SEPTEMBRE . 1775. 141
Le Sénéchal de Murcie étoit allé pour
affaires à Madrid avec ſa femme , ſa
jeune fille nommée Conſtance , & la
Gouvernante de cet aimable enfant , dont
la rare beauté tenta une vieille Bohémienne
, qui épia , pendant plus de fix
mois l'occaſion de l'enlever. Elle trouva
le moyen de l'écarter un peu de ſa Gouvernante
, fur le foir , au fortir d'une
Eglife , & l'emporta tout-à- coup dans la
campagne , où elle ſe hâta de la dépouil.
ler , & d'enfermer ſes petites nippes dans
le coffre qu'elle venoit d'ouvrir , étique.
tées d'un billet qui contenoit le nom de
l'enfant & la date de ſa diſparution . La
Vieille donna dès lors à Conſtance le
nom de Précieuse , ſous lequel elle l'éleva
parmi la troupe des Bohémiens & des
Bohémiennes , ſes camarades . Elle eut
ſoin de lui enſeigner les gentilleſſes &
les eſpiégleries de ce nouvel état. La
petite précieuse devint en peu de temps
la Nymphe la plus alerte & la plus ruſée
de tout le Bohémianiſme. Elle étoit ſi
heureuſement née , que la mauvaiſe éducation
ne put corrompre ſon honnête
✓ naturel. Précieuse étoit vive & enjouée ;
- mais fa décence en impoſoit fi fort à
tous les Bohémiens , que le plus hardi
142 MERCURE DE FRANCE.
n'oſoit chanter des chanfons libres devant
elle.
Précieuse parut dans la Capitale de
l'Eſpagne le jour qu'on y célébroit la fête
de la Patrone de cette Ville , & fixa
tous les regards par tout où elle paſſa :
mais principalement ceux du jeune Don
Juan de Carcamo , Chevalier de Calatrava;
elle fit auffi une grande impreffion
fur un beau Page , magnifiquement vêtu
, que l'Amour rendit Poëte , & qui lui
adreſſa cette piece de vers :
Précieuse eſt ton nom : d'une pierre de prix
N'es- tu pas en effet l'image"?
:
De fon éclat , du tien , les yeux font éblouis ;
Elle est dure ... ton coeur l'eft cent fois davantage.
:
Tu confirmes bien le refrein :
„ Jamais Beauté ne marcha fans dédain".
Si , dès le printemps de ton âge , ..
Tu nous montres tant de fierté,
Que fera- ce vers ton été ?
Pourquoi , pourquoi faut-il que cet oeil qui nous charme,
Imite un bafilic qui tue en regardant ?
Ta beauté nous ravit , ta rigueur nous alarme ;
Ton joug eft tyrannique autant que ſéduiſant.
Mais , dis ; eft-il bien vrai que tu reçu la vie
D'un Bohémien qui mendie?
SEPTEMBRE. 1775. 143
Moins fleuve que ruiſſeau , chétif Mançanarès ,
Eſt-ce bien fur tes bords que font nés tant d'attraits ?
Précieuse y naquit , Précieuse te venge :
Ce tréfor
Paffe l'or
Que roulent dans leur cours & le Tage & le Gange.
Inſtruite par ton art , Précieuse , tu fais
Nous dire la bonne aventure ;
Aventure funeſte à qui veut de trop près
Confulter dans tes yeux ces magiques ſecrets .
Si ce n'eſt point une impoſture ,
Tes Compagnes cent fois ont forcé la nature
: A leur révéler ſes décrets ;
Et leurs charmes , dit- on , percent la nuit obfcure
Qui couvre du deſtin les ténébreux arrêts ...
Ah ! tes charmes , à toi , ſont plus forts & plus vrais
Ta magie eſt plus fimple , elle eſt auſli plus fùre.
Un regard eſt le taliſinant
Qui te ſoumet celui qui t'a vue un inſtant.
Si tu chantes ,
Tu m'enchantes
Si tu danſes mon ame en fecret fuit tes pas ,
Elle erre , en t'écoutant , fur tes levres brûlantes ;
Et ton filence même a pour moi mille appas , &c.
1
144 MERCURE DE FRANCE.
1
Les perſonnes qui ont lu cette piece
de vers dans l'original , ſont ſeules à
portée d'apprécier la difficulté qu'il y
avoit d'en faire paſſer les principales
beautés dans notre langue.
Au furplus , le coeur indompté de
Précieuse fut à l'épreuve de cette attaque ,
& ſa conquête étoit réſervée à Don Juan
de Carcamo , qui déſeſpérant de plaire
autrement à cette Belle , quitta la maifon
paternelle , muni d'une groſſe ſomme
d'or , & s'enrôla dans la troupe des
Bohémiens , pour jouir de la vue de
Précieuse. En vertu de cette démarche ,
ſes nouveaux Confreres lui permirent de
l'époufer : mais Précieuse , tout en y confentant
, exigea qu'il feroit deux ans fans
jouir des prérogatives d'époux , dans la
crainte qu'après les prémices de l'hyménée
, il ne ſe reſſouvînt de ſon premier
état , & ne retournât à Madrid , au mépris
de fes engagemens avec elle. Durant
ce dur noviciat , Don Juan de Carcamo ,
qui avoit pris , pour ſe déguifer , le nom
d'André , paſſa avec la Troupe dans un
village à trois lieues de Murcie , où , par
malheur pour lui , Carducha , fille d'un
Aubergiſte , devint épriſe de ſa bonne
mine , & ne lui pardonna point la froideur
SEPTEMBRE. 1775. 145
7
deur avec laquelle il reçut ſes avances.
Elle s'en vengea en les faiſant paſſer pour
des voleurs , & fit courir après eux. André
ſe reſſouvint de ſa naiſſance , & ce
faux Bohémien ſautant ſur l'épée de l'Ala
, guafil , la lui arracha , & la lui plongea
dans le coeur. On arrête André , on le
charge de chaînes , & on le conduit à
Murcie , pardevant le Sénéchal , pere de
Conſtance , de cette même Conftance
qui , volée à ſes parens , avoit été élevée
dans la Troupe ſous le nom de Précieuse.
La vieille Bohémienne remar
quant que le Sénéchal & la Sénéchale
s'attendrifſſoient en voyant Précieuſe leur
demander la grace de ſon époux, comprit
qu'un moyen infaillible de l'obtenir
étoit de leur découvrir que Précieuse étoit
leur fille. Elle courut donc leur chercher
→ le petit coffret qui contenoit la preuve
de ſa naiſſance , & ſe jettant à leurs genoux
, elle leur révéla le crime qu'elle
avoit fait , en leur enlevant leur chere
Conſtance. Ce moment eſt des plus pathétiques
, & très - énergiquement rendu
dans l'original & dans la nouvelle traduction
. Le meurtrier eſt abſous. André
- & Précieuſe redeviennent Don Juan de
Carcamo & Conſtance. On réaliſe leur
K
146 MERCURE DE FRANCE.
hyménée précaire ;& le Roman finit ainſi
à la fatisfaction des principaux perſon .
nages & du Lecteur.
Ce premier numéro des Nouvelles de
Cervantes , fait attendre avec impatience
les onze autres , que le même Traducteur
ſe propoſe de donner inceſſamment .
Leur totalité ne peut que former un enſemble
précieux pour les Amateurs , &
qu'ajouter à la ſomme de nos richeſſes.
littéraires , en fait d'agréables Romans.
Fournal de Lecture ou choix périodique de
littérature & de morale.
- Simul &jucunda & idonea dicere vita .
HOR.
1775. Avec Approbation & Privilege
du Roi.
Il paroît tous les quinze jours une partiede
ce recueil : chaque partie eft de 120
pages : trois parties forment un volume :
chaque volume eſt orné de gravures , &
l'Ouvrage eſt très bien imprimé.
Le prix de l'abonnement pour 12 parties
, qui paroîtront dans l'eſpace de fix
mois , rendues franches de port par la
pofte , ſera de 15 liv.
F-SEPTEMBRE . 1775 147
On foufcrit à Paris , chez Lacombe ,
Libraire.
En Province , aux Bureaux des Poſtes,
& chez les principaux Libraires.
Il faut affranchir le port des lettres
& de l'argent .
On n'inférera rien dans ce recueil qui
puiſſe empêcher de le mettre entre les
mains des jeunes gens.
On a déjà publié trois parties de ce
Journal.
Dans la premiere partie on lit avec
plaiſir des fragmens ou penſées déta
chées , qui peuvent ſervir de préface.
La multitude étonnante de livres ne
doit pas épouvanter. Paris contient ſept
cent mille hommes ; on ne peut vivre
avec tous , & on choiſit trois ou quatre
Amis. Il ne faut pas plus ſe plaindre de
la multitude des livres que de celle des
Citoyens.
Deux cents mille volumes découragent
un homme tenté de faire imprimer ; mais
il ſe dit bientôt à lui même : on ne lit
point la plupart de ces livres là , & on
pourra me lire. Il ſe compare à la goutte
d'eau qui ſe plaignoit d'être confondue
- & ignorée dans l'Océan ; un Génie eut
pitié d'elle : il la fit avaler par une huitre.
K2
148 MERCURE DE FRANCE .
Elle devint la plus belle perle de l'Orient
, enfin le principal ornement du
Trône du Grand Mogol.
On apprend tout dans les livres , excepté
la maniere de s'en ſervir ; c'eſt
l'ouvrage de la réflexion.
On trouve dans ce Journal un choix
heureux de lectures intéreſſantes dont
les unes font extraites d'Ouvrages nouveaux,
quelques autres font originales ,
&d'autres traduites des meilleurs livres
étrangers. Il y a un mélange agréable
de vers & de profe.
Bibliotheque littéraire , historique & critique
de la Médecine ancienne & moderne.
Par M. C *** , ancien Profeſſeur de
la Faculté de Médecine. Avec Approbation
& Privilege du Roi,
On publie un Profpectus dans lequel
l'Auteur obſerve qu'il a paru eſſentiel de
réunir dans un même tableau , les ouvrages
, les fentimens , les découvertes
des Maîtres de l'Art , & de tranſmettre
à la poſtérité les noms & l'hiſtoire de
ceux qui ſe ſont diftingués dans quelque
partie de la Médecine. Cette ſcience a
eu depuis long temps ſes Hiſtoriens , qui
SEPTEMBRE. 1775. 149
.
>
ont preſque tous été Médecins , qui
ont même illuſtré , par leurs talens , leurs
découvertes & leurs ouvrages , les fiecles
dans lesquels ils ont vécu.
Il ſe propoſe donc de donner un abrégé
de l'Hiſtoire de la Médecine & de ſes
différentes parties: d'indiquer l'état de
cette profeſſion chez les différens Peuples
qui l'ont cultivée autrefois , comme
les Chinois , les Japonois, les Egyptiens ,
les Grecs , les Arabes , &c. de parler des
Médecins les plus célebres de tous les
ſiecles , de tous ceux qui ont enrichi le
Public de leurs Ouvrages; de tous ceux
qui méritent d'être connus par quelque
trait particulier. Les Chimiſtes , les Chirurgiens
, les Botaniſtes , les Anatomiſtes
trouveront leur place dans cet Ouvrage ,
de même que les Médecins ; on n'oubliera
point les Rois , les Princes , les
Souverains Pontifes , les Cardinaux , les
Evêques & Archevêques , les Philoſophes
, les Savans de tout état , même les
Femmes , qui ſe ſont appliquées à quelque
parties de la Médecine ou qui ont
contribué à ſon avancement.
Dans la partie hiſtorique , on rappor-
- tera le nom & le ſurnom des différens
perſonnages , les places qu'ils ont occu-
K 3
150 MERCURE DE FRANCE ,
1
pées , le jour , l'année , le lieu de leur
naiſſance , de leur mort & de leur réception
aux dégrés ou à la maîtriſe , la date
de leur aggrégation aux différentes Académies
& de leur élévation aux places
ou aux dignités , les anecdotes intéreſſantes
qui leur font relatives , les honneurs
dont on a récompensé leurs talens , enfin
les monumens érigés à leur gloire.
Dans la partie littéraire & critique ,
on donnera le catalogue de leurs Ouvrages
, on indiquera les différentes éditions
, on en fera connoître le plan &
la diſtribution , on établira le jugement
qu'on en doit porter , on donnera un
précis des ſentimens & des découvertes
des différens Auteurs .
L'ordre alphabétique à été adopté
comme le plus propre à mettre d'abord
ſous les yeux du Lecteur tous les objets
qui peuvent l'intéreſſer.
On pourra terminer l'ouvrage par une
table particuliere de tous les Ouvrages
de médecine , anatomie , chirurgie , botanique
, chimie , qui ont paru juſqu'a
-nos jours . On ſuivra ces différentes matieres
par ordre alphabétique , on indiquera
les noms des Auteurs. Cette table ,
qui fera l'objet d'un volume , ne peut
SEPTEMBRE. 1775. 151
qu'être fort utile: elle préſentera un tableau
de tous les Ouvrages qui ont paru
fur chaque ſujet; on y verra les noms
des Auteurs qui les ont publiés ; on
pourra , en cherchant dans l'Ouvrage le
nom de chaque Auteur , connoître ceux
qui ont le mieux traité chaque matiere,
& dont les Ouvrages peuvent être par
conféquent p'us utiles.
L'Ouvrage fera en huit volumes in-4°.
de 70 à 80 feuilles chacun. Le premier
volume paroîtra dans le mois de Novembre
1775; il en paroîtra enfuite un fucceſſivement
tous les quatre mois ; le prix
de chaque volume broché ſera de 7 liv .
pour les Souſcripteurs , & de to liv. pour
ceux qui n'auront point ſouſcrit. On
payera en ſouſcrivant la ſomme de 8 liv.
& enſuite celle de 6 liv. pour chaque
- volume à meſure qu'on les retirera. Les
ſouſcriptions feront ouvertes juſqu'au
1er. Octobre 1775 ; après ce temps-là on
ne ſera plus reçu à ſouſcrire.
On foufcrit chez Ruault , Libr.
K 4
152 MERCURE DE FRANCE .
Dictionnaire historique & géographique portatif
d'Italie , contenant une description
des Royaumes , des Républiques , des
Etats , des Provinces , des Villes & des
lieux principaux de cette contrée ; avec
des obſervations ſur le commerce de
l'Italie , ſur le génie , les moeurs &
l'induſtrie de fes Habitans , fur la muſique
, la peinture , l'architecture ; fur
les chofes les plus remarquables , foit
de la nature , ſoit de l'art ; enſemble
l'hiſtoire des Rois , des Papes , des
grands Hommes, des Ecrivains & des
Artiſtes célebres , des Guerriers illuftres
; & une expoſition des loix principales
, des uſages finguliers , & du
caractere des Italiens. Ouvrage dans
lequel on a raſſemblé tout ce qui peut
intéreſſer la curiofité & les beſoins
des Naturels du Pays & des Etrangers .
A Paris , chez Lacombe , Libr. Prix
12 livres relié. ;
Un Ouvrage dans lequel on a raffemblé
avec ſoin des meilleurs écrits ſur l'Italie,
ce que cette belle partie de l'Europe
offre de plus intéreſſant , ne peut manquer
d'être favorablement accueilli. Il
n'eſt preſque perſonne aujourd'hui à qui
SEPTEMBRE, 1775. 153
la deſcription de l'Italie ne ſoit agréable
ou utile. Cette deſcription , conſidérée
dans ſes rapports avec l'hiſtoire , avec la
politique , la morale , les loix , les ſciences
, les lettres & les arts , avec la géo-
☑graphie ancienne & moderne , vue dans
le long cours de ſes révolutions , étoit un
ſujet qui ne pouvoit guere être traité que
dans l'ordre alphabétique. Il offre tant
d'objets différens , qu'ils n'affectent pas
tous également les Lecteurs. Au moyen
de la forme de Dictionnaire, chaque
Amateur pourra chercher dans cette immenſe
galerie les objets relatifs à fon
goût , avec bien plus de facilité que dans
une deſcription ſuivie.
?
L'italie eſt le théatre de tous les arts.
Les Curieux y accourent de toutes les
parties de l'Europe pour admirer les
beaux monumens qu'ils y ont produits
dans tous les ſiecles. L'architecture Italienne
a ſervi de modele au reſte de
l'Univers. Pluſieurs des beaux édifices ,
élevés par les Romains , ont réſiſté aux
ravages du temps, L'Italie moderne a
produit des Architectes dignes de l'ane
cienne Italie , & dont quelques ouvrages
- étonneroient les Succeſſeurs d'Auguſte,
Les Architectes des autres Nations leur
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
font bien inférieurs ; la France en a pourtant
eu qui les ont quelquefois égalés ;
mais à l'exception de la façade du Louvre,
de quelques Maiſons Royales &
d'un petit nombre d'édifices , qu'avonsnous
à comparer , dans l'architecture , à
ce qui nous reſte de Rome ancienne &à
la plupart des Palais de l'Italie moderne ?
Quel prix auroient les ruines de nos
chefs -d'oeuvres , ſi , à la ſuite des temps ,
il ne reſtoit de Paris que des ruines ?
Notre Nation , auſſi paſſionnée pour les
Jeux de Théatre que pouvoient l'être les
Grecs & les Romains, auſſi riche que
les premiers , & incomparablement plus
féconde que les derniers en chef-d'oeuvres
dramatiques , n'a pas ſeulement une
Salle de Spectacles qui puiſſe ſupporter
le parallele avec le moindre des Théatres
anciens dont l'Italie conſerve les reſtes .
L'Italie moderne , à l'imitation de l'ancienne
, nous offre des modeles de Salles
propres à contenir la plus grande partie
du Public aſſemblé. Naples , Parme , Vérone
, Vicence , Milan , & quelques autres
Villes , ont des Salles auſſi vaſtes
relativement à leur population , que
l'étoient celles de Grecs & des Romains ,
eu égard à la leur. Lavoix desActeurs ne
SEPTEMBRE. 1775. 155
}
fe perd point dans ces Salles , quelque
grandes qu'elles foient ; dans celle de
Parme , qui contient plus de douze mille
ſpectateurs , l'on entend de l'extrémité de
la Salle, fans perdre un mot , un homme
qui parle à demi-voix. Il eſt ſurprenant
qu'on ne ſe ſoit pas encore occupé en
France des moyens d'agrandir les Salles
de Spectacle , ſans les rendre défavora
bles aux voix. On a lieu d'eſpérer qu'on
s'attachera ſérieuſement à cet important
objet dans la conſtruction d'une nouvelle
Salle pour le Théatre François , ainfi
qu'à une nouvelle combinaiſon dans la
diſpoſition des places propres à les rendre
plus nombreuſes dans une même
étendue & en même temps plus commodes
pour la totalité des Spectateurs ; il
ſemble que la diſpoſition de gradins en
→ amphitheatre autour de la Salle , telle
qu'elle eft pratiquée au Théatre de Par
me , concourroit avantageuſement à remplir
cebut.
Si l'Italie ancienne fut l'école des grands
Artiſtes qui l'ont encore illuftrée depuis
la renaiſſance des beaux- arts , l'Italie mo
derne l'eſt encore de nos Artiſtes Fran-
- çois ;& quoique les Italiens d'aujourd'hui
ne reſſemblent plus à leurs Ancêtres , il
156 MERCURE DE FRANCE.
ſemble que le génie des arts ſe ſoit fixé
dans leurs climats, Il y en a même qu'ils
ſemblent avoir créés ; telle eſt la muſique
dont les Anciens ne leur ont point laiſſé
de modeles. On ne connoît de la muſique
des Anciens que les effets vrais ou fabuleux
qu'elle produiſoit: on n'a que des
notions incertaines de leur méthode, Le
génie moderne a tout créé chez les Italiens
; & cet art , ſi ſéduisant &fi voluptueux
, a dû faire des progrès rapides
chez un Peuple dont le caractere eſt ſuſ
ceptible des paſſions les plus vives. Leur
muſique ſemble être devenue celle de
toute l'Europe. Les François ſeuls , ont
long-temps héſité ; mais il l'ont enfin
adoptée en ſe réſervant le droit dela rectifier
, & ont corrigéla lenteur monotone
de leur muſique par la vivacité de la
muſique italienne.
La peinture & la ſculpture ne produiſent
point aujourd'hui des chef-d'oeuvres
qui puiſſent être comparés à ceux deRaphael
, de Michel Ange , du Bernin , de
Ja Porte , du Titien , &c.; mais les Italiens
ſentent peut-être mieux que nous
le prix de ces chefs -d'oeuvre ; ils les confervent
avec un reſpect religieux ; ils ne
permettent point que de riches EtranSEPTEMBRE.
1775. 157
gers les leur enlèvent. Les Peintres & les
Sculpteurs d'Italie , qui ne ſe ſententpoint
le génie de créer , copient les tableaux&
les ſtatues de ces grands Maîtres , & vendent
leurs copies aux Etrangers ; ils ont
› cependant encore des Peintres & des
Sculpteurs d'un très grand mérite.
7
Les lettres & les ſciences ne font pas
moins honorées que les arts dans la patrie
du Taſſe &de Galilée , & fes bibliotheques
recelent des richeſſes peut être
ſupérieures aux nôtres & à celles d'Angleterre.
On ne cite aucun dépôt dans
le monde qui puiſſe égaler la Bibliotheque
du Vatican.
Les moeurs offrent en Italie un ſpectacle
digne de la curioſité duPhiloſophe.
Le fang des anciens Italiens ne coule
point dans les veines des habitans de
→ l'Italie moderne. Les Italiens d'aujourd'hui
deſcendent des Barbares qui ont
détruit leurs Ancêtres , des Peuples qui
en ont enſuite chaffé ces Barbares , &
des nouveaux Conquérans qui ontdétruit
ces Peuples & qui s'y ſont érigés en Souverains.
Normands , François , Eſpagnols
Allemands , toute l'Europe a fondu dans
- l'Italie; & comment , fur ce théatre de
dévaſtations continuelles , les races ſe ſe-
1
58 MERCURE DE FRANCE.
roient-elles perpétuées ? Auſſi eſt- il probable
que les Italiens d'aujourd'hui ne
defcendent pas plus des anciens Conquérans
du monde , que les Chinois ne defcendent
des François.
La Capitale de l'Italie eſt devenue la
Capitale du Catholiciſme , & la réſidence
du Chef de l'Eglife , Souverain temporel
de grands Etats. Preſque toutes les
dignités de cette Cour font affectées aux
Prêtres . Les Prélatures & les Bénéfices
étant preſque les ſeules récompenfes &
les ſeuls tréſors dont le Souverain puiſſe
diſpoſer , tout aſpire à l'état eccléſiaſtique
&les Familles finiſſent par le cèlibat. Cette
cauſe de dépopulation n'eſt pas auſſi forte
dans les autres Etats d'Italie que dans
ceux du Souverain Pontife : mais elle
s'y fait reſſentir du moins dans les premieres
Familles où la Prélature peut conduire
à la Papauté.
La pareſſe naturelle aux Italiens , eſt
encore une cauſe de la dépopulation&
de la langueur de l'Italie. Les gens de la
campagne , tourmentés par les impôts &
par le prix arbitraire que l'adminiſtration
met aux denrées , trouvent plus commode
d'aller mendier leur pain aux portes
des Couvens & des Palais , d'aller peuSEPTEMBRE.
1775. 159
pler les Hôpitaux ou de végéter inſolemment
au ſervice d'un Monsignor , que de
folliciter , par un travail facile , ces to r
res naturellement fécondes & dont la
végétation eſt ſi puiſſante.
L'Italie pourroit non ſeulement ſe
paſſer des productions de tous les pays ,
mais encore , comme autrefois , tournir
les ſiennes à ſes voiſins , & s'enrichir de
leurs beſoins . La terre y produit ſans ceſſe
& n'eſt point dans la néceſſité de ſe repoſer
; vins , grains , légumes de toute
eſpece , fruits exquis de tous les climats
huile , beſtiaux , tout ce qui ſert aux befoins
& au luxe de l'homme ; l'Italie
abonde en tout. L'hiver y fait rarement
ſentir ſes rigueurs , ainſi les bois , réſer-,
vés à couronner les montagnes , n'y enlevent
point à l'agriculture des terreins
- précieux dans les plaines .
Les Italiens aiment le faſte & la repréſentation
; ce genre de luxe leur eſt
plus nuiſible qu'il ne le ſeroit à une
Nation laborieuſe & cultivatrice , parce
que ne tirant point de leurs pays les
matieres premieres du luxe , & laiffant
, par leur naturel pareſſeux, languis
&perdre les manufactures , ils font obligés
d'acheter des Etrangers les objets né160
MERCURE DE FRANCE.
ceſſaires à leur luxe. Une ſuite de ce
luxe eſt l'amour immodéré des Spectacles.
Tous les Auteurs qui ont parlé du caractere
des Italiens , ſemblent les avoir
vus ſous des points de vue différens. Les
uns en font les plus grands eloges & leur
attribuent toutes les qualités de l'eſprit ,
& toutes les vertus . Les autres les peignent
jaloux , vindicatifs , trompeurs : ils
ne leur font grace d'aucun vice. On trou
vera dans cet Ouvrage pluſieurs traits
épars qui caractériſeront mieux cette Nation
, que tant de portraits que les Auteurs
prennent dans leur imagination ,
ou qu'ils efquiſſent d'après leur maniere
particuliere de voir.
Tout ce qui peut avoir rapport aux
objets que nous venons d'expoſer , & à
une infinité d'autres non moins intéreſ
fans , ſe trouve amplement détaillé dans
les différens articles de cet Ouvrage ,
également curieux , inſtructif & agréable
par l'intérêt des objets qu'il renferme ,
par l'immenſe variété qui devoit naître
néceſſairement du ſujet, & par le goût
qui a préſidé à l'aſſemblage& à la rédactiondes
matériaux qui le compoſent. Les
articles des hommes illuſtres font enrichis
,
SEPTEMBRE . 1775. 161
1
?
chis , pour la plupart d'anecdotes intéreſ
ſantes. En voici une au ſujet du Chevalier
Bernin , Peintre , Sculpteur &Architecte
célebre. La ſucceſſion de cet immortel
Artiſte monta à deux millions de livres.
S'il eût été à mon service , dit la
Reine Chriſtine , j'aurois honte qu'il eût
laissé fi peu .
* Les Hommes de Promethée , Poëme , par
M. Colardeau. A Amſterdam , & fe
trouve à Paris , chez le Jay , Libraire. 1
L'Auteur de ce poëme annonce dans
ſa préface qu'il eſt redevable du ſujet de
ſon poëme à M. Querlon , & l'expreffion
de ſa reconnaiſſance , qui paraît
très-vive , eſt d'autant plus louable , que
l'obligation paraît petite. M. Colardeau
doit être bien perfuadé que le mérite de
fon Ouvrage eſt fort indépendant de M.
- Querlon. Ce mérite eſt celui d'un ſtyle
en général plein de grâce & d'harmonie ;
ce mérite en un mot eſt celui d'un Poëte,
* Article de M. de la Harpe.;
L
162 MERCURE DE FRANCE.
& l'idée de M. Querlon eft commune
& fans intérêt. C'eſt lui qui doit remer- ,
cier M. Colardeau d'avoir embelli des
charmes de ſa muſe , une invention ſi
faible. Un Sage conduit le Poëte ſous
des portiques à demi ruinés & femés de
débris. Ils retrouvent fur des tableaux
peints à freſque , qui couvrent d'antiques
murailles , l'aventure de Prométhée raviſſant
le feu du ciel pour animer l'homme
& fa compagne Pandore. Le Sage
explique les détails de cette hiſtoire à
meſure qu'ils ſe retracent à ſes yeux dans
les peintures qu'ils parcourent. Voilà
toute la fiction . L'union du premier homme
avec Pandore eſt tout le noeud de
l'intérêt , & rappelle le tableau d'Adam
&Eve dans Milton. Rien de tout cela
n'appartient à M. Querlon: mais les
beaux vers appartiennent à M. Colardeau.
Il établit d'abord le ſite de la ſcene.
L'horiſon , ſous un ciel & de pourpre & d'azur ,
Y fuit dans la vapeur d'un air tranquille & pur.
Ce lointain , couronné du ſommet des montagires ,
Offre dans les vallons de riantes campagnes ,
Un fleuve entrecoupé de joncs & de roſeaux,
SEPTEMBRE. 1775. 163
D'un cours lent & paiſible y promene ſes eaux ,
Et toujours plus charmé , plus épris de ſes rives ,
Amuſe en cent détours ſes ondes fugitives.
Ici c'eſt un torrent qui , d'un cours orageux ,
Tombe , bondit & roule en flots impétueux ;
D'une humide vapeur il obſcurcit la plaine ,
Pouſſe , rejette au loin les débris qu'il entraîne;
Là d'orgueilleux palmiers s'élancent dans les airs;
Ici d'humbles buiſſons les côtaux ſont couverts ,
Et par- tout la verdure , aux yeux qu'elle intéreſſe,
Fait briller du printemps la grâce & la jeuneſſe.
On trouve par-tout dans ſes vers l'expreſſion
poëtique heureuſement figurée
&neuve , ſans être bizarre. C'eſt le Poëte
ſeul qui
Fait briller du printemps la grace & la jeuneſſe.
C'eſt là ſon langage. On le retrouve
dans la belle deſcription des deux Acteurs
qui animent la ſcene qu'on vient
de décrire.
L'homme , ſous le pinceau de l'Artiſte fidele
Etale fur fon front la fierté naturelle.
Tout annonce dans lui le Roi de l'Univers ;
Son fuperbe regard s'échappe en longs éclairs.
Son port majestueux , mais noble ſans rudeſſe ,
Réunit à la fois la force & la foupleſſe
L2
154 MERCURE DE FRANCE! 1
Sur ſes membres nerveux les muſcles prononcés ,
Forment un bel accord , l'un dans l'autre enlacés,
Tel paraît dans le Cirque un Lutteur intrépide.
Sa moitié près de lui , ſous un maintien timide ,
Laiſſe voir plus de grâce & des attraits plus doux.
Le Peintre n'avoit point , ſous un voile jaloux ,
De la belle Pandore enſeveli les charmes ;
L'innocence était nue , & l'était ſans alarmes ;
Elle s'enveloppait de ſa ſeule pudeur.
La beauté n'a rougi qu'en perdant la candeur ,
Et près de ſon berceau , pure encore & céleſte ,
Dans la nudité même elle eut un front modeſte.
La tournure de ces vers eſt charmante.
On a conteſté avec raiſon la vérité
de celui - ci :
La beauté n'a rougi qu'en perdant la candeur.
Si la pudeur eſt eſſentielle à la beauté ,
elle a dû rougir en ſe voyant nue. Sans
cette rougeur , ſon front modeſte aurait
eu une grâce de moins. Peut- être auſſi
pourrait - on blâmer ſon ſuperbe regard
qui s'échappe. Il me ſemble que ces deux
mots fuperbe & s'échappe ne foient pas
faits pour aller enſemble; mais il n'y a
que de très - beaux vers que l'on puiſſe
examiner avec cette ſévérité , parce qu'ils
rappellent l'idée de la perfection. Le
SEPTEMBRE. 1775. 165
mot fuperbe paraît plus heureuſement
placé dans ces deux vers que l'on admire
dans un autre portrait de l'homme :
Superbe & s'entourant de l'ombre des cheveux ,
S'éleve & s'applanit le front majestueux.
Les premiers pas , les premiers mouvemens
de l'homme & de ſa compagne
l'un vers l'autre , font peints avec des
teintes douces & gracieuſes.
De ſurpriſe en ſurpriſe & d'eſſais en eſſais ,
L'un & l'autre éperdus , préoccupés , diſtraits ,
Se lèvent , & d'un pied chancelant & timide ,
Marchent abandonnés à l'inſtinct qui les guide;
Avec quel trouble encor , avec quel embarras ,
La terre leur parut ſe mouvoir ſous leurs pas !
Ils s'avancent ; leur vue inquiete , attentive ,
Contemple la verdure autour d'eux fugitive.
L'homme eſt né fier ; la crainte eſt peu faite pour lui,
Sa compagne , plus faible , a beſoin d'un appui.
Il la ſoutient ; Pandore , humble dans ſes alarmes ,
Cede à l'homme un pouvoir que reprendront ſes charmes.
•
L'heureux fils de Japet , caché dans un bocage,
Obſervoit ces époux à travers le feuillage.
L3
166 MERCURE DE FRANCE. 1
Du ſommet d'un côteau leurs pas précipités ,
S'élançaient aisément par la pente emportés ,
Et vers les profondeurs d'un yallon folitaire ,
Ils dirigeaient tous deux leur démarche légere.
Là, Flore déployait à leurs yeux fatisfaits
Son plus beau coloris & l'émail le plus frais .
Tous les dons du printemps prodiguaient leurs délices
Les fleurs , les tendres fleurs du ſein de leurs calices ,
Exhalaient , répandaient mille parfums divers ,
En nuages légers ils flottaient dans les airs.
Un nouveau ſens s'éveille , & d'une haleine pure ,
Ils refpiraient tous deux l'encens de la nature.
L'Auteur trace ainſi ſucceſſivement
l'eſſai de chacun des ſens & la premiere
jouiſſance. Il termine ce tableau par celui
de l'union des deux premiers Amans
dont la terre ait vu le bonheur.
Cependant , par degrés , l'orient ſe colore
De la pourpre brillante & des feux de l'Aurore;
A l'Univers charmé qu'elle annonce un beau jour ,
Son char plus radieux eſt conduit par l'amour.
A travers les rameaux , ſa naiſſante lumiere
Du premier des humains vient frapper la paupiere.
al ouvre lentement un oeil appeſanti ;
17
Des chaînes du ſommeil à peine il eſt ſorti ,
SEPTEMBRE. 1775. 167
Qu'il fent près de fon coeur ſa compagne fidele :
Dans ce tendre abandon qu'elle lui parut bellet .
Le repos ajoutait à l'éclat de ſes traits.
(
La fête de l'hymenée ſe conſomme ;
& l'époux , dans ſon ivreſſe , exprime le
charme qu'il éprouve auprès de Pandore.
Rien à l'égal de toi n'eſt beau dans la nature ;
J'admirais ce ſoleil brillant au haut des cieux :
Un jour plus enchanteur étincelle en tes yeux .
Chacun de tes regards porte au fond de mon ame
Un trouble qui l'agite , un rayon qui l'enflamme...
J'admirais la verdure & les fruits & les fleurs ;
Mais ton teint fait pâlir l'éclat de leurs couleurs.
J'ai reſpiré l'encens & le parfum des roſes :
Qu'il en eft de plus doux fur tes levres mi- cloſes !
Les oiſeaux ont chanté ſous l'ombre de ces bois :
Mais les oiſeaux n'ont pas le charme de ta voix ;
Je l'ai bu ce nectar préſenté par Pandore :
Celui de tes baifers m'eſt bien plus cher encore.
1 Le nectar , les parfums , tout ce que j'ai goûté ,
Et la terre & les cieux , tout cede à ta beauté.
Ivre de mes plaiſirs , ah ! je reſpire à peine.
Une langueur ſecrette auprès de toi m'enchaîne.
Mon être eft- il changé ? mas-tu donné le tien ?
Lorſque nous confondions & ton coeur & le mien ,
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
Aurais - tu dans mes ſens fait paſſer ta faibleſſe ? ...
Quel pouvoir prend fur moi ta grâce enchantereſſe !
: :
Oui , oui , je le ſens trop , au charme qui m'attire ;
Tu me çedes la force & tu retiens l'empire .
Il y a de l'intérêt & de la ſenſibilité
dans ce diſcours adreſſé à Pandore. En
général il regne dans cet Ouvrage ,
comme dans tous ceux de l'Auteur , une
molleſſe aimable de ſtyle , une élégante
facilité qui fait pardonner les négligences
, parce qu'elles ſemblent appartenir
au caractere d'un talent heureux fait
pour produire ſans travail .
:
ΑΝΝΟNCES.
DICTIONNAIRE
ICTIONNAIRE pour l'intelligence des
Auteurs claſſiques Grecs & latins , tant
ſacrés que profanes , contenant la géographie
, l'hiſtoire , la fable & les antiquités
; dédié à Monſeigneur le Duc de
C
SEPTEMBRE. 1775. 169
Choiſeul , par M. Sabbathier , de l'Académie
Etruſque de Cortone , Profeſſeur
au College de Châlons - fur - Marne , &
Secrétaire perpétuel de l'Académie de
cette derniere Ville. Tome XIX. in- 8 °,
A Paris , chez Delalain , Lib .
Frédégonde & Brunehaut , Roman hiftorique
, avec fig, in- 8°. par M. Monvel
; prix 3 liv . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire.
Leçons de Géométrie pour fervir d'introduction
à l'étude de la Sphere & de
la géographie : Ouvrage utile à toutes les
perſonnes qui n'ayant pas le loiſir de ſe
livrer à une étude profonde de la géamétrie
, defirent néanmoins en avoir une
connoiſſance fuffiſante pour apprendre la
ſphere & la géographie ; in- 8°. avec fig.
prix 4 liv. br. A Paris , chez Saillant &
Nyon , veuve Savoi , veuve Deſaint ,
, rue du Foin ; & Pierres.
1
Eſſai historique & pratique fur les batailles
, par M. le Chevalier de Grimoard
; in- 4°. avec fig . petit papier br.
12 1. 10 f. grand pap. 15 1.
L5
170 MERCURE DE FRANCE,
Discours prononcé dans l'Eglise Royale
Collégiale de Notre - Dame de Provins à la
meſſe folennelle que le Chapitre de cette
Eglife a célébré le 11 Juin 1775 , jour
du ſacre du Roi , pour obtenir l'effuſion
des bénédictions du ciel ſur la perſonne
& fur le regne de Sa Majeſté. Par M.
l'Abbé Royer , Chanoine Théologal de
la même Eglife; in 4º. prix 24 fols. A -
Paris , chez Gogué& Née de la Rochelle ,
Libr. rue du Hurepoix.
On trouve chez les mêmes Libraires
l'Oraifon funebre de Louis XV , par le
même Auteur.
Nouveau Dictionnaire raisonné de phy
fique & desSciences naturelles , contenant
T'hiſtoire générale des animaux , des vé
gétaux , des minéraux & de tous les phénomenes
de la nature , avec l'hiſtoire
des ſciences phyſico-mathématiques ,
de tout ce qui a rapport à la phyſique &
à l'hiſtoire naturelle; par une Société de
Phyſiciens ; 2 vol. in- 8°. A Paris , Hôtel
de Thou,
&
SEPTEMBRE. 1775. 171
ACADÉMIES.
I.
ACADÉMIE FRANÇOISE,
Dans la féance publique du 25 Août ,
l'Académie Françoiſe a donné le prix
d'éloquence , dont le ſujet étoit l'Eloge
de Nicolas de Catinat , Maréchal de France
, à M. de la Harpe ; elle lui a donné
également le prix de poëſie pour le
poëme intitudé : Conſeils à un jeune Poëte.
C'eſt le quatrieme prix d'éloquence &
le quatrieme prix de poësie que M. de la
Harpe obtient ; & c'eſt la ſeconde fois
qu'il a remporté le même jour les deux
prix,
Son Epitre au Taſſe a eu le premier
acceffit de poësie. Le premier acceffit du
prix d'éloquence a été remporté par M.
de G.... L'Académie , en faifant mention
de fon Diſcours , a regretté de
n'avoir qu'un prix à donner. Le ſecond
acceffit a été obtenu par M. l'Abbé dEfpagnac
, âgé de vingt - deux ans. M. Duruflé
a eu le ſecond acceffit de la poëfie .
172 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie a diftingué dans les pieces
de ce concours çelles de M. de Sacy ,
de M. Doigny du Ponceau , de M.
Geoffroy de Neufchâteau , & celle d'in
Anonyme.
Le 25 du mois d'Août 1776 , l'Académie
Françoiſe donnera un prix de poëfie
, & elle propoſe pour ſujet la traduction
en vers alexandrins d'un morceau de
l'Iliade , au choix des Auteurs. La piece
fera de 200 vers au moins & de 400 au
plus.
Les Ouvrages feront envoyés le rer
de Juillet , au ſieur Demonville , Imprimeur
de l'Académie Françoiſe , rue St.
Séverin , aux armes de Dombes .
L'Académie voulant donner aux Auteurs
le temps de faire les recherches
néceſſaires , propoſe , dès à préſent , pour
le ſujet du prix d'éloquence qu'elle donnera
le jour de Saint Louis 1777 , l'Eloge
de Michel de l'Hôpital , Chancelier de
France.
II.
ROUEN.
L'Académie de Rouen doit diſtribuer
au mois d'Août 1776 , trois prix chacun
de 300 livres. :
SEPTEMBRE. 1775: 173
Elle demande , pour le prix d'hiſtoire;
Une notice critique & raisonnée des Historiens
anciens & modernes de la Neustrie&
Normandie , depuis son origine connue
jusqu'à notre fiecle , pour fervir d'introduction
à l'hifloire générale de la Province.
Pour le prix d'éloquence , l'Eloge hiftorique
du Parlement de Normandie , depuis
Louis XII jusqu'à préſent.
Les Mémoires , écrits liſiblement en
françois ou en latin , feront adreſſés ,
francs de port , à M. Haillet de Couronne
, Lieutenant - Criminel du Bailliage ,
Secrétaire perpétuel. Ils ne feront admis
auconcours qu'autant qu'ils parviendront
avant le premier Juillet 1776. Les Auteurs
ſont prévenus de ne ſe point faire
connoître, Les Titulaires , Aſſociés &
- Adjoints de l'Académie , font exclus du
concours...
Prix des ſciences & arts : Indiquer les
progrés de nos arts utiles cultivés dans la
ville & banlieue de Rouen ſous le regne de
Louis XV, & leur influence fur le commerce
de la Normandie ..
Les Memoires feront adreſſés , comme
-deſſus , avant le premier Juillet 1776 ; à
M. L. A. Dambourney , Négociant à
Rouen , Secrétaire perpétuel.
174 MERCURE DE FRANCE.
ン
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Mardi 15 Août on a donné au
Concert Spirituel une grande ſymphonie
, qui a été ſuivie d'un petit motet
de baſſe-taille de M. Smith , chanté par
M. Tourvel. M. le Brun a joué un concerto
de hautbois de ſa compoſition. M.
Mereau a fait exécuter Laudate Dominum
omnes gentes , nouveau motet de ſa compoſition
à trois voix &à trois inſtrumens
obligés . MM. Bertheaume , Guénin &
Monin , ont exécuté une ſymphonie
concertante del ſignor Cambini. M. Lorpin
a chanté un nouveau motet à voix
ſeule de M. Rochefort. M. Jarnovich a
exécuté un nouveau concerto de violon
de ſa compoſition. Le Concert a fini par
tun nouveau Te Deum à grand choeur del
fignor Langlé. Ce Concert a été parfaitement
exécuté; le choix des différens
morceaux a été goûté , & les muſiques
nouvelles ont été fort applaudies.
SEPTEMBRE. 1775. 175
OPER
L'ACADÉMIE royale de Muſique a reprèſenté
le Mardi premier Août Cythere
affiégée , Ballet en trois actes. Le poëme
eſt de M. Favart , la muſique eſt de M.
le Chevalier Gluck.
On célebre la fête de Vénus &d'Adonis
; les chants & les plaiſirs de cette fète
font troublés par les alarmes de Carite ,
qui vient demander à ſes Compagnes du
ſecours contre des ennemis, cruels qui
attaquent Cythere. Elle leur raconte les
dangers qu'elle a courus. Les Nymphes
effrayées , ſe préparent à une défenſe.
Olgar & fon Ecuyer Barbarin viennent
reconnoître les lieux où ils doivent ſignaler
la vengeance de Mars , outragé de ce
que Vénus lui préfere Adonis. Cependant
Olgar a aimé Doris , & fe plaint
encore de ſa perfidie. Brontès , à la tête
des Scythes & des Sarmates , ſe joint à
Olgar; ils s'animent au combat. Alors
Daphné fort de la Citadelle de Cythere ,
une branche d'olivier à la main , & demande
à capituler. Elle ſomme les en
nemis de ſe rendre.
:
:
176 MERCURE DE FRANCE.
Rendez- vous : que fert - il d'attendre ?
Mille plaiſirs vous font offerts ;
Et pourquoi rougir de vous rendre :
Il eſt doux de porter nos fers .
On s'arrache la victoire ,
Sans égards ,
Dans les champs de Mars :
Les vainqueurs ſeuls ont la gloire.
Les vaincus
Demeurent confus .
Mais on ſe partage l'honneur
Dans la douce guerre
Qu'on fait à Cythere :
Il eſt tout auſſi flatteur
D'être vaincu que vainqueur.
La Nymphe demande qu'Olgar ofe
accepter un combat fingulier , dans le
quel il ſera obligé de ſe ſoumettre. Ce
Guerrier terrible qu'on lui oppoſe , eft
Doris , qu'il a aimée. Olgar veut en vain
ſe défendre ; il devient ſon captif, & fa
défaite lui eft chere , malgré les reproches
de Brontès. Ce Chef implacable
mene ſes Soldats à l'aſſaut ; mais les
Nymphes n'oppoſent à leurs fureurs que
des fleurs. Le plus grand nombre des
Scythes & des Sarmates fuit , & les au
tres
SEPTEMBRE. 1775. 177
tres ſe laiſſent enchaîner par les Nymphes.
Brontès eft furieux; il veut faire
› détruire Cythere: mais Cloé entreprend
de le dompter; elle l'aborde comme une
transfuge : enſuite elle lui peint l'intérêt
que ſes vertus lui inſpirent & le defir
qu'elle a de vivre ſous ſes loix. Brontès
ſe laiſſe perfuader ; Cloé jure avec lui
de déteſter l'Amour , & le trompe par
ce faux ferment. Elle veut eſſayer ſi
elle eſt bien en Guerrier , & parvient
ainſi à lui ôter ſes armes & à l'enchaîner.
Brontès eſt d'abord honteux , mais
bientôt glorieux de ſa défaite & de fes
liens. Les Scythes ſe rendent , à l'exemiple
de leur Chef, prifonniers desNymphes.
Cythere eſt triomphante: on célebre
ſa victoires
י נ ד " .
Cet Opéra comique a beaucoup réuſſi
autrefois à Bruxelles en 1748 , & fur le
Théatre de la Foire St. Laurent en 1754.
La gaieté & la malignité du vaudeville ,
la fimplicité & la naïveté des airs, l'à
- propos , en quelque forte, entreala mu .
fique & les paroles , ces proportions heu
reuſement obſervées , ont pu donner un
ſuccès mérité à ce joli ſpectacle : mais
eit ſemble avoit beaucoup perdu dans fon
paffage ſur un grand Theatre ,& par les
a. M
178 MERCURE DE FRANCE.
prétentions d'une muſique ſavante & la.
borieuſe , qui a détruit néceſſairement la
légéreté du poëme. M. le Chevalier
Gluck a traité trop férieuſement cet
Opéra comique , où il a employé toute
la force impoſante de fon génie , lorſqu'il
falloit y répandre les grâces aimables de
l'eſprit & du goût. Au reſte , ce ſpectacle
n'eſt point fans agrément. On y remarque
pluſieurs airs bien faits ,ſurtout la charmante
muſique de M. Berton , pour le
divertiſſement du dernier acte , qui a été
fortapplaudie. Les ballets ont été trouvés
ingénieux & agréablement deſſinés; celui
du premier acte , par M. Dauberval ;
celui du ſecond , par M. Gardel ; le troifieme
, par M. Veſtris: dans ce dernier
divertiſſement , le concours & la réunion
des principaux talens de la danſe , exécutée
par Mlles Heynel &Guimard , par
MM. Veftris , Gardel & Dauberval ont
eu le plus grand ſuccès. Les rôles prin.
cipaux du ballet ont été joués & bien
chantés par Madame Larrivée, par Mile
la Guerrero& Mlle Châteauneuf , par
MM. Gelin & Lainé.
Lei Août , la Reine & Madame
Clotilde , Princeſſe de Piémont , ont
honoré ce ſpectacle de leur préſence.
SEPTEMBRE. 1775. (179
COMÉDIE FRANÇOISE.
La Tragédie des Arfacides , en fix
actes , par M. Peyraud de Beauſſol , a
été retirée par l'Auteur après la ſeconde
repréſentation. Nous n'avons pu en don
ner qu'une idée très imparfaite dans le
dernier volume de ce Journal: mais on
imprime , dit- on , cette Tragédie , & les
Lecteurs pourront décider ſi les Spectateurs
ne l'ont pas jugée trop ſévérement.
Nous devons ſeulement relever une er
reur de nom qui nous eſt échappée; ce
n'eſt point le Roi de Bithinie , mais ce.
lui d'Armenie qui ſe tue à la fin de la
catastrophe , parce qu'il ne peut foutenir
la vie en perdant ſa couronne & fes
Etats , & voyant ſa Maîtreſſe infidele
l'abandonner pour ſuivre la fortune de
fon rival.
Les Comédiens François ont donné
le famedi 12 Août , la premiere repré
ſentation du Mariage clandestin , Comé
die en trois actes & en vers libres , de
M. le Monnier. Cette Piece eft imitée
M 2
180 MERCURE DE FRANCE,
de l'Anglois de Garrick. Elle a été retirée
après la premiere repréſentation.
Cependant elle eût pu reparoître avec
avantage en y faiſant quelques changemens.
On ya applaudi plufieurs ſcenes
très-agréables & traitées avec délicatefſe;
d'autres ont paru inutiles , épiſodiques
& contraires à l'intérêt , à l'unité
&à la marche de l'action .
On répéte actuellement le Célibataire ,
Comédie en cinq actes de M. Dorat .
Le 14 d'Août , la Reine & Madame
Clotilde , Princeſſe de Piémont , ont
honoré ce ſpectacle de leur préſence. On
a repréſenté la Tragédie d'Adélaïde du
Guefclin & la Comédie des Fauffes - Infidélités.
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont repréſenté
pour la premiere fois , le 14 Août , la
Belle Arsene , Comédie nouvelle en
quatre actes , en vers , mêlée d'ariettes ,
Le poëme eſt de M. Favart , la mufique
eſt de M. Monſigny. C'eſt un ſujet de
SEPTEMBRE. 1775. 181
féerie , dont l'idée eſt empruntée d'un
conte de M. de Voltaire.
La belle Arfene déſeſpere ſes Amans
par ſes mépris & par fon indifférence ;
Alcindor , le plus conſtant de tous & le
plus digne de lui plaire , ne peut vaincre
ſa fierté ; il affecte , pour la corriger ,
d'être inconſtant : mais il offenſe fon
orgueil, ſans réveiller ſa ſenſibilité. Cependant
elle ne peut ſupporter les dédains
de cet Amant , elle prie la Fée ſa maraine
de la tranſporter dans ſon Palais.
La Fée y conſent. La belle Arſene commande
en ſouveraine : tout ce qu'elle
defire , s'exécute. On s'empreſſe de l'amufer
par des danſes , par des concerts ,
mais il n'y a point d'hommes dans la
Cour de la Fée, point d'amans , & furtout
point Alcindor , qu'elle ne peut
s'empêcher de regretter. Elle renonce à
ces fêtes infipides; elle fuit de ce ſéjour
brillant. La Fée qui ne la perd
point de vue , excite un orage affreux
Jorſqu'elle eſt errante dans une forêt. Un
Charbonnier ajoute à ſes frayeurs & à
ſes malheurs , par ſes propos groſſiers ;
elle tombe , accablée de crainte & de
fatigue , au pied d'un arbre. La ſcene
change pendant ſon ſommeil ; elle ſe
M 3
182 MERCURE DE FRANCE ,
T
trouve au milieu de la Cour brillante
de la Fée : on célebre le mariage d'Alcin
dor; elle laiſſe enfin échapper ſes regrets
&fes defirs; elle renonce à ſa ſotte va.
nité , & elle fait fon bonheur en faifant
celui de fon Amant fidele. Cette Piece
eft écrite avec délicateſſe ; elle offre un
ſpectacle varié & agréable. La muſique
fait honneur au génie de M. Monſigny ;
il y a des airs , entr'autres un trio , charmans.
On defireroit ſeulement qu'il eût
moins élevé le ton de certains morceaux ,
où les voix font génées. Madame Trial
joue & chante à merveille le rôle de la
belle Arfene ; Madame Moulinghen celui
dela Fée; & Mile le Fevre celui de
la ſtatue animée. M. Michu ſe diftingue
par fon jeu & par fon chant dans le rôle
d'Alcindor. Le Charbonnier ne pouvoit
être mieux rendu que par M. Nainville,
Le 16 du même mois , les Comédiens
ont donné une autre nouveauté , ſavoir
la Colonie , Comédie en deux actes ,
parfaitement traduite de l'Italien , par
M. Frameri.
Fontalbe , Capitaine de Vaiſſeau , a
échoué dans une Ifle déferte , où il fonde
avecles gensde ſon équipage,une Colonie,
SEPTEMBRE. 1775. 183
dont il eſt nommé Gouverneur. Il établit
pour loi que toute jeune fille qui vien.
dra dans cette Iſſe ſera obligée de choiſir ,
dans la huitaine , un mari , ou de partir
fur une nacelle , à la merci des flots . Il
regrette Belinde qui l'a quitté dans ſon
voyage en paſſant de fon navire ſur un
autre. Il la croit infidele , & n'eſperant
plus la revoir , il promet ſa main à Marine
, jeune payſanne , qui regrette un
peu Blaiſe: mais fon abſence , & la vanité
d'être la femme du Gouverneur , lui
font accepter avec joie ſes offres . Cependant
Blaiſe , échappé du naufrage , revient
avec des richeſſes ; il ſe félicite de
retrouver Marine , dont il eſt accueilli
avec certains airs de prétention & de
fierté qui l'offenſent. Il prend déjà ſon
parti d'oublier cette infidele : mais fes
eſpérances ſe raniment à l'arrivée de Belinde.
La conſtante Belinde a d'abord
beaucoup à fouffrir des reproches de fon
Amant , qui la croit perfide. Enfin elle le
déſabuſe par une lettre de l'ami qui
l'avoit trahi. Fontalbe quitte Marine
pour retourner à ſes premieres amours ,
&Marine eſt trop heureuſe que Blaiſe
veuille encore lui donner la main. Cette
Comédie offre des ſituations intéreſſan-
1
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
tes , & pluſieurs ſcenes de bon comique
Elle a été parfaitement jouée & chantée
par MM. Julien & Narbonne , par Miles
Colombe & le Fevre. La muſique , qui
eft de Sacchini , célebre Compoſiteur
Italien , eſt délicieuſe ; le chant en eſt
toujours agréable , l'expreſſion toujours
vraie , l'accompagnement toujours piquant
& pittoreſque.
Le 19 d'Août on a joué le Turban enchanté
, Piece Italienne , & l'Ami de la
Maifan , Comédie en trois actes. La
Reine & Madame Clotilde , Princeſſe
de Piémont , ont honoré ce ſpectacle de
leur préſence.
ARTS.
GRAVURES,
I.
COLLECTION précieuſe & enlumi
née des fleurs les plus belles & les plus
curieuſes , qui ſe cultivent tant dans les
jardins de la Chine que dans ceux de
'Europe , dirigée par les ſoins & ſous la
SEPTEMBRE. 1775, 185
conduite de M. Buc'hoz , Auteur des
Dictionnaires des trois regnes dela France
, de l'Hiſtoire univerſelle du regne
végétal , & de la Collection de planches
enluminées & non- enluminées d'histoire
naturelle. Ouvrage également utile aux
Naturaliſtes , aux Fleuriſtes , aux Peintres,
aux Deffinateurs , aux Directeurs des
Manufactures en porcelaine , en fayance
&en étoffes de foie , de laine , de coton ,
& autres Artiſtes ; pour ſervir de ſuite à
l'hiſtoire naturelle & économique des
trois regnes de la Nature. Partie pre
miere, Plantes de la Chine , peintes
dans le Pays. A Paris , chez Lacombe ,
Libr. rue Chriſtine ; & chez l'Auteur
rue Hautefeuille,
II.
La Sultane , eſtampe d'environ 18 pou
ces de hauteur & de 14 de largeur , d'après
le tableau de Carle Vanloo , premier
Peintre du Roi . Elle eſt gravée d'un
burin très-délicat , & d'un travail très
précieux , par J. Beauvarlet , Graveur du
Roi ; prix 12 liv. chez l'Auteur , rue du
petit Bourbon , attenant la Foire Saint
Germain.
Cette eſtampe fait pendant de celle
M5
136 MERCURE DE FRANCE.
que nous avons annoncée , ayant pour
titre , la Confidence.
III.
Les Délices de l'Eté , eſtampe d'environ
13 pouces & demi de hauteur , &
17 pouces de largeur. Elle eft gravée avec
beaucoup d'art & de talent par J. B.
Lienard , d'après un tableau très agréable
de M. le Prince , Peintre du Roi ;
prix 4 1. A Paris chez l'Auteur , rue des
Foſſés M. le Prince , vis-à- vis celle de
Vaugirard , à l'Hôtel d'Harcourt ; &
chez J. P. le Bas , Graveur du Roi , rue
de la Harpe.
IV.
Portrait de Madame la Comteſſe d'Artois
, gravé au metzotinto , dit la maniere
noire , haute de 14 pouc. & demi ,
fur 10 pouces & demi de large , prix 3
liv. A Paris , chez Haines , rue de Tournon
, vis-à-vis l'Hôtel de Nivernois.
Le ſieur Haines , perfuadé que la connoiſſance
de ce genre de gravure , ſi facile
à apprendre & fi prompte à faire
pour qui fait deffiner, eſt beaucoup defirée
en France , & que la ſeule difficulté
SEPTEMBRE. 1775. 187
1
>
eſt de ſe faire grainer les planches ,
qu'on appelle les fonds , donne avis que
l'on en trouve chez lui de grainées ,
de toutes grandeurs & à juſte prix , &
qu'on les fait imprimer à l'angloiſe par
le fieur Maillet , rue Saint Jacques , feul
dans ce genre.
{
V.
:
Les Cerises , & Annette & Lubin , deux
eſtampes en pendant , très bien gravées
par M. Ponce , d'après les deſſins de M.
Baudouin ; prix 2 1. chacune. A Paris ,
chez l'Auteur , rue St. Hyacinthe , porte
St. Michel , maiſon de M. Debute , &
chez Bafan , rue & Hôtel Serpente.
Ces ſujets galans font ſuite des autres
gravures d'après ce Peintre ingénieux .
VI.
Portrait en médaillon de Maximilien-
François - Xavier - Fofeph - Jean - Antoine
Venceslas , frere de l'Empereur , né à
Viennerle 8 Décembre 1756 , Coadju
teur de l'Ordre Teutonique en 1769 ,
gravé par Dupin , d'après le tableau de
Davenne. A Paris , chez Bligny , Lancier
:
188 MERCURE DE FRANCE.
du Roi , Cour du Manege, aux Tuileries.
VII.
Portrait en médaillon de Marie- Adélaïde
- Clotilde - Xaviere de France , Princeſſe
de Piémont , née à Verſailles le
23 Septembre 1759 , gravé par L. J.
Cathelin , Graveur du Roi , d'après le
tableau de Ducreux , Peintre de Leurs
Majeſtés Impériales. A Paris , chez Bligny
; à la même adreſſe.
VIII.
Portrait en médaillon d'Antoine Petit ,
très célebre Médecin , Docteur - Régent
& ancien Profeſſeur de la Faculté de
Médecine , Membre des Académies
Royales des Sciences de Paris & de
Stockholm , Profeſſeur d'Anatomie &
de Chirurgie au Jardin du Roi , Inſpecteur
des Hôpitaux militaires du Royaume.
Ce portrait eſt reſſemblant; il eſt
deſſiné & gravé avec beaucoup de foin
& de talent par C. Macret; prix 24
fols. A Paris , chez l'Auteur , rue Saint
Jacques , maiſon de la veuve Duchefne ,
Libraire,
SEPTEMBRE. 1775: 189
TOPOGRAPHIE .
DEUXIEME EUXIEME cahier des jardins anglochinois
en vingt-deux planches , contenant
les différens temples , moſquées ,
pagodes , grottes , ferres chaudes ; ponts ,
cabinets chinois de Kew & de Stow ; le
parc de Sion - Hill , Claremount , Wimbleton
, &c. fur les deſſins que M. André
, Architecte-Juré Expert , a fait dans
fon voyage d'Angleterre , par les ordres
de S. A. S. M. le Prince de Conti.
Plus le parc de Pembroke , Pelham ,
Blair , en Angleterre .
La laiterie de Chantilly , & celle de
M. Boutin ; le jardin anglois de Mde la
Comteſſe de Bouflers , au Temple ; celui
de Mde la Princeſſe de Monaco.
' Le plan général des jardins de Schwet
zingen , à l'Electeur Palatin ; trois planches
de détails du même jardin.
Plus fix jardins de compoſition à l'angloiſe
, par Thiémé , depuis 3 toiſes fur
6, juſqu'à 13 de face fur 33 de profondeur
; prix 12 1. chez le ſieur le Rouge ,
Géographe du Roi , rue des Grands Au
guſtins.
190 MERCURE DE FRANCE.
En payant 9 liv. de plus , on recevra
une promeffe du ſieur le Rouge , par
laquelle il s'engage de fournir , gratis ,
aux Souſcripteurs , un troiſieme cahier ,
de jardins anglo- chinois , qui paroîtra
au 25 de Janvier prochain, en trente
planches , compris la deſcription de tous
les articles du ſecond & 3ª cahier , qui
contiendra Wanſtead , à deux lieues de
Londres , les vaſtes jardins à la chinoiſe
d'Ermenonville , à M. le Marquis de Gi.
rardin , homme de génie& de goût , qui
aviſité tous ceux de l'Angleterre ; ceux
de Roiſſy , à M.le Comte de Caraman ,
qui a eu la complaiſance de faire voir à
l'Auteur de ſuperbes jardins anglois de
ſa compoſition: il a également voyagé
en Angleterre avec fruit. Ceux de Mde
la Comteſſe de Bouflers à Auteuil , de
M. le Chevalier de Janſſen à Chaillot ,
&c. &c.
Plus fix planches contenant vingt jardins
de compoſition à l'angloiſe , depuis
un demi quartier juſqu'à trois arpens ;
par Thiémé , Jardinier Décorateur.
Plus , les treillages à la mode, cafcades
, fontaines & autres décorations.
Le dernier d'Octobre , de Novembre
& Décembre , on délivrera ces planches
SEPTEMBRE. 1775. 191
finies. Ceux qui ne ſouſcriront point les
payeront 12 liv.
Le ſieur leRouge vient auſſi de donner
les jardins anglo - chinois de Sans-
→ Souci , en deux feuilles aſſemblées ; par
Saltzman , Jardinier du Roi de Pruſſe ,
avec la deſcription , traduite de l'Allemand,
Prix 4 1.
1
PIECES
MUSIQUE.
I.
1
IECES d'Orgue. Meſſe en la mineur ;
dédiée à Madame de Montmorency.
Laval , Abbeſſe de l'Abbaye Royale de
Montmartre ; compoſée par M. Benaut ,
Maître de clavecin. Prix 3 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Gilles - Coeur , la
› deuxieme porte cochere à gauche en entrant
par le Pont-Neuf; & aux adreſſes
1
ordinaires de muſique.
33
I I.
:
Dialogue comique entre M. Simon &
Mile Manon , avec accompagnement de
192 MERCURE DE FRANCE.
baſſe ; par M. Albanèſe , Muſicien du
Roi . A Paris , au Bureau du Journal de
Muſique , vis à-vis la rue des vieux Auguſtins
; prix 24 f.
Caricature plaiſante , qui reſſembleroit
aſſez à une ſcène d'Opéra comique
entre un Bailli amoureux & une Soubrette
maligne & ruſée; la muſique en
eſt pittoreſque & brillante.
III.
Ariette comique , ou eſpece de parodie
à grand orcheftre pour une baſſe- taille ;
par M. l'Ecuyer , de l'Académie royale
de Muſique ; paroles de M. Piron. A Paris
, à l'adreſſe du Bureau du Journal de
Muſique , ci deſſus ; prix 1 liv. 161.
I V.
Concerto feptieme en fol , à violon
principal , premier & deuxieme violons,
alto&baſſe; compoſé par Antoine Lolli ,
Premier Violon de S. A. S le Duc régnant
de Wirtemberg. Prix 4 liv. 4 f. A
Paris , au Bureau d'abonnement muſical ,
rue du Hazard Richelieu ; & aux adreſſes
ordinaires. A Lyon , chez M. Caſtaud,
Place de la Comédie. V.
SEPTEMBRE. 1775 198
V
Muſique nouvelle chez le fleur Sieber, rue
St. Honoré , à l'Hôtel d'Aligre , ancien
Grand Confeil.
Concerto à violon principal de C. Stamitz
, prix 4 l. 4 f.
Concerto à violon principal , par Z.
Borghi , prix 4 1. 4 f.
- Concerto à violon principal , par G.
Cramer , p. 41. 4 f.
Concerto à violon principal, par Ana
toine Stamitz , prix 4 1. 4 f.
Ces Concerto ont été joués pluſieurs
fois au Concert Spirituel & aux concerts
des Amateurs , par - tout avec le plus
grand ſuccès & applaudiſſement.
Six trio à trois violons ou deux violons
& alto , par G. Demaky. Op. VIII , prix
71. 4 f.
L'Harmonie , ariette , avec accompa
gnement de deux violons , alto & baſſe ,
deux hautbois , deux cors , ad libitum ; prix
liv. 16 f.
L'Amour vainqueur , ariette , avec
accompagnement ; prix 1 1. 16 f.
On trouve auſſi chez le ſieur Sieber ,
même adreſſe que ci deſſus ,toutes les par-
1
N
194 MERCURE DE FRANCE.
titions des Opéra - comiques compoſés par
M. Duni , comme la Fée Urgelle , la
Veuve indéciſe , le Peintre amoureux de
fon modele , l'Iſle des Foux . Mazet , les
deux Chaſſeurs , le Milicien , l'Ecole de
la Jeuneſſe , la Clochette , le Rendezvous
, les Moiſſonneurs , les Sabots , avec
les ariettes détachées .
VL
:
M. Berton , Adminiſtrateur général de
l'Académie royale de Muſique , a été
prié par M. le Chevalier Gluck de faire
les airs de ballets du troiſieme acte dans
fon Opéra de Cythere affiégée; & les
ayant faits à la fatisfaction générale du
Public , il les a cédés à titre de préſent
au fieur leMarchand , ordinairede la dite
Académie , qui les a fait graver & qui
les vend 9 liv. chez lui , rue Froimanteau
, & à l'Opéra , ainſi que tous les
Ouvrages de M. le Chevalier Gluck ,
dont il eſt éditeur , & ceux des plus célebres
Auteurs dans différens genres.
: VII.
Troisieme Recueil des airs connus , ar
SEPTEMBRE. 1775. 195
rangés en pieces de harpe , avec la chaconne
de l'Union de l'Amour & des
Arts , & celle d'Orphée , & la Coſaque
d'Iphigénie , avec accompagnement de
violon & de baſſon ad libitum ; dédié à
Mademoiselle d'Artincourt , par François
Petrini. Oeuvre XI ; prix 12 liv. A
- Paris chez l'Auteur , rue Montmartre ,
vis-à-vis celle des Vieux Auguſtins ; &
chez M. Couſineau , Luthier ordinaire
• de la Reine , rue des Poulies.
LETTRE de M. de Voltaire aux Editeurs
de la Bibliotheque universelle des Romans
, Ouvrage périodique *.
15 Auguste 1775 .
Vous rendez un vrai ſervice , Meffieurs , à la littérature
en fefant connaître les Romans , & on a une vraie obli-
* Cet Ouvrages périodique , dont il y a déjà cing volumes ,
& dans le dernier l'Histoire & le tableau intéreſſant du Roman
de Télémaque , se continue avec ſuccès . Cette Bibliotheque
a commencé le 1 Juillet de cette année. It en paroît 16
yol. in- 12 par an , lesquels , francs de port , ſont de 24 1.
& en Province de 32 l. On souscrit à Paris chez Lacombe.
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
gation à M. le Marquis de Paulmy de vouloir bien ouvrir
ſa Bibliotheque à ceux qui veulent nous inſtruire dans un
genre qui a précédé celui de l'Hiſtoire. Tout eſt Roman
dans nos premiers livres ; Hérodote , Diodore de Sicile ,
commencent tous leurs récits par des Romans. L'Iliade
eft-elle autre choſe qu'un beau Roman en vers hexametres
? & les amours d'Enée & de Didon dans Virgile , ne
font-ils pas un Roman admirable ?
Si vous vous en tenez aux contes qui nous ont été
donnés pour ce qu'ils font , pour de ſimples ouvrages d'imagination
, vous aurez une aſſez belle carriere à parcourir.
On voit dans preſque tous les anciens Ouvrages de
cette eſpece , un tableau fidele des moeurs du temps. Les
faits font faux , mais la peinture eft vraie , & c'eſt par-là
que les anciens Romans font précieux . Il y a fur-tout
des uſages qu'on ne retrouve que dans ces vieux monumens.
Les premiers volumes que vous avez donnés au Public
m'ont paru très -intéreſſans. Vous avez bien fait de mettre
Pétronne à la tête des plus ſinguliers Romans de l'anti.
quité . C'eſt-là qu'on voit en effet les moeurs des Romains
du temps des premiers Céfars , fur-tout celles de la bourgeoifie
, qui forme partout le plus grand nombre. Le
Turcaret de notre le Sage n'approche pas de Trimalcion ;
ce font l'un& l'autre deux Financiers ridicules : mais l'un
eſt un impertinent de la Capitale du monde , & l'autre
n'eſt qu'un impertinent de Paris .
Vous ne paraiſſez pas perfuadé que cette fatire bour
SEPTEMBRE. 1775 . 197
geoiſe ſoit l'ouvrage que le Conſul Caius Pétronius envoya
à l'Empereur Néron avant de mourir par ordre de ce Tyran.
Vous ſavez que l'Auteur de la ſatire que nous
avons , s'intitule Titus Pétronius ; mais ce qui eſt bien
plus différent encore , c'eſt la baſſeſſe & la groſſiereté des
perſonnages , qui ne peuvent avoir aucun rapport avec la
Cour d'un Empereur ; il y a plus loin de Trimalcionà
Néron que de Gilles à Louis XIV.
Si on veut lire l'article Pétrone dans les Q. S. L'E. ,
on y verra des preuves évidentes de la mépriſe où ſont
tombés tous les Commentateurs qui ont pris l'imbécille
Trimalcion pour l'Empereur Néron , ſa dégoûtante femme
pour l'Impératrice Popea , & des difcours infupportables
de Valets ivres pour de fines plaiſanteries de la Cour.
Il eſt auſſi ridicule d'attribuer ce Roman à un Conful ,
que d'imputer au Cardinal de Richelieu un prétendu teſtament
politique , dans lequel la vérité & la raiſon ſont inſultées
preſque à chaque ligue.
,
L'Ane d'or d'Apulée eft encore plus curieux que la fatire
de Pétrone. Il fait voir que la terre entiere retentiſſait
dans ces temps -là de ſortileges , de métamorphofes
&de myſteres ſacrés .
Les Romans de notre moyen âge , écrits dans nos jargons
barbares , ne peuvent entrer en comparaiſon ni avec
Apulée & Pétrone ni avec les anciens Romans grecs , tels
que la Cyropédie de Xénophon . Mais on peut tirer
toujours quelques connaiſſances des moeurs & des uſages
de notre onzieme fiecle juſqu'au quinzieme , par la lecture
de ces Romans inêmes.
N3
1
198 MERCURE DE FRANCE.
On a judicieufement remarqué que la Fontaine a tiré la
plupart de fes contes des Romanciers du quinzieme & du
ſeizieme fiecle ; & parmi ces contes mêmes , il y en a
pluſieurs qui ſe perdent dans la plus haute antiquité , &
dont on retrouve des traces dans Aulugelle & dans Athenée.
Il ne faut pas croire que la Fontaine ait embelli
tout ce qu'il a imité. Il a pris l'Aneau d'Hans - Carvel
dans Rabelais Rabelais l'avait pris dans l'Arioſte , &
l'Arioſte avoue que c'était un conte très- ancien ; mais ni
la Fontaine , ni Rabelais n'ont rendu ce conte auffi vraifemblable
ni autli plaiſant qu'il l'eſt dans l'Ariofte.
,
Fu già un pittor , non mi ricordo il nome ,
Che dipigere il diavolo folea
Con bel vifo , begli occhi e belle chiome
Nè piè d'angel nè corna gli facea ,
Nè facea fi legiadro nè fi adorno
L'angel da dio mandato in galilea .
Il diavolo reputandoſi a gran fcorno
S'ei foffe in corteſia da coſtui vinto ,
Gli aparve in ſogno un poco inanzi il giorno ,
E gli diſſe in parlar breve e ſuccinto ,
Chi egli era , e che venia per render merto
Dell'averlo fi bel ſempre dipinto.
C'eſt ainſi que la fable des Compagnons d'Ulyſſe , changés
en bêtes par Circé , & qui ne veulent point redevenir
hommes , eft entierement imitée du petit poëme de l'Ane
SEPTEMBRE. 1775. 199
d'or de Machiavel , & ne lui eſt pas fupérieure , quoiqu'el .
le ait le mérite d'être plus courte.
Je ne ſais pas pourquoi il eſt dit dans le ſecond volume
de la Biblotheque des Romans , p. 103 , que le Paté
d'anguilles est dans la Fontaine , un modele de l'art de con
ter : on en donne pour preuve ces vers ci :
Eh quoi ! toujours pâtés au bec ?
Pas une anguille de rôtie !
Pâtés tous les jours de ma vie !
J'aimerais mieux du pain tout fec .
Laiſſez moi prendre un peu du vôtre ;
Pain de part Dieu ou de part l'autre.
Au Diable ces pâtés maudits !
Ils me fuivront en Paradis
Et par-delà , Dieu me pardonne.
Je crois ſentir , comme un autre , toutes les graces naïves
de la Fontaine : mais je vous avoue que je ne les ap.
perçois pas dans les vers que je viens de vous citer.
Ma lettre deviendrait un volume ſi je recherchais les
plus anciennes origines des Romans , des Contes & des
fables. Je les retrouverais peut - être chez les premiers
Bracmanes & chez les premiers Perfans .
Je ne vous parle pas de la plus ancienne de toutes les
fables connues parmi nous , qui eſt celle des Arbres qui
veulent ſe choiſir un Roi . Sans me perdre dans toutes
cos recherches , je finis par vous remercier de vos deux
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
premiers volumes : je vous attends au charmant Roinan
du Télémaque.
J'ai l'honneur d'être , avec tous les ſentimens que je
vous dois , Meſſieurs , Votre t. h. o. f.
:
V.
LETTRE au Rédacteur du Mercure .
:
De Bordeaux , 15 Août.
Monfieur , je me souviens d'avoir lu dans votre Journal
le récit des actes de charité & de bienfaiſance que Mgr
le Prince Ferdinand de Rohan , Archevêque de Bordeaux ,
fit dans cette Ville , & les ſecours abondans que ce digne
Prélat procura conſtamment aux malheureux dans un
temps de difette & de calamité ; c'eſt ce qui a rendu ce
Prince fi cher aux Habitans de fon Diocese , & fur - tout
aux Citoyens de la Ville de Bordeaux. Je ne puis vous
exprimer les craintes , les douleurs , les allarmes , les efpérances
, & tous les ſentimans de tendreſſe qui ont été
occaſionnés dans cette Ville à la nouvelle que fon Archevêque
étoiť attaqué à Paris de la petite vérolé , qu'il avoit
reçu ſes Sacremens & qu'il étoit en danger. Les riches
Citoyens de Bordeaux répandoient des aumônes , les per
fonnes de tout âge & de tout fexe rempliffoient les Egli
fes; on faifoit des prieres mêlées de larmes pour fléchir la
clémence du ciel ; le Peuple alloit à pluſieurs lieues au
devant du Courier , pour avoir plutôt le bulletin , qui fe
+
SEPTEMBRE. 1775. 201
répandoit avec rapidité entre les mains de tous les Habitans
; mais après tant d'alarmes , qu'il nous a été doux
d'apprendre le rétabliſſement de notre cher & reſpectable
Archevêque ! alors notre alégreſſe n'a pas été moins vive
que ne l'avoit été notre inquiétude .
=
1
EXTRAIT d'un Sermon fur la Priere ,
prononcé à Franconville le jour de la
Madeleine , par l'Abbé Rouſſeau , Prédicateur
ordinaire du Roi , & Vicaire-
Général d'Alby.
MES FRERES, au milieu de tant & de
ſi puiſſans intérêts , il s'en élève un autre
qui réclame tout entier vos prieres , la
vie du Prince qui nous gouverne. Nous
ne pouvons trop vous le répéter , il ne
veut , il ne reſpire que le bonheur de fon
Royaume. Le jour où les beſoins & les
dettes de l'Etat lui permettront de diminuer
le poids des impôts , ſera pour fon
coeur le plus beau jour de fon regne. Au
moment où la Religion eſt deſcendue du
Ciel pour confacrer , & s'il étoit poffi.
ble , pour refferrer les liens qui l'attachent
à ſes ſujets , il a juré entre ſes
N5
!
202 MERCURE DE FRANCE.
1
mains de vivre juſte , le protecteur de
fon peuple , & fur - tout le vôtre , ha.
bitans des campagnes. Si vous ſaviez
combien il honore votre état , & le rang
qu'un bon , qu'un honnête cultivateur
tient à ſes yeux! ... Il a toutes vos vertus
, votre fimplicité , votre franchiſe ,
votre candeur. L'amour & l'attachement
que vous avez pour vos femmes , il l'a
pour fon auguſte épouſe ; & fi les voeux
de la France font exaucés , ah ! vous
verrez comme il fera bon pere ! La libre
circulation qu'il a donnée aux fruits de
vos travaux , & que vos feuls ennemis
ont eſſayé de calomnier , eſt l'ouvrage de
fon coeur autant que celui de ſon eſprit ;
il a penſé que la vigilance & la bonté
des Rois devoient être comme la providence
de Dieu qui fait lever ſon ſoleil
fur tous les mondes & qui veut que celui
qui poſſede beaucoup donne au malheureux
qui manque. Mes Freres , ayez confiance
dans les principes & l'équité de
notre jeune Monarque , dans les lumieres
& la probité courageuſe des Miniſtres
qu'il a eu le mérite , ſi rare pour les
Princes , de choiſir comme la Nation
elle même les auroit choifis ; & le Ciel ,
que vos vertus & votre travail vous auSEPTEMBRE.
1775. 203
ront rendu propice , bénira par d'abondantes
récoltes les loix ſages& les intentions
droites du meilleur des Maîtres .
Mais oublié - je que je parle au Peuple
de l'Univers qui a le plus de motifs pour
aimer ſon pays , qui chérit davantage
fon Roi ? Il ſent donc plus vivement que
⚫ je ne pourrois l'exprimer , l'obligation
d'intéreſſer le Ciel à la ſplendeur de l'un ,
à la conſervation de l'autre ;& fi dans le
-ſujet que je traite , il me reſte encore
quelque choſe à craindre , c'eſt que les
grands objets de priere que je viens d'expofer
, n'ayent détourné mes auditeurs
de leurs propres beſoins : je me hâte
donc de paſſer à la néceſſité de la priere
par rapport à l'homme envisagé comme
chrétien.
1
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c ,
I.
Fompes à feu .
Les ſieurs Perier , freres , ont exécuté ,
chez Mgr le Duc d'Orléans & chez Mgr
204 MERCURE DE FRANCE.
ہل
le Duc de Chartres , des Pompes Sans
piston , qui n'ont que le feu pour moteur.
Ces pompes , dont l'objet eſt d'élever de
l'eau pour les beſoins domeſtiques &
pour la décoration des jardins , font fufceptibles
d'être exécutées dans toutes les
proportions , felon le beſoin. Celle qui eſt
établie à la Chauſſée d'Antin , marche par
le moyen d'un poële , & elle a le double
avantage d'échauffer , tout l'hiver , les
ferres chaudes & les appartemens , en élevant
encore 30 ou 40 muids d'eau , par
heure , à 35 pieds au-deſſus de la furface
de l'eau du puits. On dit 30 à 40 muids.
parce que cette machine va plus ou moins
vîte , ſelon le degré de feu. On peut , au
moyen des ſoupapes pratiquées dans la
cheminée , échauffer les ferres chaudes
& faire marcher la machine en même.
temps , ou chauffer ſeulement la machine
fans les ſerres , ou les ferres ſans la machine.
Elle marche déjà depuis longtemps
, fans avoir éprouvé le moindre
dérangement ; parce qu'elle eſt extrêmement
ſimple , & qu'elle n'a beſoin d'autreagent
que le feu .
Cette pompe occupe fort peu d'eſpace
&peut ſe placer par - tout où l'eau n'eſt
pas à plus de 20 ou 25 pieds de profon.
SEPTEMBRE. 1775. 205.
deur; ſielle étoit beaucoup plus baſſe , on
feroit obligé de faire ce qui a été exécuté
dans un jardin au fauxbourg du Roule , où
les puits ont 70à 80 pieds de profondeur :
la machine à feu a été placée au - deſſus
d'un puiſard qui a été rempli une premiere
fois par un moyen quelconque ; l'eau de
- ce puiſard , élevée par la machine , eſt
portée à l'autre bout du jardin , par des
tuyaux de conduite, ſur une roue de mou-
- lin qu'elle fait tourner , & dont l'action
donne le mouvement à des pompes ordinaires
, après quoi elle retourne au puiſard
d'où elle a été tirée , par un canal
en forme de riviere.
II .
Horlogerie.
3
M. Lépine, Horloger duRoi, aimaginé
des montres fans chaine , &des répétitions
qu'il appelle à roulette , dans lesquelles il
aégalement fupprimé la chaîne de la cadrature
, que les plus grands Maîtres en
horlogerie avoient regardée juſqu'à préfent
comme une piece abſolument eſſentielle.
Ces montres ſe montent fans clef,
même celles qui font à répétition. Elles
1
206 MERCURE DE FRANCE.
ne s'ouvrent plus du côté du cadran ,
mais par le fond, ce qui diſpenſe de percer
le cadran ,& met ceux qui les portent
dans l'impoſſibilité de les déranger. La
fimplicité de ces montres eſt telle qu'on
n'apperçoit même pas la charniere de la
boîte , qui ſe trouve perdue. La boîte s'ouvre
avec un ſecret d'une mécanique fimple
& commode.
III.
Hydrolique.
M. Cordelle vient d'inventer une nou
velle machine pour élever les eaux & les
matieres fouterreines. Elle peut être miſe
en mouvement par le vent , par un courant
d'eau , ou par tout autre moteur. Elle
éleve l'eau & les matieres avec moins de
force qu'on n'en emploie dans les procédés
connus; & elle puiſe l'eau à des profondeurs
& la, porte à des hauteurs , où
les pompes les mieux faites ne peuvent
fervir qu'avec des frais conſidérables . Elle
s'adapte à des puits tout faits. D'un puits
de 3 pieds de diametre& de 25 pieds de
profondeur , elle élevera 12 muids d'eau
par heure , en l'appliquant à un moulin à
vent ,& elle coûtera 600 liv. à établir.
SEPTEMBRE. 1775. 207
ANECDOTES.
I.
Trait de générosité.
La Dlle Anne Pedretty aimoit depuis
quatre ans un jeune homme à qui elle
deſtinoit ſa main. Ses parens , fans conſulter
ſon inclination ,& ne fongeant qu'à
ſa fortune , avoient réſolu de l'unir au
fieur P. Blanc , pour qui elle avoit de la
répugnance. Ils font fiancés ,& la victime
eſt conduite au pied des autels. Lorfque
le Curé lui demande ſi elle accepte
pour époux le ſieur Pierre Blanc , elle répond
avec fermeté : „ Je deſire ſans doute
d'être mariée , mais je déclare que M.
Blanc n'eſt point l'époux que j'ai choiſi.
Depuis long - temps j'ai donné mon
„coeur &ma foi à M. Jean Biny; il eſt
ici témoin du ferment que je fais de
„n'être jamais à un autre. " On juge bien
quelle fut la ſurpriſe du Curé , des parens
& de l'aſſemblée: bientôt fuccede l'admiration.
Le Fiancé cherche dans la foule
1
08 MERCURE DE FRANCE.
le rival heureux qu'à déſigné la Dlle Pedretty;
il le trouve &le place à côté d'elle ; -
puis il follicite lui-même avec empreſſement
le pere & la mere de ne plus s'oppoſer
au bonheur de leur fille. Pour les
décider ſur le champ , il fait une donation
de ſes biens à la perſonne qui lui a
refuſé ſon coeur & ſa main. Les parens ,
touchés d'un ſentiment ſi rare , ſe rendent
aux inſtances du ſieur Blanc,& le Prêtre ,
attendri juſqu'aux larmes , donna la bénédiction
nuptiale au couple amoureux.
II.
Gottsched , célebre Profeſſeur Alle
mand , avoit fait une tragédie de Caton ,
dans laquelle fon fils lui diſoit niaiſe
ment:
Ah ! mon pere, ne mourez donc pas.
Unjour qu'on repréſentoit cette piece
dans une ville Impériale , l'Acteur qui
faiſoit le rôle du fils de Caton , & qui
avoit d'ailleurs l'air d'un véritable niais ,
n'eut pas plutôt prononcé ces mots , qu'il
partit un éclat derire ſi général & fi fort ,
que Caton mourant ne put y réſiſter , &
ſe mit à rire de tout fon coeur avec les
autres.
III.
SEPTEMBRE. 1775. 200
111.
L'Empereur Charles - Quint ayant abdiqué
fes Couronnes , fur la finde ſes jours ,
s'étoit retiré dans le Monaftere de Saint-
Juſt , où il pratiquoit tous les exercices des
Religieux, Une nuit qu'il réveilloit les
Moines pour aller à l'Office , un jeune
Profés lui dit dans ſa mauvaiſe humeur ,
& à moitié endormi :, Vous devriez bien
vous contenter d'avoir troublé filongtemps
le repos du monde , fans venir
encore traubler le repos de ceux qui
en font fortis . "
"
IV.
Un Officier Général de l'arméede France
s'étant tranſporté fur le champ de bataille
, après la journée de Lens , demanda
à un Eſpagnol , couvert de bleſſures &
mourant :,, Mon ami , combien y avoit-
,, il d'Eſpagnols à la bataille. " Ce foldat
lui répondit fierement : Monseigneur , vous
pouvez les compter ; car ils font tous ici.
210 MERCURE DE FRANCE.
L
AVIS.
1.
Rouge à la Dauphine.
E fieur Moreau , Marchand en gros , rue Saint Martin ,
vis - à - vis la fontaine Maubuée , a l'honneur d'annoncer
aux Dames qu'il vient de nouveau de donner à fon rouge
à la Dauphine , une perfection ſupérieure qu'il n'avoit pas
ci- devant , qui eft de prendre facilement ſur la peau , &
de s'appliquer avec une parfaite unité ; ſon onction , qui
en fait la baſe & la bonté , adoucit la peau , en conſerve
l'uni , la fineffe & la douceur : & lorſqu'il eſt appliqué légèrement
, il imite , à s'y tromper , la plus vive carnation ;
une autre belle qualité , c'eſt qu'il devient plus beau un
peu de temps après qu'on l'a appliqué .
II.
Le ſieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jean de l'Epine
, chez l'Epicier en gros , la porte cochere à côté du
Taillandier , au deuxieme appartement ſur le devant , près
de la Grêve , donne avis au Public qu'il débite , avec permiffion
, des bagues dont la propriété eſt de guérir la goutte.
Les perſonnes qui en font fort affligées doivent porter
cette bague avant ou après l'attaque de la goutte ; en la
portant toujours au doigt , elle préſerve d'apoplexie & de
paralyfie.
SEPTEMBRE . 1775 . 211
Le prix des bagues montées en or, eſt de 36 liv. &
celles en argent , de 24 1.
Le ſieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec un peu
d'onguent , & coupe les ongles des pieds .
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches eſt 1 1. 10 f.
Il a une pommade pour les hémorrhoides , les foulage &
les guérit.
Les pots de pommade font de 3 liv. & 1 1. 4 f.
Il a une eau pour guérir les brûlures , approuvée par
M. le Doyen & Préſident de la Commiſſion Royale de
Médecine .
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv. & de 1 1. 4 f.
NOUVELLES POLITIQUES.
LA
De Varsovie , le 2 Juillet 1775-
A démarcation des nouvelles frontieres entre ce Ro
yaume & la Ruſſie , s'effectue avec un eſprit de conciliation
réciproque. Nos Commiſſaires ont revendiqué un ter
rain de trois milles d'étendue , qu'on avoit mal- à - propos
compris dans le premier plan des limites des Ruffes ; les
Commiſſaires de Sa Majefté impériale ont reconnu ſi bien
a juſtice de notre réclamation ; que nous regardons cette
affaire comme tirant à ſa fin. On prétend que les Ruffes
vont renforcer leur garnifon à Cracovie.
2
212 MERCURE DE FRANCE
Un Bref du Pape adreſſe à cette Cour , fupprime une
partie des fêtes de ce Royaume , & en reporte la célébration
aux Dimanches ſuivans , pour ôter à la pareſſe les occafions
de fuir des travaux , devenus dans ce Pays plus
néceffaires & plus preffans que par- tout ailleurs .
On ignore quand les Troupes Ruſſes évacueront la Pologne
, quoique le bruit ſe ſoit répandu de temps à autre
qu'elles en avoient reçu l'ordre .
:
Des Frontieres de la Pologne , le 14 Juillet 1775.
On apprend que dans une Ville de la Croatie , au milieu
des empreſſemens que témoignoit le Peuple de s'approcher
de l'Empereur , on apperçut un homme qui pleuroit
& qui s'efforçoit de fendre la foule pour arriver jufqu'à
ce jeune Souverain : c'étoit un Soldat qui avoit perdu
la vue d'un coup de feu dans les dernieres guerres , &
qui demandoit de toucher au moins fon Maître , puiſqu'il
ne pouvoit être affez heureux pour le voir. On le fit approcher
, & l'Empereur eut la bonté de lui préſenter ſes
deux mains , qu'il faiſit & qu'il baifa avec autant d'ardeur
que de reſpect . Sa Majefté Impériale a fait remettre une
fomme d'argent à cet aveugle intéreſſant , & s'étant fait
rendre compte de ſes ſervices , Elle les à récompenfés par
une penfion.
La démarcation de nos limites avec la Ruffie eſt réglée ,
conformément à la teneur du Traité de ceffion . Nos Com.
miſſaires n'ont éprouvé aucune difficulté , & l'on a en
égard aux repréſentations qu'exigeoient d'eux le maintien des
droits qu'ils avoient à défendre. Quant à la fixation des
SEPTEMBRE . 1775. 213
frontieres avec la Cour de Vienne , on croit appercevoir
qu'elle eſt encore éloignée de ſon terme .
De Stockholm , le 25 Juillet 1775.
Toujours occupé d'établiſſemens utiles au bien de ſes
Etats & au bonheur de ſes Sujets ,le Roi , d'après les
obſervations qu'il a faites dans ſon voyage , a réſolu de
faire conftruire quatre Villes dans le Duché de Finlande.
Le projet de Sa Majefté eſt qu'elles foient bâties fur le domaine
de fa Couronne , & que ceux qui viendront les habiter
y jouiſſent de l'exemption de toutes charges & de
tout impôt pendant vingt ans , que chaque Particulier
y puiffe librement , & fans aucune eſpece de gêne , faire
tel métier & tel commerce convenable à ſes talens ou
à ſes facultés . Le ſuccès de ces nouvelles Villes , dont
le local eſt déjà affigné , apprendra à Sa Majefté s'il ne
lui fera pas utile d'en faire conftruire un plus grand nom-
- bre. Le Territoire d'Enna dans l'Ifle d'Aland , près du
Golfe de Bothnie , eſt défigné pour l'une de ces Villes.
La feconde fera bâtie dans le Fief d'Abo , Capitale de la
Finlande ; la troiſieme , dans la Province affez inculte &
trop peu habitée de Savolax ; & la quatrieme dans la Province
de Nyland , où se trouve Helfingfors .
De la Haye , le 4 Août 1775.
Leurs Hautes Puiſſances viennent de renouveller d'anciennes
Loix contre l'efpece d'hommes & de femmes
vulgairement appellés Bohémiens , & auxquels ces Loix
affocioient les incendiaires , meurtriers , vagabonds , mendians
, &c . Le ſéjour particulier d'une bande confidérable
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE,.
ont
de ces malfaiteurs dans la Mairie de Bois -le - Duc , dans
quelques quartiers de la Gueldre & aux environs
rendu cette vigilance néceffaire. On fait à Maſtricht &
dans le Limbourg la justice la plus ſévere de ces coureurs
attroupés , qui infeſtent les chemins.
De Hambourg , le 14 Juillet 1775.
On mande de Stockholm que l'on a découvert dans la
Province d'Halland , près de Walbourg , dans le creux de
quelques rochers ſur le bord de la mer , une aſſez grande
quantité de ſel blanc , qui , pour la qualité & la cryſtalliſa
gion , ne le cede à aucun fel étranger , & furpafſe même à
quelques égards le fel d'Eſpagne .
Da Tripoli en Syrie , le 6 Mar 1775.
Une lettre d'Acre , en date du 3 Avril , annonce que la
Ville de Gaza a été priſe par les Troupes d'Egypte , qui
s'avançoient à grands par vers Jaffa , pour aller de - là
s'emparer d'Acre. Le Chéik Daher a quitté cette dernie
re Ville pour s'oppoſer à leurs entrepriſes .
De Madrid , le 25 Juillet 1775.
L'entrepriſe contre Alger ayant échoué , les Généraux
de mer & de terre réſolurent d'envoyer fur le champ en
Eſpagne , ſous l'eſcorte de quelques Vaiſſeaux de guerre ,
les bleſfés & la Cavalerie , dont le débarquement n'avoit
SEPTEMBRE. 1775. 215
pu s'effectuer ; ils mirent enſuite à la voile & laifferent
ſeulement quelques Vaiſſeaux de ligne & autres Bâtimens
moins confidérables , avec ordre de croiſer à la vue de la
Place , & d'empêcher les Corfaires d'en fortir pour infester
nos mers : on fait que toutes l'Eſcadre eſt déjà rentrée
dans les Ports de Cartagene & d'Alicante .
3
De Gênes, le 31 Juillet 1775 .
, On a conduit ces jours derniers , dans la riviere du
Ponent , une eſpece de Bâtiment de ſoixante pieds de
longueur & de vingt-quatre de largeur , qui a été fabriqué
par le fieur Felix Accinelli ; il a deux chambres à l'entrée
de la pouppe & deux à la proue , dans chacune deſquelles
on a pratiqué des bains d'eau de mer très -commodes .
De Civita- Vecchia , le 1 Juillet 1775.
و On a lancé à la mer la ſemaine derniere laGalere
commandante du Pape ; elle eſt remarquable par les ouvrages
de ſculpture & de dorure qui ornent les dehors de
la pouppe ; mais on n'a pu lui trouver dans l'Arsenal un
mât affez grand , on a été obligé d'en commander un à
Toulon , après en avoir cherché inutilement à Gênes & à
Naples . Cet incident eft cauſe qu'on n'a pu armer , cette
campagne , qu'une feule Galere , qui va bientôt faire voile
pour croifer contre les Barbareſques dont les parages de
la Sardaigne font infeſtés , & qui paroiffent de temps en
temps ſur les côtes de l'Etat Eccléſiaſtique .
04
216 MERCURE DE FRANCE.
De Londres , le 15 Juillet 1775 .
Le fieur Franklin écrit 2 dit - on , que la plus grande
unanimité regne en général parmi les Membres du Congrès
, qu'on y paroît déterminé à pourſuivre vigoureuſe .
ment la guerre contre le Miniftere , s'il ne ſe relâche point
de ſes prétentions . Il ajoute qu'il ne penſe point à revenir
ici que les chofes ne foient définitivement arrangées .
On écrit de la Jamaïque que trois Compagnies de Soldats
ſe font embarquées le 25 Mai avec un train d'artillerie
, afin de renforcer les Etabliſſemens Anglois du côté
des Moſquites , & d'élever quelques Forts pour une plus
grande fureté du commerce.
Nous apprenons par une lettre particuliere d'un Officier
de marque à Boſton , que depuis long temps les Troupes
du Roi auroient quitté cette Ville , fans la protection des
Vaiſſeaux de guerre qui tiennent les Infurgens en reſpect ,
& les empêchent de battre la Place & d'y mettre le feu .
Cet Officier ajoute qu'environ fix mille Habitans l'ont déjà
quitté , & qu'un grand nombre de ceux qui y font encore
ſe trouvent dans le beſoin affreux des choſes les plus néceffaires
à la vie .
Des lettres de Greenock en Ecoffe portent qu'on y a
reçu avis que le Congrès-Général de l'Amérique s'étoit féparé
tout- à- coup , & que les choſes étoit reſtées dans la
plus grande confufion .
SEPTEMBRE. 1775. 217
On parle d'une affaire arrivée entre les Troupes du
Roi & les Américains , le 17 Juin dernier , & dont le
Général Gage a envoyé le détail à la Cour. L'opinion
générale eſt que les Infurgens out été très - maltraités .
On parle d'une commiffion paffée au grand fceau , par
laquelle on conftitue le ſieur Gage Capitaine & Gouverneur
Général de toute l'Amérique Septentrionale . Cette
nomination fait préfumer qu'on a le projet de former un
Parlement ou Confeil Général pour toutes les Provinces
de l'Amérique ; établiſſement qur reffembleroit beaucoup
à celui d'Irlande , dans lequel la Chambre Haute feroit
compofée du Gouverneur & de quelques Officiers particuliers.
Une lettre de Philadelphie nous apprend que le fentiment
de la défenſe eſt fi général en Amérique , que les
vieillards comme les jeunes gens s'empreffent de ſe montrer
fous les étendards de la liberté , avec la plus ferme réſolution
de ne point abandonner ſa cauſe. Il y a quelque
temps qu'on a formé trois Compagnies dans la Ville de
Reading , au Comté de Berk . On en a levé depuis une
quatrieme ſous le nom de Vieux Soldats , pour fatisfaire
cet efprit de patriotiſme qui réunit tous les âges. Les
plus jeunes n'ont pas moins de quarante ans , & l'Officier
qui étoit à leur tête la premiere fois qu'ils ſe ſont affemblés
, étoit un vieillard de plus de quatre -vingts ans , qui
en a paffé quarante au ſervice , & qui s'eſt trouvé à dixſept
batailles rangées .
De Versailles , le 17 Août 1775
Le 16 de ce mois , jour fixé par le Roi pour la ſigna
05
218 MERCURE DE FRANCE.
ture du contrat de mariage de Madame Clotilde , le Prince
de Marfan , Prince de la Maiſon de Lorraine , & le
ſieur de Tolozan , Introducteur des Ambaſſadeurs , allerent
prendre , dans les carroffes du Roi & de la Reine , le
Comte de Viry pour l'amener ici : l'Ambaſſadeur étoit accompagné
du même cortege qu'il avoit eu le jour de l'audience
publique que lui avoit donnée Sa Majeſté : il reçut
les mêmes honneurs que ce jour- là ; il fut traité , par
les Officiers du Roi , à une table dont le ſieur Boutet
d'Egvilly , Maître d'Hôtel du Roi , faiſoit les honneurs .
Quelque temps avant l'heure fixée par le Roi pour les
fiançailles , le Comte de Viry , précédé de fon cortege &
ſuivi de pluſieurs Seigneurs Piémontois , fortit de la ſalle
des Ambaſſadeurs pour ſe rendre chez Monfieur , qui devoit
, dans la cérémonie du mariage , repréſenter le Prince
de Piémont , & auquel le Comte de Viry avoit remis la
procuration de ce Prince autoriſée de Leurs Majestés
Sardes . L'Ambaſſadeur , qui avoit le Prince de Marfan à
fa droite & l'Introducteur des Ambaſfadeurs à ſa gauche ,
pria Monfieur , après lui avoir fait un compliment , de
venir chez le Roi pour les fiançailles ; en allant chez le
Roi , Monfieur , comme repréſentant le Prince de Pié
mont , marchoit à la droite de l'Ambaſſadeur ; le Prince
de Marfan étoit à leur droite , & l'Introducteur des Ambaſſadeurs
à la gauche. Depuis le grand escalier , Monfieur
& l'Ambaſſadeur furent précédés par le Grand - Maître des
Cérémonies , par le Maître & l'Aide des Cérémonies ; &
lorſqu'ils furent entrés dans le Cabinet où le Roi étoit
avec les Princes , Monfieur alla ſe placer à fon rang &
SEPTEMBRE. 1775 . 219
près du Roi , qui étoit au bout d'une table miſe dans le
fond du Cabinet.
L'Ambaſſadeur , après s'être approché de Sa Majesté ,
la complimenta.
La Reine , ayant été avertie par le Grand - Maître des
Cérémonies que le Roi étoit dans ſon Cabinet , fortit de
fon appartement pour s'y rendre. Elle étoit conduite par
le Comte de Tavannes , fon Chevalier d'Honneur , & par
le Comte de Teſſe , ſon premier Ecuyer , & accompagnée
par Madame , Madame Adélaïde , Madame Victoire &
Madame Sophie , ſuivies de leurs Chevaliers d'Honneurs &
premiers Ecuyers. Madame Clotilde , qui , en venant de
fon appartement chez la Reine , avoit été accompagnée
- par les Princeſſes & par un grand nombre de Dames de
la Cour , marchoit après . Madame , Madame Elifabeth ,
Madame Adélaïde , Madame Victoire & Madame Sophie
marchoient enfuite . Monſeigneur le Comte d'Artois donnoit
la main à Madame Clotilde , & Madame Elifabeth portoit
la queue de fa mante , qui étoit de gaze d'or . La Comteſſe
de Marfan , Gouvernante des Enfans de France , &
la Princeffe de Guémenée , auffi Gouvernante des Enfans
de France en ſurvivance , étoient auprès de Madame Clotilde
& de Madame Elifabeth . La Reine étoit ſuivie des
Princeſſes , ainſi que de la Maréchale de Mouchy , fa Dame
d'Honneur , la Princeſſe de Chimay , ſa Dame d'Atours
, les Dames du Palais , les Dames pour accompagner
les Princeſſes , & un grand nombre de Dames de la Coura
La Reine ſe plaça à la gauche du Roi à l'autre bout de
la table ; Monfieur & Monfeigneur le Comte d'Artois ſe
placerent du côté du Roi , Madame ; Madame Clotilde ,
220 MERCURE DE FRANCE.
Madame Elifabeth , Madame Adélaïde , Madame Victoire &
Madame Sophie ſe placerent du côté de la Reine , & le
Comte de Viry étoit placé ſeul , vis - à - vis de la table ,
entre la double ligne des Princes & Princeſſes .
Lorſque les Princes & Princeſſes eurent pris leurs places
, & que les Seigneurs & Dames de la Cour ſe furent
rangés des deux côtés du Cabinet , le Comte de Vergennes
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le département
des Affaires Etrangeres , s'avança près de la table du côté
du Roi ; le ſicur de Lamoignon de Malesherbes , auffi
Miniftre & Secrétaire d'Etat , ſe mit à l'autre bout. Le
Comte de Vergennes lut le commencement du contrat ,
qui fut figné par le Roi , par le Reine , par Monfieur , par
Madame , par Monfeigneur le Comte d'Artois , par Madame
Clotilde , par Madame Elifabeth , par Madame Adélaïde
, par Madame Victoire & par Madame Sophie , la plume
leur ayant été préſentée par le Comte de Vergennes .
Les Princes & les Princeſſes ſignerent le contrat , dans la
même colonne que le Roi. L'Ambaſſadeur figna feul dans
la feconde colonne , vis - à- vis du Duc d'Orléans . Dès
que le contrat fut figné , le Cardinal de la Roche - Aymon
, Grand Aumonier de France , en rochet & camail ,
accompagné de deux Aumoniers du Roi & de quelques
Eccléſiaſtiques de ſa Chapelle , entra dans le Cabinet , &
ſe plaça devant la table. Madame Clotilde & Monfieur
s'étant mis à fa droite , le Cardinal de la Roche - Aymon
fit les fiançailles .
Après cette cérémonie , Monfieur fut reconduit à fon
appartement , par l'Ambaſſadeur , de la même maniere
qu'il en avoit été amené chez le Roi ; & le Comte de
SEPTEMBRE. 1775. 22
Viry fut enfuite reconduit , avec le même cérémonial qui
s'étoit obſervé à ſon arrivée à Verſailles .
De Paris , le 21 Août 1775.
Le fieur Vicq d'Azyr , de l'Académie Royale des Scien
ces , a voulu s'aſſurer ti les cuirs des beftiaux morts de la
maladie epizootique étant paffés à la chaux d'une certaine
maniere , étoient encore capables de communiquer la maladie
aux beftiaux fains , & le réſultat de ſes expériences .
a été qu'avec ſa préparation ils ne confervoient plus de
corpufcules contagieux. Le Miniftre des Finances a invi
té en conféquence cet Académicien à publier un procédé
qui , dans le cas funeſte de l'épizootie , conſervera du
moins ce que la crainte de propager ce fléau faifoit perdre
auparavant.
PRÉSENTATIONS .
Le dérangement de la ſanté du Chevalier de Bauteville ,
Ambaſſadeur du Roi en Suiſſe , lui ayant fait demander un
congé , il a eu l'honneur d'être préſenté au Roi le 26 Juillet
, par le Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire d'Etat
au département des Affaires Etrangeres.
Le 30 Juillet la Marquiſe de Cany eut l'honneur d'être
préſentée à Leurs Majestés & à la Famille Royale par la
Vicomteſſe de Talaru .
222 MERCURE DE FRANCE.
Le 3 Août l'Abbé de Bayanne , Auditeur de Rote &
Rome , de retour ici par congé , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par le Comte de Vergennes , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département des Affaires Etrangeres .
Le Marquis de Noailles , Ambaſſadeur du Roi en Hollande
, de retour ici par congé , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majeſté , le 12 Août , par le Comte de Vergennes
, Miniftre & Secrétaire d'Etat au département des Affaires
Etrangeres .
La Marquiſe de Puiſigneux eut , le 13 Août après - midi ,
l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famil .
le Royale par la Marquiſe de Ségur.
Le 13 Août , le Marquis &le Comte de Saint Geniez
ont eu l'honneur d'être préſentés au Roi par le Maréchal
Duc de Duras .
NOMINATION S.
Le ſieur de Giac , Surintendant des Finances , Domaines
& Affaires de la Maiſon de la Reine , ayant remis à Sa
Majeſté ſa démiſſion de cette place , dont Elle a bien voulu
cependant lui conſerver l'honoraire & les honneurs ; Elle
en a pourvu le ſieur Bertier , Intendant de Paris , qui a
prêté ferment en cette qualité , le 25 Juillet , entre les
mains de Sa Majefté.
Le 30 Juillet le Maréchal Duc de Biron , Colonel du
Régiment des Gardes Françoiſes , a prêté ſerment entre
SEPTEMBRE. 1775. 223
les mains du Roi pour le Gouvernement de la Province
de Languedoc , vacant par la mort du Comte d'Eu.
Le 16 Juillet le Roi a nommé à l'Abbaye de Saint
Loup d'Orléans , Ordre de Citeaux , vacante par la mort
de la Dame de Bouville , la Dame de Baynac , Religieufe
de Notre - Dame de Sarlat.
Sa Majefté a accordé les entrées de ſa Chambre au Comte
de Bauteville , ci - devant fon Ambaſſadeur en Suifle.
Le Prince de Rohan - Guémenée , Commandant des
Gensdarmes de la Garde du Roi en ſurvivance , a eu l'honneur
de prêter ferment entre les mains de Sa Majeſté , le
20 Août , pour la place de Grand - Chambellan , fur la démiffion
du Duc de Bouillon , auquel le Roi en a accordé
la ſurvivance .
Le Roi ayant jugé à propos de remettre en regle l'Abbaye
de Beaupré , Ordre de Citeaux , Filiation de Morimond
en Lorraine , Sa Majefté y a nommé Dom Bernard
Malin , ci - devant Prieur de cette Maiſon .
MARIAGE ..
Le 31 Août , Leurs Majestés & la Famille Royale ont
figné le contrat de mariage du Comte de Saint Geniez ,
avec Demoiselle de Bourdeilles .
224 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES.
Le 6 Août , à trois heures trois quarts de l'après-midi ,
Madame la Comteſſe d'Artois eft heureuſement accouchée
d'un Prince que le Roi a nommé Duc d'Angoulême. Il a
été ondoyé par l'Evêque de Cahors , premier Aumônier de
Monſeigneur le Comte d'Artois , aſſiſté du Curé de cette
Ville.
MORTS.
Charles - Louis - Barnabé Teſtu , Chevalier de Balincourt ,
fils de Charles - Louis Teſtu , Comte de Balincourt , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , eſt mort à Paris , le
2 Août , âgé de 15 ans .
Henriette - Magdeleine Julie Jofeph de Cruffol - d'Uzès ,
Marquiſe de Murviel , épouſe de Henri François de Carfion
de Nizas , Marquis de Murviel , Baron des Etats de Languedoc
, eft morte le 27 Juillet , au Château de l'Hermenault
en Bas Poitou , dans la 50 année de ſon âge .
Françoiſe d'Arnaud , veuve de Pierre de Selve , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , & Gouverneur de la
Ville de Saint - Venant , eſt morte le 31 Juillet , dans fa
72 année.
Le 2 Août Herman Van Kleef eſt mort à Amſterdam
à l'age
SEPTEMBRE. 1775. 225
àl'âge de 104 ans , n'ayant laiſſe appercevoir le déclin de
ſes forces qu'au moment où il a ceſſé de vivre ; mais la
mort d'un Negre libre décédé à la Martinique l'année derniere
, à l'âge de 121 ans , eſt un évenement plus remar
quable , eu égard à la rareté des vieillards de cette couleur.
Ce Negre avoit porté les armes pour la défenſe de cette
Ile contre les attaques de l'Amiral Ruyter.
François Rouſſel de Tilly , ancien Evêque d'Orange ,Abbe
Commendataire de l'Abbaye Royale de Mazan , dans
le Vivarais , Doyen du Chapitre Royal de Saint- Aignan
d'Orléans , & ancien Abbé de Saint - Euſebe , eſt mort le
30 Juillet dernier , au Château de Saint - André des -Ramiers
, Dioceſe & Principauté d'Orange , dans la 80. année
de ſon âge.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-ſeizieme tirage de la Loterie de l'Hôtelde-
Ville s'est fait , le 26 du mois d'Aoûr , en la maniere
accoutumée. Le lot de cinquante mille liv, eſt échu au
N. 67100. Celui de vingt mille livres au N. 63892 , & les
deux de dix mille , aux numéros 65299 & 67977-
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt.
Fait le 5 Août. Les numéros ſortis de la roue de fortune
font 81 , 30 , 63 , 61 , 55. Le prochain tirage ſe fera le
5Septembre.
P
226 MERCURE DE FRANCE.
ن
ADDITIONS DE HOLLANDE,
ANECDOTE tirée d'une Lettre originale de feu M. Duval ,
Bibliothécaire de l'Empereur (François 1. ) , que nous
avons sous les yeux .
E
1
2
IN 1757 mois de Juillet , l'Impératrice ſe promenoit
ſeule dans le Parc de Schonbrun , en lifant à fon ordi
naire une liaſſe de papiers qu'elle avoit fous ſon bras :
Kihe pafia près d'un vieux Cavalier de ſa Garde , mis en
vedette au bout d'une avenue. Elle s'apperçut que le
bonhomme ronfloit. Elle l'appella pluſieurs fois & ne l'éveilla
qu'en faiſant du bruit avec fon rouleau de papiers ,
Elle lui dit alors de repouffer le ſommeil , pour éviter la
punition que l'on fait ſubir aux Factionnaires endormis .
Le vieux Reitre l'ayant remerciée de fon mieux , Elle tui
demanda s'il connoiſſoit l'Impératrice. Il répondit qu'il y
avoit 15 of 16 ans qu'il l'avoit vûe à Inſpruck ; mais que
depuis ce tems -là , il n'avoit pas eu le bonheur de la voir.
Eh bien,dit- elle , c'eſt moi : me remettez -vous ? " Comment,
c'est yous , reprit le Reitre à grife moustache ? Je ne
m'en serois pas doute. Oh , comme vous êtes groſſie. Quand
je vous vis à Inſpruck , vous étiez , ma foi , jolie ; mais,
en vérité, vous étes bien changée. L'Impératrice éclata de
rire , paya en beaux ducats la ſincérité du Reitre , & retourna
au Chateau raconter que , pour le coup , elle venoit
de parler à un homme qui ne lui avoit pas déguiſé là vé
rité" . Mais auſſi , dit expreſſement la Lettre (dont nous
n'altérons pas un ſeul mot), cet homme- là n'étoit ni CourSEPTEMBRE.
1775 227
tiſan ni Auteur. Il eſt bon de remarquer que impératri
ce avoit à peine alors 40 ans , vieux ſtyle & très - vieux,
mais que , fuivant le plus uſité (dont on ne peut fixer l'époque)
, elle devoit avoir au plus 34 ans aux yeux de fa
Cour & de toute la Terre。こち
:
F
SPECTACLES.
1
Paris le 16 Août 1775471
Cythere affiégée , Ballet en trois Actes , repréſenté pour
la premiere fois par l'Académie Royale de Muſique , le premier
de ce mois , eſt abſolument la même choſe que l'Opéra
Comique en vaudevilles , joué ſous le même titre au
mois d'Août 1754 , il y a 21 ans. Ainſi ſujet connu : rien
de neuf , ni dans le fond ni dans l'économie du Drame
fi ce n'eſt que l'acte unique de la Foire eft ici diftribué
en trois Actes . (L'Opéra voudroit-il donc à ſon tour glaner
dans un champ aſſez fertile qui fut autrefois de fon
domaine , & dont un poffeffeur étranger a obtenu la con
fiſcation ? Ce n'eſt pas ce qu'on feroit de plus mal. Il y
a dans les anciens Opéra comiques un magaſin de Sujets
gais , légers , & fur- tout galans , dont quelques - uns plus
travaillés pourroient être mis en Drames Lyriques. Il ne
S'agiroit que d'ennoblir l'eſpece, pour l'élever au ton de
la Mélopée théatrale , qui n'exclut point la gaité). Comme
une partie de nos Lecteurs peut n'avoir aucuire connois
fance du canevas original , ou peut avoir perdu de vue
' Opéra comique , il faut en retracer la fable. Mars, jus
rement jaloux d'Adonis , veut tirer une vengeance, éclatan .
te des infidélités de Vénus , & détruire entierement Cy.
there. Une horde de Scythes & de Sarmates eſt tout à
- P2
228 MERCURE DE FRANCE.
1
coup tranſportée dans l'Ifle , & vient attaquer la Capitale.
Cythere eſt inveſtie au moment qu'on y fait une fête en
l'honneur d'Adonis. Cette Place , peu redoutable , fi ce
n'eſt par ſa foiblefſe même , a pour défenſe des remparts
formés de fimples paliſſades de rofiers & d'autres arbuftes
fleuris : fortifications ordonnées par la galanterie & par la
molleſſe. Trois Guerriers , Olgar , Barbarin , Brontès , ſont
à la tête des Barbares ; deux Nymphes ſeules ſauvent Cythere
& font lever le ſiege. Les Cythériennes , à l'ap .
proche des Scythes , arborent le drapeau blanc fur leurs
remparts , &le Pont levis eſt abaiſſe. Une d'elles , l'olivier
à la main , paroît , s'adreſſe au Commandant de la
Troupe & le fomme de ſe rendre , en lui diſant qu'on lui
accorde les honneurs de la Guerre. Après quelques pourparlers
& force bravades , on propoſe de décider l'affaire
par un combat fingulier d'un Champion de chaque parti.
Olgar eft choiſi pour ce fameux combat , & le guerrier
qu'on lui oppoſe eſt une Cythérienne qu'il a aimée , mais
dont les rebuts , rappellés à ſon ſouvenir , excitent encore
fa vengeance. L'événement de ce combat eſt le même
qu'entre tous les amans irrités , où le plus foible eſt le plus
fort & reſte vainqueur. Olgar tombe aux pieds de Doris ,
lui rend les armes , reprend ſes fers. Une partie des Scy
thes eſt enchaînée par les Nymphes & faite priſonniere ,
l'autre miſe en fuite. Brontès abandonné des fiens entreprend
ſeul de prendre Cythere. Paroit auſſi-tôt une Transfuge
qui vient lui donner des avis importans , & demarde
à paſſer ſous ſes drapeaux. Le Scythe charmé de fes
inclinations guerrieres , lui promet de la mener dans les
combats. L'artificieuſe Amazone , feignant beaucoup de
curioſité pour conſidérer fon armure , vient à bout de k
SEPTEMBRE. 1775. 229
+
défarmer piece à piece , & finit par l'enchaîner avec des
fleurs qui cachent de véritables fers . Les Nymphes célebrent
leur triomphe ; Mars & Vénus , reconciliés par
l'Amour , deſcendent pour prendre part à la Fête. Cet
agréable Sujet eſt ſans contredit une des plus ingénieuſes
galanteries de notre Théatre . Cependant il ne paroît
point faire grand effet à l'Opéra ; tout y ſemble même
affez meſquin , & ce qu'on trouvoit charmant à la Foire ,
eſt preſque ridicule ici. L'idée du Siege d'Iolcos (dans
Alceſte) que rappelle celui de Cythere , rend ce dernier
d'autant plus burleſque , que malgré les évolutions il eſt
bien plus mal repréſenté . En un mot ( qui pourroit le
croire ?) ce Drame ſi galant n'eſt rien moins que gai. Eft
ce la Muſique qui l'attriſte ? C'eſt ce que perſonne n'ofera
dire , puiſqu'elle a été applaudie avec un excès ſi démeſuré
, que , fans faire tort à l'Auteur , on pouvoit y ſoupçonne
de l'affectation. Or fi les applaudiſſemens ſont méris
& finceres , il faut que toute l'organiſation des oreilles
Françoiſes ſoit changée , ou que le goût national (fuppoſé
qu'il en exiſte un : car nous n'avons pas même de
Muſique) ait fait au moins le tour du compas. Au reſte
nous avons remarqué que la Muſique du dernier Divertisſement
de la Piece , (qui eſt de M. Berton , Directeur )
avoit fait ſur le plus grand nombre des Spectateurs une
impreſſion de gaité bien plus ſenſible , que l'admiration
réfléchie , & néceſſairement un peu froide , qu'avoit du
produire toute celle qu'on avoit entendue.
Paris le 6 Septembre.
Le Mariage clandestin , à la Comédie Françoiſe , n'a pas
tenu long-tems le Théatre. Onyy a trouvé double intri-
P3
130 MERCURE DE FRANCE.
gue , & par conféquent peu d'intérêt , puiſque tout parta
ge l'anéantit ; puis des Moeurs Utopiennes ou romanesques
qui ne peignoient rien de réel ; enfin un ſtyle fort inégal ,
ou tantôt haut & tantôt bas. L'Auteur , dit-on , l'a retirée.
Mais les Comédiens François ont tant de quoi ſe dé
dommager d'une Nouveauté qui leur échoué , qu'on ne s'en
apperçoit preſque point chez eux. D'ailleurs , ils donnent
actuellement eux-mêmes au Public un Spectacle aſſez nou.
veau , qui va nous occuper , & dont nous fommes comp
tables à nos Lecteurs .
La Colonie , Opéra Comique , a mieux réufli . Cette
Piece , qui eſt en deux actes & traduité de l'Italien , a
été donnée par M. Framery. La muſique eſt du ſignor
Sacchini , Compoſiteur Italien , & les Virtuoſes paroiffent
un peu partagés ſur tout fon mérite , que nous letur laif
fons difcuter. Les Comédiens Italiens ont encore mis au
Théatre la belle Arfene , Comédie de M. Favart , jouée
l'année derniere à la Cour. Mais elle eft ici en quatre
actes , avec beaucoup de changemens. La musique eft de
M. Moncigny. Nous reviendrons à ces deux Pieces ,
quand nous les connoîtrons mieux.
SEPTEMBRE. 1775. 231
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe
Epître aux Malheureux
Idylle imitée de l'Anglois ,
Ode Anacreontique ,
Les Amans malheureux ,
Epitre d'un Amant à la Maîtreſſe ,
Vers fur les Spectacles ,
La-Canicule ,
A mes Fleurs ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
page 5
ibid.
II
15
17
51
55
58
61
63
ENIGMES ,
ibid.
LOGOGRYPHES .
65
A Mademoiſelle L. R. R. 67
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 70
Hiſtoire de la Ville de Rouen , ibid.
Le.Voyageur François , 79
L'art d'apprécier & de teindre toutes fortes de peaux , 83
Mémoires ſecrets tirés des Archives des Souverains
de l'Europe , 84
Elémens de l'hiſtoire des anciens Peuples du monde , 85
Examen de la Houille , 87
Hiftoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles, 87
Manuel Tyronien . 99
Répertoire univerſel & raiſonné de Jurisprudence ,
Ellais hiſtoriques ſur le ſacre & couronnement des
ΙΟΙ
Rois de France , 102
Oraiſon funebre de Clément XIV , 104
Abrégé chronologique de l'hiſtoire de Lorraine , 106
Penfées fur la Religion naturelle & révelée , 108
Analyſe de l'hiſtoire des établiſſemens des Européens
dans les deux Indes , 109
Les Sieeles Chrétiens , 111
La défenſe de la Religion , 117
Recherches fur les maladies chroniques , 122
Eloge de M. Model , 128
Defcription de l'hiſtoire générale & particuliere du Duché
de Bourgogne , 129
232 MERCURE DE FRANCE.
Phyſiologie des corps organiſés ,
Nouvelles expériences ſur le fer ,
Les intérêts du Roi & ceux du Peuple ,
Nouvelles Françoiſes ,
Eſpagnoles,
Journal de Lecture ,
Bibliotheque littéraire de Médecine ,
Dictionnaire d'Italie ,
Les Hommes de Prométhée ,
Annonces ,
ACADÉMIES.
page 130
133
ibid.
135
140
146
148.
152
161
168
171
Françoiſe , ibid.
- Rouen , 172
SPECTACLES. 174
Concert Spirituel , ibid.
Opéra , 175
Comédie Françoiſe 179
Comédie Italienne , 180
ARTS. 184
Gravures , ibid.
Topographie , 189
Muſique. 191
Lettre de M. de Voltaire aux Auteurs de la Bibliotheque
univerſelle des Romans , 195
Lettre au Rédacteur du Mercure , 200
Extrait d'un Sermon fur la Priere , 201
Variétés , inventions , &c . 203
Anecdotes. 207
AVIS , 210
Nouvelles politiques , 211
Préſentations , 2217
Nominations , 222
Mariage , 223
Naiſſance , 224
Morts ,
ibid
Loteries , 225
ADDITIONS DE IIOLLANDE.
Anecdote,
Spectacles,
220
237
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIOUS CHUN
TUEROR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
RCUMSPIO
AP
20
M51
1775
no.13
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
OCTOBRE, 1775.
PREMIER VOLUME
N°. XIII.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REY
Libraire fur le Cingle.
L Barbier de Séville , éville, ou la Précaution inutile , co
médie en 4 Actes ; Par M.de Beaumarchais ; repréſentée
&tombée ſur le Théatre de la Comédie Françoiſe
auxThuileries , le 23 Février 1775.80. Paris 1775 .
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans ces
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Naiſſance; le fecond , la Pairie de Dignité ; le troifieme;
la Pairie d'Appanage ; le quatrieme , la Pairie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomine. 8. 2 vol. Par
H. V. Zemgans. Maestricht. 1775 .
Droit (Le) des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle ,
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains. Par M. de Vattel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remar-/
ques de l'Éditeur. 4to. 2. vol. Amft. 1775. à f 6 .
Hiftoire de l'Ordre du St. Efprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiſtoriographe des Ordres du Roi. Un vol. 12 qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris . Francfort
1775. à f 1-10.
Phyſiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble,
& deffein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , fou
le titre de Phyſiologie des Mouffes. Par M. de Nec
ker , Botanifte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de plufieurs Académies , &c. & c . 80. avec
une Planche . Bouillon 1775. à f 1-10.
Poëfies de Société , dédiées à Staniflas II. Roi de Pologne.
Par M. L. Rénaud. 80. Leipzig 1775. à f 1 .
Récréations (Les ) de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes. 12. 2 vol .
Paris 1775. à f 2-10 .
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c. 4to. 1773-1775 , 3 Tomes .
Poesie del fignor abate Pietro Metastafio , 8vo. 10 vol.
Torino. 1757 1768 .
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la So
ciété Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769.
1
LIVRES NOUVEAUX.
DE L'HOMME Ou des principes & des Loix de l'in
fluence de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame,
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in- aouze , en
2. vol. Amſterdam 1775 , à f 2: 10 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fou
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 : -
MARC- MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII . volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6e des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant fon Séjour
- en Angleterre. Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Deuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille-douce. Amst. 1774.
àf 8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET . Seconde Edition. On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux- Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les ) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in- douze , 1 vol. 1775. àfl:-
AVIS.
J'ai mis fous preſſe & je ſuis fur le point de publier
In ouvrage intéreſſant , pour toutes les Nations ; ce font
es Plans & les Statuts des différens établiſſemens or-
Honnés & fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
DE RUSSIE pour l'inftruction de la Jeuneſſe de ſon
Empire & pour le bonheur de tous ſes Sujets .
Ces Etabliſſemens font La Maison d'Education de
Mofcou ; l'Académie & l'Ecole des Beaux Arts ; la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises ;
Corps des Cadets de terre ; la Caisse des Veuves &
es Orphelins ; une Caiffe de Dépôt ouverte au Public ,
un Lombard.
Ag
LIVRES NOUVEAUX.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite
St. Pétersbourg , par un François qui poffede les deu
Langues , d'après les Originaux Rufles & ſous les yeu
de Monfieur le Général Betzky , Directeur de tous c
Établiſſemens .
,
On apprendra dans les différentes pieces quí le com
poſent , à bien connoître le génie & les moeurs actuelles
de la Nation & les efforts de l'1 MPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux,
inftruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés
pour en prévenir de nouveaux ; pour conferver les en
fans abandonnés de leurs parens ; pour foulager les
Veuves & les Orphelins ; pour affurer les fucceſſions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circu
lation les fonds des ſujets ; pour fauver les fortune
des particuliers , de la rapacité des ufuriers ; pour a
franchir des Serfs , & former un tiers état libre
Manufacturier ; & fur- tout pour perfectionner l'Educatio
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les me
res & les enfans honnêtes , & affurer le regne des bon
nes moeurs .
La ſageſſe des réglemens expofés dans le plus grand
détail , en fait une lecture intéreſſante par elle - même
& elle le devient d'avantage encore par des morceaur
rélatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la confervation
de la ſanté , objets d'une utilité commune à toutes les
contrées.
Ce recueil formera 2 vol. grand in- douze de
feuilles d'impreſſion , à f2 10. courant de Hollande.
Une ſeconde édition in 4to. en deux parties , fera o
née de plus de 90 morceaux de gravure plus ou moil
confidérables , à f 10. 10. de Hollande.
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle
correcte.
Les différentes Nations policées de l'Europe defiroien
depuis long- tems la publication de cet ouvrage.
Il eſt propre à montrer à des Peuples qui croyent tou
connoître & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'il
pourroient bien n'en être qu'aux premiers élémens .
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE I. Vol. 1775.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Précis des Pieces imprimées qui ont concouru
pour le Prix de Poësie de l'Aca
démie Françoise en 1775.
CONSEILS A UN JEUNE POETE*,
• Cette Piece eſt imprimée in-80. à Paris , chez Demonvole
, Imprim-Lib. de l'Acad. Françoiſe,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Piece qui a remporté le prix de l'Aca
démie Françoise en 1775.
Doctrina Sed vim promovet insitam.
HORACE.
u1 , la gloire t'appelle ,& ce n'eſt pas en vain ;
Oui , fur ton front naiffant , marqué d'un ſceau divin ,
Le ciel mit un rameau de ce laurier fertile,
Qui reverdit encore au tombeau de Virgile.
Viens , Apollon t'appelle au Parnaſſe Français;
Mais de nombreux écueils en défendent l'accès.
Les rangs y font ferrés : il faut fendre la preſſe.
Un peuple de rivaux & t'aſſiege & te preſſe .
Tu fais , lorſqu'autrefois le Héros des Troyens
Allait chercher fon pere aux champs Elyſiens ,
Quels monftres effrayans , réels ou fantaſtiques ,
Du Ténare à ſes yeux occupaient les portiques.
Rappelle ce tableau : le Poëte en ſes vers
:
Apeint notre Parnaſſe en peignant les Enfers.
Malgré tant d'ennemis placés à la barriere ,
Tu franchiras le feuil ſans aſſoupir Cerberc.
Mais ſuis dès -lors en paix la route du talent.
Tranquille Citoyen d'un Etat turbulent ,
Sauve- toi des travers que ce fiecle accumule.
Fuis des divers partis la guerre ridicule .
Ris tout bas , ſi tu veux , des querelles du temps,
Mais n'inſcris point ton nom parmi les combattans.
Vois ſans nul intérêt , ſi tu fais être ſage ,
Tout ce peuple écrivain , vrai fléau de notre age
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 7
Qui du premier des arts faiſant un plat métier ,
Penſe acheter un nom en vendant du papier ;
Des lourds compilateurs la troupe famélique ,
Et des bâtards d'Young l'eſſaim mélancolique ;
Ces drames qui font peur , & ne font pas pleurer ;
Ces apôtres du goût , peu faits pour l'inſpirer ,
Docteurs ſans miflion , & du haut de leurs chaires,
Prêchant un ſiecle ingrat qui n'en profite gueres ;
Et ces codes rimés , où de jeunes Profès ,
Enſeignant l'art des vers qu'ils n'apprendront jamais ,
Attaquent tous les jours , d'une ardeur non commune ,
Vingt réputations ſans pouvoir s'en faire une ;
Recueils de toute eſpece , anecdotes , bons mots ,
Eſprits des grands Auteurs rédigés par des ſots ;
Ces almanachs du Pinde, où la preſſe indignée,
Entaſſe en gémiſſant tous les vers de l'année ;
Enfin ce long amas d'ouvrages renommés ,
D'écrits à grande marge avec pompe imprimés ,
Qui portés par la gloire au-delà du Tropique ,
Vont charmer tous les ans les Colons d'Amérique.
•
Veux tu ſur le Parnaſſe illuſtrer ta mémoire ?
Crains , au premier ſuccès , accueilli , careſſé ,
Par la voix des flatteurs nonchalamment bercé ,
Au murmure indulgent des louanges trompeuſes ,
De goûter du repos les douceurs dangereuſes.
Oppoſe à tes rivaux un travail affidu ,
4
MERCURE DE FRANCE.
Et fonge epcore à vaincre après avoir vaincu.
Ainfi croft & s'étend le talent qu'on renomme.
Et la foif des ſuccès eſt l'instinct du grand homme.
Mais c'eſt peu que du Pinde ouvrant tous les ſentiers,
Et préparant pour toi des moiſſons de lauriers ,
Des guides refpectés dirigent ton courage ;
C'eſt peu que de ta force ils t'enſeignent l'uſage ;
Ils nourriront dans toi ces nobles ſentimens ,
Qui relevent l'éclat & le prix des talens .
Oui , quoiqu'en tous les temps l'injurieuſe envie
Se plaiſe à raconter les fautes du génie ,
Crois qu'il eſt rare au moins que d'illuſtres eſprits
Soient vils dans leurs conduite , &grands dans leurs écrits.
Il eſt une fierté par la gloire inſpirée ,
Par l'amour du devoir noblement épurée ,
Orgueil des coeurs bien nés , qui diftingue à nos yeux
Et le grand Ecrivain & l'Artiſte fameux.
Vois des arts en nos jours les plus brillans modeles ,
A l'honneur , au bon goût également fideles ,
Repouſſant à la fois & le vice & l'ennui ,
Et méritant la gloire , & l'aimant dans autrui ,
Offrant à l'amitié de nobles ſacrifices ,
Exemples d'un pays dont ils font les délices ;
Laifſfant mourir loin d'eux les libelles impurs ,
Fabriqués par la haine en ſes antres obſcurs .
si
OCTOBRE . I. Vol. 1775.
De qui hait les talens j'augure toujours mal ;
Jamais leur détracteur ne devient leur rival.
Muſes , vous repouſſez le ſacrilége impie ,
Dont la main viola les autels du génie.
Tu vivras éloigné de ces lâches fureurs :
Le temple des beaux- arts eſt l'aſyle des moeurs.
Dans ce ſéjour ſacré la France voit paroftre
D'illuftres Citoyens , des Grands dignes de l'être;
Laiſſe quelques eſprits , triſtement prévenus ,
Penſer , dès qu'on eſt Grand , que l'on n'eſt rien de plus.
Ala ville , à la cour des mortels reſpectables
Ont joint l'eſprit du monde au goût des arts aimables.
Le talent ſe polit dans leur ſociété ,
Acquiert plus d'agrément & plus d'urbanité ,
Ce tact heureux & fin , ce ton , cet art de plaite ,
Aux moeurs comme à l'eſprit parure néceſſaire.
La Feuillade & Vendôme & Chaulieu vieilliſſant ,
Préſidaient aux eſſais de Voltaire naiſſant.
Le Héros de Dénain , l'enfant de la Victoire ,
Aimait à le couvrir des rayons de ſa gloire.
Il goûtait leurs leçons , & ces Mattres choiſis
Le formaient au bon goût du fiecle de Louis.
Il eſt , il eſt encor d'auſſi parfaits modeles
Du jugement exquis , des grâces naturelles.
Attire leurs regards ſur tes heureux eſſais ;
Mérite enfin qu'un jour , honorant tes ſuccès,
A 5
to MERCURE DE FRANCE.
/
Te donnant pour leçon leurs exemples à ſuivre ,
Nivernois & Beauvau t'enſeignent l'art de vivre.
C'eſt peu de poſſéder , il faut ſavoir jouir ;
Il faut goûter en paix ce qu'on fut obtenir .
Aux palmes d'Hélicon il eſt beau de prétendre;
Des mains de l'amitié qu'il eſt doux de les prendre !
Pour moi je puis encor , témoin de tes honneurs ,
Je puis à ta couronne attacher quelques fleurs .
Apollon a reçu tes premiers ſacrifices ;
Ce Dieu , de mon printemps a reçu les premices.
Cet amour des beaux- arts eſt ſouvent féducteur ;
Ils ne m'ont point trompé , puiſqu'ils font mon bonheur
Ils enchantent mes jours , & leur riant cortege
Ecarte les ſoucis dont l'eſſaim nous afſiege.
Je me ſauve en leurs bras , j'y trouve le repos.
Le Vieillard au front chauve , à l'inflexible faulx,
De nous à chaque inſtant ravit quelque partie ,
Il moiſſonne en courant les fleurs de notre vie.
L'eſprit jouit encor quand les ſens ſont flétris :
C'eſt le dernier ſoutien de nos derniers débris .
Un jour mon oeil éteint ſous les voiles de l'âge,
Ne verra la beauté qu'à travers un nuage.
Les parfums du printemps , ſon éclat , ſes couleurs
Pour mes ſens émouſſés auront moins de douceurs ,
Et des airs de Grétry l'aimable mélodie
Frappera foiblement mon oreille engourdie,
OCTOBRE. I. Vol. 1775.
Alors , toujours ſenſible aux charmes des neuf Soeurs
Puiffé-je encor goûter leurs dons conſolateurs ,
Raſſembler avec joie autour de ma vieilleſſe,
Ces Ecrivains chéris qu'adora ma jeuneſſe ,
Relire & dévorer ces ouvrages charmans ,
De la raiſon , de l'ame immortels alimens,
Me réchauffer encor de leur flamme divine,
Et retrouver mon coeur dans les vers de Racine (
Par M. de la Harpe 4
12 MERCURE DE FRANCE.
BRUTUS A SERVILIE * , Piece
qui a obtenu le second acceffit , au jugement
de l'Académie Françoise.
LE
Peuple Roil commandez.
Le voile eſt déchiré ; César étoit mon pere :
Brutus fils d'un Tyran ! ... Et vous êtes ma mere,
Vous ! la ſoeur de Caton ! malheureux ! je frémis ,
Et César eft vengé , puiſque je ſuis fon fils.
Quel aveugle génie à mon deſtin préſide !
Mon coeur eft vertueux & ma main parricide !
O vertu ! nom fatal , mais toujours révéré !
Les Dieux m'ont - ils puni de t'avoir adoré ?
Vous qui jetez l'horreur dans mon ame étonnée !
O mere plus chérie encor qu'infortunée ,
Quel Dieu de votre hymen alluma le flambeau ?
Cachez - moi que l'opprobre entoura mon berceau.
Pardonnez ..… je vous plains ; mais c'eſt vous que j'ims
plore ;
Trompez - moi par pitié .. je veux douter encore.
Soutenez mon courage , & inanes des Brutus !
Je porte votre nom , donnez - moi vos vertus.
C'eſt vous de parler , à moi de vous entendre ;
C'eſt de vous ſeul enfin que j'ai voulu deſcendre ,
* A Paris , chez Demonville , rue St Séverin.
3
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 19
Oui , je vous appartiens , quels que foient mes parens;
Mon bras , comme le votre immole les Tyrans ;
Et César & Tarquin nous uniffent enſemble ,
J'ai prouvé mes ayeux , puiſque je vous reſſemble.
Céſar fut un tyran : l'honneur de le punir ,
Rome l'a prononcé , devoit m'appartenir ;
Céfar fut un tyran ... Eh bien ! fut - il mon pere ;
Ce que Brutus a fait , Brutus a dû le faire.
Libérateur de Rome , annoncé par mon nom ,
J'ai fait voir dans ſon fils le neveu de Caton.
Fille des Scipions , ſongez à vos ancêtres ;
Ils n'ont point triomphe pour nous laiſſer des mattres ;
Et dans ce Capitole , orné par leurs exploits ,
J'appris d'eux à marcher ſur la tête des Rois.
O beaux jours éclipſés de la grandeur de Rome !
Ils renverſoient Carthage , & nous ſervions un homme
Un homme infolemment nous trafneit à fon char ,
Souverains de la terre & ſujets de Céſar !
Que le Vainqueur du Rhin , de la Seine & du Tage,
De l'Euphrate indompté nous ait promis l'hommage ,
Le front fous les lauriers , nous recevions ſes loix.
Figurez - vous Céſar ſuivi de ſes Gaulois ,
Loin du Parthe , oubliant nos aigles prifonnieres ,
Du Rubicon ſacré violant les barrieres ,
Et du ſommet des monts , ſur les pas d'Annibal ,
Menaçant nos remparts de fon drapeau fatal :
Voyez nos Citoyens chaffés de l'Italie ,
Leur ſang qui fume encor aux champs de Theffalie ;
La veuve de Pompée , errante avec ſes fils ,
14 MERCURE DE FRANCE .
Redemandant ſa cendre aux bûchers de Memphis ;
Caton enseveli dans les ſables d'Afrique ;
Et des rives du Tibre aux campagnes d'Utique ,
Les reſtes de Pharſale épars dans l'Univers ,
Cachant la liberté dans le fond des déſerts ;
Voilà tous ſes exploits ou plutôt tous fes crimes :
Vantez moins ſa clémence , & comptez ſes victimes.
Le plus grand des affronts pour mon coeur indigné ,
C'eſt de me ſouvenir qu'il m'avoit épargné.
Il a dû m'immoler s'il a ſu me connoître.
j'étois né libre enfin ; qui l'avoit fait mon maître ?
Quel autre que les Dieux ordonne de mon fort ?
Ce droit de pardonner fut fon arrêt de mort.
Ombres de mes amis , c'eſt vous que j'en atteſte ,
Vous que j'ai vu périr dans ce combat funeſte ,
Où la vertu trahie a fait rougir les Dieux :
Brutus devant César n'a point baiffé les yeux.
Il fut trop m'en punir en me laiſfant la vie ;
Je vous ai ſurvécu pour vous porter envie :
Le ciel qui conſerva mes jours infortunés ,
Au parricide , hélas ! les avoit condamnés.
Si vous aimiez César , s'il tomba ſous mes coups ,
Dans l'ennemi de Rome oubliez un époux.
Près d'abattre une tête à moi-même ſi chere ,
J'étois loin de prévoir les larmes d'une mere :
Le ciel , par vos douleurs , a craint de m'éprouver ,
Mais enfin je l'aimois , & n'ai pu le ſauver.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 15
Dix ans vous avez vu ſon altiere imprudence
Fatiguer du Sénat la longue patience ;
Et nous laiſſant à peine un nom de liberté,
Affecter d'un vainqueur l'inſultante fierté.
:
Ce rang de Dictateur , ce nom ſous qui tout tremble ;
Qui ne fait qu'un pouvoir des pouvoirs qu'il raſſemble
Dans ſes ſuperbes mains avoit mis à la fois
Les faiſceaux des Conſuls & le ſceptre des Rois ,
Sa vaſte ambition , contente en apparence ,
Mais gênée en effet dans un pouvoir immenfe ,
Déceloit tous les jours aux regards de Brutus
L'homme dans qui Sylla vit plus d'un Marius.
Dédaignant ces honneurs entaffés ſur ſa tête ,
Et les retenant tous comme un bien de conquête ,
Il dévoroit le trône , & , premier Citoyen ,
Tant qu'il n'étoit pas Roi , croyoit n'être encor rien.
Quand la terre en filence obéiſſoit au Tibre ,
Ne voyant qu'un Empire & qu'un ſeul Peuple libre ,
14s'eſt dit : à ce Peuple ofons donner des fers ;
Rome eſclave à mes pieds enchaîne l'Univers .
L'ingrat ! ... Rome oubliant une guerre fatale ,
Sembloit l'avoir abſous des crimes de Pharſale ;
Il pouvoit , trop heureux , au ſein de tant d'honneurs ,
Jouir de ſa clémence & régner ſur les coeurs.
Rome légitimoit ſa grandeur criminelle ;
Il aima mieux ravir tout ce qu'il tenoit d'elle .
Je l'ai vu , déjà Roi , dans ſon eſpoir altier ,
Las de feindre & montrant le tyran tout entier ,
Par un orac'e faux menaçant Babylone ,
Faire mentir les Dieux pour demander un trône ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Comme fi de Craffus les manes négligés
Par la main d'un tyran vouloient être vengés !
Moins fier de triompher du Tigre & de l'Euphate,
D'arracher nos drapeaux au fils de Mithridate ,
Qu'orgueilleux d'étaler chez des peuples lointains
Avec ce nom de Roi , l'opprobre des Romains .
•
:
Par M. du Duruflés
L'ESCLAVAGE
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 17
L'ESCLAVAGE DES AMÉRICAINS
& DES NEGRES*, Piece qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoise.
L'AMÉRICAIN
Facit indignatio verfum. Juv. Sat. I.
'AMÉRICAIN vivoit dans une paix profonde ,
Et ne ſoupçonnoit pas qu'il fût un autre monde;
Errant fur le rivage , ou dans l'horreur des bois ,
Connoiſſant peu le crine , il connut peu de lois;
Indolent par principe , humain par habitude ,
Vertueux fans effort & ſage ſans étude ,
Regardant d'un même oeil la vie & le trépas ,
Il goûtoit le bonheur & ne le cherchoit pas.
Peuple trop fortuné ! ſur ta tranquille plagé
L'íbere va porter la mort & l'esclavage.
Il accourt ; fon audace a vaincu les haſards,
Et ſes palais flottans tonnent de toutes parts.
Vois fondre fur tes bords ce Conquérant avide:
Sa puiſſance eſt ſon droit , l'intérêt eſt ſon guide.
Le ſang coule déjà ſous le fer des bourreaux :
Tant d'Etats font changés en d'immenfes tombeaux.
.ان
A paris chez Demonville , rue St Séverin.
B
18
MERCURE DE FRANCE,
L'Américain tremblant , en vain d'un pas agile ,
Au fond de ſes déſerts va chercher un aſyle ;
On le pourſuit: il tombe , & ſon fier aſſaſſin
Le traite de barbare en lui perçant le ſein ;
Tandis que fous les dents des meutes dévorantes ,
Palpitent des Incas les entrailles fumantes ;
Au milieu des gibets il éleve un autel ,
Sur des monceaux de morts invoque l'Eternet ,
Et veut rendre les cieux complices de ſes crimes.
Le meurtre ceſſe enfin... Quoi ! l'orgueilleux Ibere
Permet à des humains de reſter ſur la terre !
Sa fureur défaillante épargne les vaincus ! ...
Non , non , ſa piété même eſt un crime de plus .
"
Ce monde est né , dit- il , pour le bonheur de l'autre ;
,, Allez , vils inſtrumens des voluptés du nôtre ,
"
و د
A la Nature avare arrachez ſes métaux ;
En vous donnant des fers j'ai payé vos travaux.
Sous leurs coups redoublés la terre eſt entr'ouverte ,
Ses flancs font habités, ſa furface est déſerte ,
Elle voit des vivans raſſembler leurs efforts ,
Pour defcendre en ſon ſein , qui ne s'ouvroit qu'aux morts
O terre ! dont jamais les entrailles ſacrées
Par des peuples heureux ne furent déchirées ,
Ouvre au fier Eſpagnol tes antres mugiffans ,
Vomis , pour le punir , tes funeſtes préfens ,
Prodigue tes tréfors , comble fon efpérance :
Ta libéralité fuffit à ta vengeance.
1.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 19
Bientôt regorgeant d'or , ſes ſuperbes vaiſſeaux
D'un fardeau dangereux fatigueront les eaux ,
Et leurs flancs vomiront , avec tant de richeſſes ,
De cent tourmens divers ſources enchantereſſes ,
Les maux des Citoyens; les querelles des Rois, لوEt le fombre égoiſme& le mépris des loix;
L'amitié n'aura plus que de mourantes flammes ;
L'intérêt en deſpote aſſervira les ames ,
Et cédant ſon empire à ce maître nouveau,
L'amour , de déſeſpoir, éteindra ſon flambeau.
Déjà même Cérès & ſes triſtes compagnes
Regrettent l'habitant des fertiles campagnes ,
Qui , laiſſant ſa charrue au milieu d'un fillon
Trop docile aux ſignaux d'un fatal pavillon ,
Sous un ciel inconnu va chercher l'opulence ,
Tandis qu'en ſes vergers il trouvoit l'abondance.
Sur les rives du Tage il reparoît enfin;
Il y porte de l'or , il y trouve la faim.
Riche & pauvre à la fois , le faſtueux Ibere
Etale avec orgueil ſa pompeuſe mifere.
11 partit généreux , il revient inhumain:
La rage des lions fermente dans ſon ſein.
Vers les bords de l'Afrique il tourne ſa furie.
Aquel prix ! juſtes Dieux! ſa molleſſe eſt nourrie
De mêts qui flattent moins les ſens que fon orgueil ;
De cent mille Africains ce luxe eſt le cercueil .
En proie aux Eſpagnols , aux François , aux Bataves ,
Le nouveau Continent n'a point aſſez d'eſclaves ;
Nos beſoins , nos deſirs font plus vaſtes que lui :
Le Negre y va traîner ſa chaîne & fon ennui.
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
O rive de Guinée ! O commerce exécrable !
Où l'homme , au poids de l'or , marchande ſon ſemblable,
Ton ſemblable ! ... non , non , barbare ! il ne l'eſt pas !
Il n'eut point à rougir de pareils attentats.
Tyran! tu n'es plus homme , après ce crime atroce :
Ne fois pas plus cruel que le tigre féroce ;
Dévore ta victime & ne l'enchaîne pas.
Entends-tu cet eſclave invoquer le trépas ?
La mort , à ton exemple , eſt injuſte & cruelle,
De ton coeur implacable , image trop fidelle ,
La tombe pou lui ſeurefuſe de s'ouvrir ,
Et tu lui ravis tout , juſqu'au droit de mourir .
D'innocens orphelins une troupe éperdue ,
Pour la derniere fois vient jouir de ſa vue :
Hélas ! on les ſépare: & comble de douleurs !
On leur envie encor des adieux & des pleurs .
Toi , qui pour les humains fus long-temps inflexible,
Ó Neptune , arme-toi de ce trident terrible ,
Que l'art audacieux , des ondes ſouverain ,
Par ſes vaſtes calculs a brisé dans ta main ;
Venge , venge les mers du Tyran qui les brave,
Engloutis à la fois & le Mattre & l'Eſclave :
La mort , pour un captif , eſt le bien le plus doux,
Le Negre , en expirant , bénira ton courroux.
Mais il deſeend déjà ſur ce triſte rivage ,
Où l'oeil découvre encor les traces du carnage ; |
Soudain il eſt jeté dans ces gouffres affreux.
De peuples enchaînés ſépulcres ténébreux .
Pénétrons avec lui dars cette horreur profonde ;
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 21
Il va porter la foudre aux entrailles du monde;
Par ſes tremblantes mains le nitre renfermé ,
Semble dans ſa priſon dormir inanimé ;
La méche près de lui lentement ſe conſume ,
Le ſpectateur frémit , le ſalpêtre s'allume ,
Lance au loin les rochers & leurs vaſtes débris ,
Ecraſent les forçats l'un ſur l'autre engloutis.
Ciel ! j'ai vu treſſaillir ces montagnes tremblantes
De ce monde ébranlé colonnes chancelantes :
Sous cette voûte horrible un jour affreux nous lui
Ce jour eſt effacé par l'inſtant qui le ſuit.
Là , des vents déchaînés les obfcures cavernes ,
Là, des lacs ſouterreins les immenfes citernes
S'entr'ouvrent , & plus loin des torrens enflammés
Entraînent les mineurs à demi conſumés.
Rival du Créateur juſques dans ſa colere .
L'homme creuſe un tartare au centre de la terre,
Fuyons de ces cachots , theatre de forfaits ,
Où la clarté du jour ne pénétra jamais.
L'humanité gémit au bord de ces abyſmes ,
Et ces champs à ſes yeux offrent de nouveaux crimes.
Cruel ! où traînes - tu ces Negres languiſſans ,
Courbés ſous la fatigue & ſous le poids des ans ?
Ils expirent de faim , martyrs de ta molleſſe ,
Au milieu des travaux qu'ordonne ta pareſſe .
Quel forfait a commis ce Cafre infortuné ,
Par un Maftre inflexible à l'échafaud traîné ?
D'une main vigoureuſe il a brisé ſa chatne ;
Déjà loin de nos yeux il fuyoit dans la plaine:
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
Eft-il donc fi coupable ? offenſe-t- on les cieux
Quand on fait recouvrer an bien qui nous vient d'eux ?
Le Negre n'eſt point tel que l'ont peint tes caprices ;
Il auroit eu nos arts s'il avoit eu nos vices ;
Aufli brave que nous ; mais moins induſtrieux ,
Le fer a manqué ſeul à ſon bras généreux.
Son bien fut la ſanté , ſon code la nature ;
Il vécut ſans beſoin , il mourut fans murmure ;
Adorant ſa compagne , & par elle adoré ,
Heureux d'ignorer tout , heureux d'être ignore :
Son ame par degrés ſe ſeroit agrandie ,
Si ton joug odieux ne l'eût pas avilie.
Tremble , tremble qu'un jour , dans ſon coeur abattu ,
Il ne retrouve encor un reſte de vertu,
En vain dans tes cachots ta crainte le renferme ,
L'excès du deſpotifme en préſage le terme.of am
4
L'homme naft citoyen , & , maître de ſon choix,
Sa fiere volonté ne dépend que des lois .
Où l'on reçoit des fers il n'eſt plus de patrie :
L'honneur ne deſcend point dans une ame flétrie,
Rois , craignez un mortel ſous le joug avili ,
L'Etat eſt à ſes yeux ſon premier ennemi.
O toil jeune Louis , dont la paiſible aurore
Promet des jours ſereins au François qui t'adore ,
Tu dois un grand exemple & cent peuples divers.
Fais reſpecter nos lois dans un autre Univers ,
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 23
Leur fublime équité n'admet point d'eſclavage.
Brife , briſe les fers du Negre & du Sauvage ;
Que ces infortunés ſoient libres àjamais ,
Et retiens les captifs à force de bienfaits.
Par M. de Sacy.
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS D'UN NEGRE A UN
EUROPÉEN* , Piece qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoise.
T
O miferas hominum mentes ! O pectora caca!
LUERECE.
u viens de m'acheter : mais je n'ai pu me vendre.
Dans tes fers , de moi ſeul tu me verras dépendre.
Tu trahis la nature , & moi j'entends ſa voix ,
Qui , mieux qu'en tes cités , nous crie au fond des bois
Que l'homme libre & fier , armé de ſon courage ,
Doit toujours préférer la mort à l'eſclavage.
L Suis-je avec des humains ? Dans un déſert jeté,
Où repoſer , hélas ! mon oeil épouvanté ?
O ciel j'ai tout perdu: je ne vois point mon pere !...
Mes enfans... où font- ils ? Qu'a-t- on fait de leur mere?
Barbare ! laiſſe-moi me jeter dans leurs bras ,
Les embraſſer encore... & je marche au trépas.
Le trépas ! qu'ai-je dit ? il faut trafner ma vie
Au ſein de l'infortune , au ſein de l'infamie !
Avide de mon ſang , avide de mes pleurs ,
Tu calcules déjà le prix de mes ſueurs.
A Paris , chez Demonville , rue St Séverin.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 25
- Mattre de mes deſtins &de mon exiſtence ,
Réponds ! qui t'a donné cette affreuſe puiſſance ?
Je ſuis tou bien , dis-tu ? tu me cites tes lois !
Tes loix ont-elles pu me priver de mes droits ?
Tes loix ont- elles pu moter mon caractere ,
Et te faire qublier que je ſuis né ton frere?
:
: :
Si ſous le même joug oſant courber ta tête ,
Je t'avois regardé comme un bien de conquête ,
On t'eût vu réclamer contre ma cruauté
Le tribunal du Ciel & de l'Humanité.
Ce tribunal ouvert aux cris du miférable ,
/
:
Eſt fermé pour moi ſeul , quand ton pouvoir m'accable !
Penſes-tu par l'orgueil m'inſpirer de l'effroi ?
La terre , avec ſes fruits, m'appartient comme à toi ; -
Quoiqu'un monde tremblant te ſerve & te renomme .
Je me crois ton égal , je le ſuis ... je ſuis homme.
• •
• •
Combien nous gémiſſons ſur ces coupables bords,
Qui pour notre malheur , produisent des tréſors !
Sous la verge de fer d'un conducteur terrible ,
Et que nos hurlemens rendent plus inflexible ,
Nous marchons , attelés comme de vils troupeaux ,
Au char humiliant des auteurs de nos maux ,
1
Enfermés dans le ſein des plus profonds abyfmes ,
Nous cherchons ces métaux ; cesalimens des crimes
1.
26 MERCURE DE FRANCE.
Que l'orgueilleufe Europe a bientôt épuisés ,
En inſultant aux pleurs dont ils font arrofes.
D'un air lourd & brûlant le foule nous dévore.
Nous mourons mille fois , & nous vivons encore.
A peine pouvons-nous maudire notre fort :
On nous ote le droit de nous donner la mort ;
Et loin de confoler , d'adoucir nos miferes ,
Nos femmes , dans les pleurs , gémiſſent d'être meres
Au berceau , par pitié , raviſſent nos enfans ,
Leur prodiguent la mort dans leurs embraſſemens ,
Ou déchirent , bravant le Maftre qui nous brave ,
Les flancs infortunés qui portoient un eſclave.
Ce tableau douloureux de l'homme humilić ,
Des coeurs compatiſſans excite la pitié.
Mais; toi , ne nous plains pas : cé ſeroit un outrage ;
Toi , qui veux fur la terre étendre l'eſclavage ?
Toi , qui nous aſſervis àtes honteux penchans ,
Toi , qui nous as forcésd'être fourbes , méchans .
Ah! dans nos champs heureux ,dans cesvaſtes contrées ,
Des regards du ſoleil en tous temps honorées ,
Nous connoiffions les loix de l'hospitalité ,
Les droits de l'innocence & de l'adverfire,
Et ces plaiſirs du coeur , cette volupté pure ,
Qu'on ne goûta jamais qu'au ſein de la nature.
De nos ames de feu fortent ces paſſi ons,
Ces mobiles puiſſans des grandes actions ,
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 27
Par qui l'homme agité d'un ſentiment fublime ,
Aſes propres regards s'anoblit & s'eſtime.
23
Lâches Européens , d'opprobres revêtus ,
Baiſfez , baiſſez les yeux à l'aſpect des vertus !
Ah! ne nous vantez pas vos orgueilleuſes villes ,
De la corruption contagieux aſyles ,
Priſons où , pour ramper , on cherche à s'enfermer ,
Où l'or contraint , dit on , de haïr & d'aimer ,
Où l'homme s'égarant dans de fauſſes délices ,
Sans ceffe cherche l'homme & lui donne ſes vices.
Conſervez , j'y confens , vos coupables erreurs ;
Mais , gardant pour vous ſeuls ces poiſons deſtructeurs,
Ne nous infectez point de votre haleine impure
Sur ces bords innocens où regne la nature.
Quand l'orgueil , l'avarice , en marchant devant toi ,
Forcerent l'Océan d'obéir à ta loi ;
Lorſqu'oſant apporter un pouvoir tyrannique ,
Tu vins me marchander dans les fables d'Afrique ;
Hélas ! tu vis mon pere au bord de lon tombeau
Qui careſſoit mes fils , penché ſur leur berceau ;
Tu vis ma jeune épouſe : adorant fon ouvrage ,
Des pleurs de la nature inonder mon viſage.
Eh bien ! tigre ! il falloit leur déchirer les flancs ;
Il falloit me jeter fur leurs corps tout ſanglans.
Cet horrible forfait , digne de ta furie ,
De la honte du moins n'eût point ſouillé ma vie.
28
:
1 MERCURE DE FRANCE .
Ah! c'en est trop , un jour... un jour , j'en crois mon coeur
L'Europe enfin verra s'éclipſer ſa ſplendeur ,
Et tomber de ſa main , en forfaits ſi féconde .
Ce fceptre deſtructeur qui peſe ſur le monde.
: :
ParM. Doigni.
?
!
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 29
LES BEAUX - ARTS * , Poëme qui
a concouru pour le prix de Poësie de
l'Académie Françoise.
FRAPP
Trahit ſua quemque voluptas. VIRG.
RAPPÉ de mille objets offerts à mes regards ,
Je m'avançois un jour vers le Temple des Arts :
Approuvant de mes ſens l'ardeur involontaire ,
Le Dieu qui m'enflammoit m'ouvrit ſon ſanctuaire,
Dans quel raviſſement je vis , de ce ſéjour ,
Les Prodiges divins qu'enfante ſon amour !
Mortels , écoutez - moi ? je veux vous les décrire ,
De l'aveu de ce Dieu qui m'embrafe & m'inſpire.
Il créa tous vos arts , charme de vos loiſirs ,
Objet de vos travaux , ſource de vos plaiſirs :
Et c'eſt lui qui , domptant l'ignorance profonde,
Avec l'homme s'aſſied ſur le trône du monde.
L'ARCHITECTURE .
Il parle , & voit ſoudain élever juſqu'aux cieux
Et des palais aux Rois , & des temples aux Dieux.
Dans ſon berceau jadis , la ſimple Architecture ,
Fille de nos beſoins imitoit la nature ,
• De l'Imprim. de Stoupe , rue de la Harpe.
30 MERCURE DE FRANCE.
Et fuivant des rochers les informes deſſins ,
Affembloit au hafard la pierre fous ſes mains.
Mais l'Artiſte , inventant des formes régulieres ,
Parut donner la vie à ces maffes groffieres .
Il fonda des cités , loin de ces frêles toits ,
Qui couvroient nos Ayeux diſperſés dans les bois.
Et l'homme ſatisfait , aux ſoins de l'induſtrie ,
Dut les charmes naiſſans d'une plus douce vie.
LA SCULPTURE.
Mais tandis que cet art élevoit ſous ſes lois
Les temples , les palais & les tombeaux des Rois ,
On vit cet art chéri , qui , dans ſon impoſture ,
Sur d'impaſſibles corps ranimant la nature ,
Ymarquant la persée & jufqu'au mouvement ,
Fit parler à la fois l'ame & le ſentiment.
Le Sculpteur , entraîné par le Dieu qui l'inſpire ,
Prend le cifeau , polit , & le marbre refpire.
Le marbre , fous ſes mains, au gré de ſon ardeur ,
Obéit , & reçoit l'empreinte de ſon coeur :
Et fignalant l'effort de fon talent fupreme ,
D'une matiere brute il fait l'homme lui - même ,
Dont les traits reſſemblans nous forçant de l'aimer ,
Nous font ſentir le feu qui ſemble l'animer.
L'ombre de l'homme enfin vint à tromper la vue ,
L'Amant s'offrit aux yeux de l'Amante éperdue.
Les peuples enchantés , & plus religieux
Dans leurs Temples voyoient defcendre tous les Dieux.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 31
Et cédant librement aux voeux d'un Statuaire ,
Ils trembloient à l'aspect du Maître du tonnerre ;
Fléchiſſant le genou pour Junon & Pallas ,
D'une feinte Vénus encenfoient les appas.
De ſéduire à ſon gré l'Artiſte étoit le maître.
Des marbres de Paros , partout il fit renaître
Les Sages , les Guerriers , les Rois , les demi - Dieuxs
Sa gloire , avec leurs noms , s'éleva juſqu'aux cieux .
•
•
LA PEINTURE.
Oſculpture ! ceffons de vanter ton honneur ,
Ma muſe veut chanter ta rivale & ta ſoeur.
Elle vit , comme toi , le monde en ſon enfance ,
Et des ſoins de l'Amour , prit , dit - on , ſa naiſſance.
La peinture bientôt , portant ſon vol aux cieux ,
Inſpira ces mortels favorisés des Dieux ,
Dont le ſuprême inſtinct , créé pour les prodiges .
Enchanta l'Univers par les plus doux preftiges.
Le monde fut furpris de voir ſous leurs pinceaux
Les objets plus flatteurs revivre en leurs tableaux ,
Reffortir tout - à - coup d'une plane furface ,
Ou d'un champ fi borné fuir au loin dans l'eſpace.
Enfin , par le combat des ombres & des jours ,
L'art même offrit à l'oeil la forme & les contours.
Et ce menfonge adroit , par fon charme fupieme ,
En impoſa ſouvent à l'Artiſte lui- même.
32
MERCURE DE FRANCE .
Tout prit du mouvement : le ſoleil radieux
S'éleva fur ce monde embelli de ſes feux.
On crut voir s'enfoncer des cieux la voûte pure ,
Les arbres revêtir leur robe de verdure :
Des hameaux , des palais ſe perdre en des lointains ,
Et s'étendre des champs les ſpectacles divins :
Mais l'homme , plus ſurpris , regarda ſon image ,
Qui l'attira ſoudain par ſon muet langage.
Attendri par les traits de ceux qui n'étoient plus ,
Son coeur rendit hommage aux talens , aux vertus :
A ſes yeux le Heros conſerva ſon empire ,
La Beauté , ſes attraits & fon art de ſéduire.
Tel fut du Peintre heureux le pouvoir enchanteur.
Et celui qui du ciel reſſentit la faveur ,
S'élança noblement ſur la trace iminortelle
D'Ariſtide & Zeuxis , de Timante & d'Appelle ,
Surpaſſant la nature & ſaiſiſſant le beau ,
Comme eux du vrai génie il imprima le ſceau.
::
LA
OCTOBRE I. Vol. 1775. 3
LA MUSIQUE...
Que ne puis-je chanter , Muſes , ſur votre lyre
Un art dont les humains chériſſent tous l'empire ;
Le charme des ennuis & l'enfant du loiſir ,
L'interprête du coeur & l'écho du plaifir.
Le chant aimé des Dieux , le chant & l'harmonie
Aux premiers jours du monde ont répandu la vie.
La muſique des airs , les concerts du printemps ,
Par un charme invincible éveilloient tous les ſens
Les chants de mille oiſeaux fortant de la verdure
Et montant juſqu'aux cieux , enchantoient la natures
A ces fons raviſſans qui paſſoient dans ſon coeur ,
L'homme éleva ſa voix pour bénir ſon Auteur :
Et, près de ſa compagne , il fut ravi d'entendre
De plus doux fons formés par une voix plus tendre.
Tous deux ivres de joie , à ces nouveaux concerts ,
ils marioient leurs chants aux chants de l'Univers.
Ó chant ! le monde entier adora ton pouvoir :
Tu fais plaire , chariner , attendrir , émouvoir ;
Et ces chantres divins , que ton délire enflamme,
Maftres des paſſions , peuvent tout fur notre ame :
Ils y verſent ce feu , qui , par l'attrait des fons ,
Imprime & laiſſe en nous des ſentimens profonds.
Timothée aux combats fait voler Alexandre ;
Un Peuple ému s'appaife aux accords de Terpandre
Des Tyrans ſont calmés , où charme la faveur :
_ Et l'Enfer pres d'Orphée a perdu fon horreur,
34 MERCURE DE FRANCE.
1
Tout vit par l'harmonie aux lieux les plus fauvages.
Aux fêtes des hameaux tout rit ſous les ombrages
Des voix , des inftrumens l'accord mélodieux ,
Qui chartne les cités , ſemble fait pour les Dieux,
:
LA POESIE.
Toi qui le ſceptre en main & le front radieux ,
Dans le ſein des beaux-arts te préſente à mes yeux
Fille auguſte du ciel , que le monde révere ,
Viens répandre ſur moi les traits de ta lumiere ;
Ranime mes eſprits , réchauffe mes tranſports ,
Et , pour chanter ta gloire , inſpire mes accords.
Que ne puis - je , empruntant les afles du génie ,
Te fuivre dans les cieux , fille de l'Harmonie ,
Ivre de tes beautés , & brûlant de tes feux ;
Retracer aux humains tes miracles heureux !
C'eſt toi qui , par la voix des généreux Alcées ,
Donnas de l'ame aux fons & du corps aux penſées ,
Peignis en traits de feu les mouvemens du coeur ,
Et les marquas du ſceau d'une fäinte fureur.
Alors de fon organe anobliſfant l'uſage ,
Tu fis parler à l'homme un fublime langage ,
Un langage céleſte && ſeul digne des Dieux ;
Et l'homme ofa porter ſon effor juſqu'aux cieux ;
Y puiſa cette ardeur , cette divine flamme ,
Qui ſaiſit les mortels des tranſports de fon ame.
Et , maître des eſprits par le charme de vers , .3
OCTOBRE I. Vol. 1775. 38
Il jouit du bonheur d'inſtruire l'Univers.
Des fentimens heureux qu'inſpiroit la nature ,
Dans l'ivreſſe , il traça la touchante peinture;
Et, de l'aveu des cieux , chantant les Immortels
Il entraîna le monde aux pieds de leurs autels.
La vertu , par ſa voix , devenant plus aimable.
En tous lieux étendit fon empire adorable ;
Ornant la vérité des plus belles couleurs ,
Il conduifit au bien par des routes de fleurs.
Céleſte poësie , heureuſe enchantereffe ,
Tu vis dans leurs beaux jours l'Aufonie & la Grece ,
Un Dieu même ſorti des éternels palais;
Sur le Pinde chercher le filence & la paix ;
Et puiſant dans tes bras une ivreſſe nouvelle ,
Oublier les plaiſirs de la troupe immortelle.
:
AUX AMANS DES BEAUX - ARTS.
Vous , qui , nés ſous les feux d'un aſtre favorable ,
Reçutes des talens le germe inestimable :
Vous , que , dans leur amour , la Nature & les Dieux
Comblerent à l'envi de leurs dons précieux :
Favoris de Minerve , enfans du vrai génie ,
Dans la cour des beaux- arts ſignalez votre vie.
Sachez que , des humains la gloire & la ſplendeur ,
Les beaux- arts dans leurs jours font naftre le bonheur.
Epris de leurs beautés , parcourant leur carriere ,
Répandez dans leur fein votreame toute entiere.
C2
36
MERCURE DE FRANCE.
Aux aurels des neuf Soeurs , éleves généreux ,
Confacrant votre amour , vos fermens & vos voeux ,
Dans la lice rentrez , brûlans de leur ivreffe.
Pour vous rendre immortels , il faut créer fans ceſſe
Sans ceffe rapprocher , de vos regards ſurpris ,
L'âge de Péricles, d'Auguſte & de Louis ,
Où les arts adorés & de Rome & d'Athene ,
Dans toute leur ſplendeur régnerent fur la ſcene;
Où jaloux d'un grand nom , nos illuftres Aïeux
Ont d'immortels lauriers ceint leurs' fronts glorieux.
Par M. de Vollange
ra
OCTOBRE I. Vol. 1775. 37
EPITRE fur les avantages des Femmes
de trente ans * ; Piece qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoise.
Sumefuperbiam
Quæfitam meritis . HOR.
UI , je penfe , Daphné , qu'une femme à trente ans ,
Ne doit point regretter les jours de ſon printemps ;
Et que cet Age heureux , loin de nuire à ſes charmes ,
Ajoute à leur éclat & leur prête des armes.
Je fais que la jeuneſſe a de puiſſans attraits ;
Qu'un brillant coloris anime tous ſes traits ;
Tu ne m'entendras pas , au doux plaiſir rébele ,
Calomnier Hébé , pour défendre Cybele
Mais , Daphné , fuffic il d'unir à la beauté
La fraîcheur du jeune âge & ſa naïveté :
Crois moi : pour que le fexe allume dans notre ame
Un acion plus durable, une plus forte flamme,
Il faut que , parcourant un cercle moins borné ,
Son efprit , par les arts & les talens orné ,
Mette dans tout fon jour cette raiſon féconde
Que l'age développe & que murit le monde,
* A Paris , chez D. C. Couturier pere , Impr. Lib.
aux Galeries du Louvre.
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais ſi quelque beauté montre , dès fon printemps;
Ces dons , preſque toujours les fruits tard is du temps ,
Bientôt , voyant l'écueil où l'on peut la conduire,
Craignant d'être ſéduite , en cherchant à féduire ,
Cette beauté timide immole à fon devoir
Le plaifir dangereux de les faire valoir.
Souvent de ce combat fon jeune coeur s'honore .
Dans un cercle brillant voyez Eléonore.
Liſis , que vingt rivaux tâchent de fupplanter ,
Lui préſente une harpe , & l'invite à chanter.
Il fait que , de tous temps , ſenſible à l'harmonie ,
Sa Maftreffe s'orna des dons de Polymnie ;
Il croit flatter fon goût ; mais dans ſes yeux confus
La jeune Eléonore a fait lire un refus .
Elle craint que tous ceux qui defirent l'entendre ,
Si la voix leur paroit voluptueuſe & tendre ,
N'imputent à l'amour , qui regne ſur ſes ſens ,
La molleſſe que l'art mettrait dans ſes accens ;
Et que de ce déſordre, interprete fidele ,
Prenant , avec deſſein , ſon trouble pour modele ,
Liſis , l'heureux Liis , ne cherche à l'aſſurer
D'un feu qu'elle ſoupçonne & voudroit ignorer.
Enfin tout l'inquiete & même la louange.
Cependant le temps vole & le théatre change.
Ce n'eſt plus cette belle aux timides regards ,
Laiſſant cette contrainte & tous ces vains égards,
Que l'on n'exige plus après l'adolefcence ;
Sage , ſans être zuſtere , & libre avec décence ,
Elle oſe alors fur-tout s'expliquer hautement.
D'où peut venir chez elle un ſi grand changement?
OCTOBRE I. Vol. 1775. 39
Le temps feul a tout fait ; l'Amour & l'Hyménée
Ont au fort de Liſis uni ſa deſtinée.
Ces deux jeunes époux , l'un de l'autre contens ,
Vécurent pour eux ſeuls dans ces premiers inftans,
Ils crurent que leur flamme , à loiſir épurée ,
De leurs tranquilles jours rempliroit la durée ;
Mais , lorſque revenus de cet onchantement ,
Ils purent calculer la lenteur d'un moment ,
L'ennui , qu'ils ignoroient , viſira leur demeure.
Pour tromper fon pouvoir & lui ravir une heure
On vit Eléonore unir à ſes appas ,
Des,talens que chez elle on ne ſoupçonnoit pas :
Elle n'étoit que belle , elle devint aimable ;
Elle eut alors , elle eat ce charme inexprimable ,
Cette aiſance de moeurs & cette urbanité ,
Qu'on ne peut acquérir fans la ſociété ;
Et de ce plan nouveau , chaque jour fatisfaite ,
Ce ne fut qu'à trente ans qu'elle devint parfaite.
१
1
A
i
•
Mais ce n'eſt pas affez de plaire & de charmer ;
Il faut joindre à ces dons un coeur qui ſache aimer.
Oui , malgré la jeuneſſe & les jours que l'on vante ,
Oui , c'eſt dans l'art d'aimer qu'à trente ans plus ſavante ;
Bien sûre d'elle-même & de ſes ſentimens ,
Une femme eſt fidele au plus doux des fermens.
C'eſt à trente ans , Daphné , qu'une femme qui m'aime ,
M'offre enfin la douceur d'être aimé pour moi-même ,
Et ne préfere pas , quand elle peut choiſir ,
Ades jours de bonheur des momens de plaifire
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
Alors dans la vertu , par les ans affermie ,
Notre amante devient notre meilleure amic.
Alors , en nous parlant d'un bonheur à venir ,
Sa voix , des maux paffés , endort le ſouvenir.
Pour donner du rélache au chagrin qui nous tue,
Elle fait prodiguer à notre ame abattue ;
Ces ſecours précieux & ces tendres difcours ,
Plus doux , plus confolans encor que les ſecours ;
Et déployant fon zele , en reſſources fertile ,
Prouve qu'elle nous aime en ſe rendant utile.
:
Par M. de Murville.
OCTOBRE I. Vol. 1775. 48
LES PHILENIENS ou le Patriotisme *
Poëme qui a concouru pour le prix de
l'Académie Françoise.
L
Le Pere des Philéniens leur adreſſe la parole.
A guerre eſt allumée , & les Cyréniens
Difputent la frontiere à nos concitoyens.
Il s'agit de borner le lieu de notre aſyle ,
Où vous rencontrerez les élus de leur ville ,
Là feront cimentés les termes du pays ;
On veut des Députés , & vous êtes choifis .
Deux élus de Cyrene , & vous deux pour Carthage ,
On connoît leur ardeur comme votre courage.
Je fus toujours jaloux de ces honneurs guerriers ;
Je vais offrir des voeux & cueillir vos lauriers .
Pour un fi noble emploi j'ai craint votre jeuneſſe;
Le Sénat bienveillant l'accorde à ma vieilleſſe .
Mais j'exige un ferment qui comblera nos voeux.
C'eſt celui de l'hymen ; j'ai choiſi pour vos noeuds
Les filles d'un vieillard , dont le bras , les lumieres
Guident également le Sénat & nos guerres ;
Ces modeftes beautés régneront fur vos coeurs.
Les freres feront unis aux deux charmantes foeurs.
Chez Leſclapart , Lib. ſous le quai de Glyres.
!
٠٢
CS
42 MERCURE DE FRANCE.
Unhiver ſe paſſa dans l'amoureuſe ivreſſe ,
Amour pur , fentiment , paternelle tendreſſe ;
Mais le printemps qui naft commande aux Députés.
Philine & Theanor quittent les voluptés :
is foupirent ; mais vains de leur noble vaillance ,
Ils vont ſervir leurs Dieux , leur Sénat , leur Puiſſances
Ils vont ſe dévouer pour le maintien des loix.
Qu'heureux font les mortels dignes d'un fi beau choix !
La piété , la foi , dans nos coeurs doivent naftre
Maisſi ces dons du ciel , qui font notre bien - être ,
Nous étoient refuſés , nous devons foutenir
Qu'il eſt des Dieux , des loix pour qui l'on doit mourir
Lorſqu'à les dévancer les Envoyés s'apprêtent ,
Ils les ont furpaſſés ; c'eſt ici qu'ils s'arrêtent ;
On veut les repouſſer , leurs corps ſemblent un mur
Le coeur , pour la patrie , eſt un rempart bien für.
Ceux de Cyrene en vain difputent la victoire ;
Les freres genéreux veulent toute la gloire ;
Ils ne céderont point les bornes de leurs champs :
On leur propoſe enfin d'être enterrés vivans ...
Nous acceptons la mort ... Qu'ici l'on nous enterre.
Ils devinrent aioſi les termes de leur terre.
Ce courage indomptable eſt encore imité ,
Et Fontenoi , ſi cher à la poſtérité ,
A, dans ſes Généraux , vu ces vertus fublimes ,
Et des Rois dévoués , & cent mille victimes .
C'eſt ainſi que la gloire a fait des immortels ;
A nos Carthaginois on dreſſe des autels.;
Leurs épouses aux Dieux conſacrent leur jeune Age,
2
OCTOBRE 1. Vol. 1775. 43
A leurs époux aimés tout viendra rendre hommage
Elles ornent de fleurs & parfument d'encens
L'image des époux qui régnoient fur leurs fens.'
Cheres au bon vieillard , pour leurs ames paiſibles,
Il eſt encor , par fois , quelques plaiſirs ſenſibles.
Lui , dans des jours mêlés d'amour & de douleurs
S'écrie , en confondant ſa joie avec ſes pleurs ,
More plus belle cent fois que la plus belle vie,
Quand on meurt pour les Dieux comme pour la patrie
Par Madame Guiberta
LES TRACASSERIES.
Proverbe Dramatique .
PERSONNAGES
M. D'ALMONT.
Madame D'ALMONT.
LUCILE, leur fille.
:
SUZETTE , femme - de - chambre de Mde
d'Almont .
DORANTE ,
✓ DURVAL ,
} Amans de Lucile.
1
44 MERCURE DE FRANCE.
DU FAUSSET , Muficien chanteur.
ARISTON ,
Auteurs.
ET ,
M. CALCUL , homme à projets.
UN LAQUAIS.
La Scene est dans la maison de M.
d'Almont .
A
SCENE I.
M. D'ALMONT feul.
H ! qu'eſt devenu le temps où je
n'avois que peu de bien , point de fem.
me , point d'enfans , point d'emplois ,
point d'amis , point de flatteurs !je vivois
tranquille. Maintenant je ſuis riche ,'je
ſuis marié , je ſuis pere , je ſuis homme
en place , homme d'importance , & je
n'ai pas un inſtant de repos. Ma femme
a de l'eſprit & veut trop en avoir : ma
fille eſt jolie ; elle commence à le ſoupçonner
, & trop de gens s'empreſſent de
le lui apprendre : mon fils a d'heureuſes
qualités & tous les défauts de fon âge:
OCTOBRE 1. Vol. 1775. 45
je n'ai pas un ami &j'ai mille courtiſans :
j'ai encore un plus grand nombre d'envieux:
j'ai encore quelques procès : rien
ne me manque de ce qui peut tourmenter
ma vie. En vérité , je ſuis plus las de mes
avantages , que tant d'autres ne le font
de m'en voir jouir.
SCENE II.
M. D'ALMONT , SUZETTE.
SUZETTE. Eh ! Monfieur ! à quoi
penſez-vous done ?
M. D'ALMONT. A bien des choſes.
SUZETTE. Ne favez vous pas que
Madame tient aſſemblée aujourd'hui ?
M. D'ALMONT. Peu m'importe.
SUZETTE . Que nous aurons cinq à
fix Beaux Eſprits?
M. D'ALMONT. C'eſt beaucoup .
SUZETTE. Deux ou trois Savans ?
M. D'ALMONT. C'eſt trop.
SUZETTE. Nous aurons auſſi quelquesuns
de ceux qu'on appelle, je crois , des ...'
des... des Métaphoriciens.
M. D'ALMOMT. Que veux tu dire ?
SUZETTE. Oui ! de ces gens qui raifonnent
fur ce qu'on ne voit pas , & qui
déraiſonnent fur ce qu'on voit.
46 MERCURE DE FRANCE.
M. D'ALMONT. Ah ! tu veux dire
des Métaphyficiens ?
SUZETTE. C'eſt cela; mais ce n'eſt pas
tout. Il nous vient , ne vous en déplaiſe ,
un de ces hommes qui veulent tout réformer
, excepté leur maiſon , leurs travers
& leurs petites habitudes. Vous entendrez
, ſi vous le voulez bien , la lecture
d'un projet qui peut changer la face
de l'Europe , comme on change d'un coup
de baguette celle du Théatre de l'Opéra.
M. D'ALMONT. J'ai grand pitié de
toutes ces rêveries: Il ſemble à tous ces
Meſſieurs qu'on peut gouverner le monde
comme une petite métairie; qu'ils ne
fauroient pas même régir ; mais , dismoi,
que fait mon fils ?
SUZETTE. Ma foi , Monfieur ! s'il
eft chez lui , il ne fait rien ; & s'il eſt dehors
, il fait je ne ſais quoi.
M. D'ALMONT. Et ma fille ?
SUZETTE . Elle eſt belle comme un
ange & cent fois mieux coeffée.
M. D'ALMONT. Eh ! qu'elle ſe coëffe
comme il lui plaira , pourvu que ce me
foit pas de Dorante !
SUZETTE . Mais , Monfieur...
M. D'ALMONT. Eh bien !
SUZETTE. Ce Dorante là en vaut bien
OCTOBRE 1. Vol. 1775. 47
un autre. Il a de l'eſprit & ne fait jamais
l'eſprit. On entend tout ce qu'il veut
dire. Il le dit bien, ſans paroître y fonger.
Il eſt poli , même envers ceux qu'il commande.
Il eſt riche , & ne parle jamais
de ſes poſſeſſions , de ſes chiens , ni de
ſes chevaux. Il a le talent d'être libéral ,
magnifique même , & de ne point ſe ruiner..
Je vous l'avouerai , Monfieur , fi
j'étois née pour lui , je ne conſeillerois
pas à aucun autre de fonger à moi.
M. D'ALMONT. Comment done ! voilà
des peintures , des ſentimens ! où diantre
as- tu pris tout cela ?
SUZETTE. Monfieur , Monfieur ! quoiqu'on
ne foit qu'une femme de-chambre ,
on a un coeur: & puis ne ſavez vous pas
que je ſuis moins la femme de - chambre
de Madame que fa lectrice?
M. D'ALMONT. Oui, je fais que tous
les Romans t'ont paſſé par les mains&
te trotent dans la tête ; mais ne me parle
jamais de Dorante. Il exiſte entre fa famille
& lamienne une averſion que rien
ne peut adoucir. Son aïeul a ruiné mon
pere.
SUZETTE . Hé bien ! Dorante reſtituera
à Mademoiselle votre fille ce que fon
aleul vous a pris. Madame approuveroit
48 MERCURE DE FRANCE,
affez cet arrangement , & je penſe que
Mademoiselle Lucile ne s'en éloigneroit
pas.
M. D'ALMONT. je le penſe comme
toi, C'eſt méme par complaifance pour
la mere que je fouffre içi quelquefois la
préſence de Dorante. Je permets qu'il
foit fon convive; mais je ne fouffrirai
pas qu'il devienne mon gendre.
SUZETTE. On dit, mais perſonne ne
peut le croire , on dit que vous lui préférez
Durval.
M. D'ALMONT. Eh ! d'où vient ne le
croiroit on pas ?
SUZETTE. On vous connoît trop ſage.
On fait trop que Durval n'eſt pas vôtre
fait; qu'il eſt trop léger , trop vain , trop
épris de lui- même. Il ſe préfère à tout ,
&, après lui , c'eſt à ſa meute qu'il donne
la préférence. On dit même qu'il feroic
fort heureux de n'avoir que ces défauts.
M. D'ALMONT. Excuſez du peu. Eh !
que peut- on lui prêter de plus ?
SUZETTE . On le croit dangereux , perfide
, homme à tout entreprendre , à ſe
jouer de tout , & à traiter tout cela de
bagatelle.
M. D'ALMONT. Suzette ! ...
SUZETTE . Monfieur... Mais voila Madame.
SCENE
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 49
{
SCENE III.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , Madame
D'ALMONT.
Madame D'ALMONT. Savez - vous ,
Monfieur , quel eſt notre nouveau plan ?
Nous allons paſſer une journée délicieuſe.
M. D'ALMONT. Il eſt rare que vous
me faffiez part de vos arrangemens , &
plus rare que je m'en informe.
Mde D'ALMONT. Nous aurons une fociété
choiſie , quoique très - nombreuſe.
Je raſſemble ici des modeles & des rivaux
de toute eſpece. Nous ne manquerons ni
d'épigrammes , ni de vers nouveaux , ni
de raiſonnemens profonds , ni même de
projets lumineux. Nous allons préſider à
la réforme de l'Etat...
M. D'ALMONT. Je connois une réforme
bien plus urgente , Madame.
Madame D'ALMONT. Quelle est - elle ,
Monfieur ?
M. D'ALMONT. Celle de ces grands
řéformateurs ; celle de cette ſociété fi
nombreuſe , quoique ſi bien choiſie. On
peut s'amufer de toutes ces choses; mais
s'en occuper excluſivement...
D
50
MERCURE DE FRANCE.
Madame D'ALMONT. J'oubliois de
vous dire que nous aurons comédie ce
foir.
M. D'ALMONT. Fort bien !
Mde D'ALMONT. Chacun de nos
Acteurs poſſéde complettement fon rôle.
Lucile ſera délicieuſe dans le ſien.
M. D'ALMONT. Mais , Madame..
Mde D'ALMONT. Nous aurons même
au fortir de table un petit concert en
miniature , qui charmera les oreilles les
plus délicates.
M. D'ALMONT. Encore une fois ,
Madame...
Mde D'ALMONT. Avez - vous vu nos
décorations nouvelles ? J'en ai moi- même
tracé le defſſin ...
M. D'ALMONT. Vous oubliez , Madame
, que j'ai à foutenir un procès des
plus fâcheux. J'attends ici mon Procureur
, cinq Avocats & deux Notaires.
Mde D'ALMONT. Tant mieux ! Monſieur;
nous leur ferons voir la comédie.
Je vais leur faire marquer une place...
(Elle rit). Ha ! ha ! ha! En vérité tout
réuffit au mieux. Ce fera pour l'aſſemblée
un ſpectacle de plus. Il y a même certains
traits dans ma piece...
M. D'ALMONT. Dans votre piece ,
OCTOBRE. 1. Vol. 1775. 51
1
1
Madame ? Eſt- ce une de vos productions
qu'on va repréſenter ?
Madame D'ALMONT. Certainement ,
Monfieur. En augureriez vous mal ?
M. D'ALMONT. Je fais que vous ne
manquez pas d'eſprit.
Madame D'ALMONT. L'éloge est affez
mince .
M. D'ALMONT. Point de chicane làdeſſus
, Madame. Je vous accorde autant
d'eſprit que vous voudrez ; mais , de grâce
, daignez en vouer une partie à des
objets eſſentiels ; votre fille a des droits
réels ſur vos ſoins. Elle eſt en âge d'être
pourvue; il faut y fonger. Il faut en mê
me temps éloigner d'elle certaines perfonnes
qui pourroient d'éranger mes vues.
Par exemple , ce n'eſt qu'a regret que je
ſouffre ici Dorante.
Mde D'ALMONT . Dorante , Monſieur!
Dorante m'eſt eſſentiel. C'eſt mon
premier Acteur.
M. D'ALMONT. Il porte un nom que
je ne puis fouffrir.
Mde D'ALMONT . Si vous faviez
comme il excelle dans ſon rôlé ! ... Vous
en jugerez.
M. D'ALMONT. Belle ſolution !
Mde D'ALMONT. J'ai donné à Durval
D2
52 MERCURE DE FRANCE .
,
un rôle de tracaſſier , d'ami faux de
fourbe avantageux... Il le rend avec une
vérité ! ... Vous diriez que c'eſt la choſe
même.
là.
M. D'ALMONT. Durval a du mérite.
Mde D'ALMONT. Il a du moins celui-
SCENE IV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , UN LAQUAIS
LE LAQUAIS. M. le Marquis Dorante ,
Madame.
Mde D'ALMONT. Qu'il entre.
M. D'ALMONT. Je lui cede la place.
LE LAQUAIS. Monfieur , c'eſt vous que
M. le Marquis a demandé.
M. D'ALMONT. Moi ? Eh ! que peut
il me vouloir ?
Mde D'ALMONT. Sans doute il veut
vous donner un échantillon de fon talent.
M. D'ALMONT. Je l'en tiens quitte.
Je connois trop celui de ſon aïeul.
Mde D'ALMONT au Laquais. Dites à
Dorante qu'il peut entrer.
:
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 53
1
.
SCENE V.
:
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DORANTE.
Madame D'ALMONT à Suzette. Faites
venir ma fille. (Suzette fort) .
DORANTE. Pardon ! Madame. C'étoit
M. votre Epoux que je cherchois dans
l'inſtant.
Mde D'ALMONT . Vous venez très à
propos. J'ai fait dire à Lucile de ſe rendre
ici.
M. D'ALMONT. Quant à moi , Monſieur
, je ne préſume pas y être bien néceſſaire.
DORANTE. Pardonnez - moi , Mon
ſieur , il eſt très important que vous m'accordiez
la grâce de m'entendre. (Il tire
un papier de fa poche.
Mde D'ALMONT. Eh ! Monfieur ! un
peu de complaiſance ! vous ferez enchanté
, vous dis - je.
DORANTE. Monfieur , ſi vous ne
jugez point à propos de m'écouter , daignez
au moins prendre lecture de cet écrit.
M. D'ALMONT. Monfieur... rien ne
preſſe... Je vous entendrai au théatre ,
ſi je puis.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
DORANTE. De grâce ! Monfieur,
Mde D'ALMOMT. à fon mari. Vous
êtes bien peu complaiſant !
M. D'ALMONT. prenant le papier.
Quelle perfécution !
Mde D'ALMONT à Dorante, Au
fond , cela n'étoit pas bien néceſſaire.
M. D'ALMONTà Dorante , après avoir
lu une partie de l'écrit qu'il tient. Quoi ?
Monfieur! des ceſſions, des reſtitutions ,
un abandon de vos droits ! ... Ceci forme
, fans doute , un lambeau de votre
rôle. On ne voit gueres ces beaux facrifices
que dans les comédies.
DORANTE Non , Monfieur : cet acte
eſt bien réel , & je ne regarde point
comme un ſacrifice une reſtitution légitime.
Madame D'ALMONT. Cemment ! comment
donc ? de quoi s'agit - il ?
M. D'ALMONT. Voyez , Madame.
(Il lui donne le papier) .
DORANTE . Je ſuis inſtruit , Monfieur ,
des circonstances qui ont fait paſſer dans
ma famille des biens dont la vôtre doit
ſe croire injuſtement dépouillée. Je ne
puis douter que , dans cette occafion
les Juges ne ſe ſoient mépris. L'opinion
des plus habiles Jurifconfultes me conOCTOBRE.
I. Vol. 1775. 55
firme dans cette idée, & ma délicateſſe
ne me permet point de profiter d'une
telle erreur. Je puis diſpofer de ce qu'on
a cru pouvoir vous ravir , &j'en diſpoſe
pour vous le rendre.
Mde D'ALMONT . Eh mais ! voilà qui
eft admirable ! Je voudrois bien qu'il y
eût dans ma piece une pareille ſituation.
M. D'ALMONT. Je fens , Monfieur ,
tout le prix d'un tel procédé; mais ce
que vous faites me preſcrit ce que je dois
faire. Ce qui eût été de la part de votre
aïeul un acte de justice , n'eſt plus de la
votre qu'un acte de générofité , je pourrois
dire de bienfaiſance. Dès lors je ne
puis accepter vos offres. J'ai pu réclamer ,
mais je ne dois point recevoir.
DORANTE. Mais , Monfieur , c'eſt
pouſſer la délicateffe beaucoup trop loin.
Ce n'eſt pas un don que je prétends vous
faire. Vous ne recevez que ce qui eft à
vous.
a
M. D'ALMONT. Il fait partie de
votre héritage..
Madame d'ALMOMT. J'approuve mon
Epoux , mon cher Dorante. Votre dé.
marche eſt ſi noble , qu'il y auroit de la
bafſſeſſe à ne point s'y refufer. Jouiffez
d'une fortune dont vous faites fi bon
Γ
i
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
uſage. La nôtre eſt aſſez grande pour
nous ôter toute envie de l'accroître.
DORANTE. La mienne me fuffiroit,
malgré cette reſtitution. ( à M. d'Al
mont. ) De plus , Monfieur , vous avez
un procès , & le réſultat de tout procès
eſt toujours bien douteux. Votre adverfaire
eſt puiſſant; il eſt vivement fecondé
, & vous , vous êtes lâchement trahi.
M. D'ALMONT. Trahi ! Monfieur ?
Eh ! par qui ?
DORANTE. Diſpenſez-moi de vous le
nommer dans ce moment : j'eſpere vous
en rendre bon compte par la ſuite.
SCENE VI.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , LUCILE,
SUZETE.
SUZETTE à M. d'Almont. Monfieur ,
un gros homme court , noir & affez
bruſque , demande à vous parler.
M. D'ALMONT. Ah ! c'eſt mon Procureur
! Il devance l'heure indiquée : y auroit
- il quelque choſe de nouveau ? (Il
fort. )
Madame D'ALMONT, Voilà Lucile ; je
vous quitte. J'ai quelques ordres à don3.
OCTOBRE. 1. Vol. 1775. 57
dey ner. Occupez vous à répéter votre rôle ;
Dir car , en dépit des procès , il faut jouer
if notre comédie,
S
DI
SCENE VII.
LUCILE , DORANTE , SUZETTE .
DORANTE. Ce rôle m'eſt bien pré-
-cieux , belle Lucile : ce qu'il me fera
dire , mon coeur l'éprouve depuis longtemps.
Il me fervira beaucoup mieux
que ma mémoire,
LUCILE. Je n'oſe abſolument compter
ſur la mienne. (En souriant & regardant
Dorante.) Cependant , j'eſpere ne pas
reſter court .
SUZETTE. Dorante vous foufflera,
DORANTE. Que je fuis à plaindre ,
votre eſtimable pere ne ſe permet d'être
injuſte qu'envers moi. Rien ne peut
vaincre en ma faveur l'averſion qu'il a
vouée à ma famille. Il veut m'enlever
juſqu'à la ſatisfaction de réparer les torts
de mon aïeul. Non , je ne puis plus me
flatter de l'adoucir ! Et , dès lors , que
devient mon amour ; que devient mon
eſpoir ? que deviens - je moi même !
LUCILE , d'un ton de sentiment. Nos
D5
58 MERCURE DE FRANCE .
coeurs auroient dû prévoir tous ces obftacles.
1,
DORANTE. Ne m'abandonnez pas ,
ma chere Lucile ! J'eſpere encore. Un
amour tel que le mien ne ſe décourage
pas fi facilement,
LUCILE. Il eſt vrai que ma mere...
DORANTE . Vous m'avez permis d'obtenir
ſon aveu. Elle peut beaucoup : elle
approuve nos fentimens, elle a ſur l'esprit
de ſon époux l'aſcendant le plus
marqué. Notre ſort n'eſt point déſeſpéré
tant qu'elle daignera y prendre quelque
intérêt.
: LUCILE. Hélas !
DORANTE Vous soupirez , belle Lucile!
entrevoyez-vous quelque autre obstacle?
LUCILE. Vous favez , ou , pour mieux
dire , vous n'imaginez pas à quel point
mon pere eſt prévenu en faveur de Durval.
1
* SUZETTE . Oh ! c'eſt à un point déſespérant
! M. d'Almont eſt bien le meilleur
homme, & M. Durval le meilleur
fourbe...
DORANTE. Je le fais; mais s'il ne parvient
à perfuader que M. d'Almont ,
cette faveur ne ſera pas de longue durée.
C
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 50
LUCILE. Comment ?
DORANTE. Je ne puis m'expliquer
encore.
LUCILE. Mon frere porte la prévention
encore plus loin.
DORANTE. Votre frere le connoîtra
aufſi.
LUCILE. J'apperçois Durval .... De
grâce , diffimulez !
DORANTE. Je ne diſſimule que pour
prendre le fourbe dans ſes propres filets
SCENE VIII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DURVAL,
1
i
1
DURVAL. , à Lucile & à Dorante.
Comment donc? On diroit que vous
êtes en ſcene ? Peut être ſuis-je venu mal
adroitement couper le dialogue. Mais,
qu'importe ? l'action n'en fera que plus
vive.
• DORANTE. Je parlois à Mademoiſelle
du dénouement.
DURVAL. Il me ſemble un peu prévu.
On dit que c'eſt un défaut: mais j'eſpere
n'être pas du nombre des frondeurs.
DORANTE. Et moi , je crois la piece
mieux conduite que vous ne l'imaginez.
MERCURE DE FRANCE!
SUZETTE . Je voudrois bien y faire au
moins quelque petit rôle.
DURVAL. (Il rit). Ha ! ha ! ha ! ... A
propos de piece , je vous dirai , pour foutenir
notre ton figuré , qu'il s'en joue une
maintenant des plus fingulieres.
SUZETTE . Monfieur en eſt ſans doute
l'Auteur. Je ne doute pas qu'elle ne ſoit ,
comme on dit , bien tiſſue.
LUCILE. Ne pouroit- on pas en ſavoir
quelque choſe.
DURVAL . Vous ſaurez tout... à peu
près pourtant ... mais le trait eſt impayable!
DORANTE à Lucile & d'un air d'intelligence.
Tout s'éclaircira.
DURVAL (à Lucile). Je ne vois point
ici Madame votre mere. Pour notre cher
d'Almont , je n'en fuis pas étonné ; il a
toujours une petite dent contre Dorante ...
(à celui ci) Mais je veux vous réconcilier ;
laiſſez moi faire.
DORANTE , d'un ton ironique. Je vous
ſais gré de l'intention. J'eſpere , toutefois
, n'avoir pas beſoin de médiateur.
DURVAL. Pardonnez-moi. Il y a certaine
vieille hiſtoire , certain vieux procès...
Entre-nous , il ſera bien difficile de
le tirer de là ! .. Et puis , n'y aura - t-il
1
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 61
- pas beaucoup d'imprudence de ma part ?..
Vous m'entendez ?
SUZETTE . Oh ! vous vous garderez
bien d'avoir peur !
SCENE IX.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DU FAUSSET.
DURVAL , en appercevant de loin du
Fauffet. Comment ? ... Eh ! c'eſt notre
Orphée , notre cher du Fauſſet!
DORANTE à Lucile. Une affaire importante
m'appelle ailleurs. J'y cours , &
je reviens avec la même promptitude. (Il
fort , & Lucile parolt vouloir auſſi ſe retirer).
DURVAL à Lucile. Mademoiſelle
nous aurions auſſi quelque répétition à
faire.
LUCILE. Je fais mon rôle , & je ne
doute pas que vous ne poſſédiez parfaitement
le vôtre. (Elle fort) .
SCENE Χ.
DURVAL , DU FAUSSET.
DURVAL. Hé bien ? qu'as tu fait?
DU FAUSSET. Des merveilles ! Votre
62 MERCURE DE FRANCE.
coquette eſt priſe pour dupe , & les deux
rivaux font , je crois , bien fots dans ce
moment.
DURVAL. Tu crois que tout à réuſſi ?
DU FAUSSET. N'en doutez pas ; je fais
auſſi bien mener une intrigue que filer
un fon.
DURVAL. Après tout, je n'ai pas trop
à me plaindre de Céphiſe. Je la néglige
un peu , depuis que j'ai des vues fur
Lucile. Mais elle me quitte avant que
de bien ſavoir ſi elle eſt quittée. Cela
mérite, au moins , une légere avanie.
DU Fausser. Ma foi , vous êtes trop
bon. J'aurois fait cent fois pis , moi qui
vous parle.
DURVAL. C'eſt fort bien vu ; mais tu
fais que je dois au moins fauver les ap.
parences. Il faut que je me venge fans
paroître me venger. Nous ferons mieux
une autre fois. Dis moi ſeulement les
meſures que tu as priſes pour mettre à
fin notre délicieux projet.
DU FAUSSET. Rien de plus ſimple.
Vous m'aviez inſtruit de l'heure à laquelle
Damon devoit ſe rendre chez Céphife.
J'enai , à mon tour , inſtruit Valfan ,
qui croyoit Céphiſe à la campagne. Vous
m'aviez informé que Damon devoit s'inOCTOBRE.
1. Vol. 1775. 63 ;
troduire chez elle par la porte du jardin.
J'en ai informé Valfan. Il prétend, dit- il ,
faire uſage de la découverte. Ainſi , vous
voyez que Céphiſe, au lieu d'un ſimple
tête à tête , aura chez elle un petit comité.
DURVAL. Que je t'embraſſe , mon
cher! Tu - es un homme charmant. Je
n'aurois pas mieux fait. On me l'avoit
toujours bien dit: tu fais plus que ta
gamme & ta tablature.
DU FAUSSET. Bon! je ne chante que
pour me faire écouter. On voit tant de
femmes qu'il faut prendre par les oreilles.
Tout le monde s'accorde à dire que
je fais les délices des foupers ; mais fi
l'on ne dit rien de plus , c'eſt que je fais
me taire moi même.
DURVAL. (à part) Le fat! (haut) On
parle pourtant , mon cher Orphée , de
certain mari cerbere, que tes chants ne
purent adoucir.
DU FAUSSET. C'eſt un brutal.... Mais ,
enfin , le cerbere a été pris pour dupe.
DURVAL. Et cet Anglois fi fier , ſi
riche , & fi peu au fait de nos uſages ,
qui te trouva à certaine heure dans un
lieu où il avoit la bonté de croire devoir
être ſeul admis; que fit-il? que dit - il ?
64 MERCURE DE FRANCE.
& comment parvins - tu à te tirer de fes
mains.
DU FAUSSÉT. Ma foi , j'ai tenu ferme,
&tout s'eſt fort bien arrangé.
DURVAL. Tu me rappelles une choſe
ſur laquelle je n'avois point aſſez réfléchi.
DU FAUSSET. Bon ! eſt ce qu'on réfléchit
? Mais de quoi s'agit il ?
DURVAL. Damon & Valfan pourront
bien ſe comporter en rivaux ; & Damon
eſt frere de Lucile.
DU FAUSSET. Je fais bien que vous
avez des vues ſur Lucile; mais , ce que
je ne conçois pas , c'eſt que , voulant devenir
le gendre de M. d'Almont , vous
travailliez à le faire dépouiller de fon
bien. Vous lui avez ſuſcité un procès qui
peut le ruiner. Avez vous la noble ambition
d'épouſer la vertu toute nue ?
DURVAL. Je conçois bien, moi que
tout cela paſſe ton intelligence ; mais ne
fais-tu pas que Madame d'Almont eſt entichée
de Dorante ? quelle veut lui faire
épouſer ſa fille? que le bon d'Almont
n'a point de volonté , pour peu que fa
femme en ait une; J'ai pris mes précautions
; j'ai ſuſcité à d'Almont un procès
qui entamera violemment ſa fortune ,
s'il
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 65
s'il vient à le perdre ; & il le perdra , avec
les précautions que j'ai priſes.
DU FAUSSET. Tout cela m'étonne
& me déroute de plus en plus.
DURVAL. Pauvre eſprit ! ne vois-tu
pas que ſi d'Almont eſt une fois ruiné ,
ſa femme ſera trop heureuſe que je
veuille bien encore devenir ſon gendre.
DU FAUSSET. Je commence à entrevoir...
Convenez pourtant que ſi d'Almont
eſt une fois ruiné, ſa fille ne ſera
rien moins que riche.
DURVAL. Je ſerai alors le maître de
lui reftituer ſa fortune. L'adverſaire de
d'Almont eſt un homme à moi , qui dépend
abſolument de moi , une machine
que je fais mouvoir.
DU FAUSSET. Ah ! je vois clair maintenant.
DURVAL. Il n'y a plus que l'affaire
de Damon & de Valſan qui m'inquiéte
tant foit peu.
DU FAUSSET. Que vous importe ?
on ne faura pas...
DURVAL. Tu as raiſon... Je crains
pourtant d'avoir fait une étourderie....
Mais , quoi ? j'entends là- bas du bruit &
des injures.
DU FAUSSET. Ce n'eſt rien , ce n'eſt
E
66 MERCURE DE FRANCE.
1
rien. Ce font deux Beaux - Eſprits qui
converſent.
DURVAL. Eloignons - nous un peu.
Nous jouirons plus à notre aiſe de cette
fcene amuſante.
SCENE XI.
ARISTON , GRIBOUILLET.
(Durval & du Fauſſet ſont placés de maniere
qu'ils ne peuvent être apperçus par
les deux Interlocuteurs )
ARISTON examinant une brochure. Ta
n'es qu'un fot , mon pauvre Gribouillet;
&, malgré tous mes foins, tu ne ſeras
jamais autre chofe.
GRIBOUILLET. Que voulez - vous
que j'y faſſe ? Je fais de mon mieux.
ARISTON. Tant pis !
GRIBOUILLET. J'ai calqué mes idées
fur les vôtres.
ARISTON . Il ne falloit point calquer.
GRIBOUILLET. J'ai fuivi nom par
nom votre lifte. J'ai donné a chaque Auteur
le rang que vous lui affignez.
ARISTON. C'eſt quelque choſe. Ce
n'eſt pas encore affez.
OCTOBRE . 1.T
Vol. 1775. 67
GRIBOUILLET. J'ai loué tous vos
amis & les miens , & vous - même.
ARISTON. Bien entendu !
GRIBOUILLET. J'ai fait plus ; j'ai
loué quelques Auteurs que vous n'aimez
pas , & le tout pour en humilier d'autres
que vous aimez encore moins.
ARISTON. Pas mal! pas mal.
GRIBOUILLET. Oh ; pour le coup
vous allez admirer. C'eſt une découverte
des plus heureuſes dans l'art de vilipender
fon prochain. Et cette découverte...
elle eſt à moi , à moi ſeul !
ARISTON. Voyons.
GRIBOUILLET. Ecoutez , & battez
des mains. S'agit - il d'un de ces Auteurs
que nous voulons noircir , & cet Auteur
a- t- il fait quelque ouvrage que le Public
ait accueilli , je ne dis pas un mot de cet
ouvrage ; je lui en attribue qu'il ne fonge
pas même à faire ,& je juge mon homme.
ARISTON. Mais on t'accuſera d'ignorance
ou de mauvaiſe foi .
GRIBOUILLET. Bagatelle ! bagatelle !
ARISTON. Tu as raiſon; & tout cela
feroit merveilleux , ſi l'ouvrage étoit moins
mauvais.
GRIBOUILLET , vivement. Hé bien !
faites mieux.
Ez
68
MERCURE DE FRANCE.
ARISTON. Mon lot n'eſt pas d'être
plaiſant. J'ai du génie , comme tout le
monde le fait; mais j'avoue franchement
que je n'ai point d'eſprit. Pour toi , pauvre
diable , tu n'as ni eſprit , ni génie.
GRIBOUILLET. Voilà un partage
un peu bruſqué. Vous vous appropriez ,
fans façon , le génie , & vous ne me laisſez
pas même l'eſprit. Croyez - moi , pasſez
- moi l'un , ſi vous voulez que je vous
paſſe l'autre.
SCENE XII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , M. CALCUL.
M. CALCUL. Eh ! quoi , Meſſieurs ?
On diroit que vous vous querellez ?
GRIBOUILLET. Point du tout. Nous
caufions.
M. CALCUL. Ah ! oui; vous parliez
littérature. C'eſt bien de cela dont nous
avons beſoin ! Vive les plans de mon
invention. En voici un qui enrichiroit
pour jamais l'Etat , ſans appauvrir perfonne.
1
ARISTON. Cela doit être curieux !
M. CALCUL. Je promets tout , pourvu
qu'on ne me chicane point ſur mes ré
fultats .
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 69
ARISTON. Hé ! hé !
M. CALCUL. Je pars d'un principe
qu'on ne me diſputera point.
ARISTON. C'eſt ce qu'il faudra voir.
M. CALCUL. J'établis mes calculs fur
une baſe...
ARISTON l'interrompant & cherchant
dans ses poches. Bon ! j'aurai oublié mon
élégie en proſe.
M. CALCUL. Je ſuppoſe que la France
renferme...
ARISTON. Bien des fots , & ce n'eſt
point une ſuppoſition. (à part) Il eſt inutile
que je cherche mon élégie ; ce bavard
maudit occupera toute la féance.
M. CALCUL. Oui , la France renferme
vingt huit à vingt neuf millions d'habitans.
ARISTON. Combien de gens qui ne
vous liront pas !
M. CALCUL. Je n'en rabattrois pas
même le très - petit , petit nombre de
ceux qui vous liſent.
ARISTON. Apprenez Monſeu du Calcul
qu'on lit un Auteur qui fait pleurer ,
& qu'on rit d'un Fabricateur de projets
ſans même daigner le lire.
E3
70
MERCURE DE FRANCE.
SCENE XIII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DURVAL
nu Fausset , s'avançant fur la ſcene.
DURVAL. Courage ! Meffieurs : l'action
s'engage.
ARISTON. Comment , Meſſieurs ?prétendre
qu'on ne me lit pas ?
GRIBOUILLET. On me lit bien , moi !
M. CALCUL. Cela me paroît moins
fûr que mes réſultats .
GRIBOUILLET . M. du Calcul , je vous
donnerai place dans mon Temple de Mémoire.
M. CALCUL. C'eſt une excellente place
pour être oublié.
SCENE XIV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , M. D'ALMONT
, Madame D'ALMONT.
Mde D'ALMONT. Tout va à merveille.
Je ſuis enchantée de mon nouveau théatre.
J'en ai moi - même été l'Architecte.
Et cette machine ! elle vaut les meilleures
de l'Opéra. Voyez comme elle vient
1.C
OCTOBRE, 1. Vol. 1775. 71
d'enlever votre Procureur qui repréſentoit
Vulcain?
M. D'ALMONT. En vérité, Madame ,
il faut qu'ici tout obéifſſe à vos fantaiſies ;
juſqu'à mon Procureur que vous métamorphofez
en Comédien,
Mde D'ALMONT. Il eſt charmant !
c'eſt le Vulcain le plus laid que j'aie encore
vu .
M. D'ALMONT. Je crains fort que
mon procès ne ſe reſſente des diſtractions
où vous le jetez.
Mde D'ALMONT. Et vous , Meſſieurs
les Beaux-Eſprits , êtes- vous prêts ? commencerez
vous bientôt ?
ARISTON. Madame , on ne me
prend jamais au dépourvu.
GRIBOUILLET , en lui offrant une
petite brochure. Madame , daignez agréer
l'hommage d'un petit eſſai , qui eſt en
même temps mon coup d'eſſai.
Madame D'ALMONT , en parcourant la
brochure Ah ! ... Le Temple de Mémoire...
Je vois que vous y réglez les rangs ;
mais ne faudroit - il pas en avoir un foimême
pour bien affigner ceux des autres?
GRIBOUILLET. Madame , je n'ai
gueres que quarante cinq ans ; &, comme
E 4
72 MERCURE DE FRANCE,
le dit certain proverbe : en forgeant , on
devient forgeron .
Madame D'ALMONT. Pour forgeron ,
paſſe!
DURVAL. Madame , voici tout ce que
cela veut dire : M. Gribouillet a bâti une
petite chapelle & s'en eſt fait le Bédeau.
(Tandis que Durval parloit , un Laquais
a remis une lettre à M. d'Almont) .
M. D'ALMONT , après avoir lu la
lettre. Je ſuis perdu !
Mde D'ALMONT. Comment donc ?
Monfieur.
DURVAL , avec un feint empreſſement.
De quoi s'agit - il ?
M. D'ALMONT. On m'écrit que la
perte de mon procès eft inévitable. Mon
Rapporteur l'a dit à la Comteſſe.
DURVAL. ( à part ) Je m'en doutois
bien.
Mde D'ALMONT. Mais , Monfieur ,
pour perdre un procès , il faut des raifons.....
M. D'ALMONT. Eh ! Madame ! On
m'écrit que c'eſt faute de raiſons que je
vais le perdre. Je n'y conçois rien. Cette
derniere piece... , vous le ſavez, Durval ! ...
Elle eſt déciſive.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 73
1
۱
DURVAL. Très- déciſive !
M. D'ALMONT. Eſt- il poſſible que
mon Rapporteur paroiſſe n'y faire aucune
attention ?
DURVAL. Rien n'eſt moins poſſible.
Vous verrez qu'il a diſſimulé avec la
Comteffe.
M. D'ALMONT. Ne pourriez - vous
pas les revoir?
DURVAL. Très-volontiers .
Mde D'ALMONT. Et notre comédie ?
Le Rapporteur attendra : Mais notre
piece ne peut attendre.
M. D'ALMONT. Au nom de Dieu !
Madame...
SCENE XV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , SUZETTE qui
arrive hors d'haleine .
:
SUZETTE. Au ſecours ! au ſecours ! ...
M. Damon ...
Mde D'ALMONT. Hébien ? ... mon
fils ! ...
M. D'ALMONT. Que dis-tu ?...Parle...
SUZETTE. Ah! .. , je ne puis parler! ...
Votre fils... eſt peut être mort à préſent.
Mde D'ALMONT. O ciel ! ... , ah ! que
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
je ſuis malheureuſe ! ... Où est - il ?... parle
done!
SUZETTE, Il eſt allé ſe battre...
M. D'ALMONT. Tout m'accable à la
fois !
Mde D'ALMONT. Mene moi... menemoi
où eſt mon fils ! ...
M. D'ALMONT. Dis - moi donc où je
puis le trouver !
SUZETTE , toujours à demi évanouie.
Il n'eſt pas loin. Dubois l'a apperçu qui
marchoit fort vite avec un autre. Ils ſe
menaçoient des yeux... Ils ont mis l'épée
à la main , & il eſt accouru pour me le
dire.
M. D'ALMONT. Où eſt Dubois ? qu'il
me conduiſe...
Mde D'ALMONT. Je me meurs ! je ne
puis me foutenir ! mais qu'on me porte ,
qu'on me traîne vers eux.
DURVAL. Je cours les féparer.
DU FAUSSET. Et moi auſſi. (Ilsfortent
tous deux fort vite)
ARISTON. Demeurez , Madame. Nous
allons...
Mde D'ALMONT. Ah! l'on ne rempla
ce point une mere.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 75
SCENE XVI.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , excepté
Durval & du Fauffet. LUCILE fondante
en larmes.
Mde D'ALMONT. Viens ; ma fille !
aide-moi à chercher , à ſecourir... Hélas !
il n'eſt peut-être plus temps !
LUCILE . Ah ! Dieu!
M. CALCUL. Madame , tout bien compté,
deux habiles eſcrimeurs peuvent...
M. D'ALMONT. Maudit calculateur ! ..
mais où courir , & de quel côté tourner ?
SCENE XVII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DORANTE.
DORANTE. Raſſurez - vous , Madame.
Votre fils eſt hors de tout danger , &
cette affaire n'aura aucune ſuite.
M. D'ALMONT. Eh ! où eſt mon fils ?...
Que fait-il ?
DORANTE. Il eſt occupé à donner
quelques foins à Valfan , qui eſt légerement
bleſſé. J'ai eu le bonheur d'arriver
àtemps pour interrompre un combat qui
devenoit furieux.
76
MERCURE DE FRANCE .
Mde D'ALMONT. Que ne vous dois-je
pas , mon cher Dorante!
M. D'ALMONT , embraſſant Dorante.
Non , Monfieur , vous n'etes point de
ces hommes que l'on peut haïr. Puiſſe
mon amitié vous dédommager des effets
d'une injuſte prévention.
DORANTE. Elle me fera bien précieuſe
cette amitié ; je l'ai trop deſirée pour ne
pas fentir tout ce qu'elle vaut.
M. D'ALMONT . Mais , qui a pu attirer
à mon fils cette cruelle affaire ?
DORANTE. Les tracaſſeries d'un perfide
, qui s'eſt joué de ſa confiance & de
la vôtre.
M. D'ALMONT. Qui ? ... feroit- ce ...
DORAMTE . J'eſpérois le trouver encore
avec vous... mais , vous le connoîtrez
bientôt. Quoi qu'il en ſoit , les deux rivaux
font réconciliés. Un mot d'explication
a ſuffi. Ils ne comptent plus avoir
d'autre ennemi que le traître qui les
avoit armés l'un contre l'autre.
M. D'ALMONT. Eh ! quel eſt-il done ?
quel eſt - il ?
DORANTE. Ce n'eſt pas tout , Monſieur;
votre procès étoit perdu ſans reffource
, votre fortune entierement renverſée
, ſi le haſard ne m'eût fait découOCTOBRE.
I. Vol. 1775.74
vrir , depuis quelques jours , qu'on vous
trahiſſoit . Votre adverſaire n'eſt que le
prête-nom d'un adverſaire plus dangereux.
C'eſt lui qui le fait mouvoir ; c'eſt
à lui qu'il a remis le papier dont la ſouf-
- traction entraînoit votre ruine.
M. D'ALMONT. Ah ! me voilà trop
inſtruit ! c'eſt Durval !
DORANTE. J'aurois rougi de prononcer
fon nom ; mais il n'eſt plus à craindre
pour vous. J'ai moi - même quelque afcendant
ſur l'homme qu'il faifoit mouvoir.
Il m'a révélé une partie de l'intri
gue & m'a laiſſé entrevoir le reſte. Je l'ai
ému , & peut- être intimidé. Enfin , il m'a
remis cet acte eſſentiel. Il renonce à ſes
prétentions , & s'en rapporte entierement
à vous fur quelques points de diſcuſſion
qu'il croit juſtes. Par lå , vous devenez
le juge de votre adverſaire même. Il ne
me reſte plus qu'à vous réitérer mes inf.
tances...
M. D'ALMONT. Moi , Monfieur? que
je vous dépouille de votre fortune quand
vous me conſervez la mienne ? quand
vous me conſervez juſqu'à mon fils ? que
ne puis - je au contraire l'affermir & l'açcroître
!
DORANTE. Elle me fuffit , Monfieur ;
78 MERCURE DE FRANCE.
mais fi mon bonheur vous intéreſſe , vous
avez de quoi mettre le comble à mes
voeux .
M. D'ALMONT. J'y confens; & maintenant
que vous avez le fuffrage du pere ,
je ne ſuis pas inquiet pour vous de celui
de la mere & de la fille.
Mde D'ALMONT. Le mien lui eſt aſſuré
depuis long temps .
M. D'ALMONT. Tu ne dis rien , Lucile?
DORANTE. Il ne me manque plus que
votre aveu.
LUCILE. en fouriant. Rien ne vous
manque , Monfieur , depuis que mon
pere vous a donné le ſien.
DORANTE . Que je ſuis heureux !
GRIBOUILLET. Je vais préparer uni
égithalame.
ARISTON. Que j'ai de regret de ne
pouvoir être que pathétique!
M. CALCUL . Raſſurez vous. Je lirai
mon plan de reforme. Il fera les plaiſirs
de la fête.
Mde D'ALMONT. Vous oubliez ma comédie
, je penſe ? (à Ariston & à Gribouil
let) Vous , Meſſieurs , vous ferez les
rôles que Durval & du Fauffet devoient
faire. (à M. Calcul) Vous , M. Calcul ,
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 79
j'y en joindrai un qui pourra vous convenir.
(On apporte une lettre à M. d'Almont.)
M. D'ALMONT. Qu'y a-t-il encore
de nouveau ? .. Mais quoi? je reconnois
la main de ce malheureux Durval... Voyons
ce qu'il ofe m'écrire.
ود
(Il lit à haute voix.)
C
Vous ne me pardonnerez rien ,
,, Monfieur ; je le ſens , & je l'approuve.
„ Daignez ſeulement regarder ce qui s'eſt
" paſſé comme l'effet d'une étourderie
,, qui haſarde , & non comme celui d'une
perfidie qui combine. Je pars à l'inſtant
même pour voyager , & je préſume
ود
ود
وو que mon voyage fera long".
(Après avoir lu.)
Puiſſent tous ceux qui penſent& qui
agiſſent comme lui , prendre avec lui
la poſte & s'établir , à demeure , aux
Terres Auſtrales ! Mais, au moins , m'en
voilà débarraffé. Il faut pourtant bien
s'attendre encore à quelques tracafferies ;
(il regarde en fouriantsa femme &fa fille)
les avantages traînent à leur fuite les in
80
MERCURE DE FRANCE.
convéniens ; & , comme l'a dit fort fagement
certain proverbe : Qui terre a ,
guerre a.
Par M. de la Dixmerie.
INSCRIPTIONS pour mettre au bas des
Portraits des Princes & Princeſſes de la
Famille Royale , exposés au Salon 1775.
Pour le Roi LOUIS XVI , furnommé
Auguſte.
Le François le bénit & l'Etranger l'admire ;
Le bien de ſes Sujets eſt ſa ſuprême loi :
Si l'Univers entier n'étoit qu'un ſeul Empire ;
Auguſte , par l'amour, en ſeroit nommé Roi .
Pour LA REINE.
Le Ciel qui la forma pour le plus grand des Trones ,
Lui fit préſent d'un coeur digne de nos tributs ;
Et la plus belle des couronnes
Eft encore au- deſſous de ſes rares vertus.
Pour
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 8
Pour Monseigneur le COMTE DE
PROVENCE.
1
Voici de la candeur la plus fidele image;
On voit dans tous ces traits reſpirer la bonté,
Si l'encens , des mortels devenoit le partage ,
Provence au rang des Dieux ſcroit bientot monte
Pour Madame la COMTESSE DE
PROVENCE.
La nobleſſe en ſon air eft peinte trait pour trait :
O vous qui chériſſez la ſenſible Provence ,
Approchez , & mettez , au bas de ſon portrait
C'eft celui de la Bienfaiſance.
T
PourMonseigneur le COMTE D'ARTOIS.
Le beau fang des Bourbons pétille dans ſes yeux ,
Ils peignent ſa douceur & fon male courage :
Le talent d'enchaîner les coeurs ſur ſon paſſage
Eft le premier des dons qu'il a reçus des Cieux
F
82 MERCURE DE FRANCE.
PourMadame la COMTESSE D'ARTOIS.
L'aimable Reine de Cythere ,
De ſes plus doux tréſors ſe plut à la parer :
Mais , fans eux , fon eſprit , ſon coeur tendre &fincere ,
Auroient fuffi pour la faire adorer.
PerM. T. Rousseau , Secrétaire deM.
le Président de la Briffe , Abonné au
Mercure.
SUR la beauté de la récolte de cette année.
TANDIS ANDIS que nous voyons Louis , par ſes bienfaits,
Se montrer le garant du bonheur de la France ,
Le Ciel; fécondant nos guérêts ;
Semble y verſer la joie & l'abondance.
Nous pourrons donc enfin ouvrir à l'eſpérance
Nos coeurs , trompés long-tems dans leurs ſtériles voeux
Et le Ciel & Louis , pour faire des heureux ,
Sont aujourd'hui d'intelligence.
Par M. Imbert , de Clermont Ferrand.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 83
VERS A M. LE GROS.
POUR
OUR ravoir fon Epouſe , Orphée , aux fombres bords,
Fit entendre ſa voix. A ſes divins accords ,
L'enfer s'entr'ouvre : on lui rend Euridice.
Qu'il jouit peu de ces moments ſi doux !
Cette faveur fit bientôt ſon ſupplice.
Il la Perd pour jamais ; le Tartare jaloux
Ne s'ouvre plus à ſa douce harmonie :
Mais , s'il eût chanté comme vous ,
Deux fois il eût rendu ſon Epouſe à la vie.
....... de Niſmes
A UNE PRUDE.
QUAND UAND ta cruauté , chaque jour ,
Me fait un crime de l'Amour,
Je ris de l'humeur qui t'anime ;
Car pourrois - tu me faire voir ,
Qu'il foit beaucoup plus légitime ?
D'en donner que d'en recevoir ?
Par M. D. L. P.
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMMES.
POPOUUR OUR vouloir trop être , Lycas
Plat ſinge d'un fot Petit Maitre ,
Eſt toujours tout ce qu'il n'eſt pas ,
Et jamais ce qu'il pourroit être.
A
Par le même.
LAVED L'AVEU de ton inſuffifance,
Damis , pourra tourner à bien ;
Car le comble de l'ignorance ,
C'eſt d'ignorer qu'on ne fait rien.
Par le même.
LEE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt les deux Souliers ;
celui de la feconde eſt Vent ; celui de
la troiſieme eſt Cire d'Espagne. Le mot
du premiere Logogryphe eſt Bife , où ſe
trouvent bis , fi & Bei ; celui du ſecond
eſt Poiſſon , où l'on trouve poiſſon d'Avril
&poison.
OCTOBRE. 1. Vol. 1775. 85
ÉNIGME.
DANS CE Ans ce ſiecle , où tout eſt vapeur
Je devrois bien être de mode ;
Pourquoi faut-il que mon odeur
Me rende par fois incommode ?
J'aime ſi fort à m'attacher !
Je ſuis preſque toujours viſible;
Mais , quoiqu'épaiſſe , me toucher
Eſt vraiment la choſe impoſſible:
Jouet des plus légers Zéphirs ,
Je ſuis l'embleme des Plaiſirs;
A ces traits tu dois me connoftre ,
Je ne puis me défigner mieux ;
Hélas! en ce moment , peut- être ,
Lekeur, je te creve les yeux.
Par M. Houllier de Saint Remy
à Sezanne,
F
86 MERCURE DE FRANCE.
Q
AUTRE.
U E chez toi , ſouvent fans pitić ,
Tu viennes me fouler au pić ;
Je ne m'en plains point , c'eſt la mode;
Et ſon empire eſt rigoureux ;
Je conviens même , ſi tu veux ,
Que je ne ſuis pas fort commode :
Mais , beau ſexe , que pour m'avoir
Tu faſſes du matin au ſoir ,
Chez les Grands , humble reverence ;
Voilà ... voilà l'inconféquence.
Par le même.
AUTRE.
E naquis pour un double ufage
Et ma double figure a le même viſage ;
Mais leurs faits font bien différens.
Tantôt , je ſuis un meuble en hiver néceſſaire ,
Lorſqu'à mon ennemi , dont je fais les tourmens ,
On me fait déclarer la guerre ,
Il faut voir comme je m'y prends t
Quoique ferré comme une mule ,
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 87
Dans le fort du combat moi même je recule
Par la raiſon ſouvent que mon mattre a de fuir :
Mais c'eſt le comble de ma gloire ;
Car , ſi je fuis , alors j'ai toute la victoire ,
Et fuis , dès qu'il le faut , tout prêt à revenir.
Tantôt.... mais pour le coup je ſuis un téméraire ,
J'attaque en un fongueux tranſport ,
Et ſouvent ſans raiſon , tel ou tel adverſaire ,
A qui je fais un mauvais fort.
Ainſi crains de m'avoir , & n'oſe jamais faire
Un don de moi , Lecteur ; il peut cauſer la mort.
Par M. de la Vente le jeune , Peintre à Vire.
LOGOGRYPΗΕ.
DEBOUT EBOUT je fais le diable à quatre
Dans les bois , au milieu des monts,
Et juſques au fond des vallons ;
Y
$
Que de têtes , Lecteur , ſouvent j'y fais abattre !
Mais ne vas pas me renverſer ;
Car fi tu me frappais, je pourrais te bleſfer.
Par lemême.
F
88 MERCURE DE FRANCE!
J
AUTRE.
■ ſuis le porte clef des villes qu'on afſiege,
J'aide , avec mes cinq pieds , à forcer un rempart
De ces mêmes cinq pieds , ſi vous changez le ſiege ,
Je vous offre en muſique une des clefs de l'art.
Par M. D. V. A. M. D. R. D. N.
COMMENT ,
AUTRE.
COMMENT , mon cher Lecteur , t'exprimer qui je ſuis
Quelquefois , en cauſant , tu m'a pu donner l'être :
Te dis vert , on dit jaune , on ſe trompe & tu ris ;
Aces traits-là peux- tu me reconnoftre ?
Pas encor ; mais , vraiment , tant-pis ;
Puiſqu'il faut nettement qu'à toi je me préfente ,
Mets donc une voyelle entre deux animaux ,
Qui tous deux ont la voix bruiante ,
Et tu verras qui je ſuis en trois mots.
1
Par M. le Clerc de la Mothe, Chey.A
St Louise
1
Octobre. 2775. 89 .
PETRARQUE dansleLombeau dela
:
:
belle LAURE
Parodie de la Romance
de l'Amitié àl'épreuve,
deM. Gretry.
Quelfupplicej'en_dure...Je
vois, Je voisfous cet_te
voûte obfcure,Tout ceque la
ture Fitja mais deplus
na
beau. Ombre chère &plaintive.
/
90. Mercure de France .
Toutveutqueje tefui--- re,
Jusqu'àl'infernate rive, Et
:
que monfeu fur-vi---ve Auc
W
cendres du tombeau . Ausx:
: cendres du tom beau. :
Oui,mes accens accensfunebres
Des.tempsperceront les ténèbres ;
:
:
les
Etjerendrai célèbres:
Nos conftantes amours .
Laure,ma chereLaure .
OCTOBRE. I. Vol. 1775.
Toi , que mon coeur implore ;
Oui , du Couchant à l'Aurore
Ce beau nom que j'adore
Retentira toujours,
Cette pâle lumiere.
Amour , eſt l'aſtre qui m'éclaire
Dans la ſombre carriere
Où va finir mon fort.
Parque , & Parque cruelle t
Rend ma douleur mortelle !
Viens joindre un Amant fidele
A celle qui l'appelle
Dans le ſein de la mort!
Par M. D. L. P
MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le mauvais Négociant , Comédie en trois
actes en vers ; brochure in - 8°. prix 1
liv. 10 f. A Paris , chez Monory , Lib .
rue de la Comédie Françoiſe.
CLEON, le principal perſonnage de
ce Drame , n'eſt point un Négociant fans
lumieres ou qui ſpécule mal , mais un
homme avide de gain , & peu scrupuleux
fur les moyens de faire fortune. Ainſi le
titre de Négociant fripon ou de mauvaiſe
foi , conviendroit mieux à ce Drame
que celui de mauvais Négociant. Ce
Cléon , accoutumé à calculer les bénéfices
, ne voit dans le mariage qu'il ſe
propoſe de faire avec Julie , fille trèsriche
,& niece d'un certain Chryfologue,
qu'un moyen de plus d'augmenter ſa fortune;
mais cette Julie a donné fon coeur
au chevalier de Kerlon. Cléon , pour
parvenir à ſes fins , captive l'amitié de
Chryfologue , oncle de Julie. Cet homme
nous eſt ici repréſenté comme le
Grec de Juvénal, voulant ſe mêler de
ſciences , de littérature , de poëſie , deş
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 93
- beaux arts , & ne ſe connoiſſant à rien ;
d'où vient , lui dit ſagement un de ſes
amis , que non content du fade perſon,
nage ,
Soit dit ſans offenſer , de rabacheur de vers ,
Vous vous jetez encor dans vingt autres travers ?
Prétendez - vous , du fiecle adoptant la manie ,
Faire de votre tête une Encyclopédie ?
Par quelle autre raiſon , debout avant le jour,
Ouvrir ; monter , deſcendre , & prendre tour - à - tour
Archet , compas , pinceau , plume , cifcau, navette
Mon vieux Concitoyen , quelle ardeur indiſcrette !
Répondez ; entre nous , croyez - vous donc pouvoir
Embraſſer d'un coup - d'oeil la ſphere du ſavoir ?
Je vois que je vous parle une langue étrangere.
Parmi tout ce concours , cet amas mercenaire
De gens de tout état , qui chez vous introduits,
A l'heure du diner ſont toujours vos amis,
D'expoſer le miroir aucun n'a le courage.
Moi , je vous aime trop pour vous voir davantage
Le jouet des écarts d'un tel aveuglement.
Croyez moi , mon ami , ſuivez tout ſimplement
Le voeu de la nature. Un bien conſidérable
La ſanté , du repos , un caractere aimable,
94 MERCURE DE FRANCE.
Voilà qui doit ſuffire à votre ambition.
Hé ! n'eſt - il donc d'heureux que Voltaire ou Newton?
Chryfologue , comme tous les gens de
cette eſpece , ſe laiſſe duper par ceux qui
s'abaiſſent à louer ſes prétendues connoiſſances
. Le Négociant , qui connoît
fon foible , vante beaucoup ſon génie
propre aux ſpéculations , lui emprunte
de l'argent dont il ſe ſert pour faire un
commerce illicite , & captive enfin ſi
bien la confiance de Chryfologue , que
ce vieillard lui deſtine ſa niece , déjà promiſe
au Chevalier de Kerlon. Ce Chevalier
arrive de l'Amérique , où demeure
le pere de Julie , dont il apporte le confentement
pour fon mariage. Cléon , qui
a ſes vues , perfuade à cet Amant qu'avant
de ſe préſenter devant Chryfologue ,
il eſt néceſſaire de prévenir l'eſprit bizarre
& chagrin du vieillard , de lui
montrer enfin l'écrit du pere de Julie.
Kerlon remet cet écrit à celui qu'il regarde
comme l'ami & l'aſſocié de Chryfologue.
Cléon s'en fert pour faire croire
à Julie que fon Amant inconſtant renonce
à tous les droits qu'il avoit fur elle.
Dans ce même temps le Chevalier reçoit
4
OCTOBRE. I. Vol. 1775. १८
une lettre de fon Colonel , qui lui mande
que les Anglois ſe diſpoſent à faire
une defcente fur les côtes de Bretagne.
Il part fans prendre congé de ſa Maîtreſſe
, pour s'épargner des chagrins , &
parce qu'il eſpere que cette abſence ne
- fera point longue. Cléon ſe ſaiſit encore
de la circonſtance de cette abſence pour
achever de perdre cet Amant. Cependant
comme les ennemis ſe préſentent en
grand nombre pour faire une deſcente ,
tous les Bretons en état de porter les
armes , & Cléon , comme les autres , font
appelés pour s'oppoſer à cette defcente ,
mais Cléon n'eſt rien moins que brave ,
& malgré l'aveu de Julie , qui lui déelare
qu'elle ne conſentira jamais à lui
voir remplacer le Chevalier , s'il ne ſe
joint aux combattans , il ne peut ſe réfoudre
à partir. Chryfologue , qui posfede
tous les ſecrets imaginables , lui en
donne un pour le raſſurer. Autrefois ,
dit-il,
1:
こ
J'ai lu dans je ne fais quel Auteur d'un grand poids ,
Qu'un Guerrier prudemment , dans un cas tout ſemblable ,
Avoit mis en uſage une ruſe admirable :
Il portoit à la main un fort morceau d'aimant ;
و ه
MERCURE DE FRANCE,
Vous ſavez ſur le fer l'effet de cet agent.
Or , voici tout ſon art : l'ennemi tiroit , zefte ,
Notrehomme promptement vous faifoit ce ſeul geſte
Les balles s'écartoient , le coup étoit paré ,
Et l'action finit ſans qu'il fût effleuré.
Ce ſecret puiſé dans Rabalais , qui eſt
l'Auteur de poids ici cité , ne raſſure
point Cléon. Il prend le parti de fe cacher
pendant le combat , & de reparoître
avec les vainqueurs ; mais cette poltron
nerie, comme on s'y attend bien , lui
réuffit mal ; il eſt reconnu pour ce qu'il
eſt , pour un lâche & un fripon. Le Chevalier
de Kerlon , précédé par la renommée
, qui publie ſon courage & fa bravoure,
ſe préſente devant Julie. Cette
Amante, au comble de ſes voeux de retrouver
le Chevalier fidele aux loix de
l'honneur & de l'amour , lui fait don de
ſa main. Chryſologue ſe retire un peu
confus d'avoir été quelque temps la
dupe de celui qu'il regardoit comme fon
ami. Il dit qu'il renonce déſormais à
recevoir chez lui des Négocians , & ce
trait acheve de caractériſer ce perſonnage
qui a une très-mauvaiſe tête , & ne fait
jamais
OCTOBRE . I. Vol. 1775-97
jamais fe renfermer dans les bornes que
dicte la prudence.
Cette petite Comédie eſt un ſimple
eſſai , qui annonce cependant un talent
qui n'a beſoin que d'être exercé pour
réuffir. 1
Dictionnnaire de la Nobleſſe , contenant
les généalogies , l'hiſtoire & la chronologie
des Familles nobles de France ,
l'explication de leurs armes , & l'état
des grandes Terres du Royaume aujourd'hui
poſſédées à titre de Principautés
, Duchés , Marquiſats , Comtés ,
Vicomtés , Baronnies , &c. par créations
, héritages , alliances , donations ,
ſubſtitutions , mutations , achats ou
autrement. On a joint à ce Dictionnaire
le Tableau Généalogique , Hiſtorique
, des Maiſons Souveraines de
l'Europe , & une notice des Familles
étrangeres , les plus anciennes , les plus
nobles & les plus illuftres. Par M. de la
Chenaye - Desbois. Seconde Edition .
Tome IX . A Paris , chez Antoine Boudet
, Libraire Imprimeur du Roi , rue
Saint Jacques, 1775. Avec Approbation
, & Privilege du Roi.
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Ceneuvieme Volume du Dictionnaire
de la Nobleſſe , qui commence à LIA &
finit à ME excluſivement , étoit promis
pour le courant de Janvier , & n'a été
retardé que d'un mois. On y trouvera ,
comme dans les précédens , les Généalogies
des grandes Maiſons connues ; plufieurs
auſſi d'ancienne race , nobles de
nom & d'armes , qui n'ont point encore
paru , redigées ſur les titres originaux
communiqués & vérifiés ; d'autres , moins
anciennes dont la date de l'anobliſſement
eft connue , quelques notices ſur un
grand nombre de Familles qui n'ont rien
envoyé , & dont il eſt parlé dans les différens
Armoriaux des Provinces ; enfin
la ſuite de l'hiſtorique de toutes les terres
titrées.
Le dixieme Volume, qui eſt ſous presſe,
contiendra le reſte de la lettre M, &,
je penſe , les lettres N& O. C'eſt à ceux
qui ont des Mémoires ſur ces lettres , à les
envoyer francs de port ſoit au Libraire ,
foit à l'Auteur, & fi les titres originaux
font communiqués , on en fera mention ,
comme il a été fait dans ce volume & les
précédens. On compte enfin que les Tom.
XI , XII , XIII , & XIV, completteront
tout l'Alphabet.
OCTOBRE . I. Vol. 1775.99
al
1
Les Soufcripteurs , à qui il manque des
Volumes juſqu'au neuvieme , ſont priés
de les faire retirer aux conditious de la
Souſcription . Elle eſt toujours ouverte ,
ſur le pied de 12 livres 12 fols par Volume
, relié en carton , chez Boudet , Libraire
Imprimeur , rue Saint Jacques.
On n'admet point à ſouſcrire pour un ou
quelques Volumes ſeulement , mais pour
tout l'Ouvrage.
Prospectus des Sermons du P. Charles de
Neuville , dédiés au Roi.
Il paroît inutile , diſent les Editeurs , de
faire ici l'éloge d'un Prédicateur auffi connu:
il a eu la plus grande célébrité ; c'étoit
preſque une mode de le ſuivre, mais ce
n'en étoit pas toujours une d'applaudir à fon
talent; & dans le concours qu'il attiroit
à ſes ſermons , il y avoit des critiques
comme des admirateurs.
Le Public va être en état, plus que jamais
, de l'apprécier , & de lui affigner le
rang qu'il doit occuper parmi les Orateurs
chrétiens .
Ce recueil de fermons , en huit volu-
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
mes , comprendra un Avent , un Carême ,
des Myſteres , des Panégyriques .
On commencera à imprimer dès qu'il
y aura un nombre ſuffifant de ſouſcriptions
pour fournir à la dépenſe d'une
entrepriſe de cette nature.
Le format ſera in - 12, ſur beau papier
d'Angoulême.
On ne recevra des ſouſcriptions qu'a
Paris , chez Mérigot jeune , Libraire ,
quai des Auguſtins au coin de la rue
Pavée.
On les recevra pour Paris juſqu'au rer
Octobre , & pour la Province & le Pays
étranger juſqu'au 1 Novembre de cette
année 1775.
Le prix de chaque volume en feuilles
fera de 2 liv. 5 f. pour les Suſcripteurs ,
& de 3 liv. pour ceux qui n'auront pas
foufcrit.
On donnera en ſouſcrivant 12 liv. &
en recevant les huit volumes à la fois ,
on donnera 6 liv.
Ils paroîtront vers le milieu de l'année
prochaine , & même pour Pâques , ſi les
Souſcriptions donnent la facilité de com .
mencer promptement.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 10F
i
Les Economies Royales de Sully , nouv.
édition , par M. l'Abbé Baudeau ;
C
Contenant le texte original , avec des
diſcours préliminaires à chaque volume
; des ſommaires généraux à tous les
chapitres , & des ſommaires particuliers
aux numéros de ces mêmes chapitres ; des
differtations & des notes critiques , historiques
& politiques ; des tables particulieres
& une table générale..
Douze volumes in- 8°. propoſés par
ſouſcription aux conditions ſuivantes :
De payer , en ſouſcrivant , 12 liv,;
en retirant chaque vol. 1 1. 10 f
Au total , 30 liv. par exemplaire en
feuilles , pour les Souſcripteurs.
Le prix pour les autres fera de 4, 1. par
volume ou 48 liv. par exemplaire , aufſi
en feuilles.
Le premier volume paroîtra au mois
de Novembre 1775.
N. B. Les Mémoires de Sully , qu'on
a imprimés dans les derniers temps , ne
font point le vrai texte original des Economies
Royales.
Les Lyriques facrés ; in- 12. prix 45 f.
rel . A Orléans , chez Couret de Ville
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
neuve fils , Libr.; & à Paris , chez
Saillant & Nyon , rue St Jean-de Beauvais
; Vincent , rue des Mathurins ;
Delalain , rue de la Comédie Françoife
, &Ruault , rue de la Harpe.
L'Editeur s'eſt proposé de réunir dans
un petit volume les plus beaux monumens
de la poëſie lyrique ſacrée, les cantiques
de l'immortel Racine, les choeurs
d'Esther & d'Athalie, les odes les plus
fublimes de Rouffeau , quelques unes de
Racine le fils , une de Malherbe , & les
plus belles de MM. le Franc , de Reyrac
&de Bologne. Ce recueil fait honneur à
la fois à la Religion & à la Littérature ;
il peut être mis au nombre des livres
claſſiques , il paroît deſtiné particulierement
à inſpirer aux jeunes gens le goût
de la piété & de la poéſie. Nous citerons
cette belle ode de M. l'Abbé de Reyrac ,
tirée du Pſeaume C.
Portrait d'un Roi juſte & religieux.
Au comble des honneurs du ſouverain pouvoir ,
Sur le Trône où ta main daigne me faire aſſeoir ,
C'eſt toi feul , o mon Dieu , que je fers & que j'aime t
J'ai mis tout mon efpoir en ton nom glorieux.
OCTOBRE . I. Vol. 1775. 103
0
-
-
Des grandeurs l'appat dangereux ,
L'image des plaiſirs , l'éclat du diademe ,
De toi , de ta bonté ſuprême ,
jamais, Dieu tout-puiſſant, n'ont détourné mes yeux.
Dans ta juſtice & ta ſcience
J'ai trouvé le repos du coeur,
Ét je n'ai vu de vrai bonheur
Que dans l'amour de l'innocence
C'eſt elle qui rend l'homme heureux
Toujours pure , toujours aimable ,
Des jours les plus délicieux
Elle eft la ſource inépuiſable.
De laches publicains , de bas adulateurs ,
De la raiſon des Rois avides corrupteurs ,
Ont eſſayé , mon Dieu , de graver dans mon amша
Le mépris de ton peuple & de la vérité.
De ces monftres d'iniquite
J'ai percé les détours , j'ai dévoilé la trames
Et , dans le zele qui m'enflamme ,
J'ai puni leur orgueil & leur impiété.
Sous mes yeux une langue obſcens
N'oſe inſulter à la pudeur;
Et mon front n'offre au vil flatteur
Que de l'horreur & de la haine,
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
Je ne peux voir qu'avec effroi
La médiſance & l'injuſtice ;
L'impoſteur palit devant moi ,
Et mon mépris fait fon fupplice.
Hélas ! à quels malheurs ſont exposés les Rois !
Que d'ennemis fans nombre à combattre à la fois !
D'exécrables flatteurs , ardens à les féduire ,
S'emparent de leur coeur , corrompent fes penchans .
Eſclaves de mille brigands ,
Jls jettent dans leurs mains les rènes de l'Empire ;
A les pervertir tout confpire ,
Misérables roſeaux , jouets de tous les vents.
Ah ! que ta clémence infinie
Eloigne de moi ces malheurs ,
Seigneur , & que toute ma vie
Soit l'éloge de tes faveurs ! *
Qu'il t'aime toujours , qu'il te craigne
Ce Roi , ſelon tes ſentimens ?
O Dieu qu'aimé des bons , fon regne
Ne ſoit en horreur qu'aux méchans.
Les Devoirs du Prince réduits à un ſeul
principe , ou difcours fur la Juſtice ;
dédié au Roi ; volume in-8°. A Verfailles
, de l'Imprimerie du Roi , dé
OCTOBRE. Ι. Vol. 1775. 165
partement des Affaires Etrangeres ; &
à Paris , chez Moutard , Libr. rue du
Hurepoix .
On ne peut pas concevoir un plan
d'inſtruction plus utile à un Prince , que
de faire fortir de l'Hiſtoire même les leçons
de morale , de politique & de droit
public qu'on lui deſtine. Il y a longtemps
qu'on l'a dit , que ce n'étoient pas
des ſyſtêmes , mais des faits , qui formoient
la véritable conſtitution des Etats ;
& que ce n'étoit que dans l'hiſtoire des
Nations que l'on pouvoit appercevoir les
cauſes des loix primitives , auxquelles
elles ſe ſont ſoumiſes ; auſſi ne convientil
guere qu'à ceux qui ont approfondi
notre biſtoire avec un eſprit de critique
& fur - tout d'impartialité , de nous donner
des leçons fur le droit public.
Rien de plus digne d'un Citoyen éclai
ré & ami de ſa Patrie , que de puiſer
dans l'hiſtoire , & de rendre ſenſible
cette vérité précieuſe aux Princes , que
le gouvernement ne peut jamais être arbitraire
, parce qu'il eſt eſſentiellement
aſſujetti aux loix que les hommes n'ont
point faites ; que toute puiſſance , quel
que foit l'agent qui l'exerce , a , dans fa
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
hature& dans ſa deſtination , ſes bornes
& fa regle; & qu'il eſt auſſi impoffible à
l'homme de ſe ſouſtraire à l'empire de
l'ordre moral , qu'il lui eſt impoſſible de
s'affranchir de l'ordre phyſique.
En effet , l'ordre phyſique est nécesfairement
invariable. Nulle créature né
peut l'enfreindre. L'harmonie que Died
amiſe dans la Nature, pour diriger tous
les effets que le mouvement doit produi
re, ne peut être dérangée , interrompue
ou ſuſpendue que par lui feul.
L'ordre moral oppoſe beaucoup plus
de force aux corps par leſquels on voudroit
l'anéantir. Il ne cède pas même à
la cauſe qui l'a produit. Le premier de
ces ordres eſt l'enſemble des êtres viſi.
bles , dont l'adorable harmonie nous impoſe
le tribut d'un hommage continuel :
mais ces êtres viſibles peuvent rentrer
dans le néant à la ſeule voix de l'Etre
Suprême , qui les en a tirés. Le ſecond ,
au contraire, eſt l'empire abſolu & éternel
de la justice, qui n'eſt pas plus deftructible
que l'Etre Suprême , dans le
ſein duquel elle eſt aſſiſe comme fur fon
vrai trône. L'ordre , conſidéré ſous ce
dernier rapport , a précédé la formation
OCTOBRE. I, Vol. 1775. 107
des ſociétés ; ſon origine& ſa durée ſont
e éternelles. Les idées immuables & la volonté
de la cauſe univerſelle en font
l'unique ſource. Les Souverains, comme
le moindre de leurs Sujets , font également
foumis à cette juſtice univerſelle ,
autérieure à tous les fiecles & à l'établiſſement
de toutes les Républiques. L'hiftoire
générale de l'Univers ſuffit feule
pour démontrer l'empire de cette juſtice
qui s'étend fur tous les hommes , fans
diſtinction de climat.
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
acherché , ſur- tout dans les Faftes
de l'Empire des François , les preuves
les plus ſenſibles de la néceſſité & de
l'immutabilité de cette juſtice, fans la
quelle les Chefs des ſociétés ne peuvent
remplir aucune des obligations qui leur
font effentielles ; & ce font ces obliga-
' tions , elles-mêmes qui font le principe
des engagemens des Sujets. Si le Roi eft
obligé , dit cet Auteur, de nous défendre
contre notre propre licence , nous devons
lui fournir les armes dont il ſe fert
pour la combattre , les liens qu'il em-
* ploie pour l'enchaîner ; & , dans cette
communication mutuelle de bienfaits &
de ſervices , de protection& de ſecours;
*
108 MERCURE DE FRANCE,
la jouiſſance la plus douce eſt toute en
tiere pour la Nation , le travail le plus
pénible tout entier pour l'autorité.
C'eſt en enviſageant l'autorité fous ce
rapport , que l'on conviendra que , loin
d'étre un joug accablant , elle n'eſt véritablement
qu'une puiſſance bienfaiſante ,
qui n'eſt occupée qu'à nous rendre heureux.
Or , le principal moyen que l'autorité
puiſſe employer pour remplir cette
noble deſtination , conſiſte dans l'obſer.
vation religieuſe des formes qui préſer.
vent les Rois de la ſéduction , & qui
inſpirent aux Peuples l'amour & la con
fiance. Ces formes précieuſes éclairent
la loi dans ſa naiſſance, diſent les Jurisconfultes
patriotes , la confervent dans ſa
durée , & l'affermiſſent dans tout le détail
de l'exécution. Et l'on adit plus d'une fois
que l'intérêt invariable du Trône eſt ſi évidemment
attaché à l'obſervance des for
mes & des loix ſalutaires qui les preſcrivent
, qu'il eſt rare de voir les Princes fe
porter d'eux mêmes à les éluder. Cette corruption
vient toujours des Sujets , dont
les uns veulent ſe ſouſtraire aux loix , &
les autres aſpirent à dominer ſur elles.
* Le diſcours fur la juſtice ne reſpire que
l'amour des loix & des formes , qui ,
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 109
ſeules peuvent mettre les Rois à l'abri
de la ſéduction. Si cet Ouvrage n'a point
- pour objet de développer l'origine du
gouvernement François , il ſert au moins
à nous en faire connoître les reſſorts ac-
- tuels ; & prouve ſouvent , avec une éloquence
lumineuſe , que la justice ſeule
leur communique à tous ce mouvement
réglé , dont l'action invariable garantit
au Souverain la durée de ſa puiſſance ,
& aux Peuples la perpétuité de leur
bonheur. Plus on cherche à dénaturer
cette vertu ſi eſſentielle au bonheur des
ſociétés , & à alterer les principes de la
ſubordination , qui fait l'eſſence du gouvernement
; plus il eſt important de ra-
| mener les eſprits aux ſaines maximes. Le
| même eſprit de curioſité & d'indépendance
a voulu interroger , & la Divinité
ſur ſes myſteres , & la Royauté ſur la
nature de ſes droits. L'Auteur du diſcours
ſur la justice , perfuadé que la Religion
ne peut être regardée comme étrangere
à l'homme , & que la ſoumiſſion à l'autorité
eſt néceſſaire au bonheur des ſociétés
a cru qu'il ne pouvoit faire
un meilleur uſage de ſes talens , que de
les conſacrer à la défenſe des droits de
l'Autel & du Trône. Cet Ouvrage emt
!
1
1IO MERCURE DE FRANCE,
braſſe les objets les plus importans , &
renferme cette morale fublime, qui feule
conduit l'homme au bonheur de la vie
préſente & de la vie future. Nous nous
bornerons à mettre fous les yeux du Lecteur
quelques extraits de cet Ouvrage ,
dont l'Auteur a donné lui - même l'analyſe
dans le premier chapitre. Voici comme
il préſente au Prince l'ordre dont Dieu
eſt l'auteur , & dont l'obſervation eſt un
devoir impofé à tous les hommes. ,, Cet
ordre , dit - il , eft tout dans l'Univers.
„ Appliqué aux êtres matériels , il eſt le
reffort qui les meut & la loi qui les
conferve ; apperçu par les eſprits , il
eſt la vérité ; ſenti par nos ames , il eſt
la raiſon ; agiſſant dans le fond de nos
,, coeurs , il eſt la confcience *; mis en
„ pratique par notre volonté , il eſt la
,, juſtice.
ود
ود
ود
22
ود
ود
.”
Tels font , Monſeigneur , les pouvoirs
auxquels vous fûtes foumis en
naiſſant. Suivre les loix de la nature ,
& jouir tranquillement des bienfaits
; du Créateur , voilà la liberté , voilà
les droits de l'homme , maintenir l'exé-
ود
"
•Peut- on confondre la conſcience qui eſt ſujette
erreur & qui a beſoin d'être réglée , avec l'ordre
qui eſt la regle univerſelle & immuable !
1
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 114
,, cution de ces loix ſaintes , protéger ,
,, conſerver , étendre la jouiſſance des
biens qu'elles nous aſſurent , voilà la ود dette des Rois.
ود
"
"
ود La justice , Monſeigneur, eſt donc
le premier Souverain de l'Univers ;
ſon ſceptre entre les mains du Prince ,
eſt le gage le plus für & de l'obéiſſance
des Peuples& de la durée de l'Empire.
L'hiſtoire vous prouvera quelque jour
„ que les Rois n'ont perdu leur autorité
, que lorſqu'ils ſe ſont revoltés contre la
= > juſtice".
ود
"
L'Auteur inſiſte ſur une vérité qu'il
regarde comme l'unique baſe de la mo-
-rale. ,, Portez vos yeux , Monſeigneur ,
ſur tout cequi vous environne , & parcourez
tous les êtres dont la nature vous
offre l'admirable aſſemblage. Il n'en
eſt aucun qui n'ait ſa fin , aucun dont
ladeſtination ne ſoit marquée. Le Créateur
a gravé ſur tous ſes ouvrages l'em-
,, preinte de ſa ſageſſe ; & ce mouve-
,, ment , imprimé à tout l'Univers , nonſeulement
déſigne à toutes ſes parties
la place qui leur convient , mais fixe
,, l'uſage pour lequel elle leur fut aſſignée.
Cette doctrine des cauſes finales n'a
,, pu être niée par les impies: leur blas
ود
ود
ود
112 MERCURE DE FRANCE,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
t
1
„ phême eût été trop voiſin de l'abſur.
dité. Ce ſoleil qui paroit rouler dans
les cieux , & qui , ſi loin de nos têtes ,
a cependant , par rapport à nous , desi
effets ſi ſenſibles & préſens , à ſans
doute bien des deſtinations qui nous
font inconnues. Mais peut - on nier
qu'il ne foit deſtiné à nous éclairer , à
nous échauffer , à rendre nos terres
fertiles , à élever juſqu'à la ſurface de
l'air ces nuées fécondes qui ſe chan-
,, gent en pluies , & coulent enſuite dans
des canaux , auſſi anciens que la terre
? Est- ce par un effet du haſard que
les vents pouſſent ces eaux & les diſtribuent
dans les plaines de l'air , audeſſus
de tous les lieux qu'elles doivent
rafraîchir ou arrofer ? Ce ruiſſeau qui
les reçoit & les raſſemble , n'eſt- il pas
fait pour étancher la foif des hommes
& des animaux ? Ces arbres qui défendent
les uns & les autres des injures de
l'air, & qui ſe couvrent de fruits pour
leur nourriture , ne rempliſſent-ils pas
la fin pour laquelle Dieu les fait croître
ſur la terre ? Oui , Monſeigneur ,
tout dans l'Univers a fon uſage ; il
n'eſt point d'être qui n'ait avec les au-
›› tres êtres des rapports d'utilité ; il n'eſt
"
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
rien
OCTOBRE. I. Vol. 1775: 11z
وو rien dont les loix de la nature n'aient
,, indiqué & l'uſage & la fin.
ود L'homme, ſupérieur à tout ce qu'il
,, apperçoit autour de lui , l'homme , à
, qui tout fut donné , qui connoiſſant au
وو moins une partie des avantages qu'il
ود peut tirer des autres créatures , a décou
vert quelques - unes de leurs deſtina-
,, tions , feroit-il le ſeul qui n'en auroit
وو aucune ? .... ,
ود
وو
ود
Il ne nous reſte qu'à chercher quelle
eſt cette deſtination de l'homme , premiere
& véritable cauſe de ſes devoirs.
Je ne vous parlerai point ici de ſa fin
, derniere , de ce bonheur ineffable qu'il
doit mériter , & pour la poſſeſſion du-
ود quel fon ame fut faite à l'image de la
Divinité : cette deſtination eſt le motif
ود!
ود
دو
لود
و د
دو
ود
de ces devoirs de religion , que Dieu
" lui - même a bien voulu lui révéler. Je
parle , Monſeigneur , d'une deſtination
plus prochaine & plus immédiate , fur
laquelle il ſuffit à l'homme de confulter
ſa raifon , & qui étant le principe
de tout ce qu'il doit à ſes freres , eſt
certainement l'unique & folide baſe
de toute la morale.
و د
ود
ود Examinez l'homme , étudiez les dif-
,, férences qui le diftinguent des autres
H
1
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
"
و د
و د
animaux , & cherchez-y les indications
de la fin qui lui eſt particuliere ; tout
vous couvaincra qu'il eſt deſtiné pour
la ſociété , c'eſt à- dire , pour vivre avec
ſes ſemblables , pour réunir ſes forces
" avec les leurs , en un mot, pour les ſe-
„ courir , en être ſecouru , augmenter
fans ceſſe , par ce moyen , fes connoisfances
, perfectionner ſes facultés , ſe
,, procurer un bien - être infiniment audeſſus
de celui qui eſt deſtiné aux
bêtes , & régner , pour ainſi dire , fur
, toute la nature, par fon intelligence &
,, par ſa volonté.
و د
و د
و د
و د
و ا
Interrogerez - vous des Conſeils ?
,, Monſeigneur ! oubliez dans ce mo.
,, ment que ceux dont vous confulterez
ود
و د
و د
و د
les lumieres font des Sujets qui vous
" doivent la plus parfaite obéiſſance ; &
„ plût à Dieu qu'ils puſſent même vous
faire oublier qu'ils font hommes ! la
vérité ne vient-elle pas de Dieu ? N'eſt
ce pas à lui que tous les bons Rois ont
démandé la ſageſſe , Que font , dans ce
moment , ou plutôt que doivent - être
» ces perſonnages éclairés , auxquels un
Roi communique ſes plus importantes
affaires & ſes plus précieux ſecrets ,
Organes de la raiſon & de la vérité ,
و د
و د
و د
و د
"
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 115
2005, s'ils rempliſſent leurs devoirs , je les
100
을
124
e
10
10
00
ود
ود
ود
,, regarde , non comme les Miniſtres du
Prince , mais comme ceux de Dieu
même ; & je révere en eux , s'ils font
juſtes , une eſpece de facerdoce qui
3, doit les rendre facrés & pour le Souverain
& pour la Nation. Hélas ! puis-
5, fent - ils eux - mêmes n'en jamais pro-
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
faner la dignité , en apportant à vos
! conſeils & leurs intérêts & leurs pasfions
! Laiſſez donc à leurs réflexions
;, la plus entiere liberté ; mais conſervez
toujours le droit de les peſer. Sachez
,, difcerner l'homme juſte & févere qui
vous dit ſon avis les yeux fermés , du
flatteur qui cherche à lire dans les vôtres
. Confrontez le témoignage de
l'homme à celui de votre confcience ,
,, & défiez - vous de ceux dont les opi-
,, nions ambiguës ſemblent plutôt vous
, confulter que vous répondre. Sur tout ,
,, Monseigneur , foyez digne que la vérité
vous approche à tous les inſtans
& ſouhaitez vous même que l'amitié
vous la préſente. Heureux les Rois chez
,, qui elle entre comme chez elle , fans
avoir beſoin ni d'art, ni de parure , &
63, qui n'ont jamais changé de viſage à fon
1
100
10
J
}}
}
ود
ود
و د
,, aſpect ! Heureux Henri IV qui ne ſe
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
,, ſentit qu'une fois importuné par Sully ,
و د
ود
& qui fut affez grand pour s'en repentir".
Nous voudrions pouvoir pouſſer plus
loin l'extrait de cet Ouvrage. La ſeule
indication des matieres qui y font traitées
, ne peut qu'exciter la curioſité des
Lecteurs : principes fondamentaux de la
juſtice ; avantages & caracteres de la justice
; la juſtice du Prince comparée à celle
des particuliers ; étendue & multiplicité
des obligations qu'elle impoſe au Monarque
; gouvernement intérieur des
Etats ; abus que les Princes peuvent faire
du zele même qu'ils ont pour la juſtice ;
droits que l'homme tient de la nature ,
& que le Gouvernement eſt deſtiné à
maintenir & à protéger ; formes nécesfaires
au Gouvernement pour aſſurer à
chacun ſes droits; formes de législation :
formes d'adminiſtration ; formes de la
jurisdiction. Un Ouvrage qui renferme
tant de points auſſi délicats & auſſi im- '
portans, ne peut être bien apprécié que
par des Juriſconſultes & des Publiciſtes
éclairés.
* Hymnes de Callimaque , nouvelle édi-
Article de M. de la Harpe.
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 117
tion , avec une verſion françoiſe &
des notes. A Paris , de l'Imprimerie
Royale.
Cette traduction , ouvrage d'un Académicien
des Belles Lettres très- verſé
dans l'étude de l'antiquité , qui poſſede
fupérieurement la langue grecque , & qui
'écrit dans la fienne avec beaucoup d'élégance
& de goût , doit intéreſſer les
Amateurs de la poëſie ancienne. Ceux
qui la connaiſſent bien, font ſeuls en
Stat d'apprécier le travail de M. du
Theil , en comparant ſa verſion avec
l'original. Quant au plus grand nombre
des Lecteurs à qui les Ouvrages de Callimaque
font inconnus , c'eſt encore M.
du Theil , quoique Traducteur , qu'ils
peuvent confulter , dans le jugement
'éclairé & impartial qu'il porte ſur fon
Auteur.
de
es
ود Parmi les différentes productions de
,, l'antiquité , qui paraiſſent avoir été jus-
,, qu'à préſent auſſi négligées par les Lecteurs
fuperficiels , qu'eſtimées des vé- "
و د
ritables Amateurs de la langue grec-
,, que on diftingue fur- tout les Hymnes
, de Callimaque. Tandis que les travaux
و د
", multipliés d'une foule de Commenta-
ر د
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
,, teurs , qui ſe ſont attachés à éclaircit
و و
”و
ود
ود
ود
ود
ود
le texte de cet Auteur, & le grand
nombre d'éditions qu'ils en ont données
fucceſſivement , ſemblent annoncer le
cas que l'on doit faire de ces hymnes ;
la plupart de nos Littérateurs les regardent
comme de ſimples généalogies
des Dieux du Paganiſme , comme des
,, eſpeces de litanies mythologiques ,
, qui ne pouvaient intéreſſer que les
Grecs.
و د
ود
ود
J'avoue qu'en général on ne voit
dans ces petits poëmes , ni la richeſſe
des compoſitions d'Homere , ni le feu
وو
des odes de Pindare ou des choeurs des
Tragiques ; mais j'oſe dire auffi que
Callimaque , dont le principal mérite
ne confifte , ſi l'on veut, que dans une
élégance continue , & dans la variété
des détails qu'il fait placer à pro-
,, pos , montre quelquefois affez d'éléva
tion & de force , pour que le jugement
d'Ovide , qui lui refuſait entierement
le génie & ne lui accordait que l'art ,
paroiſſe au moins trop févere.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
D'ailleurs, la lecture de ſes hymnes
, qui , comme pieces de poëfie , ont
droit de nous intéreſſer , doit nous at-
११
tacher encore plus par l'utilité dont elle
OCTOBRE. I. Vol. 1775. 119
gra
ود
eſt pour la parfaite intelligence de la
fable & de l'hiſtoire ancienne ,, .
Les détails fur la vie de Callimaque ,
Traſſemblés par le Traducteur , font cutrieux
, intéreſſans & ornés d'un ſtyle toujours
élégant & agréable.
18
W
5:
e
ود
ود
"
و د
و د
Callimaque , fils de Battus & de
Méſatma , était né à Cyrene en Lybie.
Le nom de fon pere a fait préſumer
, qu'il était de la race du fameux Battus ,
autrement nommé Ariftote , fondateur
de cette capitale de l'Afrique ; & le
,, rang diftingué que ſa famille tenait
dans fa patrie, ſemble autoriſer cette
,, conjecture. Lui même , dans une épitaphe
qu'il avait faite pour orner le
tombeau de fon pere , & où , pour le
dire en paſſant , il ſe vante affez naï-
,, vement d'être au - deſſus de l'envie ,
,, nous apprend que fon grand-pere , qui
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
ſe nommait , comme lui , Callimaque ,
avait commandé les armées de fa Nation.
L'uſage était , chez les Grecs
,, que les enfans portaſſent le nom de
leur grand-pere plutôt que celui de leur
„ pere ; ce qui , dans une ſucceſſion gé-
, néalogique , produisait une ſuite alternative
des mêmes noms , comme on
le voit par la généalogie des Callias ,
و د
"
H 4
120 MERCURE DE FRANCE .
" célebre famille Athénienne , dont parle
„ Ariftophane.
"
و ا
ود Il ſerait difficile de ſavoir préciſément
l'année où naquit Callimaque.
Si les vers inférés fous fon nom au
,, III Livre de l'Anthologie (épig. 10 ,
„ pag. 313 ) , étaient effectivement de
,, lui , & que ce fût de lui - même qu'il
ود eût voulu parler ; on en pourrait con-
,, clure que fa naiſſance précéda de peu ,
,, ou fuivit de près la mort d'Alexandre.
ود
ود
Le poëte , ou le perſonnage qu'il introduit
dans cette épigramme , s'y ex-
,, prime en homme fort âgé ; & Calli
,, maque , comme on le fait d'ailleurs ,
,, ne mourut que dans les premieres an-
ود nées du regne de Ptolémée Evergete ,
„ plus de quatre-vingts ans après la mort
ود
du Roi de Macédoine. Mais outre
,, qu'il eſt fort incertain que Callimaque
ود ſoit réellement l'Auteur de l'épigram-
,, me dont il s'agit , il paraît clair que le
„ Poëte , quel qu'il ſoit , n'y a point prétendu
parler en fon nom, & l'on peut
s'en convaincre par la lecture de la
piece même.
دد
"
,, Quoi qu'il en ſoit , Callimaque flo
riffait vers cette époque où la Grece
„ fatiguée , pour ainſi dire , par les
Qualité de la reconnaissance optique de caractères