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1775, 06, n. 8, 07, vol. 1-2, n. 9-10 (contrefaçon)
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A 489749
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTI
:




1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
QUERIS
PEMINSATT
M
۲
AP
20
M51
1775
wo .
4
1
1
MERCURE
1
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES:
JU IN. 1775.
No. VIIL
Mobilitate viget . VIRGILE.
}
Y
}
A
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX.
MARC-MICHEL - RE ARC - MICHEL - REY , Libraire furle Cingle à
Amsterdam , continue d'imprimer & de débiter le
MERCURE DE FRANCE , ouvrage périodique contenant
des Pieces Fugitives en Vers & en Profe , des
Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Littéraires , Annonces
des prix des différentes Académies , Annonces de Spectacles,
Avis concernant les Arts agréables , comme Peinture
, Architecture , Gravure , Musique &c. quelques
Anecdotes; des Edits, Arréts , Déclarations ; des Avis ,
des Nouvelles Politiques ; les Naissances & les Morts
des Personnages les plus illustres ; les Nouvelles des Loteries
, & affez ſouvent des Additions intereſſantes de
Editeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f12 : Ceux qui voudront avoir des parties ſéparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770 , 1771 , 1772 , 1773 , 1774-
Journal des Sçavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes .
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dico,Janvier 2761 jnfgnes en Décembre 1774
en 78 Volumes.
dito , la fuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année eſt composée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruſſes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fideles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés alors ſur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. I vol. à f 6 : -
Diſſertation ſur l'Arsenic , qui a remporté le prix propoſé
- par l'Académie Royale des Sciences &Belles- Lettres ,
pour l'année 1773. Par M. Monnet , Minéralogifte
employé au fervice du Roi de France &c. &c. &c.
Berlin 1774.
Don Pedre , roi de Caftille , tragédie. Nouvelle édition ,
purgée des fautes qui ſe trouvoient dans les précédentes.
On y a ajouté.
:
22-270
13 LIVRES NOUVEAUX.
Eloge Hiſtorique de la Raiſon. Suivi d'une piece fur
l'Encyclopedie , d'un petit écrit ſur l'arrêt du Confeil
du 13 Septembre 1774 , qui permet le libre commer
ce des bleds dans le royaume , & de la Tactique ,
augmentée d'une note très intereſſante.
Hiſtoire de Jenni , ou le Sage & l'Athée , par Mr.
Sherloc. Traduit par M. De la Caille en XII Chapitres .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , débite actuellement
les XVII. volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII. Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profoffeur Leydc. 4to.
2yol. uvod XXx Planches en taille douce. Amst. 1774.
af 8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition. On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vols
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé : Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les
Droits des Souverains . grand in-douze I vol. 1775. af1:-
AVIS.
J'ai mis fous preffe & je ſuis ſur le point de publier
un ouvrage intéreſſant , pour toutes les nations ; ce font
les Plans & les Statuts des différents établiſſements ordonnés
& fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
pour l'inſtruction de la Jeuneſſe de ſon empire & pour
le bonheur de tous ſes Sujets .
A2
Ces Etabliſſements font La Maison d'éducation de
Moscou l'Académie & l'Ecole des Beaux Arts ; la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises ;
le Corps des Cadets de terre; la Caisse des Veuves &
des Orphelins ;une Caissede Depot ouverte au Public ,
un Lombard.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite à
St. Pétersbourg , par un François qui poſſede les deux
Langues , d'après les Originaux Ruſſes & ſous les yeux
de Monfieur le Général Betzky , Directeur de tous ces
Etabliſſements.
,
On apprendra dans les différentes pieces qui le compoſent
, à bien connoître le génie & les moeurs actuelles
de la Nation & les efforts de l'IMPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux ,
inſtruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés ,
pour en prévenir de nouveaux pour conferver les enfants
abandonnés de leurs parents ; pour foulager les
Veuves & les Orphelins ; pour aſſurer les fucceffions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circulation
les fonds des ſujets ; pour ſauver les fortunes
des particuliers , de la rapacité des ufuriers ; pour affranchir
des Serfs , & former un tiers état libre &
Manufacturier ; & ſurtout pour perfectionner l'Education
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les meres
& les enfants honnêtes , & aſſurer le regue des bonnes
moeurs.
La lagelle des réglemente exports dans le plus grand
détail , en fait une lecture intéreſſante par elle - même ,
& elle le devient davantage encore par des morceaux
relatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la confervation
de la ſanté, objets d'une utilité commune à toutes les
contrées.
Ce recueil formera 2 vol. grand in - douze , de 50
feuilles d'impreffion , à f 2 : 10 courant de Hollande.
Une ſeconde édition in 4to. en deux parties , ſera ornée
de plus de go morceaux de gravure plus ou moins
conſidérables , à f 10 : 10 de Hollande.
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle &
correcte.
Les différentes nations policées de l'Europe defiroient
depuis long-tems la publication de cet ouvrage.
Il eſt propre à montrer à des peuples qui croient tout
connoître & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'ils
pourroient bien n'en être qu'aux premiers éléments.
1
1
1
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN. 1775-
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE d'une jeune Religieuse à la
Marquise de*** , Sa Soeur.
C "
En eſt donc fait ,
ma Soeur ,
&
d'une infortunée
Un mota , pour jamais , réglé la deſtinée:
Quand ſur mes triſtes jours l'arrêt eſt prononcé,
Je dois chérir encor la main qui l'a tracé,
Bénir , dans ma miſere , un joug inſupportable ,
Et moi-même ajouter au tourment qui m'accable.'
A 3
MERCURE DE FRANCE.
Il eſt des malheureux par le crime égarés ,
Qui , pliés ſous les fers qu'ils ſe ſont préparés ,
Dans les cachots obfcurs infectés par le vice ,
Des loix qu'ils ont enfreint fatisfont la juſtice.
Maudiſſant à la fois & priſons & bourreaux ,
Par leurs emportemens ils foulagent leurs maux.
A l'aspect menaçant du trépas qui s'avance ,
Les reſtes abrégés d'une foible exiſtence ,
Leur paroiſſent plus doux , ſont plus chers à leurs yeux ,
Et des momens ſi courts en ſont plus précieux .
Souvent dans leur erreur embraſſant de vains fonges ,
Ils conſervent l'eſpoir & ſes heureux menſonges ,
Ou bien de l'échafaud mépriſant les horreurs ,
Ils attendent la paix après de longs malheurs ,
Et regardent la mort ſous ſa plus douce image ,
Ainſi qu'un jour ſerein qui brille après l'orage.
Pour moi , j'appelle en vain ce fortuné moment
Qui doit briſer ma chaîne & finir mon tourments
Je l'apperçois toujours dans un lointain horrible ;
A mes voeux , à mes cris il ſe montre inſenſible ;
Dans l'ombre de la nuit un effrayant réveil
Vient me réaliſer les horreurs du ſommeil ;
Devant moi tout ſe change en images funebres ,
Je crains également le jour & les ténebres.
Sans eſpoir, ſans relâche , en proie à mes douleurs ,
Il ne me reſte plus que de ſtériles pleurs ;
Pour combattre mes maux , oilà mes ſeules arm es
Que dis-je ? le devoir s'offenſe de mes larmes,
1
JUIN. 1775. 7
Tyran barbare & vain qui , dans ſa cruauté ,
Des malheureux qu'il fait veut être reſpectét
Omon unique appui ! Soeur aimable & chérie ,
Viens conſoler ta Soeur , viens pleurer ton amie ,
De tes bras careſſans entrelacer les ſiens ,
Sur tes yeux abattus viens appuyer les tiens.
Oh ! quand tu la verras pale , défigurée ,
Plaintive , languiſſante & d'ennuis dévorée ,
Tu te rappeleras ces temps , ces heureux temps
Où la plus tendre joie animois ſon printemps.
Sans peines , ſans chagrins , au ſein de la ſageſſe ,
Je coulois en repos ma premiere jeuneſſe :
Je levois vers le ciel mes regards innocens ;
Sa grandeur occupoit mes organes naiſſans ;
Tout jetolt dans mon sur un aimable délire ,
Et quand je regardois tout ſembloit me ſourire :
Mes jours doux & brillans rayonnoient de gaſté ,
Et mes yeux ſe fermoient avec tranquillité.
Ah ! d'un bonheur ſi pur quelle fut la durée !
Je les ſens retentir dans mon ame égarée ,
Je les entends encor ces lugubres accens :
„ Je ſuccombe , ma fille , au fardeau de mes ans ;
„ Un ſommeil éternel va fermer ma paupiere ;
"
Vos yeux autour de vous ne verront plus de pere.
Foible & timide encor , des regrets ſuperflus
Soutiendront- ils vos jours quand vous ne m'aurez plus?
„ Figurez -vous ici , tremblante , désolée ,
„ Dans de vains tourbillons en naiſſant iſolée ,
A A
MERCURE DE FRANCE.
"
"
Près d'un monde attrayant qui, plein d'appas trompeurs
Trahira votre enfance ou rira de vos pleurs .
Mais il eſt des maisons , reſpectables aſyles ,
„ Des vertus , de la paix , ſéjours purs & tranquilles ,
29
Où , dans un doux loiſir , ſans périls & ſans ſoins ,
Une jufte abondance exauce les beſoins.
,, L'innocence à l'abri n'y craint point les orages ,
وو Sans ceſſe à l'Eternel préſente fes hommages ,
,, D'un luxe ſéduiſant mépriſe les attraits ,
ود
"
Et bénit une vie exempte de regrets .
C'eſt dans ce lieu facré que , cher à ma tendreſſe ,
Le bonheur de vos jours charmera ma vieilleſſe :
„ Trop heureux de deſcendre au tombeau qui m'attend ,
,, Si l'âge me permet d'y ſurvivre un inſtant !
Que devins-je à ces mots l'effroi m'avoit glacée
Je ſentois ſur ma langue expirer ma pensée ;
Je n'oſois à mon pere exprimer mes tranſports :
Je redoutois ſa voix; il m'effrayoit alors.
Sans force à ſes genoux , dans un affreux filence ,
Mes bras , vers lui tendus , imploroient ſa clémence,
Et mes regards tremblans interrogeoient les ſiens .
En vain de l'attendrir je cherchois les moyens ,
Il oppoſe à mes pleurs un front toujours févere ,
Je vois fes yeux s'armer du feu de la colere ,
Et ſa main , autrefois prompte à me careſſer ,
Dans ce moment fatal fert à me repouſſer.
Hélas ! c'en étoit trop pour un coeur foible & tendre,
De ce fpectacle affreux je ne pus me défendre :
Ma bouche promit tout & prononça des mots
JU I N. 1775 $
Que démentoient affez mes pleurs & mes ſanglots.
Je me flattai long-temps de l'eſpérance vainę
Que mon pere attendri mettroit fin à ma peine:
Mais le jour est venu ; vain eſpoir qui ſéduit !
On fcelle mon malheur , & le ſonge eſt détruit.
O douleur fans remede ! & mortelle journée !
Quand près des ſaints autels je me vis entraînée ,
Quand ma bouche tremblante articula des voeux ,
Quand le ciſeau fatal abattit mes cheveux !
Dans ce terrible inſtant de deuil & de triſteſſe ,
Le croirois - tu , ma Soeur ? connois-tu ma foibleſſe ?
Je regrettois encor les ſimples agrémens ,
Tréſors de la nature , aimables ornemens ,
Dont un Dieu créateur décora ſon ouvrage ,
Et que la créature indignement outrage ,
Le peuple autour de moi , rangé de toutes parts ,
Attira quelque temps mes timides regards ;
De mon âge innocent la foibleffe & les charmes,
De leurs yeux agités faisoient couler des larmes .
Du fort qui m'attendoit , préſage malheureux !
Il s'attendriffoient tous dans ces momens affreux,
La douleur épuiſant mon ame toute entiere ,
Je ſuccombai bientôt & perdis la lumiere ;
Sur tant de maux préſens , ſur un triſte avenir,.
Cet inſtant fortune trompa mon ſouvenir ,
A 5
:
10 MERCURE DE FRANCE.
Mais , à force de ſoins, quand ma paupiere ouverte ,
Me laiffa découvrir l'appareil de ma perte ,
, Grand-Dieu ! me dis-je alors , dans mon coeur alarmé ,
„ Je vis encor, je vis... & tout est conſommé! ...
,, Sacrifice inoui , plus affreux que le crime ,
,, Qui laiſſe après le coup expirer la victime !
S'il revenoit ce jour , le plus cruel des jours ,
Si le ſoleil pour moi vouloit changer fon cours ,
Ah! loin de prononcer ce ferment redoutable ,
Ma bouche à mes bourreaux ſeroit moins favorable ;
Tu me verrois , ma soeur , de tous les aſſiſtans
Implorer le ſecours dans mes gémiſſemens ,
Les prier , m'élancer dans leurs bras éperdue :
Ils pleuroient tous alors , ils m'auroient défendue,
Mais pourquoi m'abuser & quelle Aatteuſe erreur
De mes maux trop réels vient redoubler l'horreur ?
Ces fers entrelacés , ces murailles antiques ,
Ces cloftres, ces caveaux , ces immenfes portiques ,
Ces tombeaux effrayans , images du trépas ,
Qui rappellent la mort & ne la donnent pas ;
De verroux , de cachots le hideux aſſemblage ,
Tout retrace à mes yeux un indigne eſclavage ,
Et lorſque de mes maux tout aigrit le venin ,
Je dois , ſans l'avancer , en attendre la fin.
O Dieu juſte & puiſſant qui m'as donné la vie !
i
JU I N. If 1775
Dès cet inſtant fais donc qu'elle me ſoit ravie :
C'eſt toi qui fis briller la lumiere à mes yeux ;
Retire ton préſent , il m'eſt trop odieux ...
Ce voeu t'offenſe t-il ? te paroit- il coupable ?
De la nature , hélas 1 c'eſt le cri miſérable.
Arbitre de mon ſort , qui vis , en me créant ,
Ce que je ſouffrirois au ſortir du néant ,
A préſent , 6 mon Dieu ! ſois moi plus favorable ,
Permets-moi d'y rentrer : que la main ſecourable
Le rouvre ſous mes pas , m'y plonge pour jamais ,
Et que mon être au moins ait part à tes bienfaits.
Oma Soeur ! qu'ai-je dit , & quel affreux blafpheme
Sur ma tête imprudente a porté l'anatheme ?
Eh I n'est- ce pas aſſez des maux les plus cruels
Sans les juſtifier par des voeux criminels ;
Dieu de paix & d'amour ! quand ma bouche t'offenſe ,
Ah ! mon coeur ulcéré recourt à ta clémence ,
Qui , fur moi , je le ſais , tes deſſeins fontiſecrets ;
J'adore , en ſoupirant , tes fublimes decrets ;
Mais par quel attentat , mon créateur , mon pere ,
Ta fille a- t- elle pu s'attirer ta colere ?
Qù ſont donc , montre lui , les crimes qu'elle a faits ;
Hélas ! elle n'eſt point dans l'âge des forfaits :
Daigne la raſſurer de tes regards propices.
Non , non , tu n'aimes point ces cruels facrifices
Qui t'enlevant des coeurs juſtement combattus ,
MERCURE DE FRANCE.
Sous un vain fanatiſme étouffent les vertus',
C'eſt nuire à tes deſſeins ; fur ce globe où nous ſommes
Pour la ſociété , ta main plaça les hommes ,
Et non pour y languir , iſolés dans les ſers.
Ce penſer me conſole : oui , le Dieu que je fers
Dans des hommages feints ne voyant que des crimes ,
Veut des adorateurs & non pas des victimes .
Par M. Rangier,
1
1
JUIN. 1775. 13
LE RETOUR DU PRINTEMPS.
D
A Madame la Présidente d'Her***.
E nos hameaux Borée avoit chaſſe les ris ,
Déjà de nouveaux feux l'horiſon étincelle ,
Quittez , Life , quittez vos fuperbes lambris ,
Sous de ruſtiques toits Vertumne vous appelle.
:
Au fracas de la ville , à fes brillans plaiſirs ,
N'oſez-vous dérober vos charmes ?
Vous faites naître ſes deſirs ,
11 ne vous refte plus qu'à lui coûter des larmes,
:
Tandis que vos regards vainqueurs
Changeront en Bergers les Dieux du voiſinage ,
Philomele oubliant ſes antiques malheurs
Des accens de l'amour remplira ce bocage.
Progné, pour vous revoir , a traverſé les mers ,
Et de retour ſous vos fenetres ,
Pour charmer vos loiſirs champêtres ,
Elle reprendra ſes concerts .
6-
14
MERCURE DE FRANCE .
Zéphire, de ſa douce haleine ,
Careffe les bois reverdis :
Des Nourriſſons du Pinde il ranime la veine ,
Venez-en recueillir les fruits.
Par M. de la Louptiere.
LA
LES OISEAUX,
Apologue traduit de l'Allemand.
A République des Oiseaux , ainſi que
celle de Rome & d'Athènes , eut des
temps d'orages &de diſſenſions. Dans
le regne animal, tout eſt mu par les pasſions
, depuis l'homme juſqu'au quadrupede
, & depuis celui-ci juſqu'au reptile.
O Prométhée! le feu ſacré que tu dérobas,
fervit moins à nous éclairer qu'à allumer
toutes les parties combustibles de
notre être. Les étincelles s'en répandirent:
dès-lors la guerre naquit. Toutes
les eſpeces & tous les individus devinrent
ennemis . Funeſte tableau ! l'amour
ſeul eût pu le corriger , ſi ſon bandeau ,
attribut inſéparable , ne l'eût aveuglé fur
fon ouvrage.
Une vaſte forêt ſervoit de retraite aux
2
1
JUIN. 1775.
' êtres emplumés qui peuplent l'empire
des airs. Les chantres harmonieux du
printemps y étoient en petit nombre.
L'eſpece criarde & folitaire couvroit leurs
doux concerts. Quelques oiſeaux de
: proie , attirés par leurs fons indiſcrets ,
vinrent habiter le même ombrage , épiant
le doux moment de fondre fur eux & de
- s'en repaître.
L'Epervier vorace ſut aſſez adroit pour
ſubjuguer une gentille Perluche , dont
le plumage le charma , & dont le bec &
les ſerres lui parurent propres à ſeconder
ſes projets. L'un & l'autre fe rapprocherent
d'un Roſſignol , dont les accens tendres
& joyeux attiroient preſque tous les
autres oiſeaux dans ſon bocage. Quel
étrange duo pour l'heureuſe Philomele !
Elle eſpéra que ſa voix adouciroit leurs
caracteres ; que , ſemblable à cette lyre
harmonieuſe dont le Prophete ſe ſervoit
pour calmer les fureurs d'un Tyran , elle
feroit entrer la paix avec la joie dans
leur coeur . Vaine eſpérance ! Le naturel
ne change point. Philomele n'étoit pas
Philoſophe.
Depuis long- temps l'Aigle bleſſoit les
regards de la foule emplumée. Elle étoit
belle & puiſſante: en faut- il plus pour
16 MERCURE DE FRANCE.
exciter l'envie ? Dans ſon vol, elle avoit
heurté inconſidérément tout ce qui
s'étoit trouvé ſur ſon paſſage. Le mécontentement
ſe joignit à l'envie , elle s'étoit
aſſociée une compagne ; de jolis Paſſereaux
ſe fixerent auprès d'elle. Le clameurs
ſuivirent ce triomphe. L'eſpece
criarde ſe déchaina ; la Perluche ſe mit à
la tête , les Pies médiſantes firent un
vacarme univerſel , les Chouettes envieuſes
les imiterent dans leurs converſations
nocturnes. Le doux Roſſignol répéta
confidemment quelques - uns de leurs accens
à l'Epervier , & la ſoupleſſe de ſon
gofier fut les adoucir.
Quelques temps aprés , celui- ci ſe livrant
à la férocité de ſon caractere , fit
dans la forêt un dégat horrible. A la
faveur des ténebres , il pénétra dans tous
les réduits , & déchira les habitans de la
façon la plus ſanglante.
L'alarme & le deuil furent univerſels.
On voulut connoître l'auteur de cette
barbarie , chacun ſoupçonna & nomma
l'Epervier. Le Roffignol fut appelé comme
ayant eu des liaiſons avec ce perfide.
Il ne put diffimuler ; il avoua ingénuement
ce qu'il penſoit du deſtructeur.
Celui - ci , furieux de ſe voir exclu de
la
JUIN. 1775
la forêt & convaincu du forfait ſocial ,
voulut jeter cette atrocité ſur le Roffignol
, dont le foible bec ne s'étoit jamais
ouvert que pour becqueter les fleurs du
Parnaſſe & rendre les fons de la tendreſſe.
Il le denonça comme ayant , dans ſes
chants , inſulté l'Aigle & fon amie.
L'eſpece légere prend auſſi-tôt le change ,
- les Pies revêches , les Merles au fifflet
- aîgu , les Grives inſenſées , les Geais
imitateurs , ſecrettement envieux de la
voix du Rofſignol , ſe déchaînent contre
lui , entraînent la volatille incertaine ,
& font un tel bruit , que perſonne ne
- s'entend plus dans la forêt.
L'Aigle même & fa compagne oua
blient leurs plaies récentes. La Perruche
les anime ; l'Epervier leur communique
ſa fureur ; il les outrage , & cependant
les guide , les mépriſe & les fait mouvoir.
Il ſe dérobe enfin , riant du piege
groſſier dans lequel il a fait tomber tous
les objets de ſa haine.
La tendre Philomele , d'abord étourdie
, gémit & ſe tait. Elle regrette les
liens de bienveillance qui l'attachoient
à tous les plaiſirs qu'elle leur procuroit ,
&déplore leur erreur : mais enfin , reve-
- nue à elle , elle ſe conſole avec l'ami
B
18 MERCURE DE FRANCE.
fidele dont le coeur eſt ſon empire. Elle -
retrouve de tendres Colombes , de brillans
Sereins , de joyeux Pinçons , d'agréables
Linottes , de mélodieuſes Fauvettes.
Elle ſe cantonne , avec ce cercle heureux ,
dans le plus joli bocage. Il devient un
Eliſée , où les graces & l'amour , les ris
&les jeux folâtrent fans ceſſe , ſans craindre
les paſſions funeſtes qui ont envahi
la forêt.
L'Aigle s'envola de ce triſte ſéjour ;
l'Epervier alla dévaſter d'autres cantons ;
la Perruche , ſa compagne , fut étaler
ailleurs la beauté de ſon plumage ; & ,
hors le boſquet du Roffignol , la forêt
devint inhabitable.
Humains ; Humains ! que ceci vous
ſerve de leçon. Fuyez les méchans , fuyez
auſſi l'oeil de l'envie , il bleſſe & attire
les ferpens.
Le Roſſignol devenu plus ſage , ne
chante plus que la nuit: il attend que le
ſommeil ait aſſoupi ſes envieux ; ſa voix
n'eſt entendue que de ce qu'il aime.
JU I N. 1775 19
VERS de Claudien fur le mariage de
l'Empereur Honorius , appliqués au mariage
de Madame Clotilde avecle Prince
de Piémont.
Exemple d'apoſtrophe Ad res inanimas
&fenfu carentes, qui s'eſt trouvé dans ſa
leçon , en expliquant la Rhétorique, de
Colonia.
Ligures (1 ) favete campil
Veneti favete montes &
Subitiſque se roſetis
Veftiat Alpinus apex
Rubeantque pruine I
Champs fertiles de Ligurie ,
Préſagez les douceurs de cet auguſte hymen !
Abaiſſez vos ſommets , montagnes d'Italie
Ou ſi toujours des cieux , jaloux d'être voiſin ;
Mont ( 2 ) Cénis ! tu te plais à furpaſſer la nue
Ah ! que ta cime , toujours nue ,
(¹ ) La Ligurie comprenoit le Montferrat , & une
partie du Piémont , qui appartiennent au Roi de Sardaigne.
(* ) Madame doit y paſſer.
B
20 MERCURE DE FRANCE.
Jalouſe en ce beau jour des beautés des vallons ,
Seit couverte de roſes
Subitement écloſes ,
Et qu'un pourpre brillant fuccede & tes glaçons.
Par M. l'Abbéjde Luzines , Cure & Chan
zluni de Vivone , ci- devant Inſtituteur en
Survivance des Enfans de France.
IMPROMPTU.
AMadame la Comteſſe de Clary (Princesſe
de Ligne) en recevant d'elle un naud
L'épée, brodé de sa main.
Ja'Arr dit que je rajeunirois,
Si de la jeune Cythèrée,
En ſe mariant , j'obtenois
L'honneur de porter ſa livrée...
Mais ſi déjà ce don charmant
D'un beau jour m'annonçoit l'aurore ,
Belle Comteffe , en vous voyant ,
Je ſens que ce jour vient d'éclore.
Par M.. D. L P
JUIN 1775
EPIGRAMME.
LISE. ISE , en expirant , ſouhaitoit
Si Cléon ſe remarioit ,
:
Qu'il ne trouvât qu'une Migere,
L'Epoux , riant de ſes fureurs 8
Vous oubliez , dit- il ma chere ,
Qu'on n'épouse pas les deux foeurs.
Par to meme.
L'AMOUR TEL QUIL EST.
DANS Ans l'Enfant qui regne & Cythere;
Jetrouve un double caractere,
Qui ne connoît pas de milieu.
Confulrez l'Hiſtoire & la Fable :
S'il ne voit pas trop , c'eſt un Dieu;
13 .
Mais s'il veut prop voir.. c'eſt un Diable,
Per is nowo
J
B
22 MERCURE DE FRANCE.
L'AMOUR CHEZ LES DEUX
SEXES.
VOUo
us croyez , me dit une femme ,
Quand vous nous vantez votre flamme ,
Avoir droit à quelque retour ?
Sachez un peu mieux nous connoftre ;
Des deſirs chez vous naſt l'Amour ,
Et chez nous l'Amour les fait naître.
Par le méme.
GRANDE VÉRITÉ.
Tu demandes par quel caprice
Long-temps ami de Cléonice ,
Tu t'en vois quitté ſans retour ?
J'ai lu dans un Auteur très-fage
Que d'un coeur où loge l'Amour ,
L'Amitié bientôt déménage .
Par le même.
1
JUIN. 1775 23
I
SUR Monsieur***.
L a de la gloire en partage .
Non pas tout ce qu'il en prétend.
Mais s'il n'en prétendoit pas tant .
Il en auroit bien davantage.
Par le même.
QUELS SENTIMENS
.
AH ! que H ! que certe étoile m'enchante !
Qu'elle eſt belle ! qu'elle eſt brillante I
(Diſoit , avec raviſſement ,
Minette, un foir , à fon Amant).
-
Ne m'en parlez plus , chere Amie ,
Ou vous allez me chagriner.-
Eh ! pourquoi , Lindor , je vous prie ?
Je ne faurois vous la donner.
*
Par le même.
B4
14 MERCURE DE FRANCE.
GRAND PRINCIPE.
SI j'avois offenſe Nina ,
Je pourrois appaifer la Belle ;
Mais c'eſt Nina qui m'offenſa ,
Pour moi ſa haine eſt éternelle.
Par le même.
T
EPITRE SUR LE BONHEUR
:
AmonAmi.
ox qui fais dans les champs une paiſible étude
De chercher un objet que fuit l'inquiétude ;
Un être de raiſon pour qui tous les mortels ,
Jouets d'un vain eſpoir , font fumer les autels ,
Le Bonheur, en un mot , Divinité cruelle ,
Qui toujours nous évite & toujours nous appelle :
Dans ce juſte deſſein, loin de t'intimider ,
Ton Ami , qui l'approuve , aſpire à te guider.
Le Berger indigent , dès qu'il voit la lumiere ,
Remplit d'accens plaintifs fon étroite chaumiere ,
Ou le long des vallons conduiſant ſes troupeaux
De ſes cris impoſteurs fatigue les échos,
JUIN. 1775 : 25
La Nature , à ſes yeux , criminelle maritre ,
Prodigue à la grandeur , dont elle eſt idolatre,
Ses préſens les plus doux , ſes plus rares faveurs ;
Et fur fon toſt obfcur raſſemble ſes rigueurs.
Pourquoi des cieux , dit-il , la bizarre influence
Répand-elle à la Cour une injuſte abondance ;
Le fort , dans ſes faveurs , doit-il choiſir les rangs ?
Sont-ce donc des vertus que les titres des Grands ?
L'éclat de leur bonheur augmente me miſere ,
It redouble à la fois ma honte & ma colere.
Les plaiſirs chaque jour renaiſiſent ſous leurs pas ;
Une route de fleurs les conduit au trepas.
La douleur & l'oubli , voilà tout mon partage :
Un travail affidu , ſecondé du courage ,
Combat en vain l'horreur d'un fort ſi rigoureux ;
Le dernier de mes jours eſt le moins malheureux.
Tandis que le Berger , couché fur la fougere ,
Permet un iibre cours à ſa douleur amere ,
Etendu ſur la pourpre , un Roi victorieus ,
Dans ce rang ſi ſuperbe & fi voisin des cieux ,
Ne trouve que l'ennui , le néant de lui-même.
Accablé ſous le poids de ſa grandeur ſuprême ,
Il puiſe la triſteſſe aux ſources des plaiſirs;
Son coeur eſt dévoré par d'immortels defirs
Et la grandeur , ce monftre orgueilleux & ſauvage ,
Qui n'eſt rien dans les cieux ,rien aux regards du Sage,
Lui montre en vain l'appât d'une fauffe beautés
Il n'y voit que l'ennui de l'uniformité.
Le Berger quelquefois , tout entier à lui-même ,
B5
26. MERCURE DE FRANCE.
Oublie , au fond des bois , qu'il eſt un diademe ,
Qu'il eſt d'autres plaiſirs que de voir des coteaux ,
Ou d'accorder ſa voix au murmure des eaux .
La volupté , mêlée au mal qui le confume ,
Quelquefois de fon coeur a calmé l'amertume.
J'oſe à peine le dire , alors il fut content;
Si c'eſt l'être en effet que de l'être un inſtant.
Sur- tout , quand aux genoux de celle qu'il adore ,
Il verſe dans ſon coeur le feu qui le dévore ,
Quand cet heureux captif lui dérobe un regard ,
Qu'il doit à ſa tendreſſe &non pas au hafard :
Des Monarques alors le plus haut apanage
N'eſt , au prix de ſes fers , qu'un pénible eſclavage.
La chaumiere d'Iris eft le ſéjour des Dieux ,
Et ſon lit de fougere eſt un trône à ſes yeux.
Un bouquet aſſorti des mains de fa Bergere,
Un ruban qu'a tiſſu ſon équille légere ,
Voilà tous les préſens dont fon coeur eſt épris ;
Les autres ont perdu leur éclat & leur prix .
Le bonheur quelquefois habite au rang fuprême ,
Et le chagrin s'endort auprès du diademe :
Quel Roi n'a pas fenti couler quelque douceur
De ces mêmes plaiſirs, ſans ſel & fans faveur ,
Que jamais chez les Grand le beſoin n'aſſaiſonne,
Que par mille dégoûts l'habitude empoiſonne ;
Quand il voit la fortune , au gré de ſes deſſeins ,
Effacer ou changer les arrêts des deſtins ;
Quand il voit ſous ſes pieds trembler un peuple eſclave,
Il ſe compare aux Dieux , & peut-être les brave !
Il croir , en l'oubliant , s'affranchir du trépas ,
JU I N. 1775. 27
Et du Tronc à l'Olympe il n'apperçoit qu'un pas :
Enfin ſon coeur altier compte dans ſon partage
Le rang même des Dieux dont il n'eſt que l'image.
De plaiſirs & de maux ce mélange éternel
Te montre que le fort ſe fait un jeu cruel
De ſemer ſous nos pas des fleurs & des épines ;
Que ce bonheur parfait , vers qui tu t'achemines '
Fuit les Rois , les Bergers , & même les Amours ;
Le bonheur véritable eſt d'en jouir toujours .
Que l'homme eſt pour le ciel un ſpectacle bizarre !
Peux-tu le voir , & ciel ! & n'être point barbare !
Cet être qui , par- tout , croit voler au plaifir ,
Eſt libre de vouloir , & jamais de ſentir.
Il peut s'aſſujettir aux loix de la ſageſſe ,
Et ne peut de ſes ſens entretenir l'ivreſſe.
Jouet infortuné de ſes ſenſations ,
Tantôt de la raiſon , tantôt des paſſions ,
Il écoute la voix , il reconnoît l'Empire ;
Et , ſous tant de Tyrans cet Eſclave reſpire.
Graces au fort cruel , juſque dans ſes bienfaits ,
Rarement on nous voit expirer ſous le faix :
Le trépas inflexible , & lent par barbarie ,
Nous laiſſe tout le temps de déteſter la vie .
Le Sage pourroit ſeul s'aſſervir à ſon gré
Les caprices du fort contre lui conjuré ;
Dans un bonheur conſtant voir couler tous ſes ages ;
Mais il n'eſt point d'heureux puiſqu'il n'eſt point de Sages.
28 MERCURE DE FRANCE;
Tout eſt fou , vicieux, miſérable , méchant,
L'Artiſte infatigable &l'avide Marchand ,
L'orgueilleuſe opulence & l'altiere nobleſſe ,
De leurs plaiſirs bruyans ont banni laſageſſe,
Toi , qui fais du bonheur l'objet de tes travaux ,
Evite lear miſere en fuyant leurs défauts ;
Plains les ſans les hair ; de la miſanthropie
Fuis les fombres chagrins & la maligne envia ;
Sache affermir ton coeur dans cette égalité
Qui fait tout le reſſort de la félicité.
Pour dominer ton ame , apprends à la connoftre ,
Sans être ton tyran , fois , ſi tu peux , ton maître,
Cherche-tu les plaiſirs ? Que ta loi ſoit ton goût;
Qu'il regle tes travaux & qu'il te guide en tout.
Content de ton partage, à l'abri de l'envie ,
Qu'un tiſſu de beaux jours foit celui de ta vle.
PerM. de Sacy.
JUIN. 29 1775
L'OFFICIER
T
PRÉVOYANT, ou La
SAGE PRECAUTION.
u vas donc t'éloigner de moi ,
Diſoit à ſon Amant la ſenſible Iſabelle !
Lindor , je crains , hélas ! qu'une flamme nouvelle
Ne te faſſe oublier une Amante fidelle ,
Qui ne pourroit ſurvivre à ton manque de foi.
Calme tes frayeurs indiſcrettes ,
Lui répond auſſi-tôt le galant Officier ;
Gar, pour ne jamais t'oublier ,
J'ai mis ton nom fur mes tablettes.
Rouens
30 MERCURE DE FRANCE.
RosÉLIE.
CÉLÉILCICOOUURR ,, après avoir fait une fortune
conſidérable , venoit de ſe fixer à Paris.
L'homme qui eſt en état d'offrir à ceux
qui l'entourent , une bonne maison ; qui ,
jouiſſant de tous les agrémens que donnent
les richeſſes , peut les faire partager
à ſes amis , ne manque jamais d'en avoir
un grand nombre. Célicour vouloit faire
un choix ,& il ne tarda pas à reconnoître
queparmi tous ceux qui l'environnoient ,
à peine trouveroit- il deux ou trois amis ;
c'étoit beaucoup ; il avoit paſſé cetâge
où l'impétuoſité avec laquelle nous nous
livrons à ceux qui nous plaiſent , eſt
ſouvent le principe des amitiés les plus
conſtantes. Cependant la premiere jeuneſſe
n'en voit point former de plus tendres
que celle qui l'uniſſoit au Chevalier
de C. Perſonne ne la méritoit à tant de
titres. Conſacré par état au ſervice mili
taire , auſſi brave que ceux qui n'ont pour
tout mérite que leur bravoure , le Chevalier
de C. joignoit à cette qualité celles
de citoyen zélé , d'homme inſtruit , d'ami
généreux. Defiré dans toutes les ſociétés ,
il en faiſoit & l'agrément , par un eſprit
1
JUIN. 1775- 31
}
11
fin & agréable , qui lui attiroit beaucoup
d'amis ; & les délices , par un coeur excel.
lent qui ſavoit les lui conſerver. Une
Terre près de Paris , décorée avec goût
&d'un aſſez gros revenu , étoit tout fon
bien.- C'eſt - là qu'il alloit quelquefois
avec Célicour jouir de la nature & de
lui -même ; mais un motif plus puiſſant
encore l'y retenoit depuis quelque temps .
Il n'avoit pu ſe défendre des charmes
d'une jeune perſonne , privée , par des
circonſtances malheureuſes , d'une fortune
brillante , & dont il avoit ſu ſe faire
aimer , malgré la diſproportion de leurs
âges. Le fort avoit fans doute voulu
réparer une partiedes malheurs qu'il avoit
cauſés à cette belle fille, en lui marquant
ſa retraite auprès d'un mortel auſſi vertueux.
Le Chevalier n'avoit fait à Célicour
aucun myſtere de ſa paſſion. Cependant
celui - ci , ſoit dans la crainte de
renouveller ſa propre douleur , en rappellant
de triſtes ſouvenirs , foit pour
ne pas affliger ſon ami en la lui faiſant
partager , n'avoit point répondu à cette
confidence. Je ſens , lui diſoit un jour le
Chevalier , qui cherchoit une occafion
- de le faire expliquer , que je ferois de
3 MERCURE DE FRANCE.
vains efforts pour réſiſter au penchant
ſecret qui me force à vous aimer... que
je ſerois heureux ſi de votre côté....
Célicour ne le laiſſa pas achever , & ſes
embraſſemens furent ſa ſeule réponſe.
Vous voulez donc bien être mon ami ?
lui dit le Chevalier , après quelques instans
: mais pouvez - vous douter qu'un
des premiers devoirs de l'amitié ne ſoit
la confiance la plus entiere? Mon nom ,
ma fortune , ma vie paſſée, mes projets ,
mon amour , juſqu'à mes eſpérances ,
rien ne vous eſt caché. Pour vous , je ne
connois de vous que vous même. Me
tairez-vous encore long temps ce qui me
touche de ſi près , &votre ami n'a-t-il pas
encore le droitd'être inſtruit des premieres
circonſtances de votre vie ?.. Vous pleurez
, ajouta- t- il , & au ſouvenir de votre
jeuneſſe vos yeux ſe rempliſſent de larmes
? Ah ! de grace , ne m'en laiſſez
point ignorer la cauſe , & tirez -moi
d'une incertitude qui eſt pour moi le plus
cruel des ſupplices. Eh bien ! lui dit
Célicour , je ne veux pas vous refuſer la
triſte conſolation d'apprendre mes malheurs.
Vous allez me connoître... pour
le plus infortuné des hommes.
Alors s'étant affis auprès du Chevalier ,
il
JU I N. 1775. 33
il commença ainſi. Je ſuis né dans une des
Provinces maritimes de la France ; mon
véritable nom eſt de P.: mais les malheurs
que j'ai éprouvés en le portant me
l'ont fait quitter pour jamais. A ce nom
de P. le Chevalier fut fur le point de
l'interrompre ; mais réfléchiſſant au peu
de rapport qui ſe trouve ſouvent entre
des perſonnes de même nom , il ſe réſolut
à donner toute ſon attention au récit
qui devoit éclaircir ſes doutes.
Desbiens immenfes , continua Célicour,
diſſipés par mon aïeul , ne s'étoient point
augmentés entre les mains de mon pere ,
qui ne pouvoit donner à mon aîné qu'une
aiſance aſſez bornée. Pour moi qui réduit ,
- par les loix , à une bien petite part de
ces débris , ne pouvois en faire le fondement
de mes eſpérances , je ne tardai
pas à jeter les yeux ſur ce qui devoit
m'avancer ſans ce ſecours. Le hafard &
le malheur m'ont mieux ſervi que n'auroit
fait la prudence la plus confommée,
Ma mere mourut ; & dépendant
uniquement d'un pere qui m'aimoit ,
mais qui , malheureuſement , ſe laiſſoit
gouverner par mon frere , je reſſentis
( bientôt les effets de cette influence. J'en
trois dans ma ſeizieme année , & les facultés
de mon ame , plus dévéloppées
க்
C
34
MERCURE DE FRANCE.
qu'elles ne le font ordinairement à cet
âge, demandoient déjà l'aliment qui devoit
les nourrir. J'ignorois ce qui devoit remplir
le vuide immenſe de mon coeur ;
ſeulement une légere émotion que me
cauſoit l'approche d'une belle perſonne ,
ſembloit m'avertir que l'heure d'aimer
étoit venue pour moi : mais ces impresſions
étoient trop légeres , pour ne pas
s'effacer bientôt d'elles-mêmes ; ce que je
reſſentis en voyant Mlle de D. étoit bien
différent des ſentimens qui m'avoient
agité juſqu'alors.
J'étois allé me promener hors de
la Ville avec quelques amis , & nous
fûmes à temps d'offrir notre ſecours
à des Dames , qu'un accident arrivé
à leur voiture avoit fort effrayées. Heurenſement
le chemin étoit creux , & elles
en furent quittes pour la peur. Je m'informai
avec ſoin de leur condition & de
ce qui les conduiſoit dans ma patrie ;
j'appris que Madame de D. , veuve d'an
Gentihomme très riche , contrainte ,
par des affaires importantes , à ſe ſéparer
de ſa fiile qu'elle aimoit avec tendreſſe ,
venoit la remettre dans une Maiſon deftinée
à l'éducation des jeunes Démoiſelles.
J'eus quelques joie d'apprendre
qu'elle alloit demeurer dans le même

JUIN. 1775. 35
lieu que j'habitois; mais j'étois bien loin
de ſoupçonner tout l'intérêt que j'y prenois.
Je la quittai ſans eſpérance de la
revoir : car à peine lui avois-je dit quelques
mots , qu'elle n'avoit peut- être pas
remarqués , & elle entroit le lendemain
dans la retraite qui lui étoit deſtinée ;
mais ton image , 6 Rofélie ! ( c'eſt ainſi
qu'on appeloit Mlle de D.) étoit profondément
gravée dans mon coeur , &durant
quatre jours que je paſſai ſans la voir , je
ne pus m'empêcher d'y rêver continuellement.
Le caractere de ſa beauté noble
& réguliere , devoit produire ſur moi des
effets auſſi marqués . C'eſt en vain que je
me la repréſentois comme un des premiers
partis de la Province; tous les obftacles
me ſembloient levés ſi je parvenois
à lui plaire ; & les plus grands facrifices
que mon amour m'auroit rendus
faciles me répondoient du ſuccès , ſi le
coeur de Roſélie étoit auſſi tendre que
le mien.
Enfin , après quatre jours de combats
& d'incertitudes , je me réſolus à
me préſenter chez elle : Mademoiselle ,
Jui dis - je lorſqu'elle parut , il n'eſt pas
furprenant que quelqu'un qui vous a vue
une fois cherche l'occaſion de vous revoir
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
-
encore : mais ce qui vous étonnera fars
doute , c'eſt que j'oſe le faire ſans votre
ordre. Tous ceux qui nous ont rendu
quelque ſervice , me répondit - elle , acquierent
de nouveaux droits à notre reconnoiſſance
, en nous mettant à portée
de la leur témoigner ; ainſi vous n'aviez
pas beſoin d'ordre pour vous préſenter
devant moi. Cet accueil me fit d'au'ant
plusde plaiſir que je m'y attendois moins ;
&je lui témoignai combien je me ſavois
gré d'une rencontre dont elle avoit bien
voulu garder le ſouvenir , & qui l'empêchoit
d'être offenſée de ma témérité. Elle
plaifanta beaucoup fur ce que je faifois
tant valoir la connoiſſance d'une pauvre
recluſe , & me laiſſa auſſi charmé de ſon
eſprit que je l'avois été de ſa beauté. Je
ne fus preſque point de jour fans paſſer
avec elle des heures entieres , juſqu'à ce
que les Surveillantes de la Maiſon alarmées
de ces aſſiduités , lui ordonnerent
de me faire entendre qu'il falloit y renoncer
entiérement.
Ce contre - temps , qui ſembloit ruiner
toutes mes eſpérances , ne hâta pas
peu mon bonheur. Belle Rofélie , lui
dis - je , lorſqu'elle m'apprit cette nouvelle
, fouffrirez - vous que le caprice
de quelques femmes me rende mal-
:
e
3
JUUII N. 1775 37
heureux , & ne me permettrez - vous pas
de confier au papier ce que je ne pourrai
plus vous dire moi même. Elle fut longtemps
ſans me répondre , mais elle ne
put refuſer à mes inſtances cette précieuſe
faveur, & nous prîmes enſemble des
meſures pour la fûreté de notre correspondance
; ainſi je me vis en liberté d'écrire
à Rofélie , de lui parler de mon
amour dans des termes que je n'aurois
- peut - être ofé avancer de long- tems en
ſa préſence; elle me répondit ſur le même
ton , par plaifanterie , à ce qu'elle croyoit :
mais ſon imagination échauffée ne put ſe
faire un jeu d'une choſe que j'avois regardée
comme très férieuſe dès le commencement
de notre intelligence.
Mes importunités& ſon inclination la
déterminerent à me voir en ſecret. Je me
dérobois la nuit , à l'aide d'un domeſtique
qui m'étoit dévoué , & j'entretenois Rofélie
dans le jardin du Couvent , que
- j'avois ſu me rendre acceſſible. Je ne vous
dirai pas ce qui ſe paſſa entre nous pen-
- dant quatre mois que durerent ces entrevues.
J'avois ſeize ans; Rofélie en avoit
quinze. D'abord réſervée juſqu'au ſcrupule,
ne conſentant qu'avec peine à des
rendez - vous , que ſa timidité naturelle
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
lui faiſoit enviſager avec frayeur ; peu-apeu
mes foins & mes empreſſemens la
rendirent plus tendre. Livrés l'un & l'autre
à l'impétuoſité de nos paſſions , nous
n'en connoiſſions pas les conféquences :
en faut - il davantage pour tomber dans
une foibleſſe à laquelle notre âge , la nature
& l'amour ſembloient nous livrer de
concert. Rofélie s'apperçut bientôt d'une
altération marquée dans ſa ſanté , qui ,
avec le peu d'expérience que j'avois , ne
m'en fit que trop connoître la cauſe, Je
lui communiquai mes foupçons ; elle fut
effrayée de ſon état: mais les bontés de
ſamere la raſſuroient. Pour moi qui ne
pouvois , fans frémir , remettre au ca.
price d'une femme que je ne connoiſſois
pas , la poſſeſſion de ma chere Rofélie , je
ne voulus point conſentir à inſtruire
Madame de D. de notre intelligence ,
fans nous être unis fecrettement. Je fis
agréer mon projet à Rofélie , quoique
avec aſſez de peine : & m'étant aſſuré
d'un Miniſtre pour la cérémonie & d'une
maiſon à quelque diſtance de la Ville ,
nous convînmes que le fur- lendemain ,
ſuivi ſeulement du domeſtique qui m'avoit
toujours ſecondé , j'irois la recevoir
elle & fa femme- de- chambre , qui étoit
dans nos intérêts,
JUIN. 1775- 39
Je touchois au moment de m'unir avec
ma Roſélie ; cette démarche m'aſſuroit
ſa poſſeſſion; point d'obſtacle à prévoir
du côté de ma famille. Déjà j'étois chargé
de tout ce qui pouvoit m'étre nécesfaire
; j'allois ſortir, lorſque quatre hommes
entrerent dans ma chambre & me
commanderent , au nom du Roi , de les
• ſuivre. Il ne me fut pas permis de voir
mon pere. Je fus mis dans une chaiſe
- de poſte & conduit au premier port de
mer , où je m'embarquai le lendemain.
Le Capitaine , qui me témoigna beaucoup
de bienveillance , ne put rien m'apprendre
de l'ordre qui me faiſoit pafſſer en
Amérique , ſinon qu'il y avoit été follicité
par mon pere fur des raiſons ſecrettes
qu'il ignoroit lui- même. Il ne me fut
pas difficile de voir d'où le coup partoit ,
& je me ferois aisément conſolé de ce
dernier malheur , ſi l'état de ma chere
Rofélie ne m'avoit cauſé les plus mortelles
inquiétudes. J'arrivai ainſi à ma destination
, après un voyage heureux.
Le Capitaine me préſenta au Gouver
neur des établiſſemens que j'alloishabiter,
qui me promit ſon appui pour avancer ma
fortune , avec une ſeule condition , qui
fut la défenſe abſolue d'écrire en Europe.
C 4
MERCURE DE FRANCE.
Les mefures les plus exactes rendirent
inutiles tous les moyens que j'employai
pour éluder cette loi ; & je fus forcé de
renoncer à des tentatives qui me donnoient
, par leur mauvais ſuccès , des
déſagrémens infinis. Ainfi livré à la ſeule
occupation d'amaſſer des richeſſes que
j'eſtimois peu , j'ai fait , dans quinze ans
que j'y ai paſſés , une fortune brillante,
Mon premier ſoin après mon retour ,
auquel je n'ai point alors trouvé d'obſtacle
, eſt de revoir les lieux de ma naisfance.
J'arrive , je m'informe , je demande
à tout le monde des nouvelles de ma
chere Rofélie. Quelle eſt ma ſurpriſe à
la nouvelle de fon mariage avec le même
frere que j'avois regardé comme l'auteur
de mon exil ! Mon étonnement redouble
lorſque j'apprends que peu de temps après
elle eſt accouchéé d'une fille ; que ſa mere
& mon pere étant morts , elle a diſparu
avec ſon mari , aprés avoir vendu tous
ſes biens. Je ne puis même avoir de
nouvelles de la femme- de - chambre , ni
du domeſtique qui m'avoit fervi dans
mes entrepriſes. Enfin fatigué de mes recherches
, toujours inutiles , pour découvrir
le lieu de leur retraite , je ſuis venu me
fixer à Paris , réſolu de fuir toute inclina
JU IN: 775 47
tion , après en avoir eu une auſſi malheureuſe,
Le Chevalier , qui avoit eu bien de
la peine à ne pas l'interrompre , voyant
que ſon récit étoit achevé : Ah ! mon
cher Célicour , dit - il en l'embraſſant , ſi
je ne puis vous rendre une amante auſſi
tendre que Roſélie , du moins puis - je
vous faire connoître des événemens qui
vous la rendront , s'il eſt poſſible , encore
plus chere: du moins puis-je remettre
dans vos bras une fille digne de vous&
de ſa mere. Que me dites vous , s'écria
Célicour , feroit- il poffible... Oui , lui
- répondit le Chevalier, votre nom, celui
de Roſélie , les dernieres circonſtances
_ de votre recherche , les ſentimens que
vous m'avez inſpirés , plus vifs, plus tendres
encore que ceux de la ſimple amitié ,
tout m'aſſure que vous êtes le pere de
celle que j'adore. Vous pourrez ſavoir de
la femme-de- chambre , qui lui a ſervi de
mere , tout ce qui ſuivit votre départ , &
les cauſes de ce mariage qui vous ſurprend
avec raiſon. Le premier mouvement de
Célicour fut de voler dans les bras de ſa
fille , d'aller porter toute fa tendreſſe à
ce qui lui reſtoit d'une perſonne qu'il
avoit tant aimée. Mais il doutoit encore
de ſon bonheur , & il voulut auparavant ,
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
comme ſon ami le lui conſeilloit , apprendre
le détail d'une ſi étrange aventure.
Le Chevalier envoya chercher celle
qui avoit elévé ſon amante , &dès qu'elle
fut arrivée , reconnoiffant Célicour , malgré
l'altération de ſes traits , elle ſe jera à
ſes pieds , fans pouvoir faire autre choſe
que de répandre des larmes qu'elle donnoit
au ſouvenir d'une Maîtreſſe à laquelle
elle avoit été tendrement attachée. Célicour
la releva avec les plus grandes marques
d'affection , & lui ayant témoigné
l'empreſſement où il étoit d'entendre le
récit qu'elle avoit à lui faire : Vous vous
rappelez ſans doute , Monfieur , lui ditelle
, que pour écarter les ſoupçons , dans
le temps qu'il vous importoit le plus de
n'être point traverſé dans votre entrepriſe
, vous ne deviez point voir ma Maîtreſſe
les deux jours qui précéderent votre
départ. Cette précaution , qui paroiſſoit
néceſſaire à la réuſſite de votre deſſein ,
fut précisément le moyen qu'on employa
pour nous tromper , & la cauſe de tout
nos malheurs. Le jour de l'exécution , le
traître , auquel vous vous livriez de ſi
bonne foi , vint m'avertir que tout étoit
prêt pour minuit ; qu'il viendroit nous
prendre ſeules , parce que celui qui devoit
JUIN. 43 1775.
-
vous unir l'avoit deſiré ainſi ; qu'il exigeoit
même , pour plus grand fecret ,
que la cérémonie fût faite ſans lumieres,
dès que nous ferions arrivées.
Je rapportai toutes ces circonftaces à
ma Maîtreſſe , qui fut tout étonnée que
dans le moment qu'elle faiſoit en votre
faveur la démarche la plus délicate , vous
la remiffiez entre les mains d'un autre.
Mais réfléchiſſant à ce quil vous en coûteroit
à vous-même pour vous empêcher
de la voir , elle m'aſſura qu'elle feroit
prête à partir. A l'heure marquée , nous
fortîmes aidées du domeſtique qui devoit
nous conduire , & étant montées dans
une chaiſe , nous arrivâmes , avant le
jour , dans une maiſon où nous étions attendues
impatiemment. Celui qui nous
reçut nous mena droit à la Chapelle.
Roſélie qui étoit bien éloignéede ſoup.
çonner la moindre trahiſon , ſe hâta d'y en.
trer ,&fe trouvant entre les bras d'un homme
qui fit éclater , en l'y recevant , les plus
vifs tranſports , pouvoit-elle croire qu'un
autre que vous recevoit ſes careſſes ? Cependant
tout ſe paſſoit dans le plus profond
filence. La cérémonie fut bientôt achevée.
Nous conduiſimes les époux dans
l'appartement qui leur étoit deſtiné. Le
jour commençoità paroître ; & la chambre
MERCURE DE FRANCE.
où étoit le lit nuptial, recevant les premiers
rayons du ſoleil levant, étoit déjà
éclairée lorſque nous y entrâmes .
Jugez quelle dut être ma ſurpriſe & la
douleur de ma Maîtreſſe , lorſquelle ſe vit
entre les bras d'un homme qu'elle ne connoiſſoit
pas. Son premier mouvement eſt
de ſe jeter dans les miens. Elle pleure , elle
crie, elle vous appelle à ſon ſecours , elle
veut s'arracher de ce lieu funeſte ; quelquefois
elle ne peut croire ce qu'elle
voit: un moment après elle accable celui
qui vient de la tromper ſi cruellement ,
des noms les plus odieux. Pour lui , profitant
d'un moment où Rofélie , épuiſée
par ſes efforts , étoit obligée de céder à
ſa foibleſſe , il ſe jette à ſes genoux ; il
eſſaie de l'adoucir par toutes fortes de
foumiſſions ; il lui repréſente la faute
qu
qu'elle alloit faire en ſe livrant à vous ;
il vous peint avec les couleurs les plus
noires; il lui fait entendre qu'elle doit
renoncer à l'eſpérance de vous revoir ,
puiſque l'on ne fait où vous avez été
conduit , & lui avoue enfin qu'il eſt votre
frere.
Tu es fon frere , s'écrie Roſélie en
reculant d'horreur ! monſtre , ce ſeul mot
me feroit ajouter foi à toutes les horreurs
que tu viens de vomir , ſi je pouvois forJUIN.
1775 45
1
mer quelque ſoupçons contre mon époux ;
car il l'eſt , n'en doute point. La loi de la
nature , plus forte qu'une cérémonie trompeuſe
, me donne à lui , & l'enfant que
je porte dans mon ſein le réclame pour
fon pere. A ces derniers mots , votre frere
pâlit: mais les grands biens de Roſélie
ayant été le ſeul motif de ſa perfidie , il
ſe remit bientôt. Madame , lui dit - il un
moment après , j'avoue que je ſuis le plus
imprudent des hommes : mais le mal eſt
fans remede ; mon frere abſent , vous ne
pouvez vous mettre à couvert du déshonneur
qu'en foutenant une dématche qui
ne peut être ignorée.
Rofélie fut long - temps fans pouvoir
répondre : enfin', la crainte de l'infamie
la plus honteuſe , & le peu d'efpérance
qu'elle avoit de vous revoir ,
la déterminerent à tenir cette aventure
ſecrette , après que votre frere lui eut
promis de ne la traiter jamais que comme
ſa ſoeur. Elle écrivit le jour même
à ſa mere , pour lui demander pardon de
ſa faute & la prier d'approuver ſon mariage.
Madame de D. y conſentit , ainſi
que votre pere ; elle ſe plaignit ſeulement
à ſa fille du myſtere qu'elle lui avoit
fait de fon inclination.
46 MERCURE DE FRANCE .
Ce mariage & votre abfence firent
beaucoup de bruit : mais perſonne ne pénétra
la vérité. Les deux époux vivoient
au dehors en aſſez bonne intelligence.
Tout le monde attribuoit la retraite de
Rofélie au plaiſir qu'elle avoit de vivre
auprès de fon mari. Seule confidente de
ſes peines , je la voyois fans ceſſe baignée
de larmes. C'eſt en vain qu'elle voulut
quelquefois s'informer de ce que vous
étiez devenu : un voile impénétrable avoit
couvert ce tiſſu d'horreurs.
Cependant Madame de D. ne ſavoit
comment expliquer la douleur de ſa
fille ; elle la preſſa ſi fort de lui en
découvrir la cauſe , que celle-ci ne put
s'empêcher de le faire. Cette bonne mere
fut ſi touchée de ce malheur , qu'elle en
mourut peu de jours après. Enfin le terme
de la groſſeſſe de Rofélie étant venu , elle
mit au monde une fille , qui fut nommée
Agathe , ce fruit de vos amours ſembla
larappeler à la vie. Toujours occupée de
vous , elle retrouvoit vos traits dans ceux
de ſa fille : mais les careſſes qu'elle lui
prodiguoit étoient autant de coups de poignard
pour votre frere. Il n'avoit pas été
inſenſible aux charmes de fa femme , &
ſoit pour ne plus voir un objet qui lui
1
1
JUIN. 1775 47
étoit odieux , ſoit qu'il eſpérât qu'éloignée
de ſa fille , Rofélie perdroit peu-àpeu
le ſouvenir du pere & ſe rendroit
enfin à ſes deſirs , il ſe réſolut à lui ôter
la ſeule conſolation qui lui reſtoit. Rofélie
me remit ſa fille & une ſomme confidérable
, avec laquelle je l'ai élevée dans
cette Terre , qui eſt le lieu de ma naisſance.
Quelque temps auparavant , votre
pere étoit mort , accablé des mauvais
procédés de fon fils: je ne doute pas que
dans les derniers momens de ſa vie , il
n'ait fait tout ce qu'il a pu pour vous
rappeler , mais votre frere , qui l'obſéda
juſqu'à ſon dernier foupir , empêcha fans
doute l'effet de ſes bonnes intentions.
Roſélie , qui étoit obſervée avec le plus
grand foin , trouva le moyen de me faire
dire que toujours réſolue à ne point céder
aux deſirs de ſon mari , mais tyranniſée
par ce maître brutal , elle étoit obligée de
vendre tous ſes biens & de le ſuivre. Elle
m'aſſuroit que j'aurois de ſes nouvelles en
quelque lieu qu'il la conduisît. Cependant
on n'a pas entendu parler de l'un nide
l'autre depuis leur départ , & j'avois moimême
conſervé ſi peu de liaiſons dans la
Ville que nous habitions , que je n'ai appris
vos recherches que lorſque je ne
pouvois plus en profiter.
48 MERCURE DE FRANCE.
Célicour ne put s'empêcher d'être fraps
pédece longfilence ,&de craindre quela
mort n'eût enlevé ſa chere Rofélie ; mais
l'arrivée d'Agathe , que le Chevalier avoit
fait prier de venir au Château , ſuſpendit
ſes inquiétudes. Il vola dans ſes bras avec
les tranſports d'un pere qui voit ſa fille
pour la premiere fois. Elle y répondit par
les démonſtrations de la joie la plus vive.
Au milieu de ces tendres careſſes , Célicour
ne fongeoit qu'à aſſurer tout ſon bien
à ſa fille , en lui donnant au plutôt pour
époux le Chevalier , qu'elle aimoit véritablement
, lorſqu'on vint annoncer à celui
- ci qu'une Dame vouloit lui parler en
particulier. Un mouvement involontaire
fit palpiter le coeur de Célicour & de ſa
fille. Quel fut leur étonnement , lorſque
le Chevalier étant rentré quelques inftans
après , donnant la main à une femme ,
Célicour la reconnut pour ſa chere Rofélie
; fon coeur l'avoit devinée avant de la
voir. Il ſe précipite vers elle : mais le
plaiſir de revoir fon amant & fa fille aprés
une ſi longue abſence , étoit trop violent
pour un coeur comme celui de Rofélie ,
elle tombe évanouie dans une fauteuil :
Agathe & Célicour à ſes pieds , le Chevalier
& la femme de-chambre s'empreſſant
autour
JUIN. 1775 . 49
autour d'elle , offroient le tableau touchant
& varié de l'amour le plus vif . du
reſpect le plus tendre, de la fidélité la
> plus éprouvée , de l'amitié la plus compatiſſante.
Enfin elle reprend ſes ſens ;
on l'inſtruit de ce qui s'eſt paſſé pendant
fon abfence , & du mariage dont elle
vient augmenter la joie. De son côté ,
elle leur apprend que fon mari , après
l'avoir tyranniſée pendant long - temps
ſans pouvoir triompher de fa réſolution
eſt mort en Italie où il s'étoit retiré ;
qu'alors libre pour la premiere fois , elle
_ venoit , avec les débris de ſa fortune ,
chercher ſa fille , eſpérant même y ſavoir
quelque nouvelle du pere. Rien ne manqueroit
au bonheur de ces quatre perfonnes
, fi Celicour pouvoit remplir fes premiers
engagemens avec Rofélie ; mais la
publicité du mariage de fon frere , la
naiſſance d'Agathe , la difficulté de prouver
des faits enſevelis dans le p'us profond
fecret , tout s'oppoſe à leur union Aufſi
ces deux amans ont - ils renoncé à cet efpoir
, & réfolus de vivre enſemb'e comme
un frere & une foeur ils ne forment
qu'une mème famille avec Agathe & le
Chevalier.
Par M. R. ***
D
50
MERCURE DE FRANCE
VERS pour mettre au bus du Portrait de
M. Rigoley de Fuvigny , Confeiller
Honoraire au Parlement de Metz .
DE nos anciens Auteurs il ranima la cendre ,
Et rappela leur nom à la Poſtérité :
Par ſes ſavans écrits il a droit de prétendre
Ajouir , avec eux , de l'immortalité.
Par M. Dareau , de la Société littéraire
de Clermont - Ferrand.
LE VER LUISANT ET LE ROSSIGNOL.
Fable imitée de l'Anglois.
REMPLI EMPLI d'orgueil & plein de ſuffiſance,
Un ver luiſant , dans une nuit d'été ,
Admiroit de ſon corps l'éclat & la beauté.
Non , diſoit - il , on ne peut voir , je penſe ,
D'être auffi beau que moi dans l'Univers.
Le Papillon léger , l'Abeille induſtrieuſe ,
L'Araignée attentive où la Fourmi ſoigneuſe ,
L'Eſcargot pareſſeux, ce vil amas de vers ,
1
JUIN. 1775. 51
D
Ces infectes rampans , créatures abjectes ,
Végetent triſtement , au fond de leurs retraites.
Né ſeul pour la grandeur , mon fort eſt bien plus beau :
Ma race eſt au deſſus de leur race vulgaire 3
Les Dieux m'ont placé ſur la terre
Pour vivre & fervir de flambeau.
Ces aftres lumineux , ces étoiles brillantes
Que j'apperçois au ciel en font les Vers luiſans :
Si l'on fait cas des diamans ,
C'eſt qu'ils ont de mon corps les flammes éclatantes .
Un Roſſignol , qui chantoit ſes amours ,
S'arrête , écoute : il entend ce diſcours .
Guidé par la lueur de l'inſecte fuperbe ,
Il fond , s'abat fur lui ; le vermiſſeau tremblant
Reconnut fon erreur : Hélas ! dit- il , ſous l'herbe
J'euffe pu vivre heureux , ignoré , moins brillant.
Cet orgueil qu'à nos yeux les hommes font paroître ,
Cauſe ſouvent leur perte en dégradant leur étre.
Par M. Bourlin , de Clermont-Ferrand.
D 2
52
MERCURE DE FRANCE .
EPITAPHE du Marquis de L...
CI GIT , hélas ! ci gît du beau Sexe l'idole ,
Un nouvel Adonis , formé pour les plaiſirs ,
Dont la dépenſe & les brûlans deſirs
Auroient tari la ſource du Pactole .
Les Parques n'oſoient le ravir
De peur d'outrager la Nature ;
Mais Vénus & l'Amour , frappés de la figure ,
Le trouverent trop beau pour le laiſſer vieillir.
Par M. C....
1
Le mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Buche ; celui de
la ſeconde eſt le Pied - de- Roi ; celui de
la troiſieme eſt Rabat ; celui de la quatrieme
eft Talon de Souliers. Le mot du
premier Logogryphe eſt Pays , où ſe
trouvent Ai, Spa , pas de Calais , pas
ordinaire , qu'on fait en marchant ; pas ,
conjonction ; pas géométrique ; as ; celui
du ſecond eſt Forge , où l'on trouve orge ;
celui du troiſieme eſt Hachette , où ſe
trouvent hache , chate & tête ; celui du
JUIN. 1775 . 53
>
quatrieme eſt Potage , où l'on trouve Pi
& Tage.
ÉNIGME.
Nous faiſons , mes freres & moi ,
Une affez nombreuſe famille .
Quelques-uns d'entre nous s'en vont ſemant l'effroi ;
D'autres , plus modérés , ont l'allure gentille .
Celui- ci , turbulent , vous prend & vous houſpille ;
Cet autre vous étouffe ; un autre ſe tient coi ;
Et celui-là ſe plaît à fomenter l'orage .
Pour moi , je ſuis un franc vaurien.
Au printemps , quelquefois , je fais pourtant du bien ;
Mais , le plus fouvent je fais rage ,
Cherchant de tous côtés à répandre l'horreur.
Souvent , dans une nuit , fans faire de tapage ,
Je détruis tout d'un coup l'efpoir du Laboaаген ;
C'eſt en vain qu'il gémit : te mal eſt ſans remede.
Dans une autre faifon , la fureur me poffede,
Et , fans pitié , j'exerce ma rigueur
Sur l'imbécille & fur le fage .
Je ne ferois pas grace au plus grand perſonnage.
Le Roi , malgré l'éclat de ſa grandeur ,
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
Le Prince le plus fier , le plus riche Seigneur .
Le Payſan , qu'accable la miſere ,
La mere avec la fille , le fils avec le pere ,
Tous , en un mot , ſont ſaiſis de frayeur ,
Et m'évitent comme un voleur.
Vainement , pour me faire piece ,
On s'enferme à regret dans ſon appartement ,
Je m'y gliffe bientôt ,& meme impunément.
C'eſt encot fans ſuccès qu'au fort de la détreffe
Croyant ſe venger pleinement ,
On ſe rejette , avec empreſſement ,
Dans le ſein , toujours redoutable .
D'un furieux & perfide élément ,
Mon ennemi le plus impitoyable.
Quoi qu'on puiſſe inventer , je reſte obſtinément a
Et lorſque par devant on me rompt en viſiere .
Je me fais ſentir par derriere.
Je vous l'ai déjà dit ; je ſuis un garnement.
Aufſfi l'aimable & fage Hortenſe *
Que décourage ma conſtance ,
Soupirant après mon abfence,
M'abhorre-t- elle horriblement,
Par M. Vincent , Curé de Quincey.
•Madame la Marquiſe de la R. B.
JUIN. 1775. 55
M
AUTRE.
Lon exiſtence eſt frivole & légere ;
Du papillon je raſſemble les traits .
La roſe aux plus brillans attraits ,
Ne m'inſpira jamais qu'une ardeur paſſagere.
Jeffleure tout & n'approfondis rien ,
Et chez moi le ſouverain bien
N'en eſt tout au plus que l'image.
Lecteur, t'en faut - il davantage ?
Je ſuis médifant par état ;
J'aime le tumulte & l'éclat ;
A bien mentir je mets ma gloire.
Faut - il vanter une victoire ,
Que je remportai par hafard ?
Oh ! pour cela je ſuis habile .
Je ne ſuis connu qu'à la ville :
Mais dans Paris plus qu'autre part,
M
AUTRE.
A taille eſt fine , élégante & légere,
Un peu d'une venue : il faut être ſincere ,
Pour être franche & douce un chacun me connott :
Mais je ſerois piquante envers un mal adroit.
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
A l'un des bouts du corps j'ai certaine ouverture
Qui me fait rechercher fans ceſſe , je le jure ,
Comptez , fi je ne l'avois pas ,
Qu'on ne feroit de moi nul cas ,
Combien j'enfante auſſi d'admirables chef - d'oeuvres !
Plus d'un Auteur en parle dans ſes Oeuvres .
Mais c'eſt aſſez parler de ſoi ,
Je vais me renfermer chez moi.
Rennes. Par M. de L. G.
P
AUTRE.
ETIT meuble de propreté ,
Je ſers aux Prudes , aux Coquettes :
Je repoſe ſur leurs toilettes ;
Et je ſuis d'une utilité
Dont , pour bien des gens , rien n'approche
Pour plus grande commodité ,
On me porte ſouvent , l'hiver comme l'été ,
Lecteur, devine on? Dans la poche.
ParM. Houllier de Saint-Remy ,
de Sezanne.
JUIN. 1775. 57
IL
LOGOGRYPHΗ Ε .
Leſt un animal petit & malfaiſant ,
Qu'on voit preſque toujours en grande compagnie s
Toutefois je le trouve utile , en combinant.
Pris par devant il fert à la boulangerie ,
Et par derriere à l'harmonie.
Par M. l'Abbé R... Ch...
à Châteaudun.
ENTIER,
AUTRE.
NTLER , je fuis une ſaiſon.
Ami Lecteur , fi de mon nom
Une feule lettre eſt ôtée ,
Je ne fuis plus qu'une journée.
Par M. Bouvet , à Gifors.
D
AUTRE.
EJA le tems eft près où , décorant la table
Tu jetteras für moi un coup d'oeil favorable ;
Ma robe éclatera des plus vives couleurs ;
D5
58
MERCURE DE FRANCE .
Tu ne peux me toucher fans voir couler mes pleurs.
Veux- tu , pour me connoître ,
Décompofer mon être ?
J'offre à tes regards curieux
Ce qui cache à tes yeux ,
Dans certains jours , l'Aftre qui nous éclaire ;
L'effet , fur bien des gens , cauſe par le tonnerre :
Cherche deux unités ; de la muſique un ton ,
L'endroit où tu ſeras , fortant de ta maiſon ;
En prononçant ſes voeux ce que promet un Moine ,
Et, ſans les prononcer , ce que doit un Chanoine.
J'en ai , je crois , trop dit , ton eſprit pénétrant
Peut - être... ine connoît : j'ajoute , en finiſſant ,
Ce qui , chez les Romains, du temps des Aruſpices ,.
Aux obſeques ſervoit , ainſi qu'aux facrifices .
:
Par M. Verkaven , fils.
Menuetdes Nymphes deDiane.
Paroles deM: Marmontel ;
Paroles de
MusiquedeM:Grétry.
Fiereindiffé- ren- ce,
Sois l'appuide l'inno- cence,
Juin . 1775 . 59:
3 Fie- re indiffe-ren-
Fin
ce,
De-fends nos coeurs L'Amour:
en vainsoupire, Resiste àson em-:
pire,Afes attraits vainqueurs
tes rigueurs:Romp
les nooeuds dangereu,x E- teintsfes
Feux: Sourire && larmes,Tout
dansses charmesLoutdansses charmes
Eft dange- reux . atjegno ..
:
:
60 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
De la Connoiffance de l'Homme , dans
fon être & dans ſes rapports ; par M.
l'Abbé Joannet , de la Société Royale
des Sciences & Belles Lettres de Nancy.
2 volumes in- 80. brochés 10 liv. A
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue .
Chriſtine.
E Le vrai en
métaphyſique , dit un Philofophe
célebre * , reſſemble au vrai en
matiere de goût ; c'eſt un vrai dont tous
les eſprits ont le germe en eux - mêmes ,
auquel la plupart ne font point d'attention
, mais qu'ils reconnoiffent dès qu'on
le leur montre. Il ſemble que tout ce
qu'on apprend dans un bon livre de métaphyſique
ne foit qu'une eſpece de réminiſcence
de ce que notre ame a déjà
fu ; l'obſcurité , quand il y en a , vient
toujours de la faute de l'Auteur , parce
que la ſcience qu'il ſe propoſe d'enſei-
* Elément de Philoſophie.
1
L
JUIN. 1775. 61
1
F
gner n'a point d'autre langue , que la
langue commune . Aufſi peut- on appliquer
aux bons Auteurs de métaphyfique
ce qu'on a dit des bons Ecrivains , qu'il
n'y a perſonne qui , en les lifant , ne
croie pouvoir en dire autant qu'eux .
Mais ſi dans ce genre , continue le
même Auteur , tous font faits pour entendre
, tous ne ſont pas faits pour
inſtruire. Le mérite de faire entrer avec
facilité dans les eſprits des notions vraies
& fimples , eſt beaucoup plus grand
qu'on ne penſe , puiſque l'expérience
nous prouve combien il eſt rare ; les ſaines
idées métaphyſiques font des vérités
communes que chacun ſaiſit , mais que
peu d'hommes ont le talent de développer
; tant il eſt difficile , dans quelque
ſujet que ce puiſſe être , de ſe
rendre propre ce qui appartient à tout le
monde.
L'Ouvrage que nous annonçons renferme
non ſeulement cette faine métaphyſique
, dont tous les bons eſprits ont
le germe en eux mêmes ; mais il réunit
encore cet heureux choix de penſées &
d'expreſſions qui rend ſenſibles & intéreffantes
les vérités les plus abſtraites , &
cette méthode qui les préſente dans leur
62 MERCURE DE FRANCE.
vrai jour , & les met par ce moyen à la
portée detous les Lecteurs tant ſoit peu attentifs.
On ne trouvera point dans cet Ouvrage
, également profond&folide, toutes
ces queſtions frivoles& inſolubles , qui ne
ſervent qu'à égarer l'eſprit dans la région
des chimeres , & à le rendre faux & contentieux
, fous prétextede le rendre ſubtil
& pénétrant. L'Auteur, en écartant
tout ce qui eſt inutile & étranger à l'objet
qu'il traite , ſait ſe contenir dansdejuſtes
bornes , & nous montre tous les dangers
de cette licence qui a enfanté tant de
fophifmes captieux fur l'origine , l'excellence
&ladeſtination de l'eſprit humain.
En philofophie , il eſt auſſi eſſentiel de
ſavoir où l'on doit s'arrêter , que de ſa.
voir juſqu'où on peut s'avancer. La raiſon
humaine, habile à contredire & à multiplier
les difficultés ſur certains objets ,
eſt infiniment foible pour les réfoudre&
pour ſe fixer immobilement au vrai. De
quoise fait , dit Montagne, la plusfubtile
folie , que de la plus subtile ſageſſe ? Il
n'y a qu'un tour de cheville à paſſer de
l'une à l'autre .
L'Auteur de la Connoiſſance del'Homme
, fans rien oublier de tout ce qui peut
faire connoître les facultés de l'eſprithuJUIN.
1775- 63
}
Y
7
main, & les moyens de les étendre & de
les perfectionner , ne prétend point tout
expliquer avec évidence& tout ramener
à ladéciſion d'une raifon préſomptueuſe ,
qui regarde commeabfurde tout ce qu'elle
ne comprendpas. Perſuadé que la religion
&la philofophie s'entr'aident mutuellement
& font faites pour aller enſemble ,
il les préſente comme deux flambeaux qui
peuvent nous éclairer dans l'examen des
queſtions les plus difficiles fur l'origine ,
la nature & la deftination des facultés
intellectuelles .
On trouve à la tête de ce Traité un Dif
cours préliminaire où l'éloquence de l'O.
rateur eſtjointeàlaclartédu ſtylephiloſophique.
Les vérités les plus fublimes &
les plus abſtraites y font préſentées d'une
maniere ſimple & aisée , & forment une
chaîne dont toutes les parties font liées
&afſorties immédiatement l'une à l'autre.
Les ornemens n'accablent pas les
preuves qui y font développées ; & ne
ſervent qu'à les faire entrer avec plus de
facilité dans l'eſprit. Un exemple pris au
hafard dans ce diſcours fuffira pour donner
une juſte idée du ſtyle de cet Auteur.
,, L'objetde nos recherches , dit-il ,
,, eſt continuellement ſous nos yeux ,
64 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
ود
وو
ود
"
"
affecte ſans ceſſe notre ſentiment , nous
eſt toujours préfent , & en nous mêmes
& par ſes relations hors de nous ; enforte
que quand même le ſpectac e de
la nature ceſſeroit entiérementd'exifter
„ pour l'homme , l'être de l'homme le
„ rempliroit encore, ſuffiroit ſeul pour
fixer toute fon attention , pour occuper
tous ſes momens , & pour fournir un
„ aliment continuel à toute ſon activité,
A la facilité que lui offre l'objet de
ſes recherches pour l'avoir continuellement
fous ſes yeux & pouvoir l'etudier
à loiſir , ſe joint l'intérêt le plus
eſſentiel pour l'approfondir. Nulleconnoiſſance
dans l'homme ne peut rem-
„placer la connoiſſance de lui - même.
„ Qu'il ait meſuré la vaſte étendue des
„ cieux & calculé les révolutions des
„ ſpheres qui en parcourent l'efpace ;
„ qu'il ait décompoſé notre globe & dé-
„ mêlé ces différentes combinaiſons de la
"
"
"
" matiere dont il eſt le réſultat ; qu'il ait
„ décrit la forme , déterminé la maffe ,
„ développé les mouvemens , décidé les
„ genres , fixé les eſpeces de tous les etres
„animés qui planent dans les airs , qui
nagent dans les eaux , qui rampent fur
la furface de la terre ; que par l'obſer.
クラ
va.
JUIN. 1775. 65
}
4
2
"
وو
"
ود
ود
vation ſcrupuleuſe de leurs fibres & de
leur contextures , par l'analyſe ſavante
de leurs acceſſoires &de leurs premiers
compofans , par la combinaiſon exacte
de leurs différences & de leurs rap-
,, ports , ils ait ſu affigner la claſſe propre
ود
"
"
ود
ود
ود
وو
ود
ود
ود

à chacun des végétaux , des pierres&
des mineraux , qui forment l'intervalle
de l'humble hyffope au cedre altier ,
du fer groſſier à l'or pur , du grain de
ſable brut au diamant éclatant ; qu'il
connoiſſe tous les lieux que les hommes
ont rendus remarquables par les
ſociétés qu'ils y ont formées ; qu'il fache
l'hiſtoire des Empires , leur naisfance&
leurs progrès , leurs révolutions
& leurs chûtes ; qu'il ait preſens les
faits mémorables qui ſignalerent les
;, paſſions nobles & groſſieres , utiles on
funeſtes des humains , & qu'il en ait
fixé les époques qui les raproch nt &
„ qui les lient ; qu'il foit au fait du mécaniſme
ſur lequel jouent tous les arts
qu'a fait éclorre la néceſſité , qu'a imaginés
le luxe , & que la cupidité fait
exécuter à l'induſtrie ; qu'il poſſede en
un mot toutes les ſciences qui font du
reffort de l'eſprit humain ; & que
l'homme lui ſoit inconnu , qu'il s'ignore
ود
22
ود
ود
و د
و د
و د
دو
رد
E
66 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
ود
ود
ود
lui-même; la conniſſance la plus és
ſentielle lui manque , celle qui peut
ſeule le conduire à la jouiſſance laplus
pleine& la plus conſtantede ſa nature ,
en lui développant ſon être & fes rap-
,, ports , ſes puiſſances & fa fin , la voie
,, par laquelle les unes peuvent le faire
,, parvenir à l'autre , & afſurer même
fon bonheur préſent , au milieu des
difficultés qu'il lui faut vaincre , &des
combats qu'il doit livrer pour arriver
à fon terme.
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
Et n'est- ce pas fautede ſe connoître
,, que l'homme ne fait ni conſerver ſes
facultés corporelles , ni en réparer less
,, pertes ; que ſes ſens , qui devroient
l'éclairer & le diriger , deviennent
,, pour lui des guides trompeurs & des
conſeillers perfides ; que ſon intelli
,, gence croupit dans les ténebres de l'a-
„ veuglement , ou n'en fort que pour ſe
,, jeter dans les vices del'erreur; que fes
affections , bien plus décidées par l'in
ſtinct que par la raiſon , n'ont niregles
ni meſure ; que l'ignorance de ſes rap
,, ports , & conféquemment de ſes des
voirs , que le faux préjugé de l'oppofition
de ceux-ci avec ſes avantagesréels,
le mettent continuellement en oppofi
ود
ود
ود
ود
ود
ود
د
JUIN. 1774. 67
,, tion avec le bonheur de ſes ſemblables
, & avec fon propre bonheur."
C'eſt une choſe étrange que l'homme
› qui s'aime ſoi-même plus que toute choſe
, veuille connoître toute choſe plutôt
que foi -même. Par quelle fatalité l'homme
, qui defire naturellement d'apprendre
, qui cherche & aime la vérité , fomble
fuir , par une forte d'averſion , toutes
les études qui ont pour objet la mécanique
interieure de fon ame , &meme
celle de fon corps , qu'il idolâtre. Comment
arrive-t- il que l'eſprit humain qui
ſe fortifie , s'étend , fe nourrit par cette
variété d'objets dont l'évidence le frappe ,
ne cherche pas à faire des connoiffances
acquiſes , un degré pour monter àde plus
hautes , & à jouir du plaifir délicieux de '
les voir s'enchaîner & s'affermir mutuel
lement? Ce feroit une erreur de s'ima
giner que la vanité que le Savant tire de
ſa ſcience , foit l'unique charme de l'étu
de. La vraie fcience a des plaiſirs purs ,
où nulle autre paſſion n'eſt mêlée ; &
celui qui dans le tranſport , caufé par
une découverte qu'il venoit de faire ,
s'écria : je l'ai trouvée , je l'ai trouvée ,
ne penſoit guère en ce moment aux
louanges qu'elle lui artireroit. Comment
>
}
r
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
démêler cette contradiction de l'eſprit
humain , & concilier notre goût pour la
vérité & notre averſion pour les études
ſérieuſes ? Quelles font les caufes de
ce dégoût général pour tous les Ouvrages
métaphyſiques? Ce font fans doute
les épines dont on a hérifſé dans tous les
temps cette ſcience fublime ; c'eſt l'obscurité
, le défaut de méthode & la multitude
de queſtions futiles qu'on remarque
dans la plupart de ces Ouvrages. C'eſt
auſſi cette averſion de tout travail , qui
exige une attention foutenue & qui nous
dérobe aux folles paffions.
L'Ouvrage de M. l'Abbé Joannet , en
ôtant , par la clarté du ſtyle & par une
méthode lumineuſe , toutes les épines de
l'étude la plus importante , & en diminuant
les peines qu'elle coûte , nous invite
à rentrer en nous -mêmes poury démêler
l'origine & les progrès des facultés
de l'eſprit humain. On doit l'avouer ; en
fait de métaphyſique & de morale , la
méditation doit être jointe à la lecture .
C'eſt au dedans de foi - même qu'il faut
lire en ſe livrant à cette étude ; c'eſt là
que notre Auteur est allé chercher les
matériaux qu'il a ſu ſi bien mettre en oeuvre
, fans négliger en aucune maniere les
4
JUIN. 1775. 69
1
A
reſſources précieuſes qu'il a trouvées dans
pluſieurs Ouvrages philofophiques , dont
il fait ſi bien connoître le prix.
Dans les livres faits pour l'amuſement,
il ſuffit d'extraire quelques paſſages pour
donner une juſte idéede la bonté du ſtyle
&des agrémens de l'Ouvrage. Il n'en eſt
pas de même des Ouvrages philofophiques
, où l'on traite avec méthode des
matieres compliquées , & où l'on trouve
la liaiſon des principes & la fécondité
des conféquences; dans ces fortes d'Ouvrages
on ne tient rien , comme on l'a
ſi ſouvent répété , ſi on ne tient toute la
chaîne. Nous ne ferons donc qu'indiquer
les queſtions intéreſſantes du pre.
mier volume de la Connoiſſance de
l'homme , où la matiere la plus importante
eſt dépouillée de toutes les chimeres
ſcholaſtiques , & ſe trouve traitée
d'une maniere neuve & même agréable.
Il eſt queſtion dans le Diſcours préliminaire
de la néceſſité de connoître l'homme
&ſes facultés , des ſecours pour parvenir à
cette connoiſſance ,des liens ,de la certi.
tude , desbornesde nos connoiſſances, des
devoirs & du bonheur de l'homme , de
ſes rapports avec lui-même , avec Dieu ,
E 3
70
MERCURE DE FRANCE .
avec les autres hommes , de la baſe des
loix ſociales , du bon & mauvais uſage
de la raiſon , de la fin naturelle & morale
de l'homme , de ſes rapports en ſociété
civile & religieuſe ; en un mot , de l'ame
ſous ſes différens aſpects. C'eſt dans le
corps de l'Ouvrage que l'Auteur confidere
l'ame comme ſenſible , comme
intelligente & comme affective, Dans
le premier volume il développe avec
ſagacité & avec profondeur tout ce qui
a rapport aux ſenſations & aux connoiſſances
humaines. On doit defirer
que les Colleges & tous les Inſtituteurs
adoptent cet Ouvrage , & fe
débarraſſent enfin de la méthode des
cahiers qui fait perdre un temps
conſidérable aux Maîtres & aux Difciples.
,
Sagelle de Louis XVI, manifeſtée de jour
en jour , enſeignée à ſes Peuples , fondée
fur les premiers principes de toute
vérité ; ouvrage moral & politique ſur
les vertus & les vices de l'homme , en
&Vol , in- 8º. A Paris , chez Gueffier ,
rue de la Harpe ; & Dehanfy , Pont
au Change,
1
JUIN. 1775. 71
2
Les hommes n'aſpirent qu'à devenir
heureux: le bonheur parfait eſt l'objet
éternel de leurs défirs , de leurs travaux
&de leurs eſpérances: l'homme ne peut
attendre ce bonheur que de l'accompliſſement
de ſes devoirs ; ces devoirs
peuvent être conſidérés , à l'égard de
Dieu , à l'égard de l'homme même ,
à l'égard de la ſociété , & à l'égard de
T'homme du fiecle. Voilà tout le plan de
cet Ouvrage , orné d'une belle eftampe
allégorique , expliquée fort au long par
l'Auteur.
L'homme n'eſt point ici bas un être
ifolé & indépendant , une eſpece de
hors d'oeuvre dans l'Univers. Par cette
portion de matiere , qu'il a de commun
avec les êtres qui l'environnent , il tient
à toute la nature; par l'eſprit qui anime
fon corps , mais qui , plus vaſte que
l'Univers , en franchit , quand il veut ,
l'eſpace & les limites , il tient d'une
maniere infiniment plus étroite à l'Etre
immenſe qui renferme tout ; & la loi
de cette double dépendance eſt ſi viſible
, qu'on ne peut la méconnoître ſans
renoncer à l'uſage de la raiſon. Une attention
légere fſur l'action réciproque des
corps , fur leurs rapports& leur liaiſon ,
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
"
ne conduit-elle pas à la loi qui les dirige?
Mais ſi la matiere eſt ſoumiſe invinciblement
à cette loi , l'eſprit de l'homme
n'auroit- il pas la fienne ? Tout nous montre
cette vérité : les rapports de nos efprits
avec Dieu font auffi conftans , auſſi
palpables que ceux des corps entre eux ;
& la loi qui les produit doit donc être
auſſi certaine & auffi invariable que celle
qui fait tout exiſter.
Mais s'il n'eſt pas néceſſaire que l'homme
connoifſe la loi fondamentale de la
matiere , n'étant pas chargé de la gouverner
, il ne peut ignorer celle qui doit
conduire ſa volonté ; elle doit étre même
d'autant plus facile à découvrir , que
l'homme étant effentiellement libre , fa
volonté peut ſe détourner de la voie qu'il
doit fuivre , rompre ainſi l'union qu'elle
devoit entretenir , & mériter à l'homme
la juſte punition du déſordre qu'elle auroit
caufé.
L'Auteur de cet Ouvrage de morale
remonte à l'unique fource de cette
loi , qui renferme ce qu'il nous eſt ef
fentiel de favoir fur nos devoirs &
fur notre deſtination. Il montre que Dieu
n'a exigé nos hommages & ne nous a
prefcrit un culte & des devoirs , qu'en
JUIN. 1775. 78
1
-
donnant à ſa parole la clarté & l'immobilité
néceffaire pour la faire connoître
aux eſprits attentifs . Comme on a démontré
fort au long que cette divine
parole réuniſſoit tous les caracteres de
crédibilité , on ſe hate , dans cet Ouvrage
, de traiter la matiere importante des
devoirs que l'homme eft obligé de remplir
dans le cours de ſa vie. L'Auteur
préfere à certe raiſon bornée & ſouvent
corrompue par les paſſions , la foi chrétienne
, cette ancre ferme qui fixel'eſprit ,
qui l'attache conſtamment à la vérité ,
ſans lui permettre d'errer au gré des flots
& de ſe laiſſer emporter à tous les vents
des opinions humaines. C'eſt à cette foi
ſeule qu'il eſt réſervé de calmer nos incertitudes
, & de placer l'eſprit dans le
point précis de la vérité ſans qu'il ait
beſoin , pour l'inſtruire de ſes devoirs ,
ni d'étude pénible , ni de recherches curieuſes.
Tant d'écarts ſur la morale & fur
la regle des devoirs , ſont une preuve
complette , qu'on mérite d'être livré aux
ténebres de fon eſprit , lorſqu'on veut
être à ſoi-même ſa propre lumiere. La
raiſon a ſes droits; on ne peut le nier
ſans tomber dans le plus honteux fanatifme
: mais elle a ſes bornes. On ne veut
E5
74
MERCURE DE FRANCE.
pas diftinguer ces deux choſes dans la
Religion. Pourquoi faut- il croire ? Que
faut-il croire ? La raiſon humaine doit
employer toutes ſes forces à approfondir
la premiere queſtion ;mais elle est obligée
de reſpecter la feconde , & ne peut la
foumettre à ſes lumieres ſans méconnoître
les bornes de l'eſprit humain. L'Ouvrage
de notre Moraliſte ne renferme
des leçons ſi pures que parce qu'il a puiſé
dans la véritable ſource ces regles fublimes
auxquelles l'homme doit néceſſairement
fe conformer , s'il veut vivre heureux
ici bas , &jouir de la félicité ſansmélange
quinous eſt deſtinée dans l'autre vie.
Comme la Nation Françoiſe , plus attachée
à ſes Maîtres & plus reſpectueuſe
envers les Grands , ſe fait une gloire de
copier leurs moeurs comme un devoir
d'aimer leur perſonne , l'Auteur nous
offre le modele touchant des vertus du
Souverain qui nous gouverne. Quand
,, l'exemple des Grands, dit un Prédica-
„ teur célebre, ne ferviroit qu'à autori-
„ fer la vertu , qu'à la rendre reſpectable
و fur la terre, qu'à lui ôter ce ridicule
" impie & inſenſé que le monde lui
,, donne ; qu'à mettre les juſtes à couvert
,, de la tentation , des dériſions & des
1
1
JUIN. 1775 . 75
K
cenſures ; qu'à établir qu'il n'eſt pas
„ honteux à l'homme de fervir le Dieu
„qui l'a fait naître & qui le conſerve ,
que le culte qu'on lui rend eſt le devoir
le plus glorieux & le plus honorable à
„ la créature , & que le titre de ferviteur
du Très-Haut eſt mille fois plus grand
»& plus réel que tous les titres vains &
>> pompeux qui entourent le diademe
des Souverains : quand l'exemple des
„Grands n'auroit que cet avantage,
„ quel honneur pour la Religion , &
„ quelle abondance de bénédictions pour
un Empire !
„ C'eſt une maxime aſſurée , dit l'Auteur
de ce traité de morale, que l'Etat
raſſemble à fon Prince , que ſes do-
„meſtiques ſe forment ſur lui , & que ,
comme ceux qui font expoſés au foleil
ne peuvent ſe garantir de fa chaleur ,
ceux qui approchent le Souverain ne
» peuvent ſe défendre de ſes vertus ni de
ſes vices , Ses loix n'ont pas tant de
forces fur eux que ſes actions. Il ſemble
qu'il leur commande tout ce qu'il
„ fait en leur préſence , & que ce ſeroit
une eſpece de rebellion que de s'oppo-
„ fer à ſes exemol s . Hæc conditio principum
, ut quidquid faciant præcipere
76 MERCURE DE FRANCE.
videantur. Quintilian. 4. Dictum."
On trouve à la fin de chaque volume
une Table raiſonnée des Auteurs moraliſtes
, qui forme une bibliotheque pour
les perſonnes jalouſes de s'inſtruire de
leurs devoirs .
1
Les Confidences d'une jolie Femme ; quatre
parties in- 12 . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , rue St. Jacques ;
& Guillyn , Libraire , quai des Auguſtins.
"
"
1
„ M. de Tournemont , né dans la
haute finance , entra au ſervice dès ſa
„ plus tendre jeuneſſe. La nature même
l'avoit fi bien deſtiné pour cet état ,
„ qu'il parvint aux grades les plus honorables
, fans qu'on pût attribuer fon
avancement à la faveur. Auſſi- tôt qu'il
s'y fut fait un nnoomm,, ſon pere , dont il
étoit l'unique héritier , defira de lui
„ procurer une grande alliance. Mlle de
„ Balzine , accordée au prix de l'or , ap-
„porta en dot une ame de glace , un
„ eſprit de feu , beaucoup d'orgueil , autant
de beauté , joint à une paſſion ſi
forte de dominer , qu'elle la rendoit
„capable d'y ſacrifier toutes les autres.
1
1
JUIN. 1775 . 77
„ Premier fruit de ce mariage , ajoute la
jolie femme , que l'on fait ici parler ,
„je fus d'abord regardée par ma mere
„ comme une poupée dont elle s'amu-
„ ſoit ; mais une poupée n'étoit pas faite
„ pour captiver l'attention d'une jeune
" femme avide de plaiſir , & livrée à la
„ diffipation. Abandonnée , felon l'uſage ,
„ aux ſoins des domeſtiques , je reçus
„ dans cette école les germes des défauts
„ qui ſe développerent ſucceſſivement
„ en moi. On avoit décoré du titre de
„ ma Gouvernante une fille à qui Mde
ور de Tournemont n'avoit pas jugé la ca-
„ pacité néceſſaire pour lafervir : j'appris
d'elle à n'articuler des mots que d'après
les idées des autres , àdéguiſer ſoigneuſement
les miennes , à ne conſidérer
„ tous les objets que dans un faux jour.
„ Du reſte , j'eus des Maîtres ; j'acquis
„des talens agréables ; on orna mon ef-
„ prit ſans le former , & mon coeur demeura
vuide de principes" .
Les ſuites funeſtes d'une admiration
auſſi mal dirigée , ſont expoſées dans le
cours de ce roman , & c'eſt ce qui en
forme la partie morale. La jeune femme
qui nous fait par écrit ſes confidences ,
avoue qu'après avoir donné ſon coeur au
78 MERCURE DE FRANCE.
jeune Comte de Rozanne , elle eut néanmoins
la foibleſſe d'épouſer le Baron de
Murville , dont elle ne pouvoit faire le
bonheur ; & cette conduite feule annonce
une femme fans caractere & fans dé.
licateſſe. En effet , il faut qu'une jeune
perſonne en manque abfolument pour
aller , au gré d'autrui , former des
noeuds déteſtes ; pour jurer une foi qu'elle
eſt sûre de ne pas garder ; pour fe
charger du bonheur d'un mari , quand
elle a la foibleſſe de renoncer au fien
propre.
Les déſagrémens & les malheurs que
peut entraîner une pareille union , font
aiſés à preſſentir. La Baronne de Murville,
au milieu même de ſes chagrins ,
confervoit toujours cet eſpritde légéreté
&d'inconféquence , qui faisoit le fond
de fon caractere. Elle avoit beſoin d'un
confident , & elle donna fa confiance à
celui qui avoit eu les premiers droits fur
fon coeur , au Comte de Rozanne. Le
Baron de Murville , qui n'avoit eu que
des vues d'intérêt en épouſant Mlle de
Tournemont , pouvoit voir avec indifférence
la conduite de fa femme : mais ,
jaloux de fauver les apparences , il ne
ceſſoit de lui recommander de ne point
1
JUIN. 1775. 79
>
K
ſedonner en ſpectacle. "Vous avez une
„ paffion , lui diſoit-il ; l'objet ne m'en
eſt pas agréable ; malgré cela , je vous
„promets de l'indulgence , à condition
„ que vous n'en abuſerez point. Gardez
„ les décences , ce ſera toujours mon re-
" frain... Je ſens bien qu'il faut paſſer
„ quelques dédommagemens à une fem-
„ me de votre âge , de votre vivacité ;
„mais je ne porterois pas la bonté juſ-
„ qu'à fouffrir quelle déshonorât mon
„ nom par une inconduite éclatante...
Cette eſpece de menace mit Mde de
Murville hors d'elle même , & ne contribua
qu'à en faire une femme fauſſe.
Elle ne tarda point à ſe précipiter dans de
nouvelles étourderies , quiobligerent enfin
fon mari à rompre publiquement avec le
Comte de Rozanne. La mort du Baron ,
quiſuivit de près cette rupture , fit d'abord
ſoupçonner que les deux rivaux s'étoient
battus en duel; mais pluſieurs circonftances
, rapportées dans ces Mémoires ,
éloignent tout foupçon ,&font connoître
que le Baron de Murville , qui s'étoit
appuyé à la chaſſe ſur ſon fufil chargé
à balles , avoit été la victime de fon
imprudence.
La Baronne de Murville , veuve avant
80
MERCURE DE FRANCE.
vingt-deux ans , poſſédant de grandes richeffes
, & douée de tous les charmes de
la beauté , put , après fon deuil fini , couronner
la tendreſſe du Comte de Rozanne
, qui avoit toujours confervé des droits
fur fon coeur. Quelle chaîne de felicités
ne devoit-elle pas ſe promettre ! mais ce
n'eſt pas aſſez que le bonheur ſe préſente
ànous , il faut ſavoir en faire uſage ; &
c'eſt un talent précieux qu'aſſurément la
Baronne de Murville ne poſſedoit pas.
Elle venoit de légitimer avec le Comte
de Rozanne un amour qui , depuis tant
d'années , avoit fait le charme , le tourment
& le reproche de leur vie. Le lendemain
de leur mariage , dans un de ces
momens paiſibles , où le coeur ſeul atteſte
l'exiſtence , la Comteſſe de Rozanne demanda
à fon mari s'il lui reſtoit quelques
voeux à former ? Oui , répondit- il ,
„ celui d'aſſurer la durée de notre bonheur.
Qu'entendez- vous par l'aſſurer ,
„demanda encore la Comteſſe ? Je ne
„ vois que la mort capable de la détruire ,
puiſqu'elle ſeule déſormais peut nous
arracher l'un à l'autre. Il eſt vrai , re-
„ prit- il , qu'aucun pouvoir humain ne
fauroit rompre les næs charmans
» que nous avons formés; mais c'eſt par
ود
la
JUIN. 1775- 8t
,,la raiſon même qu'ils font indiſſolu-
„ bles , que nous devons nous appliquer
,, ſans ceſſe , à les embellir ... Il faut que
,, ce foit toujours pour nous des chaînes
,, de fleurs , & non un joug , dont la pe-
ود
ود
ود
ود
"
ſanteur feroit gémir notre foibleſſe".
Ce début ſurprit la Comteſſe , elle alloit
interrompre Rozanne : il s'en apperçut ,
&la prévint . De grace , lui dit-il , fuf-
,, pendez votre jugement , foyez fûre
,,que je n'aſpire qu'à vous rendre la plus
„ heureuſe des femmes , comme vous en
,, êtes la plus aimée En recevant au pied
de l'autel cette main que je ferre avec
tant de fatisfaction , j'ai acquis des
droits fur votre perſonne: des droits !
,, quelle rebutante expreffion ! Eh ! je
,, pourrois en faire uſage avec mon
,, épouſe , avec mon amie , comme un
,, impérieux Sultan avec ſa vile eſclave ?
Ah ! garde toi de le penſer... Maîtreſſe
,, abfolue de tes faveurs , ton amant, ton
tendre amant les follicitera avec viva .
,, cité , mais ton mari ne les exigera ja-
,, mais . Quiconque réduit en dettes exi-
,,gibles les marques touchantes de la
,, tendreſſe d'une femme , la dégrade &
,, ſe trahit lui - même ; il détruit l'illuſion
,, enchantereſſe des deſirs ; ravit à ſa
ود
ود
F
82 MERCURE DE FRANCE,
,, compagne le pouvoir d'y ajouter , en
ود
ود
les réprimant ; il deſſeche les roſes &
le myrthe , dont l'amour ſe plaît à
,, couronner les ames délicates.... Ma
bien aimée , continua Rozanne , nos
" ſentimens , font nos tréſors , c'eſt entre
ود
ود tes mains que je les dépoſe , ménage.
,, les avec prudence; défends - moi contre
,, l'effet impérieux de tes charmes ; mo-
,,dere , arrête mes tranſports , quand tu
„le jugeras néceſſaire. Encore un coup ,
,, je t'en abandonne le pouvoir , & je te
,, conjure d'en faire uſage , fans crain-
,, dre que jamais j'aie l'injustice d'en
Traite ton mari comme ,, murmurer.
,, un amant heureux , à qui tu ferois ache-
,, ter tes bontés , pour le ramener toujours
و د
à fentir combien elles lui doivent être
,, cheres. Ton coeur aura fûrement quel-
,, ques efforts à fe faire: je les verrai
,, tous : ils pénétreront dans le mien , qui
,,enchérira ſur tes facrifices ; mais nous
en ferons dédommagés par l'augmen
,, tation , par la conſtance de notre féli-
,, cité. Uſons de la même éconnomie dans
,, les témoignages publics de notre ten-
,, dreſſe ; ne dédaignons point de montrer
ود les égards, les préférences , la politeſſe
,, la plus attentive; ſoyons & paroiffons
1
1
1
JUIN. 1775- 83
23
,, être ce que nous eſtimons , ce que nous
,reſpectons le plus. Quant aux démonf-
„trations , aux propos careſfans , à cette
douce familarité dont j'uſe en ce moment
avec toi , ne les prodiguons pas
devant un monde qui n'en eſt pas
, digne , & qui répandroit deſſus le ver-
,,nis du ridicule. Je te propoſe encore
,, l'exemple des amans heureux: on les
,, devine ; mais ils ne ſe dévoilent pas
„ de cela même , la plus petite bagatelle
eſt d'un prix infini pour eux. Un mot,
un rien , donne naiſſance au plaiſir ,
,, quand c'eſt l'expreſſion du coeur &non
,, l'effet de l'habitude. Que celle de vivre
enſemble n'éteigne point en nous le
"
29
وا
ود
defir de plaire , & ne nous en faffe
,, point négliger les moyens : ils font de
„ tous les temps , de tous les âges ; ils
,, doivent entrer dans toute la conduite de
„ notre vie, Rien , dans ce foin flatteur
,. ne fauroit nous étre pénible, Quoi de
,,plus délicieux que de pouvoir nous
,, dire chaque jour , c'eſt pour lui , c'eſt
,, pour elle qui je conſerve précieuſe-
„ment les avantages qui m'en ont fait
,, aimer ; que je combats tel défaut
„ que je m'enrichis d'une qualité nou
„ velle. J'ajouteà notre commun bonheur
F
84 MERCURE DE FRANCE .
,, en ajoutant à la ſomme de mes perfec-
,, tions. Loin de dérober aux regards du
monde ce qui peut m'attirer ſon fuf-
,, frage , je m'en glorifierai auprès de ce
,, que j'aime parce qu'il y trouvera la
,juftification de fon choix ; mais de
,, quelque poids que me paroiffe cette
,, approbation étrangere , ce ſera toujours
,, à la plus chere moitié de moi même
,, que j'en deſtinerai le premier tribut.
,, Voilà , ma divine amie , quelles font
,,mes diſpoſitions ,& je me flatte que ce
,, feront auſſi les tiennes ". Il s'en falloit
beaucoup que Rozanne eût deviné juſte.
Son épouſe , perfuadée que ſa ſeule pofſeſſion
devoit le rendre parfaitement heureux
ne ſuppoſoit pas qu'elle eût quelques
frais à faire pour en être conſtamment
adorée. Elle commit même des
imprudences , qui lui firent perdre la
confiance de fon mari. Le Comte de
Rozanne ne conſultant que ſes chagrins ,
ſe réfugia dans une de ſes Terres pour
vivre éloigné d'une femme , qui , par fon
indifférence marquée , ne ceſſoit de remplir
le coeur de fon mari d'amertume ,
&venoit encore de lui donner , par une
conduiteimprudente , de nouveaux ſujets
de plainte. La Comteſſe de Rozanne
JUIN 1775- 85
2
étonnée , humiliée même de cette réfolution
, n'etoit cependant point ſans reffource.
Sa conduite , quelque repréhen .
fible qu'elle pût être , pouvoit feulement
être accuſée d'inconféquence , d'étourderie.
Si , dans les premiers momens de
cette rupture , elle eût été ſe jeter aux
pieds du Comte de Rozanne , lui avouer
ſes fautes , celle fur-tout de lui avoir
marqué moins de confiance que d'amour ;
elle auroit pu ramener à elle cet homme
fenfible , & jaloux de poſſéder tous les
fentimens de celle qu'il s'étoit choifie
pour compagne. Mais loin de prendre
ce parti , elle ſe retire dans une Ville
de Bourgogne , lorſque ſon mari étoit
en Périgord & qu'elle étoit libre de
l'ý fuivre. Elle cherche à briller& à jouir
de tous les amufemens dont la Province
eft fufceptible. Elle fe fait entourer de
flatteurs , de parafites , & ne s'occupe
qu'à remplir toute une Ville de fon fracas.
Eft- ce là le rôle d'une femme déſolée
? Aufli le Comte de Rozanne ne prit
point le change ; & lorſqu'accablé d'ennuis
, il vit ſa femme venir embraſſer
fes genoux , & lui avouer fes fautes , il
ne la rejeta pas loin de lui , il lui donna
même des conſeils qui pouvoient fervir
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
!
à régler ſa conduite , & à diriger l'édu
cation d'une fille qu'il lui laiſſoit; mais
ſes réflexions firent aſſez connoître qu'il
n'attendoit plus de bonheur pour lui fur
la terre , puiſqu'il s'étoit trompé dans le
choix qu'il avoit fait de ſon épouſe. Depuis
cette époque la vie du Comte de
Rozannes'éteignit ſenſiblement, Sa mort,
dont on nous fait ici le tableau , laiſſa fa
veuve dans les larmes : mais ces larmés
fi juſtes , que la Comteſſe de Rozanne
croyoit intariſſables , s'arrêtoientdans ſes
yeux , quand elle les tournoit vers la
carriere fleurie où elle pouvoit rentrer.
> Jeune encore , dit- elle à la fin de ſes
Mémoires , riche , parfaitement indé.
pendante , j'abjurai le mariage, qui
m'avoit mal réuſſi. Des goûtspaſſagers ,
» que j'honorerai du nom de paffions ,
» me procurerent de l'amusement, des
chagrins , quelques plaisirs , jamais le
bonheur. Cependant les années s'écou-
> lerent aſſez rapidement: je ne m'aviſai
>>pas d'en faire le calcul , & je parvinsà
mon automne avec toutes les préten-
„ tions de la jeuneſſe. En vain les hom-
» mes & les femmes ſemblerent ſe liguer
>>pour m'en faire ſentir le riducule ; je ne
>voulus rien voir, rien entendre de leur
JUIN. 1775. 87
part. C'étoit à ma fille qu'étoient réſervés
les premiers retours de ma raifon.
Elle avoit accompagné fon mari
dans ſon ambaſſade , & s'étoit attiré
l'eſtime d'une Nation , qui n'en eſt pas
>>prodigue , fur- tout envers la nôtre. Les
, vertus de ſon pere , cultivées par
Mademoiselle des Salles , & dévelop-
» pées par cinq ans de mariage , me la
„ firent paroître toute nouvelle quand elle
„ revint en France. Heureuſe femme ,
heureuſe mere , fachant inſpirer l'ami-
„tié , la confiance , dans l'âge où l'on
n'inſpire que l'amour & les deſirs ....
J'admirai .... Je m'humiliai... Peutêtre
j'en ferois reſtée- là , fans un ami
,qui fut mettre à profit la circonftance ,
pour me ranger enfin ſous les loix du
„ fens commun ; & cet inestimable ami ,
c'eſt vous , à qui il ne me reſte plus
rien à dire , puiſque ma vie eſt & doit
être déſormais de la plus parfaite uni .
formité" .
"
α
D
La lecture de ces Mémoires peut être
utile , à cauſe de pluſieurs détails de conduite.
Ces détails , qui préſentent des
exemples à ſuivre ou des imprudences à
éviter , ferviront de leçon aux jeunes
perſonnes qui entrent dans le monde. Ils
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
attachent d'ailleurs par quelques fituations
que nous n'avons pu faire connoître
, mais qui jettent de l'intérêt ſurdifférentes
parties de ces Mémoires , dictés
en général avec aſſez de naturel & d'élégance.
Il ſe trouve néanmoins quelques
expreſſions que l'Auteur fera bien de
corriger , celle- ci , par exemple : ,, J'eus
„ beau me raifonner , il me fut impoſſible
„ de ," &c .
Recherches critiques , historiques & topographiques
fur la Ville de Paris , depuis
ſes commencemens connusjuſqu'à préſent
; avec le plan de chaque quartier.
Par le ſieur Jaillot , Géographe ordinaire
du Roi , de l'Académie Royale
des Sciences & Belles - Lettres d'Angers
.
Quid verum... curo & rogo & omnis in hoc fum
Hor. Lib . I. Epift. I.
Brochure in 8 °. qui comprend le dixneuvieme
quartier : le Luxembourg.
A Paris , chez l'Auteur , quai & à côté
des grands Auguſtins ; & chez Lottin
aîné , Imprimeur - Libraire , rue Saint-
Jacques. L
!
1
JUIN. 1775. 89
Ce nouveau cahier préſente le plan
du quartier du Luxembourg , ſéparé en
deux planches , dont l'une renferme la
partie ſeptentrionale & l'autre la partie
méridionale. Les recherches du Topographe
fur ce quarrier ne ſe ſont point
ralenties ; elles ſerviront à corriger pluſieurs
erreurs dans lesquelles font tombés
les Hiftoriens de Paris. Ceux qui s'adonnent
à l'étude del'Hiſtoire y trouveront
de plus des notices utiles ſur l'Abbaye
de Fort -Royal , les Filles du Saint- Sacrement
, le Prieuré de Notre - Dame de
Confolation , dit du Chaſſe - Midi , les
Filles du Bon Pasteur , l'Eglise de Saint-
Sulpice , le Séminaire de cette Eglife ,
les Religieufes de Notre-Dame de Miféricorde
, le Séminaire de Saint Pierre &
de Saint Louis , les Chartreux , les Freres
des Ecoles Chrétiennes , les Prémontrés
Réformés , l'Abbaye de Notre-Dame aux
Bois , les Filles de Saint Thomas , les
Bénédictines de Notre- Dame de Liefſe ,
les Religieuſes du Calvaire , celles du
Précieux Sang , les Carmes Déchauffés ,
les Religieuſes de Notre-Dame des-Prés ,
l'Hôpital des Incurables , les Petites-
Maiſons , la Foire St. Germain , le Palais
d'Orléans , &c.
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
L'Ame d'un bon Roi , ou choix d'anecdotes
& de penſées de Henri IV , les
plus propres à caractériſer le coeur &
le génie de ce Prince ; précédé de fon
Eloge hiſtorique & des portraits qu'en
ont tracés les meilleurs Hiſtoriens. Par
M. Coſtard , Libraire à Paris. Volume
in- 8°. A Paris , rue St. Jean de Beauvais
, la premiere porte cochere audeſſus
du College.
Lorſqu'un Ecrivain nous entretient de
Henri IV , le Lecteur François pourroit-il
ſe plaindre de ce que cet Ecrivain ne fait
que répéter ce qu'un autre a déjà dit ?
Ne fuffit - il pas de parler de ce grand
Prince , de ce bon Roi pour mériter nos
fuffrages ? Le choix que l'Editeur a fait
des anecdotes & des penſées de Henri
IV, peut- être joint aux éloges hiſtoriques
de ce Prince. Celui publié à la tête de
cette collection , contient pluſieurs réflexions
utiles , mais qui ne font pas toujours
dictées avec aſſez de préciſion , ce
qui fait reſſembler ce diſcours plutôt à
une diſſertation ſur la politique ou la
morale , qu'à l'Eloge hiſtorique d'un
Prince qui avoit un Royaume à conquérir
,& a eu beſoin d'un courage toujours
7
JUIN, 1775. gr
actif pour faire le bien que ſon coeur lui
dictoit.
Tablettes Astronomiques , ou Abrégé élémentaire
de la ſphere & des différens
ſyſtèmes de l'Univers , principalement
de celui de Copernic , avec les uſages
des globes artificiels : Ouvrage mis à
la portée de tout le monde. Par M.
Brion , Ingénieur Géographe du Roi ,
Profeſſeur de Géographie&d'Hiſtoire.
Vol. in- 16, avec des planches gravées;
prix , broché , rl. 16 f. A Paris , chez
Deſnos , Libraire & Ingénieur Geographe
, rue St. Jacques , au Globe.
Le titre de ce petit Ouvrage fait affez
connoître que l'Auteur a eu principalement
pour but de procurer à la jeuneſſe
& à ceux qui ne peuvent avoir recours
aux ſavans Traités d'aſtronomie , des notions
élémentaires & indiſpenſables fur
la ſphere & les différens ſyſtêmes de
l'Univers . L'aſtronomie de M. de Lalande
, a ſervi de guide à l'Auteur de ces
Tablettes. Cet Auteur s'eſt fait undevoir
d'écarter de ſon Abrégé toute matiere
abſtraite , afin de ſe conformer au titre
de ſon Ouvrage , & fe procurer plus d'ef92
MERCURE DE FRANCE.
pace pour expoſer quelques notions curieuſes
, donner meme des calculs , dont
les uns ne ſe trouvent point dans les
élémens ordinaires , & les autres font
plus conformes aux obfervations les plus
modernes & les mieux conftatees
Les Curieux & tous ceux qui s'intéreffent
aux Ouvrages de mecanique &
d'aſtronomie , peuvent voir chez le ſieur
Deſnos , à l'adreſſe ci - deſſus , une trèsbelle
ſpere mouvante de deux pieds de
diametre , & de plus de fix pieds de circonférence
, exécutée d'après le ſyſteme
de Copernic.
Principes fondamentaux de la construction
des Places , avec des réflexions propres
à démontrer les perfections & les imperfections
de celles qui font conſtruites
; un nouveau ſyſteme de fortifica
tion ſur toutes eſpeces de ligne ; &
une nouvelle théorie des mines. Vol.
in 8°. avec des planches. A Londres ,
& fe trouve à Paris chez Ruault , Lib .
rue de la Harpe ; Jombert le fils ,
rue Dauphine ; L'Eſprit , au Palais
Royal.
Ceux qui ont étudié les Ouvrages imJUIN.
1775. 93
2
-
2
primés de M. de Vauban ſur les fortifications
, liront encore avec fruit ces Principes
fondamentaux de la conſtruction
des Places . Ils y trouveront meme des
idées neuves expoſées avec beaucoup de
netteté & de préciſion Ces idées , fruit
de l'expérience & de l'obſervation , appartiennent
, pour la plus grande partie ,
de l'aveu meme de l'Editeur diftingué de
cet Ouvrage , à MM d'Antoni , Rhana
& Boffolino Cet Editeur , très éclairé &
bon juge dans ces fortes de matieres , fe
propoſe de donner pour ſuite a ces principes
fondamentaux de la conſtruction
des Places , & dans le meme format , un
Traité de la fortification irréguliere &
de la fortification de campagne , qui comprendra
quelques détails nouveaux , fimples
& piquans.
Le même Editeur , pour ne rien laiſſer
à defirer , voudroit donner au Militaire
une Hiſtoire raiſonnée des différens progrès
de la fortification , par le plan , par
l'expoſé des principaux ſyſtemes dans
l'ordre où ils ont paru ſucceſſivement ;
&par une courte digreſſion ſur les avantages
& fur les déſavantages de chacun
d'eux.
Il y a , dit- il dans la Préface de l'Ou
94 MERCURE DE FRANCE.
vrage qui vient d'être publié , environ
deux cents ſyſtèmes principaux , auxquels
ſe rapporte tout ce qui a été inventé
juſqu'ici fur la fortification; leur plan ,
leur expofé , leur diſcuſſion , font peutêtre
ce qu'il y a de plus propre à répanla
lumiere la plus vive fur la ſcience de
l'Ingénieur ; cet Ouvrage ne feroit ni
volumineux , ni cher. Il ne feroit point
volumineux , parce que pour chaque ſyſ
tême , le verſo de la feuille où le plan
ſeroit deſſiné , comprendroit l'explication
& la diſcuſſion du ſyſtême qui fuivroit
; de maniere qu'en ouvrant le vo.
lume in 80. on auroit à la fois ſous les
yeux la figure & le diſcours du même
ſyſtême. Il ne ſeroit point cher , s'il avoit
le fuccès qu'on peut attendre d'un Ouvrage
d'une utilité reconnue ; qui eſt
écrit , & qu'on feroit imprimer dans les
quatre langues principales de l'Europe ,
pour multiplier les Acquéreurs , & pour
diminuer à chacun d'eux les frais de
gravures néceſſairement très- conſidérables..
L'Auteur avoue qu'il a plus de cent
ſyſtêmes mis au net; & fi le Ministere
donne ſa ſanction à ce nouvel Ouvrage ,
dans quelques mois, le Public pourra en
;
JU I N. 1775. 95
-
voir l'ordre & l'exécution chez les Li.
braires où se trouvent les Principes fondamentaux
des fortifications que nous venons
d'annoncer,
Avis au Peuple fur fon premier beſoin ;
par M. l'Abbé Baudeau; nouv. édit.
revue & corrigée par l'Auteur. Vol.
in - 12 . 36 f. br. A Amſterdam , & fe
trouve à Paris chez Didot aîné , Imprimeur-
Libraire , rue Pavée , près du
quai des Auguſtins ; & Lacombe , Li.
braire , rue Chriſtine,
Cet Avis au Peuple renferme trois
Traités. L'entiere & parfaite liberté du
commerce des grains eſt la matiere du
premier. L'Auteur communique au Public
, dans le ſecond, quelques connoifſances
pratiques très utiles , ſur la maniere
économique de moudre les grains ; par
cette méthode nouvelle , preſque par
tout ignorée , l'on tire du même bled
beaucoup plus de belle & bonne farine ,
que par la routine uſitée dans la plupart de
nos Provinces. Il eſt queſtion dans le
troiſſeme Traité de la maniere de faire
le pain , & fur tout de la proportion qui
doit toujours régner entre le prix du bled
&celui du pain.
96 MERCURE DE FRANCE.
Liberté du commerce & de l'industrie ; par
feu M. le Préſident Bigot de Sainte-
Croix.
Libertas qua fera.....
VIRG.
Brochure in 12. 24 f. A Amſterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Lacombe ,
Libr. rue Chriſtine.
A meſure que la ſcience du commerce
fera mieux connue , les Etats commerçans
travailleront à rendre plus libre
chez eux la carriere des arts & du négoce
, afin d'établir une concurrence favorable
, encourager l'induſtrie , & attirer
l'étranger pauvre , mais laborieux .
Des Ecrivains politiques nous ont donné
différens Traités ſur cette liberté du commerce
& de l'induſtrie , & ont fait voir
les inconvéniens du ſyſtême adopté précédemment
, de réduire tout en Corps de
Jurande. Mais , parmi ces Traités , nous
croyons que l'on diſtinguera celui de feu
M. le Préſident Bigot de Sainte- Croix .
Il eſt appuyé ſur des faits , & écrit avec
beaucoup de méthode & de clarté.
Fournal de Littérature , par une Société
d'Aca.
JUIN. 1775. 97
d'Académiciens; imprimé à Berlin. Il
en paroît tous les deux mois un vol.
in - 8°. d'environ 400 pages. Prix 2 1 .
10 f.
On peut ſe procurer actuellement les
deux premieres années complettes de ce
Journal , formant une ſuite de 12 vol.
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ,
à Paris . Le 13º & le 14 vol . ne tarderont
pas à paroître.
Les perſonnes qui deſireront ſe procurer
cet Ouvrage peuvent commencer à
tel mois ou à telle année qu'elles jugeront
à propos . Les volumes ne ſe paient qu'à
meſure qu'on les reçoit .
Dictionnaire portatif , théologique & phi-
• lofophique , par M. L. Paulian , Auteur
du Dictionnaire de Phyſique. A
Paris , rue Saint Jean de Beauvais , la
premiere porte cochere au - deſſus du
College.
Cet Ouvrage , déjà connu du Public ,
mérite une attention particuliere de ceux
qui aiment l'étude de la Religion. Pour
donner une idée favorable de l'impartia-
G
98
MERCURE DE FRANCE .
lité avec laquelle l'Auteur s'eſt propofé
d'attaquer ſes adverſaires , & de fon
équité à l'égard de l'attribution qu'on ſe
permet de faire de certains Ouvrages à
des hommes qui n'y ont jamais eu la
moindre part , il ſuffira de tranfcrire les
propres paroles de ce Théologien philoſophe.
,, Dès quele nom n'eſt pas au titre
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
و د
d'un livre , je me garde bien d'ajouter
foi à des bruits vagues qui le donnent à
tel ou à tel , ſurtout lorſque l'Ouvrage
eft infiniment au deſſous de la réputation
de l'Auteur à qui le Public l'attribue
; j'aurai toujours préſent à l'eſprit
ce que dit M. d'Alembert dans ſes
Réflexions ſur l'abus de la critique en
matiere de religion , (page 362 ) qu'en
cette matiere , plus qu'en aucune autre ,
c'est fur ce qu'on a écrit qu'on doit être
,, jugé , & non fur ce qu'on est soupçonné
mal- à- propos de penser ou d'avoir voulu
dire... que c'est aux hommes à prononcer
fur les discours & à Dieu feul à
„ juger les coeurs ..... & que l'accufation
d'irréligion , fur - tout lorſqu'on l'intente
devant le Public , ne fauroit être appuyée
fur des preuves trop convaincantes &
„ trop notoires .
ود
ود
و د
ود
ود
ود L'on ne trouvera donc dans mon
JUIN. 1775. 99
livre aucune perſonnalité contre qui
,, que ce ſoit au monde; la cauſe que je
défends eſt trop bonne pour employer ,
, au lieu de preuve , les fades plaiſanteries
, les injures & les ſarcaſmes indé-
و د
ود
, cens.
ود L'on y trouvera encore moins ces
,, diſputes d'école ; c'est-à-dire , ces vétil-
ود
وو
"
les & ces inutilités théologiques , dont
,, les feuls Scolaſtiques font capables de
,, s'occuper ſérieuſement. Qu'on life mon
article de la Grace , l'on verra que j'y
exhorte , du meilleur de mon coeur ,
les Théologiens Catholiques à mettre
fin à leurs diſputes, toujours trop vi-
„ ves , quelquefois peu édifiantes , & de
tourner leurs armes contre les véritables
ennemis de la grace de Jéſus-
" Chrift."
ود
ود
و و
ود
Ces réflexions ſi ſages doivent faire
d'autant plus d'impreſſions , que l'Auteur
a été à portée autrefois de voir de plus
près les inconvéniens de toutes ces difputes
, qui , fans rien éclaircir & fans
augmenter la maſſe des connoiffances
folides & des vertus civiles & religieufes
, ne font propres qu'à amener à la
fin les ſiecles d'ignorance & à troubler
l'harmonie de la ſociété. On voit en
1
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
و د
effet , lorſqu'on remonte à l'origine de
ces difputes & qu'on en fuit les progrès ,
qu'elles ne font l'ouvrage que d'efprits
avides de nouveautés & de gloire , qui
ne cherchent dans l'étude de la Religion
que ce qui peut flatter leur orgueil ou
leur curiofité. Des eſprits ambitieux
& jaloux , qui n'aiment de bien que
celui qu'ils font , & qui , pour mieux
s'aſſurer l'eftime & la confiance publi-
,, que , décréditent & noirciſſent tout ce
,, qui pourroit les partager." (Nous copions
les propres expreffions d'un Académicien
illuftre par fon rang & par fes
lumierės) . Des eſprits de corps , qui
,, conſacrent , qui généraliſent , qui per-
,, pétuent dans les ſociétés toutes les opi-
ود
ود
ود
ود
و د
nions qui y ont été une fois adoptées ,
,, qui les défendent avec le même zele
,, que s'il s'agiſſoit des objets de la foi ,
ود
& qui font qu'on ne tient à la vérité
,, que comme on tiendroit au préjugé ;
ود
des eſprits foibles & ignorans , que le
,, premier venu féduit & entraîne ; des
,, eſprits crédules & pareſſeux , qui , fur
ود
la ſeule foi d'un Maître ou d'un Au-
,, teur , ſouvent très-peu digne de leur
confiance , épouſent tous ſes ſentimens ,
& prétendent renfermer enſuite la ca-
ود
"
JUIN. 1775. ΙΟΙ
"
5, tholicité dans un cercle auffi étroit que
celui de leurs idées ; des eſprits imprudens
& précipités qui , fans avoir
rien examiné , prétendent tout favoir
& entreprennent de tout décider ; des
eſprits aigres & contentieux qui ne
favent rien traiter paiſiblement , qui
,, ne ſe plaiſent que dans la difpute , &
,, qui cherchent bien moins à s'éclaircir
ود
ود
ود
ود
ود
ود qu'à prévaloir ; des eſprits enfin pleins
,, d'orgueil & de préſomption , qui ado-
ود rent leurs propres pensées , qui s'éri-
,, gent à eux-mêmes un tribunal , où ils
,, appellent en jugement tout ce qu'il
leur plaît , & qui exercent ainſi ſur
leurs freres un empire auquel il n'ont
droit , ni par leur autorité,ni par leurs
lumieres."
ود
ود
"
و د
Instructions Chrétiennes pour les divers
états de la vie , avec des exercices de
piété pour chaque jour , chaque femaine
, chaque mois & chaque année ;
& un exercice pour la confeffion & la
communion. A Paris , chez Lottin
l'aîné & Onfroy , Libraires , rue Saint
Jacques , près St. Yves , au Coq.
Les riches , & fur - tout les pauvres ,
G3
102 MERCURE DE FRANCE,
trouveront dans cet Ouvrage des inſtruc
tions propres à leur fanctification ; les
riches y verront les principaux oracles
des Livres Saints , qui leur apprendront
la vanité des richeſſes & l'uſage chrétien
qu'us font obligés d'en faire, Les pauvres
y liront les paroles faintes , qui leur montreront
les avantages de la médiocrité &
de la pauvreté , lorſqu'elle eſt jointe à la
vertu , & les devoirs que leur a preſcrit
le Chef de notre divine Religion . On
trouve auſſi dans cet Ouvrage édifiant
des inſtructions détaillées pour les ouvriers
& pour les domeſtiques. Les Pafteurs
, fur tout ceux de la campagne , ne
ſauroient trop recommander la lecture de
ce livre , où les verités de pratique ſont
expoſées avec clarté.
Traité économique & physique des Oiseaux
de baffle - cour , contenant la defcription
de ces oiſeaux , la maniere de
les élever , de les multiplier , de
les nourrir , de les traiter dans leurs
maladies , & d'en tirer profit , tant
pour nos alimens que pour nos médicamens
, & pour les différens arts &
métiers. A Paris , chez Lacombe , Li
braire , rue Chriſtine , près la rue DauJUIN.
1775. 103
-
phine. Volume in- 12 , prix , broché ,
2 liv.
Cet Ouvrage eſt le premier en fon
genre qui ait paru en France ; perfonne ,
juſqu'à préſent , n'a encore publié de
Traité ſur les Oiseaux de baſſe . cour , fi
on en excepte ſeulement le ſavent Réaumur
: mais dans les deux Ouvrages qu'il
a mis au jour dans le temps , il ne put
traiter de tous les oiſeaux qu'on éleve
dans les baſſes-cours ; il ſe contenta ſeulement
de parler des poulets & de la maniere
de les élever ; il eſt néanmoins vrai
de dire que quelques Auteurs ont traité
des autres oiſeaux de baſſe- cour , mais ce
qu'ils en ont dit eſt , ou trop fuccinct ,
ou noyé dans de nombreuſes collections.
On a remédié par ce Traité à l'un
&à l'autre de ces inconvéniens . L'Auteur
préſente ſous un même point de vue
à ſes Lecteurs tout ce qui peut concerner
la famille volatile ; il traite en conféquence
dans ſon Ouvrage de dix fortes
d'oiſeaux , du paon, du dindon , du coq
& de la poule , de la pintarde , du faiſan,
de l'outarde , de l'oie , du canard , du
cigne & du pigeon. Il rend compte dans
la Préface de ſon Ouvrage de tous les
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
détails dans leſquels il entre au ſujet de
ces oiſeaux ; en général , on trouve rafſemblé
dans l'Ouvrage que nous annonçons
toutes les connoiſſances néceſſaires
pour tirer profit d'une baſſe-cour : c'eſt
peut- être dans les campagnes la plus grande
reſſource pour les fermieres ; une bonne
ménagere fait trouver dans ſa baſſecour
de quoi payer ſes tailles , ſes domeftiques
, l'entretien intérieur de ſa maiſon ,
ſans être obligé de recourir aux productions
de la terre ; qui deviennent par- lå
tout profit pour le Laboureur. Depuis
long-temps on cherche la pierre philoſophale
, on peut dire qu'elle eſt trouvée
dans la propagation de la volaille ; une
baſſe-cour bien conduite peut rapporter
juſqu'à cinq à fix cents pour cent à fon
maître ; mais il faut beaucoup de ſoin ,
d'attention & de précaution de la part de
la gouvernante de baſſe- cour ; ce n'eſt
qu'à force d'induſtrie , d'intelligence &
de travail qu'on peut parvenir à s'enrichir
. L'Auteur s'eſtimeroit très - heureux ,
fi , par la publication de ce Traité , il
pouvoit ranimer dans les campagnes le
goût pour ce nouveau genre de richeſſes ,
& par conféquent l'aiſance que l'un de
nos plus grands Rois defiroit de donner
JUIN. 1775. 105
aux payfans. Il a confulté , pour la rédaction
de ce Traité , les meilleurs Ouvrages
qui ont rapport , foit directement ou
indirectement , aux objets qui y font
traités : il a fait auſſi uſage de ſes propres
obſervations & expériences ; il a en outre
confulté les gens ufités en ce genre d'occupation
, qui valent , fans contredit ,
mieux que tous les livres auxquels on
pourroit avoir recours. Toute perſonne
qui demeure en campagne doit néceffairement
ſe procurer cet Ouvrage ; la
pratique qu'elle fera de ce Traité économique
deviendra pour elle un vrai
Pérou .
Avis aux meres qui veulent nourrir leurs
enfans ; troiſieme édition , revue &
conſidérablement augmentée , par Mad.
L. R. A Paris , chez P. Fr. Didot le
jeune , Lib. quai des Auguſtins. Prix
2 1. 8 f. rel .
Si on doit juger d'un Ouvrage par le
prompt débit qui s'en fait , celui que
nous annonçons doit étre placé dans le
nombre des meilleurs , puiſqu'en moins
de fix ans c'eſt la troiſieme édition qu'on
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
1
en a publiée : nous penſons ne pouvoir
mieux faire , pour en faire connoître le
mérite & l'utilité , que de rapporter ici
ce qu'en ont dit Meffieurs les Commiſſaires
de la Faculté dans l'extrait qu'ils
ont fait de la ſeconde édition de cet
Ouvrage.
"
"
"
"
" Nous avons porté , diſent- ils , à cette
nouvelle édition toute l'attention que
mérite la confiance que la Faculté a
bien voulu avoir en nous , en foumettant
cet Ouvrage à notre examen. Tous
les principes qu'il contient ſont conformes
à la plus faine phyſiologie. Dans
tous les temps , les Médecins ont recommandé
aux meres de nourrir ellesmêmes
leurs enfans ; nos Ecoles ont
cent fois publié les avantages qui en
réſultent pour les uns& pour les autres :
mais Madame le Rebours eſt peut- être
la premiere qui ait prouvé , par des
raiſons claires & évidentes , qu'il faut
» qu'une mere donne à téter au nouveau
né le plutôt poſſible après ſa naiſſance ;
elleſedébarraſſe par-làd'une liqueurqui
pourroit devenir auſſi pernicieuſe pour
elle qu'elle eſt ſalutaire à celui pour
lequel la nature l'a deſtinée ; nous penJUIN.
1775. 107
"
"
fons donc qu'il eſt à ſouhaiter que cet
Ouvrage ſe répande de plus en plus
dans le Public , & que toutes les meres
s'y conforment exactement ; par là elles
s'éviteront bien des maux , & conferveront
à l'Etat bien des Sujets , qui font
les victimes de la méthode qu'on n'eſt
„ que trop dans l'ufage de ſuivre. Signés
Bernard , du Bourg , Gentil & d'Ar-
"
"
وو
"
cct" .
En général on peut regarder cet Ouvrage
comme un écrit propre à encourager
la tendreſſe des meres pour leurs enfans ,
& à leur communiquer le goût de ſe
livrer à une pratique dont Madame le
Rebours a ſi bien développé les avantages
; d'ailleurs tous ceux qui connoiſſent
cette Dame ſavent que fon Ouvrage eft
le fruit de ſon expérience & de fes obſervations
ſur un objet auſſi intéreſſant
pour l'humanité,
* Discours prononcés dans l'Académie
Française le Jeudi 27 Avril 1775 , à
la reception de M. le Chevalier de
Chatellux . A Paris , chez Demonville ,
Imprimeur - Libraire de l'Académie
* Les trois articles fuiyans font de M. de la Harpe.
108 MERCURE DE FRANCE.
Françaiſe , rue St. Severin , aux Armes
de Dombes.
Les Difcours Académiques , qui n'ont
été que trop ſouvent de ces complimens
étudiés & frivoles ,
Où le bon ſens expire
Dans le travail de parler fans rien dire ,
font devenus , depuis pluſieurs années ,
de très- bons Ouvrages de Littérature . Au
lieu de mettre tout leur art & tout leur
foin à rajeunir d'une maniere plus ou
moins heureuſe l'éloge , néceſſairement
un peu uſé , de Louis XIV , de Richelieu
, &c. les Orateurs récipiendaires ſe
font appliqués à traiter des queſtions intéreſſantes
, & ont tiré l'éloquence académique
du cercle étroit & rebattu de
la louange dans lequel on l'avait trop
long- temps renfermée. Si cette révolution
n'eût pas été déjà faite , M. le Chevalier
de Chatellux l'aurait commenceé . Un
eſprit auſſi philofophique que le ſien ,
accoutumé à enviſager les objets ſous de
nouveaux rapports , n'aurait pu s'enchaî.
ner dans les formes générales& vulgaires
du panégyrique ; & le talent de penſer ,
L
JUIN. 1775. 109

ود
ود
"
qui s'était fait remarquer dans ſes autres
Ouvrages , devait ſe retrouver dans le
Difcours où il remercie les Gens de Lettres
de l'avoir adopté parmi eux . Il fe
propoſe dans ce Difcours de ſuivre rapidement
la marche & les progrès du goût
dans les fiecles de lumieres. ,, Deux fois ,
dit- il , depuis que ce globe eſt habité ,
l'eſprit humain s'eſt élevé à la plus
grande hauteur ; deux fois il en eſt
tombé , comme ſi la natureeût franchi
ſes limites , & que ſemblable au fleuve
qui ne rompt ſes digues que pour inonder
un moment les campagnes , elle
dâût reprendre bientôt ſon cours accoutumé.
Gardons- nous cependant de
donner trop de poids à ces confidéra-
,, tions. L'exemple ne fait qu'avertir la
raifon : l'étude des cauſes & des effets
,, peut ſeule l'inſtruire & l'éclairer. Elle
nous apprendral'origine de ces viciffi-
" tudes que nous nous contentons de
ود
ود
ود
"
ود
وو
ود
ود
و د
"
و د
"
و د
و د
"
"
craindre ou d'admirer. Nous connaîtrons
à la fois nos forces & notre faibleſſe.
Non moins entreprenans , non
moins audacieux que nos Ancêtres ,
nous faurons mieux garder nos conquêtes
: car enfin , Meſſieurs , les premiers
efforts en tout genre ne font pas ce
110 MERCURE DE FRANCE.
,, qu'il y a de plus difficile. L'eſprit hu
ود
ود
ود
ود
ود
ود
main n'agit que par faillie : il s'élance
,, plutôt qu'il ne marche , & il eſt plus
aiſé de le mettre en mouvement que
d'aſſurer ſes pas. Applaudiſſons à ſes
premiers efforts : mais tâchons d'en
mieux profiter. Poſſeſſeurs des tréſors
les plus précieux , occupons nous de les
défendre , & ſouvenons-nous fur- tout
,, que dans le champ immenfe qui nous
eft offert , fi c'eſt au génie de créer ,
c'eſt au goût qu'il appartient de conſerver"
.
وو
ود
ود
ود
M. le Chevalier de Chatellux obſerve
d'abord combien eſt ingénieuſe la figure
dont on s'eſt ſervi pour exprimer le goût.
ود
ود
Il ſemble en effet qu'après avoir réflé
chi ſur les organes de nos ſenſations ,
,, on ait reconnu que celui du goût était
ود
و د
le ſeul qui eût des rapports frappans
avec l'idée qu'on voulait exprimer ,
,, parce qu'il eſt le ſeul qui pénétrant
,, pour ainſi dire ,dans la ſubſtance la plus
ود intime des chofes , en apprécie les pro-
,, priétés les plus cachées , le ſeul qui joi-
,, gne l'analyſe la plus fubtile au jugement
le plus rapide , le ſeul enfin qui ,
toujours irrité ou flatté, ne reçoive jamais
d'impreſſions qui ne foient ac-
ود
"
ود
JUIN. 1775. III
„ compagnées de peine ou de plaiſir."
L'Orateur philoſophe trouve dans les
révolutions de Rome & de la Grece , les
cauſes de la corruption du goût après les
deux grandes époques de fon regne.
ود
Athènes étoit floriſſante. Les Euri-
,, pides , les Xénophons , les Platons ,
,, repoſoient à peine ſous une tombe ho-
,, norée , lorſqu'Alexandre vint impoſer
ود
ود
des fers à la Grece pour en préparer à
l'Afie . Tout fléchit ſous l'empire de fon
,, génie ; mais à peine avoit - il ſubjugué
tantde Peuples amollis, qui n'étoient pas
même dignes de l'avoir pour Maître ,
,, qu'il fut fubjugué à ſon tour par ſes
,, propres paſſions. Après avoir donné
,, l'exemple du courage , il donna celui
ود
ود
ر و د
ود
ود
ود
ود
و د
ود
de la corruption , & ce fut le mieux
ſuivi. Alors la vertu opprimée ou négligée
diſparut avec la liberté , & l'orgueil
Aſiatique remplaça les moeurs de
la Grece. La République des Lettres
dut partager ces révolutions ; & , de
même que l'Empire d'Alexandre fut
,, diviſé entre pluſieurs Tyrans , tous rivaux
ou ennemis, de même ce goût ſage
& éclairé , qui s'étoit épuré dans Athe-
,, nes, ne tarda pas à diſparoitre , pour
faire place à la licence des opinions &
ود
ود
112 MERCURE DE FRANCE .
1
ود
ود
"
ود
à l'orageuſe tyrannie des Sectes. Difons
le à l'honneur des Belles- Lettres ,
fi elles n'ont pas , comme la philofophie
, l'avantage d'influer ſur la politi-
,, que & la légiflation , on leur doit du
moins cette louange , qu'elles n'ont
jamais fleuri dans l'esclavage ; & que
le bon goût , quoique apanage de l'efprit
, tient toujours à la nobleſſe de
l'ame."
ود
ود
ود
On ne peut qu'applaudir à ces idées
auſſi juſtes que bien énoncées. Mais fur
cette aſſertion , que les Belles - Lettres
n'ont pas , comme la philofophie , l'avantage
d'influer ſur la politique & la légiflation
, nous oferons obſerver qu'elle ne
peut être fondée , du moins par rapport à
Rome& à la Grece , où l'éloquence influa
fur le gouvernement beaucoup plus que
la philofophie , & où l'art oratoire , cultivé
avec la plus curieuſe recherche &
embelli de tous les ornemens littéraires
& de toutes les richeſſes de l'imagination
, étoit dans les mains de Cicéron &
de Démosthene un des grands refforts de
l'Etat. Quant à nous , on pourroit dire
encoreque fi la philofophie a influé ſur nos
moeurs & notre législation , c'eſt en s'uniffant
aux Belles - Lettres . Chez un peuple
fi
JUIN. 1775. 113
fi ſenſible à l'agrément & mené par l'opinion
, & plus encore par l'enthouſiaſme ,
la philoſophie , réduite à ſon cortege
auſtere de raiſonnemens & de vérités ,
n'avancerait qu'à pas bien lents. Il faut
que l'éloquence & l'imagination la prennent
par la main ; les portes s'ouvrent à
ces deux conductrices aimables , dont
• Montesquieu & M. de Voltaire ont ſi
bien connu le pouvoir & l'ont ſi heureuſement
employé.
Grece ?
"
Mais qui ne ſera pas de l'avis du Récipiendaire
, lorſqu'il attribue à l'eſclavage&
au deſpotiſme , qui furent les fruits
- de la conquête , l'aviliſſement des eſprits
&la décadence des Beaux-Arts dans la
Oſons (dit-il) rejeter ſur les
,, ambitieux & les Conquérans le reproche
d'inſtabilité qu'on fait aux Lettres.
Eh ! quel voyageur , en déplorant les
„ ruines de la Campanie , peut accuſer
,, la fragilité des anciens édifices , lorf-
,, qu'il voit la bouche du Véſuve encore
,, fumante ,& qu'il ſent la terre trembler
ſous ſes pas ?"
1
ود
ور
ود
On voit que M. le Chevalier de Chatellux
obſerve le principe dont nous parlions
tout-à- l'heure d'orner la vérité des
→ parures de l'imagination ; & ce principe
H
114 MERCURE DE FRANCE.
1.
ne peut être obſervé que par le talent.
L'Orateur explique très bien pourquoi
chez les Romains , foumis au gouvernement
de l'Empereur Octave , les Lettres
fleurirent au lieu de dégénérer. ,, Dans
,, cette époque défaſtreuſe & brillante ,
,, où la nature humaine exaltée & fortie,
pour ainſi dire, de fon équilibre , parut
,, exagérer les vertus & les vices , pour
,, laiſſer à la poſtérité les plus pernicieux
,, exemples & les plus beaux modeles ,
,, Rome, toutedégouttante de fang , s'éle-
,, vait aux honneurs de la Grece ; & tandis
que ſes Confuls portaient le fer &
le feu dans l'antique ſéjour des Arts &
,, des Lettres , de nouveaux Démofthenes
fleuriſſaient dans fes murs & dif-
,, putaient aux Scipions la gloire d'im-
,,mortalifer leur Patrie. Mais obſervez,
ود
ود
و د
ووMeſſieurs , que ſidansces terribles con-
,, vulfions qui précéderent le regne d'Oc-
,, tave , Rome fut fouvent opprimée ,
elle ne fut jamais humiliée. Ses entrail-
,,les étaient déchirées ; mais ſes bras
,, étaient forts & redoutables. L'eſprit de
,,difcorde régnait au dedans ; l'eſprit de
,, conquête régnait au dehors , & les
,,Beaux- Arts eux - mêmes furent pour
,, elle une conquête. C'eſt une vérité qui
JUIN. 1775. 115
ود
,, nous eſt familiere , mais dont on ne
faurait être trop pénétré , ſi l'on veut
,, ſe faire une idée de la littérature an-
,, cienne. Non ; les Romains n'ont rien
,, inventé , & peut-être même pourrait-
,, on ajouter que s'il eſt des genres qu'ils
,, ont perfectionnés , il en eſt d'autres
و د
ود
où l'imitation méme ne leur a pas
,, réuſſi. C'eſt fur - tout dans les Beaux-
Arts que leur infériorité eft reconnaif
,, fable. La muſique ,lapeinture , la ſculp
ود
" ture parurent parmi eux comme d'il-
,, luſtres étrangeres , auxquelles on s'em-
,, preſſa de rendre hommage : mais leur
,, fort fut femblable à celui de Cléopâtre
& de Bérénice ; elles eurent du crédit
fans pouvoir devenir citoyennes ; elles
furent aimées , mais elles ne régnerent
,, pas ".
ود
ود
ود
C'eſt avec ces tournures délicates &
ces rapports ingénieux que l'on fe rend
- propres des idées qui ſemblent appartenir
à tout le monde. L'Orateur , après avoir
→ ſuivi les progrès du goût chez les Romains
& remarqué ſes nuances nationa
les , attribue fa décadence au deſpotiſme
féroce& capricieux des Succeffeursd' Auguſte
, Bientôt au fardeau de l'oppref
,,ſion ſe joignit la honte d'obéir à un ود
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
...
,, Empereur qui n'était pas né citoyen
,, de Rome. A la ſuite de ces princes
,, étrangers , on vit venir des provinces
,, les plus éloignées une foule de nou.
,, veaux Littérateurs , de nouveaux Philo-
,, ſophes , fruits précoces des connaiſſan .
,, ces , qui s'était étendue avec les armes
,, Romaines. La philoſophie profita de
,, leurs travaux ; mais le bon goût dut en
,, fouffrir La morale même influa fur
,, les lettres. L'eſprit humain toujours
„ exagéré , toujours prêt à paſſer d'une
,, extrémité à l'autre , ne réprouva la li-
,, cence des moeurs , devenue trop géné-
,, rale , que pour ſe livrer à l'austérité
,, ſtoïque. Cette auſtérité pénétra dans le
,, langage & dans le ſtyle. Le ſévere Dif-
,, ciple de Zénon crut devoir s'interdire
,,juſqu'au luxe des paroles. Ses penſées ,
„ toujours fortes , toujours énergiques ,
ودne purent ſe prêter à des ornemens qui
,, les gênaient dans leur marche & les
„ empêchaient de ſe preſſer les unes fur
., les autres . Dela ce goût des ſentences
ود&des antithefes; delà ce changement
,, dans le ſtyle & dans la littérature, qui
,, ſe fit appercevoir long- temps avant que
,, la tyrannie eut impoſe ſilence aux Ecri-
„ vains , & que l'invaſion des Barbares
:
2
JU I N. 1775. 117
3
eût détruit juſqu'à la trace de leurs
„ouvrages" .
و د
21
M. le Chevalier de Chatellux paſſe au
moment de la renaiſſance des Lettres et
Italie. Il confidere d'abord la diſtance qui
ſéparait les nouveaux Litterateurs des
anciens , „ diftance d'autant plus difficile
à franchir , qu'elle ſe faiſait fentir également
dans le langage & dans les
moeurs ; dans le langage , par le mélan-
,, ge des idiomes barbares avec les langues
anciennes ; dans les moeurs , parce que
toutes les idées politiques & religieuſes
étaient changées , parce que l'eſprit des
Nations du Nord avoit influé & même
,, prévalu fur celui des Nations du Midi ;
,, parce que toute législation étant anéan-
ود
ود
ود
ود
tie ou avilie , les vertus & les vices
,,avaient pris un caractere ifolé & indi-
,, viduel , que le courage n'était plus que
de la chevalerie , l'heroïſme que du ro
maneſque , l'amour que de la galanterie,
le religion même qu'un aſſemblage
„ monſtrueux des dogmes les plus faints ,
و د
ود
ود
& des pratiques les plus puériles & les
,, plus ridicules" .
L Deux fortes d'hommes lutterent contre
tant d'obſtacles :
Les uns , pénétrés d'admiration pour
H3
IIS MERCURE DE FRANCE.
,, les Anciens , dont ils commençaient à
,, entendre & à goûter les Ouvrages , ſe
,, livrerent tout entiers au deſir de les
,, imiter , & non contens de s'être initiés
,, dans leur doctrine , ils voulurent en.
core s'approprier leur langage. Tels fu- "
" rent les Bembo , les Sadolet , les Vida ;
,, les autres , plus attachés au goûtnatio-
„ nal , tournerent tous leurs efforts vers ſa
,, perfection , & ces efforts furentles plus
„ heureux. Pétrarque fut revêtir d'un fi
beau coloris , &ſes ſentimens exagérés
&ſa fauſſe métaphyſique , qu'il obtint
le rare privilege de charmer avec des
,, mots&de s'immortalifer par des fon-
"
وو
"
دو nets. LeDante, penſeurplus profond,
,, plus hardi , paraît ne confulter que fes
„propres forces. S'il éleve , s'il anoblit
,, l'expreſſion , c'eſt en élevant , c'eſt en
,, anobliſſant auſſi la penſée ; il marche
à pas de géant, mais fa marche eſt in-
,, certaine. Ils'égare , il ſe perd ; c'eſt un
,, cap if indigné de ſa chaîne qui s'agite
„& la rompt d'un même effort: mais
„ qui , poſſeſſeur d'une liberté dont il
,, n'a pas prévu l'emploi , laiſſe errer ſes
„ regards , court fans objet , & fuit fans
,, chercher un aſyle"
Après avoir caractériſé le Dante avec
JUIN. 1775. 119
*
r
cette énergie , le Récipiendaire ajoute
très -judicieuſement : „ Lors même que
,,l'Arioſte & le Taſſe eurent élevé la
,poësie Italienne au plus haut degré de
ſplendeur , le goût national ſe fit toujours
sentir dans leurs immortels Ou-
, vrages , & décida même de leur ſuccès.
,, Je n'en veux pas d'autre preuve que la
,, préférence que les Italiens ont toujours
,,donnée aux poëſies de l'Arioſte ; ils y
admirent en effet cette richeſſe& cette
,, liberté d'imagination , qui n'appartient
qu'à leur climat , unie avec une facilité
,, dans le ſtyle , un charme dans la diction
, dont ils connaiſſent ſeuls tout le
„prix ; tandis que les Etrangers retrou-
„vent dans le Taſſe un goût plus ſage ,
„plus méthodique , qui tient auſſi de
„plus près à l'antiquité. Si depuis que
"
ces deux Poëtes célebres ont illuſtré leur
,, patrie ; ſi preſqu'auſſi - tôt après que les
„ Bocace , les Guichardin , les Machiavel
„eurent fait des efforts , peut- être trop
„ audacieux , pour égaler la proſe italien-
,,ne à la proſelatine ,le goût paraît avoir
,, déchu dans cet antique ſéjour des ſcien-
,, ces & des beaux - arts , n'en accuſons
,, encore que les déſaſtres publics , dont
,, les belles - lettres ne peuvent être ref-
H4
120 MERCURE DE FRANCE.
1
,, ponſables ; & lorſque dans un temps
„plus heureux nous voyons fleurir les
„Métaſtaſe , les Zéno, les Gravina , les
,, Mafféi , croyons qu'il ne fallait pas
,,moins qu'une longue ſucceſſion de
,, guerres civiles , de tyrannie & d'anarchie
pour rendre inféconde une terre
ſi fertile par ſa nature" .
ود
"
Enfin l'Orateur jette un coup d'oeil ſur
le fiecle brillant de Louis XIV , & arrive
à cet heureux réſultat, qui paraît être le
but général de ſon difcours: ,, Alors le
,, goût national s'effaça & fit place au
,, ſeul qu'on doive ſuivre , celui qui ,
,, formé par la connaiſſance de tous les
,,modeles & par l'étude de toutes les
,, convenauces , ne confulte que lui-même
ود
رد& ne doit rien ni aux lieux , ni aux
,, temps".
Dans la deſcription du fiecle de Louis
XIV , nous n'omettrons pas un trait d'une
grande beauté ſur les Ouvrages de Corneille
; ,, Ouvrages immortels où l'Au-
ود teur paraît fi grand, fi fort dès fespre
,, miers efſais , qu'on ne fonge pas à
, chercher ſes modeles. C'eſt le Heuve
,, majestueux de l'Egypte ; le voyageur
,, qui ne l'a jamais vu couler que dans
,un lit immenfe , déſeſpere d'en trouver
JUIN. 1775. 121
,
,, les ſources , & doute même de leur
,, exiſtence".
Cette comparaiſon eſt ſublime ; mais
le morceau qui fuit , ſur la littérature
Anglaiſe , eſt peut - être le mieux fait de
l'Ouvrage.
ود
ود
Tandis que la critique , dirigeant &
affermiſſant nos jugemens , s'occupait
„ moins à étendre l'eſſor de l'eſprit hu-
,,main qu'à lui donner des lumieres ;
"
و د
و د
une autre littérature s'élevait chez un
„ Peuple voiſin , devenu notre rival à
,, tous égards. L'Anglais , ſéparé par les
,, mers du reſte de l'Europe , n'en fut pas
moins féparé par l'opinion . On eût dit
,, que dans les révolutions de la terre , la
,, penſée avait choiſi ſon ſéjour chez ce
,,Peuple folitaire & méditatif, qui , fier
ودde ſes propres forces&ennemide toute
,, eſpece de chaîne , ne voulut avoir ni
,, maîtres , ni modeles. Ailleurs , les arts
ود
ود
& les lettres , ſe préſentant avec tous
leurs charmes , ouvraient le chemin
,, à la raiſon , qui marchait fur leurs tra
,, ces . Là, c'eſt la philofophie , qui , du
ود
هليللا
haut de ſon trône , daigne appeler les
,, lettres , & femble leur permettre de
la diſtraire quelquefois . Chez les autres
Nations, le langage, en ſe perfec.
رد
"
H5
124 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
,, vît , dans les ſiennes , à reconſtruire le
vaſte édifice des connoiffances humai
nes . Le Theatre , l'Hiſtoire &l'Epopée
offrirent déformais une inſtruction auſſi
,, chere à l'eſprit que flatteuſe à l'oreille;
& la philofophie , parée de nouveaux
, attraits , devint une dixieine muſe."
ود
M. le Chevalier de Chatellux paie un
tribut d'éloges à la mémoire des deux
auguſtes protecteurs de l'Académie , Louis
XIV & Louis XV , & à la jeuneſſe de
leur Succeffeur , qui ſemble nous promettre
de les ſurpaſſer dans l'art de rendre
ſes peuples heureux. Ilfinit par jetter
quelques fleurs fur la cendre de l'Acadé .
micien vraiment eſtimable , dont il occupe
la place à l'Académie. On peut
compter M. de Châteaubrun parmi les
Ecrivains qui ont compoſé dans la litté
rature ce qu'on appelle l'écolede Racine ,
tels que l'Auteur d'Andronic & de'Firidate
, celui d'Abſalon , celui de Manlius ,
qui ſans doute font fort loin de leur maî
tre , pour l'éloquence des paffions & la
magie du ſtyle : mais qui du moins , dans
ceux de leurs Ouvrages qui font reſtés ,
ont de l'intérêt , du naturel , & quelque
pureté dans la diction. La Tragédie des
Troyennes eſt de ce genre ; elleeſt écrite
1
JUIN. 1775 . 125
7
7
faiblement , & l'ordonnance en eſt dé.
fectueuſe ; mais il y a des ſituations attendriſſantes
, une fimplicité douce dans
le ſtyle , & des traits de ſenſibilité. On y
reconnaît un diſciple de Racine & des
Grecs , & en général , un genre de compoſition
infiniment ſupérieur à ces déclamations
abſurdes en ſtyle ridicule , empoulé
& barbare , que le Parterre , averti
par l'ennui , condamne le premier jour ,
& qui enſuite , grace à une tolérance
achetée par des moyens dont perſonne
n'eſt dupe , déshonorent la ſcene françaiſe
pendant quelques ſemaines , pour
tomber enſuite dans l'inévitable gouffre
de l'oubli .
ود
وو Dès ma plus tendre jeuneſſe , dit
M. le Chevalier de Chatellux , j'enten-
,, dis avec raviſſement la premiere des
Tragédies de M de Châteaubrun (les
,, Troyennes ; ) je me crus tranſporté dans
un monde inconnu ,& oubliant l'appareil
du Théâtre , je me vis tout- à- coup
au milieu de Troye embrâſée. Bientôt
après je reconnus M. de Châteaubrun ,
ou plutôt Sophocle lui - même dans le
Philoctete : mais je ne reconnus pas
l'amour , quand je le retrouvai dans
ود
ود
"
"
ود
ود
ود
ود l'Iſle deLemnos,mêlant ſes flêches lé.
126 MERCURE DE FRANCE.
,, geres aux flêches empoisonnées d'Al-
ود
cide."
Onne peut donner à une critique juſte
& fondée une tournure plus fine & plus
gracieuſe. Il eſt certain que M. de Châteaubrun
a affaibli par une intrigue,
d'amour affez froide le chef-d'oeuvre de
l'éloquence dramatique chez les anciens ,
&fans contredit le drame le plus parfait
qu'il nous aient laiſſe.
En général , le Difcours de M. le
Chevalier de Chatellux eft , comme on
l'a vu , plein d'eſprit , d'idées & d'ımagination
dans le ſtyle. On voudrait peutêtre
y ſupprimer quelques expreffions ,
quelques tournures , d'un ton moins noble
que le reſte , & la marche de l'Ouvrage
pouvait être plus méthodique &
plus ſentie.
M. le Comte de Buffon, Directeur de
l'Académie , a répondu au Récipiendaire.
On a reconnu l'éloquent Hiſtorien de la
Nature , lorſqu'en parlant de l'abus de la
louange, il a peint la Vérité , portant
ود
ود
ود
ود
ود
d'une main l'éponge de l'oubli , & de
l'autre le burin de la gloire , effaçant
ſous nos yeux les caracteres de preſtige ,
& gravant pour la poſtérité les feuls
traits qu'elle doit confacrer."
JUIN. 1775- 127
Le Directeur rappelle les titres litté
raires& perfonnels du Récipiendiaire. It
ajoute quelques traits à l'éloge de M. de
Châteaubrun La crainte de donner trop
d'étendue à cet article nous empêche de
nous arrêter fur cette réponſe , autant que
le Lecteur pourrait le defirer & que nous
le voudrions nous - mêmes. Nous nous
bornerons à citer un morceau plein d'une
ſimplicité noble , qui montre comme it
faut louer les Rois.
ود L'éloge d'un Souverainſera ſuffifam-
,, ment grand , quoique ſimple , fi l'on
,, peut prononcer comme une vérité reconnue:
Notre Roi veut le bien &
و د
" defire d'être aimé; la toute-puiſſance ,
,, compagne de ſa volonté ,ne ſe déploie
,, que pour augmenter le bonheur de fes
„ Peuples. Dans l'âge de la diffipation ,
"
ود
il s'occupe avec affiduité. Son application
aux affaires annonce l'ordre & la
,, regle. L'attention férieuſe de l'efprit ,
,, qualité fi rare dans la jeuneſſe , ſemble
être undon de naiſſance qu'il a reçu de
" ſon auguſte pere;&lajuſteſſedeſon dif-
,, cernement n'eſt ellepasdémontrée par
ود les faits ? Il achoisi pourco-opérateur le
,, plus ancien , le plus vertueux& le plus
ود éclairé de ſes hommes d'Etat; grand
128 MERCURE DE FRANCE .
"
وو
Miniſtre , éprouvé par les revers , dont
l'ame pure & ferme ne s'eſt pas plus
affaiſſée ſous la diſgrace qu'enfiée par
la faveur. Mon coeur palpite au nom
du créateur de mes ouvrages , & ne fe
calme que par le ſentiment du repos
le plus doux ; c'eſt que , comblé de
„ gloire , il eſt au- deſſus de mes éloges."
ود
دو
ود
ود
Eloge de Louis le Bien- Aimé , lu à la
ſéance publique de l'Académie des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de
Besançon, tenue à la fin du deuil. Par
M. l'Abbé Talbert , l'un des Membres
de cette Académie , Chanoine de l'illuſtre
Egliſe Metropolitaine de Beſançon.
A Besançon , chez Fantet ,
Libraire.
:
L'Académie de Besançon a choiſi M.
l'Abbé Talbert pour être l'interprete de
fa reconnoiſſance envers la mémoire de
Louis XV , qui donna en 1752 des Lettres
Patentes pour l'établiſſement de cette
Académie, en lui accordant la plupart
des privileges de l'Académie Françaiſe .
De tous les Panégyriques de Louis
XV , dont les Chaires & les Académies
ont retenti depuis la mort de ce Monarque,
JUIN. 1775. 129
que , il n'en eſt aucun où l'on ait raſſemblé
ſi ſcrupuleuſement tous les faits dignes
de remarque que l'on peut recueillir
dans un ſi long regne. Cet Eloge eſt le
plus hiſtorique de tous ; c'eſt là ce qui le
caractériſe. Ce caractere ſe retrouve auſſi
dans lesnotes , qui ſont inſtructives. Comme
on a dejà très souvent entretenu le
Public de ce ſujet , nous nous contenterons
de citer deux ou trois paſſages qui
nous ont paru les meilleurs du Diſcours ,
& qui donneront une idée de la maniere
d'écrire de l'Auteur. Le premier regarde
la Régence du Duc d'Orléans .
"
ود
ود
ود Intrépide dans le miniſtere comme à
la guerre , & fouffrantla calomnie avec
le mépris d'un homme ſupérieur au
ſoupçon , il diffipe les factions en ſe
,, jouant , les réprime bien plus qu'il ne
les châtie , s'affermit ſans cruauté , &
dédaigne la vengeance. Lion fier &
,, généreux , qui écarte fans colere tout
,, ce qui n'eſt pas digne de l'effrayer
ود
ود
"
"
Henri IV , dont il deſcend , reconnaî
trait enlui ſon génie , ſa bravoure , ſes
,, goûts & son humanité. Il voudrait
,, étendre à la fois le domaine des beaux
,, arts & celui des plaiſirs ; ſes talens, ſes
„ vertus , ſes défauts participent égale
I
1
130 MERCURE DE FRANCE.
"
ment à l'activité de ſon ame. On le
voit obéir à ſes paſſions & commander
à tout le reſte ,ferrer le frein impoſé à
l'Europe , changer le plan de la politi-
,, que , & prévenir la guerre en la décla-
و د
و د
و ل
و د
rant.
On voit que l'Auteur penſe mieux
qu'il n'écrit , qu'il cherche la préciſion &
l'énergie , & manque ſouvent de juſteſſe
& d'elégance. Le mot d'effrayer eſt mal
employé en parlant du lion que rien ne
doit effrayer ; participer n'eſt gueres noble
, & fur - tout n'eſt pas le mot propre
dans la place où l'Auteur l'a mis ; ferrer
le frein n'eſt pas plus élegant.
Les mémes défauts ſe rencontrent dans
le morceau ſuivant , mêlés avec quelques
beautés. Il s'agit du paſſage des Alpes qui
a immortaliſé les Troupes Françaiſes ,
& le génie du Prince qui les commandait.
ود
ود
ود
و د
ود
Une armée paſſe en Italie pour aſſurer
l'apanage de Dom Philippe , à qui
Louis donne bien plus encore en lui
accordant le Prince de Conti. C'eſt ſous
ſes ordres que des prodiges d'audace
,, furmontent ces énormes remparts élevés
jusqu'aux cieux par la nature, &forti- ود
» fiés par toutes les reſſources de l'art.
JUIN. 1775. 131
ود
دو
ود
وو
ود
"
„ Conti porte le tonnerre ſur ces fom.
,, mets glacés , & renverſe tout ce qui
ſembloit inacceſſible. Ni les précipices ,
niles torrens , ni les hauteurs eſcarpées ,
ni les Troupes aguerries , ni les em.
buches multipliées , ni la préſence du
valeureux Guerrier des Alpes , ne dé
,, tournerent le vol de cet aigle qui ſaiſit
ſa proie au plus haut des monts , la
froiſſe , l'écraſe contre les rochers. En
vain Montalban , Villefranche , Château
Dauphin ſe flattent d'être la digue
de l'incroyable impétuofité des François ;
,, tout cede à l'opiniâtreté de leur cou-
,, rage. Mais ces prodiges de valeur ne
,, font que le prélude de la victoire qui
les attend ſous les murs de Coni. C'eſt
alors qu'aux yeux de l'Italie un nouvel
Annibal defcend des Alpes pour gagner
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
ود des batailles , avec la différence quele
,, Héros Carthaginois n'eut à vaincre que
,, la nature pour s'ouvrir une route qui
ne lui fut pas diſputée." ود
L'image de l'aigle eſt belle , quoiqu'elle
ait été ſouvent employée. Mais des prodiges
ne furmontent point des rochers ,
&des villes qui se flattent d'être la digue
de l'impétuoſité ne forment pas une phrafe
élégante.
12
132 MERCURE DE FRANCE.
En général , l'Ouvrage eſt d'un homme
d'eſprit & d'un homme de lettres . On
ne peut que l'exhorter à s'occuper davantage
de la propriété des termes & des
regles du bon goût. On trouve en ouvrant
le livre , un coup fubtil& terraſſant qui
a frappé le chef de la vaste famille de
l'Etat. Il eſt évident qu'un coup qui a
terraffé a fait plus que de frapper , & qu'il
ne faut pas mettre l'expreſſion foible après
l'expreffion forte. Une famille eſt immenſe
, & n'eſt jamais vaste. C'eſt en accumulant
fans attention ces fortes de fautes ,
que , même avec du talent , on parvient
à corrompre ſon ſtyle ,& qu'on rebute le
Lecteur éclairé.A la page ſuivante , l'Auteur
parle encore d'une bonté vaſte , qui
n'eſt pas meilleure qu'une famille vaste.
Il nous peint Louis XV qui s'élançait du
berceau fur le Trône , quoiqu'il ſoit difficile
de s'élancer de fon berceau . Lorsque
le Gouvernement indécis & flottant eut pour
ainſi dire ceſſé d'être à plomb . Pour ainſi
dire ne juſtifie pas ce qu'on n'a jamais dû
dire; & qu'est - ce qu'un Gouvernement
qui n'eſt pas à plomb ? Qu'est - ce que des
maux accumulés lentement , & pour ainsi
dire par couches , qui doivent disparoître
de même ? Non- ſeulement la diction
enf
JUIN. 1775. 133
,
mauvaiſe; mais où eſt le ſens ? Que fignifie
difparoître par couches ? Que fignifie
ce que l'Auteur dit ailleurs en parlant
de Montesquieu , queſous les ailes defon
génie un eſſaim nouveau s'est raſſemblé , &
prenant l'effor à ſa voix , a répandu par
degrès cet esprit de diſcuſſion & de vérité
&c. ? Comment en prenant l'effor , répandon
l'esprit de diſcuſſion ? Comment affemble-
t-on des idées & des images ſi diſparates
? Au ſurplus , ſi l'on s'eſt permis
ces critiques ſur l'ouvrage de M. l'Abbé
Talbert , c'eſt que les morceanx que nous
avons cités & pluſieurs autres , annoncent
qu'il eſt en état de mieux faire , s'il écrit
avec plus de réflexion & s'il confulte de
meilleurs modeles.
Monfieur Caffandre , ou les effets de l'amour
& du vert de gris , Drame en deux actes
& en vers , dédié à Madame la Marquiſe
de *** ; par M. Doucet , de
pluſieurs Académies; ſeconde édition ,
revue , corrigée & augmentée , & enrichie
d'eſtampes . Prix I liv. 10 f. A
Amſterdam , & ſe trouve à Paris chez
Gueffier , Imprimeur-Libraire , au bas
de la rue de la Harpe.
S
La premiere édition de cette plaifan-
13
134 MERCURE DE FRANCE.
terie a été enlevée avant que nous ayons
eu le temps d'en rendre compte. C'eſt
une critique très gaie des mauvais Drames
dont nous ſommes inondés , des
aſſertions extravagantes des dramaturges
fombres & moraux , qui prétendent être
beaucoup plus utiles à la République des
Lettres & à l'Etat , que les Auteurs de
Phedre , de Cinna , de Mahomet , & faire
diſparoître bientôt tous les chefs -d'oeuvre
de notre ſcene devant le Drame honnête
& bourgeois ; de l'interponctuation exa
gérée , & de la pantomime ridicule dont
ces Drames ſont ſurchargés ; des décla
mations ténébreuſes & vuides de ſens ,
dont ils font remplis ; des préfaces , épîtres
dédicatoires , diſcours préliminaires ,
avis au Lecteur , &c. où les Auteurs avertiffent
du degré d'admiration qui leur eft
dû , & diſcourent de leur mérite par
ſommaires & par ſections. Tous ces travers
de nos jours ſe trouvent préſentés
ſous une forme très plaiſante dans M.
Caſſandre & dans les morceaux qui l'accompagnent.
Il a, tout comme un autre ,
l'épîtré dédicatoire , la préface , le diſcours
préliminaire , l'avertiſſement , l'avis au
Lecteur , & le catalogue des Ouvrages
ſous preſſe qui ſe vendent chez le même
JUIN. 1775. 135
Libraire , toutes grandes reſſources , non
pas de talens , il est vrai , mais de com
merce , qui , avec la grande marge , les
gros caracteres & les grands interlignes ,
font un volume de la plus mince brochure
, & toujours pour la poſtérité.
"

"
"
L'Auteur imite très adroitement , dans
ſa profe , l'importance , l'aff clation & le
galimathias , fi fort à la mode dans les
préfaces de nos brochures nouvelles , &
il en emprunte ſouvent les expreffions.
Pénétré d'admiration pour la chaleur
avec laquelle vousdonnez dans le fom-
„ bre , je ne puis choiſir de plus heureux
aufpices que les vôtres pour faire paroître
M. Caſſandre .... Vous m'avez
raſſuré contre les clameurs de mes rivaux
fitôt que je vous vis laver mes
tableaux des larmes du fentiment ; je
m'écriai , dans l'enthouſiaſme que donne
un fuffrage tel que le vôtre: Que
peuvent faire mes ennemis ? J'ai pour
moi Clorinde. Car vous m'avez permis
de vous appeller de ce nom dans les
petits vers que j'ai eu l'honneur de
vous préſenter en différentes occafions
, &c."
"
"
"
"
Voici maintenant comme il débute
dans ſa préface :
14
136 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
" Cette piece n'eſt point imitée de
l'Anglois ; mais ſi elle n'a pas cet avan-
„ tage , elle a du moins celui de m'avoir
été indiquée par un Anglois , amateur
du Drame , & qui avoit fur ce genre
des idées profondes. Tout ce qu'il a
fait dans ſa vie s'en reſſentoit ; il a
même fini par ſe caſſer la tête l'été dernier
; fans cela il eût été loin. Je regrette
fort cet honnête homme : mais puif-
» qu'il avoit à mourir cette année , je ſuis
charmé que ce ſoit de la maniere qu'il
a choifie. Cela m'a fourni un ſujet fort
intéreſſant que j'exécute en Drame , &
qui ſera fini dans deux mois. Puifque
j'avoue que je n'ai pas le mérite d'avoir
trouvé moi - même le ſujet de M. Caf.
ſandre, il doit m'être permis de dire
tout le bien que j'en penſe. Je n'avan
cerai rien de trop , quand je dirai que
" ni chez les Grecs , ni chez les Anglois ,
, on ne trouve rien qui approche du pa.
„ thétique, du fombre , du terrible, du
profond , de l'effrayant , du tendre,de
„ l'épouvantable , qui ſe trouvent rafſemblés
dans ce Roman."
"
Il expoſe le ſujet de ſa piece , & il
ajoute :
α
Malheur à l'homme inſenſible qui
JU.IN. 1775. 137
"
66
"
ود
„ ne ſera pas ſaiſi d'horreur à la ſimple
expofition que je viens de faire ! Qu'il
ferme là le livre , fans perdre fon
„ temps à lire cette Tragédie : il la parcourrait
les yeux ſecs. Son ame étroite
& maigre n'est pas faite pour ſentir les
impreſſions profondes. Sa vue n'eſt pas
faite pour les traits mâles & vigoureux ,
,, pour les tableaux terribles & fombres
de la vie humaine. Loin de lui , loin
de ſes faibles yeux les peintures de
Rembrant& de le Brun. Ils ne fauraient
rien diftinguer dans les horreurs d'une
nuit profonde. Ils ſe ferment à moitié
devant les feux ardens des paffions ,&
ne font pas capables de les fixer " .
N'est- ce pas là parfaitement le ton emphatique
& le ſtyle inſenſé de nos déclamateurs
, qui s'indignent toujours le
plus ſérieuſement du monde contre quiconque
n'aura pas de leurs Drames & de
leurs préfaces la haute opinion qu'ils annoncent
eux-mêmes ?
"
"
4 ,, Quant au ſtyle , ſi je n'y ai pas ré-
, pandu ce coloris brillant , cette chaleur
-,, d'idées , & cette fraîcheur d'expreffions ,
,, cette touche légere & fine , qui caracté
rifent pluſieurs des Ecrivains illuftres
de ce ſiecle , leſquels font en poffeffion
ود
"
15
138 MERCURE DE FRANCE
1
۱
"
de cette couleur de rose morte fur un
„ fond gris de lin , j'ai tâche dn moins de
le rendre correct , & de parler le lan-
„ gage brûlant des paſſions ".
و د
Ne retrouve - t - on pas ici toutes les
belles expreſſions qui reviennent fans
ceſſe dans les feuilles & les almanachs ,
pour louer les Ecrivains ridicules , tou
jours néceſſairement amis des faiſeurs de
feuilles & d'almanachs ?
Dans le diſcours préliminaire , l'Auteur
ſe moque avec beaucoup de fineſſe
& de gaîté de l'importance que quelques
têtes froidement exaltées voudraient attacher
au Drame , & de leurs héréfies
littéraires . Nous en citerons quelques
paſſages.
ود On exécute publiquement les crimi-
,, nels pour effrayer le peuple par leur
,, fupplice. Que n'ouvre-t-on des Thea-
ود
ود
tres où le peuple puiſſe aller voir des
,, ſcenes terribles , cù l'on repréſente Bicêtre
, l'Hôpital , laGrêve , la Concier-
,, gerie , &c. comme l'a propoſe .M.
M *** , & l'on n'entendra plus parler
de ces crimes qui révoltent continuel
lement. Ce que je vais dire excitera
fans doute le rire des plaifans agréables
: mais il n'importe ; j'ai le noble
و د
ود
"
ود
"
JUIN. 1775. 139
,, courage que donne la vérité. Je main-
,, tiens donc que quatre Poëtes drama-
"
"
ود
ود
ود
tiques bien fombres feront mille fois
,, plus d'effets que les quarante- huit
Commiſſaires de Paris & que tous les
,, Exempts de la Police; & fi leGouver
,, nement voulait fupprimer toutes ces
,, Charges qui deviendraient inutiles , &
donner ſeulement le quart de leurs bé.
néfices à ces quatre Poëtes , qui s'en.
,, gageraient à fournir par an chacundeux
Drames , & qui ſerviraient par quar
tier , la Ville ſerait beaucoup plus en
ſûreté. J'ai a deſſus un Mémoire inftructif
& détaillé , que je compte avoir
l'honneur de preſenter inceſſamment
,, au Roi. Si les Drames font d'une uti.
lité ſi grande, il faut convenir auffi
qu'ils ont des difficultés ſans nombre ,
& ne peut pas faire des Drames qui
,, veut. Il faut , entre autres chofes , avoir
,, unfaire à ſoi , cefaire fi recommandé

ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود depuis quelques années , ce faire que
,, poſſédaient Racine & Mohere fans
دو s'en être jamais doutés , cefaire qu'on
,, peut mieux fentir que définir , ce faire
qui eſt la plus belle choſe du monde.
» Quelques gens puſillanimes vont me
demander s'il faut écrire les Drames.
ود
140 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"
وو
ود
"
"
ود
ود
en proſe où en vers. Si l'on m'en croit ,
ce ſera en proſe. Loin de nous ces
temps de barbarie où l'on diſait fottement
que les Poëmes ſe doivent
écrire en vers ,& que ceux qui les faiſaient
en profe avaient apparemment
ſenti l'impuiſſance de faire autrement.
C'eſt de la proſe qu'il nous faut. Que
l'on écrive en vers des madrigaux , des
„ bouquets , des ſtances au bas des portraits
, & des épîtres à Cloris; à la
bonne heure : mais les grands objets
doivent être traités en profe. Je fou-
„ tiens , avec beaucoup de beaux eſprits ,
qu'il faut être bien plus Poëte pour
écrire en proſe que pour écrire en vers .
Ainſi les Drames de toute eſpece feront
en profe , les Tragédies en profe , les
Comédies en proſe , les Poëmes épi-
„ ques en profe. Je crois bien que Racine
& Moliere auraient été capables
d'écrire en proſe leurs Ouvrages ; mais
c'eſt par complaiſance pour leur fiecle
qu'ils ont fait des vers , comme c'eſt
» par un reſte de faibleſſe pour le mien
„ que j'ai écrit M. Caſſandre en vers.
29
"
"
ود
"
"
"
"
"
Je déclare que c'eſt la derniere fois , &
que tousles Ouvrages dramatiques que
j'ai actuellement ſous preſſe ſont tous
JUIN. 1775. 141
en proſe , ainſi que le feront tous ceux
„ que je ferai dans la ſuite ".
A l'égard des vers d'emprunt dont
J'Auteur a enrichi le ridicule de fon
Drame , il ſe juſtifie de ce larcin par une
tournure très-ingénieuſe dans un Avis au
Lecteur , qui doit lui concilier la bienveillance
de tous les Auteurs qu'il a mis
à contribution .
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
"
Je dois prévenir mes Lecteurs d'une
liberté que je me ſuis permife. A la
premiere lecture que je fis de M. Cafſandre
, tout le monde obſerva qu'il y
avait des vers qui ſe trouvaient déjà
dans pluſieurs Ouvrages "connus. Ma
grande mémoire & la pleine connaifſance
que j'ai de nos Auteurs les plus
célebres , ou plutôt la beauté de ces vers
qui frappent tellement l'eſprit , qu'ils
s'y gravent ſur le champ ſans pouvoir
s'en effacer , me les firent écrire involontairement
, en les croyant de moi.
La remarque que l'on m'en fit faire me
mortifia d'abord ; mais enfin je pris
mon parti , & je vis que je ne pouvais
retrancher ces vers ſans ôter beaucoup
de grace & d'énergie à mon Ouvrage.
En conféquence je me fuisdécidé à les
laiſſer , & à prévenir le Lecteur par des
142 MERCURE DE FRANCE.
„ notes , des endroits d'où je les ai pris ,
& cela pour aller au devant des accufations
de plagiat " .
Si l'on fait quelques reproches à l'Anteur
, ce ne ſera pas de s'être permis ces
fortes de larcins , dont il fait toujours un
uſage très-heureux, c'eſt de ne les avoir
pas aſſeż multipliés. Son Ouvrage , en
forme de centon , aurait été beaucoup
plus plaiſant , & l'on aurait eu le plaiſir
de voir raſſembler en peu d'eſpace une
partie de nos richeſſes littéraires. Ce
n'était pas une beſogne très-difficile. Les
fonds ne manquaient pas pour ce travail.
Il y a plus d'un Auteur , parmi ceux qui
ont une forte de réputation dans les Provinces
& dans quelques cotteries de Paris
, dont on pourrait tirer un volume
entier de proſe & de vers , beaucoup
plus ridicules que tout ce que Moliere
&Boileau ont ridiculiſé dans le ſiecle
dernier.
L'Auteur rend compte lui-même dans
ſa préface du ſujet de ſon Drame. M.
Caſſandre amoureux de ſa ſervante Jacqueline
, & jaloux d'un rival qu'il ne
connaît pas , empoiſonne ce rival dans
une taupette de ratafiat qu'il a vue dans
la chambre de Jacqueline , & dans laJUIN.
1775- 143
quelle il met du vert-de-gris. Ce rival
eſt ſon propre fils , qui allait la nuit
même épouſer Jacqueline en ſecret. M.
Caſſandre eſt mis en prison; il s'empoiſonne
lui - même avec une bouteille de
vin , dans laquelle il a jeté le reſte de
fon vert- de- gris ; le Géolier & fon fils ,
qui avaient échappé au premier empoifonnement
, boivent auſſi de cette bouteille
par mégarde , & meurent avec M.
Caſſandre ; ils tombent tous enſemble
fur Madame Caſſandre , qui meurt étouffée
, genre de mort abſolument neuf au
Théâtre , comme le dit très-bien l'Auteur
, en ajoutant qu'il a encore inventé
quinze autres genres de mort tout auffi
nouveaux , qu'il promet d'employer dans
fes Drames.
A l'égard de ſon dialogue on y trouve
de la gaîté & des vers d'une tournure
très -plaiſante. Nous allons citer un ſonge
de M. Caſſandre , où il ſemble que l'Auteur
ſe ſoit rendu propre le fatras inintelligible
qu'on appelle aujourd'hui coloris
, fublime , génie , &c.
Je rêvais qu'égaré ſous des voûtes profondes ,
Dont l'immenfe étendue embraſſait les deux mondes ,
144 MERCURE DE FRANCE.
1
Je ne pouvais fortir de cet affreux ſéjour ,
Où par aucun endroit ne pénétrait le jour .
Des ſpectres près de moi ſe traînaient avec peine ,
Pouffant des hurlemens & fecouant leur chaîne ;
Une infecte vapeur me faiſiſſait le nez ;
La terre s'écroulait ſous mes pas étonnés ;
J'entendais des ferpens qui me foufflaient leur rage ,
Et des chauve-fouris me friſaient le viſage .
ÉANDRE, avec effroi.
Dieu ! des chauve - ſouris !
M. CASSANDRE.

Laiſſe-moi donc parler.
Je n'ofais avancer, je n'oſais reculer;
Car , comme je t'ai dit , je ne voyais plus goutte .
Alors de cris d'horreur je fais mugir la voûte .
Tout-à-coup , qui l'eût dit ? de funebres flambeaux
Jettent leur fombre éclat fur de vaſtes tombeaux ,
Découvrant à mes yeux des choſes plus terribles
Que ce que j'entendais : des ſquélettes horribles
Einbarraſſaient mes pas à l'aide de ces feux
J'entrevois des rochers dans un lointain affreux .
Je pars ,j'erre en ces rocs , dont par-tout se hériſſe
Une chaîne de monts qu'il faut que je graviſſe :
Mais qu'y vois-je , grand Dieu ! quel ſpectacle d'horreur !
Un
3
JUIN. 1775. 145
Un jeune homme dont l'air annonçait la candeur ,
Défait , pâle , appuyé fur les bras de fa femme.
Mais ce qui déchirait encore plus mon ame ,
Il avait tous tes traits , il avait à la fois
Ton âge , ton maintien , juſqu'à ton ſon de voix.
Mais voici le plus fort : je frémis à le dire .
Je tombe fur ma femme & Pétouffe , elle expire.
Je tourne alors vers lui mes triſtes yeux ; la mort
Terminait fon deſtin : je crois le voir encor .
Il élevait vers moi ſa main appeſantie ;
Ainſi que lui , fa femme était preſque ſans vie.
Il me montre les coups , ſon ſang , ma femme , 6 cielt
Ses mains tiennent encor le breuvage mortel.
L'Univers est contraint de permettre un tel crime ;
Et la Mort le ſaiſit , admirant sa victime.
On voit que les vers d'emprunt, marqués
en italique , paraiſſent très -naturellement
amenés , & ne forment point de
diſparate avec ce qui précede.
Voici une apoſtrophe de M. Caffandre
à ſon bonnet de nuit & à ſa perruque,
qui ſont très-bien tournés dans le genre
héroï-comique,
Miniftre du ſommeil , o meuble antique & cher !
Que des fleurs de l'amour j'ai vu jadis couvert.
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Toi qu'ornaient tant de mains de blondes ou de brunes ,
Toi qui fus le témoin de mes bonnes fortunes ,
Tu ne le feras plus déſormais que des pleurs ,
Que fur mon traverſin font couler mes douleurs.
(Il ôte Sa perruque avec des mains tremblantes
, & dit en la regardant avec des
yeux remplis de larmes).
وو
De mes cheveux perdus , image ingénieuſe ,
Haraucour te forma ; ſa main induſtrieuſe
En vain me fait paraître & moins triſte & moins vieux ,
Vas, tu fais sur mon front un mensonge orgueilleux.
L'Auteur met en note : Haraucour
و و
eſt le nom de celui qui fait les perru-
,, ques de l'Auteur , qui ſaiſit avec plaifir
cette occafion de louer ſon Perru-
ود
ود quier ſur ſes talens , & fur-tout de ce
„ que , dans ſa jeuneſſe , il a mieux aimé
,, ſe livrer à la perruque qu'à la poëfie ,
ود
ود
choſe fort rare dans ce fiecle-ci. On
ne lui a même jamais adreſſé un ſeul
„ vers, avantage que n'a pas le Perruquier
de M. l'Abbé Aubert " . "
En général , cette piece eſt un genre
JUIN. 1775. 147
-
-
de fatire le moins amer & le plus inno
cent de tous. C'eſt l'amuſement d'un
homme qui joint beaucoup de gaîté à
beaucoup d'eſprit ,& qui ſe croit permis
de rire du mauvais goût. On fent bien
que ſes plaiſanteries ſur le Drame , ne
tombent pas ſur le genre même , qui ,
comme tous les autres , eſt bon quand il
eſt bien traité , mais fur l'abus qu'on en
fait & qui eſt ſi facile & fi commun.
Théâtre de Campagne , par l'Auteur des
Proverbes Dramatiques , 4 vol. in 8°.
prix 15 liv. br. A Paris , chez Ruault ,
Libr. rue de la Harpe.
Ce recueil offre un grand nombre de
petites comédies , très propres à faire les
amuſemens de la campagne , comme à
développer & à former les talens des
jeunes perſonnes. L'Auteur a beaucoup
varié ſes ſujets , les perſonnages , & les
caracteres. Il y a pluſieurs de ces drames
qui réuſſiroient ſur les Théâtres publics ;
& nous croyons qu'entr'autres l'Entêté y
feroit plaiſir. Voici une eſquiſſe de cette
comédie , qui eſt en deux actes & en
profe.
Mademoiselle de Saint-Evre &le Che
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
valier de Murci s'aiment en ſecret ,
craignant que leurs parens ne mettent un
obftacle à leur union , le Chevalier annonce
avec tranſport que fon pere ap .
prouve ſon choix ; il veut déclarer fon
amour au Baron de Saint Evre , pere de
ſon amante : mais il eſt arrêté par Mile
de Saint- Evre qui ne veut confier de ſi
chers intérêts qu'à la Comteſſe de Rifiere
ſa tante. Elle défend fur-tout au Chevalier
d'employer le Marquis de Durmont ,
homme entété& fort prévenu , qui pourroit
contrarier fon pere. Ce Marquis développe
fon caractere , en ne voulant pas
facrifier fon opinion aux chofes même
les plus évidentes. Il aime la Comteſſe
dont il foutient qu'il n'eſt pas aimé fincérement
, parce qu'il lui a vu jouer la
paffion avec trop de vérité dans une comédie.
Il veut payer par entêtement quatre
cents mille francs une Terre que le Baron
ne veut lui vendre que cent mille écus ;
& , par une ſuite de ſon entétement , il
ſe propoſe pour l'époux de Mlle de Saint-
Evre , fille du Baron , ce qui inquiete
d'autant plus le Chevalier , que le pere
accepte ſa propoſition. Cependant la Comteſſe
, ſoeur du Baron , arrive ; elle eſt ſollicitée
par les jeunes amans de favorifer
JUIN. 1775. 149
leur inclination ; elle eſt elle- même déſespérée
du changement du Marquis.Celuici
eſt irréſolu quand il voit la Comteſſe
& qu'il entend parler de fa tendre inquiétude.
Cependant ſon obſtination l'emporte
ſur ſon amour; il perſiſte à vouloir
époufer Mlle de Saint-Evre : mais le Baron
lui dit que fa fille préfere le Chevalier
, & qu'il approuve une inclination
auſſi bien aſſortie. Le Marquis foutient
toujours que cela ne peut pas étre , qu'il
eſt aimé de Mlle de Saint - Evre , & que
la Comteſſe aime le Chevalier. Il révolte
tout le monde par ſes viſions ; fon emportement
va juſqu'à demander fatisfaction
au Chevalier. La Comteſſe a une
explication avec le Marquis ; elle ne peut
le diſſuader , & fort très irritée de fon
aveugle opiniâtreté. Dupré , ſon valet ,
ne veut plus être à ſon ſervice , parce
qu'il lui nie toujours l'évidence .
Dans cet abandon de ſa maîtreſſe ,
de ſes amis , de ſon valet , le Marquis
commence à faire réflexion qu'il faut
quelquefois ſe plier au ſentiment des
autres. L'amour le ramene aux piés de
la Comteſſe : il convient de ſes torts ; il
figne le contrat de mariage des amans. II
ſe reconcilie avec ſa maîtreſſe ; mais au
K 3
150 MERCURE DE FRANCE .
moment d'obtenir ſon pardon , ſon entêtement
à ſoutenir qu'il avoit raiſon ,
détermine enfin la Comteſſe à craindre
fon caractere incorrigible & à renoncer
à lui .
Théâtre de Shakespeare , dédié au Roi .
Le profpectus très répandu de cet
Ouvrage fait connoître les talens & les
ſoins des Traducteurs du Poëte Anglois
, qu'ils ſe propoſent de naturaliſer
parmi nous : ,, Avec la juſte ambition ,
ود
१८
diſent - ils , de plaire à notre Nation ,
dont Shakespeare va parler la langue,
,, nous l'avons traduit , pour ainſi dire
१” elensparvéoſnesncaeppdeelséAsng&lociosn:futlotuéjsouernsnioduése
११ fur la penſée , le ſentiment &l'expres-
22
ود
ſion de leur Poëte ; & nous n'avons
,ceſſé de lutter contre ladifficulté qu'après
avoir en quelque forte reçu leur ré
ponſe , qu'elle leur paroiſſoit vaincue."
Le premier volume orné du portrait
de ce grand homme , contiendra , avec
ce qu'il y a d'intéreſſant ſur l'Auteur ou
ſur ſes Ouvrages , dans les Préfaces angloiſes
, la Tragédie d'Othello. Le ſecond ,
la Piece de Jules- César & la Tempête. Les
JUIN. 1775. 151
autres volumes ſe ſuivront plus rapidement.
Le Théâtre de Shakespeare eſt
traduit en entier : mais nous mettons , difent
les Editeurs , à le retoucher plus de
temps qu'on n'en emploie ordinairement
à traduire
Nous veillerons avec ſoin ſur l'exécution
Typographique ; ſon plus grand luxe
doit être ici ſon exactitude.
Chaque volume in-80. ſera de 5 livres
pour ceux qui n'auront pas ſouſcrit ; de4
liv. pour les Souſcripteurs , à qui nous
ne demandons d'autres avances , que leur
engagement par écrit , de prendre & de
payer les volumes en les recevant , à meſure
qu'ils paroîtront.
On foufcrit à Paris , chez M. le Tourneur
, rue Notre-Dame des Victoires , où
ſe délivreront les volumes aux Soufcripteurs
.
:
On les trouvera auſſi chez.
Saillant & Nyon , Libraires , rue Saint
Jean de Beauvais .
La veuve Ducheſne , rue St. Jacques.
Lacombe , rue Chriſtine.
Le Jay , rue St. Jacques.
Muſier fils , rue du Foin St. Jacques.
Ruault , rue de la Harpe.
Et Cloufier , rue St- Jacques. )
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
On eſt prié d'affranchir le port des
lettres.
Les deux premiers volumes paroîtront
au mois de Novembre prochain.
On imprimera en tête du premier vol.
la lifte des Souſcripteurs .
Réflexions fur les avantages de la Gazette
des Banquiers , des Négocians & des
Marchands , fuivies du tableau de cette
Gazette.
Le proſpectus publié ſuffit pour faire
connoître aux Négocians l'utilité de cette
Gazette. Mais aujourd'hui que le goût
des ſpéculations de commerce s'eſt emparé
de tous les eſprits , que perſonne
n'en dédaigne les connoiſſances ,& qu'on
commence à accorder à ceux qui s'y diſtinguent
, la conſidération qu'ils méri
tent; l'Editeur entre dans les détails de
cette ſcience importante , & tâche de
les rendre intéreſſans pour tous les Lecteurs.
Il donne à cet égard des exemples
qui prouvent la néceſſité ou l'utilité pour
les Négocians & les Voyageurs d'être
inſtruits du cours des changes &des mouvemens
du commerce. Le modele qu'il
expoſe de ſa Gazette à la ſuite de ces
JUIN. 1775 153
- réflexions , en fait encore mieux fentir
t
tous les avantages.
Manuel Militaire ou l'art de vaincre par
l'épée ; dédié à Meſſieurs les Gardesdu
Corps du Roi de la Compagnie
de Noaille , par M. Ch. Navarre , Maître
d'armes de la premiere Compagnie
de la Maiſon du Roi ; in-8° . prix 24
fols relié. A Paris , chez les Libraires
du Palais Royal , & quai de Gevres ;
à Verſailles , ſous la galerie des Princes
; & à Beauvais , chez l'Auteur .
Les principes des armes font démontrés
intelligiblement dans ce petit Ouvrage
, ainſi que leurs rapports avec les
principes de l'équitation. L'Auteur fait
une explication méthodique de chaque
partie de l'eſcrime ; & il a ſu donner en
peu de mots les réſultats de tout ce qui
eſt relatif au maniement de l'épée.
Fournal des Causes célebres , curieuses &
intéreſſantes de toutes les Cours du Royauavec
les jugemens me , qui les ont décidées
.
Le quatrieme & le cinquieme Tome
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
de cet Ouvrage ont paru le premier Avril
& le premier Mai. Le premier de ces
deux volumes renferme quatre cauſes ,
dont trois contiennent des diſcuſſions favantes
& approfondies fur trois queſtions
de droit très importantes . La quatrieme
préſente aux Lecteurs les détails les plus
piquans & les plus finguliers,
ود
وو
Le volume de ce mois - ci , ne renferme
qu'une ſeule cauſe ; c'eſt celle du
Sieur le Lievre. Cette cauſe (difent
„ les Auteurs de cet Ouvrage) eſt un
,, tiſſu d'événemens bizarres & finguliers
,, qu'on croiroit inventés à plaifir pour
,, exciter la curioſité publique. Le vrai n'y
„ paroît pas vraiſemblable , & le récit
,, que nous allons en tracer paſſeroit pour
ودun jeu de l'imagination , ſi l'on n'étoit
„ accoutumé depuis quelques années à
ود
voir éclater du fond des Cloîtres les
,, ſcenes les plus incroyables , &c . " . Tel
eſt le début de cette cauſe importante ,
dont les détails ne peuvent manquer de
plaire à toutes fortes de Lecteurs. Les
principes de la matiere y font rappelés ,
& la diſcuſſion des moyens répond à l'in
térêt de l'affaire.
Cet Ouvrage devient chaque jour un
recueil précieux pour les Juriſconſultes.
JUIN. 1775 155
Il joint l'utile à l'agréable , & il formerą
dans la ſuite une des collections les plus
curieuſes & les plus intéreſſantes que
nous ayions dans ce genre.
Il paroît un volume de ce Journal tous
les premiers de chaque mois. La ſouſcription
a commencé au premier Janvier
de cette année. Le prix , pour la Provin
ce , eſt de 24 liv. & de 18 1. pour Paris,
On foufcrit chez M. Deſeſſarts , Avocat
au Parlement , rue de Verneuil , la troiſieme
porte cochere avant la rue de Verneuil
, l'un des Auteurs de cet Ouvrage ;
& chez le ſieur Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine. On ſouſcrit en tout temps.
Mon dernier mot , Satire en vers de M.
Clément , ſous le faux titre de Geneve*.
Nous crûmes, en liſant les premiers vers
de cet Ouvrage , reconnaître un Peintre
qui voulait imiter la touche de M. de
Rulliere dans ſon Epître ſur la Diſpute ,
l'un des plus agréables ouvrages de notre
fiecle . Mais l'Auteur de Mon dernier mot
* Article de M. D. V. G. O. D. R.
156 MERCURE DE FRANCE.
s'écarte bientôt de fon modele. Il dit du
mal de tous ceux qui font honneur à la
France , à commencer par M. de Rulliere
lui-même ; & il proteſte qu'il en ufera
toujours ainfi. Il ſe vante d'imiter Boileau
dans le reſte de ſa ſatire. Mais il
nous ſemble que pour imiter Boileau il
faut parler purement fa langue , donner
à la fois de bonnes inſtructions & de
bonnes plaifanteries , fur-tout ne condamner
les vers d'autrui que par des
vers excellens .
Voici des vers de la fatire de M. Clément .
De Boileau , diront- ils , miférable copiſte ,
D'un pas timide il fuit fon modele à la piſte .
Si l'un n'eût point raillé ni Pradon , ni Perrin ,
L'autre n'eût point fifflé Marmontel , ni Saurin .
Ces deux point ſont des foléciſmes
qu'on ne paſſerait pas à un Ecolier de
baſſe claſſe.
Ce qui eſt pire qu'un foléciſme , c'eſt
la plate imitation de ces vers pleins de
fel.
Avant lui Juvénal avait dit en latin ,
Qu'on eſt aſſis à l'aiſe aux fermons de Cotin.
C'eſt malheureuſement l'âne qui veut
JUIN. 1775. 157
imiter le petit chien careſſé du Maître.
Mais ce qu'il y a de plus impardonnable
encore , c'eſt l'inſolence d'inſulter
par leur nom deux Académiciens d'un
mérite diftingué. Il s'eſt imaginé que
Boileau ayant réuſſi , quoiqu'il eût inſulté
Quinault très mal à propos , lui ,
Clément , réuſſiroit de même en nommant
& en dénigrant , à tort & à travers ,
tous les bons Ecrivains du fiecle. Il devoit
ſentir qu'il n'y a aucun mérite , mais
beaucoup de honte & peut - être de
_ danger , à dire des injures en mauvais
vers .
Et moi je ne pourrai démaſquer la fottiſe !
Je ne pourrai trouver d'Alembert précieux ,
Dorat impertinent , Condorcet ennuyeux ?
Voilà certainement une groffiéreté
qu'on ne peut excuſer. Car il n'y a pas un
homme de lettres dans Paris qui ne ſache
que le caractere de M. d'Alembert , dans
ſes moeurs & dans ſes écrits , eſt préciſément
le contraire de l'affectation & du
précieux. Le peu que nous avons d'écrits
de M. le Marquis de Condorcet ne peut
ennuyer qu'un ignorant incapable de les
entendre. C'eſt le comble de l'imperti
158 MERCURE DE FRANCE.
nence de dire , d'imprimer qu'un hom
me , quel qu'il foit , eſt un impertinent.
C'eſt une injure puniſſable qu'on n'ofe
roit dire en face , & pour laquelle un
Gentilhomme ſeroit condamné à quelques
années de prifon.Aplus forte raiſon
une injure fi groſſiere , ſi vague , ſi ſotte ,
mais ſi inſultante , dite publiquement
par le fils d'un Procureur de Province à
un homme tel que M. Dorat , eſt un
délit très - puniſſable.
Dorat , dont vous bravez le jargon en tout lieu ,
Va-t- il , à votre gré , devenir un Chaulieu ?
Et , par vos bons avis , penſez -vous ique de Lille
Puiſſe autre choſe enfin que rimer à Virgile ?
Voilà des ſottiſes un peu moins atros
ces , & qui fentent moins l'homme de la
lie du peuple. Mais il n'y a dans ces vers
ni eſprit , ni fineſſe , ni grace , ni ima
gination ; & il font encore infectés d'un
autre foléciſme : Pensez - vous que de Lille
puiſſe par vos bons avis autre chose que
rimer à Virgile ? On ne peut dire : Je
peux autre chose que haïr un mauvais
Poëte infolent. Ce tour n'eſt pas françois ,
& j'en fais juge l'Académie entiere. Mais
je fais juge tout le Public avec elle de
JUIN. 1775 . 159
l'excès d'impertinence (& c'eſt ici que le
mot d'impertinence eſt bien place) , de
cet excès , dis-je , avec lequel un ſi mauvais
Ecrivain oſe inſulter plus de vingt
perſonnes reſpectables par leurs noms ,
par leurs places , par leurs talens , fans
avoir jamais peut-être pu parler à aucune
d'elles .
ANNONCES.
- Le fin Matois ou Histoire du grand Taquin
, traduite de l'Eſpagnol de Quévédo ;
avec des notes hiſtoriques & politiques
néceſſaires pour la parfaite intelligence
de cet Auteur ; 3 vol. in- 12. prix 4 liv.
4 f. br. A Paris , chez le Jay , Libraire ,
rue St. Jacques ; & Mérigot jeune , Libr.
_ quai des Auguſtins.
Le Voyageur Naturaliste , ou inftructions
fur lesmoyens de ramaſſer les objets
d'hiſtoire naturelle , & de les bien conſerver
; avec des obſervations propres à
étendre les recherches relatives aux con.
noiffances humaines en général. Par M.
160 MERCURE DE FRANCE.
John Coakley Lettſon , Docteur Médecin
, Membre de la Société Royale de
Londres & de celle des Arts. Traduit de
l'Anglois fur la ſeconde édition corrigée
& augmentée , auquel on a joint l'Art de
calmer les flots de la mer , Ouvrage auſſi
traduit de l'Anglois , qui renferme la
preuve d'un phénomene qui mérite d'être
placé parmi les découvertes curieuſes &
utiles de la phyſique moderne. Volume
in-12. br. prix 36 f. A Paris , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine.
Les Tableaux de la Nature ; par M. ***
Membre de pluſieurs Académies , in- 80.
avec fig . prix 36 fols. A Paris , chez la
veuve Ducheſne , Libraire , rue Saint
Jacques. ٢٠٠
Eloge de Moliere , en vers , avec des
notes curieuſes , par le petit Couſin de
Rabelais ; in 80. A Paris , chez les Libraires
qui débitent les Nouveautés,
Traité des injures dans l'ordre judi
ciaire , Ouvrage qui renferme particulié.
rement la jurisprudence du petit crimi
nel. Vol. in- 12. Par Me. François Dar
reau ,
JUIN. 161 I1775.
1
reau , Avocat au Parlement & au Préſidial
de la Marche à Gueret.
Neminem lædere. juſt. Lib. I.
A Paris , chez Prault pere , Imprimeur
du Roi , quai de Gèvres.
Lettre de M. Clément à M. de L. H,
au ſujet d'une ſatire intitulée : Mon dernier
mot , qui court dans le monde ſous
le nom du premier. Brochure in 80. de
50 pages.
Supplément aux Mémoires de M. Paliffot
, pour ſervir à l'hiſtoire de notre
littérature , ou Lettre à M. Palifſſot fur
un article de ſes Mémoires. Brochure.
in - 8° . A Paris , chez Cailleau , Impre
Libr. rue St Séverin .
Roland Furieux , chant premier , en
proſe , avec fig. in- 80. de 26 pages. A
Paris , chez Brunet , Libraire , rue des
Ecrivains .
Théâtre Lyrique de M. Venard de la
Jonchere , nouvelle édition ; 2 volumes
in 80. prix 6 liv. brochés. A Paris , chez
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Delalain , Libr. rue de la Comédie Francoife
.
Les Suites d'un moment d'erreur , Ou
Lettres de Mlle de Kereſmont , publiées
par Madame de ***; 2 parties in 12. A
Amſterdam , chez Changuion ; à Paris ,
chez le Jay , Libr. rue St Jacques .
L'Art d'aimer & poëſies diverſes de
M. Bernard , in-8°. de 184 pages , avec
fig. Prix br. 7 liv. 4 f. chez le Jay ,
Lib. rue St Jacques.
Voyage en Sicile &à Malthe , traduit
de l'Anglois de M. Brydone , par M. de
Meunier ; 2 vol. in-8°. rel. 10 1. A Paris
chez Piſſot , Lib. quai des Auguſtins ; &
Panckouke , rue des Poitevins.
Répertoire univerſel & raiſonné de Furisprudence
civile , criminelle , canonique &
bénéficiale, Ouvrage de pluſieurs Jurisconſultes
, publié & mis en ordre par M.
Guyot, Ecuyer , ancien Magiſtrat ; in 80.
Tome premier. A Paris , chez Dorez ,
Lib. rue St Jacques , & chez les principaux
Libraires de France.
1
JUIN. 1775. 163
Discours publics & Eloges , auxquels
on a joint une Lettre où l'Auteur développe
le plan annoncé dans l'un de ſes
Difcours , pour réformer la Jurisprudence.
Par M. *** , Avocat Général ;
vol. in - 12. A Paris , chez Simon , Im-
- primeur du Parlement , rue Mignon St
André - des - Arts .
Thalaire , Nouvelle Mexiquaine. N°.
✗ du Tome II du Décameron François ,
par M. d'Uffieux ; in-8°. avec fig.
Louis de Bourbon , Prince de Condé ,
Anecdote hiſtorique. No. I des Nouvelles
Françoiſes , par M. d'Uffieux ; in-8°.
avec fig. A Paris , chez Brunet , Lib.
rue des Ecrivains.
Supplément au Manuel de l'Arpenteur ,
ou l'on fimplifie la maniere de lever &de
rédiger l'Atlas , & le plan général topographique
d'un fief , annexé à la confec.
tion des terriers ; les principes de copier
les plans , avec une méthode fondamentale
de les réduire de grand en petit , &
leurs échelles dans leurs proportions , de
l'angle de réduction & du pentographe ;
l'abrégé de la ſphere armillaire & du
L
164 MERCURE DE FRANCE.
globe terreſtre , &c. Tome II ; in- 80 par
M. Ginet , Arpenteur Royal en la Maî.
triſe des Eaux & Forêts de Paris & Ifle
de France. A Paris , chez Brunet , Libr.
rue des Ecrivains .
,
Taconet ou Mémoires hiſtoriques
pour ſervir à la vie de cet homme célébre.
Article oublié dans le Nécrologe de
1775. A Amſterdam. Broch- in- 12 . de
53 pages.
Le Mariage à la mode , Drame en un
acte & en vers ; par M. Fardeau. Nouvelle
édition. Brochure in- 8°. de 30 pa.
A Paris , chez la veuve Ducheſne. Lesclapart
, Langlois & Eſprit , Libraires .
LE
ACADÉMIE FRANÇOISE .
E quinze du mois de Mai M. le
Maréchal Duc de Duras , Premier Gentilhomme
de la Chambre de Sa Majefté ,
qui avoit été élu par l'Académie Françoiſe
pour remplir la place vacante par la
mort de M. de Belloy , eſt venu prendre
JU I N. 1775. 165
féance à l'Académie , & a prononcé fon
Diſcours de remercîment , Diſcours fingulièrement
recommandable par l'obſervation
des convenances , par un goût ſévere
, & par une éloquence douce &
ſenſible , également honorable pour les
Lettres , & pour l'Académicien qui les
protege , qui les cultive , & qui en parle
ſi dignement.
a
M. le Comte de Buffon , alors Directeur
de l'Académie Françoiſe , a répondu
au Diſcours de M. le Maréchal Duc de
Duras. Ce Savant , dont les Ouvrages ,
le génie & les moeurs ont un ſi grand
caractere de nobleſſe & d'élévation ,
répandu les charmes de fon éloquence
fur les juſtes éloges qu'il donne au nouvel
Académicien , & fur l'union qu'il deſire
parmi les. Gens de Lettres. Heureuſement
les vrais talens fraterniſent enſemble
; il n'y a que la malheureuſe médiocrité
qui s'irrite contre le mérite qu'elle
ne peut atteindre. Nous donnerons un
compte plus étendu de ces beaux Diſcours
lorſque l'impreſſion les aura publiés.
M. l'Abbé de Lille a lu enſuite avec
applaudiſſement , la traduction , en tresbeaux
vers , d'une partie du IV . Livre
de l'Enéide.
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
M. d'Alembert , Secrétaire perpétuel ,
termina la ſéance par l'Eloge de Boſſuer
qui doit entrer dans la continuation de
'Hiſtoire de l'Academie. Jamais le Pere
dt l'Egliſe Gallicane , l'Orateur fublime ,
Je ſavant controverſiſte, Boſſuet enfin n'a
été mieux loué , apprécié avec plus de
juſteſſe & de vérité , plus exalté , plus
honoré que dans ce magnifique Eloge , où
le génie de l'Hiſtorien philoſophe s'eſt
élevé à la hauteur du génie apoftolique
qu'il célébroit. Les rapports qu'il a ſu
amener ſi heureuſement entre l'éloquence
de Boſſuet & celle de M. l'Archevêque
de Toulouſe , un des Académiciens préſent
à cette afſemblée , a excité juſqu'aux
larmes la ſenſibilité de ce Prélat , dont
les Lettres Pastorales & les Mandemens
ſont des modeles parfaits d'éloquence &
de charité évangélique.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL .
LEJE Jeudi vingt - cinq Mai on a exécuté
au Concert Spirituel une grande ſympho-
1
JUIN. 1775 167
nie , qui a été ſuivie d'un excellent motet
à voix ſeule, de la compoſition de M.
l'Abbé Roze , chanté par M. Tirot. MM.
Jarnowik & Guerin ont joué avec beaucoupd'applaudiſſement
une nouvelle ſymphonie
concertante de M. Davaux. Cette
premiere partie a été terminée par un
motet à deux voix de la compoſition de
M. Poullain , chanté par Mad. Larrivée
&par M. Beauvalet. Laſeconde partie a
étécompoſée d'une fonate de violoncelle ,
ſupérieurement exécutée par M. Duport.
Mad. Charpentier a chanté , avec goût ,
un motet à voix ſeule del ſignor Paſqua.
On a beaucoup applaudi un concerto de
violon de la compoſition de M. Jarnowik
, & qu'il a parfaitement joué. Le
Concert a fini par la Sortie de l'Egypte ,
oratoire à grand choeur de la compoſition
de M. Rigel.
LE
OPERA.
E Mardi 2 Mai l'Academie royale de
Muſique a donné Céphale & Procris ,
ballet héroïque en trois actes , repréſenté
pour la premiere fois en 1773 , aux fêtes
L 4
168 MERCURE DE FRANCE,
:
de Versailles , pour le mariage de M. le
Comte d'Artois. Paroles de M. Marmontel
, muſique de M. Grétry.
On lit dans les Métamorphoſes d'Ovide
la fable qui fait le ſujet du poëme,
Céphale , jeune & beau Chaſſeur , fut
aimé de l'Aurore : mais inſenſible à tous
ſes charmes , il reſta fidele à Procris.
Celle - ci cependant eut de la lajaloufie ,
parce qu'on lui avoit dit que dans les
bois , Céphale , en ſe repoſant après la
chaſſe , Ine ceſſoit d'appeler AURA ; elle
crut qu'Aura étoit une Nymphe dont il
étoit amoureux, (C'étoit le nom de ce
vent frais qu'on reſpire à l'ombre des
bois ). Procris , pour convaincre Céphale
d'infidélité , voulut le ſurprendre avec ſa
rivale ; elle ſe cacha dans le bois où il
avoit coutume de ſe repoſer. Elle l'entendit
appeler Aura ; ce nom lui cauſa
l'émotion du dépit & de la douleur ; &
au bruit qu'elle fit à travers le feuillage ,
Céphale croyant que c'étoit quelque bête
féroce , lança fon javelot. Un cri plaintif
ſe fit entendre ; c'étoit Procris qu'il venoit
de bleſſer.
Pour motiver la fatalité de cette aventure
, M. Marmontel ſuppoſe que Procris
avoit été une des Nymphes de Diane ;
JUIN. 1775. 169
que Céphale l'ayant ſéduite , lui avoit
fait violer ſes voeux , & que Diane , pour
ſe venger , avoir ſuſcité la Jaloutie , empreſſée
à lui obéir , parce qu'elles font
l'une & l'autre ennemies de l'Amour.
De même , au lieu de faire enlever
Céphale par l'Aurore , comme dans Ovide
, il ſuppoſe que la Déeſſe , déguiſée
en Nymphe , ne fit que l'attirer dans ſon
Palais , en lui perfuadant d'aller implorer
ſon appui ; & ceci eſt fondé ſur des rapports
donnés par la Mythologie,
Du Dieu du jour Diane eſt la brillante foeur;
Du Dieu du jour l'Aurore a reçu la naiſſance ;
Peut - il lui refuſer d'être le défenſeur
De l'amour & de l'innocence ?
1

Enfin , comme un Opéra doit finir par
une fête , il a fallu que Procris expirante
fût ranimée par l'Amour. Voilà tous les
changemens que le Poëte a faits dans
cette fable.
ACTE Ier
i
L'Aurore , déguiſée en Nymphe des
bois y vient attendre Céphale ; mais malgré
ce déguiſement toute la Nature la
reconnoît & ſe reſſent de ſa préſence , ce
L5
170 MERCURE DE FRANCE
qui donne lieu à cet air qui fait partie de
l'expoſition.
Naiſſantes fleurs , ceſſez d'éclore.
Oiſeaux indiſcrets , taifez - vous ,
Vous révélez aux Dieux jaloux
L'aſyle où ſe cache l'Aurore. &c.
Elle voit arriver Céphale , & , dans le
trouble qu'il lui cauſe , elle craint de ſe
trahir : elle ſe dérobe à ſes yeux.
Céphale exprime ſon bonheur par un
air d'un caractere noble & brillant : ſes
jours fortunés ſe partagent entre la chaſſe
&l'amour.
Une jeune Nymphe vient lui deman .
der s'il n'auroit pas vu ſes Compagnes.
Surpris de la trouver ſeule & fans armes
dans le bois , il lui en demande la cauſe :
L'AURORE
Un Dieu qui me pourſuit , me fait tout négliger.
UnDien?
CEPHALE
L'AURORE.
Le plus puiſſant & le ſeul invincible.
1
JUIN. 1775 171
CEPHALI.
Jupiter ?
L'AURORE.
Jupiter obéit à ſes loix.
CEPHALE.
Ah ! c'eſt l'Amour !
L'AURORE.
1
Jugez du trouble où je me vois.
ALR.
Mon coeur bleſſe d'un trait de flamme ,
Réſiſte & combat vainement .
Rien n'eſt ſi beau que mon Amant ;
Rien n'eſt ſi tendre que mon ame.
Fait pour l'amour , jeune & charmant ,
Rien n'eſt ſi beau que mon Amant. &c.
CEPHALE.
Vous allez donc quitter Diane?
L'AURORE.
Et le puis-je ſans l'offenſer ?
L'exemple de Procris me défend d'y penſer.
1
172 MERCURE DE FRANCE.
Elle apprend à Céphale que Diane ir
ritée , a condamné Procris à périr de la
main de fon raviſſeur. Dès-lors la ſcene
devient animée , & l'Aurore , après avoir
jeté le trouble & la frayeur dans l'ame
de Céphale , le raſſure , & lui fait eſpérer
que s'il a recours à l'Aurore , elle fera ſa
paix avec Diane , par l'entremiſe d'Apollon.
Comme elle s'éloigne , Procris arrive ,
& voyant une Nymphe s'échapper dans
les bois , elle croit Céphale infidele.
CEPHALE.
Ceſſe de m'accabler d'un injuſte reproche .
Je t'aime , hélas ! plus que jamais.
L
POCRRIS.
Volage époux , ſi tu m'aimais ,
Te verrois - je interdit , tremblant à mon approche ?
CEPHALE.
O ma chere Procris ! en violant tes voeux ,
Qu'as-tu fait ?
ب
PROCRIS.
Mon bonheur.
JUIN. 1775. 173
CEPHALE.
L
Le malheur de tous deux.
PROCRIS.
Ah! j'ai donc ceſſe de te plaire.
CEPHALE.
Eloigne-toi . Crains la colere
Qu'à Diane inſpirent nos feux,
Cette ſcene ſe termine par un duo qui
eſt un des chefs-d'oeuvres de M. Grétry.
Céphale & Procris ſe ſéparent; & l'acte
finit par un ballet des Nymphes de Diane
annoncé dès la troiſieme ſcene , &
dans lequel une jeune Nymphe eſt reçue
à la place de Procris. Ce ballet a paru
très - agréable , & par les tableaux qu'il
préſente , & par les airs de danſe dont il
eſt compoſé.
АСТЕ II.
Le lieu de la ſcene eſt le Palais de
l'Aurore , d'abord environné de nuages ,
qui ſe diffipent & laiſſent voir l'Aurore
endormie fur un lit de fleurs , au milieu
174 MERCURE DE FRANCE.
de ſa Cour. La premiere ſcene eſt done
le réveil de l'Aurore. En ouvrant les
yeux elle penſe à Céphale , elle l'appelle,
il ne vient point encore. Elle confie à
Flore & à Palès l'amour qu'elle a conçu
pour ce jeune Chaſſeur.
J'ai laiſfé dans ſon coeur les plus vives alarmes :
Lui-même il doit venir implorer mon appui .
Embelliſſez ma Cour , ajoutez à mes charmes ;
Et qu'ici , par vos ſoins , tout ſoit digne de lui.
Les Dieux du Printemps ſe raſſemblent
dans le Palais de l'Aurore ; mais à l'arris
vée de Céphale tout diſparoît. Flore
ſeule reſte avec lui. Il la prend d'abord
pour l'Aurore , elle le détrompe avec modeſtie;
& comme il lui demande ſon appui
auprès de la Déeſſe , elle lui apprend
que l'Aurore aime unjeune mortel , qui
ſeul aura plus de pouvoir auprès d'elle que
tous les Dieux.
СЕРНALE.
Ah! s'il étoit ſenſible à ma douleur mortelle l ...
Oui , je veux l'attendre & le voir .
FLORE.
Adieu. Dites-lui qu'auprès d'elle
L'Amour lui temet ſon pouvoir.
JUIN. 1775. 175
CEPHALE , feul.
AIR.
Parois , mortel amoureux.
Hélas ! ſeroit-il poſſible
Qu'il ne fût pas généreux ?
L'Amour l'aura fait ſenſible
Avant de le rendre heureux. &c.
Dans l'inſtant le Palais de l'Aurore
s'ouvre. Sa Cour environne Céphale &
s'empreſſe à lui plaire.
CEPHALE , au milieu du ballet.
Eſt- ce une erreur ? Je crois à peine
Ce que j'enteuds , ce que je vol.
Non , Dieux charmans , ce n'eſt pas moi
Que ſous vos loix l'Amour amene.
L'Aurore deſcend de fon Trône , fait
éloigner ſa Cour , &, feule avec Céphale
, elle lui fait l'aveu de l'amour qu'il lui
a inſpiré. Mais pour appaiſer Diane &
mériter ſon bonheur , il faut qu'il renonce
àProcris. Céphale ne peut s'y réſoudre.
C'eſt alors que le dialogue s'anime par un
duo paſſionné , qui devient quatuor à
l'arrivée de Palès & de Flore , & fe termine
par un choeur.
176 MERCURE DE FRANCE.
Céphale au déſeſpoir , s'éloigne ,
l'Aurore eſt forcée de monter ſur fon
char pour annoncer le jour.
ACTE III.
Cet acte ſe paſſe , comme le premier ,
au milieu des bois. La Jalouſie y forme ,
avec les Démons ſes ſuivans , le projet
de venger Diane : pour cela , elle ſe déguiſe
en Nymphe , & ſous le même vêtement
que l'Aurore dans le premier
acte.
Procris , désolée de l'absence de Céphale
, vient le chercher , & dit ſur un
air très touchant :
Témoin de ma naiſſante flamme ,
De l'Amour aſyle charmant ,
Temple où je reçus le ferment
Qui combloit les voeux de mon ame
Rendez , rendez moi mon Amant.
Sans lui ; dans mon inquiétude ,
Je ne puis plus vivre un moment.
D'une éternelle ſolitude
Aurois -je à fubir le tourment ?
Elle entend une voix qui ſe plainť de
Céphale; elle écoute , elle voit paroitre
une Nymphe qui répete :
Ah!
JUIN. 1775 177
Ah ! Céphale ! amant infidele !
Tu me fuis : tu veux mon trépass
PROCRIS.
Nymphe , quelle douleur vous preſſe ?
Vous appelez Céphale , & vous verſez des pleurs.
LA JALOUSIE.
Laiſſez moi me cacher. Ma crédule tendreffe
Cauſe ma honte & mes malheurs.
AIR.
Ah ! j'ai bien mérité l'injure
Que je reçois de ſes méprisi
De la belle & tendre Procris
J'ai couronné l'Amant parjure.
Ah ! j'ai bien mérité l'iujuré
Que je reçois de ſes mépris !
Cette fauſſe confidence & la douleur
qu'elle cauſe à Procris , forment une
ſcene neuve au Théâtre , & que le Muficien
a rendue avec une force & une vé
rité ſurprenante.
A l'arrivée de Céphale , la Jaloufie engage
Procris à ſe cacher avec elle , pour
apprendre à connoître un perfide Amant.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
Céphale paroît égaré. Il gémit ; il appelle
AURA pour appaiſer le trouble dévorant
qui le preſſe. Il entend du bruit dans le
bois , & il lance ſon javelot. A l'inſtant
même il reconnoît la voix de Procris
expirante : il ſe voit environné de Furies
qui lui reprochent fon trépas , & qui ,
la lui montrant , lui diſent :
Regarde. Volia ton ouvrage.
Au milieu de ce tableau terrible paroît
l'Amour , qui du haut des airs agite fon
flambeau. Les Démons diſparoiſſent.
Procris , dans les bras de Céphale , ſe ranime
inſenſiblement. Le Théâtre change
& repréſente le Palais de l'Amour.
Une fête termine le ſpectacle.
Tel eſt le plan de ce Poëme , aſſez
détaillé pour que le Lecteur qui n'a pu
le voir repréſenter puiſſe juger du talent
& du ſtyle de M. Marmontel dans le
genre lyrique.
La muſique a paru digne de la réputation
rapide & brillante que M. Grétri
s'eſt acquiſe. Les chants de l'Aurore &
de ſa Cour ſont pleins de grace & de
fraîcheur; ceux de Céphale & de Procris
font nobles & touchans ; ceux de la Jalouſie
& des Démons étonnent , dans un
JUIN. 1775. 179
genre où tout ſembloit être épuiſé. Les
duo du premier acte , le quatuor qui finit
le ſecond , tout l'acte de la Jaloufie , ſont
du plus grand caractere. Les choeurs ont
le double mérite d'un deſſein clair &
ſimple; & d'un enſemble harmonieux.
Quelques perſonnes ſembloient douter
fi M. Grétri , qui excelloit dans le chant ,
réuſſiroit de même dans le récitatif &
dans les airs de danſe. Le problême eſt
bien réſolu. Son récitatif eſt ſi vrai , ſi
facile , ſi naturel , ſi analogue à l'accent
de la langue , qu'il ſemble n'être que la
parole embellie , anoblie, & plus ſenſible
encore que la ſimple déclamation. On
a obſervé ſeulement qu'il n'étoit pas afſez
débité , ce qui a paru lui donner quelque
reſſemblance avec l'ancien récitatif; mais
quand la profodie de la laugue & les
tons juſtes de la paffion & du ſentiment
ſont notés , l'effet ne dépend plus que de
la maniere de les parler ou de les réciter.
Pour ſes airs de ballet , on avouera ſans
peine que depuis Rameau on n'a rien
entendu de mieux deſſiné , de plus varié ,
de plus animé , de plus favorable à la
danſe.
M. Larrivé a joué le rôle de Céphale
avec le talent qu'on lui connoît. Mad:
M 2
178 MERCURE DE FRANCE.
Céphale paroît égaré. Il gémit ; il appelle
AURA pour appaiſer le trouble dévorant
qui le preſſe. Il entend du bruit dans le
bois , & il lance ſon javelot. A l'inſtant
même il reconnoît la voix de Procris
expirante: il ſe voit environné de Furies
qui lui reprochent fon trépas , & qui ,
la lui montrant , lui diſent :
Regarde. Voliaton ouvrage.
Au milieu de ce tableau terrible paroît
l'Amour , qui du haut des airs agite fon
flambeau . Les Démons diſparoiſſent.
Procris , dans les bras de Céphale , ſe ranime
inſenſiblement. Le Théâtre change
& repréſente le Palais de l'Amour.
Une fête termine le ſpectacle.
Tel eſt le plan de ce Poëme , aſſez
détaillé pour que le Lecteur qui n'a pu
le voir repréſenter puiſſe juger du talent
& du ſtyle de M. Marmontel dans le
genre lyrique.
La muſique a paru digne de la réputation
rapide & brillante que M. Grétri
s'eſt acquiſe. Les chants de l'Aurore &
de ſa Cour ſont pleins de grace & de
fraîcheur; ceux de Céphale & de Procris
font nobles & touchans ; ceux de la Jalouſie
& des Démons étonnent , dans un
JUÍN. 1775. 179
genre où tout ſembloit être épuiſé. Les
duo du premier acte , le quatuor qui finit
le ſecond , tout l'acte de la Jalouſie , font
du plus grand caractere. Les choeurs ont
. le double mérite d'un deſſein clair &
ſimple ; & d'un enſemble harmonieux.
Quelques perſonnes ſembloient douter
fi M. Grétri , qui excelloit dans le chant ,
réuſſiroit de même dans le récitatif &
dans les airs de danſe. Le problême eſt
bien réſolu. Son récitatif eſt ſi vrai , ſi
facile , ſi naturel , ſi analogue à l'accent
- de la langue , qu'il ſemble n'être que la
parole embellie, anoblie, & plus ſenſible
encore que la ſimple déclamation. On
a obſervé ſeulement qu'il n'étoit pas affez
débité , ce qui a paru lui donner quelque
reſſemblance avec l'ancien récitatif; mais
quand la profodie de la laugue & les
tons juſtes de la paſſion & du ſentiment
font notés , l'effet ne dépend plus que de
la maniere de les parler ou de les réciter.
Pour ſes airs de ballet , on avouera ſans
peine que depuis Rameau on n'a rien
entendu de mieux deſſiné , de plus varié ,
de plus animé , de plus favorable à la
danſe .
M. Larrivé a joué le rôle de Céphale
avec le talent qu'on lui connoît. Mad:
را
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
Larrivé a bien rendu les airs charmans
qu'elle avoit à chanter. On a goûté la
maniere dont Mlle le Vaſſeur a exécuté
le rôle de Procris. Mlle de la Guette ,
qui n'a joué que dans les deux dernieres
repréſentations le même rôle , a été très
applaudie , & pour la vérité touchante
de fon jeu , & pour la ſenſibilité intéresſante
qu'elle met dans ſon chant. Mile
Duplant s'eſt ſurpaſſée dans le rôle de la
Jalouſie , qu'elle rend avec beaucoup
d'énergie & de caractere. Les autres
rôles ſecondaires ont été joués par Miles
Chateauneuf & Mallet. Cette derniere
chante à merveille l'air de la fin de l'Opéra
, dans le rôle de l'Amour. Les ballets ,
qui ſont de la compoſition deMM. Vestris
, Dauberval & Gardel , ont été fort
approuvés. Ils ont eux mêmes danſé pluſieurs
entrées , & figuré avec diftinction
dans leurs excellentes pantomimes . Mite
Guimard s'eſt diſtinguée , à l'ordinaire ,
par les graces & le charme de ſa danſe
& de ſon jeu. Mlle Peſlin , qui conduit
la gaiété ſur ſes pas , a été fort applaudie;
on doit auſſi de juſtes éloges au progrès
des talens de Mlle Dorival , de M.
Veſtris fils & de M. Gardel le jeune.
!
JUIN. 1775. 181
COMÉDIE FRANÇOISE.
Ο
;
N a donné ſucceſſivement à ce Théâtre
pluſieurs repréſentations d'Albert Premier
, d'Adélaïde de Hongrie & du Barbier
de Séville , tous Drames nonveaux , dont
nous avons rendu compte.
DÉBUT.
Le ſamedi , 29 Avril dernier , M. de
- la) Rive a débuté par le rôle d'Oreste dans
Iphigénie en Tauride. Ce jeune Acteur
avoit déjà paru il y a quatre ans ſur
ce Théâtre , où il avoit annoncé des
talens , qu'il a perfectionnés depuis.
Un bel organe , une figure intéreſſante ,
beaucoup d'intelligence , une noble ſimplicité
dans le débit , de l'ame & du
- feu dans la paſſion , un jeu naturel & facile
, tous avantages de la nature & d'un
talent exercé , font eſpérer que cet Acteur
aura le plus grand ſuccès fur ce Théâtre ,
& qu'il foutiendra l'honneur de la ſcene
Françoiſe. Ce jeune Acteur a continué
ſes débuts dans les rôles d'Oedipe , d'Achille
, de Gengis - Kan , de Mahomet ,
&c. Il joue auſſi les principaux rôles du
haut comique. Cet Acteur eſt reçu &
fixé à ce Théâtre.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE✓ESS Comédiens Italiens ordinaires du
Roi ont donné la ſamedi 13 Mai la
premiere repréſentation de Roger Bontemps
& Favotte , parodie de l'Opéra
d'Orphée & Euridice , par MM. Moline
& d'Orvigni . Cette parodie eſt en vaus
devilles . Les Parodiſtes ont cherché à
tourner en ridicule la fable d'Orphée ,
& à relever les fautes du poëme & de
Ja muſique. Ils blâment les cris outrés
d'Orphée & la foibleſſe des airs de
danſe de cet Opéra. M. Fumeron , Maître
de Forge , qui a enlevé Javotte , fait
un rôle que Pluton auroit dû avoir dans
l'Opéra. Au reſte , la parodie eſt calquée
fur l'action de l'Opéra; c'eſt une ſervante
qui contrefait ridiculement la marche de
ſa Maîtreſſe . Les plaiſanteries de cette
bagatelle & les caracteres des perſonnages
font rire quelquefois , & c'eſt vraiſemblablement
tout le fuccés que les
Auteurs ont dû en attendre. Une ſingufarité
remarquable , c'eſt que M. Moline ,
Traducteur de l'Opéra d'Orphée , ſe ſoit
JU I N. 1775 183
joué lui - même dans la parodie, dont il
eſt auffi un des Auteurs. Les principaux
rôles de cette parodie ſont bien rendus
par Madame Moulinghen , & parMM.
Julien , Narbonne , Thomaſſin & Dhemery.
DÉBUTS .
Mademoiſelle de Villeneuve , fille du
Directeur du Théâtre de Srsasbourg ,
âgée de dix - sept ans & demi , qui a
reçu l'éducation la plus ſuivie & la plus
complette , excellente Muſicienne , foit
pour le chant , ſoit pour divers inſtrumens
, a débuté ſur ce Théâtre , & a
obtenu le ſuccès qu'elle devoit eſpérer
de ſes talens aimables . Cette Actrice intéreſſante
avoit déjà eu ſur le Théâtre de
Strasbourg & fur celui de Fontainebleau
les plus grands applaudiſſemens , qu'elle a
vu confirmer par tout ce qu'il y a d'Amateurs
& de Connoiſſeurs dans la Capitale.
De la jeuneſſe , beaucoup de talent, un
organe agréable , un goût fûr dans ſon
chant , une prononciation nette & ſenſible
, une figure aimable , de la phyſionomie
, beaucoup d'aiſance & de vérité dans
le débit , l'art de biendialoguer & de phrafer
avec préciſion ſes airs , un jeu animé ,
ſpirituel & délicat , tant d'avantages réu-
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
nis en font un ſujet rare & d'autant plus
précieux àce Théâtre (ſi elle n'en eſt point
éloignée,) qu'elle laiſſe entrevoir dans ſes
talens acquis ceux qu'elle peut encore
obtenir & perfectionner. Mlle de Villeneuve
a débuté le mercredi 3 Mai par
le rôle de Clémentine dans le Magnifique ,
rôle qu'elle a joué & chanté avec grace
& avec délicateſſe ; elle a joué enſuite
avec un égal ſuccès Agathe dans l'Ami
de la Maison , Zémire dans l'intermede
d'Azor , Hélenc dans l'Amoureux de quinze
ans , Colombine dans la Tableau parlant.
Elle a parfaitement exécuté dans Zémire
&Azor une piece de forte piano , & dans
l'Ami de la Maiſon des airs ſur la mandoline.
M. Clairval , qui met dans tous ſes
rôles tant de graces , d'élégance & de
vérité , M. Laruette , dont le jeu eſt ſi
naïf , M. Trial , Comédien très agréable ,
M. Nainville , auffi bon chanteur que bon
Acteur , ont ſecondé cette jeune Débutante
, & l'ont animée par leur jeu. Nous
ſavons auſſi que Madame Trial , qui a la
généroſité du vrai mérite , a éclairé de
ſes conſeils cette Actrice charmante , en
qui elle a trouvé beaucoup de talent , &
ce qui en eſt la preuve , beaucoup de
docilité & de reconnoiſſance..
JU I N. 1775 185
A Madmeoiselle DE VILLENEUVE ,
jouant Clémentine.
Sur l'air du Barbier de Séville : Vous l'ordonnez .
Un Dieu fripon , en volant ſur ſes traces
A fait tomber la roſe de ſa main ;
Mais le Public la releve ſoudain
Pour couronner les talens & les graces.
Par M. Coffſon.
Mademoiſelle Seyffert , autrefois Danfeuſe
à ce Théâtre , a débuté dans les
rôles de mere & de duëgne. Elle met
dans ſon jeu de la vérité & du naturel ;
mais la foibleſſe de ſon organe ſe refuſe
quelquefois à l'expreffion & à la juſteſſe
du chant.
M. Lecoutre , Acteur qui a joué avec
fuccès à Bordeaux , a débuté le 19 Mai ,
par le rôle d'Alexis dans le Déserteur ; il
a joué enſuite le rôle de Silvain , de Lubin
, &c. Cet Acteur a une figure belle &
théâtrale ; il eſt jeune , il a un organe fort
& fonore , & beaucoup de feu. Il doit
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
ſeulement prendre garde de forcer ſa voix
&d'outrer ſon jeu.
M. Coralli a débuté dans les rôles
d'Arlequin. Il a pour ami M. Carlin ,
qui peut guider & former fon talent , &
lui donner le plus excellent modele des
graces & des fineſſes propres à ſon jeu.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Suite de Gravures à l'eau forte , d'après
les deſſins de L. F. de la Rue , Sculpteur
, ancien Penſionnaire du Roi , par
Ph. L.. Parizeau. A Paris , chez Parizeau
, Deffinateur &Graveur , rue des
Foſſés de M. le Prince , maiſon du Riche
Laboureur.
CETTE ſuite de gravures eſt composée
de cent dix planches diviſées en dix
cahiers , dont trois offrent différentes
JU I N. 1775 187
,
compoſitions hiſtoriques , des ſacrifices ,
des bacchanales , des jeux d'enfans , &c.
Les ſept autres cahiers nous rappellent
diverſes formes d'autels , tabernacles
tombeaux , tables , trépieds , vaſes , &c.
dans le goût antique. Cette ſuite de gravures
ne peut donc manquer d'intéreſſer ,
par la variété des objets qu'elle préſente ,
les Amateurs & les Artiſtes , & tous ceux
qui dirigent les Manufactures de porcelaines
, ou qui ſont dans le cas de commander
des ouvrages aux Sculpteurs ,
Orfevres , Ciſeleurs , &c. Le prix de
chaque cahier de cette ſuite eſt de 1 liv.
ro f. La ſuite entiere , imprimée ſur de
grand papier , coûte 13 liv. 10 f.; & imprimée
ſur papier plus petit, 12 1.
On diſtribue à la même adreſſe cideſſus
, un cahier de différens grouppes de
figures , compoſées& gravées au trait par
Ph. L. Parizeau. Cette derniere ſuite ,
très- utile aux Architectes , ſe vend I liv .
4 f.
I I.
Costume des anciens Peuples , vingtcinquieme
cahier , contenant les uſages
religieux des Perſes. Cette ſuite , ſi cu.
rieuſe & fi intéreſſante pour les Peintres ,
188 MERCURE DE FRANCE.
pour les Sculpteurs & pour tous les Amateursdu
deſſin & de l'antiquité , conduite
par le célebre M. Cochin & par M. d'André
Bardon , ſe continue avec exactitude ;
elle eſt accompagnée d'explications & de
réflexions importantes ſur les objets repréſentés
& fur pluſieurs parties de l'Art.
III.
Quatre eſtampes , dont les ſujets font
imités de quelques ſcenes du Theâtre de
l'Ambigu Comique , ſavoir le Chaudronier
, la Belle aux bois dormant , les denx
Solitaires , Aminte. A Paris , chez le ,
Pere & Avaulez , Marchands d'Eſtampes ,
rue St Jacques ; chez Freſſotte , Graveur
, rue des Grands Degrés , maiſon
du Limonadier , vis à vis la rue Perdue.
Į V.
Les Soins tardifs & le Carquois épuisé ,
deux eſtampes gravées par M. de Launay
d'après les tableaux de M. Baudouin
, Peintre du Roi. Ces ſujets de galanterie
, traités avec eſprit , & gravés
avec beancoup de ſoin & de talent , prix
chacun 3 liv. , ſe trouvent à Paris , chez
JUIN. 1775 189
M. de Launay , rue de la Bucherie , la
porte cochere près la rue des Rats. Ils
font ſuite de deux autres eſtampes agréables
que nous avons annoncées dans le
temps ſous les titres de la Sentinelle en
défaut & de l'Epouse indifcrette.
V.
Portrait de M. Déſeſſarts , Comédien ;
Penſionnaire du Roi , gravé par M. Thomas
, d'après le deſſin de M. Ingoufl'aîné.
Ce portrait eſt fort raſſemblant & trèsbien
rendu. Il ſe trouve à Paris , chez M
le Mire , Graveur , rue & vis - à- vis Saint
Etienne- des-Grès .
VI.
Les Nappes d'eau , eſtampe de 22 pouces
de large , fur 16 de haut , dédiée &
préſentée à la Reine ; gravée par M.
Godefroy , d'après le tableau de M. le
Prince de 6 pieds de haut fur 4 de large,
appartenant à M. le Comte de Choiſeul ,
& expoſé au dernier Sallon ſous le titre
de Vue des environs de Fontainebleau . A
Paris , chez l'Auteur , rue des Francs
Bourgeois , Porte St Michel , vis - à - vis
la rue de Vaugirard. Prix 12 liv.
190 MERCURE DE FRANCE.
M. le Prince ayant lu à l'Académie le
commencement de ſon Traité ſur la peinture
en payſage , pluſieurs de ſes Confreres
, applaudiſſant à ſes vues , trouverent
cependant fingulier qu'il voulût dona
ner des préceptes dans un genre de peins
ture qui lui étoit étranger; M. le Prince,
pour toute réponſe , partit le lendemain
pour Fontainebleau , & à fon retour
préſenta ce tableau à l'Académie ,
qui admira ſa belle réponſe. M. Godefroy
, frappé de la beauté de cette peinture&
de la ſenſation univerſelle qu'elle
a produite , vient de la graver. Nous ne
dirons rien de cette magnifique eſtampe;
ſa modeſtie nous impoſe ſilence , & c'eſt
à regret que nous le gardons.

SCULPTURES.
LEE ſieur Allegrain , premier Sculpteur
de la Marine à Rochefort , a eu l'honneur
de faire voir au Roi , le 8 Janvier
dernier , différens deſſins de vaiſſeaux ;
dont Sa Majeſté à paru ſatisfaite.
L'abondance des matieres ne nous a
pas permis de donner plutôt au Public un
JU I N. 1775. 191
précis de ces deſſins; nous nous bornerons
à parler d'un ſeul: les autres ont
également offert des preuves du goût &
de l'intelligence qui dirigent les travaux
de cet habile Artiſte.
Ces deſſins repréſentent lefendant en
quatre parties: la proue , la pouppe , la
bouteille , caractériſent de toutes parts ce
vaiſſeau.
Deux intentions ont été offertes pour
la proue; dans la premiere , c'eſt un male
guerrier monté ſur un courſier ſuperbe ,
tenant de ſa main gauche un bouclier
dont il ſe défend , & de l'autre un fabre
levé , comme pour fendre une preſſe qui
vent l'accabler. Son attitude fiere& terrible
annonce l'intrépide courage des
braves Marins qu'il conduit.
Dans l'autre , plus analogue peut- être
au ſujet , c'eſt un vigoureux Matelot qui ,
à coups redoublés de fa rame, fend une
mer agitée , dont il s'efforce de furmonter
les vagues .
La proue , dans la partie la plus élevée ,
offre un autre ſcene plus tranquille , mais
auſſi intéreſſante. Deux Génies , par leurs
vol , fendent les airs , & découvrent à
l'Univers l'étendard& les lys François.
Dans l'inférieure , des Tritons ailés
192 MERCURE DE FRANCE :
fendent les eaux avec leurs nageoires , &
paroiſſent s'élancer après le vaiſſeau dont
ils ſuivent la rapide courſe.
La bouteille du bâtiment répete divers
trophées de la proue , & retrace le ſpecta
cle ſi ordinaire aux Marins, des dauphins
qui ſemblent ſe jouer , en bondiſſant fur
la furface des eaux.
C'eſt ainſi qu'une imagination poëtique
& fage , que dirige un goût épuré , donne
de la vie aux ſujets qu'on en croit le
moins fufceptibles. Qu'on compare cette
ſculpture avec les fantaſtiques& bizarres
ſujets dont les Anglois décorent leurs
navires: on eſt étonné de les voir encore
fur ce point ſi éloignés du bon goût. On
dira peut être qu'ils préferent l'utile , &
qu'ils y facrifient juſqu'au luxe l'ornement
; mais Bellone , ne ſe plaît - t - elle
pas à être adorée en Minerve , & n'eſtelle
pas la redoutable Déeſſe des combats
comme la protectrice tutélaire des Arts.
Au reſte le ſieur Allegrain a ſes titres
de familles pour prouver qu'il ne peut
être que très habile dans ſon art. Il eſt
neveu du célebre Pigalle , dont le maufolée
du Maréchal de Saxe ſera auſſi immortel
que le nom du Héros , & fils
du
JU I N. I1775. 193
du ſieur Allegrain , Profeſſeur de l'Académie
Royale de Peinture , appelée par
notre ſiecle le Statuaire des Graces. Les
différens prix que le Sr Allegrain fils a obtenus
dans le cours de ſes études , tant à
Paris qu'à Rome, préſageoient ſans doute
ſes talens : mais fon mérite vient encore
d'être mieux apprécié par l'Ecole Royale
de Peinture , de Sculpture & d'Architecture
de la Ville de Poitiers , qui vientde
lui accorder le titre de ſon Aſſocié libre ,
& fon Correſpondant à Rochefort .
MUSIQUE
I
QUAUTATUUOORR pour le clavecin& forte
piano, deux violons & baſſe , dédiés à
Mlle de Cypiere , compoſés , par M.
Laſceux , Organiſte de St Etienne Dumont
& des Mathurins ; oeuvre IV. Prix
7 liv. 4 f. A Paris , chez l'Auteur , rue
Saint - Jacques , vis - à- vis celle des
Mathurins ; & Mlle Girard , Marchande
de muſique , rue du Roule , à la Nou
veauté.
N
194
MERCURE DE FRANCE:
I L
Trente - deuxieme Recueil d'Ariettes
d'Opéra - Comiques , & autres arrangées
pour le forte piano & le clavecin , par M.
Pouteau , Organiſte de Saint - Jacques de
la Boucherie , de St Martin-des-Champs ,
&Maître de clavecin. Prix 1 liv. 16 f.
III.
Deux concerto à violon principal , permier&
ſecond violon , alto , baſſe , flûtes
on haut-bois , & deux cors , dédiés à fon
Alteſſe Séréniſſime Madame la Ducheſſe
de Bourbon , compoſés par M. Paiſible ;
Oeuvre I. Prix 7 liv. 4 f. A Paris , chez
M. Bouin , Marchand de muſique & de
cordes d'inſtrumens , rue Saint - Honoré
au Gagne petit, près Saint Roch; àVerfailles
, chez M. Blaizot; en Province ,
chez les Marchands de muſique.
Ces deux concerto ayant été mis au
jour pendant l'absence de l'Auteur , il
s'eſt trouvé des fautes dans les premiers
qui ont paru avec l'adreſſe de l'Auteur ,
affez conſidérables pour en empêcher
l'exécution ; il prévient MM. les Amateurs
& Profeſſeurs de muſique , qu'il en
JU I N. 1775 195
:
a fait une correction très-exacte , & que
ceux qui feront à l'adreſſe ci-deſſus , font
les ſeuls auxquels les corrections auront
été faites.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
M. Turgot.
CESis traits que révere la France,
Dans l'eſprit des méchans font gravés par l'effroi ;
Dans nos coeurs , par l'eſpoir & la reconnoiſſance ;
Par la vertu , dans l'ame de ſon Roi.
Par M. Quesnay , de St Germain.
Lettre à M. LACOMBE , Auteur du
Mercure.
Paris, 6 Mai 1775.
Monfieur , dans l'Acte de Bienfaisance publié
fous mon nom dans le Mercure de ce mois , il
s'eſt gliſſé quelques fautes, dont une fur-tout ,
doit être relevée. Après avoir nommé M. de
Montesquieu & terminé ainſi l'article qui le
concerne, ce n'eſt plus de l'Esprit des Loix ni
de fon Auteur dont il eſt queſtion , mais de feu
M. Helvétius , Auteur du Livre de l'Esprit , non
moins digne , par la bienfaiſance , de l'admira
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
tion univerſelle. En attendant , Monfieur , que
je vous faffe connoître cet homme célebre par
quelqu'un des actes éclatans de ſa vie , dont j'ai
été le témoin , je vous prie de rectifier cette erreur
en publiant ma Lettre.
J'ai l'honneur d'être très parfaitement ,
Monfieur ,
Votre très- humble & très-obéiſſant
ſerviteur MINGARD .
Lettre à M. de Voltaire , ſous le nom de
M. le Chevalier de Morton.
MONSIEUR LE CHEVALIER.
Permettez que je vous remercie , au nom des
Parifiens , de la jolie Epître que vous venez de
leur envoyer ſur ces peſtes publiques qu'on nomme
Philoſophes . J'ai vu quelques - uns de ces
derniers qui trouvent charmantes les injures que
vous leur dites. Il eſt für que la maniere dont
vous les dénoncez au Pape devroit bien plutôt
leur valoir les honneurs d'une canoniſation que
d'un Autodafé. Comment ſe peut-il qu'un jeune
homme comme vous ait déjà dans ſes écrits , ces
graces , cette énergie & cette vérité qui décelent
un âge mûr ? Votre Dom Pedre annonce toute
la vigueur d'un Chevalier jeune & loyal. L'Elo -
ge de la Raiſon eſt une folie charmante. Semblables
à ces beaux arbres qui font la richeſſe& l'ornement
de l'Inde , vous portez fans ceffe des
fleurs & des fruits. Nous voudrions ſeulement
JUIN. 1775. 197
que vous fuffiez comme eux à l'abri des tempetes
& des glaces de l'hiver , & que pareil encore
aux chênes de Dodone , vous puffiez juſqu'à
cent ans conſerver vos feuillages & rendre des
oracles.
A propos , M. le Chevalier , j'ai une grace à
vous demander. Je me mêle par fois de faire des
vers : mais je n'en adreſſe jamais qu'aux jolies
femmes & aux grands hommes ; ce ſont- là mes
idoles . Je vous prie de vouloir bien remettre
ceux que vous trouverez ci - joints au génie que
je révere & qui habite le même endroit que vous.
Vous le connoiſſez , fans doute. C'eſt M. de
Voltaire. Préſentez - lui en même temps mes
très humbles reſpects , & recevez l'accollade d'un
de vos Confreres qui a l'honneur d'être avec une
vénération profonde ,
Monfieur le Chevalier ,
Votre très - humble , &c
LE Chevalier DE PALMÉZEAUX.
Réponse de M. de Voltaire.
Je n'ai pu , Monfieur , vous remercier plutôt
des choſes agréables que vous avez eu la bonté
de m'envoyer. J'ai gardé pendant fix ſemaines
ma Niece , qui a été entre la vie & la mort. Ce
n'eſt que d'aujourd'hui que je puis vous témoi
gner ma reconnoiffance.
Je dois vous dire que je ne ſuis point le Chevalier
de Morton. J'ignore quel eſt l'Auteur de
la piece très - indiſcrete & très - inégale que ce
prétendu Chevalier a écrite à M. de Treffan. J'ai
N 3
198 MERCURE DE FRANCE,
été très-affligé que M. de Treſſan me l'ait attribuée
, & qu'il ait eu la faibleſſe d'y répondre,
Il devait bien ſentir qu'il était impoſſible que je
lui euſſe parlé des petits foupers d'Epicure Staniflas
, qui n'a jamais ſoupé , & qui ne reſſemblait
point du tout à Epicure. Il devait ſentir , par
beaucoup d'autres raiſons , le tort qu'il a eu de
ſe donner ainſi en ſpectacle au Public. Je lui en
ai fait des reproches d'autant plus vifs , que je
lui fuis attaché depuis très long- temps.
Quand on fait imprimer de pareilles pieces de
poësie , il faut que tous les vers foient bons ; &
quand on les fait ſur de pareils ſujets , il ne faut
pas les faire imprimer. Le chagrin que cette mépriſe
ridicule me cauſe , ne me permet pas de
vous en dire davantage,
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , votre trèshumble
, &c.
:
VOLTAIRE.
Au Château de Ferney , le 26 Avril 1775.
Lettre à M. l'Abbé ***.
Vous avez vu dans le temps , mon cher Abbé ,
la belle & magnifique Lettre de M. l'Archevêque
de Toulouſe à ſes Curés , fur les moyens de prévenir
ou d'arrêter les ravages de la maladie épi.
zootique. En la lifant enſemble , nous admirions
comme les vues & les conſeils de l'homme d'Etat
rendent plus actives & plus éclairées la bienfai
fance & la charité du Paſteur ; comme la religion
ſe montre dans tout ce qu'elle a de touchant &
d'auguſte , quand on la fait parler avec la nobles :
1
JUI N. 1775. 199
1
11
&
fe & la ſageſſe qui les caractériſent. Nous béniſſions
le Prélat d'avoir ſu rendre ſes Curés plus précieux
au gouvernement , en les chargeant de préparer
les eſprits à ſe ſoumettreàune loi utile ; mais qui ,
fans cette précaution , auroit rencontré beaucoup
plus d'obſtacles & de difficultés dans ſon exécution.
Nous regrettions de n'avoir pu entendre ces
hommes vénérables expliquer en patois , à leurs
Paroiſſiens , la Lettre de leur Paſteur , le Régle
ment du Prince , & terminer cette touchante
inſtruction par des ſecours proportionnés aux pertes
& aux facrifices. Le temps eſt venu , diſionsnous
, où le Clergé, que l'envie , l'ignorance &
le fanatiſme ne ceſſe de repréſenter comme un
corps étranger au reſte du Royaume , ne peut
confondre ſes ennemis & les réduire au filence ,
qu'autant qu'il emploira ſes richeſſes , ſes privileges
& fon autorité à ſeconder auprès des Peuples
les vues de juſtice & de bienfaiſance du miniſtere
; qu'autant qu'il fera de tous Eccléſiaſtiques
des Apôtres , & , s'il eſt permis de s'exprimer
ainſi , des préconiſeurs de la félicité publique.
D'après ce principe , ajoutions-nous , ne feroitil
pas à ſouhaiter que quand le Prince a été afſez
heureux pour faire une grande & belle action ,
c'est-à-dire dont le bonheur général doit réfulter
; ne ſeroit - il pas à ſouhaiter que dans nos
Temples les Orateurs Chrétiens l'en remerciaſſent
au nom de Dieu & de toute la Nation.
Voilà , mon cher Abbé , les réflexions que nous
nous communiquions dans le ſecret de l'amitié,
& qui terminerent la lecture de la Lettre de M.
l'Archevêque de Toulouſe. Je me hâte de vous
envoyer une Ordonnance du même Prélat ſur les
ſépultures. Je ne connois rien de plus ſage ni
de plus raiſonnable dans ſes diſpoſitions , rien de
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
mieux écrit , & , quand le ſujet l'exige , de plur
éloquent que la préambule ; rien qui , dans un
autre genre , ait plus de droits pour être placé
côté de la célebre défenſe de la Déclaration de 82.
Ce Réglement , que l'on follicitoit depuis fi long .
temps , & que la fatale expérience de nouveaux
malheurs rendoit plus néceſſaire , a encore le mérite
d'être fondé ſur les oracles des Conciles , fur
la doctrine des Peres , fur la difcipline des premiers
fiecles de l'Eglife ; & c'eſt du milieu de
toutes ces Autorités que M. l'Archevêque , pag. 2 ,
faifit l'occaſion de s'écrier : Tel est le fublime
accord de la Religion & de la Politique , que tout
ce que celle-ci oſe avouer d'honnête & d'utile , l'autre
le preſcrit & le commande.
Mais le trait qui me paroît caractériſer davan .
tage l'Ordonnance ſur les ſépultures eſt de l'avoir
rendue tellement générale , qu'il eſt impoſſible d'y
découvrir aucune de ces exceptions qui encou.
ragent l'orgueil àle demander , humilient les petits
qui ne peuvent ni les acheter , ni les obtenir , &
finiſſent enfin par éluder ou anéantir les meilleures
loix.
Puiſſe , mon cher Abbé , pour l'honneur de
l'Epifcopat , puiffe ce monument de ſageſte , élevé
à la religion & à l'humanité , trouver beaucoup
de mains empreſſées à le propager dans les différens
Dioceſes du Royaume ! Puiſſe l'Egliſe de
France compter dans ſon ſein beaucoup d'Evêques
qui penſent, s'expriment & agiffent comme M.
l'Archevêque de Toulouſe ! Si le Sacerdoce &
l'Empire , dont il ſeroit dangereux de vouloir féparer
les intérêts , peuvent recevoir de grands ,
d'importans ſervices , ce ne ſera jamais que de la
part de Prélats qui joindront beaucoup de ſcience
& de lumieres à beaucoup de zele &de piété. Et
JUIN. 1775. 201
dans quel temps & ſous quel regne les hommes
enplace, de tous les rangs, de tous les états , ontils
eu autant de facilitésppoouur faire le bien qu'ils
en ont aujourd'hui ? Tout ce qui porte avec foi
le caractere de la raiſon & de l'utilité publique ,
ne peut qu'être adopté & autorisé par un Prince ,
dont le premier élan de l'ame eſt toujours ou un
acte de juſtice ou un trait de bienfaisance , qui ,
en appellant auprès de lui & environnant ſa jeuneſſe
des gens les plus honnêtes & les plus éclairés
de ſon Royaume , a eu le bonheur , à vingt
ans, de choiſir ſes Miniſtres comme auroit fait
Marc-Aurele à cinquante ; qui enfin , dans la cir .
conſtance la plus délicate où un Roi puiffe fe
trouver , vient de montrer un calme , une fermeté
& une préſence d'eſprit qui honoreroient
la longue expérience d'un Prince vieilli dans l'art
de régner. J'ai lu l'Inſtruction qu'il adreſſe aux
Evêques pour être envoyée à tous les Curés , &
je regrette de n'être pas le Paſteur de la derniere
Paroiſſe de la France , pour jouir de l'ayantage
inestimable de développer aux habitans de
la campagne les motifs de ſoumiſſion , d'obéiffance
& de fidélité qu'ils doivent à leur Maître ,
pour les prémunir contre les ſcélérats qui voudroient
les entraîner dans la révolte , en un mot ,
pour entrer avec eux dans le détail de tout ce
que fait & fera le Roi pour la félicité de fon
Peuple . O le beau , le ſublime ministere que
dans ce moment- ci les Curés ont à remplir !
Voilà une bien longue Lettre , mon cher Abbé,
mais quand je vous ouvre mon coeur ou que vous
me laiſſez lire dans le vôtre , je ne redoute l'en.
nui ni pour vous , ni pour moi.
L'Abbé R... Vic. Génér. d'Alby.
Chartres,le 14 Mai 1775.
NS
202 MERCURE DE FRANCE.
Copie de la Lettre du Roi , écrite aux
Archevêques & Evêques de ſon Royaume.
Μ.
VOUS êtes inſtruit du brigandage inoui qui s'est
exercé fur les bleds autour de la Capitale , & presque
fous mes yeux à Versailles , & qui semble menacer
plusieurs Provinces du Royaume. S'il viens
à s'approcher de votre Diocese , ou à s'y introduire ,
je ne doute pas pas que vous n'y oppofiez tous les obſta.
cles que votre zele, votre attachement à ma Perfonne
, & plus encore la Religion fainte dont vous êtes
le Ministre , fauront vous fuggérer. Le maintien
de l'ordre public efl une loi de l'Evangile , comme
une loi de l'Etat , & tout ce qui le trouble , est éga
lement criminel devant Dieu & devant les homines.
J'ai pensé que dans cette circonstance il pourroit
être utile que les Curés de mon Royaumefuſſent inſtruits
des principes & des effets de ces émeutes;
& c'est dans cette vue que j'aifait dreffer pour eux
l'Instruction que je vous envoie , & que vous aurez
Join d'adreſſer à ceux de votre Diocese. Les connoiſſances
qu'elle renferme , miſes par eux ſous les
yeux des Peuples, pourront les préſerver de la ſédition
, & les empêcher d'en étre les victimes ou les
complices.
Fe compte que vous y joindrez de votre part , tou
tes les instructions que les circonstances vous feront
juger néceſſaires. Je suis bien persuadé que je n'ai
rien à preſcrire à votre zele ; mais si le désir de
m'être agréable, peut l'accroitre, foyez fûr qu'on ne
U
JUIN. 1775. 203
5
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S
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peut mieux me fervir & me plaire qu'en préſervant
Les Peuples de tout malheur , & par-deſſus tout , de
celui d'étre coupables dans un moment , où , pour
leur intérêt même , il ne me seroit pas permis d'u-
Ser d'indulgence. La préſente n'étant à autre fin je
prie Dieu , M. qu'il vous ait enſa fainte
garde. Ecrit à Versaillesle
Instruction envoyée par ordre de S. M. à
tous les Curés de fon Royaume.
Sa MAJESTÉ a ordonné que les brigandages
qui dévaſtent ou menacent pluſieurs provinces de
fon Royaume, fuſſent reprimés par des punitions
promptes & ſeveres. Maisfi Elle a été forcée
d'y avoir recours pour diminuer le nombre des
coupables , & en arrêter les excès , Elle eſt encore
plus occupée d'empêcher qu'aucun de ſes
Sujets ne le devienne ; & fi Elle peut y parvenir ,
le ſuccès de ſes ſoins ſera d'autant plus confolant
pour Elle , qu'Elle eſt plus vivement affligée des
meſures rigoureuſes , que les circonstances ne
lui permettent pas de négliger.
C'eſt dans cette vue que Sa Majeſté a juré à
propos de faire adreſſer la préſente inſtruction
aux Curés de fon Royaume.
Elle a déjà éprouvé l'utile influence de pluſieurs
d'entr'eux dans des paroiſſes dont quelques habitans
entraînés à la révolte par des impreſſions
étrangeres , mais ramenés par les exhortations
de leurs Pasteurs , à leur devoir & à leur véritable
intérêt , ſe ſont empreſſés de remettre euxmêmes
les denrées qu'ils avoient enlevées , &
1
e
204 MERCURE DE FRANCE.
de porter aux pieds des autels , le repentir de
leurs fautes , & des prieres ferventes pour leur
Roi , dont on avoit ofé , pour les ſéduire , infulter
& rendre ſuſpecte la bonté.
S. M. ſe promet le même zêle des autres Curés
de fon royaume. La confiance des peuples
eſt le prix naturel de leur tendreſſe , de leur affection
& de leurs foins : & lorſqu'aux vérités
faintes de la religion , qui proferit tout trouble
dans l'ordre public , & toute ufurpation du bien
d'autrui , ils joindront la terreur des peines impoſées
par les loix civiles , contre le vol & la
ſédition , des avis ſalutaires ſur les dangers & les
malheurs du brigandage , & fur tout les affurances
de la bonté du Roi , qui n'eſt occupé que
du bonheur de ſes ſujets ; S. M. a lieu d'eſpérer
que les peuples feront garantis des voies
odieuſes qu'on emploie pour les tromper , &
qu'ils fauront ſe préſerver également du crime
de la ſédition , & du malheur d'en être les victimes.
Pour que les Curés ſoient plus à portée de
faire valoir ces utiles réflexions , il est néceſſaire
qu'ils foient inſtruits des principes & des ſuites
de la ſédition , dont les habitans de leurs paroisſes
ont à fe préſerver & à ſe défendre.
"
Elle n'eſt point occaſionnée par la rareté réelle
des bleds: ils ont toujours été en quantité ſuffi
fante dans les marchés , & particulièrement dans
les Provinces qui ont été les premieres expoſées
au pillage.
Elle n'eſt pas non plus produite par l'excès de
la miſere: on a vu la denrée portée à des prix
plus élevés , ſans que le moindre murmure ſe ſoit
fait entendre; & les ſecours que Sa Majesté à
fait répandre, les Atteliers qu'Elle a fait ouvrir
JUIN. 1775 205
dans les Provinces , ceux qui ſont entretenus dans
la Capitale , ont diminué la cherté pour les pauvres
, en leur fourniffant les moyens de gagner
des ſalaires & d'atteindre le prix du pain.
Le brigandage a été excité par des hommes
étrangers aux Paroiffes qu'ils venoient dévaſter :
tantôt ces hommes pervers , uniquement occupés
d'émouvoir les eſprits , ne vouloient pas , même
pour leur compte , des bleds dont ils occafion .
noient le pillage ; tantôt ils les enlevoient à leur
profit , ſans doute pour les revendre un jour , &
fatisfaire ainſi leur avidité .
On les a vus quelquefois affecter de payer la
denrée à vil prix ; mais en acheter une quantité
ſi conſidérable , que l'argent qu'ils y employoient ,
prouvoit qu'ils n'étoient pouffés ni par la mifere
préſente , ni par la crainte de l'éprouver.
Ce qu'il y a de plus déplorable , eſt que ces
furieux ont porté la rage juſqu'à détruire ce qu'ils
avoient pillé. Il y a eu des grains & des farines
jetés dans la riviere.
La ſcélérateſſe a été pouffé juſqu'à brûler des
granges pleines de bleds & des fermes entieres .
Il ſemble que le but de ce complot , ait été de
produire une véritable famine dans les Provinces
qui environnent Paris , & dans Paris même , pour
porter les Peuples , par le beſoin & le déſeſpoir ,
aux derniers excès .
Le moyen employé par ces ennemis du peuple ,
a été de l'exciter par-tout au pillage , en affectant
de paroître ſes défenſeurs. Pour le ſéduire , les
uns ont ofé ſuppoſer que les vues du Roi étoient
peu favorables au bien de ſes Peuples: comme
s'il avoit jamais ſéparé ſon bonheur de celui de
206 MERCURE DE FRANCE.
ſes Sujets , & comme s'il pouvoit avoir d'autre
penſée que celle de les rendre heureux.
Les autres affectant plus de reſpect , mais non
moins dangereux, n'ont pas craint de répandre
que le Roi approuveroit leur conduite , & vouloit
que le prix des bleds fût baiffé : comme ſi Sa
Majeſté avoit le pouvoir & le moyen de baiſſer
à fon gré le prix des denrées , & que ce prix ne
fût pas entiérement dépendant de leur rareté ou
de leur abondance.
Un de leurs artifices les plus adroits a été de
ſemer la diviſion entre les différentes claſſes des
citoyens , & d'accuſer le Gouvernement de favo
rifer les riches aux dépens des pauvres : tandis
qu'au contraire il a eu pour but principald'aſſurer
une production plus grande , des tranſports plus
faciles , des provifions plus abondantes ;& par ces
divers moyens , d'empêcher tout- à - la- fois la difette
de la denrée ,& les variations exceſſives dans
les prix , qui font les feules cauſes de la miſere.
Projets deſtructeurs ſuppoſés au Gouvernement ,
fauſſes inquiétudes malignement exagérées , profanation
des noms les plus reſpectables , tout a
été employé par ces hommes méchans , pour fervir
leurs paſſions & leurs projets ; & une multitude
aveugle s'eſt laiſſe ſéduire & tromper : elle a
douté de la bonté du Roi , de ſa vigilance&de fes
foins , & par ſes doutes elle a penſé rendre ces ſoins
inutiles , & tous les remedes vains & fans effet.
Les fermes que le brigandage a pillées , les
magaſins qu'il a dévaſtés , étoient une reffource
toute prête pour les temps difficiles , & affuroit
les moyens de ſubſiſter juſqu'à la récolte.
* Si l'on continue de priver l'Etat de cette resfource
, de piller les voitures fur les chemins , de
JUIN. 1775. 207
dévaſter les marchés , comment ſe flatter qu'ils
feront garnis , que les grains n'enchériront pas
davantage , que la denrée diffipée , interceptée &
arrêtée de toutes parts , ne finirà pas par manquer
aux befoins ? Si les bleds font montés à des
prix trop élevés , ce n'eſt pas en les diffipant , en
les pillant , en les enlevant à la ſubſiſtance des
Peuples , qu'on les rendra moins chers & plus
communs.
L'abondance paſſagere d'un moment obtenue
par de tels moyens , ſeroit le préſage certain
d'une diſette prochaine, & qu'on tenteroit alors
en vain d'éviter.
Ce font ces vérités qu'il eſt néceſſaire que les
Curés faſſent comprendre aux peuples pour leur
propre intérêt ; le pillage amene les maux que
feignent de craindre ceux qui l'inſpirent & le
conſeillent ; & un petit nombre de gens mal intentionnés
, profite du déſordre , tandis que ceux
qu'ils ont féduits en demeurent les victimes.
Des Paſteurs n'ont pas besoin d'être avertis de
faire remarquer aux peuples , que toute ufurpation
de la denrée , même en la payant, lorſque
c'eſt à un prix inférieur à ſa valeur , eſt un vol
véritable , réprouvé par les Loix divines & humaines
, que nulle excuſe ne peut colorer , qu'aucun
prétexte ne peut diſpenſer de reftituer en entier
au véritable maître de la choſe ufurpée. Ils
feront ſentir à ceux qui pourroient être dans
l'illufion , que le prix des bleds ne peut malheureuſement
être proportionné qu'à la plus ou moins
grande abondance des récoltes; que la ſageſſedu
Gouvernement peut rendre les chertés moins rigoureuſes
, en facilitant l'importation des bleds
étrangers , en procurant la libre circulation des
208 MERCURE DE FRANCË
bleds nationaux , en mettant par la facilité đư
transport & des ventes , la ſubſiſtance plus près
du beſoin , endonnant aux malheureux , &en multipliant
pour eux toutes les reſſources d'une charité
induſtrieuſe: mais que toutes ces précau.
tions , qui n'ont jamais été priſes plus abondamment
que depuis le regne de Sa Majesté , ne peu.
vent empêcher qu'il n'y ait des chertés ; qu'elles
font auſſi inévitables que les grêles , les intempé
ries , les tems pluvieux ou trop ſecs qui les produiſent
; que la crainte & la méfiance des peu
ples contribuent à les augmenter , & qu'elles deviendroient
exceſſives , ſi , le commerce ſe trouvant
arrêté par les émeutes , les communications
devenoient difficiles , & les Laboureurs étant
découragés , la denrée ne pouvoit plus être apportée
à ceux qui la conſomment.
Il n'eſt point de bien que Sa Majeſté ne ſoit
dans l'intention de procurer à ſes Sujets. Si tous
les foulagemens ne peuvent leur être accordés
en même tems , s'il eſt des maux qui , comme
la cherté , ſuite néceſſaire des mauvaiſes récoltes
ne ſont pas foumis au pouvoir des Rois , Sa
Majesté en eft auſſi affectée que ſes Peuples : mais
quelle défiance ne doivent - ils pas avoir de ces
hommes mal intentionnés , qui , pour les émouvoir
, ſe plaiſent à exagérer leur malheur , &
l'aggravent par les moyens mêmes qu'ils leur
indiquent pour le diminuer !
Sa Majeſté compte que tous les Curés des pa
roiffes où cette eſpece d'hommes chercheroit à
s'introduire , préviendront avec ſoin les habitans
contre leurs fatales ſuggeſtions.
Des Troupes font déjà diſpoſées pour aſſurer la
tranquillité des Marchés & le tranſport des grains.
Les
JUIN. 1775 200
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Les habitans doivent ſeconder leur activité , & fe
joindre à elles pour repouſſer la ſédition qui vien .
droit troubler leurs foyers & accroître leur miferé
, ſous pretexte de la foulager.
Lorſque le peuple connoîtra quels en font les
auteurs , il les verra avec horreur, loin d'avoir
en eux aucune confiance ; lorſqu'il en connoîtra
les ſuites , il les craindra plus que la difette même
Les ſublimes préceptes de la Réligion , expoſés
en même temps par les Curés , afſureront le
maintien de l'ordre & de la justice. En exerçant
ainſi leur miniftere , ils concourront aux vues bienfaifantes
de Sa Majeſté ; Elle leur ſaura gré de
leurs ſuccès, & de leurs foins: le plus fur moyen
de mériter ſes bontés , eſt de partager ſon affection
pour ſes Peuples , & de travailler à leur bonheur.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
Nouveaux.
I
AQUELQUE diſtance de Dreſde , il y
a une Fabrique conſidérable& très-variée
de chapeaux de paille ; on y occupe les
vieillards & les enfans depuis l'âge de cinq
it à fix ans. Ces chapeaux ſont agréables &
d'une bonne qualité. Il y a de pareilles
Fabriques dans la Baviere& le haut - Palatinat
; les ouvrages en font inférieurs à
ceux de Saxe , mais on s'attache à les pertans
erla
ins
Let
210 MERCURE DE FRANCE.
(
fectionner. On ne ſauroit trop encourager
ces établiſſemens d'autant plus recommandables
, qu'ils offrent une reſſource
afſurée au pauvre & à l'impotent.
I I.
M. Pingeron , ancien Ingénieur de
Zamoſch en Pologne , vient de trouver
un moyen très - ſimple de tirer l'eau des
puits les plus profonds , en faiſant ofciller
un long levier. Tout le mécaniſme eſt
caché dans l'axe du treuil ſur lequel s'entortille
la corde ſervant à tirer les deux
ſeaux. On ne voit à l'extérieur que deux
rochers. Le mouvement eft continuel &
non alternatif , comme on pourroit le
croire. Ce mécanisme eſt le moins dispendieux
qu'on ait juſqu'à préſent imaginé
pour remplir un objet ſi important ,
principalement pour les Villes ſituées ſur
des hauteurs.
III.
Après diverſes expériences , le Sr Muller
, Marchand Droguiſte à Copenhague ,
a trouvé le ſecret de faire de la porcelaine
auſſi belle que celle de la Chine , tant
pour la fineſſe que pour le vernis. Il tire
de l'Ifle de Bornholm la terre néceſſaire
à ſa compoſition.
C
Γ
C
1

JUIN 1775 211
A M. LACOMBE , Auteur , du Mercure .
Paris, ce 12 Mai 1775.
Moyen de détruire les chenilles.
Monfieur ; un de mes amis m'écrit de Picardie ,
que pendant trois années de ſuite il n'avoit pu
recueillir aucun fruit , par la quantité d'inſectes
& de chenilles que les brouillards occafionnent
dans le mois de Mai. On fait que les chenilles
fur- tout rongent & détruiſent les fruits naiſſans
où elles s'attachent. Mon ami ajoute que , s'é.
tant aviſé l'année derniere de répandre de laceridre
de tan ſur chaque arbre , il avoit eu beaucoup
de fruits ; qu'ayant fait la même choſe cet.
te année , dès le mois d'Avril , parce que l'année
a paru précoce , il voyoit encore avec plaifir
les apparences arences de l'efficacité de ſon remede , &
qu'il ne doutoit pas d'une récolte abondante pour
lui ; mais qu'il voyoit en même temps , avec
douleur , ſes voiſins privés du même avantage ,
pour n'avoir pas eu recours au même moyen.
J'aurois voulu , Monfleur , connoître plutôt cé
fecret auſſi ſimple qu'utile , afin d'en inſtruire le
publie par la voie de votre Journal .
Mon ami m'apprend encore qu'il s'eſt ſervi
d'un moyen tout auſſi ſimple , pour conſerver ſes
blés; c'eſt de les mettre en tas avec la paille ,
aprés les avoir (vanés , & de les entourrer de
chaux vive. Il affure que non - ſeulement le blé
ſe conſerve ainſi d'une année à l'autre , ſans qu'on
y touche ; mais que ni les ſouris ni les infectes
n'y font aucun tort.
J'ai l'honneur d'être , &c.
02
212 MERCURE DE FRANCE.
BIENFAISANCE.
I.
Fêtes de la Vertu.
:
PARAR un acte paſſé chez M. Garnier
Deſchenes , Notaire à Paris , le 10 Février
1775 , le ſieur Elie de Beaumont , célebre
Avocat , & Intendant des Finances de
Monſeigneur le Comte d'Artois , & la
Dame ſon épouſe , auſſi diſtinguée que
fon mari par les productions de ſon eſprit ,
ont inſtitué à perpétuité , dans leur Terre
& Seigneurie de Canon en Normandie ,
ſous le bon plaiſir du Roi , & en actions
de graces au Ciel pour la groſſeſſe de Madame
la Comteſſe d'Artois , & l'heureuſe
naiſſance eſpérée d'un futur Duc d'Angoulême
, une fête & folemnité qui fera
appelée la Fete des bonnes - gens.
Il y aura quatre prix qui feront diſtribués
deux à la fois , alternativement d'année
en année , & deux médailles par chacun
an , qui y feront diſtribuées de même ,
avec des bouquets & des couronnes.
L'un de ces prix , qui ſera celui de la
bonne -fille , ſera donné à la fille d'une des
JUIN. 213
1775
Paroiſſes déſignées dans l'acte , qui aura
éte préſentée & nommée dans la maniere
preſcrite par un réglement ad hoc.
L'autre prix de la même année ſera le
prix du bon vieillard , âgé de ſoixante cinq
ans accomplis , nommé & préſenté dans
les mêmes formes que ci-deſſus.
L'un des prix de l'année ſuivante ſera
celui de la bonne - mere , & fera donné à
une femme , mere ou belle - mere de trois
enfans vivans , nommée & préſentée ,
&c.
L'autre , pour ladite ſeconde année ,
ſera le prix du bon chef de famille , donné
à un homme , garçon marié , âgé au
moins de 20 ans , & juſqu'à 35 , &c.
Pour la dotation de ladite fête des bonnesgens
, & pour les prix qui feront de
300 liv. chacun , médailles , bouquets ,
&c. leſdits Sieur & Dame Elie de Beaumont
donnent & affignent aux Communautés
des Paroiſſes de Canon , & autres
déſignées , 650. liv. de rente perpétuelle ,
& non - rachetable, ſur le Clergé.
Les médailles feront d'argent , à-peuprès
de la grandeur d'un écu de 6 liv. &
continueront d'être portées au côté gauche
par ceux ou celles qui les auront obtenues.
Celle de la bonne fille repréſentera
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE,
la vertu publique qui couronne l'inna
cence , ſous la figure d'une jeune fille ,
avec cette exergue , la bonne-fille ; & au
revers , la mention de l'inſtitution dans
une couronne de roſes , & tout autour du
revers les noms de baptême & de famille
de la fille couronnée , le nom de la Paroiſſe
, & fa date de l'année , avec cette
autre exergue : His pietatis honos. :
La médaille de la bonne- mere repréſentera
une femme qui allaite ſes enfans ,
& deux autres enfans feront auprès d'elle ,
& un pélican qui s'ouvre le ſein , avec
cette exergue : la bonne mere ; & le revers
ſemblable à la précédente , à la différence
près de l'exergue , qui ſera : Maternum
pertentant gaudia pectus.
La médaille du bon vieillard repréſentera
la Déeſſe de l'Agriculture , aſſiſe ſur
des gerbes , qui met ſur la tête d'un vieillard
une couronne d'épis de bled , de feuilles
de chêne & de laurier , s'il a ſervi le
Roi dans ſa jeuneſſe , avec l'exergue : le
bon vieillard ; & le revers comme la premiere
, avec cette exergue : Dignum laude
fenem vetat mori.
La médaille du bon chef de famille repréſentera
un jeune homme foutenant
d'une main une femme âgée , & appliJUIN.
1775. 215
-
quant de l'autre main unjeune garçon au
manche d'une charrue , avec l'exergue du
bon pere de famille ; & au revers la même
mention qu'à la premiere médaille , avec
cette exergue : Colligit amor.
II
Je viens , Monfieur , de paſſer quelques
jours à la campagne , aux environs
de Romainville. Un petit nombre de Citoyens
, probablement des Bourgeois de
Paris , ſe raſſemblent les Dimanches &
Fétes pour s'amuſer à tirer au blanc dans
un endroit de ce village. Ils ont voulu gratifier
ſes habitans & les rendre participans
de leurs plaiſirs. Ils ont pour cet effet propoſé
l'année derniere une dot de cent écus
pour la fille de Romainville , eſtimée par
ſes compagnes & par les notables , à la
pluralité des voix , la plus pieuſe , la plus
modeſte , la plus reſpectueuſe envers ſes
parens , la plus laborieuſe & la plus propre
, par fon eſprit de ſageſſe& d'économie
, à former une digne mere de famille.
Son mariage doit ſe faire au mois de Septembre
prochain , & elle doit être élue
dans une aſſemblée du 21 Mai. J'ai lu ces
jours derniers , à la porte de l'Egliſe de
04
216 MERCURE DE FRANCE,
l'endroit où j'étois , l'affiche qui annonce
le jour de cette élection. Elle eſt imprimée
au nom du Roi & de M. le Marquis
de Ségur , Seigneur de Romainville. Les
Citoyens dont il eſt queſtion , ont promis
de tenir ſur les fonds de baptême le premier
enfant qui naſtroit du mariage dont
ils ont fourni la dot ; & Madame la Marquiſe
de Ségur , voulant entrer pour quelque
choſe dans une ſi belle oeuvre , a promis
la layette. J'ai cru devoir vous faire
part de ces détails , afin que dans le Mercure
vous les mettiez , ſi vous le jugez à
propos , ſous les yeux du public. Un pareil
exemple , imité de la Fête de la Roſe de
Salency , ne peut, en ſe mutipliant , que
tourner au profit des moeurs , &afſurer
l'innocence & le bonheur des habitans des
campagnes.
ANECDOTES.
1.
UN Gentilhomme de Fiango , dans le
Japon , avoit une femme d'une rare
beauté , qui l'auroit peut-être long-temps
JUIN. 217 1775.
rendu heureux s'il avoit ſu cacher qu'il
l'étoit. Son bonheur vint à la connoifſance
de l'Empereur, & il lui en coûta la
vie. L'Empereur voulut enſuite obliger
la veuve de venir demeurer dans ſon palais;
elle lui en témoigna ſa reconnoif
fance , & ne lui demanda que la grace de
lui laiſſer pleurer ſon mari pendant trente
- jours , & de régaler enſuite ſes parens.
L'Empereur y confentit , & les trente
jours écoulés , il voulut être du feſtin. Au
fortir de la table, la veuve s'approcha du
balcon de l'appartement , & delà ſe jera
par la fenêtre , pour mettre ſon honneur
en sûreté , & pour fatisfaire à la fidélité.
qu'elle avoit jurée à ſon mari.
I I.
Mahmoud , Empereur des Turcs , fut
averti qu'un Turc de ſes troupes avoit chaſſé
un homme de ſa maiſon pour y jouir de ſa
femme , de ſes enfans & de ſes biens ; il
ſe rendit dans la maiſon de cet homme ,
quand il ſut que le Turc y étoit arrivé , il
entre , il fait éteindre les lumieres , &
maſſacre le coupable ; l'exécution faite , il
* fait rallumer les flambeaux. Dès qu'il vit
. le cadavre du coupable , il ſe proſterna
05
218 MERCURE DE FRANCE.
!!
pour rendre des actions de graces à Dieu ,
& fit dans ce lieu même un léger repas .
On oſa lui demander les raiſons de ſa conduite
: j'ai cru , répondit - il avec bonté ,
que l'auteur_de ces infamies , ne pouvoir
être qu'un de mes enfans; mais voulant
obſerver une juſtice rigoureuſe & craignantd'en
être détourné par la tendreſſe paternelle,
ſi mon fils étoit expoſé à ma vue,
j'ai voulu mettre les tenebres entre lui &
moi. J'ai reconnu que le coupable étoit un
étranger , j'en ai rendu grace au Ciel ; &
j'ai demandé à manger , parce que jufqu'alors
l'inquiétude ne m'avoit pas permis
de prendre aucune nourriture.
III.
Anciennement il n'y avoit point de
femmes fur le Théâtre de Londres ; le
Roi Charles II s'impatientant un jour
de ce que le ſpectacle ne commençoit
pas , le Directeur vint s'excuſer , en
diſant que la Reine n'étoit pas encore
rafée.
IV
On mande de *** , qu'un ancien Ingénieur
de l'Iſle-de- France , qui s'ennuie
JUIN. 1775. 219
:
1
e
de demeurer en France , ſe diſpoſe à
repartir pour cette Iſle. Son intention eſt
d'y paſſer cinq a fix ans , pour voir s'il
y trouvera quelques reſſources contre cet
engourdiſſement de l'ame qui le fatigue.
Si cet efſſai ne lui réuffit pas , il compte
revenir paſſer en France le reſte de ſes
jours. Il a 85 ans.
V.
De tous les complimens que M. le
Berthon , Premier Préſident du Parlement
de Bordeaux , a reçus à ſon retour dans
cette ville , & les remercîmens les plus
gracieux & les plus ſpirituels qu'il y a
faits , on en a diftingué un qui eſtj un
impromptu remarquable , & la réponſe
encore plus. De tous ceux qui s'empresfoient
de complimenter ce Magiftrat ,
perſonne ne l'approchoit ſans lui préſenter
une branche de laurier ou de myrthe.
M. le Chevalier de Vigier , qui a ſervi
long - temps , avec la plus grande diſtinc
tion, dans le Régiment du Roi , Infanterie,
lui préſenta auſſi une branche de
laurier , & lui dit en même temps :
Monsieur , elle est bien petite pour un
bomme qui en a mérité de ſi grandes.
220 MERCURE DE FRANCE.
:
M. le Premier Préſident répondit : In
est vrai , Monsieur qu'elle est bien petite
pour une main qui en a tant moifſſonné.
AVIS.
I.
LE fleur Hochereau , Libraire , Quai de Conti ,
vis-à- vis les marches du Pont- Neuf , ayant des
correſpondances ſûres à Naples , donne avis aux
Amateurs , qu'il s'y eſt procuré quelques exemplaires
complets du précieux recueil d'Herculanum
, déjà porté à ſept volumes , grand in- folio ,
& beaucoup de tomes ſéparés , propres à com.
pletter ce recueil.
Il vendra chaque volume en feuilles 84 livres ,
& le recueil complet , compoſé de ſept volumes ,
560 livres ; mais comme la chereté d'un pareil
ouvrage le met duns le cas de s'aſſurer du débit
pour y proportionner ses achats , il prie les perfonnes
qui voudront bien l'honorer de leur con
fiance , de lui donner , avec leurs noms & leurs
adreſſes , leurs demandes bien circonstanciées , ne
ſe propoſant de n'en faire venir qu'au prorata des
'ordres qu'il aura reçus & qu'il demande par écrit ,
avec la foumiſſion de retirer chaque commiſſion
qui lui aura été donnée ſitôt qu'elle lui ſera arrivée.
On peut être d'autant plus aſſuré de recevoir
des exemplaires bien conditionnés , qu'ils feront
choiſis par un habile Artiſte , & que le payement
n'en aura lieu qu'après que chacun ſera convaincu
de la beauté des épreuves qui lui feront remiſes .
JUIN. 1775 221
I I.
Effence royale & virginale du fieur Cattine!
Cette Effence a été choiſie pour l'uſage de Sa
Majesté , tant parce que MM. les Valets-de- Cham .
bre du Roi l'ont décidée préférable à tout ce qui
eſt connu pour laver la barbe , que par rapport à
ſes propriétés pour la peau , qui ont été reconnues
par les examens de MM . les premier Médecin
& ceux de la Faculté de Paris , joint au long
uſage qu'en font les Seigneurs de la Cour ; elle
fut autoriſée par brevet du 24 Juillet 1769 , &
elle ſe débite chez M. Lanſon ; Distillateur ,
Cour Saint Martin des-Champs , à Paris , où eſt
le tableau. Elle ne coûte pas plus que les bonnes
ſavonnettes.
III.
Mademoiselle Charpentier , enclos des Quinze.
Vingts , la premiere boutique par la porte de la
rue S. Honoré , au Roi des Indes , vient de rece.
voir un afſortiment de toile des Indes , comme
cirsakas , canadaris , dinouchay , ſiſtreçai , fiſtremençai
, firſak , tépoiſe & autres. Elle tient toujours
des pékins , gourgourans , patiſages , fa
tins , lampas , damas , belles perſes , angloiſes ,
petite toiles en or , toiles d'orange & autres , &
mouchoirs des Indes de toutes façons.
1
222 MERCURE DE FRANCE.
4
I V.
Le'dépôt des porcelaines de la Manufacture
royale de Seve , qui étoit ci - devant au Palais
Marchand , eſt actuellement chez le ſieur Laval ,
Marchand Joaillier Bijoutier , à la Tabatiere d'or ,
rue St Honoré. Ce magaſin eſt compoſé des plus
belles pieces dans ce genre.
Il tient auſſi un afſortiment de bijouterie , qui
ne laiſſe rien à deſirer , tant pour le choix que
pour le goût & les prix.
Il fait envoi dans ia Province , & entreprend
la partie du diamant,
V.
Nouvelle Pommade attractive du Sieur
Chaumont , Perruquier.
Cette pommade , dont l'odeur eſt trés-agréa
ble , a la propriété de faire tenir lestoupetspoſtiches
fur la tête , fans aucun inconvénient, de
maniere qu'ils imitent fi parfaitement la naiſſance
des cheveux , qu'ils font alluſion à la chevelure
la mieux plantée: on s'en fert auſſi avec ſuccès
pour les perruques ſujettes à reculer & à ſe dé
ranger .
Comme elle a une couleur de chair , qu'elle
s'étend facilement & ne fond point , elle a l'avantage
d'effacer ſur le front le bord des Perruques
, telle épaiſſeur qu'elles aient.
Pour ſe ſervir de cette pommade , il faut l'éten
dre légérement par derriere le premier rang de
JU I N. 1775
223
cheveux du bord de la perruque , les avancer un
peu fur le front , en les relevant obliquement ſur
eux-mêmes ; ce qui formera une bordure en cheveux
adhérente à la peau, auſſi fine qu'on pourra
la deſirer ; elle ſe vend 30 fols l'once. Les batons
ſont de deux onces chacun.
L'on trouvera chez l'Auteur l'indication de ſon
Bureau de diſtribution .
Il demeure rue des Poulies , à droite , en en.
trant par la rue St Honoré.
ARTS.
I.
ARARRERETT du Conſeil d'Etat du Roi du 7 , qui
caffe les Ordonnances des Officiers de la Séné.
chauffée & Lieutenans - Généraux de Police de la
Rochelle des 9 & 10 Mars dernier. La premiere ,
en ce qu'elle ordonne la viſite des grains venant
de l'étranger : & la ſeconde, en ce qu'elle en ſuspend
la vente; ſous le prétexte qu'ils font avariés :
ſe réſervant Sa Majefté de ſtatuer ſur les dommages
& intérêts qui peuvent ou pourront être
dûs par leſdits Juges de Police aux Négocians
auxquels leſdits grains appartiennent.
I I.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du 22 , qui
3 ſuſpend à Dijon , Beaune, Saint-Jean- de-Lone &
224 MERCURE DE FRANCE .
1
Montbard , la perception des droits fur les grains
& farines , tant à l'entrée deſdites Villes que dans
les Marchés.
ΙΙΙ.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du 24 , quí ,
en renouvelant ſes défenſes à toutes perſonnes ,
notamment aux Juges de Police , à tous ſes Of
ciers , &c. de mettre aucun obſtacle à la libre
circulation des grains & farines de Province à
Province , accorde à ceux qui feront venir des
grains de l'étranger dans le Royaume , une gratification
de 18 f. par quintal de froment , & de
12 f. par quintal de ſeigle.
I V.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du 23 Avril
dernier , qui exempte de tous droits d'entréedans
le Royaume , les livres imprimés ou gravés , ſoit
en françois , ſoit en latin , reliés ou non reliés ,
vieux ou neufs , venant de l'étranger.
NOUVELLES POLITIQUES.
CENT
1
D'Athenes , le 20 Février 1775.
ENT CINQUANTE Grecs de la Morée ont fait
une deſcente dans l'Iſſe d'Egina le 2 de ce mois ,
&y ont commis toutes les horreurs du briganda
ge le plus décidé.
Du
JU I N. 1I775. 225
Du Caire , le 21 Février 1775.
Méhemet- Bey , inftruit que les Anglois avoient
des lettres à lui remettre de la part du Gouverneur
de Bombay , vient de charger le Douanier
de lui préſenter ces Etrangers & d'avoir pour
eux toute forte d'égards. Le Gouvernement d'E .
gypte est très - diſpoſé à favoriſer le commerce
des Indes par la Mer Rouge , & à y attirer les
Navigateurs Européens qui pourroient y faire un
cabotage utile. Ils doivent ces diſpoſitions à la
connoiffance qu'on a de leur expérience & de
l'ignorance des Mariniers du pays.
De Rome, le 22 Mars 1775.
Les fouilles faites depuis ppeeuu à Tivoli , ont
procuré des découvertes précieuſes pour les Amateurs
de l'antiquité & des arts. On a trouvé différentes
ſtatues de grandeur naturelle , d'un travail
achevé ; entr'autres une figure en pied repréſentant
Apollon touchant de ſa lyre ; une autre
repréſentant Thalie couronnée de lierre , & portant
une houlette & un maſque ; une Melpomene
avec un maſque tragique & la couronne de Bacchus
, & une Polymnie enveloppée d'un draperie
& couronnée de fleurs. Parmi les autres morceaux
curieux trouvés en cet endroit , où l'on
croit que la maison de campagne de Caſſius étoit
ſituée , on remarque fur- tout un tableau en moſaïque
, très- bien conſervé: Ce tableau repréſente
une barque fur le Nil , pourſuivie par une hippopotame
& par un crocodile. On voit dans la barque
un grand nombre de figures , & entr'autres un
P
226 MERCURE DE FRANCE .
Matelot qui défend , avec un trident , ſon bâti
ment contre la fureur de ces animaux.
On vient de découvrir , en dehors de la Porte
Majeure , un monument précieux de l'antiquité.
C'eſt une tête de marbre que l'on croit être celle
de l'Empereur Vitellius.
De Livourne , le 12 Avril 1775-
"
Le peu de ſuccès du Roi de Maroc devant
Mélille , & les forces confidérables que le Roi
d'Eſpagne raſſemble , ont répandu la conſternation
parmi les Etats Barbareſques & particuliérement
à Alger. Quelques gens prétendent que ces
Puiſſances immolent leurs querelles particulieres
à la crainte générale , & qu'elles ont conclu entr'elles
une alliance offensive & défenſive , pour
être plus en état de faire tête aux Eſpagnols .
Mais cette nouvelle paroît moins avérée que la
déclaration de guerre du Roi de Maroc aux Algériens.
Des Frontieres de la Ruffie , le 16 Avril 1775.
Des lettres de Caſan parlent d'un foulevement
arrivé au pays des Baskirs. On prétend qu'ils ont
voulu , à l'exemple des Tartares de Baranskoy ,
s'affranchir du tribut qu'ils paient depuis deux
fiecles aux Souverains de Ruffie. Ils ont chaffé
les Receveurs de ce tribut , tué ou maltraité des
Popes qui leur avoient été envoyés pour travailler
à leur converfion , & placé leurs Idoles &
les images du grand Lama dans les Chapelles
ambulantes que les Prêtres Ruſſes avoient établies
JU I N. 1775 . 227
au milieu de leurs Hordes. Ces Peuples font voi.
fins d'une Nation Tartare qui reconnoît l'Em-
Pre du Dey - Lama , & de celle des Calmouks
Usbeks. Le Gouvernement prend des meſures
pour les faire rentrer dans l'ordre.
De Vienne , le 15 Avril 1775.
L'attroupement des payſans de la Bohême eſt
diſſipé : tous les mutins font rentrés dans le devoir.
On a publié un pardon général & on
attend une nouvelle Ordonnance qui doit fixer à
Crois jours par ſemaine les corvées de ces Pay-
Fans pour leurs Seigneurs .
On vient de défendre aux ſoldats la poudre &
La friſure. Les cheveux de faces feront renfernés
déſormais dans la queue.
De Londres, le 20Avril 1775.
Un Vaiſſeau arrivé de la Guinée a apporté ,
dit - on , la nouvelle que les Foulis, Peuple descendu
des Arabes , avoient paru depuis peu en
grand nombre ſur les bords de la riviere de Gama
bie , & qu'ils avoient commis pluſieurs actes
d'hoſtilité contre les Anglois. Ces nouvelles ajourent
que ce Peuple , Mahométan rigide , eſt très .
puiſſant & très - inſtruit des avantages de la traite
He l'or , de l'ivoire & des Eſclaves , & que ſa
Dravoure peut nous cauſer de grands embarras
Tur cette côte.
Le Congrès provincial , aſſemblé à Concorde ,
dans la baie de Maſſachuſett , a fait , le 24
Mars , un arrêté pour recommander aux Peu
ples de redoubler leurs efforts & leur réſiſtance
1
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
contre les entrepriſes de l'ennemi commun , quel.
que riſque qu'il y eût à courir. Cet arrêté eſt
figné de J. Hamock , Préſident , & du Secrétaire
de l'Affemblée.
On aſſure que trois des Régimens qui viennent
de s'embarquer , ont ordre de ſe rendre à Phila
delphie , où doit ſe tenir le Congrès général indiqué
au 10 Mai.
Vingt - quatre bâtimens de tranſport , chargés
de Troupes pour le camp de Boſton , ſont partis
de Corck (en Irlande) le 28 Avril.
On apprend que la Province de la Nouvelle.
Yorch envoie des Délégués au Congrès de Philadelphie.
On ajoute que dans le Comté de Cum
berland , colonie de cette Province , les Infurgens,
au nombre de cinq cents , peu fatisfaits de leurs
Magiſtrats , les ont enlevés , & l'indéciſion du
genre de mort qu'ils leurs feroient fubir a ſauvé
leurs jours , en donnant le temps aux Habitans de
la Nouvelle- Hampshire de s'emparer de ces Juges
qu'ils ont conduits dans leurs priſons . On ne
laiſſe traverſer le Comté de Cumberland par aucun
voyageur ſans un paffe-port ſigné du Comitté.
De tous les Officiers de Juſtice , ils n'en
ont conſervé que deux , dont ils ont reſtreint les
fonctions à la ſeule connoiſſance des affaires
criminelles.
De la Haye , le 28 Avril 1775.
Le Docteur Plenicz , de Vienne en Autriche ,
connu par pluſieurs Ouvrages , a remis , avec la
permiffion de l'Impératrice-Reine , aux Miniftres
de Hollande & d'Angleterre , un ſecret de ſon
invention pour la conſervation des bois , avant
JUIN. 1775. 229
& après l'emploi qu'on en fait dans la Marine.
On doit conſtater la réalité & l'importance de
cette découverte par des épreuves faites avec
ſoin dans les Ports où les bois ſont le plus expoſés
à ſe détériorer .
On a reçu à Amſterdam des lettres de Moga .
dor , en date des 16 & 17 Mars , ſuivant leſquelles
l'Empereur de Maroc venoit de faire publier
qu'aucun Vaiſſeau n'approchât de ſes Ports avant
le lever ni après le coucher du ſoleil , ſous pei
ne de payer 1000 pieces de huit , indépendamment
des ſuites fâcheuſes auxquelles ces vaiſſeaux
pourroient être exposés en contrevenant à la
défenſe.
De Paris, le 12 Mai 1775.
Les mêmes brigands qui avoient enlevé le
bled , la farine , le pain à Pontoiſe , à Saint-
Germain , à Verſailles , font venus ici piller la
Halle au pain , les différens marchés & les Boulangers
, ils ſe ſont enſuite répandus dans les Villes
, Bourgs , Villages qui avoiſinent la Capitale.
Ce n'eſt pas le beſoin qui a porté ces malheureux
à ces excès. Ils ne manquent ni de pain , ni d'argent.
Ils laiffent même de l'or dans les lieux où
ils fixent les bleds & le pain au-deſſous de leur
valeur. Il eſt évident qu'ils n'ont d'autre but
que de dépouiller les Propriétaires , de ruiner les
Fermiers & les Laboureurs , & d'anéantir la fubfiſtance
qu'ils jettent & qu'ils diſperſent. Le
Gouvernement a pris de juſtes meſures pour rétablir
la tranquillité ; les malfaiteurs font actuel .
lement pourſuivis ſans relâche. L'excès du dé.
fordre a forcé d'autoriſer les Troupes à repouſſer
la violence par la force , & l'on fera une puni-
P3
230 MERCURE DE FRANCE .
tion prompte & exemplaire de ceux qui feront
arrêtés,
Les brigands qui courent les Villes & les cam.
pagnes pour enlever & détruire la ſubſiſtance du
Peuple, s'étant rendus à Mery-fur- Oife , y ont
pillé un bateau de bled, & ont excité les Habitans
du lieu à ſe joindre à eux & à voler le grair ,
Le Curé , par un prone touchant & par les exhor.
tations qu'il a faites dans tous les Hameaux où il
s'eſt tranſporté , a déterminé tous les Paroiffiers
à rendre ce qu'ils avoient pris , tant en bled qu'en
farine , ce qui a été complettement exécuté. Le
Roi , informé de la conduite qu'a tenue ce Curé ,
lui a fait aſſurer une penſion de 1200 liv. fur le
premier bénéfice qui viendroit à vacquer.
Les reſtitutions qui ont commencé par Méry ,
ſe ſont étendues : il s'en fait journellement de
tous côtés , foit en nature , ſoit en argent. Le
Roi a fait publier un ban par lequel il fait grace
à tous ceux qui n'étant ni les chefs , ni les inftigateurs
du déſordre , ont été entraînés dans les
attroupemens par l'exemple de la ſéduction , à
condition qu'ils reſtitueront en nature ou en argent
, les grains , farines & pains qu'ils auront
pillés , ou qu'ils ſe ſeront fait donner au - deflous
du prix courant.
Sidi Abdhraman Bediri Aga , Envoyé du Pacha
& de la Régence de Tripoly de Barbarie , eſt
arrivé à Paris : il a eu , le 17 de ce mois , fa premiere
audience du ſieur de Sartine , Secrétaire
d'Etat ayant le département de la Marine.
JUIN. 1775. 231
1
PRÉSENTATIONS.
Le 30 Avril , la Marquiſe de Coigny & la Comteſſe
de Chapt ont eu l'honneur d'être préſentées
au Roi & à la Famille Royale , la premiere par
la Comteſſe de Coigny , & la ſeconde par la
Comteſſe de Raftignac.
Le 1 Mai , le Marquis de Segur , Chevalier de
l'Ordre du Roi , a eu l'honneur de faire ſes remercimens
à Sa Majeſté , en qualité de Commandant
de la Franche-Comté ; & il a été préſenté ,
en la même qualité , à la Reine & à la Famille
Royale.
Le 7 Mai , les Députés des Etats d'Artois ont
eu audience du Roi , auquel ils ont été préſentés
par le Marquis de Levis , Gouverneur de la Province
, Lieutenant-Général des armées du Roi &
Capitaine des Gardes de Monfieur ; & par le Maréchal
du Muy , Miniſtre & Secrétaire d'Etat ,
ayant le département de la guerre. Ils ont été
conduits àcette audience par le Marquis de Dreux ,
Grand Maître des cérémonies , & par le ſieur de
Watronville , Aide des cérémonies. La députation
étoit compoſee , pour le Clergé , del'Evêque
de Saint Omer , nommé à l'Archevêché de Tours ,
qui portoit la parole : pour la Nobleffe , du Marquis
d'Aouſt , & pour le Tiers - Etat , du ſieur
Brunet , Ecuyer , ancien Conſeiller - Penſionnaire
de la ville & cité d'Arras .
La marquiſe de Barbançois , la comteſſe d'Ecquevilly
, la marquiſe de Goulet & la marquiſe
de Valanglard ont eu l'honneur d'être préſentées
, le 7 mai , à leurs Majeſtés & à la Famille
royale ; la premiere, par la marquiſe de Turnin :
1
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
:
Ja feconde , par la marquiſe d'Ecquevilly; la
troiſieme , par la Princeſſe de Beauveau ; & la
quatrieme , par la Princeſſe de Guiſtel.
Le 9 Mai , le duc Charles -Auguſte de Saxe-
Weymar - Eifenack , & le prince Frédéric- Ferdinand
, fon frere , qui voyagent ſous le nom de
comtes d'Alſtadt , prirent congé de Leurs Majestés
& de la famille royale , & ils furent conduits
à cette audience par le ſieur la Live de la Briche ,
introducteur , & le ſieur de Séqueville , ſecrétaire
ordinaire du Roi à la conduite des ambaſſadeurs ,
qui précédoit.
Le 14 mai , le ſieur Albert , lieutenant-général
de Police de Paris , a eu l'honneur d'être préfenté
en cette qualité au Roi , par le duc de la
Vrilliere , miniſtre & Secrétaire d'Etat.
La marquiſe de Choiſeul a eu l'honneur d'être
préſentée , le 14 mai, à Leurs Majeſtés & à la
Famille royale , par la Marquiſe de Choiſeul ,
Douairiere.
Le 21 mai , la comteſſe de Turenne a eu l'hon.
neur d'être préſentée à leurs Majestés , ainſi qu'à
la Famille royale , par la vicomteſſe de Noailles.
Le 18 du mois d'avril dernier , le vicomte de
Villereau , officier au régiment des Gardes-Françoiſes
, a eu l'honneur d'être préſenté à Leurs
Majeſtés & à la Famille royale.
L'on répete ici cette préſentation , parce qu'au
dernier Mercure , dans lequel elle a été inférée ,
l'on avoit mis le vicomte de Vaillerau , au lieu
qu'il faut lire de Villereau.
JUIN 1775 233
NOMINATIONS.
Sa Majesté a accordé l'Abbaye de Haute-Fon .
taine , ordre de Cîteaux , dioceſe de Châlons -fur-
Marne , à l'abbé Berthelot , inſtituteur des enfans
de France.
Sa Majeſté a accordé la place de commandeur ,
vacante dans l'ordre de; Saint-Louis par la mort
du marquis de Broc , au comte de Gayon , lieutenant
- général des armées du Roi.
Le ſieur le Noir ayant remis au Roi ſa démis
fion de la place de lieutenant-général de police
de Paris , Sa Majeſté a nommé à cette place le
fieur Albert , ci-devant conſeiller au Parlement ,
& intendant du Commerce.
Le Roi a auſſi donné au ſieur la Garenne , fer-
- gent - major au Régiment des Gardes - Françoi
ſes , une commiſſion pour commander la Garde
de Paris & le Guet à pied.
1
F
a
Le Roi a diſpoſé,de la place de commandeur ,
vacante dans l'Ordre de Saint Louis , par la
mort du ſieur de la Graulet , en faveur du ſieur
de la Merville, maréchal de camp , lieutenant
de Sa Majeſté à Lille.
Le Roi a accordé les entrées de ſa chambre
au maréchal de Nicolaï.
Le Roi a nommé aux places vacantes dans la
chapelle de Madame Adelaide , & ſur la préſentation
de cette Princeſſe : 19. à la place de cha
pelain , ſur la démiſſion de l'abbé de Pertuis ,
l'abbé de Lucy , clerc de Chapelle ordinaire :
2°. à la place de clerc ordinaire de Chapelle ordinaire
, l'abbé Rollet , chapelain de quartier :
3. à la place de chapelain de quartier , l'abbé
P5
234
MERCURE DE FRANCE.
Baranchon , clerc de chapelle de quartier : 45. à
la place de clerc de chapelle de quartier , l'abbé
Raulin , docteur de Sorbonne , chanoine de Périgueux.
Le 18 Mai , le Roi a nommé caudataire de
Sa Majeſté pour porter la queue de ſon manteau
à la cérémonie de la réception de grandmaître
de l'Ordre du Saint Eſprit , qui ſe fera à
Reims le furlendemain de ſon ſacre , le vicomte
de Talaru , premier maître- d'hôtel de la Reine.
MARIAGES.
Le 30 Avril ,le Roi & la Famille Royale ont
ſigné le contrat de mariage du marquis de Louvois
, lieutenant - général du Royaume de Na.
varre , & Pays de Béarn , avec la baronne de
Huffel , née Vriéſen.
Le 7 Mai ,le Roi ſigna , ainſi que la Famille
Royale , le contrat de mariage du marquis de
Tragin , avec Demoiſelle Blondel d'Azincourt ,
& celui du marquis de Folleville , capitaine au
Régiment de Bourbon , cavalerie , avec Demoiſellede
Buffy.
Le 21 Mai , le Roi , la Reine & la Famille
Royale ont ſigné le contrat de mariage du marquis
de Saint Hermines , gentilhomme d'honneur
de monſeigneur le comte d'Artois , avec Demoi.
felle de Polignac; celui du comte de la Farre ,
aide major de la Gendarmerie , avec Demoiselle
de Caramant ; celui du Comte de Vauban , lieutenant
de Roi de la province de Franche- Comté ,
avec Demoiselle de Barbantane & celui du
comte de Foffieres , meſtre- de- camp de Dra .
gons , avec Demoiselle de Gleon.
,
1
JUIN. 1775- 235
NAISSANCES.
La princeffe Caroline , ſoeur du Stadhouder ,
épouſe du prince de Naſſau- Weilbourg , eſt accouchée
d'un fils , le premier Mai , à Kirckeim.
La nommée Jeanne Boucher , femme de Jean-
Charles Innocent Carmin , foldat au Régiment
des Gardes-Suiſſes du Roi , eſt accouchée , le 13
Mai , de trois garçons , qui ſe portent bien.
A
BAPTEME.
Le Jeudi 4 Mai , la Reine , repréſentée par
Madame la maréchale de Mouchi , & monfeigneur
le comte d'Artois , repréſenté par M. le
comte de Bourbon Buffet , ont fait l'honneur aux
fieur & dame Gretry de tenir leur fille fur les
fonts de baptême , dans l'Eglife de Notre-Dame
de Versailles ; elle a été nommée Antoinette-
Charlotte-Philippine.
f
236 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Le 27 Avril 1775 , très haut & très -puiſſant
Seigneur , Monſeigneur Charles - Frédéric de la
Tour - du - Pin de Bourlon , marquis de Gouver-.
net , vicomte de Calvinac , baron d'Aix , Seigneur
de Chaupac , Auberife , Laudſer , Senevienes
, & autres places , gouverneur de Montelmart
, ſénéchal de Diois & Valantinois , eſt
mort âgé de 80 ans & demi , étant né le 7 Novembre
1694. Il étoit le chef de la Maiſon de la
Tour-du Pin Bourlon , en lui s'éteint la branche
aînée de cette Maiſon , n'ayant eu que trois
ſoeurs mariées , l'aînée , dont la poſtérité eſt
éteinte , avec le Marquis de Crufſol Monſales ;
la ſeconde mariée avec le marquis de Vegnes ;
elle a laiſſé un fils reçu chevalier de Malthe ,
& marié avec Mademoiselle de Maugiron ; la
troiſieme mariée avec le marquis de Miramond
, dont il y a trois fils , l'ainé marié avec
Mademoiselle de Sanſac; le ſecond vicaire-général
d'Autun ; le troiſieme Chevalier de Malthe
, & officier aux Gardes- Françoiſes .
Anne Coujard , fille , eſt décédée le 19 Avril ,
en la ville de Château Chinon , âgée de cent ans.
Elle a conſervé juſqu'au dernier moment la mé.
moire la plus heureuſe , & peu de jours avant ſa
mort , elle liſoit encore avec facilité.
Le ſieur de la Graulet , brigadier des armées
du Roi , commandeur de l'Ordre de Saint Louis ,
lieutenant pour Sa Majeſté du Château - Trompette
, eſt mort à Bordeaux le 25 Avril .
Pierre-Antoine Rome , abbé commandataire de
l'Abbaye d'Autrai , eſt mort à Paris le 2 Mai ,
Agé de foixante trois ans .
JUIN. 1775. 237
Lue- François de Laurencin , chevalier baron
de Chanzé, ſeigneur dudit lieu , y eſt mort dans
ſa quatre- vingt- quinzieme année.
Anne-Elifabeth Amiot , veuve du ſieur Motin ,
marchand à Bourg- en- Breſſe , y eſt morte le 4
Mai , dans la cent - deuxieme année de ſon âge.
Il n'y a pas plus de fix mois qu'elle avoit fait
cinq lieues à pied dans le même jour.
Le Reine de Danemarck , Caroline- Malthilde ,
ſoeur du Roi d'Angleterre , eſt morte le 10 Mai
à Zell , daris l'Electorat de Hanovre , dans ſa
vingt-quatrieme année.
La Comteſſe de Périgord , dame d'honneur de
Meſdames Victoire & Sophie , eſt morte à Verfailles
le 22 Mai.
LOTERIES.
Le cent-ſoixante- treizieme tirage de la Loterie
de l'Hôtel-de-Ville s'eſt fait , le 26 du mois de
Mai , en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille liv. eſt échu au No. 16136. Celui
de vingt mille livres au No. 11183 , & les deux
de dix mille , aux numéros 11200 & 11589.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale mili
taire s'eſt fait le 5 Mai. Les numéros fortis de
la roue de fortune font 15 , 4 , 12, 37, 39. Le
prochain tirage ſe fera le 5 Juin.
-४
238 *
MERCURE DE FRANCE
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Epître d'une jeune Religieuſe à ſa Soeur , ibida
Le retour du printemps , 13
Les Oiseaux , 14
Vers de Claudien appliqués au mariage de Mde
Clotilde, 19
Impromptu à Mad. la Comteſſe de Clary , 20
Epigramme, 21
L'Amour tel qu'il eſt , ibid.
:
L'Amour chez les deux ſexes , 22
Grande Vérité , ibid.
Sur M. *** , 23
Quels ſentimens !! ibid.
Grand principe , 24
L'Officier prévoyant ,
Rofélie , conte ,
goley de Juvigny.
Le Ver luiſant & le Roſſignol , fable ,
Epître ſur le Bonheur ,
Vers pour mettre au bas du portrait de M. Ri-
Epitaphe du Marquis de L....
ibid.
29
30
50
ibid.
52
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES , 53
LOGO GRYPHES , 57
Menuet des Nymphes de Diane , 58
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 66
De la connoiſſance de l'Homme, ibid.
Sageſſe de Louis XVI , 70
Les confidences d'une jolie femme , 76
Recherches critiques , hiſtoriques , fur la ville
de Paris , 88
JUIN. 239 1775-
L'ame d'un bon Roi ,.
Tablettes aſtronomiques ,
90
91
Principes fondamentaux de la conftruction des
places , 92
Avis au peuple ſur ſon premier beſoin , 95
Liberté du commerce & de l'induſtrie , 96
Journal de Littérature , ibid.
Dictionn . portatif, théologique , 97
Traité économique & phyſique des Oifcaux
de baſſe- cour , 102
Avis aux meres qui veulent no urrir leurs enfans
, 105
Difcours prononcés dans l'Acad. Françoiſe , 107
Monfieur Caffandre ,
---
Eloge de Louis le Bien-Aimé ,
Théâtre de Campagne ,
de Shakespeare ,
Banquiers ,
Manuel Militaire ,
Journal des cauſes célebres
Mon dernier mot ,
128
133
147
150
Réflexions ſur les avantages de la Gazette des
152
153
ibid.
155
Annonces ,
Académie Françoiſe ,
SPECTACLES ,
Concert Spirituel ,
159
164
166
ibid.
Opéra ,
Comédie Françoife ,
Comédie Italienne ,
ARTS.
167
181
182
186
Gravures ,
Sculpture ,
Muſique.
ibid.
190
193
Vers pour mettre au bas du portrait de M.
Turgot, 195
Lettre à M. Lacombe ,
Lettre à M. de Voltaire ,
ibid.
196
240 MERCURE DE FRANCE.
Réponſe de M, de Voltaire ,
Lettre à M. l'Abbé ***
Copie de la lettre du Roi envoyée aux Evêques,
Inſtruction ,
Variétés , inventions , &c.
Lettre à M. Lacombe ,
197
198
203
204
209
211
Bienfaiſance, 212
Anecdotes. 216
AVIS, 220
Arrêts , 223
Nouvelles politiques , 224
Préſentations , 23 1
Nominations ,
233
Mariages , 234
Naiſſances , 235
Baptême , ibid:
Morts ,
Loteries ,
236
237
FIN
OPIE d'une Lettre des Libraires aſſociés ,
concernant les VÉRITABLES SUPPLÉMENS
DE L'ENCYCLOPÉDIE
DE PARIS , actuellement fous Preffe,
JE
:
E m'empreſſe de vous donner Avis qu'on vient de
ettre fous Preſſe les VERITABLES SUPPLÉMENS
U DICTIONNAIRE ENCYCLOPÉDIQUE ; ils
ront compoſés de 5 Volumes in - folio , on emploie
our ces Supplémens un Caractere & du Papier entiéreent
ſemblables à ceux qu'on a employés pour le Diconnaire
Encyclopédique. Le prix de chacun de ces
olumes ſera de 24 livres. Le premier Volume parofa
en Décembre prochain ; le ſecond , en Juillet 1776 ;
troiſieme , en Décembre ; & les deux derniers en
aillet 1777. Le Supplément que je vous annonce eſt
→ même Ouvrage qui , en 1769 , a été entrepris & proofé
par M. Panckoucke , Libraire de Paris. Il a deuis
été annoncé par MM. Cramer l'atné &de Tournes ;
les Journaux de M. Rousseau de Bouillon , en ont
ait pluſieurs fois , mention. Je vous annonce cet Ourage
, Meſſieurs , comme les Véritables Supplémens de
Encyclopédie , parce que la plupart des Auteurs de ce
élebre Dictionnaire y ont eu part. Chaque Article a
n rapport plus ou moins direct aux Articles déjà traiés.
Il ſuffit de vous dire que ce Supplément eſt l'ouvrage
de MM. d'Alembert , Marquis de Condorcet , Baon
de Haller , Adanson , Louis , de Montbéliard , Beroulli
, Marmontel, &c. des hommes , enfin , les plus
..
es plus célebres desAcadémies de France & Etrangerts
L'Ouvrage eſt actuellement achevé ; on a mis fix ans
le compofer: le Manufcrit a coûté 80000 livres. Il e
été facile de faire un plus grand nombre de Volumes ,
l'on eût voulu copier mot pour mot des Volumes entie
ou les extraire . L'Editeur a tiré très - peu de ſecour
des Encyclopédies faites en pays étrangers ; il y en
une fur - tout qui eſt remarquable par un très - gran
nombre d'Articles de Controverſe , qu'il ſemble qu'o
n'auroit point dû y trouver.
Comme les Articles de Métaphysique , de Morale , d
Théologie , n'ont déjà que trop d'étendue dans le Di
tionnaire , on a évité avec ſoin dans ces Supplémens
de revenir ſur ces matieres ; on n'a eu en vue que
perfection des Sciences , des Arts & de la Littérature
& afin que ces Supplémens puſſent ſe vendre librement
on y a employé la plus grande ſageſſe .
On ſouſcrit actuellement chez MM. les Librairės de Fran
ce & des Pays étrangers . Le premier paiement d'avan
ce eſt de 12 livres. On paiera 24 livres en recevant le
Tome premier ; & l'avance de 12 livres ſera diminuée
fur le dernier paiement.
Je vous ſupplie de raſſembler , avec le plus d'exacti
tude qu'il vous ſera poſſible la liſte de tous les Souſcrip
teurs de ce grand Ouvrage , & de recevoir leurs Com
miſſions pour ces Supplémens
15 Mai 1775-
VERSITY OFMICHIGAN LIBRARIES
:
ARTES
1837
LIBRARY
VERITAS
SCIENTIA
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIBUS UNUM
TUEBOR
SI
QUARISPENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSP
>
...
nellt UP MICHIGAN LINDADIES
20
Al
ME
-

MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS:
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUILLET. 1775.
PREMIER VOLUME.
N°. IX.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX.
MARC- MICHE ARC - MICHEL REY, Libraire fur le Cingle à
Amsterdam , continue d'imprimer & de débiter le
MERCURE DE FRANCE , ouvrage périodique contenant
des Pieces Fugitives en Vers & en Profe , des
Enigmes, Logogryphes , Nouvelles Littéraires , Annonces
des prix des différentes Académies , Annonces de Spectaoles,
Avis concernant les Arts agréables , comme Peinture
, Architecture , Gravure , Musique &c. quelques
Anecdotes; des Edits , Arrêts , Déclarations ; des Avis ,
des Nouvelles Politiques ; les Naissances & les Morts
des Personnages les plus illustres ; les Nouvelles des Loteries
, & affez ſouvent des Additions intéreſſantes de
Editeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f12 : Ceux qui voudront avoir des parties ſéparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770 , 1771 , 1772 , 1773 , 1774.
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Décembre 1774
en 78 Volumes.
dito , la ſuite , fous preſſe.
Depuis 1764 , l'année est composée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Histoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruſſes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidèles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſes zlors fur les lieux par ordre du Chef-Commandant
de l'Armée. 8vo. I vol. àf6 : -
Diſſertation ſur l'Arſenic , qui a remporté le prix propoſé
par l'Académie Royale des Sciences & Belles -Lettres ,
pour l'année 1773. Par M. Monnet , Minéralogiſte
employé au ſervice du Roi de France &c. &c. &c.
Berlin 1774.
Don Pedre , roi de Caſtille , tragédie. Nouvelle édition
purgte des fautes qui ſe trouvoient dans les précédentes
On y a ajouté.
11-22-27
R
15313 LIVRES NOUVEAUX.
Eloge Hiſtorique de la Raiſon. Suivie d'une piece fut
l'Encyclopédie , d'un petit écrit ſur l'arrêt du Confeil
du 13 Septembre 1774 , qui permet le libre commer
ce des bleds dans le royaume , & de la Tactique ,
augmentée d'une note très-intéreſſante.
Hiſtoire de Jenni , ou le Sage & l'Athée , par Mr.
Sherloc. Traduit par M. De la Caille en XII Chapitres.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo
3 vol. 1774. àf3 :
MARC-MICHEL REY , Libraite à Amsterdam , débite ac
tuellement les XVII . volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , dua
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. des Planches
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Plan
ches ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancient
Ministre Plénipotentiaire de France, fur divers ſujeta
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII Volumes 1774
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille-douce. Amst. 1774.
àf 8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vola
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé : Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfu
giés . On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les
Droits des Souverains, grand in-douze , I vol. 1775. àf
AVIS.
J'ai mis ſous preſſe & je ſuis ſur le point de publier
un ouvrage intéreſſant , pour toutes les Nations ; ce font
les Plans & les Statuts des différens établiſſemens ordonnés
& fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
DE RUSSIE pour l'inſtruction de la Jeuneſſe de ſon
Empire & pour le bonheur de tous ſes Sujets .
As
Ces Etabliſſemens ſont La Maison d'Education de
Moscou ; l'Académie & l'Ecole des Beaux Arts ; la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises ;
le Corps des Cadets de terre; la Caiſſe des Veuves
des Orphelins ; une Caisse de Dépôt ouverte au Public
& un Lombard.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite à
St. Pétersbourg , par un François qui poſſede les deux
Langues , d'après les Originaux Ruffes & fous les yeux
de Monfieur le Général Betzky , Directeur de tous ces
Etabliſſemens.
On apprendra dans les différentes pieces qui le compoſent
, à bien connoître le génie & les moeurs actuelles
de la Nation & les efforts de l'IMPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux ,
inſtruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés ,
pour en prévenir de nouveaux ; pour conferver les enfans
abandonnés de leurs parens ; pour foulager les
Veuves & les Orphelins ; pour affurer les ſucceſſions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circulation
les fonds des ſujets ; pour fauver les fortunes
des particuliers , de la rapacité des ufuriers ; pour affranchir
des Serfs , & former un tiers état libre &
Manufacturier ; & fur-tout pour perfectionner l'Education
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les meres
& les enfans honnêtes , & aſſurer le regne des bonnes
moeurs .
La ſageſſe des réglemens expoſés dans le plus grand
détail , en fait une lecture intéreſſante par elle - même ,
& elle le devient d'avantage encore par des morceaux
relatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la conſervation
de la ſanté , objets d'une utilité commune à toutes les
contrées .
Ce recueil formera 2 vol. grand in - douze , de 50
feuilles d'impreſſion , à f 2 : 10 courant de Hollande.
Une feconde édition in 4to. en deux parties , fera ornée
de plus de 90 morceaux de gravure plus ou moins
conſidérables , à f 10 : no de Hollande.
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle &
correcte.
Les différentes Nations policées de l'Europe defiroient
depuis long-tems la publication de cet ouvrage.
il eſt propre à montrer à des Peuples qui croyent tour
connoître & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'ils
pourroient bien n'en être qu'aux premiers élémens.
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET. I. Vol. 1775.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ADIEUX A L'AMOUR.
A
Ode Anacreontique.
MOUR , j'ai cru de bonne foi
Qu'en me rangeant ſous ton empire ,
Je pourrois de ma foible lyre
Tirer des fons dignes de toi.
Mais depuis que ta flamme ardente
A circulé dans tous mes ſens ;
A3
6 MERCURE DE FRANCE.
Ma Muſe , trifte & languiſſante ,
Regrette ſes premiers accens.
Les plumes tendres de tes atles
Ne valent rien pour compoſer.
Quand le coeur agit près des Belles ,
L'eſprit s'obſtine à repoſer.
Tout Amant qui chante ſa gloire
N'en eſt encore qu'aux deſirs ;
Je l'attends après la victoire :
Il chantera mal ſes plaiſirs .
Oui , de Minerve fugitive
Je veux rattraper le manteau.
Loin de Paphos , ma Muſe active
Pourra prendre un eſſor nouveau.
Si ſur les genoux d'Emilie
Mon pupitre reſtoit placé ,
Les Ris , les Jeux & la Folie
L'auroient bien vite renverſé.
Par M. Augustes
JUILLET. I. Vol. 1775: :
CONTE ANACREONTIQUE.
A Mademoiselle de F.....
DAN
Ans cet âge où l'on ignore
Juſqu'où mene le deſir ,
Où le coeur , novice encore ,
N'a point connu le plaifir ,
La jeune & fimple Clycere ,
Dans les jardins de Cypris ,
Cueilloit d'une main légero
Et le muguet & les lis.
En groupes étoient près d'elle
Des roſes , dont l'incarnat
Avoit du teint de la belle
Et la fraîcheur & l'éclat.
De ces fleurs elle s'approche ;
L'Amour ſe montre à l'inſtant
Prend ſon arc & lui décoche
Un trait rapide & perçant.
Ah ! dit- elle , je ſoupire !
Je ſens un mal qui me plaſt !
Jeune enfant , ce doux martyre
M'eſt- il causé par ce trait ?
Vas , reconnois ma puiſſance ,
Répond le maître des coeurs :
Si jamais , par imprudence ,
A 4
MERCURE DE FRANCE,.
i
Tu me cherches fous ces fleurs ,
Souviens- toi que tu t'expoſes
Ades regrets ſuperflus ;
Tu m'as trouvé ſous des roſes ,
Tu ne m'y trouveras plus .
Par M.le Comte de N....
:
ر ي ز ا
MADRIGAL à Madame la M. d'A...
JE fuis accablé de triſteſſe
Aminthe , je vais vous quitter.
Voyez quel eſt pour vous l'excès de ma tendreſſe ,
Songez y quelquefois : mais puis- je m'en flatter ?
Mon ayeu ne doit point vous cauſer des alarmes :
Mes trop tendres deſirs font toujours combattus,
Si je ſuis l'Amant de vos charmes ,
Je ſuis l'Ami de vos vertus.
Far le même.
PORTRAIT de Madame de***.
Le don précieux de plaire ,
Des yeux qui vont droit au coeur,
Une ame tendre & fincere ,
JUILLET. I. Vol. 1775: 9
Des talens , de la douceur,
Un goût exquis , du génie ,
Enfin mille & mille appas ;
Voila ton portrait , Sylvie ,
Et tu ne t'en doutois pas,
Par M. de V....
LES DEUX TOURTEREAUX:
D
EUX Tourtereaux s'aimoient ,&depuis plus d'un jour >
On fait bien que ce ſont les héros de l'amour.
Mais voulant mieux goûter cette douceur extrême ,
Ils partirent d'un bois peuplé de mille oiſeaux ,
Et de lointains déſerts leur parurent plus beaux.
Ce fut une ſottiſe extrême.
Oh! qu'ils feront contens ! Les méchans , l'oifeleur ;
C'eſt loin de tout cela qu'on trouve le bonheur.
Les voila délogés. L'aimable ſolitude !
Dit le couple charmé ; l'heureux fort ! mais entin
Un jour ſe paſſe , & deux avec inquiétude ;
L'ennui vient , puis le trouble , enſuite le chagrin.
Hélas ! je vous croyois fidele ,
Vous ne m'aimez donc plus ; diſoit le Tourtereau.
Autant en dit la Tourterelle.
Chaque jour reproche nouveau.
Par un inſtinct ſecret , ils quittent leur retraited
Parmi quelques oiſeaux,dans un bocage épais,
A5
TO MERCURE DE FRANCE.
روا
Et loin de la foule indiſcrette,
Tous deux retrouverent la paix
Et la félicité parfaite.
Tout excès eſt un mal. Le monde a ſes dangers;
Le déſert n'est pas moins à craindre.
L'Amour vent des plaiſirs : ils ſont ſi paſſagers !
Quelquefois de l'Amour on a tort de ſe plaindre.
Par M. Marteau.
DEPUIS
BALADE.
EPUIS le temps qu'une étoile cruelle
Retient Lycas loin de notre hameau ,
Chacun me dit : Formez chaine nouvelle,
Choiſiſſez-vous un autre Paſtoureau ;
Dans les ennuis que donne longue abſence
Pas ne vous faut paſſer tous vos beaux jours.
Moi , je réponds d'un ton de doléance :
C'eſt vainement que tenez tels diſcours ,
Toujours Lycas aura la préférence :
Jamais jamais ne changerai d'amours.
Galans Bergers qui ſur votre muſette
Chantez ſouvent le peu que j'ai d'appas ,
Pour captiver la douce Timarette ,
Je vous le dis , vous perdez tous vos pas.
Point n'obtiendrez ma foi ni ma tendreffe ;
JUILLET. I. Vol. 1775.1
Coeur ingénu s'explique fans détours;
Le feul Lycas me plait & m'intéreſſe :
Bien changerois de rubans & d'atours ,
De fleurs encor , de houlette & de treſſe :
Jamais , jamais ne changerai d'amours.
Peut-erre , hélas ! que la rive étrangere ,
Où le deſtin appella mon Berger ,
En lui montrant plus gentille Bergere
Aura bien pu l'inviter à changer :
Grand' peur en ai ; pourtant ſi noir préſage
Vient confirmer ce danger que je cours ;
Si l'on m'apprend que Lycas eſt volage ,
J'en gémirai , mais las ; mon coeur toujours
Sera fidele au ferment qui l'engage :
Jamais , jamais ne changerai d'amours.
ENV01.
Jeunes Beautés qui , par goût , par vengeance ,
Au changement avez toujours recours ,
Tant que voudrez prenez cette licence ,
Tant que voudrez riez de ma conſtance ,
Jamais, jamais ne changerai d'amours.
Par Mile Coffonde la Creſſonniere.
12 MERCURE DE FRANCE.
۱۳
م ل ا
و ا
LE MARI JUSTIFIÉ. Conte.
CERTAIN ERTAIN homme avoit une époufe
Querelleuſe autant que jalouſe ,
Et qui toujours dans ſes accès
Lui faiſoit de nouveaux procès,
Un jour , dans un repas , d'une voix étonnée ,
Tout- à- coup elle dit : Je ſuis empoisonnée ;
Mais de ce traitement ſi doux,
Je n'accuſe que mon époux
L'époux préſent ſfitot s'écrie :
Quoi ! fans pudeur peut-on ainſi mentir!
Ah ! Meſſieurs ! l'on n'a qu'à l'ouvrir ,
Et l'on verra la calomnie.
Par la même.
ÉPITRE CONTRE LA MÉDISANCE.
J
A Mademoiselle***.
E ne vois rien de plus aimable ,
Rien que j'eſtime autant que vous .
Aſſuré d'un retour ſemblable ,
Je brave les regards jaloux.
Ah ! qu'il vienne me contredire ,
JUILLET. I. Vol. 1775. 13
Ce mouſtre armé de deux cents yeux ,
La Médiſance que déchire
L'aſpect de deux Amans heureux !
Qu'il vienne , lorſque ma Roſine ,
Senſible aux voeux de ſon Amant ,
Du prix que fon coeur me deſtine
Me donne le préſentiment !
Quand ſur ſa bouche , où je m'égare ,
De ſes propres feux animé ,
Je goûte ce bonheur ſi rare :
Celui d'aimer & d'être aimé !
Il aura beau faire & beau dire.
De mépris payant ſes chansons ,
De Roſine un léger ſourire
Anéantira ſes poiſons.
Je lui dirai : Triſte reptile ,
L'Amour , que tu pourſuis envain ,
Se rit de ta rage imbécille.
Pour ta dent mon coeur eſt d'airain.
Mais la fortune a ſon mérite :
La beauté n'eſt pas un tréſor ;
L'or fait un ſaint d'un hypocrite ,
Et d'une fotte un eſprit fort.
Vas ; je mépriſe la fortune ,
Qui ne rend pas le coeur content
L'Amour , les Graces en font une.
L'honneur eſt un beau diamant.
Loin des jardins que l'art décore ,
Où tout concourt à m'ennuyer ,
J
1
14 MERCURE DE FRANCE.
هللا
Où la fleur , que je vois éclore ,
Brille un inſtant ſur le fumier ,
Je vais chercher ſous la verdure ,
Dans le plus champêtre réduit ,
Une fleur plus ſimple & plus pure ,
Qui doit l'éclat qui me féduit
Aux ſeuls bienfaits de la nature.
Vils préjugés , vous n'êtes rien .
De la nature ami fidele ,
La mode en vain me les rappelle.
La bonne eſt de faire le bien.
Si je ſuis content de moi-même ,
De quels traits dois-je m'alarmer ?
Qui ſait mieux que moi ce que j'aime,
Et la raiſon que j'ai d'aimer ?
Ne crains donc pas la médiſance ,
Qui d'un coeur indigne de toi
Vaincroit peut- être la conſtance.
Roſine penſe mieux de moi ?
Chéri de toi , digne de l'étre ,
Tout me répond de mon bonheur.
Je n'appréhende pas qu'un traftre
Ait plus d'empire fur ton coeur;
Mais ne penſe pas de l'envie
Etouffer fitôt les ferpens.
Ignores-tu que ſa furie
Et ſe renoue & ſe replie
Contre les morts & les vivans ?
JUILLET. I. Vol. 1775. 15
De ton éloge qui l'offenſe ,
Sans doute elle murmurera.
Victime de ſon impudence ,
Son aiguillon y périra.
Pour nous la vie eſt un mélange
De courts plaiſirs , de longs tourmens.
C'eſt par le mépris qu'on ſe venge
De la ſatire des méchans.
Leurs bleſſures feront légeres ,
Si contre eux nous nous uniſſons ,
Riant du babil des Commeres
Et du murmure des Frêlons.
Par M. Girard Raignd.
EPITRE A ZELMIRE.
Ουτ , ui , jeune & charmante Zelmire ,
L'amour devoit être vainqueur ;
Vous allez régner ſur mon coeur &
Du vôtre il reconnoît l'empire.
Ennemi des fadeurs de l'art ,
Fuyant la gêne & la contrainte,
Je vous ouvre ce coeur ſans fard :
L'amour ne connoît point la feinte.
D'un Argus mauffade & grondeur ,
16 MERCURE DE FRANCE.
En vain la vigilance extréme
Veut s'oppoſer à mon ardeur ,
Zelmire , ou craint peu quand on aime .
Je ris de ces graves Cenſeurs ,
Dont la morgue triſte & ſévere ,
Sur nos coutumes , fur nos moeurs ,
Répand ſon fiel atrabilaire.
Ils voudroient , dans les noirs accès
De leur ſombre mélancolie ,
Du coeur de l'Amoureux François
Profcrire la galanterie .
Laifſſons là ces Héros perclus
Que la néceſſité rend ſages ,
De leur temps , qui n'existe plus ,
Vanter les triftes avantages .
Pour nous , profitons des momens
Que nous devons à la tendreſſe;
Toujours trop tôt pour les Amans ,
Le temps nous mene à la ſageſſe.
Quand on eſt jeune , il faut jouir :
A quoi lui fert d'être ſi belle ,
Si toujours au Dieu du plaiſir
Zelmire ſe montre rebelle ?
La beauté fuit comme Zéphyr :
Pareille à la brillante roſe ,
Epanouie à peine écloſe ,
Un jour la voit naître & mourir.
De l'âge prévenons l'injure :
Au ſein d'une volupté pure ,
Portes
JUILLET. I. Vol. 1775 17
Portés ſur l'atle des Amours ,
Loin du faſte & de l'indigence,
Une heureuſe & ſage indolence
Nous promet de tranquilles jours.
Tantot ſur la molle fougere ,
Au fond d'un boſquet ſolitaire ,
Je prendrai le frais ſous l'ormeau
Lorſque les Graces ingénues ,
Viendront ſe peindre à demi-nues
Sous le corſage le plus beau.
Tantôt de l'élégant Ovide
J'emprunterai les doux accens ;
Et la pudeur , au front timide ,
N'ofera contraindre nos fens.
Si quelquefois , dans mon caprice
De l'heureux Amant d'Euridice
J'exprime les brûlans tranſports ;
La voix touchante de Zelmiro
Auſſi- tôt viendra de ma lyre
Seconder les tendres accords.
Ainſi , plein d'une ardeur nouvelle
Toujours Amant , toujours aimé ,
Je n'irai point à chaque Belle
Porter un coeur mal enflammé.
Mon eſprit , quoiqu'un peu volage
Jamais des Amans de notre ago
N'approuva la frivolité ;
Seule vous aurez mon heminage
Jeune Zelmire , à la beauté
Peut on faire infidélité ?
B
18 MERCURE DE FRANCE,
H
;
Mais n'allez pas , d'un vain ſcrupule ,
Mal à - propos vous alarmer ,
Ni d'un préjugé ridicule
Défendre à vos yeux de charmer.
Pourquoi contraindre la nature ?
De l'Amour écoutons la voix ;
Difciple du bon Epicure ,
Je ne connois point d'autre loix.
Rien ne me trouble & ne m'altere :
Ma raiſon voit des mêmes yeux
Le palais du riche orgueilleux ,
Et le chaume de la mifere ;
Je ne fatigue Point les Dieux
De la kyrielle importune
De cent projets ambitieux ;
Je ſus toujours borner mes voeux ;
Sans courir après la fortune ,
Exempt de maux , je ſuis heureux
Une douce philoſophie ,
Peu de ſoins , beaucoup de gatté ,
De l'amour & de la ſanté ;
Voilà ce qu'il faut pour la vie.
Par Mr. le Grand de Laleu.
JUILLET. I. Vol. 1775. 19
LE VISIR & LE SOLITAIRE.
Un Roi des Indes avoit unViſiréclairé N
& fidele. Sous ſon miniſtere floriſſoit la
vertu. Le mérite le plus caché étoit étonné
de ſe voir découvert par la récompenſe.
L'abondance régnoit parmi les Peuples
; & tandis que du haut de ſon Trône
le Roi ſon maître donnoit des loix à
toute l'Aſie , ſes ennemis tremblans oſoient
à peine lever les yeux ſur l'éclat qui environnoit
ſa couronne.
Cependant , par tous ces brillans fuccès
, le Viſir ne pouvoit fermer la bouche
à l'envie ; ce monftre obfcur , ennemi né
de tout ce qu'il y a de grand , de la fange
où il eſt caché , s'efforçoit de lancer fon
venin juſques ſur les vertus du Viſir , &
d'en ternir la ſplendeur. Le Peuple aveugle,
qui trop ſouvent joint ſa voix à celle
de l'envie pour opprimer le mérite des
grands hommes , qu'il méconnoît juſqu'à
ce qu'il en ſoit privé , le Peuple parloit
le même langage qu'elle , ſur le compte
du Miniſtre. Entreprenoit-il une guerre
juſte avec tous les ménagemens poſſibles ,
on l'accuſoit d'etre prodigue du fangdes
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
hommes. Trouvoit - il quelque moyen
honorable de ne pas en venir à une rupture
ouverte , c'étoit un lâche , qui , par
une conduite honteuſe, trahiſſoit la gloire
du Prince & celle de l'Etat. S'il réuſſiſſoit
dans ſes entrepriſes , on lui reprochoit de
ſe parer d'un faux zele pour la perſonne
du Souverain , & de ne travailler avec
tant d'ardeur que pour lui-même. Les
Courtiſans le repréſentoient dévoré d'ambition
, fier des applaudiſſemens du Peuple
& de la faveur de la multitude , peu
content d'occuper la ſeconde place , prêt
á franchir le pas qui reſtoit entre lui &
le Trône. Si la fortune lui manquoit malgré
toutes ſes prétentions , on le taxoit
d'imprudence ou de mauvaiſe volonté.
Enfin il n'étoit pas de bonne qualité du
Viſir que la malignité n'empoiſonnât
en lui donnant le nom d'un vice. Ainfi
la douce lumiere du ſoleil , qui communique
à la nature la chaleur & la vie ne
fait que bleſſer les yeux des oiſeaux de
la nuit.
Fatigué de ces plaintes , qu'il trouvoit
ſans ceſſe ſur ſon chemin , confumé du
chagrin de voir que quelques droites que
fuſſent ſes intentions , l'envie trouvoit
toujours un ſens défavorable à leur prê
JUILLET. I. Vol. 1775. 21
ter , le Viſir ſe retiroit ſouvent à une
maiſon de campagne qu'il avoit au milieu
d'une forêt , à quelques lieues de ia
Capitale. Là , dans la ſolitude des bois ,
repaſſant avec lui - même toute fa vie
depuis fon entrée au miniſtere , il faiſoit
les plus amères réflexions ſur ſon fort.
,, Qu'ai je fait pour moi-même , diſoit-
ود
ود
ود
ود
il , depuis qu'eſclave de la fortune , je
,, gémis attaché à cette chaîne honorable
dont le poids m'accable ? Pour qui ai-je
prodigué mes ſoins , mes peines , mes
,, travaux ?pour un Peuple ingrat qui me
hait , qui voudroit voir couler mon
,, fang. Ils jouiffent de leurs fortunes ,
de la tranquillité qui leur eſt aſſurée ;
ils en jouiſſent ſans tenir compte au
Miniſtre des foucis qu'elle lui coſite ;
& du ſein de mes bienfaits , ils épient
l'occaſion de me trouver en faute & de
me perſécuter ! Dignité fatale ,qui vient ود de troubler le repos de ma vie : de
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود loin tu ne préſente que des roſes aux
,, yeux des mortels: hélas ! on n'en fent
les épines que lorſqu'on ſe prépare à
" les ceuillir !
ود
Un jour , qu'accablé de mélancoliques
réflexions il étoit entré dans la forêt plus
avant qu'il n'avoit encore fait , il ſe trou
B3
22
MERCURE DE FRANCE.
هللا
va dans un lieu qu'il n'avoit jamais vu
auparavant. Au plus épais d'un bois antique,
dont l'ombre & le filence inſpiroient
une religieuſe terreur , la pente
douce d'une colline entièrement nue &
dépouillée d'arbres , s'offroit à ſes regards
; au milieu , entre des colonnes ,
s'élevoient pluſieurs tombeaux ; les branches
de quelques cyprès , voiſins de ce
monument , couronnoient des trophées &
des armes à moitié rompues. A la vue
d'un lieu ſi nouveau pour lui , le Viſir
ne put retenir ſa curioſité ; mais en vain
il interroge toutes les pierres & tous les
arbres des environs , il n'y trouva gravé
que quelques noms , qu'il jugea être de
ceuxdont ces tombeaux renfermoient les
cendres . Piqué de ne pouvoir s'aſſurer de
ce qu'il cherchoit , il ſe retiroit , dans la
réſolution de revenir le lendemain au
même endroit pour découvrir un ſecret
qui l'intéreſſoit d'autant plus , qu'il lui
ſembloit plus caché , lorſque la vue d'un
vieillard , qui avançoit vers ces mêmes
lieux , l'arrêta. ,, Pardonnez à ma curio-
,, ſité, lui dit-il , vous me paroiſſez habi-
,, tant des environs : ne pourriez - vous
,, m'informer de ce que ſignifient ces
رد tombeaux , ces colonnes ? ... Perſonne
JUILLET. I. Vol. 1775. 23
و د
و د
ود
ود
و د
و د
ر د
ود
ود
ود
رد
ود
ود
ود
,
„ ne peut mieux vous en inſtruire que
moi , répondit le vieillard , & peutêtre
le monument eſt-il digne d'exciter
votre curioſité ? mais le ſoleil , au plus
haut de ſa carriere , tombe à plomb
fur nos têtes , & les feuillages deſſéchés
de ce bois ne ſauraient nous
défendre de la chaleur. Suivez- moi à
une cabane que j'habite de l'autre côté
dela colline ; vous y trouverez autant de
commodités qu'on en puiſſe trouver
dans la demeure d'un ſolitaire , & du
moins nous pourrons nous y entretenir
à couvert de la chaleur brûlante qui ſe
fait fentir, " Plein d'impatience & de
curioſité , le Viſir ſuivit ſon conducteur.
Au milieu d'un bois ſauvage , l'autre côté
de la colline préſentoit l'image du jardin
le mieux cultivé ; les arbres rompoient
ſous le poids des fruits; la terre
étoit couverte de légumes ; rien n'y manquoit
de tout ce qui peut fatisfaire agréablement
les beſoins de la nature. Le
vieillard , qui obſervoit le viſage de fon
nouvel hôte , ſourioit à la vue de fon
étonnement. La vieilleſſe , lui dit - il
ود
"
en blanchiſſant mes cheveux n'a pas
„ encore glacé mon bras. Il lui reſte en-
,, core aſſez de force pour me fournir ma
B 4
44 MERCURE DE FRANCE.
, nourriture. Tout ces arbres que vous
» voyez , je les ai planté autrefois : pré-
و د
ſentement j'en recueille les fruits. " En
parlant ainſi ils entrèrent dans la cabane ;
tout y reſpiroit la propreté ; le vieillard
offrit à fon hôte un repas champêtre des
fruits de la ſaiſon. Le Viſir impatient le
prie , avant tout , de fatisfaire ſa curiofité.
Alors les yeux du ſolitaire ſe mouillerent
de larmes ; il lui montra de la main
le monument & lui dit :
ود
"
"
J'ai été pere ; cinq fils faiſoient le
,, bonheur de ma vie: voilà ce qui m'en
reſte; ils font tombés à mes côtés en
combattant pour la patrie , & m'ont ११ laiſſé le ſeul à plaindre. Mes mains
leur ont dreſſé ces tombeaux que vous
voyez. Plein de ma douleur , je me
ſuis retiré moi- même dans cette cabane
pour y pleurer ce que j'ai perdu.
D'abord tout me ſembloit noir dans la
nature. Je portois en moi-même la
fource de l'amertume qui confumoit ११ mes jours ; le temps à calmé l'excès de
ma douleur , je commence à revoir
avec plaiſir les fleurs du printemps
„ naiſſant , à prêter l'oreille aux concerts
des oiſeaux. Cependant mes chers
fils font toujours préfens à mamémoire
ود
ود
ود
وو
ود
JUILLET. I. Vol. 1775. 25
"
Souvent , lorſque la nuit fombre cou-
" vre la terre de ſes voiles & ramene le
calme & le filence dans la nature , je
vais ſur leurs tombeaux méditer les vé .
rités éternelles ; mais vingt luſtres qui
ود
ود
ود
ود
ود
ſe ſont écoulés ſur ma tête , m'aver-
?? tiſſent que je n'ai pas long-temps à é-
2, tre ſéparé d'eux. Déjà j'entends leur
voix qui m'appelle du fond de leurs
tombes , & bientôt j'irai joindre ma
cendre froide aux cendres de ceux que
,, j'ai tant aimés. De vingt luſtres , j'en
ai vécu dix pour ma patrie ; j'ai paffé
les dix autres dans la méditation&dans
l'étude de moi-même , mais non dans
une coupable indifférence ſur ce qui
,, concerne mes concitoyens. Si l'on ne
me voit plus répandre mon ſang pour
१२ me'uexffodracnes dleeslecsoémcblaaitrser,&audemoleisnsrejn-e
ود
وو
29
و د
و د
وو
१०
dre vertueux. Sous ces arbres touffus
„ que vous voyez d'ici , je ſuis ſouvent
„ le juge des différends qui s'élevent en- ود
22
؟و
१७
tre les habitans de la campagne ; c'eſt
à eux que je conſacre les reſtes d'une
vie dont la plus floriſſante partie à été
donnée à l'Etat. J'ai vécu : d'autres vont
prendre ma place. Je touche au terme ,
& je fuis encore la route que m'a tra
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
cée la philoſophie. L'aſtre du jour , fati.
,, gué de ſa courſe , ſe dérobe inſenſiblement
à nos yeux; à ſon couchant ,
il brille encore d'une lumiere nouvelle,
& ſes derniers rayons ne ſe perdent
,, que dans le ſein de lanuit".
و د
"
و د
و د
و د
ود
ود
و د
ود.
ود
ود
ود Heureux vieillard , s'écria le Viſir
,, en pouſſant un profond foupir , que
votre fort eſt digne d'envie ! le fantôme
brillant de la fortune ne vous a
donc pas entraînédans les Cours ? Vous
n'avez pas facrifié vos jours tranquilles
à la vaine fumée d'une renommée trop
ſouvent ennemie du mérite , & qui ,
lors même qu'elle eſt la récompenſe de
la vertu , ne ſauroit réveiller une cendre
inſenſible ! Vous ne connoiſſez pas
,, ces palais magnifiques , où de ſuperbes
eſclaves , chargés de chaînes d'or , s'attirent
le reſpect & l'hommage de la
multitude inſenſée, qui ne lit pas dans
leur coeur ? Hélas ! vous ne connoiſſez
pas non plus les foucis qui voltigent
„ autour de leurs lambris dorés ! du ſein
du port vous voyez ſans danger les
tempêtes qui font pâlir les malheureux
» embarqués ſur cette merorageuſe ! heu-
,, reux vieillard ! que votre fort eſt digne
و د
و د
و د
و د
"
"
ود d'envie! que ne puis-je être, à votre
JUILLET. I. Vol. 1775. 27
ور
ود
,, exemple , paiſible amateur d'une ſageſſe
, tranquille , me dégager des liens de
cette Cour brillante , que m'ont tiſſus
les foucis & les chagrins ! Entraîné par
le bruyant tourbillon du monde , je ne
puis que pouſſer des regrets vers la félicité
dont je m'éloigne ſans ceſſe.
Vous en jouiſſez. D'indignes envieux
,, ne viennent pas vous troubler dans la
,, poſſeſſion ! Heureux vieillard ! que votre
fort eſt digne d'envie ! ..."
وو
ود
ود
Souvent , au milieu de la cour & du
tumulte des affaires , le Viſir repaſſoit
dans ſon eſprit cette rencontre , & par
la comparaiſon d'un état ſi tranquille , il
trouvoit fon fort encore plus malheureux.
Souvent il tournoit ſes pas vers la
demeure du ſolitaire pour partager au
moins avec lui , pendant quelques momens
, une félicité dont il n'oſoit eſpérer
de jouir. Quelquefois il le voyoit ſur
un tribunal de gaſon rétablir , par ſes avis
prudens , la paix & latranquillité dans
les familles . Il jugeoit ſans paſſion ; la
juſtice prononçoit ſes arrêts. Les habitans
de la campagne l'écoutoient avec reſpect
& recueilloient comme des oracles tous
les mots qui ſortoient de fa bouche.
,, Hélas ! diſoit en lui-même le Viſir ,
» qu'il eſt heureux d'être aimé ! "
28
MERCURE DE FRANCE.
Cependant , tandis que le Viſir n'étoit
occupé que du ſoin & du bonheur des
peuples , l'envie ne s'occupoit en ſecret
qu'à tramer ſa perte & fa ruine. Elle y
parvint. La vertu n'eſt jamais aſſez en
garde contre l'envie. Les Courtiſans réusfirent
à noircir , dans l'eſprit du Prince ,
un homme que tant de ſervices devoient
mettre à l'abri du ſoupçon. On refuſa la
juſtice à celui qui ne l'avoit jamais refuſée
à perſonne. Ce grand homme , le bienfaiteur
de l'Etat & de ſon Souverain ,
pour prix de tant de travaux , paſſa du
miniſtere dans un obſeut cachot , où ,
privé de la lumiere , abandonné à fon
déſeſpoir , il eut tout le temps de faire
d'amères réflexions ſur l'ingratitude des
hommes. Que de larmes ne lui fit pas
verſer alors le fort du ſage qui avoit ſu
ſe mettre à couvert de l'orage , ce ſort fi
doux , fi heureux , ſi tranquille , ce ſort
qui n'étoit plus pour lui !
Les ennemis de fon Prince, qui avoient
redouté ſon puiſſant génie , plaignirent
fincèrement ſon malheur. Le peuple , qui
ne connoît d'autre règle que celle d'un
caprice aveugle & effréné , montra plus
de joie à la perte de ſon défenſeur , qu'il
n'en avoit jamais témoigné dans les vistoires
les plus ſignalées.
JUILLET. I. Vol. 1775. 29
Dans ſa proſpérité , le Viſir , entre
= autres talens , avoit eu celui de connoî
tre les hommes. Il avoit eu le bonheur de
s'attacher un petit nombre d'amis fidèles
= qui aimoient en lui autre choſe que fa
place & ſa puiſſance. Ceux- ci , luttans
contre le torrent de la multitude , eurent
le courage de porter juſqu'au pied du
Trône la voix de l'innocence opprimée
dans la perſonne du Viſir. Ils parvinrent
à la faire entendre au Souverain , malgré
tous les obſtacles que l'envie mettoit entre
elle & lui ; &, ce qui eſt encore plus
rare , elle fut écoutée. Aforce de follicitations
, on obtient une audience pour
celui qui avoit ſauvé l'Empire.
Pour donner plus d'éclat à cette action
, le Roi voulut qu'elle fût publique.
Dès le matin du jour marqué , le Peuple
accourt de toutes parts dans une falle du
Palais où étoit dreſſé le Trône. Les rues
qui conduiſoient au Palais étoient remplies
d'une multitude de tout état & de
toute condition. Chacuns'empreſſoit pour
voir juger un Miniſtre. Enfin le Roi pa .
roit & monte ſur le Trône au bruit des
acclamations de tout le Peuple. Alors ,
au travers de la foule , qui s'ouvroit à
peine pour le laiſſer paſſer , s'avance ,
1
30
MERCURE DE FRANCE .
1
accablé du poids de ſes fers , ce vieillard
reſpectable par ſes vertus &par ſes malheurs.
A la vue de ce grand homme qui ,
n'aguères , paroiſſoit dans un état ſi différent
, une révolution ſubite ſe fait dans
les eſprits : tel eſt le Peuple ; le mérite
n'eſt point la règle de ſes jugemens. Tant
que les hommes font en place , il les
pourſuit avec opiniâtreté : tombent - ils
dans l'infortune , il les chérit , il les protége.
Tant que le Viſir avoit gouverné
l'Empire avec un pouvoir abſolu , on n'avoit
vu en lui que des vices. Il étoit
malheureux , on n'y voyoit plus que des
vertus. A cet heure , diſoit l'un , il
donnoit audience au pauvre , il foulageoit
la mifère de l'indigent , il mettoit
l'opprimé à couvert de la violence de
ſes perſécuteurs" . L'autre montroit ,
en pleurant , ſes enfans , & diſoit à ſes
Concitoyens que c'étoit au Viſir qu'il
devoit leur vie & la ſienne. Déjà les larmes
couloient de tous les yeux ; chacun
déteſtoit une perſécution dont lui-même
avoit été complice. Le Roi lui-même
deſcend de ſon ſiége & court ledécharger
du poids de ſes fers ; chacun l'exhorte ,
le preſſe de ſe juſtifier ; ſa juſtification
n'étoit pas longue : ſes ſervices parloient
"
ود
"
"
ود
JUILLET . I. Vol. 1775. 31
pour lui. Chacun eſt étonné d'avoir pu
être trompé ; chacun veut ſe venger ſur
les envieux de la honte de ſon ingratitude.
Du milieu de cette multitude asſemblée
s'élève une voix , & cette voix
demande le ſupplice des accuſateurs. Le
Roi lui-même verſe des larmes ; il embraſſe
ſon Miniſtre ; il remet entre fes
mains le deſtin de ſes ennemis. Le Vifir
n'uſe du pouvoir qui lui a été donné
que pour leur pardonner , & les renvoye
couverts de honte & de confufion , cacher
dans l'obſcurité leur déſeſpoir & leur
ignominie. Tous applaudiffent à fon action.
Le Roi , le Peuple le conjurent ,
le preſſent de reprendre le gouvernement
Il ſe jette aux genoux du Prince :
,, re , lui dit- il, les rênes de l'Etat ne
,, fauroient être bien dans des mains qui
,, ont pu être foupçonnées ; l'envie pren-
,, droit de là ſujet de ſe déchaîner contre
"
و د
Simoi.
Peut-être , car qui ne fait ce que
„ peuvent les Courtiſans ſur les bons
Princes ! peut être vous-même écouteriez-
vous ſa voix ; & les Citoyens ,
,, qui me preſſent de rentrer dans le mi-
"
ود
ود niftere , feroient les premiers à mepré-
,, cipiter. Permettez moi , Sire , de pré-
„ venir ce malheur. Si Votre Majesté veut
32
MERCURE DE FRANCE .
و د
bien avoir égard aux travaux dans les
, quels j'ai paſſé la plus grande partie
de ma vie , accordez moi ce peu de
" jours qui me reſte d'une vie conſacrée
و ر
و د
و د
à votre ſervice. Mon ſang glacé ne
porte plus dans mes veines cette arde ur
» néceſſaire pour gouverner un empire ,
& m'avertit de ne pas rendre ma vieilleſſe
à charge à l'Etat. Un autre que
moi fera , ſous vos auſpices , le bonheur
des Peuples de l'Inde : pour moi , per.
,, mettez que je me repoſe au bout de ma
carrière".
و د
و و
و د
و د
و د
Ses prieres étoient trop preſſantes pour
être refuſées. Le Roi lui accorda avec
peine la permiffion de quitter la Cour ;
& en partant , il emporta avec lui tous
les coeurs de ſes Concitoyens.
Il diviſa tout ſon bien en deux parties;
il employa l'une à des fondations utiles à
l'humanité , & ſe ſervit de l'autre pour
reconnoître l'attachement de ceux qui nè
l'avoient pas abandonné dans ſon déſaſtre.
Ainſi , après avoir fatisfait à fareconnoisfance
& pourvu au bonheur de ſa patrie
dans les ſiècles futurs , il alla demander à
fon ami une place dans la cabanes
LE
JUILLET. I. Vol. 1775. 38
LE FINANCIER & LE PEINTRE.
Un riche Financier , qui penloit que l'argent
Au-delà payoit le talent ,
Demande à C*** un tableau de bataille ,
Somme de cent louis eſt le prix convenut
Tableau fini , livré , revu :
Je n'en ai pas un qui le vaille ,
-
Dit le fils de Plutus ; toutefois cent louis ,
C'eſt beaucoup , quatre-vingts eſt un honnête prix.
Le Peintre à ce propos , ſans le moindre reproche ,
Tire tranquillement ſon couteau de ſa poche ,
ود Chacun le ſien , c'eſt juſtice , je croi
» Or pour les vingt louis , Monfieur , qui me four faute
Décidez-vous & montrez-moi
Répondit- il , où vous plaît que j'en Ote".
Par M. Guichard.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
LES MULETS & LES VOLEURS.
D
Fable tirée de Phèdre.
EUX Mulets , l'un chargé d'argent,
Et l'autre d'orge ſeulement ,
Faifoient enſemble un affez long voyage.
L'animal au riche bagage ,
Par ſottiſe , par vanité ,
Levoit la tête , &dans le voiſinage ,
De fon col fans ceſſe agité ,
Retentiſfoit l'imprudente fonnette;
Derriere lui fon camarade alloit
Sans fracas , humblement , comme un pauvre mulet.
A l'inftant des Voleurs fortent de leur retraite :
Le porteur de l'argent fut bientôt détrouffé ;
Pour comble, au fort de la bataille ,
Certain fer dans le flanc lui fit profonde entaille :
Il en gémit. Moi , loin d'être offenſé
Du mépris de cette canaille ,
Moi , je m'en réjouis , dit le Mulet laissé ,
J'ai tout mon orge & ne ſuis point bleſfé.
Vive l'état obſcur , jamais il ne nous jette
Dans les périls auxquels l'opulence eſt ſujette.
Par le méme.
JUILLET . I. Vol. 1775. 35
1
ANTIGONUS & LES TROIS
PEINTRES.
A
Anecdote.
NTIGONUS , illuſtre Roi d'Afie ,
Privé d'un oeil au déclin de ſes ans ,
Eut d'être peint un jour la fantaiſie ,
Et fit venir trois Peintres excellens.
Polignotte , l'un d'eux , affrontant ſa colère ;
Exprima l'oeil poché du pinceau le plus dur :
Cet Artiſte obſtiné dans ſa touche ſévère ,
Sous les traits reſſentis d'un vieux atrabilaire
Oſa même du Roi marquer l'âge futur.
L'image étoit cruellement fidelle :
Pareil affront rend les gens furieux ;
Une vieille coquette en perdroit la cervelle.
Tel qui veut ſon portrait eſt Narciſſe à ſes yeux
Qu'on juge ſi le Roi trouva l'image belle.
Scopa , le ſecond peintre , au brillant coloris ,
Uniſſant la fratcheur, les graces , la molleſfe ,
Fit le Monarque auſſi beau qu'Adonis ,
Tel qu'ayant de beaux yeux il fut dans ſa jouneſſe.
Scopa croyoit , par ſon art impoſteur ,
Du Prince & des Sujets enlever le ſuffrage.
Diocles ſe montra plus modeſte & plus ſage;
Abjurant les égards du fade adulateur ,
Et le ſtyle bourru du fombre Polignotte,
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
Pour éviter & l'une & l'autre faute ,
Nager contre deux eaux lui ſembla le meilleur.
Sur les défauts du Prince il étendit ſon voile ,
Le peignit de profil , l'oeil poché dans la toile.
Les portraits achevés on les preſente au Roi ;
Celui de Polignotte étoit mis à la tête.
Se voyant auſſi laid, le Roi pâlit d'effroi
Il bannit à jamais le Peintre malhonnêre ,
Pour avoir de fon art trop bien ſuivi la loi.
Polignotte , martyr de ſa regle importune ,
Manqua deſcendre aux bords d'où l'on ne revient plus
Tant la Cour haiſſoit les crayons ingénus.
L'auſtere vérité rarement fait fortune .
Le tableau de Scopa charmoit Antigonus.
Des membres arrondis admirant la foupleffe ,
Comme enivré d'un fonge ſéducteur
Il crut jouir deux fois de la jeuneſſe :
Mais rougiſſant enfin de ſa foibleſſe ,
و
Il ne voit dans Scopa qu'un vil adulateur.
. Je fais trop , lui- dit- il , combien la flatterie ,
"
,, Plus qu'autre part , à la Cour eſt chérie ,
" Mais par malheur je n'y mets aucun prix.
,, Porte ailleurs ton encens & ton effronterie" .
Scopa , fi mal payé , s'évada bien ſurpris .
Diocles , à fon tour , expoſe ſa peinture :
Son deſſein de profil eſt jugé merveilleux .
Le ſage Peintre eſt loué ſans meſure
De s'être contenté d'un champ moins glorieux,
Pour ménager le Roi ſans flatter ſa figure.
D'Antigonus acquérant la faveur ,
JUILLET, I. Vol. 1775. 32
Diocles eſt comblé de bienfaits & de gloire;
Il a fu , dit le Roi , mériter la victoire.
Le parti mitoyen fut toujours le meilleur.
: Par M. Flandy.
AUGUSTE & LE POЕТЕ.
Anecdote.
CERTAIN ERTAIN Poëte offroit tous les matins
De méchans vers à l'Empereur Auguſte :
Mais aſſailli de chef-d'oeuvres latins ,
Aſpirant même aux hommages divins ,
Tout foible encens lui paroiſſoit injufte.
Le don cruel , qui dura plus d'un an ,
Pour l'Empereur devint un long martyre.
Du fort bizarre admirez l'aſcendant :
Tel qui du monde avoit conquis l'Empire ,
Dans un Poëte éprouvoit un Tyran ,
Qu'envain la force auroit youlu réduire.
Céſar lui-même , élève d'Apollon ,
Voulant braver une Muſe vulgaire ,
Dont il creuſait le zèle mercénaire ,
Crut une fois le mettre à la raiſon .
Il lui ripoſte une vive épigramme.
Notre Poëte , endurci dans ſon ame
Surpris du trait & non déconcerté ,
Gouta la piece , en admira le ſtyle ,
Trouva le vers & fonore & facile ;
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
R
Du tour heureux il étoit enchanté.
4
César , dit- il , je n'ai qu'un foible hommage
, A vous offrir pour prix de votre ouvrage ,
"
Mais faites grace à ma témérité".
Et tout-à-coup donnant ſa bourſe au Prince ;
,, Pardon , dit-il , favori d'Apollon ;
"
Bourſe d'Auteur eſt un préſent bien mince
Telle qu'elle eſt , agréez-en le don",
Les Courtiſans de rire à l'uniſſon.
Céſar étoit généreux , magnanime ;
Du trait d'eſprit il rit tout le premier ,
Dix mille francs qu'en reçut l'Anonyme ,
Vous l'avouerez , partiſans de la rime ,
Valoient bien mieux qu'un ſtérile lauriera
Par lo méme
JUILLET. I. 1. 1775 39
LE SAVANT & L'ARAIGNÉE.
Apologue .
A CE triſte métier , comment peux-tu te plaire?
» Quoi ! dans tes filets même eſclave volontaire ,
Faire & défaire tour-à-tour
و د
Un tiſſu qui ſouvent , ne dure pas un jour ?
„ Pourquoi de ta propre ſubſtance
„ Dreſſer , avec tant de conſtance ,
Les fils où doit périr un inſecte imprudent ?"
Ainſi parloit certain Savant
A l'induſtrieuſe Araignée.
Je ſuis par la Nature au travail deſtinée,
Répartit Aracné , j'obéis à ſa voix .
Du ſeul inſtinct je ſuis les loix ;
Je conviens qu'à filer fans ceſſe je m'épuiſe ,
Mais c'eſt pour retrouver un aliment nouveau ;
Et toi , beau raiſonneus , reconnois ta fottiſe ;
A quoi bon , réponds moi, te creuſer le cerveau
Pour un inſtant de renommée ?
Tes veilles rarement foulagent tes beſoins ;
Que te revient-il de tes foins ?
Hélas ! le plus ſouvent une vaine fumée.
Par M. Houllier de Saint Remy ,
de Sezanne.
C4
40 MERCURE DE FRANCE,
EPIGRAMME fur un Traitre.
DE la plus noire trahiſon
Ariſtide envers moi coupable ,
Pour furcroft , d'injures m'accable ,
Et penſe encor avoir raiſon .
Loin qu'un léger remords le trouble ,
Sans ceſſe il jure ſur ſa foi
Qu'il a bien plus d'âme que moi ;
Je le crois... le monſtre l'a double.
Par le mlime.
LA SINGULARITÉ,
COMMENT
Cante.
COMMENT , diſoit- on à Céphiſe ,
Oſez-vous faire la ſottiſe
De prendre Damis pour époux ?
Un original des plus foux ,
Du plus fingulier caractere
Qui dès long-temps eut exiſtés
Oh! dit-elle , c'eſt que j'eſpere
Qu'il fera bon mari... par fingularité.
Par le meme
JUILLET. I. Vol. 1775. E
DIALOGUE.
Entre FRANÇOIS PREMIER &
CHARLEQUINT.
CHARLEQUINT.
QUELEESSTT le livre que vous liſez la
ſi attentivement ?
FRANGOrs Ier.
C'eſt l'Eſprit des Loix : l'Auteur de
cet Ouvrage ne flatte point ſes Maîtres ,
mais il les inſtruit ; ſi nous avions ſuivi ,
yous & moi , ſes maximes , nous n'aurions
pas eu tant d'ardeur pour la guerre;
&au lieu de nous battre comme des furieux
pour gouverner des Peuples qui ne
vouloient point de nous , nous nous ferions
appliqués à rendre heureux ceux
que la Providence avoit confiés ànos ſoins.
CHARLEQUINT.
Voilà une belle morale , en vérité ! Il
paroît que votre Auteur eſt du ſentiment
de ce fou d'Abbé qui vouloit , à ce qu'on
dit , établir une paix univerſelle.
C5
42 MERCURE DE FRANCE:
FRANÇOIS
Ier.
Cet Abbé dont vous parlez, étoit un
bon Citoyen : mais l'Auteur de l'Eſprit
des Loix étoit un vrai Philoſophe.
CHARLEQUINT
.
Vous en êtes pourtant là ſur un article
qui n'eſt guere philofophique:
و د
و د
la vé
nalité des charges , dit ii , eſt bonne
dans une Monarchie." Affurément il
eſt le premier Philofophe qui ait avancé
un pareil paradoxe. Au reſte , vous lui
devez des remercimens , il a fait votre
apologie: car c'eſt vous qui, pour fubve
nir à vos dépenses énormes , mîtes à
l'enchere le droit de rendre la justice.
FRANÇOIS I.
Il en eſt de ce que je fis alors comi ne
de la plupart des bonnes inſtitutions: le
haſard y donne la naiſſance , & on n'er
reconnoît l'utilité que lorſque le temps
les a fortifiées. Quand j'introduifis la
vénalité des charges ,je n'enviſageai qu'un
fecours préſent ; j'ai reconnu depuis que
mon établiſſement avoit d'autres avantaJUILLET.
I. Vol. 1775. 43
5
-ges; c'eſt ainſi que la Providence fait
mettre à profit , pour le bien général , les
paſſions & les vices des particuliers , &
que celui qui n'avoit agi que pour fon intérêt
perſonnel eſt ſouvent étonné d'avoir
travaillé pour la poſtérité.
CHARLEQUINT.
/
Je ne vois pas trop quel bien a produit
votre établiſſement ; & il me semble qu'il
choque entiérement la raiſon. Quoi !
parce qu'un ignorant aura hérité de cent
mille francs de ſon pere , il aura droit de
s'aſſeoir dans le Tribunal de la Juſtice ,
&de décider en Deſpote de la vie & de
la fortune de ſes Concitoyens ? Cela ne
me paroît pas naturel.
FRANÇOIS Ier.
1
Non , ſans doute , ſi vous conſidérez
chaque Juge en particulier ; mais il faut
voir le Corps judiciaire d'abord en luimême
, & enſuite dans ſon rapport avec
le reſte de l'Etat: c'eſt ainſi qu'on en doit
uſer à l'égard des établiſſemens politiques.
Il ne faut point les enviſager ſéparément
&détachés du corps général de la conſtitution
: il faut examiner la conſtitution
44 MERCURE DE FRANCE.
entiere , & l'enchaînement des inſtitu
tions diverſes . D'abord il eſt certain
que dans les Corps de Magiftrature , vu
leur dignité & leurs prérogatives , vu
même le prix des charges , il ſe trouvera
un grand nombre de perſonnes diftinguées
qui feront , par leur naiſſance & par
leurs richeſſes , au deſſus de la ſéduction
& de la corruption ; les charges devenant
, pour ainſi dire , un bien propre à
certaines familles , les eſprits s'y tourneront
alors uniquement à l'étude des loix ,
& elles deviendront des pépinieres d'excellens
Magiſtrats ; c'eſt ce que l'expérience
a prouvé : enfin on ne peut créer
des Magiftrats que de trois façons , ou
par le choix du Roi , ou par celui du
Peuple , ou en procédant par la voix du
hafard. On s'en rapporteroit , avec raifon
, au choix du Roi , s'il pouvoit tout
voir par lui-même , & s'il n'étoit pas environné
de gens qui peuvent être intéreſſés
à le tromper ; mais le plus ſouvent
celui qu'il auroit choisi pour rendre la
juftice en fon nom , ne ſeroit que la
créature d'un Miniſtre ambitieux , ou un
vil eſclave de la faveur. On doit encore
moins s'en rapporter au choix du Peuple,
parce que , dans une Monarchie , le dé
JUILLET. 1. Vol. 1775. 43
pôt de l'autorité étant entre les mains du
- Souverain , c'eſt à lui ſeul que la diſtribution
des emplois doit appartenir. Il
ne reſte donc plus que la voie du haſard ,
dont ſe ſont ſervis pluſieurs anciens Peuples
, chez leſquels le fort des dez décidoit
des divers emplois ; & en rendant
- les charges vénales , j'ai introduit une
méthode plus favorable à l'émulation &
plus encourageante pour le commerce.
Avant moi , un honneur , ſouvent bizarre
étoit le ſeul mobile des actions des
François : par une nouvelle inſtitution ,
- j'ai ajouté un nouveau reſſort à la machine
du gouvernement ; c'eſt l'amour des
richeſſes qui ſont devenues une ſource de
diſtinctions.
CHARLEQUINT.
Il paroît que depuis votre mort vous
avez pris de grandes idées ſur la politique.
FRANÇOIS Ier.
C'eſt que j'ai réfléchi davantage. Lorsque
je régnois , j'étois , comme la plupart
des Grands , entraîné par mes paffions &
ébloui par un vain fantôme de gloire ; je
46 MERCURE DE FRANCE.
ne croyois pas qu'un Roi pût être grand
fans gagner de batailles ; & c'eſt cette
fauſſe idée qui m'a précipité moi &mon
Royaume dans une infinité de malheurs
que j'aurois évités ſi j'avois été plus ſage.
CHARLEQUINT.
Je ne ſuis pas étonné que vous déclamiez
ſi fort contre la guerre , elle vous
a été rarement heureuſe.
FRANÇOIS Ier.
Cela eft vrai : mais elle m'a toujours
été plus glorieuſe qu'à vous ; je n'ai été
vaincu que parce que je n'ai jamais daigné
employer contre vous les mêmes
artifices dont vous vous êtes ſervi contre
moi.
CHARLEQUINT.
Il y a des occaſions où tant de délicateſſe
eſt hors de ſaiſon, ſi j'avois été fi
fcrupuleux , j'aurois fort bien pu manquer
l'Empire , & je n'aurois pas ſoumis tant
de Peuples à mon pouvoir.
FRANÇOIS Jer.
Vous n'auriez pas eu tant d'éſclaves ,
JUILLET. 1. Vol. 1775.47
mais vous lauriez eu plus de véritables
ſujets : pour moi , mon but n'a jamais été
d'aſſervir les autres hommes ; l'amour de
mon Peuple de France m'étoit plus précieux
que l'adoration & la crainte ſervile
de tous les Peuples de l'Europe , & je
me glorifiois du titre de premier Gentil-
- homme de mon Royaume.
CHARLEQUINT.
Ce titre là peut être fort beau , mais
je vous avoue franchement qu'il n'auroit
- pas contenté mon ambition.
FRANÇors Ier.
Je le crois bien , vous n'étiez pas le
Roi de France.
HARLEQUINT.
En vérité , vous n'avez point changé ,
& vous avez confervé toutes les idées
dont vous étiez ſi fort entêté pendant
votre vie : c'étoit un je ne fais quel point
d'honneur qui vous conduiſoit & qui
étoit l'ame de toutes vos entrepriſes , &
-vous vous conſoliez de la perte de tout
le reſte pourvu que vous euffiez conſervé
18 MERCURE DE FRANCE .
cette chimere , qui n'exiſtoit que dans
votre imagination.
FRANÇOÍs jer.
N'en raillez point. Si cet honneur mal
entendu m'a fait perdre la bataille de
Pavie , il a conſervé pendant pluſieurs
fiecles la Monarchie Françoiſe dans toute
fon intégrité , & c'eſt le plus fûr gardien
de la liberté des Peuples. La vertu eſt
aiſée à ſéduire; les paſſions & les préjugés
luttent ſans ceſſe contre elle ; l'igno
rance peut l'égarer , l'intérêt peut le cor
rompre , la crainte peut l'abattre ; l'honneur
au contraire eſt inflexible par ſa
nature : fon empire eſt fondé ſur la vertu,
& affermi par les paffions& les préjugés
même qui la détruiſent. Il ne plie point
ſous les menaces d'un Tyran , parce que
ſon plus beau triomphe conſiſte dans fon
intrépidité , & ſes moindres caprices fuffiſent
pour arrêter le cours rapide du despotiſme
, à qui la vertu humiliée n'auroit
oppoſé qu'une foible digue ; enfin c'eſt ,
ſelon moi , le reſſort politique le plus convenable
en même temps & à la dignité&
à la foibleſſe de l'eſpece humaine. Voilà
pourquoi je préfère à tous les Gouvernemens
la Monarchie , dont l'honneur
eft
JUILLET . I. Vol. 1775. 49
eſt le reſſort , & à toutes les Monarchies ,
la Françoiſe , dans laquelle l'honneur
regne avec le plus d'empire.
CHARLEQUINT.
Moi , je crois que le meilleur Gouvernement
eſt celui qui eſt le mieux dirigé.
FRANÇors Ier.
1
Vous avez raiſon , & c'eſt ce qui
prouve la ſupériorité du Gouvernement
François fur tous les autres : car c'eſt
celui qu'il eſt le plus aiſé de bien conduire
; le Monarque n'a qu'à flatter l'honneur
des Citoyens & ſe prêter à leur
amour , pour être sûr de leur obéiſſance
& de leur bonheur. La jeuneſſe même
du Prince ne nuit point à la fûreté de
l'Etat , avantage précieux que n'ont point
tous les autres Gouvernemens. Figurezvous
un jeune homme à la tête des affaires
dans une République , ou placé ſur
un Trône deſpotique ; vous verrez tout
en confufion , l'Etat fans crédit au-dehors,
ſans tranquillité au-dedans , un Peuple
dans la défiance & toujours prêt à ſe ſoulever
, des Miniſtres ambitieux , ſe jouant
D
50
MERCURE DE FRANCE.
également de l'inexpérience de leur Maftre
& de l'inquiétude des Peuples , &
ne travaillant qu'à leur propre agrandisſement.
Figurez - vous au contraire un
jeune Prince ſur le Trône de la France :
vous ferez enchanté de l'union du Peuple&
du Monarque ; l'amour , fi naturel
aux François pour leurs Maîtres , s'ac
croîtra encore & ſera mêlé de cet intérêt
touchant qu'inſpire la jeuneſſe; le Roi ,
de ſon côté , prévenu par les témoignages
de leur affection apprendra de bonne
heure combien il eſt doux d'être aimé ;
fon coeur s'ouvrira aux impreſſions du
ſentiment le plus tendre , & plein de
l'effuſion de la joie publique , il fera
fermé aux menfonges fades & empoifonnés
de la flatterie. Si vous voulez achever
le tableau d'un Gouvernement délicieux
, donnez à ce jeune Roi pour épouſe
une Princeſſe du même âge , qui réuniſſe
aux graces de la figure , aux agrémens de
l'eſprit , à la bonté du coeur, la dignité
d'une naiſſance auguſte , vous comblerez
par-là l'ivreſſe du Peuple, la fatisfaction
du Roi , & vous aſſurerez le bonheur de
tous ; Médiatrice aimable , placée entre
le Maître & les Sujets , elle ménagera
aux derniers de nouveaux bienfaits &
1
JUILLET. I. Vol. 1775. St
HIRIA
reportera au premier de nouveaux tributs
d'amour & de réconnoiffence.
CHARLEQUINT.
Vous peignez d'après nature , & je re-
- connois aisément vos modèles.
er
FraAnNço0is 1 .
Cela n'est pas difficile , ils font pris
dans ma famille & dans la vôtre.
L
Le mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt le Vent du Nord
ou de Bife ; celui de la ſeconde eſt
Petit - Maître ; celui de la troiſieme eſt
Aiguille à coudre ; celui de la quatrieme
eft Vergette. Le mot du premier Logogryphe
eſt Fourmi , où se trouventfour
& mi ; celui du ſecond eſt Hiver , où l'on
trouve hier ; celui du troiſieme eſt Prune ,
où l'on trouve nue, peur , un , une , re,
rue , pure & urne.
Da
52
MERCURE DE FRANCE .
Je
ÉNIGME.
E fuis un être ſi borné
Qu'en plus d'un ſens , plus d'une affaire ,
Jamais de moi l'on n'a tiré
Autre choſe que de l'eau claire.
Enfans de Bacchus , ſur ce point
Vous auriez ſujet de vous plaindre ,
Si , dans le plus preſſant beſoin ,
La ſoif n'avoit pu vous contraindre
A me préférer au bon coin.
De mes pareils la terre abonde :
On les devine au premier mot;
Leur nom , fi connu dans le monde,
N'eſt que l'épithete d'un ſot ,
Et s'applique à fille un peu ronde
Qui vient de briſer ſon abot...
Mais , tout ainſi qu'une Péruche
Caquetant ici ſans raiſon,
Je crois que pour dire mon nom,
Je ſerois encor affez cruche.
r
Par M. Sarrautos
JUILLET. I. Vol. 1775. 53
LECTEUR,
AUTRE.
EUR , je porte un coeur humain.
Je ſuis du ſexe féminin
Et la plus foumiſe à mon Maître,
Et la plus fidelle , peut-être ;
C'eſt mon caractere en deux mots
Je m'aſſocie à tes travaux ;
A ton profit je pille , je ravage ;
L'aſpect d'une arme excite mon courage;
Tu pars , je précede à grands pas ;
Je fais ma ronde , & puis tout bas ,
Sans envier une éclatante gloire ,
Je te ménage la victoire
Ma foeur , au rang des Dieux,
Tous les jours brille dans les cieux;
Et moi , victime d'un caprice ,
On me traite avec injustice :
De pain & d'eau c'eſt peu de me nourrir,
Apporte-moi des fers , tu me verras fléchir .
Par M.... du Berri.
1
ETRE
AUTRE.
TRE phyſique , être inviſible ,
Etre pourtant toujours ſenſible ,
Je ſuis en mille endroits ſans toi,
Tu n'es pas un moment ſans moi.
Par le mêmes
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
A
AUTRE.
PARIS nous ſommes deux ſoeurs ;
Sans ceſſe en jalouſie &rivales altieres ;
Nous avons des attraits pour charmer tous les coeurs :
Mais , comme les beautés , nous ſommes journalieres .
Les uns de la cadette aiment fort l'enjouement .
Les autres tiennent pour l'aînée ,
Et dans ſon humeur variée
Trouvent plus de plaiſir & de contentement ;
Elle a je ne ſais quoi de touchant & de tendre;
Quand elle eft triſte même ils aiment ſa langueur,
Qui leur fait préférer la plus vieille à ſa ſoeur ,
Ce que de la plus jeune ils ne pourroient attendre
Encor que nous plaiſions à ces fortes de gens ,
Nous ne ſommes pourtant que deux filles publiques ,
Dont le premier venu jouit pour de l'argent ,
Enfin chacun a ſes pratiques.
Par M. J. Ruc... Paints
JUILLET. I. Vol. 1775: 55
J
LOGOGRYPHE.
'HABITE la campagne , on me trouve à Paris :
J'inſpire la pitié , très fouvent le mépris ;
Lourd , gauche , mal bati , d'une pauvre encolure ;
Pour le dire en deux mots , mon nom eſt une injure.
Ce portrait , cher Lecteur , peut te ſembler hideux ,
Il renferme pourtant le plus charmant des Dieux&
Le plus beau des métaux ; l'action criminelle ;
Ce qui nous plonge tous dans la nuit éternelle ;
Un vilain quadrupede ; un Patriarche ancien ,
Tout ce qui n'eſt pas dur ; tout ce qui n'eſt pas bien ;
Ce qui ſert à polir un grand nombre d'ouvrages ;
Deux notes de muſique & trois ſaints perſonnages ;
Ce qu'en fortant du nid on voit prendre à l'oiſeau;
Une piece de bois fort utile au vaiſſeau
Un Poëte françois ; un fleuve en Tartarie;
Un autre très-voiſin de France & d'Italie ,
En Suiffe , un lieu connu , fatal aux Bourguignons ;
Un vent , un Evêché , un vuide , deux pronoms ;
Ce qui dans certain temps met les cerfs en furle,
Bon foir , mon cher Lecteur , exerce ton génie.
Par M. Huberia
D
56 MERCURE DE FRANCE.
CHZZ
AUTRE.
Hzz nos Aleux , preſque toujours ,
J'occupois le ſommet des plus hautes montagnes ,
Et là j'étois d'un grand ſecours .
Plus ſouvent aujourd'hui j'habite les campagnes ,
Où je figure noblement ;
Et j'en fais à coup für le plus riche ornement.
Examine mon tout , & fais en deux parties.
L'une eſt un animal très-fubtil & gourmand ,
Réjouiſſant par ſes folies ,
De doux maintien , maître en minauderies ,
Traftre ſur tout. L'autre eſt un élément.

Par M. Vincent , Curé de Quincey.
G
AUTRE.
RANDS & petits en France
Tout m'adore & m'encenſe :
Je ſuis le Dieu de tous
De la multitude des fous ,
J'excepte pourtant quelques ſages
Qui me refuſent leurs hommages.
Par malheur le nombre eſt peti
JUILLET. I. Vol. 1775. 57
De ceux que la force d'eſprit
Sait garantir de mes preſtiges ,
Et qui rejettent mes prodiges.
En moi , Lecteur , tu trouveras ,
Lorſqu'un peu tu combineras ,
Le nom d'un Saint , d'un Bourg & celui d'une Ville ;
Mais je vais être à deviner facilo
Quand je dirai qu'en mon ſein
Je renferme le mot latin
Qui précisément ſignific
Ce dont l'aveugle eſt privé dans la vie.
Je puis encor certain Juge fournir ;
Article & participe :
Mais il faut s'y tenir ;
Car , à plus exiger , on caſſeroit ſa pipe.
Par M. de L. G
J
AUTRE.
E paſſe ſur dix pieds une bien triſte vie.
Coupez-m'en trois , cher Lecteur, je vous prie,
Je n'aurai plus le mal que je porte en tous lieux
Par ce moyen vous me rendrez heureux.
Par M. Bouvet , à Giforsi
D5
58. Mercure de France ...
•Air de Cephale &Procris .
Paroles deM:Marmontel;
Paroles
Musique deM: Grétry .
Andante.
Nais-fantesfleurs, cefJez
3
d'é- clore; Oiseaux indifcrets,
indifcrets, taifez- vous :
Yous reve- lez auxDieuxjaloux:
L'afyleoùseca- chel'Aurore. :
Oiseaux indifcrets,indifcrets, taiſezJuillet.
1775 : 59 .
:
vous,taiſez- vous, taiſez-vous :
Vous re- ve-lez aauuxxDieuxja-
3
loux L'afyle oùse ca-
Rit.
che l'Auro- re. Maisàma
roix, loin d'o- be- ir,Tout s'empreffeàme
rendre hommage: Ces
fleurs, ces parfums, ceramage,Lout
semble vouloir me trahir .
60. Mercure de France .
Naif-Santesfleurs, ceffez déclo
re; Oiseaux indifcrets,indifcrets,
taifez-vous: Pour charmer l'objet
que j'adore Gardez vos

ezvos accens,
- ros
ac- cens, vos ac-cens lesplus
doux, ros accens les plus douxi
vos accens les plus doux .
JUILLET. I. Vol. 1775. 61
NOUVELLES LITTERAIRES.
Lorezzo , Anecdote Sicilienne ; in- 8°. avec
figure. par M. d'Arnaud. A Paris chez
Delalain , Libraire.
CETTE Anecdote est la troiſieme du
Tome IIIe des Epreuves du Sentiment
que M. d'Arnaud publie ſucceſſivement.
Luhman & Rofalie , deux autres anecdotes
actuellement fous preffe , completteront
ce troiſieme volume. Celle que nous
venons d'annoncer préſente des images
tendres & naïves d'un amour vertueux ,
&du bonheur que procure la ſimplicité
de la vie paſtorale & champêtre. Lorezzo ,
né dans un rang diſtingué , goûta néanmoins
ce bonheur & en conſerva le ſouvenir
toute ſa vie. Ce jeune homme avoit
pour pere & mere un Prince & une Princeffe
de Sicile. Il étoit le fruit d'un
amour qui n'avoit point encore été conſacré
par la Religion & l'aveu des Loix.
L'hymen étant venu ſceller cette ardeur ,
il fallut alors rougir de cet infortuné. La
honte, qui a tant d'empire ſur le fexe ,
62 MERCURE DE FRANCE.
:
étouffa la voix du ſang. La Princeſſe arracha
fon fils de ſes bras & le confia, fous
le nom de Lorezzo , aux ſoins d'un homme
de la campagne, dont l'honnêteté & la
diſcrétion étoient connus. Serano , c'eſt
le nom de cet homme , ignoroit la naisſance
& les parens de cet enfant déſavoué
par ſes pere & mere. Il prit néanmoins
un foin particulier de ſon éducation , &
partagea fon affection entre cet enfant&
une fille que lui avoit laiſſée une épouſe
tendrement aimée , & morte peu d'années
après fon mariage. Trépani , anciennement
Drépanum , étoit le ſéjour de
cette vertueuſe famille. Lorezzo nous eft
içi repréſenté à l'âge de dix - huit ans.
"
"
Il avoit la taille noble & élégante ; la
vivacité de fon pays n'empêchoit point
,, qu'un certain air d'attendriſſement ne
,, reſpirât ſur ſon viſage ; tout excitoit
"
ود
en lui un intérêt qu'augmentoient en-
, core les agrémens de ſa converſation .
A l'égard de Nina , elle l'auroit diſputé
, pour les attraits , à la Déeſſe (Vénus
Erycine) qu'on adoroit autrefois en
,, ces lieux : les filles d'alentour l'avoient
ود
رد
furnommée la Rose , tant elle avoit de
„ fraîcheur & d'éclat. Les Siciliennes
JUILLET. I. Vol. 1775. 65
i
tiennent beaucoup de la beauté grec-
„ que, & Nina en étoit un modèle ac-
,, compli : de grands yeux noirs pleins
" d'un feu éblouiſſant , & réuniſſant à
,, cette flamme la langueur ſi touchante
ود de la volupté, une peau d'albâtre , le
- profil d'une régularité exacte , les con-
,, tours arrondis , tous les traits dans cette
,, juſte proportion que recherchent ſi avidement
les Peintres & les Statuaires ,
„ l'âge de quinze ans , le charme enfin
de la belle fleur naiſſante , dont on lui
, avoit donné le furnom, la roſe même :
و د
"
و د
"
il n'y a point d'autre image qui puiſſe
„ nous la repréſenter; telle étoit cette
,, jeune enchantereſſe. Ces deux aimables
créatures joignoient les perfections de
,, l'ame à celles de l'extérieur. Ils s'aimoient
tendrement". Le frere n'étoit
occupé que de plaire à celle qu'il regar
doit comme ſa ſoeur; & la ſoeur , à fon
tour , ne voyoit rien qui pût l'attacher
autant que fon frere. Ces aimables enfans
s'étudioient , par leurs innocentes caresfes
, à confoler Serano , leur pere commun
, des approches de la vieilleſſe. Ce
vieillard , habitant autrefois de la Ville ,
avoit été obligé , par des événemens ſinguliers
, d'embraſſer l'état de cultivateur ,
64 MERCURE DE FRANCE,
&tous les jours il en rendoit graces au
ciel ; il avouoit à ſes amis qu'il n'avoit
commencé de vivre que du moment qu'il
étoit venu fixer ſa demeure à la campagne...,,
Tous les hommes , diſoit- il ,
ود étoient nés pour ſe vouer à l'agriculture
; ce ſont les paffions& leurs dé-
, fordres , les vues fordides de l'intérêt
„ qui ont élevé les Villes , qui ont créé
,, cette inégalité bizarre des conditions ,
,, ces beſoins factices , qui font de la vie
,, un tourment continuel , ces plaifirs
„ fitôt ſuivis de la fatiété & de l'envie.
" Quelle ſatisfaction bien plus douce ,
,, bien plus vraie pour une ame ſenſible ,
ود
"
ود
ود
1 de voir la terre ſe couronner ſous les
,, mains de la nature de ſes riches préſens
; Quelle ſenſation voluptueuſe
,, approche du bonheur de pouvoir ſaiſir
l'aurore d'un beau jour , de reſpirer les
diverſes odeurs d'une campagne parfu-
,, mée , de s'abandonner à cette délicieuſe
mélancolie dont l'ame aime à ſe péné-
" trer , de s'enfoncer dans une forêt antique
, de ſuivre , en quelque forte , de
l'oeil , cet aſtre majestueux qui ſemble ,
du milieu d'une mer vacillante de lumiere
, s'élever ſur un char de flamme ,
و و
"
ود
ود
ود
.. monter au plus haut des airs , & fe
„ précipiter
JUILLET. I. Vol. 1775. 68
¡, précipiter dans des flots amoncelés d'or ,
,, de pourpre & d'azur ! Qu'un ſpectacle
وو ſi intéreſſant nous conduit àde profon
ود
des& touchantes réflexions ! Alors les
,, yeux enhardis cherchent à percer dans
,, le ciel; on en bénit l'Auteur; & nos
,, regards , rabaiſſés ſur la terre , deman-
,, dent encore l'image de cet Etre de
;, bienfaiſance , & qui le repréſente mieux
ود
ود
ود
à notre vue bornée, ſi ce n'eſt la vertu?
Elle ſe plaît dans la ſolitude , dans
la ſimplicité ingénue des champs" . C'eſt
ainſi que cet homme reſpectable encourageoit
Lorezzo & Nina à profiter des
préceptes fans faſte d'une éducation raiſonnée
, il ſavoit répandre le charme du
ſentiment ſur l'austérité & la ſéchereſſe
des leçons. Le jeune homme chériſſoit le
vieillard ; tout en lui l'attachoit ; quelquefois
il le ſurprenoit le regardant attentivement;
enſuite Serano ſembloit avec
peine l'appeler ſon fils ; d'autrefois il lui
témoignoit plus d'égards qu'à Nina ;alors
Lorezzo s'affligeoit : ,, Mon pere , ma
, chère Nina n'eſt - elle pas votre enfant
" comme moi? Ah! qu'elle ſoit l'objet
وو ſeul de vos complaiſances ! je n'en ſerai
point jaloux , non , je n'en ferai point
jaloux: ma ſoeur eſt faite pour com
E
66 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
ود
,, mander après vous dans la maison ;
j'aimerai tant à la ſervir ! je n'aſpire
qu'à la foulager dans nos travaux ; elle
m'eſt ſi chère , cette aimable ſoeur ! "
Serano ſouvent ouvroit la bouche pour
lui répondre , & tout-à- coup il s'arrêtoit ,
& ſe contentoit d'embraſſer le jeune
homme avec attendriſſement. Lorezzo ,
dans les fêtes , diſputoit le prix du chant
avec les bergers voiſins , & Nina étoit
toujours l'objet de ces eſpèces de combats
lyriques . Le prix conſiſtoit en une houlette
ou une pannetiere. Lorſque fon
frere le remportoit , la jeune perſonne ne
manquoit pas d'y attacher un ruban de
ſon choix ; le vainqueur recevoit cette
faveur avec des tranſports ſi vifs , qu'on
auroit pu foupçonner ſon attachement;
mais l'innocence la plus pure l'inſpiroit , &
une ame incapable de crime ſe livre ſans
réſerve à ſon effuſion. Lorezzo étoit tellement
entraîné par cette tendreſſe , dont
il n'avoit garde de ſe méfier , que , fans
y faire attention; il prenoit le langage
paffionné d'un amant.
Le Lecteur verra avec intérêt , dans la
fuite de cette Nouvelle , la peinture que
l'Auteur nous fait des progrès d'un amour
vertueux. Les romances que chanta LoJUILLET.
I. Vol. 1775. 67
rezzo ajoutent à ce tableau & y répandent
les graces du ſentiment.
Ce jeune homme , rappelé par fa famille
, n'oublie point ſa chère Nina ; il
ſe réjouit même de n'être point ſon frere ,
parce qu'il lui fera permis de l'aimer au
gré de fes tranſports , d'être ſon amant
le plus tendre. Il ne defire de jouir du
rang de la fortune qui lui appartient que
pour le partager avec ſa maîtreſſe. Ses
voeux ſont traverſés ; on lui en faitmême
un reproche ; mais tous les obſtacles
qu'oppoſe ſa famille à cette union ne
fervent qu'à faire connoître combien font
puiſſantes les premieres impreſſions de
l'amour fur un coeur qui ne s'eſt point
laiſſé aſſervir par une éducation factice &
foumiſe aux préjugés du rang & de la
fortune. La Princeſſe de... après avoir,
à l'article de la mort , reconnu Lorezzo
pour ſon fils aîné , avoit remis les papiers
qui conſtatoient l'état du jeune homme
entre les mains d'un proche parent. Ce
parent , jaloux de la gloire de ſa maiſon ,
menace Lorezzo ſon neveu , s'il ne renonce
point à ſes premieres inclinations ,
de fupprimer tous ſes titres & de faire
paffer les biens & le rang qui lui appartiennent
à ſon frere, ſecond fils de la
Ез
68 MERCURE DE FRANCE.
Princeſſe qui venoit de mourir. ,, Votre
و د
و د
و د
و د
deſtinée , lui dit-il , eſt dans mes mains :
choiſiſſez ma faveur , un rang brillant ,
,, une femme charmante & d'une des
premieres maiſons de ce pays , ou avec
votre Nina une obſcurité qui ne differe
,, guere du néant". Lorezzo pouvoit - il
héſiter ? Nina étoit tout pour lui. Il ſavoit
qu'il étoit aimé pour lui- même; & rarement
dans les rangs élevés on goûte ce
plaiſir qui ne paroît fait que pour l'état
obſcur. Lorezzo , époux de Nina, ſe
montra encore plus tendre , plus épris que
l'amant. Il regardoit comme un fonge
entièrement évanoui cet état de richeſſe
&de grandeur où il s'étoit vu prêt d'être
élevé ; il ſe livroit aux travaux pénibles
de l'agriculture avec la même activité
qui l'eût animé , ſi le fort l'avoit fait
naître pour cette profeſſion. Il arrivoit
ſouvent à Nina de ſoupirer & de laiſſer
tomber des larmes , lorſqu'elle enviſageoit
fon mari un rateau ou une bèche à
la main , & fupportant toutes les fatigues
auxquelles font expoſés les Cultivateurs .
Ne m'aimes tu point , Nina , lui difoit
avec tendreſſe Lorezzo ?
و د
ود -Eh!
>> cher, époux , le mot d'amour exprime
>> encore bien foiblement les tranſports
JUILLET. I. Vol. 1775. 69
"d'un coeur qui t'eſt toujours plus atta-
ود
ود
ود
ود
ود
"
و د
و د
"
و د
و د
ché. -Eh bien ! ſi tes ſentimens n'ont
,, point changé , ne goûte je pas la félicité
ſuprême ? Je ne ſuis qu'un ſimple
Laboureur : mais je ſuis aimé de Nina ;
c'eſt ta main qui eſſuyera la ſueur dont
ſe couvre mon viſage ; va , s'il m'échap-
„ pe quelques regrets , tu en es l'anique
objet , ma tendre amie ! c'eſt Nina qui
doit ſe plaindre du fort ; tant de charmes
, de vertus méritoient l'éclat du
,, rang. Quelle ivreſſe j'euſſe ſentie à
t'élever au faîte des grandeurs , à te
combler de biens , à t'embellir ! Ah !
Nina ! ... " Lorezzo à ces mots tomboit
dans les bras de ſon épouſe ; il lui
prodiguoit les plus tendres embraſſemens ,
& verſoit ces larmes délicieuſes , l'expreſſion
de la jouiſſance de l'ame. Cet
époux pouvoit bien alors oublier la dureté
d'un oncle qui l'avoit rejeté de ſa
famille. Lorezzo avoit néanmoins quelques
chagrins. Il ſupportoit impatiemment
de ne point recevoir des nouvelles
du jeune Prince de qui , dès les
premiers jours de leur entrevue , s'étoit
montré le frere le plus tendre & l'ami le
plus zélé. Mais ce vertueux frere ſouffroit
lui - même de fon côté de ne pou
....
E 3
70 MERCURE DE FRANCE .
voir point voir fon frere. Le jeune Prince
avoit été contraint par fon oncle de
voyager dans pluſieurs Cours de l'Europe,
entouré de gens dévoués à cet oncle
& chargés de dérober au Prince tout ce
qui pouvoit l'inſtruire du fort de Lorezzo
&de ſa famille, Il ſera bien doux pour
le Lecteur ſenſible de voir ce jeune homme
verſer ſouvent des larmes ſur l'infortune
de ſon frere; larmes qu'il n'esfuya
que lorſque la mort de ſon oncle
lui eut donné le pouvoir de rendre à ce
frere les titres , le rang & les biens qui
lui étoient dûs . Deux enfans , fruits de
l'union de Lorezzo & de Nina , avoient
fcellé le bonheur de ces époux , & nous
rendent plus touchante la peinture que
l'Auteur nous fait de cette famille réunie
à un frere qui n'avoit ceſſé de la chérir,
Lorezzo au faîte des honneurs & au milieu
même des diffipations du rang distingué
auquel il étoit monté , n'oublia
jamais fes premieres occupations , ſes
premiers plaiſirs. Il s'étoit formé dans le
Palais qu'il occupoit une retraite philoſophique
, un réduit folitaire qu'il appeloit
fon cabinet d'étude. Ce cabinet
renfermoit une ſuite de tableaux qui
ور repréſentoient Lorezzo & Nina dans
22
"
JUILLET . I.Vol. 1775. 71
, les campagnes de la Sicile , employés
,, aux diverſes fonctions de l'agriculture :
ود
ود
ود
ود
ici on les voyoit affis auprès d'un myrte
ou d'un oranger , s'entretenant de
leurs amours avec ingénuité ; là , paroiſſoit
la jeune perſonne parée de tou-
,, tes les graces de la nature , cueillant des
ود
ود
ود
fleurs ; plus loin , cachée derrière un
,, arbre , elle regardoit fon amant avec
,, un ſourire malin , en pouſſant vers lui
,, quelques oranges , tandis qu'il cherchoit
de la vue d'où venoient ces agaceries
; la fête champêtre qui avoit ac-
,, compagné leur mariage n'étoit pas
oubliée dans ces peintures ; on remarquoit
auſſi Serano tenant ſes deux petits
fils ſur ſes genoux,&ſemblant s'aſſocier
à leurs jeux innocens. A côté de ces
tableaux étoient ſuſpendus des inſtru-
,, mens de labourage , l'habit de Lorezzo ,
,, quand il habitoit le hameau , & fur-
,, tout celui de Nina , lorſqu'aux jours de
ود
وو
ود
ود
ود
ر د
fête elle ſe montroit dans ſes ſimples
„ atours , ſi ſupérieure en beauté aux
,, autres Bergères ſes compagnes" . C'eſt
dans cette retraite , ajoute M. d'Arnaud ,
que Lorezzo retrouvoit la vérité , l'homme
, l'homme qui fait tous ſes efforts
pour s'ignorer , pour ſe fuir, tandis qu'il
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
goûteroit une douceur inexprimable à ſe
connoître & à jouir de lui- même ; c'eſt
là qu'il ſe rapprochoit de la nature , de
ſes premieres années , de ſes premiers
ſentimens , de ſes premiers plaiſirs.
M, d'Arnaud en écrivant cette Nouvelle
, bien capable de nous ramener aux
douceurs de la vie champêtre , nous rappelle
quelquefois dans les différentes
peintures qu'il a faites , ces graces , ces
beautés naïves que Théocrite a ſu ſi bien
nous décrire.
Eloge de M. Piron , lu à la féance publique
de l'Académie de Dijon , du 23
Décembre 1773 , par M. Perret ,Avocat
, Secrétaire perpétuel pour la partie
des Belles - Lettres. Brochure in- 8°.
prix 18 fols. A Dijon , chez Frantin ;
& à Paris , chez Pifſſot , Libr.
ALEXIS PIRON , Penſionnaire du Roi ,
Académicien honoraire de l'Académie
de Dijon , nâquit en cette Ville le 9
Juillet 1689. Il étoit fils d'Aimé Piron
&d'Anne Dubois , fille de Jean Dubois ,
Sculpteur,
L'Académicien de Dijon , Auteur de
cet Eloge , nous donnedes notions fuf
JUILLET . I. Vol. 1775. 73
fifantes ſur la famille de Piron, ſur l'éducation
de cet homme de lettres , ſur les
différentes occupations de ſa jeuneſſe ,
Mais ſi un Poëte peut , ſans chercher un
éclat étranger.
Des titres du Parnaſfe anoblir fa mémoire ,
on avouera avec l'Auteur de cet Eloge
que Piron a réalisé cette idée , quoique
ſon pere eût fait les plus grands efforts
pour l'en détourner. :
L'Académicien de Dijon nous rappelle
les divers écrits qui ont mérité à Piron la
protection des perſonnes d'un rang élevé ,
l'eſtime des gens de lettres , & lui aſſurent
une place dans le petit nombre des Poëtes
originaux du ſiècle de Louis XV. La
Métromanie , Comédie jouée en 1738 ,
fuffiroit ſeule à ſa gloire. ,, Remplie
, d'idées , d'images vraiment originales ,
,, de vers fublimes & harmonieux , de
" ſituations neuves , d'eſprit , d'imagina-
,, tion , de jugement; cette Pièce eſt le
,, triomphe de Piron. Les gens de lettres
,, le comparent aux Femmes Savantes de
" Molière ; ces deux productions drama-
,, tiques préſentent en effet plus d'un caractère
idéal & de pure invention; la
وو
ود
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
Métromanie eſt la meilleure Comédie
du dix-huitième ſiècle; les ſpectateurs
„ la revoient toujours avec un nouveau
tranſport. Elle nous rappelle celles que
,, compofèrent Ariftophane & Térence :
,, ce qui frappe fur-tout , c'eſt que le poë-
و د
و د
و د
و د
ود
ود
و د
و د
te amuſe , attache, intéreſſe , ſans intrigue,
ſans ſcènes élégiaques , fans caractères
deſſinés d'après des moeurs
,, connues , communes & ordinaires : il
égaie l'eſprit ſans fatiguer & fans presſer
le coeur. Tout, dans ce Poëme ,
eſt d'un comique vrai & cependant
ſingulier; tout y paroît conçu , diſpo-
," ſé , conduit avec une intelligence , une
adreſſe également ſurprenantes ; le burleſque
du caractere de Francaleu , la
nobleſſe de celui de l'Empirée , offrent
les contraſtes les plus tranchans. Envain
a-t-on dit que la fingularité de la
métamorphoſe ſi connue de la Poëtefſſe
devenue Poëte fit preſque ſeule le ſuccès
de la Métromanie ; mais l'eût - elle dûe
à l'impreſſion momentanée de la nouveauté
de cet événement extraordinaire
, l'Auteur méritoit - il moins les
» plus grands éloges , pour avoir fu en
fſaaiſir les traits les plus plaifans , les
rendre avec fineſſe, les orner de tous
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
"
و د
ود
ود
JUILLET. I. Vol. 1775 75
„ les agrémens dont la ſcène Françoiſe
les rendoit fufceptibles ?"
و د
و د
Souvent Piron parla du projet qu'il
avoit formé de mettre le Railleur fur la
ſcène ; mais ce Poëte n'a rien écrit ſur ce
caractère malheureuſement trop commun.
Il ſeroit d'autant plus avantageux, fuivant
la remarque de l'Auteur de cet Eloge,
d'en développer les travers , qu'ils
portent plus de contrainte &de défordre
dans la ſociété ; perſonne ne pouvoit les
dépeindre mieux que cet Auteur , parce
que perſonne n'en avoit mieux ſaiſi les
gradations & les nuances ; il en connoisfoit
parfaitement l'étendue , les excès ,
les bornes & les dangers.
Ce Poëte fut enlevé à la France dans
la quatre-vingt-troiſième année de ſa vie ;
une chûte , après laquelle il languit longtemps
, précipita le moment de fa mort.
,,La nature , en prodiguant à Piron ſes
, dons les plus précieux , lui forma un
, coeur ſenſible , vrai , incorruptible. Ré-
» pandu dans le monde , il y porta une
,, modeſtie éclairée , une gaieté naïve ,
,, des moeurs ſimples , & qui ſemblent
,, peu compatibles avec les grands fuccès
„ poëtiques , fa franchiſe , ſon amour
, pour l'indépendance & pour la liberté,
76 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
؟د
ود
,, s'y montrerent fans contrainte& fans
violer les diſtances marquées par les
conventions politiques , il rapporta
„ toujours les mêmes ſentimens dans le
ſein de ſa famille , dans celui de fes
amis. Si dans ſajeuneſſe les paffions
,, égarèrent quelques inftans ſon eſprit ,
,, elles ne flétrirent point fon ame ; elles
,, n'en altérerent point la bonté , la droi-
,, ture , la nobleſſe : incapable de ſe plier
,, aux démarches aviliſſantes que le Dieu
"
دو
des richeſſes exige ſouvent pour tribut
de ſes premieres faveurs , il craignit
,, toujours de s'engager dans les routes
dangereuſes qui conduiſent à la for-
,, tune ; elle ne le careſſa jamais , mais
,, jamais auſſi il ne lui prodigua ſes hom-
,, mages",
"
Piron avoit paſſé les premieres années
de ſa jeuneſſe à Dijon , au milieu d'une
ſociété où régnoit la joie , la cordialité ,
la franchiſe. L'imagination y prenoit un
libre eſſor , & l'eſprit , bien plus que le
goût du plaiſir , raſſembloient les membres
de cette fociété. C'eſt - là peut être
que Piron avoit contracté l'habitude de
ce ton gai & malin , de ces ſaillies vives
& éblouiſſantes , de ces plaiſanteries toujours
fines & ſouvent neuves , de ces
JUILLET. L. Vol. 1775 77
réparties ſubites & imprévues , qui firent
comparer fa converſation à un feu d'artifice
bien fourni & fervi avec rapidité ;
la multiplicité , la juſteſſe , l'énergie de
ſes bons mots , n'ont peut- être pas moins
contribué à lui acquérir une réputation
extraordinaire que ſes pièces fugitives &
dramatiques.
-Un
L'Auteur de fon Eloge regrette qu'il
ne lui ſoit permis de citer les faillies
qui formeroient le tableau le plus fidèle
& le plus brillant de l'eſprit de ce Poëte.
Mais est-il permis de rappeler des traits ,
dont la malignité , la bizarrerie même ,
doivent interdire le récit , & dont la
plûpart lui ont été fauſſement attribués.
On ſe concilie néanmoins affez généralement
, de l'aveu même de l'Auteur de
fon Eloge , fur ceux qui ſuivent.
Abbé , critique très fameux , voyant un
jour Piron richement vêtu , s'écria: Quel
habit pour un tel homme !... Quel homme
pour un tel habit ! s'écria ce Poëte à
fon tour. Un grand Seigneur ſortoit
de l'appartement d'un homme de lettres
dans le même inſtant où ce Poëte ſe préſentoit
pour entrer ; ils reculerent tous
deux; le Maître du logis , qui apperçut
Piron , dit à ce Seigneur : Paffez , paſſez ,
78 MERCURE DE FRANCE.
-
Monsieur , ce n'est qu'un Poëte ; celui - ci ,
appuyant la main fur fon chapeau , &
paſſant enſuite avec rapidité , dit en fouriant
, puisque les qualités sont connues ,
je prends mon rang. Preſſé par les Comédiens
de retrancher ou de changer
pluſieurs vers dans une Pièce qu'il vouloit
faire jouer ſur le Théâtre de la Comédie
Françoiſe , il réſiſtoit avec vivacité
; on voulut le déterminer en citant
pour exemple un Poëte célèbre qui avoit
pluſieurs fois confenti à de pareils changemens
: Quelle comparaison , dit - il ; ce
Poëte travaille en marqueterie , & moi je
jette en bronze.-UnAuteur dont la Pièce
tomba à la premiere repréſentation , fe
confola de cette diſgrace en diſant : On
ne l'a cependant pas sifflée ; je le crois ;
répondit Piron , peut on fiffler quand on
baille? Un Bourguignon lui demandant
ce qu'il penſoit de l'eſprit d'un Muficien
très fameux & très-admiré : Quand
il ne parle point de musique , répondit - il ,
ce n'est plus qu'un long tuyau d'orgue
Séparé du Souffleur. -Un Auteur célèbre
ayant fait jouer à la Comédie Françoiſe
une Pièce à laquelle on applaudit beaucoup
, & dont le ſuccès s'eſt ſoutenu , lui
dit: Que pensez vous de ma Pièce ? Vous
--
JUILLET. I. Vol. 1775. 79
voudriez bien que je l'euſſefaite , réponditil
: Fe fuis affez de vos amis pour cela ,
repliqua cet Auteur.
Hiſtoire du Bas- Empire , en commençant
à Conſtantin le Grand. Par M. le
Beau , Profeſſeur Emérite en l'Univerſité
de Paris , Profeſſeur d'Eloquence
au Collége Royal , Secrétaire ordinaire
de Mgr le Duc d'Orléans , & ancien
Secrétaire perpétuel de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres. Tomes dix -septième & dixhuitième
in - 12 . A Paris , chez Saillant
& Nyon , & veuve Deſaint.
CES deux derniers volumes comprennent
un eſpace d'environ 77 ans, depuis
le commencement du règne de Michel V ,
en 1041 , juſqu'à la fin de celui d'Alexis
Comnène , en 1118. Alexis mourut à
l'âge de 70 ans , après un règne de 37ans.
Ce Prince célèbre , auquel Anne ſa fille a
prodigué les éloges les plus outrés dans
Î'Hiſtoire qu'elle nous a laiſſée de fon
père , & que Maimbourga , dans ſes
amplifications hiſtoriques , accablé d'injures
, eft ici apprécié avec impartialité
i
8 . MERCURE DE FRANCE :
&avec cette ſageſſe qui diſtingue l'Historien
du Bas- Empire. ,, Les Hiftoriens
,, des Croiſades , nous dit - il, ne voient
dans ce Prince que des vices ; ſa fille ne
lui donne que des vertus. Ses actions ,
ſeul témoignage fidèle du mérite des
hommes , prêtent également au pané-
,, gyrique & à la cenfure. On y voit un
mélange de bien & de mal, qui tient
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
و د
و د
ود
ود
ود
و د
la balance preſque en équilibre. Actif ,
,, infatigable , grand Capitaine , parfaitement
inſtruit de la ſcience militaire ,
intrépide dans les plus grands dangers ,
digne d'admiration même dans ſes
,, défaites , qui ne l'abattirent jamais , il
fut inſpirer à ſes ſoldats une partie de
fon courage ; & les Grecs , ſous ſa conduite
, ſemblent être d'autres hommes
,, que ſous le règne de ſes foibles prédéceſſeurs.
Le traitement qu'il fit aux Croiſés
lui attira leur haine ,&le décria dans
tout l'Occident. Rien n'auroit été plus
injuſte s'il leur eût fait la guerre à face
découverte ,& qu'il leur eût rendu , fans
» déguisement , le mal qu'il en recevoir.
Ses ruſes , ſes traités , qu'il n'eut jamais
deſſein d'accomplir , ſa politique timi-
,, de à leur égard , ont noirci ſa conduite.
On doit une haute eſtime à ce Prince
» pour
و د
د
"
ود
"
ود
ود
"
JUILLET. I. Vol. 1775. 81
;; pour s'être défendu avec ſuccès contre
,, un héros tel que Robert Cuiſcard , &
,, pour avoir réſiſté aux attaques du fou-
,, gueux Boëmond , qu'il ſut déſarmer par
" fon habileté. Ses vertus civiles , plus
,, eſſentielles , quoique moins brillantes
,; que le mérite guerrier , en auroient
ود
ود
fait un grand Prince s'il ne les eût point
ternies par les impôts dont il écraſa
,, l'Empire , crime que la poſtérité ; per-
, fuadée que les Princes font nés pour
,, les Peuples , ne pardonne pas au plus
" éminentes qualités ; & fi les Souverains
, fuccedent à la grandeur & à la puiſſan-
,, ce de leurs peres , la poſtérité conſerva
ود aufſi , comme par héritage, les ſenti-
,, mens de leurs Sujets. Ce n'eſt pas qu'il
وو fut avare ; on ne trouva après ſamort
,, que peu de fonds dans ſes tréſors ; il
étoit même charitable , & il auroit por
,, té au plus haut degré cette vertu , che
,, re à l'humanité & vraiment royale , par
s, ce qu'elle eſt parternelle , s'il n'eût pro-
" digué l'argent à ſes Parens & à ſes
3, Miniſtres , dont les penſions exorbi
tantes , les équipages ſomptueux , le
luxe infolent , les Palais égaux en
,, grandeur à des Villes , en magnificence
,, aux Maiſons Impériales , épuiſoient les
قر
ود
F
82 MERCURE DE FRANCE.
,, revenus du Prince & le fang des Peu-
„ ples. Il fut modeſte , maître de ſa co-
" lère , lent à punir , de facile accès ,
,, tempérant ; il honoroit les hommes
,, vertueux& ſages , dont il écoutoit les
" conſeils. Doux & gracieux , il adou-
,, ciſſoit , par une familiarité décente ,
,, les impreſſions fâcheuſes que pouvoit
donner l'humeur fière & hautaine de
,, l'Empératrice , qui ne deſcendoit jamais
du faîte de ſa grandeur. Mais il eutpeu
„ d'égard aux anciens uſages ; il diftin-
„ gua peu fon patrimoine de celui de ſes
„ Sujets ; il ne reſpecta point les droits
رو
"
دو
de propriété ; il ſe crut non l'administrateur
, mais le maître de la fortune
,, publique ; & quoiqu'il ne fit aucun cas
des flatteurs , il ſe flattoit lui - même &
,, s'empoisonnoit des fauſſes idées du
deſpotiſme. Sans égard pour les Séna-
„ teurs , pour les Magiſtrats , il les regar-
, doit comme ſes valets , & non pas
, comme ſes Officiers & fes Repréſentans.
Il voyoit la nobleſſe ſi loin de
lui , qu'elle ſe confondoit à ſes yeux
, avec la roture. Le plus capital de ſes
„ vices , fans comparaiſon , c'eſt que la
justice , fous ſon regne , ſuccomboit
preſque toujours à la faveur. Le fond
ود
"
"
JUILLET. 1. Vol. 1775. 83
3, de ſon caractère fut la diſſimulation &
وو
ود
"
و د
la ruſe , qualités que chacun nomme en
ſoi - même politique & prudence , dans
, les autres artifice & fourberie. Tel
fut ce Prince , & tel fut auſſi le déplorable
état de l'Empire , qu'on eut fou
vent ſujet de le regretter".
Eſſai patriotique ou Mémoire pour ſervir
à prouver l'inutilité des communaux
l'avantage qu'il y auroit à les défricher
ainſi que toutes les terres incultes ;
celui que l'Etat retireroit de la protection
accordée à l'agriculture , & lea
cauſes qui en empêchent les progrès.
Par le Baron Scott , Capitaine de Dragons
à la ſuite des Troupes Légeres.
Broch. in- 8°, A Geneve , & fe trouve
à Paris chez Simon.
Les vrais Patriotes ont toujours reconnu
l'avantage qui réſulteroit du défriche
chement des communaux & de toutes les
terres en friche. Mais des préjugés vulgaires
& des intérêts particuliers font
naître journellement des oppoſitions qui
arrêtent l'exécution de ces travaux. Ces
préjugés ſi contraires au bonheur des
F
84
MERCURE DE FRANCE.
1
Peuples & au progrès de l'agriculture ,
conſiſtent à croire que les terres qui font
en friche ne font propres à aucune culrure
; que les communaux ſont d'un grand
fecours aux Laboureurs ; & que de les
cultiver feroit diminuer les prix des terres
, ruineroit le Seigneur &le Fermier.
L'Auteur de l'Eſſai que nous annonçons ,
dans la vue de combattre ces préjugés ,
fait connoître l'état actuel des grands
communaux & la ſituation des Peuples
qui les environnent. Il fait voir enſuite
de quels produits ces communaux feroient
, ainſi que toutes les terres en friche
, ſi on les cultivoit. Enfin il expoſe
les cauſes qui arrêtent les progrès de
l'agriculture : & qui mettent obſtacle à
l'exécution d'un défrichement général ,
dont les effets ſeroient ſi avantageux
pour l'Etat & pour toute la Nation. L'Ecrivain
partiote qui a dicté cet écrit , le
termine en nous faiſant enviſager le concours
mutuel de tous les biens , qui font
la ſuite de l'agriculture favoriſée.
Voyage en Sicile & à Malthe ; traduit
de l'Anglois de M. Brydone , par M.
de Meunier ; 2 vol. in-8°. A Amſter{
JUILLET. I. Vol. 1775. 85
7
dam; & ſe trouve à Paris chez Piſſot ,
Libr. & Panckoucke , Hôtel de Thou.
دو
ود
ود
دو
La Sicile eſt très-peu connue , ditle
Traducteur dans ſa Préface , & l'on
fait mieux ce qui ſe paſſe dans pluſieurs
contrées de l'Amérique que ſur
,, cette Iſſe ſi voiſine de nous. Le voyage
ود
du Baron de Riedeſel ne nous a pas
,, préſenté beaucoup de lumieres ; &
,, comme cet Auteur ne cherchoit que
"
des débris de vieux monumens ou des
,, morceaux d'antique , on n'eſt gueres
plus inſtruit de l'état du pays après
l'avoir lu , qu'avant de l'avoir commencé.
7 وو
2.5
ود
و د
"
"
ود
و د
و د
Les Anglois , dont on connoit la
paſſion pour les voyages , traverſent
ordinairement le continent de l'Europe
dans ce qu'ils appellent le grand tour,
& négligent la Sicile & Malthe. M.
Brydone , & quelques autres , réfolurent
en 1770 d'aller examiner ces deux
Iſles , qui renferment des objets de
curioſité ſi intéreſſans " . C'eſt un Ob-
* ſervateur éclairé qui décrit dans ſes lettres
tout ce qu'il rencontre , & ſon ſtyle ani.
mé & naturel , s'empare agréablement
ود
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
de l'imagination des Lecteurs. On aime
d'ailleurs à voir des hommes ſans embarras
& fans affaires , qui parcourent les
pays étrangers pour s'inſtruire , & qui ne
retournent dans leur patrie qu'après avoir
profité des lumieres des différens Etats
de l'Europe.
Nos Voyageurs partent de Naples au
temps ou fouffle le vent Sirroe , dont les
effets font très finguliers.
L'Auteur écrit ſa premiere lettre à
bord du vaiſſeau ſur lequel ils ſe ſont
embarqués , & il fait la peinture de la
baie& des environs de Naples. „ On y
ود voitdes montagnes&des Ifles , célèbres
وو autrefois par leur fertilité, & qui ne
ود ſont plus que des déſerts ſtériles ; des
,, champs jadis incultes , mais qui ont
ود
ود
ود
ود
été couvertis en prairies fécondes &
,, en riches vignobles ; des montagnes
changées en plaines , &des plaines
changées en montagnes; des lacs deffé,
chés par les volcans , & des volcans
११ téetrerientfsuqmuaintſetoſuojnoturfsoermnépsleuſnieluarcss ;enl-a
droits , & en d'autres vomiſſant des
flammes : en un mot, la Nature ſemble
avoir produit toute cette côte dans ſes
ود
ود
ود
JUILLET. I. Vol. 1775. 87
"momens de caprice, car chaque objet
s'y préſente comme unjeu de ſa puiffance,
& elle ne paroît pas y avoir jamais
travaillé ſérieuſement. "
ود
ود
ود
M. Brydone eſt arrivé à Meſſine , où
il ſéjourne quelque temps , & il ſe prépare
enſuite à viſiter les villes principales
de la Sicile pour connoître les loix ,
les moeurs , les coutumes & les inſtitutions
de cette Iſle. On aura peine à
croire qu'il faille une eſcorte pour voyager
au milieu d'une Nation policée , &
on ne ſera pas moins étonné d'apprendre
que le Gouvernement , n'ayant jamais pu
venir à bout d'extirper les brigands qui
_ infectent les grands chemins , eſt obligé
de leur accorder une forte de protection.
ود Le Prince de .... s'en ſfert dans l'oc-
,, caſion , parce qu'il connoît leur intré-
» pidité , & que c'eſt le plan de politi-
,, que le plus fage de devenir leur pro-
ود tecteur &leur patron. Tous ceux qui
» jugent à propos de quitter leurs mon-
,, tagnes & leurs forts , font affurés de
„ trouver des encouragemens & de la
,, protection à ſon ſervice ; il leur accorde
une confiance fans bornes , & il
ne leur eſt point encore arrivé d'en
faire un mauvais uſage. Ils portent la
ود
ود
ود
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
„ livrée du Prince , & en outre une mar
, que de leur ordre honorable de ban-
" dits , ce qui inſpire au Peuple de la
afrayeur & du reſpect pour eux".
La deſcription de l'Etna , qu'on attend
depuis fi long temps , eſt une des parties
les plus intéreſſantes du voyage que nous
annonçons ; les phénomènes de ce volcan
offrent un ſpectacle effrayant : nous allons
en citer quelques traits pris au hafard.
D'immenfes torrens d'eau bouillante
engloutiſſent quelquefois des milliers
d'hommes , & anéantiffent , pour pluſieurs
années , la verdure & la végétation
du pays. Il eſt arrivé qu'un fleuve de lave
enflammée , de dix milles de largeur &
d'une hauteur énorme , remontant toutà
coup les vagues de la mer , ce choc produiſoit
alors d'épouvantables ravages. Le
cratère lance des rochers ardens à la
hauteur de deux ou trois mille pieds ,
& les effets de la lave ne font pas moins
extraordinaires ; on l'a vue eſcalader des
murs de 60 pieds de haut , détruire les
Egliſes , les Palais , les Villages , & réduire
en fuſion tous ces corps , fans laiſſer
la moindre trace de leur exiſtence ! frapper
contre une montagne & la percer de
part en part , ſe gliſſer dans les cavernes
JUILLET. I. Vol. 1775. 89
qui étoient au deſſous d'un vignoble , &
le tranſporter à une diſtance conſidérable ,
&c. &c.
" Catane avoit toujours eu beſoin d'un
,, port juſqu'à une éruption qui ſe fit
,, dans le ſeizieme ſiecle , & elle reçut
, alors de la généroſité de la montagne
, ce que lui avoit refufé la nature. Un
,, courant de lave ſe précipitant dans la
,, mer , y forma un môle que jamais on
n'auroit pu conſtruire , quelques frais
,, qu'on y eût employés. Ce hâvre , qui
étoit fûr & commode , ſubſiſta pendant
„ quelque temps , & fut enfin comblé &
démoli par une éruption ſuivante. "
ود
ود
Cette Ville (qui contient aujourd'hui
30,000 habitans) a été détruite pluſieurs
fois par le volcan Le peu qu'épargna
,, l'éruption de 1669 fut entiérementruiné
,, par le fatal tremblementde terrede 1693;
ود
"
ود
ود
ود
la plus grande partie des habitans furent
,, alors enſévelis ſous les murailles de leurs.
maifons & de leurs Eglifes : cependant
leur aveuglement eſt ſi fort , qu'après des
déſaſtres ſi répétés & fi terribles , onn'a
,, jamais pu les engager à changer de
ſituation. On rebâtit bientôt la Ville
fur un nouveau plan fort élégant , &
elle eſt à préſent plus belle quejamais."
"
ود
22
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
: Il n'eſt pas poſſible d'imaginer les ravages
de la lave: en 1770 , celle de l'éruption
de 1766 n'étoit pas encore réfroidie,
& elle forme , par ſon lit , des fillons de
vingt pieds de profondeur. La vapeur
ſeule de ce volcan , qu'on a comparé à
l'Enfer , extermine les Bergers &les troupeaux
ſur les montagnes , brûle & fracasſe
les arbres , & met en feu les maiſons
qu'elle rencontre.
Il arrive continuellement des révolutions
ſur l'Etna; & lorſque le volcan y
éclata pour la premiere fois , il eſt probable
que le bas immenſe de cette montagne
s'élevoit en s'arrondiſſant & formoit
un ſeul cône. Depuis cette époque ,
les différentes éruptions ont produit un
grand nombre de collines , placées de
tous côtés ſur les flanes de l'Etna , autour
du principal cratère. Il eſt aſſez fingulier
de voir ces petites montagnes croître peu
à peu fur la furface de la grande , & dont
quelques - unes n'ont pas moins de ſept
ou huit milles de tour : chaque éruption
en crée une nouvelle; juſqu'à ce que les
fondemens caverneux de ce gouffre ſou-
•terrain s'écroulant, elles font englouties ,
pour la plupart , dans l'abyſme ; & alors
la lave , les cendres , les pierres & les
JUILLET . I. Vol. 1775. 91
autres matieres que vomit le volcan , recommencent
à faire , dans les environs ,
des terres , qui ſe groſſiſſent inſenſible
ment.
"
"
ود
ود Comme le grand cratère de l'Etna
„ eſt élevé à une hauteur prodigieuſe audeſſus
des régions inférieures de la
» montagne , il n'eſt pas poſſible que
,, le feu intérieur , cherchant avec fu-
,, reur une iſſue autour de la baſe & mê-
,, me fort au-deſſous , s'éleve à douze
,, ou treize mille pieds : car il eſt probable
que telle eſt l'élévation de l'Etna.
Il eſt donc arrivé communément qu'après
avoir ébranlé pendant quelque
„ temps la grande montagne & celles
,, qui l'avoiſinent , il a enfin éclaté fur
ود
"
و د
ود
ود
"
"
les côtés , ce qui s'appelle une éruption.
La matière enflammée ne jette
d'abord qu'une fumée épaiſſe & des
„ pluies de cendre qui ravagent le pays
circonvoiſin ; elle lance enſuite dans
l'air des pierres ardentes & des rochers
d'une groſſeur énorme ; les pierres retombant
avec les cendres forties du
volcan en même temps , forment enfin
„ les montagnes ſphériques & coniques
و د
"
ود
ود
" dont j'ai parlé. Cette progreſſions'ache-
„ ve quelquefois en très-peu de jours;
92 MERCURE DE FRANCE.
,, d'autres fois elle dure pluſieurs mois....
ود
و د
و د
La lave jaillit ordinairement du pied
„ de cette horrible montagne , entraînant
devant elle tout ce qu'elle rencontre ,
& elle n'eſt , le plus ſouvent , arrêtée
,, que par la mer. Telle eſt la marche
commune d'une éruption: mais il arrive
, rarement à la vérité , que la lave
forte tout-à-coup du côté de la grande
,, montagne , ſans les diverſes circon
ſtances que je viens de rapporter.
ود
و د
ود
ر د
ود
ود
ود
و د
و د
و د
ود
ود
Cette montagne réunit les objets
les plus oppoſés & les plus diſparates
de la Nature. Ici vous appercevez un
gouffre qui vomiſſoit autrefois des torrens
de feu & de fumée , & qui eſt à
préſent couvert de la végétation la plus
abondante ; là , vous cueillez des fruits
délicieux fur un terrein qui n'étoit jadis
qu'un rocher noir & ſtérile. En cet
endroit , le fol eſt revêtu de fleurs de
toutes les efpeces ; & nous contemplions
ce ſpectacle enchanteur fans penſer
que l'enfer étoit immédiatement
ſous nos pieds , & qu'entre nous & des
mers de feu , il n'y avoit que quelques
toiſes d'intervalle : mais notre étonnement
augmenta encore , en jetant les
دم yeux fur la région la plus élevée de
"
و د
"
ود
"
و د
"

{
JUILLET. I. Vol. 1775. 93
ود
ود
ود
,, la montagne. Nous y voyions , dans
,, une union perpétuelle , deux élémens
,, qui ſont continuellement en guerre ,
„ un gouffre immenſe de feu qui exiſte
,, pour jamais au milieu des neiges , qu'il
,, ne peut venir à bout de fondre , & des
,, champs de neiges & de glaces qui environnent
fans ceſſe cet océan de feu
qu'elles n'ont pas la force d'éteindre."
M. Brydone & fes Compagnons eurent
de grands obſtacles à ſurmonter
avant d'arriver au haut de la montagne
; ils paſſerent la nuit dans une caverne.
,, Nos guides , dit- il , nous menoient
fur des antres & dans des déſerts
ſauvages , où jamais aucun mortel
n'étoit venu , quelquefois à travers des
forêts ténébreuſes , agréables au voya-
,, geur pendant le jour , mais qui alors
,, nous inſpiroient une eſpece d'horreur ,
„ qu'accroiſſoient encore le cliquetis des
,, arbres , les mugiſſemens fourds& pro .
fonds de l'Etna , & la vaſte étendue de
la mer qui ſe plongeoit à une diſtance
immenſe au deſſous de nous.... Nous
,, penſions , au milieu de nos fatigues ,
,, que l'Empereur Adrien & le Philofo-
,, phe Platon , les avoient eſſuyées égale-
,, ment pour avoir voulu voir , comme
"
"
ود
"
ود
دو
و د
94 MERCURE DE FRANCE ,
, nous , du ſommet de l'Etna , le lever
و د
du foleil."
Le tableau que nous fait l'Auteur de
ce ſpectacle , & de la vue immenfe & variée
dont on jouit ſur le ſommet de cette
montagne , eſt très-poëtique.
ود
ود
و د
و د
ود
ود Le ciel étoit parfaitement clair , &
la voûte immenſe du firmament paroiſſoit
dans toute ſa majeſté &dans
toute ſa ſplendeur.... La blancheur de
la voie Lactée reſſembloit à une flam-
,, me pure qui traverſoit les cieux ; & à
l'oeil nud nous pouvions découvrir des
„ grouppes d'étoiles , qui auparavant étoient
inviſibles , dans les régions plus
baſſes. Nous n'en apperçûmes pas d'abord
la raiſon , & nous ne fîmes pas
attention que nous avions paflé à tra
„ vers dix ou douze mille pieds de va-
,, peurs groffieres , qui émouſſent & ren-
,, dent confus tous les rayons de lumiere
,, avant qu'ils arrivent à terre. Nous nous
écriâmes tous enſemble , quelle mer-
„ veilleuſe ſituation pour un Obſervatoire!
و د
ود
ود
ود
" 1ls continuent leur route & ils arrivent
enfin ſur la cime du cratère , dans le moment
le plus favorable.
و د
Ladeſcription que je vous en ferai ,
JUILLET . I. Vol. 1775: 95
5ود , ne vous en donnera qu'une idée très-
,, imparfaite; l'imagination de l'homme
n'a jamais pu ſe répréſenter une ſcène
و د
و د
و د
ſi brillante & fi magnifique. Il n'y a
,, pas fur la ſurface de ce globe de lieu
d'où l'on puiſſe contempler à la fois
„ tant d'objets raviſſans. Nous étions
,, placés ſur un théâtre prodigieuſement
,, élevé , &toute la furface de notre hé-
,, miſphere ſembloit ſe réunir en un ſeul
„ point, ſans qu'il y eût aux environs
,, aucune montagne fur laquelle les ſens
& l'imagination pufſſent ſe repoſer.
Nous revînmes avec peine de notre
extafe , & nous crûmes long-tems ne
„ plus être ſur la terre. Nous étions fur
„ un gouffre fans fond , auſſi ancien que
ود
و د
و د
و د
و د
و و
"
le monde , qui vomit ſouvent des torrens
de feu & lance des rochers enflam-
, més , dont toute l'Iſſe retentit. L'immenſe
étendue de la vue comprenoit
les objets de la nature les plus divers
&les plus enchanteurs , & enfin le ſoleil
levant s'avançoit pour éclairer &
embellir ce magnifique tableau.
,, Imaginez - vous l'atmoſphere s'enflammant
peu-à-peu , &ne laiſſant en
ود
"
"
"
" trevoir que par degrés , le firmament
" & notre globe. La mer & la terre font
96 MERCURE DE FRANCE.
,, dans un état de confufion &d'obfcu-
و د
fité , comme ſi elles ſortoient pour la
, premiere fois de leur chaos primitif,
& la lumière & les ténèbres ſemblent
être encore confondues , juſqu'à ce que
le matin , s'approchant inſenſiblement ,
,, opère enfin leur ſéparation ; alors les
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
étoiles s'éloignent & les ombres dis-
,, paroiſſent ; les forêts , qui tout- à-l'heure
reſſembloient à des abyſmes noirs &
ſans fond , ne réfléchiſſant aucun rayon
de lumiere qui faſſe appercevoir leur
force & leur couleur , ſemblent à préſent
ſortir du néant pour la première
fois; & chaque nouveau faiſceau de
lumière y répand la vie & la beauté.
La ſcène s'étend de plus enplus, l'ho- ود rifon s'élargit & ſe prolonge de tous
„ côtés , & le ſoleil , comme le grand
Créateur , s'avance à l'orient & acheve
de former ce merveilleux ſpectacle.
Tout paroît enchantement , & nous
,, ſommes , pour ainſi dire , tranſportés
,, aux régions éthérées. Les ſens , qui ne
ود
و د
font point accoutumés à de pareils ob-
» jets, ſe trouvent confondus & troublés,
,,& il leur faut quelque temps pour pouvoir
les difcerner & en juger. On voit
le corps du ſoleil ſe lever du fond de
,, l'Océan
"
JUILLET . I. Vol. 1775. 97
ود
ود
ود
ود
"
ود
"
, l'Océan , & traîner , pour ainſi dire , à
fa fuite une immenfe étendue de terre
& de mer ; les Iſles Lipari , Panari ,
Alicudi , Strombolo & Volcano , dont
les fommets ſont couverts de fumée ,
ſemblent être ſous nos pieds , & nous
,, contemplons toute la Sicile comme fur
une carte. Nous pouvons tracer le cours
de chaque riviere à travers tous ſes
détours , depuis ſa ſource juſqu'à fon
embouchure. La vue eſt ſans bornes
de tous les côtés , & il n'y a rien qui
l'interrompe , deſorte qu'elle ſe perd
,, par - tout dans l'immenſité ; & je ſuis
très convaincu que ſi nous ne découvrons
pas les côtes de l'Afrique & mê-
,, me de la Grece , cela provient unique-
,, ment de l'imperfection de nos organes
puiſqu'elles font certainement au-deſſus
de l'horifon. "
ود
ود
ود
"
ود
"
ود
ود
L'Auteur de ce voyage ne s'eſt pas
contenté de le rendre agréable au commun
des Lecteurs , il a répandu des obſervations
de phyſique utiles aux Amateurs
des ſciences naturelles. ,, L'Acadé-
ود
"
mie des Savans établie à Catane n'a pas
encore meſuré d'une maniere exacte la
hauteur de l'Etna. M. Brydone vouloit
„ calculer géométriquement l'élévation
"
G
98 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
ود
,, de cette montagne , & il ne put pas
même trouver un quart de cercle dans
le lieu où ſont établis les Académiciens.
Les Siciliens ignorent quelle eſt l'éten-
,, due de la circonférence de ſa baſe ; ils
,, ont cru long-temps qu'elle avoit cin-
,, quante milles de diametre & cent de
,, contour : de ſorte que toute la Nation
,, ignoroit les premiers élémens de géo-
" métrie." On peut voir dans l'Ouvrage
même le réſultat des expériences qu'il a
faites pour meſurer la hauteur de l'Etna
par le barometre.
"
وو
Nous ne ſuivrons pas nos Voyageurs
dans les différentes Villes de la Sicile ,
& nous ne citerons que deux traits tirés
de la deſcription de Malthe. Les Che-
, valiers ont inventé une piece d'artillerie
qui leur eſt propre,&qui même ود eft inconnue au reſte de la terre. Les
„ rochers qui bordent l'ifle font taillés
non-feulement en fortifications , mais
„ encore en gros canons ; & on en afait
ود
ود
"
"
en pluſieurs endroits des mortiers d'une
» grandeur immenfe. Leur charge eſt
d'environ un baril de poudre fur la-
,, quelle ils placent un morceau de bois
qui remplit exactement la bouche du
,, mortier ; ils y mettent enfuite une
ود
JUILLET. I. Vol. 1775. 09
grande quantité de boulets , de bom-
,, bes , &c.; & lorſqu'un vaiſſeau ennemi
,, approche du hâvre , ils déchargent la
machine. On aſſure qu'elle répand dans
une eſpace de plus de 600 pas une pluie
,, meurtriere , capable de couler à fond
,, les vaiſſeaux les plus conſidérables...
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
Malthe eſt peut- être le ſeul pays du
monde où le duel ſoit permis par la
,, loi . Comme cet établiſſement eſt fondé
fur les principes romaneſques & féro-
,, ces de la Chevalerie , l'abolition du
duel n'a jamais pu s'y introduire ; on
,, y a mis cependant des restrictions qui
en diminuent beaucoup les abus : elles
font aſſez curieuſes . Les Combattans
ſont obligés de décider leur querelle
dans une rue particuliere de la Ville ;
" &s'ils oſent ſe battre ailleurs , ils font
,, ſujets à la rigueur des Ordonnances.
Ce qui n'eſt pas moins fingulier & leur
eſt plus favorable , c'eſt qu'ils font
contraints , ſous les plus ſéveres peines,
de mettre bas les armes lorſqu'une
, Femme , un Prêtre ou un Chevalier le
leur ordonne.
ود
ود
و د
و د
ود
ود
” Vous imaginez qu'au milieu d'une
„ grande Ville , le duel , ſoumis à ces
„ restrictions , ne peut jamais être bien
G
-
100 MERCURE DE FRANCE.
,, meurtrier : vous vous trompez. On
,, peint toujours ſur la muraille oppofée
و د
و د
à l'endroit où un Chevalier a été tué ,
une croix en mémoire de ſa mort , &
,, nous avons compté 20 de ces croix."
M. Brydone , de retour en Sicile , parcourt
les divers cantons de cette Ifle , &
il rapproche ſon état actuel de ce qu'en
ont dit les anciens Auteurs. Les connoisſances
qu'il a de la Mythologie répandent
d'ailleurs de l'agrément & de la variété
dans fon récit. Le ſecond volume eſt terminé
par une deſcription curieuſe de la
ville de Palerme , & des détails ſur les
moeurs , les uſages , l'eſprit & le caractere
des Siciliens.
Cet Ouvrage, inſtructif & eſtimable,
fait honneur aux connoiſſances du Traducteur
& à ſon talent pour écrire. La
diction eſt correcte & élégante , & il eſt
du nombre des Littérateurs dont les travaux
peuvent enrichir notre Littérature
des productions étrangeres.
P. S. Le Traducteur de ce Voyage
vient de publier en même temps l'Etat
civil , politique & commerçant du Bengale ,
ou Histoire des conquêtes & de l'adminis
JUILLET. I. Vol. 1775. for
tration de la Compagnie Angloiſe dans ce
pays , Ouvrage auſſi traduit de l'Anglois ;
2 vol. in-80. qui ſe trouvent à Paris chez
Merlin.
Répertoire univerſel & raiſonné de Furisprudence
civile , criminelle , canonique &
bénéficiale ; Ouvrage de pluſieurs Jurifconfultes
: publié & mis en ordre
par M. Guyot , Ecuyer , ancien Magiftrat.
A Paris , chez Dorez , Libraire,
C'eſt un ſpectacle intéreſſant pour tout
Citoyen , dit un Juriſconſulte moderne ,
que cette mer immenfe de loix & de regles
, qui décident de nos fortunes , de
notre rang , de l'étendue de nos engagemens
, qui ſe chargent du ſoin de nos
vengeances , qui veuillent au payement
de ce qui nous eſt dût. Il y a long- temps
qu'on deſire que ces objets foient dépouillés
des épines qui les environnent; que
la clarté & l'ordre avec laquelle ils doivent
être préſentés les mettent à la portée
de tout Lecteur attentif. Tel eſt le
but de ceux qui ont concouru à la compoſition
de ce nouvel Ouvrage ſur laJurisprudence
, dont on vient de donner le
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
premier volume , où la matiere eſt traitée
en forme de Dictionnaire.
Le nombre des livres publiés ſur cette
ſcience n'eſt pas inférieur à celui des objets
ſur leſquels les loix étendent leur empire
: mais dans cette foule immenſe
d'Ouvrages on n'en trouve aucun où les
Auteurs aient embraſſé l'univerſalité des
matieres , dont chacun s'eſt occupé en
particulier. Les uns ont écrit fut les loix
civiles , les autres ſur le droit canonique;
ceux- ci ont traité les matieres criminelles
, ceux- là les loix féodales ; quelquesuns
les loix militaires , d'autres celles ducommerce.
Pluſieurs ne ſe ſont attachés
qu'à quelques ſujets particuliers , tels
que le retrait lignager , les donations , les
fucceſſions , les ſubſtitutions , les teſtamens
, &c.; d'autres ont raſſemblé les
déciſions des Compagnies Souveraines
pour ſuppléer au filence du Légiflateur
dans les cas où il ne s'eſt point expliqué ;
enfin d'autres ſe ſont appliqués à développer
les regles de la procédure & des
formes judiciaires , & cette connoiſſance,
plus intéreſſante qu'on ne le penſe communement
, a fait la matiere de pluſieurs
Traités.
-----
?
JUILLET. I. Vol. 1775. 103
Quelques variété que préſentent d'abord
a l'eſprit tant d'objets divers , ils ont
néanmoins entre eux des rapports ſi eſſentiels
& fi marqués , qu'il y a lieu de s'étonner
qu'on n'ait pas encore eſſayé d'en
réunir l'explication dans un même livre.
L'Auteur du Répertoire mérite d'être encouragé
pour avoir entrepris de remplir
cet objet. Si jamais cet Ouvrage acquiert
le degré de perfection dont il eſt
ſuſceptible , il tiendra lieu d'une infinité
d'autres livres dont on aura emprunté les
fecours & corrigé les erreurs. Ce fera
une forte de bibliotheque des Juriſprudence
, où les Juges de tous les Tribunaux
trouveront avec facilité des regles
fûres pour les diriger dans les fonctions
épineuſes de la Magiſtrature ; où les
Défenſeurs des Citoyens puiſeront des
moyens pour faire triompher lajuſtice &
l'innocence ; où les Greffiers , les Notaires
, les Procureurs , les Huiffiers , & en
général tous les Miniſtres des Loix apprendront
à connoître les fonctions de
leur état , les devoirs qu'ils ont à remplir
, & les priviléges qui leur font propres.
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
Recueil de découvertes & inventions nouvelles
dans les ſciences , les beaux arts ,
les arts , les manufactures , fabriques ,
&c. Nouvelle édition. A Bouillon ,
1764 ; & à Paris , chez Lacombe , Lib .
L'ignorance des hommes par rapport
aux arts , aux ſciences & au commerce ,
laquelle a duré juſques vers le treizieme
fiecle , a étonné tous les Hiſtoriens &
tous les Philoſophes. On a peine à concevoir
comment on a pu voir ſi longtemps
les aſtres fans les obſerver ; éprouver
des maladies de toute eſpece , fans
avoir découvert les premiers élémens de
la médecine ; toujours raiſonner , fans connoître
ni la vertu des plantes , ni celles
des eaux minérales , ni la peinture , ni
l'architecture , ni le commerce , ni la navigation.
C'eſt aux derniers fiecles que
nous devons l'imprimerie, la bouſſole , la
poudre à canon , les moulins & beaucoup
d'autres inventions auſſi utiles qu'agréables.
Les hommes n'ont eu pendant longtemps
d'autres connoiſſances que celles
que leur dictoient la nature & le beſoin.
Ils avoient une philoſophie , dit l'Hiſtorien
des nouvelles découvertes : mais elle
étoit denuée d'expériences ; des mathé
matiques fans inſtrumens , une géogra
JUILLET. I. Vol. 1775. 105
phie ſans échelle , une aſtronomie ſans
démonſtration. Ils faifoient la guerre ſans
poudre , ni fufils , ni canons , ni mortiers ;
ils navigeoient fans bouſſole; ils obfervoient
les aſtres ſans télescope , & mefuroient
les latitudes ſans ſavoir ce qu'ils
faifoient. On ne connoiſſoit ni l'imprimerie
, ni l'encre , ni le papier. Les amans
écrivoient à leurs maîtreſſes ſur des ais
preſqu'auffi grands que des tranchoirs.
Ils s'habilloient ſans manufactures , &
leurs plus beaux habits étoient de peaux
de bêtes fauves.
Ils commmerçoient fans livres decompte
, & établiſſoient leurs correſpondances
fans poſtes. Ils avoient une chirurgie ſans
anatomie , & des Médecins ſans matiere
médicale. Ils donnoient l'émétique ſans
hypecacuana ; ils faifoient des véſicatoires
ſans cantarides , & guériſſoient les
fievres ſans quinquina. L'énumération de
tout ce qu'ils ignoroient feroit longue. Il
eſt bien plus agréable de s'occuper des
progrès que nous avons faits depuis pluſieurs
fiecles , ſoit dans les ſciences , foit
dans les arts. L'hiſtoire de ceux qui nous
ont affranchi du joug de l'ignorance &
des beſoins eſt plus intéreſſante que
celle qui ne nous fait connoître que les
,
G5
106 MERCURE DE FRANCE ,
paſſions cruelles des Conquérans , & les
calamités publiques qui en ont été la fuite.
On lit avec une fatisfaction que rien
n'altere , que rien n'interrompt , tous les
Ouvrages de ces Génies bienfaiſans , qui
ont confacré leurs veilles & leurs travaux
à ſoulager l'humanité , & à lui ouvrir
les routes d'une vie heureuſe & agréable.
Si j'avois un homme qui me produisît
deux épis de bled au lieu d'un , diſoit un
Monarque , je le préférerois à tous les
génies politiques.
On doit ſavoir gré aux Compilateurs
judicieux & patriotes d'avoir raſſemblé
toutes ces inventions & ces découvertes
qui ont illuſtré les derniers fiecles , & de
nous avoir tranſmis une eſpece de dépôt
où tout ce que le génie & le ſavoir ont
inventé , ont découvert de plus ſurprenant
, foit conſigné. Combien de ces
inventions , de ces découvertes ne ſeroient
pas perdues , ſi les Anciens & les
Modernes euſſent eu un pareil recueil !
Celui que nous annonçons eſt digne de
la curioſité du Public, & doit également
exciter ſa reconnoiſſance.
Dictionnaire raisonné univerſel de Matiere
médicale , concernant les végétaux ,
JUILLET. I. Vol. 1775. 107
les animaux & les minéraux qui font
en uſage en médecine ; leurs deſcriptions
, leurs analyſes , leurs vertus ,
leurs propriétés , &c. avec figures defſinées
par M. de Garſault , & gravées
par différens Maîtres , 8 vol. grand
in 8°. A Paris , chez Didot le jeune ,
Libraire de la Faculté de Médecine de
Paris.
Le Libraire qui a publié cet Ouvrage ,
rend compte dans un Avertiſſement qu'il
a placé à la tête , qu'il fit en 1768 l'acquiſition
d'un manufcrit contenant (l'hiftoire
des médicamens , compoſé par M.
de la Beyrie , Médecin ; il s'étoit d'abord
déterminé à l'imprimer tel qu'il étoit &
fans rien changer : mais comme on lui
fit appercevoir que l'Auteur de ce Mémoire
s'étoit peu occupé de décrire les
ſubſtances , & que d'ailleurs il s'en trouvoit
un grand nombre dont il n'avoit
_point parlé, il changea de projet ; il crut
pour lors devoir y faire ajouter les defcriptions
qui y manquoient & y inférer
l'hiſtoire des ſubſtances omiſes ; il pria
M. Goulin , Auteur des Mémoires hiftoriques
, littéraires & critiques , pour
ſervir à l'Hiſtoire de la Médecine, de ſe
108 MERCURE DE FRANCE.
charger de ſa rédaction , & pour rendre
ce livre d'un uſage plus facile & plus
commode , il penſa que le meilleur plan
à ſuivre pour remplir ſes vues , étoit
l'ordre alphabétique ; M. Goulin travailla
done fur ce plan, & le manufcrit de M.
de la Beyrie lui ſervit de baſe: il en a
tiré ſpécialement les articles qui regardent
le régne minéral . M. Goulin a auſſi
profité pour la rédaction de ce Dictionnaire
, de l'Ouvrage de M. Voyel , Profeſſeur
de Médecine à Gottingue , fur la
matiere médicale ; il a encore puiſé dans
d'autres ſources : il a tâché d'y raſſembler
tout ce qui ſe trouve de plus important
dans les écrits de Geofroy , de l'Emery ,
de Cartheuſer , de Barbeyrac , de Chomel
, de Linneus , de Haller , d'Hermann ,
de Kempfer , &c. Ce Dictionnaire renferme
donc le contenu d'une infinité de
livres , dont l'acquiſition deviendroit fort
couteuſe aux Etudians ; par ſon moyen ,
ils ont une bibliotheque de matiere médicale
entiérement réunie. Cet Ouvrage eſt
terminé par un index où se trouvent rapportés
, à leur rang , les différens noms
arabes , grecs , latins , des ſubſtances employées
en médecine , avec leur dénomination
françoiſe : une pareille table eſt
JUILLET. I. Vol. 1775. 109
très avantageuſe pour un Ouvrage de
cette nature.
Le Libraire a orné ce Dictionnaire de
plus de 800 planches , dont le plus grand
nombre a été deſſiné en différens temps
par M. de Garſault , & revu par M. de
Juffieu , & quelques-unes ont été gravées
ſous la directiou de M. Buc'hoz ,
- Médecin Botaniſte de Monfieur. Le premier
mérite de ces planches eſt d'avoir
été deſſinées , en grande partie , d'après
nature ; le ſecond eſt de repréſenter en
ſon entier le port de chaque plante , ce
qui n'avoit point été exécuté juſqu'alors.
Un pareil Ouvrage , dans lequel la figure
la plus exacte eſt jointe à la meilleure
deſcription , mérite , fans contredit , un
rang parmi les ouvrages utiles : l'agréable
s'y trouve joint à l'utile.
Dictionnaire vétérinaire & des animaux
domestiques , contenant leurs moeurs ,
leurs caracteres , leurs descriptions anatomiques
, la maniere de les nourrir ,
de les élever & de les gouverner , les
alimens qui leur font propres, les maladies
auxquelles ils ſont ſujets ,& leurs
propriétés , tant pour la médecine &
la nourriture de l'homme , que pour
110 MERCURE DE FRANCE .
tous les différens uſages de la ſociété
civile ; auquel on a joint un Fauna
Gallicus. 6 vol. in-80. avec plus de
60 planches gravées en taille - douce.
Dédié à Monfieur , par M. Buc'hoz ,
Médecin Botaniſte & de quartier furnuméraire
de Monfieur , &c. A Paris ,
chez Brunet , Libraire ,
Ce Dictionnaire , dont le premier volume
a paru en 1770 , & les autres ſucces
fivement , a eu tant de ſuccès , qu'on a
été obligé de réimprimer les premieres
volumes , quoique l'édition fût de deux
mille , & que tout l'Ouvrage n'eût pas entierement
paru ; on y fait paſſer en revue
tous les animaux domeſtiques , on y
donne leurs deſcriptions anatomiques ,
on explique enſuite la maniere de les
élever , on indique les alimens qui leur
font propres , on examine les maladies
auxquelles ils font ſujets , on y expoſe les
remèdes qui leur conviennent , on fait
l'hiſtoire des maladies épizootiques qui
ont régné parmi eux depuis les temps les
plus reculés , & on en rapporte les ſymptômes
& les traitemens ; on entre enſuite
dans le détail de tous les avantages qu'on
JUILLET. I. Vol. 1775. 111
peut tirer de ces animaux ; on y démontre
combien ils font utiles pour nos alimens
, pour nos médicamens , & le plus
ſouvent pour la culture & l'engrais de nos
terres , le tranſport de nos marchandises ,
enfin pour tous les différens uſages économiques
de la vie. On fuit régulierement
ce plan dans chaque article des animaux
domeſtiques : mais l'Auteur n'en
reſte pas là , il parle en outre des quadrupedes
ſauvages , des oiſeaux & des
poiſſons , dont on a contume de ſe nourrir
: il rapporte tout ce qui peut concerner
la chaſſe & la pêche de ces animaux ; il
n'omet rien , ou du moins il tâche de ne
rien omettre de ce qui ſe trouve d'eſſentiel
dans le regne animal ; c'eſt le réſultat
de toutes les connoiſſances des différens
fiecles ſur l'économie animale , que l'Auteur
offre par cet Ouvrage à ſes Concitoyens
; c'eſt un recueil complet qui doit
néceſſairement faire époque dans cette
partie. L'Auteur y a joint différentes tables
alphabetiques , qui le rendent d'un
uſage beaucoup plus facile ; on l'a orné de
60 planches gravéés en taille - douce , qui
repréſentent au naturel les animaux domeſtiques.
Nous n'avons pasbeſoin de re
112 MERCURE DE FRANCE .
commander l'utilité & les avantages de
ce Dictionnaire , le Public les connoit asſez
, & la rapidité de ſa vente le prouve
plus que tout ce que nous en pourrions
dire.
Hiſtoire des plantes de la Guiane Françoise ,
rangées ſuivant la méthode ſexuelle ;
par M. Fufée Aublet ; 4 vol. in-4°. avec
planches. A Paris , chez Didot le jeune
, Libraire de la Faculté de Médeci
ne de Paris.
L'HISTOIRE des plantes de la Guiane
Françoiſe que nous annonçons , eſt le
réſultat des herboriſations que M. Aublet
a fait dans cette partie de l'Amerique
pendant pluſieurs années ; elle comprend
ſes plantes du continent , celles des bords
de la mer & des Ifles de cette contrée.
Les genres & les eſpeces qu'on trouve
décrits & figurés dans cet Ouvrage , ne
l'ont jamais été , ou l'ont été d'une maniere
très - imparfaire; quant aux genres
&eſpeces bien déterminés , l'Auteur s'eſt
contenté d'en rapporter les noms connus
avec les phraſes des Botaniſtes , & d'en
indiquer les figures. L'article de chaque
eſpece eſt rerminé par l'expofé des uſages
auxquels
JUILLET. I. Vol. 1775. 113
auxquels les diverſes Nations qui habitent
la Guiane Françoiſe , Caraïbes ou
Naturels du pays , Européens , Negres
d'Afrique , &c. emploient les diverſes
parties de cette plante.
M. Aublet a réuni à la fin , des descriptions
des plantes , & , ſous la forme
de Mémoire , des détails intéreſſans &
des vues nouvelles ſur la culture , les préparations
, le commerce , l'uſage du café,
de la vanille , du muſcadier , du manihot;
il y donne auffi des obſervations d'hiſtoire
naturelle & de phyſique , qu'il a eu
occafion de faire pendant ſon ſéjour à
Caïenne , à l'Ile de France , ainſi que
des particularités ſur les moeurs & ufages
des Indiens de la Guiane; particularités
dont M. Aublet eſt d'autant mieux instruit
, qu'il a eu occaſion de vivre avec
les Galibis .
Toutes les deſcriptions & explications
des figures , qui ſe montent à environ
400, font en françois & en latin , pour
rendre l'Ouvrage d'une utilité plus générale
& d'un uſage plus facile à toutes les
Nations Européennes , dont les Naturaliſtes
, même les Curieux entendent au
moins une de ſes deux langues .
Dans la Préface qui eſt à la tête de
H
$ 14 MERCURE DE FRANCE..
l'Ouvrage , M. Aublet donne en quelque
façon l'hiſtoire de ſa vie , & fait
part au Public des raiſons qui l'ont déterminé
à s'adonner à l'étude de la Botanique
; ce goût lui étoit inné dès ſon enfance.
Les plantes s'y trouvent gravées
avec des détails qui affurent fans contredit
une place à l'Ouvrage de M. Aublet
dans les Bibliotheques des plus fameux
Botaniſtes. M. Bernard de Juffieu a dirigé
l'Auteur dans tous ces détails ; ce
qui doit encore plus faire valoir cet
Ouvrage.
Description des Oftans & Sextans Anglois,
ou quarts de cercle à réflexion , avec la
maniere deſe ſervir de ces inſtrumens ,
pour prendre toutes fortes de diſtances
angulaires , tant ſur mer que fur terre,
Précédée d'un Mémoire ſur une nouvelle
conſtruction de ces inſtrumens ,
& ſuivie d'un appendix , contenant la
deſcription & les avantages d'un doufble
fextant nouveau. Par M. J. H.
de Magellan , Membre de la Société
Royale de Londres, & Correſpondant
de la Société Royale de Paris. Volume
in 8°. de 174 pages , avec des tables
& des planches ; prix 5 liv. br.
JUILLET. I. Vol. 1775. 1I1I
A Paris , chez Valade , Libr. & à
Londres , chez Elmſly , Libr. dans
le Strand.
Le titre de cet Ouvrage nons rappelle
le nom d'un homme bien célebre dans
l'hiſtoire de la navigation. Un de ſes
plus dignes deſcendans ajoute encore un
nouveau luſtre au nom de Magellan par
ſes recherches ſavantes & par un defir
conſtant de ſe rendre utile aux Navigas
teurs. Son but , en publiant l'Ouvrage que
nous venons d'annoncer , a été de mettre
à la portée des marins la conſtruction &
les uſages des octans & fextans à réflexion
, qui , de l'aveu de tous les Connoiſſeurs
, font les meilleurs & même les
ſeuls inſtrumens fur leſquels on puiſſe
compter , pour obſerver les aftres , &
pour prendre toutes fortes de diſtances
angulaires fur mer. On peut encore tirer
de fort grands avantages deces inſtrumens
pour les obſervations ſur terre , comme
M. M. l'a indiqué en peu de mots à la
fin de fon Traité. Mais ce n'eſt point par
de ſimples regles & procédés que l'Auteur
a voulu traiter ſon ſujet; il a tâchế
de mettre les obſervateurs ordinaires en
étet d'entendre clairement les opérations
H2
116 MERCURE DE FRANCE,
qu'il conſeille , & d'agir avec connoisfance
de cauſe ; il a indiqué les principes
les plus ſimples de la théorie , qui
fait la baſe de la conſtruction de ces inftrumens
& des opérations de pratique
auxquelles ils font employés. L'Auteur
a ajouté à ce traité douze ou treize tables,
dont quelques-unes n'ont jamais été imprimées
, & beaucoup de figures qu'il a
fait graver en trois planches. Il eſt entré
dans tous les détails néceſſaires , & il
à averti de toutes les attentions qu'il faut
employer dans les opérarions de ce genre.
On néglige ordinairement de compter
même les ſecendes lorſqu'on calcule ces
obſervations ; mais l'Auteur a cru devoir
les employer dans les exemples qu'il en
donne, pour faire fentir aux Marins à
combien d'erreurs & de dangers cette
omiſſion peut les conduire; car les fuites
peuvent devenir d'une grande conféquence
lorſque ces petites quantités font
ajoutées à pluſieurs autres , qui néceſſairement
échappent à l'attention , & même
à la connoiſſance des plus ſavans. Enfin il
a terminé ce Traité par la deſcription de
fon double fextant nouveau , inſtrument
qui paroît être le plus avantageux
qu'on ait connu juſqu'à préſent. Lá
JUILLET. I. Vol. 1775. 117
deſcription de cet inſtrument , eſt aſſez détaillée
pour en comprendre aifément la
conſtruction & les uſages , qui , pour le
fond , font déjà expliqués dans le Traité
qui précede.
Cet Ouvrage fur les octans & fextans
anglois , a été préſenté à l'Académie
Royale des Sciences de Paris , & le rapport
des Commiſſaires eſt imprimé à la
tête de ce bon Traité; dont M. Magellan
a fait hommage à M. Turgot , Miniſtre
d'Etat & Contrôleur-Général des
Finances. ,, Quel bonheur , s'écrie le fa-
5, vant Etranger dans l'Epître dédicatoi-
,, re adreſſée à ce Miniſtre, ne doit pas
ود
ود
ſe promettre la France fous un jeune
Roi , qui a déjà montré le talent le
,, plus néceſſaire àun Prince , celui de bien
,, choiſir ſes Miniſtres ;fous un Roi fourd
"
*
1
à la brigue , & qui croit la renommée ".
Discours prononcés dans l'Académie
Française le Lundi 15 Mai 1775 , à
la réception de M. le Maréchal Duc
de Duras. A Paris , chez Démonville ,
Les deux articles ſuivans font de M. de la Harpe.
H3
118 MERCURE DE FRANCE .
Imprimeur - Libraire de l'Académie
Françaiſe.
En annonçant la ſéance de l'Académie
on a déjà rendu comte de l'impreſſion
qu'avait faite fur le Public l'excellent
Difcours de M. le Maréchal Duc de Duras
. Il ne nous reſte qu'à mettre nous
les yeux des Lecteurs quelques morceaux
de ce Difcours. On y varra le coup-d'oeil
juſte d'un homme qui fait connaître &
apprécier les talens , & cette nobleſſe de
fentimens , cette franchiſe & ces graces
que le reſpectable Récipiendaire a déployées
plus d'une fois dans les ſervices
qu'il leur a rendus. Voici comme il
caractériſe les Ouvrage de M. de Belloy
& ſa perſonne.
و د
و د
"
Inſtruit par la lecture des Grecs,
animé par les ſuccès éclatans de l'im
mortel Auteur de Zaïre , il a donné à
,, toutes ses productions la noble em
,, preinte du patriotiſme. Il s'eſt fait un
و د
devoir, & ce devoir a fait ſa gloire ,
» de n'expoſer ſur la ſcene que les tableaux
intéreſſans de notre hiſtoire ,
در
ود de ranimer , de perpétuer l'héroiſme
,, national par la peinture des Héros de
JUILLET. I. Vol. 1775. 119
„ la Nation. Les applaudiſſemens lesplus
,, flatteurs ont été ſa récompenſe , &
2"
ود
ود
c'eſt à ces repréſentations que le cri
du coeur français ſe fait entendre. Qui
n'a point envié le fort des Citoyens
de Calais ? Qui n'a pas retrouvé dans
ſon ame la même élevation , le même
,, courage ? Chaque ſpectateur ſe glori-
"
ود
" fiait d'être Français ; heureux mot
,, vement d'orgueil patriotique , qui nous
„ inſpirait l'ardeur de reſſembler à nos
Ancêtres & de nous ſignaler comme
eux !
ود
"
وو
ود
ود
"
ود
و د
ود
ود Ily a long-temps , Meſſieurs , qu'on
a comparé les Français aux Athéniens,
La facilité de moeurs , l'eſprit de curioſité
, le goût des amuſemens , la paſſion
des arts , l'amour de la gloire ont fondé
la reſſemblance. M. de Belloy l'a
rendue ſenſible : & en effet dans la
ſenſation paſſionnée qu'excitaient à
Paris ſes Tragédies , comment ne pas
" reconnaître cette impulſion vive &
,, prompte qui agitait Athenes & Socrate
lui-même aux éloges funebres des Héros
? Aimable & brave Nation ſi ſusceptible
de tant de vertus ! Il ne faut
qu'en développer le germe dans vos
, coeurs , & c'était le but de M. de Bel-
و د
ود
ود
ود
120 MERCURE DE FRANCE.
,, loy. C'était l'objet ſublime de tous fes
ود
ود
"
ود
"
"
"
"
ود
ود
travaux. Un tel homme était bien fait ,
Meſſieurs , pour vous être aſſocié. Vos
fuffrages couronnerent ſes talens , &
votre amitié fut le prix de ſes vertus.
Vous avez connu , vous avez honoré ,
vous avez chéri toutes ſes qualités perfonnelles
. Vous avez été les témoins de
ſa conduite , toujours noble ſans hauteur
, toujours modeſte , en confervant
la juſte eſtime de foi-même. Né
fans fortune , il s'interdiſait pour l'au-
,, gmenter , tous les moyens déſavoués
,, par un coeur pur & une ame élevée.
Egalement éloigné de la baſſeſſe qui
mendie les bienfaits & de l'orgueil qui
les répouſſe , quel bonheur de pouvoir
contribuer à la fatisfaction d'un tel
homme ! j'en ai joui deux fois , &
j'étais alors bien plus heureux que dans
ſa derniere maladie , privé des ſecours
qu'exigeait ſa ſituation , la dérobant à
fes amis qu'il craignait de fatiguer
ou plutôt d'affliger , ſon ſecret perça
malgré lui. Il parvint au Roi , & Sa
Majeſté m'ordonna fur le champ de
lui donner une preuve de ſa bienfaifance.
Cette circonstance me procura
deux plaiſirs bien vifs , celui de lire
ود
و د
و د
و د
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
و د
ود
"
८७
,
ود
dans
JUILLET I. Vol. 1775. 121
dans le coeur de notre jeune Monar-
,, que ſon empreſſement à ſoulager les
5, malheurs qui parviennent à ſa connaiſfance
, & celui de voir dans l'ame de
M. de Belloy les mouvemens de la
reconnoiſſance la plus vraie. Il fit un
effort pour la conſigner dans la derniere
lettre que ſa langueur lui permit
d'écrire , & fon dernier ſentiment a
été l'amour de notre nouveau Souverain"
.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
وو
"
M. le Maréchal de Duras finit par
tracer en peu de mots le portrait de ce
Prince auguſte & adoré , qui ne peut
être bien peint que par ceux qui ont le
bonheur de l'approcher. , Vous attendez
ود fans doute , Meſſieurs , que je vous
,, entretienne des qualités d'un Roi qui
,, fait , à ſi juſte titre , l'eſpérance dela
ود Nation. Plus on l'approche& plus on
,, apperçoit cet eſprit d'ordre & de juf-
,, tice, cet amour de la vérité , cette
averſion ou plutôt ce mépris pour l'intrigue
, cette diſpoſition à la bienfaifance
, & cette rare ſimplicité de
,, moeurs qui font labaſe deſon caractere.
Mais fous fon regne aucun de ceux
qui ont l'honneur de l'approcher & le
و د
ود
ود
رو
"
ود deſir de lui plaire , ne ſe haſardera
1
122 MERCURE DE FRANCE.
" le louer autant qu'il pourrait l'être.
» Un fi grand intérêt , Meſſieurs m'impoſe
la loi du filence & me fervira
d'excuſe auprès de vous".
"
"
Le Directeur de l'Académie , M. de
Buffon , retrace avec fon éloquence ordinaire
les ſervices que M. le Maréchal
Duc de Duras a rendus à l'Etat dans ſon
Ambaſſade d'Eſpagne.
"
ود Dans cette Compagnie, néceſſaire.
ment compoſée de l'élite des hommes
» en tout genre , chacun devrait être
» jugé & loué par ſes Pairs ; notre for-
"
ود
ود
"
"
"
mule en ordonne autrement ; nous
ſommes preſque toujours au - deſſus ou
au - deſſous de ceux que nous avons à
célébrer; néanmoins il faut être de
niveau pour ſe bien connaître , il faudrait
avoir les mêmes talens pour ſe
juger ſans mépriſe. Par exemplej'ignore
le grand art des négociations , & vous
le poſſedez ; vous l'avez exercé , Monſieur
, avec tout ſuccès , je puis le dire;
mais il m'eſt impoſſible de vous louer
par le détail des choses qui vous flatteraient
le plus ; je fais ſeulement , avec
» le Public , que vous avez maintenu
pendant pluſieurs années , dans des
, temps difficiles , l'intimité de l'union
"
ود
"
ود
JUILLET I. Vol. 17756 123
4,
1
"
"
ود
„ entre les deux plus grandes Puiſſances
de l'Europe ; je fais que devant nous
repréſenter auprès d'une Nation fiere ,
vous y avez porté cette dignité qui ſé
fait refpecter , & cette aménité qu'on
aime d'autant plus qu'elle ſe dégrade
moins ; fidele aux intérêts de votre
Souverain , zélé pour ſa gloire , jaloux
de l'honneur de la France , fans prétention
fur celui de l'Eſpagne , fans mépris
des uſages étrangers , connaiſſant
également les différens objets de la
gloire des deux Peuples, vous en avez
augmenté l'éclat en les réuniſſant.
מ
מ
"
"
"
"
"
29
"
"
"
" Repréſenter dignement fa Nation
fans choquer l'orgueil de l'autre , maintenir
ſes intérêts par la fimple équité ,
porter en tout juſtice , bonne foi , difcrétion
, gagner la confiance par de ſi
beaux moyens , l'établir fur des titres
plus grands encore , fur l'exercice des
vertus , me paraît un champ d'honneur
ſi vaſte , qu'en vous en ôtant une partie
pour la donner à votre noble Compagne
d'ambaſſade , vous n'en ſerez ni
jaloux ni moins riche. Quelle part n'at
- elle pas eu à tous vos actes de bienfaiſance
? Votre mémoire & la ſienne
feront à jamais confacrées dans les
I2
124 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
"
ود
"
"
"
faſtes de l'humanité par les faits que
je vais rapporter .
" Accoutumés à donner noblement ,
c'est - à - dire en filence , vos bienfaits
charitables , que vous vouliez tenir
fecrets , éclatérent tout à coup à Madrid
; l'abondance en fit reconnaître la
ſource ; des ſommes conſidérables , même
pour votre fortune , étaient en effet
diftribuées chaque jour à tous les in-
» digens ; les foulager en tout pays , en
tout temps , c'eſt profeſſer l'amour de
l'humanité , c'eſt exercer la premiere
& la plus haute de toutes les vertus.
Vous en eûtes la ſeule récompenſe qui
ſoit digne d'elle ; pluſieurs fois , tous
deux applaudis & fuivis par des acclamations
de reconnaiſſance , vous avez
joui de ce bien , plus grand que tous
les autres biens , de ce bonheur divin ,
„ que les coeurs vertueux ſont ſeuls en
état de fentir" .
"
ود
"
"
"
"
"
C'eſt à un homme tel que M. de
Buffon qu'il convenait plus qu'à perſonne
de s'élever contre les abus qui peuvent
déshonorer les Lettres ; & il convenait
fur - tout d'exprimer ces ſentimens devant
une aſſemblée dont les Membres
ſont auſſi reſpectables par leur union que
par leurs talens.
JUILLET I. Vol. 1775. 125
S
>
و د ,, Les Lettres, dans leur état actuel ,
,, ont plus beſoin de concorde que de
,, protection ; elles ne peuvent être dé-
„ gradées que par leurs propres diſſen-
ود
ود
ſions . L'empire de l'opinion n'eſt il
donc pas affez vaſte pour que chacun y
,, puiſſe habiter en repos ? Pourquoi ſe
faire la guerre ? L'émulation n'ajamais
produit l'envie que dans les petites
,, ames ; on croit triompher en terniſſant
,, un éclat qui ſouvent n'offuſque que
,, nous feuls ; on ſe félicite en rabaiſſant
ود
ود
" la réputation d'un hommedont le ſeul
,, défaut eſt de penſer autrement ; & fu .
,, quelles matieres ? fur des choſes futiles,
و د
ود
ſouvent de pure ſpéculation , & pref-
,, que toujours plus que problématiques.
Qu'un Militaire du haut rang , un
,, Prélat en dignité , un Magiftrat en vénération
, célebrent avec pompe les
Lettres & les Hommes dont les Ou-
,, vrages marquent le plus dans la Litté-
„ rature ; qu'un Miniſtre vertueux&bien
و د
و د
و د
و د
"
intentionné les accueille avec diftinction
; rien n'eſt plus convenable , je
dirai rien de plus honorable pour eux
mêmes , parce que rien n'eſt plus patriotique.
Que les Grands honorent le
„ mérite en public , qu'ils expoſent nos
و د
و د
13
426 MERCURE DE FRANCE .
,, talens au grand jour , c'eſtles étendre
ود
وو
ود
& les multiplier ; mais qu'entre eux
les Gens de Lettres ſe ſuffoquent d'en-
,, cens ou s'inondent de fiel , rien de
,, moins honnête , rien de plus préjudi
ciable en tout temps , en tous lieux".
Le genre des Pieces de M. de Belloy
amene quelques idées exprimées avec
énergie ſur les fables anciennes , qui font
le fondement le plus ordinaire de nos
Poëmes & de nos Tragédies.
"
ود Etquepeut indiquer cette imitation
,, ce concours ſucceſſif des Poëtes à toujours
préſenter l'héroïſme ſous les traits
de l'eſpece humaine encore informe ?
,, Que prouve cette préſence éternelle des
,, Acteurs d'Homere fur notre ſcene ,
ود
११
وو
وو
finon la puiſſance immortelle d'un pre-
,, mier génie ſur les idées de tous les
hommes ? Quelque fublimes que foient
les Ouvrages de ce pere des Poëtes ,
ils lui font moins d'honneur que les
,, productions de ſes deſcendans , qui
n'en font que les glofes brillantes ou de
beaux commentaires . Nous ne voulons
११
११
१२ rtireenntôetfeireclàes ldeeusr mgêlomierse;ilmluafiisonsa,prnèes
2, doit - on pas au moins en changer les
Objets ?
JUILLET I. Vol. 1775. 127
S
,
.
S
t
ود
ود
و د
ود
ود
و د
و د
,, Les temps font enfin arrivés. Un
d'entre vous , Meſſieurs , a ofé le pre .
mier créer un Poëme pour ſa Nation!
& ce ſecond génie influera fur trente
autres fiecles , j'oferais le prédire , fi
les hommes , au lieu de ſe degrader ,
vont en ſe perfectionnant , fi le fol
„ amour de la fable ceſſe enfin de l'em-
,, porter ſur la tendre vénération que
l'homme ſage doit à la vérité. Tant
„ que l'Empire des Lys ſubſiſtera, laHen-
ود
ود riade ſera notre Iliade; car, à talent
,, égal , quelle comparaiſon , dirai -je à
و د
mon tour , entre le bon &GrandHenri
,, & le petit Ulyſſe ou le fier Agamem-
,, non , entre nos Potentats & ces Rois de
,, village , dont toutes les forces réunies
و د
feraient à peineun détachement de nos
,, armées ? Quelle différence dans l'art
même ? N'eſt il pas plus aiſé de monter
l'imagination des hommes que d'é-
,, lever leur raifon" .
و د
M. de Buffon continue à honorer les
mânes de M. de Belloy , en relevant l'in-
- térêt de ſes pieces par l'intérêt de la patrie.
1
,,Et quel doit être le but des repréſen-
,, tations théâtrales , quel peut en être
,, l'objet utile , ſi ce n'eſt d'échauffer le
I 4
128 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
"
coeur & de frapper l'ame entiere de la
Nation par les grands exemples & par
les beaux modeles qui l'ont illuftrée ?
Les Etrangers ont , avant nous , fenti
cette vérité ; le Taſſe , Milton , le Ca
,, moens ſe ſont écartés de la route bat.
,, tue; ils ont ſû mêler habilement l'in-
ود
ود
ود térêt de la religion dominante àl'inté
,, rêt national, oubien àun intérêt encoreplus
univerſel ; preſque tous les dra
,, matiquesAnglois ont puiſé leurs fujets
ود
ود dans l'hiſtoire de leurs pays; auſſi la
„ plupart de leurs pieces de théâtre fontelles
appropriées aux moeurs Anglaiſes ;
elles ne préſentent que le zêle pour la
liberté , que l'amour de l'indépendan
,, ce , que le conflit des prérogatives . En
France , le zele pour la patrie , & fur
ود
ود
ود
ود
وو tout l'amour de notre Roi, joueront à
,, jamais les rôles principaux ; & quoique
,, ce fentiment n'ait pas beſoin d'être
confirmé dans des coeurs Français , rien
,, ne peut les remuer plus délicieuſement
,, que de mettre ce ſentiment en action ,
ود
ود
ود
&de le faire paraître ſur la ſcene avec
toute ſa nobleſſe & toute ſon énergie.
C'eſt ce qu'a fait M. de Belloy , c'eſt ce
» que nous avons tous fenti avec tranf-
› port à la repréſentation du Siege de
ود
JUILLET I. Vol. 1775. 129

2 .

ود
ود
ود
ود
ود
"
,, Calais ; jamais applaudiſſemens n'ont
été plus univerſels ni plus multipliés :
Mais , Monfieur , l'on ignoroit juſqu'à
ce jour la grande part qui vous revient
de ces applaudiſſemens. M. de Belloy
a dit à ſes amis qu'il vous devait le
choix de ſon ſujet ,& qu'il ne s'y étoit
arrêté que par vos conſeils. Il parlait
ſouvent de cette obligation ; avons-
,, nous pu mieux acquitter ſa dette qu'en
,, vous priant , Monfieur , de prendre
ici ſa place ? "
ود
ود
ود
ود
M. l'Abbé de Lille lut enſuite des morceaux
de la traduction du 4º livre de
l'Enéide , qui furent également applaudis ,
& pour l'expreſſions des ſentimens pafſionnés
& pour la beauté de la Poësie.
M. d'Alembert termina la ſéance par la
lecture de l'Eloge de Boſſuet , morceau
admirable , où l'illuſtre écrivain a ſu pren.
dre tous les tons& ſe pénétrer fans effort
de la grandeur & de l'onction de fon Héros.
Comme il y a des rapports naturels
entre tout ce qui est vraiment beau , il a
rappellé la Lettre paſtorale de M. l'Ar .
chevêque de Toulouſe , ſur la maladie
épizootique , chef- d'oeuvre d'une éloquence
& d'une charité évangélique , &
15
|
130 MERCURE DE FRANCE .
l'inſtruction aux Curés du royaume , monument
de la ſageſſe paternelle du Gouvernement.
Il ſemble aujourd'hui que ce
foit dans le ſanctuaire de la raiſon & des
talens que toute eſpece de gloire doit être
célébrée , & les Lettres ſe montrent dans
toute leur dignité , en devenant les inter
prêtes de la renommée & les organes de
la reconnoiſſance publique.
Choix de Tableaux tirés de diverſes Galeries
Angloiſes , par M. Berquin. Amſterdam
; & ſe trouve à Paris , chez la
Ve Duchefne & le Jay , rue St. Jac
ques; Saillant & Nyon , rue St. Jeande-
Beauvais ; Delalain & Monori , rue
de la Comédie Françoiſe.
Cette collection eſt une traduction li
bre de quelques morceaux des meilleures
Feuilles périodiques publiées en Angle.
terre depuis le Spectateur. L'Auteur a
réuni pluſieurs Portraits , plus ou moins
piquants , qui font proprement la fatyre
des travers& des ridicules. Nous ne pous
vons donner une idée de cerecueil qu'en
choiſiſſant les morceaux qui nous ont paru
les plus curieux. Le Portrait de Dick Shifter
, le Portrait de Sophion , qui eſt celui
JUILLET I. Vol. 1775. 131
1
d'un homme perſonnel , enfin le Tableau
représentant la détreffe de la femme d'un
Baronnet , prétendant à l'élection de fa
Comté. Tous ces fragmens font curieux ,
& peuvent fervir à faire connaître les
moeurs Anglaiſes ,
Portrait de Dick Shifter .
Dick Shifter eſt un jeune homme de
la plus belle eſpérance , qui , après avoir
brillé dans tous ſes exercices à l'Univer
ſité , ſe conſacra , il yadeux ans , à l'étude
des Loix. Perfuadé qu'une ſcience auſſi
aride ne peut que flétrir la fleur du génie ,
ſi l'on n'en corrige la féchereſſe par la
culture des lettres & des beaux arts , il ſe
forma une collection nombreuſe de Romans
& de Poëmes dans lesquels il allait
oublier les dégoûts de l'étude du Code
Britannique.
Pendant ſes heures de délaſſement ,
notre jeune Docteur prit , dans ſes Auteurs
favoris , l'idée la plus gracieuſe du ſéjour
de la campagne. Ses courſes ne s'étaient
gueres étendues au delà des fauxbourgs ,
&déjà il ne parlait que de la vie champe
tre& de l'innocence paftorale.
Malgré les inſtances preſſantes de quel132
MERCURE DE FRANCE.
ques - uns de ſes amis pour aller paſſer
l'Eté avec eux dans leurs maiſons de campagne
, il n'avait pu encore fatisfaire fes
defirs. De petites affaires l'avaient tou
jours empêché de ſe rendre à leurs invitations.
D'ailleurs , il aurait craint de contracter
par - là une eſpece de dépendance
incompatible avec cette liberté de vie
qu'il enviſageoit comme le ſouverain
bien.
Il a enfin réſolu , cet Automne , de s'arracher
à tous les liens qui le retenaient à
Londres ; pour aller réaliſer ſes idées de
félicité. Ayant entendu parler d'une petite
ferme ſolitaire , ſituée à dix lieues de
la ville , dans une vallée délicieuſe , il
partit en fecret ſans indiquer à ſes amis le
lieu de fa retraite ; il craignait que des
importuns n'allaſſent troubler les jours
heureux qu'il ſe promettait depaſſer loin
du tumulte & des embarras de la Capitale.
Il s'était jeté dans ſa voiture les yeux
étincelans de plaiſir , & le coeur plein des
douces illuſions de l'eſpérance. A peine
eut il franchi les dernieres barrieres ,
qu'il apperçut de tous côtés des collines ,
des vallons , des boſquets , des jardins &
des pâturages qui ſe ſuccédaient les uns
JUILLET I. Vol. 1775. 133
1
aux autres dans les perſpectives les plus
variées. Il paſſa ainſi quatre heures dans
le raviſſement , comparant les deſcriptions
de ſes Poëtes avec les tableaux qu'il
avoit ſous les yeux. Peu à peu cependant ,
cet enthouſiaſme ſe refroidit. Après fix
heures de marche , il commença , malgré
tout l'enchantement de la ſcene champêtre
, à defirer d'atteindre le but de ſon
voyage , & il paſſa la derniere heure toute
entiere à ſe tourmenter dans ſa chaiſe &
à jurer contre ſon poſtillon.
Il arriva enfin à ſa nouvelle demeure ,
où on le reçut avec des témoignages de
cordialité qui lui firent un extrême plaiſir.
Il auroit eu mille queſtions à faire ſur la
beauté du pays &fur les moeurs de ſes habitans
; mais comme ſes membres étoient
tout briſés par le cahotement de la voiture
, la premiere choſe qu'il demanda fut
ſa chambre à coucher.
Il dormit bien , & attribua ſon ſommeil
à la pureté de l'air qu'on reſpiroit dans
ces lieux . Je vais donc vivre enfin , diſoitil
, avec de bons bergers tels qu'on nous
les a peints dans les vallées de l'Arcadie ,
au ſein de l'innocence & de la candeur.
Dans l'attendriſſement où le jetterent ces
douces réflexions , il tourna ſes pas vers
134 MERCURE DE FRANCE .
la forêt voiſine. Les brouſſailles lui dé
chiroient les jambes , un infecte le piqua
vivement fur le nez ; mais le plaifir d'errer
dans un bois fombre & folitaire lui fit
bientôt oublier ces petits malheurs. 11.
s'aſſit fous un arbre , où il entendit avec
plaifir une douce ondée tomber autour
de lui ſans le mouiller. Image ſenſible ,
s'écria - t - il , d'une obfcuriré fortunée !
Ainſi le fage, du fond de ſa retraite , voit
tout ſe bouleverſer & fe confondre dans
l'Univers , & reſte inacceffible aux fureurs
du deſtin.
Les réflexions philofophiques n'étouf
fent point les beſoins de la Nature. Dick
ſe ſurprit dans ſes penſées avec un violent
appetit. Cependant la pluie avoit
redoublé depuis quelques minutes , & le
ciel , chargé d'épais nuages , ne permettoit
pas d'eſpérer qu'elle fût prete à finir.
Notre folitaire héſita quelque temps à
traverſer la campagne inondée. Il s'y décida
enfin tout-à coup , preſſe par l'ennui
& par la faim , & déjà mouillé juſqu'aux
os. Malgré la réſolution qu'il avoit priſe
de bannir toutes les idées qui pourroient
lui rappeller le ſouvenir de Londres , il
ne laiſſa pas de penſer , au milieu de ce
déluge , à la commodité des fiacres de
JUILLET I. Vol. 1775. 135
1
Haymarket. Il arriva enfin tout dégouttant
de pluie & de fueur , & il en fut
quitte pour changer de vêtemens de la
tete aux pieds .
Une extrême friandiſe eſt preſque le
ſeul défaut de Shifter. Il voulut ſe dédommager
de ſa petite diſgrâce par un
repas délicat . Malheureuſement les fourniſſeurs
des marchés de Londres étoient
venus la veille enlever toute la volaille
& tout le gibier du canton. Il fut obligé
de ſe contenter d'un oeuf, d'un morceau
de fromage & de quelques fruits .
Le ciel avoit repris ſa ſérénité. Dick ,
peu embarraffé de ſa digeſtion , retourna
vers fon arbre pour y faire encore un peu
de philofophie , les événemens de la
journée n'étoient pas propres ày répandre
beaucoup de gaieté, Il s'en revint bientôt
mécontent de ſes méditations. Son Hôteſſe
, pour le diſſiper , lui raconta pluſieurs
hiſtoires des forciers du village ,
qu'il trouva fort plaiſantes en bâillant de
fon mieux. Il demanda enſuite les papiers
publics On ne put trouver dans
toute la maison que le dernier réglement
fur les Poſtes. Il fit tout ce qui dépendoit
de lui pour s'amufer de cette lecture ,
en attendant qu'on lui préparât un fou136
MERCURE DE FRANCE.
per , preſque auſſi ſplendide que fon
premier repas.
On imagine bien qu'en récapitulant
toutes les aventures qui lui étoient arri
vées , il ne ſe coucha pas de trop bonne
humeur ; mais le ſommeil , par je ne ſais
quel charme , adoucit nos chagrins , fait
revivre nos eſpérances & rallume nos
defirs . Il ſe leva de très bonne heure ,
jeta un coup d'oeil , de ſa fenêtre , ſur la
vaſte étendue de la campagne , & goûta
le plaifir , nouveau pour lui , de voir
le lever du ſoleil. Il ſortit peu après , ſe
promena de champ en champ , fans obſerver
aucune route tracée , & fort étonné
de ne pas voir danſer de bergers &
de bergeres au ſon du chalumeau.
Après s'être long - temps promené , il.
apperçut enfin une troupe de moiſſonneurs
&de moiſſonneuſes qui allaient au
travail. Voici donc , dit- il en lui même ,
voici mes véritables Arcadiens Il s'avança
gracieuſement vers eux , dépouillant ,
autant qu'il pouvoit , de peur de les embarraſſer
, la majeſté de fon port & la
dignité de ſes manieres. Il fut fort indigné
de les entendre effrontément lui demander
quelques ſchelings pour boire.
Cependant , comme il avoit beſoin d'eux
pour
JUILLET I. Vol. 1775. 187
-
pour s'inſtruire ſur mille petites chofes ,
il leur ouvrit ſa bourſe & ſe mit à les
interroger. Ils s'apperçurent bientôt , par
ſes queſtions , qu'il ne ſavait pas diſtinguer
le froment de l'avoine. Toute la
troupe en conçut pour lui un extrême
mépris. Un petit poliſſon , ſous prétexte
de lui montrer un nidde roſſignols , le
fit tomber dans un piége que le Fermier
voiſin avoit tendu aux ennemis de ſa
baſſe cour; & toutes les femmes s'étant
aſſemblées autour de lui avant qu'il pût
ſe déchevrêter , lui dirent que c'était fort
mal à un homme tel qu'il paraiſſait être ,
de venir exprès de Londres pour voler
les poulets des pauvres payſans.
Dick , après bien des efforts , fortit de
fon trou écumant de rage & bien réſolu
de ſe venger. Cependant les faulx des
moiſſonneurs letinrent en reſpect , & il ne
voulut pas expoſer à une triſte malencontre
les oreilles d'un jeune Jurifconfulte.
Il prit le parti de ſe retirer , en déclamant
en lui- même contre les moeurs
groſſières & la malignité de ces villageois
Il fut abordé à quelques pas de là par un
honnête Sergent , qui lui ſignifia qu'il
eût à donner fatisfaction au fermier Larkins
, dont il avait endommagé , la
K
138 MERCURE DE FRANCE.
veille, en paſſant , une piece de bled ; ou
à comparaître devant le Juge. Par bonheur
Shifter ſe rappela quelques termes
de chicane , & parut au Sergent fi conſommé
dans le métier , que celui - ci vit
bien qu'il n'y aurait rien à gagner avec
un tel homme ,& prit congé de lui fort
civilement.
Ce triomphe glorieux ne lui faiſait
pas entièrement oublier l'affront qu'il
venait de recevoir. Craignant d'être l'objet
des plaifanteries de tout le village ,
lorſque le bruit de ſon infortune s'y ferait
répandu , il penſa qu'il était àpropos de
prévenir cette honte par un prompt départ.
Il courut auffi- tôt régler ſes comptes
avec fon Hôteſſe , qui le traita fort
mal pour avoir voulu rabattre quelque
choſe du mémoire énorme qu'elle lui
préſentait. Un cheval d'une fuperbe encolure
avait attiré la veille ſes regards ,
comme il traverſait une prairie. Il lui
vint dans l'idée d'en faire l'acquiſition
pour parcourir le pays ; le Laboureur à
qui il appartenait le lui garantit excellent
, & lui proteſta que la ſeule raiſon
qui le portait à s'en défaire , était qu'il
était trop beau pour un homme de fon
'état, Dick , preſſé de fortir de ce maudit
JUILLET I. Vol. 17758 139
féjour , lui en donna tout ce qu'il voulut
, le fit brider , feller , caparaçonner ,
s'élança deſſus& partit comme un éclair.
Il ſe félicitait déjà depuis unquart d'heure
de la viteſſe de ſon Bucéphale ,& fe propoſaitde
le produire aux courſes de Newmarket
, lorſque tout à coup la pauvre
bête , à qui il abandonnait le choix de la
route , s'alla jeter , tête baiſſée , au milieu
d'un bourbier ; il ſe releva preſtement ,
crotté juſqu'aux oreilles. Quelle fut fa
ſurpriſe de s'appercevoir que fon cheval
ne voyoit goutte abſolument ! Il retourna
au vendeur , & voulut le contraindre à
rompre le marché. Celui- ci n'en voulut
rien faire , & lui répondit qu'il avait
coutume de payer ſa redevance au Seigneur
, quoique l'année ne fût pas trop
bonne , & de vendre ſes chevaux le plus
qu'il pouvait , quoiqu'ils n'euſſent pas la
vue extrêmement perçante , qu'au reſte
c'était la meilleure bête qu'il pût trouver
pour un moulin.
Shifter craignit que cette aventure , ſi
elle éclatait , ne le couvrît de ridicule ;
il aima mieux perdre ſon argent , &
plus que fatisfait de ſes bons bergers
d'Arcadie , il dit un éternel adieu à ce
doux aſyle de l'innocence & de la can
deur. K2
140 MERCURE DE FRANCE.
Portrait de Sophron.
Depuis que je m'occupe à étudier les
hommes , je n'en ai point vu dont la
prudence dirige plus ſcrupuleuſement tous
les procédés , que mon ancien ami de
College , Sophron. Au milieu des ſecouſſes
qui ébranlent le continent , au
ſein des révolutions qui ſe ſuccedent fans
ceſſe dans notre Iſle, il jouit ſeul d'un
repos inaltérable par ſa conſtance à ſuivre
un petit nombre de maximes qui forment
toute ſa philofophie.
Le premier principe de Sophron eſt ,
qu'il ne fautjamais rien confier auhafard.
Ainſi , quoiqu'il aime beaucoup l'argent ,
il penſe que l'économie eſt une plus grande
ſource de richeſſes que l'induſtrie.
C'eſt en vain qu'on lui préſenterait le
projet le mieux combiné de quelque
entrepriſe lucrative, il n'aime point à
perdre ſon argent de vue , on ne ſçait
pas ce qui peut arriver. Malgré l'augmentation
conſidérable de la valeur des
fonds , il laiſſe toujours le bail de fon
héritage ſur le même pied , parce qu'il
vaut mieux s'en tenir à peu de choſe
que de riſquer de n'avoir rien du tout.
Mais il en exigeavec rigueur le payement
JUILLET I. Vol. 1775. 141
:
au jour préfix ; car celui qui n'eſt pas en
état de payer un quartier ne pourra pas
en payer deux. Si on lui parle de quelque
découverte utile dans l'Agriculture , il
fait obſerver que les nouvelles expériences
n'aboutiſſent àrien ; que nos ancêtres
n'étaient pas plus bêtes que nous ; que
les dépenſes ſont actuelles & les récoltes
éloignées ; qu'enfin c'eſt être peu ſage
que de quitter une choſe ſûre pour quelque
choſe d'incertain .
Une autre principe de Sophron eſt , de
ne s'occuperjamais que de ce qui le concerne
particulièrement. Il ne prend aucun
parti dans les affaires de l'Europe ; il
entend parler & il parle des intérêts de
la nation avec la même froideur que s'il
s'agiſſait d'une ancienne république.Lorfqu'on
ſe plaint de l'impéritie oude l'iniquité
des Magiſtrats , il ſe retranche ſur
le proverbe qu'il nefaut pas croire tout ce
qu'on dit. Si l'imprudence ou la prévari
cation des Miniſtres mettent l'Etat en
danger , il ſe flatte que le Gouvernement
prendra fon équilibre. Il ne ſe décide
en faveur de perſonne dans les élections
, parce que tous les Candidats font
d'honnêtes gens également dignes de ſes
fuffrages.
K 3
142 MERCURE DE FRANCE,
Jamais on ne l'a entendu s'informer
de la ſituationdes autres Familles. Que
les terres adjacentes aux ſiennes ſe vendent
où s'hypothequent, ſoient cultivées
ou reſtent en friche , tout cela l'inquiete
fort peu. Survient - il quelque méſintelligenceentre
ſes voiſins? Il obſerve une froide&
invariable neutralité. Iln'a tenu qu'à
lui de prevenir pluſieurs procès ruineux,
& d'étouffer , dans leur principe , mille
querelles ſanglantes: mais il n'aime point
l'office de médiateur , de craintedecondamner
, par hasard, celui dont le droit ,
malgré les apparences , ſerait peut- être
le mieux fondé.
Les porſonnesquile conſultent n'en reçoiventjamais
un avis déciſif, à cauſe qu'il
ſe défie del'incertitude des événemens ,&
qu'il neveut pas faire tomber le blâme ſur
lui - même. Il ſe contente de leur ferrer
tendrement la main, de leur dire qu'il
prend le plus vif intérêt à leurs affaires
de leur rappeler qu'il ne faut rien entreprendre
inconſidérément & fans avoir
balancé toutes les raiſons oppoſées ; qu'il
y a un égal danger à être trop lent& trop
actif. Il ajoute qu'il pourrait leur dire
ceci&cela: mais qu'après tout chacun
eſt le meilleur Juge dans ſes propres af
ires.
JUILLET I. Vol. 1775. 143
Il y a des gens qui ſe contentent de
belles paroles , & ſe retirent avec la plus
haute eſtime pour ſa prudence. Perſonne
au moins n'eſt offenſé , parce qu'il laiſſe
tout le monde en pleine poſſeſſion de
fes idées .
Sophron eſt régulier dans ſa conduite,
fans aimer la vertu ; il vit dans la tempérance
, fans haïr les plaiſirs ; il affiche
l'opinion la plus avantageuſe de la probité
des hommes & de la ſageſſe des femmes
, & ne ſe livre à qui que ce foit; il
végete paiſiblement ſans être aimé ni haï ,
foutenu ni traverſé; il ne fait point ſa
cour aux gens en place, de peur qu'ils ne
tombent& ne l'entraînent dans leur chûte
; il ménage ceux qui font tombés , de
peur qu'ils ne ſe relevent & ne ſe vengent;
il n'ouvrira point ſa bourſe à un
ami dans la derniere néceſſité , de peur
d'en faire un ingrat.
Tableau repréſentant la détreſſe de la femme
d'un Baronnet , prétendant à l'election
de Sa Comté ,
Dans un temps où toute l'Angleterre
n'eſt occupée que de l'affaire des Elections
, j'eſpere que cette lettre , que je
K 4
144 MERCURE DE FRANCE.
trouvai hier au ſoir dans la rue , fans
adreſſe ni ſignature , pourra faire quelque
plaiſir à mes Lecteurs.
MA CHERE FANNY ,
Je ſuis excédée , anéantie. J'ai cru
mourir mille fois depuis notre arrivée
dans cet abominable ſéjour. Que ces pèrfides
Poëtes célebrent tant qu'ils voudront
& l'émail des prairies , & l'ombre
des bocages &lemurmure des ruiſſeaux ,
j'aimerais mieux traîner mes jours au
fond d'un magaſin du quai de la Tamiſe
, que de paſſer ici une autre ſaiſon .
Notre Château , ma chere , eſt une
véritable hôtellerie , où il me faut açcueillir
& attirer même les paſſans. Buffets
& celliers , tout eſt ouvert au plus
vilain gueux qui a ſes quarante shellings
de rente *. Le parquet de nos falles eſt
tout fillonné par les clouds des ſabots.
On ne voit que des taches de punch fur
les conſoles de nos antichambres , & il
s'y éleve des fuméesde tabac qui feraient
* faut avoir ce revenu pour voter dans les élections.
JUILLET I. Vol. 1775. 145
évanouir une Vivandiere. Nous ne ſommes
jamais à table ſans une douzaine de
convives plus groſſiers les uns que les
autres. Ma ſeule occupation , eſt de leur
faire circuler des affiettes & de répondre
à leurs fantés. Ce qui me choque le
plus , c'eſt qu'il y a toujours quelqu'un
de ces butors , entre deux vins , qui ne
peut entendre raiſon qu'il ne m'ait embraſſée:
à quoi je ſuis contrainte de me
foumettre de bonne grace , par l'ordre
de mon mari. Voilà , fans compter mille
autres déboires , ce qu'il faut endurer à
chaque inſtant , de peur d'aliéner le moin
dre ſuffrage.
A plus de trois milles à la ronde, il n'ya
pas une ſeule femme digne de laſociété de
ma fille de chambre. Sir John veut cependant
que je vive avec toutes dans la plus
intime familiarité . Lady Berrys eſt bien
notre voiſine , mais quoique nous ſoyons
en liaiſon à la Ville , nous ne pouvons entrenenir
ici de commerce , parce que fon
mari s'est déclaré pour le parti de la Cour.
Mes connaiſſances les plus diftinguées
font Myladi Maireſſe , femme du Magifter
, & Myladi Alderman , qui vend de la
poterie & des épingles d'un côté de ſa
boutique , tandis que fon mari travaille ,
K5
146 MERCURE DE FRANCE.
de l'autre , à compoſer des pilules pour la
ſanté de tout le canton. Ces créatures ,
ſuivies de leur famille déguenillée ,
viennent prendrele thé avec moi chaque
après - midi ; & après m'avoir fait jouer
un shelling en fix parties d'oſſelets , elles
me propoſent ordinairement une partie
de promenade dans mon carroſſe , juſqu'a
l'entrée de la nuit. Leurs enfans ne manquent
jamais d'être de la partie. Pour
éviter toute apparence d'une dangereuſe
prédilection , il faut que j'en prenne à la
fois un de chacune fur mes genoux , que
je me récrie ſur l'air de fineſſe qui anime
leur maſſive phyſionomie , & fur
tout que je touche , fans air de répugnan..
ce , leurs haillons dégoûtans. Myladi
Maireſſe eſt une très-ardente femme de
parti. De deux gros chiens qui font tous
ſes délices , elle a nommé l'un Sir John
& l'autre Colonel , en l'honneur , comme
vous le jugez bien , de mon mari & de
mon frere , ſes humbles protégés..
Il y a quelques jours que ſur les inftances
des Dames du village , je confentis
à tenir une aſſemblée. J'ouvris le bal
avec Sir Humfrey Chéeſe , qui danſa
tout botté , avec la même grace que ces
ours qu'on fait pirouetter dans les rues
JUILLET I. Vol. 1775 147
de Londres. Malgré toute mon attention
à obſerver l'ordre le plus exact , j'eus le
malheur de faire une mépriſe qui fera
peut- être perdre bien des voix à Sir John.
Dès le commencement de la fête on vit
la veuve d'un Praticien s'élancer furieuſe
hors de la falle , indignée de ce que ſa
fille n'eût pas été priſe pour danſer avant
Miſtris Northon , fille d'un Braſſeur ,
quoiqu'on ne dût pas ignorer que feu fon
mari étoit d'une profeſſion bien plus
relevée.
Je voudrois , ma chere , que vous puiffiez
jetter un coup - d'oeil ſur l'attirail de
ma toilette. Vous la prendriez pour une
boutique de Marchande de modes ; Juliette
& moi nous ſommes occupées ,
depuis trois jours , à faire des cocardes
& à les attacher aux chapeaux gras de
nos Villageois . Et n'est- ce pas une contrainte
affreuſe ? Je ne ſuis pas libre de
m'habiller à ma fantaiſie. Il faut que je
porte le bleu , quoique vous fachiez que
rien ne tranche plus avec mon teint , &
que cette couleur me donne l'air des
Sorcieres de Macbeth.
Ce n'eſt pas tout. Sir John vient de
m'annoncer que ſes dépenſes ſont ſi con
148 MERCURE DE FRANCE.
ſidérables , qu'il ſera obligé de retrancher
fur mes épingles & de congédier la
moitié de nos domeſtiques. Il m'a même
fait entendre que peut-être n'irions nous
pas à Londres de tout cet hiver. Impitoyable
époux ! ... S'il oſe perſiſter dans cette
réſolution , je vais moi- même appuyer
la brigue de ſes Concurrens , & révolter ,
par mille incartades , ceux qui lui ont
fait eſpérer leur voix.
Je fuis , &c.
Eloge historique de François Quesnay ,
par M. le Comte d'Albon , des Académies
des Sciences , Belles- Lettres &
Arts de Lyon , de la Société d'Agriculture
de la même Ville , de la Société
économique de Berne , &c. &c .
Et in amicitd illius delectatio bona , & in operibus
manuum illius honestas fine defectione , & in certamine
loquela illius fapientia , & præclaritas in communicatione
Sermonum ipfius. Sapien. Chap. VIII.
Seconde édition , 1775. A Paris , de
l'Imprimerie de Cailleau .
Cet Eloge raiſonné fait honneur à
M. le Comte d'Albon , qui a célébré
JUILLET I. Vol. 1775. 149
t
2

e
avec autant de dignité que de ſenſibilité
, les lumieres , les travaux & le
caractere bienfaiſant de l'homme céle.
bre , objet de ſes louanges. On en peut
juger par ce début qui eſt le précis de
tout ce qu'il développe avec éloquence
dans fon difcours .
دو
ود
ود
ود
Soulager l'humanité ſouffrante ; perfectionner
les arts utiles ; éclairer les
Peuples ſur leurs vrais intérêts ; fixer ,
d'une maniere invariable , les principes
de l'adminiſtration , montrer les effets
funeſtes d'un mauvais régime public ,
,, en indiquer les cauſes & les remedes ;
inſtruire les hommes de tous les âges ,
de tous les rangs , de toutes les Na-
,, tions , de tous les fiecles à venir : c'eſt
"
ود
"
"
و د
و د
mériter de l'Univers entier des fuf-
„ frages qu'il n'accorde qu'à quelques-
,, uns de ceux mêmes que nous regardons
comme de grands hommes. Qui
fut plus digne de cette gloire que le
célebre Queſnay , que la mort nous a
enlevé ? Ami de ſes ſemblables , il confacra
ſes travaux à prolonger leurs
,, jours : tout ce qui les intéreſſoit lui
étoit cher. Son zele pour le bien pu-
"
و د
"
و د
" blic , foutenu d'un génie puiſſant &
,, vigoureux , lui fit combattre des pré
150 MERCURE DE FRANCE,
,, jugés contraires aux progrès de la vés
,, rité, & créer un ſyſtême qui ſuppoſe
ود
dans fon Auteur des vues neuves &
,, profondes , des ſentimens nobles , gé-
,, néreux & grands. Appuyé ſur les
,, principes ſacrés de la nature & fur les
,, regles immuables de l'ordre , il durera
,, autant que la nature & l'ordre ſubſi-
1.
ود
59
ود
"
ſteront. Les imputations vagues &
, confuſes de ceux qui n'ont pas daigné
,, l'étudier ; les traits de la raillerie , reffource
ordinaire des eſprits médiocres
& vains , s'émouſſeront contre un
édifice qui a la raiſon pour baſe , l'humanité
pour objet , la justice pour foutien:
& les hommes éclairés , les vrais
Citoyens , les Philoſophes fſenſibles
conferveront toujours une reconnoisſance
reſpectueuſe pour celui qui foumit
à un calcul ſévere , leurs rap.
ports mutuels , leurs intérêts , leurs
droits & leurs devoirs .
ود
ود
4
ود
ود
ود
و د
و د
ود
ود
ود
" Elevons un monument digne , s'il
eſt poſſible , de ce bienfaiteur du mon
de; & pour lui accorder le tribut d'é-
,, loge qu'il mérite , faiſons-le connoître
tel qu'il a été dans les âges divers de
,, ſa vie ; ſuivons le depuis fon berceau ;
ود
ود il n'eſt pas indifférent d'apprendre
JUILLET I. Vol . 1775. ? 151
ود
و د
و د
و د
و د
„ comment un grand homme s'eft formé
, juſqu'à ce jour malheureux où
nous l'avons perdu; il importe auſſi de
ſavoir comment il a fini. Peignons fes
talens , fon caractere , ſes moeurs, fa
conduite , fes écrits avec la fimplicité
,, qui lui étoit fi naturelle , & qui fait le
,, plus bel ornement de la vérité. Les
lumieres de fon génie nous éclaireront
, & les qualités de ſon âme nous
exciteront à la vertu."
ود
ود
ود
M. le Comte d'Albon détaille dans la
fuite de cet Eloge , les Ouvrages & les
idées de M. Queſnay ; il les explique
même & y répand beaucoup de jour.
Cet Eloge eſt ſuivi d'une Lettre inftruc.
tive de M. le Comte d'Albon à M. de
B*** , fur le commerce, les fabrications ,
& la confommation des objets du luxe.
Traité théorique & pratique du jeu des
Echecs, par une Société d'Amateurs.
J
Si quid noviſti rectius istis
Candidus imperti , fi non , his utere mecum.
Hor. lib . 1 , Ep. 6, v. 67 & 68.
:
1
A Paris , chez Stouppe , Imprimeur-
Lib. Prix 31. br.
152 MERCURE DE FRANCE.
Ce nouveau Traité du jeu des Echecs
doit mériter la préférence ſur tous ceux
qui ont paru juſqu'à préſent , en ce qu'il
joint à uneplus grande étendue , l'analyſe
&l'ordre ſi néceſſaire dans l'étude d'une
ſcience de calcul , & cependant trop négligé
par tous les Auteurs qui ont eſſayé
juſqu'ici de donner quelques principes
de ce jeu Pour ne pas effrayer les Amateurs
par un in- folio , on a donné aux
huit pieces des échecs le nom des huit
premieres lettres de l'alphabet , & on à
déſigné leur poſition & leur marche fur
l'échiquier par les numéros rer juſqu'à 8 .
Cette méthode de noter les parties , auffi
ſimple que claire, & dont on trouve la
clef dans l'introduction , a permis aux
Auteurs de réunir dans un ſeul volume
in- 12 tout ce qui a paru de plus fatisfaifant
ſur ce jeu , avec les réſultats des
manieres des plus grand Joueurs de ce
fiecle. Ceux qui feront curieux d'en faire
une étude particuliere , y trouveront l'inſtruction
la plus variée , la plus ſuivie &
laplus capable d'aider par l'applicationdes
exemples aux principes , le plus ou moins
d'aptitude qu'on peut avoir d'ailleurs
dans ſon génie pour ces combinaiſons .
On fent que ce Traité eſt le réſultat de
l'ex
JUILLET I. Vol. 1775. 153
l'expérience des plus habiles Joueurs ,
qui ont profité de tout ce qui a été écrit
avant eux ,& qui ont rectifié dans la premiere
Académie de l'Europe pour les
Echecs , (le Café de la Régence , prèsle
lePalais Royal) les fautes échappées aux
anciens Auteurs , en y ajoutant les nouvelles
découvertes qu'une étude aſſidue
& raifonnée leur ont fait trouver. Le jeu
des Echecs étant le jeu des combinaiſons
pour l'attaque & la défenſe , il ouvre
une vaſte carriere aux ſyſtêmes de tactique
en quelque forte , & aux calculs des
rapports. C'eſt moins , entre habiles gens ,
un amusement léger , qu'une ſcience
exacte & profonde.
ΑΝΝΟNCES.
FRAGMENS RAGMENS de Tactique , in - 4º 7º
Mémoire , ſur l'artillerie ; ge. Mémoire ,
fur le langage militaire ; 9º. Mémoire ,
projet d'une inſtruction pour la manoeuvre
de l'Infanterie. Prix en feuille , 7 1.
4 f. A Paris , chez Ant. Jombert pere ,
Libraire du Roi pour l'Artillerie & le
Génie.
L
154 MERCURE DE FRANCE.
Hymnes de Callimaque , nouvelle édi
tion , avec une verſion françoiſe & des
notes , par M. Dutheil ; in - 8°. A Paris ,
de l'Imprimerie Royale.
Esprit du grand Corneille , extrait de
ſes Oeuvres dramatiques ; dédié à M.
de Voltaire ; 2 Vol. in - 8°. br. 4 1.
A Bouillon , & à Paris chez Lacombe,
Libr.
Effai fur les Phénomenes de la Nature ,
pris dans les élémens , & les trois regnes
des animaux , végétaux & minéraux , en
forme de Dictionnaire ; in- 8°. br. prix
21. A Bouillon , & à Paris chez Lacombe
, Libr.
Réflexions Médico - Chirurgicales , par
M. Trécourt , Docteur en Médecine ,
Aſſocié Correſpondant de l'Académie
Royale de Chirurgie de Paris , & du
Collége Royal de Nancy , Chirurgien-
Major de l'Hôpital Militaire de Rocroy;
in - 12. br. prix 2 livres. 10 fols.
A Bouillon , & à Paris chez Lacombe ,
Libraire.
Sur la législation & le commerce des
JUILLET. I. Vol. 1775. 155
7
grains , in - 8°. nouvelle édition. A Paris
, chez Piſſot , Libraire.
Analyse de l'Ouvrage intitulé , de là
legislation & du commerce des grains ; in-
8°. par M. l'Abbé M. A Paris , chez
Piffot , Libr.
Du commerce des bleds , pour ſervir à
la réfutation de l'Ouvrage ſur la légiflation
& le commerce des grains ; in-8°.
A Paris , chez Grangé, Imprimeur Libraire
, au Cabinet Littéraire.
Eclairciſſemens demandés à M. N
ſur ſes principes économiques & fur
ſes projets de législation , au nom des
Propriétaires fonciers & des Cultiva
teurs françois , par M. l'Abbé Baudeau 3
1775 , in - 8°. A Paris , au Bureau de
Correſpondance ; & chez Lacombe , Li
braire.
Le Collecteur , ou maniere de faire en
France ou par tout ailleurs , régulierement
& à peu de frais , & fuivant une
proportion exacte , avec les propriétés
richeſſes , valeurs & facultés de cha-
L2
156 MERCURE DE FRANCE.
que Généralité , Election & Paroiſſe ,
& d'un chacun ; la répartition , divifion
, fubdiviſion , affiette & perception
des impôts , &c. par M. Trottier ;
in- 8°. prix 18 fols. A Paris , de l'Impri
merie de Jorry , & chez l'Auteur , rue
Saint André des Arts , vis - à - vis la rue
Contreſcarpe.
Ancienne ariette de la Fée Urgelle avec
paroles nouvelles & accompagnement
chiffré , nouveauté curieuſe ; à l'uſage
des perſonnes qui aiment à chanter ,&c .
Brochure in- 8 °. A Paris , de l'Imprim. de
Jorry .
Natalie , Drame en quatre actes , par
M. Mercier ; in - 80. prix 30 f. A Paris ,
chez Ruault , Libr.
Hiſtoire de la Ville de Rouen , Capitale
du Pays &Duché de Normandie , depuis
ſa fondation juſqu'en 1774 ; ſuivie d'un
Eſſai ſur la Normandie littéraire , par
M.S ** , Avocat au Parlement deRouen ;
e vol. in - 12. br. 4 1. A Rouen , chez le
Boucher le jeune , Libraire ; & à Paris ,
chez Durand neveu.
JUILLET I. Vol. 1775. 157
e
ge
C.
de
Dictionnaire poëtique d'Education où ,
ſans donner de préceptes , on ſe propoſe
d'excercer & d'inſtruire toutes les facultés
de l'âme & de l'eſprit , en ſubſtituant
les exemples aux leçons , les faits
aux raiſonnemens , la pratique à la théorie
; par M. de la Croix ; 2 vol. in - 80 .
A Paris , chez Vincent , Imprimeur Libraire.
Le Mauvais Négociant , Comédie en
trois actes & en vers ; in - 80, prix 1 l.
10 f. A Paris , chez Monory , Libr.
:
par
is,
ale
Dus
'
pa
en
ezle
aris,
ACADÉMIES,
I.
ACADÉMIE DES SCIENCES DE PARIS.
Prix extraordinaire pour l'année 1777 .
:
UNE Compagnie zélée pour le progrès
de l'art de la Teinture , ayant remis à
l'Académie une ſomme de 1200 livres
pour un Prix extraordinaire relatif à cet
art , l'Académie propoſe pour ſujet de ce
Prix , l'Analyse & l'Examen chimique de
L3
158 MERCURE DE FRANCE.
l'Indigo qui est dans le Commerce pour l'ufage
de la Teinture .
Son intention eſt que ceux qui concourront
, faſſent toutes les expériences qui
peuvent procurer de nouvelles connoiffances
ſur la nature , les parties conftituantes
, les propriétés & l'emploi de l'Indigo.
Ils doivent pour cela non- ſeulement
foumettre cette ſubſtance à l'action
graduée du feu , tant à l'air libre que dans
des vaiſſeaux clos , déterminer la nature
& la quantité de ſes produits , de fon
charbon , de fa cendre; mais il faut furtout
qu'ils donnent une grande attention
àl'analyſe del'Indigo , par les menſtrues
c'eſt- à- dire , qu'ils lui appliquent tous les
agens ou diffolvans chimiques , aqueux ,
hulleux , favonneux , fpiritueux , ſalins ,
acides , alkalis , & qu'ils faſſent un examen
ultérieur , très-exact , des diſſolutions
ou extractions qui doivent réſulter de
l'action de ces différens diſſolvans. Enfin
chaque matiere végétale ou animale étant
fufceptible de fermentation , & d'éprouver
par ce moyen des changemens & des
altérations qui different beaucoup, fuivant
leur nature , il eſt très-eſſentiel que
l'Indigo foit examiné auſſi par la voie de
la fermentation , foit feul &délayé ſeuleJUILLET
I. Vol. 1775. 159
ment avec la quantité d'eau néceſſaire à
cette opération , ſoit mêlé avec pluſieurs
autres ſubſtances ſuſceptibles des différens
degrés de fermentation , depuis la
ſpiritueuſe juſqu'à la putride.
Il eſt comme impoſſible qu'une pareille
ſuite d'expériences faites avec ſoin
& avec les connoiſſances de Chimie
qu'elles ſuppoſent , ne procurent ſur l'Indigo
des lumieres nouvelles & d'autant
plus importantes qu'elles ne peuvent
manquer de trouver leur application
dans l'art de la Teinture , ſoit en fourniffant
une théorie fatisfaiſante des procédés
de pratique par leſquels on rend cette
drogue propre à teindre ,& en faifant
connoître les moyens d'éviter les accidens
auxquels ces procédés ſont ſujets ,
ou la maniere d'y remédier , ſoit en indiquant
de nouveaux procédés plus avantageux
que les anciens , foit enfin enmettant
ſur la voie de trouver dans les végétaux
d'autres matieres colorantes qu'on
pourra rendre propres à la Teinture par
des manipulations ſemblables à celles
qu'on emploie pour l'Indigo , cette fécule
n'étant pas probablement la ſeule
de ſon eſpece dans tout le regne végétal.
L'Académie croit devoir avertir qu'el.
L4
160 MERCURE DE FRANCE:
le adjugera le Prix par préférence à celui
qui aura fait les meilleures applications
de ſes découvertes à la pratique de l'art
de la Teinture , & qui les fera ſervir à
l'explication des différens procédés des
cuves d'Indigo , de leur gouvernement ,
des circonſtances qui les font manquer ,
en un mot de tout ce qui concerne l'emploi
de cet ingrédient dans la Teinture,
Tous les Savans & tous les Artiſtes
font invités à travailler ſur ce ſujet
méme les Aſſociés étrangers de l'Académie
; les feuls Académiciens régnicoles
en font exclus.
,
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs pieces , mais ſeulement une
ſentence ou deviſe. Ils pourront s'ils
veulent attacher à leur écrit un billet ſéparé
& cacheté par eux , où feront , avec
la deviſe de leur piece , leur nom , leurs
qualités & leur adreſſe ; & ce billet ne
fera ouvert par l'Académie qu'au cas que
la piece ait remporté le Prix.
Ceux qui compoſeront font invités à
écrire en françois ou en latin, mais fans
obligation . Ils adreſſeront leurs ouvrages
joints à leurs eſſais , francs de port , à Paris
, au Secrétaire perpétuel de l'Académie
, ou les lui feront remettre. Dans ce
JUILLET I. Vol. 1775. 161.
recond cas , le Secrétaire donnera à celui
qui les lui aura remis un récépiſſé où
feront marqués la deviſe de l'ouvrage
& fon numéro , ſuivant l'ordre ou le
temps dans lequel il aura été reçu .
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
31 Décembre 1776 incluſivement.
Ceux qui viendront après ce terme , ne
feront point admis au coucours .
L'Académie , à ſon Aſſemblée publi.
que d'après Pâques 1777 , proclamera la
piece qui aura mérité ce Prix.
S'il y a un récépiſſé du Secrétaire
pour la piece couronnée , le Tréſorier
délivrera la ſomme du Prix à celui qui lui
rapportera ce récépiſſé ; il n'y aura à
cela nulle autre formalité.
S'il n'y a pas de récépiſſé du Secrétaire,
le Tréſorier ne délivrera le Prix qu'a
l'Auteur même qui fe fera connoître , ou
au Porteur d'une procuration de ſa part.
II.
ACADÉMIE DE CHIRURGIE .
M. Houſtet , ancien Directeur de l'Académie
Royale de Chirurgie , a fondé
à perpétuité quatre médailles d'or ,
L5
162 MERCURE DE FRANCE.
de cent livres chacune , pour être diſtri
buées annuellement à quatre Etudians ,
qui , parmi les vingt quatre , nombre
fixé par les Lettres Patentes du Roi , du
mois de Mars 1768 , pour concourir ,
auront le plus profité des exercices &
des inſtructions de l'Ecole pratique , établiſſement
utile & patriotique. Ces médailles
ont éte adjugées cette année , à
la rentrée des Ecoles , la premiere , au
ſieur Jacques Nicolas Germain , de St.
Malo , Dioceſe d'Auxerre ; la ſeconde
au fieur Edme Chigot , de Noyers , Dioceſe
de Langres ; la troiſieme , au ſieur
Jean -Baptifte Colfon, de Rambercourte
aux Pots , Dioceſe de Toul; la quatrie
me au ſieur Pierre Brion , de Lyon.
On a accordé les quatre Acceffit , qui
conſiſtent en quatre médailles d'argent ,
pareillement fondées par M. Houſtet: les
deux premieres aux Srs Ambroise-Tranquille
Saſſard , de Paris; & Jean Perret ,
de Cabanac , Dioceſe de Tarbes , qui ont
eu pluſieurs fuffrages des Examinateurs
pour une médaille d'or : les deux autres
médailles , aux Srs. Louis-Philippe Rouf
ſeau , de Soiſſons ; & Jean Aucouturier ,
de Saint-Dizier- lès-Domaines , Dioceſe
de Limoges. On a jugé que d'autres Elé
JUILLET I. Vol. 1775. 163
da
ves devoient auſſi participer à l'honneur
de la même récompenſe. Ces Eleves font
les Sieurs Pierre - Nicolas Maximilien de
Coſtes , de Meru , Dioceſe de Beauvais ;
Jean Cazéjus , de Bordeaux ; Jean-Baptiſte
Joie , de Champigneulle , Dioceſe
de Reims ; Jacques Jay , d'Abfac , Dioceſe
de Bordeaux ; Pierre Jacob ,
Lyon ; Jean-Claude Deschamps , de Langeac
, Dioceſe de Saint Flour ; Antoine-
Agard Laroche , de St. Martial, Dioceſe
de Limoges ; Pierre Blanchard , de Javerlhac
, Dioceſe de Limoges ; Leonard
Delage , de Saint Jean de Colle , Dioceſe
de Périgueux ; Philippe- Marcel Pernet
, de Châlons ſur Saone; Etienne.
Julien le Bigot, de St. Cyr du Bailleul ,
Dioceſe d'Avranche ; Pierre Chopart ,
du Vauroux , Dioceſe de Beauvais ; Jean
Cheſnau , de Loudeau , Dioceſe de Paris ;
Jean François Sue , de la Colle Saint
Paul , Dioceſe de Vence ; & Jean Durrey
, de Lagrolet de Vance , Dioceſe
d'Auch.
III.
ROUEN.
L'Académie de l'Immaculée Concep.
164 MERCURE DE FRANCE.
tion établie à Rouen , tint ſa derniere
ſéance publique le 22 Décembre 1774.
M. l'Abbé Cotton des Houſſayes , Docteur
de la Maiſon & Société de Sorbon .
ne , Chanoine de la Cathédrale de Rouen ,
ancien Profeſſeur de Théologie en la
même Ville , des Académies de Caën,
Lyon , &c. , ouvrit la féance , en qualité
de Secrétaire perpétuel , par un Difcours
préliminaire , où il rend compte de la
maniere dont a procédé cette Compagnie
envers les Auteurs qui y ont concouru.
Cette lecture fut ſuivie de l'Eloge hiſtorique
de feu M. l'Abbé Saas , Chanoine
de Rouen , Titulaire de l'Académie des
Sciences & Belles - Lettres en cette Ville ,
& Préſident de l'Académie de l'Immacu
lée Conception. Cet Eloge eſt précieux
par les détails particuliers dans lesquels
eſt entré M. l'Abbé des Houſſaies , foit
pour les circonstances de la vie de cet
illuſtre Littérateur , ſoit pour les Ouvrages
imprimés ou manuscrits qui font
fortis de ſa plume. A cet Eloge intéreſfant
a fuccédé un autre Eloge du même
en vers latins , adreſſés à l'Académie par
M. Guiot , ancien Secrétaire de cette
Société , & maintenant Chanoine régulier
de St. Victor. Cette piece eſt dans
JUILLET I. Vol. 1775. 165
i
1
le goût du Tumulus Gabr. Coffarti , dans
les Oeuvres de Santeuil. On lut enſuite
les pieces couronnées ; ſavoir , une Ode
françoiſe ſur le Bonheur de la France fous
Louis XVI , par M. Guillermet , Profesfeur
au College Royal de Rouen ; une
piece intitulée les Paffions , par Mde de
Courcy, à Paris , déjà connue par des
Vers au Sommeil , inférés avec éloge dans
pluſieurs Journaux ; une Idylle françoiſe
intitulée le Solitaire Patriote , par M. du
Hequet , Mouſquetaire de la premiere
Compagnie ; des ſtances à Louis XVI
fur fon avénement au Trône , ſous le titre
d'Amyntas , par M. Daubert , de Caën ,
de plus , une paraphrafe du 14ª Chap.
d'Iſaïe , ode françoiſe , par le même ;
ainſi qu'un ſonnet adreſſé à M. de Miroménil
, ancien Bienfaiteur de l'Académie
de l'Immaculée Conception , & intitule
le Triomphe de Thémis. Enfin une Epître
d'une femme à fon amie , fur les dangers
auxquels s'expose une mere qui ne nourrit
pas ses enfans , & les avantages qu'elle
trouve à remplir elle même ce devoir , par
Madame la Comteſſe de Laurencin , à
Lyon . Le prix décerné à cette piece , qui
a fait la plus grande ſenſation dans les
deux lectures qu'on en a faites , „ étoit
166 MERCURE DE FRANCE.
un vaſe d'albâtre à l'antique , monte
ſur une baſe , peinte en bleu, orné de
guirlandes dorées; ce vaſe eſt entouré
27 &furmonté de deux branches en ar-
„ gent , l'une de roſier , l'autre de lis ,
„ chargées de fleurs & de boutons , artiſtement
travaillées , & réunies dans
le haut par une couronne de laurier.
Ce vaſe eſt auſſi armé d'une bande
„ d'argent dorée. Sur les deux faces op-
» poſées font gravées ces deux mots;
vas honorabile: ces mots qui font pris
, dans les litanies de la Sainte Vierge ,
& les branches de lis & de rofier défignent
la virginité & la maternité de
la Mere du Sauveur ; ces branches
font en même temps la repréſentation
de quelques - uns des anciens prix de
l'Académie de l'Immaculée Concep-
„ tion ; la branche de laurier en forme
de couronne , qui réunit les branches
de laurier & de lis , déſigne celle
qu'on a donnée au Poëte qui a remporté
le prix ; ſur une des autres faces
de la bande dorée , on a gravé : Offe
rebat DD. le Coulteux Eques , Major Urbis
, Immaculate Conceptionis Academicæ
» princeps , anno 1774 ; & fur l'autre face
on lit: Prix de l'Académie de l'Im

JUILLET I. Vol. 1775. 167
:
maculée Conception , mérité par Madame
la Comteffe de Laurencin." (Note extraite
des affiches & annonces hebdomadaires
deNormandie , page 12 , (1775.)
L'Académie avoit proposé pour ſujet
du prix d'éloquence l'Eloge du Kardinal
d'Amboise , Archevêque de Rouen , & Ministre
de Louis XII. Deux Orateurs ont
balancé les fuffrages des Juges: l'un avoit
pris pour devife un paſſage de Vivet ,
dans ſa lettre à Henri , Roi d'Angleterre
: Magnum Regni columen funt amici prudentes
, &c...... l'autre , cette maxime :
Virtus nescia mortis morte viret; mais aucun
des deux n'a été couronné , malgré
la ſupériorité de leurs Ouvrages ſur celui
des autres Concurrens. Le prix a
été remis à cette année 1775 , où l'on
couronnera en outre , 1º. une Ode latine
, dont le prix a été remis ; 2°. une
Allégorie latine , telle qu'il s'en trouve
dans le dernier recueil des Pieces cou
ronnées en cette Académie ; 3°. une Ode
françoife ; 4º. une Idylle françoiſe. Toutes
ces Pieces feront terminées par une
allufion à l'Immaculée Conception. Les
fources où les Auteurs doivent puiſer
font l'Ecriture Sainte , l'Hiſtoire Ecclé
fiaſtique , Civile & Naturelle , & jamais
}
168 MERCURE DE FRANCE ,
la Mythologie ; les Ouvrages ſatiriques
ou diffamatoires feront rejettés du concours
, quel que ſoit d'ailleurs leur méri
te littéraire (ce qui donne occafion de
renouveller cet ancien réglement de l'Académie
, eſt une Idylle excellente qu'on
lui a envoyée en 1773 , fur les troubles
de la Pologne , & qu'on a cependant
écartée , à cauſe des forties violentes
qu'on s'y eſt permis contre les Puiſſances)
. Les Ouvrages doivent être envoyés
doubles & francs de port avant la fin de
Novembre 1775 , au Révérend Pere Prieur
des Carmes de Rouen , Trésorier de l'Acadé
mie de l'Immaculée Conception . Les Auteurs
font priés d'écrire liſiblement &
correctement chacune des deux copies.
Le nom de l'Auteur , ſuivant l'uſage ,
auquel on voudra bien faire plus d'attention
qu'on ne fait quelquefois , fera
mis , avec une ſentence , dans un billet
cacheté ; cette fentence ſera répétée au
bas de la Piece & fur l'adreſſe du billet .
On imprimera inceſſamment le recueil
des Pieces couronnées en cette
Académie pendant les années 1772 ,
1773 & 1774.
SPECJUILLET
I. Vol. 1775. 169
1
1
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE
E Dimanche 4 Juin on a donné au
■ Concert Spirituel une ſymphonie del
Signor Lachnith fils , dans laquelle M..
1 Rault a exécuté , avec cette ſupériorité
& avec ce talent éminent qu'on lui connoit
, pluſieurs folos de flûte. Mlle Itaſſe
a chanté avec ſuccès un motet à voix
ſeule. M. Lenoble , Premier Violon de
S. A. S. Mgr. le Duc des Deux Ponts ,
a joué avec diſtinction & avec beaucoup
e d'aiſance , un concerto , très difficile , de
ſa compoſition. La premiere partie de
ce Concert a été heureuſement terminée
par un hyerodrame ſacré , de la compo
fition de M. Cambini.
La ſeconde partie a été formée d'une
nouvelle ſymphonie à grand orchestre
del Signor Patre Mathia Sandel Cofatreenfi
. Mlle Lorpin a chanté un motet
à voix ſeule de M. Rochefort. On a
été enchanté d'un nouveau concerto de
hautbois , exécuté par M. Lebrun. Ce
M
170 MERCURE DE FRANCE.
Concert a fini par le Sacrifice d'Isaac,
oratoire à grand choeur del Signor Cambini.
Le Jeudi 15. Juin on a exécuté une
ſymphonie de M. Martini ; enſuite M.
Tirot a chanté un motet à voix ſeule
de M. l'Abbé Roſe. M. Lebrun , Premier
Hautbois de S. A. S. l'Electeur Palatin ,
a joué un concerto de fa compoſition.
Cette partie a été terminée par un motet
chanté par Mlle Lorpin.
La ſeconde a été compoſéed'une ſymphonie
concertante del Signor Cannabich
, exécutée par MM. Lebrun , Lenoble
, Leduc le jeune & André. M. Nobleaux
a chanté , pour la premiere fois ,
un motet de baſſe taille , compoſé par
M. Rochefort. M. de la Mothe , premier
Violon de l'Empereur , a joué un beau
concerto de violon de ſa compoſition . Ce
Concert a fini par Foad , oratoire de M.
Cambini.
:
* JUILLET I. Vol. 1775. 171
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
quelques repréſentations d'Orphée & Euridice
, Drame lyrique en trois actes ,
dans lequel Mlle de la Guerre a joué
avec beaucoup de ſuccès le rôle d'Euridice.
M. Tirot a été applaudi dans le rôle
d'Orphée ; & après lui le Public a beaucoup
encouragé M. Laîné , qui met dans
-fon jeu beaucoup d'action & d'intelli-
- gence.
}
1

On a repris Vendredi 23 Juin ; l'Union
de l'Amour & des Arts , Ballet héroïque
en trois entrées , paroles de M. le Monier
, muſique de M. Floquet . Cet Opé
ra , qui eſt le début d'un jeune Compofiteur
, a foutenu la bonne idée & les
teſpérances que le Public a conçues de ſes
talens , qu'il tâche d'affermir & de fortifier
dans ſon ſéjour en Italie , où il eſt
allé entendre les chefs d'oeuvres , &
prendre les avis des Maîtres célebres.
Les principaux rôles ont été bien remplis
par Miles de la Guerre , le Vaſſeur ,
M. de Larrivée , & par MM. Gelin , Durand
, Tirot , &c .
M 2
172 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
MADEMOISELLE LAvoy , dont nous
avons déja annoncé le début , a reparu
le mois dernier avec avantage , dans les
Tragédies de Zaïre , de Mahomet , d'Adelaïde
du Guesclin; & dans le comique ,
elle a joué Eugénie & l'Ecole des Femmes.
Cette jeune Actrice a mis dans tous ſes
rôles beaucoup d'intelligence , de vérité
& de ſenſibilité ; elle a reçu du Public
éclairé les témoignages les plus flatteurs
& les mieux mérités , de fon contentement.
COMÉDIE ITALIENNE.
MADEMOISELLE OLIVIER a débuté le
Mercredi 21 Juin , par les rôles de Zerbine
dans la Servante Mattreſſe , & d'Hélèue
dans Silvain. Cette Actrice , qui
jouoit avec diftinction les premiers rôles
fur le Théâtre de Lyon , a reçu dans la
Capitale les éloges dûs à ſes talens & à
l'intelligence qu'elle a de la ſcene,
JUILLET 1. Vol. 1775. 173
ARTS.
GRAVURES
I.
Premiere Centurie de Planches enluminées &
non - enluminées , repréſentant ce qu'il
y a de plus intéreſſant parmi les animaux
, les végétaux & les minéraux.
Par M. Buc'hoz , Médecin Botaniſte
de Monfieur ; in- fol. gr. pap. Décade
IIIe. Regne minéral. Prix 30 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue Haute- feuille
; & chez Lacombe , Libr.
CETTE troiſieme Décade eſt encore
plus curieuſe & mieux éxécutée que les
deux que nous avons annoncées précédemment
; elle eft compoſée , ainſi que
les deux premieres , de vingt-deux feuilles
de gravures , tant enluminées que
non-enluminées. La premiere planche de
celles qui font enluminées , renferme
pluſieurs empreintes de fruits , de feuilles
& de vermiſſeaux : on y remarque
> ſur-tout de jolis morceaux de dendrites
M 3
174 MERCURE DE FRANCE.
&de marbre de Florence. La ſeconde
repréſente pluſieurs foſſiles de différens
genres & eſpeces , tels que des caryophilloïdes
, des héliolithes , parmi leſquels ſe
trouve l'eſpece que M. le Baron d'Hupſch
nomme pierre à pantouffle , ungulita ex eifilid
; il la regarde comme un foffile nouveau&
bivalve : mais il n'eſt rien moins
que tel , puiſque dans celle qu'il a envoyée
à l'Auteur on n'y remarque aucune
charniere. La troiſieme planche eſt
très-variée ; on y remarque différentes
efpeces de cryſtaux , de cryſtalliſation ,
d'améthyſtes , de quartz , toutes joliment
figurées. La quatrieme planche n'eſt pas
moins intéreſſante , on y voit repréſentée
une tête humaine , revêtue d'une incruftation
d'albâtre orientale , elle ſe trouve
dans le Cabinet de M. Romé de l'Iſle ;
elle eſt accompagnée de différens autres
foffiles très- rares. La cinquieme planche
eſt deſtinée aux différentes mines , on y
remarque entre autres des végétations
d'argent natif , des mines d'argent vitreuſes
, des mines d'argent noir en plume,
des cryſtaux de mines d'argent rouge
, gris , des rubines d'arfénic , de l'azur
de cuivre cryſtallyſé , différentes eſpeces
de galenes & de la malachite mammel
JUILLET I. Vol. 1775. 175
lonnées. La fixieme planche eſt la figure
d'un grouppe de cornes d'ammon , trouvé
aux environs de Pont-à- Mouſſon. La
ſeptieme eſt une très-belle ſuite de mines
de plomb très-variées. La huitieme
repréſente différentes mines de fer &
d'hematite. La neuvieme & la dixieme
font deſtinées à la repréſentation depluſieurs
foffiles , on y voit entr'autres une
dent molaire d'éléphant , pétrifiée , trouvée
aux environs de Dieuloward , entre
Nancy & Pont - à- Mouſſon.
Cette IIIe. Décade ſera ſuivie dans
peu d'une quatrieme , deſtinée au regne
animal : elle paroîtra exactement au rer
Octobre , & renfermera pluſieurs ani
maux très - rares,
I I.
Huitieme & neuvieme Volume , brochés
en carton, des planches in folio de
l'hiſtoire univerſelle du regne végé
tal ; prix de chaque vol. 37 liv. 10 f.
Cette magnifique collection , la plus
complette , la plus exacte & la plus conſidérable
de l'hiſtoire des plantes , & qui
ſera compoſée de 1200 planches gravées
M 4
176 MERCURE DE FRANCE,
en taille-douce par les meilleurs Mai .
tres , deſſinées d'après nature , ſe trouve
à Paris , chez Brunet , Lib. rue des Ecrivains
, près l'Eglise Saint Jaques de la
Boucherie.
III,
Portraits graves en très petits médaillons ,
du Roi & de la Reine , par Savart.
Rien n'eſt plus gracieux , plus délicat ,
ni plus fini , que la miniature de ces
deux portraits fi intéreſſans , & parfaitement
reſſemblans .
La feuille eſt du prix de 3 1. A Paris ,
chez l'Auteur , rue & près le petit Saint
Antoine , au coin de la rue Percée.
MUSIQUE,
I.
PREMIER Recueil d'ariettes des plus
jolis Opéra , avec accompagnement de
çiftre ou guittare allemande ; arrangé par
M. Pollet , Maître de ciſtre. Qeuv. III .
prix 6 liv. gravé par Mde Renault. A
Paris, aux adreſſes ordinaires de Muſi
JUILLET I. Vol. 1775. 177
)
que ; à Lille , chez Mde la veuve Sifflet
&M. Pollet cadet ; à Douay , chez M.
Lanoy , Libraire ; à Dunkerque , chez
MM. Dupont & Leblond , Luthier ; à
Liége , chez M. Hayeben , Maître de ciftre
; & chez l'Auteur , maiſon de M.
Leſguillet , Négociant , rue St. Martin ,
vis-à- vis la rue St. Méry.
On trouve chez lui ſes Oeuvres pour le
eiſtre , un aſſortimentde fonates des meilleurs
Auteurs , arrangées pour cet inſtrument
, & les jolies ariettes des Opéra italiens
& autres , avec accompagnement ,
gravé& chiffré. Il les envoye enProvince.
11.
,
Six Sonates des meilleurs Auteurs
arrangées pour le ciſtre ou guittare allemande
, avec accompagnement de violon
, dédiées à M..... par M. Pollet
Maître de ciſtre à Paris. Oeuvre IV .
Prix 6 liv. à Paris , chez l'Auteur , maifon
de M. Leſguillet , Négociant , rue St.
Martin , vis - à - vis la rue St. Méry ; &
aux adreſſes ordinaires ; & en Province ,
chez les Marchands de mufique.
III.
Méthode pour apprendre à pincer du
MS
$78 MERCURE DE FRANCE.
ciſtre ou guittare allemande , précédée
d'un abrégé des principes de muſique ;
dédiée à Meſdames de Maſcrany , Chanoineſſes
du Noble & Royal Chapitre
de Miſette . Par M. Pollet , Maître de
ciſtre. Oeuvre Ve. Prix 8 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , maiſon de M. Leſguillet
, rue St. Martin , vis-a-vis celle de
St. Méry ; & aux adreſſes ordinaires de
muſique ; & en Province , chez les
Marchands de muſique,
IV.
La partition des Femmes vengées , de M.
Philidor , vient d'être miſe en vente ; on
la trouve chez l'Auteur , rue de Cléry ,
vis - à - vis celle du gros Chenet ; & aux
adreſſes ordinaires. Le prix eſt de 18 1.
V.
La partition gravée de la muſique de
la Fauffe Magie , de M. Grétry , Comédie
en deux actes , prix 15 l. , fe trouve
chez l'Auteur , rue Traverſiere , près la
rue Cios Georgeot; & aux adreſſes or
dinaires de muſique.
JUILLET I. Vol. 1775. 179
}
VI.
Muſique du Barbier de Séville , & partition
du morceau qui repréſente un orage;
par M. Baudron , premier violon de
la Comédie Françoife. Prix 3 liv. 12 f.
A Paris , aux adreſſes ordinaires.
VII .
Air , traduction de Catulle , par M. le
Chevalier de Langeac , mis en muſique
par P. C. Gibert ; avec les parties ſéparées
& arrangées auſſi pour , faute d'orcheſtre
, être accompagnées par le clavecin
, piano- forte ou harpe ; prix 1 l. 16 f.
A Paris , aux adreſſes ordinaires.
VIII .
Troiſieme Recueil d'ariettes pour le piano.
forte ou le clavecin , avec les paro.
les ou accompagnement de violon ; dédiées
à Madame la Baronne de Wenzel
, par M. Neveu , Maître de clavecin ;
prix 4 liv . 16 f. A Paris , chez l'Auteur ,
rue du Sépulchre , Fauxb. St. Germain ,
la premiere porte cochere à droite par
la Croix Rouge ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique .
180 MERCURE DE FRANCE.
IX.
Le Guide Musical , ou théorie & pratique
abrégées de la muſique vocale &
inſtrumentale en trois parties , felon les
regles de l'accompagnement & de la
compoſition; dédié à Mde la Comteſſe
d'Altier , par M. Rouſſel , Maître de muſique
; prix 7 1. 4 f. A Paris , chez l'Auteur
, rue de la Harpe , Collége de Séez ,
vis-à- vis St. Côme , s'adreſſer à M. Fromentin.
Louette , Marchand de muſique
, paſſage de St. Germain l'Auxerrois
; & aux adreſſes ordinaires.
X.
Les Loiſirs de Melpomene , ou recueil
périodique d'ariettes , romances , &c.
avec accompagnement de guittare &
baſſe chiffrée pour le clavecin ou le piano
- forte ; par M. Guichard , Maître de
chant & de guittare ; prix 7 1. 4 f. A.
Paris , chez Bignon , Graveur , place du
vieux Louvre ; & aux adreſſes ordinaires.
Il paroîtra tous les mois une feuille de 4p.
de ce recueil ; chaque feuille ſéparée ſe
vend 15 f. On pourra s'abonner pour les
JUILLET I. Vol. 1775. 181
douze feuilles qui completteront ce recueil
: on payera 61. par abonnement.
I.
Entr'acte & Ronde d'Henri IV arrangés
pour le clavecin ou le forte - piano ,
avec accompagnement d'unviolon & violoncelle
, ad libitum ; par M. Benaut ,
Maître de clavecin , prix 2 1. 8. f. A Paris
, chez l'Auteur , rue Git- le Coeur , la
ſeconde porte cochere à gauche en entrant
par le Pont - Neuf; & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
XII.
Sei duetti d'un guſto moderne per due
flaute traverſi del ſignor Gennara Rava ;
prix 6 liv. A Paris , chez l'Editeur , à la
Juſte Balance , rue de l'Arbre Sec , à côté
du Café de Bellevue ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique.
XIII.
Ariettes , duo & romances , avec accompagnement
d'une baſſe chiffrée ; par M.
Leſcot Maître de muſique à Nantes ;
182 MERCURE DE FRANCE.
prix 4 liv. 4 f. A Paris , chez Mde le
Menu , Marchande de muſique , rue du
Roulle , à la Clef d'or ; & aux adreſſes
ordinaires.
XIV.
Six Sonates pour le clavecin , avec ac
compagnement d'un violon , compoſées
pas J. Ricci , Maître de Chapel de la Cathedrale
de Como. Oeuv. Ve. prix 7 liv.
4 f. A Paris , au Bureau muſical , rue du
Haſard Richelieu ; & aux adreſſes ordinaires
; à Lyon , chez Caſtaud , Libr.
A Monfieur DE LACOMBE .
Il vient de paroître , Monfieur , un Ouvrage qui fera lu
par beaucoup de perſonnes. Il eſt précédé d'une Epître
pleine de ſens , d'honnêteté , de fentiment &de philoſophie
, adreſſée à une femme de qualité que la calomnie
pourfuit . On loue communément les femmes pour les fés
duire ; ce tribut eſt un art , cet art eſt un métier. Ici l'ame
& l'efprit ſe font unis pour célébrer le mérite & juftifier
l'innocence.
A Madame la Comteffe de VIDAMP ***.
C'eſt au malheur qui vous opprime que je dois l'avantage
de vous connoître : mais ce malheur même eſt un titre
àmes yeux pour vous offrir cette dédicace .
JUILLET I. Vol. 1775. 183
Que m'importe que tout ce qui vous environne s'uniffe
pout vous perfécuter? Je connois votre âme , & cela me
ſuffit. La nature m'a donné un caractere , & je ne le dégraderai
point par une prudence pufillanime ; c'eſt à Fouquet
dans ſa priſon que j'aurois dédié mes Ouvrages .
Les bleſſures faites par la calomnie peuvent ſe guérir ;
peu - à- peu les voiles tombent & la vérité reſte. Alors
l'humanité s'éveille , on s'indigne contre les hommes vils
qui nous ont rendus injustes.
Puiſſe cet hommage que je vous rends , amener l'aurore
du jour qui juſtifiera la Providence ! Vous étes d'autant
plus digne d'être heureuſe , que la vengeance n'eſt jamais
entrée dans votre âme paiſible. Lorſque remiſe à votre
place , vous aurez recouvré une fortune qui manque à
la tranquillité de votre famille, vous forcerez vos ennemis
à rougir , mais non pas à trembler ; vous oublierez
tout & quinze ans d'infortune , excepté les ſervices déſintéreſſés
de l'amitié.
Je voudrois que ma plume , franche & libre , pût vous
faire connoître telle que je vous ai vue dans le filence des
paffions & des préjugés : on ſauroit qu'en époufant le petit
- fils du Gouverneur d'un Empereur , vous avez anobli
encore la Maiſon ou vous êtes entrée , par la hauteur de
ces ſentimens , & par cette pente à la bienfaiſance , qui
fait adorer ceux mêmes qui ne peuvent l'exercer .
On fauroit que cultivant dans une obſcurité honnête toutes
les vertus domeſtiques , occupée du bonheur d'un
époux, & élevant vous - même des enfans que vous avez
eu le courage de nourrir, vous vous êtes dérobée au tourbillon
de la fociété , pour vous livrer tout entiere à la nature.
:
i
84 MERCURE DE FRANCE.
On ſauroit que vous vous refuſez aux foibleſſes de l'a
inour dans cet age qui y entraîne , avec ces grâces qui
ſemblent les annoncer, & cet eſprit qui les juſtifie...
Puiſſent mes réflexions contribuer à votre bonheur , comme
votre ſociété a contribué au mien ! Une larme verſée
fur votre fort par un homme ſenſible & honnête , me flatteroit
plus qu'une célébrité qui échappe au moment que
lon croit en jouir , & qu'on n'achete encore qu'en réveil
lant les ferpens de l'envie , & la haine impuiſſante de la
médiocrité.
RÉPONSE non impriméc.
L'hommage public que vous m'adreſſez , Monfieur , eft
bien fait pour charmer les douleurs de mon ame ſenſible
Vous avez mieux aimé dédier votre Ouvrage à l'innocence
qu'on opprime qu'à l'orgueil qu'on couronne. Ce trait
peint le philoſophe de la nature & l'ami de l'infortune.
O noble Chevalier d'un ſexe qui n'a de défenſe que dans
ſa douceur , & de force que dans ſa foibleſſe , combien je
me ſens élevée par cet hommage d'une plume avouée par
tout ce qu'il y a d'éclairé en Europe , & qui ne reſpire que
Phonnêteté , l'amour des hommes & l'enthousiafime pour
la vérité !
Ma ſociété , dites - vous , a contribué à votre bonheur
la vôtre m'a fait ſupporter mes peines avec courage . J'ai
fenti que les hommes pouvoient tourmenter leurs victimes
, mais non les dégrader; j'ai éprouvé que la force de
l'âme, la tendreſſe maternelle , l'amitié fi douce & fi noble
, n'étoient pas des biens que les tyrans de l'humanité
puſſent ravir.
Mes
1
JUILLET 1. Vol. 1775. 189
Mes maximes n'étoient que de la raiſon , & la douleur
alloit borner les ſecours que j'en pouvois attendre ; les vo
tres ont augmenté mes reſſources avec mes pensées. En
apprenant à ſouffrir , je me ſuis ſentie conſolée ; ne pou
vant changer món ſoft , vous avez fortifié mon coeur : des
ſervices plus éclatans ont ſouvent moins d'importance &
de réalité.
Recevez mes très juſtes remercimens ; & croyez qu'au
bord du tombeau même , dans ces momens où l'on s'af
foiblit fans retour ; le feu de vos écrits , la ſageſſe de vos
conſeils & l'honnêteté de vos ſentimens , feront encore un
rayon pour mon ame & un baume pour mes bleſſures .
La Comtesse de Vid***.
1
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
1.
UN Amateur d'Hiſtoire naturelle a publié
, dans les Papiers publics d'Allemagne,
que le haſard lui avoit fait découvrir
un moyen de coaguler les fluides , fans
l'intermède hétérogène, ſans le ſecours
de l'évaporation , enfin fans aucun procédé
chimique. Il a été ordonné de met-
N
186 MERCURE DE FRANCE.
tre ſon ſecret à l'épreuve & de multiplier
afſez les expériences pour lever toute in.
certitude. Lorſque la découverte ſera authentiquement
conſtatée , on en rendra
compte au Public.
II.
M. Ovenden , Mécanicien Anglois ,
demeurant à Londres , a inventé une voiture
avec laquelle on peut voyager fans
chevaux , & faire aiſément par heure 6&
même 9 ou 10 milles , lorſque le chemin
eſt uni : on pourroit auſſi ſans ſervir pour
monter des collines; mais l'uſage en feroit
beaucoup moins commode qu'en raſe
campagne. Cette pièce de mécanique ,
non moins utile qu'ingénieuſe , eſt miſe
enmouvement au moyen de deux léviers
&d'une manivelle , que fait aller un domeſtique
monté derriere la voiture.
III.
Le Sieur Chevalier , maître ſerrurier à
Angers , a imaginé une mécanique trèsutile
qui conſiſte dans le jeu des ciſeaux
ordinaires adaptés à un tuyau de fer ou
de cuivre , auquel on donne la longueur
où l'on veut qu'ils atteignent ,&que l'on
JUILLET I. Vol. 1775. 187
fait mouvoir par un fort reffort à boudin
, dans une cavité cylindrique. Ces
eiſeaux peuvent ſervir avec avantage
aux jardiniers pour écheniller les arbres
en plein vent , les tailler, & couper les
branches mortes , &c .
IV.
M. de Faſting , natif de Berghen en
Norwege , a inventé une arme à feu,
avec laquelle on peu tirer 18 à 20 coups
- dans une minute ; la baguette & la bayonnette
font d'une feule piece: l'arme
n'eſt cependant pas plus peſante qu'un
fuſil à l'ordinaire ; & on peut s'en fervir
aux mêmes uſages , en ôtant une eſpece
de cuivre à reffort qui couvre une par-
- tie de la platine & du baſſinet.
BIENFAISANCE.
Un vaiſſeau Anglois ayant å bord 700
tonneaux d'orge , qu'il avoit chargés au
port de Coppenhague , eut , le 19 Novembre
dernier , le malheur de faire naufrage
à la hauteur d'Helſingoer. Cinq payſans
braverent la tempête pour aller au fo
Na
188 MERCURE DE FRANCE.
cours du bâtiment , dont ils ne purent
ſauver que le patron; ils l'accueillirent
de leur mieux , & le régalerent de tout
ce qu'ils crurent pouvoir lui offrir. Le
maître du vaiſſeau ne doutant point que
ces marques d'attention n'euſſent l'intérêt
pour but , préſenta généreuſement ſa
bourſe aux payſfans , qui la refuſerent ,
& qui ne voulurent rien accepter , quelque
inſtance qui leur en fût faite. Un
citoyen Danois, revenu depuis peu d'un
long voyage , où , ſans doute il aura été
quelquefois expoſé, & peut- être fans ſecours
, n'a pas été plutôt inſtruit de cette
bonne action , que , fans ſe nommer ,
il a fait à ces cinq perſonnes une penſion
viagere de 25 rixdahlers par tête ; en réglant
qu'à meſure qu'il en mourra une ,
les 25 rixdahlers dont le défunt jouisſoit
, feront réparties fur ceux qui ſurvivront
, & ainſi juſqu'au dernier , qui
jouira pendant le reſte de ſa vie , de la
penſion entiere de 125 rixdahlers .
Trait d'amour conjugal .
Un Médecin de Bourgogne fut envoyé
par une Dame charitable au village de
Ruffey , à une lieue de Dijon, où régnoit
JUILLET I. Vol. 1775. 189
une fievre putride-maligne. On le conduifit
chez une femme d'environ 30 ans,
dont le mari étoit mort depuis quelques
jours de l'épidémie régnante ; il étoit accompagné
du Curé du lieu & d'un Chirurgien
; leur arrivée ne parut pas intéreffer
la malade, qui gardoit un profond
filence. Le Médecin s'approche d'elle ,
Pl'interroge , & cherchant à lui donner du
courage, lui repréſente ce qu'elle a lieu
d'attendre de la Dame qui l'envoie ;
vaincue par ſes importunités , elle ſe
tourne enfin vers lui , & lui dit, d'un ton
fait pour déchirer l'ame : Je vous fuis
bien obligée , ainſi qu'à Madame , je ne
- prendrai point de remedes ; mon mari est
mort ; nous étions pauvres , mais nous nous
aimions bien . Dès ce moment elle ne parla
plus à perſonne , ne prit ni nourriture
ni remedes , & mourut le lendemain ,
fixieme jour après la mort de fon mari.
Antiquités.
En fouillant dans les excavations que
M. Dominique de Angelis a fait faire
près du Tibre , dans l'endroit où l'on
croit communément qu'étoit la ville de
Caffio , on a trouvé des morceaux d'anti-
N 3
190 MERCURE DE FRANCE.
quités aſſez ſinguliers, tant pour la ſculpture
que pour les lumieres qu'on en peut
tirer. Ils conſiſtent en divers buſtes ,
partie ſans tête , & partie avec la tête ,
& en quelques ſtatues de grandeur naturelle
& bien travaillées ; ſçavoir , une
d'Apollon jouant de la guittare , & couronné
de laurier ; une autre de Thalie afſiſe
, avec un maſque comique , & couronnée
de lierre; une autre de Melpomene
, avec un maſque tragique & une couronne
bachique ; une autre de Polymnie ,
enveloppée d'un manteau , & couronnée
de fleurs ; outre cela , un morceau de moſaïque
quarré , très bien conſervé &
d'un beau travail , repréſentant un paſſage
du Nil avec l'hippopotame& le crocodile
, & dans la barque quelques figures
; entre autres , un marinier qui , avec
un trident , defend le navire contre ces
amphibies féroces. On a trouvé auſſi
une tête de marbre que les connoiſſeurs
croient repréſenter l'Empereur Vitellius,
Traduction d'une piece de poésie Laponne ,
fur l'Absence {
O Soleil , répands ſur l'Orra tes rayons
les plus brillans . Si , en montant ſur les
cimes les plus élevées des pins , je croyois
JUILLET I. Vol. 1775. 191
appercevoir l'Orra , j'y monterois pour
voir entre quelles fleurs eſt ma bien-aimée
: je couperois toutes les brouſſailles
qui y font nées depuis peu ; j'abattrois
toutes les branches , ces branches verdoyantes.
Je ſuivrois ces nuages qui ſe
tranſportent vers l'Orra , ſi pour voler à
toi j'avois des aîles , des ailes de Corneille.
Mais je n'ai point d'aîles , d'aîles
de Cercelle; je n'ai point de pieds , de
pieds d'oye , aſſez forts pour me porter
juſqu'à toi. Tu m'as attendu aſſez longtemps
, pendant tant de jours , tant de tes
beaux jours , avec tes yeux charmans &
ton coeur amoureux. Si tu voulois fuir
loin , je te ſuivrois promptement. Qu'y
a-t il de plus fort que les cordes & les
chaînes qui lient étroitement. Ainſi l'amour
nous tourne la tête & change nos
defirs & nos réſolutions. La volonté des
enfans eſt du vent ; mais les réflexions de
la jeuneſſe ſont de longues réflexions. Si
je les écoutois toutes ,je me détournerois
de la route, de la bonne route. Je
n'écouterai qu'un ſeul conſeiller ; & je
fai que je prendrai le chemin le plus
droit.
٦٠
N 4
192 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES,
I,
LLE Duc d'Albe , interrogé par Henri II
fur certains prodiges qui avoient paru ,
diſoit - on , pendant la bataille de Mulberg
, répondit , qu'il étoit alors ſi occupé
ſur la terre , qu'il n'avoit pas eu le loiſir
d'éxaminer ce qui ſe paſſoit au Ciel .
H. こL
Un mauvais Poëte qui , ſemblable à
celui que dépeint Horace à la fin de fon
Art poëtique , s'étoit attaché à fatiguer
le Grand Condé de ſes infipides productions
, lui préſentoit une épitaphe
du fameux Molière , que la France ve.
noit de perdre..,, Que ne peut - il m'of
frir la vôtre ! reprit le Prince ".
211
Le moyen fulvant , pour fe déterminer
dans les opérations d'une campagne, n'eſt
pas fans doute à imiter ; mais il mérite
JUILLET I. Vol. 17751 193
d'être connu par ſa ſingularité. Dominique
Michel , Général des Vénitiens contre
les Tures , de ſachant par le fiége de
quelle ville il lui étoit le plus avantageux
de commencer ſon expédition , fit une
Joterie des noms de toutes les Places
qu'il pouvoit attaquer. Celui de la ville
de Tyr fortit de l'urne , & il fut mettre
le fiége devant Tyr , dont il ſe rendit
maître,
IV.
Caracalla , ayant fait mourirſon frère ,
conſentit à ce qu'on lui rendît les honneurs
divins après ſa mort . ,, Qu'il foit
,, Dieu , diſoit - il , pourvu qu'ilne vive
»plus.
ود
V.
Un jeune Provincial , récemment débarqué
à Paris , aſſiſtant à une Piéce qui
s'ouvroit par une confidence d'un amoureux
à ſon ami , ſe retira auffi- tôt. On lui
demanda comment il avoit trouvé la comédie.
,, Fort bell , répondit - il ; mais
,,voyant deux grands Seigneurs qui a'
,,loient ſe communiquer des fecrets , j'ai
„ été trop diſcret pour vouloir les écouter
, & je ſuis forti, "
N5
194 MERCURE DE FRANCE.
VI.
Un Médecin de Londres , nommé
Broun, établi aux Barbades , avoit une
fucrecrie& des Nègres ; on lui vola une
fomme conſidérable; il aſſemble ſes Négres:
" Mes amis , leur dit-il , le grand
,, ferpent m'a apparu pendant la nuit , il
,,m'a dit que le voleur auroit dans ce
,, moment une plume de perroquet ſur le
„ bout du nez ". Le coupable porte fur
le champ la main à ſon nez . C'eſt toi
,, qui m'a volé , dit le Maître; le grand
ferpent vient de m'en inſtruire" ; &
il reprit ſon argent.
ود
LETTRE de M. de Voltaire à M. le
Président d'Alco .
10 Mars 1775. A Ferney.
MONSIEUR ,
T
Une longue maladie que j'ai crue mortelle , jointe à quatre-
vingt & un ans , qui ſont encor plus mortels , ne m'a
pas permis de vous remercier plutôt des vers charmans &
de la proſe très -intéreſſante que j'ai reçus de vous. Je vois
par votre ſtyle combien vous avez de mérite , & je ne ſuis
point étonné que ce mérite vous ait fait des jaloux. On
dit que l'envie eſt, bonne à quelque choſes on met ſa for
JUILLET I. Vol 17755 195

ce à l'écrafer , & cela même fait croître les talens ; je vous
ſouhaite toujours beaucoup d'envieux. Le premier qui dit
il y a dix ou douze mille ans , qu'il valait mieux faire en
vie que pitié , était un très-bon Philoſophe. Vous ne m'in
ſpirez , Monfieur , d'autre ſentiment que celui de la reſpec
tueuſe eſtime avec laquelle j'ai l'honneur d'être , &c .
LETTRE de M.... de l'Académie Françoise
, à M. le Président d'Alco .
Je vous dois des excuſes & des remerciemens , Monſieur.
Vos vers aimables auroient pu me guérir dans le
temps que les Poëtes , au ſon de leur lyre , faisoient marcher
les arbres & donnoient des oreilles aux rochers ; mais
dans nos jours il n'y a plus de miracles . Il m'a été plus
facile d'entendre votre charmante Lettre que de la lire.
Mes yeux font toujours foibles & malades , & toute eſpece
de travail m'eſt preſque interdit. Le Patriarche de Ferney
parle à ſon aiſe de l'Envie. C'eſt Apollon qui parle fur
le corps du ſerpent Python terraſſe à ſes pieds. Mais les
dents du monſtre ſont terribles ; & tout le monde n'a pas
les flèches du Dieu. Je vous souhaite , Monfieur , une des
fleches de fon carquois. C'eſt à vous d'irriter le monftre
& de le vaincre. Agréez ma reconnoiſſance & l'attachement
bien ſincere que je vous ai vou .
1
4Paris, 25 Avril 1775.
:
196 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
:
I.

524
17
fis
L
Chirurgie.
1
E fieur Barral , Lieutenant de M. le premier Chirurgiendu
Roi dans la ville de St. Etienne en Foreſt , a fait
à l'Académie Royale de Chirurgie de Paris , la démonſtration
d'un nouvel extenfeur en fer , & d'un berceau en
plomb , qui font la baſe d'une nouvelle méthode pour traiter
les fractures compliquées & autres des jambes .
Cette méthode a été accueillie & approuvée par l'Académie
, ſuivant fon jugement du même mois, qui nous 2
été communiqué.
II.
Le Trésor de la Bouche.
Le ſieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantier Parfumeur
à Paris , à la Providence, rue St. Antoine , entre l'Eglife
de St. Louis de MM. de Sainte Catherine & la rue Percée
, vis -à-vis celle des Ballets , annonce au Public qu'il a
été reçu & approuvé à la Commiſſion Royale de Médecine
, le 11 Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le tréfor
de la bouche, dont il eſt le ſeul compofiteur. Ses admirables
vertus la font préférer , en lui établiſſant une très.
JUILLET I. Vol. 1775. 197
grande réputation. La propriété de ſa liqueur eſt de guérir
tous les maux de dents quelque violens qu'ils puiſſent
être , de purger de tout venin , chancre , abſcès & ulceres
, enfin de préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer
à gåter les dents ; elle les conſerve même quoique
gâtées . Cette liqueur a un goût très- agréable. L'Auteur
en reçoit tous les jours de nouveaux fuffrages par des certificats
que lui envoyent ſans ceſſe les perſonnes de la premiere
diftinction. L'Auteur a des bouteilles à 10 l. 5 1.
3 1. & 1 1. 4 f. Il donne la maniere de s'en ſervir , ſignée
&paraphée de fa main; il met ſon nom de baptême &
de ſa famille ſur l'étiquette des bouteilles , ainſi que fur le
bouchon , marqué de ſon cachet , & un tableau au-deſſus
de ſa porte , pour ne pas ſe tromper. Il vend auſſi le véritable
taffetas d'Angleterre , propre pour les coupures &
brûlures , approuvé par MM. de la Médecine , le 31 Juillet
1773. L'Auteur prie de lui affranchir le port des lettres .
111.
Le ſieur Louchet , Profeſſeur de trait pour la coupe des
pierres , donne toujours ſes leçons chez lui ou chez les
Amateurs de cette ſcience fi néceſſaire dans l'Architecture
civile & militaire. Il fait tels épures & modeles en relief
détaillé que l'on deſire , qui font une partie intéreſſante
des cabinets curieux. Il demeure Cloître St. Louis du
Louvre.
IV.
Eau de fleur d'Orange double .
Le Sr. Savoye donne avis au Public qu'il vient de recevoir
nouvellement de Malthe , de l'eau de fleur d'orange
double & de la premiere qualité.
198 MERCURE DE FRANCE.
Le Sieur Savoye a pluſieurs jardins à Malthe où il ne
cultive que des oranges : depuis deux ans il y a fait gref
fer une grande quantité d'oranges rouges ; il eſpere en recevoir
de cette eſpece l'hiver prochain. Il eſt le premier,
qui ait introduit en France le commerce de ce fruit. II
demeure rue Théreſe , butte St. Roch.
V.
Invention de cuirs à repaſſer les raſoirs , de
quatre pieces fur deux de face , par le
fieur Sarriere , rue Traverſiere , présentement
à l'Hôtel de Provence , chez le
fieur Varinot , qui paſſede cette Compofition
, ayant étè dix années Aſſocié du
fieur Sarriere , ci - devant à l'Hôtel de
Malthe.
La compoſition eſt d'une bonne qualité , elle rend le
tranchant du raſoir plus doux , lui donne plus de vif & le
fait couper de plus près. Ces cuirs ſont de quatre pieces
fur deux de face , ce qui fait qu'ils ſéchent moins que les
autres ; on en a fait l'épreuve à la Cour & à Paris . Les
Connoiffeurs en cette partie , ont engagé à en diftribuer au
Public pour ſon utilité.
Les perſonnes de Province qui defireront ſe procurer de
pareils cuirs , en trouveront dans les principales Villes du
Royaume.
Sur les manches de ces cuirs , ſont les lettres V. T. L.
E. afin d'éviter que le Public ne ſoit trompé
JUILLET I. Vol. 1775. 199
VI.
Articles nouveaux qui se trouvent au Magafin
du petit Dunkerque , chez Granchez
, Marchand Bijoutier de la Reine ;
Savoir :
Porte-feuille ſimple fermant , avec de nouveaux ſecrets
en argent ; boîtes à mouches & à rouge , d'écaille , doublées
& couvertes d'or ; bomboniere , idem , tabatiere en
cuir tranſparent , couverte d'écaille , avec imédaillon ; termometre
, 18 1.
Très-petite écritoire en ébene , garnie d'argent , renfermant
trois lames de canifs , grattoir , plume , crayon , poim
çon , cure-oreille , bouteille à ſandaraque & autres pieces ,
prix 15 liv. & 24 1. C'eſt en peu de volume ce que l'on
peut faire de plus commode. Pince en argent pour ſervir
les aſperges ou ſalſifis; le jeu du paſſe-dix , mécanique ,
augmentée pour pouvoir jouer le tric-trac , à 48 1.
Petit anneau ou baraquette en filagrame , avec ſept attri
buts de Franc Maçon , à 12 l. nouvelle tabatiere de chafſe
, en argent , à un tabac , ouvrant de quatre côtés , dite
à la diſtraction , à 96 1. , & autres à cerceaux d'or , à 168
1. & 192 liv. L'on en aura inceſſamment de ſemblables en
métail de Manheim. Sac à ouvrage ſervant à parfiler ; métier
à filet , & des écritoires ; coulans de bourſe en or ,
diamans & émail.
Tabatiere avec médaillon garnie d'or , repréſentant le
couronnement en relief , gravure de Werth , prix 30 1 .
Un grand aſſortiment d'ouvrages nouveaux en double de
verre bleu , pour le ſervice de table , forme angloife , cor
200 MERCURE DE FRANCE .
rigée ſur des deſſins de Paris , idem . en tole amalgamée
d'argent ; beaucoup d'ouvrages en cheveux , or , & dia
mans & émail , d'un travail très délicat , & autres articles
rentrés , demandés depuis long-temps ; ſavoir : épingles
d'Angleterre , collier anodin , élixir de Stoughton , taffetas
pour les coupures , coutellerie d'acier fondu , canne de
jardinage , étiquettes pour les vins de liqueurs , lorgnettes
de Neerne , épée d'acier à pointe de diamans , dans des
goûts nouveaux ; tabatieres de cuirs , boutons d'acier en
olive , coulans de bourſe , idem; gaze à l'aure , fichus , tabliers
, & autres articles d'Angleterre & de Paris ; pluſieurs
modeles nouveaux en pendules & autres bronze doré au
mate , exécutés par les plus habiles Artiſtes .
NOUVELLES POLITIQUES.
U
De Bagdad , le 2 Janvier 1775.
N Kan , parent du Kerim Kan , Régent de Perſe,
s'étant uni , à la tête d'une armée d'environ douze mille
hommes , à Ahmet Pacha du Kurdistan , a été battu par u
corps de trois à quatre mille hommes , commandé par le
Pacha de cette Ville , où il a été conduit après avoir éré
fait prifonnier dans le combat.
De Patras , le 11 Avril 1775.
Malgré l'attention qu'Ali Pacha , nouveau Gouver
neur
JUILLET I. Vol. 1775. 201
heur de la Morée , apporte , depuis ſon arrivée , au rétabliſſement
de la tranquillité dans cette Province , il n'a pu
parvenir encore à la délivrer des brigands qui l'infeſtent.
La facilité qu'ils ont d'y pénétrer par la Romélie , eſt un
obſtacle preſque inviticible à leur expulfion .
De Stockholm , le 29 Mars 1775.
Le at de ce mois , le Roi a rappellé le Duc d'Oſtrogo
thie , qui étoit allé rejoindre ſon Régiment en Veſtrogo
thie ; & à ſon arrivée , Sa Majesté l'a nommé Gouverneur-
Général de cette Ville pendant ſon voyage en Finlande.
C'eſt un des articles de la Conflitution du Royaume
que , lorſque le Roi paſſe la mer , le Gouvernement de
la Capitale ſoit donné à un des Princes de fa maifon.
De Copenhague , le 27 Mai 1775
Deux Bâtimens partirent il y a quelques jours , pour
les Colonies du Groenland , & divers autres pour l'Iſlande.
On a lieu d'eſpérer que la navigation & le commerce
du Groenland reprendront faveur. On vient de préparer
ici une rade particuliere pour le débarquement des Bâtimens
qui feront le commerce de ce Pays dans l'Amérique
ſeptentrionale.
Des Frontieres de la Pologne , le 28 Mai 1775.
Le Confeil Permanent aſſemblé les 11 & 12 de ce mois
pour délibérer fur la nouvelle qu'on a reçue d'une Ordonnance
du Roi de Pruſſe , portant que les Habitans des
Diſtricts ſitués ſur la Notecz , & dont la poffeffion & le
0
202 MERCURE DE FRANCE.
domaine lui font conteſtés par la République de Pologne ,
euſſent à lui prêter foi & hommage , & ferment de fidélité,
le 22 du mois ; a rendu un Univerſal par lequel on dé.
fend à ces Habitans de rien faire qui bleſſe la fidélité
qu'ils doivent à la République & à leur Souverain légitime.
De Madrid, le 30 Mai 1775.
On vient d'être informé ici par des lettres du Gouver
neur de la Province de Tucuman , ſituée entre le Rio-Pardo
, le Paraguay & l'Orenoque , que les Miſſionnaires
qu'il avoit envoyés avec un petit Détachement vers les
Indiens non connus des Pays attenant à fon Gouverne
ment , ont trouvé deux Nations voiſines dans un terrain
fertile en arbres , en pâturage &en fruits fauvages , que
l'une étoit compoſée d'hommes blancs d'une taille ordi.
naire , mais fans cheveux , fans barbe , ſans ſourcils , en
un mot , fans un poil ſur le corps , & que la taille la plus
élevée de l'autre étoit de trente un pouces & quelques
lignes , meſure de France. Ce Gouverneur annonce qu'il
envoie quatre individus de la Nation Pigmée , & on les attend
ici vers l'automne prochaine
De Cadix, le 16 Mai 1775.
On mande des côtes de Barbarie que quelques troubles
élevés dans les pays dépendans du Roi de Maroc , ont
obligé ce Prince de ſe porter au centre de ſes Etats , autant
poury rappeller la tranquillité dûe que pour être en état
d'agir , au cas que les Eſpagnols viennent y commettre
des hoftilités . Ce Prince a fait demander , dit - on , chez
les Brebes , peuple belliqueux de ſa dépendance , un feJUILLET
I. Vol. 1775. 203
cours de vingt mille hommes pour joindre à ſon armée,
que Fon affure n'être pas au deſſus de douze milłe.
De Rome , le 4 Mai 1775.
La galere dont on avoit commencé la conſtruction fous
le feu Pape , dans les chantiers de Civita-Vecchia , ſera
achevée inceſſamment. Ce bâtiment ſera remarquable par
les ornemens en dorure & en ſculpture dont il fera décoré
, & entr'autres par des emblemes relatifs aux principales
actions de Clément XIV. Le St. Pere a ordonné qu'on
donnat à cette galere le nom de St. André.
:
Le Souverain Pontife a ordonné la continuation des travaux
qui ont été jugés néceſſaires pour la perfection du
port d'Ancone. Le Cardinal Giraud vient d'être nommé
par leGrand-Maître de Malthe , Protecteur de la Religion ,&
il a reçu en même temps un diplôme , en vertu duquel it
eſt autorisé à porter la croix de l'Ordre de St. Jean de
Jérusalem.
De Naples , le 13 Mai 1775.
Un Courrier d'Eſpagne , arrivé le 6 de ce moſs , apporta
la nouvelle que la Princeſſe des Afturies étoit heureuſement
accouchée d'une Infante. A cette occafion il y eut
gala le 7 & le 8 à la Cour. Le 9, ſalve royale & illumination
: Sa Majeſté admit , le troiſſeme jour , tous les Corps
Civils & Militaires a l'honneur de lui baiſer ſa main , &
reçut les complimens de félicitation des Miniſtres étrangers.
2
204 MERCURE DE FRANCE.
:
De Bale, le 3 Juin 1775.
Lundi 20 du mois dernier , le Général de Ried , Com
miſſaire de l'Empereur , étant arrivé à Arlesheim , le Chapitre
de Bâle , s'eſt aſſemblé pour l'élection d'un nouvel Evêque.
Toutes les voix ſe ſont réunies en faveur de Frédéric-
Louis -François Baron de Wagen , d'une des plus ancien
nes Maiſons d'Alface , Chanoine & Grand Chantre du Chapitre
: il eſt âgé de 47 ans.
1
di fre
De la Haye , le 2 Juin 1775-
L'aſſemblée annuelle d'une Société d'Amateurs de la
poësie , s'eſt tenue le 25 Mai à Leyde , & à décerné la
médaille d'or de 20 ducats à la demoiselle Julienne-Cornélie
de Lannoy , du bourg de Gertruidenberg. La même
Société a deſtiné , dès le mois de Juillet 1774 , une mé
daille de 20 dúcats au meilleure Traité qui lui ſferoit adref
ſé , à la fin de l'automne prochaine , pour l'inſtruction des
jeunes Poëtes Hollandois dans l'uſage de leur langue .
パC
De Londres , le 13 Juin 1775-
Le Gouvernement a reçu , le to de ce mois , des lettres
du Général Gage , du Lord Percy & du Lieutenant.
Cononel Smith , qui portent les détails ſuivans , très - différens
de ceux qui ſe font répandus fur l'affaire du 19 Avril ,
entre les Troupes du Roi & les Américains .
Le Général Gage ayant appris qu'il y avoit à la Concorde
(à quinze milles de Boſton) un magaſin conſidérable de
munitions de guerre deſtinées à un Corps de Troupes qui
devoit ſervir contre le Gouvernement de Sa Majesté , déJUILLET
I. Vol. 1775. 205
tacha le 18 au ſoir les Grenadiers de l'armée & l'Infanterie
légere , ſous le commandement du Lieutenant - Colonel
Smith , du dixieme Régiment , & du Major Pitcairne , de
la Marine , avec ordre de détruire ces approviſionnemens .
Le lendemain , huit Compagnies du quatrieme Régiment ,
autant du 23. & du 49 , avec quelques Troupes de Marine ,
marcherent ſous les ordres du Lord Percy , au ſoutien de
ceux qui étoient partis la veille.
Le Lieutenant - Colonel Smith , dépêcha fix Compagnies
d'Infanterie légere , pour s'aſſurer de deux ponts ſitués
fur deux différentes routes aux environs de la Concorde .
A leur arrivée à Lexington , ces Troupes rencontrerent un
Corps de gens de la campagne armés , & comme elles
marchoient à eux pour leur demander la raiſon qui les rafſembloit
ſous les armes , ils ſe retirerent auſſi - tôt en grande
confufion : mais de derriere un mur de pierre & de
quelques maiſons , il y eut pluſieurs coups de tirés ſur les
Troupes du Roi. En conféquence de cette attaque des
Rebelles , les Troupes du Roi ripoſterent & en tuerent
pluſieurs ; après quoi le Détachement continua ſa route fans
aucun nouvel accident , & exécuta les ordres qu'il avoit
reçus.
Le Général Gage aſſure qu'on ne fauroit trop louer l'activité
du Lord Percy pendant toute cette journée , & que
le Colonel Smith , le Major Pitcairne , ainſi que les Soldats
, firent tout ce qu'on pouvoit attendre d'eux. Il y
eut dans cette affaire un Lieutenant tué , deux Lieutenants-
Colonels , deux Capitaines & deux Enſeignes bleſſés ,
un Lieutenant perdu , un Sergent tué , ſept bleſſés , deux
perdus , un Tambour tué , un bleſſe , ſoixante-deux Soldats
Ο 3
206 MERCURE DE FRANCE.
tués ,' cent- cinquante - fept bleſſes , & vingt - quatre serdus
Outre cela un Lieutenant a été bleffé & fait priſonnier.
De Reims , le 13 Juin 1775 .
Le Roi , après avoir reçu depuis Compiegne juſqu
Fiſmes , où Sa Majeſté coucha le 8 de ce mois , les preu
ves les plus éclatantes , & déjà les plus méritées de la
mour qu'Elle inſpire à ſes Peuples , en repartit le 9 pour
ſe rendre en cette Ville , où Elle arriva dans ſes voitures
de cérémonie , accompagnée de Monfieur , de Monfeigneur
le Comte d'Artois , du Duc d'Orléans , du Duc de Char
tres & du Prince de Condé. Après avoir reçu les clefs
de la Ville par les mains du Duc de Bourbon , Gouver.
neur de Champagne , Sa Majeſté y fit ſon entrée , eſcor
tée des Troupes de fa Maiſon , & à travers les flots em:
preſſés d'un Peuple enivré de joie & ſignalant des tranfports
qui , loin de s'épuiſer , ont ſemblé redoubler dans
tout le cours de cette cérémonie. Sa Majeſté deſcendit
à l'Egliſe Métropolitaine , où ayant été reçue par l'Archevêque
Duc de Reims , à la tête de ſon Chapitre , Elle entendit
le Te Deum. Après la bénédiction , le Roi ſe
retira à l'Archevêché , où Sa Majeſté reçut les complimens
de tous les Corps de la Ville. Le lendemain le Roi ene
tendit les premieres Vepres dans la Cathédrale , & le Dimanche
11 du Mois , Sa Majesté ſe rendit vers les 7 heures
, dans la plus grande pompe , à la même Eglife , &
Elle y fut ſacrée ſuivant les formes d'uſage.
Le Prince de Lambeſc , Grand Ecuyer de France ,
avoit été nommé par Sa Majesté pour porter la queue du
manteau royal le jour du Sacre.
"JUILLET I. Vol. 1775: 207
La Reine , arrivée ici accompagnée de Madame , & que
Pincognito qu'Elle gardoit n'empêcha point de jouir des
plus vives expreffions de l'amour que la Nation Françoiſe
lui a voué , fut préſente à toutes les auguſtes cérémonies
de cette fète facrée , dans une Tribune préparée pour Elle
, & dans laquelle Madame Clotilde & Madame Elifabeth
furent auſſi placées .
Le lendemain du Sacre de Sa Majesté , le Roi entendit
la meſſe dans la Chapelle du Château Archiepifcopal , après
laquelle les Dames de la Cour eurent l'honneur de lui
rendre leurs reſpects. L'après midi , la Reine & Madame
allerent à quelque diſtance de la Ville , où Elles virent
manoeuvrer le Régiment de Huffards du Comte d'Eſterhazy.
Monfieur & Monseigneur le Comte d'Artois , en uniforme
de Dragons , firent une charge à la tête des Eſcadrons
; le Duc de Chartres , le Prince de Condé , le Duc
de Bourbon ; auffi en uniforme , ſe mêlerent à ces attaques
. La Ducheſſe de Bourbon , & beaucoup de Dames
& de Seigneurs de la Cour , affifterent à ce ſpectacle
guerrier.
Le 13 , le Roi admit le Clergé à le complimenter. Il
fut conduit à l'audience de Sa Majesté par le Marquis de
Dreux , Grand Maître des Cérémonies , & par le ſieur de
Nantouillet , Maître des Cérémonies . Le Duc de la Vrilliere
, Miniftre & Secréraire d'Etat , le préſenta , & le Car,
dinal de Luynes porta la parole. Sa Majeſté fut enſuite
entendre la meſſe à l'Abbaye St. Nicaiſe , & en revenant ,
Elle pofa la premiere pierre du Collège de l'Univerſité de
cette Ville. L'après midi de ce jour , les Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre du St. Eſprit , s'é
tant aſſemblés chez le Roi en conféquence de ſes ordres ,
Sa Majefté ſe rendit dans la marche ordinaire , & avec la
04
208 MERCURE DE FRANCE.
plus grande pompe , à l'Egliſe Métropolitaine , où , après
avoir entendu les vêpres , Elle fut reçue Grand- Maître Souverain
de ſon Ordre. A fon retour , Sa Majeſté tint Chapitre
, dans lequel Elle a nommé Chevaliers de ſes Ordres
, l'ancien Evêque de Limoges , l'Archevêque de Narbonne
, le Vicomte de la Rochefoucault , le Comte de
Talleyrand , le Marquis de Rochechouart & le Marquis de
la Roche-Aymon , qu'elle avoit nommés pour otages de la
Ste. Ampoule , & le Vicomte de Talaru qu'Elle avoit auſli
nommé pour porter la queue de fon manteau , le jour de
ſa réception de Grand-Maître Souverain de l'Ordre.
Leſurlendemain 14 , le Roi fut en cavalcade à l'Abbaye
de St. Remy, Sa Majesté , accompagnée de Monſeigneur
le Comte d'Artois , du Duc d'Orléans , du Duc
de Chartres , du Prince de Condé , du Duc de Bourbon ,
& d'un grand nombre de Seigneurs & de Grands Offiçiers
, entendit la meſſe dans cette Abbaye , où elle fit
fes dévotions par la main du Cardinal de la Roche - Aymon
. Elle toucha enſuite deux mille quatre cents malades
des écrouelles , dans le parc de l'Abbaye , & leur fit
diftribuer des aumônes . L'après midi , le Roi fut ſe pro
mener au Cours , & alla de- là au Camp de ſes Gardes
Françoiſes & Gardes Suiſſes . Le Peuple qui étoit en foule
fur les pas de Sa Majeſté , témoigna par-tout les tranſports
de joie que lui inſpirqit la préſence auguſte & chérie de
fon Maître.
Le jour de la Fête Dieu , le Roi , accompagné de Monſieur
, de Monſeigneur le Comte d'Artois , ainſi que des
Princes du Sang , ſuivit la proceſſion , & aſſiſta à la
grand'meſſe & au falut dans l'Egliſe Métropolitaine. La
Reine , Madame & Madame Clotilde aſſiſterent à l'un & à
JUILLET I. Vol. 1775. 209
rautre , ainſi que la Ducheſſe de Bourbon , & un grand
nombre de Seigneurs & de Dames de la Cour. Madame
Elifabeth aſſiſta à la grand'meſſe & au ſalut.
De Versailles , le 22 Juin 1775.
Le 16 de ce mois , Monſeigneur le Comte d'Artois qui avoit
accompagné le Roi depuis Reims juſqu'à Soiffons , quitta
Sa Majefté pour ſe rendre ici , d'où il repartit le 18 pour
aller à Cambray voir fon Régiment , & quelques Régimens
Suiſſes qui doivent ſe trouver ſur ſon paſſage. Ce Prince ,
qui voyage incognito , doir aller de Cambray viſiter quelques
Places de la Flandre , & reviendra à Cambray , pour
ſe rendre ici le 28 de ce mois .
De Paris , le 19 Juin 1775.
Les Etats de Bourgogne ont ouvert leurs féances , le 8
du mois dernier , dans la Capitale de cette Province . Le
Difcours que fon Alteſſe Séréniffime le Prince de Condé y
a prononcé , a excité autant d'intérêt que d'admiration .
Après avoir fait couler des larmes ſur la perte du feu
Roi , Son Alteſſe Séréniſſime en a détourné la ſource par
le portrait qu'il a fait du Roi ſon Succeſſeur , dans lequel
il a fur - tout obſervé ce vif amour pour la vérité , à un
Age & dans un rang où c'eſt preſqu'un mérite de la par.
donner. Les acclamations les plus vives , les applaudiſſemens
les plus marqués , ont ſuivi ce Difcours du Prince
qui a bien voulu ſe rendre aux empreſſemens qu'ont témoignés
les trois Ordres des Etats , de conſerver cette
harangue dans leurs regiſtres .
05
210 MERCURE DE FRANCE.
PRÉSENTATIONS.
Le 28 Mai , la Comteſſe de la Charce , la marquiſe de
Folleville & la Marquiſe de Gercé ont eu l'honneur d'être
préſentées au Roi , à la Reine , & à la Famille Royale ,
la premiere par la Comteſſe de Crenay , la ſeconde , par
la Marquiſe de Chambray , & la troifieme , par la Ducheffe
de Saint Aignan.
Le 30 Mai , le ſieur de Berulle , Premier Préſident
du Parlement de Grenoble , a eu l'honneur d'être préſenté
au Roi.
Le même jour , le Commandeur de Welthein , Miniſtre
Plénipotentiaire du Landgrave de Heſſe - Caſſel , a eu audience
particuliere du Roi , dans laquelle , il a remis à
Sa Majeſté ſes lettres de rappel . Il a été conduit à cette
audience , ainſi qu'à celle de la Reine & de la Famille Royale
, par le ſieur la Live de la Briche , Introducteur des
Ambaſſadeurs ; le ſieur de Sequeville , Secrétaire ordinaire
du Roi à la conduite des Ambaſſadeurs , précédoit.
La Comteſſe du Bourſonne a eu l'honneur d'être préſentée
au Roi , le 3 Juin , par Madame Sophie , en qualité
de Dame pour accompagner cette Princeſſe .
Le Prince de Catignan , le Prince Victor & le Prince
Eugene , fon fils , qui voyagent ici ſous les noms du
Marquis de Marenne , du Comte de Saluſſol , & du Comte
de Ville Franche , ont été préſentés au Roi , à la Reine
& à la Famille Royale , le 4 Juin , par le Comte de Viry,
Ambaſſadeur de Sardaigne en cette Cour , & conduits
JUILLET I. Vol. 1775. 211
par le ſieur la Live de la Briche , Introducteur des Ame
baſſadeurs ..
Le 4 Juin le Comte de Guignes , & le Marquis de Juigné
, preſenté par le Comte de Vergennes , Miniftre &
Secrétaire d'Etat ayant le Département des Affaires Etrangeres
eurent l'honneur de prendre congé du Roi , le premier
pour aller reprendre les fonctions de fon Ambaſſade
en Angleterre , d'où il étoit revenu par congé ; & l'autre
pour ſe rendre à ſa deſtination en Ruſſie.
NOMINATIONS
.
Le 30 Mai le ſieur de Broſſes , ci - devant Préſident à
Mortier au Parlement de Dijon , a prêté ferment entre les
mains du Roi pour la place de Premier Préſident du même
Parlement , à laquelle Sa Majesté l'a nommé.
Le Roi a nommé Inſpecteur Général de fon Infanterie
le Comte de Dulkeley , Maréchal des Camps & Armées
de Sa Majesté , ci - devant Colonel du Régiment Irlandois
de fon nom.
Le Pape , ſur la demande du Roi , a nommé M. l'Abbé
Perreau , ancien Vicaire - Général des Colonies Françoiſes ,
à l'Evêché in partibus de Tricomie , en Paleſtine.
MARIAGES
.
Le 28 Mai , Leurs Majestés & la Famille Royale ont
ſigné le contrat de mariage du Comte de Loheac avec
Demoiselle de Clugny ; celui du Marquis de Soquence ,
212 MERCURE DE FRANCE.
:
Lieutenant à la ſuite du Régiment de Chartres , Cavalerie ,
avec Demoiſelle Lorimier de Chamilly ; & celui du Marquis
de Chévigné , Officier au Régiment de Dauphiné ,
avec Demoiſelle de Neubourg .,
NAISSANCES.
Le 25 Avril , la Princeffe des Afturies accoucha à Madrid
, d'une Princeſſe .
Le 13 Mai , l'Archiducheſſe Epouſe de l'Archiduc Ferdinant
, Gouverneur - Général de la Lombardie Autrichienne ,
eft heureuſeinent accouchée à Milan , d'un Prince .
MORTS .
Louiſe Elizabeth de Bourbon Condé , Princeſſe Douairiere
de Louis Armand Prince de Conty , eſt morte à Paris
le 27 Mai , âgée de quatrevingt un ans , fix mois & 5
jours , étant née à Versailles le 22 Novembre 1693 .
Le ſieur Caperonier , Penſionnaire de l'Academie Royale
des Infcriptions & Belles - Lettres , Garde de la Bibliotheque
du Roi , Profeſſeur en Grec au Collége Royal , diſtingué
dans les lettres & chéri dans la Société , eſt mort
à Paris le 31 Mai , dans ſa cinquante - neuvieme année.
Anne - Marie de Blaſy , Comteſſe d'Eſparbès - Luſſan , eft
morte à Montauban le 28 Mai , dans ſa quatre - vingtieme
année. Il y a ſoixante ans qu'elle avoit épousé le Comte
de Luſſan - d'Eſparbès qui lui ſurvit dans ſa quatre - vingtdouzieme
année.
JUILLET I. Vol. 1775. 213
Claude - Philippe d'Aubert de Reſie , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , eſt mort à Caën le 6 Juin ,
dans la quatre - vingt quinzieme année de ſon âge.
Joſeph Comte de Sabran , des Comtes de Forcalquier ,
Lieutenant - Général des Armées Navales , Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis , eſt mort à
Paris le 11 Juin , âgé de ſoixante - onze ans.
Le nommé Pierre Grenier , dit Pierre la Hollande , eft
mort le 3 Juin , âgé de cent - ſept - ans , en la Paroiſſe
d'Aremeſnil , ſituée à deux lieues environ de Dieppe : il
n'a ceſſé de jouir de toute ſa connoiſſance que vingt - quatre
heures avant d'expirer.
Le Comte de Lewenhaupt , Comte d'Empire , Commandeur
de l'Ordre Militaire de l'Epée , Chevalier de celui du
Mérite , Maréchal des - Camps & Armées du Roi , Colonel
du Régiment Royal - Baviere , eſt mort à Paris le 16
Juin , dans ſa cinquantieme année .
LOTERIES.
Le cent ſoixante - quatorzieme tirage de la Loterie de
l'Hôtel - de -Ville s'eſt fait , le 26 du mois de Juin , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquane mille liv. eſt
échu au No. 28458. Celui de vingt mille livres au No.
26185 , & les deux de dix mille , aux numéros 22051 &
33423.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
fait le 7 Juin . Les numéros ſortis de la roue de fortune
font 51 , 57 , 79, 84 , 80. Le prochain tirage ſe fera le
5. Juillet.
214 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en profes
Adieux à l'Amour , ode Anacreontique ,
Conte Anacreontique ,
Madrigal à Mde la M. d'A...
Les deux Tourteraux ,
Balade.
Le Mari juſtifié ,
Epître contre la médiſance,
Epître à Zelmire ,
Le Vifir & le Solitaire ,
Le Financier & le Peintre ,
Les Mulets & les Voleurs , fable.
Antigonus & les trois Peintres ,
Auguſte & le Poëte ,
Le Savant & l'Araignée ,
Epigramme ſur un Traitre ,
La fingularité,
Dialogue entre François I, & Charle- Quint,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Air de Céphale & Procris ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lorezzo ,
Eloge de M. Piron ,
Hiſtoire du Bas - Empire ,
Eſſai patriotique ,
Voyage en Sicile & à Malthe,
page
ibid.
7
8
9
10
12
ibid.
15
19
33
ibid.
34
37
38
39
40
41
51
52
55
58
GE
ibid
72
79
84
JUILLET I. Vol. 1775. 215
Répertoire univerſel & raiſonné de Juriſprudence civile , τοι
Recueil de découvertes & inventions nouvelles , 104
Diction . raiſonné univerſel de matiere médicale . 106
Diction. vétérinaire & des animaux domeſtiques , 109
Hiſtoire des plantes de la Guiane Françoiſe , 112
Deſcription des octans & fextans anglois , 114
Diſcours prononcés dans l'Académie Françoiſe , 117
Choix de Tableaux tirés de diverſes galeries angloiſes . 130
Eloge hiſtorique de François Queſnay , 148
Traité théorique & pratique du jeu des Echecs , 151
Annonces ,
ACADÉMIES.
des Sciences de Paris ,
de Chirurgie ,
de Rouen ,
153
157
ibid.
161
163
SPECTACLES .
Concert Spirituel ,
Opéra ,
169
bid.
171
Comédie Françoiſe 172
Comédie Italienne , ibid
ARTS. 173
Gravures , ibid.
Muſique. 176
AM. Lacombe , 182
Variétés , inventions , &c. 185
Bienfaiſance , 187
Trait d'amour conjugal , 188
Antiquité , 189
Traduction d'une piece de poëſie Laponne , fur l'abſence , 190
Anecdotes . 192
Lettre de M. de Voltaire à M. le Préſident d'Alco , 194
Lettre de M.... de l'Acad. Françoiſe , à M. le Préfident
d'Alco , 195
:
216 MERCURE DE FRANCE .
AVIS,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
Mariages ,
Naiſſances ,
Morts ,
Loteries ,
196
200
210
211
212
ibid.
ibid.
213
t
i
LIVRES NOUVEAUX.
CODE DU FAUX , ou Commentaire fur l'Ordonnance du
mois de Juillet 1737. Avec des Notes ſur chaque Article
, une Inſtruction pour les Experts en matiere de
Faux; pluſieurs Queſtions de Droit concernant le crime
de Faux ; & un Recueil des Edits , Arrêts & Reglemens
concernant les peines contre les Fauſſaires . Par feu M.
François Serpillon , Lieutenant-Général-Criminel honoraire
& Confeiller Civil aux Bailliage , Chancellerie ; aux
Contrats & Siege Préſidial d'Autun. 4. I vol. Lyon 1774.
JÉRUSALEM DÉLIVRÉE. Poëme du Taſſe. Nouvelle Traduc-
* tion 2 vol. grand in-12 . Paris. 1774.
INSTRUCTIONS ſur l'uſage de la Houille , plus connue ſous le
nom impropre de Charbon de terre , pour faire du feu;
ſur la maniere de l'adapter à toute forte de feux ; & fur
les avantages , tant publies que privés , qui reſulteront
de cet ufage . Publiées par ordre des Etats de la Province
de Languedoc. Avec des figures. Avignon & Se
trouve à Lyon. 1775.
1
5

ARTES
1837
SCIENTIA
LIBRARY
VERITAS
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIOUS UNUM
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
CIRCUMSPICE
1
AP
20
M51
1775
no.10

!

MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
JUILLET. 1775.
SECOND VOLUME.
No. X.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM ,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXV.
LIVRES NOUVEAUX .
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REY
Libraire furle Cingle.
MONDE ONDE Primitif , analyſe & comparé avec le Monde
Moderne &c. 4to. 1773-1775 , 3 Tomes.
Poesie del fignor abate Pietro Metastafio , 8vo. 10 vol.
Torino. 1757 1768.
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin 410. 4 vol. fig. 1759-1769.
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'in-
Auence de l'Ame ſur le Corps & du Corps ſur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en
2. vol. Amsterdam 1776 à f 2: 10.
Diſſertation fur l'Arſenic , qui a remporté le prix propoſt
par l'Académie Royale des Sciences &Belles-Lettres ,
pour l'année 1773. Par M. Monnet , Minéralogifte
employé au ſervice du Roi de France &c. &c. &c.
Berlin 1774-
Don Pedre , roi de Caſtille , tragédie. Nouvelle édition ,
purgée des fautes qui se trouvoient dans les précédentes.
On y a ajouté.
Eloge Hiftorique de la Raiſon. Suivie d'une piece fur
l'Encyclopédie , d'un petit écrit ſur l'arrêt du Conſeil
du 13 Septembre 1774 , qui permet le libre cominerce
des bleds dans le royaume , & de la Tactique ,
augmentée d'une note très-intéreſſante.
Hiſtoire de Jenni , ou le Sage & l'Athée , par Mr.
Sherloc. Traduit par M. De la Caille en XII Chapitres .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de for
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8νο.
3vol. 1774. à f3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII . volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6 des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage .
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
enAngleterre. Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
yasdyR
LIVRES NOUVEAUX.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , rafſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille-douce. Amst. 1774.
af 8 : -
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes. Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 voli
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé : Défense de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in-douże , I vol 1775. àf1:-
AVIS.
J'ai mis ſous preffe &je ſuis fur le point de publier
un ouvrage intéreſſant , pour toutes les Nations ; ce font
les Plans & les Statuts des différens établiſſemens ordonnés
& fondés par SA MAJESTÉ IMPÉRIALÉ
DE RUSSIE pour l'inſtruction de la Jeuneſſe de fon
Empire & pour le bonheur de tous ſes Sujets .
Ces Etabliſſemens ſont La Maison d'Education de
Moscou ; l'Académie & l'Ecole des Beaux Arts ; la
Communauté des Demoiselles Nobles & des Bourgeoises :
le Corps des Cadets de terre ; la Caiſſe des Veuves &
des Orphelins ; une Caissede Depot ouverte au Public ,
& un Lombard.
La traduction Françoiſe de cet Ouvrage a été faite à
St. Pétersbourg , par un François qui poſſede les deux
Langues , d'après les Originaux Ruffes & fous les yeux
de Monfieur le Général Beizky , Directeur de tous ces
Etabliſſemens .
,
On apprendra dans les différentes pieces qui le compoſent
, à bien connoître le génie & les moeurs actuelles
de la Nation & les efforts de l'IMPÉRATRICE
pour créer une génération nouvelle d'hommes vertueux ,
inftruits & laborieux ; pour éteindre des abus invétérés ,
pour en prévenir de nouveaux ; pour conſerver les enfans
abandonnés de leurs parens ; pour foulager les
Veuves & les Orphelins ;pour aſſurer les ſucceſſions aux
véritables héritiers ; pour mettre en valeur & en circulation
les fonds des ſujets ; pour ſauver les fortunes
des particuliers , , de la rapacité des ufuriers ; pour af
As
franchir des Serfs , & former un tiers état libre &
Manufacturier ; & fur- tout pour perfectionner l'Education
de l'un & de l'autre ſexe , multiplier les gens , les meres
& les enfans honnêtes , & aſſurer le regne des bonnes
moeurs .
La ſageſſe des réglemens exposés dans le plus grand
détail , en fait une lecture intéreſſante par elle-même ,
& elle le devient d'avantage encore par des morceaux
rélatifs à l'inſtruction de la Jeuneſſe & à la confervation
de la ſanté, objets d'une utilité commune à toutes les
contrées.
,
Ce recueil formera 2 vol. grand in- douze de 50
feuilles d'impreſſion , à f 2 : 10 courant de Hollande.
Une ſeconde édition in 4to. en deux parties , ſera ornée
de plus de 90 morceaux de gravure plus ou moins
conſidérables , à f 10 : 10 de Hollande.
On n'a rien négligé pour que l'édition fût belle &
correcte .
Les différentes Nations policées de l'Europe defiroient
depuis long-tems la publication de cet ouvrage.
Il eſt propre à montrer à des Peuples qui croyent tout
connoître & avoir tout exécuté dans ce genre , qu'ils
pourroient bien n'en être qu'aux premiers élémens.
AAA
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET. II . Vol. 1775 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'ENLEVEMENT D'EUROPE.
Idylle.
Imitation libre de Métaſtaſe.
τοι qui ſoupiras ſur les bords du Pénée,
Et pour une Mortelle abandonnas les cieux ,
Inſpire-moi ces fons harmonieux
Dont tu fis retentir cette triſte contrée , 1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Quand Daphné te fut enlevée ,
Et qu'un laurier prit ſa place à tes yeux.
Je veux chanter Europe & célebrer ſes graces ,
Europe qui charma le plus puiſſant des Dieux,
Qui le vit , fixé ſur ſes traces ,
Attendre l'inſtant d'etre heureux.
Hatez-vous , humides Naïades ;
Pour m'écouter , fortez de vos roſeaux :
Venez , Nymphes des bois , accourez Oréades ,
Prêtez, l'oreille à mes accens nouveaux.
Loin de nous ſeulement les Faunes téméraires ,
Et qu'ils ne troublent point , & Nymphes ſolitaires !
Ni mes chants , ni votre repos .
Europe vit à peine éclore
Quinze fois la ſaiſon des fleurs ;
De la roſe naiſfante au lever de l'aurore ,
Son teint a les vives couleurs .
De fon oeil noir la brûlante prunelle
Laiſſe échapper des regards autour d'elle ,
Voluptueux , mourans , vifs & doux tour- a-tour...
Regards victorieux comme ceux de l'amour.
Deſſus ſa bouche purpurine
Regne un fouris plein de douceur ;
Et de la perle la plus fine
Ses belles dents ont la blancheur.
Ses longs cheveux auſſi noirs que l'ébene
Rangés fans art, flottent fans gene ,
JUILLET II. Vol. 1775 ל
1
Les uns ornent ſon front treſſes négligemment ,
Et dans leurs plis Zéphyr folâtre ,
D'autres tombent , en ſe bouclant ,
Sur un cou plus blanc que l'albâtre.
Son ſein d'ivoire , arrondi par l'Amour ,
Palpite tendrement ſous la gaze légere.
Des graces c'eſt le ſanctuaire ,
Du vrai plaiſir c'eſt le ſéjour.
Sa taille eſt ſvelte & déliée ;
Sa main eſt blanche & potelée ;
Son pied léger eſt fait au tour.
Elle a d'Hébé l'air riant & volage ,
De Minerve elle a la fierté ;
Et fon port réunit , par un rare aſſemblage ,
La grace avec la majéſté.
Telle étoit d'Agénor la fille enchantereſſe ;
Ce fut envain que mille & mille Amans
Lui peignirent l'excès de leur vive tendreſſe
Par les regards les plus touchans ;
Europe les vit tous avec indifférence.
Leurs feux étoient pour elle , en effet , une offense ;
Un Dieu ſeul méritoit de régner ſur ſon coeur....
Ainſi donc de l'amour elle évite la flamme :
Son nom ſeul ſur ſon front appelle la rougeur ;
A des plaiſirs plus purs elle livre ſon ame.
Souvent elle jouit des différens tableaux ,
Que produit de la mer la fatale inconſtance.
:
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
Tout-à-coup le vent ſiffle & fouleve les flots ,
Juſqu'aux cieux la vague s'élance.
S'affaiſſe , roule en mugiſſant,
Et contre les rochers va briſer avec rage.
Tout retentit au loin d'un fourd gémiſſement :
Le corbeau bat de l'afle & gagne le rivage ,
Mélant au bruit affreux de la mer en fureur
De longs croaſſemens , des cris remplis d'horreur..
Tout change... Sur un char conduit par le filence ,
Du ſein des antres frais la nuit enfin s'avance ;
Le ſommeil qui la ſuit nous verſe ſes pavots.
La lune alors commence ſa carriere ,
Et réfléchit ſa tremblante lumiere
Sur le cryſtal brillant des eaux.
Mais bientôt cependant le palais de l'Aurore
Eſt ouvert par les doux Zéphyrs ;
Europe , aufli belle que Flore ,
Va goûter d'innocens plaiſirs.
Seule , ſur des rives fleuries
Elle unit ſes accens aux doux chants des oiſeaux ,
Ou bien , avec ſes compagnes chéries ,
Elle tend des filets aux habitans des eaux
Dans un ruiſeau tranquille & folitaire ,
Sous des ſaules touffus , coulant toujours au frais ,
Sur le ſoir quelquefois , dans l'ombre du myſtere ,
Elle va baigner ſes attraits .
L'inſtant eſt arrivé... Du haut de l'empirée ,
4
JUILLET II . Vol. 1775. 9
En parcourant le terreſtre ſéjour ,
Jupiter voit Europe , & fon ame charmée
Brûle ſoudain du plus ardent amour :
Il ne reſpire que pour elle ,
Elle eſt l'objet de ſes plus tendres voeux;
Aſes yeux Europe eſt plus belle
Que les Divinités des cieux.
Mais dans peu ſon amour devient inſupportable :
L'excès de ſes deſirs le tourmente , l'accable ...
Il quitte , c'en eſt fait , ſon rang parmi les Dieux ,
Junon , Vénus , le nectar , l'ambroiſie ;
Au milieu d'un nuage il vient dans la prairie ,
Et par-tout , ſous ce voile heureux ,
Il ſuit la Nymphe qu'il adore.
Tantôt , au lever de l'Aurore ,
Il voltige autour d'elle en papillon badin;
Tantôt en jeune Amant de Flore ,
Il rafraîchit les roſes de ſon teint ;
Tantôt en fleur que ſa main fit éclore ,
Il ſe mêle au lys de ſon ſein...
Cependant ces plaiſirs ne peuvent latisfaire
Son coeur plus épris chaque jour...
Tout-à- coup un trait de lumiere
D'un agréable eſpoir vient flatter ſon amour.
Au pied d'une côte riante ,
D'Agénor voyant le troupeau ,
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Il prend ſoudain la forme d'un taureau ,
Et ſe mêle avec ceux de cette troupe errante.
Ses cornes , en croiſſant , s'élevent ſur ſon front
Il n'eſt point de blancheur que la ſienne n'efface :
Un épais & large fanon
Tombe ſur ſes genoux & s'agite avec grace.
Son air eſt fier , audacieux ,
Son oeil conſerve encor ſa majeſté premiere...
(Amour , Amour , ſi le Maftre des Dieux
A tes coups n'a pu ſe ſouſtraire ,
Quel coeur déſormais fur la terre
Ne ſera point bleſſé de tes traits dangereux !)
Avec de jeunes Tyriennes
Europe folâtroit non loin de ces beaux lieux.
Jupiter l'apperçoit; à l'inſtant dans ſes veines
Il ſent couler de nouveaux feux ...
D'un pas léger il traverſe les plaines ,
Il vient en bondiſſant interrompre ſes jeux.
Malgré ſa blancheur éclatante ;
Devant ſes pas chaque Nymphe s'enfuit ,
Et ſon aſpect les glace d'épouvante.
Par dégrés cependant ſa douceur les ſéduit,
Son air foumis rend leur crainte moins vive
Un paiſible regard diſſipe leurs frayeurs ,
Et bientôt d'une main craintive
Europe même enfin lui préſente des fleurs.
Euſuite elle le touche & le flatte fans ceſſe,
JUILLET II. Vol. 1775. 11
Jupin brûle , & de temps en temps ,
Imprime des baiſers ardens
Sur cette main qui le careſſe.
Il ſe courbe , & fans voir le piége qu'on lui tend ,
D'Agénor la fille imprudente
Sur ſon dos s'élance à l'inſtant.
Alors le Dieu ſe leve doucement ,
Et fier de ce fardeau qui remplit ſon attente,
Il marche à pas tardifs vers le vaſte Océan
Les Tyriennes cependant ,
Le front paré de fleurs nouvelles ,
Le ſuivent en triomphe : Europe , au milieu d'elles ,
A leurs aimables jeux repond en ſouriant ,
Partage les plaiſirs que cet inſtant fait naftre ,
Et preſſe le taureau qui lui ſemble trop lent...
Il ceſſe , hélas ! bientôt de l'être.
A peine de la mer fon pied touche les bords,
Il s'élance , s'y précipite ,
Fend les ondes , hâte ſa fuite ,
Et s'éloigne à grands pas , malgré les vains efforts
De la jeune troupe effrayée.
Qui pourroit rappeller tous les cris douloureux
De cette Nymphe infortunée ? ..
Des larmes en torrent coulent de ſes beaux yeux ;
Et les bras tendus vers les cieus
Contre ſon raviffeur perfide
12 MERCURE DE FRANCE.
Elle implore , en tremblant , les Dieux compatiſfans...
Mais , inutiles cris ! l'animal plus rapide
Fuit auſſi vite que les vents .
D'Europe alors la voix plaintive
Prononça ces triftes accens :
,, Pour ramener ce taureau vers la rive ,
,, Qui me prêtera ſon ſecours ?
, Le cruel de ces lieux m'arrache pour toujours ! ..
"
ود
Se peut - il que le fort à ce point me pourſuive ?...
Envain pour me revoir reſtez-vous ſur ce bord ,
„ Tyriennes , o mes compagnes !
,, Partez , franchiſſez ces campagnes ,
Hatez-vous d'avertir le vieillard Agénor.
39 Pour me fauver qu'il accourre ſur l'heure...
Ou plutôt qu'il reſte & qu'il pleure
,, Le plus grand de tous ſes malheurs...
,, Mais déjà , c'en eft fait , o cruelles douleurs !
„ Les collines de Phénicie
ود Sans retour fuyent à mes yeux...
O ciel mille monſtres affreux ,
,, Me poursuivent avec furie !
Loin de moi que fais-tu Phenix ? ود
ود Que faites vous Cadmus , Cylix...
Volez aux cris plaintifs de votre ſoeur chérie...
,, Et toi , funeſte & barbare taureau ,
Où portes tu tes pas ?... Ingrat fur quels rivages.
JUILLET IL. Vol 1775. 13
;, Trouveras-tu ces pâturages , "
„ Ces bois , ce verger , ce ruiſeau ,
ود
Dont l'eau toujours limpide & pure
Sembloit ne couler que pour toi ?...
Mais les flots en courroux tournent autour de moi...
دو
Ah! je ſuccombe aux peines que j'endure.
" O ma patrie ! 6 bords charmaps !
Malheureux Agenor ! & mere infortunée ! ..
„ Je me meurs" .. Elle perd l'uſage de ſes ſens ;
Elle tombe ... Auſſi tôt les filles de Nérée ,
Qui venoient d'accourrir à ſes gémiſſemens ,
La prennent dans leurs bras ; & chacune attendrie ,
S'empreſſe , en ſoupirant , de la rendre à la vie.
Vénus parut alors dans les pleines de l'air ,
Sur un char brillant & rapide ;
Elle venoit d'Amathonte & du Gnide.
Sous fon déguiſement connoiffant Jupiter ,
Elle deſcend , de mille Amours ſuivie ,
Et s'approchant d'Europe , elle tient ce diſcours :
Nymphe , que loin de toi la terreur ſoit banie !
,, Seche tes pleurs. C'eſt moi , Déeſſe des Amours ,
„ Vénus même , qui te conſole.
Ne crains point ce taureau, c'eſt le plus grand des
"
Dieux ;
„ Il t'aime , & c'eſt pour toi qu'il a quitté les cieux.
C'eſt à ſa voix que les enfans d'Eole
14 MERCURE DE FRANCE.
ont applani la mer && calmé leur fureur,
,, Pour faciliter ta conquête ;
Et bientôt , abordant en Créte
;, De ton illuſtre Amant tu feras le bonheur.
Sortez , Dieux de la mer , de vos grottes profondes:
„ Suivez la belle Europe , accompagnez ſes pas :
» Sirennes & Tritons , fortez du ſein des ondes ,
»Célébrez ſon triomphe & chantez ſes appass"
Elle dit ; & foudain ſur ſa conque éthérée ,
Auſſi prompte que la penſée ,
Elle fuit l'empire des eaux.
Enſuite on vit paroſtre ſur les flots
Neptune , Amphitrite , Nérée ,
Océan conduisant Thétis ,
Glaucus avec le vieux Prothée ,
Ino , Mélicerte & Doris.
Les Néréides , les Napées ,
Les Sirennes , cheveux épars ,
De ces Dieux eſcortent les chars.
On entend des Tritons les trompes recourbées ;
Tous entourent enfin le Souverain des Dieux ,
Le ſuivent juſqu'en Crete ; & fur ces bords fameux
Sur cette rive à jamais illuſtrée
Jupin reprit ſa forme & ſes traits enchanteurss
Europe , à fon aſpect , confuſe , intimidée ,
Sentit d'abord redoubler ſes frayeurs :
JUILLET I. Vol. 1775. 15
Mais le plaifir de ſes douceurs
Vint enivrer bientôt ſon ame raſſurée,
Et miniſtre de l'hymenée ,
L'Amour ſema leur lit de fleurs.
Par Mile Angelique de Lantillac,
à Bordeaux.
L'HEUREUSE ABSENCE.
GÉNÉREUSE URANIE , je ne pourrai
jamais m'acquitter envers vous de toutes
les bontés que vous m'avez témoignées.
Votre pitié m'a aidé à ſupporter les chaînes
de l'Amour: vous m'avez foulagé
dans les inquiétudes de mon coeur , & fi
je jouis de quelque félicité , c'eſt à vos
ſages conſeils que je la dois ; acceptezen
une reconnoiſſance ſincere & éternelle.
Une abſence cruelle m'a privé de
Thémire & de vous ; Thémire étoit ma
vie , vous étiez ma confolation. Hélas !
Que ſerois-je devenu , ſi un Génie bienfaiſant
ne m'avoit regardé d'un oeil propice
? Aurois-je pu trouver un confident
16 MERCURE DE FRANCE.
auſſi ſenſible & auſſi éclairé que vous ?
Et quel mortel peut égaler les lumieres
de votre eſprit ? Un Sylphe pourroit ſeul
vous remplacer.
J'avois toujours pris pour des contes
frivoles tout ce qu'on nous dit de furprenant
touchant les Sylphes ; & peutêtre
le penſerois-je encore , ſije n'avois
été convaincu par moi-même de la vérité
de leur exiſtence. Je ne crois pas que
l'imagination puiſſe produire rien de ſi
ſuivi que mon aventure ; elle n'a pas l'air
d'un ſonge. J'ai toujours pris plaiſir
à vous voir partager ma joie & mes ennuis
; je vais vous intéreſſer encore par
ce récit.
Je n'emprunterai ni le ſecours d'Apollon
ni des Muſes pour donner de la force &
de la majeſté à mon ſtyle , trop heureux
ſi je puis y répandre des graces ; Thémire
&l'Amour font les Dieux que j'invoque.
J'étois couché à mon ordinaire , de
retour d'un feſtin que la bonne chère ,
la liberté & la préſence de mes amis avoient
égayé ; j'attendois qu'un ſommeil
paiſible vint verſer ſur moi ſes pavots ,
&je penſois à ma Maîtreſſe , pour m'endormir
plus agréablement , (c'eſt maprincipale
JUILLET II. Vol. 1775. 17
cipale occupation , depuis que je l'ai
quittée ) : lorſqu'un bruit ſoudain vint
troubler le repos & le filence qui régnoient
autour de moi. Des éclats de
rire ſe firent entendre , je ſentis même
qu'on enlevoit la couverture de mon lit ;
je me levai pour la retenir : mais , je
l'avoue , la peur s'empara de moi , & je
demeurai quelque temps immobile. Je
ne perdis pourtant pas l'uſage de mes
fens. Je me rappelai les hiſtoires des
Sylphes : j'avois oui dire qu'ils s'attachoient
quelquefois par caprice , & je ne
voulus pas perdre l'occaſion de m'en ren
dre quelqu'un favorable. Je commençai
donc à prendre la couverture , & à la
lâcher par repriſes ; ils s'y amuſerent
quelque temps , & leur ris continuoient
toujours : mais ils furent bientôt las &
ils me laiſſerent pour ſauter & courir
dans ma chambre. Cela devenoit ſérieux ;
je leur fis toutes les conjurations que je
ſavois pour les obliger à ſe retirer : mais
ils rioient de mes menaces & ne vouloient
point écouter mes prieres. Le plus
court étoit de les laiſſer , auſſi je me recouchai.
Enfin , après avoir bien folâtré , j'en
ſentis approcher un qui vint ſe jouer
dans mon lit ; il ne m'effraya point;
B
18
MERCURE DE FRANCE.
j'étois déjà preſque familiariſé avec eux :
je projettai de le ſaiſir. En effet , je
guettai bien l'inſtant qu'il étoit à côté de
moi , je l'enveloppai avec la couverture
& je l'embraſſai fi bien , qu'il ne put
m'échapper. " Je ſuis vaincu , me dit il ,
d'une voix enfantine; tu l'emportes :
„ me voilà ſous ta puiſſance.
"
و د
و د
و د
و د
,, Qui es tu , repris -je alors , d'un ton
„ que je tâchai de rendre afſſuré , quels
font tes compagnons ? Reconnois , me
répondit- il , les charmes qui t'ont ſéduits.
Nous sommes , ma troupe &
moi , les Génies des attraits de ta chère
Thémire. Je vais ordonner aux autres
de ſe rendre viſibles auſſi bien que
moi , qui le ſuis depuis que tu as defirédenous
connoître" . Je fus prompt
aallumer ma lampe , & je vis auſſi tốt
une foule de petits enfans qui me parurent
autant d'Amours.
و د
و د
"
و د
L'un , ajuſté avec une grande cornette
qui déroboit aux yeux la moitié de ſon
viſage , me repréſentoit l'air négligé &
fimple de Thémire ; un autre , plus hiftorié,
imitoit fon maintien agréable lorfqu'elle
parle ; un plus jeune s'eſſayoit à
rendre ſes graces naîves qui enlèvent les
coeurs , & fes agaceries ſéduiſantes : il
étaloit une jolie petite main potelée , qui
JUILLET II. Vol. 1775. 19
affortiſſoit un bras charmant d'un contour
admirable : ſes yeux tendres ſe tournoient
fur moi , & j'y trouvai la même douceur
que dans ceux qu'ils me peignoient.
Chacun de ces aimables Génies portoit
quelqu'une de ces graces enchantereſſes
dont Thémire abonde, Je ne ceſſois de
les admirer , & le cercle qu'ils formoient
rendit ma chambre , qui peu auparavant
n'étoit qu'une triſte cellule , un féjour
délicieux pour moi.
Je cherchois celui qui m'avoit procuré
ce plaifir : mais j'en fus interrompu par
un qui s'avança d'un air modefte &noble.
Il touſſa ; je jugai qu'il vouloit parler
, je prêtai l'oreille. Un prélude m'annonça
qu'il ſe préparoit à chanter. Dieux
quels fons flatteurs ! quelle harmonie divine!
j'en fus enchanté. Il ne lui manquoit
que la figure de Thémire : il m'en
retraçoit parfaitement les gettes , il en
avoit la voix touchante.
Apeine avoit-il repris ſa place , qu'un ,
plus formé que les autres , vint ſe ranger
auprès de moi. " Il eſt temps , me dit-il ,
;, que nous quittions nos corps : nous ne
,, pouvons garder long temps la forme
;, que nous avons. Ordonne nous de re-
,, devenir idées comme nous étions au-
B2
MERCURE DE FRANCE,
و د
"
,, paravant: tu es notre maître , & nous
allons t'obéir toujours. Pour moi , je
garderai ſeulement la voix pour t'inftruire
de pluſieurs ſecrets qui t'ont été
inconnus juſqu'ici , & qui n'ont été
révélés qu'à très peu de perſonnes ". II
ſe tut; je les congédiai , & je me couchai.
و و
ود
ود
"
L'Eſprit ne tarda point à me parler .
Apprends , me dit- il , que chacun a fes
Génies particuliers , & qu'il faut avoir
des connoiſſances ſublimes & certaines
„ qualités , pour parvenir à entretenir
و و
commerce avec nous.
و د
"
Nous ſommes , depuis le commen-
„ cement du monde , commis au ſervice
, des hommes , ſuivant leurs inclinations.
„ Les méchans font inſpirés par des mau-
„ vais Génies , & les bons ſont ſans ceſſe
„ guidés par des Sylphes bienfaiſans ;
nous les fortifions dans leurs penchans ,
nous ſavons les ſervir ſelon leurs goûts ,
& quand ils font parvenus au point
de perfection , ſoit dans le bien , ſoit
dans le mal , nous nous faiſons connoître
à eux. Nous ſavons avec les
„ avares prendre la forme de l'or. Nous
leur repréſentons des tréſors immen-
>> fes : ils croient nager dans les richefſes ,
و د
ود
و د
ود
و د
"
ود
JUILLET II. Vol. 1775. 21
",,& cette vaine image de l'opulence les
„ contente. Ceux qui , dévorés d'ambi-
ود
ود
ود
tion , aſpirent aux honneurs & aux emplois
élevés , nous les repaiſſons de
chimères ; & nous entretenons les che-
,, res penſées des amans par des fantômes
" de bonheur. Un de nous préſide tou-
„ jours à la troupe , & le nombre en eſt
,, réglé , ſelon l'étendue de la paſſion
,, qui vous domine. Nous ne pouvons
,, nous rendre viſibles qu'à ceux qui font
و د
و د
capables de tirer du profit de notre
préſence , encore eft-ce ſeulement pour
,, un quart d'heure : c'eſt-là le temps qui
„ nous eſt preſcrit.
"
ود
و د
"
وو
Nous nous aſſemblons toutes les
années dans les eſpaces qui font entre
la lune & la terre , & là nous rendons
,, compte fur ce qui regarde le mortel
commis à nos foins. S'il eſt jugé digne
de l'amitié des Eſprits, on nous permet
„ d'emprunter la figure de ce qui le flatte
le plus pour l'admettre à la connoisſancedes
intelligences inconnues. Notre
aſſemblée n'eſt compoſée que des Syl
,, phes des paſſions aimables , telles que
l'amour & l'ambition. Nous en avons
chaſſé ceux des autres paſſions. Ils font
la leur à part. Une puiſſance ſupérieure ,
ود
ود
"
ود
ود
29
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
, qui préſide à la conſervation des Villes
"
ود
& des Etats , y diſpoſe de leur élévation
& de leur décadence , ſelon la
vertu ou la corruption des mortels qui
22 les habitent.
" Ton bonheur , ou plutôt ta conſtance
, & la rareté de tes ſentimens t'ont mérité
ma bienveillance. J'ai obtenu à la
derniere aſſemblée que tu ſerois admis
à nos ſecrets.
ود
ود
११
Une haine irréconciliable & une
,, guerre éternelle nous obligent d'être
ſans ceſſe en garde contre les tentatives
ود
29
des mauvais Génies, Ils épient les ins-
, tans que nous manquons d'auprès de
, vous pour eſſayer de nous furmonter.
Tu n'as preſque rien à craindre de leurs
,, entrepriſes. Je les ai vaincus : ils m'ont
cédé , & je ſaurois , s'ils faifoient de
nouveaux efforts , enchaîner dans les
eſpaces imaginaires , ceux qui tenteroient
de te nuire.
ود
و د
११ ,, Ainſi , juſqu'à ce que la préſence
ود
de Thémire te rende tes plaiſirs , nous
,, entretiendrons ton amour par le fou-
ود
venir de ſes attraits. Nous avons , juf-
„ qu'à ce jour , flatté ton coeur par des
fonges agréables, & nous allons à
préſent les remplacer par la réalité,
२.
JUILLET II. Vol. 1775. 23
"
ود
,, Nous pouvons quand il te plaira , en
,, nous uniſſant enſemble , te rendre l'ob-
„ jet de tes deſirs pendant le quart d'heure
,, permis. Elle n'aura pas l'uſage de la
parole , parce que ſa reſſemblance avec
,, tous ſes charmes ne peuvent lui être
enlevés que lorſqu'elle dort , & que
les ténébres de la nuit les lui rendent
inutiles. Tu pourras enjouir demain à
cette même heure. Mais prends garde ;
le moindre déſir indiſcret te feroit encourir
notre indignation , & tu ſerois
à jamais privé de notre préſence.
,, Je conduis tes actions depuis l'âge
"
"
ود
"
"
د
ود leplus tendre ; je connoiſſois ton coeur
,, depuis long - temps : je compris que
l'amour pouvoit te rendre heureux &
„ que cela dépendoit du choix que tu
"
" devois faire. Je t'inſpirai alors une
,, grande délicateſſe & beaucoup de dis-
,, cernement , afin qu'on ne pût te ſur-
„ prendre avec des armes communes , &
, que celle qui triompheroit de toi fût
,, digne de te donner des chaînes.
,, Je vis avec plaiſir que tu te dégoût-
,, tois aisément de celles dont le ſeul
mérite eſt de porter une figure ſéduifante
& de ſavoir minauder agréable-
,, ment; que l'eſprit accompagné ſeule.
و د
ود
B4
星4
MERCURE DE FRANCE.
,, ment du brillant , te piquoit , mais te
„ laiſſoit échapper facilement. Il falloit ,
„ pour te fixer , le mérite folide , les
„ graces modeftes , les qualités aimables :
,, la ſeule Thémire , qui les poſſede tou-
„ tes , a pu le faire. Thémire eſt adora,
2, rable , pouvois - tu mieux choiſir ?
"
११ Adieu , je vais t'envoyer un doux
2, fommeil, Tu fongeras à Thémire , tu
ſeras auprès d'elle , tu lui jureras un
amour conftant, & tu ne t'eveilleras
» qu'après que , par un ſourire tendre ,
2, elle t'aura invité à lui tenir parole &
» marqué ſon contentement.
,, Je reviendrai demain avec les Syt-
2, phes qui ſont ſous mes ordres. Mon
nom eſt Zymes , nous paroîtrons au
,, moindre ſignal que tu nous feras” .
४८
Je me gardai bien le lendemain de
rien dire à perſonne ; je m'occupai comme
les autres jours , je rêvai beaucoup à
mon Sylphe & à tout ce qu'il m'avoit
dit ; j'eſpérai que par ſes foins je pourrois
foutenir les ennuis d'une rigoureuſe
abfence , & je vis arriver avec joie
P'heure de fon retour,
Le fauteuil où devoit repoſer mon Amante
endormie étoit prêt : rien n'égaloit mon
Impatience. J'appelai Zymes dès que la
JUILLET II . Vol. 1775. 25
nuit eut fourni la moitié de ſa courſe;
il parut ſous l'air doux & bienfaiſant de
Thémire : il ſavoit que c'eſt ce qui me
plaît le plus en elle. J'admirai encore en
détail ſa troupe charmante : mais je leur
- ordonnai bientôt de s'unir pour former
un tout parfait. Imaginez - vous mon
- émotion quand je la vis paroître. Ciel !
qu'elle étoit belle! une douce langueur
s'empara de moi ; mes yeux ne pouvoient
ſe laſſer de la regarder : je m'abandonnai
tout au plaiſir de la revoir. Enfin ,
tranſporté d'amour , je la pris dans mes
bras , je l'accablai de mille ardens baifers.
Il ne manquoit à mon bonheur que
de le lui voir partager,
Je ſentis évanouir , au milieu de ces
tranſports , celle qui les avoit fait naître ;
le quart d'heure étoit fini. Hélas ! un
jour entier ne m'auroit paru qu'un inftant.
Je demeurai conſterné : mais la
voix de Zymès me confola , par l'eſpoir
de voir renaître ces momens heureux.
29
22
21 Eh bien ! me dit Zymès , n'as tu
point de regret à la peur que nous
t'avons inſpirée hier ; n'en es-tu pas
bien dédommagé ? -- Mon fort eſt le
,, plus heureux du monde , m'ecriai je :
> puiſſant Génie ! daigne me le confer-
29
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ver !
-- Tu enjouiras tous lesjours , ſi
tu ſais être maître de toi , me répondit-
il; tu pourras embraſſer Thémire.
Mais c'eſt là tout ce qui peut t'être
,, permis : tu n'iras jamais plus avant.
Sois même plus modéré : car j'ai craint
ود
ود
ود
ود de voir arriver l'inſtant que tu allois
,, nous perdre pour jamais ". Il ſe tut &
je m'endormis , bien réſolu de ne pas lui
défobéir. Cette nuit délicieuſe fut ſuivie
par beaucoup d'autres toutes plus agréables.
J'aurois pu goûter en paix les charmes
qu'elles me procuroient : mais un Génie
cruel , ennemi de mon repos , vint bientôt
en empoiſonner le cours. Un ſentiment
, peut être trop délicat , fut cauſe
de tous mes maux. Je trouvois Thémire
trop parfaite pour n'etre pas obſédée par
une foule d'adorateurs. Je craignis qu'un
amant plus heureux & moins tendre ne
m'enlevât ſon coeur. Je priai Zymès de
voler auprès d'elle , & de rappeler à ſa
mémoire ma conſtance , la vivacité de
mon amour & l'eſpérance dont elle l'avoit
flatté. Le fidèle Zymès m'abandonnapour
m'obéir ; il partit . A peine il venoit de
me quitter , que j'entendis prononcer
mon nom ; je reconnus une voix pareille
JUILLET II. Vol. 1775. 27
ود
à la ſienne: mais un trouble inconnu me
préſagea mon malheur. Mon retour
,, te paroîtra prompt , me dit cette voix :
mais faches que les eſprits peuvent par- دو courirdans un inſtant toute la circon-
ود

2"
"
ود
"
férence de la terre, Tremble , continua-
» t- elle , & reconnois Thémire. Elle
cache ſous des déhors de candeur &
de ſimplicité tous les détours & tous
les artifices d'une coquette expérimentée.
Je l'ai trouvée occupée à relire les
, billets de ſes ſoupirans , auxquels elle
,, a facrifié les tiens : elle écoutoit avec
,, plaifir leurs chanſons amoureuſes , &
,, tâchoit de rendre ſes attraits plus touchans
pour augmenter leur nombre :
elle étudioit devant un miroir fidèle
les graces qu'elle devoit employer dans
,, le jour ſuivant".
2"
ود
Je friſſonnai à ce récit; pluſieurs fois
j'ouvris la bouche pour parler , mais je
n'en eus jamais la force. Je fentis couler
dans mes veines un feu étranger dont
l'ardeur me dévoroit ; mon trouble augmentoit
par accès. Je m'écriai enfin ;
" Quel coup funeſte ! .... Zymès .....
ود inſtruis-moi de ſa perfidie...". Zymés
ne me répondit point. Unfilence profond
redoubla l'horreur de ma ſituation. Une
28 MERCURE DE FRANCE.
jalouſe rage s'empara de moi ; l'affreux
état de mon coeur ne peut être dépeint.
Je paſſai la nuit dans le déſeſpoir , & la
clarté du jour ne fit qu'augmenter mon
inquiétude mortelle. Je me figurois Thémire
infidèle , entourée d'Amans qu'elle
favoriſoit , oubliant tous les ſoins que je
lui ai rendus , & mépriſant la tendreſſe
que je lui conſerve. Je me la repréſentoit
perfide , trompeuſe , l'avouerai -je ?
je me défiai de la vertu de ſon ame.
Adorable Thémire ! pardonne ces écarts
dont mon coeur n'étoit pas le maître ,
pardonne à un malheureux qu'une trop
grande fureur agitoit.
Jamais le ſoleil n'avoit conduit fon
char avec plus de lenteur , que ce jour
fatal : il me fut d'une longueur inſuppor
table; mais quelle fut ma conſternation ,
lorſque je vis s'écouler l'heure de la venue
de Zymès ? je l'appelai mille fois
en vain, Je crus enfin qu'il m'avoit abandonné
, & je livrai mon ame à toute ſa
douleur,
ود
ود
و د
J'éclatai en reproches contre lui :
Cruel Génie! lui diſois -je , falloit - il
m'abuſer par des promefſſes flatteuſes ,
&me féduire par une douce illuſion ,
» pour mieux verfer dans mon coeur le

JUILLET IL. Vol. 1775. 20

ود
venin qui me conſume. Hélas ! n'étoit-
,, ce pas aſſez des peines de l'abſence ,
falloit - il ajouter un tourment cent
fois plus terrible? " Mes plaintes &
mes regrets ſe perdirent dans les airs
Zymès ne m'entendoit point , & je vis
renaître deux fois l'aurore ſans qu'il eût
paru.
"
Je ne pouvois m'accoutumer à ſa perte,&
ma raiſon , au lieu de me conſoler ,
ne faiſoit qu'aigrir ma douleur. C'en
étoit fait , je périſſois , s'il ne fût venu
promptement à mon ſecours. Il arriva
enfin , après trois nuits d'abſence , & me
tint ce diſcours , qui redonna la tranquillité
à mon ame. Calme le tranſport
,, qui t'agite ; un Génie perfide a em-
,, prunté ma voix pour jeter dans ton
,, ſein tous les ferpens de la noire jalouſie.
Les Eſprits que j'avois laiſſez auprès
de toi n'ont pu t'en garantir. Je ne tardai
pas à m'appercevoir de fon malé-
., fice, & je revins aufſi - tôt pour le
détruire. J'ai employé trois jours à le
terraſſer , & il ſubit la peine due à for
attentat. Il gémit ſous le poids des
chaînes dont je l'ai accablé. Il eſt
déſormais hors d'état de te faire du
"
ود
ود
ود
و د
"
"
mal".
०६
MERCURE DE FRANCE.
Je ſentis , à ces paroles , renaître dans
mon coeur le calme que la fureur en avoit
banni. Zymès acheva de me guérir , en
arrachant la racine de la paſſion qui me
tourmentoit , & ce ne fut pas en juſtifiant
Thémire: elle l'étoit déjà dans le fond
de mon ame Ce peu demots produiſit
cet effet :,, Une ſeule raiſon doit te tran-
*, quilliſer. Thémire n'a rien négligé
» pour te toucher. Elle a tout mis en
„ oeuvre pour te donner une idée avan-
„ tageuſe de ſa vertu. Elle ne t'a pas dit
," je vous aime , mais combien de fois te
l'a - t'elle - prouvé par ſes actions ? Si
elle eſt telle qu'elle à voulu te paroîſa
droiture l'empêchera de te
,, tromper ; & fi elle eſt aſſez perfide
„ pour le faire, elle eſt indigne de tes
,, fentimens & peu propre à te rendre
„ heureux" .
و د
و د
tre ,
Je me rendis volontiers , & , fans
beaucoup de violence, je vins à bout de
chaſſer les idées triftes qui me perſécutoient.
J'éloignai de mon eſprit des ſoupçons
inutiles : mon unique foin devint
celui de profiter du temps pour me rendre
plus digne de mon Amante. Tout ce
que je faifois n'avoit qu'elle pour but ,
& j'aurois voulu acquérir tous les biens
JUILLET II . Vol. 1775. gr
poſſibles pour pouvoir la rendre plus
heureuſe. Je m'enivrois de la douce idée
de paſſer avec elle des jours ſereins , &
de l'aimer toujours plus tendrement.
Les Sylphes étoient encore affidus à
me rendre viſite toutes les nuits. Quelquefois
je m'amuſois à les contempler
Pun après l'autre: mais le plus ſouvent
je leur demandois Themire , & je la
voyois toujours avec des tranſports nouveaux.
Je méritai enfin le prix de mon
amour. Zymès me l'annonça , & la bouche
de ma Maſtreſſe elle - même me le
confirma. Cette nuit bienheureuſe ſera
toujours gravée dans ma mémoire. Je la
tenois étroitement embraſſée , & mon
ame auroit voulu ſe transformer en elle ,
lorſque tout - à coup je l'entendis foupirer
; elle s'éveilla & proféra ces paroles
- que j'ai retenues , quoiqu'elles fuſſent
un peu mal articulées : Cher Lindor ,
fors de l'incertitude où tu vis; je t'ai-
,, me fans doute , & tu es la ſeule perſonne
au monde que j'aimerai ". A
ces mots je vis ouvrir fes beaux yeux ,
qu'elle fixa languiſſamment for moi. Son
premier mouvement fut de me rendre
unbaiſer raviſſant , pour tous ceux que
je ne ceſſois de lui donner. Ses bras
و د
و د
ود
MERCURE DE FRANCE.
qui avoient été juſqu'alors immobiles ,
me preſſerent tendrement , & Zymės ,
par un effet de ſon pouvoir , paroiſſant
fans détruire le charme, prit nos deux
mains & les unit enſemble. 1,, Vivez ,
و د
heureux Amans , vivez l'un pour l'au-
,, tre , nous dit - il ; votre bonheur në
» peut être long - temps différé. J'aurai
" ſoin de vous raccourcir les inftans , &
,, vous verrez arriver enfin cet heureux
,, jour qui doit couronner votre union &
vous réunir àjamais ". ود
ود
و د
وو
Tout difparut encore , & mes regrets
en furent plus cuiſans; mais la voix de
mon confolateur ſe fit entendre ; je fus
attentif; il me dit : Ta félicité eſt à
fon comble. Thémire t'aime : ſa paffion
eſt preſque auſſi forte que la tienne ,
„ puiſque dans l'inſtant que nous te re-
" préſentions ſon image , elle étoit ellemême
toute occupée de ton idée. Elle
fongeoit que , vaincue par ta conſtance
elle récompenſeroit tes feux par le
tendre aveu de ſa défaite; un baifer
en étoit le gage , & c'eſt ce baifer
,, que tu viens de recevoir par notre entremiſe.
Il eſt l'avancoureur d'une infinité
d'autres qui te ſont réſervés. Tu
ne peux plus douter de ſa fidélité&
ر د
ود
و د
و د
و د
ود
"
de
JUILLET IÍ. Vol. 1775. 33
و و
de ſa tendreſſe: conſerve lui la tien-
,, ne. J'ai fu , pour prix de tes ſenti-
,, mens , rendre ton abfence heureuſe ;
, ta perſévérance t'aſſurera un fort digne
d'envie".
و د
VERS à Monseigneur le Duc de Duras ,
Chevalier des Ordres du Roi & de la
Toison d'or , Premier Gentilhomme de la
Chambre de Sa Majesté ; furson éléva
tion au grade de Maréchal de France.
DURAS , URAS , toujours égal au milieu des grandeuts ,
Du Prince , qu'il chérit . mérita les faveurs.
Sur ſon front , l'équité , l'amour patriotique ,
Firent briller long - temps la couronne civique.
Son zèle , ſa valeur , précieux à l'Etat ,
Avoient gravé ſon nom au Temple de Mémoire ;
Mais il manquoit encor un trophée à ſa gloire :
Mars s'acquitte en ce jour; c'eſt le prix du Soldata
Par M.le Chev. de Berainvilles
C
34 MERCURE DE FRANCE.
ODE A MON CLAVECIN
Imitée de l'Allemand.
TRISTE écho de ma plainte ,
O mon cher Clavecin !
D'une ttop tendre empreinte
Adoucis le chagrin :
Viens affoiblir ma chatne
Par ton ſon enchanteur ;
Non, laiſſe- moi ma peine ,
Laiffe - moi mon ardeur.
D'une plaintive flamme
Je chéris le retour ,
J'accoutume mon ame
Aux larmes de l'amour ;
Oui , malgré l'apparence ,
Je haïs les momens
Où , dans l'indifférence ,
J'ai conſumé mon temps.
Sonnez , cordes fidèles;
Animez vos accords,
Dans vos ardeurs nouvelles
Exprimez mes tranſports :
Des loix de l'harmonie
Evitez le détour ,
Oubliez le génie,
N'écoutez que l'amour.
Par M.le Comte François de Hartig.
JUILLET II. Vol. 1775. 35
L'EPREUVE LES AMIS.
JE me fuis fait beaucoup d'amis,
Diſoit Lifidor à fon pere ;
A jamais ils me font acquis ,
Tant j'ai le talent de leur plaire.
Valere avoit fur l'amitié
Les leçons de l'expérience ,
Infaillible & triſte ſcience;
Il ne pouvoit voit , ſans pitié,
Son fils fi plein de confiance :
Un bon ami vaut un tréſor ,
Dit - il au jeune téméraire ?
Le matheur eft , cher Lifidor
L'écueil de l'amitié vulgaire ,
Comme le feu l'eſt du faux or,
Tel ami que tu crois fidèle
Pourroit te manquer au beſoin.
Non , non ; les miens font pleins de zèles
Je compte fur eux en tout point.
Voyons , interrompit Valere,
Chez le plus für vole à l'inſtant;
Conte lui que dans une affaire
Ayant , à ton corps défendant ,
Percé le ſein d'un adverſaire ,
Un prompt abri t'eſt néceſſaires
Feins un abandon général
Que ton épée encor fumanto
Ся
16
MERCURE DE FRANCE.
Du prétendu ſang d'un rival ,
Rende la choſe plus frappante.
Lifidor va chez Dorival.
L'ami qu'il croit le plus íntime ,
Eſt inſenſible à ſon récit ,
En lui ne voit plus qu'un profcrit :
-Vous vous êtes ſouillé d'un crime,
Tant pis pour vous ; j'en ſuis contrit.
Mais je crains que votre influence
N'attire ici quelque malheur ;
Mendiez un aſyle ailleurs ,
Sortez , fortez en diligence.
Liſidor revient , tout confus ,
Raconter l'épreuve à ſon pere.
-A cet ami ne parle plus ;
Son eſprit faux , attrabilaire ,
Qui te flatta dans le bonheur ,
Décele enfin ſon caractère ,
En t'écrâſant dans le malheur.
Cherche un ami moins impoſteur
Liſidor paſſe la journée
A voir de prétendus amis ,
L'un ne plaint pas ſa deſtinée ,
Chez l'autre à peine il eſt admis.
Le coeur pénétré de triſteſſe ,
Il vient au genoux du vieillard
Dire ſes torts , quoiqu'un peu tard.
Le bonhomme, plein de tendreffe ,
Jette ſur l'âge un tel écart.
Voilà donc ceux qu'amis tu nommes,
1
JUILLET II. Vol. 1775. 37
Dit le vieillard en ſoupirant :
C'eſt s'abufer étrangement !
Apprends à connoftre les hommes :
Vertus , égards , ſoins infinis ,
A peine attirant des amis ,
Du ſeul plaiſir l'attrait perfide ,
Chez des gens par caprice unis ,
Ne peut former un noeud ſolide.
J'ai fait , je ne ſai trop comment ,
En ma vie , un ami ſincere ;
Va l'implorer comme un enfant
Qui demande aſyle à ſon pere :
Va voir s'il feroit moins corſaire
Que tes ingrats & faux amis.
Lifidor vole chez Damis.
A peine a- t'il ouvert la bouche
Sur un ſi cruel embarras ,
Que Damis le ferre en ſes bras ,
Et lui dit : Votre fort me touche !
Je vais vous loger à l'écart ;
Faut - il ma bourſe & plus encore ?
Mon corps ſervira de rempart
Au fils d'un ami que j'honore.
Non , non , modèle de bonté ,
Mortel digne d'une couronne ,
Reprit Liſidor enchanté ,
Ma fureur n'immola perſonne.
Jouet de ma prévention ,
Ou plutôt d'un orgueil extrême ,
J'uſe aujourd'hui d'un ſtratagême ,
C3
38 MERCURE DE FRANCE,
Que, contre mon illuſion ,
Mon pere imagina lui - même,
Je me croyois beaucoup d'amist
Mais voulant éprouver leur zèle ,
Nul d'eux ne m'eſt reſté fidèle ,
Ils m'ont accablé de mépris
La ſeule ombre de l'infortune ,
O fatalité trop commune !
M'en a fait autant d'ennemis .
Vous ſeul , digne ami de Valere ,
De ma détreſſe ayant pitié ,
Daignez m'accueillir en vrai pere:
Accordez moi votre amitié ;
De vos bontés c'eſt la plus chere
Par M. Flandy
3.
:
:
i
... -
JUILLET II. Vol. 1775. 39
MARC - ANTOINE & LES ATHENIENS .
MARC- ANTOINE LARC - ANTOINE entroit dans Athene ;
Les Magiſtrats , pour mieux le réjouir ,
Peu contens d'étaler la pompe fouveraine ,
Lui dirent : Dieu Bacchus , auguſte Triumvir ,
Vous ſavez que Pallas , Divinité nubile ,
Eſt tutrice de notre ville ;
Nous vous offrons ſa main avec bien du plaifir.
Ravi , Meſſieurs , de tant de complaiſance ,
Répondit le Romain , las d'un pareil encens ,
A ce beau parti je conſens ,
Mais , pour bien foutenir une telle alliance ,
A l'inſtant , pour la dot , je veux mille talens *.
Par le même.
MORALI
C'EST
T É.
EST vérité claire & extrême :
A quelque heure quelle nous prenne ,
Chez nous la Mort
A toujours tort.
Par M. D. L. P.
* Cent mille louis .
C 4
40
MERCURE DE FRANCE .
: PORTRAIT de M. ***.
PEu fait pour plaire à des Caillettes ,
Ennemi juré des ſornettes ,
Et moins à lui qu'à ſes amis ,
Son ame , auſſi franche qu'humaine ,
S'ouvrit quelque fois au mépris ,
Mais n'accueilli jamais la haine,
Par le méme.
DIALOGUE .
Entre SEMIRAMIS & ARTEMISE,
TE
SÉMIRAMIS.
:
::
E ſuis bien aiſe de vous voir:: ondit
que vous avez voulu m'imiter ſur la terre:
& qu'à mon exemple vous avez cherché
à vous immortalifer. Vous avez travaillé
en vain , ſi vous avez cru m'égaler ; jamais
le tombeau de Mauſole ne fera comparable
à la ville de Babylone , & la Reine
de Carie ſera toujours inférieure à Sé
miramis.
{
JUILLET II. Vol. 1775. 41
ARTÉMISE.
Vous avez apporté juſqu'ici cet orgueil
& cette ambition qui vous faifoient croire
que rien ne devoit vous réſiſter ; qu'il
falloit mourir ou ſe ſoumettre à vous.
Hélas ! ſouvenez- vous que vous n'êtez ici
qu'une ombre ; que la fierté ſied bien mal ,
quand on a paſſé le Styx.
Après tout que vous fert aujourd'hui
cette magnificence dont vous faites parade?
Qu'eſt devenue Babylone , cette ville
ſuperbe qui ſe glorifia ſi long- temps de
vous avoir eue pour Reine ? Priſe & dé.
truite ſucceſſivement par pluſieurs Princes
, à peine ſait on où elle a exiſté.
SÉMIRAMIS.
Lorſpue j'ai bâti cette ville , je n'ai pas
prétendu qu'elle dureroit autant que le
monde ; mais , croyez- vous que le temps ,
qui n'a pas reſpecté ſes murs épargnera
plutôt le monument que vous avez élevé
à votre époux ? En travaillant à embellir
& à fortifier ma Capitale , j'ai travailllé
au bonheur de mes ſujets? j'ai cherché à
les mettre à l'abri des inſultes de leurs
voiſins. Tel a été le but que je me ſuis
propoſé , jamais je n'en ai eu d'autre,
CS
42
MERCURE DE FRANCE.
ARTÉMISE.
Dites plutôt que l'envie que vous aviez
de vous rendre immortelle à été le motif
le plus puiſſant de cette démarche : un fot
orgueil , une ambition démeſurée , voilà
les deux divinités auxquelles vous avez
facrifié : ce font ces deux paſſions qui ont
mis dans votre ame la rage des conquêtes
qui vous a fait courir l'Univers ,& jouer ,
pendant pluſieurs années , le rôle de brigand
, en dépouillant & chaſſant de leurs
Etats les Souverains légitimes ;en faiſant
paſſer au fil de l'épée les peuples qui ne
vouloient pas ſe ſoumettre aux loix que
vous leur impoſiez , ou qui avoient afſſez
de courage pour entreprendre de vous réfifter.
Quelle belle gloire ! quel beau chemin
pour aller à l'immortalité !
SÉMIRAMIS.
Il eſt vrai que j'aurois été plus tranquille
en gouvernant paiſiblement mon
royaume , en m'appliquant à conſerver
mes Etats , ſans chercher à les agrandir :
mais il s'en faut que j'aie couru la terre
comme un brigand ,& pour le plaiſir cruel
de tout piller & de tout faccager : j'ai
JUILLET II . Vol. 1775. 43
laiſſé par-tout des marques de la bonté qui
m'étoit naturelle , & de la magnificence
que javois annoncée en montant ſur le
trône : j'étois charmée de montrer à l'Univers
, qui a les yeux ouverts ſur les Rois,
ce que peut une femme courageuſe quand
elle a l'autorité en main; & que ſi la Nature
paroit avoir accordé à l'homme le
droitde commander , il eſt cependant des
cironſtances heureuſes , à la faveur defquelles
une femme peut s'élever au plus
haut degré & le difputer aux plus grands
hommes , en ſe faifant craindre & refpec.
ter auffi- bien qu'eux.
!
ARTÉMISE.
Il falloit vous borner à cela , votre gloire
eût été plus ſolide , & vous auriez paru
beaucoup plus grande.
:
SEMIRAMIS.
J'ai fait plus: j'ai travaillé à furpaſſer
en magnificence tous les Princes qui m'avoient
précédée: non - contente de bien
défendre mes Etats , j'en ai étendu les limites
, en y ajoutant l'Ethiopie dont je fis
la conquête: j'ai porté le flambeau de la
guerre & la terreur de mon nom juſqu'au
44
MERCURE DE FRANCE.
fond des Indes. En faut-il davantage pour
prendre un rang parmi les Héros les plus
célebres?
ARTEMISE.
Je conviens avec vous que ces choſes
méritent des éloges , & que vous avez relevé
la gloire de notre ſexe par des actions
d'éclat: mais croyez - vous qu'en ſe rappelant
votre magnificence , vos expéditions
, vos travaux , vos courſes , on oubliera
que vous avez fait mourir Ninus , à
qui vous deviez tout , & qui vous avoit
pour ainſi-dire , tirée de la pouſſiere , pour
vous élever , en vous donnant ſa main ?
Qu'avez vous à me répondre? Eſt-ce-là le
plus bel endroit de votre vie ? Prétendrez
vous avoir mérité l'immortalité par
une action auſſi noire? Que m'oppoſerezvous
? Aurez - vous encore l'injuſtice de
vous mettre ſi fort au- deſſus de moi , &
de trouver mauvais que je me compare à
vous? Je crois que vous ne gagneriez rien
à la comparaiſon.
SEMIRAMIS.
La Souveraine d'une petite Province
une femme qui a paffé la moitié de ſa.
JUILLET II. Vol. 1775. 45
vie à pleurer , ſe comparer à la Reine de
l'Orient !
ARTÉMISE.
Le reproche que vous me faites d'avoir
paſſé une partie de ma vie à pleurer eſt
injuſte & mal fondé , il me fait honneur.
Quand bien même le temps , qui détruit
tout , anéantiroit auſſi le tombeau de
Mauſole , il ne pourra jamais anéantir le
nom d'Artémiſe , & le monument que
j'ai élevé à la piété conjugale durera autant
que les ſiecles : peut être qu'il viendra des
Rois , des conquérans , des femmes même
, dont les noms feront oublier celui
de Sémiramis ; mais jamais la femme de
Mauſole ne mourra , & fon nom vivra
dans le coeur de tous les hommes. Enfin
je n'ai rien à me reprocher: j'ai tout facrifié
à un époux que j'adorois ; j'ai fait le
bonheur des peuples qu'il m'a laiſſés à
gouverner ; &, fans ravager l'Univers par
des conquêtes , je me ſuis bornée à défendre
mes Etats: je me ſuis rendue redoutable
à mes voiſins , qui ont appris qu'on
ne m'outrageoit pas impunément.
SÉMIRAMIS.
Votre prétendu héroïſme , votre ten
46 MERCURE DE FRANCE,
dreſſe pour votre époux n'eſt que pufillanimité.
Quel beau ſpectacle pour un peuple
qu'une femme en pleurs , qu'une Reine
qui s'amuſe à boire les cendres de fon
mari , mêlées dans du vin ? A Babylone
on vous auroit détrônée & chaffée de la
ville comme indigne de commander à
des hommes. Les Babyloniens vouloient
un Héros , & ne ſe ſeroient pas contentés
d'une femme qui auroit été plus propre à
porter une quenouille qu'un ſceptre.
ARTEMISE.
Quand on a été afſez ingrate pour ou
blier les plus grands bienfaits ; quand on
a pouſſé la perfidie& la noirceur juſqu'à
tremper ſes mains dans le fang de fon
époux , il n'eſt pas furprenant qu'on chercheà
donner du ridicule à un acte de piété
& de tendreſſe.
Les hommes , quelque mèchans , quelque
corrompus qu'ils foient , ont cependant
aſſezde juſtice pour payer à la vertu
le tribut d'éloges qu'elle mérite ; ainſi
j'eſpere qu'ils nous jugeront équitablement
l'une & l'autre. Vous vous moquerez
tant que vous voudrez , vous n'en rendrez
pas pour cela votre cauſe meilleure;
vos fanfaronades & vos railleries n'en im
JUILLET II. Vol. 1775. 47
poferont point aux gens ſenſés : Artémiſe
pleurant Mauſole , ſera toujours préférée
à Sémiramis empoifonnant le Roi de Babylone
ſon époux & ſon maître : on plaindra
Ninus , mais on enviera le fort du
Roi de Carie , & la gloire de vos belles
actions n'effacera jamais la honte d'une
auffi horrible trahifon .
SEMIRAMIS.
Où vous ont mené ces beaux ſentimens
de piété &de tendreſſe , que vous avez fait
paroître quand vous étiez ſur la terre &
que vous nous vantez tant aujourdhui ?A
quoi ont-ils abouti ? Avez-vous été plus
tranquille que moi; Avez- vous fait une
fin plus heureuſe ? La maniere dont vous
avez terminé votre carriere ne l'annonce
pas , & dément beaucoup les idées de fageſſe&
de modération que vous aviez fait
concevoir. Me direz - vous qu'il vaut
mieux chercher un remède à un amour
inſenſé , en ſe précipitant dans la mer ,
que d'attendre après une longue fuite de
proſpérités que la mortvienne tranquillement
nous ſurprendre , puifque nous ne
pouvons l'éviter ? Que me répondrezvous
? Oferez- vous pouffer plus loin la
comparaiſon entre nous deux ?
48 MERCURE DE FRANCE.
ARTÉMISE.
Je ſuis bien éloignée de vouloir com
parer ma mort à la vôtre : c'eſt dans les
derniers momens de ma vie que j'ai rafſemblé
, pour ainſi dire , tout ce qui me
reſtoit de forces pour prouver que j'étois
bien au-deſſus des foibleſſes de mon ſexe :
dans la ſituation où je me trouvois , après
avoir perdu ce que j'avois de plus cher ,
la mort étoit mon unique conſolation &
le ſeul remède qui pût me foulager ; auſſi
je l'ai cherchée , préférant par là une fin
glorieuſe à une vie qui m'étoit à charge.
SÉMIRAMIS.
Vous prétendez donc que votre mort
vous fait honneur , & qu'il a été bien glorieux
pour vous de devenir la proie des
monſtres qui habitent dans l'Océan. Je
prétends au contraire que c'eſt foibleſſe &
manque de courage de votre part : il falloit
vous montret jusqu'à la fin, digne
épouſe de Roi de Carie , & ne pas vous
couvrir de honte par une mort prématurée
: vous n'étiez plus dans ce moment
cette femme forte & vertueuſe qui , juſqu'alors
, avoit étonné l'Univers : convenez
que vous aviez bien dégénéré.
ARTÉMISE.
JUILLET II. Vol. 1775- 49
ARTÉMISE.
On feroit mal fondé à vous faire le
même reproche ,& on peut dire avec raifon
que vous n'avez jamais dégénéré ;
vous avez ſuivi juſqu'à la fin votre caractere
, dont le fond étoit très - méchant ;
non-contente de vous être fouillée de la
mort de votre époux , vous avez encore
tenté de ſouiller votre lit par un inceſte
affreux: auſſi Ninias votre fils , qui avoit
peut être moins de courage , mais plus de
vertu que vous , vous en fit bien repentir
en vous aſſaſſinant.
:
SÉMIRAMIS.
Jamais Ninias ne ſe lavera d'un attentat
auſſi noir & auffi barbare. J'étois ſa
mere , il devoit reſpecter celle qui lui avoit
donné la vie.
ARTÉMISE.
Aviez - vous reſpecté celui qui vous
avoit donné ſa main pour vous faire ce
que vous étiez alors ? En faiſant mourir
Ninus , vous appreniez à ſon fils à vous
faire périr de même : votre exemple l'ex
D
50
MERCURE DE FRANCE.
cuſoit ; & , en verſant du poiſon à votre
mari , vous vous prépariez vous-même la
mort que Ninias vous a donnée ; vous
ne l'auriez pas cru formé de votre ſang ,
s'il s'étoit montré moins féroce & moins
fier que vous : il n'auroit pas mérité de
s'aſſoir ſur le Trône de l'Orient , s'il n'avoit
pas vengé ſon pere,
Vous voyez clairement que vous ne
gagneriez rien à la comparaiſon , & que
ſi ma vie n'a point été auſſi éclatante que
la vôtre , ma mort n'a pas été non plus
auſſi infâme.
SEMIRAMIS.
Je vois bien que l'amour vous a fait
tourner la tête: laiſſez - moi , allez pleurer
auprés de Mauſole; pour moi je vais chercher
quelqu'ombre avec laquelle je puiſſe
m'entretenir plus ſagement , & qui , m'appréciant
mieux que vous ne le faites , me
rende auſſi plus de juſtice.
Par M. l'Abbé de Baville.
JUILLET II . Vol. 1775. 51
ود
LE MARI & LES DEUX VOISINES.
OUI,
Fable.
UI , je l'ai vu , je l'ai bien remarqué;
Il eſt gras comme un Moine ; & lorſqu'il eſt entré,
,, Sur lui , tout auſſitet , on a fermé la porte".
Deux voiſines , un ſoir , jaſoient de cette forte ,
Et ce dernier propos , fur- tout , fut entendu ;
Auſſi le lendemain bien vite il fut rendu.
Au maître du logis qui rentroit dans la villes
Jugez ſi ce propos dut échauffer ſa bile :
Puiſqu'il étoit l'heureux époux ,
D'une femine agréable & belle ,
Et même un tant foi peu jaloux .
Ce propos là lui brouilla la cervelle;
Il ne dort plus , tant il eſt agité ;
Triſte , rêveur , le plaiſir l'a quitté :
Il veut enfin parler aux deux Commeres,
Pour en tirer quelques lumieres
Qui puiſſent l'éclairer ſur ce grave ſujet.
La nuit ſurvient , il s'y rend en ſecret :
Quel est donc , leur dit- il , ce gros Moine , Mesdames,
Qui vers le ſoir ſe gliſſe chez les femmes ,
Lorſque les maris ſont abſens ?
Vous en avez quelques renſeignemens ,
Et , s'il vous plaît , il faut m'inſtruire :
Mais leur réponſe fut de rire ;
D2
52 MERCURE DE FRANCE,
Le pauvre époux eft confondu ;
Il ſe fache ; il fallut lui dire
Que ce gros Moine qu'on a vu ,
Eſt ſon chat qu'on croyoit perdu ,
Chartreux de ſon eſpece , & que la jeune Dame
Regrettoit de toute fon ame.
L'époux confus , rentra chez lui ,
Jurant de n'écouter d'autrui
Ni fots diſcours , ni mediſance ,
Sans qu'auparavant ſa prudence
Ne les eût bien approfondi.
Pour brouiller un ménage uni,
Pour faire élever un orage
Qui nous éloigne d'un ami ,
Il ſuffit , ſeulement , d'un propos étourdi;
Combien de gens s'en font un badinage !
Per M.le Clerc de la Mothe , Chey.
de St Louis , Membrede la SociétéLitté
raire de Metz . {
JUILLET II. Vol. 1775. 53
--
LES DEUX MERES.
AUPRES
Fable.
UPRES de ſon époux fidele
Une mere ſenſible allaitoit ſon enfant ,
Et de ce devoir ſi touchant
Elle s'acquittoit avec zele ;
Ce petit être intéreſſant
:
D'un ſourire enfantin payoit chaque careſie :
Lorſqu'un jour la Voiſine accourt tout en pleurant ;
On s'étonne , on ſe leve , on l'entoure , on s'empreſſe
Pour ſavoir le ſujet qui cauſe ſa triſteſſe :
Mon fils , dit-elle , hélas ! vient de mourir !
Je ſuis une mere cruelle :
Je l'ai mis dans les mains d'une femme infidelle
Qui n'avoit point de lait , & la laiſſé périr ;
Mon fils eſt mort faute de ſubſiſtance ;
La Nourrice perfide avoit la cruauté
D'être ſourde à ſes cris , ſans la moindre aſſiſtance :
Jugez de quels remords mon coeur eſt tourmenté ;
Combien je me ſens criminelle ,
Lorſque je vois en vous des meres le modele ,
Et que j'offre celui de l'inhumanité !
Par le même.
1
Da
54 MERCURE DE FRANCE.
L'AIGLE & L'ASSEMBLÉE DES OISEAUX.
DES
Fable imitée de l'Anglois.
Es extrémités de la terre .
Les Oiseaux , un beau jour , en Diete aſſemblés
Se plaignirent , dit-on , au Maître du tonnerre
De ce que les Etats ſans ceſſe étoient troublés
Par certains faiſeurs de libelles ?
C'étoit à chaque inſtant des injures nouvelles :
En proie aux factions , le ſénat emplumé
Vient conter ſes griefs & demande juſtice ;
Il n'eſt point pour l'auteur de trop cruel ſupplice :
Jupiter les entend; ſoudain l'Aigle eſt nommé
Pour juger cette grande affaire.
Margot harangue la premiere
Le maître des airs en ces mots ;
" Un écrit ſcandaleux publie
,, Qu'il ſe trouve certains Oiseaux
" Dont la finguliere manie
Eſt , ſans avoir jamais l'ombre du ſens commun,
„ De vouloir bavarder fans ceffe ,
» Tant que leur caquet importun
Vienne à bout d'impoſer ſilence à la ſageſſe.
ود Ce trait ne regarde que moi ;
„ Et cependant , j'oſe le dire ,
„ Je n'ai jamais brigué d'emploi ,
22 Dans les Faſtes de cet Empire
JUILLET II. Vol. 1775. 55.
"
"
Si vous voyez mon nom briller ,
A mes talens je dois ma place : :
L'Auteur a tort : jamais Agaſſe
N'eut le défaut de babiller " ...
L'aile teinte de fang , reſpirant le carnage ,
Le Milan , d'un air abattu ,
Se préſente ſoudain ; ſa belle ame partage
Les diſgraces de la vertu.
"
,, Que parmi la gent volatile
Tous ne foient pas d'humeur également facile ,
" Cela ſe peut ; mais l'Auteur dit
, Qu'il en eſt de cruels , enclins à la rapine ,
,, Que la fureur ſeule conduit ,
Et qui ſonfflant par-tout une guerre inteſtine ,
"
Dévorent les autres oiſeaux :
,, Je n'en fais rien ; auſſi de ces faits , vrais ou faux ,
" A vos pieds aujourd'hui je ne viens pas me plaindre;
Mais ſi c'eſt le Milan qu'il a voulu dépeindre ,
" Le ſatirique eſt un menteur"...
Le Hibou , de mauvaiſe humeur ,
Se plaignit à son tour : ,, tympanifer la Pie ,
„ Dire que le Milan eſt par fois trop cruel ,
„ Je ne vois en cela rien de bien criminel ,
,, Mais écoutez , dit - il , voici la calomnie :
" Il eſt , porte l'écrit , de ſtupides oiſeaux ,
" Qui , fuyant la nature entiere ,
„ Au vif éclat de la lumiere
ود Préferent les plus noirs cachots ;
» Qui , troublés par leur confcience ,
D 4
56. MERCURE DE FRANCE:
;, Et pour mieux aſſurer leurs coups ,
„ Cherchent , ainſi que les Hiboux ,
„ Les tenebres & le filence...
"
En ſongeant à me diffamer ,
L'Auteur a pris grand ſoin de ne me pas nommer :
D'accord ; mais , à qui veut l'entendre ,
En termes peu douteux il fait aſſez comprendre
,, Qu'il s'agit ici des Hiboux" ...
Loin d'ici , malheureux , reprit l'Aigle en courroux ,
Le remords inquiet & le crime timide ,
Vous éclairent tous ſur ce point :
Les coeurs droits ne s'alarment point ;
Leur innocence eſt leur égide.
Par M. Houllier de Saint Remy .
à Sezanne.
JUILLET II . Vol. 1775. 57
LE FLEUVE & LE RUISSEAU.
C
Apologue.
ERTAIN Fleuve, ſur ſon paſſage,
Rencontrant un petit Ruiſſeau ,
D'un ton fier lui tint ce langage :
„A ce leger volume d'eau ,
,, On peut juger que dans ta courſe,
Ami , tu ne fus pas heureux ;
En me voyant rouler mes flots majestueux ;
» Diroit-on que tous deux nous eumes même ſource ?
„ Naguere encore ton égal ,
"
"
Aujourd'hui je ſuis le rival
Du Rhin , du Danube & du Gange".
D'accord , dit le Ruiſſeau , mais d'une épaiſſe fange
Ton lit me paroft infecté ;
De ce prompt changement , mon frere ,
Applaudis -toi ; moi je préfere
Moins de bruit , plus de pureté.
Cet humble Ruiſſeau peint le Sage
Qui modeſtement , ſans éclat ,
Vit fatisfait de ſon état ;
Du Parvenu l'autre eſt l'image.
Parlemlme.
DS
58 MERCURE DE FRANCE.
LEE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Cruche ; celui de la
ſeconde eſt Chienne couchante ; celui de
la troiſieme eſt l'Air ; ceux de la quatrieme
font les deux Comédies. Le mot du
premier Logogryphe eſt Malotru , où ſe
trouvent amour , or , vole , mort , rat ,
Lot , mol , mal , tour , ut , la , Maur
Malo , Lo , vol , mat , Marot , Amour ,
Var , Mora , rô , Toul , trou , ma , ta ,
rut ; celui du ſecond eſt Château , où
l'on trouve chat & eau ; celui du troiſieme
eſt Luxe , où l'on trouve , St Leu ,
St Len (Bourg de Picardie) , Eu , lux ,
Elu , le , la ; celui du quatrieme eſt malheureux
, où ſe trouve heureux.
J
ÉNIGME.
E rampe ſur le ventre ainſi que les ferpens ;
Je ſuis toujours ſujet à divers mouvemens :
Quoique lourd & peſant j'ai des ailes rapides
Qui donnent à mon coeur des forces intrépides.
Par M. C.... de Versailles.
JUILLET II. Vol. 1775. 59
AUTRE.
CONNOISSEZ - VOUS ONNOISSEZ -vous deux foeurs jumelles ,
De forme ronde au teint luiſant ,
Toujours l'une à l'autre fidelles ,
En partageant juſqu'au dernier inſtang
Leurs aventures mutuelles ?
Sans avoir de méchanceté ,
Elles font mainte fois des bleſſures cruelles,
De nos deux foeurs la grande utilité
Se fait fur-tout fentir quand on voyage ,
Non pas à pied , ni même en équipage.
Si par quelque fatalité ,
Pour lors vous n'en poſſédiez qu'une ,
Ami Lecteur , en vérité,
Je plaindrois fort votre infortune.
J
AUTRE.
E ne veux pas faire connoftre
Quel est mon vol ambitieux ;
On pourroit bien , Lecteur, me deviner peut-être :
Mais il peut éblouir les yeux.
Au foyer du flambeau du monde
Je ſuis plus d'une fois porté par mon inſtirct ,
Et l'embleme ici bas de ſa clarté féconde ,
Ne fait qu'embellir mon deſtin.
;
60 MERCURE DE FRANCE.
Pour régner autrefois dans la céleſte voûte ,
Un de nos plus petits oiſeaux
Prit comme moi la même route ,
En ſe jouant de ſes égaux.
Chez un peuple guerrier on a vu mon image
Servir de guide au bras des plus fiers combattans ,
Et ſuivre encor , ſelon l'uſage ,
Les captifs enchaînés au char des Conquérans
Au féjour de nos Dieux tout autre objet m'enflamme :
Je plane ſous d'heureuſes loix
Depuis que je ſuis l'oriflamme
De la Divinité qui regne dans nos bois.
J
AUTRE.
fuis rond par sature & triangle par art :
La mode fait tout mon mérite ;
Sans plaiſir on me prend , fans regret on me quitte ?
Mais fi cu mets ma tête à part ,
Dans mes filets je te captive ,
Et je les ferre autour de toi ,
Si bien que tu ne peux te défaire de mot
Qu'en me rendant ma forme primitive.
:
i
Par M. de Laf.
JUILLET II . Vol. 1775: 6r
:
LOGOGRYPHΕ.
CENT ENT pieds gros & menus m'attachent à la terre ,
Et je m'éleve vers les cieux.
Avec attention que l'on me confidere ,
On conviendra que je ſuis précieux
C'est tout- à- fait prodigieux
Comme j'unis en moi l'utile & l'agréable.
Qu'on juge par ce trait ſi je ſuis desirable.
Voilà le beau côté mais arrache mon coeur,
Et fais qu'il devienne ma tête ,
Je m'oppoſe au navigateur.
Apeine il m'apperçoit qu'il héſite... il s'arrête...
Et ce n'eſt pas ſans un peu de frayeur ,
Qu'à me paſſer , plein d'ardeur , il s'apprête....
Dans cet état , de mon tout fais deux parts,
Tu connoîtras , dans la premiere,
Trois petites Cités dignes de tes regards ,
Toutes de même nom. Des trois , l'une eſt frontiere
Chez le Peuple Lorrain , jadis ſi diſcourtois.
Les autres font au pais Champenois .
Dans le plain- chant on trouve la derniere ;
C'eſt de mon autre part qu'il s'agit cette fois.
Par M. Vincent , Cure de Quincy
62 MERCURE DE FRANCE,
SE
AUTRE.
EPT pieds forment mon exiſtence ;
Le chant connoît mes deux premiers ,
Le manege mes cinq derniers :
Mon tout annonce l'impudence.
Par une jeune Demoiselle de Lyon.
J
AUTRE
fuis , Lecteur , un coffre fort
Toujours vuide d'argent & d'or
Mais contenant d'autres richeſſes
Dont la valeur vaut des eſpeces;
J'en appelle à certaines gens
Qui font cas de mes agrémens ;
Si l'on vient à couper ma tête ,
Un mot latin me montre honnête.
1.
1
Par la même.
JUILLET II. Vol. 1775. 69
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Connoissance de l'Homme dans ſon être
& dans ſes rapports ; par M. l'Abbé
Joannet , de la Société Royale des
Sciences & Belles Lettres de Nancy .
2 vol. in- 80, rel. 12 1. A Paris , chez
☑ Lacombe , Libraire.
L'AUTEUR des nouveaux Dialogues des
Morts raille ingénieuſement ces Philoſophes
qui , par un abus impardonnable
de leurs talens & de leur loiſir , fautent
par deſſus l'homme qu'ils ne connoiſſent
point , pour s'attacher à des études qui
ne ſervent ſouvent qu'à les rendre ou
plus vains ou plus ridicules. Ces prétendus
Philoſophes méritent d'être comparés
, par rapport aux merveilles qui constituent
le fond de leur être , à ces grands
Seigneurs qui ont une connoiſſance profonde
des modes , des anecdotes ſcandaleuſes
, de leurs chevaux , de leurs
chiens , & qui ſont parfaitement ignorans
ſur ce qui concerne leurs devoirs ,
les intérêts de l'Etat & les titres de leurs
64 MERCURE DE FRANCE.
poffeffions. Nous imitons tous ces grands
Seigneurs , & nous ne portons , comme
eux, notre curioſité , que ſur les chofes
qui nous font le plus étrangeres , & qui
font le moins propres à nous faire connoître
l'excellence des facultés de notre
eſprit & les moyens de le perfectionner.
On a beau nous dire que la vraie étude
de l'homme eſt l'homme même , & que
les autres connoiſſances ne font intéresfantes
qu'autant qu'elles ſe rapportent à
cette fin ſi ſublime ; tous les grands
hommes , depuis Ariftote juſqu'à Leibnitz
, ont eu beau nous démontrer que
cette étude verſe ſes heureuſes influences
fur toutes les ſciences ; qu'elle nous fournit
des principes féconds , des vues ſaines
& la vraie méthode ; nous n'en donnons
pas moins la préférence à des lectures
frivoles & légeres , qui n'exigent
aucune attention foutenue , & qui ne
fervent enfin qu'à ôter toute activité a
l'eſprit , & à le rendre pour jamais incapable
de toute étude ſolide & utile. Enfin
nous oferons prendre un ton plus affirmatif
que l'Auteur fublime de l'Hiſtoire
Naturelle ; & nous dirons : Quelque intérêt
que nous ayons à nous connoître
nous-mêmes , il eſt certain que nous connoifſſons
JUILLET II Vol. 1775. 65
.
noiſſois encore mieux tout ce qui n'eſt
pas nous.
Nous avons cependant avoué , en parlant
du premier volume de cet Ouvrage ,
que les épines dont on avoit hériſſé la
connoiſſance des facultés de l'eſprit humain
&de leur maniere d'opérer , avoient
fur - tout inſpiré de l'éloignement pour
cette étude. Aufſſi avons nous eſpéré que
la méthode & la clarté qui regnent dans
ce nouvel Ouvrage ranimeroient le zele
& l'émulation , & tourneroient même
les eſprits inappliqués vers ce genre de
connoiſſance , qui doit précéder tous les
autres. On eft convenu que dans la philofophie
, comme ſur l'Océan , ce ſont
les différens naufrages des premiers Navigateurs
qui ont appris à connoître les
écueils & à les éviter. Ceux même qui
s'égarent , ſervent à mieux faire connoître
la route qu'il faut ſuivre. On verra
que l'Auteur de la Connoiſſance de
l'homme a tiré autant d'avantage des
vues ſaines que des écarts des Philoſophes
qui l'ont précédé.
Toutes les matieres qui compoſent ce
IIe Vol. ſont également importantes &
difficiles ; & font traitées avec cette méthode
lumineuſe , qui rend aiſées & fa
E
66 MERCURE DE FRANCE.
ciles les chofes les plus abſtraites. Toutes
les vérités que l'Auteur démontre dans ce
fecond volume forment une chaîne , dont
toutes les parties font liées & afforties
immédiatement l'une à l'autre. Auſſi
l'Ouvrage que nous annonçons n'eſt - il
pas fufceptible d'extrait. Il ſuffira d'indiquer
les articles qui y font traités , pour
convaincre que la matiere y eſt compri
ſe , & que l'ouvrage peut fuppléer à
tous ceux qui l'ont précédé. Connoiſſances
que l'ame acquiert par le ſentiment ;
leur rapport avec les différens objets ,
leurs diverſités , leur fource; idées principales
qui dérivent en général du ſentiment;
génération de l'idée de l'ame , de
l'idée de Dieu, des idées qui dérivent
des ſens , foit phyſiques , ſoit intellectuelles
; idées de métaphyſique & de
morale ; génération de quelques vérités
ſpéculatives , de celles qui font pratiques;
de l'amour de ſoi , de l'amour du
prochain , de l'amour de Dieu; la nature
des idées , leur diverſité , leur génération,
leurs objets , leur clarté ; principe
de la clarté & de la diſtinction de nos
idées ; la vivacité & la force de nos idées ,
la vérité des idées , l'origine des idées
viennent - elles de nos fenfations ? Pre
JUILLET II Vol. 1775. 67
mieres opérations de l'ame intelligente
ou l'exercice de la faculté de juger ; ſe
condes opérations ou exercice de la faculté
de raiſonner ; la méthode & les
diverſes qualités de l'eſprit , &c.
Traité des injures dans l'ordre judiciaire :
Ouvrage qui renferme particulierement
la jurisprudence du petit criminel
; par Me F. Dareau , Avocat au
Parlement. A Paris , chez Prault pere,
La langue du détracteur , dit un célebre
Moraliſte , eſt un feu dévorant qui
flétrit tout ce qu'il touche , qui exerce
ſa fureur ſur le profane comme fur le
facré ; qui ne laiſſe par tout où il paſſe,
que la ruine & la défolation ; qui creuſe
juſques dans les entrailes de la terre , &
va s'attacher aux choſes les plus cachées ;
qui change en de viles cendres ce qu'il
y a de plus précieux & de plus brillant ;
qui , dans le temps même qu'il paroît
couvert preſque éteint , agit avec plus
de violence ; qui noircit au moins ce
qu'il ne peut confumer , C'eſt un monde
&un aſſemblage d'iniquités , diſent les
Livres Saints , un mal inquiet , une
fource pleine d'un venin mortel, Qu'on
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
jette les yeux fur tous les maux que la
calomnie , la médiſance ont produits ,
& l'on conviendra ſans peine que ce
qu'on dit d'une langue qui ſe répand
en injures , n'eſt rien moins qu'une exagération.
Ce font les injures qui troublent
la ſociété , qui jettent la diſſenſſion
dans les Cours & dans les Villes , qui
déſuniſſent les amitiés les plus étroites ,
& qui perpétuent les haines & les vengeances.
Ce font les injures , dit l'Auteur
ود
"
و د
و د
و ر
de l'Ouvrage que nous annonçons , qui
rendent quelquefois l'état d'élévation
, inſupportable au monarque lui même ,
&qui le font deſcendre du Trône à la
vie privée, Ce ſont elles qui font rentrer
le Philoſophe dans la retraite , &
, qui lui ferment la bouche de la vérité ,
„ qui arrachent au génie ſes pinceaux &
ſes crayons , qui découragent le Savant
& l'Artiſte , & qui font diſparoître les
grands hommes. Ce font elles encore
qui font gémir l'innocence dans les
fers , qui dépouillent la veuve & l'orphelin
, qui mettent l'époux en guerre
„ avec l'épouſe , le pere avec les enfans ,
qui rompent les liens des familles
ود
ود
ود
"
"
و د
و د
"
,
celui de la ſociété , qui affligent les
„ moeurs & la Religion ".
JUILLET II Vol. 1775. 69
ود
ود
Le Diſcours préliminaire , qui précede
l'Ouvrage , annonce toute l'étendue
du ſujet. L'Auteur regarde le vil intérêt ,
qui regle la conduite de la plupart des
hommes , comme la principale ſource
des injures qu'ils vomiſſent les uns contre
les autres. On veut , comme on dit ,
parvenir ; on trouve ſur ſa route des
rivaux & des concurrens ; on cherche
à les écarter à quelque prix que ce ſoit;
,, les calomnies; les noirceurs même les
plus atroces ne coûtent rien; elles ope-
„ rent le mal qu'elles devoient produire ;
,, la vengeance vient , qui cherche à le
„ réparer , & la vengeance elle même ne .
laiſſe après elle que des traces fan-
„ glantes , &c".
ود

"
M. Dareau , dans le cours de fon Ouvrage
, parcourt les différentes eſpeces
d'injures. Il les confidere d'abord ſuivant
la qualité des perſonnes. Après avoir parlé
des Eccléſiaſtiques , des Magiſtrats * , il
• C'eſt un mauvais brocard de dire qu'il eſt permis
à un Plaideur qui a perdu ſon procès , de ſe répandre ,
pendant vingt-quatre heures , en injures contre ſes Juges.
On auroit beau dire que l'injure doit être excuſée ; a
caufe de la vivacité du premier moment qui fuit la perte
d'un procès; on auroit beau ajouter qu'il ſuffit que
E3
70 MERCURE DE FRANCE;
"
en vient aux Gens de Lettres. Ce morceau
, tout neuf, eſt traité avec autant de
ſageſſe que de goût. L'Auteur crayonne
d'abord les différens ſervices que l'homme
de lettres rend à la ſociété. Il fait voir
enſuite de quelle protection il doit jouir
dans la ſociété. Si les Ordonnances ,
,, dit-il , recommandent expreſſément de
,, ne pas fouffrir que les Magiſtrats ſoient
,, offenſés ni vitupérés , quelle plus no-
,, ble & plus digne extenſion peut - on
,, faire d'une ſi ſage recommandation
, qu'aux Savans , aux Artiſtes , aux Gens
de Lettres ! Les uns (en parlant des
Magiſtrats) maintiennent l'ordre dans
ود
"
la ſociété; les autres (les Savans) en- ود
l'injure, ſoit en matiere légere : ni la ſenſibilité du Plaideur
qui a perdu ſon procès , ni la nature de l'injure
ne peuvent mettre à l'abri de la punition . Un pareil
Plaideur s'étant avisé de dire , en fortant de l'Audience ,
que l'un de ſes Juges étoit un fou , l'autre un cocu
l'un vouloit ſe pourvoir ; l'autre , plus patient , diſoit
qu'il mépriſoit l'injure. Après une conteftation à ce ſujet
le premier ſe facha , & dit à l'autre qu'il étoit un fou.
Celui-ci lui répondit ; Je ſuis ravi que vous ayez expliqué
l'énigme , Puiſque je ſuis le fou ; vous êtes le çocu
Code Criminel , par Serpillon.
JUILLET II Vol. 1775. 71
ود
, font la richeſſe , la lumiere & l'orne-
,, ment. Rendons à nos Sénateurs toute
,, la juſtice qui leur eſt dûe. Ils aiment
les Lettres & les protegent ; ceux qui ,
dans la Magiftrature ou le Barreau ſe
ſont le plus diftingués , ſont ceux qui
„ ont ſu allier le goût des ſciences à
l'étude des loix".
"
"
د
L'Auteur ne diſſimule point le tort que
les Gens de Lettres ſe font , en ſe déchirant
les uns les autres. Pour peu qu'on
ſoit jaloux , dit-il , du progrès des talens ,
peut - on voir avec indifférence.
Ces enfans de la paix ſe déclarer la guerre ?
Il montre enſuite combien il eſt intéreſſant
pour la République qu'il y ait des
hommes affez courageux pour porter leur
jugement ſur les productions littéraires ,
pourvu qu'ils n'en prennent point occaſion
de ſe livrer à la perſonnalité , à la
fatire. Il parle de ce fameux Athenée
établi à Lyon du temps de Caligula , où
les Auteurs étoient obligés d'effacer de
leur langue les mauvais Ouvrages qu'ils
avoient donnés , ſi mieux ils n'aimoient
être précipités dans la Saone.
Cet article des Gens de Lettres eft
ſuivi d'anecdotes fort curieuſes , qu'on
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
lira avec plaiſir. On y diſcute les diffé .
rentes circonstances où un Ecrivain in
fulté peut recourir à la voie judiciaire
fans compromettre l'honneur de la Lite
térature.
L'Auteur confidere les injures ſous
tous les différens rapports , les injures
verbales , les injures par écrit , les injures
par action ou voie de fait, les injures
par omiffion , les injures publiques , foit
envers la Divinité, ſoit envers le Souverain
, ſoit contre les bonnes moeurs ; les
injures entre le mari & la femme , le
pere & les enfans , le Seigneur & le Vasfal
, & il fait voir ce qui rend une injure
grave ou légere; quelle action on peut
avoir pour une injure ; qui ſont ceux qui
ne peuvent intenter cette action; quelles
excuſes on peut propoſer ; comment peut
ſe réparer une injure ; en un mot , comment
s'exécute un jugement en fait d'injure.
On peut regarder cet Ouvrage comme
un Traité complet où la matiere eſt épuiſée.
Les Magiſtrats & les Jurifconfultes
ytrouveront tout ce qui concerne la jurisprudence
du petit criminel.
L
Observations fur l'art du Comédien , &
JUILLET . II Vol. 1775. 73
ſur d'autres objets concernant cette
profeſſion en général ; avec quelques
extraits des différens Auteurs , & des
remarques analogues au même ſujet :
Ouvrage deſtiné à de jeunes Acteurs
& Actrices . Par M. d'Hannetaire
ancien Directeur des Spectacles de la
Cour de Bruxelles , & penſionnaire de
S. A. S. le Prince Charles de Lorraine,
Nouvelle édition , revue , corrigée &
augmentée de beaucoup d'anecdotes &
de pluſieurs notes & obſervations nouvelles
. A Paris , chez la veuve Du-,
cheſne , rue St Jacques ; & Coſtard ,
rue St Jean - de Beauvais.
Les Apologiſtes du Théâtre François
ont toujours foutenu que l'unique but du
genre dramatique étoit d'inſpirer l'amour
de la vertu , d'augmenter l'horreur qu'on
a pour le vice , & de nous faire éviter
toute eſpece de ridicule. On ne peut nier
qu'il n'y ait des paſſions qu'il ſoit utile
d'allumer dans le coeur des hommes
comme les mouvemens d'une amitié ten .
dre , fidele , héroïque ; comme l'amour
de la Patrie , qui , ſelon Cicéron , renfer
me tous les autres amours ; comme le
zele pour l'innocence perſécutée , pour
я
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
le foible injuſtement opprimé par le puisfant
; enfin comme l'admiration pour
toutes les actions nobles , généreuſes ,
magnanimes.
Entre les paſſions que la raiſon condamne
, il en eſt que le Poëte Tragique
peut mettre ſur la ſcene , parce qu'il eſt
aiſé d'en inſpirer de l'horreur ou du mépris.
C'eſt ainſi que les Lacédémoniens
montroient des eſclaves ivres à leurs enfans
, & croyoient leur donner par - là
une leçon de ſobriété : ils étoient perfuadés
que la honte du vice peut faire un
contraſte très - utile à la vertu. D'ailleurs
un Poëte dramatique trouve le remede
dans le mal même , en le peignant toujours
avec des couleurs qui le rendent
odieux. D'après une telle idée du but des
ſpectacles , on doit s'intéreſſer aux progrès
des talens néceſſaires au Comédien.
Celui- ci a beſoin , pour exceller dans ſon
art , de réunir la figure , la dignité , la
voix, la mémoire, le geſte, la ſenſibili.
té , l'intelligence , la connoiſſance même
des moeurs &des caracteres , en un mot ,
un ſi grand nombre de qualités , ſi diffis
ciles à raſſembler dans une même perfonne,
qu'on compte plus de grands Auteurs
que de grands Comédiens. M.
JUILLET II Vol. 1775. 75
d'Hannetaire , en nous donnant ſes ob-
■ ſervations judicieuſes ſur l'art du Comédien
, & en y joignant les extraits des
meilleurs Ouvrages & des anecdotes fin-
■ gulieres , ne contribuera pas peu à aug-
■ menter le nombre des bons Comédiens ,
qui deviendront , à juſte titre , les orga-
⚫nes des premiers Génies & des Hommes
les plus célebres de la Nation. Cet Ouvrage
, dont la premiere édition a été ſi
bien accueillie , donnera de la conſiſtance
& preſque une nouvelle vie à tant d'excellentes
regles & exemples , propres à
perfectionner le talent de la déclamation
.
■ Voyages d'Italie & de Hollande ; par M.
l'Abbé Coyer , des Académies de Nancy
, de Rome & de Londres ; 2 vol.
in - 12 A Paris , chez la Veuve Duchefne
, Libraire.
M. l'Abbé Coyer nous prévient , dans
un avant propos , que pour nous donner
ſon voyage d'Italie ou fon Odiſſée , comme
il l'appelle , il n'a fait que raſſembler
les lettres qu'il écrivoit dans le cours
de ce voyage , en 1763 & 1764 , à une
76
MERCURE DE FRANCE.
Dame qui avoit beaucoup de connoiffances
& de goût. Quoi qu'il en ſoit , la
forme épiſtolaire lui a procuré plus de
facilité pour parler de différens objets ,
couper ſa narration , l'égayer même par
quelques réflexions épigrammatiques ou
ſimplement enjouées.
Pluſieurs Ecrivains modernes nous ont
procuré de bons mémoires ſur les moeurs ,
les uſages & le caractere des Italiens ,
fur les chefs-d'oeuvre d'architecture , peinture
& fculpture , & fur les monumens
en tout genre qui enrichiſſent l'Italie :
auſſi notre Voyageur s'eſt - il contenté de
nous donner quelques notices ou quelques
remarques ſur ces différens objets ;
&dans pluſieurs de ces notices on reconnoît
l'Hiſtorien de Sobieski.
Point de Géographe ou d'Hiſtorien
qui , en écrivant d'une Nation, n'eſſaye
d'en tracer le caractere: mais un Voyageur
attentif & éclairé s'apperçoit bientôt
qu'en croyant faifir un caractere national
il ne tient que des caracteres parti
culiers à telle ou telle ville , ou à un
certain nombre d'individus. ,, Toute Na-
,, tion , comme le remarque M. l'Abbé
C. eſt un aſſemblage de bonnes&de ود
१०
mauvaiſes qualités , de vertus & de
:
JUILLET II Vol. 1775: 77
, vices. D'ailleurs , le caractere national ,
,, s'il exiſtoit à une certaine époque ,
ود s'altere , ſe change par bien des cauſes
,, qui ſurviennent, le gouvernement , le
,, commerce& le mêlange des Etrangers.
„ De-là vient que , parmi les Hiſtoriens ,
„ Grégoire de Tours , accuſe les Italiens
و د
d'être ſans foi , de ſe faire un jeu du
,, parjure & d'étre enclins au larcin& au
,, meurtre. Dithmar , pluſieurs fiecles
,, après , les peint avec les mêmes couleurs.
Saint Bernard les traite de peuple
barbare , turbulent & orageux. D'autre
„ part , Jacques de Vitry , dans le ſiecle
ſuivant , préconiſe leur prudence , leur
,, gravité , leur maturité , leur attention
,, aux bienséances , leur fobriété , leur
ود
و د
و د
ود éloquence , leur aptitude au gouverne-
,, ment , leur économie , leur prévoyan-
„ ce, leur amour pour la liberté , leur
"
"
ود
وو
ود
haine pour le deſpotiſme. Le ſçavant
Barclai y ajoute la ſagacité ,la ſoupleſſe
&la patience. Si toutes cesbonnes qualités
ne font pas aſſez généralement
répandues en Italie,pour en compofer
,, un caractere national',on peutdu moins
le former de quelques unes telles que la
patience , la foupleſſe , la fagacité , l'éloquence.
L'Italien ſe réfout fans pei-
"
و د
78 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
"
و د
,, ne à attendre les événemens , ſans les
" précipiter. Point de forme qu'il ne
„ prenne pour arriver à ſes fins. Il faut
,, qu'une affaire foit exceſſivement em-
, brouillée, s'il n'en démêle pas le fil. Il
, a une éloquence naturelle dans la con-
„ verſation , où elle ſe montre fans apprêt
, la vivacité des images qu'il emploie
, ſes geſtes , les inflexions de ſa
voix , fon ton appuyé ſur des voyelles
ſonores qui terminent tous les mots de
, fa langue , vous forcent à l'attention ;
& il ſçait encore écouter. Une autre
„ qualité bien louable , c'eſt l'honnêteté
des Italiens pour les étrangers. Ils leur
ouvrent leurs palais , leurs maiſons de
, plaiſance , leurs jardins ; & cela , fans
faire acheter la grace par des prieres réi-
, térées , fans la retarder , fans faire ſentir
que c'eſt une grace , fans regarder
même à la qualité des perſonnes. Il ſuffit
„ que l'étranger ait une figure honnête.
Se hafarde - t - on à parler leur langue ?
و د
Join de courir le riſque d'un rire offenfant
, ou d'un perfiflage , on vous en-
, courage toujours par un parla bene , beniſſimo.
Mais ſi nous cherchons une
, paffion dominante en Italie ; c'eſt le goût
de la repréſentation. Les Grands , dans
ر و
و د
و د
و و
"
و د
و د
و د
25
JUILLET II Vol. 1775. 79
1
,, le palais qu'ils ſe bâtiſſent ne ſe logent
,, pas pour eux. Derriere une longue enfi-
,, lade de falles & de fallons où ils reçoi-
„ vent les viſites , où ils établiſſentles
„ conversations , où ils donnent des con-
, certs & des fêtes , ils ſe ménagent quel-
,, que réduit pour leur habitation,
"
Leur
livrée , leur cortege , leurs équipages
„ montrent toujours de laprétention. Ce-
,, pendant , comme ils ne veulent pas ſe
و د
ود
ود
ruiner , ils retranchent de leur table
,, pour nourrir cette magnificence. Ce
" goût de repréſentation s'étend proportionnellement
aux claſſes ſubalternes.
La bonne bourgeoiſie , aux approches
„ de quelque fête publique , ſe condamne
àdeux ou trois jours de jeûne , pour ſe
montrer en carroſſe , en louant des las
quais."
و د
"
Rien ne nous paroît moins guerrier que
les Italiens de ce fiecle , ſi on excepte les
ſujets du Roi de Sardaigne , que de fréquentes
guerres ont exercés. Cependant
eſt- il queſtion de leur liberté : l'eſprit
républicain vaut une armée. Gênes étoit
aux fers en 1746, ſous les armes Au - trichiennes.
Un Plébéien , le cordonnier l'Efpagnette
fait entrer le peuple dans ſon indignation
, l'arme , le mène à l'ennemi ,
8 . MERCURE DE FRANCE.
&Gênes eſt libre. Mais l'ennemi revient
avec de plus grandes forces. L'Eſpagnette
diſpute le paſſage de la Bocchete , commande
, y combat & meurt en héros. Le
courage qu'il avoit rallumé dans ſes concitoyens
, & les ſecours tardifs qui arriverent,
remirent la République dans ſon
afſfiette. Parmi pluſieurs traits que l'on
a cités à M. l'Abbé C ** , lors de ſon ſejour
à Gênes même , il en rapporte un qui
prouve que cet homme ſingulier avoit
une ame noble dans une condition trèsobſcure.
Au fort de la criſe, un négociant
Marseillois , qui avoit une maiſon de
commerce ,& des effets précieux à Gênes,
vint lui demander , à fon quartier général,
la permiffion de ſe retirer; il la lui occorda
avec la ſûreté dans l'exécution. Le négociant
, plein de reconnoiſſance , lui offre
une bourſe d'or , tréſor pour un artiſan
qui avoit une femme & des enfans à nour
rir. Refus ; le Négociant inſiſte , preſſe.
Que répond cet homme ? ,, Si en ce mo-
,, ment je n'étois que l'Eſpagnette , je
,, pourrois recevoir d'un homme riche
,, que j'oblige ; mais je ſuis Général ...
Eh ! que prétendez - vous , reprend le
Négociant ? Si vous réuſſiſſez , ſeroit- ce
de vous emparer du Gouvernement ?
- Nous ,
ود
ود
JUILLET II Vol. 1775. 8f
ود
ود
- Nous ſavons mieux combattre que
les Sénateurs , répond l'Eſpagnette ;
mais ils favent mieux gouverner. Ce
,, que je demanderai avant de quitter les
,, armes , c'eſt la réforme des abus. " Le
Sénat , ajoute M. l'Abbé C. , lui devoit
peut-être une ſtatue & des remerciemens
au peuple. Loin delà , avant la cataſtrophe
, ce Sénat alloit établir des impôts.
Le jour qu'il devoit s'aſſembler , pour en
concerter l'édit , un Noble , vraiment
noble , digne de l'immortalité , le Sénateur
Grillo,joncha l'antichambre du Confeil
de morceaux de corde de deux pieds
de longueur. La délibération entamée , on
lui demanda avec étonnement ce que fignifioient
ces cordes ? ,, Pour pendre ce
,, peuple , qui , depuis la prise d'armes , a
,, quitté ſon travail & ſon ſalaire journa-
ود
ود
ود
"
lier pour vous fauver ; ne vaut - il pas
,, mieux le pendre que de le réduire au
déſeſpoir ?-Mais il faut de l'argent ,
dit le Sénat : où le prendre ? Où il eſt,
répond le protecteur du Peuple. " Et à
l'inſtant ouvrant les portes du palais , il
fait entrer des crocheteurs chargés de cinq
cens mille livres en eſpeces qu'ils répan
dent fur le parquet. Exemple trop beau
pour qu'il ne fût pas fuivi !
F
82
MERCURE DE FRANCE.
De l'eſprit républicain quidomine dans
toute l'Italie , & de la promptitude du
peuple à ſe ſoulever contre le pouvoir arbitraire
, on pourroit conclure que ce peuple
eſt d'une humeur difficile , bruſque ,
emportée. Point du tout , ileſt plus doux ,
plus honnête que le Hollandois , l'Allemand,
l'Anglois ou le François. On s'en
apperçoit dans les embarras qui ſe trouvent
dans les rues ou fur les chemins.
Point de juremens , point de colere , point
d'injures , encore moins de coups.A Veniſe,
dans les obſtructions fréquentes des
gondoles ſur les canaux étroits , on entend
les gondoliers ſe dire les uns aux autres
: Fradel , non travagliar , non ſtrafcinar
i poveri Chriftiani. ,, Frere , tâchons
" de ne pas nous nuire , de ne pas nous
" brifer; pauvres Chrétiens que nous ſommes.
" Avec cette douceur de moeurs ,
avec cette tranquillité d'eſprit , ils s'entr'aident,
ils ſe débaraſſent plutôt. Rien
de plus ſoumis , de plus reſpectueux que
les domeſtiques , non ſeulement pour
leurs maîtres , mais pour tout autre. Les
valets de place que les étrangers ſont obligés
de prendre à leur ſervice, ſont d'une
exactitude & d'une patience à toute épreuve.
Vous les gronderiez , vous les frap
JUILLET II Vol. 1775. 83
periez , qu'ils vous traîteroient encore
d'Illuſtriſſimo , en vous priant de vous appaiſer
, pourvu qu'ils soient bien payés.
La ſobriété de ce peuple contribue ſans
doute à cette douceur de moeurs. Le vin
ne l'emporte jamais hors de la raiſon. On
ne s'aviſe pas de s'informer ſi un ouvrier,
ou un cocher qui ſe préſente , eſt ſujet
au vin.
Les Italiennes , affez communément ont
une taille légere avec des graces vives ,
ſans être factices. Fort peu empruntent
leur teint. A Rome elles ſont plus belles
que jolies. On n'entend pas dire qu'elles
ſe mêlent des gouvernemens. Les hommes
, qui en tiennent le timon , ſe piquent
de gouverner par eux mêmes. Il faut que
les femmes ſe contentent de plaire. Le
temps où elles ne ſe montroient pas , n'eſt
plus. On diſoit : jaloux comme un Italien.
On a trouvé le remede en leur confiant
la garde de leur propre vertu. Les
femmes du beau monde ont un Sigisbé ,
perſonnage galant qui tient de l'ancienne
chevalerie. Il ſert ſa Dame avec une
exactitude digne de reconnoiſſance. Il lui
donne la main à l'Eglife , au Spectacle ,
dans les couverſations , dans les promenades
; & , tandis que la Dame emploie
F
84 MERCURE DE FRANCE.
ſon ſigisbé, le mari ſe fait ſigisbé d'une
autre femme. Cette mode ne paroît pas
propre à faire des Lucreces. Mais les ma
ris ont penſé qu'il valoit mieux laiſſer les
femmes en liberté , que de s'égorger pour
l'amour d'elles . Cependant la pratique
des deux lits ne s'y eſt point encore introduite.
Le précepte donné à l'homme
des ſa création , adhærebit uxori fuæ , a
l'air d'être gardé. Les Tribunaux ne retentiſſent
point de demandes en ſéparation
. Un goût plus particulier aux femmes
d'Italie , plus répandu qu'en tout autre
pays , c'eſt celui des lettres & des
ſciences . L'hiſtoire en fait foi. M. l'Abbé
C. en cite quelques exemples.
Notre voyageur fait auſſi quelques réflexions
ſur la religion en Italie , ſur la
tolérance réligieuſe , ſur le luxe. Il nous
entretient des ſciences & des grandes bibliotheques
qui exiſtent en Italie , de ſes
monumens antiques & modernes , de fon
architecture , peinture & fculpture , de
ſes ſpectacles , de ſa muſique , de ſes mines
d'argent , &c. ,, Ces mines font ,nous
dit M. l'Abbé C. , tous les objets de
curioſité qu'elle renferme ; ſa muſique ,
ſes ſpectacles , fes tableaux , ſes ſtatues,
ſes palais , fes monumens anciens , fes
وو
"
JUILLET II Vol. 1775. 85
ود fêtes publiques & durables dans le
,, temps du carnaval à Naples , à Rome ,
" à Florence , à Veniſe. Ce font auffi ,
,, pour les voyageurs inſtruits, les attraits
,, d'une région où l'hiſtoire des hommes
,, a gravé ſes traits les plus intéreſſans ,
ود où tout les rappelle , où ils entrent par
tous les ſens : que ſais-je ? Le phyſique
même de l'Italie , ſes riantes campa-
„ gnes , ſes côteaux , ſes chemins parés des
,, guirlandes de la vigne , ſes riches ſitua-
ود
ود
ود
و د
ود
و ا
و د
و د
و د
tions qui invitent à bâtir ; une chaîne
de montagnes qu'on croiroit formée
avec deſſein par une Nature bienfaiſante
, pour verſer de ſes flans , dans
toute la longueur de l'Italie , les tor-
,, rens , les caſcades , & enfuite les plus
belles eaux ; les phénomenes en hiſtoire
naturelle ; fa pouzzolane , fon foufre
, fon cinabre , ſes lacs foufrés , ſes
volcans , dans lesquels on voit tous les
volcans ; cet amas de curiofités en tout
,, genre , dans un beau pays : voilà fes
mines d'argent". Ces mines , ajoute
notre obſervateur , ſont d'autant meilleures
, que les voyageurs , outre les dépenſes
de néceſſité , en font beaucoup d'autres
que l'adreſſe & l'avidité des Italiens
leur arrachent. L'Italien enfermeroit le
ود

Fa
86 MERCURE DE FRANCE .
Colliſée , s'il le pouvoit , pour en faire
payer la vue. Le voyageur ne ſe contente
pas de voir, il eſt tenté de rapporter
quelque choſe dans ſa patrie: l'un , des tableaux
, l'autre des pierres gravées ; celuici
des médailles , celui - là des bronzes
antiques. L'Italien a mille moyens pour
tromper les connoiffeurs - mêmes , qui
emportent ſouvent des copies pour des
originaux; du billon , en laiſſant du bon
argent.
Le voyage de Hollande , placé à la fuite
du voyage d'Italie , eſt une eſpece de Journal.
Mais ce Journal préſente pluſieurs
remarques hiſtoriques & critiques qui
tendent à nous confirmer que la Hollande
eſt par excellence la patrie du commerce
, de l'induſtrie & de la liberté. Tous
les arts utiles y font pouffés à une grande
perfection ; on apperçoit de tous côtés des
moulins - à - vent , tout autrement conditionnés
que les nôtres , tant pour l'effet
que pour l'élévation , la folidité , la beauté
& la propreté. On en voit qui font
flanqués de deux pavillons agréablement
conſtruits ; c'eſt où loge-le maître du moulin.
Comme les Hollandois ne fauroient
employer l'eau par force mouvante , ils
emploient le vent , & ils l'appliquent à
JUILLET II Vol. 1775. 87
0
tout , a moudre , à ſcier , à épuiſer les eaux
nuiſibles , &c. On connoît , à leurs écluſes
, à leurs canaux , à leurs pompes , qu'ils
font très - habiles dans l'hydraulique. Il
eſt peu de peuples plus laborieux, & qui
fachent mieux ſe procurer ce que la Nature
a refuſé. Ils n'ont ni lin , ni chanvre
, ni manufacture de toiles , & cependant
ils font un grand commerce en toiles
qu'ils tirent du Brabant , & qu'ils font
blanchir chez eux , fur- tout à Harlem ,
où l'art de blanchir eſt porté à ſa perfection.
Ils n'ont point de blé , & ils approviſionnent
ceux qui en ont , ils mangent
le pain à bon marché , rélativement
a l'aiſance du peuple & l'abondance de
l'argent. La livre vaut 4ſols de France.
Ils n'ont point de vignes , ils ont des
Ivins de tous les pays , qui ne font pas
fort cher. Le vin le plus commun eſt
celui de Bordeaux , qui ſe vend ordinairement
32 fols de France , la bouteille.
Il ſe fait fort peu de livres dans le pays ,
& la librairie y eſt très floriſſante. Ce que
la Nature leur a donné , ils en tirent le
meilleur parti poſſible; point de Nation
qui entende mieux à faire profiter le bétail
par les ſoins qu'il demande , la propreté
entr'autres. En fait de jardinage , le
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
Hollandois tire de la terre tout ce qu'on
en peut tirer, Les légumes de toute efpece
font très-bons. Les melons même ſont
beaucoup meilleurs qu'on ne devroit l'efpérer
du climat, On eſt ſurpris de trouver
le parfum des ananas au fond de la
Nord- Hollande. Les fleurs font une branche
de commerce , qui n'eſt pas comptée
ailleurs . Alcmaer , Capitale de la Nord-
Hollande n'a pas peu contribué à la réputation
de la Hollade en général pour la
culture des fleurs. Les florimanes de Paris,
feront moins étonnés que le vulgaire de
ce que notre voyageur rapporte ici. Les
regîtres d'Alcmaer , dit- il, atteſtent qu'en
1637 on vendit publiquement , au profit
de la maiſon des Orphelins , cent- vingt
tulipes avec leurs cayeux , pour le prix
de quatre - vingt - dix mille florins. Une
ſeule , nommée le Vice Roi , fut vendue
quatre mille deux cents trois florins : une
autre , l'Amiral d'Enchayſen , cinq mille
deux cents florins .
Ce même Journal de voyage fait mention
d'un phénomene peu connu dans
l'hiſtoire naturelle. Des pécheurs de Scheveling
, joli village à la diſtance de trois
milles ſur la Mer du Nord , venoient de
tirer de cette mer, nous dit notre voya
:
JUILLET II Vol. 1775. 89
geur , un arbre où étoient attachés des
milliers de gros vers , longs d'un pied &
plus , diametre de fix lignes , tranſparens
comme du cryſtal un peu terne. Ces vers
tiennent par la queue à l'arbre , & la tête
eſt enfoncée dans une coquille bivalve ,
avec deux fentes vers la ſommité. Quand
le vers ouvre ſa coquille , il en fait fortir
une attenne frangée & friſée , qui s'allonge
& fe roule alternativement. Il y a
apparence , ajoute le voyageur obſervateur
, que dans la mer il prend ſa nourriture
par- là. Peut-être auſſi en tire- t- il de
l'arbre auquel il adhere par la queue ; car
celui que M. l'Abbé C ** en a détaché
pour l'apporter à la Haye , a commencé à
noircir & à ſe gangrener trois ou quatre
heures après. Cette mort a débuté du côté
de la tête. Les milliers qui ont été laisfés
collés à l'arbre , étoient encore pleins
de vie , quoique pêchés depuis quinze
jours & plus.
Les autres remarques ou obſervations
contenues dans ces voyages intéreſſeront
ceux - mêmes qui connoiſſent les autres
bons écrits publiés ſur les mêmes objets..
Ils pourront prendre plaiſir à comparer
les manieres de voir de différens voyageurs
, pour mieux apprécier celle à la
quelle ils doivent ſe fixer.
1
F5
90 MERCURE DE FRANCE:
Instructions fur l'usage de la Houille , plus
connu ſous le nom impropre de Charbon
de terre, pour faire du feu; ſur la maniere
de l'adapter à toutes fortes de
feux; & fur les avantages tant publics
que privés , qui réſulteront de cet ufage.
Publiées par ordre des Etats de la
Province de Languedoc. Par M. Venel
, Docteur en Médecine de la Faculté
de Montpellier. Vol. in-8°. avec
figures. Prix , 6 liv. broché. A Lyon',
chez Gabriel Regnault ,& à Paris , chez
Durand , libraire , (à Amsterdam chez
Rey.)
L'Auteur expoſe ,dans unDifcoursprélimaire
, la diſette où se trouve la Province
de Languedoc relativement au bois á
bruler. Mais ce n'eſt point un état dedétreffe
& de pauvreté réelle que M. V. a
voulu repréſenter. Il fait voir au contraire
que la plus grande proſpérité qui dépend
fans doute d'une agriculture floriſſante
ne peut ſe trouver dans un pays chargé de
bois. C'eſt donc un des préfens les plus
précieux qu'on puiſſe faire à la Province
que de lui fournir un aliment du feu
abondant , inépuiſable , qui ne ſoit abſo-
1
JUILLET II.Vol. 1775. gr
lument propre qu'à cet uſage , & qui ne
croiſſe aux dépens d'aucune autre richeſſe.
La houille ou charbon de-terre eſt ce préfent.
Les bonnes mines de houille , qui
font communes en Languedoc , font ordinairement
inépuiſables ; enſorte qu'outre
la ſécurité qu'elles peuvent inſpirer
-ſur l'approviſionnement durable de la Province
, elles lui aſſurent encore la véritable
richeſſe à cet égard, l'abondance ,
ſans laquelle les beſoins font à peine fatisfaits.
La ſage adminiſtration de la Province ,
comme l'obſerve M. V. dans ſon Difcours
préliminaire , n'admettant d'autres moyens
pour procurer des avantages publics , à ſes
habitans , dans l'ordre des choſes dont il
s'agit ici , que les encouragemens & les
inſtructions ; la meilleure ou plutôt l'unique
voie pour parvenir à leur procurer
l'avantage propoſé , c'eſt de travailler en
même-temps d'une part à enſeigner les
moyens d'approprier le charbon de terre
à toute forte de feux , & de démontrer
clairement la commodité & l'économie
de cette pratique , & de l'autre , à rendre
le charbon de terre commun en Languedoc
, en cherchant les mines de ce charbon&
les exploitant de tous côtés : car il
92
MERCURE DE FRANCE .
importe ſur- tout que les frais de tranſport
en foient épargnés. Mais il eſt clair que
c'eſt par le premier travail qu'il faut commencer
; car , plus on reconnoîtra au charbon
de terre d'uſages commodes & favorables
à l'économie , plus on en demandera
, & plus , par conséqnent , on
peut eſpérer qu'il fortira de la terre de
toutes parts. Au lieu que dans l'état actuel
des chofes , on auroit beau établier des magaſins
de charbon de- terre & le livrer à
vil prix , le préjugé , généralement répandu
contre la commodité & même la poſſibilité
de ſes emplois , le feroit négliger ,
comme on le néglige en effet pour beaucoup
d'uſages , auxquels on l'emploieroit ,
dès à préſent avec avantage , malgré le
prix trop haut que lui donne ſa rareté.
Les Etats ayant pris ces objets en conſidération
, ont ordonné , pendant leur
aſſemblée de 1772 , qu'il feroit dreſſé un
corps d'inſtruction ſur l'emploi du charbon-
de-terre dans tous les feux deſtinés
aux uſages domeſtiques , & à différens
arts ; & que l'écrit qui le contiendroit ,
feroit préſenté aux Etats pendant leur afſemblée
de l'année ſuivante , pour être , en
cas qu'il remplît leurs vues , publié & répandu
fans délai dans la Province. C'eſt
JUILLET II Vol. 1775.93
ce corps d'inſtructions qui fait le ſujet du
préſent ouvrage , dans lequel on a été
obligé , prémierement d'établir qu'on
pouvoit faire du feu avec le charbon deterre.
Il y a cette circonſtance remarquable
, ajoute M. V. , qu'il falloit encore
prouver à ceux qui avoient vu bouillir du
firop ou une leſſive de cendres ſur un feu
de houille , qu'on pouvoit auſſi , avec le
même feu , faire bouillir le pot ou le chaudron
de la cuiſine , chauffer un poële , &c.
Secondement il a fallu détruire dans le
Public , & notamment dans la partie du
public , réputée la plus ſaine , les préjugés
qui s'oppofoient aux ſimples eſſais , &
principalement le reproche d'inſalubrité
dont on accuſe la fumée du charbon-deterre.
Troiſiemement , on a eu à démontrer
au conſommateur l'économie préſente
, actuelle , & les autres avantages qu'il
trouveroit dans tous les différens emplois
du charbon - de - terre. Enfin , les gens
étant ſuppoſés déterminés , il a fallu leur
enſeigner la maniere d'employer le charbon-
de-terre dans chacun de ſes différens
uſages.
D'après cette vue , M. V. adiviſé l'ouvrage
en trois parties. La premiere renferme
les connoiffances générales ſur la na94
MERCURE DE FRANCE.
ture , les eſpeces & les préparations du
charbon - de - terre. L'Auteur y réfute les
erreurs populaires contraires à l'emploi
de ce charbon , & tâche d'établir en leur
place la démonſtration rigoureuſe de ſes
avantages. M. V. s'eſt permis ,dans cette
premiere partie , l'uſage de quelques expreſſions
& de quelques notions qui fuppoſent
dans le lecteur au moins quelque
teinture des ſciences auxquelles le ſujet
appartient.
Dans la ſeconde & la troiſieme partie
qui font toutes pratiques , l'Auteur s'eſt
abſtenu , autant qu'il lui a été poſſible ,
d'uſer des termes qui n'étoient point de
J'uſage le plus commun ; &, fila pauvreté
du langage vulgaire l'a obligé quelquefois
d'emprunter des mots au langage des arts
ou des ſciences , dans les inſtructions relatives
aux uſages domeſtiques , ou à l'exercice
des arts communs ou groſſiers , il
a tâché de définir les termes en note.
Enfin lorſque M. V. a traité des arts
exercés ſeulement par des artiſtes intelligens
& inſtruits , il a cru qu'il devoit alors
parler le langage de l'art ; &, dans ce cas
là encore , il a penſé ne devoir propoſer
que des vues & des notions générales ;
parce que fon but n'étoit que de réveiller
JUILLET II Vol. 1775. 95
l'attention du Lecteur ſur les objets de cet
ordre. M. V. n'a pas prétendu donner à
cet égard des inſtructions ſuffiſantes. Il
déclare au contraire , dans ſon Diſcours
préliminaire , qu'on ne peut trouver ces
inſtructions que dans les atteliers de chaque
art , où l'homme le plus intelligent
doit ſuivre les opérations entieres qui s'y
exécutent pour ſe mettre en état de les
exécuter ou de les diriger lui- même.
Zely , ou la difficulté d'être heureux ;
Roman Indien , ſuivi de Zima & des
Amours de Victorine & de Philogene ,
publiées par A. M. Dantu. In-8°. A
Amſterdam ; & ſe trouve à Paris , chez
la Ve Ducheſne, libraire.
Zély , après avoir éprouvé différentes
ſituations , avoue à ſon ami qu'il a trouvé
le bonheur en cédantauſentiment. ,, Tant
,, que j'ai fuivi la raiſon , ajoute- t- il , je
" n'ai fait que des ſottiſes. " Les faits rapportés
dans ce roman moral ſemblent justifier
cette réponſe. Une raiſon bien ordonnée
cependant peut nous conduire au
bonheur , en nous montrant le vuide de
ce qui fait l'objet de l'ambition de la plu
96 MERCURE DE FRANCE.
pa'r des hommes , en nous apprenant à
calmer l'inquiétude de nos deſirs & répri .
mer ces foucis rongeans qui s'étendent
& s'accroiffent toujours avec la fortune ,
en nous convainquant enfin que la tempérance
ou la modération dans la jouiſſance
laiſſant peu de priſe au defir & au dégoût
, eſt la vertu que le ſage doit le
plus rechercher pour mener une vie douce
& tranquille.
Le conte moral de Zély eſt ſuivi de
celui de Zima , dicté dans le même eſprit
que le premier. Le volume eſt terminé
par l'hiſtoire des Amours de Victorine &
de Philogene. L'Editeur nous prévient ,
dans un Avertiſſement , que cette hiſtoire
eſt fondée ſur une anecdocte véritable ,
mais peu importe pour le lecteur que
cette anecdote ſoit vraie ou non , ſi elle
ne lui préſente rien qui intéreſſe ſon
coeur ou fon efſprit.
Mémoires & Observations fur la perfectibilité
de l'Homme , dediés à M. de Sartine.
Recueil V , contenant un nouveau
Tableau analytique de l'évidence
& de la certitude. Par M. Verdier ,
Docteur en Médecine , Inſtituteur-
Phyſicien , &c. chez Moutard , rue du
Hurepoix.
JUILLET II Vol. 1775. 113
toutes les Differtations particulieres qui
ont paru ſur les maladies épidémiques du
Royaume. M. Boc'hoz , qui s'attache
depuis long-temps à faire connoître tout
ce qui peut concerner les trois regnes de
la nature avec leurs acceſſoires , s'occupe
de ce projet: il adéjà raſſemblé une infinité
de Mémoires ſur cet objet ; il ſe
propoſe , quand il ſera parvenu à s'en
procurer la plus grande partie , d'en publier
le recueil ; ce recueil fera très-intéreſſant
pour ceux qui s'appliquent à l'art
de guérir.
Observations ſur les effets des vapeurs
mophétiques ſur le corps de l'homme ,
& fur les moyens de rappeler à la vie
ceux qui ont été ſuffoqués. Nouv.
édition , augmentée d'un extrait de
quelques obfervations nouvelles qui
confirment l'avantage du traitement
que l'on conſeille contre la fuffocation
par la vapeur du charbon , & dans laquelle
on prouve qu'il eſt avantageux
de ſouffler dans la bouche de quelques
nouveaux nés pour les rappeler à la
vie. Par M. Portal , Médecin Confultant
de Monfieur , &c. A Paris , chez
Méquignon le jeune , Libraire , au
H
114
MERCURE DE FRANCE.
Palais Marchand , Perron Saint Barthélemi.
Cette petite brochure mérite ſans contredit
d'être accueillie ; elle intéreſſe ſi
fort l'humanité par les obſervations qui
s'y trouvent rapportées , qu'elle devroit
ſe trouver entre les mains de tout Citoyen.
M. Portal prouve par cet Ouvrage
combien il s'intéreſſe à la conſervation
de ſes ſemblables .
Réflexions fur les Mémoires. Par M. de
la Croix . A Paris , chez Demonville ,
imprimeur de l'Académie Françoiſe .
Dans le temps où les Mémoires n'intéreſſoient
que les Plaideurs , & n'étoient
lus que par les Juges , on ne ſe ſeroit pas
aviſé de faire des réflexions ſur ces productions
éphémeres : mais depuis que le
Public s'en eſt emparé, depuis qu'il en
juge le ſtyle , la fuperficie, en attendant
que les magiftrats ayent prononcé ſur le
fond; le ſujet que M. de la Croix a traité
n'eſt pas indifférent.
Les Mémoires ſont- ils vraiment utiles
? La publicité qu'ils donnent aux affaires
ne les rend-elle pas dangereux ?N'eſtJUILLET
II Vol. 1775. 115
-il pas néceſſaire d'en réprimer le ton licencieux
, fans cependant porter atteinte
à l'éloquence du Barreau , ſans étouffer
fa chaleur falutaire ? Voilà ce que l'Auteur
examine.
Il feroit à ſouhaiter fans doute qu'il
n'y eût ni Juges , ni livres de loix , ni
défenſeurs ; que le bien de la veuve &
ود
ود
ود
ود la vie de l'homme fuſſent ſous la ſauve-
,, garde de l'honnêteté publique :vaine chimère
à laquelle l'imagination ne peut
„ pas même ſe livrer un inſtant ! L'homme
ود
ود de la Nature eſt injuſte toutes les fois
,, que ſon intérêt lui commande de l'être
ود
ود
ود
Il eſt vindicatif; la crainte ſeule met
,, un frein à ſa vengeance. S'il eſt foible
,, il calomnie ; s'il eſt fort , il tue. Les
loix les plus équitables , c'eſt l'intérêt
qui les a créées. Où il n'y a point de
propriétés , il n'y a point de loix ; où il
,, y a des propriétés , il faut des loix ; ſans
elles on mettra toujours en queſtion ce
qui ne doit plus y être : où il y a des loix ,
il faut des Juges qui ſoient leurs organes
: où il y a des Juges , il faut des hommes
qui éclairent leur juſtice , ſinon le
feu couſumera ce qu'il doit purifier".
L'Auteur fait une réflexion bien juſte.
Plus les conditions deviennent inéga
ود
ود
و د
"
و د
ود
دو
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
, les , plus la juſtice doit les rapprocher
,, de l'égalité. Si l'homme, puiſſant par
و د
و د
fon bien, par ſon exiſtence , l'eſt en-
,, core par la loi , que deviendra le malheureux
qui luttera contre lui ſans for-
,, tune & fans exiſtence ? Pour que la loi
ſoit égale il faut que le pauvre puiſſe
l'invoquer avec la même aſſurance que
le riche.
ود
ود
و د
ود
ود
"
Tant que la cauſe du pauvre & celle
du riche ſe plaideront dans une audience
publique par la voix de deux
,, orateurs , il n'y aura d'autre inégalité
entre les combattans que celle du
droit".
و د
ود
L'Auteur obſerve qu'il y a des cauſes
(& ce font les plus importances ,puiqu'elles
intéreſſent l'honneur & la vie) qui ſe
jugent en filence ; il fait voir combien
dans celles - là , l'homme puiſſant a d'ascendant
ſur le foible , qui oſe à peine
prononcer le nom de ſon ſuperbe adverfaire.
ود
ود
"
,, L'indigent qui tremble , a un air de
mauvaiſe foi ; ſon embarras obfcurcit
la vérité , & il eſt condamné. Mais il ne
le ſera pas , ſi une défenſe publique im-
,, poſe au fecrétaire du Rapporteur , &
,, l'oblige d'être fidele dans ſes extraits
JUILLET II Vol. 1775 11
وو
"
il nele fera pas , ſi tous les Juges, inſtruits
de ſa cauſe préſentée avec force &préciſion
, peuvent en ſaiſir tous les points
& ramener à l'équité celui d'entre eux
,, qui auroit le malheur de s'en écarter.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود Voulez vous , chez une Nation, où
l'honneur eſt compté pour tout& la
vertu pour peu de choſe , mettre un
frein à l'injuſtice ? Menacez- la de la dévoiler
, de l'expoſer au grand jour dans
toute ſa laideur; & vous verrez tous
,, ceux auxquels il reſte encore quelque
choſe à perdre , étouffer dans leur naisfance
les affaires qu'il ne pourront défendre
au tribunal de leur confcience.
"
ود
ود
ود
ود
"
"
و د
"
و د
La défenſe de l'opprimé ne doit être
ni amere ni licencieuſe ; mais elle doit
encore moins être foible & traînante.
Le malheureux a le droit de s'exprimer
avec énergie . Il y a loin de la force
du raiſonnement à l'indécence.
و د
La médiocrité n'a qu'un ſtyle ; l'élo-
,, quence en a autant que de ſujets. Les
plaintes d'une épouſe opprimée , d'une
mere avilie par ſes enfans , ne doivent
,, pas reſſembler à celles d'un avide créancier.
Le cri de l'intérêt n'eſt pas celui
du malheur.
"
و د
"
ود Il y a des cauſes oùl'écrivainnedoit
H3
118 MERCURE DE FRANCE .
„ que raiſonner ; d'autres où il faut qu'il
touche , qu'il intéreſſe , qu'il faſſe tom- "
و د
ود
"
و د
59
ber l'arrêt de mort des mains du Juge
,, qui le lit ; d'autres où il doit tonner ,
„ épouvanter , répandre la terreur & l'indignation.
Eh ! que deviendra l'elo-
,, quence du Barreau , celle qui eſt la plus
utile aux hommes , ſi on lui enleve ſes
beaux mouvemens , ſi l'on éteint ſon
feu , ſi on lui fait un crime de ſa véhé-
,, mence , ſi l'on comprime ſon activité !
Ce ne ſera plus qu'un guerrier défarmé,
dont le courage ne pourra plus rien pour
le foible. L'orphelin l'appellera en vain
à ſon ſecours ; l'innocent élevera inutilement
vers lui ſes mains chargées de
chaînes ; la femme , pourſuivie par fon
mari furieux , paſſera devant lui en implorant
ſa valeur & il regrettera ſes
ود
ود
"
و د
و د
"
و د
و د
و د
armes..."
Réflexions d'un Citoyenfur les Enfans naturels.
A Paris , rue Saint - Jean - de-
Beauvais , la premiere porte cochere
au-deſſus du College.
e, on En ouvrant les Faſtes de l'hiſtoire ,
voit dans tous les ſiecles ,& preſques dans
tous les lieux , les enfans naturels couverts
JUILLET II Vol. 1775. 119
de l'infâmie publique. On voit , dans les
loix de Solon, que les peres étoient privés
de l'autorité paternelle ſur les bâtards. Le
plaifir , diſoit cet ancien Législateur , devoit
être leur unique récompenfe. A Rome
, c'étoit le même uſage. Suidas ajoute
que le pere ne pouvoit laiſſer à ſon bâ
tard plus de cinq mines qui , ſelon la fuputation
de Budée , font cinquante écus
de notre monnoie. Anciennement à Rome
ils étoient réellement exclus de la fucceffion
de leurs peres ab inteftat. Il y avoit
une grande différence entre les Enfans naturels
& les Bâtards , qu'on appeloit purios ,
c'eſt à dire bâtards adultérins. Parmi
nous les bêtards ſont non - ſeulement incapables
de fuccéder ab intestat à leurs
peres & meres , mais auſſi de leur fuccéder
en vertu des diſpoſitions univerſelles
par donation entre vifs ou diſpoſitions
teſtamentaires. La plupart des Coutumes
bornent ces diſpoſitions à des donations
modérées pour leurs alimens & entretiens.
L'Auteur de ces Réflexions ſoutient
que la légiſiation ſur cet objet eſt trop
ſévere , & que la naiſſance n'étant pas
l'ouvrage de notre volonté , ne devroit
point être ſoumiſe à aucune peine. Senſi120
MERCURE DE FRANCE .
,
ble à l'état triſte de ces êtres iſolés &
malheureux , que la Nation force à être
vils & quelquefois même criminels il
attaque avec vivacité l'opinion qui a donné
lieu à ces loix qu'il trouve trop dures.
Et les différentes fortes de légitimation ne
ſont pas à ſes yeux un remede qui adouciſſe
, autant que l'humanité l'exige , l'état
affligeant de ces hommes qui , par leurs
qualités perſonnelles & par le bon uſage
de leurs talens , devroient jouir des principaux
avantages de la ſociété. Le fort des
filles excite la ſenſibilité du Citoyen , &
ſemble animer ſon éloquence. La Na-
ود
ود
و د
و د
و د
ود
ود
ture intelligente & fage , dit- il , en leur
donnant plus d'agrémens qu'aux hom-
,, mes , leur a donné auſſi plus de foibleſſe
, afin de compenfer également les
,, avantages des deux ſexes ; moins fortes
qu'eux , elles favent moins réſiſter aux
traits de l'adverſité. Peut- on , fans frémir
, jeter les yeux fur les fuites affreuſes
qu'entraîne la malheureuſe condition
d'une fille naturelle, un trifte
,, couvent , un mariage hafardeux , ou les
horreurs de la débauche. Voilà à-peuprès
le fort qui les attend; mais je tire
les rideaux fur ce ſpectacle d'horreur ,
,, je ne veux qu'attendrir mes lecteurs &
non les affliger."
"
ود
ود
و د
ود
ود
Dictionnaire
JUILLET II Vol. 1775. 97
Hurepoix. Prix , 24 ſols à Paris , &
30 fols , frane par la poſte par - tout
le royaume.
Dans deux entretiens; l'un ſur la perception
de la vérité ,& l'autre ſur le juges
ment , M. Verdier diſcute , avec une ſage
critique , les principes qu'on prend communément
dans les écoles pour les caracteres
de l'évidence & de l'ignorance , de
la certitude , de l'opinion &du doute. Il
fait voir la confuſion qu'on y fait communément
des regles de la vérité avec les
différens états où l'ame peut ſe trouver à
ſon égard. Il fait obſerver quel tiſſu de
fophifmes il faut employer pour faire de
longues démonſtrations des premiers prin
cipes des connoiſſances humaines , qui
n'ont beſoin que d'être analyſées pour
être conçues par tout eſprit préparé à la
perception de la vérité. Par exemple , un
Logicien moderne a donné pour regle ;
que , ſi l'autorité divine s'oppose clairement
à l'évidence physique , il faut tenir
cette derniere pour fauſſe. L'évidence
„ fauffe ! s'écrie M. Verdier. Et où pren
dre donc la regle qui fera diftinguer
l'évidence fauſſe de l'évidence vraie ,
,, L'analyſe nous démontrera que la cers
و د
"
ود
G
98
MERCURE DE FRANCE.
ود
,, titude de la révélation eſt une ſuite de
la certitude phyſique , & que par con-
„ féquent elle ne peut jamais lui être
" contraire."
Après avoir diſſipé , par l'analyſe , le
voile épais qui couvre le ſanctuaire des
ſciences , M. Verdier en fait voir en quelque
forte le périſtile dans un nouveau
Tableau analytique des différens états de
l'ame par rapport à la vérité.
Il propoſe enſuite , pour créer l'éviden
ce & la certitude , un eſſai qui fait bien
voir que l'ame a beſoin d'un exercice de
tous les ſens extérieurs & intérieurs , ſuivi
avec méthode , pour acquérir les richeſſes
qui lui ſont propres , & cette activité
dont elle eſt ſuſceptible.
Suit une obſervation ſur une maladie
du cerveau qui a coupé les liens que
l'éducation avoit mis entre les idées &
leurs ſignes vocaux. Rien ne démontre
mieux les effets phyſiques de l'éducation
littéraire que ces fortes d'obſervations.
Enfin ce recueil préſente , comme les
précédens , une ſuite hiſtorique de notices
ſur l'éducation que reçoivent les éleves
de l'Auteur dans ſa maiſon. Pour intéreſſer
davantage les Inſtituteurs dans ce
JUILLET II Vol. 1775. 99
houveau genre d'obſervations , M. Verdier
y difcute par occaſion des queſtions
fort importantes . Par exemple , on a demandé
à quel âge on doit initier les enfans
dans l'étude de la langue Latine
L'Auteur répond qu'on ne peut commen
cer cette étude de trop bonne heure ; &la
raiſon qu'il en donne eſt que cette langue
eft plus facile & plus propre à développer
l'entendement ; que la langue Françoiſe
elle - même. Il ſeroit à ſouhaiter que la
France poſſédât un certain nombre d'Instituteurs
auffi zélés & auſſi laborieux que
M. Verdier. Bientôt l'obſervation &
l'expérience apprécieroient cette infinité
de principes qu'on ne ceſſe de hafarder
fur l'art qui demande le plus de précifion.
Moyens d'extirper l'Ufure , ou projet d'établiſſement
d'une caiſſe de prêt pus
blic , à fix pour cent fur dettes actives
, effets au porteur , effets de commerce
, loyers , fermages , contrats &
obligations ; à huit , ſur nantiſſemens
mobiliers , modérés à fix pour les Ou
vriers , Laboureurs , Artiſans , juſqu'ä
200 liv. & gratis aux Pauvres , pour
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
un mois , juſqu'à 12 liv. Par un Avocat
au Parlement. A Paris , chez
Leſclapart , quai de Gêvres .
On s'eſt plaint , dans différens temps ,
que les faiſeurs de projets étoient ou trop
écoutés , ou trop décriés. Si l'expérience a
prouvé que la plupart s'étoient trompés
dans leurs calculs , & n'avoient pas ſouvent
la bonne foi qui eſt ſi néceſſaire lorſqu'on
veut perfuader les autres , il n'en eſt pas
moins certain que le bonheur d'un Empire
ne tient quelque fois qu'à un projet.
C'eſt un faiſeur de projets , a-t-on dit ,
qui a changé la face de l'Europe , en
établiſſant l'équilibre entre les Puiſſances
qui la partagent; un faiſeur de projets
qui a fait de Paris le centre des Arts ; un
faiſeur de projets qui a rendu la France
une Nation commerçante. Rien ne ſeroit
done plus contraire au bien public que
de rejeter fans examen les projets qu'un
Citoyen éclairé nous offre.
Le nouvel établiſſement , dont on discute
les avantages dans cet Ouvrage , n'a
d'autre objet que d'extirper pour toujours
l'uſure , qui fait depuis long-temps tant
de ravages au milieu de nous. Les Princes
2
JUILLET II Vol. 1775. 101
l'ont regardée comme le fléau de leur
Etat , & n'ont rien oublié , par leurs
Edits & par leurs Ordonnances , pour
l'exterminer entierement. Les Papes l'ont
appelée un abyſme qui dévore les ames &
épuiſe les biens. Les Evêques de France
l'ont comparée à la rate qui , étant enflée
, deſſéche les corps & affoiblit la
République, Les Philoſophes Payens
l'avoient regardée comme un mal , dont
tout le monde devoit avoir naturellement
de l'horreur. La République Romaine ,
avant l'introduction du luxe , défendoit
ſéverement l'uſure à ſes Citoyens , &
condamnoit l'Ufurier à une peine plus
grande qu'elle ne faiſoit ceux à qui on
donne le nom de voleurs & de larrons. On
ne fauroit donc trop louer le zele d'un Jurifconfulte
, qui a combiné tous les meilleurs
moyens poſſibles de pourvoir aux beſoins
urgens de ſes Concitoyens , ſans alimenter
la cupidité de ces ames de boue ,
qui cherchent à mettre à profit le malheur
d'autrui. Tous les Corps municipaux doivent
concourir au ſuccès d'un établiſſement
ſi utile à l'humanité ; tous les Souverains
doivent accorder leur protection
aux Citoyens qui conſacrent leurs talens
àdes objets auffi avantageux pour le bien
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
public. C'eſt à eux à faire examiner les
avantages & les inconvéniens de ces fortes
de projets , & à propoſer ces récompenfes
à ceux qui auront enfin découvert
l'établiſſement le plus propre à ſecourir
les Citoyens , que le malheur des temps
a ſouvent réduits aux extrémités de l'indigence.
L'Auteur du projet attribue à
trois raiſons principales les cauſes de la
prévention contre les caiſſes de prêt public.
La premiere , c'eſt qu'on a toujours
voulu en faire un projet de finance , &
l'on n'a pas fenti que le plus parfait défin
téreſſement doit en être l'ame ; qu'il faut
être généreux fans réſerve , lorſqu'on veut
remédier aux malheurs de ſes Concitoyens,
& ſe borner aux ſimples frais néceſſaires
au ſoutien d'un pareil établiſſement : auffi
ces projets à 15 , 18 , 20, 30 pour 100
ont ils échoué.
La ſeconde , c'eſt qu'on a reſtreint
leurs bienfaits , en bornant leurs fecours
aux ſeuls gages mobilliers ; & l'on n'a pas
ſenti que peu de Citoyens font dans le
cas de donner des meubles en gage , parce
qu'en général l'on n'a que fon nécesfaire
; que le moindre déplacement , s'il
elt apperçu , feroit ſouvent plus ter
JUILLET II Vol. 1775. 103
0

1
rible , par le diſcrédit dont il feroit la
cauſe , que la perte la plus réelle.
La troiſieme , c'eſt qu'il n'y a pas eu
encore juſqu'à préſent , un plan bien médité
pour ces fortes d'établiſſemens. Pour
former un projet , il ne faut que de l'imagination
: c'eſt un point à ſaiſir. Pour en
tracer le plan , il faut en outre des lu
mieres : c'eſt un enſemble à réunir. Tout
le monde peut projeter : mais il faut des
connoiſſances pour faire mouvoir les refforts
combinés d'une vaſte machine , en
voir d'un coup -d'oeil tout l'accord. II
nous ſemble , continue l'Auteur , qu'à
l'égard d'une caiſſe de prêt public , on n'a
jamais bien ſenti les principes qui doivent
la régir.
Ici on ajoute à ces obſervations que
- dans les Monts de Piété ou Lombards
établis , il s'y eſt ſouvent gliſſé des abus ,
& qu'un abus frappe plus que le bien
n'eſt ſenti ; il n'eſt pas étonnant qu'on
ait préſumé qu'ils pourroient être trèsdangereux.
L'Auteur montre bien la pureté de fon
zele , en ſuppliant ſes Concitoyens de
réexaminer avec lui la matiere , & de
vouloir bien difcuter les idées qu'il préſente
pour l'établiſſement d'une caiſſe de
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
prêt public. Il développe fon plan avec
trop de clarté pour ne point donner les
nouveaux éclairciſſement qu'on peut lui
demander , & pour n'être pas prêt à répondre
aux objections ſolides qu'on lui
fera. On trouve à la fin de fon Ouvrage
le projet pour trouver & aſſurer les fonds
néceſſaires à l'établiſſement de la caiſſe,
On l'appuye ſur les probabilités de la
durée de la vie humaine , par M. de Parcieux
; & on y joint le tableau des bénéfices
que feroit la caifſſe de prêt public
fur les ſommes empruntées , & de la
répartition graduelle & viagere de ces
mêmes bénéfices aux bailleurs de fonds.
Rien de ſi propre à foutenir le zele
d'un bon Citoyen , que l'idée flatteuſe
de voir renaître l'abondance dans tous
les Ordres de l'Etat , & de contribuer ,
par ſes travaux , à la deſtruction entiere
du fléau affreux de l'ufure , qui a causé
la ruine de tant de familles.
Recherches critiques historiques & topographiques
fur la Ville de Paris , depuis
ſes commencemens connus juſqu'à préfent
; avec le plan de chaque Quartier.
Par le ſieur Jaillot , Géographe ordinaire
du Roi , de l'Académie Royale
JUILLET II Vol. 1775. 105
des Sciences
gers.
i
1
Belles - Lettres d'An-
Quid verum... curo &rogo & omnis in hoc fums
Hor. Lib. I. Epift. I.
vingtieme quartier : Saint Germaindes-
Prés. Brochure in-80. A Paris ,
chez l'Auteur , quai & à côté des
Grands Auguſtins ; & chez Lottin
aîné , Imprimeur- Libraire , rue Saint-
Jacques.
Il y a dans ce vingtieme cahier , précédé
d'un très beau plan diviſé en deux
planches , une notice très-inſtructive fur
l'Abbaye Royale de St Germain des-Prés,
dont le 20º. Quartier de Paris a pris fon
nom. Les autres notices atteſtent également
les ſoins que l'Auteur s'eſt donnés
pour rendre ſes recherches également utiles
au Topographe & à l'Hiſtorien. Ce
vingtieme cahier termine la ſuite des recherches
que M. Jaillot avoit annoncées.
Cet Auteur cependant , pour rendre ſon
Ouvrage d'une utilité plus commode,
nous prévient qu'on imprime actuellement
une Table générale qui renvoie à
une certaine diviſion de volumes. On
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
délivrera en même temps de nouveaux
frontiſpices qui fixeront cette diviſion.
Le Voyageur Naturaliste , ou inſtructions
fur les moyens de ramaſſer les objets
d'hiſtoire naturelle , & de les bien
conferver ; avec des obſervations propres
à étendre les recherches relatives
aux connoiſſances humaines en général.
Par M. John Coakley Lettſom ,
Docteur- Médecin , Membre de la Société
Royale de Londres , & de celle
des Arts. Traduit de l'Anglois ſur la
feconde édition corrigée&augmentée,
auquel on a joint l'Art de calmer les
flots de la Mer, Ouvrage auffi traduit
de l'Anglois , qui renferme la preuve
d'un phénomene qui mérite d'être placé
parmi les découvertes curieuſes &
utiles de la phyſique moderne. in- 12 .
broché avec figures , prix 36 f. A Amſterdam;
& ſe trouve à Paris , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine,
Il n'y a point de méthode qui paroiffe
plus propre à aggrandir nos connoiſſances
ſur l'hiſtoire naturelle , que celle de
viſiter les pays étrangers & d'y examiner ,
parmi les différents objets qu'ils peuvent
JUILLET II Vol. 1775. 10%
offrir à nos regards , ceux qui méritent
le plus de conſidération par leur nouveauté
& leur variété: mais ces recherches
ne doivent pas avoir pour but une
fatisfaction perſonnelle ; il faut ſe rendre:
utile à la Société en lui en faiſant part.
Les inſtructions contenues dans cet Ouvrage
ont pour but de mettre un voyageur
à portée de pouvoir le faire : elles
font diviſées en deux parties ; la
premiere annonce l'utilité du plan général
qui eſt tracé dans l'Ouvrage ; la fecon->
de eſt entierement neuve , elle roule fur
pluſieurs queſtions & obſervations d'histoire
naturelle , qui n'ont pas été traitées
juſqu'ici d'une maniere aſſez claire &
affez déterminée. L'Auteur , M. Coakley
Lettſom , eſt redevable d'une partie de
ſes obſervations au ſavant Forſter , qui a
eu la bonté de lui communiquer pluſieurs
de ſes manufcrits avant fon départ pour
la Mer du Sud , au célebre Linneus & à
d'autres Correſpondans éclairés , qui ont
bien voulu lui faire part de leurs remarques
ſur différents objets d'hiſtoire naturelle
; cet Auteur , après avoir marqué fa
reconnoiſſance à ces différentes perfonnes
, indique comme il faut s'y prendre
pour bien décrire un quadrupede , un
108 MERCURE DE FRANCE .
oiſeau , un infecte , un coquillage , une
plante; en ſuivant le plan qu'il preſcrit
pour ces deſcriptions , un voyageur eſt
toujours fûr de pouvoir communiquer aux
autres ſes découvertes. Cet Ouvrage eſt
donc de la plus grande utilité : aucun
voyageur philoſophe ne peut s'en paſſer ;
c'eſt une eſpece de guide qui doit toujours
le diriger dans ſes recherchois phi-
Joſophiques.
On a joint à la fin de ce Traité une
eſpece de Differtation , extraite des lettres
de M. Benjamin Franklin , M. Villiam
Brownrigg & M. Farish , fur l'art de calmer
les flots de la mer , ou , pour mieux
dire , ſur les épreuves faites des effets
de l'huile ſur les vagues de la mer. On
prétend qu'en répandant de l'huile ſur
les vagues de la mer , même dans leur
plus grande agitation , elle les calme ;
cette méthode eſt bien finguliere , & mérite
indubitablement notre attention : М.
Franklin nous donne des détails à ce ſujet
, qu'on lira dans l'Ouvrage que nous
annonçons : il tâche de donner l'explication
de la maniere dont ce phénomène
doit s'opérer , & il indique en même
temps aux Curieux les moyens de ſimplifier
les expériences qu'ils peuvent faire
JUILLET II Vol. 1775. 109
1
à ſe ſujet , & d'en rendre la pratique plus
aifée.
Médecine domestique , ou Traité complet
des moyens de ſe conſerver en ſanté ,
de prévenir ou de guérir les maladies
par le régime & les remedes ſimples ;
Ouvrage utile aux perſonnes de tout
état, & mis à la portée de tout le
monde , par Guillaume Buchan , Médecin
Docteur du College Royal des
Médecins d'Edimbourg. Traduit de
l'Anglois par J. D. Duplanil , Docteur
en Medécine de la Faculté de Montpellier
, & Médecin ordinaire de Son
Alteſſe Royale Monſeigneur le Comte
d'Artois . Tome I. A Edimbourg ; &
ſe trouve à Paris , chez G. Deſprés ,
Imprimeur ordinaire du Roi , rue St.
Jacques.
M. Buchan , avant la publication de
ſon Ouvrage , en fit part à ſes amis , qui
lui conſeillerent de ne le pas mettre au
jour , à cauſe de la liberté avec laquelle
il s'exprimoit , ce qui pouvoit lui faite
craindre quelqu'orage de la part de ſes
Confreres ; M. Buchan , qui n'avoit travaillé
que pour le bien de l'humanité , ne
110 I MERCURE DE FRANCE .
fe rendit pas à leur avis : mais ce qui fut
prévu de leur part ne manqua pas d'arriver
; cependant les clameurs ne vinrent
que de la part de quelques ignorans ;
les vrais Médecins applaudirent l'Ouvrage
& en recommanderent même la
lecture ; cet Ouvrage fut ſi univerſellement
accueilli en Angleterre, qu'il s'en
vendit près de cinq mille avant que l'Auteur
pût travailler à une ſeconde édition:
c'eſt cette édition dont M. Duplanil
donne actuellement la traduction. I
n'en paroît encore actuellement que la
premiere partie : mais le Traducteur nous
promet inceſſamment la ſeconde ; nous
l'invitons de tâcher de rendre cette ſeconde
partie un peu mieux foignée que
la premiere , pour que cet excellent Ouvrage
ne perde point de fon mérite dans
hotre langue , & puiſſe être auſſi bien accueilli
en France qu'il l'a été en Angleterre
, où il en va paroître la quatrieme
édition ; nous n'exigeons cependant pas
de M. Duplanil un ſtyle brillant & orné,
cela ne convient point à ces fortesd'Ouvrages.
La premiere partie de cette Médecine
Domeſtique a pour objet l'hygienne
; l'Auteur y traite des moyens de
conſerver la ſanté &de prévenir les maJUILLET
II Vol. 1775. 111
1
ladies: il en a fait onze chapitres. Il faut
lire dans l'Ouvrage même la doctrine
ſimple qui y eſt contenue, pour juger du
mérite. L'Ouvrage de M. Buchan doit
être placé dans la même cathégorie que
l'excellent Précis de Médecine pratique de
M. Lieutaut , l'Avis au Peuple de M. Tisfot
, &c.
Obfervations intéreſſantes de Médecine ,
pour ſervir à l'hiſtoire & au traitement
des maladies , d'après la pratique
heureuſe de feu M. Duval de la Bucardiere
, Docteur en Médecine de la
Faculté de Montpellier. A Paris , chez
Vincent , Imprim. Libr. rue des Mathurins
, hôtel de Clugny.
Le célebre Mead , ce fameux Médecin
d'Angleterre , ſe contenta de publier
dans un petit volume le réſultat des obſervations
que ſa grande pratique lui
avoit fournies ,&cette Méthode fut agréée
du Public. L'Ouvrage que nous annonçons
eſt dans le même genre ; c'eſt le
précis des obſervations faites par la fa
mille des Duval , connue en Normandie
par ſon antiquité dans la profeſſion de la
Médecine ; le dernier Médecin de cette
112 MERCURE DE FRANCE .
famille ſe nommoit Louis - François Du
val. Il fut l'héritier des connoiſſances de
ſes Ancêtres , comme Hippocrate le fut
de celles des Afclepiades. Ses obſerva.
tions ſur les maladies , leurs ſymptômes
& leur traitement font marquées au bon
coin: elles ſe trouvent raſſemblées dans
cet Ouvrage ; les faits qui y font expoſés
font bien conſtatés & avérés , & par conſéquent
peuvent devenir très-utiles à tous
ceux qui les confulteront. C'eſt à M. Duval
de la Bucardiere, fils de ce Médecin ,
que nous ſommes redevables de la publication
de ces obſervations ; M. de la
Bucardiere , juſtement ſenſible à la mort
d'un pere , que le ciel lui a ravi dans ſa
plus tendre jeuneſſe , obligé d'ailleurs ,
par le parti des armes qu'il a embraſſé,
de quitter la route que la plupart de ſes
Ancêtres ont ſuivie , il s'eſt fait un devoir
de rendre hommage à leur mémoire , en
mettant au jour l'extrait de leurs obfervations
ſur l'art de la Médecine , dans
lequel ils ſe ſont illuſtrés. Parmi les différentes
obſervations , on y diftingue
fur -tout la deſcription ſymptomatique
d'une épidémie qui a régné à Vidame;
il ſeroit bien à ſouhaiter qu'on puiſſe
raſſembler dans un corps d'Ouvrage
toutes
JUILLET II . Vol. 1775. 121
-
Dictionnaire poëtique d'Education , où ,
ſans donner de préceptes , on ſe propoſe
d'exercer & d'enrichir toutes les
facultés de l'âme & de l'eſprit , en
ſubſtituant les exemples aux leçons ,
les faits aux raiſonnemens , la pratique
à la théorie; par M. de la Croix ;
2 vol. in 8°. A Paris , chez Vincent ,
Imprimeur-Libr.
La poëſie fut , dans ſon origine , toute
- occupée des grandeursdel'Etre Suprême.
Elle fut comme le cri & l'expreſſion du
coeur de l'homme , tranſporté hors de
■ lui même à la vue des merveilles de la
Nature. Ce ſpectacle raviſſant fit ſur lui
la plus forte impreſſion: fa reconnoiffance
ne chercha qu'à éclater ; & le defir
de participer aux bienfaits del'Auteur
de tant de merveilles , lui inſpira l'amour
de la vertu , qui ſeule fait faire un bon
uſage de tous les biens dont nous ſommes
inveſtis. C'eſt donc rappeler la poëſie
à ſa premiere deſtination que de la
faire fervir à former l'eſprit & le coeur
de l'homme. Tel a été le but que s'eft
propoſé l'Auteur de ce Dictionnaire
qui a puiſé dans les meilleures ſources ,
i
I
122 ir
MERCURE DE FRANCE .
& qui a choiſi avec goût toutes les pieces
où l'inſtruction eſt jointe à l'agrément.
Ce recueil réunit deux avantages ;
c'eſt tout à la fois un cours de morale ,
où l'on ne trouve aucune piece qui ne
foit propre à inſpirer le goûtde la vertu,
& un choix des meilleurs vers , qui peut
être regardé comme un art pratique , où
ſe trouvent réunis les exemples de tous
les différens genres de la poëfie. La jeuneſſe
, qui redoute tout ce qui a l'air de
préceptes , de leçons , & qui aime la variété,
ſe réfoudra fans peine à lire une
collection qui lui offre un mélange agréable
, où il trouvera à côté d'une
ode fublime & d'une ſcene intéreſſante,
tirée des meilleurs Poëtes dramatiques ,
un joli madrigal , une épigramme piquante
, une épître légere.
Ce Dictionnaire , qui mérite d'être
joint à celui * où l'on a raſſemblé les plus
beaux traits de l'Hiſtoire ancienne &
moderne , eſt terminé par les vies des
Poëtes qui ont fourni les matériaux de
cette Collection , fi utile & fi agréable
* Dictionnaire hiſtorique d'éducation , en 2 vol. in-8.
chez Vincent , rue des Mathurins . :
JUILLET II. Vol. 17751 123
pour les perſonnes à qui le temps man.
que , pour ſe livrer à la lecture ſuivie de
nos illuftres Poëtes .
Exposition de l'Histoire de France depuis
le commencement de la Monarchie
juſqu'à la paix d'Aix la Chapelle ſous
Louis XV , en 1748 ; par M. Cavail
lon. A Paris , chez Saillant & Nyon ,
&la veuve Deſaint.
RIEN n'eſt plus utile aux jeunes gens ,
qui commencent le cours de leurs étu
des , qu'un abrégé de l'Hiſtoire de Fran
ce , où l'on a ſu éviter le double écueil
d'une briéveté exceſſive & d'une longueur
faftidieuſe , & réunir à un choix
judicieux cet art imperceptible avec le.
quel on enchaîne les faits les plus impor
tans , fans ſe livrer aux détails minutieux.
Ces fortes d'abrégés réuniſſent
pluſieurs avantages; mais on doit avouer
auſſi que ce n'eſt point une choſe fi aiſée
que de raſſembler ſous un point de vue
intéreſſant tant d'objets épars& fouvent
difparates , & de leur donner ce tiſſu qui
en forme un corps régulier , dont tous
les membres ſe rapportent les uns aux
autres. Une narration courte&rapide,
12
124 MERCURE DE FRANCE.
1
dans laquelle les faits n'occupent qu'un
très petit eſpace , pique la curioſité d'un
jeune homme qui n'aime point à s'appeſantir
long-temps ſur le même objet , &
qui eſt obligé de ſe livrer à différentes
études; d'ailleurs on n'eſt point capable ,
dans ce premier âge , de lire une longue
hiſtoire où l'on prétend dévoiler les ſecrets
du cabinet , & démêler les motifs
des actions des Princes & des Miniſtres .
Il faut avoir long-temps étudié les hommes
& les livres pour pouvoir apprécier
les conjectures de ces fortes d'Ecrivains ,
peſer les divers degrés de probabilité
dont ils appuyent les faits hiſtoriques ,
& difcerner le faux que les préjugés &
les paſſions mêlent ſouvent avec le vrai.
L'Ouvrage que nous annonçons ne
peut qu'être bien accueilli , puiſqu'il n'eſt
qu'un extrait fidele d'une Hiſtoire qui a
réuni tous les fuffrages Les Continuateurs
de l'Ouvrage de M. l'Abbé Velly ,
fans avoir ſuivi la même route , ont eu
les ſuccès les plus flatteurs. Le Public eft
toujours également empreſſé de lire la
continuation de cette Hiſtoire , qui fembloit
exiger un bon abrégé qu'on pût
mettre entre les mains des Ecoliers &
qui devînt un livre claſſique. Tous ceux
JUILLET II . Vol. 1775. 125
4
qui poſſedent le grand Ouvrage liront
avec plaifir cette recapitulation qui préſente
les faits les plus intéreſſans dans
un tableau raccourci , où l'on pourra
ſans peine en ſaiſir l'enchaînement &
les rapports.
On a reproché à ceux qui ſe ſont chargés
de l'éducation de la jeuneſſe , d'avoir
trop négligé l'etude de l'Hiſtoire de notre
Nation. On ne fauroit trop multiplier
les bons Ouvrages qui facilitent cette étude.
L'hiſtoire eſt la morale miſe en acation.
Les exemples qu'on y trouve font
plus perfuafifs que les préceptes de la
philofophie ancienne & moderne. Vous
voulez m'inſtruire des devoirs d'un Roi ,
dit ſi bien un Ecrivain judicieux , ne me
dites pas ce qu'il doit faire : peignezmoi
le bon Henri, Vous prétendez
m'inſpirer de l'horreur pour l'hypocrifie
politique , laiſſez là tous vos lieux communs,
& deſſinez fortement le portrait
de Cromwel.
R
1010G てい
i
7
Le génie du Pontife , ou anecdotes , penfées
& traits hiſtoriques de Ganganelli
, Pape Clément XIV ; né en 1705 ,
125 Pape en 1769 & mort en 1774 : ſuivis
13
126 MERCURE DE FRANCE,
d'un eſſai hiſtorique fur le Conclave ,
fur les cérémonies qui s'obſervent à
l'élection des Papes , ſur l'origine des
Cardinaux & leur création , & des
noms des Membres qui compoſent le
facré Collège actuel. Par M. Coſtard,
Vol. in-89. de 66 pages , avec une gra
vure. A Paris , chez Coſtard , Lib.
La vie du Pape Clément XIV , publiée
au commencement de cette année
par M. le Marquis de Caraccioli , nous
avoit déja fait connoître les traits les
plus frappans de la vie privée & de la
vie publique de ce Souverain Pontife. M.
Coſtard a raſſemblé ces traits & y en a
ajouté pluſieurs qui ferviront à ceux qui ,
dans une Hiſtoire ſuivie & détaillée de
Ganganelli , voudront peindre l'homme
& le Pontife.
Le Pape Sixte Quint , auquel , par un
parallele plus ingénieux que vrai , on a
voulu faire reſſembler Ganganelli , avoit
la politique d'en impoſer aux Cardinaux
par une forte de difcrétion impénétrable ,
qui pouvoit reſſembler à de la fierté.
Ganganelli employa ce moyen ; on s'en
plaignit: mais il feignoit de ne pas s'en
JUILLET II. Vol. 1775. 127
1
"
appercevoir. ,, Un Souverain entouré
de Confidens , diſoit-il , eſt infailliblement
dominé & toujours trahi. Je dors
tranquille , parce que je ſuis fûr que
, mon fecret n'eſt qu'à moi. Ce qu'on
„ ne dit point , ne s'écrit point : il ta
cere nonſe ſcrive" .

Un des Prédéceſſeurs de Ganganelli ,
fils d'un Pêcheur , parvenu au Saint- Siege,
fit retirer de deſſus ſa table un filet qu'il
avoit ordonné qu'on mît toujours auprès
de lui à ſesrepas : Otez -le , diſoit- il , ce que
je voulois prendre est pris. Mais Ganganelli
ne perdit jamais le ſouvenir de fon
Cloître & de ſa cellule. Devenu Pape il
ſouhaita d'etre conduit à ſon ancienne
chambre , & voulut toujours en garder
la clef en mémoire de ſa fortune paſſée
& de celle dont il jouiſſoit.
Affis au rang fupreme , il recevoit les
hommages d'une Cour brillante , & défi
ra d'être ſervi comme un ſimple Religieux.
Le repas le plus frugal , qui ne valoit
gueres mieux que la portion des SS.
Apôtres , & préparé des mains du bon
frere François , lui fuffifoit. On lui repréſenta
que fa dignité exigeoit plus de
ſplendeur & d'apprêts ; il répondit : ,, St
Pierre & St François ne m'ont point
14
128 MERCURE DE FRANCE.
"
il lui dit :
appris à dîner ſplendidement " . Le Chef
de cuiſine vint le ſupplier de le garder ;
Vous ne perdrez point vos
appointemens ; mais , pour vous mettre
en exercice , je ne perdrai pas ma
ſanté: c'eſt tout ce que je puis faire
en votre faveur" .
"
"
Rome , les honnêtes gens & tous les
bons Citoyens n'oublieront jamais qu'il
defcendit un jour de ſa voiturepour ſuivre
le Saint Sacrement juſques dans le
réduit d'une pauvre femme , & qu'il y
répandit l'abondance & fes exhortations.
Un Pape , diſoit - il, n'eſt pas le Chef
de l'Egliſe pour vivre en Souverain ,
mais pour ſervir le monde & fe fanctifier
lui - même" .
"
"
30
"
Clément ne pouvoit réſiſter au plaifir
de donner ; ſon coeur l'entraînoit , & il
avoit beſoin , pour le tranquillifer , de
répandre des aumônes dans le ſein de
l'indigent. Il afſiſtoit tous les infortunés,
& il diſoit ſouvent que la feule choſe
qui l'affligeoit lorſqu'il étoit ſimple Moine
, c'étoit de n'avoir pas la faculté de
donner. Aufſi s'écria- t- il avec tranſport
lorſqu'il devint Cardinal : ,, Ah ! du
moins pourrai - je quelquefois ſubvenir
• aux besoins du pauvre".
JUILLET II . Vol. 1775. 129
مان Il venoit de faire publier une loi dans
l'Etat Eccléſiaſtique ; il apprit qu'on
avoit blâmé cette loi un jour chez une
femme de qualité qui en prit vivement
la défenſe ; il lui envoya un préſent le
lendemain , en lui faisant dire , qu'elle
avoit très bien plaidé ſa cauſe , & qu'il
étoit juſte de payer l'Avocat" .
Ganganelli frémiſſoit à la vue des
fupplices , dont les yeux des Souverains
ne ſe détournent que trop ſouvent. Un
jour ayant ordonné que deux malheureux
condamnés au fupplice , tireroient au
( fort , il fit grace à celui ſur qui il tomba,
ſous prétexte qu'il avoit condamné
les jeux de hafard.
Il appeloit les louanges , la nourriture
des fots & la friandiſe des bigots. Il ne
voulut jamais entendre ſon éloge , ni
permettre même qu'aucun Prédicateur
lui adreſſat de compliment : „ Eh ! difoit
il, on louoit Néron & Alexandre
VI"!
"
"
Ganganelli avoit trop d'élévation dans
l'ame pour vouloir aſſujettir à ſes opinions
ceux qui lui étoient fubordonnés ;
mais fon eſprit de tolérance n'étoit point
foibleſſe , comme on oſoit quelquefois
ſe permettre de l'en accuſer. " Onperd la
1
L5
$30 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
"
"
charité , diſoit- il , pour vouloir foute.
nir la foi : s'il n'eſt pas permis de to
lérer l'erreur , il eſt défendu de haïr
&de tourmenter les malheureux qui
l'ont embraſſée" .
Ce Souverain Pontife répondit parfai.
tement à l'attente des Romains ; il s'accommodoit
à leur maniere d'etre & de
penfer . S'il paroiſſoit quelques pafquinades
, il les laiſſoit courir , perfuadé
qu'il faudroit dénaturer les habitans de
Rome, plutôt que d'arrêter leur plume
& leur langue. , Ils font comme les
François , diſoit-il, fans haine& fans
méchanceté , mais incapables de retenir
un bon mot" .
ود
"

Il ſe fit donner une liste de tous les
Gens de Lettres qui écrivoient dans ſes
Etats, pour les récompenfer. ,, Il eſt
„ juſte, diſoit- il au Cardinal Cavalchini ,
„ que des Ecrivains qui nous inſtruiſent
ou nous édifient, trouvent en nous des
rémunérateurs. L'argent ne peut être
mieux employé qu'à fecourir lemérite
& les talens. Il eſt honteux qu'il n'y
ait des recherches que pour les malfaiteurs
, & qu'on ne s'informe ni de
la fortune , ni de la demeure des hommes
qui conſacrent leurs veilles pour
éclairer le Public" .
"
JUILLET II. Vol. 1775. 131
1
Quoique d'un caractere extrêmement
gai , Ganganelli ſavoit néanmoins conſerver
la dignité de ſon rang. Il reçut
I un jour un Ambaſſadeur avec une forte
de hauteur que leur amitié ſembloit exclure.
Le lendemain en le voyant , il
lui dit : ., Vous vites hier Clément XIV
دو dans l'auguſte caractere de Souverain
,, Pontife , & maintenant vous voyez
votre meilleur ami " .
On reprocha à Clément XIV de
n'avoir pas conſulté l'Egliſe univerſelle
fur l'abolition de la Société des Jéſuites ,
il répondit : ,, Que ſi Paul III ne prit
ود conſeil que de lui- même en l'approu-
,, vant , Clément XIV , fur - tout agitfant
de concert avec les Souverains,
n'avoit pas beſoin de prendre des avis
,, en la ſupprimant " .
ود
"
Quel Souverain apporta plus de modération
& de ſageſle dans ſon gouvernement
! L'heure n'est pas encore venue ,
répondoit - il lorſqu'on le follicitoit de
hâter quelque opération. ,, Je me défie
ود
ود
ود
ود
de ma vivacité , écrivoit- il au Cardinal
Stoppani ,&je ne répondrai qu'au
bout de huit jours à ce que Votre Eminence
me demande. L'imagination
eſt ſouventnotre plus grande ennemie ;
132 MERCURE DE FRANCE .
,, je laſſe lamienne avant d'agir Les af.
,, faires , comme les fruits , ont leur
point de maturité ; & ce n'eſt pas lorfqu'elles
ne font que précoces , qu'il
faut penſer à les finir".
ود
ود
ود
Il en étoit de même des ſes lectures ;
s'il fentoit fon ame diſpoſée à réfléchir,
il ne liſoit point , & ſouvent il lui arrivoit
de veiller une partie de la nuit &
de dormir une partie du jour. ,, La regle
" eſt la bouſſole des Religieux , diſoit-
,, il : le beſoin des Peuples eſt l'horloge
ود des Souverains ; à quelque heure qu'ils
,, ayant beſoin de nous , il faut être à
eux".
"
Clément XIV mourut regretté de tous
les Souverains de l'Europe. Le ſuffrage
du Grand - Seigneur , Muſtupha III , en
ſa faveur , ne peut être ſuſpect. ,, Si tous
,, vos Papes , diſoit - il un jour à l'Am-
,, baſſadeur de Veniſe , reſſembloient à
5, celui que vous avez maintenant , nos
Patriarches Grecs n'auroient point
tant d'éloignement pour la Cour de
Rome ; c'eſt un Sage dont j'eſtime
beaucoup la droiture & les lumieres ,
&qu'il faut diftinguer de la foule".
ود
ود
ود
Ce recueil d'anecdotes & de penſées
eſt ſuivi d'un eſſai hiſtorique qui fera
اه
JUILLET II. Vol. 1775. 133
plaiſir aux Lecteurs , parce qu'il eſt inf-
* tructif & curieux. On y expoſe les céré.
monies du Conclave pour l'élection du
Pape , & on y parle de l'origine des
Cardinaux , &c .
1
1
L'Homme ſenſible , trad. de l'Anglois ;
deux parties in- 12 . A Londres , & fe
trouve à Paris chez le Jay , Lib .
"
Le titre d'homme ſenſible , comme
l'avoue le Traducteur , ne rend que foiblement
le man of feeling des Anglois.
C'eſt , dit - il , l'homme qui réunit à
toute la délicateſſe du ſentiment la
plus grande fineſſe dans les organes ;
dont l'ame ſympatiſe avec toutes les
ames , qui a toujours dans les yeux
une larme pour les malheureux ; que
les ſanglots échappés à l'homme fouffrant
font frémir malgré lui , & qui ,
dans la nature , ſaiſit toujours lanuance
la plus tendre & la plus intéreſſante ".
Ce portrait de l'homme ſenſible ſe trouve
développé dans les différens tableaux de
la vie humaine , que l'Ecrivain Anglois
nous fait paſſer ſucceſſivement ſous les
yeux. Les ſcenes que nous offrent ces
"
"
"
134 MERCURE DE FRANCE.
tableaux , font tirées , en quelque forte ;
✔ du milieu de la ſociété ; & le Peintre a
moins cherché à ſurprendre l'admiration
du Lecteur ou à exciter ſa curiofité ,
qu'à lui préſenter des peintures qui le
rappellent vers ſes ſemblables , & entretiennent
en lui cette pitié ſans laquelle
les hommes , avec tous leurs principes de
morale , ne ſeroient que des monſtres .
Puiſſe la jeune fille prête à écouter la
voix ſéductrice d'un perfide amant , voir
ici , dans l'hiſtoire d'un infortuné vieillard
, la peinture des maux qu'elle prépare
à fon malheureux pere , à celui qu'au
milieu de ce monde trompeur elle doit
toujours regarder comme ſon protecteur
fon confeil , fon ami le plus déſintéreſſé !
Ah! fi les filles légeres connoiffoient les
déchiremens du coeur d'un pere , ſi elles
étoient témoins de toutes les nuits pafſées
dans l'infomnie & l'angoiſſe , ſi elles
pouvoient lire dans fon ame déſolée ,
elles feroient plus circonſpectes , elles
veilleroient d'un oeil plus modefte &
plus tendre ſur leurs démarches , même
les plus innocentes.
L'Ecrivain Anglois nous repréſente
quelquefois l'homme ſenſible dupe de
ſa ſenſibilité & de ſa bienfaisance. Il eſt
JUILLET 11. Vol. 1775. 135
malheureuſement vrai que la candeur&
la bonne-foi font mises à contribution .
Mais il ne l'eſt peut être pas moins , que
les gens riches font très portés à traiter
* de fripons ou de fainéans ceux qui ont
beſoin d'eux , pour ſe diſpenſer de leur
être utiles.
Le Traducteur a joint une petite hiftoire
à celle de l'homme ſenſible. Il l'a
intitulée lafemme ſenſible. Cette hiſtoire
ne préſente qu'une même ſituation , celle
d'une femme qui , après avoir expié par
les foucis , les peines & les chagrins l'oubli
du devoir filial , retrouve le bonheur
dans le ſein de ſa famille. Il y a dans
cette hiſtoire quelques détails dictés avec
aſſez de naïveté , & qui doivent exciter
notre pitié en faveur de ceux qui éprouvent
le ſentiment du beſoin. ,, Que ce
ſentiment , s'écrie celle qui l'éprouva
,, plus d'une fois , eſt amer & terrible !
L'homme qui vit dans l'abondance ne
le connoît point , l'homme dur ne le
ſent pas ,& celui qui eſt compatiſſant
foulage les malheureux , moins pour
le ſentiment qu'il a de leur détreſſe ,
,, que par une impulfion de ſa propre .
,, bonté".
ود

"
"
ود
ود
136 MERCURE DE FRANCE.
Histoire des Souverains Pontifes qui ont
fiégé dans Avignon.
Veritas , historia anima rectè dici potest , & facrarium
cui qui mendacium præfert planè facrilegus est.
G. Pach . Hist. Lib . I.
Volume in-4°. A Avignon , chez Jean
Aubert , Imprimeur Libraire ; & chez
les principaux Libraires de chaque
Ville de France.
Les Cardinaux aſſemblés à Pérouſe
depuis la mort de Benoît XI , étoient
diviſés en deux factions , & depuis huit
mois ne pouvoient fixer leur choix . Le
Cardinal de Prato le détermina en faveur
de Bertrand de Got , Gaſcon , Archevêque
de Bordeaux , qui fut élu Pape le
5 Juin 1301. Le nouveau Pape prit le
nom de Clément V & fut couronné , le
14 Novembre , à Lyon , où il fit venir
les Cardinaux ; ce qui fit dire à Matthieu
Roſſo des Urſins , leur Doyen : ,, On ne
,, reverra de long temps le Saint-Siege à
Rome ; je connois le caractere des Gafcons
" . L'événement fit voir qu'il ne
ſe trompoit pas. LePape avoit invité tous
ود
les
JUILLET II . Vol. 1775. 137
1
les Princes de deçà les Alpes d'affifter
à fon couronnement. Clément , pour fatisfaire
à la curioſité du Peuple , voulut ,
après la cérémonie , ſe montrer avec
toute la ſplendeur qui l'environnoit. Revêtu
des habits Pontificaux & la thiare
fur la tête , il monta à cheval. Le Roi de
France , Philippe-le- Bel , lui en tint
d'abord la bride , qu'il céda enſuite à ſon
frere , pour monter lui même à cheval &
ſe mettre à côté du Pape. Quand ils furent
dans la rue Gourgouillon , une muraille
trop chargée de Peuple s'écroula , douze
perſonnes périrent ſous les ruines ; Jean
II , Duc de Bretagne , & Gaillard de
Got , frere du Pape , étoient de ce nombre.
Le Roi , & Charles de Valois fon
frere, furent notablement bleffés , mais
fans danger. Le Pape lui même fut renverfé
; ſa thiare tomba , & il s'en détacha
une efcarboucle de grand prix. ,, Les
ſpéculatifs , ajoute ici l'Hiſtorien , ont
,, conſidéré cet accident comme un pré-
,, ſage des malheurs qui défolerent l'Ita-
,, lie , & des maux que refſſentit l'Eglife
pendant la tranflation de fon Siege à
Avignon; comme ſi l'Italie n'eût pas
été diviſée en factions depuis près de
ود
و د
ود
"
:,, deux fiecles ; ccoonmme ſi l'Egliſe eût pu
K
138 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
و د
و د
و د
ود
être plus triomphante qu'elle le fut
„ pendant le temps de cette tranflation ;
& comme fi les Pontifes qui ſiégerent
à Avignon , n'euſſent pas été diftingués
,, par leurs lumiéres , la plupart vénéra
bles par la fainteté de leur vie , &
quelques-uns honorés du don des miracles
" . On ne peut cependant ſe diffimuler
que l'éloignement du Souverain
Pontife de la Ville de Rome n'ait occafionné
de nouveaux troubles , de nouvelles
ſéditions qui déſolerent l'Italie ,
& que les défordres , qui en font la fuite,
acheverent de défigurer cette Eglife. Le
ſéjour des Papes à Avignon ne fut pas
moins funeſte à la France , de l'aveu
même du ſavant Abbé de Fleury. Les
François payerent l'honnent d'avoir des
Papes de leur Nation ,& refidant proche
d'eux, par l'eſpece de fervitude où ils
ſe virent reduits. Les SouverainsPontifes,
au lieu de protéger l'Egliſe de France , y
exercerent une domination abſolue , fe
rendirent maîtres des élections , difpoferent
de la plupart des Bénéfices , intro .
duifirent enfin dans une Eglife , auparavant
très-floriſſante , les abus de la Cour
de Rome.
Ce n'eſt point tout à fait là l'idée que
JUILLET II. Vol. 17758 189
2
i
1
l'on prendra du ſéjour des Papes à Avignon
en lifant l'hiſtoire que nous venons
d'annoncer. L'Ecrivain a raſſemblé les
faits rapportés par les Hiſtoriens ; mais il
les a ſouvent ſéparés des événemens politiques
auxquels ils étoient liés . & qui
pouvoient ſervir à juſtifier les réflexions
de ceux qui ont penſé que le ſéjour des
Papes à Avignon fut une fource de maux
dont l'Eglife s'eſt toujours reſſentie.
Le Saint- Siége tranſporté à Avignon
en 1308 , y reſta juſqu'en 1376 que Gre
goire XI , le dernier Pape François , en
partit pour retourner à Rome où il mous
rut en 1378 .
I'Hiſtorien a joint à cette hiſtoire celle
de deux anti - Papes qui ont également
fiégé à Avignon , Clément VII & Benoît
XIII. Ce morceau hiſtorique eſt d'autant
plus intéreſſant , qu'il renferme l'hiſtoire
du fchifme d'Occident , ſchiſme qui dura
cinquante ans , & fut de toutes les fuites
funeſtes qu'eut le ſéjour des Papes à Avignon
, la plus nuiſible à l'Eglife , & celle
qui lui cauſa le plus de troubles . Cette
affaire , dont on n'avoit point d'exemple
, parut alors ſi douteuſe & fi
remplie d'obſcurité , tant ſur le droit
que ſur le fait , que les Peuples & les
K2
140 MERCURE DE FRANCE.
Royaumes entiers , les Princes & les
Evêques , les jurifconfultes les plus célebres
& les hommes les plus recommandables
par la fainteté de leur vie , embrafferent
différens partis. C'eſt pourquoi le
nouvel Hiſtorien ſe contente de raconter
ſimplement ce qui donna lieu à ce ſchifme
; il nous donne enfuite la vie de
Clément VIII & celle de Bonoît XIII . Sa
narration eſt exacte , impartiale & appuyée
ſur des autorités que l'Auteur a
foin de citer en marge.
:
Le Dentiſte Obfervateur , ou recueil abrégé
d'obſervations tant fur les maladies
qui attaquent les gencives& les dents ,
que fur les moyens de les guérir ; dans
lequel on trouve un précis de la ſtructure
, de la formation & de la connexion
des dents , avec une réfutation
de l'efficacité prétendue des eſſences &
élixirs , & la deſcription d'un nouveau
pélican , imaginé pour l'extraction des
dents doubles. Par M, Honoré Gail .
lard Courtois , Expert Dentiſte à Paris.
Volume in 12 de 344 pages avec
des planches . A Paris,de l'Imprimerie
de Michel Lambert; & fe trouve chez
Lacombe , Libr.
JUILLET II . Vol. 1775. 141

F
M. Courtois nous entretient fur la formation
des dents , leur ſtructure , la maniere
dont elles ſont rangées dans les
cellules alveolaires , enfin ſur les différentes
maladies qui attaquent les dents.
Ces objets ont été traités par d'habiles
Chirurgiens - Dentiſtes ; c'eſt pourquoi
M. Courtois ſe contente de nous en faire
une ſimple expofition , afin de nous entre .
tenir plus long temps d'obſervations importantes
, qu'il a eu occafion de faire
depuis trente ans qu'il exerce cette partie
de la Chirurgie , qui traite des maladies
de la bouche.
Ceux qui ſe ſont adonnés à ces fortes
de maladies ont fenti de bonne heure la
néceſſiré d'avoir de bons inſtrumens pour
opérer fûrement & avec dextérité. C'eſt
pourquoi ils ont cherché à multiplier
ces fortes d'inftrumens & à les perfectionner
; mais quoique le nombre en foit
confidérable , il s'en faut de beaucoup
cependant que l'induſtrie ait pourvu au
beſoin de tous les cas poſſibles. On n'a
eu juſqu'à préſent que des inftrumens
défectueux pour opérer dans l'intérieur
de la bouche & fur les dents doubles .
Les Praticiens ne diſconviendront point
des inconvéniens qui peuvent réſulter de
K 3
142 MERCURE DE FRANCE.
l'uſage du repouſſoir & de la maſſue .
C'eſt contre ces inſtrumens là ſur - tout
que M. C. s'éleve. Il croit être parvenu
à en profcrire l'ufage au moyen de ceux
qu'il leur ſubſtitue. On peut , avec les
inſtrumens de fon invention , opérer dans
l'intérieur de la bouche & fur les dents
doubles , avec autant de facilité qu'on le
fait avec le pélican ordinaire ſur les mâ.
choires bien conſtituées. M. C. en blamant
l'uſage du repouſſoir , ne prétend
cependant pas profcrire abſolument cet
inſtrument; il indique même dans ſon
Traité pluſieurs circonstances où l'on
peut, fans danger , l'employer .
Les exemples que l'Auteur a devant
les yeux , & qu'il a ſoin de rapporter ,
juſtifient la critique qu'il fait d'un pareil
inſtrument connu ſous le nom de piedde
biche , eu égard à la reſſemblance
qu'il a , avec le pied de cet animal .
M. C. prouve également que l'uſage
de la maſſue eſt dangereux & meurtrier ,
par les fecouſſes & la commotion qu'elle
occaſionne ſouvent au cerveau , dont la
conſtitution est très delicate.
L'Auteur , en parlant de l'uſage des
autres inſtrumens deſtinés pour les dents ,
fait auſſi voir combien la lime leur eft
JUILLET II. Vol. 1775. 143
1
préjudiciable. Il eſt néanmoins des cas
où il eſt indiſpenſable de s'en fervir , &
l'Auteur à ſoin de les faire connoître.
L'Académie Royale des Sciences de
Paris a donné ſon approbation à pluſieurs
inſtrumens de l'invention de l'Auteur
pour l'extraction des dents. Les Gens de
l'art &tous ceux qui s'intéreſſent à cette
partie de la Chirurgie , qui s'occupe des
maladies de la bouche , ſouſcriront au jugement
de l'Académie. Ils applaudiront
également aux recherches & aux obfervations
de l'Auteur. Ces obſervations annoncent
un Praticien éclairé , qui , dans
le Traité qu'il vient de publier , a eu
pour objet les progrès de fon art , & celui
de ſe rendre utile à ceux qui comptent
pour quelque choſe la confervation
des dents.
Recherches historiques & physiquesfur les
maladies épizootiques , avec les moyens
d'y remédier dans tous les cas , publiées
par ordre du Roi. Par M. Paulet ,
Docteur en Médecine de la Faculté de
Paris & de Montpellier. 2 vol. in-89.
A Paris , chez Ruault , Libr. rue de la
Harpe , 1775. Avec approb . & privil .
du Roi .
K 4
144 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage eſt diviſé en trois épo
ques ; la premiere s'étend depuis les
temps les plus reculés juſqu'à l'Etre chrétienne
: cette partie eſt remplie d'érudition.
La ſeconde époque va depuis J.
C. juſqu'au 18e fiecle : c'eſt un résumé de
ce que l'on trouve ſur les maladies épizoo .
tiques dans les anciens Ecrivains de la
France & des autres Pays. La troiſieme
eſt fixée à ce fiecle ; elle eſt la partie la
plus intéreſſante, la plus utile, & la plus
inſtructive. L'Auteur y décrit avec ſoin
les maladies des beftiaux & les traitemens
qui ont été faits avec ſuccès ; il profite
de l'expérience des autres Ecrivains en
ce genre , & de la fienne , pour indiquer
les moyens de prévenir les maladies épi .
zootiques , les remedes qui conviennent
le mieux à chaque eſpece de maladie ,
le ſuccès qui s'en eſt ſuivi & qu'on doit
en eſpérer. A la ſuite de ces recherches
fur les épizooties , M. Paulet donne la
deſcription des maladies particulieres des
différentes eſpeces d'animaux ; il rapporte
les expériences qui ont été faites ſur les
différens virus contagieux ; il indique
auſſi les plantes nuiſibles. Il paſſe de là
aux cauſes générales & particulieres qui
JUILLET II . Vol. 1775. 145

:
:
peuvent occaſionner les maladies épizootiques.
La Sibylle Gauloise , ou la France telle
quelle fut , telle qu'elle eft , & telle à
peu près qu'elle pourra être ; Ouvrage
traduit du Celte , & fuivi d'un com.
mentaire , par M. de la Dixmerie .
Volume in- 8 °. prix 3 liv. 12 f. broch .
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Valleyre l'aîné , Imprimeur - Libraire ,
& chez Lacombe , Lib .
On trouve à la tête de ce volume une
eſtampe allégorique qui renferme les
portraits , bien reſſemblans , de tous les
Rois de la Maiſon de Bourbon , depuis
Henri IV juſqu'à Louis XVI , iucluſivement
, ainſi que le portrait de la Reine.
Quant au fond de l'Ouvrage , c'eſt un
coup- d'oeil réfléchi fur notre Hiſtoire &
notre Nation , depuis fon origine juſqu'à
nos jours. Tout y eſt principalement vu
du côté moral. Nous reviendrons fur
cette nouvelle production d'un Ecrivain
accoutumé à fe faire lire, fur quelque
matiere qu'il écrive , & à plaire , lors
même qu'il a pour but principal d'inf.
truire.
K5
1 146 MERCURE DE FRANCE.
Le Médecin de foi même , ou méthode
ſimple & aifée pour guerir les maladies
vénériennes , avec la recette d'un chocolat
aphrodisiaque auſſi utile qu'agréable;
nouvelle édition , augmentée des
analyſes raiſonnées & inſtructives de
tous les Ouvrages qui ont paru ſur le
mal vénérien depuis 1740juſqu'à préfent
, pour ſervir de ſuite à la Bibliographie
de M. Aſtruc; avec la traduction
Françoiſe de la Diſſertation de
M. Boehm . Par M. le Febure de Saint
Il .... Ecuyer , Docteur en Médecine ;
2 vol. in-8° . prix 12 liv. rel. A Paris ,
chez Michel Lambert , Imprimeur ,
Libr . 1775. Avec approbat. & privilége
du Roi.
1
La premiere partie de cet Ouvrage a
pour objet d'annoncer un chocolat aphrodiſiaque
, dont M. le Febure de St. II ... ,
qui en eſt l'inventeur , fait connoître les
vertus & leurs cures ; il le préfere à tous
les remedes qui ont été employés juſqu'à
préſent dans les mêmes maladies. La ſeconde
partie contient un catalogue raifonné
de tous les Ouvrages qui ont été
publiés ſur les maladies vénériennes , &
JUILLET II. Vol. 1775. 147
que M. Aftruc avoit laiſſés à l'année
1740. A l'aide de la Table des Matieres ,
le Lecteur aura fous les yeux tous les
matériaux diſperſes dans cet Ouvrage , &
* qui forment un traité très - complet. La
Differtation de M. Boehm eſt un recueil
précis de toutes les méthodes employées
pour la maladie vénérienne , depuis fon
origine juſqu'à préſent; elles font rangées
par claſſes , avec le nom des Auteurs
qui les ont miſes en uſage.
Si M. le Febure eſt auſſi l'inventeur de
→ la nouvelle méthode de traiter le cancer
■ par l'arfenic. Ceſt un poiſon ſi cruel ,
- qu'il eſt permis de douter de ſes bons effets
en médecine , juſqu'à ce que les
hommes les plus expérimentés dans le
traitement des maladies en aient approuvé
l'uſage , & aient preſcrit la méthode
de s'en fervir. On fait les ſuites facheuſes
que pluſieurs remedes violens ont
déjà occaſionnées. Il ne faut point ſans
doute rejeter tout ce qu'on propoſe :
mais il ne faut rien adopter de nouveau
qu'avec les précautions néceſſaires .
Bibliotheque univerſelle des Romans ; Ouvrage
périodique dans lequel on donne
l'analyſe raiſonnée des Romans anciens
148 MERCURE DE FRANCE.
& modernes , françois ou traduits dans
notre langue ; avec des anecdotes &
des notices hiftoriques & critiques
concernant les Auteurs & leurs Ou
vrages ; ainſi que les moeurs , les ufages
du temps , les circonstances parti.
culieres & relatives , & les perfonnages
connus , déguisés ou emblématiques
. Premier volume de Juillet 1775.
A Paris , chez Lacombe , Libraire .
Le prix de la ſouſcription de cet
Ouvrage , franc de port par la poſte ,
& compofé de 16 volumes par an , eft
à Paris de 24 liv. & en Province de
32 livres.
Le Profpectus de cette Bibliotheque
des Romans en a fait connoître le plan
& l'objet philofophique. On donne dans
un difcours préliminaire , la diviſion des
claſſes qui embraſſent l'univerſalité des
Romans . Ces claſſes font bornées au
nombre de huit. La premiere comprend
les traductions des anciens Romans Grecs
& Latins. On y verra l'origine & les
modeles de la plupart des genres qui nous
font à préfent connus; mais non cependant
de tous , & cela parce que les moeurs.
du fiecle où ces Romans ont été comJUILLET
II. Vol. 1775. 149
:
poſés & la façon de penſer de ces tempslà
ne rendoient pas praticables des genres
qui font aujourd'hui fort uſités parmi
nous .
La ſeconde claſſe ou fubdiviſion eſt
compofée des Romans de Chevalerie.
Cette claſſe n'a point de modele dans
l'antiquité . Elle eſt dûe au génie des
François . Elle offre une chaîne de livres
qui forment presque une hiſtoire complette
de pluſieurs fiecles. Elle ne fera
point interrompue dans cette Bibliotheque
.
Le Roman historique , tel qu'on l'envi-
- fage ici , n'a également point de modele
dans l'antiquité , ſi ce n'eſt la Ciropédie
de Xénophon.
:
Les Romans d'Amour remontent juf.
qu'aux Grecs . Cette claſſe eſt infiniment
nombreuſe & doit l'être , parce qu'elle eſt
1. fondée ſur un fentiment qui appartient à
tous les hommes ; elle est très - variée ,
parce que l'amour a fait naître des événemens
de tout genre , & a pris toutes
les formes .
La cinquieme claſſe eſt compofée des
Romans de fpiritualité , de morale & de
politique. Les objets importans qu'elle
préſente , & fa diverſité la rendront néceſſairement
très intéreſſante .
1
1 150 MERCURE DE FRANCE.
On n'a fait qu'une claſſe des Romans
Satiriques, comiques & bourgeois , dans la
vue de rendre ce genre encore plus varié
& plus agréable.
Les Nouvelles historiques & les Contes
forment la ſeptieme claffe; on les réu
nit , parce que la forme les rapproche ,
& qu'ils font des Romans abrégés .
La huitieme & derniere claffe comprendra
tous les Romans merveilleux.
L'empire de l'imagination , pays ſi vaſte
& qui n'a pour ainſi dire , aucune limi
te , s'étend fur tous les Romans en géné
ral: mais ce genre eſt bien plus particu
lierement de fon reffort; c'eſt ſa plus
brillante carriere , & il feroit difficile
d'ennuyer ſes lecteurs en la parcourant.
Cette diviſion , dont ce difcours donne
les raiſons & fait connoître les avanta
ges , annonce beaucoup de methode , de
richeſſes & de variété ; elle doit procurer
une lecture non-feulement amusante,
mais encore inſtructive.
Le premier volume de cette Biblio
theque , publié le premier de ce mois de
Juillet , a déjà affigné quatre claſſes de
Romans. Dans la premiere clafſe des Romans
traduit du grec , on donne un
abrégé des affections des divers Amans
JUILLET II . Vol. 1775. 151
faites & raſſemblées par Parthenius de
* Nicée , ancien Auteur Grec. C'eſt un recueil
d'hiſtoriettes qui peignent les moeurs
de ce Peuple. Il y a pluſieurs de ces morceaux
dans lesquels on trouve l'eſquiſſe
* & le germe d'actions théâtrales. C'eſt au
génie à ſe les approprier : mais c'eſt auſſi
1
au génie à faire les changemens nécef-
. ſaires. Le ſecond article eſt l'Ane d'or
* d'Apulée , traduit du latin. Rien de ſi
plaiſant que les aventures d'Apulée métamorphofé
en ane ; & qui , fous cette
3 forme, a beaucoup de bonnes & de
mauvaiſes fortunes , racontées avec gaîté
& naïveté. Le Roman de Merlin eſt le
- premier& le plus ancien de la claſſe des
Romans de Chevalerie. Les événemens
de la vie fabuleuſe de l'Enchanteur Mer
lin , depuis ſa naiſſance furnaturelle juf
qu'à ſa magique diſparition , font ici décrits
avec intérêt. On rapporte auſſi quelques
- unes de ſes prophéties fingulieres.
Le Triomphe des neuf Preux eſt le premier
article des Romans hiſtoriques de la troiſieme
claſſe. Ces neuf Preux font Joſué ,
David , Judas Machabée , Hector , Alexandre
le Grand & Jules Céfar , pour les
temps anciens ; Artus , Roi de la Grande-
Bretagne , Charlemagne , Godefroy de
1
152 MERCURE DE FRANCE.
Bouillon , & de plus , Bertrand du Gueſ.
clin pour les temps modernes. Il y a dans
ces hiſtoires de l'imagination & des traits
merveilleux qui font faits pour plaire &
pour amufer . Aftrée commence les Ro .
mans de la quatrieme claſſe. Il ya un
intérêt bien tendre dans l'expoſé de ce
Roman ; il y a beaucoup d'art dans la
maniere dont il eſt préſenté : on y trouve
tout tracé le plan d'un Opéra , & jamais
ſujet ne parut mieux s'accommoder aux
formes dramatiques & lyriques. L'Aſtrée
eſt ſuivie d'une explication manufcrite du
célebre Avocat Patru , à qui d'Urfé , fon
contemporain & fon ami , avoit lui - même
donné la clef de fon Roman .
Nous n'entreprenons point de citer
quelques parties de ces charmantes miniatures:
car tout y eſt d'un intérêt fi
preſſant , qu'il faudroit tout rapporter.
Ces abrégés peuvent tenir liêu des originaux
, dont ils donnent la ſubſtance &
dont ils augmentent le plaifir & l'inté
rêt; mais ce qui en fait le principal mérite
aux yeux des Gens de Lettres & des
Gens du monde , c'eſt le fecours des notes
, où l'on releve avec beaucoup de
fagacité tout ce qui concerne les Romans
& leurs Auteurs. On y fait remarquer
les
JUILLET II. Vol. 1775. 153
les moeurs & les uſages des anciens
temps: on y découvre les vérités voilées
par la fiction. L'érudition fans ſe faire
fentir , y répand une lumiere douce , &
3 qui fait un plaiſir très ſenſible. Il faut
avoir tout lu , tout connu , tout comparé
pour diffiper ainſi les tenebres d'une antiquité
myſtérieuſe. On nous aſſure que
M. le Marquis de Paulmi , qui poſſede
la bibliotheque la plus complette en tout
+ genre , qui a parcouru & noté en homme
de goût ſes livres qu'il connoît tous , &
qu'il fait fi bien juger , enrichit ce recueil
de ſes remarques , & qu'il veut bien donner
quelques momens d'un temps précieux
pour en diriger les articles. Il falloit
fans doute pouvoir diſpoſer du dépôt des
richeſſes de l'imagination& des lumieres
de leur ſavant & généreux poffefſeur ,
pour entreprendre un Journal qui demande
tant de recherches & d'inſtructions .
Discours fur la maniere de lire les vers ;
par M. François de Neufchâteau , Avocat
en Parlement ; troiſieme édition ,
revue & corrigée. A Paris , chez Valade
, Libraire , 1775 .
CeDifcours fait infiniment d'honneur
.
L
154 MERCURE DE FRANCE.
1 au génie poëtique de M. François de
Neufchâteau Pluſieurs éditions l'ont mit
à portée de faire les corrections & les
changemens que le goût & la faine cri
tique defiroient. C'eſt un poëme qui de.
meurera , & dans lequel on confultera
les préceptes , mis en beaux vers ,
l'art de la lecture.
1
Il eſt une ſecretre &puiſſante magie ,
Il eſt un art de lire &de ſe pénétrer
de
Des tranſports qu'un Auteur nous voulut inſpirer,
D'entrer dans ſa penſée , &, d'une voix facile ,
D'aſſortir en tout temps fon organe & ſon ſtyle ,
D'atteindre fon effor , d'éviter , avec lui ,
Et la monotonie , & la crainte , & l'ennui :
D'égayer à la fois , de la voix & du geſte ,
Ces mots , ces traits piquans d'un railleur vif& leſte ,
De donner leur couleur aux comiques tableaux
Qu'a tracés en riant la muſe des Boileaux ;
De prendre un ton plus noble , un accent plus fublime
Dans ces vers que prononce ou Zaïre ou Monime;
D'emprunter le coup - d'oeil & l'ame d'un Héros ,
Quand Coligny d'un mot fait pålir ſes bourreaux ;
De s'élever enfin juſqu'au ton d'un grand homme.
3 JUILLET II. Vol. 1775. 155
ACADÉMIE.
DIJON.
Séance publique tenue le 23 Décembre
1773
M. MARET , fecrétaire pour la partie
des Sciences , a lu le Programme des prix
que l'Académie propoſe pour les années
1775 & 1776.
Il a fait enfuite l'Hiſtoire littéraire de
l'année académique 1773 , & a rappelé ,
dans ſon Préambule , les événemens de
cette année , qui feront époque dans les
Faſtes de l'Académie, Tels font la fondation
du Jardin des Plantes par M. Legouz,
&la feance de l'ouverture du Cours de
Botanique , féance où le Public , en élevant
au fondateur du jardin, un monument
, juſte récompenſe du patriotiſme ,
témoigna combien l'établiſſement fait
* C'eſt par oubli que cette Séance n'a point été annoncée
dans le temps , & c'eſt une omiffion que nous nous
empreſſons de réparer.
L2
156 MERCURE DE FRANCE.
par M. Legouz lui étoit agréable. Telle
eſt encore l'acquiſition de l'hôtel où l'A .
cadémie tient ſes ſéances , & dont l'inauguration
fut faite le 5 Août , par une afſemblée
publique , dans laquelle M le
Comte de Buffon lut un discours fur les
époques de la Nature.
M. Perret , ſecrétaire peprétuel pour
la partie des Belles - Lettres , a prononcé
l'Eloge de M. Alexis Piron. Ce poëte célebre
est né à Dijon , le9 Juillet 1689 , &
il eſt mort à Paris , le 22 Janvier 1773 .
"
"
M. Perret , après avoir parlé des poëfies
du pere de Piron & des talens diftingués
de fon ayeul maternel , s'exprime ainſi :
Si nous ſuppoſions qu'un homme - delettres
eût beſoin d'une illuſtration dif-
„ férente de celle qu'il puiſe dans ſes
ouvrages , nous dirions que l'origine
d'Alexis Piron étoit conſidérable . Elle
le fut en effet , en la jugeant ſur le mé-
„ rite de ſes peres : le talent , après la
„ vertu , n'est -il pas la vraie grandeur
„ perſonnelle ? Mais bornons - nous à dire
„avec lui qu'un poëte peut , ſans chercher
un éclat étranger ,
"
"
Des titres du Parnaffe anoblir fa mémoire ..
Acte III , Sec. VII de la Métromanie.
1 JUILLET II . Vol. 1775. 157
1
"
"
1, Piron , ajoute M. Perret , a réalisé cette
noble idée , quoique ſon pere eût fait
les plus grands efforts pour l'en faire
changer ; fon goût pour la poëſie reſta
victorieux dans tous les combats que ſa
famille & fa fortune livrerent à fon
penchant. Parcourant enſuite les différens
genres de verſification , il fut applaudi
dans tous , & ſe plaça à côté des
plus grands Maîtres ; géneralement admiré
par ſes talens, il fut eſtimé par les
qualités du coeur les plus précieuſes &
les plus rares."
"
"
Tels font les différens points de vue
ſous lesquels M. Perret préſente Piron
dans l'exorde de l'éloge qu'il fait de ce
| Poëte célebre ; les détails des trois parties
qui compofent cet ouvrage juſtifient l'i-
| dée generale qu'il en donne.
On le voit , dans la premiere , lutter
contre une multitude d'obſtacles qui contrarierent
fon penchant pour la poëtie :
| quitter ſa patrie, à trente ans , après avoir
publié pluſieurs pieces de vers qui commencent
à l'illuftrer parmi ſes concitoyens
: arriver à Paris, combattre avec la
fortune, ſe diftinguer par des ſuccès affez
éclatans pour lui fufciter des rivaux. Ils
infifterent , pour écarter de lui les hon-
L3
158 MERCURE DE FRANCE.
neurs littéraires qu'il mérita à tant de titres
, fur cette ode fameuſe , delire de ſa
jeuneſſe qu'il n'avoua jamais publiquement.
"
"
"
"
,, Confidérons ce poëte, dit M. Perret,
faiſant un perſonnage qui lui étoit pro -
pre, prenant un plan digne de lui, mépriſant
le dieu des richeſſes , pour ne
faire fa cour qu'aux neuf Soeurs: voyonsle
franchir d'un pas aſſure les rochers &
les précipices du Parnaſſe; écarter d'une
main hardie les ronces & les épines qui
en ériffent les ſentiers tortueux & efcarpés
; faifir une des couronnes placées
fur la cime preſque inacceſſible ; lutter
avec nobleffe contre les caprices & les
rigueurs de la fortune : voyons enfin ce
poëte s'élever ſans intrigue , fans ma-
• nege , fans crédit & fans protecteur."
Une légere efquiffe des pieces dramatiques
& lyriques de Piron dans laquelle
M. Perret caractériſe le génie de ce poëte,
en appréciant ſes ouvrages , remplit la 2e
partie de cet Eloge.
M. Perret déraille , dans la troiſieme ,
les traits qui développent l'ame de notre
célebre compatriote. ,, En peignant fon
caractere , ils font éprouver , dit il, ce
fentiment délicieux qui naît de la fa-
CB
JUILLET II . Vol. 1775. 159
ជា
X
1
"
"
"
tisfaction de voir qu'une partie de
l'homme n'eſt point degradée par l'autre
partie de lui même. " Ils prouvent
que les droits de ce poëte , à l'eſtime publique
, ne furent pas moins fondes fur la
bonte de fon coeur que fur la fublimité de
la plupart de ſes ouvrages .
Tous ces traits raſſemblés par les mains
de la vérité meme , autoriſent à dire en
finiſſant :
"
„Piron eſt mort : la France a perdu un
bon citoyen ; le Théatre , un de ſes
,, principaux ornemens ; la Bourgogne ,
un des plus grands homme qu'elle ait
produits ; l'Académie , un des Membres
و د
"
"
qui l'honoroit & qu'elle cheriifoit le
„ plus : que de titres pour juſtifier nos
,, regrets , nos applaudiſſemens & nos
„ éloges ! "
Discours de remerciment de M. Thomaſſin.
M. Thomaſſin , nouvellement reçu
Académicien , avoit envoyé un difcours
de remercîmens dont on fit lecture . Il ne
ſe borne point , dans ce difcours , à exprimer
les ſentimens de fa reconnoiſſance ;
& conduit à l'étude des belles - lettres ,
non - feulement par cet attrait auquel il
L4
160 MERCURE DE FRANCE,
ود
ود
"
n'eſt pas poffible de réſiſter ,& qui eſt le
plus fûr garant des ſuccès , mais encore
par une philofophie amie des hommes ;
il expoſe dans ce difcours les avantages
que les ſciences & les lettres ont procurés
à la Société. ,, Quand je me hafarde à dé-
,, velopper ces avantages , dit- il , ce n'eſt
„ point l'apologie des ſciences & des
lettres que j'entreprends , c'eſt un
hommage que je viens leur rendre.
Un parallele de l'homme éclairé par le
flambeau des ſciences & des lettres , &
de celui qui marche au hafard enveloppé
des ténebres de l'ignorance ; un tableau
des ſociétés à différentes époques & de
l'état des Nations fous des Princes éclairés
ou ignorans ; font les moyens que
l'Orateur emploie pour remplir fon objet.
C'eſt dans l'hiſtoire qu'il puiſe les détails
qui forment ſes preuves ; & un heureux
choix des faits met dans un jour avantageux
, la vérité qui a frappé M. Thomaſſin
dès le moment où il a pu apprécier
les objets qui l'environnoient & réfléchir
ſur les avantages que les hommes
ont retirés de la culture des ſciences &
des lettres.
L'Académie , que M. Legouz de Ger-
Jan , Académicien honoraire, ne ceſſe de
JUILLET II. Vol. 1775. 161
i
combler de bienfaits , avoit fait graver le
portrait de ce bienfaiteur par le ſieur de
Marcennay de Guy. M. de Morveau ,
Vice- Chancelier , a terminé la féance en
annonçant au Public cet hommage du
coeur rendu à la bienfaiſance ; & il a , en
même temps préſenté à M. Legouz qui ſe
trouvoit à cette ſéance , un exemplaire de
ce portrait. Cet honneur inattendu , mais
bien mérité , a fait , fur cet Académicien ,
une vive impreffion; la ſenſibilité & la
modeſtie ſe ſont peintes en traits de flammes
fur fon viſage , & le Public fatisfait
a applaudi à l'expreſſion de notre reconnoiffance.
On lit , au bas de ce portrait , fix vers
qui rappellent les principaux bienfaits de
M. Legouz , & apprennent que ce portrait
a été gravé par délibération de l'Académie,
Dans le marbre animé nos grands hommes reſpirent
Les ſimples cultivés croiffent pour nos beſoins ,
Foffiles , animaux , raſſemblés par ſes ſoins ,
Dévoilent la Nature aux Sages qui l'admirent ;
Nos coeurs reconnoiſſans conſacrent à jamais ;
Et fon image & fes bienfaits .
(
Ls
162 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLE S.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations de l'Union de
l'Amour & des Arts , ballet heroique en
trois entrées , en attendant Cythere affiégée,
Opéra comique par M. Favart , &
remis en muſique par M. le Chevalier
Geluck, M. le Berton, Adminiftrateur de
l'Opéra , a fait la plus grande partie de
la muſique des divertiſſemens .
On a donné beaucoup d'applaudiſſemens
à Mile Aſſelin , éleve de Mile
Allart. Cette Danteuſe , à peine âgée de
douze ans , met beaucoup de vivacité ,
de caractere & de préciſion dans ſa danſe.
Nous ne répéterons point ici les éloges
ſi bien dûs à M. Veſtris le fils , à
M. Gardel le jeune & à Mile Dorival ,
qui font tous les jours de nouveaux progrès
, & dont les talens font très-diſtingués.
Mile Eléonore Thomaſſin a débuté le
mardi 11 Juillet dans le rôle de Léonore
du ſecond acte de l'Union de l'Amour &
JUILLET II. Vol. 1775. 163
des Arts. On a applaudi ſon jeu & fon
organe. Elle fera une Actrice tort utile à
ce Théâtre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comediens François n'ont rien
donné de nouveau ; mais ils ont repris
avec fuccès pluſieurs pieces de leur riche
répertoire. M. Larrive remplit avec diftinction
les premiers rôles de la Tragé
die & au haut comique.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Conédiens Italiens ont donné le
28 Juin la Fête du Village , Comédie
nouvelle en deux actes , mêlée d'ariettes ,
paroles de M. d'Orvigny , muſique deM.
Deformeri.
Un Seigneur doit venir prendre pofſeſſion
de ſa Terre. Ses Vaſſaux , le Bailli
à leur tête , s'apprêtent à le bien recevoir,
Comme ce Seigneur eſt Colonel , fon
Regiment vient prendre auſſi ſa part des
réjouiflances & du repas très bien repréſenté
dans cette Piece. Le Seigneur fait
4
164 MERCURE DE FRANCE
pluſieurs mariages pour célébrer ſa bienvenue.
Le fils du Bailli & la jeune Colette
, qui s'aimoient en fecret , font
heureux par ſes bienfaits. Tout le Village
répete les chanfons qu'on lui doit
dire. Le Bailli eſt prié de faire des couplets
; il joue l'homme très entendu &
ne peut réuſſir à rien. Un vieux Milicien
ivrogne a plus d'eſprit naturel que celui
qu'on veut avoir. Ses faillies naïves font
toute la gaîté& tout le comique de cette
fête. Le plan de cette Comédie n'a point
paru affez ſenſible , & les détails pouvoient
étre plus intéreſſans ; au reſte ,
c'eſt une forte d'impromptu à l'occaſion
de la fete du couronnement. Pluſieurs
morceaux de la muſique ont fait plaifir ;
on y a rappellé pluſieurs traits heureux
déjà entendus dans quelques Pieces modernes
, & dont la reſſemblance produit
encore un effet agréable. Les Acteurs de
cette Piece font M. Laruette , qui joue
admirablement le Milicien ivre ; M.
Trial , qui rend avec intelligence le rôle
niais du Bailli ; M. Nainville , brave
Soldat & excellent chanteur ; Mlle Colombe
, Mde Moulinghen . &c.
Dans le divertiſſement , le petit Véronèze
, enfant , a danſé avec beaucoup de
JUILLET II . Vol. 1775. 165
Σ
force , de comique & de préciſion une
pantomime. :
!
ARTS.
GRAVURES.
I.
:
Les Monstres ou les écarts de la Nature.
LA Collection des productions monf
trueuſes de la Nature dans le regne ani
mal , deſſinées , gravées & coloriées par M.
&Mde Regnault, ſe continue avec ſuccès.
On publie le ſecond cahier , qui renferme
des jeux très- bizarres & très- curieux de
la Nature : ſavoir , un enfant né fans cerveau
; un chien monstrueux , dont les
yeux , le nez , & les levres ne font point
apparentes ; un chat cyclope ; un rat qui
a une prolongation des quatre dents incifives
; un double enfant à trois bras &
quatre mains ; un pigeon à deux têtes ;
un pore double ; un mouton à quatre
cornes ; un double enfant : toutes ces fingularités
font décrites avec foin , & l'on
166 MERCURE DE FRANCE.
indique les cabinets d'où elles ſont tirées.
Cette Collection utile pour l'étude de la
Nature , juſques dans ſes écarts , eſt traitée
avec beaucoup d'intelligence: elle eſt
in-fol .; chaque cahier eſt compoſé de dix
planches ; il en paroît un tous les trois
mois. Le prix de chaque cahier eſt de 15
liv. pour les ſouſcripteurs , frane de port ,
à Paris . On dépoſera 60 liv. en ſe faiſant
inſcrire , laquelle ſomme formera le prix
de quatre cahiers : moyennant quoi les
foufcripteurs recevront les trois premiers,
après quoi ils ſouſcriront de nouveau pour
les ſuivans ; parce que les 15 liv. qui
n'auront pas été acquittées feront imputées
ſur le dernier cahier de l'ouvrage ,
pour lequel il n'y aura dès lors rien à
payer.
On enverra les cahiers des ſouſcripteurs
de provinces aux voitures publiques
& aux adreſſes qu'ils indiqueront.
On ſouſcrit à Paris chez M. Regnault ,
Croix- des - Petits - Champs , au magafin
de chapeaux des troupes du Roi ;
& chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
rue
1
II.
Le ſieur Broohshan , Anglois , vient
JUILLET II. Vol. 1775. 167
* de graver les portraits de Leurs Majeſtés
Louis XVI , & de la Reine , de Monfieur ,
frere du Roi , de Marie-Joséphine-Louiſe
de Savoye , Madame , de M. le Comte
d'Artois , de Mde la Comteſſe d'Artois ,
& du Duc d'Orléans. Chacune de ces
planches ont 7 pouces & demi de haut ,
fur 4 pouces & demi de large ; prix , 12
ſols chaque portrait.
:
1
Le portrait du Duc d'Orléans , de II
pouces de haut , ſur 8 pouces & demi
de large ; prix , 24 fols.
Le portrait du Roi & de la Reine , de
4 pouces de haut, ſur 2 &demi de large ;
prix , 6 fols chaque.
Une Vierge , d'après Raphael , de 7
pouces de haut , ſur 5 pouces de large;
prix , 12 fols .
Le tout eſt gravé au mezzotinto , ou
à la maniere noire dont on connoit les
avantages pour le naturel.
Ils ſe vendent chez Haines , rue de
Tournon ; vis-à- vis l'hôtel de Nivernois ,
chez M. de France: ſon tableau eſt audeſſus
de la porte ; il fait des envois en
province.
111.
On publie le troiſieme cahier de la
1
168 MERCURE DE FRANCE.
,
magnifique collection des planches con
tenant les Aventures de Télémaque , fils
d'Uliſſe , gravées d'après les deſſins de
Charles Monnet , Peintre du Roi par
Jéan Baptifte Tilliard ; prix , 8 liv. le cahier.
A Paris , chez l'Auteur , quai des
Grands-Augustins , maiſon de M. Debure
, Libraire .
La richeſſe de la compoſition , l'élégance
du deſſin , la perfection de la gravure
de ces eſtampes , faites pour embellir
l'ouvrage ſi célebre des Aventures de
Télémaque , doivent intéreſſer tous les
amateurs , & tenir un rang diftingué
parmi les choſes précieuſes que le goût
raſſemble dans les cabinets .
IV.
Le neuvieme & dixieme cahier des
Cris de Paris , deſſinés d'après nature ,
par M. Poiffon . A Paris , chez M. Poiffon ,
Cloître Saint - Honoré , au fond du jardin.
Prix , en beau papier & brochés ,
I liv. le cahier : en papier ordinaire ,
12 fols le cahier.
V.
Médaillon gravé à l'occaſion du ſacre
de
JUILLET II. Vol. 1775. (169
de Louis XVI . L'allégorie ingénieuſe de
ce médaillon eſt de M. le Chevalier de
Berainville ; & très - bien rendue en gravure
par M. Ingouf , chez qui on le trou-
* ve , rue Contreſcarpe , à l'Eſtrapade. On
lit ces vers au bas :
in
:

Des mains de la Divinité
Louis tu reçois la couronne ;
Le fceptre , la Loi te le donne ,
Tu dois le glaive à l'équité ;
Mais tes vertus & ta bonté
Dans nos coeurs t'affurent le Trône .
V I.
Portrait du Grand Condé , gravé en petit
médaillon avec beaucoup de foin , de
délicateſſe & de talent par le ſieur Savart
; prix 3 1. rue& près du petit St.
Antoine , à côté de la rue Percée .
MUSIQUE...
Muſique de verres ou l'Harmonica.
CET inftrument confifte dans l'affemblage
de pluſieurs verres à pieds , diapa-
M
170 MERCURE DE FRANCE.
ſonnés , & rangés ſuivant l'ordre &la
fucceffion des tons naturels , dieſés &
bémolés. On en tire les fons par une pref
ſion légere & circulaire fur le bord da
verre , ayant l'extrémité des doits mouillés.
On peut faire réſonner pluſieurs verres
à la fois , pour l'accompagnement du ſu
jet& la formation des accords ; il en réfulte
l'harmonie la plus douce , & la plus
mélodieuſe : en ménageant ces frottemens
, les fons expirent& ſe raniment ſous
les doigts . On exécute fur cet inſtrument
des pieces , des airs variés & harpégés
avec beaucoup de vivacité ; mais fon
vrai genre eſt l'amoroſo : le tout eſt accompagné
d'une baſſe fondamentale.
La baſſe fondamentale conſiſte dans la
réunion d'un nombre fuffisant de flacons
diapafonnés , qui rendent des fons graves
& doux , & abſolument liés à l'harmonie
des verres ; ce qui rend l'inſtrument complet.
On peut animer ſeul cette mécanique
, par les facilités qui font apportées
au - deſſus du clavier des pédales.
L'auteur publie en même temps une
chanfon qu'il a faite ſur la muſique des
verres .
Il invite les amateurs de le venir entendre
, & il indiquera avec plaiſir les
?
JUILLET II, Vol. 1775. 174
Be
:
moyens de ſe procurer cet inſtrument. Il
loge rue de la Mortellerie , vis-à-vis le
bureau des Maçons.
I I.
Trois fonates & une toccate , pour le cla
vecin , ou forte-piano del Sig. Piccini ;
prix , 4 liv. Chez M. Denis , éditeur ,
rue de l'Arbre Sec , à la juſte balance.
Ces fonates font très - utiles pour les
perſonnes qui veulent ſe former les mains
pour les traits , & particulierement la
toccate , qui eſt expreſſément pour cela.
Feuille périodique , nº. 5 , mois de
Juillet, faisant partie des Loiſirs de Mel
pomene , par M.Guichard. Chez Bignon ,
Graveur , place du Louvre , à l'Accord
parfait.
ΙΙΙ.
Six fonates pour le violencelle & baſſe ,
dédiées à M. de Meslay , Préſident de la
Chambre des Comptes , par M. Jannfon
l'aîné , Oeuvre IV ; prix , gliv. A Paris ,
chez l'auteur , rue de Seine , Fauxbourg
Saint- Germain, vis - à- vis l'hôtel de la
- Rochefoucault ,& aux adreſſes ordinaires
de muſique.
M 2
172 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Quatrieme Livre de fonates pour la harpe,
avec accompagnement de violon ad
libitum , dédié à Madame la Comteſſe de
Genlis , par François Pétrini ; prix , 6
liv. A Paris , chez l'auteur , près l'égout
Montmartre ; & chez M. Couſineau ,
Luthier de la Reine , rue des Poulies.
Vaa

Bouquet à M. le Comte de Buffon , à
quatre parties chantantes , avec accompagnement
de deux violons , deux flutes ,
deux cors de chaſſe , alto & baſſe , pár F.
A. Hemberger , Oeuvre III ; prix , 4 liv.
4 fols . AParis, chez Panckoucke , Libr.
rue des Poitevins ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique. I
CHALOUPE INSUBMERGIBLE.
M. BERNIERES eſt l'inventeur de cette
chaloupe infubmergible , dont il a fait
l'eſſai , le mardi 11 Juillet , fur la riviere
JUILLET II . Vol. 1775. 173
de Seine , vis- à-vis les Invalides , en pré .
fence de pluſieurs Ambaſſadeurs ,& d'une
nombreuſe aſſemblée. Cette petite chaloupe
qui n'eſt guere plus grande qu'une
nacelle ou bateau à paſſer l'eau , garnie
- dans fon milieu d'un mât , & de deux
ponts à la poupe& à la proue , étoit remplie
par fix Bateliers aſſis dans le fond ,
par deux Rameurs , & par un Pilote debout
fur la proue. On a augmenté cette
charge deja forte par de l'eau qui alloit
juſqu'aux bords; enfuite on a fait balotter
la nacelle de façon que l'eau y entroit
; les fix Bateliers du fond ſe ſont
jetés à la riviere & ont pris des cordes
attachées à la nacelle , la tirant en tout
fens ,& fe laiſſant traîner par l'effort des
Rameurs , en remontant le cours de la
Seine : la nacelle a été abandonnée , à l'exception
d'un Batelier qui embraſſoit le
mất , & qui , par fon poids , & fecondé
par un Batelier qui attiroit ce mât avec
un cordage , eſt parvenu à renverſer la
chaloupe , & a coucher le mât dans l'eau ;
puis le laiſſant échapper , la nacelle s'eſt
relevée d'elle -même avec une rapidité ſurprenante,
comme fi un corps étranger élaftique&
puiffant l'eût relevée avec force .
Cé ſuccès a étonné , & a confirmé ce que
M 3
174 MERCURE DE FRANCE .
M. Bernieres avoit promis , de faire l'ex
périence d'une chaloupe inſubmergible ,
VERS fur une esquiſſe de la Reine , faite
en quinze minutes , par M. Duché , Ele
ve de M. Vien .
QUAUNANDD les Dieux ſe font voir, c'eſt ſi rapidement ,
Qu'à peine à les faifir le crayon peut, atteindre ,
Mais ils frappent fi vivement
Qu'un ſeul trait les indique & fuffit pour les peindre.
Quand Vénus ſur ſon char , vers la terre abaiffé ,
Daigna , pour un moment , paroître aux yeux d'Apelle ,
Son air , fon port divin fut à peine efquiſſé ,
Que le monde enchanté reconnut le modèle .
Par M. Ducis , Secrétaire de Monfieur.
S
VERS pour le Portrait de M. Turgot ,
Contrôleur Général des Finances .
Es talens , fon courage & fa raiſon profonde ,
Sont dignes de fa place & du choix de Louis .
JUILLET II. Vol. 1775. 175
4
Le pauvre & l'opprimé ſont ſes premiers amis.
Et le voeu de fon coeur ferait de faire au monde
Le bien qu'il fait à ſon pays.
Par M. de la Harpe.
COUPLETS impromptus faits le jour de
la fête de M. P... Confeiller d'Etat , &
chantés par fon Fils , encore enfant , &
par un Neveu du même âge qu'il éleve
chez lui.
Sur l'air : Quand je vous ai donné mon coeur.
TON plaifir me donna le jour :
Mon coeur en eſt le gage ;
Et j'ai les traits de ton amour
Ecrits fur mon viſage.
Mon fort en eft plus glorieux ,
Je reſſemble à mon pere :
Et je veux mériter des Dieux
Les vertus de ma mere.
Mes jeunes mains t'offrent ces fleurs
Que le printemps fit naître ;
Un inſtant flétrit les couleurs
Et les fait difparaître :
:
M 4
176 MERCURE DE FRANCE,
Mais mon coeur , toujours attendri ,
Couronnera ta tête ;
D'un Papa conftamment chéri ,
C'eſt tous les jours la fête .
Couplet chanté par le Neveu , fur le
même air.
Lorſque je faiſois cę bouquet
De ma dextre légere ,
Je chantois , d'un ton fatisfait ,
ود C'eſt pour mon ſecond pere... "
Mais la Nature , bruſquement ,
Dit : ,, Ce n'eſt pas le vôtre ..."
Souvent l'erreur du ſentiment
Les confond l'un & l'autre .
Par M. de la Touraille,
Action de grâces à l'occafion du Sacre de
LOUIS XVI , le 11 Juin 1775.
PSEAUME 117 .
Nations , louez toutes le Seigneur : que tous les Peuples
chantent fes louanges , parce qu'il a ſignalé envers nous fa
miféricorde , & que la vérité du Seigneur eſt éternelle.
Hallelouyah.
۱
L JUILLET II . Vol. 1775. 177
Hallelouyah ; Serviteurs du Seigneur , louez - le , glorifiezle
, o fils des anciens Patriarches ! réjouiſſez -vous tous enſemble
de toutes les bontés qu'il a eues pour nous , an
noncez fes oeuvres dans toutes les rues & les places publiques
. Béniſſez Dieu dans vos affemblées , béniffez celui
qui a fait les plus hautes montagnes , qui a créé & éten
du les cieux , qui a affermi la terre & en a fait naître les
fruits , qui a donné un esprit de vie aux Peuples qui en
couvrent la furface ; il a créé l'homme à fon image , & il
l'a regardé avec attention du haut de ſa demeure pour le
faire dominer fur tout ce qui exiſte dans le fein de la mer
&fur la furface de la terre . C'eſt donc à nous de célé
*. brer les louanges du Souverain du monde avec des har
pes , des luths & des timbales. Faites entendre un cri dę
joie & d'alegreffe ; fonnez de la trompette devant ce Roi
qui vient d'être facré , & faites retentir les airs de ce cri ,
VIVE LE ROI. Mais quelle merveille vient me frapper
tout- à- coup ? Le firmament brille de toutes parts , l'aftre
du jour paroît dans tout fon éclar , les vapeurs , les exhalaifons
, les nuées , des vents , les tourbillons ont abandonné
notre hémisphere . Du haut des airs une voix ſe fait
entendre : Je viens , à vous Peuple François , j'accours
vous annoncer que votre Roi vient d'être facré , qu'il vient
s'offrir à vos regards , aſſuré que tous ſes Sujets le reconnoîtront
avec joie . Dites - moi , vous tous , grands & pe .
tits , riches & pauvres , vous qui defirez ſi ardemment le
retour de ce Monarque , dites- moi où eft ce cher & digne
Roi , ce Prince chéri dont l'étendart blanc eft arboré audeflus
de dix mille autres ? ce Prince qui brûle d'amour
pour fon Peuple , qui aime l'équité , & qui cherche fotgneufement
à faire le bien de ceux qui habitent fon Royaume
, Nationaux ou Etrangers. Je regarde ça & là , je le
cherche & je ne le vois point. Il court après la tranquil
M5
178 MERCURE DE FRANCE .
lité de fon Peuple & après le reposide ſes Provinces . C'eſt
dans les terres de Champagne , c'eſt là qu'il a pris poffefſion
du Trône ; il vient de prendre l'auguſte place de ſes
Prédéceffeurs ; il s'eft montré au jour folennel , au jour
preſcrit pour la cérémonie ; l'huile d'onction a été répandue
ſur ſa tête; la Ville de Reims a célébré cette mémorable
journée : c'eſt là qu'il a reçu fur fon front le facré
diadême ; ô jour dont le ſouvenir ne s'effacera jamais ! un
cri de joie fe fait entendre de toutes parts , laiſſez le chemin
libre , rendez droit le ſentier; le voilà qui s'approche
des murs ; Vive le Roi notre Maître. Approchez-vous avec
joie , venez , oui , venez , o defir des Peuples ! & régnez
fur la terre ferme & fur les îles . Que votre préſence nous
eft chere ! cette huile ſainte , oui , cette huile fera , &
pour vous & pour vos enfans , une huile de joie , une
huile de vie . C'eſt de cette liqueur délectable que nos
Rois reçoivent l'onction . Sortez , & Peuple des Gaules ,
voyez le Roi avec le facré diadème , que le Tout-Puiffant
a mis fur fon front. Quel éclat ! quelle majeſté l'environne
! & vous , jeuneſſe du Royaume , fortez en foule avec
des tambours & des tambourins ; applaudiſſez , frappez des
inains & criez : VIVE LE ROI ! Combien , Seigneur, votre
bonté eſt grande cette bonté que vous avez réſervée
pour votre oint ! Combien vos oeuvres font magnifiques !
Diſpoſez ſes pas au Trône , finiffez ce que vous avez commencé
, faites- le proſpérer dans ſon regne , éloignez de lui
toute forte d'ennemis que ſes jours vieilliſſent dans la
profpérité ; accordez - lui des enfans dignes d'un tel Prince.
Mais , qui eſt celle qui brille comme l'Aurore ? Qui
eſt celle qui paroît appuyée ſur ſon bien - aimé ? N'est-ce
pas l'épouſe de notre Souverain ? Les vertus & les graces
ſe ſont rencontrées : la juſtice & la paix ſe ſont embraffées
. O Maître des Maîtres ! accordez des enfans à
,
و
JUILLET II. Vol. 1775. 179
1
1
ce royal couple : faites qu'ils soient à l'entour de leur table
comme des plants d'olivier . Combien le Roi ſe réfouira
dans votre force , Seigneur , combien il treffaillira
de joie , quand vous lui ferez entendre comme à notre pere
Abraham : Dans ce même temps , l'année prochaine ,
votre Epoufe aura un enfant . De grâce , ne nous renvoyez
point à vuide de devant vous , accordez la vie &
la paix au Roi notre Souverain . Vous l'avez appellé
Louis , vous l'avez fait régner fur vos Sujets , faites naftre
par vos bontés un autre Louis. Donnez à votre fervante
la Reine , une race d'hommes ; alors les enfans , les hommes
, les femmes & les vieillards ſe réjouiront avec des
chants & des danſes. Que la bénédiction du Seigneur repoſe
fur ce Monarque , & qu'elle fleuriſſe ſur les Princes
fes freres , & les Princeſſes ſes ſoeurs & fes belles- foeurs !
O qu'il eſt bon & qu'il eſt doux de voir l'union entre les
freres ! Vive le Roi notre Maître & la Reine fon époufe ,
& que le bras des Princes ſes freres prévale fur leurs en
nemis ! Alors nous nous repoferons à l'ombre des aîles
de notre Monarque comme fous un arbre qui , planté fur
le bord des eaux , eſt toujours frais & verdoyant. Alors
nous leverons nos mains au ciel pour implorer du Très-
Haut la prolongation de fon regne , ainſi ſoit- il , amen.
Par Mardoché Venture , Mafitre de Langues
Hébraïque , Challéenne , Rabbinique , Italienne
& Espagnole.
180 MERCURE DE FRANCE.
Leçons publiques & gratuites fur le traitement
du Mal Vénérien , par ordre du
Gouvernement .
M. J. J. GARDANE , Docteur- Régent
de la faculté de Médecine de Paris , Médecin
de Montpellier , Cenfeur Royal ,
de la Société royale des Sciences de Montpellier
, & des Académies des Sciences ,
Belles - Lettres & Arts de Nancy , de Marfeille
& de Dijon.
A commencé ces leçons le Lundi 26
Juin à cinq heures du foir , & les continue
les Mercredi & Vendredi de chaque
ſemaine , en ſa maiſon rue des Prouvaires,
L'objet de ces leçons eſt d'inſtruire plus
particulierement les étudians en médecine
& les éleves en chirurgie du traitement
d'une maladie qui détruit la population :
il ſe propoſe de prévenir les difficultés
qui les arrêtent dans la pratique , lorfqu'éloignés
des grandes villes, & pour
ainſi dire ifolés dans la campagne , ils
n'ont d'autres reſſources que la lecture de
✔pluſieurs livres , qui ne fervent ſouvent
qu'à les jeter dans une plus grande inertitude.
}
JUILLET II . Vol. 1775. 181
1
Traitement populaire du mal vénérien pour
les Adultes & pour les enfans , adminiſtré
gratuitement dans Paris par ordre du Gou .
vernement .
:
Le traitement populaire , adminiſtré en petit depuis quelques
années dans cette Capitale , a étonné par fa commodité
, ſes ſuccès , & par le nombre de malades qui ont
été fecourus de cette maniere. Un avantage auſſi ſenſible,
& l'accroiffement journalier du nombre des Sujets qui ſe
préfentoient pour être traités dans un lieu reſſerré , & peu
propre à les contenir tous , a déterminé le Gouvernement
à donner à cet établiſſement naiſſant , une forme capable
de remplir ſes vues . En conféquence on a fait choix d'un
emplacement plus étendu , ſitué au centre de cette Capitale
, & à portée du Médecin qui le dirige , afin de pouvoir
donner plus de tems aux malades , & de les ſecourir plus
facilement.
La correſpondance établie pour aider du confeil les malades
fans fortune de la Province , & donner aux perſonnes
de l'art les éclairciſſemens qu'elles pourroient defirer dans
des cas extraordinaires , ne ſouffrira plus aucun délai par
cette nouvelle diſpoſition : la commodité du local , l'ordre
récemment inftitué pour la diſpenſation de ce fecours , &
les dernieres précautions qu'on y a priſes , en éviteront la
confufion & la lenteur. Voici la forme qui ſera ſuivie dans
l'adminiftration de ce traitement.
1. Les malades indigens qui ne pourront être reçus aux
différens Hopitaux deſtinés à remplir les mêmes vues , ſe .
ront admis au traitement; populaire ; par cette précaution
on ne traitera que les perſonnes fans fortune , & le temps
182 MERCURE DE FRANCE.
deftiné à leur guériſon ne ſera plus employé par celles qui
tenteroient d'être confondues avec elles par économie.
2. Quoiqu'on diſe que ce traitement ſera gratuit il ne
doit l'être cependant que pour les foins. Les maladesſeront
tenus d'acheter leurs remedes chez l'Apothicaire au-
-quel ils auront le plus de confiance : mais ils laiſſeront
ces remedes , peu coûteux , en dépôt dans la ſalle du traitement
, afin qu'ils ne leur puiſſent être diſpenſés que par
partie , & de prévenir ainſi juſqu'aux moindres inconvé
niens caufés par leur inattention ou par leur imprudence.
3. Les malades auront ſoin d'apporter avec eux , en fe
préſentant , une bande , une compreffe & une bouteille
d'un demi -fetier , pour y recevoir la portion de liqueur anti
vénérienne qui leur ſera chaque fois diftribuée .
4. Les perſonnes ainſi pourvues ſe rendront dans la ſalle
publique , ſituée rue des Prouvaires , près Saint Eustache ,
cette falle fera ouverte tous les jours de la ſemaine , de
puis huit heures du matin , juſqu'à onze ; on y recevra
les hommes tous les mardis , jeudis & famedis , & les
femmes , les lundis , mercredis & vendredis , à la même
heure.
5. On admettra également à ce traitement les enfans
des perſonnes pauvres , depuis l'âge d'un an juſqu'à douze
& les remedes feront gratuitement diſpenſés à ces derniers
: l'heure de préfenter tous ces petits malades fera
tous les mardis , jeudis & famedis , depuis quatre heures
de relevée juſqu'à cinq.
JUILLET II. Vol. 1775. 183
1
COURS DE MÉDECINE.
M. G. R. LE FEBURE , Ecuyer , Docteur
en Médecine , Médecin de la ville
de Versailles , Profeſſeur de maladies
vénériennes , & en l'art des accouchemens
, &c. a ouvert un cours public &
gratuit de maladies vénériennes , le 12
Juin 1775 , à quatre heures préciſes après
midi , dans la ſalle d'audience de la Prévôté
de l'Hôtel : il le continue les Lundi
, Mardi & Mercredi de chaque ſemaine.
Ce cours ſera ſuivi d'un autre
cours ſur l'art des accouchemens , en faveur
des éleves en chirurgie & des Sages
- Femmes.
Il donne des conſultations gratuites
tous les Dimanches & Mercredis , depuis
huit heures du matin juſqu'à onze ; maiſon
du ſieur Guillard , Tailleur , rue
Dauphine , à Versailles. Il donnera de
même gratuitement ſes ſecours aux pauvres
femmes pour les accouchemens. On
peut auſſi lui adreſſer des lettres à Paris
dans ſa maifon , rue du Foin Saint - Jacques
, au Collége de Maître- Gervais.
184 MERCURE DE FRANCE .
HISTOIRE NATURELLE.
M. Gravey a préſenté à la Société d'Agriculture
de Rouen un gros navet ou tur
nep , venu de graine Angloiſe qu'il avoit
femée dans ſa terre au pays de Caux. Il
peſoit neuf livres & demie , & avoit
neufpouces de diametre & fept pouces &
demi de long. Il étoit de l'eſpecé à peau
rouge & terminé comme les raves ou ra .
bes du Limousin , par une queue de rat
groffe comme le petit doigt. Ceturnep eft
une eſpece de navet très-tendre & facile
à cuire . Le goût n'en eſt pas défagréable.
Il eſt unpeu plus ſujet à fouffrir de la gelée
que les navets mous qu'on fait man.
ger aux vaches. D'ailleurs , comme il
croît hors de terre , il eſt plus immédiatement
expoſé au froid , & aux ravages
des animaux.
7
ニン297
Varié[
JUILLET II. Vol. 1775. 185
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
Expérience faite au sujet du ciment de
M. Loriot.
La Société d'Agriculture de Rouen
avoit chargé M. d'Ambournai , ſon ſecrétaire
, de ſuivre les opérations indi .
quées par M. Loriot pour faire le ciment
que celui -ci a trouvé. M. d'Ambournai
voulant commencer par ce qui eſt le plus
commun , & , vu la modicité du prix ,
le plus convenable pour les bâtimens
champêtres , a fait battre un peu liquide
un mortier ordinaire de ſable & de chaux
éteinte , dont deux pellées ont été miſes
dans une auge à plâtre , qu'on a poſéeſur
l'établi du maçon. Celui- ci ya faupoudré
trois jointées , ou trois fois plein ſes deux
mains jointes , de chaux vive pulvériſée ;
il a gaché le tout avec ſa truelle , & l'a
employé précisément comme le plâtre .
A peine ce mortier a-t-il éré en place ,
qu'il s'eſt endurci & échauffé au point
N
186 MERCURE DE FRANCE .
qu'on ne pouvoit tenir la main deſſus
On a repris ainſi tous les joints de cent
pieds de chaperon d'un mur que l'hiver
avoit entierement dégradé. On a également
renduit une autre partie , fans qu'il
ſe ſoit fait aucune crévaſſe ou retraite,
quoiqu'on ne l'ait point repaſſé avec le
bout de la truelle. Le tout est très-poli ,
très- dur ; reſte à voir les effets de l'hiver
prochain , pour décider ſi le ſuccès fera
plus ou moins complet. Il ne paroît pas
douteux qu'en ajoutant de la tuile , du
machefer ou du charbon de terre en poudre,
on ne fît encore un ciment plus folide.
II.
Evénement fingulier .
Le 5 Juillet , à midi , un épileptique
tomba au coin de la rue des Saints -Pères &
de celle de Bourbon, dans un accès qui
le renverſa par terre. Un homme qui pafſoit
, ſuivi d'un chien , courut à fon fecours
. Tandis qu'il eſſayoit de lui foulever
la tête pour le tenir dans une ſituation
plus commode , le chien ſauta ſur la tête
du malade ; & , frappé , comme d'un
coup de foudre , alla tomber à quelques
JUILLET 11. Vol. 1775. 187
pas de là , ſaiſi de convulfions dont il
mourut au bout de trois quarts d'heure.
L'Epileptique ſe leva guéri de ſon accès ,
au même inſtant où le chien ſentit les premieres
atteintes de cette maladie étrange,
On a ouvert cet animal , dans le corps
duquel on n'a trouvé nulles traces d'alté-
→ration , à l'exception d'un amas d'écume
à l'endroit où l'éſophage vient aboutir à
l'eſtomac Cet événement , qui eft atteſté
par des témoins oculaires & dignes
de foi , pourroit donner lieu à des expériences
intéreſſantes , pour ſavoir fi un
chien peut contracter la maladie dont celui
- ci eſt mort , par l'attouchement d'un
épileptique ; ſi l'épileptique feroit foulagé
en communiquant ainſi ſon mal , &
même fi en réitérant de pareilles épreuves
on pourroit parvenir à diminuer ou à
guérir cette affreuſe maladie.
111.
Industrie.
La Manufacture royale nouvellement
établie à Paris , rue de Bondy , Boulevard
Saint Martin , eſt en poffeffion d'un vernis
qui s'applique ſur le fer & le met en
N2
188 MERCURE DE FRANCE.
état de réſiſter aux impreſſions de l'air &
de l'eau douce & falée , à l'humidité &
aux vapeurs de la terre & du plâtre ,
la ſéve corrofive de certains arbres tels que
le hêtre , &c. & à l'action des acides mi
néraux juſqu'à un très grand degré de concentration.
Ce vernis joint à ſon utilité
l'avantage de ſervir d'ornement pour les
armes- à- feu , les ferrures , les eſpagnolet.
tes, les feux & ferrures de toutes eſpeces
ainſi que pour toutes fortes de vaſes en
tôle , pour orner les appartemens & pour
le ſervice de la table. Ces ouvrages pré.
fententuncoup-d'oeil très-agréable&peu.
vent étre ornés& enrichis de peinture
&de dorure.
LVm
Le ſieur Harley a préſenté à la Société
d'Agriculture de Rouen un nouveau cri
ble à bled de ſon invention . C'eſt un cône
tronqué , de quatre pieds de long , ayant
à ſa baſe treize pouces de diametre , &
fix pouces & demi à ſon ſommet. Il eſt
traverſé dans ſa longueur par un axe de
bois , dans lequel font implantés verticalement
pluſieurs fils de fer , leſquels
ſupportent tout le crible auſſi forméd'hé
JUILLET II . Vol. 1775. 189
lices de fil de fer , mais de plus occaſionnent
au bled de fréquentes ſecouſſes qui
✓ le purgent de la pouffiere & du noir qui
peuvent s'y attacher .
Cet axe eſt incliné depuis la baſe jufqu'au
ſommer. A cette baſe eſt adaptée
une trémie , d'où le bled defcend dans
le crible , auquel on communique le
mouvement rapide & circulaire , par le
moyen d'une manivelle. Le bled y eſt
long-temps agité & ſecoué ; les graines
d'herbe& le bled retrait paſſent au travers
& tombent dans un tiroir ; le bon grain
fort au fommet par un canal de bois qui
conduit dans un fac. Cette machine ,
- d'une invention vraiment neuve & ingénieuſe
, eſt ſimple , folide , non fatiguante
pour celui qui la fait aller , &
très expéditive.
V.
M. Athold Finchet , Potier d'étain à
Londres , demeurantau nº. 188 dans Fleet-
Street , vient d'imaginer des chandeliers
d'optique , au moyen deſquels une lumiere
ordinaire donne autant de clarté que deux
de la même groſſeur ; ce moyen d'augmenter
l'effet des bougies ne fatigue
N3
190 MERCURE DE FRANCE,
pointla vue , ſoit qu'on life ou qu'on écri
ve, ſoit que l'on faiſe tout autre ouvrage.
Il a encore inventé un chandelier pour
Jes chambre à coucher , auquel il a adap .
té un petit méchaniſme par lequel la lu
miere s'éteint à l'heure de la nuit que
l'on veut , fans exiger d autre précaution
que de mettre une épingle dans labougie,
au moment qu'on va ſe mettre au lit.
ANECDOTES.
I,
ON rapporte un témoignage bien naïf
de la facilité avec laquelle Péricles per
ſuadoit au peuple Athénien tout ce qu'il
vouloit , dans la réponſe que Thucidide
fit à Alcidamus , Roi de Sparte , qui lui
demandoit lequel d'entre eux , Thucidide
ou Péricles , étoit le plus fort à la lutte ;
११ Il feroit difficile de vous le dire , répondit
Thucidide , car quand je ſuis par-
> venu à le vaincre à la lutte, il perfuade
> aux ſpectateurs que ce n'eſt pas lui ,
mais que c'eſt moi qui ai été terraſſe,"
● JUILLET II. Vol. 1775. 191
,
II.
Gellert , célebre fabuliſte Allemand ,
demeuroit à Leipfic. Il arrivaunjour dans
cette ville , au commencement d'un hiver
un payſan Saxon , conduisant un
chariot de bois de chauffage. Il s'arrêta
devant la porte de M. Gellert ,& parlant
à lui - même , lui demanda , s'il n'étoit
pas ce Monfieur qui faisoit de ſi belles
fables ? " Sur ſa réponſe , le payſan ,
avec des yeux brillans de joie , & beau-
-coup d'excuſes de la liberté qu'il prenoit ,
le pria d'accepter ſa voiture de bois ,
comme une foible marque de ſa reconnaiſſance
pour le plaiſir que lui avoient
fait fes fables.
III.
Pendant la minorité de Louis XV,
M. Falconnet le pere étoit Médecin du
Maréchal de Villeroy , Gouverneur du
jeune Monarque . Le Roi , âgé alors d'en
viron dix ans , le voyoit tous les jours à
fon diner. Falconnety manqua un jour&
le Roi s'en apperçut. Le lendemain , dès
qu'il le vit , il lui demanda la caufe de
fon abfence. Le Médecin étoit allé voir
N 4
192 MERCURE DE FRANCE.
un malade qui fans doute preſſoit. Queſ.
tions du jeune Prince ſur le nom & l'état
de cet homme , ſur la nature de fa maladie
, ſur les ſecours qu'il lui donnoit :
chaque jour nouvelles informations. Le
malade mourut au bout de quatre ou cinq
jours ; & les queſtions continuant , le
Médecin répondoit toujours de façon à
faire croire qu'il lui continuoit ſes ſoins.
Enfin le Roi ſçut que le malade étoit
mort , & la diſſimulation de Falconnet
parut l'offenfer . Il lui en fit des reproches
aſſez ſéveres. Sire , répondit le Médecin
avec la franchiſe d'un vieillard dont
le candeur & la probité s'étoient confervées
à la Cour. , Il eſt vrai que le malade
" eſt mort depuis quinze jours ; mais
„ voyant que ſon exiſtence faiſoit plaifir
à Votre Majeſté , je l'aurois laiſſe
vivre dix ans de la forte , ſans le moin-
„ dre fcrupule. " Cette réponſe ſatisfit
Je Roi.
9
V.
Trait d'héroïsme.
Pendant le ſiege de Lille , il fut queftion
d'aller reconnoître les progrès d'une
ſappe. L'action étoit périlleuſe à l'excés.
JUILLET II . Vol. 1775. 193
Cent louis font promis au foldat qui la
tentera heureuſement : cinq y marchent
tour-à-tour ; les cinq font tués , aucun n'a
rempli l'objet : un fixieme ſe préſente ;
c'eſt un jeune homme d'une figure charmante
, on le voit partir à regret ; il s'éloigne
; on compte les minutes ; elles ſe
paffent , le jeune homme ne revient pas ;
on le pleure ; il reparoît. Le compte eft
rendu ; on marche ; la fortie la plus vigoureuſe
eſt exécutée ; les ouvrages font
comblés ; on rentre dans la Place ; alors ,
en préſence de la garniſon victorieuſe ,
le Général appelle le brave qui a prépare
ſon triomphe ; le grenadier fort du rang ;
on lui offre la récompenſe propoſée :
Grand merci , mon Général , répond le
généreux foldat , on ne va pas là pour
de l'argent ; & il retourne à ſon poſte. "
"
"
VI.
Montefiafcone , ville d'Italie , ancienne
Capitale des Faliſques , eſt renommée par
labonté de ſes vins. Un Prélat Allemand .
voyageant en Italie , avoit chargé fon
Valet-de-chambre de prendre les devans
& de marquer à la craie , du mot latin
eft , la bonne qualité du vin. Arrivant à
N5
194 MERCURE DE FRANCE.
Montefiafcone , il lut trois est , ce qui
pouſſoit la bonté au ſuperlatif. Il en but
tant , qu'il en mourut . Le Valet - dechambre
honora le tombeau de fon
Maître de cette épitaphe.
Est, est , est Propter nimium est ,
Dominus meus mortuus eft.
LETTRE de M. Parmentier , ancien Apothicaire-
Major de l'Hotel Royal des Invalides
, à M. L ***.
MONSIEUR ,
Quoique le curieux , l'agréable & l'utile ſe trouvent parfaitement
réunis chaque mois dans l'ouvrage périodique
dont vous vous occupez , on remarque néanmoins que les
objets réellement utiles ceux qui ont un rapport direct
avec l'humanité , vous intéreſſent de préférence ; vous
vous plaifez même à exciter le courage des hommes qui
s'y livrent , en leur indiquant ſouvent des moyens à employer
pour mieux faire encore. Guidé fans doute par un
motif auſſi louable , vous avez bien voulu , en faiſant connoître
les Récréations physiques , économiques & chimiques
de M. Model , ſous les titres les plus avantageux , rendre
compte en même temps , de quelques expériences fur l'ergot
du feigle , contenues dans les obſervations & additions
dont j'ai cru devoir accompagner ce précieux recueil ; on
JUILLET II . Vol. 1775. 195
s'eſt empreffé en conféquence , d'après votre extrait , de
m'écrue , les uns dans l'intention d'avoir des éclaircifle.
mens plus détaillés , les autres pour me faire des objec.
tions bien ou mal fondées : mais dans le nombre de let
tres qui m'ont été adreffées à ce ſujet , je n'ai rien trouvé
qui fut contraire à Popinion de MM. Model & Schleger
tant fur l'origine de l'ergot , que relativement aux effets
particuliers de cette excroiffance originale du feigle. Joſe
même avancer , d'après les expériences de ces deux Sçavans
, & celles qu'il m'a paru néceſſaire d'y ajouter , que
les accufations formées contre le malheureux ergot n'ont
abfolument aucun fondement , & que , pour me fervir de
l'expreffion de M. Model , ce grain , poursuivi à cauſe de
ſa difformité , & traité dans toutes les parties de l'Europe
comme un des plus cruels fléaux que l'humanité ait à re
douter , a été condamné fans être défendu. Or , comine
je ſens très bien que ce n'eſt qu'après une longue fuite
de témoignages que le ſentiment du fameux Chimiſte de
Pétersbourg & celui du célebre Médecin du Landgrave de
Heſſe -Caffel , pourroit prevaloir , je crois devoir , en attendant
cette révolution heureuſe pour la tranquillité des
Cultivateurs , vous communiquer une obſervation dont la
fingularité ne peut manquer de fixer l'attention des Médecins
& des Phyſiciens , Voici ce que Mde Dupille , dont
la principale occupation ſemble être le foulagement des
malheureux qui habitent les environs de ſon chateau ,
voici , dis -je , ce que cette Dame , aufli éclairée qu'elle eft
charitable , m'a fait l'honneur de me mander concernant
Pergot,
" J'ai lu , Monfieur , dans le Mercure de Juin 1774 ,
un extrait de vos ouvrages touchant le ſeigle ergoté : il y
196 MERCURE DE FRANCE.
a quelques années que j'entendis parler de ce grain & des
maladies affreuſes que l'on prétendoit qu'il avoit cauſées
en Alface , autant que je puis me le rappeler , ou dans
les environs , ce qui me furprit infiniment car , depuis mon
enfance , je lui connois une propriété dont je n'ai jamais
vu de mauvais effet , non plus que ma mere , qui en a
fait prendre aux femmes qui ont de la peine à accoucher.
J'ignore de qui elle tient cette recette ; elle n'a , ainſi
que moi , d'autre ſcience en médecine que l'envie de rendre
ſervice aux perſonnes qui manquent de ſecours &
qui en ont beſoin . Voici comme elle le fait prendre , &
comme j'en ai donné moi même pluſieurs fois à différentes
femmes , entr'autres à la Fermiere de Bertichere près
Chaumont - Vexin , lieu que j'habite : elle s'en est bien
trouvée , a eu un enfant depuis , & va inceſſamment en
avoir un troiſieme .
Je pile ce grain (que nous nommons faux feigle) le
plus que je puis ; j'en remplis enſuite un dez - à- coudre
& je fais avaler cette doſe , délayée dans une cuillerée
de bouillon , de vin ou d'eau , ſuivant ce que je trouve
ſous la main : la femme qui en a pris doit accoucher
dans le quart - d'heure. Je n'en donne , d'après ce que
m'a recommandé ma mere , que quand on eſt für que
l'enfant ſe préſente bien & que le travail eſt trop lent.
Jamais les femmes , qui ont fait uſage de ce remede ,
n'en ont été incommodées ; & certainement elles font
alors plus ſuſceptibles des mauvaiſes impreſſions que dans
d'autres circonstances .
Voilà , Monfieur , tout ce que je ſais , d'après mes expériences
& celles de ma mere , relativement au ſiegie
JUILLET II. Vol. 1775. 197
érgoté. Si cette obſervation peut vous être de quelque
utilité pour les travaux intéreſſans auxquels vous vous livrez
, j'en ſerai charmée. Votre diſſertation m'a fort raf
furée fur les effet de ce grain que je craignois de faire
prendre intérieurement fur ce que j'en avois entendu dire
, & me rend la fatisfaction bien douce de pouvoir délivrer
promptement de ſes ſouffrances unes femme fatiguée
d'un travail long & pénible ; car ma mere m'a aſſuré , &
j'ai vu qu'en effet , toutes les perſonnes qui en prenoient
accouchoient dans le quart - d'heure. J'ai l'honneur d'etre
, &c.
Vous voyez , Monfieur , qu'en ſuppoſant même que l'ergot
foit inutile , dans le cas préſent , ce fait , atteſté par
une femme refpectable , prouve au moins qu'il n'eſt pas
dangereux. Auſſi Madame Dupille , qui n'eſt enthouſiaſte
que du plaiſir de faire du bien , me repete - t - elle dans
une autre lettre , que , foit le cours ordinaire des chofes ,
foit que l'ergot poſſede véritablement là propriété qu'elle y
a remarquée , tout ce qu'elle eſt en état d'aſſurer , c'eſt
que toutes les femmes auxquelles elle a eu l'occaſion
d'en adminiſtrer , ſont conftamment accouchées dans le
quart - d'heure. Elle ajoute qu'elle vient en conféquence
de renouveler la proviſion qu'elle fait chaque année d'ergot
, en l'augmentant de moitié , dans l'entiere perfuafion
où elle eft maintenant qu'il n'y a plus aucun riſque à courir
pour employer ce grain dans que que circonftance où
l'on se trouve . Un Medecin , connu par ſes ouvrages , a
écrit en Languedoc pour me procurer une bonne quantité
d'ergot , & me mettre à même , en le diftribuant aux perſonnes
qui defireront faire des eſſais , de vérifier fi effectivement
ſon effet eſt de hater les accouchemens tardifs &
:
198 MERCURE DE FRANCE.
laborieux. Il eſt inutile que j'obſerve ici que ces perfon
nes doivent être de l'art , puiſque l'on fait aſſez que les
ſpécifiques les plus infaillibles ſont ſouvent en défaut dans
d'autres mains .
GUILLYN ,
AVIS.
I.
Vente de Livres.
TUILLYN , Libraire à Paris , quai des Auguſtins , du
côté du pont St. Michel , vient d'ouvrir une vente des livres
de fon fonds , au rabais ; il la continuera juſqu'au 1
Décembre prochain : il en diftribue le catalogue.
On trouvera dans fon magaſin , juſqu'à la même époque,
des livres reliés , vieux & neufs tant de France
que des Pays étrangers , marqués à l'amiable .
II.
,
Epurement des laines.
:
1
Par le Mémoire que le ſieur Carles foumit en 1765 à
l'examen de l'Académie Royale des Sciences & de la Faculté
de Médecine , il démontra la corruption putride &
infecte , qui ſe trouve dans toutes les laines qu'on vend
à Paris pour matelats & couvertures , ſur leſquelles nous
paſſons , couchés & envelopés , une bonne partie de noJUILLET
II. Vol. 1775. 199
tre vie ; il indiqua des moyens efficaces pour rendre ces
laines de toute propreté , falubrité , élasticité , pour les
conſerver de façon à en tirer la plus grande utilité réunie
au plus d'agrément.
Le ſieur Carles prouve de plus r. que la corruption -
de ces laines pouvoit altérer la ſanté la plus forte , & influet
fur les corps les inieux conftitués ; que cette corruption
s'infinuoit dans les pores , fur - tout pendant le ſommeil
, temps auquel ils étoient plus dilatés , ce qui occaſionnoit
journellement des infirmités & des maladies d'autant
plus dangereuſes , qu'il eſt difficile aux plus habiles
Médecins d'en connoître la cauſe.
2. Que le mélange des exhalaiſons & fueurs des malades
, avec la corruption putride de ces laines , augmentoit
leur maladie , & que pour accélérer leur guérifon , il ſeroit
très - avantageux de les changer de matelats , de couvertures
de leines bien épurées .
3. Qu'il étoit on ne peut plus dangereux de faire uſage
de ſe coucher fur des matelats , & s'envelopper de couvertures
ayant fervi à des malades qui y ont fini leurs
jours ; que ces matelats & couvertures conſervoient le
venin & la malignité des maladies ; que nombre de Cardeurs
, auxquels ont avoit donné ces mattelats à rebattre ,
les uns en avoient été plus ou moins malades , & que
d'autres en étoient même morts , qu'on pouvoit prévenir
facilement ces inconvéniens dangereux en faifant épurer
les laines , qui , après l'épurement , font du meilleur uſage
&de la plus grande falubrité.
Le Mémoire du ſieur Carles & ſes procédés pour parvenir
à l'épurement parfait des laines , d'après l'examen ,
les approbations les plus flatteuſes & les plus authentiques
de la part de l'Academie & de la Faculté de Mé200
MERCURE DE FRANCE.
decine , le Roi vient , par Arrêt de ſon Conſeil du 4 Avril
1775 , d'accorder au ſieur Carles le Privilege exclufif pour
rétabliſſemedt d'une Manufacture d'épurement des laines
tant neuves que vieilles , avec defenſe de le troubler.
L'adreſſe du fleur Carles eſt rue de la Boucherie des
Invalides , au gros Caillou.
Ceux qui , par la voie de la petite poſte , voudront lui
donner ordre d'aller recevoir chez eux leurs matelats ,
ſommiers , lits de plume & couverture , pour racommoder
& épurer , font priés d'affranchir leurs lettres .
Le ſieur Carles prie ceux qui voudront faire épurer
leurs matelats , de vouloir s'adreſſer à lui directement &
nont à leur Tapiffier , pour les lui remettre , parce qu'il
n'en recevra plus de leurs mains à aucun prix ; ceux
qui voudront en ſavoir la raiſon pourront s'adreſſer au
ſieur Carles , qui ſe fera un devoir de la leur dire...
III.
Effence de Beauté.
$
L'Eſſence de beauté conſerve le teint frais , le préſerve
de boutons & entretient les mains dans la plus grande
blancheur : cette Eſſence eſt approuvée par MM. de la
Commiffion Royale de Médecine , & les Prevôt & Syndics
des Communautés des Baigreurs & Perruquiers
des Villes de Paris , de Lyon ,de Marſeille , de Rouen ;
l'on s'en fert encore dans les bains de propreté. Le
ſieur DUBOST lui donne telle odeur que l'on defire :
dle
JUILLET II. Vol. 1775. 201
elle eft eftimée au deſſus de toutes eſpeces de ſavonnet
tes , & donne un tranchant doux aux rafoirs ; enfin elle est
d'un excellent ufage , lorſqu'on la mêle dans la pommade
, & l'on peut être aſſuré qu'elle eft eficace pour faire
croître les cheveux & les conferver , &c . la maniere dè
s'en fervir eft fur les bouteilles .
Prix des bouteilles , 6 liv. 3 liv. & 36 fols . On four
nira des pinceaux gratis à toutes les bouteilles . Il y a
pour les voyages des bouteilles doublées de fer-blanc .
On trouvera cette Effence , à Paris , au domicile du fieur
Duboft ; chez M. Caron , rue Saint- Antoine , vis - à- vis la
rue Percée ; chez le fieur le Brun , Négociant , rue Dauphine
; chez le ſieur Puffin , près la Tréſorerie , Cour du
Palais , & chez le fieur Breton , boulevard du Temple &
foire Saint-Germain , n. 49 : à Lyon , chez le fieur Vieillard,
rue du Bât d'argent ; & chez M. Balanche , à la Grenete
: à Avignon , chez le fieur Vincent , Négociant , visà-
vis le Puits - des - Boeufs à Aix , chez le ſieur Julien ,
Confifeur : à Provins , chez M. Domachin , Négociant : à
Marseille , chez le fieur Artaud au Mouton couronné ,
fur le Cours : à Rouen , chez le ſieur Gallier , Marchand
Mercier , rue Saint - Lo : à Versailles , fur le grand efcalier
de S. M. chez la Demoiſelle Battier , &c .
,
On trouve aux mêmes adreſſes , Pommade de Ninon , connue
en Turquie ſous le nom de Pommade Circaffienne,
l'usage des Sultanes .
Cette Pommade enleve les rides , empêche le hale & la
gerfure, blanchit le teint ; entretient la peau & conſerve
202 MERCURE DE FRANCE.
les couleurs. Le ſieur Duboſt eſt ſi certain du ſuccès,
qu'il offre des eſſais juſqu'à la fin de Septembre : elle eſt
fans odeur ; on y donnera celle du goût des amateurs.
Prix , 3 liv. les deux onces , 6 liv. les pots de quatre onces.
Elle eft dans des pots d'étain pour la tenir fraîche.
Le Rouge de Paris , tiré de la teinture des végétaux ,
prix , 3 & 6. liv. le pot ; en coquilles , 30 fols & 3 liv .
,
Les Cuirs à rasoirs , faits ſuivant une nouvelle métho.
de. Ils exemptent de ſe ſervir de la pierre ilsdonnent
un fil doux aux rafoirs : la maniere de s'en fervir eſt deffus
ces Cuirs . Prix , 3 liv.
Il vend la véritable propreté de la bouche ; cet Elixir a
Ja vertu de guérir le fcorbut , blanchir ſes dents , fortifier
les gencives , & empêcher la carie des dents. Prix , 3
liv. & 6 liv.
Opiate pour les dents . Prix , 3 liv. en pots d'étain .
IV.
Magasin de papiers tontiſſes.
Le Magaſin de Papiers tontiſſes nués , & des Papiers
peints , pour Meubles , qui étoit ci - devant rue Comteſſe
d'Artois , en face de la rue Mauconſeil , au Café d'Apollon
, eſt préſentement ſitué dans la rue Saint - Honoré , au
grand Balcon , en face de la rue de l'Arbreſec.
Cette Manufacture , qui ſe diftingue toujours par la richefſe
& l'élégance de ſes deſſins , en a ajouté de nouveaux
à ceux qui avoient déjà mérité l'approbation du
public.
JUILLET II. Vol. 1775. 208
Mademoiselle Hemeri , qui tient toujours le magaſin , ne
négligera rien pour mériter la préférence des perſonnes qui
lui feront l'honneur de venir acheter chez elle.
a
NOUVELLES POLITIQUES.
Iuy
D'Alep, le 18 Mars 1775.
Ly a eu des voies de fait du côté des montagnes du
Beylam entre Abderahman , Gouverneur de cette Place , &
un Chef des Turkmans . Ils ſe ſont enlevés mutuellement
des chevaux & des troupeaux ; il y a même eu
quelques prifonniers de part & d'autre : cet événement eſt
d'autant plus fâcheux , qu'il peut - être contraire à la fûreté
de nos Caravanes . On eſt étonné que notre Pacha ne
fafle aucun mouvement pour déloger ces Peuples errans
& vagabonds .
De Smyrne, le 9 Mai 17756
Les commandemens que la Porte a expédiés pour la
reſtitution de tous les Efclaves Ruffes pris dans la derniere
guerre , ont excité la plus grande fermentation parmi
les Gens de la Loi & la Populace. Le ſieur Firieri ,
Agent Général de Ruffie dans cette Ville , & porteur des
ordres du Grand- Seigneur , a été expofé au plus grand
danger le jour qu'il eſt allé chez le Mollah pour en dea
02
204 MERCURE DE FRANCE.
mander l'exécution. On a lieu de craindre que cet objet
ne caufe un nouveau foulevement , ſi la Porte ne prend |
les meſures les plus promptes & les plus afficaces pour
ſe faire obéir .
Des Frontieres de la Pologne , le 11 Juin 1775-
On a reçu la nouvelle que la plus grande partie des Habitans
des Diſtricts de la Nortecz , conteſtés entre la République
& le Roi de Pruſſe , ſe ſont déterminés à reconnoître
la ſouveraineté de ce Prince , & qu'ils lui ont prêté
ferment de fidélité & rendu foi & hommage le 22 du mois
dernier.
De Stockholm , le 25 Mai 1775-
Dans le nombre des médailles frappées ici , pendant le
cours de l'année derniere , à l'occaſion de différens événemens
remarquables , on en voit pluſieurs qui font le prix
du mérite le plus réel , celui de chérir & de fervir ſa Patrie
. Voici l'inſcription du revers de celle qui a été frappée
en mémoire du Comte Scheffer : Souvenir des fecours
portés aux Dalécarliens en 1773 par les foins d'un coeur
généreux , & par les bienfaits de divers bons Citoyens .
Le feu fieur Sahlgren , qui s'eſt rendu célebre par les
prix qu'il a fondés pour l'encouragement de l'agriculture ,
a été honoré auſſi d'une médaille , dont le revers eſt une
guirlande formée d'épis de bled ; avec ces mots : Ceriamina
Georgica , (Combats Champêtres).
JUILLET II . Vol. 1775. 205
Le même honneur a été rendu au feu fieur Alſtromet
connu pour avoir introduit ici des béliers d'Eſpagne , &
pour avoir amélioré la race des bêtes à laine dans ce
Royaume . Le revers de fa médaille préſente le Dieu Pan
aflis au pied d'un arbre , avec cette infcription : Curat
oves oviumque Magistros . ( Il veille au ſoin des Troupeaux
& des Bergers). Ces Médailles , qui conſacrent l'amour du
bien public , ont été gravées par le Profeſſeur Eninberger ,
un des plus célebres Artiftes en ce genre .
De Copenhague , le 13 Juin 1775 .
La Chambre - Générale des Douanes a rendu un Arrêt
par lequel la défenſe d'introduire & de débiter des dentelles
dans les Duchés de Sleswick & de Holſtein vient
d'être étendue à cette partie du Holſtein qui a paffé nouvellement
fous la domination de Sa Majefté.
De la Haye, le 23 Juin 1775.
Une des queſtions utiles que l'Académie de Harlem
couronna le 22 du mois dernier , avoit pour objet la Pro-
-pagation des Principes du Chriftianifine dans les Colonies
de la République. Le premier Acceffit fut adjugé au Sieur
Corneille de Vollenhoven , Marchand de Rotterdam ,
On mande de Mofcou que l'Impératrice de Ruffie a accordé
au fieur Goufetnikoff qui va coinmencer un commerce
confidérable fur la Mer Noire , toutes les immunités
néceſſaires à cette entrepriſe , avec promeſſe de lui laiſſer
3
206 MERCURE DE FRANCE.
tous les profits , & de prendre toutes les pertes fur le
compte de l'Etat.
De Rome , le 14 Mai 1775.
Le Sacre de Sa Majefté Très- Chrétienne ayant été fixé
au 11 de ce mois , & le Cardinal de Bernis , ſon Miniſtre
en cette Cour , y ayant annoncé cet événement , il y eut
en conféquence Dimanche au foir , & le lendemain , double
illumination chez les Ambaſſadeurs & Miniſtres Etrangers
qui réident ici , chez les principaux Habitans de cette
Ville , aux Egliſes Nationales Françoiſes , & chez tous
les François qui s'y trouvent établis .
La Galere du Pape , conftruite avec beaucoup de magnificence
à Civita - Vecchia , fut lancée à la mer lundi dernier
, après les cérémonies d'uſage en pareille circonstance.
De Venise , le 10 Juin 1775.
On a reçu ici la nouvelle que l'Empereur en partant de
Parme , avoit pris , avec fon frere le Grand Duc de Tofcane,
la route de Piftoye , qui communique du Modénois
à la Toscane. C'eſt un chemin nouvellement ouvert qui
traverſe les Apennins. Il eſt impraticable aux voitures en
certains endroits , & les Princes , qui n'ont à leur ſuite
que deux domeſtiques , feront obligés , pour le bien recone
noftre , de faire plus de cinquante milles à cheval.
De Naples , le 27 Mai 1775.
On arme dans ce Port deux Frégates , dont la deſtina-
-
JUILLET II. Vol. 1775. 207
tion n'eſt pas encore annoncée . Des lettres de Sicile , du
16 , portent que deux Bâtimens 'Napolitains , dont l'équipage
avoit gagné terre , ont été enlevés par un Chebec
Algérien , faifant partie d'un armement de la même Nation
, compofé d'une Frégate , trois Chebecs & une Bar.
que. Cette Efcadre avoit donné la chaſſe peu de jours
auparavant , à deux Galeres de Malte qui ſe font réfugiées
dans le Port de Trapani .
De Londres , le 13 Juin 1775.
On a reçu , le 11 de ce mois , des lettres de la Nouvelle
-Yorck , datées du 4 Mai , qui confirment que les
Habitans de cette Province venoient de prendre les armes
, ainſi que toutes les autres Provinces ; qu'ils s'étoient
rendus maîtres des Troupes en garniſon chez eux , qu'ils
les tenolent renfermées dans des barraques , où elles
étoient gardées ; que cette expédition leur procuroit un
grand nombre de canons , & qu'ils avoient dépouillé le
Lieutenant au Gouvernement , de toute l'autorité , pour
la remetrre dans les mains du Peuple même .
Le Colonel Mansfeld , le ſieur Wats & pluſieurs autres
Partifans du Miniftere , font arrivés de la Nouvelle Yorck ,
à ce qu'on dit , attendu qu'il n'y a plus de fûreté dans
cette Province pour quiconque ne ſe joint pas aux ennemis
du Gouvernement.
On mande de New - Yorck que lorſque le ſieur William
Tryon , Gouverneur de cette Province , y eſt arrivé , on
lui a fignifié une défenſe expreſſe ainſi qu'à tout fon monde
, de mettre pied à terre . Les principaux Habitans
Pont fait affurer à la vérité qu'ils ne lui feroient aucun
04
208 MERCURE DE FRANCE,
mal , mais à condition de remettre en mer auſſi - tôt ; &
l'on dit que ce Gouverneur a été forcé d'obéir.
On dit qu'un Vaiſſeau eſt parti de Boſton avec différens
Officiers Américains faits prifonniers par le Lord Percy,
Les Colonies feront très attentives au traitement qu'on
leur fera éprouver.
De Paris , le 30 Juin 1775 .
L'Académie des Jeux Floraux de Toulouſe fera , fuivant
l'uſage , le 3 Mai de l'année prochaine , la diftribution
de ſes Prix divers . Le principal eſt deſtiné à un
Difcours dont le ſujet eſt l'Eloge de Michel de l'Hôpital ,
Chancelier de France.
On écrit de Lyon un fait dont le tableau ne peut qu'être
intéreſſant à montrer , puiſqu'il honore l'humanité. Le
26 du mois dernier , vers les dix heures du matin , on
vit fur le pont de la Saône qui conduit de l'Archevêché
à la Place de Louis - le - Grand , un Soldat qui , après
avoir paru dans une grande agitation , reſte quelques minutęs
immobile , appuye ſa tête ſur le garde - fou , & bien ,
tôt le franchit en s'élançant au milieu de l'eau : un jeune
homme de treize à quatorze ans nommé Vegouroux , fils
d'une Marchande d'Oiseaux , s'écrie : A moi , mon frere ,
nous le fauverons . Les deux jeunes gens ſe précipitent en
effet dans l'eau , & ramenent après beaucoup de recherches
, le Malheureux fur le rivage . Une joie pure & vive
éclatoit dans les yeux de ces deux libérateurs , auxquels
le Soldat étoit inconnu. Un des freres ferroit la main
de l'autre , en lui diſant avec ſaiſiſſement : je t'avois bien
JUILLET II . Vol. 1775. 200
dit que nous le fauverions . La foule qui les environnoit
leur fit quelques légeres libéralités qu'ils recevoient aveç
ane indifférence marquée ; mais l'intérêt de cette ſcene
augmenta beaucoup , lorſqu'on les vit vouloir partager avec
le Soldat , qui reprenoit ſes ſens , ce qu'ils avoient reçu :
ce moment excita une admiration univerſelle & des applaudiſſemens
dont l'action étoit bien digne. Quelqu'un
demanda au Soldat quel motif l'avoit fait attenter à ſes
jours : il répondit qu'ayant perdu au jeu l'argent qui lui
étoit néceſſaire pour faire fa route , & 18 liv. qu'on l'a
voit chargé de remettre à un de ſes camarades , il n'avoit
point vu dans ſa fituation d'expédient plus court que
de ſe délivrer de la vie qui lui faisoit mal ; ce font fes
expreffions .
NOMINATIONS ,
Le Roi voulant témoigner aux deux Chefs du Régi
ment Royal Comtois ſa ſatisfaction de leurs fervices , a
donné au Chevalier de la Motte- Geffiard , Lieutenant-Colonel
de ce Corps , la Lieutenance de Roi des ville &
château de Saint - Omer , vacante par la mort du ficur de
Cugnat, & au Comte de Chemault , Major , la place de
Lieutenant - Colonel , vacante par la retraite du Chevalier
de la Motte.
Le Roi a difpofé de la place de Commandeur , vacante
dans l'Ordre de Saint - Louis , par la mort du Cheva-
Her de Valliere , en faveur du Comte Drummond de Melfort
, Maréchal de Camp en fes armées , & ci - devan
Colonel du Régiment Royal Ecoflois.
05
210 MERCURE DE FRANCE.
Sa Majesté a accordé au Comte de Barbançon , Meſtre
de Camp de Cavalerie , la charge de Colonel - Lieutenant
du Régiment d'Infanterie d'Orléans , vacante par la démiffion
du Comte de Montauzier; au Marquis de Laval ,
Colonel du Régiment d'Infanterie de Touraine , celle de
Colonel du Régiment d'Infanterie de Bourbonnois , vacante
par la démiſſion du Marquis de Campenne; au Marquis
de Saint - Simon Maubleru , Lieutenant- Colonel du Régiment
Provincial de Poitiers , celle du Régiment de Touraine
, Infanterie ; au Marquis de Campenne , le Régiment
Provincial de Poitiers ; au Comte de Saint Maime,
Capitaine dans le Régiment du Meſtre de - Camp - Général ,
Cavalerie , la charge de Colonel du Régiment d'Infanterie
de Soiffonnois , vacante par la Demiſſion du Baron de
Juigné.
Le Roi a nommé l'Abbé Déſaunays Garde des Livres
imprimés de ſa Bibliotheque , à la place du feu ſieur Caperonnier.
Le Maréchal de Clermont- Tonnerre ayant été nommé
par le Roi , le 25 Juin , Duc & Pair de France , a cu
P'honneur de faire le lendemain ſes remercimens à Sa
Majefté.
Le ſieur de Sartine , Secrétaire d'Etat au département
de la Marine , ayant été nommé par le Roi Miniftre d'Etat ,
aſſiſta en cette qualité , le 6 Juillet , au Conſeil .
PRÉSENTATIONS .
Le 29 Juin , la Vicomteſſe de Mérinville a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majeftés par Madame Sophie de
France , en qualité de Dame pour accompagner cetta
JUILLET II . Vol. 1775. 211
Princeſſe. Le même jour , la Princeſſe de Chimay , ci
devant Dame du Palais de la Reine , a prêté ferment en
tre les mains de Sa Majefté pour la place de Dame d'A
tours , dont la Ducheſſe de Coffé avoit remis ſa démiſſion
à la Reine ; elle avoit eu l'honneur d'être préſentée la
veille , en cette même qualité , à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale.
La Duchefſe de Luynes a eu auſſi l'honneur d'étre
préſentée à Leurs Majestés & à la Famille Royale , en
qualité de Dame de Palais de la Reine , à la place de la
Princeffe de Chimay.
Le 2 Juillet , la Comteſſe de la Farre , & la Comteſſe de
Vauban , ont eu l'honneur d'être préſentées à Leurs Majeſtés
& à la Famille Royale , le premiere , par la Marquiſe
de Caraman , & la ſeconde , par la Marquiſe de
Vauban.
L'Abbé de Chabrillan , que le Roi a nommé fon Aumônier
, a eu l'honneur d'être préſenté le 6 Juillet à Sa Majefté
& à la Famille Royale.
Le 25 Juin , la Marquiſe de Sainte - Hermine a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Royale par la Marquiſe de Polignac.
MARIAGES.
Le 25 Juin , le Roi , ainſi que la Famille Royale , ont
ſigné le contrat de mariage du Comte de la Croix , Ecuyer
de main de Monſeigneur le Comte d'Artois , &
Lieutenant des vaiſſeaux du Roi , avec Demoifelle Alexandre
d'Homache. Le lendemain , le Roi , ainſi que la Famille
Royale , ont aufli ſigné le contrat de mariage du
212 MERCURE DE ERANCE.
Geur de Peguilham de Larbouſt , Chevalier , ancien Capitai.
ne au Régiment de la Reine , Cavalerie , & Ecuyer Commandant
de la petite écurie du Roi , avec Demoiſelle le
Mercier.
NAISSANCES.
:
La Ducheffe de Chartres eft accouchée , le Lundi 3
Juillet , à 7 heures un quart du foir , d'un Prince qui portera
le nom du Due de Montpenfier.
MORTS.
Dame Angélique - Jacquette de Gombault , Comteſſe de
Benange , veuve de Charles - François de Wavrans , Marquis
de Bourfin Comte de Benange , eft morte à Paris
le 22 Juin , âgée de foixante - fix ans.
,
Le fieur Mathurin - Antoine Celo Allaire , Prêtre , Licen
cié en Théologie de la Maiſon & Société Royale de Navarre
, ancien Précepteur du Duc de Chartres , & Abbé
de l'Abbaye royale de Notre - Dame de Bourges , Ordre
de Citeaux , Dioceſe de Quimper , eſt mort à Paris au Palais
- Royal , le 22 Juin.
Le Comte Louis - Benigne de Huines , chef de la branche
de la Maiſon de Humes , en Ecoffe , établi en France ,
eſt mort au château de Ville- dieu , près Muſſy l'Evêque
JUILLET II . Vol. 1775. 213
en Champagne , le 18 Mai , dans ſa quatre -vingt- cinquieme
année .
Eléonore d'Oglethorpe , Marquife Douairiere de Mezieres
, veuve depuis 1721 , d'Eugene - Marie de Dethify.
Marquis de Mezieres , Lieutenant - Général des armées du
Roi , Gouverneur des ville & citadelle d'Amiens & Corbie
, Grand Bailli d'Epée d'Amiens , Commandant pour le
Roi dans tout le pays qui eſt entre la Meufe & la Somme
, eſt morte le 28 Juin dans ſa quatre - vingt - douzieme
année , à Longwy , chez le Marquis de Mezieres , fon fits .
Le Chevalier de Valliere , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , Gouverneur Général des Ifles Sous -le-
Vent , eft mort , le 14 Avril dernier , au Port - au - Prince ,
Ifle Saint Domingue.
Le Baron de Waren , Maréchal des Camps & Armées
du Rơi , Commandant pour Sa Majesté à Belle - Ifle - en
Mer, eft mort dans cette Ifle le 21 Juin.
LOTERIE.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
faitle 5 Juillet. Les numéros fortis de la roue de fortu
ne font 57 , 38 , 32 , 31 , 13. Le prochain tirage ſe fera
le 5 Août.
214 MERCURE DE FRANCE.
ADDITIONS DE HOLLANDE.
LE
SPECTACLES.
Paris le 7 Juin 1775 .
LE Courrier d'Henri IV. Proverbe composé de 7 Scenes
& de quatre Acteurs , qui ſont Philippe II , Roi d'Eſpagne
, le Duc de Lerme , fon premier Miniſtre , la Varenne
, Officier de confiance d'Henri IV , & un Courrier Flamand.
L'affabulation de ce petit Drame eſt à Trompeur
Trompeur & demi ; le fond du ſujet eſt cette Anecdote hif
torique. On amène à Henri IV un Courrier dépêché par
"
ود
la Ligue à la Cour d'Eſpagne. Parmi ſes papiers , il ſe
„ trouve une Lettre où l'on affuroit qu'on pouvoit ajouter
„ foi à tout ce que le Courrier diroit de vive voix. Henri
,, forme auſſitôt le projet de faire porter cette Lettre de
ود créance au Roi d'Eſpagne , Philippe II , pour tirer de ſa
„ propre bouche les meſures qu'il prenoit fur les affaires
دو
ود
de France. La Varenne eft chargé de la commiffion &
s'en acquitte avec le plus grand fuccès . A peine a- t- il
„ reçu par écrit la réponſe du Roi d'Eſpagne , qu'il ap-
„ prend que le duplicata du paquet intercepté en France
ود
ود
ود
vient d'arriver avec l'avis de ce qui étoit arrivé au premier
Courrier. Il ne perd pas un inſtant ; il évite tous
les dangers qu'il courroit d'être arrêté , arrive heureuſe-
„ ment , & met ſon Maître en état de prévenir toutes les
démarches de ſes ennemis ou de faire averter leurs proJUILLET
II. Vol 1775. 215
ن
„ jets " . Ce Proverbe eſt ſuivi d'un Eſſai fur l'Art Dra.
matico - proverbial , forte de Poëtique qui contient une Critique
de la Partie de Chaſſe de Henri IV & de la Piece de
M. du Roſoy , avec quelques regles pour la compoſition
des Proverbes. L'Auteur croit ce genre bien nouveau , &
ſe trompe. Il y a près d'un ſiecle qu'on a fait des Proverbes
précisément tels que les nôtres . Il y en a d'imprimés
de Mad. d'Aulnoy , de Mad. Durand , &c , & c . Une
fingularité de celui- ci , c'eſt que l'Auteur , à ce qu'il nous
apprend lui-même , eſt un des deſcendans de ce la Varenne
attaché à Henri IV , qui joue ici le principal role.
Paris le 14 Juin 1775.
Si les Nouveautés ne ſont pas fort fréquentes à nos
Théatres , on imprime , en récompenfe , beaucoup de Proverbes
, de Drames , & d'autres Ouvrages de ce genre. II
paroît un Theatre de Campagne , par l'Auteur des Proverbes
Dramatiques , à Paris , chez Ruault , Lib . rue de la Harpe
, 1775. Quatre volumes in - 8. Prix 15 liv. brochés.
L'Epitre dédicatoire eſt adreſſée aux Sociétés de Province :
ainſi l'annonce de cet Ouvrage eſt pour elles un avis de
ſe mettre en poffeffion de leur bien . Une Lettre à Mad.
la Baronne de Joyenval , tient ici lieu de Préface , &
comme elle eft courte , cela fuffira peut- être pour la faire
lire. Les quatre volumes contiennent 28 Pieces , qui font :
"
"
Le petit Don Quichotte , les Amans indiſcrets , le Chat
, perdu , le Prifonnier , le Patagon , l'Amante de fon mari
: le Teſtament fingulier , les Contretems , la Dévote ,
les bonnes Gens , la Chanson , l'Entêté , les Comperes ,
le Déguiſement favorable , le Tableau , l'Atteftation Ja
„ Veuve finguliere , l'Aubergifte , la Maladie ſuppoſée , les
Boſſus , le Sac d'Avoine : la Courtiſanne amoureuſe , le
"
,
16 MERCURE DE FRANCE.
ود
Bal de Province , Toujours tout de même, la Comédie
fans Acteurs , André & Cecile , la Plainte ridicule , les
„Auteurs Tragiques " . Voilà des Sujets & des fonds de
Pieces à choifir. Nous en avons trouvé quelques -uns , qui
plus travaillés , & accommodés à nos Théatres , pourroient
faire d'affez bonnes Pieces .
Taconet , ou Mémoires Historiques pour ſervir à la vie de
cet Homme célebre. Article oublié dans le Nécrologe de
1775 , & qui appartient à la matiere des Spectacles . Par
M. Artaud , auteur de la Centenaire. A Amſterdam , 1775 .
Broch . in - 12 de 53 pag. qui ſe trouve apparemment chez
les Libraires où ſe débitent les nouveautés . Le nom de
Taconet auffi connu , peut être même encore plus fameux
que celui du Sr. Nicolet , dont le Théatre a fait briller
fes talens , nous diſpenſe d'entrer ici dans aucun détail
fur ſa perfonne. On fait qu'il étoit du petit nombre des
Gens de Théatre qui ont réuni l'art de la repréſentation &
celui de la compoſition . Ces Mémoires , dont la lecture
amufera les Amateurs de Spectacles , le font bien connoître
; & c'eſt une Piece à joindre à l'Hiſtoire générale du
Théatre François . 5
Paris le 21 Juin 1775 .
IL nous reſte pluſieurs Drames imprimés à faire connottre
, ce que nous ferons fucceffivement . - Le Roi & le
- Ministre ou Henri IV& Sully , Drame , en quatre Actes en prose,
enrichi de Notes historiques . Par M. le Chevalier du
Coudray. A Paris , chez Durand , rue Galande ; Mérigot ,
quai des Augustins ; Ruault , rue de la Harpe , 1775. Prix
36 fols . CETTE Piece n'eſt qu'un récit dramatique de
l'heureuſe adminiſtration de Henri IV & de Sully , dont
*le fond eft tiré de l'Hiſtoire de Péréfixe & des Mémoires
du
JUILLET II. Vol. 17758 212
L
du tems. C'eſt proprement l'Eſprit du Monarque & du
Miniftre repréſenté , partie en action , partie ſimplement en
dialogues. Les faits les plus intéreſſans & les bons mots
de Henri IV y font retracés encore plus complettement que
dans la Piece de M. du Roſoy. L'Avertiſſement de l'Aud
teur eft principalement un Cri pour l'érection d'un ſecond
Théatre François , plus néceſſaire au moins dans cette Ca
pitale que l'Ambigu Comique indéfiniſſable , qui , pour
quelques canevas en patois Vénitien ou Bergamaſque
traîne encore ici le nom de Théatre Italien .- Monfieur
Caffandre ou les Effets de l'Amour & du Verd de gris. Drame
en deux Actes & en vers , par M. Doucet , de plusieurs
Académies . A Amſterdam , & ſe trouve à Paris , chez
Gueffier , au bas de la rue de la Harpe , 1775. Cette boufonnerie
dramatique eſt une ſatire aſſez plaiſante des Drames
moderne , du genre atroce imité des Anglois , & du genre
Sombre employé dans la compoſition de quelques Romans.
C'eſt une eſpece de Parodie que l'on peut joindre au
Roué vertueux . La Dame de Charité , Drame en trois
Actes & en profe . A la Haye , & le trouve à Paris , rue
S. Jean-de-Beauvais , la premiere porte -cochere au-deſſus
du Co'lege , 1775. Cette Piece qui , comme on l'annonce ,
eft plutôt un Proverbe qu'un Drame , eſt une plate & mauvaife
ébauche d'un Tartuffe femelle caractériſée principalement
tant par ſa dureté pour les malheureux que par fon
avidité pour le bien des Pauvres qu'elle retlent injuftement
ou dont elle fait un coupable emploi , & qui finit
par une banqueroute. Elle eft ici miſe en contraſte avec
une femme véritablement bienfaiſante & charitable en ef
fet. Ce Drame infipide eft décoré d'une Eſtampe .
-
!
i
P
218 MERCURE DE FRANCE.
1
:
,
Paris le 5 Fuillet 1775.
Drames nouveaux. Jean Hennuyer , Evêque de Lisieux.
Drame en trois Actes. Par M. Mercier , Nouvelle Edition.
Natalie Drame en quatre Actes. Par le même . A
Londres , & ſe trouve à Paris , chez Ruault , 1775. Prix
30 f. chacun. Le ſujet du premier Drame eſt un incident
de cette Saint Barthelemy , trop fameuſe dans notre Hiſtoire
, opprobre du Regne fous lequel s'eſt fait cet horrible
imaſſacre . Jean Hennuyer avoit paſſé une partie de ſa vie
dans les Cours. Il avoit été ſucceſſivement Profeſſeur en
Théologie ; Précepteur d'Antoine de Bourbon , Duc de
Vendôme & depuis Roi de Navarre ; Précepteur de Charles
de Bourbon & de Charles de Lorraine ; premier Aumônier
& Confeffeur de Henri II , juſqu'à ſa mort ; Confeffeur
de Catherine de Médicis ; enfin nommé à l'Evêché
de Lodeve , & enſuite Evêque de Lisieux. Il étoit né à
S. Quentin en 1497 , & il mourut en 1578 , Doyen de la
Faculté de Théologie , âgé de 80 ou de 81 ans. Il avoit
vu par conféquent fept Regnes , ceux de Charles VIII ,
de Louis XII , de François I , de Henri II , de François
II , de Charles IX & de Henri III. On prétend que pendant
fa réſidence à Lifieux , l'Officier général qui commandoit
dans la Province , étant venu lui communiquer l'Ordre
qu'il avoit reçu de la Cour d'exterminer tous les Huguenots
de cette Ville , ce digne Evêque s'y oppoſa fortement
, fit ſurſeoir au maſſacre , & fauva par ſa fermeté les
Proteftans de ſon Dioceſe. Tels font & le Héros & le
fait principal du Drame. Il a paru pour la premiere fois
fous le titre ou de l'impreffion de Lauſanne au mois
d'Août 1772 ; & c'eſt où tomboit précisément le retour
de la ſeconde année ſéculaire de l'affreuſe époque qu'il
,
1
JUILLET II, Vol. 1775. 219
1
1
retrace . Ce Drame , où font profondement imprimés tous
les déchiremens de l'ame , & qui , pour ufer d'une expresfion
de l'Auteur , embraſſe toutes les douleurs les plus pénétrantes
, eft une Piece à conferver. Les caracteres de
PEvêque & du vieux Arfene , font d'une grande beauté.
Le fecond Drame eſt un vrai Roman mis en action ,
& que l'on remettroit aisément dans la forme foutenue
des grands Récits ou des Nouvelles hiftoriques. Natalie ,
P'Iléroïne de la fable , eſt la fille d'un ancien Capitaine
de vaiſſeau , retiré avec ſa fortune , ſous le nom de Clu
mar , dans une maiſon de campagne à quelque diſtance
de Paris. Ce Pere tendre & malheureux pleure encore
au bout de 16 ou 17 ans la perte d'une fille chérie , qu'une
paffion inconfidérée a fait fuir de la maiſon paternelle
pour ſuivre fon amant , & dont il n'a plus entendu parler.
La feule confolation qui lui reſte , eſt une fille aima-
,
= ble , fruit de leurs amours , dont il s'eſt emparé preſque
à ſa naiſſance , & que de concert avec ſa femine , il a
fubftituée à un enfant à peu-près du méme age qu'ils venoient
de perdre. Agathe (c'eſt la petite fille) a donc été
élevée par ſon ayeul comme ſa fille propre & fon héritiere
innmédiate. Le hazard amene à la campagne & dans le
voifinage de Clumar , le Raviſſeur même de Natalie ,
Fondmaire alors retiré du ſervice. Bien - tôt ces deux
homnies (qu'on fuppofe inconnus également l'un à l'autre)
, ont foriné entr'eux la plus étroite liaiſon. Fondmaire
devient amoureux d'Agathe. Infidele à Natalie pour fa
propre fille qu'il ne peut plus reconnoître , il pouſſe l'aventure
juſqu'au moment du mariage ; mais après bien des
combats , Natalie , par l'héroïfime de fa tendreſſe , vient à
bout de le détacher d'Agathe . Ainfi l'inſtant critique où
fe font toutes les reconnoiffances à la fois , rend à Cluinar
P2
220 MERCURE DE FRANCE.
ſa véritable fille , lui procure en même tems un Gendre
qu'il légitime & fon union avec Natalie & la naiſſance d'Agathe
, enfin fait recouvrer à celle-ci fon pere & fon état ,
mais perdre un mari , puiſqu'elle reſte ſans établiſſement.
L'intérêt naît ici , comme on voit , de toute cette complication.
Paris le 19 Juillet 1775.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique a repris L'Union de l'Amour
& des Arts , Ballet Héroïque analyſé dans notre Feuille
du 29 Septembre 1773 .
A la Comédie Françoiſe , aucune des Pieces annoncées
, fur la foi des Nouvelliſtes & des Echos du Foyer ,
dans la Feuille du 24 Mai , ne paroît encore ; mais perſonne
ici n'en est étonné. Il faut bien des années quelque.
fois pour qu'une Piece puiſſe acquérir , entre les mains
des Comédiens François , la maturité néceſſaire. Et puis
l'année , pour eux , eſt ſi courte ; chaque ſaiſon de plus
n'a - t - elle pas ſes incommodités , dont il faut bien tenir
compte ?
Dans l'Eté , c'est le chaud; c'est le froid , dans l'Hiver.
Joignons à ces inconvéniens les fatigues de toute eſpece
attachées à la profeſſion , qui demandent tant de relâche ,
& tous les ménagemens qu'exige la délicateſſe de certains
ſujets . Car il y a maintenant tel Acteur qui , pour jouer
au plus 10 à 12 fois par an , & payer au moins de ſa préſence
les empreſſemens du Public , a beſoin de huit à
neuf mois de repos ; mais qui les emploie utilement , foit
pour ſa ſanté dans d'agréables difſfipations , ſoit a parcourir
les Provinces , pour y exercer ſes talens , quand elles
JUILLET II . Vol. 1775. 221
=
F
favent le dédommager de ſes abſences de Paris . Ajoutons
les fréquents Débuts dont nous avons le ſpectacle , & qui ,
fans nous procurer beaucoup de Sujets , nous tiennent
lieu de tems en tems de nouveautés effectives . On voit
donc que le Théatre François , en état de ſe foutenir avec
les feules Pieces de fon fonds , & fes petites Loges à
l'année , qui font pour lui de la plus grande reſſource , n'a
plus aujourd'hui beaucoup d'intérêt à produire des nouveautés
, & qu'il a raifon de profiter de l'indulgence du
Public. Ainfi les Comédiens n'ont garde de ſe gêner pour
les Amateurs ennuyés de revoir toujours les mêmes choſes
, & encore moins pour l'intérêt des Auteurs , qui ne
les touche gueres plus que leur gloire.
,
LES Comédiens Italiens qui n'ont pas les mêmes reffources
, font beaucoup plus empreſſés ou plus attentifs à
donner des Nouveautés de leur genre. Plutôt que d'en
manquer , ils reçoivent & jouent , même fort prompte.
ment , preſque tout ce qui leur eft préſenté , pourvu que ce
foient des Pieces chantantes . Ils donnent actuellement la
Fête de Village , Piece nouvelle : non quant au titre , puif
que c'eſt au moins la troiſieme Piece homonyme , indiquée
dans les Catalogues ; non pas même pour le fond
du ſujet , ni pour les principaux acceſſoires ( qui montrent
la corde ) , mais pour la ſtructure & l'agencement. Cette
Piece eft loin d'aller aux nuées , ſuivant l'expreffion de nos
Dramatiques ; cependant on a , dit-on , demandé l'Auteur ,
ce qui eft toujours une petite fortune. On ne pouvoit
imaginer un meilleur moyen pour encourager l'impudence
, & pour déconcerter ou même humilier les talens timides
, que cet uſage de demander les Auteurs. Mais pour.
quoi , ſous les vains prétextes dont perſonne n'eſt plus la
dupe & qui ſe réduiſent en effet à l'intérêt de leur glo
P3
222 MERCURE DE FRANCE,
riole , s'expofent - ils volontairement à la curiofité du Pare
terre qu'il y a tant de moyens d'éluder ?
SUR L'ITALIE.
L'Italie eft un pays qui n'eſt point affez connu .
La Lombardie diviſée en pluſieurs fouverainetés l'eſt
moins encore par l'animoſité des peuples . Ce phenomene
s'explique par l'hiſtoire .
La République de Venise , le plus grand des Etats de la
Lombardie , jouit dans l'eſprit des autres Peuples d'une efpece
de fupériorité. Je dis dans l'esprit des Peuples . Les
Politiques connoiſſent l'état actuel de cette République ,
autrefois fi illuftre.
L'Etat de la Lombardie qui a le plus d'influence dans
l'adminiſtration m'a paru être le Duché de Piémont. Il ſe
roit dangereux pour ſes voiſins , fi ceux- ci étoient abandonnés
a leurs propres forces .
Les Peuples dans les Apennins : ceux de la Toſcane ,
de l'Etat du Pape & du Royaume de Naples confervent
entre eux moins de reſſentiment & de haine mutuelle.
La partie de l'adminiſtration qui veille au bien- être & à
la ſureté des Citoyens eft très-negligée en Italie. Le Souverain
y eft concentré en lui - même. Ce qui l'attaque le
plus indirectement eſt ſéverement puni , le reſte ne l'oc
cupe pas, Ce défaut de police n'engendre pas cependant
une quantité de crimes proportionnés (diroit-on) donc les
Italiens ne font pas fi méchans !.
Le deſpotifme prive les grands & le peuple de toute
exiſtence politique & ſouvent les hommes de l'eſtime de
foi. L'Orgueil humain cependant veut ſe fatisfaire , delà
Ten Italie] ce faſte d'oftentation , ces rubans , ces croix , ces
JUILLET II . Vol. 1775. 223
titres & cette pauvreté qu'ils ne ſcavent pas maſquer aux
yeux de l'Etranger.
Les ravages du deſpotiſme & de l'anarchie accompagnent
alternativement un Voyageur au delà des monts. Les
commencemens de l'abrutiffement total font ſenſibles à
Naples. Il ſemble que le voifinage des côtes d'Afrique y
opere .
La Faveur , fille de l'avidité & de l'ambition & dont on
déplore les influences dans les gouvernemens les plus modérés
& les plus ſages , eſt plus impudente en Italie qu'ailleurs
: delà ces protections & ce langage exageré.
Les Italiens font moins vifs qu'on ſe les imagine. Ils
ſçavent trop ſe cacher. Ce feroit abuſer des mots que
d'appeller vivacité les vengeances qu'ils exercent après
mûre délibération. Ils ſe vengent parce qu'ils le peuvent
impunément . Ils font gefticulateurs par habitude . Il femble
qu'ils s'animent , mais ils s'animent rarement , quelle
différence entre la colore d'un homme du Nord & les
hurlemens factices des Napolitains 1 ,
L'idée de l'excellence de foi eſt plus forte & plus générale
en Italie qu'ail'eurs. C'eſt la paſſion des grands &
des petits. J'ai taché de m'informer des motifs des crimes
commis pendant mon féjour dans ce pays- là , & généralement
les affaflinats s'y étoient faits parce que l'aggreffeur
avoit été humilié. Les motifs d'avidité & même
de jaloufie y font fort rares.
Rien n'eſt plus mal vu peut-être que ce que l'on appli
que à l'Italien actuel : in eum tota Venus ruit.
Nulle part l'ame s'exalte par l'organe de la vue comme
en Italie. Le nombre des chefs - d'oeuvres y eſt ſi grand ,
l'expreffion des chofes de l'art y eſt ſi ſimple , fi fublime &
variée , que ce que l'on peut donner aux monumens &
P4
224 MERCURE DE FRANCE.
aux artiſtes des autres pays , n'eſt plus qu'une ſenſation
froide & stérile.
. La critique & généralement les recherches ſur les moeurs
des anciens ont été rarement maniées par des têtes philoſophiques
. Il ne faut qu'une médiocre attention ſur le
Cabinet de Portici , fur la ville de Pompeja & fur les monumens
qui nous reſtent de ce peuple pour être convaincu
qu'il étoit plus moderne qu'on ſe l'imagine .
Les anciens avoient - ils pouffé l'art de la peinture aum
loin que les modernes ? Voilà la queſtion que l'on fait , &
ordinairement on répond par la négative. Mais qui en jugera
? Il ne nous reſte que peu de morceaux de peintures
antiques & encore font-ils pris fur des murs. Les meilleurs
qui nous reſtent décoroient des niches. Demandons
premierement ſi les anciens ſavoient peindre , ſans les mettre
en parallele avec nos peintres . Certainement ils favoient
deſſiner & de ce côté- là ni Raphael ni Michel Ange
ne peuvent gagner à leur être comparés. Ils ſavoient
groupper &donner de l'expreſſion à leurs figures de façon
que les modernes ne peuvent pas prétendre à la ſupériorité
ſur ces points. Refte le coloris. Mais je le demande
aux Enthouſiaſtes des Ecoles Italiennes : Raphael , Michel
Ange , les Carraches font-ils de ſi parfaits coloriſtes & ne
faut-il pas que ſouvent on leur pardonne le défaut de coloris
en faveur du deſſein & de la compoſition ? & fi pluſieurs
de leurs ouvrages alloient à une poſtérité reculée ,
jugeroit- on felon la vérité en diſant : Les Peintres du ſei
zieme fiecle deſſinoient bien , mais ils n'étoient pas coloriftes
? Suppoſé que la Venus du Titien y arrivat dans ſa
plus grande fraicheur , jugeroit- on bien de l'art chez les
modernes , en général , en diſant : que nos peintres étoient
bons coloriftes , mais qu'ils n'avoient rien connu au beau
JUILLET II. Vol. 1775. 225
idéal , qu'ils n'avoient fait que des portraits , qu'ils n'avoient
rien connu à la perspective (*) & qu'ils ne deſſinoient pas
avec toute la correction qu'il faut. Peut - être que , s'il
nous reftoit une égale quantité de tableaux que de ſtatues
antiques , la queſtion ne feroit nullement décidée en faveur
des modernes .
Ce qui peint la différence entre Michel Ange & le Bernin
, c'eſt que celui- ci étudioit le torſo de Pasquin & l'atutre
celui du Belvedere. Quelque grand que foit Michel
Ange une fucceffion d'hommes comme lui eut peut - être
perdu l'art . Les hommes auroient renchéri les uns fur les
autres dans les expreſſions fortes & euffent fini , comme le
Bernin , par la caricature.
Une connoillance eſſentielle pour ceux qui étudient la
ſculpture antique eſt celle des parties reſtaurées par les
modernes . Ces parties font très - nombreuſes . Cela devroit
rendre circonfpects ceux qui jugent des anciens fur
des jets en plâtre ou fur des copies.
(*) A cause de la petiteſſe des figures dans le fond du
tableau .
226 MERCURE DE FRANCE,
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe ,
L'Enlèvement d'Europe , idylle ,
L'Heureuſe abfence ,
Vers à M. le Duc de Duras ,
Ode à mon Clavecin ,
L'Epreuve des Amis ,
Marc Antoine & les Athéniens ,
Moralité ,
Portrait de M. ***
Dialogue entre Sémiramis & Artémiſe ,
page 5
ibid.
15
33
34
35
39
ibid.
40
ibid.
Le Mari & les deux Voiſines , fable , 51
Le Fleuve &le Ruiſſeau ,
Les deux Meres , fable.
L'Aigle & l'affemblé des Oiseaux ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Connoiffance de l'Homme ,
Traité des injures dans l'ordre judiciaire ,
Obſervations fur l'art du Comédien ,
Voyage d'Italie & de Hollande ,
Inſtruct . ſur l'uſage du charbon- de - terre ,
Zély ,
Mém. & obf. fur la perfectibilité de l'homme ,
Moyens d'extirper l'uſure ,
53
54
57-
58
ibid.
61
63
ibid.
67
72
75
90
• 95
96
99
JUILLET II . Vol. 1775. 227
Recherches critiques , hiſtoriques & topograph. fur la
ville de Paris, 104
Le Voyageur naturaliſte , 106
Médecine domeſtique , 109
Obferv. intéreſſante de Médecine , III
Obfervations fur les effets des vapeurs mophétiques , 113
Réflexions fur les Mémoires a conſulter , 114
- d'un Citoyen fur les enfans naturels , 118
Dict. poëtique d'éducation , 121
Expoſition de l'Hift. de France , 124
Le génie du Pontife , 125
L'homme ſenſible
, 133
Hiſtoire des Souverains Pontifes qui ont fiégé dans
Avignon , 136
Le Dentiſte Obfervateur , 140
épizootiques ,
Recherches hiftoriques & phyſiques ſur les maladies
La Sybille Gauloiſe ,
Le Médecin de foi-même ,
Bibliotheque univerſelle des Romans ,
Diſcours fur la maniere de lire les vers,
ACADÉMIES ,
Dijon ,
SPECTACLES ,
Opéra ,
Comédie Françoife ,
Comédie Italienne ,
ARTS ,
Gravures ,
Mufique ,
Chaloupe infubmergible ,
143
145
146
147
153
155
ibid.
162
ibid.
163
ibid.
165
ibid.
169
172
Vers fur une eſquiſſe de la Reine , 174
Vers pour le portrait de M. Turgot ,
ibid.
228 MERCURE DE FRANCE.
Couplets impromtu faits le jour de la fête de M. P. 175
Action de grâces à l'occaſion du facre de Louis XVI , 176
Leçons publiques & gratuites fur le traitement du
mal vénérien ,
Cours de Médecine ,
Traitement populaire du mal vénérien ,
Hiftoire naturelle ,
Variétés , inventions , &c . '
Anecdotes ,
Lettre de M. Parmentier ,
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages ,
Naiſſances ,
Morts ,
Loterie ,
180
181
183
184
185
190
194
198
203
209
210
211
212
ibid.
213
ADDITIONS DE IHOLLANDE.
Spectacles ,
Sur l'Italie ,
214
222




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