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7
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries,
1817
ARTES SCIENTIA VERITAS
1
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY ERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
U
TUEBOR
ARISPE
AP
20
- M51 E
1774-
S
TRES.
:
!,
EY,
LI
UN
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
SECOND VOLUME.
JUILLET 1774.
N°. X.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
וי
Oeuveurveress Philoſophiques&Mathématiques de M.Guil.
Jacob Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde 4to .
2vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
à f8 : -de Hollande.
Contenant Toма І.
Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres
Uſage de la Chambre obfcure pour le deſſein.
Matheseos Univerfalis Elemente.
Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
Seriebus infinitis.
Eflai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.
Supplément à l'Eſſai ſur le Choe des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philoſophie en 3 parties.
Art de raiſonner par Syllogifme..
Eſſai de Métaphyfique.
fur la Liberté
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturalifte. Ouvrage dédié à M. de Buffon,
de l'Académie Françoiſe , &c. &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes. 8vo. Paris 1771 .
La Génération , ou Expoſition des Phénomenes relatifs
à cette Fonction Naturelle ; de leur méchaniſme , de
leurs cauſes reſpectives , & des effets immédiats qui
en réſultent. Traduite de la Phyſiologie de M. de
Haller augmentée de quelques Notes ,& d'une Differtation
fur l'origine des Eaux de l'Amnios. 8vo. 2 vol.
Paris 1774-
}
Oeuvres de M. Geſner , traduites de l'Allemand parM.
Huber 12°. 3 vol. Zuric 1774-
Nouvelles Lettres Angloiſes , ou Hiftoire du Chevalier
Grandiſfon par l'Aut. de Pamela & de Clariffe ,
12º. 8 vol. Amst. 1772 .
Hiſtoire de Maurice , Comte de Saxe . Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal -Général des Camps &
Armées de ſa Majesté Très - Chrétienne par M. le
Baron d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des
Invalides. 120. 2 vol. Utrecht 1774.
Voyages (Relation des) entrepris par ordre de S.
M. Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceflivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis , & le Cap. Cook &c. 410. 4. vol. fig. 1774 .
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
4to . fig. Paris . 1772--1774 les XVII premiers Cahiers
Di
H
0
D
Bangerady
-১১-২
LIVRES NOUVEAUX.
15313..
Obſervations fur les commencemens de la Société , par
Mr. J. Millar , Profeſſeur en droit à Glaſcow , trad
de l'anglois. I vol. Amst. 1773.-
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques ,
Grecs & Latins , cant facrés que profanes , 8vo. 18
vol. Paris 1774-
Hiſtoire de l'Académie Royale des Sciences pour l'an
née 1770. 4to. 1 vol. fig. Paris 1773.
Oeuvres de Boileau grand in 8vo. 5 vol. fig. Amst. 17731
dito , in-douze 5 vol. fig.
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
aaplan
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
-dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
- dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
- dito , la fuite , fous proffe
Depuis 1764 l'année est compoſée de 14 parties à za
fols; fait pour l'année entiere f8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àf3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Histoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Tures , travaillée ſur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux -mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. I vol. à f 6 :.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours, &les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jus
qu'à la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents ſur le Mariage des Enfants
de Famille. 1 vol. gr. 8vo. Londres 1773. f1 : 5
Penſées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
1 vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10.
Les Loiſirs du Chevalier dEon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
3:
Les Maximes du Droit Public Trançois qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 12°. formant environ 1200 pag.
ont été regardé dans ce temps comme la quintessence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant furle Droit Pu
blic de France. La ſeconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vũ le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800pag. en 2 vol. in 4 .
L'auteur a fuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage .
C'eſt ſurtout dans le de qui renferme la réponſe aux
Objections , que ſe trouvent les obſervations les plus
intéreſfantes. La grande & célebre Question for l'origine
du pouvoir des Souverains y eſt traitée à fonds . On
y a mis à contribution des Philofophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceuxx qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Deſpotifme y trouveront de quoi ſe déuomper. Its verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppofés ,& que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere imprefcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obfervations , fut le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maxines intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , &. le droit intéreffe preſque toute l'Europe
parce que les Loix du Gouvernement François ayant été
ivivies autrefois dans la plupart des Royaumes , il peut
être d'une grande utilité pour éclaicir leur droit public.
On trouve chez le même Libraire le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arréis , Arrêtés,
Proteflations des Parlemens ,"Cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliages , Préfidiaux , Elections , au fujer
de PEdit de Déc. 1770 l'érection des Confcils Supérieurs
, la fuppreflion des Parlemens & c . avec un Abrégé
hiftorique des principaux faits relatifs à la fuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. format in-8°. 766 pag. à f 3 : -
:
168 522
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET. II. Vol. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
:
Vers à Sa Majetéé LOUIS XVІ.
T
1
EL s'annonçoit au monde heureux ſous ſes auſpices ,
Ce Titus , des Humains l'amour & les délices ,
Quand il pleuroit un jour vainement écoulé ,
Un jour que ſes bienfaits n'avoient pas ſignalé,
Ainſi le Grand Henri , l'idole de la France ,
Déploya dans Rouen ſa loyale éloquence ,
L'éloquence du coeur , du Trône & des vertus .
Prince qui rends l'eſpoir aux Peuples abattus ,
14
A3
MERCURE DE FRANCE.
<
ORoi fage à vingt ans ! il eſt beau qu'à cet age
Ton ame t'ait dicté ce fublime langage ,
Qu'au vainqueur de la Ligue apprirent autrefois
Le temps & le malheur , les feuls maîtres des Rois.
Comme lui tu nous dis : ,, Reprenez l'eſpérance ,
Ma vie est dévouée au bonheur de la France.
„ Elle attend tout de moi : je veux tout lui donner.
,,Ah! fi de longs revers qu'on n'a pu détourner ,
,, Ont tari les canaux des publiques richeſſes ,
39
S'il faut facrifier , pour remplir mes promeſſes ,
, Ces pompes de ma Cour , ce luxe , cet éclat
Qu'autoriſe en un Roi la grandeur de l'Etat .
O mon Peuple ! pour vous tout me ſera facile.
Au Trône des Bourbons le faite est inutile.
"
„ Peuple , à vos intérêts je ſoumettrai les miens ,
„Et les beſoins du Trone à ceux des Citoyens.
و د
Si mes foins vigilans vous font des jours propices ,
Je ferai trop payé de tous mes facrifices.
C'eſt ma premiere gloire & mon premier deſir,
Français , ſoyez heureux : tel eft notreplaisir."
Oui , j'en crois la promeſſe où ta bonté t'engage.
Louis de nos deſtins a déposé le gage
Dans cet édit ſacré , monument folemnel ,
Ecrit vraiment royal , & vraiment paternel ,
Qui prévient nos fouhaits , qui calme nos alarmes ,
Qu'on lit avec tranfport , & qu'on baigne de larmes.
Ata voix , ◊ Louis ! ce Peuple a répondu.
De ce qu'on fait pour lui rien n'eft jamais perdu.
Tu le connois ce Peuple & fenfible & docile ,
1
JUILLET. II. Vol. 1774. 7
Et fon amour ſi prompt & fa douceur facile;
Peuple , qui de fon Prince adorateur charmé,
Le conjure à genoux de vouloir être aimé .
Tu le feras , tu l'es , Momrque aimable &juſte ,
D'un Etat affoibli réparateur auguſte.
- Tous les yeux , tous les coeurs fe font tournés vers toi,
Le pauvre confolé'tend les bras à ſon Roi.
Du bonheur qu'il eſpere il embraſſe l'image ,
Et déjà de ton regne adore le préſage.
Sans doute fon eſpoir ne fera pas trompé.
De tes devoirs nouveaux profondément frappé ,
Tu montres de ton rang une frayeur modeſte ;
C'eſt cet heureux effroi , c'est lui que s'en atteſte ;
C'eſt le garant des biens que nous allons goûter ;
Qui craint le poids d'un Sceptre eft fait pour le porter.
Mais pourquoi craindre tant le Trône & ta jeuneſſe ?
Dans ces jours de diſcorde , où le Roi , la Nobleſſe ,
Les Barons , les Vaffaux , diviſés tous entre eux ,
Cherchant tous à ſe nuire , étoient tous malheureux,
L'art de régner , parmi tant d'intérêts contraires ,
Sembloit un compofé de ténébreux myſteres ;
Un art triſte & profond d'intrigues , de complots
Indigne des vrais Rois , indigne des Heros ,
L'art d'être tour à tour ou faux ou tyrannique ;
Qu'en vain Machiavel appela politique.
Mais aujourd'hui qu'enfin du Maftre & des Sujets
Le plus étroit lien unit les intérêts ,
Nos heureux Souverains, fürs de l'obéiſſance ,
N'ont rien à redouter que leur propre puiſſance ;
Et s'ils ont des vertus , ils ont les vrais calens ,
A 4
8 MERCURE DE FRANCE,
Quiconque eſt juſte & bon peut régner à vingt ans.
La ſcience des Rois est toute dans leur ame.
La vérité t'éclaire & la gloire t'enflamme.
Dans ton coeur bienfaiſant tes, devoirs ſon tracés:
Tu chéris tes ſujets : c'eſt en ſavoir affez.
De l'Etat dans tes mains la fortune affermie
Aura pour fondement l'ordre & l'économie.
Ta ſage vigilance & ton activité ,
Et l'amour du travail , baſe de l'équité ,
Repouſſent loin de toi le menſonge , la brigue ,
Et vont déshonorer le talent de l'intrigue
Le vice rougira ſous un Roi vertueux ;
Et le Luxe infolent ſera vil à tes yeux.
Puiffe long - temps encor pour nous ſe reproduire
L'éclat du jour nouveau qui luit fur cee Empire !
Je ne t'offrirai point , pour prix de tes efforts ,
Les chansons des neuf Soeurs & leurs favans accords
Apollon quelquefois proſtitua ſa lyre,
Cet hommage ſi beau , quand l'équité l'inſpire ,
Fut ſouvent , je l'avoue , un tribut mendié ,
Vendu par la baffeffe & par l'orgueil payé.
Honorons la vertu ſans flatter la puiſſance.
Il eſt pour toi ſans doute une autre récompense ;
L'amour de tes ſujets , l'aſpect de leur bonheur ,
Les regards d'une Epouſe & la voix de ton coeur.)
Par M. de la Harpe
aali
よい
:
JUILLET. IL. Vol. 1774
D
AURO1.
U Prince Bien - Aimé que regrette la France
Nous retrouvons en vous la bonté , la douceur,
De votre auguſte Aïeul aimable ſucceſſeur ,
Vous faites fur le trône affeoir la Bienfaiſance,
Une Reine charmante y brille auprès de vous.
O Couple généreux ! & fublimes Epoux !
Régnez fur tous les coeurs , voilà votre partage.
Que votre Empire eſt für ! de l'Amour c'eſt l'ouvrage,
Quel ſpectacle offrez - vous à mes yeux enchantés !
Fuyez loin de la Cour, profanes Voluptés,
La Vertu chez Louis trouve un accès facile;
Du mérite ingénu ſon palais eſt l'aſyle.
La Vérité ſans fard peut aller juſqu'à lui ;
Il l'appelle , il l'accueille , il eſt ſon ferme appul
Du Peuple qui l'adore il veut être le Pere.
O luxe dangereux ! o brillante miſere !
Fantôme du bonheur , toi qui confonds les rangs ,
Tu n'en impoſes point à ſes yeux pénétrans.
Des tyrans fortunés , élevés par le crime ,
L'Etat ne ſera plus l'eſclave & la victime.
Revenez , age heureux , o moeurs du ſiecle d'or 1
La ſageſſe des Rois eſt leur plus grand tréſor :
C'eſt elle qui par- tout fait naître l'abondance .
A5
1
MERCURE DE FRANCE.
C'eſt un aftre éclatant , done la douce influence
Du laboureur charmé prévient les voeux ardens ;
Il mûrit les moiſions , it féconde les Champs ,
Que l'eſpoir des François , ce Prince jeune & fage,
GrandDieu , dans tous les temps foitta plus digne image!
Répands fur lui'tes dons , qu'il cheriffe ta foi!
Il fait nous conſoler à la fleur de fon age ;
Que de beaux jours promet l'aurore de mon Rơi !
Par M. Marteau
JUILLET. II. Vol. 11777744.. Ir
VERS donnés à Madame ADELAIDE ,
à Choiſi , après sa convalescence , le 20
Juin 1774.
AARÈS les craintes , la triſteſſe ;.
Que votre vue a pour nous de douceurs
Vous vivez , auguſte Princeſſe !
Jamais plaiſir plus doux n'a pénétré nos coeurs.
Touché de nos chagrins , ſenſible à nos alarmes.
ہک
Le Ciel vient d'eſſuyer nos Jarm
Il fait combien vos jours font précieux
Amille coeurs pour vous pleins de tendreſſe;
Il fait que l'indigent n'a point d'autre richeſſe ,
Et combien vous aimez à faire des heureux ;
Sur ſon plus digne ouvrage il va veiller fans ceſſe ,
En prolongeant vos jours au gré de nos souhaits ,
En nous confervant à jamais
Votre ame généreuſe & belle ,
De toutes les vertus l'aſyle & le modele;
C'eſt nous combler de ſes plus doux bienfaits.
ParM. B. de St P.
:
MERCURE DE FRANCE.
COUPLETSfur la bienfaisance du Roi
& de la Reine .
AIR : Or écoutez , petits & grands.
FAIRE des heureux à vingt - ans
Eſt bien le bonheur le plus grand,
Tu poſſedes la bienfaiſance ,
Jeune Monarque de la France.
Antoinette comble tes voeux
En voulait tous nous rendre heureux.
Un jour chaſſant avec fureur ,
On crut feconder ton ardeur
En voulant traverſer des terres
Renfermant des grains falutaires ;
Ces guérets ne ſont pas à nous :
„ Je reſpecte les droits de tous."
C'eſt ainſi que tu préludois
Le bonheur du Peuple Français
Antoinerte faiſoit de même ,
Pleine d'une bonté ſuprême ,
Achere a vu couler ſes pleurs
Et l'infortuné ſes faveurs.
De Triptoleme imitateur
Un jour tu te fis laboureur,
JUILLET. II. Vol. 1774.
13
A
Et prenant en main la charrue,
Tu dis , d'un ame toute émues
Honorons de ces laboureurs
Et les travaux & les ſueurs
r ?
Pour nous rendre long-temps heureux
Tu veux d'un mal contagieux
Subir la maligne influence :
Oui ; c'eſt inoculer la France.....
Grand Dieu ! veille du haut des cieux
Sur des jours auſſi précieux.
D
VERS AU ROI.
ANS Athenes , dans Rome un farouche vainqueur
Encenfé par la flatterie ,
Méritoit par ſa barbarie ;
Le beau nom de libérateur ,
Et ſouvent n'avoit eu que le triſte bonheur
D'enfanglanter la terre & fa patrie.
Juſte , & plus bienfaiſant que ces héros fameux
Inſcrits au temple de Mémoire ,
A faire des heureux vous mettez votre gloire ,
Et , pour tribut de vos ſoins généreux ,
Vous n'exigez , pour vous quelle douce victoire !
De vos ſujets que l'amour & les voeux.
Vous entendez les cris de leur reconnoiſſance ,
:
14
MERCURE DE FRANCE.
Leur amour eſt ſans borne , ainſi que vos vertus:
Leur bonheur à jamais paſſe toute eſpérance ;
Le Trône des Bourbons eſt celui des Titus.
Par Mdo Martin , épouse d'un Procurent
au Chatelet.
QUATRAIN à la louange de
LOUIS XVI.
0
Modele des vertus & le ſoutien des moeurs ;
Méritons fon amour , & faisons lui conpoftre
Qu'il n'eſt doux de régner qu'en régnant dans les coeurs.
MES Concitoyens , nous poffédons un mattre
Par je Marquis de la Tournelle, Chev. de St
Louis, ancien Cap. de Gendarmerie.
L'INGRAT PUNI , Nouvelle traduite de
l'Italien de Cinthio , par M. Flandy.
DANAns le temps que Selim tenoit l'Empire
Ottoman , des Corſaires lui firent
préſent d'un jeune Eſclave de Corfou ,
JUILLET. II. Vol. 1774. 15
nommé Aladin très bien fait & rempli
de belles qualités. Ce Prince , tout cruel
qu'il étoit & altéré du fang des Chrétiens ,
charmé de la phyſionomie dujeune homme,
lui laiſſa la vie , ſous condition de
renier la vraie foi dans laquelle il avoit
été élevé juſqu'à l'âge de quinze ans. Aladin
ſe voyant entre les mains du Monarque
fanguinaire , réſolut , autant par
foibleſſe & inexpérience , que par crainte,
de rendre en apparence hommage à
Mahomet , réſervanti au fond du coeur le
vrai culte qu'il étoit obligé de renier. Le
jeune eſclave croiſſoit de jour en jour
en mérite, & la bienveillance de Selim à
proportion ; ce qui fâchoit les Grands de
la Cour. Un d'entr'eux , nommé Facardin
, s'étoit rendu ſi odieux au Sultan ,
que , démis de ſa charge , il riſquoit encore
pour la vie. Cet homme penſa que
fi Aladin , favoriſé comme il l'étoit du
Monarque , intercédoit pour lui , il obtiendroit
aisément ſa grace. Il fut donc le
trouver , lui expoſa ſon infortune , & le
conjura de s'intéreſſer en fa faveur auprès
de Selim , pour qu'ille rétablit dans
fon pofte , jurant à ſon protecteur une
reconnoiſſance éternelle.
Aladin qui étoit porté àrendre ſervice ,
16 MERCURE DE FRANCE:
:
voyant une occaſion de ſervir Facardin,
lui promit de ne rien oublier pour le fatisfaire;
ayant ſaiſi un inſtant favorable,
il épuiſa ſon eloquence en ſa faveur au
près du Sultan. Selim étonné de l'enten
dre parler fi fortement pour cet homme ,
luidit: Tu ne connois pas comme moi
"
A
22
و د
و د
و د
le naturel de Facardin; necrois pas que
,, je l'aie dépouillé de ſon emploi par hai
„ ne ; c'eſt qu'il m'en paroiſſoit abfolua
ment indigne. Mais pour que tu n'aies
jamais à te plaindre d'aucun refus de
ma part , je veux bien te complaire àce
ſujet: non que j'eſpere qu'il ſe corrige
" à l'avenir , mais pour te convaincre qu'il
ne mérite pas le poſte où tu veux leré
" tablir."-Je n'ai garde , réponditAlas
din , d'induire V. M. à agir contre fon
gré. Je croirois faire tort aux ſentimens
d'un ſujet auſſi dévoué & reconnoiſſant
que je le ſuis. Mais comme jem'aſſure
que Facardin, déſormais ferviteur inviolable,
n'aura d'autre fouci que de plaire
à V. M. j'oſe l'implorer en ſa faveur ,
perfuadé qu'il tiendra la promeſſe qu'il
m'a folemnellement donnée. - Je veux
le croire comme toi; mais tu verras que
nous ferons dupés tous les deux. J'eſpere
que non , ſi les faits répondent aux paroles
T
N
pr
JUILLET. II. Vol. 1774. 17
les . - Je le ſouhaite: ainſi , va lui dire
que je n'ai pu refuſer ſa grace à ta médiation.
Aladin remercia l'Empereur , &
fut chercher Facardin pour le lui préſenter.
Selim le reçut avec bonté & lui rendit
ſa charge , en lui diſant : tu en as l'obligation
à Aladin. C'eſt à toi de te comporter
de maniere à ne pas le faire rougir
de s'être intéreſſé pour toi. Facardin promit
d'obéir.
Dès que le perſide ſe crut aſſez accrédité
auprès du Sultan pour pouvoir compter
ſur ſa confiance & perdre ſon bienfaiteur
, il ſe mit à ruminer comment il
pourroit le rendre ſi odieux à l'Empereur ,
qu'il le fît mourir; préſumant qu'une fois
facrifié , lui - même gagneroit aſſez d'ascendant
ſur l'eſprit du Monarque pour
éclipſer tous les autres courtiſans. Dans
la foule des moyens qu'il rouloit dans ſa
tête , il ne ſavoit auquel ſe fixer . La prédilection
du Sultan pour Aladin lui faifoit
craindre d'échouer , s'il ne faiſoit au
favori quelque imputation aſſez atroce
pour que le Prince ſe trouvât piqué au
vif. Montrant donc la plus vive reconnoiſſance
à Aladin , il couvoit ſon noir
projet en fon coeur , en attendant une occaſion
favorable de l'exécuter , quand la
B
18 MERCURE DE FRANCE.
fortune qui ſe plait à troubler le bonheur
des humains , fit que le Sultan lui - même
la lui offrit.
Selim avoit dans ſon ſérail une eſclave,
Chrétienne d'origine , que des Corfaires
lui avoient donnée ainſi qu'Aladin.
Il l'avoit auſſi forcée d'embraſſer l'Alcoran;
& , ſa beauté la lui rendant extrêmement
chere , il en étoit jaloux à l'excès.
Mais plein de confiance dans Aladin , il
le fit chambellan de la jeune Odalique ,
lui ordonnant d'en avoir le plus grand
ſoin. Le favori accepta l'emploi , s'en
acquitta avec d'autant plus de zêle qu'il
reconnut ſa ſoeur dans la jeune perſonne
appellée Tamulie. Captive une année
avant Aladin & remiſe au Sultan , ſa
beauté , accompagnée des graces les plus
touchantes , l'éleva bientôt au-deſſus des
autres femmes de l'empire. Tamulie qui
avoit auffi reconnu fon frere , lui faifoit
mille careſſes , ſans découvrir le lien du
ſang qui les uniſſoit .
Facardin avoit vu avec peine Aladin
créé chambellan de Tamulie ; mais fongeant
qu'il pourroit s'ouvrir par - là une
voie pour accomplir fa méchanceté , au
milieu du chagrin que lui cauſoit la faveur
d'Aladin , il fut ſaiſi de ce tranſport
de joie qu'ont les envieux , quand , peu
JUILLET. II. Vol. 1774.19
contens de ravir à quelqu'un ſa félicité ,
ils comptent le faire périr cruellement.
Le ſcélérat voyant les témoignages d'amitié
& les préſens mutuels du frere & de
la foeur , réſolut , à la faveur de ce prétexte
, de donner de l'ombrage au Sultan.
Un jour que Selim diſcourant avec lui,
lui faifoit l'éloge d'Aladin , le perfide
répondit: ,, Les Princes ſe trompent fou-
"
ود
vent fur le compte de leurs ferviteurs ,
jugeant peu dignes de leur confiance les
,, plus fideles , & très affidés ceux qui ne
,, cherchent qu'à les tromper. Vous êtes
,, dans le cas , Sire; car à ſuppoſer qu'Ala-
" din ait toutes lesbelles qualitésdont ilpa-
,, roit doué aux yeux de V. M. ſa perfidie
,, envers l'Etat les ternit toutes àtelpoint ,
s, qu'il doit être réputé le plus coupable
,, courtiſan qui fut jamais." A ce diſcours
Selim conſidérant les obligations que le
traître avoit à Aladin , répliqua : ,, Eft-ce-
ود
"
"
là le prix du ſervice qu'Aladin te rendit
en te rétabliſſant ſi biendans mon eſprit ,
,, que je t'ai fait miniſtre d'état , d'écuyer
diſgracié que tu étois ? "-Sire , je m'avoue
redevable à Aladin , & je me ferois
ta ſi je n'euſſe conſulté que ſes ſervices.
Mais vous devant plus qu'à lui , je ſuis
contraint de révéler ſa perfidie , par le
Ba
20 MERCURE DE FRANCE.
- -
zêle que j'ai pour V. M. - Et comment
te ſemble til ſi perfide ? Sa conduite ne
m'a offert juſqu'ici aucun figne de ce que
tu avances. - Je le dirai , Sire , pour le
bien de V. M. l'opinion que vous avez
conçue de lui , faute de le connoître à
fond , vous faſcine les yeux au point de
le croire un modele de fidélité ; & il vous
en manque dans l'objet le plus eſſentiel.
En quoi donc ? C'eſt qu'établi par
vous gardien de Tamulie , il fait tous ſes
efforts pour s'en rendre poſſeſſeur ; & , fuivant
l'apparence , elle ne lui feroit pas
avaré de ſes faveurs , ſi elle ne redoutoit
votre courroux. Cette crainte lui ſert de
frein; mais comme il n'eſt coeur de femme
fi dur que les prieres & l'amour n'amolliſſent
, ſi l'on n'arrête cette intrigue ,
je fuis fûr que cet homme déloyal trouvera
le fecret de jouir de l'objet de votre
tendreſſe .
t
Au nom de Tamulie, Selim montrant
un viſage tout en feu , s'écria : Aladin
cherche donc à m'enlever mon idole !
Oui , Seigneur , & fi la prévention ne
vous eût fait illuſion ; ſi vous avicz obſervé
la conduite d'Aladin envers Tamulie
, vous auriez vu la vérité de ce que je
dépoſe. Quant à moi , je ne ſuis point fur-
--
५
JUILLET. II. Vol. 1774. 21
pris qu'un étranger , d'une religion contraire
à la nôtre , ne garde point la foi à
V. M. Les Chrétiens ne nous tiennent
pas moins pour leurs ennemis que nous
les regardons comme les nôtres. Ils triomphent
& croient faire une oeuvre trèsméritoire
quand ils nous cauſent tout le
mal poffible ; & leur joie eſt meſurée ſur
la grandeur de l'injure. Aladin & Tamulie
font nés Chrétiens , & tous deux à
Corfou. La conformité de croyance &de
patrie pourroit bien faire que V. M.
croyant avoir l'entiere poſſeſſion de la
belle Sultane , la partageroit avec un indigne
rival , d'où pouroient naître des
enfans qui , préſumés fils deV. M. , avec
le temps ufurperoient l'Empire de l'Orient.
ود
ود
Ce diſcours troubla beaucoup Selim :
cependant il répondit à l'accufateur : „Si
les ſervices que te rendit Aladin neme
perfuadoient qu'il faut qu'il y aille du
,, bien de l'Etat pour que tu me parlesde
la forte , je te châtierois ſi durement du
mauvais office dont tu paies ton bienfaiteur
, que ton exemple apprendroità
tous les mauvais coeurs quelle peine eſt.
,, dueàl'ingratitude. J'obſerverai Aladin.
Si je le trouve fourbe & impoſteur , il
ود
و د
ود
ود
"
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
,, aura le ſalaire qu'il mérite ; mais ſi je
vois l'oppoſé , tu apprendras de moi à
quel point les ingrats me font odieux.
J'y conſens , ajouta Facardin, ſi j'en
impoſe à V. M. "
و د
ود
و د
ود
Le jalouſie une fois réveillée dans l'ame
de Selim , il ne fut plus maître de ſes
idées . Il ſe perfuada que Facardin étoit
fincere ; & l'ayant trouvé un autre jour ,
il montra combien il eſt dangereux de
donner de l'ombrage à un homme pasſionnément
amoureux. ,, J'ai réfléchi , lui
و د
"
"
ود
"
ود
ود
ود
dit- il , ſur tes propos au ſujetd'Aladin ;
,, tu me parois véridique , & , quoique je
ſache bien que Tamulie eſt trop honnête
pour ſe livrer à un autre que moi ,
je ſens néanmoins , comme tu me l'as
dit , que le ton familier qu'Aladin prend
avec elle , ne vient que d'un defir amoureux
& d'un appétit libertin , & qu'il
n'aſpire qu'à m'offenfer dans la perſonnede
Tamulie quej'adore. Mais je romprai
ſesmeſures. Jeveuxqueſon exem- ود ple apprenne aux courtiſansquelle ſcrupuleuſe
fidélité ils doivent à leurs Souverains.
Je veuxqu'indigne de périr par
la main d'un homme , le traître ſoit déchiré
par les bêtes féroces." Jamais discours
n'avoit ſi agréablement flatté l'oreille
de Facardin. Seigneur , reprit-il , vous
د
ود
ود
१७
ود
M
২
JUILLET. II . Vol. 1774. 23
ferez très - bien. Aladin mérite aſſurément
le ſupplice auquel V. M. le condamne.
Selim avoit une ménagerie remplie de
lions & d'autres animaux féroces dont les
combats l'amuſoient beaucoup , & dont la
garde étoit confiée à gens très -affidés. Il
fit appeler un garde- lions , & lui dit : ,, Je
رد
t'enverrai ce ſoir un exprèsqui tedira ces
,, propres paroles : L'Empereur m'envoie ici
» pourfavoirsi tu as exécutéſes ordres . A
,, ces mots tu arrêteras le meſſager , & le
feras jeter aux lions ſans entendre aucu-
,, ne raiſon , fût-il reconnu de toi pour un
وو
ود
de mes premiers officiers. " L'homme
aux lions promit d'obéir , & alla attendre
l'arrivée du député. L'Empereur mande
Aladin , & lui donne l'ordre pour le garde-
lions. Le docile Aladin va où il eſt
mandé , mais très-inquiet, Il lui ſembloit
étrange de ſe voir dépêché vers un homme
auſſi vil , dans le poſte où il étoit. Craignant
quelquerevers funeſte , en ſon voyage,
il s'écarta du chemin ; & , comme la
nuit approchoit , il entra dans un bosquet
qui étoit à ſadroite. Là ,les yeux au
ciel , les genoux en terre & le coeur à Jéſus-
Chriſt , il s'écria: ,, Seigneur , vous
ſavez que ſi ma fragilité me fit déférer
„ en apparence aux précentes de Maho-
ود
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
و د
و و
,, met , votre ſaintNom n'en eſt pasmoins
gravé dans mon coeur , & que je n'ai
ceſſé de vous adorer en ſecret de toute
,, mon ame. Je vous ſupplie donc , Sei-
,, gneur , d'excufer ma foibleſſe ; & fil'ordre
du Sultan a quelque choſe de nuiſible
pour moi , de m'en préſerver & de
m'ouvrir une voie , pour qu'arraché à
l'eſclavage & à la ſuperſtition de Mahomet
, je puiſſe vous adorer en public
ainſi qu'en ſecret , comme le Créateur
& le Rédempteur du genre humain. "
Aladin termina ſa priere par le ſigne de
croix , & reprit le chemin de la ménagerie.
ود
ود
ود
وو
ود
ود
"
Facardin avoit aſſiſté à l'ordre donné au
garde-lions . Croyant n'apprendre jamais
aſſez tôt la mort d'Aladin , il le ſuivit de
près pour le voir dévorer par les bêtes.
Mais Dieu qui punit le crime & récompenſe
les bonnes oeuvres , permit que
pendant qu'Aladin prioit dans le bois ,
Facardin le devançat auprès du gardelions
, lequel attendoit fur le chemin
celui que le Sultan deſtinoit à ſervir de
proie aux animaux carnaciers . Facardin
l'accoſte & lui dit : L'Empereur m'envoie
ici pour ſavoir fi tu as exécutéſes ordres.
A ces paroles le gardien jugea que
c'étoit l'homme en queſtion ; & comme
il avoit diſpoſé tous ſes gens , il le fit auſſi
1
JUILLET. II. Vol. 1774. 25
tôt ſaiſir & dépouiller pour être jeté aux
lions. A la vue du péril , Facardin invoquant
fon faux prophete , s'écrie :
ود
ود
"
ود
ود
Ce
n'eſt pas moi qui dois être livré aux
lions ; c'eſt Aladin. C'eſt pour lui qu'eſt
l'ordre du Sultan , & non pour moi.
Laiſſe-moi donc. Attends qu'il vienne :
il ne peut être bien loin: tu feras de lui
,, ce que tu me prépares. " L'impoſteur
eut beau parler; tout fut inutile. Dépouillé
fur le champ , il fut livré aux lions , qui
exerçant ſur lui leurs dents carnacieres ,
ne laiſſerent pas un de ſes membres entiers.
Aladin arriva bientôt. Il n'avoit pas
encore ouvert la bouche que le gardien
lui dit : ,, Sans doute , vous venez voir ſi
,, j'ai exécuté l'ordre de Sa Hauteſſe ?
Oui , répondit Aladin ſans ajouter un
ſeul mot , attendant à quoi aboutiroit
la queſtion du gardien. - J'ai traité ,
ajouta celui-ci , l'officier qui s'eſt offert
àmoi felon lacommiſſion quej'en avois;
&, menant Aladin vers les lions , il lui
montra le ſquelette & les habits du dé-
ود
و د
و د
"
ود
"
ر د
ود funt. "Acette vue,Aladinconnut que
Facardin avoit ſervi de pâture aux lions ;
&, fachant la haine qu'il lui portoit (car
la mauvaiſe intention du perfide n'avoit
pu être ſi ſecrette qu'elle ne transpirat) il
jugea qu'il étoit venu pour lui voir faire la
B5
26 MERCURE 'DE FRANCE.
fin qu'il avoit faite lui-même. Le gardien
le confirma dans cette idée , en lui difant:
,, Cet homme cherchoit à me trom-
,, per , & foutenoit que ce n'étoit pas lui
,, que je devois livrer aux lions , mais un
„ nommé Aladin . Quant à moi , déférant
,, aux paroles de mon Souverain & non
,, aux ſiennes , j'ai voulu remplir ma mis-
と
ود
ود
ſion ; ce que vous voudrez bien dire à
Sa Hauteſſe. " Je n'y manquerai pas ,
dit Aladin , qui , partant de la ménagerie ,
vit bien que l'ordre avoit été donné pour
lui & non pour Facardin , & qu'il devoit
ſon ſalut au vrai Dieu qu'il adoroit en ſecret.
Aufſi , lui rendant les plus humbles
actions de graces , il réſolut de quitter ces
climats , le barbare Monarque & ſa loi
fauſſe.
Aladin manioit d'ordinaire un courſier
très-docile que le Sultan montoit quand
il alloit à la ménagerie voir le combat
des animaux. Il ſongea à ſe tirer de là au
moyen de ce cheval , & dit au gardien de
le préparer ; que S. H. l'avoit chargé de
le lui amener. Le gardien obéit ; & Aladin
, ſur l'impétueux courſier , dirigea ſa
courſe vers l'Eſclavonie , diſant aux officiers
de l'Empire qu'il rencontroit , qu'il
partoit pour une commiffion très-imporJUILLET.
II. Vol. 1774. 27
tante & fecrette de S. H. Les officiers le
voyant fur le courſier impérial , & fachant
le crédit dont il jouiſſoit à la Cour , le
laiſſerent fuir fans oppoſition. Arrivé en
pays Chrétien , ſon premier ſoin fut de
rentrer dans le ſein de l'Eglife.
Le Sultan qui croyoit Aladin dévoré par
les lions , ne voyant plus Facardin , étoit
tout étonné. Il le fit chercher ; & comme
on ne le trouvoit point & que perſonne
n'en avoit de nouvelles , il ne ſavoit qu'en
penſer. Au bout de quelques jours il lui
prit fantaiſie de faire combattre les animaux
; il fit demander fon courſier au
garde- lions. Celui ci- dit l'avoir remisla
Aladinau nom de S. H. L'envoyé étantde
retour vers le Sultan avec la réponſe du
garde- lions : ,, Comment , s'écria ce Prin-
"
و د
ce! il n'a pas livré Aladin aux lions ?
Il manda le gardien , & lui dit: pour-
,, quoi donc n'as- tu pas exécuté mes ordres
,, au ſujet de l'homme que je t'envoyois ?
J'ai obéi , Sire . - Et comment ? fi
2"
و د
-
, tu lui as donné mon cheval pour s'évader?
-Je n'ai pas remis lechevalàcelui
qui devoit être dévoré; c'eſt àAladin
qui l'a demandé au nom de V. M.--
Et c'eſt lui qui devoit périr. - Je ne
,, fais ce qu'il en eſt. Vous m'avez char28:
MERCUREDE FRANCE.
ود
,, gé de jeter aux lionsl'homme qui s'offriroit
à moi avec les paroles que V. M.
m'avoit données pour ſignal de ce que
j'avois à faire. Il eſt venu un courtiſan
„ porteur de ces paroles , & j'ai fait de
"
"
ود
lui ce qui m'étoit enjoint. - Et quel
,, eſt ce courtiſan ? quel habit avoit- il ? "
Le gardien déſigne l'habit du défunt , à
quoi le Sultan reconnut que Facardin avoit
été la proie des lions ; d'où il inféra que
le traître avoit accuſé à tort Aladin , &
que Dieu l'avoit puni de ſon impoſture&
de ſon ingratitude envers ſon bienfaiteur
à qui ſouhaitant la mort , pour en être
ſpectateur , il avoit couru à la ménagerie.
Il admira la juſte providence de l'Etre Suprême
, qui avoit fait ſubir à l'inique artiſan
de la mort d'Aladin le même ſupplice
qu'il lui avoit préparé ſi injufte-
২
ment.
Le bruit répandu à la Cour que l'Empereur
avoit voulu faire périr Aladin
pour avoir tenté de jouir de Tamulie ,
étoit parvenu juſqu'à Aladin lui - même
en ſon aſyle. Ne voulant pas qu'une tache
fi honteuſe ſouillât ſa fidélité , il écrivit
au Sultan qu'on l'avoit fauſſement accusé
auprès de S. H.; que pour le convaincre
de ſon innocence , il lui apprenoit que
JUILLET. II. Vol. 1774. 29
Tamulie étoit ſa propre foeur ; qu'expolé
à une mort cruelle & ignominieuſe par
le crédit de fon calomniateur , pour s'y
ſouſtraire & non par manque de fidélité
pour S. H. , il s'étoit enfui ſur ſon courfier
, qu'il lui renvoyoit pour qu'on ne pût
pas dire qu'il eût jamais rien pris au Sultan.
Quand Selim eut vu la lettre du fugitif,
il demanda à Tamulie quelle liaiſon
il y avoit entre elle & lui. Nulle autre ,
répondit - elle , ſinon que je ſuis ſa ſoeur.
A ces paroles , Selim maudiſſant fa fatale
prévention qui l'avoit privé d'un
ferviteur auffi fidele , uſa de toute diligence
imaginable pour le rappeller. A fon
refus , la bienfaiſance eut tant d'aſcendant
fur ce coeur barbare , qu'il ne voulut pas
qu'un ſi loyal ſerviteur reſtât ſans récompenſe.
Il lui envoya de magnifiques préfens
, & l'exhorta à marquer à tel Prince
auquel il s'attacheroit déſormais , le même
zêle qu'il avoir eu pour ſon ſervice.
Quelques mois après , Selim mourut , &
laiſſa de grandes richeſſes à Tamulie.
Laſſe de vivre au milieu des ſectateurs
de Mahomet , elle écrivit à ſon frere
qu'elle déſiroit finir ſes jours avec lui
dans le ſein du Chriſtianiſme, & le pri
de la venir prendre pour la ramener dar
30
MERCURE DE FRANCE.
leur commune partie. Aladin ayant obtenu
un ſaufconduit de Soliman , qui avoit
ſuccédé à l'Empire , alla à Constantinople
, d'où il remena à Corfou fa
foeur , qui, laſſe des vanités du ſiecle , s'enferma
dans un couvent , laiſſant à ſon frere
tous ſes tréſors. Aladin pourvut amplement
à tous ſes beſoins dans ce monaftere
qu'il enrichit. C'eſt ainſi qu'après la mort
de l'ingrat & déteſtable Facardin , Aladin
s'étant arraché à l'eſclavage & au mahométiſme
, délivra ſa ſoeur; &, rendu à
la vraie foi , paſſa le reſte de ſes jours
dans la proſpérité.
LES progrès du Luxe arrêtés , Ode
au Roi
ΟLuxz , deſtructeur barbare
Des Etats foumis à ta loi ,
Les coups que ton orgueil préparo
Vont donc ſe tourner contre toi !
Oui , c'en eſt fait , trompeuſe idole ,
Le bras de Louis qui t'immole ,
A ton joug va nous dérober ;
Déjà plus humble & plus timide ,
Tu prends à nos regards un eſſor moins rapide :
Tremble... le jour approche où tu dois ſuccomber.
JUILLET. M. Vol. 1774. 38
25
De ton trône à jamais durable ,
Tu croyois que la main du temps.
Sur une baſe inébranlable
Aveit aſſis les fondemens.
Tu diſois : ,, Puiffant & tranquille ,
Du François à ma voix docile "
„Mon joug ne peut être brifé ,
Qu'à la fin tour cet édifice
Ne comble , en s'écroulant , le vaſte précipice
Qu'd loiſir , fous ſes pas , ma fureur a creufé.
>>En vain, conſtante dans ſa haine ,
>>>Cartage avoit du ſang Romain.
Groffi les flots de Trasimene ,
„Et rougi les bords du Téſin
Rome , toujours victorieuse ,
و ا
»
Plus brillante & plus glorieuſe ,
Sortoit du gouffre de ſes maux :
,, Ainfi , dans l'ombre du ſilence ,
L'ormeau , plus fier encore &plus hardi , s'élance
Sous l'acier rigoureux qui parcourt ſes rameaux
"
و د
Mais ſur les pas de la Richeſſe ,
Guidé par cent détours obſcurs ,
" J'oſai , rampant avec adreſſe ,
ود Me gliſſer juſques dans ſes murs.
„ Là , pour usurper ſon hommage ,
" Le plaiſir , dont j'offris l'image ,
De fleurs entrelaça mes fers ;
32
MERCURE DE FRANCE.
"
1
Et bientôt , par degrés ſappée ,
Rome , d'un dernier trait mortellement frappée ,
S'affaiſſa ſous ſon poids & vengea l'Univers .
,, Il n'eſt plus cet hydre ſuperbe ,
ود
De mes coups témoin éclatant ;
,, Dans ſes reſtes cachés ſous l'herbe,
„ Lis , François , le fort qui t'attend :
,, Et ne crois pas à mon empire ,
,, D'un bras armé pour me détruire ,
„ Oppoſer le foible ſecours :
„ Le fils du Maître du tonnerre*
„ Ne peut plus , quand les Dieux le rendroient à la terre
" Du torrent qui t'entraîne interrompre le cours."
Mais de tes trames criminelles
Les noeuds ſecrets font apperçus :
Louis paroft , & tu chancelles ;
Il te menace , & tu n'es plus.
Tombe à ſes pieds , coloſſe impie ;
Qu'enfin ce ſacrifice expie
Les maux qu'a cauſés ta fureur:
Que , défarmé par la victime ,
Le Ciel nous appplaudiſſe & referme l'abyme |
Où ton charme fatal précipitoit l'erreur.
• Hercule. :
Me
JUILLET . II. Vol. 1774. 39
:
Me trompé - je ? 8 Dieux ! quelle aurore
M'éblouit d'un éclat ſoudain ;
Un foleil plus beau vient d'éclorre,
L'air eſt plus pur & plus ſerein.
Mais n'est - ce point un doux menfolige
Que le ſommeil préſente en ſonge
A mes yeux dans l'ombre abuſés ?
Ou les plaiſirs imaginaires
De ces temps fortunés & féconds en chimeres
Vont- ils donc, de nos jours , être réaliſés ?
La fiction fuit , & fait place
Au flambeau de la vérité .
Louis s'avance , & fur fa trace :
Voit germer la félicité.
Cérès qui , long - temps dédaignée,
Laiſſoit , juſtement indignée ,
Languir nos coupables fillons ,
Court, prodigue en ſa bienfaiſance;
Au trône de Louis enchaîne l'Abondance,
Et nous rend pour jamais fa préſence & ſes dons.
O Louis ! Omon tendre Pere !
O Prince , objet de mes accens i
O Princeſſe adorable & chere
A tous les coeurs reconnoiſſans !
Qu'il doit , l'amour qui nous anime ,
Enivrer votre ame fublime
D'un ſentiment délicieux !
C
34
MERCURE DE FRANCE.
Ah ! malheur à quiconque en doute !
Le bonheur qu'on répand , & celui que l'on goûte ,
Sont entr'eux attachés d'indiſſolubles noeuds.
Etvous, Parques , de mes années ,
Reculez , s'il ſe peut , la fin
Que le fil de mes deftinées
Tourne plus lent ſous votre main.
Faites qu'après trois fois cinq luftres ,
De ces deux Monarques illuſtres
La France adore encor la loi :
Et quand vous ouvrirez ma tombe ,
Que mes derniers ſoupirs, foient , avant que j'y tombe ,
Des voeux formés encor pour les jours de mon Roi.
VERS AU ROI LOUIS XVI.
DEEUUXX Princes auront fait les délices du monde.
Un nouveau Titus va régner.
Il ne faut plus nous conſterner ,
Français ! d'un jeune Roi la ſageſſe profonde
Le rend digne de gouverner.
L'Epouſe que le Ciel a daigné lui donner
Lui plaît , nous aime , & le ſeconde.
Que le plus doux eſpoir fuccede à ſa douleur.
Grand Dies ! que n'êtes - vous féconde ,
JUILLET . II. Vol. 1774. 35
Princeffe , pour notre bonheur !
Déjà l'Univers le contemple
Ce couple heureux , l'admire en chantant ſes vertus,
Et , pour modele , aux Rois propoſe ſon exemple.
Louis le Bien -Aimé n'est plus...
D'un Roi ſi bienfaisant reſpectons la mémoire ,
Français , mais fans le regretter.
Louis , avant vingt ans , émule de ſa gloire ,
Saura bien la repréſenter....
O prodige ! aufſi , dans l'hiſtoire ,
Le beau nom qu'il va mériter!
Par M. Faypont , ancien Baillide
Joinville en Champagne
SUR LA MORT DELOUIS XV.
FRANCE ! ton Roi fuccombe... o regrets ſuperflus !
Pleure ta perte. Hélas ! ton Bien - Aime n'eſt plus.
Fatale illuſion d'ane trop courte vie !
Des Français l'eſpérance en un jour eſt ravie...
Si jamais le néant de l'humaine grandeur ,
Dans un trifte appareil en s'offrant à mon coeur ,
Par d'utiles leçons m'apprit à le connaître ;
C'eſt ſurtout quand Louis notre amour , notre mattre ,
En bute à ta fureur , expire ſous tes coups ,
mort ! cruelle mort ! pour le malheur de tous !
Ca
86 MERCURE DE FRANCE.
Des Rois ambitieux nourris dans les alarmes
Ont cherché les moyens d'illuftrer par leurs armes
Un nom ſouvent funeſte à leur propre pays ...
Les charmes de la paix furent ceux de Louis :
Toutefois , foutenant l'éclat de ſa couronne ,
Il fut bien fe défendre & n'attaqua perſonne .
Satisfait de régner dans le coeur des François ,
Il compta tous ſes jours par autant de bienfaits .
Superbes bâtimens , I Ecole de la guerre ,
D'intréprides guerriers , féconde pépiniere ;
Citoyens 2 fortunés enrichis par ſes ſoins ,
Qui du cultivateur prévenez les beſoins ,
Et vous , ponts orgueilleux 3 , dont la maſſe immobile
Brave des flots groſſis la fureur inutile ,
•Magnifiques palais 4 , vous , temples immortels ,
De ſa Religion monumens éternels 5 ,
Sombres bois éclaircis 6 , montagnes abattues 7 ,
Agréables chemins 8 percés en avenues
Où l'on voit en tout temps , comme dans un verger,
Voyager en repos le François , l'Etranger ,
Aux pâles envieux fans qu'il faille répondre ,
Eternifant Louis , vous faurez les confondre !
I L'Ecole militaire. 2 L'Ecole d'agriculture. 3 Les
pots de Neuilly , Mantes , Orléans , &c. 4 L'hôtel
de la Monnoie , &c. 5. Les Eglifes . 6,7,8 Les grands
chemins , & généralement tous les monumens qui éter
niferont le regne bienfaisant de Louis XV.
JUILLET. II. Vol. 1774. 37
Qui , Français , votre Roi , des temples éternels
Laiſſant tomber ſur vous ſes regards paternels ,
Et fans ceſſe veillant au bonheur de la France ,
Ne vous fera ſentir que les maux de l'absence...
Quoi ! votre amour s'obſtine à demander Louis ?
Eh bien ! féchez vos pleurs , il revit dans ſon fils...
C'eſt la même bonté , c'eſt la même ſageſſe
Qui ſe montre à vos yeux ſous cet air de jeuneſſe ;
Et le Ciel attendri de vos gémiſſemens ,
Vous redonne Louis à la fleur de ſes ans,
Déjà le Crime altier , prévoyant ſa défaite ,
Se creuſe , en frémiſſant , une obfcure retraite,
Et du luxe orgueilleux le pouvoir rétréci
S'alarme au ſeul penſer de Louis rajeuni.
Par M. P. F. G. Cerceau ,
deMeaux.
-
:
C2
38 MERCURE DE FRANCE.
VERS A LA FRANCE,
A la gloire de LOUIS XV & de for
Succeffeur.
CEESSE de t'alarmer, & ma chere patrie!
Le reſpectable Roi dont tu pleures la mort ,
Jouit , parmi les Dieux , d'une nouvelle vie ,
Que ne peut altérer l'inconſtance du Sort.
Il n'eſt rien que pour toi ſon ſucceſſeur ne faffe.
En ſuivant le chemin que lui - même il ſe trace ,
Le petit - fils bientôt égalera l'aïeul.
Ce Prince ne ſera ni moins bon ni moins juſte
Puiſqu'au nom de Louis il joint celui d'Auguſte ,
Il faut qu'un ſi beau nom ne ſoit dû qu'à lui ſeul.
Par M. Bellot , étudiant en Droit
à Poitiers
Sur l'Inoculation de la Famille Royale.
Du feu Roi la fin déplorable ,
Pour fon auguſte ſucceſſeur ,
Pour Monfieur , pour leur Frere & ſa Compagne aimable
Nous faifoit craindre un fort ſemblable.
JUILLET. II. Vol. 1774. 39
Banniſions déſormais une vaine terreur.
Ce monſtre impur qui renaît de ſa cendre ,
Que tôt ou tard on voit fondre fur nous ,
N'eſt funeste qu'à ceux qui s'en laiſſent ſurprendre ;
Mais on fait braver fon courroux ,
Quand on oſe , au lieu de l'attendre ,
Le provoquer & prévenir ſes coups.
S'eſt ainſi que le Prince & ſa ſoeur & fes freres
Ont triomphé d'un fléau deſtructeur ,
Et nous ont pour jamais délivrés de la peur
De le voir attenter fur des têtes ſi cheres .
Les Docteurs incertains sembloient se partager ;
Louis a décidé ce qu'ils n'oſoient juger .
ParM. L. P. Maſſon.
FICTION en l'honneur de M. le Duc
de N**.
ARGUMENT.
Un Muficien réclame la protection de
M. le Duc de N** auprés du Roi pour
obtenir une charge dans l'une des Maifons
des Princes. Il profitede l'idée qu'ont
eue les Mythologiſte de repréſenter Erato
fur le Parnaſſe , ſous la figure d'une jeune
C4
49 MERCURE DE FRANCE .
fille ayant un Amour auprés d'elles. Le
Muſicien ſuppoſe que cet Amour lui apparoît
en dormant , & lui remet un billet
pour Linus. Ce billet eſt cenfé d'Apollon
& de Therpſicore deſquels naquit Linus.
Le Muficien donne le billet à M. le Duc
de N ** , & prouve qu'il le remet à fon
adreſſe.
T
FICTION.
ANT que le Dieu de la lumiere
Guidant ſon char bbrriillllaanntt,, fait fur notre hemisphere
De ſes rayons pourprés éclater les faiſceaux ,
Dans mon réduit ouvert à tous les maux ,
Trifte & confus , je ſpenſe à ma mifere.
Mais ſitôt que la nuit a pu fermer mes yeux
Heureux , fous ſes ombres propices
Je fors du fond des précipices ,
Et je m'envole dans les cieux.
Hier , ſur un chalit où je n'ai que ma place ,
Triſtement étendu , mon noir plafond en face,
J'attendois du ſommeil mon changement d'état ,
Et je difois fur le ton du Stabat :
Je dois au Dieu de l'harmonie
Le peu de goût & de génie
Qu'on apperçoit dans mes refreins.
Je fais valoir , par ſes accords divins,
.:
JUILLET. II. Vol. 1774. 41
3
Les madrigaux , les vers badins
Dictés par l'aimable Thalie .
1
De mes chants quelquefois la touchante magie
Des mortels malheureux diſſipa les chagrins .
Quel en ſera le prix ? Quels seront mes deſtins ?
O vous , dont en naiſſant j'ai refpiré l'ivreſſe ,
Vous dont j'ai noté les chanfons ,
Muſes , dois- je toujours vivre dans la détreſſe :
Est-ce donc là le fort de tous vos nouriſſons ?
こ
Par ces mots , prononcés ſans fiel & fans audace ,
Je finis d'exprimer l'excès de mes tourmens.
Mes accens juſques au Parnaſſe
Furent emportés par les vents.
:
1
doux foulagement ! 6 charme ſalutaire !
Sur ce grabat , où je me déſeſpere ,
Où ſemble m'étendre Atropos ,
La main du bienfaiſant Morphée
Couvre mes yeux de ſes pavots .
Moins promptement la plus puiſfante Fée ,
Par ſon pouvoir eût diſſipé mes maux.
Mon lit ſe change en un trophée
Formé des myrthes de Paphos ,
Des touchants attributs d'Orphée
Et des couronnes des Saphos,
D'un front riant les aimables mensonges
Me font boire l'eau du Léthé :
Je m'endors , bercé par les fonges
Comme un Sybarite enchanté.
1
" : 2
1
זנכ יל
C5
MERCURE DE FRANCE.
De mon ame agiſſante o suprême avantage !
Je diftingue les corps , & mon oeil eſt voilé
Je ſuis ſans mouvement ; cependant je voyage
Juſques au ſéjour étoilé.
Des ceintres azurés ſe détache un nuage ;
Tranquilles ſouverains de la céleste plage
Les Zéphirs , juſqu'à moi , l'ont doucement foufflé.
Il s'ouvre , & me préſente un jeune enfant aflé ;
Un Amour , dont l'aſpect eſt ſeul d'un doux préſage.
La Malice , en ſes traits , ne dément point fon age.
Un feinté ſérénité
N'eſt point fon dangereux partage .
Ce n'eſt point Cupidon : je vois ſur ſon viſage
La pudeur , la nobleſſe & l'ingénuité.
Je l'interroge : il parle , & fon tendre langage
Dans mon coeur porte le courage
Avec l'eſpoir & la félicité.
Ami , dit- il , je ſuis le compagnon fidele
De la jeune Erato ſenſible à tes chagrins.
L'héritier d'Apollon changera tes deſtins ;
Il eſt prêt d'accomplir ce que je te révele ;
Déſormais tu ne croiras plus
Que le Parnaſſe t'abandonne.
Prends cet écrit , il s'adreſſe à Linus.
Auprès de lui va , vole ; Erato te l'ordonne :
Rends grace à ſes bontés , & reconnois Phébus.
Il dit; &, comme un trait partant avec viteſſe ,
JUILLET. II. Vol. 1774. 43
II fut ſe replacer auprès de ſa maſtreſſe.
Le lendemain , quand j'eus frotté mes yeux ,
J'apperçus près de moi (le fait eft merveilleux )
Ce même écrit , que d'un ton prophétique
De l'aimable Erato le meſſager charmant
M'avoit remis ; j'ai volé dans l'inſtant
Vous porter ce titre authentique.
Quel mortel eſt plus ſéduisant ,
Plus affable , plus magnifique ?
Quel autre , comme vous , l'amour de la muſique ,
La paſſion des arts & le feu du talent
Oui, vous êtes Linus : tout m'en eſt le garant ;
Tous le décele , tout l'indique.
De mon Roi l'ami véridique
Ne peut être qu'un Dieu ſous l'air d'un courtiſan.
Billet d'Appollon à Linus.
De par Phébus & Therpſicore
N'oubliez pas , près de Louis ,
B , l'un de nos favoris
Qui depuis long temps nous implore.
J'irai vous voir : adieu , mon fils.
Par un Aſſocil de l'Académie
deMarseille.
44
MERCURE DE FRANCE.
MA RETRAITE.
CELEULUIICqui a oſé dire que la vie eſt un
mauvais préſent de la Nature , a blafphémé.
Que faut-il pour être heureux ? Du
pain , une femme , des enfans & uncoeur.
Qu'ils déteſtent la vie , ceux qui l'empoifonnent
de plaiſirs factices , dejouiſſances
forcées , & fur - tout de crimes , de remords
, de paſſions tumultueuſes ; mais un
honnête homme qui obſerve paiſiblement
les loix , qui n'augmente les maux de la
ſociété ni par fon luxe ni par aucun autre
vice , qui fait au contraire tout le bien
qu'il peut , croyez - vous que fon fort ne
puiſſe pas être appelé un état heureux ?
Qu'il ſe livre encore à la délicieuſe eſpérance
de l'immortalité , & il ſe trouveraalors
élevé au degré de bonheur des anges.
Comme eux , il fait du bien , &ne faitque
du bien. Il joint à tous les plaiſirs ſurnaturels
dont l'élévation & la ſérénité de fon
ame le rendent capable , tous les plaiſirs
ſenſibles , plaiſirs dont les anges ne ſeroient
que foiblement dédommagés , s'ils ne l'étoient
par la vue de Dieu même... Cet
homme eſt le modele que je mepropoſe à
JUILLET . II. Vol. 1774. 45
moi & à tous ceux qui ont quelqu'idée du
vrai bonheur. Voici comment , à la ſuite
de mon guide , je tâche d'y arriver.
Ce n'eſt pas une ſolitude que ma re
traite. Non , ce n'en n'eſt pas une. La ſolitude
reſſemble trop au néant. Malheur à
l'homme qui est feul ! Il s'oppoſe à Dieu.
Les morts font utiles: l'enſemble des atomes
qui les compofoient ſe répand denou
veau dans la maſſe des êtres . Leurs ames
s'élevent dans les ſpheres ſupérieures ;
mais les ſolitaires , à quoi ſont - ils bons ,
excepté le très - petit nombre de ceux qui
font des anges ici -bas ?
La vie, le don inestimable de la vie ,
celui plus inestimable encore de la ſenſibilité
& des vertus , je le tiens de mes
peres , je le tiens de Dieu, je le partage
avec ma femme , je le tranſmets à mes
enfans. Je ſuis dans l'ordre , nos voeux
ſont comblés... mes enfans ! leur mere !
que cela eſt doux à nommer ! .. Il vient de
m'en naître un le jour même où le Roi
nous a promis que pour fon bonheur &
pour le nôtre il ſeroit le pere dela France .
J'ai donné à mon filslenom de Louis. J'ai
mis dans la même bordure , ſous la même
glace , l'édit du Roi & l'extrait baptiftaire
de mon fils , que j'ai énoncé en ce termes :
Le 30 Mai 1774 , jour éternellement mé46
MERCURE DE FRANCE.
morable où Louis XVI nous a promis le
bonbeur, est né pour être heureux , Louis , &
Il va croître ſous mes yeux dans le ſein
où il a été formé , cet enfant qui m'eſt
doublement cher , & parce qu'il eſt mon
enfant , & parce qu'il me rappellera tous
les jours de ma vie , la bonté, la juftice
du meilleur des Rois. Ma femme le nourrit
de ſon lait Leur ſanté à tous deux &
l'amour mutuel qui doit faire leur bonheur
, dépend de ce premier devoir qu'il
eſt affligeant de penſer que toutes les meres
ne rempliffent pas.
Continuellement occupé ou des travaux
champêtres ou de la lecture dequelque
bon livre , je reçois parmi ces travaux
plus agréables que pénibles , les tendres
careſſes de ma femme & de mes
enfans. Je m'entretiens avec mes amis
de tout ce qui intéreſſe le bien public , &
nous avons depuis quelque temps des choſes
bien intéreſſantes à dire. Nous entremêlons
à tout cela les innocens plaiſirs de
la table ; nous buvons & nous chantons ,
parce que nous ſommes gais , parce que
nous ſommes ſains , parce que nous n'avons
nous-mêmes rien contre nous ; parce
que nous nous aimons réellement ; en un
mot parce que nous ſommes heureux.
JUILLET. II. Vol. 1774 47
LE LIMAÇON & LA ROSE.
U
Fable
N jour un Limaçon diſoit
Ala Rofe
Au pied de laquelle il rampoit :
Une choſe
Obſcurcit , je crois , vos appas ;
C'eſt l'épine.
Sans cela vous feriez divine.
N'olepas
Vous approcher qui veut , & même
LeZéphir
Qui depuis ſi long - temps vous aime,
D'un foupir
Paie peine votre tendreſſe.
Le plaiſir
Fuit: fixez - le ; tout vous en preſſe.
Anmolez
A l'Amour l'épine cruelle ,
Etplus belle
Encor vous paroftrez. Parlez
Ce langage ,
"
Fût- ce à la femme la plus ſage;
Ilplaira.
Il plut auſſi ; tant pérora
Le reptile,
48 MERCURE DE FRANE.
Que la Roſe , enfin trop facile ;
Défarma
Sa tige , & le rampant inſecte
Ýmonta ,
De la tige , à la fleur ; l'inſecte
La flétrit :
De douleur la Roſe en périta
!
Si vous voulez qu'on vous reſpecte ,
Ne dépoſez jamais cette noble fierté
Qui fert , ſexe charmant , d'épine & la beauté:
Par M. Landrin.
LE COURTISAN AU BAL ,
U
Fable imitée d'un mot connu.
N courtiſan , dans certain bal , un jour
Lutinoit femme très - jolie.
De l'aimable Arthemiſe , après mainte folie ,
Il fit tomber le maſque , & voulut à son tour
Oter le ſien. ( L'homme de Cour
Avoit percé . ) Monfieur , gardez le vôtre ,
Lui dit la Dame ſans détour ;
Entre nous , j'aime autant ce maſque - là qu'un autre.
Par le mome.
LE
JUILLET. II. Vol. 1774. 49
MARGOT
LE MILAN , Fable.
LARGOT la Pie & le ſavant Jacot
Avoient à décider un procès d'importance :
Sçavoir qui parloit mieux , étoit de conféquence ;
Selon eux , le perdant devoit payer l'écot :
Auſſi le payera- t - il , mais plus cher qu'il ne penſe.
Au temple de Thémis le couple chicaneur
Se rendit ; un Milan , de procès éplucheur ,
Sous ſa griffe tenoit l'équitable balance :
Nos deux plaideurs prennent ſéance.
Déjà le docte Américain
Parle François , grec & latin ,
Etale en fix mots ſa ſcience :
Le Milan avec complaiſance
L'écoutoit ; le matois appercevoit ſon gain :
Le Perroquet finit ; il s'incline & fait place
A fon adverfaire l'Agaſſe ;
Elle ſe leve , approche & vient leur débiter
De fon rauque jargon la longue kirielle ,
Mais le juge déjà s'ennuyoit d'écouter :
Ceci, cela; fur lui , fur elle ,
De Margot le hardi caquet
Donnoit à chacun ſon paquet :
Le Perroquet craintif, avec impatience ,
Sans rien dire , attendoit la tardive ſentence.
Dans un coin du barreau tranquille il ſe taifoit ,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
)
Tandis que la légere Agaffe
Du juge s'approchoit , ſautoit de place en place :
Elle ignoroit , hélas ! ce qui la menaçoit.
Le Milan , que la faim preſſoit ,
Se ſaiſit de Dame Jacquette.
Le Perroquet veut fuir: Poiſeau-juge P'arrête.
J'allois , dit - il , finir ce procès important ;
It en furvient un plus preffant.
Attendez ; car je ſens une cauſe inteſtine
A laquelle je dois répondre auparavant:
Avant de rendre arrêt il eſt juſte qu'on dine.
Il dit : fon large bec immola ces plaideurs
A ſa faim importune.
Vous qui , plaidant pour rien , imprudens chicaneurs ,
Au temple de Thémis allez tenter fortune ,
De ces oiſeaux , pour vous , redoutez les malheurs.
Par M. le Mabert , de Meaux.
LES TROIS POULES ,
TROIS
ou le danger des voyages.
ROIS Poulettes , un jour , laſſes de leur demeure ,
Projeterent d'aller dans le pays lointain :
Point ne fut différé le projet ; mais ſur l'heure
On l'exécute, on ſe met en chemin.
JUILLET. II. Vol. 1774. 58
Les voilà qui d'abord favourent ce délice
Que femelle eut toujours à ſuivre fon caprice ;
Et bientôt , four tromper la longueur du chemin ,
La converfation tomba fur le prochain.
Mais , lorſqu'à ce métier qui fait fi bien leur plaire ,
Leur charitable eſprit s'exhaloit en bons mots ,
Le foleil déjà las d'éclairer l'hémiſphere ,
Dans les bras de Thétis fut chercher du repos.
La plus affreuſe nuit fuccede à ſa lumiere ;
Imaginez l'image du chaos ,
L'obſcurité , les vents , & la pluie & la grêle.
Voici le repentir , les pleurs & les ſanglots :
On déteſte un projet, cauſe de tant de maux,
Et , pour dernier malheur , encore on ſe querelle.
Ainſi l'on voit des Généraux ,
Le lendemain d'une défaite ,
S'en prendre l'un à l'autre & combattre en propos
Tandis que leur vainqueur de près les inquiete.
Mais , pour en revenir au finiſtre ſuccès
D'un voyage entrepris dans une autre eſpérance ,
Nos Poules en proie aux regrets
Maudiſſoient de bon coeur leur fatale imprudence.
Elles ne ſavoient pas que le Sort en courroux
Leur préparoit encor de nouveaux coups.
Pour leur vertu juſqu'alors faine & pure ,
Voici certainement le pis de l'aventure.
Vers ces lieux habitoit un Coq jeune , fringant ,
Nulle Beauté chez lui, par un profane uſage...
Da
:
:
1
52
MERCURE DE FRANCE.
Ne paſſoit qu'il ne prit certain droit de péage.
Tel que je le dépeins , Dieu ſait ſi le galant
Sentit de loin nos trois pucelles .
Le feu de ſes deſirs brilla dans ſes prunelles ;
Mais , affectant un air de modération
Il voulut réuſſir par la ſéduction.
Il y court , les aborde & les plaint ; car la plainte,
Des feintes de l'amour est la meilleure feinte .
Il propoſe chez lui le gîte & le coucher :
La pudeur feint d'abord de s'en effaroucher.
Coucher chez un garçon ! que diroit la ſatire ?
Ce feroit aux voiſins bien apprêter à rire.
Ah! ſexe trop facile à la tentation ,
Quand tu n'as plus pour ta défenſe
Que le reſpect public & le qu'en dira-t-on ,
Ta pudeur aux abois cede à la paſſion ,
Et le vice eſt vainqueur quand la vertu balance.
Le Coq leur expoſa le danger plus preſſant
D'être toute la nuit en bute à tout paſſant.
Quelle poſition ! d'horreur il en friffonne.
La raiſon , j'en conviens , paroiſſoit affez bonne
D'ailleurs elles ſont trois , ſi par déloyauté
Il violoit les droits de l'hospitalité :
Entin que devenir en cette circonſtance ?
La plus fage eût été dans un grand embarras :
S'abandonnant donc à la Providence ,
Vers le logis du fire elles hatent le pas.
Je vous laitre à penſer la chere , la bombance :
JUILLET. II. Vol. 1774.53
Quel accueil on leur fit , quelle réception :
Telle fut celle en même occafion
Que, grace à faint Julien, eut certain proſélyte
Qui l'invoquoit , dit- on , pour avoir un bon gite...
Je vois , lecteur , votre defir malin ;
Il vous tarde ſavoir la fin de l'aventure ,
Et ce qui ſe paſſa durant la nuit obſcure.
Qui le ſauroit feroit bien fin ;
Car des témoins , on n'en prit , je vous jure ;
Ce que je fais , c'eſt que le lendemain
Al'excès on loua de l'hôte le mérite ,
Le bon coeur & fur-tout la modeſte conduite.
Et certes mon avis eſt qu'elles firent bien ;
Mais voici le malheur , perſonne n'en crut rien.
Le Public qui toujours prit plaisir à médire ,
De deux préſomptions à coup für prend la pire.
De la fureur de voyager
Défiez - vous , jeunes fillettes ;
Point ne connois pour vous plus terrible danger :
Et dans ſes rêts s'il veut vous engager ,
Point n'a l'Eſprit malin embûches plus ſecrettes,
Par M. L. de V. , mousquetaires
D3
54 MERCURE DE FRANCE .
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du premier volume
du mois de Juillet 1774 , eſt le Nez ;
celui de la ſeconde eſt le Masque ; celui
de la troiſieme eſt Confeil ; celui de la
quatrieme eſt Clef. Le mot du premier
logogryphe eſt Moineau , où se trouvent
moi , eau , Moine , Ane , mi , ami , nemo ;
celui du ſecond eſt Truelle , dans lequel
ſe trouve Ruelle ; le mot du troiſieme eft
Ergo, dans lequel ſe trouve Ogre ; celui
du quatrieme eſt Abricot , où l'on trouve
arc , cri , cabri , abri , air.
:
CHAQUE
ENIGME .
HAQUE chofe a fon prix , c'eſt un commun dicton
Pour moi j'avouerai fans façon
Que feul je ne vaux rien , qu'il me faut compagnie .
Non parmi mes freres choiſie ;
Car eux ſeuls avec moi
Ne feroient par ma foi ,
Je le dis fans myſtere ,
Que de l'eau toute claire ;
?
:
JUILLET. II. Vol. 1774. 55
Amoins que de faire de nous
Soit de quelques-uns ou de tous ,
Des commettes à queues
Noires , rouges ou bleues.
Mais j'ai parlé trop clairement ,
Vous me tenez bien fürement.
ParM. L. G.
J
AUTRE.
E ſuis né priſonnier , chétif & mépriſable :
Je ſuis pere d'enfans prifonniers comme moi;
Souvent de ma prifon on me délivre à table ,
Etje porte le nom d'un Roi.
Sans être le Dieu de Cythere ,
J'habite pourtant dans les coeurs.
Ici , mortels , verſez des pleurs,
Ma priſon perdit votre mere
Et vous cauſa bien des malheurs.
Par M. L. Pons , étudiant.
:
M
AUTRE.
A mer n'eut jamais d'eau , mes champs font infertiles .
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai point de maiſon , & j'ai de grandes villes ;
Je réduits en un point mille ouvrages divers ,
Je ne ſuis preſque rien , & je ſuis l'Univers.
Par leméme.
LIBRE
AUTRE.
IBRE autrefois , careſſé des Zéphirs ,
Je voltigeois au gré de mes deſirs.
Maintenant garrotté , lié dans les entraves ,
Je ſuis un vil jouet du plus vil des eſclaves .
Comme tout change hélas ! mes beaux jours font paſſés ,
N'étant plus qu'un tronc ſec dont les membres ufés
Aujourd'hui mordent la pouſſiere ,
Eux dont jadis la tête altiere ,
A l'exemple de leurs aïeux ,
Sembloit s'élancer vers les cieux ;
Enfin dans un moment une aride vieilleſſe
Succede à ma verte jeuneſſe. I
Mais pourquoi ſur mes maux m'arrêter plus longtemps ?
Mes lecteurs pourroient bien n'en être pas contens ,
Il faut leur expliquer mes talens , men ufage ,
Mon origine enfin. Né dans un vert bocage ,
1
JUILLET. II. Vol. 1774. 57
Jen ſuis forti dès mes plus tendres ans .
J'entre dans les maiſons & fais peur aux enfans ,
Pour leur communiquer le don de ſapience,
Auſſi voilà ma ſeule chance :
Comme ma fonction eſt de rendre tout net ,
Il faut que je devienne un triſte & fale objet.
C'en eſt , je penſe , affez pour te faire connoître
Mon fort , ma nature , mon être.
Par le même.
D'UN
LOGOGRYPHE.
'UN tout , mon cher lecteur , je ſuis une partie ,
Ou , ſi vous l'aimez mieux , une ſuperficie ;
Mais j'ai pour le vieillard de dangereux appas ,
Il préfere ma foeur , il en fait plus de cas.
Ces mots ſont ſuffiſans pour me faire connoître ,
Voulez-vous combiner ? Vous allez voir paroître
Ce qu'on fuit en voyage , un métal recherché ;
Ce bâtiment fameux où l'on mit Danaé.
Ce que craint le pilote approchant du rivage ;
L'opposé de donner , d'un médecin l'ouvrage ;
Ce que fait un renard quand il veut ſe terrer ;
Ce qui ſoutient un char , machine pour ferrer ;
Un Empire ſitué dans l'Europe & l'Afie ,
D5
58. MERCURE DE FRANCE.
Aujourd'hui mal mené par celui de Ruſſie ;
Ce qu'un prêtre deſire, un infecte rampant;
Certain vent déréglé, deux notes de plain-chant;
Maniere d'acheter fans donner de finance ,
Un cri qui fait frémir , une eſpece de France;
Un chemin dans Paris , une belle couleur;
Une conjonction familiere au recteur ;
L'inſtrument des chaffeurs , de l'homme une parties
Un Lévite rebelle : adieu , je vous ennuie.
Par M. Hubert.
:
V
AUTRE.
EUX -TU , Zirma , ſavoir mon exiſtence ?
En des climats lointains je reçois la naiſſance
De la Zone Torride , endroits circonvoiſins,
Où , par l'effort de ſes rayons divins ;
Le foleil perpendiculaire ,
Echauffe & brûle l'hémiſphere
Qui fait naître les noirs humains.
Blanc moi-même en naiſſant , noir pour maint autre uſage
Mais chut ! ... je ſuis trahi ſi j'en dis davantage.
Par M. Dubosq.
JUILLET, 1774. II. Vol. 59
JA
AUTRE.
AI de Charles Martel fait le nom & la gloire :
Ma tête à bas , lecteur , je brille à faire boire.
Par M. de Lanevere , anc. Mousquetaire
du Roi , abonné.
NOUVELLES LITTERAIRES.
L'Homme du Monde éclairé par les Arts ,
par M. Blondel , architecte du Roi ,
profeſſeur royal au Louvre , membre
de l'Acacémie d'architecture; publié
par M. de Baſtide; 2 vol. in 8°. A
Paris, chez Monory , libraire.
Un Homme de qualité, uni par le ſentiment
du beau& de l'honnête , à une
femme du même rang que lui , s'occupe
àperfectionner ce ſentiment par l'étude
desarts relatifs audeſſin. Iln'ignorepoint
que leur langage récrée l'imagination ,
parle aux ſens, échauffe le coeur. Celui
qui eſt étranger à ce langage reſte froid
&folitaire au milieu des plus fublimes
60 MERCURE DE FRANCE.
productions du génie. Mais comme ce
langage n'eſt intelligible qu'à ceux qui
ont l'efprit & le goût éclairés , l'Homme
du Monde que l'on fait ici écrire à une
Dame de qualité , lui fait part de plufieurs
obſervations utiles ſur l'architecture
, la peinture & la ſculpture. , S'inf-
"
"
"
"
"
"
"
"
truire & fe communiquer à ce qu'on
aime , eſt la maniere d'aimer la plus voluptueuſe.
Jem'imagine cependant,ajoute
le Comte de Saleran dans une de ſes
lettres à la Comteſſede Vaujeu , qu'autant
qu'il eſt poſſible , les connoiſſances
de la femme nedoivent point s'étendre
„ auſſi loin que celles du mari. Elle a des
occupations naturelles , dont une étude
trop ſuivie la diſtrairoit trop . J'oſe écrire
auſſi que, trop inſtruite , elle deviendroit
trop férieuſe , trop ſupérieure à
mille riens qu'elle répand dans la fociété
, & qui , réunis , donnent à fon
exiftence une étendue & une utilité
auxquelles il n'v a point de ſupplément.
Les femmes naiſſent pour nous charmer.
Les amertumes de la vie les beſoins
de notre ame , les imperfections de notre
eſprit rendent ce foin néceſſaire . Il
faut des agrémens pour y parvenir. L'efprit
, conſtamment élevé à la fublimité
a
"
JUILLET. II. Vol. 1774. σε
دوو
وو
"
"
ود
ود
ود
ود
"
"
"
des arts , ne ſe plieroit plus aux habitudes
ſimples de l'amabilté ; on raiſonneroit
trop pour confentir à imaginer des
riens. Les principes feroient tort aux
, goûts: l'eſprit n'auroit plus qu'un objet,
la beauté ſeroit ſans ambition. L'homme
ne verroit plus que ſon ſemblable
dans l'objet naturel de ſesdefirs , & le
ſentiment ne ſeroit plus qu'un motfans
effet. Il faut d'ailleurs que les femmes
, puiſſent toujours avoir quelques obli-
,, gations aux hommes. Vous conviendrez
qu'un peu de dépendance ne leur
fied pas mal : il me ſemble mêmequ'elle
les embellit. Le beſoin de nos leçons
les attache ànous ; & fi nous savons les
inſtruire d'une maniere conforme à leur
nature très - délicate & unpeu légere ,
nous leur inſpirons la confiance ,l'eſtime&
ſouventl'amour. Or , tout cela ne
, pourroit exiſter ſi , s'enfermant dans des
cabinets avec des maîtres de l'art , elles
» parvenoient à n'avoir plus beſoin des
hommes du monde ;& voilà autant de
biens perdus pour nous & pour ellesmêmes.
L'égalité appauvriroit les deux
ſexes ,&la prévention peut être dégraderoit
celui en qui la modeſtie& la reconnoiſſance
ſont des qualités ſi touchantes,"
ود
"
"
"
"
"
"
"
"
و د
"
ود
62 MERCURE DE FRANCE.
Le Comte de Saleran donne plus d'é
tendue à fes idées dans une autre lettre.
Quoiqu'il recommande que les femmes
ne s'adonnent point aux études ſérieuſes
des hommes , il exige n'éanmoins qu'elles
s'inſtruiſent. C'eſt un besoin qui ne
peut jamais être fatisfait fans qu'il n'en
réſulte un grand avantage pour elles . Elles
ont le goût trop délicat pour ne pas
aimer les véritables louanges. En peuton
donner à celles à qui on ne doit que
des fadeurs ? Rarement contentes de leur
beauté (malgré l'amour-propre) peuventelles
croire qu'il ſuffira d'être jolies pour
intéreſſer véritablement les hommes ? Il
reſte l'eſprit & la galanterie; l'un eſt plus
loué que fenti ; il eſt d'ailleurs affez commun
; conféquemment il n'aſſure pas
beaucoup de distinction; l'autre déshonnore
, quoiqu'elle donne une forte de
célébrité. Elle peut égarer l'imagination
d'une femme , comme vice : elle ne peut
jamais l'abufer , comme reſſource : elle
ſent qu'on n'occupe pas beaucoup de placedans
le monde raisonnable , quand on
ne fait que donner des defirs.
Ces réflexions pourront faire goûter un
ouvrage d'agrément , où l'auteur a fait entrer
quelques inſtructions ſur les arts. On
reconnoît , dans celles qui ont pour objec
JUILLET. II. Vol. 1774. 63
l'architecture , les obſervations que feu
Blondel, architecte du Roi & profeſſeur
royal d'architecture au Louvre , répandoit
dans ſesleçons particulieres & publiques.
Quoique ces obfervations peu approfon
dies puiſſent ſe préſenter à tout homme
qui n'eſt pas abſolument dépourvu de lu
mieres , on fentira cependant de quelle
importance il eſt de les remettre ſous les
yeuxdu Public , puiſque l'on voit encore
aujourd'hui les premieres regles de l'architecture
violées dans l'ordonnance des
façades, des maſſes ſans aucune propor
tion, des parties ſans relation , des dé
tails où regne une exceſſive confuſion,
des ornemens mal conçus & quin'annon
cent le plus ſouvent que le faſte du propriétaire&
le mauvais goût de l'ordonhateur.
Les dedans pour l'ordinaire ne
font pas mieux conſultés: de grandes
pieces & des planchers trop bas ; des décorations
d'un deſſin trivial , des meubles
chamarés dont les couleurs diſputent avec
Je ton des lambris ; de gros cadres renfermant
de petits deſſus de porte ; des
corniches d'une peſanteur afſommante ,
enrichies de ſculpture à filigrane ; partout
enfin des contraſtes fans néceſſité,
d'où il eſt aiſé de conclure que le faux
64
MERCURE DE FRANCE.
goût n'eſt que trop ſouvent préféré àune
Tymmétrie raiſonnable & réfléchie que
malheureuſement le commun des eſprits
appelle monotonie.
Ces obſervations ſur l'architecture contiennent
quelques réflexions critiques ſur
desmonumens connus,&ces réflexions ne
font pas ce qu'il y a ici de moins piquant.
L'amateur,en parlantdu portailde l'Egliſe
St Roch , fait une remarque fort juſte en
faveur de l'inégalité heureuſe qui ſe trouve
entre le fol de l'Egliſe & celui de la
rue. Il ſeroit à ſouhaiter en effet que nos
temples jouiſſent tous de cet avantage
que la ſeule diſpoſition du terrein a procuré
à l'architecte ; mais combien d'erreurs
, dans l'ordonnance de cet édifice ,
font oublier l'importance que peut lui
donner l'élévation du ſol de l'Egliſe ſur celui
de la rue ! L'architecte eſt ici interrogé.
Pourquoi deux ordres dans le portail
d'une Eglife , dont l'intérieur monte de
fond dans toute ſa hauteur , pendant
qu'aujourd'hui , dans nos bâtimens d'habitation
, on en place un ſeul qui embraſſe
pluſieurs étages ? C'eſt renverſer l'ordre
des chofes , & oublier que le premier
mérite de l'architecture eſt d'aſſigner un
caractere diftinctif à chaque genre d'édifice
.
f
JUILLET. II. Vol. 1774. 65
fice. Ces deux ordres , à la vérité , avoient
été employés bien avant 1739 , année où
le portail de St. Roch fut élevé. Ils l'avoient
été aux Minimes par Manfard ,&
à St. Gervais parDesbroſſes: dans ce dernier
même on en remarque jusqu'à trois ;
mais alors on n'avoit pas encore penſé ,
comme on l'a fait depuis , qu'un édifice
facré ne doit rien avoir de vulgaire. Autre
abſurdité ! Pourquoi un ordre dorique
furmonté d'un ordre corinthien ? (erreur
qui frappe également dans le portail de
'Oratoire.) On répondra que Manſard ,
aux Minimes , a paſſé tout auſſi bruſque.
ment du folide au délicat. Cela est vrai ;
mais quelle différence d'avoir , au lieudu
corinthien , employé le compoſite ; &
avec quel art d'ailleurs cet architecte cé
lebre n'a-t-il pas ajuſté ſon ordre grec
pour lui faire ſupporter l'ordre romain?
Dans le portail de St. Roch ces deux ordres
ſont pauvres , incorrects , négligés &
ſemblent être élevés par un maçon. Les
reſſauts multipliés que forment les colonnes
doriques & leur entablement s'accordent
mal avec la virilité de cet ordre ,
la premiere belle production des Grecs.
L'arcade du milieu n'étant que médiocrement
bien, ſe répete mauſſadement en
E
66 MERCURE DE FRANCE.
tours creuſes dans les collatéraux , & ren
ferme plus ridiculement encore des portes
bombées du plus mauvais gout. Ajoutons
qu'au-deſſus on remarque uneſculp.
ture beaucoup trop petite , & d'une exécution
auffi médiocre que l'architecture
qui la reçoit. Ce critique ne fait pasplus
de grace à la colonne accouplée avec le
pilaſtre dans les angles de cet édifice ,
eſpece de liberté condamnable , & qu'on
ne devroit jamais prendre , fur-tout dans
les objets de décoration , parce qu'ils ne
font introduits dans l'architecture que
pour plaire aux yeux délicats & aux perſonnes
intelligentes. N'y a-t- ilpas encore
un très-grand ridicule dans cetaſſemblage
indifcret de membres déplacés , d'ornemens
poſtiches & épars , quin'ont aucune
affinité avec le choix de l'ordonnance &
le caractere du monument? Le ſecond
ordre, ſuivant le même Critique , n'eſt
ni plus eſtimable ni de meilleur goût.
Une grande arcade trop baſſe décorel'entrecolonnement
du milieu . Un ordre corinthien,
qui ne ſe manifeſte que par fon
chapiteau, d'une affez médiocre exécution
, & dépourvu de cannelures , ainſi
que le foffite de ſon entablement l'eſt de
ſes caffettes , acheve de rendre cette or
JUILLET. II. Vol. 1774. 67
donnance médiocre & indigente. L'ordre
dorique qu'on remarque au deſſous n'eſt
pas moins ridicule , & ne differe du Tofcan,
dans ſa fimplicité mauſſade , que par
la diſtribution des mutules & des trigliphes
de fon entablement. Les armes du
Roi placées dans le tympan à reffauts du
fronton , forme un ornement beaucoup
trop peſant; peſanteur qui rend inſoute.
nable la petiteſſe des anges placés fur les
corniches rampantes du fronton . Notre
amateur n'eſt point aſſez généreux pour
paſſer ſous filence les confoles renverſées
qui accotent la partie ſupérieure de ce
portail, leſquelles viennent ridiculement
s'enrouler contre des piédeſtaux dont la
petiteſſe ſemble à peine pouvoir foutenir
les grouppes de figures quiles terminent.
Cet amateur nous promet de revenir en.
core à ce portail s'il a jamais occaſion de
nous parler de l'intérieur de l'Eglife.
L'auteur de ces obſervations porte les
mêmes yeux critiques fur pluſieurs façades
d'hôtel qui frappent par leur diffo
nance. On y voit quelquefois un ordreri
diculement coloſſal, dont les entrecolon.
nemens reſſerrés laiſſent à peine de la
place pour l'ouverture des portes & des
- croisées , lesquelles ſe trouvant dans un
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
}
eſpace infiniment trop étroit , font alors
dépourvues des membres d'architecture
qui leur appartiennent. Nos jeunes artiftes
croiront- ils encore long-temps que
leurs ſuccès dépendent d'employer des ordres-
colonnes ou pilaſtres ? Il n'y a gueres
d'éleves fortisdelapouſſiere del'école,
qui , à la premiere occaſion qui ſe préfente
, ne faſſent uſage des colonnes ,
duſſent-elles n'être que flanquées , ou engagées.
Ils font plus: ils dogmatiſent ;
ils élevent la voix contre tout ce qui n'eſt
pas conforme à leur ſyſtême ; &leurs maîtres
, ſelon eux , ſont plongés dans le ſommeil
de l'habitude. Plus on aura occafion
de réfléchir , plus on conférera avec les
artiſtes diftingués , plus on examinera
les belles productions des Grecs , des Romains
, de quelques François , & plus
on reconnoîtra que l'unité , les proportions
, les rapports & une belle fimplicité
forment l'eſſence de l'art .
Les obſervations du même amateur ſfur
la peinture ſe réduiſent à quelques notices
fut les maîtres les plus connus des trois
écoles d'Italie , de Flandre & de France.
Les obſervations ſur la ſculpture inté.
reſſeront davantage; elles ſont d'un artiſte
connu qui abien voulu ſe charger de
JUILLET. II. Vol. 1774. 69
cet article que feu Blondel n'avoit point
eu le tempsdetraiter. Le but principal de
l'art de la ſculpture eſt l'imitationdu mu;
ou s'il emploiedes vêtemens , il reſte toujours
fidele à ſon principe , en ne ſe ſervant
que d'ajuſtemens fictifs , aſſujettis à
rendre le nu le plus exactement qu'il eſt
poſſible. Les exercices de la gymnaſtique
- préſentoient tous les jours aux yeux des
Grecs diverſes natures nues , dans tous
les mouvemens dont le corps humain eſt
fufceptible. C'eſt àces avantages précieux
& infinis , comme le remarque l'auteur
de ces obſervations, qu'il faut attribuer
principalement le degré de perfection ou
les Grecs ont porté la ſculpture , & non
àdes regles plus particulieres que celles
que les artiſtesdes derniers ſiecles ont établies.
,, Quoique l'on trouve dans lenom-
„bre des fables que Pline & Paufanias
,, ont accumulées , que certaine figure fut ſi
„parfaite , qu'elle fut appelée la Regle,
il eſt évident qu'une feule figure , quel.
„que parfaite qu'on veuille la ſuppoſer ,
„nepeut être la regle que d'une feule na-
„ture & d'un ſeul âge. Comme les carac-
ود
و د
teres des diverſes natures ſont extrêmement
variés & doivent néanmoins pro-
„duire un tout dont les parties ſoient
E3
70 MERCURE DE FRANCE .
,, dans un rapport convenable entreelles,
ود il auroit fallu , pour établir des figures
,comme regles qu'on ne pût violer fans
,, inconvénient , en avoir autant de diffé-
,, rentes qu'il y a de diverſes natures dans
ود les deux fexes. Cette tradition, légére.
,,ment adoptée par les anciens auteurs , a
fait penfer à beaucoup deperſonnes que ود
ود
ود
ود
ود
les Grecs cherchoient une forte de beau
„ idéal , & qu'ils y aſſujettiſſoient la Na-
,, ture. C'eſt une erreur , ou plutôt un défaut
de juſteſſe dans l'expreſſion. Les
hommes ne peuvent rien imaginer audelà
de la belle Nature : ils peuvent parvenir
à reconnoître ſes défectuoſités ,
„ par les comparaiſons qu'ils font de divers
,, individus ,& conféquemment les éviter.
,, De l'absence de ces défauts , & du plai-
ود
ود fir que produit la beauté, ils fe fontfor-
,, mé l'idée du beau. Ce que l'on nomme
,, improprement beau - idéal , n'eſt donc
,, que la réunion de diverſes beautés ap-
„ perçues dans différens objets , & l'on
„ pourroit l'appeler le beau d'élection . Les
,, ſecours que les Grecs avoient en abon.
,, dance pour faire ces comparaiſons heu
,, reuſes , les mettoient non-feulement à
„ portee d'éviter les défagrémens de la Na
turedéfectueuſe; ils les aidoient encore
JUILLET. II. Vol . 1774- 75
ود
,,connoîtredesbeautésdedifférentgenre,
,, dans les diverſes fortes de nature. Bien
,, loin de s'étonner que dans nos derniers
fiecles ont ait pu les égaler, on doit
,, plutôt être ſurpris du degré où ſe ſont
,, élevés les ſculpteurs de ces mémes ſie-
,, cles , dépourvus de ſecours comme ils
,,l'étoient, entourés de natures défectueu-
,, ſes par elles-mêmes ou contraintes dès
l'enfance par des vétemens qui les dé-
,, forment."
ود
ود
L'auteur de ces réflexions n'entre dans
aucun détail ſur les grands ſculpteursanti.
ques , foit Grecs , foit Romains ; il nous
donne quelques obfervations critiques
propres à éclairer l'amateur & l'artiſte
& finit par une réflexion que lui a infpirée
la différence ſenſible que l'on voit
entre la ſculpture de notre fiecle &
celle du regne de Louis XIV. Aen
,,juger par le plus grand nombre des mor.
ceaux qui font à Versailles , les ſculp-
,,teurs qui ont orné ces jardins étoient en
général favants , attachés aux grandes
,, formes & à l'imitation de l'antique;
,, mais on peut reprocher à pluſieurs des'ê-
,, tre peu attachés à l'imitation des vérités
,,de la Nature;& ils me forcent preſqu'à
"penſer qu'on peut fairede pareilles figu-
ود
ود
E 4
72 MERCURE DE FRANCE,
,, res , purement de mémoire. La ſculp-
,, ture de nos jours a incontestablement
,, beaucoup acquis à cet égard. Jouiſſons
,, de nos avantages , fans nous inquiéter
,,des dangers que pourroit avoir cette nou.
,, vellemaniere d'étudier, ſi elle conduifoit
,, nos artiſtes à s'écarter trop del'etude de
,, l'antique , & fi elle affoibliſſoit en eux
ود le ſentimentdu grand& du beau , en
les portant fucceſſivement à rendre les
,, vérités déſagréables des natures pauvres
,,& défectueuſes. Ce danger eſt encore
,, éloigné. Souhaitons ſeulement que les
,,occaſions de travailler ne manquent pas
,, au zéle & au talent. Ce fontles grandes
,,occaſions qui forment les grands hom-
,, mes. S'il avoit été poſſible, par exemple,
qu'au lieu de ces pompes funebres ou ca-
,, tafalques qui ne durent qu'un jour , on
,, eût érigé dans les chapelles de Notre-
ود
Dame autant de tombeaux durables à
„ tous les Princes de la Maiſon de Bour-
,,bon , quel ſujet d'émulation pour les ar-
,, tiſtes !&quel embelliſſementn'auroit-ce
,, pas été pour la capitale ! On en peut juger
,, par la magnificence de Saint Pierre de
,, Rome , vaiſſeau beaucoup plus vaſte , à
„la vérité, mais dontces monumens font
,,le plus noble& le plus bel ornement, "
JUILLET. II. Vol. 1774. 73
Cet ouvrage qui renferme des obfervations
utiles ſur les arts relatifs au desſin
, eſt ſous la forme épiſtolaire. Comme
les lettres font cenſées écrites par un
homme de qualité à une Dame du même
rang que lui , l'auteur a répandu danspluſieurs
cette fleur de galanterie qui conſiſte
à dire aux femmes des chofes agréables ,
& qui leur donnent bonne opinion d'elles
- mêmes & de nous. Il a uni les réflexions
utiles aux ſentimens tendres. Ces
ſentimens , exprimés ici dans lejargon prolixe
du genre épiſtolaire, détournentfouvent
l'attention du lecteur des réflexions
ſur l'architecture , la peinture & la ſculpture,
objet principal de cet écrit. Mais
le but de l'écrivain , ainſi qu'il s'en explique
dans ſa préface , a été , d'exciter l'in-
,, dolence des gens du monde , en leur of-
ود frant les avantagesdel'inſtruction , fans
,, exiger les peines de l'étude ; de fournir
,, aux femmes le prétexte d'une applica-
,, tion , en paroiſſant leur offrir un amu-
,, ſement ; de les mettre à portée de s'ac-
,, quitter envers les beaux - arts , en leur
,, faiſant faire connoiſſance avec eux , &
à les engager à donner un exemple utile ,
en autoriſant les hommes à leur appor.
ter le fruit de leurs réflexions."
ود
و د
E5
74 MERCURE DE FRANCE,
Les Promenades de M. Frankly , publiées
par fa foeur; traduction de l'Anglois ;
2 parties in- 12. A Paris , chez le Jay ,
libraire.
M. Frankly , jeune eccléſiaſtique,
n'ayant pour ſa ſubſiſtance que le revenu
d'un bénéfice modique , goûtoit dans la
ſociété d'une épouſe chérie des plaiſirs
avoués par la vertu. Ces modeſtes époux
contemploient fans envie les plaiſirs
bruyans & faſtueux des gens riches. La
Nature & l'amour couronnerent leur
union. Ils eurent trois enfans. Leur famille&
leurs beſoins augmentoient, mais
leurs reſſources n'augmentoient pas. Combien
l'enfancea de charmes , fur- tout pour
le coeur d'un pere ! M. Frankly verſoit
tous les jours des larmes de tendreſſe fur
ſes enfans. Ils étoient , après leur mere ,
ſon bien le plus précieux. Mais comment
les élever avec un revenu à peine ſuffifant
à ſa ſubſiſtance ? Quel état leur donner ,
qui répondît à l'étendue de fon amour&
deſes vues pour leur bonheur ? Cette ré
flexion afgrifſoit fon eſprit. Le murmure
entroit dans fon ame ſous le maſque de
la tendreſſe paternelle. Il ne croyoit pas
qu'il y eût au monde un être plus malheu
JUILLET. II. Vol . 1774. 75
reux que lui. Ainſi penſent tous les hommes
, avec auſſi peu de raiſon peut-être.
Mais que celui qui ſe plaint de fon fort
faſſe , à l'exemple de M. Frankly , des
obſervations ſur les hommes qui font autour
de lui& fur ceux qu'ilrencontre dans
fes voyages ou dans ſes promenades;
qu'il quitte les livres & qu'il étudie le
coeur de l'homme dans l'homme lui-même
; & il apprendra qu'il ne faut pas juger
du bonheur par les apparences ; il
verra les deſirs & les foucis rongeans
s'accroître avec la fortune ; & ces obfervations
pourront le conduire àrégler fes
deſirs ſur ſes facultés , & à chercher le
bonheur dans lui-même.
"
Ces réflexions morales contenues dans
cet écrit font le réſultat de différentes
ſcenes que l'auteur ſuppoſe s'être préſentées
à lui dans ſes promenades . Chaque
ſceneaun titreparticulier. L'une eſt intitulée
: les Soeurs. Suis je bien avec ce
„ bonnet , ma ſoeur Gatty ?-Très-bien ;
, vous êtes charmante , ma chere Bab.-
Je vous proteſte que vous êtes auſſi trèsjolie.
Nous remplirons fûrement l'espoir
de Maman en épouſant quelque
richegentilhomme. Ne voyez-vous pas
que la moitié de ces femmes de qualité
76 MERCURE DE FRANCE.
20 font moins belles que nous? " , De pa-
„ reilles vues , s'écrie ici le moraliſte ob.
„ ſervateur , pourroient bien devenir pour
„votre vanité une ſource de mortifica-
„ tions , car il faudra rabattre de vos pro-
>>jets de fortune. Si la beauté étoit le ſeul
attrait propre à porter un homme de
qualité au mariage , vous verriez davan-
„tage de belles femmes. Orgueil extravagant
! les filles d'un Epinglier préten-
"
"
"
dre au plus haut rang , parce que l'art&
„la Nature deconcert leur ontdonné une
„ figure ſupportable ! Vain & ridicule ef-
„ poir de mere ! oubliez-le. Vous ſeriez
mieux dans la ſimplicité de votre état
„ que d'avoir été nourries de chimeres
auſſi dangereuſes qu'abſurdes. Si les gens
„du peuple apprenoient à leurs enfans
combien il eſt important de régler ſa
conduite fur la ſituation dans laquelle il
„a plu à la Providence de nous placer,
nous ne verrions pas tant de malheureuſes
ſe conſacrer aux plaiſirs publics
& à une honteuſe proſtitution. L'oifiveté
& le luxe multiplient les féductions.
Que les meres prennent ſoin que
les vêtemens de leurs filles foient le
fruit d'une honnête induſtrie. Elles y
ود
و د
"attacheront moins de vanité ; elles en
JUILLET. II. Vol . 1774. 77
"
"
connoîtront la valeur réelle;elles ymettront
plus de ſimplicité
M. Frankly , après avoir , dans unede
fespromenades philoſophiques , appris à
modérer ſes deſirs & à être content de
fon fort , s'efforce , dans une autre promenade
, à rendre tous ceux qui veulent ſe
prêter à ſes raifonnemens , auſſi heureux
que lui. Il cherche du moins à les convaincre
que leur prétendue miſere ne
conſiſte pas dans laprivation des chofes ,
maisdans le beſoin qui s'en fait ſentir ;
il leur fait voir que l'opinion ſeule , en
rendant tout difficile, chaſſe le bonheur
devant nous. Les réflexions de l'obſervateur
ont pour baſela religion ,& annoncent
un coeur droit&vertueux. Ses peintures
ou tableaux ſont tirés du milieu de
la ſociété ; mais le coloris en eſt foible,
& on eft fâché de n'y pas trouver de ces
touches originales & fortes qui animent
le tableau , nous rendent en quelque forte
préſens à la ſcene repréſentée ,&dérobent
pour quelque temps le ſpectateur àla fouledes
objets qui l'environnent.
Dictionnaire abrégé de la Fable , pour
l'intelligencedes Poëtes,des tableaux&
des ſtatues , dont les ſujets ſonttirés de
78
MERCURE DE FRANCE .
:
l'hiſtoire poëtique ; onzieme édition;
par M. Chompré, licencié en droit,
vol. in- 12. petit format. Prix , relié ,
2 liv. 10 fols. A Paris , chez Saillant
& Nyon , Veuve Deſſaint.
Ce petit lexique eſt , par ſa préciſion &
fon exactitude devenu un livre- claſſique
pour la Jeuneſſe. Les éditions multipliees
qui en ont été faites prouvent affez que
Je Public en a reconnu l'utilité. Cette utilité
fera encore mieux ſentie dans la nouvelle
édition qu'en vient de publier M.
Monchablon , auteur du Dictionnaire
abrégé d'Antiquités du même format , trèsbien
accueilli du Public. Les corrections
&les additions qu'il a faites à cette nou.
velle édition du dictionnaire abrégé de la
fable font fi importantes , qu'on peut aujourd'hui
regarder ce petit livre comme
une efpece de commentaire général de
mythologie fur les textes des anciensauteurs
, non feulement en ce qui conſti
tue l'hiſtorique de la fable , dans les arti
cles tels que ceux d' Achille , d' Ajax , &c
& ce qui regarde la religion payenne ,
comme dans les articles Ambrofie Dieux ,
Manes , &c mais auſſi dans ce qui concerne
la géographie poëtique , les noms
JUILLET. II. Vol. 1774. 79
patronymiques & les ſurnoms des fauſſes
Divinités, Outre les obfervations qui regardent
l'intelligence des auteurs , la
nouvelle édition de ce dictionnaire en
préſente quelques autres qui, fans y avoir
un rapport auſſi direct, peuvent néanmoins
y contribuer. A l'article Achille ,
par exemple , on a obſervé que la fable
qui le ſuppoſe invulnérable, n'étoit pas
reçue du temps d'Homere. Ce poëte dit
précisément le contraire. Il devoit en
effet être éloigné d'adopter une fiction
qui auroit déshonoré fon héros.
L'hiſtoire poëtique nous apprend que
la Colchide étoit un royaume d'Afie renommé
par la toiſon d'or. Cyta en étoit
la capitale. Le nouvel éditeur remarque
à ce même article que les habitans de cette
contrée qu'on appelloit Colchi ontdonné
lieu à la fauſſe ſuppoſition d'une prétendue
ville de Colchos qui n'a jamais exiſté.
Tous les peintres & les ſculpteurs re.
préſentent les fyrenes commedes monftres
moitié femmes & moitié poiſſons. On
fait voir ici que cette imagination quine
vientque de l'ignorance de la fable, eſt dé
mentie par les poëtes& les anciens auteurs,
du moins ceux qui font les plus recom
mandables , & qui tous dépeignent les
:
80 MERCURE DE FRANCE.
ſyrenes moitié femmes & moitié oiſeaux.
Pline les place parmi les oiſeaux fabuleux
, & Ovice leur donnedes viſages de
jeunes filles avec des plumes & des pieds
d'oiſeaux.
L'éditeur prévient le Public dans fon
avertiſſement, qu'on a contrefait dans pluſieurs
endroits & pluſieurs fois le dictionnaireabrégé
de la fable. Ceux qui ne veu .
lent point être les dupes de ces contrefactions
exécutées à la hâte ſur de très mauvais
papier & toujours très- fautives , doivent
s'adreſſer directement à Paris aux libraires
que nous avons ſoin d'indiquer.
Les livres leur feront envoyés ſans qu'ils
leur coûtent plus que les copies informes
qu'ils achetent en province.
Traité de Mécanique par M. l'abbé Marie
, de la Maiſon & fociété de Sorbonne
, cenſeur royal , profeſſeur de mathématiques
au College Mazarin;vol.in-40.
AParis , chez la Veuve Deſaint, libraire.
Cebon ouvrage eſt diviſé en deux parties
, la Statique & la Dynamique La premiere
a pour objet l'équilibre ; la ſeconde
traite du mouvement Mais comme elles
ſuppoſent toutes deux les principes gené
raux
C
JUILLET. II. Vol. 1774. 81
raux de la mécanique , & certaines théories
préliminaires qui leur ſont communes,
l'auteur a raſſemblé dans une
courte introduction ces principes & ces
théories. Outre les définitions ordinaires ,
cette introduction contient la théorie du
mouvement uniforme , celle du mouvement
compofé , celle des réſultantes , &
le principe général de l'équilibre.
La Statique eſt partagée en deux fections;
l'une eſt pour les centres de gravité
, l'autre pour les machines. On trou.
vera dans la premiere les propriétés &
les loix de la peſanteur, deux méthodes
de déterminer le centre de gravité dans
tous les cas , & des app'ications en aſſez
grand nombre , pour rendre cette théorie
familiere. Mais pour la rendre complette
, il falloit avoir égard à deux élémens
que l'on néglige preſque toujours , & en
apprécier l'influence. C'eſt par-là que finit
la premiere ſection de la ſtatique.
La ſeconde expoſe d'abord les conditions
propres à chaque machine ſimple ,
pour que l'équilibre ait lieu. Elledefcend
enfuitedans le détail de pluſieurs machines
compofées, dont elle enſeigne à cal .
culer les effers,& à connoître les proportions
les plus avantageuſes. Quelques ré-
F
ر
82 MERCURE DE FRANCE.
F
flexions générales ſur les machines& fur
le frottement terminent la ſtatique.
Il y a trois ſections dans la dynamique.
La premiere traite du mouvement d'un
corps conſidéré comme un point libre qui
obéit avec une égale facilité aux diverſes
impulfions des forces accélératrices.
On ſuppoſe de même dans la ſeconde
ſection que le mobile n'eſt qu'un point ,
mais qu'il eſt aſſujetti à ſe mouvoir fur
une ligne donnée , quelles que foient
les puiſſances qui le ſollicitent au mouvement
,
La troiſieme a pour but de faire connoître
le mouvement de pluſieurs corps
qui agiſſent les uns ſur les autres , en les
conſidérant comme autant de points différens
, ce qui facilite la même recherche
pour le cas où on les ſuppoſeroit
d'un volume fini .
Les principaux objets de la dynamique
ſont difcutés avec plus ou moins d'étendue
dans ſes trois ſections . Elles renferment
les formules du mouvement varié,
les forces centrales , les trajectoires des
projectiles , de nouvelles applications au
jet des bombes & au mouvement desplanetes
, la gravitation réciproque des corps
céleſtes , le problême des trois corps , la
JUILLET. II. Vol. 1774. 83
réſiſtance des milieux , lathéorie des pendules,
la courbe de la plus vîte deſcente ,
les loix du choc des corps , le principe
de la conſervation des forces vives , le
moment d'inertie , l'uſage des trois axes
principaux , & la maniere de déterminer
le centre d'ofcillation .
Les regles du calcul différentiel & du
calcul intégral trouvent ſouvent leur application
dans ce traité , ſoit parce qu'el-
Jes rendent les démonſtrations plus courtes
, ſoit qu'il en réſulte plus d'unifor
mité dans la marche de l'ouvrage , ſoit enfin
parce qu'il n'eſt guere poſſible de ré.
foudre autrement beaucoup deproblêmes
- de mécanique.
L'auteur a cité dans le cours de fon ou
vrage la plupart des géometres illuftres
dont les travaux ont reculé les bornes de
la mécanique , afin d'indiquer les fources
mêmes où l'on pourra puiſer des
connoiſſances plus approfondies.
Histoire des nouvelles découvertes faites
dans la Mer du Sud en 1767 , 1768 ,
1769 & 1770, rédigée d'après les dernieres
relations ; par M de Fréville ;
accompagnée d'une carte dreſſée par
i
84 MERCURE DE FRANCE.
M. de Vaugondy; 2 vol. in- 8 . A Pa
ris , chez de Hanſy le jeune libraire.
La foif de l'or & fa foliede l'ambition ,
ou le projet de dompter des Nations encore
plus éloignées de nous par leurs
moeurs & leurs uſages que par les mers
qui les ſéparent de notre continent , fem .
blent aujourd'hui avoir fait place à un
defir plus ſage & plus noble de répandre
un nouveau jour ſur l'hiſtoire naturelle ,
la phyſique , la géographie , & d'étendre
les progrès des connoiſſances & du commerce.
C'eſt ſous des auſpices ſi favorables
que les vaiſſeaux Anglois & Fran
çois ont pénétré dans l'hémiſphereauſtral ,
& qu'ils ont fait dans l'Océan pacifique
des découvertes plus importantes que cel.
les de tous les navigateurs en trois fiecles.
Mais l'hiſtorien de ces nouvelles décou
vertes , avant d'entrer dans le détail de ces
expéditions brillantes , rappelle ſuccinctement
les entrepriſes déjà faites dans ce
même Océan pacifique. Il nous prévient
même dans ſa préfacequ'on va publier en
un volume in- 80, enrichi de cartes , lacollection
de ces anciens voyages , d'après
M. Dalrymple qui s'eſt donné tous les
ſoins imaginables pour raſſembler tout ce
que nous avions de connoiſſances géogra
JUILLET. II. Vol. 1774. 85
phiques , hiſtoriques & naturelles ſur la
mer Pacifique.
Les terres nouvellement découvertes
dans l'Océan Pacifique , comme Pobſerve
M. de Fréville dans ſon introduction à
l'hiſtoire de ces découvertes , font ifolées
, éparſes & comme perdues dans cette
mer immenfe : la vue s'égare en voulant
ſaiſir l'enſemble de toutes ces îles que
renferme dans ſon ſein cette étonnante
région où les végétaux , les foſſiles , les
animaux & les hommes ſont pour nous
d'un ordre tout nouveau. Mais cettemer.
veilleuſe partie du globe , où depuis plus
de deux fiecles les riches & précieuſes
productions du fol ont attiré les navigateurs
de toutes les Nations , eſt trop peu
connue encore pour pouvoir en donner
une deſcription exacte. Afindonc de diriger
& de fixer l'attention d'une maniere
plus particuliere ſur une ſi vaſte mer ,
I'hiſtorien a cru devoir la conſidérer comme
étant diviſée en deuxportions à-peuprès
égales par le deux cent vingtiememéridien
, à compter d'Occident en Orient
de celui de l'Ile de Fer , ſuivant la méthode
générale reçue des géographes. D'après
cette diviſion toute ſimple,l'hiſtoire
qui vient d'être publiée forme naturelle- .
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
ment deux parties. L'auteur comprend
dans la premiere toutes les nouvelles découvertes
faites à l'eft ; toutes celles qui ſe
trouvent à l'ouest de ce même méridien
font l'objet de la ſeconde partie.
La premiere deſcription que l'hiſto .
rien nous donne eſt celle de la terre de
Feu. Cette terre , diviſée en pluſieurs îles
par différens canaux ou détroits , s'étend
environ cent-quinze lieues le long duDétroit
de Magellan. Quelques philoſophes
penfent qu'elle faifoit autrefois partie du
Nouveau Monde. On voit , diſent - ils ,
par l'inſpection même de ce terrible détroit,
par le paralléliſme des deux côtes ,
& par la conformité des deux climats ,
qu'elle a été arrachée avec violencedu pays
des Patagons , par une de ces révolutions
phyſiques qui changent la face du globe,
détruiſent les Nations & anéantiſſent
juſqu'à la trace deleurs déſaſtres. Juſqu'a
préſentcette terre n'avoit été que très-imparfaitement
reconnue. Preſque tous les
écrivains qui en ont fait mention nous la
repréſentent comme une chaîne de rochers
inacceſſibles , d'une hauteur étonnante,
ſuſpendus preſque ſans baſe , & couverts
d'une neige auſſi ancienne que le monde.
Il eſt vrai que la plus grande partie de la
JUILLET. II. Vol. 1774. 87
1
Terre de Feu eſt remplie de montagnes;
mais entre ces montagnes on découvre de
belles vallées , de riantes prairies arroſées
de ruiſſeaux très agréables : le fol en eſt
riche & d'une profondeur conſidérable.
Aupiedde chaque colline on trouve pref.
que toujours des ſources dont les eaux
font d'une couleur rougeâtre , mais fans
aucun mauvais goût. Les habitans de la
Terre de Feu forment la ſociété la moins
nombreuſe qu'on puifle rencontrer dans
toutes les parties du monde. De tous les
Sauvages,ce font les plus dénués de tout.
Ils vivent exactement dans ce qu'on peut
appeler l'étatde nature. Riende ſi chétif,
où de fi miférable que leurs habitations .
Ce ne font que de mauvaiſes cabanes ,
compoſées de branches d'arbres. La forme
en eſt ronde , mais elles ſe terminent
en pointe par une petite ouverture qui
fert de paſſage à la fumée. Dans ces cabanes
, au milieu deſquelles le feu eſt allumé
, mais où l'on reſte expoſé d'ailleurs à
toutes les injures de l'air , ces Sauvages
habitent pêle-mêle , hommes , femmes&
enfans. Quelques herbes répandues dans
Pintérieur de ces hutes , leur fervent de
chaiſes &delits. De tous les meubles que
la néceſſité & l'induſtrie ont fait imaginer
parmi les autres nations ſauvages , on ne
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
leur a vu que quelques corbeilles dejonc
qu'ils portent à la main , de petits facs de
peau , dont ils ſe fervent comme de havre-
facs , & des veffies de quelques animaux
, qu'ils rempliffent d'eau , à défaut
de vaſes plus commodes. Ces Sauvages
ſont de médiocre ſtature. Les plus grands
n'excedent pas cinq pieds fix pouces. Ils
font de couleur de rouille de fer mêlée
avec de l'huile , & joignent à beaucoup
de quarrure un air robuſte , ſans cependant
avoir les membres fort gros. Un
viſage large & plat , le front étroit , de
groffes joues , le nez écrasé , de petits
yeux noirs , une grande bouche , de peti .
tes dents fins être belles , des cheveux
noirs & droits , qui tombent fur l'une
& l'autre oreilles & fur le front , &
groffiérement peints debrun & de rouge,
font les principaux traits de la figure deces
Indiens , qui fontimbarbes , ainſi que les
indigenes de l'Amérique. Le climat le
plus rigoureux ne les empêche pas d'aller
preſque nuds. Ils n'ont pour habillement
que de mauvaiſes peaux de guanaques ou
de veaux marins , trop petites pour les
envelopper. Les hommes portent fur la
tête des panaches de laine filée de guana.
ques. Ce panache leur tombe ſur le front
&ſe nouepar derriere avec des courroies,
JUILLET. II. Vol . 1774. 89
Les deux ſexes ſe peignent également les
différentes parties du corps de rouge , de
blanc & de brun. Les hommes comme
les femmes s'impriment ſur le vifage divers
traits qui leur traverſent le nez &les
joues. Les femmes ont toutes des tabliers
de peau , & portent fur le dos leurs enfans
dans le manteau qui leur fertdevête
ment. Ce font elles auſſi qui font chargées
des foins domeſtiques les plus pénibles&
les plus bas. Elles voguent dans les
pirogues , prennent ſoinde les entretenir,
& ramaſſent le bois & les coquillages ,
fans que les hommes prennent aucune
part au travail. On voit également dans
d'autres pays dont on nous donne ici la
deſcription les femmes dégradées au-defſous
de l'autre ſexe , occupées ſans relache
aux plus durs travaux & foumiſes à
cette autorité que le fortprend furlefoible
; autorité toujours très dure&ſouvent
cruelle lorſqu'elle n'eſt pas réglée par les
loix , ou tempérée par les moeurs douces
que donne l'état de ſociété.
La découverte de l'île du Roi George
ou d'Otahiti forme un des articles les plus
intéreſſans de cette hiſtoire. Comme le
récitdes événemens a toujours plus d'attrait
pour le lecteur dans les deſcriptions
mêmes qu'en ont données ceux à qui ils
F5
90 MERCURE DE FRANCE,
:
font arrivés , ou qui en ont été les të
moins oculaires , l'hiſtorien faitparler le
plus ſouvent les navigateurs qui ont fait
les découvertes dont il écrit Phiſtoire.
C'eſt par cette raiſon qu'il a rapporté dans
les propres termes de M. Wallis pluſieurs
détails intéreſſans concernant l'île d'O
tahiti. Ce navigateur Anglois est le premierqui
ait découvert cette île, devenue
depuis un objet de la plus grande curiofité |
par la belle deſcription qu'on en trouve
dans le voyage autour du Monde de M.
de Bougainville , qui a relâché fur cette
terre où il a paſſé neuf jours,& plus particulièrement
encore par la relation de
M. Cook , qui , dans le voyage le plus
extraordinaire qu'on ait entrepris , a de
meuré trois mois dans cette île , pour y
attendre le paſſage de Vénusſur le diſque
du foleil, vivant dans la plus parfaite intimité
avecles Naturels.Les lumieres qu'il
apublies ſur cebeau pays&fes habitans ne
laiſſent rien àdefirer , &M. F. en a habilement
profité pour rédiger ſon hiſtoire.
Comme il a été ſouvent queſtion dans
les Journaux , de l'île d'Otahiti , nous nous
bornerons ici à quelques remarques fur
les Nations antropophages de l'Amérique.
Quelques Sceptiques ſe ſont perdus
JUILLET. II. Vol. 1774 91
en de vains raifonnemens pour révoquer
en doute la véracité des voyageurs qui ,
dans leurs relations , ont avancé qu'il y
avoit des peuples antropophages fur pluſieurs
côtes de l'Afrique & de l'Amerique;
mais ce fait eſt aujourd'hui tropbien
éclairci pour pouvoir être rendudouteux
par les objections de quelques écrivains
qui ne font peut-être jamais fortisde leur
ville. Lorſque les navigateurs Anglois
aborderentdans la Nouvelle Zélande , en
1769 , ils trouverent un peuple qui avoit
beaucoup de douceur & d'aménité dansle
caractere . Ces Infulaires entre eux font
tendres , affectueux , vivent dans une bonne
intelligence & une étroite union ;
mais ils font cruels , implacables à l'égard
de leursennemis à qui ils ôtent impitova
blement la vie pour les dévorer. Les Zélandois
informerent les navigateurs que
cinq à fix jours avant leur arrivée , une
pirogue d'un district ennemi s'étoitmontrée
dans leur baie; qu'ils avoient attaqué
ceux qui étoientàbord , & en avoient
tué ſept qu'ils avoient mis à labroche. Ils
penſent avoir un droit incontestable ſur
les ennemis qu'ils ont tués dans un combat;
& ils ne croient pas devoir leslaiſſer
dévorer par les corbeaux , fur leſquels ils
92 MERCURE DE FRANCE.
prétendent la préférence. Il eſtdumoins
certain qu'ils n'imaginent pas qu'il y ait
quelque infamiedans cet uſage : loin d'en
rougir , ils en parloient aux navigateurs
comme d'une coutume que la raiſon & le
droit autoriſent. Un indien qui étoit dans
la compagnie des navigateurs ayant demandé
à un Zélandois fort âgé : ,, Quand
ود
ود
vous mangez un homme , que faites-
,, vous de la tête ? La mangez-vous ?-
Nous n'en mangeons que la cervelle ,
,, répliqua le vieillard ; c'eſt un mets délicieux;
ſi vous étiez curieuxd'en goûter,
dites -le moi ; dès demain je veux vous
ود
وو
ود en régaler." Levieillard informaencore
l'Indien qu'ils attendoient leurs ennemis ,
qui nemanqueroient pas de vouloir venger
la mortdesſept hommes qu'ils avoient
tués , & dont ils avoient fait d'excellens
repas.
Il doit paroître d'abord étrange , comme
l'obſerve l'hiſtorien , que dans un
pays où les habitans n'ont rien àſe diſputer
, une guerre éternelle leur mette
continuellement les armes à la main ; &
que chaque petit diſtrict , habité par un
peuple humain , affable , généreux ,
foit dans une inimitié conſtante avec
tout ce qui l'environne. Mais il peut fe
JUILLET. II. Vol. 1774. 93
faire que dans un combat il y ait plus à
gagner pour le vainqueur qu'on ne pourroit
d'abord le croire , & que ces peuples
foient pouffés à commettre de mutuelles
hoftilités par des motifs qu'aucun degré
d'amitié & d'affection n'eſt capable de
furmonter. Il paroît que le poiſſon &
quelques racines compofent toute leur
nourriture; mais cette ſubſiſtance ne peut
ſe procurer que ſur les côtes ; encore
n'eſt- ce qu'en certain temps de l'année que
la pêche eſt abondante. C'eſt une conféquence
néceſſaire que les Tribus qui vivent
dans l'intérieur des terres , fi quelques-
unes y ont leur réſidence , & même
celles qui font ſur les côtes , foient fouventexpoſées
àpérirpar la famine.La contrée
ne produit ni brebis , ni chevres , ni
cochons , ni aucune eſpece de bétail : ils
n'ont point d'oiſeaux privés , & ne con.
noiſſent pas l'art d'en prendre d'autres en
quantité ſuffiſante pour en faire des proviſions.
Si quelque circonſtance ne permet
pas à une Tribu de faire ſa proviſion
de poiſſon , ou ſi on vient à l'en priver
après l'avoir faite, elle n'a pour y ſuppléer
que quelques chiens &des racines , dont
les principales font les iniams , les patates&
les racines de fougere ; & quand
par accident cette reſſource vient encore à
94
MERCURE DE FRANCE.
manquer , elle eſt alors dans une ſitua
tion qui doit la porter aux extrémités les
plus violentes. Mais les Tribus mêmes
qui habitent les bords de la mer doivent
quelquefois ſe trouver dans cet état de
déſeſpoir ; foit parce que leurs plantations
auront été dévaſtées, ou n'aurontrienproduit,
foit parce que la pêche n'aura pas
éré affez abondante pour en faire des proviſions
ſeches.
ود
ود
ودCes confidérations , ajoutel'hiſtorien ,
,,paroiffent expliquer pourquoi ces peu-
,, ples , dont les Tribus ſont continuelle-
,, ment expoſées aux incurfions les unes
des autres , ont fait de chaque village
un Fort , & rendre en même tems rai-
,, fon de l'horrible coutume de manger
ceux qui ont perdu la vie les armes à la
,,main ; car on ne doit pas ſuppoſer que
,,celui que la famine a forcé d'égorger
,,fon voiſin , puiſſe être touché d'huma-
:
ود
ود
ود
nité à la vue de ce corps ſanglant qui ,
mis à la broche , calmera la faim qui le
,, dévore : mais ſi l'on a rencontré juſte
ودdans l'origined'une fi barbarecoutume,
,, il faut alors obferver que le mal ne finit
,, pas avec la cauſe qui l'a produit. Cette
coutume , que la néceſſité a fait naître ,
eft enſuite adoptée par la vengeance.
,, Quelques Philoſophes peuvent préten.
ود
ود
JUILLET. II. Vol. 1774. 95:
dre qu'il eſt au fond très indifférent de
,,manger ou d'enterrer un corps mort ;
,, mais , fans entrer dans cette diſcuſſion ,
,, on peut dire que dans la ſuppoſition
,,même que cette pratique ne fût pas en
, elle-même criminelle, elle eſt très per.
,, nicieuſe dans ſes conféquences. Elle
,, déracine du coeur de l'homme un prin.
,, cipe qui fait la plus grande fûreté de la
, vie; car l'horreur d'un tel mets eſt bien
,, plus propre à retenir la main des meur.
,, triers que le ſentiment dudevoir , ou la
,, crainte du châtiment. Parmi ceux qui
, font accoutumés à dévorer les membres
,,humains, la mort doit perdre de fon
,, horreur; &dès que l'homme nefrémit
,,plus à la vue d'un cadavre ſanglant , il
,, lui en coûte peu d'égorger ſon ſemblable.
Le ſentimentdudevoir& la crainte
du châtiment ſont plus aisément fur
,, montés que les ſentimens de la nature ,
ou que les préjugés , qui , inculqués dès
,, l'âge le plus tendre, font en quelque
,, forte greffés ſur lanature. L'horreur du
,, meurtre vient moins de la perfuafion
,, intime du crime que de fon effet natu-
,, rel. Celui qui s'eſt familiariſé avec le
,, carnage n'éprouve plus une ſi vive hor-
,, reur à la vue d'un cadavre encore palpitant,&
toutdégouttant de ſang". Dans
ود
ود
96 MERCURE DE FRANCE.
les gouvernemens où les loix& la reli
gion infligent le même ſupplice dans ce
monde & dans l'autre aux voleurs & aux
meurtriers , on voit une foule d'hommes
voler après une mûre délibération , &
ces voleurs font rarement aſſaſſins , avec
la certitude même de ſe procurer de plus
grands avantages. Mais il y a de trèsfortes
raiſons de croire que les hommes
dans l'uſage de ſe repaître de mets humains
, & de trancher un cadavre avec
tout auſſi peu de ſenſibilité que nos cuiſi .
niers découpent un lievre , ne ſentiroient
pas plus d'horreur à commettre un afſaf
finat , qu'à voler dans les poches ; & dèslors
ils deviendroient meurtriers par les
légeres tentations qui les ont rendus fripons.
Si quelqu'un pouvoit douter que
ce raiſonnement fût concluant , qu'ils s'interroge
lui-même, & qu'il ſe demande
ſi , dans ſa propre opinion , il ne ſecroiroit
pas plus en fûreté avec un homme
que l'idée ſeule du meurtre fait friffonner
, que s'il étoit au pouvoir de celui
qui , tenté d'ailleurs de lui ôter la vie ,
ne ſeroit arrêté que par des conſidérations
d'intérêt ?
L'hiſtorien fait voir que la ſituation&
les circonstances où se trouvent les peuples
de la nouvelle Zélande , font favorables
JUILLET. II. Vol. 1774. 97
bles aux nations Européennes qui ſe
propoſeroient d'y établir une colonie. Il
n'eſt pas douteux que ce feroit un bien.
fait de civilifer des peuples qui , comme
ceux de la nouvelle Zélande, font , par
défaut d'induſtrie , fréquemment expofés
à manquer du néceſſaire phyſique , & qui
en conféquence font réduits à la triſte
alternative de s'égorger entre eux pour
ſe dévorer , oude périr par la faim. Tout
cet article de la nouvelle Zélande , ainſi
que celui de l'île d'Otahiti , de quelquesautres
îles découvertes par les navigateurs
Anglois & François , offrent beaucoup
de faits & d'obſervations très-propres à
accélérer les progrès de la navigation ,
de la phyſique , & de l'hiſtoire naturelle.
Ces inftructions , très-bien rédigées , font
d'autant plus intéreſſantes ,'qu'elles font
données par des navigateurs naturaliſtes
& philofophes , exempts par conséquent
des préjugés ordinaires aux anciens voyageurs
, qui , pour la plupart , ignorans ou
menteurs , ne publioient la relation de
leur voyage , que pour ſurprendre l'admiration
ſtupide de quelques lecteurs oiſifs.
Si les journaux de nos navigateurs modernes
préſentent un tableau frappant de
G
08 MERCURE DE FRANCE.
phénomenes finguliers & nombreux , on
peut croire avec confiance qu'il ne les
ont décrits qu'après les avoir vus en
fcrupuleux obſervateurs.
*Histoire de la rivalité de la France&de
l'Angleterre , &c. Tomes IV , V, VI
& VII , par M. Gaillard , de l'Académie
Françaiſe & de l'Académie des
Inſcriptions &Belles- Lettres. AParis ,
chez Moutard , libraire.
Les trois premiers, volumes de cette
hiſtoire ont paru ilya environ trois ans ,
&le mérite & le ſuccès en ont été conf.
tatés par les fuffrages du Public. Ces quatrederniers
volumes terminent l'ouvrage
de l'auteur , & rempliffent tout le plan
qu'il s'étoit propofé & qu'il rappelle dans
fa préface: c'eſt d'éteindre les haines
,,nationales & de déſabufer les hommes
dela guerre. Si cette entrepriſe eſt une
,, folie , c'eſt une folie douce & humaine
» qui combat une folie cruelle. "
ود
”
Il veut prouver que toutes les guerres
injuſtes font toujours inutiles ou même
•Les trois articles ſuivant font de M. de la Harpe
:
4
JUILLET. 1774. II. Vol. 99
funeſtes à ceux qui les entreprennent. 11
n'excuſe , il n'approuve que la guerre lé.
gitime , néceſſaire & défenſive. Toute
autre guerre , dit-il , trompe les voeux de
l'ambition , trahit les intérêts de la poli.
tique , & n'aſſure jamais ni un ſuccès durable
ni une poſſeſſion paiſible. On peut
combattre ce ſyſtême. On peut prouver
qu'en exceptant les Etats libres , toutes
les autres Puiſſances de l'Europe n'ont été
établies originairement que par la conquête
; que lorſque les Francs envahirent
lesGaules ſur les Romains, ils n'y avaient
pas plus de droit que les Romains n'en
avaient eu quand César s'en empara ;
qu'ils l'ont cependant gardée , & en ont
fait une des plus floriſſantes Monarchies
de l'Univers. Mais il faut ſuppoſer que
le ſyſtème de l'auteur ne remonte pas
juſqu'à l'établiſſement des Nations , &
n'a lieu que depuis l'époque où leurs limites
reſpectives ont été à-peu près fixées.
Dans cette ſuppoſition , l'on pourrait citer
encore des conquêtes durables & avantageuſes;
par exemple , celle de la Franche-
Comté, l'une des plus belles parties de
l'ancien royaume de Bourgogne , & aujourd'hui
l'une des plus riches provinces
de la France & du plus grand revenu.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
Mais auſſi l'on pourrait répondre que cet
te conquête , celle de l'Alface & de quelques
villes de Flandre ont été bien payées
par les diſgraces qui accablerent la France
fur la fin du regne de Louis XIV , & dont
elle fent encore le contre-coup. Quoi
qu'il en ſoit , tout fyſtème général en politique
, en philofophie & même en morale
, peut fouffrir des exceptions. Mais
au fonds , celui de M. Gaillard fur la
guerre eſt auſſi raiſonnable qu'il eſt utile.
Il défend les droits naturels des peuples
que l'on ne doit pas mener au carnage ,
fi ce n'eſt pour leur défenſe néceſſaire. Il
inſpire la haine de l'oppreſſion & de la
violence. C'eſt à Grifler , dit- il , qu'il
,, faudroit pouvoir demander ce que lui a
,, valu le deſpotiſme inſolemment abfur-
ود
ود
de qui ordonnait à tout un peuple de ſe
„ proſterner devant le ſigne de la Tyran-
,, nie exposé dans la place publique , ou
, le deſpotiſme infolemment barbare qui
,, forçait un pere d'exercer fon adreſſe ſur
,, la tête de fon fils. Ce ferait à Philippe
,, Second qu'il faudrait pouvoir demander
ce que lui a valu le projetd'aſſujettir les
,, Pays -Bas au joug de l'Inquifition. Ce
,, ferait au Duc d'Albe à nous dire quel
,,bien ont fait à cette odieuſe cauſe ces
ود
a
JUILLET. II. Vol. 1774. 101
,,dix -huit mille victimes qu'il ſe glori
,, fiait d'avoir livrées aux bourreaux. "
On a révoqué en doute l'hiſtoire du
chapeau expofé & de la pomme abattue.
Mais le mépris de l'humanité eſt ſi naturel
aux tyrans , & dans ces temps barbares
l'homme ferf était compté pourfi peu
de choſe & fi facilement foulé auxpieds;
il a été fi commun de tout temps que les
Puiſſances regardaſſent les hommes comme
des animaux de ſervice , qu'il ne faut
pas traiter de fable un trait hiſtorique,
ſous prétexte que , s'il était vrai , ce ferait
un trop grand outrage à la naturehumaine.
Il y a vingt traits avérés auffi forts
que l'aventure de Guillaume Tell , & fa
réponſe autyran eſt ſibelle que pour cette
raiſon ſeule il faudrait abfolument que
fon hiſtorie fût vraie.
On allegue en faveur des ufurpations
heureuſes l'exemple de Cromwel ,, qui
,, de la pouſſiere de l'école s'éleve juſqu'au
„Trône , fait trancher la tête à ſonmaî-
,, tre , & meurt dans ſon lit. " .
M. Gaillard répond : ,, Si Cromwel a
„ régné paiſiblement ; ſi ſa race ſolidement
établie ſur le Trôneen a joui fans
„ contradiction , l'exemple de Cromwel
„ſera une exception à la regle , & cette
ود
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
"
"
exception même ne prouvera riencon
tre la regle. Mais je vois Cromwel ne
recueillir que le fruit ordinaire du crime;
je vois la terreur qu'il inſpire &
celle qu'il éprouve; il fait trembler l'innocence
, & la juſtice le fait trembler ;
il pourſuit dans leurs aſyles étrangers
les Princes qu'il a profcrits , &du fond
de ces mêmes aſyles ces profcrits le conſument
d'inquiétude & de frayeur fur
ſon Trône ufurpé. Il craint juſqu'aux
regards du peuple qu'il a ſéduit , &
„ une garde terrible le dérobe à tous les
, yeux. Il cherche dans des projets vaſtes
&glorienx à ſa patrie une diſtraction
„ aux remords qui le rongent ; il ne peut
en trouver. Il eſt grand, mais malheureux
; illuſtre , mais odieux; redouté
mais puni. Sa gloire même lui peſe ;
elle éterniſe le ſouvenir de ſes crimes .
Cet homme , dit Pope , est condamné à
une renommée éternelle . Si le malheur
d'éprouver la crainte en inſpirant l'horreur
, eſt l'objet que ſe propoſe la politique
, nous avouons que laguerre , la
rebellion , le crime peuvent remplir
cet objet; mais qui peut le rechercher
ou l'envier ? "
"
"
"
D
Ces quatre nouveaux volumes contien.
2
JUILLET. IL. Vol. 1774. 10%
nent l'hiſtoire détaillée de la querelle
d'Edouard III & de Philippe de Valois
pour la ſucceſſion à la Couronne de France;
querelle continuée ſous les ſucceſſeurs
de ces deux Princes , & qui , malgré les
fameuſes défaites de Crécy , de Poitiers
& d'Azincourt , finit par l'expulfion totale
des Anglais. La priſede Calais , leur
derniere poſſeſſion en France, fut l'ouvrage
du célebre François de Guiſe , pere
du Balafré , plus célebre encore , & le
héros de la Ligue. Dans le cours de cette
querelle , qui dura deux cents-vingt ans ,
Phiſtorien peſe avec un jugement für &
avecl'équité laplus impartiale les droits&
les avantages desdeuxNations ennemies.
Il les confidere dans tous les objets de
rivalité , dans la guerre , dans la politique
, dans l'adminiſtration , dans la gloire
perſonnelle de leurs Souverains , dans la
gloire nationale des lettres & des arts .
Par-tout il puiſe dans les meilleures fources;
par- tout on voit les ſentimens du
citoyen , les lumieres du littérateur & le
talent de l'écrivain. Nous nous bornerons
àciter en partie ce qui regarde le regne
de Louis XI . Ce morceau nous a paru le
plus remarquable de tout l'ouvrage par
les vues ſaines & juſtes qu'il préſente fur
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
un Prince que quelques hiſtoriens ont
trop excufé ou trop fait valoir , louant la
fauſſeté & la diffimulation , pour affecter
de la politique. On ſe ſouvient que M.
Duclos qui a fait une vie de Louis XI ,
finit l'énumération de tous ſes vices qui
compofent un homme déteſtable , par ces
mots qui ont parurévoltans : C'était pourtant
un Roi . Certes , c'eſt faire à la royauté
une cruelle injure que de la ſéparer de
l'humanité au point que celui qui n'a pas
une feule des qualités ſans lesquelles on
ne mérite pas le nom d'homme , puiſſe
mériter le nom de Roi. Non , fans doute,
ce n'était pas un Roi que Louis XI ; ce
n'étoit pas même un tyran qui eût du
génie : c'était un homme pervers & un
efprit médiocre qui croyait que la fauſſeté
était toujours de la fineſſe , quoiqu'en
voulant étre toujours faux il foit difficile
d'être fin ; qui croyait que le mépris de
toute morale était la vraie politique , &
qui commit autant de fautes contre l'une
que contre l'autre , qui déshonorait ſon
rang fans relever ſa puiſſance ; quiſerendait
odieux fans obtenir rien que de la
haine , & vil ſans recueillir autre choſe
que du mépris ; qui méditait profondément
des méchancetés gratuites ou mal
entendues , & commettait de grandes
JUILLET. II . Vol. 1774. 105
cruautés ſans y avoir un grand interêt ;
qui prodiguait beaucoup d'art dans de petites
affaires , & manqua toujours les
grands avantages qui s'offraient à lui ;
qui , s'occupant toujours d'intrigues , fit
toujoursde mauvais traités , qui dreſſant
toujours des pieges , y tomba très- fouvent
; avare , jaloux & fuperftitieux, trois
défauts des petites ames ; qui vécut dans
l'agitation & mourut dans la terreur .
Telle eſt l'idée que donne de Louis
XI l'examen de ſa conduire , & tel il eſt
repréſenté dans l'excellent réſumé que
M. Gaillard a fait defon regne. C'eſt une
belle leçon pour quiconque croirait qu'il
y a beaucoup à gagner à être méchant.
Je prends Louis XI à l'inſtant de fon
couronnement. Juſques làdes tracaſſe-
„ ries , des factions , des révoltes contre
ſon pere , des confpirations contre l'Etat
, avaient formé toute ſa politique .
Cette politique n'avait pas étéheureuſe,
Chaſſe du Dauphiné , fugitif dans les
Pays -bas , ſa ſeule confolation avait été
de troubler la Cour du Duc de Bourgo-' ,
gne,ſon bienfaiteur, comme celle duRoi
de France, fon frere.Voilà le ſujet ;voici
le roi . Etant allé à Reims pour la céré.
monie du facre , il jure aux Rémois de
"
ท
ود
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
,, nepoint établir d'impoſitions nouvelles,
"
ود
ود
il promet même une diminution fur
les anciennes. Quel eſt l'effet de ces
promeſſes ? Le renouvellement du bail
des gabelles & des autres exactions
avec une furcharge conſidérable. Mais
auſſi quel eft le fruit de cette infidélité ?
Larévolte de Reims , d'Alençon,d'An-
,, gers , d'Aurillac ,& de pluſieurs autres
villes en différentes provinces.
ود
ود
"
ود
و د
ود
ود
ود
Charles VII ſut entretenir la paix
pendant vingt-cinq ans avec les Ducs
de Bourgogne & de Bretagne; il fut
même tourner leurs forces contre l'ennemi
commun , les Anglais. Louis XI
fut toujours en guerre avec les mêmes
,, princes , parce qu'il ne ceſſa de leur
,, nuire, de les irriter , de les réunir par
"
وا
ود
ود
ود
les moyens même qu'il prenoit pour
les diviſer.... Ces grandes Puiſſances
touchoient à leur fin. Le Duc de Bre-
,, tagne n'avoit que des filles , celui de
,, Bourgogne n'avoit qu'un fils ; c'étoit
ود
60
"
ود
une raiſon de plus de ménager ces
Princes. Au lieu de les attaquer , il falloit
rechercher leur amitié , préparer
par des négociations habiles &des procédéshonnêtes
, des alliancesqui ſuſſent
réunir leurs Etats àla Couronne , ou du
JUILLET. II. Vol. 1774. 107
,moins qui puſſent les rapprocher du
ود
trône . Louis XI au commencement de
,,ſon regne avoit un frere , & fur la fin
,, de fon regne un filsqui pouvaient ſervir
,, à cedeſſein; mais il fut l'ennemi & de
,, fon frere & de fon fils , & du repos
,, public de ſes ſujets , & du ſien , plus
,, encore que des Ducs de Bretagne &de
,,Bourgogne. Il haïſſait ces Ducs parce
,, qu'ils étaient puiſſans , & il les combat-
,, tit parce qu'il les haïſſoit ; voilà toute
,, ſa politique. Quel en fut le fruit ? Il
,, manqua la ſucceſſion de Bourgogne qui
fut portéedans la maiſon d'Autriche. ود
On ne peut rien oppoſer à ces judi.
cieuſes réflexions de l'hiſtorien. Si jamais
on acommis en politique une faute
inexcuſable , & qu'il eſt même difficile
de concevoir , c'eſt le refus que fit Louis
XI de la main de Mariede Bourgogne ,
que l'on offrait au Dauphin Charles ,
avec tous les Etats héréditaires de cette
maiſon. Il fallait ou qu'ilcraignît d'avoir
un fils trop puiſſant, ou qu'il crût qu'il
lui ferait facile d'envahir l'héritage d'une
jeune Princeſſe ſans appui ; mais elle en
trouva dans l'Empereur Maximilien. Les
Pays-bas furent perdus pour la France ,
&ce fut l'origine de la longue&funeſte
jalouſie qui a diviſé juſqu'à nos jours les
fos MERCURE DE FRANCE.
maiſons de Bourbon & d'Autriche , &
qui a fait verſer tant de fang. Tel fut le
fruit de la déteſtable politique du grand
politique Louis XI.
و و
C'eſt lui faire trop d'honneur , (con-
,, tinue M. Gaillard) que de le regarder
,,comme un politique Machiaveliſte. II
و د
ne fut que l'eſclave de ſes paſſions &
,, le jouet de ſes caprices. Un politique
,,Machiavélifte n'aime ni ne hait; il ne
;, voit que ſes intérêts ; il les fuit fans
„ acception de perſonnes ni de moyens ;
,, il y facrifie tout. Louis XI ſacrifia tout
,, à la haine , manqua tous les avantages
„ politiques pour courir après de petites
,, vengeances , & ſe priva de la paix pour
,, le ſeul plaisir de vivre en guerre .
,, II affectait la plus tendre reconnoif-
,, ſance pour le Duc de Bourgogne Phi-
„ lippe le bon , ſon bienfaiteur. La pre-
,, miere preuve qu'il lui en donne eſt de
, vouloir établir dans les états du Duc la
„ gabelle , qui depuis Philippe de Valois
„ était regardée en France comme un
, fléau. Le Duc rejeta ſans détour la
„ propoſition ; il chargea même le Sei .
,, gneur de Chymay d'en porter ſes plain-
„ tes au Roi. Le Roi refuſe audience.
Chymay l'attend ſur ſon paſſage , & le
., force de l'écouter. Quel homme est donç
JUILLET . II . Vol. 1774. 109
„ le Duc de Bourgogne , dit Louis XI
„ avec colere ? Est-il autre ou d'autre métail
que ne font les autres Princes & Seigneurs
„ de mon royaume ? Oui , Sire , reprit
„ Chymay , le Duc de Bourgogne voire-
„ ment est autre , & d'autre métail , que
„ les autres Princes de votre royaume ni
„ des pays environ ; car il vous a gardé ,
„ porté & Soutenu , contre la volonté du
» Roi Charles votre pere , quc Dieu abſolve ,
„ auquel il en déplaifoit ; ce que d'autres
» Princes n'effent voulu ni ofé faire. Le
„Roi ſe tut. Le Comte de Dunois s'é-
,,tonna de la liberté avec laquelle Chy-
,,may avait ofé parler à ce Monarque fi
„ fier. Si j'eufſſe été cinquante lieues loin ,
„ répondit Chymay , & que j'euſſe pensé
„ que le Roi m'eût voulu dire ce qu'il m'a
„dit de Monseigneur mon maître , je fuſſe
„ retourné pour lui dire ce que je lui ai
„ répondu. Voilà comment Louis XI
,,traitait fes amis , & comment il s'en
„ faifoit traiter.
„Sa ſeule politique ſur tous les objets
,,d'adminiſtration fut de renverſer tou-
„jours l'ouvrage de fon pere , de deſti-
,, tuer arbitrairement tous les Officiers
,, nommés par Charles VII , ce qui pro-
,,duifit deux effets ; l'un de foulever con-
„ tre lui ces Officiers , leurs parens&leurs
10 MERCURE DE FRANCE.
„amis; l'autre d'alarmer & d'effaroucher
„ la nation , aux voeux de laquelle il fut
„ obligé d'accorder en 1467 la fameuſe
,, loi de l'inamovibilité des charges . Ainfi
„je vois ſa politique toujours ou trompée
„ ou punie. Il rempliſſait les Cours étran-
„ geres d'eſpions , & la ſienne de délateurs
, für moyen d'être trompé àgrands ود
„frais.
„Acette irrégularité d'adminiſtration,
,,à ce caprice de conduite , il joignait
„l'indocilité la plus opinſatre , l'orgueil
„de ne jamais demander de confeil , &
„de n'en vouloir point recevoir. Le Duc
„ d'Orléans , pere de Louis XII , crut que
„fon âge , fon expérience , ſes malheurs ,
„ ſes ſervices , ſon rangde premier Prince
„du ſang , ſon zêle pour l'Etat & pour le
„ trône , l'autoriſaient à faire au Roi quel-
„ques repréſentations ſur le renverſement
„des loix. Le Roi , bleſſé de cette liberté ,
» outragea fi durement ce vénérable vieil-
,, lard , qu'il en mourut de douleur ; ce
, qui ne contribua pas à diminuer le
„nombre des ennemis de Louis XI , &
jeta Dunois dans la ligue du bien pu-
„blic. Tour-à-tour faſtueux & fimple ,
„ avare & prodigue, toujours avec inten
tion , & très- ſouvent hors de propos ,
Louis XI , dans une cérémonie qui exi
JUILLET. IL Vol. 1774. 111
geait de la repréſentation , dans une
„entrevue de Rois , paraiſſait vêtu de
„ bure , avec l'image de la Vierge pen.
„ dante à ſa barrette. Il ne rougiſſoit pas
„de donner vingt écus à une héroïne qui
„avoit repouſſé les ennemis , & fauvé
une place , & il prodiguait l'argent
>>pour corrompre un ſujet, pour entrete.
„ nir des correſpondances ſecrettes & ſté
„ riles , pour faire des traîtres , & pour
„ en être environné. Les Miniſtres étran
gers tiraient des penſions de lui pour le
tromper. Ils en recevaient ſi publique.
3, ment , qu'on pouvait croireque c'était
„de l'aveu de leurs maîtres , qui tour.
„naient ſouvent contre lui ſes propres
„artifices.
Un Tyran n'eſt jamais populaire.
„Louis XI affectait de le paraître ; mais
,,c'était pour mortifier lesGrands ; ilad,
„mettait des bourgeois à ſa table , mais
il les humiliait par des railleries ame.
„ res ; il employait des gens fans carac
„tere , pour les déſavouer plusaiſément,
,,& les facrifier au beſoin. Tant de ci
,, toyens de Paris jetés de nuit dans la
,, riviere, tant d'exécutions ſecrettes , tant
„d'inutiles violences exercées ſur des
"gens fans nom , ne ſont pas d'un ami
112 MERCURE DE FRANCE .
,, du peuple. Eft-ce un Roi populaire ou
„ même un Roi politique , qui pouſſe
„ l'indécence de la barbarie juſqu'à dai-
" gner affifter aux exécutions de juftice ,
» juſqu'à exciter par fa préſence le bour-
„ reau à faire fon devoir, juſqu'à l'animer
„ du geſte & de la voix. Un homme
„ ayant été condamné au fouet, pour un
„ propos peut - être innocent, mais capa .
„ble de répandre l'alarme dans Paris :
„ battez - le fort , criait le Roi au bourreau ,
„ & n'épargnez-point ce paillard, car il a
„ bien pis deſſervi ? Ne fuffirait-il pas d'un
„ pareil trait pouravilir le plus grandPrince?
La connoiſſance des hommes , premier
talent d'un Roi politique , manqua
,, entiérement à Louis XI. Il commence
„ par perfécuter les Duchâtel & les Cha-
,, lannes , auxquels il fut obligé de reve
„nir dans la ſuite, & qui le ſervirent
„ avec le même zéle qu'ils avoient ſervi
„ Charles VII , & il proſtitua ſa confiance
,, au Cardinal Balue , 'au Comte de Me-
„ lun , au Duc d'Alençon , au Comte
„ d'Armagnac , au Duc de Nemours , au
„ Connétable de St. Pol , qui tous le trahi-
„ rent. Il ne connoiſſait pas mieux le
„ prix du moment & de l'occaſion. Au
ود
ود
„milieu des plus grands avantages , on
pouvait
1
د
,
JUILLET . II. Vol. 1774. 113
"
pouvait toujours l'arrêter en lui propofant
une négociation ; non qu'il aimât
la paix , mais il aimait l'intrigue. Un
ennemi trompé était plus pour lui qu'u-
,, ne province conquiſe.
د
وو
ود
ود
1
De quoi lui ſervaient les eſpionsqu'il
entretenoit ? Pendant le ſiege de Paris ,
,, cette ville , bien approviſionnée, ſe
, défendait vaillamment contre les Prin-
, ces ligués : Louis XI, toujours inquiet
,, & impatient , ſe hâta de ſigner les trai-
ود
tés de Conflans & de St Maur des foſſés ,
, après avoir pris la précaution de proteſter
contre. Le lendemain ce furent les
, affiégeans qui demanderent des vivres
ود
" aux affiégés ; la diſette étoit dans leur
,, camp , & alloit diffiper leur armée ,
3 ſi le ſiege eût duré encore deux jours.
ود
On n'en ſavait rien dans la ville... Un
3, de ſes confidens lui demandait ce qui
,, avait pu le réduire à recevoirdes condi-
ود tions auffi dures que celles qui lui a-
,, vaient été impoſées par les traités de
,, Conflans & de St Maur; il répondit :
La jeuneſſe de mon frere de Berry , la
prudence de beau - cousin de Calabre , le
fens de beau-frere de Bourbon , la malice
du Comte d'Arinagnac , l'orgueil grand
de beau - cousin de Bretagne , & la puif-
ور
H
114 MERCURE DE FRANCE .
"
fance invincible de beau-frere de Charolois.
Un grand homme n'aurait dit
, qu'un mot: Ce sont mes fautes; mais
,, un grand homme ne les eût pas faites.
35
"
ود
Plus Louis XI était diſſimulé, plus
il affectait de franchiſe. Il vint trouver .
le Comte de Charolois dans ſon camp ,
» pour conférer avec lui. Paris le vit par-
,, tir, & fut fans inquiétude. Les ſoldats
„ Bourguignons diſaient en riant: Voilà
» pourtant le Roi au pouvoir de notre
" Prince. Le Comte de Charolois , pour
„ répondre à ce procédé , reconduiſit le
» Roi juſques ſous les murs de Paris.
"
Toute l'armée Bourguignone trembla
„ pour lui , & déſeſpéra de le revoir.
Comparez cette ſécurité d'un côté , ces
alarmes de l'autre & jugez de la répu-
„ tation des deux Princes.
و د
"
"
,, Pour terminer ce portrait ; aux inconféquences
du caprice , à l'audacedu
Machiavéliſme , joignons toute la pufillanimité
dela ſuperſtition , la crainte
d'entendre parler d'affaires le jour des
" Innocens, la diſpoſition à ſe parjurer
," ſur toute forte de reliques , excepté
ود
دو
ود
fur la Croix de St Lô , parce qu'elle
„ avait la vertu de faire périr miférablement
le parjure dans l'année ; lapermis- "
د
1
1
JUILLET. II. Vol. 1774. 113
fion qu'il demandait à ſes reliques de
, commettre les crimes qu'il croyait uti-
,, les , ſes foibleſſes honteuſes dans ſes
, maladies , ſes petits efforts pour déroi,
ber à ſes ſujets le ſpectaclede ſa décadence
, & pour s'en déguiſer àlui-même
, le ſentiment , cette eſpérance de trom-
,, per les yeux en couvrant ſon cadavre
, d'habits ſuperbes dans les cérémonies
,, publiques , en étalant une parure qu'il
avait trop mépriſée autrefois ; repré-
" ſentons - nous à ſes derniers momens ,
,, ce tyran inviſible , caché au fond de
, ſon palais , environné detout l'appareil
رو de la terreur, défendu paruneenceinte
;, redoutable de fer & de grillages , con-
5, ſumé par la crainte que ſon affoibliſſe-
, ment ne le fit mépriſer ; plus jaloux de
,, ſon autorité, à meſure qu'elle lui échap-
,, poit, puniſſant juſqu'aux violences fa-
,, lutaires qu'on exerçoit ſur lui , pour
l'empêcher de ſe nuire 3 déchiré de
remords , tourmenté de ſoupçons , dé-
, gradé par la ſuperſtition , craignant&
faiſant trembler toute ſa Cour ; mena-
,, çant ſes Médecins , qui le mettaient à
leurs pieds en le menaçant lui-même ;
demandant , en pleurant , la vie àl'her-
, mite de Calabre; déſeſpéré del'affreuſe
"
"
دو
رو
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
néceſſité de mourir , & mourant tous
les jours par degrés dans des convulfions
,, de frayeur , plus horribles que la mort
ود
ود
ود
même.
:
,, Il fut mauvais fils, mauvais frere ,
,, mauvais mari , frere injuſte , peut - être
dénaturé , ennemi implacable , faux
ami , allié infidele , mauvais Roi , & ,
,, quoi qu'on en diſe , mauvais politique.
Nous avons peut - être étendu les citations
un peu plus que de coutume. Deux
raiſons nous y ont engagés ; le mérite de
ce morceau & l'importance du ſujet. On
n'avait point encore auſſi bien apprécié
Louis XI. Il n'y aurait plus dans la postérité
, ni d'encouragement pour la vertu ,
ni de frein pour le vice , ſi l'on parvenait
à corrompre l'Hiſtoire , le Juge incorruptible
des Rois.
17
Fournal du Voyage de Michel de Mon
taigne en Italie , par la Suiſſe & l'Allemagne
, en 1580 & en 1581 ; avec
des notes par M. de Querlon. A Rome ;
& ſe trouve à Paris, chez le Jay , libraire.
On veut avoir tout ce qui porte le nom
d'un grand écrivain , & cette curioſité eſt
JUILLET. II . Vol. 1774. 117
ſouvent un piege. Ceux qui ont lu les
Eſſais de Montaigne ont cru le retrouver
dans ſes voyages; mais ils ſe ſont trompés.
C'eſt bien,ſa diction libre & naïve ;
mais ce n'eſt pas fon génie. On ne voit
qu'un Journal fec , fans agrément & fans
inſtruction , dont il a pu profiter lui - même
, mais dans lequel il n'y a rien à gagner
pour le lecteur. L'éditeur prétend
que Montaigne s'y peint beaucoup mieux
que dans ſes Eſſais , parce qu'il n'écrit que
- pour lui & pour ſa famille , fans aucun
deſſein & fans aucun travail. Il ſe peut
qu'il n'y ait ni deſſein ni travail. On le
voit ; mais il n'y a nulle raifon pour qu'un
homme ſe peigne lui - même dans une
courte notice faite pour fon uſage , de
tous les lieux qu'il parcourt en voyageant.
Si l'ouvrage n'eſt pas très - intéreſſant ,
le diſcours préliminaire de l'éditeur &
l'épître dédicatoire à M. le Comte de
Buffon font des morceaux curieux dans
leur genre. Voici le début de la dédicace.
ود Le premier livre qu'on dédia fut un
,, préſent de l'amitié. Le ſecond fut un
hommage au Génie , à la ſupériorité des
,, connoiſſances , des lumieres , du goût ,
&c, Je ne chercherai point lemotifqui
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
1011
و د
fit dédier le troiſieme. L'intérêt , la flatterie
& la vanité ont tout brouillé depuis
long-temps chez les hommes. En
calculant autant que Newton , on ne
92 trouverait pas aifément le minimum ou
"
ود
ود le maximum du procédé moral le moins
„ compliqué.
"
Dans une dédicace à un Savant illuftre
il fallait bien étaler un peu de ſcience ;
mais il faut couvenir que celle - ci eſt
mal appliquée. Il eſt difficile de concevoir
ce que c'eſt que le minimum ou le
maximum d'un procédé moral; mais ſi l'on
cherchait le réſultat d'une pareille phraſe
,& qu'on prétendît y trouver un maximum
de ridicule & un minimum de bon
fens , on ſe ferait entendre plus aiſément.
La généalogie des dédicaces n'eſt pas une
découverte beaucoup plus claire que le
produit mathématique du procédé moral.
Il ne ferait pas facile d'expliquer pourquoi
la premiere dédicace a dû s'adreſſer
à l'Amitié & la ſeconde au Génie , &
pourquoi la premiere n'aurait pas été
pour le Génie & la ſeconde pour l'Amitié.
Cet arrangement gratuit eſt de l'autorité
de M. de Querlon , & il n'en faut
rien conclure nipour le Génie ni pour l'Amitié.
Il y a dans les hommes de génie, ditJUILLET.
II. Vol. 1774. 119
e
>
il quelques lignes après , un point de contact
qui les rapproche. Il le trouve , ce point
de contact , & même il lui est devenu fenfible,
entre Montaigne & le Pline Français,
qui ſe reſſemblent àpeu-près comme
la Fontaine & Ariftote,
Le diſcours préliminaire eſt écrit comme
la préface. On y trouve que Montaigne
avait comme imbibé le latin avec
le lait. On pourrait apprendre à M. de
Querlon que des latiniſmes de cette force
peuvent paſſer en français pour des
barbariſmes.
و د
La richeſſe & la chaleur de ſon ima-
,, gination , (dit - il ailleurs) fuppléant à
tous les beſoins du boute-dehors , (c'eſt
,, ainſi que Montaigne appelait le langa-
„ ge) y attachaient des formes heureuſes
& un coloris qui lui prétaient un nerf,
و د
"
&c." La chaleur de l'imagination qui
attache des formes & le coloris qui prête
un nerf, ne ſont pas des modeles de justeſſe
dans le genre de la métaphore. On
n'en citera pas davantage. On n'aurait
même fait aucune obſervation de cette
eſpece , ſi M. de Querlon n'affectait pas
depuis long-temps de prononcer d'un ton
très - décisif & très- peu décent ſur toutes
les nouveautés littéraires , dans des Affi-
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
ches de provinces , deſtinées , comme cel.
les de Paris , à annoncer les biens à ven.
dre , les maiſons à louer & les titres des
livres nouveaux. Il eſt aſſez ridicule queM.
de Querlon ait plus d'une fois employé la
moitié de ſa feuille àoccuper ſes Abonnés
d'un article du Mercure , comme ſi c'eût
été un bien en litige ou unepiece nouvelle.
Il annonçait dans une de ſes affiches que
l'auteur de l'éloge de Racine mettait le
mot de création à toute sauce. On pourrait
peut-être s'exprimer plus noblement.
Mais encore une fois nous ne prétendons
point lui apprendre à écrire. Nous conſentons
même qu'il nous donne , ainſi
qu'à tous les écrivains , des leçons de
goût & de ſtyle telles que les belles phraſes
que nous venons de citer , pourvu que
nous lui en donnions de modération &
d'honnêteté ; qu'il ne cherche pas la guerre
, quand tout le monde le laiſſe en paix ,
& qu'il ne s'expoſe pas à des repréfailles
toujours ſi faciles , & qui trop ſouvent ſe
préſentent d'elles-mêmes à ceux qui les
cherchent le moins.
Obfervations fur l'Art du Comédien & fur
d'autres objets concernant cette profesfion
en général , avec quelques extraits
JUILLET. II. Vol. 1774. 121
de différens auteurs & des remarques
analogues au même ſujet ; ouvrage
deſtiné à de jeunes acteurs & actrices .
Par le ſieur D*** , ancien Directeur
des Spectacles de la Cour de Bruxelles .
Seconde édition corrigée & augmentée
de beaucoup d'anecdotes théâtrales &
de pluſieurs obſervations nouvelles ;
vol. in 8º br. prix 3 liv. A Paris , chez
Ducheſne , rue St Jacques .
Ce volume eſt ce que l'on a écrit de
plus complet ſur l'Art du Comédien.
L'auteur y a fondu ce qu'on trouvait de
mieux dans les ouvrages de MM. Rémond
de Ste Albine & Riccoboni ſur le
même ſujet ; il s'eſt appliqué à égayer les
réflexions & les préceptes par une foule
d'anecdotes qu'il a recueillies de tous
côtés. La plupart roulent ſur l'amourpropre
des Comédiens. Il eſt naturel en
effet que la vanité ſoit exaltée par le beſoin
continuel & l'habitude journaliere
des applaudiſſemens. Quiconque eſt toujours
en ſpectacle dépend plus que tout
autre de l'opinion d'autrui. Cette avidité
de louanges dans les Comédiens ne s'eſt
peut- être jamais mieux manifeſtée que
dans un trait fort ſingulier qui a échappé
aux curieux d'anecdotes , & dont on ga-
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
rantit la certitude. Il n'y a peut-être perſonne
qui ne ſe ſouvienne d'avoir entendu
dire que le Comédien du B*** , mort
il y a dix ou douze ans , & reconnu de
fon vivant pour un très - mauvais acteur ,
était un excellentjuge dans le genre dramatique
& s'y connaiſſait mieux que tous
ſes camarades. C'était une réputation établie
ſans que perſonne pût en produire
les titres. A fa mort on en a ſu le ſecret.
Un particulier déclara qu'il perdait une
penſion de 600 livres que lui payait du
B** , pour répandre journellement qu'il
était grand connaiſſeur en pieces de théâ
tre. Cet homme le publiait dans les cafés
; perſonne n'ayant d'intérêt à le contredire
, cette opinion paſſait de bouche
en bouche , & l'on ſe diſait au parterre;
vous voyez cet acteur ſi ridicule; c'eſt le
plus éclairé de tous les Comédiens ſur le
mérite d'une piece nouvelle, Ainſi du B.
ne pouvant faire croire au Public qu'il
était bon acteur , était parvenu du moins
à lui perfuader qu'il avait un jugement
exquis. Il voulait être loué de quelque
choſe , & ce plaiſir qui lui coſitait 600 1.
ne lui paraiſſait pas payé trop cher. Cette
anecdote ferait très - remarquable quand
elle ne ſervirait qu'à prouver ce que les
JUILLET. II. Vol. 1774. 123
méchans ne ſavent que trop bien & ce
que les honnêtes gens refuſent ſouventde
croire: c'eſt que quiconque fort de chez
lai avec le deſſein de répandre un menfonge
, eſt ſûr de l'accréditer pour un
temps , à moins qu'il n'y ait beaucoup de
gens intéreſſés à le détruire. Tout ſe dit ,
tout ſe répete & tout ſe croit.
L'Inoculation , ode par M. Dorat. Prix ,
12 ſols. A Paris , chez Monory , Libraire
1774-
M. Dorat, après avoir célébré le nouveau
Rogne , vient encore de conſacrer
par ſes chants les bienfaits de l'Inoculation.
Nous citerons quelques ſtrophes de cette
derniere ode pleine de grandes vérités
heureuſement exprimées.
Le poëte déplore la raiſon de l'homme -
prompte à s'égarer , lente pour tout ce qui
peut l'éclairer.
Sur le Temps appuyée , en vain l'expérience
Ofedes droits de l'homme embraſſer la défenſe :
Que peut un Sage , hélas; contre mille impoſteurss
Sous la garde des loix le préjugé circule qu
124 MERCURE DE FRANCE.
On atteſte le Ciel , & la Terre crédule
Punit fes Bienfaiteurs. :
Combien de grands hommes perfécutés
pour avoir eu le courage d'enſeigner
la vérité ! Socrate , Deſcartes , Galilée en
font des exemples terribles.
O malheureux humains Phabitude indocile
Proſerira donc toujours ce qui vous eft utile !
Eh ! ne voyons-nous point cent détracteurs ingrats
Contre un Art bienfaisant s'armer avec furie
Pour ce monftre hideux qui , né dans l'Arabie ,
Vint fouiller nos climats ?
Dans ſa premiere fleur il fletrit la Jeuneſſe ,
Il moiffonne l'Enfance , il atteint la Vieilleſſe ;
Il n'épargne beautés , vertus, Ages ni rangs :
De ſes poiſons fubtils la rapide influence
Corrompt la terre & l'air , le toit de l'Indigence ,
Et les lambris des Grands .
14
On a vu ce monſtre exercer ſa fureur
ſur les plus nobles têtes; cependant l'opinion
ſtupide écartoit l'Egide de l'art.
Monarques , c'eſt à vous de renverfer l'Idole.
La plainte des Sujets n'est qu'une arme frivole ;
Le Peuple en vain gémit ſous le joug abattu :
Mais l'exemple peut tout lorſqu'un Prince le donne ;
JUILLET . II . Vol. 1774. 125
Les Rois forment nos moeurs , tout émane dul Throne ,
Le vice & la vertu,
Le Ciel entend mes voeux ! Fuyez , vaines alarmes ;
François, applaudiffez ; Amours , ſéchez vos larmes.
De l'affreuſe Euménide on éteint les flambeaux ;
La tige des Bourbons ſaura triompher'd'elle ,
Et verra s'affermir , plus pompeuſe & plus belle ,
Ses fertiles rameaux.
Un fouverain chéri , dans le printemps de l'age
Développe à nos yeux la fermeté d'un Sage.
Par une épreuve heureuſe il veut nous raffurer ,
Et d'un venin choiſi , qu'un Art favant modere
11 reçoit dans ſon ſein l'atteinte paſſagere
Qui le doit épurer.
Ainſi que par le fang , unis par la tendreſſe ,
Ses deux Freres qu'imite une jeune Princeſſe ,
Partagent , ſans trembler , cet effort courageux ;
Et déſormais leurs jours, dans un calme durable ,
Ne redouteront plus d'un mal inexorable
Les retours orageux.
On trouve chez le même libraire un
Discours prononcé le lundi 30 Mai 1774 ,
à l'iſſue d'un Service pour le repos de
l'ame du feu Roi. Prix , 6 fols.
Ce diſcours retrace avec énergie les
principaux événemens du regne de Louis
1
126 MERCURE DE FRANCE.
XV. C'eſt ainſi qu'il nous le repréſente
malade à Metz.
"
Une maladie funeſte arrête LouisXV
au milieu de ſa gloire. Un triſte preſſentiment
ſe fait ſentir dans le coeur du François
, & prévient le bruit de l'accident;
on friſſonne, on gémit , on eſt au pied
des Autels , avant même qu'on ait appris
les détails de ce malheur ; vieillards , enfans
, riches , pauvres , grands , petits ,
on ſe refuſe la nourriture , on n'a de
force que pour implorer la Divinité ,
pour racheter par des ſacrifices , des
voeux , des aumônes , la vie du Prince;
rien n'intéreſſe plus dans le monde que ce
qui tient à cette ſanté précieuſe ; jamais ,
jamais tant d'impatience , de curiofité ,
de piété, de douleur , de crainte & d'espoir
ne paſſa à la fois & fi rapidement ,
dans l'ame de chaque François ; il étouffe
, il ſanglotte : c'eſt le Chef de la Famille
, ce Chef glorieux & adoré , dont
les jours font menacés. Je vous atteſte ,
vous tous Etrangers que le haſard conduifit
alors dans les Provinces les plus éloignées:
vous avez vu des Familles déſolées
perdre leur Pere , celui de qui dépendoient
l'exiſtence, la fortune , le bonheur
d'enfans malheureux , leur douleur eſt-elle
JUILLET. II. Vol. 1774. 127
1
comparable à celle du dernier des François
, lorſque Louis XV étoit à Metz
n'attendant plus que la mort ?
Un rayon d'eſpérance luit : enfin il eſt
fauvé ; le Très - Haut remercié , l'alégreſſe
eſt générale , la joie tientdu délire ,
&du coeur enchanté de chaque François
fort dans le même moment cet élanplein
d'amour : c'eſt notre Bien - Aimé. "
Les voeux & la priere de l'orateur pour
le regne préſent ſont exprimés avec autant
de nobleſſe que de ſenſibilité.
O toi divine Providence , entre les
mains de laquelle la Nation a depuis ſi
long- temps mis ſa confiance unique ,
daigne écouter ce Peuple ſi reconnoiſſant
de tes bienfaits perpétuels ; nos yeux font
encore baignés de larmes , & Louis XVI
va les eſſuyer. Salomon avoit ſon âge ,
lorſqu'il demanda la ſageſſe , & elle lui
fut accordée. Les Sujets du jeune Monarque
ſe joignent à lui pour te la demander;
exauce leurs voeux , mets la ſageſſe
de Salomon dans ſes deſſeins , ajoute la
bonté de Louis XII à celle de ſon coeur ;
fais influer l'économie du Grand Henri
dans ſes actions, Jette un coup - d'oeil favorable
fur fon auguſte Epouſe , ſur cette
Princeſſe dont l'affabilité, le noble en
128 MERCURE DE FRANCE.
jouement , la pieuſe compaffion fuffi
roient pour inſpirer aux François les ſentimens
les plus tendres , ſi ſes autres ver
tus , ſa beauté , ſon tître d'Epouſe du
jeune Roi pour qui nous nousempreſſons ,
ne lui donnoient un droit acquis & mérité
fur l'amour des François ; accorde lui
une fécondité pareille à celle dont l'Autriche
& l'Europe entiere ont reſſenti
l'avantage en admirant les hautes vertus
de l'Impératrice ſa Mere & de ſa nombreuſe
Famille.
Manuel fecret , & Analyse des remedes de
• MM. Sutton , pour l'inoculation de la
petite Vérole , par M. de Villiers ,
Docteur - Régent de la Faculté de
Médecine de Paris , ancien Médecin
des armées du Roi de France en Alle
magne , & Médecin de l'école royale
& vétérinaire , in - 8°. Prix. 15 ſols ,
à Paris , chez P. Fr. Didot le jeune ,
Libraire.
:
い
Il faut lire dans l'ouvrage même que
nous annonçons , le traitement bien détaillé
que MM. Sutton emploient pour
la préparation de l'inoculation , ainſi que
l'analyſe faite avec beaucoup de ſoin ,
de
1
JUILLET. II. Vol. 1774 129
de leurs remedes , & les obſervations du
Médecin François ſur leur compoſition.
Avis à mes Concitoyens , ou Eſſai fur la
Fieure Miliaire , ſuivi de pluſieurs
obſervations intéreſſantes ſur la même
maladie ; par M. Gaſtellier , Médecin ,
un vol. petit in-8°. prix , 2. liv . to fols
relié. A Paris , chez P. Fr. Didot le
jeune , Libraire.
Cet Ouvrage eſt le fruit de l'obſervation
& de l'expérience. L'Auteur , qui a
eu de fréquentes occaſions de voir & de
traiter la Fiévre miliaire , s'y propoſe
d'en faire une deſcription exacte , & de
préſenter un tableau achevé de tous ſes
ſymptômes , tels qu'il les a obſervés dans
un Pays où elle exerce depuis long- temps
les plus cruels ravages. Ce qu'il a vu ne
lui permet pas de ſe ranger du côté des
Médecins qui ne regardent cette maladie
que comme ſymptomatique ; toutefois
il apporte les preuves du ſentiment qu'il
ſe croit obligé d'adopter , & il les tire ,
non d'une vaine théorie qui conduit
preſque toujours à l'erreur , mais des différens
phénomenes qui ſe ſont mille fois
préſentés à ſes yeux: d'ailleurs il ſuit
I
130 MERCURE DE FRANCE.
dans tout le cours de ſon ouvrage l'ordre
le plus méthodique. Toujours occupé de
fon objet , il le traite en Médecin éclairé ;
&en parlant des médicamens qu'il a mis
en uſage, c'eſt avec un fidélité d'autant
plus facile à reconnoître qu'il fait également
part au Lecteur des bons & des
mauvais ſuccès qu'ils ont eus entre ſes
mains.
Cet Ouvrage mérite l'attention des
Médecins & Chirurgiens , tant par fon
objet , que par la maniere dont il eſt
rempli ..
Les Avantages de l'Inoculation , ou la
meilleure méthode de l'adminiſtrer , Ouvrage
traduit de la diſſertatin Latine couronnée
par l'Académie Royale des Sciences
, Inſcriptions & Belles Lettres de
Touloufe , & composé par M. Camper ,
Docteur en Médecine dans l'Univerſité de
Groningue , des Académies de Paris , de
Londres , &c.
On y a ajouté le texte de l'Auteur &
deux planches en taille-douce , qui repréfentent
au naturel les plaies de l'inoculation
, tant réguliere qu'irréguliere , &c.
A Toulouſe , chezlaVeuveJ. P. Robert ,
& à Paris , chez P. Fr. Didot le jeune ,
Libraire , quai des Auguſtins.
JUILLET. II . Vol. 1774. 131
,
:
Traité fur le Vice cancereux , par M.
Dupré de Lille , 2 vol. in-12 , chez
Couturier le jeune , Libraire.
CET Ouvrage eſt un Traité complet
fur les cancers . Il eſt plein d'érudition ,
& renferme la théorie la plus faine.
L'Auteur a profité de tout ce qui a été
dit fur cet objet. Il l'a enrichi de pluſieurs
obſervations de fameux praticiens ,
& il y a joint les ſiennes propres.
Mémoire Chimique & Medicinal , fur les
principes & les vertus des eaux minérales
de Contrexeville en Lorraine ;
par M. Thouvenel , Docteur en Médecine
, de la Faculté de Montpellier ,
in- 12 , à Paris , chez Valade , Libraire ,
rue St Jacques , prix , 24 f. broché.
La Fontaine de Contrexeville n'eſt
connue que depuis peu. C'eſt à feu M.
Bagard , Préſident & Doyen du College
royal des Médecins de Nancy , que nous
ſommes redevables de la découverte de
cette Fontaine qui opere journellement
de grands effets dans le calcul & la
gravelle. M. Bagard a publié différentes
obſervations ſur l'efficacité de ces eaux.
12
132 MERCURE DE FRANCE.
M. Buchoz les a auſſi fait connoître dans
les différens ouvrages qu'il a publiés fur
la Lorraine; mais perſonne n'en avoit
encore fait une analyſe exacte , & fur
les lieux même. Cela étoit réſervé à
M. Thouvenel qui s'eſt tranſporté à
Contrexeville , pour en analyſer les
eaux. L'analyſe qu'il nous en donne dans
la petite brochure que nous annonçons ,
eſt des plus exactes. Elle annonce dans
'Auteur un homme zêlé , & en même
temps un habile Chimiſte. Contrexeville
eſt, éloigné d'environ quatre à cinq
lieues des villes de Remiremont , Neufchâteau
, Bourmont & la Marche , de
trois lieues de Darney , & de fixde Bourbonne
en Champagne ; il eſt pour ainfidite
au centre de toutes ces petites villes.
>
M. Thouvenel donne auſſi dans cette
brochure l'analyſe des eaux acidules de
Buflang. Cette analyſe n'eſt pas moins
exacte que celle des eaux de Contrexeville.
Table ou Dictionaire des matieres contenues
dans tous les volumes publiés
par l'Académie royale des Sciences de
Paris , & dans ceux de la collection académique
proposée par ſouſcription par
M. l'Abbé Rozier , & approuvée par
다
JUILLET. II. Vol. 1774. 133
l'Académie , avec la permiſſion de la
faire imprimer fous fon privilege.
M. l'Abbé Rozier ſe propoſe dans cette
table 1º. de rapprocher ſous un même
point de vue & par ordre alphabétique ,
chaque matiere ſéparée , par les titres des
mémoires , des diſſertations , des obfervations
, &c. & de ſimplifier tellement
la marche dans les recherches , que l'on
puiſſe en ſe reſſouvenant d'un seul mot
caractéristique du titre , trouver l'objet
que l'on defire connoître; en un mot ce
fera une véritable concordance en tout
ſemblable à celle de la bible , ou à l'Index
d'Horace.
20. Le ſecond avantage réſulte même
dufolio qu'on laiſſera enblanc & de l'immenſe
quantité de matériaux qu'il pourra
contenir , parce qu'en n'imprimant lefolio
que d'un ſeul côté on écrira à la main
fur le folio vis-à- vis les titres des volumes
qui paroîtront dans la ſuite. Or ſi laconcordonnance
de cent quinze volumes in 4º
eſt déjà compriſe dans ce dictionnaire ,
il eſt à ſuppoſer qu'il faudra un nombre
égal de volumes pour remplir le verso ,
&par conféquent cette table fuffira bien
au- delà de la vie d'un homme.
3º. Certains mots raſſemblent une
13
134 MERCURE DE FRANCE.
quantité affez conſidérable detitres , pour
qu'on regrette le temps qu'on paſſeroit à
les lire avant de trouver précisément l'article
que l'on cherche. Auſſi pour ſimplifier,
ces mêmes mots font ſubdiviſés
par ordre de matiere ,dont voici quelques
exemples pris au hazard. EAU. MONSTRE.
OR. OS. Le mot EAU , eſt
diviſé par eau physique , eau chimie , eaumédecine
, eau minérale ; ſubdiviſée encore
ſuivant ſes qualités , ou fulfureuſes , ou
martiales , ou aérées , &c. Le mot MONSTRE
eſt diviſé en monſtre humain , ou
par excès ou par défaut , la méme diviſion
ſubſiſte pour les monftres animaux quadrupedes
, reptiles ou volatiles . Le mot
Or , minéralogie , forme la premiere divifion
& comprend tout ce qui eſt relatif
à ſes mines ; Or , Art , ſes différens emplois
dans les arts ; OR , Médecine
les remedes dans lesquels il a été employé;
& le mot OS préfente pour divifion
, OS humains & OS des animaux ,
ce qui comprend leur formation , leur
contexture , &c. OS médecine , leurs
maladies , OS foſſiles des hommes & enfuite
des animaux. Ainſi dans chaque article,
paſſant des diviſions générales aux
diviſions pariculieres , on trouve ſur le
champ l'objet deſiré.
,
4
JUILLET. II. Vol. 1774. 135
40. Un autre avantage eſt de réunirdans
un même corps la concordance des mémoires
, diſſertations , obſervations, &c.
de la collection académique étrangere qui
forme près d'un quart de cette table. Le
but de cette précieuſe collection , encore
trop peu connue , eſt de donner le précis
des volumes detouteslesAcadémies étrangeres
; par exemple , de Londres , de Berlin
, de Stockholm , de S. Pétersbourg , de
Turin , des Ephémérides des curieux de
de la nature , &c. Cette collection eſt de
toutes les entrepriſes littéraires de ce
ſiecle , une des plus utiles pour le progrès
des ſciences , & la plus économique pour
l'acheteur.
La maniere d'indiquer dans ce Dictionnaire
ou dans cette concordance les volume
, les pages , &c. eſt de laplus grande
fimplicité.
Conditions de la Soufcription .
1º. La Souſcription fera décidément
fermée au premier Septembre 1774.
2º. On ne tirera que le nombre d'exem
plaires demandés par Meſſieurs les Souscripteurs.
3º. Si à l'époque du premier Septembre
le nombre de Souſcripteurs n'eſt pas affez
conſidérable , l'impreſſion n'aura pas lieu .
14
136 MERCURE DE FRANCE.
4°. Ceux qui deſireront ſouſouſcrire font
priés de le faire le plus proprement poffible,
& d'en donner avis directement à M.
l'Abbé Rozier , place & quarré Sainte
Genevieve, ou par la petite poſte pour
Paris , ou par la grande poſte pour la
Province , en affranchiſſant la Lettre , &
le Demandeur y ſpécifiera qu'il s'engage
à prendre l'ouvrage.
5°. Sur cet avis , on lui fera tenir'un
billet qu'il aura la bonté de repréſenter
pour retirer l'exemplaire , qui , crainte
de ſurpriſe , ne ſera pas délivré fans
ce billet.
1
6°. En recevant le premier volume le
premier Novembre 1774 , le Souſcripteur
payera 12 livres , & la même ſomme en
retirant le ſecond au premier Février .
Ces deux volumes in- 4°. feront trèsforts.
Plus Meſſieurs les Souſcripteurs ſe
hâteront de faire leur foumiffion , plutôt
l'impreſſion ſera commencée & finie.
On répond de la plus grande exactitude
pour l'impreſſion .
JUILLET: II. Vol. 1774. 137
2
L
ACADEMIES .
I.
:
LA ROCHELLE.
1
ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres
de la Rochelle tint ſon aſſemblée publique
le 27 Avril dernier. M. le Chevalier
de Longschamps , directeur , ouvrit la
ſéance par une Diſſertation fur l'Héroïde ,
ſuivie d'une épître en vers. M. Bourgeois ,
avocat , lut enſuite des recherches hiftoriques
ſur la queſtion de ſavoir fi Othon ,
VIe. du nom , Empereur d'Allemagne , a
jamais joui du Duché d'Aquitaine & du
Comté de Poitiers en qualité de propriétaire
ou de ſimple administrateur , avec un abrégé
de ſa vie. Ce morceau fut ſuivi d'Ob-
Servations fur le projet de M. l'Abbé de St.
Pierre pour rendre lesſpectacles plus utiles ;
par M. Montaudouin , de Nantes , aſſocié.
La ſéance fut terminée par des Réflexions
fur les Incas , par M. l'Abbé de
Gafcq , principal du college royal de la
Rochelle.
I5
I138 MERCURE DE FRANCE.
I I.
NISMES.
Le triſte événement qui met en deuil
toute la France , ayant forcé l'Académie
Royale de Niſmes de différer juſqu'au 15
Juin ſa ſéance publique , annoncée pour
le ſept ; en l'abſence de M. le Préſident
de Reynaud , Directeur , M. le Baron
de Marguerite , Chancelier , en fit l'ouverture
par un Diſcours fur l'habitude du
travail , & la pureté du langage.
Pluſieurs Académiciens lurent euſuite
des ouvrages de leur compoſition , ſavoir :
M. Razoux , l'éloge historique de M.
le Marquis de Rochemore , ancien Secrétaire
perpétuel de la Compagnie.
M. Beaux de Maguielles , une Ode fur
la vengeance.
M. le Comte de Marcillac , un Mémoire
fur le meilleur moyen de prévenir
le ravage des eaux. Il y combat le ſentiment
de M. Belidor , ſur la verticalité
que ce ſavant conſeille de donner aux
digues , & celui de M. l'Abbé Bofſut ,
fur la preſſion que font ſur elles les eaux
Sauvages; il prouve que les digues font
JUILLET. II. Vol. 1774. 139
d'autant plus efficaces & folides , qu'elles
ſont plus inclinées .
M. Baragnon lut un Difcours dans lequel,
après avoir prouvé que l'enthousiasme
patriotique est le reffort des démocraties ,
même peut l'être des Monarchies , il fait
voir que le reffort de la Monarchie Françoiſe
eſt l'amour mutuel du Roi pour la Na.
tion, de la Nation pour le Roi. Il le termina
par le morceau ſuivant.
ود
ود
ود
و د
و د
,, Que les premieres leçons de l'enfance
donnent toujours aux Princes
l'habitude de s'identifier avec la Nation
, de n'exiſter que par elle ,&pour
elle ; aux Citoyens ,de voir dans leRoi
le Chef de toutes les familles , le prin-
,, cipe de tous les biens , l'objet final de
toutes les affections ! Que les écrits du
,, Philoſophe , de l'Orateur , du Poëte ,
entretiennent l'enthouſiaſme commun !
,, Que nos loix politiques & civiles en
,, portent l'empreinte ! Que notre ame , en
,, unmot, le reçoive par tous les fens,&ne
„ le perde par aucun ! ainſi l'intérêt per-
و د
ود
ود
و د
ſonnel ne régnera jamais ſur des coeurs
iſolés . L'intérêt commun les confondra
, tous dans un ſeul. Tous les Rois fe-
,, ront des Henri IV. , tous les ſujets des
Sulli ; & le bonheur de la Monarchie
„ repoſera ſur des fondemens éternels.
و و
140 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
Feu facré de Veſta , le deſtin de
,, l'Empire eſt attaché à votre durée !
Malheur à nous , ſi l'indifférence vous
,, éloignoit jamais ! Malheur à nous , fi
des Rois ſans amour pour le Peuple ,
,, régnoient ſur un Peuple ſans amour
,, pour eux !
ود
Après la lecture de tous les ouvrages ,
M. Séguier , Secrétaire perpétuel , annonça
, par celle du programme , que le
prix propoſé pour cette année avoit été
décerné au mémoire ayant pour deviſe ,
ô fortunati nimiùm , ſua ſi bona norint ,
dont l'auteur eſt M. Angrave , Inſpecteur
des Ponts & Chauſſées de Languedoc ;
&que le ſujet du prix propoſé pour l'année
prochaine , eſt l'éloge d' Esprit Fléchier,
Evêque de Nisme , & restaurateur de l'Académie.
Les paquets doivent être adreſſés
francs de port à M. Séguier , Secrétaire
perpétuel de l'Académie. Ils ne feront pas
reçus après le premier Mars 1775. Le
prix ſera délivré à la féance publique du
13 Juin 1775.
M. Séguier invita Meſſieurs les Magiſtrats
municipaux , préſens à l'Affemblée
, de mettre en exécution l'utile projet
de M. Angrave , & lut enſuite l'ouvrage
couronné.
M. le Baron de Marguerite termina
}
JUILLET. II. Vol. 1774. 141
la ſéance par un Diſcours fur les bons
effets de l'émulation , & les caracteres qui
la distinguent de la jalousie. Il y rappela
les différens ouvrages des Académiciens
ou des aſſociés , lus pendant l'année dans
les ſéances particulieres, & fit l'analyſe
de ceux qui venoient d'être lus dans la
ſéance Publique.
Le Discours de M. Baragnon lui fournit
l'occaſion de peindre la conſternation
de la France pendant la maladie de Louis
XV , l'héritiere des vertus de Therese encourageant
les uns , confolant les autres ;
Son auguste Epoux faisant autant de voeux
pour s'éloigner du Trône que d'autres
en auroient fait pour y monter , & l'héroïsme
de trois Princeſſes oubliant auprès
de leur Pere mourant l'intérêt de
leur propre vie.
,
M. le Baron de Marguerite , revenant
au Difcours de M. Baragnon , obſerva
que le reſſort de la Monarchie prendroit ,
ou plutôt avoit déjà pris une force nouvelle
ſous le regne du Prince vertueux
qui vient de monter ſur le Trône.
"
" Fidele aux engagemens de l'Etat ,
Protecteur religieux de la propriété de
ſes ſujets , laborieux par principe , bienfaiſant
par inclination , économe par
,, amour pour ſon Peuple , il fait que la
"
ود
241 MERCURE DE FRANCE
"
juſtice eſt le premier devoir d'un Sou-
,, verain. Mais pour rendre la juſtice , il
faut ſavoir la vérité. LOUIS s'appli-
و د
„ que à la connoître ...
Pourfuis , jeune héros. :
Déjà , dans un tranſport auſſi tendre que juſte ,
Tes ſujets t'ont donné pour nom Louis Auguste.
Mais ta vertu modeſte , avant de le porter ,
Par de nobles travaux prétend le mériter.
O refus héroïque ! 6 ma patrie ! & France !
C'eſt un nouveau Titus dont le regne commence.
Ami de la justice , ennemi des flatteurs ,
Il veut chérir ſon peuple & régner par les moeurs.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations du Carnaval du
Parnaſſe en attendant Orphée , tragédieballet
en trois actes , dont la muſique eſt
de M. le Chevalier Gluck , on répete à
préſent cet opéra qui doit être repréſenté
inceſſamment. La grande réputation dont
jouit la muſique d'Orphée dans tous les
pays où il a été joué, intéreſſe avec raifon
la curiofité des amateurs
JUILLET. II. Vol. 1774. 143
Le
COMÉDIE FRANÇOISE
E famedi 2 du mois de Juillet , les
Comédiens François ordinaires du Roi
ont repéſenté , pour la premiere fois , le
Vindicatif, drame nouveau en cinq actes,
en vers, par M. Dudoyer.
Sir St Alban fils du premier Magistrat
de Londres , aime Miſſ Worti , qui
eſt d'une famille illuſtre , mais dont fon
pere eſt devenu l'ennemi implacable. St
Alban fait la confidence de fon amour à
Sir James , fon frere, jeune homme violentdans
ſes paffions. Sir James ne peut
voir Miff Worti ſans en être éperdument
épris ; il plaît à ſa maîtreſſe, captive
ſon coeur , l'enleve & l'épouſe ſecrettement.
St Alban diſſimule ſon chagrin,
& femble pardonner à fon frere , qu'il
continue de voir & de ſecourir , autant
que le lui permettent les foibles libéralités
de ſon pere. L'amour ſe change dans
fon ame en fureur; il médite le moyens
de perfécuter fon rival , & de l'arracher
àl'objet de ſa tendreſſe. Sir James , obligé
de ſe cacher pour éviter le reſſentiment
de deux familles juſtement irritées ,
144 MERCURE DE FRANCE.
craignant encore la diſſolution de fon
mariage fait au mépris des loix , eſt ré. M
duit à vivre du talent de ſa femme pour
le deſſin qu'elle avoit appris par amuſement
, & dont la néceſſité lui fait une
foible reſſource contre la miſere. Ces époux
ſont encore pourſuivis par leurs
créanciers. Ils ſe conſolent de tant d'adverſités
par leur amour conſtant & mutuel.
Cependant St Alban excite avec
adreſſe Panimoſité des créanciers de fon
frere. On eſt prêt de venir ſaiſir leurs
biens , & de leur ôter la liberté , lorſque
Milord Dheli , Seigneur bienfaiſant &
fort riche , touché de la ſituation de ces
malheureux époux qu'il eſtime & qu'il
fecourt , prévient les maux dont ils font
menacés , en payant leurs obligations.
Une ſeule reſtoit , & St Alban , toujours
pardes inſtigations ſecrettes ,ala perfidie
d'en faire exercer la pourſuite. Dheli ſe
trouve encore à portée d'arrêter ces rigueurs.
St Alban trompé dans ſon projet
de haine , a l'art de répandre le poifon
de l'amour dans l'ame honnête de Milord
Dheli , & celui de la jalouſie dans
le coeur enflammé de Sir James. Les bienfaits
du généreux Milord ſervent même
de moyens que le traître emploie adroitement
pour exciter la jalouſe fureur de
Sir
JUILLET. II. Vol . 1774: 145
Sir James , & pour humilier lavertueuſe
Miff Worti , qui a pris en ſe mariant le
nom de Miſtriſſ Flings. Il perfuade àfor
frere que ſa femme lui eſt infidelle , & à
Milord Dheli que Miſtriſſ Flings l'aime ,
& qu'elle hait ſon époux, dont elle ne
reçoit , dit - il , que de mauvais traitemens
. Il arrache enfin à Milord le ſecret
de fon inclination pour MiſtriſſFlings ,
& bientôt il l'engage à faire caſſer un
mariage contraire aux loix. Dheli oſe
même offrir ſa protection , ſes voeux &
ſa main à Miſtriſſ Flings dans une lettre
que St Alban a ſu lui faire écrire. Muni
de ce papier fatal que la haine vient
d'arracher à l'imprudence , St Alban excite
la jalouſie & la colere de fon frere.
Ce malheureux époux fait les plus vifs
reproches à Miſtriſf Flings ; il n'eſt pas
retenu par les témoignages les plus tendres
de fon amour ni par ſes alarmes ; il
vole à la vengeance. Il attaque Milord
Dheli , en triomphe , & vient enſuite
trouver ſa femme pour rompre tous ſes
engagemens , & lui jurer une éternelle
ſéparation. Miſtriſſ parvient à peine à
ſe juſtifier , à calmer les fureurs de ſon
mari , & à lui faire craindre d'avoir été
trompé par ſon frere , lorſque des Satellites
qui poursuivent le meurtrier de
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Dheli , fondent fur lui , & l'entraînent
en prifon. On conduit le coupable devant
le Juge, & ce Juge eft fon pere.
Sir James jette des cris de déſeſpoir , &
ſe couvre le viſage; le Juge lui - même
eſt alarmé lorſqu'il entend la voix du
criminel ; il vient à lui , & reconnoît
bientôt fon malheureux fils , que la douleur
& la honte renverſent fur le carreau.
Il l'accable de reproches , & veut
ſe récuſer pour le Juge de ſon fils ;
mais les gens de Juſtice perfiftent à le
laiſſer l'arbitre de ſon fort. Sir James
expoſe l'hiſtoire de fa paffion pour Miff
Worti. C'eſt vous- même , lui dit- il ,
"
qui avez allumé ce funeſte amour dans
, mon coeur , & que vous avez enſuite
„ proſcrit par la haine ſubite que vous
aviez conçue contre le pere de Miff.
„ Je n'ai pu me défendre de ſes charmes
& de ſes vertus. Elle a tout facrifié
„ pour être à moi. Nous étions heu-
, reux dans le ſein même de l'obſcurité
"
و د
& de l'indigence , lorſqu'un cruel ſu-
„ borneur eſt venu m'enlever le coeur de
,, ma femme : c'eſt Milord Dehli. Je
"
l'ai attaqué en homme d'honneur , je
, me ſuis vengé; voilà tout mon crime."
Miff Worti vient ſe jeter aux pieds du
Juge , & implore ſa clémence. Auffitôt
4
JUILLET. II. Vol. 1774: 147
arrive Milord Dehli , qui , prêt à mourir
, juſtifie Sir James , en découvrant le
piege affreux dans lequel St Alban avoit
eu l'adreſſe de l'entraîner. Il diffipe en
même temps les ſoupçons jaloux que
cet époux paſſionné avoit conçus fur la
vertu de la femme la plus tendre & la
plus reſpectable. "Il demande à Milord
St Alban de ratifier une union ſi belle
& fi bien aſſortie ; il le conjure de donner
ſa bénédiction & ſa tendreſſe à ſes
enfans. Milord les embraſſe; il promet
d'oublier ſa haine & de folliciter l'amitié
de Milord Worty. Le Vindicatif ſe
fait juſtice lui - même en s'éloignant pour
toujours des yeux d'un pere dont il entretenoit
la colere , & des époux dont
il faiſoit , avec une perfidie cruelle , les
malheurs. Cette piece eſt , ſuivant l'Auteur,
la leçon des maris & l'école des peres.
Ce drame eſt encore un de ces ſpectales
Anglois où regne une fombre horreur ,
où les paſſions ſont ſi forcenées , & les
caracteres ſi exagérés qu'ils portent dans
l'ame une émotion violente qui la tourmente
ſans l'intéreſſer , & la remplit de
vaines terreurs. L'hypocrifie cruelle de
St Alban , & fa haine patiente qui combinent
lentement les moyens de tromper
K2
#48 MERCURE DE FRANCE.
ſon frere, ſa foeur & fon ami , & de les
attirer dans les pieges affreux qu'il prépare
à leur confiance & à leur amitié ; ce
caractere , trop horrible pour être dans
la nature , révolte les coeurs ſenſibles , &
feroit déteſter l'humanité , s'ils pouvoient
exiſter. C'eſt un compoſé monſtrueux de
l'art & de la réflexion , dont le modele
ne devroit jamais être repréſenté. On
excuſe , on ſupporte au théâtre les mouvemens
impétueux de la paſſion ; mais
comment y foutenir le travail d'un ſcélé
rat qui diſpoſe avec artifice , ſous le masque
des vertus, les horreurs de la haine
& de la vengeance !
Cependant on remarque dans ce drame
l'eſſor d'un grand talent ; on y applaudit
des vers très heureux , on y admire des
maximes bien exprimées , & des tableaux
qui ne font pas à leur place , mais qui
n'en ont pas moins une touche énergique
& un coloris brillant.
Il ſeroit à deſirer que M. Dudoyer ,
qui a la facilité de l'expreſſien , une imagination
forte & de la ſenſibilité , choiſit
des ſujets plus convenables à nos
moeurs , à la douceur & à la gaieté de
la Nation.
Au reſte il n'eſt pas poſſible de jouer
JUILLET. II. Vol. 1774. 149
avec plus de feu , plus d'ame& plus de
vérité , que n'a fait M. Molé , le rôle
paffionné de Sir James. Mlle Doligni a
rendu le rôle de Miſſ Worti avec autant
d'intérêt que de ſentiment ; elle ſemble
jouer toujours d'après ſon coeur tendre ,
honnête & ſenſible. M. Préville a paru
gêné , comme il devoit l'être naturellement
dans le rôle odieux de St Alban.
M. Monvelle a joué avec beaucoup d'intelligence
Milord Dehli , & M. Brifart
avec intérêt le perſonnage du Juge.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE
s Comédiens Italiens ont donné le
famedi 25 Juin , la premiere repréſentation
de Perrin & Lucette , comédie nouvelle
en deux actes en proſe , mélée d'ariettes;
les paroles font de M. Daveſne; la
muſique eſt de M. Cifolelli. Le ſujet de
cette comédie eſt imité de la Probité villageoise
, conte inféré dans le ſecond volume
du Mercure de Janvier 1770. L'auteur
a mis en ſcenes ce qui étoit en récit.
Perrin fait à Lucette l'aveu de ſon
amour ; les deux amans deſirent d'être
upis par les noeuds du mariage. Perrin
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
oſe hafarder de faire ſa demande au pere |
deLucette. Le vieillard lerefuſe bruſque.
ment , en avouant qu'il eſt un honnête
garçon; mais qu'il eſt trop pauvre , qu'il
eſt jeune & qu'il n'a qu'à devenir riche,
pour obtenir ſa fille. Les deux amans ſe
déſeſperent de cette réponſe; ilsconfient
leur chagrin au Bailli , homme bienfaifant
qui s'intéreſſe à leur fort. Le Bailli
ſe reſſouvient alors que Perrin lui a remis
il y a quelques années , une bourſe qu'il
avoit trouvée , contenant fix mille francs
en or ; & qui , n'ayant pas été réclamée ,
malgré ſes recherches pour en découvrir
le propriétaire , doit lui appartenir. L'amant
ſe félicite de cette bonne fortune
qui favoriſe ſon amour. Son deſſein eſt
d'acheter une petite ferme , de la faire
valoir & de conſerver le prix de l'argent
au maître de la bourſe , s'il ſe fait connoître.
Le pere de Lucette ne peut plus
refuſer ſon conſentement , & le mariage
eſt arrêté. Cependant Perrin, tout transporté
d'alegreſſe apperçoit une voiture
renverſée ſur le chemin ; il vole porter
du ſecours au voyageur; il lui ſauve la
vie, & le tire hors du danger. Ce voyageur
marque ſa reconnoiffance au jeune
homme , voit avec plaiſir la charmante
Lucette , & s'intéreſſe au bonheur de ces
JUILLET. II. Vol. 1774, 151
deux amans. Il fait pourtantréflexion , en
préſence de Perrin , que l'endroit où il ſe
trouve lui eſt funeſte , y ayant perdu la
premiere fois une bourſe remplie d'or ,
&ayant riſqué la ſeconde fois d'y perdre
la vie. A ce récit Perrin eſt interdit;
il interroge le voyageur , & prêt à reftituer
le tréſor quidevoit faireſonbonheur ,
il ne voit plus qu'avec douleur Lucette&
fon pere. Il fait part de ſon chagrin au
Bailli, ainſi que du deſſein qu'il a de rendre
le bien dont il n'eſt que ledépoſitaire.
Cet effort de vertu paroît au Bailli trop
louable pour être ſans récompenfe.
Le pere de Lucette approuve le généreux
facrifice de Perrin; mais il héſitede
lui donner ſa fille , à cauſe de la pauvreté
dans laquelle il eſt retombé. Cependant
tant de vertu , d'amour & de zéle de la
part du jeune homme; les prieres de ſa
fille & les repréſentations du Bailli engagent
le vieillard à rendre ſa parole, Perrin
n'eſt pas encore inſtruit de cetteheureuſe
réſolution lorſqu'il fait au voyageur la
reſtitution de ſon or ; l'étranger , reconnoiſſant
des ſervices que lui a rendus Perrin
, remet la bourſe à Lucette pour qu'elle
en faſſe , à ſon amant , un don qu'il recevra,
dit- il , avec plus de plaiſir de ſa
main. Perrin apprend en même - temps
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
que le pere de Lucette avoit déjà confirme
fon bonheur. Ces deux amans ſe livrent
à leur joie & à l'expreſſion de leur reconnoiſſance.
L'auteur n'a peut-être point aſſez diſtingué
la différence qu'il doit y avoir entre
la fable du conte & celle de la comédie :
la premiere eft enrécit ; mais il faut que
l'autre ſoit , autant qu'il eſt poſſible , en
action.
Les ſpectateurs aiment à être les témoins
d'un événement ; ils y apportent
d'autant plus d'attention que les perfon
nages agiffent avec plus de confiance devant
eux. C'eſt ce défaut d'action qui eſt
la cauſe d'un peu de langueur & de froid
que l'on reproche à ce drame , quoique le
fond en foit d'ailleurs intéreſſant.
La muſique de M. Cifolelli eſt dans le
bon ſtyle italien ; fon harmonie tend à
l'effet. Les motifs de ſes chants font bien
choiſis , & modules avec art. On y defire
en général une expreſſion plus originale &
plus fenfible. Mde Trial , MM . Clairval ,
la Ruette , Nainville & Colalto ont joué
avec beaucoup d'intelligence & de talent
Jes principaux rôles de cette comédie*.
* La piece eſt imprimée & ſe vend , prix 24 f.
Chez la V Duchefne , libraire , rue St Jacques.
a
JUILLET. II. Vol. 1774. 153
PHYSIQUE.
Notices fur les fouilles faites à Châtelet
en Champagne.
LEs papiers publics ont annoncé dans le temps
la découverte que M. Grignon , correſpondant
des Académies royales des Belles-Lettres & des
Sciences de Paris , & aſſocié de celle de Châlons ,
fit en 1772 , des ruines d'une ville Romaine dans
la petite montagne de Châtelet en Champagne ,
fituée ſur les bords de la Marne entre St Diziert
&Joinville. Ces papiers donnerent un extrait de
ladiffertation qui fut lue , à ce ſujet , à l'Académie
des Belles-Lettres. M. Grignon n'avoit alors
tiré de ſes premieres fouilles qu'une petite quan...
tité d'antiques & de médailles qui fuffifoient
pour conſtater l'exiſtence de cette ville ,&donner
lieu d'eſpérer que , ſi l'on continuoit les fouilles >
de ces ruines , les antiques que l'on en'retireroit ,
dédommageroient des dépenses & fourniroient
des matériaux intéreſſans pour l'hiſtoire. En ef
fet , M. Grignon ayant repris le travail de ces
fouilles en Octobre & Novembre derniers , par.
ordre & aux frais du Roi, il a eu lieu d'être fatisfait
du ſuccès.
M. Grignon voulant établir de l'ordre & de
1' économie dans les travaux dont il étoit chargé ,
n'a pas cru devoir confier an hasard le ſuccès de
cette entrepriſe; c'eſt pourquoi il a commencé
par faire ouvrir une tranchée de 2200 pieds de
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
longueur fur le grand diametre de la platte- forme
elliptique qui forme l'emplacement de cette
ville , ſur le ſommet de la montagne ; il a fait
couper cette premiere ligne par une autre tranchée
de 1600 pieds de longueur , tirée ſur le petit dia.
metre de l'ellipſoïde. Vers le point d'interſection
de ces deux lignes , il a trouvé les fondemens des
murs d'un temple, formant un quarré long avec
un périſtile au-devant, d'ordre corinthien ;l'inté
rieur du temple étoit peint à freſque en comparti
mens de diverſes couleurs ; lepavé étoit en pierres
du pays; des dalles de même pierre de 15 lignes
d'épaiſſeur&de 18 à 20poucesd'étendue, attachées
avec de grands clous , couvroient le comble de
l'édifice ; le faîte étoit formé par des pierres taillées
en goulots renverſés s'emboîtant l'un dans
l'autre , & terminés par des têtes de lion & d'animaux
fantaſtiques. L'on apperçoit dans le fond
du temple la piece quarrée ſur laquelle étoit éta.
bli l'autel des victimes. A meſure que M. Grignon
a découvert les fondations des autres édifi .
ces , il en a fait ſuivre les pourtours extérieurs.
Il a enſuite fait commencer la fouille dans le
centre de l'eſpace circonfcrit. Il a obſervé d'accumuler
les décombres , de façon qu'ils ne pusfent
couvrir en aucune maniere les fondations,
des bâtimens. Il a déjà fait décombrer quinze ca
ves, deux puits , deux citernes , unechaufe bains
une fonderie , deux latrines , pluſieurs maiſons &
une partie du temple. Il a deſſiné les antiques,
qu'il a retirées de cette ſeconde opération , fur
quatre - vingt planches infol. qu'il a eu l'honneur
de préſenter au Roi & d'expliquer à Sa Majeſté.
Parmi ces antiques, celles qui font le plus dignes
d'attention font cing ſtatues en bronze très - bien
conſervées avec leur piedestal de même métal ,
1
2
JUILLET. II. Vol. 1774. 155
i
&dont on peut les ſéparer. Ces ſtatues repréſentent
Jupiter Olympien , eu cuivrederoſette , avec
des yeux d'argent; Mercure , avec l'inſcription
de fon nom ponctuée ſur le piedeſtal ; Mars
la Victoire ailée, une petite figure de Pallas,
enfin un petit Bouc. Les ſtatues en pierre , trouvéesdans
ces ruines , font moins bien conſervées
que les précédentes .
Ces ſtatues ſont celles de Jupiter Barbu , de
Bacchus Cornu , deLatone , &de la Félicité. On y
voit aufli le tronc d'une victime humaine , ceinte
de la bandelette ſacrée ; deux fragmens de ſtatues
en terre cuite blanche , dont l'une eſt latête d'une
Veſtale & l'autre le corps d'un Flamine revêtu de
ſes habits facerdotaux. Ces dernieres ſtatues ont
un caractere de coëffure d'un coſtume local ,
ayant tous les cheveux contournés en boucles
dont les ſupérieures formentdes eſpecesde cornes:
celles en bronze font nues ; elles ont ſeulement
une mante , dont un bout poſe ſur l'épaule gauche,
defcend derriere le bras , vient ſe replier fur
l'avant-bras & tombeàla hauteur du genou. Celles
enpierre font plus ou moins drapées ; pluſieurs
font d'un bon ſtyle.
L'on a trouvé des bagues &des colliers de verre
&de pierres factices ,
Parmi les nombreuſes pieces en cuivre en tout
genre , on voit avec intérêt le pied romain dans
fon entier ; il eſt formé d'un petit quarré méplat ,
ſe Ipliant en deux parties égales au moyen d'une
double charniere garnie d'une alidade qui empêche
qu'il ne ſe courbe lorſqu'il eſt ouvert dans
fon étendue. Ce pied qui contient 1306 parties dư
pied de Roi ou 10 pouces 10 lignes 6 points ,
156 MERCURE DE FRANCE.
eſt diviſé par des ponctuations en quatre palmes
d'un côté & en ſeize doigts de l'autre.
Les autres objets les plus curieux font une pate
re profonde argentée en dedans & garnie au dehors
fur les bords d'une cercle d'argent fort mince ,qui
eſt uni au cuivre parjuxtaposition ; une fleur de
lis percée à jour , qui amortiffſoit un ornement
dont elle a été rompue , un fléau de balance pour
peſer des choſes précieufes ; des aiguilles de tête
terminées par des maſſettes ſphériques & poligones
; un exvoto ; des fragmens de turibulum , plufieurs
cuillers de formes variées pour les parfums ,
un mors de cheval à crochet; un perpendiculum
(plomb); des ornemens pour des boucliers; des
garnitures de fourreau d'épée , des anneaux de
Chevaliers Romains ; d'autres pour les bras ;
d'autres pour des claviers & différens uſages domeſtiques
; des refforts ayant l'élaſticité de ceux
d'acier ; des portions de cadres ornés d'oves ; des
bractéoles pour différens ufages ; des fibules de
divers caracteres & de toutes grandeurs , la plupart
argentés ; des manches de couteaux terminés par
des têtes d'animaux; des clefs; des entrées de
ferrure , & c,
Les pieces de cette collection en os& en ivoire
font des cuillers à baffins ronds & ovales , des
ſtyles à écrire engrand nombre , dont les têtes ont
des caracteres différens , une aiguille à paſſer ,
un ébauchoir de ſculpteur , une garde d'épée , un
morceau d'un haut-bois , des pieces de marque .
terie , des défenſes de fangliers en grand nombre :
tous ces objets font d'une très-belle conſervation.
Les antiques en fer font nombreuſes , mais fort
endommagées par la rouille. L'on y trouve lesdo
JUILLET. II . Vol. 1774. 157
7
labra , lesſeva , les ſeceſpita , la ſecuris , une griffe ';
tous inſtrumens à l'uſage des facrifices ſanglans ;
la haſte , des javelots , des cafferoles , des cuil
lers , des poids de Romaine , des clochettes , des
harpons , un mors de cheval , des chaînes de différentes
formes , une ſuite complette de cloute
rie de différent genre , des clefs de formes va
riées , des entrées de ferrure , &c.
Cette collection eſt terminée par les deſſins de
60 vaſes la plupart étruſques , des urnes ciné
raires, des lampes , des meſures & autres pieces
en terre cuite de différentes couleurs & qualités :
tous ces vaſes ne ſont pas du même mérite ; quelques
- uns font d'un goût barbare; mais plufieurs
font de bon ſtyle , & ont des formes agréables &
variées. Ils font chargés d'ornemens analogues à
leurs uſages facrés ou civils : les ouvriers ont imprimé
leurs noms latins ou grecs fur ceux dont la
pâte fine a été préparée avec le plus de ſoin ,
dont les ornemens en bas relief, ou gravés ou taillés
en creux , font les plus riches , le vernis le
plus éclatant , & le poli le plus achevé.
Les découvertes de M. Grignon ne lui ont point
encore procuré d'inſcriptions qui puiffent donner
des idées préciſes ſur le nom , la fondation & la
durée de cette ancienne ville ; mais par l'hiſtoire
humiſmatique qu'il a tirée des médailles de cetté
même ville , il préſume qu'elle fut fondée ſous
Auguſte & détruite ſous Conſtance , ze fils de
Conſtantin, par les Goths qui chaſſerent les Ro
mains des Gaules & détruifirent par le fer & par
le feu preſque toutes les villes qu'ils prirent fur
leurs ennemis.
Les médailles recouvrées juſqu'à préſent par
M. Grignon , font d'Auguſte , Agrippa , Tibere ,
158 MERCURE DE FRANCE.
Caligula , Claude , Néron , Galba , Vefpafien ,
Titus , Domitien , Nerva , Trajan , Adrien ,
Faustine Mere , Marc Aurele , Faustine-Jeune ,
Lucius Verus , Lucille , Comode , Septime - Sévere
, Caracalla , Sévere - Alexandre , Maximin
, Gordius - Pius , Volufien , Valérien , Galien
, Salonius , Poſtume , Tétricus - Pere , Tétricus-
jeune , Maxime- Hercule, Conftans-Clore ,
Galere - Maxime , Maxence , Conſtantin 1. Conſtantin-
Junior , Magnence , Decentius , Magnus-
Maximus , Conſtance; des villes de Rome & de
Conſtantinople. Il y a de ces médailles en moyen
& petit bronze. Il y a auſſi des quinaires.
Quelques-unes de ces médailles ſont en argent,
d'autres faucées , d'autres de potin , avec des
revers différens ; une en plomb repréſente Apollon
habillé en femme , aſſis , & ayant à ſes pieds
le ſerpent Pithon ; on voit à ſa gauche un trépied
fur lequel eſt ſa lyre: le revers de la médaille préſente
les lettres initiales tracées dans un cercle ,
CAIH, avec deux palmes croiſées au deſſous : il
ſe trouve auſſi dans ces ruines pluſieurs médail
les Gauloiſes en potin & en argent qui font des
plus barbares.
M. Grignon va reprendre inceſſament les travaux
de ces ruines; il eſpere les compléter cette
année & publier enſuite le plan topographique de
la montagne & de ſes environs que fon fils a levé ,
& celui de ladiftribution de la ville. La précaution
qu'il prend de laiſſer en état & àdécouvert les fondations
de tous les édifices , lui permettra de tracer
des plans exacts des fortifications , des
rues, du temple , des édifices , & des maiſons des
particuliers ; il donnera auſſi une deſcription de
toutes les antiques retirées par lemoyendes fouilles
, & publiera les connoiſſances hiſtoriques qu'il
JUILLET. II. Vol. 1774. 159
}
4
pourra ſe procurer fur cette ville enſevelie ſous ſes
ruines depuis plus de 1400 ans , & fur laquelle
les hiſtoriens ont gardé un filence abſolu de même
que fur celledeGrand , qui n'en est éloignée que
de ſept lieues ; ville néanmoins célebre autrefois
par les monumens que Julien y fit ériger , &
dont il ſubſiſte encore des veſtiges.
M. Grignon invite les ſavans qui auroient apperçu
dans des ſources qui ont échappé à ſes recherches
des indices relatifs à l'existence de la
ville nouvellement découverte, de vouloir bien
lui en faire part,
Sur l'Electricité des Corps animés, causée
par laſtructure & le mouvement des poumons
; par M. Gautier d'Agoty , pere ,
anatomiſte penſionné duRoi.
Les corps vivans & animés font fans ceffe elec
triſés par les poumons toujours en mouvement ,
&dont le repos occafionne la mort. L'air fournit
aux potumons la matiere électrique , comme cet
élément fait dans toutes les autres électricités ,
en ſe dépouillant des parties de feu qu'il contient.
* Le fang altériel qui vient despoumons eft
* J'ai démontré , en 1750, dans ma Chroagénéſie
& dans mes Tables anatomiques , quel'électricité
n'étoit compoſée que des parties de feu ,
ainſi que le fluide nerveux.
160 MERCURE DE FRANCE.
le conducteur de cette électricité. Ce fluide la
porte rte au cerveau par l'impulfion du ventricu
le gauche du coeur , & par l'épanouiſſement des
arrêtes qui ſe répandent dans la moëlle où l'élec
tricité eſt retenue , comme dans la bouteille de
Leyde , & de la ſe répand dans tous les nerfs.
Le fang dépouillé de fon électricité revient du
cerveau & des autres parties du corps , dans le
ſecond ventricule du coeur. Ce vifcere eſt l'agent
de la circulation ; il reçoit le ſang veinal d'un
rouge noirâtre ou violet , & fans vertu , mais
augmenté de volume & rétabli dans les parties
qui doivent le compofer , par le chyle que
lui fournit le canal thorachique avant fon arrivée
dans le ventricule droit. Par ce mécaniſme
on peut expliquer quelle est la ſource des eſprits
animaux.
C
L
t
En 1765, je donnai au Public mon électricité
terreſtre , c'est- à- dire , celle qui eſt occafionnée
par la rotation journaliere de la terre ,
que je comparai à un globe d'électricité en mouvement
; & je dis que la vîteſſe de ſa ſurface,
quoique nous ne nous en appercevions point ,
étoit infiniment plus précipitée que celle d'une
boule que l'on fait tourner ; puiſqu'en faiſant ſa
révolution en 24 heures , elle fait environ ſept
lieues dans une minute. Le ſoleil eſt la inain qui
l'échauffe & d'où elle tire ſon feu. J'ajoutai que
tous les météores que nous appercevons font pro
duits par cette électricité continuelle; la végéta
tion même des plantes n'eſt occaſionnée que
par cette électricité . *
L
Σ
Pour
Π
* Je lus un mémoire fur cette électricité à l'Académie
de Dijon , dont j'ai l'honneur d'être membre
, & je la publiai dans la Gazette d'Amſterdam.
JUILLET. II. Vol. 1774 161
Pour prouver mes nouvelles idées ſur l'électri
cité animale dont il s'agit , je n'ai beſoin que
d'expoſer en peu de mots l'expérience électri
que la plus commune , qui eſt celle de l'étincelle,
felon moi, la plus curieuſe & la plus ins.
tructive. Elle démontre tout à la fois le mouve
ment vital , & la nature des eſprits animaux.
Je dis d'abord , & avant tout , que les Phyficiens
conviennent tous 10. Qu'il y a deux fortes
de mouvemens électriques , qu'ils diftinguentpar
le terme de plus, &de moins. 20. Que l'électri
cité en général ſe tire de l'air ou des corps qui
P'avoiſinent. 30. Qu'elle ſe perd dans l'air oudans
certains corps , fi elle n'eſt retenue par ceux qui font
capables de la contenir & de lui ſervirde conducteur.
40. Que l'on peut électriſer en plus &
en moins. Tous ces effets ſſee trouvent réunisdans
l'expérience de l'étincelle.
Les animaux & l'homme font reconnus pour
recevoir facilement l'électricité , la retenir & la
communiquer , mais on n'a pas encore apperçu
qu'ils étoient eux-mêmes électriſes ſans le ſecours
d'aucune machine électrique.
Il faut , pour tirer l'étincelle , la rencontre de
deux fortes d'électricités , l'une en plus & l'au
tre en moins. Lorſqu'un homme poſé fur un ſup.
port ou gâteau de réſine , eſt électriſé par le globe,
par un tube ou par le plateau , il eſt élec
triſé en plus ; mais si c'eſt un morceau de métal
que l'on électrife par communication fur des
ſupports , ce corps n'eſt alors électriſé qu'en
moins. Si celui qui eſt électriſé en plus touche le
métal électriſé , il en tire l'étincelle ; mais ſi le
métal n'eſt point électrifé , il n'en fort aucune
étincelle. Si au contraire l'homme électriſé par
L
162 MERCURE DE FRANCE .
a boule , touche une perſonne ou un animal vivant,
fans que ceux- ci ſoient électriſés , il en tire
également l'étincelle comme du métal électriſé .
Donc les corps vivans font électriſés par euxmêmes.
D'une autre part fi deux hommes également
é'ectriſés en plus fur des ſupports par les machi.
nes d'électricité , ſe touchent , ils ne formeront
aucune étincelle ; & fi chacun d'eux touche un
animal , ou tout autre corps vivant , il en tire
l'étincelle. Donc l'inégalité de mouvemens électriques
peut ſeule former le feu de l'étincelle.
Les liqueurs inflammables , comme l'eſprit devin
ou la quinteſſence végétale , étant bien échauffées
, peuvent s'allumer , fi elles font touchées par
un homme électriſé par la machine électrique ;
mais elles ne le font jamais à froid. Elles s'allument
auſſi , ſi l'on veut , ſans les faire chauffer ,
lorſqu'une perſonne les tient dans le creux de la
main, ou qu'elle les préſente dans un cuiller de
métal. (Voyez pag. 86, de l'an 1737 , des Mémoires
de l'Académie des Sciences.)
Ces expériences démontrent fans autre recherche
que l'homme eſt électriſé par lui - même , &
que les corps inanimés ne ſont point électrifés ;
qu'ils peuvent ſeulement retenir l'électricité qu'on
leur communique. Je puis citer à l'appui de tout
ce que je viens de dire une expérience de M.
Franklin , dans ſes lettres à M. Collinſon , de la
Société royale de Londres . Quoique nous ne
foyons par d'accord fur l'explication de cette experience,
M. Francklin ſuppoſe que le feu eſt un
é ément répandu dans tous les corps; il doute
s'il eſt la même choſe que le feu électrique , & ne
connoit aucunement l'électricité animale. Il fup
JUILLET. II . Vol. 1774 163
poſe ſeulement qu'il y a une certaine quantitéde
feu électrique dans l'homme. Voici ce qu'il dit :
A, est un bomme qui eft fur un gâteau de cire
& qui frotte le tube , & par ce moyen raſſemble de
Jon ccoorrppss dans le verre le feu électrique ; &Jfaa
communication avec le magasin commun étant intexceptée
par la cire, ſon corps ne recouvre pas
d'abord ce qui lui en manque .
M. Francklin croit alors que le magafin de l'électricité
ſe trouve dans la terre & fur le plancher
, puiſqu'il ſuppoſe que le gâteau de cire intercepte
la fource du feu que doit recevoir celui
qui frotte le tube. Il ne conſidere pas que la perfonne
ainſi poſée & dans cette action , forme une
électricité par l'agitation & le frottement de la
furface du tube; que le tube reçoit preſque en entier
& conſerve juſqu'à l'attouchement d'un corps
propre à recevoir l'électricité: dont le tube eſt
alors le magaſin & non pas le plancher.
B, continue M. Francklin , est un bomme qui eft
pareillement fur la cire , alongeant fon doigt près
du tube , reçoit le feu que le verre avoit tiré de
A; &ja communication avec le magasin commurs
étant auſſi interceptée , il conſerve de furplus la
quantité qui lui a été communiquée.
B a reçu en effet l'électricité du tube électrifé
par le frottement, & doit , lorſqu'il a porté la
doigt ſur le tube , être électriſé en plus ; parce que
le gâteau de cire empêche que l'électricité qu'il
reçoit du tube dans cet inſtant ne ſe perde dans
le plancher ; & il ſe trouve plus électriſé que A ,
parce que celui- ci qui conſerve auſſi ſon électricité
fur le gâteau , en frottant le tube avec le chamois
, a reçu moins d'électricité de celle qui s'eft
formée fur le tube par le frottement , que celui
Lz
164 MERCURE DE FRANCE.
qui a porté tout d'un coup le doigt ſur le tube
tout électriſé ; moment auquel l'exploſion ſe fait
avec plus d'abondance.
A, B , dit enſuite M. Franklin , paroiſſent électrisés
à C, qui est fur le plancher ; car ayant feulement
la moyenne quantité de feu électrique, il
seçoit une étincelle à l'approche de B , qui en a
de plus , & il en donne une à A , qui en a de moins.
•Ainfi , fans connoître l'électricité animale , Μ.
Franeklin ſuppoſe que l'homme non électriſé a
une moyenne quantité de feu électrique qui occaſionne
l'étincelle lorſqu'il touche B , qui eſt
électriſé en plus ; & , d'une autre part , qu'il forme
aufli une étincelle quand il touche A , qui eſt
celui qui eſt déſélectriſé. Je dis au contraire que
l'étincelle qui ſe forme entre A& Cn'eſt pas caufée
par l'électricité de plus en C; & que A, qui eſt la
perfonne fur le gâteau de cire qui a frotté le tube
qu'il tient dans ſa main , & dont l'électricité eft
retenue fur le gâteau , eſt toujours plus électrifé
que C, qui eſt l'homme fur le plancher dans
P'inaction , qui n'a point communiqué avec le
tube.
M. Flanklin dit enſuite : Si A & B s'approchent
jusqu'à se toucher l'un & l'autre , l'étincelle
eft plus forte , parce que la difference entre eux eft
plus grande qu'entre A & C.
L'étincelle peut être égale entre A & C, & B
& C, quoique B & A foient inégalement électriſes
entre eux , parce que la différente électricité
deB & A eſt toujours de la même nature vis- à- vis
C qui n'a que la ſimple électricité , & l'étincelte
peut être plus forte entre A & B qu'entre A & C ,
& B & C , fans que le mouvement électrique
foit moins fort en A qu'en C. Une électricité
C
d
JUILLET . II. Vol. 1774. 165
ا
comme celle de C n'eſt point retenue par le gâteau
decire ,& les électricités de B&de Afont appuyées
fur le gâteau d'où elles font reffort , s'il faut ainſi
s'expliquer ; alors il n'eſt pas étonnant que , s'il
y a la moindre inégalité de mouvement , l'action
de rencontre ſoit plus forte & l'étincelle
plus conſidérable ; il ſuffit même qu'il y ait diſproportion
entre deux corps plus fortement électrifés
, pour former une étincelle bien plus forte.
Je crois avoir affez prouvé l'électricité naturelle
de l'homme , & par conséquent des
corps vivans & animés en général , il reſte a démontrer
que les poumons ſont les ſeuls vifceres
du corps qui peuvent fournir cette électricité.
Si l'électricité ſe tire de l'air , puiſque les Phyficiens
en conviennent , il faut auſſi convenir que
le poumon qui eſt le ſeul vifcere qui ait une communication
libre & directe avec cet élément , eſt
ſeul capable de le comprimer & de lui faire
fouffrir toutes les colliſions qui lui font nécesfaires
pour le forcer de paſſer , par ſes parties
les plus fubtiles , dans le ſang que le feu accompagne
, & où il reçoit , par la preffion des
bronches , l'impulſion qui forme ſon électricité.
Le coeur , qui a fonmouvement particulier , n'agit
que ſur le ſang. Il ne communique point avec
l'air, & ne peut en tirer aucune électricité. Il ne
} fert , comme nous avons dit , que pour le transport
qui est néceſſaire au ſang , conducteur de
l'électricité.
Je donnerai un plus grand détail de ceci dans
les tables anatomiques qui paroîtront au mois
d'Août prochain * , dans lesquelles je donne aufli
les organes des ſens .
:
* On nous a fouvent demandé la demeure de
L3
166 MERCURE DE FRANCE,
i
Voici quelques réflexions ſur l'éducation,
par M. le Bel , Avocat , qui se propose de
tenir une penſion & donner tousſesſoins à
former le coeur & la raison de jeunes enfans
, en sa maison , rue de Seve , vis-àvis
la rue S. Romain , à Paris.
De la Nature & de l'Education.
Les Romains n'employoient qu'un mot
dans leur langue pour nous peindre toute
l'éducation , & fous les deux rapports
dont elle eſt ſuſceptible ; c'eſt alumnus ,
composé d'al , fignificatif d'alere , alo ,
alis , alui , altum , faire croître ou grandir
, & d'umnus pour omnis , tout : enforte
que ce mot ſignifie , quand il eſt
pris pour le maître , qui fait ou doit faire
tout grandir : & qui grandit ou doit grandir
en tout , quand c'eſt pour l'éleve qu'il
eſt employé.
M. Dagoty pere , pour la distribution deses planebes
anatomiques . Le bureau est actuellement rue
Dauphine , vis - à- vis le magasin de Provence. I
n'y est que les lundis & les jeudis , mais on le
trouve tous les jours au bureau royal de la correspondance
générale , rue S. Sauveur.
JUILLET. II. Vol. 1774. 167
Cette petite définition nous paroît ſi
juſte , ſi ſimple & ſi naturelle , que nous
n'allons l'étendre davantage que pour
en raſſembler la matiere ſous les yeux de
nos lecteurs , avant de la partager aux
ouvriers . Voici la nôtre : on reconnoîtra
bien à ſes traits qu'elle eſt fille de celle
des Romains.
L'éducation eſt l'art d'aider l'homme
tant à développer & à fortifier ſes facultés
naturelles , qu'à les diriger chacune
vers ſa deſtination .
Nous entendons ici par les facultés
naturelles de l'homme, tout ce que fon
ame & fon corps ont de capable de produire
quelque bon effet ou de concourir
à le produire.
Nous ſentons bien que cette explication
eſt fort vague; mais il n'y a point
de riſque à rapprocher beaucoup de chóſes
fous un même point de vue , lorſque
l'on doit les revoir toutes en détail ; au
contraire , c'eſt ſe ménager des moyens
furs pour faire ſentir le mérite des divifions
& des foudiviſions.
Quels font la matiere , l'ouvrier , l'ouvrage
de l'éducation. :
La différence pour les facultés naturel-
L
1
x68 MERCURE DE FRANCE.
les de l'homme , d'être ou en friche , ou
en défrichement , ou en culture , nous
donne celle de trois états particuliers , à
conſidérer dans ce chef- d'oeuvre du Créateur
, ou trois hommes à diftinguer dans
une même perſonne: qui font , l'homme
phyſique , ou tel qu'il eſt en fortant des
mains de la Nature : l'homme moral , ou
tel qu'il doit être après avoir été inſtruit
des devoirs & des obligations de fon poste
, & enfin l'homme novice , ou paſſant
du phyſique au moral.
Il eſt évident & très évident , quoique
l'on ne paroiſſe pas y fonger , que c'eſt
l'homme phyſique qui fait la matiere de
l'éducation : il ne l'eſt pas moins que c'eſt
l'homme moral qui en eſt l'effet ou le
véritable ouvrage: & s'il ne l'eſt pas de
même que c'eſt l'homme novice qui doit
en être le véritable ouvrier , ce n'eſt qu'au
premier coup d'oeil que l'on en peut douter
: car il n'y a rien de plus domanial
ou de plus inceſſible dans tout notre apanage
, que le droit de nous former nousmêmes.
C'eſt la premiere émanation de
notre liberté naturelle ; s'il y a des peres
ou des maîtres qui ne fentent pas la force
d'une pareille preuve, qu'ils yjoignent
les trois vérités ſuivantes. Ils conviendront
JUILLET. II. Vol. 1774. 169
bientôt de la réalité de cette prérogative;
&, qui plus eſt , de l'impoſſibilité d'en
ôter l'exercice aux enfans qui ne le veulent
pas céder. La premiere de ces vérités
c'eſt qu'il n'y a point d'enfant qui ne
ſoit le maître abſolu de ne s'approprier
que ce qu'il veut des leçons qu'on lui
donne: la feconde , c'eſt qu'il ne dépend
pas de même de ceux qui les lui donnent,
ni de lui en faire adopter davantage , ni
même de l'empêcher d'empoiſonner ce
qu'il en prend: enfin la troiſieme , c'eſt
que , s'il étoit poſſible d'ôter cette liberté
aux enfans , ce ne ſeroit pas eux que l'on
devroit punir corporellement de leurs fautes
lorſqu'elles le mériteroient , mais les
perſonnes qui les conduiſent.
Voilà donc trois premiers attributs à
conſidérer dans chaque éleve par rapport
à l'art de lui aider à devenir ce qu'il doit
être , qui ſont d'en être lui-même la matiere
, l'ouvrier & l'ouvrage.
Premiere conféquence à tirer de cette démonstration.
Si la réunion de ces trois points capitaux
n'est pas fuffiſante pour nous faire
ſentir que l'éducation eſt réellement auſſi
Ls
170 MERCURE DE FRANCE.
près de nous que nous ſommes loin d'elle,
ajoutons y que ce ſont les ſens de chaque
éleve qui doivent lui ſervir d'inſtrumens
pour ébaucher toutes les notions exté
rieures dont il a beſoin , & de voitures
pour les amener à un ſens interne que
nous appellons raison , & dont l'emploi
eſt de trier le vrai d'avec le faux dans ſon
attelier , ſur tout ce que l'on y apporte ,
pour rejeter l'un & ferrer l'autre dans
fon magaſin appellé mémoire ; ajoutons
que quand les ſens extérieurs font frappés
d'impreſſions trop vives ou trop peu
attendues , ils accourent auſſi - tôt avec tant
de trouble & de précipitation pour en
rendre compte , que la raiſon effrayée
leur ferme ſa porte; & qu'il ſe préſente
ſur le champ pour recevoir leur rapport tel
qu'il eſt , & le garder de même , un ſecond
ſens interne que l'on appelle imagination
, & dont le reſſort eſt borné aux
cas extraordinaires , &c.
Ce détail qu'il feroit fort aiſé d'étendre
, car , pour parler comme la Fontai--
ne , ce n'eſt pas l'affaire d'un jour que
d'épuiſer cette ſcience; ce détail, dis -je ,
ne prouve- t - il pas évidemment que les
premiers foins d'un inſtituteur pour ſes
éleves doivent avoir pour but de leur
JUILLET. II . Vol. 1774. 171
aider à rabattre leurs regards ſur euxmêmes
, pour y prendre connoiſſance de
la matiere qu'ils ont à mettre en oeuvre,
de la maniere de la travailler , des
meſures & des inſtrumens que l'on y
emploie , & furtout de la langue du
métier. C'eſt la méthode de tous les
Artiſtes du monde , & ils font un ſigrand
cas de cet apprentiſſage des yeux , fi
l'on peut parler de la forte , qu'ils le
comptent preſque tous pour moitié aux
fils de maîtres dans la profeſſion de leurs
peres. 1
Moyen très-fûr & très -facile pour apprendre
en peu de temps la Géographie aux
jeunes gens , imaginé parM. Pingeron ,
ancien Ingénieur de la ville & fortereffe
de Zamoſch , en Pologne,
La Géographie entrant néceſſairement
dans l'éducation des perſonnes bien
nées , & faiſant partiede leurs premieres
études , je préſume que l'on verra avec
plaiſir un moyen très fimple que j'ai
imaginé pour leur enſeigner cette ſcience
en très-peu de temps. L'expérience nous
172 MERCURE DE FRANCE.
apprend que s'il étoit poſſible d'intéreſſer
tous les ſens à la fois , pour tranſmettre
à l'ame ce qu'on veut lui faire connoitre
nos progrès feroient bien plus rapides,
Ariftote (a) & Horace (b) furent de ce
ſentiment. Ceux qui enſeignent devroient
donc avoir toujours cette maxime devant
les yeux , pour ſe mettre plus à la portée
de leurs éleves. En ne parlant qu'à l'esprit,
on ſe perd ſouvent dans des raifonnemens
métaphyſiques , toujours difficiles
à ſaiſir dans la premiere jeuneſſe. On ne
tarde pas à s'en degoûter. De - la naît
ſouvent l'éloignement qu'un grand nombre
de perſonnes confervent pour ce
travail pendant toute leur vie. Rendez
les jeunes gens curieux , appliquez plufieurs
de leurs ſens à la fois , & fixez
par ce moyen leur légéreté ; vos leçons
proſpéreront.
Ces principes une fois pofés , j'ai cru
qu'après avoir donné une idée de la figure
de la terre aux jeunes perſonnes , & leur
(a) Nihil ' eſt in intellectu , quod non prius fuerit in
ſenſu, Aristote.
(b ) Segnius irritant animos demiſſa per aures ,
Quàm quæ funt oculis ſubjecta fidelibus . Horace.
JUILLET. II. Vol. 1774. 173
en avoir prouvé la ſphéricité par la rondeur
de fon ombre dans les éclipſes de
lune , que l'on peut imiter facilement
avec deux boules & un flambeau , il ſeroit
facile de leur faire entendre que le
moyen le plus naturel de repréſenter la
terre , conſiſteroit à ſe ſervit d'un globe
terreſtre. Cependant, comme il ſeroit
trop diſpendieux & ſouvent trop embarraſſant
, d'en avoir un dont la groſſeur
fût aſſez conſidérable , pour que la ſurface
repréſentât tous les détails de la Géographie,
il a fallu recourir aux cartes. On
conſidérera donc ces dernieres comme autant
de ſuperficies détachées de celle d'un
grand globe terreſtre. Il y a très peu de
jeunes perſonnes qui n'acquierent par ce
raiſonnement une idée juſte de ces diverſes
repréſentations des parties de la terre
&de l'eau .
Il ne reſte plus qu'à leur donner une
notion de chaque contrée , après leur
avoir fait remarquer que pour connoître
un pays , il faut en ſavoir , 1º. la poſition
géographique & aſtronomique , c'eſt - àdire
, ſa place fur la terre & par rapport
au ciel ; 2°. connoître ſes bornes ; 3°. favoir
ſa plus grande étendue en longueur
& en largeur; 4°. avoir une idée de ſon
174 MERCURE DE FRANCE.
hiſtoire ancienne & moderne ce qui ren
ferme fon gouvernement & fa religion ;
5º. connoître ſes productions & fes fin
gularités ; 60. ſavoir ſa diviſion, & connoître
les noms & la poſition des principaux
lieux qu'elle renferme.
Cette derniere partie eſt toujours la
plus difficile à ſaiſir pour les jeunes gens.
La multiplicité des poſitions qui ſe
trouvent fur la même carte ne contribue
pas peu à les égarer. C'eſt à cet incon
vénient que j'ai tâché d'obvier , & j'ai
vu le ſuccès le plus complet couronner
mes tentatives.
J'ai pris une certaine quantité de gros
plomb pour la chaſſe , que j'ai applati
avec un marteau , pour en former de
petits diſques ou palets. A meſure qu'une
jeune perſonne entroit dans le détail
des grandes diviſions géographiques , &
que nous nommions la poſition d'une
ville , après l'avoir trouvée ſur la carte ,
je lui faifois mettre un de ces petits
diſques de plomb fur cet endroit ; j'exigeois
qu'elle répétât pluſieurs fois ( 1 ) de
(1 ) Sæpè recordari medicamine fortius omni.
Ancien vers Léonin fervant de fentence dans les
écotes d'Allemagne.
JUILLET. II. Vol. 1774. 175
fuite cette diviſion, après en avoir couvert
toutes les poſitions avec les diſques
dont j'ai parlé. On les enlevoit enſuite ,
& l'on répétoit à l'ordinaire ; & cela
fans preſque faire de faute. Ces petits
plombs arrêtent les yeux fur l'endroit
de la carte qu'il eſt néceſſaire de connoître
, & ne permettent pas que l'on
confonde les poſitions qu'ils déſignent ,
avec celles qui font dans le voiſinage.
D'ailleurs le petit mouvement qu'il faut
faire pour les placer , amuſe les jeunes
gens , & leur fait aimer un travail aſſez
infipide pour leur age , quand on emploie
les méthodes ordinaires.
J'ai encore remarqué qu'en ſe ſervant
de l'hypotheſe dont je vais parler , on
leur donnoit une idée très - exacte des
objets déſignés par les principaux termes
conſacrés pour la deſcription de la terre
de l'eau. Je ſuppoſois donc pour le
moment que la terre avoit été changée
en eau , & que ce dernier élément avoit
remplacé la terre ; je demandois alors
ce qu'étoient devenus les continens &
l'océan , les îles & les lacs dans cette
métamorphofe.
On ſe ſert avec ſuccès de cartes collées
fur de forts carton , & découpées ſelon
176 MERCURE DE FRANCE.
les ſinuoſités des lignes qui déſignent les
limites des provinces. On met ces différens
morceaux de carton dans un petit
fac , & l'on engage les jeunes gens à les
en tirer pour les raſſembler , de maniere
qu'ils puiſſent compoſer la totalité de la
carte dont chacun d'eux fait partie.
Je crois que l'on met en général trop
d'importance dans l'étude de la Géographie.
Il convient d'en avoir une idée
fuccincte , que l'on étend par l'étude de
l'hiſtoire , & par la lecture des voyages.
C'eſt au maître à écarter la féchereſſe
de cette ſcience par les notices de certains
uſages pratiqués dans les lieux dont il
parle , ou autres anecdotes , ſans exiger
que ſes éleves les lui répetent.
Le moyen le plus ſimple de ne jamais
perdre de vue les notions géographiques ,
ſeroit d'avoir des tables telles qu'en avoit
données feu l'Abbé de Gourné , Prieur de
Taverni , où l'on voit d'un coup d'oeil les
grandes diviſions , les ſubdiviſions des
quatre parties du monde & des principaux
Etats; les fleuves qui les arroſent ;
la Généralité où se trouvent telle ou telle
ville de France , & le Dioceſe dont elle
dépend. Cette voie eſt preſque auſſi fûre
que les Atlas , qui, par leur prix , ne font
pas du reſſort de la jeuneſſe.
Comme
JUILLET. II. Vol. 1774 177
S
e
ر ا
Comme je traite ici detous les petits
moyens dont on peut faire uſage pour
fixer l'attention des jeunes perſonnes qui
apprennent la Géographie, je vais faire
connoître un expédient très-naturel pour
faire voir la correſpondance de la Géographie
ancienne avec la moderne. II
faudroit avoir deux cartes du nême pays ,
de même grandeur & d'une même échelle.
L'une ſeroit diviſée ſuivant les Anciens ,
& l'autre ſuivant les Modernes. La premiere
ſeroit imprimée ſur un papier trèsmince
, que l'on rendroit tranſparent
avec du vernis. Il eſt évident qu'en l'appliquant
ſur la carte exécutée ſelon les
diviſions & fubdiviſions modernes , on
verra facilement la correſpondance de
l'ancien état politique d'un pays avec fon
état actuel.
Ceux qui font chargés de jeunes gens .
joignant à une certaine intelligence quelque
dextérité , peuvent les exercer à
conftruire des cartes par le ſecours des longitudes
& des latitudes , en employant
le moyen ſuivant.
On aura deux longs fils de foie, aux
bouts deſquels feront ſuſpendues de grosſes
balles de plomb ; on placera un de
ces fils ſur les degrés de latitude du lieu
M
178 MERCURE DE FRANCE .
dont on veut marquer la poſition ſur la
carte (ces degrés font indiqués à droite
& à gauche de la carte). Ce fil repréſente
alors le parallele ou cercle de latitude
ſous lequel ſe trouve la ville en
queſtion.
On place enfuite le ſecond fil ſur les
degrés de longitude de cet endroit , qui
font marqués au- deſſus & au-deſſous de
la carte. Ce fil , qui tient la place du méridien
de ce lieu, coupe le parallele dans
P'endroit où doit être placée la ville dont
on veut marquer la poſition ſur la carte.
Veut-on copier des cartes dans diverſe
grandeur oufur le même point , ſelon l'expreſſion
en uſage chez les Géographes ?
On fe fert du pantographe (1) ou des
carreaux. Si l'on emploie le compas à
trois branches , il faudra calquer les contours
des terres à la vitre , de même que
les ſinuoſités des rivieres , ou les deffiner
à la vue.
On ne ſe fert guere des carreaux que
(1) Inſtrument aſſez compliqué pour réduire
les plans & les cartes de petit en grand ou de
grand en petit, ſelon une proportion donnée .
Il
s'en trouve de très- exacts chez le fieur Bernier ,
fabricareur d'inftrumens de Mathématique
Paris , quai de l'horloge.
JUILLET. II. Vol. 1774. 179
e
리
pour réduire de grand en petit , ou de
petit en grand , quand on n'a pas de
pantographe , inſtrument ingénieux , qui
eſt malheureuſement trop cher pour être
à la portée de tout le monde.
Je n'ai point prétendu faire ici la
fatire des méthodes en uſage pour enfeigner
la Géographie , & encore moins
de ceux qui la ſuivent. Je propoſe ſimplement
une idée , dont le ſuccès le plus
complet aſſure la bonté. Je deſire pour
le progrès d'une ſcience , d'une utilité
indiſpenſable , que ceux qui voudront
bien l'adopter ſuivent exactement ce que
je viens de dire.
Qui bonus excuſat, fed qui malus omnia culpat,
Sis bonus aut non fis facile cenſura probabit,
GÉOGRAPHIE.
LEJ
E Pere ChryſologuedeGy en Franche-
Comté , Capucin , a eu l'honneur de préfenter
au Roi , à la Reine , à Monfieur ,
à Madame , à Mgr le Comte & à Madame
la Comteſſe d'Artois , une Mappemonde
nouvelle ; projetée ſur l'horizon
de Paris , imprimée avec l'approbation &
Mz
180 MERCURE DE FRANCE.
ſous le privilege de l'Académie royale des
ſciences de cette ville.
MM. Caſſini , le Monnier , & d'Anville
, Commiſſaires nommés par l'Académie
pour l'examen de cette carte , en
ont fait ce rapport qui en développe les
avantages . Elle renferme toutes les propriétés
de celles qui ſont projetées ſur le
premier Méridien , & elle en a beaucoup
d'autres dont ces dernieres ne font pas
ſuſceptibles. 10. Toutes les parties des
quatre continens y font autour du centre
de l'hémiſphere ſupérieur dans la même
proportion qu'elles ſont ſur la terre autour
de Paris : de-là un rayon gradué &
mobile ſert d'échelle , au moyen de laquelle
on trouve facilement la diſtance
de tous les endroits de la terre à Paris ,
tant en degrés d'un grand cercle qu'en
lieues communes de France ; leurs angles
de poſition , & l'air de vent auquel
ils font ſitués reſpectivement à cette ville;
ce qui fixe très-juſtement l'imagination ,
& facilite la connoiſſance de la Géographie
univerſelle. 2º. On trouveauſſi la distance
entre les villes qui ſont ſous chaque
vertical de Paris , & l'on diftingue celles
qui en font également éloignées par les
almucantarats que le rayon décrit en le faiJUILLET.
II. Vol. 1774. 181
fant tourner autour du centre où il eſt attaché
, 3º. On y trouve la longueur des
crépuscules , le lever le coucher & les
amplitudes du ſoleil , les arcs ſemi - diurnes
, & la grandeur des jours. 4°. Les
Méridiens étant décrits de 7 deg. 30min.
en 7 deg. 30 min., la zone torride devient
un cadran , qui , combiné avec
un autre cadran commun horizontal tracé
ſur la même méridienne , s'oriente de
lui-même & avec lui toute la carte. Toutes
ces queſtions de laSphere ſont réduites
en Problêmes par l'Auteur. L'écrit qu'il
a joint à ſa carte contient , outre le discours
général & préliminaire fur cegenre
de projection , dix- neuf Problêmes appliqués
à des exemples dont il donne par ce
moyen une prompte ſolution.
Cette Mappemonde eſt dans la grandeur
convenable des grandes qui ont paru
juſqu'ici ; elle eſt remplie ſuffifamment.
L'Auteur s'eſt ſervi des longitudes & des
latitudes marquées dans les derniers volumes
de l'académie comme d'autant de
points fixes pour placer enſuite les autres
points ſelon les meilleures cartes dreſſées
d'après les obſervations des voyageurs ,
& particulièrement celles de MM. d'An-
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
ville , Daprès , la nouvelle carte du Mexique
, l'Atlas de Ruſſie , &, dans le Sud ,
celles de MM. de Bougainville , Banck ,
&Solander.
La projection de Ptolomée, qui eſt ſi
connue , a été bien variée dans le ſeizieme
& le dix-ſeptieme ſiecles à l'occaſion
des Aftrolabes : enfin il en parut une en
1760 , à- peu - près ſemblable à celle - ci.
Que ſi l'auteur l'eût faite plus grande , elle
différeroit encore de celle qu'on préſente
aujourd'hui , parce qu'il y manque des
cercles & autres explications néceſſaires ,
&qu'elle eſt projetée ſur le45 degré , &
non pas fur le 48°. 51 min. , ce qui
empêche que le rayon puiſſe ſervir d'échelle
pour Paris; mais elle eſt ſi petite
qu'on n'a pas pu y mettre un détail confidérable
& convenable à une Mappemonde.
Les logitudes n'y étant marquées que
fur l'équateur , il est très-difficile de trouver
celle des arcs des méridiens qui ne
coupent pas ce cercle fur chaque hémisphere
, & l'horizon n'étant pas gradué,
on n'y peut pas connoître facilement les
angles de poſition.
L'avantage fur le globe , que l'Auteur
allegue en faveur de ſa projection , eſt ,
en peu de mots , que , celui - là étant fé-
1
JUILLET. II . Vol. 1774. 183
paré de l'horizon , on ne peut pas y réfoudre
ſi précisément pluſieurs Problêmes
, & qu'à cauſe de ſa convexité on
perd de vue un endroit, quand on en regarde
un autre , quoiqu'aſſez proche ; au
lieu que ſur ſa carte on voit tout notre
hémiſphere d'un coup d'oeil.
Cette projection,bien loin d'empêcher
l'uſage des cartes des quatre continens
données juſqu'à préſent , y paroît au contraire
très néceſſaire ,& à plus forteraiſon,
à celui des cartes particulieres , puiſqu'elle
rectifie nos idées en enſeignant leur ſituation
reſpective à notre égard.
Cet ouvrage ſervira très-utilement pour
toute l'Europe , mais fur-tout pour Paris ,
la France & les pays voiſins. On en trouvera
à Paris , chez Mérigot l'aîné , Libraire
, quai des Auguſtins ; Eſprit , Libraire,
au palais royal , ſous le veſtibule du
grand eſcalier ; Iſabey , marchand d'estampes
, rue de Gêvres , maison de M.
Baldet; Serrete , cour du manege , à l'entrée
des Tuileries. Prix , 6 livres , même
dans les Provinces , où il ſera annoncé par
les affiches particulieres des villes où l'on
en diftribuera.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
COSTUME des anciens Peuples , par
M. d'André Bardon; 19º cahier , contenant
les figures & l'explication des uſages religieux
des Ifraëlites. A Paris , rue Dauphine
, chez Jombert pere , libraire ; Cellot
, imprimeur , & Jombert fils aîné ,
libraire.
PRÉSERVATIF DU TONNERRE .
Les expériences multipliées ſur l'élec- ES
tricité du célebre M. Flancklin ont eu des
ſuccès ſi heureux , ſi conftans , qu'elles ont
acquis une autorité à laquelle il eſt trèsdifficile
de ſe refuſer depuis 1747 , c'està-
dire , depuis vingt- fix ans. La ville de
Philadelphie , capitale de la Penſilvanie
, dans l'Amérique Angloiſe , compoſée
d'environ dix mille maiſons , n'a éprouvé
aucun accident du tonnerre ,
quoique ſituée par les 40 degrés de latitude,
ſous un ciel fécond en orages auſſi
JUILLET. II. Vol. 1774. 185
:
fréquens que terribles; ce bonheur dont
elle n'avoit jamais joui , eſt le fruit de ſa
docilité aux avis de M. Francklin , qui a
conſeillé à ces habitans d'armer leurs maiſons
d'une barre préparée de quelque métal
que ce ſoit , à laquelle eſt attaché un ſemblable
conducteur qui conduit & fait couler
juſqu'en terre ſourdement, ſans bruit
ni exploſion , tout le feu que la barre peut
recevoir de la nuée qui contenoit la foudre;
par ce moyen' ſimple en lui même ,
plus ſimple encore par la petite depénſe
qu'il exige , ils ſe font mis à couvert
des malheurs dont ils étoient menacés ſans
ceſſe , & qui ne fondoient que trop fouvent
ſur eux.
L'Angleterre , la Hollande & l'Italie ,
en adoptant cette méthode pour anéantir
la foudre , rendent le témoignage le
plus authentique à la vérité de ce que
nous avançons .
Lesbarres pointues&préparées ſe ſont
multipliées dans l'un &dans l'autre pays ;
& laHollande fur- tout paroît ſi convaincue
de leur utilité & de leur néceſſité , que la
République s'eſt propoſé d'en diſtribuer
à ceux qui , par eux - mêmes , ne pourroient
s'en procurer.
Si parmi nous elles ne ſont point en
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Core en uſage , il ſemble qu'on ne doive
s'en prendre qu'à l'étude trop ſuperficielle
qu'on a faite de cette partie de la Phyſique
, & au peu de connoiſſance qu'on a
cu des expériences de M. Francklin.
Mais à preſent que fes ouvrages fontàla
portée de tout le monde, par la traduction
qu'en a faite récemment M. Dubourg , l'un
de nos concitoyens , qui y a joint des obſervations
eſſentielles , & en a fait les
plus heureuſes applications , il eſt à croire
que la France s'empreſſera de ſuivre
l'exemple de ſes voiſins; car quand on
ſera perfuadé que ces barres ou pointes
préparées reçoivent le feu du tonnerre ,
&le conduifent en terre fans bruit & à la
fourdine , fans faire aucun dommage , on
ne peut douter qu'on n'ait ſoin d'en armer
non- feulement les grands édifices ,
les magaſins à poudre, les maiſons particulieres
, les vaiſſeaux , foit en pleine
mer , ſoit dans les ports , mais encore
les voitures publiques par terre & par eau ,
ainſi que les voitures de chaſſe& particulieres
, & juſqu'au parafols , pour la fûreté
de ceux qui ſe promenent ou qui
voyagent à pied. Ce dernier objet nepeſe
que deux onces de plus , & il ne faut
qu'une minute de temps pour le metre en
place.
JUILLET. II. Vol. 1774. 187
On tient l'appareil en réſerve dans
un petit gouſſet du ſac du parafol , pour
s'en ſervir au beſoin.
Monfieur leRoy , de l'Académie Royales
des Sciences , lut à la rentrée publique
de cette Académie , du treizieme Novembre
dernier , un mémoire , où , après
avoir rendu compte de l'opinion de
quelques Phyſiciens Anglois , qui voudroient
qu'on ſe contentât de préparer des
conducteurs pour recevoir le tonnerre ,
&le porter en terre , ſans armer ſes conducteurs
de pointes pour décharger la
nuée , en le conduisant en terre , il démontra
par de favantes expériences qu'il
avoit faites , à l'appui de M. Francklin ,
l'utilité des pointes. Mais comme il
pourroit refter quelque fcrupule à cet égard
dans l'eſprit de quelques perſonnes peu
au fait de l'électricité , j'ai fait de l'avis
de M. Dubourg, quelques changemens à
fon paratonnerre , qui fans le rendre
plus embaraſſant , ſe prêtent fans peine
à l'un & à l'autre ſyſteme. Veut-on ſe
prémunir contre l'attente du tonnerre
pour le conduire en terre, s'il venoit à
tomber ſur la machine ? On ſe contente
d'adapter une chaîne au bout extérieur des
branches du paraſol diſpoſées à cet effet.
188 MERCURE DE FRANCE .
Mais ceux qui font bien convaincus
que les pointes , loin d'être dangereuſes ,
font au contraire fort utiles pour ſoutirer
en détail & de loin la matiere du tonnerre
, auront de plus une pointe mouſſe
à ajouter ſur la tête du parafol , pour
remplir cette intention.
On trouve ces fortes de paratonnerres ,
dont pluſieurs perſonnes de condition ſe
font déjà fournies , chez le ſieur Bairin
de la Croix , Ingénieur privilégié du Roi ,
rue Coupeau , Fauxbourg Saint Marcel ,
du côté de la rue Mouffetard , maiſon des
treize Cantons . Il fait & vend toutes
fortes de machines à l'uſage de la Phyſique
expérimentale , des Machines électriques
pour attendrir les viandes , comme
auſſi pour faire toute forte d'expériences
fur cette matiere , & auſſi des appareils
pour garantir du tonnerre.
Les perſonnes qui deſireront ſe fournir
de quelques - uns de ſes ouvrages , auront
la bonté de lui donner avis par la petite
Poſte; il ſe rendra à leurs invitations.
Il fait toute forte d'Expériences de
phyſique , & va en ville.
JUILLET. II. Vol. 1774. 189
LETTRE de M. d'Otteville ſurſa traduction
de Tacite.*
A Juilli , ce 6 Juin 1774.
J'appelle à vous- même , Monfieur , de votre
jugement fur ma traduction de Tacite , Mercure
d'Avril 1774. Cette cenſure , à l'occaſion des
deux derniers volumes , m'étonne d'autant plus
de votre part , que vous aviez fait l'éloge des
deux premiers , fans aucune restriction , quoique
j'y aie moins rendu les mots que le ſens de Tacite
, comme j'en avertis dans ma préface. Si
cette maniere vous déplaiſoit , il falloit la critiquer
alors . Preſque tous vos reproches roulent
aujourd'hui ſur quelques mots que je n'ai pas
traduits littéralement. Venons au détail.
Texte. Interim Meſſalina Lucullanis in hortis
prolatare vitam. Cependant , Meſſaline , retirée
dans les jardins de Lucullus , ne renonçoit point
à la vie.
Critique. Non - ſeulement elle ne renonçoit
point à la vie , mais elle cherchoit à la prolonger.
•Nous imprimons cette lettre pour la fatisfaction de
l'Auteur , mais ſans adopter toutes ſes réponſes aux remarques
qui lui ont été faites , dont au reſte le lecteur
jugera : Sub judice lis eft.
190 MERCURE DE FRANCE.
Réponse. Ne point renoncer à la vie , ſignifie,
y conferver des prétentions , & rend bien l'idée que
vous indiquez.
Texte. Componere preces nonnulla ſpe & aliquando
ira ; tantâ , inter extrema , fuperbia agebat.
Des eſpérances & quelquefois le dépit ſeul ,
(tant l'orgueil agiffoit encore fur elle à ſa derniere
heure ) , lui faisoient compoſer une requête .
ira.
Critique. Dépit ne répond point au mot latin
Réponse. Quel mot latin répond donc à dépit ?
Il est vrai que les écoliers traduiſent invariablement
ira par colere ; mais rien n'empêche qu'on
n'exprime depit par ira.
Critique. On ne conçoit pas comment le dépit
peut engager une femme à faire des prieres.
Réponse. Est- il bien vrai que vous ne concevez
pas comment le dépit de Meſſaline contre Narciffe
la peut engager à ſupplier Claude de perdre
cet affranchi ? Au reſte , Tacite dit formellement;
componere preces nonnulld ſpe & aliquando ird : fur
quelque espérance & quelquefois par colere. Ces
prieres étoient de deux fortes: les unes pour elle-
même, les autres contre Narciſſe..
Critique. Compoſer une requête n'eſt pas élégant.
Réponse. Niez- vous Monfieur qu'elle en com.
poſit une , & s'il eſt vrai qu'elle méditoit une
requête , pourquoi ne ſeroit - il pas élégant de le
dire ? C'est que vous aimez mieux faire des
prieres dans lesquelles il entroit de l'espérance &
de la colere. A qui les adreſſoit - elle ? Elle étoit
feule.
Critique. A fa derniere heure ne rend pas la
JUILLET. II. Vol. 1774. 191
force de la penſée; il falloit dire au comble du
malbeur .
Réponse. Inter extrema fignifie vers le dernier
terme, fur la fin , proche de l'extrémité ; Tacite
a pu ſouſentendre fortis ou vita , & l'un & l'autre
eſt également bon. Une femme qui du ſein
du bonheur & de l'opulence , jouiſſant de la jeuneffe
& d'une pleine ſanté , eſt entraînée tout-àcoup
vers fon heure derniere , eſt bien au comble
du malheur. Je ne blâme pas le ſens que
vous choififfez ; laiſſez moi le mien : les deux reviennent
au même , & Tacite n'indique pas plus
l'un que l'autre .
Texte. Nam Claudius domum regreffus ,& tem.
peſtivis epulis delinitus, ubi vino incaluit , iri jubet,
nuntiarique mifera , (hoc enim verbo ufum
ferunt) dicendam ad caufam pofterâ die adeffet :
Une table opulente dont on avoit devancé l'heure
diſſipoit les chagrins de Claude.
Critique. Que de mots pour rendre tempeftivis
epulis delinitus !
Réponse. A la ſeule inſpection de mon ou.
vrage , on peut fe convaincre qu'il n'eſt , en
général, gueres plus long que le latin. Au furplus
il n'est pas queſtion de compter les mots ,
mais de les apprécier. Epula ne fignifie pasfimplement
un repas , mais un grand repas : tempes
tivus ne peut ſe rendre par un mot unique , &
delinire fignifie diſſiper les chagrins . Cette phra
fe n'ayant point de termes inutiles , n'eſt donc
pas longue.
Critique. Il n'est pas bien extraordinaire que
latable d'un Empereur Romain foit opulente.
Réponse. Quand il s'y met à l'heure accoutu
:
192 MERCURE DE FRANCE.
mée: cela devient extraordinaire , lorſqu'on en
devance le temps .
Critique. C'est moins l'opulence d'une table
que la délicateſſe des mets qui diffipe les chagrins.
Réponse. Je m'en rapporte volontiers ſur cet
article à l'auteur de la critique qui s'y connoît
fans doute mieux que moi. Mais j'ai cru qu'une
table n'étoit pas véritablement opulente , s'il ne
s'y trouvoit point de mets délicats.
Texte. Il venoit de dire , échauffé par le vin :
qu'on avertiſſe cette Malbeureuſe, (on affure qu'il
ſe ſervir de ce terme) de ſe juſtifier demain devant
moi .
Critique . On eſttenté de prendre cette malbeu.
reuſe en mauvaiſe part.
Réponse. Tout lecteur ſenſé le prendra dans
le ſens qu'indique ce qui précede. Cette miferable
eſt le terme que j'aurois employé , ſi j'euſſe voulu
qu'on le prît tout-à- fait en mauvaiſe part.
Texte. Quod ubi auditum , & languefcere ira,
redire amor , ac fi cunctarentur , propinqua nox
&uxorii cubiculi memoria timebantur. Ces mots
marquoient que ſa colere s'affoibliffoit. On
craignit un retour de tendreſſe. La nuit approchoit:
la chambre pouvoit rappeller le ſouvenir
de l'épouſe .
Critique . Ce tour n'eſt pas clair.
Réponse. Vous avertiſſez des le commencement
que si quelquefois je suis parvenu à rendre la brièveté
du latin , ce n'a été qu'aux dépens de la clarté&
de l'énergie de l'expreſſion . Cependant voici le ſeul
exemple que vous taxiez d'obſcurité préjugé favorable
pour moi , puiſqu'il eſt impoſſible de n'en
pas faifir le ſens.
Critique.
JUILLET. II. Vol. 1774. 193
Critique. Il auroit été plus ſimple de dire:
la nuit approchoit : la chambre de l'épouſe en
pouvoit rappeler le ſouvenir.
Réponse. Quel ſouvenir? Celui de la nuit ? de
la chambre ? ou de l'épouse ?
Texte. Prorumpit Narciffus denuntiatque cen .
turionibus & tribuno qui aderant , exfequi cædem:
ita imperatorem jubere. Narciffe fort
bruſquement. Les Centurions & le Tribun attendoient
l'ordre en dehors ; il leur commande
au nom de l'Empereur de faire mourir Mesfaline.
Critique. Ces mots prorumpit denuntiatque ne
devoient pas être ſéparés dans le François. Outre
que cette diviſion ôte la vivacité , c'eſt que
Narciffe fortoit pour donner cet ordre. Il falloit
au moins le faire ſentir .
Réponse. L'obſervation me paroît fondée. C'eſt
une phrafe à changer.
Texte. Cuſtos & exactor libertus Evodus da
tur ; iſque raptim in hortos progreffus , reperit
fufam humi , adfidente matre Lepida , quæ
florenti filiæ haud concors , ſupremis ejus neeesfitatibus
ad miferationem evicta erat ; fuadebatque
ne percufforem opperiretur : tranfiffe vitam , neque
aliud morte quàm decus quærendum. On
leur joignit l'afranchi Evodus , pour s'aſſurer
d'elle & faire exécuter la Sentence: Evodus
les devance en grande hâte; il trouve l'Impéra
trice étendue par terre: à côté d'elle étoit as
ſiſe Lépida ſa mere. Lépida , brouillée avec
Meſſaline pendant ſa fortune , étoit accourue
pour prendre part à fon malheur. Elle lui confeilloit
de ne point attendre qu'un bourreau
portât la main fur elle : ſa vie étoit paſſée; il
n'étoit queſtion que de périr fans honte.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
Critique. Qu'un bourreau portat la main fur
elle n'eſt point dans le latin.
Réponse. Ne percufforem opperiretur. Vous
trouveriez donc mieux de ne point attendre le
bourreau ? C'eſt une affaire de goût , & je vous
avoue que le mien eſt différent.
Critique. Périr fans honte ne dit pas périr
avec gloire morte decus.
Réponse. Il étoit impoſſible que Meſſaline périt
avec beaucoup de gloire , même aux yeux de
ceux qui admiroient le ſuicide , parce que ſa
mort étoit inévitable & trop méritée. Il m'a
ſemblé révoltant de placer la gloire fi proche
de l'infamie , & j'ai cru mieux remplir l'intention
de l'auteur en affoibliffant le terme. Si l'on
s'obſtine à me juger à coup de Dictionnaire ,
on me trouvera de temps en temps de ſemblables
torts ; mais peut - être ceux qui voudront
approfondir le ſens m'en abſoudront - ils . Si en
rendant ira par colere , decus par gloire, & ainſi
de tous les autres mots , Tacite ſe traduit bien ;
comment dites - vous qu'il faut une ame vaſte
pour contenir la fienne & un esprit fouple & bardi
pour se plier au fien ?
Texte. Sed animo per libidines corrupto nihil
honeftum inerat. Mais cette ame flétrie par
la volupté n'étoit plus fufceptible d'honneur .
Permettez - moi de vous demander , Monfieur
ft les phrafes que vous citez fans en porter de
jugement font obſcures ou rendent mal le ſens.
Mais peut - être eſt - il du devoir d'un journaliſte
de fe taire fur ce qu'il ya de bon dans un ouvrage
, pour n'entretenir le Public que de ſes
défauts , vrais ou prétendus.
Texte. Lacrymæque & inviti queſtus ducebantur
, quum impetu venientium pulſæ fores.
2
JUILLET. II. Vol. 1774. 195
*
Toutes deux s'abandonnoient aux larmes & à des
regrets fuperflus , lorſque les Soldats , dès leur
arrivée , enfoncent la porte.
Critique. Tacite ne dit point que toutes deur
s'abandonnoient aux larmes.
Réponse. Il ne le dit pas même de Meſſaline.
Souffrez que je vous demande , Monfieur , de
quel droit vous exigez que je l'aſſure d'elle. La
crymæque ducebantur : on s'abandonnoit aux larmes.
Mais qui eſt- ce qui s'y abandonnoit? Meſſaline &
famere.
Critique. Tacite ne parle que de la foibleſſede
Meſſaline.
Réponse. Il parle auſſi de la tendreſſe de ſa
mere , quæ ad miferationem evicta erat : dont la
compaſſion avoit étouffé le reſſentiment. Eh ! Quelle
mere retiendroit ſes pleurs dans une telle con.
joncture ? Lépida , voyant l'inutilité d'un conſeil
vigoureux , ne trouvoit plus rien de mieux que
de mêler ſes larmes à celles de fa malheureuſe
fille.
Texte. Adſtititque per filentium tribunus , &
libertus increpans multis & ſervilibus probris.
Le Tribun ſe préſente , debout , en filence, devant
Meſſaline ; l'affranchi l'accable d'injures
groffieres.
Critique. Debout eſt inutile .
Réponse. Supprimons- le , puiſqu'il vous déplaît,
dût- on me reprocher d'avoir manqué l'image que
forme adftitit.
Critique. On ne ſe préſente point afſſis .
Réponse. Non , mais on s'inclinoit profondément
en ſe préſentant aux perſonnes à qui l'on
devoit beaucoup de reſpect. Le Tribun ne le fit
pas , & c'eſt ce que je voulois faire entendre.
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
Terminons cette lettre déjà trop longue par
une réflexion de M. d'Alembert. Mém. de lit.
tit. 3 , pag. 30 & 31. De toutes les injustices
dont les traducteurs ont droit de ſe plaindre...
la principale est la maniere dont on a coutume de
les cenfurer..... Pour les critiquer avec justice .
il ne juffit pas de montrer qu'ils font tombés dans
quelque faute ; il faut les convaincre qu'ils pouvoient
faire mieux ou auſſi bien , fans y tomber.
LE
ANECDOTES.
I.
E Roi Clotaire Premier érigea la ſeigneurie
d'Ivetot en royaume pour avoir
tué Gautier , ſieur d'Ivetot , dans l'Egliſe de
Soiſſions', un jour de vendredi ſaint , lorsque
ce Gentilhomme lui demandoit pardon
à genoux pour quelque offenſe qu'il
lui avoit faite.
I I.
Un jeune Moine déguisé ſe trouvant
à la repréſentation de Childeric , tragédie
de Morand , en 1736, cria à un acteur
qui venoit avec une lettre à la main &
qui tâchoit de ſe faire jour au travers de
la foule dont le théâtre étoit rempli :
JUILLET. II . Vol. 1774. 197
do
1.
-
place au facteur . L'éclat de rire que ce
mot excita interrompit la piece. On arrêta
ce Moine qui avoua qui il étoit , &
qui convint qu'il étoit venu avec fix jeunes
gens uniquement dans le deſſein de
faire tomber la piece nouvelle dont ils ne
connoiſſoient point l'auteur.
III.
,
Vadé , acteur de pluſieurs opéra - comi
ques , contoit qu'il venoit de quitter un
fat qui faiſoit le beau parleur , & qui en
lui racontant ſes bonnes fortunes , diſoit
toujours : j'ai é-û la Comteſſe de ** j'ai
é-û la belle Madame de **. Ennuyé de
ſa fatuité& de ſa prononciation affectée ,
Vadé lui dit: ,, Que me dites vous là ?
Jupiter fut plus heureux que vous ;
car il a éû- 1-0. "
ود
HOMMAGE
A Sa Majesté LOUIS XVI.
VIVE
IVE LE Roi ! qu'au loin ce doux cri retentiffe.
Hommes , Femmes , Enfans , Vieillards même , éclatez !
Appui de l'Innocence , effroi de l'Injustice ,
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
Louis , Louis ſe montre à vos yeux enchantés.
Si jeune , il vous étonne , & qu'il eſt honorable
D'être utile , dans l'âge où l'on n'eſt qu'agréable !
Ciel toujours de ſon Trône écarte le Flatteur !
Célébrez ſes vertus , Déités du Parnaſſe !
France , profterne - toi , baiſe & chéris ſa trace !
Court - il à ſes plaiſirs ? Non ; c'eſt à ton bonheur.
Par M. Guichard.
VERS d'un Etrangerfur l'avènement de
LOUIS XVI au Trône de France.
M
AITRE de l'Empire des Lis ,
Sous quels heureux auſpices
Voyons - nous de ton regne éclore les prémices?
A peine ſur le Trône aſſis ,
Tu te montres , aux yeux de tes peuples ravis ,
Et l'ami des vertus & l'ennemi des vices.
Tes illuftres projets
Conçus pour affurer le bonheur des Français ,
Et qui te placeront au temple de Mémoire
!
Orné du plus rare furnom ,
Ces projets annoncés en cette région
Livrent nos coeurs qu'intéreſſe ta gloire ,
A la plus tendre émotion .
Pour toi c'eſt trop peu d'être
L'amour de cette Nation
JUILLET. II. Vol. 1774. 199
Que le Ciel a fait naître
Pour t'obéir;
Tout l'Univers , heureux de te connaftre ,
Doit te chérir.
VERS fur l'inoculation du Roi de
France.
MOUILLÉE LOUILLÉE encor des pleurs
Que t'a fait répandre
Le trépas d'un pere tendre;
Dans quelles terreurs ,
O France , es- tu plongée 1
Tu trembles pour les jours d'un digne ſucceſſeur
Dont le regne naiſſant t'a déjà du bonheur
Découvert l'apogée.
De ta mortelle frayeur
Qui le croiroit ? lui - même eſt cauſe ;
Lui même s'expoſe
Au danger dont l'aſpect te fait frémir d'horreur ;
Mais d'un amour ſans borne en cela vois le gage.
Quand, à la fleur de ſon age ,
Sans crainte enviſageant la mort ,
D'un mal qui le menace il provoque la rage ,
Rempli du juſte eſpoir de prolonger fon fort;
Ace noble effort
N 4
200 MERCURE DE FRANCE,
Sais - tu ce qui l'engage ?
Jaloux de rendre heureux
Ceux dont le Ciel la rendu mattre
Il aime mieux ceffer d'être
Que de ne point remplir ce projet généreux.
VERS préſentés au Roi & à Mesdames ,
le 3 Fuillet , par M. l'Abbé Batanchon ,
Chapelain de Madame Adélaïde & de
Madame la Comteſſe d'Artois.
Nl
ous n'avons plus , Français , à craindre le haſard ;
De l'accord fait pour nous j'en ai tiré l'augure ;
La Nature , à Marly , vient de ſeconder l'Art ;
L'Art avoit , à Choiſy, ſecondé la Nature.
Au milieu des horreurs d'un mal contagieux ,
Les Filles de Louis , dans leur douleur amere ,
Sur leur propre danger avoient fermé les yeux
Pour veiller ſur les jours de leur auguſte Pere,
Louis a fuccombé malgré tous leurs efforts ;
Et par ce coup affreux la nature affaiblie
Laiſſoit gagner le mal & rapprocher des morts
Celles dons les vertus éterniſent la vie.
Appelé par nos voeux , l'Art arrive au ſecours
De la Nature défaillante ;
JUILLET. II . Vol. 1774. 201
Le mal termine heureuſement ſon cours ;
Toute la France eſt triomphante.
• Illuftres Rejetons du beau ſang de nos Rois !
**Princeſſe auguſte ! jeune & déjà grand Monarque I
Vous nous donnez tous à la fois
De votre amour pour nous la plus ſenſible marque.
Non, ce n'eſt point pour vous , Roi ſage & bienfaiſant !
Que d'un venin affreux vous braviez les atteintes ;
Vous vouliez , en vous expoſant ,
Bruſquer le mal , le vaincre & diffiper nos craintes .
A vos ordres ſoumis l'Art a pris le flambeau
De la main de l'Expérience ,
Et la Nature a trouvé beau
D'agir au gré de la Science.
Tel qu'éclate , fans riſque , un fourneau redouté ,
Lorſqu'un Mineur habile , en ouvrant un paffage
A l'air par le feu dilaté ,
En prévient ſagement l'effort & le ravage :
Tel ce venin caché dans le corps des humains.
S'échappe ſans danger à travers l'épiderme ,
Lorſque , par les conduits qu'ouvrent d'habiles mains ,
Il eſt forcé de fuir du ſang qui le renferme.
Notre bonheur, Français , n'eſt donc point paſſager ,
Célébrons à l'envi l'heureuſe expérience
Qui , ſauvant Louis du danger ,
Sauve avec lui toute la France.
: A
• Monfieur& Mgr le Comte d'Artois .
• Madame la Comteſſe d'Artois.
2
N5
202 MERCIURE DE FRANCE.
QUATRAIN & M. MUSSON,
choisi pour faire , en miniature , le portrait
de la Reinc.
LEL
e voilà ce portrait , cette image fidelle
De l'objet que vos yeux ſont jaloux d'admirer.
Français , ſi la Nature eſt encore plus belle ,
N'en accuſez point l'Art ; il ne peut l'égaler.
ParM. Levier de Champ-rion.
ORDONNANCES.
ORRDDONNANCE du Roi du20 Mai 1774, pour
mettre , ſous le nom de Monfieur , les différens
Corps qui portent celui de M. le Comte de Pro
vence.
Ordonnance du Roi du 20 Février 1774, pour
mettre le régiment de Dragons de Montecler ſous
le nom du Comte de Provence.
Ordonnance du Roi du 10 Mars 1774 , portant
réglement concernant les deux compagnies des
Gardes du Corps de M. le Comte d'Artois.
Ordonance du Roi du 20 Mai 1774 , pour mettre
le régiment de Dragons de Damas ſous le
nom de Comte d'Artois.
JUILLET. II. Vol. 1774. 203
Ordonnance du Roi du 11 Juin 1774 , pour
établir des Chefs de bataillons dans les régimens
d'infanterie Françoiſe & Etrangere.
Ordonnance du Roi du 10 Avril 1774 , concernant
la police & la diſcipline de la compagnie
de la Maréchauffée de l'Iſſe de France.
AVIS.
I.
Marchandises nouvelles & étrangeres.
Le ſieur Granchez , marchand bijoutier de la
Reine , connu par fon magaſin ſous le nom du
Petit-Dunkerque , quai-Conti , au coin de la rue
Dauphine , toujours auſſi empreſſé à maintenir
fon magaſin fourni de toutes fortes de marchandiſes
étrangeres & françoiſes vient , à la ſuite des
premieres boîtes qu'il a imaginées en chagrin noir ,
avec le portrait du Roi & de la Reine incruſté
deſſus , qu'il a nommé la Confolation dans le chagrin
, d'en faire de nouvelles en petit deuil , renfermant
en dedans du couvercle le premier édit
du Roi , avec toujours en-deſſus les mêmes portraits;
ces dernieres ſe nomment le Surcroît de
confolation , & prennent avec autant de ſuccès
que les premieres.
Entre autres nouveautés , l'on trouve encore
chez lui ;
Superbes girandoles de trois enfans grouppés ,
portant des lis , ſupérieurement dorées au mat ;
Tabatieres d'or , émaillées en gris , avec bordure
auſſi émaillée , imitant les pierres fines;
204 MERCURE DE FRANCE.
1
Idem. En acier , doublées d'or , en forme de
chaffe ;
Petits Bambeaux de cabinet , pouvant auſſi ſervir
pour le jeu , avec bougies à reffort , maintenant
toujours la lumiere à la même hauteur ;
Superbes garnitures de cheminée de forme nouvelle
, en crystal d'Angleterre , montées en bronze
doré d'or moulu ;
Nouveau crayon d'or à reffort ;
Un affortiment de jai pour le deuil.
Anneaux de diamant & cheveux: il fait ſupérieurement
établir dans ce genre toute forte
d'ouvrages , tel que chaînes de montre , rubans ,
braſſelets , colliers en prétention , cordons de
montre & de canne;
Jolis néceſſaires en forme de fur tout avec
cryſtaux , contenant tout ce qui est néceſſaire à
l'uſage de la table , très commodes à ſervir ſur le
lit d'un malade;
Très jolies cannes de femme , avec pommed'acier
& dez d'ivoire ;
Ruches à l'Angloiſe auſſi commodes pour le
travail de l'infecte qu'agréables aux curieux , pouvant
, fans s'expoſer , les voir travailler & leur
Ôter le miel fans les déranger ; ; il donne avec ces
ruches un traité ſur l'abeille & la maniere d'ufer
de ces ruches ;
Boutons d'acier pour le petit deuil , bleus &
blancs & toujours une infinité d'articles de clincaillerie
& bijouterie dans ce qu'il y a de plus recherché
& de mieux fini..
I I.
Le ſieur Juville , expert- herniaire , reçu au
college royal de Chirurgie de Paris , jaloux de
JUILLET. II . Vol. 1774. 205
mériter de plus en plus les fuffrages & les éloges
que l'Académie des Sciences , les Gens de l'art&
le Public lui ont accordés , vient d'inventer pour
l'Anus un bandage qui eſt de la plus grande commodité.
Ceux qui en font usage peuvent , ſans la moindre
gêne , marcher , s'affeoir , monter à cheval &
ſe livrer , avec une parfaite ſécurité , à tous leurs
exercices ordinaires. Ce bandage nouveau ne
peſe pas deux onces. Rien de plus fimple que fa
compoſition , qui conſiſte en un petit corps d'ivoire
percé à jour , ſeutenu par deux courroies
qui ſe fixent à une ceinture ; la courroie de devant
ſe ſubdiviſe en deux , en fautoir , & répond aux
aines ; l'autre eſt appliqué ſur l'os facrum. Chaque
courroie fe termine par un reffort plat dont
le jeu preſqu'imperceptible permet tous les mou-.
vemens. Quoique ce bandage font mince&léger ,
il comprime efficacement fans jamais ſe déranger.
On l'ôte & on le remet foi-même auffi facilement
que la ceinture d'un caleçon .
Le fieur Juville continue d'appliquer ſes autres
bandages avec ſuccès. Il a perfectionné ſon inguinal
fimple & le double à cremailliere , dont les
pelottes s'éloignent & ſe rapprochent à volonté.
Son exomphale à reffort pour les hernies ventrales
fatisfait de plus en plus les connoiffeurs &
les perſonnes qui en font uſage.
En lui envoyant de province une meſure des
proportions exactes , on eſt fûr de recevoir promtement
un bandage convenable.
La demeure du Sr Juville eſt toujours rue des
Foffes St Germain l'Auxerrois , vis-à-vis la colonnade
du Louvre.
206 MERCURE DE FRANCE.
111.
Remede contre la maladie des Chiens.
Le ſieur Duponty eſt poſſeſſeur d'une liqueur
fouveraine pour guérir toutes les maladies des
Chiens , même la rage mue & la galle.
La doſe eſt de deux cuillerées à bouche pour un
grand chien , pendant neufjours ; & pour les petits
il faut diminuer la doſe à proportion de leur
groffeur.
On trouvera en tout temps de cette liqueur
chez le Sr Duponty , qui eſt viſible tous les jours ,
excepté le Dimanche , depuis neuf heures juſqu'à
midi , & depuis trois heures juſqu'à fix.
Il eſt logé au No. 83 , rue du Four St Honoré ,
vis-à-vis l'hôtel de Bayonne , à la Vache noire,
au premier, chez la Marcbande de crême.
Les perſonnes qui lui écriront ſont priées d'affranchir
leurs lettres .
IV.
Le ſieur Gachet , maître en Chirurgie de la
Ferté - Milon , vend & débite un Elixir antigoutteux
, vrai ſpécifique contre la goutte le rhumatiſme
qu'il guérit radicalement. Ce remede
n'a rien de déſagréable ni de gênant .
Le prix des flacons , felon la grandeur, eſt de
24 , 36 & 48 liv. On donne avec l'Elixir la maniere
d'en faire uſage. On prie les perſonnes qui
endemanderont d'affranchir les lettres.
Il demeure à Paris, rue Montmartre , du côté
des Boulevards , maison dont l'allée fait face à la
que de Notre-Dame des Victoires , au premier.
JUILLET. II . Vol. 1774. 207
NOUVELLES POLITIQUES.
Des Frontieres de la Pologne ,le 4 Fuin 1774.
L'IMPERATRICE de Ruffie a paru extrêmement
ſenſible à la perte du ſieur de Bibikow , l'un de
ſes meilleurs généraux. Pluſieurs gentilshommes
Polonois envoyés à Caſan par les Ruffes pendant
les derniers troubles , fe font joints à Pugatſchew
& les combattent aujourd'hui au lieu même de
leurexil. On prétend qu'un frere de Pulawski a
battu le Prince de Galitzin au moment même qu'il
venoit de remporter ſur Pugatſchew un avantage
conſidérable. Cependant les troupes Ruſſes
répandues dans la Lithuanie , au lieu de ſe porter
vers la Crimée , comme on s'y attendoit, ont
reçu ordre de ſe raſſembler à Grodno. Des lettres
particulieres annoncent même qu'elles occupent
déjà les poſtes qui leur ont été aſſignés , & qu'el
les ſe ſont étendues ſur les bords du Niemen entre
la Pruſſe & la Samogitie.
On a répandu le bruit que les Ruſſes ſe ſont
établis dans le Palatinat de Polocz ; mais cette
nouvelle paroît d'autant moins vraiſemblable
que cette Puiſſance n'a jamais paru être dans la
diſpoſition de reculer ſes limites.
La marche des Aigles Pruſſiennes eſt un peu ra
lentie; cependant elles ſe ſont encore approchées
de deux lieues .
De Warsovie , le 3 Fuin 1774.
L'arrangement des frontieres avec les trois
Puiſſances donne lieu à de grands mouvemens .
Les troupes Pruſſiennes ont établi des poſtes àun
1
208 MERCURE DE FRANCE
mille de diſtance autour de la ville de Thorn ,
& ne permettent à aucun de ſes habitans , à
moins qu'il ne ſoit muni d'un paſſeport , de pasfer
dans leur territoire.
De Dantzick , le 8 Juin 1774.
La fituation de cette ville devient de jour en
jour plus fâcheuſe. Le ſieur Reichart , Confeiller
Intime du Roi de Pruſſe , ſoutenu du Comte de
Golowkin, Miniſtre de Ruſſie , ayant vivement
preſſé le Magiſtrat de reconnoître le droit territorial
de Sa Majeſté Pruſſienne ſur le Port , celuici
déclara qui étoit prêt a le faire pourvu qu'on
s'expliquât fur les conditions qui en aſſureroient
l'ufage à la Ville. Le Comte de Golowkin répondit
qu'il n'étoit point autorifé à accepter un aveu
conditionnel , & le fieur Reichart infifta fur cette
réponſe catégorique: oui ou non. Les trois Ordres
s'étant affemblés pour prendre un parti , le
Tiers.Etat fit entendre au Sénat que l'on nepouvoit,
fans trahir les droits de la Ville , conſtatés
par les actes les plus folemnels , propoſer de reconnoître
le droit territorial d'une Puiſſance é
trangere fur le port.
De Constantinople , le 17 Mai 1774..
On a répandu ici le bruit qu'un corps de Cofaques
a paffé le Danube & s'eſt poſté dans les environs
de Babadag , de Hirfowa & de Karafow.
D'un autre côté , on apprend qu'il s'eft formé parmi
les Tartares de Crimée un nouveau Parti en
faveur de l'ancien Kan Dewler-Guerai qui médite
une expédition contre le Kan que les Ruffes
ont placé fur le Trône. On préſume cependant
qu'il attendra les ſecours que le Capitan Pacha
qui amene. Cet Amiral mouille encore avec fa
flotte
JUILLET. II . Vol. 1774. 209
flotte à une lieue de cette capitable , d'où il mettra
à la voile dès que le temps ſera favorable.
De Smyrne , le 20 Avril 1774-
On écrit de Paros que le ſieur Elmanow a pris
le commandement de la Flotte Ruſſe à la place
de l'Amiral Spiritow qui a obtenu ſa démiſſion.
Les Ruffes ont reftitué aux François 100,000
écus au lion pour les dédommager des marchandiſes
qui leur avoient été enlevées.
De la Haye , le 21 Juin 1774.
Les lettres qu'on a reçues ici des bords de l'Elbe
, feroient craindre l'établiſſement d'une nouvelle
Douane Danoiſe à Gluckſtadt au - deſſous
de Hambourg. Dans le temps même qu'on parle
d'une réforme de troupes en Danemarck ,on écrit
que deux vaiſſeaux de cette Nation viennent de
croifer dans l'Elbe , & qu'il a été ordonné de préparer
des quartiers à Ottenhufen & autour d'Altona
pour un corps de cavalerie. On ne fait point
quel est l'objet de ces diſpoſitions.
De Londres , le 26 Juin 1774.
Nos Colonies de l'Amérique ayant reçu , le 15
Mai dernier , une copie du Bill relatif au port de
Boſton , les aſſemblées des Provinces mirent fur
le champ un embargo fur tous les vaiſſeaux appartenant
à l'Angleterre & aux Ines , & ordonnerent
que les Ports ſeroient fermés pour toute espece
de commerce avec la Grande Bretagne. Ce
Bill fut d'abord imprimé à Boſton & à la Nouvelle
Yorck dans les gazettes avec une bordure noire ,
&fut crié dans toutes les rues ſous le nom d'acte
inbumain , cruel , fanguinaire , barbare & meurtrier.
On en diftribua dix mille exemplaires avec
pluſieurs lettres écrites de Londres , & on en en-
1
210 MERCURE DE FRANCE .
voya dans toutes les différentes Colonies. L'alarme
devint générale ; on s'affembla de toutes parts ,
& le Peuple fur-tout fit éclater les ſentimens de
la déſobéiſſance la plus puniſſable ; mais les per
ſonnes les plus modérées & les plus prudentes ralentirent
cette impétuofité & empêcherent qu'on
ne prît une réſolution plus violente. On y attend
des ordres ultérieurs du Parlement , & l'on préfume
que toutes les Colonies ſe réuniront pour
ne rien recevoir de laGrande-Bretagne, Il paroît
d'ailleurs que la Chambre de Boſton refuſera de
délibérer avec le nouveau Conſeil. Aufſi-tôt que
le Bill fut connu dans les Provinces de Penſylvanie
, du Maryland & de la Virginie , les habitans
arrêterent que toutes ces Provinces ſe joindroient
à la Nouvelle -Yorck pour fermer tous leurs ports ,
& qu'elles ne feroient paſſer en Angleterre & aux
Ines aucune de leurs productions , juſqu'à ce
qu'on eût rendu juſtice à la Province de la Baie
de Maſſachufett .
De Marly ,le 3 Juillet 1774.
Si la Nation qui adore ſes Maîtres , avoit pu
concevoir des inquiétudes de la réſolution courageuſe
priſe par le Roi , par ſes auguſtes freres
& par Madame la Comteſſe d'Artois , de ſe foumettre
à l'inoculation , elles auroient été bientôt
diſſipées par les nouvelles conſtantes du ſuccès de
cette opération. Elle eſt aujourd'hui au comble
de la joie d'apprendre que Sa Majesté , Monfieur ,
Mgr. le Comte d'Artois , Madame la Comteffe
d'Artois font entiérement rétablis , & d'être délivrée
à jamais de la crainte de les perdre par la
cruelle maladie qui vient de lui enlever le Monarque
qu'elle pleure , & menaçoit à la fois les jours
de trois Princeſſes qui , après avoir donné les
preuves les plus héroïques de l'amour filial , font
JUILLET. II. Vol. 1774. 211
3
devenues bien plus cheres à la France qui honoroit
leur rang auguſte moins encore qu'elle n'admiroit
leurs vertus.
L'inoculation du Roi , de Monfieur , de Mgr le
Comte d'Artois & de Madame la Comteffe d'Ar .
tois , ayant ſuivi ſon cours ordinaire avec ſuccès ,
les médecins ceſſerent , le 30 du mois dernier ,
de donner au Public des bulletins : depuis cette
époque, la fanté du Roi , des Princes & de la
Princeffe continue à ſe fortifier , & ne laiſſe plus
✔rien à defirer .
30
ΝΟΜΙΝΑΤΙONS.
Le Roi a accordé le régiment de Royal-Rousfillon
, Infanterie , vacant par la démiſſion du
Marquis de Trans , au Marquis de Fremur , Colonel
du régiment d'Angoumois ; le régiment d'Angoumois
au Marquis d'Uffon , Colonel du régiment
provincial de Montargis ; le régiment provincial
de Montargis au Marquis de la Suze. Sa
Majesté a diſpoſé du régiment de la Reine , infanterie
, vacant par la démiſſion du Marquis de
Tavannes , en faveur du Comte de Tavannes fon
frere , & du régiment provincial de Châlons , vacant
par la démiſſion du Comte de Monteynard ,
en faveur du Marquis de Beaumont d'Auty.
Le ſieur de Laffone , conſeiller d'état & premier
⚫médecin de la Reine , a prêté ſerment entre les
mains du Roi pour la place de premier médecin
de Sa Majesté , en ſurvivance , dont eſt pourvu
le fieur Lieutaud , conſeiller d'état .
Le Roi a accordé l'abbaye de St Allyre , Ordre
de St Benoît , congrégation de St Maur , dioceſe
&fauxbourg de Clermont en Auvergne , à l'Abbé
Gafton de Pollier , vicaire général de Vabres &
premier Aumônier de Mgr le Comte d'Artois , fur
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
la préſentation de ce Prince en vertu de fon apanage
, & celle de Bémont , Ordre de Cîteaux ,
dioceſe de Langres , à la Dame Eſmangart , religieuſe
de l'abbaye de Pont - aux - Dames.
Le Roi a accordé la place de Commandeur
dans l'Ordre de St Louis , vacante par la mort
du Marquis de Caulaincourt , au fieur de Saint
Sauveur , maréchal de camp , inſpecteur-général
de la Cavalerie .
Le Comte de Muy , ſecrétaire d'Etat , ayant
le département de la Guerre , eſt entré au confeil
d'état .
MORTS.
Eméric Joſeph , Archevêque de Mayence ,
Electeur du Saint Empire , Prince & Evêque de
Worms , né Baron de Breidenbach- Burresheim ,
eſt mort fubitement à Mayence le II Juin . Ce
Prince étoit âgé de foixante - sept ans, il avoit
été élu électeur le 5 Juillet 1763 , & Evêque de
Worms le premier Mars 1768 .
Marc- Louis , Marquis de Caulaincourt , maréchal
des camps & armées du Roi , commandeur
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , & grand
Bouteiller héréditaire de Saint- Denis en France ,
eſt mort à Paris , âgé de cinquante- trois aus .
Louiſe l'Eau de Linieres , veuve de René- Charles
Marquis de Menou , eſt morte à Loudun , dans
la quatre vingt- neuvieme année de fon âge.
Jacques- Hulin , miniſtre du feu Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar , eſt mort à
Paris à l'âge de quatre-vingt-ſeize ans .
Le Comte de Ros , capitaine au régiment des
Carabiniers , eſt mort à Metz , âgé de trente-un
ans,
JUILLET. II. Vol. 1774. 213
Daniel- Raoul Charles Loir , Comte du Lude ,
eſt mort en ſon château d'Aureville , en Baffe
Normandie , dans la foixante - ſeizieme année de
fon âge.
Charles .Comte de Grimaldy - d'Antibes , chef
d'eſcadre , eſt mort à Toulon.
Marie Charlotte de Bragelongne , épouſe d'Armand
Henri Comte de ClermontGallerande , eſt
morte à Charonne, dans la foixante - onzieme
année de fon âge.
Marie- Chriſtine Chrétienne de Saint-Simon de
Ruffec , épouſe de Charles- Maurice Grimaldy de
Monaco , Comte de Valentinois , Grand d'Eſpague
de la premiere Claffe , lieutenant-général de
la province de Normandie , gouverneur des ville
& château de Saint Lo , de Cherbourg , Grandville
& des Hles de Chauſay , brigadier des armées
du Roi , eſt morte à Paris , âgée de quarante
fix ans.
Marguerite Rouflange , de la paroiſſe d'Aix ,
dioceſe de Limoges , y eſt morte à l'âge de cent
huit ans. Elle n'a éprouvé , dans le cours de ſa
vie , que quelques légeres indiſpoſitions. Un mois
avant que de mourir elle alloit encore à pied à la
meſſe de ſa paroiffe , diftante du village d'environ
une demi - lieue. Elle avoit conſervé un viſage
ſans rides , un coloris animé , l'eſprit ſain & gai ,
&fur-tout la mémoire & la vue fans aucune altération.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-deuxieme tirage de la Loterie
de l'hôtel - de - ville s'est fait , le 25 Juin , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv. eſt échu au No. 89127. Celui de vingt mille
03
214 MERCURE DE FRANCE.'
livres au No. 92482 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 80315 & 85792 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 5 Juillet. Les numéros fortis de
la roue de fortune ſont 62 , 73,27,54 , 15 .
Le prochain tirage ſe fera le 5 Aούτ.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Vers à Sa Majesté Louis XVI ,
Au Roi ,
Vers donnés à Madame Adélaïde à Choiſy,
ibid.
9
après ſa convalescence , II
Couplets fur la bienfaiſance du Roi & de la
Reine , 12
Vers au Roi , 13
Quatrain à la louange de Louis XVI , 14
L'ingrat puni, ibid.
Les progrès du Luxe arrêtés , ode au Roi , 30
Vers au Roi Louis XVI , 34
Sur la mort de Louis XV , 35
Vers à la France , 38
Sur l'inoculation de la Famille royale , ibid.
Fiction en l'honneur de M. le Duc de N** , 39
Ma Retraite , 44
Le Limaçon & la Rofe , 47
Le Courtiſan au bal , fable , 48
Le Milan , fable , 49
Les trois Poules , 50
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
54
ibid.
JUILLET. II . Vol. 1774. 215
LOGOGRYPHE , 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 59
L'Homme du Monde éclairé par les Arts , ibid.
Les Promenades de M. Frankly , 74
Dictionnaire abrégé de la Fable , 77
Traité de Mécanique , 80
Hiſtoire des nouvelles découvertes faites dans
la Mer du Sud , 83
Hiſtoire de la Rivalité de la France , 87
Journal du voyage de Michel de Montaigne
en Italie . 116
Obſervations ſur l'Art du Comédien , 120
L'inoculation , Ode par M. Dorat , 123
Difcours prononcé à l'iſſue d'un Service pour
le repos de l'ame du feu Roi , 125
Manuel ſecret , & analyſe des remedes de
MM. Sutton pour l'inoculation de la petite
vérole , 128
Avis à mes Concitoyens , 129
Les avantages de l'Inoculation , 130
Traité fur le Vice cancéreux , 131
Mémoire chimique & médicinal , &c. ibid .
Table de toutes les matieres contenues dans
tous les volumes publiés par l'Académie
royale des Sciences de Paris, 132
ACADÉMIES , 137
de la Rochelle & de Nimes , ibid.
SPECTACLES , Opéra , 142
Comédie Françoiſe. 143
Comédie Italienne , 149
Phyfique, 153
Sur l'électricité des corps animés , 159
De la nature de l'éducation , 166
Moyen très fûr & très-facile pour apprendre
en peu de temps la géographie aux jeunes
gens , 171
216 MERCURE DE FRANCE.
1
Géographie , 179
ARTS , gravures , 184
Préſervatif du Tonnerre , ibid.
Lettre de M. d'Otteville ſur ſa traduction de
Tacite , 189
Anecdotes , 196
Hommage à Sa Majeſté Louis XVI . 197
Vers d'un Etranger ſur l'avénement de Louis
XVI au Trône de France , 198
Vers ſur l'inoculation du Roi de France ,
Vers préſentés au Roi & à Meſdames ,
199
200
Quatrain à M. Muffon , 202
Ordonnances, ibid.
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Morts ,
Loteries ,
203
207
211
212
213
FIN.
9
7
60
3
7
1
1
00
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
PENINSUL
SPIGE
:
20 2-0
7
MSRE 1774
ho.ll
E,
IFS .
TTRES.
E.
EY,
................
1
CH
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
AOUT.
N°. XI.
1774
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
C
HEFS- D'OEUVRE Dramatiques ou Recueil des meil
leures pieces du Théâtre François Tragique , Comique
& Lyrique &c. par M. Marmontel 4to. Tom. I. en
deux parties avec ftgures. Paris 1773-1774.
Hiftoriettes ou Nouvelles en Vers par M. Imbert. 8vo.
I vol. fig. Paris 1774.
Cauſes Celebres , curieuſes & intéreſſantes , de toutes
les Cours Souveraines du Royaume , avec les jugemens
qui les ont décidées 8vo. Paris 1773-1774. Tome
149.
Chymie de Beaumé 8vo. 3 vol. fig. Paris 1773-
Ephémérides des Mouvemens Célestes , pour le Méridien
de Paris , Tome VII. contenant les dix années
de 1775 à 1784 ; revues & publiées par M. De La Lande
4to. I vol . Paris 1774.
Mémoires de Mathematique & de Phyſique , préſentés à
l'Académie Royale des Sciences , par des Scavans , &
lûs dans ſes Aſſemblées. Tome VI. Paris , 1774.
Gnomonique (la) pratique , ou l'art de tracer les Cadrans
folaires avec la plus grande précifion , &c. par
Dom François Bedos de Celles , 8vo. fig . Paris 1774.
Ocuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Gutt.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
à f8 : de Hollande.
Contenant TOME I.
Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres.
Ulage de la Chambre obfcure pour le deffein.
Matheseos Universalis Elementa.
Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
Seriebus infinitis.
Ellai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.
Supplément à l'Eſſai fur le Choc des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Art de Faifonner par Syllogifine.
Effai de Métaphyfique .
fur la Liberté .
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturalifte. Ouvrage dédié à M. de Buffon,
de l'Académie Françoife , &c. &c . Intendant du Jardin
Royal des Plantes. 8vo. Paris 1771 .
Hiftoire de Maurice , Comte de Saxe, Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal - Général des Camps &
Craned net
プ
BusgradyR
11.22.27
15313 LIVRES NOUVEAUX.
Armées de fa Majesté Très - Chrétienne par M. le
Baron d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des
Invalides. 120. 2 vol. Utrecht 1774.
,
Voyages ( Rélation des entrepris par ordre de S.
M. Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis, &le Cap. Cook &c . 4to. 4 vol. fig. 1774.
Coftume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
4to. fig. Paris. 1772--1774 les XVII premiers Cahiers.
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques
Grecs & Latins , cant facrés que profanes , 8vo. 16
vol. Paris 17744
Journal des Sçavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
- dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2.Tomes.
Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
dito , la ſuite , Sous presse.
Depuis 1764 l'année eft compoſée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
•Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. afg : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. 1 vol. à f6 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Miniftre- Plenipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
AVIS.
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 128. formant environ 1200 pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quinteffencede
tout ce qui avoit été écrit auparavant ſur le Droit Public
de France. La ſeconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vũ le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800pag. en 2 vol. in 4°.
L'auteur a fuivi le même ordre ,& a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage.
C'eſt ſurtout dans le 6e qui renferme la réponſe aux
Objections , que ſe trouvent les obſervations les plus
intéreſſantes . La grande & célebre Question ſur l'origine
du pouvoir des Souverains y eſt traitée à fonds. On
y a mis à contribution les Philoſophes , les Juriſconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favoriſer le
Deſpotiſme y trouveront de quoi ſe détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppoſés ,&que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'aſſurer aux peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible.
L'ouvrage ſera terminé par une Differtation ſur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obſervations , fur le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le droit intéreſſe preſque toute l'Europe ,
parce que les Loix du Gouvernement François ayant été
fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes , il peut
être d'une grande utilité pour éclaircir leur droit public.
On trouve, chez le même Libraire le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrétés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliages , Préfidiaux , Elections , au ſujet
de l'Edit de Déc. 1770 l'érection des Conſeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la ſuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. format in-80. 766 pag . à f 3 : -
MERCURE
DE FRANCE.
AOUT. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA VENGEANCE , Ode lue à laféance
publique de l'Académie royale de Nîmes ,
le 15 Juin 1774 .
Ipsa maximam partem veneni ſui bibit.
Qu
SENEC..
UELLE ardeur foudaine m'enflamme !
D'où viennent ces nouveaux tranſports !
Un Dieu s'empare de mon ame ;
Il vient ranimer mes accords .
:
A 3
6
MERCURE DE FRANCE.
Fuis pour jamais de ſa préſence
Fille d'enfer , fombre Vengeance !
Laiſſe en paix les foibles mortels .
Monſtre , rentre dans les abysmes
Où tu dois prendre pour victimes
Ceux qui te dreſſent des autels.
N'est-ce pas au fond du Tartare
Que pour toujours tu dois punir
Le mortel injuſte & barbare
Qui , dans ſon coeur ,,peut te nourrir ?
Mais quoi ! la ſuprême Juſtice
Lui fait preſſentir le ſupplice
Que ta fureur va préparer .
Déjà ta rage le confume .
Et c'eſt dans ſon ſein qu'elle allume
Le feu qui doit le dévorer.
Quel poiſon coule dans tes veines,
Dis-moi , mortel infortuné ?
Ton coeur aux plus cruelles peines
Eſt-il pour toujours condamné ?...
Il ſe tait ; le jour qu'il évite ,
Mes ſoins , mon trouble , tout l'irrite.
Un démon ſemble l'agiter.
Ses traits changent , fes yeux s'allument ;
Des feux inteſtins le conſument ;
C'eſt un volcan prêt d'éclater.
Trattre, je te fuis. Ton outrage
AOUT. 1774
1
Dans tout ton ſang va ſe laver.
Mais s'il m'échappoit ! à ma rage
Si la mort venoit l'enlever !...
Ah ! je donnerois mille vies,
Je le ſuivrois , & des Furies
J'emprunterois tous les ferpens.
O toi mon unique eſpérance ,
Sombre démon de la vengeance
Empare toi de mes ſens !
O Ciel ! quel horrible cohorte
Se preſſe ſous ſes étendards!
Le déſeſpoir qui la tranſporte,
L'égare & l'arme de poignards.
Elle court au ſein des ténebres ;
Secouant ſes torches funebres,
La haine vient guider ſes pas.
La trahiſon aux deux viſages ,
Le meurtre ſanglant , les ravages
Ouvrent l'abyſme du trépas.
Quels troubles affreux fur la terre !
Que d'horribles proſcriptions !!
Le tyran ivre de colere ,
Aſſaſſine les Nations ;
L'amant poignarde ſa mattreſſe ,
Jouet d'une amitié traîtreſſe
L'ami deſcend dans le tombeau.
Sans le vieillard qu'un Dieu ranime
Dans le ſein de quelle victime
Mérope enfonçoit le couteau !
A4
MERCURE DE FRANCE.
Par mille complots fanguinaires ,
Briſant les plus facrés liens ,
Des vengeances héréditaires
Egorgent des concitoyens.
La clémence eſt une foibleſſe
La grandeur d'ame une baſſeſſe
Le vindicatif un héros .
Vengeons nous , & que le Ciel gronde
Que l'enfer s'ouvre & que le monde
Rentre avec nous dans le chaos.
Mais , & forfait ! que la Nature
Ne peut voir ſans pâlir d'effroi
Thieſte , & Ciel ! qu elle pâture
Ton frere a ſervi devant toi !
Par quelle horrible perfidie
De l'hoſpitalité trahie
Atrée aux pieds foule les droits !
Mais voyez ſa race coupable ,
Du déſeſpoir épouvantable
Par - tout faire entendre la voix.
Rois deſtructeurs ! votre ame émue
Abjurera ſa cruauté. e
Quel ſpectacle offre à votre vue
Le deſtin de l'humanité !
Pour venger de vaines querelles
De quelles guerres criminelles
N'allumez - yous pas les flambeaux /
Voyez vos Provinces remplies
De ſang , de débris , d'incendie
De victimes & de bourreaux,
:
AOUT.
و
1774-
Malheureux ! quels projets funeſtes
Roulent dans ton coeur en courroux!
Connois l'homme que tu déteſtes ,
Avant que de porter tes coups .
De la vengeance qui t'anime ,
Fatale & premiere victime ,
Tu maudiras ton liche coeur.
Qu'eſt donc une injure paſſée ?
L'orgueil de ton ame offenſée
Fait - il un crime d'un erreur ?
Vains efforts ! la rage l'entraîne,
Tous ſes efprits bouleversés ,
L'oeil en feu , reſpirant à peine ,
Il court les cheveux hériſſés.
De fang & de carnage avide ,
Il tient dans ſa main homicide
Un impitoyable couteau...
Ah ! malheureux ! écoute , arrêtes
Entends la foudre ſur ta tête ,
Et ſous tes pieds vois le tombeau
Déjà ſa victime ſuccombe ;
Mais en frappant il a frémi.
Il veut s'enfuir , il tremble , il tombe
Sur le corps ſanglant d'un ami.
O coup fatal ! o crime ! o rage !
Par-tout cette ſanglante image
Se montre & déchire fon coeur;
Il veut fuir le jour qu'il abhorre ,
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
Et le remords qui le dévore
Tourne contre lui ſa fureur.
Eſt-ce pour vous entredétruire
Que vous vous êtes réunis?
Mortels ! quel atroce délire .
De freres vous rend ennemis ?
Voyez les Maîtres de la terre ;
Ils pouvoient lancer leur tonnerre
Sur Cinna , ſur Ligarius ;
Mais , par un exemple fublime
Du pardon le plus magnanime ,
Ils font adorer leurs vertus.
Un Prince élevé fur le Trône
Peut déployer ſon bras vengeur.
Dans la foule qui,Penvironne
La Trimouille craint ſa rigueur.
Flatteurs , orgueil , rang , tout l'excite ;
Mais l'humanité follicite ,
Et Louis cede à ſes accens.
„ Régnons , dit-il , par la clémence ;
• Peu de gens ignorent que Louis XII , furnommé le
Pere du Peuple, avoit été défait & pris à la bataille de
St Aubin , n'étant encore que Duc d'Orléans , par Louis
de la Trimouille , & qu'il dit à ce fujet , lorſqu'il fut
parvenu à la Couronne , que le Roi de France ne yengeoit
par les querelles du Duc l'Orléans. Le préſident
Hénault rapporte un mot d'Adrien qui u'eſt pas moins
beau. Parvenu à l'empire , il dit , dans les mêmes cir-
Conſtances , à un homme qui le haïſſoit : Vous voilàſauvé.
AOUT. 1774
"Non, ce n'eſt point au Roi de France
„ A venger le Duc d'Orléans.
Deſcends de la céleſte voûte
Viens , adorable Déité !
Généreuſe Clémence , écoute
Les ſanglots de l'humantité !
T'attendriſſant ſur ſes alarmes,
Tu vins en efſuyer les larmes
Par l'heureuſe main de Louis...
Le Ciel le ravit à la terre !
Fixe à jamais ton ſanctuaire
Dans l'ame de ſon petit-fils .
O Louis ! ... Quel morne filence!
Vains regrets ! ſanglots ſuperflus !
Un triſte deuil couvre la France ,
Louis le Bien-Aimé n'eſt plus !
Ma patrie eft toute éperdue ,
Déjà ma tyre , détendue ,
Ne rend que de lugubres fons ...
Que dis- je ? il vit , il regne encore ,
Le Prince que la France adore
En prend le ſceptre & les leçons.
1
Quel eſt ce tranſport prophétique !
Ah! quel ſpectacle attendriſſant !
La reconnoiſſance publique
Nomme Louis le Bienfaisant.
Louis Seize prend pour modele
Les Antonins , les Marc-Aurele ;
MERCURE DE FRANCE.
:
Trajan , Titus , le Grand Henri,
Des moeurs défenſeur intrépide ,
Il prend la clémence pour guide ,
Et fon peuple pour favori.
Puiſſions -nous tous goûter les charmeş
Pont jouit l'homme vertueux !
Il ne combat qu'avec les armes
D'un coeur ſenſible & généreux ;
Lorſque d'un ennemi terrible
Adouciſſant l'ame inſenſible ,
Par ſa clémence il l'a vaincu ,
Les pleurs inondent ſon viſage ;
Il le conſole , il l'encourage
Et le rappelle à la vertu.
Par M. Beaux de Maguielles , avocat
au parlement de Toulouse & au confeil
ſupér. de Niſmes, aſſocié del'Acad.
AOUT.
1774 13
LE PRINTEMPS TEL QU'IL EST ,
Tableau original , par M. Auguste .
UN jeune Dieu des plus charmans
Vient en habie verd , tous les ans ,
Egayer trois mois le Parnaſſe ,
Et recueillir les complimens
De ceux que ſes attraits puiſſans
Ont alors fixé ſur ſa trace.
Ce jeune Dieu , c'eſt le Printemps,
Je lui deſtinois mon encens ,
Mais il faudra bien qu'il s'en paſſe.
Et la toux & les maux de dents
Dont jamais il ne me fait grace ,
M'ont changé depuis quelque temps ,
Et quand je vois ſes agrémens ,
Je les vois ſous une autre face
Que ſes fortunés partiſans.
Agréable & joli Printemps ,
D'abord , vous conviendrez peut-être
Que ſouvent vous prenez en traftre
Et les vieillards & les enfans ,
Sans oublier les jeunes gens.
Il eſt vrai que vous donnez l'étré
A mille infectes bourdonnans ,
Ceux- ci rampans , ceux-là volans ;
Mais ſi l'homme alloit reconnaftre
14
MERCURE DE FRANCE .
Que l'air ſe peuple à ſes dépens ,
Il diroit : monfieur le Printemps ,
Faites-en déſormais moins naftre ,
Et laiſſez vivre plus de gens.
De la plaintive Philomele ,
Comment goûter les doux accens ,
Quand la pituite me harcele
Et ſemble déchirer mes flancs ?
Heureux époux , heureux amans ,
Foulez cès trônes de verdure ,
Et preſſez ces gazons naiſſans.
Cette magnifique tenture
Sort pour embellir la Nature
De la navette du Printemps .
Courez , enivrez y vos ſens
D'une volupté vive & pure.
Au fond de mon alcove obſcure,
Envieux de ces doux momens ,
Je me roule entre des draps blancs ;
Ét là Dieu fait comme je jure ,
Le tout , pour tromper les tourmens
Qu'il faut malgré moi que j'endure.
Contre les rigueurs du Printemps
On n'eſt pas toujours en colere;
On eſt véridique & fincere.
Amis lecteurs , mes confidens ,
C'eſt grace à lui que ſur la terre ,
Arachné rebondie & fiere ,
Cede aux deſirs doux & preſſan's
De mériter le nom de mere.
AOUT.
1774. 15
>
C'eſt par lui qu'au fond des étangs,
Sur un lit de bourbe groffiere ,
Crapauds chatains , petits & grands,
Offrent un coeur pur & fincere
Al'objet de leurs voeux ardens.
C'eſt grace à lui qu'on entend braire
Baudets légers , baudets galants ,
En l'honneur des minois touchans
Auxquels ils s'efforcent de plaire.
Mulets badins , taureaux fringans ,
Juſqu'aux verrats, dans le Printemps,
Tout veut y mettre du myſtere.
Bêtes & gens vont à Cythere ,
Comme Paris vole à Long-champs
Lorſque l'Egliſe notre mere
Ferme nos ſpectacles rians,
Et contraint Lulli de ſe taire ,
Pour ne pas troubler les accens
D'un Saint Prophete atrabilaire.
Sont-ce donc là les agrémens
Que vous accordez au Printemps,
Répondra la Critique altiere
En faiſant fiffier les ferpens ?
Marchez fur la route vulgaire ,
Et peignez-nous une bergere
Qui débite des complimens
D'une éloquence menfongere ,
Au plus conſtant des inconftans.
Ces crapauds font trop dégoûtans
16 MERCURE DE FRANCE.
Tant pis ; je n'y faurois que faire ,
Eh ! chaque Peintre a ſa maniere
Si par caſcade , un jour le temps.
Entre les mains de nos coquettes ,
Peut porter ces vers nonchalans ,
Sautez , crapauds , fur leurs toilettes :
Vengez-nous de ces femmelettes
En glaçant d'effroi tous leurs ſens .
Puiſſent alors , puiſſent ces dames ,
Au fond des flacons bienfaiſans ,
Où l'on court repêcher leurs ames ;
Puiſer de meilleurs sentimens !
Celui que la raiſon éclaire ,
Sait accoutumer ſa viſiere
Aux objets les plus révoltans :
Pour lui , dans la Nature entiere ,
Rien n'eſt abject , que les méchants.
L'AMANT POLITIQUE ,
Conte moral.
Né d'un pere diftingué dans la haute
finance , j'ai eu de bonne heure la perſpective
d'une fortune très - honnête. Je
me ſuis vu fils unique à l'âge de vingtans :
mon aîné venoit de mourir le parti
des
AOUT. 1774. 17
des armes qu'il avoit embraſſe ne porta
fa carriere qu'à vingt- cinq; ſa perte ne
contribua pas peu à la mort de celle qui
nous donna le jour.
M. de Ferriere ( c'étoit le nom de
mon pere ) ne me demanda aucun compte
de ma vocation , dans la crainte que
je n'euſſe conçu la même. Il ſe raſſuraen
voyant que j'aimois la vie ſédentaire ;
mes études faites , il me procura des livres
auſſi amuſans qu'inſtructifs ; je m'y
livrai . Il me vint un peu de goût pour la
peinture; un nouveau maître en ce genre
me fut donné . J'employois tout mon
temps à ces occupations , fans autres defirs
, conduite affez rare pour mon âge ,
où ils font ordinairement impétueux. M.
de Ferriere s'en étonna.
,, Cher Chevalier , me dit-il un jour ,
, je te laiſſe , comme tu le vois , maître
,, de tes actions ; mais , mon ami , une
,, folitude trop conftante n'eſt pas de ſai-
,, ſon pour toi : j'aimois la lecture & l'étude
dans ma jeuneſſe , & cela ne
m'empêchoit pas de prendre quelque
,, diffipation. Celle , par exemple , que
donne lachaſſe , & priſe modérément ,
me plaiſoit ; c'eſt un exercice ... " Volontiers
, mon pere, dis-je en l'interrom-
ود
و د
"
"
B
18
MERCURE DE FRANCE.
pant; je ſens que jel'aimerai. En effet un
defir fubit pour ce nouveau plaiſir s'emparade
moi. J'admire ici la deſtinée qui ,
par des voies auſſi ſingulieres qu'inattendues
, nous mene à ſon but.
Dès le lendemain , de grand matin , je
fus fur pied. Mon équipage prêt , ſuivi de
deux domeſtiques , je pars pour le canton
qu'ils connoiſſoient afſez éloigné , &
dans lequel mon pere avoit des droits.
J'entre enchaſſe ; fans talens encore pour
cet amuſement , je ſuivis mes guides &
me comportai ſuivant leurs principes ;
rien ne me paroiſſoit plus agréable ; j'y
paſſai une grande partiede la journée. Je
fis diner mes gens , & mangeai peu
impatient d'y retourner ſeul , je les laiffai:
ils m'indiquerent le côté que je devois
prendre , ſans me perdre abſolument
de vue.
Après avoit marché long- temps , la
chaleur m'obligea d'entrer dans un petit
bois; je n'eus pas fait deuxcents pas que
je me trouvai dans une longue avenue de
futaie , au bout de laquelle s'élevoit un
ſuperbe château ſitué à quelques lieues
de Paris , dans undes plus beaux lieux que
baigne la Seine. Je parcourus des yeux ,
avec un ſecret plaifir , ſa vaſte enceinte
AOUT.
نو
1774-
C'étoit dans un de ces momens d'une belle
foirée , où le ſoleil aux trois quarts de ſa
courſe , nous fait , au milieu d'un ombrage
frais , dédommagement de ſes rigueurs
, appercevoir plus diſtinctement
les objets qu'il éclaire encore.
En avançant ſous ce délicieuxcouvert ,
à l'air que j'y reſpirois, ſe mêloitune variété
d'agréables odeurs émanées des
fleurs, & des fruits des jardins de ce beau
ſéjour, je fus ſurpris de voir à vingtpas de
moi , des Dames avec chacune leur cavalier
, qui venoient s'y promener ; mon
premier mouvement fut de les éviter,
mais je ſentis qu'il feroit indécent de retourner
ſur mes pas. Je les avois à peihe
faluées , que le plus âgé , que je crus
connoître de vue , me dit: ah ! c'eſt vous
Chevalier de Ferriere ! vous voilà donc
chaſſeur ? Il me préſenta aux Dames , &
leur dit du bien de moi. Elles me propoferent
de me refraîchir : je leur répondis
qu'ayant ma ſuite peu éloignée , je n'avois
beſoin de rien. J'achevai avec la compagnie
la longue diſtance de cette avenue
qui alloit me mettre dans mon chemin.
Je pris part à la conversation ; mes regards
timides d'abord avoient erré ſur toutes
les phyſionomies indiſtinctement ; mais
Ba
20 MERCURE DE FRANCE.
bientôt ils furent forcés de ſe fixer ſur cel
le d'une jeune & jolie perſonne que j'entendis
nommer Emilie : un port diſtingué
, une noble aiſance , en marchant ,
attiroient tous les yeux fur elle ; le fon
de ſa voix pénétroit le coeur ; elle avoit
une gaieté & une vivacité qui complétoient
fes charmes. Elle proféra peu de
mots , tout le temps que je pus l'entendre
, & je les trouvai pleins de ſens &
de raiſon.
Arrivé au terme de leur promenade ,
j'y trouvai mes gens , &je pris congé
avec regret : la Maîtreſſe du château ,
du moins elle me parut telle , me dit que
je lui ferois plaiſir de venir la voir ;qu'elie
connoiſſoit de réputation mon pere ,
probité & la ſageſſe de ma conduite , &
qu'elle nous invitoit pour le lendemain
matin. Je le lui promis , & n'avois garde
d'y manquer.
fa
Je montai à cheval : je devois arriver
tard ; l'idée que j'emportois de la belle
Emilie calma l'impatience que j'avois de
revoir M. de Ferriere. Je n'étois pas à la
moitié du chemin que la nuit avançoit ,
& que paſſant près d'un taillis qui le bordoit
, j'entendis , tout près delà , tirer
deux coups de piſtolets. Mes deux domesAOUT.
1774. 21
-
ا
20
tiques étoient armés , ainſi que moi.
J'arrêtai ;j'entendis une voix qui appeloit
quelqu'un , & dans le même inſtant un
homme à cheval courant vite vers moi :
Arrête , lui dis- je d'un ton ferme , préſentant
mon fufil ; que veux - tu ? ,, Votre
ſecours , Monfieur , répondit-il : je
fuis aſſailli par des voleurs; j'ai tirémes
deux coups : ces coquins font en nombre
; le cri que j'ai fait , joint au bruit
de vos chevaux qu'ils ont entendus ,
les a obligés de s'éloigner.
ود
"
ود
وا
ود
ود
Je trouvai tant de vraiſemblance dans
les proposdecethomme, quejel'approchai.
Lejour en fuyant laiſſoit encore quelques
traces de lumiere ; il me parut jeune
& équipé de façon àme perfuader qu'il
n'étoit pas ce que j'avois craint. Jeluidemandai
où il alloit; il me dit qu'il s'arrêtoit
à un château qui n'étoit pas éloigné
d'où nous étions : jejugeai que c'étoit
celui que je venois de quitter. Il ajouta
qu'il alloit y prendre un de ſes amis pour
ſe rendre à une maiſon de campagne que
celui - ci avoit à quelques milles delà ;
que ſon domeſtique le ſuivoit; qu'en vain
il l'avoit appelé , & qu'apparemment
n'étant pas bien monté, il n'avoit pu le
joindre. J'allois lui offrir un des miens ,
B3
32
MERCURE DE FRANCE .
quand le ſien parut. Je lui fis donner de
quoi charger ſes armes: il me fit beaucoup
de remerciemens , & nous nous féparâmes.
La circonſtance & l'empreſſe .
ment que j'avois de merendre , ne me permirent
pas d'autres queſtions , ce dont
pourtant j'aurois été curieux , en voyant ce
jeune homme aller jouir du bonheur d'être
auprès d'Emilie que je venois de quitter.
En arrivant , M. de Ferriere que j'embraſſai
, fut bien aiſe de me voir une
fatisfaction & une vivacité que je n'avois
pas ordinairement : je n'empêchai
point qu'il l'attribuât au plaiſir de la chasſe.
Je lui appris en ſoupant , non ma
derniere avanture qui lui auroit fait beaucoup
de peine , mais la rencontre heureuſe
de ces Dames , & les honnêtetés que
j'en avois reçues ; je lui dépeignis les
lieux , & à - peu- près les perſonnes .
و د
Celui qui t'a reconnu , me dit mon
pere , eſt Darbi , un de mes amis que tu
, as pu voir ici; celle à qui appartient le
„ château eſt Mde de Varenne qui s'y
د و
tient dans la belle ſaiſon avec ſa fille
» qu'on nommoit Emilie avant que ſon
aînée , qui vient de ſe marier , lui eût
remis le nom de famille ; c'eſt , dit- on ,
2, une aimable fille qui a tout l'eſprit pos-
२०
AOUT. 1774. 28
ود
"
;
,, fible; fa mere eſt une riche veuve dont
elle aura beaucoup de bien: auſſi eſtelle
fort courtiſée par les jeunes Beldor
& Richardie, dont les peres tien-
,, nent à-peu-près le même état quemoi.
Il me quitta en me diſant que j'avois
beſoin de repos. C'eſt bien dit du repos ,
penſai-je enmoi même , avec un ferrement
de coeur , ce que je viens d'apprendre , ne
m'en promet gueres. Il n'étoit pas en
en effet compatible avec l'idée plus charmante
d'Emilie , que celle que j'avois
avant cet éloge de ſon mérite , & traverſée
encore par celle que me donnoit
l'eſpoir prétendu des Beldor & Richardie.
Que j'étois loin déjà de cette inquiétude
avec laquelle ſe régloient tous
mes mouvemens ! Mon fort le vouloit
ainſi ; il fallut le remplir : je me couchai
, & dormis peu.
L'eſpoir me vint avec le jour. Je me
fais préparer tout ce dont j'ai beſoin pour
m'habiller le plus proprement que j'euſſe
encore été. Prêt de bonne heure , j'entre
chez mon pere qui , liſant ſes lettres , me
dit que des affaires ſurvenues l'empêchoient
abſolument de venir avec moi ;
vainement j'inſiſtai. Des deux caroffes
qu'il avoit , il me fait donner le plus
beau: je pars. B4
24
MERCURE DE FRANCE.
4
Plus j'approchois de Varenne , plus
mon ame étoit faiſie de ces frémiſſemens
qu'on éprouve lorſqu'au moment d'un
événement il y va pour nous du plus
grand intérêt. J'avois peu pratiqué l'amour
, mais la théorie que j'en avois
acquiſe m'annonça que j'allois faire une
ample connoiſſance avec lui. Arrivé , je
fus faluer Madame & Mademoiſelle de
Varenne ; je leur repréſentai l'impoſſibilité
où avoit été mon pere , de m'accompagner.
Je fus frappé de l'éclat d'Emilie
: un ajuſtement de fantaiſie , quelques
fleurs ſur ſa tête ſans trop de ſymmétrie
ornoient modeſtement ſa beauté,
fans en rien dérober ; effet bien différent
de celui qui réſulte de l'attirail immenfe
d'une toilette recherchée , objet de mille
foins enfans de l'art.
Il y eut beaucoup de monde au dîné ,
j'étois ſeul d'étranger , & en cette qualité
je fus placé près de Mademoiselle de
Varenne. Il étoit probable que les deux
amoureux devoient y être: je ne favois
par qui m'en inſtruire. M. Darbi n'étoit
pas à ma portée ; je ne fus pas
long - temps à en être aſſuré par euxmêmes.
Leurs regards étonnés , autant
que répétés ſur ma perſonne , me le confirmerent
: ceux qu'ils portoient fur
AOUT. 1774. 25
:
ود
"
"
,
Emilie ſembloient lui reprocher mon bonheur.
J'examinai à mon tour l'un d'eux :
ſa voix ne m'étoit point abſolument étrangere
non plus que ſa figure ; il me ſembloit
l'avoir vu ailleurs: j'en étois à cette
réflexion , ſur la fin du repas , lorsqu'Emilie
lui dit: ,, Monfieur de Richardie
racontez - nous donc la fâcheuſe
rencontre que vous avez faite dans le
bois de Brierre ; vous ne nous en avez
dit que peu de mors , & à la hate , hier
au foir. Il y fatisfit , & ce que je venois
d'entendre me fit redoubler mon attention.
Quand il fut à l'endroit de l'inconnu
qui lui avoit , diſoit - il , ſauvé la
vie , & renouvelé généreuſement le feu
de ſes armes , je vis clairement que c'étoit
mon homme aux deux coups de piſtolet ,
&, en finiſſant , il nous dit qu'il n'avoit
jamais rien tant deſiré que de connoître
celui à qui il avoit cette obligation.
ود
ود
Vous ne m'en devez point , Monſieur
, lui dis - je au grand étonnement de
toute la table; mon Equipage paſſant parlà
, c'eſt le haſard qui m'a fait vous tirer
du danger : voici l'homme , continuai - je
en lui montrant mon valet - de - chambre
derriere moi , qui vous a rechargé vos
B 5
26 MERCURE DE FRANCE.
piſtolets ; il n'y avoit pas une heure
qu'ici j'avois quitté ces Dames. Il ſe leva
, & vint précipitamment m'aſſurer de
ſa reconnoiſſance en m'embraſſant. Toute
la compagnie trouva ma fermeté louable
, quoique téméraire , ayant armé de
nuit un homme que je ne connoiſſois
point , & qui fortoit d'un bois.
Dès qu'on ſe fut levé , mes deux Chevaliers
vinrent ſe dédommager près de
l'objet qu'ils m'envioient. J'examinai lequel
des deux étoit aſſez fortuné pour
plaire : je n'y vis pas la moindre distinction
de la part de celle qui les enflammoit.
Je fus joindre dans le jardin M. Darby;
je pris de lui mes inſtructions , en
le queſtionnant indifféremment. Il m'apprit
qu'outre les deux prétendans dont
il vient d'être queſtion , beaucoup d'autres
à Paris avoient fait demander Mademoiſelle
de Varenne , mais qu'elle avoit
une répugnance peu commune pour le
mariage , fans pourtant être fâchée que
la plupart de ces Meſſieurs vinſſent chez
elle; que ſa mere , quelqu'envie qu'elle
eût de la voir établie , n'oſoit , par tendreſſe
pour elle , la contraindre ; qu'enAOUT.
1774- 27
fin il ne paroiſſoit pas qu'elle eût encore
pris de goût pour perſonne.
Je n'en voulus pas ſavoir davantage :
de ce moment - là , je me formai ſecrettement
un plan de conduite dans cette
maiſon où je prévoyois qu'il me feroit
aiſé d'aller habituellement , ſur - tout à
la ville , où l'on devoit revenir à la fin de
la ſaiſon qui avançoit. Je me contentai
en partant de faire beaucoup de politeſſe
à la mere & à la fille.
A leur arrivée , je fus les voir avec
mon pere que pour le coup je me vis
dans le cas de préſenter; il fut très bien
reçu : Madame de Varenne lui fit mille
queſtions fur mon compte; pendant ce
temps - là , je fus me mettre auprès de
ſa fille , malgré qu'elle fût environnée
deplus d'un ſoupirant. Je m'enhardis par
la ſuite , & me familiarifai à l'inſtardes
autres , & avec autant d'aſſiduité ,
mais je tins une conduite toute différente.
Beldor & Richardie que la conformité
de leur peu de ſuccès avoit rendus
amis , ne me prenoient que pour leur
confident : je partageai leur amitié , &
je puis dire que je la ſerrai étroitement
avec Richardie qui avoit une façon de
28 MERCURE DE FRANCE.
penſer diſtinguée. Paſſionnés tous les
deux , & les deux ſeuls qui ne s'étoient
point encore rebutés , ils obſédoient
Emilie de complimens & de déclarations
qui me paroiſſoient lui devenir
fades & ennuyeux , à force d'être répétés.
Plus diſcret , & non moins amoureux
qu'eux , je m'amuſois à parler indifféremment
avec d'autres Dames & De .
moiſelles qui s'y trouvoient ; lors même
que le haſard me mettoit auprès d'Emi-
Die , je ne la traitois pas autrement , ſans
manquer toutefois à la moindre des at
tentions pour ce qui la regardoit. Jecherchai
à la connoître à fond : je ne fus pas
long-temps à trouver dans ſon caractere
tous les tréſors déſirables. J'avois craint
d'abord d'y rencontrer quelque léger indice
de coquetterie , mais non; je fus
pleinement raſſuré ſur cet article. Quant
à mon amour , je m'étois fait une loi de
le taire juſqu'à ce que je puſſe un jour
entrevoir dans ſon coeur de l'intérêt pout
moi.
J'avois pour maxime dans mon eſprit ,
qu'une femme à principes , légere , indifférente
, où inſenſible , cede d'autant
moins à une pourſuite inſtante , que cette
façon d'aimer jette dans ſon coeur plus
AOUT. 1774. 29
1
de ſatiété que de deſir : celui - ci eſt le
vrai reſſort de l'amour; & pour qu'elle
ſe rende , il faut que ce mobile agiſſe ſur
elle comme ſur nous , fans quoi elle
s'en tient à ſa conquête , & ne met rien
du ſien ; ce deſir dont je parle aura d'ailleurs
fon objet autant délicat qu'on le
voudra.
Allant donc régulièrement chez Emilie
, je m'obſervois de façon qu'elle pût
voir que ce n'étoit pas précisément pour
elle ſeule : j'y jouois quelquefois ; affez
ſouvent je lui faifois part de mes réflexions
ſur tout ce qui ſe paſſoit , & étoit
à ſa connoiſſance ; j'y mettois le plus d'intérêt
qu'il étoit en mon pouvoir de le
faire , car enfin je voulois lui plaire , mais
dans notre converſation le mot de tendreſſe
n'entroit jamais : je vantois fon
eſprit & ſa ſageſſe; par- la je ne me
rendois point ſuſpect; elle avoit toutes
les voix pour elle à cet égard. Je me
fouviendrai long - tems de ce qu'elle me
dit à propos de cet éloge mérité ; elle
s'exprima ainfi :
"
ود Je penſe qu'on peut être en con.
ſcience flatté de cette diſtinction que
nous donne une belle réputation ; mais
doit- on ſe perfuader l'avoir au degré
,, qu'on nous la donne? Non fans doute ;
و د
ود
30 MERCURE DE FRANCE.
,, ce n'eſt très ſouvent que la poſition
,, ou la circonſtance dans laquelle nous
,, nous trouvons , qui nous la fait uſur-
,, per. Je crois fort difficile d'apprécier
ود
ود
"
le mérite de quelqu'un. Ce n'eſt pas
ſur des démonſtrations extérieures ,
ſuſceptibles d'un faux éclat , ou fur le
;, récit toujours amplifié de quelques faits
,, attribués à la personne, qu'on doit éta-
, blir un jugement; c'eſt ſur la connois-
ود ſance intime&ſuivie qu'on aurad'elle-
„ même. Par exemple , on a la bonté
; de me donner à moi , l'eſprit & la
beauté: mais m'a-t-on bien examinée ,
,, a-t-on affez réfléchi ſur ce que j'ai pu
dire , ou faire ? N'est-ce point plutôt
,, mon état actuel de liberté , quelque
vivacité , & fur-tout ma jeuneſſe por-
,, tant avec elle l'illuſion , qui ont fait
, prononcer ſi avantageuſement ſur mon
,, compte ?
"
,, Je n'attendois pas moins de la modeſtie
de Mademoiſelle de Varenne : la
force & la candeur de fon raiſonnement
me remplirent d'admiration . Je n'eus
que le temps de lui répondre que l'amourpropre
étoit à craindre à un trop haut
degré , mais qu'il falloit en avoir aſſez
pour ſe rendre juſtice , & ne pas méconnoître
le prix de ſes vertus; il ſurvint du
AOUT. 31 1774
>
monde qui , à mon grand regret , mit fin
à notre entretien.
Quelque fût à mes yeux le nouvel
éclat des qualités d'Emilie, je tins ferme
, & ne fuccombai point. Je me gardai
fur-tout des avances que les autres
avoient faites ou fait faire à ſa mere qui ,
je crois, étoit un peu étonnée de mon
filence.
Je parcourois un jour , tandis que les
parties fe faifoient, & que la mere &
la fille aſſiſes ſur un canapé jafoient enſemble
, une brochure nouvelle tombée
par hafard ſous ma main. J'entendis dis
tinctement ces paroles , quoique prononcées
à voix baſſe: ,, Ma chere Emilie ,
59
il faut convenir que le Chevalier de
" Ferriere eſt bien ſage & bien poſe
,, pour ſon age; il me paroît un aimable
Cavalier." J'attendois en tremblant la
réponſe de ſa fille: elle n'en fit point.
Je levai.comme par hafard les yeux vers
elle; je trouvai les ſiens ſur moi ſans
qu'elle ſongeât même à les détourner .
Que lifez- vous là , Chevalier , me dit
Madame de Varenne ? Un pauvre diable
, répondis - je , qui fait des lamenta
tions fur ce qu'il ne peut être aimé de
ce qu'il adore. Il eſt bien fou , ajoutai-je
"
ॐ
:
32
MERCURE DE FRANCE
l'amour eſt une vilaine choſe à ce prixlà;
je me propoſe bien de l'abjurer pour
la vie. Je trouve extravagant qu'un homme
de ſens entre dans une carriere auſſi
épineuſe , ſans avoir preſſenti quelque
retour de la part de celle qu'il veut aimer.
Vous avez bien raiſon, me dit
Emilie, j'ai pensé comme vous , en lifant
, ce matin , le même endroit de ce
livre. Elle ſe leva auſſi - tôt , & fut ſe
mettre à une partie : je m'apperçus que
ſes yeux fixés ſur la table , la mon.
traient rêveuſe , plus qu'attentive au
jeu. Dans ce moment , entrerent Beldor
& Richardie ; elles ne les vit point ,
& ne s'apperçut pas qu'ils la ſaluoient.
Je pris ce moment pour fortir en réfléchiſſant
à cette circonſtance. On ſe flatte
aiſément quand on aime: je me fis une
idée favorable de ce qui n'étoit peutêtre
qu'une pure fantaisie de celle que
je deſirois voir ſenſible.
L'hiver ſe paſſa ainſi: on parla bientôt
d'aller à la Campagne. Vous viendrez
avec nous & le papa , me dit Madame
de Varenne : j'y aurai trop de plaifir ,
Madame , dis - je , pour y manquer. Je
regardai ſa fille qui tout-à-coup rougit ;
je ne ſus que penſer de cette ſenſibilité
:
AOUT.
33 1774
lité: si c'étoit modeſtie, je la trouvois
déplacée.
Nous partons tous pour cettedélicieuſe
maifon : chacun s'en faiſoit une joie t
quant à moi , je n'étois pas aſſez content
de mon fort pour y participer. Il
me fallut la ſimuler ; j'étois , par un effet
contraire , dans le même cas de Mademoiſelle
de Varenne ; elle s'efforçoit
de reprendre ſa gaieté qui venoit d'être
contrariée , ſa mere lui ayant touché quelque
choſe de ſon indifférence à l'égard
des différens partis qui ſe préſentoient
pour elle : j'en étois informé ;je ſus qu'elle
avoit beaucoup pleuré en conjurant 、
cette mere de ne lui jamais parler d'engagement.
Le dîné diſſipa ces fâcheux pronoſties ,
on s'y amuſa; le chagrin particulier cede
ordinairement , dans ces momens - là , à
la joie générale. Dès qu'il fut fini , je
fortis fans rien dire : je m'enfonçai dans
la plus fombre allée du parc ; j'y délibérai
ſur le parti que j'avois à prendre ,
d'abandonner Emilie , ou de m'armer de
conftance ; quelle alternative , me disje!
La conſtance eſt un triſte moyen de
s'aſſurer un coeur; c'eſt perdre trop de
temps dans un état d'incertitude qui très
C
34 MERCURE DE FRANCE .
ſouvent n'apporte pour tout fruit qu'un
long déſeſpoir. J'en étois là , lorſque je
vis venir de loin , au travers du boſquet ,
toute la compagnie pour s'y repoſer. Sûr
de n'avoir point été apperçu , je me coulai
bien vîte , en me baiſſant , derriere
cette allée. La charmille étoit épaiſſe en
cet endroit : je pouvois ſans être vu
m'y ménager un jour pour bien regarder
Emilie qui s'etoit aſſiſe près de fa mere
ſur le même ſiege de gazon que je ve
nois de quitter : mon pere étoit auſſi du
nombre. Je reſtai là ; j'obſervai tous les
mouvemens de celle que je fuyois pour
mieux la poſſéder. Je la fixai dans un
jour favorable , & au moment qu'elle rêvoit
, je pris mes tablettes , & j'eus tout
le temps d'eſquiſſer ſes traits. Cela fait ,
je portai mes pas légérement vers le
bout de l'allée , & je parus. Mon abfence
n'avoit pas été affez longue pour
qu'on pût m'en faire reproche. On m'apprit
que la partie étoit faite , d'aller
voir la foeur de Mademoiselle de Varenne
qui avoit ſa maiſon à quatre lieues
par de - là de la riviere , & que nous y
reſterions quelque temps. Nous fûmes
fommés mon pere & moi de venir pren -
dre ces Dames dans trois jours. Il étoit
AOUT. 1774. 35
>
i
l'heure de partir ; nous nous rendîmes
à Paris. Je ne lui dis rien de ce qui ſe
palloit dans mon coeur: ma bleſſure n'étantpointconnue
de ſon vainqueur , tout
mortel devoit l'ignorer, par ſuite de mon
principe.
J'achevai le portrait qui étoit très res.
ſemblant. Je me dédommageai avec lui
du filence qu'il me falloit garder près de
l'original. Je lui dis tout , je le baifai mille
fois , mille fois je lui dévoilai les tendres
ſecrets de mon ame. Le ſuccès de
mon pinceau ne m'étonna pas; je le devois
à l'amour. Emilie gravée dans mon
coeur, aucun de ſes traits n'avoit dû é
chapper à ma main. Cette image que
je me rendois vivante adoucit pendant
les trois jours la privation d'une réalité
fans laquelle je voyois bien que je ne
pourrois pas vivre.
Le jour marqué , nous arrivâmes au
fendez- vous. Tout étoit prêt: on fit pasfer
les équipages de l'autre côté de la
riviere qui n'étoit qu'à cent pas de Varenne
; on déjeûna avec une joie ſans
égale. Nous fumes joindre le bac qui
devoit nous paſſer ; nous y entrâmes
tous. Je ne cite point cette époque ſans
en frémir encore ; à plus de moitié de la
Cz
1
36 MERCURE DE FRANCE .
traverſée , un bateau chargé qu'on apperçut
trop tard , ne pouvant modérer fa
courſe forcée par le courant de l'eau ,
heurta , la corde étant à peine baiſſée , le
derriere du bac : Emilie aſſiſe ſur le bord
oppoſé, regardant ainſi que nous le port
que nous approchions , fut par ce rude
choc renverſée dans la riviere. L'y voir
& m'y jeter , ne fut qu'un même effroi
pour tout le monde; je la ſaiſis par un
bras : Richardie qui avoit fait comme
moi , s'empare de l'autre; le courant nous
avoit d'abord entraînés , en nous faiſant
rétrograder , mais nous ſavions nager , &
le courage né de l'amour , donne bien
de la force; nous gagnâmes la rive où
tout notre monde étoit defcendu , &
nous y tînmes dans nos bras Mademoifelle
de Varenne fans connoiſſance. Quel
ſpectacle pour un véritable amant ! Il eſt
aifé de ſe le figurer , de même que la poſition
d'un pere & d'une mere en voyant
chacun fon unique enfant entraîné à la
mort. Madame de Varenne vint promp .
tement s'emparer de ſa chere fille : on
fait avancer une voiture; nous l'y portons:
Beldor que mon pere avoit empêché
de ſe jeter à l'eau , prévoyant
qu'il pouvoit nuire à notre opération ,
dit au cocher d'aller très doucement à fa
AOUT. 1774 37
e
1
1
maiſon , qui heureuſement n'étoit qu'à
une demi-lieue ; ſa mere & ſa ſoeur y
étoient : on coucha Mademoiselle de
Varenne qui un moment après reprit ſes
ſens que la frayeur ſeule avoit faiſis ;
ma célérité à la fecourir l'ayant empêché
d'être ſuffoquée par l'eau. Il lui ſurvint
un étouffement qui nous alarma. Beldor
prit la poſte pour avoir un habile Médecin
de Paris ; mais bientôt l'accident
ceſſa. Après m'être ſéché , & aſſuré que la
malade alloit de mieux en mieux , nous
nous rendîmes à Paris mon pere& moi.
Il me dit , chemin faiſant : voilà
une aventure qui va fans doute décider
Emilie pour vous autres , car j'imagine,
mon ami, que cette aimable
fille à dû te plaire; tu vaux bien les
,, autres , & je pense que ton coeur auffi
ſenſible.... Non , mon pere , lui dis-je
en l'interrompant , elle n'aime que fa liberté
; tout engagement l'effraie. Je parlai
promptement d'autres choſes , pour éluder
les queſtions de M. de Ferriere que
j'aimois tendrement , & à qui j'avois peine
à cacher mes vrais fentimens.
ود
وو
ود
ود
ود
ود
Le lendemain nous apprîmes par notre
courier que la frayeur de Mademoifelle
de Varenne n'avoit point eu de ſuite facheuſe
, & qu'au lieu d'aller à la Cam
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
pagne de ſa ſoeur , on ſe rendoit à Pa
ris. Je me trouvai à leur arrivée. Emilie
étoit un peu changée : ſes beaux yeux
s'attacherent fur moi avec une certaine
liberté ; je crus y voir déjà le langage de
la reconnoiſſance. Que ce moment fut
précieux à mon coeur ! Qu'il me paya bien
de mes derniers foins ! Elle demanda à
garder la chambre pour ſe remettre un
peu.
Un matin que j'étois dans la mienne ,
tout entier à celle qui venoit de commencer
à faire mon bonheur , tenant à
la main fon portrait avec lequel je m'entretenois
, Beldor , qui ne s'étoit point
fait annoncer , entra ſans faire de bruit ,
voulant me ſurprendre , en badinant ; je
l'apperçus pourtant aſſez tôt pour ferrer
ce portrait , & dérober , du moins à ſes
yeux, la connoiſſance de l'objet qu'il
renfermoit. Vous voilà tendrement
و د
و د
دو
وو
occupé , dit - il : que j'envie votre fort !
Poſſéder le portrait de ce qu'on aime ,
c'eſt tenir le garant de ſon bonheur.
A propos de bonheur , continua- t - il ,
,, je vous donne avis , mon cher Ferriere ,
„ que demain Richardie & moi , nous
,, nous expliquons définitivement avec
Mademoiſelle de Varenne : voilà une
circonſtance favorable ; il faut en pro-
"
و د
AOUT. 1774. 39
ود
ود
و د
fiter , ſavoir ſes dernieres volontés ,
& prendre fon parti ſi nous la trouvons
encore fur lanégative. Nous nous
ſommes promis une réſignation mutuelle
après le choix qu'elle aura fait
de nous deux. Il ne me laiſſa pas le
temps de répondre , & diſparut aufſi
promptement qu'il étoit venu.
ود
ود
"
Quelques heures après , on m'annonça
Richardie qui débuta honnêtement par
me rendre grace du prompt ſecours que
j'avois donné à celle , diſoit - il , qui lui
étoit plus chere que la vie , car il n'imaginoit
pas non plus que je duſſe avoir
part à la reconnoiſſance d'Emilie.
Le hafard fit que nous arrivâmes tous
les deux chez Madame de Varenne: il
n'étoit point fâché de me voir le témoin
de ce qui devoit être prononcé ſur ſon
compte. Beldor , quoiqu'avec moins de
titres que nous , avoit pris les devants ;
auffi fut- il le premier qui dût ſçavoir à
quoi s'en tenir. Il avoit reçu l'ordre formel,
& de la bouche d'Emilie , de ne
plus paroître chez elle à titre d'amant.
Nous montâmes Richardie & moi.
Là , d'une voix mal aſſurée , il parla
ainfi : Voici le moment, Mademoiſelle
, qui va décider ou de mon défes-
,, poir ou de la poffeffion de ce qu'il y
"
"
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
ود
"
,, a de plus précieux au monde. Je vous
ai donné une nouvelle preuve de l'attachement
le plus vrai , avec un ſen .
timent auſſi tendre que reſpectueux .
,, Pourquoi votre coeur généreux , touché
,, maintenant par la reconnoiſſance , n'y
„ répondroit - il pas , en aſſurant mon
bonheur ? Prononcez , belle Emilie ;
attendez tout de mon obéiſſance ; vos
volontés me feront toujours facrées.
Elle lui répondit avec beaucoup de
grace& de modeſtie : Je ſuis ſenſible ,
„ Monfieur , à votre façon de penſer ſur
,, mon compte ; l'idée que j'ai de vous
,, répond à celle que vous voulez bien
,, me conferver: je n'oublierai point le
ود
60
"
"
ود
ود
ود
ود
"
ſervice généreux & important que
vous m'avez rendu; ma reconnoiſſance
ſera ſans borne. Mais je dois vous
dire avec la même vérité qu'il n'eſt pas
en mon pouvoir dejamais répondre à
votre tendreſſe,
Un coup de foudre n'eût pas plus attéré
ce malheureux amant ; il fortit. Je
m'approchai . Le viſage d'Emilie parut
éprouver un changement ſubit; je ne
pus que l'attribuer à ſa compaffion pour
celui qu'elle venoit de déſeſpérer.
Quant à moi, lui dis -je , Mademoi
ſelle, je ne ſuis venu ici que pour me
AOUT. 1774 41
féliciter avec vous d'avoir pu contribuer
à vous fauver d'un danger preſſant :
tout le prix que j'en attends , eſt de m'asfurer
davantage de votre eſtime dont je
fais le plus grand cas. Je n'ai point de
prétention ſemblable à celle de Richardie;
je ne porte pas mes voeux ſi haut :
ce n'eſt pas que je ne connoiffe auſſi
bien que lui tout l'éclat de vos charmes ;
mais , vous le ſçavez , on n'eſt pas plus
le maître d'aimer , que de reſter indifférent.
Elle me regarda , ne répondit rien ;
j'allois fortir....., Vous avez raiſon ,
Monfieur , me dit- elle; vous prenez
le bon parti , & je l'approuve beau-
ود
"
„ coup.
Elle appuya fur ces derniers mots , comme
pour bien me les faire entendre ; je
fortis , & dans le même inſtant mon
pere entra avec M. Darbi. Je revins
chez moi l'eſprit rempli de diverſes
idées ſur ce qui venoit de ſe paſſer. J'ai
mal fait , me dis- je , & j'en ſerai puni.
Un moment après , mon eſpoir renaisfoit
: je me rappelai l'air & le ton dont
on m'avoit répondu; ils me préſentoient
Emilie moins offenſée qu'elle n'étoit piquée.
Accoutumée à tout ſubjuguer
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
gratuitement , pourquoi ne m'auroit- elle
pas fait fubir le même ſort des autres , fi
ma conduite n'eût pas été différente ?
Le moment étoit déciſif ; je n'ai voulu
que l'étonner , & j'ai réuſſi. Ma réſiſtan
ce ne peut que préparer ſon coeur à reconnoître
les ſoins que je me propoſe encore
de lui rendre.
M. de Ferriere ne tarda pas à revenir
chez lui. Il monta dans mon appartement
, fit retirer tous nos gens , & d'un
air foucieux , me tint ce langage :
"
ود Dites-moi , je vous prie , Monfieur ,
१० ſs'oinl epſetrdeaqnusill''oradirmeee,q, uu'nune fiinlcslitnaaitſieoàn
formée au mépris de fon aveu , de fes
conſeils , & d'un établiſſement riche&
honnête qu'il n'eût pas été peut-être
,, éloigné de faire ?
ود
"
"
Je l'avouerai , ce reproche de la part
d'un pere que je chériſſois , me décon,
certa ; je ne ſavois trop où il en vou .
loit venir. Continuant ſur le même ton :
,, Quel eſt donc cet objet qui vous intéreſſe
tant ? Montrez - moi ce portrait
qui vous confine ici ;& que vous cro
yez dérober à tous les yeux ? Montrez
- le moi ; je vous l'ordonne.
Je me raſſurai alors ; je vis de quoi
و د
"
1
1
AOUT.
43 1774
-
il pouvoit être queſtion. Oui mon pere ,
j'aime , répondis-je , une perſonne adorable
que vous connoiſſez. Je ne vous en
ai fait un myſtere que parce que j'ai
craint l'excès de votre bonté pour moi ,
en cherchant les moyens de combler
mes voeux : vous apprendrez bientôt que
cette voie eût été dangereuſe pour moi.
Mais comment , poursuivis-je , ce ſecret
ignoré d'elle & de tout ce qui reſpire ,
vous est - il parvenu ? Ce portrait ....
Je le tiens de Mademoiselle de Varenne ,
répondit-il , qui m'en a paru fort étonnée
& qui vous trouve fort fingulier. Elle
m'approuvera bientôt , m'écriai-je en embraſſant
M. de Ferriere : tenez , en lui
remettant le portrait , voilà le ſujet de
vos alarmes ; regardez , mon cher pere ;
voyez ſi ce choix doit me mériter votre
couroux. Frappé alors d'une vive furpriſe
, voici mon ami , me dit ce tendre
pere , le plus doux moment de ma
vie: ce que jai appris , ce que je vois ,
tout fait naître dans mon ame un presſentiment
de ton bonheur prochain , &
je ne puis que louer ta conduite. Il m'apprit
l'étonnement dans lequel étoit reſtée
Emilie lorſque je l'avois quittée. A l'égard
du portrait, je vis bien que l'indifcrétion
venoit d'un rival , mais il étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
malheureux , &, en cette qualité , pardonnable.
Ayant appris que depuis deux jours ,
elle n'avoit voulu voir perſonne , j'avois
des doutes cruels , & , malgré de flatteuſes
eſpérances , la frayeur s'empara de moi.
J'étois le ſeul alors cenſé y aller avee
prétention ; je pouvois fort bien memettre
dans le cas de m'entendre à mon
tour prononcer mon arrêt. Une impulſion
ſecrette m'y entraîna. Je n'y trouvai
d'étranger que M Darbi qui y avoit
dîné. Mademoiselle de Varenne me falua
avec un ſérieux qui me glaça de
crainte ; elle ne m'avoit pas encore traité
ainfi. Pourquoi ne veux - tu donc pas
venir à l'Opéra , ma chere Emilie
lui dit ſa mere? Nous voilà quatre ;
,, engagez - la donc , Monfieur le Chevalier
, à venir avec nous ; M. Darbi la
preſſe vainement depuis une heure.
Je defire bien fort de déterminer Mademoiselle
, dis-je ; mais je ne ferai jamais
d'inſtances contre ſes volontés : je
crois lui avoir prouvé que je les reſpecte
beaucoup. Elle ſe leva en ſouriant , &
nous partîmes,
"
ود
ود
و د
”
En paſſant près d'une rue aſſez déferte ,
je vis tous près de nous Richardie qui
alloit y entrer avec un jeune Officier :
AOUT.
1774. 45
celui-ci fort animé le menaçoit : je fus
Je ſeul qui les apperçus , &jugeant qu'ils
alloient ſe battre , je fis arrêter à quelque
pas delà notre voiture. Je prétextai
une affaire d'un moment , & je demandai
la permiſſion de quitter ces Dames
que je remis aux foins de M. Darbi.
La vie de mon ami en danger m'étonna
: je le connoiſſois ſage & modéré ;
je courus les joindre ; il venoit en effet
de mettre l'épée à la main. Alors
tirant la mienne , & les prévenant , je
croifai les leurs & je retins Richardie.
Je connois parfaitement votre adverſaire,
disje à l'Officier , je le crois incapable
de vous avoir offenſé au point que
vous paroiſſez l'être ; ſi pourtant je m'étois
trompé , je vous laiſſe ſur le champ
libres tous deux ; mais avant , daignez
m'inſtruire. L'Officier me répondit :
,, Je viens d'obtenir de la Cour l'agrément
3, d'un régiment , & Monfieur a dit à
,, un de mes camarades que j'étois trop
,, jeune pour commander un corps ; ce
,, propos ne peut être qu'inſultant pour
ود
moi.
Eh! Monfieur , répliquai-je , vous traitez
cela d'inſulte ? Quoi ! c'eſt-là le motif
qui vous fait riſquer votre vie , ou cher.
46 MERCURE DE FRANCE.
cher la vaine fatisfaction de lui arracher
la fienne ? Permettez-moi de vous obſerver
que pareille choſe ſe dit tous les
jours de quelqu'un qu'on ne connoît
point & en qui la raiſon & la maturité
ont devancé l'âge , ainſi que vous nous
en montrez un exemple. Mon ami ,
j'en fuis fûr , a maintenant cette idée
là de vous . Le Colonel prématuré ſentit
la force de mon raiſonnement. Il me
prit la main en me remerciant : à ma
priere , les combattants s'embrasserent ,
&je les quittai.
J'entrois à peine dans la loge où j'avois
apperçu nos Dames, que j'entendis
d'une autre qui en étoit voiſine: le voilà,
'e voilà ! Je ne crus pas que c'étoit à moi
qu'on adreſſoit ces mots ; Mademoiselle
de Varenne me regardant à différentes
fois , me parut un peu affectée : ſa mere
me demanda li je n'étois point bleſſé ;
je répondis en riant , que je ne m'étois
pas mis dans ce cas , & qu'après le ſpectacle,
je leur rendrois un compte exact
de ce qui m'avoit fait les quitter: J'appris
ſur le champ par M. Darbi que je leur
avois caufé à tous la plus vive alarme ;
qu'Emilie avoit penſe ſe trouver mal ,
e qui l'avoit empêché d'aller me cherer
, & que j'avois bien fait d'arriver :
1
AOUT. 1774 47
1
5
5
voilà , me dit - il en me montrant une
Dame peu éloignée de nous , l'indifcret
perſonnage qui nous a effrayés , en diſant
à qui a voulu l'entendere , qu'elle venoit
de voir le Chevalier de Ferriere dans
و د
رو une rue , l'épée à la main contre deux
,, Officiers. Je me rappelai bien effectivement
qu'un carroſſe avoit paſſé dans
la même rue au moment que je ſéparois
les deux combattans : quant à la
Dame qui avoit mal rendu l'affaire , &
à laquelle il étoit naturel qu'elle ſe fût
trompée , je ne la connoiſſois que de
vue. J'expliquai le fait à nos Dames en
les remettant chez elles, Emilie fit valoir
ma prudente activité en faveur d'un
ami , en me diſant que j'étois né pour
ſa conſervation.
Il n'étoit pas poſſible que l'état de
perplexité dans lequel j'étois , en allant
habituellement chez Mademoiselle de
Varenne , ne prît pas fin de façon ou
d'autre. Je trouvois qu'il étoit dangereux
pour moi de revenir ſur mes pas , connoiſſant
où pouvoit aller le caprice d'une
femme fiere de ſon principe ; il me fal-
Joit en conféquence foutenir ce que j'avois
avancé. M. de Ferriere qui avoit
goûté ma maxime, ne jugeoit pas-à pro
48 MERCURE DE FRANCE.
pos non plus de rien précipiter. Le hafard
amena ce que je croyois éloigné .
,, J'étois à peine entré chez Madame
, de Varenne , qu'elle me dit en riant :
,, votre affaire d'hier , Chevalier , a fait du
و و
bruit ; une dame de mes amies qui eſt
,, venue me voir ce matin , m'a aſſuré
,, que c'eſt pour une maîtreſſe que vous
ود
ود
ود
vous êtes battu, Emilie prenant la parole:
pour une maſtreſſe ! ohjeſuis ſûre
,, que non: il nous a fait connoître ſa
façon de penſer ; l'amour est loin de
lui ! Eh quel temps prendroit- il pour s'y
livrer ? Il vient nous voir chaque jour,
& chaque jour fort libre des foins
,, qu'entraîne l'amour.
"
ود
ود
Vous vous trompez , Mademoiselle ,
lui dis - je ; il eſt depuis long-temps dans
mon coeur avec autant de force que de
difcrétion : celle qui l'a fait naître eſt
digne de captiver le plus rebelle ; mais
fon inſenſibilité m'a fait lui cacher fa
derniere victoire. Je lui parus ſi pénétré
de ce que je difois, qu'un trouble fecret
& qui ne put l'être à mes yeux , s'empara
de ſes ſens: j'en profitai. Voulez
vous , charmante Emilie , continuai -je ,
que je vous la faſſe connoître ? Vous
ferez la ſeule à qui j'en aurai fait confindence
;
AOUT . 1774 . 49
fidence; alors , tombant à ſes genoux ,
&lui donnant fon portrait : lavoilà , dis .
je,cellequi peut m'aſſurer une félicité durable
; oui , je l'adore & vous prends pour
mon juge. Regardez-là... Pourriez- vous
me condamner ?
ود
Emilie tremblante voulut répondre ;
ſa voix s'éteignit : ſes yeux ſe fixoient
tantôt ſur moi , tantôt ſur ſa mere : je
ſaiſis une de ſes mains... Ah ! Chevalier
, me dit -elle en me l'abandonnant
, que vous favez bien trouver le
chemin d'un coeur ! ,, Alors Madame de
Varenne vint la ferrer dans ſes bras .
Ah ! Ma chere fille , que je ſuis heureuſe
de voir qu'enfin ton choix eſt fait ! Il
eſt digne de toi ,& tel que je le defirois.
Je leur racontai tout de ſuite par quel
moyen je m'étois procuré ce portrait.
Dans ce moment-là , mon pere entrant
avec M. Darbi , ſe douta bien à notre
air fatisfait , de la ſcene attendriſſante
qui venoit de ſe paſſer. Je me précipitai
dans ſes bras, en l'aſſurant de mon bonheur
d'autant plus certain , qu'il venoit
d'être confirmé parla bouche de la divine
Emilie. Madame de Varenne & lui , au
comble de leurs voeux , ne tarderent pas à
mettre le fceau à notre union.
D
50
MERCURE DE FRANCE.
Ce qui ajouta à ma fatisfaction , s'il
étoit poffible que j'euſſe encore à defirer
quelque choſe , ce fut le mariage
de Richardie avec une perſonne bien
née , qui ſe fit à-peu-près dans le même
temps que le nôtre. Je fus bien aiſe
de voir par la fuite Madame de Ferriere
&elle ſe viſiter. Quant à Beldor , nous
le perdîmes abſolument de vue.
Par M. des Barbalieres.
A
LETTRE écrite à M. le Marquis Darennes
, Lieutenant de Roi en Languedoc ,
Ecuyer de main de Mesdames , par
M. *** , de l'Académie de Marseille .
IL
Le 6 Juillet 1774.
LL faiſoit très -beau hier au ſoir , M. le Marquis
Jorſque vous m'annonçâtes de l'eau pour le lendemain,
de la part de Madame Adélaïde. Je vous
avoue que je n'y comptois pas. Me voila obligé
de croire qu'une grande Princeſſe de France eſt ,
de nos jours , preſqu'auſſi ſavante que l'étoient
autrefois les fimples bergeres de la Chaldée.
Levé dès la pointe du jour , je n'ai pas pu voir ,
fans fourire , qu'il n'en étoit pas de la prédiction
de Madame Adélaïde comme de celles d'une certaine
éclipſe & d'une certaine comete annoncées
par nos Zoroaſtres. Une pluie , fine comme rofée ,
a
AOUT. 1774. 51
eſt d'abord venue rafraîchir le rideau de verdure
qui fert de perſiennes aux fenêtres de mon cabi.
net. Enſuite il a plu tout de bon. Cela continuoit ;
j'ai pensé à vous : je vous ai cru dormant ; il étoit
quatre heures alors : avois -je tort? Je gage que
non. Témoin oculaire de ce qui s'eſt paſſé, j'ai
donc raiſon de me flatter de vous l'apprendre.
Mais patience : vous n'êtes pas quitte de cette
nouvelle , & vous ne le ferez pas àbon marché. J'ai
fait des réflexions ſur le talent de Madame Adélaïde.
Cela m'eſt permis , je crois. J'ai mis mes
réflexions en vers. Cela ne m'est- il pas permis
encore ? Non. Pourquoi cela ? Paſſons .... Si je
me ſuis livré à un peu de gaieté ſur l'heureuſe iſſue
de ſa prophétie astrologique , ce n'a été que pour
montrer ſes plus précieux avantages ſous un jour
plus éclatant. Ce goût, cette connoiſſance qu'elle
a, de la maniere dont je les ai peints , deviennent
l'ombre de mon tableau. Rien ne reffortiroit ſans
cela. En proſe comme en vers , vous le ſavez ,
je mets toujours mon ame ſur la toile. Cette piece-
ci peut ne rien valoir , j'y ſouſcris ; mais je ne
facrifierai pas le ſentiment qui y regnes je m'en
applaudirai au contraire. C'eſt une branche de
mon amour - propre que je ne ſaurois livrer aux
critiques. Voici ma piece:
VERS fur l'accompliſſement d'une Prédiction
faite par Madame Adélaïde de
France. 1
Vous m'avouerez que la Princeſſfe
Qui prédit si bien l'avenir ,
Jadis , (avec un peu d'adreſſe )
Eût eu le titre de Déeſſe.
1
:
D2
52
MERCURE DE FRANCE .
Il falloit peu pour l'obtenir...…
Son talent & plus de fineſſe ,
De nos jours pour y parvenir ,
Lui ſerviront bien moins qu'en Grece.
Tout franchement , je le confeſſe ,
Un auſſi haut degré d'honneurs
N'eſt point pour la devinereſſe ;
Mais par des titres plus flatteurs
N'a- t-elle pas droit d'y prétendre ,
Et ne doit-elle pas s'attendre
A cet hommage de nos coeurs ?
Oui ; fon éclat n'a rien qui bleſſe
Et qu'on ne puiſſe ſoutenir.
L'aménité , la politeſſe
Le temperent fans le ternir.
Le fort du pauvre l'intéreſſe ;
Sa bonté fait le prévenir ,
Chacun a droit à ſa richeſſe.
Quand elle annonce une largeſſe
Sa bouche donne la promeſſe ,
Son coeur répond de la tenir.
Un poſte vaque : à la nobleſſe ,
Au guerrier il peut convenir;
Le mérite doit l'obtenir ;
C'eſt pour lui ſeul qu'elle s'empreſſe ,
Son crédit gagne de viteſſe ;
Faire un heureux , c'eſt ſon plaiſir t
Sa bienfaiſance agit fans ceſſe.
Des goûts la foule enchanterelle
AOUT . 1774. 53
1
Sait à-propos la garantir
Du poiſon lent de la triſteſſe.
Chez elle on voit les Arts venir.
Elle les aime & les careſſe ,
Elle eſt vouée à la tendreſſe ;
France , tu dois t'en ſouvenir ! ...
Son ame enfin fait réunir
Des qualités de mille eſpeces
Et des vertus qu'on doit bénir.
Ah! J'en conviens , ſous cet aſpect
Adélaïde a droit à nos hommages ,
L'amour , l'eſtime & le reſpect
En font les moindres témoignages.
Qui , tout François lui rend un culte peu ſuſpect :
Nous laiſſons-là Junon , Vénus , Eole , Alcide ,
:
Dieux , entre nous très peu réels ,
Quoique cités dans l'Enéide.
Quand j'y croirais , ils font cruels ;
Mais qu'elle eſt bonne Adélaïde !
Dans nos coeurs que l'équité guide
Nous lui dreſſons tous des autels ;
Sa gloire eft pure ; elle eſt ſolide :
Le véritable Olympe eſt le coeur des mortels.
i
Nous vous attendons ce foir , M. le Marquis ;
venez-vous régaler de fraiſes , & confondre avec
du Bourgogne un peu d'eau fumeuſe de l'Hypocrene.
Ceettttee mixttiioonn &le plaisir devous voir font
la conſolation d'un ſerviteur à qui vous avez permis
de ſe dire votre ami.
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre MARIE STUART &
JEANNE GRAI .
JEANNE GRAI .
On me fit Reine malgré moi , & ce
beau titre me conduiſit à l'échafaud.
MARIE STUART.
J'étois Reine par ma naiſſance , &
mon rang ne put m'exempter du même
fort.
J. GRA
Je trouve dans notre destinée une autre
différence, Je n'avois que ſeize ans
lorſqu'on me trancha la tête,
: M.STUABI
J'en avois quarante deux quand je la
perdis ; mais on peut encore à cet âge
regretter la vie & une couronne.
J. GRAL.
On prétend que j'étois belle.
1
AOUT. 1774. 55
M. STUART.
Perſonne n'ignore combien je l'avois
été.
J. GRAI.
Je poſſédois pluſieurs langues , fans
avoir négligé la mienne , & je préférois
la morale de Platon aux flatteries de mes
courtiſans.
M. STUART.
Je n'avois que dix ans lorſque je haranguai
laCour de France'en latin. Jeparvins
à poſſéder juſqu'à fix fortes de langues;
mérite rare dans un fiecle &dans
un rang où l'on ſe permettoit de tout
ignorer.
J. GRAI.
Sij'en crois certains rapports , les livres
ne vous occupoient pas toujours. On
vous reproche bien des foibleſſes ,
M. STUART.
Je n'eus d'abord que les plus excufables;
celles de l'amour.
J. GRAI.
Ondit que vous changiez ſouvent d'époux
, & même d'amans. :
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
M. STUART.
J'avois pour ennemie une femme qui
m'envioit juſqu'à mes foibleſſes&qui me
cherchoit des crimes . Cette femme étoit
Reine ; elle trouva autant de complices
de ſes fureurs qu'elle avoit de ſujets . Il
ne lui futdonc pas difficile de me noircir.
J. GRAI.
Mais , comment ofa-t-elle vous punir
des crimes qu'elle vous ſuppoſoit ?
M. STUART.
J'étois ſon égale , & rien ne l'autoriſoitàdevenir
mon juge. Ma mort eſt une
tache de ſa vie. On ne put voir en elle
qu'une femme jalouſe qui faifoit périr ſa
rivale.
J. GRAI.
Quel pouvoit être l'objet de cette rivalité
? Vous envioit- elle la Couronne
d'Ecoſſe ? Lui diſputâtes vous celle d'Angleterre
?
M. STUART.
Elle m'envioit un avantage que ni
ſes armes , ni ſa politique , ne pouvoient
me ravir; la beauté. Elifabeth
cut quelques-unes des qualités de l'hom
AOUT. 57 1774 .
me , &toutes les foibleſſes de la femme.
Elle n'étoit pas moins jalouſe de plaire
que de bien gouverner. Elle eût envié
cedernier avantage à la moindre de ſes
fujettes , comme elle envioit l'autre à
tous les Souverains de l'Europe. Ma puiffance
ne lui fut jamais redoutable , mais
on vantoit mes charmes , & ces éloges
troubloient fon repos. C'étoit trop à fes
yeux que d'être , en même temps , fon
égale en dignité & ſa ſupérieure en agrémens
; & lors même que la beauté qu'on
vantoit en moi eut perdu une partie de
fon éclat ; lorſque le temps alloit en achever
la ruine , mon ennemie ne put ſe
réfoudre à s'en repoſer ſur lui. Il fallut
que lamain d'un bourreau fittomber cet .
te tête que l'infortune & fes années n'avoient
déjà que trop flétrie.
J. GRAI.
J'ignore ſi la jalouſie de ma rivale in.
flua fur mon fupplice. On fait que la laideur
de cette Reine égaloit ſa cruauté.
Mais euſſé-je été auſſi maltraitée qu'elle
par la Nature , je doute qu'elle m'eût pardonnéles
avancesquem'avoitfaites lafortune.
J'avois occupé ſon trône durant
quelques jours ; elle eût toujours cru m'y
voir aſſiſe à ſes côtés. C'eſt une de ces
D5
58 MERCURE DE FRANCE.'
places qu'on ne veut partager avec perſonne
, même en idée; j'étois coupable ,
puiſque j'avois oſé m'y aſſeoir fans pouvoir
m'y maintenir.
M. STUART.
Vous n'aviez , d'ailleurs , aucun droit
de vous en emparer.
J. GRAI.
Je fus portée ſur ce trône plutôt que je
n'y montai moi - même. Un aïeul ambitieux
me fit ſervir d'inſtrumentà ſon ambition.
Il en fut la victime , & l'on crut
devoir brifer juſqu'à l'inſtrument dont il
s'étoit fervi.
M. STUART.
Encore une fois , la Reine dont vous
étiez née ſujette , & que vous aviez voulu
ſupplanter , étoit devenue votrejuge légitime.
Elifabeth n'eut pas le même
droit fur maperſonne. Je fuyois des fujets
révoltés & dont cette reine encourageoit
la révolte. Une tempête furieuſe
me jette ſur les côtés d'Angleterre. On
me reconnoît , on m'arrête , &je trouve
des fers où j'aurois dû trouver des ſecours
. Elifabeth en uſa envers moi commeces
nations barbares qui dévorent ceux
que la tempête a jetés ſur leurs rivages.
AOUT. 1774. 59
1
:
J. GRAI.
Les plus triſtes événemens peuvent
nous être avantageux. La plus belle partie
de votre hiſtoire eſt celle de votre
captivité & de votre mort.
M. STUART.
Je ſoutins l'une & l'autre avec courage;
gloire bien plus facile à acquérir
que celle de vaincre ſes paſſions quand
on eft libre.
i
J. GRAI.
Je ne connus jamais les paſſions.
M. STUART.
1
Vous en teniez d'autant moins à votre
exiſtence. Elles nous apprennent à la chérir
& à la regretter. Un coeur exempt de
paſſions renonce à la vie auſſi facilement
qu'on renonce à une ſociété où l'on ne
s'eſt fait aucun ami,
J. GRAY.
Comment fites-vous donc pour mourir
avec fermeté ?
M. STUART.
Dix-huit ans de priſon avoient bien relâché
les liens qui m'attachoient au mon
бо MERCURE DE FRANCE.
de. Jem'étois accoutumée aux privations :
jehaïſſois mon exiſtence. Ainsi , quand
Elifabeth crut me la ravir , je trouvai
qu'elle m'en délivroit.
J. GRAI.
:
J'eus à-peu-près le même avantage , &
jemontai fur l'échafaud avec plus de ſatisfaction
que je n'étois montée ſur le
trône.
M. STUART.
J'ai deux queſtions à vous faire; la
premiere , pourquoi vous refuſâtes les
adieux de votre époux qui , comme vous ,
alloit mourir : la ſeconde , pourquoi vous
donnâtes vos tablettes à l'Officier de votre
garde?
J. GRAI.
Jevoulois quemon époux mourût avec
courage ,&cette entrevue n'étoit propre
qu'à le lui ôter.
M. STUART.
Etles tablettes.
TJ. GRAI.
On me conduiſoit à lamort. L'Officier
qui me gardoit me demanda quelque
AOUT . σι 1774.
choſequi pût lui rappeller mon ſouvenir.
Je lui donnaimes tablettes , après y avoir
écrit trois axiomes différens , en trois
langues différentes.
M. STUART.
C'eſt montrer beaucoup de préſence
d'eſprit. Vous vouliez que cet homme ſe
ſouvînt , en même-temps , & de vous &
de votre érudition.
J. GRAI .
Qu'importe ? C'eſt , je crois , montrer
du courage , dans de pareils momens ,
que de s'occuper encore des momens qui
doivent les ſuivre.
M. STUART.
J'ignore quelles réflexions notre deſtinée
a fait naître chez ceux qui nous ont
ſurvécu . Elle prouve, du moins , que le
rang le plus élevé ne met point à l'abri
des traits de la fortune. Il faut ſe méfier
même de ſes préſens. Ce fut pour donner
plus d'éclat à notre chûte qu'elle me fit
naître ſur le trône , & qu'elle vous força
d'y monter.
Par M. de la Dixmerie.
62 MERCURE DE FRANCE
COMPLAINTE & Doléance des Manans
& Habitans de la Ferté-fous - Jouarre ,
fur la mort de Louis XV; la maladie
de Mesdames , & l'inoculation du Roi
&des Princes fes freres.
Sur l'AIR: Des Ecoffeuses.
HELAS ! je fons aux abois ,
Je deſſéchons de triſteſſe :
Depuis plus de deux grands mois
Notre ame eſt toujours en détreſſe :
Pas un ſeul petit moment
Exempt d'alarme & de tourment. Bis.
Que j'ons répandu de pleurs
Sur notre défunt bon maître ,
Ce Roi ſi cher à nos coeurs ,
Et qui méritoit bien de l'être !
Nous rendre & nous voir heureux ,
C'étoit tout l'objet de ſes voeux. Bis.
Et puis ne voilà-t-il pas
Meſdemoiselles ſes Filles
Près de le ſuivre au trépas ? ...
J'en ons frémi dans nos familles : *
* La ville de la Ferté-fous-Jouarre a eu des raiſons de
AOUT. 1774. 63
Jons évité le malheur ,
Mais j'avons eu toute la peur. Bis.
Enfin , pour dernier ſujet
De douleurs les plus ameres ,
Notre gentil Roi ſe fait
Malade exprès avec ſes freres....
Oh ! pour le coup , de dépit
Jons manqué d'en perdre l'eſprit. Bis.
Quoi ! donc de gaieté de coeur
Facher un Peuple fidele
Qui leur montre tant d'ardeur ,
De refpect , d'amour & de zêle !
Faire du mal pour du bien ;
Vraiment ça n'eſt pas trop Chrétien. Bis.
7
Mais , au gré de nos ſouhaits ,
Ils vont tretous à merveille :
Puiſſent-ils ne plus jamais
Nous mettre en épreuve pareille ! ...
Qu'ils ne cherchiont point malheur ,
Je leur promettons tout bonheur. Bis.
joindre plus particulierement ſes inquiétudes aux alarmes
publiques fir la maladie de Meſdames. Les bontés dont
Madame Adélaïde & Madame Victoire ont honoré ce petit
pays à leur paffage pour la Lorraine , & 600 liv. d'aumônes
qu'elles ont remiſes alors au Curé de la paroiſſe , ont
affſuré à ces avguſtes Princeſſes de la part des habitans ,
l'attachement le plus reſpectueux & la plus vive reconnoiffance.
64 MERCURE DE FRANCE.
Pour le nôtre , il eſt certain ;
On le lira dans l'hiſtoire :
Un Roi pieux , juſte , humain ,
En fait ſon étude & fa gloire :)
Dieu lui donne de longs ans ,
Et je ferons heureux long-temps. Bis.
Chacun en fon patois
Se plaît à célébrer ſes Maîtres & ſes Rois.
Q
VERS PRÉSENTÉS AU ROI.
U'EN longs habits de deuil , Minerve conſternée
Sur l'urne de Louis ſeme à ſon gré des fleurs ;
Ses éloges pompeux , Patrie infortunée ,
Ne tariront jamais la ſource de tes pleurs.
Il n'appartient qu'à vous , Monarque plein de charmes ,
De conſoler la France & d'eſſuyer ſes larmes.
Jadis ſon doux eſpoir , vous êtes aujourd'hui
Son Bien-Aimé, ſon Roi , ſa gloire & ſon appui.
Régnez donc. Dans nos coeurs l'Amour vous dreſſe un
trône ;
Et toutes les vertus jalouſent comme lui
L'honneur d'unir leur fceptre avec votre couronne.
Par M. l'Abbé d'Angerville, Prêtre
de St. Eustache.
AMile
AOUT. 1774 - 65
7
A Mlle Fannier , jouant dans la Femmejuge
& partie , & la Soubrette dans
l'Impromptu de campagne.
D
1
Es hommes le plus beau , des femmes la plus belle,
En te voyant , Fannier , j'ai cru voir aujourd'hui
L'heureux Paris donnant cette pomme immortelle
Et la Divinité qui la reçut de lui.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du ſecond volume
du mois de Juillet 1774 , eſt le Zéro ;
celui de la ſeconde eſt le Pepin ; celui
de la troiſieme eſt Mappemonde ; celui
de la quatrieme eſt le Balais. Le mot du
premier logogryphe eſt Croute , où l'on
trouve route , or , tour , roc , ôter , cure ,
trou , roue , écroue , Turc , cure , ver, rot ,
ut , ré , roc , tuer , écu , rue , vert , or , cor ,
coeur & core ; celui du ſecond eſt Coton ;
celui du troiſieme eſt Guerre , où ſe trouve
verre.
66 MERCURE DE FRANCE.
FILLE
ÉNIGME .
ILLE de la Nature , encore plus de l'Art ,
Mes compagnes & moi l'on nous voit toute part ,
Sur mer , fur terre , au ſpectacle , à l'Eglife ,
En tout pays & même dans la Friſe.
Remplacer les abſens eſt notre emploi commun :
De nous très -bien s'accommode un chacun ;
Mais nous avons beſoin d'un peu de nourriture
Qui nous feroit inutile en peinture.
Par M. L. G.
DEPUIS
AUTRE.
EPUIS que du haſard je reçus la naiſſance ,
J'opere chaque jour des effets merveilleux.
Ceux qui de mes faveurs éprouvent la conſtance ,
Ofent me comparer aux plus puiſſans des Dieux.
Telle eſt de mon pouvoir l'influence ſuprême ,
Que ſouvent des combats j'ai ſu fixer le fort ,
Souvent avec ſuccès , d'une douleur extrême ,
Dans un corps engourdi , je détruifis l'effort.
Pour préſenter au Ciel leurs voeux & leurs hommages ,
Les mortels vertueux ſe ſervent de ma voix.
AOUT. 1774. 67
Enfin je ſuis chérie aux plus lointains rivages ,
Et je fais captiver les Bergers & les Rois .
Par M. Giron , maître de muſique & organiſte
aux Grands- Carmes de Bordeaux.
La
AUTRE.
A mode a fait tout mon bonheur ,
Et , comme le plus beau parterre
Qui ſoit en l'île de Cythere ,
En hiver , en été je ne ſuis point fans fleur.
Quoique de part en part de mille trous percée ,
Jexiſte , & ma beauté n'en eſt point effacée :
J'en ai même plus d'agrémens ;
J'augmente ceux de Life & de Cloris ,
Et je fais voir à leurs amans
Certain je ne fais quoi qui fait tous leurs délices ;
Enfin mon prix eſt tel , que des Dieux immortels
J'orne & décore les autels .
Par M. Preaudeau du Pontdont ,
de Rennes.
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
A
LOGOGRYPΗ Ε.
u calcul algébrique on me ſait très-utile ;
D'un riche Partiſan les revenus épars ,
Par mes foins réunis, viennent de toutes parts
Se ranger fous ſes yeux , fuſſent-ils mille & mille .
Lecteur , je t'en préviens ,
Je veux pour plus d'aiſance
A me trouver , te donner cent moyens.
Suis-moi bien : je commence.
Neuf villes ou cités , dont ſept en France
Et deux dans le Brabant.
Un Philoſophe Grec qui fuit notre morale ;
Une longueur toujours égale ,
Néceſſaire à plus d'un marchand.
Trois inſtrumens , trois notes de muſique ;
Un des ſujets nombreux d'un maître deſpotique.
L'effet du vrai contentement ;
Un de chef-d'oeuvres de Racine ;
Un ovale parfait qui nous guide en tous lieux ;
Le flexible ornement de ſes bords radieux ;
Ce qui prend , en tournant , bon goût & bonne mine ;
L'idole des mortels , cauſe de tant d'abus ,
Qui fait perdre l'honneur à la plus vertueuſe ,
Sans donner de l'aiſance à la plus malheureuſe.
Légume odorant , fort , lors même qu'il n'eſt plus.
AOUT. 1774. 69
Le Souverain de l'Empire des Ombres ;
Le farouche gardien de leurs rivages fombres ;
La deſtructrice des chemins ;
Un fluide qui gronde ;
La voûte à tout le monde ;
Le plus ſévere des Romains ;
Ce qu'au-deſſus du front n'a jamais porté femme ,
Mais ce dont le mari craint bien qu'on ne le fame.
Un inſtrument aux oreilles fatal ;
Un chef de troupe à pied , de même qu'à cheval ;
Un objet pour lequel tout paſſager ſoupire ;
A nos pieds , quoiqu'à l'aiſe , un douleureux martyre ;
L'honneur du médecin ;
Le fond de votre vin ;
D'une place ou d'un rang poſſeſſion entiere ;
D'un animal l'amoureuſe fureur ;
L'effet d'une ſoudaine peur ,
Du repos des humains la brune avant - couriere ;
Un revenu chanceux ;
Le plus voiſin du crime ;
L'eſpoir d'un amoureux ;
D'un très - bon vin le canton maritime ;
Une Nymphe , deux fruits , deux fleurs , & cinq pronoms ;
Un bout du monde ;
Un animal immonde;
De trois arbres les noms ;
Le ton touchant de tout mortel qui ſouffre ;
E3
70
MERCURE DE FRANCE.
Diminutif de gouffre ;
Quinze animaux dont l'un d'eux eſt leur Roi ,
Comme étant le plus fort , & c'eſt la loi ,
La choſe eſt bien conſtante .
Dans ce nombre font ſept oiſeaux ,
Le tout d'eſpece différente ;
La mere des terreurs ;
Certain docteur qui dans la France
Apris naiſſance
Et femé ſes erreurs .
Huit Saints , deux fleuves , deux rivieress
Un réglement pour les prieres ;
Trois des meilleurs poiffons ;
Une liqueur très - blanche ;
Le devoir du Dimanche.
Ce qui ſe déſunit au moment des moiſſons;
f
Un des maîtres du monde ;
Un ennemi toujours jaloux ;
Le triſte effet de l'onde ;
La nourriture à tous ;
Le paſſage de l'un à l'autre ;.
Celui qui répondra pour vous
Ni le mien ni.le vôtres
Le ſynonyme de couroux ;
Du babillard la faribole.
:
Le partage d'un fol , ainſi que d'une folle;
Dans le royaume un grand Seigneur,
Et le titre de Sa Grandeur ;
Un fruit ovale ;
AOUT. 1774. 71
1
7
7
Une marque finale ;
D'un logis mal fondé le très-docte patron ;
De nos titres & droits le ſur dépoſitaire ;
Pour un acteur la principale affaire ;
Enfin l'endroit mortel du vainqueur d'Ilion.
1
Ehbien, lecteur , tu n'es pas en détreſſe ? .
En voilà plus de cent ; compte-les bien.
Que te dirois-je en plus directe eſpece ?
Tout , rien.
**
:
ParM. le Général, à Versailles.
ROMANCE .
ParolesdeM.deLaunay; Musique deM.Tesfier,
de l'Académieroyale deMayique.
L'Amour,dans lesyeuxdeThémi - re,
Me promettes plus doux plai -Sirs ;
M
Tous les regardssemblentme di--re:
Deemon coeurrjetoffre Cem- pire,
• Paroles de M. de Launay ; muſique de M. Tefier, de
Académie royale de musique.
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
72. Mercurede France.
W
Necrains rien,for - me des de-firs::
*
Themi- re, anfitendre que belle ,
Paroitfaitepour tout char - mer ;
MilleAmans soupi-rentpour el- le,
Moiseul jenefaurois l'ai -mer
*
W
MillerAmansSoupi-rent pour elle
Moiseulje nefaurois l'ai- mer,
Moifeulje nefaurois l'ai-mer.
Eglé , par un regard févere ,
Répond à mes tendres regards ;
En rien je n'ai l'art de lui plaire :
*** Je vois à ma flamme fincerè
Son coeur fermé de toutes parts a
AOUT. 1774. 73
Mais , fût-elle encor plus cruelle ,
Mon fort pour jamais eſt réglé;
Thémire eſt peut-être auſſi belle ,
Et je ne puis aimer qu'Eglé.
Q toi dont j'adore l'empire ,
Amour , Amour , vois mon tourment ;
Fais ceffer mon cruel martyre ,
Fais qu'Eglé puiſſe avec Thémire
Changer pour moi de ſentiment ;
Ou , s'il falloit qu'Eglé ſans ceffe
Fût contraire aux voeux que je fais ,
Laiſſe-moi toute ma tendreſſe ,
Pourvu qu'elle n'aime jamais .
4
:
NOUVELLES LITTERAIRES.
L'Esprit de la Fronde , ou Hiſtoire politique
& militaire des troubles de
France pendant la minorité de Louis
XIV.
Præcipuum munus annalium , reor , ne virtutes
fileantur , utque pravis diftis factisque , ex pofteritate
& infamid metusfit.
Tacit. ann. lib. 3 , cap. Lxv .
cinq vol. in- 12 Prix , relié , 16 liv.
4 fols: ſavoir 9 liv. les trois premiers
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
volumes , & 7 liv. 4fols les deuxderniers
, qui ont plus de 800 pages chacun.
A Paris , chez Moutard , libraire
de la Reine , quai des Auguſtins,
Les trois premiers volumes de cetefprit
de la Fronde ont été publiés il y a
un an . Les deux derniers viennent de
paroître. Ils complettent cette hiſtoire
que l'hiſtorien a commencée à la mort de
Louis XIII , & qu'il conduit juſqu'en
1653 que les troubles s'appaiſerent &
que l'autorité royale plus raffermie que jamais
par les ſecouſſes même dont on avoit
voulu l'ébranler , commença à ſe déployer
avec cette vigueur qui ne fit qu'aller
en croiffant ſous le regne de Louis
XIV.
Les perſonnages qui ont joué les principaux
rôles dans cette guerre ont leurs
portraits tracés d'après les faits mêmedéveloppés
par l'hiſtorien. Le quatrieme
volume qui vient de paroître nous offre
ceux deGaſton &de la Princeſſe Palatine.
ود
" Gafton Jean - Baptifte de France ,
Ducd'Orleans , oncle de Louis XIV ,
,, placé ſi prèsdu trône , ne laiſſa pas de
,, regrets aux François de ne point l'y voir
ود aſſis. Ses moeurs douces & faciles ,
AOUT. 1774. 75
-
3
"
ود
"
ود
ود
,, l'enjouement de ſon caractere , la bonté
de ſon coeur,fon éloquence fans apprêts,
ſon eſprit vif, orné demille connoiffances
qu'ildevoit à ſon goût pour l'hiftoire
, pour les médailles & pour les
plantes, le montroient ſous la face la
,, plus lumineuse , & on l'auroit cru d'abordfait
pour rendre des ſujets heureux ;
mais onſe détrompoit bientôtquand on
conſidéroit cette foibleſſe qui le faiſoit
entrer dans toutes lesfactions où il falloit
du courage , & l'en dégageoit auffi
promptement , parce qu'il n'avoit pas
la force de les foutenir. On jugeoit
qu'un Prince qui cédoit ſi facilement
ود
ود
ود
"
"
"
ود
" àtoutesles impreſſions , auroit été pref-
,, qu'auſſi dangereux qu'un mauvais Roi ,
,, parce quen'ayantpas le couragede faire
ود
ود
ود
ود
ود
le bien par lui même , il auroit trouvé
trop de gens pour faire le mal fous ſon
nom : ce futſa deſtinée dans l'état même
de ſimple particulier. Son ame
molle étoit prête à prendre toutes les
,, formes ; mais elle ne les gardoit pas
„ long - temps ; naturellement inquiete
ود
ود
ود
و و
& inconftante , grande dans les petites
choſes , petite dans les grandes , il falloit
continuellement la preſſer pour que
leſceau qu'on y imprimoit fût ineffaça-
,, ble. Comme la foibleſſe dominoit éga
76 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
وو
"
ود
ود
وو
lement fon coeur & fon eſprit , on n'é-
,, toitjamais fûrde lui avoir rien perfuadé,
à moins qu'on n'eût fortement ému en
lui le premier de ces ſentimens. Partout
où fes favoris & ſes maîtreſſesjugeoient
à propos de l'entraîner , ils
étoient fürs de l'y emporter ; mais il
leur faifoit payer bien chérement cette
facilité : timide pour lui ſeul , dès
qu'il avoit trouvé ſes ſûretés , il laiſſoit
aux autres le ſoin de prendreles leurs.
Prince plus à plaindre que coupable ,
dont un ſeul défaut ternit mille excellentes
qualités ; qui , avec de labonne
foi,parut faux; avec de la généroſité, parut
lâche ; avec un coeur ſenſible , parut
dur ; avec un ame faite pour aimer toute
eſpece de devoir , parut mauvais frere ,
ſujet rebelle , citoyen dangereux , &
toujours plus redoutable à ſes amis qu'à
fes ennemis.
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"
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AnneGonzague de Cleves , Princeſſe
de Mantoue &de Monferrat , & Comteſſe
Palatine du Rhin , avec beaucoup
de vertus de ſon ſexe , avoit une grande
partiede celles du nôtre. Deſtinée par la
Nature à gouverner des hommes , la
fortune ne trompa ſes vues quepour la
faire paroître digne d'une couronne :
» par ce qu'elle fitdans un état privé,on
AOUT. 1774.1 77
;
و د
,, jugea avec affezde vraiſemblance dece
qu'elle auroit fait ſur le trône , & on ſe
,, perfuade qu'elle auroit égalé,ſi elle n'eût
furpaſſe la fameuſe Elifabeth. Avec les
talens de cette Reine immortelle, elle en
eut les foibleſſes. Trahie par l'inconftancede
ce Guiſe , qui , avec toute l'audace
&tout le génie de ſesperes,n'en avoit ni
و د
و د
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"
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la prudence , ni la profonde politique ,
,, en épouſant le Prince Edouard , fils de
,, ce Frédéric , Electeur Palatin , dont
l'imprudence à accepter la couronnede
Bohême fut punie par tant de revers ,
tant d'humiliations , elle n'épouſa qu'un
vain nom , & s'en dédommagea pardes
galanteries: mais du moins fon eſprit
,, corrigea les travers de fon coeur , & fes
fautes parurent plutôt celles de la poli .
tique que du tempérament. Eſpritpénétrant
& fubtil , jamais femme n'ap-
,, porta dans une Cour plusd'adreſſe pour
,, nouer une intrigue , plus de connoif-
و د
و د
و د
د د
fance du coeur humain , plus depatience
, plus d'éloquence pour la dévelop.
,, per , plus de ſagacité , plus d'activité
pour la dénouer , quand elle l'avoit conduite
à fon point. Impénétrable à l'oeil
le plus clairvoyant , rien neluiéchap-
,, poit à elle-même ; elle ſe déméloit de
و د
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Π
78 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ود
toutes les ruſes , elle déconcertoit tous
les maneges , elle avoit le fil de tous
les detours ; & tandis qu'elle déroboit
toujours habilement fa marche , elle
étoit toujours fur les pas de ceux qui
,, croyoient l'avoir miſe en défaut. Une
,, qualité qu'elle ne partagea preſque avec
,, perfonne , fut la confiance qu'elle fa-
ود
ود
voit s'attirer des deux partis contraires ,
l'art de concilier les intérêts les plus op-
„ poſés , & de former les noeuds qui les
" réunit. C'eſt qu'avec les talensdu poli-
,, tique le plus conſommé , elle n'en avoit
,, point les défauts ; c'eſt qu'elle portoit
ود
ود
dans la négociation une ſincérité , une
franchiſe qui lui ouvroient tous les
„ coeurs,
coeurs , en leur faiſanthonte des rafine-
, mmeennss.." Le Cardinal Mazarin redoutoit
extrêmement cette Princeſſe , & elle étoit
une de celles qui , avec les Ducheſſes de
Longueville& de Chevreuſe , lui faifoient
dire à Dom Louis de Haro , Miniſtre
d'Eſpagne , dans les conférences pour la
paix des Pirenées : " vous autres Miniftres
Eſpagnols , vous êtes bienheureux ;
les femmes de votre pays ne vous donnent
nulle peine àgouverner; elles n'ont
» pour toute paſſion que le luxe ou la va-
ود
ود
"
ود
nité ; les unes n'écrivent que pour leurs
AOUT. 1774. 79
ob
le
d
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
, amans , les autres que pour leurs confeffeurs.
Il n'en eſt pasde même en Fran-
,, ce; jeunes ou vieilles , prudes ou galantes
, ſottes ou ſpirituelles , toutes
les femmes chez nous ſe mêlent des affaires
de l'Etat ; & le citoyen le plus
turbulent ne nousdonne pas tant depei.
,, neà contenir , que nous en procure par
,, leurs intrigues , ou une Ducheſſe de
Chevreuſe ou une Princeſſe Palatine
ou telle autre femmede cette trempe.
Cet Esprit de la Fronde peut être placé
à côté de l'Esprit de la Ligue , publié il y
a quelques années. Les troubles de la
Fronde cependant ne peuvent être comparés
pour l'intérêt & l'importance àceux
de la Ligue. Cette guerre inteſtine dont
la Religion fut le mobile ou le prétexte ,
arma la moitié des François contre l'autre
, & fe répandit dans tout le royaume
pour le dévaſter. Mais le principal fiege
des troubles de la Fronde fut à Paris ; &
quoique l'hiſtorien ait voulu leur donner
un certain degré d'importance , ils ne
préſentent rien de bien grave. Il ne s'agiſſoit
que d'un Miniſtre , le Cardinal
Mazarin , quel'on vouloit déplacer. Les
plus mutins du patri contraire au Gouvernement
furent comparés aſſez plai80
MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ſamment à des écoliers qui ſe battent à
coups de fronde , origine du mot fronde
donné à cetteguerre dont on peut réduire
les événemens les plus importans au combat
du fauxbourg St Antoine. Cette hiftoire
cependant peut intéreſſer par certains
détails très -propres à nous montrer
les hommes ſous pluſieurs faces : à nous
faire connoître les excès , les maux &
même le ridicule des guerres civiles , &
à nous convaincre de la vérité de cette
réflexion d'un ancien hiſtorien : ,, Le nom
,, ſpécieuxdebien public n'eſt qu'un voile
dont fe couvrent tous ceux qui , dans
ces temps orageux , troublent l'Etat.
Leur élévation particuliere eſt le vrai
motif qui leur fait prendre les armes ."
Ondoitd'ailleurs ſavoir gré à l'hiſtorien
de la multitude des recherches qu'il a
faites & du foin qu'il a pris de concilier
entre eux les mémoires des auteurs contemporains
rarement d'accord , & le plus
ſouvent dominés par les préjugés ou l'efprit
de parti qui régnoit alors. Ces différens
écrivains font très bien appréciés
dans les notes hiſtoriques&critiques qui
accompagnent cette hiſtoire. Le ſtyle de
l'hiſtorien n'eſt point dépourvu de chaleur
& d'intérêt. On pourroit ſeulement
y de-
"
ود
AOUT. 1774. 81
2
1
3
de
ydeſirer plus de franchiſe & de préciſion
fur- tout dans les portraits.
La Gnomonique pratique , ou l'Art de
tracer les Cadrans folaires avec la plus
grande préciſion , par les méthodes qui
y font les plus propres & le plus foigneuſement
choiſies , en faveur principalement
de ceux qui ſont peu ou
point verſés dans les mathématiques.
Par Dom François Bedos de Celles ,
Bénédictin de la Congrégation de St.
Maur , de l'Académie royale des Sciences
de Bordeaux , & correſpondant de
celle des Sciences de Paris. Seconde
édition ; vol. in 80. 9 liv. relié en veau.
A Paris , chez Delalain , rue de la Comédie
Françoiſe.
Il ne faut pas confondre la préſente
Gnomonique avec une autre qui a prefque
le même titre , imprimée à Marseille
& compofée par M. Garnier. Celle-ci
remplit très bien l'objet que l'auteur s'eſt
propoſé de procurer à ceux qui ne ſe piquent
point d'une exacte préciſiondans
leurs opérations & fe contentent d'un àpeu-
prés , le moyen de fairepromptement
un cadran. Mais les amateurs & les artiſtes
quiveulent donner à leur travail cette
F
83 MERCURE DE FRANCE.
juſteſſe , cette préciſion qui conſtitue ſenle
tout le mérite d'un bon cadran folaire
&doit faire eſtimer cet art , ne manque.
ront pas de confulter'laGnomonique pratique
que nous venons d'annoncer.
La nouvelle édition de cet ouvrage,
où il ſe trouve beaucoup de corrections &
de changemens , a été préſentée à l'Académie
royale des Siences de Paris , &
a mérité ſon ſufirage. Le butdel'auteur,
comme il le dit dans ſa préface , eſt de
donner à ceux qui ne font pas mathématiciens
, le moyen de tracer des cadrans
folaires avec autant dejuſteſſe&de préciſion
que les mathématiciens les plus éclairés
& les plus profonds peuvent le faire.
A cet effet il a choiſi parmi lesmeilleures
méthodes celles qu'il a pu trouver les plus
ſimples & le plus à la portéede ceux qu'il
á en vue. Il commence par les inſtruire
des premiers élémens qu'il faut néceſſairement
connoſtre: c'eſt ce qu'il fait dans
les trois chapitres qui ſervent d'introduction
à tout l'ouvrage.
L'auteur entre en matiere dans le quatrieme
chapitre. Il y donne la conftruction
du cadran horizontal , ſoit graphiquement,
foit par le calcul. Il enfeigne à fairé
& à bien pofer l'axe , & à bien orienter
le cadran.
AOUT. 17744 83
-
|
1
>
Le cinquieme chapitre eſt tout employé à
décrire les cadrans qu'on appelleréguliers :
les verticaux méridionaux & feptentrio
naux non-déclinans: les orientaux & les
occidentaux , & enfin l'équinoxial & le
polaire.
Le chapitre fixieme eſt le plus étendu
il s'y agit des verticaux déclinans. L'aus
teur commence par enſeigner à bien préparer
le plan: il donne enſuite les meil
leurs moyens d'en trouver la déclinaiſon
avec la plus grande préciſion , felon les
méthodes de feu M. Deparcieux & de
M. Rivard , dont il donne l'intelligence
par la maniere de les expliquer. Ilenfeigne
à tracer ces cadrans , d'abord graphi
quement & enfuite par le calcul. Il donne
la méthode de découvrir quelles font
les premieres & dernieres heures qu'il y
faut marquer ; & enfin il détaille la maniere
depoſer l'axe avec toutes les précau
tions & les foins que cette principale opé
ration demande.
Dans le chapitre ſeptieme , l'auteur
traite des cadrans verticaux qui n'ontpas
le centre dans le plan. Il enſeigne à en
trouver les angles horaires par le calcul ,
quelqu'éloigné que foit le centre ; il donne
enfin les moyens de poſer l'axe avec
beaucoup de préciſion..
F2
84" MERCURE DE FRANCE.
f
Dans le chapitre huitieme , il traite
des cadrans inclinés de toute eſpece , ſoit
déclinans , foit non-déclinans. Il enſeigne
à faire tous les calculs convenables à
ces fortes de cadrans.
Le chapitre neuvieme eſt toutpour les
méridiennes . L'auteur donne pluſieurs
bonnes méthodes de les tracer. Il expli .
que affez au long tout ce qui regarde la
grande méridienne horizontale ; il donne
quatre méthodes de la tracer. Ilenſeigne
à joindre quelques lignes horaires aux
méridiennes ; & enfin à tracer celle du
temps moyen qu'il explique fort en détail.
Il s'agit , dans le chapitre dixieme , des
cadrans portatifs. On trouvera la defcription
de pluſieurs eſpeces de ces cadrans .
L'auteur , dans ce même chapitre , donne
la maniere de graver à l'eau-forte un cadran
portatif , &enſeigne à faire le vernis
des gravures & toutes les opérations convenables
à ce ſujet.
Le chapitre onzieme contient des obfervations
pour régler les horloges . It
donne à cet effet les quatre tables du
temps moyen au midi vrai : il y enſeigne
pluſieurs méthodes de régler lesmontres,
les pendules , &c. par le moyen des étoiles
& principalement du ſoleil.
AOUT. 1774. 85
1
Dans le chapitre douzieme il décrit les
principaux uſages du compas de proportion
concernant la gnomonique.
Le treizieme& dernier chapitre offre
un nombre aſſez conſidérable de deviſes
ou courtes ſentences que beaucoup de
perſonnes font dans le goût de mettre aux
cadrans folaires.
L'on voit enfuite une addition où l'au
teur donne la recette & le procédé du
vernis anglois , propre an cuivre poli ,
pour appliquer ſur les cadrans portatifs ,
&fur les inſtrumens à tracer les cadrans .
Viennent enſuite les explications des
tables placées à la fin de l'ouvrage. Ce
font la table de la différence des méridiens
entre l'Obſervatoire de Paris & les
principaux lieux de la terre , &c.; une
table de cordes ; des réfractions ; du rapport
des degrés au temps ; des premieres
& dernieres heures ; les deux tables de
l'équation générale , pour ſervir de correction
à la méridienne , tracée par les
hauteurs correſpondantes , &c.; les quatre
tables de la déclinaiſon du ſoleil à midi :
celle de la déclinaiſon du ſoleil à chaque
degré de l'écliptique ; dix tables des hauteurs
du ſoleil à toutes les heures du jour
pour différentes latitudes; un nombrede
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
tables pour le cadran horizontal , calculées
de 10 en 10 minutes de degré pour
chaque quart-d'heure , ſous différentes
latitudes ; une table de l'équation du
temps à chaque degré de l'écliptique. Le
tout eſt terminé par une table des matie.
res bien détaillée.
Les planches qui accompagnent l'ou,
vrage , pour lui fervir d'éclairciſſement ,
font au nombre de 38. On y a joint une
carte de France ſuivant les opérations géométriques
de MM. de l'Académie royale
des Sciences,
Traité du Suicide , ou du Meurtre volontaire
de foi-même , par Jean Dumas,
Savoir fouffrir la vie & voir venir la mort ,
C'eſt le devoir du Sage ; & tel ſera mon fort,
GRESSET , tragédie d'Edouard.
vol. in 80. de 444 pages. Prix , 5 liv,
broché. A Amſterdam , chez Changuion;
& à Paris , chez Valade , libraire
, rue St. Jacques .
L'auteur de ce traité , après avoir fait
voir que le Suicide eſt opposé à la loi de
Dieu révélée , à celle de la Nature , & à
la raifon , combat les raiſonnemens des
apologiſtes du Suicide. Il met aunombre
AOUT. 1774. 87
۱
D
re
de ces apologiſtes l'auteur de la Nouvelle
Héloïfe . M. Dumas cependant ne combat
jamais plus avantageuſement les fophifmes
cités dans la Nouvelle Héloïse en faveur
du Suicide, qu'en rapportantles puifſantes
raifons que M. R. a oppoſées à ces
mêmes ſophifmes .
Principes nouveaux pour remédier à l'incommodité
de la fumée dans la construction
des cheminées , & pour empêcher de
fumer celles qui sont construites, fans les
reconstruire , & à peu de frais ; avec une
méthode facile & claire par laquelle toute
perſonne ſera en état de diriger les
ouvriers dans ce travail. Broch in 80.
de 15 pag. avec fig . A Paris , de l'imprimerie
de Didot, quai des Auguſtins.
Les architectes qui ont embelli les formes
& fixé les proportions des cheminées,
ne ſe ſont pas fort occupés de leur utilité.
La conſtruction finie , files cheminées fument
, on fait venir des ouvriers appelés
Fumistes , qui ſouvent, après avoir occaſionné
beaucoup de dépenſe , neremédient
à rien , parce qu'une routine obfcure
eſt leur ſeul talent. L'auteur de la
brochure que nous venons d'annoncer ,
après avoir poſé des principes puiſés dans
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
1
la ſaine phyſique , fait l'applicationde ces
principes . Il obſerve enſuite que c'eſt
preſque toujours par les angles & le de.
vant du manteau quela fumée commence
à fortir. La raiſon qu'il en donne eſt que
ces parties latérales ne font point dans le
courant d'activité du feu , & que leur efpece
de repos n'oppoſe qu'une très- foible
réſiſtance à la fumée que les vents directs
ou réfléchis compriment dans la cheminée.
L'auteur voudroit queles cheminées ordinaires
n'excédaſſent point vingt à vingtquatre
pouces de profondeur. Le fond
pourroit être en forme elliptique ; mais à
pans coupés , il réfléchiroit encoremieux
la chaleur dans l'appartement.
Il ſuffira dans les cheminées où la fumée
ne vient jamais que lentement fortir
par les angles , d'adapter dans le tuyau
trois languettes de fer blanc ou de tôle ,
formant trois côtés d'une pyramide tronquée,
dont labaſe ſera appuyée ſur les côtés
& fur le devant à la hauteur du manteau
de la cheminée. Comme il ne s'agit
que de diriger l'action du feu ſur la fumée,
le rétréciſſement que forment ces languettes
produit cet effet; &la fumée ne pouvant
deſcendre que par la direction du feu ,
elle eft chaffée rapidement .
Mais dans les cheminées où la fumée
1
AOUT. 1774. 89
eſt refoulée par tourbillons violens , &qui
ſe ſuccedent rapidement, il faut que le
feu agiſſe ſur la fumée avec toute ſa force;
que l'air de la cheminée ne puiſſe jamais
être en équilibre avec celui de la chambre,
&qu'un torrent d'air ſecondant l'activité
du feu , furmonte la force de la compreſſion
des vents. Après avoir établi
les languettes de tôle ou de fer-blanc ,
dont il vient d'être parlé , on tirera dude-,
hors de la chambre deux tuyauxd'air d'environ
deux pouces de diametre , & on les
fera déboucher chacun ſous une des deux
languettes des côtés. A ce bout de tuyau
horizontal on en adaptera un autre en formed'éventail,
& dans la direction parallele
aux languettes vers le haut de la cheminée.
L'extrémité de ce tuyau ſerapercée
comme celle d'un arroſoir , & pourra dépenſer
auplus les deux pouces d'air. L'écartement
des deux cotés de ce tuyau embraſſera
dans ſa direction la largeur de la
cheminée. Cet air intérieur ſecondera l'activité
du feu , & foufflera avec d'autant
plus de violence , que la cheminée ſera plus
échauffée ; alors la fumée ſera repouſſée .
par ce courant d'air très-rapide ; le renouvellement
d'air frais ſe fera toujours dans
la cheminée , ſans jamais nuire à la cha
leur de l'appartement. Les rayons diver-
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
L
h
gens de ces tuyaux d'air , embraſſant la
largeur de la cheminee , occupentun plus
grand eſpace à mesure qu'ils s'éloignent,
&conféquemment rompent au loin l'ef,
fort de la compreſſion des vents. Ces
tuyaux ne peuvent point troubler l'acti
vité du feu au-deſſous des languettes , à
cauſe du peu d'écartement qu'ont alors les
jets d'air.
Si dans une cheminée dévoyée , la fumée
ne fortoit jamais que d'un côté , un
feul tuyau fuffiroit. Dans les cheminées
étroites, où le dévoiement eſt fort raccourci
, il ne faudroit pas delanguette du côté
où le feu ſe porte avec le plus d'activité.
Au moyen de ces tuyaux , on n'a
plus à craindre d'être incommodé de la fumée
dans deux appartemens qui ſe communiquent
,& où l'on fait du feu en mê ,
me temps .
On laiſſera ſix pouces d'intervalle entre
l'extrémité ſupérieure de la languette du
devant & lefonddela cheminée. Les lan.
guettes des côtes feront diſtantes de deux
pieds à leur partie ſupérieure : cequiformera
dans le tuyau de la cheminée , quelle
qu'en foit la grandeur , une ſeconde ouverture
de deux pieds de long fur fix pouces
de large. Mais il ne peut y avoir de
regle fixe à ce ſujet. Il fautproportionner
AOUT. 1774 . 91
S
la diſtance des languettes entre elles à la
grandeur de la cheminée & au volume de
fumée qui doit y paſſer. On pourra aifément
laiſſer mobiles ces plaques de tôle
ou de fer-blanc , pour laiſſer la facilité de
ramoner ; on aura ſoin ſeulement de coller
un morceau de papier à leurs charnieres
ou jonction entre elles & avec le
mur.
Il ſera facile de changer la figure du
bout de ces tuyaux : on pourroit le termiminer
en quarré , & leur faire remplir
ainſi tout le tuyau de la cheminée dans
les appartemens où l'on ne fait point de
feu , mais où la fumée deſcend des cheminées
voiſines. On peut auſſi les terminer
en forme d'équerre , pour embraſſer
parallélement les trois languettes dans leur
direction. On peut également s'en fervir
pour fouffler le feu en y adaptant un tuyau
qui ſe termine en pointe , &c.
Ces explications ſuccinctes & les principes
que l'auteur a expoſés au commencement
defon ouvrage ſont ſuffifans pour
mettre toutes fortes de perſonnes en état
de diriger les ouvriers , & de juger quel
genre de réparation exige une cheminée
déjà conſtruite.
92 MERCURE DE FRANCE.
:
Variétés littéraires , galantes , &c. parM.
de Baſtide. Seconde partie in 80. A
Paris , chez Monory , libraire , rue
& vis-à- vis la Comédie Françoife.
La premiere partie de ces variétés a été
annoncée dans le Mercuredu mois deJuin
dernier. Cette ſeconde partieoffre également
des poëſies légeres & de ſociété,
d'autres que l'eſprit&le coeur ont.dictées ,
&quelques écrits en profe.
"
Un article de ces variétés eſt intitulé
L'Amant délicat ; c'eſt une ſuite de lettres
adreſſées à Manon. Ce n'eſtpas ,
dit l'auteur de ces lettres , cette fille
fourbe , vicieuſe & dépravée dont l'Abbé
Prévoſt a immortaliſé les égaremens
par un ſtyle enchanteur. Toutes les fau-
„tes de ma Manon font nées de la tendrefſe
de ſon imagination; mais je n'en ai
„ pas eu moins à ſouffrir les tourmens les
plus incroyables. L'intempérance de ſon
„ coeur l'a portée à avoir ſucceſſivement
> pluſieurs paffions ;&la tendreſſe du mien
" m'a réduit à les lui pardonner. Que dis-
» je ? je les ai ſouffertes; je m'y ſuis quel .
„ quefois intéreſſé ; je les ai favoriſées ;
» j'en ai gémi avec elle lorſquelles ont altéré
fon repos : ſes larmesont fait cou .
„ ler mes larmes ; jamais ont n'eut plus
AOUT. 1774. 93
"
d'amour pour une ingrate , &moins de
„mépris pour une infidelle. Manon , pour-
„ fuit- il , est née avec des charmes féduifans.
Quoiqu'elle ait beaucoup aimé
& beaucoup fouffert , toute fa fraîcheur
„ſe conſerve. Le ſentiment , la fineſſe
„& le plaiſir forment ſa phyſionomie.
„ Elle eſt gaie , elle eſt careſſante , elle
eſt vive , elle eſt naïve, Le feu brille
dans ſes yeux & éclate dans ſes mou-
„ vemens ; un regard peint ſon ame. Ce
„caractere de vérité toujours intéreſſant,
fait preſque excuſer la légéreté de ſes
„ idées , & l'inconféquence de ſa conduite.
Quand elle a fait une faute ,
il n'y a qu'à la regarder ; elle répond
„ au coup d'oeil comme au reproche" .
"
"
Les autres écrits en proſe que préfentent
ces variétés , ſont des lettres écrites
par M. de B. à un jeune Anglois
qui , dans ſa réponſe , dit à l'auteur de
ces lettres avec aſſez de franchiſe & de
vérité : le langage de l'ame eſt ſimple ;
„ & il ya , Monfieur, dans vos com-
„ plimens trop d'eſprit , pour que
„je les regarde comme des ſentimens
du coeur".
"
"
Ces lettres ſont ſuivies d'un eſſai ſur
l'influence que les lettres ont fur les
moeurs ; viennent enſuite des repréſenta-
L
94 MERCURE DE FRANCE.
i
tions ſur la loi de mort contre les Sol
dats déferteurs , par M. de Mopinot ,
Lieutenant Colonel de Cavalerie , Ingénieur
à la fuite des armées , aſſocié honoraire
de la ſociété de Berne , & de
l'Académie Royale d'Eſpagne.
Une lettre fur les grandes écoles de
muſique pourra intéreſſer les amateurs.
Par le terme d'école, dans la langue des
beaux arts , on entend proprement une
fucceffion d'artiſtes qui ont ſuivi les principes
de quelque grand Maître. Les uns les
ont reçus de lui-même; les autres les ont
étudiés dans ſes ouvrages. Les muſiciens
en général paroiſſent s'accorder à ne reconnoître
que trois grandes écoles de
muſique : ſavoir celle de Pergolese en
Italie; celle de Lulli en France ; & celle
de Handel en Angleterre. Quelquesuns
, ajoute l'auteur de cette lettre , en
admettent une quatrieme qui differe ef
fentiellement des trois autres ; celle de
Rameau , créateur de beautés nouvelles
qui n'appartiennent qu'à lui. L'école de
Pergoleſe obtient ici le premier rang.
Cette école ne ſe diftingue ni par la
variété de ſes modulations , ni par les
accords nombreux de ſa ſymphonie ,
ni par des éclats rapides& inattendus ,
elle a cependant mérité à ſon auteur
"
"
"
AOUT. 1774. 05
"
”
"
"
"
"
"
"
"
ود
„ d'être regardé dans ſa patrie comme
le Raphaël de ſon art. Le talent fin-
„ gulier de ce grand Maître confifte, fur-
» tout , à remuer le coeur par des fons
contraires , en apparence , aux paffions
qu'il veut exciter. Quelquefois fonharmonie
majestueuſe & lente allume
en nous la fureur des combats ; ou
bien , vive & légere , elle plonge l'ame
dans la mélancolie la plus profonde.
C'eſt un ſecret qui doit être né
avec l'artiſte ; c'eſt une merveille dont
il eſt impoſſible de rendre raifon; elle
réſulte , fans doute , de quelque ſympathie
auffi difficile à expliquer que
le mécanisme de l'homme même. A
„ ce talent unique , Pergoleſe en joint
un autre dans lequel il furpaſſe tout
ce qu'il y a jamais eu de muſiciens ;
je veux parler des nuances , des gradations
heureuſes par leſquelles il nous
conduit eſſentiellement d'une affection.
à l'autre. Jamais auteur dramatique n'a
ſçu mieux que lui , préparer ſes inci.
dens. Il remet d'abord fes auditeurs
dans le repos agréable que procure le
filence des paſſions ; il les flatte par
une ſymphonie ſimple & délicate , où
toutes les parties de fon orcheſtre ſem.
"
"
"
"
/
C
८
95 MERCURE DE FRANCE .
"
"
"
blent , pour ainſi dire , ſe détendre
imperceptiblement , & fe remettre à
l'uniffon : fa mélodie même , quoiqu'aucune
paſſion n'y ſoit exprimée,
plaît par un bel uni , par un naturel
gracieux. Jen'en veux pour preuve que
l'air de laſerva padrona qui commence
par ces mots , la conosco. C'eſt un de
ſes plus beaux duo ; & l'on convient
qu'il excelle dans ce genre. Les muſiciens
d'Italie , en général , ont imité
la maniere de ce grand homme. Ils
prétendent cependant enchérir fur
l'original , & croient embellir fa fimplicité
pleine de goût. Leur ſtyle en
muſique reſſemble affez à celui de
Séneque en poëſie ; il y a des éclairs ,
des brillants qui éblouiſſent & fati-
„ guent par leur continuité. Leur élégance
trop affectée déplaît à la fin .
"
"
"
"
"
"
"
"
"
6 Lulli eſt le premier qui ait voulu
donner une certaine perfection à la
muſique Françoiſe;juſques-là elle refſembloit
à l'ancien plain-chant de nos
Eglifes. Communément la muſique
d'un peuple eſt ſérieuſe en proportion
de ſa gaieté ; ou , pour mieux dire ,
on a reconnu que les Nations les plus
vives ont la muſique la plus traînante;
&
AOUT . 1774- 97
"
"
ود
ود
"
ود
ود
&que les mouvemens les plus ferrés
& les plus rapides plaiſent infiniment
à celles qui font portées par leur naturel
à la mélancolie. En France , en
,, Pologne , en Irlande , en Suiſſe , les
,, compoſitions font d'une modulation
,, majestueuſe ; tout eſt lugubre. Les
Italiens au contraire , les Anglois , les
Eſpagnols , les Allemands ont des airs
plus légers , à meſure qu'ils font plus
,, ou moins férieux. Lulli n'a fait que
ſubſtituer au mauvais goût qu'il vouloit
réformer , un goût moins mauvaisde
ſa façon. Sesopéras ſomniferes,
charment * encore l'aſſemblée la plus
ſemillante de l'Europe ; & quoique
Rameau , tout à la fois Artiſte &
Philoſophe , ait fait voir autant par
ſon exemple que par ſes propres pré-
,, ceptes , de combien d'améliorations la
muſique Françoiſe étoit encore ſuſceptible
, ſes compatriotes n'en paroiſſent
, pas plus perfuadés ; & les pont - neuf
ſont même aujourd'hui les beautés
dominantes de leurs meilleurs ouvrages
en ce genre.
ود
ود
و د
و د
ود
ود
و د
و د
و د
"
و د
"
. د
* L'auteur avoue cependant dans une note que ce charme
commence à ſe détruire.
G
C
LL
コ
98 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
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ود
"
ود
ود
ود
ود
ود
,, L'école Angloiſe doit fon origine.
à Purcel. Il a eſſayé d'allier le goût
Italien qui commençoit à régner de
fon temps , avec celui des anciens
noëls Celtiques , & des ballades Ecofſoiſes
, dont l'origine eſt encore ultramontaine
; car les meilleurs mor..
ceaux de cette eſpece font attribués à
Rizzio. Quoi qu'il en foit , cemélange
doit être regardé comme une nouvelle
maniere qui appartient à la Nation
Angloiſe; & Purcel paſſeroit aujour.
d'hui pour le chefde l'école Angloiſe,
ſi ſa gloire n'étoit éclipſée par celle de
Handel. Celui-ci , quoiqu'Allemand
de naiſſance , adopta le goût Anglois.
Il a long-temps eſſayé de plaire par
des Opéra Italiens , mais il n'a point
réuffi ; & fes oratorio Anglois paſſent
,, pour des chef-d'oeuvres. Enfin , Per-
,, goleſe excelle par une ſimplicité dont
"
ود
ود
ود
"
ود
و د
ود
"
le propre eſt de remuer les paffions.
On doit à Lulli la juſtice d'avoir créé
,, un genre nouveau , où tout eſt élé-
„ gant, mais où rien n'enleve ni ne tranf-
,, porte: le fublime eſt le vrai caractere
د
de Handel. Toutes ſes pieces ſont de
,, la compoſition la plus riche : c'eſt une
variété de mouvemens , une multi-
و د
AOUT. 1774. 92
,, plicité d'accords qui étonnent. Les ou-
,, vrages des deux premiers demandent
,, peu d'acteurs pour leur exécution ; il
ود
"
"
"
ود
وو
faut un orcheſtre entier pour ceux de
Handel. Il ſubjugue l'attention; il déchire
le coeur lorſqu'il exprime à la
fois pluſieurs paſſions ; mais rarement
,, peut- il ſe livrer à une feule : c'eſt là
qu'échoue ce grand maître. Il veut
tout peindre ; aucun détail ne lui
échappe , chaque mot eſt rendu par
une image muſicale; & quoiqu'il en
réſulte le plaiſir que donne l'imitation
bien faite , ilne peut faire naître
ces affections durables que doit produire
une muſique analogue aux mouvemens
de notre coeur. En un mot,
perſonne n'a mieux entendu l'harmo
nie que ce profond compofiteur ; mais
il a été ſurpaſſé par pluſieurs dans la
mélodie".
"
و د
و د
ود
و د
"
ود
ود
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde
, par M. de *** ; vol. in 12. Prix ,
3. liv. relié . A. Orléans , chez Couret
de Villeneuve le jeune , libraire , rue
des Minimes ; & àParis , chez Saillant
& Nyon , rue St Jean - de -Beauvais ;
Vincent, ruedes Mathurins ,&Ruault,
rue de la Harpe.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
啡
Un bon eſprit accoutumé à refléchir
ſur les matieres qui ont le plus de rapport
au bonheur de la ſociété , amis par
écrit les penſées relatives à cet objet qui
ſe ſont offertesà lui dans la lecture , dans
la méditation , dans la converſation. II
les a rangées ſous des titres diſtincts &
ſéparés , & a nommé ce recueil l'Homme
de Lettres & l'Homme du Monde.
Les articles de ce recueil font au nombredeplus
de 300. Le dernier article eſt
intitulé , Pensées isolées.. Nous citerons
quelques penſées de ce recueil ; c'eſt le
meilleur moyen de le faire connoître.
"
ود
" Il n'y a de véritable athéiſme que
celui du coeur ; & il eſt très commun
dans toutes les religions.
ود
ود
Il eſt des gens à qui on refuſe de
,, l'eſprit , par la raiſon qui fait qu'on
n'aimepas àdonner à plus riche que foi.
Le ridicule des ſots&des gens d'ef-
,, prit vient de ce que les uns veulent
toujours paſſer pour ce qu'ils ne font
,, pas , &les autres toujours pour ce qu'ils
font.
ود
ود
ود
و د
Un excès de familiarité de la part des
Grands envers leurs inférieurs eſt la
>> preuve la plus nette du peu de cas qu'ils
,, en font.
:
AOUT. 1774. ΙΟΙ
ود
... Les bibliomanes ſont comme les
,, avares ; la manie d'amaſſer leur tient
lieu de jouiſſance.
Il eſtpreſque toujours für que l'auteur
d'uneſatire aplus de raiſonde haïr que
de mépriſer celui qui en l'objet.
و د
و د
ود
وو
ود
Les critiques les plus acharnés font
,, ceux qui ne ſeſentent pas aſſez d'étoffe
,, pour devenir auteurs.
ود
Unemaniere bien délicate de foula-
,, ger l'amour - propre de ceux que nous
,, avons comblés de nos bienfaits , c'eſt de
,, mettre leur reconnoiſſance à de légeres
,, épreuves .
و د
ود
La ſpéculation eſt une ſeconde maniere
de jouir, inconnue à ceux qui met-
„ tent la jouiſſance des objets à un trop
haut prix. "
ود
Il y a beaucoup de variété dans ce recueil
; mais comme l'auteur s'eſt renfermé
dans la briéveté des ſentences & des
maximes , & qu'il a donné à ſes penſées
à-peu-près le même tour , le lecteur aura
quelquefois beſoin de toute fon application
pour les ſaiſir , & ne pourra ſe défendre
d'un certain ennui occaſionnépar
l'uniformité du ſtyle. Un autre reproche
que les femmes pourront lui faire , c'eſt
d'avoir marqué de l'humeur contre elles .
a
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
ود ,, Deuxfortes deperſonnes, nousdit l'au-
,, teur , paroiſſent ſouvent exemptes de
,, penſer par elles-mêmes; les femmes&
les traducteurs .
ود
ود
ود
"
C'eſt à la toilette des femmes que l'on
apprendà les apprécier; ellesy font plus
femmes qu'ailleurs.
Il eſt peu defemmes ſpirituelles qui
n'aient uneraiſon ſecrette pour préférer
un fot à un homme d'eſprit.
ود
ود
ود
و د
ود
ود
La plupart des femmes font naturellement
ſi légeres , quel'on peut les blamer
& les louer alternativement de ce
,, qu'elles font , fans tomber en contradiction
avec foi-même.
ود
Deux femmes ne peuventſe regarder
fixement ſans qu'au moins l'une des
,, deux foit mécontente de l'autre.
ود
و ا
ود
ود
Les femmes ſont commeles Grands ,
lorſqu'elles font à leurs amans ou à leurs
maris plus de careſſes que de coutume.
Les femmes ont un grand avantage
,, furleshommespourdevenirpolitiques,
, grace au penchantnaturel qui lesporte
à la fauſſeté."
ود
Il y a dans ce recueil quelques autres
penſées épigrammatiques qui , telles que
les deux dernieres que nous venons de
ر
AOUT. 1774 103
ود
"
citer , frappent ſur deux objets à la fois.
Mais la fauſſeté eſt-elle un attributde la
politique , comme l'auteur voudroit le
faire entendre dans la penſée ci deſſus ?
On peut ſe rappeler ce mot de Dom
Louis de Haro , premier Miniſtre d'Efpagne.
Ce Miniſtre diſoit du Cardinal
Mazarin: Il a un grand défaut en politique
; il veut toujours tromper."
* Choix des Poëfics de Pétrarque , traduites
de l'Italien par M. P. C. l'Evêque ,
profeſſeur de belles-lettres françaiſes à
l'Ecole des Cadets , à Pétersbourg.A
Veniſe ; & ſe trouve à Paris , chez Valade
, libraire , rue St Jacques , vis- àvis
celle des Mathurins , & chez Hardouin
; libraire , dans le Louvre.
Cette traduction eſt précédée d'un
avertiſſement fort court , & d'une vie de
Pétrarque un peu longue. „ Pétrarque
(nousdit-on) doit êtreregardé comme
le pere de la Poëſie moderne. Parmiles
Italiens , le Dante l'a précédé ; mais il
n'eſt pas ſon égal. Nous avions les Troubadours.
Mais qui oſeroit les comparer
à un poëte à qui quatre ſiecles n'ont
"
ود
"
Article de M. de la Harpe
:
C
CE
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-
בו
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
D
"
"
rien fait perdre de ſa réputation ; dont
les ouvrages font entre les mains &,
mieux encore , dans la mémoire de tous
ſes compatriotes ; dont le ſtyle fait loi ,
&qui tient la premiere place parmi les
auteurs claſſiques del'Italie ? Il a même
des partiſans enthouſiaſtes qui ne veulent
accorder leurs fuffrages à un mor.
ceaudepoësie qu'autant qu'il eſt dans le
goût&même ſur les rimes de Pétrarque.
Cefonnet eſt aſſez bon ,diſent quelques
Italiens , mais il n'eſt pas Pétrarcheſque ."
Ces idées ont beſoin de quelque explication
, & ne fontpas toutes bien juſtes .
Pétrarque eſt le Pere de la Poësie ; oui ,
parmi les Italiens ; c'eſt à dire qu'il eſt
le premier dont les ouvrages aient fixé la
langue italienne & fervi à former le goût
&le ſtyle des poëtes de cette Nation. Il
eſt certain que ſa diction fait loi & qu'il
eſt à la tête des claſſiques de ſon pays.
Sans avoir ni l'imagination , ni l'énergie
que l'on remarque dans les beaux morceaux
du Dante , il eſt engénéral bien
meilleur écrivain. On peut quelquefois
admirer le génie du Dante à travers la
foule de ſes irrégularités & de ſes inconſéquences;
mais il ne pourrait ſervir de
modele , & Pétrarque en eſt un que tous
AOUT. 1774. 105
5 .
les écrivains de ſon pays ſe ſont fait
gloire d'imiter. On a fondé une chaire
pour expliquer le Dante; mais on fait Pétrarque
par coeur, & il vaut mieux être
retenu que commenté.
Mais faut- il conclure de cet éloge que
Pétrarque doive être appelé le Pere de la
Poësie moderne ? Certainement nos pre .
miers poëtes ne lui ont aucuneobligation .
Un écrivain dont le principal mérite eſt
le ſtyle , ne peut influer beaucoup furle
génie des étrangers. Les premieres poëfies
françaiſes qui aient mérité d'échapper à
l'oubli , c'eſt- à dire , quelques morceaux
de Marot , de St Gelais , dePaſſerat , &c.
ontparu prèsde deux cents ans après Pétrarque
, & ne font nullement dans ſon
goût. Une gaieté naïve dans la tournure
&quelque fineſſe dans la penſée , voilà
cequi les caractériſe. La diction poëtique,
le principal mérite de Pétrarque ,
ne s'y fait preſque jamais remarquer, &
n'a paru pour la premiere fois parmi nous
que dans Malherbe. C'eſt lui que l'on
peut appeler véritablement le Pere dela ,
Poëſie françaiſe. C'eſt lui qui le premier a
donnédunombre à nos vers , créé les premieres
loix du rhytme , & l'harmonie de la
phraſe poëtique. Voilà pourquoi Def.
préaux a ſi bien dit :
1
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
L
Enfin Malherbe vint.
Le traducteur a montré beaucoup de
difcernement & de goût en ne s'exerçant
que ſur un très petit nombre des fonnets
de Pétrarque , & préférant de nous faire
connaître ſes plus belles odes , Canzoni ,
qui font en effet les chef- d'oeuvres de cet
auteur , & ceux de ſes ouvrages que les
étrangers peuventgoûterdavantage.Mais
quoi qu'en diſe le traducteur , on a obfervé
avec raiſon que tout morceau depoëſie
dont le fonds n'eſt pas dramatique , ne
peut gueres foutenir une verſion en profe.
C'eſt une vérité qu'on peut faire fentir
par un raiſonnement bien ſimple. Sil'on
mettait de bons vers français en proſe, ce
ferait fans doute la meilleure maniere de
prouver qu'ils font bons , mais ce ſerait
un moyen für de leur faire perdre une
grandepartiede leur mérite. On en peut
voir un exemple dans la ſcene de Mithridate
, déconſtruite par laMotte. C'eſt de
la bonne profe; mais qu'elle est loin des
vers de Racine ! Si les vers ont tout à
perdre à être réduits en proſe dans la langue
où ils ont été faits , pourquoi veuton
qu'ils ne perdent pas beaucoup en pafſantdans
laproſe d'une autre langue ? Le
poëte chantait , & vous le faites parler.
AOUT. 1774. 107
Quand il dirait la même choſe , la diffé
rence eſt grande. Qu'un connaiſſeur habile
liſe ſur le papier cet air admirable
d'Iphigénie , confervez dans votre ame,
&c. il jugera fans doute que cet air eſt
très bien compofé ; mais que Mlle Arnould
le chante , vous entendrez la plainte
de l'Amour & le gémiſſement du
Malheur.
S'il y a d'ailleurs un poëte qui demande
à être traduit en vers , c'eſt ſur- tout
Pétrarque. Son ſtyle eſt riche d'imagination
& d'harmonie , ſurtout dans ſes
odes; car ſes ſonnets font gâtés le plus
ſouvent par l'affectation , l'abus d'eſprit
& le ſtyle alambiqué. C'eſt en lifant les
ſonnets de Pétrarque que l'on fent combien
Tibulle avait de goût & de talent.
Pétrarque parle d'amour , & Tibulle le
fait fentir , ce Tibulle , le poëte de l'antiquité
le plus délicat & le plus amou
reux; (Catulle n'eſt que libertin ; Ovide
n'a que de l'eſprit;) ce Tibulle dont le
ſévere Deſpréaux a fenti les graces , lui
qui a méconnu celles de Quinault , &
qui n'a rendu aucun hommage à cellesde
la Fontaine.
Ce qui eft remarquable dans les fonnets
de Pétrarque , & ce qui fait voir la pro 1
108 MERCURE DE FRANCE.
L
digieuſe facilité de la poëſie italienne,
égale à la prodigieuſe difficulté de la nôtre
, c'eſt qu'on y trouve les détails les plus
communs à côté des idées les plus recherchées.
Si un poëte François était obligé de
dire en vers qu'il a vu pour la premiere
fois ſa maîtreſſe le fix Avril 1767 , à une
heure après midi , ceux qui nous parlent le
plus ſouventdeleurs maîtreſſes ſe trouverraient
embarraſſés.Pétrarque nel'eſt point
dutout. Il nout dit tout ſimplement qu'il
a vu Laure pour la premiere fois le 6 Avril
1327 , à une heure après-midi , comme on
daterait une lettre.
Cependant à Naples , à Rome , à Florence
, où l'on fait encore tous les ans
deux ou trois mille ſonnets qu'on oublie ,
ceux de Pétrarque font dans la bouchede
tout le monde. C'eſt qu'il y a ſans doute
dans ſa diction un charme dont les Italiens
font les ſeuls juges , & que dans ce
pays on aime exceſſivement la galanterie
&les fonnets. Mais les hommes de toutes
lesNations qui aiment la belle poëſie ,
la poëſie harmonieuſe & facile , riche &
naturelle à la fois , reliront avec délices
pluſieurs des Canzoni de Pétrarque , entre
autres cettebelle ode qui ſe grave ſi faci -
lementdans la mémoire&dans le coeur,
AOUT. 109 1774.
&qui eſt adreſſée à la fontaine nommée
Triada , & non pas à la fontaine de Vaucluſe
, comme on le croit communément.
"
Chiare , freſche é dolci acque ,
Ové le belle membra
Poſe colei che ſola a me par donna ;
Gentil ramo , ove piacque ,
(Con ſoſpir mi rimembra , )
A lei di fare al bel fianco colonna :
Erba , e fior , che la gonna
Leggiadra ricoverſe
Con l'Angélico ſeno ;
Aer ſacro , fereno .
Ov'amor co' begli occhi il cor m'aperſe ,
Date udienza inſieme
Alle dolenti mie parole eſtreme.
Voici la verſion du traducteur.
,, Clair & tranquille ruiſſeau qui , dans
tes ondes pures, as reçu la Beauté qui
,,m'est chere ; Toi dont les flots heureux
,, ont careſſe ſes membres délicats ; Ra-
,, meau fortuné qui lui prêtas un appui ,
,, je me le rappelle encore en ſoupirant ;
,, Tendre verdure ,jeunes fleurs qui avez
„ paré ſes vêtemens , qui avez baiſé fon
,, chaſte ſein ; air ſérein, air ſacré pour
,, moi ; Séjour charmant, où l'amour , où
MERCURE DE FRANCE.
,,deux beaux yeux ont bleſſé mon coeur ,
,, écoutez ma voix plaintive , recevez
,, mes derniers accens .
"
Quoiqu'en général cette traduction foit
élégante , on y regrette plus d'une fois
l'original . Cette expreffion faible& commune
, la Beauté qui m'eſt chere , rend-elle
ce trait fi délicat & fi heureux , che fola
a me par donna , celle qui pour moi eſt
la ſeule femme qu'il y ait au monde? Le
poëte d'ailleurs ne dit pas que les fleurs
ont paré les vêtemens de Laure , mais
qu'elles couvraient ſes vêtemens & fon
ſein. Il ne paraît pas non plus que letraducteur
ait ſenti combien il y avait de
grace dans ces épithetes accumulées par
le ſentiment, chiare freſche , e dolci acque.
M. de Voltaire a bien heureuſement
rendu cette eſpece de beauté , & y en
ajoute beaucoup d'autres dans une imitation
qu'il a faite de ce morceau.
Claire fontaine , onde aimable , onde pure ,
Où la Beauté qui confume mon coeur ,
Seule Beauté qui ſoit dans la Nature ,
Des feux du jour évitait la chaleur ;
Arbre heureux dont le feuillage ;
Agité par les zéphirs ,
La couvrit de fon ombrage ,
Qui rappelez mes foupirs
AOUT. 1774.
III
TS
1
F
4
En rappelant ſon image ;
Ornemens de ces bords & filles du matin ,
Vous dont je ſuis jaloux , vous moins brillantes qu'elles ,
Fleurs qu'elle embelliſfait quand vous touchiez ſon ſein ;
Roſſignols , dont la voix eſt moins douce & moins belle ;
Air devenu plus pur , adorable Séjour ,
:
Immortaliſé par ſes charmes ;
Lieux dangereux & chers où , de ſes tendres armes ,
L'Amour a bleſſe tous mes ſens ;
Ecoutez mes derniers accens ,
Recevez mes dernieres larmes .
On voit que l'illuſtre imitateur a joint
des beautés qui lui appartiennent à celles
de l'original. C'eſt le génie qui laiſſe ſon
empreinte fur tout ce qu'il touche ; mais
s'il avait traduit la piece entiere , peut .
être aurait-il reſſerré cette imitation , parce
que l'ode traduite dans ce goût ſerait
devenue trop longue.
Les graces & ladouce molleſſe du ſtyle
ne font pas les ſeuls caracteres de Pétrarque;
ſa lyre ſe monte quelquefois fur
un ton plus élevé. Voyez la ſeconde de
ſes odes adreffée , ſelon M. de Voltaire ,
:
112 MERCURE DE FRANCE.
:
à Nicolas Rienzi ,& felon le traducteur ,
à Etienne Colonne. Elle eſt pleine de nobleſſe
, d'énergie & de grandes images .
Le poëte exhorte fon héros à ranimer
Rome expirante. Le tableau de ſa faibleſſe&
de l'aviliſſement où elle eſt tombée
, oppoſé à fon ancienne grandeur ,
forme un contraſte frappant& fortement
tracé.
ود
Pon man' in quella venerabil chioma
Securamente , e nelle treccie ſparte
Si , ché la neghittoſa eſca delfango:
Portez une main courageuſe dans ſa
,, chevelure vénérable ; ſaiſiſſez - en les
,, treſſes diſperſées ,&tirez lade la fange
où elle reſte honteuſement plongée.
Voilà de la vraie poësie ; & la ſtrophe
ſuivante eſt remplie de l'enthouſiaſme
lyrique.
ود
L'antiche mura ch' ancor teme ed ama
E trema 'l mondo , quando fi rimembra
Del tempo andato , e'ndietro ſi rivolve ;
E i ſaſſi dove fur chiuſa le membra
Di tai che non ſaranno ſenza fama
Se l'Univerſo pria non ſi diſolve ;
E tutto quel ch'una ruina involve ,
Per te ſpéra faldarogni ſuo vizio.
O grandi Scipioni , o fedel Bruto ,
Quanto
AOUT. 1774. 113
:
"
"
"
"
"
Quanto v'aggrada , ſe gli è ancor venuto
Romor laggiù del ben locato uffizio !
Come cre' , che fabrizio
Si faccia lieto , udendo la novella !
E'dice , Roma mia fara , ancor bella.
Relevez cesanciens murs que le monde
chérit , qu'il révere encore en tremblant
, quand il rappelle à ſa mémoire
les fiecles écoulés& la grandeurdenos
„ ancêtres ; rendez l'honneur à ces tombeaux
où font renfermés ces hommes
illuſtres dont la renommée durera juf-
„ qu'à ce que les fondemens de l'univers
s'écroulent ; faites renaîtreRome entiere
qui n'eſt plus qu'un monceau de ruines.
Grands Scipions , fidele Brutus , avec
, quellejoie vous apprendrez ſur les ſombres
bords qu'un héros a rendula gloire
à votre patrie ! Fabricius , que vous recevrez
avec plaiſir cette heureuſe nouvelle!
Vous direz : Rome enfin a recouvré
ſa beauté."
"
"
"
"
Cette traduction eſt fidelle ; mais estelle
animée du feu de l'original ? Pourquoi
n'avoir pas conſervé la ſuſpenſionde
la phraſe poëtique , cette conſtruction
noble & impofante ; ces murs antiques ,
ces tombes auguſtes , &c. attendant le libérateur
, &c . Roma mia fara ancor bella :
H
114
MERCURE DE FRANCE.
Rome fera belle encore ? Cette tournure
a bien plus d'expreffion que la phrafe du
traducteur : Rome enfin a recouvré sa
beauté.
Quand Pétrarque a tenté des ouvrages
plus conſidérables , & qui demandaient
un plan plus étendu , il a manqué d'invention.
On trouve dans ce nouveau choix
de ſes poëſies un poëme en quatre chants
dont le ſujet eſt le Triomphede l'Amour.
La fable en eſt pauvre&la marche monotone.
Le poëte rencontre dans le palais
de l'Amour tous les héros que ce Dieu a
vaincus. Ils'adreſſe à eux tour-à-tour , &
tous lui racontent leur hiſtoire. Voilà ce
qui remplit quatre chants.
Pétrarque fut heureux , riche & honoré
, comme on peut le voir dans les mémoires
ſur ſa vie , recueillis par M. l'Abbé
de Sade , defcendant de la belle Laure.
C'eſt de làque lenouveau traducteur a tiré
les détails hiſtoriques concernant Pétrarque
,qui précedent le choix de ſespoëfies.
On ne ſera pasfâché d'en retrouver iciles
fragmens les plus curieux. C'eſt toujours
unelecture agréable pour ceux quiaiment
l'hiſtoire littéraire.
Pétrarque vint au monde le 20 Juil
let 1304 , dans Arezzo , petite ville de
Toſcane , où ſes parens s'étaient arrêtés
儀
AOUT. 1774. 115
لا
0
2
enfuyant de Florence. Ils étaient Gibelins
& le parti des Guelphes qui , dans ce
moment , ſe trouva le plus fort , les avait
chaſſés de leur patrie. La deſtinée de
Pétrarque , ainſi que celle du Taſſe ,
commença par la proſcription. Mais la
fortune qui pourſuivit fans relâche le
malheureux amant de Léonore de Ferrare,
ſe réconcilia bientôt avec l'amant de
Laure. D'Arezzo , ſes parens allerent s'établir
à Carpentras , villedu Comtat, dans
le voiſinage d'Avignon où le Pape Clé
ment V venait detranſporter le St Siege.
Ils envoyerent Pétrarque & un autre fils
qu'ils avaient , étudier le droit à Montpellier
, & enfuite àBologne. Il paraît
qu'aucun des deux n'avait de vocation
pour le barreau. L'un ſe fit Chartreux;
l'autre devint poëte. ::
Ce n'eſt pas que dans ce temps lapoëſie
fût incompatible avec l'étude dudroit;
cardeux maîtres célebres en cette ſcience ,
& qui furent ceux de Pétrarque , étaient
poëtes auſſi ; l'un était Cino de Piſtoie ,
l'autre Ceccod'Ascoli , qui , de plus , était
médecin & aſtrologue. Tous ces titresne
lui porterentpas bonheur. ,, Il ſe rendit
coupable d'un grand crime; car il ofa
و و
critiquer ladivine comédie du Dante &
sune chanson de Guido Cavalcanti,
Ня
116 MERCURE DE FRANCE.
,, D'ailleurs il fut aſſez malheureux pour
ود
ود
"
ود
ود
ود
être au moins auſſi bon médecin qu'un
Dino delGarbo qui avaitdu crédit. Le
pauvraCecco fut en conféquence déféré
à l'Inquifition comme hérétique&for-
,, cier , &brûlé à Florence. Le peupleaccourutà
fon fupplice , perfuadé qu'il aurait
le divertiſſementde voir un Eſprit
familier qui viendrait l'arracher aux
flammes ; mais aucun démon ne parut ,
&lephiloſophe brûla tout ſimplement ,
comme le plus ignorant des hommes . "
Pétrarque était fort galant & très - curieux
de ſa parure. , Ilcultiva d'abord la
,, poëſie latine;mais l'envied'être enten-
ود
ود
ود
و د
وا du des femmes , delesamufer& deleur
,, plaire , fit un excellent poëteitalien d'un
hommequi n'aurait été qu'un poëte latin
ignoré : il ne tarda pas à trouver
l'objet à qui il adreſſerait ſes chants. Il
en était alors des poëtes commedes che .
valiers . Il leur fallait abſolument une
Dame en titre pour laquelle ils étaient
toujours prêts de rompre une lance ou
de faire des vers... Laure avait de la
beauté , des graces , beaucoup de dou
ود
ود
ود
دو
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ceur & de modeſtie , & un nom aſſez
„ propre à entrer dans des vers. Pétrarque
,, jugea à propos dès ce moment de lui
,, consacrer les ſiens."
AOU.T. 1774.- 117
:
Le nouveau traducteur ſe donne la peine
d'examiner , en difcutant les témoignages
& les autorités , ſi l'amour de Pétrarque
pour Laure était une paſſion ſérieuſe
ou un jeu poëtique. La queſtion de
fait importe affez peu à la poſtérité. Il eſt
aſſez prouvé que l'imagination emprunte
le langage du fentiment , & c'eſt-là préciſément
le talent du poëte. Mais pourquoi
perſonne ne s'eſt- il jamais aviſé de
mettre en queſtion ſi Tibulle aimait vé.
ritablement Délie ?
Pétrarque s'attacha d'abord à la famille
Colonne, la plus illuſtre Maiſon d'Italie
après celledes Urſins. Il futmême chargé
de l'éducation d'Agapit , neveu de Jacques
Colonne , Evêque de Lombez. Ce
fut Etienne Colonne, l'un des héros de
Rome moderne , qui prononça l'éloge de
Pétrarque , lorſqu'il fut couronné au Capitole.
Le Sénat Romain lui avait décer
né cette magnifique récompenſe dont aucunpoëte
n'avait été honoré depuis Claudien.
Le même jour que Pétrarque reçut
le décret du Sénat qui lui annonçait fon
triomphe , on lui apporta une lettre du
Chancelier de l'Univerſité de Paris , qui
lui offrait le même honneur & demandait
la préférence. Mais l'Univerſité ne
Η 3
118 MERCURE DE FRANCE.
C
valait pas le Capitole , & Paris n'était pas
encore la capitale du monde lettré. , Pé-
> trarque voulut auparavant fubir unexa-
» men ,&choiſit Robert, Roi de Naples ,
pour fon juge. C'était un Prince aimable&
le plus éclairé de ſon ſiecle... Pé
trarque ſe rendit auprès de lui , & fut
» examiné pendant trois jours. Le juge.
> ment du Prince fut favorable au Poëte
"
qui ſe tranſporta àRome auffi- tôt. Il y
→ arriva le 6Avril 1341. Lefur lendemain
les trompettes annoncerent la cérémo.
nie. Petrarque , vêtu d'une robe dont le
Roi de Naples s'était dépouillé pourla
lui donner , monta au Capitole précédé
pardouzejeunes gens vêtus d'écarlate&
choiſis dans les premieres familles de
Rome.Afes côtés étaient fixdes princi-
„ pauxcitoyens vêtusde verd& couron-
» nésde fleurs, Le ſénateur Orfa , Comte
d'Anguillara , ſuivait accompagné des
chefs du Confeil. Lorſque le cortege
fut arrivé , un héraut appella le poëte
⚫ qui , après avoir fait une courte harangue,
ſemitauxgenouxdu fénateur. Celui
-ci ôta dedeſſus ſa tête une couronne
de laurier& la mitſur la têtede Pétrarque
, en diſant: la couronne eſt la ré-
> compenſe de la vertu ; ce qui prouve
T
AOUT . 119 1774
1
םי
le
que dès lors on donnait en Italie le
„ nom de vertu aux talens. "
Il ſemble que, les fetes & les cérémonies
modernes ne puiſſent jamais avoir
la dignité de celles des Anciens. Les
triomphateurs Romains ne ſe mettaient à
genoux que devant les ſtatues des Dieux ,
& marchaient couronnés de lauriers qui
leur étaient décernés par les loix de la
patrie, & qui n'appartenaient qu'à eux.
Il ne faut point que le mérite ait pour
récompenfes les diſtinctions du pouvoir,
de peur que bientôt le pouvoir ne s'attribue
les diſtinctions du mérite. A Rome ,
du temps de la République , le laurier
n'appartenait qu'au triomphateur. Les
Empereurs en firent l'attributde leurpuif
fance. Dès-lors ils ſe diſpenſerent de le
mériter , & le prodiguerent à des eſclaves
qui le méritaient encore moins.
• Ces honneurs extraordinaires rendus à
Pétrarque furent le préſage & le commencement
de ſa fortune. Devenu Citoyen
Romain, il fut un des Ambaſſadeurs
nommés pour aller à Avignon
exhorter le Pape Clément VI à revenir à
Rome. Quelque temps après cette députation
qui fut auſſi inutile que folemnelle ,
Jean Visconti , Archevêque de Milan ,
lui donna une place dans fon Confeil,
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
C
1
لا
1
C'était un des tyrans qui accablaient la
liberté de l'Italie. La ſouveraineté de
Milan dont il avait hérité , était uneuſurpation
de fon frere ; & en achetant Bo-
Jogne , il avait étendu ſon pouvoir fur
toute la Lombardie. Ainſi Pétrarque qui
déplorait fans ceſſe la perte de la liberté ,
ſe mit aux gages d'un de fes opprefleurs .
Il y avait dans cette démarche encore
moins de vertu qu'il n'y a de véritable
amour dans ſes ſonnets .
Pétrarque fut député tour-à-tour par
Viſconti auprès du Pape , auprès de l'Empereur
Charles IV & du Roi de France
JeanSecond. Il avait déjà voyagé dans fa
jeuneſſe en Allemagne , en France & dans
les Pays - Bas. Il reçut de l'Empereur un
diplôme qui le créait Comte Palatin.
"
„ Cene fut pas fans frayeur qu'il entra
dans la 63e année de ſon âge. Il reſtede
lui une lettre à ſon ami Bocace , dans
laquelle il rapporte tous les paſſages des
„ auteurs qui affirment que dans la 636
année , les hommes font menacés de la
» mort , ou de quelque maladie grave ou
de quelque accident funeſte. Il cite entr'autres
Firmicus Maternus qui aſſure
que les années de la vie ſept & neuf
fontplus dangereuſes queles autres par
une cauſe naturelle, mais fecrette, &
AOUT. 1774. 121
1
t
و د
," que la ſoixante - troiſieme année réfultant
de cesdeux nombres multipliés l'un
,, par l'autre , doit étre la plus dangereuſe
de toutes. ود
On peut compter cette faibleſſe de Pétrarque
parmi les nombreux exemples
qui prouvent que les talens'n'élevent pas
toujours un homme au-deſſus des erreurs
de fon fiecle.
ود
ود
,, Pétrarque mourut en 1374 , âgéde
,, 70 ans ... Ses gens étant entrés dans fon
cabinet , letrouverent couché fur un livre&
fans mouvement... Il étaitd'une
,, figure agréable : dans ſa jeuneſſeil en
tirait vanité ,& ce fut avec chagrin qu'il
vit ſes cheveux blanchir avant l'âge ordinaire.
Néavec un penchant extrême
,, pour les femmes , il ne le conſerva que
,, juſqu'à l'age de quarante ans , & vécut
,, depuisdans la plus exacte continence...
"
ود
ود
دو
ود
ود
ود
Sa ſcience était immenſe pour ſon ſiecle
, & c'eſt à lui qu'on doit la confervationd'un
grand nombre d'auteurs anciens...
Il jouiſſait d'une fortune conſidérable
pour un particulier & pour le
,, temps où il vivait. Il rentra en 1351
dansſes biens patrimoniaux , qui furent
rachetésdesdeniers publics. Ce fut Bocace
que la République de Florence.
ود
.وو
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
E
:
,, chargeade luiapporter cette nouvelle&
celle de fon rappel dans ſa patrie."
و د
A cette deſtinée ſi heureuſe & fi brillante,
comparez celle du Taſſe , ſi ſupérieur
en génie à Pétrarque , & dont les ouvrages
font un des monumens de l'eſprit
humain les plus chers à la poſtérité : à ces
honneurs accumulés , à cette réputation ſi
bien affermie & fi conftamment recon
nue; aux dignités , aux richeſſes , aux ti .
tres , comparez une vie errante &perfécutée,
les chagrins&l'indigence, ſept ans
d'une captivité cruelle ,un long oubli , & ,
ce qui peut-être eſt plus cruel encore , les
injuſtices de l'envie acharnée à déchirer
le talent&les ouvrages ; enfin cette ſuite
dediſgraces affez douloureuſes pour égarer&
aliéner un eſprit qui avait produit
laJérusalem; obſervez ce contraſte ſi frappantqui
rappelle tant d'exemples ſemblables
de ce combat de la fortune& du gé
nie , &dites avec Pétrarque :
Vade volte adivien , ch' all' alte impreſe
Fortuna ingiurioſa non contraſti ;
Ch'a gli animoſi fatti mal s'accorda.
Si quelquefois elle fait grace au talent
agréable , il eſt rare qu'elle pardonne au
mérite éminent; & cependant un hom
t
: AOUT. 1774. 123
1
mequi n'aimerait pas mieux être leTaſſe
que Pétrarque , ne ſerait pas né pour la
gloire.
:
:
Chef d'Oeuvres dramatiques , ou Recueils
des meilleures pieces du Théâtre François
, tragique , comique & lyrique ,
avec des diſcours préliminaires ſur les
trois genres , & des remarques ſur la
langue&le goût; par M. Marmontel ,
hiſtoriographede France , l'undes Quarante
de l'Académie Françoiſe ; dédié à
la Reine. A Paris , de l'imprimerie de
Grangé , rue de la Parcheminerie ; in-
40. grand papier , vign . &fig. 2e .Re
cueil , br Prix , 12 liv. pour les Soufcripteurs
; chez Grangé & Brunet ;
Marchand, rue des Ecrivains.
Le premier recueil de cette importante
collection a déjà été publié & eſt annoncé
dans le Mercure de Mai 1773. Il contient
la Sophonisbe de Mairet , avec un
examen de la piece & un abrégé de la vie
de l'auteur , précédés d'un diſcours fur la
tragédie. Ce ſecond recueil renferme l'abrégé
de la vie de Duryer ; Scévole , tragédie
; l'hiſtoire de la vie de Rotrou ;
Venceslas , tragédie , avec un examen critique
de ces pieces &des notes gramma-
F
!
124 MERCURE DE FRANCE.
1.
ticales. Tout concourt pour aſſurer le ſuccès
de cette entrepriſe. Le goût & les
connoiſſances de l'homme de lettres qui
enrichit cetouvrage d'une critiquepleine
de raiſon &de lumiere ; le choix des drames
qui ont le plus de réputation ; la brillante
compoſition des deffins& des ornemens
; laparfaite exécution des gravures ,
la beauté du papier & le luxede l'impreſſion:
tant d'avantages réunis feront obtenir
à l'édition de ces Chef- d'oeuvres ,
une place diſtinguée dans les grandes bibliotheques
& dans celles des amateurs.
Nous allons donner une eſquiſſe légere
de ce nouveau recueil.
PierreDuryer mourut en 1558 , âgé de
53 ans. Peu d'écrivains ont été plus laborieux&
plus féconds. Il a fait beaucoup
de traductions , & compoſé dix-sept pieces
de théâtre. Ses moeurs étoientdouces,
ſimples , modeftes. On dit que ſa femme
luidonnoit tous les jours ſa tâche à remplir.
C'étoit peut-être la ſeule façon delui
rendre agréable un travailforcé , &de lui
endonner lecourage; on obéit avec moins
de peine à l'amour qu'à la néceſſité.
Le Scévole eſt la ſeule des pieces de
Duryer qui reſte encore au théâtre ; mais
ce n'eſt pas la ſeule qui mérite d'être
AOUT. 1774. 125
T
E
,
ア
i
ſauvée de l'oubli. Il y a de l'intérêt dans
l'Alcionée , & un intérêt aſſez vif. Le Thémistocle
eſt compoſé avec ſageſſe. Ces
pieces font écrites avec une fimplicité
aſſez noble & d'un ton afſſez élevé , ſans
comparaiſon , toutefois , avec celles de
Corneille qui floriſſoit alors & qui étoit
dans toute ſa gloire. Corneille créoit un
autre fiecle , & laiſſoit le ſienderriere lui
à une diſtance infinie.
Le Scévole parut en 1646 entre Rodogune&
Héraclius. Quoique trop négligée
dans ſon ſtyle ſouvent lâche , diffus , proſaïque
& fans mouvement , cette piece
eft fort ſupérieure à toutes celles du même
auteur. On y reconnoît viſiblement
le ton que Corneille donnoit au théâtre.
L'éditeur diſcute les beautés & les défauts
de cette piece. Dans l'examen qu'il
en fait&dans ſes remarques , il releve les
vices de langage fort ordinaires dans ces
anciens poëtes . Nous ne citerons que
cette remarque ſur un faute qui échappe
ſouvent à nos meilleurs écrivains.
:
De quelque puiſſant noeud dont l'amitié nous lie.
Remarque. Il falloit dire que l'amitié
nous lie. L'exemple de Boileau :
e
C'eſt à vous , mon eſprit à qui je veux parler ,
126 MERCURE DE FRANCE.
Ni celui de Roufſeau :
Mais de quelque fuperbe titre
Dont ces héros foient revêtus,
ces exemples n'ont pu prévaloir con
tre l'uſage & la raiſon qui défendent que
l'article foit répété.
Jean Rotrou , né à Dreux en 1609 ,
d'une honnête&ancienne famille , eſt un
des hommes de lettres dont les moeurs
ont le plushonoré les talens. Il fut ceque
pouvoit être de fon temps un homme de
talent fans beaucoup de génie , qui avoit
pris Hardi pour modele ,&qui ne croyoit
pouvoir faire mieux que decopier lesEfpagnols&
detraduireles Latins. LeVenceflas
même eſt une imitation de Dom
Franciſco de Roxas. La piece eſpagnolea
pour titre , On ne peut être Pere & Roi.
Rotrou en a pris le plan, les caracteres,
lemauvaisdénouement ,&, pour tout dire
enfin,les défauts avecles beautés. Cequi
lui manquoiteſſentiellement , c'eſt ce qui
dominoît dans Corneille, le génie de
l'invention. Ce poëte a fait environ 40
pieces de théâtre.
Rotrou ne demeuroit point à Paris , &
c'eſt pour cela que , malgré l'eſtime qu'avoit
pour lui le Cardinal de Richelieu ,
החוור
AOUT. 127 1774.
il ne fut pointdu nombredeceux dont ſe
forma l'Académie Françoiſe. Il faifoit fon
ſéjour à Dreux , où il rempliſſoit pluſieurs
charges municipales ,&particulièrement
cellesde lieutenant - criminel & civil , &
de commiſſaire examinateur au comté &
bailliage de cette ville, lorſqu'en 1650
Dreux ſe vit affligé d'une maladie épidémique
dont il mouroit vingt cinq à trente
perſonnes par jour: c'étoit une eſpecede
fievre pourprée , accompagnée de tranf
port au cerveau , qui emportoit en trèspeu
de temps ceux qui en étoient artaqués.
Le Maire de la ville étoit mort; le
Lieutenant général étoit abſent. Le frere
de Rotrou lui écrivit pour le prier de
mettre ſa vie en ſûreté, & de quitter le
ſéjour de Dreux. Rotrou répondit à fon
frere que ſa confcience ne lui permettoit
pas de ſuivre ce conſeil , attendu qu'il
étoit leſeul qui , dans des circonstances ſi
fâcheuſes , pût veiller aux besoins de la
ville&ymaintenir le bon ordre. Il finiffoit
ſa lettre par ces mots : Ce n'est pas
que le péril où je me trouve ne foit fort
grand, puisqu'au moment où je vous écris
les cloches ſonnent pour la vingt - deuxieme
perſonne qui est morte aujourd'hui. Ce fera
pour moi quand ilplaira à Dieu... Peu de
128 MERCURE DE FRANCE.
2
jours après , il ſe ſentit frappé de la maladie,
& il mourut le 27 Juin 1650.
Rotrou n'a rien mis d'auſſi héroïque
dans ſes ouvragesque cetrait qui couronne
ſa vie ; & il eſt beau de voir dans un
poëte tragique un caractere plus grand
lui-même&plus intéreſſantque tous ceux
qu'il a peints.
L'examen du Venceſlas & les remarques
qui font à la ſuite de cette tragédie ,
donnent l'idéela plus exacte de fes beautés
&de ſes défauts . M. Marmontel montre
dans tout ce travail une connoiſſance
profonde du théâtre & de la langue françoiſe.
Cette collection deviendra une excellente
poëtique & un cours de littérature
françoiſe où l'exemple eſt toujours à
côté du précepte.
Doutes patriotiques, ou le nouveau Regne
, par M. Nougaret. Prix , 12f. A
Paris , chez J. B. Brunet , imprimeur
de l'Academie Françoife ; & Demonville
, libraire , rue St Severin , vis- àvis
celle de Zacharie ; la Ve. Duchefne ,
lib. au Temple du Goût , rue St Jacq.
L'auteur ſuppoſe dans ce petit ouvrage
qu'un Françoisrevient dans ſa patrie après
une abfence de 20 années au moins . Ce
FranAOUT.
1774. 129
2
François , qui n'eſt inſtruit d'aucun événement
, cherche à s'informer des motifs
de la joie publique. Il réſulte de ſes demandes
& des réponſes qu'on lui fait ,
une eſpece de dialogue en vers.
Le retour de l'Age d'or , ou le Regnede
Louis XVI , poëme préſenté à la Reine
par M. Gallois.
Odes provinciales au Roi & à la Reine ,
par M. C ***. A Paris , chez Valade ,
libraire , rue St Jacques , vis - à - vis les
Mathurins.
L'Enthousiasme du Citoyen à Louis XVI
par M. Guyetand.AParis , chez Cailleau ,
imprimeur - libraire , rue St Severin.
On applaudit dans toutes ces poëſies le
zêle qui les a inſpirées & les ſentimens
patriotiques qui y font heureuſement exprimés
. Les poëtes font les interprêtes
avoués par la Nation pour préſenter des
hommages à ſon nouveau Souverain & à
ſon auguſte Famille.
L'Inoculation par aspiration , épître pré
ſentée à la Reine par l'Abbé de Morveau.
A Paris , chez Muſier fils , libraire
, quai des Auguſtins.
M. l'Abbé de Morveau reçut des mains-
I
130 MERCURE DE FRANCE.
2
de la Reine un bulletin qui annonçoit
quelqu'eſpérance dans la maladie du feu
Roi , & fut chargé d'en faire la lecture.
On vous voit , on vole , on s'empreffe ;
Car pour vous l'amour des François
Eſt un délire , eft une ivreſſe ,
Qui ne les quittera jamais :
Juſqu'àvos pieds chacun s'avance ;
Je fends la preſſe , je m'élance ;
Le coeur palpíte , on fait filence :
Ce fut alors , en me fixant ,
Que vous m'ordonnates de lire
Le bulletin intéreſſant,
Que le Monier venoit d'écrire.
Que devins je dans ce moment!
Je ne ſais pas encor comment
Ma foible voix put y ſuffire.
Unmortel juſques dans les cieux
Peut quelquefois porter ſa vue ;
Mais qu'un prodige ouvre la nue ;
Soutiendra - t - il l'éclat des Dieux
Sans que ſon ame en ſoit émue ?
Tout glorieux de votre choix ,
Je ne pus jamais m'en défendre;
Je baiſai le papier dix fois
Avant de pouvoir vous le rendre.
Plus d'une main l'avoit touché ?
Sûrement il étoit taché
De ce germe variolique
A OUT. 1774 184
1
Dont le poiſon épidémique
Sur mes levres s'étoit collé :
Si bien donc qu'en place publique,
J'eus l'honneur d'être inoculé.
Il fallut revenir au gite ,
Mander un médecin bien vite ,
Et choiſir le premier venu ;
Car dans ma ſphere infortunée
Avec un mice revenu ,
Point n'ai d'Eſculape à l'année.
Fievre , tranſport , tout m'accabla:
Je ne voyois , par - ci , par - là ,
Que gens ſe parler en arriere ,
Chuchotter , me plaindre tout bas
Et dire entre eux avec myſtere :
Mourra - t - il , ne mourra - t - il pas
Vous étiez déjà couronnée ;
Dans mon réduit la renommée
Avoit apporté juſqu'à moi
Les grandeurs de mon nouveau Roi :
Je n'entendois à mes oreilles
Que vos vertus & ſes merveilles :
Dans ce moment , je n'y tins pas.
Hélas ! me diſois - je à moi même s
Fut- il un malheur plus extrême ?
Henri renaft , & je m'en vas.
Que j'enrageois de ma détreſſe ?
Tout Paris étoit dans l'ivreſſe,
12
132 MERCURE DE FRANCE .
t
J'entendois retentir les cieux
De cent mille cris d'alegreſſe ,
Dont on vous béniſfoit tous deux ;
Cet inſtant ſuſpend dans mon ame
Le ſentiment de la douleur ;
1
Je ne ſens plus rien que la flamme
De l'amour qui brûle mon coeur.
Arrête donc , Parque inhumaine !
Que je puiſſe avant de mourir ,
Que je puiſſe adoucir ma peine
Par le plaiſir de les bénir.
Puiſque de leur gloire infinie
Mes yeux ne ſeront pas témoins ,
Laiffe - moi leur donner au moins
Le dernier fouffle de ma vie.
Soudain un nouveau feu dans moi
S'allume encore & je m'écrie :
Quel jour ſe leve , o ma Patrie !
Quel aftre heureux brille pour toi !
O France ! Quelle main chéric ,
Conduit l'aurore de ton Roi ?
A l'amour du bien qui l'enflamme ,
Henri , je reconnois ton ame ,
Dans Louis nous trouvons tes traits.
Siecle d'or , vous allez renaître ,
Si ce font les vertus du maître,
Qui font celles de ſes ſujets.
I
AOUT. 774 13
Quand l'Arbitre des deſtinées
Sur le trône éleva Titus ,
Ce ne fut pas fur ſes années
Que le Ciel régla ſes vertus .
En t'admirant , rien ne m'étonne ;
Le Sort pour porter la Couronne ,
Comme lui t'avoit deſtiné ;
Dans tes mains , c'eſt ton héritage ;
Sur ta tête , elle eſt au plus ſage :
C'eſt être deux fois couronné.
t
e
Cette piece mérite d'être diſtinguée par
l'heureuſe facilité de l'expreſſion .
REPONSE de Va- de - bon coeur , grenadier
, qui étoit en sentinelle fur la terraſſe
du château de Versailles ; à l'auteur
de l'Inoculation par aspiration.
LORSQU'UNE
:
JORSQU'UNE adorable Princeſſe
Daigna te choiſir dans la preſſe ,
Pour lire & pour nous calmer tous ,
Morbleu ! tu fis mille jaloux .
Mais il faut qu'un homme ſoit homme.
Tu devois boire le rogomme ,
En voyant paroître à ta peau
F Le premier grain variolique,
Et non pas prendre un empirique
Et jeter de l'argent dans l'eau.
1
17
13
434 MERCURE DE FRANCE,
Jour-de-Dieu ! c'eſt avoir bon foie :
Pour deux ſols tu pouvois guérir.
Et puis , craignois- tu de mourir
Quand tu n'étois pas mort de joie ?
Le Chirurgien Anglois , parade , par M...
Prix , 15 f. A Paris , chez la Ve. Ducheſne
, rue St Jacques; Lacombe , rue
Chriſtine , & à Lyon , chez Cellier ,
libraire.
Il ne faut chercher dans une piece de
ce genre que l'ivreſſe de la gaieté , &
qu'un comique outré qui doit déplaire à
la Raiſon , mais faire fourirela Folie. Gilles
dit très -bien dans ſon annonce : ,, De
"
22
"
ود
ود
ود
tous les temps les grands Seigneurs &
les gens du beau monde ont fait&joué
la parade: c'eſt ce quim'autoriſe , Mes
ſieurs & Mefdames , à vous demander de
l'indulgence pour celle que nous allons
avoir l'honneur de vous repréſenter en
» perſonnes naturelles. Il n'y a rien de ſi
beau que la parade , de ſi ſublime que
la parade , & rien cependant de ſi ordi.
naire que la parade.Le ſoldat qui va au
coup de fufil , ce n'eſt que pourlaparade.
Le Grand Turc n'a un ſérail que pour la
parade ?& beaucoup de gens parmi vous ,
Meſſieurs , ne portent un grand nez que
ود
ود
ود
AOUT. 1774 135
ود
"
,, pour la parade; les petites maîtreſſes
,, qui ont des vapeurs , la bouffante , le
,, gros chignon & la caraco, ce n'eſt que
,, pour la parade ; les petits maîtres n'ont
de chevaux , de carroſſes anglois & de
Demoiſelles de l'Opéra que pour la parade.
Si on a abandonné Moliere pour
les pieces larmoyantes & les drames anglois;
les vaudevilles pour l'arriette , le
vin pour les femmes , les femmes pour
les filles entretenues , la table pour le
luxe, tout cela n'eſt que pour la parade."
"
"
ود
ود
"
ود
Obſervations fur la Littéraure , àM. ** ,
in - 8°. & in - 12. pour faite ſuite aux
Trois Siecles de la Littérature. A Paris ,
chez Baftien , rue du petit Lyon.
Cet ouvrage eſt une collection de différentes
diſſertations ſur la littérature. On
y lit pluſieurs lettres employées à relever
les fautes , le néologiſme , les bévues &
les omiſſions du dictionnaire des trois Siecles
, avec une recherche fur le nomdu
véritable auteur de cet ouvrage que
l'Obſervateur donne tout entier à M.
l'Abbé Martin , vicaire de la paroiſſe de
St André des Arts. Il compare M. l'abbé
S... , dont il prétend arracher le maſque ,
à Bathylle qui s'attribua les deux vers de
14
136 MERCURE DE FRANCE.
Virgile : Sic vos non vobis , &c. & qui
devint la fable des Romains quand le véritable
auteur fut connu. Sans doute que
M. l'Abbé S. défendra & prouvera ſa
propriété ; il ſeroit trop honteux pour lui
d'être ſoupçonné de ſe parer des plumes
du paon , & de s'en laiſſer dépouiller à la
vue de ſes admirateurs & de ſes cenſeurs
mêmes qui tous alors ſe réuniroient contre
lui.
Après ces diatribes , ſuivent des réflexions
ſur une traduction latine de la
Henriade ; fur le Journal eccléſiaſtique ;
fur les poëſies &moeurs de Santeuil , fur
la latinité des auteurs modernes ; ſur la
Fontaine & Boileau ; ſur la traduction
des Jardins de Rapin , avec une difſſertation
fur deux harangues latines & deux
diſcours latins , l'un en faveur de la Nation
Normande , l'autre à l'occaſion de la naisſance
du Duc de Bourgogne ; toutes pieces
diſparates & très-légeres qui ne font là
que pour faire volume.
:
Les Cent Nouvelles - Nouvelles de Mde de
Gomez , nouvelle édition ; 8 volumes
in- 12 . A Paris , chez Fournier , libraire
, rue du Hurepoix; Guillaume fils ,
libraire, place de St Michel , & Guil
laume neveu , libr. rue du Hurepoix.
AOUT. 1774. 137
Il ſuffit d'annoncer la nouvelle édition
de cet ouvrage ſi connu par la variété de
ſes cent Nouvelles , dont pluſieurs font
agréables & amuſantes.
Oraiſon funebre de Louis XV, prononcée
dans l'Egliſe de Mâcon le 13 Juin
1774 , par M. l'Abbé Sigorgne , de la
Maiſon de Sorbonne , Archidiacre-
Chanoine de la même Eglife , &c. au
Service folemnel que MM. des Etats
du Pays & Comté de Mâconnois ont
fait célébrer. Cette Oraiſon ſe trouve
chez Goery , imprimeur libraire à
Mâcon.
:
L'orateur a puiſé dans la lettre de
Louis XVI le double tribut d'éloge qu'il
rend à la mémoire du feu Roi. Sa vie a
été remplie de gloire & de modération :
ſa mort a été pleine d'édification & de
piété: c'eſt le plan qu'il exécute dans fon
diſcours avec une éloquence majestueuſe.
"
Aimable fille du Ciel! Paix deſirable !
,, qui aviez un trône dans ſon coeur , ne fe-
,, rez-vous jamais fentir le pouvoir de vos
charmes aux corps des Nations ? Les
traîtés ne feront-ils que des ſemences de
guerre ? Renfermeront - ils toujours un
feu caché qui prépare dans le filence une
"
"
و د
15
138 MERCURE DE FRANCE.
11.
,, éruption d'autant plus terrible qu'elle
ود
"
"
avoit été plus contrainte&plus inattendue
? Heureux les Peuples quand tous
les Souverains auront l'humanité & la
fidélité de Louis ! S'il eut des guerres à
,, foutenir , les circonstances les rendirent
inévitables , la justice les entreprit , la
" modération les termina. "
"
Journal de Pierre le Grand, depuis l'année
1698 juſqu'à l'année 1714 , incluſivement
, traduit de l'original Ruſſe ,
imprimé d'après les manufcrits corrigés
de la main de Sa Majesté Impériale qui
font aux archives ; nouvelle édition avec
des notes , par un Officier Suédois,
grand in - 8°. A Stockholm ; on en
trouve des exemplaires à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
Ce Journal jette un grand jour ſur une
des parties les plus intéreſſantes de l'histoire
moderne , & fixe la vérité de pluſieurs
faits importans. Nous en rendrons
un compte plus détaillé.
L'Espagne littéraire , politique & commerçante
, ou Journal Eſpagnol & Portugais
, dans lequel on rend un compte
périodique dela littérature , des poëſies,
AOUT. 1774. 139
E
۱
1
5
?
des théâtres , de l'hiſtoire , des ſciences
exactes & ſpéculatives ; des arts , de
l'induſtrie , del'agriculture , du commerce
, de la navigation , des établiſfemens
, des mines , des inventions &
du génie de ces deux Nations enviſagées
ſous ces différens aſpects.
Cet ouvrage eſt un nouvel objet de circulation
ajouté à la ſomme de nos connoiſſances.
Les Eſprits s'éclairent comme
les Nations s'enrichiſſent , par la communication.
Que chaque Peuple garde pour
foi ſes productions dans tous les genres;
l'indigence univerſelle deviendra le fruit
decette fauſſe économie. L'indigence des
Eſprits feroit plus grande encore s'ils dédaignoient
cette eſpece d'échange qui fait
jouir l'un des travaux de l'autre , & rend
communes à toutes les Nations les richef.
ſes littéraires de chacune en particulier.
On peut dire que la république des lettres
ne ſubſiſte que par des emprunts ; mais
ce qui ruine tant d'Etats politiques , fait
précisément ſon opulence & fa force.
La chaîne des connoiſſances ne fut d'abord
compoſée que d'un bien petit nombre
d'anneaux. Diverſes Nations travaillerent
à l'accroître , & la chaîne s'étendit.
Elle ſe rompit plus d'une fois ;leschaînons
ſe diſperserent , & il fallut de nouveau le
i
140 MERCURE DE FRANCE.
concours de pluſieurs Nations pour la rétablir
. On vante encore les ſervices que
l'Italie a rendus à l'Europe littéraire : elle
devint l'aſyle des beaux Arts chaſſés de la
Grece , leur ancienne patrie ; mais avant
cette époque ſi glorieuſe pour les Italiens
, les Eſpagnols cultivoient ces mêmes
arts inconnus chez tant d'autres peuples
de la terre , & oubliés en Italie même.
La poëſie en particulier yfut toujours cultivée
avec éclat. On fait quelle étoit la
réputation des Turdetains dans des ſiecles
très-recutés . On fait qu'il naquitde grands
poëtes latins en Eſpagne dans le temps
que Rome cefſſoit d'en fournir. Tel fut
Lucain qui , malgré ſes défauts , ſera toujours
enviſagé comme un homme de génie
; tel fut Séneque le Tragique , dans
lequel pluſieurs de nos meilleurs poëtes
n'ont pas dédaigné de puiſer ſouvent &
toujours avec avantage. Martial , autre
Eſpagnol , eſt encore aujourd'hni compté
parmi les claſſiques latins; d'autres écrivains
de la même Nation , & qui ne vinrent
que plus de deux ſiecles après les précédens
, ſoutinrent encore par leurs productions
l'honneur de la poëſie latine ,
preſque abandonnée de toutes parts.
On n'entre dans tous ces détails que
10
AOUT: 1774 141
pour démontrer combien les Eſpagnols
eurent toujours d'aptitude pour cet art ,
eſtimé le plus difficile de tous. Les invaſions
& les ravages des Barbares ſuſpendirent
pour quelque temps cette ardeur ,
mais ils ne purent l'éteindre. L'Eſpagne
eut des poëtes lorsque nous n'avions encore
que des troubadours ; elle eut un
théâtre quand nous en étions réduits encore
aux tréteaux ; & quand Moliere &
Corneille poſerent les vrais fondemens
de la ſcene françoiſe , ils ne rougirent
point d'emprunter aux Eſpagnols une partie
des matériaux qui compoſent cet édifice.
Lopès da Vega , Calderon , Guillen
de Caftro , Moretto , &c. ontété mis à
contribution par des François dignes de
les apprécier.
S'agit- il d'examiner les autres branches
de la littérature eſpagnole ? Elle ne fera
pas encore priſe au dépourvu. La patrie
de Quintilien n'eſt point entiérement privéed'orateurs.
Ils ne ſe font pas toujours
formés ſur les préceptes de ce grand maître
en matiere de goût & d'éloquence ;
mais , parmi quelques défauts , on découvre
en eux des beautés qui leur font propres
, qui tiennent à leur génie , &que les
meilleurs préceptes ne pourroient ſeuls
faire éclore. L'Eſpagne aproduit des his
142 MERCURE DE FRANCE.
toriens dont pluſieurs ſiecles n'ont point
altéré la réputation , & qu'on a traduits
avec ſuccès dans pluſieurs langues. Tels
font en particulier Moralès , Garibay,
Mariana , Ferreras , Solis , auxquels on
pourroit joindre Zurita , dont le profond
ſavoir fit dire de lui qu'il voyoit dans la
nuit de l'histoire. En un mot , ce genre ,
dont ilexiſte ſi peu de bons modeles chez
toutes les Nations , eſt un de ceux que
l'Eſpagne a cultivés avec le plus de fruit.
Elle a même ſon Pline comme nous
avons le nôtre. On connoit tout le prix
de l'Histoire Naturelle de l'Amérique , par
le P. d'Acoſta. Il eſt abfolument le créa
teur de fon ouvrage: puiſqu'avant luinul
autre écrivain n'avoit traité cette maniere.
Un nouvel écrit du même genre , dont
l'auteur eſt également Eſpagnol , prouve
combien cette Nation eſt propre à l'approfondir.
Elle s'eſt occupée de la Juriſprudence
peut-être avec encore plusde ſuccès. L'Es
pagne a produit une foule de Jurifconfultes
dont les lumieres pourroient ſervir
de flambeau à toutes les Nations. Nous
n'en citerons qu'un petit nombre ; tels
qu'un Martin d'Aſpilcueta , le même qui ,
•Notices Américaines , &c. par M. d'Ullon
AUOT. 1774 143
à l'âgé de quatre-vingts ans , fit le voyage
de Rome pour aller plaider la cauſe d'un
de ſes amis; un Covarrubias , qu'on a furnommé
le Bartole de l'Eſpagne,&que fon
rare mérite éleva au rang de Chefdu Conſeil
Suprême de Caſtille; un Antoine-
Auguſtin , archeveque de Tarragone , qui
réuniſſoit à la parfaite connoiſſance du
droit civil & canonique, une érudition
profonde ſur preſque tous les objets de
littérature; lui que notre célebre de Thou
appelle quelque part le grandflambeau de
l'Espagne ; lui qui n'avoit que vingt-cinq
ans lorſqu'il mit au jour un de ſes ouvrages
les plus eſtimés , intitulé: Emendatio.
nes Furis Civilis. Onpeut à tous cesgrands
noms joindre celui d'Antoine de Gorea ,
à qui notre célebre Cujas donnoit la préférence
ſur lui-même. On peut y joindre
encore ceux des Larrea , des Solorzano ,
des Molina , des Valenzuela , des Velasquez
, des Gutierez , des Gonzalez , des
Azevedo , & d'une foule d'autres qui , de
nos jours même , ſoutiennent avec éclat
cette branche d'érudition , devenue malheureuſement
ſi néceſſaire.
La médecine a eu auſſi en Eſpagne fes
légiflateurs. La méthode de guérir du célebre
Vallès a long- temps ſervi de guide
à nos médecins, & l'on a déjà pu voir
144 MERCURE DE FRANCE.
2
dans les différens numéros de l'Espagne
Littéraire , que les médecins Eſpagnols
reprennent avec une nouvelle ardeur cette
étude qui avoit paru languir quelque
temps parmi eux. C'eſt de toutes les ſciences
qui font l'objet de l'application des
hommes , celle qui peut le plus ſe perfectionner
par la communication. Il paroît
même certain que nous en devons les premieres
notions aux. Eſpagnols comme ils
les dûrent aux Arabes , leurs conquérans.
Ceux - ci leur apporterent encore quelques
autres connoiſſances , telles que la phyſique
& l'aſtronomie , c'eſt à-dire , ce qu'on
en ſavoit alors . Ils répandirent fur -tout
en Eſpagne le goût de la poëſie , celui des
ouvrages d'imagination , & juſqu'à ce ton
de galanterie qui a produit tant de romans
de toute eſpece, & qui eſt reſté dans cette
contrée , quand les Maures en ont été
proſcrits. Les ouvrages de ces derniers
forment eux - mêmes un accroiſſement de
richeſſe pour la littérature eſpagnole. Ils
ont ſurvécu à la domination de ces tyrans
étrangers. C'eſt le Nil qui , après ſes dé
bordemens , laiſſe ſur le ſol qu'il vient
d'inonder , un fel qui le fertiliſe.
Une opinion affez généralement établie
, c'eſt que cette Nation , en quittant
l'Eſpagne , emporta avec elle toute
l'induſtrie
AOUT. 1774. 145
,
linduſtrie de cette contrée. On affecte de
croire qu'elle ne renferme plus ni arts
ni commerce , ni agriculture , ni émulation
fur aucun de ces objets. On fe
trompe , & notre ouvrage démontrera
à quel point l'on s'eſt trompé. Le temps
n'eſt plus où l'Eſpagne ignoroit ou négligeoit
ſes propres avantages , dédaignoit
de mettre à profit la fertilité de fon fol ,
de réveiller l'eſprit induſtrieux de ſes habitans
, & ſe bornoit à épuiſer les mines
du Pérou , pour enrichir ceux qui fournifſoient
à ſes premiers beſoins. Elle fait
maintenant y pourvoir elle - même. Ses
manufactures ſe réparent & ſe multiplient
; on encourage tous les arts utiles ,
& en particulier l'agriculture , le plus
utile & le plus néceſſaire de tous. Ilexiste
dans la capitale & dans toutes les principales
villes d'Eſpagne , des Sociétés ſavantes
qui éclairentla pratique par la théorie.
Ce n'eſt pas tout: le Gouvernement
& même les Grands du Royaume y joignent
des encouragemens non moins efficaces
que les préceptes .
Les lettres , les arts , les ſciences ont
leurs Académies particulieres. On en
compte quatre dans la feule ville de Madrid;
celle de la Langue Eſpagnole , celle
de l'hiſtoire , celle de médecine , &
K
46 MERCURE DE FRANCE:
こ
celle des beaux- arts . Il exiſte auſſi dans
les principales villes d'Eſpagne d'autres
Académies , & en particulier une des
ſciences à Séville. Toutes ces différentes
ſociétés littéraires s'occupent avec ardeur
des objets qui leurfont relatifs. Par exemple
, l'Académie de la langue Eſpagnole
a déjà publié en ſix volumes in-folio , un
très bon dictionnaire de cette langue &
pluſieurs autres ouvrages fort eſtimés .
L'Académie de l'hiſtoire a raſſemblé tous
les matériaux qui doivent ſervir de baſe
à une hiſtoire bien complette d'Eſpagne ,
& elle s'occupe maintenant de ce grand
travail. La même émulation anime les
autres Académies. Un grand Monarque
accueille & encourage leurs efforts; nouveau
motif pour elles de les redoubler ,
&moyen toujours fûr de les rendre fructueux.
On a dit plus haut que le théâtre Eſpagnol
a de beaucoup devancé le nôtre ;
mais on ſe figure aſſez généralement en
France que l'art dramatique eſt aujourd'hui
preſque abandonné en Eſpagne.
C'eſtune erreur qui ſe trouve entiérement
démentie par le fait. On a pu voir dans
le premier Numéro de notre ouvrage le
précis d'une nouvelle comédie eſpagnole ,
compoſée dans toutes les regles de l'art ,
AOUT. 1774. 147
& qui , bien traduite , pourroit fe foutenir
ſur le premier de nos théâtres. Nous
pourrons ſouvent renouveler ces fortes
de preuves. Il y a conſtamment deux
théâtres ouverts toute l'année à Madrid ,
-. & il en exiſte d'autres dans toutes les
principales villes d'Eſpagne.
コAutre preuve des richeſſes littérairesde
cette contrée. Nous avons ſous les yeux
un Journal Eſpagnol qui ſe publioit il ya
quelques années à Madrid. Il eſt entiérement
compoſé d'analyſes d'ouvrages qui
s'imprimerent dans le même temps , &
preſque tous dans la mêmeville. Ce Journal
a été interrompu , non faute de matiere
, mais par des motifs particuliers.
- Ajoutons que chaque ville capitale des
provinces) renferme pluſieurs imprimeries
, & que plus de 50 villes d'un ordre
inférieur en renferment une ou deux chacune.
Il faut des écrivains pour entretenir
ces preſſes, il faut des lecteurs pour encourager
tant d'écrivains.
Envoilà, ſansdoute , aſſez pour démentir
le préjugé qui s'étoit élevé parmi nous
contre la littérature des Eſpagnols. Il ne
lui manquoit que de nous être mieux connue.
On a long - temps nié l'exiſtencedes
Antipodes , parce qu'on ignoroit celle de
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
2
C
C
Pékin. L'intérieur de l'Eſpagne eſt ſi peu
connu de nos compatriotes , qu'il faut leur
rendre à l'égard des Eſpagnols le même
ſervice que le P. Duhalde leur a rendu à
l'égard des Chinois. Nous avons même
ſur ce dernier un très-grand avantage , du
moins le regardons nous comme tel ; c'eſt
qu'on ne vérifiera jamais quedifficilement
fes aſſertions , & qu'il ſera toujours facile
de vérifier les nôtres .
Au reſte , l'ouvrage qui fait l'objet de
ce nouveau Proſpectus n'eſt plus un ſimple
projet ; c'eſt un ouvrage commencé ,
établi , nous pourrions même ajouter ac
cueilli. On a pu voir , par ce qui vient
d'être dit , que les ſources ne nous manqueront
pas ; & par ce qui a déjà été fait ,
on pourra juger ſi nous y puiſons utilement.
Rien ne nous borne à cet égard.
Littérature agréable & légere , poëſies ,
théâtres , romans , hiſtoire , ſciences exactes&
ſpéculatives , beaux- arts , induſtrie ,
agriculture , commerce , navigation , établiſſemens
de toute eſpece; en un mot ,
tout ce qui conſtitue l'Eſpagne , ſous ces
différens aſpects , eſt du reſſort de notre
entrepriſe , & fera conſtamment l'objet
de nos recherches.
Ce qui concerne le Portugal , ſur tous
AOUT.
1774. 149
ces points , entre auſſi dans notre plan , &
nous en avons déjà donné des preuves .
Le voiſinage des deux Etats , l'analogie
des deux Langues , tout exigeoit de nous
cette afſociation. C'eſt encore une autre
mine abondante , précieuſe , où nous puiferons
avec ſoin , &, autant qu'il dépendra
de nous , avec choix.
Nous ferons même, de temps à autre ,
fans négliger le courant , des excurſions
dans des temps plus reculés. Nous deſirons
,& peut-être nos lecteurs le deſirentils
comme nous , que notre ouvrage devienne
, indépendamment de ſes autres
objets , un cours de littérature eſpagnole
& portugaiſe. Ce qui n'eſt point connu
eſt toujours nouveau pour ceux à qui
on le fait connoître.
Nous continuons d'inviter les Savans ,
particulièrement ceux d'Eſpagne&de Portugal
, de vouloir bien contribuer par leurs
conſeils , & même par leurs productions ,
au füccès de notre ouvrage. Ils travailleront
pour la gloire de leur patrie , & auront
droit à la reconnoiſſance de la nôtre.
Conditions pour la Soufcription.
Cet ouvrage qui ſe reprend & ſe contitinue
avec activité , a commencé en Janvier
1774 , & formera chaque année une
K3
150 MERCURE DE FRANCE .
C
collection de 5 vol. in-12. de 15 feuilles
chacun. On les diſtribue par cahiers de 3
feuilles le 15 & le 30 de chaque mois. Il
en paroîtra trois dans celui de Décembre.
L'abonnement eſt de 18 liv. pour Paris
&de 24 liv. pour la province& les Pays
Etrangers. On affranchira leprix tant de
l'abonnement que des lettres d'avis , &
l'ouvrage fera rendu franc de port à Paris
&dans tout le royaume juſqu'aux frontieres.
On peut s'abonner en tout temps chez
M. WILD, banquier , rue Grenier St
Lazare , pour les pays étrangers ;
Et chez LACOMBE , libraire à Paris , rue
Chriſtine , pour la France&les pays voiſins.
M.
ACADÉMIES.
Académie Françoise.
L'ABBÉ DELILLE ayant été élu par
MM. de l'Académie Françoiſe à la place
de M. de la Condamine , y vint prendre
ſéance le lundi 11 Juillet 1774 , & prononga
un diſcours , dont nous allons citer
pluſieurs morceaux.
Il fait l'éloge hiſtorique de ſon prédéceſſeur
, de cet Académicien célebre par
AOUT .
151 1774.
-
la variété de ſes talens par l'incroyable
activité de fon ame & la fingularité piquante
de fon caractere.
Sa paſſiondominante futune curioſité
infatiable. Ce doit être celle de ce petit
nombre d'hommes deſtinés à éclairer la
foule , & qui , tandis que les autres s'efforcent
d'arracher à la Nature ſes produc
tions , travaillent à lui arracher ſes ſecrets.
Sans ce puifſſant aiguillon , elle reſteroit
pour nous inviſible & muette. Car elle ne
parle qu'à ceux qui l'appellent ; elle ne ſe
montre qu'à ceux qui cherchent à la pénétrer
; elle enſevelit ſes myſteres dans des
abymes ,les place furdes hauteurs , les plonge
dans les ténebres, les montre ſous de
faux jours. Et comment parviendroient.
ils juſqu'à nous , fans la courageuſe opiniatreté
d'un petit nombre d'hommes , qui ,
plus impérieuſement maîtriſés par les befoins
de l'eſprit que par ceux du corps ,
aimeroient mieux renoncer à ſes bienfaits
que de ne pas les connoître; neles ſaiſisfent,
pour ainſi dire , que par l'intelligence
, & ne jouiſſent que par la penſée ?
Cette qualité , dis-je , fut dominante dans
M. de la Condamine ; elle lui rendoit tous
les objets piquans , tous les livres curieux,
tous les hommes intéreſſans.
6
K 4
152
MERCURE DE FRANCE.
Pourrai je le ſuivre dans ces courſes
immenfes , entrepriſes à la fois par ce defir
ardent de s'inſtruire & par celui d'être
utile ? Je le vois d'abord parcourir l'Orient;
on ſe le repréſente aiſément courant
de ruine en ruine , fouillant dans les
fouterreins , conſultant les inſcriptions ,
jamais plus piquantes pour lui que lorsqu'elles
étoient plus effacées ; meſurant
ces obéliſques , ces pompeuſes ſépultures
, qui paroiſſoient vouloir éternifer à la
fois l'orgueil & le néant ; par-tout pourſuivant
les traces de l'Antiquité qui ſemble
ſe conſoler en ces lieux de l'ignorance qui
l'environne , par le reſpect des étrangers
qu'elle attire
La Troade , ſi fiere des vers d'Homere,
appela auſſi ſes regards; mais il y perdit
avec regret , les magnifiques idées qu'il
s'en étoit formées , en voyant un petit
ruiſſeau qui fut jadis le Simoïs , quelques
mafures éparſes dans des brouſſailles ; &
il fut obligé de voir en Philoſophe ce qu'il
auroit voulu ne voir qu'en Poëte. Il fit
quelque ſéjour à Conſtantinople ; mais
un homme tel que lui dut être peu content
d'un tel ſéjour ; paſſionné pour la
liberté , il ne pouvoit ſe plaire dans un
Pays d'eſclaves. Avide de connoitre, if
AOUT.
1774. 153
=
:
dut être peu fatisfait d'une ville où fa
curioſité , éprouva, non ſans quelque dépit
, qu'il étoit impoſſible , & même , ſi
j'en crois quelques anecdotes , qu'il édangereux
d'y tout voir.
Mais ſa paſſion favorite ne faiſoit que
préluder à de plus grandes entrepriſes ; il
étoit fait pour ſe diftinguer de la foule des
Voyageurs. Parcourir quelques Etats de
l'Europe , connoître l'étiquette de leurs
Cours , goûter les délices du beau ciel de
la Grece & les charmes de l'Italie ; voilà
ce qu'on appelle communément des voyages
, & ce que M. la Condamine nommoit
fes promenades. L'Europe , où l'influence
du même climat , la ſociété des
arts , les noeuds du commerce, ſur - tout
le deſir , plus épidémique que jamais ,
de copier la France , donnent à toutes les
Nations un air de famille ; l'Europe devoit
être bientôt épuiſée par ſa dévorante
avidité. Le continent même ne pouvoit
lui fuffire , & l'ambition de connoître
dans M. de la Condamine ſe trouvoit auffi
trop reſſerrée dans un ſeul monde. En
1735 , il propoſa le premier à l'Académie
un voyage à l'Equateur , pour déterminer
, par la meſure de trois degrés du
méridien , la figure du globe.
.
1
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
Sur ſa propoſition , quatre Académiciens
furent nommés pour cette grande
entrepriſe , également glorieuse pour
eux , pour leur Souverain , & pour M.
le Comte de Maurepas , digne bienfaiteur,
pendant ſon Miniftere ,des Sciences
& des Arts , qui , par une juſte reconnoiſſance
, lui ont embelli le bonheur de
la vie privée , & qu'elles viennent de
céder de nouveau au beſoin de l'Etat &
à l'eſtime de ſon Maître.
Tandis que les collegues de M. de la
Condamine ſe préparoient à ſupporter les
dangers & les fatigues , lui , il ſe promettoit
de nouveaux plaiſirs. Combien
fon coeur treflailloit d'avance de l'eſpoir
de connoître ces contrées , qui , malgré
la dégradation qu'ont cru ly remarquer
dans le moral & même dans le phyſique ,
des écrivains ingénieux , ſont ſi fécondes
en grands & magnifiques ſpectacles , où
les arbres ſe perdent dans les nues , où les
fleuves font des mers , où les montagnes
préſentent au voyageur , à meſure qu'il
monte ou qu'il deſcend , toutes les températures
de l'air , depuis les ardeurs de
la Zone Torride juſqu'aux frimats de la
ZoneGlaciale; où la Nature enfin , échauffée
de plus près par le ſoleil , donne aux
oiſeaux de plus riches couleurs , aux fruits
AOUT . 155 1774
plus de parfum , aux poiſons même plus
d'activité ; prodigue à la fois ſes plus admirables
& ſes plus funeſtes productions ,
&ſes plus impoſantes beautés&ſes plus
effrayantes horreurs.
Mais ce grand ſpectacle n'étoit que le
fecond objet de M. de la Condamine. La
meſure des degrés du méridien réclamoit
d'abord tout ſon zêle. Il ſeroit difficile de
bien peindre & la grandeur des obſtacles
&celle de fon courage."
L'Orateur ſuit M. de la Condamine dans
ſes voyages , dans ſes travaux , dans ſes
aventures glorieuses & philoſophiques ;
il s'ecrie : ,, O vous qui voulez faire fleurir
les ſciences dans vos Etats , voilà les
voyages dignes de votre protection ; &
vous qui prétendez à inſtruire les hommes
, voilà les voyages féconds qui ſont
dignes de votre courage. Pourquoi vous
preſſez- vous d'arranger le monde avant de
l'avoir connu, & de mettre l'incertitude
&le haſard de vos opinions entre vous&
la vérité ? Quittez les contrées déjàmoisfonnées
par la Philofophie ; il eſt encore ,
il eſt quelques régions intactes. Là , vous
attend un fond inépuiſable d'obſervations
156 MERCURE DE FRANCE.
nouvelles ; là , vous verrez l'homme &
la terre , moitié cultivés , moitié ſauvages
,luttant contre vos inſtitutions & vos
arts , offrir à vos yeux l'intéreſſant contraſte
de la nature brute & inculte , & de
la nature perfectionnée ou corrompue :
hâtez - vous ; déjà fon ancien empire eſt
de plus en plus reſſerré par les conquêtes
des Arts ; déjà ſon image primitive s'efface
de toute part: encore quelque temps,
&ce grand ſpectacle eſt àjamais perdu."
M. l'abbé Delille retrace avec beaucoup
d'intérêt les efforts & les écrits de M. de
la Condamine contre ce fléau terrible qui
a ravi à la France Louis le Bien-Aimé. Ce
Prince qui eut l'avantage unique d'avoir
fait jouir la France de ce que la victoire
a de plus brillant , & de ce que la paix a
de plus doux , au milieu des délices d'un
regne tranquille , au moment que des alliances
heureuſes préparoient des eſpérances
à l'Etat , & des confolations à ſavieilleſſe
, s'eſt ſenti tout -à- coup furpris par
ce mal contagieux , jamais plus cruel que
lorſqu'il eſt plus retardé , & qui n'a rien
de plus affreux que de repouſſer les careſſes
du fang & les embraſſemens de la nature.
Mais est-il des dangers que redoute la véritable
tendreſſe ? Tandis que l'héritier
AOUT. 1774 157
い
-
du trône gémiſſoit de ſe voir , par la loi
facrée de l'Etat , privé des derniers foupirs
de fon aïeul , nous avons vu trois
généreuſes Princeſſes , victimes volontaires
, ſe dévouer aux horreurs delacontagion
, pour conſerver les jours de leur
pere ; lui prodiguer de leurs royales mains
des ſecours dont la douceur alloit jusqu'au
fond de fon ame ſuſpendre la violence
de la douleur & charmer les angoiſſes
de la mort. Le Ciel qui nous a ravi
le pere s'eſt contenté de nous faire
trembler ſur le ſort des enfans ; & en gémiſſant
de ſa rigueur , nous rendons graces
à ſa clémence. M.de la Condamine a
été aſſez heureux pour n'être pas témoin
de notre perte & de nos alarmes ; fans
doute il auroit comme nous prié le Ciel
d'épargner à la France ces horribles preu
ves de fon opinion.
Mais que dis - je , Meſſieurs ? s'il a échappé
à un ſpectacle douloureux pour un
coeur françois , il a perdu la plus brillante
époque de ſa gloire; il a perdu fon
plus beau triomphe. Le chef de l'Etat ,
les deux apuis de la Couronne , une auguſte
Princeſſe , ſe ſoumettant à la fois
à cette méthode ſi long-temps combattue ,
dont il fut l'intrépide défenſeur : quel
moment pour lui s'il eût vécu ! Et cemo158
MERCURE DE FRANCE.
Si
ment , Meffieurs , non - feulement fon
zêle & ſes talens l'ont hâté , mais ſa pénétration
l'avoit prévu. Vous me ſaurez
gré fans doute de rapporter les termes ,
j'oferois preſque dire de ſa prophétie :
ود L'inoculation , dit- il , s'établira quelque
,, jour en France. Mais quand arrivera ce
,, jour ? Ce sera peut-être dans le temps
funeſte d'une catastrophe ſemblable à
cellequi plongea laNationdansledeuil ود en 1711"
ود
"
,, Les derniers jours de M. dela Condamine
payerent par différentes infirmités
les travaux de ſes premieres années. Celle
qu'il fouffroit le plus impatiemment étoit
ſa ſurdité , parce qu'elle contrarioit fa
paffion favorite. Ceux qui ſavoient la
cauſe de ſon état ne pouvoient le voir
ſans un ſentiment de reſpect : j'ai vu
moi - même , Meſſieurs , quelque temps
avant ſa mort , ce Philoſophe , victime
de fon zêle pour les Sciences , avec cette
forte de vénération qu'inſpire la vue de
ces guerriers mutilés au ſervice de l'Etat.
Cependant la ſource de ſes infirmités
en étoit ledédommagement. Dans l'honorable
repos de ſa vieilleſſe , il revoyoit en
eſprit cette riche variété d'objets qu'il
avoit vue des yeux.
Mais ſaplus douce confolation , c'étoit
AOUT. 1774 159
l'attachement de ſa digne épouse: ſi jamais
l'hymen eſt reſpectable , c'eſt ſurtout
lorſqu'une femme jeune adoucit à
ſon époux les derniers jours d'une vie immolée
au bien public. La ſienne aimoit
en lui un mari vertueux ; elle reſpectoit
un citoyen utile. Cette impétuoſité inquiete
, qui dans M. de la Condamine
reſſembloit quelquefois à l'humeur ; loin
de rebuter ſa tendreſſe , la rendoit plus
ingénieuſe. Elle le conſoloit des maux
du corps , des peines de l'eſprit , de ſes
craintes , de ſes inquiétudes , de ſes ennemis
& de lui - même ; & ce bonheur
qui lui avoit échappé peut- être dans ſes
courſes immenfes , il le trouvoit à côté
de lui, dans un coeur tendre , qui s'impoſoit
, par l'amour conſtant du devoir ,
ces foins recherchés qu'inſpire à peine le
ſentiment paſſager de l'amour."
L'orateur rend ainſi ſes hommages à
l'Académie . ,, Ici ſe trouvent réunis tous
les genres de talens , ici la tragédie & la
comédie m'offrent ce qu'il y a de plus
touchant dans la peinture des paſſions,
&de plus piquant dans la peinture des
moeurs. Ici la poësie , tantôt peignant
avec magnificence les phénomenes des
ſaiſons , tantôt deſcendant avec nobleſſe
à des badinages ingénieux ; l'éloquence
1
160 MERCURE DE FRANCE.
célébrant dans les Temples& les Lycées
les vertus des grands hommes; les principes
des arts difcutés , leurs procédés embellis
par le charme des vers ; l'art important
d'abréger l'étude des langues , la
connoiſſance profonde des langues anciennes
, la nôtre enriche par vos ouvrages
, épurée par le commerce de ce que
la Cour a de plus grand par la naiſſance ,
de plus aimable par l'eſprit ; la morale
déguiſée ſous d'agréables fictions ; l'hiſtoire
écrite avec éloquence & fans partialité;
la fable , qui créée par un eſclave dans
la Grece , embellie à Rome par un affranchi
, ſe glorifie de devenir , entre les
mains d'un des premiers hommes de la
Cour , l'inſtruction des Grands & des
Rois: tout ſemble m'offrir la réalité de ce
fabuleux Hélicon où habitoient toutes
les Divinités des Arts.
Et quelles couleurs prendrai -je pour
peindre cet homme qui réunit à lui ſeul
tous les genres , qui , dans la carriere des
Lettres , après avoir , comme un autre
Hercule , épuiſé tous les travaux , ne s'eſt
point , comme lui , permis de repos ,& ne
s'eſt point preſcrit de bornes; dont le génie
eſt également étendu & fublime , qu'on
pourroit comparer , par une image giganteſque
, s'il ne s'agiſſoit de lui , à ces
montagnes
AOUT. 1774. 161
montagnes , qui , non contentes de dominer
la terre par leur élévation , l'em
braſſent encore ſous différens noms par
l'immenſité de leur chaîne. "
Voyez avec quel intérêt l'orateur ſé
rend l'interprête de la Nation dans le tableau
qu'il fait de ce jeune Monarque
ود
dont la bonté active a devance nos espérances
, qui a eſſayé par des bienfaits
la douceur de régner. Auguſte eſpoir dé
la France , jouiſſeż de votre gloire , jouisſez
du bonheur , que vous méritez ſi
bien , de commander à des François. Tant
d'autres Princes ont des ſujets , & vous
- avez un Peuple , un Peuple qui reſſent
pour ſes Rois l'ivreſſe de l'amour & l'enthouſiaſine
de la fidélité; qui obéit à la
tendreſſe , qui ſe laiſſe gouverner par
l'exemple. Entendez- vous ces applaudisſemens
qui vous reçoivent , qui vous
affiegent au fortit de votre Palais ? voyez
vous cette foule qui s'empreſſe autour
de votre char ? Et lorſqu'au milieu de
ces cris d'alegreſſe , ralentiſſant votre
marche , charmé de voir votre Peuple ;
lui prodiguant , fans pouvoir l'en raffa
fier , le bonheur de vous voir , vous prolongez
vos plaiſirs mutuels , eſt- il , fut- il
jamais un triomphe que vous puiſfiez encore
envier ? Ces applaudiſſemens ne
L
162 MERCURE DE FRANCE,
font point un vain bruit: c'eſt le gage de
notre bonheur & de notre gloire. Un Roi
avoit chargé un homme de ſa Cour de
lui rappeler tous les jours ſes devoirs ;
votre Peuple vous le rappele de la maniere
la plus touchante : en vous annonçant
qu'il vous aime , fes cris vous diſent affez
de l'aimer , & votre coeur vous le ditencore
mieux. Pourrions - nous craindre
les flatteurs ? Mais quand vous n'en feriez
pas naturellement l'ennemi , quel charme
pourriez - vous trouver à la fauſſe douceur
de l'adulation , après avoir éprouvéla
douceur pure de ces acclamations ſi flatteuſes
? Malheur au Souverain , qui , après
avoit goûté le plaiſir d'être aimé de ſes
Sujets , peut voir tranquillement les coeurs
ſe refermer pour lui !
La plus grande partie de ces fideles Sujets
ne peut vous faire entendre les cris de
fon amour; mais elle vous envoie le prix
de ſes ſueurs , mais fon fang eſt prêt à
couler pour vous. Déjà du milieu de la
capitale s'eſt répandu dans les provinces ,
dans les villes , dans les armées , ſous les
cabanes du pauvre le bruit des prémices
heureuſes de votre regne.
Bien loin de redouter votrejeuneſſe ,
nous en tirons d'heureux augures. C'eſt
l'âge où l'ame ſenſible & tendre s'ouvre
AOUT. 1774. 163
à l'amour du beau ;& s'épanouit à la vertu.
Nous croyons voir ce moment , le
plus intéreſſant de la Nature , ce moment
de l'aurore , où tout s'éveille , tout ſe ra-
+ nime ; tout reprend une nouvelle vie. Ce
# plaiſir ſi touchant , de rendre un peuple
heureux , vous en ſavoureż mieux la dou
ceur , en le partageant avec votre auguſte
* Epouſe , qui préſente le plus beau ſpectacle
que la terre puiſſe offrir au Ciel ; la
beauté bienfaiſante ſur le trône. Combien
de fois vos coeurs ſe ſont - ils rencontrés
avec délices dans les mêmes projets de
bienfaiſance ! Couple auguſte , autrefois
votre bonté étoit trop reſſerrée dans le
ſecond rang de l'Etat; eh bien! la voilà
libre; un vaſte Empire lui ouvre une
immenfe carriere. Tous deux à d'heureuſes
inclinations , vous joignez de grands
modeles : la Reine , une mere adorée dé
ſes ſujets; vous , un Pere qui eût été
adoré des ſiens , ſi le Ciel ..... Mais ,
hélas ! ne rouvrons pas la ſource de nos
larmes. Il vous parle , ce Pere , du fond
de ſon tombeau. ,, Mon fils , dit- il , fais
, ce que j'aurois voulu faire , rends heu-
, reux ce bon Peuple ; je me conſolois
quelquefois d'être deſtiné au Trône , par
,, l'eſpérance de lui prouver mon amour ,
, & de mériter le ſien. " Vous hériteres
La
164 MERCURE DE FRANCE.
auſſi de ſon goût pour les lettres & les
Arts , dont la culture ſuppoſe toujours un
Etat heureux & floriſſant ; ce ſont des
fleurs qui naifſent après les fruits. Vous
ne pouvez les aimer ſans protéger ce Corps
illuſtre , qui , pour le louer par les expreſſions
même de votre auguſte Epouſe
, a fait de la Langue Françoise la langue
de l'Europe. Pour moi , qu'il daigne
adopter aujourd'hui , je me féliciterai à
jamais de vous avoir offert le premier ce
tribut académique , & je regarderai toujours
cette époque comme la plus glorieuſe
de ma vie. "
Ce beau discours a été fuivi de l'éloquente
réponse de M. l'Abbé de Radonvillers
, directeur de l'Académie ; nous allons
en rapporter quelques traits.
" Vous venez prendre place parmi nous
plus tard que nous ne devions l'eſpérer.
L'événement le plus funeſte nous a tenus
long- temps renfermés dans la douleur &
dans le filence. Bien - tôt il a entraîné
après lui d'autres ſujets d'alarmes.
Nous avons tremblé pour de nouvelles
Iphigénies , victimes courageuſes , non de
l'ambition d'un pere , mais de la piété
filiale. Trois foeurs , placées à côté l'une
AOUT. 1774 165
de l'autre ſur le même autel, préparées
au même ſacrifice , ont vu le glaive longtemps
ſuſpendu .... Hâtons nous de dire
qu'il n'a pas frappé. Le même coup qui
en frappoit une , les immoloit toutes les
trois.
On commençoit à peine à reſpirer ,
- lorſqu'on apprend que les têtes les plus
élevées de l'Etat ſe préparent à braver la
cruelle maladie dont nous déplorions les
= ravages. A cette nouvelle , tous les
coeurs ſont émus , tous les efprits font
partagés ....
Enfin , nos craintes ſont diſſipées , &
diſſipées pour toujours. Qu'il nous feroit
doux de nous livrer aux tranſports de la
plus vive allégreſſe ? Mais dans ces jours
d'un deuil général , des tranſports de
joie ne nous font pas permis.
La Nation n'a pas ceſſé encore de donner
des larmes à ſon Roi ; & l'Académie ,
qui les partage , y joint celles qu'elle doit
à fon auguſte Protecteur. Notre amour
eſt la meſure de nos regrets : eh ! quel
Prince fut jamais plus aimé ? Ne me demandez
pas s'il fut adoré dans ſa famille ;
demandez-le à tous ſes auguſtes Enfans ;
ou ſi le reſpect ne vous permet pas de les
interroger , jetez ſeulement les yeux fur
les Princeſſes ſes filles ; vous verrez les
:
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
marques récentes de leur tendreſſe , commede
leur courage. Louis étoit Roi , &
il ent des amis : ne vous en étonnez
pas; il les aimoit lui -même comme il
en étoit aimé .... ?
Le ſavant directeur dit au nouvel Académicien
:,, La place que vous venez prendre
aujourd'hui , étoit due à l'Auteur des
Géorgiques Françoiſes. Votre poëme ,
qui a pour tous vos lecteurs le mérité
d'une verſification élégante & facile , a
encore un autre mérite pour nous : il a
enrichi notre littérature nationale. Jusques
là Virgile ne ſe trouvoit point dans
un cabinet de livres françois. Les traductions
en vers qui en ont été faites autrefois
, font oubliées , & les traductions
en proſe ne ſont pas Virgile: une marche
lente & timide peut- elle atteindre un vol
rapide & hardi? La proſe conſerve le
fond de l'ouvrage; mais qu'est - ce que le
fond d'un ouvrage d'eſprit , dépouillé
de ſes plus beaux ornemens , ...
"
Pourfoivez , Monfieur , vos travaux
fur l'Enéide. Des amis éclairés , confidens
de vos ouvrages , applaudiſſent déjà
à vos effais. Parcourez toute la carriere;
le ſuccès des premiers pas vous eſt un garant
afſſuré de la gloire qui vous attend au
terme. Je fais que vous pourriez auffi
وو
11:
AOUT. 1774. 167
vous couronner de vos propres lauriers ;
& les vers que nous allons entendre en
feront la preuve. Mais ne penſez pas qu'en
nous donnant une Enéide françoiſe , vous
renonciez au nom d'Auteur : traduire de
beaux vers en beaux vers , c'eſt écrire de
génie...."
Suit l'éloge de M. de la Condamine ,
qu'il peint avec autant de nobleſſe que de
préciſion.
,, M. de la Condamine aimoit de goût
le bien public & les Sciences , comme on
aime ordinairement les plaiſirs , les honneurs
& les richeſſes. C'étoit en lui une
paffion ; & quand il voyoit jour à lafatisfaire
, il comptoit pour rien les obſtacles ,
les travaux & même les dangers . Cette
paſſion toujours brûlante dans ſon coeur ,
s'enflammoit encore davantage parlechoc
de la diſpute . Alors , défenſeur inébran-
Jable de la vérité combattue , il la ſoutenoit
avec tant de chaleur , avec de ſi grands
efforts pour la faire triompher , qu'on
pouvoit mettre en doute s'il auroit eu aucun
regret d'en être la victime..."
L'orateur finit par cet hommage fiinté
reſſant , rendu au nom de l'Académie à
fon nouveau protecteur .
,, Pour remplir les devoirs de la place que
j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui , j'ai
1.4
168 MERCURE DE FRANCE.
Si
commencé mon diſcours par les regrets
dû à l'auguſte Protecteur que nous avons
perdu ; je le terminerai par l'hommage
que doit l'Académie dans cette premiere
ſéancepublique , à fon nouveau protecteur.
Au reſte , Meſſieurs , n'attendez pas de
moi le langage étudié d'un orateur qui
emplaie les couleurs de l'éloquence ; je
parlerai le langage ſimple d'un témoin
qui dépoſe fidélement ce qu'il avu. Ayant
eu l'honneur d'approcher ce Prince
pendant long-temps , la vérité que je devois
par état lui dire à lui-même , je vous
la dirai de lui avec la même ſincérité. La
juſteſſe d'eſprit , la droiture de coeur ,
l'amour du devoir ; telles font les qualités
principales dont le germe s'eſt montré
dans le Roi dès ſon enfance & que
vous voyez ſe développer tous les jours
depuis ſon avénement au Trône. Il en eſt
d'autres , non moins importantes pour
fa gloire & pour notre bonheur , que vous
verrez dans les occaſions ſe développer
également. Ami de l'ordre , il maintiendra
le reſpect pour la religion, la décence
des moeurs , la regle dans toutes les
parties de l'adminiſtration. Ennemi des
frivolités , il dédaignera un vain luxe
de vaines parures , un vain étalage de dis
AQUT. 1774 169
1
cours ſuperflus. Ne craignez pas que la
Jouange l'enivre de fon encens. La louange,
dès qu'elle approchera de l'adulation ,
n'arrivera pas aifément juſqu'à lui. Lorsque
les hommages dûs au Trône ne lui
ouvriront pas l'entrée , il ſaura la repouſſer
en l'écoutant avec un air de froideur &
peut- être d'indignation. D'ordinaire on
dit aux Rois de ſe garder des flatteurs :
aujourd'hui il faut dire aux flatteurs de ſe
garder du Roi. Cependant être Roi à
dix- neuf ans ! Mais rappelez- vous , Mesſieurs
, que c'eſt à dix - neuf ans préciſément
que Charles le Sage , le Reſtaurateur
du royaume , prit en main les rênes
du Gouvernement. Puiſſent nos neveux ,
après l'expérience d'un long regne , donner
à Lois XVI le même ſurnom que nos
ancêtres ont ont donné à Charles V !
Ces diſcours que le Public a entendus
avec ſenſibilité , ont été ſuivis de la lecture
que M. l'Abbé de Lille a faitede ſa Satire
fur le Luxe ; Poëme rempli de traits admirables
& énergiques contre le luxe &
les vices qu'il occaſionne,
LS
170
MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
1
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations du Carnaval du
Parnaffe avec fon Prologue. Ceballet eſt
composé d'airs agréables & faciles tant
pour le chant que pour les danſes qui ſe
repetent & ſe retiennent par les Spectateurs
, mais qui , en leur donant le plaiſir
de prévenir ou de ſuivre l'acteur & l'orcheſtre
leur ôtent le piquant de la nouveauté
& le charme de l'exécution d'une
muſique plus forte& plus expreſſive.
Mile Roſalie joue avec beaucoup d'art
&de gaieté le rôle de Thalie en l'abſence
deMde l'Arrivée. M. le Gros chante ſupérieurement
le rôle d'Apollon , ſi favo
rable à fon organe, le plus brillant & le
plus flatteur que l'on puiſſe entendre. On
ne peut trop applaudir la danſe noble &
impoſante de Mlle Heinel ; l'élégance &
la perfection de la danſe de Mlle Guimard
; l'étonnante vivacité & la gaiete de
Mlle Perlin .
Mile Mallet a débuté à ce théâtre pour
AOUT, 1774: 171
le chant. Elle a fait entendre une voix
agréable , flexible & étendue , quoique
retenue encore & gênée par la timidité&
par le peu d'habitude du chant dramatique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LELES Comédiens François continuent de
jouer le Vindicatif, drame nouveau en
cing actes & en vers , de M. Dudoyer
Quelques changemens faits au rôle du
Vindicatif, quelques adouciſſemens dans
les traits un peu trop marqués de ce caractere
, quelques corrections dans ce
drame, en rendent la repréſentation plus
intéreſſante.
COMÉDIE ITALIENNE.
LESEs Comédiens Italiens ont donné le
lundi 18 Juillet , la premiere repréſentation
de la Fauffe - Peur , comédie nouvelle
en un acte , mêlée d'ariettes; les paroles
ſont de M. M***; la muſique eſt
- de M. Darcis le fils , le même qui a fait
72
MERCURE DE FRANCE .
il y a quelques années , la muſique du Bal
masqué.
La Marquiſe de ** , jeune veuve , a
eu l'imprudence d'écrire quelques lettres
au Chevalier de ** , dont celui - ci veut
profiter pour ſe donner l'air d'un homme
àbonne fortune, Mais comme il a beaucoup
d'amour - propre , il tombe facilement
dans les pieges tendus à ſa vanité.
La Comteſſe de **, d'accord avecla Marquiſe
, feint de l'amour pour le Chevalier
& parvient à lui faire ſacrifier ces lettres
qu'elle rapporte à fon amie. Alors laMarquife
fonge au moyen de ſe venger du fat &
de le perfiffler. Elle lui écrit&luidonne un
rendez- vous. Cependant le pere de laMarquiſe
eſt alarmé de la jeuneſſe de ſa fille ;
mais il eſt bientôt raſſuré quand elle lui
dit que fon projet eſt de faire l'acquiſition
de la Terre où elle ſe trouve , & de
choiſir, le jour même , un époux qu'elle
ne veut pas encore nommer , mais dont
le choix lui fera honneur. Ce futur eſt le
Marquis de **, qui prend d'abord de la
jaloufie & qui entre enſuite dans les
projets de laMarquiſe , pour punir le Chevalier.
Un M. Raille ſe croitaimé& vient
faire parade du talent qu'il ad'imiter l'Allemand
, l'Anglois , le danſeur , le chanteur
Italien& François; la Marquiſe s'aAOUT.
1774 173
muſe de lui , mais fans lui donner d'espérance.
Le Chevalier arrive plein de
confiance& de ſuffiſance. La Marquife
feint la douleur & le dépit d'une amante
trahie. Le Chevalier la traite légérement
Alors on apporte des glaces ; & quand
elles ſont priſes , la Marquiſe dit au Chevalier
qu'elle n'a pu foutenir ſa perfidie ,
& qu'elle s'eſt empoisonnée. Le Chevalier
dit en riant que c'eſt porter trop loin
un amuſement , & lui donner une fin trop
tragique; mais il eſt lui-même fort épouvanté
, quand la Marquiſe ajoute qu'elle
s'eſt auſſi vengée de lui , & que la glace
étoit préparée pour le punir. La marquiſe
ſe ſauve. Le Chevalier crie au ſecours ; il
croit déjà fentir l'effet dupoiſon. Les gens
de la Marquiſe viennent au bruit , & concourent
à perfiffler le chevalier. Arrive auſſi
M. Raille déguisé en médecin , qui joue
parfaitement fon rôle pour inquiéter &
pour impatienter cet amant. Leprétendu
médecin fait venir le corps de la Pharmacie
; & la Marquiſe elle - même paroît ,
brillante de ſanté & de gaieté. Le Chevalier
voit alors qu'il eſt joué ; M. Raille
ſe découvre & ſe moque auſſi de l'amant.
Un petit apothicaire , forti d'un grand
mortier , chante au Chevalierd'avaler cette
1
174 MERCURE DE FRANCE.
f
fâcheuſe pilule. Enfin la Marquiſen'attend
plus que le Marquis pour déclarer ſon
choix. Le Marquis ne paroît point; on
vient au contraire annoncer qu'ils'eſt rendu
l'acquéreur de la terre que laMarquiſe
vouloit acheter; & ſes vaſſaux arrivent
pour lui faire hommage; mais il s'empresſe
bientôt lui-même de rendre ſes devoirs
à la Marquiſe , & d'accepter ſa main.
Le Chevalier & M. Raille ſe retirent
confus. La piece ſe termine par le confen
tement que le pere de la Marquiſe donne
à fon choix. On chante des vaudevilles.
Cette piece n'a eu qu'un foible ſuccès.
L'action a paru languir & avoir peu d'intérêt
; les perſonnages ont un caractere indécis;
les ſcenes ſont peu liées. C'eſt un
plan en général qui a paru mal conçu&
foiblement exécuté , quoiqu'il y ait des
détails aſſez comiques , comme l'ariette
de M. Raille , qui parodie d'une façon
plaiſante différens caracteres. On s'eſt
auſſi amusé de l'inquiétude du fat, qui ſe
croit empoisonné.
La Muſique eſt d'un très jeunehomme
qui annonce du talent; qui a de la mémoire
& de l'adreſſe, mais dont le ſtyle
n'eſt pas encore formé , comme il pourra
l'être avec l'âge par l'expérience , parl'obAOUT.
1774 175
e
t
ſervation de la nature , par le conſeil des
habiles maîtres & par une étude réfléchie.
M. Grétry & d'autres habiles maîtres
ont accoutumé le Public à entendre , à ce
théâtre , une muſique tour -à- tour pittoreſque
, éloquente , expreſſive & paffionnée
qui ſait imiter avec préciſion & fe
montrer la fidelle interprête des ſentimens
&des paffions. Ce n'eſt plus un art dans
lequel le compoſiteur puiſſe procéder au
haſard & offrir des traits vagues & indécis;
on exige à préſent que le muficien
ne laiſſe dans ſes compoſitions rien de
froid ni d'équivoque. On veut ſentir par
tout dans les compoſitions muſicales cette
vérité embellie qui eſt le ſecret du génie
& le charme de l'art imitateur.
Les acteurs qui ontjouédans cette piece
font M. & Mde Trial ; Mde Moulinghen
, MM. Julien , Suin & Meunier. Ils
ont mis dans leur rôle beaucoup d'intel
ligence & de vérité.
176 MERCURE DE FRANCE.
NOTICE fur M. Hulin , Ministre du
feu Roi de Pologne , Duc de Lorraine &
de Bar.
MESSIRE
:
ESSIRE Jacques Hulin naquit à Paris le 20
Octobre 1681 , ſur la paroiffe de St Gervais , &
fut baptisé le lendemain 21 dans cette Eglife. M.
Jacque Hulin ſon pere étoit un des Officiers de
Monfieur , Duc d'Orléans . M. Hulin fit ſes étudés
avec le plus grand ſuccès. Il les finit de
bonne heure.
Il ſe diftingua d'abord par ſon application , fon
intelligence , fon exactitude & ſon extrême mos
deſtie , ainſi que par ſa parfaite probité : vertu qu'il
a conſervée toute ſa vie. Il étudia au college
des Quatre - Nations , ainſi que ſes deux freres
décédés dans l'état eccléſiaſtique il y a plus de
quarante à cinquante ans.
11 excella fur - tout dans ſes premieres années
dans la philoſophie qu'il étudia ſous le célebre
Pourchot , qui fut fon maître & fon ami. Mais la
partie de la philoſophie qu'il aima de prédilection
fut la logique , ainſi que la morale qu'il étudia
toute ſa vie en politique & en philoſophe.
Né avec un coeur parfait & un eſprit droit &
pénétrant , il n'eſtimoit rien plus que l'exactitude
, la juſteſſe de l'eſprit & celle des ſentimens.
Il étudia quelques années en théologie, ſe fit
tonſurer , prit ſes degrés en droit , & poffeda
quelques bénéfices qu'il quitta quelque temps
après.
Sa
S
3
AOUT.
177 1774.
Sa rare prudence le fit bientôt goûter & re
Chercher des Miniſtres qui l'aſſocierent au foin des
affaires étrangeres. Il y brilla. Voici ce qu'écri
vit , le 30 Juillet 1730, à ſon ſujet , M. de Chauvelin,
Garde des Sceaux de France , au Miniſtre
de la Cour d'Eſpagne.
„ La maladie confidérable de M. le Marquis de
„ Brancas , Ambaſſadeur du Roi auprès du Roi
, d'Eſpagne , pouvant , Monfieur , être très lon-
" gue,& les affaires à traiter entre les deux Cours
„ étant à un point où le inoindre délai feroit trèspréjudicable
aux intérêts de l'un & de l'autre ,
„ je fais partir , fuivant les intentions du Roi ,
M. Hulin qui aura l'honneur de rendre cette
lettre à Votre Excellence , par laquelle je vous
» demande pour lui toute créance , & de lui procurer
celle de Leurs Majeſtés Catholiques , dans
"
"
"
"
"
"
le cas qu'Elles jugeroient à-propos de le faire
,, approcher d'Elles & de l'entendre. Safageſſe &
" fon intelligence éprouvées depuis long - temps ,
» m'aſſurent que Votre Excellence lejugera digne
» du choix qui a été fait de lui , pour, dans tous
„ les cas que M. le Marquis de Brancas fercit
malheureusement bors d'état de ſuivre les affaires
, de le suppléer , autant qu'il fera poſſible. Il
est en effet très inſtruit de tout ce qui a rapport
aux conjonctures préſentes fur lesquelles j'espere
que Votre Excellence ne fera point de difficulté
de s'expliquer à lui avec une confiance propor-
„ tionnée à celle que nous avons ici en ſes bonnes
qualités, fes talens &fes connoiſſances." Quel
éloge , & par quelle bouche !
ود
M. Hulin en effet fut revêtu des pleins- pouvoirs
de S. M. , & eut grande part au ſuccès. Aufſi
lui en marqua- t-Elle ſa ſatisfaction dans l'honorable
brevet de penſion qui lui en fut expédié
M L
178 MERCURE DE FRANCE .
auffi-tôt après cette légation finie en 1733. Le
Roi Louis XV , de glorieuſe mémoire, ce Prince
fi chéri , a fait lui- même l'éloge de fon Miniſtre
dans la Lettre que S. M. écrivit au Roi de Pologne,
Duc de Lorraine & de Bar fon beau-pere ,
Je 17 Avril 1737 .
"
:
Monfieur mon Frere & Beau-Pere , tout ce
,, qui me procurera des rélations plus fréquentes
, avec vous me faiſant beaucoup de plaifir , vous
, ne pouvez douter de celui avec lequel j'ai ap.
و د
pris que vous avez nommé le fieurHulin pour
réſider auprès de moi , en qualité de votreMir
" nistre. Les motifs qui vous ont déterminé à le
choisir pour cet emploi augmentent les difpofi
tions dans lesquelles je suis de donner une en.
tiere créance à tout ce qui me fera dit de votre
part. Quoique je fois très- content des fervices
5, que le fieur Hulin m'a rendus jusqu'à préſent ,
,, je le ferai encore davantage , fije le vois s'atta
cher autant que je l'espere à vous confirmer dans
l'idée que vous devez avoir de mes tendresfentimens
pour vous, &c"
99
Après la mortdu feu Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , le Roi marqua à M. Hulin a
fatisfaction que S. M. reſſentoit des ſervices qu'il
avoit rendus pendant tant d'années au feu Roi de
Pologne fon beau-pere , par une lettre , une tr
batiere enrichie du portrait de S. M. , & par u
brevet d'une penfion de fix mille livres.
Pendant plus de trente ans M. Hulin a joui d
la confiance entiere du feu Roi Stanislas , de
Reine & de la Reine de Pologne. Pluſieurs lettre
de S. M. Polonoiſe l'ont établi ſon Miniſtre Ple
nipotentiaire. Il la ſuivit d'abord à Meudon , pus
Chambord , enſuite à Lunéville, & enfin il
réſidé depuis pendant la vie du Roi leBienfaifan
AOUT. 1774.179
à Paris , en qualité de ſon Miniſtre auprès du Roi ,
à la fatisfaction de Leurs Majestés.
Il devint l'intime ami de tous les Seigneurs de
Pologne , & autres attachés du Roi de Pologne
fon maître; du Duc Ofſolinski , de l'illuſtreMaifon
de Sapieha , de celle de Jablonowski , du
Comte de Potoski , Palatin de Beltz ; de M. le
Maréchal de Bercheny , &c.
Il futd'abord envoyé de la Cour de France dans
la plupart des Cours de l'Europe , dont il favoit
parfaitement les langues , fur-tout le Ruſſe , l'Allemand
, l'Eſpagnol, le Portugais , l'Italien &
l'Anglois , &c.
Il a donné ſes manuscrits ruſſes & polonois à
M. le Docteur Sanchez , ancien premier Médecin
-de l'Impératrice de Ruffie , fon ami . Il poſſédoit
éminemment ſa langue , ainſi que tous les auteurs
Grecs & Latins , & fut l'ami de tous les gens-delettres
, de tous les ſavans & des artiſtes les plus
habiles. Ayant mis dans les premieres tontines ,
il n'a joui de ſes revenus que pour en faire part
aux malheureux & pour obliger ſes amis. Ses
jours n'ont été qu'un tiſſu de bienfaits. Par fon
testament il récompenſe ſes domeſtiques , n'oublie
point les pauvres; laiſſe un prix pour l'agriculture
; une ſomme pour faire apprendre des
métiers , & il s'eſt rendu à lui- même le doux
témoignage qu'il a donné des marques de fon
eſtime à tous ſes amis de ſon vivant ou par fes
dernieres difpolitions.
Vers ſes derniers jours , il a pleuré la perte de
Louis le Bien-Aimé , en diſant : J'ai trop vécu !
Son ame s'eſt épanouie en voyant Louis XVI
arriere- petit-fils du Roi Staniflas ſon maître , fur
le trône ; ce jeune Roi ſi ſage&fi précieux ; & ne
pouvant foutenir une extrême douleur & une joje
٦٠M2
180
MERCURE DE FRANCE.
ſi ſenſible , il eſt mort comme un flambeau quí
s'éteint , après avoir reçu le Viatique le 28 Ma
dernier , fur les deux heures après- midi , il a été
inhumé en l'Egliſe royale de St Germain l'Auxerrois
ſa paroiſſe , dans ſa 93e. année , le 29 Mai
1774 , fur les neuf heures du foir , univerſellement
honoré , eſtimé & regretté.
LETTRE de Madame de Laiſſe , en réponſe
à la critique de Mde la Baronne
de Prinsen , dans le Journal des Dames
du mois de Juin.
Voulez-vous bien , Madame , agréer les marques
publiques de ma reconnoiſſance & de mon
admiration . Une jolie femme ou un Abbé peuvent
ſeuls mettre dans une critique très - ſage
d'ailleurs , autant de douceur , & un coloris auſſi
frais qu'il eſt riant. La meilleure de toutes les
critiques , Madame , c'eſt de comparer mon
ouvrage au vôtre l'analyſe que vous faites
de mes contes eſt préſentée d'une maniere fi
agréable , que me faiſant illufion pour un moment
, j'ai oſé les croire bons : mais bientôt
ramenée par vos douces & judicieuses réflexions ,
je les ai vus tout auſſi mauvais que vous paroisfiez
deſirer qu'ils ſoient trouvés. Guérie de mon
erreur , j'ai fenti augmenter , s'il eſt poſſible , la
haute eſtime que déjà vous m'inſpiriez.
Puis- je , Madame , ſans vous déplaire , vous
préſenter quelques réflexions ? Vous reconnoîtrez
leur ineptie ; elle vous confirmera dans l'idée
C
AOUT. 1774. 181
1
que mon ouvrage vous a donnée , Madame , de
ma maniere de voir.
Le premier de mes contes vous paroît tout
à fait ridicule , les objets dégoutans ; les faits
dénués de vraisemblance : voilà par où commence
le jugement que vous en portez. Ces expresfions
font nobles ; elles ont une certaine douceur
qui va à l'ame. On peut juger par elles du fang
froid que Madame de Prinſen a mis dans fon.
travail : auſſi trois mois ſe ſont- ils paffés , avant
qu'elle ait voulu donner au public cette importante
analyse. Moins conféquente , j'y réponds à l'inftant.
Ces deux feuls objets de votre juſte critique ,
Madame , m'ont paru préſenter , d'une maniere
vraie , une oppoſition de façon de penſer faite
pour intéreſſer. Julie , femme d'un caractere
doux , ſenſible ; vertueuſe , ſans prétentions , eſt
- à mes yeux telle que je voudrois que toutes les
femmes fuffent , pour faire le bonheur de ceux
- auxquels le fort les lie ; telle que je voudrois être ,
& comme je vous vois , Madame ; (au moins ne
vous plaindrez- vous pas de mes yeux ) , Eléonore
eſt un monftre: oh! vous avez raiſon Madame;
mais ce monſtre dans mon anecdote ſe
punit de ſon forfait , tandis que les vertus de
Julie font récompenfées par un bonheur conftant.
Je croyois , Madame , que le but de tout ouvrage
moral devoit être de mettre ſous les yeux du
lecteur le vice puni & la vertu triomphante ; tels
ont du moins penſé nos meilleurs Poëtes. Racine
même a ofé peindre la vertu malheureufe ;
c'eſt cependant le ſeul qui ait ôté à la Tragédie
:
M 3
182 MERCURE DE FRANCE,
ce qu'elle a de terrible. On voit Hypolite , 16
vertucux Hypolite dans la Tragédie de Phedre ,
périr malheureuſement ; le Comte d'Effex , dans
Corneille , condamné à la mort par une Reine
plus ambitieuſe que tendre. Crébillon , plus noir ,
a préſenté des objets qui doivent vous paroître
odieux , Atrée & Thiefte.... ho ! Madame , vous
n'auriez jamais pu vous réfoudre à lire juſqu'à la
fin de telles horreurs ; Mahomet du grand Voltaire
a dû vous faire frémir.
Je yous vois d'ici ſourire & vous écrier : eſtelle
affez vaine cette petite perſonne; elle oſe
ſe comparer aux plus grands génies , (&fongenre
> celui de ces illuſtres mortels !) eh non , Madame:
je me mets à ma place ; mais parlons du
genre; il faudra fans doute jeter au feu tous les
romans de l'Abbé Prévost , l'admirable Clarice,
les romans Anglois , l'inimitable M. Marmontel
même dans quelques-uns de fes contes. En vérité
, Madame , il faut toute ma confiance en
vous , pour que je puiſſe croire ce que vous écrivez.
Mais pourquoi votre franchiſe , Madame ,
ne vous a-t-elle pas permis de me donner demon
ouvrage l'idée que vous voulez inſpirer au Public
? Avec quelle reconnoiffance j'aurois reçu
cet avis charitable ! Les graces qui accompagnent
tout ce que vous dites , me l'auroient (rendu
plus agréable encore : mais votre bouche, tant
accoutumée à peindre le ſentiment & ſes douces
expreffions , ne ſçait point s'ouvrir pour condamner.
:
Vous blamez ma maniere d'écrire: oh ! je
ne la justifierai point ; mais ce dont je ne puis
m'empêcher de demeurer convaincue , c'eſt
AOUT. 1774 183
qu'avec ma maniere d'être , il eſt impoſſiblede
préſenter un tableau dégoûtant & bas ; l'ame ,
Madame , perce à travers ce que l'on écrit : il
me ſemble que dans mon ouvrage on y voit la
mienne; & c'eſt ce qui me le fait aimer.
Mon ſecond conte , qui a pour titre : le bonbeur
n'est pas impoffible , vous paroît plus mauvais
que le premier , ſa morale monstrueuse. Ah!
Madame , de quelle délicateſſe , de quelle fineſſe
d'organe vous doua la Nature ! Ce préſent peut
être funeſte à votre bonheur : votre converſation
gaie & pleine de faillies , eſt moins ſévere que
votre jugement ; c'eſt ſans doute par pitié pour
les oreilles grofſſieres qui vous écoutent avec
tant de plaifir...... Voilà ce qui fait la ſupériorité.
Vous prétendez , Madame , qu'un homme
aſſez infortuné pour s'être rendu coupable une
fois, ne peut jamais étre heureux ? Je ne ſuis plus
étonnée qu'il y ait tant d'êtres mécontens : je
croyois , moi , fimple créature , que des années
de repentir , une fermeté conſtante dans le bien ,
pouvoient réparer autant qu'il eſt en ſoi , le mal
paffé, & aſſurer la félicité à venir.
1
Les dangers d'une mauvaiſe éducation.
Ce titre ne vous paroît pas mieux rempli que
les autres: c'eſt une preuve bien certaine , Madame,
de mon peu de lumieres ; je vais en
quatre mots peindre Mademoiselle de
Cette fille en fortant des mains de fa nourrice ,
paſſe dans celles d'une tante Abbeſſe: loin
d'être contrariée dans ſes goûts , on y applaudit ,
........
M 4
184 MERCURE DE FRANCE !
fes défauts augmentent avec l'âge , & l'éduca
tion n'y met point de frein; nul principe ne lui
eſt inculqué : à dix ans , à peine ſçait- elle lire ,
le premier ufage qu'elle fait de cette ſcience ,
c'eſt de lire des romans qui échauffent fon imagination
& lui donnent une idée de l'amour , qui
n'exiſta jamais que dans ces livres dangereux :
ſes actions répondent à l'inconféquence de ſes
idées & à fon peu de principes ; elle croit que
la beauté fuffit pour mériter tous les hommages.
Combien de femmes ont été féduites par
cette folle idée , ont négligé ce qui pouvoit les
rendre aimables , lorſque le regne de la beauté
ſeroit paffé ! Voilà , Madame , ce que j'ai voulu
peindre ; plaignez mon ineptie en voyant combien
j'ai manqué mon but.
Oh! comme vous traitez mon orgueilleux : un
fot , lui ? En ce cas il l'eſt dans le conte ſeulement:
il pourroit l'être près de vous , Madame;
à mes yeux , c'eſt une créature reſpectable ,
&, malgré ſes défauts , dans les ſiens on voit
fon ame; elle est belle; & ſa figure l'eſt auſſi.
Je l'ai mal peint , ſi vous ne le jugez pas fait
pour exciter l'envie : j'ai des preuves contraires ;
Eliante eſt une femme honnête & fimple , ai
mant la vertu , & qui ne condamna jamais perfonne;
fon mari , cependant (c'eſt dans l'ordre.)
Elle a cru , & je pense qu'elle avoit raiſon , que
les parens de l'orgueilleux devoient exciter ſa
pitié: c'eſt le ſentiment que les méchans infſpirent
aux bons ; mai mais qu'il ne devoit jamais les
revoir , parce qu'ils avoient cherché à lui ôter
Un
calomniateur n'eſt - il pas
l'honneur .
...
un être plus vil qu'un afſaſlin ?
Dans la jeuneſſe du François , vous ne voyez ,
AOUT. 1774 185
qu
C
si
al
!
?
Madame, que le portrait de la premiere femme dis
monde , & vos regards ne font point frappés des
étourderies du jeune homme dont j'ai fait le
portrait ; je l'ai donc toujours peint ſage ? Je
croyois au contraire l'avoir préſenté comme un
être léger , tantôt eſclave d'une coquette , qui ,
d'un homme brave , penſe faire un lache ; tantôt
entraîné au vice par la ſociété des gens de fon a
ge , puis enfin ramené à la vertu par la vertu
même , ſous le voile des graces ; c'eſt la marche
ordinaire. La Dame de Foinville est auſſi rare
que mon Eliante: je n'ai vu en elles , que ce que
toutes les femmes devroient être.
Je n'ai jamais defiré le don de l'eſprit : au
contraire , je l'ai juſqu'ici regardé comme un
préſent ſouvent nuiſible au bonheur ; mais , de
puis que je vous lis , Madame , j'ai plus d'une
fois gémi de n'en avoir pas affez pour fentir toute
la finesse & la juſteſſe de vos pensées: dans ce
moment-ci , Madame, fur-tout , il eſt bien cruel
pour moi de ne pouvoir légérement piquer votre
amour propre : alors une diſpute agréable s'éle
veroit entre nous ; rien ne feroit plus plaifant
pour le Public , mais hélas ! je ne fais que vous
admirer.
Je viens encore de faire un ouvrage qui bientôt
paroîtra : le titre avoit précédé mon travail
, comme j'ai fait juſqu'ici ; mais je l'ai
vite effacé , en lifant votre critique , & j'ai mis
à fa place ouvrage fans titre ; Minerve le donnera:
le Public juste , quelquesfois févere , aura
bientôt nommé Madame laBaronne de Prinſen.
Ou vous n'avez pas pris la peine de lire mon
Epître au fexe qui vous doit sa gloire , ou vous
n'avez pas cru , Madame , àma ſincérité ; fuſſiez
M
186 MERCURE DE FRANCE.
vous toutes , ai-je dit en la terminant , plus
belles, plus ſpirituelles , plus aimables que moi ,
je n'envierai aucun de ces avantages , fi je puis di
re avec vérité : oui , j'aime la vertu & j'en fuis la
loi ; tout autre éloge ne fauroit me toucher.
J'eſpere que vous ne dédaignerez pas , Madame ,
l'aflurance de ma vénération profonde &de l'admiration
réfléchie avec laquelle je ſuis ,
La plus humble & la plus ſoumiſe
de vos ſervantes ,
A Paris ,le 4 Fuillet.
DE LAISSE.
COSMOGRAPΗΙΕ.
M.
:
FRESNEAU Inſtituteur de l'Académie
de enfans à Versailles , vient de
faire graver ſonſon petit Atlas élémentaire
, astronomique , géographique & hif.
torique , adapté à ſa méthode , faiſant
partie des tableaux de fon A. B. C. Cet
Atlas compoſé principalement pour l'inftruction
des enfans confiés à ſes ſoins ,
peut également ſervir avec ſuccès aux
perſonnes qui deſirent s'inſtruire des élémens
de la Coſmographie. Il eſt format
in- 8°, avec des explications. Prix 3 liv.
broché, & 4 liv. enluminé à la maniere
Hollandoiſe.
AOUT. 1774. 182
On le trouve à Paris chez la veuve
Hériſſant Imprimeur du Roi , & chez
Fortin Ingénieur- Mécanicien du Roi pour
les globes , rue de la Harpe , à Verſailles
chez l'Auteur de l'Académie des enfans ,
& chez Blaiſot au Cabinet Littéraire.
LA
ARTS.
GRAVURES.
I.
A MÉLANCOLIE ,, Eſtampe nou.
velle gravée avec beaucoup de ſoin dans
la maniere du crayon à la fanguine , par
l'épouſe de M. Maſſard , d'après un deſſin
de M. Greuze Peintre du Roi ; cette
eſtampe a huit pouces de hauteur & fix
de largeur. La mélancolie eſt perſonnifiée
par une femme ſeule aſſiſe fur un bane
& dans l'attitude de la méditation. A
Paris , chez Maſſard Graveur , rue St.
Hyacinthe , porte St. Michel , vis- à-vis
le Serrurier.
:
I I.
Jeanne d'Arc , portrait gravé par M.
le Mire , ſurun ancien tableau de l'Hôtelde-
Ville d'Orléans & préſenté à M. de
1
188 MERCURE DE FRANCE.
Cipierre , Intendant d'Orléans. Ce portrait
de quatre pouces de hauteur fur trois
environ de largeur , eſt gravé avec beaucoup
d'art & de délicateſſe. Prix 24 fols.
A Orléans , chez Couret de Villeneuve
fils , Libraire ; à Paris , chez Maigret
Marchand d'Eſtampe , rue St. Jacques .
ΙΙΙ.
f Portrait en Médaillon de Marie- Therefe
, Impératice Douairiere , Reine de
Hongrie & de Bohême mere de Marie-
Antoinette Reine de France.
Autre de Marie Leczinſca , Princeſſe de
Pologne , épouſe de Louis XV , Reine
de France & de Navarre , morte à Verfailles
le 24 Juin 1768 , âgée de 65 ans.
Ces deux portraits ont été deſſinés &
gravés par le Beau. Prix chacun 12 fols
chez l'Auteur , rue St. Jacques , maiſon
de Madame Ducheſne Libraire.
1 V.
Vue de l'explosion du magasin à poudre
d'Abbeville, le 2 Novembre 1773 , dédié
à M. le Comte de Mailly; eſtampe de
16 pouces de largeur & 14 de hauteur.
AOUT. 1774 189
Ce déſaſtre eſt repréſenté avec une vérité
capable d'inſpirer l'effroi , & doit faire
deſirer que ces magaſins à poudre foient
écartés des habitations des citoyens dont
la tranquillité & la ſûreté paroiſſent préférables
à toute autre conſidération.
L'eſtampe eſt très bien gravée parM.
Macret d'après un tableau de M. Choquet.
Elle ſe trouve à Paris , chez M. Aliamet,
graveur du Roi , rue des Mathurins,
vis - à - vis celle des Maçons.
M.
MUSIQUE.
1.
le Chevalier Gluck a remis Orphée
en partition avec les paroles Françoiſes ,
avec beaucoup de changemens & pluſieurs
airs ajoutés aux divertiſſemens. La
gravure de cette partition eſt propoſéepar
ſonſcription par M. le Marchand,
Marchand de Muſique , rue Froidmenteau.
Meſſieurs les Souſcripteurs ne payeront
que 16 liv. Le Prix de la partition
ſera de 21 liv. On ne recevra des ſouscriptions
que juſqu'au 10 d'Août , chez
190 MERCURE DE FRANCE .
le ſieur le Marchand ſeulement. On trouvera
chez lui & à la Salle de l'Opéra les
petits airs d'Orphée , & tous les ouvrages
de M. Gluck.
11
Ouverture de Julie arrangée pour le
clavecin ou le forte-piano avec accompagnement
d'un violon ad libitum , par M.
Benaut , Maître de Clavecin. Prix 2 liv.
8 fols:
A Paris , chez l'Auteur , rue Git le-coeur
la ſeconde porte à gauche en entrant par
le Pont- neuf, & aux adreſſes ordinaires .
III.
Six fonates pour le piano forte avec
accompagnement d'un violon , ſuivies de
remarques ſur les deux genres de Polo
noiſes , & de fix Ariettes avec accompagnement
pour le même inſtrument.
Compoſées par Valentin Roezer , oeuvre
X. Prix 7 liv. 4. chez l'Auteur , rue
Froidmenteau , maiſon de de M. Lamy
Horloger ; & aux adreſſes ordinaires de
Muſique.
AOUT. 1774. 191 1
LETTRE de M. Patte , fur la préparation
du nouveau mortier découvert par
M. Loriot , à M. ***.
Vous entendez , dites - vous , parler ſi diverſe.
ment du nouveau mortier de M. Loriot , que
vous deſirez ſavoir ce que j'en penſe avant de
vous déterminer à fon emploi ; il m'eſtaiſé , Monfieur
, de vous fatisfaire , & même ce que je vous
dirai à cet égard peut mériter d'autant plus votre
confiance , que j'ai obſervé avec toute l'attention
dont je ſuis capable la plupart des travaux
qui ont été faits depuis peu à Paris & dans
ſes environs avec ce mortier.
Toute la différence entre le nouveau mortier
& le mortier ordinaire conſiſte , comme vous favez
, à ajouter dans ce dernier une certaine portion
de chaux vive nouvellement cuite & réduite
en poudre; c'eſt uniquement de la maniere de
faire cette addition que dépend tout ſon ſuccès.
Il eût été ſans doute à deſirer que pour faciliter
de toutes parts l'uſage de cette découverte , au lieu
de ſe borner , comme on a fait, à expoſer ſimple .
ment ſa compoſition dans le mémoire qui a été
publié à ce ſujet , on ſe fût encoreattaché à mettre
les gens de l'art qui ne font pas à portée de voir
employer ce mortier , en état de le préparer fans
aucun autre ſecours , & que l'on fût entré dans
tous les détails néceſſaires à ſa manipulation
leſquels ne ſont rien moins qu'indifférens à ſa
réuſſite; j'eſpere que vous me ſaurez gré d'y
fuppléer , non- ſeulement parce que cela me met-
,
192 MERCURE DE FRANCE .
tra à même de vous mieux motiver mon ſentimens
fur cette découverte , mais auſſi parce que
vous pourrez alors éclairer en connoiffance de
cauſe les travaux que vous ordonnerez en ce
genre.
Perſonne n'ignore que pour obtenir de bon
mortier , ſuivant le procédé ordinaire , il faut allier
à-peu-près les , foit de bon fable de rivie .
re, foit de bon ciment composé de tuile concaffée
bien cuite avec un tiers de chaux de bonne qualité
, convenablement éteinte ; & corroyer le tout
enſemble avec le moins d'eau poſſible, de façon
àopérer un parfait mélange. En partant de cette
opération bien connue , voici ce qu'il convient
d'ajouter ſuivant la méthode de M. Loriot : il
faut ſe procurer de la pierre- à- chaux nouvelle.
ment cuite , & fur- tout très-bien cuite ; c'eſt une
attention importante à faire en pareil cas , vu que
les chaufourniers , pour épargner le bois , négligent
ſouvent de la faire cuire affez. Afſuré de la
nouveauté & de la bonté de la chaux , on fait piler
ou écraſer ſucceſſivement la pierre- à- chaux
fur les dalles ou le pavé d'un magaſin deſtiné
pour cet objet , avec des pilons de bois faits en
cône d'environ trois pieds de longueur , & garnis
d'un plaque de fer par le gros bout qui a 3 ou 4
pouces de diametre. Après en avoir réduit une
certaine quantité en poudre; comme il ſe trouve
mêlé parmi cette poudre nombre de pierrailles
étrangeres à la chanx , ou qui n'ont point été écraſées
, on en fait la ſéparation en mettant le tout
dans un bluteau que l'on meut avec une mauiveille
: on recueille la poudre tombée ſous le bluteau
dans une boîte; enfin l'on rejette ce qui
n'a pu paffer , pour être éteint avec la chaux du
mortier ordinaire. :
Quand
AOUT. 1774. :
193
i
J
Quand on a réduit à peu-près la quantité de
chaux en poudre dont on prévoit avoir beſoin
pour quelques jours , il ne s'agit que d'en mettre
ſucceſſivement une portion déterminée dans chaque
augée de mortier ordinaire. Il eſt à remarquer que
l'auge dont on ſe ſert communément dans ces
fortes d'ouvrages eſt plus grande que celle uſitée ,
&pourroit contenir à -peu - près 2 pieds cubes de
mortier , mais qu'on ſe contente d'en mettre en
iron un pied cube , afin de laiffer de la place
pour le corroyer de nouveau dans cette auge , ce
qui ſe fait avec des eſpeces de truelles qui ontdes
manches de 4 ou 5 pieds de longueur : toutes les
particules de ciment ou de ſable , ſuivant la nature
du mortier , ayant été jugées bien impregnées
de chaux , on jette de l'eau dans ce mortier
pour le rendre un peu plus liquide qu'il ne le
faudroit ſuivant la préparation uſitée: cela é-
Etant fait , il n'eſt plus queſtion que d'y introduire
la portion de chaux vive; & voici comme
ſe fait cette opération. On prend une meſure ronde
de 6 pouces de diametre fur 6 pouces de hauteur
, laquelle contient à-peu-près la 5e partiede
la quantité de mortier ordinaire , miſe précédem-
= ment dans l'auge ; on remplit cette meſure , de
chaux vive en poudre que l'on verſe ſur la fuper-
■ ficie de l'augée de mortier , en obfervant de la
bien mêler à l'aide des truelles à long manches ,
afin qu'elle ſe répande où qu'elle pénetre également
dans toute fa maffe. Ce mélange ayant été
fait avec ſoin , il faut ſe hâter de le mettre en
oeuvre pour prévenir l'action de la chaux vive
que l'on y a incorporée,& qui ne doit avoir lieu
qu'après fon emploi. Suppofons , par exemple ,
qu'il s'agiffe d'opérer un baſſin avec le mortier de
M. Loriot , après avoir fait les excavations des ter-
N
:
:
194 MERCURE DE FRANCE.
res néceſſaires , on commencera , commedecoutu
me, par conſtruire ſes bords en moilons maçonnés
ſuivant l'art avec le nouveau mortier de chaux en
ciment. Après quoi pour faire fon plafond , o
étendra une aire dudit mortier de 2 à 3 pouces
d'épaiſſeur , directement ſur la terre que l'on aura
⚫u ſoin d'arrofer auparavant : on introduira , ou
enfoncera enfuite dans cette aire du moilon dur ,
de la meuliere ou d'autres pierres jointivement,
&de maniere à faire refluer le mortier entre leurs
joints , ce qui formera une eſpece de maſſiſ de 6
ou 7 pouces d'épaiffeur à-peu-près de niveau pardeffus:
enfin pour derniere opération , on fera une
chape ou un enduit ſur tout le pourtour intérieur
des murs de ce baffin &fur ſon plafond , conſiſtant
en une aire de mortier comme ci-devant , mais auquel
on donnera ſeulement un pouce d'épaiffeur
Cette chape ne ſe fait que par parties , & fucceflivement
par bandes , comme fi l'on poſoit des tables
de plomb ſuivant leur longueur , en embrasfant
la traverſée du baffin. L'ouvrier ſe ſert pour
cette opération d'une truelle de forme triangu-
Jaire & emmanchée à l'ordinaire , à l'aide de laquelle
il étend l'aire en la condenſant ſuivant
l'art , & il finit par unir le plus qu'il peut ſa fu
perficie. Une bande étant faite , il en recommence
une autre voiline , en apportant un grand foin
à la relier avec la précédente , afin qu'il ne paroiffe
aucune marque de réunion. Quelques minutes
après que le mortier a été employé ou qu'un
enduit a été terminé , on s'apperçoit que la chaux
vive qui y a été introduite fermente , qu'il ſe fait
une effervescence dans toutes ſes parties ; qu'il
s'en exhale des vapeurs humides qui mouillent
le linge , & qu'enfin l'enduit s'échauffe au point
d'y pouvoir à peine ſouffrir la main. C'eſt cette
AOUT. 1774. 195
fermentation modérée avec art , ni trop lente n
trop précipitée , qui fait tout le ſuccès de la compoſition
de ce nouveau mortier.
Les terraſſes ſont encore moins difficiles à faire
que les baffins ; il ne s'agit que de maçonner les
reins de la voûte où l'on veut l'affeoir , avec du
mortier en queſtion , & d'y étendre enſuite une
aire bien enduite avec les mêmes attentions que ci
devant; lequel enduit diſpenſera de carrelage , de
dalles de pierre , de tables de plomb & n'en fera
pas pour cela moins impénétrable à l'eau.
Malgré ce que j'ai dit précédemment , on ne
fauroit cependant affigner bien précisément le se.
du mortier ordinaire déjà mis dans l'auge pour la
proportion de chaux vive qu'il eſt à-propos d'ajouter
, parce que cette proportion doit dépendre
de la qualité de la chaux que l'on fait différer
ſuivant celle de la pierre employée à ſa fabrication&;
qui a aufli d'autant plus de force , qu'elle eſt
houvellement cuite. Il y a un égal inconvénient
à mettre trop de chaux vive, comme de n'en pas
mettre affez ; ce qu'il y a de certain , c'eſt qu'il eft
à-propos d'en augmenter progreſſivement la doſe ,
&que plus elle eſt ancienne , plus il en faut. Dans
les travaux dont j'ai été témoin , le lendemain ou
le ſurlendemain que la chaux avoit été cuite , on
n'y mettoit que la meſure ronde dont j'ai parlé ,
de 6 pouces de diametre fur 6 pouces de hauteur
le jour ſuivant on y mettoit une meſure & un
quart, le 4 & le se jour on y mettoit juſqu'a
une meſure & demie. On ſe régloit à cet égard ,
non-feulement ſur l'eſpace de temps qui s'étoit
écoulé depuis que cette chaux avoit été miſe dans
Pauge jusqu'à la fermentation , mais encore fur
le degré de cette fermentation , lequel eſt aifé
conftater par le toucher. -
--
i
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
Remarquoit- on qu'elle ſe faifoit trop précipi
tamment ? On mettoit moins de chaux vive; remarquoit
- on qu'elle ſe faiſoit plus tard , que de
coutume ? On en augmentoit la doſe : ainfi , comme
l'on voit , cette addition ne fauroit être uniforme
: l'effentiel eſt de commencer par éprouver
la chaux d'un canton avant de faire uſage de ce
mortier , afin de connoître la quantité de chaux
vive qu'il convient d'y introduire. On verra par
ces eifais qu'en admettant plus de chaux vive
qu'il n'eſt néceſſaire , la fermentation devenant
trop bruſque ou trop précipitée , outre que l'ouvrier
n'a pas le temps d'employer ce mortier , it
ſe fait une deflication abfolue dans ſon intérieur
qui diſſout toutes ſes parties , & que l'évaporationde
fon humidité devenant trop conſidérable,
il ne reſte plus affez de gluten pour les unir , de
forte que le mortier ſe trouvant ainſi dénué de
toute confiftance , tombe alors néceſſairement en
pouffiere.
On s'appercevra au contraire que quand on
n'y admet pas affez de chaux vive , ou que la
chaux vive eft ancienne à certain point , l'effet
en eſt très - lent ; à peine ſent- on quelque chaleur
du temps après qu'elle a été employée : d'où il réſulte
que l'humidité du mortiery reſte concentrée
qu'il s'y forme par la ſuite des crevaſſes , des
gerçures , & qu'en un mot ce mortier recelle tous
les inconvéniens du mortier ordinaire . Il a été
fait l'année derniere des baffins aux portes de Paris
avec le nouveau mortier où l'on a échoué
pour n'avoir pas fait aſſez d'attention à la nouveauté
de la chaux vive : on a recommencé depuis
peu cet ouvrage avec les précautions convenables
, & l'on a réuſſi: ce qui prouve combien
il eſt eſſentiel de ſe munir de chaux nouvelle , &
1
AOUT.
1774 197
qu'il ne faut pas y être moins attentif qu'à ſa
doſe : ces deux chofes une fois reconnues , l'emploi
de ce mortier n'eſt plus qu'une routine pour
les ouvriers.
En ſuppoſant donc qu'on ait fait l'addition
de chaux- vive avec tout le ſoin convenable , on
fera für d'obtenir un mortier qui ſe durcira promp.
tement & liera les pierres indiſſoublement en s'y
incorporant ; qui fera propre aux mêmes uſages
que le plâtre fans en avoir les inconvéniens;
avec lequel on fera des enduits incapables de ſe
gercer ou de ſe fendre , quand bien même ils ſeroient
expoſés continuellement aux plus grandes
ardeurs du ſoleil ou aux plus fortes gelées ; en
un mot à l'aide duquel on conftruira en toutes
por occafions , foit des terraſſes , foit des baſſins , foit
des travaux hydrauliques impénétrables à l'eau &
avec la plus grande folidité. Y a- t - il quelque
mortier connu duquel on puiſſe eſpérer de ſemblables
avantages ? Au ſurplus , ce que j'avance
ici n'est pas fondé fur de ſimples conjectures ,
mais fur des faits réels , atteſtés par des ouvrages
nombreux exécutés foit à Menars , foit à Verfailles
, foit à Paris & fes environs. Si l'on a fait
ailleurs quelques effſais qui n'ont pas également
réuſſi , on n'en peut conclure autre choſe finon
que les mal- adroits ou les gens mal inſtruits décréditent
quelquefois les meilleures inventions ;
car la bonté & l'efficacité de ce mortier font démonstratives
; elles font une ſuite néceſſaire &
immuable de ſa conſtitution . La chaux vive que
l'on 'y ajoute dans une certaine proportion lui
donne une activité pour lier les pierres que ne
fauroit avoir le mortier ordinaire où l'on n'emploie
que de la chaux tout- à- fait noyée ; en
échauffant au même inſtant tout fon intérieur ,
elle force néceſſairement l'humidité ſuperflue de
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
t
C
fortir à la fois de toutes ſes parties ; elle opere
une eſpeee de cuiffon générale qui les unit , les
teſſerre , les condenſe , les fixe & empêche qu'il f
n'y reſte aucun vuide ; tellement qu'il n'y a plus à
craindre ni lézardes , ni gerçures , & que l'action
du ſoleil ſi préjudiciable aux autres mortiers , ne
fauroit plus déſormais produire d'autre effet fur
ſa maſſe totale qué de la durcir encore davantage.
"Võila , Monfieur , mon ſentiment ſur le nouveau
mortier de M. Loriot ; il ne fauroit y avoir
que le défaut d'attention à le préparer qui puiſſe
mettre obitacle à ſa réuſſite : j'eſtime que c'eſt
une découverte précieuſe dont on ne peut trop
recommander l'uſage pour aſſurer la durée des
bâtimens . Laiſſez dire tous ceux qui voudroient
vous diſſuader de l'employer , ſoit parce qu'on
ne la pas foumis d'avance à leur examen , ſoit
parce qu'on n'a pas mandié l'approbation de leur
Académie : ils auront beau faire , toutes les cabales
n'empêcheront pas cet excellent mortier de
prévaloir.
C
J'ai l'honneur d'être , &c,
LETTRE de M. Colardeau à M.
Lacombe.
A Etiolles , ce 25 Juillet 1774.
Je viens d'apprendre , Monfieur , que depuis
un mois un libelle manufcrit ſe répand fous mon
nom dans les fociétés. Je vous pried'inférer dans
leMercure 'prochain le déſaveu que je fais decette
fatire auffi indigne de moi qu'injuſte envers la
perſonne qu'elle attaque. Je lui aurois rendu plu.
4
AOUT. 1774. 199
tot cette juſtice que je lui dois , ſi mon abſence
de Paris ne m'avoit laiſſe ignorer ce qui ſe pasfoit
à cet égard.
J'ai l'honneur d'être , &c. i
COLARDEAU.
ANECDOTES.
I.
+
UNE Dame, retirée dans fon Château ,
n'avoit qu'un fils , joueur , débauché ,
mauvais ſujet , qui s'étoit fait Comédien ,
comme tant d'autres , faute de reſſources ,
& parce que fa mere ne vouloit plus le
voir. Or , le haſard voulut que la troupe
où il étoit engagé vînt précisément paſſer
l'hiver dans la ville voiſine du Château
Au bout de quatre àcinq repréſentations ,
quelques perſonnes l'ayant reconnu , on
n'eut rien de plus preſſé que d'en venir
informer la mere. Celle-ci toute ſurpriſe ,
mais curieuse de voir repréſenter ſon fils ,
& n'ayant d'ailleurs vu de ſa vie aucun
fpectacle, prit fantaiſie d'y aller incognito:
elle fait louer fous - main une loge , & fe
rend ſecrettement à la Comédie , avec deux
ou trois de ſes amies. On donnoit Béverlai
ou le joueur Anglois ; &le rapport
N4
209 MERCURE DE FRANCE:
2
qui ſe trouvoit dans cette piece avec fon
fils chargé du principal perſonnage , étoit
ſi ſingulier , que le preſtige fit tout fon
effet ſur la bonne Dame: car à chaque
trait relatif à ce fils, elle faiſoit fourdement
ſes petites exclamations: le voilà
lelibertin ! le coquin ! toujours le même ,
il n'a point change ! fi bien qu'à la fin ,
l'illufion augmentant chez elle à meſure
que la piece avançoit , quand elle vit au
cinquieme acte l'Acteur lever la main
pour maſſacrer ſon enfant , elle s'écria
d'une voix terrible avec le frémiſſement
de la Nature : arrête malheureux ! ne tue
pas ton enfant; je le prendrai plutôt chez
moi... ce qui cauſa la plus grande émotion
dans le ſpectacle , & fit même défendre
la piece pendant le ſéjour des Comédiens.
I I.
"
1
Hongarts , fameux Peintre Anglois
vouloit avoir le portrait de Filding , Auteur
de Tom-Jones & de quelques autres
bons ouvrages , pour le placer à la tête
d'une édition de ſes oeuvres ; mais celui-ci
étant mort & ne s'étant jamais fait peindre
, on étoit fort embaraflé pour avoir ſa
reſſemblance , lorſque l'étonnant Garrik ,
Acteur de Londres , informé du deſir du
4
AQUT. X774- 201
1
i
Peintre ſon ami , ayant d'ailleurs beau,
coup vécu avec Filding , ſe préſenta un
jour aux regards du Peintre avec la figure
du défunt , tellement que Hogarts en fut
épouvanté au premier abord juſqu'à ſe
trouver mal ; mais étant revenu de ſa
furpriſe , il ſe dépêcha de tirer le portrait
qu'il fit graver ; c'eſt le même qui eſt à
la tête des oeuvres de Filding , & qui eſt
fort reſſemblant.
III.
Cyrano de Bergerac avoit eu querelle
avec Monfleuri le Comédien , & lui
avoit défendu , de ſon autorité privée, de
monter ſur le théâtre : je t'interdis , lui
dit-il , pour un mois. Cependant Bergerac
le voyant paroître au bout de deux jours ,
lui cria de ſe retirer ; & Montfleuri , de
crainte de pis s'en alla. Bergerac diſoit de
Montfleuri : à cauſe que ce coquin eſt ſi
gros qu'on ne peut le batonner tout entier en
un jour , il fait le fier.
:
IV.
M. Piron étant à la repréſentation des
Chimeres , Opéra Comique de ſa compofition
, ſe trouva à côté d'un homme
quineceſſoitdeſe récrier contre cette farce
i
:
1
1
:
:
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
"
en diſant: que cela est mauvais ! que cela
est pitoyable ! qui est ce qui peut faire des
fottises pareilles ? C'eſt moi , Monheur
, lui répondit Piron , mais ne
criez pas ſi haut , parce qu'il y a beau-
,, coup d'honnêtes gens qui trouvent cela
bon pour eux".
2"
دو
ARRÊTS , LETTRES PATENTES,
EDITS , &c.
ARRET du Conseil d'état du Roi , en date du
26 Avril , qui défend au ſieur Tavernier , greffier
des Infinuations eccléſiaſtiques d'Amiens , d'enregiftrer
& infinuer aucuns actes du genre & de la
qualité de ceux énoncés en l'article ir du tarif .
du 29 Septembre 1772 , à moins qu'ils n'aient
étépréalablement contrôlés , à peine de demeurer
perſonnellement garant & reſponſable des droits
de contrôle qui en réſulteront &de 200 liv. d'amende
pour chaque contravention. Sa Majefté
le décharge , par grace & fans tirer à conféquen.
çe, des demandes dirigées contre lui , pour raię
fon des actes qu'il avoit infinués , fans qu'ils eusfent
été revêtus de la formalité du contrôle.
Lettres-patentes du Roi , en date du 4 Juin ;
elles confirment celles du II Décembre 1763 .
portant ratification du Traité du 24 Mai 1772,
entre le feu Roi & le Prince Evêque de Liege.
Deux Edits du Roi , en date du mois derpier:
l'un crée & rétablit, ſur les repréſentations
AOUT. 1774. 203
de Monfieur , l'office de Subſtitut des Avocat &
Procureur du Roi au fiege & préſidial d'Angers ;
l'autre accorde ààMonfieur , à titre d'augmentation
d'apanage , les écuries de feu Madame la
Dauphine , ſituées à Versailles , à compter du Ir
Juin, ſans qu'il foit beſoin de faire aucune évaluathen
ou viſitation de ces écuries ou du terrein.
Lettres- patentes du Roi confirmant un régle.
ment fait par Monfieur , pour les chaſſes de fon
apanage.
AVIS.
I.
Guérison de la Folie.
LAA Dame Fabry donne avis au Public qu'elle
traite avec ſuccès les perſonnes aliénées d'eſprit .
Elle est munie de certificats en bonne forme , tant
de la part des perſonnes qui ont éprouvé les effets
de fa maniere d'opérer , que d'autres perſon.
nes non fufpectes qui ont été les témoins oculaires
de ſes cures. Elle vient encore tout récemment
de guérir pluſieurs malades qu'on étoit o.
bligé de tenir enchaînés , &dont l'étataété co.n.
ftaté avant & après leur traitement , par des Maitres
de l'art. Elle continuera d'entreprendre ,
fous leur inſpection , les perſonnes aliénées d'esprit
qui lui ſeront confiées.
La Dame Fabry demeure rue des Recolets,
contre l'Hôpital St Louis , attenant la barriere.
:
204 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Le ſieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec
un peu d'onguent , & coupe les ongles des pieds.
Il a une pommade pour les hémorrhoïdes , les
foulage & les guérit.
Il a une autre pommade pour guérir les brûlures
, approuvée par M. le Doyen & Préſident
de la Commiſſion Royale de Médecine.
Le prix des boîtes , à douze mouches , pour
les cors , eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches , eſt de I liv.
Io fols.
Les pots de pommades pour les hémorrhoïdes
font à 3 liv. & à 1 l . 4 f.
Le prix des bouteilles pour les brûlures eſt de
3 liv. & de 1 1. 4 f.
Le fieur Rouffel, demeurant à Paris , rue Jeande
l'Epine , chez l'Epicier en gros , la porte cochere
à côté du Taillandier , au deuxieme appar
tement ſur le devant , près de la Grêve , débite
auſſi avec permiſſion , des bagues dont la proprié.
té eſt de guérir les perſonnes qui ont la goutte
foit aux mains foit aux pieds ,& en peu de temps
celles qui en font moyennement attaquées.
Le prix des bagues montées en or , eſt de 36
liv. & celles en argent, de 24.
On le trouve tous les jours , excepté les fêtes
&Dimanches. On prie les perſonnes d'affranchir
leurs lettres.
AOUT. 205 1774.
1
III.
Le Sieur Duboſt , enclos St Martin- des-Champs
à Paris , dans le grand paſſage , près la grille , eſt
renommé par ſon Effence de Beauté , pour conferver
le teint frais ,le préſerver de boutons , empêcher
le rouge de gâter la peau ,& entretenir les
mains dans la plus grande blancheur ; cette Esfence
eft approuvée de MM. les Prévôt & Syndics
des Communautés des Baigneurs & Perruquiers
des villes de Paris , de Rouen , de Lyon &deMarſeille
: l'on s'en fert dans les bains de propreté ,
le fieur Duboft lui donnant telle odeur que l'on
defire ; elle eſt eſtimée au-deſſus de toutes eſpeces
de ſavonnettes , & donne un tranchant doux aux
rafoirs ; enfin elle eſt d'un excellent uſage lorsqu'on
la mêle dans la pommade , & l'onpeut peut être
aſſuré qu'elle eſt efficace pour faire croître ou
pour conferver les cheveux .
Le fieur Duboft, pour la fûreté du Public , a
fupprimé tous les bureaux qu'il avoit à Paris , & il eſt le ſeul dans cette capitale qui la diſtribue ;
pour éviter les contrefactions , ſon cachet eſt à
chaque bout.
Il a un bureau au château de Versailles , fous
le grand eſcalier du Roi ; & à Saint - Germainen-
Laye , chez le Sr François , limonadier. En
affranchiſſant les lettres pour Paris , il fait tenir
les bouteilles d'Effence à toutes les adreſſes ,
franches de port.
Les Dames mettront une goutte d'Effence dans
une cuillerée d'eau , pour ſe laver le viſage le foir
en ſe couchant & le matin en ſe levant; elle leur
tiendra le teint frais & empêchera le rouge de gåter
la peau; pour les mains , on en mettra deux
t
206 MERCURE DE FRANCE.
gouttes , autant pour faire croître & entretenir
Jes cheveux, la frottant dans le creux de la main
juſqu'à ce qu'elle prenne conſiſtance depommade
, mêlée avec la pommade ordinaire. Pour la
barbe , verſez quatre gouttes de cette Effence
dans une cuillerée d'eau , battez-la avec un pin.
ceau , & favonnez-vous-en , puis lavez le viſage
&les mains.
Prix des bouteilles , 8 & 3 liv. Ily a auſſi des
eſſais àune liv. 4 fols , avec leſquels on peut faire
au moins 80 barbes. On fournira les pinceaux à
ceux qui prendront des bouteilles de 6&de 3 liv.
Ily a auffi , pour les voyages , des bouteilles dou
blées de fer blanc , qui coûtent 20 fols de plus.
NOUVELLES POLITIQUES.
Des Frontieres de la Pologne, le 18 fuin 1774.
LE✓ESS difficultés qui ont retardé juſqu'à ce jour
la démarcation des limites , n'ont point été fufci
tées par la Cour de Vienne ; elles naiſſentdel'opinion
où les deux autres Cours font que cette affaire
eſt terminée dans le traité même de partage
&par la prife de poffeffion ſubſéquente. Ilne leur
paroît pas qu'il y ait d'autres moyens juridiques
employer que la carte , où l'on verra les frontieres
déſignées par les rivieres qui les ſeparent.
Ce procédé plus court que les écritures nouvelles
& anciennes , ſeroit fur-tout favorable à la Cour
de Berlin.
Les Dantzikois paroiſſent réſolus à foutenir un
flege, fi leur réſiſtance les y expoſe. On croit que
a
f
1
AOUT. 1774. 207
ce parti , inſpiré par le déſeſpoir , pourroit occafionner
des événemens d'autant plus dignes d'attention
, que les affiégés auront des magaſins pour
pluſieurs années & un nombre fuffifant de troupes
pour occuper hors de leurs murs une armée
decinquante à ſoixante mille affiégeans. C'eſt la
feule réſolution vigoureuſe qu'on puiffe citer jus .
qu'à préſent dans l'importante affaire de la Pologne.
On n'a reçu ici aucune nouvelle des armées
Ruffe & Turque. Si leur inaction ne vient pas de
l'eſpérance de la paix , on ne peut l'attribuer qu'à
la laſſitude des Ruſſes qui n'ont point encore réparé
l'épuih nent occaſionné par leurs triomphes
paffés.
Les Commiſſaires nommés par la Cour de Rus
fie & par le Roi & la République de Pologne,
pour régler les frontieres , font enfin partis.
De Warfovie , le 22 Juin 1774.
On apprend que les troupes Pruſſiennes ont récemment
occupé Znin , petite ville au centre dư
Palatinat de Gneſne , entre Thorn & Poſnanie ,
on dit même qu'il y a eu quelques eſcarmouches
entr'elles & les troupes du Sr Karewski régimen
taire de la Grande Pplogne , auquel elles ont en.
levé deux compagnies & tué pluſieurs ſoldats .
De Vienne , le 6 Fuillet 1774.
L'Empereur partit , vendredi dernier, pour ſe
rendre au camp d'artillerie qui vient d'être forme
àBudweiſs en Boheme. Comme on doit faire devant
ce Prince l'épreuve de pluſieurs piecesde canon
d'une invention uouvelle & deſtinées pour le
ſervice de la cavalerie , il n'a amené avec lui que
1
i
1
208 MERCURE DE FRANCE.
peu de perſonnes , & aucun étranger ne ſera ad
mis à ce camp.
De Dantzick , le 25 Juin 1774.
Le Comte de Golowkin eſt encore ici & attend
toujours des ordres de fa Cour. On forme à Konigsberg
des magaſins confidérables , & , depuis
cinq jours , on arrête & l'on viſite toutes les
voitures qui paſſent devant le Comptoir d'Accife
Pruſſien. Celles du Magiftrat n'ont point encore
été viſitées.
4 De Stockholm , le 28 Juin 1774.
Un Payſan , travaillant derniérement à la Terre
de Turcholm qui appartient au Sénateur Comte
de Bielke , a trouvé une grande quantité de piecés
d'or qui paroiſſent être d'une antiquité fort
reculée On y voit des bracelets peſans & grosfiérement
guillochés qui doivent avoir été portés
au haut du bras. Ils font compofés de deux demi-
cercles qui ſe tiennent par une chaîne , & qui ,
repliés l'un fur l'autre en ſens oppofé , forment le
cercle & font arrêtés de chaque côté par une
eſpece d'anneau quarrée. Il y a d'autres pieces
qui ſemblent avoir été détachées d'un fabre ou
d'un baudrier. Elles peſent toutes 28 liv. & font
de l'or le plus fin.
De Copenbague , le 21 Juin 1774.
Quelques Officiers de la Marine Danoiſe ſe ſont
embarqués , ces jours derniers , ſur un bâtiment
de tranſport pour ſe rendre en Norwege , conformément
aux ordres qu'ils ont reçus.
De Constantinople , le 4 Fuin 1774.
On attend ici le Prince de Radziwill , Palatin
de Wilna , & foixante Officiers qui l'accompagnent
AOUT. 1774. 209
gnent. Le Sr Koſakowski , l'un des anciens Maréchaux
de la Confédération de Bar , y est arrivé
ſuivi de deux Officiers étrangers. Le Sr Pulawski
l'a quitté à Raguſe pour ſe rendre à l'armée du
Grand Vifir avec une ſuite de vingt-perſonnes.
De la Haye , le premier Fuillet 1774.
On apprend que dans une des Colonies Hollan
doiſes de l'Amériqne , il s'eſt élevé , entre les habitans
& les gens de guerre , une diſpute qui ne
s'eſt pas terminée fans effuſion de ſang; mais
cette nouvelle a beſoin d'être confirmée.
Le ſieur Carette , réſidant à Bruges , a publié ici
des avertiſſemens au ſujet d'un préſervatif qu'il
prétend avoir trouvé contre la petite vérole. Ce
préſervatif, qu'il dit être le fruit d'une longue
théorie, eſt un ſachet qu'il applique ſur le creux
de l'eſtomach. 11 a déposé ici & dans toutes les
villes où il en eſpere le débit , une quantité de ces
ſachets dont les familles pourront ſe pourvoir.
DeMadrid,le premier Fuillet 1774.
Une Commiflion particuliere nommée par le
Roi vient de faire l'épreuve de comparaiſon des
pieces d'artillerie fondues d'après le modele de
celles de France par le Sr Maritz , inſpecteur-général
des fonderies de France&d'Eſpagne. S. M.
Catholique a témoigné ſa fatisfaction du ſuccès,
qu'a eu cette opération. Il en réſulte , entr'autres
avantages , celui de pouvoir employer déſormais ,
pour les fonderies d'Eſpagne , le cuivre que produiſent
ſes poffeffions dans l'Inde, au lieu d'en
tirer , à grands frais , des pays étrangers.
210 MERCURE DE FRANCE.
De Rome, le 6 Juillet 1774.
Les Miſſions qui doivent précéder de quelques
mois l'ouverture de l'Année Sainte dans cette ville
, commenceront le 30 de ce mois , & elles
ſe feront , ſuivant l'uſage , dans les différentes
places publiques.
ン
:
De Florence , le 31 Juin 1774.
La tranquillité de cette Vilie qui avoit été trou
blée par la querelle des Sbirres& des Grenadiers,
paroît être entiérement rétablié. Les troupesdont
la garnifon étoit compoſée font parties fucceffi
vement pour Livorne , & ont été remplacées par
celles de la garnifon de cette derniere Ville.
:
De Venise , le II Juin 1774:
On écrit de Conſtantinople que l'objet le plus
important qui occupe le Divan , c'eſt de chaffer
les Ruffes de la Crimée. On a répandu le bruit
que le Kan des Tartares , Dewlet Guerai , s'étoit
emparé de Jeni- Kalé qu'on dit avoit été abandonné
par les ennemis , trop foibles pour réſiſter
aux forces des Tartares foumis à la Porte. Une
partie des troupes envoyées à cette péninſule y
a heureuſement débarqué. La flotte qui avoit
mis à la voile pour la Mer Noire , eſt déjà arrivée
à ſa deſtination .
De Ragufe, lepremier Fuin 1774.
L'eſcadre deſtinée pour l'Archipel n'eſt point
encore fortie des Dardanelles. On attend tous les
jours les petites flotes Barbareſques qui doivent
AOUT. 1774 211
la renforcer. On écrit de Conſtantinople que , fur
des dépêches nouvellement arrivées de Warſovie ,
le Divan s'eſt aſſemblé plusieurs fois ; mais on
ignore quelles réſolutions on y a priſes. Au reſte ,
le Peuple de cette capitale de l'Empire étant à
l'abri de la diſette par l'abondance des vivres
qu'on y a raffemblés , paroît indifférent aux
événemens de la guerre & ne fait plus aucun
voeu pour la paix.
De Londres , le 27 Juin 1774.
Les nouvelles de Boſton portent que le général
Gage y débarqua le 15 du mois dernier , & qu'il
y fut reçu avec les cérémonies d'uſage pour tous les
Gouverneurs des différentes Colonies. Les Boſtoniens
paroiffent diſpoſés à rompre tout commerce
avec les Indes Occidentales , la Grande-Bretagne
& l'Irlande , juſqu'à ce que la liberté de la Ville
&du port de Boſton ſoit rétablie.
Le 27 du mois dernier , on fit à Plymouth l'épreuve
d'un bâtiment qui devoit s'enfoncer de luimême
à dix ſept braſſes de profondeur dans l'eau ,
y reſter douze heures , ſans que l'homme qui en
dirigeroit la manoeuvre , en fut incommodé ; &
reparoître enfuite de lui - même ſur la ſurface de
la mer. Ce ſpectacle avoit attiré un foule prodigieuſe
de perſonnes qui garniffoicat le rivage. Le
bâtiment s'enfonça avec beaucoup de viteſſe , & ,
quelque temps après , on vit l'eau s'agiter &
bouillonner. Au terme fixé il ne reparut pas ;
tous les ſpectateurs en furent conſternés. Les
mariniers diſent qu'on ne pouvoit pas choiſir un
lieu moins propre à faire cette expérience , puisque
le fond de la mer y eſt hériffe de gros rochers
, & l'on eſt étonné qu'on n'ait pris aucune
précaution pour retirer le navire en cas d'accident.
212 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 20 Fuillet 1774.
Le Sr Darquier , de l'Académie royale des
Sciences de Toulouſe & correſpondant de celle
de Paris , a revu , dans ſon obfervatoire à Toulouſe
, le premier de ce mois , à huit heures &
demie du ſoir , les bras de Saturne égaux en
longueur & en lumiere Il avoit annoncé cette
réapparition , pour le même jour , dans un mé
moire lu , le 14 Avril , à l'aſſemblée publique.
NOMINATION S.
Le 8 juillet , la Duchefſe de la Vauguyon ,
/ ci-deyant Dame d'Atours de Madame , eut l'hon.
neur de faire ſes remerciemens au Roi & à la
Famille Royale pour la place de Dame d'Honneur
de Madame , vacante par la mort de la Comteffe
de Valentinois .
La Comteſſe de la Guiche , Dame pour accompagner
Madame , a été nommée , fur la demande
de cette Princeſſe , à la place de ſa Dame d'A
tours , qu'occupoit ci-devant la Ducheſſe de la
Vauguyon.
Le Roi a accordé l'Evêché de St Papoul à l'Ab
bé d'Abzac , vicaire-général de Tours .
Le Roi a accordé au ſieur Turgot, maître des
requêtes & intendant de Limoges , la charge de
fecrétaire d'état de la Marine , ſur la démiſſion
du fieur de Boynes. Il fut préſenté , le 19 Juillet
, à Leurs Majeſtés , ainſi qu'à la Famille
Royale, & prêta ferment, le 22 , entre les mains
du Roi.
AOUT. 1774 213
1
PRESENTATIONS.
1
Le Prince Louis de Rohan , Coadjuteur de l'Evêché
de Strasbourg & Ambaſſadeur extraordinaire
à la Cour de Vienne , a eu l'honneur de
rendre ſes reſpects à Leurs Majestés & à la Famille
Royale.
Le 18 Juillet , le Comte de Vergennes , ministre
& fecrétaire d'état ayant le département des
Affaires Etrangeres , eut l'honneur d'être préſenté
à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale.
Le Comte d'Aranda , Ambaſſadeur d'Eſpagne,
a eu l'honneur de préſenter à Leurs Majestés &
à la Famille Royale , le Marquis de Llano , cidevant
Miniſtre de l'Infant Duc de Parme.
NAISSANCES.
Le9 Juin, la Princeſſe du Bréſil accouchaheu
reuſement, à Lisbonne , d'une Princeſſe. Il y
eut, à cette occaſion , gala à la Cour, & toute
la ville fut illuminée pendant trois nuits confécuţives.
La Marquiſe de Beauveau , fille du Marquis de
Molac, Maréchal des camps & armées du Roi ,
eſt accouchée d'un garçon au château de la Treil
le, en Anjou.
1
3
14 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Gédeon. Anne de Joyeuse , Comte de Grand
pré , eſt mort en fon château de Grandpré.
Daniel-Bertrand de Langle , Evêque de Saint-
Papoul , en Languedoc , Abbé commendataire de
l'abbaye de Blanche-Couronne , Ordre de St Benoît
, dioceſe de Nantes , eſt mort à St Papoul ,
agé de ſoixante-douze ans.
Génevieve Coquet de Totteville , veuve de
François - Léonor Comte de Prie , eſt morte au
château de Coquainvilliers , âgée de foixante- trois
ans.
Le Comte de Toulaint , meſtre- de - camp de
Dragons , lieutenant - colonel du régiment Royal
&Chevalier de l'Ordre royal & militaire de faint
Louis , eſt mort à Niort , dans la quarante- cinquieme
année de ſon âge.
Anne- Marie- Antoinette de Fagan, épouſe de
François - Xavier Comte de Virieu Beauvoir , brigadier
des armées du Roi, lieutenant pour leRoi
au gouvernement général du Havre , y eſt morté
, âgée de quarante-neuf ans.
Louiſe - Alexandrine - Cornélie du Puy- Montbrun
, veuve de François - Elzéard de Ponteves ,
marquis de Buoux , lieutenant du Roi en Provence
, gouverneur d'Apt , & c. eſt morte à Apt
en Provence, dans la cent unieme année de fon
age.
AOUT 1774 215
TABLE.
P
IECES FUGITIVES en vers& en proſe, page 5
La Vengeance , Ode , &c. ibid.
Le Printemps tel qu'il eſt , 13
L'Amant politique , Conte moral , 16
Lettre écrite à M. le Marquis Darennes ,
/
50 L
Vers ſur l'accompliſſement d'une prédiction
faite par Mde Adélaïde de France , 51
a
Dialogue , 54
Complainte & doléances des Manans & Habitans
de la Ferté- ſous - Jouarre , fur la
mort de Louis XV , 62
Vers préſentés au Roi , 64
A Mile Fannier ,
65
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid,
ENIGMES , 66
LOGOGRYPНЕ , 68
Romance, 71
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 73
L'Eſprit de la Fronde , ibid.
La Gnonomique pratique , 81
Traité du Suicide , 86
Principes nouveaux pour remédier à l'incommodité
de la fumée dans la conftruction
1
des cheminées , 87
Variétés littéraires , galantes , &c. 92
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde, 99
Choix des poëſies de Pétrarque , 103
Chef- d'oeuvres dramatiques , 125
Doutes patriotiques, 128
- Le retour de l'Age d'or , ou le Regne de
Louis XVI , ibid.
t
Odes provinciales au Roi & à la Reine ,
ibid.
6 MERCURE DE FRANCE .
L'Enthouſiaſme du Citoyen à Louis XVI , 129
L'Inoculation par aſpiration ,
Réponſe de Va - de- bon- coeur à l'Auteur de
ibid.
PInoculation par aſpiration , 133
Le Chirurgien Anglois , 134
Obſervations fur la Littérature, 135
Les cent Nouvelles nouvelles , 136
Oraiſon funebre de Louis XV, 137
L'Eſpagne littéraire , &c.
Journal de Pierre leGrand , 138
ibid.
ACADÉMIE françoiſe ,
150
SPECTACLES , Opéra ,
170
Comédie Françoiſe ,
171
Comédie Italienne ,
Notice fur M. Hulin, Miniſtre du feu Roi
ibid.
de Pologne ,
176
Lettre de Mde de Laiſſe en réponſe à la critique
de Mde la Baronne de Prinſen , 181
Coſmographie, 186
ARTS , gravures , 187
Muſique , 189
Lettre de M. Patte ſur la préparation du nouveau
mortier découvert par M. Loriot, rot
Lettre de M. Colardeau àM. Lacombe , 198
Anecdotes,
199
Arrêts , &c. 202
AVIS ,
203
Nouvelles politiques , 200
Nominations , 212
Préſentations ,
213
Naiſſances , ibid.
Morts ,
214
FIN.
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
M51 20 E
AP
1774
10.12.
11
Y,
:
(
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
SEPTEMBRE. 1774.
N°. XII .
Mobilitate viget . VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV
LIVRES NOUVEAUX,
531
ΟN trouve Amsterdam chez MARC - MICHEL
,
REY, BIBLIOTHECA ASKEVIANA , ſive Catalogus
Librorum Rarifimorum- Antonii Askew M. D.
Quorum auctio fiet apud S. Baker & G. Leigh in vico
ditto Tork - ftreet , Covent Garden , Londini , die Lune
13 Februari 1775 & in undevigenti ſequentes Dies.
afr de Hollande.
Traduction des XXXIV , XXXV, & XXXVIe, Livres de
PLINE LANCAEN, avec des Notes. Pan ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . Ou y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts, grand 8vo, 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Gnomonique ( la) pratique , ou l'art de tracer les Cadrans
folaires avec la plus grande précision , &c. par
Dom François Bedos de Celles, 8vo. fig. Paris 1774 ,
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravefande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
af8:-
Contehant TOME I.
Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres.
Uſage de la Chambre obfcure pour le defſfein.
Matheseos Univerfalis Elementa.
Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
feriebus infinitis.
Ellai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.
Supplément à l'Eſſai fur le Choc des Corps &c.
TOME. II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Artde raifonner par, Syllogiſme.
Eflai de Métaphyfique.
fur la Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturabite. Ouvrage
de l'Académie Françoiſe , &c. &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes. 8vo. Paris 1771 .
Ouvrage dédié à M. de Buffon ,
Hiſtoire de Maurice , Comte de Saxe, Duc de Courlande
& de Sémigalle Maréchal - Général des Camps &
Armées de fa Majesté Très - Chrétienne par M. le. Baron
d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des ind
lides. 120. 2 vol. Utrecht 1774.
1.2
28-27LIVRES NOUVEAUX.
3
J
313
Voyages ( Relation des ) entrepris par ordre de S. M.
Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap
Wallis, &le Cap. Cook &c. 4to. 4 vol. fig. 1774.
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon ,
4to. fig. Paris. 1772-1774 les XVII premiers Cahiers.
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 17
vol. Paris 1774.
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
-dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
dito, Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79. Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
dito , la fuite , fous preffe.
Depuis 1764 l'année est compofée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles &de fou
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àf3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoi
res très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été.
drettes alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. 1 vol. à f 6 : -
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plenipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8yo. en XIII. Volumes 1774.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreſſion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jus
qu'à la fin de l'Ouvrage.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
AvIs.
Les Maximes du Droit Public François qui ont patu
(en 1772) en 2 vol. in 12°. formant environ 1200pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quintessencede
tout ce qui avoit été écrit auparavant furle Droit Public
de France. La ſeconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vù le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800pag. en 2 vol. in 4°.
L'auteur a fuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compofent tout l'Ouvrage.
C'eſt ſurtout dans le fixieme qui renferme la réponſe
aux Objections , que ſe trouvent les obfervations les plus
intéreſſantes . La grande & célebre Question fur l'origine
du pouvoir des Souverains y est traitée à fonds. On
ya mis à contribution les Philoſophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Deſpotifine y trouveront de quoi ſe détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppoſés ,&que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'aſſurer aux Peuples les droits quí
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible.
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ;& par quelques
Obſervations , fur le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le Droit public françois intéreſſe preſque
toute l'Europe , parce que les Loix du Gouvernement François
ayant été fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes
, il peut être d'une grande utilité pour éclaircir leur
droit public.
On trouve chez le même Libraire le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arréts , Arrétés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Chambre.
des Comptes , Bailliages , Prefidiaux , Elections , au ſujet
de l'idit de Déc. 1770 l'érection des Confeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiftorique des principaux faits relatifs à la ſuppreſſion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. grand in-8 . de 766 pag. à f. 3 .
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE . 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES DEUX VOYAGEURS.
P
Conte.
our le continent Indien
Deux hommes d'humeur différente
S'étoient embarqués , corps & bien ,
Sur la frégate l'Athalante.
Au gré dès zéphirs qui jouoient
Dans les replis de leur banniere ,
A pleine voile & vent arriere ,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
1
Au fein d'Amphitriteils voguoient.
Chacun s'occupoit fur la route
Du beau plan qu'il avoit formé ;
A fa troilieme banqueroute ,
L'un , d'or & d'argent affamé ,
Vivoit dans la douce eſpérance
De revenir un jour en France ,
Quand il auroit pu détrouffer
Quelque vieux Nabab d'importance ,
Et de voir alors repouffer
Son honneur avec ſa finance ;
(Car l'honneur s'achette à prix d'or ;
Auſſi le dit - on un tréſor. )
L'autre compagnon de voyage
Avoit conçu d'autres projets ;
Il vouloit au fond des forêts ,
Chez quelque horde bien fauvage ,
Porter les bienfaiſans ſecrets
Des arts utiles à la vie;
Etendre l'humaine induſtrie ;
Et comme il ſied en vérité ,
A l'ami de l'humanité ,
Qui croit tous les hommes des freres ,
Et trouve de la volupté
Quand il adoucit leurs miſeres,
Déjà le Cap étoit doublé :
Nos péļerins ſur l'onde amere
SEPTEMBRE. 1774 . 7
Voyoient gaiement s'enuir la terre;
Quand tout- à- coup le ciel troublé
Retentit au bruit du tonnerre ;
Ce ciel gronde, la mer mugit....
(Ceci ſent beaucoup la tempête ,
Mais le lecteur, de cet écrit
Doit trouver l'auteur fort honnête ,
Car il fait grace du récit. )
Je dirai donc, fans verbiage ,
Que , par la force de l'orage ,
Le bâtiment fut dématé ;
Que dans les deux canots fragiles
Dont il fe trouvoit eſcorté ,
Nos paſſagers tous deux agiles ,
Adroitement s'étoient jetés ;;
Et qu'après de rudes traverſes ,
Suivant leurs fortunes diverſes ,
Au gré des vagues emportés ;
Chacun fur de lointains parages ,
A
1
Sans témoins , ſans fuite & fans bruit ,
Sur de très . oppoſés rivages d
Aborda feul pendant, la nuit.
Il faut qu'on fache & qu'on remarque
Que chacun avoit dans ſa barque
Trouvé , tout - a- fait à propos ,
La hache utile & falutaire
Dont on coupe , au milieu des flots ,
Le cable qui tient d'ordinaire
A4
8 MERCURE DE FRANCE .
Les barques à bord des vaiſſeaux.
Chacun , en mettant pied à terre ,
Très -avidement s'empara
De la hache qu'il trouva là ;
(Une hache devient fort chere
A qui n'a plus rien que cela. )
Non loin des rives de Golconde ,
Où croiffent l'or , le diamant ,
Par hafard la fureur de l'onde
Avoit jeté ce garnement ,
Plein du plus grand foible du monde
Pour les rubis & pour l'argent.
Notre fage , tout au contraire ,
Eut pour fon partage une terre
Où , ſans la moindre mine d'or ,
Croyant trouver du bien à faire ,
Il ſe croyoit fûr d'un tréſor.
Adorant l'image ſacrée
De l'aſtre rayonnant des cieux ,
Des peuples ſuperſtitieux
Habitoient la riche contrée
Du premier de nos curieux.
Ceux- là portoient pour leur parure
Jaunes topazes en ceinture ,
Gros faphirs du bleu le plus doux ;
Longs habits d'or , bordés d'hermine
Plus , longs colliers de perles fines
Pendus à l'entour de leurs cous.
SEPTEMBRE. 1774.
9
Le ſieur Rondan ( c'eſt notre drôle , )
Toujours fa hache ſur l'épaule ,
Par un beau matin rencontra
Deux des habitans de ſon île ;
Et, jugeant qu'il étoit facile
D'expédier ces payens là ,
Le Sieur Rondan les maſſacra
Par pur efprit de l'Evangile
Et par fon goût pour le kara.
Du fommet des hautes montagnes ,
D'autres habitans l'avoient vu ;
Voilà tout le peuple accouru
Traverſant les vaſtes campagnes ;
Et vous croyez Rondan perdu... ?
Tout ſcélérat n'eſt pas pendu ,
(Dit un vieux livre de morale , )
C'eſt un proverbe que cela ;
Et n'eſt beſoin d'être au Bengale
Pour croire à ce proverbe - là.
1
Que penſez - vous que ces gens firent ?
Vous croyez que , dans leur fureur ,
Saiſiſſant l'affaſſin vainqueur
En morceaux foudain ils le mirent ; .....
Point du tout: voyant dans ſes mains
Une hache à- peu - près ſemblable
Au glaive faint & redoutable
De leurs facrifices divins ,
Unanimement ils le prirent
A5
10
MERCURE DE FRANCE .
Pour un grand Prêtre du soleil ;
Dans le temple l'introduiſirent
Avec un pompeux appareil ;
Remerciant la Providence
Qui prenant pitié des mortels ,
Leur envoyoit , par indulgence ,
Ce doux Miniſtre des Autels ,
Pour diriger leur confcience.
Rondan Pontife couronné ,
En rendit grace à fon bon Ange ;
Et parut à peine étonné
De cette miſſion étrange.
D'ailleurs , comme au Temple ſacré
Perſonne ne pouvoit l'entendre
Vu fon idiome ignoré ,
Aucun ne pouvoit le comprendre ,
A tous il parut inſpiré.
Cependant notre Philantrope
(Connu fous le nom de Procope )
Avoit pour ſes nouveaux amis
Une race de ces bons Guebres , *
Autrement appelés Paris ,
A tort réputés très- inſtruits ;
Mais au fond , pas plus que les Zebres
Qui broutoient l'herbe du pays ;
•On fait que les Guebres ont une grande vénération
pour les arbres , où ils croient que ſouvent la Divinité ſe
cache,
SEPTMBRE. 1774.
Or , les Zebres (il faut le dire ,
En cas que l'on n'en fache rien , )
Sont les ânes de cet Empire
Et de tout l'Empire Indien .
Voyant donc au fond de ſes huttes
Ce pauvre peuple mal logé !
Et preſque nud , comme les brutes ,
Procope étoit bien affligé.
Mais enfin (ſe prit - il à dire ) ,
,, Fuyant une belle maiſon ,
" Dans les cabanes , nous dit - on ,
,, Souvent le bonheur ſe retire :
"
"
A ces mortels , enfans des Dieux ,
Et que je fais le voeu d'inſtruire ,
,, Apprenons bien vîte à conſtruire
"
La cabane où l'on vit heureux.
Soudain à la forêt prochaine
Procope accourt la hache au poing ;
Et du tour ne ſe doutant point
De trouver un Dieu dans un chêne ,
A grands coups , il alloft frappant ,
Elaguant , coupant , abattant ,
Quand du peuple un nombreux cortege ,
Saiſi d'une fainte fureur ,
Frémit en choeur du facrilege,
Et déchira fon bienfaiteur.
MERCURE DE FRANCE.
S
EPITRE A M. DE VOLTAIRE , S
en lui envoyant la Rofiere.
E
I je vous écris peu . je vous lis tous lesjours, L
Et trouve , en vous lifant , que les miens foot
trop courts,
N'aguere je vous vis galoper fur Pégaſe ,
Et d'après les élans du ſuperbe courſier ,
A vous ſeul appartient , mon brave cavalier ,
De pouvoir le monter encore en felle raſe
Sans jamais perdre l'étrier,
Que je vous fais bon gré d'être jeune àvotre âge!
Que j'aime les hochets dans les mains d'un vieux
Sage!
On croit , en vous voyant ainſi vous divertir ,
Que l'agile penſée , & que l'eſprit volage
Vont rajeuniſſant par l'uſage;
Vous nous empêchez tous d'avoir peur de vieillir;
Et pour moi j'aime Dieu mille fois davantage ,
Puiſqu'à cent ans encore on peut ſe réjouir.
Vous ne les avez pas , aimable octogénaire ,
Mais vous les aurez , Dieu merci ;
Et je veux , dans vingt ans d'ici ,
Rimer un hymne ſéculaire
Que les arriere- fils des neveux de Voltaire
Chanteront en choeur avec lui.
En attendant, Patron , recevez ma Roſiere;
SEPTEMBRE. 1774. 13
Recevez- la , car la voici
Qui vient exprès de Salenci
Saluer à Ferney le Seigneur de la terre.
Elle a fait , en paſſant , un ſéjour à Paris,
Et tremble encore un peu des gaietés du parterre
Daignez la raffurer , car elle n'eſt pas fiere :
Permettez qu'à vos cheveux gris
La main de la jeune bergere
Enlace les feſtons fleuris
De fa couronne printaniere ,
Pour qu'ils ne ſoient jamais flétris.
Dans le paquet , ( fauf les mécomptes
De la poſte & fes commettans , )
Vous devez trouver , dans ſon temps ,
Un apologue avec deux contes.
Cacheté bien exactement
Je fais partir le tout enſemble ;
Vous le lirez ſi bon vous ſemble ,
Ou , s'il vous en ſemble autrement ,
Vous en ferez à votre guiſe
Des papillottes , un écran ,
Des camouflets pour pere Adani ,
Sans que l'auteur s'en formaliſe.
Je ſens que vous voudriez bien
Que je vous diſſe des nouvelles ;
Mais enfin , ce n'eſt pas pour rien
Que la Renommée a des aîles ,
Elle fait comme moi le chemin de chez vous ,
Et feule elle ira bien encore
14 MERCURE DE FRANCE.
4
Vous afſocier avec nous
Aux doux preſſentimens qui nous enchantent tous
Et font déjà bénir un regne à fon aurore.
On dit que les méchans ont peur ;
On dit que les fripons s'enterrent ;
Que le peuple croit au bonheur ,
Et que les gens de bien l'eſperent.
On dit l'art d'intriguer détruit;
Ce pourrait bien être un faux bruit ;
Car , fi j'en juge ſur la mine
Des plus grands pofeffeurs de Cour ,
Je crois plutôt qu'il ſe rafine
Et s'épure de jour en jour.
Mais voici bien du verbiage :
Je n'en dirai pas davantage ,
Et peut- être en ai-je trop dit.
Adieu , charmant rival d'Horace ,
De Chaulreu , de Pope & du Taſſe ,
De l'ignorant aimable & du plus érudit ;
Adieu , le Neſtor du Parnaſſe.
Reconnaiffez votre dragon ;
Il voulait vous écrire en proſe;
Voilà des vers de fa façon ,
C'eſt- à-peu-près la même choſe.
1
Par M. L. M. de P.
SEPTEMBRE . 1774. 15
REPONSE DEM. DE VOLTAIRE.
AIDE- MARECHAL HAL des logis
Et de Cythere & du Parnaſſe ,
Je vois que vous avez appris
Sous le grand général Horace
Ce métier , qu'avec tant de grace
On vous voit faire dans Paris.
J'ai lu votre aimable Rofiere.
Malheur au dur atrabilaire
Qui lui reproche un doux baiſer !
Quelle mort ne doit excuſer
Une perſonne fi difcrette ?
Un ſeul baifer , un ſeul amant ,
Chez les bergeres d'à- préſent
Eſt la vertu la plus parfaite.
VERS à M. l'Abbé de Boiſmont , Prédicateur
ordinaire du Roi , Abbé de Grétain
, l'un des Quarante de l'Académic
Françoise , fur fon Oraiſon funebre de
Louis XV.
D'UNE éloquence vigoureuſe
Et bien digne de nos tranſports ,
Boifmont , ton ame généreuſe
16 MERCURE DE FRANCE,
Développe tous les tréſors.
Au vrai feul ta voix confacrée
Sans fadeur fait louer les Rois ;
Et ta cenſure modérée
Les reprend fans bleſſer leurs droits .
Par M. Guichard.
EPITRE à M. François de Neuf- Chi.
teau , fur les vers de cet auteur , intitu
lés Mes Torts , qu'on lit dans le premier
volume -du Mercure de Juillet.
QUOI ! VOI ! vous comptez entre vos torts ,
Ce goût inné pour la cadence
Qui vous infpira les accords
Que formait votre heureuſe enfance?
Vous rougiffez des vers charmans ,
Que, dans les bofquets de Cythere,
Les Amours , comme vous , enfans ,
Portaient en triomphe à leur mere ?
Ah! revenez de votre erreur ,
Chaffez ce nuage trompeut
Qu'éleva la mélancolie ;
Il cache à vos yeux le bonheur
Que vous offre la poëfie.
François , rendez - lui votre coeur ,
Et, dans ſon commerce enchanteur ,
Oublier
SEPTEMBRE . 1774. 17
bubliez l'ingrate Sylvie
A pleurer ſur ſa perfidie
Gardez - vous de vous confumer
Elle a ceffé de vous aimer !
Que de cette perte frivole
Une autre amante vous conſole :
Tant d'autres voudroient vous charmer !
Dans cette agréable retraite
Qui doit vous cacher déſormais ,
Goûtez la volupté parfaite
Et des neuf - Soeurs , & de la paix.
Conſacrez-y votre muſette
Aux Dieux du vin & des Amours.
De nos belles chantez les tours ;
Peignez bien leur coquetterie.
Trompez- en une tous les jours.
N'aimez plus la ſeule Sylvie
Que la beauté dans tous les lieux
Reçoive votre tendre hommage.
Soyez bien traftre , bien volage ,
Mais ne ſoyez plus amoureux.
Diffipez la ſombre triſteſſe
Qui groffit , à vos yeux , les torts ,
Qu'on impute à votre jeuneſſe.
Livrez-vous à tous les tranſports
Qu'inſpire le dieu du Permeſſe ;
Ét, dans une brûlante ivreſſe ,
Enlevez-nous par vos accords.
Vous n'avez qu'un tort : c'eſt de plaire
Au plus fublime des auteurs
B
18 MERCURE DE FRANCE.
Que le Pinde Français révere
FRANÇOIS , quand les ſoucis rongeurs
Feront encor couler vos pleurs ,
Relifez ces vers ſi flatteurs ,
Dans lesquels l'immortel Voltaire
Vous nomme un de ſes ſucceſſeurs.
Par M. L. A. M. de C.
LE BOEUF & L'ALOUETTE.
D
Fable.
& ſon énorme poids preſſant l'herbe fleurie ,
Sous un chêne , au milieu d'une vaſte prairie ,
Des fatigues du jour un Boeuf ſe repoſoit ;
Et , tout en ruminant, diſoit :
Que ma race par vous devroit être chérie ,
Hommes ingrats ! Sans les Boeufs , je vous prie ,
Qui pourroit partager vos éternels travaux ?
Dans la Nature il n'eſt point d'animaux
Qui , comme nous.... Dom Boeuf achevoit ſon fermon
Lorſque , du milieu d'un fillon ,
En gazouillant s'eleve une Alouette.
Déſeſpéré que l'indiſcrette
Vint le troubler dans ſa réflexion ,
Il reprit : par exemple , étoit - il néceſſaire
Que le Maître des cieux envoyât ſur la terre
Un ſemblable animal ? Aquoi diable eſt - il bon ?
N'en déplaiſe au dieu du tonnerre ,
SEPTEMBRE. 1774. 19
Tous ces muſiciens , avec une chanfon
Sauront ils me nourrir dans l'arriere - ſaiſon.
Que je trouve ici - bas de choſes à refaire !
L'Alouette alors s'abaiffant ,
Dites - moi , beau Sire ; comment !
Vous ſeul , dans la Nature , abhorrez la muſique !
Vous prétendez que de la République
Les chanteurs font l'inutile fardeau.
Tout le monde n'a pas un deſtin auſſi beau
Que nos ſeigneurs les Boeufs ; c'eſt eux qui font utiles !
Leurs travaux bienfaiſans rendent les champs fertiles ;
Je leur cede le premier prix.
Ils fervent les humains : moi , je les divertis .
Quand vous fillonnez nos campagnes ,
Par mes accords je charme leurs ennuis ,
Et les bergers , aſſis auprès de leurs compagnes ,
Sur leurs pipeaux , s'efforcent d'imiter
Les jolis airs qu'ils m'entendent chanter.
Ne traitez donc plus de frivole
1
Un art qui des mortels peut faire le plaiſir.
Chacun ici-bas a fon role :
Heureux qui fait bien le remplir !
Elle dit , &, quittant la terre ,
S'envole , en gazouillant , au ſéjour du tonnerre ,
Par le méme
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
LEPHILOSOPHE rendu à la raison.
Ο
CONTE.
N PLAÇOIT déjà Céliane ſur laliſte des
plus belles ; & les plus belles n'oſoient
s'en plaindre. Les hommes la regardoient
fans ceſſe; les femmes ne la fixoient que
par hafard& comme par diſtraction : chaque
jour on faiſoit pour elle vingt madrigaux
, & contre elle trente épigrammes.
Rien ne lui manquoit enfin , pour être
illuſtre , ſinon de mieux connoître ſes
avantages.
Céliane , qui le croiroit ? Céliane , à
vingt - ans , vouloit être ce qu'on nomme
un esprit , & n'être que cela. On fait qu'un
esprit eft quelquefois l'être du monde le
plus mal nommé ; mais Céliane avoit de
quoi juſtifier ſa fantaiſie. On répétoit
quelques - uns de ſes jugemens & de ſes
bons- mots : elle diſoit joliment les petites
chofes , effleuroit adroitement les
grandes , jetoit en avant quelques dilemmes
philofophiques ; citoit avec complaiſance
les noms de quelques philoſophes ;
étoit écoutée ,'parce qu'elle étoitbelle ,&
SEPTEMBRE, 1774. 21
n'étoit flattée d'être belle que pour ſe faire
écouter,
Elle avoit pour mere la meilleure des
meres & des femmes. C'étoit une riche
veuve dont le mari avoit occupé de hauts
emplois dans la robe. Nous la nommerons
Orphiſe. Elle n'eût jamais d'envieuſes
, parce qu'elle n'eut jamais de prétentions.
On lui trouvoit cet eſprit qu'exige
le courant , & elle n'étoit point jalouſe
d'en montrer davantage. Elle eût
même encore volontiers caché celui - là ,
ſi elle ſe fût apperçue qu'on le trouvât
tant ſoit peu furabondant. Rien , comme
on le voit, ne contraſtoit plus complétement
que le caractere de la mere & de la
fille.
Orphiſe n'approuvoit point que Céliane
ſe livrât à des études ſi abſtraites pour
fon âge & pour ſon ſexe, Elle avoit cru
devoir lui en parler plus d'une fois ; mais
la douceur de ſes remontrances leur en
ôtoit le ton & l'efficacité, Elle blâmoit ſi
foiblement qu'on pouvoit douter ſi elle
n'approuvoit pas ; & Céliane , maîtreſſe
du commentaire , avoit toujours ſoin de
le faire cadrer avec ſes penchans..
Parmi le nombre des afpirans que la ri-
= cheſſe & la beauté de Céliane attiroient
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
auprès d'elle , Orphiſe eût préféré pour
gendre d'Orval , jeune homme qui avoit
tous les agrémens de ſon âge ſans avoir
aucun des défauts que la Jeuneſſe a foin
de ſe procurer quand ils lui manquent.
Il avoit cette indulgence que donne la
bonté , & cette forte de politeſſe qui part
du caractere plus que de l'uſage ; aſſez
d'eſpritpour en montrer autant qu'il vouloit
, & pour ne le montrer qu'à propos ;
des connoiſſances qu'il n'affichoit point ,
& une aifance , une aménité de moeurs
qui le faifoient rechercher de ceux même
qui lui reſſembloient le moins. Il n'avoit
point d'ennemis , & n'étoit celui de perfonne.
Céliane le diftinguoit, & c'étoit déjà
beaucoup , eu égard à ſes diſtractions.
Elle aimoit à l'entendre & à lui parler.
Il eſt vrai que leurs entretiens n'étoient
pastoujours à l'uniſſon: d'Orval étaloitdes
ſentimens & Céliane des maximes. Quoi!
lui diſoit-il un jour , immoleriez-vous fans
ceſſe la douceur de ſentir à l'ambition de
penfer ? Est- il une ſeule des connoiffances
de l'eſprit qui vaille la moindre impresfion
du coeur ? Elle fatigue l'un , fans fatisfaire
l'autre. Vous pourrez en ſavoir
plus que toutes les femmes & étre la
SEPTEMBRE . 1774. 23
コ
moins heureuſe des femmes. Vous méritez
de connoître & de faire connoître le
bonheur ; mais ce ne ſera jamais ni
dans la métaphyſique , ni dans les calculs
que vous en puiſerez les vraies notions.
Eh ! où donc les chercher , s'il vous
plaît , lui dit elle ? Est - ce dans ce que
vous appelez l'amour ? Plutôt là que toute
autre part , ajoute d'Orval. Si l'amour
ne fait pas toujours des heureux , il
en a du moins fait beaucoup , & je cherche
encore ceux qu'ont pu faire les connoiſſances.
Je vois pour ceux qui les
cultivent beaucoup de veilles , de fatigues
, d'ennui , de dégoût , d'envieux ,
& , fi j'ofois le dire , quelque choſe de
pis encore pour celles qui daignent s'y
livrer trop excluſivement..
Etmoi , reprit Céliane un peu piquée ,
je ne vois dans l'amour qu'un tiſſu d'erreurs
& de maux: il eſt ſi inconféquent ,
ſi abſolu , ſi bizarre , ſi perfide , & toujours
fi dangereux , qu'on ne peut jamais
trop prendre de meſures pour l'éloigner.
Ainfi , point d'amour , je vous prie. A
cela près , parlez-moi librement de toute
autre choſe..
Il eſt bien dur , s'écria d'Orval , de ne
B4
24
MERCURE DE FRANCE,
parler jamais de ce qu'on ſent ſi bien ! ...
Vous avez de l'eſprit , interrompit
Céliane; vous y joignez des connoiſſances;
vous penſfez facilement , vous parlez
de même : rien n'empêche que nous
n'ayons des entretiens utiles , conféquens
, approfondis , en un mot , dignes
de vous & de moi. Vous y prendrez
goût , je vous le promets , &je ſens
moi - même que j'en prendrai plus à ces
entretiens avec vous qu'avec tout autre.
Ces derniers mots conſolerent un peu
d'Orval ; car l'amour aime à ſe conſoler.
C'eſt un enfant qui ſe plaint pour peu de
choſe , & que peu de choſe appaife. Eh
bien! diſoit d'Orval , nous parlerons phyſique
, métaphysique , morale ; tout ce
que Céliane voudra difcuter , nous le discuterons
: il vaut encore mieux s'entretenir
avec ce qu'on aime de ſujets indifférens
, que de ne pouvoir lui parler de
rien.
Il fit part à Orphiſe de cette convention
rigoureuſe. Elle approuvoit ſes vues
fur Céliane autant qu'elle déſapprouvoit
celles de fa fille. Quelle manie , s'écrioit-
elle! J'eſtime fort les arts & les
ſciences ; mais encore faut - il qu'une fille
fe marie. Hélas ! Madame , je penſe comvous
, reprenoit d'Orval en ſoupime
SEPTEMBRE. 1774. 25
rant; j'adore Céliane , & je l'adore envain
: nous ne l'emporterons jamais fur
tant de beaux génies qui occupent ſa tête
&fon cabinet.
Il me vient une idée , reprit Orphiſe.
Ma fille ne doute pas que je nedéſapprouve
en elle ce goût trop excluſif: elle a pu
-ſe figurer que mon but étoit de lacontrarier
, & cette idée n'a peut- être ſervi qu'à
-lui rendre cette fantaiſie encore plus chere.
Ce font de ces plans qu'une jeune tête
ſe déguiſe à elle-même , & qu'elle fuit en
ſe les déguiſant. Eſſayons de ladétromper
pour la tromper mieux. Je veux qu'elle
me croie déſormais auſſi entichée qu'elle
des fantaiſies qui l'occupent: je ne lui parlerai
plus que de morale , de philofophie ,
d'hiſtoire naturelle , & , s'il le faut , je
m'en vais faire de ma maiſon un charnier
maritime. Secondez moi bien , & je vous
réponds que Céliane ſe laſſera d'être ellemême
ſi bien ſecondée.
-
Quoi ! Madame ? il faudra que je ne
fois que philofophe & raiſonner avec
Céliane? Rien de plus. - Ah! Madame
, que ce rôle ſera pénible !
nons divertira , vous dis-je. On n'eut jamais
une meilleure idée ; &, ſi j'étois mé-
- I1
chante , j'aurois - là de quoi m'applaudir
- pour fix mois. B5
26 MERCURE DE FRANCE.
Je ferai de mon mieux , aujouta d'Orval;
j'eſſaierai de bien faire entrer mon
rôle dans ma tête; mais je crains fort les
diſtractions d'eſprit & les écarts de mé
moire.
:
2
:
On ſe ſépare , & Orphiſe ſe rend peu
de momens après dans le cabinet de ſa fille.
Ecoute moi , lui dit - elle ; je commence
à croire que tu n'as point tort de
préférer la tranquillité de l'étude au tumulte
de la ſociété; car enfin le monde
ennuie dès qu'il eſt bien connu ; & c'eſt
fi- tôt fait que de le connoître ! Ilm'a paru
que d'Orval penſe abſolument comme
toi ; je penſe comme vous deux. Rien ne
fera plus agréable : nous allons faire de
ma maiſon une eſpece d'académie. On
pourroit , à la rigueur , gloſer un peu fur
la jeuneſſe de d'Orval ; mais il me paroît
ſi abſolument revenu de ſes premieres
idées , que la critique porteroit abſolument
à faux.
Le croyez - vous , lui demanda Céliane
d'un air un peu étonné? Je t'en réponds
même , reprit Orphiſe: tes diſcours ont
fait fur lui une telle impreffion , que je l'ai
vu uniquement épris de la belle gloire.
Il regrettoit même les momens qu'une
folle paſſion lui a fait perdre , tandis qu'ils
pouvoient être ſi utilement employés.
SEPTEMBRE. 1774. 27
1
Céliane devint rêveuſe & ne répondit
rien. Seroit - il vrai , diſoit - elle en elle
même , que d'Orval ſe fût ſi tôt rectifié?
Je croyois mon éloquence moins perfuafive.
Mais quoi ? tout veut en être , juſqu'à
ma mere ! Elle ſe propoſe d'entrer en lice
avec moi ! ... J'avoue que je ne m'attendois
point à toutes ces métamorphofes.
Tout va bien! dit Orphiſe à d'Orval
dès le jour ſuivant: j'ai déjà vu ma fille
étonnée de notre projet ; & ce qui nous
étonne , nous fatigue bientôt. Enſuite ,
croyez- moi , n'épargnez rien pour être bien
ennuyeux: vous en ſavez aſſez pour cela;
&moi , qui ne ſais rien, je vous réponds
d'être , ſous peu de jours , auſſi inſupportable
que vous - même.
La première conférence ne répondit pas
entiérement aux vues d'Orphiſe. Il eſt ſi
doux de montrer tout ce qu'on fait & de
paroître en ſavoir plus que d'autres , que
Céliane ſe livra toute entiere à cette fatisfaction.
D'Orval fit quelques objections ,
elles furent lévées ; elles parurent même
plutôt l'effet de ſa complaiſance que de fes
doutes. Vous êtes trop bon, diſoit Céliane
; vous m'épargnez. Croyez moi , donnez
plus d'eſſor à votre logique ; la mienne
eſſaiera d'élever ſon voljuſqu'à , elle.
.
28 MERCURE DE FRANCE.
Cette erreur philofophique ſe maintint
quelque temps. Orphiſe ne ſe laſſoit ni de
raiſonner ni de ce que d'Orval ſembloit ne
s'en point laſſer lui - même. Celui - ci
n'avoit d'abord foutenu ce rôle que par
complaiſance ; bientôt il le ſoutint par
dépit. C'en est trop , diſoit il: je croyois
valoir mieux qu'un dilemme , & Céliane
paroît m'eſtimer beaucoup moins. Imitons
l'exemple qu'elle nous donne : occupons-
nous toujours auprès d'elle de toute
autre choſe que d'elle ; parlons - lui ſans
ceſſe de ce que vaut tel philoſophe , &jamais
de ce qu'elle vaut ; peut- être la verrons-
nous bientôt jalouſe de Locke & de
Leibnitz .
Voilà notre amant qui dejour en jour
devient un philoſophe plus renforcé. Il a
ſoin d'y joindre quelques touches de pédantiſme
qui , en pareil cas , ne gâtent
jamais rien. Mais qui le croiroit ? Céliane
eut d'abord peine à s'en appercevoir ;
&, lorſqu'elle s'en apperçut , elle s'en fit
les premiers complimens. C'étoit à ſes
leçons que d'Orval étoit redevable de tous
ces progrès. Ils rendoient hommage à ſes
lumieres ; peu lui importoit qu'il parût
en rendre moins à ſa beauté.
Orphiſe , pour ſa part, ſuivoit très-bien
SEPTEMBRE . 1774. 29
le plan qu'elle avoit tracé à d'Orval. Elle
ne parloit plus que le langage de ſa fille ;
à cela près , qu'elle s'en acquittoit beaucoup
plus mal ; mais , dans ſes vues , c'étoit
s'en bien acquitter. Elle avoit fait de
ſon cabinet de toilette un cabinet d'expériences
; ſon ſalon de compagnie n'offroit
plus aux regards que des quadrupedes ,
des oiſeaux , des poiſſons , des reptiles
déſſéchés ; des monceaux de coquillages
de toute eſpece; des foſſilles , des panacées
, des crustacées , &c. Sa bibliotheque
s'étoit remplie de gros volumes de
métaphyſique , de phyſique & même de
politique. Les moraliſtes n'en étoient
point exclus ; mais les plus intéreſſans
n'étoient pe ceux qu'Orphiſe mettoit le
plus en .. ce. Montagne étoit comme
étouffé entre Grotius & Puffendorf.
Elle avoit rélégué dans quelques tablettes
perdues tous les bons ouvrages d'agrément
& de ſentiment. Les poëtes , les
romanciers , les conteurs étoient là hors
de toute atteinte. Il eût fallu riſquer ſa
vie pour mettre la main fur Mariane.
1
Il arriva , cependant , que la perſévérence
de d'Orval à n'être que raiſonneur
commençoit à fatiguer Céliane. Quoi !
diſoitelle , je ne parlerai plus que pour
30
MERCURE DE FRANCE.
;
être contredite ? Eh; par qui ? Par ma
mere qui n'y entend rien ; par Dorval
à qui on ne peut plus rien faire entendre.
Je croyois qu'un amant étoit ce qu'il y
avoit de plus inſupportable ; mais je vois
bien que c'eſt un amant devenu philoſophe.
Cette réflexion en amena une autre.
Céliane imaginoit bien que la 'philoſophie
avoit ſon charme particulier ; mais
elle ne concevoit pas comment il étoit
devenu tout à- coup excluſifpour d'Orval ;
comment, après avoir paru ſi vivement
épris d'une femme , on ſembloit ne l'être
plus que d'une machine pneumatique ,
ou , ce qui vaut encore bien moins , d'un
argument. Elle finit partrouver qued'Orval
avoit l'eſprit faux; qu'il ne feroit jamais
de grands progrès dans l'art de raifonner;
& qu'au fond , il feroit encore
mieux de ſe reſtreindre à la faculté de ſentir.
Il n'y avoit pas loin de-là pour Céliane
à ſouhaiter que d'Orval redevînt ſenſible.
Elle ne ſe rendoit point compte du motif
qui la dirigeoit. Ce font de ces idées
qui naiſſent comme d'elles-mêmes , qu'on
trouve juſtes , mais qu'on ne veut pas encore
approfondir.
SEPTEMBRE. 1774. 31
Cependant les diſcours de d'Orval &
- d'Orphiſe lui devenoient de jour en jour
plus inſupportables. Pour achever de la
pouſſer à bout , Orphiſe imagina d'établir
chez elle une eſpece de bureau litté-
- raire. Je voudrois bien ,diſoit- elle à d'Orval
, trouver un certain nombre de beaux
eſprits , bien ennuyeux , bien jaloux ,
bien vains & bien incommodes. Comment
s'y prendre pour les attirer ici ? Laisſez
les faire , lui répondit d'Orval : annoncez
ſeulement qu'ils feront tous bien
- reçus ; ils vous épargneront les frais de
toute autre invitation.... Mais je n'en
veux que de mauvais , interrompit Orphiſe.
Eh! c'eſt précisément ce que vous
aurez , reprit d'Orval; lesbons ſontmoins
faciles à réunir & ne ſe je jettent pas ainſi
à la tête. Je ne vous conſeillerai jamais
d'avoir dans votre bibliotheque les écrits
d'un homme que l'on voit dans toutes les
fociétés. :
En peu de temps Orphiſe eut cequ'elle
vouloit. Sa ſociété groſſit au point qu'elle
dégénéra en cohue. A cela près , cette
fociété faiſoit des merveilles. On y raifonnoit
juſqu'à l'invective: on s'y déchiroit
réciproquement : on ſe jaloufoit
comme s'il y avoit eu matiere ; & il ré32
MERCURE DE FRANCE.
;
ſultoit de toutes ces diſcuſſions beaucoup
d'aigreur entre les émules , & beaucoup
d'ennui pour Orphiſe , pour d'Orval ,
& fur- tout pour Céliane.
Ah! je n'y tiens plus , diſoit-elle tout
bas ; & peu s'en falloit qu'elle n'employât
pour le dire , le même ton qu'employoient
ces Meſſieurs pour s'invectiver ; je n'y
tiens plus ! Il faudra faire divorce avec
l'eſprit , fi ces gens là ſont véritablement
de beaux eſprits.
D'Orval chercha l'occaſion de l'entretenir
aprèsunde ces repas bruyans. Il en
fut mal accueilli. Comment vous trouvez-
vous , lui dit-il, de tout ce cliquetis
de raiſonnemens ? J'ai entendu de belles
choſes; mais j'avoue qu'il ne m'en reſte
rien dans l'eſprit. Ce que vous dites s'y
grave d'une maniere bien plus profonde.
Je donnerois toutes les bruyantes confé
rences de ces fortes d'académies pour un
quart-d'heure de votre entretien.
Vous y perdriez , reprit froidement
Céliane : jouiſſez mieux de l'ameutement
que vous avez provoqué. Le peu de
part que j'y prendrai déſormais vous laisſera
encore plus de moyens d'en faire vo
tre profit. :
Cette menace enchanta d'Orval , parce
qu'il
SEPTEMBRE. 1774. 33
1
'
qu'il en pénétra le motif. J'avois cru , reprit
- il , contribuer à votre ſatisfaction ,
& il n'en faudra jamais davantage pour
me faire tout adopter ; mais au fond , je
ſens bien qu'il eût mieux valu s'en tenir
à nos conférences particulieres. Qu'en
penſez - vous , Madame ?
Je n'en fais rien , reprit-elle avec une
forte d'impatience. J'ai éprouvé plus
d'une fois qu'on s'ennuyoit en particulier
comme en public.
Alors ſurvint un gros homme ſuivi d'un
laquais qui portoit une caſſette dont le
deſſus étoit percé àjour. Je vais bien vous
divertir , dit- il à Céliane ! Voici une
expérience des plus ragoûtantes pour une
philofophe. En parlant ainſi, il ouvrit fa
caſſette , & Céliane apperçut une ample
collection de limaces dont les unes étoient
ſans tête & immobiles , tandis que les
autres , qui en portoient une fort altiere ,
eſſayoient de fortir de leur prifon. Quelques
- unes y réuffirent & laifferent fur
le parquét des traces bien diſtinctes de
Jeur paſſage. Ah ! Ciel ! s'écria Céliane ,
le hideux ſpectacle ! Eh ! Monfieur de la
Fouille ! ( c'étoit le nom du phyſicien)
remportez ces fales reptiles. Que voulezvous
en faire ici ? Je veux , Mademoi
34 MERCURE DE FRANCE.
ſelle , répondit- il , que vous coupiez la
tête à ceux d'entre ces animaux qui en ont
encore une. Les autres n'en ont plus , &
ce n'eſt pas ma faute, puiſque je la leur ai
coupée; j'avois lu quelque part qu'elle
devoit revenir.
Eh! pourquoi leur couperois-je la tête,
reprit Céliane ? Pour leur en procurer une
autre , ajouta le phyſicien. Uneexpérience
auffi fûre ne peut pas manquer deux
fois ; vous aurez l'honneur de la réaliſer ,
&l'on en fera mention dans les journaux.
Point de dégoût , poursuivit- ilen ſaiſisfant
une limace des plus onctueuſes qu'il
préſenta à Céliane: de grace, faites quelque
choſe pour votre gloire& pour celle
de la phyſique.
...
En vérité, vous m'en dégouteriez pour
jamais , lui dit-elle en s'éloignant ! &
tant d'autres choſes viennent s'y joindre!
Laiſſez là cette ſale expérience ,
dit un autre Curieux en s'approchant de
Céliane : je vous en propose une d'un
genre infiniment plus noble & fur- tout
plus utile. Vous avez là de très- beaux
diamans ! daignez me les remettre ; je
vais à l'inſtant les réduire en fumée. C'eſt |
une des plus belles découvertes donts'honore
notre fiecle.
SEPTEMBRE. 1774. 35
7
1
Céliane crut que la tête avoit tourné
å ces deux grands hommes. Elle les plaignit;
mais elle ne s'en trouvoit pasmoins
excédée. Tous deux ſe retirerentfortmécontens
, & Céliane , encore plus mal
fatisfaite , eût preſque voulu que d'Orval
s'éloignât avec eux.
A l'inſtant même ſurvint Orphiſe. Réjouis
toi , ma fille lui dit-elle ; on nous
annonce pour demain une aſſemblée encore
plus nombreuſe que celle d'aujourd'hui....
Il faudra donc , reprit vivement
Céliane , déſerter la maiſon ? Nous
aurons , poursuivit Orphiſe , au moins
fix beaux eſprits de plus... C'eſt beaucoup
, interrompit encore Céliane ! -On
doit nous lire un ouvrage bien amuſant ;
car il déchire preſque tout le genre humain.-
Tant pis pour l'auteur.
fais tu que ce livre eſt de quatre gros volumes
? - Tant pis pour le libraire.
Que l'auteur deviendra unde nos amis ?
-Tant pis pour nous.-Eh ! maiscroirois
-tu bien une choſe ? - Quoi ?
C'eſt qu'on ſe l'arrcahe ! - Ah ! tant
mieux! il pourra du moins nous échapper.
-Mais
-
--
Orphiſe s'éloigna & emmena d'Orval
avec elle. Je la trouve bien corrigée , di-
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
ſoit cette prudente mere; je ſuisbien sûre
qu'elle ne tiendra point contre la nouvelle
épreuve.... Je ne réponds pas d'y
tenir moi-même , reprit d'Orval. Je crains
d'ailleurs d'avoir trop bienjoué mon rôle ,
& qu'il ne ſoit plus temps de reprendre
le premier. Il peut ſe faire que Céliane
piquée rejette encore plus mes voeux aujourd'hui
qu'auparavant Et moi , ditOrphiſe
, je vous réponds du contraire: je
connois les femmes beaucoup mieux que
les livres. Céliane defire aujourd'hui de
vous voir penſer & agir comme autrefois.
Ah ! s'écria d'Orval , que cela me deviendra
facile ! & que le rôle que vous m'avez
impoſé me peſe & m'embarraſſe! Je penſe
, ajouta Orphiſe, que vous pourriez en
changer fans courir aucun riſque: il convient
même d'aider un peu Céliane à démentir
le ſien.
D'Orval goûtoit fort ce conſeil ; il eût
voulu pouvoir à l'inſtant même en faire
uſage ; mais Céliane s'étoit enfermée
dans fon appartement , ſous prétexte d'avoir
beſoin de repos. Elle avoit encore
plus beſoin de réfléchir ſur ſa poſition.
L'ennui la ſuivoit par-tout , & elle commençoit
à fentir que s'ennuyer à ſon âge ,
c'étoit s'avouer tacitement qu'on s'étoit
SEPTEMBRE. 1774. 37
1
}
$
1
mépris ſur le choix des moyens de ne
s'ennuyer pas. On ne décidera point ſi
les expédiens qu'avoient employés Orphiſe
& d'Orval pour opérer en elle ce changement
, y contribuerent autant que fon
propre coeur. Il eſt à croire qu'ils ébaucherent
l'ouvrage, & que le coeur fit le
reſte. Le coeur n'a ſouvent beſoin que
d'être mis fur la voie; il ſaura toujours
bien achever ſa route.
Céliane dormit peu la nuit ſuivante ,&
d'Orval ne fut pas moins agité. La tentative
qu'il méditoit alloit décider & de fon
fort actuel & de fon bonheur futur. II
prit un parti qu'on trouvera peut-être un
peu fingulier: ce fut d'écrire ſa propre
hiſtoire & celle de Céliane ſous des noms
d'emprunt. Il y peignoit vivement la con.
trainte qu'il éprouvoit en affectant des
goûts qu'il n'avoit pas , & en diffimulant
une paſſion qui ne s'étoit point ralentie.
L'ouvrage fini , il alla le communiquer à
Orphiſe , qu'il trouva ſeule & qui approuva
ſon deffein. Il trembloit. Allez
donc , lui dit-elle: je vous réponds du
ſuccès ; & d'ailleurs , je me tiendrai à
portée de vous feconder à propos .
Céliane étoit ſeule & dans ſon cabinet
quand d'Orval y entra. Elle rougit en
l'appercevant , & ferma un livre qu'elle
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
liſoit à ſon arrivée. Ah ! diſoit d'Orval
en lui - même , c'eſt fans doute encore de
la métaphyſique ! ma tentative eſt vaine ;
je ne ſerai ni lu , ni écouté. Cependant,
après quelques difcours d'uſage , il ha
farde d'offrir à Céliane ce cahier myſtérieux.
Eſt- ce encore une diſſertation , lui
dit - elle d'un air nonchalant & diſtrait ?
De grace , Monfieur , que ce ne foit ni
fur les diamans diſſous , ni fur les limaçons
décolés.
Daignez la lire , lui dit d'Orval: j'y
parle de toute autre choſe , &d'une matiere
beaucoup plus digne de votre attention.
Lifons donc , reprit - elle avec un air
de complaiſance forcée. Apeine en eutelle
parcouru quelques lignes , qu'elle fourit
en rougiſſant un peu ; elle continua
cependant , & fa rougeur augmentoit par
degrés ; mais fon viſage reſtoit ſérein. Elle
acheva cette lecture ſans jeter un ſeul
regard fur d'Orval , & ce ne fut que dans
ce moment qu'elle s'apperçut qu'il étoit
à ſes genoux. Vous êtes un perfide , lui
dit elle d'un ton qui ne ſentoit point le
reproche : vous m'avez jouée bien cruellement
! Je n'en eus jamais l'intention ,
reprit-il: on ne ſe joue point de ce qu'on
aime. Je n'ai voulu que vous diſtraire d'un
•
SEPTEMBRE. 1774. 39
penchant trop ſérieux pour votre âge , &
vous en inſpirer un beaucoup plus doux
& plus naturel. Voilà mon crime. eſt . il
bien digne de châtiment ? \
Levez - vous , lui dit Céliane ; je ne
puis , ni ne dois vous fouffrir dans cette
attitude. Non , répondit d'Orval ; j'y refterai
juſqu'à ce que mon fort ſoit éclairci;
j'y mourrai , ſi votre déciſion m'eſt contraire.
Eh bien ! l'on vous pardonne.
Ah! ne faites- vous queme pardonner ?
C'eſt déjà beaucoup : ma mere prononcera
ſur le reſte.
-
-
Orphiſe entra dans ce moment: elle
avoit entendu toute cette converſation.
Il me ſemble , dit - elle , qu'il n'eſt point
ici queſtion de philoſophie ! Ce n'eſt pas
un grand malheur : on peut étre heureux
à moins de frais ; & la ſcience n'eſt pas
toujours un moyen für de l'être. Allons ,
mettons , au moins pour quelque temps ,
tous les livres à l'écart , & commençons
par celui - ci , pourſuivit elle en s'emparant
de celui que Céliane avoit quitté à
l'arrivée de d'Orval. Que vois je ? .. des
contes ! ... Ah ! je vous le laiſſe , ma
chere fille : il eſt moins dangereux pour
vous qu'un livre d'algebre.
La jeune Philofophe étoit déſolée qu'on
C4
40
MERCURE DE FRANCE .
l'eût ſurpriſe lifant des contes , & d'Orval
en étoit comblé de joie. Nerougiſſez
point de cette lecture , diſoit - il à Céliane:
un petit conte eſt quelquefois plus inf
tructif qu'un gros traité de morale , & eft
à coup sûr moins ennuyeux.
:
Va , crois moi , diſoit Orphiſe à ſa
fille , lis des contes , & épouse d'Orval :
tout cela eſt dans la Nature. Vois combien
nos jours vont être heureux & tranquilles
? Nous n'entendrons plus ni difputes
, ni déraifonnemens , ni invectives.
Nous lirons les bons auteurs , & nous ne
raſſemblerons plus les mauvais .... Je
fouferis à tout , dit Céliane en embraſſant
fa mere ; mais fur- tout point de lecture
des Trols Siecles .
:
En peu de jours , d'Orval & Céliane
devinrent époux , & ils font encore aujourd'hui
époux heureux. Ce qu'ils favent
ne nuit point à ce qu'ils doivent faire.
On dit que Céliane répete encore de
temps à autre : J'avois grand tort de vouloir
n'étre que philoſophe ; la philoſophie
eſt un flambeau qu'une femme ne doit
point enviſager de trop près: il nous
éclaire , fi une autre main le porte ; il nous
entête , ſi nous le portons nous-mêmes .
Par M. de la Dixmerie.
SEPTEMBRE. 1774. 4
LE VRAI PLAISIR.
4
A Madame du Chambon , belle- fille de
EGLE ,
Auteur.
GLE , tout age eſt fait pour le plaiſir ,
Tout age aſpire à ce préſent céleſte ;
Mais une influence funeſte
L'a relégué dans l'avenir.
En attendant , réduits à fon image
Nous la voyons à travers un miroir ,
Dont la glace , au goût de chaque age
Flatte l'objet , & nourrit notre eſpoir.
Un charme ſi doux l'environne ,
Qu'elle ſubjugue tous les coeurs ;
Et du plaiſir empruntant les couleurs ,
1
Elle en ufurpe la couronne.
Ebloui de ſes faux attraits ,
Tout age court après l'idole ,
Se nourrit d'une ardeur frivole ,
Et ſe conſume en deſirs , en regrets.
Cher plaifir ! heureuſe bouſſole ,
Ne paroftras-tu donc jamais ?
Hélas ! on dit que la Jeuneſſe
Tétouffe à force de jouir ;
Que l'âge mûr , en projetant fans ceffe ,
Laiſſe échapper l'inſtant de te ſaiſir ;
C5
42 MERCURE DE FRANCE,
Et que par état la vieilleſſe
N'a de toi que le ſouvenir ! ...
Pourquoi charger ainſi notre foibleſſe !
Et par un propos qui te bleſſe ,
Pourquoi vouloir encor nous avilir ?
De nos erreurs connoiffons mieux la tige :
Faute d'objets qui puiſſent le remplir ,
Le coeur de l'homme inceſſamment voltige ,
Et rien encor n'a pu l'aſſujettir.
Jouet conſtant de l'inconſtant deſir ,
C'eſt avec lui ſeul qu'il calcule ,
Etdès lors ardent & crédule ,
Il ſe tourmente &s'abuſe à loiſir ;
Mais reſpirons , & ceſſons de gémir
Sur la ſource de ce vertige :
Le Ciel enfin , jaloux de la tarit ,
En vous formant , opéra ce prodige ,
Et diſſipa nos maux & le preſtige
Par tous les dons qu'il fut vous départis.
Décence , eſprit , délicateſſe ,
Graces , talens , vivacité
Firent chez vous ſociété
Avec le goût & la ſageſſe.
Le fourire de la gaieté
Les embellit & les careſſe ,
Et leur accord , d'une durable ivreſſe
Nous affure la nouveauté.
Jouiffez donc de nos hommages ;
Cueillez-en la premiere ficur ,
SEPTEMBRE. 1774. 43
Et déſormais faites ſur tous les ages
Luire l'aurore du bonheur.
De ſes rayons déjà mon coeur
Eprouve l'heureuſe influence :
Du votre hélas ! l'indifférence
En pourroit ſeule altérer la douceur !
Aimable Eglé , pour votre gloire
Laiſſez - le donc s'épanouir :
C'eſt trop affoiblir ſa victoire
Que de n'en pas ofer jouir.
Du doux parfum des fleurs qu'il fait éclore
Voyez s'embaumer le zéphir
Voyez le foleil s'embellir
De l'éclat qu'il donne à l'aurore ,
Et ſongez à jouir comme eux.
Par le droit iſolé de plaire
On devient rarement heureux ,
Et l'on a vu plus d'une fois les dieux
Réduits à chercher ſur la terre
Les douceurs dont cette chimere
Depuis longtemps les privoit dans les cieux.
Juſques dans l'Olympe , ce vuide
Atteſte que l'art de charmer
N'eſt qu'un privilege infipide
Şans le privilege d'aimer.
Ce double charme eſt le plaiſir ſuprême ,
Le vrai bonheur le ſuit toujours ;
Hâtez-vous donc de le goûter de même ,
Vous qui formez nos plus beaux jours.
44 MERCURE DE FRANCE.
Livrez-vous au double avantage
Et d'inſpirer & de ſentir...
Le dernier ſeul eſt le lot de mon âge ,
Encore eſt-il pour moi le vrai plaifir ,
Eglé , dès qu'il eſt votre ouvrage.
Par M. Desmarais du Chambos
en Limousin.
i
i
:
EPITRE à une Mere fur fon Fils.
A
DORABLE & tendre Emilie ,
Dont l'ame , au deſſus des revers .
A vu le monde & ſes travers
De l'oeil de la philoſophie ,
Qui , malgré tant d'attraits puiſſans ,
Dédaignes l'heureux don de plaire ,
pour confacrer tes plus beaux ans
Aux titres d'épouſe & de mere
Rappelle - toi cet heureux jour
Où , m'engageant dans la carriere ,
Tu me confias ſans retour
Ce fruit d'une union ſi chere ,
Cet enfant plus beau que l'Amour.
Qui n'eût admiré ta prudence ,
Alors qu'abjurant tous tes droits ,
Tu voulus que ma foible voix
Guidat ſa timide innocence !
SEPTEMBRE. 1774. 45
Confondu par tant de rigueur ,
Ah ! quand ce cher fils tout en larmes
Réclamoit ſes droits for ton coeur ,
Quoi ! tu n'as pas rendu les armes
A ce trop aimable enchanteur
Qui t'aſſiégeoit de tous ſes charmes?
Que ton triomphe eſt glorieux !
Pourſuis , & , cruelle à toi même ,
Fuis cet objet ſi gracieux
Pour qui ta tendreſſe eſt extrême.
Un ſeul regard de ce qu'ilaime ,
En me rendant trop odieux ,
Feroit crouler tout ton ſyſteme.
Laiſſe encor cet eſprit fougueux
S'indigner d'un trifte eſclavage ;
Pour prix de tes efforts heureux ,
Tu vas adorer ton ouvrage :
Bientôt ce fils capricieux ,
Cet être frivole & volage ,
Chargé de tréſors précieux
Te fera voir l'ame d'un ſage.
Du riche inſolent & groſſier
Frondant la ſtupide ignorance ,
Vois déjà će génie akier
Voler , dans ſon impatience ,
Par-delà ces globes de feu :
Frappé de cet eſpace immenfe ,
Vois comme il faiſit en filence
L'Eternel qui met tout en jeu.
46 MERCURE DE FRANCE.
S'il contemple cet hemispher
Du haut des vaſtes régions ,
Il rit de ce grain de pou ſſiere
Où fourmillent les Nations ;
Il rit des grandes paſſions
De ces petits foudres de guerre ,
Qui, ſous les plus glorieux noms ,
Sont les vrais fléaux de la Terre
Déjà ce moderne Catori ,
Cenſeur inflexible & févere ,
Cite les grands & le vulgaire
Au tribunal de la Raiſon.
De l'aimable & naïve enfance
Qui réformera les decrets ?
Mortels , redoutez ſes Arrêts ;
Ils font portés par l'Innocence.
Tandis qu'un fiecle corrompu
Rit des leçons de la Sageſſe ,
Ton fils connoit la fainte ivreſſo
Et les élans de la Vertu.
Heureux , fi j'ai rempli ſon ame
De tout l'éclat de ſa beauté !
Que ne pouvois-je en traits de flamme
Rendre ſa divine clarté !
Souvent victime de l'envie ,
Du ſage l'idole chérie ,
La Vertu languit dans les pleurs!
Mais, au plus fort de ſes douleurs ,
Elle diſſipe le nuage ,
SEPTEMBRE. 1774 47
Du vicė éclaire les horreurs ,
Et ne ſe venge de ſa rage
Qu'en le forçant au juſte hommage
Qui dément toutes ſes fureurs.
Vertu , Déité ſecourable ,
Toujours ton charme inexprimable
Rapelle du ſein des erreurs
A cette paix inaltérable
Dont tu fais goûter les douceurs.
Mais de quel plus heureux délire
Tu fais bouleverſer mes ſens ,
Quand tu fais chérir ton empire
Aux plus beaux jours de ton printemps i
En vain d'un air d'indifférence
Tu ſembles voir tous les atours;
Ah! ſous les traits de la décence
Vois s'avancer tous les Amours :
Tel , prêt à répandre des larmes
Craint d'offenſer ce noble orgueil
Qui dévore en ſecret les charmes
Qu'il découvre du coin de l'oeil.
Oui , cette troupe enchantereffe
Aime ton air de gravité ;
Tu fais embellir la Sageffo
Des graces de la Volupté.
Ainſi dans l'ardeur qui l'enflamme ,..
Déteſtant l'odieuſe trame
Du Vice qu'il voit confondu,
48 MERCURE DE FRANCE.
Ton fils ſent naftre dans ſon ame
Tous les tranſports de la Vertu.
Lorſque ma main foible & tremblante
Traçoit ſon image touchante ,
Qu'il dut adorer tant d'attraits !
Pour rendre un ſi ſaint caractere ,
De la plus adorable mere
J'avois emprunté tous les traits.
ةيب (
ParM. L. E.
LE SOMMEIL DU MÉCHANT.
Imitation d'un Apologue oriental.
UN Viſir altéré de ſang & de carnage ,
Sous un arbre , en plein jour , doucement ſommeilloit
A l'ombre d'un épais feuillage ;
Certain Sage le reconnoît : ..
Dieux ! dit- il , comme il dort ! Se peut- il que le traftre ,
Sans crainte , ſans remords , dans ce réduit champêtre ,
Goûte paiſiblement les douceurs du repos ?
Ami , dit un Molak entendant ce propos ,
Au bonheur des mortels ces inſtans ſont utiles ,
Apprends que les Dieux bienfaiſaus
Accordent
SEPTEMBRE . 1774. 49
Accorde quelquefois le fommeil aux méchans ,
Afin que les bons foient tranquilles .
Par M. Houllier de St Remi..
ΕΡΙΤΗΛΙΑΜE fur le Mariage de M.
Thiefſon , Receveur du grenier à fel de
la Ferté - Milon , & de Mile Seguin ,
fille de M. Seguin , Ingénieur & Géographe
du Roi.
T
SONNET.
ROUPE des Immortels , defcendez fur la terre :
Ilûtez - vous d'augmenter l'éclat de ce beau jour.
Il eſt une couple heureux , que l'Hymen & l'Amour
Embrafent pour jamais des beaux feux de Cythere ,
Si l'époux eft doué d'un heureux caractere ,
S'il eſt chéri de tous , fon épouſe à fon tour ,
Offre à nos yeux Minerve , & Vénus , & fa cour ,
Née avec les vertus & les charmes pour plaire.
Soyez toujours heureux ; que vos tendres ébats
Ecartent loin de vous tous foucis , tous débats .
Goûtez bien les douceurs d'une pure tendreffe ;
Une flamine féconde , en comblant tous vos voeux ,
Immortalifera vos noins chez nos neveux :
N'en jouiffez jamais qu'en amant & maîtreffe .
D
50 MERCURE DE FRANCE.
:
ENVOI .
O fortunés époux vous raviffez mon ame ,
En voyant les vertus qu'un vif amour enflamme ,
Aux pieds des faints Autels , qui fe donnent lamain.
Que je ferois payé de mon épithalame ,
Și , jouiſſant tous deux du plus brillant deſtin ,
Vous n'oubliez jamais cette belle fentence ,
Qui des ardens tranſports forme la différence .
ود L'Amour n'a de l'attrait que dans la nouveauté
„ Le dégoût fuit ſouvent les faveurs qu'il diſpenſe .
"
"
Les amans font ſujets à la légéreté ;
Au lieu que deux Epoux , pour prix de leur conſtance ,
Trouvent mille douceurs dans leur fidélité.
Aufſi , d'un chaſte hymen telle eſt la récompenfe ;
ود
Du fein de ſes devoirs renait la volupté ”.
Par M. Alléon des Goustes.
Q
Sur le Regne de LOUIS XVI ,
SONNE T.
UELLE brillante aurore a diſſipé l'orage
Qui portoit dans nos coeurs le deuil & la terreur !
Jour mille fois heureux ! un ciel pur , fans nuage ,
Promet à nos deſirs un regne de douceur.
SEPTEMBRE. 1774. 5
Louis vient de parler , & fon divin langage
Afait dans un inftant ceſſer notre malheur ;
Il agit comme un pere ; il penſe comme un ſage 3
Il veut de tout fon peuple aſſurer le bonheur.
Déja de tous côtés circule l'abondance ;
Du Monarque nouveau tout reſſent la préſence ;
Le fiecle d'or renaît ſous un nouveau Titus .
Sur le trône avec lui monte la Bienfaiſance ,
Et des Rois qui jadis ont illuftré la France ,
11 poffède à vingt ans les plus belles vertus .
Par M. Abbé de Br....
VERS au sujet des écrits qui paroiſſent fur
le nouveau Regne.
CHAQUE HAQUE jour de nouveaux écrits
Annoncent de la France entiere
Et les heureux deſtins & les voeux réunis.
Ils attachent le coeur; à tout on les préfere.
Le pere les montre à fon fils ,
Et la fille les lit ſous les yeux de fa mere.
Ce n'eſt pas qu'ils foient tous de Dorat , de Voltaire
Mais ils parlent tous de Louis.
Ils tracent ſes vertus , ſa bienfaiſance extrême ,
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Et le portrait d'un Roi qu'on aime ,
Ne fût-il qu'une eſquiffe , eſt un tableau de prix.
Par M. d'Origny , Conseiller en
la Cour des Monnoies.
LA RIVIERE & LE RUISSEAU,
Allégorie à Madame la Baronne de
Princen.
JAADDIISS étoit une riviere
Qui , dans ſes eaux , nourriſſoit maint poiſſon ;
Et le long de fon cours , majestueuse & fiere ,
En arrofant les champs , les couvroit de moiſion ,
Son rivage charmant , durant l'année entiere ,
Se trouvoit couronné de fleurs & de gazon ;
Elle avoit enfin tout ce qui donne un grand nom.
Dans certain lieu , tout près de fon paſſage ,
Inconnu , fans éclat , exiſtoit un Ruiſſeau
Qui n'avoit pour tout avantage
Qu'un fort modique filet d'eau ,
Dont le gazouillement fe mêloit au ramage
De divers amoureux oiſeaux
Qui , dans les ſeuls beaux jours , de cet endroit ſauvage
Venoient réveiller les Echos.
L'bumble Ruiffeau , fi l'on en croit Phiſtoire ,
SEPTEMBRE. 1774. 53
Enfin piqué de l'amour de la gloire ,
A la Riviere , un jour , tint ce touchant propos :
„ Quoi ! lorſque difpenfant , de contrée en contrée ,
"
Mille bienfaits avec vos eaux ,
Vous vous trouvez par-tout bénite & révérée ,
„ Faut-il , hélas ! que mon onde ignorée
" Se perde ici ſans nom parmi de vils Roſeaux ?
"
Ah ! de grace..... " A ces mots cette reine de l'onde
Voulant ſe ſignaler par un bienfait nouveau ,
D'une portion de fon onde
Elle enrichit l'obſcur Ruiſſeau ,
Et le rendit enfin célebre dans le monde ,
Mais que de ce bienfait il fut reconnoiſſant !
Dans ſa courſe dès-lors fameuſe ,
Il chante , exalte inceſſamment
Sa bienfaitrice généreuſe
Dont les faveurs l'avoient arraché du néant.
Eh ! quel feroit l'ingrat qui n'en eût fait autant !
Vous qui fertiliſez le monde littéraire
Par de fi louables travaux ,
Princen , vous êtes la Riviere
Que tracent ici mes pinceaux ,
Et tous devineront le nom de ....
Par le plus chétif des Ruiſſeaux.
Par M. ***.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mde la Baronne de Princen qui ,
par modéstie , n'avoit pas voulu mettre
au jour une épître dont l'auteur lui avoit
fait hommage.
P
RINCEN , quand j'ai chanté cet heureux aſſemblage
Des talens dont le Ciel ſe plut à vous doter ,
Eh ! pourquoi voulez - vous rejeter mon hommage ?
Qui peut s'en croire indigne a ſu le mériter.
Quand au vice caché ſous un maſque hypocrite
Mille autres baſſement vont offrir leur encens ;
Ne pourrai -je honorer en vous le vrai mérite
Par le mince tribut de mes foibles accens ?
Par le même.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du volume du mois
d'Août 1774, eſt la Perruque ; celui de
la ſeconde eſt la Muſique ; celui de la
troiſieme eſt Filet. Le mot du premier
logogryphe eſt Recapitulation , où ſe
trouvent Lion , Troie Luçon , Rouen ,
SEPTEMBRE . 1774. 55
Vire , Laon , Pont , Ré (citadelle,) Caën
Ipre , Nieuport , Platon , aulne , lire , vio .
le , lut , la , ut , ré , Turc , joie , Attalic ,
oeil , poil , rôti , l'or , ail , Platon , Caron ,
pluie , air , Ciel , Caton , corne , cor (inftrument)
, Capitaine , port , cor (aux pieds ) ,
cure , lie , titulaire , rut , cri , nuit , lot (de
loterie) voleur , plaire , Cap ( le vin du
,
- Cap) io , prune , poire , jacinte , tulipe , la ,
le , ce , ton , te , pole , port , pin , olivier ,
plainte , trou , lion , leopar , loup , âne ,
taupe , rat , puce , mite , paon , pivert , oie ,
pie , linot , rale & roitelet , peur , Calvin ,
Paul , Luc , Léon , Vincent Clotaire ,
Eloi , Julien , Paulin , Rhône , Nil , Loire ,
lipe , rituel , ton , plie , raie , laict , prone ,
épi , Roi , rival , noyé , pain , pont , caution
, nôtre , ire , conte , lien , Pair , Pairie
, olive , point (punctum) , pilote , No.
taire , rôle , talon , tout , rien .
Je
ÉNIGME.
E fuis l'autel où la ſimple Nature
Eſt immolée à l'impoſture
D'un art fait pour la Volupté.
Je ſuis un trône où la Frivolité ,
Les Caprices , l'Humeur , foutiens de fon empire ,
D 4
56
MERCURE DE FRANCE.
Ont fait monter la Beauté.
La fraîche amante de Zéphire
Apporte pour tribut , à ce trône enchanté ,
Le Muguet , l'Oeillet & la Rofe.
Les Gnomes , gardiens des mines du Potoſe ,
Y dépofent en foule , aux pieds de nos Iris ,
Le diamant , l'opale & le rubis.
Sur ce trône élevé pour la coquetterie ,
Le chantre harmonieux des oiſeaux de Zelmis
Aplacé la Philofophie ,
La folâtre Erato , Hébé , Flore & Palès
Sous les traits raviſſans de Sapho B....
Par M. L. A. M. de C...
L
AUTRE.
ECTEUR , foit en paix , foit en guerre ,
Avec moi vous iriez aux deux bouts de la terre ;
Ne vous y trompez pas , me perdre eſt un malheur.
Toujours néceſſaire au commerce ,
S'il arrive qu'on me traverſe ,
Rarement trouve-t- on meilleur ;
Au contraire , fouvent la peine en eft plus grande ;
Je furpaſſe les monts & je touche la mer ;
Mon éclat quelquefois embarraſſe en hiver :
Alors , qui me tient me demande.
Par M. Hubert .
SEPTEMBRE. 1774 . 57
I
AUTRE.
Ln'eſt point d'homme ni de femme
Qui rendent l'ame fans mourir ;
J'ai pourtant rendu corps & ame ,
Et j'eſpere bien en guérir.
Par le même.
LOGOGRYPH Ε.
SUR Ur une toile que j'anime
Je brille d'un vif coloris ,
Et ſouvent les traits que j'exprime ,
Je les déguiſe & je les embellis .
Je pourrois être plus fidele ;
Mais s'il n'étoit un peu flatté ,
L'amour-propre de mon modele
Peut-être m'en voudroit de ma ſincérité.
Après les longs dangers d'une route peu füre ,
Ma tête aux matelots eſt un objet riant ;
Et par un fort tout différent ,
De ma queue on craint la bleſſure .
En voilà bien aſſez pour me faire connoître :
Encore un trait pourtant : veux-tu me voir ?
D 5
58 MERCURE DE FRANCE.
Lecteur, approche d'un miroir...
Regarde..... Je viens de paroître .
Par Mile. Parent , de Melun.
J
AUTRE.
E paſſe à la poſtérité ,
Ou bien je ſuis un poids , une valeur , un compte ;
Mais ma tête de moins , fans pudeur & fans honte ,
Je dégrade Phumanité.
Par M. de BoufJanelle , brigadier
des armées du Roi .
AUTRE.
Composé de deux élémens ,
J'exprime un arbre à triſte chevelure :
En me prenant d'un autre fens,
Je fuis un mot de mépris & d'injure.
Septembre 2774 .
59 .
CHANSON .
Paroles de .... Musique de M: Tesfior.
amateur.
Tendrement..
4
De-puis long- tems votreabsen-
ceMefait languir nuit &
jour;Mais votre ai - ma- ble
pré-fen-ce Récom-pensemon
amour: Simapeinefut cxtrême,
C'estunfonge
en ce mo
60. Mercure de France .
ment; Quandon re voit cequ'on
ai- me,Le plaisir t
plus charmant,Leplai-fir
F
eft plus char- mant.
SEPTEMBRE. 1774. 6r
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres à Eugénie , fur les Spectacles ; vol.
in 80 de 186 pag. A Paris , chez Valade
, libraire , rue St Jacques.
Ce n'eſt point à une Eugénie imaginaire
que ces Lettres fur les Spectacles ou
plutôt ſur le jeu des acteurs font adrefſées
; c'eſt à unecharmante réalité , comme
s'exprime l'auteur ; c'eſt à une actrice du
théâtre de Bruxelle , dont le talent eſt
très éclairé : ,, Vous m'enverrez peut être
و د
un traité ſur la guerre , lui dit l'amateur
,, diftingué qui lui écrit. Mais ne croyez
,, pas que ce ſoit la même proportion gar-
,,dée. Il paroît ſingulier que je m'aviſe de
,, parler du théâtre. Mais le monde eſt
"
une comédie :
Là fur la scene , en habits différens ,
Brillent Prélats , Ministres , Conquérans ...
,, dit Rouſſeau . Nous ſommes ſouvent
,, plus comédiens que ceux qui ſe mon-
ودtrent à nous depuis fix heures juſqu'à
,, neuf. Nous le ſommes toute lajournée;
62 MERCURE DE FRANCE.
و د
&envérité,quandon aunpeu courules
,, cours & les armées , on peut ſe flatter de
,, réuffir fans corſet de baleine&fans ori-
„peau . Nous jouons les Rois tous les
„jours: nous jouons les amoureux , nous
„jouons les maris , les honnêtes gens , &
,, c'eſt ſouvent de ce rôle que nous nous
,, acquittons le plus mal.
Quoique l'homme de goût qui a dicté
ces lettres annonce qu'il n'y mettra aucune
forte de diſtribution , on voit cepen
dant qu'il fuit celle que lui indiquent les
différens rôles dont il veut nous entretenir
, & il commence par les Soubrettes.
C'eſt le rôle auquel notre amateur paroît
s'intéreſſer le plus. Ondemande que
,, les Soubrettes foient vives&eſpiegles.
,,Mais fi une Soubrette étoit un prodige
ود
ود
de jeu,dephyſionomie , de gaieté ,d'en-
,,jouement, de ſingerie; fiaux plusbeaux
,, yeux du monde, elle ajoutoit la taille la
,, plus agréable ; fi cette même Soubrette
,, qui dit ſi plaiſamment des drôleries au
Tartuffe & au Philoſophe marié; quiy
,, entend fineſſe , qui en met dans les pie-
,, ces de Regnard, ſe montre à nous dans
,, Martine avec cet air neuf& naïffi plai-
,, fant, parce qu'elle ne veut pas l'avoir , ne
,, feroit- on pas enchanté ? Ce qu'on ne
ود
SEPTEMBRE . 1774. 63
,,peut exiger , mais ce qui ajoute encore
و د
au mérite d'un pareil ſujet , c'eſt qu'il
,, remplifſſe avec autant de vérité , de no-
,, bleſſe , d'intérêt ſans tragique , de tendre
و د
fans faveur , de gentilleſſe ſans trop de
,, gaieté, le rôle de Lizette dans le Glo.
,, rieux . Je crois avoir entendu dire que
,, c'eſt le plus difficile du Théâtre Fran-
,, çais ; cela eft preſque vrai. Les traveſ
,, tiſſemens devroient preſque toujours
,,appartenir aux Soubrettes. Comme leur
,, rôle exige plus de feu &de hardieſſe que
” les autres , elles doivent avoir unairdé-
,, libéré qui peut très bien les ſervir pour
,, cela. Il ne peut venir que de beaucoup
d'aiſance fur le théâtre. Mais quand on
,, y eſt comme chez foi & qu'on est faite
,, à peindre , il y a à parier qu'un auſſi joli
,, petit homme réuffira à merveille. Qu'il
و د
و د
و د
و د
eſt heureux d'avoir cette aſſurance ſur la
ſcene ! Que cette aſſurance plaît , lorſ
,, qu'on voit qu'elle n'eſt fondée exactement
que fur ledefir de plaire ,& qu'elle
,, eſt éloignée de l'effronterie que les plus
gauches prennent pour s'étourdir appa-
,, remment ſur leur gaucherie ! Ce font
fouvent les plus fémilllantes ; elles font
,,toujours en l'air. Elles jouent toujours.
,, Elles font des niches , elles ſont d'une
و د
ود
64 MERCURE DE FRANCE .
,,gaieté à attriſter tout le monde. Elles
,,entendent malice à tout. N'en déplaiſe
,, aux maîtres de l'art, les graces ne ſedon-
,, nent point " .
Après les rôles de Soubrettes il eſt naturel
de parler de ceux qui peuvent y
avoir rapport ; & parmi ces rôles , on en
peut diftinguer d'abſolument factices, tels
que les Criſpins , les Cliftorels , &c . &
d'autres qui doivent être l'imitation chargée
de ceux qu'on rencontre dans lemonde.
De ce nombre font les rôles à livrée ,
où l'on peut obſerver différentes nuances.
Le Valet du Glorieux , par exemple ,
doit étre joué différemment de celui de
Pasquin dans le Diffipateur. Notre amateur
revient encore ici aux Soubrettes .
,,Elles font charmantes quand elles ont un
,, petit air moqueur , & qu'elles favent
,, contrefaire. De même auſſi il n'eſt pas
,, mal - à- propos que les comiques foient
,, un peu finges. On veut que Paſquin
,, contrefaſſe Moncade; moi je veux que
,, l'acteur & l'actrice contrefaſſent l'autre.
ود
ود
Le meilleur aura quelque défaut natu-
,, rel , quelque habitude qu'on peut relever
très -plaiſamment. LeValet n'a qu'a
,, ſe charger des tics de l'amoureux qu'il
,, ſert, Cela ne lui plaira peut - être pas ,
,,mais
SEPTEMBRE. 1774 . 65
ود
5, mais tant pis pourlui. On eſt là pour le
plus grand nombre ; & le Public s'ap-
,, plaudit d'une petite méchanceté qu'on
lui communique & qu'il croit avoir
faite".
ود
ود
Les différences qui caractériſent les
rôles de Valets , de Criſpins , de Jodelets
, font ici déſignés.,, Les Arlequins demandent
plus de foupleſſe que tout cela;
toute la légéreté poſſible , la plus grande
naïveté , une voix un peu factice , un
rirede commande. Ilyabeaucoup d'art
,, pour eux à ſavoir pleurer comme il faut.
ود
ود
ود
ود
" Cela viſe à une forte de mugiſſement
,, qui , répété de temps en temps au milieu
"
| "
ود
ود
ود
des fanglots , fait toujours rire , puis-
,, qu'on diroit qu'ila le coeur bien ferré ,&
tout d'un coup on l'entend hurler de
toutes ſes forces. Il doit ſavoir contrefaire
avec la voix le verroux de la maifon
de l'Embarras des Richeſſes. Il doit
ſavoir ſe caſſer le nez contre la couliſſe ,
cracher au nez de ſes amis de temps en
„ temps , toucher ſa maîtreſſe de ſabatte ,
fautiller, ſe tourner, ſe frotter contre elle
, en rire par éclats courts , mais bien
,, perçans. Il doit ſavoir donner promptementdes
coups de bâton , après avoir
bien aiguiſe ſa lame , & avoir marché
"
د و
و د
"
E
66 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
ود
deſſus pour la redreffer. Ildoit courir la
têteun peu baſſe ,une main ſous l'épaule
ou au front , comme s'il réfléchiffoit. II
doitbien ſavoir frapper le pied contre
,,.terre ,jeter fon chapeau quand on l'im
,, patiente. Ilafa façonde ſe moucher , &
"
ود fon jeu de fauteuil comme dans Arle.
„ quin Hulla, qui eſt de regle; fans ou-
,, blier de mettre fon chapeau au boutde
ود
ود
ود
و د
ود
la batte , pour le jeter au nez du maître
de ſa chere Violette. Arlequin eſt un
enfant , & c'eſt le meilleur enfant de
,, monde; il a bon coeur, il eſt ſenſible
,, aux premieres impreſſions dejoie&de
triſteſſe. Il eſt toujoursbien gourmand.
„ Arlequin eſt charmant ". Ilyaune au
tre efpece d'Arlequins que les Italiens
appellent Balourds. Mais ils font du res
fort de leur théâtre , ainſi que les Meze
tins& les Scaramouches. Le caractere de
celui qui vient d'être tracé paroît copié
d'après le jeu naïf& enjoné du ſieur Car
lin, arlequin charmant & inimitable de
la Comédie Italienne de Paris .
Les Marquis ridicules font auffi dureſ
fort de la Comédie. Il ſeroit difficile de
donner des préceptes aux acteurs chargés
de ces rôles. Ils n'endoivent prendre que
de laNature , mais de lanaturelaplus exa
- SEPTEMBRE . 1774. 67
gérée. L'Auteur leurconſeille de ſe livrer
à leur bonne humeur , de ſe donner beaucoup
d'airs. Point de ces airs à la mode
qui caractériſent les gens de condition.
Comme ce font preſque toujours des laquais
revêtus , tels que Mafcarille des Précieuses
, & l'Epine du Joueur , ils doivent
tâcher de contrefaire leurs maîtres , outrer
ce qu'il leur ont vu faire , être extrême-
-ment fiers , extrêmement polis , extrê
mement entreprerans .
Les Payfans , les Niais , les Peresbruf
ques & grimes , les Médecins , les Financiers
, les Gens de chicane , les rôles
a-manteau , les Baragouineurs , les Femmes
à caractere & autres rôles comiques
ſe préfentent ſucceſſivement ſous la plume
denotre amateur qui les peintd'aprèsune
connoiſſance très-éclairée du jeu ſcénique
&donne aux acteurs chargés deces différens
rôles des conſeils guidés parun tact fin
&délicat,
Notre amateur paroît perfuadé que l'on
trouvera plutôt d'excellens tragédiens que
d'excellens acteurs comiques , par la même
raiſon qu'il eſt plus aiſé de réuffir à faire
une bonne tragédie qu'une bonne comédie.
Ce n'eſt pas cependant qu'il ne reconnoiſſe
, avec tous les gens de goût ,
E2
68 MERCURE DE FRANCE .
les talens éminens de nos acteurs tragiques.
,, Pour le touchant , l'intéreſſant ,
ود le ſéduiſant , qu'on imite MlleGauſſin:
,, quoi qu'on en dife , ne lui doit-on pas
„ Zaïre & Lucinde ? Peut-on oublier ces
,, deux obligations qu'on lui a? Pourle
,, beau , le noble , le hardi , le majef.
,, tueux & fur-tout le vrai , qu'on imite
,, Mile Clairon, Mais cela n'eſt preſque
,pas poffible. Pour le grand , le furieux ,
„ je ne dis plus le hardi, je dis le témér
,, raire, l'étonnant , les paſſages d'un fen-
,,timent à l'autre , les coups de théâtre
,, où l'auteur même n'en a pas voulu , que
,, dis-je ? les coups de foudre , les éclats de
,, voix , les pauſes , les nuances , les re-
,, tenues , qu'on imite Mile Dumeſnil.
"Mais le pourra-t - on ? Ces deux actrices
,, qu'un organe bien différent l'un de l'au
,, tre fertadmirablement , ontdes ſilences
,, plus éloquens que les plus beaux vers des
,, pieces qu'elles jouent. C'eſtpar-la , c'eſt
, par une inflexion de voix , par la façon
,, de reprendre ſa reſpiration , par ceje ne
,, fais quoi qu'on ne peut expliquer , qu'elles
raviſſent. Mais quelle difficulté de
les ſuivre dans leur marche ! Un rien de
plus ou de moins fuffiroit pour gâter le
jeu le plus fublime. Cette Dumeſnil fur,
و د
ود
SEPTEMBRE. 1774. 69
3
,tout qui eſt ſouvent comme une ode de
,, Pindare , plus haute que les nues , reſſem-
,, ble à Corneille. Plus elle eſt élevée , plus
,,je crains ſa chûte. On lui entend réciter
, tout d'un coup vingt vers , avec une vo-
ود lubilité de langue qui, chez touteautre ,
,, apprêteroit à rire. J'oſerai le dire ; j'en ai
„été tenté moi - meme , lorſque je n'y
„ étois pas fait. Mais le ſecret de fon art
ود
eſt d'entremêler tout cela de traits lumi-
„neux , qui n'en brillent que plus , fans
,, éclipſer pourtant les beautés ténébreuſes,
,, quela forcede ſa ſituation lui a arrachées
,d'un ton inconnu juſqu'alors à la tragé-
و د
و د
ود
die. C'eſt par-là qu'elle m'étonne encore
tous les jours , fur-tout dans Mérope &
dans Hermione. Son perfifflage vis -à- vis
,, d'Oreſte , ne tient qu'à un fil pour lui
donner l'air d'une mauvaiſeplaiſanterie ,
mais elle fait s'en garantir.
و د
ود
و د
" Mlle Clairon eſt la premiere qui ait
ri dans la tragédie ; & , n'en déplaiſe à
,,tout plein de gens &à cette Lecouvreur
tant chantée , je la décide au - deſſus
d'elle&de tout ce qui a paru. Garrick ,
ce fameux acteur Anglois , le ſoutien
de Shakeſpehar , l'a jugé ainſi. Que j'ai-
,me une jeune actrice , celle que j'ai vu
la ſuivre de plus près , qui toute pleine
ود
ود
E3
70
MERCURE DE FRANCE
de fon rôle , pénétrée de ſon caractere ,
,, fâchée de ce qu'on ne commençoit pas ,
,, diſoit, il y a quelque temps : levez donc
,, la toile , exactement du ton qu'elle al-
,, loit jouer Caliſte. N'est-ce point là la
,, marque du vrai talent ? "
Notre amateur donne auffi de juſtes
louanges aux acteurs tragiques , & fe permet
pluſieurs obſervations générales &
critiques. Il exhorte les comédiens à ſe
regarder comme les inftituteurs de la
bonne prononciation , & confeille aux
troupes de Province de s'abonner pour
avoir un député à celle de Paris , qui les
inſtruiſe exactement desirrégularitésde la
prononciation. Il ſe plaintdans un autre
endroit de ſes lettres , de ce que la bienféance
n'eſt pas toujours obſervée ſur le
théâtre ,& de ce qu'on n'y conſerve pas la
décence avec les femmes.,,Onne fait pas
2leur parler , ajoute-t-il. J'y ai vu man-
„ quer , même à Paris; on s'approche trop ,
, on les touche en parlant, on prend les
„mains; ou quand on les tient , on les
,, garde trop long-temps ; &dans les tu-
, toiemens qui se trouvent dans quelques
,, pieces qui peuvent être bonnes , quoi,
,, qu'avec un mauvais ton , il y a moyen
de l'adoucir & de le rendre meilleure
>compagnie,"
SEPTEMBRE. 1774 . 71
Toutes ces réflexions , écrites dans le
ftyle libre & légerde la converfation , ont
droit de plaire aux amateurs du ſpectacle
& à tous les gens de goût.
Mémoire fur les moyens de reconnoître les
contre -coups dans le corps humain , &
d'en prévenir les fuites ; par M. Du-
VERGÉ , docteur en médecine , ancien
médecin- inſpecteur des hôpitaux militaires
de la Généralité de Tours , de
l'Académie des ſciences & belles-lettres
d'Angers.
...
Rerum cognofcere caufas.
Perf. Sat. 3.
Seconde édition ; vol. in - 12 . de 199
pages. Prix , I liv. 16 fols. A Tours ,
chez Fr. Vauquier-Lambert ; & àParis ,
chez Muſier fils .
LA THÉORIE de l'auteur eſt appuyée fur
des faits choifis & intéreſſans qui juſtifient
l'accueil fait à la premiere édition
de fon mémoire publié en 1771. On fe
rappellera ici que ce mémoire eſt divifé
en trois parties. L'auteur parle dans la
premiere des contre-coups de la tête;
dans la ſeconde , de ceux de la poitrine
&du bas-ventre, & dans la troiſieme , de
ceux des extrémités.
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
Elémens des Forces centrales , ou Obfervations
fur les Loix que fuivent les
corps mûs autour de leur centre de pe-
Santeur; fuivies d'un jugement de l'Académie
royale des ſciences ſur pluſieurs
de ces obſervations ,& d'un examen
critique de ce même jugement ; à
quoi on ajoint un théorême général&
fondamental ſur la meſure des ſurfaces
& des ſolides , & quelques obſervations
ſur la nature des courbes quarrables
& rectifiables ; par M. LE CHEVA
LIER DE FORBIN ; vol. in-fol. AParis ,
chez la Ve. Deſaint , libraire .
LES VRAIS principes des forces centrales
ou des loix que ſuivent les corps mûs
autour de leur centre de peſanteur , font
développés dans cet ouvrage méthodiquement
& par les voies les plus ſimples &
le plus à la portée du commun des géometres.
Mais ce qui réveillera ſans doute
l'attentiondes phyſiciens géometres , c'eſt
la conteſtation qui s'eſt élevée entre les
Commiſſaires de l'Académie royale des
ſciences & l'Auteur , au ſujet des quatre
propoſitions qu'il a foumiſes aujugement
de cette même Académie, :
SEPTEMBRE. 1774. 73
1
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques , Grecs & Latins tant Sacrés
que profanes , contenant la géographie ,
T'histoire , la fable & les antiquités ;
dédié à Mgr le Duc de Choiſeul , par
M. SABBATHIER , profeſſeur au
college de Châlons fur -Marne , & fecrétaire
perpétuel de l'Académie de la
même ville. Tomes XVIe. & XVIIe.
in -80 . A Paris , chez Delalain , libraire
, (on trouve cet ouvrage à Amsterdam
chez Rey) .
CES DEUX nouveaux volumes nous conduiſent
juſqu'à la fin de la lettre F. L'auteur
, en diſtribuant dans les articles de
ſon dictionnaire différentes inſtructions
fur la géographie ancienne , l'hiſtoire , la
fable & les antiquités , rend ces inftructions
plus familieres , & procure à fon
lecteur la commodité de ſe les rappeler
au beſoin& ſans exiger de ſa part d'autres
recherches que celles qu'exige l'ordre alphabétique.
Les articles concernant les
philoſophes anciens ne ſont pas les moins
intéreſſans de ce dictionnaire. Ces deux
préceptes Suftine & abstine , ſouffrez les
maux patiemment & modérez-vous dans
vos plaiſirs , faiſoient la baſe de la philoſophie
d'Epictete. Etquel philoſophe mit
plus en pratique le premier de ces pré
E 5
14 MERCURE DE FRANCE.
ceptes ?Pendant qu'il étoit encore efclave
d'Epaphrodite , undes gardes de l'Empereur
Néron , il prit unjour fantaiſie à cet
homme barbare de tordre la jambe de
fon eſclave. Epictete s'appercevant qu'il
y prenoit plaiſir & qu'il recommençoit
avec plus de force, lui dit en ſouriant&
ſans s'émouvoir : ,, Si vous continuez ,
ودvous me caſſerez infailliblement lajam-
„ be. " En effet , cela étant arrivé , il ne lui
répondit autre choſe ſinon: ,, Ehbien ! ne
و د
vous avois-je pas dit que vous me rom
,, priez la jambe ? " Celfe , quia écrit contre
la Religion Chrétienne, ayant oppofé
ce traitde modération aux Chrétiens , en
difant: ,, Votre Chriſt a-t-il rien fait de
,,plus beau à ſa mort? " Oui , dit St. Angultin
; il s'est tû.
Epictete comparoit la fortune à une
femme de bonne maiſon qui ſe proſtitue
àdes valets. Il ne dépend pas de nous ,
diſoit - il , d'être riches, mais il dépend
de nous d'étre heureux. C'eſt l'ambition ,
ce font nes infatiables defirs qui nous
rendent réellement miférables.
Ce philofophe a enfeigné l'immortalité
de l'ame & s'eſt déclaré ouvertement
contre le ſuicide que les Stoïciens
croyoient permis. On a rapporté ici la
priere que ce réformateur du Stoïcifme
SEPTEMBRE. 1774. 75
ل
ſouhaitoit faire en mourant. Cette priere
feſt
tiréed'Arrien
. ,, Seigneur
,ai-je violé
ود
ود
57
Commandemens? Ai -je abufé des
„préſens que vous m'avez faits ? Ne vous
,,ai-je pas foumis mes fens , mes voeux ,
,,mes opinions ? Me ſuis-je jamais plaint
,, de vous?Ai-je accuſé votre providence?
,, J'ai été malade , parce que vous l'avez
,, voulu; & je l'ai voulu de même. J'ai
„ été pauvre, parce que vous l'avez voulu ,
,,&j'ai été content de ma pauvreté. J'ai
été dans la baffefſe , parce que vous l'a-
,, vez voulu; & je n'ai jamais defiré d'en
fortir. M'avez-vous jamais vu triſte de
,mon état ? M'avez vous furpris dans l'abattement&
dans le murmure ? Je fuis
,encore tout prêt à ſubir toutce qu'il vous
„plaira,ordonner de moi. Le moindre
,, fignal de votre part eſt pour moi un ordreinviolable.
Vous voulez que je forte
de ce ſpectacle magnifique:j'en fors ,&
je vous rends de très - humbles actions
de graces de ce que vous avez daigné
,,m'y admettre , pour me faire voir tous
,, vos ouvrages , & pour étaler à mes yeux
„Fordre avec lequel vous gouvernez cet
,,Univers. " Cette priere caractériſe un
Stoïcien fier de ſa prétendue vertu ;&
cet orgueil eſt bien oppofé à la modeftie
évangélique.
ود
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
"
L'auteur du dictionnaire n'a pas négligé
de raſſembler , à l'article Francs, les
connoiſſances qui peuvent nous intéreſſer
le plus ſur l'origine , les moeurs & les
uſages de cette Nation célebre dans
l'antiquité.
L'article Fard nous fait voir que l'amour
de la beauté a fait imaginer de
temps immémorial tous les moyens qu'on
a cru propres à en augmenter l'éclat , à en
perpétuer la durée , ou à en rétablir les
breches ; & les femmes chez qui le goût
de plaire eſt très-étendu , ont cru trouver
ces moyens dans les fardemens , ſi on peut
ſe ſervir de ce vieux terme collectif , plus
énergique que celui de fard. Tout cet article
, qui eſt aſſez étendu , eſt emprunté
du dictionnaire encyclopédique , & ce
n'eſt pas le ſeul.
Effai philofophique fur le Corps humain ,
pour fervir de ſuite à la philoſophie de
la Nature.
Nunquam aliud Natura, aliud ſapientia dicit.
JUVENAL , Satire xrv.
3 vol, in-12. Prix , 9 liv. reliés. A Paris,
chez Saillant & Nyon , libraires.
SEPTEMBRE. 1774. 77
L'auteur, ſuivant ſa méthode ordinaire ,
fait uſage des faits rapportés par les voyageurs&
des obfervations des naturaliſtes
&des philoſophes , pour éclaircir ou appuyer
ſes recherches philofophiques fur
le corps humain. Il nous inſtruit d'abord
des différens ſyſtemes des philoſophes
fur l'origine des corps animés , & termine
ce tableau des erreurs humaines
ſur la génération par une hiſtoire orientale
ou la rêverie philofophique d'un défenſeur
de l'Epigenese; c'eſt le nom que
l'on donne ici au ſyſtême de ceux qui
admettent une génération équivoque , &
ne croient pas le concours du pere & de
la mere eſſentiel à la formation du foetus.
Pluſieurs naturaliſtes ont adopté l'idée de
l'Epigeneſe. Au reſte , cette idée ſeconcilie
très-bien avec le dogme ſacré de la
Providence ; & fi c'eſt une erreur , cen'eſt
qu'une erreur de phyſique qui n'intéreſſe
en rien ni les moeurs , ni les loix , ni la
religion.
Des remarques générales ſur le corps
humain commencent le ſecond volume
de cet Eſſai philoſophique. Ces remarques
nous font voir que , malgré les déclamations
de quelques ſombres miſanthropes
, l'homme doit être placé à la tête
78 MERCURE DE FRANCE.
"
"
de l'échelle animale , & que son corps
ſuffiroit pour lui affurer cette ſupériorité.
LaMettrie , qui nia audacieuſement tout
ce qu'il n'entendit pas , & qui entendit
très-peu de choſes dans les myſteres de la
Nature , croyoit les animaux bien ſupé.
rieurs à l'homme dans l'usage de leurs
facultés . ,, L'origine de l'erreur de ce cé
,,lebre Athée vient , comme l'obſerve
l'auteur de cetEſſai , de ce qu'il n'a pas
aſſez diftingué l'homme naturel de cet
,,homme que nos uſages ont civilifé ,
,, amolli & dépravé; c'eſt le Sauvage fro-
3, buſte qui devoit lui fervir d'objet de
,, comparaiſon ,&non ce Parifien petit&
,, froid , qui ſe glorifie de ſes ſens factices
3,&de fon entendement mutilé;pour qui
,la Nature eſt un être métaphyfique , &
,, que le plaiſir a tué avant qu'il ait eu le
,loiſir de le connoître." L'homme fauvage
eſt , relativement à ſa taille, plus légerquelesquadrupedes:
le Jéſuite duHalde
a vu les Montagnards de l'Ile Formofe
défier les chevaux les plus rapides&prendre
le gibier à la courſe; ce fait n'a pas
encore été niépar les philofophes. L'hommefauvage
eſt leplus adroit des animaux;
il y a des Hottentots qui à cent pas touchent
d'un coup de pierre un but qui n'a
SEPTEMBRE. 1774- 99
"
que trois lignes de diametre: les anciens
habitans des Antilles perçoient de leurs
fleches les oifeaux au vol ,& les poiffons
à la nage ; & il ne manque à l'homme de
laNature que d'avoir les beſoinsde l'hom.
me en fociété , pour être en tout genre
plus adroit que lui. L'homme ſauvage
,eſt auſſi, relativement au volume de fou
3, corps , le plus fort des animaux. Les
5,auteurs qui ont parlé du genre humain
,,dans les temps qui avoiſinoient ſon ber.
,,ceau , nous entretiennent fans ceſſe des
,,prodiges de fa vigueur: les légiflateurs,
par leurs inftitutions , l'énerverent en-
,, fuite; mais ce ne fut que par des degrés
infenfibles. Voyez encore dans Homere
quels hommes c'étoientque les Théſée ,
, les Achille&les Hercule ; defcendez au
,, fiecle merveilleux de la Chevalerie , &
,, lifez les exploits des Bayard , des Du
,, gueſclin & des Couci: vous vous croi
,, rez tranſporté dans une autre planete,
,,& fi vous n'êtes pas un peu philoſophe,
ود
vous mettrez l'hiſtoire de nos Paladins
,,avec les contes des Centaures & des
,, Hyppogriphes " . On voit encore , de
temps en temps , parmi ces fauvages qui
n'ont pas adopté nos loix pufillanimes&
1 nos moeurs efféminées , des traits de vi.
.
80 MERCURE DE FRANCE.
gueur phyſique ſupérieurs à ceux qu'on
raconte des Hercule & des du Gueſclin.
En 1746, un Indien de Buenos - Aires ,
dans un ſpectacle public , attaqua , armé
d'un ſeule corde , un taureau furieux; le
terraſſa , le brida , le monta ; & fur ce
nouveau courſier combattit deux autres
taureaux , également furieux ,& les mit à
mort au premier ſignal qui lui fut donné.
L'auteur prend auſſi parmi nous des
exemples de cette adreſſe ou de cette
force extraordinaire. On raconte mille
traits de la vigueur duMaréchal de Saxe.
Undes plus étonnans eſt celui qui eſt ici
cité& peu connu: il prenoit une corde
pour point d'appui , enlevoit entre ſes
jambes un cheval d'eſcadron ,& le tenoit
ſuſpendu juſqu'à ce qu'il l'eût étouffé.
Pluſieurs autres faits rapportés dans le
cours de cet ouvrage nous prouvent ſuffiſamment
que ſi l'homme déſarmé le cede
en force aux animaux de ſa taille , il ne
doit l'attribuer qu'à ſon éducation énervée
, & non à une erreur de la Nature.
Les autres avantages de l'homme phyſique
ſur les êtres ſenſibles , ſa beauté furtout,
font ici développés. Mais où eſt
dans la Nature le deſſin prototype de la
beauté humaine ? Cette queſtion ſera fur
tout
SEPTEMBRE . 1774. 81
tout difficile à réſoudre , ſi l'on confulte
les idées particulieres que chaque Nation
a de la beauté. Il ſuffit même de lire les
relations des voyageurs pour ſe perfuader
que la beauté qui réſulte du mêlange heureux
des couleurs & celle que fait naître
la proportion des formes , ne ſont pas
reconnues univerſellement ; le Samoïede,
avec ſon viſage large & plat , ſon nez
écrafé, ſes jambes courtes & ſa taille de
quatre pieds , a des prétentions , ainſi que
le Perſan , à la beauté. Un Roi Africain
périra avant de ſe laiſſer enlever une Négreſſe
de ſon ſérail. Les Nations s'accordent
plus généralement ſur la beauté
qui dépend de l'expreffion & des graces.
L'expreſſion eſt l'ame même répandue fur
toute la perſonne; elle diminue la difformité
d'une Laponne , & multiplie les
appas d'une Géorgienne. Chez preſque
tous les hommes , l'ame brille dans les regards.
Chez ceux qui font heureuſement
organisés , elle ſe manifeſte dans toute la
perſonne. L'auteur remarque en général
,, que ce ſont les paſſions douces qui ren-
,,dent la beauté plus touchante; comme
ود
les paſſions violentes ajoutent à la dif-
, formité. La beauté ſans expreſſion ne
,,cauſe qu'un inſtant de ſurpriſe ; labeau-
F
82 MERCURE DE FRANCE.
,, té réunie à l'expreffion procure fans ceſſe
de nouveaux points de vue à l'admira-
,, tion , & ne l'épuiſe jamais : Une froide
,, Hollandoiſe n'eſt gueres belle qued'une
,, façon; une vive Italienne l'eſt de cent
,, mille. L'expreſſion eſt le germe des graces.
Les graces , cet accord heureux
des mouvemens du corps avec ceux
,,d'une ame libre; ce charme fingulierde
5, la beauté , qui naît ſans qu'on s'en ap-
,, perçoive& que l'oeil qui lecherche fait
,, difparoître. Les graces ſont données
,,particulierement au ſexe , & c'eſt une
,, fuite de cette loi admirable de la pu
,, deur dont la Nature nous a faitpréſent
;, pour augmenter le charme de nosjouif-
,, fances. Comme cet heureux inſtinct
,,oblige une femme à voiler tous ſes ap
,, pas ; le moindre mouvement involon
,,taire qui lesdécouvre devient une grace
,, qu'apperçoit l'oeil indifférent , auffi-bien
,, que l'oeil embraſé d'un amant".
L'auteur termine ſes recherches fur la
beauté par nousfaire le portraitd'un donble
chef- d'oeuvre de la Nature. Il a,
ainſi que les Artiſtes Grecs , puiſé dans
les plus beaux modeles de la Nature les
différens traits qu'il donne à ſa beauté
idéale ou d'élection.
4
SEPTEMBRE. 1774. 83
ود
La Nature ſi ſimple dans ſes plans & fi
riche dans leur exécution , en produiſant
les êtres , leur donne à tous la perfection
phyſique qui leur eſt propre. ,, Elle ne
fait pas , ajoute l'auteur , des claffes &
des eſpeces dont le prototype s'alte .
re par degrés ; elle ne produit que des individus
dont chacun forme un anneau
dans la grande chaîne des êtres . Ainſi ,
à parler philofophiquement , il n'y a
„point de dégradation qui foit l'ouvrage
,,de la Nature, La Nature metdans les
,, productions une variété pleine de ma.
,, gnificence; mais elle ne nous les mon-
ود
ود
ود
ود
"
ود
"
ود
tre pas tantôt parfaites & tantôt al-
,, térées ; parce qu'on ne peut la ſoupçonner
de caprice ou de foibleſſe , comme
l'entendement de l'homme & ſes ouvra .
,, ges. Dans ce ſfens , il eſt auffi abſurdede
,, dire qu'une Hottentote eſt une Géor.
,, giennedégénérée, que de mettre un cra-
,, paud dans la claſſe des ſerins & desoi-
,, ſeaux du Paradis. Cependant comme il
feroit impoffible de peindre à l'eſprit ود
ود la multitude immenſe d'êtres iſolés qui
,, compoſent l'Univers , on eſt forcé d'ad-
,, mettre une méthode qui le défigure , &
,, de créer une échelle qui n'eſt point celle
,,de la Nature " . C'eſt dans ce ſens que
F2
84 MERCURE DE FRANCE .
l'auteur parcourt l'échelle graduée des différences
qui font entre les hommes , ſoit
par rapport à la couleur , foit par rapport
aux traits . Tout cet article eſt curieux &
intéreſſant.
La dégradation humaine qui eſt notre
ouvrage , fixe auſſi les regards de notre
écrivain philoſophe. Il ne s'agit pas ici
de quelques uſages bizarres & obfcurs
adoptés au fond de l'Afrique ou du Nouveau
Monde par des Sauvages ; l'écrivain
s'éleve contre cette conſpiration
preſque générale de toutes les Nations
pour ſubſtituer au beau primitif le beau
de convention qui le défigure , & pour
mutiler le corps humain , ſous prétexte
de l'embellir.
Les philoſophes , comme l'obſerve
l'écrivain , qui ont fait la Mode fille du
Luxe , ſe ſont trompés ſur ſa généalogie;
dès que les hommes ont été raſſemblés en
ſociété , ils ont , ſans ceſſer d'être pauvres
, ſubi la tyrannie de la Mode : ce
fléau a régné chez les Scythes avantAnacharſis
, comme à Rome après la ruine
de Carthage; il domine aujourd'hui dans
les deux Mondes depuis Paris juſqu'au
Kamſatka , & de Pékin à la baye d'Hudfon.
Les peuples qui vont nuds ſe peignent
* SEPTEMBRE . 1774. 85 .
-
le corps , y deſſinent des fleurs , y brodent
des animaux & des hiéroglyphes .
Parmi nous , on ſe contente de verniſſer
fon viſage , & de porter des habits mefquins
& des paniers ridicules : en général,
chez les Sauvages , la mode eſt ſur les
corps ; & chez les peuples policés , elle
eſt ſur les habits. La vanité eſt le reſſort
qui monte la machine des modes : c'eſt
la vanite qui perfuade aux femmes de captiver
leurs pieds dans une chauſſure étroite,
de donner de la circonférence à un
_ panier ,& de faire de leur tête un édifice
à pluſieurs étages : il n'y en a aucune qui
ne veuille avoir le pied fin , la taille
ſvelte , & le corps plus grand qu'elle ne
l'a reçu de la Nature. La vanité eſt prefque
toujours inféparabledu mauvais goût:
auſſi l'habillement de l'Européen , après
avoir fubi mille révolutions , eſt encore
aujourd'hui le plus bizarre &le plus m.f
quin des deux Mondes ; on ne voit pas
que le feul habit qui convienneà l'homme
eſt celui qui deſſine parfaitement les contours
& les formes heureuſes de fa taille ;
on veut à toute force réformer la belle
ſtructure de notre corps , & croire que
fur ce ſujet les tailleurs de Paris en favent
plus que la Nature. Lorſqu'on parcourt
avec l'auteur de cet eſſai les différentes
F3
86 MERCURE DE FRANCE .
parures enfantées par la mode& les ufages
bizarres & fouvent cruels qu'elle a
fuggérés , on eſt un peu tenté de prendre
del'humeur contre l'eſpece humaine. Les
faits rapportés dans cet ouvrage nous font
allez connoître qu'il n'y a point de par.
ties du corps humain fur lesquelles les
peuples n'aient laiflé des tracesde leur ſtu.
pidité barbare. Mais ſi jamais l'hommea
attenté contre lui-même , c'eſtlorſqu'ila
dit à la Nature: ,, Je m'oppoſeà ton pouvoir
générateur ; tes ouvrages font à.
,, moi, puiſque je les mutile ; &j'ai acquis
ود
ودun droit terrible fur ma race , puiſque
,,jepuis l'anéantir. " L'auteur, après avoir
expoſé les infultes faites àla Nature dans
les organes générateurs , nous entretient
du dernier crime que l'homme puiſſe
commettre fur lui -même , le fuicide;
crime que l'on peut regarder comme un
attentat contre la Nature & un larcin fait
à la Société. Un des grands principes qui
doit armer la Société contre le ſuicide ,
c'eſt que , dès que la vie n'eſt rien à un
homme , il eſt le maître de celle des autres
; ainſi il n'y aqu'un pas de l'envie de
mourir au crime de tuer.
Il ſera ſans doute intéreſſant pour le
lecteur , après avoir fuivi l'auteur dans
l'expoſition qu'il nous fait de toutce qui
SEPTEMBRE. 1774. 87
2
peut dégrader l'eſpece humaine , de s'arrêter
un moment ſur le ſpectacle que peut
offrir la vigueur d'un homme qui n'a reçu
que l'éducation de la Nature; dont les
organes ont acquis tout leur développement
; qui ne connoît que des alimens
ſains & des plaiſirs légitimes ; & qui par
fon genre de vie ſe dérobe, ſoit aux atteintes
de la maladie , ſoit au fléau des
médecins . La médecine eſt içi définie l'art
de conjecturer. Auſſi dans l'échelle des
connoiſſances humaines l'auteur range-t- il
cet art avec celui de déchiffrer des hiéroglyphes
& de compoſer des almanachs.
Ceci est le commencement d'une diatribe
très fortecontre l'art des médecins . Mais
cettediatribe n'empêchera vraiſemblablement
pas que cet art ne continue d'être
àla mode parmi nous. En regardant d'ailleurs
avec les antagoniſtes de la méde
cine l'état de maladie comme un lieu rempli
de ténebres , ne doit-on pas , plutôt
que de s'y haſarder tout ſeul , préférer de
s'y laiſſer conduire par un aveugle qui a
l'habitude d'aller à tâtons & de régler ſa.
marche avec ſon bâton ? Il ſeroit cependant
à ſouhaiter que cet aveugle fût ſage
& prudent& ne reſſemblât pas à celui
dont parle cet apologue. LaNature eſt
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
"
"
aux priſes avec la maladie; un aveu-
„ gle (c'eſt le médecin) arrive armé d'un
bâton pour les mettre d'accord; il leve
ſon arme ſans ſavoir où il frappe ; s'il
„ attrape la maladie, il la détruit ; s'il
tombe fur la Nature, il la tue".
"
"
Différentes queſtions philofophiques
relatives à la phyſique & à l'hiſtoire naturelle
répandues dans ces eſſais , contribueront
encore à les faire goûter des
lecteurs qui aiment à trouver dans un ouvrage
plus que fon titre ne ſemble promettre
d'abord. Pluſieurs de ces queſtions
pourroient être plus développées ; elles
fuffiront néanmoins à ces eſprits penſeurs
qui , dans un chapitre fait , voient tous
ceux qui reſtent à faire.
L'ouvrage entier eſt précédé d'un diſcours
où l'auteur jette quelques idées
dont l'objet eſt d'indiquer clairement le
but moral & philoſophique de fes recherches
ſur le corps humain. Il emprunte
des ancienslégiſlateurs ce principe pour
établir la morale de l'homme en ſociété :
„Nos ſens nous inſtruiſent de nos be.
„ foins,&nos beſoins de ce qui eſt juſte"..
De là il fuit que pour former l'homme de
la Nature , il faut perfectionner fes organes
& l'éclairer ſur ſes beſoins. Il ne s'a
SEPTEMBRE. 1774. 89
git pas de changer la ſtructure organique
de nos fens , mais de les élever au
dernier degré d'énergie dont il font fufceptibles.
Quand ils font arrivés à ce période
, c'eſt à la morale à diriger leur activité.
Al'égard de l'art d'éclairer l'homme
ſur ſes beſoins , cet art n'eſt point auſſi
aiſé que le vulgaire des penſeurs ſe l'imagine
; parce que l'homme en ſociété
s'eſt donné une foule de beſoins factices
qui tiennent moins àſa conſtitution qu'à
ſa dépravation; il faut donc remonter à
fon berceau , examiner avec ſoin le jeu
de ſes organes,&diftinguer les ſecours que
demande la Nature pour perfectionner la
machine, des jouiſſances ſtériles que l'imagination
follicite.
Cedifcours préliminaire peut être auſſi
regardé comme une profeffion de foi de
l'auteur ; il renferme les ſentimens d'un
citoyen honnête , ſenſible , & qui parle
toujours avec enthouſiaſme de la Divinité
&de notre immortalité , les deux grandes
bafes de la morale.
こ
Oraiſon funebre de très - haut , très - puif-
Sant , très - excellent Prince Louis XV,
Roi de France & de Navarre , prononcée
le 10 Juin 1774 , dans l'Eglife
abbatiale & paroiſſiale de St. Martin
F5
90
MERCURE DE FRANCE.
d'Epernay , par M. de Gery , Chanoine
Régulier , Viſiteur de la Congrégation
de France , Prieur & Cure d'Epernay ;
in-4. A Paris , de l'imprimerie de Ph.
D. Pierres .
Ce diſcours eſt le premier tribut de
louanges donné en chaire à la mémoire
de Louis XV. L'auteur a pris pour texte
ces paroles de l'Ecriture qui terminentl'éloge
que l'Eſprit faintfaitde David : Dominus
purgavit peccata illius , & exaltavit in
æternum cornu ejus , & dedit illi testamentum
regni & fedem gloriæ in Ifraël ; post
ipfum furrexit filiusſenſatus. LeSeigneur
l'a purifié de ſes péchés; il a élevé ſa
puiſſance , & l'a fait régner avec gloire
fur Ifraël ; & il lui a donné pour fuccefſeur
un de ſes enfans plein de ſageſſ,e
Eccl. 47.
L'orateur a raſſemblé , dans la premiere
partie defondifcours , les principaux faits
qui ont illuſtré le regne de Louis XV. II
examine dans la ſeconde les juſtes motifs
que nous avons pour eſpérer que le Roi
des Rois a ufé envers cePrincede ſa plus
grandemiféricorde. La vérité de l'hiſtoire
&la févérité de l'Evangile ont également
préſidé à ce diſcours.
SEPTEMBRE. 1774. 91
1
1
Histoire de France , depuis l'établiſſement
de la Monarchie jusqu'au regne de Louis
XIV, par M. GARNIER , hiſtoriographe
du Roi & de Monſeigneur le
Comte de Provence pour le Maine &
l'Anjou , inſpecteur & profeſſeur du
College - Royal , de l'Académie des
belles lettres ; Tome vingt-troiſieme&
tome vingt - quatrieme. Prix , 3 liv.
chaque vol. relié. A Paris , chez Saillant
& Nyon , & Ve Defaint.
Ces nouveaux volumes contiennent le
commencement de l'hiſtoire de Fran
çois I , ſurnommé le Pere des lettres. Cette
hiſtoire eſt ici continuée juſqu'à l'année
1535. L'hiſtorien paroît n'avoir négligé
aucune recherche ; nous en rendrons
compte lorſque les volumes ſuivans , qui
doivent terminer cette hiſtoire intéreſſante
, auront été publiés.
:
Syllabaire des Pauvres , pour apprendre à
lire aux enfans , fans qu'ils y pensent ;
par M. le Baron DE BOUIS , auteur du
Parterre géographique & historique , &
du Solitaire géométrique ; broch . in - 8.
A Paris , chez l'auteur , quai de Bourbon,
île St. Louis , proche la rue de la
bonne Femme fans tête ; & chez de la
Guette , imprimeur libraire.
92 MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui ont lu la méthode pour apprendre
à lire aux enfans , publiée précédemment
par l'auteur , l'ont trouvée fa.
cile , ingénieuſe , récréative , très-propre
par confequent à fixer la légéreté de l'en .
fance. Mais pluſieurs ont inſinué qu'elle
étoit diſpendieuſe. On leur fait voir ici
que ce n'eſt pas la méthode en elle-même
qui eft coûteuſe: ce font les jouets , dont
on fe fert pour familiariſer les enfans
avec les objets de leur inſtruction , qui
occaſionnent de la dépense . Mais ces
jouets peuvent être ſimplifiés ou exécutés
à très -peu de frais ,& mème ſans aucune
dépenſe. Les jouets des pauvres font des
coquilles de noix , fleurs , petits bâtons ,
moulins- à- vent , &c. dont on peut voir
des modeles dans le bureau de l'auteur.
Jouer avecl'enfant&éloignerde lui tout
ce qui peut rendre l'inſtruction feche &
rebutante , c'eſt le grand principe de l'au
teur ; c'eſt celui qui lui a fait dicter fes
premieres méthodes & ce nouveau Sylla .
baire des Pauvres .
Mémoires fecrets , tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
regne de Louis XIII; ouvrage traduit
de l'Italien ; 2 parties in - 12 Prix , 3
liv. brochées. A Paris , chez Saillant&
Nyon , libraires.
• SEPTEMBRE. 1774. 93
Ceux qui s'adonnent à l'étude de l'hiſ.
toire trouveront dans ces mémoires des
détails qui éclairciſſent , confirment &
donnent un nouveau degré d'intérêt aux
principaux faits du regne de Louis XIII.
La deuxieme partie de ces Mémoires eſt
terminée par le procès qui s'éleva entre
l'Univerſité de Paris & les Jéſuites , procès
qui , par les circonstances qui font ici
rapportées , devient un des morceaux les
plus intéreſſans de ces Mémoires .
Ces deux volumes que nous venons
d'annoncer fervent de ſuite aux XIV volumes
des Mémoiresſecrets , tirés des archives
des Souverains de l'Europe , ſous le
regne de Henri IV. Ces XIV volumes ,
dont il reſte peu d'exemplaires complets ,
ſe trouvent chez les mêmes libraires cideſſus
nommés .
La Théorie du Jardinage par M. l'Abbé
ROGER SCHABOL ; ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires , par M.
D *** ; nouvelle édition , revue , cor.
rigée , augmentée & ornée de figures
en taille douce ; I vol. in- 12. A Paris,
chez les Freres Debure , libraires , (se
trouve à Amsterdam chez Rey . )
Tout le monde ſait les talens ſupérieurs
94
MERCURE DE FRANCE .
qu'avoit M. l'Abbé Roger Schabol pour
le jardinage. Il réuniſſoit dans cet artla
theorie à la pratique ; en effet , il n'eſt
gueres poffible de s'y perfectionner fans
joindre l'un à l'autre , la théorie ſans la
pratique eſt ſuperficielle , incertaine &
fautive; elle ne fait que des préſomptueux
qui s'égarent dans leurs vainespenſées.
La pratique deſtituée de la théorie
n'eſt qu'une routine aveugle & un inſtinct
machinal : auſſi n'a-t-elle enfanté juſqu'à
préfentque des ouvriers ineptes , plus propres
à détruire les opérationsdelaNature
qu'à les ſeconder. La théorie & la pratique
ont donc beſoin l'une de l'autre , &
leur fuccès dépend de leur bonne intelligence.
M.l'Abbé Roger en étoit plus perfuadé
que perfonne; on en peutjuger par
les écrits qu'ila laiſſés. Il inſtruit d'abord
en phyſicien . Il fait connoître aux jardi.
niers les organes des plantes & la transfiguration
de leurs rameaux , pour pouvoir
par là les déterminer à faire choix des uns
préférablement aux autres. Lorſque , par
exemple , notreauteur preſcrit de confer.
ver les gourmands , & en cela il eſt bien
différent de la plupart de nos jardiniers ,
de les tailler fort long & de fonder fur
eux la diſtribution des arbres ,& fur- tout
SEPTEMBRE . 1774 . 95
du pêcher , ila ſoin d'établir auparavant
la différence de la ſeve qui coute dans les
gourmands d'avec celle qui paſſe dans les
branches d'un autre arbre. Il eſt d'uſage
chez les jardiniers de ſupprimer aux melons
, concombres& autres cucurbitacées,
les fleurs mâles , improprement appelées
fauſſes - fleurs , & les lobes qu'ils nomment
oreilles ; un pareil procédé ne peut
provenir que de l'ignorance où font les
jardiniers au ſujet des fonctions de ces
parties. Les fauſſes fleurs renferment la
premiere ſemence , & font par conféquent
effentielles à lapropagation de l'efpece;
elles fécondent l'embrion du fruit ;
dès qu'elles ont rempli leur miniftere ,
elles tombent d'elles-mêmes. Quant aux
lobes , ils fervent de mamelle à la plan.
te pour l'alaiter dans ſon enfance; les
exemples que nous ne faiſons qu'indiquer
, reçoivent un nouveaujour dans les
différens traités que renferme l'ouvrage
que nous annonçons. Ony confidered'abord
les parties qui compoſent la terre ;
on y examine l'utilité des animaux citoyens
de fon intérieur; la maniere dont
ils s'y nourriſſent & s'y multiplient ,& on
jette un coup-d'oeil ſur la fuperficie de la
terre. On paffe delà àun nouvel examen,
96
MERCURE DE FRANCE.
à celui de l'air, onle définit ; on tâche
d'en développer la Nature , les propriétés
& les effets . On confidere enfuite les
vents , leurs effets par rapport à la végé
tation , leur action & leur direction ; &,
après avoir fait voir que les graines des
plantes adventines ſont rapportées par les
vents , on examine ſi on peutaſſurer que
les mauvaiſes herbes n'effémineront point
la terre.
Il étoit ſpécialement néceſſaire de confidérer
en eux - mêmes les organes des
plantes pour connoître leurs uſages , auffi
l'auteur entre-t- il dans ces détails . Il commence
d'abord par la comparaiſon de ces
ſubſtances avec les ſubſtances animales ,
&par une expoſition anatomique de leurs
racines , de leur tige&de leurs branches.
Il traite enſuite des boutons à bois qui
renferment les embrions des branches &
des feuilles . Lorſqu'ils s'ouvrent au printemps
, on apperçoit les feuilles , dont
notre auteur examine pareillement les
fonctions , leur chûte& leur verdure perpétuelle
dans certains végétaux. Il finit
par l'anatomie des fleurs &des fruits. Les
ſemences ougraines offrent enſuite quantité
de phénomenes curieux , tels que la
néceſſité des vermines & desreptiles pour
leur
C
Π
SEPTEMBRE. 1774. 97
leur formation , & le concours dedeux ſexes
pour la production des ſemences fécondes.
L'auteur s'occupe particuliérement
de leur conſervation relativement au
jardinage; il traite auſſi des parties des
épines & des vrilles avec leſquelles les
plantes farmenteuſes s'attachent aux corps
ſolides qui font à leur portée.
Le traité de la ſeve termine le volume
dont nous donnons ici l'extrait. L'auteur
examine ſa nature , & ſi les plantes de
différentes eſpeces ſe nourriſſent d'un
même fuc qu'elles tirent de la terre. Il eſt
certain que la ſeve a un mouvement dans
l'intérieur des plantes ; mais quelles ſont
les cauſes qui les déterminent ? C'eſt cette
diſcuſſion qui fait le principal objet de ce
traité. Nous ne nous étendrons pas davantage
au ſujet de cet ouvrage. Il faut
lire dans le texte même les principes qui
y font établis. Ils font tirés pour la plupart
des écrits de Linnæus & du traité
phyſique des arbres. Le rédacteur de ce
volume a profité de ces deux ouvrages
pour rendre plus intelligible & plus au
goût des naturaliſtes modernes la théorie
du jardinage , éparſe çà & là dans les papiers
de M. l'Abbé Roger ; & fi le jardinage
eſt redevable à M.l'Abbé Schabol , it
G
98 MERCURE DE FRANCE .
ne l'eſt pas moins au rédacteur , qui a fa d
rendre ſi clairement les penſées de fon
auteur.
La Pratique du Jardinage , par M. l'Abbi
ROGER SCHABOL ; ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires , par M.
D *** ; nouvelle édition , revue , cor
rigée , augmentée & ornée de figures
en taille-douce ; 2 vol. in-12. A Pa
ris , chez les Freres Debure , libraires ,
(Je trouve à Amsterdam chez Rey ) .
d
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fa
le
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pa
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ar
fe
Cet ouvrage n'eſtpas moins précieux que
la Théorie du Jardinage par le même au
teur. La rapiditéavec laquellelapremiere
édition a été enlevée en prouve ſuffifamment
l'utilité . Dans le premier volume! la
l'auteur traite d'abord dujardinage en gé.. fa
néral , de fon établiſſement & de ſes pro
grès . Il examine enſuite la profeffion du
jardinier du côté de ſes fonctions , en fai
fant l'expofé de quelques-uns de ſes exer
cices les plus pénibles , & il remonte i
l'origine des diverſes pratiques de cet
art , dont il rapporte les principales . Dans
le difcours ſur Montreuil, qui fuit immédiatement
les généralités ſur le jardi fa
nage , l'auteur prouve que le produit imm
menſe des terres de ce village , loin d'être
ti
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du
drre
P
ex
SEPTEMBRE. 1774 .
עפ
dû à leur bonté , n'eſt que l'effet de l'induſtrie
de ſes habitans. Il dit commentle
goût de cultiver le pêcher eſt né parmi
eux , & il a recueilli à ce ſujet quelques
anecdotes curieufes.
Le traité ſuivant a pour objet le pêcher
& les autres arbres conſidérés dans l'enfance
, la jeuneſſe , l'âge formé&la vieil .
leſſe; ce qui en fait quatre parties , dans
leſquelles il ſe partage tout naturellement.
Dans la premiere , l'auteur détaille
les différentes façons de les greffer ; il
paſſe de-là à laplantation , & il prefcrit ce
qui doit être fait devant , pendant &
après.
La ſeconde partie concerne les treilla.
lages , les différens abris du pécher, la
façon de le former , les divers ordres de
fes branches & leur diſtribution proportionnelle
, d'où naît un équilibre & une
forted'égalité entre elles. Cette partie renferme
des regles pour conduire le pêcher
durant ſes premieres années , afin d'entirer
tous les avantages poſſibles .
Le ſujet de la troiſieme partie eſt le
plus intéreſſant. La taille , le temps de la
faire, la manicre de convertir les gourmands
en branches fructueuſes , & divers
expédiens pour former les arbres & les
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
mettre à fruit , y paſſent ſucceſſivement
ſous les yeux du lecteur. L'ébourgeonne .
ment & le palifſſage terminent cette troi
ſieme partie ; l'auteur endonne les regles ,
& entre à cet égard dans le plus grand
détail.
La quatrieme partie a pour objet le
gouvernement des arbres âgés. L'auteur
s'applique à examiner leurs défauts de
conformation extérieurs , & les internes
qui dépendent des organes ou inſtrumens
de la végétation. Il fait enſuite l'expoſé
des maladies du pêcher & de celles qui
lui ſont communes avec les autres arbres ,
& il propoſe pour leur guériſon des remedes
heureuſement éprouvés.
Au commencement du ſecond volume
l'auteur donne des armes pour défen
dre les arbres contre les ennemis nom
breux qui les attaquent , &des pratique
pour cueillir les fruits , les tranſporter &
les conſerver. Cette quatrieme partie e
terminée par l'énumération des meille
res eſpeces d'arbres fruitiers , les ſeuls
qui méritent d'être cultivées dans les jar
dins.
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Le but du traité qui ſuit dans le troi de
ſieme volume , eſt d'établir une analogi les
entre les plaies des végétaux & celles dané
SEPTEMBRE . 1774. ΙΟΙ
animaux. Ce traité a été ſoumis à l'examen
de l'Académie royale de Chirurgie :
voici le rapport qui en a été fait à cette
Compagnie , le 19 Mai 1763; nous ne
le rapportons ici que pour mieux faire
connoître ce traité.
" M. Bordenave , qui avoit été nommé
,, commiffaire par l'Académie pour examiner
un ouvrage de M. l'Abbé Roger
,, Schabol , intitulé : Suite de la Taille des
,, Arbres ; Traité des plaies des Arbres....
ود
ود
و د
&ayant fait fon rapport , l'Académie a
,, jugé que fon ouvrage étoit rempli de
connoiſſances relatives à la pratique de
,, la Chirurgie , & qui font voir que la
,, ſcience & la pratique du jardinage ont
,, beaucoup d'analogie avec elle ; qu'il eſt
fondé fur une doctrine éclairée par l'ex-
,, périence ,& qu'en tout il mérited'être
,, accueilli " .
و د
Le troiſieme volume traite auſſi de l'orangerie
, des choux-fleurs , des cardons
d'Eſpagne , des melons , des couches- àchampignons
, des fraiſiers , de la vigne
& de la multiplication univerſelle des
végétaux. Il eſt terminé par un tableau
des différens travaux qui doivent occuper
les jardiniers dans chaque mois de l'année
; tableau que le rédacteur des ouvra .
G3
102 MERCURE DE FRANCE .
TE
ת
C
ges poſthumes de M. Roger Schabol a
compofé pour remplir les voeux de plu le
ſieurs amateurs du jardinage. On peu:
dire qu'en général ce traité eſt le plus
complet que nous avions du jardina
ge. On a orné cette édition de plufieurs
planches nouvelles , dont les ſujets ne
ſont pas moins utiles pour l'intelligen.
ce de la théorie que de la pratique dujardinage.
e
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10
na
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fe
de
Hiftoire naturelle & raisonnée des différens
Oiseaux qui habitent le globe , conte
nant leurs noms en différentes langues
de l'Europe ; leurs deſcriptions , les fa
couleurs de leurs plumages , leurs dimenfions
, le temps de leurs pontes ,
la ſtructure de leurs nids, la groſſeur
de leurs oeufs , leur caractere , & enfir
tous les uſages pour lesquels on peut
les employer , tant pour la médecine
que pour l'économie domeſtique ; tra
duite du latin de Jonſton , conſidéra
blement augmentée & miſe à la portée
de tout le monde ; in-fol. gr. papier.
A Paris , chez Deſnos , ingénieur-géo
graphe & libraire, rue St. Jacques.
Tous les amateurs de l'Histoire natu-
9
fe
tr
fe
le
P
SEPTEMBRE . 1774 .
103
R
relle connoiſſent le traité de Jonſton fur
les oiſeaux ; mais la plupart penfent qu'il
n'eſt pas poffible de retirer de la lecture
de cet ouvrage toute l'utilité à laquelle
on pourroit s'attendre. On y eſt ſouvent
embarraffé fur le nom d'une eſpece parti .
culiere d'oiſeaux , par rapport aux différens
noms que les ornithologiſtes ont
donnés au même individu. En effet , plu .
fieurs auteurs modernes , qui jouiffent
mème d'une réputation brillante par rapport
à leurs connoiſſances dans l'Hiſtoire
naturelle , placent quelquefois la même
efpece d'oiſeaux dans des genres tout-àfait
différens ; trompés fans doute par la
multiplicité des noms ſous lesquels ils la
trouvent décrite , tandis que d'autres fois
de deux eſpeces qui n'ont aucune reſſemblance
entre elles , ils n'en font qu'une
feule. Jonſton lui-même eſt ſouvent in.
décis ſur le nom qui convient à l'efpece
qu'il décrit , parce que les auteurs qui lui
fervent de guides ne font pas d'accord entre
eux dans la Nomenclature. On a cru
ſervir utilement le Public en lui offrant
les planches de Jonſton , avec des exp'i .
cations dans lesquelles on donne feulement
le nom latin ou la phraſe latine ,
par laquelle cet auteur a déſigné chaque
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
efpece, & le nom françois que les plus
habiles ornithologiſtes ſont convenus de
lui donner. On a préféré les noms françois
de M. Briffon , parce que ce ſavant Aca
démicien a eu des reſſources pour perfec
tionner cette partie de l'Hiſtoire naturelle,
qui avoient manqué à la plupart de ceux
qui , avant lui , avoient couru cette pénible
carriere. On a donné la defcription
de chaque eſpece avec tout le détail néceſſaire,
pour que chacun puiſſe non-feulement
reconnoître l'individu que l'on
décrit , mais encore pour pouvoir l'enluminer
ſur la gravure. Quoique pour la
commodité du Public l'auteur ſe ſoit ref.
treint à faire entrer dans une page la def.
cription de toutes les eſpeces contenues
dans la planche qui ſe trouve vis-à- vis , il
paroît avoir traité cette partie avec une
exactitude ſcrupuleuſe. Le plus ſouvent
il a pris M. Briffon pour guide , parce que
cet Académicien a eu l'avantage d'avoir
preſque toujours la Nature pour modele.
Ray , Linnæus ont été auſſi confultés
, foit fur la deſcription , ſoit fur les
moeurs des oiſeaux. Les meilleurs traités
de matiere médicale ont appris les uſages
qu'on pouvoit tirer de ces animaux ; enfin
il nous ſemble qu'on n'a rien négligé
SEPTEMBRE . 1774. 105
TE
a
i
pour rendre cet ouvrage utile , agréable
&intéreſſant. Ileſt principalement deſtinéà
ceux qui ſont poſſeſſeurs de l'Hiſtoire
naturelle de Jonſton , & qui , par les raiſons
que nous avons rapportées , ne peu
vent en faire l'uſage qu'ils ſouhaiteroient.
Les curieux , amateurs , agriculteurs , les
chaſſeurs , & fur-tout les peintres ,y trouveront
des connoiſſances qu'ils ne pourroient
ſe procurer qu'en achetant à grands
frais des traités complets , ou des méthodes
contenues en pluſieurs volumes , pref.
que tous écrits dans un langage qui ne
s'entend plus que dans les colleges & les
académies. L'auteur s'étoit d'abord propoſé
de donner la traduction ſimple avec
des notes critiques ; mais comme ç'auroit
été doubler le volume & par conféquent
le prix , ſans procurer un avantage proportionné
, l'auteur a mieux aimé donner
fimplement le nom latin avec le François
qui y correſpond, & le nom ufité chez la
plupart des Nations del'Europe . Une fimple
, mais exacte deſcription , dans laquelle
il a fait connoître toutes les principales
dimenſions des différentes parties de l'animal
, fes différentes couleurs ; le pays
où il ſe trouve le plus communément ,
le temps de la ponte , le nombre & la
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
couleur des oeufs , la maniere dont le nid
eft conſtruit; la nourriture ordinaire ,les
moeurs , & enfin les uſages économiques
qui peuvent en réfulter: tel eſt le plan de
cet ouvrage , qui est moins une traduction
de Jonfton qu'une Hiſtoire naturelle des
Oifeaux.
* Oraiſon funebre de Louis XV, Roi de
France & de Navarre , furnommé le
Bien - Aimé ; prononcée dans la cha .
pelle du Louvre le 30 Juillet 1774 , en
préſence de Meſſieurs de l'Académie
Françaiſe , par M.l'Abbé de Boifmont ,
prédicateur ordinaire du Roi , l'un des
Quarante de l'Académie. AParis , chez
Demonville , imprimeur- libraire de
l'Académie Françaiſe , rue St. Severin,
aux armes de Dombes.
IL était juſte que , parmi les orateurs
chargés de célébrer la mémoire de Louis
XV, on diſtinguât ſur-tout celui del'Aca.
démie Françaiſe. Le choix que cette il.
luftre Compagnie a fait de M. l'Abbé de
Boifmont était dicté par la voix publique ,
& a rappelé d'abord l'Oraiſon funebre de
* Les quatre articles ſuivans ſont deM. de la Harpe.
SEPTEMBRE. 1774 107
:
3
la Reine , épouse de Louis XV , & celle
du Dauphin leur fils , prononcées toutes
deux par le même orateur avec un égal
fuccès. Ce genre d'éloquence , qui a im
mortalisé Boſſuet, demande à la fois un
génie très élevé & un eſprit très-adroit .
Qu'elle doit être impoſante & majestueuſe
, la voix qui s'éleve entre la tombe des
Rois & l'autel du Dieu qui les juge ; la
voix qui doit fe faire entendre au moment
où l'on n'entend plus celle de la
flatterie , & quidoit être le premier jugement
de la poſtérité ! Mais d'un autre
côté , quel art ne faut- ilpas pour concilier
l'austérité d'un ſi ſaint miniftere avec les
ménagemens indiſpenſables qu'impoſent
cesombres royales encore vénérables fous
l'appareil de la mort! Tant il femblede la
deſtinée des Princes d'intimider la vérité
, & fur le trône & dans le tombeau !
Si quelqu'un, depuisBoſſuet, qui dans ce
genre offre un objet de comparaiſon fi redoutable
à tout écrivain , a paru fait pour
s'élever naturellement à cette hauteurd'idées
& de ſtyle qui doit caractériſer l'oraifonfunebre
, c'eſt ſans doute M. l'Abbé de
Boiſmont. On remarque en lui ce qu'Horacedemande
au poëte ,& ce quidoit ſe trouver
auſſi dans l'orateur : os magna fona108
MERCURE DE FRANCE.
turum. Son difcoursa produit les impreffions
les plus fortes ſur l'aſſemblée choifie
qui l'écoutait , & ces impreſſions ne paraiſſent
pas s'être affaiblies à la lecture.
L'exorde annonce d'abord toute la dignité
& tout l'intérêt du ſujet. Il eſt fondé fur
ce texte : Spiritu magno vidit ultima , &
confolatus est lugentes in Sion usque in
Sempiternum. Il a vu les derniers momens
avec courage , & il a confolé pour l'éternité
ceux qui pleuraient dans Sion. Eccl.
ch. XLVIII , 0. 37.
ودVoilàdonc tout ce que la mortnous
,, laſſe de la vie d'un grand Roi , un der-
,, nier moment foutenu avec conſtance&
,, des confolations qui , pour être folides ,
,, ont beſoin de franchir les bornes du
,, temps& de s'appuyer ſur l'éternité ! La
mort a dévoré tout , gloire , dignité ,
„ puiſſance , cinquante-neufans de regne ;
tout eſt englouti dans cette nuit profonde
où l'oeil d'un Dieu pénetre ſeul.
„Nous multiplions en vain ces triftes
,, honneurs; il ne reſte en effet ſur l'abyf-
ود
ود
ود
ود
"
me que ce dernier moment qui a réparé
ou conſacré tous les autres : Spiritu ma-
„ gno vidit ultima , &confolatus est lugentes
in Sion uſque in fempiternum. Hélas !
,, que de ſujets d'attendriſſement dans
SEPTEMBRE. 1774. 109
وا
ود
une ſeule mort ! Le Prince le plus chéri
,, enlevé ſubitement à notre amour ; le
filence&la nuit couvrant de tous leurs
,, voiles fon cercueil dérobé à nos regrets;
,, ſes tristes reſtes précipités dans la pouf-
,, ſiere des Rois & ravis à nos derniers
,, hommages , nulle pompe , nul honneur
,, pour ſa cendre ; l'épouvante & l'horreur
ſemées au tour du trône abandonné ; la
Famille Royale errante , diſperſée, frap-
,, pée juſques dans les aſyles de la dou-
,, leur; tout un peuple conſterné , gémiſ-
ود
ود
ود ſant fur ce qu'il perd, tremblant pour
,, ce qui lui reſte , croyant voir l'ombre de
ود
"
ود
"
و د
ſon Roi s'attacher à ſes pas , & multi-
,, plier dans ſon ſein le germe d'unpoiſon
deſtructeur ; que de circonſtances dé-
,, plorables ! &je peins la mort de Louis
le Bien-Aimé ! J'abuſerais des reſſources
de l'art, ſij'empruntais de ces mêmes circonſtances
les mouvemens & les images
,, qui attendriſſent & qui touchent. Elles
me font inutiles. Français , vous vous
êtes voués à la douleur , vous avez pré-
,, venu , achevé ſon éloge par le titre ſacré
qu'il emporte avec lui dans le tom-
„ beau ; vos larmes ne font plus libres .
Serait- il néceffaire de vous le juſtifier, ce
,, titre , le feul que l'autorité ne peut ufur-
„ per ? Reportez vos regards ſur ſon ber-
"
و د
و د
و د
TIO MERCURE DE FRANCE .
ود
,, ceau; parcourez avec moi cette chaîne
d'événemens qui diftinguent fon regne;
,, conſidérez cette enfance fi intéreſſante,
,, faible , ſe foutenant à peine au milieu
"
ود
ود
des ruines dont elle était inveſtie; cette
,, jeuneſſe facile& fenfible qui , comme
les rayons d'un jour doux , répandait la
férénité fur toute la France ; ce repos de
toutes les parties del'Etat, cette action
,, paiſible de l'autorité , ces victoires, ces
,, triomphes multipliés ; & depuis , par
”
"
ود
ود
ود
ود
une de ces grandes miferes attachées à
la fortune des Rois , voyez ce même
Etat humilié par des défaites,déchiré par
les factions ; cette Nation ſi douce em-
,, portée loin de fon caractere ; par-tout
un chagrin fuperbe , une inquiétude au-
,, dacieuſe , la Religion agitée juſques
dans ſes ſanctuaires , la majeſté des loix
foulevée contre la majeſté du Trône ;&,
au milieu de ces tempêtes , Louis n'écoutant
jamais cet orgueil qui s'aigric
,,par lemalheur ou s'irritepar la contra
,, diction ; cédant en Roi à la néceffité de
ود
ود
ود
ود
ود la paix avec ſes ennemis, abaiſſant en
,,pere tendre la hauteur de fon fceptre
, avec ſes ſujets, oubliant toujours le glai
,, ve du pouvoir pour épuiſer tous les
,, ménagemens de la bonté , & imprimant
,, à toute ſa vie le noble & touchant ca
SEPTEMBRE 1774. III
,, ractere de la modération & de la dou-
,, ceur: voilà le Roi que vous avez perdu. "
La diviſion de l'orateur est heureuse.
,, Ens'abandonnant à ſes principes &à ſes
,, lumieres , Louis pouvait étre le plus
,,grand des Rois ; vous le verrez digne de
,, vosreſpects : en ſe livrant à ſon coeur,
,, il fut le meilleur des hommes , je vous
,, le montrerai digne de vos regrets."
Il peint dans la premiere partie l'état
'où étaitla France au moment où Louis XV
appela le Cardinal de Fleury au Miniftere
, & le changement prompt qui fas
l'ouvrage heureux de ce Miniftre & dụ
Prince qui l'employa. A cetteépoque,
,, Meſſieurs , on vit furla terre un peuple
"
ود
"
"
tout-à-la fois heureux&reſpecté ; & ce
,, peuple était celui que Louis XIV avait
,, comme enfeveli dans ſes triomphes ,
, peuple déteſté de l'Europe conjurée ,
déshonoré à Hochſtet, humilié a Ger,
, trudemberg, conſterné, fuyantdes rives
du Rhin juſqu'à celles de l'Efcaut , raf
furé à peine à Dénain par l'heureux génie
de Villars , traînant après la paix
d'Utrecht les débris d'une puiſſance que
l'envie nedaignait plus remarquer ; ſans
,, commerce , fans vaiſſeaux , fans crédit.
3. Un homme eſt choisi pour ranimer ce
,, peuple abattu, Louis dit au Cardinal de
ود
"
ود
ود
112 MERCURE DE FRANCE .
,, Fleury , comme autrefois le Seigneur
ود
"
Dieu au prophete Ezechiel: Infuffla -
, per interfectos iſtos , ut reviviſcant Soufflez
fur ces morts, afin qu'ils revivent. Tout à
,, coup un eſprit de vie coule dans ces
,, oſſemens arides& deſſéchés ; unmouve-
,, ment doux & puiſſant ſe communique
,, à tous les membres de ce grand corps
,, épuisé ; toutes les parties de l'Etat ſe rap-
,, prochent&ſe balancent;Et accefferunt of-
Sa ad offa unumquodque adjuncturamfuam."
De pareilles citations font des traits
d'imagination , & c'eſt un des ſecrets de
l'éloquence de la chaire.
M. l'Abbé de Boiſmont imite avec
beaucoup d'art ce beau mouvement de
Boffuet qui commence l'Oraiſon funebre
de Madame Henriette: J'étois donc encore
destiné , &c . rappelle le mariage du
Roi &lanaiſſancedu Dauphin. ,, L'hum-
,,ble ſolitude de Veiſſembourg donne
,, une Reine à la France. Je ne vous peindrai
point les tranſports de la Nation a
,, lanaiſſanced'un Prince , l'objet de tous
„ ſes voeux... Souvenir cruel ! Matriſte
,, voix a fait retentir dans ce même tem-
,, ple les regrets durables de fa mort. Pleu-
,, rons le encore dans ce jour qui ſemble
, rouvrir ſon tombeau& le rappeler ſur
ود
و
ce
SEPTEMBRE . 1774. 113
$
,, ce trône où il devait ſervirde modele à
,, ſes auguſtes enfans. Plaçonsydu moins
,, fa reſpectable image ; que le Prince qui
,, nous gouverne s'en occupe ; qu'elle foit
,, toujours préſente à ſa penſée ; qu'il s'ac-
,, coutume à la regarder comme un témoin
,, qui l'obſerve , & comme un juge qu'il
,, ne peut corrompre : les vertus du pere
font devenues ladette immenſe du fi's." وو
L'afcendant que prit ſur l'Europe la
modération reconnue de Louis XV, eſt
tracé avec une nobleſſe & une fierté de
pinceau qu'on aurait admirées dans le
beau fiecle de Louis XIV , dans le fiecle
des modeles , & qui en donne un à celui-ci.
Ce fut , Meſſieurs , dans ces temps
,, d'alegreſſe & de proſpérité qu'éclata ce
,, concert d'eſtime publique ſi honorable
à la mémoire de Louis. Il n'eſt point
de voile , point de ſecret pour les vertus
des Rois . Heureuſe deſtinée ! la modeftie
ne leur dérobe rien. Ils font forcés
par état àjouir de toute leur renom-
,, mée. Ce fut le triomphe du jeuneMo-
,, narque. Connue , reſpectée dans toutes
ود
ود
و د
" les Cours , préſente aux Conſeils de
,, toutes les Nations , ſon ame en devint le
Génie tutélaire. Sa droiture fut le droit
,, public de l'Europe. Alors la réputation
H
114 MERCURE DE FRANCE .
,, remplaça les victoires ; la confiance en-
, chaîna plus fûrement queles conquêtes;
و د
و د
le cabinet de Versailles fut le fanctuaire
de la paix univerſelle. Cen'était plus
ce foyer redoutable où l'orgueil affemblait
les noires vapeurs de la politique,
,,& préparait ces volcans qui embraſaient
"
ود
ودtous les Etats; Louis connaît leprixdes
,,hommes & le fragile honneur des triom-
,, phes. Il fait que la véritable gloire d'un
ودRoi conſiſte moins àbraver les orages
,, qu'à les détourner; à défier lesjalouſies
„ qu'à les étendre , à provoquer les ligues
,, qu'à les prévenir. Plein de ces principes ,
,, il quitte ce tonnerre toujours allumé
,,dans les mains de ſon aïeul ; il rendaux
,, travaux utiles une portion de cette mi.
,,lice nombreuſe qui appelle la guerre ,
,,en nourrit le goût, en perpétue les alar-
,, mes ; il ſe montre ſeul , pour ainſi dire ,
,, avec le poids naturelde ſa puiſſance , &
,, le charme invincible de la bonne foi;
,,eſpece de dominationnouvelle. Etcom-
,,ment ne devient-elle pas l'ambition de
,, tous les Rois ? Est- ce à l'ombredes Trô-
,, nes qu'on devrait trouver la fauſſeté
ود réduite enart? Et ficet art malheureux
,, eſt un opprobre lorſqu'il trompe les
, hommes , quel nom mérite- t - il lorfSEPTEMBRE.
1774. 115
1
1
1
1
ود
ود
ود
, qu'il agite les Empires ,& qu'il ſe joue
de la fortune & du fang des peuples ?
Louis le mépriſe ; il offre à l'Europe
étonnée un jeune Roi abſolu , adoré , ne
,, craignant rien & ne voulant point être
,, craint : & l'Europe ſe précipite vers fon
,, Trône ; elle y dépoſe par ſes Ambaſſa-
,, deurs ſes prétentions , ſes intérêts , ſes
,, eſpérances. Eſt- ce là cette Nation qui ,
,, comme un athlete fanglant , eſſuyait fié-
,, rement ſes plaies ,&diſputait à Utrecht
,, les reſtes d'une grandeur déchirée ?
,, Puiſſante & modefte , elle décide au-
,,jourd'hui, elle prononce ; ce même ſcep-
,, tre plié par tant d'orages eſt devenu l'ar-
,,bitre de ces mêmes rivaux dont il avait
و د
été la terreur. Quelle ſublime intelli
,, gence a pu opérer ce prodige ? Un Roi
,, de vingt quatre ans , fans armes , ſans
,, intrigues , enchaînant tout , calmant
ود tout par la ſeule impreſſion de ſa fran-
,, chife & de ſon déſintéreſſement ; &
,,l'eſtime due à ce Roi pourrait être un
„ problême ! Où vous placeriez - vous ;
,, quel climat , quelle contrée choiſiriez-
,, vous pour la conteſter ? Sortez des bor-
" nes de ſes Etats ; interrogez Vienne ,
,, Londres , Madrid , Conſtantinople , le
„ Nord , le Midi ; tout repoſe dans le
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
ود
"
filence fur la foi de ſon intégrité. Par
tout vous trouverez l'action bienfaiſante
de cette ame juſte& modérée. Ce
bien particulier à la France était en mê-
,,me temps le bien de tous les peuples;
,, il appartenait à toute l'Europe."
ود
د
Voilà la véritable éloquence du panégyrique
; voilà les mouvemens& les tableaux
qui doivent l'animer. La comparaiſon
de l'athlete eſt un traitde la plus
grande beauté. Une autre eſpece de mérite
, c'eſt le ton vraiment pathétique qui
ſe fait ſentir dans cet endroit de lafeconde
partie où il s'agit de la bonté de
Louis XV.
,, Quelle voix s'élevera pour inculper
la bonté de Louis ? Sera-ce celle de la
„Religion dont il reſpecta toujours les
,,conſeils & les privileges ? celle de ſes
,,courtiſans qu'il combla de faveurs , à
,,qui il ne montra jamais que la triſteſſe
„obligeante de ces refus involontaires
,, qui valent des graces ? celle de ſes ſol-
,, dats qui le virent pleurant ſur les lau-
,, riers de Fontenoy , parcourant les hôpi
,, taux , confolant les bleſſés , s'écriant au
milieu de ces triſtes victimes de la victoire
: Anglais , Français , ennemis ,
Sujets , que tous foient également traités ;
روو
ود
SEPTEMBRE . 1774. 117
1
bies
!
,, ilsfont tous des hommes ? Sera- ce celle
,, du peuple ... Non , Monarque bien af-
,, mé & digne de l'être , il ne troublera
,, point vos mânes auguſtes ; il reſpectera
,, ce coeur ſenſible qui connut ſur le Trône
ودle reſpect de l'humanité. J'appellerai
,, des extrémités du royaumecette portion
,, de la Nation que les factions n'agitent
,, pas , que l'intrigue ne corrompt point ;
,,je conduirai ce peuple ſimple, ſans paf-
,, ſion, ſans intérêt , ſous ces voûtes fune-
ود
ود
"
bres où vous repoſez; je lui raconterai
l'horreur dont le Ciel a voulu environ-
,, ner vos derniers ſoupirs; cet abandon
,, général , cette folitude ajoutée à la ſo-
,, litude de la mort ; je lui dirai : voilà ce
Roi qui a toujours ſauvé vos moiſſons
,, des défordres &des cruautés de laguer-
ود
و د
re ; qui l'a toujours éloignée de voshé-
,, ritages , qui vous a toujours préférés à
,, la vanité des triomphes; voilà ſes res-
,, tes ; & ce bon peuple ſe précipitera fur
,, votre cercueil : gémiſſant , il ne vous
,,nommait point dans ſes larmes ; le cri
de ſa miſere ne vous accuſa jamais ;
,, c'était pour vous qu'il avait inventé ce
,, ſoupir que l'oppreſſion lui arracha : Ah!
„ſi le Roi leſavait ! .. Votre cendre lui
fera auſſi précieuſe que votre nom lui a
ود
ود
„ été cher ; & ne penſez pas ,Meſſieurs ,
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
,, que cet attendriſſement fut un effet de
,, l'art; on peut modifier les idées du peu
„ple; mais on ne compoſe point ſes ſen-
„ timens. Louis était aimé , parce que
,, l'opinion de fa bonté prévalait ſur tout ;
,, c'était , ſi je puis parler de la forte , une
„ vérité , une foi nationale ; & tel était
,, l'empire de cette vérité , qu'on ſéparait
,, toujours fon coeur de ſes loix , & fon adminiſtrationde
ſes volontés. Nul Prince
en effet , & je n'excepte pas même le
,, grand , l'immortel Henri (Helas ! que
و د
29
ودde refſemblance entre cesdeuxRois ,&
,, que le vertueux Sully metde différence
,, entre les deux regnes!) NulPrince n'eut
ودdes vues plus ſaines, nedefira plus fin-
,, cérement le bien ; & pour l'attacher à
ce bien qu'ildeſirait,ilnefallait qu'être
,, digne de le lui montrer. "
ود
९.
Bornons des citations qui nous mene.
raient trop loin , ſi nous ne confultions
que le plaifir du lecteur & le nôtre , &
jetons un coup- d'oeil ſur la peinture
des derniers momens de Louis XV. Il y
regne une teinte lugubre & religieuſe ,
vrai caractere de l'Oraifon funebre. ,, Som-
„ bre appareil , pompe attendriflante ,
filence de confternation& d'effroi , mo-
,ment où commence la mort, non, je
ne puis me réfoudre à vous donner des
"
SEPTEMBRE . 1774. 119
d
,,larmes. Louis reſpire ; il eſt rendu à la
,, vérité , à la religion , & il peut l'être
دوencore ànos eſpérances ;jene veux voir
,, que les biens qu'il obtient , & non la
,, perte qui nous menace. Ce lit de ſouf-
,, france que l'horreur environne n'eſt plus
ود
ود
و د
à mes yeux qu'un temple , un autel où
,, l'alliance de la foi ſe renouvelle , où revivent
& fe confirment les pactes éter-
,, nels , où tout eſt expié , pardonné. Puis-
,, je mêler des ſoupirs à une joie fi juſte ?
,, Je l'entends , cette voix confolante qui
,, proclame les repentirs , les voeux , les
,, réſolutions du Monarque pénitent. Peu-
,, ples accoutumés à reſpecter ſa volontés ,
,, cette derniere eſt la plus ſainte. Recueil-
,, lez-la , cette voix qui , comme celle d'E-
,, lie, fait deſcendre le feu ſacré ſur l'ho-
,, locaufte. Quel tableau ! Dieu rentrant
و د
avec la paix dans ce coeur déſabuſé ;
,, Louis jurant à ce Dieu trop long-temps
,,méconnu , un amour&une fidélité fans
,, réſerve. Qu'il ſoit écrit dans votre coeur
"
ce ferment folemnel , ô mon Dieu ! &
,, qu'il efface , qu'il anéantiſſe à jamais
tous les fermens de l'erreur &de l'aveu-
,, glement.
"
"
Le prix le plus flatteur pour M. l'Abbé
Boifmont eſt ſans doute l'applaudiſſement
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
&l'admiration des hommes célebres dont
il érait l'interprête &dont il a enlevé tous
les fuffrages ; & l'on peut lui appliquer ce
vers de la Henriade :
Nommé brave autrefois par les braves eux-mêmes.
Ode aux Poëtes du temps sur les louanges
ridicules dont ils fatiguent Louis XVI.
Par M. l'Abbé AUBERT , lecteur &
profeſſeur royal ; chez Moutard , libraire
de la Reine , Prix , 2 fols.
Sur le titre de cette piece&fur le nom
& les qualités del'auteur , onconçoit qu'il
eſt fort naturel qu'un profeſſeurdonnedes
leçons , & que M. l'Abbé Aubert donne
des modeles. L'on trouve en effet l'un &
l'autre dans l'ode que nous allons mettre
ſous les yeux du lecteur. Elle n'eſt pas
longue; & c'eſt - là fans doute ſon plus
grand défaut. Nous la tranſerirons toute
entiere. Car il n'ya pas une ſtrophequine
foit précieuſe par quelque endroit.
Eh! quoi , rimeurs glacés , troupe importune & baſſe ,
On vous dit que Louis haira les flatteurs ;
Et pour l'honorer mieux , votre Minerve entaſſe
Les plus infipides fadeurs !
4
SEPTEMBRE. 1774. 121
1
Croyez-vous l'enivrer de l'encens mercenaire
Qu'à ſes jeunes vertus vous courez tous offrir ?
Non ; & ,ſi vous aviez ce deſſein téméraire ,
Il faudrait tous vous en punir.
Ne fût-il point armé par un dégoût extréme
Contre les vains efforts que vous oſez tenter ,
D'un ſi groſſier encens Pimportunité méme
Suffiroit pour l'en dégoûter.
Du grand art de régner il connaît l'importance.
Il nous en a fait voir déjà d'heureux eſſais ;
Mais il n'a point encor rempli notre eſpérance,
Et ſon coeur veut d'autres ſuccès.
Apeine , à peine eſt-il entré dans la carriere ;
Vous l'y faites courir en jeune audacieux.
Je le vois plus prudent refter à la barriere ,
Et fur le but fixer ses yeux.
९
Je le vois conſulter ceux que l'expérience
Ifait marcher d'un pas toujours ferme & certain,
Et montrer à vingt ans la ſage défiance
D'un grave & prudent Souverain.
Pour la Religion , les moeurs , l'économie ,
Son zêle a dès long-temps commencé d'éclater.
Il ne ſouffrira pas que la Philoſophie
Sous lui nous vienne tout fter.
Mais des maux qu'elle a faits la profonde racine
H5
122 MERCURE DE FRANCE
Veut , pour être arrachée, un bras plein de vigucar.
C'eſt beaucoup que Louis médite sa ruine ,
A l'âge où l'on chérit l'erreur.
Son début eſt pour nous du plus flatteur augure,
Son amour nous promet un avenir brillant.
Mais un Monarque ſage agit avec meſure ,
Afin d'agirplus fürement.
Il veut notre bonheur , il s'apprête à le faire.
Les Graces , près de lui , ſecondent ſes projets.
Par elles puiffe-t-il bientôt devenir pere!
Il Pet déjà de ſes ſujets.
Voilà ce que M. le Profeſſeur appelle
non - ſeulement des vers , mais des vers
lyriques , une ode enfin;& le lecteur a dû
s'appercevoir en effet combien toutes les
tournures ſont poëtiques. On vous dit :
Nefût-il point armé. Il nous en a fait voir
déjà. Vous le faîtes courir. Confulter ceux
que l'expérience fait marcher. Agit avec
mesure afin d'agir , &c. Voilà les mouvemens
de la poësie , les conſtructions nobles&
impofantes qui conviennent à l'ode.
Veut-on de grands tableaux , de grandes
images ? La racine des maux qui veut
pour être arrachée , un bras plein de vigueur.
Voilà dupittoreſque , du ſtyleheu
SEPTEMBRE. 1774 123
reuſement figuré ; & méditer la ruine de
la racine eſt une expreſſion de génie,
Veut - on de l'harmonie :
D'un ſi groffier encens l'importunité méme.
Que cette chûte eſt flatteuſe pour l'oreille!
Que ce fon monofyllabique fait
un bel effet après ce mot de cinq ſyllabes !
Et cet autre vers :
Sous lui nous vienne tout bter ,
il eſt d'une mélodie rare. On voit que
nous ne négligeons aucune eſpecede beauté.
Nous relevons tous lesmérites de cette
belle ode , comme pourrait faire M. l'Abbé
Aubert lui - même , ſi dans une leçon
publique il la propoſait à ſes diſciples
comme un modele en ce genre. Mais la
derniere ſtrophe furpaſſe tout:
Par elles puiffe-t-il devenir pere !
Devenir pere par les Graces ! Le lecteur
ne nous aurait pas pardonné de nous occuper
ſérieusement d'une pareille production.
La critique doit varier fon ton
fuivant les ouvrages. Maisà cette inconcevable
expreſſion , devenir pere par les
Graces ! comment ne pas s'etonner que
cent ans après les Defpréaux & les Raci
124 MERCURE DE FRANCE .
nes on puiſſe tomberdans cehonteux excès
de ridicule& de mauvais goût ! Sans
doute M. l'Abbé Aubert , pour être profeſſeur,
n'eſt pas obligé d'être bon poëte.
Mais aujourd'hui les formules&les tour.
nures de la verſification ſont devenues
communes. C'eſt un fonds où la médio.
crité puiſe ſans ceſſe, tandis que le vrai
talent trouve en lui-même des reſſources
nouvelles. On a fait un ſigrand nombre
de vers , qu'il y a des fautes où l'on ne doit
pas tomber, & que M. l'Abbé Aubert
lui-même aurait pu éviter avec un peu de
foin & de réflexion. A quoi done faut-il
imputer une telle corruption de ſtyle ?
C'eſt , ne craignons pas de le répéter , à
cette faveur deconvention prodiguée par
l'eſprit de parti à tous les mauvais écrivains
réunis entre eux pour ſe louer &
pour déchirer ce qui eſt bon. Voilà ce
qui leur inſpire cette confiance qui nonſeulement
les aveugle ſur toutes leurs
fautes , mais les ſéduit au point qu'ils
oſent donner des leçons , lorſqu'à peine
ils font en étatd'en prendre. Au moment
où j'écris , je ſuis ſur que les vers que
M. l'Abbé Aubert appelle une ode feront
loués dans plus d'une feuille périodique ,
s'ils ne l'ont pas été déjà. Voilà donc où
SEPTEMBRE. 1774. 125
3
L
1
1
nous en ſommes venus ! Voilà ce qu'on
appelle de la littérature !
Undè nefas tantum Latiis pastoribus ? Unde
Hac tetigit , Gradive , tuos urtica nepotes ?
JUVENAL.
O Euvres de Chaulieu , d'après les manufcritsde
l'auteur. A la Haye; & ſe trouve
à Paris , chez Claude Bleuet , libraire.
CETTE édition eſt belle& foignée. Elle
a ſur-tout le mérite d'une diſtributionplus
heureuſe que celle des précédentes. Elle
n'eſt point ſurchargée de notes inutiles
comme celle de St. Marc. Elle est rédigée
ſurdes manufcrits mis enordre par Chaulieu
lui-même , &qui contiennent les ſeuls
ouvrages qu'il voulut avouer. L'éditeura
trouvé ſur des feuilles volantes quelques
autres pieces que Chaulieu ne croyait pas
dignes de paraître , ou qui même ne ſont
pas de lui. Il les a miſes à part, ainſi que
quelques pieces de ſociété tompoſées par
M. le Duc de Nevers , le Marquis d'Angeau
, Chapelle& autres. Ila ſéparé auſſi
la Correſpondance de l'auteur avec Mde
la Ducheſſe de Bouillon , & quelques
poëſies en vieux langage. Le texte eſt
d'ailleurs très-correct , &l'on ne peut re
126 MERCURE DE FRANCE.
procher à l'éditeur que quelques notes
partiales dont nous parlerons tout- àl'heure
quand nous aurons dit un mot
de Chaulieu.
Chaulieu , fans être un génie du premier
ordre , eſt un écrivain original. C'eſt en.
core un de ces eſprits favorisés de la Niture
qui appartiennent au beau fiecle de
Louis XIV. Il était né poëte , & ſa poëlie
aun caractere marqué. C'eſt un mêlarige
heureux d'une philoſophie douce & fenfible&
d'une imagination riante. Il écrit
de verve , & tous ſes vers font des épanchemens
de ſon ame. Ony voit les négli.
gences d'un eſprit pareſſeux , mais en
même temps le bon goût d'un eſprit délicat
qui ne tombe jamais dans cette af.
fectation , premier attribut des fiecles
de décadence. Il a un ſentiment exquis
de l'harmonie ,& ſes vers entrent doucement
dans l'oreille& dans le coeur. Quel
charme dans les ſtances fur ſa goutte ,
dans celles ſur ſa retraite , ſur la folitude
de Fontenay ! Son ode ſur l'Inconſtance
eſt la chanson du Plaiſir & de la Gaieté.
Aimons done ; changeons ſans ceſſe.
Chaque jour nouveaux defirs.
C'eſt affez que la tendreſſe
Dure autant que les plaiſits.
SEPTEMBRE. 1774 . 127
1
1
1
1
A
Dieux! ce ſoir qu'Iris eft belle!
Son coeur , dit-elle , eſt à moi,
Paſſons la nuit avec elle ,
Etcomptons peu fur fa foi .
Voilà de l'excellent goût. Ces idées
&toutes celles de Chaulieu ont été depuis
répétées&défigurées mille fois dans
des pieces où l'on a mis à la place de
cette gaieté vraie &de cette philofophie
voluptueuſe , des prétentions à l'eſprit&
aux bonnes fortunes , qui ne perfuadent
point du tout , & ne prouvent pas plusle
talent du poëte que fon bonheur.
Chaulieu a de temps en temps des morceaux
d'une imagination brillante& d'une
poësie riche. Toutle monde ſait ces beaux
vers :
Tel qu'un rocher dont la tête , &c.
Mais ce qui domine fur-tout dans ſes
écrits , c'eſt la ſenſibilité pour le plaifir&
la morale épicurienne. Les plaiſirs qu'il
goûte ou qu'il regrette ſont preſque toujours
le ſujet de ſes vers. Il a très -bonne
grace à nous en parler , parce qu'il les
fent. Mais malheur à qui n'en parle
que pour paraître en avoir!
Chaulieu n'a laiſſé qu'un petit nombre
de poëſies ; encore y en a-t-il quelques
128 MERCURE DE FRANCE.
unes que l'on pourrait retrancher fans
regret. Mais qui n'aimerait mieux avoir
faitune douzaine de ces pieces pleines de
ſentiment , de philofophie & de charme,
qui feront à jamais dans la mémoire de
tous les connaiſſeurs ſenſibles ; qui n'aimerait
mieux les avoir faites , que des
volumes entiers de ces poëſies aujourd'hui
ſi communes , où l'on croit que le mérite
facile de quelques vers agréables peutdédommager
d'un long bavardage & d'un
jargon précieux & maniéré ?
Tous les madrigaux de Chaulieu font
pleins de grace & de fineſſe. Il tournait
très - bien l'épigramme: témoin celle - ci
contre l'Abbé Abeille.
Eſt-ce St. Aulaire ou Toureille ,
Ou les deux qui vous ont appris
Que dans l'ode , Seigneur Abeille ,
Indifféremment on ait pris
Courage, valeur & conftance ?
Peut-être en ſaurez-vous un jour la différence;
Apprenez cependant comme on parle à Paris.
Votre longue perſévérance
A nous donner de méchans vers ,
C'eſt ce qu'on appelle constance;
Et dans ceux qui les ont foufferts ,
Cela s'appelle patience.
Voilà
SEPTEMBRE, 1774. 129
Voilà de ces plaiſanteries qu'un honnête
hommepeut ſe permettre ſans ſedéfhonorer
, & nonpas de ces épigrammes ſi
groſſiérement injurieuſes ou ſi plattement
atroces, que ceux-mémequi en ſont l'objet
& qui pourraient fans peine en faire de
meilleures , dédaignent avec raiſon d'y
5 répondre.
On trouve dans cette nouvelle édition
deux pieces très- jolies , l'une de M. de
Voltaire , l'autre du lyrique Rouſſeau.
Celle-ci avait été imprimée, on ne fait
pourquoi , dans les oeuvres de Grécourt à
qui elle ne reſſemble point du tout. L'autre
n'avait point été connue juſqu'ici.
C'eſt une de ces productions légeres &
brillantes qui diftinguerent la jeuneſſe de
l'auteur d'Oedipe. Elle eſt adreſſée au
Grand-Prieur. Nous n'en pouvons citer
qu'une partie.
Je voulais par quelque huitain ,
Sonnet ou lettre familiere ,
Réveiller l'enjouement badin .
De votre Alteſſe chanſonniere.
Mais ce n'eſt pas petite affaire.
A qui n'a plus l'Abbé Courtin
Pour directeur & pour confrere.
Tout fimplement donc je vous dis
Que dans ces jours de Dieu béntis ,
I
135 MERCURE DE FRANCE.
Ma muſe qui toujours ſe range
Dans les bons & fages partis ,
Fait avec faiſans & perdrix ,
Son carême au château St. Ange.
Au refte ce château divin ,
Ce n'est pas celui du St. Pere ,
Mais bien celui de Caumartin ,
Homme ſage , eſprit juſte & fin ,
Que de tout mon coeur je préfere
Au plus grand Pontife Romain ,
Malgré leur pouvoir fouverain
Et leur indulgence pléniere.
Caumartin porte en ſon cerveau
De fon temps l'hiſtoire vivante ;
Caumartin eft toujours nouveau
A mon oreille qu'il enchante ;
Car dans fa tête font écrits
Et tous les faits & tous les dits
Des grands hommes , des beaux eſprits
Mille charmantes bagatelles ,
Des chanfons vieilles & nouvelles ,
Et les annales immortelles
Des ridicules de Paris.
Château"St. Ange, aimable aſyle ,
Heureux qui dans ton fein tranquille
D'un carême paffe le cours !
Château que jadis les Amours
Bâtirent d'une main habile
Pour un Prince qui fut toujours
* SEPTEMBRE. 1774. 13
A leur voix un peu trop docile ,
Etdont ils filerent les jours ;
C'eſt chez toi que François Premieć
Entendait quelquefois la meſſe,
Et quelquefois par le grenier
Rendait viſite à ſa maîtreſſe.
De ce pays les Citadins
Diſent tous que dans les jardins
On voit encor fon ombre fiere,
Deviſer fous des maroniers
Avec Diane de Poitiers
Ou bien la belle Ferronniere.
Moi chétif, cette nuit demiere ,
Je l'ai vu couvert de lauriers.
Car les héros les plus infignes.
Se laiſſent voir très-volontiers
A nous faiſeurs de vers indignes.
Il ne trafnait point après lui
L'or & l'argent de cent provinces.
Superbe & tyrannique appui
De la vanité des grands Princes ;
Point de ces eſcadrons nombreux ,
De tambours ni de hallebardes ,
Point de Capitaines des Gardes
Ni de courtífans ennuyeux.
Quelques lauriers ſur ſa perfonne ,
Deux brins de myrthe dans ſes mains.
2
32 MERCURE DE FRANCE.
Je fais que vous avez l'honneur ,
Me dit-il , d'être des orgies
De certain aimable Prieur
Dont les chansons ſont ſi jolies
Que Marot les retient par coeur ,
Et que l'on m'en fait des copies , &c .
Voici la piece de Rouſſeau; elle a pour
titre: Retraite en Hollande. Elle est en
rimes redoublées. C'était la mode alors :
ici du moins le redoublement des rimes
ne rend point le ſtyle traînant. Mais ce
retour des mêmes fons peut à la longue
fatiguer l'oreille.
Je vois régner ſur ce rivage
L'innocence & la liberté.
Que d'objets dans ce paysage ,
Malgré leur contrariété ,
Métonnent par leur afſemblage !
Abondance & frugalité ,
Autorité ſans eſclavage ,
Richeſſes ſans libertinage ,
Nobleſſe , charges ſans fierté.
Mon choix eft fait : ce voisinage
Détermine ma volonté.
Bienfaiſante Divinité ,
Ajoutez-y votre ſuffrage.
Diſciple de l'adverſité ,
Je viens faire dans ce village
SEPTEMBRE. 1774 733
Le volontaire apprentiſſage
D'une tardive obſcurité.
Auſſi -bien , de mon plus bel age
J'apperçois l'inſtabilité.
J'ai déjà de compte arrêté
Quarante fois vu le feuillage
Par les zéphirs reſſuſcité.
Du printemps j'ai mal profité.
J'en ai regret , & de l'été
Je veux faire un meilleur uſage.
Japporte dans mon hermitage
Un coeur dès long-temps rebuté
Du prompt & funeſte eſclavage
Où met la folle vanité.
Payſan ſans rufticité ,
Hermite ſans patelinage ,
Mon but eſt la tranquillité. ,
Je veux , pour unique partage ,
La paix d'un coeur qui ſe dégage
Des filets de la Volupté.
L'incorruptible Probité ,
De mes aïeux noble apanage ,
L'infatigable Activité ,
Reſte d'un utile naufrage ,
Mes études , mon jardinage ,
Un repas fans art apprêté ,
D'une épouſe économe & fage
La belle humeur , le bon ménage ,
Vont faire ma félicité.
:
:
:
13
134 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt dans ce port qu'en fureté ,
Ma barque ne craint point Porage.
Qu'un autre à fon tour emporté ,
Au gré de ſa cupidité ,
Sur le ſein de Phumide plage
Des vents aille affronter la rage ;
Je ris de ſa témérité ,
Et lui ſouhaite un bon voyage.
Je réſerve ma fermeté
Pour un plus important paſſage ,
Et je m'approche avec courage
Des portes de Péternité.
Je fais que la mortalité
Du gente humain eſt le partage :
Pourquoi ſeul ferais-je excepté ?
La vie eſt un pélerinage.
De fon cour's la rapidité,
Loin de m'alarmer, mefoulage.
Sa fin , lorſque fen envifage
L'infaillible néceffité , "
Ne peut ébranler mon courage.
Brûlez de Por empaqueté;
Il n'en périt que remballage.
L'or reſte: sun fi léger dommage
Devrait-il être regrette?
:
どこ
Parmi les pieces de Chaulien qui pa
raiffent pour la premiere fois dans cette
nouvelle édition , on trouve une épi.
gramme contre la Motte, qui n'eſt pas la
SEPTEMBRE. 1774- 135
meilleure qu'il ait faite , ni la mieuxplacée.
Il lui reproche d'avoir dit dans l'approba .
tion d'Oedipe que le Public s'était promis
dans M. de Voltaire un digne ſucceſſeur
des Corneilles & des Racines.
:
O la belle approbation !
Qu'elle nous promet de merveilles !
C'eſt la fùre prédiction
De voir Voltaire un jour remplacer les Corneilles ;
Mais où diable , la Motte , as-tu pris cette erreur ?
Je te connaiſſais bien pour affez plat auteur .
Et fur- tout très-méchant poëte ;
Mais non pour un lache flatteur ,
Encor moins pour un faux prophete.
Que la Motte ſoit un méchant poëte,
on peut en convenir , ou plutôt il n'était
point du tout poëte. Il rimait de l'eſprit.
Pour un plat auteur , l'arrêt eſt dur : durus
eft hic fermo. Ce qui eſt incontestable ,
c'eſt qu'ily avait une candeur bien noble
, & non pasune lache flatterie à reconnaître
ainſi le génie naiſſant, & à mefu .
rer fa route dès le premier pas qu'il faifait.
Aujourd'hui que le temps a ſi bien
confirmé la prédiction de la Motte , je
crois qu'elle lui fait un peu plus d'hon .
14
136 MERCURE DE FRANCE.
neur que l'épigramme n'en peut faire a
Chaulieu.
L'éditeur n'a pas cru , dit - il , pouvoir
finir plus heureusement que par deux pieces
de M. de Voltaire , où il est question de
l'Abbé de Chaulicu. On est bien étonné
de trouver après cette note que l'une de
ces deux pieces , celle qui regarde la mort
de Chaulieu , eſt une Oraiſon funebre qui
ne fait herneur ni au coeur ni à l'esprit de
l'auteur. Ence cas on ne pouvait pas finir
moins heureusement. Mais fur-tout quand
on ſe permet une phraſe ſi injurieuſe fur
un vieillard octogénaire chargé de tant
de titres de gloire , il faudrait avoir évidemment
raiſon; encore ſerait - il mieux
de s'exprimer avec plus de décence. Mais
l'éditeur n'eſt pas plus équitable qu'il n'eſt
poli. Il trouve très- mauvais que M. de
Voltaire n'ait pas le ton d'une douleur
profonde. Il voudrait que le difciplesefút
montré un peu plus touché de la perte de
fon maître. Ilprend ainſi dans une rigueur
littérale ces expreſſions de maître & de
diſciple , employées , par M. de Voltaire ,
avec cette politeſſe qui ſied ſi bien à un
jeune homme à l'égard d'un vieillard. Il
ne voit pas que Chaulieu n'a jamais été
&ne pouvait pas être le maître de l'auteur
d'Oedipe &de la Henriade. Il ne
RAM
SEPTEMBRE
. 1774
137
4
dir
fonge pas que l'épigramme même de
Chaulieu , qu'on vientde rapporter, ſuffirait
ſeule pour prouver que M. de Voltaire
n'était pour lui qu'une ſimple connaiſſance
, & nullement un éleve auquel
il s'intéreſſat. M. de Voltaire a donc pu
parler tranquillement de la mort douce
& tranquille d'un épicurien de 80 ans.
L'éditeur ne raiſonne pas mieux , lorſqu'il
critique ces deux vers adreſſés au Ducde
Sully-
Peut-être les larmes aux yeux ,
Je vous apprendrai pour nouvelle , &c.
Est-ce M. le Duc , est-ce M. de Voltaire
qui a les larmes aux yeux ?
En vérité , cette étrange queſtion ferait
douter que ce fût un homme de lettres
qui parlat , ſi d'ailleurs les autres notes
ne le prouvaient ſuffiſamment. Que le
critique conſulte telle perſonnequ'ilvoudra:
s'il en trouve une ſeule qui voie
dans ces deux vers une amphibologie , je
conſens qu'il ait raiſon.
En général , l'éditeurparaîttrop ſouvent
dans ſes notes animé de l'eſprit de parti,
Il déchire la Motte avec une violence
qui appartient à l'envie lorſqu'elle combat
le mérite vivant, mais qui eſt bien
15
138 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire lorſqu'il s'agit dejuger les
morts. Il l'appelle l'Apollon des cafés. Il
faut laiſſer à la haine ces dénominations
groffieres , fi déplacées àl'égard d'un écri
vain plein d'eſprit & de mérite , qui a
laiſſé des ouvrages eſtimables. Il parlede
la destinée honteuse de ce bel esprit. L'édi
teur devrait laiſſer ce ton d'amertume&
de dénigrement aux faiſeurs de feuilles.
Il prétend quefans Rouffeau , perfonne ne
Saurait peut- être aujourd'hui que la Motte
a fait des odés fifublimes. Premiérement
perfonne ne trouve les odes de la Motte
fublimes , & l'éditeur combat des chimeres
. Quant à Rouſſeau , c'eſt un grand
poëte fans doute , quoiqu'il ne ſoit pas le
poëte par excellence. C'eſt un des écrivains
claſſiques qui ont fait honneur à
notre langue. Perſonne nel'ajamaisnié,
quoi qu'en aient dit des barbouilleurs
étourdis qui ſe mêlent de ce qui ne les
regarde pas . Mais indépendamment de
Rouſſeau , on ſe ſouviendra toujours que
Ja Motte a fait une tragédie très-atten
driſſante , de jolies fables , des opéras dont
on a retenu des vers ;& que fur plufieurs
objets de littérature, il a écrit avecbeancoup
de raiſon , d'agrément & de politoffe.
SEPTEMBRE. 1774. 139
Antilogies & Fragmens philosophiques ; ou
collection méthodique des morceaux
des plus curieux & les plus intéreſ
fans ſur la Religion, la Philofophie ,
les Sciences & les Arts , extraits des
écrits de la philoſophie moderne. A
Amſterdam ; & ſe trouve à Paris ,
chez Vincent , imprimeur-libraire .
Le titre du livre annonce tout ce qu'il
eft. Mais on eſt un peu étonné de ce mot
d'Antilogies qui ſignifie contradictions, &
que le rédacteur n'a gueres pu choiſir que
pour avoir un titre moins commun. Il
prétend que les philoſophes ont dit en
d'autres endroits de contraire des vérités
utiles qu'il a recueillies dans leurs ouvrages.
Mais ce neferait pasencore une raiſon
pour appeler antilogies un livre où l'on
ne combat perfonne. Quoi qu'il en foît , il
y a de bons morceaux dans ce recueil,
il y en a de médiocres ; il y en a même
de mauvais. Il puiſe également dans les
ouvrages des maîtres & dans ceux qui
n'en fontpas;dans deslivres très-connus ,
ou dans des brochures ignorées , ou décriées.
Par exemple , on ne s'attend pas à
voir citer parmi des ouvrages de philoſophie
, une déclamation fatirique & clans
140 MERCURE DE FRANCE.
deſtine , intitulée l'an 2440 , recherchée
d'abord par ceux qui aiment à connaître
tous les ouvrages qui ont un air de hardieſſe
; mais fi ennuyeuſe & fi extravagante,
qu'il eſt impoſſible d'en achever
la lecture. L'auteur bâtit un mondeidéal,
& ſe perfuade que lorſqu'il ſe réveillera
l'an 2440, il trouvera ſon édifice bien
établi. Mais s'il ſe réveille jamais de ſon
vivant , il rira le premier de ſes rêves de
malade. C'eſt dans ce livre (pour ne parler
que des objets littéraires) qu'Horace,
Boileau , Cicéron ſont traités avec leplus
grand mépris ; que M. de Voltaire eſt
prodigieuſement rabaiſſé ; que Racine
eſt un petit bel esprit , &c. Lerêveur imagine
une académie où chacun peut venir
prendre placeen arborant un étendard où
Teraient écrits les titres de ſes ouvrages.
Si cette inſtitution avait lieu , on verrait
une belle confuſion d'étendards qui ne ſeraient
pas ceux du bon goût,&unebelle
liſte d'ouvrages qu'on n'auraitjamais vus
ailleurs. Mais ce que l'auteur a oublié ,
c'eſtde faire bâtir une ſalle pour une pareille
aſſemblée. Le Louvre entier ne ſerait
pas aſſez grand.
Si l'auteur de cette collection a eu tort
de fouiller des décombres mépriſés, il
faut lui ſavoirgré d'avoir déterré quelques
SEPTEMBRE. 1774- 141
diamans enfevelis. Tel eſt , par exemple,
un diſcours du Pere Guénard , jéſuite ,
fur l'eſprit philofophique couronné àl'Académie
Françoiſe en 1755,&le ſeul peutêtre
de tous les ouvrages de ce genre où
l'on trouve de la véritable éloquence ,
avant l'époque où l'Académie propoſales
éloges des grands hommes , époque marquée
par les triomphes de M. Thomas.
Ce diſcours n'a point été oublié des gensde-
lettres , mais il eſt peu connu , parce
qu'une brochure de ſi peu d'étendue ſe
perd aisément dans la foule, ſi ellen'eſt
par recueillie dans des ouvrages de plus de
conſiſtance Nous ſommes bien ſurs de
faire plaiſir au lecteur en lui offrant deux
morceaux de cet excellent diſcours ; l'un
fur la révolution opérée dans la philoſophie
par Deſcartes, l'autre ſur les bornes
que la Religion doit mettre à l'eſpritphilofophique.
ود Ileſt aiſé decompter leshommesqui
,,n'ontpenſé d'après perſonne ,&qui ont
, fait penſer d'aprés eux le genre humain :
,, ſeuls& la tête levée , on les voit mar-
,cher ſur les hauteurs; tout le reſte des
,,philoſophes fuit comme un troupeau.
,, N'eſt-ce pas la lâcheté d'eſprit qu'il faut
,, accuſer d'avoir prolongé l'enfance du
ود
142 MERCURE DE FRANCE.
ود
5 monde&des ſciences? Adorateurs ftus
„ pides de l'Antiquité , les philofophes
,, ont rampé durant vingt ſiecles fur les
, traces des premiers maîtres . La raifon
5, condamnée au filence laiſſaitparler l'au
,,torité: auffi rien ne s'éclairciſſait dans
,, l'Univers ; & l'eſprit humain , après
,,s'être traîné mille ans ſur les veftiges
,, d'Ariftote , ſe trouvait encore auſſi loin
,, de la vérité. Enfin parut en France un
,, génie puiſſant& hardi , qui entreprit
, de ſecouer le jougdu Prince de l'école.
Cethomme nouveau vint dire aux autres
,, hommes , que pour être philoſophes,il
ne fuffifait pas de croire , mais qu'il
,, fallait penſer. Acette parole, toutes les
, écoles ſe troublerent ; une vieille maxime
régnait encore: Ipfe dixit, le maître
,, l'a dit. Cette maxime d'eſclave irrita
tous les philoſophes contre le pere de la
philofophie penſante; elle le perfécuta
,,comme novareur& impie , le chaſſa de
,, royaume en royaume; & l'on vit Def-
و, cartes s'enfuir, emportant avec lui la
,, vérité qui , par malheur , ne pouvait
3, être ancienne en naiſſant. Cependant ,
3, malgré les cris & la fureur de l'i.
gnorance, il refuſa toujours de jurer
, que les anciens fuſſent la raiſon ſouve
ود
ود
SEPTEMBRE. 17745 148
1
syraine; il prouvamême que ſes perſécu-
,teurs ne favaient rien , & qu'ils de-
,, vaient défapprendre ce qu'ils croyaient
,, ſavoir. Diſciple de la lumiere , au lieu
,,d'interroger les morts&les dieux de l'é.
,, cole , il ne confulta que les idées claires
,,& distinctes , la nature & l'évidence.
,,Par ſes méditations profondes , il tira
toutes les ſciences du chaos;&par un
„ coup de génie plus grand encore , il
,,montra le ſecours mutuel qu'elles de-
3,vaient fe prêter ; il les enchaîna toutes
ensemble, les éleva les unes ſur les au-
,, tres ; &, ſe plaçant enſuite fur cette
,,hauteur , il marcha , avec toutes les for
ces de l'esprit humain ainſi raſſemblées,
,,à la découverte de ces grandes vérités
,que d'autres plus heureux fontvenusene
lever après lui , mais en ſuivant les ſen.
,, tiers de lumiere que Deſcartes avait tra
,, cés. Ce fut donc le courage &la fierté,
d'un esprit ſeul , qui cauferent dans les
,,fciences cette heureuſe & mémorable
révolution dont nous goûtons aujour.
,,d'hui les avantages avec une fuperbein
,, gratitude. Il fallait aux ſciences unhomme
de ce caractere , un homme qui
ofat conjurer tout ſeul avec ſon génie
,,contre les anciens tyrans de la raiſon;
, qui oſat fouler aux pieds ces idoles que
و د
"
144 MERCURE DE FRANCE.
,, tant de ſiecles avaient adorées . Descar
,, tes ſe trouvait enfermédans le labyrin
,, the avec tous les autres philofophes ;
,, mais il ſe fit lui-même des ailes , &
,, s'envola, frayantainſi une route nouvelle
,à la raiſon captive...
,, Quelles font , en matiere de religion ,
,, les bornes où doit ſe renfermer l'eſprit
„ philoſophique ? Il eſt aiſé de le dire: la
,, Nature elle-même l'avertit à tout mo-
,, ment de ſa foibleſſe , & lui marque en
,, cegenre les limites étroites deſon intel-
,, ligence ? Ne fent-il pas à chaque inf-
,, tant , quand il veut avancertropavant,
ودſes yeux s'obſcurcir&ſon flambeaus'é.
3, teindre ? C'eſt là qu'il faut s'arrêter ; la
,, foilui laiſſe tout ce qu'ilpeut compren
;, dre; elle ne lui ôte que les myſteres &
,, les objets impénétrables. Ce partage
,,doit-il irriter la raiſon ? Les chaînes
,, qu'on lui donne iciſont aiſées à porter,
,,& ne doivent paraître trop peſantes
,, qu'aux eſprits vains & légers. Je dirai
„ done au philoſophe : Ne vous agitez
,,point contre ces myſteres que la raiſon ne
ſauraitpercer; attachez vous à l'examen
deces vérités qui ſe laiſſent approcher ,
,, qui ſe laiſſent en quelque forte toucher
,,&manier,&qui répondentde toutes les
»autres; cesvérités fontdes faits éclatans
و د
"
,&
SEPTEMBRE. 1774. 14
; & fenfibles dont la Religion s'eſt com-
,, me enveloppée toute entiere , afin de
ود frapper également les eſprits groffiers&
,, fubtils. On livre ces faits à votre curioſité
: voilà les fondemens de la reli-
ود
ود
ود
ود
ود
"
gion; creuſez donc autour , eſſayez de
,, les ébranler : defcendez avec le flambeau
de la philofophie juſqu'à cette
pierre antique tant de fois rejetée par
, les incrédules , & qui les a tous écrafés.
Mais , lorſqu'arrivé à une certaine profondeur
, vous aurez trouvé la main du
Tout-Puiſſant qui ſoutient depuisl'ori-
, gine du monde ce grand & majestueux
, édifice , toujours affermi par les orages
,, mêmes & le torrent des années , arrê
tez- vous , & ne creuſez pas juſqu'aux
, enfers. La philofophie ne faurait vous
; mener plus loin fans vous égarér : vous
, entrez dans les abyſmes de l'infini ; elle
,, doit ici ſe voiler les yeux comme le
peuple , & remettre l'homme avec
confiance entre les mains de la foi...
Laiſſez donc à Dieu cette nuit profon-
,, de, où il lui plaît de ſe retirer avec ſa
foudre & ſes myſteres."
:
و د
و و
و د
ود
Il eſt rare que la Religion ait parlé un
langage ſi majestueux , & il eſt triſte que
l'auteur de ces morceaux qui annonçaient
I
146 MERCURE DE FRANCE.
tant de talens , ſoit reſté depuis dans
naction ou du moins dans le filence.
Pieces d'Eloquence qui ont remportée
prix de l'Académie Françoiſe depuis
1765 juſqu'en 1771. Tome IV ; 2liv.
broché. A Paris , chez A. Demonville ,
imprimeur-libraire de l'Académie Fran
çoiſe , 1774.
CE quatrieme volume faiſant la ſuite
du recueil des Piecesd'Eloquence couronnées
par l'Académie depuis 1765 juſqu'a
1771 , renferme les éloges de Defcartes
par M. Thomas & par M. Gaillard; les
diſcours fur les malheurs de la Guerre &
les avantages de la Paix par M. de la Har
pe & par M. Gaillard; l'Eloge de Char
les V, Roi de France, par M. de la Harde;
l'Eloge de Moliere par M. de Champfort
; l'Eloge de François de Salignac de
la Motte - Fénelon par M. de la Harpe;
tous morceaux très diftingués&bien connus
, que l'on eft charmé de voir raffem
blés.
Abrégé d'Astronomie par M. DE LA LANDE,
lecteur royal en mathématiques , de
l'Académie royale des Sciences de Paris
, de celles de Londres , de Péters .
bourg , de Berlin , de Stockholm , de
Bologne , &c. Cenſeur royal ; vol. inSEPTEMBRE.
1774. 147
4
8°. A Paris , chez la Ve . Deſaint , rue
du Foin St. Jacques , 1774-
Les premiers phénomenes qui doivent
frapper les yeux lorſqu'on examine le ciel
pour la premiere fois , m'ont paru , dit M.
de la Lande , devoir commencer un traité
d'aſtronomie. J'ai conſidéré enſuite les
conféquences qu'en tirerent les premiers
aſtronomes , toujours très naturelles ,
ſouvent très - ingénieuſes , quelquefois
fauſſes ; car les premiers obſervateurs ne
furent que des bergers. Ainſi je n'ai pas
commencé mon livre en ſuppoſant l'obfervateur
au centre du ſoleil, comme a
fait M. de la Caille , parce qu'il a fallu
deux mille ans pour parvenir à démontrer
que le ſoleil étoit le centre des mou
vemens céleſtes. Je n'ai pas commencé
par la définition des cercles de la ſphere ,
parce que le lecteur n'auroit point apperçu
la néceſſité de ces cercles & de leur origine
; la génération des choſes doit précéder
leur définition. Enfin je n'ai pas commencé
par l'hiſtoire de l'aſtronomie ; il
auroit fallu ſuppoſer l'aſtronomie connue ;
mais j'ai tâché de conduire l'hiſtoire avec
la choſe même en cherchant l'ordre des
inventions , & réuniſſant l'hiſtoire de l'astronomie
aux principes de cette ſcience!
2
148 MERCURE DE -FRANCE.
J'ai indiqué l'ordre des découvertes lors
que je n'ai pas pu le ſuivre. L'eſprit va
toujours de proche en proche ; une invention
paroît ordinairement merveilleuſe
parce qu'on n'apperçoit pas la route par
laquelle on y eſt parvenu. Mais elie paroît
toujours aifée quand on en rapproche
ce qui l'a précédée , & qu'on fait la route
qui a conduit à chaque vérité.
A la fuite de ces premieres obſervations
nous verrons paroître les travaux
de Copernic , de Tycho , de Kepler , de
Caſſini , de Newton; en un mot des instrumens
nouveaux , des ſyſtemes hardis ,
des découvertes heureuſes , des obſervations
délicates ; ces deux fiecles de lumiere
ouvriront le ſpectacle le plus étonnant
dont l'eſprit puiſſe jouir ; mais fi
nous prenons foin de placer chaque choſe
à la ſuite de celle qui lui a donné naisfance;
fi nous tranſporvons lelecteur dans
la poſition de celui qui aura fait quelque
belle découverte , la chaîne reparoîtra ;&
l'eſprit , foulagé du fardeau que trop d'admiration
impoſe à l'amour-propre , jouira
preſque du plaiſir que l'auteur même dut
avoir, c'eſt donc à montrer les progrès
de l'eſprit que laméthode de cet ouvrage
eſt deſtinée ; point de ſcience où ils foient
plus admirables & plus fatisfaifans.
SEPTEMBRE. 1774. 149
Telle eſt l'idée que M. de la Lande
donne du plan & de l'exécution de fon
abrégé de l'Aſtronomie. Le lecteur peut ,
avec un guide auſſi ſavant , étudier les
loix des grands corps lumineux , en ſuivre
les mouvemens , & parcourir avec confiance
les régions célestes. Eh ! quelle
ſcience eſt plus féconde en merveilles ,
plus capable d'élever l'imagination & de
perfectionner l'eſprit ! Combien d'ailleurs
l'étude approfondie de la véritable aſtronomie
n'a t-elle point proſcrit de préjugés
& d'erreurs , en affranchiſſant la raiſon
des terreurs ou des vaines prédictions
de l'aſtrologie & de la crainte des cometes !
La coſmographie & la géographie ne
peuvent ſe paſſer de l'aſtronomie. Les
obſervations de la hauteur du pole ont
fait connoître la figure de la Terre; les
éclipſes de Lune ont fervi à déterminer
les longitudes des différens pays , & leurs
diſtances mutuelles d'Occident en Orient.
La découverte des Satellite de Jupiter a
donné une plus grande perfection aux
cartes géographiques & marines. C'eſt
par l'aſtronomie que les Phéniciens furent
conduits dans leurs premieres navigations
; c'eſt à l'aſtronomie que Chriftophe
Colomb dut la découverte du Nouveau-
13
150 MERCURE DE FRANCE.
Monde. La Marine , l'Agriculture , la
Chronologie , l'Horlogerie , la Gnomonique
, la Météréologie ; ces ſciences tirerent
de la connoiſſance des aſtres des
ſecours néceſſaires à leur perfection , &
utiles à leur conſervation.
Elémens de Géométrie - pratique , par M.
DUPUY FILS , aide-profeſſeur aux Ecoles
royales de l'Artillerie de Grenoble
&profeſſeur royal en ſurvivance ; chez
F. Brette , libraire , à Grenoble ; & à
Paris , chez Durand neveu , libraire ,
2 vol. in - 8°. en un. Prix , rel. 7
liv.
La premiere partie de cet ouvrage
contient les principes de l'Arithmétique
& de la Géométrie Elementaire avec un
toiſé , & des tables pour en faciliter les
calculs ; dans la ſeconde partie l'auteur
enſeigne l'uſage des piquets pour déterminer
les longueurs acceſſibles ou inacceſſibles
& les ſurfaces. Ildonne le moyen
de rapporter ſur le terrein toutes fortes
de figures , & de conſtruire toutes fortes
de fortifications. Il décrit l'art de l'Arpenteur
& les inſtrumens propres à ſes
opérations , dont quelques - uns font de
l'invention de M. Dupuy. Il développe
SEPTEMBRE. 1774. 151
K
1
1
la théorie & la pratique de l'art du Nivellement
, avec de nouveaux procédés
pour la conſtruction des reliefs & pour
former les cadaſtres .
Ce traité a principalement l'avantage
d'être le réſultat d'une expérience ſuivie
& réfléchie.
Oraiſon funebre de très - haute , très - puis-
Sante & très excellente Princeſſe Son
Alteſſe Royale Madame Anne - Charlotte
de Lorraine , Abbeffe de Remiremont ,
Coadjutrice des Abbayes & Principautés
de Thorn & d'Effen , &c. &c.
Par M. Bexon , Prêtre-docteur en théologie.
A Nancy , chez Bontoux , libr.
& à Paris , chez Valade , libraire.
On ne peut célebrer plus de vertus
avec une éloquence plus noble & plus
pathétique. ,, Que ce cri funebre retentiſſe
dans tous les coeurs : Elle n'eſt plus , celle
qui faiſoit notre gloire & la douceur de
nos jours ; Elle n'eſt plus , celle qui étoit
la joie & l'honneur de fon peuple : la
fille des anciens héros , la protectrice de
la patrie , l'exemple des vertus , la mere
des pauvres n'eſt plus .... J'offrirai fa vie ,
dit le jeune orateur , à vos éloges , ſa mort
1
152 MERCURE DE FRANCE.
à vos regrets , ſon immortalité à votre
vénération , tout à la gloire du Dieu bon
qui crée les grandes ames pour la conſolation
& l'exemple des hommes ; du Dieu
terrible qui coupe à fon gré le fil de la
vie des Rois , du Dieu éternel dont la
grace conſerve à jamais les Saints."
Tel eſt le début de la ſeconde partie de
ce beau diſcours. C'eſt dans les derniers
momens que l'ame raſſemblant toutes fes
forces , retrace avec énergie les traits qui
la caractériſent. Elle fait effort pour ſe
peindre encore une fois toute entiere , &
préfente à cet inſtant précieux & fatalun
abrégé de la vie. Auſſi les anciensPeuples
avoient- ils conſacré pour ainſi dire , cette
paffion triſte &touchante qui rend pour
tous fi remarquables & fi dignes de mémoire
les derniers momens de ceux que
nous avons aimés. Ils écoutoient religieuſement
les dernieres paroles des mourans
; ils les recueilloient comme des oracles
. Sans doute l'Eſprit divin daigna
quelquefois environner alors le juſte de
fes clartés. Le Patriarche au milieu de
ſes enfans , prédiſoit leurs deſtinées , &
toujours la Nature exaltée & fublime
à cet inſtant terrible , & fouvent la Grace
, puiſſante en prodiges , marquent le
dernier jour des mortels de ces ſignes
SEPTEMBRE. 1774. 153
Dis
redoutables qui réveillent le paſſé & appellent
l'avenir ; qui approfondiſſent le
coeur & le développent tout entier ; qui
✓ fixent le fort de l'homme dans le monde
éternel où il entre , & fa mémoire ſur la
terre qu'il abandonne.
Cette Oraiſon funebre ſera lue avec
intérêt & avec ſenſibilité. L'orateur , jeune
homme de vingt - cinq ans , qui a déjà
fait pluſieurs ouvrages utiles ſur l'Agriculture
, annonce dans ce diſcours de
grands talens pour la chaire. Son ſtyle eſt
animé & varié ; il eſt plein d'images , d'idées
& de vérités.
*Oraifon funebre de très-haut , très-grand,
très - puiſſant & très - excellent Prince
Louis XV. le bien - Aimé , Roi de France
& de Navarre , prononcée dans l'Egliſe
de l'Abbaye Royale de Saint-Denis
le 27 Juillet 1774 ; par Meſſire
Jean Baptifte Charles Marie de Bеац-
vais , Evêque de Senès. A Paris , de
l'imprimerie de Guillaume Deſprez.
UNE éloquence religieuſe &vraiment pas
torale ; un emploi très-heureux de l'Ecri-
Article de M. de la Harpe.
15
154 MERCURE DE FRANCE.
ture & des Peres; un ſtyle plein d'onc
tion & de cette ſenſibilité paternelle qui
fied à un Miniſtre de l'Eglife , au Minis
tre d'un Dieu qui aime les hommes ;
grandes vérités annoncées avec courage,
ſans audace& fans amertume; de grand
mouvemens oratoires & par- tout un ſtyk
ſage & pur: tels ſont les caracteres que
l'on remarque dans cet ouvrage d'un orateur
évangélique que ſes talens & ſes vertus
ont élevé ſur le ſiege épiſcopal.
ود
"
ود
Son exorde eſt noble & pathétique.
Quand j'annonçois , ilyapeudetemps ,
la divine parole devant votre auguſte
aïeul ; quand je lui parlais de ſon peu-
,, ple ,& que fon coeurparaiſſait ſi touché
de la mifere publique; hélas ! qui eût
prévu le coupterribledont ilétaitmenacé?
Déjà le glaive inviſible de la mort
était donc fufpendu ſur cette tête augus-
" te. Hélas ! qui eût penſé que nous au-
ود
وو
ود
ود
ود
"
rions pu lui dire alors dans un ſens littéral
: encore quarante jours , adbuc qua
„ draginta dies , encore quarante jours ,
» & vous ferez porté dans le ſépulcre de
» vos peres ; & cette même voix que vous
" entendez en ce moment , fera l'inter-
„ prête du deuil de votre peuple à vos funérailles.
Faibles mortels , humilions-
>> nous devant le Dieu terrible qui enleve
وو
د
د
د
د
د
२
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3
د
دو
د
SEPTEMBRE. 1774. 155
?"
la vie aux Princes , devant le Dieu terrible
pour les Rois de la terre , terribili
& ei qui aufert ſpiritum Principum ,
terribili apud reges terræ.
ود
ود
O déplorable fragilité de la vie !
faibleſſe! ô vanité de la puiſſance & de
la majeſté des Rois ! Louis paraſſait
jouir d'une ſanté ſi ferme & fi floriſſante!
nous contemplions avec joie , fur
ce front majestueux , le préſage du
plus long regne de la monarchie ; &
voilà que cette contagion , ajoutée de.
» puis quelques fiecles aux miseres hu
,, maines , & à laquelle nous nous flatti
"
”
ons que le Roi avait payé depuis long-
,, temps le fatal tribut qu'elle ſemble avoir
étendu ſur tous les mortels ; voilà
que ce fléau fi funeſte au fang de nos
maître , vient répandre tout - à - coup ,
?, au milieu de la Cour, le trouble & la
ز ا د
و د
conſternation .
ود
Vous frémiſſez encore , meſſieurs ,
, au ſouvenir de ces affreux momens. Le
Roi expirant au milieu des horreurs de
cette maladie cruelle; fon corps frappé
de la corruption anticipée du tombeau ;
?, privé dans les premiers inftans , comme
celui du malheureux Ofias , des honneurs
funebres , &emporté précipitam-
» ment , ſans pompe , ſans appareil , à
د و
156 MERCURE DE FRANCE
,, travers les ombres de la nuit ; les ten
و د
و د
"
و د
و د
و د
"
و د
و د
"
و و
dres & courageuſes Princeſſes qui ca
recueilli ſes derniers foupirs , atteinte
de la même contagion; l'effroi qui
joint encore à la douleur; la Fami
Royale obligée de fuir la mort de p
lais en palais... Dieu terrible , foyer
béni au milieu de notre malheur; foyer
béni des ſentimens de pénitence que
vous avez inſpirés au Roi dans ſesder
niers jours , & de nous avoir épargné
la penſée déſeſpérante qu'une ame qui
,, nous était ſi chere , foit tombée dans
,, votre éternelle diſgrace.
و د
Princes , Pontifes, Grands du Roy
,, aume , Magiſtrats , Citoyens , raſſem
blés en ce jour dans la maison dessépul
,, cres de vos Rois, dans leur derniere
"
و د
& perpétuelle démeure , hélas ! leurs
,, palais ne font que des aſyles de voya-
,, geurs ! Sepulcra eorum , domus illorum
و د
و د
و د
و د
و د
ود
in æternum. Vous fur- tout que Louis
honorait d'une bienveilance plus distinguée
, & qui lui avez donné , dans
les derniers jours de ſa vie, des preuves
ſi touchantes de votre zèle & de
votre attachement ; venez offrir au
,, Seigneur notre Dieu vos voeux & vos
larmes , pour un Prince ſi digne de
دو
SEPTEMBRE. 1774. 157
"
و د
و د
"
و د
و د
و د
votre tendreſſe & de votre reconnoisfance
, pour un Prince ſi digne de l'a
mour & des regrets de toute la nation.
و د
Viens-je donc ne faire retentir ici que
des louanges ? Viens-je renouveler,
dans ce temple du Dieu de vérité , ces
anciennes apothéoſes où Rome idola
tre élevait , ſans diſtinction , tous ſes
Princes au rang des Dieux , fitôt qu'ils
avaient ceſſé d'être hommes ? Loind'ici
une profane adulation: N'est- ce donc
,, pas affez que là flatterie ait affiégé les
Princes pendant leur vie , fans qu'elle
vienne encore ſe traîner à la ſuite de
leurs funérailles , & ramper autour de
leurs tombeaux ? Louons les hommes
illuftres , célébrons la gloire des Héros
&des Rois ; mais ofons déplorer auſſi
leurs malheurs pour l'honneur de la vérité
, & pour l'inſtruction des générations
qui leur ſurvivent.
و د
"
"
"
"
و د
و د
و د
ADieu ne plaiſe que j'oublie le res-
,, pect qui eſt dû à la majeſté des Rois
juſques dans la pouffiere de leurs tom-
,, beaux ; à Dieu ne plaiſe que j'oublie la
tendre vénération que nous devons à la
mémoire de Louis , à la mémoire du
,, plus doux & du meilleur des Princes.
Et qui peutêtre plus pénétré que nous de
و د
"
"
و د
ce ſentiment ? Mon Dieu , nous ofons
158 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
;, vous en prendre à temoin , enpréſence
de fon tombeau & de votre autel. Mais
quelle conſidération pourrait faire oublier
jamais à un Miniſtre de l'Evan-
5, gile, le reſpect non moins inviolable
qu'il doit à la vérité?
ود
ود
و د
ود
"
Placés entre ces deux devoirs , entre
j, le reſpect que nous devons à la vérité ,
, & le reſpect que nous devons à la mé
„ moire du Roi , ſoyons également fideles
,, à l'un & à l'autre : célébrons les vertus
du Roi, fans manquer à la vérité;dé
plorons ſes malheurs , fans manquer à
ſa mémoire: rendons gloire à lavérité;
rendons gloire au Roi : telle eſt l'impar-
,, tialité de l'hommage funebre que nous
allons rendre à très - grand, très haut,
1, très - puiſſant & très - excellent Prince
Louis XV , Roi de France & de Na-
و ز
varre .
"
"
وو
ود
ود Roi des Rois , Seigneurs des Sei
,, gneurs , qui voyez ici la cendre des Sou-
ود verains humiliée aux pieds de vos Au-
,, tels , & qui poſſédez ſeul l'immortalité ;
,, grand Dieu , releveż mon ame abattue
, par la douleur; ne permettez pas que
,, le deuil affaibliſſe le zele de votre Mi-
در
niftre. Organe de la douleur publique ,
>, toujours je ſuis l'organe de vos loix. Ins
pirez moi les leçons courageuſes que
SEPTEMBRE. 1774. 15)
و د
Jérémie donnait àvotre Peuple , enmê-
,, me- temps qu'il pleurait ſes malheurs.
L'orateur , après avoir rappellé les époques
brillantes qui ſignalerent le regne de
Louis XV , en vient à ce titre de Bien-
Aimé , le plus beau des titres qu'une Nation
puiſſe donner à ſon Roi , puiſqu'il
annonce que le Prince a rempli le premier
de ſes devoirs . , Rappellez vous ,
و د
و د
و د
و د
و د
Meſſieurs , avec quel enthouſiaſme unanime
, ce Peuple donna à Louis le
furnom le plus glorieux pour un Prince
& pour ſes ſujets. Car ce n'eſt
,, point la voix des Grands , toujours
ſuſpecte de flatterie ; ce n'eſt point le
fuffrage pompeux des cités qui décerna
à Louis ce beau nom ; c'eſt la voie
libre & ingénue du peuple , de ce Peu
,, ple qui ne fait point flatter les Rois ,
& qui ne fuit que les mouvemens de
fa franchiſe & de fa tendreſſe ; c'eſt le
cri du Peuple qui le proclama Louis le
Bien- Aimé. Hélas ! nous ne pouvons
" nous diffimuler combien le malheur des
,, temps a paru réfroidir parmi les Français
les démonſtrations de cet amour.
Ainſi Dieu permet que les Peuples
donnent aux Princes cet avertiſſement,
,, pour leur apprendre que ſi le reſpect
,, & l'obéiſſance font un devoir inviolable,
و د
و د
و د
و د
و د
و د
160 MERCURE DE FRANCE .
و د
l'amour des Peuples , la plus belle gloi
re & la plus douce récompenſe de la
,, royauté , l'amour des Peuples eſt un
ſentiment libre qui n'eſt dû qu'aux
bienfaits & à la vertu. Alors quand
le Prince paraît en public , il n'entend
plus retentir autour de lui les acclamations
de ſes ſujets: le Peuple n'a pas ,
ſans doute , le droit de murmurer ;
mais , fans doute auſſi , il a le droit
de ſe taire; & fon filence eſt la leçon
" des Rois.
و د
"
"
ود
"
ود
Ces idées ſi ſouvent répétées dans les
oraiſons funebres ſur la deſtinée des grandeurs
humaines reparaiſſent dans la péroraiſon
de M. l'Evêque de Senès , mais
avec cette magnificence d'expreſſion qui
les rend neuves & frappantes. Ce morceau
nous aparu d'un ſtyle ſublime. ,, Le
و د
"
"
"
"
"
"
jour lugubre , l'heure fatale eſt done
arrivée , où la France va rendre ſon dernier
hommage à ſon roi Déjà . Louis XIV
a cédé ſa place à Louis XV: ſon cercueil
vient d'être tranſporté au fond des
antres funebres ,& Louis le Grand a fem
bié mourir une ſeconde fois .
Anecdotes
SEPTEMBRE. 1774. 161
Anecdotes Chinoises , Japonoiſes , Siamoifes
, Tonquinoises , &c. dans lesquelles
on s'eſt attaché principalement aux
moeurs , uſages , coutumes & religions
de ces différens peuples de l'Aſie ; vol .
in 8°. A Paris , chez Vincent , impriprimeur-
libraire.
Ona mis l'hiſtoire en anecdotes , &
l'on a publié , ſucceſſivement fous cette
forme , les faits les plus intéreſſans des
différentes Nations. L'hiſtoire de la Chine
, du Japon , de Siam & des autres Etats
de l'Aſie préſente une ſuite de traits
curieux qui font connoître les moeurs , le
génie & le caractere des Peuples de l'Afie.
" Parmi ces anecdotes on rappote comme
un fait , ce qui n'est qu'un conte allégorique
, en ſtyle oriental , dans le Spectateur
François , année 1773 , & qui n'appartient
nullement à l'hiſtoire chinoise. Il y a d'autres
prétendues anecdotes qui font pareillement
des contes inventés par nos écrivains
François , & revêtus de la pompe
aſiatique pour donner de l'éclat à un trait
de morale ou de critique, ou d'imagina-
K
1
162 MERCURE DE FRANCE.
ト
tion. Il falloit que l'éditeur ne les rappor
tât point comme des faits de la Chine,
& qu'il eût l'attention de diftinguer co
fictions , des traits hiſtoriques.
دو
"
Un Bonze riche &avare avoit faitun >>>>
,, amas conſidérable de bijoux : un autre ,
Bonze lui marqua quelque deſir de les "
" voir. Le Bonze avare les lui montri
„ avec beaucoup de faſte. Après que le
Bonze curieux les eut examinés : Jevous
„ remercie , lui dit- il , de vos bijoux.- "
„ Pourquoi me remercier , luidit l'autre? >,
„ Je ne vous les donne pas. C'eſt , re
„ prit le ſage Bonze, du plaiſir quej'ai eu
"
ود
ود
ود
de les voir; c'eſt toutle profit que vous
,, en tirez , & vous n'avez par deſſus ma >>
„ que la peine de les garder. Cette diffé
rence eſt peu de choſe, &je ne vous
l'envie point. " Cette même anecdote >
eſt attribuée , dans le même livre , à un
Mandarin , & rapportée avec peu de
changemens. Il y en a donc une imi >
tée de l'autre , ſans qu'on diſe qu'elle eft
la véritable. د
Voici une Anecdote Japonoiſe. „ Sous ,
,, l'empire de Cubo-Sama ,Us-je Suggi fel ,
révolta contre cet Empereur; c'étoit > ود
,, un homme de courage &juſte , quoi
SEPTEMBRE. 1774. 163
, que rebelle , mais ardent dans ſes pama
ons. Il devint amoureux d'une trèsbelle
fille dont la mere étoit veuve&
, très pauvre. Il gagna la fille & la mit
, dans ſon ſérail. Sa mere, qui ne pou
voit la voir , lui écrivit pour la prier
, de l'aider dans ſa miſere. La jeune fil-
, le verſa quelques larmes & cacha la let-
,, tre. Us-je s'en apperçut : il crut que
la lettre venoit d'un rival: il la deman
,, de à ſa maîtreſſe ; mais trop fierepour
,, découvrir l'état de ſamere, qui d'ail- ود
leurs étoit veuve d'un ſoldat qui s'é-
, toit diftingué par ſa valeur , & qui en
, avoit été mal récompensé , ſelon l'uſa-
, ge , elle s'obſtine à refuſer. Les ſoup-
, çons s'accrurent par la réſiſtance ; il
, veut prendre la lettre de force , mais
, la jeune fille la roule & l'avale. La
reſpiration eſt interceptée & la fille eſt
, ſuffoquée. Tous les ſecours furent i
nutiles. Us-je , perfuadé qu'il étoit trompé
, veut connoître ſon rival. Il fait
ouvrir la gorge de ſa maîtreſſe ; on en
, retire la lettre , & il y lit des détails
attendriſſans de la pauvreté d'une mere
, infortunée. Us-je , doublement frappé
, & de la mort de la fille dont il étoit la
Ka
164 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
ود
و د
و د
cauſe , & de fa grandeur d'ame , déteſta
ſa jaloufie , éleva un monument à cette
fille généreuſe qu'il pleura long- temps,
& fit venir la veuve auprès de lui , a
combla de bienfaits & la regarda de-
,, puis comme ſa mere."
Elémens de Chirurgie en latin & enfrançois
avec des notes. Par M. Sue le jeune
, prévôt déſigné du college de Chirurgie
, adjoint au Comité perpétuel
de l'Académie royale de Chirurgie ,
chirurgien ordinaire de l'Hôtel- de-
Ville , &c . &c. Vol. in-8°. A Paris,
chez Vincent , imprimeur libraire.
M. SUE a compoſé ces Elémens en latin&
en françois , parcequ'ila principalement
eu l'intention de travailler pour les
éleves qui ſe deſtinent à entrer dans quelqu'un
des colleges de Chirurgie établis
dans les grandes villes du royaume , &
dans lesquels on ne peut être admis qu'avec
l'étude des lettres , & lorſqu'on eft
familiarifé avec la langue latine. Ces
Elémens ſont précédés d'une longue pré
SEPTEMBRE . 1774. 165
face dans laquelle l'auteur fait voir la différence
qu'il y a entre ſa méthode & les
principes de chirurgie de M. de la Faye.
Il ſe montre auſſi le zèlé défenſeur des
Chirurgiens contre les attaques des Médecins.
Il ſe plaint de ce que nous avons
dit que nos Chirurgiens s'occupent plus
aujourd'hui à diſſerter qu'à opérer , &
manient plus ſouvent la plume que le ſcalpel
. C'eſt que nous penſons que leur art
étant principalement de pratique , c'eſt en
travaillant fur la Nature qu'ils parviendront
plus fûrement à la foulager. Au
reſte nous ne prétendons point blâmer les
maîtres de l'art qui ont acquis une théorie
lumineuſe par une pratique long - temps
* exercée , de nous inſtruire de leurs dé-
✔couvertes & de leurs obfervations. Mais
il feroit dangereux que les jeunes maîtres ,
trop preſſés d'écrire , abandonnaſſent la
route que leur ont montrée les célebres
Chirurgiens qui diſſertoient peu , mais
qui opéroient beaucoup. M. Sue a diviſé
ſes Elémens en cinq parties. Dans la
premiere , il traite de la Physiologie ou de
✔l'économie animale; dans la ſeconde , de
l'Hygiene ou de la connoiſſance des caufes
qui influent fur la ſanté ; dans la troi-
W K3
166 MERCURE DE FRANCE .
ſieme , de la Pathologie ou des cauſes &
des ſignes des maladies ; dans la qua- c
trieme , de la Therapeutique ou des mo
yens curatifs des maladies ; enfin dans la
cinquieme partie il parle de la ſaignée , de
pluſieurs remedes externes chirurgicaux ,
& de la pharmacie chirurgicale. Ces Elémens
renferment , comme l'on voit, un
cours de chirurgie théorique & pratique
, utile aux jeunes gens pour prendre
une connoifſſance générale de cet art. Le
libraire avertit qu'il a fait imprimer ſépaparément
des exemplaires ſeulement françois
pour ceux qui veulent avoir les Elémens
fans le latin.
Traité théorique & pratique des Maladies
inflammatoires , par M. J. J. CARRÈRE ,
conſeiller-ordinaire du Roi , infpec.
teur général des eaux minérales de la
province de Rouſſillon & du comté de
Foix , docteur en médecine de l'Univerſité
de Montpellier , de la Société
royale des ſciences de la même ville ,
&c, &c. vol. in- 12.AParis, chez Vincent,
impr. libraire ,
SEPTEMBRE. 1774. 167
LES Commiſſaires nommés par la Société
royale des ſciences de Montpellier
pour examiner cet ouvrage , eftiment qu'il
fera d'une utilité marquée pour les Médecins.
L'auteur , après avoir ſolidement
traité de l'inflammation en général , descend
dans un détail très - inſtructif ſur le
diagnoſtic , le pronoſtic , les caufes & la
curation des différentes maladies inflammatoires
, tant internes qu'externes. Sa
doctrine eſt par-tout étayée des noms les
plus reſpectables en médecine , & fa pratique
eſt conforme à celle des meilleurs
Médecins.
Nouveau Dictionnaire historique , ou histoire
abrégé de tous les hommes qui
ſe font fait un nom par des talens , des
vertus , des forfaits , des erreurs , &c ,
&c. Tome cinquieme , in 8°. renfermant
les additions , corrections &
améliorations de l'édition de Paris ,
1772, en 6 vol. in 8°. & fervant de
ſupplément aux éditions d'Avignon
1766 & 1771 , & à celles de Rouen
K 4
168 MERCURE DE FRANCE.
1769 & de Lyon 1770 , toutes publiés
ſous le titre d'Amſterdam ; vol. in St.
A Paris , chez le Jay , libraire ,
C'EST en faveur des premiers acheteurs
du Dictionnaire hiſtorique que ce ſupplément
eſt publié. Il renferme tout ce
que les éditeurs ont cru néceſſaire à la
perfection de l'ouvrage , & tout ce qu'on
trouve dans l'édition de Paris. Ce ſupplément
offre de plus des corrections pour
les différentes éditions.
Le Vindicatif , drame en cinq actes & en
vers libres , repréſenté pour lapremiere
fois par les Comédiens François ordinaires
du Roi , le 2 Juillet 1774. Prix ,
30 fols. A Paris , chez Delalain , 1774 .
Le but de ce drame eſt d'inſpirer l'hor.
reur de la vengeance. J'ai voulu , dit l'auteur
, prouver que les affections les plus
douces , les liens les plus tendres , les
fentimens les plus chers à l'humanité ne
pouvoient rien fur une paſſion qui prend
ſa ſource dans un amour-propre immos
C
a
P
d
d
au
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a
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fo
l'a
ca
tr
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tre
l'é
Pa
anm
SEPTEMBRE. 1774. 169
1
déré & inflexible. Quel exemple plus
frappant de cette vérité , qu'un frere qui
trame avec noirceur & diſſimulation le
malheur de fon frere , & qui ſe voit enfin
démaſqué , couvert d'opprobre , déchu
d'un grand nom & forcé d'errer ſur la
terre, fans parens , fans amis & fans afyle
? Cependant le caractere du Vindicatif
ayant révolté le Public à la premiere repréſentation,
l'auteur a été obligé de l'adoucir,
de le mutiler , de ſubſtituer l'adreſſe
à la force , de le montrer moins
aux yeux du ſpectateur & de le faire agir
le plus ſouvent derriere la ſcene. Nous
avons déjà rendu compte de ce drame ;
mais on connoîtra mieux par la derniere
ſcene que nous allons rapporter , le ſtyle de
l'auteur , le plan de la piece , les différens
caracteres des perſonnages , la fin des in.
trigues odieuſes du Vindicatif & le but
moral que le poëte s'eſt propoſé de montrer.
Milord Dély , l'objet de la jalouſie de
l'époux , & bleſſé par lui dans un combat
particulier ; Sir James , l'aſſaſſin de fon
ami , le jouet & la victime du Vindicatif
K5
170 MERCURE DE FRANCE.
fon frere ; MissVorthy , femme vertueuſe
&l'amante du paſſionné Sir-James , tous
ces perfonnages font raſſemblés chez Milord
St Albans , Chef de la Juſtice , qui
eft tourmenté par le devoir rigoureux de
fon miniftere & par ſa pitié paternelle
pour un fils plus malheureux que crimi
nel.
MISS-VORTHY, à demi - voix.
Ah! Sir-James reprends tes eſprits égarés.
DÉLY , au Juge.
Milord , on répond de ma vie;
Ne craignez rien pour moi. Mais vous allez frémir ;
C'eſt un myſtere affreux que je vais découvrir.
Je dois remplir ce triſte miniſtere ,
Et réparer mon crime involontaire...
Je viens rendre un fils à fon pere ,
Un époux à ſa femme, à mon coeur un ami.
Non, Sir-James n'eſt point coupable ,
Son frere ſeul l'avoit trahi ,
SEPTEMBRE. 1774. 172
Nous étions les jouets d'un fourbe abominable.
Il aima Miſs Vorthy; ſon amour dédaigné
Alluma la vengeance en ſon coeur indigné ;
Il m'a caché que Fleins étoit ſon frere
Il m'a trompé , ſéduit , pour remplir ſa colere,
Me voyant ſans péril , il m'a tout avoué;
Et frémiſſant de voir ſon projet échoué ,
Loin de nous pour jamais ſon déſeſpoir l'entraîne.
Artiſan de ſes maux , victime de ſa haine ,
Sans parens, ſans amis , fans patrie && ſans nom.
Et ſeul dans l'Univers , errant à l'abandon ,
Il emporte avec lui ſon forfait & ſa peine.
MILOR D.
Monſtre ! Monſtre execrable ! Infame trahiſon !
Sauve-toi malheureux , ſauve-toi de ton pere ,
Et fuis devant la loi qui s'arme contre toi.
Je te maudis ; tes jours ſont voués à l'effroi ,
Et j'appelle ſur eux l'opprobre && la miſere.
MERCURE DE FRANCE.
MISS VORTHY.
Malheureux Saint - Albans ! ... Ah ! Sir-James !
SIR - JAMES.
Ah ! mon frere!
Quelle effrayante & foudaine lumiere !
Quoil mon frete! .. Dély , j'ai violé ma foi ,
Et j'ai moi ſeul allumé ſa colere.
MILORD , revenant d'un profond
accablement.
Laifez ces tranſports douloureux ,
Et daignez reſpecter un vieillard malheureux ...
Inſenſé , j'ai fuivi mon propre caractere ;
J'ai cru que la rigueur inflexible & févere
Etoit le frein du vice & l'appui des vertus ;
J'ai traité mes enfans plus en juge qu'en pere ;
Et c'est moi qui les ai perdus !
NCE
SEPTEMBRE
. 1774 173
DÉLY.
L'amour & l'amitié m'ont rendu bien coupable ,
Milord : délivrez-moi du fardeau qui m'accable ;
Aſſurez le bonheur de deux tendres époux ,
Béniſſez vos enfans.
:
(Il les unit , & les préſente au Lord
Saint-Albans.)
MISS VORTHY & SIR- JAMES.
Je tombe à vos genoux.
MILORD , les relevant.
Belle Vorthy , relevez-vous :
Croyez que les vertus ont des droits ſur mon ame ;
Oublions à jamais une odieuſe trame
Dont mon oeil effrayé cherche à ſe détourner.
Si vous pouvez m'aimer, je puis me pardonner.
J'approuve votre hymen & je le ratifie ,
Et , moi-même à ſes pieds courant me proſterner ,
Avec Milord Vorthy je me réconcilie.
174 MERCURE DE FRANCE.
MISS VORTHY , ſe jetant dansses bras.
Ah! mon pere!... Ce mot échappé de mon coeur
Permettez ce tranſport à ma reconnaiſſance.
MILORD.
Je la mériterai ; voilà ma confiance :
Aimez-moi ; je me fais honneur
En relevant par vous une illuftre famille :
Je n'ai plus qu'un ſeul fils ; tenez-moi lieu de fille ,
Allons ; & que le Ciel nous ſoit propice & doux ;
Méritons de ſa main des deſtins plus profperes.
Mon fils , que ce jour ſoit pour vous
La leçon des maris , &l'école des peres.
Dictionnaire de la Nobleſſe , contenant les
Généalogies , l'Histoire & la Chronologie
des Familles Nobles de France, l'explication
de leurs Armes , & l'état des
grandes Terres du Royaume aujourd'-
hui poſſédées à titre de Principautés ,
SEPTEMBRE. 1774 175 ANG
Duchés , Marquiſats , Comtés , Baronnies
, &c . par création , héritages , alliances
, donations , ſubſtitutions , mutations
, achat ou autrement. On a
joint à ce Dictionnaire le Tableau généalogique
, hiſtorique des Maiſons
Souveraines de l'Europe , & une notice
des Familles étrangeres, les plus anciennes
,les plus nobles & les plus illustres
; par M. de la Chenaye-Desbois ;
ſeconde édition. Tome VII. A Paris ,
chez Antoine Boudet libraire imprimeur
du Roi , 1774 , avec approbation
& privilege du Roi .
LE TOME VII du Dictionnaire de laNobleſſe
, propoſé par ſouſcription paroît
& eſt compoſé de toute la Lettre G&de
Ha. Dans le huitieme, qui eſt ſous preſſe ,
ſe trouveront le reſte de l'H, I , K, &
une partie de la Lettre L.
Meſſieurs les ſouſcripteuers ſont priés de
176 MERCURE DE FRANCE.
le faire retirer , & les précédens qui peuvent
leur manquer. La ſouſcription eſt
ouverte chez l'auteur M. de la Chenaye-
Desbois , rue Saint- André- des - Arts à
côté de l'hôtel d'Hollande , au coin de la
rue des Grands -Auguſtins ; & auſſi chez
Antoine Boudet , libraire - imprimeur du
Roi , rue St Jacques à Paris. Il faut affranchir
les lettres & mémoires que l'on
adreſſe foit à l'Auteur , ſoit au libraire :
on ne fera aucun uſage des mémoires anohymes
qu'on enverroit; il les faut ſignés
& en forme probante , avec l'adreſſe exacte
de ceux qui les envoient.
Les perſonnes qui ſe bornent à envoyer
des mémoires , fans ſouſcrite , pour cet
Ouvrage , font averties qu'à caufe des
grands frais qu'occaſionne au libraire cet
teentrepriſe, on ne pourra donner qu'une
notice courte & précise de leur mémoire ,
à moins qu'elles ne paient les frais d'impreffion
de tous les détails qu'il leur auroit
plu d'envoyer. On avertit encore
qu'on ne ſouſcrit pas pour un volume
ſeul , mais pour tout l'ouvrage. Bien des
gens ne voudroient que le volume où leur
Généalogie
SEPTEMBRE. 1774. 177
Généalogie ſe trouve : c'eſt ce qu'on ne
peut leur accorder , parce que cela feroit
reſter , dans le magaſin du libraire , des
exemplaires imparfaits, dont il ne ſeroit
pas poſſible qu'il ſe défit ; ce qui lui por
teroit un grand préjudice.
On foufcrit , pour ce dictionnaire , à
raiſon de 12 liv. par volume en feuilles ,
& en en payant deux d'avance.
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit payeront
fur le pied de 18 liv. par chaque
volume. Cette ample collection formera
treize à quatorze volumes , y compris ce-
✔lui des additions.
On délivre aux ſouſcripteurs tous les
quatre mois un volume , qu'on ne manque
pas de faire annoncer dans les écrits
publics , pour que les Souſcripteurs de
Province & de Paris en ſoient avertis.
Comme l'objet de ce Dictionnaire eſt
de former un répertoire des premieres
Maiſons & des Familles nobles , anciennes
& nouvelles (principalement en France)
tant de celles qui font éteintes que de
celles qui ſubſiſtent , ces dernieres qui
n'ont point encore envoyé leurs mémoires
en forme probante , peuvent le faire
folt par la voie de l'auteur , ſoit par celle
de l'imprimeur , ſous quelque lettre de
L
,
178 MERCURE DE FRANCE .
l'alphabet qu'elles foient , parce que
quand même leurs mémoires ſe trouve
roient n'être pas arrivés à temps , ce ne
ſeroit jamais en vain qu'on les auroit en
voyés. Ils feront employés en additionau
volume qui ſuivroit leur lettre , & fi cela
n'étoit pas poſſible, dans le ſupplément
réſervé à la fin de tout le Dictionnaire ,
pour les mémoires arrivés trop tard, &
où l'on ſuivra pareillement l'ordre alphabétique.
C'eſt ainſi que l'inconvénient en
fera peu ſenſible, & d'autant moins encore
que la table genérale ne devant être
faite qu'après l'impreſſion du ſupplément
même , elle les contiendra tous en leur
rang.
La préſente invitation s'adreſſe aufi
aux Familles étrangeres , les plus ancien
nes & les plus nobles , dont les noms font
connus , foit par les alliances qu'elles ont
contractées en France , ſoit par les ſervices
qu'elles y ont rendus. On en trouve beau
coup dans les ſept premiers volumes qui
paroifſſent ; on en trouvera de mâme
dans les ſuivans , ſi les Familles nobles
étrangeres font paſſer à l'auteur ou au li
braire , franc de port , leurs mémoires li
fiblement & correctement écrits , &
conſtatés par de bonnes preuves , ave
citation des auteurs qui en parlent.
SEPTEMBRE . 1774. 179
نا
Institutions Militaires , ou Traité élémentaire
de Tactique , précédé d'un discours
fur la Théorie de l'Art Militaire ;
3 vol . in - 80. broché. 9 liv. Aux Deux-
Ponts ; & à Paris , chez Lacombe , libraire.
Nous rendrons compte inceſſamment
de cet ouvrage utile.
ACADEMIES.
Séance publique de l'Académie Française.
M
SUARD , connu par une excellente
traduction de l'hiſtoire de Charles- Quint ,
& par pluſieurs morceaux pleins d'eſprit
& d'agrément inférés dans les Variétés
littéraires , diſtingué d'ailleurs par ce goût
exquis & ces connoiſſances variées qui
placent le veritable littérateur fort au-desfus
de l'ecrivain médiocre , ſur-tout dans
un temps où la médiocrité eſt devenue fi
*commune& fi facile , a pris féance à l'Aca-
-démie Françaiſe le jeudi 4Août. Le ſujet
de ſon diſcours ne pouvait être plus inté-
د
• Article de M. de la Harpe.
L
180 MERCURE DE FRANCE.
1
reſſant pour l'aſſemblée devant laquelle
il devait être prononcé. C'eſt la défenſe
des lettres & de la philofophie contre les
calomnies de la haine & les préjugés de
l'ignorance. Il fait voir que la philoſophie
, bien loin de nuire aux arts , les a
foutenus dans leur décadence ; que bien
loin d'être ennemie de l'autorité , elle a
fait connaître les véritables droits des
Princes & les avantages d'une obéiffance
paiſible : que bien loin de combattre la
vraie Religon , elle a ſervi àl'épurer &
àen réformer les abus. Cet ouvrage plein
de ces vérités utiles & ſolides que l'on
trouve rarement dans les diſcours de ce
genre , eſt ſemé d'idées fines & juſtes
revêtues d'un ſtyle élégant& facile. Nous
nous bornerons à citer le morceau qui regarde
les arts.
"
"
,, L'eſprit philofophique appliqué aux
,, arts ne conſiſte pas , comme on l'a cru ,
ou comme on a feint de le croire , à
ſoumettre leurs productions aux loix
d'une préciſion rigoureuſe ou d'une vérité
abſolue ; mais ſeulement à remonter
aux vrais principes des arts , à chercher
dans l'examen de leurs procédés&
dans la connoiſſance de l'homme,la raiſondeleurs
effets &les moyens d'étendre
ou d'augmente leur énergie.
ود
ود
ود
ود.
دو
ود
و د
...
6
د
SEPTEMBRE. 1774.181
د و
و د
Vers le commencement de ce ſiecle,
il s'était formé une eſpecede confpi-
ل و د
ration contre la poësie. Cette ligue avoit
pour chefs deux hommes célebres ,
doués de cette portion de goût que
peut acquérir un eſprit fin &juſte accoutumé
à obſerver & à comparer ,
mais abſolument privés de ce goût
plus délicat qui tient à une ſenſibilité
naturelle ſans laquelle on ne peut juger
les productions des arts. Il n'a pas tenu
à eux qu'on ne regardât les vers comme
une combinaiſon puérile de fons , dont
"
ا د و
"
le ſeul mérite était d'amuſer l'oreille
* ,, pour déguiſer la fauſſeté des pensées,
ou pour donner un air de nouveauté à
des idées communes. Ils appuyaient ce
paradoxe de ſophifmes d'autantplus ſpécieux
, qu'ayant fait avec affez de fuccès
beaucoup de vers où l'eſprit imitait
quelquefois le talent , ils paraiſſaient facrifier
leur amour- propre à l'intérêt de
la vérité . Heureuſement pour le bon
goût il s'éleva dans le même temps un
homme extraordinaire , né avec l'ame
d'un poëte & la raiſon d'un philoſophe.
La Nature avait allumé dans ſon ſein
la flamme du génie & l'ambition de la
gloire, Son goût s'était formé ſur les
chef-d'oeuvres du beau fiecle dont il avaic
و ر
L3 .
182 MERCURE DE FRANCE.
ود
,, vu la fin; ſon eſprit s'enrichit de tours
les connaiſſances qu'accumulait le ſiecke
de lumieres dont il annonçait l'aurore.
Si la poëſie n'était pas née avant lui ,
l'aurait créée. Il la défendit par des ra
,, ſons; il la ranima par ſon exemple ;
"
ود
en étendit le domaine ſur tous les ob
,, jets de la Nature. Tous les phénome-
,, nes du ciel & de la terre , la métaphy
,, ſique & la morale , les révolutions &
"
ود
י
وو
ود
و د
les moeurs des deux mondes , l'hiſtoire
de tous les peuples & de tousles fiecles
lui offrirent des ſources inépuiſables de
nouvelles beautés. Il donna des modeles
de tous les genres de poëſie , même de
,, ceux qui n'avaient pas encore été es-
,, ſayés dans notre langue. Il rendit le
,, plus beau des arts à ſa premieredeftination
, celle d'embellir la raiſon & de répandre
la vérité. L'humanité ſur - tout
,, reſpira dans tous ſes écrits , & leur im-
,, prima ce caractere noble&touchant qui
donnera à l'auteur encore plus d'admirateurs&
d'amisdansles ſiecles futurs qu'il
n'a eu dans le nôtre d'envieux&de calomniateurs.
Ainſi, loin d'être le fléau
,, des beaux-arts , la philoſophie en a conſervé
le feu facré. Loin decorrompre le
5, goût, elle n'a fait quel'épurer&l'éten-
وود
دو
و و
دو
ود
SEPTEMBRE. 1774. 183
;, dre. On est devenuplus difficile ſans dou-
د د
و د
و د
و د
te ſur lajuſteſſedes figures &des expres-
,, fions , fur l'ordre & l'exactitude des penſées.
Il ne ſuffit plus d'accoupler avec
facilité des rimes exactes & de revêtir
des idées triviales de ces images paraſites
de l'ancienne mythologie , agréables
,, par elles-mêmes ,mais devenues infipides
par un emploi trop répété ; eſpece
de jargon que les jeunes gens prennent
,, pour de la poësie ,& qui n'en eſt , pour
ainſi dire , que le ramage. Il faut aujourd'hui
ſatisfaire l'eſprit auſſi bien que
l'oreille , & ne s'adreſſeràl'imagination
,, que pour arriver plus ſûrement àl'ame."
Čes objets ont été ſouvent traités ; mais
il eſt bien rare qu'on ait mis dans cette
diſcuſſion autant de juſteſſe , de préciſion
& d'impartialité.
و د
M. Greſſet , directeur de l'Académie
chargé de répondre au récipiendaire ,
commence par rendre un juſte témoignage
aux titres littéraires & aux qualités
✓ perſonnelles qui lui ont mérité la place
✔ qu'il occupe.
"
Nous devons à vos travaux des fruits
,, de la littérature étrangere. L'Académie
Françaiſe , en vous adoptant , acquitte
une dette de la littérature nationale.
Vos premiers titres conſignés dans le
"
و د
1
L4
184 MERCURE DE FRANCE .
و و
و د
Journal Etranger & dans les quatre vo
lumes des variétés littéraires , ſe ſontétendus
par la traduction de l'hiſtoire an-
" glaiſe de Charles-Quint, traduction plei.
ne d'ame , de force , d'élégance , & vantée
par l'auteur même de l'ouvrage ; ११ hommage affez rarement rendu par l'a-
,, mour propre paternel. Je m'arrêterais
,, avec juſtice fur la maniere heureuſe dont
,, vous avez fait parler la langue françaiſe
,, aux écrivains des autres Nations ; fur
"
ود
„ tre
les ouvrages que nous avons droit d'attendre
de vous; fur ces qualités ſiprécieuſes
dans le commerce de la vie ;
fur ce caractere ſociable , le premier talent
, le premier eſprit pour le bonheur
perſonnel , ainſi que pour celui des autres
; caractere par-tout fi deſirable ,
mais fur- tout dans la carriere des lettres
où l'on en donne inutilement des pré-
,, ceptes , ſi l'on n'y joint l'exemple, la
,, premiere des leçons ; caractere que
vous avez ſi bien prouvé par l'unionde
vos travaux avec ceux de l'amitié."
M. Greffet ſe propoſe enſuite d'examiner
l'influence des moeurs ſur le langage ,
& les changemens que cette influence a
produits de nos jours dans la langue françaiſe;
queſtion auſſi intéreſſante que phiiofophique.
Mais ſans bleſſer le refpect
و د
29
C
SEPTEMBRE
. 1774. 185
que l'on doit auxtalens ſupérieurs & que
nous aimons à rendre au poëte aimable à
qui nous devons des ouvrages charmans
qui dureront autant que notre langue ;
qu'il nous foit permis d'obſerver que
peut- être M. Greſſet n'a pas ſaiſi le véritable
point de vue ſous lequel il fallait
enviſager cette queſtion. ,, Quel étrange
"
idiome , dit M. Greſſet , eſt aſſocié à
,, notre langue par les délires du luxe &
,, par les variations des fantaisies dans les
ود
meubles , les habits , les coëffures , les
„ ragoûts , les voitures ! Quelle foule de
termes eſſentiels depuis l'ottomanne jus-
" qu'à la chiffonniere , depuis le frac jus-
„ qu'au caraco , depuis les baigneuses jus-
„ qu'aux Iphigenies , depuis le cabriolet
» juſqu'à la défobligeante.
Rien n'eſt plus arbitraire ni plus étranger
au génie d'une langue que ces dénominations
des choses qui ſont d'uſage journalier.
Ce ſont preſque toujours les ouvriers
de luxe qui ont donné des noms
aux différentes inventions de leur art. Mais
ce n'eſt ni chez les ſelliers , ni chez les
marchandes de modes qu'il faut chercher
les révolutions de notre Idiome. Il importe
peu de ſavoir comment on appelle
aujourd'hui caraco ce qui s'appelait d'abord
pétenlair. L'un vaut bien l'autre.
L5
136 MERCURE DE FRANCE.
Les noms des modes tiennent ſouvent aux
événemens publics. C'eſt un artifice des
marchands pour attirer l'attention. Quand
les Princes de Conti & de Vendôme revinrent
de la bataille de Steinkerque avec
leurs mouchoirs paſſés autour de leur col;
les Dames appelerent Steinkerque une
parure à- peu - près ſemblable qui devint
de mode ,& pendant quelque temps tout
fut à la Steinkerque. Il y a quelques années
que tout était à la Silhouette;&aujourd'hui
tout ce qui fait du bruit , un
opéra , un charlatan , &c. donne fonnom
à des tabatieres ou à des bonnets , ce qui
eſt un des grands avantages de lacélébrité
&un des premiers caracteres de la gloire.
C'était ſans doute un homme d'eſprit
que celui qui , le premier , imagina d'appe.
ler chenille un habillement négligé. Cet
homme était bien sûr d'être un brillant
papillon , dès qu'il ſerait paré. Il y a
vraiment de l'invention dans ce terme.
On ne peut pas être auffi content de mirliflore,
dont on n'entend pas trop l'étymologie
; mais ce qui eſt étonnant , c'eſt
d'entendre toutes ces belles expreſſions
dans un diſcours académique.
Quant aux expreffions exagérées&précieuſes
qui ont toujours été d'uſage dans
un monde nombreux , on s'en eſt touSEPTEMBRE.
1774. 187
jours moqué, on les a tournées en ridicule
ſur le théâtre depuis Moliere juſqu'a
Vadé. Mais il y a un certain nombre
d'exagérations convenues qui fontdemeurées
dans la converſation ,& qui ſont ſans
conféquence , parce que perſonne n'en
eſt la dupe. Lorſqu'on vous dit qu'on
eſt désolé de ne pouvoir dîner avec vous ,
cela n'eſt pas plus croyable dans un ſens
✔rigoureux que lorſqu'on vous écrit : j'ai
P'honneur d'être votre très-humbleferviteur ,
quoiqu'on ne foit ni bumble ni ferviteur ,
&fur- tout qu'on n'ait point l'honneur de
P'être .
Ce ne font donc point ces hyperboles
d'usage qui peuvent influer ſur la langue.
Elles ne paffent point juſqu'auxouvrages.
Al'égard du ſtyle précieux , affecté , entortillé
, il n'eſt que trop commun ; &
quelle en eſt l'origine ? L'ambition de
montrer de l'eſprit; manie beaucoup plus
✓
épidémique
qu'elle
ne
l'a
jamais
été
.
On
✓
veut
avoir
de
l'eſprit
fur
tout
;
on
cherche
le
neuf
,
&
l'on
ne
trouve
que
le
bizarre
,
Voilà
ce
que
M.
Greſſet
aurait
pu
examiner
.
Il
aurait
pu
trouver
auſſi
dans
l'eſprit
philoſophique
plus
répandu
de
nos
jours
qu'il
ne
l'avait
encore
été
,
la
cauſe
de
cette
accumulation
de
termes
abſtraits
pro188
MERCURE DE FRANCE .
digués même dans de bons ouvrages & qui
jettentdes nuages ſur le ſtyle. Ainſi les
inconvéniens en tout genre font à côté des
avantages, Il aurait pu trouver dans cette
prétention univerſelle à laſenſibilité , aujourd'hui
ſi fort à la mode , l'origine de
cette profuſion de mouvemens oratoires
& de figures forcées que l'on appelle dela
chaleur , quoique tout ce qui eſt faux &
déplacé ſoit toujours néceſſairement froid.
M. Greſſet aurait pu conſidérer ſous beaucoup
d'autres aſpects cette influence réelle
des moeurs ſur le langage qui pourrait former
le ſujet d'un traité curieux & inté-.
reſſant.
Nous devons rappeler en finiſſant combien
le Public a trouvé de délicateſſe &
de préciſion dans l'éloge dujeune Monarque
, aujourd'hui l'objet de tant d'amour
&de tant de louanges. M. Suard l'a fait
en peu de lignes ; mais chaque ligne eſt
une vérité Ce Monarque ſi jeune , dit-
"
ود
ود
"
ود
"
"
"
il , & déjà ſi chéri , dont le premier
édit a été un bienfait public, &la premiere
maladie une leçon de courage ;
qui ne regne que depuis deux mois ,
qui depuis deux mois a choiſi quatre
Miniſtres , & qui n'a choiſi pour Ministres
que des hommes éclairés & verSEPTEMBRE.
1774. 189
tueux ; qui déteſte ou plutôt qui mé
ز و ر
priſe la flatterie ; qui encouragera les
lettres & la philofophie , comme les
,, organes de la vérité qu'il aime & des
vertus dont il donne l'exemple."
دد
Il faut joindre à cet éloge ce trait ſi ingénieux
& fi applaudi de M. l'Abbé de
Radonvilliers. ,, Juſqu'ici l'on diſait aux
Rois de ſe garder des flatteurs ; déſormais
il faudra dire aux flatteurs de ſe
, garder du Roi." Ce trait mérite de
paſſer en proverbe .
M. d'Alembert a terminé la ſéance par
la lecture d'un Eloge de Maffillon , qui
doit faire partie de la continuation de
l'hiſtoire de l'Académie qu'entreprend
M. d'Alembert , à commencer depuis
1770. L'ouvrage de cet illuſtre académicien
qui réunit , comme a ſi bien dit M.
l'Abbé de Lille , la préciſion & l'énergie
ſpartiates à l'élégance & à la fineſſe attiques,
a été entendu avec les plus grands
applaudiſſemens.
190 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE 'ACADÉMIE royale de Muſique adon
né , le mardi 2 Août , la premiere repré
ſentation d'Orphée & Euridice , drame héroïque
en trois actes.
Le poëme a été traduit de l'italien par
M. Moline.
La muſique eft de M. le Chevalier
Gluck.
Onrend les honneurs funebres au tombeau
d'Euridice; le choeur des Nymphes
&de la ſuite d'Orphée fait entendre de
lugubres accens qu'Orphée interrompt
par les cris de ſa douleur. Il chante
Objet de mon amour ,
Je te demande au jour
Avant l'aurore;
Et , quand le jour s'enfuit ,
Ma voix pendant la nuit
T'appelle encore.
L'Amour , touché des plaintes de l'a
mant le plus tendre, vient à ſon ſecours :
il annonce à Orphée que les Dieux conSEPTEMBRE.
1774. 191
fentent qu'il aille trouver Euridice au féjour
de la Mort; & fi les doux accords
I de ſa lyre peuvent appaiſer les Tyransdes
Enfers , il rendra fon amante àlalumiere ;
mais , lui dit l'Amour :
Apprends la volonté des Dieux:
Sur cette épouſe adorée ,
Garde-toi de porter un regard curieux ;
Ou de toi , pour jamais tu la vois ſéparée.
Tels font de Jupiter les ſuprêmes decrets ;
Rends-toi digne de ſes bienfaits .
ORPHÉE, Seul.
Impitoyables Dieux ! qu'exigez-vous de moi ;
Comment puis-je obéir à votre injuſte loi
Quoi ! j'entendrai ſa voix touchante ;
Je preſſerai ſa main tremblante
Sans que d'un ſeul regard !.. Oh Ciel ! quelle rigueur! ..
Eh bien... j'obéirai ! je ſaurai me contraindre.
Eh ! devrois-je encore me plaindre
Lorſque j'obtiens des Dieux la plus grande faveur ?
I
L'eſpoir renaît dans mon ame.
Pour l'objet qui m'enflamme ,
L'amour accroit ma flamme,
Je vais revoir ſes appas.
L'enfer en vain nous ſépare ;
192 MERCURE DE FRANCE.
Les monftres du Tartare
Ne m'épouvantent pas !
Les Démons , étonnés de l'audace
d'Orphée , veulent l'effrayer & l'arrêter.
Orphée, uniſſant ſa voix plaintive aur
accords touchans de ſa lyre , fait ſentir la
pitié à ces gardiens terribles des Enfers,
Eux-mêmes lui en ouvrent l'entrée, Il
pénetre juſqu'à la demeure des Ombres
fortunées. Euridice lui eſt rendue ; Orphée
l'emmene ſans ofer porter ſur elle
un regard qui lui ſeroit funeſte.
Euridice ne peut foutenirl'indifférence
apparente de ſon époux , & le refus qu'il
fait de la regarder & de répondre à fa
vive tendreſſe.
:
ORPHÉE.
Par tes ſoupçons ceſſe de m'outrager.
EURIDICE.
Tu me rends à la vie , & c'eſt pour m'affliger.
Dieux , reprenez un bienfait que j'abhorre !
Ah! cruel époux , laiſſe-moi !
DUO.
ORPHÉE.
Viens, ſuisun époux qui t'adore.
:
EURIDICE
SEPTEMBRE. 1774. 193
EURIDICE .
Non , ingrat , je préfere encore
La mort qui m'éloigne de toi !
ORPHÉE.
Vois ma peine.
EURIDICE .
Laiffe Euridice .
RPHÉE .
Ah ! cruelle ! quelle injustice !
Je ſuivrai toujours tes pas.
EURÍDICE .
Parle , contente mon envie .
ORPHÉE.
Düt-il m'en coûter la vie ,
Non , je ne parlerai pas ?
EURIDICE & ORPHEE à part.
Dieux ! foyez- moi favorables :
Voyez mes pleurs ,
Dieux! dieux fecourables !
Quels tourmens inſupportables
Mélez- vous à vos faveurs !
Euridice fuccombe à ſa douleur , & fait
les derniers adieux à ſon époux. Orphée
M
194 MERCURE DE FRANCE.
ne pouvant plus réſiſter à des épreuves fi
cruelles , s'empreſſe de porter du ſecours
à ſon amante , la regarde , & elle meurt
ce malheureux amant ſe livre à tout fon
déſeſpoir. Il tire ſon épée pour ſe tuer.
L'Amour l'arrête. Ce dieu rend la vie i
Euridice , & couronne les feux du plus
fidele époux. On célebre la puiſſance &
-les faveurs de l'Amour.
Le poëte , obligé d'adapter le français
aux paroles italienines , n'a pu faire que
des vers quelquefois contraints , & fou
vent irréguliers ; mais il a eu le mérite de
ſuivre les mouvemens & les formes de
muſique , & de la naturaliſer en quelque
forte fur notre théâtre.
L'action eſt ſans doute beaucoup trop
ſimple pour trois actes. Sa lenteur & for
uniformité la font languir. Les retards
d'Orphée , & l'irréſolution des amans , en
fortant des enfers, nuiſent àl'intérêt&font
même contre la vraiſemblance. Mais la
muſique fupplée à ces défauts.Elleconfirme
l'idée que l'opéra d'Iphigénie avoit déj
donnée du génie &du grand talent deM.
le Chevalier Gluck pour peindre& pour
exprimer les affections de l'ame.
L'ouverture eſt un beau morceau de
ſymphonie qui annonce très bien le ger
T
ת
C
SEPTEMBRE. 1774. 195
re de ce ſpectacle. Il nous a paru ſeulement
que le motif ou le trait principal
de muſique ſe repréſente trop ſouvent&y
met un peu de monotonie. Le choeur de
Ja pompe funebre eſt de la plusriche &de
en
la
plus
touchante
harmonie
.
Les
cris
d'Orphée qui appelle fon Euricide , font
d'un grand pathétique. Tout ce magnifique
morceau & les airs attendriſſans qui
le ſuivent , répandent dans l'ame la tristeſſe.
On eſt enchanté des chants doux
& infinuans de l'Amour confolateur. L'air
de la fin du premier acte , l'espoir renaît
dans mon ame , ne peut être plus brillant ,
mieux ordonné , mieux contraſté & plus
propre à faire reſſortir le talent d'un ha
bile chanteur & d'une voix ſuperbe , tel
que M. le Gros.
Le Choeur terrible & le fameux non
des Démons , en oppoſition avec les prieres
& les accens fi tendres & fi touchans
d'Orphée , dont l'accompagnement eft imité
de la lyre , produiſent le plus grand
effet. Il y a bien de l'art encore dans la
maniere dont le muſicien a ſu rendre la
#
pitié
contrainte
des
Démons
qui
ne
pouvant
réſiſter
au
talent
vainqueur
d'Orphée
,
lui
ouvrent
eux
- mêmes
le
chemin
aft
des
enfers
.
Le
bonheur
tranquille
des
Didd
Ma
196 MERCURE DE FRANCE
Champs - Elysées ſe peint & ſe réfléch:
en quelque forte dans la muſique douc
du Choeur & des chants des Ombres for
tunées.
Cette pompe funebre, ces Enfers , cas
Champs Elysées rappellent les mêmes ta
bleaux exécutés pareillement dans l'opéra
de Caſtor de Rameau , & ne les font pas
oublier. Nous croyons même que la muſique
du Compoſiteur François eſt mieux!
ſentie , plus appropriée , & , pour ainſi
dire , plus locale que celle de M. le Chevalier
Gluck. Elle eſt ici empruntée du
genre paſtoral ; & il lui falloit peut- être
une autre nuance.
La ſcene du troiſieme acte , entre Euridice
& Orphée , eft , comme nous l'avons
dit , languiſſante , malgré le Du
fublime , de la plus étonnante & de la
plus vive expreſſion ,qui ſeul ſuffiroit pour
caractériſer un homme de génie. Le récitatif
employé dans cet opéra ſe rapproche
beaucoup de celui de Lulli, mais de
fon récitatif débité , déclamé & parlé
comme vraiſemblablement ce muficien
le faifoit exécuter ,& non chanté , comme
il l'a été abuſivement après ſa mort. Les
morceaux de ſymphonie & d'accompagnement
font très-bien faits , quoiqu'ils pa-
:
AND
SEPTEMBRE
, 1774.
197 roiffent quelquefois chargés de beaucoup
de traits & d'accords recherchés & contraſtés
; qui embarraſſent ſouvent l'expresfion
d'autant plus fûre qu'elle eſt moins
compliquée.
Les airs de danſe de cet opéra font en
général plusſoignés & plus variés que ceux
d'Iphigénie ; ilen eſt pluſieurs d'uunn tour original
& piquant que Rameau lui - même
feût enviés. Il n'y a , dans cet opéra , que
deux rôles principaux. Euridice eſt parfaitement
jouée & chantée avec beaucoup
d'ame , d'intelligence & de préciſion par
Mlle Arnould qui , dans ſon abſence , ne
peut être mieux remplacée que par Mlle
Beaumeſnil , actrice aimable & fenfible ,
&muficienne excellente. Orphée eſt trésbien
repréſenté par M. le Gros qui , à la
voix la plus parfaite , au talent le plus
brillant , & au chant le plus fûr , unit encore
le jeu le plus animé & le plus expreffif.
Mlle Rofalie joue & chante avec
beaucoup d'agrément fon rôle favori de
l'Amour. Mile Châteauneuf la remplace
dans ce rôle , & y eſt applaudie.
Les ballets de la pompe funebre & des
Enfers ſont de la compoſition de M. Garodel
; ceux des Champs -Elysees & del'Amour
font de M. Veftris , & leur fonthon-
M 3
198 MERCURE DE FRANCE.
neur. Les plus grands talens de la danſe
ont montré dans cet opéra le zêle le plus
vif & le plus heureux. Mlle Guimard,
excellente danſeuſe , qui répand tant de
grace & de volupté ſur ſes pas ; Mile Hei
nel dont la danſe eſt ſi noble , ſi impofan
te ; M. Veftris , ce danſeur que la Nature
& l'Art ont pris plaiſir à former ; M. Gardel
, qui a le talent le plus hardi ,&le plus
décidé , tous ces premiers talens de la
danſe& après eux la brillante Mlle Dorival
& M. Gardel le jeune , enſemble &
ſéparément , ont ravi l'admiration & les
fuffrages du Public enchanté.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LESE
S Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné , le ſamedi 13 Août , la premiere
repréſentation d'Adélaïde de Hongrie
, tragédie nouvelle en cinq actes , par
M. Dorat. Cette tragédie avoit déjà été
imprimée en cing actes en proſe , ſous le
titre des Deux Reines ; mais l'auteur , en
la mettant en vers , y a fait de ſi grands
changemens , que c'eſt une piece toute
différente. :
SEPTEMBRE . 1774. 199 に
Adélaïde , du ſang royal de Hongrie ,
eft deſtinée à épouſer Pepin , fils de Charles
Martel , & Roi de France. Adélaïde
avoit été confiée par la Reine ſa mere
/ aux foins de Margifte , Femme de ſa Cour,
qui l'éleva dans un couvent avec Alife fa
fille. Ces deux jeunes perſonnes étoient
du même âge , & avoient contracté l'amitié
la plus tendre. Il y avoit long-temps
qu'Adélaïde étoit éloignée des yeux de
ſa mere lorſque ſon hymen fut réſolu.
La perfide Margiſte conçut alors le projet
de faire périr Adélaïde ,& de mettre à fa
place , par un échange criminel, Alife fa
fille ſur le trône de France. Elle éloigne
toutes les perſonnes attachées à la Princeſſe
, excepté un jeune audacieux dont
elle flatte l'ambition & qu'elle charge de
l'exécution de ſon crime. Elle l'arme d'un
poignard , ayant pris la précaution de lui
donner un poiſon lent qui devoit le faire
périr avec la mémoire de ſon forfait. Ce
jeune criminel frappe ſa victime , & ſe
ſauve. Il ſent bientôt les atteintes du poifon:
on lui donne du fecours , on le délivre
de la mort; mais il n'échappe point
à ſes remords ; il veut aller déclarer ſon
crime , & fubir ſon ſupplice , lorſqu'il eſt
pris par les François qui étoient en guerre,
M 4
200
MERCURE DE FRANCE .
comme un eſpion , & enfermé pendant
cinq ans dans une prifon . Cependant
Adélaïde ne fuccombe pas ſous le fer da
meurtrier ; ſes jours ſont conſervés ; elle
eſt recueillie par Ricomer, un des Chefs
des Gaulois . Ce guerrier vertueux ſert de
pere à cette Princeſſe ; &, lorſque la paix
lui permet de venir jouir des bienfaits &
de la préſence de Pepin ſon Roi , il lui
annonce cette Princeſſe ſous le nom
qu'elle avoit pris d'Emilie pour cacher fon
rang & fon infortune. Aliſe ſur le trône,
dominée par ſa cruelle mere qui ne la
quitte point , eſt l'épouſe adorée de Pepin
&mere de pluſieurs enfans , ſans pouvoir
goûter les douceurs de ces titres de Reine
, d'épouſe & de mere, tous ufurpés ,
& qu'elle ſe reproche continuellement
d'avoir au prix du ſang de ſon amie. Elle
ne peut renfermer dans ſon coeur l'ennui
& la triſteſſe qui la conſument ; elle inquiette
le Roi par ce ſombre myſtere
qu'il ne peut pénétrer. Elle eſt toujours
fur le point de tout révéler; mais l'aſcendant
de ſa mere criminelle , & la crainte
-de la livrer au fupplice qu'elle mérite , la
forcent au filence. Lemeurtrier d'Adélaïde
eſt à peine délivré de ſes fers qu'il vient
trouver Ricomer , découvre le forfait de
SEPTEMBRE . 1774. 201
3
Margiſte , fon ambition & le crime dont
il a été l'artiſan.
Ricomer frémit à cet horrible récit ; il
fait arrêter le coupable pour parvenir à
conſtater la vérité de tant de forfaits. II
1 foupçonne alors qu'Emilie eſt cette Adélaïde
échappée au poignard de l'affaffin.
Il l'oblige bientôt elle - même à avouer le
fecret de ſa naiſſance & de ſes malheurs ,
qu'elle cachoit par généroſité & par la
crainte de faire punir les coupables. Il
inſtruit Pepin qu'il eſt trompé. Ce jeune
Roi ne peut foutenir le jour affreux que
cet ami répand ſur les objets de ſon amour
, ſur ſa femme & fes enfans . La
cruelle Margiſte veut en vain effrayer
Ricomer en l'interrogeant ſur cette Princeſſe
qu'elle n'a pas encore vue , & qu'il
veut produire à la Cour ; Ricomer jette
lui - même l'épouvante dans cette ame
coupable , en lui faiſant entrevoir qu'Adélaïde
eſt encore vivante. Elle ne réuffit
pas davantage auprès du Roi , en alléguant
des foupçons contre la jeune étrangere.
Pepin rend trop dejuſtice à la vertu
févere de ſon favori ; mais combien il
effraie Margifte & la Reine , en leur apprenant
que la Souveraine de Hongrie s'eſt
rendue à ſes ſollicitations , & qu'elle doit
M5
202 MERCURE DE FRANCE .
arriver , cejourmême , à ſa Cour pour confoler
ſa fille , &diſſiper le chagrin dont elle
s'obſtine àlui cacher la cauſe !Margifte &la
Reine font interdites à la nouvelle de l'arrivée
imprévue d'une Princeſſe qui doit
découvrir leur perfidie & les confondre.
La Reine de Hongrie paroît , & ne peut
comprendre, pourquoi ſa fille , ou celle
qu'elle croit telle , s'obſtine à ſe dérober
à ſes regards. Margiſte, profitant & abufant
encore de la confiance de ſa Souveraine
, ſuppoſe que le chagrin de la Reine
vient de la certitude qu'elle a que le Roi
veut la répudier , & lui préférer une jeune
Beauté que Ricomer ſon favori lui a préſentée
; cette mere s'irrite de tantd'affronts
& veut en tirer vengeance. Enfin la vérité
perce le voile qui l'enveloppoit ; le
Roi confond Margiſte en lui oppoſant le
témoin de fon crime; il la fait arrêter ;
mais cette femme audacieuſe arrache
l'épée d'un de ſes gardes & s'en perce le
fein. Adélaïde apprenant que c'eſt ſon
amie qui occupe ſa place , veut lui facrifier
ſes intérêts & fes prétentions ; la Reine
eſt décidée au contraire de rendre à
fon amie les titres qu'elle a eu la foibleſſe
d'ufurper , en cédant aux intrigues & à
l'ambition de fa mere. Elle regrette се
i
SEPTEMBRE. 1774.203
1
لا
pendant ſes enfans & l'époux le plus aimé.
Le Roi lui - même ne veut pas conſentir
à ce grand ſacrifice que l'auſtere
vertu de Ricomer & la Loi de l'Etat lui
commandent; mais la Reine ſe fait justice
elle - même. Elle aſſemble les Grands
du royaume , elle leur déclare qu'Adélaïde
doit monter ſur le trône qu'elle a
ufurpé ; elle cede à ſon amie une place
qui lui appartient ; elle oblige même ſes
enfans de lui rendre leur premier hom .
mage comme à leur fouveraine ; elles les
met ſous ſa protection , & ſe poignarde.
Tel eſt à peu près le plan de ce drame ,
autant que nous avons pu le ſaiſir d'après
une repréſantation. Cette tragédie eſt
comme on peut le concevoir d'après cette
fimple expoſition , très compliquée ; les
événemens ſont ſi multipliés & fi précipités
qu'ils n'ont pu être ſuffiſamment
préparés , & fondés ſur la vraiſemblance.
L'intérêt que l'on prend fucceffivement
pour Pepin , Prince foible , mais généreux;
pour la Reine coupable , mais fe
ſacrifiant à la justice & à l'amitié ; pour
Adélaïde , Princeſſe auſſi généreuſe qu'infortunée
; pour Ricomer , homme vertueux
& ami fincere de ſon maître , eſt
néceſſairement trop diviſé & trop con-
و
204 MERCURE DE FRANCE.
traire à l'unité qui eſt une regle de la rai.
fon , de l'art & du théâtre .
La multitude des perſonnages , dont
pluſieurs doivent éviter de ſe rencontrer ,
nuiſent à la marche de l'action. Cependant
la beauté du ſpectacle , le caractere
d'un jeune Roi généreux & ſenſible ,
quelques ſituations intéreſſantes , pluſieurs
maximes bien énoncées , & beaucoup de
vers heureux , & plus encore la réunion
des premiers talens ; ſavoir , de Meſdames
Dumeſnil , Veſtris , St Val & Raucour
, dans les quatre rôles principaux ;
de M. Molé repréſentant Pepin , de M.
Brifart jouant Ricomer , de M. Montvel
le meurtrier d'Adélaïde; enfin les applaudiſſemens
donnés au jeu de ces grands
acteurs , ſe confondant avec ceux accordés
aux beautés de détail du poëte , ont foutenu
cette tragédie & en font le ſuccès.
DÉBU Τ.
M. Dorceville a débuté le mercredi 3
Août , par le rôle de Polieucts . Il ajoué ,
depuis , Darviane dans Mélanide , & Arfanne
dans Rhadamiſte. Cet acteur avoit
déjà paru fur ce théâtre ; il s'eſt beaucoup
exercé en province ; il a acquis des talens
& une habitude de la ſcene qui peuvent
le rendre utile à ce Spectacle,
SEPTEMBRE. 1774. 205
COMÉDIE
ITALIENNE .
LESES Comédiens Italiens ordinaires du
Roi ontdonné le jeudi 11 Août , la premiere
repréſentation de la repriſe des Nymphes
de Diane , opéra comique en un acte , en
vaudevilles , par M. Favart. Ce petit drame
fut repréſenté , pour la premiere fois
en 1747 , à Bruxelles par les Comédiens
du Maréchal Comte de Saxe ; & , en 1753 ,
à Paris à la Foire St Laurent. Beaucoup
d'eſprit & de gaieté , l'art de parodier des
airs connus & bien choiſis , la bonne co-
✔médie traveſtie ſous des vaudevilles agréables
, tous ces avantages diftinguent les
productions charmantes que M. Favart a
faites pour l'ancien théatre de l'Opéra Co.
mique. Mais ce genre n'eſt plus le goût
dominant de la Nation; on defire un intérêt
plus ſérieux dans les drames , & l'on
veut moins de nud , ou une gaze moins
✔ tranſparente dans les tableaux galans expoſés
au Public. Cependant les Nymphes
de Diane ont eu du ſuccès à cette repriſe ,
& pouvoient en avoir un fupérieur , avec
quelqu'adouciſſement dans les traits un
peu trop ſenſibles. Cet opéra - comique
eſt parfaitement joué.
206 MERCURE DE FRANCE.
L
ARTS.
25 Août , jour de St Louis , l'Aca
démie de St Luc , ſous les aufpices de
M. le Marquis dePaulmy ſon protecteur ,
a fait l'ouverture d'un Sallon , rue Neuve
St Merry , à l'hôtel Jabach, où font expofés
publiquement les ouvrages de pein
ture & fculpture qui compoſent ladite
Académie. Nous rendrons compte de
cette expoſition.
LE
Manufacture de Porcelaine de Seve.
E jeudi 28 Juillet dernier , à fix heures
du foir , la Reine , Madame , & Madame
la Comteſſe d'Artois ont honoré de leur
préſence la Manufacture de Porcelaine à
Seve. Ces Princeſſes ont loué la beauté
des ouvrages de cette manufacture , où la
richeſſe , le goût & les talens les plus distingués
ſe réuniſſent pour orner les formes
élégantes , & relever l'éclat de la
porcelaine la plus parfaite qui foit connue.
Cette porcelaine , par les foins du
favant chimiſte académicien dont les
SEPTEMBRE. 1774. 207
050
François & les Ecrangers honorent également
les écrits lumineux & les heureux
travaux , furpaſſe en beauté , en folidité
, en blancheur , & par la vivacité
des couleurs de la peinture , tout ce que
Vancien Japon , & l'Europe offrent en ce
genre de plus curieux. Le portrait du Roi
& celui de la Reine ſont repréſentés en
médaillons de porcelaine , très - reſſemblans
& ornés de fleurs ; la Reine fut
agréablement ſurpriſe lorſqu'en conſidérant
les différens ouvrages de cette manufacture
, Sa Majesté reçut ces deux médaillons
qui lui furent préſentés avecces
vers :
Sur le Médaillon du Roi .
Du peuple à ton avénement ,
Louis , tu te montres le pere ,
Et, de fon premier mouvement ,
Il te nomma LOUIS LE POPULAIRE.
Sur le médaillon de la Reine.
De notre auguſte Souveraine
L'amour du peuple fait la loi ;
Français , vous voyez votre Reine
Des mêmes yeux que votre Roi.
208 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURES.
1..
Emblêmes gravés par M. Godefroi , d'après
lacompoſition de M. le Chevalier
de Bérainville , & préſentés au Roi, ak
Reine , & à la Famille Royale par M.
le Chevalier de Bétainville , à Marly,
le 30 Juillet dernier. Le prix de chacun
de ces Emblêmes eſt de r liv. 4fols.
AParis , chez Latrée , rue St Jacques,
à la Ville de Bordeaux .
CESE
s Emblêmes font accompagnés d'une
médaille qui en explique l'allégorie ingé.
nieuſe , avec des vers dictés par le zéle
&l'amour refpectueux d'un bon citoyen.
II.
Repas des Moiſſonneurs , eſtampe d'environ
16 pouces de large ſur 12 de haut.
Prix , 12 liv. A Paris , chez F. Janinet,
graveur , rue de l'Hirondelle vis-à-vis
l'Ecole gratuite , & chez le Pere &
Avaulez , marchands d'eſtampes , rue
St Jacques.
Cette
SEPTEMBRE. 1774. 209
ES
Cette eſtampe eſt gravée par F. Janinet
d'après le deſſin original de Pierre Alexandre
Wille , peintre du Roi. La compoſition
de cette eftampe eſt très-riche & repréfente
avec naïveté une multitude de moisfonneurs
, hommes & femmes , les uns
affis , les autres de bout, occupés à prendre
leur repas. Des acceſſoires ornent cette
compoſition , que le graveur a rendue avec
intelligence dans la maniere d'un deſſin lavé
avec pluſieurs couleurs. On ſe perfuadera
facilement , en voyant cette gravure ,
qu'il a fallu au moins cinq planches pour
rendre ces différentes couleurs , qui font
illuſion & répandent beaucoup de gaieté
&d'agrément ſur l'eſtampe.
III .
Portrait du Roi & de la Reine , gravés
par le fieur Briceau , par une nouvelle méthode
; dans le genre de la miniature coloriée.
Ces portraits font réunis dans la
même eſtampe. Prix , 3 liv. A Paris chez
l'auteur , rue St Honoré , vis- à- vis l'hôtel
des Américains.
I V.
Portrait de Bayle , gravé en médaillon &
orné des attributs de'ſes travaux , pår
N
210 MERCURE DE FRANCE .
M. Savart. A. Paris , chez l'auteur
rue & près-le Petit StAntoine , au coin
de la fue Percée , chez les marchands
d'eſtampes .
,
Ce portrait eſt gravé avec beaucoup de
foin, de fineſſe & d'effet ; il enrichit la
collection précieuſe des Hommes célebres
, conſacrés par les burins de M. Fiquet
& de M. Savart.
V.
Portrait de M. Caron deBeaumarchais,
gravé en médaillon par M. de St Aubin
d'après le deſſin de M. Cochin. A Paris ,
chez Ruault, libraire , rue de la Harpe.
Prix , I liv. 4 fols.
VI.
La Marchande de noix.
La Marchande de bouquets à la guin
guette , deux eftampes en pendant , gra
vées par M. Mathieu d'après le deſſin de
M. Beugnet ; hauteur 10 pouces& demi ,
largeur 12 pouces & demi. Prix chacune
1 liv. 4 f. A Paris , chez M. Beugnet ,
place St Michel , maiſon de M. Vi
gnon , machand de vin.
SEPTEMBRE. 1774. 211
MUSIQUE.
I.
MLLE DE ST MARCEL a fouvent
conſacré ſa voix & ſes talens ſur le clavecin,
la guitarre & la harpe , dans des
concerts , au profit & au foulagement
des captifs , des pauvres , des malades
& des prifonniers , en différentes Villes
du Royaume , où elle s'eſt acquis beaucoup
de réputation , ſuivant les témoignages
que lui en ont rendus les papiers
publics & les lettres honorables de plu-
✓ fieurs perſonnes éminentes dans l'Egliſe
✔ & dans la Magiftrature. Cette jeune &
aimable virtuoſe , fixée à Paris , où elle
a chanté autrefois au concert ſpirituel
avec ſuccès , ſe fait quelquefois entendre
dans les Egliſes aux Offices folemnels.
M. Hauſbrouk , virtuoſe très-célebre ,
connoiſſant depuis long- temps les talens
de cette Demoiselle , a été curieux de
les entendre de nouveau , & plus encore
lorſqu'il a ſu qu'elle avoit eu l'honneur
de les exercer devant leurs Alteſſes
Séréniffimes Monſeigneur le Prince de
N2
212 MERCURE DE FRANCE.
Gondé , Madame la Ducheſſe de Bour
bon , & pluſieurs autres Princes & Princeſſes
, qui lui ont témoigné la plus
grande fatisfaction. Il a confirmé leurs
éloges , & a beaucoup engagé cette Demoiſelle
à fe faire connoître des Amateurs
illuftres .
2.
Elle donne concert chez elle tous les
Mardis à cinq heures du foir. Elle y
chante des morceaux choiſis & variés
en s'accompagnant des différens inſtrumens
dont elle joue. On a ſoin de remplir
quelquefois les intervalles de la muſique
par la lecture de quelques Poéſies
fugitives que pluſieurs Auteurs ſe font
un plaiſir d'y apporter.
Mademoiselle de St Marcel donne
des leçons chez elle , & en Ville , &
va fe faire entendre chez les perſonnes
de diſtinction qui lui font l'honneur de
la demander , accompagnée de M. fon
Pere. 1
Sa demeure eſt dans le Cloitre Saint Benoît
, la seconde porte cochere , à gauche ,
en entrant par la rue des Mathurins.
I I.
Méthode 'pour le violencelle , dédiée à M.
Rigaut , phyſicien de la Marine , comSEPTEMBRE.
1774. 213
1
poſée par M. Tilliere , éleve du céle
bre Bertau ; prix , 7 liv. 4 f. A Paris ,
chez le Geur Jolivet , éditeur & marchand
de muſique de laReine , rue Françoiſe
près la rue pavée St Sauveur , à la
Muſe lyrique & aux adreſſes ordinaires
.
Cette méthode réunit les principes par
leſquels feu Bertau & M. Tilliere fon
éleve font parvenus à maîtriſer le violoncelle
& à le rendre un inſtrument propre
à exécuter non ſeulement toutes fortes de
baſſes , mais encore des fonates & des
morceaux de chants. L'auteur de cette méthode
s'eſt mis à la portée des amateurs .
Il leur donne dans tous les tons des leçons
pour la conduite de l'archet, le doigté, les
démanchemens , les accords & les arpeges.
Il guide en quelque forte ſes éleves
de poſitions en poſitions ; il leur indique
enfin les procédés les plus propres à faciliter
l'exécution & à tirer de l'inſtrument ces
ſons pleins , moëlleux , fi analogues à la
voix humaine & qui donnent au violoncelle
la ſupériorité fur tous les autres instrumens
de baſſe. Cette méthode ſera
particulièrement utile à ceux qui , étant
privés des leçons des habiles profeſſeurs
de cet inſtrument , veulent avoir ces le-
N3
214 MERCURE DE FRANCE.
çons devant les yeux & s'épargner dans
l'étude qu'ils font du violoncelle une
routine longue , faſtidieuſe & ordinaire.
ment plus capable de les égarer que de
les avancer,
On diftribue chez le même marchand
de muſique & du même auteur un livre
de fonates eſtimées ,& un frecueil d'airs tirés
des intermedes italiens & opéra-comiques
arrangés pour deux violoncelles , &
pouvant ſervir de leçons aux amateurs qui
ſe procureront la méthode que nous ve
nons d'annoncer.
111.
Ouverture de Julie , arrangée pour le
clavecin ou le forté - piano , avec accompagnement
d'un violon , ad libitum , par
M. Benaut , Me de clavecin. Prix , 2
liv, 8 f. chez l'Auteur , rue Git- le- coeur ,
la deuxieme porte cochere , à gauche,
en entrant par le Pont Neuf, & aux
adreſſes ordinaires de muſique.
On trouve aux mêmes adreſſes &
du même Auteur les Ouvrages fuivans.
Pieces d'orgue , prix 3 liv. ou Meſſe
en fa - majeur , dédiée à Madame de
Montmorency Laval , Abbeſſe de l'Abbaye
-Royale de Montmartre.
SEPTEMBRE. 1774. 215.
&
III . Recueil des Vaudevilles des Opéras
-Comiques arrangés pour le clavecin ou
le forté piano dédié à Mde la Com.
teſſe d'Herainville par M. Benaut , Me
de clavecin , gravé par Madame ſon é
ty pouſe. Prix une liv. 15 f.
Comput Ecclésiastique , ou tables perpétuelles
du cycle lunaire ou nombre
d'or , des épactes , du cycle ſolaire , des
lettres dominicales , de l'indiction romaine
, des lettres du martyrologe , & pour
tous les jours de chaque mois & ceux de
la ſemaine; imprimé en une feuille. Prix ;
30 f. A Nantes chez Vatar fils aîné , &
àParis chez Mérigot le jeune , libraire qui
des Auguſtins , maifon neuve au coin de
,
--
la rue Pavée.
1
Leçons de Langues Italienne , Espagnole
& Française .
LEE fieur Borſacchini , natif de la Ville
de Sienne en Toscane , eft connu en différens
Pays par les ſuccès avec lesquels
il a enſeigné à un grand nombre de perfonnes
les Langues Italienne , Eſpagnole
& Françaiſe , dont il a étudié & appro-
N 4
216 MERCURE DE FRANCE.
fondi les principes. Il vient de ſe fixeri
Paris , où il offre aux Français & aux
Etrangers ſes ſervices , avec une nouvelle
méthode qui lui eſt toute particuliere
pour enfeigner ces Langues fort aifément
& en peu de temps .
Sa demeure eſt à l'Hotel St Germain ,
chez M. Henri , rue des Foffés - Saint-
Germain l'Auxerrois , vis - à - vis le cul de
Sac de Sourdis , à Paris.
LE
ÉCR IT URE.
E 17 Juillet le St Ourbelin de l'Académie
Royale d'écriture de Paris , a eu l'honneur
de préſenter au Roi un tableau enor
nement de ſa compoſition , exécuté à la
plume & encre de couleur. Dans le haut,
ſe voit l'écuſſon des Armes de Sa Majefté
& divers atrributs militaires : au milieu eſt
une piece de vers adreſſée au Roi fur fon
avénement au trône , & au bas eſt une
Minerve aſſiſe écrivant ces mots : virtutis
corona.
Le même jour , le ſieur Ourbelin a eu
l'honneur de préſenter à la Reine une
Horloge botanique ſur le ſommeil des
plantes & les veilles des fleurs : vers le
SEPTEMBRE. 1774. 217
milieu , dans un médaillon , ſe voit le
chiffre de Sa Majeſté ſurmonté d'une
couronne royale , au deſſous ſont des
entrelas de guirlandes de fleurs qui contiennent
une piece de vers.
PRECIS du procédé qu'on a fuivi pour barrer
un des bras de la riviere de Seine à
Neuilli , & la faire paſſer toute entiere
Sous le nouveau Pont.
LE bras de la Seine avoit en cet endroit
56 toiſes avant qu'on travaillat der-
#riere la culée du nouveau Pont , mais
par les terres qu'on y a rapportées il étoit
réduit à 40 toiſes au commencement de
cette campagne ; à la fin de Juillet la
riviere n'avoit plus que 14 toiſes de largeur
, au moyen d'un banc de terre , large
de to toiſes & à la hauteur de quatre
pieds au deſſus du niveau de l'eau .
La riviere ainſi reſſerrée , le courant augmentant
tous les jours en force & en
vîteſſe , M. Perronet fit battre quelques
pieux en travers pour amarer les bateaux
qui amenoient de la terre , & faciliter
leur décharge dans les endroits conve-
1
مان
N5
218 MERCURE DE FRANCE .
nables. On fit enſuite , à la tête de
l'ine , pluſieurs faignées pour déboucher
un volume d'eau qu'on a évalué à la
moitié de ce qui en paſſoit dans le bras
qu'on vouloit fupprimer. Malgré cette
précaution , ce qui paſſoit d'eau avoit en.
core affez de force pour déplacer les terres
à mesure qu'on en rapportoit. Le
25 Juillet on fit une eſpece de batardd'eau
avec trois files de pieux battus en
travers de la riviere , ſur leſquelles on
contruifit un Pont de ſervice , pour faciliter
la manoeuvre. Le premier Août on
y mit trois atteliers de charpentiers pour
battre des pal- planches ; ils n'en eurent
pas plutôt chaſſé chacun quatre pieds ,
que l'eau ſe trouvant trop reſſerrée , les
déchauſſa en affouillant le terrein.
D'après un profil exact du fonds de la
riviere que M. Perronet fit lever , il donra
l'ordre de faire échouer des bateaux : favoir
, trois petits batelets , chargés de terre
à l'endroit le plus profond de la riviere ,
& le long du Pont de ſervice ; on y jeta
des fafcines remplies de moëllons ; après
avoir ainſi preſque dreſſé le terrein dans
le fond, on fit échouer un bateau de 9
SEPTEMBRE. 1774. 219
toiſes de long, ce qui commença à barrer
le courant dans toute ſa largeur :
auſſi l'eau remonta - t - elle par deſſus ; &
il ſe fit en outre un courant par - deſſous
dans la partie qui étoit affouillée , &
que les batelets n'avoient pas exactement
remplie ; en moins d'une heure l'affouillement
en cet endroit étoit de 17
pieds , au lieu de 10 pieds & demi. On
continua de jeter des faſcines de 12
pieds de long , des bottes de foin remplies
de pierres , & quelques gros moëllons
ſéparément. On fit approcher un
ſecond grand bateau chargé de terre ;
on le fit échouer de champ & à côté
du premier. Comme il étoit mince , il
ſe rompit en échouant , & ſe moula
en quelque forte au profil du fond de
la riviere. L'eau ne pouvant plus paſſer
deſſus ni deſſous le premier bateau
échoué , elle remonta de deux pieds
audeſſus de ſon niveau. On fit appro .
cher de nouveaux bateaux pleins de
terre que l'on déchargea derriere ceux
qu'on venoit d'échouer. Les Gardes
Suiſſes , commandés pour cette opéra
tion , ne ceſſoient de jeter des faſcines ,
des bottes de foin & des moëllons
dans les endroits où il ſe formoit des
។
220 MERCURE DE FRANCE.
courans. Les atteliers des terraſſiers qui
chargeoient des terres ſur les deux bords
de la riviere , venant au - devant les
uns des autres , ſe rejoignirent en moins
de deux heures , & couvrirent de terre
les bateaux échoués. C'eſt par cette
manoeuvre rapide que M. Perronet eſt
parvenu à barrer un bras de la Seine qui
étoit conſidérable.
Le Cri de la Seine , pendant la manoeuvre
ingénieuse faite à Neuilly le premier
d'Août.
DEPUIS EPUIS la naiſſance des âges
Toujours libre & toujours plus fidele à mon choix ,
Je promenois mes eaux fur les mêmes rivages ;
Qui peut donc aujourd'hui me preſcrire des Loix ?
Ne fuis-je plus cette fuperbe Seine
Qui nourriſſoit l'orgueil des mers !
Quel dieu me captive & m'enchaîne?
Quelle audace à mes bras ofe donner des fers !
On a donc oublié que je ſuis Souveraine !
Le dépit , le courroux ſe peignent fur mon front...
Neptune , venge -moi de cet indigne affront ...
SEPTEMBRE. 1774. 221
Mais que dis-je ! & pourquoi me plaindre ?
J'apperçois Perronet ! rien pour moi n'eſt à craindre.
Si par fon art fublime il refferre mes bords:
A fléchir devant lui s'il a pu me contraindre ,
Je dois , dans les plus doux tranſports ,
Applaudir la premiere à ſes ſavans efforts.
Oui , ſon génie inépuiſable
Par ce nouveau prodige ajoute à ma beauté
Et de mon cours antique & reſpectable
Augmente encor la majeſté.
Par Mile Coffon de la Creſſonniere.
LETLRE de M. de Voltaire à
M. Perronet.
Au Château de Fernay , 28 Fuillet 1774.
Vous me donnez , Monfieur , une grande envie
de prendre la poſte pour venir voir le pont de
Neuilly. Je partirais ſur le champ , fi mes 80 ans
&mes maladies continuelles ne me retenaient. 11
eft triſte de mourir ſans avoir vu les monumens
qui illuftrent ſa patrie.Je vous remercie bien fenfiblement
d'avoir eu la bonté de me faire voir le
deffin de ce bel ouvrage. Je ne doute pas que le
Roi n'emploie vos rares talens à de nouveaux
chef- d'oeuvres qui immortaliſeront fon fiecle &
ſon regne. Je vous prie de me compter dans le
grand nombre de vos admirateurs. Les estampes
me paroiſſent dignes du pont. Vous m'avez pé
222 MERCURE DE FRANCE .
nétré de l'eſtime & de la reconnoiffance fincere
avec laquelle j'ai l'honneur d'être ,
MONSIEUR,
Votre très - bumble & trèsobeiſſant
ferviteur ,
VOLTAIRE , Gentilbomme
ordinaire du Roi.
QUATRAIN A LA REINE.
V
ous frenoncez , charmante Souveraine ,
Au plus beau de vos revenus :
Mais que vous ſetviroit la ceinture de Reine?
Vous avez celle de Vénus.
Par M.le Comte de Couturelle.
VERS à M. le Moine qui travailloit au
buste de la Reine.
POUR OUR rendre un tel objet , moderne Praxitele ,
Les efforts de ton art font encor fuperflus;
Sans ceſſe il te faudroit refaire ton modele;
Marie a chaque jour une beauté de plus.
Par M. le Chey. de Juilly de Thomafin
SEPTEMBRE . 774. 223
يأ
,
LE FOURMI- LION & LA FOURMI.
D
Fable.
ANS un fable ſec & mobile ,
Fourmi- llon , au pied d'un vieil ormeau,
Avoit creusé ſon domicile.
Au centre de ſa foſſe , ainſi qu'en un tombeau ,
Sous le fable tapis ! le drôle en embuſcade ,
Depuis un mois & plus , attendoit ſon dîner.
Un gourmand va s'imaginer
Qu'il devoit être bien malade.
Erreur. Quoi ! fi long-temps ne vivre que d'eſpoir ;
C'eſt un mauvais moyen pour ſe faire un bon chyle.
D'accord. Il eſt certain qu'après telle vigile
L'animal avoit fain ; bientôt vous l'allez voir.
Au fond de fon entonnoir ,
Le ruſé , vaille que vaille ,
Tient ouverte ſa tenaille,
Sans ſouffler , ſans ſe mouvoir.
Malheur au premier infecte
Qui , vers l'antre du chaſſeur ,
Dirigera , ſans frayeur ,
Sa marche peu circonſpecte !
Il faut que ſon ſang humecte
Le golier de Mouſeigneur,
224 MERCURE DE FRANCE.
comment ſoupçonner un pareil artifice ;
Télémaque , au détroit , au moins put dire , hola ;
,, Que notre pouppe , ici , des rocs ſe garantiſfe."
Par le bruit de ſes flots , le gouffre de Sylla
Avertiſſoit le fils d'Ulyffe ;
Mais tout eft calme ici , rien n'inſpire l'effroi :
Nulle croix , nul gibet , en un mot nul indice
N'y dit au voyageur; ,, Ami , prends garde à toî ;
Double le pas , mai va dans cet hofpice. "
Au bord du gliſſant précipice
Arrive une Fourmi , l'imprudente avarice
Au même inſtant la ſtimula.
"
La pécore s'arrête , avance un peu , s'engage.
Oh ; oh ? (dit-elle) on trouveroit , je gage,
Un gros tréſor , au fond de ce trou-là ,
Le temps me preſſe , c'eſt dommage.
Comme elle eut tenu ce langage ,
Sous fes pieds la terre trembla.
Du fond de l'antre une grêle de pierre ,
Au même inſtant , partit , vola
Au-deſſus de l'avanturiere ;
Tomba fur elle & l'accabla.
Vains efforts pour trouver ſon falut dans la fuite.
L'infecte roule au fort de l'ennemi.
On tient Madame la Fourmi ,
On l'entraine , on l'aveugle? ba ? hé; ſeigneur hermite ,
(Dit-elle) un moment ? reſtez coi.
J
S
Sarrive ,
SEPTEMBRE. 1774. 225
J'arrive , tout exprès , pour vous viſite.
Si c'eſt vous offenſer , pardon : connoiſſez - mol.
Avec vos ennemis n'allez pas me confondre
Je n'en ſuis point , je vous jure ma foi.
Fourmilion fans lui répondre ,
Des deux parts lui perce les flancs ;
Se gorge , en la ſuçant , puis lance le ſquélette
Aplus d'un pied de ſa retraite ,
De peut d'effrayer les paſſans.
Lecteur , la Fourmi de ma fable
eft tout mortel inſatiable
Que l'appât de l'or va tentants
Et l'animal impitoyable
Fourmilion , c'eſt un traitant.
1
Parun Aſſocié de l'AcadémiedeMarseille.
U
BIENFAISANCE.
N Seigneur qui tient un rang diſtingué
à la Cour & à qui appartient la terre
de C...... ſituée en Picardie , eſt dans
l'uſage depuis long - temps de donner 200.
liv. pour préſent de noces , à toutes les
filles dudit C...... , lorſqu'elles n'ont
point en propriété deux mines de terre :
126 MERCURE DE FRANCE.
leſquelles 200 liv. ſont délivrées auffi-tôt
la célébration du mariage.
Tout mon regret , Monfieur , en vous
annonçant cet acte de bienfaiſance , c'eſt
qu'il ne m'eſt point permis d'en nommer
l'auteur dont le nom pourroit être inſcrit
auprès des Farnefes & des Montmorencis;
dirai-je enfin à côté du nom de l'auguſte
Princeſſe que tous les Français regardent
comme leur ange tutélaire !&
l'aſtre de leur bonheur.
LA GACHE fils.
ANECDOTES.
I.
Lors de la priſe de Rome par les Gau
lois , fous Brennus , les vieux Sénateurs
qui ne voulurent pas ſurvivre à la perte
de leur patrie, ſe mirent ſur le ſeuil de
leurs portes , dans leurs chaires curules ,
avec tous les ornemens de leur dignité.
Les Gaulois furent ſaiſis de reſpect &
d'admiration à la vue de ces vieillards
immobiles que quelques-uns prirent pour
autant de ſtatues. Un jeune foldat s'approcha
de Papirius Curfor , & le prit par
la barbe: le vieillard , indigné de l'info
SEPTEMBRIE. 1774. 227
lence de ce barbare , lui donna fur la tête
un coup du bâton d'yvoire qu'il tenoit à
ſa main: le foldat lui plongea ſon épée
dans la poitrine, & ce fut le ſignal du
carnage.
II.
Un acteur qui venoit de Flandre , débutoit
à Paris dans le rôle d'Andronic
avec fort peu de ſuccès ; & lorſqu'il vint
à dire : Mais pour ma fuite , ami , quel
parti dois-je prendre ? un plaiſant répondit
L'ami , prenez la poſte & retournez en
Flandre.
III.
Un Juge fit lever la main à un Teinturier
; comme les Teinturiers ont ordinairement
les mains noires , il lui dit : mon
ami ! ôtez votre gant. Monfieur , repliqua
le Teinturier', mettez vos lunettes.
I V.
Un acteur qui avoit du talent , mais
une mauvaiſe prononciation & une difficulté
d'organe , débutoit à la Comédie
Françaiſe à Paris. Les avis étoient partagés
; mais quelqu'un interrogé ſur ce qu'il
en penſoit , répondit : Il est fort bon; il
ne lui manque que la parole. 1
Ο 2
228 MERCURE DE FRANCE.
C
AVIS.
I.
Le Trésor de la Bouche.
Le ſieur Pierre Bocquillon , marchand gantierparfumeur
à Paris , à la Providence , rue St Antoine,
entre l'Egliſe de MM. de Ste Catherine&
la rue Percée , vis-à- vis celle des Balets , annonce
au Public qu'il a été reçu à la Commiſſion royale
de Médecine , le 11 Octobre 1773. Il continue
depuis nombre d'années , de vendre une liqueur
nommée le véritable Trésor de la Bouche , dont il
eſt le ſeul compofiteur. La vertu de ſa liqueur eft
de guérir tous les maux de dents , telsviolens qu'ils
puiffent être ; de purger de tous venins , comme
chancres , & enfin de préſerver la bouche de tout
ce qui peut contribuer à gâter les dents. Cette
liqueur a un goût gracieux à la bouche , rend
l'haleine agréable & douce , conſerve même les
dents , quoique gâtées.
L'auteur reçoit tous les jours de nouveaux fuffrages
fur l'excellence de fa liqueur , par nombre
de certificats que lui envoient fans ceffe des perſonnes
de la premiere diſtinction. Il y a des bouteilles
à 10 , 5 , 3 liv. & à 24 fols. Ildonne la
maniere de s'en ſervir avec ſignature¶phede
fa main ,& met ſes noms de famille&de baptême
fur les étiquettes des bouteilles & bouchons. Il a
mis ſon tableau à la porte de ſa boutique , pour
affurer fa demeure au Public. Il vend aufli le taffetas
d'Angleterre pour les coupures & brûlures.
L'auteur prie les perſonnes qui lui feront l'honneur
de lui écrire d'affranchir leurs lettres.
٤٠
d
d
h
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F
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g
C
f
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SEPTEMBRE . 1774. 229
II.
:
Le fieur Delac continue de peindre tous les che,
veux roux , blancs ou gris de la couleur qu'on defire
, comme noir , chatain- brun ou clair , fans
que l'ulage de cette peinture porte aucun préjudice
, ni que par aucun frottement la couleur ſe
perde. Il arrête la chûte des cheveux dans 24
heures pour ne plus tomber de la vie: en faiſant
ufage deux ou trois fois par mois de ſa compofition
, il les empêche de grifer ; il en fait revenir
où il en manque , & même où il n'en refte pas
du tout ; il ſuffit pour cela d'une bouteille au
plus qui eſt du même prix. Le prix pour la pein-
✓ture des cheveux eſt de 7 liv. 4 fols ; pour les
ſourcils & paupieres , 3 liv.; pour en empêcher
la chûte, en faire venir où il en manque , 7 liv.
4 fols, chaque article ; & pour les empêcher de
grifer 15 liv. Il fait auſſi tomber fans douleur les
Cheveux qui avancent trop fur le front , & le poil
follet qui vient quelquefois aux femmes ; le prix
eſt de 6 liv. Il fait diſparoître toutes taches de
rouffeur & autres du viſage, fait toute forte de
pommades tant pour le luftre de la peau , que
pour effacer les rides de toute eſpece : le prix des
deux articles eſt de 6 liv. chacun ; il compofeune
Eau qui blanchit la peau & lui rend le velouté de
la premiere jeuneſſe: le prix eſt de 7 liv. 4 fols.
İl demeure à Paris , rue Bourbon la Ville-Neuve
, entre le ſieur Quinfon , perruquier , &le Marchand
de vin.
III.
Un Négociant , arrivé depuis peu de temps de
la Nouvelle Orléans , capitale de la Louiſiane , a
Ο 3
230 MERCURE DE FRANCE.
apporté avec lui de la véritable Graille d'Oues
pure & naturelle , préparée fans feu par les Sauvages:
il a vu avec plaifir que les témoignages
de toutes les perſonnes qui en font usage , tant a
la Cour qu'à Paris , ſe réuniſſoient pour inspirer
la plus grande confiance : la propriété de cene
Graiffe d'Ours eſt de prévenir la chûte des che
veux , de les nourrir au point de les faire croître
en très-peu de temps , de les épaiflir & de ſervir
réellement à leur conſervation; elle n'eſt point
compacte comme celle qu'on apporte des montagnes
de Savoie , qui est preſque toujours mêlée
d'ingrédiens qui nuiſent plutôt aux cheveux que
de leur faire du bien ; elle est liquide & ne peut
ſe rancir , à cauſe de ſa pureté; on peut en transporter
dans les Pays étrangers fans craindre qu'elle
perde fa vertu.
Elle réunit la double propriété de guérir les
rhumatiſmes , en s'en frottant devant le feu le
matin & le foir pendant quelques jours.
La maniere de ſe ſervir de cette graiffe & d'en
bien enduire la racine des cheveux , le matin
avant de ſe faire coëffer , & le foir avant de ſe
coucher : cela n'empêche point de ſe ſervir de la
pommade pour fon accommodage ; mais on aura
attention de continuer fans interruption pendant
quelque temps.
Le prix des bouteilles cachetées en cire rouge
eft de 3 , 2 , & 1 liv. 4 fols.
Il faut s'adreffer à Paris , à M. Delépine , concierge
à l'hôtel des Poftes , rue Platriere.
A Lyon , chez Mde Veuve Riond.
A Verſailles , chez M. Deffaubaz , rue d'Anjou.
A Poitiers , chez M. Guilleminet.
A Rouen , chez M. Grifel , bijoutier ,
A Chartres , chez M. Paillart , épicier.
SEPTEMBRE. 1774. 231
0
TRANS
A Lille , chez Lafaye , aux Armes de Soubize .
A Orleans , chez M. Loifon.
V.
Nouvelles Curiſiotés chez Granchez ,
joaillier de la Reine, au petit Dunkerque
, quai de Conti , vis - à - vis le Pont-
Neuf.
Jolies cannes de jet , dont les pommes font en
or & forment le turban .
Epées , boucles & boutons de petit deuil , d'un
goût tout nouveau .
Joli pétit réveil portatif dans la poche , dont
l'effet ſe fait en le pofant près de ſa montre , commode
pour les voyageurs .
Compte pas géométrique qui ſe porte dans
le gouffet & vous indique la quantité de chemin
que vous avez faite en vous promenant.
Petites montres en berloque qui marquent les
quantiemes , ouvrage très-délicat & cependant
folide.
Tabatieres , dites la Confolation dans le chagrin
, avec le portrait du Roi & de la Reine dans
le même médaillon , ſupérieurement gravées .
Braffelets , croix , prétentions , chaînes de montre
& plufieurs autres petits ouvrages en filigrane
d'or , faits à Malthe.
Cordons de montre en cheveux , anneaux & jarretieres
pour mettre aux doigts , en cheveux ,
garni de diamans.
Baratte en fer blanc très - diligente à faire le
beurre.
Toutes les cartes géographiques des quatre
parties du monde & celles de diverſes forêts roya
04
232 MERCURE DE FRANCE .
les de France , foigneuſement découpées par pro
vinces ou cantons , colées ſur bois.
Tabatieres d'écailles avec médaillon violet
transparent.
Paraffols Chinois en baptiſte , cirés d'une forme
finguliere & très-légers. Idem , en ſatin avec franges,
tels qu'on les porte dans ce pays.
Fleurs de thé de la meilleure qualité. Idem ,
du thé verd.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 6 Fuillet 1774.
On afſure que le Gouverneur Autrichien de Léo.
pol a reçu des ordres de fa Cour pour faire for
tifier cette Place , & qu'on a déjà commencé à
y travailler.
De Dantzick , le 29 Juin 1774-
Les troupes Pruſſiennes s'approchent inſenſible
ment de cette ville. Le ſecond bataillon du régiment
de la garnison de Templin entra , avanthier
dans nos fauxbourgs. Les grands chemins
&les avenues font occupés depuisce temps . Ona
arrêté & confiſqué quelques chariots vuides avec
leurs chevaux , parce qu'on y avoit trouvé des
facs à laine qui faisoient préſumer qu'ils avoient
ſervi à importer dans la ville des marchandises de
contrebande.
De Pétersbourg , le premier Fuillet 1774.
La Cour vient de faire publier une relation
qu'elle a reçue du Prince Dolgorouki , au ſujet de
ce qui s'eſt paffé dans le Cuban entre les troupes
SEPTEMBRE. 1774. 233
Ruffes & les Tartares du parti de l'ancien Kan de Crimée.
Ce général ayant été informé que les Tartares
Nogaïs , fideles à la Ruſſie, étoient trop expoſés
aux incurfions des autres Tartares du Cuban , détacha
contr'eux le Lieutenant-Colonel Buckwostow.
Cet Officier attaqua les ennemis & les battit
dans trois occafions différentes , quoiqu'ils fuffent
fupérieurs en nombre. Ils abandonnerent la ville
de Capyl. On a trouvé ſur les remparts de cette
Place trente- quatre pieces de canon chargées , &
une grande quantité d'inſtruments d'artillerie dans
des magaſins. La ville étoit déſerte. Les habitans
confternés par la défaite des Circaffiens qu'on regardoit
comme les plus braves des Tartares ,
avoient pris la fuite dans les montagnes & avoient
entraîné toutes les autres pleuplades de ces quartiers.
4
De Vienne , le 4 Août 1774.
Une eſtafette arrivée des frontieres de Tranſyl.
vanie vient d'apporter la nouvelle que la paix
entre les Turcs & les Ruſſes a été figuée , le 17
✓ du mois dernier , par le Maréchal Comte de Romanzow
& le Kiaya du Grand Viſir. On ne fait
encore aucun détail de ce grand événement , &
l'on ignore les conditions du traité.
Depuis l'importante nouvelle que l'on a reçue
de la fignature de la paix entre les Tures & les
Ruffes , le 17 du mois dernier , à Budjac Kanar.
ſchi , on n'a appris aucun détail ſur les ſtipulations
du traité , parce que le Général Comte de
Romanzow attendoit , pour les rendre publiques ,
Ia ratification du Grand Viſir ; mais l'on préſume
, d'après les anciennes conférences , que les
conditions de la paix font , 10. l'indépendance des
05
234 MERCURE DE FRANCE.
Tartares de la Crimée; 20. la démolition d'O
zakow; 30. la ceſſion du Fort de Kilbourn à la
Rufiie . pour contenir les Tartares & protéger fon
commerce fur la Mer Noire; 40., la reftitution
de toutes les conquêtes des Ruffes.
De Cadix , le 19 Fuillet 1774.
On a expédié des ordres pour faire , avec celerité
, un armement pour PAmérique Eſpagnole.
On doit y embarquer deux ou trois bataillons de
la garnifon de cette ville. Ces ordres ont donné
lieu à pluſieurs conjectures; mais ily a apparence
que ces troupes vont remplacer celles qui font en
garniſon dans diverſes parties de l'Amérique &
qu'on a le projet de faire revenir en Europe.
De Naples , le 12 Fuillet 1774-
Toutes les lettres de Malthe parlentdespréparatifs
qu'on y fait pour mettre cette lhe en état de
défenſe. On travaille nuit &jour aux fortifications
. Toutes les batteries ſont actuellement
montées , les Côtes garnies de détachemens , &
l'on exerce continuellement les troupes réglées
la Milice.
De Londres ; le 19 Fuillet 1774.
On a reçu par le Chevalier William Johnfon
des nouvelles fâcheuſes d'Amérique. Ilmande que
différentes Tribus d'Ind'ens font dans la diſpoſi
tion d'attaquer nos Colonies.
Les nouvelles reçues de l'Amérique Septentrionale
préſentent l'état fâcheux de cette Colonie.
Tout eft dans le plus grand déſordre à Boſton & à
Salem. Les poffefſeurs des terres , les négocians &
les armateurs font diviſés les uns contre les autres.
Dès que l'un de ces trois Partis propoſe un avis,
g
C
1
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f
f
r
P
p
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i
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Γ
r
C
C
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SEPTEMBRE.
4774 235
Jes autres forment des proteſtations. L'aſſemblée
générale n'eſt pas moins tumultueuſe. Au lieu de
défendre les intérêts de la Colonie & de folliciter
1'ouverture du Port de Boſton , elle n'eſt occupée
qu'à réclamer ſes droits violés par le tranſport de
fes féances à Salem. Les avis ont été fi partagés
fi incertains , ſi vagues , que le Gouverneur a été
forcé de diffoudre l'affemblée.
De Compiegne , le 21 Août 1774.
Le Maréchal Duc de Briſſac Gouverneur de Paris
, remit au Roi , le 17 de ce mois , la liſte des
Echevins nouvellement nommés , & qu'il doit
préfenter à Sa Majeſté le 4 du mois prochain .
Le 26 Août Monſeigneur le Comte d'Artois
partit de Compiegne , pour ſe rendre à la Fere où
ce Prince doit voir l'Ecole royale d'Artillerie : il
ira delà à Cambray pour viſiter les fortifications
de la place , & pour paffer en revue & voir manoeuvrer
fon régiment de Dragons. Ce Prince
n'ayant d'autre objet dans ce voyage que ſon instruction
, n'a amené avec lui qu'un très- petit
nombre de perſonnes. Il n'eſt accompagné que du
Comte de Maillé , premier Gentilhomme de fa
Chambre ; du Chevalier de Cruffol , fon Capitaine
des Gardes ; du Marquis de Polignac , fon premier
écuyer ; du Comte d'Affry , lieutenant - général
des armées du Roi , & du ſieur de Vauld , maréchal
des camps & armées de Sa Majeſté .
De Paris , le 29 Juillet 1774 .
Le 27 de ce mois , on célebra , dans l'Eglife
de l'Abbaye Royale de Saint Denis , le ſervice folemnel
pour le repos de l'ame du feu Roi. Le corps
avoit été defcendu au caveau quelques jours après
ſa mort , ſuivant l'uſage obſervé pour les Rois qui
236 MERCURE DE FRANCE.
meurent de la petite vérole. Mais la répréſenttion
étoit placée ſur un magnifique catafalque,
fous un grand pavillon , au milieu d'une chapelle
ardente éclairée par un grand nombre de cierges.
Le Cardinal de la Roche-Aymon , Grand-Aumbnier
de France , avoit affifté , la veille , aux vê
pres des Morts chantés par la Muſique du Roi &
par les religieux de l'Abbaye. Le Clergé , le Parlement
, la Chambre des Comptes , la Cour des
Monnoies , le Châtelet , l'Election , les Corps
de Ville & l'Univerſité s'y rendirent , ſuivant l'invitation
qui leur en avoit été faite. Monfieur &
Monſeigneur le Comte d'Artois ayant pris leurs
places , enfuite le Prince de Condé , la Meſſe fut
célébrée par le Cardinal de la Roche Aymon. La
Muſique du Roi exécuta la Meſſe des Morts de
Delfer &le De profundis du Sr. Mathieu , maître
de muſique du Roi en Sémeſtre. A l'Offertoire ,
Monfieur , conduit par le Marquis de Dreux ,
Grand -Maître des Cérémonies , alla à l'offrande
après les faluts ordinaires; Monſeigneur le Comte
d'Artois y fut conduit par le SieurdeNantouilleti,
Maître des cérémonies en ſurvivance du fieur Desgranges
, & le Prince de Condé , par le fieur de
Watronville , Aide des Cérémonies. Après l'Offertoire
, l'Evêque de Senez prononça l'Oraiſon
Funebre. Lorſque la Meſſe fut finie, le Cardinal
de la Roche Aymon & les Evêques de Chartres ,
de Meaux & de Lombez firent les encenfemens autour
de la repréſentation. Le Roi d'Armes , après
avoir jeté ſa Cotte d'Armes & fon Chaperon dans
le caveau , appela ceux qui devoient porter les
Pieces d'Honneur. Le Marquis de Courtenvaux
apporta l'Enſeigne des Cent-Suiffes de la Garde ,
dont il eſt Capitaine-Colonel. Le Prince de Tingry,
le Duc de Villeroi & le Prince de Beauvaц
apporterent les Enſeignes de leurs compagnies , &
SEPTEMBRE . 1774. 237
le Duc de Noailles , Capitaine de la compagnie
des Gardes Ecoſſoiſes , apporta celle de la ſienne. Quatre Ecuyers du Roi porterent les Eperons , les Gantelets , l'Ecu & la Cotte d'Armes. Le Marquis d'Eudreville , Ecuyer Ordinaire du Roi , faifant
les fonctions de premier Ecuyer , apporta le heaume
timbré à la Royale. Le Marquis de la Ches- naye de Rougemont , premier Ecuyer Tran- chant , apporta le Pannon du Roi , & le Prince
de Lambefc , Grand Ecuyer de France , apporta l'Epée Royale. Le Duc deBouillon , Grand-Cham- bellan lan , apporta la Banniere de France ;; le Duc
de Béthune , la main de Juſtice; le Duc dela Tre- moille , le Sceptre , & le Duc d'Uzès , la Couronne
Royale. Le Duc de Bourbon , Grand-Maître de France en ſurvivance du Prince de Condé , mit le bout de fon Bâton dans le caveau , & les Maîtres d'Hôtel y jeterent les leurs après les avoir rompus. Le Duc de Bourbon cria enfuite : le Roi est mort : & le Roi d'Armes répéta trois fois: le Roi est mort ;
Onfit
prions tous Dieu pour le repos de fon ame.
une priere , & le Roi d'Armes cria trois fois : Vive le Roi Louis XVI , ce qui fut ſuivi des acclamations
de toute l'aſſemblée , & les trompettes fonne . rent dans la nef. Les Princes , le Clergé , les Ducs , les Officiers & les compagnies furent en. fuite traités magnifiquement en différentes Salles
de l'Abbaye.
Le grand Aumônier bénit les tables du Grand-
Maître de France & du Parlement , & dit à la fin
du repas les graces , après leſquelles la Muſique
du Roi chanta le pſeaume Laudate Dominum ,
omnes gentes.
Le ſieur Henin , doyen des Maîtres-d'Hôtel du
Roi , fit les honneurs de la table du Parlement à
St Denis , conformément aux ordres qu'il en a
voit reçus du Grand- Maître de France & fuivant
l'uſage ordinaire.
238 MERCURE DE FRANCE
Cette pompe funebre avoit été ordonnée par le
Duc d'Aumont , Pair de France , premier Ger.
tithomme de la Chambre du Roi en exercice ,
Chevalier de ſes Ordres , & conduite par le fier
Papillon de la Ferté , Intendant & Contrôleur Général
de l'Angenterie , Menus Plaiſirs & Affaires
de la Chambre de Sa Majesté , ſur les deſſins du fieur
Michel- Ange Challe , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Profeffeur de ſon Académie de Peinture ,
Deffinateur Ordinaire de fa Chambre & de fon Ca.
binet ; & la ſculpture avoit été exécutée par le Sr
Bocciardi , Sculpteur des Menus plaiſirs du Roi.
Description du Mausolée érigé dans l'Abbaye
Royale de Saint-Denis pour les ob
Seques du feu Roi.
L'extérieur de ce Temple auguſte , conſacré de
puis pluſieurs fiecles aux tombeaux de nos Rois ,
étoit tendu de deuil. Des voiles lugubres qui s'éle
voient juſqu'aux tours , étoient traverſés , au milieu
& aux extrémités , par trois litres de velours
noir , couverts des armes & des chiffres de ſa Majeſté.
Au-deſſus de l'entrée principale s'élevoit ,
fous une vouſſure de marbre gris veiné de noir ,
le double écuſſon des armes de France & de Navarre
, couvert d'une couronne royale. Plufieurs
Anges les arroſoient de leurs larmes , & les ornoient
de guirlandes de cyprès ; des termes de
bronze foutenoient , aux deux côtés , le couronnement
de cette vouffure , dont les compartimens
étoient ornés de roſes antiques. Le deſſus étoit ter
miné par une urne cinéraire de lapis lazuli que des
génies céleſtes de marbre blanc entouroient detestons
& de branches funebres. Les portes latérales
étoient couronnées au-deſſus du litre inférieur par
de riches encadremens de marbre gris , terminés
par des timpans , ſur lesquels étoientdes lampes
SEPTEMBRE. 1774. 239
funéraires. Ces ornemens renfermoient des cartouches
dorés , au milieu deſquels , fur des fonds
d'azur , les lettres initiales du nom de Sa Majefté
étoient relevées en or. Le ſombre appareil de ce
portique conduifoit dans le camp de douleurs. Le
deuil qui l'environnoit s'étendoit juſqu'à la voûte
& renfermoit , entre des litres ornés &placés comme
les précédens , de grand & magnifiques car-
✓ touches , foutenus par des anges. Ces ſupports des
-: armes révérées de nos Rois étoient occupés à les
fufpendre & à les orner de lugubres cyprès. Les
chiffres de S. M. qui les accompagnoient , renfermés
pareillement dans de riches ornemens ,
étoient , comme les précédens , relevés en or fur
des fonds d'azur , & de même foutenus par des
; génies célestes qui les entouroient de rameaux
funebres. Le camp de douleurs étoit terminé par
une grande pyramide de porphyre rouge , placée
à ſon extrémité. Elle préſentoit, dans ſon foubaſſement
de granite gris , l'entrée du fanctuaire
&du choeur. La forme de cette entrée , élargie par
le bas , portait le caractere confacré à ces triftes
monumens ; elle étoit couverte d'un fronton fous
lequel on liſoit ces paroles de l'Ecriture fainte ,
écrites en lettres d'or , ſur un fond de pierre de
Parangon :
DIES TRIBULATIONIS ET ANGUSTIÆ ,
DIES CALAMITATIS ET MISERIÆ .
DIES TENEBRARUM ET CALIGINIS ,
DIES NEBULÆ ET TURBINIS.
Des degrés élevoient un ſocle au deſſus de ce fronton
, fur lequel l'image de la mort , couverte d'un
linceul , faite en marbre blanc , préſentoit d'une
main une horloge , ſymbole de la rapidité du
temps qui fuit fans retour. Les attributs qui la caractériſent
étoient ſous ſes pieds, ainſi que ceux
240 MERCURE DE FRANCE.
qui diftinguent les grandeurs des Maîtres de
terre. Deux bas reliefs de bronze antique préiertoient
aux deux côtes , dans des enfoncemens prai
dans le foubaffement , des oeuvres de miféricorde
Deux vouflures deſſous ces bas - reliefs renfer
moient , dans leurs profondeurs , des urnes de
marbre verd-verd , de forme antique , ornées, de
bas- relief de canelures torſes,& de rinceaux. Les
angles de ce foubaſſement étoient terminés pat
des colonnes iſolées de ferpentin , avec des bafes
&des chapitaux de marbre blanc ; elles portojer:
des lampes de bronze doré , dontla lumiere ſom.
bre éclairoit ce triſte appareil . Le haut de eette
Fyramide étoit terminée par une urne cinéraire
d'albâtre oriental , entouré de feftons de cypra
en or. Des faisceaux lumineux étoient diftribus
autour du camp de douleurs & placés au bas de
• ornemens qui renfermoient les armes & les chif
fres de Sa Majesté Louis le Bien-Aimé. L'entrét
de la pyramide conduiſoit dans le ſanctuaire où
font déposés les précieux reſtes des cendres de nos
Rois. Leurs tombeaux étoient couverts de voiles
funebres qui s'étendoient dans toute ſon encein
te, & qui couvroient entiérement la voûte & le
pavé. Les ſtales , fans aucuns ornemens , ſervoient
de foubaffement à un ordre de pilaftres ïoniques
qui entouroient le choeur , le jubé & le ſanctuaire.
Ces pilaftres , de marbre bleu- turquin , portoieat
fur un arriere- corps de marbre gris veiné de noir ,
& féparoient les arcades des galeries qui , des deux
côtés , s'étendoient du ſanctuaire au jubé. L'entablement
de cet ordre portoit un attique de même
bleu- turquin , dont les fonds noirs , entourés
d'hermine , ſervoient d'encadrement aux armes
&aux chiffres de Sa Majefté Louis leBien-Aime.
Au- deſſus du vuide des arcades , des cadres de
marbre gris , portés fur des acrotaires de bleuturquin
SEPTEMBRE. 1774. 241
i
turquin , renfermoient dans des cartels en or les
écuflons des armes de France & de Navarre , ſous
une couronne royale: ſes ornemens étoient couverts
de rameaux de cyprès diſpoſés en ſautoir.
Des nuages élevoient les Génies céleſtes qui fervent
de fupports aux armes de nos Rois. Les chiffres
de Sa Majesté , relevés en or , fur des fonds
d'azur , étoient également foutenus par des Anges
. Ces armes & ces chiffres , alternativement
diftribués ſur la cimaiſe de la grande corniche ,
Tervoient de couronnement aux arcades des
galeries qui environnoient le choeur. Chacune
des arcades étoit couronnée ſur ſa clef, d'un grand
cartouche en or , au milieu duquel on voyoit une
tête de mort ailée , couverte d'un voile lacrymatoire
, en argent. De grands rideaux noirs , coupés
par des bandes d'hermine , fortoient des ailettes
de leurs archivoltes. Ces voiles lugubres étoient
retrouſſes par des noeuds & des cordons à glands
d'or , fous les impoftes , & découvroient la profondeur
des galeries qui environnoient le choeur ,
dans lesquelles étoient des gradins qui formoient
un amphithéâtre tendu de noir. Chacun des pilas
tres portoit des gaines d'améthiſte , cannelées &
ornées de guirlandes de laurier en or ; elles fervoient
de bafes à des lances chargées de trophées
& de dépouilles militaires. Deux corps de balustrades
de bronze doré , dont les pilaftres & les
platte- bandes étoient de marbre noir , renfermoient
cing degrés qui ſéparoient le choeur du
fanctuaire & conduiſoient à l'autels. Les gradins ,
faits en bronze , étoient ornés d'entre - lacs , de
rofettes & de fleurs de lis dorées , & ſervoient de
baſe à un riche rétable qui renfermoit trois bas reliefs
, dans des cadres de vermeil. Un focle de
bronze doré , orné de compartimens à feuillages
, portoit entre trois rangs de lumieres , char
P
242 MERCURE DE FRANCE .
gées d'écuffons aux armes de France , une crois de
Vermeil enrichie de pierres précieuſes. La corniche
de l'arriere- corps du rétable , foutenue par des colonnes
de bronze , foutenoit des vaſes en argen
chargés de girandoles garnies d'une très-grande
quantité de feux , qui s'uniffoient au premier cor
don de lumiere , qui entouroitll''eenncceeiinntteedu choeur.
Les Vertus pailtibles &'héroïques qui ont toujours
été chéries du Monarque , figurées par la Prudence
, la Justice , la Force & la Tempérance,
étoient repréſentées par des femmes diftinguées
chacune par ces attributs. Ces figures , enfermées
dans de riches cartels dorés , étoient en relief &
relevées en or , fur un fondd'azur. De ſemblables
encadremens préſentoient , au-deſſus du jubé , la
Paix & la Clémence. Au-deſſous ſur les arrierecorps
, entre les pilaſtres , des cartels en relief
portoient des écuſſons en or , couverts des armes
de France. Leurs ornemens étoient terminés par
un cercle de lumieres. I es gaines qui couvroient
chacun des pilaftres de l'ordre ïonique qui entou
roit le choeur , foutenoient chacune au bas des tro
phées , trois girandoles couvertes de faifceaux de
lumieres. Les pilafires de la balustrade du jubé ,
au-deſſus de la porte de l'entrée du Choeur , élevoient
chacun des gerbes de feux. Le plafond des
ſtales portoit le premier litre de velours noir , parſemé
de fleurs de lis en or & de larmes en argent.
Des écuflons ſuſpendus à une guirlande d'hermine
, préfentoient les armes & les chiffres de Sa
Majeſté. Le deſſus de ce litre formoit la baſe d'un
cordon de lumieres , foutenu ſur des fleurs delis ,
en relief& en or. La friſe de l'entablement fonique
portoit le ſecond litre. Sur la cimaiſe de la
coroiche , des branches ſaillantes & des girandoles
placées fur l'à-plomb des pilaſtres , formoient
le ſecond cordon de lumieres. LLee troiſieme étoit
é
C
f
1
C
SEPTEMBRE. 1774. 243
élevé ſur la corniche de l'attique , au- deſſous du
dernier litre orné , comme les précédens , d'écusfons
ſuſpendus à des feſtons d'hermine . Ce litre
renfermoit & terminoit , à ſon extrémité , la décoration
de cette pompe funebre. Au milieu de ce
triſte appareil s'élevoit un monument conſacré à
l'éternelle mémoire de très-grand , très - haut .
très - puiſſant & très - excellent Prince Louis le
Bien - Aimé , Roi de France & de Navarre. Cet
édifice , dont le plan formoitune parallélogramme ,
préſentoit un temple ifolé , dont le ſolide , de verd
antique , étoit élevé ſur fix degrés de ferpentin de
canope. Quatre grouppes de cariatides , faites en
marbre de Paros , dont les fronts étoient couverts
-de linceuls & de voiles funebres , exprimoient la
plus grande douleur ; elles paroiffoient recueillir
leurs larmes dans des urnes lacrymatoires. L'extrémité
inférieure de ces figures étoit terminée
en gaine. Elles portoient chacune fur leur tête un
- chapiteau d'ordre ïonique , couvert d'entre- lacs
qui formoient des corbeilles , fur leſquelles pofoit
un entablement orné de quatre frontons. Les
deux qui couronnoient les parties latérales , portoient
chacun fur leur fond , un carreau , couvert
de fleurs de lis , fur lequel étoient poſés la couronne
royale , le fceptre & la main de Juſtice,
accompagnés de branches de cyprès. Au deſſous
de ces ornemens , fous le larmier qui formoit la
corniche , deux tables de jaſpe renfermoient ces.
paroles des faintes Ecritures. La premiere du cô
té de l'Evangile :
DEFECERUNT SICUT FUMUS DIES MEI :
Celle du côté oppofé :
Pfal. 101 , V. 4 .
PERCUSSUS SUM UT FOENUM ,
ET ARUIT COR MEUM :
Pfal. 101 , 1. 54
P2
244 MERCURE DE FRANCE.
Les deux autres placées en face de l'autel &de la
principale entrée , préſentoient les armes de France
ſous une couronne royale , en relief & en or.
Sur ces frontons s'élevoit un amortiſſement orné
de rinceaux & de feſtons de laurier , en or . Cet
amortiflement qui couronnoit ce monument , fervoit
de baſe à un grouppe de femmes éplorées ,
repréſentant la France & la Navarre. Aux angles
de cet édifice , quatre cippes funéraires , faits de
tronçons de colonnes de jafpe fanguin , ſervoient
de baſe à des faisceaux de lances liées avec des
écharpes , auxquels étoient fuſpendus des trophées
militaires . Leurs extrémités élevoient fur
le fer d'une lance une triplecouronne de lumieres.
Le plafond de ce manſolée formoit une vouſſure
ovale , dans les compartimens de laquelle étoient
des roſes en or & des guirlandes de cyprès. Des
lampes ſépulcrales éclairoient & terminoient l'extrémité
des frontons aux quatre côtés de cet édi,
fice. Les fix degrés qui élevoient le ſoubaſſement ,
formoient fix cordons lumineux qui ceignoient &
entouroient le bas du catafalque. Une urne d'or ,
placée au centre de ce monument, 'portoit fur deux
de fes faces des médaillons qui préſentoient les
traits de Louisle Bien-Aimé. Ce farcophage étoit
couvert d'un étique , fur lequel lepoële royal étoit
développé ; un carreau de velours noir , orné de
franges & glands en argent , portoit la couronne
de nos Rois fous un crêpe de deuil qui deſcendoit
juſqu'au bas du ſarcophage. Les ſceptres & les
honneurs poſés près de la couronne terminoient
cette repréſentation. Une crédence étoit placée
devant le mauſolée , fur laquelle on avoit déposé
le manteau royal & les armes de Sa Majeſté. La
banniere de France en velours violet , ſemée de
fleurs de lis d'or & ornée d'un molet à franges
d'or , étoit élevée dans le ſanctuaire , avec le
SEPTEMBRE.. 1774. 245
pannon du Roi, d'étoffe bleue , pareillement femé
de fleurs de lis fans nombre & bordé d'un molet
à franges for . Ces banieres étoient portées ſur
des lances garnies de velours , entourés de crêpes.
Le catafalque étoit couvert d'un grand & magnifique
pavillon : ſuſpendu à la voute du Temple ,
dont le couronnement formoit une coupole ovale ,
élévée ſur un amortiffement couvert de velours
noir , parfemé de fleurs de lis brodées en or , coupé
ſur les avant- corps par des bandes d'hermine.
Le plafond , traverſé d'une croix de moire d'argent
, portoit quatre écuffons en broderie aux armes
de France. Deffous ces pentes fortoient quatre
grands rideaux de velours noir , couverts de
fleurs de lis en or , & de larmes en argent , partagés
par des bandes d'hermine. La chaire du
Prédicateur étoit placée près des ſtales du côté de
l'Evangile ; elle étoit revêtue , ainſi que l'abatvoix
qui lui fervoit de couronnement , de velours
noir , orné de franges & de galons d'argent.
La Ville de Paris , préſidée par le Maréchal Duc
de Briffac , a fait célébrer jeudi 4 Août , un Service
ſolemnel pour le feu Roi . L'Evêque de
Meaux a officié pontificalement. Un grand nombre
de Prélats , & plus de deux mille perſonnes
ont aſſiſté à cette cérémonie. L'Abbé Rouffeau ,
chanoine de Chartres , Prédicateur ordinaire du
Roi , a prononcé l'Oraiſon funebre , qui a été
reçue avec tranſport. Si la fainteté du lieu n'avoit
point arrêté les applaudiſſemens , on auroit
vu renouveler ce que l'Abbé de Boifmont a éprouvé
à l'Académie Françoife. Il n'y a pas de bon &
fidele ſujet du Roi qui n'ait entendu avec admiration
& attendriffement un discours où l'abbé
Roufleau retrace toute la vie de Louis le Bien-
Aimé. La Ville a fait à l'Orateur toutes les ins
P.3
246 MERCURE DE FRANCE.
tances poffibles pour qu'il permit que l'Oraifer
funebre fût imprimée, maisle Public a appris aver
le plus grand regret que l'Abbé Rouſſeau ne s'é
toit pas encore rendu aux voeux de tous ceur
qui l'ont entendu.
: ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le Roi a nommé Chambellan de Monſeigneur
le Comte d'Artois , fur la demande de ce Prince,
le Marquis de Gerbeviller qui a eu l'honneur de
faire ſes remerciemens à Sa Majeſté.
Le Roi a nommé ſon Ambaſſadeur auprès du
Roi de Suede le Comte d'Uſſon , qui a eu l'honneur
de faire ſes révérences à Leurs Majeftés &
à la Famille Royale. Il a été préſenté au Roi
par le Comte de Vergennes , miniſtre&ſecrétaire
d'état, ayant le département des affaires étrangeres.
Le Baron de Cadignan , Gentilhomme de la
Chambre de Monfieur & Colonel commandant
de la Légion de Lorraine , a été nommé par le
Roi , ſur la demande de Monfieur , premier Fauconnier
de ee Prince.
Le 6 Août , le ſieur le Noir , Maître des Requêtes
fit ſes remerciemens au Roi & à la Famil.
le Royale pour la place d'Intendant de Limoges ,
à laquelle Sa Majesté l'a nommé.
Le Marquis de Courtonne a eu l'honneur de
remercier le Roi & la Famille Royale pour la
place de Cornette de la premiere compagnie des
Moufquetaires , à laquelle Sa Majefté l'anommé.
Le Prince Louis de Rohan ayant prié le Roi
de le dupenſer de retourner à Vienne, Sa Majesré
a nommé fon Ambaſſadeur extraordinaire en
4
SEPTEMBRE
. 1774. 247
eette Cour le Baron de Breteuil , qui a eu l'honneur
de faire fes remerciemens à Leurs Majeſtés
& à la Famille Royale. Il a été préſenté au Roi
par le Comte de Vergennes , miniftre & fecrétaire
d'état , ayant le département des affaires étrangeres
.
Le 24 d'Août , le Duc de la Vrilliere , miniſtre
& fecrétaire d'état , alla , de la part du Roi , rede
mander les fceaux au fieur de Maupeou. Sa Majeſté
en a difpofé en faveur du ſieur Hue'de Miromefnil
, ancien premier Préſident du Parlement
de Rouen. Le 28 du même mois , le ſieur Hue
de Miromeſnil a prêté ferment entre les mains
du Roi.
Le 24 d'Août , le Roi a nommé contrôleur-gé .
néral de ſes finances le fieur Turgot , fecrétaire
d'état ayant le département de la Marine ; & ; le
26, Sa Majetté l'a nommé miniſtre d'état , & en
cette qualité le ſieur Turgot a aſſiſté au Confeil.
Sur la démiſſion du fieur Turgot de la charge
de ſecrétaire d'état de la Marine , Sa Majefté en
a pourvu le ſieur de Sartine , conſeiller d'état &
ci-devant lieutenant - général de police. Le 28
Août , le ſſeur de Sartine a prêté ferment entre
les mains du Roi.
Le Roi a rétabli en faveur du fieur Moreau ,
premier confeiller de Monfieur & bibliothécaire
de la Reine , l'une des deux places d'hiſtoriographe
de France , créée anciennement par Louis
XIV pour les deux hommes de lettres qu'il chargea
d'écrire l'histoire de fon regne: le ſicur
Moreau a eu l'honneur de faire ſes remerciemens
au Roi , & d'être préſenté à la Reine ainſi qu'à
la Famille Royale.
Le Comte de la Billarderie d'Angivilliers , cdevant
Gentilhomme de la Manche des Princes ,
P4
248 MERCURE DE FRANCE
a eu l'honneur de faire ſes remercimens au Roi
pour la place de directeur-général des bâtimens
à laquelle Sa Majesté l'a nominé. Il a eu aufi
l'honneur d'être préſenté à la Reine & à la Fa
mille Royale.
Le ſieur le Noir , maître des requêtes &inten .
dant (de Limoges , a eu l'honneur de faire fes re
merciemens au Roi , & d'être préſenté à la Famille
Royale pour la place de lieutenant-général de Police
de Paris , à laquelle Sa Majesté l'a nomné.
PRESENTATIONS.
Le 15 Août , Madame préſenta au Roi la Ducheſſe
de Caylus , nommée pour l'accompagner à
la place de la Comteffe de Guiche.
Le fieur de Bellecombe , brigadier des armées
du Roi , commandant -particulier de l'Ile de
Bourbon , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi ,
à la Reine & à la Famille Royale par le fieurTurgot
, ſecrétaire d'état , ayant le département de
la Marine.
Les Députés des Etats de Corfe ont eu l'honneur
d'être admis , le 21 Août, à l'audience du
Roi . Ils ont été préſentés à Sa Majeſté par le
Comte de Muy , ministre & fecrétaire d'état ,
ayant le département de la Guerre & conduits
par le ſieur de Nantouillet , maître des cérémo
nies.
NAISSANCES.
La Ducheffe de Luynes eft accouchée d'une
fille.
SEPTEMBRE. 1774. 249
: MORTS.
Etienne - René Potier de Gevres , Cardinal-Pretre
de la Sainte Egliſe Romaine , du titre de Ste
Agnès-hors-les-murs , ancien Evêque Comte de
Beauvais, Vidame de Gerberoy , Pair de France ,
Commandeur de l'Ordre du St Eſprit , Abbé commendataire
des Abbayes royales de Notre Damed'Ourfcamp
, St Vincent de Laon , St Etienne de
Caën & St Lambert-Lieflies , eſt mort à Paris dans
la 78e année de fon âge , étant né en 1697. 11
avoit été nommé à l'abbaye d'Ourfcamp en 1720,
à l'Evêché de Beauvais en 1728 ; élevé à la Pourpre
Romaine en 1756 , & avoit été fait Commandeur
de l'Ordre du St Eſprit en 1758. Il s'étoit
démis de fon évêché en 1772 .
Jacques Etienne Marthe , fils de feu Jacques-
David Comte de Cambis , brigadier des Armées
du Roi , eſt mort à Paris dans la neuvieme année
de fon âge.
Claude-Gabrielle de Bouthillier , épouſe deMathieu
de Baſginat , Baron de la Houze , chevalier
profès de l'Ordre de St Lazare , & chevalier
honoraire de l'Ordre de Malthe , miniſtre plé.
nipotentiaire du Roi auprès des Princes &du Cercle
de la Baſſe - Saxe , eſt morte à Paris .
Jean-Arnaud de la Garrigue , maréchal des
camps & armées du Roi , chevalier de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , eſt mort à Paris ,
dans la 59e année de fon âge.
Jean George d'Ehault de Malaviller , brigadier
des armées du Roi , colonel du régiment de Toul ,
du Corps royal de l'Artillerie , eſt mort àGrenoble,
le 2 Août , âgé de 71 ans.
P5
250 MERCURE DE FRANCE.
Marie Filloi de la Tour de Bontemps , veuve
du fieur Balzac de Saint-Pau , eſt morte dans la
Terre de Donzae , généralité d'Auch ,, dans la
cent neuvieme année de fon âge. Elle n'avoit aucune
infirmité & n'avoit jamais été ni faignée ni
purgée. Elle est morte même par un accident.
Elle est tombée dans le feu , s'eſt bleſſée àlatère &
afait des efforts inutiles pour éviter de ſe brûler.
Philiberte-Théreſe Guyet , Comteſſe de Louan ,
veuve de Jérôme Comte de Chamillard , maréchal
des camps & armées du Roi , eft morte à
Paris , âgée de quatre- vingt deux ans.
Etienne le Bague, veuve de Jean Rollot de
Beauregard , chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis, prévôt de l'hôtel royal des
Invalides , eſt morte à Caen , dans le quatrevingt
quinzieme année de fon âge.
LOTERIE S.
Le cent ſoixante-troiſieme tirage de la Loterie
de l'hôtel-de-ville s'est fait , le 26 Juillet , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mile
liv. eſt échu au No. 14382. Celui de vingt mitle
livres au No. 2143 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 13898 & 15292.
Le tirage de la loterie del'Ecole royale militaire
s'eſt fait le 5 d'Août. Les numéros fortis de la
roue de fortune font 71 , 39, 52 , 3 , 2.
prochain tirage ſe fera le 5 de Septembre.
Le
SEPTEMBRE. 1774. 251
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Lettre fur lesspectacles par M. Dromainville.
MONSIEUR
Je vous prie d'inférer dansle Journal des Sçavans
l'articleſuivant.
PROJET économique concernant les Spectacles Francais
dans les Cours Etrangeres , projet qui tend à la
beauté des Spectacles , à la décence , à l'amusement vrai
& folide des Souverains , & au bien - être des Comédiens.
Hy a quelques années que preſque toutes les Cours
d'Europe avaient un Spectacle français à leur folde , aujourd'hui
je n'en vois plus que deux , à quoi peut-on attribuer
cette révolution ! Est - ce le goût des Princes qui
à changé ? non afſurément , ce font dans quelques Cours
les mauvaiſes moeurs de quelques - uns de ceux qui compofoient
ces ſpectacles qui par des tracaſſeries , par un
intérêt fordide ou d'autres moyens infâmes , ont fait punir
le tout pour la partie ; dans d'autres , c'était un affemblage
monstrueux de gens fans moeurs , ſans éducation , fans
talent: ce qui ne peut produire qu'une conduite vicieuse
à tous égards ; gens qui ne peuvent fubfifter que dans le
fein de l'ignorance, qui font bannis de tous les théâtres de
leur patrie & qui dans les Cours Etrangeres éprouvent le
inême fort dans une année ou deux au plus ; mais ils
laiſſent après eux , un préjugé affreux contre la Comédie
Confultez les Cours qui ont été victimes de ces Malheureux
; elles vous díront qu'il n'eſt pas poſſible de conduire
une troupe de Comédie ; que tous les Comédiens font
des malhonnêtes gens ; mais que les mêmes Cours faffent
écrire à une Destouches à Lion , admirable directrice , qui
depuis vingt-fix ans eſt à la tête des ſpectacles les plus
conſidérables de la France, elle dira ſi les Talents & les
Moeurs n'ont pas toujours fait la baſe de ſon ſpectacle ,
s'il eſt impoſſible de faire des troupes d'honnêtes gens ,
elle qui a eu ſous fa Direction , ce qui compoſe en talent
tous les ſpectacles deFrance ; même celui du Roi , dont
il n'y a pas un Comédien qui n'ait été ſon penſionnaire,
ou qui n'ait joué chez elle ; je croirais pouvoir ajouter
que dans le nombre infini des Comédiens, qquu''eelllleea eu
252 MERCURE DE FRANCE .
fous ſes ordres , il ne s'eſt pas trouvé quatre perſonnes
qui ne fuffent pas eſtimables , par une raiſon toute ſimple ,
elle eſt honnête , & n'a jamais reçu chez elle , ceux qui
ne l'étaient pas. Je voudrois pouvoir prouverune vérité
conftante; que les trois quarts de ceux qui compoſent les
Spectacles Français font gens estimables & qui le ſeraient
dans tous les états de la vie , mais le préjugé des fots
où gens mal inſtruits , confond le Vice avec la Vertu. J'ai connu des gens à talent, de quoi former dix ſpectacles
qui n'étaient pas faits pour que l'on leur reprochat
Ja moindre baſieſſe. Ce n'eſt donc point la faute des
Comédiens en général , i les Princes ont été mal ſervis .
Qu'un Spectacle dans fon principe foit formé ainſi que
je le prétends , en ne protégeant que le Talent &les
Moeurs ; qu'il ne ſoit recruté dans la ſuite , que guidé
par le même principe , les Comédiens feront heureux &
Jes Princes contens ; mais il faut que ce foit un Comédien
ſage, honnête & qui par ſon expérience & fon
honneur , foit chargé du devoir de la troupe ; d'engager
les Comédieus , lorſqu'il en manquera : fon état , la
confiance de ſon Maître le feront tenir ſur ſes gardes ,
& il n'engagera jamais perfonne , fans le connaître. Voilà
le Spectacle que je prétends offrir ; & que je m'engage à
former à un huitieme de moins , que les Souverains n'ont
payé leurs Spectacles mauvais & non complets . Quant au
bien-être des Comédiens , le voici; je m'oblige à faire
trouver au bout de dix années , deux cents mille livres
de France , pour faire mille Livres de rente à tous les
Comédiens dont le Souverain aura été fatisfait pendant
les dix années. Leſquels deux cents mille Livres ne couteront
rien au Prince , rien à l'Etat , rien au Public , rien
aux Comédiens ; enfin perſonne ne pourra dire avoir contribué
à l'aſſemblage de cette fomme. Qu'on ne cherche
point à pénétrer d'où elle peut provenir : on s'y calleroit
La tête.
J'ai l'honneur d'être avec conſidération ,
MONSIEUR
Votre très-humble & très-obeiſſant
Serviteur DROMAINVILLE.
A Berlin ce 15 Août 1774-
Directeur pendant nombre d'années en France; ancien
Comédien de Sa Majesté Impériale de toutes les Ruffies ,
maintenant au service de Sa Majesté le Roi de Pruffe.
SEPTEMBRE. 1774. 253
M.
F'envoie à votre Mercure l'Epigramme qui fuit. L'eriginal
est de Luigi Alamanni , limitation allemande de
Hagedorn , & la françoise de v. f. D.
Tornata a Menelao l'ingiuſta Elena ,
Dicea , di pianto , e di vergogna piena :
Ben fu rapita eſta terrena Salma ;
Ma ſempre , il Cielo il ſa , reſtò tua l'Alma.
Ed egli : jo il credo ben ; ma , a non celarte ,
Mi laſciaſti di te la peggior parte.
Zum Menelaus kam die Helena Zurück,
UndSprach, mit Rechtbeschamt , und mit bethtantem Blick!
Esward dir Zwar myn Leib , die irdsche Last , entriffen
Doch , wie der Himmel weisz , blieb meine ſeele dein.
Er fprach: Ich glaub es gern ; hingegen magst du wiſſen :
Waz du mir lieffeſt , ſcheint deinschlechtſtes Theil zu seyn .
La belle IIélene , à Ménélas rendue ,
Lui dit , baiſſant les yeux :
Mon cher Epoux , qui me crutes perdue ,
(J'en atteſte les Dieux)
Mon ame vous reſta , ſi ma perſonne fut ravie .
O! Je le croi , dit Ménélas ;
Mais hélas !
(Convenez-en , m'amie)
C'étoit perdre le vin , & me garder la lie.
1
cordianct
le Spect
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1-
Princes
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pectacles.
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humain,
Le
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TEMBRE. 1774. 255
111 ,
ance jusqu'au regne de Louis XIV , 90
es Pauvres ,
rets , contenant le regne de
1 Jardinage ,
91
92
93
u Jardinage , 98
le des différens Oiſeaux , 102
de Louis XV par M. l'Abbé
ont,
106
s du temps , 120
ulieu , 125
mens philofophiques , 139
ce qui ont remporté le prix ,
omie,
métrie- pratique ,
de Madame de Lorraine ,
146
ibid.
150
exon , 151
te Louis XV. par M. l'Evêmès
, (
153
fes , &c. 161
urgie , 164
dies inflammatoires , 166
nnaire hiſtorique , 167
170
e la Nobleſſe , 175
179
,
s , Opéra , 190
nçoiſe ,
lienne ,
de porcelaine de Sève ;
198
204
205
206
ibid.
208
211
254 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Les deux Voyageurs , conte ,
Epître à M. de Voltaire , en lui envoyant la
Rofiere,
Réponſe de M. de Voltaire ,
Vers à M. l'Abbé de Boiſmont ,
Epître à M. François de Neuf-Château ,
Le Boeuf & l'Alouette , fable ,
ibid.
12
15
ibid.
16
18
La Philofophe rendue à la raiſon , conte. 20
Le vrai Plaifir , 41
Epître à une Mere fur fon Fils , 44
Le Sommeil du Méchant, 48
Ephitalame ſur le mariage de M. Tieſſon , 49
Envoi , 50
Sur le regne de Louis XVI, Sonnet , ibid.
Vers au ſujet des écrits qui paroiſſent ſur le
nouveau regne ,
51
La Riviere & le Ruiffeau, ' 52
Vers à Mde la Baronne de Princen ,
54
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
55
LOGOGRYPHE ,
57
Chanfon .
59
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 61
Lettres à Eugénie ſur les Spectacles . ibid.
Mémoire fur les contre- coups ,
71
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques , 73
Effai philoſophique ſur le corps humain ,
76
Oraiſon funebre de Louis XV par M. deGery , 89
SEPTEMBRE . 1774. 255
Hitoire de France juſqu'auregne de Louis XIV , 90
Syllabaires des Pauvres , 91
Mémoires ſecrets , contenant le regne de
:
Louis XIII , 92
La Théorie du Jardinage , 93
La Pratique du Jardinage , 98
Hiftoire naturelle des différens Oiſeaux , 102
Oraifon funebre de Louis XV par M. l'Abbé
de Boifmont , 106
Ode aux Poëtes du temps , 120
Oeuvres de Chaulieu , 125
Antilogie & fragmens philofophiques , 139
Pieces d'éloquence qui ont remporté le prix ,
&c. 146
Abrégé d'Aſtronomie , ibid.
Elémens de Géométrie- pratique , 150
Oraiſon funebre de Madame de Lorraine ,
par M. Bexon , 151
Oraiſon funebre de Louis XV. par M. l'Evêque
de Sénès , 153
Anecdotes chinoiſes , &c. 161
Elémens de Chirurgie , 164
Traité des Maladies inflammatoires , 166
Nouveau Dictionnaire hiſtorique , 167
Le Vindicatif, 170
Dictionnaire de la Nobleſſe , 175
ACADÉMIE , 179
SPECTACLES , Opéra , 190
Comédie Françoiſe , 198
Début , 204
Comédie Italienne , 205
ARTS ,
206
Manufacture de porcelaine de Sève ; ibid.
Gravures , 208
Muſique , 211
256 MERCURE DE FRANCE.
Leçons de Langues italienne , &c. 215
Ecriture , 216
Précis de procédé fuivi pour barrer un des
bras de la riviere de Seine , à Neuilli , 217
Le Cri de la Seine , 220
Lettre de M. de Voltaire à M. Perronet , 221
Quatrain à la Reine , 222
Vers à M. le Moine , Ibid.
Le Fourmi- lion & la Fourmi , fable , 223
Bienfaiſance , 225
Anecdotes ,
226
AVIS ,
228
Nouvelles polítiques , 232
Mauſolée à St Denis , 238
Nominations , 246
Préſentations , 248
Naillances ibids
Morts , 249
Loteries, 250
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Lettres ſur les Spectacles par M. Dromainville , 251
Epigramme , 253
FIN.
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries,
1817
ARTES SCIENTIA VERITAS
1
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY ERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
U
TUEBOR
ARISPE
AP
20
- M51 E
1774-
S
TRES.
:
!,
EY,
LI
UN
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
SECOND VOLUME.
JUILLET 1774.
N°. X.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
וי
Oeuveurveress Philoſophiques&Mathématiques de M.Guil.
Jacob Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde 4to .
2vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
à f8 : -de Hollande.
Contenant Toма І.
Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres
Uſage de la Chambre obfcure pour le deſſein.
Matheseos Univerfalis Elemente.
Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
Seriebus infinitis.
Eflai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.
Supplément à l'Eſſai ſur le Choe des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philoſophie en 3 parties.
Art de raiſonner par Syllogifme..
Eſſai de Métaphyfique.
fur la Liberté
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturalifte. Ouvrage dédié à M. de Buffon,
de l'Académie Françoiſe , &c. &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes. 8vo. Paris 1771 .
La Génération , ou Expoſition des Phénomenes relatifs
à cette Fonction Naturelle ; de leur méchaniſme , de
leurs cauſes reſpectives , & des effets immédiats qui
en réſultent. Traduite de la Phyſiologie de M. de
Haller augmentée de quelques Notes ,& d'une Differtation
fur l'origine des Eaux de l'Amnios. 8vo. 2 vol.
Paris 1774-
}
Oeuvres de M. Geſner , traduites de l'Allemand parM.
Huber 12°. 3 vol. Zuric 1774-
Nouvelles Lettres Angloiſes , ou Hiftoire du Chevalier
Grandiſfon par l'Aut. de Pamela & de Clariffe ,
12º. 8 vol. Amst. 1772 .
Hiſtoire de Maurice , Comte de Saxe . Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal -Général des Camps &
Armées de ſa Majesté Très - Chrétienne par M. le
Baron d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des
Invalides. 120. 2 vol. Utrecht 1774.
Voyages (Relation des) entrepris par ordre de S.
M. Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceflivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis , & le Cap. Cook &c. 410. 4. vol. fig. 1774 .
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
4to . fig. Paris . 1772--1774 les XVII premiers Cahiers
Di
H
0
D
Bangerady
-১১-২
LIVRES NOUVEAUX.
15313..
Obſervations fur les commencemens de la Société , par
Mr. J. Millar , Profeſſeur en droit à Glaſcow , trad
de l'anglois. I vol. Amst. 1773.-
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques ,
Grecs & Latins , cant facrés que profanes , 8vo. 18
vol. Paris 1774-
Hiſtoire de l'Académie Royale des Sciences pour l'an
née 1770. 4to. 1 vol. fig. Paris 1773.
Oeuvres de Boileau grand in 8vo. 5 vol. fig. Amst. 17731
dito , in-douze 5 vol. fig.
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
aaplan
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
-dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
- dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
- dito , la fuite , fous proffe
Depuis 1764 l'année est compoſée de 14 parties à za
fols; fait pour l'année entiere f8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àf3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Histoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Tures , travaillée ſur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux -mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. I vol. à f 6 :.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours, &les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jus
qu'à la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents ſur le Mariage des Enfants
de Famille. 1 vol. gr. 8vo. Londres 1773. f1 : 5
Penſées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
1 vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10.
Les Loiſirs du Chevalier dEon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
3:
Les Maximes du Droit Public Trançois qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 12°. formant environ 1200 pag.
ont été regardé dans ce temps comme la quintessence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant furle Droit Pu
blic de France. La ſeconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vũ le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800pag. en 2 vol. in 4 .
L'auteur a fuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage .
C'eſt ſurtout dans le de qui renferme la réponſe aux
Objections , que ſe trouvent les obſervations les plus
intéreſfantes. La grande & célebre Question for l'origine
du pouvoir des Souverains y eſt traitée à fonds . On
y a mis à contribution des Philofophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceuxx qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Deſpotifme y trouveront de quoi ſe déuomper. Its verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppofés ,& que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere imprefcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obfervations , fut le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maxines intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , &. le droit intéreffe preſque toute l'Europe
parce que les Loix du Gouvernement François ayant été
ivivies autrefois dans la plupart des Royaumes , il peut
être d'une grande utilité pour éclaicir leur droit public.
On trouve chez le même Libraire le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arréis , Arrêtés,
Proteflations des Parlemens ,"Cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliages , Préfidiaux , Elections , au fujer
de PEdit de Déc. 1770 l'érection des Confcils Supérieurs
, la fuppreflion des Parlemens & c . avec un Abrégé
hiftorique des principaux faits relatifs à la fuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. format in-8°. 766 pag. à f 3 : -
:
168 522
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET. II. Vol. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
:
Vers à Sa Majetéé LOUIS XVІ.
T
1
EL s'annonçoit au monde heureux ſous ſes auſpices ,
Ce Titus , des Humains l'amour & les délices ,
Quand il pleuroit un jour vainement écoulé ,
Un jour que ſes bienfaits n'avoient pas ſignalé,
Ainſi le Grand Henri , l'idole de la France ,
Déploya dans Rouen ſa loyale éloquence ,
L'éloquence du coeur , du Trône & des vertus .
Prince qui rends l'eſpoir aux Peuples abattus ,
14
A3
MERCURE DE FRANCE.
<
ORoi fage à vingt ans ! il eſt beau qu'à cet age
Ton ame t'ait dicté ce fublime langage ,
Qu'au vainqueur de la Ligue apprirent autrefois
Le temps & le malheur , les feuls maîtres des Rois.
Comme lui tu nous dis : ,, Reprenez l'eſpérance ,
Ma vie est dévouée au bonheur de la France.
„ Elle attend tout de moi : je veux tout lui donner.
,,Ah! fi de longs revers qu'on n'a pu détourner ,
,, Ont tari les canaux des publiques richeſſes ,
39
S'il faut facrifier , pour remplir mes promeſſes ,
, Ces pompes de ma Cour , ce luxe , cet éclat
Qu'autoriſe en un Roi la grandeur de l'Etat .
O mon Peuple ! pour vous tout me ſera facile.
Au Trône des Bourbons le faite est inutile.
"
„ Peuple , à vos intérêts je ſoumettrai les miens ,
„Et les beſoins du Trone à ceux des Citoyens.
و د
Si mes foins vigilans vous font des jours propices ,
Je ferai trop payé de tous mes facrifices.
C'eſt ma premiere gloire & mon premier deſir,
Français , ſoyez heureux : tel eft notreplaisir."
Oui , j'en crois la promeſſe où ta bonté t'engage.
Louis de nos deſtins a déposé le gage
Dans cet édit ſacré , monument folemnel ,
Ecrit vraiment royal , & vraiment paternel ,
Qui prévient nos fouhaits , qui calme nos alarmes ,
Qu'on lit avec tranfport , & qu'on baigne de larmes.
Ata voix , ◊ Louis ! ce Peuple a répondu.
De ce qu'on fait pour lui rien n'eft jamais perdu.
Tu le connois ce Peuple & fenfible & docile ,
1
JUILLET. II. Vol. 1774. 7
Et fon amour ſi prompt & fa douceur facile;
Peuple , qui de fon Prince adorateur charmé,
Le conjure à genoux de vouloir être aimé .
Tu le feras , tu l'es , Momrque aimable &juſte ,
D'un Etat affoibli réparateur auguſte.
- Tous les yeux , tous les coeurs fe font tournés vers toi,
Le pauvre confolé'tend les bras à ſon Roi.
Du bonheur qu'il eſpere il embraſſe l'image ,
Et déjà de ton regne adore le préſage.
Sans doute fon eſpoir ne fera pas trompé.
De tes devoirs nouveaux profondément frappé ,
Tu montres de ton rang une frayeur modeſte ;
C'eſt cet heureux effroi , c'est lui que s'en atteſte ;
C'eſt le garant des biens que nous allons goûter ;
Qui craint le poids d'un Sceptre eft fait pour le porter.
Mais pourquoi craindre tant le Trône & ta jeuneſſe ?
Dans ces jours de diſcorde , où le Roi , la Nobleſſe ,
Les Barons , les Vaffaux , diviſés tous entre eux ,
Cherchant tous à ſe nuire , étoient tous malheureux,
L'art de régner , parmi tant d'intérêts contraires ,
Sembloit un compofé de ténébreux myſteres ;
Un art triſte & profond d'intrigues , de complots
Indigne des vrais Rois , indigne des Heros ,
L'art d'être tour à tour ou faux ou tyrannique ;
Qu'en vain Machiavel appela politique.
Mais aujourd'hui qu'enfin du Maftre & des Sujets
Le plus étroit lien unit les intérêts ,
Nos heureux Souverains, fürs de l'obéiſſance ,
N'ont rien à redouter que leur propre puiſſance ;
Et s'ils ont des vertus , ils ont les vrais calens ,
A 4
8 MERCURE DE FRANCE,
Quiconque eſt juſte & bon peut régner à vingt ans.
La ſcience des Rois est toute dans leur ame.
La vérité t'éclaire & la gloire t'enflamme.
Dans ton coeur bienfaiſant tes, devoirs ſon tracés:
Tu chéris tes ſujets : c'eſt en ſavoir affez.
De l'Etat dans tes mains la fortune affermie
Aura pour fondement l'ordre & l'économie.
Ta ſage vigilance & ton activité ,
Et l'amour du travail , baſe de l'équité ,
Repouſſent loin de toi le menſonge , la brigue ,
Et vont déshonorer le talent de l'intrigue
Le vice rougira ſous un Roi vertueux ;
Et le Luxe infolent ſera vil à tes yeux.
Puiffe long - temps encor pour nous ſe reproduire
L'éclat du jour nouveau qui luit fur cee Empire !
Je ne t'offrirai point , pour prix de tes efforts ,
Les chansons des neuf Soeurs & leurs favans accords
Apollon quelquefois proſtitua ſa lyre,
Cet hommage ſi beau , quand l'équité l'inſpire ,
Fut ſouvent , je l'avoue , un tribut mendié ,
Vendu par la baffeffe & par l'orgueil payé.
Honorons la vertu ſans flatter la puiſſance.
Il eſt pour toi ſans doute une autre récompense ;
L'amour de tes ſujets , l'aſpect de leur bonheur ,
Les regards d'une Epouſe & la voix de ton coeur.)
Par M. de la Harpe
aali
よい
:
JUILLET. IL. Vol. 1774
D
AURO1.
U Prince Bien - Aimé que regrette la France
Nous retrouvons en vous la bonté , la douceur,
De votre auguſte Aïeul aimable ſucceſſeur ,
Vous faites fur le trône affeoir la Bienfaiſance,
Une Reine charmante y brille auprès de vous.
O Couple généreux ! & fublimes Epoux !
Régnez fur tous les coeurs , voilà votre partage.
Que votre Empire eſt für ! de l'Amour c'eſt l'ouvrage,
Quel ſpectacle offrez - vous à mes yeux enchantés !
Fuyez loin de la Cour, profanes Voluptés,
La Vertu chez Louis trouve un accès facile;
Du mérite ingénu ſon palais eſt l'aſyle.
La Vérité ſans fard peut aller juſqu'à lui ;
Il l'appelle , il l'accueille , il eſt ſon ferme appul
Du Peuple qui l'adore il veut être le Pere.
O luxe dangereux ! o brillante miſere !
Fantôme du bonheur , toi qui confonds les rangs ,
Tu n'en impoſes point à ſes yeux pénétrans.
Des tyrans fortunés , élevés par le crime ,
L'Etat ne ſera plus l'eſclave & la victime.
Revenez , age heureux , o moeurs du ſiecle d'or 1
La ſageſſe des Rois eſt leur plus grand tréſor :
C'eſt elle qui par- tout fait naître l'abondance .
A5
1
MERCURE DE FRANCE.
C'eſt un aftre éclatant , done la douce influence
Du laboureur charmé prévient les voeux ardens ;
Il mûrit les moiſions , it féconde les Champs ,
Que l'eſpoir des François , ce Prince jeune & fage,
GrandDieu , dans tous les temps foitta plus digne image!
Répands fur lui'tes dons , qu'il cheriffe ta foi!
Il fait nous conſoler à la fleur de fon age ;
Que de beaux jours promet l'aurore de mon Rơi !
Par M. Marteau
JUILLET. II. Vol. 11777744.. Ir
VERS donnés à Madame ADELAIDE ,
à Choiſi , après sa convalescence , le 20
Juin 1774.
AARÈS les craintes , la triſteſſe ;.
Que votre vue a pour nous de douceurs
Vous vivez , auguſte Princeſſe !
Jamais plaiſir plus doux n'a pénétré nos coeurs.
Touché de nos chagrins , ſenſible à nos alarmes.
ہک
Le Ciel vient d'eſſuyer nos Jarm
Il fait combien vos jours font précieux
Amille coeurs pour vous pleins de tendreſſe;
Il fait que l'indigent n'a point d'autre richeſſe ,
Et combien vous aimez à faire des heureux ;
Sur ſon plus digne ouvrage il va veiller fans ceſſe ,
En prolongeant vos jours au gré de nos souhaits ,
En nous confervant à jamais
Votre ame généreuſe & belle ,
De toutes les vertus l'aſyle & le modele;
C'eſt nous combler de ſes plus doux bienfaits.
ParM. B. de St P.
:
MERCURE DE FRANCE.
COUPLETSfur la bienfaisance du Roi
& de la Reine .
AIR : Or écoutez , petits & grands.
FAIRE des heureux à vingt - ans
Eſt bien le bonheur le plus grand,
Tu poſſedes la bienfaiſance ,
Jeune Monarque de la France.
Antoinette comble tes voeux
En voulait tous nous rendre heureux.
Un jour chaſſant avec fureur ,
On crut feconder ton ardeur
En voulant traverſer des terres
Renfermant des grains falutaires ;
Ces guérets ne ſont pas à nous :
„ Je reſpecte les droits de tous."
C'eſt ainſi que tu préludois
Le bonheur du Peuple Français
Antoinerte faiſoit de même ,
Pleine d'une bonté ſuprême ,
Achere a vu couler ſes pleurs
Et l'infortuné ſes faveurs.
De Triptoleme imitateur
Un jour tu te fis laboureur,
JUILLET. II. Vol. 1774.
13
A
Et prenant en main la charrue,
Tu dis , d'un ame toute émues
Honorons de ces laboureurs
Et les travaux & les ſueurs
r ?
Pour nous rendre long-temps heureux
Tu veux d'un mal contagieux
Subir la maligne influence :
Oui ; c'eſt inoculer la France.....
Grand Dieu ! veille du haut des cieux
Sur des jours auſſi précieux.
D
VERS AU ROI.
ANS Athenes , dans Rome un farouche vainqueur
Encenfé par la flatterie ,
Méritoit par ſa barbarie ;
Le beau nom de libérateur ,
Et ſouvent n'avoit eu que le triſte bonheur
D'enfanglanter la terre & fa patrie.
Juſte , & plus bienfaiſant que ces héros fameux
Inſcrits au temple de Mémoire ,
A faire des heureux vous mettez votre gloire ,
Et , pour tribut de vos ſoins généreux ,
Vous n'exigez , pour vous quelle douce victoire !
De vos ſujets que l'amour & les voeux.
Vous entendez les cris de leur reconnoiſſance ,
:
14
MERCURE DE FRANCE.
Leur amour eſt ſans borne , ainſi que vos vertus:
Leur bonheur à jamais paſſe toute eſpérance ;
Le Trône des Bourbons eſt celui des Titus.
Par Mdo Martin , épouse d'un Procurent
au Chatelet.
QUATRAIN à la louange de
LOUIS XVI.
0
Modele des vertus & le ſoutien des moeurs ;
Méritons fon amour , & faisons lui conpoftre
Qu'il n'eſt doux de régner qu'en régnant dans les coeurs.
MES Concitoyens , nous poffédons un mattre
Par je Marquis de la Tournelle, Chev. de St
Louis, ancien Cap. de Gendarmerie.
L'INGRAT PUNI , Nouvelle traduite de
l'Italien de Cinthio , par M. Flandy.
DANAns le temps que Selim tenoit l'Empire
Ottoman , des Corſaires lui firent
préſent d'un jeune Eſclave de Corfou ,
JUILLET. II. Vol. 1774. 15
nommé Aladin très bien fait & rempli
de belles qualités. Ce Prince , tout cruel
qu'il étoit & altéré du fang des Chrétiens ,
charmé de la phyſionomie dujeune homme,
lui laiſſa la vie , ſous condition de
renier la vraie foi dans laquelle il avoit
été élevé juſqu'à l'âge de quinze ans. Aladin
ſe voyant entre les mains du Monarque
fanguinaire , réſolut , autant par
foibleſſe & inexpérience , que par crainte,
de rendre en apparence hommage à
Mahomet , réſervanti au fond du coeur le
vrai culte qu'il étoit obligé de renier. Le
jeune eſclave croiſſoit de jour en jour
en mérite, & la bienveillance de Selim à
proportion ; ce qui fâchoit les Grands de
la Cour. Un d'entr'eux , nommé Facardin
, s'étoit rendu ſi odieux au Sultan ,
que , démis de ſa charge , il riſquoit encore
pour la vie. Cet homme penſa que
fi Aladin , favoriſé comme il l'étoit du
Monarque , intercédoit pour lui , il obtiendroit
aisément ſa grace. Il fut donc le
trouver , lui expoſa ſon infortune , & le
conjura de s'intéreſſer en fa faveur auprès
de Selim , pour qu'ille rétablit dans
fon pofte , jurant à ſon protecteur une
reconnoiſſance éternelle.
Aladin qui étoit porté àrendre ſervice ,
16 MERCURE DE FRANCE:
:
voyant une occaſion de ſervir Facardin,
lui promit de ne rien oublier pour le fatisfaire;
ayant ſaiſi un inſtant favorable,
il épuiſa ſon eloquence en ſa faveur au
près du Sultan. Selim étonné de l'enten
dre parler fi fortement pour cet homme ,
luidit: Tu ne connois pas comme moi
"
A
22
و د
و د
و د
le naturel de Facardin; necrois pas que
,, je l'aie dépouillé de ſon emploi par hai
„ ne ; c'eſt qu'il m'en paroiſſoit abfolua
ment indigne. Mais pour que tu n'aies
jamais à te plaindre d'aucun refus de
ma part , je veux bien te complaire àce
ſujet: non que j'eſpere qu'il ſe corrige
" à l'avenir , mais pour te convaincre qu'il
ne mérite pas le poſte où tu veux leré
" tablir."-Je n'ai garde , réponditAlas
din , d'induire V. M. à agir contre fon
gré. Je croirois faire tort aux ſentimens
d'un ſujet auſſi dévoué & reconnoiſſant
que je le ſuis. Mais comme jem'aſſure
que Facardin, déſormais ferviteur inviolable,
n'aura d'autre fouci que de plaire
à V. M. j'oſe l'implorer en ſa faveur ,
perfuadé qu'il tiendra la promeſſe qu'il
m'a folemnellement donnée. - Je veux
le croire comme toi; mais tu verras que
nous ferons dupés tous les deux. J'eſpere
que non , ſi les faits répondent aux paroles
T
N
pr
JUILLET. II. Vol. 1774. 17
les . - Je le ſouhaite: ainſi , va lui dire
que je n'ai pu refuſer ſa grace à ta médiation.
Aladin remercia l'Empereur , &
fut chercher Facardin pour le lui préſenter.
Selim le reçut avec bonté & lui rendit
ſa charge , en lui diſant : tu en as l'obligation
à Aladin. C'eſt à toi de te comporter
de maniere à ne pas le faire rougir
de s'être intéreſſé pour toi. Facardin promit
d'obéir.
Dès que le perſide ſe crut aſſez accrédité
auprès du Sultan pour pouvoir compter
ſur ſa confiance & perdre ſon bienfaiteur
, il ſe mit à ruminer comment il
pourroit le rendre ſi odieux à l'Empereur ,
qu'il le fît mourir; préſumant qu'une fois
facrifié , lui - même gagneroit aſſez d'ascendant
ſur l'eſprit du Monarque pour
éclipſer tous les autres courtiſans. Dans
la foule des moyens qu'il rouloit dans ſa
tête , il ne ſavoit auquel ſe fixer . La prédilection
du Sultan pour Aladin lui faifoit
craindre d'échouer , s'il ne faiſoit au
favori quelque imputation aſſez atroce
pour que le Prince ſe trouvât piqué au
vif. Montrant donc la plus vive reconnoiſſance
à Aladin , il couvoit ſon noir
projet en fon coeur , en attendant une occaſion
favorable de l'exécuter , quand la
B
18 MERCURE DE FRANCE.
fortune qui ſe plait à troubler le bonheur
des humains , fit que le Sultan lui - même
la lui offrit.
Selim avoit dans ſon ſérail une eſclave,
Chrétienne d'origine , que des Corfaires
lui avoient donnée ainſi qu'Aladin.
Il l'avoit auſſi forcée d'embraſſer l'Alcoran;
& , ſa beauté la lui rendant extrêmement
chere , il en étoit jaloux à l'excès.
Mais plein de confiance dans Aladin , il
le fit chambellan de la jeune Odalique ,
lui ordonnant d'en avoir le plus grand
ſoin. Le favori accepta l'emploi , s'en
acquitta avec d'autant plus de zêle qu'il
reconnut ſa ſoeur dans la jeune perſonne
appellée Tamulie. Captive une année
avant Aladin & remiſe au Sultan , ſa
beauté , accompagnée des graces les plus
touchantes , l'éleva bientôt au-deſſus des
autres femmes de l'empire. Tamulie qui
avoit auffi reconnu fon frere , lui faifoit
mille careſſes , ſans découvrir le lien du
ſang qui les uniſſoit .
Facardin avoit vu avec peine Aladin
créé chambellan de Tamulie ; mais fongeant
qu'il pourroit s'ouvrir par - là une
voie pour accomplir fa méchanceté , au
milieu du chagrin que lui cauſoit la faveur
d'Aladin , il fut ſaiſi de ce tranſport
de joie qu'ont les envieux , quand , peu
JUILLET. II. Vol. 1774.19
contens de ravir à quelqu'un ſa félicité ,
ils comptent le faire périr cruellement.
Le ſcélérat voyant les témoignages d'amitié
& les préſens mutuels du frere & de
la foeur , réſolut , à la faveur de ce prétexte
, de donner de l'ombrage au Sultan.
Un jour que Selim diſcourant avec lui,
lui faifoit l'éloge d'Aladin , le perfide
répondit: ,, Les Princes ſe trompent fou-
"
ود
vent fur le compte de leurs ferviteurs ,
jugeant peu dignes de leur confiance les
,, plus fideles , & très affidés ceux qui ne
,, cherchent qu'à les tromper. Vous êtes
,, dans le cas , Sire; car à ſuppoſer qu'Ala-
" din ait toutes lesbelles qualitésdont ilpa-
,, roit doué aux yeux de V. M. ſa perfidie
,, envers l'Etat les ternit toutes àtelpoint ,
s, qu'il doit être réputé le plus coupable
,, courtiſan qui fut jamais." A ce diſcours
Selim conſidérant les obligations que le
traître avoit à Aladin , répliqua : ,, Eft-ce-
ود
"
"
là le prix du ſervice qu'Aladin te rendit
en te rétabliſſant ſi biendans mon eſprit ,
,, que je t'ai fait miniſtre d'état , d'écuyer
diſgracié que tu étois ? "-Sire , je m'avoue
redevable à Aladin , & je me ferois
ta ſi je n'euſſe conſulté que ſes ſervices.
Mais vous devant plus qu'à lui , je ſuis
contraint de révéler ſa perfidie , par le
Ba
20 MERCURE DE FRANCE.
- -
zêle que j'ai pour V. M. - Et comment
te ſemble til ſi perfide ? Sa conduite ne
m'a offert juſqu'ici aucun figne de ce que
tu avances. - Je le dirai , Sire , pour le
bien de V. M. l'opinion que vous avez
conçue de lui , faute de le connoître à
fond , vous faſcine les yeux au point de
le croire un modele de fidélité ; & il vous
en manque dans l'objet le plus eſſentiel.
En quoi donc ? C'eſt qu'établi par
vous gardien de Tamulie , il fait tous ſes
efforts pour s'en rendre poſſeſſeur ; & , fuivant
l'apparence , elle ne lui feroit pas
avaré de ſes faveurs , ſi elle ne redoutoit
votre courroux. Cette crainte lui ſert de
frein; mais comme il n'eſt coeur de femme
fi dur que les prieres & l'amour n'amolliſſent
, ſi l'on n'arrête cette intrigue ,
je fuis fûr que cet homme déloyal trouvera
le fecret de jouir de l'objet de votre
tendreſſe .
t
Au nom de Tamulie, Selim montrant
un viſage tout en feu , s'écria : Aladin
cherche donc à m'enlever mon idole !
Oui , Seigneur , & fi la prévention ne
vous eût fait illuſion ; ſi vous avicz obſervé
la conduite d'Aladin envers Tamulie
, vous auriez vu la vérité de ce que je
dépoſe. Quant à moi , je ne ſuis point fur-
--
५
JUILLET. II. Vol. 1774. 21
pris qu'un étranger , d'une religion contraire
à la nôtre , ne garde point la foi à
V. M. Les Chrétiens ne nous tiennent
pas moins pour leurs ennemis que nous
les regardons comme les nôtres. Ils triomphent
& croient faire une oeuvre trèsméritoire
quand ils nous cauſent tout le
mal poffible ; & leur joie eſt meſurée ſur
la grandeur de l'injure. Aladin & Tamulie
font nés Chrétiens , & tous deux à
Corfou. La conformité de croyance &de
patrie pourroit bien faire que V. M.
croyant avoir l'entiere poſſeſſion de la
belle Sultane , la partageroit avec un indigne
rival , d'où pouroient naître des
enfans qui , préſumés fils deV. M. , avec
le temps ufurperoient l'Empire de l'Orient.
ود
ود
Ce diſcours troubla beaucoup Selim :
cependant il répondit à l'accufateur : „Si
les ſervices que te rendit Aladin neme
perfuadoient qu'il faut qu'il y aille du
,, bien de l'Etat pour que tu me parlesde
la forte , je te châtierois ſi durement du
mauvais office dont tu paies ton bienfaiteur
, que ton exemple apprendroità
tous les mauvais coeurs quelle peine eſt.
,, dueàl'ingratitude. J'obſerverai Aladin.
Si je le trouve fourbe & impoſteur , il
ود
و د
ود
ود
"
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
,, aura le ſalaire qu'il mérite ; mais ſi je
vois l'oppoſé , tu apprendras de moi à
quel point les ingrats me font odieux.
J'y conſens , ajouta Facardin, ſi j'en
impoſe à V. M. "
و د
ود
و د
ود
Le jalouſie une fois réveillée dans l'ame
de Selim , il ne fut plus maître de ſes
idées . Il ſe perfuada que Facardin étoit
fincere ; & l'ayant trouvé un autre jour ,
il montra combien il eſt dangereux de
donner de l'ombrage à un homme pasſionnément
amoureux. ,, J'ai réfléchi , lui
و د
"
"
ود
"
ود
ود
ود
dit- il , ſur tes propos au ſujetd'Aladin ;
,, tu me parois véridique , & , quoique je
ſache bien que Tamulie eſt trop honnête
pour ſe livrer à un autre que moi ,
je ſens néanmoins , comme tu me l'as
dit , que le ton familier qu'Aladin prend
avec elle , ne vient que d'un defir amoureux
& d'un appétit libertin , & qu'il
n'aſpire qu'à m'offenfer dans la perſonnede
Tamulie quej'adore. Mais je romprai
ſesmeſures. Jeveuxqueſon exem- ود ple apprenne aux courtiſansquelle ſcrupuleuſe
fidélité ils doivent à leurs Souverains.
Je veuxqu'indigne de périr par
la main d'un homme , le traître ſoit déchiré
par les bêtes féroces." Jamais discours
n'avoit ſi agréablement flatté l'oreille
de Facardin. Seigneur , reprit-il , vous
د
ود
ود
१७
ود
M
২
JUILLET. II . Vol. 1774. 23
ferez très - bien. Aladin mérite aſſurément
le ſupplice auquel V. M. le condamne.
Selim avoit une ménagerie remplie de
lions & d'autres animaux féroces dont les
combats l'amuſoient beaucoup , & dont la
garde étoit confiée à gens très -affidés. Il
fit appeler un garde- lions , & lui dit : ,, Je
رد
t'enverrai ce ſoir un exprèsqui tedira ces
,, propres paroles : L'Empereur m'envoie ici
» pourfavoirsi tu as exécutéſes ordres . A
,, ces mots tu arrêteras le meſſager , & le
feras jeter aux lions ſans entendre aucu-
,, ne raiſon , fût-il reconnu de toi pour un
وو
ود
de mes premiers officiers. " L'homme
aux lions promit d'obéir , & alla attendre
l'arrivée du député. L'Empereur mande
Aladin , & lui donne l'ordre pour le garde-
lions. Le docile Aladin va où il eſt
mandé , mais très-inquiet, Il lui ſembloit
étrange de ſe voir dépêché vers un homme
auſſi vil , dans le poſte où il étoit. Craignant
quelquerevers funeſte , en ſon voyage,
il s'écarta du chemin ; & , comme la
nuit approchoit , il entra dans un bosquet
qui étoit à ſadroite. Là ,les yeux au
ciel , les genoux en terre & le coeur à Jéſus-
Chriſt , il s'écria: ,, Seigneur , vous
ſavez que ſi ma fragilité me fit déférer
„ en apparence aux précentes de Maho-
ود
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
و د
و و
,, met , votre ſaintNom n'en eſt pasmoins
gravé dans mon coeur , & que je n'ai
ceſſé de vous adorer en ſecret de toute
,, mon ame. Je vous ſupplie donc , Sei-
,, gneur , d'excufer ma foibleſſe ; & fil'ordre
du Sultan a quelque choſe de nuiſible
pour moi , de m'en préſerver & de
m'ouvrir une voie , pour qu'arraché à
l'eſclavage & à la ſuperſtition de Mahomet
, je puiſſe vous adorer en public
ainſi qu'en ſecret , comme le Créateur
& le Rédempteur du genre humain. "
Aladin termina ſa priere par le ſigne de
croix , & reprit le chemin de la ménagerie.
ود
ود
ود
وو
ود
ود
"
Facardin avoit aſſiſté à l'ordre donné au
garde-lions . Croyant n'apprendre jamais
aſſez tôt la mort d'Aladin , il le ſuivit de
près pour le voir dévorer par les bêtes.
Mais Dieu qui punit le crime & récompenſe
les bonnes oeuvres , permit que
pendant qu'Aladin prioit dans le bois ,
Facardin le devançat auprès du gardelions
, lequel attendoit fur le chemin
celui que le Sultan deſtinoit à ſervir de
proie aux animaux carnaciers . Facardin
l'accoſte & lui dit : L'Empereur m'envoie
ici pour ſavoir fi tu as exécutéſes ordres.
A ces paroles le gardien jugea que
c'étoit l'homme en queſtion ; & comme
il avoit diſpoſé tous ſes gens , il le fit auſſi
1
JUILLET. II. Vol. 1774. 25
tôt ſaiſir & dépouiller pour être jeté aux
lions. A la vue du péril , Facardin invoquant
fon faux prophete , s'écrie :
ود
ود
"
ود
ود
Ce
n'eſt pas moi qui dois être livré aux
lions ; c'eſt Aladin. C'eſt pour lui qu'eſt
l'ordre du Sultan , & non pour moi.
Laiſſe-moi donc. Attends qu'il vienne :
il ne peut être bien loin: tu feras de lui
,, ce que tu me prépares. " L'impoſteur
eut beau parler; tout fut inutile. Dépouillé
fur le champ , il fut livré aux lions , qui
exerçant ſur lui leurs dents carnacieres ,
ne laiſſerent pas un de ſes membres entiers.
Aladin arriva bientôt. Il n'avoit pas
encore ouvert la bouche que le gardien
lui dit : ,, Sans doute , vous venez voir ſi
,, j'ai exécuté l'ordre de Sa Hauteſſe ?
Oui , répondit Aladin ſans ajouter un
ſeul mot , attendant à quoi aboutiroit
la queſtion du gardien. - J'ai traité ,
ajouta celui-ci , l'officier qui s'eſt offert
àmoi felon lacommiſſion quej'en avois;
&, menant Aladin vers les lions , il lui
montra le ſquelette & les habits du dé-
ود
و د
و د
"
ود
"
ر د
ود funt. "Acette vue,Aladinconnut que
Facardin avoit ſervi de pâture aux lions ;
&, fachant la haine qu'il lui portoit (car
la mauvaiſe intention du perfide n'avoit
pu être ſi ſecrette qu'elle ne transpirat) il
jugea qu'il étoit venu pour lui voir faire la
B5
26 MERCURE 'DE FRANCE.
fin qu'il avoit faite lui-même. Le gardien
le confirma dans cette idée , en lui difant:
,, Cet homme cherchoit à me trom-
,, per , & foutenoit que ce n'étoit pas lui
,, que je devois livrer aux lions , mais un
„ nommé Aladin . Quant à moi , déférant
,, aux paroles de mon Souverain & non
,, aux ſiennes , j'ai voulu remplir ma mis-
と
ود
ود
ſion ; ce que vous voudrez bien dire à
Sa Hauteſſe. " Je n'y manquerai pas ,
dit Aladin , qui , partant de la ménagerie ,
vit bien que l'ordre avoit été donné pour
lui & non pour Facardin , & qu'il devoit
ſon ſalut au vrai Dieu qu'il adoroit en ſecret.
Aufſi , lui rendant les plus humbles
actions de graces , il réſolut de quitter ces
climats , le barbare Monarque & ſa loi
fauſſe.
Aladin manioit d'ordinaire un courſier
très-docile que le Sultan montoit quand
il alloit à la ménagerie voir le combat
des animaux. Il ſongea à ſe tirer de là au
moyen de ce cheval , & dit au gardien de
le préparer ; que S. H. l'avoit chargé de
le lui amener. Le gardien obéit ; & Aladin
, ſur l'impétueux courſier , dirigea ſa
courſe vers l'Eſclavonie , diſant aux officiers
de l'Empire qu'il rencontroit , qu'il
partoit pour une commiffion très-imporJUILLET.
II. Vol. 1774. 27
tante & fecrette de S. H. Les officiers le
voyant fur le courſier impérial , & fachant
le crédit dont il jouiſſoit à la Cour , le
laiſſerent fuir fans oppoſition. Arrivé en
pays Chrétien , ſon premier ſoin fut de
rentrer dans le ſein de l'Eglife.
Le Sultan qui croyoit Aladin dévoré par
les lions , ne voyant plus Facardin , étoit
tout étonné. Il le fit chercher ; & comme
on ne le trouvoit point & que perſonne
n'en avoit de nouvelles , il ne ſavoit qu'en
penſer. Au bout de quelques jours il lui
prit fantaiſie de faire combattre les animaux
; il fit demander fon courſier au
garde- lions. Celui ci- dit l'avoir remisla
Aladinau nom de S. H. L'envoyé étantde
retour vers le Sultan avec la réponſe du
garde- lions : ,, Comment , s'écria ce Prin-
"
و د
ce! il n'a pas livré Aladin aux lions ?
Il manda le gardien , & lui dit: pour-
,, quoi donc n'as- tu pas exécuté mes ordres
,, au ſujet de l'homme que je t'envoyois ?
J'ai obéi , Sire . - Et comment ? fi
2"
و د
-
, tu lui as donné mon cheval pour s'évader?
-Je n'ai pas remis lechevalàcelui
qui devoit être dévoré; c'eſt àAladin
qui l'a demandé au nom de V. M.--
Et c'eſt lui qui devoit périr. - Je ne
,, fais ce qu'il en eſt. Vous m'avez char28:
MERCUREDE FRANCE.
ود
,, gé de jeter aux lionsl'homme qui s'offriroit
à moi avec les paroles que V. M.
m'avoit données pour ſignal de ce que
j'avois à faire. Il eſt venu un courtiſan
„ porteur de ces paroles , & j'ai fait de
"
"
ود
lui ce qui m'étoit enjoint. - Et quel
,, eſt ce courtiſan ? quel habit avoit- il ? "
Le gardien déſigne l'habit du défunt , à
quoi le Sultan reconnut que Facardin avoit
été la proie des lions ; d'où il inféra que
le traître avoit accuſé à tort Aladin , &
que Dieu l'avoit puni de ſon impoſture&
de ſon ingratitude envers ſon bienfaiteur
à qui ſouhaitant la mort , pour en être
ſpectateur , il avoit couru à la ménagerie.
Il admira la juſte providence de l'Etre Suprême
, qui avoit fait ſubir à l'inique artiſan
de la mort d'Aladin le même ſupplice
qu'il lui avoit préparé ſi injufte-
২
ment.
Le bruit répandu à la Cour que l'Empereur
avoit voulu faire périr Aladin
pour avoir tenté de jouir de Tamulie ,
étoit parvenu juſqu'à Aladin lui - même
en ſon aſyle. Ne voulant pas qu'une tache
fi honteuſe ſouillât ſa fidélité , il écrivit
au Sultan qu'on l'avoit fauſſement accusé
auprès de S. H.; que pour le convaincre
de ſon innocence , il lui apprenoit que
JUILLET. II. Vol. 1774. 29
Tamulie étoit ſa propre foeur ; qu'expolé
à une mort cruelle & ignominieuſe par
le crédit de fon calomniateur , pour s'y
ſouſtraire & non par manque de fidélité
pour S. H. , il s'étoit enfui ſur ſon courfier
, qu'il lui renvoyoit pour qu'on ne pût
pas dire qu'il eût jamais rien pris au Sultan.
Quand Selim eut vu la lettre du fugitif,
il demanda à Tamulie quelle liaiſon
il y avoit entre elle & lui. Nulle autre ,
répondit - elle , ſinon que je ſuis ſa ſoeur.
A ces paroles , Selim maudiſſant fa fatale
prévention qui l'avoit privé d'un
ferviteur auffi fidele , uſa de toute diligence
imaginable pour le rappeller. A fon
refus , la bienfaiſance eut tant d'aſcendant
fur ce coeur barbare , qu'il ne voulut pas
qu'un ſi loyal ſerviteur reſtât ſans récompenſe.
Il lui envoya de magnifiques préfens
, & l'exhorta à marquer à tel Prince
auquel il s'attacheroit déſormais , le même
zêle qu'il avoir eu pour ſon ſervice.
Quelques mois après , Selim mourut , &
laiſſa de grandes richeſſes à Tamulie.
Laſſe de vivre au milieu des ſectateurs
de Mahomet , elle écrivit à ſon frere
qu'elle déſiroit finir ſes jours avec lui
dans le ſein du Chriſtianiſme, & le pri
de la venir prendre pour la ramener dar
30
MERCURE DE FRANCE.
leur commune partie. Aladin ayant obtenu
un ſaufconduit de Soliman , qui avoit
ſuccédé à l'Empire , alla à Constantinople
, d'où il remena à Corfou fa
foeur , qui, laſſe des vanités du ſiecle , s'enferma
dans un couvent , laiſſant à ſon frere
tous ſes tréſors. Aladin pourvut amplement
à tous ſes beſoins dans ce monaftere
qu'il enrichit. C'eſt ainſi qu'après la mort
de l'ingrat & déteſtable Facardin , Aladin
s'étant arraché à l'eſclavage & au mahométiſme
, délivra ſa ſoeur; &, rendu à
la vraie foi , paſſa le reſte de ſes jours
dans la proſpérité.
LES progrès du Luxe arrêtés , Ode
au Roi
ΟLuxz , deſtructeur barbare
Des Etats foumis à ta loi ,
Les coups que ton orgueil préparo
Vont donc ſe tourner contre toi !
Oui , c'en eſt fait , trompeuſe idole ,
Le bras de Louis qui t'immole ,
A ton joug va nous dérober ;
Déjà plus humble & plus timide ,
Tu prends à nos regards un eſſor moins rapide :
Tremble... le jour approche où tu dois ſuccomber.
JUILLET. M. Vol. 1774. 38
25
De ton trône à jamais durable ,
Tu croyois que la main du temps.
Sur une baſe inébranlable
Aveit aſſis les fondemens.
Tu diſois : ,, Puiffant & tranquille ,
Du François à ma voix docile "
„Mon joug ne peut être brifé ,
Qu'à la fin tour cet édifice
Ne comble , en s'écroulant , le vaſte précipice
Qu'd loiſir , fous ſes pas , ma fureur a creufé.
>>En vain, conſtante dans ſa haine ,
>>>Cartage avoit du ſang Romain.
Groffi les flots de Trasimene ,
„Et rougi les bords du Téſin
Rome , toujours victorieuse ,
و ا
»
Plus brillante & plus glorieuſe ,
Sortoit du gouffre de ſes maux :
,, Ainfi , dans l'ombre du ſilence ,
L'ormeau , plus fier encore &plus hardi , s'élance
Sous l'acier rigoureux qui parcourt ſes rameaux
"
و د
Mais ſur les pas de la Richeſſe ,
Guidé par cent détours obſcurs ,
" J'oſai , rampant avec adreſſe ,
ود Me gliſſer juſques dans ſes murs.
„ Là , pour usurper ſon hommage ,
" Le plaiſir , dont j'offris l'image ,
De fleurs entrelaça mes fers ;
32
MERCURE DE FRANCE.
"
1
Et bientôt , par degrés ſappée ,
Rome , d'un dernier trait mortellement frappée ,
S'affaiſſa ſous ſon poids & vengea l'Univers .
,, Il n'eſt plus cet hydre ſuperbe ,
ود
De mes coups témoin éclatant ;
,, Dans ſes reſtes cachés ſous l'herbe,
„ Lis , François , le fort qui t'attend :
,, Et ne crois pas à mon empire ,
,, D'un bras armé pour me détruire ,
„ Oppoſer le foible ſecours :
„ Le fils du Maître du tonnerre*
„ Ne peut plus , quand les Dieux le rendroient à la terre
" Du torrent qui t'entraîne interrompre le cours."
Mais de tes trames criminelles
Les noeuds ſecrets font apperçus :
Louis paroft , & tu chancelles ;
Il te menace , & tu n'es plus.
Tombe à ſes pieds , coloſſe impie ;
Qu'enfin ce ſacrifice expie
Les maux qu'a cauſés ta fureur:
Que , défarmé par la victime ,
Le Ciel nous appplaudiſſe & referme l'abyme |
Où ton charme fatal précipitoit l'erreur.
• Hercule. :
Me
JUILLET . II. Vol. 1774. 39
:
Me trompé - je ? 8 Dieux ! quelle aurore
M'éblouit d'un éclat ſoudain ;
Un foleil plus beau vient d'éclorre,
L'air eſt plus pur & plus ſerein.
Mais n'est - ce point un doux menfolige
Que le ſommeil préſente en ſonge
A mes yeux dans l'ombre abuſés ?
Ou les plaiſirs imaginaires
De ces temps fortunés & féconds en chimeres
Vont- ils donc, de nos jours , être réaliſés ?
La fiction fuit , & fait place
Au flambeau de la vérité .
Louis s'avance , & fur fa trace :
Voit germer la félicité.
Cérès qui , long - temps dédaignée,
Laiſſoit , juſtement indignée ,
Languir nos coupables fillons ,
Court, prodigue en ſa bienfaiſance;
Au trône de Louis enchaîne l'Abondance,
Et nous rend pour jamais fa préſence & ſes dons.
O Louis ! Omon tendre Pere !
O Prince , objet de mes accens i
O Princeſſe adorable & chere
A tous les coeurs reconnoiſſans !
Qu'il doit , l'amour qui nous anime ,
Enivrer votre ame fublime
D'un ſentiment délicieux !
C
34
MERCURE DE FRANCE.
Ah ! malheur à quiconque en doute !
Le bonheur qu'on répand , & celui que l'on goûte ,
Sont entr'eux attachés d'indiſſolubles noeuds.
Etvous, Parques , de mes années ,
Reculez , s'il ſe peut , la fin
Que le fil de mes deftinées
Tourne plus lent ſous votre main.
Faites qu'après trois fois cinq luftres ,
De ces deux Monarques illuſtres
La France adore encor la loi :
Et quand vous ouvrirez ma tombe ,
Que mes derniers ſoupirs, foient , avant que j'y tombe ,
Des voeux formés encor pour les jours de mon Roi.
VERS AU ROI LOUIS XVI.
DEEUUXX Princes auront fait les délices du monde.
Un nouveau Titus va régner.
Il ne faut plus nous conſterner ,
Français ! d'un jeune Roi la ſageſſe profonde
Le rend digne de gouverner.
L'Epouſe que le Ciel a daigné lui donner
Lui plaît , nous aime , & le ſeconde.
Que le plus doux eſpoir fuccede à ſa douleur.
Grand Dies ! que n'êtes - vous féconde ,
JUILLET . II. Vol. 1774. 35
Princeffe , pour notre bonheur !
Déjà l'Univers le contemple
Ce couple heureux , l'admire en chantant ſes vertus,
Et , pour modele , aux Rois propoſe ſon exemple.
Louis le Bien -Aimé n'est plus...
D'un Roi ſi bienfaisant reſpectons la mémoire ,
Français , mais fans le regretter.
Louis , avant vingt ans , émule de ſa gloire ,
Saura bien la repréſenter....
O prodige ! aufſi , dans l'hiſtoire ,
Le beau nom qu'il va mériter!
Par M. Faypont , ancien Baillide
Joinville en Champagne
SUR LA MORT DELOUIS XV.
FRANCE ! ton Roi fuccombe... o regrets ſuperflus !
Pleure ta perte. Hélas ! ton Bien - Aime n'eſt plus.
Fatale illuſion d'ane trop courte vie !
Des Français l'eſpérance en un jour eſt ravie...
Si jamais le néant de l'humaine grandeur ,
Dans un trifte appareil en s'offrant à mon coeur ,
Par d'utiles leçons m'apprit à le connaître ;
C'eſt ſurtout quand Louis notre amour , notre mattre ,
En bute à ta fureur , expire ſous tes coups ,
mort ! cruelle mort ! pour le malheur de tous !
Ca
86 MERCURE DE FRANCE.
Des Rois ambitieux nourris dans les alarmes
Ont cherché les moyens d'illuftrer par leurs armes
Un nom ſouvent funeſte à leur propre pays ...
Les charmes de la paix furent ceux de Louis :
Toutefois , foutenant l'éclat de ſa couronne ,
Il fut bien fe défendre & n'attaqua perſonne .
Satisfait de régner dans le coeur des François ,
Il compta tous ſes jours par autant de bienfaits .
Superbes bâtimens , I Ecole de la guerre ,
D'intréprides guerriers , féconde pépiniere ;
Citoyens 2 fortunés enrichis par ſes ſoins ,
Qui du cultivateur prévenez les beſoins ,
Et vous , ponts orgueilleux 3 , dont la maſſe immobile
Brave des flots groſſis la fureur inutile ,
•Magnifiques palais 4 , vous , temples immortels ,
De ſa Religion monumens éternels 5 ,
Sombres bois éclaircis 6 , montagnes abattues 7 ,
Agréables chemins 8 percés en avenues
Où l'on voit en tout temps , comme dans un verger,
Voyager en repos le François , l'Etranger ,
Aux pâles envieux fans qu'il faille répondre ,
Eternifant Louis , vous faurez les confondre !
I L'Ecole militaire. 2 L'Ecole d'agriculture. 3 Les
pots de Neuilly , Mantes , Orléans , &c. 4 L'hôtel
de la Monnoie , &c. 5. Les Eglifes . 6,7,8 Les grands
chemins , & généralement tous les monumens qui éter
niferont le regne bienfaisant de Louis XV.
JUILLET. II. Vol. 1774. 37
Qui , Français , votre Roi , des temples éternels
Laiſſant tomber ſur vous ſes regards paternels ,
Et fans ceſſe veillant au bonheur de la France ,
Ne vous fera ſentir que les maux de l'absence...
Quoi ! votre amour s'obſtine à demander Louis ?
Eh bien ! féchez vos pleurs , il revit dans ſon fils...
C'eſt la même bonté , c'eſt la même ſageſſe
Qui ſe montre à vos yeux ſous cet air de jeuneſſe ;
Et le Ciel attendri de vos gémiſſemens ,
Vous redonne Louis à la fleur de ſes ans,
Déjà le Crime altier , prévoyant ſa défaite ,
Se creuſe , en frémiſſant , une obfcure retraite,
Et du luxe orgueilleux le pouvoir rétréci
S'alarme au ſeul penſer de Louis rajeuni.
Par M. P. F. G. Cerceau ,
deMeaux.
-
:
C2
38 MERCURE DE FRANCE.
VERS A LA FRANCE,
A la gloire de LOUIS XV & de for
Succeffeur.
CEESSE de t'alarmer, & ma chere patrie!
Le reſpectable Roi dont tu pleures la mort ,
Jouit , parmi les Dieux , d'une nouvelle vie ,
Que ne peut altérer l'inconſtance du Sort.
Il n'eſt rien que pour toi ſon ſucceſſeur ne faffe.
En ſuivant le chemin que lui - même il ſe trace ,
Le petit - fils bientôt égalera l'aïeul.
Ce Prince ne ſera ni moins bon ni moins juſte
Puiſqu'au nom de Louis il joint celui d'Auguſte ,
Il faut qu'un ſi beau nom ne ſoit dû qu'à lui ſeul.
Par M. Bellot , étudiant en Droit
à Poitiers
Sur l'Inoculation de la Famille Royale.
Du feu Roi la fin déplorable ,
Pour fon auguſte ſucceſſeur ,
Pour Monfieur , pour leur Frere & ſa Compagne aimable
Nous faifoit craindre un fort ſemblable.
JUILLET. II. Vol. 1774. 39
Banniſions déſormais une vaine terreur.
Ce monſtre impur qui renaît de ſa cendre ,
Que tôt ou tard on voit fondre fur nous ,
N'eſt funeste qu'à ceux qui s'en laiſſent ſurprendre ;
Mais on fait braver fon courroux ,
Quand on oſe , au lieu de l'attendre ,
Le provoquer & prévenir ſes coups.
S'eſt ainſi que le Prince & ſa ſoeur & fes freres
Ont triomphé d'un fléau deſtructeur ,
Et nous ont pour jamais délivrés de la peur
De le voir attenter fur des têtes ſi cheres .
Les Docteurs incertains sembloient se partager ;
Louis a décidé ce qu'ils n'oſoient juger .
ParM. L. P. Maſſon.
FICTION en l'honneur de M. le Duc
de N**.
ARGUMENT.
Un Muficien réclame la protection de
M. le Duc de N** auprés du Roi pour
obtenir une charge dans l'une des Maifons
des Princes. Il profitede l'idée qu'ont
eue les Mythologiſte de repréſenter Erato
fur le Parnaſſe , ſous la figure d'une jeune
C4
49 MERCURE DE FRANCE .
fille ayant un Amour auprés d'elles. Le
Muſicien ſuppoſe que cet Amour lui apparoît
en dormant , & lui remet un billet
pour Linus. Ce billet eſt cenfé d'Apollon
& de Therpſicore deſquels naquit Linus.
Le Muficien donne le billet à M. le Duc
de N ** , & prouve qu'il le remet à fon
adreſſe.
T
FICTION.
ANT que le Dieu de la lumiere
Guidant ſon char bbrriillllaanntt,, fait fur notre hemisphere
De ſes rayons pourprés éclater les faiſceaux ,
Dans mon réduit ouvert à tous les maux ,
Trifte & confus , je ſpenſe à ma mifere.
Mais ſitôt que la nuit a pu fermer mes yeux
Heureux , fous ſes ombres propices
Je fors du fond des précipices ,
Et je m'envole dans les cieux.
Hier , ſur un chalit où je n'ai que ma place ,
Triſtement étendu , mon noir plafond en face,
J'attendois du ſommeil mon changement d'état ,
Et je difois fur le ton du Stabat :
Je dois au Dieu de l'harmonie
Le peu de goût & de génie
Qu'on apperçoit dans mes refreins.
Je fais valoir , par ſes accords divins,
.:
JUILLET. II. Vol. 1774. 41
3
Les madrigaux , les vers badins
Dictés par l'aimable Thalie .
1
De mes chants quelquefois la touchante magie
Des mortels malheureux diſſipa les chagrins .
Quel en ſera le prix ? Quels seront mes deſtins ?
O vous , dont en naiſſant j'ai refpiré l'ivreſſe ,
Vous dont j'ai noté les chanfons ,
Muſes , dois- je toujours vivre dans la détreſſe :
Est-ce donc là le fort de tous vos nouriſſons ?
こ
Par ces mots , prononcés ſans fiel & fans audace ,
Je finis d'exprimer l'excès de mes tourmens.
Mes accens juſques au Parnaſſe
Furent emportés par les vents.
:
1
doux foulagement ! 6 charme ſalutaire !
Sur ce grabat , où je me déſeſpere ,
Où ſemble m'étendre Atropos ,
La main du bienfaiſant Morphée
Couvre mes yeux de ſes pavots .
Moins promptement la plus puiſfante Fée ,
Par ſon pouvoir eût diſſipé mes maux.
Mon lit ſe change en un trophée
Formé des myrthes de Paphos ,
Des touchants attributs d'Orphée
Et des couronnes des Saphos,
D'un front riant les aimables mensonges
Me font boire l'eau du Léthé :
Je m'endors , bercé par les fonges
Comme un Sybarite enchanté.
1
" : 2
1
זנכ יל
C5
MERCURE DE FRANCE.
De mon ame agiſſante o suprême avantage !
Je diftingue les corps , & mon oeil eſt voilé
Je ſuis ſans mouvement ; cependant je voyage
Juſques au ſéjour étoilé.
Des ceintres azurés ſe détache un nuage ;
Tranquilles ſouverains de la céleste plage
Les Zéphirs , juſqu'à moi , l'ont doucement foufflé.
Il s'ouvre , & me préſente un jeune enfant aflé ;
Un Amour , dont l'aſpect eſt ſeul d'un doux préſage.
La Malice , en ſes traits , ne dément point fon age.
Un feinté ſérénité
N'eſt point fon dangereux partage .
Ce n'eſt point Cupidon : je vois ſur ſon viſage
La pudeur , la nobleſſe & l'ingénuité.
Je l'interroge : il parle , & fon tendre langage
Dans mon coeur porte le courage
Avec l'eſpoir & la félicité.
Ami , dit- il , je ſuis le compagnon fidele
De la jeune Erato ſenſible à tes chagrins.
L'héritier d'Apollon changera tes deſtins ;
Il eſt prêt d'accomplir ce que je te révele ;
Déſormais tu ne croiras plus
Que le Parnaſſe t'abandonne.
Prends cet écrit , il s'adreſſe à Linus.
Auprès de lui va , vole ; Erato te l'ordonne :
Rends grace à ſes bontés , & reconnois Phébus.
Il dit; &, comme un trait partant avec viteſſe ,
JUILLET. II. Vol. 1774. 43
II fut ſe replacer auprès de ſa maſtreſſe.
Le lendemain , quand j'eus frotté mes yeux ,
J'apperçus près de moi (le fait eft merveilleux )
Ce même écrit , que d'un ton prophétique
De l'aimable Erato le meſſager charmant
M'avoit remis ; j'ai volé dans l'inſtant
Vous porter ce titre authentique.
Quel mortel eſt plus ſéduisant ,
Plus affable , plus magnifique ?
Quel autre , comme vous , l'amour de la muſique ,
La paſſion des arts & le feu du talent
Oui, vous êtes Linus : tout m'en eſt le garant ;
Tous le décele , tout l'indique.
De mon Roi l'ami véridique
Ne peut être qu'un Dieu ſous l'air d'un courtiſan.
Billet d'Appollon à Linus.
De par Phébus & Therpſicore
N'oubliez pas , près de Louis ,
B , l'un de nos favoris
Qui depuis long temps nous implore.
J'irai vous voir : adieu , mon fils.
Par un Aſſocil de l'Académie
deMarseille.
44
MERCURE DE FRANCE.
MA RETRAITE.
CELEULUIICqui a oſé dire que la vie eſt un
mauvais préſent de la Nature , a blafphémé.
Que faut-il pour être heureux ? Du
pain , une femme , des enfans & uncoeur.
Qu'ils déteſtent la vie , ceux qui l'empoifonnent
de plaiſirs factices , dejouiſſances
forcées , & fur - tout de crimes , de remords
, de paſſions tumultueuſes ; mais un
honnête homme qui obſerve paiſiblement
les loix , qui n'augmente les maux de la
ſociété ni par fon luxe ni par aucun autre
vice , qui fait au contraire tout le bien
qu'il peut , croyez - vous que fon fort ne
puiſſe pas être appelé un état heureux ?
Qu'il ſe livre encore à la délicieuſe eſpérance
de l'immortalité , & il ſe trouveraalors
élevé au degré de bonheur des anges.
Comme eux , il fait du bien , &ne faitque
du bien. Il joint à tous les plaiſirs ſurnaturels
dont l'élévation & la ſérénité de fon
ame le rendent capable , tous les plaiſirs
ſenſibles , plaiſirs dont les anges ne ſeroient
que foiblement dédommagés , s'ils ne l'étoient
par la vue de Dieu même... Cet
homme eſt le modele que je mepropoſe à
JUILLET . II. Vol. 1774. 45
moi & à tous ceux qui ont quelqu'idée du
vrai bonheur. Voici comment , à la ſuite
de mon guide , je tâche d'y arriver.
Ce n'eſt pas une ſolitude que ma re
traite. Non , ce n'en n'eſt pas une. La ſolitude
reſſemble trop au néant. Malheur à
l'homme qui est feul ! Il s'oppoſe à Dieu.
Les morts font utiles: l'enſemble des atomes
qui les compofoient ſe répand denou
veau dans la maſſe des êtres . Leurs ames
s'élevent dans les ſpheres ſupérieures ;
mais les ſolitaires , à quoi ſont - ils bons ,
excepté le très - petit nombre de ceux qui
font des anges ici -bas ?
La vie, le don inestimable de la vie ,
celui plus inestimable encore de la ſenſibilité
& des vertus , je le tiens de mes
peres , je le tiens de Dieu, je le partage
avec ma femme , je le tranſmets à mes
enfans. Je ſuis dans l'ordre , nos voeux
ſont comblés... mes enfans ! leur mere !
que cela eſt doux à nommer ! .. Il vient de
m'en naître un le jour même où le Roi
nous a promis que pour fon bonheur &
pour le nôtre il ſeroit le pere dela France .
J'ai donné à mon filslenom de Louis. J'ai
mis dans la même bordure , ſous la même
glace , l'édit du Roi & l'extrait baptiftaire
de mon fils , que j'ai énoncé en ce termes :
Le 30 Mai 1774 , jour éternellement mé46
MERCURE DE FRANCE.
morable où Louis XVI nous a promis le
bonbeur, est né pour être heureux , Louis , &
Il va croître ſous mes yeux dans le ſein
où il a été formé , cet enfant qui m'eſt
doublement cher , & parce qu'il eſt mon
enfant , & parce qu'il me rappellera tous
les jours de ma vie , la bonté, la juftice
du meilleur des Rois. Ma femme le nourrit
de ſon lait Leur ſanté à tous deux &
l'amour mutuel qui doit faire leur bonheur
, dépend de ce premier devoir qu'il
eſt affligeant de penſer que toutes les meres
ne rempliffent pas.
Continuellement occupé ou des travaux
champêtres ou de la lecture dequelque
bon livre , je reçois parmi ces travaux
plus agréables que pénibles , les tendres
careſſes de ma femme & de mes
enfans. Je m'entretiens avec mes amis
de tout ce qui intéreſſe le bien public , &
nous avons depuis quelque temps des choſes
bien intéreſſantes à dire. Nous entremêlons
à tout cela les innocens plaiſirs de
la table ; nous buvons & nous chantons ,
parce que nous ſommes gais , parce que
nous ſommes ſains , parce que nous n'avons
nous-mêmes rien contre nous ; parce
que nous nous aimons réellement ; en un
mot parce que nous ſommes heureux.
JUILLET. II. Vol. 1774 47
LE LIMAÇON & LA ROSE.
U
Fable
N jour un Limaçon diſoit
Ala Rofe
Au pied de laquelle il rampoit :
Une choſe
Obſcurcit , je crois , vos appas ;
C'eſt l'épine.
Sans cela vous feriez divine.
N'olepas
Vous approcher qui veut , & même
LeZéphir
Qui depuis ſi long - temps vous aime,
D'un foupir
Paie peine votre tendreſſe.
Le plaiſir
Fuit: fixez - le ; tout vous en preſſe.
Anmolez
A l'Amour l'épine cruelle ,
Etplus belle
Encor vous paroftrez. Parlez
Ce langage ,
"
Fût- ce à la femme la plus ſage;
Ilplaira.
Il plut auſſi ; tant pérora
Le reptile,
48 MERCURE DE FRANE.
Que la Roſe , enfin trop facile ;
Défarma
Sa tige , & le rampant inſecte
Ýmonta ,
De la tige , à la fleur ; l'inſecte
La flétrit :
De douleur la Roſe en périta
!
Si vous voulez qu'on vous reſpecte ,
Ne dépoſez jamais cette noble fierté
Qui fert , ſexe charmant , d'épine & la beauté:
Par M. Landrin.
LE COURTISAN AU BAL ,
U
Fable imitée d'un mot connu.
N courtiſan , dans certain bal , un jour
Lutinoit femme très - jolie.
De l'aimable Arthemiſe , après mainte folie ,
Il fit tomber le maſque , & voulut à son tour
Oter le ſien. ( L'homme de Cour
Avoit percé . ) Monfieur , gardez le vôtre ,
Lui dit la Dame ſans détour ;
Entre nous , j'aime autant ce maſque - là qu'un autre.
Par le mome.
LE
JUILLET. II. Vol. 1774. 49
MARGOT
LE MILAN , Fable.
LARGOT la Pie & le ſavant Jacot
Avoient à décider un procès d'importance :
Sçavoir qui parloit mieux , étoit de conféquence ;
Selon eux , le perdant devoit payer l'écot :
Auſſi le payera- t - il , mais plus cher qu'il ne penſe.
Au temple de Thémis le couple chicaneur
Se rendit ; un Milan , de procès éplucheur ,
Sous ſa griffe tenoit l'équitable balance :
Nos deux plaideurs prennent ſéance.
Déjà le docte Américain
Parle François , grec & latin ,
Etale en fix mots ſa ſcience :
Le Milan avec complaiſance
L'écoutoit ; le matois appercevoit ſon gain :
Le Perroquet finit ; il s'incline & fait place
A fon adverfaire l'Agaſſe ;
Elle ſe leve , approche & vient leur débiter
De fon rauque jargon la longue kirielle ,
Mais le juge déjà s'ennuyoit d'écouter :
Ceci, cela; fur lui , fur elle ,
De Margot le hardi caquet
Donnoit à chacun ſon paquet :
Le Perroquet craintif, avec impatience ,
Sans rien dire , attendoit la tardive ſentence.
Dans un coin du barreau tranquille il ſe taifoit ,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
)
Tandis que la légere Agaffe
Du juge s'approchoit , ſautoit de place en place :
Elle ignoroit , hélas ! ce qui la menaçoit.
Le Milan , que la faim preſſoit ,
Se ſaiſit de Dame Jacquette.
Le Perroquet veut fuir: Poiſeau-juge P'arrête.
J'allois , dit - il , finir ce procès important ;
It en furvient un plus preffant.
Attendez ; car je ſens une cauſe inteſtine
A laquelle je dois répondre auparavant:
Avant de rendre arrêt il eſt juſte qu'on dine.
Il dit : fon large bec immola ces plaideurs
A ſa faim importune.
Vous qui , plaidant pour rien , imprudens chicaneurs ,
Au temple de Thémis allez tenter fortune ,
De ces oiſeaux , pour vous , redoutez les malheurs.
Par M. le Mabert , de Meaux.
LES TROIS POULES ,
TROIS
ou le danger des voyages.
ROIS Poulettes , un jour , laſſes de leur demeure ,
Projeterent d'aller dans le pays lointain :
Point ne fut différé le projet ; mais ſur l'heure
On l'exécute, on ſe met en chemin.
JUILLET. II. Vol. 1774. 58
Les voilà qui d'abord favourent ce délice
Que femelle eut toujours à ſuivre fon caprice ;
Et bientôt , four tromper la longueur du chemin ,
La converfation tomba fur le prochain.
Mais , lorſqu'à ce métier qui fait fi bien leur plaire ,
Leur charitable eſprit s'exhaloit en bons mots ,
Le foleil déjà las d'éclairer l'hémiſphere ,
Dans les bras de Thétis fut chercher du repos.
La plus affreuſe nuit fuccede à ſa lumiere ;
Imaginez l'image du chaos ,
L'obſcurité , les vents , & la pluie & la grêle.
Voici le repentir , les pleurs & les ſanglots :
On déteſte un projet, cauſe de tant de maux,
Et , pour dernier malheur , encore on ſe querelle.
Ainſi l'on voit des Généraux ,
Le lendemain d'une défaite ,
S'en prendre l'un à l'autre & combattre en propos
Tandis que leur vainqueur de près les inquiete.
Mais , pour en revenir au finiſtre ſuccès
D'un voyage entrepris dans une autre eſpérance ,
Nos Poules en proie aux regrets
Maudiſſoient de bon coeur leur fatale imprudence.
Elles ne ſavoient pas que le Sort en courroux
Leur préparoit encor de nouveaux coups.
Pour leur vertu juſqu'alors faine & pure ,
Voici certainement le pis de l'aventure.
Vers ces lieux habitoit un Coq jeune , fringant ,
Nulle Beauté chez lui, par un profane uſage...
Da
:
:
1
52
MERCURE DE FRANCE.
Ne paſſoit qu'il ne prit certain droit de péage.
Tel que je le dépeins , Dieu ſait ſi le galant
Sentit de loin nos trois pucelles .
Le feu de ſes deſirs brilla dans ſes prunelles ;
Mais , affectant un air de modération
Il voulut réuſſir par la ſéduction.
Il y court , les aborde & les plaint ; car la plainte,
Des feintes de l'amour est la meilleure feinte .
Il propoſe chez lui le gîte & le coucher :
La pudeur feint d'abord de s'en effaroucher.
Coucher chez un garçon ! que diroit la ſatire ?
Ce feroit aux voiſins bien apprêter à rire.
Ah! ſexe trop facile à la tentation ,
Quand tu n'as plus pour ta défenſe
Que le reſpect public & le qu'en dira-t-on ,
Ta pudeur aux abois cede à la paſſion ,
Et le vice eſt vainqueur quand la vertu balance.
Le Coq leur expoſa le danger plus preſſant
D'être toute la nuit en bute à tout paſſant.
Quelle poſition ! d'horreur il en friffonne.
La raiſon , j'en conviens , paroiſſoit affez bonne
D'ailleurs elles ſont trois , ſi par déloyauté
Il violoit les droits de l'hospitalité :
Entin que devenir en cette circonſtance ?
La plus fage eût été dans un grand embarras :
S'abandonnant donc à la Providence ,
Vers le logis du fire elles hatent le pas.
Je vous laitre à penſer la chere , la bombance :
JUILLET. II. Vol. 1774.53
Quel accueil on leur fit , quelle réception :
Telle fut celle en même occafion
Que, grace à faint Julien, eut certain proſélyte
Qui l'invoquoit , dit- on , pour avoir un bon gite...
Je vois , lecteur , votre defir malin ;
Il vous tarde ſavoir la fin de l'aventure ,
Et ce qui ſe paſſa durant la nuit obſcure.
Qui le ſauroit feroit bien fin ;
Car des témoins , on n'en prit , je vous jure ;
Ce que je fais , c'eſt que le lendemain
Al'excès on loua de l'hôte le mérite ,
Le bon coeur & fur-tout la modeſte conduite.
Et certes mon avis eſt qu'elles firent bien ;
Mais voici le malheur , perſonne n'en crut rien.
Le Public qui toujours prit plaisir à médire ,
De deux préſomptions à coup für prend la pire.
De la fureur de voyager
Défiez - vous , jeunes fillettes ;
Point ne connois pour vous plus terrible danger :
Et dans ſes rêts s'il veut vous engager ,
Point n'a l'Eſprit malin embûches plus ſecrettes,
Par M. L. de V. , mousquetaires
D3
54 MERCURE DE FRANCE .
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du premier volume
du mois de Juillet 1774 , eſt le Nez ;
celui de la ſeconde eſt le Masque ; celui
de la troiſieme eſt Confeil ; celui de la
quatrieme eſt Clef. Le mot du premier
logogryphe eſt Moineau , où se trouvent
moi , eau , Moine , Ane , mi , ami , nemo ;
celui du ſecond eſt Truelle , dans lequel
ſe trouve Ruelle ; le mot du troiſieme eft
Ergo, dans lequel ſe trouve Ogre ; celui
du quatrieme eſt Abricot , où l'on trouve
arc , cri , cabri , abri , air.
:
CHAQUE
ENIGME .
HAQUE chofe a fon prix , c'eſt un commun dicton
Pour moi j'avouerai fans façon
Que feul je ne vaux rien , qu'il me faut compagnie .
Non parmi mes freres choiſie ;
Car eux ſeuls avec moi
Ne feroient par ma foi ,
Je le dis fans myſtere ,
Que de l'eau toute claire ;
?
:
JUILLET. II. Vol. 1774. 55
Amoins que de faire de nous
Soit de quelques-uns ou de tous ,
Des commettes à queues
Noires , rouges ou bleues.
Mais j'ai parlé trop clairement ,
Vous me tenez bien fürement.
ParM. L. G.
J
AUTRE.
E ſuis né priſonnier , chétif & mépriſable :
Je ſuis pere d'enfans prifonniers comme moi;
Souvent de ma prifon on me délivre à table ,
Etje porte le nom d'un Roi.
Sans être le Dieu de Cythere ,
J'habite pourtant dans les coeurs.
Ici , mortels , verſez des pleurs,
Ma priſon perdit votre mere
Et vous cauſa bien des malheurs.
Par M. L. Pons , étudiant.
:
M
AUTRE.
A mer n'eut jamais d'eau , mes champs font infertiles .
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai point de maiſon , & j'ai de grandes villes ;
Je réduits en un point mille ouvrages divers ,
Je ne ſuis preſque rien , & je ſuis l'Univers.
Par leméme.
LIBRE
AUTRE.
IBRE autrefois , careſſé des Zéphirs ,
Je voltigeois au gré de mes deſirs.
Maintenant garrotté , lié dans les entraves ,
Je ſuis un vil jouet du plus vil des eſclaves .
Comme tout change hélas ! mes beaux jours font paſſés ,
N'étant plus qu'un tronc ſec dont les membres ufés
Aujourd'hui mordent la pouſſiere ,
Eux dont jadis la tête altiere ,
A l'exemple de leurs aïeux ,
Sembloit s'élancer vers les cieux ;
Enfin dans un moment une aride vieilleſſe
Succede à ma verte jeuneſſe. I
Mais pourquoi ſur mes maux m'arrêter plus longtemps ?
Mes lecteurs pourroient bien n'en être pas contens ,
Il faut leur expliquer mes talens , men ufage ,
Mon origine enfin. Né dans un vert bocage ,
1
JUILLET. II. Vol. 1774. 57
Jen ſuis forti dès mes plus tendres ans .
J'entre dans les maiſons & fais peur aux enfans ,
Pour leur communiquer le don de ſapience,
Auſſi voilà ma ſeule chance :
Comme ma fonction eſt de rendre tout net ,
Il faut que je devienne un triſte & fale objet.
C'en eſt , je penſe , affez pour te faire connoître
Mon fort , ma nature , mon être.
Par le même.
D'UN
LOGOGRYPHE.
'UN tout , mon cher lecteur , je ſuis une partie ,
Ou , ſi vous l'aimez mieux , une ſuperficie ;
Mais j'ai pour le vieillard de dangereux appas ,
Il préfere ma foeur , il en fait plus de cas.
Ces mots ſont ſuffiſans pour me faire connoître ,
Voulez-vous combiner ? Vous allez voir paroître
Ce qu'on fuit en voyage , un métal recherché ;
Ce bâtiment fameux où l'on mit Danaé.
Ce que craint le pilote approchant du rivage ;
L'opposé de donner , d'un médecin l'ouvrage ;
Ce que fait un renard quand il veut ſe terrer ;
Ce qui ſoutient un char , machine pour ferrer ;
Un Empire ſitué dans l'Europe & l'Afie ,
D5
58. MERCURE DE FRANCE.
Aujourd'hui mal mené par celui de Ruſſie ;
Ce qu'un prêtre deſire, un infecte rampant;
Certain vent déréglé, deux notes de plain-chant;
Maniere d'acheter fans donner de finance ,
Un cri qui fait frémir , une eſpece de France;
Un chemin dans Paris , une belle couleur;
Une conjonction familiere au recteur ;
L'inſtrument des chaffeurs , de l'homme une parties
Un Lévite rebelle : adieu , je vous ennuie.
Par M. Hubert.
:
V
AUTRE.
EUX -TU , Zirma , ſavoir mon exiſtence ?
En des climats lointains je reçois la naiſſance
De la Zone Torride , endroits circonvoiſins,
Où , par l'effort de ſes rayons divins ;
Le foleil perpendiculaire ,
Echauffe & brûle l'hémiſphere
Qui fait naître les noirs humains.
Blanc moi-même en naiſſant , noir pour maint autre uſage
Mais chut ! ... je ſuis trahi ſi j'en dis davantage.
Par M. Dubosq.
JUILLET, 1774. II. Vol. 59
JA
AUTRE.
AI de Charles Martel fait le nom & la gloire :
Ma tête à bas , lecteur , je brille à faire boire.
Par M. de Lanevere , anc. Mousquetaire
du Roi , abonné.
NOUVELLES LITTERAIRES.
L'Homme du Monde éclairé par les Arts ,
par M. Blondel , architecte du Roi ,
profeſſeur royal au Louvre , membre
de l'Acacémie d'architecture; publié
par M. de Baſtide; 2 vol. in 8°. A
Paris, chez Monory , libraire.
Un Homme de qualité, uni par le ſentiment
du beau& de l'honnête , à une
femme du même rang que lui , s'occupe
àperfectionner ce ſentiment par l'étude
desarts relatifs audeſſin. Iln'ignorepoint
que leur langage récrée l'imagination ,
parle aux ſens, échauffe le coeur. Celui
qui eſt étranger à ce langage reſte froid
&folitaire au milieu des plus fublimes
60 MERCURE DE FRANCE.
productions du génie. Mais comme ce
langage n'eſt intelligible qu'à ceux qui
ont l'efprit & le goût éclairés , l'Homme
du Monde que l'on fait ici écrire à une
Dame de qualité , lui fait part de plufieurs
obſervations utiles ſur l'architecture
, la peinture & la ſculpture. , S'inf-
"
"
"
"
"
"
"
"
truire & fe communiquer à ce qu'on
aime , eſt la maniere d'aimer la plus voluptueuſe.
Jem'imagine cependant,ajoute
le Comte de Saleran dans une de ſes
lettres à la Comteſſede Vaujeu , qu'autant
qu'il eſt poſſible , les connoiſſances
de la femme nedoivent point s'étendre
„ auſſi loin que celles du mari. Elle a des
occupations naturelles , dont une étude
trop ſuivie la diſtrairoit trop . J'oſe écrire
auſſi que, trop inſtruite , elle deviendroit
trop férieuſe , trop ſupérieure à
mille riens qu'elle répand dans la fociété
, & qui , réunis , donnent à fon
exiftence une étendue & une utilité
auxquelles il n'v a point de ſupplément.
Les femmes naiſſent pour nous charmer.
Les amertumes de la vie les beſoins
de notre ame , les imperfections de notre
eſprit rendent ce foin néceſſaire . Il
faut des agrémens pour y parvenir. L'efprit
, conſtamment élevé à la fublimité
a
"
JUILLET. II. Vol. 1774. σε
دوو
وو
"
"
ود
ود
ود
ود
"
"
"
des arts , ne ſe plieroit plus aux habitudes
ſimples de l'amabilté ; on raiſonneroit
trop pour confentir à imaginer des
riens. Les principes feroient tort aux
, goûts: l'eſprit n'auroit plus qu'un objet,
la beauté ſeroit ſans ambition. L'homme
ne verroit plus que ſon ſemblable
dans l'objet naturel de ſesdefirs , & le
ſentiment ne ſeroit plus qu'un motfans
effet. Il faut d'ailleurs que les femmes
, puiſſent toujours avoir quelques obli-
,, gations aux hommes. Vous conviendrez
qu'un peu de dépendance ne leur
fied pas mal : il me ſemble mêmequ'elle
les embellit. Le beſoin de nos leçons
les attache ànous ; & fi nous savons les
inſtruire d'une maniere conforme à leur
nature très - délicate & unpeu légere ,
nous leur inſpirons la confiance ,l'eſtime&
ſouventl'amour. Or , tout cela ne
, pourroit exiſter ſi , s'enfermant dans des
cabinets avec des maîtres de l'art , elles
» parvenoient à n'avoir plus beſoin des
hommes du monde ;& voilà autant de
biens perdus pour nous & pour ellesmêmes.
L'égalité appauvriroit les deux
ſexes ,&la prévention peut être dégraderoit
celui en qui la modeſtie& la reconnoiſſance
ſont des qualités ſi touchantes,"
ود
"
"
"
"
"
"
"
"
و د
"
ود
62 MERCURE DE FRANCE.
Le Comte de Saleran donne plus d'é
tendue à fes idées dans une autre lettre.
Quoiqu'il recommande que les femmes
ne s'adonnent point aux études ſérieuſes
des hommes , il exige n'éanmoins qu'elles
s'inſtruiſent. C'eſt un besoin qui ne
peut jamais être fatisfait fans qu'il n'en
réſulte un grand avantage pour elles . Elles
ont le goût trop délicat pour ne pas
aimer les véritables louanges. En peuton
donner à celles à qui on ne doit que
des fadeurs ? Rarement contentes de leur
beauté (malgré l'amour-propre) peuventelles
croire qu'il ſuffira d'être jolies pour
intéreſſer véritablement les hommes ? Il
reſte l'eſprit & la galanterie; l'un eſt plus
loué que fenti ; il eſt d'ailleurs affez commun
; conféquemment il n'aſſure pas
beaucoup de distinction; l'autre déshonnore
, quoiqu'elle donne une forte de
célébrité. Elle peut égarer l'imagination
d'une femme , comme vice : elle ne peut
jamais l'abufer , comme reſſource : elle
ſent qu'on n'occupe pas beaucoup de placedans
le monde raisonnable , quand on
ne fait que donner des defirs.
Ces réflexions pourront faire goûter un
ouvrage d'agrément , où l'auteur a fait entrer
quelques inſtructions ſur les arts. On
reconnoît , dans celles qui ont pour objec
JUILLET. II. Vol. 1774. 63
l'architecture , les obſervations que feu
Blondel, architecte du Roi & profeſſeur
royal d'architecture au Louvre , répandoit
dans ſesleçons particulieres & publiques.
Quoique ces obfervations peu approfon
dies puiſſent ſe préſenter à tout homme
qui n'eſt pas abſolument dépourvu de lu
mieres , on fentira cependant de quelle
importance il eſt de les remettre ſous les
yeuxdu Public , puiſque l'on voit encore
aujourd'hui les premieres regles de l'architecture
violées dans l'ordonnance des
façades, des maſſes ſans aucune propor
tion, des parties ſans relation , des dé
tails où regne une exceſſive confuſion,
des ornemens mal conçus & quin'annon
cent le plus ſouvent que le faſte du propriétaire&
le mauvais goût de l'ordonhateur.
Les dedans pour l'ordinaire ne
font pas mieux conſultés: de grandes
pieces & des planchers trop bas ; des décorations
d'un deſſin trivial , des meubles
chamarés dont les couleurs diſputent avec
Je ton des lambris ; de gros cadres renfermant
de petits deſſus de porte ; des
corniches d'une peſanteur afſommante ,
enrichies de ſculpture à filigrane ; partout
enfin des contraſtes fans néceſſité,
d'où il eſt aiſé de conclure que le faux
64
MERCURE DE FRANCE.
goût n'eſt que trop ſouvent préféré àune
Tymmétrie raiſonnable & réfléchie que
malheureuſement le commun des eſprits
appelle monotonie.
Ces obſervations ſur l'architecture contiennent
quelques réflexions critiques ſur
desmonumens connus,&ces réflexions ne
font pas ce qu'il y a ici de moins piquant.
L'amateur,en parlantdu portailde l'Egliſe
St Roch , fait une remarque fort juſte en
faveur de l'inégalité heureuſe qui ſe trouve
entre le fol de l'Egliſe & celui de la
rue. Il ſeroit à ſouhaiter en effet que nos
temples jouiſſent tous de cet avantage
que la ſeule diſpoſition du terrein a procuré
à l'architecte ; mais combien d'erreurs
, dans l'ordonnance de cet édifice ,
font oublier l'importance que peut lui
donner l'élévation du ſol de l'Egliſe ſur celui
de la rue ! L'architecte eſt ici interrogé.
Pourquoi deux ordres dans le portail
d'une Eglife , dont l'intérieur monte de
fond dans toute ſa hauteur , pendant
qu'aujourd'hui , dans nos bâtimens d'habitation
, on en place un ſeul qui embraſſe
pluſieurs étages ? C'eſt renverſer l'ordre
des chofes , & oublier que le premier
mérite de l'architecture eſt d'aſſigner un
caractere diftinctif à chaque genre d'édifice
.
f
JUILLET. II. Vol. 1774. 65
fice. Ces deux ordres , à la vérité , avoient
été employés bien avant 1739 , année où
le portail de St. Roch fut élevé. Ils l'avoient
été aux Minimes par Manfard ,&
à St. Gervais parDesbroſſes: dans ce dernier
même on en remarque jusqu'à trois ;
mais alors on n'avoit pas encore penſé ,
comme on l'a fait depuis , qu'un édifice
facré ne doit rien avoir de vulgaire. Autre
abſurdité ! Pourquoi un ordre dorique
furmonté d'un ordre corinthien ? (erreur
qui frappe également dans le portail de
'Oratoire.) On répondra que Manſard ,
aux Minimes , a paſſé tout auſſi bruſque.
ment du folide au délicat. Cela est vrai ;
mais quelle différence d'avoir , au lieudu
corinthien , employé le compoſite ; &
avec quel art d'ailleurs cet architecte cé
lebre n'a-t-il pas ajuſté ſon ordre grec
pour lui faire ſupporter l'ordre romain?
Dans le portail de St. Roch ces deux ordres
ſont pauvres , incorrects , négligés &
ſemblent être élevés par un maçon. Les
reſſauts multipliés que forment les colonnes
doriques & leur entablement s'accordent
mal avec la virilité de cet ordre ,
la premiere belle production des Grecs.
L'arcade du milieu n'étant que médiocrement
bien, ſe répete mauſſadement en
E
66 MERCURE DE FRANCE.
tours creuſes dans les collatéraux , & ren
ferme plus ridiculement encore des portes
bombées du plus mauvais gout. Ajoutons
qu'au-deſſus on remarque uneſculp.
ture beaucoup trop petite , & d'une exécution
auffi médiocre que l'architecture
qui la reçoit. Ce critique ne fait pasplus
de grace à la colonne accouplée avec le
pilaſtre dans les angles de cet édifice ,
eſpece de liberté condamnable , & qu'on
ne devroit jamais prendre , fur-tout dans
les objets de décoration , parce qu'ils ne
font introduits dans l'architecture que
pour plaire aux yeux délicats & aux perſonnes
intelligentes. N'y a-t- ilpas encore
un très-grand ridicule dans cetaſſemblage
indifcret de membres déplacés , d'ornemens
poſtiches & épars , quin'ont aucune
affinité avec le choix de l'ordonnance &
le caractere du monument? Le ſecond
ordre, ſuivant le même Critique , n'eſt
ni plus eſtimable ni de meilleur goût.
Une grande arcade trop baſſe décorel'entrecolonnement
du milieu . Un ordre corinthien,
qui ne ſe manifeſte que par fon
chapiteau, d'une affez médiocre exécution
, & dépourvu de cannelures , ainſi
que le foffite de ſon entablement l'eſt de
ſes caffettes , acheve de rendre cette or
JUILLET. II. Vol. 1774. 67
donnance médiocre & indigente. L'ordre
dorique qu'on remarque au deſſous n'eſt
pas moins ridicule , & ne differe du Tofcan,
dans ſa fimplicité mauſſade , que par
la diſtribution des mutules & des trigliphes
de fon entablement. Les armes du
Roi placées dans le tympan à reffauts du
fronton , forme un ornement beaucoup
trop peſant; peſanteur qui rend inſoute.
nable la petiteſſe des anges placés fur les
corniches rampantes du fronton . Notre
amateur n'eſt point aſſez généreux pour
paſſer ſous filence les confoles renverſées
qui accotent la partie ſupérieure de ce
portail, leſquelles viennent ridiculement
s'enrouler contre des piédeſtaux dont la
petiteſſe ſemble à peine pouvoir foutenir
les grouppes de figures quiles terminent.
Cet amateur nous promet de revenir en.
core à ce portail s'il a jamais occaſion de
nous parler de l'intérieur de l'Eglife.
L'auteur de ces obſervations porte les
mêmes yeux critiques fur pluſieurs façades
d'hôtel qui frappent par leur diffo
nance. On y voit quelquefois un ordreri
diculement coloſſal, dont les entrecolon.
nemens reſſerrés laiſſent à peine de la
place pour l'ouverture des portes & des
- croisées , lesquelles ſe trouvant dans un
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
}
eſpace infiniment trop étroit , font alors
dépourvues des membres d'architecture
qui leur appartiennent. Nos jeunes artiftes
croiront- ils encore long-temps que
leurs ſuccès dépendent d'employer des ordres-
colonnes ou pilaſtres ? Il n'y a gueres
d'éleves fortisdelapouſſiere del'école,
qui , à la premiere occaſion qui ſe préfente
, ne faſſent uſage des colonnes ,
duſſent-elles n'être que flanquées , ou engagées.
Ils font plus: ils dogmatiſent ;
ils élevent la voix contre tout ce qui n'eſt
pas conforme à leur ſyſtême ; &leurs maîtres
, ſelon eux , ſont plongés dans le ſommeil
de l'habitude. Plus on aura occafion
de réfléchir , plus on conférera avec les
artiſtes diftingués , plus on examinera
les belles productions des Grecs , des Romains
, de quelques François , & plus
on reconnoîtra que l'unité , les proportions
, les rapports & une belle fimplicité
forment l'eſſence de l'art .
Les obſervations du même amateur ſfur
la peinture ſe réduiſent à quelques notices
fut les maîtres les plus connus des trois
écoles d'Italie , de Flandre & de France.
Les obſervations ſur la ſculpture inté.
reſſeront davantage; elles ſont d'un artiſte
connu qui abien voulu ſe charger de
JUILLET. II. Vol. 1774. 69
cet article que feu Blondel n'avoit point
eu le tempsdetraiter. Le but principal de
l'art de la ſculpture eſt l'imitationdu mu;
ou s'il emploiedes vêtemens , il reſte toujours
fidele à ſon principe , en ne ſe ſervant
que d'ajuſtemens fictifs , aſſujettis à
rendre le nu le plus exactement qu'il eſt
poſſible. Les exercices de la gymnaſtique
- préſentoient tous les jours aux yeux des
Grecs diverſes natures nues , dans tous
les mouvemens dont le corps humain eſt
fufceptible. C'eſt àces avantages précieux
& infinis , comme le remarque l'auteur
de ces obſervations, qu'il faut attribuer
principalement le degré de perfection ou
les Grecs ont porté la ſculpture , & non
àdes regles plus particulieres que celles
que les artiſtesdes derniers ſiecles ont établies.
,, Quoique l'on trouve dans lenom-
„bre des fables que Pline & Paufanias
,, ont accumulées , que certaine figure fut ſi
„parfaite , qu'elle fut appelée la Regle,
il eſt évident qu'une feule figure , quel.
„que parfaite qu'on veuille la ſuppoſer ,
„nepeut être la regle que d'une feule na-
„ture & d'un ſeul âge. Comme les carac-
ود
و د
teres des diverſes natures ſont extrêmement
variés & doivent néanmoins pro-
„duire un tout dont les parties ſoient
E3
70 MERCURE DE FRANCE .
,, dans un rapport convenable entreelles,
ود il auroit fallu , pour établir des figures
,comme regles qu'on ne pût violer fans
,, inconvénient , en avoir autant de diffé-
,, rentes qu'il y a de diverſes natures dans
ود les deux fexes. Cette tradition, légére.
,,ment adoptée par les anciens auteurs , a
fait penfer à beaucoup deperſonnes que ود
ود
ود
ود
ود
les Grecs cherchoient une forte de beau
„ idéal , & qu'ils y aſſujettiſſoient la Na-
,, ture. C'eſt une erreur , ou plutôt un défaut
de juſteſſe dans l'expreſſion. Les
hommes ne peuvent rien imaginer audelà
de la belle Nature : ils peuvent parvenir
à reconnoître ſes défectuoſités ,
„ par les comparaiſons qu'ils font de divers
,, individus ,& conféquemment les éviter.
,, De l'absence de ces défauts , & du plai-
ود
ود fir que produit la beauté, ils fe fontfor-
,, mé l'idée du beau. Ce que l'on nomme
,, improprement beau - idéal , n'eſt donc
,, que la réunion de diverſes beautés ap-
„ perçues dans différens objets , & l'on
„ pourroit l'appeler le beau d'élection . Les
,, ſecours que les Grecs avoient en abon.
,, dance pour faire ces comparaiſons heu
,, reuſes , les mettoient non-feulement à
„ portee d'éviter les défagrémens de la Na
turedéfectueuſe; ils les aidoient encore
JUILLET. II. Vol . 1774- 75
ود
,,connoîtredesbeautésdedifférentgenre,
,, dans les diverſes fortes de nature. Bien
,, loin de s'étonner que dans nos derniers
fiecles ont ait pu les égaler, on doit
,, plutôt être ſurpris du degré où ſe ſont
,, élevés les ſculpteurs de ces mémes ſie-
,, cles , dépourvus de ſecours comme ils
,,l'étoient, entourés de natures défectueu-
,, ſes par elles-mêmes ou contraintes dès
l'enfance par des vétemens qui les dé-
,, forment."
ود
ود
L'auteur de ces réflexions n'entre dans
aucun détail ſur les grands ſculpteursanti.
ques , foit Grecs , foit Romains ; il nous
donne quelques obfervations critiques
propres à éclairer l'amateur & l'artiſte
& finit par une réflexion que lui a infpirée
la différence ſenſible que l'on voit
entre la ſculpture de notre fiecle &
celle du regne de Louis XIV. Aen
,,juger par le plus grand nombre des mor.
ceaux qui font à Versailles , les ſculp-
,,teurs qui ont orné ces jardins étoient en
général favants , attachés aux grandes
,, formes & à l'imitation de l'antique;
,, mais on peut reprocher à pluſieurs des'ê-
,, tre peu attachés à l'imitation des vérités
,,de la Nature;& ils me forcent preſqu'à
"penſer qu'on peut fairede pareilles figu-
ود
ود
E 4
72 MERCURE DE FRANCE,
,, res , purement de mémoire. La ſculp-
,, ture de nos jours a incontestablement
,, beaucoup acquis à cet égard. Jouiſſons
,, de nos avantages , fans nous inquiéter
,,des dangers que pourroit avoir cette nou.
,, vellemaniere d'étudier, ſi elle conduifoit
,, nos artiſtes à s'écarter trop del'etude de
,, l'antique , & fi elle affoibliſſoit en eux
ود le ſentimentdu grand& du beau , en
les portant fucceſſivement à rendre les
,, vérités déſagréables des natures pauvres
,,& défectueuſes. Ce danger eſt encore
,, éloigné. Souhaitons ſeulement que les
,,occaſions de travailler ne manquent pas
,, au zéle & au talent. Ce fontles grandes
,,occaſions qui forment les grands hom-
,, mes. S'il avoit été poſſible, par exemple,
qu'au lieu de ces pompes funebres ou ca-
,, tafalques qui ne durent qu'un jour , on
,, eût érigé dans les chapelles de Notre-
ود
Dame autant de tombeaux durables à
„ tous les Princes de la Maiſon de Bour-
,,bon , quel ſujet d'émulation pour les ar-
,, tiſtes !&quel embelliſſementn'auroit-ce
,, pas été pour la capitale ! On en peut juger
,, par la magnificence de Saint Pierre de
,, Rome , vaiſſeau beaucoup plus vaſte , à
„la vérité, mais dontces monumens font
,,le plus noble& le plus bel ornement, "
JUILLET. II. Vol. 1774. 73
Cet ouvrage qui renferme des obfervations
utiles ſur les arts relatifs au desſin
, eſt ſous la forme épiſtolaire. Comme
les lettres font cenſées écrites par un
homme de qualité à une Dame du même
rang que lui , l'auteur a répandu danspluſieurs
cette fleur de galanterie qui conſiſte
à dire aux femmes des chofes agréables ,
& qui leur donnent bonne opinion d'elles
- mêmes & de nous. Il a uni les réflexions
utiles aux ſentimens tendres. Ces
ſentimens , exprimés ici dans lejargon prolixe
du genre épiſtolaire, détournentfouvent
l'attention du lecteur des réflexions
ſur l'architecture , la peinture & la ſculpture,
objet principal de cet écrit. Mais
le but de l'écrivain , ainſi qu'il s'en explique
dans ſa préface , a été , d'exciter l'in-
,, dolence des gens du monde , en leur of-
ود frant les avantagesdel'inſtruction , fans
,, exiger les peines de l'étude ; de fournir
,, aux femmes le prétexte d'une applica-
,, tion , en paroiſſant leur offrir un amu-
,, ſement ; de les mettre à portée de s'ac-
,, quitter envers les beaux - arts , en leur
,, faiſant faire connoiſſance avec eux , &
à les engager à donner un exemple utile ,
en autoriſant les hommes à leur appor.
ter le fruit de leurs réflexions."
ود
و د
E5
74 MERCURE DE FRANCE,
Les Promenades de M. Frankly , publiées
par fa foeur; traduction de l'Anglois ;
2 parties in- 12. A Paris , chez le Jay ,
libraire.
M. Frankly , jeune eccléſiaſtique,
n'ayant pour ſa ſubſiſtance que le revenu
d'un bénéfice modique , goûtoit dans la
ſociété d'une épouſe chérie des plaiſirs
avoués par la vertu. Ces modeſtes époux
contemploient fans envie les plaiſirs
bruyans & faſtueux des gens riches. La
Nature & l'amour couronnerent leur
union. Ils eurent trois enfans. Leur famille&
leurs beſoins augmentoient, mais
leurs reſſources n'augmentoient pas. Combien
l'enfancea de charmes , fur- tout pour
le coeur d'un pere ! M. Frankly verſoit
tous les jours des larmes de tendreſſe fur
ſes enfans. Ils étoient , après leur mere ,
ſon bien le plus précieux. Mais comment
les élever avec un revenu à peine ſuffifant
à ſa ſubſiſtance ? Quel état leur donner ,
qui répondît à l'étendue de fon amour&
deſes vues pour leur bonheur ? Cette ré
flexion afgrifſoit fon eſprit. Le murmure
entroit dans fon ame ſous le maſque de
la tendreſſe paternelle. Il ne croyoit pas
qu'il y eût au monde un être plus malheu
JUILLET. II. Vol . 1774. 75
reux que lui. Ainſi penſent tous les hommes
, avec auſſi peu de raiſon peut-être.
Mais que celui qui ſe plaint de fon fort
faſſe , à l'exemple de M. Frankly , des
obſervations ſur les hommes qui font autour
de lui& fur ceux qu'ilrencontre dans
fes voyages ou dans ſes promenades;
qu'il quitte les livres & qu'il étudie le
coeur de l'homme dans l'homme lui-même
; & il apprendra qu'il ne faut pas juger
du bonheur par les apparences ; il
verra les deſirs & les foucis rongeans
s'accroître avec la fortune ; & ces obfervations
pourront le conduire àrégler fes
deſirs ſur ſes facultés , & à chercher le
bonheur dans lui-même.
"
Ces réflexions morales contenues dans
cet écrit font le réſultat de différentes
ſcenes que l'auteur ſuppoſe s'être préſentées
à lui dans ſes promenades . Chaque
ſceneaun titreparticulier. L'une eſt intitulée
: les Soeurs. Suis je bien avec ce
„ bonnet , ma ſoeur Gatty ?-Très-bien ;
, vous êtes charmante , ma chere Bab.-
Je vous proteſte que vous êtes auſſi trèsjolie.
Nous remplirons fûrement l'espoir
de Maman en épouſant quelque
richegentilhomme. Ne voyez-vous pas
que la moitié de ces femmes de qualité
76 MERCURE DE FRANCE.
20 font moins belles que nous? " , De pa-
„ reilles vues , s'écrie ici le moraliſte ob.
„ ſervateur , pourroient bien devenir pour
„votre vanité une ſource de mortifica-
„ tions , car il faudra rabattre de vos pro-
>>jets de fortune. Si la beauté étoit le ſeul
attrait propre à porter un homme de
qualité au mariage , vous verriez davan-
„tage de belles femmes. Orgueil extravagant
! les filles d'un Epinglier préten-
"
"
"
dre au plus haut rang , parce que l'art&
„la Nature deconcert leur ontdonné une
„ figure ſupportable ! Vain & ridicule ef-
„ poir de mere ! oubliez-le. Vous ſeriez
mieux dans la ſimplicité de votre état
„ que d'avoir été nourries de chimeres
auſſi dangereuſes qu'abſurdes. Si les gens
„du peuple apprenoient à leurs enfans
combien il eſt important de régler ſa
conduite fur la ſituation dans laquelle il
„a plu à la Providence de nous placer,
nous ne verrions pas tant de malheureuſes
ſe conſacrer aux plaiſirs publics
& à une honteuſe proſtitution. L'oifiveté
& le luxe multiplient les féductions.
Que les meres prennent ſoin que
les vêtemens de leurs filles foient le
fruit d'une honnête induſtrie. Elles y
ود
و د
"attacheront moins de vanité ; elles en
JUILLET. II. Vol . 1774. 77
"
"
connoîtront la valeur réelle;elles ymettront
plus de ſimplicité
M. Frankly , après avoir , dans unede
fespromenades philoſophiques , appris à
modérer ſes deſirs & à être content de
fon fort , s'efforce , dans une autre promenade
, à rendre tous ceux qui veulent ſe
prêter à ſes raifonnemens , auſſi heureux
que lui. Il cherche du moins à les convaincre
que leur prétendue miſere ne
conſiſte pas dans laprivation des chofes ,
maisdans le beſoin qui s'en fait ſentir ;
il leur fait voir que l'opinion ſeule , en
rendant tout difficile, chaſſe le bonheur
devant nous. Les réflexions de l'obſervateur
ont pour baſela religion ,& annoncent
un coeur droit&vertueux. Ses peintures
ou tableaux ſont tirés du milieu de
la ſociété ; mais le coloris en eſt foible,
& on eft fâché de n'y pas trouver de ces
touches originales & fortes qui animent
le tableau , nous rendent en quelque forte
préſens à la ſcene repréſentée ,&dérobent
pour quelque temps le ſpectateur àla fouledes
objets qui l'environnent.
Dictionnaire abrégé de la Fable , pour
l'intelligencedes Poëtes,des tableaux&
des ſtatues , dont les ſujets ſonttirés de
78
MERCURE DE FRANCE .
:
l'hiſtoire poëtique ; onzieme édition;
par M. Chompré, licencié en droit,
vol. in- 12. petit format. Prix , relié ,
2 liv. 10 fols. A Paris , chez Saillant
& Nyon , Veuve Deſſaint.
Ce petit lexique eſt , par ſa préciſion &
fon exactitude devenu un livre- claſſique
pour la Jeuneſſe. Les éditions multipliees
qui en ont été faites prouvent affez que
Je Public en a reconnu l'utilité. Cette utilité
fera encore mieux ſentie dans la nouvelle
édition qu'en vient de publier M.
Monchablon , auteur du Dictionnaire
abrégé d'Antiquités du même format , trèsbien
accueilli du Public. Les corrections
&les additions qu'il a faites à cette nou.
velle édition du dictionnaire abrégé de la
fable font fi importantes , qu'on peut aujourd'hui
regarder ce petit livre comme
une efpece de commentaire général de
mythologie fur les textes des anciensauteurs
, non feulement en ce qui conſti
tue l'hiſtorique de la fable , dans les arti
cles tels que ceux d' Achille , d' Ajax , &c
& ce qui regarde la religion payenne ,
comme dans les articles Ambrofie Dieux ,
Manes , &c mais auſſi dans ce qui concerne
la géographie poëtique , les noms
JUILLET. II. Vol. 1774. 79
patronymiques & les ſurnoms des fauſſes
Divinités, Outre les obfervations qui regardent
l'intelligence des auteurs , la
nouvelle édition de ce dictionnaire en
préſente quelques autres qui, fans y avoir
un rapport auſſi direct, peuvent néanmoins
y contribuer. A l'article Achille ,
par exemple , on a obſervé que la fable
qui le ſuppoſe invulnérable, n'étoit pas
reçue du temps d'Homere. Ce poëte dit
précisément le contraire. Il devoit en
effet être éloigné d'adopter une fiction
qui auroit déshonoré fon héros.
L'hiſtoire poëtique nous apprend que
la Colchide étoit un royaume d'Afie renommé
par la toiſon d'or. Cyta en étoit
la capitale. Le nouvel éditeur remarque
à ce même article que les habitans de cette
contrée qu'on appelloit Colchi ontdonné
lieu à la fauſſe ſuppoſition d'une prétendue
ville de Colchos qui n'a jamais exiſté.
Tous les peintres & les ſculpteurs re.
préſentent les fyrenes commedes monftres
moitié femmes & moitié poiſſons. On
fait voir ici que cette imagination quine
vientque de l'ignorance de la fable, eſt dé
mentie par les poëtes& les anciens auteurs,
du moins ceux qui font les plus recom
mandables , & qui tous dépeignent les
:
80 MERCURE DE FRANCE.
ſyrenes moitié femmes & moitié oiſeaux.
Pline les place parmi les oiſeaux fabuleux
, & Ovice leur donnedes viſages de
jeunes filles avec des plumes & des pieds
d'oiſeaux.
L'éditeur prévient le Public dans fon
avertiſſement, qu'on a contrefait dans pluſieurs
endroits & pluſieurs fois le dictionnaireabrégé
de la fable. Ceux qui ne veu .
lent point être les dupes de ces contrefactions
exécutées à la hâte ſur de très mauvais
papier & toujours très- fautives , doivent
s'adreſſer directement à Paris aux libraires
que nous avons ſoin d'indiquer.
Les livres leur feront envoyés ſans qu'ils
leur coûtent plus que les copies informes
qu'ils achetent en province.
Traité de Mécanique par M. l'abbé Marie
, de la Maiſon & fociété de Sorbonne
, cenſeur royal , profeſſeur de mathématiques
au College Mazarin;vol.in-40.
AParis , chez la Veuve Deſaint, libraire.
Cebon ouvrage eſt diviſé en deux parties
, la Statique & la Dynamique La premiere
a pour objet l'équilibre ; la ſeconde
traite du mouvement Mais comme elles
ſuppoſent toutes deux les principes gené
raux
C
JUILLET. II. Vol. 1774. 81
raux de la mécanique , & certaines théories
préliminaires qui leur ſont communes,
l'auteur a raſſemblé dans une
courte introduction ces principes & ces
théories. Outre les définitions ordinaires ,
cette introduction contient la théorie du
mouvement uniforme , celle du mouvement
compofé , celle des réſultantes , &
le principe général de l'équilibre.
La Statique eſt partagée en deux fections;
l'une eſt pour les centres de gravité
, l'autre pour les machines. On trou.
vera dans la premiere les propriétés &
les loix de la peſanteur, deux méthodes
de déterminer le centre de gravité dans
tous les cas , & des app'ications en aſſez
grand nombre , pour rendre cette théorie
familiere. Mais pour la rendre complette
, il falloit avoir égard à deux élémens
que l'on néglige preſque toujours , & en
apprécier l'influence. C'eſt par-là que finit
la premiere ſection de la ſtatique.
La ſeconde expoſe d'abord les conditions
propres à chaque machine ſimple ,
pour que l'équilibre ait lieu. Elledefcend
enfuitedans le détail de pluſieurs machines
compofées, dont elle enſeigne à cal .
culer les effers,& à connoître les proportions
les plus avantageuſes. Quelques ré-
F
ر
82 MERCURE DE FRANCE.
F
flexions générales ſur les machines& fur
le frottement terminent la ſtatique.
Il y a trois ſections dans la dynamique.
La premiere traite du mouvement d'un
corps conſidéré comme un point libre qui
obéit avec une égale facilité aux diverſes
impulfions des forces accélératrices.
On ſuppoſe de même dans la ſeconde
ſection que le mobile n'eſt qu'un point ,
mais qu'il eſt aſſujetti à ſe mouvoir fur
une ligne donnée , quelles que foient
les puiſſances qui le ſollicitent au mouvement
,
La troiſieme a pour but de faire connoître
le mouvement de pluſieurs corps
qui agiſſent les uns ſur les autres , en les
conſidérant comme autant de points différens
, ce qui facilite la même recherche
pour le cas où on les ſuppoſeroit
d'un volume fini .
Les principaux objets de la dynamique
ſont difcutés avec plus ou moins d'étendue
dans ſes trois ſections . Elles renferment
les formules du mouvement varié,
les forces centrales , les trajectoires des
projectiles , de nouvelles applications au
jet des bombes & au mouvement desplanetes
, la gravitation réciproque des corps
céleſtes , le problême des trois corps , la
JUILLET. II. Vol. 1774. 83
réſiſtance des milieux , lathéorie des pendules,
la courbe de la plus vîte deſcente ,
les loix du choc des corps , le principe
de la conſervation des forces vives , le
moment d'inertie , l'uſage des trois axes
principaux , & la maniere de déterminer
le centre d'ofcillation .
Les regles du calcul différentiel & du
calcul intégral trouvent ſouvent leur application
dans ce traité , ſoit parce qu'el-
Jes rendent les démonſtrations plus courtes
, ſoit qu'il en réſulte plus d'unifor
mité dans la marche de l'ouvrage , ſoit enfin
parce qu'il n'eſt guere poſſible de ré.
foudre autrement beaucoup deproblêmes
- de mécanique.
L'auteur a cité dans le cours de fon ou
vrage la plupart des géometres illuftres
dont les travaux ont reculé les bornes de
la mécanique , afin d'indiquer les fources
mêmes où l'on pourra puiſer des
connoiſſances plus approfondies.
Histoire des nouvelles découvertes faites
dans la Mer du Sud en 1767 , 1768 ,
1769 & 1770, rédigée d'après les dernieres
relations ; par M de Fréville ;
accompagnée d'une carte dreſſée par
i
84 MERCURE DE FRANCE.
M. de Vaugondy; 2 vol. in- 8 . A Pa
ris , chez de Hanſy le jeune libraire.
La foif de l'or & fa foliede l'ambition ,
ou le projet de dompter des Nations encore
plus éloignées de nous par leurs
moeurs & leurs uſages que par les mers
qui les ſéparent de notre continent , fem .
blent aujourd'hui avoir fait place à un
defir plus ſage & plus noble de répandre
un nouveau jour ſur l'hiſtoire naturelle ,
la phyſique , la géographie , & d'étendre
les progrès des connoiſſances & du commerce.
C'eſt ſous des auſpices ſi favorables
que les vaiſſeaux Anglois & Fran
çois ont pénétré dans l'hémiſphereauſtral ,
& qu'ils ont fait dans l'Océan pacifique
des découvertes plus importantes que cel.
les de tous les navigateurs en trois fiecles.
Mais l'hiſtorien de ces nouvelles décou
vertes , avant d'entrer dans le détail de ces
expéditions brillantes , rappelle ſuccinctement
les entrepriſes déjà faites dans ce
même Océan pacifique. Il nous prévient
même dans ſa préfacequ'on va publier en
un volume in- 80, enrichi de cartes , lacollection
de ces anciens voyages , d'après
M. Dalrymple qui s'eſt donné tous les
ſoins imaginables pour raſſembler tout ce
que nous avions de connoiſſances géogra
JUILLET. II. Vol. 1774. 85
phiques , hiſtoriques & naturelles ſur la
mer Pacifique.
Les terres nouvellement découvertes
dans l'Océan Pacifique , comme Pobſerve
M. de Fréville dans ſon introduction à
l'hiſtoire de ces découvertes , font ifolées
, éparſes & comme perdues dans cette
mer immenfe : la vue s'égare en voulant
ſaiſir l'enſemble de toutes ces îles que
renferme dans ſon ſein cette étonnante
région où les végétaux , les foſſiles , les
animaux & les hommes ſont pour nous
d'un ordre tout nouveau. Mais cettemer.
veilleuſe partie du globe , où depuis plus
de deux fiecles les riches & précieuſes
productions du fol ont attiré les navigateurs
de toutes les Nations , eſt trop peu
connue encore pour pouvoir en donner
une deſcription exacte. Afindonc de diriger
& de fixer l'attention d'une maniere
plus particuliere ſur une ſi vaſte mer ,
I'hiſtorien a cru devoir la conſidérer comme
étant diviſée en deuxportions à-peuprès
égales par le deux cent vingtiememéridien
, à compter d'Occident en Orient
de celui de l'Ile de Fer , ſuivant la méthode
générale reçue des géographes. D'après
cette diviſion toute ſimple,l'hiſtoire
qui vient d'être publiée forme naturelle- .
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
ment deux parties. L'auteur comprend
dans la premiere toutes les nouvelles découvertes
faites à l'eft ; toutes celles qui ſe
trouvent à l'ouest de ce même méridien
font l'objet de la ſeconde partie.
La premiere deſcription que l'hiſto .
rien nous donne eſt celle de la terre de
Feu. Cette terre , diviſée en pluſieurs îles
par différens canaux ou détroits , s'étend
environ cent-quinze lieues le long duDétroit
de Magellan. Quelques philoſophes
penfent qu'elle faifoit autrefois partie du
Nouveau Monde. On voit , diſent - ils ,
par l'inſpection même de ce terrible détroit,
par le paralléliſme des deux côtes ,
& par la conformité des deux climats ,
qu'elle a été arrachée avec violencedu pays
des Patagons , par une de ces révolutions
phyſiques qui changent la face du globe,
détruiſent les Nations & anéantiſſent
juſqu'à la trace deleurs déſaſtres. Juſqu'a
préſentcette terre n'avoit été que très-imparfaitement
reconnue. Preſque tous les
écrivains qui en ont fait mention nous la
repréſentent comme une chaîne de rochers
inacceſſibles , d'une hauteur étonnante,
ſuſpendus preſque ſans baſe , & couverts
d'une neige auſſi ancienne que le monde.
Il eſt vrai que la plus grande partie de la
JUILLET. II. Vol. 1774. 87
1
Terre de Feu eſt remplie de montagnes;
mais entre ces montagnes on découvre de
belles vallées , de riantes prairies arroſées
de ruiſſeaux très agréables : le fol en eſt
riche & d'une profondeur conſidérable.
Aupiedde chaque colline on trouve pref.
que toujours des ſources dont les eaux
font d'une couleur rougeâtre , mais fans
aucun mauvais goût. Les habitans de la
Terre de Feu forment la ſociété la moins
nombreuſe qu'on puifle rencontrer dans
toutes les parties du monde. De tous les
Sauvages,ce font les plus dénués de tout.
Ils vivent exactement dans ce qu'on peut
appeler l'étatde nature. Riende ſi chétif,
où de fi miférable que leurs habitations .
Ce ne font que de mauvaiſes cabanes ,
compoſées de branches d'arbres. La forme
en eſt ronde , mais elles ſe terminent
en pointe par une petite ouverture qui
fert de paſſage à la fumée. Dans ces cabanes
, au milieu deſquelles le feu eſt allumé
, mais où l'on reſte expoſé d'ailleurs à
toutes les injures de l'air , ces Sauvages
habitent pêle-mêle , hommes , femmes&
enfans. Quelques herbes répandues dans
Pintérieur de ces hutes , leur fervent de
chaiſes &delits. De tous les meubles que
la néceſſité & l'induſtrie ont fait imaginer
parmi les autres nations ſauvages , on ne
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
leur a vu que quelques corbeilles dejonc
qu'ils portent à la main , de petits facs de
peau , dont ils ſe fervent comme de havre-
facs , & des veffies de quelques animaux
, qu'ils rempliffent d'eau , à défaut
de vaſes plus commodes. Ces Sauvages
ſont de médiocre ſtature. Les plus grands
n'excedent pas cinq pieds fix pouces. Ils
font de couleur de rouille de fer mêlée
avec de l'huile , & joignent à beaucoup
de quarrure un air robuſte , ſans cependant
avoir les membres fort gros. Un
viſage large & plat , le front étroit , de
groffes joues , le nez écrasé , de petits
yeux noirs , une grande bouche , de peti .
tes dents fins être belles , des cheveux
noirs & droits , qui tombent fur l'une
& l'autre oreilles & fur le front , &
groffiérement peints debrun & de rouge,
font les principaux traits de la figure deces
Indiens , qui fontimbarbes , ainſi que les
indigenes de l'Amérique. Le climat le
plus rigoureux ne les empêche pas d'aller
preſque nuds. Ils n'ont pour habillement
que de mauvaiſes peaux de guanaques ou
de veaux marins , trop petites pour les
envelopper. Les hommes portent fur la
tête des panaches de laine filée de guana.
ques. Ce panache leur tombe ſur le front
&ſe nouepar derriere avec des courroies,
JUILLET. II. Vol . 1774. 89
Les deux ſexes ſe peignent également les
différentes parties du corps de rouge , de
blanc & de brun. Les hommes comme
les femmes s'impriment ſur le vifage divers
traits qui leur traverſent le nez &les
joues. Les femmes ont toutes des tabliers
de peau , & portent fur le dos leurs enfans
dans le manteau qui leur fertdevête
ment. Ce font elles auſſi qui font chargées
des foins domeſtiques les plus pénibles&
les plus bas. Elles voguent dans les
pirogues , prennent ſoinde les entretenir,
& ramaſſent le bois & les coquillages ,
fans que les hommes prennent aucune
part au travail. On voit également dans
d'autres pays dont on nous donne ici la
deſcription les femmes dégradées au-defſous
de l'autre ſexe , occupées ſans relache
aux plus durs travaux & foumiſes à
cette autorité que le fortprend furlefoible
; autorité toujours très dure&ſouvent
cruelle lorſqu'elle n'eſt pas réglée par les
loix , ou tempérée par les moeurs douces
que donne l'état de ſociété.
La découverte de l'île du Roi George
ou d'Otahiti forme un des articles les plus
intéreſſans de cette hiſtoire. Comme le
récitdes événemens a toujours plus d'attrait
pour le lecteur dans les deſcriptions
mêmes qu'en ont données ceux à qui ils
F5
90 MERCURE DE FRANCE,
:
font arrivés , ou qui en ont été les të
moins oculaires , l'hiſtorien faitparler le
plus ſouvent les navigateurs qui ont fait
les découvertes dont il écrit Phiſtoire.
C'eſt par cette raiſon qu'il a rapporté dans
les propres termes de M. Wallis pluſieurs
détails intéreſſans concernant l'île d'O
tahiti. Ce navigateur Anglois est le premierqui
ait découvert cette île, devenue
depuis un objet de la plus grande curiofité |
par la belle deſcription qu'on en trouve
dans le voyage autour du Monde de M.
de Bougainville , qui a relâché fur cette
terre où il a paſſé neuf jours,& plus particulièrement
encore par la relation de
M. Cook , qui , dans le voyage le plus
extraordinaire qu'on ait entrepris , a de
meuré trois mois dans cette île , pour y
attendre le paſſage de Vénusſur le diſque
du foleil, vivant dans la plus parfaite intimité
avecles Naturels.Les lumieres qu'il
apublies ſur cebeau pays&fes habitans ne
laiſſent rien àdefirer , &M. F. en a habilement
profité pour rédiger ſon hiſtoire.
Comme il a été ſouvent queſtion dans
les Journaux , de l'île d'Otahiti , nous nous
bornerons ici à quelques remarques fur
les Nations antropophages de l'Amérique.
Quelques Sceptiques ſe ſont perdus
JUILLET. II. Vol. 1774 91
en de vains raifonnemens pour révoquer
en doute la véracité des voyageurs qui ,
dans leurs relations , ont avancé qu'il y
avoit des peuples antropophages fur pluſieurs
côtes de l'Afrique & de l'Amerique;
mais ce fait eſt aujourd'hui tropbien
éclairci pour pouvoir être rendudouteux
par les objections de quelques écrivains
qui ne font peut-être jamais fortisde leur
ville. Lorſque les navigateurs Anglois
aborderentdans la Nouvelle Zélande , en
1769 , ils trouverent un peuple qui avoit
beaucoup de douceur & d'aménité dansle
caractere . Ces Infulaires entre eux font
tendres , affectueux , vivent dans une bonne
intelligence & une étroite union ;
mais ils font cruels , implacables à l'égard
de leursennemis à qui ils ôtent impitova
blement la vie pour les dévorer. Les Zélandois
informerent les navigateurs que
cinq à fix jours avant leur arrivée , une
pirogue d'un district ennemi s'étoitmontrée
dans leur baie; qu'ils avoient attaqué
ceux qui étoientàbord , & en avoient
tué ſept qu'ils avoient mis à labroche. Ils
penſent avoir un droit incontestable ſur
les ennemis qu'ils ont tués dans un combat;
& ils ne croient pas devoir leslaiſſer
dévorer par les corbeaux , fur leſquels ils
92 MERCURE DE FRANCE.
prétendent la préférence. Il eſtdumoins
certain qu'ils n'imaginent pas qu'il y ait
quelque infamiedans cet uſage : loin d'en
rougir , ils en parloient aux navigateurs
comme d'une coutume que la raiſon & le
droit autoriſent. Un indien qui étoit dans
la compagnie des navigateurs ayant demandé
à un Zélandois fort âgé : ,, Quand
ود
ود
vous mangez un homme , que faites-
,, vous de la tête ? La mangez-vous ?-
Nous n'en mangeons que la cervelle ,
,, répliqua le vieillard ; c'eſt un mets délicieux;
ſi vous étiez curieuxd'en goûter,
dites -le moi ; dès demain je veux vous
ود
وو
ود en régaler." Levieillard informaencore
l'Indien qu'ils attendoient leurs ennemis ,
qui nemanqueroient pas de vouloir venger
la mortdesſept hommes qu'ils avoient
tués , & dont ils avoient fait d'excellens
repas.
Il doit paroître d'abord étrange , comme
l'obſerve l'hiſtorien , que dans un
pays où les habitans n'ont rien àſe diſputer
, une guerre éternelle leur mette
continuellement les armes à la main ; &
que chaque petit diſtrict , habité par un
peuple humain , affable , généreux ,
foit dans une inimitié conſtante avec
tout ce qui l'environne. Mais il peut fe
JUILLET. II. Vol. 1774. 93
faire que dans un combat il y ait plus à
gagner pour le vainqueur qu'on ne pourroit
d'abord le croire , & que ces peuples
foient pouffés à commettre de mutuelles
hoftilités par des motifs qu'aucun degré
d'amitié & d'affection n'eſt capable de
furmonter. Il paroît que le poiſſon &
quelques racines compofent toute leur
nourriture; mais cette ſubſiſtance ne peut
ſe procurer que ſur les côtes ; encore
n'eſt- ce qu'en certain temps de l'année que
la pêche eſt abondante. C'eſt une conféquence
néceſſaire que les Tribus qui vivent
dans l'intérieur des terres , fi quelques-
unes y ont leur réſidence , & même
celles qui font ſur les côtes , foient fouventexpoſées
àpérirpar la famine.La contrée
ne produit ni brebis , ni chevres , ni
cochons , ni aucune eſpece de bétail : ils
n'ont point d'oiſeaux privés , & ne con.
noiſſent pas l'art d'en prendre d'autres en
quantité ſuffiſante pour en faire des proviſions.
Si quelque circonſtance ne permet
pas à une Tribu de faire ſa proviſion
de poiſſon , ou ſi on vient à l'en priver
après l'avoir faite, elle n'a pour y ſuppléer
que quelques chiens &des racines , dont
les principales font les iniams , les patates&
les racines de fougere ; & quand
par accident cette reſſource vient encore à
94
MERCURE DE FRANCE.
manquer , elle eſt alors dans une ſitua
tion qui doit la porter aux extrémités les
plus violentes. Mais les Tribus mêmes
qui habitent les bords de la mer doivent
quelquefois ſe trouver dans cet état de
déſeſpoir ; foit parce que leurs plantations
auront été dévaſtées, ou n'aurontrienproduit,
foit parce que la pêche n'aura pas
éré affez abondante pour en faire des proviſions
ſeches.
ود
ود
ودCes confidérations , ajoutel'hiſtorien ,
,,paroiffent expliquer pourquoi ces peu-
,, ples , dont les Tribus ſont continuelle-
,, ment expoſées aux incurfions les unes
des autres , ont fait de chaque village
un Fort , & rendre en même tems rai-
,, fon de l'horrible coutume de manger
ceux qui ont perdu la vie les armes à la
,,main ; car on ne doit pas ſuppoſer que
,,celui que la famine a forcé d'égorger
,,fon voiſin , puiſſe être touché d'huma-
:
ود
ود
ود
nité à la vue de ce corps ſanglant qui ,
mis à la broche , calmera la faim qui le
,, dévore : mais ſi l'on a rencontré juſte
ودdans l'origined'une fi barbarecoutume,
,, il faut alors obferver que le mal ne finit
,, pas avec la cauſe qui l'a produit. Cette
coutume , que la néceſſité a fait naître ,
eft enſuite adoptée par la vengeance.
,, Quelques Philoſophes peuvent préten.
ود
ود
JUILLET. II. Vol. 1774. 95:
dre qu'il eſt au fond très indifférent de
,,manger ou d'enterrer un corps mort ;
,, mais , fans entrer dans cette diſcuſſion ,
,, on peut dire que dans la ſuppoſition
,,même que cette pratique ne fût pas en
, elle-même criminelle, elle eſt très per.
,, nicieuſe dans ſes conféquences. Elle
,, déracine du coeur de l'homme un prin.
,, cipe qui fait la plus grande fûreté de la
, vie; car l'horreur d'un tel mets eſt bien
,, plus propre à retenir la main des meur.
,, triers que le ſentiment dudevoir , ou la
,, crainte du châtiment. Parmi ceux qui
, font accoutumés à dévorer les membres
,,humains, la mort doit perdre de fon
,, horreur; &dès que l'homme nefrémit
,,plus à la vue d'un cadavre ſanglant , il
,, lui en coûte peu d'égorger ſon ſemblable.
Le ſentimentdudevoir& la crainte
du châtiment ſont plus aisément fur
,, montés que les ſentimens de la nature ,
ou que les préjugés , qui , inculqués dès
,, l'âge le plus tendre, font en quelque
,, forte greffés ſur lanature. L'horreur du
,, meurtre vient moins de la perfuafion
,, intime du crime que de fon effet natu-
,, rel. Celui qui s'eſt familiariſé avec le
,, carnage n'éprouve plus une ſi vive hor-
,, reur à la vue d'un cadavre encore palpitant,&
toutdégouttant de ſang". Dans
ود
ود
96 MERCURE DE FRANCE.
les gouvernemens où les loix& la reli
gion infligent le même ſupplice dans ce
monde & dans l'autre aux voleurs & aux
meurtriers , on voit une foule d'hommes
voler après une mûre délibération , &
ces voleurs font rarement aſſaſſins , avec
la certitude même de ſe procurer de plus
grands avantages. Mais il y a de trèsfortes
raiſons de croire que les hommes
dans l'uſage de ſe repaître de mets humains
, & de trancher un cadavre avec
tout auſſi peu de ſenſibilité que nos cuiſi .
niers découpent un lievre , ne ſentiroient
pas plus d'horreur à commettre un afſaf
finat , qu'à voler dans les poches ; & dèslors
ils deviendroient meurtriers par les
légeres tentations qui les ont rendus fripons.
Si quelqu'un pouvoit douter que
ce raiſonnement fût concluant , qu'ils s'interroge
lui-même, & qu'il ſe demande
ſi , dans ſa propre opinion , il ne ſecroiroit
pas plus en fûreté avec un homme
que l'idée ſeule du meurtre fait friffonner
, que s'il étoit au pouvoir de celui
qui , tenté d'ailleurs de lui ôter la vie ,
ne ſeroit arrêté que par des conſidérations
d'intérêt ?
L'hiſtorien fait voir que la ſituation&
les circonstances où se trouvent les peuples
de la nouvelle Zélande , font favorables
JUILLET. II. Vol. 1774. 97
bles aux nations Européennes qui ſe
propoſeroient d'y établir une colonie. Il
n'eſt pas douteux que ce feroit un bien.
fait de civilifer des peuples qui , comme
ceux de la nouvelle Zélande, font , par
défaut d'induſtrie , fréquemment expofés
à manquer du néceſſaire phyſique , & qui
en conféquence font réduits à la triſte
alternative de s'égorger entre eux pour
ſe dévorer , oude périr par la faim. Tout
cet article de la nouvelle Zélande , ainſi
que celui de l'île d'Otahiti , de quelquesautres
îles découvertes par les navigateurs
Anglois & François , offrent beaucoup
de faits & d'obſervations très-propres à
accélérer les progrès de la navigation ,
de la phyſique , & de l'hiſtoire naturelle.
Ces inftructions , très-bien rédigées , font
d'autant plus intéreſſantes ,'qu'elles font
données par des navigateurs naturaliſtes
& philofophes , exempts par conséquent
des préjugés ordinaires aux anciens voyageurs
, qui , pour la plupart , ignorans ou
menteurs , ne publioient la relation de
leur voyage , que pour ſurprendre l'admiration
ſtupide de quelques lecteurs oiſifs.
Si les journaux de nos navigateurs modernes
préſentent un tableau frappant de
G
08 MERCURE DE FRANCE.
phénomenes finguliers & nombreux , on
peut croire avec confiance qu'il ne les
ont décrits qu'après les avoir vus en
fcrupuleux obſervateurs.
*Histoire de la rivalité de la France&de
l'Angleterre , &c. Tomes IV , V, VI
& VII , par M. Gaillard , de l'Académie
Françaiſe & de l'Académie des
Inſcriptions &Belles- Lettres. AParis ,
chez Moutard , libraire.
Les trois premiers, volumes de cette
hiſtoire ont paru ilya environ trois ans ,
&le mérite & le ſuccès en ont été conf.
tatés par les fuffrages du Public. Ces quatrederniers
volumes terminent l'ouvrage
de l'auteur , & rempliffent tout le plan
qu'il s'étoit propofé & qu'il rappelle dans
fa préface: c'eſt d'éteindre les haines
,,nationales & de déſabufer les hommes
dela guerre. Si cette entrepriſe eſt une
,, folie , c'eſt une folie douce & humaine
» qui combat une folie cruelle. "
ود
”
Il veut prouver que toutes les guerres
injuſtes font toujours inutiles ou même
•Les trois articles ſuivant font de M. de la Harpe
:
4
JUILLET. 1774. II. Vol. 99
funeſtes à ceux qui les entreprennent. 11
n'excuſe , il n'approuve que la guerre lé.
gitime , néceſſaire & défenſive. Toute
autre guerre , dit-il , trompe les voeux de
l'ambition , trahit les intérêts de la poli.
tique , & n'aſſure jamais ni un ſuccès durable
ni une poſſeſſion paiſible. On peut
combattre ce ſyſtême. On peut prouver
qu'en exceptant les Etats libres , toutes
les autres Puiſſances de l'Europe n'ont été
établies originairement que par la conquête
; que lorſque les Francs envahirent
lesGaules ſur les Romains, ils n'y avaient
pas plus de droit que les Romains n'en
avaient eu quand César s'en empara ;
qu'ils l'ont cependant gardée , & en ont
fait une des plus floriſſantes Monarchies
de l'Univers. Mais il faut ſuppoſer que
le ſyſtème de l'auteur ne remonte pas
juſqu'à l'établiſſement des Nations , &
n'a lieu que depuis l'époque où leurs limites
reſpectives ont été à-peu près fixées.
Dans cette ſuppoſition , l'on pourrait citer
encore des conquêtes durables & avantageuſes;
par exemple , celle de la Franche-
Comté, l'une des plus belles parties de
l'ancien royaume de Bourgogne , & aujourd'hui
l'une des plus riches provinces
de la France & du plus grand revenu.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
Mais auſſi l'on pourrait répondre que cet
te conquête , celle de l'Alface & de quelques
villes de Flandre ont été bien payées
par les diſgraces qui accablerent la France
fur la fin du regne de Louis XIV , & dont
elle fent encore le contre-coup. Quoi
qu'il en ſoit , tout fyſtème général en politique
, en philofophie & même en morale
, peut fouffrir des exceptions. Mais
au fonds , celui de M. Gaillard fur la
guerre eſt auſſi raiſonnable qu'il eſt utile.
Il défend les droits naturels des peuples
que l'on ne doit pas mener au carnage ,
fi ce n'eſt pour leur défenſe néceſſaire. Il
inſpire la haine de l'oppreſſion & de la
violence. C'eſt à Grifler , dit- il , qu'il
,, faudroit pouvoir demander ce que lui a
,, valu le deſpotiſme inſolemment abfur-
ود
ود
de qui ordonnait à tout un peuple de ſe
„ proſterner devant le ſigne de la Tyran-
,, nie exposé dans la place publique , ou
, le deſpotiſme infolemment barbare qui
,, forçait un pere d'exercer fon adreſſe ſur
,, la tête de fon fils. Ce ferait à Philippe
,, Second qu'il faudrait pouvoir demander
ce que lui a valu le projetd'aſſujettir les
,, Pays -Bas au joug de l'Inquifition. Ce
,, ferait au Duc d'Albe à nous dire quel
,,bien ont fait à cette odieuſe cauſe ces
ود
a
JUILLET. II. Vol. 1774. 101
,,dix -huit mille victimes qu'il ſe glori
,, fiait d'avoir livrées aux bourreaux. "
On a révoqué en doute l'hiſtoire du
chapeau expofé & de la pomme abattue.
Mais le mépris de l'humanité eſt ſi naturel
aux tyrans , & dans ces temps barbares
l'homme ferf était compté pourfi peu
de choſe & fi facilement foulé auxpieds;
il a été fi commun de tout temps que les
Puiſſances regardaſſent les hommes comme
des animaux de ſervice , qu'il ne faut
pas traiter de fable un trait hiſtorique,
ſous prétexte que , s'il était vrai , ce ferait
un trop grand outrage à la naturehumaine.
Il y a vingt traits avérés auffi forts
que l'aventure de Guillaume Tell , & fa
réponſe autyran eſt ſibelle que pour cette
raiſon ſeule il faudrait abfolument que
fon hiſtorie fût vraie.
On allegue en faveur des ufurpations
heureuſes l'exemple de Cromwel ,, qui
,, de la pouſſiere de l'école s'éleve juſqu'au
„Trône , fait trancher la tête à ſonmaî-
,, tre , & meurt dans ſon lit. " .
M. Gaillard répond : ,, Si Cromwel a
„ régné paiſiblement ; ſi ſa race ſolidement
établie ſur le Trôneen a joui fans
„ contradiction , l'exemple de Cromwel
„ſera une exception à la regle , & cette
ود
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
"
"
exception même ne prouvera riencon
tre la regle. Mais je vois Cromwel ne
recueillir que le fruit ordinaire du crime;
je vois la terreur qu'il inſpire &
celle qu'il éprouve; il fait trembler l'innocence
, & la juſtice le fait trembler ;
il pourſuit dans leurs aſyles étrangers
les Princes qu'il a profcrits , &du fond
de ces mêmes aſyles ces profcrits le conſument
d'inquiétude & de frayeur fur
ſon Trône ufurpé. Il craint juſqu'aux
regards du peuple qu'il a ſéduit , &
„ une garde terrible le dérobe à tous les
, yeux. Il cherche dans des projets vaſtes
&glorienx à ſa patrie une diſtraction
„ aux remords qui le rongent ; il ne peut
en trouver. Il eſt grand, mais malheureux
; illuſtre , mais odieux; redouté
mais puni. Sa gloire même lui peſe ;
elle éterniſe le ſouvenir de ſes crimes .
Cet homme , dit Pope , est condamné à
une renommée éternelle . Si le malheur
d'éprouver la crainte en inſpirant l'horreur
, eſt l'objet que ſe propoſe la politique
, nous avouons que laguerre , la
rebellion , le crime peuvent remplir
cet objet; mais qui peut le rechercher
ou l'envier ? "
"
"
"
D
Ces quatre nouveaux volumes contien.
2
JUILLET. IL. Vol. 1774. 10%
nent l'hiſtoire détaillée de la querelle
d'Edouard III & de Philippe de Valois
pour la ſucceſſion à la Couronne de France;
querelle continuée ſous les ſucceſſeurs
de ces deux Princes , & qui , malgré les
fameuſes défaites de Crécy , de Poitiers
& d'Azincourt , finit par l'expulfion totale
des Anglais. La priſede Calais , leur
derniere poſſeſſion en France, fut l'ouvrage
du célebre François de Guiſe , pere
du Balafré , plus célebre encore , & le
héros de la Ligue. Dans le cours de cette
querelle , qui dura deux cents-vingt ans ,
Phiſtorien peſe avec un jugement für &
avecl'équité laplus impartiale les droits&
les avantages desdeuxNations ennemies.
Il les confidere dans tous les objets de
rivalité , dans la guerre , dans la politique
, dans l'adminiſtration , dans la gloire
perſonnelle de leurs Souverains , dans la
gloire nationale des lettres & des arts .
Par-tout il puiſe dans les meilleures fources;
par- tout on voit les ſentimens du
citoyen , les lumieres du littérateur & le
talent de l'écrivain. Nous nous bornerons
àciter en partie ce qui regarde le regne
de Louis XI . Ce morceau nous a paru le
plus remarquable de tout l'ouvrage par
les vues ſaines & juſtes qu'il préſente fur
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
un Prince que quelques hiſtoriens ont
trop excufé ou trop fait valoir , louant la
fauſſeté & la diffimulation , pour affecter
de la politique. On ſe ſouvient que M.
Duclos qui a fait une vie de Louis XI ,
finit l'énumération de tous ſes vices qui
compofent un homme déteſtable , par ces
mots qui ont parurévoltans : C'était pourtant
un Roi . Certes , c'eſt faire à la royauté
une cruelle injure que de la ſéparer de
l'humanité au point que celui qui n'a pas
une feule des qualités ſans lesquelles on
ne mérite pas le nom d'homme , puiſſe
mériter le nom de Roi. Non , fans doute,
ce n'était pas un Roi que Louis XI ; ce
n'étoit pas même un tyran qui eût du
génie : c'était un homme pervers & un
efprit médiocre qui croyait que la fauſſeté
était toujours de la fineſſe , quoiqu'en
voulant étre toujours faux il foit difficile
d'être fin ; qui croyait que le mépris de
toute morale était la vraie politique , &
qui commit autant de fautes contre l'une
que contre l'autre , qui déshonorait ſon
rang fans relever ſa puiſſance ; quiſerendait
odieux fans obtenir rien que de la
haine , & vil ſans recueillir autre choſe
que du mépris ; qui méditait profondément
des méchancetés gratuites ou mal
entendues , & commettait de grandes
JUILLET. II . Vol. 1774. 105
cruautés ſans y avoir un grand interêt ;
qui prodiguait beaucoup d'art dans de petites
affaires , & manqua toujours les
grands avantages qui s'offraient à lui ;
qui , s'occupant toujours d'intrigues , fit
toujoursde mauvais traités , qui dreſſant
toujours des pieges , y tomba très- fouvent
; avare , jaloux & fuperftitieux, trois
défauts des petites ames ; qui vécut dans
l'agitation & mourut dans la terreur .
Telle eſt l'idée que donne de Louis
XI l'examen de ſa conduire , & tel il eſt
repréſenté dans l'excellent réſumé que
M. Gaillard a fait defon regne. C'eſt une
belle leçon pour quiconque croirait qu'il
y a beaucoup à gagner à être méchant.
Je prends Louis XI à l'inſtant de fon
couronnement. Juſques làdes tracaſſe-
„ ries , des factions , des révoltes contre
ſon pere , des confpirations contre l'Etat
, avaient formé toute ſa politique .
Cette politique n'avait pas étéheureuſe,
Chaſſe du Dauphiné , fugitif dans les
Pays -bas , ſa ſeule confolation avait été
de troubler la Cour du Duc de Bourgo-' ,
gne,ſon bienfaiteur, comme celle duRoi
de France, fon frere.Voilà le ſujet ;voici
le roi . Etant allé à Reims pour la céré.
monie du facre , il jure aux Rémois de
"
ท
ود
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
,, nepoint établir d'impoſitions nouvelles,
"
ود
ود
il promet même une diminution fur
les anciennes. Quel eſt l'effet de ces
promeſſes ? Le renouvellement du bail
des gabelles & des autres exactions
avec une furcharge conſidérable. Mais
auſſi quel eft le fruit de cette infidélité ?
Larévolte de Reims , d'Alençon,d'An-
,, gers , d'Aurillac ,& de pluſieurs autres
villes en différentes provinces.
ود
ود
"
ود
و د
ود
ود
ود
Charles VII ſut entretenir la paix
pendant vingt-cinq ans avec les Ducs
de Bourgogne & de Bretagne; il fut
même tourner leurs forces contre l'ennemi
commun , les Anglais. Louis XI
fut toujours en guerre avec les mêmes
,, princes , parce qu'il ne ceſſa de leur
,, nuire, de les irriter , de les réunir par
"
وا
ود
ود
ود
les moyens même qu'il prenoit pour
les diviſer.... Ces grandes Puiſſances
touchoient à leur fin. Le Duc de Bre-
,, tagne n'avoit que des filles , celui de
,, Bourgogne n'avoit qu'un fils ; c'étoit
ود
60
"
ود
une raiſon de plus de ménager ces
Princes. Au lieu de les attaquer , il falloit
rechercher leur amitié , préparer
par des négociations habiles &des procédéshonnêtes
, des alliancesqui ſuſſent
réunir leurs Etats àla Couronne , ou du
JUILLET. II. Vol. 1774. 107
,moins qui puſſent les rapprocher du
ود
trône . Louis XI au commencement de
,,ſon regne avoit un frere , & fur la fin
,, de fon regne un filsqui pouvaient ſervir
,, à cedeſſein; mais il fut l'ennemi & de
,, fon frere & de fon fils , & du repos
,, public de ſes ſujets , & du ſien , plus
,, encore que des Ducs de Bretagne &de
,,Bourgogne. Il haïſſait ces Ducs parce
,, qu'ils étaient puiſſans , & il les combat-
,, tit parce qu'il les haïſſoit ; voilà toute
,, ſa politique. Quel en fut le fruit ? Il
,, manqua la ſucceſſion de Bourgogne qui
fut portéedans la maiſon d'Autriche. ود
On ne peut rien oppoſer à ces judi.
cieuſes réflexions de l'hiſtorien. Si jamais
on acommis en politique une faute
inexcuſable , & qu'il eſt même difficile
de concevoir , c'eſt le refus que fit Louis
XI de la main de Mariede Bourgogne ,
que l'on offrait au Dauphin Charles ,
avec tous les Etats héréditaires de cette
maiſon. Il fallait ou qu'ilcraignît d'avoir
un fils trop puiſſant, ou qu'il crût qu'il
lui ferait facile d'envahir l'héritage d'une
jeune Princeſſe ſans appui ; mais elle en
trouva dans l'Empereur Maximilien. Les
Pays-bas furent perdus pour la France ,
&ce fut l'origine de la longue&funeſte
jalouſie qui a diviſé juſqu'à nos jours les
fos MERCURE DE FRANCE.
maiſons de Bourbon & d'Autriche , &
qui a fait verſer tant de fang. Tel fut le
fruit de la déteſtable politique du grand
politique Louis XI.
و و
C'eſt lui faire trop d'honneur , (con-
,, tinue M. Gaillard) que de le regarder
,,comme un politique Machiaveliſte. II
و د
ne fut que l'eſclave de ſes paſſions &
,, le jouet de ſes caprices. Un politique
,,Machiavélifte n'aime ni ne hait; il ne
;, voit que ſes intérêts ; il les fuit fans
„ acception de perſonnes ni de moyens ;
,, il y facrifie tout. Louis XI ſacrifia tout
,, à la haine , manqua tous les avantages
„ politiques pour courir après de petites
,, vengeances , & ſe priva de la paix pour
,, le ſeul plaisir de vivre en guerre .
,, II affectait la plus tendre reconnoif-
,, ſance pour le Duc de Bourgogne Phi-
„ lippe le bon , ſon bienfaiteur. La pre-
,, miere preuve qu'il lui en donne eſt de
, vouloir établir dans les états du Duc la
„ gabelle , qui depuis Philippe de Valois
„ était regardée en France comme un
, fléau. Le Duc rejeta ſans détour la
„ propoſition ; il chargea même le Sei .
,, gneur de Chymay d'en porter ſes plain-
„ tes au Roi. Le Roi refuſe audience.
Chymay l'attend ſur ſon paſſage , & le
., force de l'écouter. Quel homme est donç
JUILLET . II . Vol. 1774. 109
„ le Duc de Bourgogne , dit Louis XI
„ avec colere ? Est-il autre ou d'autre métail
que ne font les autres Princes & Seigneurs
„ de mon royaume ? Oui , Sire , reprit
„ Chymay , le Duc de Bourgogne voire-
„ ment est autre , & d'autre métail , que
„ les autres Princes de votre royaume ni
„ des pays environ ; car il vous a gardé ,
„ porté & Soutenu , contre la volonté du
» Roi Charles votre pere , quc Dieu abſolve ,
„ auquel il en déplaifoit ; ce que d'autres
» Princes n'effent voulu ni ofé faire. Le
„Roi ſe tut. Le Comte de Dunois s'é-
,,tonna de la liberté avec laquelle Chy-
,,may avait ofé parler à ce Monarque fi
„ fier. Si j'eufſſe été cinquante lieues loin ,
„ répondit Chymay , & que j'euſſe pensé
„ que le Roi m'eût voulu dire ce qu'il m'a
„dit de Monseigneur mon maître , je fuſſe
„ retourné pour lui dire ce que je lui ai
„ répondu. Voilà comment Louis XI
,,traitait fes amis , & comment il s'en
„ faifoit traiter.
„Sa ſeule politique ſur tous les objets
,,d'adminiſtration fut de renverſer tou-
„jours l'ouvrage de fon pere , de deſti-
,, tuer arbitrairement tous les Officiers
,, nommés par Charles VII , ce qui pro-
,,duifit deux effets ; l'un de foulever con-
„ tre lui ces Officiers , leurs parens&leurs
10 MERCURE DE FRANCE.
„amis; l'autre d'alarmer & d'effaroucher
„ la nation , aux voeux de laquelle il fut
„ obligé d'accorder en 1467 la fameuſe
,, loi de l'inamovibilité des charges . Ainfi
„je vois ſa politique toujours ou trompée
„ ou punie. Il rempliſſait les Cours étran-
„ geres d'eſpions , & la ſienne de délateurs
, für moyen d'être trompé àgrands ود
„frais.
„Acette irrégularité d'adminiſtration,
,,à ce caprice de conduite , il joignait
„l'indocilité la plus opinſatre , l'orgueil
„de ne jamais demander de confeil , &
„de n'en vouloir point recevoir. Le Duc
„ d'Orléans , pere de Louis XII , crut que
„fon âge , fon expérience , ſes malheurs ,
„ ſes ſervices , ſon rangde premier Prince
„du ſang , ſon zêle pour l'Etat & pour le
„ trône , l'autoriſaient à faire au Roi quel-
„ques repréſentations ſur le renverſement
„des loix. Le Roi , bleſſé de cette liberté ,
» outragea fi durement ce vénérable vieil-
,, lard , qu'il en mourut de douleur ; ce
, qui ne contribua pas à diminuer le
„nombre des ennemis de Louis XI , &
jeta Dunois dans la ligue du bien pu-
„blic. Tour-à-tour faſtueux & fimple ,
„ avare & prodigue, toujours avec inten
tion , & très- ſouvent hors de propos ,
Louis XI , dans une cérémonie qui exi
JUILLET. IL Vol. 1774. 111
geait de la repréſentation , dans une
„entrevue de Rois , paraiſſait vêtu de
„ bure , avec l'image de la Vierge pen.
„ dante à ſa barrette. Il ne rougiſſoit pas
„de donner vingt écus à une héroïne qui
„avoit repouſſé les ennemis , & fauvé
une place , & il prodiguait l'argent
>>pour corrompre un ſujet, pour entrete.
„ nir des correſpondances ſecrettes & ſté
„ riles , pour faire des traîtres , & pour
„ en être environné. Les Miniſtres étran
gers tiraient des penſions de lui pour le
tromper. Ils en recevaient ſi publique.
3, ment , qu'on pouvait croireque c'était
„de l'aveu de leurs maîtres , qui tour.
„naient ſouvent contre lui ſes propres
„artifices.
Un Tyran n'eſt jamais populaire.
„Louis XI affectait de le paraître ; mais
,,c'était pour mortifier lesGrands ; ilad,
„mettait des bourgeois à ſa table , mais
il les humiliait par des railleries ame.
„ res ; il employait des gens fans carac
„tere , pour les déſavouer plusaiſément,
,,& les facrifier au beſoin. Tant de ci
,, toyens de Paris jetés de nuit dans la
,, riviere, tant d'exécutions ſecrettes , tant
„d'inutiles violences exercées ſur des
"gens fans nom , ne ſont pas d'un ami
112 MERCURE DE FRANCE .
,, du peuple. Eft-ce un Roi populaire ou
„ même un Roi politique , qui pouſſe
„ l'indécence de la barbarie juſqu'à dai-
" gner affifter aux exécutions de juftice ,
» juſqu'à exciter par fa préſence le bour-
„ reau à faire fon devoir, juſqu'à l'animer
„ du geſte & de la voix. Un homme
„ ayant été condamné au fouet, pour un
„ propos peut - être innocent, mais capa .
„ble de répandre l'alarme dans Paris :
„ battez - le fort , criait le Roi au bourreau ,
„ & n'épargnez-point ce paillard, car il a
„ bien pis deſſervi ? Ne fuffirait-il pas d'un
„ pareil trait pouravilir le plus grandPrince?
La connoiſſance des hommes , premier
talent d'un Roi politique , manqua
,, entiérement à Louis XI. Il commence
„ par perfécuter les Duchâtel & les Cha-
,, lannes , auxquels il fut obligé de reve
„nir dans la ſuite, & qui le ſervirent
„ avec le même zéle qu'ils avoient ſervi
„ Charles VII , & il proſtitua ſa confiance
,, au Cardinal Balue , 'au Comte de Me-
„ lun , au Duc d'Alençon , au Comte
„ d'Armagnac , au Duc de Nemours , au
„ Connétable de St. Pol , qui tous le trahi-
„ rent. Il ne connoiſſait pas mieux le
„ prix du moment & de l'occaſion. Au
ود
ود
„milieu des plus grands avantages , on
pouvait
1
د
,
JUILLET . II. Vol. 1774. 113
"
pouvait toujours l'arrêter en lui propofant
une négociation ; non qu'il aimât
la paix , mais il aimait l'intrigue. Un
ennemi trompé était plus pour lui qu'u-
,, ne province conquiſe.
د
وو
ود
ود
1
De quoi lui ſervaient les eſpionsqu'il
entretenoit ? Pendant le ſiege de Paris ,
,, cette ville , bien approviſionnée, ſe
, défendait vaillamment contre les Prin-
, ces ligués : Louis XI, toujours inquiet
,, & impatient , ſe hâta de ſigner les trai-
ود
tés de Conflans & de St Maur des foſſés ,
, après avoir pris la précaution de proteſter
contre. Le lendemain ce furent les
, affiégeans qui demanderent des vivres
ود
" aux affiégés ; la diſette étoit dans leur
,, camp , & alloit diffiper leur armée ,
3 ſi le ſiege eût duré encore deux jours.
ود
On n'en ſavait rien dans la ville... Un
3, de ſes confidens lui demandait ce qui
,, avait pu le réduire à recevoirdes condi-
ود tions auffi dures que celles qui lui a-
,, vaient été impoſées par les traités de
,, Conflans & de St Maur; il répondit :
La jeuneſſe de mon frere de Berry , la
prudence de beau - cousin de Calabre , le
fens de beau-frere de Bourbon , la malice
du Comte d'Arinagnac , l'orgueil grand
de beau - cousin de Bretagne , & la puif-
ور
H
114 MERCURE DE FRANCE .
"
fance invincible de beau-frere de Charolois.
Un grand homme n'aurait dit
, qu'un mot: Ce sont mes fautes; mais
,, un grand homme ne les eût pas faites.
35
"
ود
Plus Louis XI était diſſimulé, plus
il affectait de franchiſe. Il vint trouver .
le Comte de Charolois dans ſon camp ,
» pour conférer avec lui. Paris le vit par-
,, tir, & fut fans inquiétude. Les ſoldats
„ Bourguignons diſaient en riant: Voilà
» pourtant le Roi au pouvoir de notre
" Prince. Le Comte de Charolois , pour
„ répondre à ce procédé , reconduiſit le
» Roi juſques ſous les murs de Paris.
"
Toute l'armée Bourguignone trembla
„ pour lui , & déſeſpéra de le revoir.
Comparez cette ſécurité d'un côté , ces
alarmes de l'autre & jugez de la répu-
„ tation des deux Princes.
و د
"
"
,, Pour terminer ce portrait ; aux inconféquences
du caprice , à l'audacedu
Machiavéliſme , joignons toute la pufillanimité
dela ſuperſtition , la crainte
d'entendre parler d'affaires le jour des
" Innocens, la diſpoſition à ſe parjurer
," ſur toute forte de reliques , excepté
ود
دو
ود
fur la Croix de St Lô , parce qu'elle
„ avait la vertu de faire périr miférablement
le parjure dans l'année ; lapermis- "
د
1
1
JUILLET. II. Vol. 1774. 113
fion qu'il demandait à ſes reliques de
, commettre les crimes qu'il croyait uti-
,, les , ſes foibleſſes honteuſes dans ſes
, maladies , ſes petits efforts pour déroi,
ber à ſes ſujets le ſpectaclede ſa décadence
, & pour s'en déguiſer àlui-même
, le ſentiment , cette eſpérance de trom-
,, per les yeux en couvrant ſon cadavre
, d'habits ſuperbes dans les cérémonies
,, publiques , en étalant une parure qu'il
avait trop mépriſée autrefois ; repré-
" ſentons - nous à ſes derniers momens ,
,, ce tyran inviſible , caché au fond de
, ſon palais , environné detout l'appareil
رو de la terreur, défendu paruneenceinte
;, redoutable de fer & de grillages , con-
5, ſumé par la crainte que ſon affoibliſſe-
, ment ne le fit mépriſer ; plus jaloux de
,, ſon autorité, à meſure qu'elle lui échap-
,, poit, puniſſant juſqu'aux violences fa-
,, lutaires qu'on exerçoit ſur lui , pour
l'empêcher de ſe nuire 3 déchiré de
remords , tourmenté de ſoupçons , dé-
, gradé par la ſuperſtition , craignant&
faiſant trembler toute ſa Cour ; mena-
,, çant ſes Médecins , qui le mettaient à
leurs pieds en le menaçant lui-même ;
demandant , en pleurant , la vie àl'her-
, mite de Calabre; déſeſpéré del'affreuſe
"
"
دو
رو
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
néceſſité de mourir , & mourant tous
les jours par degrés dans des convulfions
,, de frayeur , plus horribles que la mort
ود
ود
ود
même.
:
,, Il fut mauvais fils, mauvais frere ,
,, mauvais mari , frere injuſte , peut - être
dénaturé , ennemi implacable , faux
ami , allié infidele , mauvais Roi , & ,
,, quoi qu'on en diſe , mauvais politique.
Nous avons peut - être étendu les citations
un peu plus que de coutume. Deux
raiſons nous y ont engagés ; le mérite de
ce morceau & l'importance du ſujet. On
n'avait point encore auſſi bien apprécié
Louis XI. Il n'y aurait plus dans la postérité
, ni d'encouragement pour la vertu ,
ni de frein pour le vice , ſi l'on parvenait
à corrompre l'Hiſtoire , le Juge incorruptible
des Rois.
17
Fournal du Voyage de Michel de Mon
taigne en Italie , par la Suiſſe & l'Allemagne
, en 1580 & en 1581 ; avec
des notes par M. de Querlon. A Rome ;
& ſe trouve à Paris, chez le Jay , libraire.
On veut avoir tout ce qui porte le nom
d'un grand écrivain , & cette curioſité eſt
JUILLET. II . Vol. 1774. 117
ſouvent un piege. Ceux qui ont lu les
Eſſais de Montaigne ont cru le retrouver
dans ſes voyages; mais ils ſe ſont trompés.
C'eſt bien,ſa diction libre & naïve ;
mais ce n'eſt pas fon génie. On ne voit
qu'un Journal fec , fans agrément & fans
inſtruction , dont il a pu profiter lui - même
, mais dans lequel il n'y a rien à gagner
pour le lecteur. L'éditeur prétend
que Montaigne s'y peint beaucoup mieux
que dans ſes Eſſais , parce qu'il n'écrit que
- pour lui & pour ſa famille , fans aucun
deſſein & fans aucun travail. Il ſe peut
qu'il n'y ait ni deſſein ni travail. On le
voit ; mais il n'y a nulle raifon pour qu'un
homme ſe peigne lui - même dans une
courte notice faite pour fon uſage , de
tous les lieux qu'il parcourt en voyageant.
Si l'ouvrage n'eſt pas très - intéreſſant ,
le diſcours préliminaire de l'éditeur &
l'épître dédicatoire à M. le Comte de
Buffon font des morceaux curieux dans
leur genre. Voici le début de la dédicace.
ود Le premier livre qu'on dédia fut un
,, préſent de l'amitié. Le ſecond fut un
hommage au Génie , à la ſupériorité des
,, connoiſſances , des lumieres , du goût ,
&c, Je ne chercherai point lemotifqui
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
1011
و د
fit dédier le troiſieme. L'intérêt , la flatterie
& la vanité ont tout brouillé depuis
long-temps chez les hommes. En
calculant autant que Newton , on ne
92 trouverait pas aifément le minimum ou
"
ود
ود le maximum du procédé moral le moins
„ compliqué.
"
Dans une dédicace à un Savant illuftre
il fallait bien étaler un peu de ſcience ;
mais il faut couvenir que celle - ci eſt
mal appliquée. Il eſt difficile de concevoir
ce que c'eſt que le minimum ou le
maximum d'un procédé moral; mais ſi l'on
cherchait le réſultat d'une pareille phraſe
,& qu'on prétendît y trouver un maximum
de ridicule & un minimum de bon
fens , on ſe ferait entendre plus aiſément.
La généalogie des dédicaces n'eſt pas une
découverte beaucoup plus claire que le
produit mathématique du procédé moral.
Il ne ferait pas facile d'expliquer pourquoi
la premiere dédicace a dû s'adreſſer
à l'Amitié & la ſeconde au Génie , &
pourquoi la premiere n'aurait pas été
pour le Génie & la ſeconde pour l'Amitié.
Cet arrangement gratuit eſt de l'autorité
de M. de Querlon , & il n'en faut
rien conclure nipour le Génie ni pour l'Amitié.
Il y a dans les hommes de génie, ditJUILLET.
II. Vol. 1774. 119
e
>
il quelques lignes après , un point de contact
qui les rapproche. Il le trouve , ce point
de contact , & même il lui est devenu fenfible,
entre Montaigne & le Pline Français,
qui ſe reſſemblent àpeu-près comme
la Fontaine & Ariftote,
Le diſcours préliminaire eſt écrit comme
la préface. On y trouve que Montaigne
avait comme imbibé le latin avec
le lait. On pourrait apprendre à M. de
Querlon que des latiniſmes de cette force
peuvent paſſer en français pour des
barbariſmes.
و د
La richeſſe & la chaleur de ſon ima-
,, gination , (dit - il ailleurs) fuppléant à
tous les beſoins du boute-dehors , (c'eſt
,, ainſi que Montaigne appelait le langa-
„ ge) y attachaient des formes heureuſes
& un coloris qui lui prétaient un nerf,
و د
"
&c." La chaleur de l'imagination qui
attache des formes & le coloris qui prête
un nerf, ne ſont pas des modeles de justeſſe
dans le genre de la métaphore. On
n'en citera pas davantage. On n'aurait
même fait aucune obſervation de cette
eſpece , ſi M. de Querlon n'affectait pas
depuis long-temps de prononcer d'un ton
très - décisif & très- peu décent ſur toutes
les nouveautés littéraires , dans des Affi-
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
ches de provinces , deſtinées , comme cel.
les de Paris , à annoncer les biens à ven.
dre , les maiſons à louer & les titres des
livres nouveaux. Il eſt aſſez ridicule queM.
de Querlon ait plus d'une fois employé la
moitié de ſa feuille àoccuper ſes Abonnés
d'un article du Mercure , comme ſi c'eût
été un bien en litige ou unepiece nouvelle.
Il annonçait dans une de ſes affiches que
l'auteur de l'éloge de Racine mettait le
mot de création à toute sauce. On pourrait
peut-être s'exprimer plus noblement.
Mais encore une fois nous ne prétendons
point lui apprendre à écrire. Nous conſentons
même qu'il nous donne , ainſi
qu'à tous les écrivains , des leçons de
goût & de ſtyle telles que les belles phraſes
que nous venons de citer , pourvu que
nous lui en donnions de modération &
d'honnêteté ; qu'il ne cherche pas la guerre
, quand tout le monde le laiſſe en paix ,
& qu'il ne s'expoſe pas à des repréfailles
toujours ſi faciles , & qui trop ſouvent ſe
préſentent d'elles-mêmes à ceux qui les
cherchent le moins.
Obfervations fur l'Art du Comédien & fur
d'autres objets concernant cette profesfion
en général , avec quelques extraits
JUILLET. II. Vol. 1774. 121
de différens auteurs & des remarques
analogues au même ſujet ; ouvrage
deſtiné à de jeunes acteurs & actrices .
Par le ſieur D*** , ancien Directeur
des Spectacles de la Cour de Bruxelles .
Seconde édition corrigée & augmentée
de beaucoup d'anecdotes théâtrales &
de pluſieurs obſervations nouvelles ;
vol. in 8º br. prix 3 liv. A Paris , chez
Ducheſne , rue St Jacques .
Ce volume eſt ce que l'on a écrit de
plus complet ſur l'Art du Comédien.
L'auteur y a fondu ce qu'on trouvait de
mieux dans les ouvrages de MM. Rémond
de Ste Albine & Riccoboni ſur le
même ſujet ; il s'eſt appliqué à égayer les
réflexions & les préceptes par une foule
d'anecdotes qu'il a recueillies de tous
côtés. La plupart roulent ſur l'amourpropre
des Comédiens. Il eſt naturel en
effet que la vanité ſoit exaltée par le beſoin
continuel & l'habitude journaliere
des applaudiſſemens. Quiconque eſt toujours
en ſpectacle dépend plus que tout
autre de l'opinion d'autrui. Cette avidité
de louanges dans les Comédiens ne s'eſt
peut- être jamais mieux manifeſtée que
dans un trait fort ſingulier qui a échappé
aux curieux d'anecdotes , & dont on ga-
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
rantit la certitude. Il n'y a peut-être perſonne
qui ne ſe ſouvienne d'avoir entendu
dire que le Comédien du B*** , mort
il y a dix ou douze ans , & reconnu de
fon vivant pour un très - mauvais acteur ,
était un excellentjuge dans le genre dramatique
& s'y connaiſſait mieux que tous
ſes camarades. C'était une réputation établie
ſans que perſonne pût en produire
les titres. A fa mort on en a ſu le ſecret.
Un particulier déclara qu'il perdait une
penſion de 600 livres que lui payait du
B** , pour répandre journellement qu'il
était grand connaiſſeur en pieces de théâ
tre. Cet homme le publiait dans les cafés
; perſonne n'ayant d'intérêt à le contredire
, cette opinion paſſait de bouche
en bouche , & l'on ſe diſait au parterre;
vous voyez cet acteur ſi ridicule; c'eſt le
plus éclairé de tous les Comédiens ſur le
mérite d'une piece nouvelle, Ainſi du B.
ne pouvant faire croire au Public qu'il
était bon acteur , était parvenu du moins
à lui perfuader qu'il avait un jugement
exquis. Il voulait être loué de quelque
choſe , & ce plaiſir qui lui coſitait 600 1.
ne lui paraiſſait pas payé trop cher. Cette
anecdote ferait très - remarquable quand
elle ne ſervirait qu'à prouver ce que les
JUILLET. II. Vol. 1774. 123
méchans ne ſavent que trop bien & ce
que les honnêtes gens refuſent ſouventde
croire: c'eſt que quiconque fort de chez
lai avec le deſſein de répandre un menfonge
, eſt ſûr de l'accréditer pour un
temps , à moins qu'il n'y ait beaucoup de
gens intéreſſés à le détruire. Tout ſe dit ,
tout ſe répete & tout ſe croit.
L'Inoculation , ode par M. Dorat. Prix ,
12 ſols. A Paris , chez Monory , Libraire
1774-
M. Dorat, après avoir célébré le nouveau
Rogne , vient encore de conſacrer
par ſes chants les bienfaits de l'Inoculation.
Nous citerons quelques ſtrophes de cette
derniere ode pleine de grandes vérités
heureuſement exprimées.
Le poëte déplore la raiſon de l'homme -
prompte à s'égarer , lente pour tout ce qui
peut l'éclairer.
Sur le Temps appuyée , en vain l'expérience
Ofedes droits de l'homme embraſſer la défenſe :
Que peut un Sage , hélas; contre mille impoſteurss
Sous la garde des loix le préjugé circule qu
124 MERCURE DE FRANCE.
On atteſte le Ciel , & la Terre crédule
Punit fes Bienfaiteurs. :
Combien de grands hommes perfécutés
pour avoir eu le courage d'enſeigner
la vérité ! Socrate , Deſcartes , Galilée en
font des exemples terribles.
O malheureux humains Phabitude indocile
Proſerira donc toujours ce qui vous eft utile !
Eh ! ne voyons-nous point cent détracteurs ingrats
Contre un Art bienfaisant s'armer avec furie
Pour ce monftre hideux qui , né dans l'Arabie ,
Vint fouiller nos climats ?
Dans ſa premiere fleur il fletrit la Jeuneſſe ,
Il moiffonne l'Enfance , il atteint la Vieilleſſe ;
Il n'épargne beautés , vertus, Ages ni rangs :
De ſes poiſons fubtils la rapide influence
Corrompt la terre & l'air , le toit de l'Indigence ,
Et les lambris des Grands .
14
On a vu ce monſtre exercer ſa fureur
ſur les plus nobles têtes; cependant l'opinion
ſtupide écartoit l'Egide de l'art.
Monarques , c'eſt à vous de renverfer l'Idole.
La plainte des Sujets n'est qu'une arme frivole ;
Le Peuple en vain gémit ſous le joug abattu :
Mais l'exemple peut tout lorſqu'un Prince le donne ;
JUILLET . II . Vol. 1774. 125
Les Rois forment nos moeurs , tout émane dul Throne ,
Le vice & la vertu,
Le Ciel entend mes voeux ! Fuyez , vaines alarmes ;
François, applaudiffez ; Amours , ſéchez vos larmes.
De l'affreuſe Euménide on éteint les flambeaux ;
La tige des Bourbons ſaura triompher'd'elle ,
Et verra s'affermir , plus pompeuſe & plus belle ,
Ses fertiles rameaux.
Un fouverain chéri , dans le printemps de l'age
Développe à nos yeux la fermeté d'un Sage.
Par une épreuve heureuſe il veut nous raffurer ,
Et d'un venin choiſi , qu'un Art favant modere
11 reçoit dans ſon ſein l'atteinte paſſagere
Qui le doit épurer.
Ainſi que par le fang , unis par la tendreſſe ,
Ses deux Freres qu'imite une jeune Princeſſe ,
Partagent , ſans trembler , cet effort courageux ;
Et déſormais leurs jours, dans un calme durable ,
Ne redouteront plus d'un mal inexorable
Les retours orageux.
On trouve chez le même libraire un
Discours prononcé le lundi 30 Mai 1774 ,
à l'iſſue d'un Service pour le repos de
l'ame du feu Roi. Prix , 6 fols.
Ce diſcours retrace avec énergie les
principaux événemens du regne de Louis
1
126 MERCURE DE FRANCE.
XV. C'eſt ainſi qu'il nous le repréſente
malade à Metz.
"
Une maladie funeſte arrête LouisXV
au milieu de ſa gloire. Un triſte preſſentiment
ſe fait ſentir dans le coeur du François
, & prévient le bruit de l'accident;
on friſſonne, on gémit , on eſt au pied
des Autels , avant même qu'on ait appris
les détails de ce malheur ; vieillards , enfans
, riches , pauvres , grands , petits ,
on ſe refuſe la nourriture , on n'a de
force que pour implorer la Divinité ,
pour racheter par des ſacrifices , des
voeux , des aumônes , la vie du Prince;
rien n'intéreſſe plus dans le monde que ce
qui tient à cette ſanté précieuſe ; jamais ,
jamais tant d'impatience , de curiofité ,
de piété, de douleur , de crainte & d'espoir
ne paſſa à la fois & fi rapidement ,
dans l'ame de chaque François ; il étouffe
, il ſanglotte : c'eſt le Chef de la Famille
, ce Chef glorieux & adoré , dont
les jours font menacés. Je vous atteſte ,
vous tous Etrangers que le haſard conduifit
alors dans les Provinces les plus éloignées:
vous avez vu des Familles déſolées
perdre leur Pere , celui de qui dépendoient
l'exiſtence, la fortune , le bonheur
d'enfans malheureux , leur douleur eſt-elle
JUILLET. II. Vol. 1774. 127
1
comparable à celle du dernier des François
, lorſque Louis XV étoit à Metz
n'attendant plus que la mort ?
Un rayon d'eſpérance luit : enfin il eſt
fauvé ; le Très - Haut remercié , l'alégreſſe
eſt générale , la joie tientdu délire ,
&du coeur enchanté de chaque François
fort dans le même moment cet élanplein
d'amour : c'eſt notre Bien - Aimé. "
Les voeux & la priere de l'orateur pour
le regne préſent ſont exprimés avec autant
de nobleſſe que de ſenſibilité.
O toi divine Providence , entre les
mains de laquelle la Nation a depuis ſi
long- temps mis ſa confiance unique ,
daigne écouter ce Peuple ſi reconnoiſſant
de tes bienfaits perpétuels ; nos yeux font
encore baignés de larmes , & Louis XVI
va les eſſuyer. Salomon avoit ſon âge ,
lorſqu'il demanda la ſageſſe , & elle lui
fut accordée. Les Sujets du jeune Monarque
ſe joignent à lui pour te la demander;
exauce leurs voeux , mets la ſageſſe
de Salomon dans ſes deſſeins , ajoute la
bonté de Louis XII à celle de ſon coeur ;
fais influer l'économie du Grand Henri
dans ſes actions, Jette un coup - d'oeil favorable
fur fon auguſte Epouſe , ſur cette
Princeſſe dont l'affabilité, le noble en
128 MERCURE DE FRANCE.
jouement , la pieuſe compaffion fuffi
roient pour inſpirer aux François les ſentimens
les plus tendres , ſi ſes autres ver
tus , ſa beauté , ſon tître d'Epouſe du
jeune Roi pour qui nous nousempreſſons ,
ne lui donnoient un droit acquis & mérité
fur l'amour des François ; accorde lui
une fécondité pareille à celle dont l'Autriche
& l'Europe entiere ont reſſenti
l'avantage en admirant les hautes vertus
de l'Impératrice ſa Mere & de ſa nombreuſe
Famille.
Manuel fecret , & Analyse des remedes de
• MM. Sutton , pour l'inoculation de la
petite Vérole , par M. de Villiers ,
Docteur - Régent de la Faculté de
Médecine de Paris , ancien Médecin
des armées du Roi de France en Alle
magne , & Médecin de l'école royale
& vétérinaire , in - 8°. Prix. 15 ſols ,
à Paris , chez P. Fr. Didot le jeune ,
Libraire.
:
い
Il faut lire dans l'ouvrage même que
nous annonçons , le traitement bien détaillé
que MM. Sutton emploient pour
la préparation de l'inoculation , ainſi que
l'analyſe faite avec beaucoup de ſoin ,
de
1
JUILLET. II. Vol. 1774 129
de leurs remedes , & les obſervations du
Médecin François ſur leur compoſition.
Avis à mes Concitoyens , ou Eſſai fur la
Fieure Miliaire , ſuivi de pluſieurs
obſervations intéreſſantes ſur la même
maladie ; par M. Gaſtellier , Médecin ,
un vol. petit in-8°. prix , 2. liv . to fols
relié. A Paris , chez P. Fr. Didot le
jeune , Libraire.
Cet Ouvrage eſt le fruit de l'obſervation
& de l'expérience. L'Auteur , qui a
eu de fréquentes occaſions de voir & de
traiter la Fiévre miliaire , s'y propoſe
d'en faire une deſcription exacte , & de
préſenter un tableau achevé de tous ſes
ſymptômes , tels qu'il les a obſervés dans
un Pays où elle exerce depuis long- temps
les plus cruels ravages. Ce qu'il a vu ne
lui permet pas de ſe ranger du côté des
Médecins qui ne regardent cette maladie
que comme ſymptomatique ; toutefois
il apporte les preuves du ſentiment qu'il
ſe croit obligé d'adopter , & il les tire ,
non d'une vaine théorie qui conduit
preſque toujours à l'erreur , mais des différens
phénomenes qui ſe ſont mille fois
préſentés à ſes yeux: d'ailleurs il ſuit
I
130 MERCURE DE FRANCE.
dans tout le cours de ſon ouvrage l'ordre
le plus méthodique. Toujours occupé de
fon objet , il le traite en Médecin éclairé ;
&en parlant des médicamens qu'il a mis
en uſage, c'eſt avec un fidélité d'autant
plus facile à reconnoître qu'il fait également
part au Lecteur des bons & des
mauvais ſuccès qu'ils ont eus entre ſes
mains.
Cet Ouvrage mérite l'attention des
Médecins & Chirurgiens , tant par fon
objet , que par la maniere dont il eſt
rempli ..
Les Avantages de l'Inoculation , ou la
meilleure méthode de l'adminiſtrer , Ouvrage
traduit de la diſſertatin Latine couronnée
par l'Académie Royale des Sciences
, Inſcriptions & Belles Lettres de
Touloufe , & composé par M. Camper ,
Docteur en Médecine dans l'Univerſité de
Groningue , des Académies de Paris , de
Londres , &c.
On y a ajouté le texte de l'Auteur &
deux planches en taille-douce , qui repréfentent
au naturel les plaies de l'inoculation
, tant réguliere qu'irréguliere , &c.
A Toulouſe , chezlaVeuveJ. P. Robert ,
& à Paris , chez P. Fr. Didot le jeune ,
Libraire , quai des Auguſtins.
JUILLET. II . Vol. 1774. 131
,
:
Traité fur le Vice cancereux , par M.
Dupré de Lille , 2 vol. in-12 , chez
Couturier le jeune , Libraire.
CET Ouvrage eſt un Traité complet
fur les cancers . Il eſt plein d'érudition ,
& renferme la théorie la plus faine.
L'Auteur a profité de tout ce qui a été
dit fur cet objet. Il l'a enrichi de pluſieurs
obſervations de fameux praticiens ,
& il y a joint les ſiennes propres.
Mémoire Chimique & Medicinal , fur les
principes & les vertus des eaux minérales
de Contrexeville en Lorraine ;
par M. Thouvenel , Docteur en Médecine
, de la Faculté de Montpellier ,
in- 12 , à Paris , chez Valade , Libraire ,
rue St Jacques , prix , 24 f. broché.
La Fontaine de Contrexeville n'eſt
connue que depuis peu. C'eſt à feu M.
Bagard , Préſident & Doyen du College
royal des Médecins de Nancy , que nous
ſommes redevables de la découverte de
cette Fontaine qui opere journellement
de grands effets dans le calcul & la
gravelle. M. Bagard a publié différentes
obſervations ſur l'efficacité de ces eaux.
12
132 MERCURE DE FRANCE.
M. Buchoz les a auſſi fait connoître dans
les différens ouvrages qu'il a publiés fur
la Lorraine; mais perſonne n'en avoit
encore fait une analyſe exacte , & fur
les lieux même. Cela étoit réſervé à
M. Thouvenel qui s'eſt tranſporté à
Contrexeville , pour en analyſer les
eaux. L'analyſe qu'il nous en donne dans
la petite brochure que nous annonçons ,
eſt des plus exactes. Elle annonce dans
'Auteur un homme zêlé , & en même
temps un habile Chimiſte. Contrexeville
eſt, éloigné d'environ quatre à cinq
lieues des villes de Remiremont , Neufchâteau
, Bourmont & la Marche , de
trois lieues de Darney , & de fixde Bourbonne
en Champagne ; il eſt pour ainfidite
au centre de toutes ces petites villes.
>
M. Thouvenel donne auſſi dans cette
brochure l'analyſe des eaux acidules de
Buflang. Cette analyſe n'eſt pas moins
exacte que celle des eaux de Contrexeville.
Table ou Dictionaire des matieres contenues
dans tous les volumes publiés
par l'Académie royale des Sciences de
Paris , & dans ceux de la collection académique
proposée par ſouſcription par
M. l'Abbé Rozier , & approuvée par
다
JUILLET. II. Vol. 1774. 133
l'Académie , avec la permiſſion de la
faire imprimer fous fon privilege.
M. l'Abbé Rozier ſe propoſe dans cette
table 1º. de rapprocher ſous un même
point de vue & par ordre alphabétique ,
chaque matiere ſéparée , par les titres des
mémoires , des diſſertations , des obfervations
, &c. & de ſimplifier tellement
la marche dans les recherches , que l'on
puiſſe en ſe reſſouvenant d'un seul mot
caractéristique du titre , trouver l'objet
que l'on defire connoître; en un mot ce
fera une véritable concordance en tout
ſemblable à celle de la bible , ou à l'Index
d'Horace.
20. Le ſecond avantage réſulte même
dufolio qu'on laiſſera enblanc & de l'immenſe
quantité de matériaux qu'il pourra
contenir , parce qu'en n'imprimant lefolio
que d'un ſeul côté on écrira à la main
fur le folio vis-à- vis les titres des volumes
qui paroîtront dans la ſuite. Or ſi laconcordonnance
de cent quinze volumes in 4º
eſt déjà compriſe dans ce dictionnaire ,
il eſt à ſuppoſer qu'il faudra un nombre
égal de volumes pour remplir le verso ,
&par conféquent cette table fuffira bien
au- delà de la vie d'un homme.
3º. Certains mots raſſemblent une
13
134 MERCURE DE FRANCE.
quantité affez conſidérable detitres , pour
qu'on regrette le temps qu'on paſſeroit à
les lire avant de trouver précisément l'article
que l'on cherche. Auſſi pour ſimplifier,
ces mêmes mots font ſubdiviſés
par ordre de matiere ,dont voici quelques
exemples pris au hazard. EAU. MONSTRE.
OR. OS. Le mot EAU , eſt
diviſé par eau physique , eau chimie , eaumédecine
, eau minérale ; ſubdiviſée encore
ſuivant ſes qualités , ou fulfureuſes , ou
martiales , ou aérées , &c. Le mot MONSTRE
eſt diviſé en monſtre humain , ou
par excès ou par défaut , la méme diviſion
ſubſiſte pour les monftres animaux quadrupedes
, reptiles ou volatiles . Le mot
Or , minéralogie , forme la premiere divifion
& comprend tout ce qui eſt relatif
à ſes mines ; Or , Art , ſes différens emplois
dans les arts ; OR , Médecine
les remedes dans lesquels il a été employé;
& le mot OS préfente pour divifion
, OS humains & OS des animaux ,
ce qui comprend leur formation , leur
contexture , &c. OS médecine , leurs
maladies , OS foſſiles des hommes & enfuite
des animaux. Ainſi dans chaque article,
paſſant des diviſions générales aux
diviſions pariculieres , on trouve ſur le
champ l'objet deſiré.
,
4
JUILLET. II. Vol. 1774. 135
40. Un autre avantage eſt de réunirdans
un même corps la concordance des mémoires
, diſſertations , obſervations, &c.
de la collection académique étrangere qui
forme près d'un quart de cette table. Le
but de cette précieuſe collection , encore
trop peu connue , eſt de donner le précis
des volumes detouteslesAcadémies étrangeres
; par exemple , de Londres , de Berlin
, de Stockholm , de S. Pétersbourg , de
Turin , des Ephémérides des curieux de
de la nature , &c. Cette collection eſt de
toutes les entrepriſes littéraires de ce
ſiecle , une des plus utiles pour le progrès
des ſciences , & la plus économique pour
l'acheteur.
La maniere d'indiquer dans ce Dictionnaire
ou dans cette concordance les volume
, les pages , &c. eſt de laplus grande
fimplicité.
Conditions de la Soufcription .
1º. La Souſcription fera décidément
fermée au premier Septembre 1774.
2º. On ne tirera que le nombre d'exem
plaires demandés par Meſſieurs les Souscripteurs.
3º. Si à l'époque du premier Septembre
le nombre de Souſcripteurs n'eſt pas affez
conſidérable , l'impreſſion n'aura pas lieu .
14
136 MERCURE DE FRANCE.
4°. Ceux qui deſireront ſouſouſcrire font
priés de le faire le plus proprement poffible,
& d'en donner avis directement à M.
l'Abbé Rozier , place & quarré Sainte
Genevieve, ou par la petite poſte pour
Paris , ou par la grande poſte pour la
Province , en affranchiſſant la Lettre , &
le Demandeur y ſpécifiera qu'il s'engage
à prendre l'ouvrage.
5°. Sur cet avis , on lui fera tenir'un
billet qu'il aura la bonté de repréſenter
pour retirer l'exemplaire , qui , crainte
de ſurpriſe , ne ſera pas délivré fans
ce billet.
1
6°. En recevant le premier volume le
premier Novembre 1774 , le Souſcripteur
payera 12 livres , & la même ſomme en
retirant le ſecond au premier Février .
Ces deux volumes in- 4°. feront trèsforts.
Plus Meſſieurs les Souſcripteurs ſe
hâteront de faire leur foumiffion , plutôt
l'impreſſion ſera commencée & finie.
On répond de la plus grande exactitude
pour l'impreſſion .
JUILLET: II. Vol. 1774. 137
2
L
ACADEMIES .
I.
:
LA ROCHELLE.
1
ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres
de la Rochelle tint ſon aſſemblée publique
le 27 Avril dernier. M. le Chevalier
de Longschamps , directeur , ouvrit la
ſéance par une Diſſertation fur l'Héroïde ,
ſuivie d'une épître en vers. M. Bourgeois ,
avocat , lut enſuite des recherches hiftoriques
ſur la queſtion de ſavoir fi Othon ,
VIe. du nom , Empereur d'Allemagne , a
jamais joui du Duché d'Aquitaine & du
Comté de Poitiers en qualité de propriétaire
ou de ſimple administrateur , avec un abrégé
de ſa vie. Ce morceau fut ſuivi d'Ob-
Servations fur le projet de M. l'Abbé de St.
Pierre pour rendre lesſpectacles plus utiles ;
par M. Montaudouin , de Nantes , aſſocié.
La ſéance fut terminée par des Réflexions
fur les Incas , par M. l'Abbé de
Gafcq , principal du college royal de la
Rochelle.
I5
I138 MERCURE DE FRANCE.
I I.
NISMES.
Le triſte événement qui met en deuil
toute la France , ayant forcé l'Académie
Royale de Niſmes de différer juſqu'au 15
Juin ſa ſéance publique , annoncée pour
le ſept ; en l'abſence de M. le Préſident
de Reynaud , Directeur , M. le Baron
de Marguerite , Chancelier , en fit l'ouverture
par un Diſcours fur l'habitude du
travail , & la pureté du langage.
Pluſieurs Académiciens lurent euſuite
des ouvrages de leur compoſition , ſavoir :
M. Razoux , l'éloge historique de M.
le Marquis de Rochemore , ancien Secrétaire
perpétuel de la Compagnie.
M. Beaux de Maguielles , une Ode fur
la vengeance.
M. le Comte de Marcillac , un Mémoire
fur le meilleur moyen de prévenir
le ravage des eaux. Il y combat le ſentiment
de M. Belidor , ſur la verticalité
que ce ſavant conſeille de donner aux
digues , & celui de M. l'Abbé Bofſut ,
fur la preſſion que font ſur elles les eaux
Sauvages; il prouve que les digues font
JUILLET. II. Vol. 1774. 139
d'autant plus efficaces & folides , qu'elles
ſont plus inclinées .
M. Baragnon lut un Difcours dans lequel,
après avoir prouvé que l'enthousiasme
patriotique est le reffort des démocraties ,
même peut l'être des Monarchies , il fait
voir que le reffort de la Monarchie Françoiſe
eſt l'amour mutuel du Roi pour la Na.
tion, de la Nation pour le Roi. Il le termina
par le morceau ſuivant.
ود
ود
ود
و د
و د
,, Que les premieres leçons de l'enfance
donnent toujours aux Princes
l'habitude de s'identifier avec la Nation
, de n'exiſter que par elle ,&pour
elle ; aux Citoyens ,de voir dans leRoi
le Chef de toutes les familles , le prin-
,, cipe de tous les biens , l'objet final de
toutes les affections ! Que les écrits du
,, Philoſophe , de l'Orateur , du Poëte ,
entretiennent l'enthouſiaſme commun !
,, Que nos loix politiques & civiles en
,, portent l'empreinte ! Que notre ame , en
,, unmot, le reçoive par tous les fens,&ne
„ le perde par aucun ! ainſi l'intérêt per-
و د
ود
ود
و د
ſonnel ne régnera jamais ſur des coeurs
iſolés . L'intérêt commun les confondra
, tous dans un ſeul. Tous les Rois fe-
,, ront des Henri IV. , tous les ſujets des
Sulli ; & le bonheur de la Monarchie
„ repoſera ſur des fondemens éternels.
و و
140 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
Feu facré de Veſta , le deſtin de
,, l'Empire eſt attaché à votre durée !
Malheur à nous , ſi l'indifférence vous
,, éloignoit jamais ! Malheur à nous , fi
des Rois ſans amour pour le Peuple ,
,, régnoient ſur un Peuple ſans amour
,, pour eux !
ود
Après la lecture de tous les ouvrages ,
M. Séguier , Secrétaire perpétuel , annonça
, par celle du programme , que le
prix propoſé pour cette année avoit été
décerné au mémoire ayant pour deviſe ,
ô fortunati nimiùm , ſua ſi bona norint ,
dont l'auteur eſt M. Angrave , Inſpecteur
des Ponts & Chauſſées de Languedoc ;
&que le ſujet du prix propoſé pour l'année
prochaine , eſt l'éloge d' Esprit Fléchier,
Evêque de Nisme , & restaurateur de l'Académie.
Les paquets doivent être adreſſés
francs de port à M. Séguier , Secrétaire
perpétuel de l'Académie. Ils ne feront pas
reçus après le premier Mars 1775. Le
prix ſera délivré à la féance publique du
13 Juin 1775.
M. Séguier invita Meſſieurs les Magiſtrats
municipaux , préſens à l'Affemblée
, de mettre en exécution l'utile projet
de M. Angrave , & lut enſuite l'ouvrage
couronné.
M. le Baron de Marguerite termina
}
JUILLET. II. Vol. 1774. 141
la ſéance par un Diſcours fur les bons
effets de l'émulation , & les caracteres qui
la distinguent de la jalousie. Il y rappela
les différens ouvrages des Académiciens
ou des aſſociés , lus pendant l'année dans
les ſéances particulieres, & fit l'analyſe
de ceux qui venoient d'être lus dans la
ſéance Publique.
Le Discours de M. Baragnon lui fournit
l'occaſion de peindre la conſternation
de la France pendant la maladie de Louis
XV , l'héritiere des vertus de Therese encourageant
les uns , confolant les autres ;
Son auguste Epoux faisant autant de voeux
pour s'éloigner du Trône que d'autres
en auroient fait pour y monter , & l'héroïsme
de trois Princeſſes oubliant auprès
de leur Pere mourant l'intérêt de
leur propre vie.
,
M. le Baron de Marguerite , revenant
au Difcours de M. Baragnon , obſerva
que le reſſort de la Monarchie prendroit ,
ou plutôt avoit déjà pris une force nouvelle
ſous le regne du Prince vertueux
qui vient de monter ſur le Trône.
"
" Fidele aux engagemens de l'Etat ,
Protecteur religieux de la propriété de
ſes ſujets , laborieux par principe , bienfaiſant
par inclination , économe par
,, amour pour ſon Peuple , il fait que la
"
ود
241 MERCURE DE FRANCE
"
juſtice eſt le premier devoir d'un Sou-
,, verain. Mais pour rendre la juſtice , il
faut ſavoir la vérité. LOUIS s'appli-
و د
„ que à la connoître ...
Pourfuis , jeune héros. :
Déjà , dans un tranſport auſſi tendre que juſte ,
Tes ſujets t'ont donné pour nom Louis Auguste.
Mais ta vertu modeſte , avant de le porter ,
Par de nobles travaux prétend le mériter.
O refus héroïque ! 6 ma patrie ! & France !
C'eſt un nouveau Titus dont le regne commence.
Ami de la justice , ennemi des flatteurs ,
Il veut chérir ſon peuple & régner par les moeurs.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations du Carnaval du
Parnaſſe en attendant Orphée , tragédieballet
en trois actes , dont la muſique eſt
de M. le Chevalier Gluck , on répete à
préſent cet opéra qui doit être repréſenté
inceſſamment. La grande réputation dont
jouit la muſique d'Orphée dans tous les
pays où il a été joué, intéreſſe avec raifon
la curiofité des amateurs
JUILLET. II. Vol. 1774. 143
Le
COMÉDIE FRANÇOISE
E famedi 2 du mois de Juillet , les
Comédiens François ordinaires du Roi
ont repéſenté , pour la premiere fois , le
Vindicatif, drame nouveau en cinq actes,
en vers, par M. Dudoyer.
Sir St Alban fils du premier Magistrat
de Londres , aime Miſſ Worti , qui
eſt d'une famille illuſtre , mais dont fon
pere eſt devenu l'ennemi implacable. St
Alban fait la confidence de fon amour à
Sir James , fon frere, jeune homme violentdans
ſes paffions. Sir James ne peut
voir Miff Worti ſans en être éperdument
épris ; il plaît à ſa maîtreſſe, captive
ſon coeur , l'enleve & l'épouſe ſecrettement.
St Alban diſſimule ſon chagrin,
& femble pardonner à fon frere , qu'il
continue de voir & de ſecourir , autant
que le lui permettent les foibles libéralités
de ſon pere. L'amour ſe change dans
fon ame en fureur; il médite le moyens
de perfécuter fon rival , & de l'arracher
àl'objet de ſa tendreſſe. Sir James , obligé
de ſe cacher pour éviter le reſſentiment
de deux familles juſtement irritées ,
144 MERCURE DE FRANCE.
craignant encore la diſſolution de fon
mariage fait au mépris des loix , eſt ré. M
duit à vivre du talent de ſa femme pour
le deſſin qu'elle avoit appris par amuſement
, & dont la néceſſité lui fait une
foible reſſource contre la miſere. Ces époux
ſont encore pourſuivis par leurs
créanciers. Ils ſe conſolent de tant d'adverſités
par leur amour conſtant & mutuel.
Cependant St Alban excite avec
adreſſe Panimoſité des créanciers de fon
frere. On eſt prêt de venir ſaiſir leurs
biens , & de leur ôter la liberté , lorſque
Milord Dheli , Seigneur bienfaiſant &
fort riche , touché de la ſituation de ces
malheureux époux qu'il eſtime & qu'il
fecourt , prévient les maux dont ils font
menacés , en payant leurs obligations.
Une ſeule reſtoit , & St Alban , toujours
pardes inſtigations ſecrettes ,ala perfidie
d'en faire exercer la pourſuite. Dheli ſe
trouve encore à portée d'arrêter ces rigueurs.
St Alban trompé dans ſon projet
de haine , a l'art de répandre le poifon
de l'amour dans l'ame honnête de Milord
Dheli , & celui de la jalouſie dans
le coeur enflammé de Sir James. Les bienfaits
du généreux Milord ſervent même
de moyens que le traître emploie adroitement
pour exciter la jalouſe fureur de
Sir
JUILLET. II. Vol . 1774: 145
Sir James , & pour humilier lavertueuſe
Miff Worti , qui a pris en ſe mariant le
nom de Miſtriſſ Flings. Il perfuade àfor
frere que ſa femme lui eſt infidelle , & à
Milord Dheli que Miſtriſſ Flings l'aime ,
& qu'elle hait ſon époux, dont elle ne
reçoit , dit - il , que de mauvais traitemens
. Il arrache enfin à Milord le ſecret
de fon inclination pour MiſtriſſFlings ,
& bientôt il l'engage à faire caſſer un
mariage contraire aux loix. Dheli oſe
même offrir ſa protection , ſes voeux &
ſa main à Miſtriſſ Flings dans une lettre
que St Alban a ſu lui faire écrire. Muni
de ce papier fatal que la haine vient
d'arracher à l'imprudence , St Alban excite
la jalouſie & la colere de fon frere.
Ce malheureux époux fait les plus vifs
reproches à Miſtriſf Flings ; il n'eſt pas
retenu par les témoignages les plus tendres
de fon amour ni par ſes alarmes ; il
vole à la vengeance. Il attaque Milord
Dheli , en triomphe , & vient enſuite
trouver ſa femme pour rompre tous ſes
engagemens , & lui jurer une éternelle
ſéparation. Miſtriſſ parvient à peine à
ſe juſtifier , à calmer les fureurs de ſon
mari , & à lui faire craindre d'avoir été
trompé par ſon frere , lorſque des Satellites
qui poursuivent le meurtrier de
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Dheli , fondent fur lui , & l'entraînent
en prifon. On conduit le coupable devant
le Juge, & ce Juge eft fon pere.
Sir James jette des cris de déſeſpoir , &
ſe couvre le viſage; le Juge lui - même
eſt alarmé lorſqu'il entend la voix du
criminel ; il vient à lui , & reconnoît
bientôt fon malheureux fils , que la douleur
& la honte renverſent fur le carreau.
Il l'accable de reproches , & veut
ſe récuſer pour le Juge de ſon fils ;
mais les gens de Juſtice perfiftent à le
laiſſer l'arbitre de ſon fort. Sir James
expoſe l'hiſtoire de fa paffion pour Miff
Worti. C'eſt vous- même , lui dit- il ,
"
qui avez allumé ce funeſte amour dans
, mon coeur , & que vous avez enſuite
„ proſcrit par la haine ſubite que vous
aviez conçue contre le pere de Miff.
„ Je n'ai pu me défendre de ſes charmes
& de ſes vertus. Elle a tout facrifié
„ pour être à moi. Nous étions heu-
, reux dans le ſein même de l'obſcurité
"
و د
& de l'indigence , lorſqu'un cruel ſu-
„ borneur eſt venu m'enlever le coeur de
,, ma femme : c'eſt Milord Dehli. Je
"
l'ai attaqué en homme d'honneur , je
, me ſuis vengé; voilà tout mon crime."
Miff Worti vient ſe jeter aux pieds du
Juge , & implore ſa clémence. Auffitôt
4
JUILLET. II. Vol. 1774: 147
arrive Milord Dehli , qui , prêt à mourir
, juſtifie Sir James , en découvrant le
piege affreux dans lequel St Alban avoit
eu l'adreſſe de l'entraîner. Il diffipe en
même temps les ſoupçons jaloux que
cet époux paſſionné avoit conçus fur la
vertu de la femme la plus tendre & la
plus reſpectable. "Il demande à Milord
St Alban de ratifier une union ſi belle
& fi bien aſſortie ; il le conjure de donner
ſa bénédiction & ſa tendreſſe à ſes
enfans. Milord les embraſſe; il promet
d'oublier ſa haine & de folliciter l'amitié
de Milord Worty. Le Vindicatif ſe
fait juſtice lui - même en s'éloignant pour
toujours des yeux d'un pere dont il entretenoit
la colere , & des époux dont
il faiſoit , avec une perfidie cruelle , les
malheurs. Cette piece eſt , ſuivant l'Auteur,
la leçon des maris & l'école des peres.
Ce drame eſt encore un de ces ſpectales
Anglois où regne une fombre horreur ,
où les paſſions ſont ſi forcenées , & les
caracteres ſi exagérés qu'ils portent dans
l'ame une émotion violente qui la tourmente
ſans l'intéreſſer , & la remplit de
vaines terreurs. L'hypocrifie cruelle de
St Alban , & fa haine patiente qui combinent
lentement les moyens de tromper
K2
#48 MERCURE DE FRANCE.
ſon frere, ſa foeur & fon ami , & de les
attirer dans les pieges affreux qu'il prépare
à leur confiance & à leur amitié ; ce
caractere , trop horrible pour être dans
la nature , révolte les coeurs ſenſibles , &
feroit déteſter l'humanité , s'ils pouvoient
exiſter. C'eſt un compoſé monſtrueux de
l'art & de la réflexion , dont le modele
ne devroit jamais être repréſenté. On
excuſe , on ſupporte au théâtre les mouvemens
impétueux de la paſſion ; mais
comment y foutenir le travail d'un ſcélé
rat qui diſpoſe avec artifice , ſous le masque
des vertus, les horreurs de la haine
& de la vengeance !
Cependant on remarque dans ce drame
l'eſſor d'un grand talent ; on y applaudit
des vers très heureux , on y admire des
maximes bien exprimées , & des tableaux
qui ne font pas à leur place , mais qui
n'en ont pas moins une touche énergique
& un coloris brillant.
Il ſeroit à deſirer que M. Dudoyer ,
qui a la facilité de l'expreſſien , une imagination
forte & de la ſenſibilité , choiſit
des ſujets plus convenables à nos
moeurs , à la douceur & à la gaieté de
la Nation.
Au reſte il n'eſt pas poſſible de jouer
JUILLET. II. Vol. 1774. 149
avec plus de feu , plus d'ame& plus de
vérité , que n'a fait M. Molé , le rôle
paffionné de Sir James. Mlle Doligni a
rendu le rôle de Miſſ Worti avec autant
d'intérêt que de ſentiment ; elle ſemble
jouer toujours d'après ſon coeur tendre ,
honnête & ſenſible. M. Préville a paru
gêné , comme il devoit l'être naturellement
dans le rôle odieux de St Alban.
M. Monvelle a joué avec beaucoup d'intelligence
Milord Dehli , & M. Brifart
avec intérêt le perſonnage du Juge.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE
s Comédiens Italiens ont donné le
famedi 25 Juin , la premiere repréſentation
de Perrin & Lucette , comédie nouvelle
en deux actes en proſe , mélée d'ariettes;
les paroles font de M. Daveſne; la
muſique eſt de M. Cifolelli. Le ſujet de
cette comédie eſt imité de la Probité villageoise
, conte inféré dans le ſecond volume
du Mercure de Janvier 1770. L'auteur
a mis en ſcenes ce qui étoit en récit.
Perrin fait à Lucette l'aveu de ſon
amour ; les deux amans deſirent d'être
upis par les noeuds du mariage. Perrin
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
oſe hafarder de faire ſa demande au pere |
deLucette. Le vieillard lerefuſe bruſque.
ment , en avouant qu'il eſt un honnête
garçon; mais qu'il eſt trop pauvre , qu'il
eſt jeune & qu'il n'a qu'à devenir riche,
pour obtenir ſa fille. Les deux amans ſe
déſeſperent de cette réponſe; ilsconfient
leur chagrin au Bailli , homme bienfaifant
qui s'intéreſſe à leur fort. Le Bailli
ſe reſſouvient alors que Perrin lui a remis
il y a quelques années , une bourſe qu'il
avoit trouvée , contenant fix mille francs
en or ; & qui , n'ayant pas été réclamée ,
malgré ſes recherches pour en découvrir
le propriétaire , doit lui appartenir. L'amant
ſe félicite de cette bonne fortune
qui favoriſe ſon amour. Son deſſein eſt
d'acheter une petite ferme , de la faire
valoir & de conſerver le prix de l'argent
au maître de la bourſe , s'il ſe fait connoître.
Le pere de Lucette ne peut plus
refuſer ſon conſentement , & le mariage
eſt arrêté. Cependant Perrin, tout transporté
d'alegreſſe apperçoit une voiture
renverſée ſur le chemin ; il vole porter
du ſecours au voyageur; il lui ſauve la
vie, & le tire hors du danger. Ce voyageur
marque ſa reconnoiffance au jeune
homme , voit avec plaiſir la charmante
Lucette , & s'intéreſſe au bonheur de ces
JUILLET. II. Vol. 1774, 151
deux amans. Il fait pourtantréflexion , en
préſence de Perrin , que l'endroit où il ſe
trouve lui eſt funeſte , y ayant perdu la
premiere fois une bourſe remplie d'or ,
&ayant riſqué la ſeconde fois d'y perdre
la vie. A ce récit Perrin eſt interdit;
il interroge le voyageur , & prêt à reftituer
le tréſor quidevoit faireſonbonheur ,
il ne voit plus qu'avec douleur Lucette&
fon pere. Il fait part de ſon chagrin au
Bailli, ainſi que du deſſein qu'il a de rendre
le bien dont il n'eſt que ledépoſitaire.
Cet effort de vertu paroît au Bailli trop
louable pour être ſans récompenfe.
Le pere de Lucette approuve le généreux
facrifice de Perrin; mais il héſitede
lui donner ſa fille , à cauſe de la pauvreté
dans laquelle il eſt retombé. Cependant
tant de vertu , d'amour & de zéle de la
part du jeune homme; les prieres de ſa
fille & les repréſentations du Bailli engagent
le vieillard à rendre ſa parole, Perrin
n'eſt pas encore inſtruit de cetteheureuſe
réſolution lorſqu'il fait au voyageur la
reſtitution de ſon or ; l'étranger , reconnoiſſant
des ſervices que lui a rendus Perrin
, remet la bourſe à Lucette pour qu'elle
en faſſe , à ſon amant , un don qu'il recevra,
dit- il , avec plus de plaiſir de ſa
main. Perrin apprend en même - temps
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
que le pere de Lucette avoit déjà confirme
fon bonheur. Ces deux amans ſe livrent
à leur joie & à l'expreſſion de leur reconnoiſſance.
L'auteur n'a peut-être point aſſez diſtingué
la différence qu'il doit y avoir entre
la fable du conte & celle de la comédie :
la premiere eft enrécit ; mais il faut que
l'autre ſoit , autant qu'il eſt poſſible , en
action.
Les ſpectateurs aiment à être les témoins
d'un événement ; ils y apportent
d'autant plus d'attention que les perfon
nages agiffent avec plus de confiance devant
eux. C'eſt ce défaut d'action qui eſt
la cauſe d'un peu de langueur & de froid
que l'on reproche à ce drame , quoique le
fond en foit d'ailleurs intéreſſant.
La muſique de M. Cifolelli eſt dans le
bon ſtyle italien ; fon harmonie tend à
l'effet. Les motifs de ſes chants font bien
choiſis , & modules avec art. On y defire
en général une expreſſion plus originale &
plus fenfible. Mde Trial , MM . Clairval ,
la Ruette , Nainville & Colalto ont joué
avec beaucoup d'intelligence & de talent
Jes principaux rôles de cette comédie*.
* La piece eſt imprimée & ſe vend , prix 24 f.
Chez la V Duchefne , libraire , rue St Jacques.
a
JUILLET. II. Vol. 1774. 153
PHYSIQUE.
Notices fur les fouilles faites à Châtelet
en Champagne.
LEs papiers publics ont annoncé dans le temps
la découverte que M. Grignon , correſpondant
des Académies royales des Belles-Lettres & des
Sciences de Paris , & aſſocié de celle de Châlons ,
fit en 1772 , des ruines d'une ville Romaine dans
la petite montagne de Châtelet en Champagne ,
fituée ſur les bords de la Marne entre St Diziert
&Joinville. Ces papiers donnerent un extrait de
ladiffertation qui fut lue , à ce ſujet , à l'Académie
des Belles-Lettres. M. Grignon n'avoit alors
tiré de ſes premieres fouilles qu'une petite quan...
tité d'antiques & de médailles qui fuffifoient
pour conſtater l'exiſtence de cette ville ,&donner
lieu d'eſpérer que , ſi l'on continuoit les fouilles >
de ces ruines , les antiques que l'on en'retireroit ,
dédommageroient des dépenses & fourniroient
des matériaux intéreſſans pour l'hiſtoire. En ef
fet , M. Grignon ayant repris le travail de ces
fouilles en Octobre & Novembre derniers , par.
ordre & aux frais du Roi, il a eu lieu d'être fatisfait
du ſuccès.
M. Grignon voulant établir de l'ordre & de
1' économie dans les travaux dont il étoit chargé ,
n'a pas cru devoir confier an hasard le ſuccès de
cette entrepriſe; c'eſt pourquoi il a commencé
par faire ouvrir une tranchée de 2200 pieds de
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
longueur fur le grand diametre de la platte- forme
elliptique qui forme l'emplacement de cette
ville , ſur le ſommet de la montagne ; il a fait
couper cette premiere ligne par une autre tranchée
de 1600 pieds de longueur , tirée ſur le petit dia.
metre de l'ellipſoïde. Vers le point d'interſection
de ces deux lignes , il a trouvé les fondemens des
murs d'un temple, formant un quarré long avec
un périſtile au-devant, d'ordre corinthien ;l'inté
rieur du temple étoit peint à freſque en comparti
mens de diverſes couleurs ; lepavé étoit en pierres
du pays; des dalles de même pierre de 15 lignes
d'épaiſſeur&de 18 à 20poucesd'étendue, attachées
avec de grands clous , couvroient le comble de
l'édifice ; le faîte étoit formé par des pierres taillées
en goulots renverſés s'emboîtant l'un dans
l'autre , & terminés par des têtes de lion & d'animaux
fantaſtiques. L'on apperçoit dans le fond
du temple la piece quarrée ſur laquelle étoit éta.
bli l'autel des victimes. A meſure que M. Grignon
a découvert les fondations des autres édifi .
ces , il en a fait ſuivre les pourtours extérieurs.
Il a enſuite fait commencer la fouille dans le
centre de l'eſpace circonfcrit. Il a obſervé d'accumuler
les décombres , de façon qu'ils ne pusfent
couvrir en aucune maniere les fondations,
des bâtimens. Il a déjà fait décombrer quinze ca
ves, deux puits , deux citernes , unechaufe bains
une fonderie , deux latrines , pluſieurs maiſons &
une partie du temple. Il a deſſiné les antiques,
qu'il a retirées de cette ſeconde opération , fur
quatre - vingt planches infol. qu'il a eu l'honneur
de préſenter au Roi & d'expliquer à Sa Majeſté.
Parmi ces antiques, celles qui font le plus dignes
d'attention font cing ſtatues en bronze très - bien
conſervées avec leur piedestal de même métal ,
1
2
JUILLET. II. Vol. 1774. 155
i
&dont on peut les ſéparer. Ces ſtatues repréſentent
Jupiter Olympien , eu cuivrederoſette , avec
des yeux d'argent; Mercure , avec l'inſcription
de fon nom ponctuée ſur le piedeſtal ; Mars
la Victoire ailée, une petite figure de Pallas,
enfin un petit Bouc. Les ſtatues en pierre , trouvéesdans
ces ruines , font moins bien conſervées
que les précédentes .
Ces ſtatues ſont celles de Jupiter Barbu , de
Bacchus Cornu , deLatone , &de la Félicité. On y
voit aufli le tronc d'une victime humaine , ceinte
de la bandelette ſacrée ; deux fragmens de ſtatues
en terre cuite blanche , dont l'une eſt latête d'une
Veſtale & l'autre le corps d'un Flamine revêtu de
ſes habits facerdotaux. Ces dernieres ſtatues ont
un caractere de coëffure d'un coſtume local ,
ayant tous les cheveux contournés en boucles
dont les ſupérieures formentdes eſpecesde cornes:
celles en bronze font nues ; elles ont ſeulement
une mante , dont un bout poſe ſur l'épaule gauche,
defcend derriere le bras , vient ſe replier fur
l'avant-bras & tombeàla hauteur du genou. Celles
enpierre font plus ou moins drapées ; pluſieurs
font d'un bon ſtyle.
L'on a trouvé des bagues &des colliers de verre
&de pierres factices ,
Parmi les nombreuſes pieces en cuivre en tout
genre , on voit avec intérêt le pied romain dans
fon entier ; il eſt formé d'un petit quarré méplat ,
ſe Ipliant en deux parties égales au moyen d'une
double charniere garnie d'une alidade qui empêche
qu'il ne ſe courbe lorſqu'il eſt ouvert dans
fon étendue. Ce pied qui contient 1306 parties dư
pied de Roi ou 10 pouces 10 lignes 6 points ,
156 MERCURE DE FRANCE.
eſt diviſé par des ponctuations en quatre palmes
d'un côté & en ſeize doigts de l'autre.
Les autres objets les plus curieux font une pate
re profonde argentée en dedans & garnie au dehors
fur les bords d'une cercle d'argent fort mince ,qui
eſt uni au cuivre parjuxtaposition ; une fleur de
lis percée à jour , qui amortiffſoit un ornement
dont elle a été rompue , un fléau de balance pour
peſer des choſes précieufes ; des aiguilles de tête
terminées par des maſſettes ſphériques & poligones
; un exvoto ; des fragmens de turibulum , plufieurs
cuillers de formes variées pour les parfums ,
un mors de cheval à crochet; un perpendiculum
(plomb); des ornemens pour des boucliers; des
garnitures de fourreau d'épée , des anneaux de
Chevaliers Romains ; d'autres pour les bras ;
d'autres pour des claviers & différens uſages domeſtiques
; des refforts ayant l'élaſticité de ceux
d'acier ; des portions de cadres ornés d'oves ; des
bractéoles pour différens ufages ; des fibules de
divers caracteres & de toutes grandeurs , la plupart
argentés ; des manches de couteaux terminés par
des têtes d'animaux; des clefs; des entrées de
ferrure , & c,
Les pieces de cette collection en os& en ivoire
font des cuillers à baffins ronds & ovales , des
ſtyles à écrire engrand nombre , dont les têtes ont
des caracteres différens , une aiguille à paſſer ,
un ébauchoir de ſculpteur , une garde d'épée , un
morceau d'un haut-bois , des pieces de marque .
terie , des défenſes de fangliers en grand nombre :
tous ces objets font d'une très-belle conſervation.
Les antiques en fer font nombreuſes , mais fort
endommagées par la rouille. L'on y trouve lesdo
JUILLET. II . Vol. 1774. 157
7
labra , lesſeva , les ſeceſpita , la ſecuris , une griffe ';
tous inſtrumens à l'uſage des facrifices ſanglans ;
la haſte , des javelots , des cafferoles , des cuil
lers , des poids de Romaine , des clochettes , des
harpons , un mors de cheval , des chaînes de différentes
formes , une ſuite complette de cloute
rie de différent genre , des clefs de formes va
riées , des entrées de ferrure , &c.
Cette collection eſt terminée par les deſſins de
60 vaſes la plupart étruſques , des urnes ciné
raires, des lampes , des meſures & autres pieces
en terre cuite de différentes couleurs & qualités :
tous ces vaſes ne ſont pas du même mérite ; quelques
- uns font d'un goût barbare; mais plufieurs
font de bon ſtyle , & ont des formes agréables &
variées. Ils font chargés d'ornemens analogues à
leurs uſages facrés ou civils : les ouvriers ont imprimé
leurs noms latins ou grecs fur ceux dont la
pâte fine a été préparée avec le plus de ſoin ,
dont les ornemens en bas relief, ou gravés ou taillés
en creux , font les plus riches , le vernis le
plus éclatant , & le poli le plus achevé.
Les découvertes de M. Grignon ne lui ont point
encore procuré d'inſcriptions qui puiffent donner
des idées préciſes ſur le nom , la fondation & la
durée de cette ancienne ville ; mais par l'hiſtoire
humiſmatique qu'il a tirée des médailles de cetté
même ville , il préſume qu'elle fut fondée ſous
Auguſte & détruite ſous Conſtance , ze fils de
Conſtantin, par les Goths qui chaſſerent les Ro
mains des Gaules & détruifirent par le fer & par
le feu preſque toutes les villes qu'ils prirent fur
leurs ennemis.
Les médailles recouvrées juſqu'à préſent par
M. Grignon , font d'Auguſte , Agrippa , Tibere ,
158 MERCURE DE FRANCE.
Caligula , Claude , Néron , Galba , Vefpafien ,
Titus , Domitien , Nerva , Trajan , Adrien ,
Faustine Mere , Marc Aurele , Faustine-Jeune ,
Lucius Verus , Lucille , Comode , Septime - Sévere
, Caracalla , Sévere - Alexandre , Maximin
, Gordius - Pius , Volufien , Valérien , Galien
, Salonius , Poſtume , Tétricus - Pere , Tétricus-
jeune , Maxime- Hercule, Conftans-Clore ,
Galere - Maxime , Maxence , Conſtantin 1. Conſtantin-
Junior , Magnence , Decentius , Magnus-
Maximus , Conſtance; des villes de Rome & de
Conſtantinople. Il y a de ces médailles en moyen
& petit bronze. Il y a auſſi des quinaires.
Quelques-unes de ces médailles ſont en argent,
d'autres faucées , d'autres de potin , avec des
revers différens ; une en plomb repréſente Apollon
habillé en femme , aſſis , & ayant à ſes pieds
le ſerpent Pithon ; on voit à ſa gauche un trépied
fur lequel eſt ſa lyre: le revers de la médaille préſente
les lettres initiales tracées dans un cercle ,
CAIH, avec deux palmes croiſées au deſſous : il
ſe trouve auſſi dans ces ruines pluſieurs médail
les Gauloiſes en potin & en argent qui font des
plus barbares.
M. Grignon va reprendre inceſſament les travaux
de ces ruines; il eſpere les compléter cette
année & publier enſuite le plan topographique de
la montagne & de ſes environs que fon fils a levé ,
& celui de ladiftribution de la ville. La précaution
qu'il prend de laiſſer en état & àdécouvert les fondations
de tous les édifices , lui permettra de tracer
des plans exacts des fortifications , des
rues, du temple , des édifices , & des maiſons des
particuliers ; il donnera auſſi une deſcription de
toutes les antiques retirées par lemoyendes fouilles
, & publiera les connoiſſances hiſtoriques qu'il
JUILLET. II. Vol. 1774. 159
}
4
pourra ſe procurer fur cette ville enſevelie ſous ſes
ruines depuis plus de 1400 ans , & fur laquelle
les hiſtoriens ont gardé un filence abſolu de même
que fur celledeGrand , qui n'en est éloignée que
de ſept lieues ; ville néanmoins célebre autrefois
par les monumens que Julien y fit ériger , &
dont il ſubſiſte encore des veſtiges.
M. Grignon invite les ſavans qui auroient apperçu
dans des ſources qui ont échappé à ſes recherches
des indices relatifs à l'existence de la
ville nouvellement découverte, de vouloir bien
lui en faire part,
Sur l'Electricité des Corps animés, causée
par laſtructure & le mouvement des poumons
; par M. Gautier d'Agoty , pere ,
anatomiſte penſionné duRoi.
Les corps vivans & animés font fans ceffe elec
triſés par les poumons toujours en mouvement ,
&dont le repos occafionne la mort. L'air fournit
aux potumons la matiere électrique , comme cet
élément fait dans toutes les autres électricités ,
en ſe dépouillant des parties de feu qu'il contient.
* Le fang altériel qui vient despoumons eft
* J'ai démontré , en 1750, dans ma Chroagénéſie
& dans mes Tables anatomiques , quel'électricité
n'étoit compoſée que des parties de feu ,
ainſi que le fluide nerveux.
160 MERCURE DE FRANCE.
le conducteur de cette électricité. Ce fluide la
porte rte au cerveau par l'impulfion du ventricu
le gauche du coeur , & par l'épanouiſſement des
arrêtes qui ſe répandent dans la moëlle où l'élec
tricité eſt retenue , comme dans la bouteille de
Leyde , & de la ſe répand dans tous les nerfs.
Le fang dépouillé de fon électricité revient du
cerveau & des autres parties du corps , dans le
ſecond ventricule du coeur. Ce vifcere eſt l'agent
de la circulation ; il reçoit le ſang veinal d'un
rouge noirâtre ou violet , & fans vertu , mais
augmenté de volume & rétabli dans les parties
qui doivent le compofer , par le chyle que
lui fournit le canal thorachique avant fon arrivée
dans le ventricule droit. Par ce mécaniſme
on peut expliquer quelle est la ſource des eſprits
animaux.
C
L
t
En 1765, je donnai au Public mon électricité
terreſtre , c'est- à- dire , celle qui eſt occafionnée
par la rotation journaliere de la terre ,
que je comparai à un globe d'électricité en mouvement
; & je dis que la vîteſſe de ſa ſurface,
quoique nous ne nous en appercevions point ,
étoit infiniment plus précipitée que celle d'une
boule que l'on fait tourner ; puiſqu'en faiſant ſa
révolution en 24 heures , elle fait environ ſept
lieues dans une minute. Le ſoleil eſt la inain qui
l'échauffe & d'où elle tire ſon feu. J'ajoutai que
tous les météores que nous appercevons font pro
duits par cette électricité continuelle; la végéta
tion même des plantes n'eſt occaſionnée que
par cette électricité . *
L
Σ
Pour
Π
* Je lus un mémoire fur cette électricité à l'Académie
de Dijon , dont j'ai l'honneur d'être membre
, & je la publiai dans la Gazette d'Amſterdam.
JUILLET. II. Vol. 1774 161
Pour prouver mes nouvelles idées ſur l'électri
cité animale dont il s'agit , je n'ai beſoin que
d'expoſer en peu de mots l'expérience électri
que la plus commune , qui eſt celle de l'étincelle,
felon moi, la plus curieuſe & la plus ins.
tructive. Elle démontre tout à la fois le mouve
ment vital , & la nature des eſprits animaux.
Je dis d'abord , & avant tout , que les Phyficiens
conviennent tous 10. Qu'il y a deux fortes
de mouvemens électriques , qu'ils diftinguentpar
le terme de plus, &de moins. 20. Que l'électri
cité en général ſe tire de l'air ou des corps qui
P'avoiſinent. 30. Qu'elle ſe perd dans l'air oudans
certains corps , fi elle n'eſt retenue par ceux qui font
capables de la contenir & de lui ſervirde conducteur.
40. Que l'on peut électriſer en plus &
en moins. Tous ces effets ſſee trouvent réunisdans
l'expérience de l'étincelle.
Les animaux & l'homme font reconnus pour
recevoir facilement l'électricité , la retenir & la
communiquer , mais on n'a pas encore apperçu
qu'ils étoient eux-mêmes électriſes ſans le ſecours
d'aucune machine électrique.
Il faut , pour tirer l'étincelle , la rencontre de
deux fortes d'électricités , l'une en plus & l'au
tre en moins. Lorſqu'un homme poſé fur un ſup.
port ou gâteau de réſine , eſt électriſé par le globe,
par un tube ou par le plateau , il eſt élec
triſé en plus ; mais si c'eſt un morceau de métal
que l'on électrife par communication fur des
ſupports , ce corps n'eſt alors électriſé qu'en
moins. Si celui qui eſt électriſé en plus touche le
métal électriſé , il en tire l'étincelle ; mais ſi le
métal n'eſt point électrifé , il n'en fort aucune
étincelle. Si au contraire l'homme électriſé par
L
162 MERCURE DE FRANCE .
a boule , touche une perſonne ou un animal vivant,
fans que ceux- ci ſoient électriſés , il en tire
également l'étincelle comme du métal électriſé .
Donc les corps vivans font électriſés par euxmêmes.
D'une autre part fi deux hommes également
é'ectriſés en plus fur des ſupports par les machi.
nes d'électricité , ſe touchent , ils ne formeront
aucune étincelle ; & fi chacun d'eux touche un
animal , ou tout autre corps vivant , il en tire
l'étincelle. Donc l'inégalité de mouvemens électriques
peut ſeule former le feu de l'étincelle.
Les liqueurs inflammables , comme l'eſprit devin
ou la quinteſſence végétale , étant bien échauffées
, peuvent s'allumer , fi elles font touchées par
un homme électriſé par la machine électrique ;
mais elles ne le font jamais à froid. Elles s'allument
auſſi , ſi l'on veut , ſans les faire chauffer ,
lorſqu'une perſonne les tient dans le creux de la
main, ou qu'elle les préſente dans un cuiller de
métal. (Voyez pag. 86, de l'an 1737 , des Mémoires
de l'Académie des Sciences.)
Ces expériences démontrent fans autre recherche
que l'homme eſt électriſé par lui - même , &
que les corps inanimés ne ſont point électrifés ;
qu'ils peuvent ſeulement retenir l'électricité qu'on
leur communique. Je puis citer à l'appui de tout
ce que je viens de dire une expérience de M.
Franklin , dans ſes lettres à M. Collinſon , de la
Société royale de Londres . Quoique nous ne
foyons par d'accord fur l'explication de cette experience,
M. Francklin ſuppoſe que le feu eſt un
é ément répandu dans tous les corps; il doute
s'il eſt la même choſe que le feu électrique , & ne
connoit aucunement l'électricité animale. Il fup
JUILLET. II . Vol. 1774 163
poſe ſeulement qu'il y a une certaine quantitéde
feu électrique dans l'homme. Voici ce qu'il dit :
A, est un bomme qui eft fur un gâteau de cire
& qui frotte le tube , & par ce moyen raſſemble de
Jon ccoorrppss dans le verre le feu électrique ; &Jfaa
communication avec le magasin commun étant intexceptée
par la cire, ſon corps ne recouvre pas
d'abord ce qui lui en manque .
M. Francklin croit alors que le magafin de l'électricité
ſe trouve dans la terre & fur le plancher
, puiſqu'il ſuppoſe que le gâteau de cire intercepte
la fource du feu que doit recevoir celui
qui frotte le tube. Il ne conſidere pas que la perfonne
ainſi poſée & dans cette action , forme une
électricité par l'agitation & le frottement de la
furface du tube; que le tube reçoit preſque en entier
& conſerve juſqu'à l'attouchement d'un corps
propre à recevoir l'électricité: dont le tube eſt
alors le magaſin & non pas le plancher.
B, continue M. Francklin , est un bomme qui eft
pareillement fur la cire , alongeant fon doigt près
du tube , reçoit le feu que le verre avoit tiré de
A; &ja communication avec le magasin commurs
étant auſſi interceptée , il conſerve de furplus la
quantité qui lui a été communiquée.
B a reçu en effet l'électricité du tube électrifé
par le frottement, & doit , lorſqu'il a porté la
doigt ſur le tube , être électriſé en plus ; parce que
le gâteau de cire empêche que l'électricité qu'il
reçoit du tube dans cet inſtant ne ſe perde dans
le plancher ; & il ſe trouve plus électriſé que A ,
parce que celui- ci qui conſerve auſſi ſon électricité
fur le gâteau , en frottant le tube avec le chamois
, a reçu moins d'électricité de celle qui s'eft
formée fur le tube par le frottement , que celui
Lz
164 MERCURE DE FRANCE.
qui a porté tout d'un coup le doigt ſur le tube
tout électriſé ; moment auquel l'exploſion ſe fait
avec plus d'abondance.
A, B , dit enſuite M. Franklin , paroiſſent électrisés
à C, qui est fur le plancher ; car ayant feulement
la moyenne quantité de feu électrique, il
seçoit une étincelle à l'approche de B , qui en a
de plus , & il en donne une à A , qui en a de moins.
•Ainfi , fans connoître l'électricité animale , Μ.
Franeklin ſuppoſe que l'homme non électriſé a
une moyenne quantité de feu électrique qui occaſionne
l'étincelle lorſqu'il touche B , qui eſt
électriſé en plus ; & , d'une autre part , qu'il forme
aufli une étincelle quand il touche A , qui eſt
celui qui eſt déſélectriſé. Je dis au contraire que
l'étincelle qui ſe forme entre A& Cn'eſt pas caufée
par l'électricité de plus en C; & que A, qui eſt la
perfonne fur le gâteau de cire qui a frotté le tube
qu'il tient dans ſa main , & dont l'électricité eft
retenue fur le gâteau , eſt toujours plus électrifé
que C, qui eſt l'homme fur le plancher dans
P'inaction , qui n'a point communiqué avec le
tube.
M. Flanklin dit enſuite : Si A & B s'approchent
jusqu'à se toucher l'un & l'autre , l'étincelle
eft plus forte , parce que la difference entre eux eft
plus grande qu'entre A & C.
L'étincelle peut être égale entre A & C, & B
& C, quoique B & A foient inégalement électriſes
entre eux , parce que la différente électricité
deB & A eſt toujours de la même nature vis- à- vis
C qui n'a que la ſimple électricité , & l'étincelte
peut être plus forte entre A & B qu'entre A & C ,
& B & C , fans que le mouvement électrique
foit moins fort en A qu'en C. Une électricité
C
d
JUILLET . II. Vol. 1774. 165
ا
comme celle de C n'eſt point retenue par le gâteau
decire ,& les électricités de B&de Afont appuyées
fur le gâteau d'où elles font reffort , s'il faut ainſi
s'expliquer ; alors il n'eſt pas étonnant que , s'il
y a la moindre inégalité de mouvement , l'action
de rencontre ſoit plus forte & l'étincelle
plus conſidérable ; il ſuffit même qu'il y ait diſproportion
entre deux corps plus fortement électrifés
, pour former une étincelle bien plus forte.
Je crois avoir affez prouvé l'électricité naturelle
de l'homme , & par conséquent des
corps vivans & animés en général , il reſte a démontrer
que les poumons ſont les ſeuls vifceres
du corps qui peuvent fournir cette électricité.
Si l'électricité ſe tire de l'air , puiſque les Phyficiens
en conviennent , il faut auſſi convenir que
le poumon qui eſt le ſeul vifcere qui ait une communication
libre & directe avec cet élément , eſt
ſeul capable de le comprimer & de lui faire
fouffrir toutes les colliſions qui lui font nécesfaires
pour le forcer de paſſer , par ſes parties
les plus fubtiles , dans le ſang que le feu accompagne
, & où il reçoit , par la preffion des
bronches , l'impulſion qui forme ſon électricité.
Le coeur , qui a fonmouvement particulier , n'agit
que ſur le ſang. Il ne communique point avec
l'air, & ne peut en tirer aucune électricité. Il ne
} fert , comme nous avons dit , que pour le transport
qui est néceſſaire au ſang , conducteur de
l'électricité.
Je donnerai un plus grand détail de ceci dans
les tables anatomiques qui paroîtront au mois
d'Août prochain * , dans lesquelles je donne aufli
les organes des ſens .
:
* On nous a fouvent demandé la demeure de
L3
166 MERCURE DE FRANCE,
i
Voici quelques réflexions ſur l'éducation,
par M. le Bel , Avocat , qui se propose de
tenir une penſion & donner tousſesſoins à
former le coeur & la raison de jeunes enfans
, en sa maison , rue de Seve , vis-àvis
la rue S. Romain , à Paris.
De la Nature & de l'Education.
Les Romains n'employoient qu'un mot
dans leur langue pour nous peindre toute
l'éducation , & fous les deux rapports
dont elle eſt ſuſceptible ; c'eſt alumnus ,
composé d'al , fignificatif d'alere , alo ,
alis , alui , altum , faire croître ou grandir
, & d'umnus pour omnis , tout : enforte
que ce mot ſignifie , quand il eſt
pris pour le maître , qui fait ou doit faire
tout grandir : & qui grandit ou doit grandir
en tout , quand c'eſt pour l'éleve qu'il
eſt employé.
M. Dagoty pere , pour la distribution deses planebes
anatomiques . Le bureau est actuellement rue
Dauphine , vis - à- vis le magasin de Provence. I
n'y est que les lundis & les jeudis , mais on le
trouve tous les jours au bureau royal de la correspondance
générale , rue S. Sauveur.
JUILLET. II. Vol. 1774. 167
Cette petite définition nous paroît ſi
juſte , ſi ſimple & ſi naturelle , que nous
n'allons l'étendre davantage que pour
en raſſembler la matiere ſous les yeux de
nos lecteurs , avant de la partager aux
ouvriers . Voici la nôtre : on reconnoîtra
bien à ſes traits qu'elle eſt fille de celle
des Romains.
L'éducation eſt l'art d'aider l'homme
tant à développer & à fortifier ſes facultés
naturelles , qu'à les diriger chacune
vers ſa deſtination .
Nous entendons ici par les facultés
naturelles de l'homme, tout ce que fon
ame & fon corps ont de capable de produire
quelque bon effet ou de concourir
à le produire.
Nous ſentons bien que cette explication
eſt fort vague; mais il n'y a point
de riſque à rapprocher beaucoup de chóſes
fous un même point de vue , lorſque
l'on doit les revoir toutes en détail ; au
contraire , c'eſt ſe ménager des moyens
furs pour faire ſentir le mérite des divifions
& des foudiviſions.
Quels font la matiere , l'ouvrier , l'ouvrage
de l'éducation. :
La différence pour les facultés naturel-
L
1
x68 MERCURE DE FRANCE.
les de l'homme , d'être ou en friche , ou
en défrichement , ou en culture , nous
donne celle de trois états particuliers , à
conſidérer dans ce chef- d'oeuvre du Créateur
, ou trois hommes à diftinguer dans
une même perſonne: qui font , l'homme
phyſique , ou tel qu'il eſt en fortant des
mains de la Nature : l'homme moral , ou
tel qu'il doit être après avoir été inſtruit
des devoirs & des obligations de fon poste
, & enfin l'homme novice , ou paſſant
du phyſique au moral.
Il eſt évident & très évident , quoique
l'on ne paroiſſe pas y fonger , que c'eſt
l'homme phyſique qui fait la matiere de
l'éducation : il ne l'eſt pas moins que c'eſt
l'homme moral qui en eſt l'effet ou le
véritable ouvrage: & s'il ne l'eſt pas de
même que c'eſt l'homme novice qui doit
en être le véritable ouvrier , ce n'eſt qu'au
premier coup d'oeil que l'on en peut douter
: car il n'y a rien de plus domanial
ou de plus inceſſible dans tout notre apanage
, que le droit de nous former nousmêmes.
C'eſt la premiere émanation de
notre liberté naturelle ; s'il y a des peres
ou des maîtres qui ne fentent pas la force
d'une pareille preuve, qu'ils yjoignent
les trois vérités ſuivantes. Ils conviendront
JUILLET. II. Vol. 1774. 169
bientôt de la réalité de cette prérogative;
&, qui plus eſt , de l'impoſſibilité d'en
ôter l'exercice aux enfans qui ne le veulent
pas céder. La premiere de ces vérités
c'eſt qu'il n'y a point d'enfant qui ne
ſoit le maître abſolu de ne s'approprier
que ce qu'il veut des leçons qu'on lui
donne: la feconde , c'eſt qu'il ne dépend
pas de même de ceux qui les lui donnent,
ni de lui en faire adopter davantage , ni
même de l'empêcher d'empoiſonner ce
qu'il en prend: enfin la troiſieme , c'eſt
que , s'il étoit poſſible d'ôter cette liberté
aux enfans , ce ne ſeroit pas eux que l'on
devroit punir corporellement de leurs fautes
lorſqu'elles le mériteroient , mais les
perſonnes qui les conduiſent.
Voilà donc trois premiers attributs à
conſidérer dans chaque éleve par rapport
à l'art de lui aider à devenir ce qu'il doit
être , qui ſont d'en être lui-même la matiere
, l'ouvrier & l'ouvrage.
Premiere conféquence à tirer de cette démonstration.
Si la réunion de ces trois points capitaux
n'est pas fuffiſante pour nous faire
ſentir que l'éducation eſt réellement auſſi
Ls
170 MERCURE DE FRANCE.
près de nous que nous ſommes loin d'elle,
ajoutons y que ce ſont les ſens de chaque
éleve qui doivent lui ſervir d'inſtrumens
pour ébaucher toutes les notions exté
rieures dont il a beſoin , & de voitures
pour les amener à un ſens interne que
nous appellons raison , & dont l'emploi
eſt de trier le vrai d'avec le faux dans ſon
attelier , ſur tout ce que l'on y apporte ,
pour rejeter l'un & ferrer l'autre dans
fon magaſin appellé mémoire ; ajoutons
que quand les ſens extérieurs font frappés
d'impreſſions trop vives ou trop peu
attendues , ils accourent auſſi - tôt avec tant
de trouble & de précipitation pour en
rendre compte , que la raiſon effrayée
leur ferme ſa porte; & qu'il ſe préſente
ſur le champ pour recevoir leur rapport tel
qu'il eſt , & le garder de même , un ſecond
ſens interne que l'on appelle imagination
, & dont le reſſort eſt borné aux
cas extraordinaires , &c.
Ce détail qu'il feroit fort aiſé d'étendre
, car , pour parler comme la Fontai--
ne , ce n'eſt pas l'affaire d'un jour que
d'épuiſer cette ſcience; ce détail, dis -je ,
ne prouve- t - il pas évidemment que les
premiers foins d'un inſtituteur pour ſes
éleves doivent avoir pour but de leur
JUILLET. II . Vol. 1774. 171
aider à rabattre leurs regards ſur euxmêmes
, pour y prendre connoiſſance de
la matiere qu'ils ont à mettre en oeuvre,
de la maniere de la travailler , des
meſures & des inſtrumens que l'on y
emploie , & furtout de la langue du
métier. C'eſt la méthode de tous les
Artiſtes du monde , & ils font un ſigrand
cas de cet apprentiſſage des yeux , fi
l'on peut parler de la forte , qu'ils le
comptent preſque tous pour moitié aux
fils de maîtres dans la profeſſion de leurs
peres. 1
Moyen très-fûr & très -facile pour apprendre
en peu de temps la Géographie aux
jeunes gens , imaginé parM. Pingeron ,
ancien Ingénieur de la ville & fortereffe
de Zamoſch , en Pologne,
La Géographie entrant néceſſairement
dans l'éducation des perſonnes bien
nées , & faiſant partiede leurs premieres
études , je préſume que l'on verra avec
plaiſir un moyen très fimple que j'ai
imaginé pour leur enſeigner cette ſcience
en très-peu de temps. L'expérience nous
172 MERCURE DE FRANCE.
apprend que s'il étoit poſſible d'intéreſſer
tous les ſens à la fois , pour tranſmettre
à l'ame ce qu'on veut lui faire connoitre
nos progrès feroient bien plus rapides,
Ariftote (a) & Horace (b) furent de ce
ſentiment. Ceux qui enſeignent devroient
donc avoir toujours cette maxime devant
les yeux , pour ſe mettre plus à la portée
de leurs éleves. En ne parlant qu'à l'esprit,
on ſe perd ſouvent dans des raifonnemens
métaphyſiques , toujours difficiles
à ſaiſir dans la premiere jeuneſſe. On ne
tarde pas à s'en degoûter. De - la naît
ſouvent l'éloignement qu'un grand nombre
de perſonnes confervent pour ce
travail pendant toute leur vie. Rendez
les jeunes gens curieux , appliquez plufieurs
de leurs ſens à la fois , & fixez
par ce moyen leur légéreté ; vos leçons
proſpéreront.
Ces principes une fois pofés , j'ai cru
qu'après avoir donné une idée de la figure
de la terre aux jeunes perſonnes , & leur
(a) Nihil ' eſt in intellectu , quod non prius fuerit in
ſenſu, Aristote.
(b ) Segnius irritant animos demiſſa per aures ,
Quàm quæ funt oculis ſubjecta fidelibus . Horace.
JUILLET. II. Vol. 1774. 173
en avoir prouvé la ſphéricité par la rondeur
de fon ombre dans les éclipſes de
lune , que l'on peut imiter facilement
avec deux boules & un flambeau , il ſeroit
facile de leur faire entendre que le
moyen le plus naturel de repréſenter la
terre , conſiſteroit à ſe ſervit d'un globe
terreſtre. Cependant, comme il ſeroit
trop diſpendieux & ſouvent trop embarraſſant
, d'en avoir un dont la groſſeur
fût aſſez conſidérable , pour que la ſurface
repréſentât tous les détails de la Géographie,
il a fallu recourir aux cartes. On
conſidérera donc ces dernieres comme autant
de ſuperficies détachées de celle d'un
grand globe terreſtre. Il y a très peu de
jeunes perſonnes qui n'acquierent par ce
raiſonnement une idée juſte de ces diverſes
repréſentations des parties de la terre
&de l'eau .
Il ne reſte plus qu'à leur donner une
notion de chaque contrée , après leur
avoir fait remarquer que pour connoître
un pays , il faut en ſavoir , 1º. la poſition
géographique & aſtronomique , c'eſt - àdire
, ſa place fur la terre & par rapport
au ciel ; 2°. connoître ſes bornes ; 3°. favoir
ſa plus grande étendue en longueur
& en largeur; 4°. avoir une idée de ſon
174 MERCURE DE FRANCE.
hiſtoire ancienne & moderne ce qui ren
ferme fon gouvernement & fa religion ;
5º. connoître ſes productions & fes fin
gularités ; 60. ſavoir ſa diviſion, & connoître
les noms & la poſition des principaux
lieux qu'elle renferme.
Cette derniere partie eſt toujours la
plus difficile à ſaiſir pour les jeunes gens.
La multiplicité des poſitions qui ſe
trouvent fur la même carte ne contribue
pas peu à les égarer. C'eſt à cet incon
vénient que j'ai tâché d'obvier , & j'ai
vu le ſuccès le plus complet couronner
mes tentatives.
J'ai pris une certaine quantité de gros
plomb pour la chaſſe , que j'ai applati
avec un marteau , pour en former de
petits diſques ou palets. A meſure qu'une
jeune perſonne entroit dans le détail
des grandes diviſions géographiques , &
que nous nommions la poſition d'une
ville , après l'avoir trouvée ſur la carte ,
je lui faifois mettre un de ces petits
diſques de plomb fur cet endroit ; j'exigeois
qu'elle répétât pluſieurs fois ( 1 ) de
(1 ) Sæpè recordari medicamine fortius omni.
Ancien vers Léonin fervant de fentence dans les
écotes d'Allemagne.
JUILLET. II. Vol. 1774. 175
fuite cette diviſion, après en avoir couvert
toutes les poſitions avec les diſques
dont j'ai parlé. On les enlevoit enſuite ,
& l'on répétoit à l'ordinaire ; & cela
fans preſque faire de faute. Ces petits
plombs arrêtent les yeux fur l'endroit
de la carte qu'il eſt néceſſaire de connoître
, & ne permettent pas que l'on
confonde les poſitions qu'ils déſignent ,
avec celles qui font dans le voiſinage.
D'ailleurs le petit mouvement qu'il faut
faire pour les placer , amuſe les jeunes
gens , & leur fait aimer un travail aſſez
infipide pour leur age , quand on emploie
les méthodes ordinaires.
J'ai encore remarqué qu'en ſe ſervant
de l'hypotheſe dont je vais parler , on
leur donnoit une idée très - exacte des
objets déſignés par les principaux termes
conſacrés pour la deſcription de la terre
de l'eau. Je ſuppoſois donc pour le
moment que la terre avoit été changée
en eau , & que ce dernier élément avoit
remplacé la terre ; je demandois alors
ce qu'étoient devenus les continens &
l'océan , les îles & les lacs dans cette
métamorphofe.
On ſe ſert avec ſuccès de cartes collées
fur de forts carton , & découpées ſelon
176 MERCURE DE FRANCE.
les ſinuoſités des lignes qui déſignent les
limites des provinces. On met ces différens
morceaux de carton dans un petit
fac , & l'on engage les jeunes gens à les
en tirer pour les raſſembler , de maniere
qu'ils puiſſent compoſer la totalité de la
carte dont chacun d'eux fait partie.
Je crois que l'on met en général trop
d'importance dans l'étude de la Géographie.
Il convient d'en avoir une idée
fuccincte , que l'on étend par l'étude de
l'hiſtoire , & par la lecture des voyages.
C'eſt au maître à écarter la féchereſſe
de cette ſcience par les notices de certains
uſages pratiqués dans les lieux dont il
parle , ou autres anecdotes , ſans exiger
que ſes éleves les lui répetent.
Le moyen le plus ſimple de ne jamais
perdre de vue les notions géographiques ,
ſeroit d'avoir des tables telles qu'en avoit
données feu l'Abbé de Gourné , Prieur de
Taverni , où l'on voit d'un coup d'oeil les
grandes diviſions , les ſubdiviſions des
quatre parties du monde & des principaux
Etats; les fleuves qui les arroſent ;
la Généralité où se trouvent telle ou telle
ville de France , & le Dioceſe dont elle
dépend. Cette voie eſt preſque auſſi fûre
que les Atlas , qui, par leur prix , ne font
pas du reſſort de la jeuneſſe.
Comme
JUILLET. II. Vol. 1774 177
S
e
ر ا
Comme je traite ici detous les petits
moyens dont on peut faire uſage pour
fixer l'attention des jeunes perſonnes qui
apprennent la Géographie, je vais faire
connoître un expédient très-naturel pour
faire voir la correſpondance de la Géographie
ancienne avec la moderne. II
faudroit avoir deux cartes du nême pays ,
de même grandeur & d'une même échelle.
L'une ſeroit diviſée ſuivant les Anciens ,
& l'autre ſuivant les Modernes. La premiere
ſeroit imprimée ſur un papier trèsmince
, que l'on rendroit tranſparent
avec du vernis. Il eſt évident qu'en l'appliquant
ſur la carte exécutée ſelon les
diviſions & fubdiviſions modernes , on
verra facilement la correſpondance de
l'ancien état politique d'un pays avec fon
état actuel.
Ceux qui font chargés de jeunes gens .
joignant à une certaine intelligence quelque
dextérité , peuvent les exercer à
conftruire des cartes par le ſecours des longitudes
& des latitudes , en employant
le moyen ſuivant.
On aura deux longs fils de foie, aux
bouts deſquels feront ſuſpendues de grosſes
balles de plomb ; on placera un de
ces fils ſur les degrés de latitude du lieu
M
178 MERCURE DE FRANCE .
dont on veut marquer la poſition ſur la
carte (ces degrés font indiqués à droite
& à gauche de la carte). Ce fil repréſente
alors le parallele ou cercle de latitude
ſous lequel ſe trouve la ville en
queſtion.
On place enfuite le ſecond fil ſur les
degrés de longitude de cet endroit , qui
font marqués au- deſſus & au-deſſous de
la carte. Ce fil , qui tient la place du méridien
de ce lieu, coupe le parallele dans
P'endroit où doit être placée la ville dont
on veut marquer la poſition ſur la carte.
Veut-on copier des cartes dans diverſe
grandeur oufur le même point , ſelon l'expreſſion
en uſage chez les Géographes ?
On fe fert du pantographe (1) ou des
carreaux. Si l'on emploie le compas à
trois branches , il faudra calquer les contours
des terres à la vitre , de même que
les ſinuoſités des rivieres , ou les deffiner
à la vue.
On ne ſe fert guere des carreaux que
(1) Inſtrument aſſez compliqué pour réduire
les plans & les cartes de petit en grand ou de
grand en petit, ſelon une proportion donnée .
Il
s'en trouve de très- exacts chez le fieur Bernier ,
fabricareur d'inftrumens de Mathématique
Paris , quai de l'horloge.
JUILLET. II. Vol. 1774. 179
e
리
pour réduire de grand en petit , ou de
petit en grand , quand on n'a pas de
pantographe , inſtrument ingénieux , qui
eſt malheureuſement trop cher pour être
à la portée de tout le monde.
Je n'ai point prétendu faire ici la
fatire des méthodes en uſage pour enfeigner
la Géographie , & encore moins
de ceux qui la ſuivent. Je propoſe ſimplement
une idée , dont le ſuccès le plus
complet aſſure la bonté. Je deſire pour
le progrès d'une ſcience , d'une utilité
indiſpenſable , que ceux qui voudront
bien l'adopter ſuivent exactement ce que
je viens de dire.
Qui bonus excuſat, fed qui malus omnia culpat,
Sis bonus aut non fis facile cenſura probabit,
GÉOGRAPHIE.
LEJ
E Pere ChryſologuedeGy en Franche-
Comté , Capucin , a eu l'honneur de préfenter
au Roi , à la Reine , à Monfieur ,
à Madame , à Mgr le Comte & à Madame
la Comteſſe d'Artois , une Mappemonde
nouvelle ; projetée ſur l'horizon
de Paris , imprimée avec l'approbation &
Mz
180 MERCURE DE FRANCE.
ſous le privilege de l'Académie royale des
ſciences de cette ville.
MM. Caſſini , le Monnier , & d'Anville
, Commiſſaires nommés par l'Académie
pour l'examen de cette carte , en
ont fait ce rapport qui en développe les
avantages . Elle renferme toutes les propriétés
de celles qui ſont projetées ſur le
premier Méridien , & elle en a beaucoup
d'autres dont ces dernieres ne font pas
ſuſceptibles. 10. Toutes les parties des
quatre continens y font autour du centre
de l'hémiſphere ſupérieur dans la même
proportion qu'elles ſont ſur la terre autour
de Paris : de-là un rayon gradué &
mobile ſert d'échelle , au moyen de laquelle
on trouve facilement la diſtance
de tous les endroits de la terre à Paris ,
tant en degrés d'un grand cercle qu'en
lieues communes de France ; leurs angles
de poſition , & l'air de vent auquel
ils font ſitués reſpectivement à cette ville;
ce qui fixe très-juſtement l'imagination ,
& facilite la connoiſſance de la Géographie
univerſelle. 2º. On trouveauſſi la distance
entre les villes qui ſont ſous chaque
vertical de Paris , & l'on diftingue celles
qui en font également éloignées par les
almucantarats que le rayon décrit en le faiJUILLET.
II. Vol. 1774. 181
fant tourner autour du centre où il eſt attaché
, 3º. On y trouve la longueur des
crépuscules , le lever le coucher & les
amplitudes du ſoleil , les arcs ſemi - diurnes
, & la grandeur des jours. 4°. Les
Méridiens étant décrits de 7 deg. 30min.
en 7 deg. 30 min., la zone torride devient
un cadran , qui , combiné avec
un autre cadran commun horizontal tracé
ſur la même méridienne , s'oriente de
lui-même & avec lui toute la carte. Toutes
ces queſtions de laSphere ſont réduites
en Problêmes par l'Auteur. L'écrit qu'il
a joint à ſa carte contient , outre le discours
général & préliminaire fur cegenre
de projection , dix- neuf Problêmes appliqués
à des exemples dont il donne par ce
moyen une prompte ſolution.
Cette Mappemonde eſt dans la grandeur
convenable des grandes qui ont paru
juſqu'ici ; elle eſt remplie ſuffifamment.
L'Auteur s'eſt ſervi des longitudes & des
latitudes marquées dans les derniers volumes
de l'académie comme d'autant de
points fixes pour placer enſuite les autres
points ſelon les meilleures cartes dreſſées
d'après les obſervations des voyageurs ,
& particulièrement celles de MM. d'An-
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
ville , Daprès , la nouvelle carte du Mexique
, l'Atlas de Ruſſie , &, dans le Sud ,
celles de MM. de Bougainville , Banck ,
&Solander.
La projection de Ptolomée, qui eſt ſi
connue , a été bien variée dans le ſeizieme
& le dix-ſeptieme ſiecles à l'occaſion
des Aftrolabes : enfin il en parut une en
1760 , à- peu - près ſemblable à celle - ci.
Que ſi l'auteur l'eût faite plus grande , elle
différeroit encore de celle qu'on préſente
aujourd'hui , parce qu'il y manque des
cercles & autres explications néceſſaires ,
&qu'elle eſt projetée ſur le45 degré , &
non pas fur le 48°. 51 min. , ce qui
empêche que le rayon puiſſe ſervir d'échelle
pour Paris; mais elle eſt ſi petite
qu'on n'a pas pu y mettre un détail confidérable
& convenable à une Mappemonde.
Les logitudes n'y étant marquées que
fur l'équateur , il est très-difficile de trouver
celle des arcs des méridiens qui ne
coupent pas ce cercle fur chaque hémisphere
, & l'horizon n'étant pas gradué,
on n'y peut pas connoître facilement les
angles de poſition.
L'avantage fur le globe , que l'Auteur
allegue en faveur de ſa projection , eſt ,
en peu de mots , que , celui - là étant fé-
1
JUILLET. II . Vol. 1774. 183
paré de l'horizon , on ne peut pas y réfoudre
ſi précisément pluſieurs Problêmes
, & qu'à cauſe de ſa convexité on
perd de vue un endroit, quand on en regarde
un autre , quoiqu'aſſez proche ; au
lieu que ſur ſa carte on voit tout notre
hémiſphere d'un coup d'oeil.
Cette projection,bien loin d'empêcher
l'uſage des cartes des quatre continens
données juſqu'à préſent , y paroît au contraire
très néceſſaire ,& à plus forteraiſon,
à celui des cartes particulieres , puiſqu'elle
rectifie nos idées en enſeignant leur ſituation
reſpective à notre égard.
Cet ouvrage ſervira très-utilement pour
toute l'Europe , mais fur-tout pour Paris ,
la France & les pays voiſins. On en trouvera
à Paris , chez Mérigot l'aîné , Libraire
, quai des Auguſtins ; Eſprit , Libraire,
au palais royal , ſous le veſtibule du
grand eſcalier ; Iſabey , marchand d'estampes
, rue de Gêvres , maison de M.
Baldet; Serrete , cour du manege , à l'entrée
des Tuileries. Prix , 6 livres , même
dans les Provinces , où il ſera annoncé par
les affiches particulieres des villes où l'on
en diftribuera.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
COSTUME des anciens Peuples , par
M. d'André Bardon; 19º cahier , contenant
les figures & l'explication des uſages religieux
des Ifraëlites. A Paris , rue Dauphine
, chez Jombert pere , libraire ; Cellot
, imprimeur , & Jombert fils aîné ,
libraire.
PRÉSERVATIF DU TONNERRE .
Les expériences multipliées ſur l'élec- ES
tricité du célebre M. Flancklin ont eu des
ſuccès ſi heureux , ſi conftans , qu'elles ont
acquis une autorité à laquelle il eſt trèsdifficile
de ſe refuſer depuis 1747 , c'està-
dire , depuis vingt- fix ans. La ville de
Philadelphie , capitale de la Penſilvanie
, dans l'Amérique Angloiſe , compoſée
d'environ dix mille maiſons , n'a éprouvé
aucun accident du tonnerre ,
quoique ſituée par les 40 degrés de latitude,
ſous un ciel fécond en orages auſſi
JUILLET. II. Vol. 1774. 185
:
fréquens que terribles; ce bonheur dont
elle n'avoit jamais joui , eſt le fruit de ſa
docilité aux avis de M. Francklin , qui a
conſeillé à ces habitans d'armer leurs maiſons
d'une barre préparée de quelque métal
que ce ſoit , à laquelle eſt attaché un ſemblable
conducteur qui conduit & fait couler
juſqu'en terre ſourdement, ſans bruit
ni exploſion , tout le feu que la barre peut
recevoir de la nuée qui contenoit la foudre;
par ce moyen' ſimple en lui même ,
plus ſimple encore par la petite depénſe
qu'il exige , ils ſe font mis à couvert
des malheurs dont ils étoient menacés ſans
ceſſe , & qui ne fondoient que trop fouvent
ſur eux.
L'Angleterre , la Hollande & l'Italie ,
en adoptant cette méthode pour anéantir
la foudre , rendent le témoignage le
plus authentique à la vérité de ce que
nous avançons .
Lesbarres pointues&préparées ſe ſont
multipliées dans l'un &dans l'autre pays ;
& laHollande fur- tout paroît ſi convaincue
de leur utilité & de leur néceſſité , que la
République s'eſt propoſé d'en diſtribuer
à ceux qui , par eux - mêmes , ne pourroient
s'en procurer.
Si parmi nous elles ne ſont point en
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Core en uſage , il ſemble qu'on ne doive
s'en prendre qu'à l'étude trop ſuperficielle
qu'on a faite de cette partie de la Phyſique
, & au peu de connoiſſance qu'on a
cu des expériences de M. Francklin.
Mais à preſent que fes ouvrages fontàla
portée de tout le monde, par la traduction
qu'en a faite récemment M. Dubourg , l'un
de nos concitoyens , qui y a joint des obſervations
eſſentielles , & en a fait les
plus heureuſes applications , il eſt à croire
que la France s'empreſſera de ſuivre
l'exemple de ſes voiſins; car quand on
ſera perfuadé que ces barres ou pointes
préparées reçoivent le feu du tonnerre ,
&le conduifent en terre fans bruit & à la
fourdine , fans faire aucun dommage , on
ne peut douter qu'on n'ait ſoin d'en armer
non- feulement les grands édifices ,
les magaſins à poudre, les maiſons particulieres
, les vaiſſeaux , foit en pleine
mer , ſoit dans les ports , mais encore
les voitures publiques par terre & par eau ,
ainſi que les voitures de chaſſe& particulieres
, & juſqu'au parafols , pour la fûreté
de ceux qui ſe promenent ou qui
voyagent à pied. Ce dernier objet nepeſe
que deux onces de plus , & il ne faut
qu'une minute de temps pour le metre en
place.
JUILLET. II. Vol. 1774. 187
On tient l'appareil en réſerve dans
un petit gouſſet du ſac du parafol , pour
s'en ſervir au beſoin.
Monfieur leRoy , de l'Académie Royales
des Sciences , lut à la rentrée publique
de cette Académie , du treizieme Novembre
dernier , un mémoire , où , après
avoir rendu compte de l'opinion de
quelques Phyſiciens Anglois , qui voudroient
qu'on ſe contentât de préparer des
conducteurs pour recevoir le tonnerre ,
&le porter en terre , ſans armer ſes conducteurs
de pointes pour décharger la
nuée , en le conduisant en terre , il démontra
par de favantes expériences qu'il
avoit faites , à l'appui de M. Francklin ,
l'utilité des pointes. Mais comme il
pourroit refter quelque fcrupule à cet égard
dans l'eſprit de quelques perſonnes peu
au fait de l'électricité , j'ai fait de l'avis
de M. Dubourg, quelques changemens à
fon paratonnerre , qui fans le rendre
plus embaraſſant , ſe prêtent fans peine
à l'un & à l'autre ſyſteme. Veut-on ſe
prémunir contre l'attente du tonnerre
pour le conduire en terre, s'il venoit à
tomber ſur la machine ? On ſe contente
d'adapter une chaîne au bout extérieur des
branches du paraſol diſpoſées à cet effet.
188 MERCURE DE FRANCE .
Mais ceux qui font bien convaincus
que les pointes , loin d'être dangereuſes ,
font au contraire fort utiles pour ſoutirer
en détail & de loin la matiere du tonnerre
, auront de plus une pointe mouſſe
à ajouter ſur la tête du parafol , pour
remplir cette intention.
On trouve ces fortes de paratonnerres ,
dont pluſieurs perſonnes de condition ſe
font déjà fournies , chez le ſieur Bairin
de la Croix , Ingénieur privilégié du Roi ,
rue Coupeau , Fauxbourg Saint Marcel ,
du côté de la rue Mouffetard , maiſon des
treize Cantons . Il fait & vend toutes
fortes de machines à l'uſage de la Phyſique
expérimentale , des Machines électriques
pour attendrir les viandes , comme
auſſi pour faire toute forte d'expériences
fur cette matiere , & auſſi des appareils
pour garantir du tonnerre.
Les perſonnes qui deſireront ſe fournir
de quelques - uns de ſes ouvrages , auront
la bonté de lui donner avis par la petite
Poſte; il ſe rendra à leurs invitations.
Il fait toute forte d'Expériences de
phyſique , & va en ville.
JUILLET. II. Vol. 1774. 189
LETTRE de M. d'Otteville ſurſa traduction
de Tacite.*
A Juilli , ce 6 Juin 1774.
J'appelle à vous- même , Monfieur , de votre
jugement fur ma traduction de Tacite , Mercure
d'Avril 1774. Cette cenſure , à l'occaſion des
deux derniers volumes , m'étonne d'autant plus
de votre part , que vous aviez fait l'éloge des
deux premiers , fans aucune restriction , quoique
j'y aie moins rendu les mots que le ſens de Tacite
, comme j'en avertis dans ma préface. Si
cette maniere vous déplaiſoit , il falloit la critiquer
alors . Preſque tous vos reproches roulent
aujourd'hui ſur quelques mots que je n'ai pas
traduits littéralement. Venons au détail.
Texte. Interim Meſſalina Lucullanis in hortis
prolatare vitam. Cependant , Meſſaline , retirée
dans les jardins de Lucullus , ne renonçoit point
à la vie.
Critique. Non - ſeulement elle ne renonçoit
point à la vie , mais elle cherchoit à la prolonger.
•Nous imprimons cette lettre pour la fatisfaction de
l'Auteur , mais ſans adopter toutes ſes réponſes aux remarques
qui lui ont été faites , dont au reſte le lecteur
jugera : Sub judice lis eft.
190 MERCURE DE FRANCE.
Réponse. Ne point renoncer à la vie , ſignifie,
y conferver des prétentions , & rend bien l'idée que
vous indiquez.
Texte. Componere preces nonnulla ſpe & aliquando
ira ; tantâ , inter extrema , fuperbia agebat.
Des eſpérances & quelquefois le dépit ſeul ,
(tant l'orgueil agiffoit encore fur elle à ſa derniere
heure ) , lui faisoient compoſer une requête .
ira.
Critique. Dépit ne répond point au mot latin
Réponse. Quel mot latin répond donc à dépit ?
Il est vrai que les écoliers traduiſent invariablement
ira par colere ; mais rien n'empêche qu'on
n'exprime depit par ira.
Critique. On ne conçoit pas comment le dépit
peut engager une femme à faire des prieres.
Réponse. Est- il bien vrai que vous ne concevez
pas comment le dépit de Meſſaline contre Narciffe
la peut engager à ſupplier Claude de perdre
cet affranchi ? Au reſte , Tacite dit formellement;
componere preces nonnulld ſpe & aliquando ird : fur
quelque espérance & quelquefois par colere. Ces
prieres étoient de deux fortes: les unes pour elle-
même, les autres contre Narciſſe..
Critique. Compoſer une requête n'eſt pas élégant.
Réponse. Niez- vous Monfieur qu'elle en com.
poſit une , & s'il eſt vrai qu'elle méditoit une
requête , pourquoi ne ſeroit - il pas élégant de le
dire ? C'est que vous aimez mieux faire des
prieres dans lesquelles il entroit de l'espérance &
de la colere. A qui les adreſſoit - elle ? Elle étoit
feule.
Critique. A fa derniere heure ne rend pas la
JUILLET. II. Vol. 1774. 191
force de la penſée; il falloit dire au comble du
malbeur .
Réponse. Inter extrema fignifie vers le dernier
terme, fur la fin , proche de l'extrémité ; Tacite
a pu ſouſentendre fortis ou vita , & l'un & l'autre
eſt également bon. Une femme qui du ſein
du bonheur & de l'opulence , jouiſſant de la jeuneffe
& d'une pleine ſanté , eſt entraînée tout-àcoup
vers fon heure derniere , eſt bien au comble
du malheur. Je ne blâme pas le ſens que
vous choififfez ; laiſſez moi le mien : les deux reviennent
au même , & Tacite n'indique pas plus
l'un que l'autre .
Texte. Nam Claudius domum regreffus ,& tem.
peſtivis epulis delinitus, ubi vino incaluit , iri jubet,
nuntiarique mifera , (hoc enim verbo ufum
ferunt) dicendam ad caufam pofterâ die adeffet :
Une table opulente dont on avoit devancé l'heure
diſſipoit les chagrins de Claude.
Critique. Que de mots pour rendre tempeftivis
epulis delinitus !
Réponse. A la ſeule inſpection de mon ou.
vrage , on peut fe convaincre qu'il n'eſt , en
général, gueres plus long que le latin. Au furplus
il n'est pas queſtion de compter les mots ,
mais de les apprécier. Epula ne fignifie pasfimplement
un repas , mais un grand repas : tempes
tivus ne peut ſe rendre par un mot unique , &
delinire fignifie diſſiper les chagrins . Cette phra
fe n'ayant point de termes inutiles , n'eſt donc
pas longue.
Critique. Il n'est pas bien extraordinaire que
latable d'un Empereur Romain foit opulente.
Réponse. Quand il s'y met à l'heure accoutu
:
192 MERCURE DE FRANCE.
mée: cela devient extraordinaire , lorſqu'on en
devance le temps .
Critique. C'est moins l'opulence d'une table
que la délicateſſe des mets qui diffipe les chagrins.
Réponse. Je m'en rapporte volontiers ſur cet
article à l'auteur de la critique qui s'y connoît
fans doute mieux que moi. Mais j'ai cru qu'une
table n'étoit pas véritablement opulente , s'il ne
s'y trouvoit point de mets délicats.
Texte. Il venoit de dire , échauffé par le vin :
qu'on avertiſſe cette Malbeureuſe, (on affure qu'il
ſe ſervir de ce terme) de ſe juſtifier demain devant
moi .
Critique . On eſttenté de prendre cette malbeu.
reuſe en mauvaiſe part.
Réponse. Tout lecteur ſenſé le prendra dans
le ſens qu'indique ce qui précede. Cette miferable
eſt le terme que j'aurois employé , ſi j'euſſe voulu
qu'on le prît tout-à- fait en mauvaiſe part.
Texte. Quod ubi auditum , & languefcere ira,
redire amor , ac fi cunctarentur , propinqua nox
&uxorii cubiculi memoria timebantur. Ces mots
marquoient que ſa colere s'affoibliffoit. On
craignit un retour de tendreſſe. La nuit approchoit:
la chambre pouvoit rappeller le ſouvenir
de l'épouſe .
Critique . Ce tour n'eſt pas clair.
Réponse. Vous avertiſſez des le commencement
que si quelquefois je suis parvenu à rendre la brièveté
du latin , ce n'a été qu'aux dépens de la clarté&
de l'énergie de l'expreſſion . Cependant voici le ſeul
exemple que vous taxiez d'obſcurité préjugé favorable
pour moi , puiſqu'il eſt impoſſible de n'en
pas faifir le ſens.
Critique.
JUILLET. II. Vol. 1774. 193
Critique. Il auroit été plus ſimple de dire:
la nuit approchoit : la chambre de l'épouſe en
pouvoit rappeler le ſouvenir.
Réponse. Quel ſouvenir? Celui de la nuit ? de
la chambre ? ou de l'épouse ?
Texte. Prorumpit Narciffus denuntiatque cen .
turionibus & tribuno qui aderant , exfequi cædem:
ita imperatorem jubere. Narciffe fort
bruſquement. Les Centurions & le Tribun attendoient
l'ordre en dehors ; il leur commande
au nom de l'Empereur de faire mourir Mesfaline.
Critique. Ces mots prorumpit denuntiatque ne
devoient pas être ſéparés dans le François. Outre
que cette diviſion ôte la vivacité , c'eſt que
Narciffe fortoit pour donner cet ordre. Il falloit
au moins le faire ſentir .
Réponse. L'obſervation me paroît fondée. C'eſt
une phrafe à changer.
Texte. Cuſtos & exactor libertus Evodus da
tur ; iſque raptim in hortos progreffus , reperit
fufam humi , adfidente matre Lepida , quæ
florenti filiæ haud concors , ſupremis ejus neeesfitatibus
ad miferationem evicta erat ; fuadebatque
ne percufforem opperiretur : tranfiffe vitam , neque
aliud morte quàm decus quærendum. On
leur joignit l'afranchi Evodus , pour s'aſſurer
d'elle & faire exécuter la Sentence: Evodus
les devance en grande hâte; il trouve l'Impéra
trice étendue par terre: à côté d'elle étoit as
ſiſe Lépida ſa mere. Lépida , brouillée avec
Meſſaline pendant ſa fortune , étoit accourue
pour prendre part à fon malheur. Elle lui confeilloit
de ne point attendre qu'un bourreau
portât la main fur elle : ſa vie étoit paſſée; il
n'étoit queſtion que de périr fans honte.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
Critique. Qu'un bourreau portat la main fur
elle n'eſt point dans le latin.
Réponse. Ne percufforem opperiretur. Vous
trouveriez donc mieux de ne point attendre le
bourreau ? C'eſt une affaire de goût , & je vous
avoue que le mien eſt différent.
Critique. Périr fans honte ne dit pas périr
avec gloire morte decus.
Réponse. Il étoit impoſſible que Meſſaline périt
avec beaucoup de gloire , même aux yeux de
ceux qui admiroient le ſuicide , parce que ſa
mort étoit inévitable & trop méritée. Il m'a
ſemblé révoltant de placer la gloire fi proche
de l'infamie , & j'ai cru mieux remplir l'intention
de l'auteur en affoibliffant le terme. Si l'on
s'obſtine à me juger à coup de Dictionnaire ,
on me trouvera de temps en temps de ſemblables
torts ; mais peut - être ceux qui voudront
approfondir le ſens m'en abſoudront - ils . Si en
rendant ira par colere , decus par gloire, & ainſi
de tous les autres mots , Tacite ſe traduit bien ;
comment dites - vous qu'il faut une ame vaſte
pour contenir la fienne & un esprit fouple & bardi
pour se plier au fien ?
Texte. Sed animo per libidines corrupto nihil
honeftum inerat. Mais cette ame flétrie par
la volupté n'étoit plus fufceptible d'honneur .
Permettez - moi de vous demander , Monfieur
ft les phrafes que vous citez fans en porter de
jugement font obſcures ou rendent mal le ſens.
Mais peut - être eſt - il du devoir d'un journaliſte
de fe taire fur ce qu'il ya de bon dans un ouvrage
, pour n'entretenir le Public que de ſes
défauts , vrais ou prétendus.
Texte. Lacrymæque & inviti queſtus ducebantur
, quum impetu venientium pulſæ fores.
2
JUILLET. II. Vol. 1774. 195
*
Toutes deux s'abandonnoient aux larmes & à des
regrets fuperflus , lorſque les Soldats , dès leur
arrivée , enfoncent la porte.
Critique. Tacite ne dit point que toutes deur
s'abandonnoient aux larmes.
Réponse. Il ne le dit pas même de Meſſaline.
Souffrez que je vous demande , Monfieur , de
quel droit vous exigez que je l'aſſure d'elle. La
crymæque ducebantur : on s'abandonnoit aux larmes.
Mais qui eſt- ce qui s'y abandonnoit? Meſſaline &
famere.
Critique. Tacite ne parle que de la foibleſſede
Meſſaline.
Réponse. Il parle auſſi de la tendreſſe de ſa
mere , quæ ad miferationem evicta erat : dont la
compaſſion avoit étouffé le reſſentiment. Eh ! Quelle
mere retiendroit ſes pleurs dans une telle con.
joncture ? Lépida , voyant l'inutilité d'un conſeil
vigoureux , ne trouvoit plus rien de mieux que
de mêler ſes larmes à celles de fa malheureuſe
fille.
Texte. Adſtititque per filentium tribunus , &
libertus increpans multis & ſervilibus probris.
Le Tribun ſe préſente , debout , en filence, devant
Meſſaline ; l'affranchi l'accable d'injures
groffieres.
Critique. Debout eſt inutile .
Réponse. Supprimons- le , puiſqu'il vous déplaît,
dût- on me reprocher d'avoir manqué l'image que
forme adftitit.
Critique. On ne ſe préſente point afſſis .
Réponse. Non , mais on s'inclinoit profondément
en ſe préſentant aux perſonnes à qui l'on
devoit beaucoup de reſpect. Le Tribun ne le fit
pas , & c'eſt ce que je voulois faire entendre.
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
Terminons cette lettre déjà trop longue par
une réflexion de M. d'Alembert. Mém. de lit.
tit. 3 , pag. 30 & 31. De toutes les injustices
dont les traducteurs ont droit de ſe plaindre...
la principale est la maniere dont on a coutume de
les cenfurer..... Pour les critiquer avec justice .
il ne juffit pas de montrer qu'ils font tombés dans
quelque faute ; il faut les convaincre qu'ils pouvoient
faire mieux ou auſſi bien , fans y tomber.
LE
ANECDOTES.
I.
E Roi Clotaire Premier érigea la ſeigneurie
d'Ivetot en royaume pour avoir
tué Gautier , ſieur d'Ivetot , dans l'Egliſe de
Soiſſions', un jour de vendredi ſaint , lorsque
ce Gentilhomme lui demandoit pardon
à genoux pour quelque offenſe qu'il
lui avoit faite.
I I.
Un jeune Moine déguisé ſe trouvant
à la repréſentation de Childeric , tragédie
de Morand , en 1736, cria à un acteur
qui venoit avec une lettre à la main &
qui tâchoit de ſe faire jour au travers de
la foule dont le théâtre étoit rempli :
JUILLET. II . Vol. 1774. 197
do
1.
-
place au facteur . L'éclat de rire que ce
mot excita interrompit la piece. On arrêta
ce Moine qui avoua qui il étoit , &
qui convint qu'il étoit venu avec fix jeunes
gens uniquement dans le deſſein de
faire tomber la piece nouvelle dont ils ne
connoiſſoient point l'auteur.
III.
,
Vadé , acteur de pluſieurs opéra - comi
ques , contoit qu'il venoit de quitter un
fat qui faiſoit le beau parleur , & qui en
lui racontant ſes bonnes fortunes , diſoit
toujours : j'ai é-û la Comteſſe de ** j'ai
é-û la belle Madame de **. Ennuyé de
ſa fatuité& de ſa prononciation affectée ,
Vadé lui dit: ,, Que me dites vous là ?
Jupiter fut plus heureux que vous ;
car il a éû- 1-0. "
ود
HOMMAGE
A Sa Majesté LOUIS XVI.
VIVE
IVE LE Roi ! qu'au loin ce doux cri retentiffe.
Hommes , Femmes , Enfans , Vieillards même , éclatez !
Appui de l'Innocence , effroi de l'Injustice ,
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
Louis , Louis ſe montre à vos yeux enchantés.
Si jeune , il vous étonne , & qu'il eſt honorable
D'être utile , dans l'âge où l'on n'eſt qu'agréable !
Ciel toujours de ſon Trône écarte le Flatteur !
Célébrez ſes vertus , Déités du Parnaſſe !
France , profterne - toi , baiſe & chéris ſa trace !
Court - il à ſes plaiſirs ? Non ; c'eſt à ton bonheur.
Par M. Guichard.
VERS d'un Etrangerfur l'avènement de
LOUIS XVI au Trône de France.
M
AITRE de l'Empire des Lis ,
Sous quels heureux auſpices
Voyons - nous de ton regne éclore les prémices?
A peine ſur le Trône aſſis ,
Tu te montres , aux yeux de tes peuples ravis ,
Et l'ami des vertus & l'ennemi des vices.
Tes illuftres projets
Conçus pour affurer le bonheur des Français ,
Et qui te placeront au temple de Mémoire
!
Orné du plus rare furnom ,
Ces projets annoncés en cette région
Livrent nos coeurs qu'intéreſſe ta gloire ,
A la plus tendre émotion .
Pour toi c'eſt trop peu d'être
L'amour de cette Nation
JUILLET. II. Vol. 1774. 199
Que le Ciel a fait naître
Pour t'obéir;
Tout l'Univers , heureux de te connaftre ,
Doit te chérir.
VERS fur l'inoculation du Roi de
France.
MOUILLÉE LOUILLÉE encor des pleurs
Que t'a fait répandre
Le trépas d'un pere tendre;
Dans quelles terreurs ,
O France , es- tu plongée 1
Tu trembles pour les jours d'un digne ſucceſſeur
Dont le regne naiſſant t'a déjà du bonheur
Découvert l'apogée.
De ta mortelle frayeur
Qui le croiroit ? lui - même eſt cauſe ;
Lui même s'expoſe
Au danger dont l'aſpect te fait frémir d'horreur ;
Mais d'un amour ſans borne en cela vois le gage.
Quand, à la fleur de ſon age ,
Sans crainte enviſageant la mort ,
D'un mal qui le menace il provoque la rage ,
Rempli du juſte eſpoir de prolonger fon fort;
Ace noble effort
N 4
200 MERCURE DE FRANCE,
Sais - tu ce qui l'engage ?
Jaloux de rendre heureux
Ceux dont le Ciel la rendu mattre
Il aime mieux ceffer d'être
Que de ne point remplir ce projet généreux.
VERS préſentés au Roi & à Mesdames ,
le 3 Fuillet , par M. l'Abbé Batanchon ,
Chapelain de Madame Adélaïde & de
Madame la Comteſſe d'Artois.
Nl
ous n'avons plus , Français , à craindre le haſard ;
De l'accord fait pour nous j'en ai tiré l'augure ;
La Nature , à Marly , vient de ſeconder l'Art ;
L'Art avoit , à Choiſy, ſecondé la Nature.
Au milieu des horreurs d'un mal contagieux ,
Les Filles de Louis , dans leur douleur amere ,
Sur leur propre danger avoient fermé les yeux
Pour veiller ſur les jours de leur auguſte Pere,
Louis a fuccombé malgré tous leurs efforts ;
Et par ce coup affreux la nature affaiblie
Laiſſoit gagner le mal & rapprocher des morts
Celles dons les vertus éterniſent la vie.
Appelé par nos voeux , l'Art arrive au ſecours
De la Nature défaillante ;
JUILLET. II . Vol. 1774. 201
Le mal termine heureuſement ſon cours ;
Toute la France eſt triomphante.
• Illuftres Rejetons du beau ſang de nos Rois !
**Princeſſe auguſte ! jeune & déjà grand Monarque I
Vous nous donnez tous à la fois
De votre amour pour nous la plus ſenſible marque.
Non, ce n'eſt point pour vous , Roi ſage & bienfaiſant !
Que d'un venin affreux vous braviez les atteintes ;
Vous vouliez , en vous expoſant ,
Bruſquer le mal , le vaincre & diffiper nos craintes .
A vos ordres ſoumis l'Art a pris le flambeau
De la main de l'Expérience ,
Et la Nature a trouvé beau
D'agir au gré de la Science.
Tel qu'éclate , fans riſque , un fourneau redouté ,
Lorſqu'un Mineur habile , en ouvrant un paffage
A l'air par le feu dilaté ,
En prévient ſagement l'effort & le ravage :
Tel ce venin caché dans le corps des humains.
S'échappe ſans danger à travers l'épiderme ,
Lorſque , par les conduits qu'ouvrent d'habiles mains ,
Il eſt forcé de fuir du ſang qui le renferme.
Notre bonheur, Français , n'eſt donc point paſſager ,
Célébrons à l'envi l'heureuſe expérience
Qui , ſauvant Louis du danger ,
Sauve avec lui toute la France.
: A
• Monfieur& Mgr le Comte d'Artois .
• Madame la Comteſſe d'Artois.
2
N5
202 MERCIURE DE FRANCE.
QUATRAIN & M. MUSSON,
choisi pour faire , en miniature , le portrait
de la Reinc.
LEL
e voilà ce portrait , cette image fidelle
De l'objet que vos yeux ſont jaloux d'admirer.
Français , ſi la Nature eſt encore plus belle ,
N'en accuſez point l'Art ; il ne peut l'égaler.
ParM. Levier de Champ-rion.
ORDONNANCES.
ORRDDONNANCE du Roi du20 Mai 1774, pour
mettre , ſous le nom de Monfieur , les différens
Corps qui portent celui de M. le Comte de Pro
vence.
Ordonnance du Roi du 20 Février 1774, pour
mettre le régiment de Dragons de Montecler ſous
le nom du Comte de Provence.
Ordonnance du Roi du 10 Mars 1774 , portant
réglement concernant les deux compagnies des
Gardes du Corps de M. le Comte d'Artois.
Ordonance du Roi du 20 Mai 1774 , pour mettre
le régiment de Dragons de Damas ſous le
nom de Comte d'Artois.
JUILLET. II. Vol. 1774. 203
Ordonnance du Roi du 11 Juin 1774 , pour
établir des Chefs de bataillons dans les régimens
d'infanterie Françoiſe & Etrangere.
Ordonnance du Roi du 10 Avril 1774 , concernant
la police & la diſcipline de la compagnie
de la Maréchauffée de l'Iſſe de France.
AVIS.
I.
Marchandises nouvelles & étrangeres.
Le ſieur Granchez , marchand bijoutier de la
Reine , connu par fon magaſin ſous le nom du
Petit-Dunkerque , quai-Conti , au coin de la rue
Dauphine , toujours auſſi empreſſé à maintenir
fon magaſin fourni de toutes fortes de marchandiſes
étrangeres & françoiſes vient , à la ſuite des
premieres boîtes qu'il a imaginées en chagrin noir ,
avec le portrait du Roi & de la Reine incruſté
deſſus , qu'il a nommé la Confolation dans le chagrin
, d'en faire de nouvelles en petit deuil , renfermant
en dedans du couvercle le premier édit
du Roi , avec toujours en-deſſus les mêmes portraits;
ces dernieres ſe nomment le Surcroît de
confolation , & prennent avec autant de ſuccès
que les premieres.
Entre autres nouveautés , l'on trouve encore
chez lui ;
Superbes girandoles de trois enfans grouppés ,
portant des lis , ſupérieurement dorées au mat ;
Tabatieres d'or , émaillées en gris , avec bordure
auſſi émaillée , imitant les pierres fines;
204 MERCURE DE FRANCE.
1
Idem. En acier , doublées d'or , en forme de
chaffe ;
Petits Bambeaux de cabinet , pouvant auſſi ſervir
pour le jeu , avec bougies à reffort , maintenant
toujours la lumiere à la même hauteur ;
Superbes garnitures de cheminée de forme nouvelle
, en crystal d'Angleterre , montées en bronze
doré d'or moulu ;
Nouveau crayon d'or à reffort ;
Un affortiment de jai pour le deuil.
Anneaux de diamant & cheveux: il fait ſupérieurement
établir dans ce genre toute forte
d'ouvrages , tel que chaînes de montre , rubans ,
braſſelets , colliers en prétention , cordons de
montre & de canne;
Jolis néceſſaires en forme de fur tout avec
cryſtaux , contenant tout ce qui est néceſſaire à
l'uſage de la table , très commodes à ſervir ſur le
lit d'un malade;
Très jolies cannes de femme , avec pommed'acier
& dez d'ivoire ;
Ruches à l'Angloiſe auſſi commodes pour le
travail de l'infecte qu'agréables aux curieux , pouvant
, fans s'expoſer , les voir travailler & leur
Ôter le miel fans les déranger ; ; il donne avec ces
ruches un traité ſur l'abeille & la maniere d'ufer
de ces ruches ;
Boutons d'acier pour le petit deuil , bleus &
blancs & toujours une infinité d'articles de clincaillerie
& bijouterie dans ce qu'il y a de plus recherché
& de mieux fini..
I I.
Le ſieur Juville , expert- herniaire , reçu au
college royal de Chirurgie de Paris , jaloux de
JUILLET. II . Vol. 1774. 205
mériter de plus en plus les fuffrages & les éloges
que l'Académie des Sciences , les Gens de l'art&
le Public lui ont accordés , vient d'inventer pour
l'Anus un bandage qui eſt de la plus grande commodité.
Ceux qui en font usage peuvent , ſans la moindre
gêne , marcher , s'affeoir , monter à cheval &
ſe livrer , avec une parfaite ſécurité , à tous leurs
exercices ordinaires. Ce bandage nouveau ne
peſe pas deux onces. Rien de plus fimple que fa
compoſition , qui conſiſte en un petit corps d'ivoire
percé à jour , ſeutenu par deux courroies
qui ſe fixent à une ceinture ; la courroie de devant
ſe ſubdiviſe en deux , en fautoir , & répond aux
aines ; l'autre eſt appliqué ſur l'os facrum. Chaque
courroie fe termine par un reffort plat dont
le jeu preſqu'imperceptible permet tous les mou-.
vemens. Quoique ce bandage font mince&léger ,
il comprime efficacement fans jamais ſe déranger.
On l'ôte & on le remet foi-même auffi facilement
que la ceinture d'un caleçon .
Le fieur Juville continue d'appliquer ſes autres
bandages avec ſuccès. Il a perfectionné ſon inguinal
fimple & le double à cremailliere , dont les
pelottes s'éloignent & ſe rapprochent à volonté.
Son exomphale à reffort pour les hernies ventrales
fatisfait de plus en plus les connoiffeurs &
les perſonnes qui en font uſage.
En lui envoyant de province une meſure des
proportions exactes , on eſt fûr de recevoir promtement
un bandage convenable.
La demeure du Sr Juville eſt toujours rue des
Foffes St Germain l'Auxerrois , vis-à-vis la colonnade
du Louvre.
206 MERCURE DE FRANCE.
111.
Remede contre la maladie des Chiens.
Le ſieur Duponty eſt poſſeſſeur d'une liqueur
fouveraine pour guérir toutes les maladies des
Chiens , même la rage mue & la galle.
La doſe eſt de deux cuillerées à bouche pour un
grand chien , pendant neufjours ; & pour les petits
il faut diminuer la doſe à proportion de leur
groffeur.
On trouvera en tout temps de cette liqueur
chez le Sr Duponty , qui eſt viſible tous les jours ,
excepté le Dimanche , depuis neuf heures juſqu'à
midi , & depuis trois heures juſqu'à fix.
Il eſt logé au No. 83 , rue du Four St Honoré ,
vis-à-vis l'hôtel de Bayonne , à la Vache noire,
au premier, chez la Marcbande de crême.
Les perſonnes qui lui écriront ſont priées d'affranchir
leurs lettres .
IV.
Le ſieur Gachet , maître en Chirurgie de la
Ferté - Milon , vend & débite un Elixir antigoutteux
, vrai ſpécifique contre la goutte le rhumatiſme
qu'il guérit radicalement. Ce remede
n'a rien de déſagréable ni de gênant .
Le prix des flacons , felon la grandeur, eſt de
24 , 36 & 48 liv. On donne avec l'Elixir la maniere
d'en faire uſage. On prie les perſonnes qui
endemanderont d'affranchir les lettres.
Il demeure à Paris, rue Montmartre , du côté
des Boulevards , maison dont l'allée fait face à la
que de Notre-Dame des Victoires , au premier.
JUILLET. II . Vol. 1774. 207
NOUVELLES POLITIQUES.
Des Frontieres de la Pologne ,le 4 Fuin 1774.
L'IMPERATRICE de Ruffie a paru extrêmement
ſenſible à la perte du ſieur de Bibikow , l'un de
ſes meilleurs généraux. Pluſieurs gentilshommes
Polonois envoyés à Caſan par les Ruffes pendant
les derniers troubles , fe font joints à Pugatſchew
& les combattent aujourd'hui au lieu même de
leurexil. On prétend qu'un frere de Pulawski a
battu le Prince de Galitzin au moment même qu'il
venoit de remporter ſur Pugatſchew un avantage
conſidérable. Cependant les troupes Ruſſes
répandues dans la Lithuanie , au lieu de ſe porter
vers la Crimée , comme on s'y attendoit, ont
reçu ordre de ſe raſſembler à Grodno. Des lettres
particulieres annoncent même qu'elles occupent
déjà les poſtes qui leur ont été aſſignés , & qu'el
les ſe ſont étendues ſur les bords du Niemen entre
la Pruſſe & la Samogitie.
On a répandu le bruit que les Ruſſes ſe ſont
établis dans le Palatinat de Polocz ; mais cette
nouvelle paroît d'autant moins vraiſemblable
que cette Puiſſance n'a jamais paru être dans la
diſpoſition de reculer ſes limites.
La marche des Aigles Pruſſiennes eſt un peu ra
lentie; cependant elles ſe ſont encore approchées
de deux lieues .
De Warsovie , le 3 Fuin 1774.
L'arrangement des frontieres avec les trois
Puiſſances donne lieu à de grands mouvemens .
Les troupes Pruſſiennes ont établi des poſtes àun
1
208 MERCURE DE FRANCE
mille de diſtance autour de la ville de Thorn ,
& ne permettent à aucun de ſes habitans , à
moins qu'il ne ſoit muni d'un paſſeport , de pasfer
dans leur territoire.
De Dantzick , le 8 Juin 1774.
La fituation de cette ville devient de jour en
jour plus fâcheuſe. Le ſieur Reichart , Confeiller
Intime du Roi de Pruſſe , ſoutenu du Comte de
Golowkin, Miniſtre de Ruſſie , ayant vivement
preſſé le Magiſtrat de reconnoître le droit territorial
de Sa Majeſté Pruſſienne ſur le Port , celuici
déclara qui étoit prêt a le faire pourvu qu'on
s'expliquât fur les conditions qui en aſſureroient
l'ufage à la Ville. Le Comte de Golowkin répondit
qu'il n'étoit point autorifé à accepter un aveu
conditionnel , & le fieur Reichart infifta fur cette
réponſe catégorique: oui ou non. Les trois Ordres
s'étant affemblés pour prendre un parti , le
Tiers.Etat fit entendre au Sénat que l'on nepouvoit,
fans trahir les droits de la Ville , conſtatés
par les actes les plus folemnels , propoſer de reconnoître
le droit territorial d'une Puiſſance é
trangere fur le port.
De Constantinople , le 17 Mai 1774..
On a répandu ici le bruit qu'un corps de Cofaques
a paffé le Danube & s'eſt poſté dans les environs
de Babadag , de Hirfowa & de Karafow.
D'un autre côté , on apprend qu'il s'eft formé parmi
les Tartares de Crimée un nouveau Parti en
faveur de l'ancien Kan Dewler-Guerai qui médite
une expédition contre le Kan que les Ruffes
ont placé fur le Trône. On préſume cependant
qu'il attendra les ſecours que le Capitan Pacha
qui amene. Cet Amiral mouille encore avec fa
flotte
JUILLET. II . Vol. 1774. 209
flotte à une lieue de cette capitable , d'où il mettra
à la voile dès que le temps ſera favorable.
De Smyrne , le 20 Avril 1774-
On écrit de Paros que le ſieur Elmanow a pris
le commandement de la Flotte Ruſſe à la place
de l'Amiral Spiritow qui a obtenu ſa démiſſion.
Les Ruffes ont reftitué aux François 100,000
écus au lion pour les dédommager des marchandiſes
qui leur avoient été enlevées.
De la Haye , le 21 Juin 1774.
Les lettres qu'on a reçues ici des bords de l'Elbe
, feroient craindre l'établiſſement d'une nouvelle
Douane Danoiſe à Gluckſtadt au - deſſous
de Hambourg. Dans le temps même qu'on parle
d'une réforme de troupes en Danemarck ,on écrit
que deux vaiſſeaux de cette Nation viennent de
croifer dans l'Elbe , & qu'il a été ordonné de préparer
des quartiers à Ottenhufen & autour d'Altona
pour un corps de cavalerie. On ne fait point
quel est l'objet de ces diſpoſitions.
De Londres , le 26 Juin 1774.
Nos Colonies de l'Amérique ayant reçu , le 15
Mai dernier , une copie du Bill relatif au port de
Boſton , les aſſemblées des Provinces mirent fur
le champ un embargo fur tous les vaiſſeaux appartenant
à l'Angleterre & aux Ines , & ordonnerent
que les Ports ſeroient fermés pour toute espece
de commerce avec la Grande Bretagne. Ce
Bill fut d'abord imprimé à Boſton & à la Nouvelle
Yorck dans les gazettes avec une bordure noire ,
&fut crié dans toutes les rues ſous le nom d'acte
inbumain , cruel , fanguinaire , barbare & meurtrier.
On en diftribua dix mille exemplaires avec
pluſieurs lettres écrites de Londres , & on en en-
1
210 MERCURE DE FRANCE .
voya dans toutes les différentes Colonies. L'alarme
devint générale ; on s'affembla de toutes parts ,
& le Peuple fur-tout fit éclater les ſentimens de
la déſobéiſſance la plus puniſſable ; mais les per
ſonnes les plus modérées & les plus prudentes ralentirent
cette impétuofité & empêcherent qu'on
ne prît une réſolution plus violente. On y attend
des ordres ultérieurs du Parlement , & l'on préfume
que toutes les Colonies ſe réuniront pour
ne rien recevoir de laGrande-Bretagne, Il paroît
d'ailleurs que la Chambre de Boſton refuſera de
délibérer avec le nouveau Conſeil. Aufſi-tôt que
le Bill fut connu dans les Provinces de Penſylvanie
, du Maryland & de la Virginie , les habitans
arrêterent que toutes ces Provinces ſe joindroient
à la Nouvelle -Yorck pour fermer tous leurs ports ,
& qu'elles ne feroient paſſer en Angleterre & aux
Ines aucune de leurs productions , juſqu'à ce
qu'on eût rendu juſtice à la Province de la Baie
de Maſſachufett .
De Marly ,le 3 Juillet 1774.
Si la Nation qui adore ſes Maîtres , avoit pu
concevoir des inquiétudes de la réſolution courageuſe
priſe par le Roi , par ſes auguſtes freres
& par Madame la Comteſſe d'Artois , de ſe foumettre
à l'inoculation , elles auroient été bientôt
diſſipées par les nouvelles conſtantes du ſuccès de
cette opération. Elle eſt aujourd'hui au comble
de la joie d'apprendre que Sa Majesté , Monfieur ,
Mgr. le Comte d'Artois , Madame la Comteffe
d'Artois font entiérement rétablis , & d'être délivrée
à jamais de la crainte de les perdre par la
cruelle maladie qui vient de lui enlever le Monarque
qu'elle pleure , & menaçoit à la fois les jours
de trois Princeſſes qui , après avoir donné les
preuves les plus héroïques de l'amour filial , font
JUILLET. II. Vol. 1774. 211
3
devenues bien plus cheres à la France qui honoroit
leur rang auguſte moins encore qu'elle n'admiroit
leurs vertus.
L'inoculation du Roi , de Monfieur , de Mgr le
Comte d'Artois & de Madame la Comteffe d'Ar .
tois , ayant ſuivi ſon cours ordinaire avec ſuccès ,
les médecins ceſſerent , le 30 du mois dernier ,
de donner au Public des bulletins : depuis cette
époque, la fanté du Roi , des Princes & de la
Princeffe continue à ſe fortifier , & ne laiſſe plus
✔rien à defirer .
30
ΝΟΜΙΝΑΤΙONS.
Le Roi a accordé le régiment de Royal-Rousfillon
, Infanterie , vacant par la démiſſion du
Marquis de Trans , au Marquis de Fremur , Colonel
du régiment d'Angoumois ; le régiment d'Angoumois
au Marquis d'Uffon , Colonel du régiment
provincial de Montargis ; le régiment provincial
de Montargis au Marquis de la Suze. Sa
Majesté a diſpoſé du régiment de la Reine , infanterie
, vacant par la démiſſion du Marquis de
Tavannes , en faveur du Comte de Tavannes fon
frere , & du régiment provincial de Châlons , vacant
par la démiſſion du Comte de Monteynard ,
en faveur du Marquis de Beaumont d'Auty.
Le ſieur de Laffone , conſeiller d'état & premier
⚫médecin de la Reine , a prêté ſerment entre les
mains du Roi pour la place de premier médecin
de Sa Majesté , en ſurvivance , dont eſt pourvu
le fieur Lieutaud , conſeiller d'état .
Le Roi a accordé l'abbaye de St Allyre , Ordre
de St Benoît , congrégation de St Maur , dioceſe
&fauxbourg de Clermont en Auvergne , à l'Abbé
Gafton de Pollier , vicaire général de Vabres &
premier Aumônier de Mgr le Comte d'Artois , fur
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
la préſentation de ce Prince en vertu de fon apanage
, & celle de Bémont , Ordre de Cîteaux ,
dioceſe de Langres , à la Dame Eſmangart , religieuſe
de l'abbaye de Pont - aux - Dames.
Le Roi a accordé la place de Commandeur
dans l'Ordre de St Louis , vacante par la mort
du Marquis de Caulaincourt , au fieur de Saint
Sauveur , maréchal de camp , inſpecteur-général
de la Cavalerie .
Le Comte de Muy , ſecrétaire d'Etat , ayant
le département de la Guerre , eſt entré au confeil
d'état .
MORTS.
Eméric Joſeph , Archevêque de Mayence ,
Electeur du Saint Empire , Prince & Evêque de
Worms , né Baron de Breidenbach- Burresheim ,
eſt mort fubitement à Mayence le II Juin . Ce
Prince étoit âgé de foixante - sept ans, il avoit
été élu électeur le 5 Juillet 1763 , & Evêque de
Worms le premier Mars 1768 .
Marc- Louis , Marquis de Caulaincourt , maréchal
des camps & armées du Roi , commandeur
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , & grand
Bouteiller héréditaire de Saint- Denis en France ,
eſt mort à Paris , âgé de cinquante- trois aus .
Louiſe l'Eau de Linieres , veuve de René- Charles
Marquis de Menou , eſt morte à Loudun , dans
la quatre vingt- neuvieme année de fon âge.
Jacques- Hulin , miniſtre du feu Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar , eſt mort à
Paris à l'âge de quatre-vingt-ſeize ans .
Le Comte de Ros , capitaine au régiment des
Carabiniers , eſt mort à Metz , âgé de trente-un
ans,
JUILLET. II. Vol. 1774. 213
Daniel- Raoul Charles Loir , Comte du Lude ,
eſt mort en ſon château d'Aureville , en Baffe
Normandie , dans la foixante - ſeizieme année de
fon âge.
Charles .Comte de Grimaldy - d'Antibes , chef
d'eſcadre , eſt mort à Toulon.
Marie Charlotte de Bragelongne , épouſe d'Armand
Henri Comte de ClermontGallerande , eſt
morte à Charonne, dans la foixante - onzieme
année de fon âge.
Marie- Chriſtine Chrétienne de Saint-Simon de
Ruffec , épouſe de Charles- Maurice Grimaldy de
Monaco , Comte de Valentinois , Grand d'Eſpague
de la premiere Claffe , lieutenant-général de
la province de Normandie , gouverneur des ville
& château de Saint Lo , de Cherbourg , Grandville
& des Hles de Chauſay , brigadier des armées
du Roi , eſt morte à Paris , âgée de quarante
fix ans.
Marguerite Rouflange , de la paroiſſe d'Aix ,
dioceſe de Limoges , y eſt morte à l'âge de cent
huit ans. Elle n'a éprouvé , dans le cours de ſa
vie , que quelques légeres indiſpoſitions. Un mois
avant que de mourir elle alloit encore à pied à la
meſſe de ſa paroiffe , diftante du village d'environ
une demi - lieue. Elle avoit conſervé un viſage
ſans rides , un coloris animé , l'eſprit ſain & gai ,
&fur-tout la mémoire & la vue fans aucune altération.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-deuxieme tirage de la Loterie
de l'hôtel - de - ville s'est fait , le 25 Juin , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv. eſt échu au No. 89127. Celui de vingt mille
03
214 MERCURE DE FRANCE.'
livres au No. 92482 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 80315 & 85792 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 5 Juillet. Les numéros fortis de
la roue de fortune ſont 62 , 73,27,54 , 15 .
Le prochain tirage ſe fera le 5 Aούτ.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Vers à Sa Majesté Louis XVI ,
Au Roi ,
Vers donnés à Madame Adélaïde à Choiſy,
ibid.
9
après ſa convalescence , II
Couplets fur la bienfaiſance du Roi & de la
Reine , 12
Vers au Roi , 13
Quatrain à la louange de Louis XVI , 14
L'ingrat puni, ibid.
Les progrès du Luxe arrêtés , ode au Roi , 30
Vers au Roi Louis XVI , 34
Sur la mort de Louis XV , 35
Vers à la France , 38
Sur l'inoculation de la Famille royale , ibid.
Fiction en l'honneur de M. le Duc de N** , 39
Ma Retraite , 44
Le Limaçon & la Rofe , 47
Le Courtiſan au bal , fable , 48
Le Milan , fable , 49
Les trois Poules , 50
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
54
ibid.
JUILLET. II . Vol. 1774. 215
LOGOGRYPHE , 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 59
L'Homme du Monde éclairé par les Arts , ibid.
Les Promenades de M. Frankly , 74
Dictionnaire abrégé de la Fable , 77
Traité de Mécanique , 80
Hiſtoire des nouvelles découvertes faites dans
la Mer du Sud , 83
Hiſtoire de la Rivalité de la France , 87
Journal du voyage de Michel de Montaigne
en Italie . 116
Obſervations ſur l'Art du Comédien , 120
L'inoculation , Ode par M. Dorat , 123
Difcours prononcé à l'iſſue d'un Service pour
le repos de l'ame du feu Roi , 125
Manuel ſecret , & analyſe des remedes de
MM. Sutton pour l'inoculation de la petite
vérole , 128
Avis à mes Concitoyens , 129
Les avantages de l'Inoculation , 130
Traité fur le Vice cancéreux , 131
Mémoire chimique & médicinal , &c. ibid .
Table de toutes les matieres contenues dans
tous les volumes publiés par l'Académie
royale des Sciences de Paris, 132
ACADÉMIES , 137
de la Rochelle & de Nimes , ibid.
SPECTACLES , Opéra , 142
Comédie Françoiſe. 143
Comédie Italienne , 149
Phyfique, 153
Sur l'électricité des corps animés , 159
De la nature de l'éducation , 166
Moyen très fûr & très-facile pour apprendre
en peu de temps la géographie aux jeunes
gens , 171
216 MERCURE DE FRANCE.
1
Géographie , 179
ARTS , gravures , 184
Préſervatif du Tonnerre , ibid.
Lettre de M. d'Otteville ſur ſa traduction de
Tacite , 189
Anecdotes , 196
Hommage à Sa Majeſté Louis XVI . 197
Vers d'un Etranger ſur l'avénement de Louis
XVI au Trône de France , 198
Vers ſur l'inoculation du Roi de France ,
Vers préſentés au Roi & à Meſdames ,
199
200
Quatrain à M. Muffon , 202
Ordonnances, ibid.
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Morts ,
Loteries ,
203
207
211
212
213
FIN.
9
7
60
3
7
1
1
00
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
PENINSUL
SPIGE
:
20 2-0
7
MSRE 1774
ho.ll
E,
IFS .
TTRES.
E.
EY,
................
1
CH
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
AOUT.
N°. XI.
1774
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
C
HEFS- D'OEUVRE Dramatiques ou Recueil des meil
leures pieces du Théâtre François Tragique , Comique
& Lyrique &c. par M. Marmontel 4to. Tom. I. en
deux parties avec ftgures. Paris 1773-1774.
Hiftoriettes ou Nouvelles en Vers par M. Imbert. 8vo.
I vol. fig. Paris 1774.
Cauſes Celebres , curieuſes & intéreſſantes , de toutes
les Cours Souveraines du Royaume , avec les jugemens
qui les ont décidées 8vo. Paris 1773-1774. Tome
149.
Chymie de Beaumé 8vo. 3 vol. fig. Paris 1773-
Ephémérides des Mouvemens Célestes , pour le Méridien
de Paris , Tome VII. contenant les dix années
de 1775 à 1784 ; revues & publiées par M. De La Lande
4to. I vol . Paris 1774.
Mémoires de Mathematique & de Phyſique , préſentés à
l'Académie Royale des Sciences , par des Scavans , &
lûs dans ſes Aſſemblées. Tome VI. Paris , 1774.
Gnomonique (la) pratique , ou l'art de tracer les Cadrans
folaires avec la plus grande précifion , &c. par
Dom François Bedos de Celles , 8vo. fig . Paris 1774.
Ocuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Gutt.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
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Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres.
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Matheseos Universalis Elementa.
Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
Seriebus infinitis.
Ellai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.
Supplément à l'Eſſai fur le Choc des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Art de Faifonner par Syllogifine.
Effai de Métaphyfique .
fur la Liberté .
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturalifte. Ouvrage dédié à M. de Buffon,
de l'Académie Françoife , &c. &c . Intendant du Jardin
Royal des Plantes. 8vo. Paris 1771 .
Hiftoire de Maurice , Comte de Saxe, Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal - Général des Camps &
Craned net
プ
BusgradyR
11.22.27
15313 LIVRES NOUVEAUX.
Armées de fa Majesté Très - Chrétienne par M. le
Baron d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des
Invalides. 120. 2 vol. Utrecht 1774.
,
Voyages ( Rélation des entrepris par ordre de S.
M. Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis, &le Cap. Cook &c . 4to. 4 vol. fig. 1774.
Coftume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
4to. fig. Paris. 1772--1774 les XVII premiers Cahiers.
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques
Grecs & Latins , cant facrés que profanes , 8vo. 16
vol. Paris 17744
Journal des Sçavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
- dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2.Tomes.
Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
dito , la ſuite , Sous presse.
Depuis 1764 l'année eft compoſée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
•Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. afg : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. 1 vol. à f6 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Miniftre- Plenipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
AVIS.
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 128. formant environ 1200 pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quinteffencede
tout ce qui avoit été écrit auparavant ſur le Droit Public
de France. La ſeconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vũ le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800pag. en 2 vol. in 4°.
L'auteur a fuivi le même ordre ,& a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage.
C'eſt ſurtout dans le 6e qui renferme la réponſe aux
Objections , que ſe trouvent les obſervations les plus
intéreſſantes . La grande & célebre Question ſur l'origine
du pouvoir des Souverains y eſt traitée à fonds. On
y a mis à contribution les Philoſophes , les Juriſconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favoriſer le
Deſpotiſme y trouveront de quoi ſe détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppoſés ,&que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'aſſurer aux peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible.
L'ouvrage ſera terminé par une Differtation ſur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obſervations , fur le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le droit intéreſſe preſque toute l'Europe ,
parce que les Loix du Gouvernement François ayant été
fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes , il peut
être d'une grande utilité pour éclaircir leur droit public.
On trouve, chez le même Libraire le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrétés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliages , Préfidiaux , Elections , au ſujet
de l'Edit de Déc. 1770 l'érection des Conſeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la ſuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. format in-80. 766 pag . à f 3 : -
MERCURE
DE FRANCE.
AOUT. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA VENGEANCE , Ode lue à laféance
publique de l'Académie royale de Nîmes ,
le 15 Juin 1774 .
Ipsa maximam partem veneni ſui bibit.
Qu
SENEC..
UELLE ardeur foudaine m'enflamme !
D'où viennent ces nouveaux tranſports !
Un Dieu s'empare de mon ame ;
Il vient ranimer mes accords .
:
A 3
6
MERCURE DE FRANCE.
Fuis pour jamais de ſa préſence
Fille d'enfer , fombre Vengeance !
Laiſſe en paix les foibles mortels .
Monſtre , rentre dans les abysmes
Où tu dois prendre pour victimes
Ceux qui te dreſſent des autels.
N'est-ce pas au fond du Tartare
Que pour toujours tu dois punir
Le mortel injuſte & barbare
Qui , dans ſon coeur ,,peut te nourrir ?
Mais quoi ! la ſuprême Juſtice
Lui fait preſſentir le ſupplice
Que ta fureur va préparer .
Déjà ta rage le confume .
Et c'eſt dans ſon ſein qu'elle allume
Le feu qui doit le dévorer.
Quel poiſon coule dans tes veines,
Dis-moi , mortel infortuné ?
Ton coeur aux plus cruelles peines
Eſt-il pour toujours condamné ?...
Il ſe tait ; le jour qu'il évite ,
Mes ſoins , mon trouble , tout l'irrite.
Un démon ſemble l'agiter.
Ses traits changent , fes yeux s'allument ;
Des feux inteſtins le conſument ;
C'eſt un volcan prêt d'éclater.
Trattre, je te fuis. Ton outrage
AOUT. 1774
1
Dans tout ton ſang va ſe laver.
Mais s'il m'échappoit ! à ma rage
Si la mort venoit l'enlever !...
Ah ! je donnerois mille vies,
Je le ſuivrois , & des Furies
J'emprunterois tous les ferpens.
O toi mon unique eſpérance ,
Sombre démon de la vengeance
Empare toi de mes ſens !
O Ciel ! quel horrible cohorte
Se preſſe ſous ſes étendards!
Le déſeſpoir qui la tranſporte,
L'égare & l'arme de poignards.
Elle court au ſein des ténebres ;
Secouant ſes torches funebres,
La haine vient guider ſes pas.
La trahiſon aux deux viſages ,
Le meurtre ſanglant , les ravages
Ouvrent l'abyſme du trépas.
Quels troubles affreux fur la terre !
Que d'horribles proſcriptions !!
Le tyran ivre de colere ,
Aſſaſſine les Nations ;
L'amant poignarde ſa mattreſſe ,
Jouet d'une amitié traîtreſſe
L'ami deſcend dans le tombeau.
Sans le vieillard qu'un Dieu ranime
Dans le ſein de quelle victime
Mérope enfonçoit le couteau !
A4
MERCURE DE FRANCE.
Par mille complots fanguinaires ,
Briſant les plus facrés liens ,
Des vengeances héréditaires
Egorgent des concitoyens.
La clémence eſt une foibleſſe
La grandeur d'ame une baſſeſſe
Le vindicatif un héros .
Vengeons nous , & que le Ciel gronde
Que l'enfer s'ouvre & que le monde
Rentre avec nous dans le chaos.
Mais , & forfait ! que la Nature
Ne peut voir ſans pâlir d'effroi
Thieſte , & Ciel ! qu elle pâture
Ton frere a ſervi devant toi !
Par quelle horrible perfidie
De l'hoſpitalité trahie
Atrée aux pieds foule les droits !
Mais voyez ſa race coupable ,
Du déſeſpoir épouvantable
Par - tout faire entendre la voix.
Rois deſtructeurs ! votre ame émue
Abjurera ſa cruauté. e
Quel ſpectacle offre à votre vue
Le deſtin de l'humanité !
Pour venger de vaines querelles
De quelles guerres criminelles
N'allumez - yous pas les flambeaux /
Voyez vos Provinces remplies
De ſang , de débris , d'incendie
De victimes & de bourreaux,
:
AOUT.
و
1774-
Malheureux ! quels projets funeſtes
Roulent dans ton coeur en courroux!
Connois l'homme que tu déteſtes ,
Avant que de porter tes coups .
De la vengeance qui t'anime ,
Fatale & premiere victime ,
Tu maudiras ton liche coeur.
Qu'eſt donc une injure paſſée ?
L'orgueil de ton ame offenſée
Fait - il un crime d'un erreur ?
Vains efforts ! la rage l'entraîne,
Tous ſes efprits bouleversés ,
L'oeil en feu , reſpirant à peine ,
Il court les cheveux hériſſés.
De fang & de carnage avide ,
Il tient dans ſa main homicide
Un impitoyable couteau...
Ah ! malheureux ! écoute , arrêtes
Entends la foudre ſur ta tête ,
Et ſous tes pieds vois le tombeau
Déjà ſa victime ſuccombe ;
Mais en frappant il a frémi.
Il veut s'enfuir , il tremble , il tombe
Sur le corps ſanglant d'un ami.
O coup fatal ! o crime ! o rage !
Par-tout cette ſanglante image
Se montre & déchire fon coeur;
Il veut fuir le jour qu'il abhorre ,
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
Et le remords qui le dévore
Tourne contre lui ſa fureur.
Eſt-ce pour vous entredétruire
Que vous vous êtes réunis?
Mortels ! quel atroce délire .
De freres vous rend ennemis ?
Voyez les Maîtres de la terre ;
Ils pouvoient lancer leur tonnerre
Sur Cinna , ſur Ligarius ;
Mais , par un exemple fublime
Du pardon le plus magnanime ,
Ils font adorer leurs vertus.
Un Prince élevé fur le Trône
Peut déployer ſon bras vengeur.
Dans la foule qui,Penvironne
La Trimouille craint ſa rigueur.
Flatteurs , orgueil , rang , tout l'excite ;
Mais l'humanité follicite ,
Et Louis cede à ſes accens.
„ Régnons , dit-il , par la clémence ;
• Peu de gens ignorent que Louis XII , furnommé le
Pere du Peuple, avoit été défait & pris à la bataille de
St Aubin , n'étant encore que Duc d'Orléans , par Louis
de la Trimouille , & qu'il dit à ce fujet , lorſqu'il fut
parvenu à la Couronne , que le Roi de France ne yengeoit
par les querelles du Duc l'Orléans. Le préſident
Hénault rapporte un mot d'Adrien qui u'eſt pas moins
beau. Parvenu à l'empire , il dit , dans les mêmes cir-
Conſtances , à un homme qui le haïſſoit : Vous voilàſauvé.
AOUT. 1774
"Non, ce n'eſt point au Roi de France
„ A venger le Duc d'Orléans.
Deſcends de la céleſte voûte
Viens , adorable Déité !
Généreuſe Clémence , écoute
Les ſanglots de l'humantité !
T'attendriſſant ſur ſes alarmes,
Tu vins en efſuyer les larmes
Par l'heureuſe main de Louis...
Le Ciel le ravit à la terre !
Fixe à jamais ton ſanctuaire
Dans l'ame de ſon petit-fils .
O Louis ! ... Quel morne filence!
Vains regrets ! ſanglots ſuperflus !
Un triſte deuil couvre la France ,
Louis le Bien-Aimé n'eſt plus !
Ma patrie eft toute éperdue ,
Déjà ma tyre , détendue ,
Ne rend que de lugubres fons ...
Que dis- je ? il vit , il regne encore ,
Le Prince que la France adore
En prend le ſceptre & les leçons.
1
Quel eſt ce tranſport prophétique !
Ah! quel ſpectacle attendriſſant !
La reconnoiſſance publique
Nomme Louis le Bienfaisant.
Louis Seize prend pour modele
Les Antonins , les Marc-Aurele ;
MERCURE DE FRANCE.
:
Trajan , Titus , le Grand Henri,
Des moeurs défenſeur intrépide ,
Il prend la clémence pour guide ,
Et fon peuple pour favori.
Puiſſions -nous tous goûter les charmeş
Pont jouit l'homme vertueux !
Il ne combat qu'avec les armes
D'un coeur ſenſible & généreux ;
Lorſque d'un ennemi terrible
Adouciſſant l'ame inſenſible ,
Par ſa clémence il l'a vaincu ,
Les pleurs inondent ſon viſage ;
Il le conſole , il l'encourage
Et le rappelle à la vertu.
Par M. Beaux de Maguielles , avocat
au parlement de Toulouse & au confeil
ſupér. de Niſmes, aſſocié del'Acad.
AOUT.
1774 13
LE PRINTEMPS TEL QU'IL EST ,
Tableau original , par M. Auguste .
UN jeune Dieu des plus charmans
Vient en habie verd , tous les ans ,
Egayer trois mois le Parnaſſe ,
Et recueillir les complimens
De ceux que ſes attraits puiſſans
Ont alors fixé ſur ſa trace.
Ce jeune Dieu , c'eſt le Printemps,
Je lui deſtinois mon encens ,
Mais il faudra bien qu'il s'en paſſe.
Et la toux & les maux de dents
Dont jamais il ne me fait grace ,
M'ont changé depuis quelque temps ,
Et quand je vois ſes agrémens ,
Je les vois ſous une autre face
Que ſes fortunés partiſans.
Agréable & joli Printemps ,
D'abord , vous conviendrez peut-être
Que ſouvent vous prenez en traftre
Et les vieillards & les enfans ,
Sans oublier les jeunes gens.
Il eſt vrai que vous donnez l'étré
A mille infectes bourdonnans ,
Ceux- ci rampans , ceux-là volans ;
Mais ſi l'homme alloit reconnaftre
14
MERCURE DE FRANCE .
Que l'air ſe peuple à ſes dépens ,
Il diroit : monfieur le Printemps ,
Faites-en déſormais moins naftre ,
Et laiſſez vivre plus de gens.
De la plaintive Philomele ,
Comment goûter les doux accens ,
Quand la pituite me harcele
Et ſemble déchirer mes flancs ?
Heureux époux , heureux amans ,
Foulez cès trônes de verdure ,
Et preſſez ces gazons naiſſans.
Cette magnifique tenture
Sort pour embellir la Nature
De la navette du Printemps .
Courez , enivrez y vos ſens
D'une volupté vive & pure.
Au fond de mon alcove obſcure,
Envieux de ces doux momens ,
Je me roule entre des draps blancs ;
Ét là Dieu fait comme je jure ,
Le tout , pour tromper les tourmens
Qu'il faut malgré moi que j'endure.
Contre les rigueurs du Printemps
On n'eſt pas toujours en colere;
On eſt véridique & fincere.
Amis lecteurs , mes confidens ,
C'eſt grace à lui que ſur la terre ,
Arachné rebondie & fiere ,
Cede aux deſirs doux & preſſan's
De mériter le nom de mere.
AOUT.
1774. 15
>
C'eſt par lui qu'au fond des étangs,
Sur un lit de bourbe groffiere ,
Crapauds chatains , petits & grands,
Offrent un coeur pur & fincere
Al'objet de leurs voeux ardens.
C'eſt grace à lui qu'on entend braire
Baudets légers , baudets galants ,
En l'honneur des minois touchans
Auxquels ils s'efforcent de plaire.
Mulets badins , taureaux fringans ,
Juſqu'aux verrats, dans le Printemps,
Tout veut y mettre du myſtere.
Bêtes & gens vont à Cythere ,
Comme Paris vole à Long-champs
Lorſque l'Egliſe notre mere
Ferme nos ſpectacles rians,
Et contraint Lulli de ſe taire ,
Pour ne pas troubler les accens
D'un Saint Prophete atrabilaire.
Sont-ce donc là les agrémens
Que vous accordez au Printemps,
Répondra la Critique altiere
En faiſant fiffier les ferpens ?
Marchez fur la route vulgaire ,
Et peignez-nous une bergere
Qui débite des complimens
D'une éloquence menfongere ,
Au plus conſtant des inconftans.
Ces crapauds font trop dégoûtans
16 MERCURE DE FRANCE.
Tant pis ; je n'y faurois que faire ,
Eh ! chaque Peintre a ſa maniere
Si par caſcade , un jour le temps.
Entre les mains de nos coquettes ,
Peut porter ces vers nonchalans ,
Sautez , crapauds , fur leurs toilettes :
Vengez-nous de ces femmelettes
En glaçant d'effroi tous leurs ſens .
Puiſſent alors , puiſſent ces dames ,
Au fond des flacons bienfaiſans ,
Où l'on court repêcher leurs ames ;
Puiſer de meilleurs sentimens !
Celui que la raiſon éclaire ,
Sait accoutumer ſa viſiere
Aux objets les plus révoltans :
Pour lui , dans la Nature entiere ,
Rien n'eſt abject , que les méchants.
L'AMANT POLITIQUE ,
Conte moral.
Né d'un pere diftingué dans la haute
finance , j'ai eu de bonne heure la perſpective
d'une fortune très - honnête. Je
me ſuis vu fils unique à l'âge de vingtans :
mon aîné venoit de mourir le parti
des
AOUT. 1774. 17
des armes qu'il avoit embraſſe ne porta
fa carriere qu'à vingt- cinq; ſa perte ne
contribua pas peu à la mort de celle qui
nous donna le jour.
M. de Ferriere ( c'étoit le nom de
mon pere ) ne me demanda aucun compte
de ma vocation , dans la crainte que
je n'euſſe conçu la même. Il ſe raſſuraen
voyant que j'aimois la vie ſédentaire ;
mes études faites , il me procura des livres
auſſi amuſans qu'inſtructifs ; je m'y
livrai . Il me vint un peu de goût pour la
peinture; un nouveau maître en ce genre
me fut donné . J'employois tout mon
temps à ces occupations , fans autres defirs
, conduite affez rare pour mon âge ,
où ils font ordinairement impétueux. M.
de Ferriere s'en étonna.
,, Cher Chevalier , me dit-il un jour ,
, je te laiſſe , comme tu le vois , maître
,, de tes actions ; mais , mon ami , une
,, folitude trop conftante n'eſt pas de ſai-
,, ſon pour toi : j'aimois la lecture & l'étude
dans ma jeuneſſe , & cela ne
m'empêchoit pas de prendre quelque
,, diffipation. Celle , par exemple , que
donne lachaſſe , & priſe modérément ,
me plaiſoit ; c'eſt un exercice ... " Volontiers
, mon pere, dis-je en l'interrom-
ود
و د
"
"
B
18
MERCURE DE FRANCE.
pant; je ſens que jel'aimerai. En effet un
defir fubit pour ce nouveau plaiſir s'emparade
moi. J'admire ici la deſtinée qui ,
par des voies auſſi ſingulieres qu'inattendues
, nous mene à ſon but.
Dès le lendemain , de grand matin , je
fus fur pied. Mon équipage prêt , ſuivi de
deux domeſtiques , je pars pour le canton
qu'ils connoiſſoient afſez éloigné , &
dans lequel mon pere avoit des droits.
J'entre enchaſſe ; fans talens encore pour
cet amuſement , je ſuivis mes guides &
me comportai ſuivant leurs principes ;
rien ne me paroiſſoit plus agréable ; j'y
paſſai une grande partiede la journée. Je
fis diner mes gens , & mangeai peu
impatient d'y retourner ſeul , je les laiffai:
ils m'indiquerent le côté que je devois
prendre , ſans me perdre abſolument
de vue.
Après avoit marché long- temps , la
chaleur m'obligea d'entrer dans un petit
bois; je n'eus pas fait deuxcents pas que
je me trouvai dans une longue avenue de
futaie , au bout de laquelle s'élevoit un
ſuperbe château ſitué à quelques lieues
de Paris , dans undes plus beaux lieux que
baigne la Seine. Je parcourus des yeux ,
avec un ſecret plaifir , ſa vaſte enceinte
AOUT.
نو
1774-
C'étoit dans un de ces momens d'une belle
foirée , où le ſoleil aux trois quarts de ſa
courſe , nous fait , au milieu d'un ombrage
frais , dédommagement de ſes rigueurs
, appercevoir plus diſtinctement
les objets qu'il éclaire encore.
En avançant ſous ce délicieuxcouvert ,
à l'air que j'y reſpirois, ſe mêloitune variété
d'agréables odeurs émanées des
fleurs, & des fruits des jardins de ce beau
ſéjour, je fus ſurpris de voir à vingtpas de
moi , des Dames avec chacune leur cavalier
, qui venoient s'y promener ; mon
premier mouvement fut de les éviter,
mais je ſentis qu'il feroit indécent de retourner
ſur mes pas. Je les avois à peihe
faluées , que le plus âgé , que je crus
connoître de vue , me dit: ah ! c'eſt vous
Chevalier de Ferriere ! vous voilà donc
chaſſeur ? Il me préſenta aux Dames , &
leur dit du bien de moi. Elles me propoferent
de me refraîchir : je leur répondis
qu'ayant ma ſuite peu éloignée , je n'avois
beſoin de rien. J'achevai avec la compagnie
la longue diſtance de cette avenue
qui alloit me mettre dans mon chemin.
Je pris part à la conversation ; mes regards
timides d'abord avoient erré ſur toutes
les phyſionomies indiſtinctement ; mais
Ba
20 MERCURE DE FRANCE.
bientôt ils furent forcés de ſe fixer ſur cel
le d'une jeune & jolie perſonne que j'entendis
nommer Emilie : un port diſtingué
, une noble aiſance , en marchant ,
attiroient tous les yeux fur elle ; le fon
de ſa voix pénétroit le coeur ; elle avoit
une gaieté & une vivacité qui complétoient
fes charmes. Elle proféra peu de
mots , tout le temps que je pus l'entendre
, & je les trouvai pleins de ſens &
de raiſon.
Arrivé au terme de leur promenade ,
j'y trouvai mes gens , &je pris congé
avec regret : la Maîtreſſe du château ,
du moins elle me parut telle , me dit que
je lui ferois plaiſir de venir la voir ;qu'elie
connoiſſoit de réputation mon pere ,
probité & la ſageſſe de ma conduite , &
qu'elle nous invitoit pour le lendemain
matin. Je le lui promis , & n'avois garde
d'y manquer.
fa
Je montai à cheval : je devois arriver
tard ; l'idée que j'emportois de la belle
Emilie calma l'impatience que j'avois de
revoir M. de Ferriere. Je n'étois pas à la
moitié du chemin que la nuit avançoit ,
& que paſſant près d'un taillis qui le bordoit
, j'entendis , tout près delà , tirer
deux coups de piſtolets. Mes deux domesAOUT.
1774. 21
-
ا
20
tiques étoient armés , ainſi que moi.
J'arrêtai ;j'entendis une voix qui appeloit
quelqu'un , & dans le même inſtant un
homme à cheval courant vite vers moi :
Arrête , lui dis- je d'un ton ferme , préſentant
mon fufil ; que veux - tu ? ,, Votre
ſecours , Monfieur , répondit-il : je
fuis aſſailli par des voleurs; j'ai tirémes
deux coups : ces coquins font en nombre
; le cri que j'ai fait , joint au bruit
de vos chevaux qu'ils ont entendus ,
les a obligés de s'éloigner.
ود
"
ود
وا
ود
ود
Je trouvai tant de vraiſemblance dans
les proposdecethomme, quejel'approchai.
Lejour en fuyant laiſſoit encore quelques
traces de lumiere ; il me parut jeune
& équipé de façon àme perfuader qu'il
n'étoit pas ce que j'avois craint. Jeluidemandai
où il alloit; il me dit qu'il s'arrêtoit
à un château qui n'étoit pas éloigné
d'où nous étions : jejugeai que c'étoit
celui que je venois de quitter. Il ajouta
qu'il alloit y prendre un de ſes amis pour
ſe rendre à une maiſon de campagne que
celui - ci avoit à quelques milles delà ;
que ſon domeſtique le ſuivoit; qu'en vain
il l'avoit appelé , & qu'apparemment
n'étant pas bien monté, il n'avoit pu le
joindre. J'allois lui offrir un des miens ,
B3
32
MERCURE DE FRANCE .
quand le ſien parut. Je lui fis donner de
quoi charger ſes armes: il me fit beaucoup
de remerciemens , & nous nous féparâmes.
La circonſtance & l'empreſſe .
ment que j'avois de merendre , ne me permirent
pas d'autres queſtions , ce dont
pourtant j'aurois été curieux , en voyant ce
jeune homme aller jouir du bonheur d'être
auprès d'Emilie que je venois de quitter.
En arrivant , M. de Ferriere que j'embraſſai
, fut bien aiſe de me voir une
fatisfaction & une vivacité que je n'avois
pas ordinairement : je n'empêchai
point qu'il l'attribuât au plaiſir de la chasſe.
Je lui appris en ſoupant , non ma
derniere avanture qui lui auroit fait beaucoup
de peine , mais la rencontre heureuſe
de ces Dames , & les honnêtetés que
j'en avois reçues ; je lui dépeignis les
lieux , & à - peu- près les perſonnes .
و د
Celui qui t'a reconnu , me dit mon
pere , eſt Darbi , un de mes amis que tu
, as pu voir ici; celle à qui appartient le
„ château eſt Mde de Varenne qui s'y
د و
tient dans la belle ſaiſon avec ſa fille
» qu'on nommoit Emilie avant que ſon
aînée , qui vient de ſe marier , lui eût
remis le nom de famille ; c'eſt , dit- on ,
2, une aimable fille qui a tout l'eſprit pos-
२०
AOUT. 1774. 28
ود
"
;
,, fible; fa mere eſt une riche veuve dont
elle aura beaucoup de bien: auſſi eſtelle
fort courtiſée par les jeunes Beldor
& Richardie, dont les peres tien-
,, nent à-peu-près le même état quemoi.
Il me quitta en me diſant que j'avois
beſoin de repos. C'eſt bien dit du repos ,
penſai-je enmoi même , avec un ferrement
de coeur , ce que je viens d'apprendre , ne
m'en promet gueres. Il n'étoit pas en
en effet compatible avec l'idée plus charmante
d'Emilie , que celle que j'avois
avant cet éloge de ſon mérite , & traverſée
encore par celle que me donnoit
l'eſpoir prétendu des Beldor & Richardie.
Que j'étois loin déjà de cette inquiétude
avec laquelle ſe régloient tous
mes mouvemens ! Mon fort le vouloit
ainſi ; il fallut le remplir : je me couchai
, & dormis peu.
L'eſpoir me vint avec le jour. Je me
fais préparer tout ce dont j'ai beſoin pour
m'habiller le plus proprement que j'euſſe
encore été. Prêt de bonne heure , j'entre
chez mon pere qui , liſant ſes lettres , me
dit que des affaires ſurvenues l'empêchoient
abſolument de venir avec moi ;
vainement j'inſiſtai. Des deux caroffes
qu'il avoit , il me fait donner le plus
beau: je pars. B4
24
MERCURE DE FRANCE.
4
Plus j'approchois de Varenne , plus
mon ame étoit faiſie de ces frémiſſemens
qu'on éprouve lorſqu'au moment d'un
événement il y va pour nous du plus
grand intérêt. J'avois peu pratiqué l'amour
, mais la théorie que j'en avois
acquiſe m'annonça que j'allois faire une
ample connoiſſance avec lui. Arrivé , je
fus faluer Madame & Mademoiſelle de
Varenne ; je leur repréſentai l'impoſſibilité
où avoit été mon pere , de m'accompagner.
Je fus frappé de l'éclat d'Emilie
: un ajuſtement de fantaiſie , quelques
fleurs ſur ſa tête ſans trop de ſymmétrie
ornoient modeſtement ſa beauté,
fans en rien dérober ; effet bien différent
de celui qui réſulte de l'attirail immenfe
d'une toilette recherchée , objet de mille
foins enfans de l'art.
Il y eut beaucoup de monde au dîné ,
j'étois ſeul d'étranger , & en cette qualité
je fus placé près de Mademoiselle de
Varenne. Il étoit probable que les deux
amoureux devoient y être: je ne favois
par qui m'en inſtruire. M. Darbi n'étoit
pas à ma portée ; je ne fus pas
long - temps à en être aſſuré par euxmêmes.
Leurs regards étonnés , autant
que répétés ſur ma perſonne , me le confirmerent
: ceux qu'ils portoient fur
AOUT. 1774. 25
:
ود
"
"
,
Emilie ſembloient lui reprocher mon bonheur.
J'examinai à mon tour l'un d'eux :
ſa voix ne m'étoit point abſolument étrangere
non plus que ſa figure ; il me ſembloit
l'avoir vu ailleurs: j'en étois à cette
réflexion , ſur la fin du repas , lorsqu'Emilie
lui dit: ,, Monfieur de Richardie
racontez - nous donc la fâcheuſe
rencontre que vous avez faite dans le
bois de Brierre ; vous ne nous en avez
dit que peu de mors , & à la hate , hier
au foir. Il y fatisfit , & ce que je venois
d'entendre me fit redoubler mon attention.
Quand il fut à l'endroit de l'inconnu
qui lui avoit , diſoit - il , ſauvé la
vie , & renouvelé généreuſement le feu
de ſes armes , je vis clairement que c'étoit
mon homme aux deux coups de piſtolet ,
&, en finiſſant , il nous dit qu'il n'avoit
jamais rien tant deſiré que de connoître
celui à qui il avoit cette obligation.
ود
ود
Vous ne m'en devez point , Monſieur
, lui dis - je au grand étonnement de
toute la table; mon Equipage paſſant parlà
, c'eſt le haſard qui m'a fait vous tirer
du danger : voici l'homme , continuai - je
en lui montrant mon valet - de - chambre
derriere moi , qui vous a rechargé vos
B 5
26 MERCURE DE FRANCE.
piſtolets ; il n'y avoit pas une heure
qu'ici j'avois quitté ces Dames. Il ſe leva
, & vint précipitamment m'aſſurer de
ſa reconnoiſſance en m'embraſſant. Toute
la compagnie trouva ma fermeté louable
, quoique téméraire , ayant armé de
nuit un homme que je ne connoiſſois
point , & qui fortoit d'un bois.
Dès qu'on ſe fut levé , mes deux Chevaliers
vinrent ſe dédommager près de
l'objet qu'ils m'envioient. J'examinai lequel
des deux étoit aſſez fortuné pour
plaire : je n'y vis pas la moindre distinction
de la part de celle qui les enflammoit.
Je fus joindre dans le jardin M. Darby;
je pris de lui mes inſtructions , en
le queſtionnant indifféremment. Il m'apprit
qu'outre les deux prétendans dont
il vient d'être queſtion , beaucoup d'autres
à Paris avoient fait demander Mademoiſelle
de Varenne , mais qu'elle avoit
une répugnance peu commune pour le
mariage , fans pourtant être fâchée que
la plupart de ces Meſſieurs vinſſent chez
elle; que ſa mere , quelqu'envie qu'elle
eût de la voir établie , n'oſoit , par tendreſſe
pour elle , la contraindre ; qu'enAOUT.
1774- 27
fin il ne paroiſſoit pas qu'elle eût encore
pris de goût pour perſonne.
Je n'en voulus pas ſavoir davantage :
de ce moment - là , je me formai ſecrettement
un plan de conduite dans cette
maiſon où je prévoyois qu'il me feroit
aiſé d'aller habituellement , ſur - tout à
la ville , où l'on devoit revenir à la fin de
la ſaiſon qui avançoit. Je me contentai
en partant de faire beaucoup de politeſſe
à la mere & à la fille.
A leur arrivée , je fus les voir avec
mon pere que pour le coup je me vis
dans le cas de préſenter; il fut très bien
reçu : Madame de Varenne lui fit mille
queſtions fur mon compte; pendant ce
temps - là , je fus me mettre auprès de
ſa fille , malgré qu'elle fût environnée
deplus d'un ſoupirant. Je m'enhardis par
la ſuite , & me familiarifai à l'inſtardes
autres , & avec autant d'aſſiduité ,
mais je tins une conduite toute différente.
Beldor & Richardie que la conformité
de leur peu de ſuccès avoit rendus
amis , ne me prenoient que pour leur
confident : je partageai leur amitié , &
je puis dire que je la ſerrai étroitement
avec Richardie qui avoit une façon de
28 MERCURE DE FRANCE.
penſer diſtinguée. Paſſionnés tous les
deux , & les deux ſeuls qui ne s'étoient
point encore rebutés , ils obſédoient
Emilie de complimens & de déclarations
qui me paroiſſoient lui devenir
fades & ennuyeux , à force d'être répétés.
Plus diſcret , & non moins amoureux
qu'eux , je m'amuſois à parler indifféremment
avec d'autres Dames & De .
moiſelles qui s'y trouvoient ; lors même
que le haſard me mettoit auprès d'Emi-
Die , je ne la traitois pas autrement , ſans
manquer toutefois à la moindre des at
tentions pour ce qui la regardoit. Jecherchai
à la connoître à fond : je ne fus pas
long-temps à trouver dans ſon caractere
tous les tréſors déſirables. J'avois craint
d'abord d'y rencontrer quelque léger indice
de coquetterie , mais non; je fus
pleinement raſſuré ſur cet article. Quant
à mon amour , je m'étois fait une loi de
le taire juſqu'à ce que je puſſe un jour
entrevoir dans ſon coeur de l'intérêt pout
moi.
J'avois pour maxime dans mon eſprit ,
qu'une femme à principes , légere , indifférente
, où inſenſible , cede d'autant
moins à une pourſuite inſtante , que cette
façon d'aimer jette dans ſon coeur plus
AOUT. 1774. 29
1
de ſatiété que de deſir : celui - ci eſt le
vrai reſſort de l'amour; & pour qu'elle
ſe rende , il faut que ce mobile agiſſe ſur
elle comme ſur nous , fans quoi elle
s'en tient à ſa conquête , & ne met rien
du ſien ; ce deſir dont je parle aura d'ailleurs
fon objet autant délicat qu'on le
voudra.
Allant donc régulièrement chez Emilie
, je m'obſervois de façon qu'elle pût
voir que ce n'étoit pas précisément pour
elle ſeule : j'y jouois quelquefois ; affez
ſouvent je lui faifois part de mes réflexions
ſur tout ce qui ſe paſſoit , & étoit
à ſa connoiſſance ; j'y mettois le plus d'intérêt
qu'il étoit en mon pouvoir de le
faire , car enfin je voulois lui plaire , mais
dans notre converſation le mot de tendreſſe
n'entroit jamais : je vantois fon
eſprit & ſa ſageſſe; par- la je ne me
rendois point ſuſpect; elle avoit toutes
les voix pour elle à cet égard. Je me
fouviendrai long - tems de ce qu'elle me
dit à propos de cet éloge mérité ; elle
s'exprima ainfi :
"
ود Je penſe qu'on peut être en con.
ſcience flatté de cette diſtinction que
nous donne une belle réputation ; mais
doit- on ſe perfuader l'avoir au degré
,, qu'on nous la donne? Non fans doute ;
و د
ود
30 MERCURE DE FRANCE.
,, ce n'eſt très ſouvent que la poſition
,, ou la circonſtance dans laquelle nous
,, nous trouvons , qui nous la fait uſur-
,, per. Je crois fort difficile d'apprécier
ود
ود
"
le mérite de quelqu'un. Ce n'eſt pas
ſur des démonſtrations extérieures ,
ſuſceptibles d'un faux éclat , ou fur le
;, récit toujours amplifié de quelques faits
,, attribués à la personne, qu'on doit éta-
, blir un jugement; c'eſt ſur la connois-
ود ſance intime&ſuivie qu'on aurad'elle-
„ même. Par exemple , on a la bonté
; de me donner à moi , l'eſprit & la
beauté: mais m'a-t-on bien examinée ,
,, a-t-on affez réfléchi ſur ce que j'ai pu
dire , ou faire ? N'est-ce point plutôt
,, mon état actuel de liberté , quelque
vivacité , & fur-tout ma jeuneſſe por-
,, tant avec elle l'illuſion , qui ont fait
, prononcer ſi avantageuſement ſur mon
,, compte ?
"
,, Je n'attendois pas moins de la modeſtie
de Mademoiſelle de Varenne : la
force & la candeur de fon raiſonnement
me remplirent d'admiration . Je n'eus
que le temps de lui répondre que l'amourpropre
étoit à craindre à un trop haut
degré , mais qu'il falloit en avoir aſſez
pour ſe rendre juſtice , & ne pas méconnoître
le prix de ſes vertus; il ſurvint du
AOUT. 31 1774
>
monde qui , à mon grand regret , mit fin
à notre entretien.
Quelque fût à mes yeux le nouvel
éclat des qualités d'Emilie, je tins ferme
, & ne fuccombai point. Je me gardai
fur-tout des avances que les autres
avoient faites ou fait faire à ſa mere qui ,
je crois, étoit un peu étonnée de mon
filence.
Je parcourois un jour , tandis que les
parties fe faifoient, & que la mere &
la fille aſſiſes ſur un canapé jafoient enſemble
, une brochure nouvelle tombée
par hafard ſous ma main. J'entendis dis
tinctement ces paroles , quoique prononcées
à voix baſſe: ,, Ma chere Emilie ,
59
il faut convenir que le Chevalier de
" Ferriere eſt bien ſage & bien poſe
,, pour ſon age; il me paroît un aimable
Cavalier." J'attendois en tremblant la
réponſe de ſa fille: elle n'en fit point.
Je levai.comme par hafard les yeux vers
elle; je trouvai les ſiens ſur moi ſans
qu'elle ſongeât même à les détourner .
Que lifez- vous là , Chevalier , me dit
Madame de Varenne ? Un pauvre diable
, répondis - je , qui fait des lamenta
tions fur ce qu'il ne peut être aimé de
ce qu'il adore. Il eſt bien fou , ajoutai-je
"
ॐ
:
32
MERCURE DE FRANCE
l'amour eſt une vilaine choſe à ce prixlà;
je me propoſe bien de l'abjurer pour
la vie. Je trouve extravagant qu'un homme
de ſens entre dans une carriere auſſi
épineuſe , ſans avoir preſſenti quelque
retour de la part de celle qu'il veut aimer.
Vous avez bien raiſon, me dit
Emilie, j'ai pensé comme vous , en lifant
, ce matin , le même endroit de ce
livre. Elle ſe leva auſſi - tôt , & fut ſe
mettre à une partie : je m'apperçus que
ſes yeux fixés ſur la table , la mon.
traient rêveuſe , plus qu'attentive au
jeu. Dans ce moment , entrerent Beldor
& Richardie ; elles ne les vit point ,
& ne s'apperçut pas qu'ils la ſaluoient.
Je pris ce moment pour fortir en réfléchiſſant
à cette circonſtance. On ſe flatte
aiſément quand on aime: je me fis une
idée favorable de ce qui n'étoit peutêtre
qu'une pure fantaisie de celle que
je deſirois voir ſenſible.
L'hiver ſe paſſa ainſi: on parla bientôt
d'aller à la Campagne. Vous viendrez
avec nous & le papa , me dit Madame
de Varenne : j'y aurai trop de plaifir ,
Madame , dis - je , pour y manquer. Je
regardai ſa fille qui tout-à-coup rougit ;
je ne ſus que penſer de cette ſenſibilité
:
AOUT.
33 1774
lité: si c'étoit modeſtie, je la trouvois
déplacée.
Nous partons tous pour cettedélicieuſe
maifon : chacun s'en faiſoit une joie t
quant à moi , je n'étois pas aſſez content
de mon fort pour y participer. Il
me fallut la ſimuler ; j'étois , par un effet
contraire , dans le même cas de Mademoiſelle
de Varenne ; elle s'efforçoit
de reprendre ſa gaieté qui venoit d'être
contrariée , ſa mere lui ayant touché quelque
choſe de ſon indifférence à l'égard
des différens partis qui ſe préſentoient
pour elle : j'en étois informé ;je ſus qu'elle
avoit beaucoup pleuré en conjurant 、
cette mere de ne lui jamais parler d'engagement.
Le dîné diſſipa ces fâcheux pronoſties ,
on s'y amuſa; le chagrin particulier cede
ordinairement , dans ces momens - là , à
la joie générale. Dès qu'il fut fini , je
fortis fans rien dire : je m'enfonçai dans
la plus fombre allée du parc ; j'y délibérai
ſur le parti que j'avois à prendre ,
d'abandonner Emilie , ou de m'armer de
conftance ; quelle alternative , me disje!
La conſtance eſt un triſte moyen de
s'aſſurer un coeur; c'eſt perdre trop de
temps dans un état d'incertitude qui très
C
34 MERCURE DE FRANCE .
ſouvent n'apporte pour tout fruit qu'un
long déſeſpoir. J'en étois là , lorſque je
vis venir de loin , au travers du boſquet ,
toute la compagnie pour s'y repoſer. Sûr
de n'avoir point été apperçu , je me coulai
bien vîte , en me baiſſant , derriere
cette allée. La charmille étoit épaiſſe en
cet endroit : je pouvois ſans être vu
m'y ménager un jour pour bien regarder
Emilie qui s'etoit aſſiſe près de fa mere
ſur le même ſiege de gazon que je ve
nois de quitter : mon pere étoit auſſi du
nombre. Je reſtai là ; j'obſervai tous les
mouvemens de celle que je fuyois pour
mieux la poſſéder. Je la fixai dans un
jour favorable , & au moment qu'elle rêvoit
, je pris mes tablettes , & j'eus tout
le temps d'eſquiſſer ſes traits. Cela fait ,
je portai mes pas légérement vers le
bout de l'allée , & je parus. Mon abfence
n'avoit pas été affez longue pour
qu'on pût m'en faire reproche. On m'apprit
que la partie étoit faite , d'aller
voir la foeur de Mademoiselle de Varenne
qui avoit ſa maiſon à quatre lieues
par de - là de la riviere , & que nous y
reſterions quelque temps. Nous fûmes
fommés mon pere & moi de venir pren -
dre ces Dames dans trois jours. Il étoit
AOUT. 1774. 35
>
i
l'heure de partir ; nous nous rendîmes
à Paris. Je ne lui dis rien de ce qui ſe
palloit dans mon coeur: ma bleſſure n'étantpointconnue
de ſon vainqueur , tout
mortel devoit l'ignorer, par ſuite de mon
principe.
J'achevai le portrait qui étoit très res.
ſemblant. Je me dédommageai avec lui
du filence qu'il me falloit garder près de
l'original. Je lui dis tout , je le baifai mille
fois , mille fois je lui dévoilai les tendres
ſecrets de mon ame. Le ſuccès de
mon pinceau ne m'étonna pas; je le devois
à l'amour. Emilie gravée dans mon
coeur, aucun de ſes traits n'avoit dû é
chapper à ma main. Cette image que
je me rendois vivante adoucit pendant
les trois jours la privation d'une réalité
fans laquelle je voyois bien que je ne
pourrois pas vivre.
Le jour marqué , nous arrivâmes au
fendez- vous. Tout étoit prêt: on fit pasfer
les équipages de l'autre côté de la
riviere qui n'étoit qu'à cent pas de Varenne
; on déjeûna avec une joie ſans
égale. Nous fumes joindre le bac qui
devoit nous paſſer ; nous y entrâmes
tous. Je ne cite point cette époque ſans
en frémir encore ; à plus de moitié de la
Cz
1
36 MERCURE DE FRANCE .
traverſée , un bateau chargé qu'on apperçut
trop tard , ne pouvant modérer fa
courſe forcée par le courant de l'eau ,
heurta , la corde étant à peine baiſſée , le
derriere du bac : Emilie aſſiſe ſur le bord
oppoſé, regardant ainſi que nous le port
que nous approchions , fut par ce rude
choc renverſée dans la riviere. L'y voir
& m'y jeter , ne fut qu'un même effroi
pour tout le monde; je la ſaiſis par un
bras : Richardie qui avoit fait comme
moi , s'empare de l'autre; le courant nous
avoit d'abord entraînés , en nous faiſant
rétrograder , mais nous ſavions nager , &
le courage né de l'amour , donne bien
de la force; nous gagnâmes la rive où
tout notre monde étoit defcendu , &
nous y tînmes dans nos bras Mademoifelle
de Varenne fans connoiſſance. Quel
ſpectacle pour un véritable amant ! Il eſt
aifé de ſe le figurer , de même que la poſition
d'un pere & d'une mere en voyant
chacun fon unique enfant entraîné à la
mort. Madame de Varenne vint promp .
tement s'emparer de ſa chere fille : on
fait avancer une voiture; nous l'y portons:
Beldor que mon pere avoit empêché
de ſe jeter à l'eau , prévoyant
qu'il pouvoit nuire à notre opération ,
dit au cocher d'aller très doucement à fa
AOUT. 1774 37
e
1
1
maiſon , qui heureuſement n'étoit qu'à
une demi-lieue ; ſa mere & ſa ſoeur y
étoient : on coucha Mademoiselle de
Varenne qui un moment après reprit ſes
ſens que la frayeur ſeule avoit faiſis ;
ma célérité à la fecourir l'ayant empêché
d'être ſuffoquée par l'eau. Il lui ſurvint
un étouffement qui nous alarma. Beldor
prit la poſte pour avoir un habile Médecin
de Paris ; mais bientôt l'accident
ceſſa. Après m'être ſéché , & aſſuré que la
malade alloit de mieux en mieux , nous
nous rendîmes à Paris mon pere& moi.
Il me dit , chemin faiſant : voilà
une aventure qui va fans doute décider
Emilie pour vous autres , car j'imagine,
mon ami, que cette aimable
fille à dû te plaire; tu vaux bien les
,, autres , & je pense que ton coeur auffi
ſenſible.... Non , mon pere , lui dis-je
en l'interrompant , elle n'aime que fa liberté
; tout engagement l'effraie. Je parlai
promptement d'autres choſes , pour éluder
les queſtions de M. de Ferriere que
j'aimois tendrement , & à qui j'avois peine
à cacher mes vrais fentimens.
ود
وو
ود
ود
ود
ود
Le lendemain nous apprîmes par notre
courier que la frayeur de Mademoifelle
de Varenne n'avoit point eu de ſuite facheuſe
, & qu'au lieu d'aller à la Cam
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
pagne de ſa ſoeur , on ſe rendoit à Pa
ris. Je me trouvai à leur arrivée. Emilie
étoit un peu changée : ſes beaux yeux
s'attacherent fur moi avec une certaine
liberté ; je crus y voir déjà le langage de
la reconnoiſſance. Que ce moment fut
précieux à mon coeur ! Qu'il me paya bien
de mes derniers foins ! Elle demanda à
garder la chambre pour ſe remettre un
peu.
Un matin que j'étois dans la mienne ,
tout entier à celle qui venoit de commencer
à faire mon bonheur , tenant à
la main fon portrait avec lequel je m'entretenois
, Beldor , qui ne s'étoit point
fait annoncer , entra ſans faire de bruit ,
voulant me ſurprendre , en badinant ; je
l'apperçus pourtant aſſez tôt pour ferrer
ce portrait , & dérober , du moins à ſes
yeux, la connoiſſance de l'objet qu'il
renfermoit. Vous voilà tendrement
و د
و د
دو
وو
occupé , dit - il : que j'envie votre fort !
Poſſéder le portrait de ce qu'on aime ,
c'eſt tenir le garant de ſon bonheur.
A propos de bonheur , continua- t - il ,
,, je vous donne avis , mon cher Ferriere ,
„ que demain Richardie & moi , nous
,, nous expliquons définitivement avec
Mademoiſelle de Varenne : voilà une
circonſtance favorable ; il faut en pro-
"
و د
AOUT. 1774. 39
ود
ود
و د
fiter , ſavoir ſes dernieres volontés ,
& prendre fon parti ſi nous la trouvons
encore fur lanégative. Nous nous
ſommes promis une réſignation mutuelle
après le choix qu'elle aura fait
de nous deux. Il ne me laiſſa pas le
temps de répondre , & diſparut aufſi
promptement qu'il étoit venu.
ود
ود
"
Quelques heures après , on m'annonça
Richardie qui débuta honnêtement par
me rendre grace du prompt ſecours que
j'avois donné à celle , diſoit - il , qui lui
étoit plus chere que la vie , car il n'imaginoit
pas non plus que je duſſe avoir
part à la reconnoiſſance d'Emilie.
Le hafard fit que nous arrivâmes tous
les deux chez Madame de Varenne: il
n'étoit point fâché de me voir le témoin
de ce qui devoit être prononcé ſur ſon
compte. Beldor , quoiqu'avec moins de
titres que nous , avoit pris les devants ;
auffi fut- il le premier qui dût ſçavoir à
quoi s'en tenir. Il avoit reçu l'ordre formel,
& de la bouche d'Emilie , de ne
plus paroître chez elle à titre d'amant.
Nous montâmes Richardie & moi.
Là , d'une voix mal aſſurée , il parla
ainfi : Voici le moment, Mademoiſelle
, qui va décider ou de mon défes-
,, poir ou de la poffeffion de ce qu'il y
"
"
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
ود
"
,, a de plus précieux au monde. Je vous
ai donné une nouvelle preuve de l'attachement
le plus vrai , avec un ſen .
timent auſſi tendre que reſpectueux .
,, Pourquoi votre coeur généreux , touché
,, maintenant par la reconnoiſſance , n'y
„ répondroit - il pas , en aſſurant mon
bonheur ? Prononcez , belle Emilie ;
attendez tout de mon obéiſſance ; vos
volontés me feront toujours facrées.
Elle lui répondit avec beaucoup de
grace& de modeſtie : Je ſuis ſenſible ,
„ Monfieur , à votre façon de penſer ſur
,, mon compte ; l'idée que j'ai de vous
,, répond à celle que vous voulez bien
,, me conferver: je n'oublierai point le
ود
60
"
"
ود
ود
ود
ود
"
ſervice généreux & important que
vous m'avez rendu; ma reconnoiſſance
ſera ſans borne. Mais je dois vous
dire avec la même vérité qu'il n'eſt pas
en mon pouvoir dejamais répondre à
votre tendreſſe,
Un coup de foudre n'eût pas plus attéré
ce malheureux amant ; il fortit. Je
m'approchai . Le viſage d'Emilie parut
éprouver un changement ſubit; je ne
pus que l'attribuer à ſa compaffion pour
celui qu'elle venoit de déſeſpérer.
Quant à moi, lui dis -je , Mademoi
ſelle, je ne ſuis venu ici que pour me
AOUT. 1774 41
féliciter avec vous d'avoir pu contribuer
à vous fauver d'un danger preſſant :
tout le prix que j'en attends , eſt de m'asfurer
davantage de votre eſtime dont je
fais le plus grand cas. Je n'ai point de
prétention ſemblable à celle de Richardie;
je ne porte pas mes voeux ſi haut :
ce n'eſt pas que je ne connoiffe auſſi
bien que lui tout l'éclat de vos charmes ;
mais , vous le ſçavez , on n'eſt pas plus
le maître d'aimer , que de reſter indifférent.
Elle me regarda , ne répondit rien ;
j'allois fortir....., Vous avez raiſon ,
Monfieur , me dit- elle; vous prenez
le bon parti , & je l'approuve beau-
ود
"
„ coup.
Elle appuya fur ces derniers mots , comme
pour bien me les faire entendre ; je
fortis , & dans le même inſtant mon
pere entra avec M. Darbi. Je revins
chez moi l'eſprit rempli de diverſes
idées ſur ce qui venoit de ſe paſſer. J'ai
mal fait , me dis- je , & j'en ſerai puni.
Un moment après , mon eſpoir renaisfoit
: je me rappelai l'air & le ton dont
on m'avoit répondu; ils me préſentoient
Emilie moins offenſée qu'elle n'étoit piquée.
Accoutumée à tout ſubjuguer
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
gratuitement , pourquoi ne m'auroit- elle
pas fait fubir le même ſort des autres , fi
ma conduite n'eût pas été différente ?
Le moment étoit déciſif ; je n'ai voulu
que l'étonner , & j'ai réuſſi. Ma réſiſtan
ce ne peut que préparer ſon coeur à reconnoître
les ſoins que je me propoſe encore
de lui rendre.
M. de Ferriere ne tarda pas à revenir
chez lui. Il monta dans mon appartement
, fit retirer tous nos gens , & d'un
air foucieux , me tint ce langage :
"
ود Dites-moi , je vous prie , Monfieur ,
१० ſs'oinl epſetrdeaqnusill''oradirmeee,q, uu'nune fiinlcslitnaaitſieoàn
formée au mépris de fon aveu , de fes
conſeils , & d'un établiſſement riche&
honnête qu'il n'eût pas été peut-être
,, éloigné de faire ?
ود
"
"
Je l'avouerai , ce reproche de la part
d'un pere que je chériſſois , me décon,
certa ; je ne ſavois trop où il en vou .
loit venir. Continuant ſur le même ton :
,, Quel eſt donc cet objet qui vous intéreſſe
tant ? Montrez - moi ce portrait
qui vous confine ici ;& que vous cro
yez dérober à tous les yeux ? Montrez
- le moi ; je vous l'ordonne.
Je me raſſurai alors ; je vis de quoi
و د
"
1
1
AOUT.
43 1774
-
il pouvoit être queſtion. Oui mon pere ,
j'aime , répondis-je , une perſonne adorable
que vous connoiſſez. Je ne vous en
ai fait un myſtere que parce que j'ai
craint l'excès de votre bonté pour moi ,
en cherchant les moyens de combler
mes voeux : vous apprendrez bientôt que
cette voie eût été dangereuſe pour moi.
Mais comment , poursuivis-je , ce ſecret
ignoré d'elle & de tout ce qui reſpire ,
vous est - il parvenu ? Ce portrait ....
Je le tiens de Mademoiselle de Varenne ,
répondit-il , qui m'en a paru fort étonnée
& qui vous trouve fort fingulier. Elle
m'approuvera bientôt , m'écriai-je en embraſſant
M. de Ferriere : tenez , en lui
remettant le portrait , voilà le ſujet de
vos alarmes ; regardez , mon cher pere ;
voyez ſi ce choix doit me mériter votre
couroux. Frappé alors d'une vive furpriſe
, voici mon ami , me dit ce tendre
pere , le plus doux moment de ma
vie: ce que jai appris , ce que je vois ,
tout fait naître dans mon ame un presſentiment
de ton bonheur prochain , &
je ne puis que louer ta conduite. Il m'apprit
l'étonnement dans lequel étoit reſtée
Emilie lorſque je l'avois quittée. A l'égard
du portrait, je vis bien que l'indifcrétion
venoit d'un rival , mais il étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
malheureux , &, en cette qualité , pardonnable.
Ayant appris que depuis deux jours ,
elle n'avoit voulu voir perſonne , j'avois
des doutes cruels , & , malgré de flatteuſes
eſpérances , la frayeur s'empara de moi.
J'étois le ſeul alors cenſé y aller avee
prétention ; je pouvois fort bien memettre
dans le cas de m'entendre à mon
tour prononcer mon arrêt. Une impulſion
ſecrette m'y entraîna. Je n'y trouvai
d'étranger que M Darbi qui y avoit
dîné. Mademoiselle de Varenne me falua
avec un ſérieux qui me glaça de
crainte ; elle ne m'avoit pas encore traité
ainfi. Pourquoi ne veux - tu donc pas
venir à l'Opéra , ma chere Emilie
lui dit ſa mere? Nous voilà quatre ;
,, engagez - la donc , Monfieur le Chevalier
, à venir avec nous ; M. Darbi la
preſſe vainement depuis une heure.
Je defire bien fort de déterminer Mademoiselle
, dis-je ; mais je ne ferai jamais
d'inſtances contre ſes volontés : je
crois lui avoir prouvé que je les reſpecte
beaucoup. Elle ſe leva en ſouriant , &
nous partîmes,
"
ود
ود
و د
”
En paſſant près d'une rue aſſez déferte ,
je vis tous près de nous Richardie qui
alloit y entrer avec un jeune Officier :
AOUT.
1774. 45
celui-ci fort animé le menaçoit : je fus
Je ſeul qui les apperçus , &jugeant qu'ils
alloient ſe battre , je fis arrêter à quelque
pas delà notre voiture. Je prétextai
une affaire d'un moment , & je demandai
la permiſſion de quitter ces Dames
que je remis aux foins de M. Darbi.
La vie de mon ami en danger m'étonna
: je le connoiſſois ſage & modéré ;
je courus les joindre ; il venoit en effet
de mettre l'épée à la main. Alors
tirant la mienne , & les prévenant , je
croifai les leurs & je retins Richardie.
Je connois parfaitement votre adverſaire,
disje à l'Officier , je le crois incapable
de vous avoir offenſé au point que
vous paroiſſez l'être ; ſi pourtant je m'étois
trompé , je vous laiſſe ſur le champ
libres tous deux ; mais avant , daignez
m'inſtruire. L'Officier me répondit :
,, Je viens d'obtenir de la Cour l'agrément
3, d'un régiment , & Monfieur a dit à
,, un de mes camarades que j'étois trop
,, jeune pour commander un corps ; ce
,, propos ne peut être qu'inſultant pour
ود
moi.
Eh! Monfieur , répliquai-je , vous traitez
cela d'inſulte ? Quoi ! c'eſt-là le motif
qui vous fait riſquer votre vie , ou cher.
46 MERCURE DE FRANCE.
cher la vaine fatisfaction de lui arracher
la fienne ? Permettez-moi de vous obſerver
que pareille choſe ſe dit tous les
jours de quelqu'un qu'on ne connoît
point & en qui la raiſon & la maturité
ont devancé l'âge , ainſi que vous nous
en montrez un exemple. Mon ami ,
j'en fuis fûr , a maintenant cette idée
là de vous . Le Colonel prématuré ſentit
la force de mon raiſonnement. Il me
prit la main en me remerciant : à ma
priere , les combattants s'embrasserent ,
&je les quittai.
J'entrois à peine dans la loge où j'avois
apperçu nos Dames, que j'entendis
d'une autre qui en étoit voiſine: le voilà,
'e voilà ! Je ne crus pas que c'étoit à moi
qu'on adreſſoit ces mots ; Mademoiselle
de Varenne me regardant à différentes
fois , me parut un peu affectée : ſa mere
me demanda li je n'étois point bleſſé ;
je répondis en riant , que je ne m'étois
pas mis dans ce cas , & qu'après le ſpectacle,
je leur rendrois un compte exact
de ce qui m'avoit fait les quitter: J'appris
ſur le champ par M. Darbi que je leur
avois caufé à tous la plus vive alarme ;
qu'Emilie avoit penſe ſe trouver mal ,
e qui l'avoit empêché d'aller me cherer
, & que j'avois bien fait d'arriver :
1
AOUT. 1774 47
1
5
5
voilà , me dit - il en me montrant une
Dame peu éloignée de nous , l'indifcret
perſonnage qui nous a effrayés , en diſant
à qui a voulu l'entendere , qu'elle venoit
de voir le Chevalier de Ferriere dans
و د
رو une rue , l'épée à la main contre deux
,, Officiers. Je me rappelai bien effectivement
qu'un carroſſe avoit paſſé dans
la même rue au moment que je ſéparois
les deux combattans : quant à la
Dame qui avoit mal rendu l'affaire , &
à laquelle il étoit naturel qu'elle ſe fût
trompée , je ne la connoiſſois que de
vue. J'expliquai le fait à nos Dames en
les remettant chez elles, Emilie fit valoir
ma prudente activité en faveur d'un
ami , en me diſant que j'étois né pour
ſa conſervation.
Il n'étoit pas poſſible que l'état de
perplexité dans lequel j'étois , en allant
habituellement chez Mademoiselle de
Varenne , ne prît pas fin de façon ou
d'autre. Je trouvois qu'il étoit dangereux
pour moi de revenir ſur mes pas , connoiſſant
où pouvoit aller le caprice d'une
femme fiere de ſon principe ; il me fal-
Joit en conféquence foutenir ce que j'avois
avancé. M. de Ferriere qui avoit
goûté ma maxime, ne jugeoit pas-à pro
48 MERCURE DE FRANCE.
pos non plus de rien précipiter. Le hafard
amena ce que je croyois éloigné .
,, J'étois à peine entré chez Madame
, de Varenne , qu'elle me dit en riant :
,, votre affaire d'hier , Chevalier , a fait du
و و
bruit ; une dame de mes amies qui eſt
,, venue me voir ce matin , m'a aſſuré
,, que c'eſt pour une maîtreſſe que vous
ود
ود
ود
vous êtes battu, Emilie prenant la parole:
pour une maſtreſſe ! ohjeſuis ſûre
,, que non: il nous a fait connoître ſa
façon de penſer ; l'amour est loin de
lui ! Eh quel temps prendroit- il pour s'y
livrer ? Il vient nous voir chaque jour,
& chaque jour fort libre des foins
,, qu'entraîne l'amour.
"
ود
ود
Vous vous trompez , Mademoiselle ,
lui dis - je ; il eſt depuis long-temps dans
mon coeur avec autant de force que de
difcrétion : celle qui l'a fait naître eſt
digne de captiver le plus rebelle ; mais
fon inſenſibilité m'a fait lui cacher fa
derniere victoire. Je lui parus ſi pénétré
de ce que je difois, qu'un trouble fecret
& qui ne put l'être à mes yeux , s'empara
de ſes ſens: j'en profitai. Voulez
vous , charmante Emilie , continuai -je ,
que je vous la faſſe connoître ? Vous
ferez la ſeule à qui j'en aurai fait confindence
;
AOUT . 1774 . 49
fidence; alors , tombant à ſes genoux ,
&lui donnant fon portrait : lavoilà , dis .
je,cellequi peut m'aſſurer une félicité durable
; oui , je l'adore & vous prends pour
mon juge. Regardez-là... Pourriez- vous
me condamner ?
ود
Emilie tremblante voulut répondre ;
ſa voix s'éteignit : ſes yeux ſe fixoient
tantôt ſur moi , tantôt ſur ſa mere : je
ſaiſis une de ſes mains... Ah ! Chevalier
, me dit -elle en me l'abandonnant
, que vous favez bien trouver le
chemin d'un coeur ! ,, Alors Madame de
Varenne vint la ferrer dans ſes bras .
Ah ! Ma chere fille , que je ſuis heureuſe
de voir qu'enfin ton choix eſt fait ! Il
eſt digne de toi ,& tel que je le defirois.
Je leur racontai tout de ſuite par quel
moyen je m'étois procuré ce portrait.
Dans ce moment-là , mon pere entrant
avec M. Darbi , ſe douta bien à notre
air fatisfait , de la ſcene attendriſſante
qui venoit de ſe paſſer. Je me précipitai
dans ſes bras, en l'aſſurant de mon bonheur
d'autant plus certain , qu'il venoit
d'être confirmé parla bouche de la divine
Emilie. Madame de Varenne & lui , au
comble de leurs voeux , ne tarderent pas à
mettre le fceau à notre union.
D
50
MERCURE DE FRANCE.
Ce qui ajouta à ma fatisfaction , s'il
étoit poffible que j'euſſe encore à defirer
quelque choſe , ce fut le mariage
de Richardie avec une perſonne bien
née , qui ſe fit à-peu-près dans le même
temps que le nôtre. Je fus bien aiſe
de voir par la fuite Madame de Ferriere
&elle ſe viſiter. Quant à Beldor , nous
le perdîmes abſolument de vue.
Par M. des Barbalieres.
A
LETTRE écrite à M. le Marquis Darennes
, Lieutenant de Roi en Languedoc ,
Ecuyer de main de Mesdames , par
M. *** , de l'Académie de Marseille .
IL
Le 6 Juillet 1774.
LL faiſoit très -beau hier au ſoir , M. le Marquis
Jorſque vous m'annonçâtes de l'eau pour le lendemain,
de la part de Madame Adélaïde. Je vous
avoue que je n'y comptois pas. Me voila obligé
de croire qu'une grande Princeſſe de France eſt ,
de nos jours , preſqu'auſſi ſavante que l'étoient
autrefois les fimples bergeres de la Chaldée.
Levé dès la pointe du jour , je n'ai pas pu voir ,
fans fourire , qu'il n'en étoit pas de la prédiction
de Madame Adélaïde comme de celles d'une certaine
éclipſe & d'une certaine comete annoncées
par nos Zoroaſtres. Une pluie , fine comme rofée ,
a
AOUT. 1774. 51
eſt d'abord venue rafraîchir le rideau de verdure
qui fert de perſiennes aux fenêtres de mon cabi.
net. Enſuite il a plu tout de bon. Cela continuoit ;
j'ai pensé à vous : je vous ai cru dormant ; il étoit
quatre heures alors : avois -je tort? Je gage que
non. Témoin oculaire de ce qui s'eſt paſſé, j'ai
donc raiſon de me flatter de vous l'apprendre.
Mais patience : vous n'êtes pas quitte de cette
nouvelle , & vous ne le ferez pas àbon marché. J'ai
fait des réflexions ſur le talent de Madame Adélaïde.
Cela m'eſt permis , je crois. J'ai mis mes
réflexions en vers. Cela ne m'est- il pas permis
encore ? Non. Pourquoi cela ? Paſſons .... Si je
me ſuis livré à un peu de gaieté ſur l'heureuſe iſſue
de ſa prophétie astrologique , ce n'a été que pour
montrer ſes plus précieux avantages ſous un jour
plus éclatant. Ce goût, cette connoiſſance qu'elle
a, de la maniere dont je les ai peints , deviennent
l'ombre de mon tableau. Rien ne reffortiroit ſans
cela. En proſe comme en vers , vous le ſavez ,
je mets toujours mon ame ſur la toile. Cette piece-
ci peut ne rien valoir , j'y ſouſcris ; mais je ne
facrifierai pas le ſentiment qui y regnes je m'en
applaudirai au contraire. C'eſt une branche de
mon amour - propre que je ne ſaurois livrer aux
critiques. Voici ma piece:
VERS fur l'accompliſſement d'une Prédiction
faite par Madame Adélaïde de
France. 1
Vous m'avouerez que la Princeſſfe
Qui prédit si bien l'avenir ,
Jadis , (avec un peu d'adreſſe )
Eût eu le titre de Déeſſe.
1
:
D2
52
MERCURE DE FRANCE .
Il falloit peu pour l'obtenir...…
Son talent & plus de fineſſe ,
De nos jours pour y parvenir ,
Lui ſerviront bien moins qu'en Grece.
Tout franchement , je le confeſſe ,
Un auſſi haut degré d'honneurs
N'eſt point pour la devinereſſe ;
Mais par des titres plus flatteurs
N'a- t-elle pas droit d'y prétendre ,
Et ne doit-elle pas s'attendre
A cet hommage de nos coeurs ?
Oui ; fon éclat n'a rien qui bleſſe
Et qu'on ne puiſſe ſoutenir.
L'aménité , la politeſſe
Le temperent fans le ternir.
Le fort du pauvre l'intéreſſe ;
Sa bonté fait le prévenir ,
Chacun a droit à ſa richeſſe.
Quand elle annonce une largeſſe
Sa bouche donne la promeſſe ,
Son coeur répond de la tenir.
Un poſte vaque : à la nobleſſe ,
Au guerrier il peut convenir;
Le mérite doit l'obtenir ;
C'eſt pour lui ſeul qu'elle s'empreſſe ,
Son crédit gagne de viteſſe ;
Faire un heureux , c'eſt ſon plaiſir t
Sa bienfaiſance agit fans ceſſe.
Des goûts la foule enchanterelle
AOUT . 1774. 53
1
Sait à-propos la garantir
Du poiſon lent de la triſteſſe.
Chez elle on voit les Arts venir.
Elle les aime & les careſſe ,
Elle eſt vouée à la tendreſſe ;
France , tu dois t'en ſouvenir ! ...
Son ame enfin fait réunir
Des qualités de mille eſpeces
Et des vertus qu'on doit bénir.
Ah! J'en conviens , ſous cet aſpect
Adélaïde a droit à nos hommages ,
L'amour , l'eſtime & le reſpect
En font les moindres témoignages.
Qui , tout François lui rend un culte peu ſuſpect :
Nous laiſſons-là Junon , Vénus , Eole , Alcide ,
:
Dieux , entre nous très peu réels ,
Quoique cités dans l'Enéide.
Quand j'y croirais , ils font cruels ;
Mais qu'elle eſt bonne Adélaïde !
Dans nos coeurs que l'équité guide
Nous lui dreſſons tous des autels ;
Sa gloire eft pure ; elle eſt ſolide :
Le véritable Olympe eſt le coeur des mortels.
i
Nous vous attendons ce foir , M. le Marquis ;
venez-vous régaler de fraiſes , & confondre avec
du Bourgogne un peu d'eau fumeuſe de l'Hypocrene.
Ceettttee mixttiioonn &le plaisir devous voir font
la conſolation d'un ſerviteur à qui vous avez permis
de ſe dire votre ami.
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre MARIE STUART &
JEANNE GRAI .
JEANNE GRAI .
On me fit Reine malgré moi , & ce
beau titre me conduiſit à l'échafaud.
MARIE STUART.
J'étois Reine par ma naiſſance , &
mon rang ne put m'exempter du même
fort.
J. GRA
Je trouve dans notre destinée une autre
différence, Je n'avois que ſeize ans
lorſqu'on me trancha la tête,
: M.STUABI
J'en avois quarante deux quand je la
perdis ; mais on peut encore à cet âge
regretter la vie & une couronne.
J. GRAL.
On prétend que j'étois belle.
1
AOUT. 1774. 55
M. STUART.
Perſonne n'ignore combien je l'avois
été.
J. GRAI.
Je poſſédois pluſieurs langues , fans
avoir négligé la mienne , & je préférois
la morale de Platon aux flatteries de mes
courtiſans.
M. STUART.
Je n'avois que dix ans lorſque je haranguai
laCour de France'en latin. Jeparvins
à poſſéder juſqu'à fix fortes de langues;
mérite rare dans un fiecle &dans
un rang où l'on ſe permettoit de tout
ignorer.
J. GRAI.
Sij'en crois certains rapports , les livres
ne vous occupoient pas toujours. On
vous reproche bien des foibleſſes ,
M. STUART.
Je n'eus d'abord que les plus excufables;
celles de l'amour.
J. GRAI.
Ondit que vous changiez ſouvent d'époux
, & même d'amans. :
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
M. STUART.
J'avois pour ennemie une femme qui
m'envioit juſqu'à mes foibleſſes&qui me
cherchoit des crimes . Cette femme étoit
Reine ; elle trouva autant de complices
de ſes fureurs qu'elle avoit de ſujets . Il
ne lui futdonc pas difficile de me noircir.
J. GRAI.
Mais , comment ofa-t-elle vous punir
des crimes qu'elle vous ſuppoſoit ?
M. STUART.
J'étois ſon égale , & rien ne l'autoriſoitàdevenir
mon juge. Ma mort eſt une
tache de ſa vie. On ne put voir en elle
qu'une femme jalouſe qui faifoit périr ſa
rivale.
J. GRAI.
Quel pouvoit être l'objet de cette rivalité
? Vous envioit- elle la Couronne
d'Ecoſſe ? Lui diſputâtes vous celle d'Angleterre
?
M. STUART.
Elle m'envioit un avantage que ni
ſes armes , ni ſa politique , ne pouvoient
me ravir; la beauté. Elifabeth
cut quelques-unes des qualités de l'hom
AOUT. 57 1774 .
me , &toutes les foibleſſes de la femme.
Elle n'étoit pas moins jalouſe de plaire
que de bien gouverner. Elle eût envié
cedernier avantage à la moindre de ſes
fujettes , comme elle envioit l'autre à
tous les Souverains de l'Europe. Ma puiffance
ne lui fut jamais redoutable , mais
on vantoit mes charmes , & ces éloges
troubloient fon repos. C'étoit trop à fes
yeux que d'être , en même temps , fon
égale en dignité & ſa ſupérieure en agrémens
; & lors même que la beauté qu'on
vantoit en moi eut perdu une partie de
fon éclat ; lorſque le temps alloit en achever
la ruine , mon ennemie ne put ſe
réfoudre à s'en repoſer ſur lui. Il fallut
que lamain d'un bourreau fittomber cet .
te tête que l'infortune & fes années n'avoient
déjà que trop flétrie.
J. GRAI.
J'ignore ſi la jalouſie de ma rivale in.
flua fur mon fupplice. On fait que la laideur
de cette Reine égaloit ſa cruauté.
Mais euſſé-je été auſſi maltraitée qu'elle
par la Nature , je doute qu'elle m'eût pardonnéles
avancesquem'avoitfaites lafortune.
J'avois occupé ſon trône durant
quelques jours ; elle eût toujours cru m'y
voir aſſiſe à ſes côtés. C'eſt une de ces
D5
58 MERCURE DE FRANCE.'
places qu'on ne veut partager avec perſonne
, même en idée; j'étois coupable ,
puiſque j'avois oſé m'y aſſeoir fans pouvoir
m'y maintenir.
M. STUART.
Vous n'aviez , d'ailleurs , aucun droit
de vous en emparer.
J. GRAI.
Je fus portée ſur ce trône plutôt que je
n'y montai moi - même. Un aïeul ambitieux
me fit ſervir d'inſtrumentà ſon ambition.
Il en fut la victime , & l'on crut
devoir brifer juſqu'à l'inſtrument dont il
s'étoit fervi.
M. STUART.
Encore une fois , la Reine dont vous
étiez née ſujette , & que vous aviez voulu
ſupplanter , étoit devenue votrejuge légitime.
Elifabeth n'eut pas le même
droit fur maperſonne. Je fuyois des fujets
révoltés & dont cette reine encourageoit
la révolte. Une tempête furieuſe
me jette ſur les côtés d'Angleterre. On
me reconnoît , on m'arrête , &je trouve
des fers où j'aurois dû trouver des ſecours
. Elifabeth en uſa envers moi commeces
nations barbares qui dévorent ceux
que la tempête a jetés ſur leurs rivages.
AOUT. 1774. 59
1
:
J. GRAI.
Les plus triſtes événemens peuvent
nous être avantageux. La plus belle partie
de votre hiſtoire eſt celle de votre
captivité & de votre mort.
M. STUART.
Je ſoutins l'une & l'autre avec courage;
gloire bien plus facile à acquérir
que celle de vaincre ſes paſſions quand
on eft libre.
i
J. GRAI.
Je ne connus jamais les paſſions.
M. STUART.
1
Vous en teniez d'autant moins à votre
exiſtence. Elles nous apprennent à la chérir
& à la regretter. Un coeur exempt de
paſſions renonce à la vie auſſi facilement
qu'on renonce à une ſociété où l'on ne
s'eſt fait aucun ami,
J. GRAY.
Comment fites-vous donc pour mourir
avec fermeté ?
M. STUART.
Dix-huit ans de priſon avoient bien relâché
les liens qui m'attachoient au mon
бо MERCURE DE FRANCE.
de. Jem'étois accoutumée aux privations :
jehaïſſois mon exiſtence. Ainsi , quand
Elifabeth crut me la ravir , je trouvai
qu'elle m'en délivroit.
J. GRAI.
:
J'eus à-peu-près le même avantage , &
jemontai fur l'échafaud avec plus de ſatisfaction
que je n'étois montée ſur le
trône.
M. STUART.
J'ai deux queſtions à vous faire; la
premiere , pourquoi vous refuſâtes les
adieux de votre époux qui , comme vous ,
alloit mourir : la ſeconde , pourquoi vous
donnâtes vos tablettes à l'Officier de votre
garde?
J. GRAI.
Jevoulois quemon époux mourût avec
courage ,&cette entrevue n'étoit propre
qu'à le lui ôter.
M. STUART.
Etles tablettes.
TJ. GRAI.
On me conduiſoit à lamort. L'Officier
qui me gardoit me demanda quelque
AOUT . σι 1774.
choſequi pût lui rappeller mon ſouvenir.
Je lui donnaimes tablettes , après y avoir
écrit trois axiomes différens , en trois
langues différentes.
M. STUART.
C'eſt montrer beaucoup de préſence
d'eſprit. Vous vouliez que cet homme ſe
ſouvînt , en même-temps , & de vous &
de votre érudition.
J. GRAI .
Qu'importe ? C'eſt , je crois , montrer
du courage , dans de pareils momens ,
que de s'occuper encore des momens qui
doivent les ſuivre.
M. STUART.
J'ignore quelles réflexions notre deſtinée
a fait naître chez ceux qui nous ont
ſurvécu . Elle prouve, du moins , que le
rang le plus élevé ne met point à l'abri
des traits de la fortune. Il faut ſe méfier
même de ſes préſens. Ce fut pour donner
plus d'éclat à notre chûte qu'elle me fit
naître ſur le trône , & qu'elle vous força
d'y monter.
Par M. de la Dixmerie.
62 MERCURE DE FRANCE
COMPLAINTE & Doléance des Manans
& Habitans de la Ferté-fous - Jouarre ,
fur la mort de Louis XV; la maladie
de Mesdames , & l'inoculation du Roi
&des Princes fes freres.
Sur l'AIR: Des Ecoffeuses.
HELAS ! je fons aux abois ,
Je deſſéchons de triſteſſe :
Depuis plus de deux grands mois
Notre ame eſt toujours en détreſſe :
Pas un ſeul petit moment
Exempt d'alarme & de tourment. Bis.
Que j'ons répandu de pleurs
Sur notre défunt bon maître ,
Ce Roi ſi cher à nos coeurs ,
Et qui méritoit bien de l'être !
Nous rendre & nous voir heureux ,
C'étoit tout l'objet de ſes voeux. Bis.
Et puis ne voilà-t-il pas
Meſdemoiselles ſes Filles
Près de le ſuivre au trépas ? ...
J'en ons frémi dans nos familles : *
* La ville de la Ferté-fous-Jouarre a eu des raiſons de
AOUT. 1774. 63
Jons évité le malheur ,
Mais j'avons eu toute la peur. Bis.
Enfin , pour dernier ſujet
De douleurs les plus ameres ,
Notre gentil Roi ſe fait
Malade exprès avec ſes freres....
Oh ! pour le coup , de dépit
Jons manqué d'en perdre l'eſprit. Bis.
Quoi ! donc de gaieté de coeur
Facher un Peuple fidele
Qui leur montre tant d'ardeur ,
De refpect , d'amour & de zêle !
Faire du mal pour du bien ;
Vraiment ça n'eſt pas trop Chrétien. Bis.
7
Mais , au gré de nos ſouhaits ,
Ils vont tretous à merveille :
Puiſſent-ils ne plus jamais
Nous mettre en épreuve pareille ! ...
Qu'ils ne cherchiont point malheur ,
Je leur promettons tout bonheur. Bis.
joindre plus particulierement ſes inquiétudes aux alarmes
publiques fir la maladie de Meſdames. Les bontés dont
Madame Adélaïde & Madame Victoire ont honoré ce petit
pays à leur paffage pour la Lorraine , & 600 liv. d'aumônes
qu'elles ont remiſes alors au Curé de la paroiſſe , ont
affſuré à ces avguſtes Princeſſes de la part des habitans ,
l'attachement le plus reſpectueux & la plus vive reconnoiffance.
64 MERCURE DE FRANCE.
Pour le nôtre , il eſt certain ;
On le lira dans l'hiſtoire :
Un Roi pieux , juſte , humain ,
En fait ſon étude & fa gloire :)
Dieu lui donne de longs ans ,
Et je ferons heureux long-temps. Bis.
Chacun en fon patois
Se plaît à célébrer ſes Maîtres & ſes Rois.
Q
VERS PRÉSENTÉS AU ROI.
U'EN longs habits de deuil , Minerve conſternée
Sur l'urne de Louis ſeme à ſon gré des fleurs ;
Ses éloges pompeux , Patrie infortunée ,
Ne tariront jamais la ſource de tes pleurs.
Il n'appartient qu'à vous , Monarque plein de charmes ,
De conſoler la France & d'eſſuyer ſes larmes.
Jadis ſon doux eſpoir , vous êtes aujourd'hui
Son Bien-Aimé, ſon Roi , ſa gloire & ſon appui.
Régnez donc. Dans nos coeurs l'Amour vous dreſſe un
trône ;
Et toutes les vertus jalouſent comme lui
L'honneur d'unir leur fceptre avec votre couronne.
Par M. l'Abbé d'Angerville, Prêtre
de St. Eustache.
AMile
AOUT. 1774 - 65
7
A Mlle Fannier , jouant dans la Femmejuge
& partie , & la Soubrette dans
l'Impromptu de campagne.
D
1
Es hommes le plus beau , des femmes la plus belle,
En te voyant , Fannier , j'ai cru voir aujourd'hui
L'heureux Paris donnant cette pomme immortelle
Et la Divinité qui la reçut de lui.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du ſecond volume
du mois de Juillet 1774 , eſt le Zéro ;
celui de la ſeconde eſt le Pepin ; celui
de la troiſieme eſt Mappemonde ; celui
de la quatrieme eſt le Balais. Le mot du
premier logogryphe eſt Croute , où l'on
trouve route , or , tour , roc , ôter , cure ,
trou , roue , écroue , Turc , cure , ver, rot ,
ut , ré , roc , tuer , écu , rue , vert , or , cor ,
coeur & core ; celui du ſecond eſt Coton ;
celui du troiſieme eſt Guerre , où ſe trouve
verre.
66 MERCURE DE FRANCE.
FILLE
ÉNIGME .
ILLE de la Nature , encore plus de l'Art ,
Mes compagnes & moi l'on nous voit toute part ,
Sur mer , fur terre , au ſpectacle , à l'Eglife ,
En tout pays & même dans la Friſe.
Remplacer les abſens eſt notre emploi commun :
De nous très -bien s'accommode un chacun ;
Mais nous avons beſoin d'un peu de nourriture
Qui nous feroit inutile en peinture.
Par M. L. G.
DEPUIS
AUTRE.
EPUIS que du haſard je reçus la naiſſance ,
J'opere chaque jour des effets merveilleux.
Ceux qui de mes faveurs éprouvent la conſtance ,
Ofent me comparer aux plus puiſſans des Dieux.
Telle eſt de mon pouvoir l'influence ſuprême ,
Que ſouvent des combats j'ai ſu fixer le fort ,
Souvent avec ſuccès , d'une douleur extrême ,
Dans un corps engourdi , je détruifis l'effort.
Pour préſenter au Ciel leurs voeux & leurs hommages ,
Les mortels vertueux ſe ſervent de ma voix.
AOUT. 1774. 67
Enfin je ſuis chérie aux plus lointains rivages ,
Et je fais captiver les Bergers & les Rois .
Par M. Giron , maître de muſique & organiſte
aux Grands- Carmes de Bordeaux.
La
AUTRE.
A mode a fait tout mon bonheur ,
Et , comme le plus beau parterre
Qui ſoit en l'île de Cythere ,
En hiver , en été je ne ſuis point fans fleur.
Quoique de part en part de mille trous percée ,
Jexiſte , & ma beauté n'en eſt point effacée :
J'en ai même plus d'agrémens ;
J'augmente ceux de Life & de Cloris ,
Et je fais voir à leurs amans
Certain je ne fais quoi qui fait tous leurs délices ;
Enfin mon prix eſt tel , que des Dieux immortels
J'orne & décore les autels .
Par M. Preaudeau du Pontdont ,
de Rennes.
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
A
LOGOGRYPΗ Ε.
u calcul algébrique on me ſait très-utile ;
D'un riche Partiſan les revenus épars ,
Par mes foins réunis, viennent de toutes parts
Se ranger fous ſes yeux , fuſſent-ils mille & mille .
Lecteur , je t'en préviens ,
Je veux pour plus d'aiſance
A me trouver , te donner cent moyens.
Suis-moi bien : je commence.
Neuf villes ou cités , dont ſept en France
Et deux dans le Brabant.
Un Philoſophe Grec qui fuit notre morale ;
Une longueur toujours égale ,
Néceſſaire à plus d'un marchand.
Trois inſtrumens , trois notes de muſique ;
Un des ſujets nombreux d'un maître deſpotique.
L'effet du vrai contentement ;
Un de chef-d'oeuvres de Racine ;
Un ovale parfait qui nous guide en tous lieux ;
Le flexible ornement de ſes bords radieux ;
Ce qui prend , en tournant , bon goût & bonne mine ;
L'idole des mortels , cauſe de tant d'abus ,
Qui fait perdre l'honneur à la plus vertueuſe ,
Sans donner de l'aiſance à la plus malheureuſe.
Légume odorant , fort , lors même qu'il n'eſt plus.
AOUT. 1774. 69
Le Souverain de l'Empire des Ombres ;
Le farouche gardien de leurs rivages fombres ;
La deſtructrice des chemins ;
Un fluide qui gronde ;
La voûte à tout le monde ;
Le plus ſévere des Romains ;
Ce qu'au-deſſus du front n'a jamais porté femme ,
Mais ce dont le mari craint bien qu'on ne le fame.
Un inſtrument aux oreilles fatal ;
Un chef de troupe à pied , de même qu'à cheval ;
Un objet pour lequel tout paſſager ſoupire ;
A nos pieds , quoiqu'à l'aiſe , un douleureux martyre ;
L'honneur du médecin ;
Le fond de votre vin ;
D'une place ou d'un rang poſſeſſion entiere ;
D'un animal l'amoureuſe fureur ;
L'effet d'une ſoudaine peur ,
Du repos des humains la brune avant - couriere ;
Un revenu chanceux ;
Le plus voiſin du crime ;
L'eſpoir d'un amoureux ;
D'un très - bon vin le canton maritime ;
Une Nymphe , deux fruits , deux fleurs , & cinq pronoms ;
Un bout du monde ;
Un animal immonde;
De trois arbres les noms ;
Le ton touchant de tout mortel qui ſouffre ;
E3
70
MERCURE DE FRANCE.
Diminutif de gouffre ;
Quinze animaux dont l'un d'eux eſt leur Roi ,
Comme étant le plus fort , & c'eſt la loi ,
La choſe eſt bien conſtante .
Dans ce nombre font ſept oiſeaux ,
Le tout d'eſpece différente ;
La mere des terreurs ;
Certain docteur qui dans la France
Apris naiſſance
Et femé ſes erreurs .
Huit Saints , deux fleuves , deux rivieress
Un réglement pour les prieres ;
Trois des meilleurs poiffons ;
Une liqueur très - blanche ;
Le devoir du Dimanche.
Ce qui ſe déſunit au moment des moiſſons;
f
Un des maîtres du monde ;
Un ennemi toujours jaloux ;
Le triſte effet de l'onde ;
La nourriture à tous ;
Le paſſage de l'un à l'autre ;.
Celui qui répondra pour vous
Ni le mien ni.le vôtres
Le ſynonyme de couroux ;
Du babillard la faribole.
:
Le partage d'un fol , ainſi que d'une folle;
Dans le royaume un grand Seigneur,
Et le titre de Sa Grandeur ;
Un fruit ovale ;
AOUT. 1774. 71
1
7
7
Une marque finale ;
D'un logis mal fondé le très-docte patron ;
De nos titres & droits le ſur dépoſitaire ;
Pour un acteur la principale affaire ;
Enfin l'endroit mortel du vainqueur d'Ilion.
1
Ehbien, lecteur , tu n'es pas en détreſſe ? .
En voilà plus de cent ; compte-les bien.
Que te dirois-je en plus directe eſpece ?
Tout , rien.
**
:
ParM. le Général, à Versailles.
ROMANCE .
ParolesdeM.deLaunay; Musique deM.Tesfier,
de l'Académieroyale deMayique.
L'Amour,dans lesyeuxdeThémi - re,
Me promettes plus doux plai -Sirs ;
M
Tous les regardssemblentme di--re:
Deemon coeurrjetoffre Cem- pire,
• Paroles de M. de Launay ; muſique de M. Tefier, de
Académie royale de musique.
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
72. Mercurede France.
W
Necrains rien,for - me des de-firs::
*
Themi- re, anfitendre que belle ,
Paroitfaitepour tout char - mer ;
MilleAmans soupi-rentpour el- le,
Moiseul jenefaurois l'ai -mer
*
W
MillerAmansSoupi-rent pour elle
Moiseulje nefaurois l'ai- mer,
Moifeulje nefaurois l'ai-mer.
Eglé , par un regard févere ,
Répond à mes tendres regards ;
En rien je n'ai l'art de lui plaire :
*** Je vois à ma flamme fincerè
Son coeur fermé de toutes parts a
AOUT. 1774. 73
Mais , fût-elle encor plus cruelle ,
Mon fort pour jamais eſt réglé;
Thémire eſt peut-être auſſi belle ,
Et je ne puis aimer qu'Eglé.
Q toi dont j'adore l'empire ,
Amour , Amour , vois mon tourment ;
Fais ceffer mon cruel martyre ,
Fais qu'Eglé puiſſe avec Thémire
Changer pour moi de ſentiment ;
Ou , s'il falloit qu'Eglé ſans ceffe
Fût contraire aux voeux que je fais ,
Laiſſe-moi toute ma tendreſſe ,
Pourvu qu'elle n'aime jamais .
4
:
NOUVELLES LITTERAIRES.
L'Esprit de la Fronde , ou Hiſtoire politique
& militaire des troubles de
France pendant la minorité de Louis
XIV.
Præcipuum munus annalium , reor , ne virtutes
fileantur , utque pravis diftis factisque , ex pofteritate
& infamid metusfit.
Tacit. ann. lib. 3 , cap. Lxv .
cinq vol. in- 12 Prix , relié , 16 liv.
4 fols: ſavoir 9 liv. les trois premiers
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
volumes , & 7 liv. 4fols les deuxderniers
, qui ont plus de 800 pages chacun.
A Paris , chez Moutard , libraire
de la Reine , quai des Auguſtins,
Les trois premiers volumes de cetefprit
de la Fronde ont été publiés il y a
un an . Les deux derniers viennent de
paroître. Ils complettent cette hiſtoire
que l'hiſtorien a commencée à la mort de
Louis XIII , & qu'il conduit juſqu'en
1653 que les troubles s'appaiſerent &
que l'autorité royale plus raffermie que jamais
par les ſecouſſes même dont on avoit
voulu l'ébranler , commença à ſe déployer
avec cette vigueur qui ne fit qu'aller
en croiffant ſous le regne de Louis
XIV.
Les perſonnages qui ont joué les principaux
rôles dans cette guerre ont leurs
portraits tracés d'après les faits mêmedéveloppés
par l'hiſtorien. Le quatrieme
volume qui vient de paroître nous offre
ceux deGaſton &de la Princeſſe Palatine.
ود
" Gafton Jean - Baptifte de France ,
Ducd'Orleans , oncle de Louis XIV ,
,, placé ſi prèsdu trône , ne laiſſa pas de
,, regrets aux François de ne point l'y voir
ود aſſis. Ses moeurs douces & faciles ,
AOUT. 1774. 75
-
3
"
ود
"
ود
ود
,, l'enjouement de ſon caractere , la bonté
de ſon coeur,fon éloquence fans apprêts,
ſon eſprit vif, orné demille connoiffances
qu'ildevoit à ſon goût pour l'hiftoire
, pour les médailles & pour les
plantes, le montroient ſous la face la
,, plus lumineuse , & on l'auroit cru d'abordfait
pour rendre des ſujets heureux ;
mais onſe détrompoit bientôtquand on
conſidéroit cette foibleſſe qui le faiſoit
entrer dans toutes lesfactions où il falloit
du courage , & l'en dégageoit auffi
promptement , parce qu'il n'avoit pas
la force de les foutenir. On jugeoit
qu'un Prince qui cédoit ſi facilement
ود
ود
ود
"
"
"
ود
" àtoutesles impreſſions , auroit été pref-
,, qu'auſſi dangereux qu'un mauvais Roi ,
,, parce quen'ayantpas le couragede faire
ود
ود
ود
ود
ود
le bien par lui même , il auroit trouvé
trop de gens pour faire le mal fous ſon
nom : ce futſa deſtinée dans l'état même
de ſimple particulier. Son ame
molle étoit prête à prendre toutes les
,, formes ; mais elle ne les gardoit pas
„ long - temps ; naturellement inquiete
ود
ود
ود
و و
& inconftante , grande dans les petites
choſes , petite dans les grandes , il falloit
continuellement la preſſer pour que
leſceau qu'on y imprimoit fût ineffaça-
,, ble. Comme la foibleſſe dominoit éga
76 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
وو
"
ود
ود
وو
lement fon coeur & fon eſprit , on n'é-
,, toitjamais fûrde lui avoir rien perfuadé,
à moins qu'on n'eût fortement ému en
lui le premier de ces ſentimens. Partout
où fes favoris & ſes maîtreſſesjugeoient
à propos de l'entraîner , ils
étoient fürs de l'y emporter ; mais il
leur faifoit payer bien chérement cette
facilité : timide pour lui ſeul , dès
qu'il avoit trouvé ſes ſûretés , il laiſſoit
aux autres le ſoin de prendreles leurs.
Prince plus à plaindre que coupable ,
dont un ſeul défaut ternit mille excellentes
qualités ; qui , avec de labonne
foi,parut faux; avec de la généroſité, parut
lâche ; avec un coeur ſenſible , parut
dur ; avec un ame faite pour aimer toute
eſpece de devoir , parut mauvais frere ,
ſujet rebelle , citoyen dangereux , &
toujours plus redoutable à ſes amis qu'à
fes ennemis.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
و د
ود
"
وو
ود
ود
"
ود
وو
AnneGonzague de Cleves , Princeſſe
de Mantoue &de Monferrat , & Comteſſe
Palatine du Rhin , avec beaucoup
de vertus de ſon ſexe , avoit une grande
partiede celles du nôtre. Deſtinée par la
Nature à gouverner des hommes , la
fortune ne trompa ſes vues quepour la
faire paroître digne d'une couronne :
» par ce qu'elle fitdans un état privé,on
AOUT. 1774.1 77
;
و د
,, jugea avec affezde vraiſemblance dece
qu'elle auroit fait ſur le trône , & on ſe
,, perfuade qu'elle auroit égalé,ſi elle n'eût
furpaſſe la fameuſe Elifabeth. Avec les
talens de cette Reine immortelle, elle en
eut les foibleſſes. Trahie par l'inconftancede
ce Guiſe , qui , avec toute l'audace
&tout le génie de ſesperes,n'en avoit ni
و د
و د
و د
و د
و د
و د
"
و د
و د
و د
و و
la prudence , ni la profonde politique ,
,, en épouſant le Prince Edouard , fils de
,, ce Frédéric , Electeur Palatin , dont
l'imprudence à accepter la couronnede
Bohême fut punie par tant de revers ,
tant d'humiliations , elle n'épouſa qu'un
vain nom , & s'en dédommagea pardes
galanteries: mais du moins fon eſprit
,, corrigea les travers de fon coeur , & fes
fautes parurent plutôt celles de la poli .
tique que du tempérament. Eſpritpénétrant
& fubtil , jamais femme n'ap-
,, porta dans une Cour plusd'adreſſe pour
,, nouer une intrigue , plus de connoif-
و د
و د
و د
د د
fance du coeur humain , plus depatience
, plus d'éloquence pour la dévelop.
,, per , plus de ſagacité , plus d'activité
pour la dénouer , quand elle l'avoit conduite
à fon point. Impénétrable à l'oeil
le plus clairvoyant , rien neluiéchap-
,, poit à elle-même ; elle ſe déméloit de
و د
و د
و د
Π
78 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ود
toutes les ruſes , elle déconcertoit tous
les maneges , elle avoit le fil de tous
les detours ; & tandis qu'elle déroboit
toujours habilement fa marche , elle
étoit toujours fur les pas de ceux qui
,, croyoient l'avoir miſe en défaut. Une
,, qualité qu'elle ne partagea preſque avec
,, perfonne , fut la confiance qu'elle fa-
ود
ود
voit s'attirer des deux partis contraires ,
l'art de concilier les intérêts les plus op-
„ poſés , & de former les noeuds qui les
" réunit. C'eſt qu'avec les talensdu poli-
,, tique le plus conſommé , elle n'en avoit
,, point les défauts ; c'eſt qu'elle portoit
ود
ود
dans la négociation une ſincérité , une
franchiſe qui lui ouvroient tous les
„ coeurs,
coeurs , en leur faiſanthonte des rafine-
, mmeennss.." Le Cardinal Mazarin redoutoit
extrêmement cette Princeſſe , & elle étoit
une de celles qui , avec les Ducheſſes de
Longueville& de Chevreuſe , lui faifoient
dire à Dom Louis de Haro , Miniſtre
d'Eſpagne , dans les conférences pour la
paix des Pirenées : " vous autres Miniftres
Eſpagnols , vous êtes bienheureux ;
les femmes de votre pays ne vous donnent
nulle peine àgouverner; elles n'ont
» pour toute paſſion que le luxe ou la va-
ود
ود
"
ود
nité ; les unes n'écrivent que pour leurs
AOUT. 1774. 79
ob
le
d
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
, amans , les autres que pour leurs confeffeurs.
Il n'en eſt pasde même en Fran-
,, ce; jeunes ou vieilles , prudes ou galantes
, ſottes ou ſpirituelles , toutes
les femmes chez nous ſe mêlent des affaires
de l'Etat ; & le citoyen le plus
turbulent ne nousdonne pas tant depei.
,, neà contenir , que nous en procure par
,, leurs intrigues , ou une Ducheſſe de
Chevreuſe ou une Princeſſe Palatine
ou telle autre femmede cette trempe.
Cet Esprit de la Fronde peut être placé
à côté de l'Esprit de la Ligue , publié il y
a quelques années. Les troubles de la
Fronde cependant ne peuvent être comparés
pour l'intérêt & l'importance àceux
de la Ligue. Cette guerre inteſtine dont
la Religion fut le mobile ou le prétexte ,
arma la moitié des François contre l'autre
, & fe répandit dans tout le royaume
pour le dévaſter. Mais le principal fiege
des troubles de la Fronde fut à Paris ; &
quoique l'hiſtorien ait voulu leur donner
un certain degré d'importance , ils ne
préſentent rien de bien grave. Il ne s'agiſſoit
que d'un Miniſtre , le Cardinal
Mazarin , quel'on vouloit déplacer. Les
plus mutins du patri contraire au Gouvernement
furent comparés aſſez plai80
MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ſamment à des écoliers qui ſe battent à
coups de fronde , origine du mot fronde
donné à cetteguerre dont on peut réduire
les événemens les plus importans au combat
du fauxbourg St Antoine. Cette hiftoire
cependant peut intéreſſer par certains
détails très -propres à nous montrer
les hommes ſous pluſieurs faces : à nous
faire connoître les excès , les maux &
même le ridicule des guerres civiles , &
à nous convaincre de la vérité de cette
réflexion d'un ancien hiſtorien : ,, Le nom
,, ſpécieuxdebien public n'eſt qu'un voile
dont fe couvrent tous ceux qui , dans
ces temps orageux , troublent l'Etat.
Leur élévation particuliere eſt le vrai
motif qui leur fait prendre les armes ."
Ondoitd'ailleurs ſavoir gré à l'hiſtorien
de la multitude des recherches qu'il a
faites & du foin qu'il a pris de concilier
entre eux les mémoires des auteurs contemporains
rarement d'accord , & le plus
ſouvent dominés par les préjugés ou l'efprit
de parti qui régnoit alors. Ces différens
écrivains font très bien appréciés
dans les notes hiſtoriques&critiques qui
accompagnent cette hiſtoire. Le ſtyle de
l'hiſtorien n'eſt point dépourvu de chaleur
& d'intérêt. On pourroit ſeulement
y de-
"
ود
AOUT. 1774. 81
2
1
3
de
ydeſirer plus de franchiſe & de préciſion
fur- tout dans les portraits.
La Gnomonique pratique , ou l'Art de
tracer les Cadrans folaires avec la plus
grande préciſion , par les méthodes qui
y font les plus propres & le plus foigneuſement
choiſies , en faveur principalement
de ceux qui ſont peu ou
point verſés dans les mathématiques.
Par Dom François Bedos de Celles ,
Bénédictin de la Congrégation de St.
Maur , de l'Académie royale des Sciences
de Bordeaux , & correſpondant de
celle des Sciences de Paris. Seconde
édition ; vol. in 80. 9 liv. relié en veau.
A Paris , chez Delalain , rue de la Comédie
Françoiſe.
Il ne faut pas confondre la préſente
Gnomonique avec une autre qui a prefque
le même titre , imprimée à Marseille
& compofée par M. Garnier. Celle-ci
remplit très bien l'objet que l'auteur s'eſt
propoſé de procurer à ceux qui ne ſe piquent
point d'une exacte préciſiondans
leurs opérations & fe contentent d'un àpeu-
prés , le moyen de fairepromptement
un cadran. Mais les amateurs & les artiſtes
quiveulent donner à leur travail cette
F
83 MERCURE DE FRANCE.
juſteſſe , cette préciſion qui conſtitue ſenle
tout le mérite d'un bon cadran folaire
&doit faire eſtimer cet art , ne manque.
ront pas de confulter'laGnomonique pratique
que nous venons d'annoncer.
La nouvelle édition de cet ouvrage,
où il ſe trouve beaucoup de corrections &
de changemens , a été préſentée à l'Académie
royale des Siences de Paris , &
a mérité ſon ſufirage. Le butdel'auteur,
comme il le dit dans ſa préface , eſt de
donner à ceux qui ne font pas mathématiciens
, le moyen de tracer des cadrans
folaires avec autant dejuſteſſe&de préciſion
que les mathématiciens les plus éclairés
& les plus profonds peuvent le faire.
A cet effet il a choiſi parmi lesmeilleures
méthodes celles qu'il a pu trouver les plus
ſimples & le plus à la portéede ceux qu'il
á en vue. Il commence par les inſtruire
des premiers élémens qu'il faut néceſſairement
connoſtre: c'eſt ce qu'il fait dans
les trois chapitres qui ſervent d'introduction
à tout l'ouvrage.
L'auteur entre en matiere dans le quatrieme
chapitre. Il y donne la conftruction
du cadran horizontal , ſoit graphiquement,
foit par le calcul. Il enfeigne à fairé
& à bien pofer l'axe , & à bien orienter
le cadran.
AOUT. 17744 83
-
|
1
>
Le cinquieme chapitre eſt tout employé à
décrire les cadrans qu'on appelleréguliers :
les verticaux méridionaux & feptentrio
naux non-déclinans: les orientaux & les
occidentaux , & enfin l'équinoxial & le
polaire.
Le chapitre fixieme eſt le plus étendu
il s'y agit des verticaux déclinans. L'aus
teur commence par enſeigner à bien préparer
le plan: il donne enſuite les meil
leurs moyens d'en trouver la déclinaiſon
avec la plus grande préciſion , felon les
méthodes de feu M. Deparcieux & de
M. Rivard , dont il donne l'intelligence
par la maniere de les expliquer. Ilenfeigne
à tracer ces cadrans , d'abord graphi
quement & enfuite par le calcul. Il donne
la méthode de découvrir quelles font
les premieres & dernieres heures qu'il y
faut marquer ; & enfin il détaille la maniere
depoſer l'axe avec toutes les précau
tions & les foins que cette principale opé
ration demande.
Dans le chapitre ſeptieme , l'auteur
traite des cadrans verticaux qui n'ontpas
le centre dans le plan. Il enſeigne à en
trouver les angles horaires par le calcul ,
quelqu'éloigné que foit le centre ; il donne
enfin les moyens de poſer l'axe avec
beaucoup de préciſion..
F2
84" MERCURE DE FRANCE.
f
Dans le chapitre huitieme , il traite
des cadrans inclinés de toute eſpece , ſoit
déclinans , foit non-déclinans. Il enſeigne
à faire tous les calculs convenables à
ces fortes de cadrans.
Le chapitre neuvieme eſt toutpour les
méridiennes . L'auteur donne pluſieurs
bonnes méthodes de les tracer. Il expli .
que affez au long tout ce qui regarde la
grande méridienne horizontale ; il donne
quatre méthodes de la tracer. Ilenſeigne
à joindre quelques lignes horaires aux
méridiennes ; & enfin à tracer celle du
temps moyen qu'il explique fort en détail.
Il s'agit , dans le chapitre dixieme , des
cadrans portatifs. On trouvera la defcription
de pluſieurs eſpeces de ces cadrans .
L'auteur , dans ce même chapitre , donne
la maniere de graver à l'eau-forte un cadran
portatif , &enſeigne à faire le vernis
des gravures & toutes les opérations convenables
à ce ſujet.
Le chapitre onzieme contient des obfervations
pour régler les horloges . It
donne à cet effet les quatre tables du
temps moyen au midi vrai : il y enſeigne
pluſieurs méthodes de régler lesmontres,
les pendules , &c. par le moyen des étoiles
& principalement du ſoleil.
AOUT. 1774. 85
1
Dans le chapitre douzieme il décrit les
principaux uſages du compas de proportion
concernant la gnomonique.
Le treizieme& dernier chapitre offre
un nombre aſſez conſidérable de deviſes
ou courtes ſentences que beaucoup de
perſonnes font dans le goût de mettre aux
cadrans folaires.
L'on voit enfuite une addition où l'au
teur donne la recette & le procédé du
vernis anglois , propre an cuivre poli ,
pour appliquer ſur les cadrans portatifs ,
&fur les inſtrumens à tracer les cadrans .
Viennent enſuite les explications des
tables placées à la fin de l'ouvrage. Ce
font la table de la différence des méridiens
entre l'Obſervatoire de Paris & les
principaux lieux de la terre , &c.; une
table de cordes ; des réfractions ; du rapport
des degrés au temps ; des premieres
& dernieres heures ; les deux tables de
l'équation générale , pour ſervir de correction
à la méridienne , tracée par les
hauteurs correſpondantes , &c.; les quatre
tables de la déclinaiſon du ſoleil à midi :
celle de la déclinaiſon du ſoleil à chaque
degré de l'écliptique ; dix tables des hauteurs
du ſoleil à toutes les heures du jour
pour différentes latitudes; un nombrede
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
tables pour le cadran horizontal , calculées
de 10 en 10 minutes de degré pour
chaque quart-d'heure , ſous différentes
latitudes ; une table de l'équation du
temps à chaque degré de l'écliptique. Le
tout eſt terminé par une table des matie.
res bien détaillée.
Les planches qui accompagnent l'ou,
vrage , pour lui fervir d'éclairciſſement ,
font au nombre de 38. On y a joint une
carte de France ſuivant les opérations géométriques
de MM. de l'Académie royale
des Sciences,
Traité du Suicide , ou du Meurtre volontaire
de foi-même , par Jean Dumas,
Savoir fouffrir la vie & voir venir la mort ,
C'eſt le devoir du Sage ; & tel ſera mon fort,
GRESSET , tragédie d'Edouard.
vol. in 80. de 444 pages. Prix , 5 liv,
broché. A Amſterdam , chez Changuion;
& à Paris , chez Valade , libraire
, rue St. Jacques .
L'auteur de ce traité , après avoir fait
voir que le Suicide eſt opposé à la loi de
Dieu révélée , à celle de la Nature , & à
la raifon , combat les raiſonnemens des
apologiſtes du Suicide. Il met aunombre
AOUT. 1774. 87
۱
D
re
de ces apologiſtes l'auteur de la Nouvelle
Héloïfe . M. Dumas cependant ne combat
jamais plus avantageuſement les fophifmes
cités dans la Nouvelle Héloïse en faveur
du Suicide, qu'en rapportantles puifſantes
raifons que M. R. a oppoſées à ces
mêmes ſophifmes .
Principes nouveaux pour remédier à l'incommodité
de la fumée dans la construction
des cheminées , & pour empêcher de
fumer celles qui sont construites, fans les
reconstruire , & à peu de frais ; avec une
méthode facile & claire par laquelle toute
perſonne ſera en état de diriger les
ouvriers dans ce travail. Broch in 80.
de 15 pag. avec fig . A Paris , de l'imprimerie
de Didot, quai des Auguſtins.
Les architectes qui ont embelli les formes
& fixé les proportions des cheminées,
ne ſe ſont pas fort occupés de leur utilité.
La conſtruction finie , files cheminées fument
, on fait venir des ouvriers appelés
Fumistes , qui ſouvent, après avoir occaſionné
beaucoup de dépenſe , neremédient
à rien , parce qu'une routine obfcure
eſt leur ſeul talent. L'auteur de la
brochure que nous venons d'annoncer ,
après avoir poſé des principes puiſés dans
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
1
la ſaine phyſique , fait l'applicationde ces
principes . Il obſerve enſuite que c'eſt
preſque toujours par les angles & le de.
vant du manteau quela fumée commence
à fortir. La raiſon qu'il en donne eſt que
ces parties latérales ne font point dans le
courant d'activité du feu , & que leur efpece
de repos n'oppoſe qu'une très- foible
réſiſtance à la fumée que les vents directs
ou réfléchis compriment dans la cheminée.
L'auteur voudroit queles cheminées ordinaires
n'excédaſſent point vingt à vingtquatre
pouces de profondeur. Le fond
pourroit être en forme elliptique ; mais à
pans coupés , il réfléchiroit encoremieux
la chaleur dans l'appartement.
Il ſuffira dans les cheminées où la fumée
ne vient jamais que lentement fortir
par les angles , d'adapter dans le tuyau
trois languettes de fer blanc ou de tôle ,
formant trois côtés d'une pyramide tronquée,
dont labaſe ſera appuyée ſur les côtés
& fur le devant à la hauteur du manteau
de la cheminée. Comme il ne s'agit
que de diriger l'action du feu ſur la fumée,
le rétréciſſement que forment ces languettes
produit cet effet; &la fumée ne pouvant
deſcendre que par la direction du feu ,
elle eft chaffée rapidement .
Mais dans les cheminées où la fumée
1
AOUT. 1774. 89
eſt refoulée par tourbillons violens , &qui
ſe ſuccedent rapidement, il faut que le
feu agiſſe ſur la fumée avec toute ſa force;
que l'air de la cheminée ne puiſſe jamais
être en équilibre avec celui de la chambre,
&qu'un torrent d'air ſecondant l'activité
du feu , furmonte la force de la compreſſion
des vents. Après avoir établi
les languettes de tôle ou de fer-blanc ,
dont il vient d'être parlé , on tirera dude-,
hors de la chambre deux tuyauxd'air d'environ
deux pouces de diametre , & on les
fera déboucher chacun ſous une des deux
languettes des côtés. A ce bout de tuyau
horizontal on en adaptera un autre en formed'éventail,
& dans la direction parallele
aux languettes vers le haut de la cheminée.
L'extrémité de ce tuyau ſerapercée
comme celle d'un arroſoir , & pourra dépenſer
auplus les deux pouces d'air. L'écartement
des deux cotés de ce tuyau embraſſera
dans ſa direction la largeur de la
cheminée. Cet air intérieur ſecondera l'activité
du feu , & foufflera avec d'autant
plus de violence , que la cheminée ſera plus
échauffée ; alors la fumée ſera repouſſée .
par ce courant d'air très-rapide ; le renouvellement
d'air frais ſe fera toujours dans
la cheminée , ſans jamais nuire à la cha
leur de l'appartement. Les rayons diver-
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
L
h
gens de ces tuyaux d'air , embraſſant la
largeur de la cheminee , occupentun plus
grand eſpace à mesure qu'ils s'éloignent,
&conféquemment rompent au loin l'ef,
fort de la compreſſion des vents. Ces
tuyaux ne peuvent point troubler l'acti
vité du feu au-deſſous des languettes , à
cauſe du peu d'écartement qu'ont alors les
jets d'air.
Si dans une cheminée dévoyée , la fumée
ne fortoit jamais que d'un côté , un
feul tuyau fuffiroit. Dans les cheminées
étroites, où le dévoiement eſt fort raccourci
, il ne faudroit pas delanguette du côté
où le feu ſe porte avec le plus d'activité.
Au moyen de ces tuyaux , on n'a
plus à craindre d'être incommodé de la fumée
dans deux appartemens qui ſe communiquent
,& où l'on fait du feu en mê ,
me temps .
On laiſſera ſix pouces d'intervalle entre
l'extrémité ſupérieure de la languette du
devant & lefonddela cheminée. Les lan.
guettes des côtes feront diſtantes de deux
pieds à leur partie ſupérieure : cequiformera
dans le tuyau de la cheminée , quelle
qu'en foit la grandeur , une ſeconde ouverture
de deux pieds de long fur fix pouces
de large. Mais il ne peut y avoir de
regle fixe à ce ſujet. Il fautproportionner
AOUT. 1774 . 91
S
la diſtance des languettes entre elles à la
grandeur de la cheminée & au volume de
fumée qui doit y paſſer. On pourra aifément
laiſſer mobiles ces plaques de tôle
ou de fer-blanc , pour laiſſer la facilité de
ramoner ; on aura ſoin ſeulement de coller
un morceau de papier à leurs charnieres
ou jonction entre elles & avec le
mur.
Il ſera facile de changer la figure du
bout de ces tuyaux : on pourroit le termiminer
en quarré , & leur faire remplir
ainſi tout le tuyau de la cheminée dans
les appartemens où l'on ne fait point de
feu , mais où la fumée deſcend des cheminées
voiſines. On peut auſſi les terminer
en forme d'équerre , pour embraſſer
parallélement les trois languettes dans leur
direction. On peut également s'en fervir
pour fouffler le feu en y adaptant un tuyau
qui ſe termine en pointe , &c.
Ces explications ſuccinctes & les principes
que l'auteur a expoſés au commencement
defon ouvrage ſont ſuffifans pour
mettre toutes fortes de perſonnes en état
de diriger les ouvriers , & de juger quel
genre de réparation exige une cheminée
déjà conſtruite.
92 MERCURE DE FRANCE.
:
Variétés littéraires , galantes , &c. parM.
de Baſtide. Seconde partie in 80. A
Paris , chez Monory , libraire , rue
& vis-à- vis la Comédie Françoife.
La premiere partie de ces variétés a été
annoncée dans le Mercuredu mois deJuin
dernier. Cette ſeconde partieoffre également
des poëſies légeres & de ſociété,
d'autres que l'eſprit&le coeur ont.dictées ,
&quelques écrits en profe.
"
Un article de ces variétés eſt intitulé
L'Amant délicat ; c'eſt une ſuite de lettres
adreſſées à Manon. Ce n'eſtpas ,
dit l'auteur de ces lettres , cette fille
fourbe , vicieuſe & dépravée dont l'Abbé
Prévoſt a immortaliſé les égaremens
par un ſtyle enchanteur. Toutes les fau-
„tes de ma Manon font nées de la tendrefſe
de ſon imagination; mais je n'en ai
„ pas eu moins à ſouffrir les tourmens les
plus incroyables. L'intempérance de ſon
„ coeur l'a portée à avoir ſucceſſivement
> pluſieurs paffions ;&la tendreſſe du mien
" m'a réduit à les lui pardonner. Que dis-
» je ? je les ai ſouffertes; je m'y ſuis quel .
„ quefois intéreſſé ; je les ai favoriſées ;
» j'en ai gémi avec elle lorſquelles ont altéré
fon repos : ſes larmesont fait cou .
„ ler mes larmes ; jamais ont n'eut plus
AOUT. 1774. 93
"
d'amour pour une ingrate , &moins de
„mépris pour une infidelle. Manon , pour-
„ fuit- il , est née avec des charmes féduifans.
Quoiqu'elle ait beaucoup aimé
& beaucoup fouffert , toute fa fraîcheur
„ſe conſerve. Le ſentiment , la fineſſe
„& le plaiſir forment ſa phyſionomie.
„ Elle eſt gaie , elle eſt careſſante , elle
eſt vive , elle eſt naïve, Le feu brille
dans ſes yeux & éclate dans ſes mou-
„ vemens ; un regard peint ſon ame. Ce
„caractere de vérité toujours intéreſſant,
fait preſque excuſer la légéreté de ſes
„ idées , & l'inconféquence de ſa conduite.
Quand elle a fait une faute ,
il n'y a qu'à la regarder ; elle répond
„ au coup d'oeil comme au reproche" .
"
"
Les autres écrits en proſe que préfentent
ces variétés , ſont des lettres écrites
par M. de B. à un jeune Anglois
qui , dans ſa réponſe , dit à l'auteur de
ces lettres avec aſſez de franchiſe & de
vérité : le langage de l'ame eſt ſimple ;
„ & il ya , Monfieur, dans vos com-
„ plimens trop d'eſprit , pour que
„je les regarde comme des ſentimens
du coeur".
"
"
Ces lettres ſont ſuivies d'un eſſai ſur
l'influence que les lettres ont fur les
moeurs ; viennent enſuite des repréſenta-
L
94 MERCURE DE FRANCE.
i
tions ſur la loi de mort contre les Sol
dats déferteurs , par M. de Mopinot ,
Lieutenant Colonel de Cavalerie , Ingénieur
à la fuite des armées , aſſocié honoraire
de la ſociété de Berne , & de
l'Académie Royale d'Eſpagne.
Une lettre fur les grandes écoles de
muſique pourra intéreſſer les amateurs.
Par le terme d'école, dans la langue des
beaux arts , on entend proprement une
fucceffion d'artiſtes qui ont ſuivi les principes
de quelque grand Maître. Les uns les
ont reçus de lui-même; les autres les ont
étudiés dans ſes ouvrages. Les muſiciens
en général paroiſſent s'accorder à ne reconnoître
que trois grandes écoles de
muſique : ſavoir celle de Pergolese en
Italie; celle de Lulli en France ; & celle
de Handel en Angleterre. Quelquesuns
, ajoute l'auteur de cette lettre , en
admettent une quatrieme qui differe ef
fentiellement des trois autres ; celle de
Rameau , créateur de beautés nouvelles
qui n'appartiennent qu'à lui. L'école de
Pergoleſe obtient ici le premier rang.
Cette école ne ſe diftingue ni par la
variété de ſes modulations , ni par les
accords nombreux de ſa ſymphonie ,
ni par des éclats rapides& inattendus ,
elle a cependant mérité à ſon auteur
"
"
"
AOUT. 1774. 05
"
”
"
"
"
"
"
"
"
ود
„ d'être regardé dans ſa patrie comme
le Raphaël de ſon art. Le talent fin-
„ gulier de ce grand Maître confifte, fur-
» tout , à remuer le coeur par des fons
contraires , en apparence , aux paffions
qu'il veut exciter. Quelquefois fonharmonie
majestueuſe & lente allume
en nous la fureur des combats ; ou
bien , vive & légere , elle plonge l'ame
dans la mélancolie la plus profonde.
C'eſt un ſecret qui doit être né
avec l'artiſte ; c'eſt une merveille dont
il eſt impoſſible de rendre raifon; elle
réſulte , fans doute , de quelque ſympathie
auffi difficile à expliquer que
le mécanisme de l'homme même. A
„ ce talent unique , Pergoleſe en joint
un autre dans lequel il furpaſſe tout
ce qu'il y a jamais eu de muſiciens ;
je veux parler des nuances , des gradations
heureuſes par leſquelles il nous
conduit eſſentiellement d'une affection.
à l'autre. Jamais auteur dramatique n'a
ſçu mieux que lui , préparer ſes inci.
dens. Il remet d'abord fes auditeurs
dans le repos agréable que procure le
filence des paſſions ; il les flatte par
une ſymphonie ſimple & délicate , où
toutes les parties de fon orcheſtre ſem.
"
"
"
"
/
C
८
95 MERCURE DE FRANCE .
"
"
"
blent , pour ainſi dire , ſe détendre
imperceptiblement , & fe remettre à
l'uniffon : fa mélodie même , quoiqu'aucune
paſſion n'y ſoit exprimée,
plaît par un bel uni , par un naturel
gracieux. Jen'en veux pour preuve que
l'air de laſerva padrona qui commence
par ces mots , la conosco. C'eſt un de
ſes plus beaux duo ; & l'on convient
qu'il excelle dans ce genre. Les muſiciens
d'Italie , en général , ont imité
la maniere de ce grand homme. Ils
prétendent cependant enchérir fur
l'original , & croient embellir fa fimplicité
pleine de goût. Leur ſtyle en
muſique reſſemble affez à celui de
Séneque en poëſie ; il y a des éclairs ,
des brillants qui éblouiſſent & fati-
„ guent par leur continuité. Leur élégance
trop affectée déplaît à la fin .
"
"
"
"
"
"
"
"
"
6 Lulli eſt le premier qui ait voulu
donner une certaine perfection à la
muſique Françoiſe;juſques-là elle refſembloit
à l'ancien plain-chant de nos
Eglifes. Communément la muſique
d'un peuple eſt ſérieuſe en proportion
de ſa gaieté ; ou , pour mieux dire ,
on a reconnu que les Nations les plus
vives ont la muſique la plus traînante;
&
AOUT . 1774- 97
"
"
ود
ود
"
ود
ود
&que les mouvemens les plus ferrés
& les plus rapides plaiſent infiniment
à celles qui font portées par leur naturel
à la mélancolie. En France , en
,, Pologne , en Irlande , en Suiſſe , les
,, compoſitions font d'une modulation
,, majestueuſe ; tout eſt lugubre. Les
Italiens au contraire , les Anglois , les
Eſpagnols , les Allemands ont des airs
plus légers , à meſure qu'ils font plus
,, ou moins férieux. Lulli n'a fait que
ſubſtituer au mauvais goût qu'il vouloit
réformer , un goût moins mauvaisde
ſa façon. Sesopéras ſomniferes,
charment * encore l'aſſemblée la plus
ſemillante de l'Europe ; & quoique
Rameau , tout à la fois Artiſte &
Philoſophe , ait fait voir autant par
ſon exemple que par ſes propres pré-
,, ceptes , de combien d'améliorations la
muſique Françoiſe étoit encore ſuſceptible
, ſes compatriotes n'en paroiſſent
, pas plus perfuadés ; & les pont - neuf
ſont même aujourd'hui les beautés
dominantes de leurs meilleurs ouvrages
en ce genre.
ود
ود
و د
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ود
ود
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"
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"
. د
* L'auteur avoue cependant dans une note que ce charme
commence à ſe détruire.
G
C
LL
コ
98 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
"
ود
"
ود
ود
ود
ود
ود
,, L'école Angloiſe doit fon origine.
à Purcel. Il a eſſayé d'allier le goût
Italien qui commençoit à régner de
fon temps , avec celui des anciens
noëls Celtiques , & des ballades Ecofſoiſes
, dont l'origine eſt encore ultramontaine
; car les meilleurs mor..
ceaux de cette eſpece font attribués à
Rizzio. Quoi qu'il en foit , cemélange
doit être regardé comme une nouvelle
maniere qui appartient à la Nation
Angloiſe; & Purcel paſſeroit aujour.
d'hui pour le chefde l'école Angloiſe,
ſi ſa gloire n'étoit éclipſée par celle de
Handel. Celui-ci , quoiqu'Allemand
de naiſſance , adopta le goût Anglois.
Il a long-temps eſſayé de plaire par
des Opéra Italiens , mais il n'a point
réuffi ; & fes oratorio Anglois paſſent
,, pour des chef-d'oeuvres. Enfin , Per-
,, goleſe excelle par une ſimplicité dont
"
ود
ود
ود
"
ود
و د
ود
"
le propre eſt de remuer les paffions.
On doit à Lulli la juſtice d'avoir créé
,, un genre nouveau , où tout eſt élé-
„ gant, mais où rien n'enleve ni ne tranf-
,, porte: le fublime eſt le vrai caractere
د
de Handel. Toutes ſes pieces ſont de
,, la compoſition la plus riche : c'eſt une
variété de mouvemens , une multi-
و د
AOUT. 1774. 92
,, plicité d'accords qui étonnent. Les ou-
,, vrages des deux premiers demandent
,, peu d'acteurs pour leur exécution ; il
ود
"
"
"
ود
وو
faut un orcheſtre entier pour ceux de
Handel. Il ſubjugue l'attention; il déchire
le coeur lorſqu'il exprime à la
fois pluſieurs paſſions ; mais rarement
,, peut- il ſe livrer à une feule : c'eſt là
qu'échoue ce grand maître. Il veut
tout peindre ; aucun détail ne lui
échappe , chaque mot eſt rendu par
une image muſicale; & quoiqu'il en
réſulte le plaiſir que donne l'imitation
bien faite , ilne peut faire naître
ces affections durables que doit produire
une muſique analogue aux mouvemens
de notre coeur. En un mot,
perſonne n'a mieux entendu l'harmo
nie que ce profond compofiteur ; mais
il a été ſurpaſſé par pluſieurs dans la
mélodie".
"
و د
و د
ود
و د
"
ود
ود
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde
, par M. de *** ; vol. in 12. Prix ,
3. liv. relié . A. Orléans , chez Couret
de Villeneuve le jeune , libraire , rue
des Minimes ; & àParis , chez Saillant
& Nyon , rue St Jean - de -Beauvais ;
Vincent, ruedes Mathurins ,&Ruault,
rue de la Harpe.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
啡
Un bon eſprit accoutumé à refléchir
ſur les matieres qui ont le plus de rapport
au bonheur de la ſociété , amis par
écrit les penſées relatives à cet objet qui
ſe ſont offertesà lui dans la lecture , dans
la méditation , dans la converſation. II
les a rangées ſous des titres diſtincts &
ſéparés , & a nommé ce recueil l'Homme
de Lettres & l'Homme du Monde.
Les articles de ce recueil font au nombredeplus
de 300. Le dernier article eſt
intitulé , Pensées isolées.. Nous citerons
quelques penſées de ce recueil ; c'eſt le
meilleur moyen de le faire connoître.
"
ود
" Il n'y a de véritable athéiſme que
celui du coeur ; & il eſt très commun
dans toutes les religions.
ود
ود
Il eſt des gens à qui on refuſe de
,, l'eſprit , par la raiſon qui fait qu'on
n'aimepas àdonner à plus riche que foi.
Le ridicule des ſots&des gens d'ef-
,, prit vient de ce que les uns veulent
toujours paſſer pour ce qu'ils ne font
,, pas , &les autres toujours pour ce qu'ils
font.
ود
ود
ود
و د
Un excès de familiarité de la part des
Grands envers leurs inférieurs eſt la
>> preuve la plus nette du peu de cas qu'ils
,, en font.
:
AOUT. 1774. ΙΟΙ
ود
... Les bibliomanes ſont comme les
,, avares ; la manie d'amaſſer leur tient
lieu de jouiſſance.
Il eſtpreſque toujours für que l'auteur
d'uneſatire aplus de raiſonde haïr que
de mépriſer celui qui en l'objet.
و د
و د
ود
وو
ود
Les critiques les plus acharnés font
,, ceux qui ne ſeſentent pas aſſez d'étoffe
,, pour devenir auteurs.
ود
Unemaniere bien délicate de foula-
,, ger l'amour - propre de ceux que nous
,, avons comblés de nos bienfaits , c'eſt de
,, mettre leur reconnoiſſance à de légeres
,, épreuves .
و د
ود
La ſpéculation eſt une ſeconde maniere
de jouir, inconnue à ceux qui met-
„ tent la jouiſſance des objets à un trop
haut prix. "
ود
Il y a beaucoup de variété dans ce recueil
; mais comme l'auteur s'eſt renfermé
dans la briéveté des ſentences & des
maximes , & qu'il a donné à ſes penſées
à-peu-près le même tour , le lecteur aura
quelquefois beſoin de toute fon application
pour les ſaiſir , & ne pourra ſe défendre
d'un certain ennui occaſionnépar
l'uniformité du ſtyle. Un autre reproche
que les femmes pourront lui faire , c'eſt
d'avoir marqué de l'humeur contre elles .
a
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
ود ,, Deuxfortes deperſonnes, nousdit l'au-
,, teur , paroiſſent ſouvent exemptes de
,, penſer par elles-mêmes; les femmes&
les traducteurs .
ود
ود
ود
"
C'eſt à la toilette des femmes que l'on
apprendà les apprécier; ellesy font plus
femmes qu'ailleurs.
Il eſt peu defemmes ſpirituelles qui
n'aient uneraiſon ſecrette pour préférer
un fot à un homme d'eſprit.
ود
ود
ود
و د
ود
ود
La plupart des femmes font naturellement
ſi légeres , quel'on peut les blamer
& les louer alternativement de ce
,, qu'elles font , fans tomber en contradiction
avec foi-même.
ود
Deux femmes ne peuventſe regarder
fixement ſans qu'au moins l'une des
,, deux foit mécontente de l'autre.
ود
و ا
ود
ود
Les femmes ſont commeles Grands ,
lorſqu'elles font à leurs amans ou à leurs
maris plus de careſſes que de coutume.
Les femmes ont un grand avantage
,, furleshommespourdevenirpolitiques,
, grace au penchantnaturel qui lesporte
à la fauſſeté."
ود
Il y a dans ce recueil quelques autres
penſées épigrammatiques qui , telles que
les deux dernieres que nous venons de
ر
AOUT. 1774 103
ود
"
citer , frappent ſur deux objets à la fois.
Mais la fauſſeté eſt-elle un attributde la
politique , comme l'auteur voudroit le
faire entendre dans la penſée ci deſſus ?
On peut ſe rappeler ce mot de Dom
Louis de Haro , premier Miniſtre d'Efpagne.
Ce Miniſtre diſoit du Cardinal
Mazarin: Il a un grand défaut en politique
; il veut toujours tromper."
* Choix des Poëfics de Pétrarque , traduites
de l'Italien par M. P. C. l'Evêque ,
profeſſeur de belles-lettres françaiſes à
l'Ecole des Cadets , à Pétersbourg.A
Veniſe ; & ſe trouve à Paris , chez Valade
, libraire , rue St Jacques , vis- àvis
celle des Mathurins , & chez Hardouin
; libraire , dans le Louvre.
Cette traduction eſt précédée d'un
avertiſſement fort court , & d'une vie de
Pétrarque un peu longue. „ Pétrarque
(nousdit-on) doit êtreregardé comme
le pere de la Poëſie moderne. Parmiles
Italiens , le Dante l'a précédé ; mais il
n'eſt pas ſon égal. Nous avions les Troubadours.
Mais qui oſeroit les comparer
à un poëte à qui quatre ſiecles n'ont
"
ود
"
Article de M. de la Harpe
:
C
CE
コン
-
בו
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
D
"
"
rien fait perdre de ſa réputation ; dont
les ouvrages font entre les mains &,
mieux encore , dans la mémoire de tous
ſes compatriotes ; dont le ſtyle fait loi ,
&qui tient la premiere place parmi les
auteurs claſſiques del'Italie ? Il a même
des partiſans enthouſiaſtes qui ne veulent
accorder leurs fuffrages à un mor.
ceaudepoësie qu'autant qu'il eſt dans le
goût&même ſur les rimes de Pétrarque.
Cefonnet eſt aſſez bon ,diſent quelques
Italiens , mais il n'eſt pas Pétrarcheſque ."
Ces idées ont beſoin de quelque explication
, & ne fontpas toutes bien juſtes .
Pétrarque eſt le Pere de la Poësie ; oui ,
parmi les Italiens ; c'eſt à dire qu'il eſt
le premier dont les ouvrages aient fixé la
langue italienne & fervi à former le goût
&le ſtyle des poëtes de cette Nation. Il
eſt certain que ſa diction fait loi & qu'il
eſt à la tête des claſſiques de ſon pays.
Sans avoir ni l'imagination , ni l'énergie
que l'on remarque dans les beaux morceaux
du Dante , il eſt engénéral bien
meilleur écrivain. On peut quelquefois
admirer le génie du Dante à travers la
foule de ſes irrégularités & de ſes inconſéquences;
mais il ne pourrait ſervir de
modele , & Pétrarque en eſt un que tous
AOUT. 1774. 105
5 .
les écrivains de ſon pays ſe ſont fait
gloire d'imiter. On a fondé une chaire
pour expliquer le Dante; mais on fait Pétrarque
par coeur, & il vaut mieux être
retenu que commenté.
Mais faut- il conclure de cet éloge que
Pétrarque doive être appelé le Pere de la
Poësie moderne ? Certainement nos pre .
miers poëtes ne lui ont aucuneobligation .
Un écrivain dont le principal mérite eſt
le ſtyle , ne peut influer beaucoup furle
génie des étrangers. Les premieres poëfies
françaiſes qui aient mérité d'échapper à
l'oubli , c'eſt- à dire , quelques morceaux
de Marot , de St Gelais , dePaſſerat , &c.
ontparu prèsde deux cents ans après Pétrarque
, & ne font nullement dans ſon
goût. Une gaieté naïve dans la tournure
&quelque fineſſe dans la penſée , voilà
cequi les caractériſe. La diction poëtique,
le principal mérite de Pétrarque ,
ne s'y fait preſque jamais remarquer, &
n'a paru pour la premiere fois parmi nous
que dans Malherbe. C'eſt lui que l'on
peut appeler véritablement le Pere dela ,
Poëſie françaiſe. C'eſt lui qui le premier a
donnédunombre à nos vers , créé les premieres
loix du rhytme , & l'harmonie de la
phraſe poëtique. Voilà pourquoi Def.
préaux a ſi bien dit :
1
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
L
Enfin Malherbe vint.
Le traducteur a montré beaucoup de
difcernement & de goût en ne s'exerçant
que ſur un très petit nombre des fonnets
de Pétrarque , & préférant de nous faire
connaître ſes plus belles odes , Canzoni ,
qui font en effet les chef- d'oeuvres de cet
auteur , & ceux de ſes ouvrages que les
étrangers peuventgoûterdavantage.Mais
quoi qu'en diſe le traducteur , on a obfervé
avec raiſon que tout morceau depoëſie
dont le fonds n'eſt pas dramatique , ne
peut gueres foutenir une verſion en profe.
C'eſt une vérité qu'on peut faire fentir
par un raiſonnement bien ſimple. Sil'on
mettait de bons vers français en proſe, ce
ferait fans doute la meilleure maniere de
prouver qu'ils font bons , mais ce ſerait
un moyen für de leur faire perdre une
grandepartiede leur mérite. On en peut
voir un exemple dans la ſcene de Mithridate
, déconſtruite par laMotte. C'eſt de
la bonne profe; mais qu'elle est loin des
vers de Racine ! Si les vers ont tout à
perdre à être réduits en proſe dans la langue
où ils ont été faits , pourquoi veuton
qu'ils ne perdent pas beaucoup en pafſantdans
laproſe d'une autre langue ? Le
poëte chantait , & vous le faites parler.
AOUT. 1774. 107
Quand il dirait la même choſe , la diffé
rence eſt grande. Qu'un connaiſſeur habile
liſe ſur le papier cet air admirable
d'Iphigénie , confervez dans votre ame,
&c. il jugera fans doute que cet air eſt
très bien compofé ; mais que Mlle Arnould
le chante , vous entendrez la plainte
de l'Amour & le gémiſſement du
Malheur.
S'il y a d'ailleurs un poëte qui demande
à être traduit en vers , c'eſt ſur- tout
Pétrarque. Son ſtyle eſt riche d'imagination
& d'harmonie , ſurtout dans ſes
odes; car ſes ſonnets font gâtés le plus
ſouvent par l'affectation , l'abus d'eſprit
& le ſtyle alambiqué. C'eſt en lifant les
ſonnets de Pétrarque que l'on fent combien
Tibulle avait de goût & de talent.
Pétrarque parle d'amour , & Tibulle le
fait fentir , ce Tibulle , le poëte de l'antiquité
le plus délicat & le plus amou
reux; (Catulle n'eſt que libertin ; Ovide
n'a que de l'eſprit;) ce Tibulle dont le
ſévere Deſpréaux a fenti les graces , lui
qui a méconnu celles de Quinault , &
qui n'a rendu aucun hommage à cellesde
la Fontaine.
Ce qui eft remarquable dans les fonnets
de Pétrarque , & ce qui fait voir la pro 1
108 MERCURE DE FRANCE.
L
digieuſe facilité de la poëſie italienne,
égale à la prodigieuſe difficulté de la nôtre
, c'eſt qu'on y trouve les détails les plus
communs à côté des idées les plus recherchées.
Si un poëte François était obligé de
dire en vers qu'il a vu pour la premiere
fois ſa maîtreſſe le fix Avril 1767 , à une
heure après midi , ceux qui nous parlent le
plus ſouventdeleurs maîtreſſes ſe trouverraient
embarraſſés.Pétrarque nel'eſt point
dutout. Il nout dit tout ſimplement qu'il
a vu Laure pour la premiere fois le 6 Avril
1327 , à une heure après-midi , comme on
daterait une lettre.
Cependant à Naples , à Rome , à Florence
, où l'on fait encore tous les ans
deux ou trois mille ſonnets qu'on oublie ,
ceux de Pétrarque font dans la bouchede
tout le monde. C'eſt qu'il y a ſans doute
dans ſa diction un charme dont les Italiens
font les ſeuls juges , & que dans ce
pays on aime exceſſivement la galanterie
&les fonnets. Mais les hommes de toutes
lesNations qui aiment la belle poëſie ,
la poëſie harmonieuſe & facile , riche &
naturelle à la fois , reliront avec délices
pluſieurs des Canzoni de Pétrarque , entre
autres cettebelle ode qui ſe grave ſi faci -
lementdans la mémoire&dans le coeur,
AOUT. 109 1774.
&qui eſt adreſſée à la fontaine nommée
Triada , & non pas à la fontaine de Vaucluſe
, comme on le croit communément.
"
Chiare , freſche é dolci acque ,
Ové le belle membra
Poſe colei che ſola a me par donna ;
Gentil ramo , ove piacque ,
(Con ſoſpir mi rimembra , )
A lei di fare al bel fianco colonna :
Erba , e fior , che la gonna
Leggiadra ricoverſe
Con l'Angélico ſeno ;
Aer ſacro , fereno .
Ov'amor co' begli occhi il cor m'aperſe ,
Date udienza inſieme
Alle dolenti mie parole eſtreme.
Voici la verſion du traducteur.
,, Clair & tranquille ruiſſeau qui , dans
tes ondes pures, as reçu la Beauté qui
,,m'est chere ; Toi dont les flots heureux
,, ont careſſe ſes membres délicats ; Ra-
,, meau fortuné qui lui prêtas un appui ,
,, je me le rappelle encore en ſoupirant ;
,, Tendre verdure ,jeunes fleurs qui avez
„ paré ſes vêtemens , qui avez baiſé fon
,, chaſte ſein ; air ſérein, air ſacré pour
,, moi ; Séjour charmant, où l'amour , où
MERCURE DE FRANCE.
,,deux beaux yeux ont bleſſé mon coeur ,
,, écoutez ma voix plaintive , recevez
,, mes derniers accens .
"
Quoiqu'en général cette traduction foit
élégante , on y regrette plus d'une fois
l'original . Cette expreffion faible& commune
, la Beauté qui m'eſt chere , rend-elle
ce trait fi délicat & fi heureux , che fola
a me par donna , celle qui pour moi eſt
la ſeule femme qu'il y ait au monde? Le
poëte d'ailleurs ne dit pas que les fleurs
ont paré les vêtemens de Laure , mais
qu'elles couvraient ſes vêtemens & fon
ſein. Il ne paraît pas non plus que letraducteur
ait ſenti combien il y avait de
grace dans ces épithetes accumulées par
le ſentiment, chiare freſche , e dolci acque.
M. de Voltaire a bien heureuſement
rendu cette eſpece de beauté , & y en
ajoute beaucoup d'autres dans une imitation
qu'il a faite de ce morceau.
Claire fontaine , onde aimable , onde pure ,
Où la Beauté qui confume mon coeur ,
Seule Beauté qui ſoit dans la Nature ,
Des feux du jour évitait la chaleur ;
Arbre heureux dont le feuillage ;
Agité par les zéphirs ,
La couvrit de fon ombrage ,
Qui rappelez mes foupirs
AOUT. 1774.
III
TS
1
F
4
En rappelant ſon image ;
Ornemens de ces bords & filles du matin ,
Vous dont je ſuis jaloux , vous moins brillantes qu'elles ,
Fleurs qu'elle embelliſfait quand vous touchiez ſon ſein ;
Roſſignols , dont la voix eſt moins douce & moins belle ;
Air devenu plus pur , adorable Séjour ,
:
Immortaliſé par ſes charmes ;
Lieux dangereux & chers où , de ſes tendres armes ,
L'Amour a bleſſe tous mes ſens ;
Ecoutez mes derniers accens ,
Recevez mes dernieres larmes .
On voit que l'illuſtre imitateur a joint
des beautés qui lui appartiennent à celles
de l'original. C'eſt le génie qui laiſſe ſon
empreinte fur tout ce qu'il touche ; mais
s'il avait traduit la piece entiere , peut .
être aurait-il reſſerré cette imitation , parce
que l'ode traduite dans ce goût ſerait
devenue trop longue.
Les graces & ladouce molleſſe du ſtyle
ne font pas les ſeuls caracteres de Pétrarque;
ſa lyre ſe monte quelquefois fur
un ton plus élevé. Voyez la ſeconde de
ſes odes adreffée , ſelon M. de Voltaire ,
:
112 MERCURE DE FRANCE.
:
à Nicolas Rienzi ,& felon le traducteur ,
à Etienne Colonne. Elle eſt pleine de nobleſſe
, d'énergie & de grandes images .
Le poëte exhorte fon héros à ranimer
Rome expirante. Le tableau de ſa faibleſſe&
de l'aviliſſement où elle eſt tombée
, oppoſé à fon ancienne grandeur ,
forme un contraſte frappant& fortement
tracé.
ود
Pon man' in quella venerabil chioma
Securamente , e nelle treccie ſparte
Si , ché la neghittoſa eſca delfango:
Portez une main courageuſe dans ſa
,, chevelure vénérable ; ſaiſiſſez - en les
,, treſſes diſperſées ,&tirez lade la fange
où elle reſte honteuſement plongée.
Voilà de la vraie poësie ; & la ſtrophe
ſuivante eſt remplie de l'enthouſiaſme
lyrique.
ود
L'antiche mura ch' ancor teme ed ama
E trema 'l mondo , quando fi rimembra
Del tempo andato , e'ndietro ſi rivolve ;
E i ſaſſi dove fur chiuſa le membra
Di tai che non ſaranno ſenza fama
Se l'Univerſo pria non ſi diſolve ;
E tutto quel ch'una ruina involve ,
Per te ſpéra faldarogni ſuo vizio.
O grandi Scipioni , o fedel Bruto ,
Quanto
AOUT. 1774. 113
:
"
"
"
"
"
Quanto v'aggrada , ſe gli è ancor venuto
Romor laggiù del ben locato uffizio !
Come cre' , che fabrizio
Si faccia lieto , udendo la novella !
E'dice , Roma mia fara , ancor bella.
Relevez cesanciens murs que le monde
chérit , qu'il révere encore en tremblant
, quand il rappelle à ſa mémoire
les fiecles écoulés& la grandeurdenos
„ ancêtres ; rendez l'honneur à ces tombeaux
où font renfermés ces hommes
illuſtres dont la renommée durera juf-
„ qu'à ce que les fondemens de l'univers
s'écroulent ; faites renaîtreRome entiere
qui n'eſt plus qu'un monceau de ruines.
Grands Scipions , fidele Brutus , avec
, quellejoie vous apprendrez ſur les ſombres
bords qu'un héros a rendula gloire
à votre patrie ! Fabricius , que vous recevrez
avec plaiſir cette heureuſe nouvelle!
Vous direz : Rome enfin a recouvré
ſa beauté."
"
"
"
"
Cette traduction eſt fidelle ; mais estelle
animée du feu de l'original ? Pourquoi
n'avoir pas conſervé la ſuſpenſionde
la phraſe poëtique , cette conſtruction
noble & impofante ; ces murs antiques ,
ces tombes auguſtes , &c. attendant le libérateur
, &c . Roma mia fara ancor bella :
H
114
MERCURE DE FRANCE.
Rome fera belle encore ? Cette tournure
a bien plus d'expreffion que la phrafe du
traducteur : Rome enfin a recouvré sa
beauté.
Quand Pétrarque a tenté des ouvrages
plus conſidérables , & qui demandaient
un plan plus étendu , il a manqué d'invention.
On trouve dans ce nouveau choix
de ſes poëſies un poëme en quatre chants
dont le ſujet eſt le Triomphede l'Amour.
La fable en eſt pauvre&la marche monotone.
Le poëte rencontre dans le palais
de l'Amour tous les héros que ce Dieu a
vaincus. Ils'adreſſe à eux tour-à-tour , &
tous lui racontent leur hiſtoire. Voilà ce
qui remplit quatre chants.
Pétrarque fut heureux , riche & honoré
, comme on peut le voir dans les mémoires
ſur ſa vie , recueillis par M. l'Abbé
de Sade , defcendant de la belle Laure.
C'eſt de làque lenouveau traducteur a tiré
les détails hiſtoriques concernant Pétrarque
,qui précedent le choix de ſespoëfies.
On ne ſera pasfâché d'en retrouver iciles
fragmens les plus curieux. C'eſt toujours
unelecture agréable pour ceux quiaiment
l'hiſtoire littéraire.
Pétrarque vint au monde le 20 Juil
let 1304 , dans Arezzo , petite ville de
Toſcane , où ſes parens s'étaient arrêtés
儀
AOUT. 1774. 115
لا
0
2
enfuyant de Florence. Ils étaient Gibelins
& le parti des Guelphes qui , dans ce
moment , ſe trouva le plus fort , les avait
chaſſés de leur patrie. La deſtinée de
Pétrarque , ainſi que celle du Taſſe ,
commença par la proſcription. Mais la
fortune qui pourſuivit fans relâche le
malheureux amant de Léonore de Ferrare,
ſe réconcilia bientôt avec l'amant de
Laure. D'Arezzo , ſes parens allerent s'établir
à Carpentras , villedu Comtat, dans
le voiſinage d'Avignon où le Pape Clé
ment V venait detranſporter le St Siege.
Ils envoyerent Pétrarque & un autre fils
qu'ils avaient , étudier le droit à Montpellier
, & enfuite àBologne. Il paraît
qu'aucun des deux n'avait de vocation
pour le barreau. L'un ſe fit Chartreux;
l'autre devint poëte. ::
Ce n'eſt pas que dans ce temps lapoëſie
fût incompatible avec l'étude dudroit;
cardeux maîtres célebres en cette ſcience ,
& qui furent ceux de Pétrarque , étaient
poëtes auſſi ; l'un était Cino de Piſtoie ,
l'autre Ceccod'Ascoli , qui , de plus , était
médecin & aſtrologue. Tous ces titresne
lui porterentpas bonheur. ,, Il ſe rendit
coupable d'un grand crime; car il ofa
و و
critiquer ladivine comédie du Dante &
sune chanson de Guido Cavalcanti,
Ня
116 MERCURE DE FRANCE.
,, D'ailleurs il fut aſſez malheureux pour
ود
ود
"
ود
ود
ود
être au moins auſſi bon médecin qu'un
Dino delGarbo qui avaitdu crédit. Le
pauvraCecco fut en conféquence déféré
à l'Inquifition comme hérétique&for-
,, cier , &brûlé à Florence. Le peupleaccourutà
fon fupplice , perfuadé qu'il aurait
le divertiſſementde voir un Eſprit
familier qui viendrait l'arracher aux
flammes ; mais aucun démon ne parut ,
&lephiloſophe brûla tout ſimplement ,
comme le plus ignorant des hommes . "
Pétrarque était fort galant & très - curieux
de ſa parure. , Ilcultiva d'abord la
,, poëſie latine;mais l'envied'être enten-
ود
ود
ود
و د
وا du des femmes , delesamufer& deleur
,, plaire , fit un excellent poëteitalien d'un
hommequi n'aurait été qu'un poëte latin
ignoré : il ne tarda pas à trouver
l'objet à qui il adreſſerait ſes chants. Il
en était alors des poëtes commedes che .
valiers . Il leur fallait abſolument une
Dame en titre pour laquelle ils étaient
toujours prêts de rompre une lance ou
de faire des vers... Laure avait de la
beauté , des graces , beaucoup de dou
ود
ود
ود
دو
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ceur & de modeſtie , & un nom aſſez
„ propre à entrer dans des vers. Pétrarque
,, jugea à propos dès ce moment de lui
,, consacrer les ſiens."
AOU.T. 1774.- 117
:
Le nouveau traducteur ſe donne la peine
d'examiner , en difcutant les témoignages
& les autorités , ſi l'amour de Pétrarque
pour Laure était une paſſion ſérieuſe
ou un jeu poëtique. La queſtion de
fait importe affez peu à la poſtérité. Il eſt
aſſez prouvé que l'imagination emprunte
le langage du fentiment , & c'eſt-là préciſément
le talent du poëte. Mais pourquoi
perſonne ne s'eſt- il jamais aviſé de
mettre en queſtion ſi Tibulle aimait vé.
ritablement Délie ?
Pétrarque s'attacha d'abord à la famille
Colonne, la plus illuſtre Maiſon d'Italie
après celledes Urſins. Il futmême chargé
de l'éducation d'Agapit , neveu de Jacques
Colonne , Evêque de Lombez. Ce
fut Etienne Colonne, l'un des héros de
Rome moderne , qui prononça l'éloge de
Pétrarque , lorſqu'il fut couronné au Capitole.
Le Sénat Romain lui avait décer
né cette magnifique récompenſe dont aucunpoëte
n'avait été honoré depuis Claudien.
Le même jour que Pétrarque reçut
le décret du Sénat qui lui annonçait fon
triomphe , on lui apporta une lettre du
Chancelier de l'Univerſité de Paris , qui
lui offrait le même honneur & demandait
la préférence. Mais l'Univerſité ne
Η 3
118 MERCURE DE FRANCE.
C
valait pas le Capitole , & Paris n'était pas
encore la capitale du monde lettré. , Pé-
> trarque voulut auparavant fubir unexa-
» men ,&choiſit Robert, Roi de Naples ,
pour fon juge. C'était un Prince aimable&
le plus éclairé de ſon ſiecle... Pé
trarque ſe rendit auprès de lui , & fut
» examiné pendant trois jours. Le juge.
> ment du Prince fut favorable au Poëte
"
qui ſe tranſporta àRome auffi- tôt. Il y
→ arriva le 6Avril 1341. Lefur lendemain
les trompettes annoncerent la cérémo.
nie. Petrarque , vêtu d'une robe dont le
Roi de Naples s'était dépouillé pourla
lui donner , monta au Capitole précédé
pardouzejeunes gens vêtus d'écarlate&
choiſis dans les premieres familles de
Rome.Afes côtés étaient fixdes princi-
„ pauxcitoyens vêtusde verd& couron-
» nésde fleurs, Le ſénateur Orfa , Comte
d'Anguillara , ſuivait accompagné des
chefs du Confeil. Lorſque le cortege
fut arrivé , un héraut appella le poëte
⚫ qui , après avoir fait une courte harangue,
ſemitauxgenouxdu fénateur. Celui
-ci ôta dedeſſus ſa tête une couronne
de laurier& la mitſur la têtede Pétrarque
, en diſant: la couronne eſt la ré-
> compenſe de la vertu ; ce qui prouve
T
AOUT . 119 1774
1
םי
le
que dès lors on donnait en Italie le
„ nom de vertu aux talens. "
Il ſemble que, les fetes & les cérémonies
modernes ne puiſſent jamais avoir
la dignité de celles des Anciens. Les
triomphateurs Romains ne ſe mettaient à
genoux que devant les ſtatues des Dieux ,
& marchaient couronnés de lauriers qui
leur étaient décernés par les loix de la
patrie, & qui n'appartenaient qu'à eux.
Il ne faut point que le mérite ait pour
récompenfes les diſtinctions du pouvoir,
de peur que bientôt le pouvoir ne s'attribue
les diſtinctions du mérite. A Rome ,
du temps de la République , le laurier
n'appartenait qu'au triomphateur. Les
Empereurs en firent l'attributde leurpuif
fance. Dès-lors ils ſe diſpenſerent de le
mériter , & le prodiguerent à des eſclaves
qui le méritaient encore moins.
• Ces honneurs extraordinaires rendus à
Pétrarque furent le préſage & le commencement
de ſa fortune. Devenu Citoyen
Romain, il fut un des Ambaſſadeurs
nommés pour aller à Avignon
exhorter le Pape Clément VI à revenir à
Rome. Quelque temps après cette députation
qui fut auſſi inutile que folemnelle ,
Jean Visconti , Archevêque de Milan ,
lui donna une place dans fon Confeil,
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
C
1
لا
1
C'était un des tyrans qui accablaient la
liberté de l'Italie. La ſouveraineté de
Milan dont il avait hérité , était uneuſurpation
de fon frere ; & en achetant Bo-
Jogne , il avait étendu ſon pouvoir fur
toute la Lombardie. Ainſi Pétrarque qui
déplorait fans ceſſe la perte de la liberté ,
ſe mit aux gages d'un de fes opprefleurs .
Il y avait dans cette démarche encore
moins de vertu qu'il n'y a de véritable
amour dans ſes ſonnets .
Pétrarque fut député tour-à-tour par
Viſconti auprès du Pape , auprès de l'Empereur
Charles IV & du Roi de France
JeanSecond. Il avait déjà voyagé dans fa
jeuneſſe en Allemagne , en France & dans
les Pays - Bas. Il reçut de l'Empereur un
diplôme qui le créait Comte Palatin.
"
„ Cene fut pas fans frayeur qu'il entra
dans la 63e année de ſon âge. Il reſtede
lui une lettre à ſon ami Bocace , dans
laquelle il rapporte tous les paſſages des
„ auteurs qui affirment que dans la 636
année , les hommes font menacés de la
» mort , ou de quelque maladie grave ou
de quelque accident funeſte. Il cite entr'autres
Firmicus Maternus qui aſſure
que les années de la vie ſept & neuf
fontplus dangereuſes queles autres par
une cauſe naturelle, mais fecrette, &
AOUT. 1774. 121
1
t
و د
," que la ſoixante - troiſieme année réfultant
de cesdeux nombres multipliés l'un
,, par l'autre , doit étre la plus dangereuſe
de toutes. ود
On peut compter cette faibleſſe de Pétrarque
parmi les nombreux exemples
qui prouvent que les talens'n'élevent pas
toujours un homme au-deſſus des erreurs
de fon fiecle.
ود
ود
,, Pétrarque mourut en 1374 , âgéde
,, 70 ans ... Ses gens étant entrés dans fon
cabinet , letrouverent couché fur un livre&
fans mouvement... Il étaitd'une
,, figure agréable : dans ſa jeuneſſeil en
tirait vanité ,& ce fut avec chagrin qu'il
vit ſes cheveux blanchir avant l'âge ordinaire.
Néavec un penchant extrême
,, pour les femmes , il ne le conſerva que
,, juſqu'à l'age de quarante ans , & vécut
,, depuisdans la plus exacte continence...
"
ود
ود
دو
ود
ود
ود
Sa ſcience était immenſe pour ſon ſiecle
, & c'eſt à lui qu'on doit la confervationd'un
grand nombre d'auteurs anciens...
Il jouiſſait d'une fortune conſidérable
pour un particulier & pour le
,, temps où il vivait. Il rentra en 1351
dansſes biens patrimoniaux , qui furent
rachetésdesdeniers publics. Ce fut Bocace
que la République de Florence.
ود
.وو
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
E
:
,, chargeade luiapporter cette nouvelle&
celle de fon rappel dans ſa patrie."
و د
A cette deſtinée ſi heureuſe & fi brillante,
comparez celle du Taſſe , ſi ſupérieur
en génie à Pétrarque , & dont les ouvrages
font un des monumens de l'eſprit
humain les plus chers à la poſtérité : à ces
honneurs accumulés , à cette réputation ſi
bien affermie & fi conftamment recon
nue; aux dignités , aux richeſſes , aux ti .
tres , comparez une vie errante &perfécutée,
les chagrins&l'indigence, ſept ans
d'une captivité cruelle ,un long oubli , & ,
ce qui peut-être eſt plus cruel encore , les
injuſtices de l'envie acharnée à déchirer
le talent&les ouvrages ; enfin cette ſuite
dediſgraces affez douloureuſes pour égarer&
aliéner un eſprit qui avait produit
laJérusalem; obſervez ce contraſte ſi frappantqui
rappelle tant d'exemples ſemblables
de ce combat de la fortune& du gé
nie , &dites avec Pétrarque :
Vade volte adivien , ch' all' alte impreſe
Fortuna ingiurioſa non contraſti ;
Ch'a gli animoſi fatti mal s'accorda.
Si quelquefois elle fait grace au talent
agréable , il eſt rare qu'elle pardonne au
mérite éminent; & cependant un hom
t
: AOUT. 1774. 123
1
mequi n'aimerait pas mieux être leTaſſe
que Pétrarque , ne ſerait pas né pour la
gloire.
:
:
Chef d'Oeuvres dramatiques , ou Recueils
des meilleures pieces du Théâtre François
, tragique , comique & lyrique ,
avec des diſcours préliminaires ſur les
trois genres , & des remarques ſur la
langue&le goût; par M. Marmontel ,
hiſtoriographede France , l'undes Quarante
de l'Académie Françoiſe ; dédié à
la Reine. A Paris , de l'imprimerie de
Grangé , rue de la Parcheminerie ; in-
40. grand papier , vign . &fig. 2e .Re
cueil , br Prix , 12 liv. pour les Soufcripteurs
; chez Grangé & Brunet ;
Marchand, rue des Ecrivains.
Le premier recueil de cette importante
collection a déjà été publié & eſt annoncé
dans le Mercure de Mai 1773. Il contient
la Sophonisbe de Mairet , avec un
examen de la piece & un abrégé de la vie
de l'auteur , précédés d'un diſcours fur la
tragédie. Ce ſecond recueil renferme l'abrégé
de la vie de Duryer ; Scévole , tragédie
; l'hiſtoire de la vie de Rotrou ;
Venceslas , tragédie , avec un examen critique
de ces pieces &des notes gramma-
F
!
124 MERCURE DE FRANCE.
1.
ticales. Tout concourt pour aſſurer le ſuccès
de cette entrepriſe. Le goût & les
connoiſſances de l'homme de lettres qui
enrichit cetouvrage d'une critiquepleine
de raiſon &de lumiere ; le choix des drames
qui ont le plus de réputation ; la brillante
compoſition des deffins& des ornemens
; laparfaite exécution des gravures ,
la beauté du papier & le luxede l'impreſſion:
tant d'avantages réunis feront obtenir
à l'édition de ces Chef- d'oeuvres ,
une place diſtinguée dans les grandes bibliotheques
& dans celles des amateurs.
Nous allons donner une eſquiſſe légere
de ce nouveau recueil.
PierreDuryer mourut en 1558 , âgé de
53 ans. Peu d'écrivains ont été plus laborieux&
plus féconds. Il a fait beaucoup
de traductions , & compoſé dix-sept pieces
de théâtre. Ses moeurs étoientdouces,
ſimples , modeftes. On dit que ſa femme
luidonnoit tous les jours ſa tâche à remplir.
C'étoit peut-être la ſeule façon delui
rendre agréable un travailforcé , &de lui
endonner lecourage; on obéit avec moins
de peine à l'amour qu'à la néceſſité.
Le Scévole eſt la ſeule des pieces de
Duryer qui reſte encore au théâtre ; mais
ce n'eſt pas la ſeule qui mérite d'être
AOUT. 1774. 125
T
E
,
ア
i
ſauvée de l'oubli. Il y a de l'intérêt dans
l'Alcionée , & un intérêt aſſez vif. Le Thémistocle
eſt compoſé avec ſageſſe. Ces
pieces font écrites avec une fimplicité
aſſez noble & d'un ton afſſez élevé , ſans
comparaiſon , toutefois , avec celles de
Corneille qui floriſſoit alors & qui étoit
dans toute ſa gloire. Corneille créoit un
autre fiecle , & laiſſoit le ſienderriere lui
à une diſtance infinie.
Le Scévole parut en 1646 entre Rodogune&
Héraclius. Quoique trop négligée
dans ſon ſtyle ſouvent lâche , diffus , proſaïque
& fans mouvement , cette piece
eft fort ſupérieure à toutes celles du même
auteur. On y reconnoît viſiblement
le ton que Corneille donnoit au théâtre.
L'éditeur diſcute les beautés & les défauts
de cette piece. Dans l'examen qu'il
en fait&dans ſes remarques , il releve les
vices de langage fort ordinaires dans ces
anciens poëtes . Nous ne citerons que
cette remarque ſur un faute qui échappe
ſouvent à nos meilleurs écrivains.
:
De quelque puiſſant noeud dont l'amitié nous lie.
Remarque. Il falloit dire que l'amitié
nous lie. L'exemple de Boileau :
e
C'eſt à vous , mon eſprit à qui je veux parler ,
126 MERCURE DE FRANCE.
Ni celui de Roufſeau :
Mais de quelque fuperbe titre
Dont ces héros foient revêtus,
ces exemples n'ont pu prévaloir con
tre l'uſage & la raiſon qui défendent que
l'article foit répété.
Jean Rotrou , né à Dreux en 1609 ,
d'une honnête&ancienne famille , eſt un
des hommes de lettres dont les moeurs
ont le plushonoré les talens. Il fut ceque
pouvoit être de fon temps un homme de
talent fans beaucoup de génie , qui avoit
pris Hardi pour modele ,&qui ne croyoit
pouvoir faire mieux que decopier lesEfpagnols&
detraduireles Latins. LeVenceflas
même eſt une imitation de Dom
Franciſco de Roxas. La piece eſpagnolea
pour titre , On ne peut être Pere & Roi.
Rotrou en a pris le plan, les caracteres,
lemauvaisdénouement ,&, pour tout dire
enfin,les défauts avecles beautés. Cequi
lui manquoiteſſentiellement , c'eſt ce qui
dominoît dans Corneille, le génie de
l'invention. Ce poëte a fait environ 40
pieces de théâtre.
Rotrou ne demeuroit point à Paris , &
c'eſt pour cela que , malgré l'eſtime qu'avoit
pour lui le Cardinal de Richelieu ,
החוור
AOUT. 127 1774.
il ne fut pointdu nombredeceux dont ſe
forma l'Académie Françoiſe. Il faifoit fon
ſéjour à Dreux , où il rempliſſoit pluſieurs
charges municipales ,&particulièrement
cellesde lieutenant - criminel & civil , &
de commiſſaire examinateur au comté &
bailliage de cette ville, lorſqu'en 1650
Dreux ſe vit affligé d'une maladie épidémique
dont il mouroit vingt cinq à trente
perſonnes par jour: c'étoit une eſpecede
fievre pourprée , accompagnée de tranf
port au cerveau , qui emportoit en trèspeu
de temps ceux qui en étoient artaqués.
Le Maire de la ville étoit mort; le
Lieutenant général étoit abſent. Le frere
de Rotrou lui écrivit pour le prier de
mettre ſa vie en ſûreté, & de quitter le
ſéjour de Dreux. Rotrou répondit à fon
frere que ſa confcience ne lui permettoit
pas de ſuivre ce conſeil , attendu qu'il
étoit leſeul qui , dans des circonstances ſi
fâcheuſes , pût veiller aux besoins de la
ville&ymaintenir le bon ordre. Il finiffoit
ſa lettre par ces mots : Ce n'est pas
que le péril où je me trouve ne foit fort
grand, puisqu'au moment où je vous écris
les cloches ſonnent pour la vingt - deuxieme
perſonne qui est morte aujourd'hui. Ce fera
pour moi quand ilplaira à Dieu... Peu de
128 MERCURE DE FRANCE.
2
jours après , il ſe ſentit frappé de la maladie,
& il mourut le 27 Juin 1650.
Rotrou n'a rien mis d'auſſi héroïque
dans ſes ouvragesque cetrait qui couronne
ſa vie ; & il eſt beau de voir dans un
poëte tragique un caractere plus grand
lui-même&plus intéreſſantque tous ceux
qu'il a peints.
L'examen du Venceſlas & les remarques
qui font à la ſuite de cette tragédie ,
donnent l'idéela plus exacte de fes beautés
&de ſes défauts . M. Marmontel montre
dans tout ce travail une connoiſſance
profonde du théâtre & de la langue françoiſe.
Cette collection deviendra une excellente
poëtique & un cours de littérature
françoiſe où l'exemple eſt toujours à
côté du précepte.
Doutes patriotiques, ou le nouveau Regne
, par M. Nougaret. Prix , 12f. A
Paris , chez J. B. Brunet , imprimeur
de l'Academie Françoife ; & Demonville
, libraire , rue St Severin , vis- àvis
celle de Zacharie ; la Ve. Duchefne ,
lib. au Temple du Goût , rue St Jacq.
L'auteur ſuppoſe dans ce petit ouvrage
qu'un Françoisrevient dans ſa patrie après
une abfence de 20 années au moins . Ce
FranAOUT.
1774. 129
2
François , qui n'eſt inſtruit d'aucun événement
, cherche à s'informer des motifs
de la joie publique. Il réſulte de ſes demandes
& des réponſes qu'on lui fait ,
une eſpece de dialogue en vers.
Le retour de l'Age d'or , ou le Regnede
Louis XVI , poëme préſenté à la Reine
par M. Gallois.
Odes provinciales au Roi & à la Reine ,
par M. C ***. A Paris , chez Valade ,
libraire , rue St Jacques , vis - à - vis les
Mathurins.
L'Enthousiasme du Citoyen à Louis XVI
par M. Guyetand.AParis , chez Cailleau ,
imprimeur - libraire , rue St Severin.
On applaudit dans toutes ces poëſies le
zêle qui les a inſpirées & les ſentimens
patriotiques qui y font heureuſement exprimés
. Les poëtes font les interprêtes
avoués par la Nation pour préſenter des
hommages à ſon nouveau Souverain & à
ſon auguſte Famille.
L'Inoculation par aspiration , épître pré
ſentée à la Reine par l'Abbé de Morveau.
A Paris , chez Muſier fils , libraire
, quai des Auguſtins.
M. l'Abbé de Morveau reçut des mains-
I
130 MERCURE DE FRANCE.
2
de la Reine un bulletin qui annonçoit
quelqu'eſpérance dans la maladie du feu
Roi , & fut chargé d'en faire la lecture.
On vous voit , on vole , on s'empreffe ;
Car pour vous l'amour des François
Eſt un délire , eft une ivreſſe ,
Qui ne les quittera jamais :
Juſqu'àvos pieds chacun s'avance ;
Je fends la preſſe , je m'élance ;
Le coeur palpíte , on fait filence :
Ce fut alors , en me fixant ,
Que vous m'ordonnates de lire
Le bulletin intéreſſant,
Que le Monier venoit d'écrire.
Que devins je dans ce moment!
Je ne ſais pas encor comment
Ma foible voix put y ſuffire.
Unmortel juſques dans les cieux
Peut quelquefois porter ſa vue ;
Mais qu'un prodige ouvre la nue ;
Soutiendra - t - il l'éclat des Dieux
Sans que ſon ame en ſoit émue ?
Tout glorieux de votre choix ,
Je ne pus jamais m'en défendre;
Je baiſai le papier dix fois
Avant de pouvoir vous le rendre.
Plus d'une main l'avoit touché ?
Sûrement il étoit taché
De ce germe variolique
A OUT. 1774 184
1
Dont le poiſon épidémique
Sur mes levres s'étoit collé :
Si bien donc qu'en place publique,
J'eus l'honneur d'être inoculé.
Il fallut revenir au gite ,
Mander un médecin bien vite ,
Et choiſir le premier venu ;
Car dans ma ſphere infortunée
Avec un mice revenu ,
Point n'ai d'Eſculape à l'année.
Fievre , tranſport , tout m'accabla:
Je ne voyois , par - ci , par - là ,
Que gens ſe parler en arriere ,
Chuchotter , me plaindre tout bas
Et dire entre eux avec myſtere :
Mourra - t - il , ne mourra - t - il pas
Vous étiez déjà couronnée ;
Dans mon réduit la renommée
Avoit apporté juſqu'à moi
Les grandeurs de mon nouveau Roi :
Je n'entendois à mes oreilles
Que vos vertus & ſes merveilles :
Dans ce moment , je n'y tins pas.
Hélas ! me diſois - je à moi même s
Fut- il un malheur plus extrême ?
Henri renaft , & je m'en vas.
Que j'enrageois de ma détreſſe ?
Tout Paris étoit dans l'ivreſſe,
12
132 MERCURE DE FRANCE .
t
J'entendois retentir les cieux
De cent mille cris d'alegreſſe ,
Dont on vous béniſfoit tous deux ;
Cet inſtant ſuſpend dans mon ame
Le ſentiment de la douleur ;
1
Je ne ſens plus rien que la flamme
De l'amour qui brûle mon coeur.
Arrête donc , Parque inhumaine !
Que je puiſſe avant de mourir ,
Que je puiſſe adoucir ma peine
Par le plaiſir de les bénir.
Puiſque de leur gloire infinie
Mes yeux ne ſeront pas témoins ,
Laiffe - moi leur donner au moins
Le dernier fouffle de ma vie.
Soudain un nouveau feu dans moi
S'allume encore & je m'écrie :
Quel jour ſe leve , o ma Patrie !
Quel aftre heureux brille pour toi !
O France ! Quelle main chéric ,
Conduit l'aurore de ton Roi ?
A l'amour du bien qui l'enflamme ,
Henri , je reconnois ton ame ,
Dans Louis nous trouvons tes traits.
Siecle d'or , vous allez renaître ,
Si ce font les vertus du maître,
Qui font celles de ſes ſujets.
I
AOUT. 774 13
Quand l'Arbitre des deſtinées
Sur le trône éleva Titus ,
Ce ne fut pas fur ſes années
Que le Ciel régla ſes vertus .
En t'admirant , rien ne m'étonne ;
Le Sort pour porter la Couronne ,
Comme lui t'avoit deſtiné ;
Dans tes mains , c'eſt ton héritage ;
Sur ta tête , elle eſt au plus ſage :
C'eſt être deux fois couronné.
t
e
Cette piece mérite d'être diſtinguée par
l'heureuſe facilité de l'expreſſion .
REPONSE de Va- de - bon coeur , grenadier
, qui étoit en sentinelle fur la terraſſe
du château de Versailles ; à l'auteur
de l'Inoculation par aspiration.
LORSQU'UNE
:
JORSQU'UNE adorable Princeſſe
Daigna te choiſir dans la preſſe ,
Pour lire & pour nous calmer tous ,
Morbleu ! tu fis mille jaloux .
Mais il faut qu'un homme ſoit homme.
Tu devois boire le rogomme ,
En voyant paroître à ta peau
F Le premier grain variolique,
Et non pas prendre un empirique
Et jeter de l'argent dans l'eau.
1
17
13
434 MERCURE DE FRANCE,
Jour-de-Dieu ! c'eſt avoir bon foie :
Pour deux ſols tu pouvois guérir.
Et puis , craignois- tu de mourir
Quand tu n'étois pas mort de joie ?
Le Chirurgien Anglois , parade , par M...
Prix , 15 f. A Paris , chez la Ve. Ducheſne
, rue St Jacques; Lacombe , rue
Chriſtine , & à Lyon , chez Cellier ,
libraire.
Il ne faut chercher dans une piece de
ce genre que l'ivreſſe de la gaieté , &
qu'un comique outré qui doit déplaire à
la Raiſon , mais faire fourirela Folie. Gilles
dit très -bien dans ſon annonce : ,, De
"
22
"
ود
ود
ود
tous les temps les grands Seigneurs &
les gens du beau monde ont fait&joué
la parade: c'eſt ce quim'autoriſe , Mes
ſieurs & Mefdames , à vous demander de
l'indulgence pour celle que nous allons
avoir l'honneur de vous repréſenter en
» perſonnes naturelles. Il n'y a rien de ſi
beau que la parade , de ſi ſublime que
la parade , & rien cependant de ſi ordi.
naire que la parade.Le ſoldat qui va au
coup de fufil , ce n'eſt que pourlaparade.
Le Grand Turc n'a un ſérail que pour la
parade ?& beaucoup de gens parmi vous ,
Meſſieurs , ne portent un grand nez que
ود
ود
ود
AOUT. 1774 135
ود
"
,, pour la parade; les petites maîtreſſes
,, qui ont des vapeurs , la bouffante , le
,, gros chignon & la caraco, ce n'eſt que
,, pour la parade ; les petits maîtres n'ont
de chevaux , de carroſſes anglois & de
Demoiſelles de l'Opéra que pour la parade.
Si on a abandonné Moliere pour
les pieces larmoyantes & les drames anglois;
les vaudevilles pour l'arriette , le
vin pour les femmes , les femmes pour
les filles entretenues , la table pour le
luxe, tout cela n'eſt que pour la parade."
"
"
ود
ود
"
ود
Obſervations fur la Littéraure , àM. ** ,
in - 8°. & in - 12. pour faite ſuite aux
Trois Siecles de la Littérature. A Paris ,
chez Baftien , rue du petit Lyon.
Cet ouvrage eſt une collection de différentes
diſſertations ſur la littérature. On
y lit pluſieurs lettres employées à relever
les fautes , le néologiſme , les bévues &
les omiſſions du dictionnaire des trois Siecles
, avec une recherche fur le nomdu
véritable auteur de cet ouvrage que
l'Obſervateur donne tout entier à M.
l'Abbé Martin , vicaire de la paroiſſe de
St André des Arts. Il compare M. l'abbé
S... , dont il prétend arracher le maſque ,
à Bathylle qui s'attribua les deux vers de
14
136 MERCURE DE FRANCE.
Virgile : Sic vos non vobis , &c. & qui
devint la fable des Romains quand le véritable
auteur fut connu. Sans doute que
M. l'Abbé S. défendra & prouvera ſa
propriété ; il ſeroit trop honteux pour lui
d'être ſoupçonné de ſe parer des plumes
du paon , & de s'en laiſſer dépouiller à la
vue de ſes admirateurs & de ſes cenſeurs
mêmes qui tous alors ſe réuniroient contre
lui.
Après ces diatribes , ſuivent des réflexions
ſur une traduction latine de la
Henriade ; fur le Journal eccléſiaſtique ;
fur les poëſies &moeurs de Santeuil , fur
la latinité des auteurs modernes ; ſur la
Fontaine & Boileau ; ſur la traduction
des Jardins de Rapin , avec une difſſertation
fur deux harangues latines & deux
diſcours latins , l'un en faveur de la Nation
Normande , l'autre à l'occaſion de la naisſance
du Duc de Bourgogne ; toutes pieces
diſparates & très-légeres qui ne font là
que pour faire volume.
:
Les Cent Nouvelles - Nouvelles de Mde de
Gomez , nouvelle édition ; 8 volumes
in- 12 . A Paris , chez Fournier , libraire
, rue du Hurepoix; Guillaume fils ,
libraire, place de St Michel , & Guil
laume neveu , libr. rue du Hurepoix.
AOUT. 1774. 137
Il ſuffit d'annoncer la nouvelle édition
de cet ouvrage ſi connu par la variété de
ſes cent Nouvelles , dont pluſieurs font
agréables & amuſantes.
Oraiſon funebre de Louis XV, prononcée
dans l'Egliſe de Mâcon le 13 Juin
1774 , par M. l'Abbé Sigorgne , de la
Maiſon de Sorbonne , Archidiacre-
Chanoine de la même Eglife , &c. au
Service folemnel que MM. des Etats
du Pays & Comté de Mâconnois ont
fait célébrer. Cette Oraiſon ſe trouve
chez Goery , imprimeur libraire à
Mâcon.
:
L'orateur a puiſé dans la lettre de
Louis XVI le double tribut d'éloge qu'il
rend à la mémoire du feu Roi. Sa vie a
été remplie de gloire & de modération :
ſa mort a été pleine d'édification & de
piété: c'eſt le plan qu'il exécute dans fon
diſcours avec une éloquence majestueuſe.
"
Aimable fille du Ciel! Paix deſirable !
,, qui aviez un trône dans ſon coeur , ne fe-
,, rez-vous jamais fentir le pouvoir de vos
charmes aux corps des Nations ? Les
traîtés ne feront-ils que des ſemences de
guerre ? Renfermeront - ils toujours un
feu caché qui prépare dans le filence une
"
"
و د
15
138 MERCURE DE FRANCE.
11.
,, éruption d'autant plus terrible qu'elle
ود
"
"
avoit été plus contrainte&plus inattendue
? Heureux les Peuples quand tous
les Souverains auront l'humanité & la
fidélité de Louis ! S'il eut des guerres à
,, foutenir , les circonstances les rendirent
inévitables , la justice les entreprit , la
" modération les termina. "
"
Journal de Pierre le Grand, depuis l'année
1698 juſqu'à l'année 1714 , incluſivement
, traduit de l'original Ruſſe ,
imprimé d'après les manufcrits corrigés
de la main de Sa Majesté Impériale qui
font aux archives ; nouvelle édition avec
des notes , par un Officier Suédois,
grand in - 8°. A Stockholm ; on en
trouve des exemplaires à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
Ce Journal jette un grand jour ſur une
des parties les plus intéreſſantes de l'histoire
moderne , & fixe la vérité de pluſieurs
faits importans. Nous en rendrons
un compte plus détaillé.
L'Espagne littéraire , politique & commerçante
, ou Journal Eſpagnol & Portugais
, dans lequel on rend un compte
périodique dela littérature , des poëſies,
AOUT. 1774. 139
E
۱
1
5
?
des théâtres , de l'hiſtoire , des ſciences
exactes & ſpéculatives ; des arts , de
l'induſtrie , del'agriculture , du commerce
, de la navigation , des établiſfemens
, des mines , des inventions &
du génie de ces deux Nations enviſagées
ſous ces différens aſpects.
Cet ouvrage eſt un nouvel objet de circulation
ajouté à la ſomme de nos connoiſſances.
Les Eſprits s'éclairent comme
les Nations s'enrichiſſent , par la communication.
Que chaque Peuple garde pour
foi ſes productions dans tous les genres;
l'indigence univerſelle deviendra le fruit
decette fauſſe économie. L'indigence des
Eſprits feroit plus grande encore s'ils dédaignoient
cette eſpece d'échange qui fait
jouir l'un des travaux de l'autre , & rend
communes à toutes les Nations les richef.
ſes littéraires de chacune en particulier.
On peut dire que la république des lettres
ne ſubſiſte que par des emprunts ; mais
ce qui ruine tant d'Etats politiques , fait
précisément ſon opulence & fa force.
La chaîne des connoiſſances ne fut d'abord
compoſée que d'un bien petit nombre
d'anneaux. Diverſes Nations travaillerent
à l'accroître , & la chaîne s'étendit.
Elle ſe rompit plus d'une fois ;leschaînons
ſe diſperserent , & il fallut de nouveau le
i
140 MERCURE DE FRANCE.
concours de pluſieurs Nations pour la rétablir
. On vante encore les ſervices que
l'Italie a rendus à l'Europe littéraire : elle
devint l'aſyle des beaux Arts chaſſés de la
Grece , leur ancienne patrie ; mais avant
cette époque ſi glorieuſe pour les Italiens
, les Eſpagnols cultivoient ces mêmes
arts inconnus chez tant d'autres peuples
de la terre , & oubliés en Italie même.
La poëſie en particulier yfut toujours cultivée
avec éclat. On fait quelle étoit la
réputation des Turdetains dans des ſiecles
très-recutés . On fait qu'il naquitde grands
poëtes latins en Eſpagne dans le temps
que Rome cefſſoit d'en fournir. Tel fut
Lucain qui , malgré ſes défauts , ſera toujours
enviſagé comme un homme de génie
; tel fut Séneque le Tragique , dans
lequel pluſieurs de nos meilleurs poëtes
n'ont pas dédaigné de puiſer ſouvent &
toujours avec avantage. Martial , autre
Eſpagnol , eſt encore aujourd'hni compté
parmi les claſſiques latins; d'autres écrivains
de la même Nation , & qui ne vinrent
que plus de deux ſiecles après les précédens
, ſoutinrent encore par leurs productions
l'honneur de la poëſie latine ,
preſque abandonnée de toutes parts.
On n'entre dans tous ces détails que
10
AOUT: 1774 141
pour démontrer combien les Eſpagnols
eurent toujours d'aptitude pour cet art ,
eſtimé le plus difficile de tous. Les invaſions
& les ravages des Barbares ſuſpendirent
pour quelque temps cette ardeur ,
mais ils ne purent l'éteindre. L'Eſpagne
eut des poëtes lorsque nous n'avions encore
que des troubadours ; elle eut un
théâtre quand nous en étions réduits encore
aux tréteaux ; & quand Moliere &
Corneille poſerent les vrais fondemens
de la ſcene françoiſe , ils ne rougirent
point d'emprunter aux Eſpagnols une partie
des matériaux qui compoſent cet édifice.
Lopès da Vega , Calderon , Guillen
de Caftro , Moretto , &c. ontété mis à
contribution par des François dignes de
les apprécier.
S'agit- il d'examiner les autres branches
de la littérature eſpagnole ? Elle ne fera
pas encore priſe au dépourvu. La patrie
de Quintilien n'eſt point entiérement privéed'orateurs.
Ils ne ſe font pas toujours
formés ſur les préceptes de ce grand maître
en matiere de goût & d'éloquence ;
mais , parmi quelques défauts , on découvre
en eux des beautés qui leur font propres
, qui tiennent à leur génie , &que les
meilleurs préceptes ne pourroient ſeuls
faire éclore. L'Eſpagne aproduit des his
142 MERCURE DE FRANCE.
toriens dont pluſieurs ſiecles n'ont point
altéré la réputation , & qu'on a traduits
avec ſuccès dans pluſieurs langues. Tels
font en particulier Moralès , Garibay,
Mariana , Ferreras , Solis , auxquels on
pourroit joindre Zurita , dont le profond
ſavoir fit dire de lui qu'il voyoit dans la
nuit de l'histoire. En un mot , ce genre ,
dont ilexiſte ſi peu de bons modeles chez
toutes les Nations , eſt un de ceux que
l'Eſpagne a cultivés avec le plus de fruit.
Elle a même ſon Pline comme nous
avons le nôtre. On connoit tout le prix
de l'Histoire Naturelle de l'Amérique , par
le P. d'Acoſta. Il eſt abfolument le créa
teur de fon ouvrage: puiſqu'avant luinul
autre écrivain n'avoit traité cette maniere.
Un nouvel écrit du même genre , dont
l'auteur eſt également Eſpagnol , prouve
combien cette Nation eſt propre à l'approfondir.
Elle s'eſt occupée de la Juriſprudence
peut-être avec encore plusde ſuccès. L'Es
pagne a produit une foule de Jurifconfultes
dont les lumieres pourroient ſervir
de flambeau à toutes les Nations. Nous
n'en citerons qu'un petit nombre ; tels
qu'un Martin d'Aſpilcueta , le même qui ,
•Notices Américaines , &c. par M. d'Ullon
AUOT. 1774 143
à l'âgé de quatre-vingts ans , fit le voyage
de Rome pour aller plaider la cauſe d'un
de ſes amis; un Covarrubias , qu'on a furnommé
le Bartole de l'Eſpagne,&que fon
rare mérite éleva au rang de Chefdu Conſeil
Suprême de Caſtille; un Antoine-
Auguſtin , archeveque de Tarragone , qui
réuniſſoit à la parfaite connoiſſance du
droit civil & canonique, une érudition
profonde ſur preſque tous les objets de
littérature; lui que notre célebre de Thou
appelle quelque part le grandflambeau de
l'Espagne ; lui qui n'avoit que vingt-cinq
ans lorſqu'il mit au jour un de ſes ouvrages
les plus eſtimés , intitulé: Emendatio.
nes Furis Civilis. Onpeut à tous cesgrands
noms joindre celui d'Antoine de Gorea ,
à qui notre célebre Cujas donnoit la préférence
ſur lui-même. On peut y joindre
encore ceux des Larrea , des Solorzano ,
des Molina , des Valenzuela , des Velasquez
, des Gutierez , des Gonzalez , des
Azevedo , & d'une foule d'autres qui , de
nos jours même , ſoutiennent avec éclat
cette branche d'érudition , devenue malheureuſement
ſi néceſſaire.
La médecine a eu auſſi en Eſpagne fes
légiflateurs. La méthode de guérir du célebre
Vallès a long- temps ſervi de guide
à nos médecins, & l'on a déjà pu voir
144 MERCURE DE FRANCE.
2
dans les différens numéros de l'Espagne
Littéraire , que les médecins Eſpagnols
reprennent avec une nouvelle ardeur cette
étude qui avoit paru languir quelque
temps parmi eux. C'eſt de toutes les ſciences
qui font l'objet de l'application des
hommes , celle qui peut le plus ſe perfectionner
par la communication. Il paroît
même certain que nous en devons les premieres
notions aux. Eſpagnols comme ils
les dûrent aux Arabes , leurs conquérans.
Ceux - ci leur apporterent encore quelques
autres connoiſſances , telles que la phyſique
& l'aſtronomie , c'eſt à-dire , ce qu'on
en ſavoit alors . Ils répandirent fur -tout
en Eſpagne le goût de la poëſie , celui des
ouvrages d'imagination , & juſqu'à ce ton
de galanterie qui a produit tant de romans
de toute eſpece, & qui eſt reſté dans cette
contrée , quand les Maures en ont été
proſcrits. Les ouvrages de ces derniers
forment eux - mêmes un accroiſſement de
richeſſe pour la littérature eſpagnole. Ils
ont ſurvécu à la domination de ces tyrans
étrangers. C'eſt le Nil qui , après ſes dé
bordemens , laiſſe ſur le ſol qu'il vient
d'inonder , un fel qui le fertiliſe.
Une opinion affez généralement établie
, c'eſt que cette Nation , en quittant
l'Eſpagne , emporta avec elle toute
l'induſtrie
AOUT. 1774. 145
,
linduſtrie de cette contrée. On affecte de
croire qu'elle ne renferme plus ni arts
ni commerce , ni agriculture , ni émulation
fur aucun de ces objets. On fe
trompe , & notre ouvrage démontrera
à quel point l'on s'eſt trompé. Le temps
n'eſt plus où l'Eſpagne ignoroit ou négligeoit
ſes propres avantages , dédaignoit
de mettre à profit la fertilité de fon fol ,
de réveiller l'eſprit induſtrieux de ſes habitans
, & ſe bornoit à épuiſer les mines
du Pérou , pour enrichir ceux qui fournifſoient
à ſes premiers beſoins. Elle fait
maintenant y pourvoir elle - même. Ses
manufactures ſe réparent & ſe multiplient
; on encourage tous les arts utiles ,
& en particulier l'agriculture , le plus
utile & le plus néceſſaire de tous. Ilexiste
dans la capitale & dans toutes les principales
villes d'Eſpagne , des Sociétés ſavantes
qui éclairentla pratique par la théorie.
Ce n'eſt pas tout: le Gouvernement
& même les Grands du Royaume y joignent
des encouragemens non moins efficaces
que les préceptes .
Les lettres , les arts , les ſciences ont
leurs Académies particulieres. On en
compte quatre dans la feule ville de Madrid;
celle de la Langue Eſpagnole , celle
de l'hiſtoire , celle de médecine , &
K
46 MERCURE DE FRANCE:
こ
celle des beaux- arts . Il exiſte auſſi dans
les principales villes d'Eſpagne d'autres
Académies , & en particulier une des
ſciences à Séville. Toutes ces différentes
ſociétés littéraires s'occupent avec ardeur
des objets qui leurfont relatifs. Par exemple
, l'Académie de la langue Eſpagnole
a déjà publié en ſix volumes in-folio , un
très bon dictionnaire de cette langue &
pluſieurs autres ouvrages fort eſtimés .
L'Académie de l'hiſtoire a raſſemblé tous
les matériaux qui doivent ſervir de baſe
à une hiſtoire bien complette d'Eſpagne ,
& elle s'occupe maintenant de ce grand
travail. La même émulation anime les
autres Académies. Un grand Monarque
accueille & encourage leurs efforts; nouveau
motif pour elles de les redoubler ,
&moyen toujours fûr de les rendre fructueux.
On a dit plus haut que le théâtre Eſpagnol
a de beaucoup devancé le nôtre ;
mais on ſe figure aſſez généralement en
France que l'art dramatique eſt aujourd'hui
preſque abandonné en Eſpagne.
C'eſtune erreur qui ſe trouve entiérement
démentie par le fait. On a pu voir dans
le premier Numéro de notre ouvrage le
précis d'une nouvelle comédie eſpagnole ,
compoſée dans toutes les regles de l'art ,
AOUT. 1774. 147
& qui , bien traduite , pourroit fe foutenir
ſur le premier de nos théâtres. Nous
pourrons ſouvent renouveler ces fortes
de preuves. Il y a conſtamment deux
théâtres ouverts toute l'année à Madrid ,
-. & il en exiſte d'autres dans toutes les
principales villes d'Eſpagne.
コAutre preuve des richeſſes littérairesde
cette contrée. Nous avons ſous les yeux
un Journal Eſpagnol qui ſe publioit il ya
quelques années à Madrid. Il eſt entiérement
compoſé d'analyſes d'ouvrages qui
s'imprimerent dans le même temps , &
preſque tous dans la mêmeville. Ce Journal
a été interrompu , non faute de matiere
, mais par des motifs particuliers.
- Ajoutons que chaque ville capitale des
provinces) renferme pluſieurs imprimeries
, & que plus de 50 villes d'un ordre
inférieur en renferment une ou deux chacune.
Il faut des écrivains pour entretenir
ces preſſes, il faut des lecteurs pour encourager
tant d'écrivains.
Envoilà, ſansdoute , aſſez pour démentir
le préjugé qui s'étoit élevé parmi nous
contre la littérature des Eſpagnols. Il ne
lui manquoit que de nous être mieux connue.
On a long - temps nié l'exiſtencedes
Antipodes , parce qu'on ignoroit celle de
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
2
C
C
Pékin. L'intérieur de l'Eſpagne eſt ſi peu
connu de nos compatriotes , qu'il faut leur
rendre à l'égard des Eſpagnols le même
ſervice que le P. Duhalde leur a rendu à
l'égard des Chinois. Nous avons même
ſur ce dernier un très-grand avantage , du
moins le regardons nous comme tel ; c'eſt
qu'on ne vérifiera jamais quedifficilement
fes aſſertions , & qu'il ſera toujours facile
de vérifier les nôtres .
Au reſte , l'ouvrage qui fait l'objet de
ce nouveau Proſpectus n'eſt plus un ſimple
projet ; c'eſt un ouvrage commencé ,
établi , nous pourrions même ajouter ac
cueilli. On a pu voir , par ce qui vient
d'être dit , que les ſources ne nous manqueront
pas ; & par ce qui a déjà été fait ,
on pourra juger ſi nous y puiſons utilement.
Rien ne nous borne à cet égard.
Littérature agréable & légere , poëſies ,
théâtres , romans , hiſtoire , ſciences exactes&
ſpéculatives , beaux- arts , induſtrie ,
agriculture , commerce , navigation , établiſſemens
de toute eſpece; en un mot ,
tout ce qui conſtitue l'Eſpagne , ſous ces
différens aſpects , eſt du reſſort de notre
entrepriſe , & fera conſtamment l'objet
de nos recherches.
Ce qui concerne le Portugal , ſur tous
AOUT.
1774. 149
ces points , entre auſſi dans notre plan , &
nous en avons déjà donné des preuves .
Le voiſinage des deux Etats , l'analogie
des deux Langues , tout exigeoit de nous
cette afſociation. C'eſt encore une autre
mine abondante , précieuſe , où nous puiferons
avec ſoin , &, autant qu'il dépendra
de nous , avec choix.
Nous ferons même, de temps à autre ,
fans négliger le courant , des excurſions
dans des temps plus reculés. Nous deſirons
,& peut-être nos lecteurs le deſirentils
comme nous , que notre ouvrage devienne
, indépendamment de ſes autres
objets , un cours de littérature eſpagnole
& portugaiſe. Ce qui n'eſt point connu
eſt toujours nouveau pour ceux à qui
on le fait connoître.
Nous continuons d'inviter les Savans ,
particulièrement ceux d'Eſpagne&de Portugal
, de vouloir bien contribuer par leurs
conſeils , & même par leurs productions ,
au füccès de notre ouvrage. Ils travailleront
pour la gloire de leur patrie , & auront
droit à la reconnoiſſance de la nôtre.
Conditions pour la Soufcription.
Cet ouvrage qui ſe reprend & ſe contitinue
avec activité , a commencé en Janvier
1774 , & formera chaque année une
K3
150 MERCURE DE FRANCE .
C
collection de 5 vol. in-12. de 15 feuilles
chacun. On les diſtribue par cahiers de 3
feuilles le 15 & le 30 de chaque mois. Il
en paroîtra trois dans celui de Décembre.
L'abonnement eſt de 18 liv. pour Paris
&de 24 liv. pour la province& les Pays
Etrangers. On affranchira leprix tant de
l'abonnement que des lettres d'avis , &
l'ouvrage fera rendu franc de port à Paris
&dans tout le royaume juſqu'aux frontieres.
On peut s'abonner en tout temps chez
M. WILD, banquier , rue Grenier St
Lazare , pour les pays étrangers ;
Et chez LACOMBE , libraire à Paris , rue
Chriſtine , pour la France&les pays voiſins.
M.
ACADÉMIES.
Académie Françoise.
L'ABBÉ DELILLE ayant été élu par
MM. de l'Académie Françoiſe à la place
de M. de la Condamine , y vint prendre
ſéance le lundi 11 Juillet 1774 , & prononga
un diſcours , dont nous allons citer
pluſieurs morceaux.
Il fait l'éloge hiſtorique de ſon prédéceſſeur
, de cet Académicien célebre par
AOUT .
151 1774.
-
la variété de ſes talens par l'incroyable
activité de fon ame & la fingularité piquante
de fon caractere.
Sa paſſiondominante futune curioſité
infatiable. Ce doit être celle de ce petit
nombre d'hommes deſtinés à éclairer la
foule , & qui , tandis que les autres s'efforcent
d'arracher à la Nature ſes produc
tions , travaillent à lui arracher ſes ſecrets.
Sans ce puifſſant aiguillon , elle reſteroit
pour nous inviſible & muette. Car elle ne
parle qu'à ceux qui l'appellent ; elle ne ſe
montre qu'à ceux qui cherchent à la pénétrer
; elle enſevelit ſes myſteres dans des
abymes ,les place furdes hauteurs , les plonge
dans les ténebres, les montre ſous de
faux jours. Et comment parviendroient.
ils juſqu'à nous , fans la courageuſe opiniatreté
d'un petit nombre d'hommes , qui ,
plus impérieuſement maîtriſés par les befoins
de l'eſprit que par ceux du corps ,
aimeroient mieux renoncer à ſes bienfaits
que de ne pas les connoître; neles ſaiſisfent,
pour ainſi dire , que par l'intelligence
, & ne jouiſſent que par la penſée ?
Cette qualité , dis-je , fut dominante dans
M. de la Condamine ; elle lui rendoit tous
les objets piquans , tous les livres curieux,
tous les hommes intéreſſans.
6
K 4
152
MERCURE DE FRANCE.
Pourrai je le ſuivre dans ces courſes
immenfes , entrepriſes à la fois par ce defir
ardent de s'inſtruire & par celui d'être
utile ? Je le vois d'abord parcourir l'Orient;
on ſe le repréſente aiſément courant
de ruine en ruine , fouillant dans les
fouterreins , conſultant les inſcriptions ,
jamais plus piquantes pour lui que lorsqu'elles
étoient plus effacées ; meſurant
ces obéliſques , ces pompeuſes ſépultures
, qui paroiſſoient vouloir éternifer à la
fois l'orgueil & le néant ; par-tout pourſuivant
les traces de l'Antiquité qui ſemble
ſe conſoler en ces lieux de l'ignorance qui
l'environne , par le reſpect des étrangers
qu'elle attire
La Troade , ſi fiere des vers d'Homere,
appela auſſi ſes regards; mais il y perdit
avec regret , les magnifiques idées qu'il
s'en étoit formées , en voyant un petit
ruiſſeau qui fut jadis le Simoïs , quelques
mafures éparſes dans des brouſſailles ; &
il fut obligé de voir en Philoſophe ce qu'il
auroit voulu ne voir qu'en Poëte. Il fit
quelque ſéjour à Conſtantinople ; mais
un homme tel que lui dut être peu content
d'un tel ſéjour ; paſſionné pour la
liberté , il ne pouvoit ſe plaire dans un
Pays d'eſclaves. Avide de connoitre, if
AOUT.
1774. 153
=
:
dut être peu fatisfait d'une ville où fa
curioſité , éprouva, non ſans quelque dépit
, qu'il étoit impoſſible , & même , ſi
j'en crois quelques anecdotes , qu'il édangereux
d'y tout voir.
Mais ſa paſſion favorite ne faiſoit que
préluder à de plus grandes entrepriſes ; il
étoit fait pour ſe diftinguer de la foule des
Voyageurs. Parcourir quelques Etats de
l'Europe , connoître l'étiquette de leurs
Cours , goûter les délices du beau ciel de
la Grece & les charmes de l'Italie ; voilà
ce qu'on appelle communément des voyages
, & ce que M. la Condamine nommoit
fes promenades. L'Europe , où l'influence
du même climat , la ſociété des
arts , les noeuds du commerce, ſur - tout
le deſir , plus épidémique que jamais ,
de copier la France , donnent à toutes les
Nations un air de famille ; l'Europe devoit
être bientôt épuiſée par ſa dévorante
avidité. Le continent même ne pouvoit
lui fuffire , & l'ambition de connoître
dans M. de la Condamine ſe trouvoit auffi
trop reſſerrée dans un ſeul monde. En
1735 , il propoſa le premier à l'Académie
un voyage à l'Equateur , pour déterminer
, par la meſure de trois degrés du
méridien , la figure du globe.
.
1
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
Sur ſa propoſition , quatre Académiciens
furent nommés pour cette grande
entrepriſe , également glorieuse pour
eux , pour leur Souverain , & pour M.
le Comte de Maurepas , digne bienfaiteur,
pendant ſon Miniftere ,des Sciences
& des Arts , qui , par une juſte reconnoiſſance
, lui ont embelli le bonheur de
la vie privée , & qu'elles viennent de
céder de nouveau au beſoin de l'Etat &
à l'eſtime de ſon Maître.
Tandis que les collegues de M. de la
Condamine ſe préparoient à ſupporter les
dangers & les fatigues , lui , il ſe promettoit
de nouveaux plaiſirs. Combien
fon coeur treflailloit d'avance de l'eſpoir
de connoître ces contrées , qui , malgré
la dégradation qu'ont cru ly remarquer
dans le moral & même dans le phyſique ,
des écrivains ingénieux , ſont ſi fécondes
en grands & magnifiques ſpectacles , où
les arbres ſe perdent dans les nues , où les
fleuves font des mers , où les montagnes
préſentent au voyageur , à meſure qu'il
monte ou qu'il deſcend , toutes les températures
de l'air , depuis les ardeurs de
la Zone Torride juſqu'aux frimats de la
ZoneGlaciale; où la Nature enfin , échauffée
de plus près par le ſoleil , donne aux
oiſeaux de plus riches couleurs , aux fruits
AOUT . 155 1774
plus de parfum , aux poiſons même plus
d'activité ; prodigue à la fois ſes plus admirables
& ſes plus funeſtes productions ,
&ſes plus impoſantes beautés&ſes plus
effrayantes horreurs.
Mais ce grand ſpectacle n'étoit que le
fecond objet de M. de la Condamine. La
meſure des degrés du méridien réclamoit
d'abord tout ſon zêle. Il ſeroit difficile de
bien peindre & la grandeur des obſtacles
&celle de fon courage."
L'Orateur ſuit M. de la Condamine dans
ſes voyages , dans ſes travaux , dans ſes
aventures glorieuses & philoſophiques ;
il s'ecrie : ,, O vous qui voulez faire fleurir
les ſciences dans vos Etats , voilà les
voyages dignes de votre protection ; &
vous qui prétendez à inſtruire les hommes
, voilà les voyages féconds qui ſont
dignes de votre courage. Pourquoi vous
preſſez- vous d'arranger le monde avant de
l'avoir connu, & de mettre l'incertitude
&le haſard de vos opinions entre vous&
la vérité ? Quittez les contrées déjàmoisfonnées
par la Philofophie ; il eſt encore ,
il eſt quelques régions intactes. Là , vous
attend un fond inépuiſable d'obſervations
156 MERCURE DE FRANCE.
nouvelles ; là , vous verrez l'homme &
la terre , moitié cultivés , moitié ſauvages
,luttant contre vos inſtitutions & vos
arts , offrir à vos yeux l'intéreſſant contraſte
de la nature brute & inculte , & de
la nature perfectionnée ou corrompue :
hâtez - vous ; déjà fon ancien empire eſt
de plus en plus reſſerré par les conquêtes
des Arts ; déjà ſon image primitive s'efface
de toute part: encore quelque temps,
&ce grand ſpectacle eſt àjamais perdu."
M. l'abbé Delille retrace avec beaucoup
d'intérêt les efforts & les écrits de M. de
la Condamine contre ce fléau terrible qui
a ravi à la France Louis le Bien-Aimé. Ce
Prince qui eut l'avantage unique d'avoir
fait jouir la France de ce que la victoire
a de plus brillant , & de ce que la paix a
de plus doux , au milieu des délices d'un
regne tranquille , au moment que des alliances
heureuſes préparoient des eſpérances
à l'Etat , & des confolations à ſavieilleſſe
, s'eſt ſenti tout -à- coup furpris par
ce mal contagieux , jamais plus cruel que
lorſqu'il eſt plus retardé , & qui n'a rien
de plus affreux que de repouſſer les careſſes
du fang & les embraſſemens de la nature.
Mais est-il des dangers que redoute la véritable
tendreſſe ? Tandis que l'héritier
AOUT. 1774 157
い
-
du trône gémiſſoit de ſe voir , par la loi
facrée de l'Etat , privé des derniers foupirs
de fon aïeul , nous avons vu trois
généreuſes Princeſſes , victimes volontaires
, ſe dévouer aux horreurs delacontagion
, pour conſerver les jours de leur
pere ; lui prodiguer de leurs royales mains
des ſecours dont la douceur alloit jusqu'au
fond de fon ame ſuſpendre la violence
de la douleur & charmer les angoiſſes
de la mort. Le Ciel qui nous a ravi
le pere s'eſt contenté de nous faire
trembler ſur le ſort des enfans ; & en gémiſſant
de ſa rigueur , nous rendons graces
à ſa clémence. M.de la Condamine a
été aſſez heureux pour n'être pas témoin
de notre perte & de nos alarmes ; fans
doute il auroit comme nous prié le Ciel
d'épargner à la France ces horribles preu
ves de fon opinion.
Mais que dis - je , Meſſieurs ? s'il a échappé
à un ſpectacle douloureux pour un
coeur françois , il a perdu la plus brillante
époque de ſa gloire; il a perdu fon
plus beau triomphe. Le chef de l'Etat ,
les deux apuis de la Couronne , une auguſte
Princeſſe , ſe ſoumettant à la fois
à cette méthode ſi long-temps combattue ,
dont il fut l'intrépide défenſeur : quel
moment pour lui s'il eût vécu ! Et cemo158
MERCURE DE FRANCE.
Si
ment , Meffieurs , non - feulement fon
zêle & ſes talens l'ont hâté , mais ſa pénétration
l'avoit prévu. Vous me ſaurez
gré fans doute de rapporter les termes ,
j'oferois preſque dire de ſa prophétie :
ود L'inoculation , dit- il , s'établira quelque
,, jour en France. Mais quand arrivera ce
,, jour ? Ce sera peut-être dans le temps
funeſte d'une catastrophe ſemblable à
cellequi plongea laNationdansledeuil ود en 1711"
ود
"
,, Les derniers jours de M. dela Condamine
payerent par différentes infirmités
les travaux de ſes premieres années. Celle
qu'il fouffroit le plus impatiemment étoit
ſa ſurdité , parce qu'elle contrarioit fa
paffion favorite. Ceux qui ſavoient la
cauſe de ſon état ne pouvoient le voir
ſans un ſentiment de reſpect : j'ai vu
moi - même , Meſſieurs , quelque temps
avant ſa mort , ce Philoſophe , victime
de fon zêle pour les Sciences , avec cette
forte de vénération qu'inſpire la vue de
ces guerriers mutilés au ſervice de l'Etat.
Cependant la ſource de ſes infirmités
en étoit ledédommagement. Dans l'honorable
repos de ſa vieilleſſe , il revoyoit en
eſprit cette riche variété d'objets qu'il
avoit vue des yeux.
Mais ſaplus douce confolation , c'étoit
AOUT. 1774 159
l'attachement de ſa digne épouse: ſi jamais
l'hymen eſt reſpectable , c'eſt ſurtout
lorſqu'une femme jeune adoucit à
ſon époux les derniers jours d'une vie immolée
au bien public. La ſienne aimoit
en lui un mari vertueux ; elle reſpectoit
un citoyen utile. Cette impétuoſité inquiete
, qui dans M. de la Condamine
reſſembloit quelquefois à l'humeur ; loin
de rebuter ſa tendreſſe , la rendoit plus
ingénieuſe. Elle le conſoloit des maux
du corps , des peines de l'eſprit , de ſes
craintes , de ſes inquiétudes , de ſes ennemis
& de lui - même ; & ce bonheur
qui lui avoit échappé peut- être dans ſes
courſes immenfes , il le trouvoit à côté
de lui, dans un coeur tendre , qui s'impoſoit
, par l'amour conſtant du devoir ,
ces foins recherchés qu'inſpire à peine le
ſentiment paſſager de l'amour."
L'orateur rend ainſi ſes hommages à
l'Académie . ,, Ici ſe trouvent réunis tous
les genres de talens , ici la tragédie & la
comédie m'offrent ce qu'il y a de plus
touchant dans la peinture des paſſions,
&de plus piquant dans la peinture des
moeurs. Ici la poësie , tantôt peignant
avec magnificence les phénomenes des
ſaiſons , tantôt deſcendant avec nobleſſe
à des badinages ingénieux ; l'éloquence
1
160 MERCURE DE FRANCE.
célébrant dans les Temples& les Lycées
les vertus des grands hommes; les principes
des arts difcutés , leurs procédés embellis
par le charme des vers ; l'art important
d'abréger l'étude des langues , la
connoiſſance profonde des langues anciennes
, la nôtre enriche par vos ouvrages
, épurée par le commerce de ce que
la Cour a de plus grand par la naiſſance ,
de plus aimable par l'eſprit ; la morale
déguiſée ſous d'agréables fictions ; l'hiſtoire
écrite avec éloquence & fans partialité;
la fable , qui créée par un eſclave dans
la Grece , embellie à Rome par un affranchi
, ſe glorifie de devenir , entre les
mains d'un des premiers hommes de la
Cour , l'inſtruction des Grands & des
Rois: tout ſemble m'offrir la réalité de ce
fabuleux Hélicon où habitoient toutes
les Divinités des Arts.
Et quelles couleurs prendrai -je pour
peindre cet homme qui réunit à lui ſeul
tous les genres , qui , dans la carriere des
Lettres , après avoir , comme un autre
Hercule , épuiſé tous les travaux , ne s'eſt
point , comme lui , permis de repos ,& ne
s'eſt point preſcrit de bornes; dont le génie
eſt également étendu & fublime , qu'on
pourroit comparer , par une image giganteſque
, s'il ne s'agiſſoit de lui , à ces
montagnes
AOUT. 1774. 161
montagnes , qui , non contentes de dominer
la terre par leur élévation , l'em
braſſent encore ſous différens noms par
l'immenſité de leur chaîne. "
Voyez avec quel intérêt l'orateur ſé
rend l'interprête de la Nation dans le tableau
qu'il fait de ce jeune Monarque
ود
dont la bonté active a devance nos espérances
, qui a eſſayé par des bienfaits
la douceur de régner. Auguſte eſpoir dé
la France , jouiſſeż de votre gloire , jouisſez
du bonheur , que vous méritez ſi
bien , de commander à des François. Tant
d'autres Princes ont des ſujets , & vous
- avez un Peuple , un Peuple qui reſſent
pour ſes Rois l'ivreſſe de l'amour & l'enthouſiaſine
de la fidélité; qui obéit à la
tendreſſe , qui ſe laiſſe gouverner par
l'exemple. Entendez- vous ces applaudisſemens
qui vous reçoivent , qui vous
affiegent au fortit de votre Palais ? voyez
vous cette foule qui s'empreſſe autour
de votre char ? Et lorſqu'au milieu de
ces cris d'alegreſſe , ralentiſſant votre
marche , charmé de voir votre Peuple ;
lui prodiguant , fans pouvoir l'en raffa
fier , le bonheur de vous voir , vous prolongez
vos plaiſirs mutuels , eſt- il , fut- il
jamais un triomphe que vous puiſfiez encore
envier ? Ces applaudiſſemens ne
L
162 MERCURE DE FRANCE,
font point un vain bruit: c'eſt le gage de
notre bonheur & de notre gloire. Un Roi
avoit chargé un homme de ſa Cour de
lui rappeler tous les jours ſes devoirs ;
votre Peuple vous le rappele de la maniere
la plus touchante : en vous annonçant
qu'il vous aime , fes cris vous diſent affez
de l'aimer , & votre coeur vous le ditencore
mieux. Pourrions - nous craindre
les flatteurs ? Mais quand vous n'en feriez
pas naturellement l'ennemi , quel charme
pourriez - vous trouver à la fauſſe douceur
de l'adulation , après avoir éprouvéla
douceur pure de ces acclamations ſi flatteuſes
? Malheur au Souverain , qui , après
avoit goûté le plaiſir d'être aimé de ſes
Sujets , peut voir tranquillement les coeurs
ſe refermer pour lui !
La plus grande partie de ces fideles Sujets
ne peut vous faire entendre les cris de
fon amour; mais elle vous envoie le prix
de ſes ſueurs , mais fon fang eſt prêt à
couler pour vous. Déjà du milieu de la
capitale s'eſt répandu dans les provinces ,
dans les villes , dans les armées , ſous les
cabanes du pauvre le bruit des prémices
heureuſes de votre regne.
Bien loin de redouter votrejeuneſſe ,
nous en tirons d'heureux augures. C'eſt
l'âge où l'ame ſenſible & tendre s'ouvre
AOUT. 1774. 163
à l'amour du beau ;& s'épanouit à la vertu.
Nous croyons voir ce moment , le
plus intéreſſant de la Nature , ce moment
de l'aurore , où tout s'éveille , tout ſe ra-
+ nime ; tout reprend une nouvelle vie. Ce
# plaiſir ſi touchant , de rendre un peuple
heureux , vous en ſavoureż mieux la dou
ceur , en le partageant avec votre auguſte
* Epouſe , qui préſente le plus beau ſpectacle
que la terre puiſſe offrir au Ciel ; la
beauté bienfaiſante ſur le trône. Combien
de fois vos coeurs ſe ſont - ils rencontrés
avec délices dans les mêmes projets de
bienfaiſance ! Couple auguſte , autrefois
votre bonté étoit trop reſſerrée dans le
ſecond rang de l'Etat; eh bien! la voilà
libre; un vaſte Empire lui ouvre une
immenfe carriere. Tous deux à d'heureuſes
inclinations , vous joignez de grands
modeles : la Reine , une mere adorée dé
ſes ſujets; vous , un Pere qui eût été
adoré des ſiens , ſi le Ciel ..... Mais ,
hélas ! ne rouvrons pas la ſource de nos
larmes. Il vous parle , ce Pere , du fond
de ſon tombeau. ,, Mon fils , dit- il , fais
, ce que j'aurois voulu faire , rends heu-
, reux ce bon Peuple ; je me conſolois
quelquefois d'être deſtiné au Trône , par
,, l'eſpérance de lui prouver mon amour ,
, & de mériter le ſien. " Vous hériteres
La
164 MERCURE DE FRANCE.
auſſi de ſon goût pour les lettres & les
Arts , dont la culture ſuppoſe toujours un
Etat heureux & floriſſant ; ce ſont des
fleurs qui naifſent après les fruits. Vous
ne pouvez les aimer ſans protéger ce Corps
illuſtre , qui , pour le louer par les expreſſions
même de votre auguſte Epouſe
, a fait de la Langue Françoise la langue
de l'Europe. Pour moi , qu'il daigne
adopter aujourd'hui , je me féliciterai à
jamais de vous avoir offert le premier ce
tribut académique , & je regarderai toujours
cette époque comme la plus glorieuſe
de ma vie. "
Ce beau discours a été fuivi de l'éloquente
réponse de M. l'Abbé de Radonvillers
, directeur de l'Académie ; nous allons
en rapporter quelques traits.
" Vous venez prendre place parmi nous
plus tard que nous ne devions l'eſpérer.
L'événement le plus funeſte nous a tenus
long- temps renfermés dans la douleur &
dans le filence. Bien - tôt il a entraîné
après lui d'autres ſujets d'alarmes.
Nous avons tremblé pour de nouvelles
Iphigénies , victimes courageuſes , non de
l'ambition d'un pere , mais de la piété
filiale. Trois foeurs , placées à côté l'une
AOUT. 1774 165
de l'autre ſur le même autel, préparées
au même ſacrifice , ont vu le glaive longtemps
ſuſpendu .... Hâtons nous de dire
qu'il n'a pas frappé. Le même coup qui
en frappoit une , les immoloit toutes les
trois.
On commençoit à peine à reſpirer ,
- lorſqu'on apprend que les têtes les plus
élevées de l'Etat ſe préparent à braver la
cruelle maladie dont nous déplorions les
= ravages. A cette nouvelle , tous les
coeurs ſont émus , tous les efprits font
partagés ....
Enfin , nos craintes ſont diſſipées , &
diſſipées pour toujours. Qu'il nous feroit
doux de nous livrer aux tranſports de la
plus vive allégreſſe ? Mais dans ces jours
d'un deuil général , des tranſports de
joie ne nous font pas permis.
La Nation n'a pas ceſſé encore de donner
des larmes à ſon Roi ; & l'Académie ,
qui les partage , y joint celles qu'elle doit
à fon auguſte Protecteur. Notre amour
eſt la meſure de nos regrets : eh ! quel
Prince fut jamais plus aimé ? Ne me demandez
pas s'il fut adoré dans ſa famille ;
demandez-le à tous ſes auguſtes Enfans ;
ou ſi le reſpect ne vous permet pas de les
interroger , jetez ſeulement les yeux fur
les Princeſſes ſes filles ; vous verrez les
:
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
marques récentes de leur tendreſſe , commede
leur courage. Louis étoit Roi , &
il ent des amis : ne vous en étonnez
pas; il les aimoit lui -même comme il
en étoit aimé .... ?
Le ſavant directeur dit au nouvel Académicien
:,, La place que vous venez prendre
aujourd'hui , étoit due à l'Auteur des
Géorgiques Françoiſes. Votre poëme ,
qui a pour tous vos lecteurs le mérité
d'une verſification élégante & facile , a
encore un autre mérite pour nous : il a
enrichi notre littérature nationale. Jusques
là Virgile ne ſe trouvoit point dans
un cabinet de livres françois. Les traductions
en vers qui en ont été faites autrefois
, font oubliées , & les traductions
en proſe ne ſont pas Virgile: une marche
lente & timide peut- elle atteindre un vol
rapide & hardi? La proſe conſerve le
fond de l'ouvrage; mais qu'est - ce que le
fond d'un ouvrage d'eſprit , dépouillé
de ſes plus beaux ornemens , ...
"
Pourfoivez , Monfieur , vos travaux
fur l'Enéide. Des amis éclairés , confidens
de vos ouvrages , applaudiſſent déjà
à vos effais. Parcourez toute la carriere;
le ſuccès des premiers pas vous eſt un garant
afſſuré de la gloire qui vous attend au
terme. Je fais que vous pourriez auffi
وو
11:
AOUT. 1774. 167
vous couronner de vos propres lauriers ;
& les vers que nous allons entendre en
feront la preuve. Mais ne penſez pas qu'en
nous donnant une Enéide françoiſe , vous
renonciez au nom d'Auteur : traduire de
beaux vers en beaux vers , c'eſt écrire de
génie...."
Suit l'éloge de M. de la Condamine ,
qu'il peint avec autant de nobleſſe que de
préciſion.
,, M. de la Condamine aimoit de goût
le bien public & les Sciences , comme on
aime ordinairement les plaiſirs , les honneurs
& les richeſſes. C'étoit en lui une
paffion ; & quand il voyoit jour à lafatisfaire
, il comptoit pour rien les obſtacles ,
les travaux & même les dangers . Cette
paſſion toujours brûlante dans ſon coeur ,
s'enflammoit encore davantage parlechoc
de la diſpute . Alors , défenſeur inébran-
Jable de la vérité combattue , il la ſoutenoit
avec tant de chaleur , avec de ſi grands
efforts pour la faire triompher , qu'on
pouvoit mettre en doute s'il auroit eu aucun
regret d'en être la victime..."
L'orateur finit par cet hommage fiinté
reſſant , rendu au nom de l'Académie à
fon nouveau protecteur .
,, Pour remplir les devoirs de la place que
j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui , j'ai
1.4
168 MERCURE DE FRANCE.
Si
commencé mon diſcours par les regrets
dû à l'auguſte Protecteur que nous avons
perdu ; je le terminerai par l'hommage
que doit l'Académie dans cette premiere
ſéancepublique , à fon nouveau protecteur.
Au reſte , Meſſieurs , n'attendez pas de
moi le langage étudié d'un orateur qui
emplaie les couleurs de l'éloquence ; je
parlerai le langage ſimple d'un témoin
qui dépoſe fidélement ce qu'il avu. Ayant
eu l'honneur d'approcher ce Prince
pendant long-temps , la vérité que je devois
par état lui dire à lui-même , je vous
la dirai de lui avec la même ſincérité. La
juſteſſe d'eſprit , la droiture de coeur ,
l'amour du devoir ; telles font les qualités
principales dont le germe s'eſt montré
dans le Roi dès ſon enfance & que
vous voyez ſe développer tous les jours
depuis ſon avénement au Trône. Il en eſt
d'autres , non moins importantes pour
fa gloire & pour notre bonheur , que vous
verrez dans les occaſions ſe développer
également. Ami de l'ordre , il maintiendra
le reſpect pour la religion, la décence
des moeurs , la regle dans toutes les
parties de l'adminiſtration. Ennemi des
frivolités , il dédaignera un vain luxe
de vaines parures , un vain étalage de dis
AQUT. 1774 169
1
cours ſuperflus. Ne craignez pas que la
Jouange l'enivre de fon encens. La louange,
dès qu'elle approchera de l'adulation ,
n'arrivera pas aifément juſqu'à lui. Lorsque
les hommages dûs au Trône ne lui
ouvriront pas l'entrée , il ſaura la repouſſer
en l'écoutant avec un air de froideur &
peut- être d'indignation. D'ordinaire on
dit aux Rois de ſe garder des flatteurs :
aujourd'hui il faut dire aux flatteurs de ſe
garder du Roi. Cependant être Roi à
dix- neuf ans ! Mais rappelez- vous , Mesſieurs
, que c'eſt à dix - neuf ans préciſément
que Charles le Sage , le Reſtaurateur
du royaume , prit en main les rênes
du Gouvernement. Puiſſent nos neveux ,
après l'expérience d'un long regne , donner
à Lois XVI le même ſurnom que nos
ancêtres ont ont donné à Charles V !
Ces diſcours que le Public a entendus
avec ſenſibilité , ont été ſuivis de la lecture
que M. l'Abbé de Lille a faitede ſa Satire
fur le Luxe ; Poëme rempli de traits admirables
& énergiques contre le luxe &
les vices qu'il occaſionne,
LS
170
MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
1
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations du Carnaval du
Parnaffe avec fon Prologue. Ceballet eſt
composé d'airs agréables & faciles tant
pour le chant que pour les danſes qui ſe
repetent & ſe retiennent par les Spectateurs
, mais qui , en leur donant le plaiſir
de prévenir ou de ſuivre l'acteur & l'orcheſtre
leur ôtent le piquant de la nouveauté
& le charme de l'exécution d'une
muſique plus forte& plus expreſſive.
Mile Roſalie joue avec beaucoup d'art
&de gaieté le rôle de Thalie en l'abſence
deMde l'Arrivée. M. le Gros chante ſupérieurement
le rôle d'Apollon , ſi favo
rable à fon organe, le plus brillant & le
plus flatteur que l'on puiſſe entendre. On
ne peut trop applaudir la danſe noble &
impoſante de Mlle Heinel ; l'élégance &
la perfection de la danſe de Mlle Guimard
; l'étonnante vivacité & la gaiete de
Mlle Perlin .
Mile Mallet a débuté à ce théâtre pour
AOUT, 1774: 171
le chant. Elle a fait entendre une voix
agréable , flexible & étendue , quoique
retenue encore & gênée par la timidité&
par le peu d'habitude du chant dramatique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LELES Comédiens François continuent de
jouer le Vindicatif, drame nouveau en
cing actes & en vers , de M. Dudoyer
Quelques changemens faits au rôle du
Vindicatif, quelques adouciſſemens dans
les traits un peu trop marqués de ce caractere
, quelques corrections dans ce
drame, en rendent la repréſentation plus
intéreſſante.
COMÉDIE ITALIENNE.
LESEs Comédiens Italiens ont donné le
lundi 18 Juillet , la premiere repréſentation
de la Fauffe - Peur , comédie nouvelle
en un acte , mêlée d'ariettes; les paroles
ſont de M. M***; la muſique eſt
- de M. Darcis le fils , le même qui a fait
72
MERCURE DE FRANCE .
il y a quelques années , la muſique du Bal
masqué.
La Marquiſe de ** , jeune veuve , a
eu l'imprudence d'écrire quelques lettres
au Chevalier de ** , dont celui - ci veut
profiter pour ſe donner l'air d'un homme
àbonne fortune, Mais comme il a beaucoup
d'amour - propre , il tombe facilement
dans les pieges tendus à ſa vanité.
La Comteſſe de **, d'accord avecla Marquiſe
, feint de l'amour pour le Chevalier
& parvient à lui faire ſacrifier ces lettres
qu'elle rapporte à fon amie. Alors laMarquife
fonge au moyen de ſe venger du fat &
de le perfiffler. Elle lui écrit&luidonne un
rendez- vous. Cependant le pere de laMarquiſe
eſt alarmé de la jeuneſſe de ſa fille ;
mais il eſt bientôt raſſuré quand elle lui
dit que fon projet eſt de faire l'acquiſition
de la Terre où elle ſe trouve , & de
choiſir, le jour même , un époux qu'elle
ne veut pas encore nommer , mais dont
le choix lui fera honneur. Ce futur eſt le
Marquis de **, qui prend d'abord de la
jaloufie & qui entre enſuite dans les
projets de laMarquiſe , pour punir le Chevalier.
Un M. Raille ſe croitaimé& vient
faire parade du talent qu'il ad'imiter l'Allemand
, l'Anglois , le danſeur , le chanteur
Italien& François; la Marquiſe s'aAOUT.
1774 173
muſe de lui , mais fans lui donner d'espérance.
Le Chevalier arrive plein de
confiance& de ſuffiſance. La Marquife
feint la douleur & le dépit d'une amante
trahie. Le Chevalier la traite légérement
Alors on apporte des glaces ; & quand
elles ſont priſes , la Marquiſe dit au Chevalier
qu'elle n'a pu foutenir ſa perfidie ,
& qu'elle s'eſt empoisonnée. Le Chevalier
dit en riant que c'eſt porter trop loin
un amuſement , & lui donner une fin trop
tragique; mais il eſt lui-même fort épouvanté
, quand la Marquiſe ajoute qu'elle
s'eſt auſſi vengée de lui , & que la glace
étoit préparée pour le punir. La marquiſe
ſe ſauve. Le Chevalier crie au ſecours ; il
croit déjà fentir l'effet dupoiſon. Les gens
de la Marquiſe viennent au bruit , & concourent
à perfiffler le chevalier. Arrive auſſi
M. Raille déguisé en médecin , qui joue
parfaitement fon rôle pour inquiéter &
pour impatienter cet amant. Leprétendu
médecin fait venir le corps de la Pharmacie
; & la Marquiſe elle - même paroît ,
brillante de ſanté & de gaieté. Le Chevalier
voit alors qu'il eſt joué ; M. Raille
ſe découvre & ſe moque auſſi de l'amant.
Un petit apothicaire , forti d'un grand
mortier , chante au Chevalierd'avaler cette
1
174 MERCURE DE FRANCE.
f
fâcheuſe pilule. Enfin la Marquiſen'attend
plus que le Marquis pour déclarer ſon
choix. Le Marquis ne paroît point; on
vient au contraire annoncer qu'ils'eſt rendu
l'acquéreur de la terre que laMarquiſe
vouloit acheter; & ſes vaſſaux arrivent
pour lui faire hommage; mais il s'empresſe
bientôt lui-même de rendre ſes devoirs
à la Marquiſe , & d'accepter ſa main.
Le Chevalier & M. Raille ſe retirent
confus. La piece ſe termine par le confen
tement que le pere de la Marquiſe donne
à fon choix. On chante des vaudevilles.
Cette piece n'a eu qu'un foible ſuccès.
L'action a paru languir & avoir peu d'intérêt
; les perſonnages ont un caractere indécis;
les ſcenes ſont peu liées. C'eſt un
plan en général qui a paru mal conçu&
foiblement exécuté , quoiqu'il y ait des
détails aſſez comiques , comme l'ariette
de M. Raille , qui parodie d'une façon
plaiſante différens caracteres. On s'eſt
auſſi amusé de l'inquiétude du fat, qui ſe
croit empoisonné.
La Muſique eſt d'un très jeunehomme
qui annonce du talent; qui a de la mémoire
& de l'adreſſe, mais dont le ſtyle
n'eſt pas encore formé , comme il pourra
l'être avec l'âge par l'expérience , parl'obAOUT.
1774 175
e
t
ſervation de la nature , par le conſeil des
habiles maîtres & par une étude réfléchie.
M. Grétry & d'autres habiles maîtres
ont accoutumé le Public à entendre , à ce
théâtre , une muſique tour -à- tour pittoreſque
, éloquente , expreſſive & paffionnée
qui ſait imiter avec préciſion & fe
montrer la fidelle interprête des ſentimens
&des paffions. Ce n'eſt plus un art dans
lequel le compoſiteur puiſſe procéder au
haſard & offrir des traits vagues & indécis;
on exige à préſent que le muficien
ne laiſſe dans ſes compoſitions rien de
froid ni d'équivoque. On veut ſentir par
tout dans les compoſitions muſicales cette
vérité embellie qui eſt le ſecret du génie
& le charme de l'art imitateur.
Les acteurs qui ontjouédans cette piece
font M. & Mde Trial ; Mde Moulinghen
, MM. Julien , Suin & Meunier. Ils
ont mis dans leur rôle beaucoup d'intel
ligence & de vérité.
176 MERCURE DE FRANCE.
NOTICE fur M. Hulin , Ministre du
feu Roi de Pologne , Duc de Lorraine &
de Bar.
MESSIRE
:
ESSIRE Jacques Hulin naquit à Paris le 20
Octobre 1681 , ſur la paroiffe de St Gervais , &
fut baptisé le lendemain 21 dans cette Eglife. M.
Jacque Hulin ſon pere étoit un des Officiers de
Monfieur , Duc d'Orléans . M. Hulin fit ſes étudés
avec le plus grand ſuccès. Il les finit de
bonne heure.
Il ſe diftingua d'abord par ſon application , fon
intelligence , fon exactitude & ſon extrême mos
deſtie , ainſi que par ſa parfaite probité : vertu qu'il
a conſervée toute ſa vie. Il étudia au college
des Quatre - Nations , ainſi que ſes deux freres
décédés dans l'état eccléſiaſtique il y a plus de
quarante à cinquante ans.
11 excella fur - tout dans ſes premieres années
dans la philoſophie qu'il étudia ſous le célebre
Pourchot , qui fut fon maître & fon ami. Mais la
partie de la philoſophie qu'il aima de prédilection
fut la logique , ainſi que la morale qu'il étudia
toute ſa vie en politique & en philoſophe.
Né avec un coeur parfait & un eſprit droit &
pénétrant , il n'eſtimoit rien plus que l'exactitude
, la juſteſſe de l'eſprit & celle des ſentimens.
Il étudia quelques années en théologie, ſe fit
tonſurer , prit ſes degrés en droit , & poffeda
quelques bénéfices qu'il quitta quelque temps
après.
Sa
S
3
AOUT.
177 1774.
Sa rare prudence le fit bientôt goûter & re
Chercher des Miniſtres qui l'aſſocierent au foin des
affaires étrangeres. Il y brilla. Voici ce qu'écri
vit , le 30 Juillet 1730, à ſon ſujet , M. de Chauvelin,
Garde des Sceaux de France , au Miniſtre
de la Cour d'Eſpagne.
„ La maladie confidérable de M. le Marquis de
„ Brancas , Ambaſſadeur du Roi auprès du Roi
, d'Eſpagne , pouvant , Monfieur , être très lon-
" gue,& les affaires à traiter entre les deux Cours
„ étant à un point où le inoindre délai feroit trèspréjudicable
aux intérêts de l'un & de l'autre ,
„ je fais partir , fuivant les intentions du Roi ,
M. Hulin qui aura l'honneur de rendre cette
lettre à Votre Excellence , par laquelle je vous
» demande pour lui toute créance , & de lui procurer
celle de Leurs Majeſtés Catholiques , dans
"
"
"
"
"
"
le cas qu'Elles jugeroient à-propos de le faire
,, approcher d'Elles & de l'entendre. Safageſſe &
" fon intelligence éprouvées depuis long - temps ,
» m'aſſurent que Votre Excellence lejugera digne
» du choix qui a été fait de lui , pour, dans tous
„ les cas que M. le Marquis de Brancas fercit
malheureusement bors d'état de ſuivre les affaires
, de le suppléer , autant qu'il fera poſſible. Il
est en effet très inſtruit de tout ce qui a rapport
aux conjonctures préſentes fur lesquelles j'espere
que Votre Excellence ne fera point de difficulté
de s'expliquer à lui avec une confiance propor-
„ tionnée à celle que nous avons ici en ſes bonnes
qualités, fes talens &fes connoiſſances." Quel
éloge , & par quelle bouche !
ود
M. Hulin en effet fut revêtu des pleins- pouvoirs
de S. M. , & eut grande part au ſuccès. Aufſi
lui en marqua- t-Elle ſa ſatisfaction dans l'honorable
brevet de penſion qui lui en fut expédié
M L
178 MERCURE DE FRANCE .
auffi-tôt après cette légation finie en 1733. Le
Roi Louis XV , de glorieuſe mémoire, ce Prince
fi chéri , a fait lui- même l'éloge de fon Miniſtre
dans la Lettre que S. M. écrivit au Roi de Pologne,
Duc de Lorraine & de Bar fon beau-pere ,
Je 17 Avril 1737 .
"
:
Monfieur mon Frere & Beau-Pere , tout ce
,, qui me procurera des rélations plus fréquentes
, avec vous me faiſant beaucoup de plaifir , vous
, ne pouvez douter de celui avec lequel j'ai ap.
و د
pris que vous avez nommé le fieurHulin pour
réſider auprès de moi , en qualité de votreMir
" nistre. Les motifs qui vous ont déterminé à le
choisir pour cet emploi augmentent les difpofi
tions dans lesquelles je suis de donner une en.
tiere créance à tout ce qui me fera dit de votre
part. Quoique je fois très- content des fervices
5, que le fieur Hulin m'a rendus jusqu'à préſent ,
,, je le ferai encore davantage , fije le vois s'atta
cher autant que je l'espere à vous confirmer dans
l'idée que vous devez avoir de mes tendresfentimens
pour vous, &c"
99
Après la mortdu feu Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , le Roi marqua à M. Hulin a
fatisfaction que S. M. reſſentoit des ſervices qu'il
avoit rendus pendant tant d'années au feu Roi de
Pologne fon beau-pere , par une lettre , une tr
batiere enrichie du portrait de S. M. , & par u
brevet d'une penfion de fix mille livres.
Pendant plus de trente ans M. Hulin a joui d
la confiance entiere du feu Roi Stanislas , de
Reine & de la Reine de Pologne. Pluſieurs lettre
de S. M. Polonoiſe l'ont établi ſon Miniſtre Ple
nipotentiaire. Il la ſuivit d'abord à Meudon , pus
Chambord , enſuite à Lunéville, & enfin il
réſidé depuis pendant la vie du Roi leBienfaifan
AOUT. 1774.179
à Paris , en qualité de ſon Miniſtre auprès du Roi ,
à la fatisfaction de Leurs Majestés.
Il devint l'intime ami de tous les Seigneurs de
Pologne , & autres attachés du Roi de Pologne
fon maître; du Duc Ofſolinski , de l'illuſtreMaifon
de Sapieha , de celle de Jablonowski , du
Comte de Potoski , Palatin de Beltz ; de M. le
Maréchal de Bercheny , &c.
Il futd'abord envoyé de la Cour de France dans
la plupart des Cours de l'Europe , dont il favoit
parfaitement les langues , fur-tout le Ruſſe , l'Allemand
, l'Eſpagnol, le Portugais , l'Italien &
l'Anglois , &c.
Il a donné ſes manuscrits ruſſes & polonois à
M. le Docteur Sanchez , ancien premier Médecin
-de l'Impératrice de Ruffie , fon ami . Il poſſédoit
éminemment ſa langue , ainſi que tous les auteurs
Grecs & Latins , & fut l'ami de tous les gens-delettres
, de tous les ſavans & des artiſtes les plus
habiles. Ayant mis dans les premieres tontines ,
il n'a joui de ſes revenus que pour en faire part
aux malheureux & pour obliger ſes amis. Ses
jours n'ont été qu'un tiſſu de bienfaits. Par fon
testament il récompenſe ſes domeſtiques , n'oublie
point les pauvres; laiſſe un prix pour l'agriculture
; une ſomme pour faire apprendre des
métiers , & il s'eſt rendu à lui- même le doux
témoignage qu'il a donné des marques de fon
eſtime à tous ſes amis de ſon vivant ou par fes
dernieres difpolitions.
Vers ſes derniers jours , il a pleuré la perte de
Louis le Bien-Aimé , en diſant : J'ai trop vécu !
Son ame s'eſt épanouie en voyant Louis XVI
arriere- petit-fils du Roi Staniflas ſon maître , fur
le trône ; ce jeune Roi ſi ſage&fi précieux ; & ne
pouvant foutenir une extrême douleur & une joje
٦٠M2
180
MERCURE DE FRANCE.
ſi ſenſible , il eſt mort comme un flambeau quí
s'éteint , après avoir reçu le Viatique le 28 Ma
dernier , fur les deux heures après- midi , il a été
inhumé en l'Egliſe royale de St Germain l'Auxerrois
ſa paroiſſe , dans ſa 93e. année , le 29 Mai
1774 , fur les neuf heures du foir , univerſellement
honoré , eſtimé & regretté.
LETTRE de Madame de Laiſſe , en réponſe
à la critique de Mde la Baronne
de Prinsen , dans le Journal des Dames
du mois de Juin.
Voulez-vous bien , Madame , agréer les marques
publiques de ma reconnoiſſance & de mon
admiration . Une jolie femme ou un Abbé peuvent
ſeuls mettre dans une critique très - ſage
d'ailleurs , autant de douceur , & un coloris auſſi
frais qu'il eſt riant. La meilleure de toutes les
critiques , Madame , c'eſt de comparer mon
ouvrage au vôtre l'analyſe que vous faites
de mes contes eſt préſentée d'une maniere fi
agréable , que me faiſant illufion pour un moment
, j'ai oſé les croire bons : mais bientôt
ramenée par vos douces & judicieuses réflexions ,
je les ai vus tout auſſi mauvais que vous paroisfiez
deſirer qu'ils ſoient trouvés. Guérie de mon
erreur , j'ai fenti augmenter , s'il eſt poſſible , la
haute eſtime que déjà vous m'inſpiriez.
Puis- je , Madame , ſans vous déplaire , vous
préſenter quelques réflexions ? Vous reconnoîtrez
leur ineptie ; elle vous confirmera dans l'idée
C
AOUT. 1774. 181
1
que mon ouvrage vous a donnée , Madame , de
ma maniere de voir.
Le premier de mes contes vous paroît tout
à fait ridicule , les objets dégoutans ; les faits
dénués de vraisemblance : voilà par où commence
le jugement que vous en portez. Ces expresfions
font nobles ; elles ont une certaine douceur
qui va à l'ame. On peut juger par elles du fang
froid que Madame de Prinſen a mis dans fon.
travail : auſſi trois mois ſe ſont- ils paffés , avant
qu'elle ait voulu donner au public cette importante
analyse. Moins conféquente , j'y réponds à l'inftant.
Ces deux feuls objets de votre juſte critique ,
Madame , m'ont paru préſenter , d'une maniere
vraie , une oppoſition de façon de penſer faite
pour intéreſſer. Julie , femme d'un caractere
doux , ſenſible ; vertueuſe , ſans prétentions , eſt
- à mes yeux telle que je voudrois que toutes les
femmes fuffent , pour faire le bonheur de ceux
- auxquels le fort les lie ; telle que je voudrois être ,
& comme je vous vois , Madame ; (au moins ne
vous plaindrez- vous pas de mes yeux ) , Eléonore
eſt un monftre: oh! vous avez raiſon Madame;
mais ce monſtre dans mon anecdote ſe
punit de ſon forfait , tandis que les vertus de
Julie font récompenfées par un bonheur conftant.
Je croyois , Madame , que le but de tout ouvrage
moral devoit être de mettre ſous les yeux du
lecteur le vice puni & la vertu triomphante ; tels
ont du moins penſé nos meilleurs Poëtes. Racine
même a ofé peindre la vertu malheureufe ;
c'eſt cependant le ſeul qui ait ôté à la Tragédie
:
M 3
182 MERCURE DE FRANCE,
ce qu'elle a de terrible. On voit Hypolite , 16
vertucux Hypolite dans la Tragédie de Phedre ,
périr malheureuſement ; le Comte d'Effex , dans
Corneille , condamné à la mort par une Reine
plus ambitieuſe que tendre. Crébillon , plus noir ,
a préſenté des objets qui doivent vous paroître
odieux , Atrée & Thiefte.... ho ! Madame , vous
n'auriez jamais pu vous réfoudre à lire juſqu'à la
fin de telles horreurs ; Mahomet du grand Voltaire
a dû vous faire frémir.
Je yous vois d'ici ſourire & vous écrier : eſtelle
affez vaine cette petite perſonne; elle oſe
ſe comparer aux plus grands génies , (&fongenre
> celui de ces illuſtres mortels !) eh non , Madame:
je me mets à ma place ; mais parlons du
genre; il faudra fans doute jeter au feu tous les
romans de l'Abbé Prévost , l'admirable Clarice,
les romans Anglois , l'inimitable M. Marmontel
même dans quelques-uns de fes contes. En vérité
, Madame , il faut toute ma confiance en
vous , pour que je puiſſe croire ce que vous écrivez.
Mais pourquoi votre franchiſe , Madame ,
ne vous a-t-elle pas permis de me donner demon
ouvrage l'idée que vous voulez inſpirer au Public
? Avec quelle reconnoiffance j'aurois reçu
cet avis charitable ! Les graces qui accompagnent
tout ce que vous dites , me l'auroient (rendu
plus agréable encore : mais votre bouche, tant
accoutumée à peindre le ſentiment & ſes douces
expreffions , ne ſçait point s'ouvrir pour condamner.
:
Vous blamez ma maniere d'écrire: oh ! je
ne la justifierai point ; mais ce dont je ne puis
m'empêcher de demeurer convaincue , c'eſt
AOUT. 1774 183
qu'avec ma maniere d'être , il eſt impoſſiblede
préſenter un tableau dégoûtant & bas ; l'ame ,
Madame , perce à travers ce que l'on écrit : il
me ſemble que dans mon ouvrage on y voit la
mienne; & c'eſt ce qui me le fait aimer.
Mon ſecond conte , qui a pour titre : le bonbeur
n'est pas impoffible , vous paroît plus mauvais
que le premier , ſa morale monstrueuse. Ah!
Madame , de quelle délicateſſe , de quelle fineſſe
d'organe vous doua la Nature ! Ce préſent peut
être funeſte à votre bonheur : votre converſation
gaie & pleine de faillies , eſt moins ſévere que
votre jugement ; c'eſt ſans doute par pitié pour
les oreilles grofſſieres qui vous écoutent avec
tant de plaifir...... Voilà ce qui fait la ſupériorité.
Vous prétendez , Madame , qu'un homme
aſſez infortuné pour s'être rendu coupable une
fois, ne peut jamais étre heureux ? Je ne ſuis plus
étonnée qu'il y ait tant d'êtres mécontens : je
croyois , moi , fimple créature , que des années
de repentir , une fermeté conſtante dans le bien ,
pouvoient réparer autant qu'il eſt en ſoi , le mal
paffé, & aſſurer la félicité à venir.
1
Les dangers d'une mauvaiſe éducation.
Ce titre ne vous paroît pas mieux rempli que
les autres: c'eſt une preuve bien certaine , Madame,
de mon peu de lumieres ; je vais en
quatre mots peindre Mademoiselle de
Cette fille en fortant des mains de fa nourrice ,
paſſe dans celles d'une tante Abbeſſe: loin
d'être contrariée dans ſes goûts , on y applaudit ,
........
M 4
184 MERCURE DE FRANCE !
fes défauts augmentent avec l'âge , & l'éduca
tion n'y met point de frein; nul principe ne lui
eſt inculqué : à dix ans , à peine ſçait- elle lire ,
le premier ufage qu'elle fait de cette ſcience ,
c'eſt de lire des romans qui échauffent fon imagination
& lui donnent une idée de l'amour , qui
n'exiſta jamais que dans ces livres dangereux :
ſes actions répondent à l'inconféquence de ſes
idées & à fon peu de principes ; elle croit que
la beauté fuffit pour mériter tous les hommages.
Combien de femmes ont été féduites par
cette folle idée , ont négligé ce qui pouvoit les
rendre aimables , lorſque le regne de la beauté
ſeroit paffé ! Voilà , Madame , ce que j'ai voulu
peindre ; plaignez mon ineptie en voyant combien
j'ai manqué mon but.
Oh! comme vous traitez mon orgueilleux : un
fot , lui ? En ce cas il l'eſt dans le conte ſeulement:
il pourroit l'être près de vous , Madame;
à mes yeux , c'eſt une créature reſpectable ,
&, malgré ſes défauts , dans les ſiens on voit
fon ame; elle est belle; & ſa figure l'eſt auſſi.
Je l'ai mal peint , ſi vous ne le jugez pas fait
pour exciter l'envie : j'ai des preuves contraires ;
Eliante eſt une femme honnête & fimple , ai
mant la vertu , & qui ne condamna jamais perfonne;
fon mari , cependant (c'eſt dans l'ordre.)
Elle a cru , & je pense qu'elle avoit raiſon , que
les parens de l'orgueilleux devoient exciter ſa
pitié: c'eſt le ſentiment que les méchans infſpirent
aux bons ; mai mais qu'il ne devoit jamais les
revoir , parce qu'ils avoient cherché à lui ôter
Un
calomniateur n'eſt - il pas
l'honneur .
...
un être plus vil qu'un afſaſlin ?
Dans la jeuneſſe du François , vous ne voyez ,
AOUT. 1774 185
qu
C
si
al
!
?
Madame, que le portrait de la premiere femme dis
monde , & vos regards ne font point frappés des
étourderies du jeune homme dont j'ai fait le
portrait ; je l'ai donc toujours peint ſage ? Je
croyois au contraire l'avoir préſenté comme un
être léger , tantôt eſclave d'une coquette , qui ,
d'un homme brave , penſe faire un lache ; tantôt
entraîné au vice par la ſociété des gens de fon a
ge , puis enfin ramené à la vertu par la vertu
même , ſous le voile des graces ; c'eſt la marche
ordinaire. La Dame de Foinville est auſſi rare
que mon Eliante: je n'ai vu en elles , que ce que
toutes les femmes devroient être.
Je n'ai jamais defiré le don de l'eſprit : au
contraire , je l'ai juſqu'ici regardé comme un
préſent ſouvent nuiſible au bonheur ; mais , de
puis que je vous lis , Madame , j'ai plus d'une
fois gémi de n'en avoir pas affez pour fentir toute
la finesse & la juſteſſe de vos pensées: dans ce
moment-ci , Madame, fur-tout , il eſt bien cruel
pour moi de ne pouvoir légérement piquer votre
amour propre : alors une diſpute agréable s'éle
veroit entre nous ; rien ne feroit plus plaifant
pour le Public , mais hélas ! je ne fais que vous
admirer.
Je viens encore de faire un ouvrage qui bientôt
paroîtra : le titre avoit précédé mon travail
, comme j'ai fait juſqu'ici ; mais je l'ai
vite effacé , en lifant votre critique , & j'ai mis
à fa place ouvrage fans titre ; Minerve le donnera:
le Public juste , quelquesfois févere , aura
bientôt nommé Madame laBaronne de Prinſen.
Ou vous n'avez pas pris la peine de lire mon
Epître au fexe qui vous doit sa gloire , ou vous
n'avez pas cru , Madame , àma ſincérité ; fuſſiez
M
186 MERCURE DE FRANCE.
vous toutes , ai-je dit en la terminant , plus
belles, plus ſpirituelles , plus aimables que moi ,
je n'envierai aucun de ces avantages , fi je puis di
re avec vérité : oui , j'aime la vertu & j'en fuis la
loi ; tout autre éloge ne fauroit me toucher.
J'eſpere que vous ne dédaignerez pas , Madame ,
l'aflurance de ma vénération profonde &de l'admiration
réfléchie avec laquelle je ſuis ,
La plus humble & la plus ſoumiſe
de vos ſervantes ,
A Paris ,le 4 Fuillet.
DE LAISSE.
COSMOGRAPΗΙΕ.
M.
:
FRESNEAU Inſtituteur de l'Académie
de enfans à Versailles , vient de
faire graver ſonſon petit Atlas élémentaire
, astronomique , géographique & hif.
torique , adapté à ſa méthode , faiſant
partie des tableaux de fon A. B. C. Cet
Atlas compoſé principalement pour l'inftruction
des enfans confiés à ſes ſoins ,
peut également ſervir avec ſuccès aux
perſonnes qui deſirent s'inſtruire des élémens
de la Coſmographie. Il eſt format
in- 8°, avec des explications. Prix 3 liv.
broché, & 4 liv. enluminé à la maniere
Hollandoiſe.
AOUT. 1774. 182
On le trouve à Paris chez la veuve
Hériſſant Imprimeur du Roi , & chez
Fortin Ingénieur- Mécanicien du Roi pour
les globes , rue de la Harpe , à Verſailles
chez l'Auteur de l'Académie des enfans ,
& chez Blaiſot au Cabinet Littéraire.
LA
ARTS.
GRAVURES.
I.
A MÉLANCOLIE ,, Eſtampe nou.
velle gravée avec beaucoup de ſoin dans
la maniere du crayon à la fanguine , par
l'épouſe de M. Maſſard , d'après un deſſin
de M. Greuze Peintre du Roi ; cette
eſtampe a huit pouces de hauteur & fix
de largeur. La mélancolie eſt perſonnifiée
par une femme ſeule aſſiſe fur un bane
& dans l'attitude de la méditation. A
Paris , chez Maſſard Graveur , rue St.
Hyacinthe , porte St. Michel , vis- à-vis
le Serrurier.
:
I I.
Jeanne d'Arc , portrait gravé par M.
le Mire , ſurun ancien tableau de l'Hôtelde-
Ville d'Orléans & préſenté à M. de
1
188 MERCURE DE FRANCE.
Cipierre , Intendant d'Orléans. Ce portrait
de quatre pouces de hauteur fur trois
environ de largeur , eſt gravé avec beaucoup
d'art & de délicateſſe. Prix 24 fols.
A Orléans , chez Couret de Villeneuve
fils , Libraire ; à Paris , chez Maigret
Marchand d'Eſtampe , rue St. Jacques .
ΙΙΙ.
f Portrait en Médaillon de Marie- Therefe
, Impératice Douairiere , Reine de
Hongrie & de Bohême mere de Marie-
Antoinette Reine de France.
Autre de Marie Leczinſca , Princeſſe de
Pologne , épouſe de Louis XV , Reine
de France & de Navarre , morte à Verfailles
le 24 Juin 1768 , âgée de 65 ans.
Ces deux portraits ont été deſſinés &
gravés par le Beau. Prix chacun 12 fols
chez l'Auteur , rue St. Jacques , maiſon
de Madame Ducheſne Libraire.
1 V.
Vue de l'explosion du magasin à poudre
d'Abbeville, le 2 Novembre 1773 , dédié
à M. le Comte de Mailly; eſtampe de
16 pouces de largeur & 14 de hauteur.
AOUT. 1774 189
Ce déſaſtre eſt repréſenté avec une vérité
capable d'inſpirer l'effroi , & doit faire
deſirer que ces magaſins à poudre foient
écartés des habitations des citoyens dont
la tranquillité & la ſûreté paroiſſent préférables
à toute autre conſidération.
L'eſtampe eſt très bien gravée parM.
Macret d'après un tableau de M. Choquet.
Elle ſe trouve à Paris , chez M. Aliamet,
graveur du Roi , rue des Mathurins,
vis - à - vis celle des Maçons.
M.
MUSIQUE.
1.
le Chevalier Gluck a remis Orphée
en partition avec les paroles Françoiſes ,
avec beaucoup de changemens & pluſieurs
airs ajoutés aux divertiſſemens. La
gravure de cette partition eſt propoſéepar
ſonſcription par M. le Marchand,
Marchand de Muſique , rue Froidmenteau.
Meſſieurs les Souſcripteurs ne payeront
que 16 liv. Le Prix de la partition
ſera de 21 liv. On ne recevra des ſouscriptions
que juſqu'au 10 d'Août , chez
190 MERCURE DE FRANCE .
le ſieur le Marchand ſeulement. On trouvera
chez lui & à la Salle de l'Opéra les
petits airs d'Orphée , & tous les ouvrages
de M. Gluck.
11
Ouverture de Julie arrangée pour le
clavecin ou le forte-piano avec accompagnement
d'un violon ad libitum , par M.
Benaut , Maître de Clavecin. Prix 2 liv.
8 fols:
A Paris , chez l'Auteur , rue Git le-coeur
la ſeconde porte à gauche en entrant par
le Pont- neuf, & aux adreſſes ordinaires .
III.
Six fonates pour le piano forte avec
accompagnement d'un violon , ſuivies de
remarques ſur les deux genres de Polo
noiſes , & de fix Ariettes avec accompagnement
pour le même inſtrument.
Compoſées par Valentin Roezer , oeuvre
X. Prix 7 liv. 4. chez l'Auteur , rue
Froidmenteau , maiſon de de M. Lamy
Horloger ; & aux adreſſes ordinaires de
Muſique.
AOUT. 1774. 191 1
LETTRE de M. Patte , fur la préparation
du nouveau mortier découvert par
M. Loriot , à M. ***.
Vous entendez , dites - vous , parler ſi diverſe.
ment du nouveau mortier de M. Loriot , que
vous deſirez ſavoir ce que j'en penſe avant de
vous déterminer à fon emploi ; il m'eſtaiſé , Monfieur
, de vous fatisfaire , & même ce que je vous
dirai à cet égard peut mériter d'autant plus votre
confiance , que j'ai obſervé avec toute l'attention
dont je ſuis capable la plupart des travaux
qui ont été faits depuis peu à Paris & dans
ſes environs avec ce mortier.
Toute la différence entre le nouveau mortier
& le mortier ordinaire conſiſte , comme vous favez
, à ajouter dans ce dernier une certaine portion
de chaux vive nouvellement cuite & réduite
en poudre; c'eſt uniquement de la maniere de
faire cette addition que dépend tout ſon ſuccès.
Il eût été ſans doute à deſirer que pour faciliter
de toutes parts l'uſage de cette découverte , au lieu
de ſe borner , comme on a fait, à expoſer ſimple .
ment ſa compoſition dans le mémoire qui a été
publié à ce ſujet , on ſe fût encoreattaché à mettre
les gens de l'art qui ne font pas à portée de voir
employer ce mortier , en état de le préparer fans
aucun autre ſecours , & que l'on fût entré dans
tous les détails néceſſaires à ſa manipulation
leſquels ne ſont rien moins qu'indifférens à ſa
réuſſite; j'eſpere que vous me ſaurez gré d'y
fuppléer , non- ſeulement parce que cela me met-
,
192 MERCURE DE FRANCE .
tra à même de vous mieux motiver mon ſentimens
fur cette découverte , mais auſſi parce que
vous pourrez alors éclairer en connoiffance de
cauſe les travaux que vous ordonnerez en ce
genre.
Perſonne n'ignore que pour obtenir de bon
mortier , ſuivant le procédé ordinaire , il faut allier
à-peu-près les , foit de bon fable de rivie .
re, foit de bon ciment composé de tuile concaffée
bien cuite avec un tiers de chaux de bonne qualité
, convenablement éteinte ; & corroyer le tout
enſemble avec le moins d'eau poſſible, de façon
àopérer un parfait mélange. En partant de cette
opération bien connue , voici ce qu'il convient
d'ajouter ſuivant la méthode de M. Loriot : il
faut ſe procurer de la pierre- à- chaux nouvelle.
ment cuite , & fur- tout très-bien cuite ; c'eſt une
attention importante à faire en pareil cas , vu que
les chaufourniers , pour épargner le bois , négligent
ſouvent de la faire cuire affez. Afſuré de la
nouveauté & de la bonté de la chaux , on fait piler
ou écraſer ſucceſſivement la pierre- à- chaux
fur les dalles ou le pavé d'un magaſin deſtiné
pour cet objet , avec des pilons de bois faits en
cône d'environ trois pieds de longueur , & garnis
d'un plaque de fer par le gros bout qui a 3 ou 4
pouces de diametre. Après en avoir réduit une
certaine quantité en poudre; comme il ſe trouve
mêlé parmi cette poudre nombre de pierrailles
étrangeres à la chanx , ou qui n'ont point été écraſées
, on en fait la ſéparation en mettant le tout
dans un bluteau que l'on meut avec une mauiveille
: on recueille la poudre tombée ſous le bluteau
dans une boîte; enfin l'on rejette ce qui
n'a pu paffer , pour être éteint avec la chaux du
mortier ordinaire. :
Quand
AOUT. 1774. :
193
i
J
Quand on a réduit à peu-près la quantité de
chaux en poudre dont on prévoit avoir beſoin
pour quelques jours , il ne s'agit que d'en mettre
ſucceſſivement une portion déterminée dans chaque
augée de mortier ordinaire. Il eſt à remarquer que
l'auge dont on ſe ſert communément dans ces
fortes d'ouvrages eſt plus grande que celle uſitée ,
&pourroit contenir à -peu - près 2 pieds cubes de
mortier , mais qu'on ſe contente d'en mettre en
iron un pied cube , afin de laiffer de la place
pour le corroyer de nouveau dans cette auge , ce
qui ſe fait avec des eſpeces de truelles qui ontdes
manches de 4 ou 5 pieds de longueur : toutes les
particules de ciment ou de ſable , ſuivant la nature
du mortier , ayant été jugées bien impregnées
de chaux , on jette de l'eau dans ce mortier
pour le rendre un peu plus liquide qu'il ne le
faudroit ſuivant la préparation uſitée: cela é-
Etant fait , il n'eſt plus queſtion que d'y introduire
la portion de chaux vive; & voici comme
ſe fait cette opération. On prend une meſure ronde
de 6 pouces de diametre fur 6 pouces de hauteur
, laquelle contient à-peu-près la 5e partiede
la quantité de mortier ordinaire , miſe précédem-
= ment dans l'auge ; on remplit cette meſure , de
chaux vive en poudre que l'on verſe ſur la fuper-
■ ficie de l'augée de mortier , en obfervant de la
bien mêler à l'aide des truelles à long manches ,
afin qu'elle ſe répande où qu'elle pénetre également
dans toute fa maffe. Ce mélange ayant été
fait avec ſoin , il faut ſe hâter de le mettre en
oeuvre pour prévenir l'action de la chaux vive
que l'on y a incorporée,& qui ne doit avoir lieu
qu'après fon emploi. Suppofons , par exemple ,
qu'il s'agiffe d'opérer un baſſin avec le mortier de
M. Loriot , après avoir fait les excavations des ter-
N
:
:
194 MERCURE DE FRANCE.
res néceſſaires , on commencera , commedecoutu
me, par conſtruire ſes bords en moilons maçonnés
ſuivant l'art avec le nouveau mortier de chaux en
ciment. Après quoi pour faire fon plafond , o
étendra une aire dudit mortier de 2 à 3 pouces
d'épaiſſeur , directement ſur la terre que l'on aura
⚫u ſoin d'arrofer auparavant : on introduira , ou
enfoncera enfuite dans cette aire du moilon dur ,
de la meuliere ou d'autres pierres jointivement,
&de maniere à faire refluer le mortier entre leurs
joints , ce qui formera une eſpece de maſſiſ de 6
ou 7 pouces d'épaiffeur à-peu-près de niveau pardeffus:
enfin pour derniere opération , on fera une
chape ou un enduit ſur tout le pourtour intérieur
des murs de ce baffin &fur ſon plafond , conſiſtant
en une aire de mortier comme ci-devant , mais auquel
on donnera ſeulement un pouce d'épaiffeur
Cette chape ne ſe fait que par parties , & fucceflivement
par bandes , comme fi l'on poſoit des tables
de plomb ſuivant leur longueur , en embrasfant
la traverſée du baffin. L'ouvrier ſe ſert pour
cette opération d'une truelle de forme triangu-
Jaire & emmanchée à l'ordinaire , à l'aide de laquelle
il étend l'aire en la condenſant ſuivant
l'art , & il finit par unir le plus qu'il peut ſa fu
perficie. Une bande étant faite , il en recommence
une autre voiline , en apportant un grand foin
à la relier avec la précédente , afin qu'il ne paroiffe
aucune marque de réunion. Quelques minutes
après que le mortier a été employé ou qu'un
enduit a été terminé , on s'apperçoit que la chaux
vive qui y a été introduite fermente , qu'il ſe fait
une effervescence dans toutes ſes parties ; qu'il
s'en exhale des vapeurs humides qui mouillent
le linge , & qu'enfin l'enduit s'échauffe au point
d'y pouvoir à peine ſouffrir la main. C'eſt cette
AOUT. 1774. 195
fermentation modérée avec art , ni trop lente n
trop précipitée , qui fait tout le ſuccès de la compoſition
de ce nouveau mortier.
Les terraſſes ſont encore moins difficiles à faire
que les baffins ; il ne s'agit que de maçonner les
reins de la voûte où l'on veut l'affeoir , avec du
mortier en queſtion , & d'y étendre enſuite une
aire bien enduite avec les mêmes attentions que ci
devant; lequel enduit diſpenſera de carrelage , de
dalles de pierre , de tables de plomb & n'en fera
pas pour cela moins impénétrable à l'eau.
Malgré ce que j'ai dit précédemment , on ne
fauroit cependant affigner bien précisément le se.
du mortier ordinaire déjà mis dans l'auge pour la
proportion de chaux vive qu'il eſt à-propos d'ajouter
, parce que cette proportion doit dépendre
de la qualité de la chaux que l'on fait différer
ſuivant celle de la pierre employée à ſa fabrication&;
qui a aufli d'autant plus de force , qu'elle eſt
houvellement cuite. Il y a un égal inconvénient
à mettre trop de chaux vive, comme de n'en pas
mettre affez ; ce qu'il y a de certain , c'eſt qu'il eft
à-propos d'en augmenter progreſſivement la doſe ,
&que plus elle eſt ancienne , plus il en faut. Dans
les travaux dont j'ai été témoin , le lendemain ou
le ſurlendemain que la chaux avoit été cuite , on
n'y mettoit que la meſure ronde dont j'ai parlé ,
de 6 pouces de diametre fur 6 pouces de hauteur
le jour ſuivant on y mettoit une meſure & un
quart, le 4 & le se jour on y mettoit juſqu'a
une meſure & demie. On ſe régloit à cet égard ,
non-feulement ſur l'eſpace de temps qui s'étoit
écoulé depuis que cette chaux avoit été miſe dans
Pauge jusqu'à la fermentation , mais encore fur
le degré de cette fermentation , lequel eſt aifé
conftater par le toucher. -
--
i
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
Remarquoit- on qu'elle ſe faifoit trop précipi
tamment ? On mettoit moins de chaux vive; remarquoit
- on qu'elle ſe faiſoit plus tard , que de
coutume ? On en augmentoit la doſe : ainfi , comme
l'on voit , cette addition ne fauroit être uniforme
: l'effentiel eſt de commencer par éprouver
la chaux d'un canton avant de faire uſage de ce
mortier , afin de connoître la quantité de chaux
vive qu'il convient d'y introduire. On verra par
ces eifais qu'en admettant plus de chaux vive
qu'il n'eſt néceſſaire , la fermentation devenant
trop bruſque ou trop précipitée , outre que l'ouvrier
n'a pas le temps d'employer ce mortier , it
ſe fait une deflication abfolue dans ſon intérieur
qui diſſout toutes ſes parties , & que l'évaporationde
fon humidité devenant trop conſidérable,
il ne reſte plus affez de gluten pour les unir , de
forte que le mortier ſe trouvant ainſi dénué de
toute confiftance , tombe alors néceſſairement en
pouffiere.
On s'appercevra au contraire que quand on
n'y admet pas affez de chaux vive , ou que la
chaux vive eft ancienne à certain point , l'effet
en eſt très - lent ; à peine ſent- on quelque chaleur
du temps après qu'elle a été employée : d'où il réſulte
que l'humidité du mortiery reſte concentrée
qu'il s'y forme par la ſuite des crevaſſes , des
gerçures , & qu'en un mot ce mortier recelle tous
les inconvéniens du mortier ordinaire . Il a été
fait l'année derniere des baffins aux portes de Paris
avec le nouveau mortier où l'on a échoué
pour n'avoir pas fait aſſez d'attention à la nouveauté
de la chaux vive : on a recommencé depuis
peu cet ouvrage avec les précautions convenables
, & l'on a réuſſi: ce qui prouve combien
il eſt eſſentiel de ſe munir de chaux nouvelle , &
1
AOUT.
1774 197
qu'il ne faut pas y être moins attentif qu'à ſa
doſe : ces deux chofes une fois reconnues , l'emploi
de ce mortier n'eſt plus qu'une routine pour
les ouvriers.
En ſuppoſant donc qu'on ait fait l'addition
de chaux- vive avec tout le ſoin convenable , on
fera für d'obtenir un mortier qui ſe durcira promp.
tement & liera les pierres indiſſoublement en s'y
incorporant ; qui fera propre aux mêmes uſages
que le plâtre fans en avoir les inconvéniens;
avec lequel on fera des enduits incapables de ſe
gercer ou de ſe fendre , quand bien même ils ſeroient
expoſés continuellement aux plus grandes
ardeurs du ſoleil ou aux plus fortes gelées ; en
un mot à l'aide duquel on conftruira en toutes
por occafions , foit des terraſſes , foit des baſſins , foit
des travaux hydrauliques impénétrables à l'eau &
avec la plus grande folidité. Y a- t - il quelque
mortier connu duquel on puiſſe eſpérer de ſemblables
avantages ? Au ſurplus , ce que j'avance
ici n'est pas fondé fur de ſimples conjectures ,
mais fur des faits réels , atteſtés par des ouvrages
nombreux exécutés foit à Menars , foit à Verfailles
, foit à Paris & fes environs. Si l'on a fait
ailleurs quelques effſais qui n'ont pas également
réuſſi , on n'en peut conclure autre choſe finon
que les mal- adroits ou les gens mal inſtruits décréditent
quelquefois les meilleures inventions ;
car la bonté & l'efficacité de ce mortier font démonstratives
; elles font une ſuite néceſſaire &
immuable de ſa conſtitution . La chaux vive que
l'on 'y ajoute dans une certaine proportion lui
donne une activité pour lier les pierres que ne
fauroit avoir le mortier ordinaire où l'on n'emploie
que de la chaux tout- à- fait noyée ; en
échauffant au même inſtant tout fon intérieur ,
elle force néceſſairement l'humidité ſuperflue de
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
t
C
fortir à la fois de toutes ſes parties ; elle opere
une eſpeee de cuiffon générale qui les unit , les
teſſerre , les condenſe , les fixe & empêche qu'il f
n'y reſte aucun vuide ; tellement qu'il n'y a plus à
craindre ni lézardes , ni gerçures , & que l'action
du ſoleil ſi préjudiciable aux autres mortiers , ne
fauroit plus déſormais produire d'autre effet fur
ſa maſſe totale qué de la durcir encore davantage.
"Võila , Monfieur , mon ſentiment ſur le nouveau
mortier de M. Loriot ; il ne fauroit y avoir
que le défaut d'attention à le préparer qui puiſſe
mettre obitacle à ſa réuſſite : j'eſtime que c'eſt
une découverte précieuſe dont on ne peut trop
recommander l'uſage pour aſſurer la durée des
bâtimens . Laiſſez dire tous ceux qui voudroient
vous diſſuader de l'employer , ſoit parce qu'on
ne la pas foumis d'avance à leur examen , ſoit
parce qu'on n'a pas mandié l'approbation de leur
Académie : ils auront beau faire , toutes les cabales
n'empêcheront pas cet excellent mortier de
prévaloir.
C
J'ai l'honneur d'être , &c,
LETTRE de M. Colardeau à M.
Lacombe.
A Etiolles , ce 25 Juillet 1774.
Je viens d'apprendre , Monfieur , que depuis
un mois un libelle manufcrit ſe répand fous mon
nom dans les fociétés. Je vous pried'inférer dans
leMercure 'prochain le déſaveu que je fais decette
fatire auffi indigne de moi qu'injuſte envers la
perſonne qu'elle attaque. Je lui aurois rendu plu.
4
AOUT. 1774. 199
tot cette juſtice que je lui dois , ſi mon abſence
de Paris ne m'avoit laiſſe ignorer ce qui ſe pasfoit
à cet égard.
J'ai l'honneur d'être , &c. i
COLARDEAU.
ANECDOTES.
I.
+
UNE Dame, retirée dans fon Château ,
n'avoit qu'un fils , joueur , débauché ,
mauvais ſujet , qui s'étoit fait Comédien ,
comme tant d'autres , faute de reſſources ,
& parce que fa mere ne vouloit plus le
voir. Or , le haſard voulut que la troupe
où il étoit engagé vînt précisément paſſer
l'hiver dans la ville voiſine du Château
Au bout de quatre àcinq repréſentations ,
quelques perſonnes l'ayant reconnu , on
n'eut rien de plus preſſé que d'en venir
informer la mere. Celle-ci toute ſurpriſe ,
mais curieuse de voir repréſenter ſon fils ,
& n'ayant d'ailleurs vu de ſa vie aucun
fpectacle, prit fantaiſie d'y aller incognito:
elle fait louer fous - main une loge , & fe
rend ſecrettement à la Comédie , avec deux
ou trois de ſes amies. On donnoit Béverlai
ou le joueur Anglois ; &le rapport
N4
209 MERCURE DE FRANCE:
2
qui ſe trouvoit dans cette piece avec fon
fils chargé du principal perſonnage , étoit
ſi ſingulier , que le preſtige fit tout fon
effet ſur la bonne Dame: car à chaque
trait relatif à ce fils, elle faiſoit fourdement
ſes petites exclamations: le voilà
lelibertin ! le coquin ! toujours le même ,
il n'a point change ! fi bien qu'à la fin ,
l'illufion augmentant chez elle à meſure
que la piece avançoit , quand elle vit au
cinquieme acte l'Acteur lever la main
pour maſſacrer ſon enfant , elle s'écria
d'une voix terrible avec le frémiſſement
de la Nature : arrête malheureux ! ne tue
pas ton enfant; je le prendrai plutôt chez
moi... ce qui cauſa la plus grande émotion
dans le ſpectacle , & fit même défendre
la piece pendant le ſéjour des Comédiens.
I I.
"
1
Hongarts , fameux Peintre Anglois
vouloit avoir le portrait de Filding , Auteur
de Tom-Jones & de quelques autres
bons ouvrages , pour le placer à la tête
d'une édition de ſes oeuvres ; mais celui-ci
étant mort & ne s'étant jamais fait peindre
, on étoit fort embaraflé pour avoir ſa
reſſemblance , lorſque l'étonnant Garrik ,
Acteur de Londres , informé du deſir du
4
AQUT. X774- 201
1
i
Peintre ſon ami , ayant d'ailleurs beau,
coup vécu avec Filding , ſe préſenta un
jour aux regards du Peintre avec la figure
du défunt , tellement que Hogarts en fut
épouvanté au premier abord juſqu'à ſe
trouver mal ; mais étant revenu de ſa
furpriſe , il ſe dépêcha de tirer le portrait
qu'il fit graver ; c'eſt le même qui eſt à
la tête des oeuvres de Filding , & qui eſt
fort reſſemblant.
III.
Cyrano de Bergerac avoit eu querelle
avec Monfleuri le Comédien , & lui
avoit défendu , de ſon autorité privée, de
monter ſur le théâtre : je t'interdis , lui
dit-il , pour un mois. Cependant Bergerac
le voyant paroître au bout de deux jours ,
lui cria de ſe retirer ; & Montfleuri , de
crainte de pis s'en alla. Bergerac diſoit de
Montfleuri : à cauſe que ce coquin eſt ſi
gros qu'on ne peut le batonner tout entier en
un jour , il fait le fier.
:
IV.
M. Piron étant à la repréſentation des
Chimeres , Opéra Comique de ſa compofition
, ſe trouva à côté d'un homme
quineceſſoitdeſe récrier contre cette farce
i
:
1
1
:
:
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
"
en diſant: que cela est mauvais ! que cela
est pitoyable ! qui est ce qui peut faire des
fottises pareilles ? C'eſt moi , Monheur
, lui répondit Piron , mais ne
criez pas ſi haut , parce qu'il y a beau-
,, coup d'honnêtes gens qui trouvent cela
bon pour eux".
2"
دو
ARRÊTS , LETTRES PATENTES,
EDITS , &c.
ARRET du Conseil d'état du Roi , en date du
26 Avril , qui défend au ſieur Tavernier , greffier
des Infinuations eccléſiaſtiques d'Amiens , d'enregiftrer
& infinuer aucuns actes du genre & de la
qualité de ceux énoncés en l'article ir du tarif .
du 29 Septembre 1772 , à moins qu'ils n'aient
étépréalablement contrôlés , à peine de demeurer
perſonnellement garant & reſponſable des droits
de contrôle qui en réſulteront &de 200 liv. d'amende
pour chaque contravention. Sa Majefté
le décharge , par grace & fans tirer à conféquen.
çe, des demandes dirigées contre lui , pour raię
fon des actes qu'il avoit infinués , fans qu'ils eusfent
été revêtus de la formalité du contrôle.
Lettres-patentes du Roi , en date du 4 Juin ;
elles confirment celles du II Décembre 1763 .
portant ratification du Traité du 24 Mai 1772,
entre le feu Roi & le Prince Evêque de Liege.
Deux Edits du Roi , en date du mois derpier:
l'un crée & rétablit, ſur les repréſentations
AOUT. 1774. 203
de Monfieur , l'office de Subſtitut des Avocat &
Procureur du Roi au fiege & préſidial d'Angers ;
l'autre accorde ààMonfieur , à titre d'augmentation
d'apanage , les écuries de feu Madame la
Dauphine , ſituées à Versailles , à compter du Ir
Juin, ſans qu'il foit beſoin de faire aucune évaluathen
ou viſitation de ces écuries ou du terrein.
Lettres- patentes du Roi confirmant un régle.
ment fait par Monfieur , pour les chaſſes de fon
apanage.
AVIS.
I.
Guérison de la Folie.
LAA Dame Fabry donne avis au Public qu'elle
traite avec ſuccès les perſonnes aliénées d'eſprit .
Elle est munie de certificats en bonne forme , tant
de la part des perſonnes qui ont éprouvé les effets
de fa maniere d'opérer , que d'autres perſon.
nes non fufpectes qui ont été les témoins oculaires
de ſes cures. Elle vient encore tout récemment
de guérir pluſieurs malades qu'on étoit o.
bligé de tenir enchaînés , &dont l'étataété co.n.
ftaté avant & après leur traitement , par des Maitres
de l'art. Elle continuera d'entreprendre ,
fous leur inſpection , les perſonnes aliénées d'esprit
qui lui ſeront confiées.
La Dame Fabry demeure rue des Recolets,
contre l'Hôpital St Louis , attenant la barriere.
:
204 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Le ſieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec
un peu d'onguent , & coupe les ongles des pieds.
Il a une pommade pour les hémorrhoïdes , les
foulage & les guérit.
Il a une autre pommade pour guérir les brûlures
, approuvée par M. le Doyen & Préſident
de la Commiſſion Royale de Médecine.
Le prix des boîtes , à douze mouches , pour
les cors , eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches , eſt de I liv.
Io fols.
Les pots de pommades pour les hémorrhoïdes
font à 3 liv. & à 1 l . 4 f.
Le prix des bouteilles pour les brûlures eſt de
3 liv. & de 1 1. 4 f.
Le fieur Rouffel, demeurant à Paris , rue Jeande
l'Epine , chez l'Epicier en gros , la porte cochere
à côté du Taillandier , au deuxieme appar
tement ſur le devant , près de la Grêve , débite
auſſi avec permiſſion , des bagues dont la proprié.
té eſt de guérir les perſonnes qui ont la goutte
foit aux mains foit aux pieds ,& en peu de temps
celles qui en font moyennement attaquées.
Le prix des bagues montées en or , eſt de 36
liv. & celles en argent, de 24.
On le trouve tous les jours , excepté les fêtes
&Dimanches. On prie les perſonnes d'affranchir
leurs lettres.
AOUT. 205 1774.
1
III.
Le Sieur Duboſt , enclos St Martin- des-Champs
à Paris , dans le grand paſſage , près la grille , eſt
renommé par ſon Effence de Beauté , pour conferver
le teint frais ,le préſerver de boutons , empêcher
le rouge de gâter la peau ,& entretenir les
mains dans la plus grande blancheur ; cette Esfence
eft approuvée de MM. les Prévôt & Syndics
des Communautés des Baigneurs & Perruquiers
des villes de Paris , de Rouen , de Lyon &deMarſeille
: l'on s'en fert dans les bains de propreté ,
le fieur Duboft lui donnant telle odeur que l'on
defire ; elle eſt eſtimée au-deſſus de toutes eſpeces
de ſavonnettes , & donne un tranchant doux aux
rafoirs ; enfin elle eſt d'un excellent uſage lorsqu'on
la mêle dans la pommade , & l'onpeut peut être
aſſuré qu'elle eſt efficace pour faire croître ou
pour conferver les cheveux .
Le fieur Duboft, pour la fûreté du Public , a
fupprimé tous les bureaux qu'il avoit à Paris , & il eſt le ſeul dans cette capitale qui la diſtribue ;
pour éviter les contrefactions , ſon cachet eſt à
chaque bout.
Il a un bureau au château de Versailles , fous
le grand eſcalier du Roi ; & à Saint - Germainen-
Laye , chez le Sr François , limonadier. En
affranchiſſant les lettres pour Paris , il fait tenir
les bouteilles d'Effence à toutes les adreſſes ,
franches de port.
Les Dames mettront une goutte d'Effence dans
une cuillerée d'eau , pour ſe laver le viſage le foir
en ſe couchant & le matin en ſe levant; elle leur
tiendra le teint frais & empêchera le rouge de gåter
la peau; pour les mains , on en mettra deux
t
206 MERCURE DE FRANCE.
gouttes , autant pour faire croître & entretenir
Jes cheveux, la frottant dans le creux de la main
juſqu'à ce qu'elle prenne conſiſtance depommade
, mêlée avec la pommade ordinaire. Pour la
barbe , verſez quatre gouttes de cette Effence
dans une cuillerée d'eau , battez-la avec un pin.
ceau , & favonnez-vous-en , puis lavez le viſage
&les mains.
Prix des bouteilles , 8 & 3 liv. Ily a auſſi des
eſſais àune liv. 4 fols , avec leſquels on peut faire
au moins 80 barbes. On fournira les pinceaux à
ceux qui prendront des bouteilles de 6&de 3 liv.
Ily a auffi , pour les voyages , des bouteilles dou
blées de fer blanc , qui coûtent 20 fols de plus.
NOUVELLES POLITIQUES.
Des Frontieres de la Pologne, le 18 fuin 1774.
LE✓ESS difficultés qui ont retardé juſqu'à ce jour
la démarcation des limites , n'ont point été fufci
tées par la Cour de Vienne ; elles naiſſentdel'opinion
où les deux autres Cours font que cette affaire
eſt terminée dans le traité même de partage
&par la prife de poffeffion ſubſéquente. Ilne leur
paroît pas qu'il y ait d'autres moyens juridiques
employer que la carte , où l'on verra les frontieres
déſignées par les rivieres qui les ſeparent.
Ce procédé plus court que les écritures nouvelles
& anciennes , ſeroit fur-tout favorable à la Cour
de Berlin.
Les Dantzikois paroiſſent réſolus à foutenir un
flege, fi leur réſiſtance les y expoſe. On croit que
a
f
1
AOUT. 1774. 207
ce parti , inſpiré par le déſeſpoir , pourroit occafionner
des événemens d'autant plus dignes d'attention
, que les affiégés auront des magaſins pour
pluſieurs années & un nombre fuffifant de troupes
pour occuper hors de leurs murs une armée
decinquante à ſoixante mille affiégeans. C'eſt la
feule réſolution vigoureuſe qu'on puiffe citer jus .
qu'à préſent dans l'importante affaire de la Pologne.
On n'a reçu ici aucune nouvelle des armées
Ruffe & Turque. Si leur inaction ne vient pas de
l'eſpérance de la paix , on ne peut l'attribuer qu'à
la laſſitude des Ruſſes qui n'ont point encore réparé
l'épuih nent occaſionné par leurs triomphes
paffés.
Les Commiſſaires nommés par la Cour de Rus
fie & par le Roi & la République de Pologne,
pour régler les frontieres , font enfin partis.
De Warfovie , le 22 Juin 1774.
On apprend que les troupes Pruſſiennes ont récemment
occupé Znin , petite ville au centre dư
Palatinat de Gneſne , entre Thorn & Poſnanie ,
on dit même qu'il y a eu quelques eſcarmouches
entr'elles & les troupes du Sr Karewski régimen
taire de la Grande Pplogne , auquel elles ont en.
levé deux compagnies & tué pluſieurs ſoldats .
De Vienne , le 6 Fuillet 1774.
L'Empereur partit , vendredi dernier, pour ſe
rendre au camp d'artillerie qui vient d'être forme
àBudweiſs en Boheme. Comme on doit faire devant
ce Prince l'épreuve de pluſieurs piecesde canon
d'une invention uouvelle & deſtinées pour le
ſervice de la cavalerie , il n'a amené avec lui que
1
i
1
208 MERCURE DE FRANCE.
peu de perſonnes , & aucun étranger ne ſera ad
mis à ce camp.
De Dantzick , le 25 Juin 1774.
Le Comte de Golowkin eſt encore ici & attend
toujours des ordres de fa Cour. On forme à Konigsberg
des magaſins confidérables , & , depuis
cinq jours , on arrête & l'on viſite toutes les
voitures qui paſſent devant le Comptoir d'Accife
Pruſſien. Celles du Magiftrat n'ont point encore
été viſitées.
4 De Stockholm , le 28 Juin 1774.
Un Payſan , travaillant derniérement à la Terre
de Turcholm qui appartient au Sénateur Comte
de Bielke , a trouvé une grande quantité de piecés
d'or qui paroiſſent être d'une antiquité fort
reculée On y voit des bracelets peſans & grosfiérement
guillochés qui doivent avoir été portés
au haut du bras. Ils font compofés de deux demi-
cercles qui ſe tiennent par une chaîne , & qui ,
repliés l'un fur l'autre en ſens oppofé , forment le
cercle & font arrêtés de chaque côté par une
eſpece d'anneau quarrée. Il y a d'autres pieces
qui ſemblent avoir été détachées d'un fabre ou
d'un baudrier. Elles peſent toutes 28 liv. & font
de l'or le plus fin.
De Copenbague , le 21 Juin 1774.
Quelques Officiers de la Marine Danoiſe ſe ſont
embarqués , ces jours derniers , ſur un bâtiment
de tranſport pour ſe rendre en Norwege , conformément
aux ordres qu'ils ont reçus.
De Constantinople , le 4 Fuin 1774.
On attend ici le Prince de Radziwill , Palatin
de Wilna , & foixante Officiers qui l'accompagnent
AOUT. 1774. 209
gnent. Le Sr Koſakowski , l'un des anciens Maréchaux
de la Confédération de Bar , y est arrivé
ſuivi de deux Officiers étrangers. Le Sr Pulawski
l'a quitté à Raguſe pour ſe rendre à l'armée du
Grand Vifir avec une ſuite de vingt-perſonnes.
De la Haye , le premier Fuillet 1774.
On apprend que dans une des Colonies Hollan
doiſes de l'Amériqne , il s'eſt élevé , entre les habitans
& les gens de guerre , une diſpute qui ne
s'eſt pas terminée fans effuſion de ſang; mais
cette nouvelle a beſoin d'être confirmée.
Le ſieur Carette , réſidant à Bruges , a publié ici
des avertiſſemens au ſujet d'un préſervatif qu'il
prétend avoir trouvé contre la petite vérole. Ce
préſervatif, qu'il dit être le fruit d'une longue
théorie, eſt un ſachet qu'il applique ſur le creux
de l'eſtomach. 11 a déposé ici & dans toutes les
villes où il en eſpere le débit , une quantité de ces
ſachets dont les familles pourront ſe pourvoir.
DeMadrid,le premier Fuillet 1774.
Une Commiflion particuliere nommée par le
Roi vient de faire l'épreuve de comparaiſon des
pieces d'artillerie fondues d'après le modele de
celles de France par le Sr Maritz , inſpecteur-général
des fonderies de France&d'Eſpagne. S. M.
Catholique a témoigné ſa fatisfaction du ſuccès,
qu'a eu cette opération. Il en réſulte , entr'autres
avantages , celui de pouvoir employer déſormais ,
pour les fonderies d'Eſpagne , le cuivre que produiſent
ſes poffeffions dans l'Inde, au lieu d'en
tirer , à grands frais , des pays étrangers.
210 MERCURE DE FRANCE.
De Rome, le 6 Juillet 1774.
Les Miſſions qui doivent précéder de quelques
mois l'ouverture de l'Année Sainte dans cette ville
, commenceront le 30 de ce mois , & elles
ſe feront , ſuivant l'uſage , dans les différentes
places publiques.
ン
:
De Florence , le 31 Juin 1774.
La tranquillité de cette Vilie qui avoit été trou
blée par la querelle des Sbirres& des Grenadiers,
paroît être entiérement rétablié. Les troupesdont
la garnifon étoit compoſée font parties fucceffi
vement pour Livorne , & ont été remplacées par
celles de la garnifon de cette derniere Ville.
:
De Venise , le II Juin 1774:
On écrit de Conſtantinople que l'objet le plus
important qui occupe le Divan , c'eſt de chaffer
les Ruffes de la Crimée. On a répandu le bruit
que le Kan des Tartares , Dewlet Guerai , s'étoit
emparé de Jeni- Kalé qu'on dit avoit été abandonné
par les ennemis , trop foibles pour réſiſter
aux forces des Tartares foumis à la Porte. Une
partie des troupes envoyées à cette péninſule y
a heureuſement débarqué. La flotte qui avoit
mis à la voile pour la Mer Noire , eſt déjà arrivée
à ſa deſtination .
De Ragufe, lepremier Fuin 1774.
L'eſcadre deſtinée pour l'Archipel n'eſt point
encore fortie des Dardanelles. On attend tous les
jours les petites flotes Barbareſques qui doivent
AOUT. 1774 211
la renforcer. On écrit de Conſtantinople que , fur
des dépêches nouvellement arrivées de Warſovie ,
le Divan s'eſt aſſemblé plusieurs fois ; mais on
ignore quelles réſolutions on y a priſes. Au reſte ,
le Peuple de cette capitale de l'Empire étant à
l'abri de la diſette par l'abondance des vivres
qu'on y a raffemblés , paroît indifférent aux
événemens de la guerre & ne fait plus aucun
voeu pour la paix.
De Londres , le 27 Juin 1774.
Les nouvelles de Boſton portent que le général
Gage y débarqua le 15 du mois dernier , & qu'il
y fut reçu avec les cérémonies d'uſage pour tous les
Gouverneurs des différentes Colonies. Les Boſtoniens
paroiffent diſpoſés à rompre tout commerce
avec les Indes Occidentales , la Grande-Bretagne
& l'Irlande , juſqu'à ce que la liberté de la Ville
&du port de Boſton ſoit rétablie.
Le 27 du mois dernier , on fit à Plymouth l'épreuve
d'un bâtiment qui devoit s'enfoncer de luimême
à dix ſept braſſes de profondeur dans l'eau ,
y reſter douze heures , ſans que l'homme qui en
dirigeroit la manoeuvre , en fut incommodé ; &
reparoître enfuite de lui - même ſur la ſurface de
la mer. Ce ſpectacle avoit attiré un foule prodigieuſe
de perſonnes qui garniffoicat le rivage. Le
bâtiment s'enfonça avec beaucoup de viteſſe , & ,
quelque temps après , on vit l'eau s'agiter &
bouillonner. Au terme fixé il ne reparut pas ;
tous les ſpectateurs en furent conſternés. Les
mariniers diſent qu'on ne pouvoit pas choiſir un
lieu moins propre à faire cette expérience , puisque
le fond de la mer y eſt hériffe de gros rochers
, & l'on eſt étonné qu'on n'ait pris aucune
précaution pour retirer le navire en cas d'accident.
212 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 20 Fuillet 1774.
Le Sr Darquier , de l'Académie royale des
Sciences de Toulouſe & correſpondant de celle
de Paris , a revu , dans ſon obfervatoire à Toulouſe
, le premier de ce mois , à huit heures &
demie du ſoir , les bras de Saturne égaux en
longueur & en lumiere Il avoit annoncé cette
réapparition , pour le même jour , dans un mé
moire lu , le 14 Avril , à l'aſſemblée publique.
NOMINATION S.
Le 8 juillet , la Duchefſe de la Vauguyon ,
/ ci-deyant Dame d'Atours de Madame , eut l'hon.
neur de faire ſes remerciemens au Roi & à la
Famille Royale pour la place de Dame d'Honneur
de Madame , vacante par la mort de la Comteffe
de Valentinois .
La Comteſſe de la Guiche , Dame pour accompagner
Madame , a été nommée , fur la demande
de cette Princeſſe , à la place de ſa Dame d'A
tours , qu'occupoit ci-devant la Ducheſſe de la
Vauguyon.
Le Roi a accordé l'Evêché de St Papoul à l'Ab
bé d'Abzac , vicaire-général de Tours .
Le Roi a accordé au ſieur Turgot, maître des
requêtes & intendant de Limoges , la charge de
fecrétaire d'état de la Marine , ſur la démiſſion
du fieur de Boynes. Il fut préſenté , le 19 Juillet
, à Leurs Majeſtés , ainſi qu'à la Famille
Royale, & prêta ferment, le 22 , entre les mains
du Roi.
AOUT. 1774 213
1
PRESENTATIONS.
1
Le Prince Louis de Rohan , Coadjuteur de l'Evêché
de Strasbourg & Ambaſſadeur extraordinaire
à la Cour de Vienne , a eu l'honneur de
rendre ſes reſpects à Leurs Majestés & à la Famille
Royale.
Le 18 Juillet , le Comte de Vergennes , ministre
& fecrétaire d'état ayant le département des
Affaires Etrangeres , eut l'honneur d'être préſenté
à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale.
Le Comte d'Aranda , Ambaſſadeur d'Eſpagne,
a eu l'honneur de préſenter à Leurs Majestés &
à la Famille Royale , le Marquis de Llano , cidevant
Miniſtre de l'Infant Duc de Parme.
NAISSANCES.
Le9 Juin, la Princeſſe du Bréſil accouchaheu
reuſement, à Lisbonne , d'une Princeſſe. Il y
eut, à cette occaſion , gala à la Cour, & toute
la ville fut illuminée pendant trois nuits confécuţives.
La Marquiſe de Beauveau , fille du Marquis de
Molac, Maréchal des camps & armées du Roi ,
eſt accouchée d'un garçon au château de la Treil
le, en Anjou.
1
3
14 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Gédeon. Anne de Joyeuse , Comte de Grand
pré , eſt mort en fon château de Grandpré.
Daniel-Bertrand de Langle , Evêque de Saint-
Papoul , en Languedoc , Abbé commendataire de
l'abbaye de Blanche-Couronne , Ordre de St Benoît
, dioceſe de Nantes , eſt mort à St Papoul ,
agé de ſoixante-douze ans.
Génevieve Coquet de Totteville , veuve de
François - Léonor Comte de Prie , eſt morte au
château de Coquainvilliers , âgée de foixante- trois
ans.
Le Comte de Toulaint , meſtre- de - camp de
Dragons , lieutenant - colonel du régiment Royal
&Chevalier de l'Ordre royal & militaire de faint
Louis , eſt mort à Niort , dans la quarante- cinquieme
année de ſon âge.
Anne- Marie- Antoinette de Fagan, épouſe de
François - Xavier Comte de Virieu Beauvoir , brigadier
des armées du Roi, lieutenant pour leRoi
au gouvernement général du Havre , y eſt morté
, âgée de quarante-neuf ans.
Louiſe - Alexandrine - Cornélie du Puy- Montbrun
, veuve de François - Elzéard de Ponteves ,
marquis de Buoux , lieutenant du Roi en Provence
, gouverneur d'Apt , & c. eſt morte à Apt
en Provence, dans la cent unieme année de fon
age.
AOUT 1774 215
TABLE.
P
IECES FUGITIVES en vers& en proſe, page 5
La Vengeance , Ode , &c. ibid.
Le Printemps tel qu'il eſt , 13
L'Amant politique , Conte moral , 16
Lettre écrite à M. le Marquis Darennes ,
/
50 L
Vers ſur l'accompliſſement d'une prédiction
faite par Mde Adélaïde de France , 51
a
Dialogue , 54
Complainte & doléances des Manans & Habitans
de la Ferté- ſous - Jouarre , fur la
mort de Louis XV , 62
Vers préſentés au Roi , 64
A Mile Fannier ,
65
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid,
ENIGMES , 66
LOGOGRYPНЕ , 68
Romance, 71
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 73
L'Eſprit de la Fronde , ibid.
La Gnonomique pratique , 81
Traité du Suicide , 86
Principes nouveaux pour remédier à l'incommodité
de la fumée dans la conftruction
1
des cheminées , 87
Variétés littéraires , galantes , &c. 92
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde, 99
Choix des poëſies de Pétrarque , 103
Chef- d'oeuvres dramatiques , 125
Doutes patriotiques, 128
- Le retour de l'Age d'or , ou le Regne de
Louis XVI , ibid.
t
Odes provinciales au Roi & à la Reine ,
ibid.
6 MERCURE DE FRANCE .
L'Enthouſiaſme du Citoyen à Louis XVI , 129
L'Inoculation par aſpiration ,
Réponſe de Va - de- bon- coeur à l'Auteur de
ibid.
PInoculation par aſpiration , 133
Le Chirurgien Anglois , 134
Obſervations fur la Littérature, 135
Les cent Nouvelles nouvelles , 136
Oraiſon funebre de Louis XV, 137
L'Eſpagne littéraire , &c.
Journal de Pierre leGrand , 138
ibid.
ACADÉMIE françoiſe ,
150
SPECTACLES , Opéra ,
170
Comédie Françoiſe ,
171
Comédie Italienne ,
Notice fur M. Hulin, Miniſtre du feu Roi
ibid.
de Pologne ,
176
Lettre de Mde de Laiſſe en réponſe à la critique
de Mde la Baronne de Prinſen , 181
Coſmographie, 186
ARTS , gravures , 187
Muſique , 189
Lettre de M. Patte ſur la préparation du nouveau
mortier découvert par M. Loriot, rot
Lettre de M. Colardeau àM. Lacombe , 198
Anecdotes,
199
Arrêts , &c. 202
AVIS ,
203
Nouvelles politiques , 200
Nominations , 212
Préſentations ,
213
Naiſſances , ibid.
Morts ,
214
FIN.
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
M51 20 E
AP
1774
10.12.
11
Y,
:
(
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
SEPTEMBRE. 1774.
N°. XII .
Mobilitate viget . VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV
LIVRES NOUVEAUX,
531
ΟN trouve Amsterdam chez MARC - MICHEL
,
REY, BIBLIOTHECA ASKEVIANA , ſive Catalogus
Librorum Rarifimorum- Antonii Askew M. D.
Quorum auctio fiet apud S. Baker & G. Leigh in vico
ditto Tork - ftreet , Covent Garden , Londini , die Lune
13 Februari 1775 & in undevigenti ſequentes Dies.
afr de Hollande.
Traduction des XXXIV , XXXV, & XXXVIe, Livres de
PLINE LANCAEN, avec des Notes. Pan ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . Ou y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts, grand 8vo, 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Gnomonique ( la) pratique , ou l'art de tracer les Cadrans
folaires avec la plus grande précision , &c. par
Dom François Bedos de Celles, 8vo. fig. Paris 1774 ,
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravefande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
af8:-
Contehant TOME I.
Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres.
Uſage de la Chambre obfcure pour le defſfein.
Matheseos Univerfalis Elementa.
Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
feriebus infinitis.
Ellai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.
Supplément à l'Eſſai fur le Choc des Corps &c.
TOME. II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Artde raifonner par, Syllogiſme.
Eflai de Métaphyfique.
fur la Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturabite. Ouvrage
de l'Académie Françoiſe , &c. &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes. 8vo. Paris 1771 .
Ouvrage dédié à M. de Buffon ,
Hiſtoire de Maurice , Comte de Saxe, Duc de Courlande
& de Sémigalle Maréchal - Général des Camps &
Armées de fa Majesté Très - Chrétienne par M. le. Baron
d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des ind
lides. 120. 2 vol. Utrecht 1774.
1.2
28-27LIVRES NOUVEAUX.
3
J
313
Voyages ( Relation des ) entrepris par ordre de S. M.
Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap
Wallis, &le Cap. Cook &c. 4to. 4 vol. fig. 1774.
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon ,
4to. fig. Paris. 1772-1774 les XVII premiers Cahiers.
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 17
vol. Paris 1774.
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
-dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
dito, Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79. Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
dito , la fuite , fous preffe.
Depuis 1764 l'année est compofée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles &de fou
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àf3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoi
res très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été.
drettes alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. 1 vol. à f 6 : -
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plenipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8yo. en XIII. Volumes 1774.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreſſion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jus
qu'à la fin de l'Ouvrage.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
AvIs.
Les Maximes du Droit Public François qui ont patu
(en 1772) en 2 vol. in 12°. formant environ 1200pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quintessencede
tout ce qui avoit été écrit auparavant furle Droit Public
de France. La ſeconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vù le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800pag. en 2 vol. in 4°.
L'auteur a fuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compofent tout l'Ouvrage.
C'eſt ſurtout dans le fixieme qui renferme la réponſe
aux Objections , que ſe trouvent les obfervations les plus
intéreſſantes . La grande & célebre Question fur l'origine
du pouvoir des Souverains y est traitée à fonds. On
ya mis à contribution les Philoſophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Deſpotifine y trouveront de quoi ſe détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppoſés ,&que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'aſſurer aux Peuples les droits quí
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible.
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ;& par quelques
Obſervations , fur le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le Droit public françois intéreſſe preſque
toute l'Europe , parce que les Loix du Gouvernement François
ayant été fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes
, il peut être d'une grande utilité pour éclaircir leur
droit public.
On trouve chez le même Libraire le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arréts , Arrétés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Chambre.
des Comptes , Bailliages , Prefidiaux , Elections , au ſujet
de l'idit de Déc. 1770 l'érection des Confeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiftorique des principaux faits relatifs à la ſuppreſſion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. grand in-8 . de 766 pag. à f. 3 .
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE . 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES DEUX VOYAGEURS.
P
Conte.
our le continent Indien
Deux hommes d'humeur différente
S'étoient embarqués , corps & bien ,
Sur la frégate l'Athalante.
Au gré dès zéphirs qui jouoient
Dans les replis de leur banniere ,
A pleine voile & vent arriere ,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
1
Au fein d'Amphitriteils voguoient.
Chacun s'occupoit fur la route
Du beau plan qu'il avoit formé ;
A fa troilieme banqueroute ,
L'un , d'or & d'argent affamé ,
Vivoit dans la douce eſpérance
De revenir un jour en France ,
Quand il auroit pu détrouffer
Quelque vieux Nabab d'importance ,
Et de voir alors repouffer
Son honneur avec ſa finance ;
(Car l'honneur s'achette à prix d'or ;
Auſſi le dit - on un tréſor. )
L'autre compagnon de voyage
Avoit conçu d'autres projets ;
Il vouloit au fond des forêts ,
Chez quelque horde bien fauvage ,
Porter les bienfaiſans ſecrets
Des arts utiles à la vie;
Etendre l'humaine induſtrie ;
Et comme il ſied en vérité ,
A l'ami de l'humanité ,
Qui croit tous les hommes des freres ,
Et trouve de la volupté
Quand il adoucit leurs miſeres,
Déjà le Cap étoit doublé :
Nos péļerins ſur l'onde amere
SEPTEMBRE. 1774 . 7
Voyoient gaiement s'enuir la terre;
Quand tout- à- coup le ciel troublé
Retentit au bruit du tonnerre ;
Ce ciel gronde, la mer mugit....
(Ceci ſent beaucoup la tempête ,
Mais le lecteur, de cet écrit
Doit trouver l'auteur fort honnête ,
Car il fait grace du récit. )
Je dirai donc, fans verbiage ,
Que , par la force de l'orage ,
Le bâtiment fut dématé ;
Que dans les deux canots fragiles
Dont il fe trouvoit eſcorté ,
Nos paſſagers tous deux agiles ,
Adroitement s'étoient jetés ;;
Et qu'après de rudes traverſes ,
Suivant leurs fortunes diverſes ,
Au gré des vagues emportés ;
Chacun fur de lointains parages ,
A
1
Sans témoins , ſans fuite & fans bruit ,
Sur de très . oppoſés rivages d
Aborda feul pendant, la nuit.
Il faut qu'on fache & qu'on remarque
Que chacun avoit dans ſa barque
Trouvé , tout - a- fait à propos ,
La hache utile & falutaire
Dont on coupe , au milieu des flots ,
Le cable qui tient d'ordinaire
A4
8 MERCURE DE FRANCE .
Les barques à bord des vaiſſeaux.
Chacun , en mettant pied à terre ,
Très -avidement s'empara
De la hache qu'il trouva là ;
(Une hache devient fort chere
A qui n'a plus rien que cela. )
Non loin des rives de Golconde ,
Où croiffent l'or , le diamant ,
Par hafard la fureur de l'onde
Avoit jeté ce garnement ,
Plein du plus grand foible du monde
Pour les rubis & pour l'argent.
Notre fage , tout au contraire ,
Eut pour fon partage une terre
Où , ſans la moindre mine d'or ,
Croyant trouver du bien à faire ,
Il ſe croyoit fûr d'un tréſor.
Adorant l'image ſacrée
De l'aſtre rayonnant des cieux ,
Des peuples ſuperſtitieux
Habitoient la riche contrée
Du premier de nos curieux.
Ceux- là portoient pour leur parure
Jaunes topazes en ceinture ,
Gros faphirs du bleu le plus doux ;
Longs habits d'or , bordés d'hermine
Plus , longs colliers de perles fines
Pendus à l'entour de leurs cous.
SEPTEMBRE. 1774.
9
Le ſieur Rondan ( c'eſt notre drôle , )
Toujours fa hache ſur l'épaule ,
Par un beau matin rencontra
Deux des habitans de ſon île ;
Et, jugeant qu'il étoit facile
D'expédier ces payens là ,
Le Sieur Rondan les maſſacra
Par pur efprit de l'Evangile
Et par fon goût pour le kara.
Du fommet des hautes montagnes ,
D'autres habitans l'avoient vu ;
Voilà tout le peuple accouru
Traverſant les vaſtes campagnes ;
Et vous croyez Rondan perdu... ?
Tout ſcélérat n'eſt pas pendu ,
(Dit un vieux livre de morale , )
C'eſt un proverbe que cela ;
Et n'eſt beſoin d'être au Bengale
Pour croire à ce proverbe - là.
1
Que penſez - vous que ces gens firent ?
Vous croyez que , dans leur fureur ,
Saiſiſſant l'affaſſin vainqueur
En morceaux foudain ils le mirent ; .....
Point du tout: voyant dans ſes mains
Une hache à- peu - près ſemblable
Au glaive faint & redoutable
De leurs facrifices divins ,
Unanimement ils le prirent
A5
10
MERCURE DE FRANCE .
Pour un grand Prêtre du soleil ;
Dans le temple l'introduiſirent
Avec un pompeux appareil ;
Remerciant la Providence
Qui prenant pitié des mortels ,
Leur envoyoit , par indulgence ,
Ce doux Miniſtre des Autels ,
Pour diriger leur confcience.
Rondan Pontife couronné ,
En rendit grace à fon bon Ange ;
Et parut à peine étonné
De cette miſſion étrange.
D'ailleurs , comme au Temple ſacré
Perſonne ne pouvoit l'entendre
Vu fon idiome ignoré ,
Aucun ne pouvoit le comprendre ,
A tous il parut inſpiré.
Cependant notre Philantrope
(Connu fous le nom de Procope )
Avoit pour ſes nouveaux amis
Une race de ces bons Guebres , *
Autrement appelés Paris ,
A tort réputés très- inſtruits ;
Mais au fond , pas plus que les Zebres
Qui broutoient l'herbe du pays ;
•On fait que les Guebres ont une grande vénération
pour les arbres , où ils croient que ſouvent la Divinité ſe
cache,
SEPTMBRE. 1774.
Or , les Zebres (il faut le dire ,
En cas que l'on n'en fache rien , )
Sont les ânes de cet Empire
Et de tout l'Empire Indien .
Voyant donc au fond de ſes huttes
Ce pauvre peuple mal logé !
Et preſque nud , comme les brutes ,
Procope étoit bien affligé.
Mais enfin (ſe prit - il à dire ) ,
,, Fuyant une belle maiſon ,
" Dans les cabanes , nous dit - on ,
,, Souvent le bonheur ſe retire :
"
"
A ces mortels , enfans des Dieux ,
Et que je fais le voeu d'inſtruire ,
,, Apprenons bien vîte à conſtruire
"
La cabane où l'on vit heureux.
Soudain à la forêt prochaine
Procope accourt la hache au poing ;
Et du tour ne ſe doutant point
De trouver un Dieu dans un chêne ,
A grands coups , il alloft frappant ,
Elaguant , coupant , abattant ,
Quand du peuple un nombreux cortege ,
Saiſi d'une fainte fureur ,
Frémit en choeur du facrilege,
Et déchira fon bienfaiteur.
MERCURE DE FRANCE.
S
EPITRE A M. DE VOLTAIRE , S
en lui envoyant la Rofiere.
E
I je vous écris peu . je vous lis tous lesjours, L
Et trouve , en vous lifant , que les miens foot
trop courts,
N'aguere je vous vis galoper fur Pégaſe ,
Et d'après les élans du ſuperbe courſier ,
A vous ſeul appartient , mon brave cavalier ,
De pouvoir le monter encore en felle raſe
Sans jamais perdre l'étrier,
Que je vous fais bon gré d'être jeune àvotre âge!
Que j'aime les hochets dans les mains d'un vieux
Sage!
On croit , en vous voyant ainſi vous divertir ,
Que l'agile penſée , & que l'eſprit volage
Vont rajeuniſſant par l'uſage;
Vous nous empêchez tous d'avoir peur de vieillir;
Et pour moi j'aime Dieu mille fois davantage ,
Puiſqu'à cent ans encore on peut ſe réjouir.
Vous ne les avez pas , aimable octogénaire ,
Mais vous les aurez , Dieu merci ;
Et je veux , dans vingt ans d'ici ,
Rimer un hymne ſéculaire
Que les arriere- fils des neveux de Voltaire
Chanteront en choeur avec lui.
En attendant, Patron , recevez ma Roſiere;
SEPTEMBRE. 1774. 13
Recevez- la , car la voici
Qui vient exprès de Salenci
Saluer à Ferney le Seigneur de la terre.
Elle a fait , en paſſant , un ſéjour à Paris,
Et tremble encore un peu des gaietés du parterre
Daignez la raffurer , car elle n'eſt pas fiere :
Permettez qu'à vos cheveux gris
La main de la jeune bergere
Enlace les feſtons fleuris
De fa couronne printaniere ,
Pour qu'ils ne ſoient jamais flétris.
Dans le paquet , ( fauf les mécomptes
De la poſte & fes commettans , )
Vous devez trouver , dans ſon temps ,
Un apologue avec deux contes.
Cacheté bien exactement
Je fais partir le tout enſemble ;
Vous le lirez ſi bon vous ſemble ,
Ou , s'il vous en ſemble autrement ,
Vous en ferez à votre guiſe
Des papillottes , un écran ,
Des camouflets pour pere Adani ,
Sans que l'auteur s'en formaliſe.
Je ſens que vous voudriez bien
Que je vous diſſe des nouvelles ;
Mais enfin , ce n'eſt pas pour rien
Que la Renommée a des aîles ,
Elle fait comme moi le chemin de chez vous ,
Et feule elle ira bien encore
14 MERCURE DE FRANCE.
4
Vous afſocier avec nous
Aux doux preſſentimens qui nous enchantent tous
Et font déjà bénir un regne à fon aurore.
On dit que les méchans ont peur ;
On dit que les fripons s'enterrent ;
Que le peuple croit au bonheur ,
Et que les gens de bien l'eſperent.
On dit l'art d'intriguer détruit;
Ce pourrait bien être un faux bruit ;
Car , fi j'en juge ſur la mine
Des plus grands pofeffeurs de Cour ,
Je crois plutôt qu'il ſe rafine
Et s'épure de jour en jour.
Mais voici bien du verbiage :
Je n'en dirai pas davantage ,
Et peut- être en ai-je trop dit.
Adieu , charmant rival d'Horace ,
De Chaulreu , de Pope & du Taſſe ,
De l'ignorant aimable & du plus érudit ;
Adieu , le Neſtor du Parnaſſe.
Reconnaiffez votre dragon ;
Il voulait vous écrire en proſe;
Voilà des vers de fa façon ,
C'eſt- à-peu-près la même choſe.
1
Par M. L. M. de P.
SEPTEMBRE . 1774. 15
REPONSE DEM. DE VOLTAIRE.
AIDE- MARECHAL HAL des logis
Et de Cythere & du Parnaſſe ,
Je vois que vous avez appris
Sous le grand général Horace
Ce métier , qu'avec tant de grace
On vous voit faire dans Paris.
J'ai lu votre aimable Rofiere.
Malheur au dur atrabilaire
Qui lui reproche un doux baiſer !
Quelle mort ne doit excuſer
Une perſonne fi difcrette ?
Un ſeul baifer , un ſeul amant ,
Chez les bergeres d'à- préſent
Eſt la vertu la plus parfaite.
VERS à M. l'Abbé de Boiſmont , Prédicateur
ordinaire du Roi , Abbé de Grétain
, l'un des Quarante de l'Académic
Françoise , fur fon Oraiſon funebre de
Louis XV.
D'UNE éloquence vigoureuſe
Et bien digne de nos tranſports ,
Boifmont , ton ame généreuſe
16 MERCURE DE FRANCE,
Développe tous les tréſors.
Au vrai feul ta voix confacrée
Sans fadeur fait louer les Rois ;
Et ta cenſure modérée
Les reprend fans bleſſer leurs droits .
Par M. Guichard.
EPITRE à M. François de Neuf- Chi.
teau , fur les vers de cet auteur , intitu
lés Mes Torts , qu'on lit dans le premier
volume -du Mercure de Juillet.
QUOI ! VOI ! vous comptez entre vos torts ,
Ce goût inné pour la cadence
Qui vous infpira les accords
Que formait votre heureuſe enfance?
Vous rougiffez des vers charmans ,
Que, dans les bofquets de Cythere,
Les Amours , comme vous , enfans ,
Portaient en triomphe à leur mere ?
Ah! revenez de votre erreur ,
Chaffez ce nuage trompeut
Qu'éleva la mélancolie ;
Il cache à vos yeux le bonheur
Que vous offre la poëfie.
François , rendez - lui votre coeur ,
Et, dans ſon commerce enchanteur ,
Oublier
SEPTEMBRE . 1774. 17
bubliez l'ingrate Sylvie
A pleurer ſur ſa perfidie
Gardez - vous de vous confumer
Elle a ceffé de vous aimer !
Que de cette perte frivole
Une autre amante vous conſole :
Tant d'autres voudroient vous charmer !
Dans cette agréable retraite
Qui doit vous cacher déſormais ,
Goûtez la volupté parfaite
Et des neuf - Soeurs , & de la paix.
Conſacrez-y votre muſette
Aux Dieux du vin & des Amours.
De nos belles chantez les tours ;
Peignez bien leur coquetterie.
Trompez- en une tous les jours.
N'aimez plus la ſeule Sylvie
Que la beauté dans tous les lieux
Reçoive votre tendre hommage.
Soyez bien traftre , bien volage ,
Mais ne ſoyez plus amoureux.
Diffipez la ſombre triſteſſe
Qui groffit , à vos yeux , les torts ,
Qu'on impute à votre jeuneſſe.
Livrez-vous à tous les tranſports
Qu'inſpire le dieu du Permeſſe ;
Ét, dans une brûlante ivreſſe ,
Enlevez-nous par vos accords.
Vous n'avez qu'un tort : c'eſt de plaire
Au plus fublime des auteurs
B
18 MERCURE DE FRANCE.
Que le Pinde Français révere
FRANÇOIS , quand les ſoucis rongeurs
Feront encor couler vos pleurs ,
Relifez ces vers ſi flatteurs ,
Dans lesquels l'immortel Voltaire
Vous nomme un de ſes ſucceſſeurs.
Par M. L. A. M. de C.
LE BOEUF & L'ALOUETTE.
D
Fable.
& ſon énorme poids preſſant l'herbe fleurie ,
Sous un chêne , au milieu d'une vaſte prairie ,
Des fatigues du jour un Boeuf ſe repoſoit ;
Et , tout en ruminant, diſoit :
Que ma race par vous devroit être chérie ,
Hommes ingrats ! Sans les Boeufs , je vous prie ,
Qui pourroit partager vos éternels travaux ?
Dans la Nature il n'eſt point d'animaux
Qui , comme nous.... Dom Boeuf achevoit ſon fermon
Lorſque , du milieu d'un fillon ,
En gazouillant s'eleve une Alouette.
Déſeſpéré que l'indiſcrette
Vint le troubler dans ſa réflexion ,
Il reprit : par exemple , étoit - il néceſſaire
Que le Maître des cieux envoyât ſur la terre
Un ſemblable animal ? Aquoi diable eſt - il bon ?
N'en déplaiſe au dieu du tonnerre ,
SEPTEMBRE. 1774. 19
Tous ces muſiciens , avec une chanfon
Sauront ils me nourrir dans l'arriere - ſaiſon.
Que je trouve ici - bas de choſes à refaire !
L'Alouette alors s'abaiffant ,
Dites - moi , beau Sire ; comment !
Vous ſeul , dans la Nature , abhorrez la muſique !
Vous prétendez que de la République
Les chanteurs font l'inutile fardeau.
Tout le monde n'a pas un deſtin auſſi beau
Que nos ſeigneurs les Boeufs ; c'eſt eux qui font utiles !
Leurs travaux bienfaiſans rendent les champs fertiles ;
Je leur cede le premier prix.
Ils fervent les humains : moi , je les divertis .
Quand vous fillonnez nos campagnes ,
Par mes accords je charme leurs ennuis ,
Et les bergers , aſſis auprès de leurs compagnes ,
Sur leurs pipeaux , s'efforcent d'imiter
Les jolis airs qu'ils m'entendent chanter.
Ne traitez donc plus de frivole
1
Un art qui des mortels peut faire le plaiſir.
Chacun ici-bas a fon role :
Heureux qui fait bien le remplir !
Elle dit , &, quittant la terre ,
S'envole , en gazouillant , au ſéjour du tonnerre ,
Par le méme
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
LEPHILOSOPHE rendu à la raison.
Ο
CONTE.
N PLAÇOIT déjà Céliane ſur laliſte des
plus belles ; & les plus belles n'oſoient
s'en plaindre. Les hommes la regardoient
fans ceſſe; les femmes ne la fixoient que
par hafard& comme par diſtraction : chaque
jour on faiſoit pour elle vingt madrigaux
, & contre elle trente épigrammes.
Rien ne lui manquoit enfin , pour être
illuſtre , ſinon de mieux connoître ſes
avantages.
Céliane , qui le croiroit ? Céliane , à
vingt - ans , vouloit être ce qu'on nomme
un esprit , & n'être que cela. On fait qu'un
esprit eft quelquefois l'être du monde le
plus mal nommé ; mais Céliane avoit de
quoi juſtifier ſa fantaiſie. On répétoit
quelques - uns de ſes jugemens & de ſes
bons- mots : elle diſoit joliment les petites
chofes , effleuroit adroitement les
grandes , jetoit en avant quelques dilemmes
philofophiques ; citoit avec complaiſance
les noms de quelques philoſophes ;
étoit écoutée ,'parce qu'elle étoitbelle ,&
SEPTEMBRE, 1774. 21
n'étoit flattée d'être belle que pour ſe faire
écouter,
Elle avoit pour mere la meilleure des
meres & des femmes. C'étoit une riche
veuve dont le mari avoit occupé de hauts
emplois dans la robe. Nous la nommerons
Orphiſe. Elle n'eût jamais d'envieuſes
, parce qu'elle n'eut jamais de prétentions.
On lui trouvoit cet eſprit qu'exige
le courant , & elle n'étoit point jalouſe
d'en montrer davantage. Elle eût
même encore volontiers caché celui - là ,
ſi elle ſe fût apperçue qu'on le trouvât
tant ſoit peu furabondant. Rien , comme
on le voit, ne contraſtoit plus complétement
que le caractere de la mere & de la
fille.
Orphiſe n'approuvoit point que Céliane
ſe livrât à des études ſi abſtraites pour
fon âge & pour ſon ſexe, Elle avoit cru
devoir lui en parler plus d'une fois ; mais
la douceur de ſes remontrances leur en
ôtoit le ton & l'efficacité, Elle blâmoit ſi
foiblement qu'on pouvoit douter ſi elle
n'approuvoit pas ; & Céliane , maîtreſſe
du commentaire , avoit toujours ſoin de
le faire cadrer avec ſes penchans..
Parmi le nombre des afpirans que la ri-
= cheſſe & la beauté de Céliane attiroient
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
auprès d'elle , Orphiſe eût préféré pour
gendre d'Orval , jeune homme qui avoit
tous les agrémens de ſon âge ſans avoir
aucun des défauts que la Jeuneſſe a foin
de ſe procurer quand ils lui manquent.
Il avoit cette indulgence que donne la
bonté , & cette forte de politeſſe qui part
du caractere plus que de l'uſage ; aſſez
d'eſpritpour en montrer autant qu'il vouloit
, & pour ne le montrer qu'à propos ;
des connoiſſances qu'il n'affichoit point ,
& une aifance , une aménité de moeurs
qui le faifoient rechercher de ceux même
qui lui reſſembloient le moins. Il n'avoit
point d'ennemis , & n'étoit celui de perfonne.
Céliane le diftinguoit, & c'étoit déjà
beaucoup , eu égard à ſes diſtractions.
Elle aimoit à l'entendre & à lui parler.
Il eſt vrai que leurs entretiens n'étoient
pastoujours à l'uniſſon: d'Orval étaloitdes
ſentimens & Céliane des maximes. Quoi!
lui diſoit-il un jour , immoleriez-vous fans
ceſſe la douceur de ſentir à l'ambition de
penfer ? Est- il une ſeule des connoiffances
de l'eſprit qui vaille la moindre impresfion
du coeur ? Elle fatigue l'un , fans fatisfaire
l'autre. Vous pourrez en ſavoir
plus que toutes les femmes & étre la
SEPTEMBRE . 1774. 23
コ
moins heureuſe des femmes. Vous méritez
de connoître & de faire connoître le
bonheur ; mais ce ne ſera jamais ni
dans la métaphyſique , ni dans les calculs
que vous en puiſerez les vraies notions.
Eh ! où donc les chercher , s'il vous
plaît , lui dit elle ? Est - ce dans ce que
vous appelez l'amour ? Plutôt là que toute
autre part , ajoute d'Orval. Si l'amour
ne fait pas toujours des heureux , il
en a du moins fait beaucoup , & je cherche
encore ceux qu'ont pu faire les connoiſſances.
Je vois pour ceux qui les
cultivent beaucoup de veilles , de fatigues
, d'ennui , de dégoût , d'envieux ,
& , fi j'ofois le dire , quelque choſe de
pis encore pour celles qui daignent s'y
livrer trop excluſivement..
Etmoi , reprit Céliane un peu piquée ,
je ne vois dans l'amour qu'un tiſſu d'erreurs
& de maux: il eſt ſi inconféquent ,
ſi abſolu , ſi bizarre , ſi perfide , & toujours
fi dangereux , qu'on ne peut jamais
trop prendre de meſures pour l'éloigner.
Ainfi , point d'amour , je vous prie. A
cela près , parlez-moi librement de toute
autre choſe..
Il eſt bien dur , s'écria d'Orval , de ne
B4
24
MERCURE DE FRANCE,
parler jamais de ce qu'on ſent ſi bien ! ...
Vous avez de l'eſprit , interrompit
Céliane; vous y joignez des connoiſſances;
vous penſfez facilement , vous parlez
de même : rien n'empêche que nous
n'ayons des entretiens utiles , conféquens
, approfondis , en un mot , dignes
de vous & de moi. Vous y prendrez
goût , je vous le promets , &je ſens
moi - même que j'en prendrai plus à ces
entretiens avec vous qu'avec tout autre.
Ces derniers mots conſolerent un peu
d'Orval ; car l'amour aime à ſe conſoler.
C'eſt un enfant qui ſe plaint pour peu de
choſe , & que peu de choſe appaife. Eh
bien! diſoit d'Orval , nous parlerons phyſique
, métaphysique , morale ; tout ce
que Céliane voudra difcuter , nous le discuterons
: il vaut encore mieux s'entretenir
avec ce qu'on aime de ſujets indifférens
, que de ne pouvoir lui parler de
rien.
Il fit part à Orphiſe de cette convention
rigoureuſe. Elle approuvoit ſes vues
fur Céliane autant qu'elle déſapprouvoit
celles de fa fille. Quelle manie , s'écrioit-
elle! J'eſtime fort les arts & les
ſciences ; mais encore faut - il qu'une fille
fe marie. Hélas ! Madame , je penſe comvous
, reprenoit d'Orval en ſoupime
SEPTEMBRE. 1774. 25
rant; j'adore Céliane , & je l'adore envain
: nous ne l'emporterons jamais fur
tant de beaux génies qui occupent ſa tête
&fon cabinet.
Il me vient une idée , reprit Orphiſe.
Ma fille ne doute pas que je nedéſapprouve
en elle ce goût trop excluſif: elle a pu
-ſe figurer que mon but étoit de lacontrarier
, & cette idée n'a peut- être ſervi qu'à
-lui rendre cette fantaiſie encore plus chere.
Ce font de ces plans qu'une jeune tête
ſe déguiſe à elle-même , & qu'elle fuit en
ſe les déguiſant. Eſſayons de ladétromper
pour la tromper mieux. Je veux qu'elle
me croie déſormais auſſi entichée qu'elle
des fantaiſies qui l'occupent: je ne lui parlerai
plus que de morale , de philofophie ,
d'hiſtoire naturelle , & , s'il le faut , je
m'en vais faire de ma maiſon un charnier
maritime. Secondez moi bien , & je vous
réponds que Céliane ſe laſſera d'être ellemême
ſi bien ſecondée.
-
Quoi ! Madame ? il faudra que je ne
fois que philofophe & raiſonner avec
Céliane? Rien de plus. - Ah! Madame
, que ce rôle ſera pénible !
nons divertira , vous dis-je. On n'eut jamais
une meilleure idée ; &, ſi j'étois mé-
- I1
chante , j'aurois - là de quoi m'applaudir
- pour fix mois. B5
26 MERCURE DE FRANCE.
Je ferai de mon mieux , aujouta d'Orval;
j'eſſaierai de bien faire entrer mon
rôle dans ma tête; mais je crains fort les
diſtractions d'eſprit & les écarts de mé
moire.
:
2
:
On ſe ſépare , & Orphiſe ſe rend peu
de momens après dans le cabinet de ſa fille.
Ecoute moi , lui dit - elle ; je commence
à croire que tu n'as point tort de
préférer la tranquillité de l'étude au tumulte
de la ſociété; car enfin le monde
ennuie dès qu'il eſt bien connu ; & c'eſt
fi- tôt fait que de le connoître ! Ilm'a paru
que d'Orval penſe abſolument comme
toi ; je penſe comme vous deux. Rien ne
fera plus agréable : nous allons faire de
ma maiſon une eſpece d'académie. On
pourroit , à la rigueur , gloſer un peu fur
la jeuneſſe de d'Orval ; mais il me paroît
ſi abſolument revenu de ſes premieres
idées , que la critique porteroit abſolument
à faux.
Le croyez - vous , lui demanda Céliane
d'un air un peu étonné? Je t'en réponds
même , reprit Orphiſe: tes diſcours ont
fait fur lui une telle impreffion , que je l'ai
vu uniquement épris de la belle gloire.
Il regrettoit même les momens qu'une
folle paſſion lui a fait perdre , tandis qu'ils
pouvoient être ſi utilement employés.
SEPTEMBRE. 1774. 27
1
Céliane devint rêveuſe & ne répondit
rien. Seroit - il vrai , diſoit - elle en elle
même , que d'Orval ſe fût ſi tôt rectifié?
Je croyois mon éloquence moins perfuafive.
Mais quoi ? tout veut en être , juſqu'à
ma mere ! Elle ſe propoſe d'entrer en lice
avec moi ! ... J'avoue que je ne m'attendois
point à toutes ces métamorphofes.
Tout va bien! dit Orphiſe à d'Orval
dès le jour ſuivant: j'ai déjà vu ma fille
étonnée de notre projet ; & ce qui nous
étonne , nous fatigue bientôt. Enſuite ,
croyez- moi , n'épargnez rien pour être bien
ennuyeux: vous en ſavez aſſez pour cela;
&moi , qui ne ſais rien, je vous réponds
d'être , ſous peu de jours , auſſi inſupportable
que vous - même.
La première conférence ne répondit pas
entiérement aux vues d'Orphiſe. Il eſt ſi
doux de montrer tout ce qu'on fait & de
paroître en ſavoir plus que d'autres , que
Céliane ſe livra toute entiere à cette fatisfaction.
D'Orval fit quelques objections ,
elles furent lévées ; elles parurent même
plutôt l'effet de ſa complaiſance que de fes
doutes. Vous êtes trop bon, diſoit Céliane
; vous m'épargnez. Croyez moi , donnez
plus d'eſſor à votre logique ; la mienne
eſſaiera d'élever ſon voljuſqu'à , elle.
.
28 MERCURE DE FRANCE.
Cette erreur philofophique ſe maintint
quelque temps. Orphiſe ne ſe laſſoit ni de
raiſonner ni de ce que d'Orval ſembloit ne
s'en point laſſer lui - même. Celui - ci
n'avoit d'abord foutenu ce rôle que par
complaiſance ; bientôt il le ſoutint par
dépit. C'en est trop , diſoit il: je croyois
valoir mieux qu'un dilemme , & Céliane
paroît m'eſtimer beaucoup moins. Imitons
l'exemple qu'elle nous donne : occupons-
nous toujours auprès d'elle de toute
autre choſe que d'elle ; parlons - lui ſans
ceſſe de ce que vaut tel philoſophe , &jamais
de ce qu'elle vaut ; peut- être la verrons-
nous bientôt jalouſe de Locke & de
Leibnitz .
Voilà notre amant qui dejour en jour
devient un philoſophe plus renforcé. Il a
ſoin d'y joindre quelques touches de pédantiſme
qui , en pareil cas , ne gâtent
jamais rien. Mais qui le croiroit ? Céliane
eut d'abord peine à s'en appercevoir ;
&, lorſqu'elle s'en apperçut , elle s'en fit
les premiers complimens. C'étoit à ſes
leçons que d'Orval étoit redevable de tous
ces progrès. Ils rendoient hommage à ſes
lumieres ; peu lui importoit qu'il parût
en rendre moins à ſa beauté.
Orphiſe , pour ſa part, ſuivoit très-bien
SEPTEMBRE . 1774. 29
le plan qu'elle avoit tracé à d'Orval. Elle
ne parloit plus que le langage de ſa fille ;
à cela près , qu'elle s'en acquittoit beaucoup
plus mal ; mais , dans ſes vues , c'étoit
s'en bien acquitter. Elle avoit fait de
ſon cabinet de toilette un cabinet d'expériences
; ſon ſalon de compagnie n'offroit
plus aux regards que des quadrupedes ,
des oiſeaux , des poiſſons , des reptiles
déſſéchés ; des monceaux de coquillages
de toute eſpece; des foſſilles , des panacées
, des crustacées , &c. Sa bibliotheque
s'étoit remplie de gros volumes de
métaphyſique , de phyſique & même de
politique. Les moraliſtes n'en étoient
point exclus ; mais les plus intéreſſans
n'étoient pe ceux qu'Orphiſe mettoit le
plus en .. ce. Montagne étoit comme
étouffé entre Grotius & Puffendorf.
Elle avoit rélégué dans quelques tablettes
perdues tous les bons ouvrages d'agrément
& de ſentiment. Les poëtes , les
romanciers , les conteurs étoient là hors
de toute atteinte. Il eût fallu riſquer ſa
vie pour mettre la main fur Mariane.
1
Il arriva , cependant , que la perſévérence
de d'Orval à n'être que raiſonneur
commençoit à fatiguer Céliane. Quoi !
diſoitelle , je ne parlerai plus que pour
30
MERCURE DE FRANCE.
;
être contredite ? Eh; par qui ? Par ma
mere qui n'y entend rien ; par Dorval
à qui on ne peut plus rien faire entendre.
Je croyois qu'un amant étoit ce qu'il y
avoit de plus inſupportable ; mais je vois
bien que c'eſt un amant devenu philoſophe.
Cette réflexion en amena une autre.
Céliane imaginoit bien que la 'philoſophie
avoit ſon charme particulier ; mais
elle ne concevoit pas comment il étoit
devenu tout à- coup excluſifpour d'Orval ;
comment, après avoir paru ſi vivement
épris d'une femme , on ſembloit ne l'être
plus que d'une machine pneumatique ,
ou , ce qui vaut encore bien moins , d'un
argument. Elle finit partrouver qued'Orval
avoit l'eſprit faux; qu'il ne feroit jamais
de grands progrès dans l'art de raifonner;
& qu'au fond , il feroit encore
mieux de ſe reſtreindre à la faculté de ſentir.
Il n'y avoit pas loin de-là pour Céliane
à ſouhaiter que d'Orval redevînt ſenſible.
Elle ne ſe rendoit point compte du motif
qui la dirigeoit. Ce font de ces idées
qui naiſſent comme d'elles-mêmes , qu'on
trouve juſtes , mais qu'on ne veut pas encore
approfondir.
SEPTEMBRE. 1774. 31
Cependant les diſcours de d'Orval &
- d'Orphiſe lui devenoient de jour en jour
plus inſupportables. Pour achever de la
pouſſer à bout , Orphiſe imagina d'établir
chez elle une eſpece de bureau litté-
- raire. Je voudrois bien ,diſoit- elle à d'Orval
, trouver un certain nombre de beaux
eſprits , bien ennuyeux , bien jaloux ,
bien vains & bien incommodes. Comment
s'y prendre pour les attirer ici ? Laisſez
les faire , lui répondit d'Orval : annoncez
ſeulement qu'ils feront tous bien
- reçus ; ils vous épargneront les frais de
toute autre invitation.... Mais je n'en
veux que de mauvais , interrompit Orphiſe.
Eh! c'eſt précisément ce que vous
aurez , reprit d'Orval; lesbons ſontmoins
faciles à réunir & ne ſe je jettent pas ainſi
à la tête. Je ne vous conſeillerai jamais
d'avoir dans votre bibliotheque les écrits
d'un homme que l'on voit dans toutes les
fociétés. :
En peu de temps Orphiſe eut cequ'elle
vouloit. Sa ſociété groſſit au point qu'elle
dégénéra en cohue. A cela près , cette
fociété faiſoit des merveilles. On y raifonnoit
juſqu'à l'invective: on s'y déchiroit
réciproquement : on ſe jaloufoit
comme s'il y avoit eu matiere ; & il ré32
MERCURE DE FRANCE.
;
ſultoit de toutes ces diſcuſſions beaucoup
d'aigreur entre les émules , & beaucoup
d'ennui pour Orphiſe , pour d'Orval ,
& fur- tout pour Céliane.
Ah! je n'y tiens plus , diſoit-elle tout
bas ; & peu s'en falloit qu'elle n'employât
pour le dire , le même ton qu'employoient
ces Meſſieurs pour s'invectiver ; je n'y
tiens plus ! Il faudra faire divorce avec
l'eſprit , fi ces gens là ſont véritablement
de beaux eſprits.
D'Orval chercha l'occaſion de l'entretenir
aprèsunde ces repas bruyans. Il en
fut mal accueilli. Comment vous trouvez-
vous , lui dit-il, de tout ce cliquetis
de raiſonnemens ? J'ai entendu de belles
choſes; mais j'avoue qu'il ne m'en reſte
rien dans l'eſprit. Ce que vous dites s'y
grave d'une maniere bien plus profonde.
Je donnerois toutes les bruyantes confé
rences de ces fortes d'académies pour un
quart-d'heure de votre entretien.
Vous y perdriez , reprit froidement
Céliane : jouiſſez mieux de l'ameutement
que vous avez provoqué. Le peu de
part que j'y prendrai déſormais vous laisſera
encore plus de moyens d'en faire vo
tre profit. :
Cette menace enchanta d'Orval , parce
qu'il
SEPTEMBRE. 1774. 33
1
'
qu'il en pénétra le motif. J'avois cru , reprit
- il , contribuer à votre ſatisfaction ,
& il n'en faudra jamais davantage pour
me faire tout adopter ; mais au fond , je
ſens bien qu'il eût mieux valu s'en tenir
à nos conférences particulieres. Qu'en
penſez - vous , Madame ?
Je n'en fais rien , reprit-elle avec une
forte d'impatience. J'ai éprouvé plus
d'une fois qu'on s'ennuyoit en particulier
comme en public.
Alors ſurvint un gros homme ſuivi d'un
laquais qui portoit une caſſette dont le
deſſus étoit percé àjour. Je vais bien vous
divertir , dit- il à Céliane ! Voici une
expérience des plus ragoûtantes pour une
philofophe. En parlant ainſi, il ouvrit fa
caſſette , & Céliane apperçut une ample
collection de limaces dont les unes étoient
ſans tête & immobiles , tandis que les
autres , qui en portoient une fort altiere ,
eſſayoient de fortir de leur prifon. Quelques
- unes y réuffirent & laifferent fur
le parquét des traces bien diſtinctes de
Jeur paſſage. Ah ! Ciel ! s'écria Céliane ,
le hideux ſpectacle ! Eh ! Monfieur de la
Fouille ! ( c'étoit le nom du phyſicien)
remportez ces fales reptiles. Que voulezvous
en faire ici ? Je veux , Mademoi
34 MERCURE DE FRANCE.
ſelle , répondit- il , que vous coupiez la
tête à ceux d'entre ces animaux qui en ont
encore une. Les autres n'en ont plus , &
ce n'eſt pas ma faute, puiſque je la leur ai
coupée; j'avois lu quelque part qu'elle
devoit revenir.
Eh! pourquoi leur couperois-je la tête,
reprit Céliane ? Pour leur en procurer une
autre , ajouta le phyſicien. Uneexpérience
auffi fûre ne peut pas manquer deux
fois ; vous aurez l'honneur de la réaliſer ,
&l'on en fera mention dans les journaux.
Point de dégoût , poursuivit- ilen ſaiſisfant
une limace des plus onctueuſes qu'il
préſenta à Céliane: de grace, faites quelque
choſe pour votre gloire& pour celle
de la phyſique.
...
En vérité, vous m'en dégouteriez pour
jamais , lui dit-elle en s'éloignant ! &
tant d'autres choſes viennent s'y joindre!
Laiſſez là cette ſale expérience ,
dit un autre Curieux en s'approchant de
Céliane : je vous en propose une d'un
genre infiniment plus noble & fur- tout
plus utile. Vous avez là de très- beaux
diamans ! daignez me les remettre ; je
vais à l'inſtant les réduire en fumée. C'eſt |
une des plus belles découvertes donts'honore
notre fiecle.
SEPTEMBRE. 1774. 35
7
1
Céliane crut que la tête avoit tourné
å ces deux grands hommes. Elle les plaignit;
mais elle ne s'en trouvoit pasmoins
excédée. Tous deux ſe retirerentfortmécontens
, & Céliane , encore plus mal
fatisfaite , eût preſque voulu que d'Orval
s'éloignât avec eux.
A l'inſtant même ſurvint Orphiſe. Réjouis
toi , ma fille lui dit-elle ; on nous
annonce pour demain une aſſemblée encore
plus nombreuſe que celle d'aujourd'hui....
Il faudra donc , reprit vivement
Céliane , déſerter la maiſon ? Nous
aurons , poursuivit Orphiſe , au moins
fix beaux eſprits de plus... C'eſt beaucoup
, interrompit encore Céliane ! -On
doit nous lire un ouvrage bien amuſant ;
car il déchire preſque tout le genre humain.-
Tant pis pour l'auteur.
fais tu que ce livre eſt de quatre gros volumes
? - Tant pis pour le libraire.
Que l'auteur deviendra unde nos amis ?
-Tant pis pour nous.-Eh ! maiscroirois
-tu bien une choſe ? - Quoi ?
C'eſt qu'on ſe l'arrcahe ! - Ah ! tant
mieux! il pourra du moins nous échapper.
-Mais
-
--
Orphiſe s'éloigna & emmena d'Orval
avec elle. Je la trouve bien corrigée , di-
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
ſoit cette prudente mere; je ſuisbien sûre
qu'elle ne tiendra point contre la nouvelle
épreuve.... Je ne réponds pas d'y
tenir moi-même , reprit d'Orval. Je crains
d'ailleurs d'avoir trop bienjoué mon rôle ,
& qu'il ne ſoit plus temps de reprendre
le premier. Il peut ſe faire que Céliane
piquée rejette encore plus mes voeux aujourd'hui
qu'auparavant Et moi , ditOrphiſe
, je vous réponds du contraire: je
connois les femmes beaucoup mieux que
les livres. Céliane defire aujourd'hui de
vous voir penſer & agir comme autrefois.
Ah ! s'écria d'Orval , que cela me deviendra
facile ! & que le rôle que vous m'avez
impoſé me peſe & m'embarraſſe! Je penſe
, ajouta Orphiſe, que vous pourriez en
changer fans courir aucun riſque: il convient
même d'aider un peu Céliane à démentir
le ſien.
D'Orval goûtoit fort ce conſeil ; il eût
voulu pouvoir à l'inſtant même en faire
uſage ; mais Céliane s'étoit enfermée
dans fon appartement , ſous prétexte d'avoir
beſoin de repos. Elle avoit encore
plus beſoin de réfléchir ſur ſa poſition.
L'ennui la ſuivoit par-tout , & elle commençoit
à fentir que s'ennuyer à ſon âge ,
c'étoit s'avouer tacitement qu'on s'étoit
SEPTEMBRE. 1774. 37
1
}
$
1
mépris ſur le choix des moyens de ne
s'ennuyer pas. On ne décidera point ſi
les expédiens qu'avoient employés Orphiſe
& d'Orval pour opérer en elle ce changement
, y contribuerent autant que fon
propre coeur. Il eſt à croire qu'ils ébaucherent
l'ouvrage, & que le coeur fit le
reſte. Le coeur n'a ſouvent beſoin que
d'être mis fur la voie; il ſaura toujours
bien achever ſa route.
Céliane dormit peu la nuit ſuivante ,&
d'Orval ne fut pas moins agité. La tentative
qu'il méditoit alloit décider & de fon
fort actuel & de fon bonheur futur. II
prit un parti qu'on trouvera peut-être un
peu fingulier: ce fut d'écrire ſa propre
hiſtoire & celle de Céliane ſous des noms
d'emprunt. Il y peignoit vivement la con.
trainte qu'il éprouvoit en affectant des
goûts qu'il n'avoit pas , & en diffimulant
une paſſion qui ne s'étoit point ralentie.
L'ouvrage fini , il alla le communiquer à
Orphiſe , qu'il trouva ſeule & qui approuva
ſon deffein. Il trembloit. Allez
donc , lui dit-elle: je vous réponds du
ſuccès ; & d'ailleurs , je me tiendrai à
portée de vous feconder à propos .
Céliane étoit ſeule & dans ſon cabinet
quand d'Orval y entra. Elle rougit en
l'appercevant , & ferma un livre qu'elle
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
liſoit à ſon arrivée. Ah ! diſoit d'Orval
en lui - même , c'eſt fans doute encore de
la métaphyſique ! ma tentative eſt vaine ;
je ne ſerai ni lu , ni écouté. Cependant,
après quelques difcours d'uſage , il ha
farde d'offrir à Céliane ce cahier myſtérieux.
Eſt- ce encore une diſſertation , lui
dit - elle d'un air nonchalant & diſtrait ?
De grace , Monfieur , que ce ne foit ni
fur les diamans diſſous , ni fur les limaçons
décolés.
Daignez la lire , lui dit d'Orval: j'y
parle de toute autre choſe , &d'une matiere
beaucoup plus digne de votre attention.
Lifons donc , reprit - elle avec un air
de complaiſance forcée. Apeine en eutelle
parcouru quelques lignes , qu'elle fourit
en rougiſſant un peu ; elle continua
cependant , & fa rougeur augmentoit par
degrés ; mais fon viſage reſtoit ſérein. Elle
acheva cette lecture ſans jeter un ſeul
regard fur d'Orval , & ce ne fut que dans
ce moment qu'elle s'apperçut qu'il étoit
à ſes genoux. Vous êtes un perfide , lui
dit elle d'un ton qui ne ſentoit point le
reproche : vous m'avez jouée bien cruellement
! Je n'en eus jamais l'intention ,
reprit-il: on ne ſe joue point de ce qu'on
aime. Je n'ai voulu que vous diſtraire d'un
•
SEPTEMBRE. 1774. 39
penchant trop ſérieux pour votre âge , &
vous en inſpirer un beaucoup plus doux
& plus naturel. Voilà mon crime. eſt . il
bien digne de châtiment ? \
Levez - vous , lui dit Céliane ; je ne
puis , ni ne dois vous fouffrir dans cette
attitude. Non , répondit d'Orval ; j'y refterai
juſqu'à ce que mon fort ſoit éclairci;
j'y mourrai , ſi votre déciſion m'eſt contraire.
Eh bien ! l'on vous pardonne.
Ah! ne faites- vous queme pardonner ?
C'eſt déjà beaucoup : ma mere prononcera
ſur le reſte.
-
-
Orphiſe entra dans ce moment: elle
avoit entendu toute cette converſation.
Il me ſemble , dit - elle , qu'il n'eſt point
ici queſtion de philoſophie ! Ce n'eſt pas
un grand malheur : on peut étre heureux
à moins de frais ; & la ſcience n'eſt pas
toujours un moyen für de l'être. Allons ,
mettons , au moins pour quelque temps ,
tous les livres à l'écart , & commençons
par celui - ci , pourſuivit elle en s'emparant
de celui que Céliane avoit quitté à
l'arrivée de d'Orval. Que vois je ? .. des
contes ! ... Ah ! je vous le laiſſe , ma
chere fille : il eſt moins dangereux pour
vous qu'un livre d'algebre.
La jeune Philofophe étoit déſolée qu'on
C4
40
MERCURE DE FRANCE .
l'eût ſurpriſe lifant des contes , & d'Orval
en étoit comblé de joie. Nerougiſſez
point de cette lecture , diſoit - il à Céliane:
un petit conte eſt quelquefois plus inf
tructif qu'un gros traité de morale , & eft
à coup sûr moins ennuyeux.
:
Va , crois moi , diſoit Orphiſe à ſa
fille , lis des contes , & épouse d'Orval :
tout cela eſt dans la Nature. Vois combien
nos jours vont être heureux & tranquilles
? Nous n'entendrons plus ni difputes
, ni déraifonnemens , ni invectives.
Nous lirons les bons auteurs , & nous ne
raſſemblerons plus les mauvais .... Je
fouferis à tout , dit Céliane en embraſſant
fa mere ; mais fur- tout point de lecture
des Trols Siecles .
:
En peu de jours , d'Orval & Céliane
devinrent époux , & ils font encore aujourd'hui
époux heureux. Ce qu'ils favent
ne nuit point à ce qu'ils doivent faire.
On dit que Céliane répete encore de
temps à autre : J'avois grand tort de vouloir
n'étre que philoſophe ; la philoſophie
eſt un flambeau qu'une femme ne doit
point enviſager de trop près: il nous
éclaire , fi une autre main le porte ; il nous
entête , ſi nous le portons nous-mêmes .
Par M. de la Dixmerie.
SEPTEMBRE. 1774. 4
LE VRAI PLAISIR.
4
A Madame du Chambon , belle- fille de
EGLE ,
Auteur.
GLE , tout age eſt fait pour le plaiſir ,
Tout age aſpire à ce préſent céleſte ;
Mais une influence funeſte
L'a relégué dans l'avenir.
En attendant , réduits à fon image
Nous la voyons à travers un miroir ,
Dont la glace , au goût de chaque age
Flatte l'objet , & nourrit notre eſpoir.
Un charme ſi doux l'environne ,
Qu'elle ſubjugue tous les coeurs ;
Et du plaiſir empruntant les couleurs ,
1
Elle en ufurpe la couronne.
Ebloui de ſes faux attraits ,
Tout age court après l'idole ,
Se nourrit d'une ardeur frivole ,
Et ſe conſume en deſirs , en regrets.
Cher plaifir ! heureuſe bouſſole ,
Ne paroftras-tu donc jamais ?
Hélas ! on dit que la Jeuneſſe
Tétouffe à force de jouir ;
Que l'âge mûr , en projetant fans ceffe ,
Laiſſe échapper l'inſtant de te ſaiſir ;
C5
42 MERCURE DE FRANCE,
Et que par état la vieilleſſe
N'a de toi que le ſouvenir ! ...
Pourquoi charger ainſi notre foibleſſe !
Et par un propos qui te bleſſe ,
Pourquoi vouloir encor nous avilir ?
De nos erreurs connoiffons mieux la tige :
Faute d'objets qui puiſſent le remplir ,
Le coeur de l'homme inceſſamment voltige ,
Et rien encor n'a pu l'aſſujettir.
Jouet conſtant de l'inconſtant deſir ,
C'eſt avec lui ſeul qu'il calcule ,
Etdès lors ardent & crédule ,
Il ſe tourmente &s'abuſe à loiſir ;
Mais reſpirons , & ceſſons de gémir
Sur la ſource de ce vertige :
Le Ciel enfin , jaloux de la tarit ,
En vous formant , opéra ce prodige ,
Et diſſipa nos maux & le preſtige
Par tous les dons qu'il fut vous départis.
Décence , eſprit , délicateſſe ,
Graces , talens , vivacité
Firent chez vous ſociété
Avec le goût & la ſageſſe.
Le fourire de la gaieté
Les embellit & les careſſe ,
Et leur accord , d'une durable ivreſſe
Nous affure la nouveauté.
Jouiffez donc de nos hommages ;
Cueillez-en la premiere ficur ,
SEPTEMBRE. 1774. 43
Et déſormais faites ſur tous les ages
Luire l'aurore du bonheur.
De ſes rayons déjà mon coeur
Eprouve l'heureuſe influence :
Du votre hélas ! l'indifférence
En pourroit ſeule altérer la douceur !
Aimable Eglé , pour votre gloire
Laiſſez - le donc s'épanouir :
C'eſt trop affoiblir ſa victoire
Que de n'en pas ofer jouir.
Du doux parfum des fleurs qu'il fait éclore
Voyez s'embaumer le zéphir
Voyez le foleil s'embellir
De l'éclat qu'il donne à l'aurore ,
Et ſongez à jouir comme eux.
Par le droit iſolé de plaire
On devient rarement heureux ,
Et l'on a vu plus d'une fois les dieux
Réduits à chercher ſur la terre
Les douceurs dont cette chimere
Depuis longtemps les privoit dans les cieux.
Juſques dans l'Olympe , ce vuide
Atteſte que l'art de charmer
N'eſt qu'un privilege infipide
Şans le privilege d'aimer.
Ce double charme eſt le plaiſir ſuprême ,
Le vrai bonheur le ſuit toujours ;
Hâtez-vous donc de le goûter de même ,
Vous qui formez nos plus beaux jours.
44 MERCURE DE FRANCE.
Livrez-vous au double avantage
Et d'inſpirer & de ſentir...
Le dernier ſeul eſt le lot de mon âge ,
Encore eſt-il pour moi le vrai plaifir ,
Eglé , dès qu'il eſt votre ouvrage.
Par M. Desmarais du Chambos
en Limousin.
i
i
:
EPITRE à une Mere fur fon Fils.
A
DORABLE & tendre Emilie ,
Dont l'ame , au deſſus des revers .
A vu le monde & ſes travers
De l'oeil de la philoſophie ,
Qui , malgré tant d'attraits puiſſans ,
Dédaignes l'heureux don de plaire ,
pour confacrer tes plus beaux ans
Aux titres d'épouſe & de mere
Rappelle - toi cet heureux jour
Où , m'engageant dans la carriere ,
Tu me confias ſans retour
Ce fruit d'une union ſi chere ,
Cet enfant plus beau que l'Amour.
Qui n'eût admiré ta prudence ,
Alors qu'abjurant tous tes droits ,
Tu voulus que ma foible voix
Guidat ſa timide innocence !
SEPTEMBRE. 1774. 45
Confondu par tant de rigueur ,
Ah ! quand ce cher fils tout en larmes
Réclamoit ſes droits for ton coeur ,
Quoi ! tu n'as pas rendu les armes
A ce trop aimable enchanteur
Qui t'aſſiégeoit de tous ſes charmes?
Que ton triomphe eſt glorieux !
Pourſuis , & , cruelle à toi même ,
Fuis cet objet ſi gracieux
Pour qui ta tendreſſe eſt extrême.
Un ſeul regard de ce qu'ilaime ,
En me rendant trop odieux ,
Feroit crouler tout ton ſyſteme.
Laiſſe encor cet eſprit fougueux
S'indigner d'un trifte eſclavage ;
Pour prix de tes efforts heureux ,
Tu vas adorer ton ouvrage :
Bientôt ce fils capricieux ,
Cet être frivole & volage ,
Chargé de tréſors précieux
Te fera voir l'ame d'un ſage.
Du riche inſolent & groſſier
Frondant la ſtupide ignorance ,
Vois déjà će génie akier
Voler , dans ſon impatience ,
Par-delà ces globes de feu :
Frappé de cet eſpace immenfe ,
Vois comme il faiſit en filence
L'Eternel qui met tout en jeu.
46 MERCURE DE FRANCE.
S'il contemple cet hemispher
Du haut des vaſtes régions ,
Il rit de ce grain de pou ſſiere
Où fourmillent les Nations ;
Il rit des grandes paſſions
De ces petits foudres de guerre ,
Qui, ſous les plus glorieux noms ,
Sont les vrais fléaux de la Terre
Déjà ce moderne Catori ,
Cenſeur inflexible & févere ,
Cite les grands & le vulgaire
Au tribunal de la Raiſon.
De l'aimable & naïve enfance
Qui réformera les decrets ?
Mortels , redoutez ſes Arrêts ;
Ils font portés par l'Innocence.
Tandis qu'un fiecle corrompu
Rit des leçons de la Sageſſe ,
Ton fils connoit la fainte ivreſſo
Et les élans de la Vertu.
Heureux , fi j'ai rempli ſon ame
De tout l'éclat de ſa beauté !
Que ne pouvois-je en traits de flamme
Rendre ſa divine clarté !
Souvent victime de l'envie ,
Du ſage l'idole chérie ,
La Vertu languit dans les pleurs!
Mais, au plus fort de ſes douleurs ,
Elle diſſipe le nuage ,
SEPTEMBRE. 1774 47
Du vicė éclaire les horreurs ,
Et ne ſe venge de ſa rage
Qu'en le forçant au juſte hommage
Qui dément toutes ſes fureurs.
Vertu , Déité ſecourable ,
Toujours ton charme inexprimable
Rapelle du ſein des erreurs
A cette paix inaltérable
Dont tu fais goûter les douceurs.
Mais de quel plus heureux délire
Tu fais bouleverſer mes ſens ,
Quand tu fais chérir ton empire
Aux plus beaux jours de ton printemps i
En vain d'un air d'indifférence
Tu ſembles voir tous les atours;
Ah! ſous les traits de la décence
Vois s'avancer tous les Amours :
Tel , prêt à répandre des larmes
Craint d'offenſer ce noble orgueil
Qui dévore en ſecret les charmes
Qu'il découvre du coin de l'oeil.
Oui , cette troupe enchantereffe
Aime ton air de gravité ;
Tu fais embellir la Sageffo
Des graces de la Volupté.
Ainſi dans l'ardeur qui l'enflamme ,..
Déteſtant l'odieuſe trame
Du Vice qu'il voit confondu,
48 MERCURE DE FRANCE.
Ton fils ſent naftre dans ſon ame
Tous les tranſports de la Vertu.
Lorſque ma main foible & tremblante
Traçoit ſon image touchante ,
Qu'il dut adorer tant d'attraits !
Pour rendre un ſi ſaint caractere ,
De la plus adorable mere
J'avois emprunté tous les traits.
ةيب (
ParM. L. E.
LE SOMMEIL DU MÉCHANT.
Imitation d'un Apologue oriental.
UN Viſir altéré de ſang & de carnage ,
Sous un arbre , en plein jour , doucement ſommeilloit
A l'ombre d'un épais feuillage ;
Certain Sage le reconnoît : ..
Dieux ! dit- il , comme il dort ! Se peut- il que le traftre ,
Sans crainte , ſans remords , dans ce réduit champêtre ,
Goûte paiſiblement les douceurs du repos ?
Ami , dit un Molak entendant ce propos ,
Au bonheur des mortels ces inſtans ſont utiles ,
Apprends que les Dieux bienfaiſaus
Accordent
SEPTEMBRE . 1774. 49
Accorde quelquefois le fommeil aux méchans ,
Afin que les bons foient tranquilles .
Par M. Houllier de St Remi..
ΕΡΙΤΗΛΙΑΜE fur le Mariage de M.
Thiefſon , Receveur du grenier à fel de
la Ferté - Milon , & de Mile Seguin ,
fille de M. Seguin , Ingénieur & Géographe
du Roi.
T
SONNET.
ROUPE des Immortels , defcendez fur la terre :
Ilûtez - vous d'augmenter l'éclat de ce beau jour.
Il eſt une couple heureux , que l'Hymen & l'Amour
Embrafent pour jamais des beaux feux de Cythere ,
Si l'époux eft doué d'un heureux caractere ,
S'il eſt chéri de tous , fon épouſe à fon tour ,
Offre à nos yeux Minerve , & Vénus , & fa cour ,
Née avec les vertus & les charmes pour plaire.
Soyez toujours heureux ; que vos tendres ébats
Ecartent loin de vous tous foucis , tous débats .
Goûtez bien les douceurs d'une pure tendreffe ;
Une flamine féconde , en comblant tous vos voeux ,
Immortalifera vos noins chez nos neveux :
N'en jouiffez jamais qu'en amant & maîtreffe .
D
50 MERCURE DE FRANCE.
:
ENVOI .
O fortunés époux vous raviffez mon ame ,
En voyant les vertus qu'un vif amour enflamme ,
Aux pieds des faints Autels , qui fe donnent lamain.
Que je ferois payé de mon épithalame ,
Și , jouiſſant tous deux du plus brillant deſtin ,
Vous n'oubliez jamais cette belle fentence ,
Qui des ardens tranſports forme la différence .
ود L'Amour n'a de l'attrait que dans la nouveauté
„ Le dégoût fuit ſouvent les faveurs qu'il diſpenſe .
"
"
Les amans font ſujets à la légéreté ;
Au lieu que deux Epoux , pour prix de leur conſtance ,
Trouvent mille douceurs dans leur fidélité.
Aufſi , d'un chaſte hymen telle eſt la récompenfe ;
ود
Du fein de ſes devoirs renait la volupté ”.
Par M. Alléon des Goustes.
Q
Sur le Regne de LOUIS XVI ,
SONNE T.
UELLE brillante aurore a diſſipé l'orage
Qui portoit dans nos coeurs le deuil & la terreur !
Jour mille fois heureux ! un ciel pur , fans nuage ,
Promet à nos deſirs un regne de douceur.
SEPTEMBRE. 1774. 5
Louis vient de parler , & fon divin langage
Afait dans un inftant ceſſer notre malheur ;
Il agit comme un pere ; il penſe comme un ſage 3
Il veut de tout fon peuple aſſurer le bonheur.
Déja de tous côtés circule l'abondance ;
Du Monarque nouveau tout reſſent la préſence ;
Le fiecle d'or renaît ſous un nouveau Titus .
Sur le trône avec lui monte la Bienfaiſance ,
Et des Rois qui jadis ont illuftré la France ,
11 poffède à vingt ans les plus belles vertus .
Par M. Abbé de Br....
VERS au sujet des écrits qui paroiſſent fur
le nouveau Regne.
CHAQUE HAQUE jour de nouveaux écrits
Annoncent de la France entiere
Et les heureux deſtins & les voeux réunis.
Ils attachent le coeur; à tout on les préfere.
Le pere les montre à fon fils ,
Et la fille les lit ſous les yeux de fa mere.
Ce n'eſt pas qu'ils foient tous de Dorat , de Voltaire
Mais ils parlent tous de Louis.
Ils tracent ſes vertus , ſa bienfaiſance extrême ,
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Et le portrait d'un Roi qu'on aime ,
Ne fût-il qu'une eſquiffe , eſt un tableau de prix.
Par M. d'Origny , Conseiller en
la Cour des Monnoies.
LA RIVIERE & LE RUISSEAU,
Allégorie à Madame la Baronne de
Princen.
JAADDIISS étoit une riviere
Qui , dans ſes eaux , nourriſſoit maint poiſſon ;
Et le long de fon cours , majestueuse & fiere ,
En arrofant les champs , les couvroit de moiſion ,
Son rivage charmant , durant l'année entiere ,
Se trouvoit couronné de fleurs & de gazon ;
Elle avoit enfin tout ce qui donne un grand nom.
Dans certain lieu , tout près de fon paſſage ,
Inconnu , fans éclat , exiſtoit un Ruiſſeau
Qui n'avoit pour tout avantage
Qu'un fort modique filet d'eau ,
Dont le gazouillement fe mêloit au ramage
De divers amoureux oiſeaux
Qui , dans les ſeuls beaux jours , de cet endroit ſauvage
Venoient réveiller les Echos.
L'bumble Ruiffeau , fi l'on en croit Phiſtoire ,
SEPTEMBRE. 1774. 53
Enfin piqué de l'amour de la gloire ,
A la Riviere , un jour , tint ce touchant propos :
„ Quoi ! lorſque difpenfant , de contrée en contrée ,
"
Mille bienfaits avec vos eaux ,
Vous vous trouvez par-tout bénite & révérée ,
„ Faut-il , hélas ! que mon onde ignorée
" Se perde ici ſans nom parmi de vils Roſeaux ?
"
Ah ! de grace..... " A ces mots cette reine de l'onde
Voulant ſe ſignaler par un bienfait nouveau ,
D'une portion de fon onde
Elle enrichit l'obſcur Ruiſſeau ,
Et le rendit enfin célebre dans le monde ,
Mais que de ce bienfait il fut reconnoiſſant !
Dans ſa courſe dès-lors fameuſe ,
Il chante , exalte inceſſamment
Sa bienfaitrice généreuſe
Dont les faveurs l'avoient arraché du néant.
Eh ! quel feroit l'ingrat qui n'en eût fait autant !
Vous qui fertiliſez le monde littéraire
Par de fi louables travaux ,
Princen , vous êtes la Riviere
Que tracent ici mes pinceaux ,
Et tous devineront le nom de ....
Par le plus chétif des Ruiſſeaux.
Par M. ***.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mde la Baronne de Princen qui ,
par modéstie , n'avoit pas voulu mettre
au jour une épître dont l'auteur lui avoit
fait hommage.
P
RINCEN , quand j'ai chanté cet heureux aſſemblage
Des talens dont le Ciel ſe plut à vous doter ,
Eh ! pourquoi voulez - vous rejeter mon hommage ?
Qui peut s'en croire indigne a ſu le mériter.
Quand au vice caché ſous un maſque hypocrite
Mille autres baſſement vont offrir leur encens ;
Ne pourrai -je honorer en vous le vrai mérite
Par le mince tribut de mes foibles accens ?
Par le même.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du volume du mois
d'Août 1774, eſt la Perruque ; celui de
la ſeconde eſt la Muſique ; celui de la
troiſieme eſt Filet. Le mot du premier
logogryphe eſt Recapitulation , où ſe
trouvent Lion , Troie Luçon , Rouen ,
SEPTEMBRE . 1774. 55
Vire , Laon , Pont , Ré (citadelle,) Caën
Ipre , Nieuport , Platon , aulne , lire , vio .
le , lut , la , ut , ré , Turc , joie , Attalic ,
oeil , poil , rôti , l'or , ail , Platon , Caron ,
pluie , air , Ciel , Caton , corne , cor (inftrument)
, Capitaine , port , cor (aux pieds ) ,
cure , lie , titulaire , rut , cri , nuit , lot (de
loterie) voleur , plaire , Cap ( le vin du
,
- Cap) io , prune , poire , jacinte , tulipe , la ,
le , ce , ton , te , pole , port , pin , olivier ,
plainte , trou , lion , leopar , loup , âne ,
taupe , rat , puce , mite , paon , pivert , oie ,
pie , linot , rale & roitelet , peur , Calvin ,
Paul , Luc , Léon , Vincent Clotaire ,
Eloi , Julien , Paulin , Rhône , Nil , Loire ,
lipe , rituel , ton , plie , raie , laict , prone ,
épi , Roi , rival , noyé , pain , pont , caution
, nôtre , ire , conte , lien , Pair , Pairie
, olive , point (punctum) , pilote , No.
taire , rôle , talon , tout , rien .
Je
ÉNIGME.
E fuis l'autel où la ſimple Nature
Eſt immolée à l'impoſture
D'un art fait pour la Volupté.
Je ſuis un trône où la Frivolité ,
Les Caprices , l'Humeur , foutiens de fon empire ,
D 4
56
MERCURE DE FRANCE.
Ont fait monter la Beauté.
La fraîche amante de Zéphire
Apporte pour tribut , à ce trône enchanté ,
Le Muguet , l'Oeillet & la Rofe.
Les Gnomes , gardiens des mines du Potoſe ,
Y dépofent en foule , aux pieds de nos Iris ,
Le diamant , l'opale & le rubis.
Sur ce trône élevé pour la coquetterie ,
Le chantre harmonieux des oiſeaux de Zelmis
Aplacé la Philofophie ,
La folâtre Erato , Hébé , Flore & Palès
Sous les traits raviſſans de Sapho B....
Par M. L. A. M. de C...
L
AUTRE.
ECTEUR , foit en paix , foit en guerre ,
Avec moi vous iriez aux deux bouts de la terre ;
Ne vous y trompez pas , me perdre eſt un malheur.
Toujours néceſſaire au commerce ,
S'il arrive qu'on me traverſe ,
Rarement trouve-t- on meilleur ;
Au contraire , fouvent la peine en eft plus grande ;
Je furpaſſe les monts & je touche la mer ;
Mon éclat quelquefois embarraſſe en hiver :
Alors , qui me tient me demande.
Par M. Hubert .
SEPTEMBRE. 1774 . 57
I
AUTRE.
Ln'eſt point d'homme ni de femme
Qui rendent l'ame fans mourir ;
J'ai pourtant rendu corps & ame ,
Et j'eſpere bien en guérir.
Par le même.
LOGOGRYPH Ε.
SUR Ur une toile que j'anime
Je brille d'un vif coloris ,
Et ſouvent les traits que j'exprime ,
Je les déguiſe & je les embellis .
Je pourrois être plus fidele ;
Mais s'il n'étoit un peu flatté ,
L'amour-propre de mon modele
Peut-être m'en voudroit de ma ſincérité.
Après les longs dangers d'une route peu füre ,
Ma tête aux matelots eſt un objet riant ;
Et par un fort tout différent ,
De ma queue on craint la bleſſure .
En voilà bien aſſez pour me faire connoître :
Encore un trait pourtant : veux-tu me voir ?
D 5
58 MERCURE DE FRANCE.
Lecteur, approche d'un miroir...
Regarde..... Je viens de paroître .
Par Mile. Parent , de Melun.
J
AUTRE.
E paſſe à la poſtérité ,
Ou bien je ſuis un poids , une valeur , un compte ;
Mais ma tête de moins , fans pudeur & fans honte ,
Je dégrade Phumanité.
Par M. de BoufJanelle , brigadier
des armées du Roi .
AUTRE.
Composé de deux élémens ,
J'exprime un arbre à triſte chevelure :
En me prenant d'un autre fens,
Je fuis un mot de mépris & d'injure.
Septembre 2774 .
59 .
CHANSON .
Paroles de .... Musique de M: Tesfior.
amateur.
Tendrement..
4
De-puis long- tems votreabsen-
ceMefait languir nuit &
jour;Mais votre ai - ma- ble
pré-fen-ce Récom-pensemon
amour: Simapeinefut cxtrême,
C'estunfonge
en ce mo
60. Mercure de France .
ment; Quandon re voit cequ'on
ai- me,Le plaisir t
plus charmant,Leplai-fir
F
eft plus char- mant.
SEPTEMBRE. 1774. 6r
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres à Eugénie , fur les Spectacles ; vol.
in 80 de 186 pag. A Paris , chez Valade
, libraire , rue St Jacques.
Ce n'eſt point à une Eugénie imaginaire
que ces Lettres fur les Spectacles ou
plutôt ſur le jeu des acteurs font adrefſées
; c'eſt à unecharmante réalité , comme
s'exprime l'auteur ; c'eſt à une actrice du
théâtre de Bruxelle , dont le talent eſt
très éclairé : ,, Vous m'enverrez peut être
و د
un traité ſur la guerre , lui dit l'amateur
,, diftingué qui lui écrit. Mais ne croyez
,, pas que ce ſoit la même proportion gar-
,,dée. Il paroît ſingulier que je m'aviſe de
,, parler du théâtre. Mais le monde eſt
"
une comédie :
Là fur la scene , en habits différens ,
Brillent Prélats , Ministres , Conquérans ...
,, dit Rouſſeau . Nous ſommes ſouvent
,, plus comédiens que ceux qui ſe mon-
ودtrent à nous depuis fix heures juſqu'à
,, neuf. Nous le ſommes toute lajournée;
62 MERCURE DE FRANCE.
و د
&envérité,quandon aunpeu courules
,, cours & les armées , on peut ſe flatter de
,, réuffir fans corſet de baleine&fans ori-
„peau . Nous jouons les Rois tous les
„jours: nous jouons les amoureux , nous
„jouons les maris , les honnêtes gens , &
,, c'eſt ſouvent de ce rôle que nous nous
,, acquittons le plus mal.
Quoique l'homme de goût qui a dicté
ces lettres annonce qu'il n'y mettra aucune
forte de diſtribution , on voit cepen
dant qu'il fuit celle que lui indiquent les
différens rôles dont il veut nous entretenir
, & il commence par les Soubrettes.
C'eſt le rôle auquel notre amateur paroît
s'intéreſſer le plus. Ondemande que
,, les Soubrettes foient vives&eſpiegles.
,,Mais fi une Soubrette étoit un prodige
ود
ود
de jeu,dephyſionomie , de gaieté ,d'en-
,,jouement, de ſingerie; fiaux plusbeaux
,, yeux du monde, elle ajoutoit la taille la
,, plus agréable ; fi cette même Soubrette
,, qui dit ſi plaiſamment des drôleries au
Tartuffe & au Philoſophe marié; quiy
,, entend fineſſe , qui en met dans les pie-
,, ces de Regnard, ſe montre à nous dans
,, Martine avec cet air neuf& naïffi plai-
,, fant, parce qu'elle ne veut pas l'avoir , ne
,, feroit- on pas enchanté ? Ce qu'on ne
ود
SEPTEMBRE . 1774. 63
,,peut exiger , mais ce qui ajoute encore
و د
au mérite d'un pareil ſujet , c'eſt qu'il
,, remplifſſe avec autant de vérité , de no-
,, bleſſe , d'intérêt ſans tragique , de tendre
و د
fans faveur , de gentilleſſe ſans trop de
,, gaieté, le rôle de Lizette dans le Glo.
,, rieux . Je crois avoir entendu dire que
,, c'eſt le plus difficile du Théâtre Fran-
,, çais ; cela eft preſque vrai. Les traveſ
,, tiſſemens devroient preſque toujours
,,appartenir aux Soubrettes. Comme leur
,, rôle exige plus de feu &de hardieſſe que
” les autres , elles doivent avoir unairdé-
,, libéré qui peut très bien les ſervir pour
,, cela. Il ne peut venir que de beaucoup
d'aiſance fur le théâtre. Mais quand on
,, y eſt comme chez foi & qu'on est faite
,, à peindre , il y a à parier qu'un auſſi joli
,, petit homme réuffira à merveille. Qu'il
و د
و د
و د
و د
eſt heureux d'avoir cette aſſurance ſur la
ſcene ! Que cette aſſurance plaît , lorſ
,, qu'on voit qu'elle n'eſt fondée exactement
que fur ledefir de plaire ,& qu'elle
,, eſt éloignée de l'effronterie que les plus
gauches prennent pour s'étourdir appa-
,, remment ſur leur gaucherie ! Ce font
fouvent les plus fémilllantes ; elles font
,,toujours en l'air. Elles jouent toujours.
,, Elles font des niches , elles ſont d'une
و د
ود
64 MERCURE DE FRANCE .
,,gaieté à attriſter tout le monde. Elles
,,entendent malice à tout. N'en déplaiſe
,, aux maîtres de l'art, les graces ne ſedon-
,, nent point " .
Après les rôles de Soubrettes il eſt naturel
de parler de ceux qui peuvent y
avoir rapport ; & parmi ces rôles , on en
peut diftinguer d'abſolument factices, tels
que les Criſpins , les Cliftorels , &c . &
d'autres qui doivent être l'imitation chargée
de ceux qu'on rencontre dans lemonde.
De ce nombre font les rôles à livrée ,
où l'on peut obſerver différentes nuances.
Le Valet du Glorieux , par exemple ,
doit étre joué différemment de celui de
Pasquin dans le Diffipateur. Notre amateur
revient encore ici aux Soubrettes .
,,Elles font charmantes quand elles ont un
,, petit air moqueur , & qu'elles favent
,, contrefaire. De même auſſi il n'eſt pas
,, mal - à- propos que les comiques foient
,, un peu finges. On veut que Paſquin
,, contrefaſſe Moncade; moi je veux que
,, l'acteur & l'actrice contrefaſſent l'autre.
ود
ود
Le meilleur aura quelque défaut natu-
,, rel , quelque habitude qu'on peut relever
très -plaiſamment. LeValet n'a qu'a
,, ſe charger des tics de l'amoureux qu'il
,, ſert, Cela ne lui plaira peut - être pas ,
,,mais
SEPTEMBRE. 1774 . 65
ود
5, mais tant pis pourlui. On eſt là pour le
plus grand nombre ; & le Public s'ap-
,, plaudit d'une petite méchanceté qu'on
lui communique & qu'il croit avoir
faite".
ود
ود
Les différences qui caractériſent les
rôles de Valets , de Criſpins , de Jodelets
, font ici déſignés.,, Les Arlequins demandent
plus de foupleſſe que tout cela;
toute la légéreté poſſible , la plus grande
naïveté , une voix un peu factice , un
rirede commande. Ilyabeaucoup d'art
,, pour eux à ſavoir pleurer comme il faut.
ود
ود
ود
ود
" Cela viſe à une forte de mugiſſement
,, qui , répété de temps en temps au milieu
"
| "
ود
ود
ود
des fanglots , fait toujours rire , puis-
,, qu'on diroit qu'ila le coeur bien ferré ,&
tout d'un coup on l'entend hurler de
toutes ſes forces. Il doit ſavoir contrefaire
avec la voix le verroux de la maifon
de l'Embarras des Richeſſes. Il doit
ſavoir ſe caſſer le nez contre la couliſſe ,
cracher au nez de ſes amis de temps en
„ temps , toucher ſa maîtreſſe de ſabatte ,
fautiller, ſe tourner, ſe frotter contre elle
, en rire par éclats courts , mais bien
,, perçans. Il doit ſavoir donner promptementdes
coups de bâton , après avoir
bien aiguiſe ſa lame , & avoir marché
"
د و
و د
"
E
66 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
ود
deſſus pour la redreffer. Ildoit courir la
têteun peu baſſe ,une main ſous l'épaule
ou au front , comme s'il réfléchiffoit. II
doitbien ſavoir frapper le pied contre
,,.terre ,jeter fon chapeau quand on l'im
,, patiente. Ilafa façonde ſe moucher , &
"
ود fon jeu de fauteuil comme dans Arle.
„ quin Hulla, qui eſt de regle; fans ou-
,, blier de mettre fon chapeau au boutde
ود
ود
ود
و د
ود
la batte , pour le jeter au nez du maître
de ſa chere Violette. Arlequin eſt un
enfant , & c'eſt le meilleur enfant de
,, monde; il a bon coeur, il eſt ſenſible
,, aux premieres impreſſions dejoie&de
triſteſſe. Il eſt toujoursbien gourmand.
„ Arlequin eſt charmant ". Ilyaune au
tre efpece d'Arlequins que les Italiens
appellent Balourds. Mais ils font du res
fort de leur théâtre , ainſi que les Meze
tins& les Scaramouches. Le caractere de
celui qui vient d'être tracé paroît copié
d'après le jeu naïf& enjoné du ſieur Car
lin, arlequin charmant & inimitable de
la Comédie Italienne de Paris .
Les Marquis ridicules font auffi dureſ
fort de la Comédie. Il ſeroit difficile de
donner des préceptes aux acteurs chargés
de ces rôles. Ils n'endoivent prendre que
de laNature , mais de lanaturelaplus exa
- SEPTEMBRE . 1774. 67
gérée. L'Auteur leurconſeille de ſe livrer
à leur bonne humeur , de ſe donner beaucoup
d'airs. Point de ces airs à la mode
qui caractériſent les gens de condition.
Comme ce font preſque toujours des laquais
revêtus , tels que Mafcarille des Précieuses
, & l'Epine du Joueur , ils doivent
tâcher de contrefaire leurs maîtres , outrer
ce qu'il leur ont vu faire , être extrême-
-ment fiers , extrêmement polis , extrê
mement entreprerans .
Les Payfans , les Niais , les Peresbruf
ques & grimes , les Médecins , les Financiers
, les Gens de chicane , les rôles
a-manteau , les Baragouineurs , les Femmes
à caractere & autres rôles comiques
ſe préfentent ſucceſſivement ſous la plume
denotre amateur qui les peintd'aprèsune
connoiſſance très-éclairée du jeu ſcénique
&donne aux acteurs chargés deces différens
rôles des conſeils guidés parun tact fin
&délicat,
Notre amateur paroît perfuadé que l'on
trouvera plutôt d'excellens tragédiens que
d'excellens acteurs comiques , par la même
raiſon qu'il eſt plus aiſé de réuffir à faire
une bonne tragédie qu'une bonne comédie.
Ce n'eſt pas cependant qu'il ne reconnoiſſe
, avec tous les gens de goût ,
E2
68 MERCURE DE FRANCE .
les talens éminens de nos acteurs tragiques.
,, Pour le touchant , l'intéreſſant ,
ود le ſéduiſant , qu'on imite MlleGauſſin:
,, quoi qu'on en dife , ne lui doit-on pas
„ Zaïre & Lucinde ? Peut-on oublier ces
,, deux obligations qu'on lui a? Pourle
,, beau , le noble , le hardi , le majef.
,, tueux & fur-tout le vrai , qu'on imite
,, Mile Clairon, Mais cela n'eſt preſque
,pas poffible. Pour le grand , le furieux ,
„ je ne dis plus le hardi, je dis le témér
,, raire, l'étonnant , les paſſages d'un fen-
,,timent à l'autre , les coups de théâtre
,, où l'auteur même n'en a pas voulu , que
,, dis-je ? les coups de foudre , les éclats de
,, voix , les pauſes , les nuances , les re-
,, tenues , qu'on imite Mile Dumeſnil.
"Mais le pourra-t - on ? Ces deux actrices
,, qu'un organe bien différent l'un de l'au
,, tre fertadmirablement , ontdes ſilences
,, plus éloquens que les plus beaux vers des
,, pieces qu'elles jouent. C'eſtpar-la , c'eſt
, par une inflexion de voix , par la façon
,, de reprendre ſa reſpiration , par ceje ne
,, fais quoi qu'on ne peut expliquer , qu'elles
raviſſent. Mais quelle difficulté de
les ſuivre dans leur marche ! Un rien de
plus ou de moins fuffiroit pour gâter le
jeu le plus fublime. Cette Dumeſnil fur,
و د
ود
SEPTEMBRE. 1774. 69
3
,tout qui eſt ſouvent comme une ode de
,, Pindare , plus haute que les nues , reſſem-
,, ble à Corneille. Plus elle eſt élevée , plus
,,je crains ſa chûte. On lui entend réciter
, tout d'un coup vingt vers , avec une vo-
ود lubilité de langue qui, chez touteautre ,
,, apprêteroit à rire. J'oſerai le dire ; j'en ai
„été tenté moi - meme , lorſque je n'y
„ étois pas fait. Mais le ſecret de fon art
ود
eſt d'entremêler tout cela de traits lumi-
„neux , qui n'en brillent que plus , fans
,, éclipſer pourtant les beautés ténébreuſes,
,, quela forcede ſa ſituation lui a arrachées
,d'un ton inconnu juſqu'alors à la tragé-
و د
و د
ود
die. C'eſt par-là qu'elle m'étonne encore
tous les jours , fur-tout dans Mérope &
dans Hermione. Son perfifflage vis -à- vis
,, d'Oreſte , ne tient qu'à un fil pour lui
donner l'air d'une mauvaiſeplaiſanterie ,
mais elle fait s'en garantir.
و د
ود
و د
" Mlle Clairon eſt la premiere qui ait
ri dans la tragédie ; & , n'en déplaiſe à
,,tout plein de gens &à cette Lecouvreur
tant chantée , je la décide au - deſſus
d'elle&de tout ce qui a paru. Garrick ,
ce fameux acteur Anglois , le ſoutien
de Shakeſpehar , l'a jugé ainſi. Que j'ai-
,me une jeune actrice , celle que j'ai vu
la ſuivre de plus près , qui toute pleine
ود
ود
E3
70
MERCURE DE FRANCE
de fon rôle , pénétrée de ſon caractere ,
,, fâchée de ce qu'on ne commençoit pas ,
,, diſoit, il y a quelque temps : levez donc
,, la toile , exactement du ton qu'elle al-
,, loit jouer Caliſte. N'est-ce point là la
,, marque du vrai talent ? "
Notre amateur donne auffi de juſtes
louanges aux acteurs tragiques , & fe permet
pluſieurs obſervations générales &
critiques. Il exhorte les comédiens à ſe
regarder comme les inftituteurs de la
bonne prononciation , & confeille aux
troupes de Province de s'abonner pour
avoir un député à celle de Paris , qui les
inſtruiſe exactement desirrégularitésde la
prononciation. Il ſe plaintdans un autre
endroit de ſes lettres , de ce que la bienféance
n'eſt pas toujours obſervée ſur le
théâtre ,& de ce qu'on n'y conſerve pas la
décence avec les femmes.,,Onne fait pas
2leur parler , ajoute-t-il. J'y ai vu man-
„ quer , même à Paris; on s'approche trop ,
, on les touche en parlant, on prend les
„mains; ou quand on les tient , on les
,, garde trop long-temps ; &dans les tu-
, toiemens qui se trouvent dans quelques
,, pieces qui peuvent être bonnes , quoi,
,, qu'avec un mauvais ton , il y a moyen
de l'adoucir & de le rendre meilleure
>compagnie,"
SEPTEMBRE. 1774 . 71
Toutes ces réflexions , écrites dans le
ftyle libre & légerde la converfation , ont
droit de plaire aux amateurs du ſpectacle
& à tous les gens de goût.
Mémoire fur les moyens de reconnoître les
contre -coups dans le corps humain , &
d'en prévenir les fuites ; par M. Du-
VERGÉ , docteur en médecine , ancien
médecin- inſpecteur des hôpitaux militaires
de la Généralité de Tours , de
l'Académie des ſciences & belles-lettres
d'Angers.
...
Rerum cognofcere caufas.
Perf. Sat. 3.
Seconde édition ; vol. in - 12 . de 199
pages. Prix , I liv. 16 fols. A Tours ,
chez Fr. Vauquier-Lambert ; & àParis ,
chez Muſier fils .
LA THÉORIE de l'auteur eſt appuyée fur
des faits choifis & intéreſſans qui juſtifient
l'accueil fait à la premiere édition
de fon mémoire publié en 1771. On fe
rappellera ici que ce mémoire eſt divifé
en trois parties. L'auteur parle dans la
premiere des contre-coups de la tête;
dans la ſeconde , de ceux de la poitrine
&du bas-ventre, & dans la troiſieme , de
ceux des extrémités.
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
Elémens des Forces centrales , ou Obfervations
fur les Loix que fuivent les
corps mûs autour de leur centre de pe-
Santeur; fuivies d'un jugement de l'Académie
royale des ſciences ſur pluſieurs
de ces obſervations ,& d'un examen
critique de ce même jugement ; à
quoi on ajoint un théorême général&
fondamental ſur la meſure des ſurfaces
& des ſolides , & quelques obſervations
ſur la nature des courbes quarrables
& rectifiables ; par M. LE CHEVA
LIER DE FORBIN ; vol. in-fol. AParis ,
chez la Ve. Deſaint , libraire .
LES VRAIS principes des forces centrales
ou des loix que ſuivent les corps mûs
autour de leur centre de peſanteur , font
développés dans cet ouvrage méthodiquement
& par les voies les plus ſimples &
le plus à la portée du commun des géometres.
Mais ce qui réveillera ſans doute
l'attentiondes phyſiciens géometres , c'eſt
la conteſtation qui s'eſt élevée entre les
Commiſſaires de l'Académie royale des
ſciences & l'Auteur , au ſujet des quatre
propoſitions qu'il a foumiſes aujugement
de cette même Académie, :
SEPTEMBRE. 1774. 73
1
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques , Grecs & Latins tant Sacrés
que profanes , contenant la géographie ,
T'histoire , la fable & les antiquités ;
dédié à Mgr le Duc de Choiſeul , par
M. SABBATHIER , profeſſeur au
college de Châlons fur -Marne , & fecrétaire
perpétuel de l'Académie de la
même ville. Tomes XVIe. & XVIIe.
in -80 . A Paris , chez Delalain , libraire
, (on trouve cet ouvrage à Amsterdam
chez Rey) .
CES DEUX nouveaux volumes nous conduiſent
juſqu'à la fin de la lettre F. L'auteur
, en diſtribuant dans les articles de
ſon dictionnaire différentes inſtructions
fur la géographie ancienne , l'hiſtoire , la
fable & les antiquités , rend ces inftructions
plus familieres , & procure à fon
lecteur la commodité de ſe les rappeler
au beſoin& ſans exiger de ſa part d'autres
recherches que celles qu'exige l'ordre alphabétique.
Les articles concernant les
philoſophes anciens ne ſont pas les moins
intéreſſans de ce dictionnaire. Ces deux
préceptes Suftine & abstine , ſouffrez les
maux patiemment & modérez-vous dans
vos plaiſirs , faiſoient la baſe de la philoſophie
d'Epictete. Etquel philoſophe mit
plus en pratique le premier de ces pré
E 5
14 MERCURE DE FRANCE.
ceptes ?Pendant qu'il étoit encore efclave
d'Epaphrodite , undes gardes de l'Empereur
Néron , il prit unjour fantaiſie à cet
homme barbare de tordre la jambe de
fon eſclave. Epictete s'appercevant qu'il
y prenoit plaiſir & qu'il recommençoit
avec plus de force, lui dit en ſouriant&
ſans s'émouvoir : ,, Si vous continuez ,
ودvous me caſſerez infailliblement lajam-
„ be. " En effet , cela étant arrivé , il ne lui
répondit autre choſe ſinon: ,, Ehbien ! ne
و د
vous avois-je pas dit que vous me rom
,, priez la jambe ? " Celfe , quia écrit contre
la Religion Chrétienne, ayant oppofé
ce traitde modération aux Chrétiens , en
difant: ,, Votre Chriſt a-t-il rien fait de
,,plus beau à ſa mort? " Oui , dit St. Angultin
; il s'est tû.
Epictete comparoit la fortune à une
femme de bonne maiſon qui ſe proſtitue
àdes valets. Il ne dépend pas de nous ,
diſoit - il , d'être riches, mais il dépend
de nous d'étre heureux. C'eſt l'ambition ,
ce font nes infatiables defirs qui nous
rendent réellement miférables.
Ce philofophe a enfeigné l'immortalité
de l'ame & s'eſt déclaré ouvertement
contre le ſuicide que les Stoïciens
croyoient permis. On a rapporté ici la
priere que ce réformateur du Stoïcifme
SEPTEMBRE. 1774. 75
ل
ſouhaitoit faire en mourant. Cette priere
feſt
tiréed'Arrien
. ,, Seigneur
,ai-je violé
ود
ود
57
Commandemens? Ai -je abufé des
„préſens que vous m'avez faits ? Ne vous
,,ai-je pas foumis mes fens , mes voeux ,
,,mes opinions ? Me ſuis-je jamais plaint
,, de vous?Ai-je accuſé votre providence?
,, J'ai été malade , parce que vous l'avez
,, voulu; & je l'ai voulu de même. J'ai
„ été pauvre, parce que vous l'avez voulu ,
,,&j'ai été content de ma pauvreté. J'ai
été dans la baffefſe , parce que vous l'a-
,, vez voulu; & je n'ai jamais defiré d'en
fortir. M'avez-vous jamais vu triſte de
,mon état ? M'avez vous furpris dans l'abattement&
dans le murmure ? Je fuis
,encore tout prêt à ſubir toutce qu'il vous
„plaira,ordonner de moi. Le moindre
,, fignal de votre part eſt pour moi un ordreinviolable.
Vous voulez que je forte
de ce ſpectacle magnifique:j'en fors ,&
je vous rends de très - humbles actions
de graces de ce que vous avez daigné
,,m'y admettre , pour me faire voir tous
,, vos ouvrages , & pour étaler à mes yeux
„Fordre avec lequel vous gouvernez cet
,,Univers. " Cette priere caractériſe un
Stoïcien fier de ſa prétendue vertu ;&
cet orgueil eſt bien oppofé à la modeftie
évangélique.
ود
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
"
L'auteur du dictionnaire n'a pas négligé
de raſſembler , à l'article Francs, les
connoiſſances qui peuvent nous intéreſſer
le plus ſur l'origine , les moeurs & les
uſages de cette Nation célebre dans
l'antiquité.
L'article Fard nous fait voir que l'amour
de la beauté a fait imaginer de
temps immémorial tous les moyens qu'on
a cru propres à en augmenter l'éclat , à en
perpétuer la durée , ou à en rétablir les
breches ; & les femmes chez qui le goût
de plaire eſt très-étendu , ont cru trouver
ces moyens dans les fardemens , ſi on peut
ſe ſervir de ce vieux terme collectif , plus
énergique que celui de fard. Tout cet article
, qui eſt aſſez étendu , eſt emprunté
du dictionnaire encyclopédique , & ce
n'eſt pas le ſeul.
Effai philofophique fur le Corps humain ,
pour fervir de ſuite à la philoſophie de
la Nature.
Nunquam aliud Natura, aliud ſapientia dicit.
JUVENAL , Satire xrv.
3 vol, in-12. Prix , 9 liv. reliés. A Paris,
chez Saillant & Nyon , libraires.
SEPTEMBRE. 1774. 77
L'auteur, ſuivant ſa méthode ordinaire ,
fait uſage des faits rapportés par les voyageurs&
des obfervations des naturaliſtes
&des philoſophes , pour éclaircir ou appuyer
ſes recherches philofophiques fur
le corps humain. Il nous inſtruit d'abord
des différens ſyſtemes des philoſophes
fur l'origine des corps animés , & termine
ce tableau des erreurs humaines
ſur la génération par une hiſtoire orientale
ou la rêverie philofophique d'un défenſeur
de l'Epigenese; c'eſt le nom que
l'on donne ici au ſyſtême de ceux qui
admettent une génération équivoque , &
ne croient pas le concours du pere & de
la mere eſſentiel à la formation du foetus.
Pluſieurs naturaliſtes ont adopté l'idée de
l'Epigeneſe. Au reſte , cette idée ſeconcilie
très-bien avec le dogme ſacré de la
Providence ; & fi c'eſt une erreur , cen'eſt
qu'une erreur de phyſique qui n'intéreſſe
en rien ni les moeurs , ni les loix , ni la
religion.
Des remarques générales ſur le corps
humain commencent le ſecond volume
de cet Eſſai philoſophique. Ces remarques
nous font voir que , malgré les déclamations
de quelques ſombres miſanthropes
, l'homme doit être placé à la tête
78 MERCURE DE FRANCE.
"
"
de l'échelle animale , & que son corps
ſuffiroit pour lui affurer cette ſupériorité.
LaMettrie , qui nia audacieuſement tout
ce qu'il n'entendit pas , & qui entendit
très-peu de choſes dans les myſteres de la
Nature , croyoit les animaux bien ſupé.
rieurs à l'homme dans l'usage de leurs
facultés . ,, L'origine de l'erreur de ce cé
,,lebre Athée vient , comme l'obſerve
l'auteur de cetEſſai , de ce qu'il n'a pas
aſſez diftingué l'homme naturel de cet
,,homme que nos uſages ont civilifé ,
,, amolli & dépravé; c'eſt le Sauvage fro-
3, buſte qui devoit lui fervir d'objet de
,, comparaiſon ,&non ce Parifien petit&
,, froid , qui ſe glorifie de ſes ſens factices
3,&de fon entendement mutilé;pour qui
,la Nature eſt un être métaphyfique , &
,, que le plaiſir a tué avant qu'il ait eu le
,loiſir de le connoître." L'homme fauvage
eſt , relativement à ſa taille, plus légerquelesquadrupedes:
le Jéſuite duHalde
a vu les Montagnards de l'Ile Formofe
défier les chevaux les plus rapides&prendre
le gibier à la courſe; ce fait n'a pas
encore été niépar les philofophes. L'hommefauvage
eſt leplus adroit des animaux;
il y a des Hottentots qui à cent pas touchent
d'un coup de pierre un but qui n'a
SEPTEMBRE. 1774- 99
"
que trois lignes de diametre: les anciens
habitans des Antilles perçoient de leurs
fleches les oifeaux au vol ,& les poiffons
à la nage ; & il ne manque à l'homme de
laNature que d'avoir les beſoinsde l'hom.
me en fociété , pour être en tout genre
plus adroit que lui. L'homme ſauvage
,eſt auſſi, relativement au volume de fou
3, corps , le plus fort des animaux. Les
5,auteurs qui ont parlé du genre humain
,,dans les temps qui avoiſinoient ſon ber.
,,ceau , nous entretiennent fans ceſſe des
,,prodiges de fa vigueur: les légiflateurs,
par leurs inftitutions , l'énerverent en-
,, fuite; mais ce ne fut que par des degrés
infenfibles. Voyez encore dans Homere
quels hommes c'étoientque les Théſée ,
, les Achille&les Hercule ; defcendez au
,, fiecle merveilleux de la Chevalerie , &
,, lifez les exploits des Bayard , des Du
,, gueſclin & des Couci: vous vous croi
,, rez tranſporté dans une autre planete,
,,& fi vous n'êtes pas un peu philoſophe,
ود
vous mettrez l'hiſtoire de nos Paladins
,,avec les contes des Centaures & des
,, Hyppogriphes " . On voit encore , de
temps en temps , parmi ces fauvages qui
n'ont pas adopté nos loix pufillanimes&
1 nos moeurs efféminées , des traits de vi.
.
80 MERCURE DE FRANCE.
gueur phyſique ſupérieurs à ceux qu'on
raconte des Hercule & des du Gueſclin.
En 1746, un Indien de Buenos - Aires ,
dans un ſpectacle public , attaqua , armé
d'un ſeule corde , un taureau furieux; le
terraſſa , le brida , le monta ; & fur ce
nouveau courſier combattit deux autres
taureaux , également furieux ,& les mit à
mort au premier ſignal qui lui fut donné.
L'auteur prend auſſi parmi nous des
exemples de cette adreſſe ou de cette
force extraordinaire. On raconte mille
traits de la vigueur duMaréchal de Saxe.
Undes plus étonnans eſt celui qui eſt ici
cité& peu connu: il prenoit une corde
pour point d'appui , enlevoit entre ſes
jambes un cheval d'eſcadron ,& le tenoit
ſuſpendu juſqu'à ce qu'il l'eût étouffé.
Pluſieurs autres faits rapportés dans le
cours de cet ouvrage nous prouvent ſuffiſamment
que ſi l'homme déſarmé le cede
en force aux animaux de ſa taille , il ne
doit l'attribuer qu'à ſon éducation énervée
, & non à une erreur de la Nature.
Les autres avantages de l'homme phyſique
ſur les êtres ſenſibles , ſa beauté furtout,
font ici développés. Mais où eſt
dans la Nature le deſſin prototype de la
beauté humaine ? Cette queſtion ſera fur
tout
SEPTEMBRE . 1774. 81
tout difficile à réſoudre , ſi l'on confulte
les idées particulieres que chaque Nation
a de la beauté. Il ſuffit même de lire les
relations des voyageurs pour ſe perfuader
que la beauté qui réſulte du mêlange heureux
des couleurs & celle que fait naître
la proportion des formes , ne ſont pas
reconnues univerſellement ; le Samoïede,
avec ſon viſage large & plat , ſon nez
écrafé, ſes jambes courtes & ſa taille de
quatre pieds , a des prétentions , ainſi que
le Perſan , à la beauté. Un Roi Africain
périra avant de ſe laiſſer enlever une Négreſſe
de ſon ſérail. Les Nations s'accordent
plus généralement ſur la beauté
qui dépend de l'expreffion & des graces.
L'expreſſion eſt l'ame même répandue fur
toute la perſonne; elle diminue la difformité
d'une Laponne , & multiplie les
appas d'une Géorgienne. Chez preſque
tous les hommes , l'ame brille dans les regards.
Chez ceux qui font heureuſement
organisés , elle ſe manifeſte dans toute la
perſonne. L'auteur remarque en général
,, que ce ſont les paſſions douces qui ren-
,,dent la beauté plus touchante; comme
ود
les paſſions violentes ajoutent à la dif-
, formité. La beauté ſans expreſſion ne
,,cauſe qu'un inſtant de ſurpriſe ; labeau-
F
82 MERCURE DE FRANCE.
,, té réunie à l'expreffion procure fans ceſſe
de nouveaux points de vue à l'admira-
,, tion , & ne l'épuiſe jamais : Une froide
,, Hollandoiſe n'eſt gueres belle qued'une
,, façon; une vive Italienne l'eſt de cent
,, mille. L'expreſſion eſt le germe des graces.
Les graces , cet accord heureux
des mouvemens du corps avec ceux
,,d'une ame libre; ce charme fingulierde
5, la beauté , qui naît ſans qu'on s'en ap-
,, perçoive& que l'oeil qui lecherche fait
,, difparoître. Les graces ſont données
,,particulierement au ſexe , & c'eſt une
,, fuite de cette loi admirable de la pu
,, deur dont la Nature nous a faitpréſent
;, pour augmenter le charme de nosjouif-
,, fances. Comme cet heureux inſtinct
,,oblige une femme à voiler tous ſes ap
,, pas ; le moindre mouvement involon
,,taire qui lesdécouvre devient une grace
,, qu'apperçoit l'oeil indifférent , auffi-bien
,, que l'oeil embraſé d'un amant".
L'auteur termine ſes recherches fur la
beauté par nousfaire le portraitd'un donble
chef- d'oeuvre de la Nature. Il a,
ainſi que les Artiſtes Grecs , puiſé dans
les plus beaux modeles de la Nature les
différens traits qu'il donne à ſa beauté
idéale ou d'élection.
4
SEPTEMBRE. 1774. 83
ود
La Nature ſi ſimple dans ſes plans & fi
riche dans leur exécution , en produiſant
les êtres , leur donne à tous la perfection
phyſique qui leur eſt propre. ,, Elle ne
fait pas , ajoute l'auteur , des claffes &
des eſpeces dont le prototype s'alte .
re par degrés ; elle ne produit que des individus
dont chacun forme un anneau
dans la grande chaîne des êtres . Ainſi ,
à parler philofophiquement , il n'y a
„point de dégradation qui foit l'ouvrage
,,de la Nature, La Nature metdans les
,, productions une variété pleine de ma.
,, gnificence; mais elle ne nous les mon-
ود
ود
ود
ود
"
ود
"
ود
tre pas tantôt parfaites & tantôt al-
,, térées ; parce qu'on ne peut la ſoupçonner
de caprice ou de foibleſſe , comme
l'entendement de l'homme & ſes ouvra .
,, ges. Dans ce ſfens , il eſt auffi abſurdede
,, dire qu'une Hottentote eſt une Géor.
,, giennedégénérée, que de mettre un cra-
,, paud dans la claſſe des ſerins & desoi-
,, ſeaux du Paradis. Cependant comme il
feroit impoffible de peindre à l'eſprit ود
ود la multitude immenſe d'êtres iſolés qui
,, compoſent l'Univers , on eſt forcé d'ad-
,, mettre une méthode qui le défigure , &
,, de créer une échelle qui n'eſt point celle
,,de la Nature " . C'eſt dans ce ſens que
F2
84 MERCURE DE FRANCE .
l'auteur parcourt l'échelle graduée des différences
qui font entre les hommes , ſoit
par rapport à la couleur , foit par rapport
aux traits . Tout cet article eſt curieux &
intéreſſant.
La dégradation humaine qui eſt notre
ouvrage , fixe auſſi les regards de notre
écrivain philoſophe. Il ne s'agit pas ici
de quelques uſages bizarres & obfcurs
adoptés au fond de l'Afrique ou du Nouveau
Monde par des Sauvages ; l'écrivain
s'éleve contre cette conſpiration
preſque générale de toutes les Nations
pour ſubſtituer au beau primitif le beau
de convention qui le défigure , & pour
mutiler le corps humain , ſous prétexte
de l'embellir.
Les philoſophes , comme l'obſerve
l'écrivain , qui ont fait la Mode fille du
Luxe , ſe ſont trompés ſur ſa généalogie;
dès que les hommes ont été raſſemblés en
ſociété , ils ont , ſans ceſſer d'être pauvres
, ſubi la tyrannie de la Mode : ce
fléau a régné chez les Scythes avantAnacharſis
, comme à Rome après la ruine
de Carthage; il domine aujourd'hui dans
les deux Mondes depuis Paris juſqu'au
Kamſatka , & de Pékin à la baye d'Hudfon.
Les peuples qui vont nuds ſe peignent
* SEPTEMBRE . 1774. 85 .
-
le corps , y deſſinent des fleurs , y brodent
des animaux & des hiéroglyphes .
Parmi nous , on ſe contente de verniſſer
fon viſage , & de porter des habits mefquins
& des paniers ridicules : en général,
chez les Sauvages , la mode eſt ſur les
corps ; & chez les peuples policés , elle
eſt ſur les habits. La vanité eſt le reſſort
qui monte la machine des modes : c'eſt
la vanite qui perfuade aux femmes de captiver
leurs pieds dans une chauſſure étroite,
de donner de la circonférence à un
_ panier ,& de faire de leur tête un édifice
à pluſieurs étages : il n'y en a aucune qui
ne veuille avoir le pied fin , la taille
ſvelte , & le corps plus grand qu'elle ne
l'a reçu de la Nature. La vanité eſt prefque
toujours inféparabledu mauvais goût:
auſſi l'habillement de l'Européen , après
avoir fubi mille révolutions , eſt encore
aujourd'hui le plus bizarre &le plus m.f
quin des deux Mondes ; on ne voit pas
que le feul habit qui convienneà l'homme
eſt celui qui deſſine parfaitement les contours
& les formes heureuſes de fa taille ;
on veut à toute force réformer la belle
ſtructure de notre corps , & croire que
fur ce ſujet les tailleurs de Paris en favent
plus que la Nature. Lorſqu'on parcourt
avec l'auteur de cet eſſai les différentes
F3
86 MERCURE DE FRANCE .
parures enfantées par la mode& les ufages
bizarres & fouvent cruels qu'elle a
fuggérés , on eſt un peu tenté de prendre
del'humeur contre l'eſpece humaine. Les
faits rapportés dans cet ouvrage nous font
allez connoître qu'il n'y a point de par.
ties du corps humain fur lesquelles les
peuples n'aient laiflé des tracesde leur ſtu.
pidité barbare. Mais ſi jamais l'hommea
attenté contre lui-même , c'eſtlorſqu'ila
dit à la Nature: ,, Je m'oppoſeà ton pouvoir
générateur ; tes ouvrages font à.
,, moi, puiſque je les mutile ; &j'ai acquis
ود
ودun droit terrible fur ma race , puiſque
,,jepuis l'anéantir. " L'auteur, après avoir
expoſé les infultes faites àla Nature dans
les organes générateurs , nous entretient
du dernier crime que l'homme puiſſe
commettre fur lui -même , le fuicide;
crime que l'on peut regarder comme un
attentat contre la Nature & un larcin fait
à la Société. Un des grands principes qui
doit armer la Société contre le ſuicide ,
c'eſt que , dès que la vie n'eſt rien à un
homme , il eſt le maître de celle des autres
; ainſi il n'y aqu'un pas de l'envie de
mourir au crime de tuer.
Il ſera ſans doute intéreſſant pour le
lecteur , après avoir fuivi l'auteur dans
l'expoſition qu'il nous fait de toutce qui
SEPTEMBRE. 1774. 87
2
peut dégrader l'eſpece humaine , de s'arrêter
un moment ſur le ſpectacle que peut
offrir la vigueur d'un homme qui n'a reçu
que l'éducation de la Nature; dont les
organes ont acquis tout leur développement
; qui ne connoît que des alimens
ſains & des plaiſirs légitimes ; & qui par
fon genre de vie ſe dérobe, ſoit aux atteintes
de la maladie , ſoit au fléau des
médecins . La médecine eſt içi définie l'art
de conjecturer. Auſſi dans l'échelle des
connoiſſances humaines l'auteur range-t- il
cet art avec celui de déchiffrer des hiéroglyphes
& de compoſer des almanachs.
Ceci est le commencement d'une diatribe
très fortecontre l'art des médecins . Mais
cettediatribe n'empêchera vraiſemblablement
pas que cet art ne continue d'être
àla mode parmi nous. En regardant d'ailleurs
avec les antagoniſtes de la méde
cine l'état de maladie comme un lieu rempli
de ténebres , ne doit-on pas , plutôt
que de s'y haſarder tout ſeul , préférer de
s'y laiſſer conduire par un aveugle qui a
l'habitude d'aller à tâtons & de régler ſa.
marche avec ſon bâton ? Il ſeroit cependant
à ſouhaiter que cet aveugle fût ſage
& prudent& ne reſſemblât pas à celui
dont parle cet apologue. LaNature eſt
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
"
"
aux priſes avec la maladie; un aveu-
„ gle (c'eſt le médecin) arrive armé d'un
bâton pour les mettre d'accord; il leve
ſon arme ſans ſavoir où il frappe ; s'il
„ attrape la maladie, il la détruit ; s'il
tombe fur la Nature, il la tue".
"
"
Différentes queſtions philofophiques
relatives à la phyſique & à l'hiſtoire naturelle
répandues dans ces eſſais , contribueront
encore à les faire goûter des
lecteurs qui aiment à trouver dans un ouvrage
plus que fon titre ne ſemble promettre
d'abord. Pluſieurs de ces queſtions
pourroient être plus développées ; elles
fuffiront néanmoins à ces eſprits penſeurs
qui , dans un chapitre fait , voient tous
ceux qui reſtent à faire.
L'ouvrage entier eſt précédé d'un diſcours
où l'auteur jette quelques idées
dont l'objet eſt d'indiquer clairement le
but moral & philoſophique de fes recherches
ſur le corps humain. Il emprunte
des ancienslégiſlateurs ce principe pour
établir la morale de l'homme en ſociété :
„Nos ſens nous inſtruiſent de nos be.
„ foins,&nos beſoins de ce qui eſt juſte"..
De là il fuit que pour former l'homme de
la Nature , il faut perfectionner fes organes
& l'éclairer ſur ſes beſoins. Il ne s'a
SEPTEMBRE. 1774. 89
git pas de changer la ſtructure organique
de nos fens , mais de les élever au
dernier degré d'énergie dont il font fufceptibles.
Quand ils font arrivés à ce période
, c'eſt à la morale à diriger leur activité.
Al'égard de l'art d'éclairer l'homme
ſur ſes beſoins , cet art n'eſt point auſſi
aiſé que le vulgaire des penſeurs ſe l'imagine
; parce que l'homme en ſociété
s'eſt donné une foule de beſoins factices
qui tiennent moins àſa conſtitution qu'à
ſa dépravation; il faut donc remonter à
fon berceau , examiner avec ſoin le jeu
de ſes organes,&diftinguer les ſecours que
demande la Nature pour perfectionner la
machine, des jouiſſances ſtériles que l'imagination
follicite.
Cedifcours préliminaire peut être auſſi
regardé comme une profeffion de foi de
l'auteur ; il renferme les ſentimens d'un
citoyen honnête , ſenſible , & qui parle
toujours avec enthouſiaſme de la Divinité
&de notre immortalité , les deux grandes
bafes de la morale.
こ
Oraiſon funebre de très - haut , très - puif-
Sant , très - excellent Prince Louis XV,
Roi de France & de Navarre , prononcée
le 10 Juin 1774 , dans l'Eglife
abbatiale & paroiſſiale de St. Martin
F5
90
MERCURE DE FRANCE.
d'Epernay , par M. de Gery , Chanoine
Régulier , Viſiteur de la Congrégation
de France , Prieur & Cure d'Epernay ;
in-4. A Paris , de l'imprimerie de Ph.
D. Pierres .
Ce diſcours eſt le premier tribut de
louanges donné en chaire à la mémoire
de Louis XV. L'auteur a pris pour texte
ces paroles de l'Ecriture qui terminentl'éloge
que l'Eſprit faintfaitde David : Dominus
purgavit peccata illius , & exaltavit in
æternum cornu ejus , & dedit illi testamentum
regni & fedem gloriæ in Ifraël ; post
ipfum furrexit filiusſenſatus. LeSeigneur
l'a purifié de ſes péchés; il a élevé ſa
puiſſance , & l'a fait régner avec gloire
fur Ifraël ; & il lui a donné pour fuccefſeur
un de ſes enfans plein de ſageſſ,e
Eccl. 47.
L'orateur a raſſemblé , dans la premiere
partie defondifcours , les principaux faits
qui ont illuſtré le regne de Louis XV. II
examine dans la ſeconde les juſtes motifs
que nous avons pour eſpérer que le Roi
des Rois a ufé envers cePrincede ſa plus
grandemiféricorde. La vérité de l'hiſtoire
&la févérité de l'Evangile ont également
préſidé à ce diſcours.
SEPTEMBRE. 1774. 91
1
1
Histoire de France , depuis l'établiſſement
de la Monarchie jusqu'au regne de Louis
XIV, par M. GARNIER , hiſtoriographe
du Roi & de Monſeigneur le
Comte de Provence pour le Maine &
l'Anjou , inſpecteur & profeſſeur du
College - Royal , de l'Académie des
belles lettres ; Tome vingt-troiſieme&
tome vingt - quatrieme. Prix , 3 liv.
chaque vol. relié. A Paris , chez Saillant
& Nyon , & Ve Defaint.
Ces nouveaux volumes contiennent le
commencement de l'hiſtoire de Fran
çois I , ſurnommé le Pere des lettres. Cette
hiſtoire eſt ici continuée juſqu'à l'année
1535. L'hiſtorien paroît n'avoir négligé
aucune recherche ; nous en rendrons
compte lorſque les volumes ſuivans , qui
doivent terminer cette hiſtoire intéreſſante
, auront été publiés.
:
Syllabaire des Pauvres , pour apprendre à
lire aux enfans , fans qu'ils y pensent ;
par M. le Baron DE BOUIS , auteur du
Parterre géographique & historique , &
du Solitaire géométrique ; broch . in - 8.
A Paris , chez l'auteur , quai de Bourbon,
île St. Louis , proche la rue de la
bonne Femme fans tête ; & chez de la
Guette , imprimeur libraire.
92 MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui ont lu la méthode pour apprendre
à lire aux enfans , publiée précédemment
par l'auteur , l'ont trouvée fa.
cile , ingénieuſe , récréative , très-propre
par confequent à fixer la légéreté de l'en .
fance. Mais pluſieurs ont inſinué qu'elle
étoit diſpendieuſe. On leur fait voir ici
que ce n'eſt pas la méthode en elle-même
qui eft coûteuſe: ce font les jouets , dont
on fe fert pour familiariſer les enfans
avec les objets de leur inſtruction , qui
occaſionnent de la dépense . Mais ces
jouets peuvent être ſimplifiés ou exécutés
à très -peu de frais ,& mème ſans aucune
dépenſe. Les jouets des pauvres font des
coquilles de noix , fleurs , petits bâtons ,
moulins- à- vent , &c. dont on peut voir
des modeles dans le bureau de l'auteur.
Jouer avecl'enfant&éloignerde lui tout
ce qui peut rendre l'inſtruction feche &
rebutante , c'eſt le grand principe de l'au
teur ; c'eſt celui qui lui a fait dicter fes
premieres méthodes & ce nouveau Sylla .
baire des Pauvres .
Mémoires fecrets , tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
regne de Louis XIII; ouvrage traduit
de l'Italien ; 2 parties in - 12 Prix , 3
liv. brochées. A Paris , chez Saillant&
Nyon , libraires.
• SEPTEMBRE. 1774. 93
Ceux qui s'adonnent à l'étude de l'hiſ.
toire trouveront dans ces mémoires des
détails qui éclairciſſent , confirment &
donnent un nouveau degré d'intérêt aux
principaux faits du regne de Louis XIII.
La deuxieme partie de ces Mémoires eſt
terminée par le procès qui s'éleva entre
l'Univerſité de Paris & les Jéſuites , procès
qui , par les circonstances qui font ici
rapportées , devient un des morceaux les
plus intéreſſans de ces Mémoires .
Ces deux volumes que nous venons
d'annoncer fervent de ſuite aux XIV volumes
des Mémoiresſecrets , tirés des archives
des Souverains de l'Europe , ſous le
regne de Henri IV. Ces XIV volumes ,
dont il reſte peu d'exemplaires complets ,
ſe trouvent chez les mêmes libraires cideſſus
nommés .
La Théorie du Jardinage par M. l'Abbé
ROGER SCHABOL ; ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires , par M.
D *** ; nouvelle édition , revue , cor.
rigée , augmentée & ornée de figures
en taille douce ; I vol. in- 12. A Paris,
chez les Freres Debure , libraires , (se
trouve à Amsterdam chez Rey . )
Tout le monde ſait les talens ſupérieurs
94
MERCURE DE FRANCE .
qu'avoit M. l'Abbé Roger Schabol pour
le jardinage. Il réuniſſoit dans cet artla
theorie à la pratique ; en effet , il n'eſt
gueres poffible de s'y perfectionner fans
joindre l'un à l'autre , la théorie ſans la
pratique eſt ſuperficielle , incertaine &
fautive; elle ne fait que des préſomptueux
qui s'égarent dans leurs vainespenſées.
La pratique deſtituée de la théorie
n'eſt qu'une routine aveugle & un inſtinct
machinal : auſſi n'a-t-elle enfanté juſqu'à
préfentque des ouvriers ineptes , plus propres
à détruire les opérationsdelaNature
qu'à les ſeconder. La théorie & la pratique
ont donc beſoin l'une de l'autre , &
leur fuccès dépend de leur bonne intelligence.
M.l'Abbé Roger en étoit plus perfuadé
que perfonne; on en peutjuger par
les écrits qu'ila laiſſés. Il inſtruit d'abord
en phyſicien . Il fait connoître aux jardi.
niers les organes des plantes & la transfiguration
de leurs rameaux , pour pouvoir
par là les déterminer à faire choix des uns
préférablement aux autres. Lorſque , par
exemple , notreauteur preſcrit de confer.
ver les gourmands , & en cela il eſt bien
différent de la plupart de nos jardiniers ,
de les tailler fort long & de fonder fur
eux la diſtribution des arbres ,& fur- tout
SEPTEMBRE . 1774 . 95
du pêcher , ila ſoin d'établir auparavant
la différence de la ſeve qui coute dans les
gourmands d'avec celle qui paſſe dans les
branches d'un autre arbre. Il eſt d'uſage
chez les jardiniers de ſupprimer aux melons
, concombres& autres cucurbitacées,
les fleurs mâles , improprement appelées
fauſſes - fleurs , & les lobes qu'ils nomment
oreilles ; un pareil procédé ne peut
provenir que de l'ignorance où font les
jardiniers au ſujet des fonctions de ces
parties. Les fauſſes fleurs renferment la
premiere ſemence , & font par conféquent
effentielles à lapropagation de l'efpece;
elles fécondent l'embrion du fruit ;
dès qu'elles ont rempli leur miniftere ,
elles tombent d'elles-mêmes. Quant aux
lobes , ils fervent de mamelle à la plan.
te pour l'alaiter dans ſon enfance; les
exemples que nous ne faiſons qu'indiquer
, reçoivent un nouveaujour dans les
différens traités que renferme l'ouvrage
que nous annonçons. Ony confidered'abord
les parties qui compoſent la terre ;
on y examine l'utilité des animaux citoyens
de fon intérieur; la maniere dont
ils s'y nourriſſent & s'y multiplient ,& on
jette un coup-d'oeil ſur la fuperficie de la
terre. On paffe delà àun nouvel examen,
96
MERCURE DE FRANCE.
à celui de l'air, onle définit ; on tâche
d'en développer la Nature , les propriétés
& les effets . On confidere enfuite les
vents , leurs effets par rapport à la végé
tation , leur action & leur direction ; &,
après avoir fait voir que les graines des
plantes adventines ſont rapportées par les
vents , on examine ſi on peutaſſurer que
les mauvaiſes herbes n'effémineront point
la terre.
Il étoit ſpécialement néceſſaire de confidérer
en eux - mêmes les organes des
plantes pour connoître leurs uſages , auffi
l'auteur entre-t- il dans ces détails . Il commence
d'abord par la comparaiſon de ces
ſubſtances avec les ſubſtances animales ,
&par une expoſition anatomique de leurs
racines , de leur tige&de leurs branches.
Il traite enſuite des boutons à bois qui
renferment les embrions des branches &
des feuilles . Lorſqu'ils s'ouvrent au printemps
, on apperçoit les feuilles , dont
notre auteur examine pareillement les
fonctions , leur chûte& leur verdure perpétuelle
dans certains végétaux. Il finit
par l'anatomie des fleurs &des fruits. Les
ſemences ougraines offrent enſuite quantité
de phénomenes curieux , tels que la
néceſſité des vermines & desreptiles pour
leur
C
Π
SEPTEMBRE. 1774. 97
leur formation , & le concours dedeux ſexes
pour la production des ſemences fécondes.
L'auteur s'occupe particuliérement
de leur conſervation relativement au
jardinage; il traite auſſi des parties des
épines & des vrilles avec leſquelles les
plantes farmenteuſes s'attachent aux corps
ſolides qui font à leur portée.
Le traité de la ſeve termine le volume
dont nous donnons ici l'extrait. L'auteur
examine ſa nature , & ſi les plantes de
différentes eſpeces ſe nourriſſent d'un
même fuc qu'elles tirent de la terre. Il eſt
certain que la ſeve a un mouvement dans
l'intérieur des plantes ; mais quelles ſont
les cauſes qui les déterminent ? C'eſt cette
diſcuſſion qui fait le principal objet de ce
traité. Nous ne nous étendrons pas davantage
au ſujet de cet ouvrage. Il faut
lire dans le texte même les principes qui
y font établis. Ils font tirés pour la plupart
des écrits de Linnæus & du traité
phyſique des arbres. Le rédacteur de ce
volume a profité de ces deux ouvrages
pour rendre plus intelligible & plus au
goût des naturaliſtes modernes la théorie
du jardinage , éparſe çà & là dans les papiers
de M. l'Abbé Roger ; & fi le jardinage
eſt redevable à M.l'Abbé Schabol , it
G
98 MERCURE DE FRANCE .
ne l'eſt pas moins au rédacteur , qui a fa d
rendre ſi clairement les penſées de fon
auteur.
La Pratique du Jardinage , par M. l'Abbi
ROGER SCHABOL ; ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires , par M.
D *** ; nouvelle édition , revue , cor
rigée , augmentée & ornée de figures
en taille-douce ; 2 vol. in-12. A Pa
ris , chez les Freres Debure , libraires ,
(Je trouve à Amsterdam chez Rey ) .
d
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a
fa
le
le
m
le
pa
१
ar
fe
Cet ouvrage n'eſtpas moins précieux que
la Théorie du Jardinage par le même au
teur. La rapiditéavec laquellelapremiere
édition a été enlevée en prouve ſuffifamment
l'utilité . Dans le premier volume! la
l'auteur traite d'abord dujardinage en gé.. fa
néral , de fon établiſſement & de ſes pro
grès . Il examine enſuite la profeffion du
jardinier du côté de ſes fonctions , en fai
fant l'expofé de quelques-uns de ſes exer
cices les plus pénibles , & il remonte i
l'origine des diverſes pratiques de cet
art , dont il rapporte les principales . Dans
le difcours ſur Montreuil, qui fuit immédiatement
les généralités ſur le jardi fa
nage , l'auteur prouve que le produit imm
menſe des terres de ce village , loin d'être
ti
fo
fe
du
drre
P
ex
SEPTEMBRE. 1774 .
עפ
dû à leur bonté , n'eſt que l'effet de l'induſtrie
de ſes habitans. Il dit commentle
goût de cultiver le pêcher eſt né parmi
eux , & il a recueilli à ce ſujet quelques
anecdotes curieufes.
Le traité ſuivant a pour objet le pêcher
& les autres arbres conſidérés dans l'enfance
, la jeuneſſe , l'âge formé&la vieil .
leſſe; ce qui en fait quatre parties , dans
leſquelles il ſe partage tout naturellement.
Dans la premiere , l'auteur détaille
les différentes façons de les greffer ; il
paſſe de-là à laplantation , & il prefcrit ce
qui doit être fait devant , pendant &
après.
La ſeconde partie concerne les treilla.
lages , les différens abris du pécher, la
façon de le former , les divers ordres de
fes branches & leur diſtribution proportionnelle
, d'où naît un équilibre & une
forted'égalité entre elles. Cette partie renferme
des regles pour conduire le pêcher
durant ſes premieres années , afin d'entirer
tous les avantages poſſibles .
Le ſujet de la troiſieme partie eſt le
plus intéreſſant. La taille , le temps de la
faire, la manicre de convertir les gourmands
en branches fructueuſes , & divers
expédiens pour former les arbres & les
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
mettre à fruit , y paſſent ſucceſſivement
ſous les yeux du lecteur. L'ébourgeonne .
ment & le palifſſage terminent cette troi
ſieme partie ; l'auteur endonne les regles ,
& entre à cet égard dans le plus grand
détail.
La quatrieme partie a pour objet le
gouvernement des arbres âgés. L'auteur
s'applique à examiner leurs défauts de
conformation extérieurs , & les internes
qui dépendent des organes ou inſtrumens
de la végétation. Il fait enſuite l'expoſé
des maladies du pêcher & de celles qui
lui ſont communes avec les autres arbres ,
& il propoſe pour leur guériſon des remedes
heureuſement éprouvés.
Au commencement du ſecond volume
l'auteur donne des armes pour défen
dre les arbres contre les ennemis nom
breux qui les attaquent , &des pratique
pour cueillir les fruits , les tranſporter &
les conſerver. Cette quatrieme partie e
terminée par l'énumération des meille
res eſpeces d'arbres fruitiers , les ſeuls
qui méritent d'être cultivées dans les jar
dins.
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Le but du traité qui ſuit dans le troi de
ſieme volume , eſt d'établir une analogi les
entre les plaies des végétaux & celles dané
SEPTEMBRE . 1774. ΙΟΙ
animaux. Ce traité a été ſoumis à l'examen
de l'Académie royale de Chirurgie :
voici le rapport qui en a été fait à cette
Compagnie , le 19 Mai 1763; nous ne
le rapportons ici que pour mieux faire
connoître ce traité.
" M. Bordenave , qui avoit été nommé
,, commiffaire par l'Académie pour examiner
un ouvrage de M. l'Abbé Roger
,, Schabol , intitulé : Suite de la Taille des
,, Arbres ; Traité des plaies des Arbres....
ود
ود
و د
&ayant fait fon rapport , l'Académie a
,, jugé que fon ouvrage étoit rempli de
connoiſſances relatives à la pratique de
,, la Chirurgie , & qui font voir que la
,, ſcience & la pratique du jardinage ont
,, beaucoup d'analogie avec elle ; qu'il eſt
fondé fur une doctrine éclairée par l'ex-
,, périence ,& qu'en tout il mérited'être
,, accueilli " .
و د
Le troiſieme volume traite auſſi de l'orangerie
, des choux-fleurs , des cardons
d'Eſpagne , des melons , des couches- àchampignons
, des fraiſiers , de la vigne
& de la multiplication univerſelle des
végétaux. Il eſt terminé par un tableau
des différens travaux qui doivent occuper
les jardiniers dans chaque mois de l'année
; tableau que le rédacteur des ouvra .
G3
102 MERCURE DE FRANCE .
TE
ת
C
ges poſthumes de M. Roger Schabol a
compofé pour remplir les voeux de plu le
ſieurs amateurs du jardinage. On peu:
dire qu'en général ce traité eſt le plus
complet que nous avions du jardina
ge. On a orné cette édition de plufieurs
planches nouvelles , dont les ſujets ne
ſont pas moins utiles pour l'intelligen.
ce de la théorie que de la pratique dujardinage.
e
C
re
d
fi
n
10
na
ef
m
d
b
fe
de
Hiftoire naturelle & raisonnée des différens
Oiseaux qui habitent le globe , conte
nant leurs noms en différentes langues
de l'Europe ; leurs deſcriptions , les fa
couleurs de leurs plumages , leurs dimenfions
, le temps de leurs pontes ,
la ſtructure de leurs nids, la groſſeur
de leurs oeufs , leur caractere , & enfir
tous les uſages pour lesquels on peut
les employer , tant pour la médecine
que pour l'économie domeſtique ; tra
duite du latin de Jonſton , conſidéra
blement augmentée & miſe à la portée
de tout le monde ; in-fol. gr. papier.
A Paris , chez Deſnos , ingénieur-géo
graphe & libraire, rue St. Jacques.
Tous les amateurs de l'Histoire natu-
9
fe
tr
fe
le
P
SEPTEMBRE . 1774 .
103
R
relle connoiſſent le traité de Jonſton fur
les oiſeaux ; mais la plupart penfent qu'il
n'eſt pas poffible de retirer de la lecture
de cet ouvrage toute l'utilité à laquelle
on pourroit s'attendre. On y eſt ſouvent
embarraffé fur le nom d'une eſpece parti .
culiere d'oiſeaux , par rapport aux différens
noms que les ornithologiſtes ont
donnés au même individu. En effet , plu .
fieurs auteurs modernes , qui jouiffent
mème d'une réputation brillante par rapport
à leurs connoiſſances dans l'Hiſtoire
naturelle , placent quelquefois la même
efpece d'oiſeaux dans des genres tout-àfait
différens ; trompés fans doute par la
multiplicité des noms ſous lesquels ils la
trouvent décrite , tandis que d'autres fois
de deux eſpeces qui n'ont aucune reſſemblance
entre elles , ils n'en font qu'une
feule. Jonſton lui-même eſt ſouvent in.
décis ſur le nom qui convient à l'efpece
qu'il décrit , parce que les auteurs qui lui
fervent de guides ne font pas d'accord entre
eux dans la Nomenclature. On a cru
ſervir utilement le Public en lui offrant
les planches de Jonſton , avec des exp'i .
cations dans lesquelles on donne feulement
le nom latin ou la phraſe latine ,
par laquelle cet auteur a déſigné chaque
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
efpece, & le nom françois que les plus
habiles ornithologiſtes ſont convenus de
lui donner. On a préféré les noms françois
de M. Briffon , parce que ce ſavant Aca
démicien a eu des reſſources pour perfec
tionner cette partie de l'Hiſtoire naturelle,
qui avoient manqué à la plupart de ceux
qui , avant lui , avoient couru cette pénible
carriere. On a donné la defcription
de chaque eſpece avec tout le détail néceſſaire,
pour que chacun puiſſe non-feulement
reconnoître l'individu que l'on
décrit , mais encore pour pouvoir l'enluminer
ſur la gravure. Quoique pour la
commodité du Public l'auteur ſe ſoit ref.
treint à faire entrer dans une page la def.
cription de toutes les eſpeces contenues
dans la planche qui ſe trouve vis-à- vis , il
paroît avoir traité cette partie avec une
exactitude ſcrupuleuſe. Le plus ſouvent
il a pris M. Briffon pour guide , parce que
cet Académicien a eu l'avantage d'avoir
preſque toujours la Nature pour modele.
Ray , Linnæus ont été auſſi confultés
, foit fur la deſcription , ſoit fur les
moeurs des oiſeaux. Les meilleurs traités
de matiere médicale ont appris les uſages
qu'on pouvoit tirer de ces animaux ; enfin
il nous ſemble qu'on n'a rien négligé
SEPTEMBRE . 1774. 105
TE
a
i
pour rendre cet ouvrage utile , agréable
&intéreſſant. Ileſt principalement deſtinéà
ceux qui ſont poſſeſſeurs de l'Hiſtoire
naturelle de Jonſton , & qui , par les raiſons
que nous avons rapportées , ne peu
vent en faire l'uſage qu'ils ſouhaiteroient.
Les curieux , amateurs , agriculteurs , les
chaſſeurs , & fur-tout les peintres ,y trouveront
des connoiſſances qu'ils ne pourroient
ſe procurer qu'en achetant à grands
frais des traités complets , ou des méthodes
contenues en pluſieurs volumes , pref.
que tous écrits dans un langage qui ne
s'entend plus que dans les colleges & les
académies. L'auteur s'étoit d'abord propoſé
de donner la traduction ſimple avec
des notes critiques ; mais comme ç'auroit
été doubler le volume & par conféquent
le prix , ſans procurer un avantage proportionné
, l'auteur a mieux aimé donner
fimplement le nom latin avec le François
qui y correſpond, & le nom ufité chez la
plupart des Nations del'Europe . Une fimple
, mais exacte deſcription , dans laquelle
il a fait connoître toutes les principales
dimenſions des différentes parties de l'animal
, fes différentes couleurs ; le pays
où il ſe trouve le plus communément ,
le temps de la ponte , le nombre & la
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
couleur des oeufs , la maniere dont le nid
eft conſtruit; la nourriture ordinaire ,les
moeurs , & enfin les uſages économiques
qui peuvent en réfulter: tel eſt le plan de
cet ouvrage , qui est moins une traduction
de Jonfton qu'une Hiſtoire naturelle des
Oifeaux.
* Oraiſon funebre de Louis XV, Roi de
France & de Navarre , furnommé le
Bien - Aimé ; prononcée dans la cha .
pelle du Louvre le 30 Juillet 1774 , en
préſence de Meſſieurs de l'Académie
Françaiſe , par M.l'Abbé de Boifmont ,
prédicateur ordinaire du Roi , l'un des
Quarante de l'Académie. AParis , chez
Demonville , imprimeur- libraire de
l'Académie Françaiſe , rue St. Severin,
aux armes de Dombes.
IL était juſte que , parmi les orateurs
chargés de célébrer la mémoire de Louis
XV, on diſtinguât ſur-tout celui del'Aca.
démie Françaiſe. Le choix que cette il.
luftre Compagnie a fait de M. l'Abbé de
Boifmont était dicté par la voix publique ,
& a rappelé d'abord l'Oraiſon funebre de
* Les quatre articles ſuivans ſont deM. de la Harpe.
SEPTEMBRE. 1774 107
:
3
la Reine , épouse de Louis XV , & celle
du Dauphin leur fils , prononcées toutes
deux par le même orateur avec un égal
fuccès. Ce genre d'éloquence , qui a im
mortalisé Boſſuet, demande à la fois un
génie très élevé & un eſprit très-adroit .
Qu'elle doit être impoſante & majestueuſe
, la voix qui s'éleve entre la tombe des
Rois & l'autel du Dieu qui les juge ; la
voix qui doit fe faire entendre au moment
où l'on n'entend plus celle de la
flatterie , & quidoit être le premier jugement
de la poſtérité ! Mais d'un autre
côté , quel art ne faut- ilpas pour concilier
l'austérité d'un ſi ſaint miniftere avec les
ménagemens indiſpenſables qu'impoſent
cesombres royales encore vénérables fous
l'appareil de la mort! Tant il femblede la
deſtinée des Princes d'intimider la vérité
, & fur le trône & dans le tombeau !
Si quelqu'un, depuisBoſſuet, qui dans ce
genre offre un objet de comparaiſon fi redoutable
à tout écrivain , a paru fait pour
s'élever naturellement à cette hauteurd'idées
& de ſtyle qui doit caractériſer l'oraifonfunebre
, c'eſt ſans doute M. l'Abbé de
Boiſmont. On remarque en lui ce qu'Horacedemande
au poëte ,& ce quidoit ſe trouver
auſſi dans l'orateur : os magna fona108
MERCURE DE FRANCE.
turum. Son difcoursa produit les impreffions
les plus fortes ſur l'aſſemblée choifie
qui l'écoutait , & ces impreſſions ne paraiſſent
pas s'être affaiblies à la lecture.
L'exorde annonce d'abord toute la dignité
& tout l'intérêt du ſujet. Il eſt fondé fur
ce texte : Spiritu magno vidit ultima , &
confolatus est lugentes in Sion usque in
Sempiternum. Il a vu les derniers momens
avec courage , & il a confolé pour l'éternité
ceux qui pleuraient dans Sion. Eccl.
ch. XLVIII , 0. 37.
ودVoilàdonc tout ce que la mortnous
,, laſſe de la vie d'un grand Roi , un der-
,, nier moment foutenu avec conſtance&
,, des confolations qui , pour être folides ,
,, ont beſoin de franchir les bornes du
,, temps& de s'appuyer ſur l'éternité ! La
mort a dévoré tout , gloire , dignité ,
„ puiſſance , cinquante-neufans de regne ;
tout eſt englouti dans cette nuit profonde
où l'oeil d'un Dieu pénetre ſeul.
„Nous multiplions en vain ces triftes
,, honneurs; il ne reſte en effet ſur l'abyf-
ود
ود
ود
ود
"
me que ce dernier moment qui a réparé
ou conſacré tous les autres : Spiritu ma-
„ gno vidit ultima , &confolatus est lugentes
in Sion uſque in fempiternum. Hélas !
,, que de ſujets d'attendriſſement dans
SEPTEMBRE. 1774. 109
وا
ود
une ſeule mort ! Le Prince le plus chéri
,, enlevé ſubitement à notre amour ; le
filence&la nuit couvrant de tous leurs
,, voiles fon cercueil dérobé à nos regrets;
,, ſes tristes reſtes précipités dans la pouf-
,, ſiere des Rois & ravis à nos derniers
,, hommages , nulle pompe , nul honneur
,, pour ſa cendre ; l'épouvante & l'horreur
ſemées au tour du trône abandonné ; la
Famille Royale errante , diſperſée, frap-
,, pée juſques dans les aſyles de la dou-
,, leur; tout un peuple conſterné , gémiſ-
ود
ود
ود ſant fur ce qu'il perd, tremblant pour
,, ce qui lui reſte , croyant voir l'ombre de
ود
"
ود
"
و د
ſon Roi s'attacher à ſes pas , & multi-
,, plier dans ſon ſein le germe d'unpoiſon
deſtructeur ; que de circonſtances dé-
,, plorables ! &je peins la mort de Louis
le Bien-Aimé ! J'abuſerais des reſſources
de l'art, ſij'empruntais de ces mêmes circonſtances
les mouvemens & les images
,, qui attendriſſent & qui touchent. Elles
me font inutiles. Français , vous vous
êtes voués à la douleur , vous avez pré-
,, venu , achevé ſon éloge par le titre ſacré
qu'il emporte avec lui dans le tom-
„ beau ; vos larmes ne font plus libres .
Serait- il néceffaire de vous le juſtifier, ce
,, titre , le feul que l'autorité ne peut ufur-
„ per ? Reportez vos regards ſur ſon ber-
"
و د
و د
و د
TIO MERCURE DE FRANCE .
ود
,, ceau; parcourez avec moi cette chaîne
d'événemens qui diftinguent fon regne;
,, conſidérez cette enfance fi intéreſſante,
,, faible , ſe foutenant à peine au milieu
"
ود
ود
des ruines dont elle était inveſtie; cette
,, jeuneſſe facile& fenfible qui , comme
les rayons d'un jour doux , répandait la
férénité fur toute la France ; ce repos de
toutes les parties del'Etat, cette action
,, paiſible de l'autorité , ces victoires, ces
,, triomphes multipliés ; & depuis , par
”
"
ود
ود
ود
ود
une de ces grandes miferes attachées à
la fortune des Rois , voyez ce même
Etat humilié par des défaites,déchiré par
les factions ; cette Nation ſi douce em-
,, portée loin de fon caractere ; par-tout
un chagrin fuperbe , une inquiétude au-
,, dacieuſe , la Religion agitée juſques
dans ſes ſanctuaires , la majeſté des loix
foulevée contre la majeſté du Trône ;&,
au milieu de ces tempêtes , Louis n'écoutant
jamais cet orgueil qui s'aigric
,,par lemalheur ou s'irritepar la contra
,, diction ; cédant en Roi à la néceffité de
ود
ود
ود
ود
ود la paix avec ſes ennemis, abaiſſant en
,,pere tendre la hauteur de fon fceptre
, avec ſes ſujets, oubliant toujours le glai
,, ve du pouvoir pour épuiſer tous les
,, ménagemens de la bonté , & imprimant
,, à toute ſa vie le noble & touchant ca
SEPTEMBRE 1774. III
,, ractere de la modération & de la dou-
,, ceur: voilà le Roi que vous avez perdu. "
La diviſion de l'orateur est heureuse.
,, Ens'abandonnant à ſes principes &à ſes
,, lumieres , Louis pouvait étre le plus
,,grand des Rois ; vous le verrez digne de
,, vosreſpects : en ſe livrant à ſon coeur,
,, il fut le meilleur des hommes , je vous
,, le montrerai digne de vos regrets."
Il peint dans la premiere partie l'état
'où étaitla France au moment où Louis XV
appela le Cardinal de Fleury au Miniftere
, & le changement prompt qui fas
l'ouvrage heureux de ce Miniftre & dụ
Prince qui l'employa. A cetteépoque,
,, Meſſieurs , on vit furla terre un peuple
"
ود
"
"
tout-à-la fois heureux&reſpecté ; & ce
,, peuple était celui que Louis XIV avait
,, comme enfeveli dans ſes triomphes ,
, peuple déteſté de l'Europe conjurée ,
déshonoré à Hochſtet, humilié a Ger,
, trudemberg, conſterné, fuyantdes rives
du Rhin juſqu'à celles de l'Efcaut , raf
furé à peine à Dénain par l'heureux génie
de Villars , traînant après la paix
d'Utrecht les débris d'une puiſſance que
l'envie nedaignait plus remarquer ; ſans
,, commerce , fans vaiſſeaux , fans crédit.
3. Un homme eſt choisi pour ranimer ce
,, peuple abattu, Louis dit au Cardinal de
ود
"
ود
ود
112 MERCURE DE FRANCE .
,, Fleury , comme autrefois le Seigneur
ود
"
Dieu au prophete Ezechiel: Infuffla -
, per interfectos iſtos , ut reviviſcant Soufflez
fur ces morts, afin qu'ils revivent. Tout à
,, coup un eſprit de vie coule dans ces
,, oſſemens arides& deſſéchés ; unmouve-
,, ment doux & puiſſant ſe communique
,, à tous les membres de ce grand corps
,, épuisé ; toutes les parties de l'Etat ſe rap-
,, prochent&ſe balancent;Et accefferunt of-
Sa ad offa unumquodque adjuncturamfuam."
De pareilles citations font des traits
d'imagination , & c'eſt un des ſecrets de
l'éloquence de la chaire.
M. l'Abbé de Boiſmont imite avec
beaucoup d'art ce beau mouvement de
Boffuet qui commence l'Oraiſon funebre
de Madame Henriette: J'étois donc encore
destiné , &c . rappelle le mariage du
Roi &lanaiſſancedu Dauphin. ,, L'hum-
,,ble ſolitude de Veiſſembourg donne
,, une Reine à la France. Je ne vous peindrai
point les tranſports de la Nation a
,, lanaiſſanced'un Prince , l'objet de tous
„ ſes voeux... Souvenir cruel ! Matriſte
,, voix a fait retentir dans ce même tem-
,, ple les regrets durables de fa mort. Pleu-
,, rons le encore dans ce jour qui ſemble
, rouvrir ſon tombeau& le rappeler ſur
ود
و
ce
SEPTEMBRE . 1774. 113
$
,, ce trône où il devait ſervirde modele à
,, ſes auguſtes enfans. Plaçonsydu moins
,, fa reſpectable image ; que le Prince qui
,, nous gouverne s'en occupe ; qu'elle foit
,, toujours préſente à ſa penſée ; qu'il s'ac-
,, coutume à la regarder comme un témoin
,, qui l'obſerve , & comme un juge qu'il
,, ne peut corrompre : les vertus du pere
font devenues ladette immenſe du fi's." وو
L'afcendant que prit ſur l'Europe la
modération reconnue de Louis XV, eſt
tracé avec une nobleſſe & une fierté de
pinceau qu'on aurait admirées dans le
beau fiecle de Louis XIV , dans le fiecle
des modeles , & qui en donne un à celui-ci.
Ce fut , Meſſieurs , dans ces temps
,, d'alegreſſe & de proſpérité qu'éclata ce
,, concert d'eſtime publique ſi honorable
à la mémoire de Louis. Il n'eſt point
de voile , point de ſecret pour les vertus
des Rois . Heureuſe deſtinée ! la modeftie
ne leur dérobe rien. Ils font forcés
par état àjouir de toute leur renom-
,, mée. Ce fut le triomphe du jeuneMo-
,, narque. Connue , reſpectée dans toutes
ود
ود
و د
" les Cours , préſente aux Conſeils de
,, toutes les Nations , ſon ame en devint le
Génie tutélaire. Sa droiture fut le droit
,, public de l'Europe. Alors la réputation
H
114 MERCURE DE FRANCE .
,, remplaça les victoires ; la confiance en-
, chaîna plus fûrement queles conquêtes;
و د
و د
le cabinet de Versailles fut le fanctuaire
de la paix univerſelle. Cen'était plus
ce foyer redoutable où l'orgueil affemblait
les noires vapeurs de la politique,
,,& préparait ces volcans qui embraſaient
"
ود
ودtous les Etats; Louis connaît leprixdes
,,hommes & le fragile honneur des triom-
,, phes. Il fait que la véritable gloire d'un
ودRoi conſiſte moins àbraver les orages
,, qu'à les détourner; à défier lesjalouſies
„ qu'à les étendre , à provoquer les ligues
,, qu'à les prévenir. Plein de ces principes ,
,, il quitte ce tonnerre toujours allumé
,,dans les mains de ſon aïeul ; il rendaux
,, travaux utiles une portion de cette mi.
,,lice nombreuſe qui appelle la guerre ,
,,en nourrit le goût, en perpétue les alar-
,, mes ; il ſe montre ſeul , pour ainſi dire ,
,, avec le poids naturelde ſa puiſſance , &
,, le charme invincible de la bonne foi;
,,eſpece de dominationnouvelle. Etcom-
,,ment ne devient-elle pas l'ambition de
,, tous les Rois ? Est- ce à l'ombredes Trô-
,, nes qu'on devrait trouver la fauſſeté
ود réduite enart? Et ficet art malheureux
,, eſt un opprobre lorſqu'il trompe les
, hommes , quel nom mérite- t - il lorfSEPTEMBRE.
1774. 115
1
1
1
1
ود
ود
ود
, qu'il agite les Empires ,& qu'il ſe joue
de la fortune & du fang des peuples ?
Louis le mépriſe ; il offre à l'Europe
étonnée un jeune Roi abſolu , adoré , ne
,, craignant rien & ne voulant point être
,, craint : & l'Europe ſe précipite vers fon
,, Trône ; elle y dépoſe par ſes Ambaſſa-
,, deurs ſes prétentions , ſes intérêts , ſes
,, eſpérances. Eſt- ce là cette Nation qui ,
,, comme un athlete fanglant , eſſuyait fié-
,, rement ſes plaies ,&diſputait à Utrecht
,, les reſtes d'une grandeur déchirée ?
,, Puiſſante & modefte , elle décide au-
,,jourd'hui, elle prononce ; ce même ſcep-
,, tre plié par tant d'orages eſt devenu l'ar-
,,bitre de ces mêmes rivaux dont il avait
و د
été la terreur. Quelle ſublime intelli
,, gence a pu opérer ce prodige ? Un Roi
,, de vingt quatre ans , fans armes , ſans
,, intrigues , enchaînant tout , calmant
ود tout par la ſeule impreſſion de ſa fran-
,, chife & de ſon déſintéreſſement ; &
,,l'eſtime due à ce Roi pourrait être un
„ problême ! Où vous placeriez - vous ;
,, quel climat , quelle contrée choiſiriez-
,, vous pour la conteſter ? Sortez des bor-
" nes de ſes Etats ; interrogez Vienne ,
,, Londres , Madrid , Conſtantinople , le
„ Nord , le Midi ; tout repoſe dans le
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
ود
"
filence fur la foi de ſon intégrité. Par
tout vous trouverez l'action bienfaiſante
de cette ame juſte& modérée. Ce
bien particulier à la France était en mê-
,,me temps le bien de tous les peuples;
,, il appartenait à toute l'Europe."
ود
د
Voilà la véritable éloquence du panégyrique
; voilà les mouvemens& les tableaux
qui doivent l'animer. La comparaiſon
de l'athlete eſt un traitde la plus
grande beauté. Une autre eſpece de mérite
, c'eſt le ton vraiment pathétique qui
ſe fait ſentir dans cet endroit de lafeconde
partie où il s'agit de la bonté de
Louis XV.
,, Quelle voix s'élevera pour inculper
la bonté de Louis ? Sera-ce celle de la
„Religion dont il reſpecta toujours les
,,conſeils & les privileges ? celle de ſes
,,courtiſans qu'il combla de faveurs , à
,,qui il ne montra jamais que la triſteſſe
„obligeante de ces refus involontaires
,, qui valent des graces ? celle de ſes ſol-
,, dats qui le virent pleurant ſur les lau-
,, riers de Fontenoy , parcourant les hôpi
,, taux , confolant les bleſſés , s'écriant au
milieu de ces triſtes victimes de la victoire
: Anglais , Français , ennemis ,
Sujets , que tous foient également traités ;
روو
ود
SEPTEMBRE . 1774. 117
1
bies
!
,, ilsfont tous des hommes ? Sera- ce celle
,, du peuple ... Non , Monarque bien af-
,, mé & digne de l'être , il ne troublera
,, point vos mânes auguſtes ; il reſpectera
,, ce coeur ſenſible qui connut ſur le Trône
ودle reſpect de l'humanité. J'appellerai
,, des extrémités du royaumecette portion
,, de la Nation que les factions n'agitent
,, pas , que l'intrigue ne corrompt point ;
,,je conduirai ce peuple ſimple, ſans paf-
,, ſion, ſans intérêt , ſous ces voûtes fune-
ود
ود
"
bres où vous repoſez; je lui raconterai
l'horreur dont le Ciel a voulu environ-
,, ner vos derniers ſoupirs; cet abandon
,, général , cette folitude ajoutée à la ſo-
,, litude de la mort ; je lui dirai : voilà ce
Roi qui a toujours ſauvé vos moiſſons
,, des défordres &des cruautés de laguer-
ود
و د
re ; qui l'a toujours éloignée de voshé-
,, ritages , qui vous a toujours préférés à
,, la vanité des triomphes; voilà ſes res-
,, tes ; & ce bon peuple ſe précipitera fur
,, votre cercueil : gémiſſant , il ne vous
,,nommait point dans ſes larmes ; le cri
de ſa miſere ne vous accuſa jamais ;
,, c'était pour vous qu'il avait inventé ce
,, ſoupir que l'oppreſſion lui arracha : Ah!
„ſi le Roi leſavait ! .. Votre cendre lui
fera auſſi précieuſe que votre nom lui a
ود
ود
„ été cher ; & ne penſez pas ,Meſſieurs ,
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
,, que cet attendriſſement fut un effet de
,, l'art; on peut modifier les idées du peu
„ple; mais on ne compoſe point ſes ſen-
„ timens. Louis était aimé , parce que
,, l'opinion de fa bonté prévalait ſur tout ;
,, c'était , ſi je puis parler de la forte , une
„ vérité , une foi nationale ; & tel était
,, l'empire de cette vérité , qu'on ſéparait
,, toujours fon coeur de ſes loix , & fon adminiſtrationde
ſes volontés. Nul Prince
en effet , & je n'excepte pas même le
,, grand , l'immortel Henri (Helas ! que
و د
29
ودde refſemblance entre cesdeuxRois ,&
,, que le vertueux Sully metde différence
,, entre les deux regnes!) NulPrince n'eut
ودdes vues plus ſaines, nedefira plus fin-
,, cérement le bien ; & pour l'attacher à
ce bien qu'ildeſirait,ilnefallait qu'être
,, digne de le lui montrer. "
ود
९.
Bornons des citations qui nous mene.
raient trop loin , ſi nous ne confultions
que le plaifir du lecteur & le nôtre , &
jetons un coup- d'oeil ſur la peinture
des derniers momens de Louis XV. Il y
regne une teinte lugubre & religieuſe ,
vrai caractere de l'Oraifon funebre. ,, Som-
„ bre appareil , pompe attendriflante ,
filence de confternation& d'effroi , mo-
,ment où commence la mort, non, je
ne puis me réfoudre à vous donner des
"
SEPTEMBRE . 1774. 119
d
,,larmes. Louis reſpire ; il eſt rendu à la
,, vérité , à la religion , & il peut l'être
دوencore ànos eſpérances ;jene veux voir
,, que les biens qu'il obtient , & non la
,, perte qui nous menace. Ce lit de ſouf-
,, france que l'horreur environne n'eſt plus
ود
ود
و د
à mes yeux qu'un temple , un autel où
,, l'alliance de la foi ſe renouvelle , où revivent
& fe confirment les pactes éter-
,, nels , où tout eſt expié , pardonné. Puis-
,, je mêler des ſoupirs à une joie fi juſte ?
,, Je l'entends , cette voix confolante qui
,, proclame les repentirs , les voeux , les
,, réſolutions du Monarque pénitent. Peu-
,, ples accoutumés à reſpecter ſa volontés ,
,, cette derniere eſt la plus ſainte. Recueil-
,, lez-la , cette voix qui , comme celle d'E-
,, lie, fait deſcendre le feu ſacré ſur l'ho-
,, locaufte. Quel tableau ! Dieu rentrant
و د
avec la paix dans ce coeur déſabuſé ;
,, Louis jurant à ce Dieu trop long-temps
,,méconnu , un amour&une fidélité fans
,, réſerve. Qu'il ſoit écrit dans votre coeur
"
ce ferment folemnel , ô mon Dieu ! &
,, qu'il efface , qu'il anéantiſſe à jamais
tous les fermens de l'erreur &de l'aveu-
,, glement.
"
"
Le prix le plus flatteur pour M. l'Abbé
Boifmont eſt ſans doute l'applaudiſſement
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
&l'admiration des hommes célebres dont
il érait l'interprête &dont il a enlevé tous
les fuffrages ; & l'on peut lui appliquer ce
vers de la Henriade :
Nommé brave autrefois par les braves eux-mêmes.
Ode aux Poëtes du temps sur les louanges
ridicules dont ils fatiguent Louis XVI.
Par M. l'Abbé AUBERT , lecteur &
profeſſeur royal ; chez Moutard , libraire
de la Reine , Prix , 2 fols.
Sur le titre de cette piece&fur le nom
& les qualités del'auteur , onconçoit qu'il
eſt fort naturel qu'un profeſſeurdonnedes
leçons , & que M. l'Abbé Aubert donne
des modeles. L'on trouve en effet l'un &
l'autre dans l'ode que nous allons mettre
ſous les yeux du lecteur. Elle n'eſt pas
longue; & c'eſt - là fans doute ſon plus
grand défaut. Nous la tranſerirons toute
entiere. Car il n'ya pas une ſtrophequine
foit précieuſe par quelque endroit.
Eh! quoi , rimeurs glacés , troupe importune & baſſe ,
On vous dit que Louis haira les flatteurs ;
Et pour l'honorer mieux , votre Minerve entaſſe
Les plus infipides fadeurs !
4
SEPTEMBRE. 1774. 121
1
Croyez-vous l'enivrer de l'encens mercenaire
Qu'à ſes jeunes vertus vous courez tous offrir ?
Non ; & ,ſi vous aviez ce deſſein téméraire ,
Il faudrait tous vous en punir.
Ne fût-il point armé par un dégoût extréme
Contre les vains efforts que vous oſez tenter ,
D'un ſi groſſier encens Pimportunité méme
Suffiroit pour l'en dégoûter.
Du grand art de régner il connaît l'importance.
Il nous en a fait voir déjà d'heureux eſſais ;
Mais il n'a point encor rempli notre eſpérance,
Et ſon coeur veut d'autres ſuccès.
Apeine , à peine eſt-il entré dans la carriere ;
Vous l'y faites courir en jeune audacieux.
Je le vois plus prudent refter à la barriere ,
Et fur le but fixer ses yeux.
९
Je le vois conſulter ceux que l'expérience
Ifait marcher d'un pas toujours ferme & certain,
Et montrer à vingt ans la ſage défiance
D'un grave & prudent Souverain.
Pour la Religion , les moeurs , l'économie ,
Son zêle a dès long-temps commencé d'éclater.
Il ne ſouffrira pas que la Philoſophie
Sous lui nous vienne tout fter.
Mais des maux qu'elle a faits la profonde racine
H5
122 MERCURE DE FRANCE
Veut , pour être arrachée, un bras plein de vigucar.
C'eſt beaucoup que Louis médite sa ruine ,
A l'âge où l'on chérit l'erreur.
Son début eſt pour nous du plus flatteur augure,
Son amour nous promet un avenir brillant.
Mais un Monarque ſage agit avec meſure ,
Afin d'agirplus fürement.
Il veut notre bonheur , il s'apprête à le faire.
Les Graces , près de lui , ſecondent ſes projets.
Par elles puiffe-t-il bientôt devenir pere!
Il Pet déjà de ſes ſujets.
Voilà ce que M. le Profeſſeur appelle
non - ſeulement des vers , mais des vers
lyriques , une ode enfin;& le lecteur a dû
s'appercevoir en effet combien toutes les
tournures ſont poëtiques. On vous dit :
Nefût-il point armé. Il nous en a fait voir
déjà. Vous le faîtes courir. Confulter ceux
que l'expérience fait marcher. Agit avec
mesure afin d'agir , &c. Voilà les mouvemens
de la poësie , les conſtructions nobles&
impofantes qui conviennent à l'ode.
Veut-on de grands tableaux , de grandes
images ? La racine des maux qui veut
pour être arrachée , un bras plein de vigueur.
Voilà dupittoreſque , du ſtyleheu
SEPTEMBRE. 1774 123
reuſement figuré ; & méditer la ruine de
la racine eſt une expreſſion de génie,
Veut - on de l'harmonie :
D'un ſi groffier encens l'importunité méme.
Que cette chûte eſt flatteuſe pour l'oreille!
Que ce fon monofyllabique fait
un bel effet après ce mot de cinq ſyllabes !
Et cet autre vers :
Sous lui nous vienne tout bter ,
il eſt d'une mélodie rare. On voit que
nous ne négligeons aucune eſpecede beauté.
Nous relevons tous lesmérites de cette
belle ode , comme pourrait faire M. l'Abbé
Aubert lui - même , ſi dans une leçon
publique il la propoſait à ſes diſciples
comme un modele en ce genre. Mais la
derniere ſtrophe furpaſſe tout:
Par elles puiffe-t-il devenir pere !
Devenir pere par les Graces ! Le lecteur
ne nous aurait pas pardonné de nous occuper
ſérieusement d'une pareille production.
La critique doit varier fon ton
fuivant les ouvrages. Maisà cette inconcevable
expreſſion , devenir pere par les
Graces ! comment ne pas s'etonner que
cent ans après les Defpréaux & les Raci
124 MERCURE DE FRANCE .
nes on puiſſe tomberdans cehonteux excès
de ridicule& de mauvais goût ! Sans
doute M. l'Abbé Aubert , pour être profeſſeur,
n'eſt pas obligé d'être bon poëte.
Mais aujourd'hui les formules&les tour.
nures de la verſification ſont devenues
communes. C'eſt un fonds où la médio.
crité puiſe ſans ceſſe, tandis que le vrai
talent trouve en lui-même des reſſources
nouvelles. On a fait un ſigrand nombre
de vers , qu'il y a des fautes où l'on ne doit
pas tomber, & que M. l'Abbé Aubert
lui-même aurait pu éviter avec un peu de
foin & de réflexion. A quoi done faut-il
imputer une telle corruption de ſtyle ?
C'eſt , ne craignons pas de le répéter , à
cette faveur deconvention prodiguée par
l'eſprit de parti à tous les mauvais écrivains
réunis entre eux pour ſe louer &
pour déchirer ce qui eſt bon. Voilà ce
qui leur inſpire cette confiance qui nonſeulement
les aveugle ſur toutes leurs
fautes , mais les ſéduit au point qu'ils
oſent donner des leçons , lorſqu'à peine
ils font en étatd'en prendre. Au moment
où j'écris , je ſuis ſur que les vers que
M. l'Abbé Aubert appelle une ode feront
loués dans plus d'une feuille périodique ,
s'ils ne l'ont pas été déjà. Voilà donc où
SEPTEMBRE. 1774. 125
3
L
1
1
nous en ſommes venus ! Voilà ce qu'on
appelle de la littérature !
Undè nefas tantum Latiis pastoribus ? Unde
Hac tetigit , Gradive , tuos urtica nepotes ?
JUVENAL.
O Euvres de Chaulieu , d'après les manufcritsde
l'auteur. A la Haye; & ſe trouve
à Paris , chez Claude Bleuet , libraire.
CETTE édition eſt belle& foignée. Elle
a ſur-tout le mérite d'une diſtributionplus
heureuſe que celle des précédentes. Elle
n'eſt point ſurchargée de notes inutiles
comme celle de St. Marc. Elle est rédigée
ſurdes manufcrits mis enordre par Chaulieu
lui-même , &qui contiennent les ſeuls
ouvrages qu'il voulut avouer. L'éditeura
trouvé ſur des feuilles volantes quelques
autres pieces que Chaulieu ne croyait pas
dignes de paraître , ou qui même ne ſont
pas de lui. Il les a miſes à part, ainſi que
quelques pieces de ſociété tompoſées par
M. le Duc de Nevers , le Marquis d'Angeau
, Chapelle& autres. Ila ſéparé auſſi
la Correſpondance de l'auteur avec Mde
la Ducheſſe de Bouillon , & quelques
poëſies en vieux langage. Le texte eſt
d'ailleurs très-correct , &l'on ne peut re
126 MERCURE DE FRANCE.
procher à l'éditeur que quelques notes
partiales dont nous parlerons tout- àl'heure
quand nous aurons dit un mot
de Chaulieu.
Chaulieu , fans être un génie du premier
ordre , eſt un écrivain original. C'eſt en.
core un de ces eſprits favorisés de la Niture
qui appartiennent au beau fiecle de
Louis XIV. Il était né poëte , & ſa poëlie
aun caractere marqué. C'eſt un mêlarige
heureux d'une philoſophie douce & fenfible&
d'une imagination riante. Il écrit
de verve , & tous ſes vers font des épanchemens
de ſon ame. Ony voit les négli.
gences d'un eſprit pareſſeux , mais en
même temps le bon goût d'un eſprit délicat
qui ne tombe jamais dans cette af.
fectation , premier attribut des fiecles
de décadence. Il a un ſentiment exquis
de l'harmonie ,& ſes vers entrent doucement
dans l'oreille& dans le coeur. Quel
charme dans les ſtances fur ſa goutte ,
dans celles ſur ſa retraite , ſur la folitude
de Fontenay ! Son ode ſur l'Inconſtance
eſt la chanson du Plaiſir & de la Gaieté.
Aimons done ; changeons ſans ceſſe.
Chaque jour nouveaux defirs.
C'eſt affez que la tendreſſe
Dure autant que les plaiſits.
SEPTEMBRE. 1774 . 127
1
1
1
1
A
Dieux! ce ſoir qu'Iris eft belle!
Son coeur , dit-elle , eſt à moi,
Paſſons la nuit avec elle ,
Etcomptons peu fur fa foi .
Voilà de l'excellent goût. Ces idées
&toutes celles de Chaulieu ont été depuis
répétées&défigurées mille fois dans
des pieces où l'on a mis à la place de
cette gaieté vraie &de cette philofophie
voluptueuſe , des prétentions à l'eſprit&
aux bonnes fortunes , qui ne perfuadent
point du tout , & ne prouvent pas plusle
talent du poëte que fon bonheur.
Chaulieu a de temps en temps des morceaux
d'une imagination brillante& d'une
poësie riche. Toutle monde ſait ces beaux
vers :
Tel qu'un rocher dont la tête , &c.
Mais ce qui domine fur-tout dans ſes
écrits , c'eſt la ſenſibilité pour le plaifir&
la morale épicurienne. Les plaiſirs qu'il
goûte ou qu'il regrette ſont preſque toujours
le ſujet de ſes vers. Il a très -bonne
grace à nous en parler , parce qu'il les
fent. Mais malheur à qui n'en parle
que pour paraître en avoir!
Chaulieu n'a laiſſé qu'un petit nombre
de poëſies ; encore y en a-t-il quelques
128 MERCURE DE FRANCE.
unes que l'on pourrait retrancher fans
regret. Mais qui n'aimerait mieux avoir
faitune douzaine de ces pieces pleines de
ſentiment , de philofophie & de charme,
qui feront à jamais dans la mémoire de
tous les connaiſſeurs ſenſibles ; qui n'aimerait
mieux les avoir faites , que des
volumes entiers de ces poëſies aujourd'hui
ſi communes , où l'on croit que le mérite
facile de quelques vers agréables peutdédommager
d'un long bavardage & d'un
jargon précieux & maniéré ?
Tous les madrigaux de Chaulieu font
pleins de grace & de fineſſe. Il tournait
très - bien l'épigramme: témoin celle - ci
contre l'Abbé Abeille.
Eſt-ce St. Aulaire ou Toureille ,
Ou les deux qui vous ont appris
Que dans l'ode , Seigneur Abeille ,
Indifféremment on ait pris
Courage, valeur & conftance ?
Peut-être en ſaurez-vous un jour la différence;
Apprenez cependant comme on parle à Paris.
Votre longue perſévérance
A nous donner de méchans vers ,
C'eſt ce qu'on appelle constance;
Et dans ceux qui les ont foufferts ,
Cela s'appelle patience.
Voilà
SEPTEMBRE, 1774. 129
Voilà de ces plaiſanteries qu'un honnête
hommepeut ſe permettre ſans ſedéfhonorer
, & nonpas de ces épigrammes ſi
groſſiérement injurieuſes ou ſi plattement
atroces, que ceux-mémequi en ſont l'objet
& qui pourraient fans peine en faire de
meilleures , dédaignent avec raiſon d'y
5 répondre.
On trouve dans cette nouvelle édition
deux pieces très- jolies , l'une de M. de
Voltaire , l'autre du lyrique Rouſſeau.
Celle-ci avait été imprimée, on ne fait
pourquoi , dans les oeuvres de Grécourt à
qui elle ne reſſemble point du tout. L'autre
n'avait point été connue juſqu'ici.
C'eſt une de ces productions légeres &
brillantes qui diftinguerent la jeuneſſe de
l'auteur d'Oedipe. Elle eſt adreſſée au
Grand-Prieur. Nous n'en pouvons citer
qu'une partie.
Je voulais par quelque huitain ,
Sonnet ou lettre familiere ,
Réveiller l'enjouement badin .
De votre Alteſſe chanſonniere.
Mais ce n'eſt pas petite affaire.
A qui n'a plus l'Abbé Courtin
Pour directeur & pour confrere.
Tout fimplement donc je vous dis
Que dans ces jours de Dieu béntis ,
I
135 MERCURE DE FRANCE.
Ma muſe qui toujours ſe range
Dans les bons & fages partis ,
Fait avec faiſans & perdrix ,
Son carême au château St. Ange.
Au refte ce château divin ,
Ce n'est pas celui du St. Pere ,
Mais bien celui de Caumartin ,
Homme ſage , eſprit juſte & fin ,
Que de tout mon coeur je préfere
Au plus grand Pontife Romain ,
Malgré leur pouvoir fouverain
Et leur indulgence pléniere.
Caumartin porte en ſon cerveau
De fon temps l'hiſtoire vivante ;
Caumartin eft toujours nouveau
A mon oreille qu'il enchante ;
Car dans fa tête font écrits
Et tous les faits & tous les dits
Des grands hommes , des beaux eſprits
Mille charmantes bagatelles ,
Des chanfons vieilles & nouvelles ,
Et les annales immortelles
Des ridicules de Paris.
Château"St. Ange, aimable aſyle ,
Heureux qui dans ton fein tranquille
D'un carême paffe le cours !
Château que jadis les Amours
Bâtirent d'une main habile
Pour un Prince qui fut toujours
* SEPTEMBRE. 1774. 13
A leur voix un peu trop docile ,
Etdont ils filerent les jours ;
C'eſt chez toi que François Premieć
Entendait quelquefois la meſſe,
Et quelquefois par le grenier
Rendait viſite à ſa maîtreſſe.
De ce pays les Citadins
Diſent tous que dans les jardins
On voit encor fon ombre fiere,
Deviſer fous des maroniers
Avec Diane de Poitiers
Ou bien la belle Ferronniere.
Moi chétif, cette nuit demiere ,
Je l'ai vu couvert de lauriers.
Car les héros les plus infignes.
Se laiſſent voir très-volontiers
A nous faiſeurs de vers indignes.
Il ne trafnait point après lui
L'or & l'argent de cent provinces.
Superbe & tyrannique appui
De la vanité des grands Princes ;
Point de ces eſcadrons nombreux ,
De tambours ni de hallebardes ,
Point de Capitaines des Gardes
Ni de courtífans ennuyeux.
Quelques lauriers ſur ſa perfonne ,
Deux brins de myrthe dans ſes mains.
2
32 MERCURE DE FRANCE.
Je fais que vous avez l'honneur ,
Me dit-il , d'être des orgies
De certain aimable Prieur
Dont les chansons ſont ſi jolies
Que Marot les retient par coeur ,
Et que l'on m'en fait des copies , &c .
Voici la piece de Rouſſeau; elle a pour
titre: Retraite en Hollande. Elle est en
rimes redoublées. C'était la mode alors :
ici du moins le redoublement des rimes
ne rend point le ſtyle traînant. Mais ce
retour des mêmes fons peut à la longue
fatiguer l'oreille.
Je vois régner ſur ce rivage
L'innocence & la liberté.
Que d'objets dans ce paysage ,
Malgré leur contrariété ,
Métonnent par leur afſemblage !
Abondance & frugalité ,
Autorité ſans eſclavage ,
Richeſſes ſans libertinage ,
Nobleſſe , charges ſans fierté.
Mon choix eft fait : ce voisinage
Détermine ma volonté.
Bienfaiſante Divinité ,
Ajoutez-y votre ſuffrage.
Diſciple de l'adverſité ,
Je viens faire dans ce village
SEPTEMBRE. 1774 733
Le volontaire apprentiſſage
D'une tardive obſcurité.
Auſſi -bien , de mon plus bel age
J'apperçois l'inſtabilité.
J'ai déjà de compte arrêté
Quarante fois vu le feuillage
Par les zéphirs reſſuſcité.
Du printemps j'ai mal profité.
J'en ai regret , & de l'été
Je veux faire un meilleur uſage.
Japporte dans mon hermitage
Un coeur dès long-temps rebuté
Du prompt & funeſte eſclavage
Où met la folle vanité.
Payſan ſans rufticité ,
Hermite ſans patelinage ,
Mon but eſt la tranquillité. ,
Je veux , pour unique partage ,
La paix d'un coeur qui ſe dégage
Des filets de la Volupté.
L'incorruptible Probité ,
De mes aïeux noble apanage ,
L'infatigable Activité ,
Reſte d'un utile naufrage ,
Mes études , mon jardinage ,
Un repas fans art apprêté ,
D'une épouſe économe & fage
La belle humeur , le bon ménage ,
Vont faire ma félicité.
:
:
:
13
134 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt dans ce port qu'en fureté ,
Ma barque ne craint point Porage.
Qu'un autre à fon tour emporté ,
Au gré de ſa cupidité ,
Sur le ſein de Phumide plage
Des vents aille affronter la rage ;
Je ris de ſa témérité ,
Et lui ſouhaite un bon voyage.
Je réſerve ma fermeté
Pour un plus important paſſage ,
Et je m'approche avec courage
Des portes de Péternité.
Je fais que la mortalité
Du gente humain eſt le partage :
Pourquoi ſeul ferais-je excepté ?
La vie eſt un pélerinage.
De fon cour's la rapidité,
Loin de m'alarmer, mefoulage.
Sa fin , lorſque fen envifage
L'infaillible néceffité , "
Ne peut ébranler mon courage.
Brûlez de Por empaqueté;
Il n'en périt que remballage.
L'or reſte: sun fi léger dommage
Devrait-il être regrette?
:
どこ
Parmi les pieces de Chaulien qui pa
raiffent pour la premiere fois dans cette
nouvelle édition , on trouve une épi.
gramme contre la Motte, qui n'eſt pas la
SEPTEMBRE. 1774- 135
meilleure qu'il ait faite , ni la mieuxplacée.
Il lui reproche d'avoir dit dans l'approba .
tion d'Oedipe que le Public s'était promis
dans M. de Voltaire un digne ſucceſſeur
des Corneilles & des Racines.
:
O la belle approbation !
Qu'elle nous promet de merveilles !
C'eſt la fùre prédiction
De voir Voltaire un jour remplacer les Corneilles ;
Mais où diable , la Motte , as-tu pris cette erreur ?
Je te connaiſſais bien pour affez plat auteur .
Et fur- tout très-méchant poëte ;
Mais non pour un lache flatteur ,
Encor moins pour un faux prophete.
Que la Motte ſoit un méchant poëte,
on peut en convenir , ou plutôt il n'était
point du tout poëte. Il rimait de l'eſprit.
Pour un plat auteur , l'arrêt eſt dur : durus
eft hic fermo. Ce qui eſt incontestable ,
c'eſt qu'ily avait une candeur bien noble
, & non pasune lache flatterie à reconnaître
ainſi le génie naiſſant, & à mefu .
rer fa route dès le premier pas qu'il faifait.
Aujourd'hui que le temps a ſi bien
confirmé la prédiction de la Motte , je
crois qu'elle lui fait un peu plus d'hon .
14
136 MERCURE DE FRANCE.
neur que l'épigramme n'en peut faire a
Chaulieu.
L'éditeur n'a pas cru , dit - il , pouvoir
finir plus heureusement que par deux pieces
de M. de Voltaire , où il est question de
l'Abbé de Chaulicu. On est bien étonné
de trouver après cette note que l'une de
ces deux pieces , celle qui regarde la mort
de Chaulieu , eſt une Oraiſon funebre qui
ne fait herneur ni au coeur ni à l'esprit de
l'auteur. Ence cas on ne pouvait pas finir
moins heureusement. Mais fur-tout quand
on ſe permet une phraſe ſi injurieuſe fur
un vieillard octogénaire chargé de tant
de titres de gloire , il faudrait avoir évidemment
raiſon; encore ſerait - il mieux
de s'exprimer avec plus de décence. Mais
l'éditeur n'eſt pas plus équitable qu'il n'eſt
poli. Il trouve très- mauvais que M. de
Voltaire n'ait pas le ton d'une douleur
profonde. Il voudrait que le difciplesefút
montré un peu plus touché de la perte de
fon maître. Ilprend ainſi dans une rigueur
littérale ces expreſſions de maître & de
diſciple , employées , par M. de Voltaire ,
avec cette politeſſe qui ſied ſi bien à un
jeune homme à l'égard d'un vieillard. Il
ne voit pas que Chaulieu n'a jamais été
&ne pouvait pas être le maître de l'auteur
d'Oedipe &de la Henriade. Il ne
RAM
SEPTEMBRE
. 1774
137
4
dir
fonge pas que l'épigramme même de
Chaulieu , qu'on vientde rapporter, ſuffirait
ſeule pour prouver que M. de Voltaire
n'était pour lui qu'une ſimple connaiſſance
, & nullement un éleve auquel
il s'intéreſſat. M. de Voltaire a donc pu
parler tranquillement de la mort douce
& tranquille d'un épicurien de 80 ans.
L'éditeur ne raiſonne pas mieux , lorſqu'il
critique ces deux vers adreſſés au Ducde
Sully-
Peut-être les larmes aux yeux ,
Je vous apprendrai pour nouvelle , &c.
Est-ce M. le Duc , est-ce M. de Voltaire
qui a les larmes aux yeux ?
En vérité , cette étrange queſtion ferait
douter que ce fût un homme de lettres
qui parlat , ſi d'ailleurs les autres notes
ne le prouvaient ſuffiſamment. Que le
critique conſulte telle perſonnequ'ilvoudra:
s'il en trouve une ſeule qui voie
dans ces deux vers une amphibologie , je
conſens qu'il ait raiſon.
En général , l'éditeurparaîttrop ſouvent
dans ſes notes animé de l'eſprit de parti,
Il déchire la Motte avec une violence
qui appartient à l'envie lorſqu'elle combat
le mérite vivant, mais qui eſt bien
15
138 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire lorſqu'il s'agit dejuger les
morts. Il l'appelle l'Apollon des cafés. Il
faut laiſſer à la haine ces dénominations
groffieres , fi déplacées àl'égard d'un écri
vain plein d'eſprit & de mérite , qui a
laiſſé des ouvrages eſtimables. Il parlede
la destinée honteuse de ce bel esprit. L'édi
teur devrait laiſſer ce ton d'amertume&
de dénigrement aux faiſeurs de feuilles.
Il prétend quefans Rouffeau , perfonne ne
Saurait peut- être aujourd'hui que la Motte
a fait des odés fifublimes. Premiérement
perfonne ne trouve les odes de la Motte
fublimes , & l'éditeur combat des chimeres
. Quant à Rouſſeau , c'eſt un grand
poëte fans doute , quoiqu'il ne ſoit pas le
poëte par excellence. C'eſt un des écrivains
claſſiques qui ont fait honneur à
notre langue. Perſonne nel'ajamaisnié,
quoi qu'en aient dit des barbouilleurs
étourdis qui ſe mêlent de ce qui ne les
regarde pas . Mais indépendamment de
Rouſſeau , on ſe ſouviendra toujours que
Ja Motte a fait une tragédie très-atten
driſſante , de jolies fables , des opéras dont
on a retenu des vers ;& que fur plufieurs
objets de littérature, il a écrit avecbeancoup
de raiſon , d'agrément & de politoffe.
SEPTEMBRE. 1774. 139
Antilogies & Fragmens philosophiques ; ou
collection méthodique des morceaux
des plus curieux & les plus intéreſ
fans ſur la Religion, la Philofophie ,
les Sciences & les Arts , extraits des
écrits de la philoſophie moderne. A
Amſterdam ; & ſe trouve à Paris ,
chez Vincent , imprimeur-libraire .
Le titre du livre annonce tout ce qu'il
eft. Mais on eſt un peu étonné de ce mot
d'Antilogies qui ſignifie contradictions, &
que le rédacteur n'a gueres pu choiſir que
pour avoir un titre moins commun. Il
prétend que les philoſophes ont dit en
d'autres endroits de contraire des vérités
utiles qu'il a recueillies dans leurs ouvrages.
Mais ce neferait pasencore une raiſon
pour appeler antilogies un livre où l'on
ne combat perfonne. Quoi qu'il en foît , il
y a de bons morceaux dans ce recueil,
il y en a de médiocres ; il y en a même
de mauvais. Il puiſe également dans les
ouvrages des maîtres & dans ceux qui
n'en fontpas;dans deslivres très-connus ,
ou dans des brochures ignorées , ou décriées.
Par exemple , on ne s'attend pas à
voir citer parmi des ouvrages de philoſophie
, une déclamation fatirique & clans
140 MERCURE DE FRANCE.
deſtine , intitulée l'an 2440 , recherchée
d'abord par ceux qui aiment à connaître
tous les ouvrages qui ont un air de hardieſſe
; mais fi ennuyeuſe & fi extravagante,
qu'il eſt impoſſible d'en achever
la lecture. L'auteur bâtit un mondeidéal,
& ſe perfuade que lorſqu'il ſe réveillera
l'an 2440, il trouvera ſon édifice bien
établi. Mais s'il ſe réveille jamais de ſon
vivant , il rira le premier de ſes rêves de
malade. C'eſt dans ce livre (pour ne parler
que des objets littéraires) qu'Horace,
Boileau , Cicéron ſont traités avec leplus
grand mépris ; que M. de Voltaire eſt
prodigieuſement rabaiſſé ; que Racine
eſt un petit bel esprit , &c. Lerêveur imagine
une académie où chacun peut venir
prendre placeen arborant un étendard où
Teraient écrits les titres de ſes ouvrages.
Si cette inſtitution avait lieu , on verrait
une belle confuſion d'étendards qui ne ſeraient
pas ceux du bon goût,&unebelle
liſte d'ouvrages qu'on n'auraitjamais vus
ailleurs. Mais ce que l'auteur a oublié ,
c'eſtde faire bâtir une ſalle pour une pareille
aſſemblée. Le Louvre entier ne ſerait
pas aſſez grand.
Si l'auteur de cette collection a eu tort
de fouiller des décombres mépriſés, il
faut lui ſavoirgré d'avoir déterré quelques
SEPTEMBRE. 1774- 141
diamans enfevelis. Tel eſt , par exemple,
un diſcours du Pere Guénard , jéſuite ,
fur l'eſprit philofophique couronné àl'Académie
Françoiſe en 1755,&le ſeul peutêtre
de tous les ouvrages de ce genre où
l'on trouve de la véritable éloquence ,
avant l'époque où l'Académie propoſales
éloges des grands hommes , époque marquée
par les triomphes de M. Thomas.
Ce diſcours n'a point été oublié des gensde-
lettres , mais il eſt peu connu , parce
qu'une brochure de ſi peu d'étendue ſe
perd aisément dans la foule, ſi ellen'eſt
par recueillie dans des ouvrages de plus de
conſiſtance Nous ſommes bien ſurs de
faire plaiſir au lecteur en lui offrant deux
morceaux de cet excellent diſcours ; l'un
fur la révolution opérée dans la philoſophie
par Deſcartes, l'autre ſur les bornes
que la Religion doit mettre à l'eſpritphilofophique.
ود Ileſt aiſé decompter leshommesqui
,,n'ontpenſé d'après perſonne ,&qui ont
, fait penſer d'aprés eux le genre humain :
,, ſeuls& la tête levée , on les voit mar-
,cher ſur les hauteurs; tout le reſte des
,,philoſophes fuit comme un troupeau.
,, N'eſt-ce pas la lâcheté d'eſprit qu'il faut
,, accuſer d'avoir prolongé l'enfance du
ود
142 MERCURE DE FRANCE.
ود
5 monde&des ſciences? Adorateurs ftus
„ pides de l'Antiquité , les philofophes
,, ont rampé durant vingt ſiecles fur les
, traces des premiers maîtres . La raifon
5, condamnée au filence laiſſaitparler l'au
,,torité: auffi rien ne s'éclairciſſait dans
,, l'Univers ; & l'eſprit humain , après
,,s'être traîné mille ans ſur les veftiges
,, d'Ariftote , ſe trouvait encore auſſi loin
,, de la vérité. Enfin parut en France un
,, génie puiſſant& hardi , qui entreprit
, de ſecouer le jougdu Prince de l'école.
Cethomme nouveau vint dire aux autres
,, hommes , que pour être philoſophes,il
ne fuffifait pas de croire , mais qu'il
,, fallait penſer. Acette parole, toutes les
, écoles ſe troublerent ; une vieille maxime
régnait encore: Ipfe dixit, le maître
,, l'a dit. Cette maxime d'eſclave irrita
tous les philoſophes contre le pere de la
philofophie penſante; elle le perfécuta
,,comme novareur& impie , le chaſſa de
,, royaume en royaume; & l'on vit Def-
و, cartes s'enfuir, emportant avec lui la
,, vérité qui , par malheur , ne pouvait
3, être ancienne en naiſſant. Cependant ,
3, malgré les cris & la fureur de l'i.
gnorance, il refuſa toujours de jurer
, que les anciens fuſſent la raiſon ſouve
ود
ود
SEPTEMBRE. 17745 148
1
syraine; il prouvamême que ſes perſécu-
,teurs ne favaient rien , & qu'ils de-
,, vaient défapprendre ce qu'ils croyaient
,, ſavoir. Diſciple de la lumiere , au lieu
,,d'interroger les morts&les dieux de l'é.
,, cole , il ne confulta que les idées claires
,,& distinctes , la nature & l'évidence.
,,Par ſes méditations profondes , il tira
toutes les ſciences du chaos;&par un
„ coup de génie plus grand encore , il
,,montra le ſecours mutuel qu'elles de-
3,vaient fe prêter ; il les enchaîna toutes
ensemble, les éleva les unes ſur les au-
,, tres ; &, ſe plaçant enſuite fur cette
,,hauteur , il marcha , avec toutes les for
ces de l'esprit humain ainſi raſſemblées,
,,à la découverte de ces grandes vérités
,que d'autres plus heureux fontvenusene
lever après lui , mais en ſuivant les ſen.
,, tiers de lumiere que Deſcartes avait tra
,, cés. Ce fut donc le courage &la fierté,
d'un esprit ſeul , qui cauferent dans les
,,fciences cette heureuſe & mémorable
révolution dont nous goûtons aujour.
,,d'hui les avantages avec une fuperbein
,, gratitude. Il fallait aux ſciences unhomme
de ce caractere , un homme qui
ofat conjurer tout ſeul avec ſon génie
,,contre les anciens tyrans de la raiſon;
, qui oſat fouler aux pieds ces idoles que
و د
"
144 MERCURE DE FRANCE.
,, tant de ſiecles avaient adorées . Descar
,, tes ſe trouvait enfermédans le labyrin
,, the avec tous les autres philofophes ;
,, mais il ſe fit lui-même des ailes , &
,, s'envola, frayantainſi une route nouvelle
,à la raiſon captive...
,, Quelles font , en matiere de religion ,
,, les bornes où doit ſe renfermer l'eſprit
„ philoſophique ? Il eſt aiſé de le dire: la
,, Nature elle-même l'avertit à tout mo-
,, ment de ſa foibleſſe , & lui marque en
,, cegenre les limites étroites deſon intel-
,, ligence ? Ne fent-il pas à chaque inf-
,, tant , quand il veut avancertropavant,
ودſes yeux s'obſcurcir&ſon flambeaus'é.
3, teindre ? C'eſt là qu'il faut s'arrêter ; la
,, foilui laiſſe tout ce qu'ilpeut compren
;, dre; elle ne lui ôte que les myſteres &
,, les objets impénétrables. Ce partage
,,doit-il irriter la raiſon ? Les chaînes
,, qu'on lui donne iciſont aiſées à porter,
,,& ne doivent paraître trop peſantes
,, qu'aux eſprits vains & légers. Je dirai
„ done au philoſophe : Ne vous agitez
,,point contre ces myſteres que la raiſon ne
ſauraitpercer; attachez vous à l'examen
deces vérités qui ſe laiſſent approcher ,
,, qui ſe laiſſent en quelque forte toucher
,,&manier,&qui répondentde toutes les
»autres; cesvérités fontdes faits éclatans
و د
"
,&
SEPTEMBRE. 1774. 14
; & fenfibles dont la Religion s'eſt com-
,, me enveloppée toute entiere , afin de
ود frapper également les eſprits groffiers&
,, fubtils. On livre ces faits à votre curioſité
: voilà les fondemens de la reli-
ود
ود
ود
ود
ود
"
gion; creuſez donc autour , eſſayez de
,, les ébranler : defcendez avec le flambeau
de la philofophie juſqu'à cette
pierre antique tant de fois rejetée par
, les incrédules , & qui les a tous écrafés.
Mais , lorſqu'arrivé à une certaine profondeur
, vous aurez trouvé la main du
Tout-Puiſſant qui ſoutient depuisl'ori-
, gine du monde ce grand & majestueux
, édifice , toujours affermi par les orages
,, mêmes & le torrent des années , arrê
tez- vous , & ne creuſez pas juſqu'aux
, enfers. La philofophie ne faurait vous
; mener plus loin fans vous égarér : vous
, entrez dans les abyſmes de l'infini ; elle
,, doit ici ſe voiler les yeux comme le
peuple , & remettre l'homme avec
confiance entre les mains de la foi...
Laiſſez donc à Dieu cette nuit profon-
,, de, où il lui plaît de ſe retirer avec ſa
foudre & ſes myſteres."
:
و د
و و
و د
ود
Il eſt rare que la Religion ait parlé un
langage ſi majestueux , & il eſt triſte que
l'auteur de ces morceaux qui annonçaient
I
146 MERCURE DE FRANCE.
tant de talens , ſoit reſté depuis dans
naction ou du moins dans le filence.
Pieces d'Eloquence qui ont remportée
prix de l'Académie Françoiſe depuis
1765 juſqu'en 1771. Tome IV ; 2liv.
broché. A Paris , chez A. Demonville ,
imprimeur-libraire de l'Académie Fran
çoiſe , 1774.
CE quatrieme volume faiſant la ſuite
du recueil des Piecesd'Eloquence couronnées
par l'Académie depuis 1765 juſqu'a
1771 , renferme les éloges de Defcartes
par M. Thomas & par M. Gaillard; les
diſcours fur les malheurs de la Guerre &
les avantages de la Paix par M. de la Har
pe & par M. Gaillard; l'Eloge de Char
les V, Roi de France, par M. de la Harde;
l'Eloge de Moliere par M. de Champfort
; l'Eloge de François de Salignac de
la Motte - Fénelon par M. de la Harpe;
tous morceaux très diftingués&bien connus
, que l'on eft charmé de voir raffem
blés.
Abrégé d'Astronomie par M. DE LA LANDE,
lecteur royal en mathématiques , de
l'Académie royale des Sciences de Paris
, de celles de Londres , de Péters .
bourg , de Berlin , de Stockholm , de
Bologne , &c. Cenſeur royal ; vol. inSEPTEMBRE.
1774. 147
4
8°. A Paris , chez la Ve . Deſaint , rue
du Foin St. Jacques , 1774-
Les premiers phénomenes qui doivent
frapper les yeux lorſqu'on examine le ciel
pour la premiere fois , m'ont paru , dit M.
de la Lande , devoir commencer un traité
d'aſtronomie. J'ai conſidéré enſuite les
conféquences qu'en tirerent les premiers
aſtronomes , toujours très naturelles ,
ſouvent très - ingénieuſes , quelquefois
fauſſes ; car les premiers obſervateurs ne
furent que des bergers. Ainſi je n'ai pas
commencé mon livre en ſuppoſant l'obfervateur
au centre du ſoleil, comme a
fait M. de la Caille , parce qu'il a fallu
deux mille ans pour parvenir à démontrer
que le ſoleil étoit le centre des mou
vemens céleſtes. Je n'ai pas commencé
par la définition des cercles de la ſphere ,
parce que le lecteur n'auroit point apperçu
la néceſſité de ces cercles & de leur origine
; la génération des choſes doit précéder
leur définition. Enfin je n'ai pas commencé
par l'hiſtoire de l'aſtronomie ; il
auroit fallu ſuppoſer l'aſtronomie connue ;
mais j'ai tâché de conduire l'hiſtoire avec
la choſe même en cherchant l'ordre des
inventions , & réuniſſant l'hiſtoire de l'astronomie
aux principes de cette ſcience!
2
148 MERCURE DE -FRANCE.
J'ai indiqué l'ordre des découvertes lors
que je n'ai pas pu le ſuivre. L'eſprit va
toujours de proche en proche ; une invention
paroît ordinairement merveilleuſe
parce qu'on n'apperçoit pas la route par
laquelle on y eſt parvenu. Mais elie paroît
toujours aifée quand on en rapproche
ce qui l'a précédée , & qu'on fait la route
qui a conduit à chaque vérité.
A la fuite de ces premieres obſervations
nous verrons paroître les travaux
de Copernic , de Tycho , de Kepler , de
Caſſini , de Newton; en un mot des instrumens
nouveaux , des ſyſtemes hardis ,
des découvertes heureuſes , des obſervations
délicates ; ces deux fiecles de lumiere
ouvriront le ſpectacle le plus étonnant
dont l'eſprit puiſſe jouir ; mais fi
nous prenons foin de placer chaque choſe
à la ſuite de celle qui lui a donné naisfance;
fi nous tranſporvons lelecteur dans
la poſition de celui qui aura fait quelque
belle découverte , la chaîne reparoîtra ;&
l'eſprit , foulagé du fardeau que trop d'admiration
impoſe à l'amour-propre , jouira
preſque du plaiſir que l'auteur même dut
avoir, c'eſt donc à montrer les progrès
de l'eſprit que laméthode de cet ouvrage
eſt deſtinée ; point de ſcience où ils foient
plus admirables & plus fatisfaifans.
SEPTEMBRE. 1774. 149
Telle eſt l'idée que M. de la Lande
donne du plan & de l'exécution de fon
abrégé de l'Aſtronomie. Le lecteur peut ,
avec un guide auſſi ſavant , étudier les
loix des grands corps lumineux , en ſuivre
les mouvemens , & parcourir avec confiance
les régions célestes. Eh ! quelle
ſcience eſt plus féconde en merveilles ,
plus capable d'élever l'imagination & de
perfectionner l'eſprit ! Combien d'ailleurs
l'étude approfondie de la véritable aſtronomie
n'a t-elle point proſcrit de préjugés
& d'erreurs , en affranchiſſant la raiſon
des terreurs ou des vaines prédictions
de l'aſtrologie & de la crainte des cometes !
La coſmographie & la géographie ne
peuvent ſe paſſer de l'aſtronomie. Les
obſervations de la hauteur du pole ont
fait connoître la figure de la Terre; les
éclipſes de Lune ont fervi à déterminer
les longitudes des différens pays , & leurs
diſtances mutuelles d'Occident en Orient.
La découverte des Satellite de Jupiter a
donné une plus grande perfection aux
cartes géographiques & marines. C'eſt
par l'aſtronomie que les Phéniciens furent
conduits dans leurs premieres navigations
; c'eſt à l'aſtronomie que Chriftophe
Colomb dut la découverte du Nouveau-
13
150 MERCURE DE FRANCE.
Monde. La Marine , l'Agriculture , la
Chronologie , l'Horlogerie , la Gnomonique
, la Météréologie ; ces ſciences tirerent
de la connoiſſance des aſtres des
ſecours néceſſaires à leur perfection , &
utiles à leur conſervation.
Elémens de Géométrie - pratique , par M.
DUPUY FILS , aide-profeſſeur aux Ecoles
royales de l'Artillerie de Grenoble
&profeſſeur royal en ſurvivance ; chez
F. Brette , libraire , à Grenoble ; & à
Paris , chez Durand neveu , libraire ,
2 vol. in - 8°. en un. Prix , rel. 7
liv.
La premiere partie de cet ouvrage
contient les principes de l'Arithmétique
& de la Géométrie Elementaire avec un
toiſé , & des tables pour en faciliter les
calculs ; dans la ſeconde partie l'auteur
enſeigne l'uſage des piquets pour déterminer
les longueurs acceſſibles ou inacceſſibles
& les ſurfaces. Ildonne le moyen
de rapporter ſur le terrein toutes fortes
de figures , & de conſtruire toutes fortes
de fortifications. Il décrit l'art de l'Arpenteur
& les inſtrumens propres à ſes
opérations , dont quelques - uns font de
l'invention de M. Dupuy. Il développe
SEPTEMBRE. 1774. 151
K
1
1
la théorie & la pratique de l'art du Nivellement
, avec de nouveaux procédés
pour la conſtruction des reliefs & pour
former les cadaſtres .
Ce traité a principalement l'avantage
d'être le réſultat d'une expérience ſuivie
& réfléchie.
Oraiſon funebre de très - haute , très - puis-
Sante & très excellente Princeſſe Son
Alteſſe Royale Madame Anne - Charlotte
de Lorraine , Abbeffe de Remiremont ,
Coadjutrice des Abbayes & Principautés
de Thorn & d'Effen , &c. &c.
Par M. Bexon , Prêtre-docteur en théologie.
A Nancy , chez Bontoux , libr.
& à Paris , chez Valade , libraire.
On ne peut célebrer plus de vertus
avec une éloquence plus noble & plus
pathétique. ,, Que ce cri funebre retentiſſe
dans tous les coeurs : Elle n'eſt plus , celle
qui faiſoit notre gloire & la douceur de
nos jours ; Elle n'eſt plus , celle qui étoit
la joie & l'honneur de fon peuple : la
fille des anciens héros , la protectrice de
la patrie , l'exemple des vertus , la mere
des pauvres n'eſt plus .... J'offrirai fa vie ,
dit le jeune orateur , à vos éloges , ſa mort
1
152 MERCURE DE FRANCE.
à vos regrets , ſon immortalité à votre
vénération , tout à la gloire du Dieu bon
qui crée les grandes ames pour la conſolation
& l'exemple des hommes ; du Dieu
terrible qui coupe à fon gré le fil de la
vie des Rois , du Dieu éternel dont la
grace conſerve à jamais les Saints."
Tel eſt le début de la ſeconde partie de
ce beau diſcours. C'eſt dans les derniers
momens que l'ame raſſemblant toutes fes
forces , retrace avec énergie les traits qui
la caractériſent. Elle fait effort pour ſe
peindre encore une fois toute entiere , &
préfente à cet inſtant précieux & fatalun
abrégé de la vie. Auſſi les anciensPeuples
avoient- ils conſacré pour ainſi dire , cette
paffion triſte &touchante qui rend pour
tous fi remarquables & fi dignes de mémoire
les derniers momens de ceux que
nous avons aimés. Ils écoutoient religieuſement
les dernieres paroles des mourans
; ils les recueilloient comme des oracles
. Sans doute l'Eſprit divin daigna
quelquefois environner alors le juſte de
fes clartés. Le Patriarche au milieu de
ſes enfans , prédiſoit leurs deſtinées , &
toujours la Nature exaltée & fublime
à cet inſtant terrible , & fouvent la Grace
, puiſſante en prodiges , marquent le
dernier jour des mortels de ces ſignes
SEPTEMBRE. 1774. 153
Dis
redoutables qui réveillent le paſſé & appellent
l'avenir ; qui approfondiſſent le
coeur & le développent tout entier ; qui
✓ fixent le fort de l'homme dans le monde
éternel où il entre , & fa mémoire ſur la
terre qu'il abandonne.
Cette Oraiſon funebre ſera lue avec
intérêt & avec ſenſibilité. L'orateur , jeune
homme de vingt - cinq ans , qui a déjà
fait pluſieurs ouvrages utiles ſur l'Agriculture
, annonce dans ce diſcours de
grands talens pour la chaire. Son ſtyle eſt
animé & varié ; il eſt plein d'images , d'idées
& de vérités.
*Oraifon funebre de très-haut , très-grand,
très - puiſſant & très - excellent Prince
Louis XV. le bien - Aimé , Roi de France
& de Navarre , prononcée dans l'Egliſe
de l'Abbaye Royale de Saint-Denis
le 27 Juillet 1774 ; par Meſſire
Jean Baptifte Charles Marie de Bеац-
vais , Evêque de Senès. A Paris , de
l'imprimerie de Guillaume Deſprez.
UNE éloquence religieuſe &vraiment pas
torale ; un emploi très-heureux de l'Ecri-
Article de M. de la Harpe.
15
154 MERCURE DE FRANCE.
ture & des Peres; un ſtyle plein d'onc
tion & de cette ſenſibilité paternelle qui
fied à un Miniſtre de l'Eglife , au Minis
tre d'un Dieu qui aime les hommes ;
grandes vérités annoncées avec courage,
ſans audace& fans amertume; de grand
mouvemens oratoires & par- tout un ſtyk
ſage & pur: tels ſont les caracteres que
l'on remarque dans cet ouvrage d'un orateur
évangélique que ſes talens & ſes vertus
ont élevé ſur le ſiege épiſcopal.
ود
"
ود
Son exorde eſt noble & pathétique.
Quand j'annonçois , ilyapeudetemps ,
la divine parole devant votre auguſte
aïeul ; quand je lui parlais de ſon peu-
,, ple ,& que fon coeurparaiſſait ſi touché
de la mifere publique; hélas ! qui eût
prévu le coupterribledont ilétaitmenacé?
Déjà le glaive inviſible de la mort
était donc fufpendu ſur cette tête augus-
" te. Hélas ! qui eût penſé que nous au-
ود
وو
ود
ود
ود
"
rions pu lui dire alors dans un ſens littéral
: encore quarante jours , adbuc qua
„ draginta dies , encore quarante jours ,
» & vous ferez porté dans le ſépulcre de
» vos peres ; & cette même voix que vous
" entendez en ce moment , fera l'inter-
„ prête du deuil de votre peuple à vos funérailles.
Faibles mortels , humilions-
>> nous devant le Dieu terrible qui enleve
وو
د
د
د
د
د
२
د
د
3
د
دو
د
SEPTEMBRE. 1774. 155
?"
la vie aux Princes , devant le Dieu terrible
pour les Rois de la terre , terribili
& ei qui aufert ſpiritum Principum ,
terribili apud reges terræ.
ود
ود
O déplorable fragilité de la vie !
faibleſſe! ô vanité de la puiſſance & de
la majeſté des Rois ! Louis paraſſait
jouir d'une ſanté ſi ferme & fi floriſſante!
nous contemplions avec joie , fur
ce front majestueux , le préſage du
plus long regne de la monarchie ; &
voilà que cette contagion , ajoutée de.
» puis quelques fiecles aux miseres hu
,, maines , & à laquelle nous nous flatti
"
”
ons que le Roi avait payé depuis long-
,, temps le fatal tribut qu'elle ſemble avoir
étendu ſur tous les mortels ; voilà
que ce fléau fi funeſte au fang de nos
maître , vient répandre tout - à - coup ,
?, au milieu de la Cour, le trouble & la
ز ا د
و د
conſternation .
ود
Vous frémiſſez encore , meſſieurs ,
, au ſouvenir de ces affreux momens. Le
Roi expirant au milieu des horreurs de
cette maladie cruelle; fon corps frappé
de la corruption anticipée du tombeau ;
?, privé dans les premiers inftans , comme
celui du malheureux Ofias , des honneurs
funebres , &emporté précipitam-
» ment , ſans pompe , ſans appareil , à
د و
156 MERCURE DE FRANCE
,, travers les ombres de la nuit ; les ten
و د
و د
"
و د
و د
و د
"
و د
و د
"
و و
dres & courageuſes Princeſſes qui ca
recueilli ſes derniers foupirs , atteinte
de la même contagion; l'effroi qui
joint encore à la douleur; la Fami
Royale obligée de fuir la mort de p
lais en palais... Dieu terrible , foyer
béni au milieu de notre malheur; foyer
béni des ſentimens de pénitence que
vous avez inſpirés au Roi dans ſesder
niers jours , & de nous avoir épargné
la penſée déſeſpérante qu'une ame qui
,, nous était ſi chere , foit tombée dans
,, votre éternelle diſgrace.
و د
Princes , Pontifes, Grands du Roy
,, aume , Magiſtrats , Citoyens , raſſem
blés en ce jour dans la maison dessépul
,, cres de vos Rois, dans leur derniere
"
و د
& perpétuelle démeure , hélas ! leurs
,, palais ne font que des aſyles de voya-
,, geurs ! Sepulcra eorum , domus illorum
و د
و د
و د
و د
و د
ود
in æternum. Vous fur- tout que Louis
honorait d'une bienveilance plus distinguée
, & qui lui avez donné , dans
les derniers jours de ſa vie, des preuves
ſi touchantes de votre zèle & de
votre attachement ; venez offrir au
,, Seigneur notre Dieu vos voeux & vos
larmes , pour un Prince ſi digne de
دو
SEPTEMBRE. 1774. 157
"
و د
و د
"
و د
و د
و د
votre tendreſſe & de votre reconnoisfance
, pour un Prince ſi digne de l'a
mour & des regrets de toute la nation.
و د
Viens-je donc ne faire retentir ici que
des louanges ? Viens-je renouveler,
dans ce temple du Dieu de vérité , ces
anciennes apothéoſes où Rome idola
tre élevait , ſans diſtinction , tous ſes
Princes au rang des Dieux , fitôt qu'ils
avaient ceſſé d'être hommes ? Loind'ici
une profane adulation: N'est- ce donc
,, pas affez que là flatterie ait affiégé les
Princes pendant leur vie , fans qu'elle
vienne encore ſe traîner à la ſuite de
leurs funérailles , & ramper autour de
leurs tombeaux ? Louons les hommes
illuftres , célébrons la gloire des Héros
&des Rois ; mais ofons déplorer auſſi
leurs malheurs pour l'honneur de la vérité
, & pour l'inſtruction des générations
qui leur ſurvivent.
و د
"
"
"
"
و د
و د
و د
ADieu ne plaiſe que j'oublie le res-
,, pect qui eſt dû à la majeſté des Rois
juſques dans la pouffiere de leurs tom-
,, beaux ; à Dieu ne plaiſe que j'oublie la
tendre vénération que nous devons à la
mémoire de Louis , à la mémoire du
,, plus doux & du meilleur des Princes.
Et qui peutêtre plus pénétré que nous de
و د
"
"
و د
ce ſentiment ? Mon Dieu , nous ofons
158 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
;, vous en prendre à temoin , enpréſence
de fon tombeau & de votre autel. Mais
quelle conſidération pourrait faire oublier
jamais à un Miniſtre de l'Evan-
5, gile, le reſpect non moins inviolable
qu'il doit à la vérité?
ود
ود
و د
ود
"
Placés entre ces deux devoirs , entre
j, le reſpect que nous devons à la vérité ,
, & le reſpect que nous devons à la mé
„ moire du Roi , ſoyons également fideles
,, à l'un & à l'autre : célébrons les vertus
du Roi, fans manquer à la vérité;dé
plorons ſes malheurs , fans manquer à
ſa mémoire: rendons gloire à lavérité;
rendons gloire au Roi : telle eſt l'impar-
,, tialité de l'hommage funebre que nous
allons rendre à très - grand, très haut,
1, très - puiſſant & très - excellent Prince
Louis XV , Roi de France & de Na-
و ز
varre .
"
"
وو
ود
ود Roi des Rois , Seigneurs des Sei
,, gneurs , qui voyez ici la cendre des Sou-
ود verains humiliée aux pieds de vos Au-
,, tels , & qui poſſédez ſeul l'immortalité ;
,, grand Dieu , releveż mon ame abattue
, par la douleur; ne permettez pas que
,, le deuil affaibliſſe le zele de votre Mi-
در
niftre. Organe de la douleur publique ,
>, toujours je ſuis l'organe de vos loix. Ins
pirez moi les leçons courageuſes que
SEPTEMBRE. 1774. 15)
و د
Jérémie donnait àvotre Peuple , enmê-
,, me- temps qu'il pleurait ſes malheurs.
L'orateur , après avoir rappellé les époques
brillantes qui ſignalerent le regne de
Louis XV , en vient à ce titre de Bien-
Aimé , le plus beau des titres qu'une Nation
puiſſe donner à ſon Roi , puiſqu'il
annonce que le Prince a rempli le premier
de ſes devoirs . , Rappellez vous ,
و د
و د
و د
و د
و د
Meſſieurs , avec quel enthouſiaſme unanime
, ce Peuple donna à Louis le
furnom le plus glorieux pour un Prince
& pour ſes ſujets. Car ce n'eſt
,, point la voix des Grands , toujours
ſuſpecte de flatterie ; ce n'eſt point le
fuffrage pompeux des cités qui décerna
à Louis ce beau nom ; c'eſt la voie
libre & ingénue du peuple , de ce Peu
,, ple qui ne fait point flatter les Rois ,
& qui ne fuit que les mouvemens de
fa franchiſe & de fa tendreſſe ; c'eſt le
cri du Peuple qui le proclama Louis le
Bien- Aimé. Hélas ! nous ne pouvons
" nous diffimuler combien le malheur des
,, temps a paru réfroidir parmi les Français
les démonſtrations de cet amour.
Ainſi Dieu permet que les Peuples
donnent aux Princes cet avertiſſement,
,, pour leur apprendre que ſi le reſpect
,, & l'obéiſſance font un devoir inviolable,
و د
و د
و د
و د
و د
و د
160 MERCURE DE FRANCE .
و د
l'amour des Peuples , la plus belle gloi
re & la plus douce récompenſe de la
,, royauté , l'amour des Peuples eſt un
ſentiment libre qui n'eſt dû qu'aux
bienfaits & à la vertu. Alors quand
le Prince paraît en public , il n'entend
plus retentir autour de lui les acclamations
de ſes ſujets: le Peuple n'a pas ,
ſans doute , le droit de murmurer ;
mais , fans doute auſſi , il a le droit
de ſe taire; & fon filence eſt la leçon
" des Rois.
و د
"
"
ود
"
ود
Ces idées ſi ſouvent répétées dans les
oraiſons funebres ſur la deſtinée des grandeurs
humaines reparaiſſent dans la péroraiſon
de M. l'Evêque de Senès , mais
avec cette magnificence d'expreſſion qui
les rend neuves & frappantes. Ce morceau
nous aparu d'un ſtyle ſublime. ,, Le
و د
"
"
"
"
"
"
jour lugubre , l'heure fatale eſt done
arrivée , où la France va rendre ſon dernier
hommage à ſon roi Déjà . Louis XIV
a cédé ſa place à Louis XV: ſon cercueil
vient d'être tranſporté au fond des
antres funebres ,& Louis le Grand a fem
bié mourir une ſeconde fois .
Anecdotes
SEPTEMBRE. 1774. 161
Anecdotes Chinoises , Japonoiſes , Siamoifes
, Tonquinoises , &c. dans lesquelles
on s'eſt attaché principalement aux
moeurs , uſages , coutumes & religions
de ces différens peuples de l'Aſie ; vol .
in 8°. A Paris , chez Vincent , impriprimeur-
libraire.
Ona mis l'hiſtoire en anecdotes , &
l'on a publié , ſucceſſivement fous cette
forme , les faits les plus intéreſſans des
différentes Nations. L'hiſtoire de la Chine
, du Japon , de Siam & des autres Etats
de l'Aſie préſente une ſuite de traits
curieux qui font connoître les moeurs , le
génie & le caractere des Peuples de l'Afie.
" Parmi ces anecdotes on rappote comme
un fait , ce qui n'est qu'un conte allégorique
, en ſtyle oriental , dans le Spectateur
François , année 1773 , & qui n'appartient
nullement à l'hiſtoire chinoise. Il y a d'autres
prétendues anecdotes qui font pareillement
des contes inventés par nos écrivains
François , & revêtus de la pompe
aſiatique pour donner de l'éclat à un trait
de morale ou de critique, ou d'imagina-
K
1
162 MERCURE DE FRANCE.
ト
tion. Il falloit que l'éditeur ne les rappor
tât point comme des faits de la Chine,
& qu'il eût l'attention de diftinguer co
fictions , des traits hiſtoriques.
دو
"
Un Bonze riche &avare avoit faitun >>>>
,, amas conſidérable de bijoux : un autre ,
Bonze lui marqua quelque deſir de les "
" voir. Le Bonze avare les lui montri
„ avec beaucoup de faſte. Après que le
Bonze curieux les eut examinés : Jevous
„ remercie , lui dit- il , de vos bijoux.- "
„ Pourquoi me remercier , luidit l'autre? >,
„ Je ne vous les donne pas. C'eſt , re
„ prit le ſage Bonze, du plaiſir quej'ai eu
"
ود
ود
ود
de les voir; c'eſt toutle profit que vous
,, en tirez , & vous n'avez par deſſus ma >>
„ que la peine de les garder. Cette diffé
rence eſt peu de choſe, &je ne vous
l'envie point. " Cette même anecdote >
eſt attribuée , dans le même livre , à un
Mandarin , & rapportée avec peu de
changemens. Il y en a donc une imi >
tée de l'autre , ſans qu'on diſe qu'elle eft
la véritable. د
Voici une Anecdote Japonoiſe. „ Sous ,
,, l'empire de Cubo-Sama ,Us-je Suggi fel ,
révolta contre cet Empereur; c'étoit > ود
,, un homme de courage &juſte , quoi
SEPTEMBRE. 1774. 163
, que rebelle , mais ardent dans ſes pama
ons. Il devint amoureux d'une trèsbelle
fille dont la mere étoit veuve&
, très pauvre. Il gagna la fille & la mit
, dans ſon ſérail. Sa mere, qui ne pou
voit la voir , lui écrivit pour la prier
, de l'aider dans ſa miſere. La jeune fil-
, le verſa quelques larmes & cacha la let-
,, tre. Us-je s'en apperçut : il crut que
la lettre venoit d'un rival: il la deman
,, de à ſa maîtreſſe ; mais trop fierepour
,, découvrir l'état de ſamere, qui d'ail- ود
leurs étoit veuve d'un ſoldat qui s'é-
, toit diftingué par ſa valeur , & qui en
, avoit été mal récompensé , ſelon l'uſa-
, ge , elle s'obſtine à refuſer. Les ſoup-
, çons s'accrurent par la réſiſtance ; il
, veut prendre la lettre de force , mais
, la jeune fille la roule & l'avale. La
reſpiration eſt interceptée & la fille eſt
, ſuffoquée. Tous les ſecours furent i
nutiles. Us-je , perfuadé qu'il étoit trompé
, veut connoître ſon rival. Il fait
ouvrir la gorge de ſa maîtreſſe ; on en
, retire la lettre , & il y lit des détails
attendriſſans de la pauvreté d'une mere
, infortunée. Us-je , doublement frappé
, & de la mort de la fille dont il étoit la
Ka
164 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
ود
و د
و د
cauſe , & de fa grandeur d'ame , déteſta
ſa jaloufie , éleva un monument à cette
fille généreuſe qu'il pleura long- temps,
& fit venir la veuve auprès de lui , a
combla de bienfaits & la regarda de-
,, puis comme ſa mere."
Elémens de Chirurgie en latin & enfrançois
avec des notes. Par M. Sue le jeune
, prévôt déſigné du college de Chirurgie
, adjoint au Comité perpétuel
de l'Académie royale de Chirurgie ,
chirurgien ordinaire de l'Hôtel- de-
Ville , &c . &c. Vol. in-8°. A Paris,
chez Vincent , imprimeur libraire.
M. SUE a compoſé ces Elémens en latin&
en françois , parcequ'ila principalement
eu l'intention de travailler pour les
éleves qui ſe deſtinent à entrer dans quelqu'un
des colleges de Chirurgie établis
dans les grandes villes du royaume , &
dans lesquels on ne peut être admis qu'avec
l'étude des lettres , & lorſqu'on eft
familiarifé avec la langue latine. Ces
Elémens ſont précédés d'une longue pré
SEPTEMBRE . 1774. 165
face dans laquelle l'auteur fait voir la différence
qu'il y a entre ſa méthode & les
principes de chirurgie de M. de la Faye.
Il ſe montre auſſi le zèlé défenſeur des
Chirurgiens contre les attaques des Médecins.
Il ſe plaint de ce que nous avons
dit que nos Chirurgiens s'occupent plus
aujourd'hui à diſſerter qu'à opérer , &
manient plus ſouvent la plume que le ſcalpel
. C'eſt que nous penſons que leur art
étant principalement de pratique , c'eſt en
travaillant fur la Nature qu'ils parviendront
plus fûrement à la foulager. Au
reſte nous ne prétendons point blâmer les
maîtres de l'art qui ont acquis une théorie
lumineuſe par une pratique long - temps
* exercée , de nous inſtruire de leurs dé-
✔couvertes & de leurs obfervations. Mais
il feroit dangereux que les jeunes maîtres ,
trop preſſés d'écrire , abandonnaſſent la
route que leur ont montrée les célebres
Chirurgiens qui diſſertoient peu , mais
qui opéroient beaucoup. M. Sue a diviſé
ſes Elémens en cinq parties. Dans la
premiere , il traite de la Physiologie ou de
✔l'économie animale; dans la ſeconde , de
l'Hygiene ou de la connoiſſance des caufes
qui influent fur la ſanté ; dans la troi-
W K3
166 MERCURE DE FRANCE .
ſieme , de la Pathologie ou des cauſes &
des ſignes des maladies ; dans la qua- c
trieme , de la Therapeutique ou des mo
yens curatifs des maladies ; enfin dans la
cinquieme partie il parle de la ſaignée , de
pluſieurs remedes externes chirurgicaux ,
& de la pharmacie chirurgicale. Ces Elémens
renferment , comme l'on voit, un
cours de chirurgie théorique & pratique
, utile aux jeunes gens pour prendre
une connoifſſance générale de cet art. Le
libraire avertit qu'il a fait imprimer ſépaparément
des exemplaires ſeulement françois
pour ceux qui veulent avoir les Elémens
fans le latin.
Traité théorique & pratique des Maladies
inflammatoires , par M. J. J. CARRÈRE ,
conſeiller-ordinaire du Roi , infpec.
teur général des eaux minérales de la
province de Rouſſillon & du comté de
Foix , docteur en médecine de l'Univerſité
de Montpellier , de la Société
royale des ſciences de la même ville ,
&c, &c. vol. in- 12.AParis, chez Vincent,
impr. libraire ,
SEPTEMBRE. 1774. 167
LES Commiſſaires nommés par la Société
royale des ſciences de Montpellier
pour examiner cet ouvrage , eftiment qu'il
fera d'une utilité marquée pour les Médecins.
L'auteur , après avoir ſolidement
traité de l'inflammation en général , descend
dans un détail très - inſtructif ſur le
diagnoſtic , le pronoſtic , les caufes & la
curation des différentes maladies inflammatoires
, tant internes qu'externes. Sa
doctrine eſt par-tout étayée des noms les
plus reſpectables en médecine , & fa pratique
eſt conforme à celle des meilleurs
Médecins.
Nouveau Dictionnaire historique , ou histoire
abrégé de tous les hommes qui
ſe font fait un nom par des talens , des
vertus , des forfaits , des erreurs , &c ,
&c. Tome cinquieme , in 8°. renfermant
les additions , corrections &
améliorations de l'édition de Paris ,
1772, en 6 vol. in 8°. & fervant de
ſupplément aux éditions d'Avignon
1766 & 1771 , & à celles de Rouen
K 4
168 MERCURE DE FRANCE.
1769 & de Lyon 1770 , toutes publiés
ſous le titre d'Amſterdam ; vol. in St.
A Paris , chez le Jay , libraire ,
C'EST en faveur des premiers acheteurs
du Dictionnaire hiſtorique que ce ſupplément
eſt publié. Il renferme tout ce
que les éditeurs ont cru néceſſaire à la
perfection de l'ouvrage , & tout ce qu'on
trouve dans l'édition de Paris. Ce ſupplément
offre de plus des corrections pour
les différentes éditions.
Le Vindicatif , drame en cinq actes & en
vers libres , repréſenté pour lapremiere
fois par les Comédiens François ordinaires
du Roi , le 2 Juillet 1774. Prix ,
30 fols. A Paris , chez Delalain , 1774 .
Le but de ce drame eſt d'inſpirer l'hor.
reur de la vengeance. J'ai voulu , dit l'auteur
, prouver que les affections les plus
douces , les liens les plus tendres , les
fentimens les plus chers à l'humanité ne
pouvoient rien fur une paſſion qui prend
ſa ſource dans un amour-propre immos
C
a
P
d
d
au
le
a
m
fo
l'a
ca
tr
m
tre
l'é
Pa
anm
SEPTEMBRE. 1774. 169
1
déré & inflexible. Quel exemple plus
frappant de cette vérité , qu'un frere qui
trame avec noirceur & diſſimulation le
malheur de fon frere , & qui ſe voit enfin
démaſqué , couvert d'opprobre , déchu
d'un grand nom & forcé d'errer ſur la
terre, fans parens , fans amis & fans afyle
? Cependant le caractere du Vindicatif
ayant révolté le Public à la premiere repréſentation,
l'auteur a été obligé de l'adoucir,
de le mutiler , de ſubſtituer l'adreſſe
à la force , de le montrer moins
aux yeux du ſpectateur & de le faire agir
le plus ſouvent derriere la ſcene. Nous
avons déjà rendu compte de ce drame ;
mais on connoîtra mieux par la derniere
ſcene que nous allons rapporter , le ſtyle de
l'auteur , le plan de la piece , les différens
caracteres des perſonnages , la fin des in.
trigues odieuſes du Vindicatif & le but
moral que le poëte s'eſt propoſé de montrer.
Milord Dély , l'objet de la jalouſie de
l'époux , & bleſſé par lui dans un combat
particulier ; Sir James , l'aſſaſſin de fon
ami , le jouet & la victime du Vindicatif
K5
170 MERCURE DE FRANCE.
fon frere ; MissVorthy , femme vertueuſe
&l'amante du paſſionné Sir-James , tous
ces perfonnages font raſſemblés chez Milord
St Albans , Chef de la Juſtice , qui
eft tourmenté par le devoir rigoureux de
fon miniftere & par ſa pitié paternelle
pour un fils plus malheureux que crimi
nel.
MISS-VORTHY, à demi - voix.
Ah! Sir-James reprends tes eſprits égarés.
DÉLY , au Juge.
Milord , on répond de ma vie;
Ne craignez rien pour moi. Mais vous allez frémir ;
C'eſt un myſtere affreux que je vais découvrir.
Je dois remplir ce triſte miniſtere ,
Et réparer mon crime involontaire...
Je viens rendre un fils à fon pere ,
Un époux à ſa femme, à mon coeur un ami.
Non, Sir-James n'eſt point coupable ,
Son frere ſeul l'avoit trahi ,
SEPTEMBRE. 1774. 172
Nous étions les jouets d'un fourbe abominable.
Il aima Miſs Vorthy; ſon amour dédaigné
Alluma la vengeance en ſon coeur indigné ;
Il m'a caché que Fleins étoit ſon frere
Il m'a trompé , ſéduit , pour remplir ſa colere,
Me voyant ſans péril , il m'a tout avoué;
Et frémiſſant de voir ſon projet échoué ,
Loin de nous pour jamais ſon déſeſpoir l'entraîne.
Artiſan de ſes maux , victime de ſa haine ,
Sans parens, ſans amis , fans patrie && ſans nom.
Et ſeul dans l'Univers , errant à l'abandon ,
Il emporte avec lui ſon forfait & ſa peine.
MILOR D.
Monſtre ! Monſtre execrable ! Infame trahiſon !
Sauve-toi malheureux , ſauve-toi de ton pere ,
Et fuis devant la loi qui s'arme contre toi.
Je te maudis ; tes jours ſont voués à l'effroi ,
Et j'appelle ſur eux l'opprobre && la miſere.
MERCURE DE FRANCE.
MISS VORTHY.
Malheureux Saint - Albans ! ... Ah ! Sir-James !
SIR - JAMES.
Ah ! mon frere!
Quelle effrayante & foudaine lumiere !
Quoil mon frete! .. Dély , j'ai violé ma foi ,
Et j'ai moi ſeul allumé ſa colere.
MILORD , revenant d'un profond
accablement.
Laifez ces tranſports douloureux ,
Et daignez reſpecter un vieillard malheureux ...
Inſenſé , j'ai fuivi mon propre caractere ;
J'ai cru que la rigueur inflexible & févere
Etoit le frein du vice & l'appui des vertus ;
J'ai traité mes enfans plus en juge qu'en pere ;
Et c'est moi qui les ai perdus !
NCE
SEPTEMBRE
. 1774 173
DÉLY.
L'amour & l'amitié m'ont rendu bien coupable ,
Milord : délivrez-moi du fardeau qui m'accable ;
Aſſurez le bonheur de deux tendres époux ,
Béniſſez vos enfans.
:
(Il les unit , & les préſente au Lord
Saint-Albans.)
MISS VORTHY & SIR- JAMES.
Je tombe à vos genoux.
MILORD , les relevant.
Belle Vorthy , relevez-vous :
Croyez que les vertus ont des droits ſur mon ame ;
Oublions à jamais une odieuſe trame
Dont mon oeil effrayé cherche à ſe détourner.
Si vous pouvez m'aimer, je puis me pardonner.
J'approuve votre hymen & je le ratifie ,
Et , moi-même à ſes pieds courant me proſterner ,
Avec Milord Vorthy je me réconcilie.
174 MERCURE DE FRANCE.
MISS VORTHY , ſe jetant dansses bras.
Ah! mon pere!... Ce mot échappé de mon coeur
Permettez ce tranſport à ma reconnaiſſance.
MILORD.
Je la mériterai ; voilà ma confiance :
Aimez-moi ; je me fais honneur
En relevant par vous une illuftre famille :
Je n'ai plus qu'un ſeul fils ; tenez-moi lieu de fille ,
Allons ; & que le Ciel nous ſoit propice & doux ;
Méritons de ſa main des deſtins plus profperes.
Mon fils , que ce jour ſoit pour vous
La leçon des maris , &l'école des peres.
Dictionnaire de la Nobleſſe , contenant les
Généalogies , l'Histoire & la Chronologie
des Familles Nobles de France, l'explication
de leurs Armes , & l'état des
grandes Terres du Royaume aujourd'-
hui poſſédées à titre de Principautés ,
SEPTEMBRE. 1774 175 ANG
Duchés , Marquiſats , Comtés , Baronnies
, &c . par création , héritages , alliances
, donations , ſubſtitutions , mutations
, achat ou autrement. On a
joint à ce Dictionnaire le Tableau généalogique
, hiſtorique des Maiſons
Souveraines de l'Europe , & une notice
des Familles étrangeres, les plus anciennes
,les plus nobles & les plus illustres
; par M. de la Chenaye-Desbois ;
ſeconde édition. Tome VII. A Paris ,
chez Antoine Boudet libraire imprimeur
du Roi , 1774 , avec approbation
& privilege du Roi .
LE TOME VII du Dictionnaire de laNobleſſe
, propoſé par ſouſcription paroît
& eſt compoſé de toute la Lettre G&de
Ha. Dans le huitieme, qui eſt ſous preſſe ,
ſe trouveront le reſte de l'H, I , K, &
une partie de la Lettre L.
Meſſieurs les ſouſcripteuers ſont priés de
176 MERCURE DE FRANCE.
le faire retirer , & les précédens qui peuvent
leur manquer. La ſouſcription eſt
ouverte chez l'auteur M. de la Chenaye-
Desbois , rue Saint- André- des - Arts à
côté de l'hôtel d'Hollande , au coin de la
rue des Grands -Auguſtins ; & auſſi chez
Antoine Boudet , libraire - imprimeur du
Roi , rue St Jacques à Paris. Il faut affranchir
les lettres & mémoires que l'on
adreſſe foit à l'Auteur , ſoit au libraire :
on ne fera aucun uſage des mémoires anohymes
qu'on enverroit; il les faut ſignés
& en forme probante , avec l'adreſſe exacte
de ceux qui les envoient.
Les perſonnes qui ſe bornent à envoyer
des mémoires , fans ſouſcrite , pour cet
Ouvrage , font averties qu'à caufe des
grands frais qu'occaſionne au libraire cet
teentrepriſe, on ne pourra donner qu'une
notice courte & précise de leur mémoire ,
à moins qu'elles ne paient les frais d'impreffion
de tous les détails qu'il leur auroit
plu d'envoyer. On avertit encore
qu'on ne ſouſcrit pas pour un volume
ſeul , mais pour tout l'ouvrage. Bien des
gens ne voudroient que le volume où leur
Généalogie
SEPTEMBRE. 1774. 177
Généalogie ſe trouve : c'eſt ce qu'on ne
peut leur accorder , parce que cela feroit
reſter , dans le magaſin du libraire , des
exemplaires imparfaits, dont il ne ſeroit
pas poſſible qu'il ſe défit ; ce qui lui por
teroit un grand préjudice.
On foufcrit , pour ce dictionnaire , à
raiſon de 12 liv. par volume en feuilles ,
& en en payant deux d'avance.
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit payeront
fur le pied de 18 liv. par chaque
volume. Cette ample collection formera
treize à quatorze volumes , y compris ce-
✔lui des additions.
On délivre aux ſouſcripteurs tous les
quatre mois un volume , qu'on ne manque
pas de faire annoncer dans les écrits
publics , pour que les Souſcripteurs de
Province & de Paris en ſoient avertis.
Comme l'objet de ce Dictionnaire eſt
de former un répertoire des premieres
Maiſons & des Familles nobles , anciennes
& nouvelles (principalement en France)
tant de celles qui font éteintes que de
celles qui ſubſiſtent , ces dernieres qui
n'ont point encore envoyé leurs mémoires
en forme probante , peuvent le faire
folt par la voie de l'auteur , ſoit par celle
de l'imprimeur , ſous quelque lettre de
L
,
178 MERCURE DE FRANCE .
l'alphabet qu'elles foient , parce que
quand même leurs mémoires ſe trouve
roient n'être pas arrivés à temps , ce ne
ſeroit jamais en vain qu'on les auroit en
voyés. Ils feront employés en additionau
volume qui ſuivroit leur lettre , & fi cela
n'étoit pas poſſible, dans le ſupplément
réſervé à la fin de tout le Dictionnaire ,
pour les mémoires arrivés trop tard, &
où l'on ſuivra pareillement l'ordre alphabétique.
C'eſt ainſi que l'inconvénient en
fera peu ſenſible, & d'autant moins encore
que la table genérale ne devant être
faite qu'après l'impreſſion du ſupplément
même , elle les contiendra tous en leur
rang.
La préſente invitation s'adreſſe aufi
aux Familles étrangeres , les plus ancien
nes & les plus nobles , dont les noms font
connus , foit par les alliances qu'elles ont
contractées en France , ſoit par les ſervices
qu'elles y ont rendus. On en trouve beau
coup dans les ſept premiers volumes qui
paroifſſent ; on en trouvera de mâme
dans les ſuivans , ſi les Familles nobles
étrangeres font paſſer à l'auteur ou au li
braire , franc de port , leurs mémoires li
fiblement & correctement écrits , &
conſtatés par de bonnes preuves , ave
citation des auteurs qui en parlent.
SEPTEMBRE . 1774. 179
نا
Institutions Militaires , ou Traité élémentaire
de Tactique , précédé d'un discours
fur la Théorie de l'Art Militaire ;
3 vol . in - 80. broché. 9 liv. Aux Deux-
Ponts ; & à Paris , chez Lacombe , libraire.
Nous rendrons compte inceſſamment
de cet ouvrage utile.
ACADEMIES.
Séance publique de l'Académie Française.
M
SUARD , connu par une excellente
traduction de l'hiſtoire de Charles- Quint ,
& par pluſieurs morceaux pleins d'eſprit
& d'agrément inférés dans les Variétés
littéraires , diſtingué d'ailleurs par ce goût
exquis & ces connoiſſances variées qui
placent le veritable littérateur fort au-desfus
de l'ecrivain médiocre , ſur-tout dans
un temps où la médiocrité eſt devenue fi
*commune& fi facile , a pris féance à l'Aca-
-démie Françaiſe le jeudi 4Août. Le ſujet
de ſon diſcours ne pouvait être plus inté-
د
• Article de M. de la Harpe.
L
180 MERCURE DE FRANCE.
1
reſſant pour l'aſſemblée devant laquelle
il devait être prononcé. C'eſt la défenſe
des lettres & de la philofophie contre les
calomnies de la haine & les préjugés de
l'ignorance. Il fait voir que la philoſophie
, bien loin de nuire aux arts , les a
foutenus dans leur décadence ; que bien
loin d'être ennemie de l'autorité , elle a
fait connaître les véritables droits des
Princes & les avantages d'une obéiffance
paiſible : que bien loin de combattre la
vraie Religon , elle a ſervi àl'épurer &
àen réformer les abus. Cet ouvrage plein
de ces vérités utiles & ſolides que l'on
trouve rarement dans les diſcours de ce
genre , eſt ſemé d'idées fines & juſtes
revêtues d'un ſtyle élégant& facile. Nous
nous bornerons à citer le morceau qui regarde
les arts.
"
"
,, L'eſprit philofophique appliqué aux
,, arts ne conſiſte pas , comme on l'a cru ,
ou comme on a feint de le croire , à
ſoumettre leurs productions aux loix
d'une préciſion rigoureuſe ou d'une vérité
abſolue ; mais ſeulement à remonter
aux vrais principes des arts , à chercher
dans l'examen de leurs procédés&
dans la connoiſſance de l'homme,la raiſondeleurs
effets &les moyens d'étendre
ou d'augmente leur énergie.
ود
ود
ود
ود.
دو
ود
و د
...
6
د
SEPTEMBRE. 1774.181
د و
و د
Vers le commencement de ce ſiecle,
il s'était formé une eſpecede confpi-
ل و د
ration contre la poësie. Cette ligue avoit
pour chefs deux hommes célebres ,
doués de cette portion de goût que
peut acquérir un eſprit fin &juſte accoutumé
à obſerver & à comparer ,
mais abſolument privés de ce goût
plus délicat qui tient à une ſenſibilité
naturelle ſans laquelle on ne peut juger
les productions des arts. Il n'a pas tenu
à eux qu'on ne regardât les vers comme
une combinaiſon puérile de fons , dont
"
ا د و
"
le ſeul mérite était d'amuſer l'oreille
* ,, pour déguiſer la fauſſeté des pensées,
ou pour donner un air de nouveauté à
des idées communes. Ils appuyaient ce
paradoxe de ſophifmes d'autantplus ſpécieux
, qu'ayant fait avec affez de fuccès
beaucoup de vers où l'eſprit imitait
quelquefois le talent , ils paraiſſaient facrifier
leur amour- propre à l'intérêt de
la vérité . Heureuſement pour le bon
goût il s'éleva dans le même temps un
homme extraordinaire , né avec l'ame
d'un poëte & la raiſon d'un philoſophe.
La Nature avait allumé dans ſon ſein
la flamme du génie & l'ambition de la
gloire, Son goût s'était formé ſur les
chef-d'oeuvres du beau fiecle dont il avaic
و ر
L3 .
182 MERCURE DE FRANCE.
ود
,, vu la fin; ſon eſprit s'enrichit de tours
les connaiſſances qu'accumulait le ſiecke
de lumieres dont il annonçait l'aurore.
Si la poëſie n'était pas née avant lui ,
l'aurait créée. Il la défendit par des ra
,, ſons; il la ranima par ſon exemple ;
"
ود
en étendit le domaine ſur tous les ob
,, jets de la Nature. Tous les phénome-
,, nes du ciel & de la terre , la métaphy
,, ſique & la morale , les révolutions &
"
ود
י
وو
ود
و د
les moeurs des deux mondes , l'hiſtoire
de tous les peuples & de tousles fiecles
lui offrirent des ſources inépuiſables de
nouvelles beautés. Il donna des modeles
de tous les genres de poëſie , même de
,, ceux qui n'avaient pas encore été es-
,, ſayés dans notre langue. Il rendit le
,, plus beau des arts à ſa premieredeftination
, celle d'embellir la raiſon & de répandre
la vérité. L'humanité ſur - tout
,, reſpira dans tous ſes écrits , & leur im-
,, prima ce caractere noble&touchant qui
donnera à l'auteur encore plus d'admirateurs&
d'amisdansles ſiecles futurs qu'il
n'a eu dans le nôtre d'envieux&de calomniateurs.
Ainſi, loin d'être le fléau
,, des beaux-arts , la philoſophie en a conſervé
le feu facré. Loin decorrompre le
5, goût, elle n'a fait quel'épurer&l'éten-
وود
دو
و و
دو
ود
SEPTEMBRE. 1774. 183
;, dre. On est devenuplus difficile ſans dou-
د د
و د
و د
و د
te ſur lajuſteſſedes figures &des expres-
,, fions , fur l'ordre & l'exactitude des penſées.
Il ne ſuffit plus d'accoupler avec
facilité des rimes exactes & de revêtir
des idées triviales de ces images paraſites
de l'ancienne mythologie , agréables
,, par elles-mêmes ,mais devenues infipides
par un emploi trop répété ; eſpece
de jargon que les jeunes gens prennent
,, pour de la poësie ,& qui n'en eſt , pour
ainſi dire , que le ramage. Il faut aujourd'hui
ſatisfaire l'eſprit auſſi bien que
l'oreille , & ne s'adreſſeràl'imagination
,, que pour arriver plus ſûrement àl'ame."
Čes objets ont été ſouvent traités ; mais
il eſt bien rare qu'on ait mis dans cette
diſcuſſion autant de juſteſſe , de préciſion
& d'impartialité.
و د
M. Greſſet , directeur de l'Académie
chargé de répondre au récipiendaire ,
commence par rendre un juſte témoignage
aux titres littéraires & aux qualités
✓ perſonnelles qui lui ont mérité la place
✔ qu'il occupe.
"
Nous devons à vos travaux des fruits
,, de la littérature étrangere. L'Académie
Françaiſe , en vous adoptant , acquitte
une dette de la littérature nationale.
Vos premiers titres conſignés dans le
"
و د
1
L4
184 MERCURE DE FRANCE .
و و
و د
Journal Etranger & dans les quatre vo
lumes des variétés littéraires , ſe ſontétendus
par la traduction de l'hiſtoire an-
" glaiſe de Charles-Quint, traduction plei.
ne d'ame , de force , d'élégance , & vantée
par l'auteur même de l'ouvrage ; ११ hommage affez rarement rendu par l'a-
,, mour propre paternel. Je m'arrêterais
,, avec juſtice fur la maniere heureuſe dont
,, vous avez fait parler la langue françaiſe
,, aux écrivains des autres Nations ; fur
"
ود
„ tre
les ouvrages que nous avons droit d'attendre
de vous; fur ces qualités ſiprécieuſes
dans le commerce de la vie ;
fur ce caractere ſociable , le premier talent
, le premier eſprit pour le bonheur
perſonnel , ainſi que pour celui des autres
; caractere par-tout fi deſirable ,
mais fur- tout dans la carriere des lettres
où l'on en donne inutilement des pré-
,, ceptes , ſi l'on n'y joint l'exemple, la
,, premiere des leçons ; caractere que
vous avez ſi bien prouvé par l'unionde
vos travaux avec ceux de l'amitié."
M. Greffet ſe propoſe enſuite d'examiner
l'influence des moeurs ſur le langage ,
& les changemens que cette influence a
produits de nos jours dans la langue françaiſe;
queſtion auſſi intéreſſante que phiiofophique.
Mais ſans bleſſer le refpect
و د
29
C
SEPTEMBRE
. 1774. 185
que l'on doit auxtalens ſupérieurs & que
nous aimons à rendre au poëte aimable à
qui nous devons des ouvrages charmans
qui dureront autant que notre langue ;
qu'il nous foit permis d'obſerver que
peut- être M. Greſſet n'a pas ſaiſi le véritable
point de vue ſous lequel il fallait
enviſager cette queſtion. ,, Quel étrange
"
idiome , dit M. Greſſet , eſt aſſocié à
,, notre langue par les délires du luxe &
,, par les variations des fantaisies dans les
ود
meubles , les habits , les coëffures , les
„ ragoûts , les voitures ! Quelle foule de
termes eſſentiels depuis l'ottomanne jus-
" qu'à la chiffonniere , depuis le frac jus-
„ qu'au caraco , depuis les baigneuses jus-
„ qu'aux Iphigenies , depuis le cabriolet
» juſqu'à la défobligeante.
Rien n'eſt plus arbitraire ni plus étranger
au génie d'une langue que ces dénominations
des choses qui ſont d'uſage journalier.
Ce ſont preſque toujours les ouvriers
de luxe qui ont donné des noms
aux différentes inventions de leur art. Mais
ce n'eſt ni chez les ſelliers , ni chez les
marchandes de modes qu'il faut chercher
les révolutions de notre Idiome. Il importe
peu de ſavoir comment on appelle
aujourd'hui caraco ce qui s'appelait d'abord
pétenlair. L'un vaut bien l'autre.
L5
136 MERCURE DE FRANCE.
Les noms des modes tiennent ſouvent aux
événemens publics. C'eſt un artifice des
marchands pour attirer l'attention. Quand
les Princes de Conti & de Vendôme revinrent
de la bataille de Steinkerque avec
leurs mouchoirs paſſés autour de leur col;
les Dames appelerent Steinkerque une
parure à- peu - près ſemblable qui devint
de mode ,& pendant quelque temps tout
fut à la Steinkerque. Il y a quelques années
que tout était à la Silhouette;&aujourd'hui
tout ce qui fait du bruit , un
opéra , un charlatan , &c. donne fonnom
à des tabatieres ou à des bonnets , ce qui
eſt un des grands avantages de lacélébrité
&un des premiers caracteres de la gloire.
C'était ſans doute un homme d'eſprit
que celui qui , le premier , imagina d'appe.
ler chenille un habillement négligé. Cet
homme était bien sûr d'être un brillant
papillon , dès qu'il ſerait paré. Il y a
vraiment de l'invention dans ce terme.
On ne peut pas être auffi content de mirliflore,
dont on n'entend pas trop l'étymologie
; mais ce qui eſt étonnant , c'eſt
d'entendre toutes ces belles expreſſions
dans un diſcours académique.
Quant aux expreffions exagérées&précieuſes
qui ont toujours été d'uſage dans
un monde nombreux , on s'en eſt touSEPTEMBRE.
1774. 187
jours moqué, on les a tournées en ridicule
ſur le théâtre depuis Moliere juſqu'a
Vadé. Mais il y a un certain nombre
d'exagérations convenues qui fontdemeurées
dans la converſation ,& qui ſont ſans
conféquence , parce que perſonne n'en
eſt la dupe. Lorſqu'on vous dit qu'on
eſt désolé de ne pouvoir dîner avec vous ,
cela n'eſt pas plus croyable dans un ſens
✔rigoureux que lorſqu'on vous écrit : j'ai
P'honneur d'être votre très-humbleferviteur ,
quoiqu'on ne foit ni bumble ni ferviteur ,
&fur- tout qu'on n'ait point l'honneur de
P'être .
Ce ne font donc point ces hyperboles
d'usage qui peuvent influer ſur la langue.
Elles ne paffent point juſqu'auxouvrages.
Al'égard du ſtyle précieux , affecté , entortillé
, il n'eſt que trop commun ; &
quelle en eſt l'origine ? L'ambition de
montrer de l'eſprit; manie beaucoup plus
✓
épidémique
qu'elle
ne
l'a
jamais
été
.
On
✓
veut
avoir
de
l'eſprit
fur
tout
;
on
cherche
le
neuf
,
&
l'on
ne
trouve
que
le
bizarre
,
Voilà
ce
que
M.
Greſſet
aurait
pu
examiner
.
Il
aurait
pu
trouver
auſſi
dans
l'eſprit
philoſophique
plus
répandu
de
nos
jours
qu'il
ne
l'avait
encore
été
,
la
cauſe
de
cette
accumulation
de
termes
abſtraits
pro188
MERCURE DE FRANCE .
digués même dans de bons ouvrages & qui
jettentdes nuages ſur le ſtyle. Ainſi les
inconvéniens en tout genre font à côté des
avantages, Il aurait pu trouver dans cette
prétention univerſelle à laſenſibilité , aujourd'hui
ſi fort à la mode , l'origine de
cette profuſion de mouvemens oratoires
& de figures forcées que l'on appelle dela
chaleur , quoique tout ce qui eſt faux &
déplacé ſoit toujours néceſſairement froid.
M. Greſſet aurait pu conſidérer ſous beaucoup
d'autres aſpects cette influence réelle
des moeurs ſur le langage qui pourrait former
le ſujet d'un traité curieux & inté-.
reſſant.
Nous devons rappeler en finiſſant combien
le Public a trouvé de délicateſſe &
de préciſion dans l'éloge dujeune Monarque
, aujourd'hui l'objet de tant d'amour
&de tant de louanges. M. Suard l'a fait
en peu de lignes ; mais chaque ligne eſt
une vérité Ce Monarque ſi jeune , dit-
"
ود
ود
"
ود
"
"
"
il , & déjà ſi chéri , dont le premier
édit a été un bienfait public, &la premiere
maladie une leçon de courage ;
qui ne regne que depuis deux mois ,
qui depuis deux mois a choiſi quatre
Miniſtres , & qui n'a choiſi pour Ministres
que des hommes éclairés & verSEPTEMBRE.
1774. 189
tueux ; qui déteſte ou plutôt qui mé
ز و ر
priſe la flatterie ; qui encouragera les
lettres & la philofophie , comme les
,, organes de la vérité qu'il aime & des
vertus dont il donne l'exemple."
دد
Il faut joindre à cet éloge ce trait ſi ingénieux
& fi applaudi de M. l'Abbé de
Radonvilliers. ,, Juſqu'ici l'on diſait aux
Rois de ſe garder des flatteurs ; déſormais
il faudra dire aux flatteurs de ſe
, garder du Roi." Ce trait mérite de
paſſer en proverbe .
M. d'Alembert a terminé la ſéance par
la lecture d'un Eloge de Maffillon , qui
doit faire partie de la continuation de
l'hiſtoire de l'Académie qu'entreprend
M. d'Alembert , à commencer depuis
1770. L'ouvrage de cet illuſtre académicien
qui réunit , comme a ſi bien dit M.
l'Abbé de Lille , la préciſion & l'énergie
ſpartiates à l'élégance & à la fineſſe attiques,
a été entendu avec les plus grands
applaudiſſemens.
190 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE 'ACADÉMIE royale de Muſique adon
né , le mardi 2 Août , la premiere repré
ſentation d'Orphée & Euridice , drame héroïque
en trois actes.
Le poëme a été traduit de l'italien par
M. Moline.
La muſique eft de M. le Chevalier
Gluck.
Onrend les honneurs funebres au tombeau
d'Euridice; le choeur des Nymphes
&de la ſuite d'Orphée fait entendre de
lugubres accens qu'Orphée interrompt
par les cris de ſa douleur. Il chante
Objet de mon amour ,
Je te demande au jour
Avant l'aurore;
Et , quand le jour s'enfuit ,
Ma voix pendant la nuit
T'appelle encore.
L'Amour , touché des plaintes de l'a
mant le plus tendre, vient à ſon ſecours :
il annonce à Orphée que les Dieux conSEPTEMBRE.
1774. 191
fentent qu'il aille trouver Euridice au féjour
de la Mort; & fi les doux accords
I de ſa lyre peuvent appaiſer les Tyransdes
Enfers , il rendra fon amante àlalumiere ;
mais , lui dit l'Amour :
Apprends la volonté des Dieux:
Sur cette épouſe adorée ,
Garde-toi de porter un regard curieux ;
Ou de toi , pour jamais tu la vois ſéparée.
Tels font de Jupiter les ſuprêmes decrets ;
Rends-toi digne de ſes bienfaits .
ORPHÉE, Seul.
Impitoyables Dieux ! qu'exigez-vous de moi ;
Comment puis-je obéir à votre injuſte loi
Quoi ! j'entendrai ſa voix touchante ;
Je preſſerai ſa main tremblante
Sans que d'un ſeul regard !.. Oh Ciel ! quelle rigueur! ..
Eh bien... j'obéirai ! je ſaurai me contraindre.
Eh ! devrois-je encore me plaindre
Lorſque j'obtiens des Dieux la plus grande faveur ?
I
L'eſpoir renaît dans mon ame.
Pour l'objet qui m'enflamme ,
L'amour accroit ma flamme,
Je vais revoir ſes appas.
L'enfer en vain nous ſépare ;
192 MERCURE DE FRANCE.
Les monftres du Tartare
Ne m'épouvantent pas !
Les Démons , étonnés de l'audace
d'Orphée , veulent l'effrayer & l'arrêter.
Orphée, uniſſant ſa voix plaintive aur
accords touchans de ſa lyre , fait ſentir la
pitié à ces gardiens terribles des Enfers,
Eux-mêmes lui en ouvrent l'entrée, Il
pénetre juſqu'à la demeure des Ombres
fortunées. Euridice lui eſt rendue ; Orphée
l'emmene ſans ofer porter ſur elle
un regard qui lui ſeroit funeſte.
Euridice ne peut foutenirl'indifférence
apparente de ſon époux , & le refus qu'il
fait de la regarder & de répondre à fa
vive tendreſſe.
:
ORPHÉE.
Par tes ſoupçons ceſſe de m'outrager.
EURIDICE.
Tu me rends à la vie , & c'eſt pour m'affliger.
Dieux , reprenez un bienfait que j'abhorre !
Ah! cruel époux , laiſſe-moi !
DUO.
ORPHÉE.
Viens, ſuisun époux qui t'adore.
:
EURIDICE
SEPTEMBRE. 1774. 193
EURIDICE .
Non , ingrat , je préfere encore
La mort qui m'éloigne de toi !
ORPHÉE.
Vois ma peine.
EURIDICE .
Laiffe Euridice .
RPHÉE .
Ah ! cruelle ! quelle injustice !
Je ſuivrai toujours tes pas.
EURÍDICE .
Parle , contente mon envie .
ORPHÉE.
Düt-il m'en coûter la vie ,
Non , je ne parlerai pas ?
EURIDICE & ORPHEE à part.
Dieux ! foyez- moi favorables :
Voyez mes pleurs ,
Dieux! dieux fecourables !
Quels tourmens inſupportables
Mélez- vous à vos faveurs !
Euridice fuccombe à ſa douleur , & fait
les derniers adieux à ſon époux. Orphée
M
194 MERCURE DE FRANCE.
ne pouvant plus réſiſter à des épreuves fi
cruelles , s'empreſſe de porter du ſecours
à ſon amante , la regarde , & elle meurt
ce malheureux amant ſe livre à tout fon
déſeſpoir. Il tire ſon épée pour ſe tuer.
L'Amour l'arrête. Ce dieu rend la vie i
Euridice , & couronne les feux du plus
fidele époux. On célebre la puiſſance &
-les faveurs de l'Amour.
Le poëte , obligé d'adapter le français
aux paroles italienines , n'a pu faire que
des vers quelquefois contraints , & fou
vent irréguliers ; mais il a eu le mérite de
ſuivre les mouvemens & les formes de
muſique , & de la naturaliſer en quelque
forte fur notre théâtre.
L'action eſt ſans doute beaucoup trop
ſimple pour trois actes. Sa lenteur & for
uniformité la font languir. Les retards
d'Orphée , & l'irréſolution des amans , en
fortant des enfers, nuiſent àl'intérêt&font
même contre la vraiſemblance. Mais la
muſique fupplée à ces défauts.Elleconfirme
l'idée que l'opéra d'Iphigénie avoit déj
donnée du génie &du grand talent deM.
le Chevalier Gluck pour peindre& pour
exprimer les affections de l'ame.
L'ouverture eſt un beau morceau de
ſymphonie qui annonce très bien le ger
T
ת
C
SEPTEMBRE. 1774. 195
re de ce ſpectacle. Il nous a paru ſeulement
que le motif ou le trait principal
de muſique ſe repréſente trop ſouvent&y
met un peu de monotonie. Le choeur de
Ja pompe funebre eſt de la plusriche &de
en
la
plus
touchante
harmonie
.
Les
cris
d'Orphée qui appelle fon Euricide , font
d'un grand pathétique. Tout ce magnifique
morceau & les airs attendriſſans qui
le ſuivent , répandent dans l'ame la tristeſſe.
On eſt enchanté des chants doux
& infinuans de l'Amour confolateur. L'air
de la fin du premier acte , l'espoir renaît
dans mon ame , ne peut être plus brillant ,
mieux ordonné , mieux contraſté & plus
propre à faire reſſortir le talent d'un ha
bile chanteur & d'une voix ſuperbe , tel
que M. le Gros.
Le Choeur terrible & le fameux non
des Démons , en oppoſition avec les prieres
& les accens fi tendres & fi touchans
d'Orphée , dont l'accompagnement eft imité
de la lyre , produiſent le plus grand
effet. Il y a bien de l'art encore dans la
maniere dont le muſicien a ſu rendre la
#
pitié
contrainte
des
Démons
qui
ne
pouvant
réſiſter
au
talent
vainqueur
d'Orphée
,
lui
ouvrent
eux
- mêmes
le
chemin
aft
des
enfers
.
Le
bonheur
tranquille
des
Didd
Ma
196 MERCURE DE FRANCE
Champs - Elysées ſe peint & ſe réfléch:
en quelque forte dans la muſique douc
du Choeur & des chants des Ombres for
tunées.
Cette pompe funebre, ces Enfers , cas
Champs Elysées rappellent les mêmes ta
bleaux exécutés pareillement dans l'opéra
de Caſtor de Rameau , & ne les font pas
oublier. Nous croyons même que la muſique
du Compoſiteur François eſt mieux!
ſentie , plus appropriée , & , pour ainſi
dire , plus locale que celle de M. le Chevalier
Gluck. Elle eſt ici empruntée du
genre paſtoral ; & il lui falloit peut- être
une autre nuance.
La ſcene du troiſieme acte , entre Euridice
& Orphée , eft , comme nous l'avons
dit , languiſſante , malgré le Du
fublime , de la plus étonnante & de la
plus vive expreſſion ,qui ſeul ſuffiroit pour
caractériſer un homme de génie. Le récitatif
employé dans cet opéra ſe rapproche
beaucoup de celui de Lulli, mais de
fon récitatif débité , déclamé & parlé
comme vraiſemblablement ce muficien
le faifoit exécuter ,& non chanté , comme
il l'a été abuſivement après ſa mort. Les
morceaux de ſymphonie & d'accompagnement
font très-bien faits , quoiqu'ils pa-
:
AND
SEPTEMBRE
, 1774.
197 roiffent quelquefois chargés de beaucoup
de traits & d'accords recherchés & contraſtés
; qui embarraſſent ſouvent l'expresfion
d'autant plus fûre qu'elle eſt moins
compliquée.
Les airs de danſe de cet opéra font en
général plusſoignés & plus variés que ceux
d'Iphigénie ; ilen eſt pluſieurs d'uunn tour original
& piquant que Rameau lui - même
feût enviés. Il n'y a , dans cet opéra , que
deux rôles principaux. Euridice eſt parfaitement
jouée & chantée avec beaucoup
d'ame , d'intelligence & de préciſion par
Mlle Arnould qui , dans ſon abſence , ne
peut être mieux remplacée que par Mlle
Beaumeſnil , actrice aimable & fenfible ,
&muficienne excellente. Orphée eſt trésbien
repréſenté par M. le Gros qui , à la
voix la plus parfaite , au talent le plus
brillant , & au chant le plus fûr , unit encore
le jeu le plus animé & le plus expreffif.
Mlle Rofalie joue & chante avec
beaucoup d'agrément fon rôle favori de
l'Amour. Mile Châteauneuf la remplace
dans ce rôle , & y eſt applaudie.
Les ballets de la pompe funebre & des
Enfers ſont de la compoſition de M. Garodel
; ceux des Champs -Elysees & del'Amour
font de M. Veftris , & leur fonthon-
M 3
198 MERCURE DE FRANCE.
neur. Les plus grands talens de la danſe
ont montré dans cet opéra le zêle le plus
vif & le plus heureux. Mlle Guimard,
excellente danſeuſe , qui répand tant de
grace & de volupté ſur ſes pas ; Mile Hei
nel dont la danſe eſt ſi noble , ſi impofan
te ; M. Veftris , ce danſeur que la Nature
& l'Art ont pris plaiſir à former ; M. Gardel
, qui a le talent le plus hardi ,&le plus
décidé , tous ces premiers talens de la
danſe& après eux la brillante Mlle Dorival
& M. Gardel le jeune , enſemble &
ſéparément , ont ravi l'admiration & les
fuffrages du Public enchanté.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LESE
S Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné , le ſamedi 13 Août , la premiere
repréſentation d'Adélaïde de Hongrie
, tragédie nouvelle en cinq actes , par
M. Dorat. Cette tragédie avoit déjà été
imprimée en cing actes en proſe , ſous le
titre des Deux Reines ; mais l'auteur , en
la mettant en vers , y a fait de ſi grands
changemens , que c'eſt une piece toute
différente. :
SEPTEMBRE . 1774. 199 に
Adélaïde , du ſang royal de Hongrie ,
eft deſtinée à épouſer Pepin , fils de Charles
Martel , & Roi de France. Adélaïde
avoit été confiée par la Reine ſa mere
/ aux foins de Margifte , Femme de ſa Cour,
qui l'éleva dans un couvent avec Alife fa
fille. Ces deux jeunes perſonnes étoient
du même âge , & avoient contracté l'amitié
la plus tendre. Il y avoit long-temps
qu'Adélaïde étoit éloignée des yeux de
ſa mere lorſque ſon hymen fut réſolu.
La perfide Margiſte conçut alors le projet
de faire périr Adélaïde ,& de mettre à fa
place , par un échange criminel, Alife fa
fille ſur le trône de France. Elle éloigne
toutes les perſonnes attachées à la Princeſſe
, excepté un jeune audacieux dont
elle flatte l'ambition & qu'elle charge de
l'exécution de ſon crime. Elle l'arme d'un
poignard , ayant pris la précaution de lui
donner un poiſon lent qui devoit le faire
périr avec la mémoire de ſon forfait. Ce
jeune criminel frappe ſa victime , & ſe
ſauve. Il ſent bientôt les atteintes du poifon:
on lui donne du fecours , on le délivre
de la mort; mais il n'échappe point
à ſes remords ; il veut aller déclarer ſon
crime , & fubir ſon ſupplice , lorſqu'il eſt
pris par les François qui étoient en guerre,
M 4
200
MERCURE DE FRANCE .
comme un eſpion , & enfermé pendant
cinq ans dans une prifon . Cependant
Adélaïde ne fuccombe pas ſous le fer da
meurtrier ; ſes jours ſont conſervés ; elle
eſt recueillie par Ricomer, un des Chefs
des Gaulois . Ce guerrier vertueux ſert de
pere à cette Princeſſe ; &, lorſque la paix
lui permet de venir jouir des bienfaits &
de la préſence de Pepin ſon Roi , il lui
annonce cette Princeſſe ſous le nom
qu'elle avoit pris d'Emilie pour cacher fon
rang & fon infortune. Aliſe ſur le trône,
dominée par ſa cruelle mere qui ne la
quitte point , eſt l'épouſe adorée de Pepin
&mere de pluſieurs enfans , ſans pouvoir
goûter les douceurs de ces titres de Reine
, d'épouſe & de mere, tous ufurpés ,
& qu'elle ſe reproche continuellement
d'avoir au prix du ſang de ſon amie. Elle
ne peut renfermer dans ſon coeur l'ennui
& la triſteſſe qui la conſument ; elle inquiette
le Roi par ce ſombre myſtere
qu'il ne peut pénétrer. Elle eſt toujours
fur le point de tout révéler; mais l'aſcendant
de ſa mere criminelle , & la crainte
-de la livrer au fupplice qu'elle mérite , la
forcent au filence. Lemeurtrier d'Adélaïde
eſt à peine délivré de ſes fers qu'il vient
trouver Ricomer , découvre le forfait de
SEPTEMBRE . 1774. 201
3
Margiſte , fon ambition & le crime dont
il a été l'artiſan.
Ricomer frémit à cet horrible récit ; il
fait arrêter le coupable pour parvenir à
conſtater la vérité de tant de forfaits. II
1 foupçonne alors qu'Emilie eſt cette Adélaïde
échappée au poignard de l'affaffin.
Il l'oblige bientôt elle - même à avouer le
fecret de ſa naiſſance & de ſes malheurs ,
qu'elle cachoit par généroſité & par la
crainte de faire punir les coupables. Il
inſtruit Pepin qu'il eſt trompé. Ce jeune
Roi ne peut foutenir le jour affreux que
cet ami répand ſur les objets de ſon amour
, ſur ſa femme & fes enfans . La
cruelle Margiſte veut en vain effrayer
Ricomer en l'interrogeant ſur cette Princeſſe
qu'elle n'a pas encore vue , & qu'il
veut produire à la Cour ; Ricomer jette
lui - même l'épouvante dans cette ame
coupable , en lui faiſant entrevoir qu'Adélaïde
eſt encore vivante. Elle ne réuffit
pas davantage auprès du Roi , en alléguant
des foupçons contre la jeune étrangere.
Pepin rend trop dejuſtice à la vertu
févere de ſon favori ; mais combien il
effraie Margifte & la Reine , en leur apprenant
que la Souveraine de Hongrie s'eſt
rendue à ſes ſollicitations , & qu'elle doit
M5
202 MERCURE DE FRANCE .
arriver , cejourmême , à ſa Cour pour confoler
ſa fille , &diſſiper le chagrin dont elle
s'obſtine àlui cacher la cauſe !Margifte &la
Reine font interdites à la nouvelle de l'arrivée
imprévue d'une Princeſſe qui doit
découvrir leur perfidie & les confondre.
La Reine de Hongrie paroît , & ne peut
comprendre, pourquoi ſa fille , ou celle
qu'elle croit telle , s'obſtine à ſe dérober
à ſes regards. Margiſte, profitant & abufant
encore de la confiance de ſa Souveraine
, ſuppoſe que le chagrin de la Reine
vient de la certitude qu'elle a que le Roi
veut la répudier , & lui préférer une jeune
Beauté que Ricomer ſon favori lui a préſentée
; cette mere s'irrite de tantd'affronts
& veut en tirer vengeance. Enfin la vérité
perce le voile qui l'enveloppoit ; le
Roi confond Margiſte en lui oppoſant le
témoin de fon crime; il la fait arrêter ;
mais cette femme audacieuſe arrache
l'épée d'un de ſes gardes & s'en perce le
fein. Adélaïde apprenant que c'eſt ſon
amie qui occupe ſa place , veut lui facrifier
ſes intérêts & fes prétentions ; la Reine
eſt décidée au contraire de rendre à
fon amie les titres qu'elle a eu la foibleſſe
d'ufurper , en cédant aux intrigues & à
l'ambition de fa mere. Elle regrette се
i
SEPTEMBRE. 1774.203
1
لا
pendant ſes enfans & l'époux le plus aimé.
Le Roi lui - même ne veut pas conſentir
à ce grand ſacrifice que l'auſtere
vertu de Ricomer & la Loi de l'Etat lui
commandent; mais la Reine ſe fait justice
elle - même. Elle aſſemble les Grands
du royaume , elle leur déclare qu'Adélaïde
doit monter ſur le trône qu'elle a
ufurpé ; elle cede à ſon amie une place
qui lui appartient ; elle oblige même ſes
enfans de lui rendre leur premier hom .
mage comme à leur fouveraine ; elles les
met ſous ſa protection , & ſe poignarde.
Tel eſt à peu près le plan de ce drame ,
autant que nous avons pu le ſaiſir d'après
une repréſantation. Cette tragédie eſt
comme on peut le concevoir d'après cette
fimple expoſition , très compliquée ; les
événemens ſont ſi multipliés & fi précipités
qu'ils n'ont pu être ſuffiſamment
préparés , & fondés ſur la vraiſemblance.
L'intérêt que l'on prend fucceffivement
pour Pepin , Prince foible , mais généreux;
pour la Reine coupable , mais fe
ſacrifiant à la justice & à l'amitié ; pour
Adélaïde , Princeſſe auſſi généreuſe qu'infortunée
; pour Ricomer , homme vertueux
& ami fincere de ſon maître , eſt
néceſſairement trop diviſé & trop con-
و
204 MERCURE DE FRANCE.
traire à l'unité qui eſt une regle de la rai.
fon , de l'art & du théâtre .
La multitude des perſonnages , dont
pluſieurs doivent éviter de ſe rencontrer ,
nuiſent à la marche de l'action. Cependant
la beauté du ſpectacle , le caractere
d'un jeune Roi généreux & ſenſible ,
quelques ſituations intéreſſantes , pluſieurs
maximes bien énoncées , & beaucoup de
vers heureux , & plus encore la réunion
des premiers talens ; ſavoir , de Meſdames
Dumeſnil , Veſtris , St Val & Raucour
, dans les quatre rôles principaux ;
de M. Molé repréſentant Pepin , de M.
Brifart jouant Ricomer , de M. Montvel
le meurtrier d'Adélaïde; enfin les applaudiſſemens
donnés au jeu de ces grands
acteurs , ſe confondant avec ceux accordés
aux beautés de détail du poëte , ont foutenu
cette tragédie & en font le ſuccès.
DÉBU Τ.
M. Dorceville a débuté le mercredi 3
Août , par le rôle de Polieucts . Il ajoué ,
depuis , Darviane dans Mélanide , & Arfanne
dans Rhadamiſte. Cet acteur avoit
déjà paru fur ce théâtre ; il s'eſt beaucoup
exercé en province ; il a acquis des talens
& une habitude de la ſcene qui peuvent
le rendre utile à ce Spectacle,
SEPTEMBRE. 1774. 205
COMÉDIE
ITALIENNE .
LESES Comédiens Italiens ordinaires du
Roi ontdonné le jeudi 11 Août , la premiere
repréſentation de la repriſe des Nymphes
de Diane , opéra comique en un acte , en
vaudevilles , par M. Favart. Ce petit drame
fut repréſenté , pour la premiere fois
en 1747 , à Bruxelles par les Comédiens
du Maréchal Comte de Saxe ; & , en 1753 ,
à Paris à la Foire St Laurent. Beaucoup
d'eſprit & de gaieté , l'art de parodier des
airs connus & bien choiſis , la bonne co-
✔médie traveſtie ſous des vaudevilles agréables
, tous ces avantages diftinguent les
productions charmantes que M. Favart a
faites pour l'ancien théatre de l'Opéra Co.
mique. Mais ce genre n'eſt plus le goût
dominant de la Nation; on defire un intérêt
plus ſérieux dans les drames , & l'on
veut moins de nud , ou une gaze moins
✔ tranſparente dans les tableaux galans expoſés
au Public. Cependant les Nymphes
de Diane ont eu du ſuccès à cette repriſe ,
& pouvoient en avoir un fupérieur , avec
quelqu'adouciſſement dans les traits un
peu trop ſenſibles. Cet opéra - comique
eſt parfaitement joué.
206 MERCURE DE FRANCE.
L
ARTS.
25 Août , jour de St Louis , l'Aca
démie de St Luc , ſous les aufpices de
M. le Marquis dePaulmy ſon protecteur ,
a fait l'ouverture d'un Sallon , rue Neuve
St Merry , à l'hôtel Jabach, où font expofés
publiquement les ouvrages de pein
ture & fculpture qui compoſent ladite
Académie. Nous rendrons compte de
cette expoſition.
LE
Manufacture de Porcelaine de Seve.
E jeudi 28 Juillet dernier , à fix heures
du foir , la Reine , Madame , & Madame
la Comteſſe d'Artois ont honoré de leur
préſence la Manufacture de Porcelaine à
Seve. Ces Princeſſes ont loué la beauté
des ouvrages de cette manufacture , où la
richeſſe , le goût & les talens les plus distingués
ſe réuniſſent pour orner les formes
élégantes , & relever l'éclat de la
porcelaine la plus parfaite qui foit connue.
Cette porcelaine , par les foins du
favant chimiſte académicien dont les
SEPTEMBRE. 1774. 207
050
François & les Ecrangers honorent également
les écrits lumineux & les heureux
travaux , furpaſſe en beauté , en folidité
, en blancheur , & par la vivacité
des couleurs de la peinture , tout ce que
Vancien Japon , & l'Europe offrent en ce
genre de plus curieux. Le portrait du Roi
& celui de la Reine ſont repréſentés en
médaillons de porcelaine , très - reſſemblans
& ornés de fleurs ; la Reine fut
agréablement ſurpriſe lorſqu'en conſidérant
les différens ouvrages de cette manufacture
, Sa Majesté reçut ces deux médaillons
qui lui furent préſentés avecces
vers :
Sur le Médaillon du Roi .
Du peuple à ton avénement ,
Louis , tu te montres le pere ,
Et, de fon premier mouvement ,
Il te nomma LOUIS LE POPULAIRE.
Sur le médaillon de la Reine.
De notre auguſte Souveraine
L'amour du peuple fait la loi ;
Français , vous voyez votre Reine
Des mêmes yeux que votre Roi.
208 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURES.
1..
Emblêmes gravés par M. Godefroi , d'après
lacompoſition de M. le Chevalier
de Bérainville , & préſentés au Roi, ak
Reine , & à la Famille Royale par M.
le Chevalier de Bétainville , à Marly,
le 30 Juillet dernier. Le prix de chacun
de ces Emblêmes eſt de r liv. 4fols.
AParis , chez Latrée , rue St Jacques,
à la Ville de Bordeaux .
CESE
s Emblêmes font accompagnés d'une
médaille qui en explique l'allégorie ingé.
nieuſe , avec des vers dictés par le zéle
&l'amour refpectueux d'un bon citoyen.
II.
Repas des Moiſſonneurs , eſtampe d'environ
16 pouces de large ſur 12 de haut.
Prix , 12 liv. A Paris , chez F. Janinet,
graveur , rue de l'Hirondelle vis-à-vis
l'Ecole gratuite , & chez le Pere &
Avaulez , marchands d'eſtampes , rue
St Jacques.
Cette
SEPTEMBRE. 1774. 209
ES
Cette eſtampe eſt gravée par F. Janinet
d'après le deſſin original de Pierre Alexandre
Wille , peintre du Roi. La compoſition
de cette eftampe eſt très-riche & repréfente
avec naïveté une multitude de moisfonneurs
, hommes & femmes , les uns
affis , les autres de bout, occupés à prendre
leur repas. Des acceſſoires ornent cette
compoſition , que le graveur a rendue avec
intelligence dans la maniere d'un deſſin lavé
avec pluſieurs couleurs. On ſe perfuadera
facilement , en voyant cette gravure ,
qu'il a fallu au moins cinq planches pour
rendre ces différentes couleurs , qui font
illuſion & répandent beaucoup de gaieté
&d'agrément ſur l'eſtampe.
III .
Portrait du Roi & de la Reine , gravés
par le fieur Briceau , par une nouvelle méthode
; dans le genre de la miniature coloriée.
Ces portraits font réunis dans la
même eſtampe. Prix , 3 liv. A Paris chez
l'auteur , rue St Honoré , vis- à- vis l'hôtel
des Américains.
I V.
Portrait de Bayle , gravé en médaillon &
orné des attributs de'ſes travaux , pår
N
210 MERCURE DE FRANCE .
M. Savart. A. Paris , chez l'auteur
rue & près-le Petit StAntoine , au coin
de la fue Percée , chez les marchands
d'eſtampes .
,
Ce portrait eſt gravé avec beaucoup de
foin, de fineſſe & d'effet ; il enrichit la
collection précieuſe des Hommes célebres
, conſacrés par les burins de M. Fiquet
& de M. Savart.
V.
Portrait de M. Caron deBeaumarchais,
gravé en médaillon par M. de St Aubin
d'après le deſſin de M. Cochin. A Paris ,
chez Ruault, libraire , rue de la Harpe.
Prix , I liv. 4 fols.
VI.
La Marchande de noix.
La Marchande de bouquets à la guin
guette , deux eftampes en pendant , gra
vées par M. Mathieu d'après le deſſin de
M. Beugnet ; hauteur 10 pouces& demi ,
largeur 12 pouces & demi. Prix chacune
1 liv. 4 f. A Paris , chez M. Beugnet ,
place St Michel , maiſon de M. Vi
gnon , machand de vin.
SEPTEMBRE. 1774. 211
MUSIQUE.
I.
MLLE DE ST MARCEL a fouvent
conſacré ſa voix & ſes talens ſur le clavecin,
la guitarre & la harpe , dans des
concerts , au profit & au foulagement
des captifs , des pauvres , des malades
& des prifonniers , en différentes Villes
du Royaume , où elle s'eſt acquis beaucoup
de réputation , ſuivant les témoignages
que lui en ont rendus les papiers
publics & les lettres honorables de plu-
✓ fieurs perſonnes éminentes dans l'Egliſe
✔ & dans la Magiftrature. Cette jeune &
aimable virtuoſe , fixée à Paris , où elle
a chanté autrefois au concert ſpirituel
avec ſuccès , ſe fait quelquefois entendre
dans les Egliſes aux Offices folemnels.
M. Hauſbrouk , virtuoſe très-célebre ,
connoiſſant depuis long- temps les talens
de cette Demoiselle , a été curieux de
les entendre de nouveau , & plus encore
lorſqu'il a ſu qu'elle avoit eu l'honneur
de les exercer devant leurs Alteſſes
Séréniffimes Monſeigneur le Prince de
N2
212 MERCURE DE FRANCE.
Gondé , Madame la Ducheſſe de Bour
bon , & pluſieurs autres Princes & Princeſſes
, qui lui ont témoigné la plus
grande fatisfaction. Il a confirmé leurs
éloges , & a beaucoup engagé cette Demoiſelle
à fe faire connoître des Amateurs
illuftres .
2.
Elle donne concert chez elle tous les
Mardis à cinq heures du foir. Elle y
chante des morceaux choiſis & variés
en s'accompagnant des différens inſtrumens
dont elle joue. On a ſoin de remplir
quelquefois les intervalles de la muſique
par la lecture de quelques Poéſies
fugitives que pluſieurs Auteurs ſe font
un plaiſir d'y apporter.
Mademoiselle de St Marcel donne
des leçons chez elle , & en Ville , &
va fe faire entendre chez les perſonnes
de diſtinction qui lui font l'honneur de
la demander , accompagnée de M. fon
Pere. 1
Sa demeure eſt dans le Cloitre Saint Benoît
, la seconde porte cochere , à gauche ,
en entrant par la rue des Mathurins.
I I.
Méthode 'pour le violencelle , dédiée à M.
Rigaut , phyſicien de la Marine , comSEPTEMBRE.
1774. 213
1
poſée par M. Tilliere , éleve du céle
bre Bertau ; prix , 7 liv. 4 f. A Paris ,
chez le Geur Jolivet , éditeur & marchand
de muſique de laReine , rue Françoiſe
près la rue pavée St Sauveur , à la
Muſe lyrique & aux adreſſes ordinaires
.
Cette méthode réunit les principes par
leſquels feu Bertau & M. Tilliere fon
éleve font parvenus à maîtriſer le violoncelle
& à le rendre un inſtrument propre
à exécuter non ſeulement toutes fortes de
baſſes , mais encore des fonates & des
morceaux de chants. L'auteur de cette méthode
s'eſt mis à la portée des amateurs .
Il leur donne dans tous les tons des leçons
pour la conduite de l'archet, le doigté, les
démanchemens , les accords & les arpeges.
Il guide en quelque forte ſes éleves
de poſitions en poſitions ; il leur indique
enfin les procédés les plus propres à faciliter
l'exécution & à tirer de l'inſtrument ces
ſons pleins , moëlleux , fi analogues à la
voix humaine & qui donnent au violoncelle
la ſupériorité fur tous les autres instrumens
de baſſe. Cette méthode ſera
particulièrement utile à ceux qui , étant
privés des leçons des habiles profeſſeurs
de cet inſtrument , veulent avoir ces le-
N3
214 MERCURE DE FRANCE.
çons devant les yeux & s'épargner dans
l'étude qu'ils font du violoncelle une
routine longue , faſtidieuſe & ordinaire.
ment plus capable de les égarer que de
les avancer,
On diftribue chez le même marchand
de muſique & du même auteur un livre
de fonates eſtimées ,& un frecueil d'airs tirés
des intermedes italiens & opéra-comiques
arrangés pour deux violoncelles , &
pouvant ſervir de leçons aux amateurs qui
ſe procureront la méthode que nous ve
nons d'annoncer.
111.
Ouverture de Julie , arrangée pour le
clavecin ou le forté - piano , avec accompagnement
d'un violon , ad libitum , par
M. Benaut , Me de clavecin. Prix , 2
liv, 8 f. chez l'Auteur , rue Git- le- coeur ,
la deuxieme porte cochere , à gauche,
en entrant par le Pont Neuf, & aux
adreſſes ordinaires de muſique.
On trouve aux mêmes adreſſes &
du même Auteur les Ouvrages fuivans.
Pieces d'orgue , prix 3 liv. ou Meſſe
en fa - majeur , dédiée à Madame de
Montmorency Laval , Abbeſſe de l'Abbaye
-Royale de Montmartre.
SEPTEMBRE. 1774. 215.
&
III . Recueil des Vaudevilles des Opéras
-Comiques arrangés pour le clavecin ou
le forté piano dédié à Mde la Com.
teſſe d'Herainville par M. Benaut , Me
de clavecin , gravé par Madame ſon é
ty pouſe. Prix une liv. 15 f.
Comput Ecclésiastique , ou tables perpétuelles
du cycle lunaire ou nombre
d'or , des épactes , du cycle ſolaire , des
lettres dominicales , de l'indiction romaine
, des lettres du martyrologe , & pour
tous les jours de chaque mois & ceux de
la ſemaine; imprimé en une feuille. Prix ;
30 f. A Nantes chez Vatar fils aîné , &
àParis chez Mérigot le jeune , libraire qui
des Auguſtins , maifon neuve au coin de
,
--
la rue Pavée.
1
Leçons de Langues Italienne , Espagnole
& Française .
LEE fieur Borſacchini , natif de la Ville
de Sienne en Toscane , eft connu en différens
Pays par les ſuccès avec lesquels
il a enſeigné à un grand nombre de perfonnes
les Langues Italienne , Eſpagnole
& Françaiſe , dont il a étudié & appro-
N 4
216 MERCURE DE FRANCE.
fondi les principes. Il vient de ſe fixeri
Paris , où il offre aux Français & aux
Etrangers ſes ſervices , avec une nouvelle
méthode qui lui eſt toute particuliere
pour enfeigner ces Langues fort aifément
& en peu de temps .
Sa demeure eſt à l'Hotel St Germain ,
chez M. Henri , rue des Foffés - Saint-
Germain l'Auxerrois , vis - à - vis le cul de
Sac de Sourdis , à Paris.
LE
ÉCR IT URE.
E 17 Juillet le St Ourbelin de l'Académie
Royale d'écriture de Paris , a eu l'honneur
de préſenter au Roi un tableau enor
nement de ſa compoſition , exécuté à la
plume & encre de couleur. Dans le haut,
ſe voit l'écuſſon des Armes de Sa Majefté
& divers atrributs militaires : au milieu eſt
une piece de vers adreſſée au Roi fur fon
avénement au trône , & au bas eſt une
Minerve aſſiſe écrivant ces mots : virtutis
corona.
Le même jour , le ſieur Ourbelin a eu
l'honneur de préſenter à la Reine une
Horloge botanique ſur le ſommeil des
plantes & les veilles des fleurs : vers le
SEPTEMBRE. 1774. 217
milieu , dans un médaillon , ſe voit le
chiffre de Sa Majeſté ſurmonté d'une
couronne royale , au deſſous ſont des
entrelas de guirlandes de fleurs qui contiennent
une piece de vers.
PRECIS du procédé qu'on a fuivi pour barrer
un des bras de la riviere de Seine à
Neuilli , & la faire paſſer toute entiere
Sous le nouveau Pont.
LE bras de la Seine avoit en cet endroit
56 toiſes avant qu'on travaillat der-
#riere la culée du nouveau Pont , mais
par les terres qu'on y a rapportées il étoit
réduit à 40 toiſes au commencement de
cette campagne ; à la fin de Juillet la
riviere n'avoit plus que 14 toiſes de largeur
, au moyen d'un banc de terre , large
de to toiſes & à la hauteur de quatre
pieds au deſſus du niveau de l'eau .
La riviere ainſi reſſerrée , le courant augmentant
tous les jours en force & en
vîteſſe , M. Perronet fit battre quelques
pieux en travers pour amarer les bateaux
qui amenoient de la terre , & faciliter
leur décharge dans les endroits conve-
1
مان
N5
218 MERCURE DE FRANCE .
nables. On fit enſuite , à la tête de
l'ine , pluſieurs faignées pour déboucher
un volume d'eau qu'on a évalué à la
moitié de ce qui en paſſoit dans le bras
qu'on vouloit fupprimer. Malgré cette
précaution , ce qui paſſoit d'eau avoit en.
core affez de force pour déplacer les terres
à mesure qu'on en rapportoit. Le
25 Juillet on fit une eſpece de batardd'eau
avec trois files de pieux battus en
travers de la riviere , ſur leſquelles on
contruifit un Pont de ſervice , pour faciliter
la manoeuvre. Le premier Août on
y mit trois atteliers de charpentiers pour
battre des pal- planches ; ils n'en eurent
pas plutôt chaſſé chacun quatre pieds ,
que l'eau ſe trouvant trop reſſerrée , les
déchauſſa en affouillant le terrein.
D'après un profil exact du fonds de la
riviere que M. Perronet fit lever , il donra
l'ordre de faire échouer des bateaux : favoir
, trois petits batelets , chargés de terre
à l'endroit le plus profond de la riviere ,
& le long du Pont de ſervice ; on y jeta
des fafcines remplies de moëllons ; après
avoir ainſi preſque dreſſé le terrein dans
le fond, on fit échouer un bateau de 9
SEPTEMBRE. 1774. 219
toiſes de long, ce qui commença à barrer
le courant dans toute ſa largeur :
auſſi l'eau remonta - t - elle par deſſus ; &
il ſe fit en outre un courant par - deſſous
dans la partie qui étoit affouillée , &
que les batelets n'avoient pas exactement
remplie ; en moins d'une heure l'affouillement
en cet endroit étoit de 17
pieds , au lieu de 10 pieds & demi. On
continua de jeter des faſcines de 12
pieds de long , des bottes de foin remplies
de pierres , & quelques gros moëllons
ſéparément. On fit approcher un
ſecond grand bateau chargé de terre ;
on le fit échouer de champ & à côté
du premier. Comme il étoit mince , il
ſe rompit en échouant , & ſe moula
en quelque forte au profil du fond de
la riviere. L'eau ne pouvant plus paſſer
deſſus ni deſſous le premier bateau
échoué , elle remonta de deux pieds
audeſſus de ſon niveau. On fit appro .
cher de nouveaux bateaux pleins de
terre que l'on déchargea derriere ceux
qu'on venoit d'échouer. Les Gardes
Suiſſes , commandés pour cette opéra
tion , ne ceſſoient de jeter des faſcines ,
des bottes de foin & des moëllons
dans les endroits où il ſe formoit des
។
220 MERCURE DE FRANCE.
courans. Les atteliers des terraſſiers qui
chargeoient des terres ſur les deux bords
de la riviere , venant au - devant les
uns des autres , ſe rejoignirent en moins
de deux heures , & couvrirent de terre
les bateaux échoués. C'eſt par cette
manoeuvre rapide que M. Perronet eſt
parvenu à barrer un bras de la Seine qui
étoit conſidérable.
Le Cri de la Seine , pendant la manoeuvre
ingénieuse faite à Neuilly le premier
d'Août.
DEPUIS EPUIS la naiſſance des âges
Toujours libre & toujours plus fidele à mon choix ,
Je promenois mes eaux fur les mêmes rivages ;
Qui peut donc aujourd'hui me preſcrire des Loix ?
Ne fuis-je plus cette fuperbe Seine
Qui nourriſſoit l'orgueil des mers !
Quel dieu me captive & m'enchaîne?
Quelle audace à mes bras ofe donner des fers !
On a donc oublié que je ſuis Souveraine !
Le dépit , le courroux ſe peignent fur mon front...
Neptune , venge -moi de cet indigne affront ...
SEPTEMBRE. 1774. 221
Mais que dis-je ! & pourquoi me plaindre ?
J'apperçois Perronet ! rien pour moi n'eſt à craindre.
Si par fon art fublime il refferre mes bords:
A fléchir devant lui s'il a pu me contraindre ,
Je dois , dans les plus doux tranſports ,
Applaudir la premiere à ſes ſavans efforts.
Oui , ſon génie inépuiſable
Par ce nouveau prodige ajoute à ma beauté
Et de mon cours antique & reſpectable
Augmente encor la majeſté.
Par Mile Coffon de la Creſſonniere.
LETLRE de M. de Voltaire à
M. Perronet.
Au Château de Fernay , 28 Fuillet 1774.
Vous me donnez , Monfieur , une grande envie
de prendre la poſte pour venir voir le pont de
Neuilly. Je partirais ſur le champ , fi mes 80 ans
&mes maladies continuelles ne me retenaient. 11
eft triſte de mourir ſans avoir vu les monumens
qui illuftrent ſa patrie.Je vous remercie bien fenfiblement
d'avoir eu la bonté de me faire voir le
deffin de ce bel ouvrage. Je ne doute pas que le
Roi n'emploie vos rares talens à de nouveaux
chef- d'oeuvres qui immortaliſeront fon fiecle &
ſon regne. Je vous prie de me compter dans le
grand nombre de vos admirateurs. Les estampes
me paroiſſent dignes du pont. Vous m'avez pé
222 MERCURE DE FRANCE .
nétré de l'eſtime & de la reconnoiffance fincere
avec laquelle j'ai l'honneur d'être ,
MONSIEUR,
Votre très - bumble & trèsobeiſſant
ferviteur ,
VOLTAIRE , Gentilbomme
ordinaire du Roi.
QUATRAIN A LA REINE.
V
ous frenoncez , charmante Souveraine ,
Au plus beau de vos revenus :
Mais que vous ſetviroit la ceinture de Reine?
Vous avez celle de Vénus.
Par M.le Comte de Couturelle.
VERS à M. le Moine qui travailloit au
buste de la Reine.
POUR OUR rendre un tel objet , moderne Praxitele ,
Les efforts de ton art font encor fuperflus;
Sans ceſſe il te faudroit refaire ton modele;
Marie a chaque jour une beauté de plus.
Par M. le Chey. de Juilly de Thomafin
SEPTEMBRE . 774. 223
يأ
,
LE FOURMI- LION & LA FOURMI.
D
Fable.
ANS un fable ſec & mobile ,
Fourmi- llon , au pied d'un vieil ormeau,
Avoit creusé ſon domicile.
Au centre de ſa foſſe , ainſi qu'en un tombeau ,
Sous le fable tapis ! le drôle en embuſcade ,
Depuis un mois & plus , attendoit ſon dîner.
Un gourmand va s'imaginer
Qu'il devoit être bien malade.
Erreur. Quoi ! fi long-temps ne vivre que d'eſpoir ;
C'eſt un mauvais moyen pour ſe faire un bon chyle.
D'accord. Il eſt certain qu'après telle vigile
L'animal avoit fain ; bientôt vous l'allez voir.
Au fond de fon entonnoir ,
Le ruſé , vaille que vaille ,
Tient ouverte ſa tenaille,
Sans ſouffler , ſans ſe mouvoir.
Malheur au premier infecte
Qui , vers l'antre du chaſſeur ,
Dirigera , ſans frayeur ,
Sa marche peu circonſpecte !
Il faut que ſon ſang humecte
Le golier de Mouſeigneur,
224 MERCURE DE FRANCE.
comment ſoupçonner un pareil artifice ;
Télémaque , au détroit , au moins put dire , hola ;
,, Que notre pouppe , ici , des rocs ſe garantiſfe."
Par le bruit de ſes flots , le gouffre de Sylla
Avertiſſoit le fils d'Ulyffe ;
Mais tout eft calme ici , rien n'inſpire l'effroi :
Nulle croix , nul gibet , en un mot nul indice
N'y dit au voyageur; ,, Ami , prends garde à toî ;
Double le pas , mai va dans cet hofpice. "
Au bord du gliſſant précipice
Arrive une Fourmi , l'imprudente avarice
Au même inſtant la ſtimula.
"
La pécore s'arrête , avance un peu , s'engage.
Oh ; oh ? (dit-elle) on trouveroit , je gage,
Un gros tréſor , au fond de ce trou-là ,
Le temps me preſſe , c'eſt dommage.
Comme elle eut tenu ce langage ,
Sous fes pieds la terre trembla.
Du fond de l'antre une grêle de pierre ,
Au même inſtant , partit , vola
Au-deſſus de l'avanturiere ;
Tomba fur elle & l'accabla.
Vains efforts pour trouver ſon falut dans la fuite.
L'infecte roule au fort de l'ennemi.
On tient Madame la Fourmi ,
On l'entraine , on l'aveugle? ba ? hé; ſeigneur hermite ,
(Dit-elle) un moment ? reſtez coi.
J
S
Sarrive ,
SEPTEMBRE. 1774. 225
J'arrive , tout exprès , pour vous viſite.
Si c'eſt vous offenſer , pardon : connoiſſez - mol.
Avec vos ennemis n'allez pas me confondre
Je n'en ſuis point , je vous jure ma foi.
Fourmilion fans lui répondre ,
Des deux parts lui perce les flancs ;
Se gorge , en la ſuçant , puis lance le ſquélette
Aplus d'un pied de ſa retraite ,
De peut d'effrayer les paſſans.
Lecteur , la Fourmi de ma fable
eft tout mortel inſatiable
Que l'appât de l'or va tentants
Et l'animal impitoyable
Fourmilion , c'eſt un traitant.
1
Parun Aſſocié de l'AcadémiedeMarseille.
U
BIENFAISANCE.
N Seigneur qui tient un rang diſtingué
à la Cour & à qui appartient la terre
de C...... ſituée en Picardie , eſt dans
l'uſage depuis long - temps de donner 200.
liv. pour préſent de noces , à toutes les
filles dudit C...... , lorſqu'elles n'ont
point en propriété deux mines de terre :
126 MERCURE DE FRANCE.
leſquelles 200 liv. ſont délivrées auffi-tôt
la célébration du mariage.
Tout mon regret , Monfieur , en vous
annonçant cet acte de bienfaiſance , c'eſt
qu'il ne m'eſt point permis d'en nommer
l'auteur dont le nom pourroit être inſcrit
auprès des Farnefes & des Montmorencis;
dirai-je enfin à côté du nom de l'auguſte
Princeſſe que tous les Français regardent
comme leur ange tutélaire !&
l'aſtre de leur bonheur.
LA GACHE fils.
ANECDOTES.
I.
Lors de la priſe de Rome par les Gau
lois , fous Brennus , les vieux Sénateurs
qui ne voulurent pas ſurvivre à la perte
de leur patrie, ſe mirent ſur le ſeuil de
leurs portes , dans leurs chaires curules ,
avec tous les ornemens de leur dignité.
Les Gaulois furent ſaiſis de reſpect &
d'admiration à la vue de ces vieillards
immobiles que quelques-uns prirent pour
autant de ſtatues. Un jeune foldat s'approcha
de Papirius Curfor , & le prit par
la barbe: le vieillard , indigné de l'info
SEPTEMBRIE. 1774. 227
lence de ce barbare , lui donna fur la tête
un coup du bâton d'yvoire qu'il tenoit à
ſa main: le foldat lui plongea ſon épée
dans la poitrine, & ce fut le ſignal du
carnage.
II.
Un acteur qui venoit de Flandre , débutoit
à Paris dans le rôle d'Andronic
avec fort peu de ſuccès ; & lorſqu'il vint
à dire : Mais pour ma fuite , ami , quel
parti dois-je prendre ? un plaiſant répondit
L'ami , prenez la poſte & retournez en
Flandre.
III.
Un Juge fit lever la main à un Teinturier
; comme les Teinturiers ont ordinairement
les mains noires , il lui dit : mon
ami ! ôtez votre gant. Monfieur , repliqua
le Teinturier', mettez vos lunettes.
I V.
Un acteur qui avoit du talent , mais
une mauvaiſe prononciation & une difficulté
d'organe , débutoit à la Comédie
Françaiſe à Paris. Les avis étoient partagés
; mais quelqu'un interrogé ſur ce qu'il
en penſoit , répondit : Il est fort bon; il
ne lui manque que la parole. 1
Ο 2
228 MERCURE DE FRANCE.
C
AVIS.
I.
Le Trésor de la Bouche.
Le ſieur Pierre Bocquillon , marchand gantierparfumeur
à Paris , à la Providence , rue St Antoine,
entre l'Egliſe de MM. de Ste Catherine&
la rue Percée , vis-à- vis celle des Balets , annonce
au Public qu'il a été reçu à la Commiſſion royale
de Médecine , le 11 Octobre 1773. Il continue
depuis nombre d'années , de vendre une liqueur
nommée le véritable Trésor de la Bouche , dont il
eſt le ſeul compofiteur. La vertu de ſa liqueur eft
de guérir tous les maux de dents , telsviolens qu'ils
puiffent être ; de purger de tous venins , comme
chancres , & enfin de préſerver la bouche de tout
ce qui peut contribuer à gâter les dents. Cette
liqueur a un goût gracieux à la bouche , rend
l'haleine agréable & douce , conſerve même les
dents , quoique gâtées.
L'auteur reçoit tous les jours de nouveaux fuffrages
fur l'excellence de fa liqueur , par nombre
de certificats que lui envoient fans ceffe des perſonnes
de la premiere diſtinction. Il y a des bouteilles
à 10 , 5 , 3 liv. & à 24 fols. Ildonne la
maniere de s'en ſervir avec ſignature¶phede
fa main ,& met ſes noms de famille&de baptême
fur les étiquettes des bouteilles & bouchons. Il a
mis ſon tableau à la porte de ſa boutique , pour
affurer fa demeure au Public. Il vend aufli le taffetas
d'Angleterre pour les coupures & brûlures.
L'auteur prie les perſonnes qui lui feront l'honneur
de lui écrire d'affranchir leurs lettres.
٤٠
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g
C
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SEPTEMBRE . 1774. 229
II.
:
Le fieur Delac continue de peindre tous les che,
veux roux , blancs ou gris de la couleur qu'on defire
, comme noir , chatain- brun ou clair , fans
que l'ulage de cette peinture porte aucun préjudice
, ni que par aucun frottement la couleur ſe
perde. Il arrête la chûte des cheveux dans 24
heures pour ne plus tomber de la vie: en faiſant
ufage deux ou trois fois par mois de ſa compofition
, il les empêche de grifer ; il en fait revenir
où il en manque , & même où il n'en refte pas
du tout ; il ſuffit pour cela d'une bouteille au
plus qui eſt du même prix. Le prix pour la pein-
✓ture des cheveux eſt de 7 liv. 4 fols ; pour les
ſourcils & paupieres , 3 liv.; pour en empêcher
la chûte, en faire venir où il en manque , 7 liv.
4 fols, chaque article ; & pour les empêcher de
grifer 15 liv. Il fait auſſi tomber fans douleur les
Cheveux qui avancent trop fur le front , & le poil
follet qui vient quelquefois aux femmes ; le prix
eſt de 6 liv. Il fait diſparoître toutes taches de
rouffeur & autres du viſage, fait toute forte de
pommades tant pour le luftre de la peau , que
pour effacer les rides de toute eſpece : le prix des
deux articles eſt de 6 liv. chacun ; il compofeune
Eau qui blanchit la peau & lui rend le velouté de
la premiere jeuneſſe: le prix eſt de 7 liv. 4 fols.
İl demeure à Paris , rue Bourbon la Ville-Neuve
, entre le ſieur Quinfon , perruquier , &le Marchand
de vin.
III.
Un Négociant , arrivé depuis peu de temps de
la Nouvelle Orléans , capitale de la Louiſiane , a
Ο 3
230 MERCURE DE FRANCE.
apporté avec lui de la véritable Graille d'Oues
pure & naturelle , préparée fans feu par les Sauvages:
il a vu avec plaifir que les témoignages
de toutes les perſonnes qui en font usage , tant a
la Cour qu'à Paris , ſe réuniſſoient pour inspirer
la plus grande confiance : la propriété de cene
Graiffe d'Ours eſt de prévenir la chûte des che
veux , de les nourrir au point de les faire croître
en très-peu de temps , de les épaiflir & de ſervir
réellement à leur conſervation; elle n'eſt point
compacte comme celle qu'on apporte des montagnes
de Savoie , qui est preſque toujours mêlée
d'ingrédiens qui nuiſent plutôt aux cheveux que
de leur faire du bien ; elle est liquide & ne peut
ſe rancir , à cauſe de ſa pureté; on peut en transporter
dans les Pays étrangers fans craindre qu'elle
perde fa vertu.
Elle réunit la double propriété de guérir les
rhumatiſmes , en s'en frottant devant le feu le
matin & le foir pendant quelques jours.
La maniere de ſe ſervir de cette graiffe & d'en
bien enduire la racine des cheveux , le matin
avant de ſe faire coëffer , & le foir avant de ſe
coucher : cela n'empêche point de ſe ſervir de la
pommade pour fon accommodage ; mais on aura
attention de continuer fans interruption pendant
quelque temps.
Le prix des bouteilles cachetées en cire rouge
eft de 3 , 2 , & 1 liv. 4 fols.
Il faut s'adreffer à Paris , à M. Delépine , concierge
à l'hôtel des Poftes , rue Platriere.
A Lyon , chez Mde Veuve Riond.
A Verſailles , chez M. Deffaubaz , rue d'Anjou.
A Poitiers , chez M. Guilleminet.
A Rouen , chez M. Grifel , bijoutier ,
A Chartres , chez M. Paillart , épicier.
SEPTEMBRE. 1774. 231
0
TRANS
A Lille , chez Lafaye , aux Armes de Soubize .
A Orleans , chez M. Loifon.
V.
Nouvelles Curiſiotés chez Granchez ,
joaillier de la Reine, au petit Dunkerque
, quai de Conti , vis - à - vis le Pont-
Neuf.
Jolies cannes de jet , dont les pommes font en
or & forment le turban .
Epées , boucles & boutons de petit deuil , d'un
goût tout nouveau .
Joli pétit réveil portatif dans la poche , dont
l'effet ſe fait en le pofant près de ſa montre , commode
pour les voyageurs .
Compte pas géométrique qui ſe porte dans
le gouffet & vous indique la quantité de chemin
que vous avez faite en vous promenant.
Petites montres en berloque qui marquent les
quantiemes , ouvrage très-délicat & cependant
folide.
Tabatieres , dites la Confolation dans le chagrin
, avec le portrait du Roi & de la Reine dans
le même médaillon , ſupérieurement gravées .
Braffelets , croix , prétentions , chaînes de montre
& plufieurs autres petits ouvrages en filigrane
d'or , faits à Malthe.
Cordons de montre en cheveux , anneaux & jarretieres
pour mettre aux doigts , en cheveux ,
garni de diamans.
Baratte en fer blanc très - diligente à faire le
beurre.
Toutes les cartes géographiques des quatre
parties du monde & celles de diverſes forêts roya
04
232 MERCURE DE FRANCE .
les de France , foigneuſement découpées par pro
vinces ou cantons , colées ſur bois.
Tabatieres d'écailles avec médaillon violet
transparent.
Paraffols Chinois en baptiſte , cirés d'une forme
finguliere & très-légers. Idem , en ſatin avec franges,
tels qu'on les porte dans ce pays.
Fleurs de thé de la meilleure qualité. Idem ,
du thé verd.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 6 Fuillet 1774.
On afſure que le Gouverneur Autrichien de Léo.
pol a reçu des ordres de fa Cour pour faire for
tifier cette Place , & qu'on a déjà commencé à
y travailler.
De Dantzick , le 29 Juin 1774-
Les troupes Pruſſiennes s'approchent inſenſible
ment de cette ville. Le ſecond bataillon du régiment
de la garnison de Templin entra , avanthier
dans nos fauxbourgs. Les grands chemins
&les avenues font occupés depuisce temps . Ona
arrêté & confiſqué quelques chariots vuides avec
leurs chevaux , parce qu'on y avoit trouvé des
facs à laine qui faisoient préſumer qu'ils avoient
ſervi à importer dans la ville des marchandises de
contrebande.
De Pétersbourg , le premier Fuillet 1774.
La Cour vient de faire publier une relation
qu'elle a reçue du Prince Dolgorouki , au ſujet de
ce qui s'eſt paffé dans le Cuban entre les troupes
SEPTEMBRE. 1774. 233
Ruffes & les Tartares du parti de l'ancien Kan de Crimée.
Ce général ayant été informé que les Tartares
Nogaïs , fideles à la Ruſſie, étoient trop expoſés
aux incurfions des autres Tartares du Cuban , détacha
contr'eux le Lieutenant-Colonel Buckwostow.
Cet Officier attaqua les ennemis & les battit
dans trois occafions différentes , quoiqu'ils fuffent
fupérieurs en nombre. Ils abandonnerent la ville
de Capyl. On a trouvé ſur les remparts de cette
Place trente- quatre pieces de canon chargées , &
une grande quantité d'inſtruments d'artillerie dans
des magaſins. La ville étoit déſerte. Les habitans
confternés par la défaite des Circaffiens qu'on regardoit
comme les plus braves des Tartares ,
avoient pris la fuite dans les montagnes & avoient
entraîné toutes les autres pleuplades de ces quartiers.
4
De Vienne , le 4 Août 1774.
Une eſtafette arrivée des frontieres de Tranſyl.
vanie vient d'apporter la nouvelle que la paix
entre les Turcs & les Ruſſes a été figuée , le 17
✓ du mois dernier , par le Maréchal Comte de Romanzow
& le Kiaya du Grand Viſir. On ne fait
encore aucun détail de ce grand événement , &
l'on ignore les conditions du traité.
Depuis l'importante nouvelle que l'on a reçue
de la fignature de la paix entre les Tures & les
Ruffes , le 17 du mois dernier , à Budjac Kanar.
ſchi , on n'a appris aucun détail ſur les ſtipulations
du traité , parce que le Général Comte de
Romanzow attendoit , pour les rendre publiques ,
Ia ratification du Grand Viſir ; mais l'on préſume
, d'après les anciennes conférences , que les
conditions de la paix font , 10. l'indépendance des
05
234 MERCURE DE FRANCE.
Tartares de la Crimée; 20. la démolition d'O
zakow; 30. la ceſſion du Fort de Kilbourn à la
Rufiie . pour contenir les Tartares & protéger fon
commerce fur la Mer Noire; 40., la reftitution
de toutes les conquêtes des Ruffes.
De Cadix , le 19 Fuillet 1774.
On a expédié des ordres pour faire , avec celerité
, un armement pour PAmérique Eſpagnole.
On doit y embarquer deux ou trois bataillons de
la garnifon de cette ville. Ces ordres ont donné
lieu à pluſieurs conjectures; mais ily a apparence
que ces troupes vont remplacer celles qui font en
garniſon dans diverſes parties de l'Amérique &
qu'on a le projet de faire revenir en Europe.
De Naples , le 12 Fuillet 1774-
Toutes les lettres de Malthe parlentdespréparatifs
qu'on y fait pour mettre cette lhe en état de
défenſe. On travaille nuit &jour aux fortifications
. Toutes les batteries ſont actuellement
montées , les Côtes garnies de détachemens , &
l'on exerce continuellement les troupes réglées
la Milice.
De Londres ; le 19 Fuillet 1774.
On a reçu par le Chevalier William Johnfon
des nouvelles fâcheuſes d'Amérique. Ilmande que
différentes Tribus d'Ind'ens font dans la diſpoſi
tion d'attaquer nos Colonies.
Les nouvelles reçues de l'Amérique Septentrionale
préſentent l'état fâcheux de cette Colonie.
Tout eft dans le plus grand déſordre à Boſton & à
Salem. Les poffefſeurs des terres , les négocians &
les armateurs font diviſés les uns contre les autres.
Dès que l'un de ces trois Partis propoſe un avis,
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SEPTEMBRE.
4774 235
Jes autres forment des proteſtations. L'aſſemblée
générale n'eſt pas moins tumultueuſe. Au lieu de
défendre les intérêts de la Colonie & de folliciter
1'ouverture du Port de Boſton , elle n'eſt occupée
qu'à réclamer ſes droits violés par le tranſport de
fes féances à Salem. Les avis ont été fi partagés
fi incertains , ſi vagues , que le Gouverneur a été
forcé de diffoudre l'affemblée.
De Compiegne , le 21 Août 1774.
Le Maréchal Duc de Briſſac Gouverneur de Paris
, remit au Roi , le 17 de ce mois , la liſte des
Echevins nouvellement nommés , & qu'il doit
préfenter à Sa Majeſté le 4 du mois prochain .
Le 26 Août Monſeigneur le Comte d'Artois
partit de Compiegne , pour ſe rendre à la Fere où
ce Prince doit voir l'Ecole royale d'Artillerie : il
ira delà à Cambray pour viſiter les fortifications
de la place , & pour paffer en revue & voir manoeuvrer
fon régiment de Dragons. Ce Prince
n'ayant d'autre objet dans ce voyage que ſon instruction
, n'a amené avec lui qu'un très- petit
nombre de perſonnes. Il n'eſt accompagné que du
Comte de Maillé , premier Gentilhomme de fa
Chambre ; du Chevalier de Cruffol , fon Capitaine
des Gardes ; du Marquis de Polignac , fon premier
écuyer ; du Comte d'Affry , lieutenant - général
des armées du Roi , & du ſieur de Vauld , maréchal
des camps & armées de Sa Majeſté .
De Paris , le 29 Juillet 1774 .
Le 27 de ce mois , on célebra , dans l'Eglife
de l'Abbaye Royale de Saint Denis , le ſervice folemnel
pour le repos de l'ame du feu Roi. Le corps
avoit été defcendu au caveau quelques jours après
ſa mort , ſuivant l'uſage obſervé pour les Rois qui
236 MERCURE DE FRANCE.
meurent de la petite vérole. Mais la répréſenttion
étoit placée ſur un magnifique catafalque,
fous un grand pavillon , au milieu d'une chapelle
ardente éclairée par un grand nombre de cierges.
Le Cardinal de la Roche-Aymon , Grand-Aumbnier
de France , avoit affifté , la veille , aux vê
pres des Morts chantés par la Muſique du Roi &
par les religieux de l'Abbaye. Le Clergé , le Parlement
, la Chambre des Comptes , la Cour des
Monnoies , le Châtelet , l'Election , les Corps
de Ville & l'Univerſité s'y rendirent , ſuivant l'invitation
qui leur en avoit été faite. Monfieur &
Monſeigneur le Comte d'Artois ayant pris leurs
places , enfuite le Prince de Condé , la Meſſe fut
célébrée par le Cardinal de la Roche Aymon. La
Muſique du Roi exécuta la Meſſe des Morts de
Delfer &le De profundis du Sr. Mathieu , maître
de muſique du Roi en Sémeſtre. A l'Offertoire ,
Monfieur , conduit par le Marquis de Dreux ,
Grand -Maître des Cérémonies , alla à l'offrande
après les faluts ordinaires; Monſeigneur le Comte
d'Artois y fut conduit par le SieurdeNantouilleti,
Maître des cérémonies en ſurvivance du fieur Desgranges
, & le Prince de Condé , par le fieur de
Watronville , Aide des Cérémonies. Après l'Offertoire
, l'Evêque de Senez prononça l'Oraiſon
Funebre. Lorſque la Meſſe fut finie, le Cardinal
de la Roche Aymon & les Evêques de Chartres ,
de Meaux & de Lombez firent les encenfemens autour
de la repréſentation. Le Roi d'Armes , après
avoir jeté ſa Cotte d'Armes & fon Chaperon dans
le caveau , appela ceux qui devoient porter les
Pieces d'Honneur. Le Marquis de Courtenvaux
apporta l'Enſeigne des Cent-Suiffes de la Garde ,
dont il eſt Capitaine-Colonel. Le Prince de Tingry,
le Duc de Villeroi & le Prince de Beauvaц
apporterent les Enſeignes de leurs compagnies , &
SEPTEMBRE . 1774. 237
le Duc de Noailles , Capitaine de la compagnie
des Gardes Ecoſſoiſes , apporta celle de la ſienne. Quatre Ecuyers du Roi porterent les Eperons , les Gantelets , l'Ecu & la Cotte d'Armes. Le Marquis d'Eudreville , Ecuyer Ordinaire du Roi , faifant
les fonctions de premier Ecuyer , apporta le heaume
timbré à la Royale. Le Marquis de la Ches- naye de Rougemont , premier Ecuyer Tran- chant , apporta le Pannon du Roi , & le Prince
de Lambefc , Grand Ecuyer de France , apporta l'Epée Royale. Le Duc deBouillon , Grand-Cham- bellan lan , apporta la Banniere de France ;; le Duc
de Béthune , la main de Juſtice; le Duc dela Tre- moille , le Sceptre , & le Duc d'Uzès , la Couronne
Royale. Le Duc de Bourbon , Grand-Maître de France en ſurvivance du Prince de Condé , mit le bout de fon Bâton dans le caveau , & les Maîtres d'Hôtel y jeterent les leurs après les avoir rompus. Le Duc de Bourbon cria enfuite : le Roi est mort : & le Roi d'Armes répéta trois fois: le Roi est mort ;
Onfit
prions tous Dieu pour le repos de fon ame.
une priere , & le Roi d'Armes cria trois fois : Vive le Roi Louis XVI , ce qui fut ſuivi des acclamations
de toute l'aſſemblée , & les trompettes fonne . rent dans la nef. Les Princes , le Clergé , les Ducs , les Officiers & les compagnies furent en. fuite traités magnifiquement en différentes Salles
de l'Abbaye.
Le grand Aumônier bénit les tables du Grand-
Maître de France & du Parlement , & dit à la fin
du repas les graces , après leſquelles la Muſique
du Roi chanta le pſeaume Laudate Dominum ,
omnes gentes.
Le ſieur Henin , doyen des Maîtres-d'Hôtel du
Roi , fit les honneurs de la table du Parlement à
St Denis , conformément aux ordres qu'il en a
voit reçus du Grand- Maître de France & fuivant
l'uſage ordinaire.
238 MERCURE DE FRANCE
Cette pompe funebre avoit été ordonnée par le
Duc d'Aumont , Pair de France , premier Ger.
tithomme de la Chambre du Roi en exercice ,
Chevalier de ſes Ordres , & conduite par le fier
Papillon de la Ferté , Intendant & Contrôleur Général
de l'Angenterie , Menus Plaiſirs & Affaires
de la Chambre de Sa Majesté , ſur les deſſins du fieur
Michel- Ange Challe , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Profeffeur de ſon Académie de Peinture ,
Deffinateur Ordinaire de fa Chambre & de fon Ca.
binet ; & la ſculpture avoit été exécutée par le Sr
Bocciardi , Sculpteur des Menus plaiſirs du Roi.
Description du Mausolée érigé dans l'Abbaye
Royale de Saint-Denis pour les ob
Seques du feu Roi.
L'extérieur de ce Temple auguſte , conſacré de
puis pluſieurs fiecles aux tombeaux de nos Rois ,
étoit tendu de deuil. Des voiles lugubres qui s'éle
voient juſqu'aux tours , étoient traverſés , au milieu
& aux extrémités , par trois litres de velours
noir , couverts des armes & des chiffres de ſa Majeſté.
Au-deſſus de l'entrée principale s'élevoit ,
fous une vouſſure de marbre gris veiné de noir ,
le double écuſſon des armes de France & de Navarre
, couvert d'une couronne royale. Plufieurs
Anges les arroſoient de leurs larmes , & les ornoient
de guirlandes de cyprès ; des termes de
bronze foutenoient , aux deux côtés , le couronnement
de cette vouffure , dont les compartimens
étoient ornés de roſes antiques. Le deſſus étoit ter
miné par une urne cinéraire de lapis lazuli que des
génies céleſtes de marbre blanc entouroient detestons
& de branches funebres. Les portes latérales
étoient couronnées au-deſſus du litre inférieur par
de riches encadremens de marbre gris , terminés
par des timpans , ſur lesquels étoientdes lampes
SEPTEMBRE. 1774. 239
funéraires. Ces ornemens renfermoient des cartouches
dorés , au milieu deſquels , fur des fonds
d'azur , les lettres initiales du nom de Sa Majefté
étoient relevées en or. Le ſombre appareil de ce
portique conduifoit dans le camp de douleurs. Le
deuil qui l'environnoit s'étendoit juſqu'à la voûte
& renfermoit , entre des litres ornés &placés comme
les précédens , de grand & magnifiques car-
✓ touches , foutenus par des anges. Ces ſupports des
-: armes révérées de nos Rois étoient occupés à les
fufpendre & à les orner de lugubres cyprès. Les
chiffres de S. M. qui les accompagnoient , renfermés
pareillement dans de riches ornemens ,
étoient , comme les précédens , relevés en or fur
des fonds d'azur , & de même foutenus par des
; génies célestes qui les entouroient de rameaux
funebres. Le camp de douleurs étoit terminé par
une grande pyramide de porphyre rouge , placée
à ſon extrémité. Elle préſentoit, dans ſon foubaſſement
de granite gris , l'entrée du fanctuaire
&du choeur. La forme de cette entrée , élargie par
le bas , portait le caractere confacré à ces triftes
monumens ; elle étoit couverte d'un fronton fous
lequel on liſoit ces paroles de l'Ecriture fainte ,
écrites en lettres d'or , ſur un fond de pierre de
Parangon :
DIES TRIBULATIONIS ET ANGUSTIÆ ,
DIES CALAMITATIS ET MISERIÆ .
DIES TENEBRARUM ET CALIGINIS ,
DIES NEBULÆ ET TURBINIS.
Des degrés élevoient un ſocle au deſſus de ce fronton
, fur lequel l'image de la mort , couverte d'un
linceul , faite en marbre blanc , préſentoit d'une
main une horloge , ſymbole de la rapidité du
temps qui fuit fans retour. Les attributs qui la caractériſent
étoient ſous ſes pieds, ainſi que ceux
240 MERCURE DE FRANCE.
qui diftinguent les grandeurs des Maîtres de
terre. Deux bas reliefs de bronze antique préiertoient
aux deux côtes , dans des enfoncemens prai
dans le foubaffement , des oeuvres de miféricorde
Deux vouflures deſſous ces bas - reliefs renfer
moient , dans leurs profondeurs , des urnes de
marbre verd-verd , de forme antique , ornées, de
bas- relief de canelures torſes,& de rinceaux. Les
angles de ce foubaſſement étoient terminés pat
des colonnes iſolées de ferpentin , avec des bafes
&des chapitaux de marbre blanc ; elles portojer:
des lampes de bronze doré , dontla lumiere ſom.
bre éclairoit ce triſte appareil . Le haut de eette
Fyramide étoit terminée par une urne cinéraire
d'albâtre oriental , entouré de feftons de cypra
en or. Des faisceaux lumineux étoient diftribus
autour du camp de douleurs & placés au bas de
• ornemens qui renfermoient les armes & les chif
fres de Sa Majesté Louis le Bien-Aimé. L'entrét
de la pyramide conduiſoit dans le ſanctuaire où
font déposés les précieux reſtes des cendres de nos
Rois. Leurs tombeaux étoient couverts de voiles
funebres qui s'étendoient dans toute ſon encein
te, & qui couvroient entiérement la voûte & le
pavé. Les ſtales , fans aucuns ornemens , ſervoient
de foubaffement à un ordre de pilaftres ïoniques
qui entouroient le choeur , le jubé & le ſanctuaire.
Ces pilaftres , de marbre bleu- turquin , portoieat
fur un arriere- corps de marbre gris veiné de noir ,
& féparoient les arcades des galeries qui , des deux
côtés , s'étendoient du ſanctuaire au jubé. L'entablement
de cet ordre portoit un attique de même
bleu- turquin , dont les fonds noirs , entourés
d'hermine , ſervoient d'encadrement aux armes
&aux chiffres de Sa Majefté Louis leBien-Aime.
Au- deſſus du vuide des arcades , des cadres de
marbre gris , portés fur des acrotaires de bleuturquin
SEPTEMBRE. 1774. 241
i
turquin , renfermoient dans des cartels en or les
écuflons des armes de France & de Navarre , ſous
une couronne royale: ſes ornemens étoient couverts
de rameaux de cyprès diſpoſés en ſautoir.
Des nuages élevoient les Génies céleſtes qui fervent
de fupports aux armes de nos Rois. Les chiffres
de Sa Majesté , relevés en or , fur des fonds
d'azur , étoient également foutenus par des Anges
. Ces armes & ces chiffres , alternativement
diftribués ſur la cimaiſe de la grande corniche ,
Tervoient de couronnement aux arcades des
galeries qui environnoient le choeur. Chacune
des arcades étoit couronnée ſur ſa clef, d'un grand
cartouche en or , au milieu duquel on voyoit une
tête de mort ailée , couverte d'un voile lacrymatoire
, en argent. De grands rideaux noirs , coupés
par des bandes d'hermine , fortoient des ailettes
de leurs archivoltes. Ces voiles lugubres étoient
retrouſſes par des noeuds & des cordons à glands
d'or , fous les impoftes , & découvroient la profondeur
des galeries qui environnoient le choeur ,
dans lesquelles étoient des gradins qui formoient
un amphithéâtre tendu de noir. Chacun des pilas
tres portoit des gaines d'améthiſte , cannelées &
ornées de guirlandes de laurier en or ; elles fervoient
de bafes à des lances chargées de trophées
& de dépouilles militaires. Deux corps de balustrades
de bronze doré , dont les pilaftres & les
platte- bandes étoient de marbre noir , renfermoient
cing degrés qui ſéparoient le choeur du
fanctuaire & conduiſoient à l'autels. Les gradins ,
faits en bronze , étoient ornés d'entre - lacs , de
rofettes & de fleurs de lis dorées , & ſervoient de
baſe à un riche rétable qui renfermoit trois bas reliefs
, dans des cadres de vermeil. Un focle de
bronze doré , orné de compartimens à feuillages
, portoit entre trois rangs de lumieres , char
P
242 MERCURE DE FRANCE .
gées d'écuffons aux armes de France , une crois de
Vermeil enrichie de pierres précieuſes. La corniche
de l'arriere- corps du rétable , foutenue par des colonnes
de bronze , foutenoit des vaſes en argen
chargés de girandoles garnies d'une très-grande
quantité de feux , qui s'uniffoient au premier cor
don de lumiere , qui entouroitll''eenncceeiinntteedu choeur.
Les Vertus pailtibles &'héroïques qui ont toujours
été chéries du Monarque , figurées par la Prudence
, la Justice , la Force & la Tempérance,
étoient repréſentées par des femmes diftinguées
chacune par ces attributs. Ces figures , enfermées
dans de riches cartels dorés , étoient en relief &
relevées en or , fur un fondd'azur. De ſemblables
encadremens préſentoient , au-deſſus du jubé , la
Paix & la Clémence. Au-deſſous ſur les arrierecorps
, entre les pilaſtres , des cartels en relief
portoient des écuſſons en or , couverts des armes
de France. Leurs ornemens étoient terminés par
un cercle de lumieres. I es gaines qui couvroient
chacun des pilaftres de l'ordre ïonique qui entou
roit le choeur , foutenoient chacune au bas des tro
phées , trois girandoles couvertes de faifceaux de
lumieres. Les pilafires de la balustrade du jubé ,
au-deſſus de la porte de l'entrée du Choeur , élevoient
chacun des gerbes de feux. Le plafond des
ſtales portoit le premier litre de velours noir , parſemé
de fleurs de lis en or & de larmes en argent.
Des écuflons ſuſpendus à une guirlande d'hermine
, préfentoient les armes & les chiffres de Sa
Majeſté. Le deſſus de ce litre formoit la baſe d'un
cordon de lumieres , foutenu ſur des fleurs delis ,
en relief& en or. La friſe de l'entablement fonique
portoit le ſecond litre. Sur la cimaiſe de la
coroiche , des branches ſaillantes & des girandoles
placées fur l'à-plomb des pilaſtres , formoient
le ſecond cordon de lumieres. LLee troiſieme étoit
é
C
f
1
C
SEPTEMBRE. 1774. 243
élevé ſur la corniche de l'attique , au- deſſous du
dernier litre orné , comme les précédens , d'écusfons
ſuſpendus à des feſtons d'hermine . Ce litre
renfermoit & terminoit , à ſon extrémité , la décoration
de cette pompe funebre. Au milieu de ce
triſte appareil s'élevoit un monument conſacré à
l'éternelle mémoire de très-grand , très - haut .
très - puiſſant & très - excellent Prince Louis le
Bien - Aimé , Roi de France & de Navarre. Cet
édifice , dont le plan formoitune parallélogramme ,
préſentoit un temple ifolé , dont le ſolide , de verd
antique , étoit élevé ſur fix degrés de ferpentin de
canope. Quatre grouppes de cariatides , faites en
marbre de Paros , dont les fronts étoient couverts
-de linceuls & de voiles funebres , exprimoient la
plus grande douleur ; elles paroiffoient recueillir
leurs larmes dans des urnes lacrymatoires. L'extrémité
inférieure de ces figures étoit terminée
en gaine. Elles portoient chacune fur leur tête un
- chapiteau d'ordre ïonique , couvert d'entre- lacs
qui formoient des corbeilles , fur leſquelles pofoit
un entablement orné de quatre frontons. Les
deux qui couronnoient les parties latérales , portoient
chacun fur leur fond , un carreau , couvert
de fleurs de lis , fur lequel étoient poſés la couronne
royale , le fceptre & la main de Juſtice,
accompagnés de branches de cyprès. Au deſſous
de ces ornemens , fous le larmier qui formoit la
corniche , deux tables de jaſpe renfermoient ces.
paroles des faintes Ecritures. La premiere du cô
té de l'Evangile :
DEFECERUNT SICUT FUMUS DIES MEI :
Celle du côté oppofé :
Pfal. 101 , V. 4 .
PERCUSSUS SUM UT FOENUM ,
ET ARUIT COR MEUM :
Pfal. 101 , 1. 54
P2
244 MERCURE DE FRANCE.
Les deux autres placées en face de l'autel &de la
principale entrée , préſentoient les armes de France
ſous une couronne royale , en relief & en or.
Sur ces frontons s'élevoit un amortiſſement orné
de rinceaux & de feſtons de laurier , en or . Cet
amortiflement qui couronnoit ce monument , fervoit
de baſe à un grouppe de femmes éplorées ,
repréſentant la France & la Navarre. Aux angles
de cet édifice , quatre cippes funéraires , faits de
tronçons de colonnes de jafpe fanguin , ſervoient
de baſe à des faisceaux de lances liées avec des
écharpes , auxquels étoient fuſpendus des trophées
militaires . Leurs extrémités élevoient fur
le fer d'une lance une triplecouronne de lumieres.
Le plafond de ce manſolée formoit une vouſſure
ovale , dans les compartimens de laquelle étoient
des roſes en or & des guirlandes de cyprès. Des
lampes ſépulcrales éclairoient & terminoient l'extrémité
des frontons aux quatre côtés de cet édi,
fice. Les fix degrés qui élevoient le ſoubaſſement ,
formoient fix cordons lumineux qui ceignoient &
entouroient le bas du catafalque. Une urne d'or ,
placée au centre de ce monument, 'portoit fur deux
de fes faces des médaillons qui préſentoient les
traits de Louisle Bien-Aimé. Ce farcophage étoit
couvert d'un étique , fur lequel lepoële royal étoit
développé ; un carreau de velours noir , orné de
franges & glands en argent , portoit la couronne
de nos Rois fous un crêpe de deuil qui deſcendoit
juſqu'au bas du ſarcophage. Les ſceptres & les
honneurs poſés près de la couronne terminoient
cette repréſentation. Une crédence étoit placée
devant le mauſolée , fur laquelle on avoit déposé
le manteau royal & les armes de Sa Majeſté. La
banniere de France en velours violet , ſemée de
fleurs de lis d'or & ornée d'un molet à franges
d'or , étoit élevée dans le ſanctuaire , avec le
SEPTEMBRE.. 1774. 245
pannon du Roi, d'étoffe bleue , pareillement femé
de fleurs de lis fans nombre & bordé d'un molet
à franges for . Ces banieres étoient portées ſur
des lances garnies de velours , entourés de crêpes.
Le catafalque étoit couvert d'un grand & magnifique
pavillon : ſuſpendu à la voute du Temple ,
dont le couronnement formoit une coupole ovale ,
élévée ſur un amortiffement couvert de velours
noir , parfemé de fleurs de lis brodées en or , coupé
ſur les avant- corps par des bandes d'hermine.
Le plafond , traverſé d'une croix de moire d'argent
, portoit quatre écuffons en broderie aux armes
de France. Deffous ces pentes fortoient quatre
grands rideaux de velours noir , couverts de
fleurs de lis en or , & de larmes en argent , partagés
par des bandes d'hermine. La chaire du
Prédicateur étoit placée près des ſtales du côté de
l'Evangile ; elle étoit revêtue , ainſi que l'abatvoix
qui lui fervoit de couronnement , de velours
noir , orné de franges & de galons d'argent.
La Ville de Paris , préſidée par le Maréchal Duc
de Briffac , a fait célébrer jeudi 4 Août , un Service
ſolemnel pour le feu Roi . L'Evêque de
Meaux a officié pontificalement. Un grand nombre
de Prélats , & plus de deux mille perſonnes
ont aſſiſté à cette cérémonie. L'Abbé Rouffeau ,
chanoine de Chartres , Prédicateur ordinaire du
Roi , a prononcé l'Oraiſon funebre , qui a été
reçue avec tranſport. Si la fainteté du lieu n'avoit
point arrêté les applaudiſſemens , on auroit
vu renouveler ce que l'Abbé de Boifmont a éprouvé
à l'Académie Françoife. Il n'y a pas de bon &
fidele ſujet du Roi qui n'ait entendu avec admiration
& attendriffement un discours où l'abbé
Roufleau retrace toute la vie de Louis le Bien-
Aimé. La Ville a fait à l'Orateur toutes les ins
P.3
246 MERCURE DE FRANCE.
tances poffibles pour qu'il permit que l'Oraifer
funebre fût imprimée, maisle Public a appris aver
le plus grand regret que l'Abbé Rouſſeau ne s'é
toit pas encore rendu aux voeux de tous ceur
qui l'ont entendu.
: ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le Roi a nommé Chambellan de Monſeigneur
le Comte d'Artois , fur la demande de ce Prince,
le Marquis de Gerbeviller qui a eu l'honneur de
faire ſes remerciemens à Sa Majeſté.
Le Roi a nommé ſon Ambaſſadeur auprès du
Roi de Suede le Comte d'Uſſon , qui a eu l'honneur
de faire ſes révérences à Leurs Majeftés &
à la Famille Royale. Il a été préſenté au Roi
par le Comte de Vergennes , miniſtre&ſecrétaire
d'état, ayant le département des affaires étrangeres.
Le Baron de Cadignan , Gentilhomme de la
Chambre de Monfieur & Colonel commandant
de la Légion de Lorraine , a été nommé par le
Roi , ſur la demande de Monfieur , premier Fauconnier
de ee Prince.
Le 6 Août , le ſieur le Noir , Maître des Requêtes
fit ſes remerciemens au Roi & à la Famil.
le Royale pour la place d'Intendant de Limoges ,
à laquelle Sa Majesté l'a nommé.
Le Marquis de Courtonne a eu l'honneur de
remercier le Roi & la Famille Royale pour la
place de Cornette de la premiere compagnie des
Moufquetaires , à laquelle Sa Majefté l'anommé.
Le Prince Louis de Rohan ayant prié le Roi
de le dupenſer de retourner à Vienne, Sa Majesré
a nommé fon Ambaſſadeur extraordinaire en
4
SEPTEMBRE
. 1774. 247
eette Cour le Baron de Breteuil , qui a eu l'honneur
de faire fes remerciemens à Leurs Majeſtés
& à la Famille Royale. Il a été préſenté au Roi
par le Comte de Vergennes , miniftre & fecrétaire
d'état , ayant le département des affaires étrangeres
.
Le 24 d'Août , le Duc de la Vrilliere , miniſtre
& fecrétaire d'état , alla , de la part du Roi , rede
mander les fceaux au fieur de Maupeou. Sa Majeſté
en a difpofé en faveur du ſieur Hue'de Miromefnil
, ancien premier Préſident du Parlement
de Rouen. Le 28 du même mois , le ſieur Hue
de Miromeſnil a prêté ferment entre les mains
du Roi.
Le 24 d'Août , le Roi a nommé contrôleur-gé .
néral de ſes finances le fieur Turgot , fecrétaire
d'état ayant le département de la Marine ; & ; le
26, Sa Majetté l'a nommé miniſtre d'état , & en
cette qualité le ſieur Turgot a aſſiſté au Confeil.
Sur la démiſſion du fieur Turgot de la charge
de ſecrétaire d'état de la Marine , Sa Majefté en
a pourvu le ſieur de Sartine , conſeiller d'état &
ci-devant lieutenant - général de police. Le 28
Août , le ſſeur de Sartine a prêté ferment entre
les mains du Roi.
Le Roi a rétabli en faveur du fieur Moreau ,
premier confeiller de Monfieur & bibliothécaire
de la Reine , l'une des deux places d'hiſtoriographe
de France , créée anciennement par Louis
XIV pour les deux hommes de lettres qu'il chargea
d'écrire l'histoire de fon regne: le ſicur
Moreau a eu l'honneur de faire ſes remerciemens
au Roi , & d'être préſenté à la Reine ainſi qu'à
la Famille Royale.
Le Comte de la Billarderie d'Angivilliers , cdevant
Gentilhomme de la Manche des Princes ,
P4
248 MERCURE DE FRANCE
a eu l'honneur de faire ſes remercimens au Roi
pour la place de directeur-général des bâtimens
à laquelle Sa Majesté l'a nominé. Il a eu aufi
l'honneur d'être préſenté à la Reine & à la Fa
mille Royale.
Le ſieur le Noir , maître des requêtes &inten .
dant (de Limoges , a eu l'honneur de faire fes re
merciemens au Roi , & d'être préſenté à la Famille
Royale pour la place de lieutenant-général de Police
de Paris , à laquelle Sa Majesté l'a nomné.
PRESENTATIONS.
Le 15 Août , Madame préſenta au Roi la Ducheſſe
de Caylus , nommée pour l'accompagner à
la place de la Comteffe de Guiche.
Le fieur de Bellecombe , brigadier des armées
du Roi , commandant -particulier de l'Ile de
Bourbon , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi ,
à la Reine & à la Famille Royale par le fieurTurgot
, ſecrétaire d'état , ayant le département de
la Marine.
Les Députés des Etats de Corfe ont eu l'honneur
d'être admis , le 21 Août, à l'audience du
Roi . Ils ont été préſentés à Sa Majeſté par le
Comte de Muy , ministre & fecrétaire d'état ,
ayant le département de la Guerre & conduits
par le ſieur de Nantouillet , maître des cérémo
nies.
NAISSANCES.
La Ducheffe de Luynes eft accouchée d'une
fille.
SEPTEMBRE. 1774. 249
: MORTS.
Etienne - René Potier de Gevres , Cardinal-Pretre
de la Sainte Egliſe Romaine , du titre de Ste
Agnès-hors-les-murs , ancien Evêque Comte de
Beauvais, Vidame de Gerberoy , Pair de France ,
Commandeur de l'Ordre du St Eſprit , Abbé commendataire
des Abbayes royales de Notre Damed'Ourfcamp
, St Vincent de Laon , St Etienne de
Caën & St Lambert-Lieflies , eſt mort à Paris dans
la 78e année de fon âge , étant né en 1697. 11
avoit été nommé à l'abbaye d'Ourfcamp en 1720,
à l'Evêché de Beauvais en 1728 ; élevé à la Pourpre
Romaine en 1756 , & avoit été fait Commandeur
de l'Ordre du St Eſprit en 1758. Il s'étoit
démis de fon évêché en 1772 .
Jacques Etienne Marthe , fils de feu Jacques-
David Comte de Cambis , brigadier des Armées
du Roi , eſt mort à Paris dans la neuvieme année
de fon âge.
Claude-Gabrielle de Bouthillier , épouſe deMathieu
de Baſginat , Baron de la Houze , chevalier
profès de l'Ordre de St Lazare , & chevalier
honoraire de l'Ordre de Malthe , miniſtre plé.
nipotentiaire du Roi auprès des Princes &du Cercle
de la Baſſe - Saxe , eſt morte à Paris .
Jean-Arnaud de la Garrigue , maréchal des
camps & armées du Roi , chevalier de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , eſt mort à Paris ,
dans la 59e année de fon âge.
Jean George d'Ehault de Malaviller , brigadier
des armées du Roi , colonel du régiment de Toul ,
du Corps royal de l'Artillerie , eſt mort àGrenoble,
le 2 Août , âgé de 71 ans.
P5
250 MERCURE DE FRANCE.
Marie Filloi de la Tour de Bontemps , veuve
du fieur Balzac de Saint-Pau , eſt morte dans la
Terre de Donzae , généralité d'Auch ,, dans la
cent neuvieme année de fon âge. Elle n'avoit aucune
infirmité & n'avoit jamais été ni faignée ni
purgée. Elle est morte même par un accident.
Elle est tombée dans le feu , s'eſt bleſſée àlatère &
afait des efforts inutiles pour éviter de ſe brûler.
Philiberte-Théreſe Guyet , Comteſſe de Louan ,
veuve de Jérôme Comte de Chamillard , maréchal
des camps & armées du Roi , eft morte à
Paris , âgée de quatre- vingt deux ans.
Etienne le Bague, veuve de Jean Rollot de
Beauregard , chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis, prévôt de l'hôtel royal des
Invalides , eſt morte à Caen , dans le quatrevingt
quinzieme année de fon âge.
LOTERIE S.
Le cent ſoixante-troiſieme tirage de la Loterie
de l'hôtel-de-ville s'est fait , le 26 Juillet , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mile
liv. eſt échu au No. 14382. Celui de vingt mitle
livres au No. 2143 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 13898 & 15292.
Le tirage de la loterie del'Ecole royale militaire
s'eſt fait le 5 d'Août. Les numéros fortis de la
roue de fortune font 71 , 39, 52 , 3 , 2.
prochain tirage ſe fera le 5 de Septembre.
Le
SEPTEMBRE. 1774. 251
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Lettre fur lesspectacles par M. Dromainville.
MONSIEUR
Je vous prie d'inférer dansle Journal des Sçavans
l'articleſuivant.
PROJET économique concernant les Spectacles Francais
dans les Cours Etrangeres , projet qui tend à la
beauté des Spectacles , à la décence , à l'amusement vrai
& folide des Souverains , & au bien - être des Comédiens.
Hy a quelques années que preſque toutes les Cours
d'Europe avaient un Spectacle français à leur folde , aujourd'hui
je n'en vois plus que deux , à quoi peut-on attribuer
cette révolution ! Est - ce le goût des Princes qui
à changé ? non afſurément , ce font dans quelques Cours
les mauvaiſes moeurs de quelques - uns de ceux qui compofoient
ces ſpectacles qui par des tracaſſeries , par un
intérêt fordide ou d'autres moyens infâmes , ont fait punir
le tout pour la partie ; dans d'autres , c'était un affemblage
monstrueux de gens fans moeurs , ſans éducation , fans
talent: ce qui ne peut produire qu'une conduite vicieuse
à tous égards ; gens qui ne peuvent fubfifter que dans le
fein de l'ignorance, qui font bannis de tous les théâtres de
leur patrie & qui dans les Cours Etrangeres éprouvent le
inême fort dans une année ou deux au plus ; mais ils
laiſſent après eux , un préjugé affreux contre la Comédie
Confultez les Cours qui ont été victimes de ces Malheureux
; elles vous díront qu'il n'eſt pas poſſible de conduire
une troupe de Comédie ; que tous les Comédiens font
des malhonnêtes gens ; mais que les mêmes Cours faffent
écrire à une Destouches à Lion , admirable directrice , qui
depuis vingt-fix ans eſt à la tête des ſpectacles les plus
conſidérables de la France, elle dira ſi les Talents & les
Moeurs n'ont pas toujours fait la baſe de ſon ſpectacle ,
s'il eſt impoſſible de faire des troupes d'honnêtes gens ,
elle qui a eu ſous fa Direction , ce qui compoſe en talent
tous les ſpectacles deFrance ; même celui du Roi , dont
il n'y a pas un Comédien qui n'ait été ſon penſionnaire,
ou qui n'ait joué chez elle ; je croirais pouvoir ajouter
que dans le nombre infini des Comédiens, qquu''eelllleea eu
252 MERCURE DE FRANCE .
fous ſes ordres , il ne s'eſt pas trouvé quatre perſonnes
qui ne fuffent pas eſtimables , par une raiſon toute ſimple ,
elle eſt honnête , & n'a jamais reçu chez elle , ceux qui
ne l'étaient pas. Je voudrois pouvoir prouverune vérité
conftante; que les trois quarts de ceux qui compoſent les
Spectacles Français font gens estimables & qui le ſeraient
dans tous les états de la vie , mais le préjugé des fots
où gens mal inſtruits , confond le Vice avec la Vertu. J'ai connu des gens à talent, de quoi former dix ſpectacles
qui n'étaient pas faits pour que l'on leur reprochat
Ja moindre baſieſſe. Ce n'eſt donc point la faute des
Comédiens en général , i les Princes ont été mal ſervis .
Qu'un Spectacle dans fon principe foit formé ainſi que
je le prétends , en ne protégeant que le Talent &les
Moeurs ; qu'il ne ſoit recruté dans la ſuite , que guidé
par le même principe , les Comédiens feront heureux &
Jes Princes contens ; mais il faut que ce foit un Comédien
ſage, honnête & qui par ſon expérience & fon
honneur , foit chargé du devoir de la troupe ; d'engager
les Comédieus , lorſqu'il en manquera : fon état , la
confiance de ſon Maître le feront tenir ſur ſes gardes ,
& il n'engagera jamais perfonne , fans le connaître. Voilà
le Spectacle que je prétends offrir ; & que je m'engage à
former à un huitieme de moins , que les Souverains n'ont
payé leurs Spectacles mauvais & non complets . Quant au
bien-être des Comédiens , le voici; je m'oblige à faire
trouver au bout de dix années , deux cents mille livres
de France , pour faire mille Livres de rente à tous les
Comédiens dont le Souverain aura été fatisfait pendant
les dix années. Leſquels deux cents mille Livres ne couteront
rien au Prince , rien à l'Etat , rien au Public , rien
aux Comédiens ; enfin perſonne ne pourra dire avoir contribué
à l'aſſemblage de cette fomme. Qu'on ne cherche
point à pénétrer d'où elle peut provenir : on s'y calleroit
La tête.
J'ai l'honneur d'être avec conſidération ,
MONSIEUR
Votre très-humble & très-obeiſſant
Serviteur DROMAINVILLE.
A Berlin ce 15 Août 1774-
Directeur pendant nombre d'années en France; ancien
Comédien de Sa Majesté Impériale de toutes les Ruffies ,
maintenant au service de Sa Majesté le Roi de Pruffe.
SEPTEMBRE. 1774. 253
M.
F'envoie à votre Mercure l'Epigramme qui fuit. L'eriginal
est de Luigi Alamanni , limitation allemande de
Hagedorn , & la françoise de v. f. D.
Tornata a Menelao l'ingiuſta Elena ,
Dicea , di pianto , e di vergogna piena :
Ben fu rapita eſta terrena Salma ;
Ma ſempre , il Cielo il ſa , reſtò tua l'Alma.
Ed egli : jo il credo ben ; ma , a non celarte ,
Mi laſciaſti di te la peggior parte.
Zum Menelaus kam die Helena Zurück,
UndSprach, mit Rechtbeschamt , und mit bethtantem Blick!
Esward dir Zwar myn Leib , die irdsche Last , entriffen
Doch , wie der Himmel weisz , blieb meine ſeele dein.
Er fprach: Ich glaub es gern ; hingegen magst du wiſſen :
Waz du mir lieffeſt , ſcheint deinschlechtſtes Theil zu seyn .
La belle IIélene , à Ménélas rendue ,
Lui dit , baiſſant les yeux :
Mon cher Epoux , qui me crutes perdue ,
(J'en atteſte les Dieux)
Mon ame vous reſta , ſi ma perſonne fut ravie .
O! Je le croi , dit Ménélas ;
Mais hélas !
(Convenez-en , m'amie)
C'étoit perdre le vin , & me garder la lie.
1
cordianct
le Spect
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111 ,
ance jusqu'au regne de Louis XIV , 90
es Pauvres ,
rets , contenant le regne de
1 Jardinage ,
91
92
93
u Jardinage , 98
le des différens Oiſeaux , 102
de Louis XV par M. l'Abbé
ont,
106
s du temps , 120
ulieu , 125
mens philofophiques , 139
ce qui ont remporté le prix ,
omie,
métrie- pratique ,
de Madame de Lorraine ,
146
ibid.
150
exon , 151
te Louis XV. par M. l'Evêmès
, (
153
fes , &c. 161
urgie , 164
dies inflammatoires , 166
nnaire hiſtorique , 167
170
e la Nobleſſe , 175
179
,
s , Opéra , 190
nçoiſe ,
lienne ,
de porcelaine de Sève ;
198
204
205
206
ibid.
208
211
254 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Les deux Voyageurs , conte ,
Epître à M. de Voltaire , en lui envoyant la
Rofiere,
Réponſe de M. de Voltaire ,
Vers à M. l'Abbé de Boiſmont ,
Epître à M. François de Neuf-Château ,
Le Boeuf & l'Alouette , fable ,
ibid.
12
15
ibid.
16
18
La Philofophe rendue à la raiſon , conte. 20
Le vrai Plaifir , 41
Epître à une Mere fur fon Fils , 44
Le Sommeil du Méchant, 48
Ephitalame ſur le mariage de M. Tieſſon , 49
Envoi , 50
Sur le regne de Louis XVI, Sonnet , ibid.
Vers au ſujet des écrits qui paroiſſent ſur le
nouveau regne ,
51
La Riviere & le Ruiffeau, ' 52
Vers à Mde la Baronne de Princen ,
54
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
55
LOGOGRYPHE ,
57
Chanfon .
59
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 61
Lettres à Eugénie ſur les Spectacles . ibid.
Mémoire fur les contre- coups ,
71
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques , 73
Effai philoſophique ſur le corps humain ,
76
Oraiſon funebre de Louis XV par M. deGery , 89
SEPTEMBRE . 1774. 255
Hitoire de France juſqu'auregne de Louis XIV , 90
Syllabaires des Pauvres , 91
Mémoires ſecrets , contenant le regne de
:
Louis XIII , 92
La Théorie du Jardinage , 93
La Pratique du Jardinage , 98
Hiftoire naturelle des différens Oiſeaux , 102
Oraifon funebre de Louis XV par M. l'Abbé
de Boifmont , 106
Ode aux Poëtes du temps , 120
Oeuvres de Chaulieu , 125
Antilogie & fragmens philofophiques , 139
Pieces d'éloquence qui ont remporté le prix ,
&c. 146
Abrégé d'Aſtronomie , ibid.
Elémens de Géométrie- pratique , 150
Oraiſon funebre de Madame de Lorraine ,
par M. Bexon , 151
Oraiſon funebre de Louis XV. par M. l'Evêque
de Sénès , 153
Anecdotes chinoiſes , &c. 161
Elémens de Chirurgie , 164
Traité des Maladies inflammatoires , 166
Nouveau Dictionnaire hiſtorique , 167
Le Vindicatif, 170
Dictionnaire de la Nobleſſe , 175
ACADÉMIE , 179
SPECTACLES , Opéra , 190
Comédie Françoiſe , 198
Début , 204
Comédie Italienne , 205
ARTS ,
206
Manufacture de porcelaine de Sève ; ibid.
Gravures , 208
Muſique , 211
256 MERCURE DE FRANCE.
Leçons de Langues italienne , &c. 215
Ecriture , 216
Précis de procédé fuivi pour barrer un des
bras de la riviere de Seine , à Neuilli , 217
Le Cri de la Seine , 220
Lettre de M. de Voltaire à M. Perronet , 221
Quatrain à la Reine , 222
Vers à M. le Moine , Ibid.
Le Fourmi- lion & la Fourmi , fable , 223
Bienfaiſance , 225
Anecdotes ,
226
AVIS ,
228
Nouvelles polítiques , 232
Mauſolée à St Denis , 238
Nominations , 246
Préſentations , 248
Naillances ibids
Morts , 249
Loteries, 250
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Lettres ſur les Spectacles par M. Dromainville , 251
Epigramme , 253
FIN.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères