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1774, 10, vol. 1-2, n. 13-14 (contrefaçon)
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A 489745
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA VERITA



1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEROR
NSUT
PIC
Ar
20
M51
1774
no.13

MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE. 1774.
PREMIER VOLUME.
N°. XIII.
Mobilitate viget. VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX .
Ο
N trouve à Amſterdam chez MARC MICHEL
REY , BIBLIOTHECA ASKEVVIANA , five Catalogus
Librorum Rariffimorum Antonii Askew , M. D.
Quorum auctio fiet apud S. Baker & G. Leigh in vics
dicto York -street , Covent Garden , Londini , die Lund
13 Februarii 1775 & in undevigenti fequentes Dies .
afı de Hollande.
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe, Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 νεώ
La Haye 1773. à f 4 : de Ilollande.
Gnomonique (la ) pratique , ou l'art de tracer les Cadrans
folaires avec la plus grande précision , & c . par
Dom François Bedos de Celles , 8vo. fig . Paris 17740
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil. {
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profelleur à Leyde. 4to.
2vol. avee XXX Planches en taille douce. Amst . 1774
af 8 : -
Contenant TOME I.
Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres.
Uſage de la Chambre obfcure pour le deſſein.
Matheseos Univerfalis Elementa.
Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
Seriebus infinitis .
Effai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.
Supplément à l'Effai fur le Choc des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Art de raifonner par Syllogifme .
Eſſai de Métaphyfique.
fur la Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturalhite . Ouvrage dédié à M. de Buffon ,
de l'Académie Françoife , &c . &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes . 8vo. Paris 1771 .
Hiftoire de Maurice , Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal - Général des Camps &
Armées de fa Majesté Très - Chrétienne par M. le Baron
d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hotel Royal des inlides.
120. 2 vol. Utrecht 1774 .
313 LIVRES
NOUVEAUX.
Voyages ( Relation des ) entrepris par ordre de S. M.
Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap .
Wallis , & le Cap . Cook &c . 4to. 4 vol. fig . 1774 .
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
4to. fig. Paris . 1772--1774 les XVII premiers Cahiers .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques ,
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 17
vol . Paris 1774.
Journal des Sçavans
,
depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes .
- dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
dito , la fuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année eft compoſée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo .
3 νοι. 1774. àf3 :
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 en.
tre les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreffés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo . 1 vol. à f6 : -
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Minifire Plénipotentiaire de France , fur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII. Volumes 1774.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV . premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui fe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches ſans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
A 2
LIVRES NOUVEAUX.
5.
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 12. formant environ 1200 pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quinteffence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant fur le Droit Public
de France. La ſeconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vũ le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800pag. en 2 vol. in 4 .
L'auteur a ſuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compofent tout l'Ouvrage .
C'eſt furtout dans le fixieme qui renferme la réponſe
aux Objections , que ſe trouvent les obfervations les plus
intéreſſantes. La grande & célebre Question for l'origine
du pouvoir des Souverains y eft traitée à fonds . On
y a mis à contribution les Philoſophes , les Jurifconſultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Defpotifme y trouveront de quoi fe dérromper. lis verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppofés , & que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux Peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere imprefcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obſervations , fur le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le Droit public françois intéreſſe preſque
toute l'Europe , parce que les Loix du Gouvernement François
ayant été luivies autrefois dans la plupart des Royaumes
, il peut être d'une grande utilité pour éclaircir leur
droit public.
On trouve chez le même Libraire , le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrélés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliages , Prefidiaux , Elections , au fujet
de l'Edit de Déc, 1770 l'érection des Confeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la fuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France . 2 vol. grand in-8°. de 766 pag. à f. 3 .
522AA A 30
d
U
e
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE . 1774 .
:
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Ο
LA MÉDIOCRITÉ ,
Epitre à ma Soeur.
DE mes jours compagne aimable & chere !
Ecoute-moi ; je chante le bonheur :
Ce dieu charmant n'eſt point une chimere ;
fe le connois ; ton amitié fincere ,
Depuis long-temps , l'a fixé dans mon coeur.
Tous les mortels implorent ſa faveur ;
Mais , enivrés d'un eſpoir téméraire ,
Leurs voeux trompés ſuivent avec ardeur
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Un vain fantôme , une ombre paſſagere.
Qu'efperem- ils de leurs triftes efforts ?
L'égarement où leur ame eſt livrée
Croit rencontrer au milieu des tréſors ,
Dans les palais , une paix affurée.
Laifle leurs mains les charger à loiſir
Des riches dons de la magnifience ;
Ils trouveront au sein de l'abondance
Un vuide affreux que rien ne peut remplir.
En vain Plutus , à leurs deſirs docile ,
Ou les prévient , ou les couronne tous :
L'ennui corrompt un plaifir trop facile ,
Et l'abondance enfante les dégoûts .
D'un rang plus haut la pompe féduisante
Ne fert pas mieux leur folle paſſion.
Tournons les yeux vers cette Cour brillante
Où , ſur ſes pas , la fiere Ambition
Semble arrêter la Fortune inconſtante ;
Ces favoris fi grands , fi faſtueux ,
Qui de leur Roi partagéant la puiſſance ,
Ont , comme lui , des autels & des voeux ,
Aſtres brillans , dont la ſeule influence
Des Nations fait pencher la balance ,
Dans leur éclat ſeroient-ils plus heureux ?
Non: chaque jour quelque nouvelle entrave
Gêne leurs pas , s'oppoſe à leurs deſſeins ;
Qu'importe , hélas ! d'éblouir les humains ?
Des fers dorés rendent ils moins eſclave ?
En butre aux coups du Sort injurieux ,
Ces fiers objets des reſpects de la terre
OCTOBRE. I. Vol. 1774 .
7
Tombent enfin d'un rang ſi glorieux :
Plus leur orgueil les approche des cieux
Et plus leur front eſt voiſin du tonnerre.
Si le repos eſt en vain ſouhaité
De ces mortels que la gloire environne ,
Du ſceptre au moins il fuit la majeſté ;
Les Rois ſans doute enchaînent ſur le trône
Et le Pouvoir & la Tranquillité....
Que dis - je ? eh ! quoi , l'erreur qui nous entraine
Nous abuſant d'une apparence vaine ,
Confond toujours la gloire & le bonheur !
O diademe , & pouvoir féducteur ,
Peut - être encor j'admirerois tes charmes ,
Si les ennuis , le trouble , les alarmes
N'environnoient la ſuprême grandeur ,
Si quelquefois le Sort , dans ſon caprice ,
Sur les Rois même exerçant ſa rigueur ,
N'eût ſous le dais creuſé le précipice.
Vas donc ailleurs prodiguer tes bienfaits ,
Fortune aveugle , Idole trop chérie ;
Dans ce vallon , dans cette humble prairie ,
Mon coeur troublé va reſpirer en paix.
Quel doux plaifir ! quelle volupté pure !
Ce calme heureux de la ſimple Nature ,
Ce jour ſerein qui luit fur ces côteaux ,
Ces champs ſemés de fleurs & de verdure ,
Tout à mes yeux prend des charmes nouveaux.
Daignez m'ouvrir vos champêtres aſyles ;
C'eſt parmi vous , humbles cultivateurs ,
A4
8. MERCURE DE FRANCE.
Que j'obtiendrai des momens plus tranquilles ;
L'Ambuion n'a point garé vos moeurs ;
En fillonnant vos campagnes fertiles ,
D'un fort heureux vous goûtez les douceurs .....
Me tromperois- je ? Et ce morne filence
M'annonce- t- il de nouvelles douleurs ?
Ah ! je le vois ; la main de l'Indigence
Répand fur vous fes funeftes horreurs ;
Et ces beaux lieux, féjour de l'Innocence ,
Ces champs féconds font mouillés de vos pleurs.
A tous les voeux le Ciel eft donc contraire ?
Charme des coeurs , douce Félicité ,
Ne ferois-tu qu'un nom imaginaire ,
Qu'un fouge vain ? ... Mais quelle Déité
Daigne me tendre une main tutélaire ?
Son front ferein annonce la gaieté ;
Sans ornement , fans parure étrangere ,
Elle n'a point l'éclat ni la fierté
Dont la grandeur étonne le vulgaire ,
Et les beſoins de l'affreuſe miſere ,
De ſes beaux jours reſpecte la clarté.
Oma Déeſſe ! & Médiocrité !
O du bonheur la compagne & la mere ,
Combien tu plais à mon oeil enchanté !
Venez , mortels ; offrez-lui votre hommage
Vous goûterez le deſtin le plus doux :
Vivre & jouir , voilà votre partage .
Eh ! que vous fert le frivole avantage
D'en impoſer à l'Univers jaloux ?
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 9
Les triſtes foins aſſiegent votre aurore ;
Le temps vous preſfe ; il détruit , il dévore
Cet age heureux qui ne reviendra plus.
Le ſoir approche , & vous formez encore
De vains regrets ou des voeux ſuperflus.
Qu'un ſort contraire accompagne la vie
Du citoyen dans la foule ignoré !
De ſes inftans il diſpoſe à ſon gré ,
Il ſert en paix le Prince & la Patrie.
Sur les grandeurs fon oeil eſt éclairé
Par le flambeau de la Philoſophie .
Libre & content , ſes tranquilles plaiſirs
N'entraînent point de remords ni d'alarmes ;
Il peut aux arts conſacrer ſes loiſirs ,
Du ſentiment il fait goûter les charmes .
Trop occupé de ſes vaſtes projets ,
A peine , hélas ! l'habitant des palais
Peut-il du coeur écouter le murmure ;
Et l'indigent qui languit dans les pleurs
Frémit de voir les noeuds de la Nature i
Multiplier ſon être & ſes malheurs.
Mais , dans ces murs dont la modeſte enceinte
N'excite point l'envie ou la pitié ,
Au cri du ſang , aux loix de l'amitié
On peut du moins ſe livrer ſans contrainte.
Ah ! que ces noms me font chers ! qu'ils font doux,
Ces noms facrés & de pere & d'époux !
Qu'ils peignent bien l'amour & la tendreſſe !
Que j'aime à voir , dans ces liens charmans ,
Entre deux coeurs , ces vifs épanchemens ,
5
MERCURE DE FRANCE.
Cette union , cette touchante ivreße !
Et quels plaiſirs , quels honneurs éclatans
Remplaceroient ces tendres fentirgens
Dont la douceur embellit ma jenneffe ,
Et qui , malgré le froid tardif des ans ,
Feront encor juſques dans ma vieillohe
Le charme heureux de mes derniers inftans !
Tu les chéris , ces biens dignes d'envie ,
Aimable foeur , & ton ame attendrie
Avec tranſport écoute mes accens
Vois le Bonheur filer nos destinées :
Notre humble rang n'éblouit point les yeux ;
Mais le Repos conſacre nos journées ;
Mais l'Amitié , cette fille des Cieux ,
Seme de fleurs le cours de nos années.
Dieux ! répandez vos plus riches bienfaits
Sur les amans de l'injuſte Fortune;
Ces vains honneurs dont l'éclat importune
N'exciteront mes voeux ni mes regrets :
A vos préſens ſi j'ai droit de prétendre.
Un fort tranquille , un coeur ſenſible & tendre ,
Seront les ſeuls dignes de mes ſouhaits.
Par M. de V.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. IF
EPITRE de l'Abbé DE CHAULIEU.
VIF & délicieux Fernay
Dont l'eſprit agréable & gai
Fait le bonheur de qui l'écoute ;
Puiſque je ſuis deſſus ta route ,
Ou , pour mieux dire , auprès des Hais *** ,
Impatient , dans peu j'y vais.
Notre ancienne amitié ſans ceſſe
A t'aller embraffer me preſſe.
De ce defir ſi pénétrant
+
Il en naît un autre plus grand :
C'eſt d'embraſſer encore celle
Que l'Hymen te garde fidelle.
Et je pourrois plus loin paſſer ;
Car je prétends même embraſſer
Ton aimable & charmante fille ,
Et le reſte de ta famille.
Sois fans crainte d'un pauvre Abbé
Qui , dans la vieilleſſe tombé ,
N'a plus le plaisir de ſe taire.
Au reſte , faiſons grande chere ,
Prépare pour moi ton bon vin.
* Nom d'une Terre de M. du Bellay , gouverneur de
la ville & chateau de Vendome , &c . &c.
*** Terre appartenante à M. du Bellay.
12 MERCURE DE FRANCE,
1
Nous en boirons juſqu'à la fin
De la plus ſpacieuſe tonne
Que l'on ait rempli cet automne.
Le feu brillant de ton difcours ,
Ton chant ne font- ils pas toujours
Les bonneurs de ta bonne table ?
Il n'en eſt point de ſupportable
Lorſque l'eſprit & la gaieté
De la fête n'ont pas été .
Chez toi l'on craint peu cette abfence
J'en parle avec connoiſſance ,
Pour m'être trouvé dans tel cas ,
Aux Hais favourant les repas ,
Où brille tout ce qui peut plaire
Parmi ta délicate chere .
Tu me vois preſſé du defir
De goûter encor ce plaifir.
Fais donc une prompte réponfe
A ma defireuſe ſemonce ,
Et me réponds que tout eſt prêt
Pour me bien recevoir aux Hais ,
L'apprêt me paroft bien facile.
Ton humeur charmante & docile ,
Deſſus tes levres ton bon coeur ,
Tes coupes pleines de liqueur ,
Ce que dans le ſaloir on garde .
Quelque perdrix , quelque poularde ,
Des pois , des feves , des choux verds ;
Enfin ce qui dans les hivers
Contre la biſe eſt néceſſaire ,
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 13
D'un bois très-ſec la flamme claire.
Lorſque j'en ſerai bien chauffé
Je demande encor du café :
Et si c'eſt là trop de beſogne ,
Je conſens que tu taille & rogne ,
Comme étant le maître de tout.
Adieu : ma Muſe eſt preſque à bout
La pauvrette n'eſt pas robuſte :
Il faut auſſi que je m'ajuſte
Et me conforme à fon pouvoir ;
Adieu ; c'en eſt affez , bon foir.
1
Minuit va fonner tout-à-l'heure ,
A Freteval , triſte demeure*
D'où je t'écris ce deux Janvier ,
Tout ſeul au coin de mon foyer ,
L'an que l'on compte ſept cent quatre ,
Que bien des fous iront ſe battre .
* Freteval , bourg ſur la route de Paris à Vendome ,
distant de trois lieues de cette derniere ville.
14 MERCURE DE FRANCE.
TRADUCTION en vers de l'Ode Iere du
livre premier d'Horace .
Toor qui peux te vanter d'une nobleffe illuftre ,
Toi de mes jours l'appui , la douceur & le luftre ;
Mécene , c'eſt- à - toi que j'adreſſe mes vers ,
Les mortels , tu le fais , ont mille goûts divers .
L'un , d'un bras triomphant à travers la carriere ,
Mene un char attelé de rapides courſiers ,
Et s'il peut , eſquivant la borne meuruiere ,
Parvenir à ſe voir couronné de lauriers ,
Il ofe s'égaler aux mattres du tonnerre.
Celui que des Romains la faveur paffagere
Travaille à décorer des plus brillaos emplois ;
Celui dont les greniers s'affaiſſent ſous le poids
De ces bleds qu'à grands frais fon avarice enferre ,
Ou qui cultive en paix les champs de fes aïeux ,
Quand tu leur promettrois une immenfe fortune ,
Jamais n'affronteront l'empire de Neptune.
Ce marchand qui , jouet des flots impétueux ,
S'eſt vu prêt à périr victime de leur rage ,
Trouve mille douceurs à la tranquilité
Qu'à fon corps fatigué préfente fon village ;
Mais bientôt , redoutant l'affreuſe pauvreté ,
Il refait ſes vaiſſeaux & va loin du rivage
Chercher des alimens à ſa cupidité.
Qu'un autre avec Bacchus , la motié de ſa vic ,
Soit couché mollement au pied d'un arbilleau
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 15
Ou fur le bord facré d'un limpide ruiſſeau ;
Satisfait & tranquille , il n'a pas d'autre envie.
D'autres aiment à voir flotter les étendards ,
Sont tranſportés au bruit des inſtrumens de Mars;
Trefſaillent aux apprêts de ces guerres ſanglantes
Qui cauſent tant d'horreur à nos meres tremblantes.
Le chaſſeur refte en butte aux injures de l'air.
Qu'un fanglier échappe à l'embûche dreſſée ;
Qu'une biche ſoudain par ſes chiens ſoit lancée :
Il néglige pour lors ce qu'il a de plus cher ;
Sa tendre épouſe même eſt loin de ſa penſée.
Pour moi , je me croirai régal de Jupiter ,
Si mon front par Phoebus eft couronné de lierre.
Leplaiſir de goûter la fraîcheur des boſquets ,
Celui de me mêler à la danſe légere
Des Satyres unis aux Nymphes des forêts ,
Me diftinguent aſſez du profane vulgaire ;
Pourvu que d'Erato le luth harmonieux
Joigne fes doux accords aux accords de ma lyre.
Et fi je ſuis pár toi mis au rang glorieux
Des poëtes brillans que le Parnaſſe inſpire ,
Mon front s'élevera juſqu'au céleſte empire.
Par M. de B** , Lieutenant
au régiment d'A***.
16 MERCURE DE FRANCE.
L'AMITIÉ à l'épreuve de l'amourpropre
, conte moral.
RONDON , LONDON , parvenu de la claſſe la plus
inférieure des citoyens , à une charge de
financier , s'enrichit comme tous ſes ſemblables:
mais loin de ſacrifier uniquement
à Plutus ' ainſi que ſes confreres , Rondon
eut la manie de contraindre les Muſes à
recevoir fon hommage. Il raſſembla à
grands frais une bibliotheque nombreuſe ;
la table fut très délicate , & fa maiſon
devint le rendez - vous de tous les beaux
eſprits. La pauvreté oblige trop ſouvent
les écrivains à avilir leurs productions en
les offrant baſſement aux idoles de la Fortune
. On dédia à Rondon une foule de
livres , & leurs auteurs ne manquoient
pas de louer ſes ſublimes talens dans leurs
infipides dédicaces. Rondon lifoit les dédicaces
: Rondon ſe perfuada qu'il étoit
homme d'eſprit , à force d'entendre des
fats le répéter. Il devint zélé partiſan des
belles-lettres , mais la poëſie ſur- tout fut
ſa paffion dominante ; être poëte étoit un
titre ſuffifant pour être reçu chez lui. Il
s'aviſa même de faire des vers , & malheur
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 17
heur à ceux qui étoient aſſez de ſes amis
pour affiſter à la lecture de ſes madrigaux
&de ſes ſonnets ! Il falloit s'ennuyer &
applaudir , ou s'expoſer à tout le reſſentiment
de ce nouveau Midas.
Son caractere cependant n'étoit pas celui
de la méchanceté ; &, fans ſa ridicule
folie , il eût fait le bonheur de tous ceux
qui l'entouroient. Mais les louanges que
lui donnoient les adulateurs qui compofoient
ſa cour , ne firent qu'augmenter ſa
métromanie. On ne parla plus chez lui
qu'en vers. Il pouſſa ſi loin cette extravagance
, que quoiqu'il ſe fût préſenté des
partis très - fortables pour ſå fille unique
qui joignoit aux talens & à l'eſprit les
graces & la beauté, Rondon ne s'étoit
laiſſé éblouir ni par les dignités , ni par
les richeſſes. En vainDolban , fon frere ,
s'intéreſſa très - vivement pour Darceuil,
fils d'un des anciens amis de notre métromane
: tout fut inutile.-Non , mon frere ,
lui dit un jour le financier , je n'aurai
point refuſé ma Procule à des ſeigneursde
la plus grande diftinction pour la donner
à M. Darceuil : il y a ici quatre jeunes
poëtes qui , par leurs talens diftingués , la
méritent tous également. Ils auront lapréférence
fur un être inconnu dans la république
des lettres.-Mais il doit être con-
B
18 MERCURE DE FRANCE.
nu de vous ; c'eſt le fils de votre meil.
leur ami : Procule l'aime , & votre reconnoiſſance.
Ma reconnoiſſance ne s'étendra
jamais juſqu'à donner ma fille à un
homme qui , de ſa vie , n'a fait de vers , &
d'ailleurs , mon cher frere , on a tart
compoſé d'épithalames , qu'il n'y a plus
de nouveaux ſujets à traiter: il faut que
le mariage de ma fille ſoit tout- à-fait différent
de ceux que juſqu'ici l'amour & la
fortune ont aſſortis , pour pouvoir fournir
quelques idées heureuſes à nos poëtes :
c'eſt aux Muſes que je remets le ſoin de
pourvoir ma Procule. De ces quatre jeunes
gens deſquels je vous ai parlé , celui
dont les talens feront ſupérieurs à ceux de
ſes rivaux , obtiendra la main de ma fille.
Tout ce que je puis faire en faveur d'un
ancien ami , c'eſt d'admettre Darceuil à
concourir avec eux ; avouez , mon cher
frere , que ce projet eſt beau&digne d'Apollon
qui me l'inſpira.-Digne d'un fou
tel que vous , reprit Dolban , en ſe retirant
pour aller conſoler ſa niece.
Rondon de ſon côté fait aſſembler fon
Parnaſſe ; & prenant ces quatre poëtes favoris
en particulier , il leur déclare ſes
intentions. Au nombre de ces jeunes
gens étoit Lurſac que pluſieurs ſuccès mérités
avoient fait connoître avantageufeOCTOBRE.
I. Vol. 1774. 19
ment dans la littérature , & qui joignoit
les qualités de l'eſprit à celles du coeur. Il
avoit été recommandé très - particuliére
ment à Rondon qui l'aimoit beaucoup ,
& qui l'avoit mené pluſieurs fois voir
Procule au couvent. Lurſac n'avoit pu la
voir ſans l'aimer : mais fon peu de for
tune l'empêchant de rechercher la main
de cette charmante perſonne il avoit
tenu ſes ſentimens renfermés dans le
fond de fon coeur. Il ignoroit même la
paffion de Darceuil , avec qui cependant
il étoit intimement lié. Qu'on juge de la
joie qu'il reſſentit , lorſque Rondon leur
eut appris que celui d'entre eux qui remporteroit
le premier prix de Poëſie propoſé
par l'Académie , ſeroit l'époux de Procule.
C'est ainſi , leur dit Rondon , qu'il
faut encourager les Muſes: ma fortune eſt
honnête , ma fille a quelques appas ;je les
accorde l'une & l'autre au favori d'Apollon:
un tel ſujet doitanimer vos verves.
Que de chef-d'oeuvres vous allez produire !
Je veuxauſſi partager votre gloire. Je promets
de chanter le vainqueur , & je remets
à ſes rivaux le foin de faire fon épi.
thalame.
On étoit accoutumé à applaudir tout
ce que diſoit Rondon. Ses adulateurs ne
tarirent pas fur un tel ſujet , & un bel
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
eſprit rêva pendant toute la ſoirée pour le
placer au rang des dieux dans un fublime
impromptu.
Qu'on ſe peigne cependant la douleur
de Procule. Depuis quelques jours qu'elle
étoit fortie du couvent où elle avoit été
miſe , à la mort de ſa mere , ſon oncle l'avoit
menée à la campagne ; elle y étoit
encor , lorſqu'elle apprit la bizarre réfolution
de fon pere: elle avoit connu Darceuil
dès ſa plus tendre enfance ; l'amour
s'étoit accru avec eux , & Dolban qui les
chériſſoit comme ſes propres enfans avoit
cherché à favoriſer cette paſſion naiſſante
qui pouvoit relever la famille de ſon ancien
ami.
Quoique Procule fût combien il étoit
difficile de faire changer fon pere dès qu'il
avoit pris un parti, elle ne déſeſpéra pas
d'être à celui qu'elle aimoit. Darceuil étoit
alors à Paris , où il venoit d'arriver depuis |
très peu de temps ; elle lui écrivit: "Voouuss
ſavez fûrement , lui dit-elle , le ſingulier
projet que mon pere a formé pour (
,, mettre obstacle ànotre bonheur : toute la
,, capitale doit en être inſtruite ;mais je n'ai
وو
ود
و د
و د
و د
point encore perdu l'eſpérance. Si vous
m'aimez bien ſincérement , comme vous
me l'avez dit mille fois , exprimez mes
,, ſentimens ; peignez votre coeur , & vous
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 20
و و
1
remporterez le prix. " Darceuil, de ſa
vie , n'avoit fait de vers ; mais l'Amour a
déjà été peintre: pourquoi ne ſeroit- il pas
poëte , ſe dit - il à lui-même ? Et plein de
fon amante , il ſe mit à l'ouvrage.
Mécontent de ce qu'il venoit de produire
, il fut trouver Lurfac. Darceuil ,
retenu loin de Paris par desaffaires intéreſſantes
, & tout occupé de ſa chere Procule
, avoit peu vu Lurſac , depuis trois
ou quatre jours qu'il étoit de retour. Celui-
ci fut effrayé de voir ſur le viſage de
fon ami toutes les marques de la plus vive
douleur ; il le preſſa d'épancher dans
ſon ſein les ſujets de peine qu'il pouvoit
avoir : je les partagerai , lui dit-il ; vous
n'en devez pas douter. Mon cher Darceuil
, me pardonnerez vous ce que je
vais vous avouer ? Depuis quelque temps ,
yous me traitez avec trop de réſerve :
avez - vous pu un ſeul inſtant ſoupçonner
ma tendreſſe ? Mon ami , vous avez
quelque ſujet inconnu qui vous éloigne de
moi ; l'amour peut - être..... Mon cher
Darceuil , feriez- vous amant , & amant
malheureux ? Confiez - moi toutes vos
peines. Je ſuis aimé , mais mille obftacles
s'oppoſent à ma félicité. Vous
allez quelquefois chez Rondon , & vous
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
-
favez à quel prix il a mis la main de ſa
fille. Vous aimeriez Procule ? ... Ah!
mon ami , pourquoi m'en avoir fait un
ſecret? Je méritois plus de confiance...
A quoi m'avez- vous expoſé ! .. Monami ,
ſi je pouvois vous ſavoir mauvais gré de
quelque choſe , je blâmerois ce procédé.-
J'ai dû cacher mon amour. Procule & fon
oncle connoiſſant les prétentions ridicules
de Rondon , l'avoient ainſi exigé , juf.
qu'à ce moment que Dolban a bien-von- |
lu me propoſer à fon frere.-Mais pour
faire réuffir cette démarche , quels fontles |
moyens que l'Amour vous a fuggérés ? -
Procule m'a conſeillé de me foumettre à l
la loi commune , & Rondon confent , fije (
remporte la palme , à m'accorder ſa fille :
j'ai eſſayé ; mais mon eſprit n'eſt point d'accord
avec mon coeur ;j'ai voulu peindre le
dieu qui m'enflamme comme je le fens :
que je ſuis encore loin de la vérité ! Ce.
pendant il n'y a point de temps à perdre;
dans deux jours il faut que toutes les pieces
foient remifes; la mienne ne pourra
être achevée ; je ſuis au déſeſpoir. En
même temps il tira ſon ouvrage de ſa
poche , & pria fon ami de vouloir bien y
jeter les yeux ; celui-ci le lui promit , &
Darceuil ſe retira. Dès qu'il fut forti ,
OCTOBRE. I. Vol. 1774 23
...
Lurſac s'abandonna à toute fa douleur....
Il ſeroit difficile de rendre une telle ſituation.
Aimer , ſe voir à la veille d'être
le poſſeſſeur de l'objet qu'on aime , & ſe
trouver , fans le ſavoir , le rival de ſon
ami!-Faut- il que ce ſoit Darceuil , s'écrie
Lurſac , qui m'apprenne que Procule
eſt ſenſible ! Mais Procule l'aime ; ne
balançons plus ; ſi j'obtenois celle que j'adore
, ce feroit immoler du même coup ,
&mon amante & mon ami. Ah ! ſoyons,
ſeul malheureux , plutôt que d'être l'auteur
de leur infortune. La piece que je
viens de compoſer , ſije n'en crois quemon
coeur & les juges ſéveres à qui je l'ai foumiſe
, doit enlever tous les fuffrages ; facrifions
mon amour & mon ouvrage à
l'amitié , & je mettrai le comble au bonheur
de deux êtres qui me ſont ſi chers ;
j'adorerai Procule ; je ferai ſon ami ; je
ſerai éternellement celui de Darceuil....
Dès le ſoir même il vole chez ce dernier.
Votre piece , lui dit-il , eft excellente ?
j'en ai corrigé quelques légeres imperfections;
je vous en apporte une copie ; &
comme il n'y a pas un inſtant àperdre , je
n'ai pas tenu au plaiſir de l'envoyer moimême.
Darceuil le remercia mille fois ,
& voulut le mener chez Procule ; mais
B4
24
MERCURE DE FRANCE.
Lurfac avoit trop à craindre de la violence
de ſon amour , pour s'expoſer à paroître
devant elle ; il le refuſa.
L'aſſemblée publique de l'Académie
étoit fixée à huit jours : ce furent huit
jours de fupplice pour ces deux amis. Chaque
inſtant ſembloit à Darceuil un fiecle ;
mais Procule partageoit ſon impatience ,
& en diminuoit le poids , au lieu que
Lurfac étoit tout en proie à ſes inquiétudes
; l'amitié groſſiſſoit à ſes yeux les défauts
de fa piece. Quoique pluſieurs fuccès
l'euſſent convaincu de ſa ſupériorité ,
ſes rivaux lui ſembloient formidables
rien ne le raſſuroit. Plus le moment qui
doit décider du fort de Darceuil approche,
plus Lurfac eft agité ; enfin , il arrive ,
cet inſtant fi craint& fi deſiré. Rondon ,
avec tous ſes beaux eſprits , s'étoit rendu
à l'aſſemblée ; les rivaux de Lurfac n'étoient
pas plus tranquilles que lui ; tous
étoient dans un état qu'il feroit difficile
de rendre ; mais il faut avoir aimé pour
ſe peindre l'agitation de Darceuil.
: Quelle fut la joie de nos deux amis
quand la falle retentit du nom de Darceuil!!
Celui-ci ne ſe contient plus ; il fe
jette au colde Lurfac , le ferre étroitement
dans ſes bras , & fort de l'aſſemblée pour
voler chez Procule. Lurfac le ſuit: je ſuis
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 25
vainqueur ; vous êtes à moi , s'écrie Darceuil
en entrant dans l'appartement de ſa
maîtreſſe. Il tombe à ſes pieds , & n'en
peut pas dire davantage. Son ami & fon
amante s'empreſſent à lui donner des ſecours
; il revient à lui , & ce n'eſt que
pour répéter mille fois à Procule , vous
allez être à moi , vous allez être à moi ....
Que ce moment eſt doux pour Lurfac !
leur félicité eſt ſon ouvrage. Qu'il jouit
bien à préſent du prix de ſes ſacrifices !
mais il ne pouvoit plus cacher la feinte
innocente que fon coeur lui avoit ſuggérée;
il ſe détermina à leur en faire l'aveu. L'amitié
m'a ſecondé , leur dit - il , après
qu'il les eut laiſſés s'abandonner à leurs
tranſports. La piece que l'on vient de couronner...
N'achevez pas , mon cher Lurfac
, s'écria Darceuil , c'eſt la vôtre. Que
je reconnois bien là votre coeur... A ces
mots Procule & Darceuil ſe jettent dans
ſes bras ; les larmes des deux amans coulent
en abondance ; en vain leur recon .
naiſſance voudroit - elle emprunter le ſecours
de leurs voix.... Peut - on parler
dans de ſemblables momens .... Lurfac
rompant enfin ce filence délicieux.-Mes
amis , quel bonheur eſt lemien ! que vous
me payez bien des facrifices que je vous
ai faits ! Ah ! Procule , chere Procule , au
B 5
26 MERCURE DE FRANCE.
moins vous ferai -je uni par quelque lien.
Vous ferez mon amie. Ah ! Darceuil , que
ta félicité ajoute à celle dont je vaisjouir !
Couple fortuné, vous me tenez lieu de
tout; mais il faut achever ce que j'ai ſi
heureuſement commencé. Je vous demande
encore une nouvelle marque de
votre tendreſſe , promettez - moi de cacher
pour toujours que je fuis l'auteur de
cette piece. Promettez- le moi , mes amis.
Darceuil veut en vain s'en défendre ; l'amour
& l'amitié l'y contraignent.
Dolban entre à l'iſſue de ce beau combat
de généroſité. Les inſtans font précieux
, leur dit- il , ma voiture eſt prête , retournons
à Paris. Dès que Rondon verra
dans Darceuil un poëte couronné , il ne
mettra plus d'obstacles aux voeux de toute
ſa famille. En effet dès qu'ils font arrivés ,
Rondon , tranſporté de joie , accourt audevant
d'eux , il embraſſe Darceuil , le
nomme ſon gendre, fait venir les notaires
, & les contrats font dreſſés.
Procule & Darceuil étoient au comble
de leurs voeux. Lurſac jouifſſoit de leur raviſſement.
Rondon ne ſe poſſédoit plus .
Ah! ma fille , s'écrioit-il ,les premiers es .
fais de Darceuil nous annoncent le restaurateur
de la poéſie françoiſe ; oui , tu
feras la femme d'un des premiers hommes
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 27
1
de notre ſiecle ; c'eſt Anacreon ; c'eſt
Pindare que l'Hymenée unit à Sapho ; car
fille & femme de poëte , j'eſpere que tu
vas joindre aux myrtes de l'Amour leslauriers
du Parnaſſe. Oui , mon pere , reprit
Procule ; Darceuil m'inſpirera , & , fe
tournant vers ſon amant , ſi je deviens
une nouvelle Sapho , je n'aurai point à
craindre l'infidélité de Phaon ; Darceuil
m'aimera toujours ! A ces mots ſon amant
la ferre étroitement dans ſes bras , & lui
donne millebaifers pour gage de ſes promeſſes.
- Qu'ils font heureux , s'écrie
Lurfac ! Sans les rares talens de ton ami ,
ce bonheur devoit être le tien ; j'euſſe juré
que ce ſoir, tu aurois été l'époux de ma
fille ; mais c'eſt un phénomene que ce
Darceuil. Quoique l'Académie ait prononcé
, je veux cependant voir ta piece ;
nous y decouvrirons de ces beautés , de
ces traits heureux que tu as puiſés dans
notre ſociété , & que perſonne ne rend
comme toi: penſe à nous l'apporter demain.
Le lendemain , jour du mariage , Rondon
exigea que ſon gendre lût la piece qui
lui avoit mérité cet honneur : c'étoit celle
de ſon ami ; elle fut applaudie , même
par leurs rivaux communs. Chacun
:
28 MERCURE DE FRANCE.
d'eux fit enſuire la lecture des vers qui
avoient concouru. Lurfac récita à fon tour
la piece de Darceuil. C'étoit tout au plus
de la bonne profe. Rondon , malgré ſa
prévention , ne put s'empêcher de voir la
foibleſſe de cet ouvrage , & à ſon exemple
tous les convives critiquerent le pauvre
Lurfac . Il étoit placé auprès de Darceuil
; celui - ci ne put entendre les cruelles
plaifanteries dont on accabloit fon
ami , fans brûler de rompre ſa promesfe.
Lurſac eut toutes les peines du mon.
de à le retenir. Il le conjuraau nom del'amitié
de ſe ſouvenir de quelle conféquen.
ce cette cémarche pouvoit être pour le
bonheur de Procule , & pour le ſien. Ne
fuis-je pas bien conſolé des froides railleries
de ces coeurs glacés , par la tendresſe
que vous me témoignez , lui dit - il ?
vous n'êtes point encore aſſuré de la con,
fiance de Rondon , & vous ne favez pas
à quel excès ſa folie peut le porter , ſi
vous lui découvrez que vous n'êtes pas
poëte. Ah ! mon ami , fachez donc vous
contraindre , je vous en conjure.
Darceuil céda encore une fois , mais
avec beaucoup de peine. Lurſac , diſoit- il
à Procule , perd l'eſtime de votre pere ,.
&de tous ceux qui fréquentent cettemai.
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 29
ſon , parce qu'il a connu l'amitié. Cette
idée me déſeſpere : mon bonheur ne fera
parfait que quand j'aurai pu déſabuſer
Rondon de ſa métromanie , & rendre à
Lurfac , avec la gloire de ſa piece , un témoignage
public de ma reconnoiſſance.
L'occaſion s'en préſenta plutôt qu'il
n'auroit dû l'eſpérer. On liſoit ſouvent
chez Rondon les ouvrages de chacun des
membres qui compofoient ſa ſociété. Darceuil
avoit le goût fûr & éclairé. Rondon
, d'après lui , jugeoit avecbeaucoup de
ſévérité toutes les pieces qui paroiſſoient.
Pluſieurs de ces courtiſans piqués de voir
que leurs ouvrages n'étoient plus auſſi bien
accueillis , abandonnerent la maiſon de
notre financier. Les autres étoient fort indiſpoſés
contre lui , & ſe mocquoient
affez ouvertement de ſes déciſions. Procule
lui fit obſerver leur conduite ; Rondon
en fut mortifié , & commença inſenſiblement
à ſe dégoûter du commerce
de ces prétendus beaux - eſprits ; mais ce
qui acheva de le lui faire abandonner
tout- à - fait , fut l'aventure ſuivante.
Un jour il fit aſſembler les ſavans qui
lui étoient encore attachés , & leur lut
une comédie qu'il venoit de compofer ;
il n'eſt pas néceſſaire de dire qu'elle fut applaudie.
C'étoit , s'écrioient à l'envi tous
30 MERCURE DE FRANCE.
ſes lâches paraſytes , un chef-d'oeuvre digne
de Moliere. Il n'y avoit plus de goût en
France fi cet ouvrage ne conduiſoit pas
fon auteur à l'Immortalité.
Rondon, ſe croyant aſſuré du ſuffrage
du public par celui que fa bonne table venoit
d'arracher à ſes adulateurs , offre fa
piece aux Comédiens François. Onprend
jour pour la jouer , & ce jour - là fut celui
d'un triomphe. Il yeut un grand dîner
chez Rondon , où l'on fit par avançe mille
complimens à notre financier. Tranſporté
de joie, il ſe rend à la comédie ; la toile
ſe leve , & il reconnoît alors , mais trop
tard , ſon imprudence. Au lieu du murmu
re flatteur des applaudiſſemens , déjà il lui
ſemble entendre le bruit des fiflets impitoyables.
Tout confirme ſes craintes ; on
baille au premier acte ,& au ſecond les acteurs
ſe trouvent preſque ſeuls. Qu'on
juge de l'état de Rondon. Darceuil faifit
ce moment pour lui montrer dans un
coin du parterre un gros de jeunes gens
qui rioient en regardant de fon côté , &
au milieu d'eux ils remarquerent enſemble
tous ceux qui étoient les plus affidus à
lui faire la cour. C'en fut aſſez pour mettre
le comble au déſeſpoir du malheureux
financier. Il fort du ſpectacle , & rentre
chez lui accablé de chagrin. Il appelle fon
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 31 .
gendre & fa fille : je reconnois enfin ,
leur dit - il , tout le ridicule de ma conduite
; j'abandonne les Muſes , & leurs
ſubalternes adorateurs ; vous ſeuls me
tiendrez lieu de tout. Abjure , ainſi que
moi , mon cher Darceuil , cette folle manie.
Tu vois à quels revers elle expoſe :
mais quand tu mériterois les plus grands ,
ſuccès , que font - ils en comparaifon de
la tranquillité & du vrai bonheur , qui rarement
accompagnent les gens de lettres
? -Ah! Monfieur , je n'ai point à
craindre tous ces malheurs. C'eſt à l'amitié
, & non aux Muſes que je dois l'honneur
d'être votre gendre. - Comment ?
explique toi.-Déſeſpéré de la réſolution
que vous aviez priſe , je voulus efſſayer de
faire des vers , pour obtenir ma chere
Procule , que vous vous obſtiniez à me
refuſer , mais jamais jene pus rien produire
de paſſable. Lurſac , à mon infçu , a compoſé
la piece que l'on a couronnée , c'eſt
la mienne qu'il vous a lue.-Qu'entendsje
? Voilà bien l'héroïſme de l'amitié , Lurſac
ſeul pourroit me reconcilier avec les
poëtes.... Il t'aimoit , ma fille , il a facrifié
ſon amour à Darceuil. Il aime Procule....
Ah ! généreux ami; Que puis - je
faire pour le reconnoître !-C'eſt moi qui
-
r
32
MERCURE DE FRANCE.
me charge de t'acquitter envers lui , s'il
eſt poſſible toutefois d'égaler par des
bienfaits , une auſſi belle action. Je l'ai
offenſé en doutant de ſes talens , & je dois
réparer cette injustice. Que je ſuis heureux
d'en trouver une auf prompte occaſion
! mes enfans , embraſſez - moi.....
Darceuil , je ſuis revenu de tous mes
préjugés. Je te pardonne de n'être pas
poëte , mais ne laiſſons pas dans l'oubli la
généroſité de Lurfac. Je veux la publier
par-tout , & refferrer de plus en plus les
noeuds qui doivent vous unir. Il n'eſt pas
riche ; il fera mon fils , il ſera votre frere
mes enfans , il vivra avec nous.
mon pere , s'écrierent Procule & Darceuil
, c'eſt mettre le comble à toutes vos
bontés , vous avez prévenu nos defirs.
Ah !
Dans le même inſtant on annonce Lurfac
pénetré de chagrin d'avoir vu la piece
de Rondon tomber ; il venoit lui témoigner
toute la part qo'il prenoit à ce facheux
événement , & en même temps
conſoler ſes amis qu'une telle cataſtrophe
devoit affliger. Dès qu'on eut appris à
Rondon que Lurſac étoit chez lui , il courut
à ſa rencontre ; viens , mon ami
lui dit-il , en le prenant dans ſes bras , je
fais tout ce que te doivent ma fille &
Darceuil.
OCTOBRE . 1. Vol. 1774. 33 :
Darceuil. -Ah! cruels amis , vous avez
oublié vos promeſſes . - Ils le devoient ;
c'eût été manquer à l'amitié que de s'en
reſſouvenir. Pardonne - leur cette indiscrétion
: c'eſt un pere qui t'en conjure ;
oui , mon cher Lurſac , daigne être mon
fils , tes amis & toi ſeul pouvez faire le
bonheur de ma vieilleſſe ; embraſſezvous
, mes enfans ; vous aimer , être aimé
de vous , voilà à préſent mon unique
ambition.
Malgré toutes les inſtances de Lurfac ,
dès le lendemain Darceuil ſe rendit chez
le ſecrétaire de l'Académie , & lui racon
ta la belle action que l'amitié avoit inſpité
à Lurfac. Ce ſavant , charmé de ce
trait , en fit part à ſa compagnie ; & ; dans
une aſſemblée publique , Darceuil remit
lui -même à Lurſac le prix que ſes talens&
ſes vertus lui avoient ſijuſtement mérités.
Par M. L. A. M. de C...
PARAPHRASE du Pfeaume 6 ,
Domine ne in furore , &c.
SEIGNEUR, EIGNEUR , de ta juſte colere
Que je redoute les effers !
Hélas ! d'un viſage ſévere
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Ne regarde plus mes forfaits.
Que ton bras terrible s'arrête !
Diffipe l'affreuſe tempête
Que forma mon iniquité.
Aſſez& trop long temps victime
De ta fureur & de mon crime ,
J'éprouvai ta ſévérité.
Toi qui fais quelle eſt ma foibleffe ,
Tu fais quelles font mes douleurs ,
Mes os déſſéchés de triſteſſe
Ne font arroſés que de pleurs ,
Et , pour prix de fon injustice ,
Mon ame trouve ſon fupplice
Dans l'objet même de fes voeux :
Adoucis le mal qui m'aceable ,
Et ceſſe de voir le coupable
Pour ne voir que le malheureux.
Vainement mon ame agitée
Cherche le repos qui la fuit ;
De triftes remords obſédée ,
Sans ceſſe le trouble la ſuit.
Mille ſonges épouvantables ,
Mille fantomes formidables
Me glacent d'une vive horreur :
Quel mortel pourra me défendre?
Et juſqu'à quand , pere ſi tendre ,
Te plairas-tu dans mon malheur ?
Il eſt vrai , ta juſte vengeance
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 35
Sur moi doit épuiſer ſes traits ;
Moi qui rejetai ta préſence
Pour quelques ſéduiſans attraits;
Fils ingrat , eſclave perfide ,
Ma paſſion fut mon ſeul guide;
Mais , inalgré mon iniquité,
Ne permets pas que je périſſe ;
Plus j'ai mérité ta juſtice ,
Plus j'ai beſoin de ta bonté.
Quand de la mort , triſte victime ,
On a ſubi les dures loix ,
Peut-on , du fond de cet abîme ,
Faire entendre ſa foible voix !
Que les vivans chantent ta gloire ,
Qu'ils pouſſent des cris de victoire
Tant que pour eux le ſoleil luit ;
On ne célebre point tes charmes
Dans ces lieux de plainte & d'alarmes
Où regne une éternelle nuit.
De mes cris les bois retentiſſent
Et répondent à mes accens :
Mes genoux tremblans s'affoibliſſent ,
J'ai perdu l'uſage des ſens :
De ma révolte criminelle
Tout me peint l'image fidelle ,
Mon lit eſt baigné de mes pleurs ;
Ceux qui m'accablent de leur haine
Ne reconnoftroient qu'avec peine
Le triſte objet de leurs fureurs .
1
:
1
C2
36
MERCURE DE FRANCE.
Vous qui ſuivez d'un pas rapide
La route de l'iniquité !
Vous dont le coeur lache & timide
N'aima jamais la vérité ,
Fuyez , je vois l'Etre fuprême,
Armé d'une puiſſance extrême ,
Deſcendre pour me conſoler :
Et déjà ce Dieu plein de charmes
S'empreſſe d'eſſuyer les larmes
Que mes malheurs faifoient couler.
Il vient exaucer ma priere ,
Il s'offre à mes regards ſurpris ,
Il déclare à son tour la guerre
A mes dangereux ennemis.
Les cruels veulent par la fuite
Se dérober à la pourſuite
Du bras qui vient pour les punir :
Que les inſenſés en frémiſſent ,
Et qu'avec leur grandeur périſſent
Leur mémoire & leur ſouvenir.
:
Par M. l'Abbé Compan , avocat.
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 37
HYMNE pour une fête maçonne célébrée à
Clermont - Ferrand par la Loge de St Michel
de la Paix.

AIR: Que chacun de nous se livre , &c.
AMIS,,
ornons notre tête
Des heureux dons du printemps ,
Et pour chanter cette fête
Formons les plus doux accens :
Livrons-nous à l'alegreſſe ,
Et dans ce temple écarté
Forçons enfin la Sageffe
D'embraſfer la Volupté,
Tandis qu'une nuit obſcure
Ailleurs couvre tous les yeux
La lumiere la plus pure
Nous éclaire dans ces lieux :
It font l'alyſe des Graces ,
Ils font le temple des Moeurs
Et les Soucis fur nos traces
N'y naiſſent jamais qu'en fleurs.
O Déeſſe tutélaire ,
tranquille & douce Paix !
Regne fur toute la terre
Ainſi que dans nos banquets :
Cs
みず
Di
38 MERCURE
DE FRANCE .
Protege un Ordre qui t'aime ,
Nos combats ne font qu'un jeu :
Et tu dirois toi -même,
Feu ! double feul triple feu !
De l'odieuſe impoſture
Bravons l'impuiſſante voix ;
Eleves de la Nature ,
Buvons y par trois fois trois :
Offrons un ſemblable hommage
Aux Ris , aux Jeux , au Plaifir ,
Et dans leur fuite volage
Hatons-nous de les ſaiſir.
Le Ciel , en nous donnant l'être .
Forma nos coeurs pour ſentir :
Inſenſé qui veut connoftre
Dans le temps qu'il peut jouirt
Vivre eſt notre ſeul ouvrage ;
Vivons , bornons - là nos voeux :
On est toujours aſſez ſage
Quand on eſt aſſez heureux.
Par M. Sautereau ae Bellevaud.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 39
EPITRE A LA FONTAINE.
01 , qui fondas le coeur des hommes
Dans ſes replis les plus ſecrets :
Toi , qui nous laiſſas des portraits
Et fi bien frappés & fi vrais ,
Qu'on les croit du fiecle où nous ſommes ;
Qui , dès plus riantes couleurs ,
Décoras Pauſtere Sageffe ,
Et ſemas fa route de fleurs ,
Pour foulager notre foibleſſe : 13
Toi , qui connus le prix des moeurs ,
Quoiqu'en des tableaux enchanteurs,
Où tu n'entendois pas fineſſe
Tu bleſſas la délicateſſe
Et l'austérité des cenſeurs :
Rival de Phèdre & de Bocace ,
• Ilest certain que la Fontaine , en composant ses contes
, n'a point eu l'intention de faire un livre dangereux.
# écrivoit sous la dictée de la Nature ; &, fimple comme
olle, il n'étoit point fait pour un fiecle où la dépravation
des moeurs avoit , en l'éclairant , force la pudeur à
rougir : d'ailleurs le repentir fincere qu'il en a témoigné,
les deux années qu'il jurvécut à ſa conversion , peut le
laver de tous les reproches qu'on auroit à lui faire à cet
Igard.
C4
40 MERCURE DE FRANCE,
Toi , dont le nom fameux efface
Celui de tes prédéceſſeurs ,
Et qui regne encore au Parnaffe
En dépit de tes fucceffeurs ,
Qui d'un peu loin lorgnant ta place,
Viens de ma Muſe en défarroi
Seconder l'impuiſſante audace ;
O la Fontaine , inſpire- moi :
Je voudrois marcher ſur tes traces
Sur les tiens monter mes pipeaux ;
Mes je crains , au lieu de tes graces ,
De n'imiter que tes défauts**.
Tu ne dois rien à la parure ;
Ton art eft de n'en avoir pas :
Jamais l'entrave du compas
Ne mit ta Muſe à la torture ,
Et tes vers n'ont que plus d'appas
Lorſque tu braves la meſure.
* L'auteur de cette épitre doit publier à la fin de cette
année un recueil de fables.
** La Fontaine a des défauts sans doute ; il a cela de
commun avec les meilleurs auteurs , mais par combien de
beautés n'efface - t - il pas ces legeres taches ? Il est le ſeul
de tous les écrivains dont les négligences ne laiſſent aucune
impression défavorable , & semblent même préter un
nouveau charme à ses graces : c'efl en partie ce qui le
rend inimitable.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 41
Dis -moi comment , par quel fecret ,
Tu t'emparas de la Nature ,
Et tu la peignis ſur le fait?
Enſeigne-moi comment ta Muſe ,
Pleine de ſel & d'enjouement ,
Sans courir après l'ornement ,
Charme , inſtruit , intéreſſe , amuſe ?
Dis moi , Prothée ingénieux ,
Comment ton facile génie
S'éleve & déploie à nos yeux
Tant de richeſſe & d'énergie ?..
Mais quelle eſt ma témérité ?
Eh ! qui pourra jamais atteindre
A ta noble ſimplicité ?
Qui , dans ſes écrits , pourra peindre ,
Ainſi que toi , la vérité ?
La captiver , ſans la contraindre ,
L'afſſocier à la gaieté ,
Et , dédaignant un goût bizarre ,
Unir par un mélange rare
La force & la légéreté ?
Par-tout dans tes fables charmantes
Maître Renard , fieffé larron ,
A des graces ſi ſéduisantes
Qu'on lui paſſe d'être fripon ;
Tandis qu'en mes rimes peſantes
Il n'est qu'un fot , un fanfaron ,
Et puis c'eſt tout. Si le Pinçon
Parle en tes vers , de Philomele
Je crois entendre la chanson :
C5
MERCURE DE FRANCE.
Et dans les miens , quel parallele 1
Sa voix imite l'apre fon
De la difcordante creffelle.
Si j'apprends au Merle à fiffer ,
Tu fais plus, tu lui montre à plaire:
Si l'Ane avec toi peut parler ,
L'Ane avec moi ne fait que braire.
Oh! que ne donnerais-je pas
Pour te ravir une étincelle
Du beau feu qui t'anime ! Hélas !
C'eſt en vain que je me rappelle
Ces tours naïfs & délicats ,
Cette expreffion naturelle ,
Cette grace touchante & belle ,
Et ce goût & ces traits charmans,
Ces traits dont ca verve étincelle .
Et qui firent à tes talens
Décerner la palme immortelle
Qu'au génie aſſure le temps:
Plus je te lis , & plus je ſens
Que je ſuis loin de mon modele.
Mais cela ne m'arrête pas;
Plus fixement je t'enviſage,
Et , loin de retarder mes pas ,
Ta gloire allume mon courage.
Je fais (on me l'a dit cent fois)
Qu'aucun auteur ſur le Parnaſſe
Ne t'égaleroit: je le crois ;
Le moule eſt caſſé ; mais ta place
N'eſt pas la ſeule: on peut dès-lors ,
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 43
Sans ſe couvrir de ridicule ,
Franchir le foſſé du ſcrupule ,
Et moduler tes doux accords.
Sans jeter ces flots de lumiere ,
Dont l'aſtre bienfaisant des jours
Seme ſa brillante carriere ;
Les autres aſtres dans leur cours
Ont aſſez de charmes pour plaire :
C'eſt leur éclat que je préfere;
Il guide l'amoureux myſtere
Et préſide aux tendres Amours ,
Dont il ſemble embellir la mere.
D'ailleurs , vivant preſqu'inconnu ,
J'en offuſquerai moins l'envie ;
Et , privé des dons du génie ,
De mon vivant j'aurai vécu ;
C'eſt quelque choſe que la vie.
La Nature a mis dans mon coeur ,
En façonnant mon exiſtence ,
Le goût des Arts , beaucoup d'ardeur ,
Et l'amour de l'indépendance,
Elle allia , non fans danger ,
Pour un être de mon étoffe ,
Avec l'eſprit du philoſophe
L'ame ſenſible du berger.
Ma folie (elle eſt pardonnable)
Fut , en aimant de bonne foi,
De trouver un objet aimable ,
Qui m'aimat ſans fard & pour moi :
Etois -je donc fi condamnable ?
MERCURE DE FRANCE,
Avec de pareils fentimens
Je voyageai pendant long - tems
Dans le pays de la Chimere ,
Et j'y voyagerais encor ,
Si , dans l'objet qui m'a fu plaire,
Je n'euſſe obtenu ce tréſor.
Ma Zélis a , ſans être belle ,
Tous les charmes de la beauté :
Tour-à-tour fon minois rappelle
Et le rire de la Gaieté ,
Et cette grace naturelle ,
Dont s'embellit la Volupté ,
Et qui ſéduit encor plus qu'elle.
Ses traits , où ſe peint la candeur ,
Ses traits font le miroir fidele
Des vertus qui parent ſon coeur.
Elle s'énonce avec juſteſſe ;
Elle a du ſentiment , du goût ,
Et penſe avec délicateſſe ;
Elle fait aimer , aimer elle a tout.
Cédant au charme qui me lie ,
Content de vivre dans ſes noeuds ,
Pourrai-je n'être pas heureux
En l'adorant toute ma vie 2
Je fuis la pompe & les honneurs ;
Toute étiquette m'importune ,
Et de l'inconſtante Fortune
Je fais dédaigner les faveurs.
Content du ſimple néceſſaire
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 45 .
Plus bas que moi jetant les yeux ,
Sans approcher de la miſere ,
Mon fort ne fait point d'envieux.
Je n'ai ni morgue ni baſſeſſe ;
J'adore & je ſers de mon mieux
Mon Dieu , mon Prince & ma maſtreſſe ;
Je verſerais mon fang pour eux.
J'aime à me peindre en mes ouvrages ;
Je n'ai ni le goût ni le ton
De ces adulateurs à gages ,
Dont les ridicules hommages
Dégradent ſi bien la raiſon.
J'ai , ſans hauteur , l'ame un peu fiere ;
Je ne ſais point faire ma cour ;
C'eſt, un défaut dans un ſéjour
Où la baſſeſſe eſt l'art de plaire.
Je fuis ces ſuperbes palais
:
Où des Grands , dans leur morgue altiere ,
Ne s'humaniſerent jamais .
J'aimerois mieux de la miſere
Epuiſer ſur moi tous les traits ,
Mendier mon pain comme Homere
Que d'aller , nouveau Bourvalais
Du ſein d'une vaſte litiere ,
,
* Fameux traitant : il avoit été , dit - on , laquais d'un
defes confreres, qui lui en fit reproche un jour dans u
ne de leurs assemblées : „ Si tu avois été le mien , répondit
Bouryalais , tu le ſerois encore."
46 MERCURE DE FRANCE.
Afficher l'audace éphémere ,
Et l'infolence d'un valet .
Enfin pour donner au portrait
La reffemblance toute entiere
Et le copier trait pour trait ;
L'iafouciance eſt ma chimere.
Des lettres mon coeur eſt épris,
Ecrire cft pour un coeur ſenſible
Un vrai beſoin . Hélas ! j'écris ,
Je ſens ma foibleſſe , & ne puis
Vaincre un penchant irréſiſtible.
En vain de tous les beaux- efprits
J'entends la foule qui m'aſſiege ,
Me dire , en jetant les hauts cris ,
Que je ſuis fou , que le mépris
De mon audace facrilege
Seroit le ſalaire & le prix ;
Qu'abandonné , loin du Parnaſſe ,
Avec Garaffe & St Didier ,
Et mille autres de cette claffe ,
Je croupirai dans leur bourbier ,
Sans jamais atteindre au laurier
Qui couronna le front d'Horace.
Entre nous foit dit , la menace
Eft bien faite pour effrayer ;
Mais peut- être aurai-je ma grace ,
* Mauvais auteurs & plus mauvais critiques.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 47
Ou, s'il faut fubir ce deſtin ,
Du moins obtiendrai - je une place
Auprès du pauvre Abbé Cottin ?
Il étoit fi bonne perfonne ,
Qu'il mérite qu'on lui pardonne
D'avoir ennuyé fon prochain.
Quoi qu'il en ſoit , je le préfere
A ces Zoïles éloquens
Qui déſolent notre hemisphere :
Ses ouvrages ne plaifoient gueres ;
Mais il pardonnoit aux talens.
Le cable eſt coupé , je m'élance :
Ma barque dans le ſein des mers ,
Sur la vague qui la' balance ,
Va chercher un autre Univers :
La Fontaine , fois ma bouſſole;
Soutiens ma Muſe qui s'envole
Vers ces bords que tu parcourus :
Pardonne au penchant qui m'égare;
Vas , c'eſt un triomphe de plus
Que mon audace te prépare.
Par M. Willemain d'Abancourt.
48 MERCURE DE FRANCE.
:
VERS faits à la Fontaine de Vaucluse au
NOU
point du jour.
ous voyons la charmante Aurore
Atteler ſon char dans ces lieux
Où l'aimable & fenfible Laure
Inſpira de fi tendres feux.
Prenez Pétrarque pour modele ,
Jeunes mortels faits pour aimer ;
N'exiſtez que pour votre belle ,
Vous ferez fürs de l'enflammer,
Vous êtes nés pour être eſclaves
Ainſi les Dieux l'ont arrêté .
Choiſiſſez les douces entraves
Que vous prépare la Beauté.
Dédaignez les chaînes dorées
Qu'on forge avec art dans les Cours ,
Et que vos mains ne foient preffées
Que par celles du tendre Amour.
Puiffent pour vous de ſon délire
Les doux inftans toujours durer
Vos coeurs , contens fous ſon empire ,
N'auront plus rien à defirer.
Heureux par celle qu'il adore ,
Aux honneurs préférant ſes ſers ;
Dans
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 49
Dans les bras de la belle Laure
Pétrarque oublia l'Univers .
Par M. D. R. M. C. A. M. A. R. D. F.
IMPROMPTU.
Pour une très - jolie Demoiselle dont le nom
est Sophie.
JeE ne defire plus , Emile , ta Sophie ,
J'en connois une ici plus aimable cent fois ,
Et le fort du mortel qui doit fixer ſon choix
Pourra ſeul , dans mon coeur , faire naître l'envie.
Par le même.
VERS mis au bas du portrait de M. de
la Ferté , Intendant des Menus - Plaiſirs
du Roi.
LESES Amours & les Arts ont charmé ſes beaux ans :
Il conſacre à ſon Prince un âge plus ſolide ,
Mais le Talent modefte & la Vertu timide
Ont eu ſes ſecours en tout temps .
Par M. l'Abbé de Schofne.
D
50
MERCURE DE FRANCE.
VERS mis au bas du Portrait de Mlle .
Gillfenan .
L'Air touchant , les traits enchanteurs ,
Tracés dans ce tableau fidele ,
Portent le trouble au fond des coeurs ;
Mais la raifon s'égare en voyant le modele.
Par le méme.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du volume du mois
de Septembre 1774 , eſt la Toilette ; celui
de la ſeconde eſt le Grand - Chemin ;
celui de la troiſieme eſt l'Accouchée. Le
mot du premier logogryphe eſt Portrait ,
où ſe trouvent port , trait ; celui du ſe .
cond eſt un Livre , une livre , meſure du
poids ; une livre , vingt ſols ; livre , terme
de compte ; celui du troiſieme eſt If, où
on trouve fi .
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 51
D'UNE
ENIGME.
'UNE affez noble eſpece & d'affez belle race ,
Je vas , je viens , fans fortir de ma place.
J'avertis un chacun
De fon devoir commun;
Car , fans dire jamais d'oraiſon ni d'antienne,
Je ſuis pourtant une bonne chrétienne.
Je ne quitte point mon manoir ,
Comme l'on vient de voir ;
Mais j'ai des ſoeurs qui ne font point en mue ,
Et que l'on voit aller dans chaque rue
Donner , foit des avis ,
Ou des ordres précis .
J'ai , comme on dit , la langue bien pendue :
Je parle tant qu'on veut , mes cris percent la nue ,
Mes foeurs & moi nous various nos tons ,
Suivant les temps & les occafions .
Pour ne point abuſer de votre complaiſance ,
Je vais , lecteur , me taire & garder le filence ;
Auſſi-bien je vous romps la tête affez ſouvent
De mon caquet bruyant.
Encore un mot... Toujours je conſterne mon pere ,
Si ma forme en naiſſant ſe trouve irréguliere.
t
Par M. L. G.
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
P
AUTRE.
Ar les mains du plus tendre amour ,
Aux pieds des autels couronnée ,
Zélis avant la fin du jour ,
Vous ferez , prétend-t-on , fous les loix d'Hymenće :
Une noce ! oh ! j'en ſuis vraiment .
Aux époux remplis de tendreſſe
Japplaudis & je m'intéreſſe ;
Oui l'hymen eſt mon élément :
Lorſqu'un grand , ſurtout , ſe marie ,
"
On me voit volontiers être de la partie...
ور Trêve un moment de belle humeur,
„ Me dira peut-être un cenfeur ,
N'est -il donc , felon vous , de bonheur qu'en ménage " ?
Je ne décide pas un point ſi délicat ;
Chante qui veut le célibat ,
Moi , je chante le mariage .
Par M. Houllier de St. Remi.
M
AUTRE.
ONUMENT triſte & précieux
Elevé par la main de la reconnoiſſance ,
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 53
Je redis les bienfaits des mortels généreux ;
La mort à mes côtés regne avec le filence :
Comme Young , je préfere aux endroits les plus beaux,
Le cimetiere , & les tombeaux.
Par le même.
Ο
AUTRE.
N ne me tire de priſon
Que pour mieux faire agir mon petit miniſtere.
Lecteur , veux- tu ſavoir mon nom ?
Cours chez Glicere ;
A la fin du repas ,
Tu la verras
Me traiter de façon légere ,
Grimaçant , minaudant ,
En me mordant ;
Veux-tu ſavoir mon origine ?
La voici ; mais tu me devine.
Je ſuis tout en naiſſant du ſexe féminin.
Quelle métamorphoſe !
O la plaiſante choſe !
Le fer tranchant m'a rendu maſculin .
i
Par M. Préaudeau de Rennes.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE.
J''OORRNNAAII jadis la toge confulaire ,
Et des fils d'Aaron l'auguſte vêtement ;
J'aurois pu le fouiller fans un grand changement.
On me tronqua , j'abandonnai la terre ,
J
Et d'une aile légere
Je fus briller au firmament.
Là , par une de ces merveilles
Qu'on conçoit difficilement ,
En me châtrant cruellement ,
On fut m'allonger les oreilles ,
Par M. Papelart , D.
AUTRE.
'ETOIS cauſeuſe & reveche & légere.
On m'arracha mon demi-deuil ;
Puis me regardant d'un autre oeil ,
On me mit la thiare , & je me vis faint Pere
Par une autre merveille encor ,
M'inclinant ſur ma verge d'or ,
Mon fommet balance peut fourire à la terre.
Par le méme.
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 55
D
AUTRE.
ANS les bras d'un berger je me rends quelquefois ,
Contre fon fein comme il me ferre !
Je reſpire par lui ; je parle par ſa voix ;
Et fa main , trop ſouvent careſſante & légere ,
En me faiſant pâmer , me réduit aux abois :
Que l'on me frappe à trois endroits ,
Autant de fois on me voit mere.
L'aîné de mes enfans , chez les hôtes des bois ,
Porte la peur avec la guerre ;
Le ſecond, dans un ſens , la honte de fon
Lui peint au front le déshonneur ;
*Mais le dernier fait mon bonheur ,
Savant & bel- efprit , chacun le confidere .
1
pere ,
Par le même.
U
AUTRE.
TILE aux enfans au berceau ,
A ceux du dieu Mars je ſais plaire;

D4
56 MERCURE DE FRANCE.
De mes deux moitiés , la premiere ,
Lecteur , t'accompagne au tombeau ,
Et l'autre aux mortels falutaire ,
Au dieu du vin eſt très- contraire .
Par M. Houllier de St. Remi.
ARIA .
Paroles deLaunay; Musique de M.
Tyfier ,deliteadamieroyaledeMusique. a
Qu'elle est belle la Na- ture, :
*
Quand dunfouf-fle les Zé-phirs
Refont ces lits de ver- dure, :
Tropfou-lés parles plaisirs.fin.
*
Dès le le-ver de l'au- rover
* Paroles de M. de Launay ; Muſique de M. Tiſſfier , de
l'Académie royale de Musique.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 57
:
Octobre 1774 . 57.
Je rendsgraceauDieu dujour,
Quine pres-sefon re- tour .
Que pour éclairer en- co-re:
Mes of-fran-des à l'Amour..
Qu'elle te. Da Capo .
NOUVELLES LITTERAIRES.
:
Abrégé de l'Histoire de Geneve , & de fon
gouvernement ancien & moderne , traduit
de l'Anglois de George Kéate écuyer ,
par M. A. Lorovich , avec quelques
notes du traducteur. vol. in - 12. de
123 pages. A Paris , chez les libraires
qui vendent les nouveautés ; & à
Geneve , au magaſin bibliographique.
magalin
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
CET abrégé hiſtorique n'eſt qu'une fimple
efquifle faite par un obfervateur Anglois
qui connoît les imperfections & les
inconvéniens du gouvernement républicain.
Mais comme celui de Geneve eſt
peut - être le modele le plus parfait dans
ce genre de gouvernement , & que fes
loix ont un vrai caractere de liberté; notre
obſervateur a voulu donner à ſes compatriotes
une idée de cette liberté , l'objet
de tous leurs voeux , & la Divinité à laquelle
ils s'empreſſent de rendre leurs
hommages , dans quelque lieu qu'elle ſe
préſente. L'obſervateur, après avoir tracé
en peu de mots l'origine de cette République
, nous donne un détail de fon
gouvernement & de ſa conſtitution .
La République peut compter trente
mille ſujets , dont cinq mille ou environ
font diſperſés chez l'étranger. On diſtingue
dans cette République quatre ordres
de perſonnes , les Citoyens qui ſont fils de
bourgeois & nés dans la ville , eux ſeuls
peuvent parvenir à la magiſtrature : les
Bourgeois , qui font fils deBourgeois ou de
Citoyens , mais nés en pays étranger , ou
qui , étant étrangers , ont acquis le droit de
Bourgeoifie que le Magiftrat peut conférer,
ils peuvent êtredu Conſeilgénéral ,&
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 59
même du grand Conſeil , appelé des Deux-
Cents. Les Habitans fontdes étrangers qui
ont acheté de l'Etat des lettres de protection
, en vertu deſquelles il leur eft permis
d'avoir unemaiſon&dejouir de certains
privileges. Les Natifs font ceux dont le
pere n'étoit qu'habitant. Ils ont quelques
avantages ou droits de plus que leurs peres
, mais ils font exclus du gouvernement.
Les Bourgeois & les Citoyens ontla liberté
de commercer , ce queles Habitans
& Natifs ne peuvent fairefans en acheter
tous les ans la permiffion. Quatre Magiſtrats
, appelés Syndics , ſontà la tête de
la République ; mais le pouvoir réſide
dans le Confoil général, le Conſeil des
Deux Cents,& le Conſeil desVingt-cinq.
Le Conſeil général eſt compoſé de Bour
geois&Citoyens, qui ont atteint la vingtcinquieme
année de leur âge. Leur nombre
ordinaire eſt de 1500, ſans compter
ceux qui font dans les pays étrangers.
Le Conſeil général ne peut s'afſſembler
de lui-même. La conſtitution deGeneve
eſt en ce point préférable à celle de Marſeille
, ſi vantée par les anciens écrivains.
Le Confeil des Six- Cents de cette ancien
60 MERCURE DE FRANCE.
ne République pouvant ſe réunir , ou ſe
ſéparer de fa propre volonté , renfermoit
& contenoit le pouvoir législatif & exécutif.
Le Conſeil général a le pouvoir de faire
des loix , celui d'élire les principaux
Magiftrats , celui de faire des alliances ,
d'approuver ou rejeter ce qui a été propoſé
par rapport aux échanges , ou aliénations
de terres appartenantes à l'Etat ,
ou aux emprunts ; le pouvoir de la
guerre & de la paix , celui de lever des
impôts , &c. Il n'y a point de débats
dans ce Conſeil ; tout ce qui eſt préſenté
devant lui a été préalablement examiné ,
&difcuté par le Conſeil des Vingt- cinq ,
&des Deux-Cents. Le premier Magiſtrat
de la République déclare de quoi il s'agit
, & l'aſſemblée répond pour la négative
ou pour l'affirmative.
La méthode pratiquée dans l'élection
desmagiſtrats mérite d'être remarquée.Le
jourdel'élection,les membres s'aſſemblent
dans lacathédrale , où le plus ancien des
Miniſtres les harangne , en leur repréſentant
la bonté de Dieu , & fa providence
qui conſerve leur liberté ; il leur recommande
enſuite de la prudence dans un
choix ſur lequel ni l'eſprit de parti , ni
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 61
l'intérêt particulier ne doit avoir d'influence.
On diſtribue aprés le fermon une
liſte à chaque membre du Conſeil,danslaquelle
font imprimés les noms des Candidats.
Si l'on doit , par exemple , choifir
quatre Magiſtrats , on nomme huit
perſonnes avec une trace tirée vis-à-vis
de chaque nom. Cette diſtributionfaite,
chaque membre paſſe devant le petit Conſeil
qui eſt aſſis au milieu de l'Eglife , & ,
après avoir mis la maindeſſus une grande
bible , feretire dans undes cabinets préparés
à ce ſujet. Là , il trouve une écritoire
& des plumes , & faiſant une croix fur
les traces des noms de ceux auxquels il
a intention de donner ſa voix , plie le
papier , & le jette dans une boîte. Lorfque
la cérémonie eſt finie, on ouvre la
boîte , on examine les papiers , & ceux
qui ont le plus de voix font proclamés
Magiſtrats.
Dans les aſſemblées qui traitent d'autres
affaires , la maniere de recueillir les
voix eſt différente. Ilya deux ſecrétaires
établis par les Deux- Cents , &deux autres
par le Conſeil général. Ces ſecrétaires ,
placés devant les Magiſtrats , ont chacun
un papier diviſé en deux colonnes pour
marquer l'approbation & la déſapproba62
MERCURE DE FRANCE .
tion , & un rideau tiré devant eux, pour
qu'ils ne puiſſent pas découvrir celui qui
vote. Ce rideau ne touche pas le papier ,
&l'on peut découvrir ſi le ſecrétaire écrit
ſuivant le choix qu'on a fait.
Pendant ces jours d'aſſemblée chaque
Membre du Confeil , quelie que foit ſa
ſituation, marche l'épée au côté , & paroît
auſſi jalouxde ſes droits qu'un citoyen de
l'ancienne Rome.
On explique ici ce qui regarde le Con.
feil des Deux Cents & le Conſeil des
Vingt-Cinq ou petit Confeil ; mais l'auteur
de cet abrégé s'eſt appliqué principalement
à nous faire connoître les
loix qui caractériſent le génie républicain
, & fur lesquelles repoſe la Républi .
que deGeneve. La ſévéritéde ces loix &
la formedu gouvernement tendent à modérer
les ſaillies de la vanité & du luxe ,
à éteindre le feu de l'ambition , &à réprimer
les mouvemens de l'intrigue & de la
cabale , qui font ordinairement les fléaux
des monarchies. Mais ne croyons pas que
les Génevois ſouffrentde cette contrainte,
qui ne peut en être une pour des républicains
accoutumés de bonne heure à une
vie tranquille& frugale , & élevés dans un
tendre attachement aux loixde leur pays.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 63
Le lecteur François s'appercevra quelquefois
que la traductionde cet abrégé a
été faitepar un étranger ; mais c'eſt principalement
l'inſtruction que l'on cherche
dans ces fortesd'écrits. Cet abrégé eſt précédé
d'une épître où M. Kéate donne à
M. de Voltaire un témoignage public de
fon eſtime & de fa reconnoiffance.
Projet de réforme pour le College de Geneve
, rédigé par H. B. de Sauſſure ,
profefſſeur de philoſophie ; brochure
in- 80. de 74 pages.
Nouveau Plan raisonné d'Education publique
, ou projet d'une penſion qu'on
ſepropoſed'établir àGeneve, pour l'inftitutionde
lajeuneſſe , avec cette épigraphe
:
Gratum est , quod patriæ civem populoque dedifti
Si facis , ut patriæ fit idoneus...
JUVENAL
brochure in 12. de 67 pages. AParis ,
aux adreſſes ci-deſſus.
Quoique ces écrits foient de mains
différentes , nous les réuniffons cependant
, parce qu'ils ont rapport au même
objet , à l'éducation publique. Si cette
1
64 MERCURE DE FRANCE.
éducation doit être préférée à l'éducation
privée , c'eſt principalement dans les Républiques
, comme l'obſerve judicieuſement
l'auteur du premier écrit . ,, Dans
ود
"
ود
ود
une république telle que la nôtre , dit
,, M. de Sauſſure , il faut une éducation
,, qui donneà toute la jeuneſſe l'amourde
,, la patrie , l'unité d'intérêts , & l'efprit
,, d'égalité , que ſuppoſe& qu'exige la nature
de notre gouvernement. Mais ce
n'eſt pas l'éducation particuliere qui
nous procurera ces avantages. Un enfant
„ élevé dans la maiſon paternelle , au ſein
,,de ſa famille , n'a dans ſes premieres an-
,, nées d'autre patrie que cette maiſon ,
d'autres concitoyens que ſes proches : il
ne connoît ſes droits , ſes obligations ,
ſes devoirs que par eux , & relative-
,, ment à eux : & fi la Nature n'a pas don-
,, né à fon ame une force peu commune ,
"
ود
ود
"elle devient la proie des premiers qui
,, veulent s'en emparer , leur accorde une
,, confiance fans bornes ,& ne garde pour
,,le reſte des hommes quedes ſoupçons , ود
"
de la défiance & de la haine . C'eſt ainſi
,, que ſe perpétuent ces préventions funeftes
& cet eſprit de parti , quicauſent la
,, ruine des républiques. Dans l'éduca-
„tion publique au contraire , tout parle
ود
,,aux
OCTOBRE. I. Vol. 1774 65
;, aux enfans de leur patrie, tout la pré-
,, ſente à leurs yeux ; c'eſt elle quiles inf-
,,truit , c'eſt elle qui les gouverne ; c'eſt
,, à elle qu'ils doivent la vie , ou du moins
,, le développement deleurs facultés intel-
„ lectuelles & morales. Traités avec l'é-
„galitéla plus parfaite , ils s'accoutument
,, à ſe regarder tous comme freres , com-
,, me enfans d'une mere commune. Les
,, liaiſons de l'amitié banniſſent la défian-
,,ce , l'orgueil eſt réprimé par la crainte
,, duridicule , &châtié s'il oſe ſemontrer.
,, Ceux qui defirent des diſtinctions , ne
,,peuvent en obtenir aucune que par le
,,mérite perſonnel ; & il naſt delà une
,, émulation d'amitié , de vertu , d'inf-
,, truction qui tourne toute à l'honneur&
,, à l'avantage de la patrie. Auſſi les éle-
,, ves de l'éducation publique ont- ils com-
,,munément une force&un reſſortqui les
,,diftinguedes autres , comme les plantes
,, élevées en plein air acquierrent une vi-
- ,, gueur ,& portent des fruits d'une faveur
,,qu'obtiennentbien rarement celles qu'on
,,a étouffées dans les ferres".
Cesavantages de l'éducation publique
font affez généralement reconnus ; mais
on ſe plaint depuis long-temps que le
college de Geneve , qui étoit fans doute
bon pour le temps &pour le but de fon
E
-
66 MERCURE DE FRANCE.
inſtitution , ne répond point aujourd'hui
ni aux lumieres de notre fiecle , ni aux
fins générales d'une éducation publique.
Le bon citoyen , auteur de cet écrit , entre
à ce ſujet dans un détail qui annonce
un patriote zélé , un coeur droit , un efprit
éclairé qui voudroit procurer à la
Jeuneſſe Genévoiſe une éducation pleine
, entiere & capable de former également
l'eſprit & le coeur. Le rédacteur
de cet écrit eſt cependant bien éloigné
decroire que ſon projet ſoit le meilleur.
Il avoue qu'il ne le préſente que pour indiquer
ce que l'on pourroit faire, &pour
ôter à la mauvaiſe volonté & à lapareſſe
le prétexted'une impoſſibilité abſolue. Il
voit le mal, il defire &propoſe le bien;
qu'on faſſe ce bien de quelque maniere
que ce foit ,& on aura rempli ſes voeux ;
on aura procuré à la République ce qu'il
croit luiêtre leplus avantageux. L'auteur
rappelle ici ce que diſoit à ſes juges un
avocat: Brûlez mon mémoire , mais donnez
gain de cauſe à ma partie .
Le nouveau Plan raisonné d'Education
publique que nous avons annoncé plus
haut,mérite auſſi les regards de ceux qui
s'intéreſſent aux progrès des études de la
jeuneſſe. L'auteur s'eſt appliqué à renfermer
en un même tableau différentes obOCTOBRE.
1. Vol. 1774. 67
ſervations répandues dans les traités ſur
l'éducation . Il fait voir le ridicule d'employer
les dix plus belles années de la
jeuneſſe à l'étude d'une langue morte. Il
demande , d'après les réflexions des plus
ſages inſtituteurs , que l'on commence par
enſeigner aux enfans ce qui tombe en
quelque forte ſous les ſens. Il voudroit
qu'on ne préſentat que par degrés à la
jeuneſſe les notions dignes d'occuper un
- homme mur , & que l'on enchaînât les
études des ſciences morales & phyſiques
&desarts , de maniere que l'une conduisit
à l'autre , qu'elles s'éclairaſſent mutuelle
ment & ſe liaſſent dans le cerveau neuf
des enfans par des liens communs & du-
-rables. C'eſt auſſi le plan que l'auteur fe
promet de ſuivre dansl'inſtitution publique
qu'il veut former.
On connoît aſſez les biens du corps ,
dit l'Abbé Fleury dans fon traité des
Etudes , la Santé , la force , l'adreſſe :
mais on croit qu'il faut que la Nature
,, nous les donne. L'art de les acquérir eft
,, tellement oublié , que s'il n'étoit certain
que les Anciens l'avoient trouvé & l'avoient
pouffé à une grande perfection ,
peut- être ne croiroit- on pas qu'il fût pofſible,
C'eſt cet art que les Grecs nom-
„ment gymnastique , qui conſiſtoit prin
E2
68 MERCURE DE FRANCE:
,, cipalement dans l'exercice du corps."
L'Inſtituteur Genevois , pour ſuppléer en
quelque forte à cette gymnaſtique des
Anciens , propoſe des jeux d'exercice
propres à donner ou de l'adreſſe au bras ,
ou de la juſteſſe à l'oeil , ou de l'agilité
dans les mouvemens ; des promenades
quelquefois lointaines pour ſe procurer
le plaiſir du bain, pour faire quelque
obſervation d'hiſtoire naturelle oud'aſtronomie
, ou quelque opération d'arpentage
, &c .
Les conditions auxquelles cet inſtituteur
ſe chargerade l'éducation des jeunes
gens ſont énoncées à la fin de ſon plan.
L'Art de cultiver les pays de montagnes
& les climats froids , ou Eſſai fur le
Commerce &l'Agriculture, particuliers
auxpays demontagnesd'Auvergne,par
M. Déſiſtrieres , Baron du Murel &
Lieutenant-Général du pays de Carladez;
vol. in 12. A Paris , chezGrangé,
imprimeur-libraire.
CHAQUE climat , chaque aſpect différent
, comme l'obſerve l'auteur dans ſon
diſcours préliminaire , exigent des variétésdans
lamaniere de cultiver. C'eſt d'a
OCTOBRE, I. Vol. 1774.
ب و
près ce principe qu'il n'a voulu prendre
pour guide que l'expérience combinée
avec les cauſes phyſiques ; & il n'a adopté
dans cet écrit que les méthodes analogues
aux pays des montagnes élevées &
entrecoupées de vallées. Si cesméthodes
ne réuſſiſſent pas également par-tout , on
ne doit l'attribuer qu'à ladiverſité dans la
maniere de cultiver , ou à l'inégalité des
ſols des vallées , ſi différens de celui des
- montagnes même les plus voiſines. Prefque
tout le pays de la Haute-Auvergne
& une partie de la Baſſe , ont plus ou
moins de rapport avec l'un de ces deux
climats. La température des vallées conſerve
plus d'égalité dans leur produit , tandis
que le terrein des lieux élevés , naturellement
froid & léger , ne produitcommunément
que dans les années de ſéchereſſe;
temps aſſez rare dans un pays oùle
fommet des montagnes communément
três-élevées arrête les nuages , & procure
des pluies plus fréquentes, plus froides
& plus copieuſes qu'ailleurs , indépendamment
des neiges abondantes & des
longs hivers. L'auteur , pour mettre de
l'ordre dans cette matiere, traite d'abord
du commerce des beftiaux de différens
âges ,& des ſoins qu'ils exigent: 20. Des
E 3
To MERCURE DE FRANCE.
différens pacages ; 30. De la culture des
terres. Ily a dans tout cecide bonnes obſervations
pratiques très propres à éclairer
le propriétaire de terres & lecultivateur.
Nous avons du même Magiſtrat , auteur
de cet écrit fur l'agriculture , undifcours
fur l'origine des loix , prononcé àl'ouverture
des audiences du Bailliage royal &
immédiat du pays de Carladez , à Vic , en
1765. Ce diſcours , qui nous inſtruit des
loix anciennes qui ont gouverné l'Auvergne
, ne peut que contribuer à répandreun
nouveau jour fur l'hiſtoire de cette Province
, dontM. Deſiſtrieres paroîts'occuper
actuellement. 1
Traité des connoiſſances néceſſaires à un
Notaire , contenant des principes fûrs
pour rédiger avec intelligence toutes
fortes d'actes & de contrats ; avec des
formules dreſſées ſur ces mêmes principes.
In nullo peccare , divinitatis magis quàm mortali
tatis eft. Lege tanta 2 , cod. de vet. jure enucleando.
Tome premier in-12. A Paris , chez
•Edme, libraire.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 71
-
IL ne paroît encore que le premier vo.
lume de ce traité ſervant d'introduction
à tout l'ouvrage. L'auteur , dans cette introduction,
nous inſtruit de l'origine des
Notaires , de l'importance de leurs fonctions
, de leurs droits , privileges , exemptions.
Il expoſe leurs devoirs & les regles
particulieres qu'ils doivent obſerver dans
la paſſation desactes. C'eſtenfin un traité
préliminaire de tout ce qui concerne l'état
de Notaire. Comme ce traité introductif
doit ſervir defondement à tout l'ouvrage ,
l'auteur a dû lui donner une certaine étendue.
Ce traité ou cette introduction qui
vientd'être publiée, eſt précédé d'un aver.
tiſſement, où l'auteur nous trace leplande
tout l'ouvrage,dont le nombre de volumes
n'eſt point encore déterminé. L'auteur ,
perfuadé avec raiſon qu'il n'eſt pas poffible
de bien exercer la profeſſion de Notaire,
ſans connoître les loix, les coutu
mes , la Juriſprudence , &c. , a extrait du
Droit Romain , des ordonnances de nos
Rois, des coutumes , des traités particuliers
, des arrêtiſtes , généralement tout ce
qui peut former la ſcience des Notaires ,
&concerner leurs fonctions , leurs devoirs
& les regles qui leur font preſcrites.
1
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
Il amis en ordre tous ces matériaux, ily
a joint des obſervations utiles ; & , de
cette collection dirigée avec méthode , il
a formé le traité qu'il offre au Public. Ce
traité ſera diviſé en autant de cahiers qu'il
y a d'actes différens; chaque contrat ou
acte ſera expliqué dans un cahier particulier
indépendant des autres, qui doivent
néanmoins être tous réunis pour former
l'ouvrage complet. En tête de chaque cahier
, on trouvera dans des idées générales
un petit traité ſur la matiere du contrat à
rédiger , enſuite les clauſes dece contrat ;
&fur chacuned'elles des notions propres
à en faireſentir l'effet , le ſens&l'étendue
dans l'hypotheſe de tous les événemens
poſſibles. Ce fera donc , comme l'auteur
l'obſerve, une récapitulation ou plutôt une
analyſe exacte de tout ce qu'un Notaire
doit ſavoir ; analyſe qui doit être le fruit
d'une lecture immenfe ,& demande beaucoup
d'ordre & de préciſion.
L'auteur joindra à ce corps d'ouvrage
un recueil completde loix , ordonnances ,
édits , déclarations du Roi, arrêts ou réglemens
du Conſeil , & arrêts des Cours
Souveraines rendus , pendant près de cinq .
centsans, c'est-à-dire depuis l'année 1300
juſques & compris l'année 1773 , concerOCTOBRE.
I. Vol. 1774.1 73
B
nant les privileges , droits , fonctions&
devoirs des Notaires du Châteletde Paris ,
de ceux des Provinces , tant royaux qu'apoftoliques
, & des Notaires des Seigneurs;
avec des notes ſur leſdites ordonnances
, édits , arrêts , &c. , ſoit pour
fixer le ſens de leurs diſpoſitions obfcures
ou ambiguës, ſoit pour diftinguer celles
qui ſont en vigueur d'avec celles qui ne
font plus d'uſage, ou qui ont été modifiées
ou augmentées par d'autres . Ce recueil
qui fera intitulé , Code des Notaires ,
peut être regardé comme unappendix au
traité des connoiſſances qui leur font nécefſſaires.
* Histoire de l'Académie royale des Sciences
, année 1771 , avec les Mémoires de
mathématiques & de physique pour la même
année , tirés des regiſtres de cette
Académie. A Paris , de l'Imprimerie
royale.
CE volume eſt remarquable par pluſieurs
morceaux de différent genre , auſſi
curieux qu'intéreſſans. Acôté des recherches
de la ſcience , on y trouve , ce qui
n'eſt pas très-commun dans les recueils
Les trois articles ſuivans ſont de M. de la Harpe. L
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
de cette eſpece , des monumens de goût ,
d'éloquence & de littérature. A l'ouverture
du volume ſe préſente un diſcours
prononcé dans une époque honorable
pour les lettres , & que M. d'Alembert
était digne de célébrer. Il s'agit de la
féance de l'Académie du 6 Mars 1771 ,
que Sa Majefté le Roi de Suede honora
de ſa préſence. Dans ce diſcours écrit
avec cette ſupériorité de raiſon & de ſtyle
qui caractériſe M. d'Alembert , nous choifirons
de préférence cet endroit qui intéreſſe
tous les gens de lettres , dans lequel
il montre à la philofophie perfécutée les
encouragemens , les confolations & les
honneurs qu'elle trouve chez l'Etranger.
ود
,, La philofophie, Meſſieurs , pourrait-
„elle ſe plaindre de partager le fort des
Rois les plusdignes de l'être? Je ne parle
,, point ici d'une philofophie coupable ,
,, qui attaqueraitce qu'elle doit reſpecter ;
„je parle de cette philoſophie également
,, libre&décente, courageuſe&fage, ferme&
modeſte, qui,en dévoilant aux hom-
,, mes des vérités utiles, acependant eſſuyé
,,plus d'une fois des traverſes &des mal-
,,heurs ; témoins Socrate , Roger Baçon ,
„Galilée& leurs ſemblables. Pour ſe for.
,,tifier & ſe ranimer dans ces momens
OCTOBRE. I. Vol. 1774 75
,,d'oppreffion , le Sage pourrait ſe con-
,, tenter des réflexions qu'on vient de lui
,,offrir. Mais il doit conſidérer encore (&
,,cette conſidération eſt la plus propre à
ود
ود
foutenir ſon courage) que ſi l'intérêt de
,, la vérité eſt qu'on éclaire les hommes ,
,, l'intérêt de ſes ennemis eſt de l'empê-
,, cher ; que l'erreur , lors même qu'elle
,, ſe ſentaffermie& ſe croit aſſez puiſſante
,, pour pouvoir marcher tête levée , aime
,,& cherche encore les ténebres pour y
,, porter avec plus de fûreté pour elle des
,,coups inattendus ; que la raiſion , fiere
,, de ſapropre force, néglige de chercher
,, ailleurs un appui qu'elle croit trouver
,,dans elle- même ; que l'ignorance au
,, contraire , honteuſe & humilée de fon
,, néant , mendie dans tous les états des
,, partiſans & des protecteurs ; que pour
,, aſſurer ſon triomphe , elle appelle à fon
,, ſecours l'envie, dont la rage cherche à
,, ſe dédommager de ſon impuiſſance à
,, produire , en déchirant & en étouffant
,, même , ſi elle le peut, les productions
du génie; que la faibleſſe humaine , en
butte à tant de ſéductions , eſt ſouvent
moins à blâmer qu'àplaindre , d'écouter
,,l'erreur qui lui en impoſe avec audace,
,, au préjudicede la vérité qu'elle voudrait
دو
ود
ود
16 MERCURE DE FRANCE.
,, connaître , &quiſetient àl'écart. Enfin
,, Meſſieurs , laRaiſon méconnue&prof-
„crite penſera quelquefois , pour ſe con-
,, foler, quela proſcription même eſt une
,,eſpece d'hommage qu'on lui rend , un
aveu ſecret de la force qu'on reconnaît
enelle ,une preuve de la crainte qu'elle
,, inſpire aux méchans par le bien qu'elle
,,peut faire aux hommes. Cette confola-
,,tion ſerait aſſez triſte , je l'avoue , ſi elle
ود
ود
ود était la ſeule à laquelle le philoſophe
,,pûtavoir recours. Mais ilen trouve une
,, plus réelle& plus douce dans la juſtice
„que les Nations étrangeres s'empreſſent
,, à lui rendre. Dégagés de tout intérêt
,, perſonnel ou pufillanime, de toutes les
,, petites vues de prévention ou de hai-
,, ne , ces Nations font pour le Sage une
,, eſpecedepoſtérité vivante , qui lui paie
d'avance le tribut que ſes concitoyens
lui refuſent. Il ſemble qu'il en ſoit de la
„ lumiere , au moral comme au phyſique.
,,Vue de trop près , elle éblouit & bleſſe
,, les yeux; &fon éclat , pour ceſſer d'être
„ incommode , a beſoin que les organes
,,deſtinés à le recevoir foient placés à
une juſte diſtance " .
ود
"
Parmi les objets de ſcience , nous nous
bornerons à citer le morceau fur le Va-
P
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 77
?
rech. Il eſt à la portée d'un plus grand
nombre de lecteurs , & l'on y retrouve
des conſidérations utiles ſur les erreurs
populaires qui peuvent quelquefois égarer
les hommes en place. A l'égard des
autresmatieres contenues dans ce volume ,
telles que les obſervations phyſiques de
M. le Monnier , les travaux aſtronomiques
de M. Meſſier , les recherches géométriques
de M. le Marquis de Condorcet,
&c . , elles appartiennent en propre
au Journal des Sçavans. Les ſciences ont
cetavantage , de n'avoir de juges que ceux
qui les cultivent & les approfondiffent ,
& c'eſt toujours un petit nombre. Dans
les arts de goût, le génie & le talent font
jugés le plus ſouvent par des écoliers , ou
même par des ignorans .
১১
Voici ce petit précis hiſtorique ſur le varech.
Il eſtde M. le Marquis deCondorcet.
,,Al'exception d'un petit nombre d'hom
,, mes accoutumés à ne regarder comme
,,vrai que le réſultat de leurs obfervations
&deleurs calculs,les autres nejugent que
ſur l'autorité d'autrui ; &, docilesà l'o-
„pinion populaire , ils n'échappent aux
,, préjugés que lorſque le jugement des
,,ſociétés ſavantes leur dicte ce qu'ils
,,doivent penſer. C'eſt-là peut-être le plus
ود
"
,,grand avantage des Académies.
/
78 MERCURE DE FRANCE.
1 , M. le Comte de Maurepas avaitper
mis en 1739 , aux habitans du pays de
„Caux , de brûler les plantes marines ,
„confondues ſous le nom de varech , qui
croiſſent ſur les rochers ,&dont la cen-
„dre produit le ſel de ſoude. Les verreries
font une conſommation conſidéra-
„ble de ce fel , &les travaux néceſſaires
„pourbrûler le varech&entirer la foude ,
„occupaient&faiſaient vivre une partie
,, des habitans des villages voiſins de la
,mer.
ود
,, Ilyavait déjà long-temps que ces tra-
,vaux avaient été établisdans le reſſort de
l'Amirauté de Cherbourg , &ils s'étaient
étendus dans celle de Harfleur , où ils
avaient fourni aux habitans voiſins de
la Hogue une occupation & un moyen
,defubfifter; ceshommes ,que la miſere
,,&l'oiſiveté rendaient auparavant féro-
,, ces ,&qui n'étaient connus quepar leurs
„brigandages contreles vaiſſeaux échoués
fur leurs côtés , ont perdu tous leurs
„vices depuis l'établiſſement des travaux
,du varech , & on les voit aujourd'hui
,affronter , pour ſauver les équipages des
„vaiſſeaux échoués , les mêmes dangers
„ auxquels ils s'expoſaient autrefois pour
les piller.
,, Il s'élevait cependant dans le pays de
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 79
ود
Caux , des préjugés contre l'opération
,, de brûler du Varech. Par-là on détrui-
,, fait , difait-on , le frai dépoſé ſur ces
,,plantes , & l'on était un abri aux poif-
,, fons du premier âge , la diminution
ſenſible du produit de la péche n'avoit
,,pas d'autres cauſes; enfin la fumée du
,,varech brûlé nuiſait aux végétaux , &
,, caufaitdes maladies épidémiques parmi
, les hommes& parmi les animaux. Tout
,, cela ne pouvant manquer d'être atteſté
,, par des certificats , les clameurs devin-
,, rent fi fortes , que M. le Procureur gé-
;,néral du parlement de Rouen rendit
plainte contre la fumée pestilentielle du
, varech , qui désolait , depuis quelques an-
5,nées , les bords maritimes de la province.
Un arrêt du Parlement défendit de brû-
5, ler du varech, excepté dans le refſſortde
,,l'Amirauté de Cherbourg , où la fumée
;,n'était pas moins dangereuſe , mais où
5,ces travaux étoient autoriſéspar un édit.
,, Une partie des riverains du pays de Caux
,,& les habitans de la Hogue , allaient
,, retomberdans la mifere ; des perſonnes
zélées pour le bien public, firent parve.
,,nir à M. le Contrôleur-général les plain-
,, tes de ces malheureux . Il demandal'avis
„del'Académie des Sciences ; MM. Til-
>>let , Fougeroux &Guettard furentnom-
22
+
ود
80 MERCURE DE FRANCE.
,,més pour aller juger ſur les lieux des
,, effets de la fumée du varech; les deux
,, premiers allerent en Normandie , &
,,M. Guettard en Provence. Il faut lire ,
,,dans le compte qu'ils ont rendu de leur
„ commiſſion , par combien de ſoins ils
و د
"
ſont parvenus à s'aſſurer qu'il n'y a ja-
,, mais de frai ſur le varech , ou moins
,, dans le temps où on le recueille ; que
„ ces plantes ne peuvent point ſervir de
,,retraite aux poiſſons naiſſans ; que leur
fumée a une odeur aſſez déſagréable ,
mais ne produit ni fur les végétaux , ni
,,ſur les êtres vivans , aucun effet fâcheux ;
„ que , malgré tous les certificats enfin , il
,, n'y avait pas un ſeul fait qui pât ſervir
,, de prétexte aux clameurs qui s'étaient
,, élevées.
و د
,, Les Commiſſaires de l'Académie ſe
,, propoſent de publier dans un autre mé .
,,moire les obſervations utiles que leur
,, voyage leur a donné lieu defaire. Nous
,,ne nous étendrons pas davantage fur
,, cette premiere partie de leur relation;
,,il faut lire le mémoire même , ou , mal-
,,gré l'aridité du ſujet , on trouvera cet
,, intérêt qu'une ame , remplie del'amour
,,de l'humanité , répand ſur tous les ob-
,,jets qui ont rapport à l'utilité publique .
و د
وو
мм.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 81
,, MM. Tillet & Fougeroux ont eu occafion
de faire une obſervation morale
qui pourroit jeter quelque lumiere ſur
,, l'hiſtoire de l'origine dela ſociété. Dans
, le pays de Caux , la partie des côtes qui
,, répond au territoire de chaque village a
,, été partagée entre ceux des habitans qui
,, voulaient brûler le varech , & chacun a
, droit de brûler tout le varech qui croît
,, vis- à- vis de cette portion de côte , ap-
,, pelée dans le pays une place. D'après les
,, réglemens la place ne peut être hérédi-
,, taire;&,àla mortd'un propriétaire ,elle
doit être donnée , nonà ſesenfans , mais
,, à celui des habitans du village qui s'eſt
" , fait infcrire le plus anciennement pour
,, en avoir une. Or , il arrive ſouvent que,
, du confentement de celui qui avait droit
,, à cette place vacante , & à la requête de
,, tout le village , elle eſt donnée aux en-
,, fans ou à la veuve de l'ancien proprié-
,,taire. Ainſi l'on voit la ſucceſſion des
,, peres aux enfans s'établir icimalgréune
,, loi poſitive qui s'y oppoſe , & des hom-
,, mes groffiers fentir affez fortement la
,,juſtice de ce droit ,pour refuſer ce qu'une
loi poſitive leur accorde.! "
Mais fi tout le monde n'eſt pas à portée
ود
de juger des opérations de la ſcience , on
F
82 MERCURE DE FRANCE.
peut du moins en faire fentir l'utilité à
tous les eſprits raisonnables. Je ne parle
pas ſeulement de l'utilité morale des
connoiſſances & de la culture de l'eſprit,
problème difcuté de nos jours avec tant
de chaleur , qui ſemble aujourd'hui décidé
, & qui n'aurait pas dû avoir beſoin
de l'être ; je parle de l'utilité phyſique
des fciences ſpéculatives , que quelques
perſonnes regardent comme une eſpece
de jeu qui occupent les têtes penſantes ,
fans produire aucun avantage réel. C'eſt
cette erreur que M. le Marquis de Condorcet
combat , avec autant d'eſprit que
de vérité dans l'important morceau que
*nous allons tranſcrire. Cette cauſe ne pouvait
être remiſe en de meilleures mains.
,, Il y a long-temps qu'on ne diſpute
,, plus fur l'utilité phyſique des ſciences .
,, Tous conviennent qu'elles font nécef-
,, faires aux progrès des arts. On fait que
,, la navigation a beſoin de l'aſtronomie ,
,,& l'aſtronomie de la géométrie;que les
travaux des mines , la fabrication des
, glaces & des porcelaines font dirigées
,, par la chimie, que la chimie , l'anatomie
& la botanique font les fondemens
,,de l'art de guérir ; qu'il n'ya pointd'arts
qui ſe puiſſent pafſſer de lamécanique&
ود
ود
T
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 83
de la phyſique ; qu'enfin l'hiſtoire natu
,,relle nous apprend à connaître , par la
,, forme extrérieure des productions de la
,, Nature , quelle eſt l'utilité que nous en
,, pouvons retirer. Cependant il s'eſt élevé
,, un préjugé preſque auſſi funeſte aux progrès
de ſciences , que celui de leur inutilité
abſolue. Quelques favans , qui
,,avaient inutilement tenté de faire des
,,découvertes , ont cherché , pour ſeven-
,, ger , à décrier les ſciences. Ils ont dit
- ,, qu'il ne fallait en conferverquelapartie
,, qui eft applicable à la pratique , & rejer
ter le reſte commedes ſpéculations inu-
,, tiles. Cette opinion a étéadoptée par les
,, ignorans ; ils ne regardent les ſavans
,,qui ſe livrent à la pratique que comme
,, des ouvriers qui les ſervent, tandis qu'ils
,, font humiliés de trouver dans les théo .
-riciens des hommes qui peuvent préten-
,dre à les éclairer. C'eſt ce préjugé queje
„ vais eſſayer de détruire. -
ود

Les ſciences font utiles de deux ma
,nieres. Il yades théories qu'on peutim
,,médiatementappliquer à la pratique. Ce
, lui qui les applique en eſt ordinairement
,, récompensé par la fortune , & cela eſt
,, juſte. Mais ilya des théories d'uneutilité
,,importante, quoique moins prochaine.
1
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
"
On conviendra, par exemple , qu'il fe
rait utile de connaître les loix de la Natu.
re. La ſcience des grandeurs&des com.
,,binaiſons , eſt la ſeule qui puiſſe nous
,, conduire à cette connoiffance. Nous n'a-
„ vons encore trouvé qu'une de ces loix ,
,, la gravitation univerſelle ; & c'eſt à l'a-
,, nalyſe que nous en devons la découverte.
,,Mais malgré les ſpéculations tant repro-
„chées aux géometres , cette analyſe eſt
,, encore inſuffiſante pour réfoudre com.
,, plétement des problémes afſez ſimples ,
,,fur des phénomenes qui dépendent de
,, la loi de la gravitation. Dans tous les
,, autres nous sommes encore loin de pré-
3, tendre connaître les loix de la Nature;
,, ce font des phénomenes généraux qui
,, nous tiennent lieu de ces loix : nous fa-
,, vons qu'ils exiſtent , mais nous ne pou-
,, vons encore les aſſujettir au calcul. La,
,, recherche de ces phénomenes généraux |
eſt elle - même un objet de ſpéculation.
,, Voilà donc deux genres dethéories qui
promettent une utilité éloignée , mais
,,dont on ne peut aſſigner les bornes ; tan-
„dis que , ſi l'utilité des ſciences pratiques
,, eſt prochaine , elle eſt en même-temps
,,particuliere & limitée. Quelle ſera donc
„la récompenſe de ces théories ,dontl'u-
ود
4
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 85
tilité ne peut quelquefois ſe faire fentir
qu'au bout de pluſieurs fiecles , & qui
,, feront regardées comme des ſpéculations
,, arides par une longue ſuite de généra
,, tions ? Ce ne doit pas être la fortune ,
,,mais la gloire. Elle ſeule peut conſoler
, les ſavans du malheur de n'être pas témoins
de l'utilité de leurs travaux .
وو Ledernierbutde la plupart des arts ,
,,c'eſt de fatisfaire les beſoins factices des
,, riches; c'eſt donc à eux de les payer.
„Mais que l'homme occupé de la con-
,,naiſſance de la Nature, qui fait créer
,, pour ſes rivaux de nouvelles occupa-
,, tions , & par conféquent de nouvelles
,, ſources de plaiſir , en ſoit récompenfé
,, par leur eſtime.
ووUnefoule d'artiſtes éclairés par les fa-
,, vans , perfectionnent les choſes de pra .
,, tique , & s'enrichiſſent en les perfection-
,, nant ; mais qui ſe chargera de ces théo-
,, ries qui ne peuvent encore procurer que
,, de la gloire à leurs inventeurs , & du
,,plaifir à ceux qui les étudient ? Ce fe-
,,ront les ſociétés ſavantes ; & il faut que ,
,, fans paraître dédaigner la pratique , ce
,, ſoit à ces ſpéculations regardées par le
,, vulgaire comme inutiles , qu'elles conſacrent
leurs travaux&les récompenfes
و ر
qu'elles accordent; fans cela elles ſe
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
,, rempliraient bientôt d'hommes médio-
و د
ود
cres , qui n'auraient pour mérite quede
la dextérité & de la patience. Occupés
de la fortune qu'on ſe diſpute toujours
„ avec plus d'acharnement que la gloire ,
"
ود
les Académies ſeraient déchirées de
,, leurs diviſions; l'intrigue emporterait
„ la récompenſe due aux talens , parce
,,qu'il eſt plus aiſé d'enlever à un autrele
,,profit d'une invention , que l'honneur
„d'une découverte; & les hommes , nés
avec du génie & de l'élévation , s'éloi-
,,gneraient d'une Académie qui ne ferait
,,plus qu'un attelier.
و د
ود
ود
,, Il ne faut pas ſe rebuter de la longue
inutilité des ſpéculations , pourvu qu'elles
aient ce caractere de grandeur & de
„ généralité , qui entraîne les hommes de
„ génie , & les force à s'en occuper. Les
„ fections coniques , inventées du temps
ود
ود
de Platon , ont été au nombre des théo.
„ries de pure curiofité juſqu'au temps de
„Képler , qui découvrit que les planetes
décrivaient des ellipſes autourdu ſoleil ;
de Galilée , qui trouva que la courbe décrite
par unprojectile était une parabo .
,, le; de Descartes , qui vitque ces courbes
avaient la propriété de réunir à leurs
foyers les rayons paralleles ou partis de
„ l'autre foyer. Pourydécouvrir ces pro-
ود
ود
OCTOBRE . I. Vol. 1774 . 87
„priétés utiles , il ne fallut qu'appliquer.
, aux obfervations des planetes , ou aux
loix de la réfraction & du mouvement,
,,des propoſitions purement géométri-
,, ques , que les Grecs s'étaient amufés à
,, conſidérer il y avait près de deux mille
,, ans. La ſociété n'aurait-elle pas été pri-
„ vée de ces avantages , fi les Anciens
,, euffent voulu ſe borner à la pratique , à
,, cequi eſt d'un uſage prochain. Si nous
,, venions à adopter ce préjugé , les ſcien-
,, ces s'arrêtant au point où nous les
,, voyons , ce que nous pouvons attendre
,, de leurs progrès ſerait perdu pour ja-
,, mais. Livrées àdes praticiens ignorans ,
elles fe corromproient bientôt , feraient
,, oubliées , & les arts auxquels on vou-
,, drait les facrifier retomberaient dans la
,,barbarie dont elles ſeules les ont tirés.
ود
,,C'eſt donc par le defir d'êtreplus uti-
,, les que les ſociétés ſavantes applaudis-
,, ſent à ces travaux qu'on leur reproche ,
,,&on ne les accuſe d'être occupées d'inu-
,, tilités que , parce que , pénétrantdans les
,, fiecles éloignés, & devinant la marche
,, de l'eſprithumain , elles ſavent être uti-
,,les avec plus de grandeur.
,,Une remarque aſſez finguliere , en fa-
,, veurdes favans qui ſe livrent àdes théo
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
,, ries abſtraites , c'eſt que les découvertes
,, les plus importantes par leur utilité pratique
, font l'ouvrage des hommes les
,, plus occupés de grandes théories & les
,, plus féconds en découvertes fublimes.
ود
,,Sans parler d'Archimede qui défendit
trois ans , contre une armée Romaine ,
,, une ville que cinquante ans de ſervitude
,avoit avilie , on fait que c'eſt à Galilée
,, que l'on doit les grandes lunettes & la
,, premiere idée des pendules , auffi-bien
,, que la théorie du mouvement accéléré,
,, Deſcartes a réduit à des regles la prati-
,, quede l'art des lunettes en même- temps
,, qu'il créait la ſcience de la dioptrique ,
& inventait une nouvelle analyſe . Les
,, télescopes à réflexion ſont dûs au même
,, Newton,qui trouva le ſyſtême du monde
ود
ود& le calcul différentiel. Un des plus
,, grands analyſtes qui aient jamais exifté ,
Pilluſtre Euler nous adonné les lunettes
,, achromatiques. C'eſt à Huyghens , c'eſt
ود
ود àſaprofonde théoriedesdéveloppées&
„du mouvement dans les courbes que
,, nous devons l'exactitude de nos horlo-
,, ges ;& fi l'obſervation de la lune & des
,, ſatellites deJupiter conduit ſur les mers
nos vaiſſeaux ,& leur indique les écueils
avec une exactitude qu'on n'eût jamais
,, oſé eſpérer , c'eſt à Galilée , c'eſt à NewOCTOBRE.
I. Vol. 1774. 82
-
,ton , c'eſt aux Clairault , aux d'Alem
,,bert , aux Euler , aux laGrange que nous
و د
enavonsl'obligation. Enfin , c'eſt Tori-
,, celli , Descartes & Pafchal qui nous ont
,, appris à conſtruiredes barometres. Dans
,, d'autres genres , nous voyons que deux
,,des plus puiſſans remedes que connaiſſe
ود la médecine , les préparations d'antimoine&
de mercure ont été imaginées
,, par un chimiſte occupé des opérations
,, les plus fecretes de l'alchimie. Si l'ana-
,, lyſe végétale de M. Rouelle , ſi l'air fixe
,,nous fourniſſent un jour des remedes
,, nouveaux , ce ſera encore à des hommes
,, occupés de théories que nos neveux de-
,, vront ces remedes. L'Anatomiſte, qui, le
,, premier , a bien prouvéla circulation du
,, ſang, le célebre Harvey , eſt le même
,, qui a confumé tant d'années pour cher-
,, cher à pénétrer le myſtere de la généra-
,, tion;&les barres qui préſervent les édi-
,, fices du feu de la foudre , & qui la for-
,, cent à fuivre la route que l'homme lui
,, preferit , font l'ouvrage du même phyſi-
,, cien , qui a deviné la cauſe du tonnerre
,,& affigné les loix de l'électricité.
,, Si l'on demande la raiſon de ce fait
,, contre lequel on peut à peine oppoſer
quelques exceptions , elle eſt facile à dé
FS
3
98 MERCURE DE FRANCE.
,, couvrir. Il faut de grands motifs pour
" faire de grandes choſes , & les récom-
,, penſes , le plaifir même de faire un peu
,, de bien , ſeuls avantages des travaux de
,, pratique , n'inſpireront jamais autant
d'efforts que l'eſpérance d'occuper les
„ générations futures de ſa gloire & de
ſes bienfaits.
ود
و د
ود
,,Quepeuvent répondre à cela ceux qui
,,n'ofant nier que les hommes que nous
,, venons de citer , ne foient de grands
,,hommes , cherchent à ſe conſoler en
,, diſant que ces grands hommes font inu-
,,tiles. Il leur reſte encore une reſſource.
Ces théories ſi vantées,diſent- ils , n'ont
,, ſervi à rien ; nous ne taillons point de
,, verres elliptiques ou paraboliques com
,, me Descartes l'aurait voulu ; nous ne
faiſons plus décrire auxlentilles des pendules
des arcs de cycloïdes ; nous ne ſuivons
point dans les lunettes achromati-
,,ques les proportions que M. Euler avait
,,propoſées d'abord. Cela est vrai ; mais
ود
و د
ود
ſans Descartes , ſans Tſchirnhaüs , fans
„Huyghens , vous ne fauriez pas qu'on
„peut, ſans inconvénient , ſubſtituer des
lentilles ſphériques aux verres ellipti-
,,ques ,&de petits arcsde cercle àceux de
,,cycloïde; & c'eſt M. Euler qui vous a
appris que des verres de denſité diffé.
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1774.
פ ו
,rente font propres à détruire cette aber .
,, ration qui s'oppoſait à la perfection des
lunettes. Ces inventions ſi utiles & fi
,, brillantes , dont on fait honneur à la
,, pratique , elles les doitàl'uſage heureux
,, de vérités que des théoriciens avaient
,, amaſſées dans le filence de la méditation.
,,C'eſt ainſi qu'un feu caché , mais tou-
,, jours actif, produit lentement dans les
,,entrailles de la terre ces métaux & ces
,.pierresquedes eſclaves vont en arracher.
ود
Il eſt ſans doute inutile d'avertir ici
, qu'il ne faut pas confondre la pratique
,, avec l'expérience& l'obſervation. L'ob-
,, ſervation & le calcul font les deux
,,moyens qui nous ont été donnés pour
trouver la vérité ; il faut également du
, génie pour ſavoir employer l'un oul'au-
,, tre ; mais la pratique ſe borne à appli-
, quer à l'uſage commun , les vérités que
ود lecalculoul'obſervation ont fait décou
,,vrir.
ود
ود
Dans ce quej'ai appelé la pratique des
ſciences , je n'ai point renfermé non plus
,, le géniede la mécanique. Ce génie em
,,ploie une géométrie d'une eſpece parti-
,, culiere, dont la théorie n'eſtpas encore
,, écrite , & que chaque grand mécanicien
„ eſt obligé d'inventer. C'eſt là ce quirend
02 MERCURE DE FRANCE.
,, les mécaniciens ſi rares , tandis que les
faiſeurs de machines ſont communs."
Un des plus beaux ornemens de ce volume
, & qui eſt encore de la main du
même auteur , c'eſt l'éloge de M. Fontaine.
C'eſt un modele en ce genre. On fait
d'autant plus de gré à M. le Marquis de
Condorcet des agrémens qu'il y a répan
dus , qu'on s'attendaitmoins à les trouver
dans l'éloge d'un géometre. De la philoſophie
ſans prétention & fans verbiage ,
dela préciſion ſans ſéchereſſe , de la fineſſe
ſans fubtilité& fans recherche , du ſentiment
ſans fauſſe chaleur , &par-tout cette
meſure juſte , caractere d'un excellent efprit
qui domine ſon ſujet & ſes productions
; voilà ce qu'on remarque dans les
ouvrages deM. le Marquis de Condorcet ,
qui , de bonne heure , apris ſa place parmi
les écrivains ſupérieurs , faits pour éclairer
&honorer leur Nation.
Nous finirons cet articleen citant quelquesmorceauxde
l'éloge de M. Fontaine ,
qui font connoître le caractere fingulier
de ce géometre célebre.
„Heureux par l'étude , ayant dans la
géométrie& dans la culturede ſa terre,
,, un remede fûr contre l'ennui , M. Fontaine
n'avait beſoin ni des ſervices , ni ,
,,malheureuſement pour lui de l'amitié
OCTOBRE. 1. Vol. 1774. 93
, de perſonne. Il ne cherchait point à
,,plaire ,&dédaignaitdeſe faire craindre;
,, il obſervait les hommes fans autre inté-
ود
ود
rêt que celui de les connaître , & les
obſervait avec cette profondeur& cette
,, fineſſe qui l'avaient ſi bien ſervi contre
,, les difficultés les plus épineuſes de l'ana-
„ lyſe. Mené par M. de Maupertuis dans
,, ces ſociétés de gens oiſifs , qu'on appelle
„ le monde , il vit bientôt que des hom-
,, mes qui le compoſent, la plupart ſans
paffions , fans vertus& fans vices , n'ont
,,qu'un ſeul ſentiment , la vanité plus ou
,, moins déguisée. Mais il vit auſſi que les
,,hommes vains n'attachent tant de prix a
,, des choses indifférentes en elles-mêmes ,
و د
que parce que les autres en ſont privés ;
,, il vit que ce ſentiment , à la fois puéril
,,& cruel , bleſſe en ſecret, lors même
,, qu'il fait rire ceux à qui la fortune a re-
,, fufé les avantagesdontla vanité ſe pare .
,, M. Fontaine crut donc que la vaniténe
,,méritait aucun égard ,& il la traita ſans
,, pitié. On lui demandait unjour ce qu'il
,, faiſait dans le monde , où il gardait fou
„vent le filence , comme ceux qui ne pro-
,, noncent des mots que lorſqu'ils ont des
„idées : Fobſerve , dit- il , la vanité des
hommes pour la bleſſer dans l'occaſion.
94 MERCURE DE FRANCE.
,, Cemot n'était pas en luil'expreffionde
, la méchanceté; c'eſt qu'il croyait que ,
,, choquer la vanité lorſqu'elle ſe montre,
,, cen'eſt querepouſſerune attaque injufte.
ود Si l'on entend par méchant , non celui
,, qui mépriſe les hommes & qui ne s'en
,, cache point , mais , celui qui cherche à
,, leur nuire , M. Fontaine ne pouvait être
,, méchant ; il avait trop bien calculé les
,, peines que coûte la méchanceté , & les
,petits plaiſirs qu'elle procure. Cependant
,, il n'avait point pour elle la haine vigou
,, reuſe de la vertu , mais il la mépriſait&
,s'en moquait.Laméchancetén'étaità ſes
5, yeux qu'une ſottiſe auſſi ridicule que
,beaucoup d'autres.
ود
,, Jamais iln'entradans ces brigues four-
,, des , dans ces intrigues déshonorantes
,, pour les ſociétés littéraires. Il n'yapoint
,,d'avantaged'amour propre,oud'intérêt
,, auquel un homme , dominé par un grand
,,talent , puiſſe ſacrifier le plaifir defe lic
ود vrer àune idée qui le maîtriſe. Auffi a
,, t-on toujours vu ces intriguesêtrel'ou
,, vrage de ces hommes que poursuit le
ſentimentdeleur impuiſſance ; qui chere
chent à faire du bruit parce qu'ils ne
,,peuvent mériterla gloire , qui , n'ayant
5, aucun droità la réputation,voudraient
ود
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 95
,détruire toute réputation méritée,&far
,, tiguent par de petites méchancetés ,
,,l'homme de génie qui les accable du
,, poids de fa renommée.
On fent que M. Fontaine devait dé-
„ daigner les louanges , fur- tout celles qui
,tirent tout le prix du rangde celui qui
,, les donne ; il était même inſenſible aux
honneurs littéraires. La ſeule choſe qui
,, ait paru le flatter a été fonentrée à l'A-
,, cadémie des Sciences; peut - être parce
,, que cet événement ayant précédé ſes
„plus belles recherches, il était alors
moins fûr de ce qu'il valait. Il aimait à
,, parler du bruit qu'avaitfait ſa premiere
,Méthode de Calcul intégral , dont on
avait parlé, difait- il , dans les cafés ,
ور mais on ne ſavait ce qui l'avait le plus
,, frappé , ou le grand effet de ſes décou
,, vertes , ou le ridicule deceux qui le cé-
,, lébraient fans l'entendre. Loin qu'il
,, cherchât à ſe rendre l'objetde l'attention
,,& des diſcours du Public , l'eſpece d'a-
,,mour-propre qui s'occupe de ce ſoin ,
,,les petites fineſſes qu'il emploie , étaient
un des défauts que M. Fontaine obfervait
avec le plus de plaiſir . Un jour un
,,homme célebre ; mais avide de l'opi-
,, nion , lui parlait avec un mépris trop
,,ſérieuxde cette curioſité pour l'Ambal-
ود
زو
96 MERCURE DE FRANCE,
,fadeur Turc , qui était devenue l'unique
„ occupation d'une ville entiere. M. Fon.
, taine crut entrevoir un peu d'humeur
dans ce mépris: Que vous fait l' Ambas-
"Sadeur Turc , lui dit - il ; est- ce que vous
„ en feriez jaloux ?
و د
„ L'importance attachée à de petites
,, choſes était un autre ridicule que M.
,,Fontaine ne pardonnait pas . Quelqu'un
,,diſſertait longuement devant lui ſur le
,,prix commun de pluſieurs denrées , &
,, ſur les ſoins qu'il avait pris pour le dé.
terminer avec exactitude : Voilà , dit
„M. Fontaine , un homme qui fait le prix
„de tout , excepté le prix du temps.
ε
و د
و د
„ Lorſque de jeunes mathématiciens
recherchaient les conſeils & la ſociété
,,de M. Fontaine , qu'ils lui parlaient de
,, leurs travaux & de leurs idées , on le
,,voyait les encourager & en caufer avec
,, eux, tantôt ſuivre les mêmes routes ,
„tantôt leur en propoſer de nouvelles ;
5,mais ils n'étaient pour lui qu'une occa-
,, fion de l'occuper de géométrie; il les
, oubliait dès qu'ils travaillaient ſeuls ; ce
,, qu'il avait fait , ce qu'il ſe ſentait capa
,,ble de faire , le préſervait de toute ja-
,,loufie à leur égard ; mais il avait le courage
d'en avouer quelquefois les pre-
و و ,,miersmouvemens:J'aicruunmoment
» qu'il
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 97
qu'il valait mieux que moi , difait-il un
,,jourd'un jeune géometre ; j'en étaisja-
„ loux , mais il m'a raſſuré depuis " .
Idylles par M. Berquin.
CES Idylles , qui font pour la plupart
imitées de Geſsner , &d'autres poëtesAllemands
, font au nombre de douze; l'auteur
nous en promet d'autres , ſi le Public
accueille cet eſſai . Il eſt digne d'être accueilli.
Il y a de la grace , de la douceur
& de l'élégance , quoique le ſtyle puiſſe
en être plus travaillé ,& que quelquefois il
ſe rapproche trop de la profe. L'art conſiſte
à être facile& naturel ſans être faible ,
à joindre l'aiſance de la proſe aux couleurs
de la poëſie. M. Berquin yparviendra
ſans doute , s'il ſe propoſe pour modele
les vrais poëtes , & non pas les verfificateurs
médiocres , aujourd'hui ſi communs
, qui , pourvu qu'ils ne bleſſentni la
langue ni l'oreille , croient pouvoir ſe
diſpenſer d'avoir des idées ,des ſentimens
&des images. L'Idylle des petits Enfans
fera ſuffisamment connaître au lecteur la
maniere de M. Berquin:
Le jeune enfant Myrtil , un jour , dans la prairie ,
Trouva ſajeune fætur. La jonquille & le thyn
G
24
98 MERCURE DE FRANCE
Se mêlaient , ſous ſes doigts , à l'épine fleurie ,
Et des pleurs cependant s'échappaient ſur ſon ſein.
Ah ! re voilà, Chloé , lui dit ſon frere !
Pour qui viens - tu former ces guirlandes de fleurs ?
Mais qu'as-tu donc ? Qui fait couler tes pleurs ?
Tu penſes , je le vois , à notre pauvre pere .
C H LOÉ.
Hélas ! Myrtil , ſon mal le tourmente fi fort !
Il s'agite , il ſe frappe .
MIRT I L.
Il appelle la mort .
Moi , qu'il ne vit jamais fans me fourire ,
J'ai voulu l'embraſſer ; ma foeur , dans ſon délire ,
Il m'a rejeté de ſes bras ,
I ne me connaît plus : & fans ma mere , hélas !
Je crois qu'il allait me maudire.
1
CHLOÉ.
O Ciel ! un fi bon pere ! il jouait avec moi ,
Lorſque ce mal cruel vint attaquer ſa vie.
J'étais ſur ſes genoux. D'une voix affaiblie ,
Ma fille , me dit-il , ma fille , leve-toi ,
Je me ſens mal , très-mal. Une ſueur foudaine
Couvrit fon vifage , il palit ;
Il me remit à terre : & faible , ſans haleine ,
Malgré tous mes ſecours , il eut bien de la peine
Atraîner ſes pas vers fon lit.
"
I
L
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 99
MIRTIL.
Mon pere , hélas ! du mal qui te dévore ,
Te verrons-nous long- temps ſouffrir ?
A peine ai-je ſept ans , je ſuis bien jeune encore ;
Mais ſi tu meurs , je veux aufli mourir.
CHLOÉ.
Non , il ne mourra point , mon frere , je t'aſſure.
Nos parens , mille fois , nous ont dit que les dieux
Aimaient les voeux d'une ame pure.
A Pan , dieu des bergers , je vais porter mes voeux ,
Je lui porte ces fleurs . Oui , d'un regard propice ,
Il verra ſon autel embelli par ma main ;
Et vois - tu là mon cher petit ſerin ?
Je veux encore au dieu l'offrir en facrifice.
MIRTIL.
Attends-moi donc , ma foeur , je reviens à l'inſtant ;
Je vais , des plus beaux fruits , remplir ma pannetiere ;
Et le petit lapin , que m'a donné ma mere ,
Je veux auſſi l'immoler au dieu Pan.
Il courut , & bientôt il revint auprès d'elle.
Tous deux alors , en ſe donnant la main ,
Tournent leurs pas vers le côteau prochain.
Ils y trouvent le dieu ſous la voûte éternelle
D'un vaſte & ténébreux ſapin .
Là , s'étant proſternés aux pieds de ſa ſtatue ,
Its adreſſent au dieu leur priere ingénue..
I
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
CHLOÉ
O Pan , nous t'implorons , daigne nous fecourir.
Toi qui ſais tout , tu fais que notre pere
Eſt , depuis bien des jours , en danger de mourir.
Je n'ai pas , dieu puiſſant , de grands dons à te faire
Ces fleurs font tout mon bien , je viens ce les offrir.
Vois , à tes pieds , je poſe ma guirlande.
Jaurais voulu , ſi j'euſſe été plus grande ,
En couronner ton front , en orner tes cheveux ,
Mais je n'y puis atteindre. Accepte cette offrande ,
Et rends , dieu des bergers , rends un pere à nos voeux.
MIRTI L.
Qu'avons-nous fait , hélas ! pour te déplaire ?
Car en frappant notre malheureux pere ,
Je le vois bien , c'eſt nous que tu punis.
Pour t'appaiſer , o Pan ! je t'apporte ces fruits.
Laiſſe à nos voeux défarmer ta colere.
Tout ce que nous avons , nous le tenons de toi.
Je t'aurais immolé ma chevre la plus belle ;
Mais elle eſt plus forte que moi.
Quand je ſerai plus grand , je t'en donne ma for ,
Je t'en offrirai deux à la ſaiſon nouvelle.
CHLOÉ.
Tiens , voici mon oiſeau. Vois , pour me conſoler ,
Les tendres amitiés qu'il s'empreſſe à me faire.
:
OCTOBRE. L. Vol. 1774. JOI
2
Sur mon cou , ſur mon ſein , regarde-le voler.
Et bien je vais.... je vais te l'immoler ,
Pour que tu fauves notre pere.
MIRTIL.
Tourne auſſi tes regards ſur mon petit lapin.
Vois , je l'appelle , il vient . Il croit qu'à l'ordinaire }
Je voudrais lui donner à manger dans ma main;
Mais non , je vais te l'immoler ſoudain ,
Pour que tu ſauves notre pere.
Ses petits bras tremblans l'allaient déjà ſaiſir ,
Sa foeur l'imitait en ſilence ;
"
Lorſqu'une voix : ,, Aux voeux de l'innocence ,
,, Les dieux ſe laiſſent attendrir.
Non , ils n'exigent point ces cruels facrifices ;
Gardez , mes chers amis , ce qui fait vos délices ,
„ Votre pere n'eſt plus en danger de mourir".
La ſanté , dès ce jour , fut rendue à Pélage.
Sauvé par ſes enfans , ce jour même , avec eux ,
Au dieu conſervateur il courut rendre hommage.
Il vit ſes petits-fils peupler ſon héritage
Et de ſes petits- fils vit encor les neveux.
Un conſeil à donner à M. Berquin , c'eſt
de ne point chercher à faire revivredans
des poëſies modernes le vieux langage de
J
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
Marot & de St. Gelais . Ils trouvaient des
tournures naïves dans la langue groffiere
de leur temps ; il faut en trouver dans la
nôtre , qui eſt perfectionnée. D'ailleurs , ſi
ces tournures anciennes ont quelquefois de
la grace dans leur inculte ſimplicité , elles
font le plus ſouvent désagréables ou infipides
, & fort au-deſſous du mérite & de
l'attrait que doit avoir l'élégance mélée
au naturel. Il y a dans l'Idylle marotique
de M. Berquin , intitulée l'Orage , quelques
ſtrophes qui font plaifir ; mais ce
plaifir tient aux idées ou au ſentiment , &
point du tout au langage.
:
Voyez , dit-elle , ami , voici venir froidure ,
Ne vont plus oiſelets s'aimer juſqu'aux beaux jours ,
Or s'aimaient comme nous : comme eux , fi d'aventure ,
Allions nous trouver ſans amours !.
Cette idée eſt touchante. Croit- on
qu'elle fit moins d'effet quand on n'y
trouverait point voici venir , or s'aimaient
, ni aucunes traces des vieilles locutions?
Et quel agrément trouve- t-on
dans les ſtrophes ſuivantes ?
L'ami , d'un doux baifer , fait loin fuir ſes alarmes ,
t
:
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 103
L'orage , à ne mentir , loin fuyait-il auſſier
Tournons au pré , dit-elle', en étanchant ſes larmes ,
Là , n'aurai tant cruel fouci.
طا
Et rameaux fracaffés , & verdure flétrie ,
D'un trop affreux ſemblant , ici , tout peint l'hiver :
De plus joyeux penſers aurons par la prairie ,
Voyant encore fon beau verd.
Au pré s'en vont tous deux. O ! que de fois Blanchette ,
Au ruiffel , qui l'arroſe , a conté ſon bonheur !
Mais , ſur ſes bords , à peine advient la bergerette ;
O quel trait aaliggu poind ſon coeur !

Voudrait-on nous perfuader que ruiſſel
vaut mieux que ruiſſeau , que le beau verd
vaut mieux que la verdure , que femblant
eft meilleur qu'aſpect , &c . On s'eſt trom-
- pé en croyant que la naïveté qui nous
plaît dans quelques morceaux des anciens
-poëtes , tient toujours à leurs vieilles conftructions
& à leurs expreſſions ſurannées.
Elle tient le plus ſouvent à leurs idées&
à leurs fentimens. Il eſt bien vrai que notreidiome
,dutemps de François Premier ,
manquant de noblefſe & de pureté, avait
au moins du naturel , & ce mérite a été
-
:
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
mis à profit par les eſprits les plus diſtingués
de cetemps-là. Mais ces mêmes écrivains
, s'ils avaient vécu dans le nôtre ,
n'auraient pas trouvé que la langue épurée
& annoblie ſe refuſat à la naïveté fine
& douce de leurs ſentimens & de leurs
idées.
Au reſte cette édition eſt embellie de
gravures charmantes , &l'une des plus jolies
de ce genre.
La Dignité des Gens de Lettres , par M.
Doigny , chez Demonville.
Epître à Daphné, par M. de Saint-Ange ,
chez le même . 1
L'Amour de la Gloire , par M. Palmézeau ,
chez Monory.
Les Bienfaits de la Nuit , par M. André ,
chez le même.
TOUTEScespieces ont concouru pour le
prix que l'Académie Françaiſe n'a point
donné cette année , & a réſervé pour l'année
prochaine. Toutes font l'ouvrage de
jeunes auteurs qui annoncent du talent.
Nous choiſirons de chacune ce qui peut
en donner l'idée la plus favorable. M.
Doigny s'adreſſe aux écrivainsſupérieurs
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 105
de notre Nation. Il rappellelebien qu'ils
ont fait , & les exhorte à être tranquilles
&heureux.
Ecrivains éloquens , votre main aguérie
A relevé l'autel de la Philoſophie ;
La Vérité s'aſſied où triomphait l'Erreur, ¹
Et le monde éclairé s'approche du bonheur.
Nous ne regrettons point ces jours de l'ignorance ,
Où guidés par la Haine & par l'Intolérance ,
L'Homme oſait préſenter au Dieu de la Bonté .
Les fruits de la Vengeance & de la Cruauté.
La lumiere a percé nos profondes ténebres ,
Et la Gloire , pliant ſes étendards funebres ,
A porté les fureurs dans les déſerts du Nord.
Les Peuples raſſemblés par un commun accord ,
Offrent de l'union l'intéreſſant ſpectacle ;
A leur félicité rien ne met plus d'obſtacle ,
Et l'Humanité ſainte , en reprenant ſes droits ,
Repoſe en ſûreté ſur le trône des Rois .
O Sages adorés , voilà votre avantage !
Pourquoi ne pas jouir de votre propre ouvrage ?
Seriez -vous déſunis quand vous chantez la paix ?
Peut-on la faire aimer, ſans la goûter jamais ?
Songez que l'Univers ſans ceſſe vous contemple ;
Il faut , pour mieux l'inſtruire , en devenir l'exemple.
Que dis-je ! Un peuple obſcur , proſterné dev ant vous ,
:
T
:
i
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
Des honneurs qu'il vous rend , quelquefois eft jaloux.
Faitespar les vertus pardonner au Génie ;
Si vous avez des moeurs vous braverez l'Envie :
Votre gloire eſt à vous ; êtes- vous moins fameux ,
Lorſque vous partagez notre encens & nos voeux ?
Croyez moi , l'écrivain que fon fiecle renomine ,
Pour avoir des rivaux , n'est pas moins un grand homme.
Laiſſez vos ennemis dans leur obfcurité ,
Portant un oeil jaloux fur la célébrité ,
Révoltés en fecret contre leur impuiſſance ,
A leurs triſtes débats devoir leur exiſtence ;
Et traînant dans l'opprobre un pénible deſtin ,
S'abreuver à longs traits de leur propre vénin :
Mais vous qui répandant des torrens de lumiere ,
Du palais des beaux Arts nous ouvrez la barriere ,
Ofez repréſenter ces eſprits immortels ;
Qui , Miniſtres facrés des decrets éternels ,
Sont des faibles humains les protecteurs fuprêmes ,
Difpenfent le bonheur , & le goûtent eux-mêmes.
4
:
Cemorceau eft en général noble& élégant.
On peut y remarquer quelques fáutes
que le coup-d'oeil d'un ami févere aurait
fait difparaître. Aguérie& philosophie
ne riment point. Les fruits de la vengeance
font une expreſſion faible & vague.
OCTOBRE 1. Vol. 1774. 107
Raſſemblés par un commun' accord manque
d'élégance.
O Sages adorés voilà votre avantage.
Avantage eſt un terme impropre. Il fallait
mettre votre ouvrage ou vos bienfaits.
Faites par les vertus pardonner au Génie.
}
Cette conſtruction eſt louche. Il ſemble
que ce ſoit les vertus qui aient beſoin de
pardonner au Génie ,& ce n'est pas ce que
l'auteur veut dire. On n'entre dans ces
détails critiques que parce que l'auteur eſt
jeune , qu'il mérite d'être encouragé , &
qu'il defire la vérité .
Nous ne citerons de la piece de M. de
Palmézeau que l'endroit où il exhorte
l'écrivain amoureux de la gloire àmépriſer
l'envie.
Sourd aux cris de l'Envie,
Laiffe-la contre toi méditer des complots,
Et , tranquille au milieu du tumulte des flots ,
Avec raiſon alors embraſſant l'Indolence
Laiſſe le vil Gacon répondre à ton filence.
Racine a vu Pradon, cet enfunt de l'Ennui ,
Placé par l'Injuſtice entre Corneille & Jui ;
Le fier Milton a vu ſa veine mépriſée ;
Mais dans les bois touffus de l'heureux Elyſée ,
108 MERCURE DE FRANCE.
Racine , ſur un dais de lauriers toujours verds ,
Voit les Ombres , en cercle , applaudir à ſes vers ,
Et le chantre d'Eden bravant la jalousie ,
S'y déſaltere encor dans des flots d'ambroifie.
Il y a dans ces vers de la tournure &
de la poësie. L'auteur aurait dû retrancher
celui - ci .
4
Avec raifon alors embraſſant l'indolence.
On ſent que l'indolence n'eſt point le terme
propre , & l'on n'embraſſe point l'indolence.
Ce qu'on reprochera le plus à
cette piece& àla précédente, c'eſt d'avoir
une marche trop vague , & d'offrir des
idées trop communes. Sans doute il n'y a
point de pieces où il ne doive entrer néceſſairement
des idées connues ; mais il
faut que la diſpoſition , l'enchaînement ,
l'intérêt de ſtyle , & de temps en temps
des rapports nouveaux&des mouvemens
de ſenſibilité , leur donnent une énergie
qui appartienne à l'auteur.
M. de Palmézeau s'eſt trompé dans une
note , où il prétend que Gâcon compoſa
un libelle intitulé , Réponse au filence de
M. de Lamotte. Le titre & l'ouvrage n'eurent
jamais lieu. Mais il eſt bien vrai que
Lamotte n'ayant point répondu à une bro
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 1og
chure de Gâcon , celui-ci en fut très of
fenſé , & menaça de répondre au filence de
M. de Lamotte .
La piece de M. de Palmézeau eſt ſuivie
de quelques Idylles traduites de Geſsner.
Cestraductions font en général fort ſupérieuresàfon
ouvrage de concours. La prémiere
ſur- tout , intitulée Chloé , nous a
paru très-jolie. Elle porterait à croire que
M. de Palmézeau eſt appellé à ce genre.
Son ſtyle en a le ton& la douceur. Le
lecteur en va juger: .:
Sur l'afle des Zéphirs , le Printemps de retour .
Venait de rallumer le flambeau de l'Amour.
Chloé , qui de ſes feux avait ſenti l'atteinte ,
Aux Nymphes des forêts adreſſait cette plainte :
Vous qui , dans cette grotte , où se cachent les fleurs ,
Sommeillez quelquefois à l'abri des chaleurs ,
Et repoſez vos fronts ſur les urnes humides ,
D'où tombe le cryſtal de ces ruiſſeaux limpides ,
Nymphes , fi du ſommeil les pavots gracieux
Dans ce triſte moment ne couvrent point vos yeux ,
Daignez prêter l'oreille aux plaintes d'une amante.
Pour un jeune berger , une flamme naiſſante
S'éleve dans mon coeur ; j'aime... j'aime Amintass
T
ΓΙΟ MERCURE DE FRANCE.
N'avez-vous jamais vu ce berger plein d'appas ?
Ne l'avez-vous point vu , lorſque dans les prairies
Il conduit , le matin , ſes brebis réunies ,
Et que ſa flûte agreſte éveille les échos ?
Lorſqu'affis mollement , à l'ombre des ormeaux ,
11 chante le Printemps , les tributs de l'Automne ,
Et les épis dorés dont Cérès ſe couronne ,
N'entendez -vous jamais les accens de ſa voix ?
Le plus beau des bergers m'encliaîne ſous ſes loix ,
Mais , comme mon amour , ma douleur eſt extrême ,
Le plus beau des bergers ne fait pas que je l'aime.
O toi , cruel hiver , qui , des riants vergers ,
Viens chaffer tous les ans les tranquilles bergers
Que ton regne a duré ! quel intervalle immenſe
Le temps a parcouru pour mon impatience ,
Depuis l'heureux inſtant qu'un Dieu guidant mes pas ,
Me conduifit aux lieux où je vis Amintas !
C'était , il m'en souvient , dans le mois des vendanges .
De l'aimable Bacchus on chantoit les louanges
Sous un feuillage verd , à l'abri du ſoleil ,
Amintas repofait dans les bras du ſommeil
Que je le trouvai beau ! ſa longue chevelure ,
Au gré des doux zéphirs , flottait à l'aventure ,
Et les arbres voiſins , par leur fouffle agités ,
L
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 111
Laiſſaient tomber fur lui de tremblantes clartés
Je crois le voir encor... ſe livrer au délire
D'un fonge gracieux... je crois le voir fourire...
Alors , n'écoutant plus que mes vives ardeurs,
Dans les prés d'alentour je ramaſſe des fleurs ,
Et m'approchant de lui , fans me faire connaître
J'en ornai ſes cheveux & ſa flûte champêtre.
Je veux attendre ici l'inſtant de fon reveil ,
Me diſais-je ; d'abord qu'au fortir du ſommeil,
Il verra ſa muſette & ſa tête entourées
Des couronnes de fleurs dont je les ai parées ,
Comme il ſera ſurpris ! je veux me tenir loin ,
De fon étonnement je veux être témoin
Il me verra ſans doute. En diſant ces paroles ,
Je demeurais cachée à demi dans des ſaules.
Mais de l'aſtre du jour les rayons amortis
Coloraient faiblement le palais de Thétis ;
Et déjà par degrés , tendant ſes voiles fombres ,
La nuit venait plonger l'Univers dans les ombres.
Je m'entends appeler au fon du chalumeau ,
Je vois ſur le ſentier qui conduit au hameau ,
Les béliers s'avancer , du milieu des campagnes.
✔Forcée, en ce moment , de ſuivre mes compagnes,
Il me fallut partir & laiſſer mon ami ,
Seul, au fond des forêts , ſous un atbre endormi ,
Sans le voir doucement ſourire à mes guirlandes.
Nymphes , je vous promets d'auſſi belles offrandes ば
:
IZ MERCURE DE FRANCE.
J'ai fenti mon eſpoir nattre avec le printemps ,
Je reverrai bientôt Amintas dans nos champs :
Déjà le roſſignol appelle les bergeres .
Nymphes , ſi , par hasard , ſur les jeunes fougeres ,
Amintas , conduisant ſes timides agneaux ,
S'endormait quelque jour ſur le bord de ces eaux ,
Alors , à mon amour montrez-vous favorables ,
De Morphée empruntant les erreurs ſecourables ,
Dites-lui que c'eſt moi , que c'eſt moi , dont la main ,
Cueillant dans les vergers les tréſors du matin ,
De champêtres bouquets lui fit un diadême ,
Dites-lui que c'eſt moi... que c'eſt Chloé qui l'aime.
L'auteur de l'ode ſur les bienfaits de la
Nuit commence par ſe condamner luimême
ſur le choix de ſon ſujet , & ce
courage fi louable doit nous ôter celui de
le blâmer d'une faute qu'il fait ſi bien reconnaître
, & que fans doute il évitera à
l'avenir. Dès qu'il ſaura mieux choiſir ſes
ſujets , il peut s'attendre à des ſuccès honorables
. L'Académie avait diftingué ſa
piece. Il y a de l'harmonie dans ſes vers ,
de la tournure & de l'expreſſion poëtique,
comme on le verra dans les ſtrophes
que nous allons citer :
A la voûte azurée étincelez encore,
:
O vous
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 113
i
O vous , Aftres brillans que fit pålir l'Aurore ,
Lune , viens préſider à cette auguſte cour ;
Et toi , dont le paſſage épouvantait le monde ,
Comete vagabonde ,
Parais ; l'homme éclairé ne craint plus ton retour.
Brouillards , épurez- vous , & brillez en phoſphores ,
Etalez à nos yeux , ſuperbes météores ,
De vos globes errans la mobile clarté ;
Et vous , qui n'êtes point précurseurs de l'orage ,
Eclairs d'heureux préſage ,
Signalez par vos feux les chaleurs de l'été.
Que tout reffente , & Nuit , ton utile influence.
Defcens , heureux Sommeil , fur les pas du Silence.
Aux mortels languiſſans prodigue tes pavots ;
Et que l'homme , bercé par de rians menſonges ,
Dans la coupe des fonges
Boive paiſiblement l'oubli de ſes travaux.
:
Σ
Σ
1
:
Le mot de Lune n'eſt pas aſſez poëtique
dans une ode. Phoebé aurait été préféra,
ble. Nous citerons encore deux ſtrophes ,
où il y a du feu & de la poëſie :
Allez vers la Lybie , & cette terre aride ,
Qui , touchant aux déſerts de la Zone torride ,
Trompe le voyageur & s'enfuit ſous ſes pas.
H
114 MERCURE DE FRANCE.
Là , des feux du foleil fixé ſous le Tropique ,
La chute moins qblique
Peſe ſur la nature & fletrit ſes appas.
Là , le dieu du Niger , dès que le jour commence .
De ce ciel embraſé redoutant l'inclémence ,
Se plonge tout entier au fond de ſes roſeaux ;
Et , du fleuve mourant , l'urne à demi tarie
Sur la terre flétrie ,
Avec plus de lenteur laiſſe couler ſes eaux.
L'épître à Daphné eſt remarquable par
un excellent goût& par des vers très-heureux
qui annoncent le vrai talent. Le
fond des idées eſt peu de choſe , & l'auteur
l'avoue lui - même dans ſa préface.
Content de l'eſtime que l'Académie a témoignée
pour ſa piece , il ne reſſemble
point à ces concurrens , toujours malheureux
, qui ſe vengent de leur impuiſſance,
en difant des injures à leurs juges &
à leurs vainqueurs. La diction de M.
de St Ange eſt facile & élégante. En
voici quelques morceaux qui plairont à
tous les lecteurs :
O vous , qui préſidéz à ce cercle agréable ,
Où la raiſon fait plaire , où l'eſprit eſt aimable ;
Vous nous quittez , Daphné ; le retour du printemps,
OCTOBRE. I. Vol. 1774 IIS
Au monde , à vos amis , vous ravit pour un temps !
Loin de vous retenir , ah ! je vous porte envie.
Allez : il eſt bien doux à l'ame recueillie
D'oublier dans le ſein des champêtres loiſirs
Les chagrins de la ville , & même ſes plaiſirs :
Allez revoir les prés , les ruiſſeaux & l'ombrages
Vous devez embellir le plus beau payſage.
L'auteur ne pouvant goûter les plaiſirs
de la campagne , aime à en retrouver la
peinture dans les bons poëtes anciens&
modernes.
Quelquefois à Tibur je préfere Mantoue
Un troupeau bondiſſant dans la plaine ſe joue :
Le chien court ; il revient , il rode autour du boiss
J'entends les chalumeaux , la flûte & le haut-bois ;
Là j'entre ſous la grotte obfcure & retirée
Dont un pampre ſauvage a tapiſſe l'entrée
Ici , je vois Tytire : Ô vieillard fortuné !
En liſant le bonheur qui te fut deſtiné ,
)
:
Mon coeur avec tranſport en embraſſe l'image :
Tu pourras donc encor fur cet heureux rivage ,
Penchant fur ces gazons ta tête en cheveux blancs,
Goûter le frais & l'ombre au déclin de tes ans.
Ce tableau paftoral attache mon idée :

D'un doux enchantement mon ame poſſédée ,
Eprouve cette joie & ce calme des ſens ,
Calme pur qu'on ne doit qu'aux plaiſirs innocens.
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
O charme de Virgile ! illuſion ſuprême !
Je ſuis aux champs , j'oublie & l'auteur & moi -même.
Que j'aime un écrivain , qui , vrai dans tous ſes tons ,
S'il me peint des bergers , m'intéreſſe aux moutons !

¿
Mais ſouvent à ta voix , & Voltaire , o grand homme !
Des bords du Mincio , des champs voiſins de Rome ,
Je vole vers ce lac , ces déſerts , ces jardins ,
Honorés par tes pas , cultivés par tes mains.
Au fond de ta retraite , utile à ta patrie ,
Tu fais , en raſſemblant dans la même prairie
Le Coursier du Parnaffe & le Boeuf de Cérès ,
Défricher tour- à- tour & chanter tes guérets ?
Que ne puis-je habiter ta demeure tranquille ,
Et , comme Ovide au moins , dire , j'ai vu Virgile !
Si mon efprit , charmé de ces illuſions ,
Veut goûter les plaiſirs des diverſes ſaiſons ,
O rival de Tompson , chantre de la Nature ,
Tes crayons variés m'en offrent la peinture !
Oui je peux , en dépit des fureurs de Janvier ,
Retrouver dans tes vers les beaux jours du Bélier.
Vainement un cenſeur , plein de fiel & d'audace ,
:
:
72
OCTOBRE. L. Vol. 1774 6
A
117
Chenille malfaiſante , inſecte du Parnaſſe ,
S'offorça de ronger de fes malignes dents
Les fruits de ton Eté, les fleurs de ton printemps;
Son fiel n'a pu flétrir leurs beautés immortelles ,
Tes couleurs à nos yeux en ont paru plus belles,
!
?
3
Il ne ferait pas étonnant qu'un jeune
homme qui s'annonce ainſi eût pour ennemis
& pour détracteurs tous ceux dont
le noble métier eſt de chercher à étouffer
le talent naiſſant qui ne s'avilit pas jufqu'à
demander leurs fuffrages , & d'infulter
avec groſſiéreté ceux qui les dédaignent
avec nobleſſe. Mais M. de St. Ange
aurait de quoi ſe conſoler par les encou-
-ragemens que lui promettent les meilleurs
juges & les plus reſpectables amateurs
des lettres .
Oraiſon funebre de très-haut , très-puiſſant
Monarque Louis XV, Roi de France &
de Navarre , prononcée le premier
Juin , par M. Sabatier , profeſſeur d'éloquence
au college de Tournon. A
Avignon , chez Bonnet freres , imprimeurs
- libraires.
IL paroît que M. Sabatier de Cavaillon
eſt le premier qui ait prononcé l'Oraiſon
funebre de Louis XV , & nous devons
44
H3 C
118 MERCURE DE FRANCE.
applaudir à ſon zêle ainſi qu'à ſon éloquence.
Son plan eſt ſimple & noble ;
tous les traits de la vie de ſon Héros s'y
rapportent; le diſcours eſt diviſé en deux
parties; la majeſté tempérée par labonté,
& la bonté foutenue par la majeſté. Quand
le conquérant qui a ravagé la terre, dit
M. Sabatier , vient lui rendre ſa pouſſiere,
le bruit de la gloire s'étouffe , ſes exploits
s'évanouiſſent ; on n'entend plus que les
cris des victimes de ſon ambition qui dépofent
contre lui ; on ne voit plus que le
ſang qui fume ſur les autels qu'il s'eſt
dreſſés.
Mais quand la mort précipite du trône
dans le cercueil , un Roi bon&pacifique,
la douleur s'empare de tous les eſprits ; le
malheur d'un ſeul devient un malheur
public; les fondemens de l'empire femblent
s'ébranler ; les ſujets conſternés
courbent leur front vers la terre ,&bientôt
fixant le Ciel , qu'ils oſent accuſer
d'injuſtice , ils s'écrient d'une voix lamentable
: Nous l'avons donc perdu ce Roi ,
qui , placé au-deſſus de nous par ſa puisfance
, devint notre égal par ſa bonté ; ce
Roi , dont les faveurs encourageoient les
arts , dont les édits défendoient la Religion
; ce Roi , qui ne prit les armes que
OCTOBRE. 1. Vol. 1774. 119
pour nous protéger , qui ne chercha dans
la victoire que notre bonheur , qui , le
front couronné de lauriers , les jeta aux
pieds des vaincus , pour en obtenir lapaix.
Nous citerons quelques morceaux de la
premiere partie. L'orateur dit , en parlant
de la bonté& de lamajeſté de Louis XV,
„ ſes regards qui commandoient la véné-
,, ration , empruntoient d'un douxfourire
,,qui ſe traçoit dans ſes yeux , ces char-
,,mes qui appellent les coeurs , & les li-
,, vrent au plaifir d'aimer ce qu'ils reſpec-
,, tent. Ainſi ces palais magnifiques , où
,, l'art a déployé ſes riches tréſors , éton-
,, nent d'abord par la grandeur de l'en-
,, ſemble & la régularité des proportions;
,, mais ſi quelques graces , répandues dans
,, les détails , en temperent la noble fierté;
,, l'oeil , qui ſe repoſe avec complaiſance
,, fur ces agrémens , fait entrer dans le
coeur une émotion plus douce que celle
,,de l'admiration. " M. Sabatier , àl'occafion
de Staniſlas , fait le portrait de la
Pologne : ,, Ileſt abandonné par cetteNa-
,, tion qui l'a proclamé , par cette Nation
,, qui a un état&pointde conſiſtance, des
,, tréſors & point de finances , des loix&
„ point de frein , un Sénat & point de
,, conſeil , des dietes & point de délibé-
و د
-
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
7
ود
,, rations , une liberté & point d'énergie ,
,une nobleſſe nombreuſe&guerriere qui
„ ne combat que contre elle-même. Staniflas
vaincu couvre ſes revers de la ſupériorité
de fon génie , a l'air de monter
fur le trône en le quittant ,&paroît plus
,, grand que la victoire , en maîtriſant la
fortune qui ladonne. ,, Nous pourrions.
nous arrêter furpluſieurs autres traits , fur
le portrait du Cardinal de Fleuri & fur la
bataille de Fontenoi , qui nous a paru décrite
avec feu .
ود
L'orateur , en parlant de lanéceſſitéoù
étoit Louis de faire la guerre , dit : ,, S'il
,, tonne , c'eſt malgré lui. Ainſi , ſous un
,, ciel ferein , des vents paiſibles ne ſouf-
„ flent que pour exercer leur empirebien-
,, faiſant ; mais ſi les Aquilons , enfans
,, impétueux du Nord , viennent les exci-
,, ter au combat , ces ventsautrefois tran-
,, quilles , ſe déchaînent , ſe mutinent ,
,, fifflent & agitent pour un temps cette
terre chérie qu'ils rafraichifſſoient aupa-
,, ravant de leurs douces haleines" .
Deſcription de la maladie du Roi &
des tranſports d'alegreſſe que ſa convalefcence
excita. Dans la ſeconde partie
tout ſe rapporte à la propoſition qui
l'annonce ; on y voit ce que LouisXV
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 121
afait pour les arts , les ſciences , la religion
& l'humanité. A l'occaſion de la
derniere guerre , l'orateur trace les portraits
de l'Impératrice Reine , d'Eliſabeth
Impératrice de Ruffie , & du Roi
de Prufſſe , & foutient toujours l'idée qu'il
a donnée du caractere de fon héros. ,, Sen-
„sible , il regarde , pour ainſi dire , com-
,, me ſes ſemblables , ces hommes quel'o .
,, pulence altiere met au rang des animaux
condamnés à traîner ſon faſte "...
Il aimoit ſes enfans en bon pere , & fe
conſoloit dans leurs embraſſemens del'efclavage
de la royauté. Nous finirons par
les morceaux ſuivans. Après avoir peint
les fêtes données pour les mariages des
Princes , l'auteur ajoute. ,, Quel chan-
,, gement lugubre ! la Mort va éten-
,, dre fon crêpe ſur cette Cour ſi brillante.
,, Louis , atteint d'un mal meurtrier , eſt
,, renverſé ſur un lit de douleur. Mais il
ود
" retient ſes foupirs ; les larmes ne coulent
,, que des yeux de ceux qui l'environnent ;
,, ſes maux ne paroiſſent que ſur le viſage
"de ſes auguſtes filles. Vous qui avez oſé
,, publier ces maximes affreuſes que les
enfans ne doivent rien aux auteurs de
leurs jours , venez admirer ces Princef ود
1
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
ود
ſes reſpectables , reſpirant la mort pour
l'arracher du ſein de leur pere !" Après
la peinture de la mort de Louis XV, M.
Sabatier s'adreſſe à ſon ſucceſſeur , & lui
dit: ,, Autrefois je t'ai chanté dans ton
,, enfance * ,&j'ai prédit l'avenir brillant
,, qu'elle promettoit. Aujourd'hui la Fran-
,,ce interrompt les accens de ſa triſteſſe
,,pour applaudir aux heureux préſagesque
"
tu lui fais concevoir ; la voilà qui t'offre
,, les portraits de tes ancêtres. Henri IV ,
Louis XIII , Louis XIV ſont expoſés à
و د
و د
ود
ſes yeux". On lui dit,en parlantde fon
pere : ,, Vois - tu ce jeune Prince qui te
,,regardeavectendreſſe, il rejette lacoupe
,,de la flatterie; il ouvre ſes tréſors aux
,, malheureux , & prête l'oreille aux conſeils
de quelques amis vertueux : ah !
tu le reconnois , c'eſt ton auguſte pere.
Hélas ! une mort trop prompte.... Tu
,, rempliras les voeux qu'il faisoit pour
„nous" . L'auteur finit en diſant que les
vertus duRoi feront briller dans la France
l'abondance ſans le luxe , les arts ſans la
frivolité , &c .
ود
"
* L'auteur eut l'honneur , en 1766 , de pprroéſenteerr au
Roi , alors Dauphin , une ode intitulée ,le Bonheur des
Peuples.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 123
Le Bonheur des Peuples, poëme au Roi.
Tu Marcellus eris...
VIRG. Æn. 1. vi.
par M. de Vollange ; brochure in- 8°.
A Paris , chez Monory , libraire.
- Ce poëme eſt l'hommage d'un ſujet ref.
pectueux ,qui , en prenant la plume , aplus
confulté fon coeur que les Muſes.
Causes célebres & intéreſſantes , avec les
• jugemens qui les ont décidées , rédigées
de nouveau par M. Richer , ancien avo
cat au Parlement; tome ſeptieme &
tome huitieme in- 12. A Paris , chez
la Ve. Savoie; Saillant & Nyon , le
Clerc , Cellot, la Ve. Deſaint , Du-
- rand, Delalain , Moutard & Bailly.
PLUSIEURSdes caufescontenues dans ces
deux nouveaux volumes intéreſſeront par
les faits qu'elles préſentent& par les queſtionsdedroitauxquelles
ces faits ont donné
lieu. De ce nombre font la cauſe d'en.
fans adultérins d'un impoſteur , déclarés
légitimes , celle d'enfans bâtards habiles
à fuccéder à leur aïeul , la cauſe d'une
coupable échappée au ſupplice , l'hiſtoire
d'une fille qui réclame un enfant contre
124 MERCURE DE FRANCE.
une femme , une autre hiſtoire d'une reli
gieuſe prétendue hermaphrodite , &c.
Mais une cauſe qui ne peut fixerl'attention
que par l'intérêt que l'on prend naturellement
à tout ce qui regarde les écrivains
célebres qui ont contribué à la gloire littéraire
de leur patrie eſt l'hiſtoire des couplets
attribués à Jean - Baptifte Rouſſeau.
Cette cauſe, qui occupe preſque entièrement
le ſeptieme volume , ne préſente
qu'un fait unique , accompagné d'un trèspetit
nombre de circonstances qui n'offrent
rien de fatisfaiſant ni pour l'eſprit ,
ni pour l'imagination. Cependant commeces
circonstances tendentà prouver, ou
du moins à faire douter qu'un homme qui
a cultivéles lettres avec autant deſuccès
quel'illuftreRouſſeau, ait jamais oublié les
vertus ſociales qu'elles inſpirent, on pourra
lire ici avec ſatisfaction l'hiſtoire de ſon
procès.
:
Oraiſon funebre de très - chrétien , de trèshaut
, très - puiſſant & très- excellent
Prince Louis XV le Bien-Aimé , Roi
de France & de Navarre , prononcée dans
l'Egliſe royale & collégiale de Notre-
Dame de Provins le 21 Juin 1774 ,
par M. l'Abbé Royer , Chanoine théoOCTOBRE.
I. Vol. 1774. 125
⚫logal de la même Eglife. A Paris, chez
Gogué , & Née de la Rochelle.
L'ORATEURapris pour texte ces paroles
de l'Eccléſiaſte : Dilectus Deo & hominibus
. Le Bien-Aimé de Dieu & des hommes
. ,, Ce titre , dit l'orateur dans fon
,, exorde , plus flatteur que les titres les
„ plus pompeux , eſt le feul que je vou-
,, drois graver ſur la tombe de très -chré-
,, tien , très-haut , très-puiſſant& très-ex-
,, cellent Prince, Louis quinzieme du Nom,
"
Roi de France&de Navarre.La France
,,le lui adonné; l'Europe le lui aconfirmé,
,,& comme l'adulation n'y eut aucune
,, part , je ne crains pas de renfermer ſon
élogedans ces paroles du Sage , dont la
3, voix publique lui a fait l'application."
Une éloquence ſage & nourrie de l'Ecriture
ſaintedéveloppe les faits , & préſente
les réflexions que fournit ce titre de Bien .
Aimé , donné à LouisXV,& que ce Prince
préféra aux titres les plus magnifiques.
Eloge funebre de très-haut , très puiſſant *,
& très - excellent Prince Louis XV,
furnommé le Bien Aimé , Roi de France
& de Navarre , prononcé dans l'Eglife
cathédrale d'Orléans , le 2 Août 1774 ,
par M. de la Foffe , Bachelier en théo.
logie de la Faculté de Paris , & Cha
126 MERCURE DE FRANCE.
noine de ladite Egliſe ; in 8°. Prix ,
12 f. A Orleans , chez Couret de Villeneuve
; & à Paris , chez Saillant &
Nyon , Vallade , rue St Jacques , &
Ruault.
Vocavit nomen ejus amabilis Domino , eò quòd diligeret cum
Dominus.
Il fut appelé du nom d'aimable au Seigneur , parce que le
Seigneur l'aimoit.
Liv. II des Rois , chap 12 , v. 25.
:
COMME l'orateur fait ici l'éloge d'un
Roi protecteur de la Religion , l'ame de
la paix & de l'humanité , il s'eſt particuliérement
appliqué ànous rappeller ceque
Louis XV a fait pour le bonheur de fon
peuple & la tranquillité de fon royaume.
Il nous expoſe enſuite ce qu'il a entrepris
pour la gloire de Dieu , & nous fait le
récit de la mort édifiante de ce Prince.
Louis fut unRoi pacifique ; Louis fut un
Roi Chrétien. Ces deux réflexions font
le partage de ce diſcours , qui préſente au
lecteur , dans le ton ſimple& noble de la
vérité , les principaux faits du regne de
Louis XV.
Rapport des Inoculations faites dans la
Famille Royale au château de Marli ,
lu à l'Académie royale des Sciences le
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 127
20 Juillet 1774; par M. de Laffonne :
brochure in- 4º, de 12 pages. A Paris ,
de l'Imprimerie royale.
L'HEUREUSE inoculation du Roi , de
Monfieur , de Monſeigneur le Comte
d'Artois & de Madame la Comteſſe
d'Artois , eſt une époque trop mémorable
dans l'hiſtoire des faits rélatifs aux
ſciences utiles , pour n'être pas conſignée
dans les regiſtres d'une compagnie qui a
tant de droit & d'intérêt à des détails de
cette importance. M. de Lafſonne a jugé
en conféquence devoir faire un rapport
exact de tout ce qui s'eſt paſſé dans cette
inoculation dont il a été témoin ; & ce
rapport , qu'il faut voir dans l'écrit que
nous venons d'annoncer , eſt fait au nom
& de l'aveu deceux qui ont coopéré à l'inoculation.
La réunion des faits les plus
authentiques énoncés dans ce rapport ,
autoriſe l'auteur à affirmer que le Roi ,
les deux Princes & Madame la Comteſſe
d'Artois , ont reçu par l'inoculation qui
leur a été faite, l'impreſſion d'un vrai levain
variolique , dont l'action d'abord locale,
tranſmiſe enſuite à la maſſe du ſang ,
ayant eu lieu de la maniere la plus marquée
, par tous les ſymptômes qui caractériſent
cette impreffion , & qui ont été
128 MERCURE DE FRANCE .
détaillés , a dû par conséquent détruire la
diſpoſition & l'aptitude préexiſtante , à
éprouver déſormais le pouvoir& les effets
énergiques d'un pareil levain , quelque
légeres & bénignes qu'aient été les petites
véroles artificielles. C'eſt une induction
bien fondée , puiſqu'elle eſt appuyée fur
une multitude infinie de faits réunis &
rapprochés , qu'il ſuffit de rappeler pour
répondre victorieuſement à toutes les
objections qu'une vaine théorie , ou la préventionoppofent
, & pour raffurer furles
craintes quien dérivent. En effet le vulgaire
a bien de lapeineà ſe perfuader que
lorſque , par l'effet del'inoculation, ilne fe
fait fur le corps qu'une très petite éruptionde
quelques boutons varioleux , alors
le retour de la petite vérole naturelle ou
ſpontanée ne puiſſe plus avoir lieu. Il
croit que l'on n'a euréellement cettemaladie
, & que l'on est bien garanti d'une
ſeconde atteinte , qu'autant que le corps
a été couvert de boutons , fur-tout quand
ils ont été confluans. Cette opinion , trop
répandue encore , eſt la ſource principale
des préventions contre l'inoculation en
général . Elle a auſſi donné lieu aux ſoupçons&
aux craintes que l'on a inſinués
dans le public , ſur le ſuccès & la légitimitédes
inoculations faites au château de
Marli .
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 129
ود
ود
ود
Marli. Mais ces préjugés , uniquement
produits par la fauſſe idée que l'on ſe forme
de cequi conſtitue eſſentiellement la
petite vérole , diſparoiſſent devant le
✓ principe vraiment fondamental poſé dans
ce mémoire , & qui devient preſque un
axiome établi par le concours ſeul des faits
à l'excluſion de tout raiſonnement. Voici
- le principe général , reçu par les plus célebres
inoculateurs. ,, Toutes les fois qu'a-
,,près l'inſertionfaite du pus variolique,
,, on reſſent les ſymptômes qui prouvent
„ que le levain a porté & déploie fon action
ſur la maſſe du ſang , on doit être
ſûr d'avoir déjà la petite vérole; d'ailleurs
il n'importe pas qu'il ſurvienneen .
ſuitepeu ou beaucoup de boutons ſur le
,, corps , ou même que la petite vérole ar-
,, tificielle ne ſoit que locale ". Les faits
atteſtent cette vérité toute extraordinaire
qu'elle paroiſſe ; & l'auteur du mémoire
le termine par rapporter encore un de ces
faits , d'autant plus intéreſſant , qu'il eſt ré
cent& qu'il appartient plus particuliérement
à ce qui s'eſt paſſé à Marli. Tout ceci
autoriſe donc M. de L. à conclure avec
confiance&fécurité , que le Roi , les deux
Princes &la Princeſſe , inoculés au château
de Marli , ont eu réellement la petite vérole.
ود
I
1
130 MERCURE DE FRANCE.
Réponſe d'un jeune Poëte qui veut abandon.
ner les Muses , à un ami qui lui écrit
pour l'en détourner ; piece qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoi
ſe , in -8°. A Paris , chez Lacombe.
AMI , dont la raiſon doit éclairer la mienne ,
Sur le côteau ſacré tu veux que je revienne
Des enfans d'Apollon groſſir l'eſſaim nombreux !
Alcippe , comme toi , s'ils étoient généreux ,
Amis de l'équité , bienfaifans , doux , finceres ,
Enfans d'un même dieu , s'ils vouloient être freres ,
Sans doute j'aimerois à ſuivre tes conſeils :
Mais parmi tes égaux je cherche tes pareils ,
Et je ne vois qu'orgueil , que haine , jalouſie ;
Le temple de la Gloire eſt l'antré de l'envie ;
De cet antre odieux Minerve a craint l'accès ,
Et j'irois y chercher un dangereux fuccès !
Toi-même , dont la voix vers le temple m'appelle ,
Sur le trône éclatant où ſiege l'immortelle ,
Tu peins ce monſtre étique , au regard ténébreux ,
Qui jamais n'a fouri qu'auprès des malheureux :
Des amans de la Gloire il flétrit la couronne ;
L'une offre le nectar , & l'autre l'empoiſonne :
Pour un homme accablé d'ennuis & de douleurs ,
Qu'est-ce qu'un nom fameux , que ſont de vains honneurs ?
De guirlandes parée une victime expire ,
Emblème du talent que la haine déchire.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 131
Dan's la fuite de cette réponſe dont le
ton eft ferme , le ſtyle correct & précis ,
le poëte continue de nous peindre les déſagrémens
qu'éprouvent ceux qui ambi.
tionnent les lauriers poëtiques. Il fait apprécier
le bien d'être inconnu ; il veut
vivre en paix , mais bientôt après il révoque
ſes fermens.
• • Muſe aimable & funeſte ,
Le fort de tes amans , ſemblable au fort d'Oreſte ,
Est de venir ſans ceffe adorer tes attraits ,
Et de jurer toujours qu'ils n'y viendrontjamais.
Panegyrique de St. Louis , Roi de France,
prononcé en l'égliſe des Prêtres de l'Oratoire
, rue St. Honoré , devant MM.
de l'Académie des Inſcriptions & Belles
lettres , & MM. de l'Académie des
Sciences , le 25 Août 1774 , par le P.
Mandar , Prêtre de l'Oratoire ; in 80 .
AParis , chez Lottin aîné , imprimeur ,
& Eugene Onfroy , libraire.
Le diſcours , dicté dans le ton noble &
élevé de la vérité , nous préſente le regne
du ſaint Monarque , vu , d'après les idées
& les circonstances dubien alors poſſible ,
comme l'école la plus excellente des Rois ,
12
132 MERCURE DE FRANCE.
:
& le triomphe le plus parfait du Chriftianiſme.
ود
L'orateur , pour mieux peindre ſon héros
, rapporte ſouventſes propres paroles :
Mon fils , mon cher fils , diſoit le ſaint
,, Monarque à l'héritier de ſes états , fais-
,, toi chérir de tes ſujets ; on n'eſt Roi que
„ pour être aimé; ſi mon peuple , après
,,moi , devoit être malheureux : ah ! vien-
,, ne un étranger; qu'il s'empare de ce
,, fceptre , plutôt qu'on puiſſe jamais faire
,, à aucun des miens ce reproche " . Voeu
fublime , héroïque ſentiment , ajoute l'orateur
, que n'êtes-vous gravés ſur toutes
les marches du trône ? Cequ'il aimoit ſurtout
cet excellent maître , c'étoit de ſe
voir mêlé , confondu parmi la foule des
citoyens , d'être témoin lui-même de ces
effuſions de zêle, de cette joie ſi vive &
fi fincere que tous les coeurs françois portent
dans ces occaſions juſqu'à l'enthouſiaſme.
Comme il goûtoit cet amourpur ,
ces tendres hommagesde tout un peuple !
qu'il ſavoit bien les diſtinguer de ces refpects
intéreſſés , de ces honneurs d'étiquette
rendus fervilement dans les Cours !
Les Croiſades forment un point critiquedans
laviede St. Louis ; c'eſt un écueil
où l'on attend ſon panégyriſte avec une
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 133
forte d'inquiétude , pour voir comment
il pourra ſe ſauver , lui & fon héros , d'un
pas où la ſageſſe & toute la gloire de ce
Prince ont été plus d'une fois accuſées
d'avoir fait naufrage. Mais l'orateur a pris
le ſage parti de ne point décider les graves
queſtions que l'on a faites au ſujetdes
Croiſades ; il n'examine point s'il étoit
juſte de venger enfin les peuples , le chriftianiſme&
la raiſon , de cet aſſerviſſement
brutal, où les avoit réduits la tyrannie
muſulmane. Il part du fait , & demande
ſi l'on vit rien de plus ſublime , de
plusmarqué au coin du chriftianiſme que
St Louis dans les Croiſades , & fi la religion
pouvoit fermer le cercle de tant de
ſcenes fanglantes , par un ſpectacle plus
auguſte que celuide ce grand homme aux
priſes avec l'infortune.
Ce diſcours , bien digne des applaudifſemens
réitérés des Compagnies illuftres
devant leſquelles il a été prononcé , nous
fournit la réponſe la plus folide que l'on
puiſſe faire aux objections de ceux qui
oferoient accuſer la Religion Chrétienne
d'être l'ennemie des lumieres , & lui conteſteroient
la gloire de former des coeurs
à l'héroïſme .

I3
134 MERCURE DE FRANCE.
!
Oraifon funebre de très haut , très - puis-
Sant & très excellent Prince Louis XV
le Bien-Aimé , Roi de France & de Navarre
, prononcée dans l'Egliſe de Notre
- Dame de Paris , le 7 Septembre
1774 , par Meſſire César Guillaume de
la Luzerne , Evêque - Duc de Langres,
Pair de France ; in- 8°. Paris , de l'imprimerie
deGuillaume Deſprez.
C'EST une fatisfaction bien douce pour
un Miniſtre de l'Evangile , un Miniſtre
de paix , d'avoir à prononcer l'Oraifon
funebre d'un Prince pacifique.
Filius qui nascetur tibi , erit vir quietif
fimus ; ... & Pacificus vocabitur. Le fils
qui naîtra de vous , ſera un Prince trèsmodéré
; ... & il fera appelé le Pacifique.
Cesparoles tirées du chapitre XXII du
premier livre des Paralipomenes , fervent
de texte à ce diſcours ; & ce texte eſt
d'autant plus heureux qu'il peut être regardé
commel'éloge abrégé duMonarque
dont nous pleurons la perte. L'orateur ,
pour nousmieux faire ſentir cette perte ,
ouvre fon difcours par un paralleledu regnede
Louis XIV&de celui de LouisXV,
oudel'eſpritde conquête& de l'eſpritde
modération . ,, Sile dominateur ſuprême ,
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 135
qui tient dans ſa main les coeurs des
„ Rois , &qui les dirige où il lui plaît , eût
,,daigné révéler à Louis XIV expirant,
,,comme ille manifeſtaautrefois à David,
„ quel feroit le ſucceſſeur qui alloit s'af-
,, ſeoir ſur ſon trône ; il lui eût annoncéce
,, caractere modéré &pacifique , qui ren-
,, dit Salomon célebre, la Judée floriſſante,
,,& les Nations voiſines tranquilles&heu-
,, reuſes. Il lui eûtdit: j'ai fait de vous ,
,, commedu fils de Jeſſé , un puiſſant guer-
,, rier: j'ai donné plus d'une fois à votre
,, bras la force de diſſiper les Nations li-
„guées contre vous: j'ai aggrandi votre
,, domination , &je l'ai étendue du fleuve
,,juſqu'à lamer: j'ai conduit vos flottes,
,,&je les ai fait reſpecter dans les climats
„ où le nom de votre peuple étoit à peine
,, connu: j'ai fait ſervir vos péchés à votre
,, inſtruction, & votre pénitenceàmagloi-
,, re: j'ai affligé votre vieilleſſe par des
,, fléaux , &dans votre peuple &dans vos
,, enfans ; & j'ai accordé à votre coeurle
,, courage qui foutient les épreuves: enfin,
,je vous ai fait un regne long , & le plus
;, glorieux de tous ceux de votre monar-
, chie. Mais pour ce jeune enfant , que
,, vous tenez entre vos bras , je mettrai
,,dans ſon fein , comme dans celui du fils
1.4
136 MERCURE DE FRANCE.
,,deDavid , un coeur modéré &ami de la
,, paix: j'éteindrai par ſes mainslesrivalités
que vous avez allumées ; & je le
,, rendrai le pacificateur des peuples dont
,,vous avez été l'effroi : j'étendrai dans ſon
,, empire les ſciences que vous y avez ap-
,, pelées , les arts que vous avez fait éclor-
,, re , le commerce que vous avez fait
,, fleurir ; & je porterai ſa nation à un
,, degré de ſplendeur & d'opulence qu'elle
,, n'ajamais atteint: je conduirai du fond
و د
du Nord les Souverains auprès de fon
,, trône , pour admirer ſa ſageſſe & fa ma-
,, gnificence : &, après un regne long&
,, floriſſant , je le réunirai à vous , regretté
„de fon peuple , & des Nations mêmes
,, qui furent toujours les ennemies de ſa
monarchie. "
"
L'orateur , en recueillant tous les traits
de reſſemblance qui rapprochent du plus
ſage des Rois , le Souverain que nous
avons perdu , ne déguiſe point une der.
niere , mais triſte conformité. Le Minif.
tere ſévere de l'Evangile rejette tout éloge
qui peut être ſuſpectde flatterie. Le Prince
même que nous regrettons auroit été
le premier à faire des reproches au pré
dicateur qui feroit monté dans la chaire
de vérité pour pallier des foibleſſes. Le
trait que l'orateur nous rappelle dans la
OCTOBRE, I. Vol. 1774. 137
premiere partiede fon diſcours le prouve
bien . ,, Louis XIV a été admiré d'avoir
,, ſouffert que le prédicateur de ſon ſiecle
,, ofât lui annoncer des vérités dures. Plus
,, admirable que lui , Louis XV a recom-
,,penſé l'orateur ſacré , dont le zele ,
,, comme autrefois celui de Jean - Baptif-
ودte, avait attaqué ſesfoibleſſes au milieu
,, de ſa cour : il l'a fait aſſeoir au premier
,, rang des Miniſtres de la vérité : & il a
,,mérité d'être loué par la voix éloquente
,, qui avoit eu le courage de le reprendre".
L'orateur , dans cette premiere partie
de ſon diſcours , s'occupe des vertus douces
&paiſibles de Louis XV, qui ont fait
long-tempsnotre bonheur . L'affabilité de
ce Prince eſt ici peinte avec les couleurs
les plus propres à nous faire oublier ſes
foibleſſes ; & cette vertu ſociale de Louis
XV fournit à l'orateur l'occaſion de donner
une des leçons les plus utiles dans
l'art de régner. ,, L'affabilité des Rois eſt
,, la ſource la plus pure de leur bonheur :
,, j'oſe encore ajouter , c'eſt un de leurs
,, plus importans devoirs. S'il étoitun ſou-
و,verain affez malheureuxpour n'être pas
,, touchédu plaiſir d'être aimé , qu'il ſache
,, au moins que le bien de ſon état , que
,, l'intérêt même de ſon autorité , exige
,, qu'il ſoit acceſſible. Tandis que le vicę
I5
138 MERCURE DE FRANCE.
,, effronté environne le trône , & en oc.
,, cupe infolemment toutes les barrie
,, res , la vérité timide ne s'en approche
,, qu'en tremblant ,&demande à être enhardie.
Et quelle voix aſſez forte pour
,, faire entendre ſes leçons au Monarque ,
,, au milieu du bruit dont les flatteurs ne
,, ceſſent de l'étourdir ? Il n'eneſt qu'une
,, qui ait affez d'autorité pour ſe faire ref-
,, pecter dans le tumulte des Cours ; c'eſt la
,, voix du Public. Sûrs du coeur de nos
,, maîtres , nous ne les accuſonsjamais des
, malheurs qu'on nous fait éprouver ſous
,, leurs noms. A chaque abus il s'éleve un
,,cri de la Nation qui réclame le Souverain
,, contre l'oppreffion dont fon autorité eſt
,, le prétexte. Que le Prince encourage
,, toutes les voix , & tous les abus lui ſe-
,, ront bientôt connus : la crainte même
, qu'ils ne parviennent à ſes oreilles , fuf-
,, fira ſouvent pour les prévenir. Maisſi ,
„retenu dans les liens de la flatterie , il
,, néglige d'appeler la vérité , ou même
,d'aller au-devant d'elle , bientôt traîné
, d'erreurs en erreurs , il ne fera plus ca-
„ pable de la reconnoître: ſes yeux fafci-
,,nés ne verront que ce qui leur ſerapré-
,, ſenté par des mains intéreſſées. Aumi
„ lieu de tout l'appareil de la puiſſance ,
il ne ſera que l'aveugle inſtrument des
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 139
4
„volontés ſubalternes. Qu'importe , fi
,, l'autorité eſt énervée par la foibleſſe du
,,maſtre, ou tranſportéepar une confiance
,, excluſive à undépoſitaire infidele ? Ca-
,, ché à tous les yeux, le deſpote le plus
foupçonneux&le plusjaloux abandonne
à Séjan l'univers à tyrannifer ;&Aſſuérus
, Prince humain , mais inacceffible ,
,, livre , fans frémir , à ſon infâme Mi-
,, niſtre des millions d'innocentes victi.
,, mes ".
,,
১ .
Dans cette même partie du diſcours ,
l'orateur , pour mieux conſtater les droits
de Louis XVſur l'amourde ſes peuples ,
nous fait de ſon gouvernement ſage &
bienfaiſantuntableau auſſi vrai qu'inftructif.
L'orateur n'a pointomis cepoint important
de l'adminiſtration politique qui
regarde les monnoies , & qui fait tant
d'honneur au regne de Louis XV. ,, La
,, France ne gémira plus de ces altérations,
,, qui ont affligé les regnes les plus brillans
,, de la monarchie. Plus éclairé que ſes
,, prédéceſſeurs , Louis XV a appris aux
„Souverains qui régneront après lui à
,,proſcrire une reſſource onéreuſeaux fu-
,jets , par l'incertitude qu'elle met dans
,,les fortunes ; ruineuſe pour le ſouverain,
dont elle diminue les revenus
140 MERCURE DE FRANCE.
„ réels , en même tems qu'elle néceſſite
,, l'augmentation de ſes dépenses ; funef-
ود te àtoutl'Etat par ladéfiance qu'elle inf-
,, pire au citoyen dont elle reſſerre les tré-
,, fors; à l'étranger , dont elle éloigne les
,, richeſſes ".
L'orateur montredans la ſeconde partie
de fondifcours à quels titres LouisXVa
mérité l'eſtime des Nations. ,, Au milieu
des erreurs & des vices que la poſtérité
,, reprochera à notre fiecle , rendons à la
,, génération préſente la juſtice qui lui eſt
,,due;elle fait mieux apprécier la véritable
„ gloire ; les brillantes chimeres des con-
„ quérants éblouiſſent moins les eſprits ;
,, les Rois pacifiques obtiennent plus
,,d'hommages ,& le bonheur des Nations
ود eſt la meſure de l'eſtime qu'elles accor-
,, dent aux Souverains. Philoſophie ſu-
„ perbe , ne t'attribue point ce progrès de
,,la raiſon humaine : l'exemple des Roisa
,,plus d'empire ſur l'opinion publique ,
,, que tes frivoles raiſonnemens. C'eſt l'a-
,,mour de Louis pour la paix , qui a fait
ودſentir à tous les Peuples le prix de la
,, paix; c'eſt ſa modération dans les vic-
,, toires , qui a déſabuſé les Peuples ſur la
,, gloire des victoires. L'hiſtoire ne redi-
,, ra donc point aux générations futures ,
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 141
,, qui viendront laconſulter ſur les événe-
,,mens de ce regne ; Louis XV , à l'exem-
,,ple de fon bizaïeul , a bravé les efforts de
,, l'Europe conjurée ; comme Louis XIII ,
,, il a armé les Nations , & lesa faitſervir à
ود
lagloire de la France; comme Henri IV,
,, il a régné en conquérant , & a tenu dans
ود
la terreur les Puiſſances rivales . Elle leur
,, dira : Louis a ambitionné , a obtenu
,, la gloire la plus folide & la plus pure ;il
,, apacifié l'Univers; il a été le bienfaiteur
de l'Humanité " .
ود
Les faits rapportés dans cette ſeconde
partie viennent à l'appui de cet éloge ; &
ces faits préſentés dans le langage auguſte
de la vérité , fourniſſent à l'orateur des
exhortations , des prieres , des réflexions
qui n'ont pu avoir été dictées que par un
Paſteur pénétré de l'importance de ſes
fonctions , par un Miniſtre de l'Egliſe qui
fait allier à la ſévérité de ſon miniſtere
une ſenſibilité vraiment paternelle , &
connoît tout le prix des vertus pacifiques
dont il a fait l'éloge.
Oraiſon funebre de Louis XV, Roi de France
& de Navarre , furnommé le Bien-Aimé
, prononcée dans l'Egliſe de Lyon ,
le 15 Juillet 1774 , par M. l'Abbé de
Marnesia, Chanoine de l'Eglife , Comte
142 MERCURE DE FRANCE.
de Lyon , Abbé de Juſtemont ; in- 10.
A Lyon , chez Aimé de la Roche.
Oraiſon funebre de très - haut , très - puis-
Sant & très-excellent Prince , Louis XV,
Roi de France & de Navarre , furnommé
le Bien - Aimé ; prononcée dans
l'Eglife cathédrale de Nevers , le 5
Août 1774 , au Service folemnel que
Mgr l'Evêque de Nevers & MM. du
Chapitre ont célébré pour le repos de
l'ame du Roi , par M. l'Abbé de Mouchet
de Villedieu , Doyen de ladite
Eglife , Vicaire-Général du dioceſe ,
& Maître de l'Oratoire de Monfeigneur
le Comte d'Artois.
Ces deux difcours ſont également l'expreſſion
ſage & fidelle du tribut d'amour
&de reconnoiſſance que nous devons à
la mémoire de Louis XV.
Eloge de la Fontaine , qui a concouru pour
le prix de l'Académie de Marseille en
1774 , par M. de la Harpe ;
Quandò ullum invenient parem ?
HOR.
br. in-80. Prix , 24 fols. A Paris , chez
Lacombe.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 143
*
Un homme d'eſprit, après avoir entendu
cet éloge , diſaitde l'auteur : Il s'eft
fait la Fontaine pour le louer. Ce jugement
, plein de juſteſſe & de goût, eſt à
la-fois le plus grand éloge ,&de l'ouvrage
dont nous allons rendre compte ,& du génie
de la Fontaine , qui exerce un empire
- fi puiſſant &fi doux ſur l'ame de tous ceux
qui le liſent.
M. de la Harpe diviſe ſon Eloge en
deux parties. Dans la premiere , il peint
l'homme de génie,& le bon hommedans
la feconde.
C'eſt à ſes fables que la Fontaine doit
ła plus grande partie de ſa gloire.
La fable, dit M. de la Harpe , eſt une
des plus heureuſes inventions de l'eſprit
humain. ,, Quel que foit l'inventeur de
,, l'apologue , ſoit que la raiſon timide ,
,, dans la bouche d'un eſclave , ait em-
,, prunté ce langage détourné pourſe faire
,, entendre d'un maître; ſoit qu'un ſage ,
,, voulant la réconcilier avec l'amour-pro-
,, pre, le plus fuperbe de tous les maîtres ,
,,ait imaginé de lui prêter cette forme
,, agréable&riante ; par cet heureux arti-
,, fice, la vérité , avant de ſe préſenter aux
,,hommes , compoſe avec leur orgueil &
,, s'empare de leur imagination. Elle leur
(
L
144 MERCURE DE FRANCE
,, offre le plaiſir d'une découverte , leur
ſauve l'affront d'un reproche & l'ennui
,, d'une leçon . Occupé à démêler le ſens
,, de la fable , l'eſprit n'a pas le temps de
ود ſe révolter contreleprécepte.Quandla
,, raiſon ſe montre à la fin , elle nous trou-
„ ve défarmés. Nous avons en ſecret pro-
,, noncé contre nous - mêmes l'arrêt que
,, nous ne voudrions pas entendre d'un au-
„ tre ; car nous voulons bien quelquefois
,, nous corriger , mais nous ne voulonsjamais
qu'on nous condamne". ود
Chez les Anciens , l'apologue n'avait
été qu'un récit ſimple & fans ornement
dont tout le mérite conſiſtait dans la vé
rité de l'allégorie. La Fontaine y joignit
un mérite nouveau , & qui ſemblait ne
devoir jamais appartenir à ce genre , celui
de l'intérêt . ,, Il poſſédaitl'art d'inté-
,, reſſer pour tout ce qu'il racontait en
,,paraiſſant lui - même s'y intéreſſer de
,, bonne foi ; art qui chez lui n'était
,, qu'une fuite naturelle de cette aimable
,, fimplicité , de cette bonhommie , de .
,, venue dans la poſtérité un de ſes attri-
,, buts diſtinctifs ; mot vulgaire , ennobli
" en faveur de deux hommes rares , Henri
,, Quatre & la Fontaine. Le bonhomme :
„ voilà le nom que lui a donné la poſtérité;
1
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 145
,, rité; &, lorſqu'on penſe que ce nom
,, ne rappelle pas ſeulement le caractere
,, de ſes écrits , mais celui defoname , ſa
دو bonté loyale , ſa candeur naîve , alors
,, on eſt tenté d'interrompre toutes ces
,, louanges qui ſont ſi loin de valoir la lec-
, tured'unede ſes fables , de s'adreſſer à lui
,, comme s'il pouvait nous entendre , de
,, lui dire : O bon la Fontaine ! homme uni-
, que & excellent ! parais dans cette affem-
, blée , viens t'aſſeoir un moment parmi
» nous ; nous te couvrirons desfleurs que nous
, répandons autour de ton image. Peut- être
وو
قو
ود
les honneurs flattent-ils peu ton ame modefte
& tranquille , & la vaine éloquence
P
du panégyrique est trop au-deſſous de toi :
» mais tu es ſenſible au plaisir d'être aimé ,
„ & c'eſt là l'hommage unanime que nous
t'offrons pour récompenſe du plaisir que
tu nous as donné tant de fois."
Lorſque la Fontaine raconte une fable ,
il a l'air de la croire ſérieuſement. ,, Cette
,, bonhomie excite en nous ce rire de l'a-
, me que ferait naître la vue d'un enfant
,, heureux de peu de choſe. Ce ſentiment
,, doux , l'un de ceux quinous font leplus
" chérir l'enfance , nous fait auſſi aimer la
,, Fontaine. " M. de la Harpe obſerve que
la Fontaine eſt peut- être l'auteur de notre
K
146 MERCURE DE FRANCE.
1
langue le plus original ,& enmême temps
le plus naturel. ,, Je ne crois pas , dit-il ,
,, qu'en parcourant les ouvrages de la
Fontaine , on y trouvât une ligne qui
ſentît la recherche ou l'affectation. Il
,, ne compoſe point , il converſe ; s'il ra-
,, conte , il eſt perfuadé ; s'il peint , il a
ود
ود
و د
"
ود
ود
vu; c'eſt toujours ſon ame qui vous
,, parle , qui s'épanche , qui ſe trahit ; il a
toujours l'air de vous dire ſon ſecret&
d'avoir beſoin de le dire; ſes idées , ſes
réflexions , ſes ſentimens , tout lui échappe
, tout naît du moment; rien
n'eſt cherché , rien n'eſt préparé ; il ſe
, plie à tous les tons , & il n'en eſt au-
,, cun qui ne ſemble être particulièrement
le ſien ; tout , juſqu'au fublime , paraît
lui être facile & familier. Il charme
„ toujours & n'étonne jamais."
ود
ود
ود
On peut ajouter encore que la Fontaine
eſt auſſi l'auteur qu'on relitle plus. ,, Dans
,, ces momens qui ne reviennent que trop ,
"
و د
و د
"
و د
و د
و د
où l'on cherche à ſe diſtraire de ſoi-même
& à fe défaire du temps , quelle lecture
choiſit -on plus volontiers ? Sur
quel livre lamain ſe porte-t-elle plus fouvent?
ſur la Fontaine. Vous vous fentez
attiré vers lui par le beſoin d'un
fentiment doux. Il vous calme & vous
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 147
وو concilie avec vous même. Ona beau le
ود ſavoir par coeur; on le relittoujours ,
comme on eſt porté à revoir les gens
,, qu'on aime , fans avoir rien à leurdire."
M. de la Harpe montre , parun examen
détaillé des ouvrages de la Fontaine, que
cet écrivain ſi aimable & fi fécond en
vers heureux & devenus proverbes , était
encore un grand poëte. Ce morceau de
l'éloge ſuffirait pour prouver ce que Varwick
& Mélanie ont prouvé , il y alongtemps
, que M. de la Harpe eſt lui - même
un grand poëte. M. de Voltaire a refuſé
quelque part cette qualité à la Fontaine ,
c'eſt ainſi peut - être que Raphaël n'eût
donné le nom de peintre qu'à celui qui
aurait peint des tableaux d'hiſtoire .
: Dans la deuxieme partie , M. de la
Harpe peint la piquante bonhomie &l'aimable
ſenſibilité de la Fontaine. - :
Sa facilité pouvait le rendre négligeant
pour ſes affaires ; mais cette facilité n'allait
pas juſqu'à la foibleſſe. On fait qu'il
eut le courage de demander grace pour
Fouquet , fon bienfaiteur. "Qu'il nous
ود ſoit permis de remarquer en faveur des
,, gens de lettres , dont on n'eſt que trop
در porté àexagérer les fautes ,nonqu'ils en
,, commettent plus que d'autres , mais par-
,, ce qu'elles font plus connues; qu'il
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
,, nous foit permis de remarquer qu'il n'y
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
a point de claſſe d'hommes où l'on trouve
plus d'exemples de ce genre de cou-
,, rage , l'un des plus rares peut - être qui
confifte à mettre l'amitié& la reconnaiſſance
hors de la portée des coups de la
fortune. On connaît , on citebeaucoup
d'hommes de lettres , & dans le ſiecle
paſſé&dans le nôtre , dont l'attachement
,, pour leurs amis & leurs protecteurs , a
toujours été à l'épreuve de la diſgrace ,
ſoit qu'en effet la culture des arts qui
ne garantit pas des erreurs & des pasſions
, préſerve au moins de l'aviliſſe-
,, ment , ſoit que principalement occupés
de la gloire des lettres , ceux qui en font
bien épris s'élevent plus aisément audeſſus
des baſſeſſes de l'ambition & de
l'intérêt . Dans le moment où le malheureux
furintendant voyait fuir la foule de
ſes créatures , où l'on ne craignait rien
tant que de paraître l'avoir connu , deux
hommes de lettres employerent leurs
talens à ſa défenſe. Péliſſon écrivit ſes
éloquens plaidoyers : la Fontaine compoſa
cette élégie attendriſſante , où il
demande grace pour Fouquet,& oſe dire
و د
و د
و د
و د
"
ود
ود
ود
و د
و د
و د
و د
و د
au Roi qu'il doit la faire. Il y avait du
,, courage fans doute à contredire publi-
,, quement l'opinion , & même la colere
د
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 149
ود
دو
"
"
,, de Louis XIV; mais je ſuis bien sûrque
la Fontaine , quand il fit fon élégie , ne
croyait pas avoir beſoin de courage.
Si telle était la ſimplicité de la Fontaine
, qu'il croyait pouvoir impunément
défendre un malheurenx dont les ennemis
croyaient la perte néceſſaire à leur
grandeur ; s'il s'imaginait n'avoir à craindre
que la colere de Louis XIV , il ſe
trompait. Auſſi n'eut-il aucune part aux
libéralités du ſucceſſeur de Fouquet , tandis
que les récompenſes littéraires allaient
chercher au fond de l'Europe des ſavans
ignorés , & dont tout le mérite était d'avoir
écrit à Chapelain des lettres de compliment.
Malgré ſon indolence , la Fontaine
avait une bienfaiſance active.
ود
"
وا
ود Il n'y avait qu'une conjoncture où
,, cette tranquillité toujours inaltérable
ſemblait l'abandonner , & cette exception
lui fait honneur, C'eſt lorſqu'on
,, venait lui demander des conſeils dans
des circonstances épineuſes , ou des ſecours
contre l'infortune. Alors il écou- ود tait avec l'intérêt le plustendre,&conſolait
en pleurant, Alors cet homme , ſi
étranger à ſes propres affaires , trouvait
des lumieres & des reſſources quand il
,, s'agiſſait d'autrui. Ainſi donc ce n'était
و د
" و
و د


K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
,, qu'aux malheureux qu'il accordait le
droit de troubler ſon repos ,& iln'avait
و د
ود
de la prudence que pour les intérêts des
و و
autres .
ود
La Fontaine fut heureux, " C'eſt , dit
,, M. de la Harpe , une perfuafion bien
,, douce que je remporte de l'examen où
,, cet éloge m'a engagé.
ود ,,Ilétaitdupetitnombredesécrivains
,, plus véritablement heureux par leurs ta-
,, lens que par leurs ſuccès. Sans être in-
و د
و د
و د
و د
ود
و د
ſenſible à la gloire, il ne paraît pas l'avoir
trop recherchée. Il obtint les ſuffra-
„ ges de l'Académie avant Deſpréaux , qui
obtint avant lui l'aveu de Louis XIV.
La poſtérité , dans la diſtribution des
,, rangs , a paru ſuivre plutôt l'avis de l'Académie
que celuidu Monarque. Vivant
dans le ſein de l'amitié , aſſez bien né
,, pour ne ſentir que la douceur desbienfaits
, fans en porter jamais le poids , débarraffé
de toute inquiétude , ne connaillant
ni l'ambition ni l'ennui , inca-
„ pable d'éprouver letourmentde l'envie,
& trop modéré , trop bon pour être en
butte à ſes attaques; il jouiſſait de la
nature & du plaiſir de la peindre , du
travail & du loiſir , de la facilité de ſe
,, livrer à tous ſes goûts ; iljouiſſait de ſes
و د
و د
و د
و د
و د
"
و د
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 151
,, ſentimens , de ſes idées &du plaiſir de
وو les répandre; enfin il était bien avec
, lai -même,& avait peu beſoin des au-
,, tres ; &, tandis que ſes années s'écoulaient
sans qu'il les comptât , il voyait
3 , arriver la vieilleſſe ſans la craindre ,
comme on voit le ſoir d'un beau jour."
. Vous voyez par- tout dans ſes ouvrages
un eſprit ſerein & une ame fatisfaite. Luimême
dit quelque part : ,, A beaucoup de
,, plaiſirs je mêle un peu de gloire. On
3, connaît fon épitaphe. C'eſt-à-coup fûr
,, celle d'un homme heureux. Mais qui
ود
ود
croirait que ce fût celle d'un poëte ? Ce
,, pourrait être celle de Deſyveteaux. Il
,, partage ſa vie en deux parts , dormir&
ne rien faire. Ainſi ſes ouvrages n'avaient
été pour lui que des rêves agréables
. O l'homme heureux que ce-
3, tui qui , en faiſant de ſi belles chofes ,
, croyait paſſer ſa vie à ne rien faire ! "
C'eſt à lui - même que la Fontaine dut
fon bonheur ; il fut heureux par l'exercice
de ſon génie & par les amis que fes
talens mériterent. Négligé pendant ſa vie ,
ſa mémoire fut honorée dans ſes deſcendans.
Cette circonſtance , commune àtant
d'hommes illuftres , inſpire à M. de la
Harpe , cette noble & touchante péroraifon.
,, Que le génie ſe diſe à lui-même ,
)
K4
152 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
ود
en voyant cet exemple & tant d'autres :
Ce n'est pas à moi d'attendre beaucoup.
des hommes ; c'est à eux d'attendre beau-
,, coup de moi. Quand j'aurai parcouru
,, ma carriere au travers des écueils , & que
j'aurai atteint le but de ma courſe , les
Générations futures s'aſſembleront au tour
de ma tombe , & diront : Il était grand.
Alors on me recherchera dans les monumens
que j'aurai laiſſés , non plus pour
en épier les défauts , mais pour en relever
la beauté . Mes descendans recevront
les honneurs qu'on m'avait refuſés. Il ne
„ m'est permis de jouir qu'en espérance , &
, je ne feme pas pour recueillir. Mais quel
„ prix plus flatteur pourrais - je prétendre ?
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود Jeferai du bien , même quand je neferai
plus. Plus d'une fois peut-être un fentiment
de vertu , exprimé dans mes ouvra-
2ges , produira une action vertueuse ; plus
ود
ود
ود
ود
d'une fois l'expreſſion de ma ſenſibilité
„ fera tomber de douces larmes des yeux de
l'homme ſenſible ; je conſolerai le coeur
infortuné , & j'adoucirai l'ame dure ; &
l'envie , qui me dispute aujourd'hui mon
pouvoir & mes récompenses , ne pourra
m'ôter du moins ni les bienfaits que je
laiſſe après moi , ni la reconnoiſſance de
tous les ages.
ود
ود
دو
ود
ود
ود
Nous ne dirons rien de plus ſur çe disOCTOBRE.
I. Vol. 1774. 153
=
cours , il eſt écrit par-tout avec la même
élégance , la même fineſſe & la même
juſteſſe de goût , ſemé par tout de penſées
ingénieuſes , de traits heureux , & chaque
ligne ſemble animée de cette même ſenſibilité
que la Fontaine a répandue dans
ſes ouvrages , & que leur lecture inſpire.
Les gens de goût , les hommes ſenſibles
reliront ſouvent cet éloge de la Fontaine ,
entraînés par le même charme qui leur
fait relire ſes ouvrages.
L'auteur ſemble n'avoir fait que ſe livrer
au plaiſir de parler d'un auteur qu'il
aime. On ne trouvera ici d'autre art que
celui de la Fontaine lui - même , que cet
heureux art :
Qui cache ce qu'il eſt & reſſemble au hafard.
:
:
Nous ne ſavons ſi l'on aurait pu faire
un plus bel éloge de la Fontaine ; mais , ſi
cela était poſſible , il faudra ſans doute appliquer
au diſcours de M. de la Harpe çe
vers heureux du poëme d'Adonis :
Et la grace plus belle encore que la beauté.
Fournal des Causes célebres.
Il y a quelque temps que nous n'avons
rendu compte des volumes de cet
ouvrage qui ont paru ſucceſſivement , &
K5 T
154 MERCURE DE FRANCE.
qui continuent d'être un recueil auſſi instructif
pour les Jurifconfultes , qu'amufant
pour les gens du monde.
Comme il nous feroit impoſſible de
rendre compte en détail de toutes les cauſes
intéreſſantes que contiennent les vo-
Jumes qui ont paru depuis pluſieurs mois ,
nous nous bornerons à indiquer à nos lecteurs
celles qui nous ont paru les plus piquantes.
On trouve dans le huitieme volume
deux cauſes du plus grand intérêt ;
la premiere contient les détails d'une interdiction
qui avoit été demandée par les
collatéraux d'un homme auſſi riche que
bizarre dans ſes goûts.
La ſeconde eſt la fameuse affaire de Sirven
, dont l'Europe entiere a connu les
malheurs.
Le neuvieme contient une affaire criminelle
dont les détails font très - intéresfans.
On y trouve également une queſtion
importante pour l'Ordre de Malthe; favoir
fi les Chevaliers de cet Ordre illuftre
ſont capables de recevoir des legs de meubles
, & une queſtion qui intéreſſe l'humanité
, ſavoir quelle eſt l'expérience légale
& la plus fûre pour connoître la mixtion
des vins.
Le dixieme volume contient quatre
cauſes qui préſentent toutes des queſtions
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 155
importantes ; la premiere conſiſte à ſavoir
fi la torture eſt un moyen de découvrir la
- vérité par la bouche d'un accuſé : la ſeconde&
la troiſieme préſentent deux questions
d'Etat , l'une en matiere bénéficiale
&l'autre fur la validité d'un mariage contracté
dans l'iſle de Cayenne. La quatrieme
offre une queſtion neuve dans la Juriſprudence
, ſavoir ſi une femme peut demander
ſa féparation de corps&d'habitation
ſur le motif que fon mari a été condamné
aux galeres.
Le onzieme volume , qui vient de paroître
ces jours derniers contient cinq caufes
; la premiere , ſavoir ſion doit toujours
rejeter la preuve teſtimoniale , ou fi elle
doit être admiſe indiſtinctement dans
toutes les queſtions d'Etat. La ſeconde , la
ſépulture refuſée à unProteſtant ; la troiſieme
, quels font , en matiere criminelle, les
caracteres & les effets d'un ſoupçon juridique.
La quatrieme , une queſtion d'abfence ;
enfin la cinquieme, ſi les apothicaires ont
le droit d'empêcher les épiciers devendre
des médicamens au public.
Toutes ces cauſes font également intéreſſantes
par les faits , par la diſcuſſion des
principes , & fur-tout par la maniere d'écrire
des auteurs de cette collection utile
& amusante.
156 MERCURE DE FRANCE.
Le prix de la ſouſcription eſt pour Paris
de 13 liv . 4 fols , & pour la Province de
17 liv. 14 f. franc de port. On ſouſcrit
en tout temps , & le renouvellement de la
ſouſcription pour l'année 1774 , a commencé
au mois d'Avril. On s'addreſſe ,
pour Paris , au ſieur Lacombe , libraire ,
rue Chriſtine , & pour la Province , à M.
des Eſſarts , l'un des auteurs de ce Journal,
rue de Verneuil , la troiſieme porte cochere
avant la rue de Poitiers.
Mémoire pour les Habitans de Salancy ,
en faveur de la Rosiere , par M. de la
Croix.
Jusqu'à preſent nous n'avons pas cru
devoir faire mention de ces Mémoires ,
que de froides diſcuſſions , que des intérêts
iſolés multiplient. Si la bizarrerie ou
l'importance de quelques affaires ont
échauffé pour un moment l'attention publique
, bientôt le jugement a réfroidi
tous les eſprits , & on a vu le calme de
l'indifférence fuccéder à la fermentation
de l'enthouſiaſme, Il n'en eſt pas de mê
me d'une cauſe qui tient aux moeurs , &
dans laquelle il s'agit de défendre les prérogatives
de la vertu : une pareille cauſe
eſt celle de l'humanité entiere, >
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 157
C'eſt cette conſidération qui nous détermine
à parler aujourd'hui du Mémoire
de la Roſiere. Bien des gens , après avoir
vu au théâtre une jeune Payſanne recevoir
, pour prix de ſa ſageſſe , une couronne
de roſe qui lui a étéadjugée par les
habitans de ſon village , comme à la plus
vertueuſe , doutoient encor qu'une cé-
> rémonie ſi reſpectable eût lieu en France.
Un mémoire qui s'eſt tout - à- coup répandu
dans le public , vient de nous prouver
qu'on n'a mis fur la ſcene des Italiens
que ce qui arrive tous les ans au village
de Salancy.
Les habitans de ce lieu prétendent être
depuis des ſiecles dans l'uſage de préſenter
chaque année à leur Seigneur , trois filles
reconnues pour être les plus ſages ,
dans une aſſemblée convoquée à ce ſujet ,
afin que le Seigneur choiſiſſe parmi elles
celle à laquelle il veut faire donner la
rofe. Le Seigneur , au contraire , ſoutient
qu'il a le droit d'accorder le chapeau de
roſe à celle des filles de fon village qu'il
lui plaît d'honorer de fon choix.
Le Seigneur qui a perdu ſa cauſe devant
les premiers juges , eſt appelant du
- jugement qui l'a condamné.
M. de la Croix , chargé de la défenſe
des habitans , commence par ce début
158 MERCURE DE FRANCE.
noble & attachant. Dans le temps où
"
ود
ود
ود
وو
ود
ود
ود
"
les journaux , où les papiers publics annoncent
avec le plus grand éloge la fête,
de la Roſe ; tandis que la peinture en
fixe la pompe ſous nos regards enchantés
; pendant que nos théâtres retentisfent
des applaudiſſemens donnés à cette
inſtitution ſi pure , qui pourroit croire
,, que le Seigneur de Salancy voulût l'altérer
& en détruire l'heureux effet ? ...
Toi qui as peint avec des couleurs fiaimables
les vertus du premier âge , Féne
, lon , prête-moi ta plume , que je puiſſe
décrire , avec le charme de ton ſtyle ,
,, cette fête qui a rendu ſi célebre un petit
village de la France. Jamais l'Antiquité
n'offrit rien de plus, reſpectable ni de
plus impoſant. Non, la ſageſſe n'eſt
point encore bannie de deſſus la terre ;
il exiſte un lieu où elle eſt couronnée ,
,, pourquoi faut - il que ce lieu ne ſoit
qu'un village ? "

"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
:
La peinture des habitans de Salancy
intéreſſe en leur faveur. ,, Différens de
,, nos groffiers villageois , ils ont , dit leur
défenſeur , confervé juſqu'à préſent la
touchante ſimplicité des campagnes ; ce
ne font point des mercenaires , eſclaves
d'un riche fermier & avilis par l'indi-
,, gence , tous goûtent les douceurs de la
"
و و
و د
1
OCTOBRE I. Vol. 1774. 159
propriété : chacun d'eux , attaché à la
,, portion de terre qui lui appartient , la
ود
ود
cultive en paix. Les moeurs , à Lacédé
,, mone, n'étoient pas plus puresque ne le
,, font celles des Salanciens. L'époux ché-
,, rit ſa compagne , foulage la vieilleſſe de
, ſon pere , & a l'oeil toujours ouvert fur
,, ſes enfans.
ود
ود
ود
ود
Le cultivateur , heureux de fon fort ,
,, ne cherche point àperdre avecſa raiſon
le ſouvenir de ſes peines ; les garçons as-
,, pirent tous au bonheur d'épouſer la fille
vertueuſe qui fera couronnée ,& pas
un d'eux ne projette de ſéduire les jeu-
,, nes villageoiſes , qui neconnoiſſent que
,, l'amitié & les jeux de l'innocence .."
ود
ود
ود
L'auteur nous apprend que St Médard ,
Evêque de Noyon , Seigneur de Salancy ,
&qui vivoit du temps de Clovis , voulut
que tous les ans on donnât un chapeau de
rofe & une ſomme de vingt-cinq livres à
celle des filles de ſa terre qui ſeroitjugée ,
par les habitans , être la plus vertueuſe ;
qu'il détacha de ſes domaines pluſieurs
arpens de terre qui forment aujourd'hui
ce que l'on nomme le Fief de la Rose ;
qu'il en affecta le revenu au paiement des
-vingt-cinq livres (qui étoient alors une
fomme conſidérable) & aux frais du couronnement,
160 MERCURE DE FRANCE.
,, Depuis ce temps la couronnede rofe
,, a toujours été la récompenſe de la plus
,, ſage Salancienne; toutes ont aſpiré à
ود
l'honneur de la recevoir ; outre l'avan-
,, tage qu'elles retirent d'un témoignage ſi
,, public de leur vertu , elles ont encore
,, celui de trouver preſque toujours un
و د
و د
ود
ود
ود
époux dans l'année de leur couronne.
ment. Et quel homme ne s'eſtimeroit
,, pas heureux d'unir ſa deſtinée à celle
d'une fille qui auroit été reconnue par
,, tous les habitans du lieu où elle a reçu
le jour , pour être la plus attachée à ſes
devoirs , la plus reſpectueuſe envers ſes
,, parens & la plus douce avec ſes compa-
,, gnes ? Mais il ne faut pas ſeulement
,, qu'elle ait ces excellentes qualités , on
,, exige encore que ſa famille foit fans reproche
; de forte que la Roſiere , en obtenant
le prix de ſa vertu , reçoit celui de
l'honnêteté de tous ſes parens ; c'eſt
,, toute une famille qui eſt couronnée fur
la tête d'un de ſes jeunes rejetons . "
Le jour de St Médard , l'après -midi , la
Roſiere , dans les habillemens de l'innocence
, les cheveux flottans en longues
boucles , s'avance au ſon des inſtrumens
vers le château. Elle eſt ſuivie de douze
jeunes filles , qui font vêtues de blanc com
me elle , & menées par douze Salanciens.
ود
ود
ود
ود
Le
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 167
Le Seigneur, après l'avoir reçu dans ſs
appartemens , la conduit à l'Egliſe avec
- ſon cortege juſqu'à un prie- Dieu placé
au milieu du choeur pour la recevoir.
Après les vêpres , le Clergé ſe rend en pro
ceffion à la chapelle de St Médard. La
Roſiere le ſuit , menéepar le Seigneur , &
• marchant toujours dans le même ordre ;
l'Officiant bénit le chapeau de roſe , & le
met ſur la tête de la jeune fille , après
avoir adreſſé un diſcours à l'aſſemblée.
و د
ود
,, Ce chapeau eſt garnid'un large ruban
bleu à bouts flottans ,& orné d'un anneau
- ,, d'argent , depuis que Louis XIII daigna
,, faire donner à la Roſiere la couronne en
,, fon nom , & chargea fon premier Capi.
,; taine des Gardes de lui remettre de la
,, part de Sa Majefté , cette marque diſtinc-
,, tive de ſa vertu , qu'elle porte toute fa
vie.
ود
M. de la Croix n'a point oublié d'inférer
dans ſon mémoire ce trait de généroſité
qui a fait tant d'honneur à M. le
Pelletier de Morfontaine , intendant de
Soiffons . Les habitans de Salancy l'ayant
prié , en 1766, de donner la main à leur
Roſiere , il la conduiſit à l'autel pour y
- recevoir le chapeau de roſe , & la dota de
quarante écus de rente réverſible , après
L
162 MERCURE DE FRANCE.
ſa mort , en faveur de toutes les Roſieres
qui en jouiront chacune l'année de leur
couronnement.
Le défenſeur des habitans n'a point hérifſé
un ſujet auſſi gracieux que celui qu'il
avoit à traiter de ces mots barbares que
le goût devroit bannir du barreau.
Après avoir reproché au Seigneur de
Salancy de traîner ſes paiſibles habitans
de tribunaux en tribunaux, de les enlever
à leurs travaux ruſtiques , de les forcer
d'aller folliciter des juges eux qui n'ont
jamais follicité que le dieu des campagnes ,
il fait ſentir qu'il refulte du réglement
confirmé par l'uſage ,,, Queni le Seigneur
ni les habitans de Salancy ne font préciſément
les maîtres de faire tomber le
choix fur celle qu'il leur plairoit de faire
,, couronner ; que tous les peres de famil-
وو
"
ود
ود
ود
les font intéreſſés à être juſtes dans la
préſentation des trois filles , & que la
وو faveur du Seigneur ne peut récompenfer
que la ſageſſe." ود
ود
M. de la Croix termine fon mémoire
par cette péroraiſon pleine d'éloquence&
d'humanité. Si , après avoir préſenté
,, dans toute ſaſageſſe une inſtitution auſſi
„ précieuſe que celle de la fête de la Roſe ,
„ il nous reſtoit un voeu à faire , nous l'aهب
!
A
دو
ود
ود
3
و د
ود
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 163
,, dreſſerions au jeune Monarque qui
vient d'être porté ſur le trône ; nous le
conjurerions de jeter ſes regards ſur les
habitans des campagnes dontlebonheur
doit être cher à ſon coeur; nous lui dirions:
Vos auguſtes prédéceſſeurs ont
, répandu leurs faveurs dans les cités; ils
ont protégé les lettres , encouragé les
beaux arts , récompensé l'induſtrie ,
mais ils ont oublié que les cultivateurs
, étoient auſſi leurs ſujets.
ود
ود
"
ود
,, Les ſpectacles , les jeux, les hon- ود
,, neurs ont été fixés dans les villes ; là
,, peine , l'ennui , l'humiliation ont été
,, rejetés dans les villages.
"
ود Daignez , ô jeune Prince,eſpoir de
la France ! daignez étendre vos ſoins
,, paternels fur cette portion d'hommes
,, qui , dans la guerre , défend l'Etat , &
ود le nourrit pendant la paix. "
2
/
ACADEMIES.
I.
ACADÉMIE FRANÇOISE.
LACAACDAÉDÉMMIIRE Françoiſe a tenu ſa ſéance
publique le 25 Août 1774 , fête de S
Louis. L2
164 MERCURE DE FRANCE.
M. Beauzée , directeur , a annoncé que
l'Académie avoit cru devoir remettre à
l'année prochaine le prix de poéſie , qui
fera une médaille d'or du prix de 500 liv.
Le ſujet , le genre du poëme & la meſure
des vers font au choix des auteurs.
L'Académie donnera auſſi , dans ſa
ſéance du 25 Août 1775 , un prix d'éloquence
, qui fera une médaille d'or de la
valeur de 600 liv. Le ſujet eſt l'Eloge de
Nicolas de Catinat , Maréchal de France.
Conformément aux ordres du Roi ,
donnés en 1771 , on ne recevra aucun
diſcours qui ne ſoit muni de l'approbation
ſignée de deux Docteurs en théologie de
la Faculté de Paris , & y réſidans actuellement.
Les ouvrages doivent être envoyés ,
avant le premier jour du mois de Juillet
1775 , au ſieur Demonville , imprimeur
de l'Académie Françoiſe , rue St Séverin.
M. d'Alembert , ſecrétaire perpétuel
de l'Académie , a lu deux notices hiſtoriques
deſtinées à entrer dans la continuation
de l'hiſtoire de l'Académie Françoiſe.
L'une eſt celle de Nicolas Boileau Despréaux
; l'autre , celle de François de Salignac
de la Motte Fénelon , Archevêque
de Cambrai. Ces éloges , remplis de
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 165
traits de génie , d'anecdotes de caractere
, & d'une philoſophie lumineuſe , ont
excité généralement la ſenſibilité & l'acclamation
de l'aſſemblée qui étoit fort
nombreuſe.
1
1 I.
MARSEILLE.
:
L'Académie des belles-lettres , ſciences
& arts de Marſeille a tenu ſon aſſemblée
publique le 25 du mois d'Août , dans la
falle de l'hôtel - de - ville.
M. de Robineau , directeur , a fait
l'ouverture de la féance par un diſcours
relatif au ſujet de l'aſſemblée , & a annoncé
que M. de Chamfort avoir remporté
le prix propoſé pour l'éloge de la
Fontaine . M. Joyeuſe a fait la lecture de
cet éloge ; M. Seren , celle d'une ode ſur
le même ſujet , par M. François de Neufchâteau
, aſſocié de l'Académie , & M. de
Luminy a terminé la ſéance par l'éloge
funebre de Louis XV.
L'Académie avoit trois autres prix à
adjüger. Elle lés a réſervés pour l'année
prochaine , & a redonné pour ſujet d'un
de ces prix , le Siege de Marseille par le
Connétable de Bourbon , poëme.
L3
1
166 MERCURE DE FRANCE.
4
Un diſcours fur l'influence que le commerce
a eu dans tous les temps ſur l'esprit
& fur les moeurs des Peuples , lui
ayant paru encore un ſujet trop intéreſſant
pour être abandonné , elle l'a propoſé de
nouveau en doublant le prix; mais elle
deſire que les auteurs qui traiteront ce
ſujet embraſſent un ſyſteme , &, qu'après
l'avoir fondé ſur des principes ſolides ,
ils en confirment la vérité par les preuves
tirées de l'hiſtoire du commerce tant an
cien que moderne.
L'Académie , pour témoigner ſa reconnoiſſance
envers le généreux Ruffe* qui
a joint 2000 liv. à la médaille qui étoit
deſtinée à l'Eloge de la Fontaine , a propoſé
, pour ſujet du prix de l'année prochaine
, Pierre le Grand , ode ou poëme.
Chacun de ces prix eſt une médaille
d'or de la valeur de 300 liv. Les ouvrages
feront remis , francs de port , à M.
Mouraille , fecrétaire perpétuel de l'Académie
, & ils ne feront reçus que jusqu'au
15 de Mai.
* M. le Comte de Schonvaloff , Chambellan de l'Impératrice
de Ruffie , connu dans la littérature par des
poésies françoises très ingénieuses & très - agréables .
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 167
SPECTACLES.
1
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
avec ſuccès les repréſentations d'Orphée
& Euridice. La muſique decet opéra
gagne à être entendue; elle produit d'autant
plus d'effet , que l'on a eu plus fouvent
occaſion de la détailler &de la méditer.
L'auditeur attentif y découvre le
génie fécond d'un grand maître , qui maſtriſe
ſon art , qui fait toujours employer
le langage énergique du ſentiment & des
paffions.
M. le Gros , animé ,&, ofons le dire ,
inſpiré par le muſicien , s'éleve juſqu'à
lui , & ajoute encore à la magie de fon
rôle par un jeu plein d'ame , de force &
de pathétique. Ce n'eſt plus ſeulement le
chanteur le plus admirable , mais l'auteur
le plus vrai & le plus paſſionné. Mile
Beaumeſnil ſemble jouer d'après ellemême
& d'après le ſentiment profond de
fon amour. Mlle Châteauneuf , qui la
remplace dans le rôle d'Euridice , doit
auſſi à cette muſique l'avantage d'avoir
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
développé des talens & une expreffion
qui ne demandent qu'à être exercés.
On ſe diſpoſe à donner inceſſamment ,
à ce théâtre , Afolan , ballet héroïque en
trois actes de M. L. M**, qui a tiré ſon
ſujet d'un conte de M. de Voltaire ; la
muſique eſt de M. Floquet , ſi avantageuſement
connu par ſon opéra de l'Union
de l'Amour & des Arts .
L
COMÉDIE FRANÇOISE.
ES Comédiens François jouent avec un
ſuccès foutenu Adélaïde de Hongrie , tragédie
de M. Dorat. Cette piece vient
d'être imprimée * , & nous ferons à portée
de la faire connoître .
DÉBUT.
Le ſieur Reymond , qui n'avoit paru
fur aucune théatre , a débuté le vendredi 26
Août , par les rôles de Darviane dans Mélanide
, & de Lindor dans Heureusement ,
qu'il a rejoués le dimanche 28. Le 30
Août il a joué Alcindor dans l'Oracle. Le
*Elle ſe vend à Paris , chez Monory , libraire , rue
de la Comédie Françoiſe .
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 169
jeudi Ir Septembre , Euphémon fils dans
- P.Enfant prodigue ; le Marquis dans la
Pupile. Le vendredi 2 , Valere dans le
Glorieux ; Eraſte dans l'Impromptu de
Campagne.
De la jeuneſſe , une heureuſe phyſionomie
, de l'intelligence duzele& de la vivacité
rendront cet acteur utile ,& très agréable
dans les différens rôles de ſon emploi.
L
COMÉDIE ITALIENNE.
ES Comédiens Italiens ont continué
avec beaucoup de ſuccès les repréſentations
des Nymphes de Diane , opéra - comique
en un acte& en vaudevilles , deM.
Favart. Il eſt vrai que cette piece eſt parfaitement
remiſe , & qu'elle ne peut être
mieux jouée. S'il y a quelques traits qui
tiennent à la liberté du vaudeville & à la
gaieté de l'opéra-comique , il y a auſſi des
tableaux charmans & des peintures délicates
& naïves de la ſimple Nature. On
ne peut mettre plus d'eſprit , de fineſſe&
de vérité dans les détails , & préſenter un
ſpectacle plus galant & plus agréable.
Rendons auſſi juſtice aux talens & au zele
des acteurs. Jamais l'opéra comique n'a
L5
F79
MERCURE DE FRANCE.
été ſi bien exécuté. Madame Trial joue
Themire avec toute la naïveté & l'intéret
d'une Nymphe ingénue , qui éprouve
les premiers traits de l'Amour qu'elle
veut connoître. Son rôle s'embellit encore
des agrémens de ſa perſonne & du
charme de ſa voix , auſſi ſenſible que brillante.
Mlle Beaupré repréſente avec beaucoup
de fineſſe& de vérité fon rôle d'Eglé.
Elle répand dans fon jeu &dans ſon chant
les graces qui lui font naturelles. Mde
Moulinghen a ſaiſi à merveille l'eſprit de
ſon rôle de Cyane , qu'elle joue & qu'elle
chante avec autant d'intelligence que de
vivacité. Mlle Desglands repréſente la
Prêtreffe avec la dignité convenable à ce
rôle. On applaudira toujours à la fraîcheur
de fon organe doux & agréable.
Mde Gaut , en Vieille , & Mlle le Fevre en
Amour , ont eu des applaudiſſemens bien
mérités . Cliton peut- il être mieux rendu
& mieux chanté que par M. Trial ? II
joue ce rôle d'Eſclave , & fa métamorphoſe
en nymphe avec beaucoup de gaieté
&de bon comique. Agenor , ou l'amant ,
eft repréſenté avantageuſement par M.
Julien , bon acteur & chanteur excellent.
Quant au Satyre , M. Nainville en a ſaiſi
le caractere , & l'a exprimé avec une énerOCTOBRE.
I. Vol. 1774. 171
,
gie & une vérité frappantes , tant par
l'éclat d'une voix ſuperbe , que par fon
jeu plein de feu & d'action.
Le ſuccès d'Acajou & des Nymphes de
Diane , doit engager les Comédiens , &
M. Anſaulme , qui connoît les richeſſes
de ce théâtre , & qui fait bien les faire
valoir , à renouveller quelquefois le plaiſir
que le Public a pris aux meilleures pieces
de l'opéra - comique & de la ſcene françoiſe.
On ſe diſpoſe à donner inceſſamment
le Retour de Tendreſſe , comédie en un acte,
imitée de la Réconciliation villageoise , que
M. Anſaulme vient de mettre en vers & en
arriettes , avec des changemens convenables
au nouveau genre de ſpectacle , &
dont M. Méraut a fait la muſique. Nous
en parlerons dans le Mercure prochain.
LETTRE du Petit Bonhomme , auteur du
Roué vertueux , à l'auteur de l'Art du
Théâtre , Amsterdam 1773 , à l'occafion
de la note B , pag. 94 , chap 8 du
drame , & dont voici les termes :
"
Il faut rire de ces prétendues regles que tra-
,, cent les critiques , & encore plus de ces lourdes
172 MERCURE DE FRANCE.
„ plaifanteries (telles que celle du Roué vertueux)
"
par leſquelles de pauvres faiſeurs de calembours
prétendent écrafer ce genre mitoyen entre la
, tragédie & la comédie: genre vrai , utile , né
,, ceffaire , & qui aura un jour autant de parti-
,, fans qu'il a de détracteurs aujourd'hui. "
ود
MONSIEUR,
mes •
remerciemens
de la conſiſtance.
le Roué vertueux ; . ?
que
Dom
Quichotte.
avec fureur •
pas digne
:

des moulins à vent
mon compliment
. ; .;
la politeſſe.
ز.
.: mais
,
des fublimes .

un honneur.
me donner
L'honneur d'être , &c.
1
:
t
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 173
A M. Lacombe , auteur du Mercure.
Au Château de Luzancy , par la Ferté-
Sous-Fouare , ce 18 Août 1774.
J'AI lu Monfieur , avec une fatisfaction inft
nie, dans le Mercure du mois de Juillet dernier ,
l'annonce faite par M. d'Agoty le pere , de plufieurs
ouvrages ſur l'Electricité : il eſt toujours
très - avantageux pour les intérêts de la vérité
que ceux qui la cherchent dans les phénomenes
de l'électricité s'accordent entre eux , fans ſe connoître
; qu'une ſuite d'expériences leur faſſe naître
les mêmes idées ,& qu'ils en titent les mêmes réſultats.
J'ai été , je vous l'avoue , Monfieur , auſſi ſurpris
de la conformité des idées de M. d'Agoty
avec les miennes , que je ſuis fatisfait de me trouver
preſque complettement d'accord avec lui.
En 1748 , temps où je commandois à Boulogne-
fur Mer , où j'avois fait conſtamment des expériences
pendant plus de deux ans , j'envoyai à
l'Académie des Sciences de Paris , un long mémoire
ſur l'électricité. MM. de Réaumur , de la
Condamine , Morand & Nollet furent nommés
par l'Académie pour être mes Commiſſaires. Mon
mémoire reſta environ pendant fix mois entre
leurs mains , & pendant ce temps , il y eut pluſieurs
lettres explicatives écrites par MM. les
Commiſſaires & par moi.
J'établiſfois dans mon mémoire que le fluide
nerval , que les eſprits animaux étoient un vrai
174 MERCURE DE FRANCE .
feu électrique: que ce feu étoit fans ceffe entre
tenu par la reſpiration ; que les veſſicules bron.
chiales dont la furface intérieure eſt polie , ivoi
rée & imperméable à l'air groſſier , arrêtoient cet
ait groffier , & n'étoient pénétrées que par l'électricité
qui l'anime. Je faifois entrevoir que le feu
électrique étoit l'ame & le reffort de toute l'économie
animale. Je montrois toute la différence
du fang veineux au fang artériel ; & comment le
fang veineux , de noirâtre & dénué d'eſprits qu'il
étoit dans le ventricule droit du coeur , eſt revivifié
par fa circulation dans les poulmons où l'électricité
le ranime , le rend plus fluide & le remet
au ton du rouge le plus vif. Je ſuivois la
route de ce fang artériel depuis fon élancement
du ventricule gauche & de l'aorte juſques dans
fes dernieres fubdiviſions & juſques dans la fubſtance
vafculeuſe du corps calleux & de lamoëlle
allongée.
J'eſſayois de prouver que le fang artériel dénué
alors de particules groffieres par ſes différentes
fecrétions , n'étoit plus qu'un vrai feu électrique
qui s'élançoit dans la ſubſtance & les canaux imperceptibles
des nerfs : qui les parcouroit & qui
S'exhaloit à leur extrémité , des ſurfaces intérieures
& extérieures , par des mamellons nerveux
& par des expanfions de l'extrémité de ces nerfs .
j'admettois , comme M. d'Agoty , une véritable
électricité terreſtre : mais je ne préfumois pas
comme lui , que le ſoleil eſt la main qui échauffe
le globe terrestre. Je hafardois , au contraire , de
dire que le ſoleil n'a par lui même aucune chaleur
, & que les rayons folaires , de même que
l'électricité , n'ont le pouvoir d'exciter la ſenſation
( relative à nos ſens ) que nous nommons
chaleur , & n'ont le pouvoir de brifer , de fondre
1
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 175
&de vitrifier les corps terreſtres que par la violence
de leur mouvement , & par l'interpofition
des particules terreftres flotantes dans l'air gros.
fier , & émanées ſans ceffe de notre globe par la
force jailliſſante de ſon électricité . Je donnois des
preuves très fortes de cette opinion , & j'allois
même juſqu'à la témérité & à l'hypotheſe de préfumer
qu'au même moment où le ſoleil a commencé
à tourner ſur ſon axe , la même puiſſance
qui lui donna ce premieerr mouvement, lui donna
celle d'élancer l'électricité en faiſceaux de rayons
divergeans , d'en pénétrer les planetes en raiſon
de leur denſité ; ou du plus ou du moins d'approxi
mation , & de les rendre plus ou moins électri
ques par communication.
J'ajoutois que je ferois très - affligé qu'on me
foupçonnnat de me livrer à la pleine certitude
d'une opinion que j'eſſayois tout au plus de discuter
; j'avouois avec bonne foi qu'elle m'avoit
affez ſéduit , pour m'inſpirer la témérité de la
foumettre à mes maîtres , & pour m'avoir empêché
de me faire encore aucune objection affez
forte pour la détruire.
Après un examen de fix mois , MM. lesCommiſſaires
ayant fait leur rapport à l'Académie , &
ayant lu pluſieurs différentes parties de mon mémoire
dans quelques aſſemblées , l'Académie en
corps m'honora d'un jugement , qu'elle n'accorda
fans doute que par indulgence pour un Militaire
dont elle n'attendoit que de foibles efforts .
Extrait des regiſtres de l'Académie royale desſcien
ces de Paris , du 14 Mai 1749.
Nous avons été chargés par l'Académie d'examiner
un ouvrage de M. le Comte de Treffan ,
- tieutenant - général des armées du Roi , intitulé :
176 MERCURE DE FRANCE,
Eſſai fur l'origine de l'Electricité &fur differens
phénomenes qu'on lui peut attribuer ; il nous a paru
, par la lecture de cet ouvrage , que l'auteur a
beaucoup de connoiſſances dans les différentes
parties de la phyſique ; qu'il a fait une application
heureuſe des effets de l'életricité à pluſieurs
phénomenes de la Nature ; que ſes idées ſur cette
matiere font expoſées clairement & avec métho.
de ,& qu'il les a appuyées d'expériences nouvelles
& ingénieuſement imaginées. Signé , DE RÉAUMUR
, DE LA CONDAMINE , MORAND , NOLLET.
Je certifie le préſent extrait conforme à fon
orginal & au jugement de l'Académie. A Paris ,
le jour & an que deſſus , 14 Mai 1749 ,
GRANDJEAN DE FOUCHY , ſecrétairè
perpét. de l'Académie des Sciences .
M. de la Chévaleraie étant mort la même an
née , l'Académie m'élut à ſa place. Dans lemême
mois , la Société royale de Londres me fit le mê.
me honneur ; deux mois après il fut ſuivi de celui
d'être élu par l'Académie royale de Berlin &
par celle d'Edimbourg .
J'ai eu juſqu'ici la prudence de ne point faire
imprimer cet ouvrage. L'honneur d'avoir trouvé
grace aux yeux de quatre illuftres Académies à
comblé & furpaſſé mes eſpérances. J'ai craint , je
l'avoue , d'avoir peut - être à répondre pendant le
reſte de ma vie à des objections ou folides ou fri
voles , ou même dictées par la prévention.
J'ai eu la douleur de perdre dans l'Académie
mes quatre Commiſſaires & pluſieurs confreres
qui connoiffoient à fonds mon ouvrage , il m'en
reſte que j'aime & que je révere dans MM. de
Buffon , de Laffaune , Leroi & Poiffonier qui le
connoiffent
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 177
connoiſſent de même. M. Poiſſonier , après l'avoir
lu avec l'intérêt d'un confrere & d'un ancien ami
, a bien voulu l'approuver, comme cenſeur :
cependant les mêmes raiſons me retiennent encore
pour le livrer à l'impreſſion ; mais j'ai fou.
vent prêté mon manufcrit , j'en ai vu même tirer
pluſieurs extraits , fans crainte d'être réfuté avec
lumiere , ou imité par ceux qui l'approuveroient.
Si quelque choſe pouvoir m'encourager à le
rendre public , ce feroit la fatisfaction intérieure
dont je ne peux me défendre en voyant M. d'Agoty
annoncer un ouvrage , dont les péliminaires
me prouvent que les mêmes idées qui m'ont
frappé en 1748 , ont fait le même effet fur un ſavant
, connu par ſes travaux & par fa réputation .
Je vous prie , Monfieur , de faire imprimer ,
dans le premier Mercure , la lettre que j'ai l'hon .
neur de vous écrire. Si M. d'Agoty eſt l'hiver prochain
à Paris , je ferai très- reconnoiffant de la
communication qu'il voudra bien me donner de
fon ouvrage. Je me ferai honneur & plaifir de lui
communiquer le mien; les intérêts de la vérité
font trop chers , ils font trop forts pour ceux qui
la cherchent avec autant de candeur que de zêle,
pour qu'ils ne faffent pas taire ceux d'une propriété
apparente. Je ſuis bien éloigné de croire
avoir porté une lumiere fuffifante dans mes opinions
, & j'écouterai avec plaifir & reconnoiſſance
ce que M. d'Agoty peut avoir dit de plus .
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Comte DE TRESSAN ,
Lieutenant - général .
M
178 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
Expoſition des Peintures , Sculptures & autres
ouvrages de MM. de l'Académie de
St Luc , faite le 25 Août & jours fuivans
, à l'hôtel Fabach , rue Neuve St
Merry ,Sous les auspicesde M. le Marquis
de Paulmy , protecteur de l'Académie.
LAA derniere expoſition des ouvrages de
cette Académie a été faite en 1762 , à
l'hôtel d'Aligre , rue St Honoré. Des raifons
, que nous ignorons , l'ont interrompue
juſqu'à préſent. Il y a lieu d'eſpérer
que ces raiſons n'empêcheront plus que
le Public n'accorde , au moins tous les
deux ans , aux différens Membres de cette
Académie , les témoignages encourageans
de fon approbation, & que ces artiſtes
eux-mêmes , ne trouvent dansce concours
d'émulation , de nouvelles lumieres pour
perfectionner leurs ouvrages , & contribuer
aux progrès de l'art .
Nous avons , dans le Mercure du mois
d'Octobre de l'année 1773 , rendu compte
de l'expoſition des peintures , ſculptures
& autres ouvrages de MM . de l'Acadé
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 179
mie royale. On peut, d'après les remarqués
critiques que quelques amateurs ont
faites fur ces ouvrages , obſerver qu'en
général on exige trop de cette Académie
&peut-être aufſi, ſi nous écontons le préjugé
actuel , n'eſpere - t- on pas affez de
l'Académie de ſaint Luc. Cependant , &
l'expoſition actuelle le prouve , il y a de
cette derniere Académie des productions
dignes des fuffrages des connoiffeurs , &
qui font honneur à l'art. Le buſte enmarbre
d'une jeune fille , par M. Attiret fixe
tous les regards , par la délicateſſe du ci-
- ſeau , la fineſſe de l'expreſſion& les graces
naïves répandues fur la phyſionomie
de cette jeune perſonne , qui a les yeux
baiffés , & annonce , par un léger fourire,
la franchiſe de ſon ame. Le buſte en marbre
d'un philoſophe ; par le même artiſte,
&de grandeur naturelle , ainſi que la tête
de la jeune fille , a une expreſſion forte ,
animée, & ne fait pas moins d'honneur
au ciſeau de l'artiſte.
M. de Fernex a expoſé pluſieurs portraits
en marbre , d'autres en terre cuite',
&des modeles en plâtre , les uns grands
comme nature , les autres d'une proportion
plus petite , mais où l'on remarque
de la phyſionomie , du caractere & des
détails finement exprimés .
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
Les quatre bas - reliefs en marbre de
M. Brenet , de 2 pieds 7 pouces de haut
fur 3 pieds 10 pouces de large , repréſentant
les quatre Saiſons ont paru compoſés
ſagement. Les draperies en font heureuſement
diſpoſées & les chairs traitées avec
ſentiment. L'exécution d'ailleurs en eſt
très - ſoignée.
MM. Feuillet , Merard , Goupil , Fournier
, Viffel , Hauré , Vander- Woort ont
auſſi donné des preuves de leurs talens.
M. Sigisbert Michel ancien ſculpteur du
Roi de Pruſſe , a mérité l'attention des
connoiſſeurs par un temple des Graces ,
modele en plâtre , fait pour fervir de milieu
à un ſurtout , & par puluſieurs ſujets
agréables , exécutés avec beaucoup de
fineſſe & de préciſion. Son Amour qui
échauffe un trait , modele en plâtre , que
l'auteur doit exécuter pour ſa réception à
l'Académie , eſt d'un deſſin ſouple , élégant
, & l'attitude eſt d'un tour heureux.
Les vaſes en terre de Saxe& en plâtre , du
même artiſte , ne laiſſent rien à defirer
pour la beauté des formes & la puretéde
l'exécution . Ils font d'ailleurs ornés d'attributs
ingénieux qui leur donnent un
nouveau prix.
Les bas- reliefs d'ornemens de M. CauOCTOBRE.
I. Vol. 1774. 181
vet , ſculpteur de Monfieur , frere du Roi ,
font d'une exécution nette & préciſe .
La gravure en pierres fines eſt aujourd'hui
un peu négligée , & nous devons
des encouragemens à M. Jouy , graveur
en pierres fines de Monfieur. Cet artiſte
a expoſé dans les falles de l'Académie , un
portrait d'Henri IV , exécuté en reliefſur
une cornaline de quatre couleurs ; un autre
portrait d'Henri IV , auſſi en relief ,
fur un onyx de trois couleurs ; une gravure
en creux , exécutée ſur une cornaline
, & repréſentant un Cerbere enchaîné
- par Hercule. M. Jouy a auſſi fait voir
deux empreintes , dont une tête de Minerve
d'après l'antique.
La nombreuſe ſuite de portraits , peints
à l'huile , au paſtel ou en miniature , placés
dans les ſalles de l'Académie , offusque
un peu les tableaux d'hiſtoire. Il faut
même les chercher. Nous en avons cependant
remarqué quelques - uns qui ne font
pas ſans mérite. Le Triomphe de l'Amour
fur tous les Dieux , l'Ecole de Zeuxis , un
effet du Tremblement de terre de Lis .
bonne , des Fêtes de Village par M. de
Saint Aubin , annoncent un artiſte qui
-ſait raiſonner ſon ſujet , le diſpoſer favorablement
, & occuper , par des penſées ingénieuſes
, l'attention de l'homme ins
M 3
132 MERCURE DE FRANCE.
truit; mais ce n'eſt pas aſſez pour obtenir
les fuffrages de ceux qui ne jugent untableau
que d'après l'impreſſion que font
fur eux les charmes du coloris , & une exécution
nette & facile .
Un repos de la ſainte Famille en Egypte
, tableau de forme ovale , que M. Prudhomme
a donné pour ſa réception à
l'Académie , eſt compofé avec nobleffe ;
l'effet en eſt bien ſenti ; le coloris peu vigoureux
, mais agréable. Cet artiſte a auſſi
fait voir pluſieurs autres tableaux de différens
genres.
M. Eiſen , bien connu des Bibliophiles ,
par les gravures faites d'après ſes deſſins ,
à expoſé pluſieurs de ſes deſſins à l'encre
de la Chine & au crayon , ainſi que quelques
tableaux , qui ont plu aux amateurs
par la gaieté de la compoſition , la facilité
& les graces quoiqu'un peu maniérées
, de l'exécution.
On a vu avec plaiſir , de M. le Bel , un
ſujet de Carnaval peint ſur un oeuf d'autruche
, appartenant au Roi , & le défordre
d'une Guinguette , petit tableau que l'auteur
a donné pour ſa réception à l'Académie.
Ces compoſitions ſont vives , animées
, d'un coloris agréable & d'une touche
facile.
Les tableaux imitant le bas - relief de
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 183
M. Sauvage , font illuſion. Cetattiſte a un
art particulier pour imiter le bronze antique.
Il a donné, pour ſa réception à
l'Académie , la Mort de Germanicus , tableau
en forme de bas - relief, peint d'après
l'ouvrage d'un ſculpteur qui s'eſt resſouvenu
d'une pareille compoſition traitée
par le Pouffin.
Les tableaux de payſage de MM. Roëfer
, Crepin , Moreau , ont été remarqué
des amateurs. Il y a un effet piquant dans
les payſages de M Roëfer , & fon coloris
abeaucoup de fraîcheur. Une vue de rochers
par M. Crepin, tient un peu de la
maniere de Salvator Roſe , le ſite en eſt
ſauvage , la touche ferme. M. Moreau a
vu la Nature avec de bons yeux; ſes plans
ſont bien diſtincts , ſa touche eſt libre. Ses
ſites pourroient être plus riches & plus
variés.
Les tableaux de fleurs & de fruits de
M. Prevoſt , préſentent des détails bien
rendus. Pluſieurs de ces tableaux font
peints à l'huile & les autres à gouache.
M. Barbier , chargé de peindre à gouache
, d'après les deſſins de M. Cochin , la
fuite des ſujets du Nouveau Teſtament ,
deſtinés à orner le miſſel de la chapelle
du Roi à Verſailles , a fait voir pluſieurs
de ces ſujets , rendus avec beaucoup de
M 4
184 MERCURE DE FRANCE
foin & d'intelligence. Quelques payſages ,
peints à gouache par le même artiſte , ont
confirmé ſon talent pour bien manier la
gouache & en tirer tout le parti poffible.
MM. Dumont , Viel , Dumeſnil , le
Fevre , Bonnet Danval , le Noir , Charpentier
, le Duc , Sollier , de la Foſſe ,
Chevalier , Jacquinet , de Malliée , Girard
, Vallée , Miroglio , Fritsche , Lainé ,
le Crofnier , le Peintre , Coſte , Kruger ,
ont auſſi donné des preuves de leurs talens
, chacun dans leur genre. Mais le
commun des ſpectateurs s'eſt principalement
occupé des portraits ; & , comme la
collection en étoit nombreuſe , on s'eſt
plu à y chercher pluſieurs de ſes connoisfances
, & à juger par comparaiſon du mérite
de l'artiſte. Les portraits de M. Daveſne
ont de l'ame, du caractere , & font
touchés avec beaucoup de franchiſe . On
a fur - tout remarqué celui de M. Pujos ,
peintre en miniature , & membre de la
même Académie , qui s'eſt lui-même distingué
dans cette expoſition , par de petits
portraits deffinés , les uns àla pierre noire ,
les autres à la fanguine. Son crayon eft
très- ſoigné , & préſente tous les détails
qui facilitent la reſſemblance , & font distinguer
l'air de phyſionomie de la per
ſonne repréſentée.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 185
Mlle Bocquet a mis beaucoup de vérité
& d'intelligence dans le portrait au
paſtel de Mde ſa mere.
Les porrtaits de Mlle Vigée ont également
été remarqués des connoiſſeurs.
Cette jeune virtuoſe a auſſi prouvé fon
talent pour les ſujets d'hiſtoire par trois
- tableaux à l'huile , repréſentant la Peinture
, la Poëſie & la Muſique , ſous des figures
de femme de grandeur naturelle , &
ayant des attributs qui les caractériſent.
Le coloris en eſt agréable , le pinceau facile,
la touche fûre.
Les portraits peints à l'huile , au paſtel
ou en miniature , par MM. le Noir , le
Fevre , Nicolet , Garand , Glain , Darmancourt
, Bornet , Naudin , Lallié , Rabillon
, de Saint Jean , par Mlles Navarre
& Labille , ont fait connoître les talens de
ces différens artiſtes. Parmi les portraits
en miniature , on a particulièrement distingué
celuide M. Vander Woort , recteur
de l'Académie , peint par M. Gambs , &
que cet artiſte a donné pour ſa réception à
l'Académie.
Il ne faut pas oublier un excellent
portrait de Mademoiſelle Dubois , Actrice
diftinguée de la Comédie Françoiſe ,
repréſentée dans l'habit de Chimene du
Cid; portrait peint en paſteldans le genre
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
de l'hiſtoire , par M. Pouginde St Aubin ,
& qui faite regretter que ce Maître ſi heureux
pour la raſſemblance parfaite , & fi
habile pour le paſtel , n'ait pas expoſé d'autres
tableaux à la curioſité & à la fatisfaction
du Public.
Les portraits de M. Vincent de Montpetit
, exécutés dans le genre de peinture
qui lui eſtparticulier , & qu'il appellepeinture
éludorique , ont le vif de l'émail , le
fini de la miniature , le moëlleux & la
ſolidité de la peinture à l'huile. Les amateurs
ont vu , de cet artiſte , avec la plus
grande fatisfaction , le portrait dela Reine (
dans une roſe , le portrait de Madame
Louiſe de France en habit de Carmelite ,
un tableau allégorique repréſentant des
fleurs dans un vaſe, où ſe voient les portraits
d'Henri IV , de Mgr le Duc & de
Madame la Ducheſſe de Chartres & de
Mgr le Duc de Valois. Pluſieurs petits
portraits peints , ainſi que les précédens ,
à la maniere éludorique , prouvent que la
peinture à l'huile eſt propre à traiter le
genre de la miniature. Cet artiſte a auſſi
fait voir des portraits grands comme nature
, celui du feu Roi LouisXV & celui
d'une Dame , exécutés dans le même genre
de peinture. Ces portraits font illufion
par la vérité du coloris & la délicateſſe
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 187
1
de la touche , qui , étant peu ſenſible ,
fait que le portrait approche plus près de
la nature dont le coloris eſt toujours fondu
, net & fans touches. Un portraittouché
ne peut être vu qu'à une certainedistance;
mais un tableau qui rend le coloris
uni de la Nature peut plaire également ,
vu à toutes les diſtances. Ce n'eſt donc
point par mode ou par caprice , comme
voudroient le faire entendre des artiſtes
partiſans des touches &de toutes les pratiques
qui peuvent conduire à peindre
promptement , que la plupart des amateurs
préferent les ouvrages unis & fondus
des peintres Flamands , des Mieris ,
des Gerard-Dou , des Wauvermans , des
Terburg , des Vander Werf, &c. aux
tableaux raboteux ou heurtés des peintres
des autres Ecoles .
GRAVURES.
I.
Trophées Militaires & d'Eglise tirés du
Château de Blois & de la Chapelle de
Verſailles . Ceux militaires ſont de François
Manſard ceux d'Egliſe ſont de
Hardouin Manfard , ſon neveu.
,
(
188 MERCURE DE FRANCE.
Différentes Figures tirées de l'antique.
Ces deux cahiers font ſuite du ſupplément
de la ſeconde partie des Elémens
d'Architecture du ſieur Panferon. Chaque
cahier de fix feuilles in-40. eſt du
prix de vingt-quatre fols. A Paris , chez
l'Auteur , rue du Foin St- Jacques , au
College de Maître Gervais.
I I.
Portrait en médaillon de M. l'Abbé
Raynal , de la Société royale de Londres ,
& de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de Pruſſe , gravé par M. de St-
Aubin , Graveur du Roi , d'après le desfin
de M. Cochin. Le prix eſt de 1 1.
5 f. A Paris , chez M. de Launay , Graveur
, rue de la Bucherie , la premiere
porte cochere près la rue des Rats.
Ce portrait eſt de forme in 8°. Il eſt
ſupérieurement bien deſſiné , & exécuté
dans la gravure avec beaucoup de talent
&d'effet. Il a fur- tout le mérite d'offrir
la reſſemblance parfaite d'un Ecrivain
très diſtingué , dont les ouvrages font
auffi agréables qu'inſtructifs.
{
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 198
ARCHITECTURE.
M. Dumont. Profeſſeur d'Architecture
, croit devoir avertir les Artiſtes &
Amateurs en Architecture , que ſa partie
- de gravure ſur St Pierre de Rome , n'a
été montée dans ſon principe que fur trois
cents parties d'impreſſion , qu'il en a fait
faire , tant pour le titre & la lettre dédicatoire
, que pour l'expoſé de cet ouvrage,
dont il a débité juſqu'à préſent deux cents
exemplaires . Il ne lui en reſte plus que
cent collections , fans plus , ayant entiérement
détaillé les gravures de ſes planches ,
dont partie ont été repolies & remployées
dans l'augmentation des Salles de ſpecta .
cles , qui compoſent la ſeconde partie de
l'oeuvre de l'Auteur. Chaque collection
de St Pierre de Rome ſera préſentement
de 36 livres.
MUSIQUE.
I.
XXVme. Recueil d'arriettesd'opéra-comique
&autres arrangées pour le piano forte&
190 MERCURE DE FRANCE.
le clavecin , par M. Pouteau , Organiſte
de St Jacques la Boucherie , & Maître
de clavecin ; prix , 1 1. 16 Paris , chez
le ſieur Boüin , Marchand de muſique &
de cordes d'inſtrumens ; rue St Honoré ,
prés St Roch , au Gagne petit. Ce recueil
eſt le premier de la troiſieme année de
l'abonnement , compoſé de douze recueils
pour l'année entiere. Le prix de la ſouscription
eſt de 12 1. pour Paris , & de
18 pour la Province , port franc. Les
deux premieres années ſe trouvent à la
même adreſſe .
1 1.
Recueil d'airs d'opéra comique , arrangés
pour deux violons , par M. Tiffier ,
de l'Académie Royale de muſique , Au
teur des trio d'arriettes dialoguées , mis
au jour par M. Boüin ; prix , 3 l. A la
même adreſſe.
III.
Six Sonates à violon seul &baſſe , dé.
diées à Son Alteſſe Séréniſſime Monſei
gneur le Prince de Condé , par Joſeph
Canavas , Ordinaire de la muſique du
Roi , ci -devant premier violon du concert
ſpirituel , oeuvre ſecond , prix , 71.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 191
4 f. ſe vend à Paris chez l'Auteur , rue
des Foſſoyeurs , près St Sulpice , au Bureau
Muſical , Cour de l'ancien Grand.
Cerf, rue St Denis , & des deux portes
St Sauveur , & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
I V.
La Fauffe Peur, Comédie en un acte ,
mêlée d'arriettes , dont la muſique eſt de
M. Darcis fils , éleve de M. Gretry. La
partition de cet intermede ſera gravée inceſſamment
, & paroîtra aux adreſſes ordinaires
de muſique. Il y a des airs agréables
& d'effet , la piece a de l'action&
du comique , qui la font rechercher en
Province & pour les théâtres de ſociété.
LEGONS DE LANGUE.
I.
LE Sieur Borzacchint , Maître de Langues
, enſeigne avec beaucoup de ſuccès ,
non ſeulement l'Italien & l'Eſpagnol ,
commenous l'avons annoncé , mais encore
l'Anglois , avec les principes de la prononciation
& les regles d'une bonne fyn
192 MERCURE DE FRANCE.
taxe. Il demeure rue des Foffés - St-Germain-
l'Auxerrois , vis -à-vis le cul-de-fac
de Sourdis .
I I.
Cours de Langue Angloise.
L'utilité de la Langue Angloiſe eſt
trop connue aux perſonnes de tout rang
& condition , pour qu'il soit néceſſaire
d'en faire l'éloge. Preſque tous les Sçavans
de l'Europe font charmés des excellens
ouvrages qui paroiſſent tous les
jours dans cette langue. Le Marchand
l'apprend , ou doit l'apprendre pour l'intérêt
du commerce ; & chacun aujourd'hui
connoît ſon utilité , ſa beauté , &c.
Ces motifs ont déterminé le ſieur Berry ,
Auteur de la Grammaire Générale Angloiſe
, de donner un cours pour la facilité
des Marchands & autres perſonnes
qui ſouhaitent apprendre l'Anglois , &
qui cependant font occupées dans le courant
de la journée , lequel cours commencera
vers le milieu d'Octobre. Il
durera fix mois , & tiendra trois fois par
ſemaine , depuis ſept heures du matin
juſqu'à huit. Ceux qui ne peuvent pas
venir le matin , pourront venir le foir ,
aux mêmes heures .
Ceux
OCTOBRE. 1. Vol. 1774 193
Ceux qui voudront apprendre cette
langue tant recherchée , auront l'avantage
d'être enſeignés par un Anglois de
Nation , où toutes les difficultés de la
prononciation , qui font tant de peine
aux François , feront levées en huit le
gons.
Le ſieur Berry va en ville à toutes les
autres heures de la journée. Il demeure
chez M. Gautier , Marchand Corroyeur ,
rue des Lavandieres, la ſeptieme maifon
à droite , en entrant par la rue St Ger
main l'Auxerrois , au troiſieme , ſur le
devant.
On pourra s'abonner pour les fix mois.
FÊTE.
Tout ce qui peint l'amour des Fran
çois pour leur Souverain , mérite d'être
connu. Dans le village d'Evergnicour , à
quatre lieues de Rheims , ſur la riviere
d'Aiſne , il y a un habitant qui a donné
à toute la jeuneſſe de cet endroit , le 25
Août dernier , une fête en l'honneur du
Roi . D'abord les filles & les garçons ,
parés de bouquets & de noeuds de rubans ,
N
194 MERCURE DE FRANCE .
ont offert , pendant une meſſe ſolemnelle ,
des voeux ardens pour la précieuſe confervation
du Prince ; enſuite , précédés
de leur muſique , ils ſe ſont mis en marche
de la maniere la plus galante , pour
ſe rendre à l'endroit où les attendoit un
feſtin champêtre. Là les ſantés du Roi ,
de la Reine & de la Famille Royale y
furent bues tour-à- tour . Ces cris , qui
naiſſent du bonheur & de la gaîté , les
Vive- le - Roi ! Vive - la - Reine ! s'y répétoient
à tous momens , & attendriſſoient
les ſpectateurs . Le reste de la journée
s'eſt paſſé à danſer. L'honnête citoyen
qui a imaginé cette fête, & qui en a
fait tous les frais , eſt le ſieur Guitard de
Floriban , Chevalier de l'Epéron d'or .
ANECDOTES.
I.
PLUSIEURS perſonnes de diftinction
voyant avec peine dans leur promenade
des gens du peuple , demanderent à l'Empereur
que l'entrée du Prater ne fût permiſe
qu'à la haute Nobleſſe , afin qu'elle
OCTOBRE. I. Vgl. 1774. 195
ne fût pas confondue dans la foule ; mais
ce Prince bienfaiſant leur fit cette réponſe
, qui leur fut une leçon: Si je ne voulois
me trouver qu'avec mes égaux , je devrois
m'enfermer dans les caveaux des Capucins
, où reposent les cendres de mes ancêtres;
mais j'aime les hommes fans diftinetion
; & je préfere les personnes qui ont de
la vertu & des sentimens à celles qui n'ont
d'autre mérite que d'avoir eu d'illustres
areux.
II. 가
Il y a à la Bibliotheque du Roi , un
manufcrit de M. Charles Perrault , de
l'Académie Françoiſe , le même qui foutint
contre Racine & Defpréaux , la fameuſe
diſcuſſion de la prééminence des
Anciens fur les Modernes , où l'on trouve
une anecdote bien capable de caractéri
fer la grande ame de Louis XIV , & qui
mérite d'être conſervée. Monfieur Colbert
, y est - il rapporté , avoit à coeur
de raſſembler des matériaux , pour compoſer
par la fuite l'hiſtoire de ce Prince;
& à deſſein d'y parvenir , il faifoit fucceffivement
écrire à M. Perrault , fur un
regiſtre , toutes les actions mémorables
dont il étoit le témoin. On y voit en
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
tr'autres , qu'à peine Louis XIV eût - il
pris les rênes du gouvernement , après la
mort du Cardinal de Mazarin , qu'il dit
un jour à ſes principaux Courtiſans , M
deVilleroi , M. le Tellier , M. de Lyonne ,
M. le Maréchal de Gramont , M. Colbert
& quelques autres : Vous êtes tous mes
amis; ceux de mon Royaume que j'affectionne
le plus , & en qui j'ai le plus de
confiance. Je suis jeune , & je n'ignore pas
que les femmes prennent souvent bien de
L'empire fur ceux de mon âge , je vous ordonne
à tous , que si vous remarquez jamais
qu'une maîtresse me domine , &se mêle le
moins du monde des affaires de mon Etat ,
vous ayiez à m'en avertir. Je ne veux que
vingt - quatre heures pour m'en débarraſſer ,
& donner à mes peuples toute fatisfaction à
ce fujet. Paroles admirables ; & dont ,
pour ſentir tout le prix , il ſuffit de faire
réflexion que Louis XIV n'avoit alors
que vingt ans.
III.
Il n'y a que peu d'années qu'une veuve
de Surate , jeune , belle , opulente , ambitionna
le fingulier honneur de ſe brûler
à la mort de ſon mari. Le dépoſitaire de
l'autorité publique lui refuſa la permiſſion
OCTOBRE.. I. Vol. 1974. 197
۱
d'enſevelir avec elle tant de précieux
avantages . Cette femme indignée , prit
des charbons ardens dans ſes mains , &
paroiſſant ſupérieure à la douleur , elle
dit d'un ton ferme au Gouverneur : ,, Ne
,, conſidere pas ſeulement la foibleſſe de
„ mon âge ; vois avec quelle inſenſibilité
,, je tiens ces feux dans mes mains : ſache
,, que c'eſt avec la même conſtance queje
,, me précipiterai au milieu des flammes.
ود
I V.
Un Gaſcon étoit chez le Duc de Vendôme
avec un de ſes amis , qui vouloit
l'engager à venir dîner avec lui ; le Gascon
, pour s'en défendre , lui dit , hai
Cadédis , je vais dîner chez Villars. Le
Duc qui ſe trouvoit par derriere s'entendant
nommer ſi familiérement par un
homme qu'il ne connoiſſoit pas ; vous
pouviez bien le nommer Monfieur , lui
dit- il. Le Gaſcon , le reconnoiſſant, ſans ſe
démonter , lui dit : Cadedis , Monfeigneur
, lorſque l'on parle des Pompées , des
Céſars , l'on fupprime ordinairement le
nom de Monfieur ; c'eſt pourquoi j'ai
cru devoir exprimer de même ce mot;
je vois bien , Monſeigneur , que vous
ne vous en fâcherez pas.........
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
ARRÊTS , ORDONNANCES , &c.
:
I.
* Arrêt du Conseil d'Etat du Roi , du 13 Septembre
1774; par lequel Sa Majeſté établit la liberté
du Commerce des Grains & Farines dans
P'intérieur du royaume : Et ſe réſerve à ſtatuer
fur la liberté de la vente à l'Etranger , lorſque
* les circonftances feront devenues plus favorables.
LeLe Roi s'étant fait rendre compte du prix des
grains dans les différentes parties de fon royaume,
des loix rendues ſucceſſivement ſur le commerce
de cette denrée , & des meſures qui ont été priſes
pour affurer la ſubſiſtance des peuples & prévenir
la cherté : Sa Majeſté a reconnu que ces meſures
n'ont point eu le ſuccès qu'on s'en étoit promis .
-Perfuadée que rien ne mérite de ſa part une at
tention plus prompte , Elle a ordonné que cette
matiere fût de nouveau diſcutée en ſa préſence ,
afin de ne ſe décider qu'après l'examen le plus
mûr & le plus réfléchi .
•Elle a vu avec la plus grande fatisfaction , que..
les plans les plus propres à rendre la ſubſiſtance
de ſes peuples moins dépendante des viciffitudes
des ſaiſons , ſe réduisent à obferver l'exacte justice
, à maintenir les droits de la propriété , & la
liberté légitime de ſes ſujets.
•Nous rapportons en entier cet arrêt qui eſt un monument
raiſonué de ſageſſe & de juftice.
OCTOBRE. I. Vol 1774. 199
En conféquence , Elle s'est réſolue à rendre au
commerce des grains , dans l'intérieur de fon
royaume, la liberté qu'Elle regarde comme l'unique
moyen de prévenir , autant qu'il eſtpoſſible,
les inégalités exceffives dans les prix , & d'empêcher
que rien n'altere le prix juſte & naturel que
doivent avoir les fubfiftances , ſuivant la variation
des ſaiſons & l'étendue des beſoins .
En annonçant les principes qu'Elle a cru devoir
adopter , & les motifs qui ont fixé ſa décifion
, Elle veut développer ces motifs , non - feulement
par un effet de fa bonté , & pour témoigner
à ſes ſujets qu'Elle ſe propoſe de les gouverner
toujours comme un pere conduit ſes enfans ,
en mettant fous leurs yeux leurs véritables intérêts
; mais encore pour prévenir ou calmer les inquiétudes
que le peuple conçoit ſi aisément fur
cette matiere , & que la feule inſtruction peut
diffiper ; fur- tout pour affurer davantage la fubfiftance
des peuples , en augmentant la confiance
des Négocians dans des diſpoſitions , auxquelles
Elle ne donne la fanction de ſon autorité qu'après
avoir vu qu'elles ont pour baſe immuable la raifon
& l'utilité reconnues .
Sa Majesté s'eſt donc convaincue , que la variété
des ſaiſons & la diverſité des terreins occafionnant
une très - grande inégalité dans la quantité
des productions d'un canton à l'autre , & d'une
année à l'autre dans le même canton, la récolte
de chaque canton ſe trouvant par conféquent
quelquefois au - deſſus , & quelquefois au - deſſous
du néceſſaire pour la ſubſiſtance des habitans , le
peuple ne peut vivre dans les lieux & dans les années
où les moiffons ont manqué ; qu'avec des
grains , ou apportés des lieux favorifés par l'abon .
dance , ou confervés des années antérieures.
1 N 4
MERCURE DE FRANCE.
Qu'ainſi le tranſport & la garde des grains ,
font , après la production , les ſeuls moyens de
prévenir la difette des ſubſiſtances ; parce que ce
font les feuls moyens de communication qui fas.
fent du ſuperflu la refſſource du beſoin.
La liberté de cette communication eſt néceſſaire
à ceux qui manquent de la denrée , puiſque ſi
elle ceſſoit un moment , ils ſeroient réduits à
périr.
Elle est néceſſaire à ceux qui poſſedent le ſuperflu
, puiſque fans elle ce ſuperflu n'auroit aucune
valeur , & que les propriétaires ainſi que les laboureurs
, avec plus de grains qu'il ne leur en
faut pour ſe nourrir , ſeroient dans l'impoflibilité
de fubvenir à leurs autres beſoins de toute eſpece,
&aux avances de la culture , indiſpenſables pour
affurer la production de l'année qui doit fuivre.
Elle est falutaire pour tous , puiſque ceux qui ,
dans un moment , ſe refuſeroient à partager ce
qu'ils ont avec ceux qui n'ont pas , ſe priveroient
du droit d'exiger les mêmes ſecours lorſqu'à leur
tour ils éprouveront les mêmes beſoins ; & , que
dans les alternatives de l'abondance & de la difette
, tous feroient expoſés tour-à-tour aux derniers
degrès de la mifere , qu'ils feroient afſurés
d'éviter tous en s'aidant mutuellement.
Enfin elle eſt juſte , puiſqu'elle eſt & doit être
réciproque , puiſque le droit de ſe procurer par
fon travail , & par l'uſage légitime de ſes propriétés
, les moyens de ſubſiſtance préparés par la
Providence à tous les hommes , ne peut être fans
injuſtice ôté à perſonne.
Cette communication , qui ſe fait par le transport
& la garde des grains , &fans laquelle toutes
les provinces fouffriroient alternativement ou
la difette ou la non - valeur , ne peut être établie
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 201
que de deux manieres ; ou par l'entremiſe du
commerce laiſſé à lui - même , ou par l'intervention
du Gouvernement.j
Les réflexions & l'expérience prouvent également
que la voie du commerce eſt , pour fournir
aux beſoins du peuple , la plus fûre , la plus prompre
, la moins diſpendieuſe & la moins ſujette à
inconvéniens.
Les Négocians , par la multitude des capitaux
dont ils diſpoſent , par l'étendue de leurs correspondances
, par la promptitude & l'exactitude des
avis qu'ils reçoivent , par l'économie qu'ils favent
mettre dans leurs opérations , par l'uſage & l'ha
bitude de traiter les affaires de commerce , ont
des moyens & des reffources qui manquent aux
Adminiſtrateurs les plus éclairés & les plus actifs .
Leur vigilance , excitée par l'intérêt , prévient
les déchets & les pertes ; leur concurrence rend
impoſſible tout monopole , & le beſoin continuel
où ils font de faire rentrer leurs fonds promptement
pour entretenir leur commerce , les engage
ſe contenter de profits médiocres; d'où il arrive
que le prix des grains , dans les années de diſette,
ne reçoit guere que l'augmentation inévitable
qui réſulte des frais & riſques du tranſport ou de
la garde.
Ainfi , plus le commerce eſt libre , animé , éten
du , plus le peuple eſt promptement , efficacement
& abondamment pourvu ; les prix ſont d'autant
plus uniformes , ils s'éloignent d'autant moins du
prix moyen & habituel , ſur lequel les ſalaires ſe
reglent néceffairement.
Les approviſionnemens faits par les ſoins du
Gouvernemeur , ne peuvent avoir les mêmes ſuccès.
Son attention , partagée en trop d'objets , ne
NS
202 MERCURE DE FRANCE.
peut être auſſi active que celle des Négocians , occupés
de leur commerce.
Il connoît plus tard , il connoît moins exactement
& les beſoins & les refſources.
Ses opérations , preſque toujours précipitées ,
fe font d'une maniere plus difpendieuſe.
Les Agens qu'il emploie n'ayant aucun intérêt
à l'économie , achettent plus chérement transportent
à plus grands frais , confervent avec moins
de précautions; it ſe perd , il ſe gâte beaucoup
de grains.
Ces Agens peuvent , par défaut d'habileté , ou
même par infidélité , groſſir à l'excès la dépenſe
de leurs opérations.
Ils peuvent fe permettre des manoeuvres coupables
, à l'infçu du Gouvernement. -
Lors même qu'ils en font le plus innocens , ils
ne peuvent éviter d'en être ſoupçonnés , & le
ſoupçon réjaillit toujours fur l'Adminiſtration qui
les emploie , & qui devient odieuſe au peuple ,
par les foins même qu'elle prend pour le fecourir.
De plus , quand le Gouvernement ſe charge de
pourvoir à la fubſiſtance des peuples en faiſant
le commerce des grains , il fait ſeul ce commerce;
parce que pouvant vendre à perte , aucun négociant
ne peut fans témérité s'expoſer à ſa concurrence.
Dès -lors l'Adminiſtration eſt ſeule chargée de
remplir le vuide des récoltes.
Elle ne le peut qu'en y confacrant des ſommes
immenfes , fur leſquelles elle fait des pertes inévitables.
L'intérêt de ſon avance , le montant de ſes pertes
, forment une augmentation de charges pour
l'Etat , & par conféquent pour les peuples , & deviennent
un obſtacle aux ſecours bien plus juſtes
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 203
& plus efficaces , que le Roi , dans le temps de
diſette , pourroit répandre ſur la claſſe indigente
de ſes ſujets .
Enfin, fi les opérations du Gouvernement font
mal combinées & manquent leur effet ; fi elles
font trop lentes , & que les ſecours n'arrivent
point à temps ; fi le vuide des récoltes eſt tel ,
que les ſommes deſtinées à cet objet par l'Adminiftration
foient inſuffisantes , le peuple , dénué
des reffources que le commerce réduit à l'inac
tion , ne peut plus lui apporter , reſte abandonné
aux horreurs de la famine & à tous les excès du
déſeſpoir.
Le ſeul motif qui ait pu déterminer les Adminiftrateurs
à préférer ces meſures dangereuſes aux
reffources naturelles du commerce libre , a fans
doute été la perfuafion que le Gouvernement ſe
rendroit par-là maître du prix des ſubſiſtances , &
pourroit , en tenant les grains à bon marché ,
foulager le peuple & prévenir ſes murmures.
L'illufion de ce ſyſtême eſt cependant aiſée à
reconnoître.
Se charger de tenir les grains à bon marché ,
lorſqu'une mauvaiſe récolte les a rendus rares ,
c'eſt promettre au peuple une choſe impoſſible ,
&ſe rendre reſponſable à ſes yeux d'un mauvais
ſuccès inévitable.
Il eſt impoſſible que la récolte d'une année ,
dans un lieu déterminé , ne ſoit pas quelquefois
au-deſſous du beſoin des habitans ; puiſqu'il n'eſt
que trop notoire qu'il y a des récoltes fort inférieures
à la production de l'année commune ,
comme il y en a de fort ſupérieures .
Or , l'année commune des productions ne fauroit
être au deſſus de la conſommarion habituelle...
204 MERCURE DE FRANCE.
Car le blé ne vient qu'autant qu'il eſt ſemé : le
laboureur ne peut femer qu'autant qu'il eſt aſſuré
de retrouver , par la vente de ſes récoltes , le dé
dommagement de ſes peines & de ſes frais , & la
rentrée de toutes ſes avances , avec l'intérêt & le
profit qu'elles lui auroient rapporté dans toute
autre profeſſion que celle du laboureur.
Or, fi la production des mauvaiſes années étoit
égale à la conſommation , que celle des années
moyennes fût par conféquent au- deſſus , & celle
des années abondantes incomparablement plus
forte , le prix des grains feroit tellement bas ,
que le laboureur retireroit moins de ſes ventes ,
qu'il ne dépenſeroit en frais .
Il eſt évident qu'il ne pourroit continuer un
métier ruineux , & qu'il n'auroit de reſſource que
de ſemer moins de grains , en diminuant ſa culture
d'année en année, juſqu'à ce que la production
moyenne , compenfation faite des années
abondantes & des années ſtériles , ſe trouvât cor.
refpondre exactement à la conſommation habituelle.
La production d'une mauvaiſe année eſt donc
néceffairement au-deſſus des beſoins.
Dès-lors , le beſoin étant auſſi univerſel qu'impérieux
, chacun s'empreſſe d'offrir à l'envi un
prix plus haut de la denrée pour s'en aſſurer la
préférence.
Non- ſeulement ce renchériſſement eſt inévitable;
mais il eſt l'unique remede poſſible de la ra
reté , en attirant la denrée par l'appât du gain.
Car , puiſqu'il y a un vuide , & que ce vuide ne
peut être rempli que par les grains réſervés des
années précédentes , ou apportés d'ailleurs , il
faut bien que le prix ordinaire de la denrée foit
augmenté du prix de la garde ou decelui du transi
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 205
port; fans l'affurance de cette augmentation ,
l'on n'auroit point gardé la denrée , on ne l'apporteroit
pas ; il faudroit donc qu'une partie du
peuple manquât du néceſſaire & pérît.
Quelques moyens que le Gouvernement emploie
, quelques ſommes qu'il prodigue ; jamais ,
& l'expérience l'a montré dans toutes les occaſions
, il ne peut empêcher que le blé ne foit cher
quand les récoltes font mauvaiſes.
Si , par des moyens forcés , il réuſſit à retarder
cet effet néceſſaire , ce ne peut être que dans quelque
lieu particulier , pour un temps très-court ;
&, en croyant foulager le peuple , il ne fait
qu'aſſurer & aggraver ſes malheurs.
Les facrifices faits par l'Adminiſtration , pour
procurer ce bas prix momentané , ſont une aumône
faite aux riches , au moins autant qu'aux pauvres
; puiſque les perſonnes aiſées conſomment ,
foit par elles-mêmes , ſoit par la dépenſe de leurs
maiſons , une très-grande quantité de grains.
La cupidité ſait s'approprier ce que le Gouvernement
a voulu perdre , en achetant au- deſſous de
ſon véritable prix , une denrée ſur laquelle lerenchériſſement
, qu'elle prévoit avec une certitude
infaillible , lui promet des profits conſidérables.
Un grand nombre de perſonnes , par la crainte
de manquer , achettent beaucoup au-delà de leurs
beſoins , & forment ainſi une multitude d'amas
particuliers de grains , qu'elles n'oſent confommer
, qui font entiérement perdus pour la ſublistance
des peuples , & qu'on retrouve quelquefois
gâtés après le retour de l'abondance.
Pendant ce temps , les grains du dehors , qui
ne peuvent venir qu'autant qu'il y a du profit à
les apporter , ne viennent point. Le vuide augmente
par la conſommation journaliere ; les appro
viſionnemens , par leſquels on avoit cru foutenir
200 MERCURE DE FRANCE.
le bas prix , s'épuiſent ; le beſoin ſe montre tout
à-coup daus toute fon étendue ,& lorſque le temps
& les moyens manquent pour y remedier.
C'eft alors que les Adminiſtrateurs , égarés par
une inquiétude qui augmente encore celle des
peuples , ſe livrent à des recherches effrayantes
dans les maiſons des citoyens , ſe permettent d'at
tenter à la liberté , à la propriété , à l'honneur des
commerçans , des laboureurs , de tous ceux qu'ils
foupçonnent de poffeder des grains. Le commerce
vexé , outragé , dénoncé à la haine du peuple ,
fuit de plus en plus: la terreur monte à fon com
ble: le renchériſſement n'a plus de bornes ; &
toutes les mesures de l'Adminiſtration font rompues.
Le Gouvernement ne peut donc ſe réſerver le
tranſport & la garde des grains , fans compromettre
la ſubſiſtance & la tranquillité des peu
ples . C'eſt par le commerce ſeul , & par le commerce
libre , que l'inégalité des récoltes peut
être corrigée.
Le Roi doit donc à ſes peuples , d'honorer , de
protéger , d'encourager d'une maniere ſpéciale le
commerce des grains , comme le plus néceffaire
de tous.
Sa Majesté ayant examiné fous ce point de vue
les réglemens auxquels le commerce a été affujetti
, & qui , après avoir été abrogés par la Déclaration
du 25 Mai 1763 , ont été renouvelés par
l'arrêt du 23 Décembre 1770 ; Elle a reconnu
que ces réglemens renferment des diſpoſitions
directement contraires au but qu'on auroit dû fe
propoſer.
Que l'obligation impoſée à ceux qui veulent
entreprendre le commerce des grains , de faire
infcrire ſur les regiſtres de la Police , leurs noms ,
furnoms , qualités & demeures , le lieu de leurs
OCTOBRE. 1. Vol. 1774. 207
7
magaſins & les actes relatifs à leurs entrepriſes ,
flétrit & décourage ce commerce; par la défiance
qu'une telle précaution ſuppoſe de la part du
Gouvernement ; par l'appui qu'elle donne aux
foupçons injuftes du peuple, fur-tout parce qu'elle
tend à mettre continuellement la matiere de
ce commerce , & par conséquent la fortune de
ceux qui s'y livrent , ſous la main d'une autorité
qui ſemble s'être réſervé le droit de les ruiner &
de les déshonorer arbitrairement :
Que ces formalités aviliſſantes écartent nécesfairement
de ce commerce tous ceux d'entre les
Négocians , qui , par leur fortune , par l'étendue
de leurs combinaiſons , par la multiplicité de
leurs correfpondances , par leurs lumieres &
l'honnêteté de leur caractere , feroient les ſeuls
propres à procurer une véritable abondance :
Que la défenſe de vendre ailleurs que dans les
marchés , furcharge fans aucune utilité les achats
& les ventes , des frais de voiture au marché des
droits de hallage , magafinage & autres , également
nuiſibles au laboureur qui produit , & au
peuple qui confomme :
Que cette défenſe , en forçant les vendeurs &
les acheteurs à choiſir , pour leurs opérations , les
jours & les heures des marchés , peut les rendre
tardives , au grand préjudice de ceux qui attendent
, avec toute l'impatience du beſoin , qu'on
leur porte la denrée:
Qu'enfin , n'étant pas poſſible de faire , dans les
marchés , aucun achat confidérable , fans y faire
hauffer extraordinairement les prix , & fans y
produire un vuide fubit , qui répandant l'alarme ,
fouleve les eſprits du peuple ; défendre d'acheter
hors des marchés , c'eſt mettre tout négociant
dans l'impoſſibilité d'acheter une quantité de
grains fuffifante pour ſecourir , d'une maniere ef-
:
208 MERCURE DE FRANCE.
ficace , les provinces qui font dans le beſoin :
d'où il réſulte que cette défenſe équivaut à une
interdiction abſolue du transport & de la circula .
tion des grains d'une province à l'autre :
Qu'ainfi , tandis que l'arrêt du 23 Décembre
1770 affuroit expreſſement la liberté du tranſport
de province à province , il y mettoit , par ſes autres
diſpoſitions , un obstacle tellement invincible
, que depuis cette époque , le commerce a
perdu toute activité , & qu'on a été forcé de recourir
, pour y ſuppléer , à des moyens extraordinaires
, onéreux à l'Etat , qui n'ont point rempli
leur objet , & qui ne peuvent ni ne doivent
être continués .
Ces conſidérations , mûrement peſées , ont déterminé
Sa Majesté à remettre en vigueur les
principes établis par la Déclaration du 25 Mai
1763 ; à délivrer le coinmerce des grains des formalités
& des gênes auxquelles on l'avoit depuis
aſſujetti par le renouvellement de quelques anciens
réglemens , à raſſurer les Négocians contre
la crainte de voir leurs opérations traverſées par
des achats faits pour le compte du Gouvernement.
Elles les invite tous à ſe livrer à ce commerce . Elle
déclare que ſon intention eſt de les foutenir par
ſa protection la plus ſignalée. Et , pour les encourager
d'autant plus à augmenter dans le royaume
la maſſe des ſubſiſtances , en y introduiſant
des grains étrangers , Elle leur aſſure la liberté
d'en diſpoſer à leur gré. Elle veut s'interdire à Ellemême,
& à ſes Officiers , toutes meſures contraires
à la liberté & à la propriété de ſes Sujets ,
qu'Elle défendra toujours contre toute atteinte
injuſte. Mais ſi la Providence permettoit que pendant
le cours de fon regne , ſes provinces fuſſent
affigées par la difette , Elle ſe promet de ne négliger
aucun moyen pour procurer des ſecours
vrai.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 209
t
vraiment efficaces à la portion de ſes ſujets qui
ſouffre le plus des calamités publiques. A quoi
voulant pourvoir : Oui le rapport du Sr Turgot ,
Conſeiller ordinaire au Conſeil royal , Contrôleur
Général des, finances ;le Roi étant en fon Confeil
, a ordonné & ordonne ce qui fuit :
ART. I. Les articles I & II de la Déclaration
du 25 Mai 1763 , ſeront exécutés ſuivant leur
forme & teneur : en conféquence , il ſera libre, à
toutes perſonnes , de quelque qualité & condition
qu'elles foient , de faire , ainſi que bon leur fembiera
, dans l'intérieur du royaume , le commerce
des grains & farines , de les vendre & acheter en
quelques lieux que ce ſoit , même hors des halles
& marchés , de les garder & voiturer à leur gré ,
fans, qu'ils puiſſent être aſtreints à aucune formalité
ni enregiſtrement , ni soumis à aucunes prohibitions
ou contraintes , ſous quelque prétexte
que ce puiffe être , en aucun cas & en aucun
lieu du royaume .
II . Fait Sa Majeſté très - expreſſes inhibitions
& défenſes à toutes perſonnes , notamment aux
Juges de police , à tous ſes autres Officiers & à ceux
des Seigneurs , de mettre aucun obstacle à la libre
circulationddeess grains & farines de province à pro
vince : d'en arrêter le tranſport , ſous quelque prétexte
que ce foit ; comme auſſi de contraindre aucun
marchand , fermier , laboureur ou autre , de
porter des grains ou farines au marché , ou les empêcher
de vendre par-tout où bon leur ſemblera.
111. Sa Majesté voulant qu'il ne ſoit fait à
l'avenir aucun achat de grains & farines pour fon
compte , Elle fait tres-expreſſes inhibitions & défenſes
à toutes perſonnes , de ſe dire chargées de
faire de ſemblables achats pour Elle & par fes
ordres : ſe réſervant , dans les cas de diſette , de
0
210 MERCURE DE FRANCE.
procurer à la partie indigente de ſes ſujets , les
ſecours que les circonstances exigeront.
IV. Défirant encourager l'introduction des
blés étrangers dans fes Etats , & affurer ce ſecours
ſes peuples , Sa Majefté permet à tous ſes ſujets ,
&aux Etrangers , qui auront fait entrer des grains
dans le royaume, d'en faire telles deſtinations &
uſages que bon leur ſemblera ; même de les faire
reffortir fans payer aucuns droits , en juſtifiant
que les grains fortans font les mêmes qui ont été
apportés de l'Etranger : Se réſervant au ſurplus
Sa Majeflé , de donner des marques de ſa protec.
tion ſpéciale à ceux de ſes ſujets qui auront fait
venir des blés étrangers dans les lieux du royaume
où le beſoin s'en seroit fait ſentir : N'entendant
Sa Majeſté ſtatuer quant-à-préſent , & jufqu'à
ce que les circonstances foient devenues plus
favorables , fur la liberté de la vente hors du
royaume. Déroge Sa Majesté à toutes loix & réglemens
contraires aux difpofitions du préſent
arrêt , ſur lequel feront toutes Lettres néceſſaires
expédiées. FAIT au Conſeil d'Etat du Roi , Sa
Majefié y étant , tenu à Versailles , le treize Sep
tembre mil ſept cent foixante - quatorze.
Signé , PHELYPEAUX.
1 1.
11 paroît une Ordonnance du Roi , interpré.
tative de celle du 22 Août 1770 , concernant les
Bénéfices à charge d'ame de l'Ordre de Saint Au
guſtin. Sa Majefté ordonne que le pécule des
Chanoines Réguliers qui décéderont pourvus de
Cures , Vicaireries perpétuelles ou autres Béné.
fices à charge d'ame , continuera d'appartenir à
l'Ordre ou Congrégation d'où dépendront ces
Bénéfices.
4
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 211
-
III
Arrêt dela Cour du Parlement qui ordonne l'exé.
cution de l'Ordonnance de 1672 , & des Arrêts&
Réglemens rendus en conféquence ,& réitere les
défenſes faites aux Marchands de vin d'acheter
des vins à la halle , àl'étape & fur les Ports , &d'y
expofer en vente des vins gâtés , viciés & défectueux.
Fait défenſe aux Marchands Forains & aux
Courtiers d'y faire le commerce en regrat.
AVIS.
I.
ON
N ſouſcrit actuellement pour le Catalogue
Hebdomadaire , chez le Sr Pierres , Imprimeur-
Libraire , rue Saint Jacques , le prix de la fous
cription eſt par an de 6 liv. 12 f. On fait combien
eſt utile cette petite feuille , qui donne les
titres des livres nationaux & étrangers , avec
leur prix , ainſi que des productions de la gravurė
&de la muſique , avec les adreſſes des Marchands
qui les vendent.
I I.
Les Amateurs de l'antique peuvent voir chez
le fieur Ruault , libraire , rue de la Harpe , une
figure d'albâtre de 18 pouces de hauteur , a-peuprès
dans l'attitude de la Vénus de Médicis. Les
pieds font appuyés ſur une conque ; à droite eſt
un crocodile , à gauche un dauphin ; l'air de tête
eſt triſte & même un peu fouffrant ; dans la chevelure
on remarque un diademe. Quelques fa
vans ont penſé que c'étoit une Cléopâtre ſous
Pemblême de Vénus , d'autres une Rhodope , &c.
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE 1
&c. Ce morceau curieux & intéreſſant a été trou
vé dans le Bas-Dauphiné entre Sr Pol- trois Châteaux
& Clauffaye , dans une fouille faite à l'oc
caſion du tremblement de terre que l'on y reſſentit
en Janvier 1773 .
On voit auſſi chez le même un vaſe chinois de
la plus haute antiquité ; les caracteres qui le défignent
font très-bien conſervés. L'un & l'autre
font à vendre.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 17 Août 1774.
Il paroît certain que le Grand Viſir s'étoit
laiffé ferrer , de maniere qu'il a été forcé de ſouscrire
à tout ce que les Rufles ont voulu. Ils ont
enlevé vingt - trois pieces de canon , dont la
plupart n'avoient pas encore ſervi. On a fixé
le terme de deux mois pour les ratifications &
pour l'évacuation des conquêtes , ſauf les cesfions
énoncées. Les troupes Rufles ont dû repaffer,
le Danube immédiatement après la fignature
du Traité , & la Porte a congédié fans délai
les reſtes de fon armée , comme dans le temps
d'une ſécurité parfaite.
Le Grand Viſir s'étoit mis en marche pour
revenir à Andrinople ; mais la fievre dont il
étoit déjà attaqué , l'a forcé de s'arrêter à Karnabat
, où il eſt mort le 4 de ce mois. Le Caïmacan
Ized Mehemet Pacha lui a ſuccédé dans
le Viſiriat. Ce premier Miniſtre doit partir in
cefſamment pour aller , à deux journées , au- devant
de l'Etendard du Prophete , & le ramener
dans cette Capitale.
OCTOBRE . I. Vol. 1774. 213
Les hoftilités ont ceffé dans les Mers du Leyant
, & les Commandans des trois Vaiſſeaux
Ruffes ont paru à Ténédos , où on les a reçus
avec toute forte d'honneurs. Le bruit court
même que ces Vaiſſeaux ſont venus mouiller
aux Dardanelles.
De Sour (Tyr) , le 5 Mai 1774.
Le Cheïk- Daher , Commandant d'Acre , ayant
manqué aux engagemens qu'il avoit contractés
avec ſon fils Aly , pour lui faire dépoſer les
armes . ce dernier a refuſé de l'accompagner
dans l'expédition qu'il eſt allé faire avec les Mu .
tualis contre les Arabes qui vinrent piller , au
mois de Février dernier , la Ville d'Ageron &
les lieux circonvoiſins , & il a' engagé ſon frere
Seïd , Commandant de Naplouſe , à venir le
trouver à Saphet , avec ſes troupes. Cette con
duite alarme tout le pays ; on craint que ces
deux Chéïks ne faſſent encore quelque incurfion
dans les Villages des environs d'Acre , & ne finiſſent
par inſulter cette ville .
De Pétersbourg , le 22 Août 1774.
L'Impératrice a fait préſent au Feld- Maréchal
Comte de Romanzow de fix pieces de canon
priſes aux Turcs. On préſume que cette grace
n'eſt pas la ſeule que doit attendre ce Général ,
qui a rendu de ſi grands ſervices à la Ruſſie , &
l'on ſe rappelle que , lorſque Sa Majesté Impériale
fit un pareil préſent au feu Général de
Weiſſmann , elle y ajouta une belle Terre , en
diſant qu'il devoit avoir un endroit pour placer
fes canons.
De Warsovie , le 31 Août 1774 .
Tout ce qui concerne l'établiſſement du Confeil
permanent eſt enfin réglé , & la Délégation -
03
214 MERCURE DE FRANCE.
travaille à finir pluſieurs affaires qui ont été l'objet
de longs débats , afin qu'il ne foit plus néceffaire
de proroger la Diete, dont l'ouverture
eſt fixée au premier Octobre.
L'armée Ruffe a déjà répaſſé le Danube ,
& le Général Feld -Maréchal Comte de Romanzow
eſt maintenant à Jaffy. La Moldavie & la
Valachie ne feront évacuées que dans cinq mois.
Le Comte de Romanzow a déjà reçu un àcompte
de pluſieurs millions de piaſtres fur la
fommé que le Grand Vifir a promis de payer
pour les frais de la guerré,
De Vienne , le 10 Septembre 1774 .
Des lettres de Conſtantinople confirment la
nouvelle que l'on avoit reçue ici de la mort du
Grand Vifir . Si cette mort , qu'on dit naturelle ,
étoit arrivée deux mois plutôt , il eſt affez probable
que le Traité de Boudjouck Kainardgi
n'exiſteroit pas. Les nouveaux détails que l'on
a reçus fur cette paix précipitée , ne permettent
pas de douter que Mouſſoun Oglou avoit réſolu
de tout facrifier pour finir la guerre , en favorifant
même les Ruffes , s'il le falloit. On affure
qu'il avoit fecrétement fait répandre dans fon
armée l'opinion que fi le Reis - Effendi étoit
battu , c'étoit une preuve infaillible de la vos
lonté du Ciel , qui annonçoit qu'on ne pouvoit
plus arrêter les progrès des Ruffes que par une
prompte paix. Dela cette prodigieuſe déſertion
& fes fuites. Les troupes Ottomanes en fuyant ,
ont non - ſeulement pilé leur camp , mais elles
fe font répandues , comme un torrent , dans la
Romanie , portant par tout , fur leur paffage ,
le ravage & la dévaftation. Andrinople même
eſt devenu le théâtre d'un brigandage inoui. Les
Tures y font entrés le fer & la flamme à la main ,
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 215
comme dans une ville priſe d'aſſaut. Il eſt à
craindre que ces brigands ne portent à Conſtantinople
des ſcenes auſſi tumultueuſes & aufſi funeſtes.
Il n'y a qu'un cri dans cette Capitale de
l'Empire Ottoman , contre la paix honteuſe qu'on
vient de ſigner,
De Ratisbonne , le premier Septembre 1774.
Il a paru , le 24 du mois dernier , à Munich
un Edit de l'Electeur contre l'uſage d'enterrer
les morts dans les Egliſes. Il eſt défendu , par
un autre Edit , de laiſſer déſormais les cadavres
des malfaiteurs expoſés ſur les grands chemins.
Ce Prince avoit fait publier précédemment une
Ordonnance , pour enjoindre à tous ſes Tribunaux
d'impofer une taxe plus forte à ceux qui
encourront quelques amendes. Cette augmentation
eſt deſtinée à former une caiſſe pour les Pauvres ,
&à fubvenir à l'entretien & à l'éducation des
enfans orphelins , ou abandonnés de leurs parens,
De Rome, le 17 Août 1774.
La mort du Cardinal de Gévres fait vaquer
dans le Sacré College un quatrieme chapeau ,
fans compter ceux des onze Cardinaux créés &
réſervés in petto dans le Confiſtoire du 26 Avril
1774.
De la Haye, le 30 Août 1774.
La Société établie à Rotterdam pour le progrès
des Sciences utiles , a propoſé pour le premier
Mars 1775 , la queſtion fuivante: Quels
font les moyens de connoître en mer la direction des
courans , en tems d'orage comme en temps de calme ,
04
216 MERCURE DE FRANCE.
plus fûrement qu'on n'a fait jusqu'ici ? Cette même
Société propoſe également , pour le prix de l'an
née 1775 , cette queſtion: Quelles font les raiſons
qui font que fur les Vaisseaux de la Compagnie des
Indes Orientales , dans leur trajet jusqu'au Cap , it
meurt préſentement plus de monde que dans les temps
passés , & que fur les Vaiſſeaux des autres Nations ,
Suivant des avis certifies ? & quels feroient les
moyens , outre ceux qui font déjà connus , de prévenir
de malbeur ? La Société de Fleſingue , dont'le
prix eſt annoncé pour le premier Janvier 1776 ,
demande: Quels sont les fignes distinctifs d'une
fievre putride qui regne à préſentfur les Vaiſſeaux
qui partent de Hollande pour les Indes Orientales ?
&quels en font les causes & les remedes?
:
Extrait d'une Lettre de Newyorck , du 25
Fuillet 1774.
La Chambre de Philadelphie , aſſemblée le 22 ,
conſidérant les malheureuſes conteſtations qui
ſubſiſtent depuis long-temps entre la Grande-Bretagne
& les Colonies Américaines , & que les
derniers Actes du Parlement Britannique ont encore
augmentées , a arrêté unanimement :
Qu'il eſt abſolument néceffaire de tenir , le
plutôt poſſible , un congrès des différentes Colonies
, pour conſulter enſemble ſur la ſituation
malheureuſe où elles ſe trouvent actuellement,
pour former & adopter un plan à l'effet d'obtenir
le redreſſement de leurs griefs , de fixer les droits
des Américains fur les principes les plus folides
& les plus conſtitutionels , & d'établir entre la
Grande - Bretagne & les Colonies cette intelligence
qui est abſolument néceffaire à leur bonheur
& à leur proſpérité réciproques.
A
OCTOBRE, L. Vol. 1774. 217
De Versailles , le 22 Septembre 1774.
Le Roi a fait porter de fa caſſette au Tréfor
Royal , une fomme qu'il a deſtinée à payer en
1775 , une année d'arrérages de plus , de toutes
les penſions de 400 liv. & au-deſſous , des dé
partemens de la guerre , de la marine & de ſa
maiſon ; en conféquence , les penſionnaires de
cette claſſe recevront , l'année prochaine , à comp.
ter du premier Janvier , deux années d'arrérages
aux mêmes époques où ils n'en recevoient
qu'une.
De Paris, le 19 Septembre 1774.
:
Dans le voyage que le Roi de Suede fit à Chantilly,
pendant ſon ſéjour en France , il admira
principalement la précieuſe collection d'hiſtoire
naturelle que feu M. le Duc a raſſemblée , que
le Prince de Condé n'a ceſſé d'augmenter , &
qu'il a fait mettre dans le meilleur ordre. Le
Monarque Suédois , voulant donner à ce Prince
une marque de ſon ſouvenir & de fon amitié ,
en contribuant lui-même à enrichir un cabinet
devenu un des plus beaux de l'Europe , vient
de lui faire parvenir une ſuite complette des
minéraux que produit ſon Empire. Cette col
lection , compoſée de plus de fix cents échantil
lons , eſt renfermée dans une armoire fuperbe ,
exécutée à Stockholm , où l'on a repréſenté en
marqueterie & en bronze doré les armes du
Prince de Condé & divers autres ornemens. Le
comble de l'armoire eſt une eſpece de rocher
formé par différens minéraux. La beauté & la
perfection de ce travail prouvent les progrès
que les Arts font en Suede ſous un Monarque
qui les encourage & les éclaire.
Madame de Roche-Lambert , Abbeſſe de Rhodez
, fit célébrer le 14 Juillet , un ſervice ſolem
٢.٧٠٠ Ο 5
1
218 MERCURE DE FRANCE.
J
nel pour le feu Roi. Le catafalque étoit trèsbeau
; & l'Oraiſon funebre fut prononcée par
l'Abbé Botuges , Préfet du college de la ville ; & ,
le 16 l'Abbeffe & les Religieufes firent célébrer
en muſique une meffe pour la confervation du
Roi & de la Famille Royale , à laquelle ont afſſiſté
Ia Nobleffe & les perſonnes notables de la ville.
Description du magnifique Catafalque érigé dans
l'Eglife de Notre-Dame de Paris , le 7 Septembre
1774 , fur les deſſins de M. Challes , peintre
du Roi , deſſinateur de la Chambre & du
Cabinet de Sa Majesté , pour le ſervice folemnel
de très - grand , très baut , très - puiſſant & trèsexcellent
Prince Louis XV, le Bien-Aimé , Roi
de France &de Navarre.
Le deuil qui couvroit l'extérieur de cette Métropole
étoit traverſé par trois litres de velours
fur leſquelles étoient diſtribués à diſtances éga
Jes des écuffons chargés des Armes de France
& de Navarre , de fceptres mis en ſautoirs , &
des chiffres du Roi Louis le Bien-Aimé.
Un vaſte portique hexaſtyle , dont le ſolide
étoit de marbre gris veiné de noir , préſentoit
fous une grande vouſſure l'entrée d'un Temple
antique cette vouſſure étoit ornée dans ſes compartimens
de roſes antiques , & étoit encadrée
dans une archivolte. Elle formoit le milieu d'un
périftile foutenu par des colonnes (dont la diſtribution
étoit euſtyle);; ces colonnes étoient de
granit roſe , d'ordre corinthien , leurs chapiteaux
&leurs bafes de marbre blanc ; elles portoient
un entablement de gris veiné couronné d'un fronton
, dans le fond duquel étoient les Armes de
France en marbre de Paros , fur des boucliers
foutenus par des Anges.
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 219
Un focle iſolé placé à l'extrêmité de ce timpan,
préſentoit l'image de la Religion en marbre
blanc , figurée par une femme , dont la tête voilée
caractériſoit nos faints Myſteres : elle tenoit
d'une main le ſymbole qui nous fait triompher
de la mort , & préſentoit de l'autre un coeur embrafé
, en s'appuyant fur un Autel où l'Agneau
fans tache étoit poſé ſur le Livre des ſept ſceaux.
Les deux pointes inférieures de ce même fronton
portoient , fur un acrotaire , des urnes de bleu
turquin , ornées de guirlandes de cyprès.
L'architrave de la corniche ſur la face du pé.
riftile étoit coupée par un cadre qui la réunifioit
a la frife ; il renfermoit une table de marbre
blanc fur laquelle étoit gravée en lettres d'or ce
paffage des Saintes Ecritures :
Luxit Judea , & clamor Ferusalem afcendit.
Jer. c. XIV. v. 3 .
Sous ce portique , au-deſſus de l'arcade que formoit
la vouffure , étoit un grand bas - relief de
marbre de Paros qui la traverſoit dans toute fon
étendue ; il repréſentoit le Roi dans un quadrige
couronné par la Victoire , fortant du combat de
Fontenoy.. La Renommé devançoit fon char ,
que des vertus accompagnoient , repréſentées par
la Juſtice , la Prudence , la Force & la Tempé
rance . Pluſieurs Peuples s'empreffoient à venir.
au-devant de lui avec des palmes & des branches
d'olivier , tandis que les Villes foumiſes lui pré
fentoient les clefs de leurs portes.
Au- deſſus de ce grand bas- relief, des feſtons de
laurier en marbre blane formoient une friſe terminée
par un aftragale à la hauteur des chapiteaux .
Aux deux côtés de la vouſſure , qui formoit le
milieu de ce portique , fur le ſolide de fon arriere.
229 MERCURE DE FRANCE.
corps , ces paſſages des Saintes Ecritures étoient
écrits en lettres d'or , & faifoient allufion à la
jeuneſſe du Prince , & à l'hiſtoire de ſa vie. Celui
qui étoit fur la droite portoit ces paroles :
Quasi arcus refulgens inter nebulas gloriæ ; & quafi
flos rofarum in diebus vernis ; & quafi lilia quæ
Sunt in tranfitu aquæ , & quafi thus redolens in
diebus æftatis.
Eccl. c. L. v. 8.
Queſi oliva pullulans & cypreſſus in altitudinem ſe
extollens , in accipiendo ipfum ſtolam gloriæ , &
vestiri eum in confummatione virtutis.
2
Eccl. c. L. v. 11 .
Sur le côté oppoſé , étoient tracées ces paroles
en ſemblable caractere
Corona fenum , filii filiorum :
Et gloria filiorum , patres corum.
Prov. c: XVII. V. 6.
Sicut igne probatur argentum & aurum in camino :
ità corda probat Dominus.
Prov. c. xvII. V. 2 .
Memoratus fum mifericordiæ tuæ , Domine.
Eccl . C. LI. V. II .
Pluſieurs lampes de bronze étoient ſuſpendues
à des chaînes d'or ſous les plafonds des architraves
de ce monument.
Les chiffres du Roi , relevés en or ſur un fond
d'azur , étoient formés des lettres initiales du
nom de Louis , & étoient encadrés dans de riches
ornemens , leſquels étoient ſuſpendus par des
Génies céleſtes , à des guirlandes de cyprès aux
deux côtés de ce portique , & étoient placés audeffus
de la litre inférieure chargée des écuſſons
de Sa Majefté.
OCTOBRE. I. Vol. 1774: 221
TA
L'are qui formoit la vouſſure du portique ,
préſentoit l'entrée de la nef ou du Camp de
douleur. Son intérieur , tendu de deuil juſqu'à la
naiſſance de la voûte , étoit traverſé de trois litres
, ſelon l'uſage conſacré aux pompes funebres
de nos Rois. Ces litres étoient couvertes d'écusfons
ſemblables aux précédens , & renfermoient
de grands cartouches relevés en or , que des Anges
ſuſpendoient à des feſtons de cyprès , dans
leſquels étoient placés , ſous une couronne royale,
les Armes de France & de Navarre , & les
chiffres de Sa Majesté Louis XV le Bien-Aimé.
Au fond de ce fombre appareil , en face de la
porte d'entrée , s'élevoit une grande pyramide
de porphyre rouge , ſur laquelle étoit tracées
ces paroles en lettres d'or :
Manibus Ludovici decimi- quinti dilectiſſimi ,
Galliarum Regis , Sacrum .
Cette pyramide étoit poſée ſur un ſoubaſſement
de granit gris de la haute Egypte. Au milieu
de ce ſoubaffement , une porte fans ornemens
, élargie par le bas , ſelon l'uſage conſacré
auxı monumens antiques , préſentoient l'entrée du
Choeur & du Sanctuaire . Elle étoit couverte d'un
fronton foutenu par des conſoles cannelées , à la
maniere des Triglyphes. Ces côtés préſentoient ,
fous des vouſſures , deux farcophages de marbre
de verd-verd , de formes antiques , ornés de rainceaux
& de cannelures torſes. Des bas reliefs de
bronze étoient placés au-deſſus , dans des enfoncemens
pris dans le ſolide du ſoubaſſement. Ils
repréſentoieat la piété du ſaint homme Tobić
donnant la ſépulture au peuple de ſa Nation ,
pendant la captivité des Juifs en Babylone , &
les enfans de Jacob enfeveliſſans leur pere dans
la ſépulture d'Abraham.
222 MERCURE DE FRANCE .
Sur la corniche qui couronnoit ce ſoubaffe
ment , des degrés élevoient un focle, ſur lequel
étoit placé l'Ange de la mort qui préſide aux
tombeaux. Le linceul dont il étoit enveloppé , ca
rectériſoit les ténebres éternelles ; & la faulx dont
Il étoit armé , la voracité du temps.
Au- deffous de cette figure , & fous le fronton
qui couvroit cette entrée , une table de pierre de
parangon renfermoit ces paroles , tirées des ſaintes
Ecritures , tracées en lettres d'or :
Memor esto quoniam mors non tardat , & teftamen
tum inferorum , quia demonstratum eft tihi.
Eccl. c. xiv. v. 12 .
Aux extrêmités de ce ſoubaſſement , des colonnes
de porphyre rouge , poſées ſur un avantcorps
, s'élevoient fur l'entablement. Leurs baſes
&leurs chapiteaux étoient de bronze. Elle portoient
des lampes dorées , ainſi que chacun des
degrés qui étoient fur la corniche du ſoubaffement.
L'extrêmité de cette pyramide étoit ter.
minée par une urne cinéraire d'albâtre Oriental ,
orrée de guirlandes de cyprès en bronze doré,
Au milieu du Choeur, en face de l'entrée , &
vis-à-vis l'Autel , s'élevoit un monument confacré
à l'éternelle mémoire de TRÈS - GRAND
TRÈS - HAUT , TRÈS - PUISSANT ET TRÈS
EXCELLENT PRINCE LOUIS XV , LE
BIEN- AIMÉ , Roi de France & de Navarre.
Le plan de cet édifice , formé fur un parallélograme
, élevoit fur fix degrés de granit rouge ,
(nombre fixé pour les catafalques des Rois) , une
eſtrade , fur laquelle étoit poſé le cénotaphe. II
étoit répréſenté par une urne d'or , de forme antique
, fur laquelle les Vertus Cardinales étoient
appuyées , & répandoient des pleurs. Ces figures
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 223
étoient en argent , diftinguées chacune par leurs
attributs , & couronnées de guirlandes de cyprès.
Ce farcophage préſentoit , à ſes deux extre
mités , des médaillons , ſur leſquels étoient écrits
des paſſages de l'Ecriture Sainte. Dans le premier,
en face de l'entrée , ces paroles étoient
gravées ſur un fond d'argent :
Ecce ego ingredior viam univerſæ terræ.
Reg. L. III. c. II. V. 2
Du côté de l'Autel , dans un ſemblable médaillon
, ces mots ſe préſentoient :
Salutare tuumexpectabo , Domine.
Gen. c. xlix. v. 18.
L'urne d'or , qui formoit cette repréſentation ,
étoit couverte du poële & du Manteau Royal
développés fur l'aëtique. Le premier , qui étoit
de drap d'or , bordé d'hermine , étoit traverté
par une croix de moire d'argent , & portoit fur
fes angles le double écuffon des armes de France
& de Navarre , en broderie d'or. Le manteau
Royal , qui le couvroit en partie , étoit de velours
violet , doublé & bordé d'hermine , & parfemé
de fleurs de lys ſans nombre , brodées en
or. Il portoit ſur ſon extrémité ſupérieure , un
carreau de velours noir , orné de glands & de
galons en argent , ſur lequel étoit poſée la Couronne
de nos Rois , couverte d'un voile de deuit.
Le Sceptre & la main de juſtice étoient placés
fur un même carreau , avec les cordons des Or
dres de Sa Majefté.
Ce cénotaphe étoit au milieu d'un Temple ifolé
, foutenu par un folide & des pilastres de porphyre
verd , où étoient ſuſpendus des trophées
& des couronnes militaires , furmontés par un
entablement d'ordre compofite , orné de modil
224 MERCURE DE FRANCE.
lons & de genticules, dont les montures & les
ornemens étoient en or. Ce ſolide étoit terminé ,
par le bas , à la hauteur du foubaſſement , par des
gaines canelées , couvertes de maſcarons de figures
lugubres , deſtinées à porter des lampes fépulcrales
& des pyramides de lumieres. Les
parties latérales étoient percées par deux arcades
qui en découvroient l'intérieur. Elles étoient
ornées , ſous leurs alettes , de compartimens &
de toſes de bronzé
Des tables de jaſpe ſanguin renfermoient
dans un cadre doré , qui réunifloit la friſe & l'ara
chitrave , ces paffages des Saintes Ecritures , tracés
en lettres d'or. Le côté de l'Evangile préſentoit
ces mots :
Non eft in bominis poteftate probibere fpiritum , nec
babet potestatem in die mortis.
Eccl. c . VIII. v. 8 .
Et celui de l'Epître renfermoit ces paroles :
Omnia enim quæ de terra funt , in terram convertentur.
Ecel . c. xl. v. ii.
Les faces de cet édifice, qui ſe préſentoient
vis - à - vis la porte d'entrée & le grand - Autel,
offroient fur leurs entablemens , ſous une Couronne
Royale , les armes de France & de Navarre
en or & en relief. Une coupole ovale ter
minoit & couvroit l'intérieur de ce monument ,
ſous laquelle des lampes ſépulcrales , ſuſpendues
au plafond des architraves , portoient leurs fombres
lumieres.
Sur les fix degrés qui élevoient l'eſtrade , des
flambeaux réunis préſentoient , chacun fur leurs
torches allumées , un double écuffon des armés
de France.
Des
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 225
Des focles triangulaires & circulaires , placés
fur un acrotaire , au- deſſus de l'entablement ,
élevoient aux angles de ce mauſolée , des trépieds
en or de forme antique , d'où s'élançoient
des tourbillons de flammes , deſtinées à répandre
la lumiere ſur ce monument.
Cet édifice , qui renfermoit le cénotaphe , formoit
le ſtilobate d'une colonne coclide de marbre
de Paros , d'ordre Dorique , roſtrale & hiſtorique ,
telle que celles qui furent conſacrées à la mémoire
des vertueux Empereurs , Trajan & Marc Aurele.
Un amortiſſement de porphire verd , ſembla-
- ble au reſte du monument , élevoit la baſe de
cette colonne , dont le fuſt cannelé étoit intercepté
par un focle , d'où fortoient des prouës de
navire , en bronze , armées d'éperons à l'antique.
Un bandeau tourné en ſpirale , en couvroit audeſſus
la furface & les cannelures , & préſentoit ,
en bas - relief , les traits les plus mémorables du
regne glorieux de LOUIS XV.
Le commencement offroit l'éducation du Rọi ,
ſon ſacre , fon mariage avec la Princeſſe de Po
logne , & les fruits de cette heureuſe alliance ;
le congrès de Soiffons & les victoires remportées
en Allemagne & en Italie. Le Prince étoit repréſenté
pendant la paix , protégeant les ſciences &
les arts , élevant des monumens utiles à la gloire
& au bonheur de ſes ſujets. Ce Monarque courant
vers le Rhin , à la défenſe de ſes Etats , eft
arrêté par une maladie cruelle , qui fait craindre
pour ſa vie. Rendu aux voeux de ſon peuple , il
fuit ſes conquêtes , ſoumet des villes , triomphe
à Fontenoi , Raucoux & Lawfeld. Sous ſes auspices
, ſes Généraux ſoumettent les principales
villes des Provinces - Unies , ſans que le but des
conquêtes de ce Prince ait d'autre objet que
P
226 MERCURE DE FRANCE.D
paix. Ce bas - relief étoit terminé par des combats
fur terre & fur mer , par la priſe de Mahon ,
la bataille de St Caft & par les derniers jours
de ſa vie , aufli glorieux à ſa mémoire , que les
plus heureux ſuccès de fon regne.
זי
L'Eternité , figurée par un Ange en bronze ,
tenant un cercle formé d'un Serpent , étoit élevée
fur un piédeſtal de porphire deſſus le chapiteau
de cette colonne.
Ce mauſolée étoit couvert d'un très-grand pavillon
de forme ovale , couronné d'une coupole
ornée de fleurs-de- lys en or , terminée par une
aigrette de plumes blanches. Une riche corniche
dorée , ſous l'amortiſſement qui foutenoit la coupole
, portoit des feſtons d'hermine , qui en formoient
les pentes , dont les angles en reffauts ,
étoient ornés de riches aigrettes de plumes blanches
& noires , attachées au - deſſus de têtes de
morts aîlées , qui leur fervoient d'agraffes . Le
fond étoit coupé par une croix d'étoffe d'argent ,
& portoit dans les angles les armes de France &
de Navarre , en broderies. Les rideaux qui fortoient
de ces pentes , formoient de gros noeuds,
attachés à des cordons à glands d'or , qui les
fufpendoient à la voûte.
L'architecture qui décoroit le Choeur & le(
Sanctuaire , étoit d'Ordre Ionique , compoſée de
pilaſtres de marbre de bleu turquin , dont l'entablement
& le ſolide étoient de gris veiné. Ces
pilaſtres ſéparoient les arcades des galeries qui
entouroient le Choeur , & portoient un attique
de même bleu turquin , terminé par huit frontons
, & par autant de parties droites. Sur la cimaiſe
de la grande corniche , au bas de l'attique ,
étoient diftribués alternativement , fur le vuide
des arcades , les armes & les chiffres de Sa MaOCTOBRE.
I. Vol. 1774. 227
ةيس
F
jeſté Louis le bien-aimé. Les Anges qui étoient
les fupports de ces armes , foutenus fur des nuages
, exprimoient , par leurs attitudes , la plus
grande trifteffe , & paroiffoient occupés à les orner
de feſtons de cyprès. Les chiffres du Roi ,
relevés en or , ſur un fond d'azur , entourés ,
comme ſes armes , de riches encadremens , étoient
pareillement ſuſpendus , par des Génies
célestes , à des guirlandes funebres.
Les vertus du héros , à la mémoire duquel
cette pompe funebre étoit conſacrée , & qui ont
toujours été les plus cheres à ſon coeur , étoient
repréſentées relevées en or , fur des fonds d'azur ,
dans ddee riches encadremens dorés. Celles qui
étoient placées ſur l'attique , dans le Sanctuaire ,
préſentoient la Foi , l'Efpérance , la Vérité & la
Bonté.
La premiere offroit une Vierge , qui tenoit ,
de la main droite , une croix &un livre ouvert,
qu'elle regardoit fixement.
La ſeconde étoit repréſentée par une jeune
femme couronnée d'une guirlande de fleurs ,
avec un enfant dans ſes bras , à qui elle donnoit
fon fein ; elle avoit une ancre à fon côté , & une
colombe qui tenoit un rameau d'olivier.
La Vérité étoit figurée par une Vierge , tenant
d'une main un foleil , & de l'autre un miroir ,
ayant un pied poſe ſur un globe.
La Bonté étoit caractériſée par une belle femme
, le front couvert d'une couronne d'olivier ,
aſſiſe près d'une fource pure , ombragée d'arbres
verds , tenant un pélican qu'elle ferre dans ſes
bras .
Au-deſſus du Jubé , de pareils encadremens
préſentoient fur des fonds d'azur , la Sincérité &
ia Concorde. Ces deux Vertus , ft précieuſes au
(
P2
228 MERCURE DE FRANCE
Souverain , étoient repréſentées par deux jeunes
femmes. La premiere , offroit un coeur d'une
main , & tenoit une colombe. La ſeconde , vêtue
à l'antique , couronnée de fleurs & de fruits ,
étoit appuyée ſur une proue de Navire , & portoit
une Enſeigne militaire.
Les arcades étoient ornées dans leur milieu
fur les clefs de leurs archivoltes , de grands cartouches
en relief & en or , au milieu deſquels
une tête de mort allée étoit couverte d'un voile
lacrymatoire en argent. Ces cartouches étoient
couronnés d'un cercle de lumiere. De grands
rideaux partagés en bandes d'hermine & en drap
noir , fortoient des alettes de l'archivolte ; ils
étoient ſéparés au milieu , & retrouffés avec des
cordons d'or au - deſſous des impoftes ; le bas de
ces arcades étoit terminé & fermé par une ba
luſtrade , dont les ornemens & les baluſtres étoient
de bronze doré , ſemblables à ceux qui entouroient
le choeur. Le fond de ces galleries qui
étoit tendu de noir , formoit un amphithéâtre qui
ſe réuniſſoit à celui du Jubé.
Les pilaſtres d'ordre ïonique qui étoient dis
tribués autour du choeur , étoient chargés de
trophées militaires , portés fur des lances , &
fuſpendus à des écharpes. Ces lances étoient
poſées ſur des gaines d'amétiſte , ornées de cannelures
& de guirlandes de laurier , ſur leſquelles
s'élevoient trois gerbes de lumiere.
Cettedécoration dont la voûte étoit foncée de
deuil , felon la coutume obſervée aux obſeques
de nos Rois , étoit terminée par des vaſes de
lapis , entourés de cyprès , élevés fur l'à-plomb
de chacun des pilaftres .
Les ſtales , qui étoient fans aucun ornement ,
portoient au-deſſus de leurs plafonds, fous une
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 229 .
plate- bande de breche violette, une litre de velours
noir, parfemé de fleurs de lys d'or , & de
- larmes en argent: couvert d'écuffons aux Armes
de France , fuſpendus à des feſtons d'hermine .
La plate-bande , qui foutenoit cette litre , fervoit
de baſe à un cordon de fleurs de lys en reliefs
& en or , ſur lequel étoit placé le premier
rang de lumieres .
La ſeconde litre formoit la friſe au milieu de
l'entablement ïonique , orné comme le précédent,
& chargé d'écuſions , ſoutenus par des guirlandes
d'hermine.
Le cordon de lumieres du milieu , étoit poſé
fur la cimaiſe de la grande corniche , foutenue
par des branches faillantes en or , leſquelles
étoient 'interceptées par des girandoles élevées
fur chacun des pilaftres .
La troiſieme litre étoit placée au- deſſus de l'at .
tique, dont la corniche portoit le dernier cor .
don de lumieres.
La porte d'entrée & les deux latérales , étoient
de breche violette ; la premiere étoit terminée
par un fronton , au milieu duquel étoit une tête
de mort aîlée. L'acrotaire , qui en accompagnoit.
le couronnement , ſe joignoit à la baluſtrade du
Jubé , & portoit fur ces pilaſtres des gerbes de
lumieres. L'intérieur de ces portes étoit orné de
rideaux brodés en larmes d'argent & en fleurs de
lys d'or , foutenus en feſtons , par des cordons
d'or aux deux côtés.
Le Sanctuaire étoit ſéparé du Choeur par trois
degrés terminés contre les pilaſtres d'une balus.
trade qui en formoit l'enceinte: le corps de cette
baluſtrade étoit de breche violette , ornée de
compartimens de marbre verd , de baluſtres &
de moulures en or , & élevé ſur une plinthe de
marbre de port . or.
P3
230 MERCURE DE FRANCE )
Les acrotaíres pofés ſur ces pilaſtres étoient
terminés en amortiffement , & fervoient de baſe
à des girandoles en or chargées d'un grand nombre
de lumieres .
Au fond de cette enceinte , trois marches
conduiſoient à l'Autel ; ſon parement de velours
noir étoit traverſé par une croix de moire d'argent.
Quatre écuffons en broderie aux Armes
de France en ornoient les côtés.
Le rétable de ce grand Autel étoit élevé fur
trois gradins taillés en guillochis ; il étoit formé
par un cadre doré , qui renfermoit une table de
lápis lazuli parſemée de fleurs - de- lys en relief
&en or. Ces gradins étoient garnis d'un triple
rång de candelabres en argent , portant à leurs
lumieres un double écuſſon aux Armes de France.
Le foubaſſement qui entouroit cette enceinte
étoit en breche violette , rempli dans fes compartimens
de table de verd-verd , encadrées dans
des moulures en or. Les Armes de France en,
relief , couvertes d'une couronne royale , & fuspendues
à des guirlandes de laurier , étoient placées
ſur le haut des pilaftres , & couronnoient
ce foubaffement.
Une grande niche terminoit le fond de l'Autel
& du Sanctuaire ; elle étoit revêtue de breche
violette & de tables de verd - verd dans ſes compartimens
, enfermées dans des cadres dorés . Sa
baſe étoit élevée au deſſus des gradins de l'Autel.
Son archivolte étoit poſée ſur l'entablement,
du grand ordre. Une gloire en or étoit placée
vers le milieu : ſes rayons , qui s'élançoient de
fon foyer , au centre duquel étoit écrit for un
triangle le Saint Nom de Dieu en caracteres
hébraïques , étoient interceptés par un cercle
de nuages de marbre blanc , couverts d'une
,
OCTOBRE, I. Vol. 1774. 231
infinité d'Eſprits céleſtes , figurés par des Chérubins.
Un amortiſſement de lapis lazuli , enrichi
d'ornemens de bronze argenté , élevoit un Chrift
en argent plus grand que le naturel , dont la tête
paroiffoit être entourée de rayons d'or que formoit
la Gloire qui occupoit le fond de la niche.
Un réverbere placé au derriere de la Croix , portoit
ſa lumiere ſur le JEHOVA , & paroiffoit participer
aux rayons qui formoient cette Gloire.
Cet Autel étoit couvert d'un grand & magnifique
dais , dont la corniche en argent étoit ri.
chement décorée en ſculpture . Les pentes de
- velours , garnies de franges & de galons , portoient
les Armes de Sa Majesté , placées prèsl'une
de l'autre. Le plafond de ce dais étoit auffi traverſé
d'une Croix de moire d'argent entre qua
tre écuſſons aux Armes de France & de Navarre.
De grandes aigrettes de Plumes noires & blanches
ornoient fes angles , & en couronnoient l'extrémité.
D'immenfes rideaux de velours noir
parſemés de larmes d'argent &de fleurs-de- lys
en broderie & doublés d'hermine , fortoient de
deſſous les pentes de ce dais ; ils étoient retrous.
ſés à des noeuds entre un groupe de pilaftres , &
attachés ſur les arriere- corps à des mufles de
Lions.
NOMINATIONS.
Le Roi a nommé le ſieur Daine à l'Intendance
de Limoges , vacante par la nomination du ſieur
le Noir , à la place de Lieutenant - Général de
Police. Sa Majeſté a ordonné en même temps la
réunion de l'Intendance de Bayonne à celle
d'Auch , dont le ſieur Journet étoit pourvu de
puis pluſieurs années,
P4
282 MERCURE DE FRANCE, i
Le 4 de Septembre , le Comte de la Billarderie
d'Angiviller , prêta ferment entre les mains du
Roi , pour la Place de Directeur- Général des Bàtimens,
de Sa Majefté.
Le 18 Septembre, le ſieur Joly de Fleury ,
Confeiller d'Etat , prêta ſerment entre les mains
du Roi pour la Charge de Secrétaire des Ordres
du Roi , dont Sa Majesté l'a pourvu fur la démisfion
de l'Abbé Terray,
1
PRESENTATIONS.
Le cinq Septembre les Députés des Etats de
Languedoc furent admis à l'audience du Roi. Ils
furent préſentés à Sa Majesté par le Comte de
Biffy , Lieutenant- Général de la Province , &
par le Duc de la Vrilliere , Miniſtre & Secrétaire.
d'Etat , ayant le département du Languedoc , &
conduits à cette audience , ainſi qu'à celle de la
Reine & de la Famille Royale , par le fieur de
Nantouillet , Maître des Cérémonies , & par le
fieur de Watronville , Aide des Cérémoniens. La
députation étoit compoſée , pour le Clergé , de
l'Evêque de Rieux , qui porta la parole ; pour la
Nobleffe , du Comte de Roquelaure , Baron de
Lanta ; pour le Tiers - Etat, des ſieurs de Braffalieres,
Chef du Confiftoire de Toulouſe , de la
Brouffe , Maire d'Aramon , & du ſieur de la Fage,
Syndic Général de la Province.
Le Corps-de-Ville de Paris ſe rendit le 4 de.
Septembre à Verſailles , ayant à ſa tête le Maréchal
Duc de Briffac , Gouverneur de Paris . II
eut audience du Roi , & fut préſenté à Sa Majeſté
par le Duc de la Vrilliere , Minifire & Secrétaire
d'Etat , & conduit par le ſieur de Nantouillet
, Maître des Cérémonies. Le ſieur de la
Michodiere , Conſeiller d'Etat & Prévôt des
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 233
Marchands , & les ſieurs Vernay de Chedeville
& Trudon , nouveaux Echevins , prêterent le
ferment , dont le Duc de la Vrilliere fit la lec
ture, ainſi que du ſcrutin qui fut préſenté par le
ſieur Feydeau de Brou , Avocat du Roi au Châtelet.
Le Corps- de- Ville eut enſuite l'honneur
de rendre ſes reſpects à la Reine & à la Famille
Royale.
Le 11 de Septembre les Députés des Etats d'Artois
eurent audience du Roi ; ils furent préſentés
à Sa Majesté par le Marquis de Levis , Gouverneur
de la Province , Lieutenant-Général des Armées
du Roi , & Capitaine des Gardes de Monſieur
; & par le Comte de Muy , Miniſtre &Secrétaire
d'Etat , ayant le Département de la
Guerre. Ils furent conduits à cette audience par
le ſieur de Nantouillet, Maître des Cérémonies.
La Députation étoit compoſée , pour le Clergé,
du ſieur de Briois d'Hulluch , Abbé Régulier de
l'Abbaye de S. Waſt , qui porta la parole : pour la
Nobleffe , du Marquis d'Aouſt ; & pour le Tiers-
Etat , du ſieur Mauduit , Avocat en Parlement ,
ancien Echevin de la Ville d'Arras.
La Dame de Sartine a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale par la
Ducheffe de Duras.
Le Comte de Neyon de Villieres , Colonel au
Régiment de la Guadeloupe , a eu l'honneur d'être
préſenté à Sa Majeſté le ii de Septembre par
le fieur de Sartine , Secrétaire d'Etat au Département
de la Marine.
Le 13 Septembre le Marquis de Montaigû ,
Député par la ville d'Avignon pour complimenter
le Roi fur fon avénement au trône , eut une audience
publique de Sa Majeſté , à laquelle il fut
conduit , ainſi qu'à celles de la Reine & de la
P5
234
MERCURE DE FRANCE.
Famille Royale , par le ſieur Tolozan , Introduc
teur des Ambaffadeurs .
Le 18 de Septembre le Lieutenant Civil &les
principaux Officiers du Châtelet de Paris , eurent
l'honneur de préſenter leurs reſpects à Leurs
Majeftés.
LaMarquiſe de S. Simon a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale par la
Marquiſe de Fleury , elle a pris le Tabouret en
qualité de Grande - d'Eſpagne.
La Marquiſe de la Faillet a eu auſſi l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale , par la Marquiſe de Montmorency - Saugeon.
Le Comte de Vergennes , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat au Département des Affaires Etrangeres
, a préſenté au Roi le Baron de la Houze ,
Miniſtre Plénipotentiaire à Hambourg , de retour
par congé.
Le fieur de Claris , Premier Préſident de la
Chambre des Comptes & Cour des Aydes de
Montpellier , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi le 18 de ce mois , par le ſieur de Miromeſnil,
Garde des Sceaux.
r
\
MARIAGES.
Le Roi , la Reine & la Famille Royale ont
ſigné le contrat de mariage du Marquis de Tom 、
boeuf, Lieutenant au Régiment des Gardes Françoiſes
, avec Demoiselle de Bombel , fille du
Marquis de Bombel , Capitaine au même Régigiment.
Le II de Septembre le Roi , la Reine & la Famille
Royale ont ſigné le contrat de mariage du
fieur Grandi de Meutauclos , Brigadier des
OCTOBRE. I. Vol. 1774-235
?
Gardes du Corps du Roi de la Compagnie de
Beauveau , Chevalier de l'Ordre de St. Louis ,
avec la Baronne de Princen , veuve du Baron de
Princen , ancien Capitaine de Cavalerie au Régiment
de Royal Allemand.
Leurs Majeftés , ainſi que la Famille Royale ,
ont figné le contrat de mariage du Comte de la
Porte, Capitaine au Régiment de la Vieille Marine
, avec Demoiselle de Breget , fille du fieur de
Breget, Baron du Saint Empire , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Meſtrede-
Camp de Dragons , & Chef de Brigade des
Gardes - du- Corps de Monfieur.
NAISSANCES.
La femme du nommé Lecoquier , Libraire à
Valogne , eſt accouchée le 27 du mois d'Août
d'un garçon & de deux filles , qui font de la force
ordinaire & très - bien conformés ; & Anne Bunel,
femme de Pierre Collet , Journalier de la Paroiffe
de Benouville , en Normandie , eſt accouchée
le 12 d'Août de trois garçons qui fe portent
bien.
MORTS. 1
Marguerite - Nicole de Geneſte Durpaire , venve
de -Charles - David de Proify , Baron d'Eppe ,
Lieutenant pour le Roi de la Province d'Artois ,
eſt morte au château d'Eppe , près de Laon ,
agée de go ans. Elle étoit fille de Charles de
Geneſte, Comte Durpaire , Gouverneur de Philippeville
, mort dans la rose année de fon age.

5
236 MERCURE DE FRANCE.
Marie Michelle Beauvergier de Montgon ,
veuve de Gafpard , Comte de Montmorin , Mestre-
de- Camp de Cavalerie , eſt morte à Paris
dans la 82e année de fon âge.
Agathe - Louiſe de S. Antoine de Saint- André ,
épouſe de Louis-René Mans de la Tour-du- Pain
de la Charce , Meſtre-de- Camp de Cavalerie
eſt morte à Paris dans le mois d'Août.
Le nommé Charles - Louis Dumont , eſt mort à
Château - Porcien , en Champagne , dans la 104e
année de fon âge.
Madeleine de Mauville & Ward , femme de
Louis , Marquis & Comte de Piſe de Bourbon
Laircy , ancien Colonel aux Grenadiers de France
, Commandeur , Grand'Croix de l'Ordre de S.
Michel de Baviere , veuve du Lord Guillaume
Shirley , Gouverneur des Iles de Bahama , Colonel
d'un Régiment de ſon nom , Lieutenant-
Général des Armées d'Angleterre , eſt mort à
Paris le 6 de Septembre dans la 45e année de fon
âge.
Pierre - Jean Mariette , Contrôleur de la Chancellerie
, Amateur honoraire de l'Académie Royale
de Peinture & Sculpture , Aſſocié de l'Académie
de Florence , connu par un traité très-eſti .
mé ſur les pierres gravées , & par une très- riche
collection de gravures & de deſſins originaux ,
eſt mort à Paris dans la 81e année de ſon âge.
Léopold- Charles de Choiſeul Stainville , Archevêque
Duc de Cambray , Prince du St Empire
, Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de S. Arnould , Diocese de Metz , eſt mort à
Moulins , en Bourbonnois , le II de Septembre ,
dans la 50e année de fon âge.
Raymond-Jacques Gallucis de l'Hôpital , Comțe
de l'Hopital , Lieutenant - Général des Armées
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 237
du Roi , Commandant pour Sa Majeſté à Bayonne
, y est mort le 27 du mois d'Août dans la
55e année de fon âge.
Marie - Anne de la Certe , épouſe d'Eugene-
François , Comte de la Laing , Vicomte d'Audenarde
, Chambellan de Leurs Majestés Impériale
& Royale , eſt morte à Bruxelles , âgée de
46 ans.
Marie - Théreſe Tonny, eſt morte à Chantilly
dans la 105e année de fon âge.
Henriette Marquet , épouſe de Jacques- Philippe
lè Long , Comte de Dreneuc , Brigadier
des Armées du Roi , & Capitaine au Régiment
des Gardes Françoiſes , eſt morte en cette ville.
LOTERIES.
Le cent foixante-quatrieme tirage de la Loterie
de l'hôtel-de-ville s'est fait , le 26 d'Août ,
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille liv. eſt échu au No. 25971. Celui de vingt
mille livres au No. 36373 , & les deux de dix
mille , aux numéros 38632 & 39609.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait le 5 de Septembre. Les numéros
fortis de la roue de fortune font 74, 77,,7788,, 39,
16. Le prochain tirage ſe fera le 5 Octobre.
ERRATA du Mercure de Septembre 1774 .
Pag. 15 , vers 10 , Quelle mort , liſez quel mortel.
238 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
La Médiocrité , épître à ma Soeur , ibid.
Epître de l'Abbé de Chaulieu , It
Traduction en vers de l'ode premiere du livre
premier d'Horace , 14
L'Amitié à l'épreuve de l'amour - propre ,
conte moral , 16
Paraphrafe du Pleaume 6, 33
Hymne pour une Fête maçonne , 37
Erître à la Fontaine , 39
Vers faits à la Fontaine de Vaucluſe , au point
du jour, 48
Impromptu , 49
Vers mis au bas du portrait de M. de la
Ferté , ibid.
-Au bas du portrait de Mlle Gillſenan , 50
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES , 51
LOGOGRYPHE , 54
Chanfon , 56
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 57
Abrégé de l'Histoire de Geneve , ibid .
Projet de réforme pour le college de Geneve , 63
L'Art de cultiver les pays de montagnes &
les climats froids , 68
Traité des Connoiſſances néceſſaires à un Notaire,
70
Hiſtoire de l'Académie royale des Sciences , 73
Idylles par M. Berquin , 97
La Dignité des Gens de lettres , 104
OCTOBRE. I. Vol. 1774. 239
Epitre à Daphné , ( ibid.
L'Amour de la Gloire, ibid .
Les Bienfaits de la Nuit , ibid.
Oraiſon funebre de Louis XV, par M. Sabattier
, 1,17
Le Bonheur des Peuples , 123
Cauſes célebres & intéreſſantes , ibid .
Oraiſon funebre de Louis XV , par M. l'Abbé
t
Royer , 124
Eloge funebre de Louis XV , par M. de la
Foffe , 125
Rapport des inoculations faites dans la Famille
Royale au château de Marly ,
Réponſe d'un jeune Poëte qui veut abandonner
les Muſes , à un ami qui lui écrit
pour l'en détourner
126
130
Panégyrique de St Louis , Roi de France , par
le Pere Mandar , Prêtre de l'Oratoire , 131
Oraiſon funebre de Louis XV , par Meſſfire
Céfar Guillaume de la Luzerne ,
-par M. l'Abbé de Marneſia ,
134
141
-par M. l'Abbé de Mouchet de Villedieu , 142
Eloge de la Fontaine qui a concouru pour le
prix de l'Académie de Marseille en 1774 ,
par M. de la Harpe ,
Journal des Cauſes célebres ,
Mémoire pour les Habitans de Salancy , en
faveur de la Rofiere
ACADÉMIE Françoise,
- de Marseille ,
SPECTACLES , Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Début ,
T1
ibid.
153
156
163
165.
167
168
ibid.
169
240 MERCURE DE FRANCE
Lettre du petit Bonhomme , auteur du Roué
vertueux , à l'auteur de l'Art du Théâtre , 171
A M. Lacombe , auteur du Mercure , 173
ARTS , 178
Gravures , 187
Architecture , 189
Muſique , ibid.
Leçons de Langues , 191
Cours de Langue angloiſe , 192
Fête , 193
Anecdotes , 194
Arrêts , Ordonnance ,' 198
AVIS , 211
Nouvelles politiques , 212
Catafalque à Notre-Dame de Paris , 218
Nominations , 231
Préſentations 232
Mariages , 234
Naiſſances , 235
Morts , ibid.
Loteries , 237
e
FIN.

1
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
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AMO
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CIRCUMSPICE
AP
20
M
177
по.
1
1
"
11
MERCURE
1
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE. 1774.
SECOND VOLUME .
No. XIV.
Mobilitate viget. VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
ΟN trouve à Amsterdam chez MARC - MICHEL
REY, BIBLIOTHECA ASKEWIANA, five Catalogus
Librorum Rariffimorum Antonii Askew , M. D.
Quorum auctio fiet apud S. Baker & G. Leigh in vico
diño Tork - street , Covent Garden , Londini , die Luna
13 Februarii 1775 & in undevigenti ſequentes Dies .
af1 de Hollande.
Traduction des XXXIV , XXXV, & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition. On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
LaHaye 1773. 4 f4 : de Ilollande.
Gnomonique ( la ) pratique , ou l'art de tracer les Cadrans
folaires avec la plus grande préciſion , &c . par
Dom François Bedos de Celles , 8vo. fig. Paris 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Facob s'Gravesande, raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 4to.
2vot. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
àf8 : -
Contenant TOME I.
Eſſai de Ferſpective en 9 Chapitres .
Ufage de la Chambre obfcure pour le deſfein.
Matheseos "Universalis Elementa .
Specimen commentarii, in Arithmeticam Universalem as
feriebus infinitis.
Elai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps .
Supplément à l'Effai ſur le Choc des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philoſophie en 3 parties.
Art de raifonner par Syllogifme.
Eſſai de Métaphysique.
fur la Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturanite . Ouvrage dédié à M. de Buffon ,
de l'Académie Françoife , &c. &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes. 8vo. Paris 1771.
Hiftoire de Maurice , Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle Maréchal - Général des Camps &
Armées de ſa Majefté Très - Chrétienne par M. le Baron
d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des Invalides.
120. 2 vol. Utrecht 1774 .
22-47
313 LIVRES NOUVEAUX.
Voyages (Rélation des) entrepris par ordre de S. Ma
Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis , &le Cap. Cook &c. 4to. 4 vol. fig. 1774.
Coſtume, des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
4to. fig. Paris. 1772-1774 les XVII premiers Cahiers .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques ,
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 17
vol. Paris 1774.
,
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
dito, la fuite ,ſous preffe.
Depuis 1764 l'année est compoſée de 14 parties à 12
fols ; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo .
3 vol. 1774. àf3 : -
On trouve chez MARC MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée ſur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreffés alors fur leslieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo . 1 vol . à f 6 : -
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers sujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. rre. Grand 8vo . en XIII. Volumes 1774.
MARG-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV . premiers volumes de la réimpreſſion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches ſans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Avi S.
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 12º. formant environ 1200 pag.
ont été regardées dans ce temps commela quinteffencede
tout ce qui avoit été écrit auparavant furle Droit Pu
blic de France. La ſeconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vû le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800 pag. en 2 vol. in 4.
L'auteur a fuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage.
C'eſt ſurtout dans le fixieme qui renferme la réponſe
aux Objections , que se trouvent les obſervations les plus
intéreſſantes . La grande & célebre Question fur l'origine
du pouvoir des Souverains y eft traitée à fonds. On
y a mis à contribution les Philoſophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Deſpotifme y trouveront de quoi se détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppoſés , & que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux Peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere imprefcriptible .
L'ouvrage ſera terminé par une Differtation ſur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obfervations , fur le Droit de Vie & de Mort .
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le Droit public françois intéreſſe preſque
toute l'Europe , parce que les Loix du Gouvernement François
ayant été fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes
, it peut être d'une grande utilité pour éclaircir leur
droit public.
On trouve chez le même Libraire , le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrétés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliages , Présidiaux , Elections , au ſujet
de l'Edit de Déc. 1770 l'érection des Confeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiftorique des principaux faits relatifs à la ſuppreſſion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. grand in - 8 °. de 766 pag. à f. 3 .
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE . 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE SEXE
:
VENGÉ ,
Epître à Life , marchande de modes , qui
m'avoit dit de lui apprendre à faire des
vers.
SOPORRS ORS de cet indigne manoir ,
Le Ciel t'en ioſpire l'envie ;
Avec tous les dons du génie
Veux - tu ſécher dans un comptoir ?
Tandis que ſur les pas d'Horace ,
(
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
On du galant Anacréon ,
Tu peux au fommet du Parnaſſe
Ceindre le laurier d'Apollon ,
Tu vas bâtir une carcaffe ,
Te complaire dans un pompon ,
Dans une aigrette mise en place
Ou dans le tour d'un papillon ,
Et, pour tout fruit de ton étude,
Nous préſenter matin & foir
L'agrément & le déſeſpoir ,
Ou le bonnet à la Gertrude ?
Ah ! ſuis un penchant glorieux ,
Approfondis l'art de la rime ;
C'eſt le vrai langage des Dieux :
Viens enchanter la double cime
Par quelque chef- d'oeuvre fameux.
Du fond de ton rez - de - chauffée
Viens prendre place dans les cieux
Sur les ailes de la Penſée
Parcours ces aftres radieux ;
Le globe devient ton domaine :
Tu vas régner en ſouveraine
Sur ce théâtre ſpacieux :
D'un chantre la verve féconde
Embraſſe l'Univers entier :
Te verrois - je'dans l'attelier ,
Meſurant la gaze ou la blonde,
Quand ton oeil peut apprécier
L'immenſe ſurface du monde ?
1
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 7
Voudrois - tu perdre ſans retour
Tous les tréſors de l'empirée ,
Pour t'occuper d'une poupée
Adouze ou quinze ſols par jour
Laiſſe donc pour jamais la guimpe
Et le parfait contentement.
Peux tu balancer un moment
Entre la boutique & l'Olympe ?
Quoi ! Life , ces traits raviſſans ,
Ce teint , ces roſes du bel âge ,
Ta démarche , ces fons touchans
Seroient ton unique partage.
Ah! la Nature toujours ſage
Qui t'orna de tant d'agrémens ,
Dut , pour couronner ſon ouvrage ,
Te pourvoir d'un male courage
Et des plus fublimes talens.
Par quelle affreuſe barbarie ,
L'homme , ofant élever la voix ,
Dépouille de ſes plus beaux droits
Son idole la plus chérie ?
Quoi ! ce ſexe ſi gracieux ,
Inſtruit par nous à la Victoire ,
Que ſuivent les Ris &les Jeux ,
Epris des charmes de la Gloire ,
✓ Ne pourroit , au gré de ſes voux ,
Percer au temple de Mémoire?
Et jamais ſes foibles accens
A4
8 MERCURE DE FRANCE,
ר י מ
N'allumeroient au fond des ames
Une étincelle de ces flammes
Dont il fait embraſer mes ſens .
Va , fur les bords de l'Hipocrene ,
Si le blond Phébus tient ſa cour ;
C'eſt auſſi le brillant ſéjour
De Thalie & de Melpomene.
Que l'Innocence & la Beauté
Donnent de luftre à l'Harmonie
Qu'une aimable ingénuité
Sied bien à l'altiere Uranie !
Sous les traits de la Volupté
Je veux adorer le Génie.
Puiflante Reine d'Idalie , 1
Tandis que le Dieu des combats ,
Poſant les foudres de la guerre
Laiſſe enfin reſpirer la terre
Pour rendre hommage à tes appas ;
Que ton bras plus blanc que l'albâtre
S'arme du vaſte bouclier ;
Du plus impénétrable acier
Couvre ce ſein que j'idolâtre ;
Quel mortel farouche , arrogant ,
Ne va pas te rendre les armes !...
Ah! fous cet air ſi menaçant
Tu fais éclater mille charmes.
Quand , paré de brillans atours ,
Alcide vient frapper ma vue ,
;
1
OCTOBRE. II. Vol. 1774.
و
Que j'aime l'énorme maſſue
Aux mains des folâtres Amours !
Ainſi t'élançant fur mes traces
Suis - moi fur de fertiles bords :
Livrée aux plus heureux tranſports ,
Peux - tu redouter les diſgraces ?
C'eſt dans l'empire des Accords
Que doivent triompher les Graces ,

Quitte donc ton triſte taudis
Où luit cette clarté nocturne ;
Je veux ſous de vaſtes lambris
Te faire chauffer le cothurne.
Aux yeux d'un lache meurtrier
Saiſis le poignard d'Emilie ,
Ou fais retrouver Cornelie
Dans la coëffeuſe du quartier.
Rends - nous la majeſté ſuprême.
Des Rois prends le port & le ton
J'aime ſur un minois fripon
A voir briller le diademe
Malgré ton indigence extrême
Affecte un ſuperbe dédain .
Si ton tendre coeur ſe déchire
Vers le tragique dénouement , : جرا
Peins plutôt le pur sentiment
Dans les beaux accords de la lyrc
Mais envain ttuu pprréétens rimer ,
A5
10 MERCURE DE FRANCE
Si le tendre amour ne t'inſpire ,
Ta verve ne peut s'enflammer
Que dans l'accès d'un doux délire :
Apprends que le grand art d'écrire
N'eſt autre que celui d'aimer.
Docile aux leçons de ton maître ,
Ouvre donc ton coeur aux deſirs ;
Mais ſache qu'il faut les connoftre ,
Avant de chanter les plaiſirs .
Par M. El..
L'AVARE & L'ENVIEUX.
Apologue.
Ομ
Invidus , alterius rebus marcescit opimis
HORACE.
Na , de tous les temps , détesté l'avarice ;
Elle enterre les biens que nous donnent les dieux.
Ses tréſors enfouis, deviennent fon fupplice.
Aux yeux de qui l'Envie ct-elle un moindre vice ?
Je le tiens ; quant à moi , beaucoup plus odieux.
Le bonheur des Humains fait ſécher l'Envieux ,
C'eſt un tyran jaloux. Craignez ſa frénéfic ;
Son accueil tient du mal dont ſon coeur eft flétri
Deſt né bas : les Grands ont de la courtoiſie ;
Ils font du malheureux le refuge & l'appui ;
Mais voyez près du trône un bélitre enrichi :
Le fat , à ſes repas , veut vivre d'ambroiſie,
OCTOBRE, II. Vol. 1774. II
Et voit , avec douleur , le pain que mange autrui,
J'ai trouvé , là- deſſus , dans un vieux repertoire ,
Certain fait oublié que je vais raconter.
La Fontaine , avant moi, puiſa dans ce grimoire ,
Et fut , felon les cas , retrancher , ajouter.
Ce qu'il fit , pour le bien , j'oſe auſſi le tenter,
Ce n'eſt pas ſans ſujet que Récris cette hiſtoire.
Des revenus publics , fermiers ambitieux,
Dans un même logis , demeuroient porte-1-porte ,
Certain Avare & certain Envieux.
L'un & l'autre , d'étrange forte
Fatiguoient le maître des Dieux
Par des ſouhaits outrés . Il appelle Mercure.
Vois , dit - il , ces deux Publicains :
J'ai pour eux paſſé la meſure
Des faveurs que j'accorde aux deux tiers des humains.
De leurs extorfions , chacun là-bas , murmure.
Les ſacs d'argent , chez eux , font en pile entaffés ,
Et l'un & l'autre ſe figure
Qu'il n'en a point encore affez.
Pour contenter ces inſenſés ,
Va voir ce qui me reſte à faire ;
1.
Je n'aime point les gens qui me font mon procès .
Je veux bien cependant retenir ma colere ,
Et par de nouveaux dons les contraindre à fe taire.
Pars , & fais droit à leurs placets ,
Mercure vole , il les aborde.
(Il avoir , en chemin , fait des réflexions.)
Ce que vous deſirez , Jupiter vous l'accorde , "
Dit- il , faites-moi part de vos intentions . /
Méditez cependant ſur les conditions
12 MERCURE DE FRANCE.
Que fa majesté vous impoſe.
Sitôt que l'un de vous déſignera le don
Que ſon caprice ſe propoſe ,
L'autre aura ſur le chanip le double de la choſe
Que recevra ſon compagnon :
J'en jure par le Styx : allons , fire Harpagon ,
Parlez . L'avare dit , Jupiter eſt trop bon :
Je demande , pour tout , deux millions en ſomme ,
Au même inſtant paroft un coffre- fort.
Mercure dit , comptez bon-homme;
Voilà fix millions en or.
1
O Ciel ! & c'eſt pour nous , Seigneur , ſans rien rabattre?
Sans doute. Comptons donc... Ah ! je bénis mon fort,
L'Avare prend , ſelon l'accord ,
Deux millions , & l'autre quatre.
Lors ſe tournant vers l'Envieux ,
Mercure dit : & toi , quelle eſpece de grace
Demandes - tu ? Que je te fatisfaſſe.
Je veux perdre un de mes deux yeux ,
Répondit- il . Mercure furieux
Vit , trop tard , où tendoit cette horrible penſée,
Du pommeau de ſon caducée
Il le frappe , & lui creve un oeil ,
4
Bon, dit le borgne , allez , ſervez mon camarade
La Nature pour lui ſemblera toute en deuil :
Plus il en gémira , moins je ſerai malade.
Mercure avoit juré ; pour remplir ſon ferment ,
En détournant la tête il aveugla l'Avare ;
Et puis aux cieux s'envola triſtement
Victime des voeux du barbare ,
Harpagon ne faurait veiller à ſon argent,
Vainement il y penſe : o comble de diſgrace !
7
OCTOBRE. II . Vol. 1774 . 13
Le borgne ſcélérat l'avoit dévaliſé.
Dans ſon indigne coeur il s'étoit propoſe
De voir fon compagnon endoſſer la beſace ,
Gueuſer , mourir de faim , ſans trouver un fétu.
Arbitres de l'humaine race ,
O Dieux ! gardez votre or , donnez- nous la vertu ,
Harpagon , ſans argent , fut bientôt ſans haleine ,
Sans poulx , fans mouvement : bref il étoit vêtu
D'un juſte de ſapin au bout de la ſemaine.
Après cet attentat , dans la naiſon prochaine
Le borgne encor jaloux , lorgnoit , conſidéroit
Des gens dont la gaieté fut la ſeule fortune.
D'un cidre frais & doux on s'y déſaltéroit ,
Et la nourriture commune
1 Etoit un pur fromentque chacun préparoit.
Mais on vivoit en paix , & la joie étoit une.
Ce bien ſi peu commun qu'en vain il defiroit
Lui fit former , un jour , une plainte importune.
Jupin l'ayant oui , ſon courroux s'alluma :
L'air retentit du bruit d'un foudre épouventable .
Le feu tomba fur le coupable
En dans l'inſtant le conſuma .
Monſtre jaloux de l'air que les humains reſpirent ,
Envie ! ah ! meurs enfin ſous le dard empeſté
Des noirs ferpens qui te déchirent .
Dans ſon ſimple réduit , que l'humble pauvreté ,
Sûre du peu de bien qui doit la faire vivre ,
Subſiſte , en béniſſant le Dieu qui la délivre
Des funeſtes effets de la voracité !
Par un Aſſocié de l'Académie
de Marseille.
14 MERCURE DE FRANCE.
t
A Mile HEYNEL , de l'Académie
royale de Musique.
POUR
BOUQUET.
Our vous faire un bouquet digne de Terſipcore,
Belle Nanon , dont les pas enchanteurs
Rappellent cette Muſe & raviffent les coeurs
J'épuiſerai envain tous les préſens de Flore.
L'encens flatteur du ſenſible François
Et l'hommage sterling du philoſophe Anglais ,
Vous offrant à nos yeux noblement couronnéo ,
Confacrent mieux vos talens , vos attraits
Que les plus belles fleurs dont vous feriez ornée.
Par M. Flandy .

CUTO
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 15
TRADUCTION en vers d'une Epigramme
Espagnole de Dom de Yarte.
QUEUE con la leche de burra
Afi la salud recobre ,
Mas les debo à los borricos
Que les debo a los doctores.
Par fa bonté , par ſa ſubſtance ,
Le lait de mon aneſſe a refait ma ſanté ;
Et je dois plus en cette circonſtane
Aux Ases qu'à la faculté.
Par Di. le Clerc de la Motte, Chev. de Se
Louis, Membre de la Société littéraire
de Metz.
L'HOMME FRIVOLE & LA FEMME
CONSÉQUENTE , Conte .
L'ESPRIT ESPRIT n'a pu corrompre les moeurs
ſans inonder la ſociété de vices & de ridicules.
Une fauſſe vanité a fait éclorre ,
pour ainſi dire , des caractères ; & la fottiſe
, qui toujours s'eſt diſtinguée par l'imitation
, a profité de l'occaſion qui s'of16
MERCURE DE FRANCE.
1
froit. On a donc vu naître des originaux
& des copies.
Un de ces derniers individus étoit né
avec les qualités du coeur & de l'eſprit ; il
ne lui manquoit que le jugement. Si l'estime
avoit pu lui fuffire , il fût parvenu
à la diftinction par les fentimens & par
les vertus ; il ambitionna la célébrité ;
n'ayant rien d'original , il fut contraint
de ſuivre des modeles.
Porté par la vanité dans la route de l'erreur
, le faux éclat dut décider ſa marche.
Un fat brilloit dans cette route. C'é .
toit un ſoleil nouveau. Toutes les femmes
oſoient le fixer & le ſuivre ; en les
égarant , il les charmoit. Monſalve ,
ébloui par ſes rayons , commença à
imiter leur jeu perfide , & devint bientôt
un petit aſtre. Il vit quelques regards ſe
tourner favorablement vers lui ; il entendit
des mots flatteurs ; bientôt des hommages
plus réels lui apprirent qu'il pouvoit
ſe promettre un culte. Il dirigea
vers le deſpotiſme ſes idées ambitieuſes ;
&toute ſa conduite ne fut plus qu'une
conféquence de ſa prétention.
Les premiers pas qu'il fit dans la carriere
ne coûterent rien à fon coeur. Ce coeur
étoit naturellement bon ; il avoit déjà vu
couler
OCTOBRE, II. Vol. 1774. 17
couler quelques larmes , & il auroit pu
en être ému ; mais l'ivreſſe des premiers
ſuccès ne permet pas ce retour ſur ſoi même
, qui favoriſe la pitié pour les autres.
L'hiſtoire de ſes conquêtes n'offrant que
des victimes , je n'entreprendrai pas un
tableau fait pour révolter. Dans ce genre ,
l'on doit craindre de donner des leçons ,
en éclairant des forfaits. Mais une derniere
aventure met Monſalve dans une
fituation où tout inſtruit utilement. Les
plus petits détails y produifent de l'intérêt
, parce que c'eſt l'homme déſabuſé ,
honteux de ſes ſuccès , convaincu par ſes
remords , rétabli par ſes regrets. Je puis
me livrer à mon zêle , & me fier à mes
motifs.
:
La mort avoit ſéparé depuis quelques
mois une femme charmante d'un de ces
mortels encore plus infipides qu'indifférens
, trop communs dans l'empire de
l'hymen . Mde de Rémonval effaçoit la
beauté par les graces , & les graces par la
phyſionomie; les plus beaux traits étoient
unis à la plus parfaite raiſon. Un eſprit
profond , fans affecter de penſer ; une ame
fenſible , ſans montrer cette délicateſſe qui
n'eſt que la chimere de l'imagination; un
coeur tendre , ſans ſe laiſſer gouverner par
B
18 MERCURE DE FRANCE.
le beſoin de ſon coeur; telle étoit la femme
que l'Amour avoit chargéde corriger
Monſalve.
Elle le vit , pour la premiere fois , dans
une maiſon où ils étoient invités à diner
l'un & l'autre. Le bruit de ſes perfidies
avoit déjà frappé ſon oreille. L'image
qu'elle s'en étoit tracée , étoit celle de la
prévention. Ses regards lui furent plus
favorables. Soit que devant une femme
qui avoit des principes , il crût devoir ban
nir les faux airs , foit que Mde de Rémonval
lui imprimât ce reſpect qui donne
tout - à - coup une nouvelle phyſionomie ,
foit enfin qu'elle eût la vue aſſez perçante
pour pénétrer dans une ame qui ſe voile
par des défauts empruntés , elle foupçonna
d'abord l'intérieur de Monſalve. Ce
premier préjugé entraîna une nouvelle
attention. Il eſt dangereux de ſe livrer à
ce genre de curiofité , quand on a l'ame
ſenſible. Mde de Rémonval , dès lors , ne
devoit plus examiner qu'elle - même. Plus
attachée à ſes découvertes , à meſure qu'el
le étoit plus contente de leur objet , elle
entra dans les replis de l'ame dont elle
devenoit la caution , & elle y vit le ſentiment
& le naturel tous les jours immolés
à une frivolité artificielle.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 19
Ce fut là l'effet d'une premiere étude.
Mde de Rémonval la crut déſintéreſſée ,
& ſe permit de rêver à l'eſpece de phénomene
qu'elle avoit expliqué. Elle revit
pluſieurs fois Monſalve. Il devenoit dangereux
pour elle de l'examiner encore : la
curioſité étoit fatisfaite ; la vertu pouvoit
être compromise. Elle fit cette réflexion ,
&ne ceſſa cependant de chercher ſon ame
dans ſes yeux , qui étoient les plus tendres
du monde. Il vint enfin un moment
où elle fut obligée de ſe rendre compte
de ſes motifs . Le trouble diſſipa la ſécurité.
Si l'hommage de la fatuité avoit pu fuffirę
à Mde de Rémonval , les regards de
Monſalve l'auroient tranquilliſée. Dès le
premier moment il avoit paru la diftinguer;
& depuis quelques jours , fon empreſſement
annonçoit ſa réſolution. Mais
il falloit des ſentimens & non des foins ,
des qualités & non des agrémens , à une
ame dont tous les mouvemens étoient
foumis à des principes. Mde de Rémonval
, qui raiſonnoit & qui n'étoit point
vaine , n'eut pas l'imprudence de croire
que ſes charmes ſuffiroient pour produire
la révolution qu'elle étoit contrainte de
defirer. Elle avoit vu des réſſources dans
/
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
le coeur qu'elle vouloit attendrir ; elle
penſa à les employer.
Ce projet exigeoit un plan. L'eſprit ,
l'amour & la beauté peuvent tout entreprendre.
Lorſqu'elle eut bien réfléchi ,
Monſalve reçut la lettre qui fuit :
ود
ود La gloire a ſouvent trompé les héros
à qui la Nature avoit fait un coeur. Les
,, larmes que vous avez fait répandre font
,, comparables au fang qu'ils ont fait cou-
,, ler ; & malgré vous , fans doute , votre
"
ود
ame n'a pas été plus exempte de pitié que
la leur. Un objet que vous ne connoifſſez
,, pas , que vous intéreſſez , & qui vous exa-
,, mine , croit vous avoir défini , & fe pro-
, poſe de vous éclairer. Il eſt népeut- être
,, pour faire le bonheur d'un être ſenſible ;
,, vous êtes né ſenſible , & vous n'êtes pas
,, heureux. Des conquêtes ont flatté votre
و د
و د
amour propre ; des victimes ont troublé
votre repos. Entrez dans votre coeur ,
,,connoiffez vos intérêts , ofez vous a-
,, vouer vos besoins; vous quitterez une -
وو carriere où tous vos fuccès font payés
» par un effort , & punis par un regret.
ود
Il falloit que l'objet qui avoit tracé cette
lettre ſe déguiſât aux yeux qui l'avoient
lue. Monſalve , fidele à ſon habitude , devoit
abuſer du bonheur d'intéreſſer , &
faifir l'occaſion d'augmenter ſa liſte. Mde
OCTOBRE . II . Vol. 1774. 21
de Rémonval qui avoit tout prévu , s'étoit
, depuis quelques jours , impoſé la
loi pénible d'affecter beaucoup de coquetterie.
Son projet étoit de devenir rivale
d'ellė - même , & d'exercer un double empire
ſur l'objet qu'elle vouloit fubjuguer.
Monſalve , en liſant la lettre , s'y étoit
vu comme dans un miroir. Ce coup d'oeil ,
préparé par fon coeur , qui ſouvent avoit
eu des regrets , auroit produit peut - être
le deſir de jouir de lui - même dans une
nouvelle exiſtence ; mais Mde de Rémonval
, ornée des graces qu'elle s'étoit compoſées
, charmoit ſon imagination.
C'étoit ce qu'elle avoit deſiré. En réſistant
à l'impreſſion qu'avoit dû produire
une premiere preuve de ſentiment , il
donnoit le temps de l'attaquer par des
preuves plus ſenſibles; elle jugeoit qu'il
falloit des impreſſions profondes pour
obtenir un égal avantage ſur l'eſprit &
fur le coeur.
Quelques jours après il vit terminer à
ſon gré , par voie de médiation , un procès
conſidérable dont il étoit contraint de
ne rien eſpérer. Il ſut bientôt qu'il avoit
cette obligation à la main généreuſe qui
lui avoit écrit ; il alloit prendre la plume ,
& s'acquitter. La lettre avoit été relue ; la
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
1
connoiſſance mene à l'amour ; déjà il
fentoit les mouvemens qui réſultent de
l'union de ces ſentimens. Un billet de
Mde de Rémonval lui apprit qu'elle conſentoit
à un entretien qu'il avoit defiré ,
& que le foir elle feroit chez elle. Toutes
ſes idées s'évanouirent.
Mde de Rémonval , qui avoit étudié
l'art de fe contrefaire , parut le ſoir une
divinité. Jamais les attraits de l'eſprit ne
ſeconderent mieux les charmes du corps.
Les aftres brillent moins. Tandis que les
yeux de Monſalve étoient éblouis de l'éclat
du ſpectacle , ſa vanité lui promettoit
le bonheur de la conquête. Des yeux
pleins d'amour démentoient la coquetterie
des manieres. Il ſe voyoit aimé , tandis
qu'on le défioit de plaire. Déjà certain
du ſuccès , ſon perfide amour - propre
fongeoit au facrifice. Cependant ce projet
inhumain étoit démenti par le ſentiment
& par la réflexion. Il ſe diſoit
qu'un engagement fincere avec un objet
auffi charmant ſeroit préférable à la coûteufe
& fauſſe félicité de la réputation.
Mais l'orgueil conduit impérieuſement au
crime , même en permettant de raifonner
fur le bonheur.
Après cet entretien , qui annonçoit la
victoire , il fentit dimin "eniouement.
OCTOBRE . II . Vol. 1774. 23
L'imagination ſe tourna vers l'inconnue
qui avoit des droits plus particuliers fur
le coeur. Des réflexions , nées de la ſenſibilité
, produiſirent la réſolution de lui
écrire. Un nouvel incident l'empêcha de
ſuivre fon projet. La mort ſubite d'un
Colonel laiſſoit un régiment vaquant. Il
n'y avoit pas un moment à perdre pour
obtenir la préférence fur des rivaux eftimés
. Il part pour Versailles ; il trouve une
liſte immenfe de concurrens ; il n'a
que des titres & des recommandations
peu capables de le raſſurer. La vivacité
de ſes démarches ne le ſauve pas du découragement
; il en voit même l'inutilité ;
déjà il fonge à prévenir un refus , en
diſcontinuant ſes pourſuites ; un billet ,
tracé par la main qu'il chérit déjà , lui apprend
qu'il eſt nommé; il vole chez le
Miniſtre , la nouvelle lui eſt confirmée.
Dans ſon tranſport il écrit , & la vérité
conduit ſa plume. Il demande à connoître
l'objet à qui il doit juſqu'au bonheur
de penſer . Ses expreffions ſont celles
de l'enthouſiaſme ; il jure que chaque
inſtant va produire une réflexion plus favorable
à l'amour .
Mde de Rémonval , en liſant cette lettre
, dut croire qu'elle ne le verroit plus
B 4
24
MERCURE DE FRANCE.
د
/
qu'en ſe faiſant connoître ; qu'entraîné
par l'amour , féduit & corrigé par un fentiment
qui renfermoit tant de leçons , il
renonçoit pour jamais à la frivolité. Dans
ſa prévention , elle écrit , mais fans ſe
nommer ; elle donne un rendez- vous ; elle
peint tout ce que la paſſion peut inſpirer
, tout ce que peut reſſentir un coeur
honnête en recevant le prix qui lui eſt
dû. L'amour ne fournit pas ſeul les expreffions.
Il eſt une volupté attachée au
plaiſir de communiquer la ſageſſe de ſes
principes ; elle en jouit , & ſe livre au
tranſport que cette idée inſpire ; elle rend
ſa ſituation avec des expreffions enflammées
; elle fait ſentir que , livrée au plaifir
d'adorer fon ouvrage , le bienfait dont
on la remercie , ne peut exiger autant de
reconnoiſſance , que fon bonheur lui en
impoſe. Jamais l'eſprit n'a mieux ſervi
l'amour par la délicateſſe des idées.
Monſalve , pénétré de ce qu'il vient de
lire , y trouve ſa derniere leçon. Dans
l'ivreſſe de cet état où jette un repentir
heureux , il voudroit être déjà aux genoux
de l'objet qu'il admire & qu'il aime.
Sa montre eft vingt fois confultée ; les
heures coulent trop lentement. Dans fon
agitation il ſe rappelle ſes crimes. Quel
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 25
regard il porte au fond de ſon coeur !
combien il s'humilie ! combien il trouve
de plaiſir à s'accuſer ! combien il ſent qu'il
aimera mieux chaque jour ! Le voile , à
jamais déchiré , ne peut plus arrêter les
effets du rayon qui l'éclaire ; l'erreur n'a
plus d'empire , c'eſt le regne de l'amour.
Il étoit prêt à partir lorſque le Comte
de Dorſigny entra chez lui. J'ai parlé d'abord
d'un aftre qui brilloit dans la ſphere
de la fatuité. J'ai dit que ſon éclat éblouisfoit
toutes les femmes , que ſon exemple
avoit égaré l'eſprit foible &léger de Monſalve.
C'étoit de Dorſigny que je voulois
parler. Vainqueur né du ſexe qui cede
avec facilité aux ridicules brillans , il pouvoit
ſe vanter d'avoir formé moins de
projets qu'il n'avoit fait de conquêtes.
Beaucoup de folles l'avoient prévenu ; la
bonne fortune étoit devenue ſa deſtinée.
Il n'y a point de conquérant qui n'éprouve
des revers. Dorſigny étoit épris
de Mde de Rémonval , & fes foins n'obtenoient
qu'un aveu poli de leur inutilité.
Un fat ne peut jamais voir la ſource de
la réſiſtance qu'il éprouve , dans le mépris
qu'il inſpire. Le Comte ſoupçonna un
engagement; il en chercha l'objet ; il découvrit
l'intrigue de Mde de Rémonval.
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
C
Curieux des plus petits détails , il fut jusqu'aux
expreffions de la lettre paffionnée
que lui avoit écrite Monſalve. Le caractere
de cet écrit lui fournit plus d'un
moyen de vengeance. Plein de ſes resfources
, il vint chez lui , & lui parla gravement
en ces termes :
” Les hommes comme nous gouver
nent la moitié du monde; mais notre empire
fondé fur l'enthouſiaſme eſt détruit
par la foibleſſe. Vous venez de nous
porter un coup mortel. Une femme vous
écrit qu'elle vous aime ; vous parle raifon
, parce qu'elle a peu d'eſprit ; vous
conſeille les qualités ſolides , parce que
les agrémens vous rendent trop ſupérieur
à elle ; & tout de ſuite cet homme qui
plane au deſſus de ces têtes ſuperbes , tombe
aux genoux d'un objet commun ,
jure d'y ramper à jamais ? Je vous proteſte
qu'il y a peu de révolution égale à
celle dont vous venez de donner l'exemple
ſcandaleux. ”
&
Monſalve interdit , & toujours foible ,
rougit devant fon juge. Je ſens , dit- il ,
en cherchant ſes expreffions , que ma conduite
, à cet égard , forme un préjugé
contre moi ; mais le projet que je cache
me juſtifiera; le public détrompé devient
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 27
admirateur plus ardent , & la femme que
j'abuſe par mes expreſſions , immolée bientôt
à mon ſyſtême... Non , Monfieur ,
reprit Dorſigny , c'eſt un aveu auquel je
n'ajoute point foi , c'eſt un détour qui
prouve un mal fans remede; déjà vous
êtes ſi ſéduit , & fi content de votre esclavage
, que vous ne pouvez plus nirou .
gir , ni changer. S'il étoit vrai que vous
euffiez des projets , vous auriez ri de mes
alarmes ; votre front , que couvre le
nuage du myſtere , ſe fût dévoilé à mes
yeux par l'air brillant que donne un grand
deſſein. Je vous devine , &je vous accuſe ;
la fincérité eſt mon devoir ; ce moment
nous plonge tous dans l'opprobre... Eh
bien , reprit Monſalve qui s'étoit remis ,
je conviens que mon coeur a cédé au charme
des bienfaits ; je conviens qu'éclairé
par des maximes , j'ai rougi de combiner
des horreurs , & de n'avoir que de coupables
plaiſirs . J'ajoute que la femme à
qui vous prêtez une exiſtence ſi commune
, vous a été peinte bien infidélement ,
ou éprouve ici de vous un outrage peu réfléchi.
Elle est belle , elle eſt tendre , elle
eſt généreuſe; l'eſprit égale la beauté;
& la raiſon , formée par le ſentiment ,
n'eſt qu'un charme de plus , par l'ufage
28 MERCURE DE FRANCE .
qu'elle en fait.... Voilà , dit Dorſigny ,
en ſe levant , le roman le mieux écrit &
le délire le plus complet. Apprenez ,
Monfieur , que lorſque je fais une démarche
, je fais ce que je dis , & que j'ai toujours
foin de me convaincre , avant que
de fonger à inſtruire. Votre inconnue eft
un objet ordinaire , confondu dans la foule
depuis qu'il exiſte ; la fureur de ſe diſtinguer
eft le motifde ſa conduite avec vous ;
ce motif eſt déjà connu. Au rendez - vous ,
où elle vous attend , elle vous apprendra
qu'elle a voulu vous punir de vos triomphes.
Victime & dupe , vous n'aurez
plus d'autre ſentiment que la honte , &
d'autre reſſource que la retraire. Adieu ,
Monfieur , j'ai dit ce que j'ai dû vous dire
; j'ai rempli mon devoir , & je quitte
un homme déjà perdu pour moi... Non ,
reprit Monſalve , frappé de ce qu'il venoit
d'entendre , décidé par ce qu'il avoit à
craindre , redoutant les farcaſmes de
Dorſigny , le jugement du public , la perte
de ſa réputation , la fin d'un regne , que
pourtant il ne regardoit plus que comme
un ſonge ; non , dit- il , vous ne me quitterez
point ; je vous crois , & je prends
mon parti ; mais je vous ai montré de la
foibleſſe , & je veux la juſtifier. Si vous
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 29
ſaviez comme cette femme fauſſe raiſonne
fur l'amour ! Avec quel art elle a ſu
me faire trouver du néant dans ma gloire ,
du vuide dans mon coeur , de la cruauté
dans nos maximes , de la honte dans nos
triomphes , le bonheur enfin dans un attachement
fincere ! Ah ! ſi vous aviez lu
fon billet enchanteur , vous auriez eu mon
coeur pour y répondre. Mais c'en eſt
fait , & vos difcours font un oracle pour
moi. Dans une heure tout fera réparé ;
dans une heure mon imprudence tournera
à mon avantage ; j'écrirai , non comme
un homme inftruit & piqué du piege
qu'on m'avoit tendu , mais comme un être
inſenſible , incapable de renoncer à fon
habitude , & qui ne peut accorder à la
reconnoiſſance que le ſacrifice du droit
qu'on lui a donné d'ajouter un nom à
tant d'autres. :
Dorſigny , ne doutant pas de ſa ſincérité
& enchanté de ſa réſolution , le quitta
en lui promettant de faire paſſer dans
tous les eſprits l'admiration la plus juſte ,
lorſqu'il auroit rempli l'engagement le
plus ſage.
Reſté ſeul , il ſe rendit compte de ſes
mouvemens ſecrets. Son coeur ne pouvoit
regretter une femme qui n'avoit en que
B
30
MERCURE DE FRANCE.
des deſſeins injurieux ; mais dans les dispoſitions
qu'elle avoit fait naître en lui , il
s'étoit peint le bonheur d'un tendre enga
gement. Il avoit défini cette gloire qui
coûte des forfaits ; il s'étoit dit , je ne contrarierai
plus mon penchant ; je ſerai tout
à moi , tout à l'objet de ma flamme ; j'aurai
cette fécurité , qui eſt le plus grand
charme de la vie , quand on la doit au
ſentiment. Il falloit perdre toutes ces
idées , renoncer à une exiſtence auſſi dou
ce , ſe reproduire fous une forme odieuſe.
Son ame étoit dans un état de révolte.
Il ſe traîna enfin à fon bureau , comme
les victimes vont à l'autel. Il ſoupira ,
lorſqu'il eut tracé & cacheté l'arrêt terrible
qu'il venoit de prononcer contre luimême.
Deux heures après l'avoir fait
partir , il ſe rendit chez Mde de Rémons
val pour reprendre le rôle honteux &
cruel d'homme à bonnes fortunes , ou
plutôt pour trouver quelque diffipation
auprès d'elle.
Mde de Rémonval , plongée dans le
déſeſpoir , après avoir lu une déclaration
auſſi formelle , alloit y répondre par tout
ce que le dépit & l'amour peuvent inſpiter
, lorſqu'un événement changea fa
ſituation. Dorſigny s'étoit vanté de ſa
trahifon. Un ami de Mde de Rémonval
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 31
qui en étoit inſtruit , & qui l'étoit également
de ſes ſentimens pour Monfalve ,
vint lui apprendre tous les détails de l'entretien
que Dorſigny avoit eu avec lui.
Touchée des expreſſions que Molſalve y
avoit employées , & des combats qu'il
avoit éprouvés , elle jugea qu'il lui reſtoit
des reſſources dont elle pouvoit faire l'uſage
le plus heureux ; elle fongea à les employer
d'une maniere qui pût ajouter au
plaifir du ſuccès par l'invention.
Monſalve arriva au moment qu'elle
achevoit de former fon plan. L'accueil
ſérieux qu'elle lui fit le mit à portée de
commencer la converſation. J'ai paſſé
deux jours ſans vous voir , lui dit- il avec
contrainte , & votre accueil m'apprend
que vous daignez vous en plaindre ? Je
pourrois m'excuſer ſans peine , j'aime
mieux jouir un moment des effets de vo
tre prévention.... Il eſt vrai , dit Mde
de Rémonval , que je ne ſuis pas contente
de vous ; mais vous vous trompez
à mes motifs ,& je vais vous diſſuader , en
vous éclairant fur des chofes plus ſérieuſes
que le tort dont vous vous accuſez.
Oublions , Monfieur , le caprice qui nous
lia un moment ; à cet égard , tout étoit
dit avant les deux jours qui ſe ſont écou
32 MERCURE DE FRANCE .
lés. J'avois voulu vous plaire , vous aviez
eu le même deſſein; aimables l'un & l'autre
, nos deſirs avoient été fatisfaits , un
regard nous l'avoit appris ; nous n'avions
plus rien à nous dire , nos voeux ne pouvoient
aller plus loin; notre caractere &
nos uſages nous interdiſent l'amour. Peutêtre
aurois-je pu vous diftinguer encore
quelques inftans ; un incident borna le
cours de mes idées. J'appris par une de
mes amies qu'elle vous aimoit qu'elle
vous l'avoit écrit , qu'elle vous l'avoit
prouvé par des procédés généreux. Ne
vous aimant point , je n'étois pas fa rivale
; l'aimant beaucoup , je fus ſa confidente.
Elle m'a tout avoué. Qu'ai je
appris ? Qu'avez-vous fait ? Quelle réfolution
avez-vous priſe ? Savez- vous qui
vous avez facrifié ? Connoiſſez - vous le
monſtre qui vous a conduit? Apprenez ,
Monfieur , que mon amie unit tous les
charmes à toutes les vertus , qu'elle vous
adore , qu'elle eſt noyée dans les larmes ,
& que le trait affreux dont vous avez percé
ſon ame , fut mis dans vos mains par
celle d'un rival. Oui , Monfieur , Dorſigny
l'aime , & en eſt détesté; il a fu
ſon ſecret , & a ſignalé ſa vengeance ; il
en jouit , il en abuſe , il la raconte; voilà
l'homme à qui vous vous êtes fié.
Monſalve ,
4
1
1
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 33
Monſalve , interdit & pénétré , exprima
ſes ſentimens de la maniere la plus
forte ; il proteſta que ſon ame éclairée
voloit vers l'inconnue ; il jura qu'il puniroit
Dorſigny.... Non , Monfieur , reprit
Mde de Rémonval , la rivalité excuſe
l'homme que j'accuſe ; dans lemonde , l'amour
n'eſt qu'un jeu d'adreſſe , vous devez
oublier Dorſigny. Mais oublierezvous
ces réflexions ſi ſages que vous avez
faites tandis qu'il vous abuſoit ? Oublierez
-vous que vous avez eu le bonheur de
rentrer en vous - même , d'apprécier cette
frivolité qui vous trompa , ces plaiſirs
qui vous avilirent ? & , lorſque vous aurez
joui du coeur qui vous a prévenu , qui
vous a mérité , de ce coeur à qui vous
devez le plaiſir de ſentir , de penſer , de
rougir & d'être juſte , ferez- vous affezbarbare
pour donner un exemple effrayant à
la femme ſenſible qui ſe fiera à des remords.
Non , Madame , non , s'écria Monfalve
, vos diſcours paſſent dans le fond
de mon coeur. Recevez ici tous mes fermens
pour votre amie ; pardonnez moi ,
pour elle , le crime affreux que j'ai commis.
Ce que j'éprouve eſt du déſeſpoir ,
de la fureur ; ma paffion & mon bonheur
font fubordonnés à mes remords ; nom-
C
۱
34
MERCURE DE FRANCE
D
2
mez moi l'objet que votre bonté m'embellit
, qu'elle me rend ſacré, & je vous
jure que mes yeux , ma honte , mes transports
lui répondront.... Ah ! Monſalve ,
s'écria Mde de Rémonval , il vous entend,
il vous croit , il vous pardonne.... Quoi !
dit Monſalve , en tombant à ſes genoux ,
c'eſt vous , c'eſt Mde de Rémonval, c'eſt
la femme la plus intéreſſante & la plus belle...
Je fuccombe à mes mouvemens , je
meurs de mon bonheur; non jamais , jamais....
Ne poursuivez pas , dit Mde de
Rémonval ; laiſſez- moi la foible inquiétude
qui peut me reſter ; en la conſervant,
je vous prouve mieux mon amour.
pendant n'oubliez pas que j'ai voulu vous
plaire ſous toutes les formes; que j'y ai
employé tous les moyens; que je vivois
tranquille , & que le feu que je nourris
doit confumer mon ame , s'il ne paſſe pas
dans la vôtre.... Monſalve renouvela
ſes ſermens . Des expreffions plus vives ,
un regard plus tendre, des larmes prêtes
à couler , lui apprirent qu'elle pouvoit s'y
fier. L'Hymen les confirma , & les couronna
quelque temps après.
Par M. de Bastide.
CeOCTOBRE.
11. Vol. 1774. 35
EPITRE à une Dame qui me demandoit
des vers.
EGLÉ , GLÉ , crois - moi , fuis les amans
Qu'agite la fureur d'écrire.
Sont- ils heureux ? Ils vont le dire ,
Et votre ſecret court les champs.
Sont- ils maltraités , mécontens ?
Ils chantent partout leur martyre ;
Par lés échos ils font redire
Et leurs peines & leurs tourmens.
Pour moi , je ne conte à perſonne
Ni mes plaiſirs , ni mes ennuis ,
Ni les ſoufflets qu'Amour me donne,
Ni les faveurs dont je jouis .
.. Je veux que tout le monde ignore
Et tes charmes & mon bonheur.
Eglé me chérit , je l'adore ,
Que faut- il de plus à mon coeur ?
Qu'un amant fans délicateſſe
Chante , dans des vers indiſcrets ,
Et ſes amours & fa tendreſſe ,
Et ſes plaiſirs les plus fecrets ,
Son eſprit ſeul fait tous les frais ,
Et , dans ſa poëtique ivreſſe ,
Souvent il prête à ſa maftreffe
Des charmes qu'elle n'eut jamais.
Ma Muſe n'eſt point menſongere ,
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
i
Je pourrois avec vérité
Peindre les traits de la Beauté ,
En peignant ceux de ina bergere ;
Mais ſon amant n'en veut rien faire .
Eglé , connoiſſons mieux l'Amour ;
Semblable aux larmes de l'Aurore ,
Son charme fuit & s'évapore ;
Sitôt qu'on l'expoſe au grand jour.
Loin donc d'imiter ces promeſſes ,
Content du fort que tu me fais ,
Je fais jouir de tes careffes ,
J'en fais jouir & je me tais .
Par M. le Fuel de Mericourt.
CHANSON
POUR LE ROI & LA REINE.
AIR : C'est un Enfant.
D'
o
u
partent les cris d'alegreſſe,
Dont j'entends retentir ces lieux ?
Je vois un Peuple qui s'empreffe
A porter ſon Roi juſqu'aux Cieux.
Qui pourra le croire ?
Ce Roi plein de gloire ,
Qu'on fait ſi ſage & fi prudent ,
N'eſt qu'un enfant , bis .
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 37
:
Quelle eſt cette Reine adorée ,
Que pour lui formerent les Dieux?
Seroit-ce une nouvelle Aftrée ,
Qui concourt à nous rendre heureux ?
Qu'elle eſt jeune & belle ?
Et qu'elle autre qu'elle .....
Penſe mieux & plus ſenſément ?
Pour un enfant , bis.
Elle a d'Hébé la gentilleſſe ,
Et de Minerve les talens ;
Il a le feu de la jeuneſſe
Et de Neftor tout le bon fens.
Ah ! qu'ils font aimables ,
Et tous deux capables
De rendre leurs ſujets contens ;
Ces chers enfans , bis.
Qu'elle eſt bien digne de ſa mere ,
Si fameuſe dans l'Univers !
Elle tient d'elle l'art de plaire ,
Et de mettre tout dans les fers.
Quel bien pour la France ,
Que cette alliance !
Dieux ! exaucez nos voeux ardens ;
Pour des enfans , bis.
Daignez achever votre ouvrage ,
Nos Maftres ſont ſi grands , ſi bons !
A les chérir tout nous engage ;
Nous eſpérons des rejettons.
..1
*
C3
-38 MERCURE DE FRANCE,
Tout ce que deſire
Ce brillant Empire ,
Pour que ſon bonheur ſoit conſtant ,
C'eſt un enfant ,
C'eſt un enfant.
Par M. l'Abbé de P'Attaignant.
PORTRAIT de Mlle*** , que l'auteur
avoit vu plusieurs fois dans laſociété.
AIR : C'est une folie.
L'AIMABLE AIMABLE M......
A l'art de plaire ,
Et charme ſans art
Par l'attrait de fon regard.
La fleur naturelle
N'eſt pas plus belle,
Et de ſes appas ,
Elle ne ſe doute pas.
Ce que je préfere
A ſa beauté ,
C'eſt l'égalité
De fon doux caractere.
C'eſt là la maîtreſſe
Pour ma vieilleſſe ,
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 39
Qu'Amour me gardoit ,
Et que mon coeur attendoit.
Honteux des fleurettes ,
Qu'à cent coquettes
J'ai trop débité :
Pourroit- on être flatté ?
La ſageſſe , unie
A la beauté ,
Doit rendre enchanté
Le reſtant de ma vie.
ن
Par le même.
LA CONSTANCE A L'ÉPREUVE.
QUAND le Printemps
A la Nature
Rend ſa parure ,
Ses ornemens ;
Que Philomele
Amour appele ,
Et par ſes chants ,
De ſa tendreſſe ,
Porte l'ivreſſe
Dans tous les ſens ;
Sur la fougere ,
Une bergere
Dans ces momens ,
Prete l'oreille ,
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
Et ſe réveille
A ſes accens .
Quand ſur la plaine
Revient Zéphir ,
Que fon haleine
Fait tout fleurir ,
La vive roſe
Ademi cloſe
Craint de s'ouvrir ;
Mais le defir
Preſſe la belle ,
Et la rebelle
Cede au plaifir.
Cruelle Ifmene ,
En ce ſéjour ,
Rien ne ramene
Pour toi l'amour ,
Et de mon ame
La vive flame
Eſt ſans retour.
L'aſtre du monde ,
Du haut des cieux
A de ſes feux
Rechauffé l'onde ;
De ſa chaleur
Vive & féconde
Tout ſent l'ardeur ;
Mais dans ton coeur ,
Toujours de glace ,
Même froideur
Que rien n'efface
:
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 41.
Par ta liqueur ,
Dieu de la tonne ,
En cet automne ,
Sois ſon vainqueur
Si l'humaine.
Rit de ma peine ,
Que, ſans remords ,
Cette inſenſible
A tes tranſports
A tes efforts
Soit inflexible ;
Hâtes tes pas ,
Dieu des frimats ;
Viens de mon ame
Calmer la flame ;
Que ta rigueur ,
Pour ma vengeance,
Rende à mon coeux
L'indifférence : 22-
Nerien ſentir ,
Vaut le defir
Sans eſpérance.
Par M. Dareau , de Guéret, dans la
Marche, de la Société littéraire de
Clermont - Ferrand.
C
4. MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre FULES - CESAR & CHRISTINE
, Reine de Suede,
U
CHRISTINE.
N trône eut donc pour vous bien des
attraits , puiſque , pour y monter , vous
bouleverſates le monde ?
JULES - CÉSAR.
Un trône eut donc bien peu de charmes
pour vous , puiſqu'y étant placée ,
vous prites le parti d'en deſcendre ?
CHRISTINE .
1
J'euſſe peut - être ambitionné le rang
ſuprême , ſi le haſard m'eût fait naître
ſujette. Il me fit naître Souveraine , &
j'ambitionnai un rang inférieur.
J.CÉSAR.
Il ſeroit plaiſant que ce fût là tout le
fecret de ma conduite & de mes hautes
entrepriſes .
HRISTINE.
N'en doutez pas ; mais enfin , il exiſte
1
OCTOBRE. II. Val. 1774. 43
:
quelque différence entre nous. J'eus peutêtre
le droit d'abdiquer un rang que je
tenois de ma naiſſance; mais quel droit
aviez - vous d'aſſervir vos égaux & votre
patrie?
i J.CÉSAR.
Le droit qu'elle eut d'aſſervir tant d'autres
Nations.
CHRISTINE.
C'eſt juſtifier un attentat par d'autres
attentats.
J.CÉSAR.
Je vais vous faire une confidence, Ileſt
faux que j'aie d'abord conçu le projet d'asfervir
Rome. Je bornai long - temps mon
ambition à ne vouloir pas de maîtres ;
mais je trouvai que l'idole des Romains
ne vouloit pas d'égaux. Cet excès d'orgueil
réveilla le mien. Il ne faut fouvent
qu'un foible ſignal pour nous indiquer
une route que nous n'euffions peut - être
jamais apperçue de nous-même.
CHRISTINE
Avouez cependant que, dès vos plus
jeunes années , l'on remarquoit dans toute
votre conduite une teinte dedomination.
44 MERCURE DE FRANCE.
J. CÉSAR..
Elle n'étoit que l'effet de mon caractere.
Je ne me crus jamais inférieur àrien , &je
me ſentois ſupérieur à tout ce qui m'environnoit.
Cette conviction intime fut
preſque toujours la regle de maconduite :
j'oſai traiter en maître les pirates dont j'étois
le prifonnier ; j'affrontai la vengeance
de Silla quand il pouvoit tout; je n'avois
ni les richeſſes de Craffus , ni encore la
réputation de Pompée ; cependant je partageai
avec eux l'Empire Romain & les
hommages de Rome ; je ne crus jamais
impoſſible rien de ce que je pouvois tenter
; je calmai la révolte de mon armée
en la déclarant indigne de ſervir ſous moi ;
enfin n'étant ſuivi que d'un petit nombre
de vaiſſeaux , & prêt à me voir enveloppé
par la nombreuſe flotte de Caffius , j'ordonnai
à ce Général de Pompée de ſerendre
ſur mon vaiſſeau , & de me livrer fa
flotte. Ces grands traits d'audace réuſſiront
preſque toujours; mais il faut être
Céſar pour ofer en faire uſage.
CHRISTINE.

Vos grandes actions me ſont aſſez
connues. Vous prîtes ſoin vous même de
les tranſmettre à la poſtérité , & peut
OCTOBRE . II . Vol. 1774. 45
être n'eſt il pas moins glorieux pour vous
d'avoir fait vos commentaires que d'en
avoir été le héros.
J. CESAR.
Mon foible , ſi c'en eſt un, fut d'ambitionner
toute eſpece de gloire , & d'esſayer
de tout. A ſeize ans ,j'étois poëte&
grand- prêtre. Peu de temps après je quittai
la plume & l'encenſoir , pour me fervir
de l'épée ; mais la place de ſouverain
Pontife étoit à donner ; les plus graves perſonnages
de Rome ſe la difputoient ; j'entrepris
à vingt & un ans de les ſupplanter ,
&j'y parvins. Cicéron alors entroit dans
la carriere de l'éloquence ; la ſienne enlevoit
tous les fuffrages : ce fut pour moi
le ſignal de devenir ſon Emule. Je n'enlevai
pas au Démosthene Romain ſes couronnes
; mais il me vit plus d'une fois
couronner ſous ſes yeux. Enfin , j'avois
atteint l'âge où mourut Alexandre , & je
n'avois encore brillé que ſur la ſcene ou
dans la tribune. Je pleurai , en contemplant
la ſtatue de ce héros , & des ce moment
je ne ſongeai plus qu'à la gloire des
combats. Vous ſavez ſi je l'obtins. Je
vainquis tous ceux que j'eus à combattre ;
je foumis tout ce que je voulois foumettre
; & , grace à ma politique , les vain46
MERCURE DE FRANCE.
/
cus , les vainqueurs combattirent à l'envi
pour devenir mes ſujets.
CHRISTINE.
Il étoit difficile que vous ne reſtaſſiez
pas le maître, vous ſaviez vaincre & féduire.
Mais Cléopâtre vous ſéduiſit à fon
tour ; & tandis que vous combattiez pour
établir ſon pouvoir , vous laiffiez à vos
ennemis le temps de méditer encore la
ruine du vôtre.
J. CÉSAR.
Si vous euffiez été Céſar , & que la
belle Cléopâtre eût imaginé de ſe faire
tranſporter chez vous dans un coffre ,
vous euffiez combattu pour elle.
CHRISTINE.
Je fais , par expérience , que notre
coeur nous dirige , quand nous croyons le
diriger . Chriſtine la philofophe eut ,
comme vous , ſes foibleſſes .
J. CÉSAR.
Ne les regrettez point. La victoire
qu'on remporte fur elles , nous ôte fouvent
juſqu'au deſir d'en obtenir d'autres.
Les foibleſſes dérivent des paſſions , &
les paſſions font à l'ame ce que l'ame elle
même eſt au corps.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 47
CHRISTINE.
Oui, c'eſt toujours quelque paſſion qui
nous conduit , mais c'eſt un guide qui
nous mene ſouvent trop loin.
J. CÉSAR
L'auriez - vous éprouvé?
CHRISTINE.
Demandez - le à cette ombre qui ſe
tient dans l'éloignement , & qui ne m'enviſage
qu'avec horreur. Elle ſemble me
reprocher encore de l'avoir forcée à
deſcendre ici avant le temps preſcrit par
la deſtinée.
J. CÉSAR..
Je vois ſur ce malheureux les traces
d'une mort telle que je l'éprouvai moi-même.
Une Reine a-t-elle pu fe réfoudre ? ..
CHRISTINE.
Une femme qui ſe croit trahie & mépriſée
, ne met plus de bornes à fon
reſſentiment , & une Reine , en pareil
cas , n'eſt plus qu'une femme.
J. CÉSAR.
Je fus trahi , au moins une fois , par
la mienne , & vous favez que je ne fis
poignarder perſonne.
48 MERCURE DE FRANCE
CHRISTINE.
On fait que votre clémence ne ſe
démentit jamais. Il me reſte à vous
demander ſi cette vertu fut en vous
l'effet du caractere ou de la politique ?
J. CÉSAR
Il eſt rare que la politique nous rende
indulgens ; & lorſqu'un homme , qui
peut ſe venger , pardonne , il faut au
moins en faire honneur à fon ame.
CHRISTINE.
:
Il eſt vrai que cinq à fix têtes abat
tues auroient pu conſerver la vôtre.
J. CÉSAR.
J'aimai mieux riſquer la mienne: j'aimai
mieux mourir une fois , que d'être
toujours expoſé à craindre la mort.
CHRISTINE.
:
Il eût été plus ſimple de renoncer à
l'empire.
J. CÉSAR.
Il me parut beaucoup plus ſimple de
mourir. On peut deſcendre volontairement
du trône ; il eſt plus difficile d'y
renoncer avant que de l'avoir obtenu.
CHRISTINE .
OCTOBRE. II . Vol. 1774. 49
CHRISTINE .
Si vous ſaviez combien le poids d'une
couronne eſt accablant! Quelsdevoirs elle
- exige ! quels foins elle raſſemble ! C'eſt
peu pour un Souverain de ne faire le mal
de perſonne ; il eſt reſponſable encore du
bien qu'il ne fait pas. On voudroit qu'il
pût tout prévoir, qu'il ne ſe méprît jamais
, qu'il jugeât ſainement de tout; &
tout conſpire à le tromper , à détourner
ſes meilleures vues , à défigurer ſes
meilleures actions. Un préjugé deftructeur
prévient ſouvent les ſujets
contre le monarque : une prévention
- plus fatale encore , & qui en eſt la ſuite ,
indiſpoſe le maître contre les ſujets. Dès
lors , plus d'union dans la famille , &
toute famille diviſée tend à ſa deſtruction .
Sacrifiez l'intérêt particulier au bien général
, voilà des mécontens : facrifiez l'intéret
général au bien particulier , voilà
des malheureux. Il ne fautcependant pas
héſiter entre ces deux partis ; mais fouvent
il faut plus de courage pour faire le
bonheur d'un peuple , qu'il n'en eût fallu
pour le ſubjuguer.
J. CÉSAR.
J'eus cette premiere ambition. La ca-
D
50 MERCURE DE FRANCE.
:
pitale du monde étoit redevenue , comme
dans fon origine , un repaire de brigands .
Le monde gémiſſoit fous ſa tyrannie , &
elle-même fuccomboit ſous ſes défordres .
Il falloit la foumettre pour la fauver. Je
combattis pour elle en combattant contre
elle. Je me fentois digne de commander
à tout ce quim'environnoit ;jem'emparai
du fceptre ; mais il me falloit une couronne
, & le nom de Roi faifoit frémir
les Romains. Tant il eſt vrai que les hommes
font toujours plus frappés du nom
que de la choſe. Enfin je réfolus de faire
une derniere tentative , ou d'obtenir par
contrainte ce qu'on refuſoitde m'accorder
volontairement. Je me rendis au Sénat
pour m'y faire proclamer Roi; j'y fusaffaffiné.
CHRISTINE.
On a beaucoup raiſonné fur cet événement.
Il valut à Brutus & à Caffius le
glorieux ſurnom de dernier des Romains .
Ce beau titre ne m'en impoſa jamais. Je
ne vis en eux que des lâches , qui , ayant
reçu de vous des bienfaits & la vie , s'étoient
interdit le droit d'attenter à la vôtre.
J. CÉSAR.
Que vites- vous en moi ?
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 5t
CHRISTINE .
Un grand homme trop ambitieux , &
que le trône eût peu flatté , ſi le haſard
l'eût fait naître ſur le trône.
J. CÉSAR.
Il eſt vrai qu'il falloit à mon activité
un aliment toujours nouveau. Lorſqu'il
ne me reſta plus rien à régler , ou à déranger
ſur la terre , je tournai mes ſoins vers
les cieux ; je préſidai à la réforme du ca
lendrier.
CHRISTINE.
Cette inquiétude eſt le tourment habituel
des héros. Gustave-Adolphe pentoit
comme vous. Je ſuis fille de ce Roi fameux
, qui hérita de vos talens pour la
guerre. Il pouvoit régner paifiblement&
rendre ſes ſujets heureux. L'amour d'une
fauſſe gloire lui fit abandonner & fon trône
, & ſes ſujets , & fa patrie , pour ſe
mettre à la folde , & devenir général d'un
Monarque étranger , qui n'étoit lui - même
que le prete - nom de fon miniſtre.
Qu'en arriva-t- il ? Gustave-Adolphe fervit
bien l'allié qui l'employoi ; il triompha
autant de fois qu'il combattit; mais
il périt en triomphant.
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
J. CÉSAR.
La fortune le traita mieux que Céſar.
CHRISTINE.
Autre exemple de l'inſtabilité du coeur
humain. Je paſſai du berceau ſur le trône.
Je régnai avant que d'être en état de
me diriger moi - même ; & je m'accoutumai
au titre de Reine plus facilement
qu'aux devoirs de la royauté . La Nature
m'avoit donné le goût desarts , des lettres
&dela philofophie. J'attirai àma Cour ;
j'y protégeai ceux qui les cultivoient ;
mais bientôt je voulus joindre à la gloire
de les protéger , celle d'être leur rivale.
Dès lors les attributs de la royauté ne furent
plus à mes yeux que des entraves
brillantes . Je ſentis qu'il étoit plus facile
d'indiquer aux hommes les moyens d'être
heureux , que de leur procurer ces
moyens. J'abdiquai le ſceptre; je parcourus
différentes Cours de l'Europe ; & j'y
étalai le ſpectacle rare d'uneReinepreſque
fans ſuite , & qui fuyoit volontairement
ſa propre Cour.
J. CÉSAR.
Dans quels lieux-fixâtes vous enfin vos
pas ?
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 53
CHRISTINE .
Dans Rome , dans votre patrie , dans
cette ville qui fubjugua autrefois le monde,
& que chaque Peuple pourroit aujourd'hui
ſubjuguer.
J. CÉSAR.
On m'a plus d'une fois parlé de cette
étrange métamorphofe. Je me flatte cependant
qu'on viſitera toujours avec refpect
, avec empreſſement , la patrie de
Céfar.
CHRISTINE.
J'avouerai , avec toute la franchiſe
dont on fait ici profeſſion , que ce ne fut
point ce motif qui me conduiſit à Rome ;
&que ſans les productions de Michel-
Ange , de Raphaël , de Jules- Romain , &
de quelques autres grandsArtiſtes , la patrie
de Céſar ſeroit fort peu viſitée.
J. CÉSAR.
Que dites-vous ? J'ai vu les Rois de
tous les climats venir lui rendre un hommage
volontaire , ou promenés en captifs
dans ſes murs.
مالا
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
CHRISTINE.
Ils y furent entraînés par la terreur ou
par l'oppreffion ; ceſt le goût qui maintenant
les y conduit. Teleſt l'Empire du
Génie & des Arts . I's regnent p'us abfolu
ment fur les hommes quela force & la tyrannie.
Oui , du ſein de fon paiſible attelier
, l'artiſte ſublime appelle , & voit accourir
auprès de lui , ces conquérans fi fiers,
ces maîtres du monde , qui voudroient ne
le voir peuplé que d'eſclaves. Tout leur
obeit ; mais ſouvent le géme leur commande.
C'eſt le ſeul pouvoir qu'ils ne peuvent
anéantir ; c'eſt en meme - temps le
ſeul qu'ils ne peuventdonner. Alexandre
détruifit Thebes , mais il ne put rien contre
la gloire de Pindare: il envioit au
vaillant Achille un chantre tel qu'Homere ,
& il ne put faire éclorre un Homere dans
tout le vaſte Empire qui lui étoit ſoumis,
J. CÉSAR ..
Jefus , comme vous , ſenſible au charme
des beaux arts . Jelesaimai ; jeles cultivai
même , & je les eufſe protégés , comme
fit mon fucceſſeur , fi le poignarddes conjurés
m'en eût laiſſé le loiſir. Mais doiton
facrifier un trône au defir de contempler
à fon aiſe des ſtatues , des tableaux
& quelques pompeux édifices ?
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 55
CHRISTINE.
Vous exagérez ma vocation. Elle penſa
même plus d'une fois ſe démentir. Je fus
prête à revendiquer ce trône que j'avois
abandonné , peut-être pour l'abandonner
une ſeconde fois.L'inconſtance eft le grand
mobile des actions humaines. Trop ſouvent
on fait honneur à la philofophie de
ce qui n'eſt que l'effet du caprice, ou du degoût.
Avouons le donc fans héſiter: ce qui
coûte le plus à l'homme , s'eſt de ſe tenir
au poſte que la Nature lui affigna en naif
fant.
Par. M. de la Dixmerie
RÉPONSE de M. François de Neufchateau
, aux vers que M. le Marquis de
C. lui a adreſſés dans le Mercure de
Septembre.
ILeft vrai que le grand Voltaire
Sourit aux premiers jeux de mon foible Apollon.
Cet aftre du ſacré vallon,
Inonda mon berceau d'un torrent de lumiere.
Preſqu'au moment que je fus né ,
Je brûlai pour la Gloire & pour la Poëfie .
Mais plaignez des beaux Arts l'amant infortuné !
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
Tout obfcur que j'étois , j'armai la Jalouſie
Qui n'a jamais rien pardonné.
Jai trop ſuivi les Dieux du Parnaffe & de Gnide.
O vous , qui dictez leurs leçons ,
Vous , dont leur voix facile anime les chanfons ,
Vous voulez que l'Amour , que la Gloire perfide ,
Couple vain , couple ingrat , accusé par mes pleurs ,
Viennent offrir encore à ma jeuneſſe avide ,
Ces ſtériles lauriers , ces myrthes & ces fleurs ,
Cet éclat des jardins d'Armide ,
Que vous parez du fard des plus riches couleurs .
Puis-je les regretter , lorſque je dois les craindre ?
Amant trahi par la Beauté ,
J'ai trop cru que fon coeur ignoroit l'art de feindre.
Rimeur , par les ſorts tourmenté ,
Jeus la foibleſſe de m'en plaindre ,
Et de ce tort nouveau leur Haine a profité.
Pour vous , quand vous flattiez ma Muſe ,
Quand vous blamiez mes pleurs & mes rriſtes fermens ,
Tout riait à vos yeux . Vous trouviez ſans excuſe
Le dépit des auteurs & celui des amans.
Apollon , ce jour la , ne vous fut point rebelle ;
Votre Eglé , ce jour là , ne fut point infidelle,
Vous n'eûtes point à quereller
Ni la Fortune ni l'Envie.
Nul délateur ne vint troubler
1
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 57
Le calme heureux de votre vie ;
Nul méchant ne vous fit trembler. 1
La plus douce philoſophie ,
D'une teinte brillante égaya vos tableaux.
Mais moi que , dès l'enfance , ont harcelé les ſots
Moi , qui ſuis prêt encore à repleurer Sylvie ,
Moi , que de la Fortune ont laſſe les aſſaut
Pardon , fi la mélancolie
A pu rembrunir mes pinceaux.
Infectés des chagrins de mon ame attendrie ,
:
Mes vers , je le ſens bien , ſont peu doux , peu flatteurs
Ce ſont de languiſſantes fleurs ,
Que produit à regret une tige flétrie.
Les vôtres ont tant d'art , ſont ſi confolateurs ,
D'un charme ſi piquant votre épître eſt remplie ,
Qu'en la liſant, mon coeur oublie
Et les affreux complots de mes perſécuteurs ,
Et la gloire qui m'eſt ravie ,
Et les parjures de Sylvie ,
Et mes torts , vrais ou faux , & juſqu'à mes malheurs.

D5
58 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU.
A un Homme d'un goût difficile ,
donnant des vers .
REÇOIS EÇOIS mes Impromptus , Cenſeur atrabilaire .
Un moment les voit naître & les voit expirer.
Je me ſuis trop hâté d'écrire & de te plaire ;
Hâte- toi de me lire & de me cenfurer.
en lut
Par le même.
AUTRE.
A un Poëte , qui liſoit ſes vers d'un ton
d'énergumene .
QUAND tu peins l'habitant de la nuit éternelle ,
Plus diable dans tes vers qu'il ne l'eſt dans Milton ,
Pardonne , tu les lis d'un ſi terrible ton ,
Qu'on te croit du portrait le peintre & le modele.
:
Par le même.
OCTOBRE. II. Vol. 1774.
AUTRE.
Sur une Estampe qui repréſente l'Etude ; écri
vant & réflechiſſant au milieu de la nuit.
ΟH ! qu'il eſt doux de s'occuper ,
De méditer en paix durant la nuit obfcure !
Le ſommeil eſt un vol que nous fait la Nature ;
Mais l'Etude fait la tromper.
Par le même .
1UTRE.
Sur les Oeuvres d'un grand Philosophe.
SON On feu métaphyſique étincelle dans l'ombre
D'un ſtyle trop ſouvent rempli d'obſcurité.
Daigne- t- il être clair ? malgré cette nuit fombre ,
C'eſt l'aſtre du Génie & de la Vérité.
Par le méme.
80 MERCURE DE FRANCE.
Vers ſur l'arrêt du Conseil d'Etat du Roi ,
donné à Versailles, le 13 Septembre 1774 ,
au rapport de M. Turgot , ministre & contrôleur
général des finances de S. M. , &
publié à Paris , le 21 du même mois.
P
AR le premier de tes arrêts ,
D'un jeune Roi , qui reſpire la gloire
Et le bonheur de ſes ſujets ,
Tu remplis donc , Turgot , les généreux projets t
Pourſuis ; je vois déjà les filles de mémoire
Tinfcrire dans leur temple à côté de Sulli ;
Permets qu'un citoyen, des grands hommes ami ,
Vienne , en ce regne heureux , célébrer ta victoire :
Depuis le fiecle de Henri
Cette place vacquoit... T'y voilà , dieu merci !
Par M. D G.... , avocat en parlement ,
& abonné au Mercure.
CHANTER
A Madame **
HANTER Vénus , chanter l'Amour .
C'eſt une chanson bientôt faite ;
L'un eſt charmant, l'autre eſt coquette ,
Ce couple eſt beau comme le jour ,
Mais il faut toute une autre game
OCTOBRE. II . Vol. 1774: [6
Pour chanter un aimable objet ,
Qui , ſans le vouloir , toujours plaît.
Qui brûle tout , que rien n'enflame.
Son ſeul filence a plus d'eſprit
Que tous les bons mots qu'on lui dit.
Sans art , fans fard , vive & jolie ,
Fidelle & généreuſe amie ,
De votre eſprit la gentilleſſe
Avec vos yeux diſpute d'agrément ;
Simplicité , chez vous , devient fineſſe ,
Non pas fineffe de Normand ;
Mais ce qu'on nomme ici délicateſſe ,
Que tout annonce & qui toujours ſurprend.
Par M. B. B. du R.
LE PASSEREAU , Fable , préſentée à S. A.
S. Madame la Princeſſe de Lamballe , prononcée
par Blavet de Frenay , âgé de cinq
ans & demi , fils de M. Blavet , ci-devant
receveur au Change de la Monnoie.
UNN Paſſereau bâtit
Un nid ;
C'étoit ſon louvre .
Sous le toit qui la couvre
Tendre mere fourit
Afa famille
MERCURE DE FRANCE.
:
Gentille ,
Qui croît dans ce réduit ,
Etbabille
Etfautille
A petit bruit.
Papa Moineau , tout entier à l'ouvrage ,
Par un échange utile au voiſinage ,
Prenant vieux grains pour grains nouveaux ,
Voyoit profpérer fon ménage
/
Par fon zele & par ſes travaux.
Mais j'apperçois l'oiſeau de proie ,
Sombre image de l'Envieux ,
Qui fond fur cet afyle heureux
Avec une coupable joie.
Tout est détruit
Par violence ;
Tout fuit
A fa préſence ;
De l'innocence
Eft- ce donc là le fruit ?
Non , non : la céleste Colombe
Du foible qui fuccombe ,
Vient ranimer l'eſpoir.
A fa priere ,
L'Aigle, qui porte le tonnerre ,
Va rendre à leur manoir **
1
*
:
La fonction du Changeur eſt de remplacer les vieilles
eſpeces par de nouvelles.
*** Il y a un logement attaché à l'office de Changeur,
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 63
Les petits & leur mere ,
Et le changeur à ſon comptoir.
O divine Minerve , ô belle protectrice,
Et du foible & du malheureux
Ma fable n'offre point un fens qui ſoit douteux
Sous le regne de la Juſtice
La Vertu nous défend des outrages du Vice.
EPIGRAMME.
CERTAIN ERTAIN Gafcon , prêt à ſe battre ,
Trembloît , pleuroit de tout fon coeur.
Qu'as-tu , lui dit avec douceur
Son ennemi ? ---Prêt de combattre ,
Un Gaſcon doit- il avoir peur ? ---
Non pas , dit l'autre , mais mon pere....
---Eh bien ! ---Touche au dernier moment.
Daigne accorder à ma priere
Que j'aille adoucir ſon tourment !
---Va , cours , répondit l'adverfaire ,
J'admire un ſi beau ſentiment.
Honoreras tes pere & mere *
Afin que vive longuement.
Par M. P. Lalleman , fils , & St
Germaine- n-Laye.
*C'eſt le mot de Turenne à un Officier qui lui deman
doit , à l'approche d'une bataille , un congé pour voir fes
parens.
64 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL.
A Madame de Mar *** , qui a chanté
derniérement à Cha... , dans un concert
de Société.
TONON ensemble eſt ſi régulier ;
Aglaé , ta voix eſt ſi tendre,
Qu'on ne fait lequel préférer ,
Du plaiſir parfait de t'entendre ,
Ou de celui de t'admirer.
Par le même.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
Le .
énigme du Mercure du premier volume
du mois d'Octobre 1774, eſt la Cloche ;
celui de la ſeconde eſt Epithalame ; celui
de la troiſieme eſt le Curedent
mot du premier logogryphe eſt Frange ,
où on trouve fange , Ange & ane; celui
du ſecond eſt Pie , oiſeau , Pie , le Pape
& épi ; celui du troiſieme eſt Cornemuſe ,
où se trouvent cor , corne , muse ; celui
du quatrieme eſt Drapeau , où l'on trou.
ve drap & eau.
ENIG.
1
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 65
T
ÉNIGME.
our mon ſavoir-faire
Dépend du myſtere :
Je perds ma vertu
Quand je ſuis connu .
Je déplais aux Belles ,
Et je ſuis pour elles
Un fardeau peſant ;
Par fois cependant
La femme eſt diſcrette,
Sait être muette ,
Et peut me garder ,
Mais n'y faut compter;
Car c'eſt grande affaire
De ſavoir ſe taire.
1
3
T
T
AUTRE.
Our me recherche & m'aime,
Tout s'empreſſe à m'avoir :
Le petit enfant même
Commence à me, vouloir ;
Me voit il ? il m'admire ,
Il me fourit , il me defire ;
7003
A peine Marianne avoit elle deux ans, car
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Que pour elle déjàj'avois des agrémens ;
Elle n'eſt pas de quatre encore âgée ,
Et fur mon art elle en fait aſſez long :
Elle ſaura , fans raiſonner à fond ,
Si bien ou mal eſt ſa poupée.
Où je ſuis , je fais bien , il faut en convenir ;
Mais il faut être riche , ou d'une forte aiſance .
Pour pouvoir foutenir
Toute mon élégance.
A mon ſujet , qui donne dans l'excès ,
Se montre bien peu raiſonnable
De bonne foi , conviens- en , cher François ,
Sur ce péché mignon tu n'es guere traitable !
Sur- tout pour toi , ſexe charmant ,
Rien n'eſt trop beau , rien n'eſt trop rare ,
Mon frere chez le ſage eſt honnête & décent :
Chétif & meſquin chez l'avare ;
Mais finiſſons cet entretien :
Peut-être , ami lecteur, bien cher coûte le tien !

Par M. L. G.
DIVINITE ,
AUTRE.
IVINITE , que bien des gens encenfent ;
Ceux qui fenſément penſent .
Dont le partage eſt la Raifon ,
Ne me connoiffent que de nom
i
1
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 67
1
Et , devant moi ne brûlent pas un cierge ,
Non plus quefemme-fage & que prudente vierge,
Mais beaucoup les enfans ,
7
Les déſoeuvrés , les fainéans ,
Autour de mes autels font encore la preffe;
Le petit maître avec la petite-maftreffe.
C'eſt moins que rien ce que j'exige d'eux !
Le culte qu'on me rend n'a rien de ſérieux ;
Et c'eſt ce qui précisément engage
4
Tant de gens à me rendre hommage.
C'eſt très-bien me fervir & bien me vénérer
Que le bal , le ſpectacle , & tout jeu fréquenter a
De ſa toilette faire
Sa principale affaire,
Ne s'occuper que de chiens & d'oiſeaux ;
. D'équipages & de chevaux,
De modes , de pompons , d'ajustés , de coëffures,
De petits livres bleux & de fines gravures ;
Entrer dans les détails les plus minucieux ,
:
Chaque meuble toucher , pour voir s'il eſt poudreux ;
De bien d'autres façons encore
Je pourrois dire qu'on m'honore :
Il eſt tant de moyens
De faire les plus gentils riens !
Mille choſes jolies ,
De noeuds du beau ſexe embellies ,
Le tout mignon & de pur agrément ,
Font de mes temples l'ornement.
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
Des pots de diverſes pommades
Yfont rangés fur des eftrades :
De toute part on ne voit que Arcons
D'eaux de fenteur de toutes les façons :
Que des Sultans , ſachets & caffolettes :
Tous mes adorateurs ont en main des lorgnettes ,
Bague au doigtbien brillante , & montre de leRoi.
Atous ces traits , lecteur , devine-moi .. I
Par le même.
:
M
AUTRE.
ES foeurs & moi , jadis dans les combats ,
Nous faifions tout trembler , coupant têtes & bras ;
Mais de nous aujourd'hui l'on fait emploi plus ſage,
Et plus utile uſage.
On voit pourtant encor millions d'innocens , C
De la Nature, vrais enfans ,
Etre par nous couchés par terre ,
Pour d'un fier animal devenir l'ordinaire ,
Redoutable au réel ainſi qu'au figuré ;
Par moi tout eft detruit & tout est moiſſionné.
Par le même.
12
J
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 69
3
LOGOGRYPHΗ Ε.
0N a beau raiſonner ,
Chercher à deviner ,
Jamais on ne faura d'où vient mon origine ,
Ma figure & ma mine ;
La phyſique toujours y perdra fon latin ,
C'eft un fait très-certain.
Etre indéfiniſſable ,
Enigme indévinable ,
Je m'offre en Logogryphe ici ;
Je ne te mettrai point , lecteur , en grand fouci ,
Je fuis de très-mince fabrique :
Je peux fournir une note en muſique ,
Un lac , une île , un bourg , une époque donner ,
Même une particule , & finir par gêner.
Par le même.
J
AUTRE .
E releve l'éclat des plus riches palais ;
Mon chef à bas , je me trouve au marais.
Par M. Charle , étudiant.
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
JAL
AUTRE.
AI par fois le talent d'inſtruire un idiot ;
Mon chef à bas , je ne tuis plus qu'un ſot.
Par le méme.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
En lifant , Monfieur , dans le dernier Mercure ,
un de vos articles , dans lequel vous annoncez
une nouvelle édition des Oeuvres de l'Abbé de
Chaulieu , j'y ai vu une piece de vers que l'éditeur
attribue à J. B. Rouſſeau , & je crois pouvoir vous
aſſurer qu'elle n'eſt pas de lui. Voici mes raiſons ,
vous en jugeréz .
10. Cette piece n'a paru qu'en 1730 ou 1731 .
Elle étoit , dans un Mercure , annoncée comme
nouvelle Je la trouvai fi jolie , que je la mis dans
mon recueil , & la copiai très exactement ; ce
que n'a point fait l'éditeur de l'Abbé de Chaulieu,
car , ou il s'eſt ſervi d'une copie très fautive , ou
il a retranché , de ſa propre autorité , quatre vers
qui effectivement prouvent affez qu'elle n'eſt pas
de Rouffeau.
20. L'auteur de cette piece paroît être dans un
pays libre . Son début déſigne la Hollande ; c'eſt
auffi le titre que vous lui donnez , & Rouſſeau
avoit fixé ſon ſéjour à Bruxelles dans le Brabant ,
pays fournis à la domination d'Autriche .
OCTOBRE. H. Vol. 17745 71-I
30. L'auteur paroît y arriver tout nouvelle.
ment ; & , en 173e , il y avoit près de vingt ans
que Rouſſeau étoit hors de ſa patrie. On pourroit
faire ici une objection , c'eſt que Rouſſeau pouvoit
avoir fait ces vers en Suiſſe , où il paroît qu'il
fit un ſéjour affez court , avant d'aller à Bruxel.
les. Mais est- il vraiſemblable qu'un auteur gar
de, pendant près de vingt ans , dans ſon porte.
feuille , de très jolis vers , qu'il n'y a nul inconvénient
à montrer , puiſqu'ils n'attaquent perfonne
, & ne peuvent que lui faire honneur; cela
ne me paroît pas trop dans la nature. D'ailleurs ,
fi Rouſſeau eût fait ces vers dès le commencement
de ſon exil , croyez - vous , Monfieur , que ſon
eſprit , aîgri par le malheur , eût pu y mettre autant
d'aménité ?
49. L'infatigable activité,
Reſte d'un utile naufrage...
préſente, je crois , l'idée exclufive d'un naufrage
de fortune; le premier vers paroît décider le ſens
de la phrafe. Or , Rouffeau n'avoitjamais eu , ce
me ſemble , qu'une fortune très-précaire , & n'avoit
fans doute exercé ſon activité qu'à ſes talens
& à ſes plaiſirs.
50. Rouſſeau auroit-il oſé dire, mes aïeux ? il
auroit pu dire mes peres , parce que tout le mon
de en a; mais je crois qu'il n'appartient qu'à la
Nobleſſe d'avoir des aïeux.
60. Rouſſeau , qui faiſoit ſi bien des vers , auroit
- il dit ?
Du prompt & funeſte eſclavage ,
Où met la folle vanité.
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
2
Dans mon édition ily a :
Du triſte & pénible eſclavage
Que m'impoſa la vanité.
Il me ſemble que les deux épithetes du premier
vers font mieux choifies , mieux adaptées que les
autres , & que le ſecond vers eft pius coulant ,
plus harmonieux , d'ailleurs , il retranche une
épithete , & c'en est beaucoup que trois , en deux
vers de quatre pieds . Il y a un vers ajouté dans la
piece de l'éditeur qui n'a jamais été dans l'origi.
nal , c'eſt le 32e de votre édition .
Mon but'eſt la tranquillité ,
je le crois affez profaïque , & de plus fort inutile
au ſens de la phrafe , qui court bien mieux en le
retranchant.
70. L'auteur des vers étoit marié , ou prêt à
l'être , & Rouſſeau ne l'a jamais été , & ne pouvoit
ſe flatter de l'être , banni par un arrêt , peutétre
injufte , mais dont la flétriſſure n'exiſtoit pas
moins.
80. L'auteur des vers avoit vécu à la Cour ,
comme le prouvent très bien , les quatre vers
que l'éditeur a fupprimés , & que j'aurai ſoin de
marquer par des guillemets.
L'incorruptible probité ,
De mes aïeux noble appanage ,
وو
A la Cour ne m'a point quitté ;
Libre & franc , fans être ſauvage
„ Du courtiſan foible & volage ,
, L'exemple ne m'a point gate.
L'infatigablo
:
:
OCTOBRE . II . Vol. 1774. 73.
Voilà , Monfieur , mes raiſons. Si vous les
trouvez bonnes , j'en aurai un peu moins mauvaiſe
opinion de noi ; en relifant cette lettre , je
ſuis toute effrayée , Monfieur, d'avoir preſque
fait une differtation. C'eſt la premiere de ma vie ,
& fûrement ce ſera la derniere ; car cela ne me
convient à aucun titre , mais l'amour de la vérité
m'a emportée. Je vous en demande pardon , Monfieur
, & de vous avoir fait perdre un temps précieux.
J'ai l'honneur d'être , avec la plus parfaite eſti.
me , & tous les ſentimens que vous méritez.
MONSIEUR ,
Votre très - humble & obéiſſante
Ce 27 Septembre 1774.
fervante ***
Je vous envoie , Monfieur , une copie trèsexacte
des vers en queſtion , telle que je l'ai faite
il y a 43 ou 44 ans , parce qu'ily a dans le cours de
cette piece , pluſieurs mots qui font changés , &
que je crois qu'elle y perd .
JE vois régner ſur le rivage
L'innocence & la liberté.
Que d'objets dans ce payſage ,
Malgré leur contrariété ,
M'étonnent par leur aſſemblage !
Abondance & frugalité ,
Autorité ſans eſclavage ,
Richeſſes ſans libertinage ,
e
14 MERCURE DE FRANCE
Charges, nobleſſe fans fierté.
Mon choix eſt fait : ce voisinage
Détermine ma volonté :
Bienfaiſante Divinité ,
Ajoutez-y votre fuffrage ;
Diſciple de l'adverſité ,
Je viens faire dans ce village
Le volontaire apprentiſſage
D'une tardive obſcurité.
Auſſi-bien de mon plus bel age ,
J'apperçois l'inſtabilité ,
J'ai déjà , de compte arrêté ,
Quarante fois vu le feuillage ,
Par le zéphir reſſuscité ;
Du printemps j'ai mal profité :
J'en ai regret , & de l'été
Je veux faire un meilleur ufage.
J'apporte dans mon hermitage
Un coeur dès long-temps rebuté
Du triſte & pénible eſclavage ,
Que m'impoſa la vanité.
Payſan ſans ruſticité ,
Hermite fans patelinage,
Je veux pour unique partage .
La paix d'un coeur qui ſe dégage
Des filets de la Volupté ;
L'incorruptible Probité ,
De mes aïeux noble appanage ,
A la Cour ne m'a point quitté ,
i
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 75
:
"
Libre & franc , fans être ſauvage ,
» Du courtiſan foible & volage
L'exempapllee ne m'a point gâté".
L'infatigable activité ,
Reſte d'un utile naufrage ,
Mes études , mon jardinage ,
Un repas fans art apprêté ,
D'une épouſe économe & fage
La belle humeur , le bon ménage ,
Vont faire ma félicité.
C'eſt dans ce port qu'en fûreté ,
Ma barque ne craint plus l'orage :
Qu'un autre , à ſon tour emporté
Sur le ſein de l'humide plage ,
Au gré de ſa cupidité ,
Du vent oſe affronter la rage ;
Je ris de ſa témérité ,
Et lui ſouhaite un bon voyage;
Je réſerve ma fermeté
Pour un plus important paſſage ,
Et je m'approche avec courage
Des portes de l'éternité.
Je fais que la mortalité
Du genre humain eſt l'apanage;
Pourquoi , ſeul , ferois-je excepté;
La vie eſt un pélerinage ,
De fon cours la rapidité,
Loin de m'alarmer, me foulage ,
Sa fin, lorſque j'en enviſage
76 MERCURE DE FRANCE .
L'infaillible néceſſité , ..
Ne peut ébranler mon courage
Brûlez de l'or empaqueté ,
Il n'en périt que l'emballage ,
C'eſt tout : un ſi léger dommage,
Devroit-il être regretté ?
くせ
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Childéric , premier Roi de France , drame
héroïque en trois actes ; vol. in-80 . Prix ,
30 fols . A Paris , chez Ruault , libraire
, rue de la Harpe. :
LES Lecteurs François pourront s'inté
reſſer à un drame où la valeur des Francs ,
leur fidélité envers leurs chefs , & cette
horreur qu'ils ont toujours témoignée
pour le joug de l'Etranger , font miſes en
action. Cette Nation , emportée d'abord
par fa vivacité naturelle , força Childeric
à deſcendre du trône & à chercher un
aſyle dans la cour de Bafin, Roi de Thuringe.
Mais bientôt cette même Nation ,
ſenſible à l'infortune de ce Prince , fidele
à l'honneur , & voyant avec dédain un
étranger , un Général Romain ufurper la
couronne des Francs , rappela Childeric ,
OCTOBRE. II . Vol. 1774. 77
oublia les torts paſſagers du Monarque
pour ne voir en lui que le grand homme
&fon Princelégitime. Les ſujets deplainte
de la Nation envers Childeric font indiqués
dans le portrait que Carloman ,
ſage vieillard , ami de Childeric , fait de
ce Prince à Marcomir , jeune François.
,, Connois la vérité; carje puis m'immo-
ود ler tout entier pour ungrand homme ,
,,mais non la trahir en ſa faveur. Chil-
,, deric lui-même repouſſeroit cemenfon-
,, ge adulateur, Elevé fous nos drapeaux,
ود
ود
fon audace l'égala dèsl'enfance à ſes va-
,, leureux ancêtres , à ce Pharamond, porté
,, ſur le Pavois , & couronné des mainsde
,la bravoure. Le fier Attila fut forcé de
,, céder à l'impétuoſité deſon courage ,&
,, cette victoire illuftre ne fut que l'eſſai
deſon bras. Appuidu trône de fon pere,
,,il vainquit ces Romains infolens qui
,, franchirent les Alpes; il fubjugua les
,,Gaulois ; il courut victorieux des rives
„du Rhin à lariveArmorique; il enchaî-
,, na le Belge ; Mérovée expirant ne crai-
„gnit plus de defcendre au tombeau , en
,,laiſſant un ſucceſſeur fi grand& fi digne
de lui ; mais qu'un courage fans frein
, eſt un écueil terrible ! Quel malheurde
,,s'imaginer pouvoir tout & qu'attendre
ود
78 MERCURE DE FRANCE.
ود
, d'un Monarque enorgueilli de fon rang
,,& de ſes ſuccès ,d'un Prince impétueux,
,à qui l'expérience & l'infortune n'ont
,,rien appris encore ? D'utiles revers n'avoient
pas ployé cette ame ſuperbe. Un
,, camp fut ſon école ; il eutpourmaître
,, un conquérant; il ne fut jamais ſe con-
;, noître , & , comme il régnoit dans un
,, âge ardent , il retint dans ſon geſte &
j,dans son langage ce tond'autorité guer-
,, riere dont il commandoit à ſes ſoldats :
, enivré par la victoire , & plein de cette
,fierté belliqueuſe qu'elle inſpire , il dé-
,, daigna cette autre étude des Rois non
,, moins importante ; cet art d'augmenter
,, le poids & la dignité du ſceptre en le
,, furbordonnant aux loix de lajustice , cet
,, art de régler ſes moeurs pour régir le
ود fort&lecontenirparl'exemple. N'ayant
„plus d'ennemis à vaincre ,ſon génie in-
„dompté tourna contre les ſiens cette
,, fierté déſormais tropaltiere. Le conqué-
,, rant enfin ne fut point être Roi , & fon
,, orgueil alluma l'orgueil de nos guer-
" riers. "
Pluſieurs de ces guerriers , unis par le
même intérêt , favoriserent l'entrée du
royaume à Egidius , Général des Romains,
&réuniſſant leurs forces ,obligerent ChilOCTOBRE.
II. Vol. 1774. 72
dericde chercher un aſyle chez les Germains.
Ce Prince , eſcorté de ſon ſeul courage
, apprit dans l'école du malheur , de
Roi , à devenir homme. Il avoit, ſous le
nom de Briomer , pris rang parmi les
guerriers Germains. Il ſe fit bientôt connoître
par ſa valeur , & eut le bonheur
dans un combat de ſauver la vie au Roi
de Thuringe , qui ne ſe diftinguoit des
autres guerriers que par la peſanteur de
fon bras. La reconnoiſſance de la Nation
rendit le nom de Briomer l'égal
des plus grands noms. Déjà fon coeur
bleſſé par l'amour avoit oſé porter ſes
voeux ſecrets juſqu'à l'oreille de la Princeſſe
Baſine , fille du Roi. Elle ne punit
point ſa témérité. ,, Admis à la Cour de
,, ſon pere , avoue-t-il dans un de ſes entretiens
avec Carloman , je la voyois
,, chaque jour ; j'adorois fa beauté ;j'adorois
fes vertus , peut- être hélas ! bien
,, connues de moi ſeul; fon coeur étoit né
ود trop vrai pour n'être pasgénéreux; elle
,,n'eut point recours à cette froide diffimulation
, partage des ames vulgaires.
L'amour , dans un grand coeur , eſt au-
3,deſſus de la feinte.... Ami , j'ai joui
, dans mon exil de la volupté laplustou
,chante qui puiſſe appartenir au coeur
80 MERCURE DE FRANCE.
,, humain ; j'ai joui de la volupté rare&
,, céleſte de ne pointdevoir au titre de Roi
,,un coeur que je voyois ne ſe donner qu'à
„ moi , un coeur fans détour, que mes regards
enchantés pénétroientà loiſir pour
,,y découvrir chaque jour de nouveaux
tréſors. Elle m'a aimé ſansſceptre&
,, fans couronne ; elle a quelquefois gémi
ود
ود
ودde fon rang , qui établiſſoit entre nous
,, des diſtances inhumaines ; elle a quel-
„ quefois ſouhaité que le fort l'eût fait
naître libre d'elle même; &, quand je
lui eus révélé qu'un trône m'appartenoit
,, aufſi , celui de l'Univers n'auroit pu rien
,, ajouter au fentiment de cette ame conftante
& vraie. "
ود
ود
و د
Le Roi de Thuringe,inſtruit des deſſeins
&du vrai nom de Briomer , rend graces à
Dieu , & offre ſes armées à Childeric pour
P'aider à combattre Egidius , qui lui diſputoit
la couronne de France & la main de
Bafine. Cette Princeſſe vient en France &
juſque dans le palais d'Egidius ſoutient les
droits de Childeric. Elle ne contribua pas
moins par fon courage que par cet empire
que donne labeauté unie à la vertu , à rappeler
les François à leur devoir. Childeric
ſe préſente devant eux,&cetteNation
généreuse & ſenſible oublie bientôt. les
plain
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 8
plaintes auxquelles ce Prince a pu donner
lieu , pour ne voir en lui que le vrai
pere de la patrie. Ils combattent l'armée
de l'ufurpateur & forcent la victoire àſe
déclarer en leur faveur. Childéric triomphe
de fon rival.
SCENE DERNIERE.
CHILDERIC , BASINE , CARLOMAN , MARCOMIR
, SUNNON , ARONS , BRENNUS ,
&pluſieurs autres guerriers vainqueurs,
CHILDERIC , l'épée à la main.
C'eſt aſſez plonger nos bras dans le
carnage ; ſuſpendez vos coups , amis...
„ Egidius n'eſt plus; tout le reſte eſt citoyen
; épargnez le ſang , & voyez vos
amis dans ceux que vous combattiez.
Soldats ! autour de moi ,je ne vois plus
⚫que des François & des freres.
"
CARLOΜΑΝ.
Ah! mon prince... Ah ! mon Roi; la
„Clémence fut toujours la compagne de
la vraie Grandeur.
CHILDERIC.
„ Je dois la victoire à Sunnon , à Arons,
à Brennus , à Clotaire , à tous ces bra-
„ves Thuringiens , à l'exemple immortet
F
82 MERCURE DE FRANCE.
„d'une héroïne qui a fléchi la rigueur des
„Dieux , fi long - temps inflexibles ; ce
trône eſt élevé une ſeconde fois des
,mains de la Valeur.
1
SUNNON.
„Ah ! nous feronstoujours invincibles ,
,en marchant fous Childeric.
"
20
CHILDERIC.
,
}
„Tu n'as point démenti ce quej'attendois
de toi... Que je me plais à fentir
à publier le ſentiment qui m'anime ! ..
„ François , peuple fidele , que j'aime à
„voir en vous cette flamme héroïque, ali-
„ ment éternel de la ſplendeur de cetempire
! .. Que la poſtérité ſache ce que
„peut une Nation brave qui combatpour
„ ſon Roi .... Nobles compagnons de
mes armes , voyez ici l'illuſtre & digne
femme qui a conſolé mes deſtins dans
P'horreur de ma chûte , & dont le cou-
,, rage mâle a ſu échauffer tous les coeurs
du feu dont le ſien étoit rempli... Je
„dois couronner par l'hymen , la Victoire
„ & l'Amour. Permettez que je lui offre
le tribut qu'on doit à ſa grande ame ;
c'eſt la moitié du trône où je ſuis affis ;
elle m'aidera à en ſupporter le poids;
elle m'en facilitera les devoirs ; c'eſt de
"
"
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 83
L
,, fon coeur ami du peuple , que jaillira
,, déſormais la ſource des bienfaits qu'elle
,,aime tant à répandre ! Elle juſtifiera
,, l'excès de l'ivreſſe qu'elle inſpire , je lui .
,, laiſſerai la gloire de la bienfaiſance , &je
,, retiendrai pour moi celle de l'équité.
:
SUNNO Ν..
,, Nous l'acceptons pour Reine; com-
,, pagne d'un héros , médiatrice heureuſe
„entre ſon peuple & lui , elle fera adorer
,, fon pouvoir ; elle plaidera la cauſe de
,,ſes ſujets; elle portera leurs voeux aux
„ pieds du trône , & l'obéiſſance ne ſera
,, plus que l'expreſſion facile & naturelle
,, du ſentiment & de l'amour.
وو
BASINE.
,, François , qui ne s'enorgueilliroit de
„régner ſur une Nation qui fait aimer
,, ainſi ? Les autres Monarques ont des
,, ſujets; mais ce n'eſt qu'en France quele
Maître de l'Etat ſemble un pere envi-
,, ronné deſes enfans ! ilpeut tout fur eux;
,, ils peuvent tout fur lui; il regne fans
,, efforts & fans obſtacle , parce qu'il eſt
,, ſervi ſans crainte ;&ce rapport heureux
fait envier ce trône à tousles Potentats
del'Europe
Fa
T
84 MERCURE DE FRANCE.
CHILDERIC.
,, François , Gaulois , Germains , unis
,, ſous mon empire ; c'eſt une alliance éter-
,, nelle qui va nous joindre ; c'eſt dans vos
,, coeurs sur tout queje prétends régner &
,,y entretenir ce feu pur &facré qui vous
„ diftingue du reſte des Nations; fondée
" ſur cet amour mutuel , la baſe de ce trô-
,, ne demeurera inébranlable aux vains af-
,, fauts des temps &des orages ennemis."
Le caractere de Childeric , le héros de
ce drame , eft ferme & foutenu ; c'eſt un
grand homme qui reconnoît ſes premieres
erreurs & fait les réparer. Mais on
ſera un peu fâché de voir ce Roide France
employer , pour louer ſa maîtreſſe , le
langage emphatique des héros de l'opéra.
,,Non , dit- il à cette Princeſſe qui mar-
,, quoit des craintes ſur le fort de fon
,,amant; non, il n'eſt point de ſéjour qui
,, puiſſe me devenir funeſte , oùvous dai-
,, gnerez ,, illuftre Princeſſe , me favorifer
,,d'un regard; il commande aux deſtins
,, ennemis ; il écarte les orages ; ildevient
,, l'arrêt du Ciel; il eſt auguſte & bien-
,,faiſant comme lui , &c. "
Cette tache, &quelques autres que nous
pourrions relever , n'empêcheront point
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 8
qu'on ne goûté cette piece qui offre un
tableau touchant d'uneNation brave , gé
néreuſe , pleine d'amour &d'attachement
pour ſes maîtres.. On aimera fur-tout à
faiſir pluſieurs alluſions de l'auteur dans
la peinture qu'il a faite des vertus & du
caractere de la Princeſſe Bafine.
Principes d'Institution , ou de la maniere
d'élever les enfans des deux sexes , par
rapport au corps , à l'eſprit& au coeur.
Le champ le plus fertile a besoin de culture.
Vol. in- 12. A Paris , chez la Ve. De.
faint , libraire.
Un ouvrage où l'auteur s'eſt propoſé ,
pour premier objet de ſon travail , de contribuer
à la meilleure éducation phyſique
& morale de lajeuneſſe , doit êtreaccueilli,
ſur-tout lorſque l'auteur a eu ſoin de
puiſer dans les meilleures ſources , &
d'écarter de ſes inſtructions tout eſprit
ſyſtématique. Ces inſtructions font ici
expoſées dans un ordre didactique , & le
ſtyle en eſt ſimple , facile &à la portéede
tout le monde. Cette matiere , très- étendue
par elle-même & abondante en dé--
tails , ſembloit exiger pluſieurs volumes,
F3
:
:
3
T
74. 87
otreSauinjures."
emédailc
une lé-
Prince.
lepuis fa
ationde
e ſa puif-
Auguſte,
ome. Son
1corrup-

is, chez
ruedes
esRois ,
l'an 245
t paffée
ed'arifentreles
isparla
erinfenquelle
le
s'empara
nement.
86 MERCURE DE FRANCE,
mais l'auteur a penſé qu'il ſe rendroit plus
utile en la renfermant dans un volume
unique , & qui pût être placé facilement
entre les mains des parens & des inſtituteurs
. On conçoit cependant qu'il a dût
quelquefois être obligé de renvoyer aux
traités particuliers , principalement pour
ce qui regarde la partie des études quidemande
certains développemens .
Ce volume eſt terminé par un recueil
de maximes & de penſées tirées de différens
auteurs s , & par une collection de
traits d'hiſtoire propres à former l'eſprit
& le coeur de la jeuneſſe. On ſerappellera
toujours avec attendriſſement ce trait
de Louis XII , qui eſt icicité. Ce Monarque
, qui a été ſurnommé le Pere du Peuple
, venoit de ſuccéder à Charles VIII
Ton frere. On lui avoit préſenté une liſte
qu'il avoit demandée des Officiers de
P'ancienne Cour. Il nota pluſieurs de ces
Officiers qui l'avoient deſſervi auprès de
Charles VIII , & mit une croix vis-à-vis
de leurs noms. Ces Officiers , en étant informés
, crurent y voir le ſigne de leurs
pertes prochaines; ils quitterent laFrance;
mais le bon Roi les rappela bientôt , &
leur dit qu'ils avoient eu tort de s'abſenter.
,, La croix , ajouta-t-il , quej'aijointe
à vos noms , n'eſt pas un ſigne de mort;
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 87
1
elle marque , comme celle de notreSau-
,veur, l'oubli & le pardon des injures."
Ce beau mot fut conſacrépar unemédaille
où se trouve cette croix , avec une légende
conforme à la penſée du Prince.
Histoire du Tribunat de Rome , depuis ſa
création , l'an 261 de la fondation de
Rome, juſqu'à la réunion de ſa puiffance
à celle de l'Empereur Auguſte ,
l'an 730 de la fondation de Rome. Son
influence ſur ladécadence & lacorrup-
! tion des moeurs.
Libido , non potestas regit.
Tit. Liv. , liv. 6.
>
2vol. in- 80. petit format. AParis , chez
Vincent , imprimeur - libraire , rue des
Mathurins , hôtel de Clugny .
* Rome , gouvernéed'abord par des Rois ,
ſevitſous la puiſſance des Confuls, l'an 245
de la fondation de la ville. Elle étoit paſſée
de l'état monarchique à uneeſpeced'ariftocratie
où toute l'autorité étoit entre les
mains du Sénat &des Grands. Mais par la
création des tribuns on vit s'élever inſenſiblement
une démocratie dans laquelle le
peuple , ſous différens prétextes , s'empara
de la majeure partie du gouvernement.
F4
$8 MERCURE DE FRANCE.
„L'inſtitution du Tribunat, très-dange-
„ reuſe , pouvoit , nous dit l'hiſtorien ,
,, être utile ; elle partagea la ſouveraineté
,, de l'Etat entre le peuple &leſénat , qui
ودen étoit le ſeul dépoſitaire ; elle fut le
„ fruit d'une révolte qui l'obtint à main
,, armée. Le ſénat combattit avec force les
,, rebelles qui la demandoient , ne put les
,, ramener au devoir , & ſe rendit par né-
„ ceffité.
.,Malgré les crimes de ſa naiſſance , le
,, Tribunat , renfermé dans les bornes de
,,la modération , pouvoit être d'un grand
,,fecours au confulat pour gouverner la
„nation la plus indocile qui aitjamais été.
,, Ladiviſion qu'il entretint entre le peuple
,,& le ſénat , la guerre inteſtine qu'il al-
,,lumoit fans ceſſe entre eux , firentdes
,,maux infinis & fans nombre ; ils peu-
,,vent ſervir de regle certaine , pour
juger des avantages qu'auroient pro-
,,duits l'union & le concert de ces deux
,, magiftratures , pour établir ſolidement
,cette harmonie politique qui fait la force
,,& la félicité publique.
,,Le Tribunat étoit créé pour protéger le
peuple contre l'oppreſſion des Grands ,
,,& pour maintenir chacundans ſes droits;
,, il opprima lesGrands ſous ce prétexte ,
&partagea toutes leurs prérogatives.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 89
ود ,,Le protecteur du peuple auroit dû
,être le températeur de ces accès de ſédi-
,,tions auxquelles la nation ſe livroit avec
,, un emportement frénétique; loin de le
,, faire , il allumoit lui-même le volcan de
,, ſes fureurs , & ne ceſſoit d'augmenter
,, les incendies , que lorſque leur violence
,, avoit forcé le ſénat àluiaccorder ce qu'il
,,devoit& ce qu'il vouloit lui refuſer."
Le corps dépofitaire des droits du peuple,
devoit l'être auſſi de la puretéde fon
eſprit; toutes les harangues de ſes magiſtrats
ne tendirent jamais qu'àen altérer la
pureté. Les Plébéiens aimoient d'abord ,
reſpectoient , craignoient les patriciens ,
& fur-tout les confuls ; le Tribunat les enhardit
par ſes invectives & ſes déclamations
contre tout leur ordre , à les haïr , à
les mépriſer & à les braver.
Le corps dépoſitairedelaconfiancede la
plus grande partie de la nation , n'auroit
jamais dûla trahir: „leTribunat fit au peu-
,, ple perfidie ſur perfidie, noirceur ſur
,, noirceur, le flatta toujours deneparler,
,, den'agir quepour ſes intérêts ,&nes'oc-
,, cupa jamais que de ceux d'une ambition
,, arrogante & fi folle , que ſes plus grands
,, ſuccès font ceux qui étonnent leplus par
„ la grandeur de leur injuftice,
F5
* 90 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
f , Le Tribunat eut enfin la manie de
,, dominer avec celle d'avoir diviſé la
"ſouveraineté ; il domina , mais avec
,, un orgueil ſi déplacé , ſi impérieux
„& ſi inſoutenable , que la fuppreffion
,,de cette magiftrature ſurprend bien
,,moins que fa durée. La violence avoit
fait le partage de l'autorité ſouveraine
entre le peuple & le ſénat ; un pa-
„tricien, en la réuniſſant toute entiere
,, en ſa perſonne par une violence encore
,, plus injuſte & plus criante , opprima le
,, peuple , le ſénat , la liberté & la répu-
,blique. Tel devoit être le réſultat des
,, entrepriſes du Tribunat : il ſema entre
,, les deuxOrdres lajalouſie, l'inquiétude ,
, la difcorde irréconciliable. Il boulever-
,, ſoit les magiſtratures , l'ordre civil &po-
,, litique , les loix & la religion ; il pronon-
„çoit toujours le nom de la république
,,dont il perfuadoit qu'il étoit le défenſeur.
Céfar vit , jugea la diſpoſition des affaires&
des eſprits , la mit à profit;&la ré-
,, publique ne fut plus qu'un vaſte empire
,, foumis à la volonté d'un maître abſolu.
ق و
و د
ود
و د
,, Si le college n'avoit pas été aveuglé
,, par l'ivreſſe de la domination ; ſi , étant
parvenu à partager avec les patriciens
,, toutes les diſtinctions de leur ordre, ileût
OCTOBRE. II . Vol. 1774.
mis desbornes à ſon ambition ; s'il n'eût
,, pas perdu de vue les principes qui l'a-
,,voient conduit de l'abjection à l'éléva-
,tion; s'il eût conſervé entre les membres
,,l'union qui faiſoit ſa force ; s'il n'eût pas
,,donné lui - même , par les afſaffinats ,
,, l'exemple de la profanationdeſa ſainteté;
,, ſi , pour avoir part au gouvernement , il
,, ne fût pas deſcendu de ſa hauteur à la
,, baſſeſſe la plus vile , en rampant fous
,,des ambitieux plus puiſſans que lui , il
,,auroit pu , finon éviter , reculer du moins
,, ſa deſtruction " .
Ces réflexions peuvent être regardées
comme le réſultat politique del'hiſtoire du
Tribunat de Rome; hiſtoire d'autant plus
intéreſſante , qu'il y a peu d'événemens
conſidérables dans l'hiſtoire romaine qui
n'entrent dans celle du Tribunat. L'hiſtorien
a eu foin d'appuyer les faits qu'il rapporte,
de les rapprocher & de lespréfen.
ter ſous lepointde vue néceſſaire,pour que
le lecteur puiſſe les ſaiſir d'un coup d'oeil
& en tirer les conféquences propres àl'é.
clairer ſur les maux qui réſultentnéceffai
rement d'un gouvernement où la puiſſance
législative & la puiſſance exécutrice ſe
trouvent contredites par un peuple toujours
diſpoſé à épouſer les paffions de ſes
92 MERCURE DE FRANCE,
chefs. Cependant quoique les tribuns de
Rome aient ſouvent cauſé degrands troubles
dans la ville par leur ambition & l'abus
qu'ils firent de leur pouvoir , Cicéron
n'a pu s'empêcher de reconnoître que
leur établiſſement fut le ſalut de la république.
En effet , dit -il , la force du
peuple qui n'apoint de chef , eſt plus ter-
,,rible. Un chef fent que l'affaire roule fur
,, lui ; il y penſe: mais le peuple , dans
,, ſon impétuoſité, ne connoît point le pé-
,, ril où il ſe jette ".
ود
"
Navigation de Bourgogne , ou Mémoires &
Projets pour augmenter & établir la navigation
fur les rivieres du Duché de
Bourgogne ; par M. Antoine , ſous- ingénieur
des Etats de la même Province.
Tome premier , in-40. Prix , broché
, 6 liv. A Dijon , chez Frantin ,
imprimeur- libraire , & à Paris , chez
Piſſot , libraire.
La Bourgogne , comme l'obſerve l'auteur
dans ſon avertiſſement , eſt une Province
fertile. Ses principales productions
conſiſtent en denrées , qu'on eft obligé de
faire voiturer à de très grandes diſtances
pour trouver les ports desrivieres navigaOCTOBRE.
II. Vol. 1774. 93
bles; ce qui d'une part eſt ruineux par les
frais immenfes des charrois , & del'autre
empêche que des terreins qui pourroient
produirebeaucoup foient portés à leur plus
grande valeur. Un bon citoyen , dans la
vue de faire jouir la Bourgogne de tous
ſes avantages , de favorifer non - feulement
ſa culture , par la facilité des arroſemens
, mais encore d'augmenter ſes richeſſes
relatives, en accélérant le tranſport
de ſes denrées, a raſſemblé dans ce premier
volume ce queles projets , précédemment
formés ſur la navigation de Bourgogne ,
offrent de plus intéreſſant. Il trace enſuite
une idée générale du ſyſtême de navigation
dans lequel il croit que la Province
de Bourgogne doit ſe renfermer , & il termine
ce volume par donner un mémoire
fur la riviere de Saône , un autre fur celle
de la Seille , un troiſieme ſur la riviere
de Doubs & le commencement d'un quatrieme
ſur la riviere d'Ouche. Comme
tous ces projets ou mémoires préſentent
des obſervations ſur la navigation de
Bourgogne très-bien vues ,&des inſtruc
tions très - propres à accroître fon com.
merce , il y a lieu d'eſpérer que cettecollection
ſera accueillie favorablement , &
cet accueil engagera fans doute l'auteur à
94 MERCURE DE FRANCE.
publier la ſuite de ces projets &mémoires.
:
Discours philofophique patriotique fur la
Soumiſſion dans l'ordre politique , par M.
l'Abbé D. B. de Paumerelle , de l'Académie
des arcades de Rome & d'Arezzo
, de l'Académie impériale des
Apatiſtes de Florence , de la Philarmonique
de Vérone , & des Ricovrati
de Padoue.
Onde per ritrovar pace , erifioro ,
Fu duopo effer ſoggetti a patti tali.
Metaſt. orig. delle leggi.
brochure in- 12. de 22 pages. A. Paris,
chez Baſtien , libraire.
Les beſoins que l'homme s'eſt donnés ,
ſa foibleſſe même le rappellent néceſſairement
ſous les loix d'une communauté
puiſſante. Il n'y a qu'une telle commu
nauté qui puiſſe faire jouir l'homme de
tous ſes avantages . Il importe pour fon
bonheur qu'il foit bien convaincu de cette
vérité , & c'eſt l'objet de ce difcoursqui
étoit ſuſceptible de plus de dévelop
pement ; mais est-il néceſſaire de nous
prouver les bienfaits des loix Ce font
)
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 95
de ces vérités qui n'ontbeſoinqued'être
expoſées pour être fenties ; ce difcours
doit donc être regardé moins comme un
objet d'inſtruction , que comme le témoignage
des fentimens d'un ſujet zélé &
d'un écrivain patriote , dont le ſtylen'eſt,
point dépourvu de chaleur.
1
Pensées de l'Empereur Marc - Aurele - Antonin,
ou leçons de vertu que ce Prince,
philofophe se faisoit à lui-même. Nouvelle
traduction du grec , diſtribuée en
chapitres, fuivant les matieres, avec des
notes & des variantes. Par M. de Foly,
ſeconde édition , à laquelle on a ajouté,
dans le même ordre, le texte grec , &
la verſion latine de Gataker , corrigée;
2 vol. in- 12. petit format. A Paris ,de
l'imprimerie de Louis Cellot.
MARC- AURELE , ſurnommé le Philoſophe,
ajuftifié ce mot du ſagePlaton : ,, Les
,, peuples feroient heureux fi les philoſo-
,,phes étoient Rois , ou files Rois étoient
,, philoſophes. " Les guerres les plus cruel.
les& les maux qui en font la fuite , affligerent
de fon temps l'Empire Romain ,&
néanmoins les Romains ne furent jamais
plus heureux que fous fon regne. Il fitle
96 MERCURE DE FRANCE.
bonheur de ſon peuple , & ce bonheur ,
il le cherchoit , principalement àfaire ré.
gner la loi qui , feule , peut aſſurer la liberté
des Nations. Il remit en vigueur
l'autorité du Corps auguſte qui en étoit
dépoſitaire ; il aſſiſtoit à ſes aſſemblées
avec l'affiduitédu moindre ſénateur. Nonſeulement
il délibéroit de toutes les affaires
avec les plus ſages du Sénat, maisencoreildéféroitàleur
avis plutôt qu'au ſien.
,, Il eſt plus raisonnable , diſoit - il , de
,, ſuivre l'opinion de pluſieurs perſonnes
,, éclairées , que de les obliger de ſe ſou-
,,mettre à celle d'un ſeul homme. "
رد
La ſottiſe de l'orgueil &la petite politique
des Cours n'altérerent jamais en lui
les principes de cette philoſophie , qui le
faifoit regarder comme le premier ſujet
de la loi & obligé par étatde chercher fon
bonheur dans celui de tous. Cesprincipes
étoient le fruit de ſes réflexions , dont il
nous a laiſſé un recueil dicté avec une ſimplicité
auſſi noble que touchante. C'eſt
* principalement pour lui-mêmequeMarc-
Aurele avoit écrit celle-ci : ,, Prends garde
,,de te croire ſupérieur à toute loi , comme
,, les mauvais Empereurs. Prends garde
,, de faire naufrage ; il n'y en a que trop
,, d'exemples . Perſiſte donc à vouloir être
ſimple ,
OCTOBRE. II . Vol. 1774. 97
1
ود
1
,, ſimple , bon , de moeurs pures , grave ,
ennemi des plaifanteries, juſte, religieux,
,, bienfaisant , humain , ferme dans la pra-
,, tique de tes devoirs. Fais de nouveaux
efforts pour demeurer tel que la philo-
,, ſophie a voulu te rendre.Révere les dieux
,,& rends ſervice aux hommes . La vie eſt
و د
courte ; le ſeul avantage qu'il y ait à
,, paſſer quelque temps ſur la terre , c'eſt
,, de pouvoiry vivre faintement&y faire
,,des actions utiles à la ſociété." La lecture
de ſemblables réflexions produit cet
effet ſur lelecteur , qu'elle lui donne meilleure
opinion de lui-même , parce qu'elle
lui fait concevoir une meilleure opinion
des hommes .
Marc-Aurele avoit écrit ſes réflexions
en grec , & ce n'eſt pas le ſeulexempleque
l'on puiſſe oppoſer à ceux qui nous citent
les Romains comme n'ayant jamais écrit
que dans leur langue. Le texte grec de
Marc-Aurele a été traduit en françois par
M. Dacier. En 1742 M. de Joly fit réimprimer
cette traduction , non dans l'ordre
des douze livres du texte , mais par chapitres
, ſuivant l'ordre des matieres avec
un abrégé dela vie de Marc-Aurele . Cet
arrangement plut. L'édition ſe débita.
Elle fut même réimprimée à Dreſde en
G

98 MERCURE DE FRANCE.
1755 , fans aucun changement. Mais la
nouvelle édition que nous venons d'annoncer
differe entiérement de la pre
miere. M. de Joly jouiſſant de plus de
loiſir , ainſi qu'il nous le dit dans ſa préface
, flatté d'ailleurs de ſe rendre utile à
ſes concitoyens , en leur faifant connoître
plus particulièrement les réflexions d'un
fage Empereur , d'un philofophe plein de
vertu&de piété , a confulté pluſieurs manufcrits
originaux , & s'eſt mis à étudier
le texte grec , ce qui n'étoit pas une petite
difficulté ; car le ſtyle de Marc- Aurele ,
quoique ſimple , noble , énergique , eft
quelquefois d'une conciſion pénible , &
ſemé d'expreſſions qui ne ſe rencontrent
guere dans d'autres livres.
Cette nouvelle édition eſt encore recommandable
par les notes ſavantes &
judicieuſes dont elle eſt enrichie , & par
l'ordre avec lequel toutes les réflexionsde
Marc-Aurele font diftribuées. Cet Empereur
avoit écrit pour ſa propre inſtruction,
pour ſe foutenir dans le chemin de la
vertu ,&non pour compofer un ouvrage.
Aufſi ſes réflexions n'ont-elles dans l'originał
ni ſuite , ni liaiſon .
M. de Joly a rafſſemblé les penſées fondamentales
de Marc -Aurele dans huit
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 99
notes' principales qui forment un tableau
général de ſa façon de penſer ſur l'Etre
Suprême , les Dieux créés , la Providence,
la raiſon , la loi naturelle , le ſuicide , la
douleur , la philofophie & l'immortalité
de l'ame.
On ſaura également gré au traducteur
d'avoir cité les plus beaux paſſages d'Epictete
, dont Marc-Aurele avoit ſuppoſé la
connoiſſance. Mais , pour mieux faire connoître
l'eſprit dans lequel M. de Joly a
fait cette traduction , dont il compte s'occuper
encore le reſte de ſa vie , nous terminerons
cette notice par citer ce trait
naïf de ſon enthouſiaſme : ,, Si je ſuis
,, parvenu à rendre tout à fait ſenſible aux
,, ames pures & finceres le principe divin
,,&obligatoirede la loi naturelle , j'aurai
,, laiſſé quelque traceutilede mon paſſage
,, ſur la terre ; j'y aurai fait , ſuivant l'ex-
,, preſſion de Marc- Aurele , une fonction
,, d'homme , &je mourrai content."
Démonstration de la Quadrature définie du
Cercle , Par M. Louis Dufé Lafrai
naye , Ecuyer , valet - de - chambre de
S. A. S. Monſeigneur le Ducd'Orléans ,
Commenſal de la MaiſonduRoi; bro
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
chure in- 8°. de 31 pages. AParis , chez
d'Houry , libraire.
ود
1
On ne peutnier , nous dit l'auteur dans
,, fon difcours préliminaire , que le pro-
,, blême de la quadrature du cercle ne ſoit
,, la plus grande & la plus fameuſe décou-
„ verte qu'on puiſſe faire dans les ſciences;
c'eſt la clef de la géométrie trans-
,, cendante , qui ouvre à la ſpéculation des
,, lignes courbes , le plus vaſte champ
,, qu'il foit poſſible dedefirer. Les anciens
,, ontfi bien ſenti l'importance d'une pa-
,, reille découverte , que les plus grands
,, hommes , les eſprits les plus fins & les
,, plus éclairés s'y ſont appliqués pour exer-
,, cer ſur cette matiere , toute leur adreſſe
,,& leur capacité ; cependant juſqu'ici ,
,,malgré leurs efforts réitérés , ils n'ontpu
,, arriver qu'à des approximations plus ou
moins exactes , chacun s'y eſt pris de la
,, maniere que ſon génie lui a inſpiré : en
,, un motdepuis& avantArchimede, c'eſt-
,, à-dire depuis plus dedeux mille ans , on
,, s'eſt occupé de cette recherche , mais
,, toujours infructueuſement.
,, La divinité qui donne des lumieres à
,, qui bon lui ſemble, m'ayant inſpiré le
,, deſſein d'examiner cette queſtion , j'ai
,, reconnu après un mûr examen qui m'a
:
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 101
, fait entrer dans une foule nombreuſe de
,, conſidérations, que la quadrature du cer-
,, cle , dépendoit de la découverte des ra-
,, cines rondes&quarrées de tous les nom-
,,bres en général ; il eſt vrai que celle-ci
,,n'eſt en rien moins difficile que la qua-
,, drature elle-même ; mais auſſi ces con-
,,noiſſances ſont ſi intimement liées en-
,, ſemble , qu'elles dépendent abſolument
l'une de l'autre , c'eſt-à-dire que la qua-
,, drature du cercle dépend néceſſairement
,,dela connoiſſance des racines quarrées ,
,, dontj'ai fait l'heureuſe découverte : j'en
,,rends grace au Ciel , quia bien voulu que
,,latranſmiſſion d'un fait ſi importantme
"
ود fût réſervée pour en faire part au genre
,,humain. Je vais donc expoſer ſuccincte-
,,ment mes découvertes , & faire voir la
,, marche que j'ai tenue pour arriver à des
,, connoiſſances auſſi ſublimes : on jugera
, par-la de ma prétention & de la gran-
,, deur de ma découverte , qui , étant appliquée
à tous les corps qui roulentdans
,, l'univers, endonnent les rapports relatifs
&la connoiſſance parfaite de leur exif-
,, tence."
ود
La prétention & la grandeur de la découverte
de M. Lafrainaye ont été four
miſes au jugement de l'Académie royale
G3
102 MERCURE DE FRANCE
des ſciences de Paris. Il eſt dit , par un
premier rapport du 3 Avril 1773: ,, J'ai
,examiné par ordre de l'Académie , un
,,mémoire fur la Quadrature du Cercle ,
,,par M. Lafrainay . M. Lafrainayepré-
„tend que la circonférence d'un cercle
و د
eft à ſon diametre exactement comme
,, 256eſt à 81 ; mais il eſtaiſé de voir que
,, 256eſt beaucoup trop grand pour une
ود
circonférence dont le diametre eſt re-
,, préſenté par 81. Nous n'examinerons
,, point les principes ſur leſquels M. La-
,, frainaye le fonde , ils n'appartiennent à
„ aucune des ſciences exactes , & ne font
,, point par conféquent du reſſort de l'A-
„ cadémie, ſigné , Cousin."
Un fecond rapport , du 16 Juin fuivant
, porte : ,, J'ai lu , par ordre de l'A-
,, cadémie , un papier de M. Lafrainaye,
„ avec ce titre : Suite de ma démonstration
de la Quadrature définie du Cercle.
Cette fuite n'eſt pas mieux raiſonnée
„ que ce qui précede , & ne mérite pas
„ davantage d'occuper l'Académie.
ود
وہ
,, Signé , COUSIN.” <
:
M. Lafrainaye appelle de ces deux jugemens
au Public. ,, Tâchons , eſt-it dit
„ici , de convaincre les génies les plus
3, incrédules , & inſtruiſons les plus ſavans
OCTOBRE, II. Vol. 1774. 103
,, des artiftes del'Univers ,leur témoignagetiendra
lieu de jugement ; il ne s'agit
que de leur faire ſentir la vérité , alors
,, on pourra regarder M. Lafrainaye , ce
,, nouveau génie , comme un prodige."
ود
ود
ود
"
Pluſieurs diſeuſſions que préſente cet
écrit tendent à développer & à appuyer la
prétention de M. Lafrainaye . Il faut voir
ces difcuffions dans l'écrit même qui eſt
terminépar ce certificat de M. le Rohbergher
de Vauſenville. ,, D'après l'immenſe
,, vérification que j'ai faite des principes
deM. Lafrainaye , je reconnois que toutes
les conféquences en ſont très- juſtes
,,& très - exactes , & qu'il ne manque que
l'éclairciſſement du principe d'où dé-
,,pend toute la ſolution , c'est-à-dire , qu'il
reſte à prouver d'une maniere ſuffifante,
,, que le rapport du diametre à la circonférence
eft comme 81 à 256 , ou bien
, que quand le côté d'un quarré a 8 pouces
, ſa ſurface eſt égale à celle d'un cercle
quien a 9 pour diametre. C'eſt pour-
„quoi je dis : fi ledit ſieur juſtifie de la
ſolidité de ſes principes aux termes qui
viennent d'être énoncés , il ſera impofſible
de lui refuſer la gloire d'avoir réſolu
le problême de la Quadraturé défi-
२२
"
ود
ود
ود
ود
nie du Cercle , dont je ferai de ſa réqui
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
,, ſition la démonſtration à l'Académie
,, royale des Sciences , ſous le bon plaiſir
ودdu Roi , &celuide MonſeigneurleDuc
,, d'Orléans , auquel il a foumis cet ime
,, portant ouvrage. En foi de quoi j'ai
,, ſigné à St Cloud , ce 27 Octobre 1771 ,
,, DE VAUSENVILLE . "
Un autre écrit de M. de Vauſenville ,
imprimé à la ſuite du premier , porte : ,, Je
,, promets &m'engage de démontrer la
,, Quadrature du Cercle & d'en produire
,, la réſolution par l'analyſe en termesgé
,, néraux & dans toute la rigueur géomé-
,, trique , ſans qu'il y ait le moindre dé-
,, faut , & en même temps de vérifier les
„ prétentions de M. Lafrainaye. AParis ,
,, le 18 Février 1774 ,
,, LE ROHBERGHER DE VAUSENVILLE."
Traité analytique des eaux minérales , de
leur propriété & de leur usage dans les
maladies , tome Second , in 12 , par M.
Raulin , Docteur en Médecine , Médecin
ordinaire du Roi , aggrégé honoraire du
College de Médecine de Nancy de la So
ciété de Londres. &c. &c. A Paris ,
chez Vincent , Imprimeur Libraire .

M. RAULIN a publié en 1772 , le pres
OCTOBRE. 11. Vol. 1774. 105
mier volume de cet Ouvrage ; il ne s'eſt
pour-lors attaché qu'aux généralités fur
les eaux minérales ; il y a expoſé une
ancienne doctrine ſur les eaux acidules
qui eſt rejetée de nos jours par tous les
habiles Chimiſtes , & qui ne manqueroit
pas certainement de l'être par l'Auteur
, s'il étoit auſſi verſé dans la Chimie
qu'il l'eſt dans la pratique médicinale ;
mais comme M. Raulin ne s'eſt attaché
qu'accidentellement à l'étude des eaux ,
il s'eſt cru pardonnable s'il n'a pas difcuté
cette matiere avec toute l'érudition
propre à ceux qui en font leur unique
application ; cependant M. Raulin ,
dans la préface du ſecond Volume que
nous annonçons , tâche d'appuyer par de
nouvelles raiſons ſon ſentiment ſur les
eaux acidules ; mais les prétendues preuves
qu'il en donne , loin d'être péremptoires
, font auſſi peu convainquantes
que celles qui ſe trouvent énoncées dans
fon premier volume , & qui ont été réfutées
par des moyens fatisfaiſans dans
le Journal des Sçavans du mois de Septembre
dernier. Quant aux objets traités
dans le ſecond volume , ce ſont différentes
analyſes d'eaux particulieres du
Royaume qui ont été communiquées à
1
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
l'auteur ,&qu'il vientde publier. Les eaux
dont on donne l'analyſe dans ce ſecond
volume , font celles de S. Noyon , de
Langeac , de la Villetour , de Châtelguion
, de Pavillon , de Vols , de Bilaſay ,
de Bagnols en Gévaudan , de Condé ,
de Joanette , de Mont- briſon , de S.
Alban , de Sail-Sous-Couſans , & de S.
Galmire. M. Buchoz , dans ſon Dictionnaire
minéralogique & hydrologique de
la France , a déjà publié une partie de
ces eaux; il ſe propoſe d'en faire connoître
encore pluſieurs autres , quoiqu'il
ait déjà parlé de près de quatre cents
ſources ignorées ; il les indiquera pourlors
par Provinces , & il s'attachera
fur-tout à faire connoître que chaque
Pays a dans ſes eaux minérales , de même
que dans ſes plantes & autres productions
, tout ce qui peut concourir à la
guériſon des maladies qui peuvent y
régner. A quoi bon aller ſouvent chercher
bien loin des fecours que la nature
offre chez nous , & qui ne font ignorés
que parce qu'il ne s'eſt pas trouvé
deMédecins pour les préconifer , comme
l'ont été quelques ſources du Royaume
plus connues.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 107
Obſervations de M. Raulin , Médecin de l'Hôpital
Militaire de Valenciennes , fur la
maladie épizootique qui a régné dans la
Province de Hainault.
:
M. RAULIN fils , animé du même zêle
que M. ſon pere pour tout ce qui peut
contribuer aux biens de l'Humanité ,
donne , dans ces obſervations , les ſymptômes
diagnoſtiques & prognoſtiques de
cette maladie , & il en preſcrit le traitement
dont il a expérimenté les ſuccès ,
en effet, le traitement qu'il rapporte
eſt fondé fur la théorie la plus ſaine ,
ſur l'inſpection des cadavres , ſur l'état
de l'atmosphere & fur la nature des
eaux & des alimens dont ont fait uſage
les bêtes malades; quand un Médecin
entre dans de pareils détails , il eſt prefque
toujours fûr de réuſſir dans les cures
qu'il entreprend. Dans le ſeul village
de Sommain , il s'eſt trouvé trente-neuf
bêtes à corne guéries par cette méthode.
LA FRANCE illustrée par les Arts , ou
les Arts juſtifiés par les faits ſous
Louis XIV & Louis XV , Poëme
par M. le Chevalier de Fuilly de
Thomaſſin , Brigadier des Gardes du
108 MERCURE DE FRANCE.
L
Corps , Membre de pluſieurs Acadé
mies.
Regis ad exemplar totus componitur Orbis.
L'exemple d'un grand Roi commande à l'Univers.
Brochurein 8°. A Paris chez Valleyre
l'aîné.
Ce Poëme préſenté au Roi , eſt le fruit
des loiſirs d'un Officier qui connoit tout
le prix des Arts , & veut prouver leur
influence ſur les moeurs par la peinture
des deux plus beaux fiecles de notre
Monarchie , le ſiecle de Louis XIV &
celui de Louis XV. Comme les monumens
& les faits ſe ſont préſentés en
foule ſous la plume du Poëte , il a cru
devoir abréger les deſcriptions & les
épiſodes . Nous croyons cependant que
l'Auteur auroit répandu plus d'intérêt
dans fon Poëme , en ſe permettant ces
détails qui caractériſent l'objet , & lerendent
en quelque forte préſent à l'imagination
du Lecteur. Le trait du Peintre
des Arts eſt ſouvent vague , incertain.
Un pareil Poëme exigeoit d'ailleurs une
verfification facile , harmonieuſe , pittoreſque
, & cet enthouſiaſme bien permis
, fans doute , quand on parle des
OCTOBRE . II. Vol. 1774 109
Arts, c'eſt cequel'on ne rencontre pas toujours
ici . Nous louerons cependant l'Auteur
des efforts qu'il a faits pour chanter
lesArts. L'amour qu'il témoigne pour eux
annonce une ame noble , un coeur généreux
& ſenſible.
Recherches critiques , historiques & topogra.
phiques fur la Ville de Paris , depuisfes
commencemens connus juſqu'à préſent , avec
le plan de chaque quartier , par le ſieur
Faillot , Géographe ordinaire du Roi ,
de l'Académie Royale des Sciences &
Belles- Lettres d'Angers.
Quid verum... curo & rogo , & omnis in hoc fum,
Hor. lib . 1 , epift. 1.
Dix-ſeptieme cahier in- 8°. Quartier
S. Benoît. A Paris , chez l'Auteur ,
Quai & à côté des Grands Auguſtins ,
& chez Lottin aîné , Imprimeur - Libraire.
CE Quartier qui renferme l'Abbaye
Royale de Sainte Genevieve , celle du
Val de Grace , deux Eglifes Collégiales ,
quatre Paroiſſes , trois Chapelles , quatre
Séminaires , fix Communautés d'hommes ,
110 MERCURE DE FRANCE.
quatre de filles & fix Couvents , deux
Ecoles , dix-neuf Colleges , un Hôpital ,
l'Obſervatoire , &c. a donné lieu à l'Auteur
des recherches d'en faire pluſieurs
ſur ces différens objets , & de rectifier
des erreurs dans lesquels lesTopographes
de la Ville de Paris , & même les Hiſtoriens
, font tombés. Quelques-uns de ces
articles , tels que ceux de l'Egliſe de
Saint Etienne -des - Grès , de l'Abbaye
Royale de Sainte Genevieve , du College
des Lombards , des Religieufes Carmelites
, &c . préſentent des diſcuſſions
étendues. Ceux qui s'adonnent à l'étude
de l'hiſtoire pourront les confulter avec
fruit & avec confiance , parce que l'Auteur
n'affirme rien que d'après les actes
authentiques qu'il a vus , & examinés
enhomme inſtruit & éclairé .
Oraiſon funebre de Louis XV, Roi de France
& de Navarre , prononcée dans l'Egliſe
de Toulouſe , le 7 Septembre 1774 ,
par M. l'Abbe de Vaumalle , Grand-
Vicaire. Brochure in - 12. A Toulouſe
, chez Dalles , imprimeur , &
Vitrac , libraire.
L'Egliſe de Toulouſe emprunte ici la
voix d'un orateur , dont l'éloquence eft
OCTOBRE. II. Vol. 1774.
auſſi noble que touchante , pour payer àla
mémoire de LouisXV le tribut de recon .
noiſſance qui lui eſt dû ,& rappeler à tou
te la France les droits que ce Monarque
avoit acquis fur nos coeurs ,&qui lui méri
terent le titre de Bien-Aimé , le ſeul dont
fon ame paternelle fût jalouſe. In manfuetudine
perfice opera tua &fuper gloriam hominum
diligeris. Accompliſſez vos oeu
vres avec douceur ,&vous vous attirerez
non ſeulement l'eſtime , mais l'amour
des hommes. Ces paroles de l'Eccléſiaſte
fervent de texte à ce diſcours .
Oraiſon funebre de Louis XV , Roi de
France & de Navarre , furnommé le
Bien-Aimé; prononcée au Service fo-
⚫lemnel célébré dans l'Egliſe de Soiffons
, le 18 Août 1774. Par M. l'Abbé
Guyot , prédicateur ordinaire du
Roi , doyen & chanoine de l'Egliſede
Soiffons , des Académies de Soiffons ,
de Nancy&de Caën. in-4°. A Soiffons ,
chez Louis-François Waroquier , & à
Paris , chez le Clerc , libraire , quai
des Auguſtins , & Demonville.
Miſeremini mei , miſeremini mei , ....
Vos amici mei , quia manus Domini teti-
1
112 MERCURE DE FRANCE.
git me . Ayez pitié de moi , ayez pitié de
moi , ... Vous mes amis , parce que la
main du Seigneur m'a frappé !
L'orateur metdans la bouche du Monarque
, dont nous pleurons la perte , cette
priere gémiſſante de Job , qui fert de texteàl'Oraiſon
funebre. Ce diſcours, rempli
d'onction & écrit dans le ſtyle propre de
la chaire , nous rappelle les engagemens de
notre amour pour ce Prince & ceux de notre
reconnoiſſance envers la Providence ,
que l'orateur nous repréſente attentive fur
le regne de Louis & miféricordieuſe ſur
ſes voies .
Hiftoriæ Romanæ res memorabiles , &c.
les événemens les plus remarquables
de l'Hiſtoire Romaine , depuis la fondation
de Rome juſqu'à la mort d'Auguſte
; extraits des plus célebres hiftoriens
, de Tite - Live , Florus , Salluſte
& Patercule. Vol. in- 12 . Prix , 2liv. 10
fols relié. A Paris , chez Ruault , libraire.

CET abrégé , qui a reçu l'approbation de
l'Univerſité de Paris , doit être diftingué
des abrégés ordinaires. Cen'eſt point une
compilation feche de faits tronqués ,
mais une hiſtoire ſuivie , où les faits font
rapOCTOBRE.
II. Vol. 1774. 113
rapportés dans les propres termes de
l'hiſtorien , &avec toutes les circonstances
qui peignent à l'eſprit un événement. Cet
abrégé de l'hiſtoire Romaine ſera donc
placé utilement entre les mains des jeunes
gens. Il leur préſentera dans le cours
d'une année un tableau ſuivi de l'hiſtoire
Romaine , il ſuppléera aux lacunes deTite
Live , & leur rappellera pluſieurs anecdotes
éparſes dans différens hiſtoriens.
Ceux qui n'ont pas le loiſir de parcourir
ungrand nombre de volumes , trouveront
également dans cet abrégé une voie commode
pour connoître les plus beaux traits
de l'hiſtoire Romaine & ſe former à l'intelligence
des meilleurs hiſtoriens latins.
Rapport fait par ordre de l'Académie des
Sciences , fur la mort du Sr. Lemaire
&fur celle de ſon épouse , marchands
de modes , à l'enſeigne de la Corbeille
galante , rue St Honoré; cauſées par la
vapeur du charbon ; avec les obſervations
ſur les effets des vapeurs méphitiques
ſur le corps de l'homme , & fur
le moyen de rappeler à la vie ceux qui
en ont été fuffoqués.. Par M. Portal ,
profeſſeur de médecine au College
royal , médecin de Monſeigneur le
Comte d'Artois , de l'Académie des
H
1
114 MERCURE DE FRANCE.
Sciences de Paris , de l'Inftitut de Bologne
, de la Société royale des Sciences
de Montpellier , & de la Société
médicale d'Edimbourg ; brochure in-
12. A Paris , chez Vincent , imprimeurlibraire
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
L'Académie , ainſi que M. P. l'expoſer
dans fon rapport , a été frappée de lamaniere
tragique dont ont péri e Marchand
& la Marchande de modes de la Corbeille
galante , rue St Honoré , à Paris ;
&, comme cette compagnie eſt toujours
attentive à l'avancement des ſciences , &
fur- tout de celles qui ont pour objet la
conſervation de l'eſpece humaine , elle
avoit chargé M. P. de lui rendre compte
de ce triſte événement , & des cauſes qui
peuventl'avoir produit. M. P. , en conféquence
, s'eſt tranſporté vers les cinqheures
du foir , le jour même de cer acci
dent , le 3 Août 1774 , au lieu où s'étoit
paffée cette ſcene tragique. Il entra dans
une chambre de médiocre grandeur, qui
n'étoit éclairée que par uneſeule croifée :
les murailles en étoient couvertes d'une
boiſerie nouvellement peinte , mais qui
n'exhaloit aucune mauvaiſe odeur : elle
étoit habitée depuis quelques ſemaines.
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 115
Au milieu de cette chambre étoient les
deux corps morts , celui du marchand &
celui de la marchande * . Ils avoient tous
deux la face colorée, les yeux luiſans , les
membres flexibles , même la mâchoire
inférieure; leur peau étoit encore ſouple ,
& affez chaude ; leur bas- ventre étoit
très-tuméfié . M. P. fit diverſes queſtions
pour découvrir les cauſes d'un accident ſi
funeſte , & il apprit qu'il y avoit un baigneur
logé au deſſous; que le tuyau de
la cheminée de ce baigneur s'ouvroitdans
celle de la chambre où étoient ces deux
perſonnes; que le baigneur avoit allumé
du charbon dans ſa cheminée vers les
cinq heures du matin , & qu'à ſept heures
on avoit trouvé les deux ſujets morts dans
leur chambre , qui étoit pleine de fumée ;
qu'on leur avoit fait faire une ſaignée à
la jugulaire ; qu'on leur avoit donné de
l'émétique , & qu'on avoit tâché de leur
introduire de la fumée de tabac par le
fondement , &c , &c , mais que tous ces
fecours avoient été inutiles. M. P. connoiſſoit
es altérations qu'on trouve dans
les corps des perſonnes ſuffoquées par la
* Il y avoit auſſi un petit chien qui avoit été étouffé par
la vapeur du charbon,
H2
116 MERCURE DE FRANCE,
vapeur du charbon , tant d'après la lecture
de divers auteurs qui fe font occupés
de cet objet , que d'après pluſieurs ouvertures
qu'il a faites d'hommes & d'animaux
morts de cette maniere. M. P. auroit
cependant voulu s'aſſurer de nouveau,
par l'ouverture de ces deux perſonnes
des vraies cauſes de leur mort ; car ce n'eſt
qu'à force d'obfervations que la médecine
s'éclaire. Il ſollicita les parens pour
qu'ils lui permiſſent de faire l'ouverture
des corps morts ; ſes demandes furent
inutiles ; on s'y oppoſa toujours ſous des
prétextes puérils & ſuperſtitieux ; de forte
qu'il ne put venir à bout de remplir les
intentions de l'Académie , ni fatisfaire
l'envie qu'il avoit d'acquérir de nouvelles
notions ſur la cauſe de la mort des perſonnes
fuffoquées par la vapeur du charbon.
,, Cependant , ajoute-t-il dans ſon
,, rapport , la mort tragique qui venoit
„d'enlever ces deux époux , & qui moif-
و د
fonne tous les ans un ſi grand nombre
,, de citoyens d'une maniere auſſi prompte
„ qu'imprévue , cette triſte mort fixamon
,, attention: je me rappelai mille hiſtoi-
,, res ſemblables; &, comme je ſavois que
pluſieurs perſonnes , avec tous les fignes
de la mort , avoient été rappelées à la
vie par divers moyens , & que je crai- 23
OCTOBRE. II Vol. 1774. 117
و د
gnois que d'autres n'euſſent le malheur
d'être enterrées vivantes , je crus qu'il
,, n'y avoit rien de plus utile que de re-
,, cueillir tous les moyens les plus ſalutai-
,, res qui avoient été mis en uſage , de les
,, préſenter à l'Académie & au Public ,
,, pour en faciliter l'exécution,&pour les
,, faire connoître de plus en plus.
M. P. pour traiter cette queſtion avec
ordre , examine 10. les altérations qu'on
trouve dans les corps des perſonnes qui
font mortes fuffoquées ;
20. Il expoſe les recherches qu'il a faites
pour découvrir la cauſe qui les produit;
30. Il traite enſuite des moyens qu'il
faut employer pour rappeller à la vie ceux
qui ont été ſuffoqués par cette eſpece de
vapeur.
Comme la connaiſſance des ſecours
qu'il faut donner aux perſonnes fuffoquées
par des vapeurs méphitiques , peut intéreſſer
bien des perſonnes , nous tranfcrirons
ici cet article en faveur de ceux qui
ne ſeroient pas à portée de ſeprocurer le
mémoire de M. P.
Le premier objet qu'on doit ſe propofer
pour rappeler à la vie les perſonnes
ſuffoquées par les vapeurs méphitiques ,
c'eſt 10. de diminuer la preſſion que le
H 3
118 4 MERCURE DE FRANCE.
fang fait fur le cerveau ; &l'on y réuffira
par les ſaignées , principalemeutpar cel-
Ies de la jugulaire , qui dégorge plus di .
rectement les vaiſſeaux de la tête , que les
ſaignées du bras & du pied ; mais il faut
évacuer par cette ſaignée une grande quantité
de fang : l'indication eſt dedéſemplir
les vaiſſeaux du cerveau , qui font gorgés
d'un ſang très-reréfié ;&l'on ne peut produire
cet effet qu'en faiſant une ſaignée
très-copieuſe; il faudroit même y recourir
de nouveau , ſi la premiere ne paroiffoit
pas fuffiſante.
20. L'expérience a prouvé que l'uſage
des acides étoit très -falutaire , c'eſt pourquoi
l'on doit faire avaler au ſujet , fi on
le peut , du vinaigre affoibli avec trois
parties d'eau ; on doit auſſi le lui donner
en lavement avec autantd'eau froide : les
frictions faites avec le vinaigre ont été
utiles à pluſieurs. M. P. a vu des perfonnes
, incommodées de vives douleurs de
tête , pour s'être expoſées à la vapeur du
charbon , leſquelles ſe ſont toujours bien
trouvées de l'uſage du vinaigre , pris de
la maniere qui vient d'être conſeillée ;&
le célebre M. de Sauvages le recommande
avec raiſon contre toutes les vapeurs méphitiques
.
30. Il faut expoſer les corps des ſuffo
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 119
quésau grandair , leur ôter leurs vêtemens
fans craindre le froid : l'obſervateur prouve
que la chaleur eſt alors plus préjudiciable
qu'utile; elle n'eſt déjà que trop
grande dans ces ſujets , fans qu'il faille
l'augmenter ; ils ont beſoin d'un air élaftique&
pur ; c'eſt pourquoi il faut promptement
les fortir de leur chambre , pour
les porter dans la cour ou dans la rue , à
moins qu'en ouvrant les fenêtres & les
portes , on puiſſe établir dans cette chambre
pluſieurs courants d'air.
40. Bien loin de mettre les ſuffoqués
dans des lits de cendres , comme on le
fait à l'égard des noyés , il faut leurjeter
de l'eau fraiche deſſus ; c'eſt ce que Borel
a fait avec ſuccès , ce que M.de Sauvages
recommande dans ſa noſologie , & ce qui
eft conforme à la bonne théorie & àl'obſervation
. Et effet obſerve M. P. , les
vaiſſeaux étant gorgés par le ſang qui eſt
très-rarefié , il eſt plus naturel de le condenſer
par unliqueur froide , que de l'agiter
davantage par l'application des corps
chauds; auffi n'y a-t-il rien de plus préjudiciable
que l'adminiſtration des liqueurs
ſpiritueuſes,qu'on s'opiniâtre àfaire prendra
aux malheureux qui ont reſpiré des
vapeurs méphitiques. Unautreabus qu'on
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
commet très - ſouvent , c'eſt de preſcrire
l'émétique dans ce cas : rien n'eſt plus
propre à déterminer le ſang vers le cerveau
que le vomiſſement ; il faut donc
l'éviter au lieu de l'exciter.
,, Je n'ai vu , continue M. P. , aucun
,, des ſuffoqués, à qui l'on a preſcrit l'émé-
,, tique , revenir à la vie. Lecélebre Mor-
,, gagni , qui blâme l'uſage des vomitifs
و د
dans la plupart des apoplexies , & qui
,, doute qu'on doive jamais y recourir
,, dans cette maladie , ſe ſeroit bienrécrié,
,, s'il eût vu preſcrire l'émétique dans le
,, cas d'une fuffocation occaſionné par des
,,vapeurs méphitiques. Il n'y a point d'é-
„ vacuation à opérer ; & l'irritation qu'on
,, produit , & les mouvemens de l'eftomac
,, qu'on ſuſcite , aggravent la cauſe de la
,,maladie, au lieu de concourir à la diffi-
,, per. Je ne comprends pas non plus ſur
,, quel principe on fonde l'uſage d'intro .
,, duire de la fumée de tabac par le fondement
: pour quelques atomes de tabac
, qui s'infinuent dans le canal inteftinal,
il y pénetre une grande maſſed'air qui
ſe développe en ſe raréfiant; alors les
inteſtins & l'eſtomac ſe diſtendent &
و د
ود
ود
ودrefoulent le diaphragme vers la poitri-
„ne; ce qui produit néceſſairement une
OCTOBRE. II . Vol. 1774. 121
compreſſion ſur le poumon , augmente
,, l'engorgementde ce viſcere ,&s'oppoſe
,,à l'introduction de l'air dans les bron-
,, ches & à l'expanſion du poumon , ſans
,, laquelle le ſang ne peut reprendre fon
,, cours , & fans laquelle le ſujet ne peut
,, être rappelé à la vie. On pourroit ſup-
,, pléer à la fumée de tabac par les lave-
,,mens irritans ".
50. Mais enfin , ſi tous ces ſecours font
inutiles , il faudra introduire de l'air dans
la trachée - artere pour gonfler les poumons.
En effet , le principal objet qu'on
doive ſe propoſer pour rappeler à la vie
les perſonnes fuffoquées par des vapeurs
méphitiques , c'eſt de lever l'obſtacle qui
s'oppoſe à la circulation du ſang dans les
poumons.
La méthode d'introduire l'air dans les
bronches aëriennes des perſonnes qui ont
reſpiré des vapeurs méphitiques , eſt d'une
telle utilité , que c'eſt ſur elle qu'on peut
principalement compter pour les rappeler
à la vie. Il eſt deux moyens d'introduire
l'air dans les bronches ; le premier , &
qui eſt le plus fûr , c'eſt de faire une ou
verture à la trachée-artere , & d'y introduire
un tuyau à vent ; mais comme le
peuple craint beaucoup cette opération ,
H5
122 MERCURE DE FRANCE,
&que celui qui la pratique ſur une pers
ſonne ſuffoquée pourroit paſſer pour fon
aſſaſſin , il ne faudra y recourir que lorſque
le ſecond moyen aura manqué : ce
moyen conſiſte à introduire un tuyau recourbé
dans une des narines , &de ſouffler
dans ce tuyau ; l'extrémité de ce
tuyau tombe alors perpendiculairement
ſur la glotte , & l'air y paſſe avec autant
de facilité , que ſi le canal dont on ſeſert
pour porter l'air dans les poumons , &
celui de latrachée artere , étoient connus.
Par le moyen que M. P. propoſe pour ſouffler
les poumons, on ne riſque point de
baiſſer l'épiglotte , &de fermer l'ouverture
qui conduit à la trachée-artere ; ce
qui arrive lorſqu'on introduit le tuyau
avant dans la bouche. Parvenu vers labaſe
de la langue , il abaiſſe l'épiglotte , laquelle
bouche la glotte ; & le vent ne peut
alors s'infinuer en aucune maniere dans
les poumons , mais il parvient dans les
voies alimentaires qu'il gonfle & qu'il
diſtend inutilement. Ce moyen d'introduire
l'air dans les poumons , à la faveur
d'un tuyau infinué dans une des narines ,
eſt autant avantageux à tous égards, que
T'uſage d'introduire le même tuyau par la
bouche eſt dangereux , puiſqu'on riſque
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 123
d'étouffer lemalade,s'il reſpiroit encore un
peu. Ondoit obſerver de comprimer la narine
ouverte , lorſqu'on pouſſe l'air dans
le tuyau recourbé qu'on introduit dans
l'autre narine ; ſans cette précaution , une
partie de l'air pourroit refluer& fortir par
la narine ouverte. Pour fouffler dans la
poitrine d'un homme ſuffoqué par la vapeur
d'une mine de charbon , le chirurgien
Toffach ne craignit pas d'appliquer
immédiatement ſa bouche fur celle du fujet
qu'il vouloit ranimer. Il avoit le ſoin
en même - temps de ferrer ſes narines
pourempêcher l'air de refluer au-dehors ,
&par ce moyen , il rappela à la vie un
homme qui auroit immanquablement péri
, ſuffoqué par lavapeur du charbon. On
pourroit ſuivre ce procédé lorſqu'on n'auroit
pas fous fa main un tuyau à vent,
quoiqu'il foit aifé de s'en procurer un :
ontrouvepar-tout une pipe , un morceau
de rofeau , une gaine dont on couperoit
la pointe , &c. Mais enfin , ſi ces divers
moyens de conduire l'air dans le poumon
ne réuſſiſſoient pas promptement , il faudra
faire une ouverture longitudinale à la
partie antérieurede la trachée-artere , àla
faveur de laquelle on introduira l'extré.
mité d'un tuyau , à l'autre extrémité du
124 MERCURE DE FRANCE.
1
quel le chirurgien , ou quelqu'un des af
ſiſtans , foufflera avec la bouche , à diverſes
repriſes , pour diſtendre les poumons.
Iln'eſt point inutilededire qu'on doit mettre
la plus grande célérité dans l'adminiſtration
des ſecours qui font ici propoſés ;
le temps preſſe , & plus on retarde , plus
on doit craindre qu'ils ne ſoient infructueux.
Si tous ces fecours ſont inſuffifans
, on peut , pour ne rien omettre , faire
des ſcarifications à la plante des pieds ou
des mains : on peut auſſi appliquer les
ventouſes en divers endroits du corps ;
mais , obſerve M. P. on doit peu compter
fur ce moyen , quand ceux qu'il vient
de conſeiller n'ont pas réuſſi.
:
(*) Oraiſon funebre de Louis XV, Roi
de France & de Navarre , prononcée
le lundi 29 Août 1774, dans l'Egliſe
cathédrale de Noyon , par M. l'Abbé
Bourlet de Vauxcelles , chanoine
&vicaire-général du dioceſe , prédi
cateur ordinaire du Roi , lecteur &
bibliothécaire de Mgr le Comte
(*) Les trois articles ſuivans ſont de M. de laHarpe.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 125
d'Artois . A Paris , chez Saugrain , libraire.
M. l'Abbé de Vauxcelles , connu par
des ſuccès dans le genre du panégyrique ,
devait tenir une place diftingué parmi
les orateurs qui ont célébré la mémoire
de Louis XV. Son ouvrage eſt écrit avec
beaucoup d'élégance & de goût , & plein
d'une éloquencedouce& facile. Nous citerons
d'abord une partie de l'exorde . Il
yregne un ton de gravité religieuſe trèsconvenable
au ſujet.
" Hélas ! vous le ſavez , nous n'attef-
,, tons pas en vain le Ciel & ſes vengean-
,, ces. Depuis long-temps uneProvidence
ود irritée nous pourſuit, & la ſuite des
,, événemens n'a paru que le cours &l'exé-
,, cution d'un grand jugement prononcé
,, fur ce royaume ; ni l'adulation ne peut
,, diſſimuler nos malheurs , ni la légéreté
,, en détourner nos regards; la main du
,, Seigneur est trop préſente ,&fes coups
,, furent trop ſignalés. Forcé de l'apperce-
,, voir & d'adorer ce jugement ſuprême ,
,,je ſens toute autre penſée s'éloigner de
,, mon eſprit , & l'éloge de Louis eſt ſu-
„ bordonné lui-même à l'inſtruction que
,, font naître ſes malheurs & fes fautes.
,, Mais que dis-je? O mémoire de monRoi!
126 MERCURE DE FRANCE.)
و د
ود
و د
و د
ود
,, dans cette aſſemblée où je viens bénir
وو vos vertus, me verra t-on, nouveau
„ Séméi , mêler ma voix à celle de vos
détracteurs ? Non , fans doute : le ministere
ſaint nous interdit également & le
,,menſonge qui flatte les Rois &la témé-
,, rité qui les inſulte. Mais s'il n'appartient
,, qu'à la vérité de parler dignement des
,, morts ; s'il faut , pour l'inſtruction des
,, peuples , leur retracer les cauſes des évé-
,, nemens qui les agiterent; ſi l'on doit fatisfaire
d'avance à la poſtérité que l'on
ne fléchit jamais , je dirai avec douleur:
le regne d'un Prince humain , judi-
„ cieux , chéri , devint par un ſecretjuge-
,,mentdu Ciel , un regne malheureux. Je
,, confidérerai tour-à-tour fon regne & fa
„ perſonne ; fon regne , le plus floriſſant
,, peut-être qu'ait vu la Monarchie , de .
vint une époque d'humiliations , de diviſions
, d'indifcipline , de malheurs.
Ses vertus , telles que le Ciel dans ſa
,, complaiſance n'en donna jamais de plus
,, douces, furent long-temps inutiles ,& les
,,défauts nés de ces vertus même trou-
,, blerent ſa vie & affligerent ſon peuple.
A cette vue , je ſuis forcé de m'écrier
, comme le prophete : C'est le Seigneur qui
ود
ود
ود
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 127
a ces fait maux. C'eſt ainſi qu'il châtie
„une Nation puiſſante ; c'eſt ainſi qu'illa
,, châtie ſous un bon Roi.
Le tableau des premieres proſpérités
de Louis XV eſt noblement tracé & brillant
des couleurs oratoires .,, C'était Joas
,, ſauvé des ruines de la maiſon de David
,,& gouvernant ſous les yeuxdu vertueux
,, Pontife Joïada ; c'était Salomon, le fa-
,, ge , le magnifique , ornant ſes palais ,
,, élevant le temple du Seigneur; c'était
„ Titus , & le charme delabonté embelli
,, par la Victoire ; car la Victoire accou-
ود rut dès que nos drapeaux l'appellerent ;
,,mais ce fut cette Victoiremodeſte , fa-
„cile à défarmer , que la Paix même ap-
,, pelle auprès d'elle pour la défendre;
,, non cette autre que nos peres avaient
,,vu menaçante ! funeſte mere des cala-
,, mités & des guerres interminables où
,, s'engloutit l'Humanité. Les conquêtes
de Louis ne furent point de ces invaſions
violentes , heureux forfaits des
„Rois , que fait la haine , & que ſouvent
وو
"
ود le malheur expie; elles ne parurentque
„ le juſte& naturel aggrandiſſement d'un
Etat puiſſant qui s'arme avec ſageſſe &
, qui combat avec vigueur, Allez , heu-
,, reux Français que le Ciel protege ; al-
"
128 MERCURE DE FRANCE.
1
ود
ود
ود
ود
,, lez d'une part ſur les bords du Rhin ,
„ de l'autre, dans les plaines de la Lom-
„ bardie; traverſez les Alpes qui , cette
fois , s'ouvriront devant vous ,&defcendez
avec leur Souverain pour enlever&
,, partager de nobles dépouilles ; recueillez
l'héritage des Médicis ; aſſurez à
,, l'Eſpagne celui des Farneſe , & Naples
,, cet ancien patrimoine de la valeur qui
, échappa trois fois aux Capets ; diſtri--
,, buez des trônes pour en réſerver un à ce
,, héros que Charles XII ne fit régner
,,qu'un moment ; préparez à l'hiſtoire
de glorieux récits , &les beaux noms ودde Parme Guaſtalle , Philifbourg :
„ l'Europe ne murmurera point ; elle
„ dira que vous êtes vaillans , mais non
„ pas que votre Roi eſt ambitieux ; elle
,, laiſſera l'Autriche courroucée ſe débattre
vainement contre vous ; &l'antique
Maiſon de Lorraine échangera paiſiblement
ſes Etats , comme par un ſecret
,, avertiſſement de la Providence qui la
deſtinait à régner bientôt ſur de plus
,, vaſtes contrées. Que j'aime à contem-
,, pler ce tranquille &brillant période , ce
,, grand repos & cette majeſté de l'Etat ,
ce concours de tous les genres de puif-
وو
ود
ود
ود
ود
ود
,
,, ſance & de gloire , tel que tous lespeu-
,, ples
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 129
, ples pouvaient ſe croire furpaſſés , aucun
,,méprisé , opprimé , aſſervi ; Louis , de
venu comme Trajan , l'arbitre & le con-
, ciliateur des Rois , & ce congrès de
,, Soiſſons qui expie ſi dignement les con-
,, férences de Gertrudenberg ; au même
, temps cette foule de grands hommes
,, qui entoure le trône & qui l'éclaire ; les
,, uns vengeront ſes droits dans laguerre ,
,, les autres font fleurir tous les arts de la
,, Paix ; Louis voit ſous ſes yeux ſes Ab-
„ ner , ſes Abifaï , ſes Hyram ; d'un côté
,, Villars , le vainqueur de Denain; le
,, conſtant & févere Barvick ; Broglie ,
, qui ſera ſurpaſſé par fon fils , Coigny ,
,, Belle - Ifle , Noailles & fur- tout le fier
,, Saxon qui fera tout à la fois le Turenne
,,& le Condé de ſon ſiecle ; d'autre part
,, d'Agueſſeau , ſavant & vertueux Chan-
,, celier , que Louis XIV eût envié à fon
,, ſucceſſeur ; Maſſillon , cet immortel ora-
,, teur des Rois, d'autres grands hommes
,, qui creuſaient les fondemens des loix ,
ou qui dévoilaient les ſecrets de laNatu-
,, re , &c."
ر و ا
On a pu remarquer dans ce morceau
cette ligne ſur le Maréchal de Saxe , qui
Jera tout à - la - fois le Turenne & le Conde
de fon siecle; l'éloge eſt fort. Ce ſerait
I
130 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup d'être l'un des deux. On pour
rait faire obſerver à l'orateur que le
Comte de Saxe , dont perſonne d'ailleurs
ne conteſtera les talens fupérieurs , ne
remporta gueres de victoires que ſur des
ennemis très inférieurs en nombre ; qu'il
commandait des armées non -ſeulement
très - nombreuſes , mais abondamment approviſionnées
; qu'il ne manqua jamais
ni de vivres ni d'argent ; qu'il ne fut jamais
gêné par les ordres du Miniftere.
Turenne & Condé manquerent très fouvent
de tous ces avantages. Au furplus ,
loin de prétendre diminuer par cette réflexion
le mérite ni la gloire d'un grand
homme dont les Militaires éclairés ſont
les feuls juges compétens , on ne ſe la
permet que pour avoir occaſion de rendre
témoignage à ſa modeſtie digne de ſes
grands talens. En effet c'eſt lui-même qui
fit cette obſervation en faveur de Turenne
& de Condé , devant de jeunes officiers
qui le comparaient à ces deux héros.
L'orateur parlait devant la Maiſon du
Roi. Cette circonſtance lui fournit une
apoſtrophe heureuſe. Vous connaiſſez
,, la victoire , Meſſieurs , fon ivreſſe , ſes
,, dangers , tout ce qu'elle inſpire de fa-
23
ود
rouche & de terrible , tout le défordre
OCTOBRE. II . Vol. 1774. 131
ود
و ر
3, qu'elle porte dans l'ame la plus modé-
,, rée , où le ſentiment de la ſupériorité
,, qu'elle acquiert ſubjugue ſi violemment
,, tous les autres ; dites ſi Louis lui réſis-
,, ta , & fi fur ſon front embelli par le
,, ſuccès , on ne vit pas la douce compas-
,, fion prévaloir. Repréſentez-le vous vousmême
conduiſant ſon fils , ſon digne
,, fils , ſur ce théâtre de carnage , & lui
,, diſant: voyez combien de ſang coûte
,, la plus belle victoire. Racontez avec
,, quel attendriſſement il s'écriait ; Que
, l'on épargne & que l'on soigne les blessés.
Français , Anglais , qu'ils foient tous fe
„ courus ; ils font tous à moi. Oui , géné-
,, reux Prince , ils font à vous , & l'hu-
,, manité vous les donne comme autant de
„ panégyriſtes qui dicteront votre éloge
,, à l'hiſtoire. Elle dira que vous méritiez
, de vaincre ; vous méritiez que tous ces
5, remparts du Brabant tombaſſent devant
,, vous , ou plutôt qu'ils ſe ſoumiſſent &
,, que votre peuple chantât l'hymne de la
,, Paix , au lieu de tous ces hymnes de la
وو Victoire ; que Raucoux & Lauffelt ne
,, fuflent pas enfanglantés de nouveau ;
,, que l'Italie , la Provence , les Mers de
- ,, l'Inde , l'Amérique ne viſſent pas tous
,, ces combats d'une fortune ſi variée ;
12
132 MERCURE DE FRANCE.
,, que vos ennemis vous ayant vu ſi grand ,
,, ofaffent vous croire fincere , & accep-
ود ter la paix que vous ne ceſſiez de leur
,, offrir , & qu'enfin ils appriſſent par vo-
,, tre exemple cette maxime importante à
,, l'Europe , qu'un Roi de France , con-
,, tent de vaincre , n'a pas beſon de conquérir."
ود
Nous terminerons cet extrait par ce
morceau de la feconde partie ſur l'affabilité
& la bonté de Louis XV. ,, On croi-
,, ra parler d'Henri IV , en racontant
„ qu'on le vit (Louis XV) pleurer avec
,, un guerrier que ſes bontés attendris-
,, ſaient. On croira , dans une foule de
,, réponſes , retrouver Louis XIV , fa
,, dignité , ſa politeſſe. Ainſi quand le
,, vertueux Cardinal de la Rochefoucault
,, fut appellé au ſoin des collations ecclé-
,, ſiaſtiques ; je vous ai nommé , dit - il ,
„ pour vous donner l'exemple d'un bon choix.
ود Ainſi lorſqu'un jeune Prince * parut ,
,, après une victoire , paré de ſa modeſtie
ود&du grandnom de Condé qu'il venait
,, d'honorer , Louis obſervant cette timi .
,, dité ingénue qui accompagnait tant de
,, courage : Quoi ! vous craignez donc tout ,
,, excepté le canon ! Voilà les mots que l'a-
ودme inſpire&que n'égale point le faſte
•Mgr le Prince de Condé .
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 133
des maximes ; voilà les mots que la re-
,, connoiſſance eſtime plus que les bien-
,, faits ; les mots qui enchaînent les amis ,
,, qui avertiſſent les talens , qui dévouent
ود les héros à la mort; & vous ſavez ſi
,, pour lui l'amour pouvait aller juſqu'au
„ dévoument. Ce nom ſeul nous rappelle
,, la gloire de notre ſiecle. Quatre Prin-
وم ceſſes... vous me prévenez , Meſſieurs ,
,,& que ne peut ma voix conſacrée au-
وم jourd'hui à leur pere, offrir à chacune
ود
وو
ود
ود
un juſte & folemnel tribut d'éloges !
Trois d'entre elles ont livré leur vie
>>>pour la ſienne ; l'autre pour ſon ſalut avoit
déjà immolé ſa liberté & fa grandeur.
Sans doute elles ont aſſuré leur
,, gloire dans tous les fiecles : mais elles
,, ont rehauffé celle de Louis. Quel pere
, dira- t - on , que celui qui mérita
,, d'être ainſi aimé ! & l'hiſtoire qui place-
ود ra cet exemple parmi les plus beaux
,, traits de la piété filiale , s'en ſervira
,, pour l'encouragement de la bonté des
,, peres."
Panegyrique de S. Louis , Roi de France ,
prononcé dans la Chapelle du Louvre le
25 Août 1774 , en présence de l'Acadé
mie Françoise , par M. l'Abbé Fauchet,
13
134 MERCURE DE FRANCE.
Brochure in - 8°. A Paris , chez Dorez
Libraire.
Il y a plus de talent que de goût dans ce
panégyrique fondé ſur des idées très -peu
juſtes , & écrit d'un ſtyle très-inégal. Dans
la premiere partie l'auteur nous préſente
la ſageſſe de St Louis comme un témoi
gnage authentique de la vérité de l'Evan
gile , & il ramene à tout moment cette
étrange affertion qui paraît toujours plus
bizarre à meſure qu'il veut la développer.
Il ne faut point aſſervir une diviſion oratoire
fur une idée ſi forcée. On ne faurait
préſenter des réſultats trop lumineux. Les
vertus de St Louis honorent ſans doute
ſa religion , mais ne la prouvent pas , &
la religion n'a nul beſoin d'un pareil genre
de preuves. Il n'y a point de rapports
entre la vie de St Louis & la vérité de
l'Evangile , qui doit être très-indépendante
de pareils témoignages. L'auteur n'eſt
pas plus naturel dans ſes expreffions que
dans ſes penſées , lorſqu'il dit que l'ame de
St Louis naquit adulte. C'eſt là du ſtyle
recherché ; & lorſqu'il dit dans l'exorde :
la sagesse & l'héroïsme font incompatibles
dans leur principe ; s'ils se trouvent jamais
réunis , il faut en chercher la cause hors de
la Nature ; il dit une choſe très fauffe. La
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 135
ſageſſe & l'héroïſme ne ſe rencontrent pas
très-ſouvent enſemble , mais ne s'excluent
pas néceſſairement , & il n'eſt point hors
de la nature de les réunir. Scipion était asfurément
un héros , & peut paſſer pour un
ſage , ſi la ſageſſe conſiſte dans l'empire
qu'on obtient ſur les paſſions , & dans
cette raiſon victorieuse qui forme le fage ,
comme le dit M. l'Abbé Fauchet luimême.
Trajan avait les qualités d'un
héros & les lumieres d'un ſage , puisqu'il
ſut à la fois vaincre & gouverner.
On pourrait citer d'autres exemples ; mais
en voilà aſſez pour prouver que l'auteur
établit la gloire de St Louis & du Christianiſme
fur de mauvais fondemens . Ces
défauts n'empêchent pas qu'il n'y ait dans
ce panégyrique pluſieurs morceaux écrits
avec énergie , par exemple , la peinture du
déſordre & de la barbarie qui régnaient
au moment où St Louis monta ſur le trône.
Il était Roi , il l'était dès l'âge le
„ plus tendre ; le trône à peine affermi
,, dans ſa Maiſon , des vaſſaux impérieux
,, qui attendaient cette conjoncture d'un
,, Roi enfant pour s'arroger l'indépendan-
„ ce , le peuple dans l'abrutiſſement de
,, l'esclavage , les bonnes moeurs incon-
,, nues , le langage d'alors n'ayantpasmê-
ود
14
136 MERCURE DE FRANCE.
,, me de terme pour les exprimer ; des
,, guerres éternelles , des provinces rava-
„ gées ; l'héréſie & le fanatiſme étalant à
,, l'envi des ſcènes d'horreur ; les lettres
,, ignorées , les dernieres lumieres de l'E-
,, gliſe éteintes , le Sacerdoce & l'Empire
,, mêlant , dans une obſcurité profonde ,
,', leurs droits réciproques , & ſe heurtant
,, fans ſe connaître ; les Nations féroces
,, de l'Orient prêtes à fondre ſur nos con-
,, trées & à conſommer la dévaſtation ;
,, tous les peuples ſe donnant réciproque-
,, ment le nom de barbares , & le méri-
,, tant tous : tel était l'état des choſes
,, quand St Louis , à peine forti du ber-
,, ceau , monta ſur le trône."
On lira avec plus de plaiſir encore le
morceau ſur la gloire des Conquérans .
Il y a de la verve oratoire , & les beau
tés doivent faire pardonner les taches que
le Lecteur y remarquera. ,, Le nom de
3,Héros qui en impoſe tant à l'Univers
,, ne réveille que des idées déſolantes
,, dans l'ame du Sage ; il voit la force &
,, le génie enfanter le malheur , & il
,, verſe des larmes à l'aſpect de cette
,, gloire qui brille comme la foudre &
,, dévore comme elle. A conſulter l'his-
,, toire des Empires , qu'est - ce en effet
,, que l'héroïſme ? Le fléau du monde.
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 137
Y
Des Villes embraſées , des Provinces
,, ravagées , des Royaumes envahis , la
,, terre couverte d'homicides , fouillée
,, par tous les crimes , & au milieu de
,, ces excès , des Peuples abuſés qui en-
,, cenfent ce qu'ils abhorent : voilà les
,, faſtes des Conquérans. Les préjugés
,, aveugles prodiguent l'admiration aux
و د
ennemis du genre humain. C'eſt ſur
,, un fleuve de ſang que ces Héros fa-
,, meux font portés au temple de la
,, gloire ; c'eſt ſur ces cyprès funebres
,, dont ils ont jonché la terre , qu'on va
,, cueillir leur couronne d'immortalité.
,, Si j'avois à célébrer de tels triompha-
,, teurs , chaire ſainte , ſacrés autels ,
,, ſanctuaire de la religion & des talens ,
,, auguſte aſyle de la paix , je fuirais loin
,, de vous. Un champ de bataille , ou les
,, débris fumans d'une Ville réduite en
,, cendres , feraient un théâtre convenable
ود à mon ſujet. Là , j'interpellerais les
,, ames fanguinaires & les coeurs inhu-
,, mains d'écouter mes accens. Les cou
„ leurs de la mort , l'image de la des-
„ truction , les cris aigus des bleſſés , les
"Soupirs fourds des mourans , la gaieté
,, atroce des vainqueurs m'inſpireraient
,, une éloquence digne de mes , Hé-
I5
138 MERCURE DE 1
FRANCE .
,, ros . J'offrirais à ces meurtriers im-
" mortels l'encens qui leur eſt dû ; je
„ proportionnerais mes éloges à leur fu-
,, reur , & la couronne dont je ceindrais
,,leur front incapable de pâlir , ferait tis-
,,fue de dépouilles humaines enſanglantées.
,, O Humanité ! ô Religion inconfolable
! pourquoi faut - il que parmi des
freres il y ait un héroïſme guerrier ?
„ Pourquoi des guerres & des triomphes ?
ود
ود
" O Hommes , ignorerez-vous donc tou-
,, jours la paix , & ne viendra-t-il pas un
,, temps où vous arracherez les palmes
dont vous ornez la Victoire , pour n'en
décorer que la Bienfaiſance ?"
"
"
On n'interpelle point d'écouter ; les
Soupirs fourds choquent trop durement
l'oreille. On ne fait trop ce que c'eſt que
les couleurs de la mort ; la gaieté eſt un
mot bien déplacé : celui de joie étoit
plus convenable. Proportionner n'eſt pas
une expreffion propre en cet endroit , &
fur - tout on ne ſe repréſente gueres une
couronne tiſſue de dépouilles humaines.
Malgré ces fautes , ce morceau eft animé
& finit par un mouvement de ſenſibilité
qui contraſte heureuſement avec
les tableaux atroces qui précedent. On a
pu remarquer , d'ailleurs , que tout le
i
OCTOBRE . II, Vol. 1774. 139
commencement de ce morceau n'eſt qu'une
copie affaiblie de la belle ſtrophe de
Rouſſeau dans l'Ode à la Fortune :
Quels traits me préſentent vos faſtes,
Impitoyables conquérans ? 1
Des voeux outrés ; des projets vaſtes ,
Des Rois vaincus par des tyrans ;
Des murs que la flamme ravage ,
Un vainqueur fumant de carnage ,
Un peuple au fer abandonné ;
Des meres pâles & tremblantes ,
Arrachant leurs filles ſanglantes
Des bras d'un ſoldat effréné.
Il faut convenir que la proſe du pané
gyriſte ne vaut pas ces vers du poëte;
mais il était difficile de lutter contre cet
admirable tableau.
Ce qui appartient plus à M. l'Abbé
Fauchet , & ce qui doit lui faire honneur ,
c'eſt le moment où il repréſente St Louis
au milieu des Sarrafins qui menacent ſa
vie. ,, Les événemens changent. Le Prin-
,, ce d'Egypte eſt maſſacré. Un meurtrier
teint de fang appuie fon glaive ſur le
ſein du Roi , & lui dit : Héros , arme-
" moi Chevalier. Deviens homme.
,,Fais toi Chrétien. Comme Louis diſait
१२
ود
-
140 MERCURE DE FRANCE.
,, cette parole , arrive une troupe de ſcé-
,, lérats , l'épée haute & fumante de car-
,, nage. La fureur les tranſporte , le crime
en eux appelle le crime. La violence &
,, la mort s'élancent de leurs regards avant
,, qu'elles partent de leurs mains ſanglan-
,, tes. C'en eſt fait du héros. Non , c'en
ود eft fait des Barbares. Ils ont repris l'hu-
,, manité à ſon aſpect ; ils l'adorent : en
,, voyant ce grand homme la poitrine hau-
و د
te & découverte , le front ſerein , le
,, coup-d'oeil noble & fûr , la contenance
,, fiere & tranquille , auſſi calme devant la
,, mort & au milieu des rugiſſemens de
„ ces bêtes féroces , que s'il eût préſidé à
,,une cérémonie pacifique parmi les ap-
,, plaudiſſemens de fon peuple , Roi entre
ود
ود
ود
و د
ود
les mains de ſes meurtriers comme dans
les batailles & au ſein de la victoire ; le
fer échappe aux aſſaſſins ; ils deviennent
des ſujets ſous ſes regards. Prosternés
, ils le ſupplient humblement d'ac-
,, cepter la couronne. Il a ſuffi à la vertu
de ſe montrer avec ce grand caractere
de divinité , pour remporter ce triom-
,, phe , & c'eſt ſans doute le plus fublime
qu'ait jamais célébré l'Univers. "
ود
و د
99
On voit encore ici des traits emprun.
tés de nos grands poëtes.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 141
Et de ſes aſſaſſins ce grand homme entouré
Semblait un Roi puiffant de fon peuple adoré.
:
:
HENRIADE
Il s'avance au trépas
Avec le même front qu'il donnait des états.
La mort de Pompée.
Ce n'eſt pas la premiere fois que la
poëſie a fourni des ornemens à l'éloquence
de la chaire. On fait que Maſilion a
imité plus d'un endroit de Racine. Mais
Maffillon n'avait reçu que de la Nature
l'heureuſe conformité qui ſe trouvait , à
pluſieurs égards , entre ſa proſe & les vers
du poëte le plus parfait en notre langue .
Le Siege de Marseille par le Connétable de
Bourbon ; poëme qui a concouru pour
le prix de l'Académie Françaiſe en
1774 , par M. Duruflé. A Paris , chez
Demonville , imprimeur - libraire.
:
Il y a de très- beaux vers ,& en général
un ton de verſification noble & ferme
dans cette piece , dont le ſujet ne pouvait
gueres être rempli dans un ſi court eſpace.
Nous allons en mettre les meilleurs
morceaux ſous les yeux du lecteur. Le
142 MERCURE DE FRANCE .
poëte amene Bourbon devant les murs
de Marseille.
Marſeille ſans terreur contemple ces apprêts ;
Marſeille en tous les temps illuſtre dans l'hiſtoire ;;
Fiere du ſouvenir de fon antique gloire ;
Marſeille dont Minerve a bati les remparts ,
Où croft ſon olivier , où fleuriſent ſes arts ;
Elle que célébrait le chantre de Pharſale ,
Que Carthage eut pour ſoeur & Rome pour rivale,
Fidelle , & telle encor qu'on la vit autrefois
Du rapide Céſar arrêter les exploits .
Céfar était un conquérant rapide ; mais
peut-on dire le rapide Céſar ?
Suivi de ſes guerriers déjà Bourbon s'avance.
De loin on le diftingue à l'éclat de fa lance
Son oeil altier menace ; il vole dans les rangs .
Telle , embraſant les airs de ſes feux dévorans,
Dans l'horreur de la nuit la comete ſanglante
Agite au haut des airs ſa queue étincelante.
Ces deux vers ſont beaux ; mais les
feux d'une comete ne font point dévorans ,
& il eſt difficile de diftinguer un général
à l'éclat de fa lance, quoiqu'on puiſſe le
diftinguer à l'éclat de fon armure .
Les vaiſſeaux raſſemblés ont inveſti le port.
OCTOBRE . II. Vol 1774. 143
1
Leurs flancs portent la foudre & vomiſſent la mort.
Au ſecours , à la fuite ils ferment le paſſage.
Le clairon retentit , précurseur du carnage ,
Et les cris des ſoldats , les cris des matelots
Répondent à l'airain qui tonne ſur les flots.
De ſombres tourbillons de flamme , de fumée ,
Ont couvert & la ville , & la flotte & l'armée.
Le ſalpêtre en furie éclate dans les airs ;
On marche à la lueur que jettent ſes éclairs .
Tel Neptune , de Troye ébranlait les murailles ,
Ou tel l'Etna s'entr'ouvre & vomit ſes entrailles.
Onn'entend pas trop à qui Neptune&
l'Etna font ici comparés. Ce ne peut être
qu'au ſalpêtre. Mais les points de com.
paraiſon font trop éloignés. Quoique
les boulets lancés par le ſalpêtre ébranlent
les murailles , il y a peu de rapport
entre l'action de la poudre enflammée
& celle d'un Dieu qui renverſe des remparts.
On ne peut comparer une perſonne
à une action. Il n'y a point de
poëſie ſans images ; mais il n'y a point
d'images ſans juſteſſe. Voyons la des
cription de l'aſſaut.
Eft-ce vous que je vois , & femmes courageuſes ,
D'un peuple de héros rivales généreuſes ?
Cos meres , de leur fils défendent le berceau ;
144
MERCURE DE FRANCE .
1
Ce vieillard ſa patrie où l'attend un tombeau.
L'épouſe ſuit l'époux ſur la breche ſanglante ,
L'amant reçoit des traits des mains de ſon amante
Le frere par la foeur combat encouragé ;
Renverſé ſur ſon ſein , par elle il eſt vengé.
L'héroïque vertu ſurmonte la tendreſſe ,
La nature eſt ſans pleurs & l'Amour fans faibleſſe.
Le ſuperbe Eſpagnol & le féroce Anglais
S'étonnent ; mais Bourbon reconnaît les Français.
Tout fuit ; lui ſeul encor conſerve ſon audace ;
Il frémit , il accourt , prie , ordonne , menace &
Il appelle ſes chefs , les ramene au combat ,
Et lui - même au danger s'abandonne en ſoldat.
Terrible , devançant ſes premieres cohortes ,
Une hache à la main , il court brifer les portes ;
Le bois vole en éclats ſous ſes coups redoublés ,
Et , tournant à grand bruit ſur ſes gonds ébranlés ,
La porte s'ouvre , tombe ; il jette un cri de joie.
Amis , voici la breche , & voilà votre proie.
Il dit , & fes foldats , d'un choc impétueux ,
Preffent autour de lui leurs flots tumultueux .
L'un ſur l'autre portés , ils roulent tous enſemble ;
La peur les diſperſait , la fureur les raſſemble , &c .
}
On voit qu'il y a du feu dans cette peinture,
& que les vers ſont bien tournés.
Le défaut principal de la piece , c'eſt qu'elle
n'eſt qu'une deſcription continue dont.
l'uniformité
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 145
l'uniformité n'eſt relevée par aucun des
épiſodes qui pouvaient y jeter de la variété.
Ce n'était pas là un ſujet à traiter
dans deux cents vers. Mais ceux de M.
Duruflé prouvent un talent qu'il devrait
cultiver avec plus de ſoin.
1
Hiſtoire de la Campagne de M. le Prince
de Condé en Flandres 1674 , précédée
d'un tableau hiſtorique de la guerre
de Hollande juſqu'à cette époque ; ouvrage
enrichi de plans & cartes , dédié
& préſenté au Roi par le Chevalier
de Beaurain , Géographe de Sa
Majesté & fon penſionnaire , in fol.
Prix 72 liv. en feuilles. A Paris , chez
l'Auteur , rue Gît- le coeur , la premiere
porte - cochere à - droite en entrant par
le Quai des Auguſtins ; & chez Antoine
Jombert pere , Libraire du Roi
pour l'Artillerie & le Génie, rue Dauphine
; Delaguette , Imprimeur - Libraire
rue de la vieille Draperie ;
Monory , Libraire de S. A. S. Mgr
le Prince de Condé ,
,
La Campagne de 1674 en Flandres
par l'armée du Roi , aux ordres de M.
le Prince de Condé , eſt une des plus fa-
K
146 MERCURE DE FRANCE.
vantes de ce grand homme , celle qu'il
étoit le plus intéreſſant de traiter; c'eſt
ce qui a engagé M. le Chevalier de
Beaurain de l'annoncer & de la propofer
par ſouſcription en 1772. Cette entrepriſe
a été parfaitement accueillie. La
liſte nombreuſe des Souſcripteurs qui ſe
trouve ornée des premiers noms du
Royaume , & des Pays étrangers , en eſt
le témoignage. M. le Chevalier de Beaurain
a fait uſage non ſeulement des meilleures
cartes connues , mais encore de
plufieurs qui ne le font pas , & de quelques-
unes manufcrites levées par d'habiles
ingénieurs vers le temps de la Campagne ;
circonſtance très- importante à cauſe du
changement qui arrive néceſſairement
dans un terrein , d'un fiecle à l'autre. Mgr
le Prince de Condé , digne émule du
Héros fon aïeul , a favorifé cette belle
entrepriſe , en permettant que la correspondance
de ſon illuſtre ancêtre , relativement
à la Campagne de 1674 , fût
communiquée pour ce grand ouvrage ,
avec les manufcrits , plans & cartes qui
y ont rapport.
M. le Chevalier Dagueſſeau a bien
voulu entreprendre , à la recommandation
de M. le Chevalier de Chaſtellux ,
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 147
fon ami , qui l'a ſecondé dans ſon abſence ,
la partie hiſtorique de cet ouvrage. Cet
Officier diftingué par ſes lumieres & par
ſes ſervices , n'a épargné ni recherches ni
peines pour donner à cette hiſtoire toute
la clarté & la préciſion dont elle eſt ſusceptible
: & non content de donner à
l'hiſtoire de la Campagne de 1674 toute
l'extenſion & le développement poſſibles ,
M. le Chevalier Dagueſſeau a jugé à propos
d'y joindre une introduction ou tableau
hiſtorique des premieres années de
la guerre de Hollande & des événemens
politiques & militaires qui ont amené &
préparé cette guerre. Ainsi le projet de
cet ouvrage qui n'embraſſoit d'abord que
l'hiſtoire d'une Campagne dans le genre
de celles du Maréchal de Luxembourg ,
s'eſt trouvé , par cette augmentation ,
preſque auſſi conſidérable que celui des
cing Campagnes de ce Général. Au reſte ,
on n'a rien négligé de tout ce qui pouvoit
contribuer au complet de cette histoire
& à la perfection des cartes. Le
tracé des opérations & poſitions militaires
a été fubordonné au texte de l'hiſtoire.
C'eſt dans l'avant - propos & dans
- l'exécution de cet ouvrage , que le Lecteur
pourra prendre une idée des travaux
}
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
1
de M. le Chevalier Dagueſſeau ; nous ajouterons
de ſon excellente critique , de
ſes connoiſſances & de ſes talens. Un ouvrage
de cette nature n'eſt pas fufceptible
d'être préſenté dans un extrait. Il faut le
confulter & le méditer dans ſon enſemble.
ACADEMIES.
1.
Prix extraordinaire proposé par l'Académie
Royale des Sciences , pour l'année 1777.
LAcadémie avoit accordé le titre de
ſon Ingénieur en Inſtrumens de Mathematique
au feu ſieur Langlois ; comme au
premier Artiſte du Royaume en ce genre ;
elle l'avoit accordé de même au ſieur Canivet
ſon neveu , qu'elle avoit regardé
comme l'héritier des talens de fon oncle .
Ala mort de ce dernier , pluſieurs Artiſtes
ſe ſont empreſſés de demander ce titre
vacant ; & l'Académie , toujours réfolue
de ne l'accorder qu'au plus habile&
defirant que ce choix fût fait avec la plus
grande connoiſſance de cauſe, a cru ne
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 149
pouvoir mieux s'en aſſurer , que par le
moyen d'un concours.
✓Mais comme il n'auroit pas été juſte
d'exiger de ceux qui voudront concourir ,
des inſtrumens qui demanderoient des avances
conſidérables , des ſoins & des attentions
ſcrupuleuſes , l'Académie auroit
eu peine à ſe déterminer à annoncer ce
concours , fi la bonté du Roi n'y avoit
pourvu , en affignant , ſur la demande de
l'Académie , pour cet objet , un prix de
2400 liv.
f Elle avertit donc ceux des Artiſtes nationaux
& régnicoles qui ſe ſentiront
capables d'entrer en lice , que pendant l'espace
de trois années , elle recevra les Instrumens
qui feront préſentés au concours:
elle demande un Quart de cercle de trois
pieds de rayon , garni de toutes les pieces
qui peuvent fervir à le rendre d'un usagefür
& commode , & accompagné d'un Mémoire
contenant le détail des moyens qui
auront été employés pour le construire .
Les Ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
premier Mai 1777 incluſivement ;
mais le concours fera ouvert , & les piecés
préſentées ſeront examinées depuis
la publication de ce programme juſqu'audit
terme. Les ouvrages qui viendront
K 3
150 MERCURE DE FRANCE .
après , ne feront pas admis au Concours.
Les Inſtrumens & les Mémoires feront
remis entre les mains du Secrétaire de
l'Académie , qui , après en avoir enregistré
la préſentation , en donnera un récépiſſé
, & ſe chargera de les remettre aux
Commiſſaires nommés par l'Académie ,
qui les examineront , après quoi ils ſeront
rendus aux Auteurs.
L'académie , à fon aſſemblée publique
de la St Martin 1777 , proclamera , dans
la forme uſitée , celui auquel elle adjugera
le Prix & le titre de ſon Ingénieur en
Inſtrumens de Mathématique.
I I.
BESANGON.
L'Académie des ſciences , belles lettres
& arts de Besançon diſtribuera le 24
Août 1775 trois prix différens.
Le premier , fondé par M. le Duc de
Tallard , pour l'éloquence , conſiſte en
une médaille d'or de la valeur de 350 liv.
Le ſujet du diſcours ſera : Combien le
respect pour les moeurs contribue au bonheur
d'un Etat?
Les ouvrages préſentés au concours de
1773 & 1774 , fur l'éloge de Nicolas Perrenot
de Grandvelle , Chancelier de Char
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 151
les - Quint , n'ayant point approché de la
perfection dont il étoit ſuſceptible , ſurtout
pour ceux qui font à portée des manuſcrits
du Cardinal de Grandvelle , dépoſés
à la bibliotheque publique de l'abbaye
de Saint Vincent de cette ville , l'Académie
a cru devoir propoſer encore le
même ſujet , concurremment avec le précédent;
& comme elle aura trois médailles
de 350 liv. chacune , à diſtribuer en 1775
pour l'éloquence , elle ſe déterminera par
le mérite des diſcours , à réunir ou à diviſer
les prix.
L'étendue des ouvrages doit être d'environ
une demi-heure de lecture , ſans les
notes que l'on pourroit y joindre.
Le ſecond prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné à
une diſſertation littéraire. Il conſiſte en
une médaille d'or de la valeur de 250 liv.
L'Académie a déjà propoſé pour ſujet :
Quelle est l'origine de l'autorité concurrente
des Evêques & des Comtes dans les cités
des Gaules , & en quel temps les Prélats
du royaume de Bourgogne ont - ils obtenu le
titre & les droits de Prince d'Empire ?
La diſſertation ſera d'environ trois
quarts - d'heure de lecture , fans y comprendre
les preuves.
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
Le troiſieme prix , fondé par la Ville
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv , deſtinée
à un mémoire fur les arts.
On demande s'il eſt poſſible d'établir des
moulins à vent ou des moulins à bateaux
dans les environs de Besançon , & quelle
feroit la meilleure forme à leur donner , eu
égard à l'impétuoſité des vents & à la lenteur
de la riviere. Les auteurs ſont invités de
combiner l'utilité & la dépenſe des nouvelles
conſtructions que l'on propoſe ,
avec les avantages & les inconvéniens des
moulins qui ſubſiſtent actuellement.
Ils ne mettront point leurs noms à leurs
ouvrages , mais ſeulement une deviſe ou
ſentence , à leur choix ; ils la répéteront
dans un billet cacheté , qui contiendra
leur nom & leur adreſſe : ceux qui ſe feront
connoître ſeront exclus du concours.
Les ouvrages feront adreſſes , francs de
ports , à M. Droz , conſeiller au Parlement
, ſecrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier mai 177.5.
Pour faciliter les recherches & les expériences
des perſonnes qui ſe livrent à la
partie hiſtorique & aux arts , l'Académie
continuera de propoſer les ſujets à l'avance.
A
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 153
Elle demande pour 1776: quel degré
d'autorité les Empereurs ont - ils confervé
dans les Gaules après l'établiſſement des
Barbares?
Pour 1777. Quelles sont les causes &les
caracteres d'une maladie qui commence à attaquer
plusieurs vignobles de Franche - Comté
, les moyens de la prévenir ou de la guérir?
On s'apperçoit dans la province , depuis
quelques années ſeulement , du dépériſſement
de certaines vignes qui produiſoient
beaucoup auparavant: les feuilles
friſées & racornies , la petiteſſe du raifin,
la noirceur du bois dans l'intérieur ,
la difficulté de provigner de nouveaux
ceps dans la place où les anciens ont péri
, annoncent qu'il eſt inſtant de prévenir
cette eſpece d'épidémie.
L'auteur de la médecine expérimentale ,
imprimée à Paris chez Ducheſne en 1755 ,
fait mention d'une pareille maladie des
vignes , qui a commencé dans la Haute-
Autriche , & qui s'eſt enſuite étendue ,
comme une espece de peste , dans l'Allemagne
, où on l'appelle Glaber. Si nos
vignes n'en ſont pas encore infectées , le
dépériſſement dont on adonné les ſymptômes,
cauſé peut - être par les hivers re
K5
$54 MERCURE DE FRANCE.
goureux , & par l'édification de nouveaux
plants dans des lieux peu propres àcette
eſpece de culture , pourroit dégénérer en
glaber , & c'eſt ce qu'il s'agit de prévenir.
III.
BORDEAUX.
L'Académie royale des Belles- Lettres ,
Sciences & Arts de Bordeaux , annonce
qu'un Citoyen zêlé pour le bien public
a deſtiné une ſomme de 500 liv. à un
ouvrage qui indiquera la meilleure maniere
de tirer partie des landes de Bordeaux
quant à la culture & à la population. L'Académie
propoſe ce ſujet intéreſſant
pour l'année 1776.
SPECTACLE S.
1
OPERA.
L'AC'AACADDÉÉMMIIEE' royale de Muſique continue
les repréſentations d'Orphée & d'Eurydice
, drame héroïque en trois actes ,
en attendant Afolan , opéra nouveau dont
la muſique eſt de M. Floquet.
M. le Gros n'a point abandonné fon
1ôle , quoique très-fatiguant , fur-tout par
,
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 155
le jeu des paſſions & par l'expreſſion des
ſentimens exaltés de l'amour , de la douleur
, du déſeſpoir , qu'il rend avec autant
de vérité que d'énergie.
C'eſt une juſtice que l'on doit rendre
à ſon zêle auſſi ſoutenu que ſes talens
ſont ſupérieurs .
L'Orcheſtre ſi juſtement renommé de
ce ſpectacle n'a jamais mieux répondu
à la haute idée que l'on a de ſon exécution,
de fa préciſion & de fon intelligence.
Il fait unité & un enſemble parfait
avec le chant , l'action & les danſes.
Nous devons en particulier des éloges à
M. Rault célebre flûte , qui ſemble ſe
furpaſſer dans le long récit & dans l'accompagnement
intéreſſant qu'il fait entendre
dans cet opera , & qui eſt géné
ralement applaudi & diftingué par les
Amateurs ſenſibles .
Mlle Laguerte joue depuis peu le rôle
d'Eurydice avec le plus grand ſuccès,
Cette Actrice a tous les avantages que
peuvent donner pour le Théâtre , la figure
, une belle voix , une prononciation
nette , un jeu aiſé , beaucoup d'intelli
gence, de la ſenſibilité & un goût de chant
formé par l'étude & ſecondé par le ſentiment.
C'eſt principalement par les ſoins
& par les talens de M. Feret, premier
156 MERCURE DE FRANCE.
Maître de chant de l'Académie , que
cette Actrice eſt parvenue à jouer & à
chanter ainſi avec éclat un rôle d'unemufique
expreſſive & d'une exécution dif
ficile.
Mile Mallet , Eleve de M. le Gros ,
a auſſi débuté ſur ce Théâtre , & a été
très - accueillie. Elle joue avec applaudisſement
le rôle de l'Amour. Cette jeune
Actrice précédemment attachée à la mufique
de M. le Duc de Noailles , & qui
a été entendue & applaudie au Concert
Spirituel & à celui des Amateurs , eſt
excellente muſicienne : elle a un très bel
organe , avec tous les avantages qu'il faut
pour réuffir. Elle a de plus profité des
conſeils de M.le Gros , bien capable de
guider & de perfectionner ſes talens.
COMÉDIE FRANÇOISE .
RIEN IEN de nouveau à ce Spectacle. On
ſe diſpoſe à y donner inceſſamment les
Amans généreux , comédie nouvelle en
cing actes en proſe , imitée de l'Allemand
par M. Rochon qui a déjà donné
à ce théâtre pluſieurs pieces agréables
que l'on y revoit avec plaiſir.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 157
M. le Kain , cet Acteur célebre , qui
eſt regardé à tant de juſtes titres comme
un parfait modele de la déclamation &
de l'action dans la Tragédie , a reparu
dans l'Orphelin de la Chine , dans Britannicus
, dans Mahomet , &c. & a attiré
un concours prodigieux de Spectateurs
empreſſés de l'admirer & de l'applaudir.
Il eſt vrai qu'il ne peut-être mieux ſecondé
que par les talens ſupérieurs de
M. Brifart , ſi intéreſſant & fi vrai dan's
fon jeu ; par M. Molé , qui met dans
ſes roles tant d'ame , tant d'énergie & de
pathétique , par Mlle Dumeſnil , dont on
connoît le jeu fublime & paſſionné; par
Mde Veftris , qui a l'art de développer &
de nuancer tous les ſentimens ; par Mlle
St Val qui a le talent de faire oublier l'actrice
, pour y ſubſtituer le perſonnage
qu'elle repréſente ; par Mlle Doligni , ſi
intéreſſante , fi admirable dans les rôles
qui lui ſont confiés ; enfin par Mlle de
Raucour qui a tant de moyens pour s'élever
juſqu'à la paſſion & la grandeur des
perſonnages qu'elle joue : témoin le rôle
de Palmire dont elle a exprimé l'indigna
tion , la fierté & les ſentimens avec autant
d'énergie que de vérité.
158 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE .
LESES Comédiens Italiens ont donné le
ſamedi premier Octobre , la premiere re
préſentation du Retour de Tendreſſe , comédie
en un acte en vers , mêlée d'ariettes
, muſique de M. Mereau.
Le Retour de Tendreſſe eſt tiré de là
Réconciliation Villageoise , comédie en
un acte en profe , que feu M. Poinfinet
avoit miſe au Théâtre d'après le plan qui
lui en avoit été donné par M. de la
Ribardiere en 1765. M. Anſeaume a
fait beaucoup de changemens dans cette
piece, foit pour le plan , foit en la met
tant en vers & en ariettes. L'intrigue
en eſt fort ſimple & fournit des ſcenes
de caractere & de ſituation. Rofe &
Colin s'aiment ; mais le ſuccès de leurs
amours dépend de la bonne intelligence
de Lucas & de Perrette , pere & mere de
Roſe. Babet , jeune ſoeur de Roſe , annonce
à ces amans , comme une grande
nouvelle , la réconciliation du mari &
de la femme. En effet , ils paroiffent
s'aimer ; ils ſemblent même conſentir à
l'union des amans. Mais Lucas ayant
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 159
dit, par malheur , qu'il vouloit diſpoſer,
de la main de ſa fille , ce mot révolte
Perrette. La querelle revient dans le
ménage: tout eſt brouillé au point que
les amans déſeſpérés ont recours au
Bailli qui leur promet ſes ſervices. Lucas
veut quitter ſa femme & le Village.
Il vend ſes vignes au Bailli qui les achetre
1000 liv. L'argent qu'il dépoſe chez
lui eſt trouvé par ſa femme , qui s'en fert
pour engager le Bailli à faire caffer fon
mariage. Lucas , furieux d'avoir été
volé , & voulant toujours s'en aller ,
vend ſa maiſon encore 1000 liv. au Bailli
qui ſe met ainſi en poſſeſſion de tous
leurs biens. Cependant le mari & la femme
commencent à ſe repentir de leur fé
paration. Ils ſe réconcilient ; mais ils
font au comble du malheur , apprenant
l'un de l'autre la privation de leur fortu
ne. Le généreux Bailli ne tarde pas à
les conſoler , en leur diſant qu'il n'a vou
lu que leur faire connoître les malheurs
cauſés par la méfintelligence. L'homme
&la femme ſe réconcilient de bonne foi ,
& le mariage des deux amans eſt la ſuite
de leur retour de tendreſſe. M. Anſeaume
entend très - bien le dialogue & la
tournure des airs ou paroles propres à la
160 MERCURE DE FRANCE.
muſique ; c'eſt ce qui a été particulière.
ment remarqué dans ce Drame.
M. Mereau , excellent compoſiteur , a
mis beaucoup d'expreſſion & d'effet dans
ſa muſique ; ſes motifs ou ſujets de chant ,
font bien choiſis & ſupérieurement traités.
Il a été généralement applaudi. On
pourroit peut-être defirer qu'il s'étudiật à
appliquer plus particulièrement le caractere
& l'expreffion propres à la muſique ,
au ſentiment & à l'état des perſonnages ;
ce qui lui doit être d'autant plus facile ,
qu'il poſſede ſon art , & qu'il peut le maîtrifer.
Cette piece eſt parfaitement jouée
par Mde Billioni , dont la voix ſenſible
& délicate eſt en même temps conduite
avec tout l'art & le goût poſſibles ;
par Mlle Beaupré qui met dans ſes rôles
beaucoup de grace & d'ingénuité , par
Mde Bérard qui joue avec beaucoup de
feu & de vérité ; par M. Trial , bon acteur
& chanteur excellent ; par M. Nainville
qui plaît également par ſa belle voix ,
par ſon chant& par ſon jeu ; par M. Julien,
dont les talens pour le chant &pour
l'action ſont juſtement applaudis.
NOTICE
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 161
NOTICE biſtorique fur M. Mariette.
Pierre - Jean Mariette , ſecrétaire du Roi ,
contrôleur de la Chancellerie , amateur honoraire
de l'Académie de Peinture & Sculpture , &
afſocié de l'Académie de Florence , naquit à Paris
le 7 Mai 1694.
Son pere , qui ſe diftingua dans l'art de la gravure
dont il faiſoit ſa profeſſion , lui donna une
éducation analogue) à l'état qu'il devoit embrasfer.
La maiſon paternelle fut ſa premiere école ;
les leçons & les exemples ne lui manquerent pas .
Il fit ſes humanités au college des Jéſuites , &
ſa rhétorique ſous le célebre Pere Porée.
L'eſprit , la vivacité , une mémoire des plus
heureuſes , un goût décidé pour le travail , s'an .
noncerent de bonne heure chez M. Mariette .
En 1717 , il fit le voyage d'Allemagne & demeura
à Vienne pendant deux ans. S. A. S. le
Prince Eugene de Savoie l'honora d'une protection
particuliere , & le chargea de l'arrangement
du cabinet d'eſtampes de S. M. Imp. Charles VI.
M. Mariette paſſa enfuite en Italie , le centre des
beaux arts ; il parcourut , avec des yeux obfer .
vateurs , les chef- d'oeuvres en tout genre que cet.
te patrie de Raphaël , de Michel-Ange , du Bernin
, du Titien , &c. offre à chaque pas aux amateurs
éclairés. La comparaiſon que M. Mariette
eut ſouvent occafion de faire de ces précieux
monumens du génie , perfectionna ſon goût
naturel & lui procura ce tréſor de connoiſſances
qui devoit un jour le rendre une des lumieres de
fon fiecle pour tous les objets relatifs au dedin.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
En 1741 , la famille de feu M. Crozat dont if
avoit toujours été l'ami , le pria de fe charger de
la direction de la vente de ſes deffins & pierres
gravées . Il en fit un catalogue raiſonné : ce catalogue
fera toujours confulté avee fruit par les
amateurs , parce que M. Mariette a joint aux
deſcriptions des deffins , de très bonnes remarques
critiques ſur le génie, le ſtyle & la maniere
de defliner des principaux artiſtes.
Ce fut à cette vente qu'il augmenta ſa riche &
précieufe collection de deſſins qui ſe trouve aujourd'hui
dans ſon cabinet. Le recueil d'eſtampes
qui eſt auſſi très-confidérable & du plus beau
choix , avoit , quant à ce qui regarde les productions
des anciens graveurs , été commencé par
le pere de M. Mariette. Ce cabinet , fi connu
dans toute l'Europe par la voix de la renommée ,
le ſera bientôt plus particulierement par le catalogue
* qu'en doit faire le ſieur Bafan , auteur du
dictionnaire des Graveurs .
* Ce catalogue peut , entre les mains de M. Basan ,
devenir très- instructif. Il est affez ordinaire , dans un
catalogue raisonné d'estampes , de les ranger par écoles
enforte qu'un artiste qui a gravé d'après des peintres 1-
taliens , François , Flamands , &c. a fes ouvrages diſtribués
dans ces trois Ecoles . Mais ne seroit - il pas plus
fimple , pour les recherches & la commodité des amateurs,
de former le catalogue d'estampes de M. Mariette , puisque
sa collection est affez complette, par ordre chronologique
de graveurs ? Ceux qui affectionneroient un artiste
plus qu'un autre pourroient , par cette méthode,
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 163
En 1750 , l'Académie royale de Peinture & de
Sculpture l'admit au nombre de ſes Honoraires
Afſociés libres.
M. Mariette étoit conſidéré d'un grand nombre
de perſonnes diftinguées par leurs places &
leurs talens. M.le Comte de Maurepas , dont
l'eſtime eſt un éloge , l'a toujours honoré de la
fienne. M. le Comte de Caylus étoit fon ami particulier.
Les célebres artiſtes Watteau , le Moyne
, Coypel , Bouchardon , Vanloo , &c , &c.
ont vécu avec lui dans la plus grand intimité , &
avoient dans ſes lumieres la plus grande confiance .
voir d'un coup-d'oeil la suite de ses productions. Un autre
avantage qui en résulteroit , seroit de préſenter aux
lesteurs les progrès ſucceſſifs de la gravure ; ouvrage qui
manque absolument dans nos bibliotheques. Les amateurs
pourroient observer facilement dans un pareil catalogue
les graveurs qui ont fait époque dans leur art & ont le
plus contribué à ſa perfection. Ils se convaincroient par
eux-mêmes que nos plus célebres graveurs modernes , en
s'éloignant de la pratique de Wischer , de Bolswert , de
Pontius , de Vosterman , dont il se trouve des oeuvres
complettes dans la collection de M. Mariette , n'ont point
fait faire un pas de plus à la gravure. Ils ont , par
la manoeuvre d'un burin net & pur , donné plus de propreté
& de douceur à leurs estampes ; mais ils ont beaucoup
perdu de la force , du coloris & de l'effet que les
graveurs Flamands Savoient répandre dans leur gravure
qui d'ailleurs , par la variéte de ſes travaux , étoit trèspropre
à caractériser les différens objets .
L2
64 MERCURE DE FRANCE .
1
11 étoit confulté dans toutes les matieres du
reffort des arts ; & fon jugement étoit adopté de
préférence. Il y portoit cet oeil obfervateur à
qui rien n'échappe. M.. Mariette , pour mieux
approfondir fes connoiffances en ce genre , em
brafla différentes fortes d'études. Il poſſedoit le
latin , l'italien ſupérieurement ; & , depuis plufieurs
années , il avoit appris l'anglois .
Il s'étoit appliqué particulièrement à la ſcience
des medailles & pierres gravées . L'excellent
Traité qu'il en a donné en 2 vol. in fol. eſt rempli
de ſavantes recherches qui lui mériterent les
plus grands éloges & lui donnerent un rang parmi
les bons écrivains . Nous avons auffi de cet amateur
éclairé une lettre adreſſée à M. le Comte
de Caylus fur Léonard de Vinci , dont il a écrit
la vie & tracé le caractere ; une autre lettre fur
la fontaine de la rue de Grenelle ; une troiſieme
lettre fur les ouvrages de Piranesi . On trouve ,
dans cette derniere lettre , des réflexions lumineuſes
qui ne font pas relatives aux arts ſeuls , mais
dont l'application peut fe faire à l'éloquence , à
la poéſie & à la philoſophie des Romains.
M. Mariette menoit une vie affez retirée , &
ne ſe plaifoit jamais mieux que dans fon cabinet.
Les arts , qu'il ne ceſſa de cultiver , lui procurerent
ce calme intérieur & le firent jouir de ces
plaiſirs de l'eſprit qui nous rendent la retraite fi
douce , & contribuent le plus à notre bonheur.
Pere heureux , ami fidele & zélé , d'une probité
exacte & vraie , d'une humeur douce , conci
liante , toujours égale ; toutes ces qualités rendoient
fon commerce for & intéreſſant . Il a fini
ſa carriere le 10 Septembre 1774 , après une maladie
longue & douloureuſe ; il étoit âgé de 80
ans & 4 mois .
OCTOBRE. 11. Vol. 1774. 165
AVIS touchant une nouvelle Edition ,
grand in quarto , des Aventures de
Télémaque .
LE
LE Sr Monnet , de l'Académie Royale
de Peinture , & le ſieur Tillard , Graveur
, ont donné , il y a plus d'un an , un
Profpectus par lequel ils ont annoncé
qu'ils ſe diſpoſoient à mettre au jour les
principaux ſujets des Aventures de Télémaque
en une ſuite de 72 Eſtampes ,
grand format in quarto. Les Libraires qui
ont le privilege du Télémaque , ont également
annoncé qu'ils donneroient de leur
cộté une édition du texte de cet immortel
ouvrage , dans le même format que les estampes.
Descontre- temps & des diſcuſſions aux
quelles ni les uns ni les autres ne devoient
pas s'attendre , ont retardé l'exécution
de leur projet : mais à préſent quela justice
du Magiſtrat a levé tout obſtacle , & que
leur édition eſt la ſeule qui doive avoir
lieu , ils ont repris cette entrepriſe avec
d'autant plus d'ardeur , que la maniere
dont le Public a accueilli la premiere li-
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
vraiſon des estampes, ne peut que les en
courager,
Ainfi les ſieurs Monnet & Tillard avertiſſent
qu'ils diſtribuent à préſent le ſecond
cahier compofé de fix eſtampes nouvelles ,
&que le troiſieme cahier paroîtra vers le
commencement de l'année prochaine. Ils
auront foin , pour ce qui doit ſuivre , de
prévenir par les Papiers publics , du temps
auquel chaque livraiſon ſe fera. Leur intérêt
& fur- tout leur honneur étant attachés
à la plus promte exécution , ils promettent
d'apporter tout le zêle& tous les foins dont
ils font capables , pour répondre à l'accueil
favorable dont le Public a daigné honorer
leur premieres productions . Les perſonnes
qui n'ont point encore ſouſcrit , & qui
voudront juger du mérite deleur travail ,
pourront voir les eſtampes déjà gravées ,
& les autres , à mesure qu'elles paroîtront,
chez le fieur Tillard , Graveur , Quai des
Augustins , & chez les libraires afſociés.
Le prix de chaque cahier formant fix Estampes
eſt toujours de 8 liv.
Quant aux libraires , ils ne peuvent
que répéter ce qu'ils ont avancé dans le
premier Profpectus , qu'ils feront tous
leurs efforts pour que la partie Typographique
réponde aux foins & aux talens des
CG
OCTOBRE . II. Vol. 1774 167
1
Artiſtes pour la Gravure. Les perſonnes
qui connoiſſent les belles éditions des
Voyages en Sibérie par M. l'Abbé Chappe
, ou le Traité des arbres à fruit par M.
Duhamel ; peuvent prendre par ces Ouvrages
une idée de l'édition qu'ils projettent.
Ils ſe propoſent de mettre à la tête
un Portrait de M. de Fénélon d'après le
tableau original qui eſt dans la Famille ,
ainſi que fon éloge hiſtorique ; en un
mot , ils tâcheront de ne rien laiſſer à deſirer
, foit pour le papier , foit pour le caractere
,& ils ſe feront un devoir de profiter
des vues & des lumieres qu'on voudra bien
leur donner pour tout ce qui pourra contribuer
à rendre cette édition parfaite.
Les libraires font ſeulement obſerver
qu'il n'en eſt pas d'un livre comme d'une
eſtampe , & qu'avant de commencer à
imprimer un livre , il faut fixer le nombre
d'exemplaires auquel on veut le tirer .
C'eſt pourquoi ils invitent les Amateurs
des belles éditions qui voudront ſe procurer
celle-ci , de fe faire inferire chez eux
- d'ici à la fin de la préſente année 1774 ,
parce qu'ils fe régleront pour le nombre
d'exemplaires qu'ils en doivent tirer , fur
celui des perſonnes qui ſe feront fait inscrire.
Cette inſcription ne fera contrac-
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
ter aucun engagement , & ne conſtituera
dans aucune dépense: on fera libre de
prendre le Texte ſans les eſtampes ou les
eſtampes fans le texte. Les libraires n'ont
d'autre but dans cette demande , que
d'éviter de ne pas fatisfaire le Public s'ils
ne tiroient qu'un trop petit nombre
d'exemplaires , ou de faire une entrepriſe
onéreuſe pour eux- mêmes , s'ils en tiroient
un trop grand nombre. On pourra cependant
trouver un petit avantage à ſe faire
infcrire des premiers ; & fi les libraires
de leur côté y joignent quelques eſtampes
, telles que le portrait de M. de Féné-
Ion , ils ſuivront fidélement , pour la livraiſon
des épreuves , la date à laquelle
les perſonnes ſe ſeront fait infcrire. Le
Texte du Télémaque pourra former deux
volumes avec les estampes, Ce ferontles
dépenſes qu'on fera obligé de faire qui décideront
le prix de cette édition qui pourra
aller d'un louis à dix écus.
Les perſonnes de province qui ſouhaiteront
envoyer leurs noms , ſont priées
d'affranchir les lettres.
Les libraires aſſociés chez leſquels on
peut fe faire infcrire font ,
Les Freres Eſtienne.
La Veuve Barois.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 169
Aumont , au Pavillon du College des
Quatre- Nations.
Brocas.
Barbou .
ARTS.
GRAVURES.
I.
Avènement de Louis Auguſte XVI & de
Marie Antoinette d'Autriche au Trône de
France , en Mai 1774 ; allégorie inventée
, deſſinée & gravée par le ſieur
Patas , & par lui préſentée à leurs
Majeſtés avec ces vers :
De cet autel où le Génie
A placé vos auguſtes traits ,
Qui ne voit pas l'allégorie
N'a pas le coeur de vos Sujets.
CETTE eftampe , d'une compoſition
ingénieuſe & d'une exécution agréable ,
a II pouces environ de hauteur & huit de
largeur ; on la trouve chez le ſieur Patas ,
Hotel des Urſins , derriere St Denis de
la Chartre.
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
I I.
1
Portraits en médaillons de Louis XVI ,
Roi de France , & de Marie - Antoinette
, Archiducheſſe d'Autriche
Reine de France ; gravés par Cathelin
, Graveur du Roi.
Ces portraits , ſi intéreſſans & fi recherchés
par la Nation , font rendus avec
beaucoup de foin & de talent. On les
trouve chez Bligny , cour du manege
aux Tuileries.
e
III.
La vieille Flamande & la jeune Flamande ,
gravées dans la maniere du deſſin au
crayon rouge par Vangeliſty , d'après
les deſſins originaux de Vicher. La
grandeur eſt de 10 pouces , la largeur
de 8. Prix , chaque eſtampe I liv. 10 f.
Autre portrait pareillement dans la maniere
du crayon , d'après M. Ville fils qui
s'eſt repréſenté lui-même. Prix 1 liv.
4 Γ.τ.
Ces gravures font très -bien traitées ,
&annoncent beaucoup de talent ; elles
ſe vendent à Paris chez MM. Buldet &
Iſabey Marchands , rue de Gefvres.
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 171
IV.
:
Débarquement des vivres ; eſtampe d'en.
viron 10 pouces de largeur & 7 de hauteur
, gravée par Martini d'après un tableau
de Berghen. La compoſition eſt riche
& variée ; la gravure eſt d'un effet
pittoresque , d'un travail ſpirituel & délicat.
Prix , I liv. 10 f. A Paris chez Mar.
tini , rue de Sorbonne , paſſage St Benoît.
v.
Cris de Paris , gravés d'après les deſſins
de M. Poiffon ; dédiés à M. Bignon ,
Bibliothécaire du Roi. A Paris , chez
le ſieur Poiſſon , Cloſtre St Honoré ,
maiſon de la Maîtriſe , au fond du
jardin.
Cette collection amusante ſera compoſée
de 72 figures formant douze cahiers
chacun de ſix feuilles: les fix premiers
cahiers paroiſſent préſentement ;
les fix autres paroîtront ſucceſſivement
&fans interruption.
Le prix des douze cahiers en papier /
ordinaire eſt de 7 liv. 4 f. ce qui revient
à 12 f. le cahier ; en beau papier & brochés
12 liv.
172 MERCURE DE FRANCE.
L'on trouve chez l'Auteur différentes
eſtampes dont les prix font marqués fur
fon catalogue.
V I.
Portrait en médaillon de M. Armand-
Thomas Hue , Chevalier Marquis de
Miromesnil , Garde des Sceaux de France
, gravé par le Beau ; & fe diſtribue
chez lui , rue St Jacques , maiſon de
la Ve. Ducheſne , rue St Jacques.
Ce portrait eſt accompagné des attributs
des ſciences & des lettres que ce Magiftrat
cultive & qu'il protege avec autant
de lumiere que de bienfaiſance. La
gravure eſt faite avec ſoin.
On trouve à la même adreſſe le Portrait
de Louis- Henri Joſeph de Bourbon-Condé
Duc de Bourbon ; médaillon orné des
fleurs qui conviennent à l'éclat de ce jeune
Prince , & de lauriers que lui promet,
tent ſon nom , ſon amour de la gloire &
fes vertus.
Chacun de ces portraits eſt du prix de
12 fols.
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 173
MUSIQUE.
I.
SOUSCRIPTION.
Recueil d'airs & de duos de la compoſition
de MM. le Gros , penſionnaire du Roi
& de l'Académie royale de musique ; &
Deformery , Acteur du Théâtre Italien.
CE recueil contiendra ſeize airs & huit
duos avec accompagnement de violon ,
alto & baſſe.
Ces parties d'accompagnement feront
ſéparées pour la facilité de l'exécution.
Le prix de la ſouſcription eſt de 24 1.
pour Paris , en obſervant que les perſonnes
de la Province ſe chargeront du port.
On ſouſcrira juſqu'au premier Janvier
1775 chez le ſieur le Gros, l'un des Auteurs
, rue de Richelieu , au coin de la
rue des petits -champs , vis-à-vis la Bibliotheque
du Roi.
Ce recueil paroîtra dans le courant
du mois de Février ; de maniere que tous
174 MERCURE DE FRANCE.
les Soufcripteurs pourront faire retirer
leurs exemplaires pour en jouir au premier
Mars prochain.
Un recueil d'airs de M. le Gros , ce
nouvel Orphée qui met tant de goût &
d'expreffion dans ſon chant , doit exciter
l'attention des Amateurs. Ils feront flattés
de trouver l'occaſion d'honorer le talent
diftingué.
I I.
९.
Recueil d'Airs & Ariettes choisies avec
accompagnement de Guittare ou Mandore ,
dédié à Madame la Marquiſe de Brulard
par Mlle Péan ; oeuvre IF. Prix , 7 liv. 4 f.
A Paris , chez l'auteur , rue du Sépulcre ,
vis - à - vis la petite rue Taranne , fauxbourg
St Germain ; M. Jolivet , rue
Françoiſe , & aux Adreſſes ordinaires de
Muſique.
:
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 175
LETTRE de M. le Chevalier de Cubieres .
FIGURE DE HENRI IV.
::
M. Glockner eft auteur d'une belle figure de
Henri IV , que tout Paris a vue avec admiration .
Au talent d'imiter la nature , cet Artiſte habile
joint le mérite de penſer avec beaucoup de finesſe.
C'eſt lui qui m'a fourni les idées des vers
que je vous envoie. C'eſt un joli diamant qu'il
m'a donné à tailler , & que j'ai gâté peut- être .
Je ne m'en ferois jamais vanté , ſi je n'euſſe été
fier d'entrer pour quelque choſe dans un hommage
rendu à la vertu.
Jefuis , &c.
DE CUBIERES DE PALMÉSEAUX.
A Versailles , le 14 Septembre 1774.
VERS préſentés au Roi par M. Glockner ,
auteur de la Figure de Henri IV.
JE rêvais au meilleur des Rois ;
J'admirais ſes vertus , ſa valeur , ſes exploits .
En ce moment le Ciel m'inſpire
Un art merveilleux & nouveau:
Qui de ſes traits chéris préſente le tableau.
On croit voir ce héros Regardez- lea,il reſpire ,
176 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
Diſent tous les Français , en le couvrant de fleurs
Son buſte vénérable eſt inondé de pleurs ."
J'en répands à mon tour , &, croyant voir l'image
Du héros bienfaiſant qui régna fur les coeurs ,
Nouveau Pigmalion , j'adore mon ouvrage.
Mais quel prodige inattendu !
Que de temps , hélas ! j'ai perdu !
Louis parait ; & tout lui rend hommage.
Louis , au printemps de ſon âge ,
Du Roi que figurait mon art imitateur
Offre un modele plein de vie :
On fiffle mon chef-d'oeuvre ainſi que l'inventeur ,
Et l'on court admirer la nouvelle copie.
A mon Henri perſonne ne vient plus ;
Louis en a les traits , & furtout les vertus.
Pour ne plus me laiſſer abattre
Par un revers peu mérité ,
Je ne modélerai jamais de Henri - Quatre
Que d'après Votre Majefté.
L'AMOUREUX DE CINQ ANS ,
Hiſtoire véritable .
Q
AIR : De la petite Poftc.
UE Laujon , dans des vers heureux ,
De quinze ans peigne un amoureux ;
Moi , pour égayer Iſabeau ,
Je vais , fur mon fimple pipeau,
Luj
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 177
Lui chanter les feux innocens
D'un petit amant de cinq ans.
Le Dieu qui regne dans Paphos
Se plait à vaincre les héros ;
Souvent ſur des vieillards glacés
On trouve tous ſes traits lancés ;
Mais il trouble aujourd'hui les fens
D'un petit homme de cinq ans.
Loin des yeux qui l'ont ſu bleſſer ,
Fanfan ne veut plus s'amuser.
Il briſe , au fort de ſon chagrin ,
Cerf- volant , raquette & pantin :
Il exprime tous ſes tourmens
Comme un amoureux de cinq ans:
Mais, près de ſa Divinité ,
Són ame eſt ivre de gaieté.
Alors il ne peut plus parler ;
On le voit rougir & trembler :
Il décele dans ces inftans
Un petit amarit de cinq ans.
Si de ſa Nymphe on dit du mal ,
Ou s'il ſe rencontre un rival ,
Il veut tuer , dans ſa fureur ,
Et le rival & l'impoſteur :
Efin par cent traits différens
İl prouve qu'on aime à cinq ans.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
Tel ſoupirant , ſans vanité
Peut eſpérer d'être écouté.
Il doit toucher l'aimable Iris
Dont ſon jeune coeur eſt épris :
Pallas même agréeroit l'encens
D'un amant qui n'a que cing ans .
ParMile Coffon de la Creffonniere.
HISTOIRE NATURELLE.
J'ai lu , Monfieur , dans le Journal Encyclopédique
du mois d'Août , tome 5, partie 3 ,
deux faits. J'en peux certifier deux pareils , l'un
comme témoin oculaire , l'autre comme m'ayant
été raconté par la perſonne même qui a été guérie
d'une hydropifie.
En 1758 , voyageant au mois de Juillet avec
le Régiment de la Fere , où je ſervois alors , j'ai
vu chez un Marchand CChhaannddeelliieer d'Agen , deux
perroquets éclos depuis peu & fans plumes , on
avoit laiffé au printemps le pere & la mere voler
en liberté dans une grande chambre ; ils
avoient formé un nid avec de la paille & de la
plume , qu'on avoit mis dans un coin ; ils ont
fait deux petits , que j'ai vus &tenus : je ne me
fouviens pas du temps qu'a duré l'incubation ,
&j'ignore fi cette nouvelle famille a vécu , &
fi elle a pu ſe perpétuer. Il ſeroit aiſe de ſavoir
par des perſonnes d'Agen toutes les circonſtanOCTOBRE.
II. Vol. 1774. 179
ces d'un fait que je cite , ex viſu , pour prouver
que celui de Villeneuve - lès - Avignon eſt posfible
puiſque antérieurement il y en a eu un
pareil.
En 1757 , étant en garniſon à Antibes , j'ai
vu débarquer de Corſe M. Cadeau , Capitaine
au Régiment de Flandres , avec Madame fon
épouse ; il me dit qu'il avoit failli mourir d'une
hydropifie ; qu'il s'en étoit guéri en ſe faiſant
frotter d'huile d'olive devant un grand feu ; ce
qui lui occafionna des ſueurs ſi abondantes ,
qu'elles perçoient les mahatteellaass ;; il avouoit que
le remede étoit violent , mais qu'il lui devoit
ſa guériſon. Cet Officier étoit de Sierck , près de
Thionville. Si ſa femme ou lui ne vivoit plus ,
il ſe trouvera encore des Officiers de ce Régiment
(incorporé dans Touraine ) qui peuvent
avoir vu ce que j'ai entendu de la bouche même
de celui qui diſoit en avoir fait l'expérience.
Vous ferez , Monfieur de mon témoignage
l'uſage que vous jugerez à propos : je le rends
en faveur de l'humanité , & pour confirmer un
phénomene qui regarde l'hiſtoire naturelle ; ceux
qui en douteront peuvent , ſans que je me nom:
me , fatisfaire leur curiofité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
:
H** , M**.
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE de M. de Voltaire , à l'Epitre
fur le mois d'Auguste , par M. François
De Neufchâteau.
A Ferney , 31 Auguste 1774.
Le vieux malade , Monfieur , que vous avez
ragaillardi par votre jolie épître ſur le mois d'Au
gute, vous est bien obligé. Vous avez raiſon en
tout , excepté dans les choſes trop flatteuſes dont
vous envirez mon amour propre. Comment ne
vous aimerais-je pas , puifque vous êtes au desfus
des préjugés ? Si vous les combattez tous
avec autant d'élégance & d'harmonie , il n'y en
aura bientôt plus .
Je ſuis trop foible pour écrire de longues lettres
, mais je n'en ſens pas moins vivement le
prix de vos talens & de votre amitié.
VOLTAIRE.
LETTRE de M. le Président d'Alco &
Madame de St P... , au sujet d'une gravure
de M. Roffet , Maître des Comptes.
A Montpellier , le 2 fuillet 1774-
J'AI reçu , Madame , la belle Gravure de M.
Roffet que vous avez bien voulu m'envoyer ; je
vous avoue qu'à la forme de l'envoi , je me
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 181
:
fuis flatté un moment d'être plus heureux que je
ne fuis : mais le rabat , la grande perruque &
la figure même m'ont vivement déſabuſé. Enfin ,
tout eſt agréable de votre part. Je vous remercie
fur- tout de l'occaſion que vous m'offrez de vous
afſſurer que les quatre Vers latins placés au bas
de cette Gravure , & attribués mal à propos ,
tels qu'ils font , au feu Préſident d'Alco , mon
Pere , ne font point le véritable ouvrage de l'Auteur.
Je conçois votre peu d'intérêt pour des
Vers latins ; mais vous êtes juſte , & vous aimez
véritablement vos amis , voilà qui eſt du reffort
de tous les Sexes : ainfi , autant pour vous plaire,
Madame , que pour m'acquitter moi - même de
ce que je dois à la mémoire d'un Pere ſi reſpec.
table , je prends la liberté de placer ici , tout au
long , & dans leur intégrité originale , les Vers
qui ſe trouvent si étrangement mutilés & défigurés
au bas de l'Eſtampe de M. Roffet,
Ille eft Francorum proprio qui carmine primus
Dixit , vina , nemus , jugera , prata , boves ,
Fæmineas Cathedras , ludos , penetralia legum ,
Et varias coluit multus amicitias ;
Et quanquam affiduè cecinit fordentia rura ,
Hic fuit urbis amans , hic fuit urbis amor.
Voilà , Madame les Vers de mon Pere , tels
que je les ai trouvés écrits de fa propre main ,
dans les papiers qu'il ma laiſſés. Je n'ajouterai
point à la hardieſſe d'une citation de vers latins ,
celle d'une mauvaiſe traduction en vers françois ;
vous ne manquerez pas d'amis qui vous les tra.
duiront en bonne profe. Je vous prie de les faire
M 3
182 MERCURE DE FRANCE,
lire à tous ceux qui verront la Gravure ; je leur
laiſſe le plaifir de la comparaiſon . Je dois vous
ajouter , Madame , que feu mon Pere n'a jamais
eu la manie de ſe faire imprimer : il rendoit aux
Lettres un culte ſecret. Il me diſoit ſouvent , avec
cette douce franchiſe que vous lui connoiffiez ,
qu'un Livre in-40. bien plié chez fon Auteur ,
n'avoit jamais fait tort à perſonne ; mais que
quatre Vers imprimés & mauvais , pouvoient
décider de la réputation du plus honnête - homme
du monde. Quant à ces Vers - ci , des raiſons
particulieres l'auroient toujours empêché de conſentir
à leur impreſſion. M. Roſſet auroit dû ren .
dre juſtice aux intentions de mon Pere qu'il
avoue être ſon ami ; il devoit fupprimer les Vers ,
s'il ne ſe ſentoit pas le courage de les rapporter
fidélement.
,
Vous me pardonnerez , Madame , en faveur
du motif de cette longue Lettre , & fur-tout de
vous avoir cité des Vers latins ; je voudrois qu'il
exiſtât une Langue dans laquelle il me fût permis
de vous dire tout ce que vous inſpirez. Soyez
toujours perfuadée du defir que j'ai de vous plaire
, & de la reſpectueuſe confidération avec laquelle
j'ai l'honneur d'être , Madame , &c.
VERS pour le Portrait de S. E. M. le
Cardinal de Bernis.
I
L fut poëte aimable , il devint un grand homme ;
Miniſtre , it protégea la paix & les beaux arts ;
Il a joint aux talens du fiecle des Céfars
La pourpre & les vertus de la nouvelle Rome.
Par M. le P. &Alco.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 183
VERS far le retour de Mde la Comteffe
de Montmorency- Laval à Paris.
DESEs folâtres zéphirs la ſaiſon eſt paſſée :
Les fiers enfans du Nord vont régner en ces lieux.
De leurs jeux inhumains déjà l'ame eſt glacée.
Mais quoi ! Montmorency reparoft à nos yeux!
Par ſa préſence qu'on adore
Nous oublierons les frimats & les vents:
Quand on peut contempler Flore ,
C'eſt toujours être au printemps.
Par Mile Cofonde la Creſſfonniere.
Sur l'usage que les Anciens faisoient
du verre.
PARMI
... Fluviumque liquentem. VIRG.
ARMI les découvertes que nousdevons
aux Anciens , il y en a peu de plus utiles
pour les commodités & pour les plaiſirs
de la vie , que l'invention du verre. Sa
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
beauté , l'usage qu'on en peut faire , &
ſa fuſibilité qui le rend ſuſceptible de tant
de formes , font ſi bien connues qu'il feroit
inutile de s'arrêter la-deſſus. Si nous
en croyons Pline , cette découverte eft
due au haſard : quelques négocians venant
de la Phénicie chargés de nitre , &
ne trouvant pas de pierres ſur le bord du
Belus pour foutenir leurs trépieds , s'aviferent
de ſe ſervir de morceaux de nitre ,
qui s'enflammerent bientôt , s'incorporerent
avec le ſable & ſe fondirent en ruisſeaux
d'une liqueur transparente , qui ,
s'étant repofée , leur fit voir la maniere
de faire du verre : cette découverte peut
être placée mille ans avant la naiſſance
de Jéſus Chriſt.
Dans un livre * fauſſement attribué à
St Clément , on parle de colonnes de verre
d'une grandeur & d'une hauteur prodigieuſes;
mais le plus fameux ouvrage
en verre eſt le théâtre que Scaurus fit
conſtruire pendant qu'il étoit Edile : c'étoit
le plus beau morceau qui ait jamais
exiſté. Ce théâtre avoit trois étages ornés
de trois cents-foixante colonnes. Le
premier étage étoit tout de marbre , le fe-
Les Récognitions.
OCTOBRE . II . Vol. 1774. 185
cond tout incruſté de verre en moſaïque ;
ornement juſqu'alors inconnu & qui n'a
jamais été imité depuis. Le troiſieme étoit
de bois doré ; les colonnes du premier étage
avoient 38 pieds de hauteur. Trois
mille ſtatues de bronze placées entre les
pilliers rendoient ce théâtre le plus noble
& le plus ſomptueux que l'on ait jamais
vu. Outre cette maniere d'employer le
verre , les Anciens , auſſi bien que les
Modernes , en ont fait uſage dans la vie
ordinaire : les petits maîtres Grecs & Romains
, comme les petits maîtres de nos
jours , s'en fervoient pour s'y regarder ;
les Dames Romaines , comme les modernes
, le confultoient à leur toilette.
Pline * nous dit les uſages principaux
qu'on faiſoit des miroirs. Selon lui , il
n'y avoit pas de ville plus renommée pour
l'art de faire les glaces , que celle de Sidon :
c'eſt là qu'on a découvert le ſecret de faire
les miroirs ; & , quelques lignes plus
bas , parlant de miroirs noirs faits à l'imitation
du jayet , il nous rapporte qu'on
les plaçoit parmi les miroirs ordinaires ,
exprès pour tromper ceux qui venoient
s'y regarder , & qui , au lieu de trouver
Hift. nat. XXXVI , 26.
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
leur chere perſonne , ne voyoient qu'une
ombre imparfaite; car tel étoit l'effet que
produifoient ces miroirs obfcurs. Le même
auteur nous apprend que le verre étoit
un des grands ornemens des alcoves des
Anciens ,& que pour la première fois on
fit des jattes &des coupes de verre blanc
ſous le regne de Néron , qui imitoient
fort bien le cryſtal de roche : on le faiſoit
venir de l'Egypte , ſur tout d'Alexandrie.
Il étoit très - eſtimé à Rome ,
&les curieux l'achetoient à haut prix.
Le verre trouvoit auſſi place dans les
bibliotheques des Anciens , dont la ſphere
de glace , ou les globes céleſtes inventés
par Archimede , & qui ſervoient à
repréſenter le mouvement apparent des
cieux , faifoient l'ornement principal ;
il eſt probable , malgré l'opinion commune
, que les télescopes ou lunettes à
longue vue ne leur étoient pas inconnues
; car un des Ptolomées, Roi d'Egypte
, avoit fait conſtruire une tour , ou obſervatoire
dans la même île où on avoit
élevé le fanal d'Alexandrie , du fommet
duquel on pouvoit diſtinguer à cent lieues
les vaiſſeaux qui venoient faire une des
cente ſur leurs côtes ; ce qui n'auroit pas
été praticable ſans le ſecours des téles-
:: 4
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 187
copes. Les Anciens ſe ſervoient auſſi du
verre dans leurs jeux , comme dans celui
de paume de verre , vitrea pila ; ceux qui
s'amuſoient à ce jeu tenoient leurs deux
mains en l'air , une pour attraper la paume
qu'on leur avoit jetée , & l'autre
pour la renvoyer. Le mérite de ce jeu
conſiſtoit à ne point laiſſer tomber la bal-
-Ie; car celui qui la caſſoit perdoit la partie.
Un Romain nommé Urſus Togatus
, en fut l'inventeur , & on ajugé àpropos
de faire paſſer ſon nom à la poſtérité
par une inſcription qu'on peut voir
dans la collection de Gruter. Les Anciens
connoiſſoient auffi l'art de peindre ſur le
verre qui fleuriſſoit il y a quelques fiecles
en Europe , & dont il reſte encore de
beaux morceaux dans pluſieurs Egliſes.
Selon Pline , ils y peignoient en toutes
fortes de couleurs & imitoient parfaitement
bien toute eſpece depierres précieuſes.
Juſqu'ici nous avons vu que le verre
entroit dans les amuſemens des Anciens
; qu'il les aidoit à parer leur perfonne
, à orner leurs maiſons & fervoit à
perfectionner leurs études ; mais ce n'eſt
pas tout: il les ſuivoit dans leurs tombeaux;
car les Romains enſeveliſſoient
avec leurs amis dans des urnes de verre
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils appeloient urnes lacrymales , les
pleurs qu'ils avoient verſés à leur mort.
Après l'établiſſement du Chriftianiſme
Fon ne ſe ſervit plus de ces urnes , quoique
quelquefois on trouve dans les tombeaux
de martyrs des fioles de verre
qu'on croit avoir été remplies du ſang
qu'ils avoient répandu pour foutenir la
vérité de la foi chrétienne. A l'égard des
fenêtres vitrées telles que les nôtres , on
peut croire , felon ce que dit St Jérôme ,
qu'elles étoient en uſage dans le cinquieme
ſiecle : avant ce temps les Romains
ſe ſervoient pour leurs fenêtres & pour
leurs litieres d'une eſpece de tale qu'ils
appeloient lapis fpecularis , fur quoi cependant
les Savans font partagés dans leurs
opinions. Séneque parle de ces fenêtres
comme d'une choſe connue long - temps
avant lui : de- là on peut conclure qu'e!.
les étoient à la mode avant la chûte de la
république. Il ne ſera peut- être pas mal-à
propos de parler ici de la malléabilité du
verre , mentionnée par quelques anciens
auteurs. Par malléabilité on entend que
Je verre eft capable d'être travaillé en telle
forme que l'on veut par le marteau
comme l'or , l'argent , &c. , mais cela
étant contraire aux principes de la philo-
,
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 189
fophie naturelle , on peut le regarder
comme une de ces hiſtoires fabuleuſes par
leſquelles des hommes plus érudits qu'éclairés
en ont impofé au monde. Pline eſt
le premier qui en parle ; les autres auteurs
ne font que ſes échos.
A l'égard de l'hiſtoire racontée par Pé
trone , elle ne mérite aucune croyance ,
l'ouvrage entier de ce favori de Néron
n'étant qu'un roman ſatirique ; mais comme
ce conte a été ſérieuſement cité par
des auteurs graves , on s'attendra peutêtre
de le trouver ici. Un artiſte ayant
trouvé le ſecret de rendre le verre malléable
, en fit une coupe d'un ſi grande
beauté , qu'il la croyoit digne d'être préſentée
à l'Empereur, qui la reçut gracieuſement
, en admira la beauté & loua le
talent de l'artiſte , qui , ne ſe ſentant pas
de joie , ôta la coupe des mains de l'Empereur
, la jeta de toute ſa force à terre
fans la caſſer ; enſuite il la ramaſſa , prit
un marteau de ſa poche & raccommoda
auſſi bien que jamais les impreſſions qu'elle
avoit reçues par la violence du coup.
L'Empereur tout étonné , lui demanda ſi
quelqu'un connoiſſoit ſon fecret : il répond
que non ; ſur quoi il donna ordre
de le faire décapiter , diſant que ſi ce ſe
190 MERCURE DE FRANCE .
cret venoit à être divulgué , l'or & l'argent
ſeroient plus communs que la boue.
Traduit de l'Anglois par M. Robert ,
profeſſeur de langue angloife.
REMEDE CONTRE LA TEIGNE.
LETTRE de Florence en Toscane , le
20 Μαΐ 1774.
Voici un exemple de récompenſe de l'hoſpi.
talité. Un Curé de campagne reçut chez lui un
Paſſager , ſoi -diſant Américain , le tint quel
que temps , & lui donna des ſecours : ce galant
homme en partant lui donna par reconnoiffance
un fecret qui guérit en vingt - quatre heures ra..
dicalement la teigne la plus førte , fans douleurs
& fans excoriations . Le Curé a fait des cures
admirables , qui lui produiſoient peu : il tenoit
fon fecret peu en exercice. Son Alteſſe Royale ,
le Grand Duc de Toſcane , qui ne s'occupe que
de faire du bien , a voulu l'acquérir. Il a donné
au Curé 3500 liv. argent comptant , & 2000 liv.
de penſion annuelle ; & S. A. R. a voulu enſuite
que le ſecret fût rendu public par les Gazettes
de Florence.
En voici la traduction : ce remede eſt d'une
grande utilité , ſurtout dans les Provinces où
cemal eſt fort commun , & la dépenſe eſt à portée
du plus pauvre.
Prenez des crapauds vivans ; mettez- les dans
un pot de terre bien verniſſe ; couvrez -le de fon
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 191
couvercle auſſi de terre , ſcellé hermétiquement
pour qu'il ne puiſſe évaporer. Mettez le pot dans
un four bien ardent à pluſieurs repriſes , pour
que les crapauds ſe deſſechent au point de pouvoir
être réduits en poudre. Graiſſez la tête du
malade avec du ſain doux frais ;& femez par desſus
de ladite poudre en quantité , telle que toute
la partie affligée en ſoit couverte ; mettez fur
cela une calotte faite de veſſie de porc , bien
adaptée , & couvrez le tout de linge fort exactement:
au bout de vingt - quatre heures , levez
le tout, & la teigne ſera détachée ſans aucune
douleur.
Continueż pendant quelques jours à graiffer la
partie avec le fain- doux , mais fans poudre , jusqu'à
ce que les cicatrices de la teigne enlevée
- foient réunies , & tenez toujours la tête enveloppée
de linge pour la garantir des impreſſions de
- l'air pendant la cure du malade.
Ce remede a été éprouvé avec le plus grand
fuccès.
:
ANECDOTES.
1.
L'Empereur Mahmoud Akebar eut la
fantaiſie de s'inſtruire des principes de
toutes les religions répandues dans ſes
vaſtes provinces.Dégagé des ſuperſtitions
dont l'éducation Mahométane l'avoit
préoccupé , il voulut juger par lui-même.
192 MERCURE DE FRANCE.
Rien ne lui fut plus facile que de connoître
tous les cultes , qui ne demandent
qu'à faire des proſélytes: mais il échoua
dans ſes deſſeins , quand il fallut traiter
avec les Indiens , qui ne veulent admettre
perſonne dans la communionde leurs
myſteres.
Toute la puiſſance & les promeſſes
d'Akebar ne purent déterminer les Bramines
à lui découvrir les dogmes de leur religion.
Ce Prince recourut donc à l'arti
fice. L'expédient qu'il imagina , fut de
faire remettre à ſes prêtres un jeune enfant
nommé Feizi , comme un pauvre
orphelin de la race facerdotale , la ſeule
qui puiſſe être admiſe aux faints myſteres
de la théologie. Feizi , bien inſtruit du
rôle qu'il devoit jouer , fut ſecrétement
envoyé à Benarès , le ſiege des Sciences
de l'Indoftan. Il fut reçu par un favant
Bramine qui l'éleva avec autant de tendreſſe
que s'il eût été ſon fils. Aprés dix
ans d'études , Akebar voulut faire revenir
le jeune homme : mais celui - ci étoit
épris des charmes de la fille du Bramine
fon inſtituteur.
Les femmes de la race facerdotale pasſent
pour les plus belles femmes de l'Indoſtan.
Le vieux Bramine ne s'oppoſa pas
aux
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 193
aux progrès de la paſſion des deux amans.
Il aimoit Feizi , qui avoit gagné ſon coeur
par ſes manieres & fa docilité , &lui offrit
fon amante en mariage. Alors le jeune
homme, partagé entre l'amour & la reconnoiſſance
, ne voulut pas continuer plus
longtemps la ſupercherie. Tombant aux
pieds du Bramine , il lui découvre la
fraude , & le ſupplie de lui pardonner ſon
crime.
Le prêtre , ſans lui faire aucun reproche
, ſaiſit un poignard qu'il portoit à ſa
ceinture , & alloit s'en frapper , ſi Feizi
n'eût arrêté ſon bras. Ce jeune homme
mit tout en uſage pour le calmer , protestant
qu'il étoit prêt à tout faire pour expier
fon infidélité. Le Bramine , fondant
en larmes , promit de lui pardonner , s'il
vouloit jurer de ne jamais traduire les
Bedas ou livres ſaints , & de ne jamais
révéler à perſonne le ſymbole de la croyance
des Bramines. Feizi promit tout ſans
héſiter. On ignore s'il obſerva fidélement
fa parole ; mais juſqu'ici , ni lui , ni perſonhe
n'a traduit les livres ſaints de l'Inde.
I i.
Le courageux Portugais.
Un ſeul vaiſſeau commandé par Le
N
194 MERCURE DE FRANCE.
/
pès Carafco , Portugais, ſe battit pendant
trois jours contre la flotte entiere duRoi
d'Achem. Au milieu du combat on vint
dire au fils de Lopes que fon pere avoit
été tué : c'eft , dit- il , un brave homme
de moins ; il faut vaincre ou mériter de mourir
comme lui. Il prit le commandement
du vaiſſeau; &, traverſant en vainqueur
la flotte ennemie , ſe rendit devant Malaca.
111.
:
Le Hottentot.
:
La vie indépendante & oifive que les
Hottentots menent dans leurs déferts ,
a pour eux des charmes inexprimables ;
rien ne peut les en détacher. Un d'entre
eux fut pris au berceau. On l'éleva
dans nos moeurs & dans notre croyance.
Ses progrès répondirent aux foins de fon
éducation. Il fut envoyé aux Indes , &
utilement employé dans le commerce.
Les circonstances l'ayant ramené dans ſa
patrie , il alla viſiter fes parens dans leur
cabane. La fimplicité de ce qu'il voyoit
le frappa. Il ſe couvrit d'une peau de
brebis , & alla reporter au Fort ſes habits
européens . Je viens , dit - il au GouOCTOBRE.
II. Vol. 1774. 195
verneur , renoncer pour toujours au genre
de vie que vous m'aviez fait embraſſer.
Ma réjolution est de ſuivre jusqu'à la mort
la religion & les usages de mes ancêtres.
Je garderai , pour l'amour de vous , le collier&
l'épée que vous m'avez donnés: trouvez
bon que j'abandonne tout le reste. Il
n'attendit point de réponſe ; &, fe dérobant
par la fuite , on ne le revit jamais.
I V.
Démétrius de Phalere ayant appris que
les Athéniens avoient renverſé ſes Statues :
,, Ils n'ont pas , dit- il , renversé la vertu
qui me les a fait dreſſer. "
V.
Un fot railloit un homme d'eſprit fur
la grandeur de ſes oreilles. ,, J'avouerai ,
dit celui- ci , que je les ai trop grandes
„ pour un homme; mais vous convien
drez auſſi que les vêtres font trop pe-
و د
,, tites pour un âne. "
:
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
M. Je vois toujours avec étonnement , dans le
papiers publics , une liſte très- étendue de des
N2
196 MERCURE DE FRANCE
mandes qui ont à la vérité une forte d'intérêt ,
mais dont l'objet n'eſt cependant pas le plus im-
•portant pour le bonheur. Il y est continuellement
queſtion d'acquérir une Charge ou de s'en
défaire ; de vendre ou d'acheter une Maiſon ,
un Jardin , un Contrat ; de prêter , d'emprunter
de l'argent : cela m'ennuie juſqu'au dégoût. Je
voudrois de temps en temps voir annoncer le defir
de rencontrer des biens plus faits pour s'identifier
avec nous , en conſequence influer d'une
maniere plus immédiate fur notre bien - être. Je
fuis furpris de ce qu'à l'imitation des Anglois ,
le Public ne profite pas de la publicité de votre
Journal , pour ſe procurer , par exemple , une
Epouſe avec toutes les qualités que chacun de
nous defireroit trouver pour fa plus grande fatisfaction.
Aconfidérer le Mariage avec toute l'attention
qu'il mérite , on trouve qu'il eſt l'acte le plus
important de la vie , par l'influence continuelle
du choix que nous avons fait. Comment le faiton
? Preſque toujours au hasard ; que devient
notre jugement quand le charme de la figure
nous a féduits ? Appercevons-nous ce qui manque
à notre vainqueur ? Non ; tout n'est qu'illufion
àdes yeux fubjugués ! Nous ſommes , en vérité ,
plus difficiles en domestiques , en chiens , en chevaux
; & , malgré toutes nos précautions , nous
fommes encore trompés ; à plus forte raiſon le
devons - nous être dans le choix d'une Compagne
, ſi ſon premier coup d'oeil nous prive de la
faculté de délibérer.
Ne feroit - il pas plus prudent de faire constater
par des yeux indifférens , mais fürs & éclairés
, les moeurs , le caractere & les talens d'un
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 197
nombre de ſujets diſtingués ? Alors on pourroit
fans danger s'expoſer à confulter les graces de
la figure , car il en faut ; mais ne les voyons que
comme acceſſoire des vertus .
Eſt- on inſenſible aux graces & au mérite ; on
n'écoute qu'un vil intérêt , les fortunes ſe mettent
dans la balance , & la plus conſidérable obtient
toujours la préférence. Pauvres humains !
vous quittez la réalité pour une ombre qui fuit.
On propoſe des récompenſes pour des bijoux
& des chiens perdus; on offre de l'or à celui qui
peut procurer la voiture la plus élégante , la vaisfelle
la mieux recherchée ; tous ces Courtiers
font largement payés ; je ne dis rien de ceux
d'un autre genre qui le font encore davantage.
S'eſt - on jamais aviſé d'intéreſſer celui qui
pourroit indiquer une demoiselle réuniſſant affez
de vertus , de talens & de charmes , pour enga.
ger un galant homme à l'épouſer , ſans égard
pour la médiocrité de fa fortune ? Non. Cette
idée n'eſt entrée dans la tête de perſonne ? elle
eſt trop raiſonnable. Ah ! s'il ne falloit qu'un
exemple pour guérir ceux des mes Concitoyens
qu'une mauvaiſe honte retient , je le donnerois
volontiers , Monfieur ; trop content ſi , en cherchant
le bonheur , j'ouvrois à mes ſemblables
une route nouvelle , mais fûre pour le trouver!
Je vous envoie ma propoſition en forme: vous
la rendrez publique fi vous le jugez à propos.
Je fuis , &c.
:
B***.
Proposition.
)
1
L'Auteur de cette Lettre , amateur du vrai
mérite , qui d'ailleurs a un état & un talent hon-
N 3
198 MERCURE DE FRANCE,
nêtes , eſtimés , fuffifans à ſa fortune , feroit fon
bonheur d'épouſer une demoiselle d'environ
ving - ans , bien conſtituée , qui eût cultivé les
Lettres & les Arts par goût ; qui fût d'un caractere
doux , ſenſible & gai ; qui à des talens agréable
, joignît une figure gracieuſe , des moeurs
-irréprochables , & enfin affez de philoſophie ,
!pour mépriſer le faſte & les ridicules de la vanité.
Le Citoyen intéreſfé à cette découverte
demande qu'il lui ſoit permis de s'affurer des propoſitions
qui peuvent lui être faites par la voie
de ce Journal .
917
1
ORDONNANCES , &c.
I.
1
T
ΟNa publié une déclaration du Roi , donnée
à Versailles le 18 Septembre dernier par laquelle
Sa Majefté ordonne que les poinçons de revers
des eſpece d'or & d'argent , frappées en conféquence
de l'édit de 1726, continuent d'être employés
pour celles qui feront fabriquées à l'avenir
, comme avant la déclaration du 23 Mai 1774;
& que l'effigie de Sa Majesté ſoit la feule diffé
rence qui les diftingue de celles du feu Roi. Veut
en outre Sa Majeſté , que les louis d'or déjà fabriqués
en vertu de ladite déclaration , continuent
d'avoir cours , laiſſant néanmoins à ceux qui en
ont , la liberté de les rapporter au Change des
Hôtels des Monnoies , où ils feront reçus pour
Jeur valeur ordinaire , & échangés contre les
nouveaux.
OCTOBRE. II. Vol. 1774.- 199
II. ۲
Il paroît une ordonnance du Bureau des Finances
, du 6 Septembre dernier , par laquelle ,
conformément à celle du 30 Avril 1772 , il eſt
défendu à tous Propriétaires , Maçons , Charpentiers
& Ouvriers , de faire aucunes réparations
aux murs de face des maiſons fituées dans les traverſes
des villes , bourgs & villages , fans en
avoir obtenu les permiffions & alignemens , à peine
de démolition des ouvrages , de 300 liv. d'amende
, & d'emprisonnement des ouvriers.
AVIS.
D
I.
ΟN trouve chez le fieur Greffon, horloger du
Roi , demeurant rue Dauphine près la rue Chris.
tine à Paris , deux médailles très - bien frappées ,
qu'il a reçus d'Angleterre , repréſentant l'une
Louis XVI , l'autre le Pape Cléinent XIV. Le
prix de chacune eſt de 9 liv.
םיינ
4
7013910504
M. Lefebvre , auteur des Etrennes du Goût ,
qui paroîtront le premier Décembre de cette année
, avertit tous les Artiſtes , les Marchands &
les ouvriers quelconques qui voudront faire annoncer
des ouvrages ou modeles nouveaux , des
marchandises, nouvelles ou de goût en tous gen.
res d'envoyer leurs annonces chez lui , rue du
N 4
200 MERCURE DE FRANCE . -
Foin St Jacques , lau College de Me Gervais
avant le dix du mois de Novembre.
۱۰
III.
Le. Sr Guyot, ſeul poſſeſſeur du ſecret des encres
de la petite vertu , prévient le Public que.
les contrefacteurs de ces encres deviennent aujourd'hui
plus fréquens que jamais & qu'ils donnent
aux encres de leur nouvelle compoſition ,
les noms faſtueux d'indélébile ; caractere qu'une.
Jongue expérience peut ſeule leur affurer. Ils
s'efforcent tous de faire prendre, le change au
Public en l'induiſant infidieuſement à confondre
leur encre avec celles de la, petite vertu , & en
ufurpant ainſi une confiance que 200 ans d'expérience
leur a ſi juſtement méritée.
C'eſt pour éviter les abus qu'entraîneroit indubitablement
cette mépriſe , que le ſieur Guyot
déclare qu'il n'a jamais fait part de ſon ſecret à
qui que ce ſoit , & que ſes commis ou garçons
n'en ont jamais eu la plus légere connoiſſance.
Il prévient également le Public , que tous les
bureaux établis à Paris pour la diſtribution des
encres & cires d'Eſpagne de ſes fabriques , ont
à leur porte un tableau indicatif , ſur lequel
eſt inſcrit fon nom & fa demeure , & que les
bouteilles qui ſe débitent chez lui , ou chez ſes
débitans , portent une étiquette gravée , énonciative
de fon encre , avec ſa fignature au bas :
c'eſt à cette fignature nommément qu'il faut fe
xer.
Il vient d'ajouter dans pluſieurs de ſes bureaux
un entrepôt de cire d'Eſpagne , notamment
dans ſon ancienne maiſon rue des Arcis ,
près la rue de la Vannerie, entre un Marchand
OCTOBRE. II. Vol. 1774 201
de Vin , & un Café. Il laiſſe au Public a apprécier
les encres & cires d'Eſpagne de ſes fabri.
ques, qu'il ſe flatte d'avoir portée au plus haut
degré de perfection .
Elles ſe débitent toujours dans toutes les principales
Villes du Royaume & pays étrangers.
Ses fabriques font actuellement établies rue du
Mouton, près la Grève , à Paris .
:
IV.
Pommade qui guérit radicalement les Hémorrhoides
internes & externes , en peu de jours ,
fans qu'il y ait rien à craindre de retour de cette
maladie , ni accidens pour la vie , en les guéris .
fant ; prouvé par nombre de certificats authenti
ques que l'Auteur a entre ſes mains , & par un
nombre infini de perſonnes dignes de foi , de tout
age & de tout ſexe , guéries radicalement depuis
pluſieurs années , &c. par l'uſage qu'elles ont fait
de cette pommade , inventée & compoſée par le
Sr C. Levallois , pour ſa propre guériſon à luimême
, au mois de Mai 1763 .
Cette Pommade fait ſon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenante , en ôtant
d'abord les douleurs dès ſes premieres applications.
Elle eſt diviſée en deux ſortes , pour agir enſemble
de concert; l'une eſt préparée en Suppoſi
toires , pour être infinuée & amollir les Hémorroïdes
internes par une douce tranſpiration ; l'autre
eſt applicative fur les externes , pour fondre
&diffoudre , avec la même douceur , les groſſeurs
externes , & recevoir au- dehors la tranſpiration
qui ſe fait intérieurement.
L'on diſtribue cette Pommade avec Approbaion
& permiffion , chez l'Auteur , ci - devant
N5
202 : MERCURE DE FRANCE,
vieille rue du Temple & à préſent rue des Gra
villiers la cinquieme maiſon après la rue des Vertus,
en entrant par la rue St Martin , vis - à - vis
d'un boulanger , ou à fon dépôt , chez M. Deloche,
limonadier au coin de la rue de la Perle
au Marais. A Paris .
Le prix des doubles boîtes , avec fix fuppofiroires
, pour les Hémorrhoïdes anciennes , eſt de
6 liv.
Et pour celles qui font nouvellement parues ,
la demi- boîte , avec trois ſuppoſitoires , font de
3 liv. joint à un Imprimé qui indique la maniere
de s'en fervir.
Les perſonnes de province qui deſireront fe
procurer de cette pommade , ſont priées d'affranchir
leurs lettres.
b
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 18 Septembre 1774.
ILs'eft tenu , le 5 de ce mois chez Sa Majeſté ,
une nonfrence extraordinaire , à laquelle les
principaux Membres de la Confédération ont
affifté avec les Miniſtres des Cours alliées ; il en
a réfulté une forte d'accomodement qui met fin
aux divifions occafionnées par leurs prétentions
réciproques , & qui leur permet d'agir de concert
entr'eux & avec le Roi.
071
En conféquence des arrangemens pris dans
cette affemblée , le Prince Poninski renonce à la
place d'Orateur qui lui avoit été deſtinée origi
pairement , & qui a ceffé de lui convenir depuis
qu'on en a restreint les privileges, Il acquiert ,
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 203
au lieu de cette charge , celle de Grand Tréſorier
de la Couronne, pour laquelle il paie au ſieur de
Weffel 40,000 ducats. Le Prince Auguſte Sulkowski
cede le Palatinat de Gneſne à fon frere
Antoine , & devient Orateur du Conſeil permanent
, avec l'expectavive de la premiere place vacante
dans le Ministere. Le Grand Chancelier de
la Couronne convertit en biens héréditaires quelques
-unes des plus belles Terres de ſon Evêché
de Poſnanie , & cede en échange à ſes ſucceſſeurs
le palais qu'il a fait bâtir en cette ville. L'Evêque
de Cujavie a la promeſſe de paffer à l'Evêché de
Cracovie ,, au cas qu'il vienne à vaquer. Enfin ,
on a promis au Roi de lui aſſurer un revenu de
7,000,000 de florins , & de lui faire compter
une pareille fomine pour acquitter fes dettes. On
lui donne quatre Starofties qui feront héréditaires
dans ſa famille, & la difpofition de quatre
antres. L'acte qui contient ces réſolutions eſt
figné , & l'on va procéder à fon exécution.
On a répandu ici la nouvelle que le Chef des
rebelles, Pugatſchew , eſt prêt à finir fon rôle de
la maniere tragique qui eſt le terme ordinaire de
pareilles entrepriſes . On dit que fon confident,
féduit par largent , l'a trahi , en le menant à un
détachement de Cofaques qu'il lui diſoit avoir
promis de ſe joindre à lui ; qu'arrivé à ce détachement,
il luna mis le piſtolet fous la gorge&
l'a livré aux Coſaques , qui le conduiſent actuellement
à Pétersbourg ; mais ce bruit n'eſt pas encoré
confirmé.
De Charles - Toon , le 5 Août 1774.
On mande de Boſton , que le 13 du mois dernier
, le général Gage y avoit convoqué les principaux
habitans , pour leur notifier la clauſe du
204
MERCURE DE FRANCE.
dernier acte du Parlement portant défenſe de te
nir aucune aſſemblée ſans la permition expreſſe du
Gouvernement , & qu'après leur avoir fait prendre
lecture de cette clauſe il avoit déclaré qu'il
leur donoit la liberté de s'affembler quand il
le jugeroit néceſſaire. Les habitans répondirent
que les loix de la Province avoient toujours fait
la regle de leur conduite à cet égard. Le Gouverneur
répliqua qu'il étoit déterminé à mettre à
exécution l'acte du Parlement , & que les habi
tans feroient reſponſables des fuites fâcheuſes que
cette exécution pourroit entraîner .
Le Bromberg , dans la Pruſſe Occidentale ,
le 13 Septembre 1774.
Le 5 de ce mois , on a vu paſſer le premier.
convoi de bateaux fur le canal qui vient d'être
achevé , & qui joint la Neze à la Brahe. Il étoit
compoſé de onze bateaux , chargés de divers ef
fets & matériaux pour la rafinerie de ſucre nouvellement
établie dans cette ville. Le trajet s'en
eft fait avec beaucoup de pompe , aux acclamations
réitérées d'un grand concours de ſpecta .
teurs & au bruit de pluſieurs ſalves de mouſqueterie.
Cette petite flotte a été ſuivie de pluſieurs
autres bateaux chargés de ſel & d'autres marchandises
. Au moyen de ce nouveau canal , les
bateaux peuvent aller à préſent depuis Berlin
juſqu'à Dantzick.
De Koping le 2 Septembre 1774 .
Le 26 Août dernier , la femme d'un laboureur
nommé André Eriſcon , eſt accouchée , dans le
District de Torpa en Weſtmanie , de trois enfans
, un fils & deux filles , qui ſe portent bien
ainſi que leur mere, :
3
OCTOBRE. II . Vol. 1774. 205
De Ratisbonne , le 16 Septembre 1774 .
Le célebre Aſtronome Kepler , mort & enterré
dans cette ville en 1630 , avoit laiſſe pluſieurs
manufcrits précieux , qui par la ſuite ont été mis
en gage à Francfort , & que pluſieurs perſonnes
avoient cherché à retirer. L'Impératrice de Ruffie
vient de les acheter pour l'Académie des Sciences
de Pétersbourg. Les ſteurs Euler , Lexel & Krafft ,
membres de cette Académie , font chargés de les
examiner , & de publier ceux qui méritent le plus
de voir le jour.
De Rome , le 22 Septembre 1774.
Le Pape Clément XIV (François-Laurent Ganganelli)
, après avoir occupé la Chaire de Saint
Pierre pendant cinq ans & quatre mois , eft mort
ici ce matin , âgé de ſoixante - neuf ans dix mois
& vingt deux jours , étant né dans le dioceſe de
Rimini , le 31 Octobre 1705. Sa Sainteté avoit
reçu la veille l'Extrême - Onction , avec toute fa
connoiffance. Depuis quelque temps , l'affection
dartreuſe à laquelle le Saint Pere étoit ſujet , au
lieu de ſe porter à la peau , avoit attaqué l'intérieur
de la bouche & les glandes de la gorge. Sa
maigreur & fa foibleſſe ne tarderent pas à donner
de très vives inquiétudes : elles augmenterent
encore par un dépériſſement qui fut le préfage
de ſa fin prochaine. Les vertus par leſquelles il
a édifié la Chrétienté ; la ſageſſe , la prudence &
les lumieres avec lesquelles il a gouverné l'Eglife ,
lui ont affure les regrets les plus juſtes & les
mieux mérités , & l'ont placé au rang des Souverains
qui ont le plus illustré le Trône Pontifi
cal. Sa Sainteté a perſiſté juſqu'à la fin à ne pas
déclarer les onze Cardinaux réſervés in petto.
206 MERCURE DE FRANCE.
Sa Majesté Très- Chrétienne a nommé le Cardi
nal de Bernis Protecteur des Affaires de France
en Cour de Rome; cette place étoit reſtée vacante
depuis la mort du Cardinal Sciarra Colonna ,
arrivée au mois d'Avril 1765.
Le portique du nouveau Museum Clémentin
eſt fini. On est actuellement occupé à orner la
falle dite del Torzo , dans laquelle ſeront placées
les deux ſtatues coloffales du Nil & du.Tibre , qui
viennent d'être reſtaurées par le ſieur Sibilla
ſculpteur , ainſi que la précieuſe collection d'animaux
de fculpture antique , qui eſt déjà placée
dans cet édifice ...
De Londres , le 15 Septembre 1774.
Selon les dernieres nouvelles reçues iei des Colonies
Angloifes , preſque tous les Américains ,
hommes & femmes , depuis l'âge de dix- huit ans,
fignoient l'eſpece de ligue formée contre le come
merce de la Métropole ; ils montrent une union
ferme & générale pour refuſer les marchandifes
Angloiſes , & ils ont pris la réſolution de n'en acheter
aucune.
Des lettres de Bengale , apportées par le vais
ſeau de la Compagnie des Indes l'Harcourt , an.
noncent une difette générale dans ce royaume.
Les habitans les plus riches ont acheté tout ce
qui ſe trouvoit de riz & d'autres provifions ; &
les pauvres , privés de tous moyens de fubfifter ,
font réduits aux plus affreuſes extrémités. La ri
gueur de la ſaiſon ajoute encore à l'horreur de
leur fituation , ceux que la famine avoit épargnés
ont fuccombé aux maladies occafionnées par les
chaleurs exceſſives de l'été.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 207
De Paris , le 7 Octobre 1774
On célébra le 27 du mois dernier , dans la Chapelle
de l'Hôtel de l'Ecole-Royale-Militaire , un
Service folemnel pour le repos de l'amé du feu
Roi. L'Archevêque de Paris y officia. Le Sr Poncet
de la Riviere , ancien Evêque de Troyes , prononça
l'Oraiſon funebre , & le Comte de Muy ,
miniſtre & fecrétaire d'état , ayant le département
de la Guerre , fit les honneurs de la cérémonie ,
en ſa qualité de Surintendant de cet Hôtel. Cette
pompe funebre fut ordonnée avec autant de
goût que de magnificence, & rien n'étoit plus
touchant que l'aſpect des Eleves en uniforme ,
rangés au tour de la tombe du Roi leur pere &
leur bienfaiteur.
Le 12 du mois dernier , la Ville de Perpignan
fit célebrer , dans l'Eglife Cathédrale de St Jean ,
un Service folemnel pour le repos de l'ame du
feu Roi. Sur l'invitation des Confuls , le Confeil
Souverain de Rouſfilion y aſſiſta , ainſi que les
Officiers des Jurisdictions fubalternes & le Corps
de l'Univerſité. Le ſieur de Chollet , lieutenant
de Roi , commandant dans la province en l'abſence
du Comte de Mailly , s'y rendit à la tête de
l'Etat - Major des Officiers de la Garnifon & de
l'Ordre de la Nobleffe. L'Académie de Muſique
exécuta pendant le Service , la Mefle de Giles ;
& l'Abbé Jué , bénéficier de la cathédrale , prononça
l'Oraiſon funebre.
Les Officiers municipaux de la Ville de Verneuil
au Perche, de l'apanage de Monfieur , ont
fait célébrer le Mardi 23 Août dernier , un fervice
folemnel pour le repos de l'ame de Louis XV,
auquel ils ont invité le Clergé de la ville & des
environs , la Nobleſſe & les différentes Jurifdic .
tions .
1
208 MERCURE DE FRANCE.
La pompe funebre & le catafalque élevé dans
l'Egliſe de ſainte Magdeleine , par les ſoins du
ſieur Vente , Maire royal & perpétuel de cette
ville , étoient dignes de la Majeſté Royale. Ce
zélé Citoyen a fait éclater dans cette occafion
fon reſpect & fon dévouement , en rendant les
derniers devoirs à feu Sa Majesté , qu'il avoit
l'honneur de ſervir depuis trente ans , en qualité
de Libraire de ſes menus plaifirs
Cette cérémonie a attiré dans la ville de Verneuil
un concours prodigieux de perſonnes de
tous états , venues des villes & des campagnes
voifines.
Les mêmes Officiers ont diftribué des aumones
aux pauvres.
L'oraiſon funebre a été prononcée par M. l'Ab .
bé de Redon d'Oriolle.
Dès que les habitans de la ville de Limoges
ont appris que le Roi avoit nommé à la place de
Contrôleur Général M. Turgot , leur ancien In
tendant , ils ont fait éclater leur joie par une fê
te publique ; les Officiers municipaux , précédés
de la Bourgeoisie en armes , avec l'appareil uſité ,
ont fait tirer le 8 de ce mois un feu d'artifice ;
terminé par un ſoleil tournant , au milieu duquel
on liſoit vive Turgot ; le peuple y a applaudi par de
vives acclamations. Le ſieur Laforest , Chef de
la Manufacture Royale de la même ville , s'eſt
empreſſé à donner des marques particulieres de
fa reconnoiffance au protecteur de ſon établiſſe
ment . On voyoit au centre de l'illumination qu'il
avoit fait placer ſur la principale porte d'entrée ,
les armes de M. Turgot, avec cette inſcription
Restauratori.
1 NOMINATIONS.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 209
NOMINATIONS.
Le 29 Septembre , le Comte de Vergennes ,
Miniftre & Secrétaire - d'Etat , ayant le département
des affaires étrangeres , a prête ferment
entre les mains du Roi pour la charge de Secrétaire
des Ordres de Sa Majesté , que le Roi lui a
accordée ſur la démiſſion du ſieur Joly de Fleury,
Conſeiller d'Etat. :
Le Roi a nommé à l'Archevêché de Cambray,
l'Archevêque de Tours , & l'Evêque d'Arras à
l'Archevêché de Tours .
Le ſieur Marin , Cenſeur - Royal , s'étant dé .
mis de la direction de la Gazette de France , le
Roi en a chargé l'Abbé Aubert , Cenfeur & Profeffeur-
Royalde Littérature Françoiſe.
Le 6 Octobre , le Roi a accordé l'Evêché
d'Arras à l'Evêque de Saint- Omer ; celui de
Saint - Omer à l'Abbé de Puyſégur , Vicaire Gé.
néral de Rouen ; l'Abbaye de Leſſay , Ordre de
Saint Benoît , à l'Archevêque de Beſançon ; celle
de Saint Quentin , Ordre de Saint Auguftin , à
l'Abbé de Béon , Aumônier de Madame Adélaïde,
celle de Notre-Dame des Vertus , même Ordre,
à l'Abbé du Bouzet , Vicaire-Général de Reims";
celle de la Houce , Ordre de Prémontré
l'Abbé de Spens , Vicaire - Général de Bayonne ;
&celle de Fontaine-le Comte , Ordre de Saint
Augustin , à l'Abbé Oroux , Chapelain du Roi.
à

Le Roi a accordé des lettres de Noblefie au
fieur Foucault , qui s'eſt diſtingué par l'étendue
qu'il a donnée au commerce de l'Inde , & par
le nombre des vaiſſeaux qu'il a armés.
210 MERCURE DE FRANCE.
PRÉSENTATIONS.
Le 29 Octobre , la Marquiſe de Savine a eu
l'honneur d'être préſentée à leurs Majestés & à
la Famille Royale par la Marquiſe de Caſtellane
.
Le 29 Sept. la Baronne de Leflie , la Comteffe
de Chevigne , & la Marquiſe de la Billarderie ont
eu l'honneur d'être préſentés à leurs Majeftés &
à la Famille Royale ; la premiere , par la Princeffe
de Chymay ; la ſeconde par la Comteſſe de
Noailles , & la troiſieme par la Ducheffe de
Duras .
Le Prince régnant de Salm - Salm eut le 27
Septembre l'honneur d'être préſenté à leur Majeſté
dans le cabinet , ainſi qu'à la Famille
Royale.
Le 2 Octobre , la Comteſſe du Muy a eu l'honneur
d'être préſentée à leurs Majeftés & à la famille
Royale par la Marquiſe de Créqui.
Le 8 de Septembre , l'Académie Royale des
Sciences , ayant à ſa tête le Duc de la Vrilliere ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat , & Préſident de
cette Compagnie , eut l'honneur de préſenter au
Roi le neuvieme volume de ſes Mémoires pour
l'année 1771 , avec la deſcription de pluſieurs
arts.
Le 4 Octobre , le ſieur Poncet de la Riviere ,
ancien Evêque de Troyes , & Commandeur Eccléſiaſtique
des Ordres Royaux de Notre Dame
de Montcarmel & de Saint Lazare de Jérufalem ,
a eu l'honneur de préſenter à leurs Majeſtés &
à la Famille Royale l'Oraiſon funebre qu'il pro .
nonça le 27 Septembre dernier dans la Chapelle
de l'Ecole Royale Militaire.
Le même jour le Marquis de Seytreſcaumont ,
Député des Etats du Comtat Venaiffin
complimenter le Roi ſur ſon avénement au trône,
, pour
OCTOBRE . II. Vol. 1774. 211
a eu de Sa Majesté une audience publique , à
laquelle il a été conduit , ainſi qu'à celle de la
Reine & de la Famille Royale , par le fieur Tolozan
, Introducteur , & le ſieur Sequeville , Secrétaire
ordinaire à la ſuite des Ambaſſadeurs .
L'Abbé de Launay , ancien Lecteur & Penſionnaire
de l'Académie de Portugal , a eu l'honneur
de préſenter à leurs Majestés & à la Famille
Royale une Ode de ſa compoſition , qui a
pour titre : Le courage dans les peines de l'Esprit ,
ſuivie d'un Poëme intitulé les Plaisirs de l'Esprit .
MARIAGES.
Le 18 Octobre , le Roi , la Reine & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage du Marquis
de Graville , ancien Officier de Gendarmerie
, & Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , avec Demoiſelle Duhamel , fille
du ſieur Duhamel , ancien Officier d'Infanterie ,
& Chevalier du même Ordre.
Le 29 Sept. le Roi , la Reine , & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage du Comte
de Muy , Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant-
Général de ſes armées , Gouverneur de Ville-
Franche en Rouffillon , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat au département de la guerre , avec Dame
Marie - Antoinette - Charlotte de Blankart , Chanoineſſe
du Chapitre de Neuff , en Allemagne.
Le 2 Octobre ,le Roi , la Reine , & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage du Marquis
de Roche- Dragon , Capitaine dans les Carabiniers
, avec Demoiselle de Sailly , Dame de la
Comteſſe de la Marche , & fille du Marquis de
Sailly , Brigadier des Armées du Roi , & Gentilhomme
du Comte de la Marche.
Louis - Anne - Alexandre de Biaudos , Marquis
de Caſteja , épouſa le 27 Septembre 1774 , dans
02
212 MERCURE DE FRANCE.
l'Egliſe Paroiffiale d'Hinge , Dile Marie - Jofephine
Vedaftine , Baronne du Pire - d'Hinge ,
fille de M. Alexandre Guiſſan , Baron du Pire.
d'Hinge , & de Madame Habertine Errembault-
Dudzééle..
NAISSANCES.
Le 29 Septembre , la Marquiſe de Noailles
eft accouchée d'un garçon .
Le 29 Septembre , la Comteſſe de Nadaillac eſt
accouchée d'un garçon , à Chaumont en Vexin.
MORTS.
Frere Adrien de la Viefville Dorvillé de Vigna.
court , Grand Prieur de Champagne , & Commandeur
des Commanderies de Lagny-le-fec , &
de Fontaine fous Montdidier , eſt mort à Paris ,
le 29 Septembre , dans la quatre-vingt troifieme
arinée de fon âge.
Louis Tron , de la Croze de Faraman , ancien
Official du Diocese de Lyon , & Abbé Commendataire
de l'Abbaye royale de Notre - Dame des
Vertus , Ordre de Saint - Augustin , eſt mort à
Paris , le 13 Septembre , dans la quatre - vingtunieme
année de ſon âge.
Marie Anne de Vaguier d'Abignan , Veuve
d'André , Baron de Basquiat de la Houſe , eft
morte à Saint - Sever en Guyenne , dans la foi
xante-dix- neuvieme année de fon âge......
Le 4 Octobre , le Nonce eut une audience
particuliere du Roi, dans laquelle il notifiaà
Sa Majefté la mort du Pape Clément XVI.
Charles Jean Bertin , Evêque de Vannes , &
Abbé de Saint- Gildas de Ruys , eſt mort à Vannes,
le 24 de Septembre , dans la foixante-troifieme
année de fon âge.
OCTOBRE. II. Vol. 1774. 213
Le Pere Bonaventure Giraudeau , natif de
Saint-Vincent fur-Jard ; Savant diftingué par ſes
connoiffances dans les Langues Latine , Hébraïque
, Grecque , Eſpagnole & Italienne ; Auteur
d'un Dictionnaire , d'une Grammaire grecque ,
& de divers autres Ouvrages eſtimés , eſt mort
aux Sables d'Olonne , le 14 Septembre , dans la
foixante - dix - huitieme année de fon âge.
Nous ſommes engagés d'annoncer que l'énigme
le Portrait , inférée dans le Mercure de Septembre
1774 , n'eſt point de Mlle Parent de Melun ,
& que c'eſt à tort que cette énigme a été envoyée
& miſe ſous, fon nom .
L
LOTERIES.
Le cent foixante-cinquieme triage de la Loterie
de l'hôtel de ville s'est fait , le 26 du mois de
Septembre , en la maniere accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 43242 Celui
de vingt mille livres au No. 52987 , & les deux
de dix mille , au numéros 41389 & 58851 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 5 de ce mois. Les numéros ſortis
de la roue de fortune font II , 31 , 66 , 26,59.
Le prochain tirage ſe fera le 5 Novembre.
ERRATA du Mercure d'Octobre 1 vol. 1774.
Pag. 167 , lig. 17 , l'auteur , lifez l'acteur.
214 MERCURE DE FRANCE.
P
L'Avare & l'Envieux ,
A Mile Heynel ,
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Le Sexe vengé ,
Traduction en vers d'une Epigramme Eſpaibid.
JO
14
gnole , 15
L'Homme frivole & la Femme conféquente ,
Conte , ibid.
Epître à une Dame , 35
Chanſon pour le Roi & la Reine , 36
Portrait de Mlle *** , 38
La Conſtance à l'épreuve , 39
Dialogue entre Jules-Céfar & Chriſtine , 42
Réponſe de M. François de Neufchâteau , 55
Impromptu , 58
Vers fur l'Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi ,
du 13 Septembre 1774 , 60
Le Paſſereau , fable , 61
Epigramine , 63
Madrigal , 64
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES , 65
LOGOGRYPHES , 69
Lettre fur une nouvelle édition des Oeuvres
de Chaulieu , 70
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 76
Childeric ,
ibid.
Principes d'inſtitution , 85
Hiſtoire du Tribunat de Rome , 87
Navigation de Bourgogne , 92
OCTOBRE. II . Vol. 1774. 215
Difcours ſur la foumiſſion dans l'Ordre poli-
94 tique ,
Penſées de l'Empereur Marc-AureleAntonin , 95
Démonſtration de la Quadrature du Cercle , 99
Traité analytique des Eaux minérales , 104
Obſervation de Mr. Raulin ſur la maladie
épizootique ,
La France illuſtrée par les Arts ,
Recherches ſur la Ville de Paris ,
107
ibid.
109
Oraiſon funebre de Louis XV , par M. de
Vaumalle , 110
-Par M. l'Abbé Guyot , III
Hiftoriæ Romanæ res memorabiles , &c. 112
Rapport fur la mert du Sr Lemaire , &c. 113
Oraiſon funebre de Louis XV , par M. l'Abbé
Bourlet , 124
Panégyrique de St Louis , par M. l'Abbé
Fauchet , 133
Le Siege de Marſeille par le Connétable de
Bourbon , 141
Hiſtoire de la Campagne de M. le Prince de
Condé en Flandres , 1674 , 145
ACADÉMIE royale des Sciences , 148
-
de Télémaque ,
ARTS , Gravures ,
Muſique ,
De Besançon ,
- Royale de Bourdeaux ,
SPECTACLES , Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
Notice hiſtorique ſur M. Mariette ,
Avis ſur une nouvelle édition grand in-4to.
Lettre de M. le Chevalier de Cubieres ,
L'Amoureux de cinq ans ,
150
154
ibid.
156
158
161
165
169
173
175
176
Hiſtoire Naturelle , 178
216 MERCURE DE FRANCE.
Réponſe de M. de Voltaire à l'Epître fur
le mois d'Auguſte , 180
Lettre de M. le Préſident d'Alco à Mde de
St P... au ſujet d'une gravure de M.
Roffet ,
ibid.
Vers pour le Portrait de S. E. Mgr le Cardinal
de Bernis , 182
1
Vers fur le retour de Madame la Comteſſe de
Montmorency-Laval à Paris, 183
Sur l'uſage que les Anciens faifoient du
verre ,
ibid.
Remede contre la Teigne , 190
Anecdotes , 191
Lettre à l'Auteur du Mercure , 195
Ordonnance , 198
AVIS ,
: 199
Nouvelles politiques 202
Nominations , 209
Préſentations , 210
Mariages , 211
Naiſſances , 212
Morts , ibid .
Loteries , 213
FIN.




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