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1774, 05-06, n. 7-8, 07, vol. 1, n. 9 (contrefaçon)
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A 489744
HOPERTY OF
The
University of
Michiga
Libraris,
1817
ARTES SCIENTIA SRITAS
ARTES CIENTIA
LIBRARY VERITAS
OF
THE
UNIVERSITY OF
MICHIGAN
TIBHOR
20
.M51
1774
no..7
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES:
MAI. 1774.
N°. VII.
Mobilitate viget. VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXIV.
.
LIVRES NOUVEAUX.
Costume Poſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon,
4to. fis. Paris. 1772-1773 les XIII premiers Cakiers.
Oeuvres de Mathématiques & de Phyſiques de s' Graveſande,
4to. 2 vol. fig. Amsterdam 1774. à f8 .
de Hollande.
Précis des Arguments contre les Matérialistes , avec de
Nouvelles Reflexions ſur la Nature de nos Connoiffances
, l'Existence de Dieu , l'immatérialité , & l'immortalité
de l'Ame. Par M. J. De Pinto. 8vo. La Haye
1774.- : 15 fols de Hollande.
Dictionnaire de Pensées ingénieuſes , tant en vers qu'en proſe
des meilleurs écrivains françois &c. 8vo. 2 vol. 1773.
Obſervations ſur les commencemens de la Société , par
Mr. J. Millar , Profeſſeur en droit à Glafcow , trad.
del'anglois. 1 vol. Amst. 1773.
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde. I vol.
Orléans 1774.
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs Claſſiques .
Grecs & Latins , cant facrés que profanes , 8vo. 16
vol. Paris 1774-
Hiſtoire de l'Académie Royale des Sciences pour l'année
1770. 4to. 1 vol. fig. Paris 1773.
Journal de Médecine de 1774.
Oeuvres de Boileau grand in 8vo. 5 vol. fig. Amst . 1773 .
dito,in-douze 5 vol. fig.
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753en 170 Volumes.
2 Tomes.
dito, la Table Générale des 170 Volumes , en
dito, Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Avril 1774 en
72 Volumes.
dito , la ſuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année est composée de 14 parties à re
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo .
: 3 vol. 1774. à f3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , " Libraire
àAmsterdam , l'Histoire de la Campagne de 1769 cn.
tre les Ruffes & les Turcs , travaillée ſur des Mémolres
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés alors ſur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 4to. 1 vol. af 12 :
Bugerstyr
22.27
27.
LIVRES NOUVEAUX.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XIII . premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours, & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches ſans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents fur le Mariage des Enfants
de Famille. I vol. gr. 8vo. Londres 1773. àf1 : 5
Penſées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f1 : 10.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers Sujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774-
CONTIENNENT:
Tome I. Tableau Hiſtorique & Politique de la République
de Pologne. Recherches hiſtoriques ſur la Province
d'Alface.
- II . Recherches fur les Royaumes de Naples&de
Sicile , Deſcription Géographique , des Jurisdictions
ſupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la ville
de Naples , conſeil d'Etat ; Commerce , revenus ,
charges du Roi, forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleſſe , du Peuple.
III. Abrégé Chronologique de l'Hiſtoire Sacrée ,
Eccléſiaſtique , & des Papes.
IV. Pensées , Recherches , Obſervations fur le
Commerce & la Navigation , balance du commerce ,
,
fur les changes étrangers travigation grands de
France , droits d'entrée & de fortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la fuppreffion des droits intérieurs
, obſervations ſur les foies , reinarques importantes
fur le célibat , examen de la Banque de Law.
V. Recherches ſur la Ruffie , ſur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'entrée & de ſortie , tarif
ou table Alphabétique des droits impoſés ſur les
marchandises importées & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie. Traité de commerce entre la Ruffie & la
Grande Bretagne .
,
VI. Hiſtoire impartiale d'Eudoxie Foederowna
ordonnances de Pierre I. Obſervations ſur les revenus
& les dépenſes de la république de Gênes , du gouvernement,
grand & petit Confeil , Doge , Sénateurs ,
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Colleges de l'Ile de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Anglois :
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la fource de toute puiffance , &c .
Tome VII . Obfervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Triburaux
, gouvernement de la cité de Londres , ufage
particulier à l'Angleterre , des Douanes , des Accites
ou maltotes , des Finances , de l'Etat militaire , de la
population des elpeces , des poids & melures , compagnie
de commerce , d'affurance.
VIII . Détails fur l'Ecoffe , fituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Ecclésiastique , Civil , tribunaux
, poids & mefures , des femmes , enfans , domeſtiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes ,
univerſités . Tableau des poffeffions de l'Angleterre
dans l'Amérique , de la Barbade , de la Jamaïque , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la
Barboude , l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Torre- Neuve , Acadie
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Peufilvanie
, de la Virginie & le Mariland , la Caroline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établirements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux actes
du Parlement , pour régler le Gouvernement de fes
plantations & leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , fur les
| mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille .
X. Origine , Droits , & prerogatives des principaux
emplois qui relevent de la couronne de France ,
Origine , Nature , & produit des impôts fur le clergé
de France , &c.
XI. Origine & progrès de la taille , fon établiſſement
en France , ſes variations , fes produits & la régie
, &c.
,
XII. Détail Général de toutes les parties des Finances
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident de l'Hôtel-Royal des Invalides ,
maréchauſſées de France , des troupes de terre , recherches
fur les trois évéchés , fituation de la France
dans l'Inde avant la paix de 1763 .
XIII. Table Générale des Matieres pour les XIII
Volumes.
L
MERCURE
DE FRANCE.
AI. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BIENFAISANCE.
M. DUQUESNOI , Chanoine régulier de
la Congrégation de notre Sauveur , ci devant
profeſſeur au college royal de ſaint
Louis de Metz , Prieur du Chénois &
Curé de Vouxey en Lorraine près Neufchâteau
, accorde , dans l'étendue de ſa
paroiſſe , des encouragemens à l'induſtrie
& aux moeurs champêtres: ils confiftent
en des prix compoſés d'une médaille
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
d'argent , d'un bouquet de fleurs d'Italie
& d'un ruban. D'un côté des médailles
eſt repréſentée une charrue que
guide un laboureur ; au- deſſus à droite
eſt le ſoleil; à gauche , les réfaux de
la pluie ; entre deux un peu plus haut ,
une main rayonnante diſtribuant l'abondance:
on lit autour cette inſcription :
De benedictionibus metet ; ſur le revers ,
prix d'agriculture , à Vouxey , le 26
Septembre 1773-
Quatre villages & pluſieurs annexes
dépendent de ſa cure : les habitans de ces
lieux , & un grand nombre des villages
voiſins ont aſſiſté à la diſtribution des
prix de 1773 , qui s'eſt faite en préfence
des Seigneurs & Gens de Juſtice :
elle a été accompagnée d'une bonne fymphonie
& d'un bal champêtre , terminé
par un repas auquel ont eu part plus de
quatre cents perſonnes. Les filles ont
chanté une chanson compoſée ſur ce
fujet.
On a diſtribué trois prix à celles qui
ont fait croître le plus beau lin , plante
* Les Journaux & papiers publics ont déjà rendu
compte de la bienfaiſance de ce paſteur respectable.
MAI. 1774. 7
dont la culture étoit juſqu'alors inconnue
dans ce canton ; un pour le chanvre , cinq
pour les vignes ; &, ce qui est très -remarquable
, fix pour la bonne conduite ;
tous ont été accordés à la pluralité des
voix des filles. Huit autres prix ont été
décernés aux garçons laboureurs qui ſe
font diftingués dans les labours & les foins
de la culture des grains, à la pluralité
des voix des garçons.
N'omettons pas la circonſtance la plus
touchante : le nommé Jean Touvenin a
reçu un prix diſtingué pour avoir montré
un refpectueux attachement à ſon pere ,
aveugle. M. Duqueſnoi a fans doute ſenti
combien il importoit d'encourager &
d'enflammer la piété filiale dans les campagnes
; nous y voyons malheureuſement ,
par un effet de la miſere qui endurcit le
coeur en concentrant toutes les facultés
fur les beſoins impérieux du corps , que
les peres & les meres hors d'état de gagner
eux - mêmes leur vie , ſont abandonnés
ou négligés par leurs enfans néceſſairement
occupés de leur ſubſiſtance &de
celle des leurs , & y ſuffisant à peine.
A 4
8
MERCURE DE FRANCE.
U
Tableau de la distribution des Prix , pour
l'année 1774.
Le premier , pour le laboureur qui aura
enſemencé le plus de terrein ; le ſecond ,
pour celui qui aura le mieux cultivé la
terre; le troiſieme, pour celui qui aura
tiré dans l'année , deux récoltes du même
fol; le quatrieme , pour celui qui aura
cultivé des grains fur des friches & endroits
abandonnés ; le cinquieme , pour
celui qui aura tiré une plus belle récolte
d'un canton déſigné , dont la culture eſt
fans doute difficile. Ces prix , accordés
pour les mêmes objets dans les quatre
villages , feront adjugés par les Maires &
Gens de Juſtice , à la pluralité des voix.
Autres prix d'agriculture , conſiſtans en
un bouquet de fleurs d'Italie & un beau
ruban. Le premier , pour ceux qui auront
les vignes les mieux façonnées ; le ſecond ,
pour les manouvriers qui auront défriché
le plus de terrein ; le troiſieme , pour le
plus beau chanvre ; le quatrieme , pour
le plus beau lin , le cinquieme, pour le
laboureur dont les chevaux feront le
mieux entretenus ; le ſixieme , pour le
manouvrier dont le bétail ſe trouvera
MAI. 1774. 9
être dans le meilleur état ; & d'autres
enfin pour ceux qui auront le mieux
amaſſé & entretenu les fumiers , ou cul
tivé quelques plantes nouvelles & utiles .
On diſtribuera aux filles les mêmes prix
que l'année précédente , & pour les mêmes
objets ; mais ils ſeront ajugés par
les femmes des Maires &Gens de Juſtice.
Les petits garçons & valets de laboureurs
, qui auront le mieux gardé les chevaux
, auront un écu & un bouquet.
Outre ces prix , M. Duqueſnoi abandonne
ſes dixmes à ceux qui auront le
mieux cultivé la vigne ou défriché des
landes & terreins vagues. Ce tableau a
été lu en préſence des quatre Communautés
, & enſuite déposé dans le greffe
de chacune.
,
M. le Baron de Tschoudi citoyen de
Metz & de Glaris , a adreſſsé l'ode fuivante
au digne bienfaiteur de l'humanité ,
en lui envoyant une lettre pleine de fentiment
& une couronne de Chêne verd . *
* Le compte que nous rapportons , la Lettre de
M. Tschoudi & fon ode font raſſemblés dans un
recueil qui ſe trouve à Metz , chez Antoine , imprimeur
ordinaire du Roi. 1 Y
A 5
10
MERCURE DE FRANCE,
R
ODE A M. DUQUESNOI.
AVISSEMENT ſacré! divine ſymphonie !
Aux célestes concerts quelle voix réunie
Chante l'homme de bien par d'auguftes accords ?
Treſſaillez ſous mes doigts , 6 cordes de ma lyre !
A cet hynne immortel ,cédant à mon délire ,
J'unirai mes tranſports.
Contre les flots ſubits d'un torrent de lumiere
Une force inconnue affermit ma paupieres
A mes yeux embraſés l'Eternel eſt préſent
Les Anges éblouis des rayons qu'il diſperſe .
Abaiſſent un regard , gage d'un doux commerce ,
Sur l'homme bienfaiſant.
Séraphin des mortels! du Très-Haut douce imaget
Ta voix expiatoire auCiel s'ouvre un paffage ;
Il répond dans ton coeur par de ſecrets échos ;
Ton fouffle véhément repouſſe le tonnerre ,
Que l'on verroit , ſans toi , lancé contre la terre;
La plonger au chaos.
Jadis , pour t'exalter , auguſte Bienfaiſance !
D'un langage ſervile on brava l'indigence ;
On inventa des ſons de pompe revêtus :
Alors tu t'élanças , poëtique harmonie !
MAI 1774.
Et l'on vit s'allumer le flambeau du Génie
Au Soleil des vertus .
Aux récits des bienfaits de l'utile ſageſſe
Du viſage embelli ſe prête la ſoupleſſe ;
Une ardeur extatique y peint ſon noble effor ;
Un feu divin ſe mêle au criſtal de nos larmes ;
L'aurore du ſouris ſe leve ſur ces charmes ,
Et les augmente encor.
Mais qui peindra du coeur l'ivreſſe heureuſe &
fainte
Ces rebelles torrens dont la vague eſt contrainte ,
Ce deſpotique effort d'un volcan révolté ?...
L'eſprit impétueux s'échappe ſans méthode...
Duqueſnoi ! je devois te rendre dans une Ode
Ce que tu m'as prêté.
Quel aigle me tranſporte aux rives de l'Alphée ?
La Grece arrive en foule ; on éleve un trophées
Sa vue excitera le prompt émulateur :
Mais le clairon thébain doit ſonner ſa victoire ;
Dans l'abyme des temps retentira ſa gloire ;
Quel aiguillon vainqueur !
Le ſignal eſt donné, l'ordre des chars
s'élance
L'air fiffe..... les courſiers dévorent la
diſtance 3
Des muscles ſur leurs flancs palpitent les
réſeaux
Dans la fumée au loin rebondit leur criniere
Et de la roue ardente à travers la pouffiere
Rayonnent les anneaux.
12 MERCURE
DE FRANCE.
Un cri part ; le vainqueur touche au bout de l'eſpace;
Triomphez avec lui , beaux vallons de la Thrace ,
Ecoles des courſſers qui fixent ſes hafards !
Pindare ! dans l'arene , entre d'un pas rapide ,
Fais jaillir des éclairs d'une carriere aride ,
Par les plus fiers écarts.
Je n'ai point à dompter un champ dur & rebelle;
Aux touffes des moiſions l'abondance m'appelle ;
J'écrafe mille fleurs fous mes doigts opulens ...
Ta gloire , Duqueſnoi! de ſes rayons me cache :
Heureux choix du ſujet ! il ſuffit qu'il attache ;
On pardonne aux talens.
Qu'un autre orne fon front de feuillages antiques ;
Je chanterai ta lice & tes lauriers ruſtiques ;
C'eſt l'école à la fois & des bras & des coeurs :
Là , par le filtre heureux que ta ſageſſe y verſe ,
Parmi l'émail des prés , à l'ombre de la herfe ,
Croft la palme des moeurs.
Quel eſt cet orme fier régnant ſur les prairies ?
De fon rameaupenché deux couronnes fleuries
Defcendent en flottant au gré d'un doux zéphir :
Sur le tronc glorieux s'appuie un Pasteur ſage ;
En cercle autour de lui ſe range le village ,
A la voix du plaifir.
MAI.
13
1774.
1
De la foule auſſi-tôt un grouppe ſe détache ;
Des bras de fon vieux pere un jeune homme s'arraches
Il s'approche , en tremblant , du Juge bienfaiteur :
D'épis & de raiſins ceux- là lui font hommage
Et celui-ci rougit de n'avoir en partage
Que la bonté du coeur.
J'excitai parmi vous la champêtre induſtrie ,
Mais je dois compte encore au Ciel , à la patrie
Dit le Paſteur aimé , des moeurs de mes troupeaux :
Jeune homme doux & bon ! dans le ſein de ton pere
Tu verſas du bonheur le nectar ſalutaire ,
Le baume du repos.
Il dit , & détachant la plus frafche couronne
Il en pare ſon front où la vertu rayonne
Et mêle ſes doux feux aux nuances des fleurs :
Bientôt des coeurs émus mille cris s'élancerent
Le ſouris circula , dans tous les yeux brillerent
Et la joie & les pleurs.
On vous vit un moment , roſes de la jeuneſſe
Mais de tous les vieillards , quelle fut
l'alegreſſe
Errer ſous les frimats de leurs cheveux
blanchis
On vit le doux eſpoir éclairer leur viſage ,
Et des chaînes de glace , entraves de leur
age
Leurs genoux affranchis.
-
14 MERCURE DE FRANCE.
Rois ! quittez de vos Cour les drames de les crimes ;
Repofez vos regards ſur ces ſcenes fublimes ;
D'un autre Prométhée échauffez les projets :
D'un levain plus actif il a pétri les ames ;
Des brûlantes vertus il a fouflé les flammes ;
Aux coeurs de vos ſujets.
Sur lui de vos tréſors épanchez la rofée ,
Et bientôt germeront fur la plaine arrofée
Les doux fruits de l'aiſance , au sein de mille fleurs.
Tel ſous un ciel avare un généreux feuillage , ..
Des fucs qu'il emprunta , ſur une aride plage
Diſperſe les vapeurs.
Telle auſſi ſous les loix d'un habile économe
De la pente des monts , au gré de l'agronome ,
Une ſource deſcend par d'utiles canaux ,
Et , diviſée encor , va dans l'herbe mourante
Etendre fur les fleurs la nappe tranſparente
De ſes fertiles eaux,
Mais ſi l'onde , tombant d'une cime rapide ,
Dans fon effor fougueux ſe déborde fans guide ,
* Prométhée étoit un homme
bienfaifant & éc'aire.
un des premiers législateurs du monde , qui
coeur des hommes . Cette note & les suivantes font de
Pauteur de lode.
qui
fera le
***Arbre de l'ifle de Fer qui arroſe la terre par l'eau
qui dégoutte de ſes feuilles.
MAI. 15I 177.4
Quels germes deſtructeurs roulent ſes flots errans !
Elle court de l'arene imbiber l'avarice ,
Ou ſe hate d'enfiler de ſa vague complice
La rage des torrens.
C'eſt en vain qu'aux fillons ,fous un foc plus ſuperbe,
D'une ſource nouvelle on vit jaillir la gerbe ;
Déjà cette urne d'or tarit dans les guérets :
Aux gouffres de Plutus ce Pactole s'écoule ,
Entraînant de ſes flots, avec les pleurs qu'il roule
La coupe de Cérès.*
Auſſi le vil orgueil de nos durs Politiques
Omet avec dédain , dans ſes calculs iniques ,
La foif de l'indigence & les beſoins des coeurs
Et d'un eſprit fiſcal , dans ſes rêves coupables
Jamais n'enviſagea l'eſſaim des miférables ,
Que comme producteurs .
D'aiſance & de vertus la force concentrée
Toutefois d'un Etat affure la durée;
:
* Cérès eſt priſe ici pour les cultivateurs_ Ce
qu'un trope , au reſte Cérès étoit une Reine de
,
eft qui enfeigna l'agriculture : ainſi qu'on ne s'y
mép- enne
pas , ces mots font pris ici dans le ſens
historie
& non dans le ſens de la mythologie, dont
nous
pas voulu bigarrer ce ſujer.
I16 MERCURE DE FRANCE.
Aux vents des paffions ce navire eft flottant s
Le vice & la mifere épaiffiffent l'orage ,
Dont la muette horreur annonce le naufrage
Où le deftin l'attend.
O vertus des foyers ; & flamme augufte & tendre !
Tu vas , liant les coeurs , juſqu'au trone t'étendre ;
L'amour de la patrie eſt ton plus grand éclat :
Rois peres ! écoutez, c'eſt en aimant un pere ,
Qu'on apprend à chérir d'un amour tributaire
Les Peres de l'Etat.
Avant de s'épancher dans les urnes publiques ,
Les moeurs ont fait fleurir,près des toits domeftiques ,
Sur le ſage olivier , les roſes du bonheur :
Duqueſnoi ! dans tes champs ils'éleve en futaie ;
Du vice , par tes soins , il étouffe livraie
De fa noble vigueur.
Tonnez ; Miniftres faints 1 tonnez contre le vice ;
De l'enfer à ſes yeux creufez le précipice :
11 chancelle , il pålit... va-t-il ſeréformer ?
Aux banquets des vertus un Pasteur le
convie ;
Lui verſe le nectar dans leur coupe enrichie ,
Et les lui fait aimer.
Qu'on montre des gibets au crime
téméraire
;
Lui , qui l'a vu fortir des flancs de la mifere ,
Aur
MAT 47741
web amore
Aux fêtes des moiffons l'a réconcilié :
Il fait des citoyens , épargne des victimes;
Il fait ce que la loi , par le plus grand des crimes
A toujours oublié.
2003
Oui , courbant un rameau de l'arbre de Dodone ,
Et devant tous les yeux agitant ma couronne ,
Enflammant l'air froiffé de mon vol fier & prompt ;
J'aborderai ſon cirque & la foule béante ,
J'irai , l'éclair dans l'oeil & d'une main brûlante ,
La fixer ſur ſon front. :
A travers l'or des blés je le vois qui s'avance :
Triomphez devant lui , faiſceaux de l'abondance !
Fleurs ! careſſez ſes pieds qui preſſent vos tapis
Orgueilleuſe moiffon ! éleve encor ton fafte ,
Et , doucement cintrée au-deſſus de ſa tête ,
Balance tes épis .
Sous les pas du héros les herbes ſe flétriſſent ;
Afon aſpect ſanglant de longs échos mugiffent;
Le jour couvre ſon front des voiles de la nuit ;
Les aftres , de frayeur , s'arrêtent dans leur courſe
Le fleuve épouvanté remonte vers ſa ſource ;
Le Tartare jouit.
1
A tes yeux , Duqueſnoi ! ſe pare la Nature;
La ſource harmonieuſe adoucit ſon murmure ;
Des lambris des côteaux t'accueillent mille accens
L'inſecte, ſous tes pieds , bourdonne tes louanges
3
B
18
MERCURE
DE FRANCE
.
Des parfums élevés vers les trones des Anges
Tu partages l'encens.
O nuit, qui verras fuir l'étoile de fon ame !
Les fillons redoublés d'une fanglante flamme ,
Dans tes fincs entr'ouverts porteront la terreur ;
Et les manes errans & les oiſeaux funebres ,
De of deuil folemnel , criant dans les tenebres .
Proclameront Thorreur,
Sous de pâles flambeaux , l'époufe couronnée
Unira des cyprès aux treffes d'hymenée ;
Le vieillard gémira , courbé fur fon bâton
Les enfans , effrayés par de fombres aufpices ,
Baigneront de leurs pleurs le ſein de leurs nourrices
En begayant ton nom.
L'orme que tu paras des prix de la victoire ,
En étendant fon ombre, étendra ta mémoire ;
Les bergeres en cercle iront danfer antour :
Les filles de Sion , devant l'Arche orgueilleuſe ,
Meloient ainsi , jadis , à leur danſe picule
Les graces de l'Amour.
Phantome fugitif du longe de la vie !
Tu pourſuis une fleur quet'arrache l'envie ,
Qu'aux ferpens du remords difputa le defir ;
La douleur fuit tes pas, & l'effroi te précede ;
L'avenir te menace & le néant fuccede
A ton dernier plaiſir.
MAI. 19 1774
L'individu périt, l'eſpece eſt immortelle ; i
Seroit-il né pour lui ? non , il naquit pour elle ;
La vie eſt un flambeau paſſe de mains en mains i
Deſpote qui t'en ſers pour allumer la foudre !
Mortels qui l'éteignez dans la fange ou la poudre ?
Etes-vous des humains ?
Non : l'homme bienfaiſant a ſeul urne ame active
Il remplit l'univers de ſa vie expanſive :
Que fon corps du deſtin ſubiſſe les decrets ,
C'eſt l'enfant qui s'endort dans le ſein de ſon pere
Dieu va le conſoler du bien qu'il n'a pu faire ,
Qui fait tous ſes regrets .
Dans le cercle du jour , l'aſtre fécond s'élance:
Il verſe les couleurs , la joie & l'abondance:
Il a mûri le ſep , l'or , la gerbe & le miel ;
Et terininant au foir ſa courſe triomphante ,
Il va parmi les flots d'une pourpre éclatante
Revivre dans le Ciel .
Son ame eſt réunie au fleuve de lumiere ,
D'où le Ciel la lança dans l'humaine carriere ,
Mais fon reffort ofcille encore aux coeurs émus :
Et les flammes du ſien jailliſſent de ſa cendre ,
Et les pleurs embraſés que fa mort fait répandre
Font germer des vertus.
Duqueſnoi n'aura point un pompeux mauſolée
Où le marbre , imitant la France désolée ,
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
Semble éteindre un lambeau dans la nuit des douleurs:
Sa cendre frémiroit du ſang d'une bécatombe ;
Mais l'homme vertueux répandra for fa tombe
Des larmes & des fleurs.
Deſtin qui filez l'or de ſes heures chéries !
Ah ! ſongez qu'il s'enlace aux fils de mille vies ,,
Dont il fait fon bonheur d'étendre l'heureux cours :
Mais s'il vous échappoit... la mienne eft moins utile ,
Prenez , pour le nouer fur le fuſeau fertile ,
La trame de mes jours .
ZAMOS, ou la Bienfaisance récompensée ,
conte moral.
DANSI
Ans l'iſie de Crete , fameuſe par fes
cent villes , on voyoit ſemes çà& là de
petits hameaux , heureuſes demeures de
la paix & de l'innocence. Non loin des
rivages de la mer s'élevoit une colline
couronnée par une maiſon ſimple & rustique
qu'habitoit depuis quelque temps le
ſage Adamas. Cet homme vertueux ,
dégoûté des vains plaiſirs qui accompagnent
les grandeurs , avoit quitté la Cour
L
IMA I. 1774. 21
les palais ſomptueux des Rois de la
Crete. Il avoit vu périr , à la fleur de fon
Age , une épouſe aimable & chérie. Il lui
reſtoit un fils , unique appui de ſa vieilleſſe.
Adamas voyoit avec plaifir les femences
de la vertu germer dans cette
ame tendre & compatiſſante. ,, Mon fils ,
,, lui diſoit- il un jour, jette les yeux fur
,, ces vaſtes plaines. Vois ces humbles
chaumieres que la ſuperbe Fortune ſemble
dédaigner. Elles font habitées par
des malheureux qui gémiſſent ſous le
poids de l'indigence. Les Dieux nous
ont comblés de biens ; ah ! fans doute
ils ſe ſont repoſés ſur nous du ſoin d'é-
,, tendre leur providence. "
ود
ود
ود
.ود
Ces paroles ſi touchantes élevoient
l'ame du jeune Zamos, Des larmes d'attendriſſement
couloient de ſes yeux. On
voyoit briller ſur ſon front la douce
férénité , ſymbole de l'innocence. Tous
les pauvres habitans de la contrée s'entretenoient
fans ceſſe de ſa bienfaiſance,
,, L'aimable jeune homme , répétoientils
ſouvent ! il eſt vertueux. Les
Dieux le béniront."
و د
و د
Les plaiſirs de Zamos étoient auſſi purs
que fon ame. Il chantoit fur la lyre les
merveilles de la Nature , & le bonheur du
juſte qui tend une main ſecourable à la
B 3
22 MERCURE DE FRANCE,
vertu malheureuſe. Quoiqu'élevé dans le
faſte des Cours , Zamos ne méprifoit
point les amuſemens champêtres . Confondu
avec les bergers , il conduiſoit les
troupeaux bondiſſans dans les gras pâturages
arrofés par mille ruiſſeaux qui ſe
jouoient au travers des fleurs.
Il étoit déjà parvenu à cet âge bouillant
où les hommes corrompus par l'air
de contagion qu'on reſpire dans les villes
font victimes des redoutables pasfions.
Il devint tout-à-coup trifte & rêveur.
Les nuages épais de la mélancolie
obſcurciſſoient cette douce gaieté , compagne
inséparable du bonheur. Au lever
de l'aurore il s'éloignoit de la maiſon de
fon pere , & il nerentroit qu'au déclin du
jour. Adamas fut ſurpris d'un ſi promt
changement. Il obſervoit fon fils. Lejeune
homme ſoupiroit&baiſſoit les yeux.
Il n'avoit plus cette confiance qu'un
feul regard du plus tendre des peres lui
inſpiroit toujours. Adamas eft inquiet ,
mais cependant il eſt raſſuré par cette
profonde connoiſſance qu'il avoit des
hommes , & fur tout du coeur de fon fils.
Il me fuit, ſe diſoit - il à lui - même , il
eſt diſſimulé ; ſans doute le joug des
" paſſions afſervit ſon coeur trop fenfible.
N'anticipons point ſur des ſecrets qu'il
ود
११,
ΜΑΙ.
1774. 23
ود
ود
cherche à me dérober. Lorſqu'il fera
malheureux , il ſentira le beſoin de s'épancher
dans le ſein d'un ami. Je connois
mon fils. Jamais , non jamais il
n'aura de meilleur ami que ſon pere.
Un foir tous les bergers avoient ramené
les troupeaux des pâturages , & le laboureur
fatigué avoit dirigé ſes pas vers
l'aſyle du repos ; Adamas ne voit point
fon fils. Affis fous de berceau de pampre
qui étoit devant ſa maiſon , il eſt en proie
à l'inquiétude la plus vive. Enfin il apperçoit
Zamos , court au devant de lui&
le ferre dans ſes bras. Le jeune homme
en rougiſſant prend la main de fon pere ,
la preſſe de ſes levres & la mouille de fes
larmes. Le vieillard eſt attendri . 0
mon fils , ô mon ami , ne ſuis -je plus
digne de ta confiance ? Zamos ſe précipite
encore dans les bras de fon pere. Les fanglots
étouffent ſavoix. Mon pere , s'écriet'il
, que je fuis malheureux ! Aglaé ne
ſera point à moi. Damétas ſera ſon époux.
Adamas engage fon fils à épancher dans
le ſein paternel les fecrets de ſon coeur.
Ils s'aſſeyent ſur un banc de gazon. Zamos
regarde tendrement ſon pere , & lui
dit:
T
-
J'aime , ô mon pere , j'aime la fille de
Polémon. Aglaé eſt vertueuſe , elle craint
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
Jes Dieux, elle ſeule pourroit me rendre
heureux. J'ai ſouvent entendu parler de
Polémon , interrompit Adamas ; les infortunés
répetent ſans ceſſe le nom de cet
homme bienfaiſant. Mais , dis-moi , mon
fils , comment ton amour eft - il ne ? Où astu
vu Aglaé ? Zamos continua. Un jour
je m'étois égaré dans le riant vallon dominé
par cette colline qui ſe perd dans le
Jointain. Je vis une jeune fille qui étoit
affiſe ſur le bord d'un ruiſſeau. C'étoit
Aglaé. Je fus frappé de fa beauté. Ses
yeux étoient humides; elle avoit pleuré.
Je m'approchai d'elle.-Jeune fille , pourquoi
pleurez - vous ? Hélas , me répondit
- elle en ſoupirant, je ſuis bien malheureuſe.
Il y a douze ans que mon pere
Polémon quitta ſa famille pour voyager
dans le monde. Alors j'étois bien jeune.
Ma mere pleure tous les jours. Hier elle
me diſoit en m'embraſſant: Aglaé , ma
chere Aglaé , ton pere eſt peut-etre enfeveli
dans le ſein des mers. Je pleurois
avecelle ; mais en me voyant pleurer , elle
redoubloit ſes larmes. Pour rendre ſa
douleur moins vive , je m'éloigne & je
viens dans ce vallon où je gémis fans ceffe.
Ainſi parla Aglaé. Auſſi-tôt je fus atten
dri , je partageai ſes peines. J'eprouvai
des -lors des ſenſations qui m'étoient inMAI.
1774. 25
connues. Lorſque je ne voyois point
Aglaé , j'étois inquiet. Tous les jours je
retournois dans le vallon où je la vis pour
la premiere fois. Que les heures s'écouloient
alors rapidement ! Nous pleurions
enſemble ; elle fut touchée de mes foins ;
elle me diſoit ſouvent: Zamos , depuis
que tu prends part à mes peines je ne
ſuis plus ſi malheureuſe ; ta préſence me
conſole. Oh ! avec quelle tendreſſe elle
me parloit de ſa mere ! Sa naïveté , ſa
piété filiale , tout m'enchantoit. Je ne
pouvois vivre ſans elle ; je lui en fis l'aveu.
Une douce rougeur colora ſes joues ;
ſes yeux ſe fixerent tendrement ſur les
miens , elle me ſerra la main. Aujourd'hui
je retournai dans le vallon. Je la vis
éplorée , les cheveux épars , & dans un
déſordre qui annonçoit quelque funeſte
changement. Elle ſe précipita dans mes
bras. J'eſſuyai avec mes levres les larmes
qui ruiſſeloient ſur ſes joues enflammées .
22 Ah! Zamos , medit-elle , adieu ; il faut
,, nous quitter. Je t'aime , ouije t'aime ;
و و
mais ma mere veut que Damétas ſoit
„ mon époux. Aglaé , m'a-t-elle dit , ta
,, jeuneſſe a beſoin d'un appui. Lamort
„ fermera bientôt mes yeux. Ton pere te
deſtinoit au jeune Damétas. Je dois
B5
26 MERCURE DE FRANCE .
,, remplir ſes volontés. Je le ſens , je ne
,, puis réſiſter à la meilleure des meres ;
ود adieu, Zamos ; il faut nous quitter."
En difant ces mots, elle s'éloignoit lentement.
Je voulus l'arréter ;mais , muet &
immobile ,je n'en eus pas la force. Voilà ,
mon pere, la cauſe dematriſteffe. Lavie
ime deviendra infupportable ſi Aglaé n'eft
point à moi.
Adamas fut touché de ce récit. -Mon
fils , la mere d'Aglaé fait - elle que tu es
aimé de fa fille ? -Non , mon pere ; la
timidité d'Aglaé l'a toujours empêchée
d'inſtruire ſa mere de notre amour, Eh
bien , reprit Adamas , demain va la trouver
: tu lui avoueras vos fentimens communs.
Si elle aime fa fille , elle ne voudra
pas la rendre malheureuſe. -Oui ,
mon pere , oui , j'irai la trouver , j'embraſſerai
ſes genoux. Elle ne pourra réſiſter
aux larmes de ſafille. OmonAglaé ,
nous ferons unis ! Nous emploierons nos
jours fortunés à faire le bonheur du plus
tendre des peres .
Zamos , flatté par cet eſpoir , attend le
jour avec impatience. L'aurore paroît: il
fort après avoir embraſſé fon pere ; & ,
s'abandonnant aux tranſports lesplus vifs ,
il côtoie le bord de la mer: il apperçoit
MAI. 1774. 27
>
ne dans le lointain les débris d'un vaiſſeau.
Un malheureux n'ayant d'autre appui
qu'un mất qui s'étoit détaché , ſe débattoit
contre les flots. Ses bras , étendus vers
Zamos , ſembloient implorer ſa pitié. Le
vertueux jeune homme ſe jette à la mer
fans héſiter. L'efpoir de ſauver un malheureux
, l'aveugle ſur le danger. Les
Dieux favoriferent cette généreuſe entrepriſe;
& l'inconnu s'échappa du péril qui
menaçoit ſes jours. L'affreuſe perſpective
de la mort n'avoit point altéré cette férénité
qui brilloit fur fon viſage. Le
temps avoit imprimé ſur ſon front les
rides de la vieilleſſe. Sa phyſionomie
étoit douce. Son air grave & majeftueux
inſpiroit le reſpect & l'amour. Il embrafſſe
fon libérateur. Jeune homme , lui dit - il ,
puiſſent les juftes Dieux récompenfer ta
vertu! Puis tout- à-coup , jetant les yeux
autour de lui , il paroît abſorbé dans de
profondes réflexions. Des larmes de joie
coulent de ſes yeux. Un filence touchant
& énergique exprime les tranſports de
fon coeur. Son ame s'épanche en ces rermes
: O ma chere patrie ! je vous revois
enfin; je vous revois , terre heureuſe de
la Crete où le ſage Minos dicta fes loix ;
je découvre le ſommet du Mont Ida où le
grand Jupiter paſſa ſon enfance.
28. MERCURE DE FRANCE.
Zamos partage l'enthouſiaſme de cet
étranger. Un mouvement inconnu l'intéreffe
en ſa faveur. Il oublie en ce moment
le motif qui guidoit ſes pas ; & pré .
férant les droits facrés de l'hospitalité à
l'amour qui le conduiſoit chez la mere de
fon Aglaé: O étranger , dit- il , la maifon
de mon pere n'eſt pas éloignée; je vais
vous y conduire. Le vieillard fatigué accepte
cette offre ; & , s'appuyant ſur l'épaule
de Zamos , ils montent la colline
fur laquelle eſt ſituée la maiſon d'Adamas .
Ce tendre pere avoit ſuivi ſon fils des
yeux ; étonné de le voir revenir avec un
étranger , il marche au devant d'eux. Zamos
lui raconte comment il a ſauvé cet
inconnu du naufrage. Adamas , tranſporté
d'allégreſſe , embraffe fon fils, le baigne
de ſes larmes , & s'adreſſant au vieillard :
ود
Si vous êtes pere , dit-il , prenez part à
" ma joie ; ce jeune homme eft mon
"
fils. " Il les introduit dans ſa maiſon.
Tous ſes fideles eſclaves prennent part à
la fatisfaction de leur maître , & s'empreſſent
à rendre à ce nouvel hôte les devoirs
que Jupiter hofpitalier preſcrit aux
humains. On lui préſente des habits ſimples
& commodes. Une table frugale eſt
auſſi-tôt ſervie. La douce familiarité préfide
à ce repas champêtre. A la premiere
MAI. 1774 29
entrevue les hommes de bien ſont amis.
La ſympathie de la vertu les enchaîne
par des liens indiſſolubles. O mes amis ,
diſoit le vieillard, qu'il eſt doux de ſe
revoir au ſein de ſa patrie ! avec quel plaifir
j'embraſſerai mon épouſe & ma fille !
Inſenſé , le bonheur étoit chez moi , &
j'ai voulu le chercher dans des climats
étrangers . Ces paroles excitent la curiofité
d'Adamas.
Cette île eſt ma patrie , continua l'inconnu
; je cultivois en paix les champs de
mes peres. Une épouſe aimable & laborieuſe
contribuoit à me rendre la vie douce
& agréable. Ma fille commençoit à
balbutier le tendre nom de pere. Je verfois
ſur les malheureux les richeſſes 'que
les Dieux m'ont confiées. Cependant au
milieu de tous ces avantages , il me manquoit
la ſageſſe , & je n'étois point heureux.
Une vive inquiétude , des deſirs
vagues étendoient mes vues au- delà du
préſent. Un jour je me promenois en rêvant
ſur le rivage. Mon imagination
s'enflamma à la'vue de ces énormes bâtimens
qui voguoient ſur la vaſte immenfité
des mers. Je me diſois à moi même :
l'île que j'habite n'eſt qu'un point ſur la
Ce globe eſt couvert de peuples terre.
30 MERCURE DE FRANCE.
innombrables & de nations auffi variées
par les moeurs que par le langage. Je pris
dès -lors la réſolution devoyager. Jem'ar
rachai des bras de mon épouse ; j'eſpérois
la revoir au bout d'une année , mais
les Dieux en ordonnerent autrement.
J'errai pendant douze ans, tantôt libre ,
tantôt eſclave. Je touchois preſque aux
côtes de la Crete, mon vaiſſeau ſe brifa
contre un écueil ,& fans la compaffion de
ce jeune homme , j'aurois été englouti dans
les profonds abymes de la mer. Je n'ai recueilli
d'autres fruits de cette vie errante
& vagabonde que les triſtes leçonsde l'expérience.
Au milieu de tant d'hommes ,
j'étois iſolé. Perſonne ne s'intéreſſoit à
mon fort. Si les Parques avoient tranché
le fil de mes jours , une main chérie n'auroit
point fermé mes yeux. Mon tombeau
n'auroit point été arrofé par les larmes
d'un ami. Je me rappelle encore
P'inſtant où je me ſéparois de ma famille.
Ma fille me prodiguoit ſes careſſes enfantines
, &, me preſſant de fes petits bras ,
elle ſembloit preſſentir les maux qui menaçoient
fon pere. Mon épouſe pale &
éplorée ne répondoit à mes triſtes adieux
que par de profonds gémiſſements. Les
Dieux m'ont - ils confervé ces précieux
MAL 1774. 31
!
objets de ma tendreſſe ? O mes amis ,
avez - vous entendu parler de Polémon ?
Connoîtriez - vous ma chere Aglaé ?
Quoi ! vous êtes Polémon , s'écria Zamos
en ſe jetant au cou du vieillard ? heureux
pere ! Polémon eſt étonné. Adamas
fourit& lui raconte comment Zamos a vu
Aglaé dans la prairie. Ce tendre pere
fond en larmes en entendant parler de la
ſenſibilité de ſa fille. Mais lorſqu'Adamas
parle de l'amour de Zamos pour Aglaé ,
un air de triſteſſe ſe répand tout- à- coup
ſur le viſage de Polémon. Il paroît embarraſſé,
ſon eſprit eſt agité par mille penſées
différentes ; il garde le filence , &
après avoir réfléchi pendant quelque
temps , il prend la main de Zamos. Mon
ami , lui dit - il , je te dois la vie. Jamais
je ne pourrai m'acquitter d'une dette auſſi
précieuſe. Tu connois la vertu. Tu fais
qu'elle ne s'acquiert que par des facrifices;
écoute-moi , & fois monjuge. Zamos attend
en tremblant quelle fera la ſuite de
ce difcours ; fon coeur treſſaille. Polémon
continue. Damétas eſt mon ami depuis
l'enfance. Le champ qu'il cultive eſt petit.
Son pere avoit contracté des dettes ;
Damétas en fut chargé. Je voulus les fatisfaire
; mais l'ame fiere de mon ami fut
32
MERCURE DE FRANCE.
révoltée de ma propoſition. Polémon , me
dit-il avec nobleſſe , vois -tu ces bras ? ils
cultiveront la terre. Damétas avoit beaucoup
d'enfans. Un de ſes fils étoit de
l'âge de mon Aglaé. Je promis à mon ami
de les unir un jour. Tranſporté de joie
il me preſſa contre ſon ſein. Je ſentis
mon viſage mouillé de ſes pleurs. Aujourd'hui
je reviens dans ma patrie ; fans
doute le jeune Damétas eſt dans l'indigence.
Répondez mes amis , dois je lui
refufer ma fille ? Manquerai je à ma parole
, parce que mon ami eſtpauvre ? C'en
eſt affez : votre filence me diete ce que je
dois faire. N'en doute point , ô Zamos ,
ma fille ſera auſſi généreuſe que toi ! elle
fera le facrifice de ſon amour.
Zamos s'efforce en vain de dévorer ſes
larmes. Les ſanglots le ſuffoquent. Il cache
ſon viſage dans le ſein de fon pere ;
Adamas mêle ſes pleurs avec ceux de fon
fils . Polémon détourne la vue , & paroît
cruellement agité.
Mais l'impatience où il eſt de revoir fa
famille ne lui permet plus de différer. II
embraſſe Adamas. Viens, dit- il , mon cher
Zamos; fois mon guide. N'écoute que la
voix de la vertu. Elle a déjà preſcrit à ton
coeur le ſacrifice qu'elle exige. Ils prennent
tous
MAI. 33 1774.
>
tous deux le chemin de la colline au bas de
laquelle eſt ſitué le hameau de Polémon.
Zamos a les yeux baiſſés. Il médite en
filence les dernieres paroles du verueux
vieillard. L'amour & la vertu l'agitent
tour-à-tour. Il admire leprocédé généreux
de Polémon ; mais auſſi-tôt , ſe rappelant
les momens fortunés qu'il paſſoit avec
ſon Aglaé , le courage l'abandonne. Il n'écoute
plus que fon amour. Ses profonds
foupirs décelent l'état cruel de ſon ame.
Ils ſont déjà parvenus fur la colline. Polémon
découvre le hameau où il reçut la
naiſſance. Il apperçoit de loin le toit rustique
qui renferme ce qu'il a de plus cher
au monde. A cette vue il ſent palpiter
ſon coeur. A quelques pas de lui s'élevoit
un tombeau couvert de mouſſe & ombragé
par de noirs cyprès. Une ſimple inſcription
annonçoit aux voyageurs que celui
qui étoit renfermé dans ce groffier monument
avoit été bon & bienfaiſant. Polémon
ſe proſterne ſur le tombeau , & l'arroſe
de ſes pleurs. Omon pere , s'écriet'il,
ô toi dont les ſoins généreux ont formé
mon enfance , reçois l'hommage que je
rends à ta mémoire. Si j'eus quelque vertu,
ſi j'eſſuyai quelquefois les larmes de
l'indigent , c'eſt à ton exemple quej'en fus
C
34
MERCURE DE FRANCE .
redevable. Le ſouvenir de tes bienfaits
ſera toujours gravé dans le coeur des malheureux.
Puis s'adreſſant à Zamos: jeune
homme , voilà le tombeau d'un homme
ſimple , humain &généreux. Mon pere
avoit un ennemi; (car l'homme de bien
eſt ſouvent en but à l'envie & aux complots
des méchans); il apprit que ce malheureux
qui lui vouloit du mal étoit tombé
dans l'indigence.Aufſi-tôt ilva le trouver.
Venez-vous infulter àma misere ,
lui dit cet infortuné ? Non , reprit mon
pere, mais je viens vous apprendre à me
connoître mieux. Lamon , vous êtes dans
l'indigence ; daignez accepter la moitié
de montroupeau. Je vous aime , ô Lamon
; pourquoi me haïffez- vous ? Par
cette action généreuſe monpere acquit un
ami. C'eſt ce Lamon qui érigea en fon
honneur ce ſimple monument.
Ainſi parloit Polémon. Zamos l'écoutoit
avec ce noble enthouſiaſme qui caractériſe
la jeuneſſe vertueuse. Les charmes
de la vertu le préparoient au facrifice
que le devoir exigeoit. Déjà ils approchoient
du hameau. Polémon apperçut
dans la prairie une jeune fille qui le fixoit
avec intérêt. La Nature parloit; rarement
elle nous trompe dans les prefſſentimens
qu'elle fait naître. C'eſt- elle... c'eſt elleMAI.
17745 35
.
its même , s'écria Zamos ; c'eſt votre fille.
Aglaé eſt déjà dans les bras de Polémon:
. Ce tendre pere la baigne de ſes larmes.
O ma fille , ma chere fille ! il n'en peut
dire davantage. Aglaé ſe dérobe aux tendres
embraſſemens de ſon pere; elle court
annoncer à ſa triſte mere une rencontre
auffi heureuſe .
La nouvelle ſe répand bientôt dans le
hameau. Le laboureur quitte ſes travaux
› champêtres. Le berger abandonne fon
troupeau dans la prairie. L'épouſe de Polémon
ſe précipite dans ſes bras. Tous ſes
amis l'environnent. Aglaé prend la main
de ſon pere , & la baiſe avec tranſport.
>
Cependant Zamos foupire. Envoyantla
ſenſibilité de ſa fille , il ſent davantage le
malheur de laperdre. Pendant quePolémon
répond à la joie univerſelle , il s'éloigne.
Accablé par ſes chagrins , il s'appuie contre
un arbre. Il apperçoit la cabanedeDamétas.
Heureux rival , ſe dit- il à lui-même
, ô Damétas , je ne te hais point ; mais
hélas ! j'envie ton fort. Auffi-tôt des cris
& des gémiſſemens qui partoient de la
cabane, viennent frapper ſes oreilles. Il
dirige ſes pas vers cet endroit. Il entre :
quel ſpectacle pour un coeur ſenſible! Des
créanciers avides , autoriſés par une loi
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
barbare , ſe diſpoſoient à traîner dans l'esclavage
la déplorable famille de Damétas.
Če vieillard déſeſpéré ſe traînoit dans
la pouffiere aux pieds de ces monftres
impitoyables. - Epargnez mes cheveux
blancs , épargnez mes enfans. Hélas ! s'écrioit
un jeune homme , je touchois au
moment d'être uni à la belle Aglaé. Quel
revers ! Que je ſubiſſe ſeul lejoug de l'esclavage
! Prenez mon fang , mais épargnez
monpauvre pere. Ah ! mes enfans ! s'écrioit
une mere déſolée en preſſant dans ſes
bras le malheureux fruit de ſes amours ,
j'ai trop vécu. Mais ces tigres , enflammés
par un vil intérêt , inſultoient à la vieil .
leſſe du vertueux Damétas. L'ame ſenſible
de Zamos eſt déchirée. Monſtres ,
s'écrie - t - il en pleurant , arrêtez , ceſſez
d'inſulter au fort de cette famille malheureuſe.
Ces nombreux troupeaux qui
errent fur le penchant de la colline font à
moi . J'en abandonne une partie pour
payer les dettes de Damétas.
A ces mots , pere , mere, enfans , tous
tombent à ſes genoux. Bon jeune -homme !
s'écrient - ils d'une voix entrecoupée par
les fanglots , grands Dieux ! ne laiſſez
point une telle action fans récompenfe .
Zamos attendri ſe dérobe aux tranſports
MAI. 1774
37
>
de la reconnoiſſance. Satisfait de lui même
, il retourne chez fon pere. O mon
pere ! embraſſez votre fils, Adamas eſt
furpris de voir ſon viſage rayonner de
joie. Quoi ! mon fils , ſerois - tu heureux
? Aglaé....-Oui , mon pere , oui ,
je ſuis heureux. J'ai fait une bonne action.
Alors il raconte comment il a ſauvé
Damétas & fa famille de l'eſclavage.
Adamas , tranſporté d'alegreſſe , les bras
étendus vers le Ciel , adreſſe aux Dieux
cette priere ſi touchante : Grand Jupiter ,
je te rends grace de m'avoir donné un fils
fi vertueux. Puiſſe - t - il parvenir à une
vieilleſſe auſſi fortunée que la mienne !
Puiſſe-t- il verſer ſur ſes enfans les larmes
de joie que je répands aujourd'hui fur
lui.
Le bon témoignage que Zamos ſe rend
à lui - même calme , en quelque forte , la
vivacité de ſa paffion. Il ſe conſole par ſa
vertu du bonheur de fon rival. Le lendemain
il ſe dit à lui - même : c'eſt peut- être
aujourd'hui qu'Aglaé va être l'épouſe de
Damétas. En diſant ces mots , il laiſſoit
échapper quelques larmes. Un inſtant
après il ſe reprochoit ſa foibeſſe. Mais
il apperçoit dans le vallon une troupe de
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
bergers & de bergeres qui s'avançoient
vers ſa cabane. C'étoit Polémon fuivi
de fa famille. 'Aglaé étoit ornée de guirlandes.
Le jeune Damétas étoit à ſes côtés.
Zamos détourne la vue. Ils font heureux
, dit- il en foupirant; mais pourquoi
me rendre le témoin de leur bonheur ?
Adamas va au - devant de Polémon , &
l'introduit chez lui. Zamos paroît & s'efforce
de diſſimuler l'amertume de ſon coeur .
Il baiſſe les yeux. L'alegreſſe qui brille fur
le front d'Aglaé eſt pour lui unſurcroît de
douleur. Polémon l'embraſſe en ſouriant.
Mon fils , lui dit-il , mon Aglaé eſt à toi.
Damétas m'a dégagé de ma parole. Oui ,
généreux Zamos , interrompit le jeune
Damétas en ſe précipitant dans les bras
de ſon bienfaiteur , Aglaé vous aime ;
elle eſt à vous. Zamos, hors de lui-même
, a peine à croire ce qu'il entend. Adamas
jouit avec plaiſir de ſa ſurpriſe. Mon
fils , lui dit - il , la vertu n'eſt jamais fans
récompenfe.
Par M. Dattin , de Chartres.
ΜΑΙ. 1774.
39
VERS à Madame la Ruette , fur fa
maladie.
QUAUNANDD de Progné la foeur charmante
Revient fur l'atle des Zéphirs ,
Célébrer , d'une voix touchante ,
Et fes malheurs & ſes plaiſirs :
Tout s'éveille dans la Nature ;
Le ciel brille , l'air s'adoucit ,
Les bois ſe couvrent de verdure
Et la roſe s'épanouit.
Mais quand un nouveau ſoin l'attire ,
Qu'on n'entend plus fes doux accens,
Zéphir s'enfuit , la roſe expire ,
Les bois , les prés font languiſſans.
O vous qu'une atteinte cruelle
Pour quelque temps va nous ravir ;
Rendez-nous bientôt Philomele ,
Ou dans nos champs tout va périr.
Par un Militaire
1
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
LA PUISSANCE DE L'AMOUR ,
Ode imitée d'Horace.
D
EPUIS longtemps foumis à ton empire ,
Vénus , je l'abjure en ce jour :
Aux pieds de tes autels je dépoſe ma lyre ;
Mon coeur n'eſt plus fait pour l'amour .
Sagelſe , viens couper la trame
Des maux que m'ont tiſſus les amoureux Plaiſirs :
Vives ardeurs qui dévoriez mon ame ,
Ceffez d'enflammer mes defirs.
Mais hélas ! Clod me rappelle ;
Je l'entends , je cede à ſa voix :
J'avois juré d'oublier l'infidelle :
Amour, tu la foumets; je rentre ſous tes loix.
Par M. Pons, étudiant.
Au Masque qui m'a tant intrigué au bal.
DANS
ANS l'heureux temps où la ſimple Nature
Donnoit des loix , la timide Beauté ,
Belle ſans fard , & fage ſans fierté ,
Aux vains fecours de la parure ,
e devoit point un éclat emprunté.
MAL 1774
La jeune amante , alors ſimple & naïve ,
Annonçoit , ſans rougir , le penchant de ſon coeur ,
Et le berger fidele , au comble du bonheur ,
Brûloit d'une ardeur toujours vive.
Ce temps n'eſt plus ; le cercle des beſoins ,
S'agrandiſſant , diviſa les humains:
Ah ! pour toujours , cette aimable franchiſe
A diſparu ; par- tout on ſe déguife ,
Par-tout , ſous les efforts de l'art ;
La Nature eſt enſevelie.
Entre les coeurs , il n'eſt plus d'harmonie ;
Ce n'eſt plus que vice & que fard.
Vous-même avez recours à l'artifice ,
Et vous trompez ſans crainte & fans remord.
Si votre coeur eſt éloigné du vice ,
Il l'eſt auſſi de l'âge d'or.
O vous dont j'ai ſuivi les traces
Avec tant d'intérêts , avec ſi peu de fruit ,
Vous le ſentez , ſous un pareil habit ,
Je ne puis pas répondre de vos graces ,
Mais je réponds de votre eſprit.
Par M. le Mencel.
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
SOUHAIT.
Si jamais le Deftin, pour moi, moins sigoureux , I
Daignoit m'etre propice & fourire à mes veux !
Que ne puis-je , éloigné du tumulte des villes ,
Loin de l'éclat des Grands & du faſte des Cours ,
Dans un vallon paiſible , orné de champs fertiles,
Couler tranquillement le reſte de mes jours !
Que ne puis-je , au milieu d'agriculteurs honnêtes,
De la ſimple gaieté ſeuls & vrais poffeffeurs ,
Soulager leurs travaux , me mêler à leurs fêtes ,
Et d'un repos heureux partager les douceurs !
Que ne puis-je trouver un ami véritable
Dont l'eſprit enjoué diffipe mes loiſirs ,
Qui porte dans mon coeur ce calme inaltérable
Que produit la vertu , ſource des vrais plaiſirs t
Que ne puis-je embraſſer une épouse chérie
Qui contente à la fois mes defirs & mes fens ,
Au printems de mes jours tendre & ſenſible amie ,
Compagne aimable encor dans l'hiver de mes ans i
Que ne puis-je, au moment de mon heure derniere ,
MAI
$774. 43
Voir mes enfans heureux me fermer la paupiere !
Que ne puis-je ainſi vivre , & paffer tour-à-tour
Du ſein de l'Amitié dans les bras de l'Amour !
Par M. C**, Capitaine de cavaleric.
A une jeune Veuve Angloise.
J''AAIIMMEE fort un peu de gaieté,
Et je ne hais pas la Folie ;
Mais ta douce mélancolie ;
Rend plus touchante la beauté.
Tes yeux , image de ton ame ,
Expriment un pur ſentiment.
Heureux le digne & tendre amant
Dont tu partageras la flamme !
Quelle aimable ſimplicité !
Et quelle noble modeſtie !
Chaque jour je vois Emilie ;
Je ſuis toujours plus enchanté.
Son eſprit égale ſes graces :
Mais que de vertus dans ſon court
L'Amour , pour marcher ſur ſes traces ,
Prend le voile de la Pudeur.
Si d'un amant je peins l'ivreſſe,
44 MERCURE DE FRANCE,
On me rebute ſans pitié ;
On ne veut point de ma tendreſſe ,
On ne m'offre que l'amitié.
Mais c'eſt l'amitié d'Emilie .
Si quelque autre m'offroit l'amour ,
Je lui répondrois fans détour :
La belle , je vous remercie.
La Petite - Mattreſſe & la Ménagere des
champs.
CERTAINE
ERTAINE Petite-Maftreſſe ,
Marquife , Bourgeoiſe ou Ducheffe ,
(N'importe ; il en eſt de tous rangs )
Au retour de zéphir vient s'établir aux champs.
Elle amene un grand équipage ,
Maint grand laquais , maint petit page ,
Habite un fuperbe château ,
Donne chaque jour maint cadeau ,
Tranſporte la ville au village.
Eſt-ce être aux champs , à votre avis ,
Que d'y trafner cette ſequelle ?
Pour moi , je pense que la belle
Eût tout aufſſi bien fait de reſter à Paris.
Çes gens que le luxe environne
Savent- ils reſpirer l'air pur d'un beau matin ,
Goûter les vrais plaiſirs que la Nature donne ,
MAI.
1774. 45
D'un peuple ſimple & doux partager le deſtin
Près du palais de la Ducheſſe ,
Dans un afyle où la Molleſſe
Ni l'Ennui n'entrerent jamais ,
Un couple heureux vivoit en paix ,
Sans tréſors comme ſans mifere.
Vous eufiez vu la Ménagere
Encore au printems de ſes jours ,
Fraîche & vermeille , ſans atours ,
Belle de ſes attraits , fans art fûre de plaire.
La Dame du château , defirant de la voir ,
Arrive , & d'un ton de Princeſſe ,
Dédaigneux avec politeſſe ,
Que faites-vous , dit- elle ? & puis- je le ſavoir ?
Avez-vous du plaiſir ? Aſſurément , Madame ,
Répond la Ménagere ; & la ſimplicité
Fixe ici le bonheur , entretient dans notre ame
Une vive & douce gaieté ;
C'eſt le fruit du travail & de la liberté.
Mon époux eft fidele & ſage ,
!
Le Ciel bénit nos ſoins ; que faut- il davantage ?
Vous penfez bien , lui dit la Dame ; mais enfin
N'aimeriez - vous pas mieux la ville ?
Y ſerois- je donc plus tranquille ,
i
Dit l'autre ? y trouverois-je un bonheur plus certain ,
Un ciel plus doux & plus ferein,
Plus de fraîcheur , plus de verdure ?
Dans nos déſerts , parmi les bois ,
:
46 MERCURE DE FRANCE.
Nous n'écoutons que la Nature ,
Toujours dociles à ſa voix.
Voulez-vous voir ma plus chere parure ?
Montrez-la moi! dit la Dame aufli-tot
La Ménagere fait un faut ,
Sort & revient , paroit environnée
De trois enfans chéris & beaux comme le jour ,
Ayant l'âge , les traits , le sexe de l'Amour.
La Ducheſſe en eſt étonnée.
Qu'ils font forts ! le beau teint ! quels yeux & quelles
dents !
Quelle douceur ! ils font charmans 1
Ils font bien élevés , répondent à merveille ,
ils vous feront honneur. Leur pere au moins y veille ,
Et moi je les ai nourris tous ,
Dit d'un air pénétré la digne & tendre mere.
Peut-on charger une étrangere
D'un emploi ſi cher & fi doux ?
Je lui dois l'union de ma famille entiere ;
L'amour préſide parmi nous.
Du plus pur fentiment peut-on braver l'empire
De mes trois nouriſſons j'eus le premier ſourire ;
Apeine ont- ils jamais preſſé d'autres genoux.
La Nature punit la marâtre inhumaine
Pour qui ce ſoin eſt une peine ,
Et qui , prétextant ſa ſanté ,
Veut fur-tout conſerver une vaine beautés
MAI. 47 17743
Mes traits ne font pas peur. Madame , ma vieilleſſe
Trouvera le retour d'une vive tendreſſe
Dans ces fils bien aimés , allaités de mon ſein ,
Et je puis en tirer un augure certain ;
L'infortune d'autrui déjà les intéreſſe.
Ce diſcours attendrit la Petite-Maftreffe ,
Et ſe doutant du vrai bonheur ,
Vous m'enchantez , dit-elle , & diſſipez l'erreur
Qui ſéduiſit trop ma jeuneſſe. 1
Le monde ne me tente plus.
Ah! je veux profiter de vos leçons charmantes.
Puiſſé-je égaler vos vertus ,
Vos graces même , plus touchantes
Que nos airs affectés , nos bons tons prétendus.
DIALOGUE.
Entre Madame DELAVALLIERE
& Madame DE MONTESPAN.
Mde DE MONTESPAN.
ROYEZ-VOUS m'avoir enfin pardonné?
Mde DELA VALLIERE.
J'avois , avant de quitter l'autre monde,
48 MERCURE DE FRANCE.
pardonné à tous ceux qui l'habitoient ,
excepté à moi-même ?
Mde DE MONTESPAN.
Il eſt difficile de pardonner à une rivale
qui nous a ſupplantée.
Mde DE LA VALLIERE.
J'aimois trop ſincérement pour avoir
de l'amour - propre , & d'ailleurs , vous
ne m'enlevâtes rien. J'avois déjà perdu le
coeur de mon amant, puiſqu'il put ſe réfoudre
à vous le donner.
Mde DE MONTESPAN.
Quoi! vous préſumez que je ne vous
l'enlevai pas ?
Mde DE LA VALLIERE.
J'en ſuis sûre , vous dis-je. Un pareil
diſcours afflige , ſans doute , un peu votre
vanité : une femme , pour l'ordinaire
, n'ambitionne une conquête qu'autant
qu'elle croit la faire aux dépens d'une
autre femme. On ne ſe borne point à
vaincre une rivale , on aime à la dépouiller.
Mais ce triomphe n'eſt qu'une illufion.
La rivale que l'on croit vaincre n'avoit
plus que des armes émouſſées . On ne
lui
MAI. 1774: 49
| lui enleve que ce qui alloit de ſoi - même
lui échapper.
Mde DE MONTESPAN.
Une telle perfuafion m'eût peu flattée
quand je me ſaiſis de votre place ; elle
m'eût été bien utile quand je fus ſupplantée
à mon tour.
Mde DE LA VALLIERE.
Elle ne me conſola point. L'amour que
ce motif peut conſoler , n'a pas même
beſoin d'un tel ſecours ; il met à profit
l'exemple qu'on lui donne , & auroit pu
facilement le prévenir .
Mde DE MONTÉSPAN.
Chacun a ſon ſyſtême ſur ce point comme
ſur tout autre. Par exemple , on foutient
que vous aimiez L.... X.... pour luimême
.
Mde DE LA VALLIERE.
On me rend juſtice , comme je la lui
rendois.
Mde DE MONTESPAN.
On ſe fait ſouvent illuſion ſur ſes propres
ſentimens. Vous ſouhaitiez , dit - on ,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
que le Monarque ne fût qu'un ſimple
Gentilhomme : peut - être , s'il n'eût été
que Gentilhomme , auriez-vous souhaité
qu'il fût Monarque.
Mde DE LA VALLIERE.
Mes difcours étoient finceres ; la preuve
, c'eſt que je n'eſpérois pas qu'ils fusſent
jamais répétés .
Mde DE MONTESPAN.
Le haſard vous fervit bien: vous dûtes
à l'indiſcrétion d'une rivale l'avantage de
ne vous être pas inutilement déclarée. Cet
aveu flatta beaucoup la vanité d'un Prince
qui n'en manquoit pas : il n'eût jamais
fongé à vous prévenir; mais il vous fut
gré de l'avoir prévenu.
Mde DE LA VALLIERE.
Une ame vulgaire eût dédaigné mes
ſentimens : une grande ame ne pouvoit
manquer d'y être ſenſible , & je le fus
moi-même à ſa reconnoiſſance , autant que
je l'euſſe été à ſon amour , s'il eût préve
nu le mien. Un coeur tendre eſt facile à
contenter. Il exige toujours moins qu'il
ne donne ; il tremble même de trop exiger.
Il est trop occupé de ſes propres fin/
MAÍ. 1774. St
timens pour épier avec ſoin ceux qu'il
fait naître : il aime à les croire dignes des
fiens , & craindroit d'être déſabuſé. Untel
amour vous paroîtra ſans doute un peu
chimérique : tel fut , cependant , lemien.
J'étois moins flattée que touchée de ma
conquête : j'oubliois le Monarque & ne
m'occupois que de l'amant. Son hommage
particulier m'intéreſſoit plus que tous
ceux de ſa Cour , & quand cet hommage
s'affoiblit , je renonçai ſans peine à des
honneurs que je n'ambitionnai jamais.
Mde DE MONTESPAN.
Il eſt facile d'écarter l'ambition quand.
tout prévient nos voeux , quand nous
n'avons pas même le loiſir d'en former.
On ſe félicite foi-même d'un déſintéreſſement
qu'on n'eut point occaſion de mettre
à l'épreuve.
Mde DE LA VALLIERE.
Je crois qu'en pareil cas , il ſuffira toujours
d'interroger fon ame. Elle diffimule
rarement avec nous ; & tandis qu'elle ſe
maſque avec tant d'autres , nous avons , au
moins , le privilege d'être ſes confidens.
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Mde DE MONTESPAN.
Oui , mais nous devenons alors des
confidens ſi diſcrets ; ...
Mde DE LA VALLIERE.
La vôtre ne prit point la peine de ſe
maſquer. L'éclat avec lequel vous jouîtes
de vos avantages , prouve qu'ils furent
l'unique objet de votre ambition.
Mde DE MONTESPAN.
J'avouerai , au contraire , que cette
ambition eut deux objets : d'abord , celui
de vous ſupplanter , enfuite celui de plaire
à votre amant.
Mde DE LA VALLIERE.
Tout réuffit comme vous le ſouhaitiez ;
j'en excepte un point qui n'eſt connu que
de moi.
Mde DE MONTESPAN.
Quel eſt - il ?
Mde DE LA VALLIERE.
C'eſt queje fus pénétrée de l'inconſtance
de mon amant , & que je ne fis nulle attention
au triomphe de ma rivale.
MAI. 1774. 53
Mde DE MONTESPAN.
Eſt- il poſſible ? J'aurois préſumé tout
le contraire , & toute femme l'eût preſumé
de même.
Mde DE LA VALLIERE.
› Je fais que mon ſexe aime ſouvent
moins par beſoin que par air. On veut
être diftinguée ; on fonge moins à ſedonner
qu'on ne ſe propoſe d'acquérir ; &
ce fut ainſi que vous vous donnâtes.
Mde DE MONTESPAN.
Vous oubliez un point que toute autre
que vous n'oublieroit pas. J'eus lieu de
me croire la plus belle femme de toute la
Cour ; mais j'aurois cru me tromper ſi le
Souverain de cette Cour eût eſquivé mes
chaînes. J'aurois cru mal diriger mes traits,
s'ils euſſent porté plus bas que le trône :
ce fut , je l'avoue , le trône ſeul qui m'éblouit.
J'eus moins égard à ce qu'il m'en
coûtoit pour en approcher , qu'à ce qu'il
m'en coûteroit pour n'en approcher pas .
Je me pardonnois une foibleſſe qu'on n'oſoit
me reprocher en face : je jouiſſois
également & des hommages d'un ſexe
flatteur , & des fatires d'un ſexe jaloux:
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
j'euſſe regretté de n'en être pas double.
ment l'objet. En un mot , il me falloit
un triomphe éclatant ;autrement je n'eusſe
pas cru triompher .
Mde DE LA VALLIERZ.
J'euſſe voulu enfevelir le mien dans les
plus fombres tenebres: j'euſſe voulu n'avoir
pour témoin de ma foibleſſe que l'ob
jet de cette foibleſſe même .
Mde DE MONTESPAN.
C'eût été en perdre tout le fruit. Lerô,
le que nous choisîmes n'eſt agréable qu'autant
que la ſcene eſt éclatante. On nous
le pardonneroit moins ſi nous paroiffions
l'oublier. Il eſt doux , & très - doux , de
pouvoir déſoler vingt rivales ; de les
contraindre à baiſſer un oeil critique &
jaloux ; de réduire l'envie au filence &
même à l'adulation; d'obliger celui devantqui
tantd'autres fléchiffent , à fléchir
lui- même devant nous , à nous rendre
une partie des hommages qu'on lui prodigue
; à nous céder une portion du pouvoir
dont iljouit. Sans un tel ſuccès , j'eusſe
douté du pouvoir de mes charmes , &
tout ſuccès inférieur à celui - là , me les
eût fait juger inférieurs à d'autres.
MAI. 1774 55
}
Mde DE LA VALLIERE.
Votre influence eut , toutefois , des
bornes. Vous fîtes quelques deſtinées particulieres
; mais non celles de l'Etat :
vous maîtriſiez l'homme , fans dominer
le Monarque.
Mde DE MONTESPA Ν.
C'eſt qu'au fonds ſa plus forte paffion
fut de régner : nulle autre ne put jamais
l'en diſtraire. Il fit par goût ce que d'autres
ne firent ſouvent que par néceſſité.
Mon goût à moi- même ne me portoit
point à l'intriguer. Je ne voulois devoir
mon empire qu'à mon propre afcendant ;
&ma vanité une fois fatisfaite , on ſatisfaiſoit
aiſément mon ambition .
Mde DE LA VALLIERE .
Ce n'étoit pas la peine de faire tant de
facrifices. Une foibleſſe porte avec elle
ſon excuſe ; mais on n'excuſe point la
vanité qui s'appuie uniquement ſur une
foibleſſe.
Par M. de la Dixmerie.
D 4
55 MERCURE DE FRANCE ,
L'ANE & LE ROSSIGNOL ,
Fable.
CERTAIN ERTAIN Baudet , en traverfant un bois ,
D'un Roffignol entend la voix .
La critique fut un préliminaire
Que maître Aliboron préfuma néceſſaire.
Auffi le jeune muficien
Fut critiqué : l'Ane l'éplucha bien ;
(Autant bien toutefois qu'un Ane peut le faire ;
En chant comme en efprit il ne ſe connoft guere. )
Il eût voulu trouver tout mal :
Malgré fon grand defir , le pauvre original ,
A certains fons flatteurs ſe vit forcé de dire :
ود e Voici pourtant du bon.... " Malheur à la fatire !
Que fait potre Ane ? il s'informe à l'inſtant
Quel eft le Roffignol dont il entend le chant.
وو C'eft , lui-dit-on , un folitaire :
„ Ce bois que vous voyez , il le préfere
,, Même au palais des Rois.
Reclus ici depuis quatre ou cinq mois ,
„ Tout son plaiſir , dans ſa retraite ,
,, C'eſt de chanter..."-,, Oh ! quel anachorette
ود
S'écrie Aliboron d'un air tout couroucé !
Eft-ce donc à cela qu'il doit être occupé ?
Bénir le Créateur , le bénir en filence ;
,, De tous plaiſirs faire abſtinence;
ور
Ne pas quitter ſon nid ;
MAL1774 37
" Avoir toujours un air contrit ;
Ne point chanter fur-tout ; voilà d'un ſolitaire ,
» Quel doit être le caractere."
Le musicien atlé ,
Sans mot dire , avoit écouté
Le porte-bat : voyant qu'enfin il s'alloit taire ,
Il voulut à ſon tour lui faire ,
En forme de remerciement ,
Un petit compliment,
Tout en chantant , il s'approche du Sire ,
Dès qu'il le vit, notre Ane de ſourire ,
Puis ſur ſon chant de le complimenter : ..
„ Quelle charmante voix l'agréable goſier ! ...
Le Roſſignol à cette fourberie
Ne peut tenir : il s'en vole & s'écrie : ..
,, Et fur mon vol auſſi , tant que tu le voudras ,
" Gloſe tandis que je n'y ſerai pas :
,, Dis bien fur-tout qu'il eſt trop leſte ,
„ Qu'à l'exemple du tien , il doit être modefte.
12
" A ton aiſe tu peux le critiquer :
Dans peu je te rejoins pour l'entendre louer. "..
Que d'Anes à figure humaine,
Près de qui le mérite eſt un titre de haine !
Par l'Abbé T.....
:
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
L'AVEUGLE & LE CUL - DEJATTE
, Fable imitée de l'allemand
de M. Gellert.
UN pauvre Aveugle un jour faifoit voyage ,
De porte en porte allant quéter ſon pain ,
N'ayant pour guide & pour tout équipage ,
Et même pour tout bien qu'un bâton à la main a
Il fit halte , dit-on , au milieu d'un chemin.
Là ſe plaignant de la Nature injufte;
Il ſe croyoit ſeul dans ce c25 ,
Tandis qu'un Cul-de-jatte arrivoit pas- à-pas,
Trafnant à grand-peine ſon buſte ,
Ses deux béquilles ſous les bras.
L'aveugle , qui l'entend , déjà reprend courage ;
Ami , dit-il à cet eſtropié ,
Daigne de moi prendre pitié ,
Et me conduire en mon voyage.
Qui moi , dit l'autre , te mener ?
Hélas ! je ne ſaurois moi-même me trainer.
L'un à l'autre pourtant nous pouvons être utiles ,
Sur ton dos mes membres débiles
Pourront s'arranger tout au mieux :
Tu me parois des plus ingambes ;
Nous marcherons avec tes jambes ,
Et nous verrons avec mes yeux.
A cet avis ingénieux
MAI. : 17744 59
L'Aveugle ſe ſoumit ſans doute ,
Et l'un ſur l'autre tout joyeux
Sans peine ils ſuivirent leur route. -
C'eſt par ces ſoins bien entendus
Que l'un de l'autre inséparable ,
De deux mauvais individus
113 en firent un très - paſſable,
Des talens du prochain ne ſoyons point jaloux :
Tachons plutôt de le ſervir des nôtres ,
Et nous trouverons chez les autres
Ceux que le Ciel n'a pas placés chez nous.
C'eſt par cet inégal partage
De ſes dons fur l'humanité ,
Que la Nature adroite & ſage
Poſa les fondemens de la ſociété.
Par M. Nafic , à Grenoble.
Beau Sentiment du feu Roi de Sardaigne.
V
ous me voyez , s'écrioit un bon Roi ,
Au jour le plus beau de ma vie :
Je viens de délivrer (j'en ai l'ame ravie )
Ceux que le Ciel a foumis à ma loi ,
D'un impôt onéreux que les frais de la guerre
M'avoient contraint d'en exiger :
Peuple chéri plus qu'aucun de la terre ,
Ah ! quel plaiſir mon coeur trouve à te foulager !
Par M. D. P.
60 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATIIOONN du mot de la premiere
énigme du Mercure du ſecond vol . du
mois d'Avril 1774 , eſt les deux Quinolas
au Reverfis ; celui de la ſeconde eft le
Pefe - liqueur , inſtrument pour connoître
les liqueurs ſpiritueuses; celui de la troiſieme
eſt la Jalousie ; celui de la quatrieme
eſt l'Automne. Le mot du premier
logogryphe eſt Nil & lin ; celui du ſecond
eſt Rateau , ou l'on trouve rat & eau ; celui
du troiſieme eſt Coquille , où ſe trouvent
coq & quille ; celui du quatrieme eſt
Velours , où l'on trouve vel , conjonction
, ours & Ours ( faint. )
Nou
1
ENIG ΜΕ.
ous annonçons aux modernes Manſards
Que le plus heureux des haſards
Nous a fait découvrir un temple de Lucine
Dans l'épaiſſeur d'un bois dont Lutece eſt voiſine :
Là , ne ſe montre point le faſte vain des arts ,
Les bronzes , les tableaux , les tapis , la dorure :
Pour intéreſſer les regards ,
L'architecte a ſaiſi le ton de la Nature :
MAI.
1774- 61
Ce temple d'un beau ſimple a pour toute parure
La pureté de ſes Miniſtres faints ;
Tout ſemble négligé dans ſa ronde ſtructure ,
Le plafond , les lambris , même la couverture
Dans le chaume ou le jonc confondent leur deſſin ,
Et l'autel & le ſanctuaire ,
Souvent font tapiſſés d'une mouſſe légere.
Dans le cercle annuel il eſt ſur-tout un temps
Où la ſenſible Prêtreſſe
Vient dépoſer aux pieds de la Déeſſe
Son tréſor ; il conſiſte en quelques grains d'encens ,
Quelques perles encor d'une très-rare eſpece
Que l'on voit s'animer par les ſoitis bienfaiſans
De la Déeſſe & des deux aſſiſtans :
Cette fête fublime eſt , dit-on , précédée
D'agréables combats , de jeux intéreſſans ,
La clôture, en eſt annoncée
Par des choriſtes innocens
Dont la tête tondue & les accords perçans
Rappellent au Pontife , ainſi qu'à la contrée ,
La ſaiſon la plus révérée.
Par M. Papelart , D.
33 P
:
62 MERCURE DE FRANCE.
DES
:
AUTRE.
Es mortels en tout temps je reçois les hommages .
Ils m'offrent pour encens leurs veilles , leurs travaux.
De l'écrivain je juge les ouvrages ;
Je peſe les hauts faits des Rois & des Héros.
Que les traits déchirans d'un auteur fatirique
S'attachent fur Quinault ; il n'a recours qu'à molt
Tout doit reconnoître ma loi ;
Et je faitaire la critique.
Mais gémiſſez , mortels , fur la rigueur du Sort.
Pendant que vous vivez , je ne puis vous défendre ;
En vain vous m'implorez : je ne puis vous entendre ;
Je ne parois qu'à votre mort.
Par M. le M. de C. , à Thionville.
SOUVENT
AUTRE.
OUVENT je ſuis , quoi ? Rien , ou du moins peu de choſe :
Comme une autre Pallas , je naquis du cerveau ;
Mais , pour en arracher ce tout qui me compoſe ,
Mon pere n'a jamais eu recours au marteau .
Sous différens aſpects chaque lune on me voit.
Mon domaine s'étend ſur toute la Nature ;
Dans ſes productions je ſaiſis , à mon choix ,
Ce qui peut , cher lecteur , te mettre à la torture
MAI. 63 1774-
A ce même moment tu me vois ou m'entend ;
Loin d'ici tu pourrois me chercher vainement.
L'obſcurité me plaſt ; je te fais un myſtere
D'une vétille , un mot , un rien , une mifere ;
Mais , parbleu ! c'eſt aſſez ſur ce point diſcuter ;
Regarde bien , relis , tu vas me deviner.
Par M. T***
}
I
AUTRE.
NVISIBLE de ma nature ,
De moi le mortel occupé
Par ſon voiſin ſe voit trompé ;
Mon filence aide à l'impoſture.
Sur terre j'ai certain renom ,
Qui paffe à la race future ;
هل
Les humains font leur nourriture ,
De ceux dont je porte le nom.
Mon cher lecteur , ſi l'on me donne ,
En me recevant , la perfonne
N'a pour tout bien qu'un pied de nez ,
Reſte confuſe & ne fait plus que dire ;
Enfin , je fais bouder , mais auffi je fais rire.
Devine moi ? .. j'en dis aſſez.
Par M. Guillaume , directeur de
l'Académie royale d'Ecriture..
64, MERCURE DE FRANE.
M
AUTRE.
La puillance s'étend fur tout ce qui reſpire ;
Rois , bergers , animaux , tout cede à mon pouvoir ,
Et , ſans qu'il soit beſoin que je me faſſe voir ,
J'exerce un deſpotique Empire.
Ni la jeune Doris , de qui le coeur foupire ,
Ni l'avide Traitant , ni l'actif laboureur
Ne fauroient s'oppoſer à ce que je defire ;
Ma préſence fait leur bonheur .
Et toi- même , mon cher lecteur ,
Qu'un phantome d'indépendance
Peut-être a déjà révolté
Contre mon air d'autorité .
Tu ſerois trop puni par mon indifférence.
Par le Solitaire d'Efcases
LOGOGRYPHE.
MAI. 1774 63
J
LOGOGRYPHE.
R brûle pour les Saints , pour la Divinité :
Coupez ma queue , & je ſuis Saint moi - même
Coupez ma tête... O différence extrême !
Je m'oppoſe à la fainteté.
Par lemême.
L
AUTRE.
JECTEUR , je renferme en mon ſein
Mon propre pere ,
Et fuis l'atně de plus d'un frere ;
Ét qui me cherche un peu doit me trouver foudains
Renverſe mes ſept pieds en façons différentes ,
Et tu verras en moi
Un corps ſur les ondes flottantes :
Un Saint dans le déſert qui publioit la loi :
Un animal dont la rétive tête
Cauſa plus d'une fois de ſoudains embarras:
Cette barriere où la tempête
Briſe ſes flots avec fracas :
Ce nectar délectable
Dont connoiffoit peu la vivacité
Un homme alors irraiſonnable
Qui découvroit ſa nudité :
L'état de l'ami de la treife ,
Quand il a perdu la raiſon z
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Une racine alongée & vermeme
Qui fur couche ſe ſeme en certaine ſaiſon :
De la mort Pennemie :
Le dernier qui de moi compoſe une partie
De ta peine ſera la fin ;
Et prends bien garde , je te prie ,
On y trouvera tien.
Par Mile Defloirs.
SOUS
AUTRE.
ous différens habits cachée ,
Ami , lecteur, je m'expoſe à tes yeux :
Quoique ronde , je ſuis fur dix jambes portée ,
Et preſque toujours bigarrée ;
J'ai ma place en ces lieux
Où le cultivateur met ſa peine & fes voeux.
Je vais décompoſer mon être. ,
Plus aisément pour me montrer peut-être.
On trouve en moi l'ame de l'univers ,
Ce que chacun defire & garde avec envie s
L'un de quatre écrivains où nous puiſons la vie ;
Ce nom de Saint mis à l'envers
Te découvre de l'homme une noble partie :
L'expreſſion d'un mot affirmatif :
Le premier mouvement d'une crainte fubite :
L'endroit où le plaifir au bruit donne la fuite ,
Où git la volupté d'un véritable oifif :
Une Muſe dont la mémoire
Sait de l'obſeurité retirer les travaux
MA I. 1774. 63
Et de nos vrais héros
Faire éclater la gloire:
Un ornement du ſexe où ſe peint tour-à-tour
La langueur & la joie ,
Et qui , fait en ovale , inſpire de l'amour :
Ce qui ſous le cachet au large ſe déploie :
Un de nos fens : ce qui dans Paris , dans les Cours
Se fuit ſans ceſſe & ſe pourſuit toujours :
Je vais enfin , ne faiſant plus connoître ,
Ami lecteur , terminer ton ennui.
Je pourrois par cent mots décompoſer mon étre;
je n'en dis plus que cinq : des Rois le ſeul appui .
:
Devine encore , fi tu l'oſe ,
L'ennemi des bénédictins :
Le lien d'un cheval; le nom de nos chemins :
Enfin l'extrémité du tout qui me compoſe ,
Du fer & de l'acier ternit bientôt l'éclat ,
Mais diſparoît , quand on lime & qu'on bat :
Mais je me tais , car trop je gloſe.
1:
Par la mline.
E
68. Mercurede France .
ROMANCE.
Paroles
1:
doM.de-Launay; Musique deM.
Tiffier;de l'Académie royale deMusique..
*
L'Amour, dans les
&
lesyeux deThémi- re ,
Meprometles plus doux pliifirs ; j
Lous ses regardssemblent me di
DeDemon coeurje t'offre l'em- p
re
Necrains rien forme des de-firs :
Themire auffi tendre que bel-le ,
Paroitfai-tepour tout char - mer ;
Mille
leAmanssoupirentpourette ,
Μαί. 2774.69.
Moiseuljenesaurois l'ai- mer,
W
MilleAmans soupirentpour el - le,
ே
Moiseulje ne saurois l'ai-mer,:
MoiSeulje nesaurdis l'aimer . Mineur
E-gléparunregardsé- ve- re ,
Répondàmes tendres re-gards;
Enrienjen'ail'artdelui plar-- res:
Jevois,àmaflammesin- ce- re, :
Son coeurferméde toutes parts::
Maisfût- elle encor plus cru-et- le ,
:
1
70. Mercure de France,
Monjortpourjamais, est ré-glon
Shemire estpeutitre auffi bel-le ,
Etjene puis aimer qu'e- gle
Themire estpeutêtre auffi belle ,
+
Etje ne puis almer qu'E- gle,
ne puis ai - mer Etje nepuis merqu'E-gle
O toi bec . aurMajeur .
O toi dont j'adore l'empire",
Amour , Amour , vois mon tourment ,
Fais ceſſer mon cruel martyre ,
Fais qu'Eglé puiſſe , avec Themire ,
Changer pour moi de ſentiment;
Ou, s'il falloit qu'Eglé fans ceffe
Fût contraire aux voeux que je fais ,
Laiſfe-moi toute ma tendreſſe ,
Pourvu qu'elle n'aime jamais.
MAI. 1774.
71
NOUVELLES LITTERAIRES.
Relation des voyages au tour du monde ,
entrepris par ordre de Sa Majeſté Bri.
tannique actuellement régnante , pour
faire des découvertes dans l'hémisphere
méridional , & fucceſſivement
exécutés par le Commodore Byron ,
le Capitaine Carteret , le Capitaine
Wallis & le Capitaine Cook , dans
les vaiſſeaux le Dauphin le Swallow
& l'Endeavour ; rédigée d'après les
Journaux tenus par les différens Commandans
& les papiers de M. Banks ;
& enrichie de figures & d'un grand
nombre de plans &de cartes relatives
aux pays qui ont été nouvellement découverts,
ou qui n'étoient qu'imparfaitement
connus.
Ouvrage traduit de l'Anglois , 4 vol .
in 4°. A Paris , chez Saillant , Nyon ,
Panckoucke , Libraires.
DEPUIS la découverte entiere de l'Amérique
, l'eſprit des Navigateurs a dirigé
ſes recherches vers cette poſitiondu
E4
72 MERCURE DE FRANCE..
globe , qui eſt entre la pointe méridionale
du nouveau monde , le Cap de bonne-
Eſpérance , & le pole Auſtral. Les différentes
expéditions qu'on a faites pour
reconnoître le continent qu'on ſuppoſoit
dans ces parages , n'ont pas acquis
toute la célébrité qu'elles auroient pu mériter
, & la géographie n'en a pas retiré
beaucoup de lumieres. La Nation qui domine
ſur les mers vient de ſuivre les
mêmes vues avec plus de ſuccès ; & les
quatre voyages autour du monde , qu'ont
exécutés les Anglois en fix ans , annoncent
d'une maniere bien frappante les
progrès de la navigation.
Les trois premiers ont été fort utiles ;
mais le quatrieme , qu'on peut appeler
une expédition vraiment philoſophique ,
ſera très - mémorable aux yeux de la postérité.
Les noms de Cook , de Banks &
de Solander ſeront fameux dans l'hiſtoire
des voyages , & l'on dira peut- être qu'il
étoit plus facile de découvrir l'Amérique
ſituée au bout de notre Europe , que d'aller
examiner les immenfes pays qu'ils ont
parcourus.
** Il n'eſt pas poſſible de dire dans un extrait
, combien ils ont enrichi la philofophie
morale , l'hiſtoire naturelle & la
géographie. La préface des traducteurs
MAI. 1774. 73
expofe quel étoit l'état de cette derniere
ſcience avant les voyages que nous an
nonçons , & juſqu'où ils l'ont perfectionnée.
ود
ود
ود
ود
" Les Navigateurs qui avoient parcou
ru la mer du Sud , n'avoient pas pu
?? déterminer ſi la Nouvelle Guinée & la
Nouv. Hollande (*) ne formoient qu'un
ſeul Pays , ou ſi c'étoientdeux contrées
,, ſéparées. On croyoit que la Nouv. Bre-
,, tagne étoit une feule île. La côte orientale
de la Nouw . Hollande étoit abfolument
inconnue. On ne connoiffoit
,, gueres de la Nouv . Zélande , que le
petit canton où débarqua Tafman ,
& qu'il appela baye des afſaſſins , &
,, l'on fuppofoit d'ailleurs , que cette ré-
,, gion faifoit partie du continent méri
dional. Les cartes plaçoient dans l'O.
céan pacifique des îles imaginaires ,
qu'on n'a point trouvées , &elles repréſentoient
comme n'étant occupés que
,, par la mer , de grands efpaces , où
l'on a découvert pluſieurs îles. Enfin ,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
les Phyſiciens penfoient que depuis le
,, degré de latitude ſud, auquel les Na
ود
ود
* Au lieu de Nouvelle Zélande , il faut lire Nouvelle
Hollande.
E5
74
MERCURE DE FRANCE,
„ vigateurs s'étoient arrêtés , il pouvoit
,, yavoir juſqu'au pole auſtral un conti-
,, nent fort étendu.
"
"
”
ود
ود
" Les Anglois , dans les quatre voyages
,, qu'ils viennent de faire , ont reconnu
,, que la côte orientale de la Nouv, Hol-
„ lande , appelée par eux Nouv. Galles
méridionale , étoit un pays beaucoup
,, plus grand que l'Europe ;& le Capitaine
Cook a déterminé avec préciſion le
„ giſement des côtes. La Nouv. Bretagne
eſt compoſée de deux îles , & ces deux
îles ſont ſéparées par un canal nommé
canal St George. On a fait le tour de
» la Nouv. Zélande ,&la carte qu'on ena
dreſſée , ne peut être plus exacte que
celle de certaines côtes d'Europe. Quel-
„ ques Auteurs avoient pensé que de
l'iſſe de George III àla Nouv. Zélande ,
il pouvoity avoir un continent : le Capi-
,, taine Cook aſſure qu'ils ſe ſonttrompés ;
mais on y a découvert un grand nom.
bre de petites îles. Quant au continent
„ méridional , il eſt demontré qu'il n'y
,, en a point au Nord du quarantieme de-
,, gré de latitude ſud; nos Navigateurs
,, n'ofent pas aſſurer également qu'il n'y
2, enait pas un au fudde ce quarantieme
,, degré. Le dernier voyage , ſans avoir
"
وو
ود
ود
MAI. 1774 75
१२ entiérement réfolu laqueſtion , aréduit
à un ſi petit eſpace l'unique portion de
l'hémiſphere méridional où pourroit
,, ſe trouver ce continent , qu'il feroit
fâcheux qu'on ne fit pas une nouvelle
,, tentative pour s'aſſurer de la vérité."
Nous ne parlerons ici que du dernier
voyage, le plus intéreſſant de lacollec-
"
tion.
L'Endeavour , monté par le Capitaine
Cook, MM. Banks & Solander , & les
autres Obfervateurs qui les accompagnoient
, partit de Plimouth le 26 Août
1768. Comme ils avoient ordre d'aborder
promptement à l'île d'Otahiti , pour
y obferver le paſſage de Vénus au deſſus
du diſque du ſoleil , & faire enſuite des
découvertes dans la mer du ſud , ils ſe
hâterent d'arriver à leur deſtination. Nous
ne devons pas omettre deux faits qui ſeront
une preuve des obſtacles ſans nombre&
de toute eſpece , qu'ont eu à combattre
nos philoſophes dans leur expédition.
Lorſqu'ils furent ſur les côtes du
Brefil , ils voulurent relâcher à Rio - Janeiro
, pour y prendre des refraîchiſſemens
, & examiner l'état du pays &
ſes productions naturelles. Le Vice - Roi
permit au capitaine d'acheter des pro-
L
76 MERCURE DE FRANCE.
viſions pour ſon équipage ; mais il défendit
à MM. Banks & Solander & aux
autres Anglois , de débarquer. Ils parlerent
en vain du motif de leur voyage , le Portugais
fut inflexible ; il les regardoit
comme des eſpions , & il s'embarraſſoit
fort peu du progrès des ſciences. MM.
Banks & Solander voulurent employer
des ſtratagêmes & des déguiſemens pour
pénétrer dans la campagne ; mais ils apprirent
bientôt qu'ils étoient pourſuivis
par les patrouilles du pays , & qu'on
avoit ſaiſi quelques - uns de leurs compagnons
de voyage.
Au lieu de paſſer le détroit de Magellan
, ils doublerent le Cap de Horn ,
& pendant qu'ils étoient ſur les côtes de
la terre de feu , il leur arriva un accident,
triſte préfage des maux qui les attendoient
dans le courant de leur voyage.
MM. Banks & Solander virent unemontagne
dans l'intérieur des terres , & ils
réſolurent d'y aller chercher des plantes.
Ils ſe mirent en route , ſuivis du Chirurgien
de l'équipage , de M. Green
l'Aſtronome , de deux Deſſinateurs , de
leurs Domeſtiques & de deux Matelots. Ils
trouverent un terrein marécageux couvert
de buiſſons fi bien entrelacés les uns
ΜΑΙ. 1774. 77
コ
dans les autres , qu'il étoit impoſſible de
les écarter pour s'y frayer un paſſage. Le
temps devint très froid tout - à - coup ; il
tomba de la neige , & la nuit les ſurprit.
Il leur étoit impoſſible de retourner au
vaiſſeau , & ils n'eurent plus d'eſpoir
que de trouver un abri où ils puſſent allumer
du feu & attendre le lendemain
dans cet état cruel. Ils crurent appercevoir
un lieu convenable pour cela , &
chacun s'efforça de s'y traîner. La plupart
tomberent bientôt ſur la neige ſans pouvoir
ſe relever; ceux qui étoient les moins
engourdis prirent les devants , afin de préparer
le feu , &d'autres s'empreſſerentde
donner du ſecours aux malades. Enfin ,
deux hommes furent trouvés morts le
lendemain , & ils coururent tous le plus
grand danger de périr de faim & de froid
dans cette forêt.
Nos voyageurs arriverent à Otahiti le
10 Avril 1769. Ils y ont ſéjourné trois
mois , & ils ont employé tout ce temps
à faire des obſervations ſur les moeurs
&les uſages du peuple qui l'habite. Ces
Inſulaires vivent dans un climat & fur
un ſol qui les met au- deſſus du beſoin
des arts , & d'après tout ce qu'on en a
rapporté , on eſt forcé de penser que c'eſt
78
MERCURE DE FRANCE.
1
le peuple le plus fortuné de la terre. La
ſituation où ils ſe trouvent eſt véritablement
l'état de nature tel qu'il peut exister
ſur le globe ; & fi nous avions paſſé
par cet état avant de nous policer , on auroit
lieu de regretter avec M. Rouffeau
notre ancienne barbarie. Les partiſans de
cet éloquent Philoſophe ne manqueront
pas de citer les Otahitiens pour appuyer
Jeur ſyſteme ; mais on peut répondre d'avance
, que les circonstances réunies en
leur faveur , ne pourront preſque jamais
s'appliquer à une autre peuplade. Ils naisſent
ſous un ciel doux & agréable , & la
même cauſe les a rendus aimables , doux
& pacifiques par caractere, Leur pays eſt
enchanteur , la terre y produit preſque
fans culture les fruits les plus délicieux ;
ils rencontrent rarement des obſtacles à
leurs defirs , & ils ſuivent toujours le
pur inſtinct de la nature , qui les porte
rarement au mal. La deſcription de cette
île & de ſes habitans paroîtra romaneſque
à pluſieurs lecteurs ; cependant
elle eſt de la plus exacte vérité , & conforme
d'ailleurs à ce qu'en dit M. de
Bougainville qui a eu l'art d'y acquérir
tant de connoiſſances en ſi peu de
temps. :
MA 1. 1774. 79
La moitié du ſecond volume de cette
collection rapporte les aventures curieuſes
ſurvenues aux Anglois pendant leur
ſéjour à Otahiti , & l'on ne trouve aucun
morceau d'hiſtoire ſur lequel l'ame s'arrête
avec plus de complaiſance.
Voici le titre des trois derniers chapitres
.
Chapitre 17. Deſcription particuliere
de l'île d'Otahiti , de ſes productions &
de ſes habitans. Habillemens , habitations
, nourriture , vie domeſtique &
amuſemens .
Chapitre 18. Des manufactures , des
Pirogues & de la navigation des Otahitiens.
Chapitre 19. De la diviſion du temps
à Otahiti ; maniere de compter & de
calculer les diſtances; langue , maladie ,
funérailles & enterremens ; religion ,
guerres , armes & gouvernement.
Nous allons en citer quelques traits
curieux. Nos philoſophes voulant s'instruire
de la religion du pays , le Capitaine
fit célébrer un dimanche le ſer.
vice divin au fort qu'ils avoient bâti.
M. Banks y invita un des Chefs du
pays , ſa femme & quelques autres Otahitiens
; il eſpéroit que ces cérémonies
occaſionneroient quelques queſtions de
৪০ MERCURE DE FRANCE.
"
leur part , & lui procureroient quelque instruction,
Les Indiens s'affirent , ſe tin-
,, rent debout , ou ſe mirent à genoux ,
, lorſque M. Banks faifoit de même ;
mais après que le ſervice fut fini , ils
,, ne firent aucune queſtion , & ils ne
vouloient pas nous écouter , lorſque
,, nous tâchions de leur expliquer ce qui
,, venoit de ſe paſſer.
"
"
" Les Otahitiens , après avoir vu nos
cérémonies religieuſes , jugerent à pro-
,, pos de nous montrer dans l'aprés - midi
و و
و د
les leurs qui étoient très- différentes .Un
,, jeune homme de fix pieds &unejeune
1, fille de 1 à 12 ans , facrifierent à Vénus
devant toute l'aſſemblée , ſans pa-
" roître attacher aucune idée d'indécence
ود
و د
à leur action & avec la liberté qu'on
,, prend lorſqu'on ſe conforme aux uſages
du pays. La Reine Obéréa préſidoit à
la cérémonie ; elle donnoit à la fille
,, des inſtructions ſur la maniere dont elle
devoit jouer ſon rôle.
و د
ود
ود
Cette Obéréa eſt la même qui devint
amoureuſe du Capitaine Wallis quelques
années auparavant , & dont les adieux
font ſi touchans dans leur naïveté , qu'ils
arrachent preſque autant de larmes , que
ceux de Didon à Enée.
M. Bancks , dont on ne peut affez
louer
;
MAÍ. 774. 81
loue le courage & le zêle infatigable ,
fut fi curieux un jour de voir un convoi
funéraire , qu'il réſolut de s'y charger d'un
emploi , après qu'on lui eut dit qu'il ne
pouvoit pas y aſſiſter ſans cette condition.
" Il alla donc le ſoir dans l'endroit
;, où étoit déposé le corps , & il fut reçu
,, par la fille de la défunte , quelques au-
. ,, tres perſonnes & un jeune homme qui
3, ſe préparoient à la cérémonie. On le
,, dépouilla de ſes vêtemens à l'Euro-
,, péenne; les Indiens nouerent au tour
ود de ſes reins une petite piece d'étoffe ,
;, & ils lui barbouillerent tout le corps
3, juſqu'aux épaules avec du charbon &
,, de l'eau , de maniere qu'il étoit auſſi
;, noir qu'un negre. Ils firent la même
3, opération à pluſieurs perſonnes , & en-
,, tr'autres , à quelques femmes qu'on mit
,, dans le même état de nudité que lui ;
,, le jeune homme fut noirci par - tout ,
;, & enſuite le convoi ſe mit en marche
M. Banks faifoit une fonction qu'ils
appellent Nineveh ; il étoit chargé , ainſi
que deux Otahitiens , d'examiner s'il y
avoit du monde dans les lieux où devoit
paſſer le convoi , & il alloit dire au principal
perſonnage du deuil imatata , il n'y a
personne .
4
F
82
MERCURE DE FRANCE.
Voici un fait qu'on voudroit pouvoir
révoquer en doute, mais qui malheureufement
eſt incontestable.
و د
ود
ود
Un nombre très- conſidérable d'Otahitiens
des deux ſexes , forment des
ſociétés ingulieres appelées arreoy ,
où toutes les femmes font communes
à tous les hommes ; cet arrangement met
dans leurs plaiſirs une variété perpé-
„ tuelle, dont ils ont tellement beſoin ,
„ que le même homme & la même femme
n'habitent gueres plus de deux à
trois jours enſemble. Les hommes s'y
"divertiſſent par des combats de lutte , &
les femmes y danſent en liberté la Ti- |
morodée (*) , afin d'exciter en elles des
deſirs qu'elles fatisfont fur le champ.
Les Otahitiens , loin de regarder
و و
و د
و د
,, comme un déshonneur d'être aggrégés
"
"
à cette ſociété , en tirent au contraire
,, vanité , comme d'une grande diftinction.
Lorſqu'on nous a indiqué quel .
,, ques perſonnes qui étoient membre
d'un Arreoy , nous leur avons fait M.
Bancks & moi , des queſtions ſur cette
"
"
" matiere , & nous avons reçu de leur
* Eſpece de danſe lubrique du pays.
1
MAI. 1774. 83
1
,, propre bouche les témoignages que
,, je viens de rapporter.'
ود
On auroit tort d'imaginer que ce peuple
n'a point de maître , & qu'il jouit
de la chimérique liberté de la nature ſi
vantée par des Ecrivains qui ne voient
pas qu'elle ne peut plus exiſter dès que
les hommes ſe raſſembleront en troupes ;
- mais il eſt étonnant qu'il foit afſervi au
gouvernement féodal ; d'où il eſt permis
de conclure que la plupart des peuples
ſubiſſent ce premier eſclavage avant de
parvenir au dernier degré de civiliſation.
11 y a quatre claſſes d'hommes à Otahiti
, le Roi , le Baron , le Vaſſal & le
Payfan.
Le commerce des Otahitiens avec les
habitans de l'Europe , les a déjà infectés
de la maladie vénérienne. ,, Ils la diſtin-
,, guent par un mot qui revient à celui
,, de pourriture, & ils lui donnentune ſi-
,, gnification beaucoup plus étendue; ils
,, nous décrivirent dans les termes les
,, plus pathétiques , les ſouffrances des
,, premiers infortunés qui en furent les
victimes ; ils ajouterent qu'elle faifoit
tomber les poils & les ongles & pourrifſoit
la chair juſqu'aux os ; qu'elle
répandit parmi eux une terreur & une
,, conſternation univerſelles ; que les ma-
ود
ود
ود
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
lades étoient abandonnés par leurs plus
,, proches parens , qui craignoient que
cette maladie ne ſe communiquât par
contagion , & qu'on les laiſſoit périr
ſeuls dans des tourmens qu'ils n'avoient
,, jamais connus auparavant.
"
ود
La Nature plaça en vain ce peuple au
milieu des mers ; deux vaiſſeaux d'Europe
franchiſſent cet intervalle immenfe ,
& ils portent à ces hommes heureux cette
maladie terrible , capable d'anéantir entiérement
leur race.
Nos Navigateurs , après un long ſéjour
avec les Otahitiens , ſe préparerent
à les quitter , & le Capitaine ordonna
que chacun ſe rendît au vaiſſeau. Deux
foldats de Marine , touchés du bonheur
dont jouiffent les Infulaires dont ils alloient
ſe ſeparer , & ne trouvant pas dans
nos ſociétés policées le contentement
qu'ils eſpéroient goûter parmi eux , déferterent
le fort , la nuit du jour où l'on devoit
mettre à la voile , & s'enfuirent dans
l'intérieur de l'île pour vivre avec les
Otahitiens. Le Capitaine voulut abfo-
Jument recouvrer ſes deux hommes : il
fit ſaiſir quelques chefs & il leur fit des
menaces ſi on ne renvoyoit pas les deux
foldats. Les Infulaires tâcherent de ſe
défendre , & diſoient que les deux EuMAI.
1774. 85
ropéens ,, avoient pris chacun une fem-
„ me , & qu'ils étoient devenus habi-
ود tans du pays. ,, Cependant , les gens
de l'équipage qu'on avoit envoyés après
eux , vinrent à bout de les ramener de
force.
" Les déſerteurs confirmerent le rap-
,, port des Indiens ; ils étoient devenus
fort amoureux de deux filles , & ils
avoient formé le projet de ſe cacher
juſqu'à ce que le vaiſſeau eût mis à la
,, voile & de fixer leur réſidence à Ota-
هو
وا
ود
ود
ود
hiti."
Nous ne ferons aucune réflexion ſur
ce fait intéreſſant ; mais on ne peut s'empêcher
de regretter que les deux foldats
n'aient pas accompli leur projet. Leur
conduite & leur vie auroient fourni bien
des lumieres pour comparer l'état des
peuples fauvages avec celui des nations
civiliſées , & à moins que le Capitaine
Cook n'eût beſoin de ces deux hommes
- pour le ſervice du vaiſſeau , il auroit
peut - être dû les laiſſer à Otahiti , d'où
quelques bâtimens auroient pu dans la
ſuite les ramener en Europe.
Un des Otahitiens nommé Tupia ,
qui avoit été premier Miniſtre de la
Reine Obéréa , & principal Prêtre de
l'île , abandonna ſa patrie pour s'embar-
F3
86 MERCURE DE FRANCE
quer avec les Anglois. La vue de nos navigateurs
& de leur vaiſſeau lui avoit
donné l'idée d'un nouveau monde , & ,
entraîné par l'inquiétude naturelle qui
tourmente l'ame du Sauvage comme celle
d'un homme policé , il céda àl'invincible
curiofité qui le portoit à voir d'autres
peuples & d'autres pays.
"
" Le 13 Jaillet , jour du départ , le
vaiſſeau fut rempli des Otahitiens nos
amis. Dès le point du jour nous leva-
,, mes l'ancre , & dès que le bâtiment
ود
ود
ود
ود
ود
ود
fut ſous voiles , les Naturels du pays
prirent congé de nous , & verserent
des larmes , pénétrés d'une triſteſſe qui
avoit quelque choſe de bien tendre &
de bien intéreſſant. Tupia foutint cette
,, ſcene avec une fermeté & une tran-
„ quillité vraiment admirables ; il eſt
vrai qu'il pleura , mais les efforts qu'il
fit pour cacher fes larmes , faifoient
,, encore plus d'honneur à fon caractere.
و د
و د
و ز
Il envoya une chemiſe pour dernier
,, préſent à Potomai , maîtreſſe favo-
,, rite de Tootahah , un des Chefs du
„ pays ; il alla enfuite fur la grande hune
,, avec M. Banks , & il fit des ſignes
,, aux Pirogues tant qu'il continua de les
و د
voir."
Ce Tupia a été d'une très-grande utilité
MAI. 1774. 87
aux Anglois pendant le reſte du voyage ;
il leur donna fans ceſſe des preuves de
fon jugement & de ſa pénétration ; mais
malheureuſement il eſt mort à Batavia ,
ainſi que le valet Indien qui l'avoit fuivi.
Nos Navigateurs , en appareillant d'Otahiti
, chercherent des îles nouvelles ,
& ils en ont découvert un très - grand
nombre dans les environs. Les moeurs
des peuples qui les habitent , & les incidens
qui leur ſurvinrent ne font pas
moins curieux. Après avoir paſſé un mois
dans ces parages , le Capitaine Cook dirigea
fa route plus au fud , dans le desfein
de rencontrer le continent que des
Géographes y plaçoient. Il partit de l'île
d'Otéroah le 15 Août 1769 , & le 7
Octobre , ils découvrirent une terre qu'ils
reconnurent par la ſuite pour la Nouv.
Zélande , ils ont côtoyé ces deux grandes
îles juſqu'au premier Avril 1770. Ils
ont débarqué dans un très grand nombre
'd'endroits , & ils ont preſque toujours
été attaqués par les féroces habitans du
pays.
Le fait ſuivant eſt fort extraordinaire.
En arrivant ſur la côte de la Nouv. Zé.
lande, Tupia , Inſulaire d'Otahiti , enten-
F 4
88 MERCURE DE FRANCE.
dit la langue des habitans du pays. Puisque
le langage de ces contrées ſi éloignées
l'une de l'autre , eſt à peu près le
même , il eſt ſûr que ces deux Nations
tirent leur ſource d'une commune origine.
Après la deſcription d'Otahiti , celle
de la Nouv. Zélande est la plus curieuſe
du voyage. L'existence des peuples antropophages
, conteſtée ſi mal- à- propos
par quelques Ecrivains , eſt déſormais hors
de doute , & il eſt prouvé par cette rélation
, que les Zélandois mangent des
hommes.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
" Pendant notre ſéjour dans le canal
de la Reine Charlotte , nous trouva
mes des Indiens occupés à apprêter les
alimens , & ils faifoient cuire alors un
chien dans leur four; il y avoit près
de là pluſieurs paniers de proviſion .
En jettant par hafard les yeux fur un
de ces paniers , à mesure que nous pasſions
, nous apperçûmes deux os entiérement
rongés qui ne nous parurent
,, pas être des os de chiens , & que nous
,, reconnûmes pour des os humains , après
les avoir examinés de plus près . Ce
ſpectacle nous frappa d'horreur , quoi-
,, qu'il ne fît que confirmer ce que nous
33 avions qui dire pluſieurs fois depuis
ود
ود
. و و
ود
MAI. 1774 89
ود
ود
ود
"
"
notre arrivée ſur la côte. Comme il
étoit fûr que c'étoit véritablement des
,, os humains , il ne nous fut pas poſſible
de douter que la chair qui les couvroit
n'eût été mangée.... Nous char-
„ geâmes Tupia de demander ce que c'étoient
que ces os , & les Indiens répondirent
fans héſiter en aucune manie-
,, re , que c'étoient des os d'hommes.
Il leur demanda enſuite ce qu'étoit devenue
la chair , & ils répliquerent qu'ils
l'avoient mangée ..... En nous informant
qui étoit l'homme dont nous
avions trouvé les os , ils nous dirent
qu'environ cinq jours auparavant , une
Pirogue montée par ſept de leurs ennemis
, étoit venue dans la Baye , &
,, que cet homme étoit un des ſept
qu'ils avoient tués ....
ود
ود
ود
و د
ود
ود
و د
"
"
ود
و د
ود
Quelques jours après , Tupia reprit
de nouveau la converſation ſur l'uſage
de manger la chair humaine , & les
Indiens répéterent ce qu'ils avoient
déjà dit ; mais , dit Tupia , mangezvous
auſſi les têtes ? Nous ne mangeons
,, que la cervelle , répondit un vieillard ,
&demain , je vous apporterai quelques
têtes , pour vous convaincre que nous
22
و د
ود
"
„ avons dit la vérité.
F5
ود MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans le vovage beaucoup
d'autres preuves de cette horrible coutume.
Vingt jours de navigation s'écoulerent
depuis leur départ de la Nouv. Zélande ,
juſqu'à la Nouv. Hollande. Ils découvrirent
enfuite la Nouv. Galles méridionale
, pays beaucoup plus grand que l'Europe.
Ils ont paſſe trois mois & demi a
viſiter les côtes de ces pays ; pendant cet
intervalle , il leur arriva un accident qui
mit tout l'équipage dans le plus grand
danger de périr. Le vaiſſeau toucha fur
un banc de rochers , &y reſta 48 heures ,
fans que tous les efforts de nos Navigateurs
puſſent le remettre en pleine mer.
On eſt ſaiſi d'attendriſſement&d'effroi en
lifant la defcription de l'état où ils ſe
trouvoient. Enfin , ils fortirent de danger,
& ils dûrent leur délivrance à une
circonſtance bien finguliere. Le rocher
"
"
"
fur lequel échoua le bâtiment, fit pluſieurs
trous dans la calle , & un autre
affez large pour nous couler à fond ,
mais par bonheur , il ſe trouva en
grande partie bouché par un morceau
de rocher , qui , après avoir fait l'ouver-
,, ture , y étoit reſté engagé.”
ود
ود
ود
ود
Nos voyageurs touchent enſuite à la
Nouv. Guinée , & reprennent le chemin
MAI. 1774 91
de l'Europe à Batavia; ils portent partout
leur efprit obſervateur , & ils nous
apprennent fur cette ville un grand
nombre de particularités qu'on ignoroit
abſolument.
L'homme paroît bien méchant & bien
vil , lorſqu'on le voit commettre des actions
telles que celle-ci , dont nos philoſophes
ont été témoins.
,, Depuis un temps immémorial , la
„ pratique , appelée courir un Muck ,
,, eſt établie chez ces peuples.Après s'être
و د
و د
و د
enivrés d'opium , un homme ſe préci-
,, pite dans les rues une arme à la main ,
,, tuant toutes les perſonnes qu'il rencon-
,, tre , juſqu'à ce qu'il foit tué lui-même
» ou arrêté. Nous en avons vu pluſieurs
„ exemples pendant notre ſéjour àBatavia
, & un des Officiers chargés de
faiſir ces furieux , nous dit qu'il ſe pasſoit
rarement une ſemaine ſans que lui
ou ſes confreres fuſſent appelés pour
,, en arrêter quelqu'un. Dans un des cas
dont nous avons été témoins , l'homme
avoit eu pluſieurs fois à ſe plaindre de
la perfidie des femmes , & étoit de-
„ venu fou de jaloufie avant de s'enivrer
d'opium ... Ceux qu'on prend en vie ,
"
و د
و و
و د
و د
"
"
,, font ordinairement bleſſés ; mais ils
n'en ſont pas moins rompus vifs. " "
92
MERCURE DE FRANCE .
L'équipage contracta à Batavia des germes
de maladie qui ſe développerent dès
qu'ils furent en route. Nous avions , dit
le Capitaine , preſque tous les jours un
mort à jeter à la mer , & dans l'eſpace
d'un mois & demi , nous perdîmes trente
hommes.
Enfin , nos Navigateurs relâchent au
Cap & à Ste Hélene , & ils mouillent
aux Dunes le 12 Mai 1771 , après un
voyage de trois ans.
Il eſt ſûr que jamais on ne fera une
expédition autour du globe auffi célebre
que celle dont on vient de parler ; &
dans la multitude infinie de voyages que
nous avions déjà , on n'en trouve aucun
dont la lecture ſoit auſſi intéreſſante &
auſſi inſtructive.
Fragmens de Tactique ou fix Mémoires ;
1º. fur les Chaſſeurs & fur la charge ;
2º. Sur la manoeuvre de l'Infanterie ;
30. Sur la colonne & principes de
Tactique ;
4°. Sur les marches ;
5°. Sur les ordres de bataille ;
6°. Sur l'Eſſai général de Tactique relativement
à ces différens objets .
Précédés d'un diſcours préliminaire
fur la Tactique & ſur ſes ſyſtêmes .
MAI.
93 1774.
Vol. in-4º. d'environ 500 pages avec
7 planches . Prix , 15 liv. relié. A Paris
, chez Ch. Ant. Jombert , pere ,
libraire , 1774 , avec approbation &
privilege du Roi.
La premiere partie du diſcours préliminaire
eſt une diſſertation ſur la Tactique
& ſes ſyſtêmes. La Tactique , ſcience
de l'ordre , par conféquent des rapports ,
& faite pour être meſurée & calculée , eſt
la partie mathématique de la ſcience militaire.
Le Tacticien doit travailler d'après
les principes des Généraux , mais les Généraux
ont peu avancé la Tactique comme
ſcience ; & , comment , dit l'auteur , ſerions
- nous véritablement Tacticiens ,
quand il n'exiſte pas même d'élémens de
Tactique ? Si perſonne n'avoit lu d'élémens
de fortifications ni de géométrie ,
qui ſeroit ingénieur ou géometre ?
UneNation a toujours une compoſition
de troupes déterminée , une diviſion principale
, comme la cohorte ou le bataillon ;
ces bataillons ou cohortes ont une forme
primitive , & entr'eux un arrangement
habituel. C'eſt cette forme & cet arrangement
habituel qu'on doit entendre par
Systême de Tactique. Les Grecs eurent le
94
MERCURE DE FRANCE
leur; les Romains en eurent fucceffivement
trois ; les Modernes en ont eu trois
auffi. Mais une choſetrès-remarquable , &
point aſſez remarquée , c'eſt que les trois
Syſtêmes modernes correſpondent exactement
à ceux des Romains. Les bandes
ou enſeignes du ſeizieme ſiecle de 200
hommes ou environ , fur huit rangs ,
reſſemblent beaucoup aux manipules du
temps de 'Scipion ; & à ces manipules
fuccéderent les cohortes plus nombreuſes
&d'un front plus étendu , mais toujours
fur dix rangs& fur pluſieurs lignes , tant
pleines que vuides, qui étoient en uſage
du temps de César. Le mêmechangement
fit des enſeignes de Briſſac & Monluc , les
bataillons du temps de Turenne. A la
troiſieme époque des Romains , qui eſt
celle de leur décadence, leurs cohortes
n'eurent plus que cinq ou fix rangs &les
intervalles diſparurent entr'elles . L'ordre
actuel en ligne mince & pleine n'eſt-il pas
le pendant de ce dernier ordre Romain ?
Le ſyſteme ainſfi changé , les Généraux
continuerent de l'employer tel qu'il
étoit , & tous étant à cet égard au pair ,
les ſuccès entr'eux furent décidés par
toutes les cauſes étrangeres au fond de la
Tactique. " Les plus habiles ayant d'aufi
و د
و د
د و
و د
و د
"
MAL 1774 95
bons outils que leurs ennemis & s'en fervant
mieux , s'aviſerent peu d'en deſirer
de meilleurs. Les Auteur qui d'abord
furent en petit nombre , traiterent l'art
de faire la guerre avec les troupes telles
qu'elles étoient , ne laiſſant pas pourtant
de regretter les principes de leurs devanciers.
Folard ſeul diſcuta les principes du
ſyſtême actuel , propoſa des changemens ,
mais ne fit pas proprement un Syſtême de
Tactique. Il fit ſeulement voir la nécesſité
d'en prendre un autre , dont il indiqua
en grande partie les principes. Cet
Auteur très -justement célebre n'acheva ni
n'établit rien , prépara tout.
L'Auteur parcourt enſuite en peu de
mots le trois principaux Syſtêmes propoſés
depuis ,légions , pléſions &cohortes ,
&fait voir en quoi & pourquoi different
ces trois Syſtêmes , au fond très-analogues ,
en quoi ils ne le ſont pas moins aux Systêmes
déjà pratiqués , excepté aux troiſiemes
Syſtêmes des Romains & des Mcdernes
.
L'Auteur obſerve quele Syſtême actuel
qui ne peut ſe foutenir contre aucun des
autres , n'a jamais eſſayé non plus d'entrer
véritablement en lice avec eux& de ſoutenir
le parallele. On s'eſt contenté de les
combattre par d'autres moyens.
96 MERCURE DE FRANCE.
La ſeconde partie du Difcours prélimiraire
eſt la préface de l'Ouvrage , qui
n'est pas moins que la premiere , capable
d'éveiller l'attention du leleur , & n'eft
pas plus fufceptible d'extrait. C'eſt là
que , après avoir rapporté les raiſons qui
engagent l'Auteur à publier cet Ouvrage ,
il juftifie par une comparaiſon aſſez frappante
ſa témérité apparente de prétendre
pour ſes diſpoſitions & manoeuvres la fupériorité
même ſur les diſpoſitions &
manoeuvres Pruffiennes .
Le premier des fix Mémoires qui com.
poſent le Corps de l'Ouvrage , eſt fait
pour prouver la néceffité d'exercer & employer
les Chaſſeurs , comme les Anciens
employoient leurs armées à la légere ; &
pour cela d'en avoir à chaque bataillon
une troupe toujours exiftante en paix
comme en guerre. Cette idée étant celle
d'une grande partie de Militaires & de
tous les Tacticiens , ce Mémoire , quoique
très néceſſaire encore , n'est pas fort
neuf , dit l'Auteur; mais par bonbeur il
est fort court. L'Auteur penſe que la différence
des armes n'a pas rendu les velites
moins néceſſaires aux Modernes : qu'ils
ود
"
le font même à tout prendre beaucoup
,, plus qu'ils ne le furentjamais ; le feu
étantvenu au point quefans ceſecours, ود
„ un
1
MAI.
97 1774.
un bataillon ne peut aller à la charge
;, avec grande eſpérance de ſuccès" .
Le ſecond Mémoire fur la manoeuvre
de l'Infanterie , contient quelques détails
néceſſaires pour la perfectionner & fimplifier.
Il établit d'abord l'arrangement
des compagnies dans le bataillon , des
bataillons dans la diviſion , dans l'ordre
numérique par le centre. S'il s'agit de
marcher en avant , le bataillon ou la diviſion
ſe campe toujours par le centre;
&, quelque doive être le front de la colonne
en marche , chaque bataillon commence
toujours , ſauf à dédoubler encore
le front, par ſe mettre dans l'état de colonne
d'attaque , c'est-à- dire , fur deux
compagnies de front & quatre de hauteur
, chaque compagnie ſur fix rangs , &
toutes ſe ſuivent dans l'ordre numérique ,
les impaires à la droite. De toutes ces
colonnes particulieres ſe forme la colonne
totale dans laquelle les bataillons ſont placés
de même, les diviſions marchent par
le centre ſeulement ſans mêler les brigades
; de forte que les brigades de la
droite marchent par la gauche , & réciproquement.
Pour remettre la colonne en
bataille , on la double & raccourcit autant
qu'il eſt néceſſaire pourque chaque bataillonn
G
98
MERCURE DE FRANCE.
.
ſe trouve , comme nous venons de levoir,
fur deux compagnies de frontà fix de hauteur.
Puis , doublant & raccourciſſant encore,
de cette colonne on en fait deux
jumelles , ſéparées l'une de l'autre par une
petite rue , & on ſerre les diviſions. Enſuite
cette double colonne équivalente à
une ſeule , qui auroit de front le quart de
rang du bataillon, ſe déploie par le cenre,
une des jumelles s'étendant par la
droite , l'autre par la gauche ; c'eſt en grand
le développement de la pléſion , ou l'ancien
paſſage du pont. Chaque bataillon
arrivé à ſa place dans la ligne , fait en particulier
la même manoeuvre , s'il s'agit d'un
développement total; ce développement
eſt évidemment le plus prompt poffible ,
leplus ſimple , le plus correct , &c. L'Auteur
s'arrête enſuite à détruire très amplement
l'idée juſqu'à préſent très générale ,
que les manoeuvres centrales pour former
ou déployer des colonnes , ne font pas
de miſe lorſqu'il s'agit de partir ou arriver
par la droite ou la gauche. Et après avoir
remarqué que le plus ſouvent il feroit
pour le moins auſſi facile d'arriver au centre
, ſi de propos délibéré on n'alloit chercher
la gauche ou la droite , il démontre
que fa manoeuvre centrale preſque tou.
MAL 1774. 99
jours infiniment préférable , tout au moins
n'eſt pas inférieure dans le cas aſſez rare ,
ſuppoſé à plaiſir pour la contrarier , où il
s'agit d'arriver à la gauche d'un champde
bataille qui n'a aucune profondeur. Mais
il faut voir dans l'Ouvrage même ces détails
, qu'il n'eſt pas poſſible de tronquer
fans les obſcurcir.
Le premier article du troiſieme Mémoire
contient quelques éclairciſſemens
ſur la colonne , qui ont paru à l'Auteur
encore néceſſaires avant de donner des
ordres de bataille dans lesquels il en fait
un ſi grand uſage. Il répond en même
temps aux objections que lui ont faites
quelquefois directement ou indirectement
ceux même qui , d'accord avec lui ſur les
principes , n'en tiroient pas tout-à-fait les
mêmes conféquences ; & il s'adreſſe de
préférence à M. de Maizeroi , comme à
celui qui a le plus mérité l'attention de ses
rivaux & du Public .
On voit dans le ſecondarticle de ce troiſieme
Mémoire ceux des principes de Tactique
qu'il eſt plus néceſſaire d'avoir bien
préſents pour examiner & juger les ordres
de bataille. Ces principes font en affez bon
nombre ; & dans ce nombre , dit l'Auteur
, pas un ne devroit être neuf.
Le quatrieme Mémoire fur les marches
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
expoſe la maniere de conduire & de
déployer les colonnes. On y voit l'application
& le développement de ce qui a été
dit déjà dans le ſecond. On y voit auſſi
quelques principes pour mettre dans les
marches plus d'exactitude & de préciſion ,
parvenir plus facilement & plus fûrement
à la formation des ordres de bataille.
L'Auteur établit un ordre de marchehabituel
auſſi familier que l'ordre de bataille
habituel ; & que l'armée prendra tout natureilement
, quand on ne lui ordonnera
rien autre choſe que de marcher. Sa maniere
de partir toujours par les déployemens
de ſes colonnes jumelles , donne
moyen d'établir , par rapport à l'artillerie ,
un principe très - remarquable , & de lui
faire protéger ces déployemens , ſe portant
toute entiere ſur le front dès le commencement
de la manoeuvre , fans l'emraffer
en aucune maniere.
Le cinquieme Mémoire le plus important
, & pour lequel font faits tous les autres
, traite des ordres de bataille. L'Auteur
réduit les ſeptiemes diſpoſitions de Végece
à deux , qui font l'ordre parallele &l'ordre
oblique , mais il ajoute l'ordre perpendiculaire
& l'ordre ſéparé. Il diftingue dans
l'ordre parallele , 1°. l'ordre parellele
alongé , qui eſt l'ordre habituel des MoMAI.
1774. for
dernes , n'eſt bon que pour le feu , & ne
doit pas être employé en terrein libre ;
20. celui qu'il appelle parallele ſimple ,
égal en étendue au premier ſur deux lignes
, & lui oppoſant une ſeule ligne de
bataillons en colonnes , appuyées de leurs
grenadiers & chaſſeurs dans l'ordre de
mouſquetterie ; 30. celui qu'il appelle
double , qui voulant faire de plus grands
efforts & employer en même étendue
plus grand nombre de troupes , a deux
plus gr
lignes de colonnes au lieu d'une , & fur
le front les grenadiers & les chaſſeurs de
toutes deux. L'un & l'autre ont en arriere
de leurs intervalles quelque cavalerie en
petites colonnes par demi eſcadron. II
ſeroit trop long de ſuivre l'Auteur montrant
les propriétés & l'effet des deux derniers
, les défauts du premier ; & le lecteur
militaire voit tout cela d'ici...
Le ſixieme Mémoire eſt un examen de
l'Eſſai général de Tactique , autant qu'il
a paru néceſſaire par rapport aux Mémoires
précédens. L'Auteur , dans ſa préface
, annonçant cette partie de fon Ouvrage
; a très - amplement déduit les raiſons
qu'il a eues de la joindre aux autres.
Traitant , dit - il , les mêmes objets ,
ſouvent d'une maniere fort oppofée à la
,, mienne ; attaquant continuellement une
"
و د
G3
८
102 MERCURE DE FRANCE.
,, partie de mes principes , même très-
, vivement & avec beaucoup de mépris ;
وو donnant pour le plus fublime& le dernier
effort de la Tactique des diſpoſi .
" tions & manoeuvres Pruffiennes trèscontraires
à ces mêmes principes : cet
,, Ouvrage m'oblige de peſer ſes raifons ,
"
ود
"
وو
"
"
de répondre à ſes objections. Et puiſque
," je donne moi-même des diſpoſitions &
,, manoeuvres , il m'eſt abfolument indispenſable
d'analyſer & de leur comparer
les meilleures que leur ait encore oppoſées
la méthode actuelle , pour mettre le
lecteur plus à portée de juger leſquelles
doivent être préférés. " Il ne falloit
„ pas moins que ces raiſons , &c. " Tout ce
morceau , trop long pour étre rapporté ici ,
annonce entre les Fragmens & l'Eſſai une
fréquente oppoſition d'idées , une grande
affaire , mais avec beaucoup d'honnêteté ,
& marquant pour celui-ci beaucoup d'estime.
"
La premiere des deux additions qui font
à la ſuite des Mémoires , eſt une réponſe
à une lettre de M. le Marquis de Puifégur ,
contre les déployemens de l'effai : parce
que l'Auteur a fenti que de ce que M. de
P. oppoſe à ces déployemens, on pourroit
conclure un jour trop légérement , qu'il
faut rejeter auffi bien qu'eux le ſien qui
MAI 1774 тез
ſe fait auſſi par le pas de flanc. Nous ne
nous artêterons point à analyſer cette réponſe
, dans laquelle , ſans méconnoître
les calculs très juſtes de M. de P. l'Auteur
prouve que ce qu'il oppoſe aux déployemens
, n'empêche pas qu'ils ne ſoient de
beaucoup préférables à l'ancienne maniere
de ſe mettre en bataille; & que ſi les déployemens
de l'eſſai valent infiniment
mieux, à plus forte raiſon on doit préférer
celui des fragmens. A la fin decette
petite diſſertation , l'Auteur eſpere que
M. de P. ,,, après avoir réſiſté aux déployemens
des Pruſſiens & de l'Eſſai ,
,, finira par reconnoître pleinement l'avantage
de celui - ci." "
La ſeconde addition eſt ſur la vîteſſe
des différens pas de l'infanterie , quel'Auteur
trouve beaucoup trop lents. Il fait
voir que la vîteſſe des Romains étoit
beaucoup plus grande , quoique moindre
qu'on ne la ſuppoſe ordinairement ; &
prouve que s'il y a quelque difficulté à
augmenter la vſteſſe ,,, cette difficulté
n'eſt pas dans l'homme très - capable
d'une plus grande , comme le prouve
aſſez la plus continuelle & la plus univerſelle
de toutes les expériences ; d'où
il ſuit que cette difficulté ne peut être
"
ود
ود
G4
104 MERCURE DE FRANCE,
و د
ود
ود
que dans la diſpoſition qui s'oppofe a
cette vîteſſe , & par conféquent n'existera
plus dès qu'on aura établi pour prin-
,, cipe , de ne jamais marcher ni manoeuvrer
dans l'ordre qui empêche la
marche & la manoeuvre , mais toujours
dans l'ordre le plus mobile & le
plus leſte ; dans celui qui eft fait pour
la marche , de l'aveu de tout l'univers ,
& qui eft fait pour la manoeuvre , de
l'aveu de ceux même qui lui font le
, plus oppofés."
”
ود
Ce que nous venons d'expoſer , ſaffit
pour faire connoître combien l'Auteur a
étudié & approfondi la ſcience de la tactique
; mais une eſquiſſe rapide du plan
général de l'Auteur , ne peut donner l'idée
de tous les avantages que le Militaire
peut tirer de la lecture de cet ouvrage
très - intéreſſant par fon objet , & trèsimportant
fur - tout dans les circonstances
actuelles.
Veni mecum de Botanique ; ouvrage utile
à tout le monde , & particulièrement
aux Etudians en Médecine , en Chirurgie
& Pharmacie ; contenant la description
& les propriétés des plantes
uſuelles , la maniere de les employer
MAI. 1774 105
utilement en Médecine aux différentes
formules où elles peuvent entrer ; par
M. Marquet , Doyen des Médecins
de Nancy , & Médecin Botaniſte de
fon Alteſſe Royale Léopold premier ,
Duc de Lorraine & de Bar. Prix 5 liv.
les deux volumes brochés. A Paris ,
chez Lacombe , Libraire,
On voit paroître journellement , des
ouvrages ſur les plantes , mais la plupart
font inſuffifans. On remédie à ces inconvéniens
par la publication de celui-ci ; on
y trouve des deſcriptions très exactes des
plantes ; on y donne la maniere de les
formuler ; on y expoſe leurs principales
vertus ; on indique aux Herboriſtes les
endroits où on peut les aller chercher ,
ſi elles ſe trouvent dans lesbois , les prés ,
ou ſur les bords des rivieres , fur les hauteurs
ou les vallées ; on y expoſe encore
le temps de leur floraiſon & de la maturité
de leurs ſemences.
Un pareil ouvrage ne peut être que
très - utile , il eſt auſſi des plus ufuels ;
un jeune homme qui veut s'adonner à la
connoiſſance des plantes pour la cure des
maladies , ne peut donc aſſez le lire ; it
1
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
doit même toujours l'avoir en main dans
ſes promenades champêtres,
La ſeule véritable Religion , démontrée
contre les Athées , les Déiftes , & tous
les Sectaires ; par M. l'Abbé Heſpelle ,
Docteur de Sorbonne , & Curé de
Dunkerque. A Paris , chez Hériſſant ,
rue Notre Dame , Humblot , rue S. Jacques
, & de Laguette , rue de la Vieille-
Draperie , 1774 , in- 12 , tom 1,588
pag. la Préface compriſe ; ouvrage dédié
à Madame la Dauphine.
M. l'Abbé Heſpelle démontre toutes
les vérités de la Religion , fait voir comment
elles font liées enſemble , comment
elles dérivent les unes des autres & fe
foutiennent mutuellement: fes raiſonnemens
font ferrés , & fes réponſes aux
attaques contre la Religion ſont courtes
&fatisfaiſantes.
L'Auteur fait dans ſa Préface une description
des écarts des incrédules & des
hérétiques. ,, L'irréligion , dit - il , a fait
tant de progrès , qu'on nereſpecte plus
ni ordre , ni juſtice , ni honnêteté , ni
loi naturelle , ni droits de la Divinité.
On les voit (ces incrédules ) peindre la
"
ود
ود
و د
,, beauté de la vertu qu'ils tâchent d'éMAI.
1774 107
teindre dans les ames, préconiſer l'E-
„ vangile dont il rejettent les dogmes...
>> répandre des doutes &du ridicule par-
و د
tout."
M. l'Abbé Heſpelle diviſe la premiere
partie de fon ouvrage en quatre chapitres.
Le premier eſt contre les Athées ;
les abſurdités de leurs ſyſtêmes y font
expoſées , & les preuves de l'exiſtence de
Dieu rapportées avec netteté. Dans le
ſecond , l'Auteur prouve qu'il faut admettre
une providence & tous les autres
attributs de Dieu. Il fait une deſcription
des merveilles de la Nature ; il fait voir
par-tout des effets étonnans qui exigent
la main de Dieu ; rien de plus frappant
que ce qu'il dit des élémens , des plantes
, des animaux , de l'union du corps
&de l'ame , de la ſtructure du corps humain
, des ſens', &c. Enſuite il donne la
vraie notion du vice & de la vertu , il en
fait voir la différence , & démontre que
Dieu ne peut pas les voir du même oeil ,.
qu'il commande l'un & défend l'autre;
il parle des loix , il prouve que Dieu en
a faites , & a donné aux hommes le pouvoir
d'en faire , après avoir prouvé la loi
naturelle. C'eſt ainſi qu'il répond au
Déiſte , qui prétend que c'est un préjugé
qui fait dire que telle action est juste." S'il
108 MERCURE DE FRANCE.
ود en étoit ainfi , comment arrive t-il que
,, ceux qui s'écartent de nos principes ne
,, parviennent jamais à ce repos intérieur
,, que tout homme defire ? Pourquoi les
hommes les plus déterminés à la fcélérateſſe
gémiſſent- ils quelquefois deleur
état ? Les voleurs refpectent l'image de
ود
وا
وا
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
la vertu dans le fond méme de leurs
,, cavernes ;... au milieu d'eux , & mal-
,, gré eux , une voix intérieure ſe fait entendre
; leur propre coeur fait contr'eux
les fonctions d'accufateur , de juge &
de bourreau. Sans doute que lorſqu'ils
jouiſſent du fruit de leurs brigandages ,
ils s'applaudiſſent de leur fubtilité &
de leur audace. Mais attendez le premier
moment que leur laiſſera l'ivreſſe
de la paffion , & demandez leur... fi
la jouiſſance de leurs vols eſt accom-
„ pagnée de cette tranquillité d'ame fans
,, laquelle la plus haute fortune eſt moins
un foulagement qu'un poids qui accable.
" Les articles de la ſpiritualité &
de l'immortalité de notre ame, qui terminent
ce chapitre, nous ont paru ſupérieurement
faits.
ود
ود
ود
"
ود
Dans le troiſieme chapitre , l'Auteur
traite du culte dû à la Divinité. Après
avoir prouvé par des raiſons ſolides la
néceſſité du culte intérieur , il conclut que
MAI. 1774. 109
l'extérieur eſt auſſi néceſſaire. ,, Qu'est-ce
و د
ود
ود
"
و د
و د
qu'éprouve , dit- il , une jeune perſonne
,, dans les ſpectacles profanes , où tous
les ſens ſont à la fois enchantés ... par
lamagnificence de tout ce qui les frappe
,, par les fons harmonieux des voix& des
inſtrumens ? .. Alors dans l'ivreſſe... là
raiſon s'oublie , & laiſſe le coeur fans
défenſe ; la vertu la plus ferme fuc-
,, combe, & dans la douceur du plaiſir
,, on devient criminel ſans s'en être pres-
, que apperçu . Ce que les ſpectacles font
fur le coeur pour remuer les paſſions ,
ceux du culte extérieur le font pour
inſpirer la piété , qu'un homme entre
dans nos temples les jours folennels : à
la vue des autels décorés... il ne pourra
réſiſter à l'impreſſion qu'il en reſſenti-
,, ra; le reſpect pour la Religion s'imprimera
néceſſairement dans ſon ame ;
elle occupera tout ſon eſprit; des ſens
elle paſſera dans le coeur , elle y fera
naître la véneration & l'amour. "
و د
و د
و د
ود
و د
و د
ه د
و ا
"
و د
Ce qu'il dit du Tolérantiſme & de la
néceſſité de la Révélation eſt ſatisfaiſant :
on y voit une netteté & une préciſion
qui ne laiſſent rien à deſirer.
Dans le quatrieme , l'Auteur parle de
la Religion Chrétienne ; il prouve que
110
MERCURE DE FRANCE.
de toutes les Religions , elle eſt la plus
fublime & la plus fainte.
On lira auſſi avec plaiſir les articles
des prophéties & des miracles : l'Auteur
fait voir qu'on ne peut se refuſer à leur
créance ſans renoncer aux lumieres de la
raiſon ; que l'effence & les attributs de
Dieu font une ſource néceſſaire de myseres
pour l'homme : que les myſteres
font audeſſus de la raiſon , & qu'il eſt
impoſſible de prouver qu'ils foient contre ;
que leur croyance eſt appuyée ſur des
preuves certaines auxquelles ni l'homme
raifonnable , ni le Critique le plus févere
ne peuvent ſe refufer ; enfin que leur révélation
eſt une ſource de lumieres instructives.
Ce que M. l'Abbé Heſpelle dit du Cé.
libat , de la morale Evangélique , & le
tableau qu'il en fait , doivent attirer l'attention
du Lecteur. M. l'Abbé Heſpelle
répond d'une maniere victorieuſe aux
libertins qui condamnent la Religion ,
parce qu'elle réprouve les plaiſirs des
ſens , le luxe , &c. & quelle ordonne la
douceur , la pauvreté & la mortification.
Ces réponſes ſont ſans réplique.
Cet Auteur finit la preuve de la divinité
du Chriftianiſme par fon établiſſement
dont il fait la deſcription , après quoi il
MAI. 1774. III
parle de ſes rits &cérémonies , du bonheur
qu'il procure à la Société en général
, & à chaque Particulier ; enfin il termine
cette premiere partie par le ſuicide ,
après avoir prouvé qu'il n'eſt que folie &
foibleſſe , & qu'il ne peut jamais être
exempt de crime.
Histoire de l'Ordre du S. Efprit ; par M.
de ſaint-Foix ; quatrieme volume.
Nous croyons qu'il feroit difficile d'en
faire un extrait: tous les articles en font
très - intéreſſans ; le tableau des cabales ,
des intrigues de Cour , & des événemens
les plus remarquables dans nos guerres
civiles , ſous les regnes de Charles IX ,
Henri III & Henri IV, nous a paru préſenté
dans un nouveau jour & le plus
véritable. Les divers caracteres des perſonnes
qui environnoient alors le Trône ,
y font peints , en peu de mots , par des
traits curieux , inſtructifs , & qui presque
tous étoient peu connus. D'ailleurs
on connoît la narration vive & rapide de
M. de Saint - Foix.
Ce quatrieme volume & le troiſieme
ſe trouvent chez Piſſot , Libraire , vis-àvis
de la deſcente du Pont neuf, quai
de Conti.
112 MERCURE DE FRANCE,
Lettres curieuses , utiles & intéreſſantes ,
fur les avantages que l'homme peut
retirer de la connoiſſance des Animaux
, des Végétaux & des Miné.
raux , 5 vol in- 12. brochés. Prix 12
1. 10 f. A Paris , chez Lacombe , Libraire
, avec approbation & privilege
du Roi.
Ces Lettres qui ont déjà paru ſous la
forme d'un Journal, font intéreſſantes &
très variées ; on y traite de la Médecine,
de l'art Vétérinaire , de l'Hiſtoire Naturelle
, de l'Agriculture , du jardinage , &
de la culture de l'ananas , de l'entretien
des chevaux & des boeufs , de la defcrip-
⚫tion de l'Ifle de Camargue , du principe
nutritif des végétaux , de la préſence de
l'alkali minéral qui s'y trouve tout formé
, de l'uſage qu'on peut faire de la
coquelourde dans la médecine , de la
maniere de préparer les fromages du
Mont d'or , du moxa des Chinois , de
l'hiſtoire naturelle du vrai thé de la
Chine , & de la façon de le cultiver en
France , de l'électricité des plumes de
perroquet , des grottes d'Arcy en Bourgogne
, & de la fontaine de fel de la
méme Province , de la fontaine de ſaint
Gondon, des eaux minérales de Contrexevile
,
MAI: 1774: 113
xevile , de l'utilité qu'on peut tirer de
l'écorce du marronier d'Inde , des vertus
médicinales du lichen d'Iſlande , des
plantes propres à faire de la foude , des
accidens fâcheux qui font occaſionnés
journellement par la juſquiame ; des vertus
médicinales des plantes indigenes , de
l'hiſtoire naturelle des coquilles , des animaux
nuiſibles dans le jardinage , & des
différens moyens qu'on doit employer
pour les détruire ; on y trouve encore
P'hiſtoire naturelle du Beauvoiſis , de la
Provence , du Limoſin , de l'Auvergne ,
*du Lyonnois , de la Marche & du Berri
; il y eſt fait mention de pluſieurs
maladies épidémiques qui ont régné en
France ; on y lit quelques cas de pratique
médicinale ; la compoſition des dragées
de Keyſer , & celle des pilules toniques de
M. Bacher y font détaillées tout au long ;
on y examine en outre la queſtion de l'inoculation
, dans quel cas on doit pratiquer
la paracentheſe pour les hydropiſies
de poitrine ; quel eſt le principe vital
dans l'homme ; enfin il ſeroit trop long
de rapporter toutes les chofes utiles &
curieuſes qui ſe trouvent renfermées dans
ce précieux recueil , qui mérite fans contredit
d'obtenir une place dans une bibliotheque.
H
114
MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire Héraldique , contenant tout
ce qui a rapport à la ſcience du Blafon ,
avec l'explication des termes ; leurs
étymologies & les exemples néceſſaires
pour leur intelligence. Suivi des
ordres de Chevalerie dans le Royaume
&de l'Ordre de Malthe ; avec figures .
Par M. G. D. L. T*** , Ecuyer , vol .
in - 8° . petit format. Prix 3 liv. 15 f.
broché. A Paris , chez Lacombe.
Ce Dictionnaire , le premier qui ait
été publié ſur l'art du Blafon , eſt auſſi
l'ouvrage le plus complet fur cut objet ,
puiſque les traités les plus étendus ne
comprennent que trois cents termes héraldiques
, au lieu que ce Dictionnaire
en contient plus de fix cents. L'Auteur ,
donne l'explication de ces termes , leurs
étymologies , les noms de familles , ceux
de leurs terres ou fiefs , les provinces ou
villes qu'elles habitent , avec leurs armoiries
, pour exemples.
Le Blafon que l'on nomme auſſi l'Art
Héraldique , repréſente , nous dit l'Auteur ,
les actions héroïques & mémorables de
la Nobleſſe ; & les pieces qui le compoſe
en font les hyéroglyphes. L'origine de
cet art remonte à l'an 1000 , &vient
MAI.
17740 115
d'abord des Tournois & enfuite des Croifades.
Les Hérauts qui étoient les Juges
du point d'honneur , régloient les marques
diſtinctives que les Chevaliers prirent
pour être reconnus , & donnerent à
ces marques , le nom d'armoiries , parce
qu'elles furent empreintes ſur les boucliers
, cotte d'armes , lances , & autres
armes offenſives & défenſives. Les termes
qu'on emploie dans l'art héraldique ,
tirent leurs étymologies des langues Latine
& Gauloiſe , & quelques - uns de
l'Allemand , du Celtique , &c. Les métaux
, couleurs & fourrures , au nombre
de neuf, font nommés émaux ; parce que
pour les garantir de l'intempérie de l'air ,
on les émailloit ſur les boucliers , cotted'armes
& autres armes des Chevaliers
&Militaires. Les pieces honorables , ainſi
nommées de ce qu'elles furent les premieres
en uſage , ſont le chef, la face ,
le pal , la croix , la bande , le chevron ,
& le Sautoir. Elles repréſentent les principales
pieces de l'armure des anciens
Chevaliers , leurs voyages aux pays d'Outre-
mer , & les jurisdictions de leurs Seigneuries
.
- L'Auteur rapporte différentes origines
du mot Blafon , mais il penſe avec le
Comte de Boulainvilliers , le Pere Me-
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
1
neſtrier , & pluſieurs autres Auteurs , que
le mot Blafon vient de l'Allemand Blafen
, qui tignifie deviſe , proclamation ,
pour fe faire connoître ; parce que les
Chevaliers & Gentilshommes qui ſe
préſentoient aux anciens tournois , y
étoient annoncés publiquement au fon des
trompettes. Ils y venoient avec pompe ,
accompagnés de leurs Ecuyers , & fuivis
de leurs Domestiques. Ces Chevaliers &
Gentilshommes étoient décorés des couleurs
des Demoiselles qu'ils chérifſoicat ,
ce qui a été l'origine des livrées. Les Serviteurs
ou Valets qui portoient les écus
des Chevaliers étoient déguisés en Sa
tyres , Sauvages , monstres , lions , & c .
afin d'inſpirer la terreur à ceux qui devoient
combattre contre leurs maîtres ,
ce qui a occaſionné les tenans &fuppôts
des armoiries.
Les inſtructions qui accompagnent les
principaux articles de ce Dictionnaire font
le fruit des recherches de l'Auteur , qui
s'eſt auſſi appliqué à recueillir les anecdo.
tes & les traits d'hiſtoire qui ont rapport
à l'origine des armoiries. Pluſieurs faits
mémorables & particuliers à des familles
ou maiſons illuftres , ajoutent encore
à l'utilité de ce Dictionnaire , & le
rendent plus intéreſſant. L'Auteur après
MAI.
1774. 117
avoir cité pour exemple du chevron écimé
, c'est - à - dire , du chevron dont la
pointe eft coupée , les armes de la Rochefoucault
, qui porte burelé d'argent &
d'azur , à trois chevrons de gueules brochans
, le premier écimé , fait mention
de ce trait honorable à cette Maifon.
Henri III vouloit faire Chevalier du S.
Eſprit à la premiere promotion du 31
Décembre 1578 , Charles de la Rochefoucault
, Seigneur de Barbeſieux , de Limieres
, & Capitaine de cinquante hommes
d'armes des Ordonnances , Confeiller
au Conſeil d'Etat & privé , Lieutenant-
Général au Gouvernement de Champagne
& de Brie. Henri demanda à la
Rochefoucault un état de ſes ſervices militaires
: il en remit un. Je ne vois là ,
lui dit le Prince , que les fieges & les batailles
où vous vous êtes trouvé ſous les
regnes de mon pere & de mon grand pere.
Sire , répondit il au Monarque , nous
combattions alors contre les Eſpagnols
ou les Anglois :-contre qui avons-nous
combattu depuis ? Quelles batailles !
quels ennemis ;-à S. Denis , à Dreux ,
à Jarnac , à Moncontour ! J'y ai vu
quatre - vingt mille François , ſéparés
,, en deux amées , ſous les plus braves&
"
ود
ود
وو
ود
ود
"
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
ود
ور
les plus habiles Chefs de l'Europe ,
s'élancer les uns contre les autres &
„ s'egorger ; peut- on mettre au rang de
ſes ſervices le maſſacre de ſes parens , ”
” de fes amis , de ſes compatriotes ? "
Le Roi admira fa réponſe , le fit Chevalier
du Saint Efprit, & eut pour ce
Courtifan ane eſtime particuliere.
L'Auteur a cité à l'article trangles ce
trait de Jean de Chourſes , Comte de
Malicorne , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Gouverneur de Poitou. Ce Comte
étoit fort attaché à Henri III , & ce Monarque
l'honoroit de fon amitié. Les
rebelles de Poitiers ſe ſaiſirent de fa perfonne
, le traînerent dans les rues de cette
ville , en portant à chaque pas leurs hallebardes
à ſa gorge, pour l'intimider &
T'obliger de manquer de fidélité au Roi :
je n'ai jamais commis de tâcheté ; le
ferment que vous voulez que je faſſe
en feroit une, leur répondit- il ; vous
,, pouvez m'ôter la vie , mais vous ne
ود
ود
و د
د و
m'ôterez jamais l'honneur." Ils le jeterent
dans le foſſé de la ville , qui étoit
plein d'herbes bourbeuſes , d'où il s'échappa
heureuſement fans danger .
Louis d'Affas , nommé le Chevalier
d'Affas , Lieutenant au Régiment d'Au
MAI.
1774. 119
vergne en 1746 , Capitaine au même
Régiment en 1755 , ſe trouva à Cloſtercamp
en Octobre 1760. Ce Chevalier
s'étant avancé pendant la nuit , dans l'intention
de reconnoître le terrein , fut
ſaiſi par des Grenadiers Anglois , embusqués
pour ſurprendre l'armée Françoife.
Čes Grenadiers l'entourerent & le menacerent
de le poignarder ſur le champ , s'il
faiſoit le moindre bruit ; le Chevalier
d'Aſſas , quoique menacé de perdre la
vie dans l'inſtant ſous les bayonnettes ,
ſe dévoue & crie d'une voix forte & magnanime
: à moi , Auvergne ; ce font les
ennemis. Ce vaillant Officier reçut grand
nombre de coups & expira auſſi-tôt. Le
Régiment d'Auvergne avança , ſoutintle
premier choc des ennemis , les repouſſa ,
& il s'en ſuivit une victoire complette.
Ce trait eſt rapporté à l'article étoile.
Nous pourrions citer d'autres traits
hiſtoriques non moins honorables à la
Nobleſſe , dont il eſt fait mention dans
ce Dictionnaire , qui eſt terminé par la
notice des différens Ordres de Chevalerie
dans le Royaume. Suivent pluſieurs
tables alphabétiques , ce qui contribue à
rendre ce Dictionnaire un répertoire indiſpenſable
pour tous ceux qui étudient
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
le Blafon & même l'Hiſtoire de France.
Deux planches gravées en tailles douces
repréſentent les émaux & les pieces honorables
de l'écu dont il eſt parlé dans le
corps de l'ouvrage.
Oeuvres de Théâtre de M. de Saint - Foix ,
nouvelle édition , en trois volumes , à
l'Imprimerie Royale 1774 , & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine. Prix 7 liv. 10 f. reliés .
Il nous a paru que M. de Saint - Foix
a fait pluſieurs corrections , additions &
changemens à cette nouvelle edition. On
parle ſouvent de l'Oracle , de Deucalion ,
des Hommes , du Rivalſuppoſé , des Graces
; nous croyons qu'Egérie , Julie , le
Derviche , le Financier , Vlle Sauvage , le
Silphe méritent qu'on n'en parle pas
avec moins d'eſtime. Le talent de M. de
Saint- Foix n'étoit point borné à ne préfenter
que des miniatures , & à ne peindre
que les petits ſentimens tendres ,
naïfs & ingénus d'un jeune coeur , on
trouve dans la plupart de ſes Comédies
une gaieté , une plaifanterie charmantes ,
un comique faillant & jamais hafardé ;
une peinture , une critique agréables des
moeurs ; des portraits neufs , bien frapMAI
1774 121
-pés , & qui n'avoient pas encore été mis
fur la ſcene ; d'ailleurs , un ſtyle pur ,
noble , élégant ; un dialogue vif , rapide
&bien coupé.
Réponſe d'un jeune Penseur à Madame la
Comteffe de B***. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Monory.
Cette piece eſtimable à bien des égards
eſt d'un jeune homme déjà connu dans la
littérature par une Héroïde intitulée : Lettre
d'un Solitaire de Chalcide à une dame
Romaine. Cette piece eſt d'un genre plus .
gracieux que l'Héroïde dont nous venons
de parler. Il y a de la molleſſe dans leſtyle
, des détails piquans ; & l'auteur en
diſant quelquefois un peu de mal des
femmes , laiſſe entrevoir qu'il les aime ,
malgré tous leurs défauts. Il faut bien finir
par-là. Sans donner un extrait du plan de
cette réponſe qui peut-être n'en a pas un
aſſez déterminé , nous nous bornerons à
en citer quelques morceaux , pour donner
au lecteur quelque idée du ſtyle de ce
jeune poëte.
Après avoir réfuté ceux qui prétendent
que les femmes n'ont pas de raiſon , &
H5
122 MERCURE
DE FRANCE.
cité , pour appuyer ſon ſyſtême , l'exemple
de Socrate qui étudia chez la fameuſe
Afpafie , l'auteur ajoute :
De mon ſexe philoſophique ,
Oui , votre ſexe eſt le rival ;
Qui, j'admire en vousle moral,
Mais je goûte aſſez le Phyſique ;
Comme un autre je fais prifer
Les vers charmans de nos Corines ;
Mais je préfere un doux baifer
Pris fur leurs levres purpurines .
Voici un endroit qui eſt charmant ,
plein de graces , & de volupté :
Mais que de préfens la Nature
Vous a faits pour nous enchatner !
Loin de moi l'art de les orner
Par une frivole impoſture.
Laiſſons à Vénus ſa ceinture ,
Vieux tréſor du bel Adonis ;
Laiffons à Flore ſa parure ,
Laiffons lui ſes roſes , ſes lis ,
Que le temps n'a jamais flétris ,
Quoiqu'ils foient nés avec le monde ;
A l'aurore qui fort de l'onde
Laiffons ſes éternels rubis .
Fuyez , peintures rebattues ,
Pour faire place aux vérités ;
MAI. 1774. 123
Et vous , mes ſeules Déités ,
Venez : aux mortels enchantés
Je veux offrir vos graces nues ...
Mais fur votre front irrité
Quel rouge foudain eft monté !
Vous craignez ma témérité :
Déjà votre pudeur s'alarme :
Ah ! voilà votre plus doux charme ;
La pudeur vaut bien la beauté.
Oui , oui , je ſaurai me contraindre :
Quel délire alloit m'égareru
Infortuné ! je voulais peindre
Tout ce qu'on ne doit qu'adorer.
1
L'auteur dit que parmi les femmes il
en eſt qui n'ont pas la célébrité qu'elles
méritent , &par une tranſition fortheureuſe
, il paſſe à l'éloge de ſa mere. Ce morceau
plein de ſentiment fait honneur à la
maniere de penſer de l'auteur. C'eſt dans
cet endroit qu'on trouve ce trait charmant:
Parmi les noms que l'on admire
Ton nom ne paroftra jamais ;
Toujours tu cachas tes bienfaits ,
Et fis des heureux , ſans le dire.
Après avoir loué les femmes , l'auteur
vient à leurs défauts ; il les accuſe entre
124 MERCURE DE FRANCE .
autres chofes , de préférer à un amant
parfait qui les adore
Un joli magot de la Chinet
Ou bien un de ces étourdis
Formé par nos tendres Lais ,
Qui chaque jour , avec délices ,
Vous entretient de fes coureurs ,
De fon boudoir , & des couliffes ,
Et s'imagine avoir des moeurs ,
Parce qu'il eſt las des actrices.
Vous plaiſantez ſur la comete , continue
l'auteur ,
Et vous avez pour d'un éclair :
Poëte , orateur , géographe ,
Homere , Defcartes , Platon ,
Vous lifez tout , juſqu'à Newton ,
Et vous ignorez l'orthographe .
Cette jolie piece finit par un épilogue
adreſſé à Madame la Comteſſe de B*** ,
connue par des pieces charmantes qui la
mettent au rang des la Suze , des Déshoulieres
, & des la Fayette.
MAI. 125 1774-
Mémoire pour l'établiſſement d'un Hôpital
d'enfans - trouvés à Angers , ville capitale
de l'apanage de Mgr le Comte de
Provence , brochure de 12 pages in- 40.
A Paris , chez J. B. Brunet , Imprimeur
, & Demonville , Libraires.
CE Mémoire a été préſenté à Monſeigneur
le Comte de Provence , qui a daigné
jeter des regards favorables & de
protection fur un établiſſement que l'humanité
& le deſir de contribuer au bonheur
de la Société ont propoſé. Les Officiers
municipaux de la ville d'Angers
n'ont eu beſoin pour faire voir l'utilité
& même la néceffité d'un pareil établiſſement
, que d'expoſer la triſte ſituation où
ſe trouve une multitude d'enfans que la
miſere ou même la honte a rendus ofphelins.
Ces enfans ont un aſyle ouvert
à Paris dans l'Hôpital deſtiné pour eux ;
mais cet aſyle eft-il ſuffisant pour accueillir
la population infortunée de la Province
? Et quand cet aſyle pourroit ſuffire,
les dangers auxquels ces enfans font expoſés
pendant leur tranſport , dangers
dont l'Auteur du Mémoire nous fait une
peinture très-touchante , feroient encore
des motifs très - puiſſans pour faire defi
126 MERCURE DE FRANCE.
rer cet établiſſement. Les ames honnêtes
& fenfibles , & ceux qui regardent avec
raifon la Société comme devant à tous
ſes Membres protection & fanté , & à
plus forte raiſon à des enfans qui n'ont ,
pour réclamer ce qui leur eft dû , que des
cris & des larmes impuiſſantes , ne peuvent
manquer d'applaudir aux motifs que
l'Auteur de ce Mémoire expoſe en faveur
de l'établiſſement d'un Hôpital d'enfanstrouvés
à Angers. Ce Mémoire donne
auſſi les moyens & la facilité de former
l'établiſſement proposé. Un de ces moyens
eft puiſé dans la générofité d'un eccléſiastique
titulaire d'un bénéfice à Angers.
Cet Eccléſiaſtique vertueux & bienfaifant
par conséquent , puiſqu'il ne peut y avoir
de vertu où l'humanité n'eſt pas , confent
à la fuppreffion du titre de fon Prieuré ,
qui peut rapporter environ 7000 liv. de
rente , pour l'union en être faite à l'établiſſement
de l'Hôpital defiré. ,, Unir des
رد
"
"
و د
Prieurés ſimples à des établiſſemens de
charité , c'eſt , dit l'Auteur de ce bon
Mémoire , en faire la deſtination la
plus canonique & la plus ſainte ; les
,, pauvres font les créanciers des bénéfices
; ils peuvent réclamer une partie
du temporel , comme leur légitime &
leur patrimoine ; mille unions dans des
"
و د
"
MAI.
1774. 127
,, cas" même moins favorables , font l'éloge
de la piété de nos Souverains." "
Guide complet pour le gouvernement des
Abeilles pendant toute l'année , par Daniel
Wildman , traduit de l'anglois ,
par M. Schwart , Interprête Juré au Châtelet
; brochure in- 8°. de 45 pages.
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris
chez Prault , Libraire ,
L'Auteur de cette brochure à fait voir
derniérement à la Foire Saint-Germain ,
une ruche d'une nouvelle conſtruction ,
qui a pluſieurs avantages utiles & même
agréables ; celui , par exemple , de pouvoir
être adapté à la fenêtre d'une chambre
ou d'une fale à la campagne , & de procurer
par le moyen des glaces qui y font
pratiquées , le ſpectacle du travail des
abeilles aux perfonnes qui deſirent de s'en
amuſer. La brochure que nous venons
d'annoncer , donne la deſcription de cette
ruche. Les autres détails que cet écrit préfente
font fort fuccincts ; ces détails font
d'ailleurs connus. L'Auteur auroit purendre
ſa brochure plus curieuſe en nous instruiſant
des procédés qu'il a employés
- pour ſe rendre maître des abeilles , les
128 MERCURE DE FRANCE.
agiter , les irriter même impunément ,
les faire paſſer de leur ruche ſur fon bras
nud & fur fon viſage , les foumettre enfin
à ſa volonté . Il s'eſt réſervé le ſecret
deces procédés , qui vraisemblablement
ne tarderont pas à être connus ; mais en
attendant qu'ils le foient , le fieur Wildman
répete devant les Curieux les expériences
que nous venons de citer , & qui
ont déjà été vues à la Foire Saint - Germain.
Correspondance fur l'art de la guerre ,
entre un Colonel de Dragons & un
Capitaine d'infanterie , vol. in - 8°. de
157 pages. A Besançon , chez Fantet ,
Cette correſpondance contient moins
une critique qu'une diſcuſſion des maximes
& des réformes adoptées par l'auteur
de l'Effai général de taftique . L'intérêt de
la chote n'eſt point ici confondu avec
celui de la personne , & l'art eſt oppoſé
à l'art. Cette difcuffion n'a pu donc étre
faite que par un Ecrivain éclairé , unTacticien
inſtruit , & un Militaire qui connoît
trop l'importance de la matiere qu'il
traite , pour ſubſtituer ſes opinions particulieres
à l'expérience & aux raifonne
mens
MAI.
1774. 123
men's des plus profonds Tacticiens. L'Au
teur paroît d'ailleurs trop rempli des nobles
ſentimens qu'inſpire la généreuſe
profeſſion des armes , pour être ſoupçonné
de cette baſſe jalouſie ennemie du
génie , & qui renverſe tout ſans jamais
'édifier. Nous penſons donc que ces réflexions
ſur l'art de la guerre auxquelles on
a donné le titre de correspondance , feront
lues avec fruit & même avec intérêt á
la ſuite de l'Eſſai général de tactique.
Nous nous contenterons de citer quelques
réflexions de l'Auteur ſur les harangues
, reſſort puiſſant trop ſouvent négligé
par les Généraux.,, Aujourd'hui que
;, tout est réduit en art , on commence à
3, être perfuadé qu'il eſt aſſez égal à la
,, guerre d'avoir de bons ou de mauvais
,, foldats , pourvu qu'ils foient ſoumis ;
,, parce que , dit-on , il ne faut qu'une ri-
,, goureuſe obéiſſance pour l'exécution
des opérations de l'art. Nous ne nierons
certainement pas la néceſſité d'une
;, obéiſſance abſolue ; mais s'il étoit vrai
,, que dans un petit coin de l'Europe ,
,, la ſeule obéiſſance eût renfermé toutes
,, les qualités militaires , & que l'inſtitu-
,, tion y eût été dirigée en conféquence,
3, ce ne feroit pas moins une terrible er-
4
4
ود
وو
I
130 MERCURE DE FRANCE.
,, reur , d'avoir imaginé qu'une Nation
"
و د
و د
و د
و د
و د
vive & raiſonneuſe pourroit s'accom-
,, moder , pour toute vertu guerriere , de
,, cette triſte auſtérité. Heureuſement les
maximes ridicules n'ont que la durée
des modes. On fait bien en général ,
qu'outre l'obéiſſance , le métier de la
,, guerre demande des hommes à paffions
fortes , des hommes fiers , généreux ,
robuſtes de coeur autant que de corps ;
,, que comme les paffions peuvent s'artiédir
, il faut ſouvent les ranimer
rappeler le fentiment de l'honneur &
de la gloire , le faire dominer fur certaines
froideurs d'égoïsme , foi- difant
philofophiques , qu'il faut exciter l'ivreſſe
guerriere par la force expanfive
de l'éloquence du courage : Que c'eſt
,, par elle que des héros communiquant
à leurs foldats les mouvemens de leur
„ ame , leur inſpirent des réſolutions
"
و د
"
ود
ود
"
,
hardies , & leur font braver les dan-
„ gers , la douleur & la mort. Il n'eft
,, pas queſtion de ces longs difcours
meſurés , qui ne font que des menfon-
„ ges hiſtoriques. Les harangues doivent
être courtes , ſimples , nobles ; l'abondance
des mots n'exprime rien; les paroles
font rarement actives . Comme
9"
ود
ود
MAI.
131 1774.
ود
ود
ود
il faut perfuader & faire agir, l'ora-
,, teur guerrier tirera de l'occaſion même,
la plus grande énergie de ſes diſcours ,
& il ébranlera fur tout , par l'éloquence
,, de ſa ſituation. Un homme ſe préfente
à Montécuculi , pendant la bataille de
St Gottard: tout est perdu , dit- il; les
,, troupes ne font rien qui vaille ; le Général
répond fans s'émouvoir: je n'ai
,, pas encore tiré l'épée . Ce n'eſt encore
ود
ود
ود
ود
là qu'un de ces traits fublimes ſi pro-
,, pres à raſſurer des eſprits émus par les
,, pernicieux avis des porte- alarmes. "
L'Auteur auroit pu citer les courtes ha
rangues , ou plutôt , les faillies que la
gloire & le courage inſpiroient à Henri
IV au moment de l'action ; mais ces
faillies ſont connues de tous les lecteurs
qui ſe rappelleront auſſi ces mots de Guillaume
le bâtard , Duc de Normandie.
Ce Prince , appelé à la Couronne d'Angleterre
par le teſtament d'Edouard III. ,
étant entré dans le royaume avec de
bonnes troupes , brûla ſes vaiſſeaux , &
dit à fon armée : voilà votre patrie . Qui
peut encore ignorer combien un terme
de mépris lancé à propos contre l'ennemi
dans une courte harangue , eſt capa
ble de relever le courage abattu des trou-
12
132 MERCURE DE FRANCE.
pes? En 1683 , le Duc de Lorraine étoit
à la tête d'un Corps d'Armée en Hongrie,
pour empêcher les horribles dévaſtations
des Turcs & des Tartares . Dans une attaque
très- vive , quelques Eſcadrons Allemands
qui avoient beaucoup fouffert ,
commençoient à ſe retirer en bon ordre.
Le Duc de Lorraine court à eux : ,, Quoi ,
„ MM. , leur dit - il , vous abandonnez
l'honneur des armes de l'Empereur !
Vous avez peur de ces canailles ? Retournez
; je veux les battre avec vous,
" & les chaffer . Ils font auffi - tot volte
face , marchent aux ennemis , & les
battent.
ود
ور
و د
ود
و د
Manuel anti - Syphillitique , ou Effai fur
les maladies vénériennes , ouvrage fondé
ſur l'expérience & l'obſervation ,
& rédigé d'après les principes des plus
grands Médecins ; avec un préſervatif
de ces maladies , par M. de Cézan ,
Docteur - Régent de la Faculté de Médecine
& de l'Univerſité de Paris ,&c.
vol . in - 12. A Paris , chez Deſventes
De la Doué , Libraire.
Le manuel anti - fyphillitique , mot emprunté
de Jérôme Fracaſtor , qui le preMAI
1774 133
mier a donné le nom de syphilis au mal
vénérien , eſt le fruit de l'expérience &
de l'obſervation. Le but de l'auteur , en
compoſant cet ouvrage , a été de raſſembler
ſous un ſeul point de vue, tout ce
qui étoit néceſſaire pour que chaque individu
pût être fon Médecin dans les cas
ordinaires. L'auteur a eu pareillement
pour objet de deffiller les yeux de cette
partie du Public , qui s'imagine que le
traitement des maladies vénériennes eſt
du reffort ſeul de la Chirurgie , & que
les Médecins ne s'en occupent point.
Cet ouvrage eſt diviſé en deuxparties.
L'auteur traite dans la premiere , de l'origine
de la vérole , & ſe croit affez
fondé en raiſon , pour avancer que cette
peſte , plus contagieuſe que celle de Moldavie
, a infecté la terre de tout temps.
L'Auteur paſſe enſuite aux accidens primitifs
du virus vénérien. Il eſquiffe dans
la ſeconde partie de cet ouvrage , le caractere
de la vérole générale ou univerſelle
, c'est - à - dire , celle qui a infecté
toute la maſſe des humeurs. Il aſſigne le
fſiege du virus vénérien , en conciliant les
ſentimens de Boerhave & d'Aſtruc. Il
fait voir que les opinions de ces grands
hommes , regardées comme très - diffé-
13
# 34 MERCURE DE FRANCE.
:
rentes , font au fond les mêmes , & que
leur oppoſition apparente vient de ce
que l'on n'a pas établi diſtinctement les
rapports qui font entre la lymphe & la
graiſſe. L'auteur combat le préjugé de
ceux qui , par une routine aveugle , accordent
aux frictions plus qu'elles ne mé.
ritent ; il exalte la méthode qui preſcrit
le fublimé corrofif ; il infifte meme fur
l'uſage de ce remede.
Un mérite particulier à cet ouvrage de
médecine , eſt de pouvoir être confulté
avec fruit par ceux même qui n'ont fait
aucune étude de l'art de guérir. L'auteur
s'éleve avec un courage très - louable contre
les empiriques ou ces Médecins en plein
vent , ſuivant ſon expreſſion , qui ne font
que commettre journellement des affaffinats
clandeftins , en promettant plus qu'ils
ne peuvent tenir. Toutes les inſtructions
de l'auteur font appuyées ſur l'obfervation
& fur l'expérience ; méthode qui devroit
toujours étre ſuivie par ceux qui
traitent des différents objets relatifs àl'art
de guérir. La Médecine auroit pu faire
même plus de progrès parmi nous , fi
l'on s'étoit moins occupé à raifonner qu'à
obſerver. C'étoit auſſi le ſentiment de
M. Hequet , célebre Médecin de la FaMAI
1774. 135
culté de Paris. La Médecine s'eſt perdue ,
diſoit - il , depuis qu'elle est devenue cau-
Seuſe. Si ce Médecin revenoit , il pourroit
auſſi ſe plaindre avec raiſon , de ce que
la plupart de nos Chirurgiens s'occupent
plus aujourd'hui à diſſerter qu'à opérer ,
& manient plus ſouvent la plume que le
fcalpel.
Recuil des Edits , Déclarations , Lettres-
Patentes , Ordonnances , &c. &c. Premier
fémeſtre , 1772 , in- 40. A Paris ,
chez Ruault , Libraire.
Les rédacteurs de ce recueil avoient
prévenu les Souſcripteurs dans l'avertisſement
du premier volume de 1773 ,
qu'ils retrancheroient les clauſes du ſtyle
&les préambules qui n'offroient riend'intéreſſant
; mais ce plan n'ayant pas été
adopté généralement , on donnera déformais
dans leur entier , les Edits , Déclarations
, &c. &c. Cette réforme produiſant
une augmentation de dépenſe ,
néceſſite une augmentation dans le prix
de la ſouſcription. Elle ſera de 13 liv.
10 fols pour chaque année , à l'exception
de 1772 & 1773 , que l'on continuera
de fournir au prix de to liv. to fols ,
14
136 MERCURE DE FRANCE.
parce que la collection de ces deux années
eſt exécutée ſuivant le premier
plan.
On ſouſcrit préſentement pour les années
1770 , 1771 & 1774. Les deux
premieres feront délivrées complettes en
Octobre & Novembre prochain avec le
premier volume de 1774. On continuera
ainſi en remontant juſqu'en 1715 avec
les années courantes .
Vie de Marie de Médicis , Princeſſe de
Toſcane , Reine de France & de Navarre
, 3 vol. , grand in- 8°. , prix ,
18 liv. reliés . A Paris , chez Ruault ,
Libraire. 1774.
Nous nous empreſſons d'annoncer cet
ouvrage important rempli d'anecdotes &
de faits curieux , puiſés dans les meilleures
ſources , dont quelques - unes même
avoient été négligées par les Hiſtoriens ,
écrits avec ſoin , difcutés avec ſagacité ,
préſentés avec art , & qui doivent attacher
& intéreſſer tout lecteur qui veut
s'inſtruire ou s'amuser. Nous donnerons
dans les Mercures ſuivans quelques extraits
détaillés pour confirmer notre ſentiment
fur cette excellente hiſtoire de ce
MAI. 1774- ¥37
regnes & de temps ſi féconds en grands
événemens.
ACADEMIES.
I.
Académie des Inscriptions & Belles-
Lettres.
LACADÉMIE Royale des Inſcriptions &
Belles - Lettres , a tenu ſon aſſemblée publique
d'après Pâques , le 12 Avril .
M. Dupuy , Secrétaire perpétuel , annonça
que le ſujet du prix que l'Acadé .
mie devoit diſtribuer à cette ſéance , conſiſtoit
à examiner : Quel étoit l'état de
l'agriculture chez les Romains , depuis le
commencement de la république jusqu'au
fiecle de Jules- César , relativement au gouvernement
, aux moeurs , au commerce.
Les Mémoires qu'elle a reçus , quoiqu'eſtimables
, ne lui ayant pas paru em-
>braſſer la queſtion dans toute ſon érendue
, elle propoſe le même ſujet pour
Pâques 1776. Elle exhorte les Auteurs à
compléter leur travail , en les avertiſſant
que , ſi elle a écarté les détails des procédés
15
138 MERCURE DE FRANCE .
de l'art , elle n'a pas exclu les détails relatifs
aux différentes branches , foit de
l'agriculture , ſoit du commerce , tant
interieur qu'extérieur. En les invitant à
bien marquer l'influence de l'agriculture
fur le gouvernement , les moeurs , le commerce
, & celle de ces trois objets fur
l'agriculture , elle defire que le commerce
, qui ne doit pas être borné à celui
des blés , foit conſidéré tant du côté
de l'importation & de l'exportation , que
du côté de la circulation intérieure.
Le prix fera double , conſiſtant en deux
médailles d'or , chacune de la valeur de
400 livres.
Toutes perſonnes , de quelque pays
& condition qu'elles foient , excepté
celles qui compoſent l'Académie , feront
admiſes à concourir pour ce prix , &
leurs ouvrages pourront être écrits en
françois ou en latin , à leur choix.
Les auteurs mettront ſimplement une
deviſe à leurs ouvrages ; mais , pour ſe
faire connoître , ils y joindront dans un
papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure & qualités ,
&ce papier ne ſera ouvert qu'après l'adjudication
du prix.
Les pieces affranchies de tout port ,
MAI. 1774. 139
feront remiſes entre les mains du Secrétaire
de l'Académie , avant le premier
Décembre 1775 , & paſſé ce jour fixé ,
on n'en recevra absolument aucune.
M. Dupuy lut enſuite l'éloge de Milord
Shoſterfield & celui de M. de la
Nauze. M. Dacier donna la notice trèscurieuſe
d'un manufcrit grec de la biblio .
theque du Roi , intitulé ſyndipa , écriture
du XVIe siecle in 4º , cotée 2912 ,
c'eſt un Roman dans le goût des Romans
arabes , qui a été traduit de l'Indien , en
diverſes langues , & particulièrement en
Syriaque , & de là en Grec. Nos premiers
Romanciers en ont tiré le Roman
françois , intitulé Dolopatos. M. le Beau
a lu enſuite ſon 23 Mémoire fur la légion:
le ſujet de celui- ci concerne les
vivres du ſoldat Romain & les emplois
de ceux par les mains deſquels ils pasfoient
avant que d'être diſtribués.
M. l'Abbé Batteux devoit lire un
quatrieme Mémoire ſur la poétique ,
dans lequel il fait voir la comparaifon
de l'Epopée avec l'hiſtoire & la tragédie ;
mais le temps ne lui permit pas de faire
cette lecture.
A
140 MERCURE DE FRANCE;
:
I I.
Académie royale des Sciences.
L'Académie royale des Sciences a tenu
fa féance publique de rentrée le 13 du
mois d'Avril. M. de Fouchi , Secrétaire
perpétuel , annonça que le prix extraordinaire
, pour la découverte ou la perfection
du verre , dit le Flintglass , avoit été
attribué au mémoire de M. Libaude
l'un des aſſociés à la Verrerie Allemande
de Val d'Aunoy près Abbeville. Ce mémoire
a pour deviſe : Nec eft alia materia
Sequacior , Pl. lib . 37 , cap. 13 .
L'Académie avoit proposé pour le ſujet
du prix de l'année 1774 , les deux questions
ſuivantes :
1º. Par quel moyen peut - on s'affurer
qu'il ne résultera aucune erreur des quantités
qu'on aura négligées dans le calcul
des mouvemens de la Lune ?
2º. En ayant égard non -feulement à
l'action du Soleil & de la Terre fur la Lune
, mais encore , s'il est néceſſaire à l'ac .
tion des autres Planetes fur ce Satellite
& même à la figure non -sphérique de la
Lune & de la Terre , peut- on expliquer par
la feule théorie de la gravitation , pourquoi
MAI.
141 1774 .
la Lune paroît avoir une équation féculaire,
Jans que la Terre en ait une ſenſible ?
L'auteur de la piece qui a pour deviſe :
Nec cum fiducia inveniendi , nec fine spe ,
s'eſt appliqué à traiter principalement la
ſeconde de ces deux queſtions , & l'a traitée
avec tant deagacité &de ſçavoir , quel'Académie
a cru ſon travail digne de récompenſe.
En conféquence elle a adjugé
le prix à cette piece , qui eft de M. dela
Grange , Afſocié Etranger de l'Académie
, Directeur de la Claſſe mathématique
de l'Académie royale des Sciences
&des Belles-Lettres de Pruſſe , & Membre
de la Société royale des Sciences de
Turin.
Comme cette piece renferme ſur l'équation
ſéculaire des aſſertions qui pourroient
n'être pas généralement admiſes
par tous les Aſtronomes , l'Académie
croit devoir renouveler la déclaration
qu'elle a déjà faite pluſieurs fois , qu'en
couronnant un ouvrage , elle ne prétend
pas adopter , ſans réſerve ni reſtriction ,
tout ce que l'ouvrage contient.
Elle propoſe pour le ſujet du Prix de
l'année 1776 ,
la Théorie des perturbations que les Cometes
peuvent éprouver par l'action des
Planetes.
142 MERCURE DE FRANCE.
Comme elle deſire ſurtout que les Savans
s'appliquent à perfectionner les folutions
analytiques déjà connues de ce problême
, ou qu'ils en cherchent de nouvelles
, elle n'exige pas , au moins en ce
moment , l'application de la théorie de
ces perturbations à celles d'aucune Comete
en particulier.
Les Savans & les Artiſtes de toutes les
Nations font invités à travailler fur ce fujet
, & même les Aſſociés - Etrangers de
l'Académie . Elle s'eſt fait la loi d'exclure
les Académiciens régnicoles de prétendre
aux Prix.
Ceux qui compoſeront font invités à
écrire en françois ou en latin mais fans
aucune obligation. Ils pourront écrire en
telle langue qu'ils voudront , & l'Académie
fera traduire leurs ouvrages .
On les prie que leurs écrits foient fort
liables , fur- tout quand il y aura des calculs
d'algebre.
Ils ne mettront point leur nom à leurs
ouvrages , mais ſeulement une Sentence
ou Deviſe. Ils pourront , s'ils veulent ,
attacher à leur écrit un billet ſéparé & cacheté
par eux , où feront , avec cette même
Sentence , leur nom , leurs qualités &
leur adreſſe ; & ce billet ne fera ouvert
MA I. 1774. 143
par l'Académie , qu'en cas que la piece
ait remporté le prix.
Ceux qui travailleront pour le prix ,
adreſſeront leurs ouvrages à Paris au Secrétaire
perpétuel de l'Académie , ou les
lui feront remettre entre les mains, Dans
ce ſecond cas le Secrétaire en donnera en
même temps , à celui qui les lui aura remis
, fon récépiſſé , où ſera marquée la
Sentence de l'ouvrage & fon numéro ,
ſelon l'ordre ou le temps dans lequel il
aura été reçu.
Les ouvrages ne feront reçus que jusqu'au
premier Septembre 1775 , excluſivement.
L'Académie , à ſon aſſemblée publique
d'après Pâques 1776 , proclamera la piece
qui aura mérité ce prix.
S'il y un récépiſſé du Secrétaire pour
la piece qui aura remporté le prix , le
Tréſorier de l'Académie délivrera la ſomme
du prix à celui qui lui rapportera ce
récépiſſé. Il n'y aura à cela nulle autre
formalité.
S'il n'y a pas de récépiſſé du Secrétaire
, le Tréſorier ne délivrera le prix qu'à
l'auteur même , qui ſe fera connoître ,
ou au porteur d'une procurationde ſapart.
144 MERCURE DE FRANCE.
M. de Fouchi lut l'éloge de M. Morand
, penſionnaire anatomiſte de l'Académie
. M. de Juſſieu , neveu de M. Bernard
de Juffieu , fit enſuite la lecture d'un
mémoire fur les différentes méthodes de
botanique , & fur celle particulièrement
qui eſt ſuivie pour les démonſtrations au
Jardin du Roi.
* M. d'Alembert a terminé la féance par la lecture
de l'éloge de M. de la Condamine. Cet ouvrage
compofé par M. le Marquis de Condorcet ,
adjoint au fecrétariat de l'Académie , a été ac
cueilli du Public avec les plus grands applaudisfemens
. C'eſt un des plus beaux morceaux que
l'en ait écrits dans le genre des éloges hiftoriques
qu'il faut diftinguer des éloges oratoires. On a
bren voulu nous en communiquer une copie , &
les fragmens que nous allens tranferire feront
defirer à tous les lecteurs , la publication de cet
excellent difcours.
Après un court exorde ſur l'enfance & l'éducation
de M. de la Condamine , tiré des mémoires
que cet académicien avait écrits lui- même, &
dans lequel on rapporte des traits de ſes premieres
années qui annonçaient déjà fon caractere &
fon courage , l'auteur commence à le ſuivre dans
la carriere de ſes travaux philoſophiques & aca.
démiques. M. de la Condamine avoit quitté le
fervice pour ſe livrer aux ſciences. Il était entré
à
* Ce qui fuit , jusqu'à la fin de l'article , a été
envoyé par M. de la Harpe.
MAI 1774. $45
?
à l'Académie en 1730. » Peu de temps après il
» s'embarqua ſur l'eſcadre de M. Dugué Trouin
» & parcourut ſur la Méditerranée les côtes de
» l'Afrique & de l'Afie. Il ſavait qu'il rapporte-
" rait de ſon voyage de quoi ſe faire pardonner
" fon abſence. Il allait voir des pays où les
,, monumens de l'antiquité & les productions de
" laNature font également inconnus aux peuples
» qui les habitent. Le reſte des antiques habitans
» de cet empire y gémit ſous le joug d'une peu-
» plade Scythe , amollie par le plaifir & avilie par
l'eſclavage , fans avoir preſque rien perdu de ſa
" férocité naturelle. Là , tandis que le Deſpote fait
trembler ſes eſclaves & tremble devant eux , le
› peuple également foulé par le maître & par ſes
„ fatellites , expoſé à toutes les injuftices du gou-
„ vernement , ſans arts , ſans agriculture , ſans
"
lumieres , fans courage , ſans activité , ſans ver-
„ tus , fans moeurs , n'offre aux yeux du voya
» geur indigné qu'une eſpece abrutie & dégéné
„ rée. M. de la Condamine détourna les yeux
"
"
d'un ſpectacle qui lui aurait appris à haïr les
" hommes , & ne s'occupa que des monumens
anciens & des obſervationsde toute eſpece qui
pouvaient intéreſſer l'Académie , & dont il rap-
» porta une moiſſon abondante... En allant de
„ Jérusalem à Conſtantinople , il s'arrêta à Baſſa.
"
"
"
C'eſt l'ancienne Paphos , célebre autrefois par
,, le culte , que , dans une contrée délicieuſe , un
peuple voluptueux rendait à Venus , & qui n'eſt
„ plus qu'une triſte bourgade , oü quelques bri
gands , érigés en gouverneurs , pillent impunément
les habitans & rançonnent les étrangers.
Un Grec , qui étoit ſur le même vaiſſeau , tomba
» mmaallaaddee,, ſe fit porter à terre & chargea M. de
» la Condamnie de rendre àà ſes parens cinquante
"
"
K
146 MERCURE DE FRANCE.
piaftres qui faiſaient tout fon bien. Le Cadi
" voulut s'en emparer , ſuivant l'uſage. M. de la "
" Condamine le refuſa avec fermeté , lui proteſta
» qu'il ne les remettrait qu'aux parens du Grec ,
" & partit pour regagner le vaiſſeau. Un Titafa ,
>> eſpece d'officier de police . avait déjà donné
"
"
"
"
l'ordre de l'arrêter. M. de la Condamine , feul
avec un domeftique , fait tête pendant quelque
temps à un détachement nombreux envoyé con-
» tre lui. Forcés bientôt de céder au nombre , ils
ſe jettent tous deux dans une chaloupe à la fa.
veur de l'obſcurité ; mais n'ayant pu regagner
" leur vaiſſeau avant le jour , ils effuient le feu
des remparts & des valſſeaux Turcs . Enfin on
les arrête , on les lie malgré leur réſiſtance ,
on les traîne demi-nuds , chez l'officier de po
lice qui redemande les 50 piaſtres. M. de la
Condamine refuſe de les remeure , ſe plaint du
traitement barbare qu'il a eſſuyé , invoque les
" traités faits entre la Porte & la France , menace
27
"
"
"
"
"
de la vengeance du Divan. Le Titafa , étonné
" de cette fermeté , n'oſe pouffer plus loin la
>> vexation : il ordonne de relâcher M. de la
Condamine qui part, en lui donnant ſa parole
» qu'il va demander vengeance à Conftantinople..
Il lademande en effet & l'obtient. On ne trouve
"
22 " dans l'hiſtoire qu'un autre exemple d'un homme
„ qui , captif& défarmé, ooffee menacer ceux qui le
» tiennent dans leurs fers & les faſſe trembler ; &
"
cet homme , c'eſt César. ".
Ce voyage de Grece pouvait être conſidéré
comme un amusement en comparaiſon de celui
qu'entreprit peu de temps après M. de la Conda .
mine , accompagné de MM. Bouguer & Godin.
Il s'agiſſait d'aller meſurer ſous la ligne un degre
du Méridien & un degré de l'Equateur , tandis
MAI. 1774. 147
que d'autres philoſophes allaient prendre les mê
mes meſures près du Pôle , &de la comparaiſon de
ces meſures devaient réſulter les preuves de la figu
re de laTerre, telle que Neuton l'avait déterminée.
C'était un objet également important à la géogra .
phie & à l'aſtronomie. Ce voyage donne occafion
àM. le Marquis de Condorcet de dire un mot
fur la maniere dont s'introduifit le Neutonianis.
me en France. Ce ſyſtême fondé fur la géo.
"
6
métrie la plus ſublime , n'avait pu d'abord être
entendu que d'un petit nombre de Savans , &
» quelques-unsde ces Savans avaient été aſſez fai
" bles pourcraindre de n'être plus que lesdiſciples
deNeuton. Ainſi Jean Bernoulli s'occupa toure fa
„ vie à combiner de vaines hypotheſes ſur le ſyſ
„ tême du monde , tandis qu'en perfectionnant
"
la théorie de Neuton , il aurait pu comme
" dans la ſcience des nouveaux calculs , mériter
„ une gloire égale à celle du premier inventeur.
La France eſt la premiere Nation du Continent
chez qui le Neutonianiſme ait fait des progrès.
Tout ce que l'Académie des Sciences avait de
jeunes géometres ſe livrait à ce ſyſtème avec
cette ardeur qu'inſpire une nouveauté fublime
"
"
"
"
"
"
& conteſtée. Un homme illuftre dont nous au
„ rons occafion de parler encore , parce que fon
>> nom , comme celui de M. de la Condamine , fe
trouve lié à ce qui s'eſt fait de grand dans ce
fiecle , M. de Voltaire avait rendu les principes
de Neuton , pour ainſi dire , populaires , en op-
" poſant au livre de la pluralité des Mondes un
>> ouvrage fondé ſur une phyſique plus vraie. "
Ce ſervice que M. de Voltaire a rendu aux
ſciences avait déja été relevé dans le précis hiftos
rique ſur la vie de ce grand homme , inféré dans
la galerie univerſelle. Mais on peut remarquer
"
K 2
148 MERCURE DE FRANCE.
en cette occafion , comme en beaucoup d'autres .
ce qu'il faut de temps pour apprendre aux hom.
mes à être juſtes. On n'a pas encore oublié l'efpece
de mépris que l'on affectait pour le travail
vraiment utile , & alors très- difficile , que M. de
Voltaire avait fait fur les nouvelles découvertes .
On ne pouvait pardonner à l'auteur de la Hen
riade & de Zaïre d'avoir voulu entendre Neuton
& de l'avoir fait entendre. Ceux qui n'étaient pas
en état de lire l'ouvrage , aſſuraient qu'il était
plein de fautes d'écolier , & les plus modérés prétendaient
qu'il ne fallait jamais parler de ce qu'on
n'avoit pas approfondi : comme s'il était abſolument
défendu de parler de géométrie , à moins
que l'on n'en fache autant que M. d'Alembert ;
comme fi un homme , fingulièrement doué du
talent de répandre de la clarté & de l'intérêt fur
les matieres les plus épineuſes & le plus arides ,
était repréhenſible d'exercer ce talent pour l'avantage
de ſa patrie & le progrès des lumieres,
enfin comme s'il eût fallu, pour être en état d'expliquer
Neuton , être un auſſi grand géometre
que Neuton lui - même ! Obſervons encore que
perſonne n'avait trouvé mauvais que M. de Fon
tenelle, qui ne paſſait pas pour être plus profond
dans les ſciences que M. de Voltaire , expliquât
Deſcartes & parlat d'aſtronomie. Mais M. de
Fontenelle n'avait fait , en littérature , que des
ouvrages d'agrément , & M. de Voltaire avait
fait des ouvrages de génie. Il n'y avait donc pas
moyen de tolérer dans le dernier ce qu'on paſſait
volontiers à l'autre. C'était trop de gloire à la
fois. A la fin la reconnaiſſance & la vérité ſe font
entendre , & il y a loin des brochures que des
ignorans imprimaient , en 1740 , contre l'ouvrage
de M. de Voltaire ſur Neuton , & l'hommage que
MAI. 1774. 149
Tui rend aujourd'hui , au milieu de l'Académie des
ſciences , un de ſes membres les plus habiles &
les plus diftingués.
"
"
Ce qu'avaient commencé les écrits de M. de
Voltaire , les obfervations de M. de la Condamine
devaient l'achever. Pour que le Neutonianiſme
s'établit en France ſans contradiction , il
fallait qu'une opération d'éclat vint le confirmer.
Il fallait fur - tout que des Français en
>> euffent l'honneur. On regardait , comme une
humiliation en France , d'être obligé d'aban. ود donner Defcartes pour Neuton; comme ſi la
„ gloire d'un peuple pouvait dépendre du hafard
» qui avait fait naître Deſcartes en Touraine &
"
"
"
"
"
Neuton dans le comté de Lincoln ! Ce qui ho-
„ nore une Nation , c'eſt le reſpect qu'elle a pour
ſes grands hommes.... En exécutant la meſure'd'un
degré du méridien , les Français pouvaient
rétablir l'honneur de leur patrie. Une
>> découverte eſt l'ouvrage d'un homme dont le
haſard place la naiſſance où il lui plaît ; mais
» une entrepriſe comme celle de la meſure d'un
„ degré , qui demande la protection du Gouver-
??
"
" nement & l'approbation du Public , doit être
>> regardée comme l'ouvrage de la Nation . "
L'auteur rappelle avec reconnoiſſance les ſecours
dont l'Académie fut alors redevable à M.
le Comte de Maurepas. Ce miniſtre , petit-fils
"
"
du reſtaurateur de l'Académie , & né , pour ainſi
dire , avec elle , avait toujours regardé le ſoin
» d'encourager les Savans & de concourir au pro-
>>> grès des ſciences comme le devoir de la place
ונ leplus agréable à remplir, & le plus propre à
>> le conſoler des ſoins pénibles du miniſtere."
Ce témoignage , qui n'était que l'expreſſion des
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
ſentimens de tous les gens de lettres & du Public
éclairé , fut vivement applaudi
"
"
"
M. de Condorcet , après avoir rendu juſtice au
mérite de M. Bouguer , néceffaire au fuccès des
opérations académiques , prend une tournure trèsingénieuſe
, pour faire fentir le mérite encore
plus néceſſaire de M. de la Condamine. Il fal.
lait opérer dans un pays pou babité , où les
communications font difficiles , où l'on igno.
" re les arts de l'Europe , chez une nation étran-
» gere , nouvellement foumiſe à un Prince de la
Maiſon de France , & chez qui toute faveur
accordée à un Frar çais réveillait la jaloufie nationale.
D'ailleurs dans toute contrée éloignée
de deux mille licues du Souverain , la facilité
de le tromper & d'éluder fes ordres , produit
néceſſairement une forte d'anarchie. Pour vaincre
les difficultés que de telles circonstances
doivent faire naître à chaque pas , on avait be-
> ſoin d'un homme dont l'activité crût avec les
>> obſtacles; qui fût également prêt à facrifier au
"
"
"
"
ſuccès de ſon entrepriſe, ſa fortune , ſa ſanté ,
» ſa vie; qui réunit toutes les eſpeces de coura-
» ge; qui , pénétré de la grandeur de fon objet &
" du reſpect que doivent toutes les Nations à
» un homme chargé des intérêts de l'humanité ,
" fût réclamer haurement ſes droits fans que
„ rien pût l'intimider ou le rebuter. Il aurait
fallu encore que ce même homme joignit à
„ tant de grandes qualités cette univerfalité
de talens qui , ſeule , peut attirer au Savant
„ l'eſtime de l'igrorance même, qu'il eût dans
l'eſprit un naturel piquant une fingularité
» même propre à frapper les hommes de tous
>> les pays & de tous les états; qu'il mit dans ſes
* diſcours cette chaleur qui entraine , qui force
,
MAI. 1774. ISI
"
"
l'opinion & la volonté des autres : il fallait
donc choifir M. de la Condamine. "
12
La route de M.de la Condamine dans le Pérou
eſt décrite d'un ſtyle pittoreſque : Il marchait
le plus ſouvent à pied dans des forêts , où il
" fallait s'ouvrir un paſſage avec la hache , ſa
bouſſole à la main , & faiſant toujours des ob-
» ſervations de botanique. Il erra huit jours dans
„ ces déſerts , ſans autre nourriture que des fruits
» ſauvages , & tourmenté par une fievre dont heureuſement
cette diete forcée le guérit. Cependant
il s'avançait dans les Cordillieres , gravis-
>> ſant entre des fentes de rochers , traverſant des
,, torrens ſur d'immenſes claies de lianes qui fervent
de pont , & qui , attachés aux deux rochers
» oppoſés , ſe courbent ſous le poids du voyageur ,
&le balancent au gré des vents " . Les obstacles
les fatigues, les dangers que M.de la Condamine
& ſes Aſſociés eſſuyerent pendant huit années que
dura leur travail géométrique , le meurtre du Chirurgien
Séniergues , aſſaſſiné comme hérétique
parune populace furieuſe & trompée , la juſtice
difficile & tardive que M. de la Condamine obtint
au bout de trois ans contre les inſtigateurs de ce
meurtre , le monument élevé dans Quito à la
gloire de la Nation Françaiſe , & en mémoire des
travaux de l'Académie , tous ces objets ſont tracés
avec autant de nobleſſe que de préciſion. Mais
nous citerons encore le retour de M. de la Condamine
par la riviere des Amazones. » Seul avec
, un domeſtique Métis , il ſe rendit à Borjas en
» deſcendant le Cungo (c'eſt le nom d'un détroit
-"
où un fleuve immenſe , reſſerré par une chaîne
de montagnes , ſe précipite entre deux rochers
coupés à pic. ) Il faut s'abandonner ſans gouvernail
, à la rapidité du courant , fur un radeau
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
> flexible formé par des claies de lianes , & qui a
>> l'avantage de pouvoir heurter les rochers fans
„ en être brifé. L'habitude n'a pas encore fami-
„ liariſé les Indiens avec les dangers de ce paſſage .
יי Ceux qui accompagnaientM. de la Condamine
„ prirent leur route par terre. Il reſta ſeul avec
>>> fon domestique. Il paſſa fur fon radeau, la nuit
» qui précéda fon paſſage: il s'apperçut tout d'un
>> coup que tandis que la riviere baiffait , fon
» radeau , arrêté par une branche , allait demeurer
, ſuſpendu : il eut le temps de couper la branche ;
fans cela ſes journaux , fes obfervations , fes
calculs , ces tréſors , les feuls qu'il ait emportés
" de l'Amérique , étaient perdus. Il ne fongea
ſeulementpas au danger de favie. Le lendemain
" il paffa le Curgo , & parcourut cette galerie tor.
>>> tueuſe bordée de rochers qui ſemblentſe réunir
à leurs fommets , où l'on ne reçoit la lumiere
>>> que d'en haut , & à travers les branches entrelacées
des arbres qui , penchés ſur le torrent, for-
>>> ment un berceau fur la tête du voyageur éton-
22
"
??
"
?י
né. Malgré la rapidité extrême du courant ,
" M. de la Condamine obſervait la largeur du
>> paſſage , ſon étendue, fa direction, la viteſſe
» de l'eau, & la hauteur des rochers contre lef.
» quels le torrent emportait fon radeau ".
Les cauſes de la querelle entre M. Bouguer &
M. de la Condamine , font expliquées avec cette
fineſſe pénétrante qui démêle le fecret des caracteres
& les faibleſſes de l'amour-propre. M. Bou-
„ guer avait paffé une grande partie de fa vie en
>>> Province , lorſque ſes talens le firent appeller
"
"
l'Académie . Il avait contracté dans la folitude
une inflexibilité , une rudeſſe de caractere que la
>>> fociété ne pouvait plus adoucir. Le peu de connaiſſance
qu'il avait des hommes le rendait in
ΜΑΙ. 1774. 153
-
quiet & défiant; car l'ignorance donne une défiance
vague & fans objet , comme l'expérience
>> conduit à une défiance utile & éclairée. Il était
??
" un peu trop diſpoſé à regarder ceux qui s'occu-
>> paient des mêmes objets que lui , comme des
» ennemis qui voulaient lui enlever une partie de
?? fa gloire , du ſeul bien dont il fût jaloux. Il ne
" pouvait ſe diſſimuler la grande ſupériorité qu'il
» avait ſur M. de la Condamine comme Mathé-
?"
"
?"
"
"
»
maticien : tout ce qui dans la meſure du méri-
?? dien exigeait des connaiſſances profondes , de
» l'invention , de la ſagacité , il le regardait comme
ſon ouvrage. Selon lui , M. de la Condamine
n'y avait mis que du zêle , de la générofité ,
" une application infatigable , & du courage. M.
Bouguer croyait en conféquence devoir être le
, premier objet de l'attention publique. Il voyait
>> cependant que M. de la Condamine , plus jeune
que lui , répandu dans toutes les ſociétés , pof.
fédant l'art de perfuader aux ignorans qu'ils
l'avaient entendu , rapportant des obſervations
» fingulieres & propres à amuſer la curiofité frivole
des gens du monde , écrivant avec affez
d'agrément pour ſe faire lire , avec trop de négligence
& un ton trop fimple pour bleſſer l'a-
>> mour-propre ou exciter l'envie , intéreſfant par
>> ſon courage , & piquant même par ſes défauts ,
avait entièrement fait oublier les ſavantes recherches
de ſon Collegue , tandis que celui - ci
» ſemblait , comme on le lui dit un jour à lui-
» même , n'avoir été au Pérou qu'à la ſuite de
M. de la Condamine. Il n'eut pas la patience
d'attendre du Public & de M. de la Condamine
lui-même , la juſtice qui était due à ſes talens.
Il ne ſentit pas aſſez que le bruit qu'on fait à
?י
"
"
"
22
ןי
„ Paris , ne dure qu'un moment , & que la gloire
K5
*54 MERCURE DE FRANCE.
attachée à des ouvrages de génie eſt éternelle
, comme eux. La relation de fon voyage fut pleine
, d'humeur & de traits contre M. de la Conda-
"
"
mine , qui n'y répondit qu'avec gaité ; & le
" Public qui ne pouvoit juger du fond de cette
diſpute , fut pour ce dernier, parce qu'il favait
l'amufer , & que d'ailleurs M. Bouguer avait
» l'air de vouloir être feul , & M. de la Condamine
de ne vouloir que partager avec lui " ,
Combien cette maniere d'écrire pleine de fageſſe
& de véritable eſprit, ce ton d'une raifon
ſupérieure qui parle toujours à celle du Lecteur ,
ce ſtyle nourri d'idées & toujours convenable au
ſujet , doit - il inſpirer de dégoût pour ce ſtyle
vague , diffus & ampoulé , fi commun aujourd'hui
, pour toutes ces prétentions au fublime qui
font oublier le ſens cominun , ces tirades ambitieuſes
& déplacées , ces lambeaux mal recoufus
qui font de preſque tous les ouvrages , des lieux
communs infipides , & d'inſupportables déclama.
tions!
L'Auteur arrive enfin à l'époque célebre de
l'inoculation , & cet article eſt traité avec intérêt.
Les bornes d'un extrait ne nous permettent pas
de le rapporter; nous préférerons de tranfcrire ce
qui eſt plus perſonnel à M. de la Condamine.
Par exemple , fon mariage avec ſa niece. » M. de
la Condamine
agé de 55 ans , avait beſoin
"
,
d'une compagne; mais il ne voulait ni ſe rendre
„ ridicule , ni faire le malheur d'une femme . Il
trouvait dans ſa niece une jeune perſonne ac-
>> coutumée à l'aimer comme un pere, à reſpec.
„ ter en lui ſa gloire , ſes talens , & juſqu'à ſes
» infirmités , qui n'étaient à ſes yeux que des
ſuites honorables de ſes travaux pour les ſciennces.
Il crut qu'une femme raisonnable & ſentiΜΑΙ.
155 1774-
2
ble, née dans un état où il eſt ſi rare d'épouſer
>>> celui que le coeur aurait choiſi , pourrait ne
point regarder comme un malheur de s'unir à
, un oncle en qui elle était afſurée de trouver un
ami. Cette union fut heureuſe. Sûre de la con-
" fiance & de la tendreſſe de ſon mari , les mou- "
"
,
22
vemens d'humeur inévitables dans un homme
dont l'activité prodigieuſe était contrariée fans
ceſſe par ſes infirmités , ne paraiſſaient à Mde de
» la Condamine qu'un malheur de plus dont elle
devait le conſoler. Quelque longue , quelqu'infirme
qu'ait été la vieilleſſe de ſon mari ,
jamais elle n'a ceſſé de lui prodiguer les foins
les plus tendres , & c'était fans effort. L'idée
» qu'elle rempliſſait un devoir ſacré à plus d'un
„ titre, ſoutint ſon courage ; & il lui ſemblait
>> que foigner la vieilleſſe de M. de la Condamine ,
27
" c'était acquitter les dettes de l'humanité. Lors-
>> qu'enfin elle a eu le malheur de le perdre , elle,
l'a pleuré comme une jeune épouſe pleure celui
» qu'une mort prématurée lui enleve , & comme
>> on pleure une perte irréparable".
"
Les détails fur les dernieres années & ſur la fin
de M. de la Condamine , intéreſſent la ſenſibilité
des Lecteurs . " Devenu incapable de rien faire
„ d'utile aux ſciences , il aimait à s'occuper de ce
„ que les autres faiſaient pour elles ".
" Lorſqu'il ne fut plus en état de venir à l'Aca-
, démie , il voulut du moins parcourir les regis-
» tres , & lire ceux des Mémoires dont l'objet lui
» paraiſſait intéreſſant. Il eſſaya même de rendre
"
"
utiles au Public ces mêmes maladies qui l'empêchaient
de le ſervir d'une autre maniere. II
propoſa un prix fur la nature de l'eſpece de ca-
>> talepsie dont il était attaqué. L'Académie de
"
156 MERCURE DE FRANCE.
» Berlin confentit à en être juge. Il ſe ſoumitàde
> longues expériences d'électricité , qui , malheureuſement
, ne le foulagerent pas. Enfin , lors .
» qu'il n'eut plus rien à donner à l'humanité , il
7"
" lui fit le facrifice de ſa vie. Ayant lu la deſcrip .
„ tion d'une opération encore peu connue , &
» qu'on propoſait comme falutaire pour la cure
"
ת
"
"
"
"
"
de l'hernie dont il était attaqué , il voulut con .
facrer le peu de vie qui lui reftait à une épreuve
utile. Il ſe ſoumit à cette opération , inſtruifit
" le Chirurgien qui devait la lui faire , en difcuta
" avec lui tous les détails. L'opération fut fecret-
» te, & aucun mot, aucun figne de douleur ne
trahit ſon ſecret , même aux yeux de ſa femme ,
>> que fa tendreſſe devait rendre fi clairvoyante .
Il mourut des ſuites de cette opération , ſans que
fon courage , ſa gaité , ſon activité ſe ſoient
démentis un ſeul inſtant. Quelque tems après
» l'avoir fubie , il dreſſa un mémoire de réponſes
àdes queſtions ſur les moeurs des Américains ,
» qu'un Savant étranger lui avait propoſées. Peu
de jours avant ſa mort , il voulut faire confi
dence de fon état à un ani , & le premier mot
de cette confidence fut un couplet plaifant ſur
les ſuites de l'opération qui le conduifait au
tombeau. Son ami étonné de ce début , le fut
encore davantage lorsqu'après avoir achevé le
détail de ſes maux : ilfaut que vous me quittiez ,
„ dit le mourant ; j'ai deux réponses à faire en
Espagne, c'est le jour de poſte: l'ordinaire prochain
peut-être il nefera plus temps. Dans les
derniers jours où ſes douleurs lui laiſſaient à
>> peine une heure de relâche , il fit encore des
vers . Semblable à lui-même dans ſes derniers
>> inſtans , il fut fans faſte comme ſans faibleſſe ,
& vit s'approcher la mort du même oeil dont il
"
"
"
"
"
"
"
"
MAI. 1774. 157
=
"
l'avaitbravée tant de fois. Les Lettres , les Scien.
ces & l'humanité le perdirent le 4 Février 1774..
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADEMIE Royale de Muſique a
donné le Mardi 19 Avril la premiere
repréſentation d'Iphigénie en Aulide , tragédie
opéra en trois actes .
Le Poeme eſt de M. le B. du R. La
muſique eſt de M. le Chevalier Gluck.
On fera étonné , dit l'Auteur du Poëme,
qu'en tranſportant au théâtre lyri
que l'un des chef-d'oeuvres immortels de
Racine, on n'en ait pas emprunté unplus
grand nombre de beautés , & fur - tout
qu'en conſervant quelques-unes des pen .
ſées & des images de ce grand Poëte, on
ſe ſoit ſervi d'autres expreſſions que les
ſiennes ; mais on nous en a fait une loi.
Il a fallu s'y foumettre , ou renoncer à
faire connoître en France un genre de
muſique nouveau ,& qu'on n'y avoitpas
encore entendu.
ACTEURS.
Agamemnon , M. l'Arrivée.
158 MERCURE DE FRANCE.
Clitemnestre,femme d'Agamemnon , Mademoifelle
Duplant.
Iphigénie , fille d'Agamemnon , Mademoiselle
Arnould.
Achille , M.le Gros.
Patrocle , M. Durand.
Calchas , Grand Prêtre , M. Gelin .
Arcas, Capitaine des Gardes d'Agamemnon
, M. Beauvalet.
Une Grecque , Mademoiselle Rofalie.
Une Eſclave Lesbienne , Mademoiselle
Châteauneuf
Guerriers & peuples Grecs; femmes Argiennes
de la ſuite des Princeſſes ;
Prêtreſſes de Diane , &c.
ACTE I. AGAMEMNON.
Diane impitoyable , en vain vous l'ordonnez
Cet affreux facrifice ;
En vain vous promettez de nous être propices
De nous rendre les Vents , par votre ordre enchaînés
Non , la Grece outragée ,
Des Troyens à ce prix ne fera pas vengée.
Je renonce aux honneurs qui m'étoient deſtinés ,
Et , dût-il m'en coûter la vie ,
On n'immolera point ma fille Iphigénie .
MA 1. 1774. 159
Agamemnon a envoyé , ſur la route de
Mycene Arcas pour tromper Clitemnestre
& fa fille , & les engager à retourner
ſur leurs pas , leur ſuppoſant qu'Achille
infidele fonge à former une autre
chaîne!
Cependant les Grecs forcent Calchas
de révéler ce que les dieux exigent pour
calmer leur courroux. Le Grand Prêtre
cédant à leur fureur , dit que Diane demande
que le ſang le plus pur ſoit verſé ,
& que la victime ſe trouvera , ce jour
même , à l'autel .
CALCHAS & Agamemnon .
Vous voyez leur fureur extrême ,
Et vous ſavez des Dieux la volonté ſuprême.
AGAMEMNON .
Ah! ne me parlez plus de ces Dieux que je hais.'
CALCHAS.
Téméraire ! arrêtez , redoutez leur vengeance.
Par une prompte obéiſſance
Vous en pouvez encor prévenir les effets :
Soumettez-vous fans réſiſtance
A leurs inflexibles decrets.
AGAMEMNON,
Peuvent-ils ordonner qu'un pere
6. MERCURE DE FRANCE.
De fa main préſente à l'autel ,
Et pare du bandeau mortel
Le front d'une victime & fi tendre & fi chere !
Je n'obéirai point à cet ordre inhumain :
:
Jentends retentir dans mon fein
Le cri plaintif de la nature.
Elle parle à mon coeur , & fa voix eſt plus füre
Que les oracles du deftin.
CALCHA S
Vous oferiez être parjure :
La Ciel a reçu vos fermens .
AGAMEMNON.
Je connois mes engagemens.
Sur ces bords malheureux fi ma fille appelée
Obéit , je confens qu'elle ſoit immolée .
CALCHAS .
On croit tromper les Dieux avec de vains détours ;
Mais juſqu'au fond des coeurs leur oeil perçant fait lire .
S'il faut qu'Iphigénie expire ,
Vous tentez vainement de conſerver ſes jours :
Malgré vous à l'autel ils ſauront la conduire.
Ils y traînent déjà fes pas.
Des cris d'alegreſſe , & l'empreſſement
des
MAI. 1774. 161
desGrecs annoncent l'arrivée de Clitemneftre
& fa fille.
AGAMEMNON.
Ma fille! Je frémis.
dreffe!
..
L
6 douleur ! .... ten-
;
CALCHAS .
Au faîte des grandeurs , mortels impérieux ,
Voyez quelle eſt votre foibleſſe.
Rois , ſous qui tout fléchit , fléchiſſez ſous les Dieux.
Clitemneſtre & Iphigénie paroiſſent
élevées ſur un char antique , accompa
gnées des femmes de leur ſuite , de guerriers
& de peuples , qui font éclater leur
joie par leurs danſes & par leurs chants.
Clitemneſtre quitte les jeux , & va
trouver le Roi. Arcas lui fait la faufſſe
confidence du changement d'Achille ,
&de l'ordre d'Agamemnon , de fuir loin
de l'Aulide. Cette mere irritée , annonce
à ſa fille la perfidie de ſon amant ; elle
veut en tirer vengeance. Iphigénie reſte
feule en proie à ſes douleurs. Achille
vient & ſe juſtifie du crime d'infidélité
dont Iphigénie l'accuſe .
ACTE II. Iphigénie exprime ſes crain162
MERCURE DE FRANCE.
..
:
tes de ſavoir Achille irrité avec le fier
Amamemnon .
IPHIGÉNIE , aux femmes de fa fuite.
Vous eſſayez en vain de bannir mes alarines :
Achille eſt inſtruit que le Roi
Le ſoupçonnoit de mépriſer mes charmes
Et de trahir ſa foi.
Sa gloire offenſée en murmure.
Ce ſoupçon lui paroît une mortelle injure ,
Et j'ai lu dans ſes yeux tout fon reſſentiment.
Vous connoiffez la fierté de mon père ;
Ils font enſemble en ce moment.
UNE FEMME de la fuite.
L'indomptable lion , ardent , plein de colere ,
Par les traits de l'Amour aisément terrafle,
Soumis en ſoupirant , courbe ſa tête altiere
Et careſſe la main du Dieu qui l'a bleffé.
Clitemneſtre difſſipe les alarmes de ſa
fille ; elle lui dit que ſon hymen s'apprête
, & que le Roi en ordonne la fête.
Achille trompé par les préparatifs , vient
ſe féliciter de fon bonheur, & les Grecs
ignorant encore quelle eſt la victime demandée
par Diane , font éclater leur joie.
Mais Arcas vient avertir les amans du pro .
jet cruel d'Agamemnon de conduire fa fille
:
ΜΑΙ. 1774. 163
au temple pour l'immoler. Son récit frappe
d'horreur la mere , la fille & l'amant.:
Les Theſſaliens en tumulte jurent de
défendre leur Reine ; Clitemneſtre implore
le fecours d'Achille ; ce Prince eſt
furieux & menaçant. Iphigénie veut appaifer
Achille, enlui repréſentant qu'Agamemnon
eſt une pere qu'elle aime, un
pere infortuné qui la chérit. Achille
court à la vengeance; il n'eſt retenu que
par Patrocle fon ami , à qui il promet
de contraindre fon courroux.
ACHILLE à Agamemnon.
Je fais vos barbares projets ,
Je fais qu'inhumain & parjure ,
Vous vouliez , Tous mon nom , confommer des forfaits
Dont frémit la nature.
J'en ſaurai , malgré vous , prévenir les effets ;
Mais vous qui m'avez fait la plus ſenſible injure ,
Rendez grace à l'Amour ſi mon bras furieux
N'a pas encor venge. ISA
AGAMEMNON
!!
Jeune préſomptueux
Vous dont l'audace & m'indigne & me bleſſe ,
Oubliez-vous qu'ici je commande à la Grece s
T
Le
104 MERCURE DE FRANCE.
Que je ne dois qu'aux Dieux compte de mes deffeins
Et que vingt Rois , ſoumis à mou pouvoir fuprême ,
Doivent , fans murmurer ; que vous devez vous - même ,
Attendre avec reſpect mes ordres ſouverains ?
ACHILLE.
Dieux ! faudra - t - il ſouffrir ce ſuperbe langage !
Votre fille eſt à moi ; mes droits font vos fermens ;
De mon bonheur votre aveu fut le gage :
Vous tiendrez vos engagmens.
AGAMEMNON.
Ceſſez un diſcours qui m'offenfe.
Quelque foit aujourd'hui qui lui ſoit deſtine ,
C'eſt à vous d'attendre en filence
Ce qu'un pere & les Dieux en auront ordonné.
ACHILLE.
Eſt - ce à moi que l'on parle , & pourroit - on le croire ?
Penſez - vous qu'inſenſible à la gloire , à l'amour ,
Je vous laiſſe immoler votre fille en ce jour ,
Et des horreurs conſommer la plus noire ?
:
MAI. 1774. 165
AGAMEMNON.
Penſez - vous qu'oubliant & mon rang & ma gloire ,
Je fouffre plus longtems vos fuperbes diſcours ?
V
DUO.
De votre audace téméraire
J'arrêterai le cours .
ACHILLE.
De votre fureur ſanguinaire
Je ſauverai ſes jours .
AGAMEMNON.
Audacieux!
ACHILLE.
Barbare pere !
Ensemble.
Tremblez , redoutez ma colere ,
Craignez l'effet de mon reſſentiment !
f
AGAMEMNON.
Je vous ferai connoître ;
!
ACHILLE
:
Vous apprendrez peut - être στη
L3
166 MERCURE DE FRANCE,
AGAMEMNON.
si ron me brave impunément.
۱
ACHILLE.
:
Si l'on m'offenſe impunément.
Je n'ai plus qu'un mot à vous dire
Et , fi vous m'entendez , ce ſeul mot doit fuffire .
Avant que votre fureur
Immole ce que j'aime ,
Il faut que votre rage extrême
S'apprête à me percer le coeur.
ADA
1
Agamemnon animé par la vengeance ,
veut preſſer l'horrible facrifice ; mais la
voix de la nature,plus forte que fon refſentiment
, excite ſa pitié pour une fille ,
l'objet le plus digne ſa tendreſſe. Il ordonne
au fidele Arcas d'accompagner ,
avec ſa garde , Clitemneſtre & Iphigénie ,
& de les emmener ſecrétement loin de
l'Aulide...
ACTE III. Les Grecs en tumulte arrêtent
Arcas ,& ne fouffrent point qu'il
enleve aux dieux leur victime. Iphigenie
ſe dévoue elle - même à la mort ; elle
s'échappe des bras de fa mere ; elle refuſe
de ſuivre Achille qui veut la défendre.
MAI. 1774. 167
IPHIGÉNIE à Achille
Arrêtez ! .. Quel eſt votre eſpoir ?
Avez - vous cru qu'Iphigénie
Pût oublier ſa gloire & fon devoir !
Ils lui ſont plus chers que la vie .
Ah! plutôt que de les trahir ,
Plutôt que d'être aux Dieux , à mon pere rebelle
J'accepterai la mort la plus cruelle;
Et , de mes propres mains , je ſaurai m'affranchir
Du criminel ſecours que vous oſez m'offrir..
ACHILLE.
Eh bien ! obéiſſez , barbare ;
Courez chercher le plus affreux trépas';
Ace temple odieux je marche fur vos pas.
J'y préviendrai le coup qu'on vous prépare.
e
:
Il ſe livre à ſa fureur. Les Grecs redoublent
leurs cris , & demandent la victime.
Clitemneſtre s'efforce de retenir
Iphigénie ; mais rien , dit-elle , ne peut
prolonger le cours de ſa vie queles dieux
ont marquée du ſceau de leur colere ; elle
engage ſaammeerree à l'abandonner ,&à réunir
ttoouuss ſes voeux pour Oreſte ſon frere.
Clitemneſtre tombe évanouie dans les
bras de ſes femmes ; Iphigénie court au
temple.
1
:
L4
168 MERCURE DE FRANCE .
CLITEMNESTRE aux femmes qui lui
barrent le paffage
Vous ofez retenir mes pas ,
Perfides ; privez-moi du jour que je déteſte.
Dans ce ſein maternel enfoncez le couteau ,
Et qu'au pied de l'autel funefte
Je trouve du moins mon tombeau.
Ah ! je ſuccombe à ma douleur mortelle...
Ma fille. Je Ja yois ... .. fous le fer inhumain...
Que fon barbare pere aiguifa de fa main ;
Un Prêtre , euvironné d'un foule cruelle .
Ofe porter fur elle une main criminelle.
I déchire ſon ſein... & d'un geil curieux
Dans ſon coeur... palpitant , il confulte les Dieux ,
Arrêtez , monftre fanguinaire !
Tremblez ; c'eſt le pur ſang du Souverain des cieux
Dont vous ofez rougir la terre.
:
Clitemneſtre effrayée par les chants du
facrifice qui ſe font entendre , vole à
P'autel. Calchas , environné d'une foule
effrénée , s'apprête à répandre le fang
d'Iphigénie ; Achille, à la tête de ſes
Theffaliens, enleve la victime , & menace
le peuple ; mais le Ciel ſe déclare, le
tonnerregronde, la foudre embraſe l'autel.
Alors le Grand- Prêtre annonce auxGrecs
1
MAI. 1774. 169
que le Ciel eft fatisfait de leur zele , de la
vertu d'Iphigénie , des pleurs de ſa mere ,
&de la valeur d'Achille ; que les vents
n'oppoſent plus d'obſtacles à leur gloire
&à leur triomphe. L'alegreſſe ſuccede
aux alarmes : l'union d'Achille & d'Iphigénie
eſt célébrée comme le gage de la
juſte faveur des Dieux.
Jamais le Public n'a montré tant d'em.
preſſement&d'enthouſiaſme que pour cet
opéra qui doit faire époque dans la muſique
Françoiſe. Monſeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine , Monſei .
gneur le Comte & Madame la Comteſſe
de Provence ont honoré le ſpectacle de
leur préſence à la premiere repréſentation,
& ont conſacré par leurs applaudiſſemens
, réunis à ceux d'une brillante
aſſemblée , le mérite de cet ouvrage &
les grands talens des principaux Acteurs.
Nos Lecteurs peuvent ſe rappeler à
l'occaſion de cet opéra la lettre d'un Amateur
, rapportée dans le ſecond Mercure
d'Octobre 1772 , & celle de M. le Chevalier
Gluck , imprimée dans le volume
de Fevrier 1773 .
Ces lettres ont donné le deſir de voir
ce ſpectacle àParis , où ſon ſuccès juſtifie
۱
15 2
176 MERCURE DE FRANCE.
:
ce qu'elles annonçoient du poëme & de
lamuſique.
Le Poëte a ſuivi le plan de la tragédie
de Racine ; il en a beaucoup abrégé l'action
, & retranché l'épiſode d'Eriphile.
Calchas paroît au premier acte à la place
du confident Arcas, ce qui donne du
mouvement & de l'intérêt à l'expofition.
Le dénouement a pareillement été mis
en action au lieu d'être en récit. Le poëme
a été diftribué en trois actes comme étant
la diviſion la plus favorable , & le ſujet
a fourni, fans contrainte , des divertiſſemens
à chaque acte. Preſque toutes les
ſcenes & tous les perſonnages font en
oppoſition ; ce qui ſoutient l'intérêt &
l'augmente en le variant. Ainſi , ſans le
fecours des machines , & fans l'intervention
des dieux , on a fait un ſpectacle
brillant & majestueux .
M. le Chevalier Gluck , après avoir
fait plus de quarante opéra Italiens , qui
onteuleplus grand ſuccès fur tous les theatresoù
la langue italienne eft admiſe , s'eſt
convaincu , dit l'Amateur que nous avons
cité, par une lecture réfléchie des an.
ciens &des modernes , & par de profondes
méditations ſur ſon art , que les Italiens
s'étoient écartés de la véritable route
F
SOHAM AC. 1774.171
dans leurs compoſitions théâtrales , que
le genre François étoit le véritable genre
dramatique muſical ; que s'il n'étoit point
parvenu juſqu'ici à ſa perfection , c'eſt
moins auxtalens des Muſiciens François ,
vraiment eſtimables , qu'il falloit s'en
prendre , qu'aux Auteurs des poëmes ,
qui ,neconnoiffant point laportée de l'art
muſical , avoient dans leurs compoſitions
préféré l'eſprit au fentiment , la galanterie
aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verſification au pathéthique
de ſtyle & de ſituation .
fc Expoſons préfentement les ſentimens
deM. le Chevalier Gluck fur la muſique.
Quelque talent, dit- il, dans ſa lettre ,
qu'aitle compofiteur , il ne fera jamais que
de la muſique médiocre , fi le Poëte
n'excite pas en lui cet enthouſiaſme ſans
lequel les productions de tous les arts
font foibles & languiſſantes. L'imitation
eſt lebut reconnu qu'ils doivent tous ſe
propofer; c'eſt celui auquelje tâche d'atteindre
: toujours fimple & naturel , autant
qu'il m'eſt poſſible , ma muſique ne
tend qu'à la plus grande expreſſion , &
au renforcement de la déclamation de la
poésie ; c'eſt la raiſon pour laquelle je
n'emploie point les trilles , les paſſages ,
172 MERCURE DE FRANCE.
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue qui s'y prête avec faci .
lité, n'a donc à cet égardaucun avantage
pour moi.
J'ai cherché , dit- il encore dans l'épitre
dédicatoire de ſon opéra d'Alceſte,
à réduire la muſiqueà ſa véritable
fonction , celle de ſeconder la poéſie
pour fortifier l'expreffion des ſentimens
& l'intérêt des ſituations. Je me ſuis
donc bien gardé d'interrompre un Ac.
teur dans la chaleur du dialogue , pour
lui faire attendre une ennuyeuſe ritour .
nelle , ou de l'arrêter au milieu de fon
diſcours , ſur une voyelle favorable , ſoit
pour déployer dans un Jong paſſage l'agilité
de ſa belle voix , foit pour atten.
dre que l'orcheſtre lui donnât le temps
de reprendre haleine pour faire un point
d'orgue.
Je n'ai pas cru non plus devoir paſſer
rapidement ſur la ſeconde partie d'un
air , lorſque cette ſeconde partie étoit la
plus paſſionnée & la plus importante ,
afin de répéter régulièrement quatre fois
les paroles de l'air , ni finir l'air où le
ſens ne finit pas , pour donner au Chanteur
la facilité de faire voir qu'il peut
varier à fon gré & de pluſieurs manieres
MAI. 1774. 178
un paſſage. J'ai voulu proſcrire tous ces
abus contre lesquels depuis long- temps
ſe récrioient en vain le bon fens & le
bon goût. J'ai imaginé que la ſymphonie
devoit prévenir les Spectateurs fur le caractere
de l'action qu'on alloit mettre
fous leurs yeux , & leur en indiquer le
fujet; que les inſtrumens ne devoient
être mis en action qu'à proportion du
degré d'intérêts & de paſſions , & qu'il
falloit éviter furtout de laiſſer dans le
dialogue une diſparate trop tranchante
entre l'air & le récitatiſ, afin de ne pas
tronquer à contre - ſens la période , &de
ne pas interrompre mal à propos le mouvement
& la chaleur de la ſcene. J'ai
cru encore que la plus grande partie de
mon travail devoit ſe réduire à chercher
unebelle fimplicité , & j'ai évité de faire
parade de difficultés aux dépens de la
clarté. Jen'ai attachéaucun prix à la découverte
d'une nouveauté , à moins qu'elle
ne fût naturellement donnée par la fituation&
liée à l'expreſſion ; enfin il n'y a
aucune regle que je n'aie cru devoir facrifier
debonne grace en faveur del'effet.
Voilà mes principes .
: M. le Chevalier Gluck a exactement obſervé
ces principes dans la compoſition de
174 MERCURE DE FRANCE.
lamuſique d'Iphigénie. Son ouverture eſt
une expoſition du genre & du caractere
général de l'action ; elle en eſt l'expofition
&l'exorde ; elle ſe lie méme à la ſcene &
en fait partie. Lamuſique du rôle d'Aga .
memnon eft d'un ſtyle ſimple , noble ,
impoſant: celui d'Achille eſt paſſionné ,
rapide, énergique : Calchas a une expreffion
fiere& élevée, On gémit , on s'irrite ,
on s'indigne avec Clitemneſtre : Iphigénieintereſſe,
émeut, attendrit. Les choeurs
forment des tableaux ſenſibles de la joie
ou de la paffion tumultueuſe du peuple.
L'orcheſtre toujours attachée à la ſcene
& à l'Acteur , ſoutient , anime, fortifie
l'action fans l'altérer ; elle concourt à un
bel enſemble par des fons toujours ana
logues , & qui ſe grouppent avec le ſujet
principal. La plus grande partie de cet
opéra eſt en récitatif, dont le ſavant
Compofiteur a varié les formes. Il a em,
ployé un récitatif en quelque forteparlé,
pour les choſes qui ne demandent qu'un
fimple récit ; récitatif dans lequel des
traits d'inſtrumens , à des diſtances éloignées
, ſuffiſent pour maintenir le ton
de l'Acteur : il a employé un récitatif
enquelque forte déclamé , & fortifié par
de grands traits détachés d'harmonie,
MAI. 1774. 175
lorſque les paroles renferment un ſentiment;
enfin un récitatif enquelque forte
chanté , & accompagné , pour exprimer
la paſſion ou un grand intérêt ; & cedernier
récitatif eſt ordinairement terminé
par un air de paſſion ou de ſentiment qui
donne les derniers traits & la vie au tableau.
Ces récitatifs font , en général , à
la maniere des Italiens; mais les chants
tiennentbeaucoupdel'ancien ſtyle de Lully
, cependant avec beaucoup plus d'effets
d'orcheſtre. Il ya des airs d'une modulationſimple&
douce,des duos de ſituation,
des quatuors bien dialogués , des airs de
danſe très agréables ; entr'autres la paffacaille
& les gavottes du ſecond acte. M.
Gluckn'a point fait tous les airs de danſe
pour cet opéra; il y a adapté quelques uns
de fon opéra deDom Jouan.
On a trouvé des longueurs dans les divertiſſemens
, ce qui fait l'éloge de la fcene
qui a de l'intérêt : or l'intérêt ſouffre
d'être long- temps ſuſpendu. Ces divertifſemens
font heureuſement amenés , mais
c'étoit bien l'occafion , comme les auteurs
le deſiroient , d'y rappeller les moeurs , le
coftume& les jeux de la Grece; ce qui
n'a pu être alors exécuté.
On conçoit que les opinions des ama.
teurs doivent être partagées ſur ce nou
176 MERCURE DE FRANCE.
veau genre , ou plutôt ſur cette nouvelle
forme de muſique dramatique ; ils font
tous réunis fur le mérite en général de
l'ouvrage & fur la ſcienceprofonde & les
talens du compoſiteur ; mais ils font
diviſés ſur le parti que cet habile maître
ſemble avoir adopté. Le récitatif a paru
étranger& imité des Italiens , tandis que
le chant preſque entiérement modulé ,
étoit dans l'ancienne ſimplicité françoiſe.
Les uns trouvent en cela , que le compofiteur
s'eſt raproché de la nature & de la
vérité ; & leur fentiment ne pouvoit être
mieux foutenu ni mieux défendu que par
l'homme de génie qui s'enflamme à celui
de M Gluck , & qui dans une lettre imprimée
dans un papier public , où l'on
ne peut méconnoître ſon goût exquis
pour les arts , vient d'analyſer toutes les
beautés & les perfections de cet opéra ;
d'autres amateurs , dont nous rapportons
le ſentiment , fans prendre leur parti ,
trouvent aucontraire que le compoſiteur
s'eſt écarté de l'art& de la vraiſemblance.
Le principe desarts , difent ces derniers,
eſt l'imitation de la nature ; mais ce prin- |
cipe bien entendu , demande des modifications.
C'eſt moins le vrai que le vraiſemblable
que l'on doit rechercher dans
l'imitation. Voulez vous rendre ſcrupuleuΜΑΙ
. 1774 . 177
leuſement le cri ſimple de la paffion, ou
les tons familiers du diſcours , vous ferez
un mélange confus de tous les ſtyles ;
du trivial avec le compofé , du langage
ordinaire , & des tous choiſis & embellis.
On ne trouve plus alors dans votre
compoſition l'imitation de la nature , qui
en doit différer néceſſairement par les
procédés mêmes de l'art , le vraisemblable
qui doit être diftingué du vrai , l'unité
qui fait l'ame du deffein , la proportion
qui en fait le caractere. Si vous abandonnez
un motif pour ſuivre tous les
tons ſucceſſifs que préſentent les paroles,
vous diviſez l'attention , vous l'empê
chez d'embraffer tout un objet , de le ſuivre,
de s'en pénétrer.
L'imitation dans la musique , comme
dans la peinture , eſt un trait unique ,
c'eſt un point où la nature & l'art ſe réuniſſent
, ſe ſervent , & s'embelliſſent mutuellement.
L'art ne ſe propoſant d'imiter
à la fois qu'un moment, qu'une action ,
doit s'arrêter à ce qu'il y a de plus frappant
, choiſir ce qu'il y a de plus agréa
ble & de plus piquant pour l'effet. Il doit
faire une heureuſe exagération des beautés
éparſes de la nature ; il doit enfin préfenter
le beau vraiſemblable qui a l'ap
M
178 MERCURE DE FRANCE.
parence du vrai , & qui eſt plus en droit
de nous plaire. Le génie , en ſe propoſant
la nature pour modele , doit l'aggrandir ,
l'embellir & la vivifier. Enfin , en fimpli
fiant toujours l'art, vous parviendriez ,
dit- on encore , à l'affoiblir, à le perdre ,
àl'anéantir. Mais quelques raifonnemens
que l'on oppoſe , il n'en est pas moins vrai
que cet opéra eſt un ouvrage de génie , qui
paroîtra d'autant plus admirable , que l'on
en étudiera davantage les beautés & les
détails ; ce qui est bien juſtifié par fon
grand fuccès.
Les rôles de cet opéra font parfaite- |
ment rendus par les premiers talens .
Mlle Arnould charme autant qu'elle
étonne dans Iphigénie par fon jeu noble
&intéreſſant , par l'ame & la fûreté de
fon chant , par une expreſſion toujours
vraie & fenfible, par ſa voix même , qui
ſemble dans cet opéra , prendre plus de
corps , de force & d'étendue .
?
M. l'Arrivée Acteur & Chanteur
consommé , n'a jamais déployé tous fes
moyens avec autant d'avantage , d'éner .
gie & de ſuccès , que dans le rôle d'Agamemnon.
On a beaucoup applaudi au jeu & au
chant de M. le Gros qui rappelle dans
MAI. 1774- 179
toute ſa force le caractere bouillant , fier
& emporté d'Achille . Mlle Duplant rend
avec ſupériorité le rôle de Clitemnestre
par fa repréſentation , par fon organe &
par ſon action. Le rôle de Calchas ne
peut être joué & chanté avec plus de dignité
& de vérité , que par M. Gelin.
Mlle Rofalie chante fort agréablement
pluſieurs airs dans les divertiſſemens ,
ainſi que Mile Châteauneuf. Patrocle eft
très bien repréſenté par M. Durand ;
&Arcas par M. Beauvalet. Le divertiſ
ſement du premier acte eſt de la compoſition
de M. Gardel ; ceux des deux
autres , font de M. Veftris . Ces deux
maîtres & les autres premiers talens de
la danſe y font fort applaudis ; tels que
MM. Deſpreaux , Lefevre , Simonin ,
Gardel le jeune , & Mlles Guimard,Peflin
, Afſelin , Leclerc , Compain , d'Eifevre
, Julie , Cléophile , & c . Mlle Heinel
n'ayant pas danſé à cauſe de l'accident
qui lui eſt arrivé à la répétition de la
veille du jour de la premiere repréſentation
, Mlle Dorival a appris en moins de
quatre heures ſes entrées , dans la paffa.
caille. Cette très-jeune & très- admirable
danſeuſe y a recueilli tous les fuffrages .
M2
180 MERCURE DE FRANCE .
On nous a envoyé ces vers pour le portrait
de Mlle Dorival.
C'est un enfant , c'eſt Hébé , c'eſt l'Amour ;
Mais fur la ſcene où le Public l'adore ,
Lorſque des Jeux elle conduit la cour ,
L'enfant n'eſt plus & l'on voit Terpſicore .
COMEDIE FRANCOISE.
3
LES Comédiens François ont donné
pour l'ouverture de leur theâtre Cinna ,
tragédie , chef- d'oeuvre immortel de P.
Corneille; & la gageure , jolie comédie
nouvelle de M. Sedaine. Le compliment
d'uſage fut prononcé par M. Dugazon ,
& fut très- applaudi. On attend à ce théâtre
Lerédan , drame nouveau en quatre
actes , que l'on répete actuellement.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens donnerent le
lundi 11 Avril ,le Magnifique , piece de
Μ. Sedaine , miſe en muſique par M.
Gretry. Le petit drame pour l'ouverture
du théâtre , a été joué par M. Julien &
MAI. 1774. 181
Mesdames Billioni & Moulinghen. Il a
été fort applaudi. Ces complimens de
clôture & de rentrée , qui font de la
compoſition de M. Anſaulme , ont de
la gaieté , & font reſſortir avec avantage
le zèle & les talens des acteurs .
LETTRE à M. L , au sujet d'unefauſſe
accusation de plagiat .
M. Je viens de lire dans le ſecond volume du
Mercure de ce mois , une lettre de M le Chevalier
de Cubieres , où il ſe plaint des brigandages
que l'on ſe permet dans la Littérature. Il pré.
tend que l'Auteur d'un Madrigal inféré dans le
premier volume d'Avril , lui a joué un tour de
maraudeur , & qu'il lui a pris l'idée de ce Madrigal.
Il cite pour preuve un impromptu qui a
été imprimé dans le fameux Almanach des Muſes.
Je ne tranſcriş ici , ni le Madrigal , ni l'impromptu:
ils ſe trouvent l'un & l'autre dans la lettre
de M. le Ch. de C.
La penſée qui ſoutient ces deux petites pieces
conſiſte à dire à une Dame qui a été piquée par
une abeille , que cet infecte l'a priſe pour la
Reine des fleurs...
Je crois , dit M. le Ch. de C. que l'idée m'appartient;
il eſt certain que le Madrigal du Mercure
a été fait d'après le mien.
A vous parler franchement , Monfieur , je
crois que l'idée appartient autant à l'Auteur du
Madrigal , qu'à M. de C. Ils me paroiſſent avoir
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
puiſé dans la même ſource , & je vous avoue
que la facilité qui regne dans le Madrigal me
ſemble devoir lui mériter la préférence: cependant
, comme M. de C. affure que l'idée lui appartient
, fi j'avois I honneur de le connoître, je
lui ferois de très-finceres complimens fur le bonheur
qu'il a eu de ſe rencontrer avec un des plus
beaux génies de l'Europe : voici comment le
Taffe avoit exprimé cette même pensée ; je ne
puis réſiſter au plifir de vous tranfcrire les vers
charmans où elle fe trouve .
Aminte raconte de quelle inaniere a commencé
fon amour pour Sylvie.
All'ombra d'un bel faggio Silvia e Filli
Sedean' un giorno , ed io con loro infieme ,
Quando un' ape ingegnoſa , che cogliendo
Se n' giva il mel per que' prati fioriti ,
Alle guancie di Fillide volando ,
Alle guancie vermiglie , come rofa ,
Le morſe e le rimorſe avidamentes
Ch' , alla fimilitudine ingannata ,
Forfe un fior le credette. &c.
AMINTA. SC. 2. V° . 104. &c.
F'étais affis un jour à l'ombre d'un hétre , avec
Sylvie & Philis . Une abeille foldtre parcourant
tes fleurs de ta prairie pour en exprimer les fucs les
plus doux , je fixa fur les joues de Pbilis ; fur ces
joues vermeilles comme la voſe. Elle les offenja par
des piquures réitérées. Séduite par la vivacité du coloris,
fans doute elle les prit pour une fleur.
MAI. 1774. 183
Peut - on voir un tableau plus frais & plus
agréable ? Quelle délicateſſe! quel goût ! que de
grace dans cette répétition alle guancie , alle guancie
! Que d'expreſſion dans ces mots le morfe e
le rimorse avidamente ! Toutes ces beautés ont
diſparu dans les deux pieces dont je vous par .
lois ; peut - être y auroient - elles été déplacées ;
quoi qu'il en ſoit , convenez qu'il eſt très flatteur
pour M. le Ch. de C. d'avoir eu la même idée
que le Taffe.
Je ſuis , &c .
,
M. D. M. abonné.
Monfieur Joubleau de la Motte , auteur du
joli madrigal que nous avons rapporté , nous a
auffi écrit pour ſe plaindre des termes injurieux
qui lui font prodigués de maraudeur & de filou ,
bien gratuitement & bien injustement , comme
on vient de le dire , parce que le feul hafard l'a
conduit avec M. le Ch. de C. dans le même
champ , où ils ont cueihi , l'un & l'autre , fans
ſe connoître une fleur qui ne leur appartenoit
pas , mais dont chacun a eu le droit , fans vol
ni fraude , de compoſer ſon bouquet. Cette pen .
ſée d'ailleurs ou cette phraſe eſt du nombre de
celles qui ſe préſentent tout naturellement aux
Poëtes occupés du même objet. Elle est même
toute entiere , autant que je peux m'en fouvenir
, dans un ancien Poëte français nommé le
Pays. Eh ! qui ne ſe rappelle pas encore , à cette
occafion , ce couplet charmant de M. Favart ,
dans les Amours champêtres ?
::
Le Roffignol va chantant
Joyeux de la voir fi belle ;
M 4
1S4 MERCURE DE FRANCE .
Le papillon voltigeant
La prend pour la fleur nouvelle , & c .
M. Raugier nous a écrit auſſi ſes obſervations
fur le prétendu plagiat dont M. le Chevalier de
Cubieres s'eft rendu accufateur . Il che un livre
qui a pour titre , Menue Piefes de M. Pierre
C**, ancien Confeiller au Parlement de Paris ,
imprimé , après fa mort , à la Haye , 1693 , dont
il rapporte cette chanson imprimée , pag 30.
A une Demoisele , piquée par une
abeille.
Cloris dormant dans fon jardin ,
Ondit qu'une folâtre abeille
Ofa, fur fa bouche veraeille ,
Appuyer fon dard inhumain.
Voyant tes levres demi- clofes ,
Elle put fe tromper , Cloris ;
Avec un i frais coloris ,
Qui ne les eût pris pour des rofes.
Immédiatement après cette chanson , on lit cet.
te épigramme.
Eſt- il vrai que Damon , brûlant d'ardeurs nouvelles ,
Depuis long-temps , Cloris , aſpire à votre main ?
Quoi! pour être boîteux & laid comme Vulcain ,
Penſe-t-il être fait pour la Reine des Belles ?
Enfin nous avons depuis deux ans , entre les
mains , ce madrigal de M, Laus de Boiſſy.
MAI. 1774. 185
A une Dame piquée par une abeille &
abandonnée par fon amant qu'elle appeloit
Zéphir.
Une abeille vous pique , & Zéphir eſt parjure :
Ces deux événemens vous arrachent des pleurs.
Roſe , de ce deſtin vous deviez être fùre ,
Quand on eft , comme vous , la plus belle des fleurs.
;
Il y a long - temps , comme l'on voit, que les
poëtes font en poffeffion de comparer les levres
d'une belle à des roſes , les époux laids àVulcain
& les aimables perſonnes à Vénus .
LETTRE de M. de Villemert , fur fon
livre de l'irréligion dévoilée .
M. En donnant au Public l'Irréligion dévoilée
, que vous avez annoncée ainſi que quel .
ques Journaux , je n'ai crului offrir , comme
vous l'avez dit , qu'un précis de ce que la raifon
dicte à tous les hommes qui l'écoutent loin
du tumulte des paſſions. Cependant cet Ouvrage
vient d'eſſuyer des contradictions qui m'alarmeroient
, fi je n'avois pas eu la précaution de le
ſoumettre à l'examen de Théologiens profonds
& non fufpects . Si , malgré cette précaution , il
m'étoit échappé quelque expreffion qui fût tant
foit peu contraire aux principes reçus , je vous
prie de 'vouloir bien inférer dans votre Journal
, la déclaration que je fais , qu'elle doit être
interprêtée dans le ſens le plus conforme à ce
qui eſt admis dans l'Egliſe & dans l'Etat . Je
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
:
me fais gloire d'être entiérement foumis à l'une
& à l'autre Puiſſance , & je n'ai jamais écrit
que pour concourir à la paix & au bon ordre ,
préférant beaucoup la qualité de citoyen paiſible
& ignoré à celle d'écrivain téméraire & dangereux.
Je fuis , &c.
DE VILLEMERT.
AMonseigneur le Duc de la Vrilliere , venant
pofer la premiere pierre du College
Royal , le 22 Mars 1774 .
Du Temple des Beaux-Arts relevez les débris .
C'eſt-là que l'on infcrit les Vertus bienfaiſantes :
Dans ces murs déſormais nos voix reconnoifiantes
Melcront votre Eloge à celui de Louis .
Par M. l'Abbé Aubert , lecteur & prof.
royal en littérature françoife.
VERS pour mettre au bas du portrait
de Madame la Dauphine .
SOU ous un différent caractere ,
Chaque belle a des traits qui peuvent tout charmer ;
MAI 1774 . 187
L'une entraîne les coeurs , l'autre fait es gagner ,
L'une regne foudain , l'autre parvient à plaire :
Quel triomphe eſt celui d'une beauté i chere
• Faite pour plaire & pour régner !
::
Par M. de la Louptiere.
)
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. P** , Trésorier de Mgr. le Prince
de C ** peint avec les attributs de l'
bondance.
LAA Générosité , compagne du Bonheur ,
Met exprès dans ſes mains la corne d'abondance ,
Pour lui faire exercer la douce bienfaiſance ,
Et feconder ainſi le penchant de ſon coeur.
Par M. M** A** , Caftres.
l'A
C'eſt par erreur qu'on a attribué le portrait d'A .
delaïde , inféré dans le premier volume d'Avril,
à M. M** , à Caftres . Il eſt de M. M** A **
Caftres.
1
делот
:
188 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
DE PÉGASE & DU VIEILLARD .
Qu
PÉGASE.
UE fais -tu dans ces champs au coin d'une mafure ?
LE VIEILLARD .
Jexerce un art utile , & je ſers la Nature ,
Je défriche un défert ; je ſeme & je batis .
PÉGASE.
Que je vois en pitié tes ſens appeſantis !
Que tes goûts font changés , & que lage te glace!
Ne reconnais- tu plus ton courfier du Parnaſle ?
Monte-moi.
LE VIEILLARD.
Je ne puis. Notre maître Apollon ,
Comme moi , dans ſon temps , fut berger & maçon .
PÉGASE.
Oui ; mais , rendu bientôt à ſa grandeur premiere ,
Dans les plaines du ciel il ſema la lumiere ;
Il reprit ſa guitarre ; il fit de nouveaux vers ;
MAI . 1774 . 189
■Des Filles de mémoire il régla les concerts .
Imite en tout le Dieu dont tu cites l'exemple :
Les doctes Soeurs encor pouraient t'ouvrir leur temple :
Tu pourais dans la foule , heureuſement guidé ,
Et fuivant d'aſſez loin le fublime Vadé ,
Retrouver une place au ſéjour du Génie.
1
LE VIEILLARD.
Hélas ! j'eus autrefois cette noble manie .
D'un eſpoir orgueilleux honteuſement déçu ,
Tu fais , mon cher ami , comme je fus reçu ,
Et comme on baffoua mes grandes entrepriſes .
A peine j'abordai , les places étaient priſes .
Le nombre des Elus au Parnaſſe eſt complet ;
Nous n'avons qu'à jouir , nos peres ont tout fait.
Quand l'oeillet , le narciffe & les rofes vermeilles
Ont prodigué leur fuc aux trompes des abeilles ,
Les bourdons fur le foir y vont chercher envain
Ces parfums épuiſés.qui plaifaient au matin .
Ton Parnaſſe d'ailleurs & ta belle écurie ,
Ce palais de la Gloire eſt l'antre de l'Envie.
Homere , cet eſprit ſi vaſte &fi puiſſant ,
N'eut qu'un imitateur , & Zoïle en eut cent.
Je gravis avec peine à cette double cime ,
Où la meſure antique a fait place à la rime ;
Où Melpomene en pleurs étale en ſes difcours
190 MERCURE DE FRANCE.
Des Rois du temps paffé la gloire & les amours ,
Pour contempler de près cette grande merveille ,
Je me mis dans un coin , ſous les pieds de Corneille ,
Bientôt M... , prompt à me corriger ,
M'apperçut dans ma niche & m'en fit déloger.
Par ce Juge équitable exilé du Parnaffe ,
Sans fecours , fans amis , humble dans ma diſgrace ,
Je voulus adoucir par des égards flatteurs ,
Par quelques foins polis , mes freres les auteurs ;
Je n'y réuffis point ; leur bruyante féquelle
A connu rarement l'amitié fraternelle :
Je n'ai pu défarmer S .... mon rival.
Le Parnaffe a bien fait de n'avoir qu'un cheval ;
Si nous en avions deux , ils ſe mordraient fans doute .
J'ai vu les beaux-eſprits ; je fais ce qu'il en coûte .
11 fallut , malgré moi , combattre ſoixante ans
Les plus grands écrivains , les plus profonds ſavans ,
Toujours en faction , toujours en fentinelle :
Ici , c'eſt L... G... ; plus bas c'eſt L....
Leur nombre eſt dangereux . J'aime mieux déſormais
Les languiſſans plaiſirs d'une infipide paix.
Il faut que je te faſſe une autre confidence.
MAI. 1774. 191
:
La poſte , comme on fait , conſole de l'abſence :
Les freres , les époux , les amis , les amans
Surchargent les couriers de leurs beaux ſentimens :
J'ouvre ſouvent mon coeur en profe ainſi qu'en rime ;
J'écris une fottiſe ; auſſi-tôt on l'imprime.
On y joint méchamment le recueil clandeſtin
De mon coufin Vadé , de mon oncle B...
Candide , empriſonné dans mon vieux ſecrétaire ,
En criant tout est bien , s'enfuit chez un libraire.
Jeanne & la tendre Agnès , & le gourmand Bonneau
Courent en étourdis de Geneve à Breflau .
Quatre Bénédictins avec leurs doctes plumes
Auraient peine à fournir ce nombre de volumes.
On ne va point , mon fils , fût- on, ſur toi , monté ,
Avec ce gros bagage , à la poſtériré.
Pour comble de malheur , une foule importune
De bâtards indiſcrets , rebut de la fortune ,
Nés le long du Charnier , nommé des Innocens ,
Se gliſſe ſous la preſſe avec mes vrais enfans.
C'en eſt trop. Je renonce à tes neuf Immortelles ;
J'ai beaucoup de reſpect & d'eſtime pour elles ;
Mais tout change , tout s'uſe , & tout amour prend fin :
Va , vole au mont-facré ; je reſte en mon jardin .
1
192 MERCURE DE FRANCE.
PÉGASE.
Tes dégoûts vont trop loin , tes chagrins font injuftes .
Des arts , qui t'ont nourri , les Déefies auguftes
Ont mis fur ton front chauve un brin de ce laurier
Qui coëffa Chapelain , Desmarets , St. Didier.
N'as-tu pas vu cent fois , à la tragique ſcene ,
Sous le nom de Clairon , Paltiere Melpomene ,
Et l'éloquent le Kain , le premier des acteurs ,
De tes drames rempans ranimant les langueurs ,
Corriger , par des tons que dictait la Nature ,
De ton ſtyle ampoulé la froide & feche enflure ?
De quoi te plaindrais-tu ? Parle de bonne foi :
Cinquante bons eſprits , qui valaient mieux que toi ,
N'ont- ils pas , à leurs frais , érigé la ſtatue
Dont tu n'étais pas digne , & qui leur était due ?
Malgré tous tes rivaux , mon écuyer Pigal
Poſa ton corps tout nu ſur un beau pié-d'eftal ;
Sa main creuſa les traits de ton viſage étique ,
Et plus d'un connoiffeur le prend pour une antique.
Je vis M... à le mordre attaché ,
Confumer de ſes dents tout l'ébene ébreché.
Je vis ton buſte rire à l'énorme grimace
Viens donc rire avec nous , viens fouler à tes pieds
De
MAI. 1774. 193
De tes fots ennemis les fronts humiliés .
Aux fons de ton fifflet vois rouler dans la crotte
S... ſur C ... , P... fur N...
Leurs clameurs un moment pourront te divertir.
LE VIEILLARD.
Les cris des malheureux ne me font point plaifir .
De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge ?
La jeuneſſe eſt maligne , & la vieilleſſe eſt ſage.
Le Sage , en ſa retraite , occupé de jouir ,
Sans chercher les humains , & pourtant fans les fuir ,
Ne s'embarraſſe point des bruyantes querelles
Des auteurs ou des Rois , des moines ou des belles.
Il regarde de loin , ſans dire ſon avis .
•
Dans ſes champs cultivés , à l'abri des revers ,
Le Sage vit tranquille & ne fait point de vers.
Monfieur ... , pour le bien du Royaume ,
Préfere un laboureur , un prudent économe
A tous nos vains écrits qu'il ne lira jamais.
Triptolême eſt le Dieu dont je veux les bienfaits.
Un bon cultivateur eſt cent fois plus utile
Que ne fut autrefois Héfiode ou Virgile .
Le beſoin , la raiſon , l'inſtinct doit nous porter
N
194 MERCURE DE FRANCE.
A faire nos moiffons plutôt qu'à les chanter.
Jaime mieux t'atteler toi-même à ma charrue ,
Que d'aller fur ton dos voltiger dans la nue.
1
PÉGASE.
Ah ! doyen des ingrats ! ce triſte & froid difcours
Eſt d'un vieux impuiſſant qui médit des amours .
Un pauvre homme épuisé ſe pique de fagefle.
Eh bien ! tu te ſens faible ; écris avec faibleffe ;
Corneille , en cheveux blancs , fur moi caracola ,
Quand, en croupe avec lui , je portais Attila :
Je ſuis tout fier encor de ſa courſe derniere.
Tout mortel juſqu'au bout doit fournir ſa carriere ,
Et je ne puis ſouffrir un changement groſſier.
Quoi ! renoncer aux arts , & prendre un vil métier !
Sais-tu qu'un villageois fans eſprit , ſans ſcience ,
N'ayant pour tout talent qu'un peu d'expérience ,
Fait jaunir dans ſon champ de plus riches moiſſons
Que n'en eut Mirabeau par ſes nobles leçons ?
Laiſſe un travail pénible aux mains du mercenaire ,
Aux journaliers la bêche , aux maçons leur équerre.
Songe que tu naquis pour mon facré vallon.
Chante encore avec Pope , & penſe avec Platon ;
Ou rime, en vers badins , les leçons d'Epicure ,
P
MAI. 1774 195
2
: :
!
Pour la derniere fois veux- tu me monter ?
:
LE VIEILLARD,
3
:
Non.
Apprends que tout ſyſteme offenſe ma raiſon.
Plus de vers , & fur-tout plus de philoſophie.
PEGASE.
Eh bien ! végete & meurs. Je revole à Paris
Préſenter mon ſervice à de profonds eſprits ;
Les uns , dans leurs greniers , fondant des républiques :
•
Jen connais qui pourraient , loin des profanes yeux ,
Sans le ſecours des vers , élevés dans les cieux,
Emules fortunés de l'Eſſence éternelle ,
Tout faire avec des mots , & tout créer comme elle.
Ils ont beſoin de moi dans leurs inventions.
J'avais porté René parmi ſes tourbillons ;
Son diſciple plus fou , mais non pas moins fuperbe ,
2
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
Etoit monté ſur moi.
J'ai des amis en profe & bien mieux inſpirés
Que tes héros du Pinde aux rimes conſacrés :
Je vais porter leurs noms dans les deux hémispheres .
LEVIEILLARD.
Adieu donc : bon voyage au pays des chimeres.
ARTS.
GRAVURES
I.
La Soirée des Tuileries , eſtampe d'environ
12 pouces de haut fur neuf de
large , gravée d'après le tableau de
Baudoüin , Peintredu Roi , par Simonet
. A Paris , chez Bazan & Poignant ,
Marchand d'Eſtampes , rue & Hôtel
Serpente , prix 3 liv.
CETTE eſtampe fait fuite à celles gravées
d'après les compoſitions du même
Peintre , par les ſieurs Choffard , Delaunay
, &c . Cette ſuite ſe trouve à la même
adreſſe ci-deſſus déſignée.
MAI. 1774. 197
II.
Foueuse de Cifire , eſtampe agréable &
d'un burin élégant & moëlleux , par J. G.
Müller , d'après le tableau de M. Wille
fils. Cette eſtampe eſt dédiée à M. le Baron
de Thun , Miniſtre Plénipotentiaire
de S. A. S. Mgr le Duc de Vürtemberg à
la Cour de France ; elle a environ 11 poucesde
haut fur 9 de large ; prix , 36 fols.
A Paris , chez Chéreau , graveur , rue St
Jacques , près les Mathurins.
III.
Les Moeurs du Temps. Le ſujet eſt exprimé
par ces mots : On épouseunefemme,
on vit avec une autre , & l'on n'aime que
foi. Cette eſtampe eſt gravée avec beaucoup
de talent par M. Ingouf l'aîné , d'après
le deſſin de M. Freudeberg. Elle eſt
dédiée à M. J. de Turckheim fils . Elle a
environ 15 pouces de hauteur & 12 de
largeur. AParis , chez Bulder , marchand,
rue de Gêvres .
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
GEOGRAPHIE.
I.
NOUVELLE Carte de la Pologne demembrée,
plus détaillée & plus exacte que la
précédente , conforme au Traité de partage
actuellement ratifié par la diete;
par M. Brion , Ingénieur Géographe du
Roi. Prix 12 fols. A Paris , chez l'auteur,
rue St Jacques, maiſon de M. Efnaus
, Marchand d'eftampes.
I I.
• Hemisphere austral ou antarctique. Cette
Cartetrès curieuſe , d'une projectionnouvelle&
de la plus grande utilité , eſt de
l'invention & dirigée par les foins de
M. le Duc de Croy , Seigneur dont on
connoît le goût , la fagacité &les recherches
profondes , concernant les ſciences
phyſiques & aftronomiques.
M. le Duc de Croy a fenti qu'un
hémiſphere auſtral terminé par l'équateur,
n'eût pas répondu au but qu'il ſe propoſoit
, de repréſenter tous les pays fréquentés
par les Navigateurs , tant dans les
MAI. 199 1774.
mers des Indes oreintales , que dans la
partie méridionale de la mer du ſud;
mais au moyen d'un globe monté d'une
maniere particuliere & très commode ,
qu'il a imaginé , il a reconnu qu'en
plaçant le zénith à 140 degrés de longitude
oreintale de l'île de Fer , & à
66 degrés 32 minutes de latitude auftale
, c'eſt-à-dire , ſous le cercle polaire
antarctique , l'on jouifſſoit des côtes de
Malabar , & de Coromandel , de Macao
&de Canton , Ports importans de la Chine
, & des îles voiſines dans la mer orien .
tale. Il a donc adopté cette projection
- oblique , qui a l'avantage de montrer du
même coup d'oeil l'enſemble de toutes les
mers , côtes & ports fréquentés par les
•Européens dans l'hémiſphere antarctique,
ainſi que ſes environs & entre les deux
tropiques pour la partie principale. On
y voit tout à la fois toutes les routes
faites & celles qui reſtent à faire , pour
avoir la connoiſſance complette de notre
globe , & l'enſemble de tous ces endroits
dans leurs juſtes rapports.
Il s'eſt trouvé plus de poſitions certaines
qu'on ne croit , pour placer avec
préciſion les principaux endroits de cet
-
N 4
1
200 MERCURE DE FRANCE
1
hémisphere. Il y a auſſi un grand nom
bre d'autres lieux , dont la poſition eft
preſque auſſi ſûre par l'exactitude & la
proximité des routes des vaiſſeaux qui
partent de points certains. Les routes ,
fur- tout de MM. Cook & de Bougainville
, donnent avec une grande juſteſſe |
le détail de la mer du fud , & les obfervotions
aftronomiques qui déterminent
le cap Horn , Fakland , le cap de Bonne-
Espérance , l'île de France , Pondichéri ,
Batavia , Canton , Manille , le port Praflin
, Taïti , la nouvelle Zélande , la terre
de Diémen , &c.
On n'a oublié dans cette Carte aucune
des routes principales connues : on
s'eſt attaché fur tout à marquer celles
qui ayant paſſé à travers des mers peu
connues, contribuentà en conſtater l'étendue.
Par ce moyen , on voit l'enſemble
de ce qui a éte connu & parcouru ; &
par les endroits vuidés , on juge d'abord
de ce qui reſte à connoître , ainſi que
des voyages les plus utiles qui font à
faire , & de la maniere dont on doit s'y
prendre.
1
Il a paru encore très intéreſſant de
tracer avec exactitude & en très petits
points jaunes , les contours des antipodes
1
ΜΑΙ. 201 1774.
- de l'Europe , & d'indiquer les principales
villes , avec leurs noms écrits de
l'autre ſens & d'un caractere plus foible ;
■ ainſi , l'on aura la ſatisfaction de reconnoître
au juſte la poſition des antipodes ,
leurs rapports avec leurs endroits voiſins
dans cet hémiſphere ; & les Navigateurs
qui parcourent les mers inconnues , reconnoîtront
ſucceſſivementà quoi répond
le point où ils pourront ſe trouver , &
ce qui n'eſt pas moins avantageux , de
pouvoir comparer les différences de température
& d'endroits habitables , quoiqu'à
pareille latitude .
Enfin , cette Carte par la diſpoſition
que lui a donnée M, le Duc de Croy ; &
qui en a fait lui-même tracer exactement
toutes les routes d'après les journaux anciens
& nouveaux, peut fervir de Carte
générale pour toutes les mers de l'hémiſphere
oppofé , & pour les ports de commerce
qui y ſont compris. En effet ,
comme il faut toujours paſſer entre l'Afrique
& l'Amérique , dès que l'on a atteint
le cap Frio , ou les îles de la Trinité
ou de Ste Hélene , on entre dans les mers
indiquées ſur cette Carte , & l'on trouve
tous les endroits par leſquels on peut
faire le tour du globe; ſavoir, en paf-
N5
202 MERCURE DE FRANCE .
fant entre l'île Formose & Manille , ou
entre Manille & la nouvelle - Guinée , ou
par le détroit de l'Endeavour , découvert
par M. Cook en 1770 , ou enfin , en doublant
le cap de Demien qui eſt le plus
court , ainſi que toutes les routes faiſables
pour le tour du monde, en paſſant par
les caps Horn & de Bonne- Espérance ,
qu'il faut toujours doubler. La Carte ramene
enfin juſqu'à l'île Ste Hélene &
cellede la Trinité par où l'on eſt entré&
par où il faut toujours revenir : ainſi , on
a l'enſemble général ſous les yeux ; ce
qu'on n'auroit pas dans un hémiſphere
terminé par l'Equateur.
Cette Carte a été exécutée avec beaucoup
de netteté & de préciſion par M.
Robert de Vaugondi , & ſe trouve chez
lui , quai de l'Horloge. Prix 3 liv. en
feuille , & 5 liv. collée ſur toile , on
conſeille de la prendre fur toile , parce
qu'elle eſt plus folide , & qu'elle a l'avantage
, au moyen de quatre anneaux de
rubans aux quatre coins , de pouvoir s'attacher
en tous ſens , étant une carte ronde
qu'il faut tourner à meſure. On trouve
auſſi chez M. de Vaugondi , des globes
exécutés à la maniere de M. le Duc de
A
MAI.1774. 203
- Croy , qui rendent plus facile l'examen
des pôles.
;
TOPOGRAPHIE.
Plan historique de la Ville de Paris & de
Jes Fauxbourgs , ſon accroiſſement depuis
Philippe Auguſte juſqu'au regne
de LouisXV , d'après Sauval , Felibien ,
Dom Bouquet , Dom Bernard de
Montfaucon & autres Hiſtoriens , &
d'après les pieces juſtificatives , ordonnances
, édits & déclarations ; dédié &
préſenté au Roi par le ſieur Moithey ,
Ingénieur-Géographe du Roi , &Profeſſeur
de Mathématiques des Pages
de LL. AA. SS. les Princesde Conty
& de la Marche. Ce plan ſe vend à
Paris , chez l'Auteur , rue de laHarpe,
&chez Crepy , Marchand d'Eſtampes ,
rue S. Jacques. Prix 12 livres.
PI
Ce plan eſt en huit feuilles , qui s'afſemblent
& forment une carte topographique
d'environ trois pieds & demi de
haut, ſur quatre & demi de large. Cette
carte préſente dans des plans particuliers
:
204 MERCURE DE FRANCE.
les différens accroiſſemens de Paris de
puis Philippe Auguſte juſqu'à nos jours.
Ces plans indicatifs ſont d'autant plus
fatisfaifans , que l'Auteur a eu ſoin d'écarter
toute conjecture pour ſe conformer
aux récits des hiſtoriens les plus fideles
& les plus avérés . Le plan actuel de
Paris eſt très -bien développé. On voit
avec plaiſir que l'Auteur , dans la deſcription
de ce plan , marche ſur les traces de
l'Abbé de la Grive , Auteur d'une topographiede
Paris , très- circonstanciée. La
clôture de Philippe Auguſte , l'enceinte
de Charles V & de Charles VI , & la
clôture de Louis XIII , font marquées ſur
ce nouveau plan. M. Moithey l'a de plus
enrichi des plus beaux monumens qui
font l'ornement de la Capitale de la
France. Tout ceci eſt exécuté avec la netteté,
l'exactitude & l'érudition néceſſaires
pour faire diftinguer ce plan hiſtorique
de ceux qui ont été publiés précédem
ment.
MAI. 1774 . 205
MUSIQUE.
I.
Pieces d'orgue , meſſe en ton majeur ; dédiées
aMadame de Montmorency Laval ,
Abbeſſe de l'Abbaye royale de Montmartre
; compoſées par M. Benaut , Maître
de clavecin. Prix 3 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue Gît- le coeur , la deuxieme
porte cochere à gauche en entrant par
le Pont- neuf , & aux adreſſes ordinaires.
Il faut lire l'avertiſſement , dans lequel
l'auteur donne les moyens d'employer ,
exécuter & varier ſa muſique ſuivant les
circonstances . Il continuera de compofer
des meſſes & magnificat dans tous
les tons.
II.
Sei duetti per due flauti traverſi , del
Signor Cauciello , primo flauto del Ré
de Pologina. Prix 6 liv. A Paris , chez
M. Garnier , de l'Académie Royale de
mufique , rue St. Honoré , près la croix
du Trahoir ; maiſon de M. Cadet , Apo
206 MERCURE DE FRANCE.
thicaire ; chez M. de la Chevardiere , rue
du Roule , à la croix d'or ; & aux adresſes
ordinaires de muſique. A Lyon ,
chez M. Caſtaud . A Toulouſe chez м.
Brunet.
III.
XVIII. Recueil périodique "d'ariettes
d'opéra comiques & autres , arrangées
pour le forté piano & pour le clavecin .
par M. Pouteau , organiſte de St. Jacques
de la Boucherie & de St. Martin - deschamps
, & maître de clavecin. Le vio.
lon peut accompagner , en jouant à l'uniſſon
, le premier deſſus de chaque air;
année 1773 , mois d'Octobre.
Il en paroîtra un recueil tous les mois
juſqu'à la concurrence de douze. L'abonnement
eſt de 12 liv. pour Paris , & de
18 liv. pour la province , franc de port.
L'on ſouſcrit à Paris , chez l'auteur,
rue Planche Mibray , à l'Image Notre
Dame ; M. Bouin , marchand de muſique
, rue St. Honoré près St. Roch , &
Mile Castagnery , rue des Prouvaires.
IV.
Recueil d'ariettes d'opéra - comiques , &
autres , avec accompagnement de guitaMAI.
1774. 207
re , par M. Tiſſier , de l'Académie royale
de muſique; oeuvre V. Prix , 7 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'auteur , rue St. Honoré
près l'Oratoire , à la gerbe d'or ; & aux
adreſſes ordinaire de muſique.
V.
Nouvelle méthode pour apprendre à jouer
de la harpe , avec la maniere de l'accorder
, par P. J. Meyer , maître de harpe ;
miſe au jour par M. Bouin ; oeuvre IXe.
Prix , 6 liv. A Paris , chez M. Bouin ,
maître de muſique , rue St. Honoré près
St. Roch ;
EtMlleCastagnery , rue des Prouvaires ,
Età Lyon , Lille , Bordeaux , &c.chez
les Marchands de muſique.
ARCHITECTURE.
Principale façade de l'Hôtel des Monnoies ,
exécutée à Paris , ſur les deſſins deM.
Antoine , Architecte , & gravée par
le ſieur Poulleau. Prix 2 liv. 8 fols.
A Paris , chez Chereau& chez le ſieur
208 MERCURE DE FRANCE.
Poulleau , place de l'Eſtrapade , près
le Corps-de- Garde.
CETTE gravure eſt dédiée par l'Architecte
, à M. l'Abbé Terray , Miniſtre d'Etat
, Contrôleur Général des Finances ,
Commandeur des Ordres de Sa Majefté,
Directeur & Ordonnateur Général des
Bâtimens , Jardins , Arts , Académies &
Manufactures Royales . Ce bâtiment confidérable
& qui fait un nouvel ornement
de la Capitale dansla fituation la plus remarquable
, eſt un chef- d'oeuvre de conf.
truction ; le plan eſt d'un ſtyle ſimple ,
impofant & convenable à ſa deſtination.
MÉTÉORE .
Extrait d'une lettre écrite de Gujan , près le
baffin d'Arcachon , distant de Bordeaux
de dix lieues , le 27 Mars 1774 .
LE
E 24 Mars , la matinée ayant été trèsbelle
, le foleil fort chaud & le vent au
nord , nous apperçûmes vers le ſud, à
une
MAI. 1774 209
h
E
es,
é
e
&
e
prune heure après midi, un nuage d'un rouge
foncé , qui s'augmenta aſſez pour nous
cacher entiérement le ſoleil , & qui , parvenu
à notre zénith , nous jeta , pour
ainſi dire , dans l'obſcurité. Vers les trois
heures , ce nuage s'ouvrit à l'eſt : il en
fortit une colonne de deux pouces de diametre
, de la même matiere & de la même
couleur que paroiſſoit être le nuage.
Elle defcendit juſques ſur les marais de
Certes ; fa chûte fit élever l'eau & la
terre à deux toiſes de hauteur ; elle s'ac
crut ſenſiblement au point que ſa baſe
rempliſſoit l'eſpace d'une toiſe & demie ,
fon milieu de deux toiſes & demie , ſe
perdant en cône obtus , dans le nuage
d'où elle fortoit ,par une courbe de deux
pieds de diametre , montrant en tout une
hauteur de dix-huit à vingt toiſes. Il en
fortoit de temps en temps de petits nuages
ſous la forme d'animaux quadrupedes
qui , s'y réuniſſant bientôt , nous paroif
foient grimper juſqu'à ce que nous les
perdions dans l'obſcurité. Le vent paſſa
au ſud juſqu'à cinq heures &demie qu'il
devint nord-oueft.
A l'ouest de la colonne , nous ne vîmes
que du noir & beaucoup d'agitation dans
le fluide dont elle étoit compoſée. Les
210 MERCURE DE FRANCE.
habitans de Certes , placés à ſon eſt , vi.
rent fortir de ſa baſe , du feu & une fumée
épaiſſe , qui répandit une odeur de
ſoufre infupportable ,& fut accompagnée
d'un vent affez impétueux pour tranſporter
au loin la charpente d'une grange.
Cette colonne quitta la terre , & porta fa |
baſe dans le baffin d'Arcachon. On apperçut
trois autres petites colonnes vers le
nord, à fix pieds de diſtances l'une de
l'autre; elles ne deſcendirent qu'à dix ou
douze pieds , & parurent remonter dansle
nuage quelques momens après. Uneforte
exploſion annonça la chûte de la foudre ,
qui tomba effectivement à demi- lieue au
fud de la colonne , fur un des parcs à brebisi
de M. de Ruat , vis à vis le château de
ce Seigneur. Ce parc fut bientôt réduit
en cendres. Il fuccéda à ce coup de tonnerre
une grêle ſeche , de la groſſeur d'une
noix. La Paroiſſe du Teich , & partie de
celle de Gujan en furent accablées pendant
vingt- fept minutes . Ce phénomene
nous a occupés pendant plus de trois
quarts d'heure. On avoit entendu vers
le nord , avant l'orage , un bruit fouterrein
qui dura quatre minutes.
1
MA I. 1774 . 211
ANECDOTES .
I.
L
E Connétable de Leſdiguiere étoit de
Languedoc: fon pere , qui n'étoit pas riche,
étoit Cadet d'une ancienne maiſon
de nobleſſe ; il étoit lui - même cadet
de pluſieurs enfans ; il s'aviſa un jour,
étant encore fort jeune , d'aller voir un
de ſes parens qui avoit un château , &
tenoit un affez grand état dans la province
; le Seigneur Châtelain avoit compagnie
chez lui , & reçut aſſez froidement
fon jeune parent. Il ſentit le mauvais
accueil qu'on lui faisoit , mangea beaucoup
à fouper , parce qu'il avoit faim ,
&alla fe coucher.
ull étoit né fier & ſenſible ; excellentes
diſpoſitions pour faire fortune quand on
y joint , comme il le fit , de l'intelli
gence , de l'activité & de la conduite ;
le lendemain il partit, & fit une eſpece
de voeu de ne pas remettre les piés dans
le pays , qu'il ne fût devenu au moins
auffi grand Seigneur que ſon parent ; il
ſe jetta dans le premier régiment d'in-
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
fanterie qu'il trouva , & débuta par y
être ſimple foldat. On lui demandoit
un jour comment il avoit pu faire pour
devenir de ſimple foldat , Connétable de
France ; il répondit qu'il n'avoit employé
pour cela qu'un moyen très-ſimple ; qu'il
n'avoit jamais remis au lendemain ce
qu'il avoit pu faire la veille, Louis XIII ,
à qui tout faiſoit ombrage, lui demandoit
un jour quel beſoin il avoit de
traîner toujours 500 Gentilshommes à
ſa ſuite : ,, Je n'ai pas beſoin d'eux ,
,, Sire , lui répondit - il ; mais ils ont
beſoinde moi". ود
I I.
Un homme de néant nommé Valenzuela
, avoit plu au Roi d'Eſpagne , dont
il devint le favori , & qui l'honora de la
grandeſſe ; les Grands regarderent cette
promotion comme un affront fait à leur
Corps; l'un d'eux prit la choſe plus à
coeur , & fit voeu de ne pas voir le jour ,
tant que Valenzuela ſeroit Grand d'Efpagne.
En effet il ſe renferma dans
fon appartement dont il fit boucher tous
les jours . Son valet-de- chambre entroit
tous les matins dans l'appartement , pour
lui porter ſa nourriture ; il lui demanMAI
. 1774 . 213
doit quel temps il faiſoit , quelle nouvelle
on débitoit , & fi fon Boucher n'étoit
point devenu Grand d'Eſpagne. Le
-valet , après avoir répondu à toutes ces
queſtions, fortoit & ne rentroit plus dans
l'appartement que le lendemain. La fortune
de Valenzuela dura peu; il fut difgracié
, privé de tous ſes emplois & de
la grandeſſe. Le Grand confentit alors
de revoir la lumiere.
!
III.
Les deux premiers vers de la belle tragédie
de Mithridate de M. Racine , font:
4
On nous a fait , Arbate , un fidele rapport ;
Rome , en effet , triomphe , & Mithridate eſt mort.
Lorſqu'on la repréſenta pour la premiere
fois , un plaiſant dit dans le parterre
après ces vers : Nous pouvons
,, nous en aller , Meſſieurs ; la piece eſt
ود
finie.
"
IV.
ود
Le Maire d'une ville de Languedoc
dit un jour au Gouverneur de cette province
: ,, Monseigneur , deux choses ont
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
و د
و د
"
و د
toujours incommodé vos prédeceffeurs
, lorſqu'ils font venus prendre
poſſeſſion de leur gouvernement ; les
coufins & les longues harangues : Je
prie Dieu qu'il vous garantiſſe du premier
de ces fléaux , & pour ma part ,
du moins , je vous garantirai du ſecond
".
DÉCLARATIONS , ARRÊTS ,
LETTRES PATENTES , &c.
I.
:
DÉCÉLCALRAARATTIIOONN du Roi, portant réglement
concernant les Mémoires à confulter , enregiſtrée
au Parlement le 26 Mars 1774. Il ne pourra
être imprimé aucuns mémoires , confultations ou
autres écrits que ſur les affaires contentieuſes ,
& feulement lorſque l'affaire ſera devenue con.
tradictoire , il eſt défendu aux parties de faire imprimer;
il eſt pareillement défendu d'expoſer en
vente aucuns mémoires qu'après l'année du jugement
définitif.
11.
Déclaration du Roi , interprétatoire de l'édit du
mois de Février 1772 , portant réglement pour la
procédure regiſtrée en Parlement le 28 Mars 1774.
ΜΑΙ. 1774 . 215
III.
Des lettres-patentes du Roi portant ratification
ducontratde vente paſſé entre le Roi & le Comte
d'Eu. Par ce contrat , le Comte d'Eu cede à Sa
Majesté tous ſes biens , moyennant la ſomme de
douze millions , payable aux termes convenus , &
s'en réſerve l'uſufruit .
IV.
Un arrêt du confeil d'état du Roi porte que Sa
Majesté voulant ſimplifier la comptabilité de ſes
Tecettes générales, les états des charges de ces recettes
tant des pays d'élections que des pays d'Etats&
pays conquis , ceux des Domaines & bois ,
des charges afſignées ſur les fermes & fur les gabelles
, ainſi que ceux des gages des différenres
Cours, ne contiendront plus , à compter de l'année
derniere 1773 , que les gages & augmenta.
tions de gages , taxations & artributions attachés
aux offices de justice , police & finance , les
fiefs & aumônes , les indemnités & autres objets
non fusceptibles de rembourſement , finon ceux
desquittances de finance provenantdes liquidations
des offices des Cours ſupprimées depuis 1771 .
AVIS.
I.
M. BUCHOZ , médecin de Mgr le Comte de
Provence , de Mgr le Comte d'Artois & de feu le
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
04
216 MERCURE DE FRANCE.
connu par différens ouvrages utiles qu'il a mis
au jour , tant ſur la botanique & la matiere més
dicale , que ſur l'hiſtoire naturelle & économique
du royaume , qu'il eſt ſur le point de finir , & par
le traitement particulier qu'il a publié pour les
maladies de poitrine , continue journellement à
faire de nouvelles recherches pour pouvoir par.
venir à une guérifon complette & radicale de maladies
auſſi désespérées , & malheureuſement trop
fréquentes dans cette capitale ; il a eu l'avantage
d'y avoir eu quelques ſuccès , quand les malades
ne ſe ſont pas écartés du traitement qu'il leur a
prescrit. Son zêle pour le bien de l'humanité , le
portera dans ces cas , ainſi qu'en toutes autres maladies
, à donner les mêmes fecours aux pauvres
qu'aux ric es ; il s'y prêtera même d'autant plus
volontiers , qu'ayant fini la plus grande partie des
travaux dans lesquels il étoit engagé , il lui restera
une plus grande partie de ſon temps qu'il
donnera au ſervice des malheureux . Il eſt auſſi
parvenu à découvrir , dans les trois regnes de la
Nature , un vrai ſpécifique pour les fleurs blanches
des femmes , ſoit qu'elles leur proviennent par
défaut de digeftion , ſoit par quelque vice dans
le fang ou dans la lymphe ; il emploie encore avec
ſuccès l'électuaire de Marquet pour la guériſon
des maladies vénériennes , des dartres & en gé .
néral pour purifier la maſſe du ſang.
Son adreſſe eſt actuellement rue Haute- Feuille
près celle des Cordeliers , vis à vis un Charron.
II.
Les perſonnes qui voudront faire uſage des
eaux minérales de Buſſang pourront s'adreſſer au
fieur Thouvenel , cenfitaire & propriétaire des
MAI. 1774. 217
dites eaux , réſidant à Remiremont en Lorraine :
il les fera parvenir en caiſſes à MM. les Commettans
, par la voie des voitures publiques , qu
directement par des voitures particulieres , lorſque
la quantité des eaux commiſes le requerra , &
ſera de 800 à 1400 bouteilles. En employant
cette ſeconde voie , il les vend , à Paris & à Lyon ,
à 20 ſols la bouteille , pinte meſure de Paris , franche
de voiture , acquits & autres droits ; & , dans
les autres villes du royaume , à un prix proportionné
, relativement à la diſtance de ces deux
villes aux ſources des eaux de Buſſang , qui eſt
d'environ 80 lieues.
Les perſonnes qui voudront traiter avec le cenfitaire
par lettres , font priées de les faire affran .
chir ou contrefigner ; mais cette précaution de.
viendra inutile dans les cas où l'on commettra
poſitivement de ces eaux.
111.
Le ſieur Odiot , peintre & verniſſeur du Roi ,
a trouvé le ſecret d'émailler ſur la dorure toutes
fortes de couleurs imitant les pierres précieuſes ,
tout ce qui concerne la décoration des apparte.
mens , baguettes , conſoles , bois de fauteuils &
autres , même ſur les métaux, le tout aſſortiſſant
aux étoffes auxquelles cette façon d'émailler donne
un relief abſolument diftingué : elle ne craint
point l'eau.
Sa manufacture &fon magaſin viennent d'être établis,
aux Armes de France , ſur le Boulevard de la
Porte Saint- Martin , vis-à-vis du trottoir. Le Public
y trouvera ce qu'il peut defirer , dans ce genre
, de plus parfait & d'un goût nouveau.
05
218 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 4 Mars 1774.
N écrit de Smyrne que les troubles excités par
'les gens d'Ayas Aga , font entiérement diffipés ,
& que le Chef de ces eſpeces de brigands a été
chaſſé de la ville par le commandant des Janiſſai
res .
On continue les travaux à l'arſenal pour aug.
menter la flotte ainſi que la fonte des canons &
l'exercice des canoniers & des Ingénieurs. On attend
avec impatience l'eſcadre Tunisienne qu'on
dit avoir déjà paru ſur les côtes de la Morée &
qu'on efpere voir bientôt entrer aux Dardanelles ,
fi elle évite la rencontre des Vaiſſeaux ennemis .
On attend auſſi quelques bâtimens de renfort des
régences d'Alger & de Tripoli.
De Syrie , le 5 Décembre 1773 .
Le navire Anglois le Parker Galli , arrivé de
Londres en cette rade , a remis au Sr Aſtier , Con .
ful de France , une caiffe contenant une grande
coupe d'argent , avec ſon couvercle , & une foucoupe;
fur cette coupe eſt gravée une infcription
qui atteſte les ſervices rendus par ce Conful à la
Nation Angloiſe , après la mort du Conſul d'An.
gleterre , & la reconnoiſſance de la compagnie
des Négocians d'Angleterre qui commercent dans
les mers du Levant.
MA 1. 1774. 219
Des Frontières de la Pologne , le 26 Mars 1774 .
2
Les lettres qu'on reçoit de Ruſſie , repréſentent
la rebellion de Pugatſchew comme un feu qui gagne
, chaque jour , du terrein. On commence à
douter de la priſe de Cliſnow , & l'on n'eſt pas
ſans inquiétude ſur la ville d'Orenbourg. Le Général
Bibikow attend , à ce que l'on dit, de nouveaux
renforts , & fur-tout quelques corps de cavalerie
qui lui ſont néceſſaires pour donner la
chaſſe aux eſſaims de révoltés qui voltigent dans
les vaſtes plaines de la Ruffie Orientale & portent
le ravage ou l'eſprit de rebellion dans une
étendue de plus de fix cents lieues . On apprend
que le Chef des rebelles continue à publier des
manifeſtes au nom de Pierre III ; que par un dernier
Ukaſe il a affranchi tous les payſans de la
couronne, & que les Tartares Budziaks que l'Impératrice
a fait tranſporter , après la priſe de Bender
, ſur les rives du Volga , ſe ſont armés pour
ſe ranger ſous ſes drapeaux.
De Warfovie , le 19 Mars 1774 .
L'affaire des Diſſidens rencontre de jour en jour
de nouvelles difficultés , & l'on prétend que les
Evêques n'épargnent rien pour la faire traîner
en longueur. Le Général-Major Wilezewski , Nonce
deWilna , & l'un des trois oppoſans aux traités
de partage , a fait éclater ſon zêle pour la religion
dominante de ſa patrie, & s'eſt efforcé de prouver
, dans un diſcours véhément , qu'on ne devoit
point acquiefcer aux demandes des Diſſidens .
Cependant pluſieurs articles relatifs à cette affaire
ſont déjà réglés; mais ils ne font point encore
connus.
220 MERCURE DE FRANCE.
Les Délégués ont décidé , ces jours derniers , que
la République enverroit une Députation aux trois
Cours alliées , au fujet des nouvelles hoftilités
faites par les Pruſſiens. Le Comte Braniki , Grand
Général de la Couronne , a été nommé pour fe
rendre à la Cour de Pétersbourg. Le fieur Oginski
retournera à celle de Vienne, & le fieur Kwilecki
àcelle de Berlin .
De Vienne, le 30 Mars 1774 .
On a publié deux ordonnances de l'Impératri
ce -Reine , concernant la conſcription militaire
établie , l'année derniere , dans les différentes
Provinces héréditaires. Par la premiere , l'Empereur
défend aux Magiſtrats & aux Officiers foumis
à la nouvelle inſtitution , d'accorder légérement
aux ſujets qui y font domiciliés , la permif.
fion d'aller ſe fixer dans les Provinces où cette
confcription ne s'étend pas . La ſeconde a pour
objet les éclairciſſemens qu'on ſera en droit d'exi .
ger de ceux qui prétexteront la qualité d'étrangers.
De Copenhague , le 2Avril 1774-
On prétend qu'il va paroître inceſſamment une
nouvelle Loi ſomptuaire pour les neufs claſſes
de perſonnes nobles & pour tous les autres Sujets
du royaume.
De Venise, le 12 Mars 1774.
Le Sénat vient d'ordonner au Surintendant de
l'Arſenal de faire équiper au plutôt deux Vaifſeaux
de guerre , deux Frégates & deux Chebecs qui
renforceront la flotte déjà exiſtante à Corfou. Il
MAI . 1774. 221
paroît que l'intention de la République eſt de
prendrree les meſures néceſſaires & efficaces pour
faire reſpecter ſa neutralité & protéger ſon commerce.
Afin de hater cet armement, le Sénat a
doublé la paie des ouvriers de l'arſenal qui travaillent
même pendant la nuit à la lueur des
flambeaux.
De Mantoue , le 26 Mars 1774.
- L'Académie royale des Sciences , Arts & Belles.
Lettres de cette ville , propoſe pour ſujet du prix
de Philoſophie de cette année , la queſtion ſui .
vante: Quelle doit être l'éducation des enfans du
menu Peuple , & comment peut-on la faire tourner
à l'avantage de tous les Citoyens ? Le ſujet du
prix pour les Belles - Lettres eſt de démontrer :
Quelle a été & quelle part avoit la Musique dans
l'éducation des Grecs ? & quel avantage on pourroit
en retirer , fi elle étoit introduite dans le plan de
l'éducation moderne ?
De Turin , le 9 Mars 1774 .
On travaille , avec la plus grande activité , par
ordre du Roi , aux fortifications de Tortone &
d'Alexandrie. Outre la quantité de grains confidérable
qui ſe trouve dans les Etats de Sa Majesté ,
on continue à en tirer des pays étrangers d'abondantes
proviſions que l'on verſe dans les places
de Tortone , Alexandrie & autres des Etats de
Piémont & de Savoie.
De la Haye 12 Avril 1774 .
Les débordemens qui ont précédé le printemps
de cette année , ſe ſont étendus dans les Pays-Bas
Autrichiens . On mande que les ravages faits aux,
222 MERCURE DE FRANCE.
campagnes par les inondations, font très-confi.
dérables. Du côté de Heusden , territoire de Hol .
lande , en travaillant à une digue , on a été obligé
de tenir les écluſes fermées , ce qui a fait mon.
ter l'eau fi haut , faute d'iſſue , que pluſieurs maifons
en ont été couvertes , & les perſonnes les plus
âgées ne ſe ſouviennent pas d'une ſemblable fub .
merfion. Les digues qui contiennent la Meuſe ,
ont été très endommagées. Il eſt à craindre que
les labours donnés aux campagnes dans ces cantons
, plus fertiles que d'autres , ne foient totalement
perdus.
De Londres, le 11 Avril 1774 .
On répand le bruit que les Sauvages Créeks ont
déclaré qu'ils n'attendoient que le moment où la
riviere de Savanna feroit guéable, pour fondre fur
les Colons Anglois de leur voisinage. Cette réfolution
a été communiquée au Surintendant des
affaires des Sauvages par les Chefs des Cherokées
qui lui ont donné en même temps les plus fortes
aſſurances du defir qu'ils avoient de voir continuer
la paix. On a déjà élevé diverts forts fur les
frontieres de la Province , & l'on a pris toutes les
meſures convenables pour repouſſer les Créeks .
Les dernieres lettres reçues de la partie ſupérieure
de leur pays , portent que ces Sauvages , à l'époque
du 24 Janvier , n'étoient point informés des
meurtres qui ont été commis dans la Géorgie ,
excepté de celui du nommé White & de fa famille
, pour lequel ils ſemblent être prêts à donner
fatisfaction , en déclarant que la ceſſion de
pays ne doit point avoir lieu , mais que le ſang
doit être vengé par le ſang , afin d'empêcher , par
un exemple ſévere , qu'on ne commette déſor
1
1
MAI. 1774. 223
mais de pareils excès. On ne fait pas quelle impreſſion
pourra faire fur leur eſprit la nouvelle
des autres meurtres ; mais on n'a , juſqu'à ce jour ,
aucune raiſon de les attribuer à la Nation des
Creéks.
De Versailles , le 24 Avril 1774.
Monſeigneur le Comte de Provence ayant indiqué
pour le mardi 19 de ce mois , un Chapitre des
Ordres royaux , militaires & hofpitaliers de Notre.
Dame de Mont- Carmel & de Saint Lazare de Jérufalem
, ſe rendit , à dix heures du matin , dans
la maiſon des Peres Miſſionnaires qui deſſervent
l'Eglife paroiſſiale de Saint Louis . Ce Prince ordonna
, avec l'agrément du Roi , à tous les Chevaliers
& Commandeurs Profès de porter journellement
une Croix verte à huit pointes , conſue fur
leurs habits , & , dans les cérémonies de l'Ordre ,
fur leurs manteaux , faiſant revivre , par ce réglement
, un uſage pratiqué anciennement dans l'Ordre
de faint Lazare.
De Paris , le 18 Avril 1774 .
Le Marquis de Paulni ſe rendit à l'Académie
de St. Luc pour y diſtribuer les prix à ceux des
Eleves qui les avoient mérités. Le premier pour
la peinture , fut adjugé au ſieur Tanche , & le ſe
cond au ſieur le Sueur. Le premier prix pour la
ſculpture fut donné au ſieur Dumont , & le ſecond
au ſieur le Sueur , frere de celui qu'on vient de
nominer. On accorda deux acceffit , l'un au ſieur
Drelin , peintre , & l'autre au Sr. Chardigny , ſculpteur.
$ 24 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATIONS.
Le 19Avril , Monſeigneur le Comte de Provena
ce proclama le Marquis de Monteſquiou, brigadier
des armées du Roi & premier écuyer de Monfei .
gneur le Comte de Provence , pour être reçu Chevalier
de l'Ordre de St. Lazare au premier chapitre .
Le Roi a accordé l'abbaye de Notre-Dame de
Sauve-Majeure , Ordre de St. Benoît , dioceſe de
Bordeaux , à l'Evêque Comte de Noyon; celle de
Tourtoirac , même ordre , dioceſe de Périgueux .
à l'Abbé de Paty , vicaire général de Condom ;
celle de Saint Paul , même Ordre , dioceſe de Soiffons
, à la Dame le Tonnellier de Bretenil , Abbeſſe
du Réconfort ; celle du Réconfort , Ordre de
Citeaux , dioceſe d'Autun , à la Dame de Combres
de Breffoles , religieuſe de l'abbaye de Cuffel ,
dioceſe de Clermont.
PRÉSENTATIONS.
Le 12 Avril , le Maréchal Lascy , général des
troupes de l'Empereur , eut l'honneur d'être pré
ſenté au Roi & à la Famille Royale.
NAISSANCE .
La Princeſſe de Liſtenois eft accouchée d'une
fille.
MORTS .
Henriette-Caroline -Chriſtiane -Philippe-Louiſe ,
Landgrave de Heſſe- Darmstadt, fille de Caroline ,
Princeffe de Naſſau - Saarbruck , Ducheſſe Douai
riere
ΜΑΙ.
225 1774.
riere de Deux-Ponts , eſt décédée le 25 Mars , à
Darmſtadt, dans la cinquante - troiſieme année de
fon âge.
Jean-Ignace de la Ville , Evêque de Tricomie ,
Abbé Commendataire des abbayes rovales de St.
Quentin-les -Beauvais , Ordre de St. Auguſtin , &
de Leſſay , Ordre de St. Benoît , dioceſe de Coutances
, directeur - général des affaires étrangeres ,
ci -devant miniſtre du Roi en Hollande , & l'un
des.Quarante de l'Académie Françoiſe , eſt mort
à Verſailles , le 15 Avril.
Marie - Anne - Genevieve du Quesnois , épouſe
de Léonard - François , Marquis de Chevriers ,
meſtre de camp de cavalerie , & ancien officier
de Gendarmerie , eſt morte à Paris , âgée de quarante-
neuf ans .
Victoire-Delphine , née Princeſſe de Bournonville
, veuve de Victor - Alexandre de Mailly ,
Marquisde Mailly , comte de Rubembré , briga.
dier des armées du Roi , eſt morte à Paris , dans
la foixante dix-ſeptieme année de fon âge.
Claude-Fichel , laboureur de la paroiſſe de Lai .
zé en Mâconnois , eſt mort à Douzi-le- Royal ,
autre paroiſſe de la même province , dans la centneuvieme
année de ſon âge. Il avoit été marié
deux fois ; avoit eu de ſa premiere femme deux
fils & trois filles qui ont donné naiſſance à dix
enfans , & ceux-ci à neuf autres ; & de ſa ſeconde
, ſept enfans , dont trois ſont morts en bas
âge. Les quatre autres ſe ſont mariés , vivent
encore & ont dix- huit enfans. Ainfi ce laboureur
a vu naître de lui une poſtérité de quaranteneuf
perſonnes: il n'a été malade que les trois
derniers jours de ſa vie .
P
226 MERCURE DE FRANCE.
TABLE
PIECES IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Bienfaiſance , ibid.
Zamos , ou la Bienfaisance récompenſée ,
conte moral , 20
Vers à Mde. la Ruette , ſur ſa maladie , 39
Lalpuiſſance de l'Amour , ode imitée d'Horace, 40
Au maſque qui m'a tant intrigué au bal, ibid.
Souhait,
42
Aune jeune veuve Angloife , 43
La Petite-Maîtreſſe & la Ménagere des champs, 44
Dialogue , 47
L'Ane & le Roſſignol , fable , 56
1 L'Aveugle & le Cul-de-jatte , fable , 58
Beau ſentiment du feu Roi de Sardaigne , 59
Explication des Enigmes & Logogryphes , 60
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 65
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 71
Relation des voyages au-tour du Monde , ibid .
Fragmens de Tactique , 92
Veni mecum de Botanique , 104
La ſeule véritable Religion , 106
Hiſtoire de l'Ordre du St. Eſprit, III
Dictionnaire héraldique , 114
Oeuvres de théâtre de M, de Saint-Foix ,
Réponſe d'un jeune Penfeur à Mde la Com.
120
teffe de B ***, 121
MAI. 1774. 227
Mémoire pour l'établiſſement d'un Hôpital
d'Enfans-Trouvés à Angers , 125
Guide complet, 127
Correſpondance ſur l'art de la Guerre , 128
Manuel anti - Syphillitique , 132
Recueil des édits , déclarations , 135
.
Vie de Marie de Médicis , 136
ACADÉMIES des Inſcriptions & Belles - Lettres
, 137
-Royale des Sciences , 140
SPECTACLES , Opéra , 157
Comédie Françoiſe , 180
Comédie Italienne , ibid.
Lettre à M. L au ſujet d'une fauſſe accufation
de plagiat , 18г
Lettre de M. de Villemert , ſur ſon livre
de l'irréligion dévoilée , 185
AMgr le Duc de la Vrilliere , venant poſer
i
*la premiere pierre du College royal , 186
Vers pour mettre au bas du portrait de Mde
la Dauphine ,
P***, &c .
-Pour mettre au bas du portrait de M.
Dialogue entre Pégaſe & le Vieillard ,
ARTS , gravures ,
Géogrophie ,
Topographie,
Muſique ,
Architecture ,
Météores ,
Anecdotes ,
Déclarations , &c .
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
ibid.
187
188
196
198
203
205
207
208
211
214
215
218
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
Nominations , Préſentations ,
Naiſſance , Morts ,
FIN.
:
224
ibid.
D'UTRECHT.
Lettre de M. l'Archevêque d'Utrecht & deM.
M. les Evêques de Harlem & de Deventer ſes fuf.
fragans , à M. l'Archevêque de Toulouſe , au ſujet
de fon rapport contre le Concile d'Utrecht de 1763
fait à l'Affemblée Générale du Clergé de France
de 1765 & de la Cenſure qui en a été la fuite
qui n'a été rendue publique que l'année derniere
par l'impreſſion des actes de cette Affemblée , bro.
chure in 4to. de 33 pages , imprimée chez J.
Schelling Libraire à Utrecht..
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SPEN
AM
NAM
AP
20
M51
-1774
no.8
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
FUIN. 1774.
No. VIIL
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
VOYAGES OYAGES (Relation des entrepris par ordre de S.
M. Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphère
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis, &le Cap. Cook &c. 410. 4 vol. fig. 1774
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon ,
4to. fig. Paris. 1772-1773 les XIII premiers Cahiers.
Oeuvres de Mathématiques & de Phyſiques de s' Graveſande
, 4to. 2 vol. fig. Amsterdam 1774. à f 8 -
de Hollande.
Dictionnaire de Penſées ingénieuſes , tant en vers qu'en proſe
des meilleurs écrivains françois &c. 8vo. 2 νοί. 1773 .
Obſervations ſur les commencemens de la Société , par
Mr. J. Millar , Profeſſeur en droit à Glaſcow , trad.
de l'anglois. I vol. Amst. 1773 .
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde. 1 vol.
Orléans 1774.
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs Claſſiques
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 16
vol. Paris 1774-
Hiftoire de l'Académie Royale des Sciences pour l'année
1770. 4to. I vol. fig. Paris 1773 .
Journal de Médecine de 1774.
Oeuvres de Boileau grand in 8vo. 5 vol. fig. Amst. 1773
dito , in -douze 5 vol. fig.
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
-
- dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Avril 1774 en
72 Volumes.
dito , la fuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année est compofée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 2 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de fes Facultés intellectuelles & de fon
•Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 :
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Histoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques : les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés ators fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 4to. I vol. af 12 :
Burgundyk
22.27.
R
LIVRES NOUVEAUX.t
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite ac
tuellement les XIII. premiers volumes de la réimpreſſion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jus
qu'à la fin de l'Ouvrage.
13 .
Traité de l'Autorité des Parents fur le Mariage des Enfants
de Famille. I vol. gr. 8vo. Londres 1773. à f1 : 5
Penſées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France, fur divers sujets
importans d'administration , &c. pendant Son Séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII. Volumes 1774.
CONTIENNENT:
Tome I. Tableau Hiſtorique & Politique de la République
de Pologne. Recherches hiſtoriques fur la Provinced'Alface.
II . Recherches fur les Royaumes de Naples &de
Sicile , Deſcription Géographique , des Jurifdictions
ſupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la ville
de Naples , conſeil d'Etat ; Commerce , revenus ,
charges du Roi , forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleffe , du Peuple.
III. Abrégé Chronologique de l'Hiſtoire Sacrée ,
Eccléſiaſtique , & des Papes.
- IV. Penſées , Recherches , Obſervations ſur le
Commerce & la Navigation , balance du commerce .
fur les changes étrangers , fur les grands chemins de
France, droits d'entrée & de ſortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la ſuppreſſion des droits intérieurs
, obſervations ſur les foies , remarques importantes
fur le célibat , examen de la Banque de Law.
V. Recherches fur la Ruſſie , fur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'entrée & de fortie , ta
rif ou table Alphabétique des droits impolės fur les
marchandises importées & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie. Traité de commerce entre la Ruffie & la
Grande Bretagne.
VI. Hiſtoire impartiale d'Eudoxie Fæderowna
ordonnances de Pierre I. Obfervations fur les revenus
& les dépenſes de la république de Gênes , du gouvernement
, grand & petit Confeil, Doge, Sénateurs ,
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Colleges ; de l'iſle de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Anglois ;
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la ſource de toute puiſſance , &c .
Tome VII. Obfervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Tribunaux
, gouvernement de la cité de Londres , nfage
particulier à l'Angleterre leterre , des Douanes , des Acciles
ou maltores , des Finances , de l'Etat militaire , de la
population , des eſpeces , des poids & meſures , compagnie
de commerce , d'aſſurance.
- VIII. Détails ſur l'Ecoſſe , ſituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Eccléſiaſtique , Civil , tribunaux
, poids & meſures , des femmes , enfans , domeftiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes ,
univerſités . Tableau des poffeflions de l'Angleterre
dans l'Amérique , de la Barbade , de la Jamaïque , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la BarboudSe., l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Terre- Neuve , Acadie ,
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Penfilvanie
, de la Virginie & le Mariland , la Caroline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établiſſements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux actes
du Parlement , pour régler le Gouvernement de fes
plantations &leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , fur les
mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille.
- X. Origine , Droits , & prerogatives des principaux
emplois qui relevent de la couronne de France ,
Origine , Nature , & produit des impôts ſur le clergé
de France , &c .
- XI . Origine & progrès de la taille , fon établiſſement
en France , ſes variations , ſes produits & fa régie
, &c .
,
- XII. Détail Général de toutes les parties des Finances
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident de l'Hôtel- Royal des Invalides ,
maréchauffées de France , des troupes de terre , recherches
ſur les trois évêchés , fituation de la France
dans l'Inde avant la paix de 1763 .
-XIII. Table Générale des Matieres pour les XIII
Volumes.
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA MER.
Imitation d'une piece angloiſe de Prior.
Sun ur les bords de la Mer , auprès de ma Célie ,
Je m'amuſois à converſer :
Le jour commençoit à baiſſer ,
L'onde n'étoit qu'une glace polie ;
Prêt à ſe plonger dans les flots ,
Phoebus de ſes rayons coloroit les rivages ,
Sans échauffer la ſurface des eaux ;
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
L'air étoit pur , & le ciel ſans nuages :
Les Zéphirs veilloient encor
Et voltigeoient fur la liquide plaine
:
Que leur douce & tranquille haleine
N'agitoit par aucun effort.
J
4
Ce calme heureux enchanta ma Célie ,
Et la douceur de l'air paſſa dans ſes accens .
ود
" O le beau jour ! que ces lieux font touchans
Puiſfſé-je les revoir tous les jours de ma vie ,"
Dit-elle ! Et le plaifir , d'un pinceau de carmin ,
Vint relever l'éclat & les lis de ſon tein.
Mais quel retour fubit ! .. L'air mugit , le vent gronde,
Les Autans déchaînés troublent la terre & l'onde ;
Le ciel d'un crêpe noir a voilé fon azur ,
Le jour fuit , l'horizon ſe peint d'un rouge obſcur ,
La foudre & les éclairs déchirent les nuages ,
Les vagues en courroux ſe briſent aux rivages ,
Tout frémit ; & Célie , à cet objet d'horreur ,
Tremble , ſe retourne & friſſonne ,
Et jure que jamais perſonne
Ne la verra dans ce lieu de terreur.
Célie , ch bien ! contemple ton image :
Tes traits font peints ſur cette immenfe plage.
Quand la raiſon regle tes ſentimens ,
Que le plaifir anime tous tes ſens ,
Le ſoleil eſt moins pur , moins beau que ton viſage ;
Les flots calmes n'ont pas tant de ſérénité.
Sur l'océan d'Amour , fans crainte de naufrage ,
' JUIN. 1774- 7.
Je vogue avec tranquillité ;
Je bénis mes liens , & mon coeur enchanté
Abandonne à l'oubli les charmes du rivage.
Mais quand fur ton front incertain
Je vois errer la Triſteſſe & la Crainte ,
Quand la Douleur dépare ton beau ſein .
Dans tes yeux alarmés ſi la Douleur eſt peinte ,
Alors c'eſt la Mer en fureur
Qu'agitent à l'envi l'Aquilon & Borée ,
Par la pluie & les vents tour-a-tour déchirée.
Le matelot ſaiſi , conſterné de frayeur ,
Eſt moins troublé , moins vexé que mon coeur.
J'eſſaie à trouver un aſyle ;
Je cherche , mais en vain , à regagner les bords :
La Fortune & l'Amour repouffent mes efforts.
Echoué sur les flots , j'y demeure immobile ;
Contraint enfin à t'imiter ,
Je gronde , & ma voix menaçante
En reproches oſe éclater...
Mais je cede bientôt au charme qui m'enchante :
Malheureux loin de toi , tourmenté dans tes bras ,
Je meurs en te voyant & ne te voyant pas.
Par M. Simon , mattre en chirurgie
13
à Troyes.
A4
8 MERCURE DE FRANCE
LE PAPILLON & LE PAVOT,
Fable.
DAns un jardin vanté
Où l'art , par ſa parure ,
Cherche en vain la beauté
De la ſimple Nature .
Un Papillon ,
Au lever de l'aurore ,
Dans la belle ſaiſon ,
Venoit d'éclore .
Le nouvel inconftant ,
Surpris de fa métamorphoſe ,
Va , vient , fait mille tours , voltige , ſe repoſe ;
De fon foible être tout content .
Puis avec grace bat de l'afle
Et craint... Mais ſéduit par la voix
De l'Inconſtance qui l'appelle ,
Pour la premiere fois
Prend l'effor pour errer ſous ſes trompeurs auspices
Le voilà dans les airs , portant par-tout ſes yeux.
Quelques papillons peu novices
Promenoient leurs caprices
Sur les fleurs d'un parterre affez près de ces lieux
Ce ſpectacle nouveau des plaiſirs qu'il ignore ,
Gliife bientôt en lui le ſoupçon du plaiſir ;
Et , ſans connoftre rien encore ,
Intrigué par l'exemple , il connait le defies
JUIN. 1774 و
Et defir, en ce cas , n'eſt pas long à s'accroftre ;
Bientôt c'eſt un beſoin .
Il quitte promptement le lieu qui l'a vu naftre ;
Pour eux , comme pour nous , le bonheur.. C'eſt plus loin.
Arrivé ſur les fleurs , tout lui plaft , tout l'enchante ,
Puiſque pour lui tout eſt nouveau.
La premiere qui ſe préſente
Il la choiſit ... C'eſt un Pavot ,
Qui , retenant avec adreſſe ,
Sous le maſque de la beauté ,
Son haleine traſtreſſe ,
Profite du moment , Panime , & dans livreſſe ,
Gliffe en lui le poiſon dont il eſt infecté ,
C'en eſt fait pour jamais , ſa jeuneſſe eſt flétrie ,
Ses beaux jours ne ſont plus ; le malheureux amant
Paie le plaiſir d'un moment
Du reſte de ſa vie .
Jeuneſſe aveugle & fans raiſon ,
Crains les plaiſirs offerts ; vois à qui tu t'adreſſes a
Les Pavots offrent leur poiſon ;
La Roſe défend ſes richeſſes .
ANPRES
Par M. Th. ae la Ch.
As
10
MERCURE DE FRANCE.
SYLVIE , Conte pastoral.
DANS les campagnes fleuries de la
Theffalie eſt une vallée délicieuſe que les
poëtes ont chantée ſous le nom de Tempé.
Ce lieu charmant , dominé par l'Olympe ,
étoit fouvent la retraite des Muſes. Les
Divinités prenoient plaisir à ſe communiquer
aux fortunés habitans de cet afyle
champêtre. Les Nymphesfolâtroient avec
les Burgers , & les Satyres des bois devenoient
enjoués & moins farouches à l'aspect
d'une jolie bergere. On a vu de vieux
Faunes foupirer ,& faire retentir les échos
de leurs plaintes amoureuſes. Diane pré
féroit le ſéjour de Tempé à celui de Délos.
Elle pourſuivoit avec ſes Nymphes
les Faons timides & les biches effrayées
qui fuyoient dans les vallons pour éviter
les traits de la Déeſſe.
L'aimable enfant de Cythere s'échappoit
quelquefois de la cour bruyante des
ris &des jeux. Seul & fans éclat , il venoit
goûter à Tempé cette douce tranquillité
qui fuit les grandes villes. Tantôt
, couché ſur un litde roſes , il méditoit
quelques tours de ſa façon ; tantôt , caché
JUIN. 1774.
dans un feuillage, il ſurprenoit la jeune
amante qui , ſe croyant ſans témoins , ſe
livroit ſans réſerve aux tendres impresfions
de ſon coeur. La préſence de l'Amour
animoit toute la Nature. Les autels de
gazon , élevés par les Nymphes & les
bergeres , atteſtoient par- tout ſa puiſſance.
Le ramage des oiſeaux étoit plus
doux. Zéphire careſſoit les fleurs avec
plus de vivacité. Tous les êtres ſembloient
s'unir dans un tranſport univerſel pour
rendre hommage au Dieu qui regne ſur
tout l'Univers.
Une feule Beauté étoit inſenſible. Sylvie
, attachée au culte de Diane , fuyoit
l'amour & fes douceurs. Lorſqu'elle entendoit
célébrer ſes louanges , elle fourioit
avec mépris. Un enfant, diſoit-elle ,
un enfant voudroit tout enchaîner fous
ſes loix !
Les bergeres s'entretenoient ſouvent
de la beauté de Sylvie. Le dépit entroit
preſque toujours dans les louanges qu'elles
lui prodiguoient. J'ai vu , diſoit un
jour la jeune Iris , j'ai vu monberger foupirer
en la voyant; la folâtre Philis diſoit
avec un fouris malin , que le tendre Endymion
s'étoit arrêté pour contempler
Sylvie , & que Diane avoit rougi..
12 MERCURE DE FRANCE.
Parmi tous les bergers on diſtinguoit
facilement le jeune Hilas. Il n'avoit vu
que ſeize printemps ;& fon coeur ſoupiroit
fans ceſſe pour l'inſenſible Sylvie. Tous
les jours , au lever de l'Aurore , il jonchoit
de fleurs le feuil de ſa cabane , il
entouroit fa houlette de guirlandes ; mais
des foins fi touchans ne pouvoient attendrir
cette Beauté ſévere. Lorſqu'un amant
otoit exprimer les ſentimens qu'elle avoit
fait naître , elle fuyoit. C'eſt ainſi qu'on
vit fuir Daphné lorſqu'elle fut pourſuivie
par Apollon. Les Dieux punirent cette
nymphe inhumaine , & la changerent en
laurier. On voit encore à Tempé cet arbre
fatal , monument du triſte fort de la
fille du vieux Pénée. Ce fleuve , penché
fur fon urne , déplore le malheur de ſa
fille , & ſemble deſirer qu'elle eût été
moins cruelle. Lorſque le Printemps couronné
de fleurs commence à ſourire , les
bergers & les bergeres s'aſſemblent autour
du laurier , & chantent des hymnes en
l'honneur d'Apollon. Jeunes filles , diſent
les bergers , que l'aventure de Daphné
vous apprenne à ne point fuir un amant
chéri. Ces mots font ſourire les bergeres
innocentes ; elles promettent , au fond
de leur coeur , de n'être point cruelles ,
JUIN. 13 1774 .
1
pour ne point partager le fort de la nymphe.
Pour plaire aux yeux de Sylvie , Hilas
ornoit en vain fon chapeau de fleurs. En
vain il uniſſoit les tendres accens de ſa
voix à la douce mélodie de ſon chalumeau.
Lorſqu'il rencontroit ſa bergere ,
ſon coeur étoit vivement agite. Il vouloit
parler ; mais , déconcerté par un ſeulde fes
regards , il ſe taiſoit, ſoupiroit& baiſſoit
les yeux. Sylvie feignoit de ne point entendre
ce langage. Lachaſſe étoit l'unique
amuſement auquel elle fût ſenſible. Souvent
, abandonnant fon troupeau dans la
prairie , & confondue avec les nymphes
de Diane , elle parcouroit les plaines&
les vallons. Hilas ſuivoit de loin cette
troupe aimable & enjouée ; car alors aucun
mortel , excepté Endymion , n'oſoit
paroître aux yeux de la déeſſe. La déplorable
aventure d'Actéon effrayoit tous les
bergers. Au déclin du jour , Diane avoit
coutume de congédier ſes nymphes. Les
unes faifoient les préparatifs de la chaſſe
ſuivante , les autres ſe réfugioient dans les
boſquets , où elles étoient attendues par
les Faunes ruſés .
Un ſoir Sylvie , fatiguée de la chaſſe ,
s'étoit endormie dans un boçage. Le ha
14 MERCURE DE FRANCE.
ſard , ou plutôt cet inſtinct fatal qui guide
les amans , y conduiſit Hilas. La ſurpriſe
&l'admiration le rendent immobile. Les
yeux fixés ſur ſa bergere , il dévore en
filence les charmes qui s'offrent à ſa vue.
A la moindre agitation des feuilles , il
craint d'interompre un ſommeil ſi favorable
pour un amant. Les beaux yeux de
Sylvie qui font fermés , n'intimident plus
par leur éclat. Sa tête eſt appuyée nonchalamment
ſur ſon bras. Son arc & fon
carquois font à ſes côtés. Des guirlandes
de fleurs , entrelacées avec fes longs che ,
veux , dérobent aux regards avides les
tréſors de ſon ſein. Hilas, le timide Hilas
s'avance lentement. Ah! s'il oſoit appliquer
fes levres brûlantes fur ce bras
arrondi par les Graces ! Il ofe , & la bergere
ne ſe réveille point. Une bouche..
vermeille l'invite à cueillir un baifer. Imprudent
, que vas- tu faire ? Mais , c'en eſte :
fait , il n'écoute que ſes tranſports. Un
ſecond baifer eſt bientôt ravi. Sylvie ouvre
ſes beaux yeux ; elle les promene languifſſamment
autour d'elle. Elle apperçoit
le berger. Confufe d'avoir été furpriſe
, ſes joues s'enflamment. Le dépit
éclate dans ſes regards. Elle veut fuir :
Hilas l'arrête & ſe précipite à ſes pieds..
JUIN: 1774. 15
Téméraire berger , s'écrie - t - elle , as - tu
donc oublié que j'appartiens à Diane ? A
ces mots Hilas eſt confondu. (Les amans
ſont timides .) Il leve les yeux , mais il ne
voit plus Sylvie , elle a déjà diſparu.
Le malheureux berger ſe déſeſpere. Il
prend les bois & les prairies à témoin de
la cruauté de ſa bergere. Toute la Nature
ſe conforme à ſa triſte ſituation. Philomele
oublie ſes propres malheurs pour
partager les fiens. Les tendres oiſeaux cesſent
leur ramage pour entendre ſes plaintes.
Echo foupire avec lui; & le murmure
d'un ruiſſeau qui coule à ſes côtés ,
devient plus doux. Le folâtre zéphir n'agite
plus le feuillage des arbres. Un profond
filence regne autour de lui ; il le
rompit enfin: ,, Inſenſible Sylvie, rien
ود
"
ne peut attendrir ton coeur plus dur
,, que les rochers ! Que faut-il, cruelle ,
„ que faut - il donc pour te plaire ? Au
lever de l'aurore, lorſque la tourte
relle fait entendre dans nos champs
” les doux accens de ſa voix , je te ſuis
dans les campagnes. Dans l'ardeur brûlante
du midi , je prépare le boſquet
aſſez fortuné pour te procurer fon ombrage.
Hélas ! que n'ai je point fait ?
J'ai dédaignépour toi les bergeres de nos
hameaux . Hier je traverſois la prairie.
ود
ود
"
ود
"
-
1
:
1
16 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
و د
Les Naïades qui folâtroient ſur lesbords
des fontaines , me fixerent en ſouriant.
J'entendis qu'elles difoient : Voilà le
,, plus beau des bergers. Je ne m'arrêtois
„ point, car je cherchois Sylvie. Les Nym-
,, phes font belles ; mais ma bergere eſt
plus belle encore. Puiſſant Amour , ſi jamais
j'ai paré tes autels de fleurs , ne
fois pas inſenſible à mes maux. Je t'en
,, conjure par le nom de la belle Pſyché ,
,, par les Nymphes que tu pourſuis dans
و د
و د
"
ود
و د
les bois d'Idalie , par tes loix ſouveraines
qui captivent tous les coeurs. Souffriras
- tu qu'une ſimple mortelle ſoit ود inſenſible à tes feux?
و د
C'eſt ainſi que le tendre Hilas exprimoit
ſa douleur lorſque l'Amour parut à
ſes yeux. Ce dieu , caché dans un bocage
voiſin , avoit entendu les plaintes du berger.
On dit même que ce tyran des coeurs
en fut touché & verſa des larmes. Jeunes
Beautés , vous le ſavez , il ne s'attendrit
pas toujours. Mais alors les Graces
étoient ſimples & naïves , & l'Amour n'étoit
point cruel. Il n'avoit pas cet air farouche
qui effraie la bergere innocente.
Son regard étoit doux. La naïveté de l'enfance
répandoit ſur ſa phyſionomie cette
expreffion touchante qui intéreſſe& qui
perfuade. Ses fleches n'étoient point empoiſonnées
JUIN. 1774 17
!
poifonnées comme elles le furent dans les
fiecles moins heureux. Il regarde tendrement
Hilas , & lui parle ainſi: ,, Berger
is, j'ai entendu tes prieres ; eſſuie tes
pleurs : j'exaucerai tes voeux. Demain ,
: avant que l'aſtre du jour ait ceſſé d'éclai-
;, rer ces côteaux , Sylvie ſera touchée de
وو
" tes ſoins. Tuferas heureux ,&je triom-
, pherai : " Il dit, & diſparut auſſi - tôt.
Comme la roſée bienfaiſante ranime
une fleur à peine écloſe qui ſe penchoit
déjà fur ſa tige deſſéchée , l'eſpérance fait
renaître dans le coeur du berger le ſentiment
du plaifir. ,, N'est- ce point un fonge,
وو s'écrie-t- il tranſporté? l'ai je bien en-
ود
و د
tendu Sylvie ſera ſenſible ! Amour ,
;; charmant Amour , puiſſes tu jamais ne
3, trouver de cruelle ! Puiſſent les jeunes
bergeres te faire hommage deleurs premiers
ſentimens ! O ma Sylvie , de-
و, main avant la fin dujour je te verrai
- fourire à mon aſpect. Mais comment
, l'Amour opérera - t- il ce prodige ? Ses
,, fleches feront-elles ce que les ſoins les
,, plus tendres n'ont jamais pu faire ? Oui
, fans doute; rien n'eſt impoſſible à ce
.,, Dieu féduisant. Diane elle-même a resfenti
les atteintes de fon pouvoir. N'en
doute plus , heureux Hilas ; Sylvie fe-
و,ra ſenſible.
و
ور
:
B
L
1
1
1
18 MERCURE DE FRANCE.
1
Déjà les rayons argentés de la lune
commençoient à percer au travers du feuil
lage des arbres: Hilas retourne à ſa cabane.
Tranſporté d'alegreſſe , il fait retentir
les échos du doux ſon de ſa muſette.
Les bergers qui ramenoient leurs troupeaux
des pâturages , ſont ſurpris de le
voir fi joyeux. Eſt - celà , diſent- ils , cet
infortuné qui gémiſſoit ſansceſſe , victime
des rigueurs de l'Amour ? Il chante ; fon
coeur eft content: oh ! fans doute , Sylvie
a ceffé d'être cruelle. Le jaloux Daphnis
l'interroge en tremblant-Quoi ! berger ,
ferois-tu donc heureux ? La fiere Sylvie
t'auroit-elle engagé ſa foi? -Non , non:
mais demain avant la fin du jour ma bergere
ſera ſenſible : les bergers ne comprennent
point ce langage. Hélas ! diſentils
, fa raiſon s'eſt égarée.
1
Rentré dans ſa cabane , Hilas fonge
fans ceſſe aux promeſſes de l'Amour. Il
croit que ce Dieu choiſira le temps du
fommeil pour bleſſer le coeur de fa bergere.
Peut- être , ſe dit- ilà lui-même , peutétre
Sylvie commence-t-elle à ſoupirer ?
O ma cabane , tu ſeras embellie par fa préfence.
Elle daignera t'habiter avec moi.
Demain , au lever de l'aurore , j'irai au devant
d'elle ; ſes yeux ſe fixeront tendre.
ment ſur les miens. Je cueillerai des
JUIN.1774 19
۱
fleurs ; j'en ornerai ſon ſein. O nuit , que
tu me parois longue! L'impatient Hilas
ſe livre aux tranſports de l'éſperance. Le
fommeil qui fuit les amans n'appeſantit
point ſes paupieres. Il fort& parcourt la
prairie. Le pâle flambeau de la lune guide
ſes pas incertains. Montant fur un côteau
couronné de chênes antiques , il regarde
ſi l'aurore commence à poindre fur l'horizon.
Il lui adreſſe ſes plaintes : Belle
Aurore , pourquoi languis- tu filong-temps
dans les bras du vieux Titon ? Couronnetoi
de rofes , parois ! le beau Céphale t'attend
ſur les montagnes. Mais il apperçoit
au bas du côteau la cabane de Sylvie entourée
de jeunes arbriſſeaux que ſes mains
ont plantés. A cette vue , il ne ſe ſent
pas de joie. Il ſe précipite dans le vallon.
Voilà le gazon ſur lequel ma Sylvie respire
la fraîcheur des belles ſoirées. Crois-
Tez , charmantes fleurs ; embelliſſez- vous
d'un nouveau coloris.
Les yeux fixés ſur la cabane , Hilas paroît
abſorbé dans ces douces méditationts
qui font ſouvent interrompues par les
tranſports les plus vifs. Si l'haleine du
Zéphire agite les feuilles , il croit enten
dre ſa bergere. Son coeur treſſaille. Ses
genoux ſe dérobent ſous lui. Amour ,
B2
20 MERCURE DE FRANCE .
1
Amour , ah ! ſouviens-toi de tes promesfes.
Déjà les rayons de l'aſtre du jour commencent
à dorer le ſommet des montagnes.
Diane ſe dérobe enfin aux transports
du fidele Endymion ; elle appelle
fes Nymphes , qui , agitant leur blonde
chevelure , s'aſſemblent en foule autour
d'elle. Le bruit des cors retentit au loin
dans les vallons. Les animaux effrayés
abandonnent leur taniere & ſe précipitent
au devant de la mort. La belle Sylvie ,
plus brillante que l'Aurore , fort enfin de
ſa cabane. Ses cheveux flottent négligemment
ſur un ſein plus blanc que les lis.
Le repos de la nuit ſemble avoir donné
aux roſes de fon teint une fraîcheur plus
vive. Elle dirige ſes pas vers une fontaine
dont les eaux claires & limpides invitent
toutes les bergeres à s'aſſurer de leurbeauté.
On dit que Sylvie jeta quelques
coups d'oeil à la dérobée dans le criſtal
des eaux , & qu'elle ſe trouva belle. Un
fouris de fa bouche charmante exprima
toute la fatisfaction qu'elle éprouvoit.
Hilas , qui ſe tenoit caché derriere les arbres
, en conçut un bon augure. Ah! fans
doute , elle veut plaire , dit- it ; l'Amour
l'aura rendue ſenſible. Il veut ſepréſenter
JUIN. 1774. 21
devant elle ; il héſite. Enfin , animé par
Peſpérance , il s'approche en tremblant.
La parole expire ſur ſes levres -Sylvie ...
Belle Sylvie .... - La bergere le voit ,
rougit , & ne lui donne pas le temps d'achever.
Plus légere qu'une biche qui ſe
dérobe aux pourſuites du chaſſeur infatigable
, elle part , & elle eſt déjà dans
les bois où Diane avoit aſſemblé ſes
Nymphes.
Hilas eft muet , immobile , anéanti.
Malheureux berger , font- ce - là les eſpérances
que l'Amour t'avoit données ? Eſtce-
là ce bonheur imaginaire dont ton
coeur s'étoit flatté ? C'en eſt fait , il va
l'oublier. L'ingrate ne ſe rira plus de ſes
peines. Elles ne jouira plus de fon triomphe.
Non , non , je ne veux plus l'aimer,
J'aimetai plutôt cette belle Nymphe
dont les yeux font ſi doux, Elle ne
ſera pas auffi cruelle que Sylvie. Ses regards
auront peut-être moins de charmes ;
mais au moins je ne la verrai point fuir
devant - moi. Cruelle Sylvie , adieu ....
adieu pour toujours. Je vais quitter ces
lieux embellis par ta préſence. J'irai , oui
j'irai dans des climats ſtériles & fauvages.
Hélas! ton image m'y pourſuivra fans
ceſſe. Je t'aimerai peut- être encore , mais
B 3
83 MERCURE DE FRANCE.
je ne te verrai plus. Va, j'en mourrai de
regret. Perfide Amour, pourquoi m'as tu
trompé ?
Ildit , & un torrent de larmes inondoit
fon viſage. Son coeur eſt agité par mille
mouvemens divers. Il ne peut s'arracher
des lieux chéris de ſa naiſſance. Il veut
revoir encore une fois ce boſquet ſolitaire
où il vit ſa bergere endormie , & où
l'Amour lui apparut. Ah ! s'il y rencontroit
Sylvie , s'il lui diſoit qu'il ne l'aime
plus , qu'il va la hair ; oui , ſon ſort ſeroit
moins affreux. Vain eſpoir ! La farouche
Sylvie parcouroit les forêts . Elle
ne ſongeoit pas que le ſenſible Hilas ſe
livroit au déſeſpoir. Amour , n'amolliras-
tu point le coeur de cette inhumaine ?
Que le boſquet eft changé ! Hilas n'y voit
plus ſa bergere. Voilà l'arbre touffu à
l'ombre duquel elle ſe livroit aux douceurs
du ſommeil. Ces fleurs flétries &
fanées déſignent encore l'endroit où elle
repoſoit ſes membres délicats . Heureux
oiſeaux qui chantez vos amours , vous
fûtes les témoins de mes tranſports indifcrets
: foyez-le déſormais de mon funeſte
fort. Je veux mourir. Ah ! Sylvie ,
les Nymphes te reprocheront ta cruauté.
Tu les verras , les cheveux épars , arrofer
JUIN. 1774- 23
ae de larmes mon corps froid & inanimé,
Tu pleureras peut-être auſſi , &, dans l'amertume
de ton coeur , tu diras: hélas ! il
méritoit un deſtin plus heureux. Regrets
inutiles ! Hilas ne ſera plus. Ces mots
étoient entrecoupés par ſes ſoupirs & fes
-ſanglots. Il grava ſur l'écorce d'un arbre
ces triftes paroles :
Hilas aima Sylvie , & fe donna la mort.
L'ingrate en fut la cauſe ; amans , plaignez fon fort.
-
;"
Auſſi- tôt un bruit ſe fait entendre. Il
détourne la tête. Une jeune bergere effrayée
, & fuyant à pas précipités , ſe jette
dans ſes bras . Hilas , fauvez moi.....
Un monſtre...-Elle n'en dit pas davantage
, & tombe évanouie. Hilas reconnoît
ſa bergere, C'étoit Sylvie. Grands Dieux!
quelle fut ſa ſurpriſe ! mais il apperçoit
au travers des arbres un énorme fanglier
qui venoit droit vers le boſquet. Le péril
étoit proche. Hilas ne balance point ;
il laiſſe Sylvie ſur le gazon, ſaiſit ſa lance
& vole au- devant de cette bête féroce,
Cependant la bergere revint pardegrés
de la frayeur qui avoit glacé ſes ſens. Ne
voyant plus l'objet de ſa terreur , elle ſe
raffure. Les roſes de ſon teint ſe rani-
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
ment. Un fentiment plus doux fuccede a
la crainte & à l'effroi. La reconnoiffance
l'intéreſſe en faveur de ceberger généreux
qui vient d'expoſer ſa vie pour fauver la
fienne. Comme elle ne le voit plus auprès
d'elle , elle ne doute pas qu'il n'ait
pourſuivi le monſtre. Hélas , dit -elle , il
fera peut-être la proie de cette bête féro
ce ! Les caracteres qu'Hilas vient de graver
ſur un hêtre, excitent ſa curiofité,
Elle approche , & lit en tremblant.
› Dieux! je lui fuis redevable de la vie ,
ود
-
& je ferai la cauſe de fa mort ! Ilm'a
, trop aimée ; étoit-ce donc un crime qui
méritât ma haine ? Malheureux berger ,
,, pourquoi t'ai -je réduit au déſeſpoir ?
Mon devoir m'ordonnoit d'etre infen-
ود
ود
ود fible; mais je ne devois pas të haïr ,
,, je ne devois pas te fuir avec tant de
,, rigueur."
Sylvie , l'inſenſible Sylvie verſe des
larmes. Elle appelle Hilas , mais Hilas ne
répond point. Pauvre berger , répete- t-elle
fans ceſſe , pour abréger ſes jours , il ſe
fera peut- être livré aux fureurs du fanglier.
Elle éprouve une inquiétude qu'elle n'a
pas encore fentie. Elle regarde au travers
des arbres ſi elle n'appercevra pointHi-
Jas.
JUIN. 1774. 25
Tandis qu'elle ſe livroit aux réflexions
les plus triftes , de profonds gémiſſemens
viennent frapper ſes oreilles. Elle s'ar
rête , friffonne , & ſemble preſſentir quelque
nouveau malheur. Elle dirige ſes pas
chancelans vers l'endroit d'où partoient
ces ſoupirs. Elle voit un jeune enfant appuyé
contre un arbre. La douleur la plus
vive eſt peinte ſur ſon viſage. Ses yeux
font mouillés de larmes . Feignant de ne
point appercevoir la bergere , il continue
de ſe plaindre , & prononce , en ſanglot .
tant, le nom d'Hilas. Sylvie eſt effrayée.
Berger , que dis - tu ? Hilas ? eh bien Hilas
? .. Le jeune enfant ſe retourne &
paroît étonné. Eſt - ce à toi , bergere
inhumaine , d'être inquiette fur le fort
d'un malheureux dont tu as voulu la
mort? Triomphe , barbare : Hilas n'eſt
plus ; il n'eſt plus... Tu pleures , cruelle ,
tu pleures ! quoi ! ton coeur s'attendrit ?-
A ces mots , un nuage épais obfcurcit les
yeux de la bergere. La pâleur de la mort
fe répand ſur ſes joues, Elle fuccombe.
Le jeune berger la ſoutient dans ſes bras.
Ahl Sylvie , tu ne vois pas le piege qui
eſt tendu ſous tes pas. Ce jeune berger
qui pleure la mort d'Hilas , c'eſt l'Amour.
Ses yeux le trahiſſent. Ce Dieu ſemble
B5
26 MERCURE DE FRANCE;
1
s'applaudir de ſon triomphe. Il ſourit en
voyant l'heureux effet de ſes paroles artificieuſes.
L'occaſion eſt favorable : il prend
une de ſes fleches & perce le coeur de la
bergere.
Comment peindre les tranſports de
Sylvie? L'Amour qui les a cauſés pourroit
ſeul lesdécrire. Elle ouvre ses yeux mourans;
fon visage eſt enflammé. Ce n'eſt
plus, ce n'eſt plus cette ſuperbe Beauté
qui fuyoit au ſeul nom d'un amant. Son
imagination s'égare. Elle croit voir Hilas
, elle lui adreſſe la parole. Tantôtelle
ſe reproche ſa cruauté; elle déteſte ces
vains plaiſirs qui avoient flatté juſqu'alors
fon ame inſenſible. ,, -Ah ! fi je
pouvois le rappeler à la vie aux dépens
de la mienne ! Berger , raconte - moi
ſon funeſte deſtin. Ne crains point de
,, déchirer un coeur trop ſenſible. Cha
,, cune de tes paroles medonnera lamort;
,, mais j'ai mérité mes malheurs."
ود
ود
و د
L'Amour compoſe ſur le champ les
traits de fon viſage. Le voilà devenu
trifte , & il recommence à pleurer. J'ai
vu, dit- il , j'ai vu le tendre Hilas fuccomber
, victime de ta cruauté. Il a terraſſé
cet horrible ſanglier qui te pourſuivoit.
Tous les bergers furent témoins de ſa vic
JUI N. 1774. 27
Sire. On liſoit ſur ſon viſage la joie
qu'il éprouvoit d'avoir pu ſauver tes jours.
Il ſe dérobe aux éloges qui ſont dûs à ſa
valeur ; & , me conduisant dans un bosquet
: Berger , me dit - il , j'ai ſauvé les
jours de ma bergere; je meurs content,
Hélas! j'euſſe mieux aimé paſſer ma vie
avec elle ; mais rien n'a pu fléchir cette
ſévere Beauté, Adieu: va dire à Sylvie
que j'ai rendu mon dernier ſoupir en prononçant
fon nom. Auſſi-tôt ſes yeux s'égarent;
il prend ſa lance , &....-Ah !
berger , n'acheve pas. Epargnece dernier
trait à mon coeur ulcéré. O mon cher Hilas!
j'ai refuſé de partager avec toi les
douceurs de la vie: eh bien, je te ſuivrai
dans l'empire des Morts. Berger , conduis
moi vers l'endroit où eſt le corps de
mon cher Hilas. Je l'arroſerai de mes larmes
, & je m'empreſſerai d'aller aux En- (
fers appaifer fon ombre irritée.
La malheureuſe Sylvie s'abandonne
ſans réſerve à l'égarement de ſa douleur.
Elle arrache les fleurs qui ornent fes cheveux
; elle déchire ſes guirlandes. Cruel
Amour , pourquoi prolonges-tu ſes tourmens
? Ton triomphe n'est - il pas complet
? Aufſi - tôt un concert harmonieux
d'inſtrumens champêtres ſe fait entendre..
28 MERCURE DE FRANCE,
Une foule de bergers s'avance. On eût
dit d'une fête brillante. Ils chantoient en
choeur les louanges d'Hilas , & célébroient
la victoire qu'il venoit de remporter fur
le fanglier. On dépoſe aux pieds de Sylvie
la hure de cet affreux monftre. Elle
rejette ce funeſte préſent. -Eh ! que
m'importe ce triſte monument de ſa victoire
? Il n'eſt plus. O mon cher Hilas !
-Un berger ſe précipite à fes pieds.-
O ma chere Sylvie , Hilas vit encore ; il
vit pour t'adorer. -Sylvie , hors d'ellemême
, ſe précipite dans les bras de l'amoureux
berger , l'arroſe de ſes larmes .
Eſt- ce toi , cher Hilas , s'écrie- t- elle ; eftce
toi ? En croirai-je mes yeux ? -Hilas ,
dans l'ivreſſe du bonheur ne peut exprimer
ſes tranſports. Il la preſſe contre fon
fein , la couvre de ſes baiſers. Les bergers
atendris contemplent une ſcene ſi
touchante. Amour s'applaudit , &, dé
ployant ſes aîles , il s'éleve ſur un nuage
d'or foutenu par les Zéphirs. Soyez heureux
, leur dit- il; c'eſt ainſi , belle Sylvie ,
que je punis les coeurs rebelles à mes loix.
Les jours que vous allez paſſer ſous mon
empire feront filés par la main des Plaifirs.
Une aimable rougeur colore lesjoues
de Sylvie. Elle foupire , elle eſt fachée ,
JUIN. 1774. 29
non de céder aux tranſports d'un amant
fidele , mais d'avoir différé ſi long-temps
de rendre à l'Amour le tributde fon coeur.
Aimable Zirphé , que mes foins n'ont pu
attendrir , puiſſe l'Amour vous ouvrir les
yeux & me rendre auſſi fortuné qu'Hilas !
Par M. D** , de Chartres .
LA MORT DE TRAJAN , Ode
Sous
e
Pous la faulx de la Mort victime languiſſante ,
Trajan n'entendoit plus que la voix gémiſſante
Des peuples qui pleuroient fon deſtin rigoureux.
Ah ! quels peuples , dit- il , quels honneurs ils me rendent
Les larmes qu'ils répandent
Font fentir à mon coeur que j'ai fait des heureux.
٢٠٠٩٧
Du germe des vertus voilà les fruits utiles.
Loin de multiplier des loix ſouvent ſtériles ,
Aux moeurs des citoyens j'ai confié mes droits:
Les moeurs , mieux que les loix , font un appui fidele
Et , quand l'Etat chancelle
La vertu des Sujets eſt la force des Rois.
१०
MERCURE DE FRANCE.
Qu'est - ce donc qu'un mortel chargé de la couronne ?
Du rang de ſes égaux ; s'il monte ſur le trône ,
N'est - il au - deſſus d'eux que pour les écraſer ;
Pareil à ces vapeurs , alimens du tonnerre ,
Qui partent de la terre ,
Et fur elle en grondant tombent pour l'embrafer .
:
Combien de fois j'ai dit , en trafnant mes entraves :
Les ſujets font des Rois & les Rois des eſclaves.
Le peuple , ſous nos loix , ne cherche qu'un appuis
Ant u de fon bonheur , par un commun fuffrage ,
Il nous laiſſe l'ouvrage ,
La tempête est pour nous & le calme pour lui.
Je vais donc te quitter , 6 famille chérie ;
Tes foupirs ont paffé dans mon ame attendrie :
Puiſſe le Ciel propice exaucer mes ſouhaits ,
T'accorder un bon Prince , & qui , fléau du vice ,
Surpaſſe ma juſtice ,
Et même dans ton coeur efface mes bienfaits
Aces mots le trepas lui ferme la paupiere !
Et fon ame , traçant un fillon de lumiere ,
Avec l'humanité s'envole vers les cieux .
Cette voix dans les airs ſoudain ſe fait entendre
Qu'on révere ſa cendre ;
13
Le tombeau d'un grand homme eſt le temple des Dieux.
JUIN. 1774. 31
Déjà vers ſon cercueil de toutes parts accourent
Des ſujets déſolés qui l'embraſſent , l'entourent ,
L'arroſent de leurs pleurs mêlés à ceux des grands ,
Et ceux-ci s'écrioient ſous un ſi juſte maître ,
Qui de nous fut un traître ?
On ne voit des flatteurs qu'à la cour des tyrans.
Trainant à pas tardifs fa famille tremblante ,
Un laboureur courbé , d'une main défaillante ,
Montroit à ſes enfans le ſoutien qu'ils perdoient;
Oui Trajan , diſoit - il , nous a ſervi de pere ;
Les pleurs & la miſere
S'enfuirent de nos champs que ſes yeux fécondoient.
C'eſt en vain que la guerre , aux cris de la vengeance
S'éveille , & , fur ſes pas amenant l'indigence ,
Menace d'étouffer l'eſpoir de nes fillons :
Trajan s'arme , s'élance , écarte les tempêtes
Qui grondent fur nos têtes ,
Et le dieu des combats eſt celui des moiſſonsa
Il n'interroge point ſur le fort des provinces
Ces eſclaves titrés , fiers de tromper les Princes.
-Il vient dans nos hameaux : il y peſe ſes droits ,
Là , réglant les beſoins des ſujets & du maître ,
Il commence à connaître
Qu'une vile chaumiere eſt l'école des Rois,
MERCURE DE FRANCE.
Si d'ornemens pompeux les villes s'embelliffent ,
L'or de 'nos ennemis qui ſous le joug fléchiſſent .
Des monumens vantés vient payer la ſplendeur;
Mais , cherchant de l'Etat les richeſſes utiles ,
C'eſt pour nos bras fertiles
Qu'il vouloit que l'Empire affermît fa grandeur .
Enfin j'ai vu Trajan fous un toit pacifique
Dépoſer des Célars le faſte magnifique
Et bénit nos travaux dont il étoit l'appui ;
Je l'ai vu , dans les camps, fier au milieu des armes ,
Craindre bien plus nos larmes
Que cont peuples ligués prêts à fondre fur lui.
T
Falloit il donc le voir deſcendre dans la tombe ;
Impitoyale Sort , quand fous tes coups il tombe ,
Tu frappes mon pays d'un malheur éternel .
Oh! que n'ai je obtenu de mourir à ſa place !
Mes enfans que j'embraſie
Auroient trouvề mòn coeur dans fon coeur paternel
Entendez ce mottel qu'un zêle pur anime ;
Rois , les pleurs qu'il répand ſont un difcours ſublime
Qui célebre Trajan mieux que tous ſes exploits ;
En vain vos courtiſans dont l'orgueil vous contemple ,
Vous placent dans un temple :
Ce n'est qu'ấu Peuple ſeul ànommer les grands Rois.
Ce
JUIN. 1774:
Ce Peuple cependant , ce Peuple reſpectable ,
Foulé ſouvent aux pieds d'un maître redoutable;
Languit dans la mifere , accablé de tourmens .
Quoi ! vous oſez , conduits par un affreux ſyſteme
Frapper votre ſein même , い
Et de votre grandeur brifer les inftrumens !
Pour nourrir vos flatteurs , vos peuples s'appauvriſſent?
Mais , quand des biens d'un ſeul cent familles gémiſſent
L'Etat penche , miné par le luxe des Grands.
Faut-il voir les faveurs par l'orgueil attirées
Et vos mains égarées
Deſſécher les ruiſſeaux pour groſſir les torrens ?
Tendant toujours au Peuple une main paternelle ,
Trajan le défendit , & fa gloire immortelle
Sur l'Univers entier fait briller ſes rayons ;
J'interroge la Terre ; elle s'éveille , encenſe
Le Prince que la France :
A vu régner depuis ſous les traits des Bourbons.
Par M. Sabatier , profeſſeur d'éloquence
au Collegede Tournon.
Cro
C
MERCURE DE FRANCE.
TRADUCTION de l'Ode d'Horace
Rectiùs vives , Licini , neque altum , &c.
QUEUr ton vaiſſeau , Damon , dans ſa courſe rapide ,
N'affronte pas toujours l'océan furieux ;
Mais ne va pas auſſi , trop foible ou trop timide ,
Rafer les bords infidieux.
Qu'un honnête milieu devienne ton partage ;
C'eſt un tréſor caché ſous les plus ſimples toits .
D'un réduit incommode évite l'esclavage ,
Mépriſe les palais des Rois .
Les plus énormes tours étonnent par leur chute ;
La foudre aime à frapper les monts majestueux
Plus un arbre s'éleve , & plus il eſt en bute
Aux aquilons impétueux.
D'un avenir heureux la ſéduiſante image
Soutient le ſage en proie à la calamité :
Et des cruels revers il redoute la rage ,
Au ſein de la profpérité.
Le fort frappe aujourd'hui ; demain il eſt traitable;
Le même dieu ramene & chaſſe les hivers ;
Tour-à-tour Apollon tend ſon arc redoutable ,
Et forme les plus doux concerts.
1
7
A
JUIN. 1774
Au milieu des malheurs ſignale ton courage ,
Oppoſe un front d'airain aux plus grands ccoouuppssdduu Sort
1
Mais , fage matelot , vois-tu finir l'orage ?
*Amene , & regagne le port.
14
1
11 Ranile Solitaire d'Escate i
C'EST BEAU , C'EST BON.
Conte.
LEE bon n'eſt pas toujours camarade du beau.
2
La Fontaine l'a dit. Auteur inimitable ,
Il fut les réunir dans mainte & mainte fable.
Je croirois qu'avec lui tous deux font au tombeau.
Rarement en effet le haſard les raſſemble.
Près de Life autrefois je les trouvois enſemble.
On les a vus encore ailleurs .
Au village. Seroit- ce au milieu des honneurs ;
Au château ? Non : jamais ils n'y font à leur place.
Chez le Juge ? Encor moins. L'avarice les chaſſe.
Chez le Curé ? Cet homme eſt toujours en procès.
Et le bon & le beau ſont amis de la paix.
Où ſe trouvent- ils donc ? Dans une humble chaumiere ;
Vous ne le croiriez pas ! Chez un pauvre vicaire.
1
* Ce mot , purement marin , m'a paru rendre avec
énergie le tour de phrafe latin .
C2
MERCURE DE FRANCE.
Celui que je vais peindre , à ſes devoirs exact ,
Vivolt, dit- on , réglé , comme ſon almanach.
Quoique prêtre Normand , doux , loyal dans ſon zèle ,
Peu prodigue en difcours , en fermons encor moins ,
A bien prêcher d'exemple il bornoit tout ſes ſoins.
On le citoit , comme un modele,
Hors de chez lui jamais on ne le rencontroit .
Notre homme en vrai reclus toujours ſe reſſerroit,
Chezluine recevoit aucune compagnie.
Même on lui ſoupçonnoit quelque philoſophie.
Au reſte bien portant , le viſage ſerein ,
Il ne paroiſſoit pas engendrer de chagrin.
Que faire , toujours ſeul ! Sans doute la lecture
De ſon ame élevée étoit la nourriture ?
I s'étoit procuré des paffe-temps plus doux.
Mon vicaire tenoit ce que nous cherchous tons .
Le bonheur !-un quidam découvrit le myſtere
Le temps avoit percé ſa chétive chaumiere.
Les regards au-dedans pénétroient aiſément.
Un curieux s'approche , & voit le bon vicaire
Sur ſa table accoudé , révant profondément.
Il tenoit à lamain un almanach de Liege.
Devant fes yeux brilloit un pot de cidre plein.
„ Juillet , premier quartier ; un temps ſec & ferein.
" Ces mots bien prononcés , ſe dreſſant ſur ſon ſiege ,
:
Il s'écrioit " C'eſt beau ! Puis , le pot à la main ,
De l'or d'un cidre pur il rempliſſoit ſon verre ,
Avaloit en deux traits , & s'écrioit , c'est bon !
1
JUIN. 1774 37
ود
"
Dernier quartier , temps chaud , ouragans &tonnerre,
C'eſt beau ! le pot marchoit toujours du même ton
C'est bon ! C'eſt beau ! toujours même admiration .
Mon homme ne faiſoit , ne liſoit autre choſe ,
Trouvoit le cidre bon , trouvoit belle la gloſe
1
تادح
,
Qui fut bien étonné ? Ce fut mon curieux.
Il eut peine à garder long-temps ſon ſérieux.
Je le crois ; mais auſſi , que d'hommes qu'on admire ,
Philoſophes de loin , vus de près me font tire !
Chacun , dans ſon penchant , voit l'objet le plus doux.
Une femme me platt. Je la crois bonue & belle.
Une autre lui fuccede ; j'en dis autant pour elle.
Tout ce qui nous contente eſt bel & bon pour nous.
ParM. Girard Baigné
11
D
2.
08)
D
320.1
{
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
1
EPIGRAMME.
LUCAS Lucas prêchant un jour Grégoire ,
L'exhortoit à ſe corriger
Du penchant qu'il avoit à boire :
Ne te verra-t'on point changer ?
J'y penſe , mais , ne t'en déplaiſe ,
Dit l'autre en lui tendant la main ,
Entrons au cabaret voifin ,
Nous jaferons plus à notre aîfe.
Par M. Houllier de St Remi .
LE MARI PENITENT. Conte.
E
N proie aux chagrins fur la terre ,
Que vous reſte t'il-donc à faire ,
Demandoit à ſes auditeurs ,
L'oracle des prédicateurs ?
,, Que chacun avec patience ,
„ Dans un eſprit de pénitence ,
„ Porte journellement ſa croix . "
Cléon , que ce diſcours enflamme ,
Ne ſe le fait dire à deux fois ,
Et ſur ſon dos charge... ſa femme.
Par le même.
JUIN. 1774 39
,
DIALOGUE .
Entre le Dervis ABDALLAH &
HASSAN , jeune Mendiant Turc.
V
ABDALLAH.
OIS- TU ce rocher ,,mon fils ? C'eſt ma
demeure , c'eſt le lieu qui renferme mon
tréſor.
すいま
HASSAN.
O reſpectable vieillard !
ABDALLAH.
:
C'eſt - là que le ſage Nahamir a caché
d'immenſes richeſſes. Il m'en a fait don
en mourant, & j'ai fait voeu de les partager
avec l'homme qui en feroit le plus
digne.
HASSAN..
Hélas ! & comment ai-je mérité cette
glorieuſe préférence ?
• Sujet tiré des Mille & une Nuits..
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
ABDALLAH.
Par ta vertu , mon fils , par la ſévérité
de ton ame au milieu des horreurs de la
mifere. Celui -là eſt le plus digne de
poſſéder des richeſſes, qui fait le mieux
s'en paſſer.
HASSAN.
Ma conſcience ne me reproche rien.
Qui pourroit troubler mon bonheur ?
BDALLAH.
Heureux état , mon fils ? Il ne tientqu'à
toi de le conſerver ; retourne chez ton
pere , & laiſſe cet or a la terre qui le renferme,
:
HASSAN.
:
Hélas ! peut - être vous repentez- vous
des promeſſes que vous m'avez faites ;
mais je ſens qu'il m'auroit été bien doux
d'être à portée de faire des heureux.
ABDALLAH.
1
Viens, mon fils : puiſſe ta vertu foutenir
l'épreuve des richeſſes comme elle a
foutenu celle de la pauvreté!
HASSAN.
O fage Dervis ! pourquoi ces frémiſſe
MUI N. 1774- 47
1
mens? Mon ame nage dans lajoie ; d'où
vient cette triſteſſe qui s'empare de la vôtre?
Vous faites le bonheur d'Haſſan : auroit-
il à ſe reprocher de troubler le vôtre ?
ABDALLAH.
Non , mon fils; ſois vertueux , fois
heureux toi - même. ( Il tire de ſon ſein
une petite boîte dans laquelle eſt une
pommade; it en frotte un des côtés du
rocher qui s'ouvre & laiſſe voir des ri
cheſſes immenfes. )
HASSAN regarde ce tréfor avec le plus
grand étonnement.
Eſt-ceun rêve , puiſſant Abdallah ?Quelle
prodigieuſe quantité d'or ! Heureux celui
à qui elle appartiendroit en entier !
(Il devient fombre & rêveur. )
ABDALLAH.
Eh ; bien , mon fils , voilà plus de ri
chefſes que n'en poſſede le plus puiſſant
des Souverains. C'eſt par mes foins que
la moitié t'en appartient. (Il le regarde
fixement . )
HASSAN, avec un profond foupir.
Une famille nombreuſe! Un pere dans
l'indigence ! Que de charges !
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
ABDALLAH , d'un airfurpris.
Eh ! quoi , ingrat , au lieu de te livrer
aux mouvemens d'une juſte reconnoisfance!
HASSAN.
Pardonnez , ſage vieillard , pardonnez
mon trouble. Je vous dois mon bonheur
& ma vie. Qu'étois -je avant que vous
euſſiez jeté les yeux fur moi? Un malheureux
, ignoré de tout le monde. Vous
m'avez donné une nouvelle exiſtence : je
vous en conjure , mettez le comble à
vos bienfaits .
ABDALLAH .
Quel langage , mon fils ; que te manque-
t- il ? Le plus opulent citoyen de Bagdad
n'eſt pas auſſi riche que toi.
HASSAN..
Il eſt vrai , Abdallah ; mais ma fortune
eſt votre ouvrage; plus je ferai grand ,
plus vous en tirerez de gloire. Conſidérez
quelles charges m'impoſent les richeſſes
dont vous m'avez fait don. De quels titres
brillans ne faut- il pas que je me décore
? N'ai - je pas un pere , une famille
dans l'indigence ? Voyez avec combien de
JUIN. 1774 43
gens j'ai à partager. Qu'il vous en coûteroit
peu pour me rendre heureux !
ABDALLAH.
Eh ! bien , Haſſan , parlez ; que vous
faut - il?
HASSAN.
Les deux tiers... Oui , rien que les
deux tiers .
1
ABDALLAH.
Les deux tiers , ſoit; je vous les abandonne.
HASSAN , embraſſant fes genouх.
O le plus indulgent des hommes ! respectable
Abballah ! O mon pere ! prend
pitié d'un malheureux.-Je n'oſe t'ouvrir
mon coeur ; mais tu en penetres tous
les replis.
ABDALLAH , reculant de ſurpriſe.
Vous n'êtes pas encore fatisfait , malheureux
?
HASSAN, avec un peu de confusion.
Je reconnois lajuſtice de vos plaintes ,
Abdallah ; mais , vous qui êtes ſage, ne devez-
vous pas compatir àmafoibleſſe ?Vous
44 MERCURE DE FRANCE.
=
voulez faire un heureux , il ne tient qu'a
vous d'achever votre ouvrage.
ABDALLAH.
Vous vous trompez , Haſſan ; le bonheur
eſt perdu pour vous à jamais.
HASSAN , d'un ton ferme & se mettant d
l'entrée du trésor..
Mon bonheur eſt entre vos mains , Abdallah.
Au milieu de votre déſert , cet
or vous devient inutile.
ABDALLAH
Mes preſſentimens ſont-ils aſſez juſtifiés?
En vous comblant de biens , je ne
ſuis parvenu qu'à vous rendre le plus méchant
des hommes. Eh! bien , Haſſan
je vous céderai encore: dépouillez - moi
de ce qui me reſte , pour prix de ce que
je vous ai donné.
HASSAN, transporté de joie.
AL
O Fortune ! tu me devois ce retour.
ABDALLAH .
Allez , ô le plus ingrat des hommes ;
fuyez loin de ce lieu. Emportez cet or ,
vil objet de vos adorations; & ne fouillez
JUIN. 1774 45
plus mes regards de votre odieuſe préfence.
:
- HASSAN , fans l'écouter , ſe promene d'un
air rêveur.
Heureux Haſſan ! tous tes defirs font
ſatisfaits ; que ton fort fera doux déſormais
! Cependant , ſi tu avois cette pommade
merveilleuſe qui t'a découvert ce
tréſor!
LA BAD ALLAH.
Puiſſes - tu trouver dans l'objet de ton
inſatiable avidité le ſupplice de ton in;
gratitude!
SHASSAN, toujours rêveurs
Je me croyois puiſſant , heureux , for
tuné. Que je me trompois ! Peut- être ce
Dervis deviendra-t- il par ce moyen pos
ſeſſeur de dix tréſors plus riches que le
mien... Si je pouvois le déterminer à me
céder cette pommade miraculeuſe! (courant
après Abdallah.) Sage vieillard.
ABDALLAH , d'un ton mécontenti
Que veux- tu ?
HASSAN.
Vous êtes accoutumé à l'indifcrétionde
46 MERCURE DE FRANCE.
mes demandes ; pardonnez - moi cette
derniere importunité : ſur ma vie , ce ſera
la derniere.
ABDALLAH.
Eh ! ! que peux-tu deſirer encore , homme
injuſte ? Ces miſérables vêtemens exciteroient-
ils ta cupidité ? c'eſt le ſeul bien
que tu m'as laiffé.
HASSΑ΄ Ν .
A dieu ne plaiſe que je me rende coupable
d'un pareil crime envers mon généreux
bienfaiteur ! Oui , ce que vous avez
fait pour moi m'enhardit , Abdallah ; je
ne puis croire que vous me refuſiez la
plus légere des bagatelles.
-ABDALLAH , d'un ton févere.
Quelle eft- elle ?
2
:
HASSAN , béſitant .
Moins que rien , généreux Dervis ...
Cette petite boîte blanche que vous avez
renfermée dans votre ſein.
ABDALLAH , avec un souris amer .
AP
Rien que cela ?
JUN1774. 47
HASSAN.
Voilà tout; & je ſuis le plus heureux
des hommes. ४ :
ABDALLAH , lui tourne le dos , fans lui
répondre งปรกคือ ส 7
HASSAN , lui embraſſant les genoux.
O mon pere , mon pere ! laiſſez - vous
fléchir.
ABDALLAH ,se débarraſſant de lui.
Laiſſe-moi , jeune inſenſé.
HASSAN, le retenant parsa robe na
Arrête , Abdallah .
ABDALLAH.
Eh! quoi , tu oſes employer la violence ?
HASSAN.
Homme de Dieu , ne me réduiſez pas
au déſeſpoir.
ABDALLAH.
Retier - toi .
פ ז
HASSAN.
Par notre faint Prophete.
48 MERCURE DE FRANCE.
コ
ABDALLAH.
Miférable , ofes-tu prononcer fon nom ?
Quitte mes habits. (Il s'échappe de ses
mains.)
i
HASSAN tire fon cimeterre & court fur
Abdallah .
Je ne me connois plus. Téméraire
vieillard , arrête... Tremble pour tesjours ,
homme trop obſtiné.
ABDALLAH se retourne.
Eh ! quoi , Haſſan , contre votre bienfaiteur
:
HASSAN , lefabre à la main.
Je n'écoute rien. Crois-tu donc, imbécille
vieillard , m'éblouir par un fantôme
de bonheur , tandis que tu tiens entre tes
mains la ſeule choſe qui peut l'aſſurer ?
ABDALLAH.
Qu'ai-je pu faire pour vous que je
n'aie pas fait ?
HASSAN, furieux , le menace.
Tu feins de l'ignorer ; cette pommade
magique que je te demande avec les
plus baſſes fupplications.
ABDALLAH.
JUIN. 17742 1 49
ABDALLAH.
Oh! qu'à cela ne tienne , Haſſan: vous
l'avez trop bien gagnée , mais auparavant
il faut que je vous en enſeigne l'uſage.
(Il tire la boîte de ſon ſein. )
HASSAN , remettant fon cimeterre.
Tant que vous parlerez ainſi , Abdallah
, vous trouverez en moi un ami.
ABDALLAH.
Si vous vous frottez les yeux de cette
pommade , rien n'eſt ſi raviſſant que le
ſpectacle dont vous jouiſſez. Tout ce que
la Nature produit de plus riche & de plus
précieux ſe préſente auſſi- tôt à vos regards.
HASSAN prend la boîte & s'empreſſe dese
froter les yeux de pommade.
Que cela doit être beau ! Voyons. Ciel !
où ſuis - je ? Quelles tenebres m'environnent.
Ah! je ſuis perdu. Malheureux
vieillard , tu m'as trompé ! (Il marche_en
tâtonnant . )
ABDALLAH.
Telle eſt la punition que méritent ton
D
50
MERCURE DE FRANCE.
injuſtice & ton avidité; mais elle eſt trop
foible pour ton ingratitude.
HASSAN.
Dieux ! que devenir ? Où ſuis- je ? Où
eſt mon tréſor ? Hélas ! mon bonheur a
paſſé comme un fonge. Cruel Abdallah !
Que la foudre... Mais où m'égaré-je ? O
fage Dervis , pardonnez - moi.
ABDALLAH.
Tes crimes t'ont rendu indigne de tout
pardon. Rentre dans le ſein de la mifere
d'où je t'avois tiré.
HASSAN.
C'en eſt trop , c'en eſt trop. Le remords
me ronge. Malheureux , malheureux Hasfan
! que n'es - tu encore aux portes de
Bagdad à attendre les charités des paffans ?
Hélas ! que j'éprouve bien qu'un coeur qui
ſe laiſſe une fois ouvrir à l'infatiable foif
de l'or , devient bientôt capable de tous
les crimes.
Par Mile Raigner de Malfontaine .
JUIN. 1774 51
VERS à Mademoiselle.**.
LAISSONS
AISSONS će Stoïque ſévere
Qui , malgré les élans d'un coeur qui le dément ,
Dans fon humeur atrabilaire
Fuit l'amour , mépriſe l'amant
Et fournit ſa trifte carriere
Sans connoftre ce fentiment
Qui charme la Nature entiere;
Son erreur eſt un vrai tourment.
1
Avec lui je veux un moment
Que l'amour ſoit un mal ; ce mal eſt néceſſaire ,
Et je crois qu'il vaut mieux pécher en trop aimant ,
Que de pécher par un excès contraire.
Mais l'amour nous caufe des pleurs ,
›Et preſque toujours l'amertume
Vient empoifonner ſes douceurs .
Son flambeau tour-a-tour s'allume
Dans le fein des Plaiſirs , dans le feu des Fureurs.
Cette fatalité n'eſt qu'une vaine excuſe.
L'Amour est bienfaiſant , fon caractere eſt doux.
L'aveuglement qui nous abuſe
Fait que c'eſt lui que l'on accuſe
Des vices qui ne font qu'en nous .
Voyez l'Amour régner dans le coeur d'un jaloux
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eſt plus cet, enfant , ce charme de la vie ,
Ce dieu féduifant , enchanteur ;
C'eſt un affreux tyran de qui la frénéfie
Eloignant le plaiſir , veut trouver le bonheur.
Voyez ce débauché dont l'ame ſemble encore
Senfible. Avide de plaifir
Il prend pour de l'amour cet effréné defir
Qui le tourmente & le dévore.
Malheur à la jeune Beauté
De qui le coeur à fon aurore ,
Séduit par la témérité ,
Comble , enivre de volupté
Le monttre qui la déshonore
En abuſant de ſa ſimplicité!
Affouvi par la jouiſſance ,
Le cruel porte ailleurs l'amour qu'il crut avoir
Il fuit , & ſa victime , en proie au déſeſpoir ,
Regrette en vain fon innocence ,
Accuſe injuſtement l'Amour & ſa puiſſance
Des maux qu'il n'a pas faits & qu'il eût dû prévoir
Voyez ces deux amans fideles ,
Qu'Amour perça des mêmes traits :
De deux êtres heureux ce ſont les vrais modeles .
Pour prix de leurs vertus , pour prix de leurs attraits ,
Ce dieu les couvre de ſes ailes ;
Il leur promet des roſes immortelles ,
Et ce couple amoureux célebre ſes bienfaits.
JUIN. 53
1774.
L'Amour est un Prothée ; il change & fe conforme
Aux qualités des coeurs qu'il brûle de ſes feux :
Charmant dans un coeur vertueux ,
Dans un coeur bas il eſt difforme.
Dieu ſéduisant , dieu de la volupté ,
Si tu ne prenois pour victimes
Que des coeurs innocens , exempts de fauſſeté ,
Bientôt on oublieroit tes crimes
Pour ne chanter que ta bonté.
Si tu voulois établir ton empire
Dans le coeur de *** ! il eſt digne de toi ,
Et la vertu , bien loin de te détruire ,
Se foumettroit d'elle - même à ta loi.
Mais j'entends mon coeur qui ſoupire ,
Et j'ai preſque ofé la nommer.
En lui dépeignant mon martyre ;
Je m'oublierois dans mon délire ,
Et je craindrois de l'alarmer ?
Car , quoiqu'il foit permis d'aimer ,
Il ne faut pas toujours le dire.
Par M. le Fuel de Mericourt.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
La Réunion de la Muſique & de la Poësie ,
Epitre à Mile Beaumenil.
D'EUTERPE & d'Erato jeune & viveinterprete ,
Beaumenil , que de volupté ,
Que d'intérêt ta voix leur prête !
Que de charmes ta grace ajoute à leur beauté !
Ton art les embellit ; ton talent les inſpire.
Avant toi leurs débats ont fouvent éclaté ,
Et même affoibli leur empire ;
Enfin tu les unis : leuPinde eſt enchanté.
L'Amour partage ſon délire ,
Et te préſente un prix tant de fois mérité.
Céphiſe , Pomone , Zirphé ,
Sylvie , Adele , Télaïre ,
Sous les yeux d'Apollon , aux accens de ſa lyre ,
Signent à l'envi le traité.
Que j'aime à te voir triomphante !
Qui pourra décider jamais
Des deux aimables foeurs quelle eſt la plus contente ,
Lorſque , déployant mille attraits ,
Tu viens , ou folâtre ou plaintive ,
Tantôt , par des chants ſéducteurs ,
Varier les plaiſirs de l'oreille attentive ,
Et tantot , par un jeu qui touche & qui captive ,
Tout exprimer , tout peindre & t'emparer des coeurs
Opuiſſance de ta Magie !
Par un pere homicide entraîné à l'autel ,
JUIN. 1774. 55
Sans te plaindre de lui , ſans regretter la vie
Et pour Achille ſeul offrant des voeux au Ciel ,
Que tu commandes bien à mon ame attendrie !
L'actrice diſparoft ſous le couteau mortel ;
Je tremble pour Iphigénie.
TIRCIS & AMARANTE ,
Fable imitée de la Fontaine.
DE
AIR: Las Champcenets , fanfare.
E la jeune & fimple Amarante ..
Tircis adoroit les beaux yeux.
Un jour , dans une douce attente ,
Il lui dit d'un air amoureux :
Ah ! fi vous connoiffiez , bergere ,
Un certain mal qui nous plaît tant !
Il n'eſt aucun bien fur la terre ..
Qui vous parût valoir autant.
Souffrez qu'on vous le communique.
Croyez- moi , n'ayez point de peur;
Je ſuis votre ami , je m'en pique ,
Pourrois -je tromper votre coeur ?
Amarante dit au jeune homme :
Ce mal , comment l'appelez-vous ?
L'Amour , voilà comme on le nomme..
L'Amour ! Ah ! oui : ce mot eſt doux.
D
56
MERCURE DE FRANCE.
Mais à quoi puis -je le connoftte ?
Quels font ſes ſignes ? que fent- on ?
Des peines qui charment notre étre ,
Dans tous les ſens un doux poifon .
On ſe plaſt ſeule en un bocage ;
On foupire , on ne fait pourquoi ;
Les mains laiffent tomber l'ouvrage ,
On s'oublie , on n'eſt plus à foi .
L'eſprit vous retrace une image ,
Des larmes s'échappent des yeux ;
L'aſpect d'un berger du village
Cauſe un trouble délicieux .
Amarante aufſi-tôt s'écrie :
Oh ! ce mal ne m'eſt pas nouveau ;
Il regne en mon ame attendrie
Je le reconnois au tableau.
A cet aveu que fit la belle,
Tirdis croyoit ſes voeux remplis ,
Mais elle ajouta , la cruelle !
Je ſens tout cela pour Daphnis.
L'autre penſa mourir de honte.
Il eſt force gens comme lui ;
Qui n'agiſſent que pour leur compte
Et qui font le marché d'autrui.
Par Mile Coffon de la Creſſfonniere
JUIN. 774. 57
A M. le Comte de T.
QUAUNANDD vous chantiez votre Thémire ,
Tout ici reſpiroit l'amour.
Lui-même il montoit votre lyre ;
Il fut embellir ce ſéjour.
Près de vous je voyois les Graces
Sourire à vos divins accords.
Tous les plaiſirs ſuivoient leurs traces ;
Ils enchantoient ces triftes bords.
Ne verrons- nous jamais renaître
Ces beaux jours , ces momens fi doux ?
Non : Phébus vous a pris pour maître ;
Il ſe plaît trop auprès de vous.
Des Muſes la troupe ravie
Ecoute vos tendres chanſons ,
Et ne vous offre pour leçons ,
Que les fruits de votre génie.
Rarement ces Divinités
Viennent éclairer ma patrie ,
Et le Parnaſſe & l'Idalie
Sont aux lieux que vous habitez.
ra
Que ne puis-je pour vous , Mécene ,
Quitter aujourd'hui ces déſerts ,
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
Où les vents, échappés des mers
Portent la fievre & la migraine !
A peine y voyons-nous des fleurs ,
Après de longs & noirs orages.
Enfin fur nos climats ſauvages
Le Ciel répand quelques faveurs.
D'Albion les Nymphes charmantes
Y brillent ſans rouge & fans fard ;
Leurs graces , naïves , touchantes ,
Ne doivent preſque rien à l'art.
Mais bientôt ce tableau s'efface ;
L'Aquilon chaſſe les Zéphirs ;
Et l'hiver triſtement remplace
Janni , l'Amour & les Plaiſirs .
J'ai tout perdu dans ces aſyles
Avec les auteurs de mes jours ,
Et de mes regrets inutiles ,
Hélas ! rien n'arrêtoit le cours.
Mais je cede au charme invincible
De votre fouvenir flatteur ,
Et mon ame toujours ſenſible
Vous doit un inſtant de bonheur.
JUIN. 59 1774.
A Miss FANNI, Ch.
L'AURORE 'AURORE qui vient de naſtre ,
Dont le tendre éclat nous luit ,
Le printems qu'on voit paroître ,
La fleur qui s'épanouit,
Du zéphir la pure haleine ,
Et le gazon rajeuni ,
Dont l'émail couvre la plaine ,
C'eſt l'image de Janni.
Du ciel l'azur fans nuage
Brille toujours dans ſes yeux.
D'Hébé c'eſt le fin corſage ,
De Vénus les blonds cheveux ,
DesGraces le doux fourire ,
Le maintien , le fein auffi...
Heureux qui pourroit tout dire !
Jugez du tout par ceci.
Janni, pardonne à ma flamme
Un effor trop indifcret :
Pour mieux faire ton portrait ,
Il faudroit peindre ton ame ,
Comme toi , belle fans fard
Mais , o jeune objet que j'aime ,
Janni , cet effort fuprême
Eſt au -deſſus de mon art.
60 MERCURE DE FRANCE.
VERS & Mde la Comteſſe de R... , au
nom de pluſieurs malheureux qui ont
tout perdu dans un incendie à Plombicres
le mois de Juillet dernier , & qu'elle a
Secourus de la façon la plus noble & la
plus généreuse. *
Ld
e plus terrible des fléaux
Nous a laiffé notre exiſtence !
Pour admirer les exemples nouveaux
De ta douceur & de ta bienfaiſance.
Tu fais donc plaindre le malheur !
Le notre eſt il aſſez funeſte ?
Nous perdons tout , mais ta pitié nous reſte ,
Notre reſſource eſt dans ton coeur ,
Femme fublime , ame céleste !
Qui joins tant de vertus aux attraits les plus doux ,
Entends le cri de la Reconnoiffance ,
Elevé par la voix de la triſte Indigence ;
Hélas ! nous n'avons rien à nous ;
Mais nous venons t'offrir la ſenſible éloquence
De l'infortune en pleurs qui tombe à tes genoux.
Par M. le Clerc de la Motte , Cap. Chev.
de St Louis au rég. d'Orléans , inf.
JUIN. 1774. 61
L'EXPLICATION EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Mai
1774 , eft le Nid d'Oiseau ; celui de la
ſeconde eſt la Poſtérité ; celui de la troiſieme
eſt Enigme ; celui de la quatrieme
eſt Poiſſon d'Avril ; celui de la cinquieme
eſt Sommeil. Le mot du premier logogryphe
eſt Cire , où l'on trouve faint
Cir & ire ; celui du ſecond eſt Janvier ,
où ſe trouvent an , navire , Jean , Ane ,
rive , vin , ivre , rave , vie , rien ; celui du
troifſieme eſt Citrouille , où l'on trouve
or , Luc , Cul , oui , cri , lit , Clio , oeil ,
cire , ouie , roue , loi , loutre , licou , rue ,
rouille.
A
ÉNIG ME.
u tréſor de la République ,
Lorſque les fonds font amaſſés ,
Tous les ſujets ſont empreſſés
A me verſer dans la caiſſe publique ;.
Cet impôt d'ailleurs eſt très - doux ,
Et pris , en plus grande partie ,
Sur le travail & l'induſtrie ;
9
62 MERCURE DE FRANCE.
:
Les rangs égaux , point de jaloux :
Pour vous , Meſſieurs de la Finance ,
Il ne ſeroit pas d'importance ;
Mais , puiſqu'il faut le déclarer ,
Ce peuple peut vous éclairer.
Par le même.
EST.
AUTRE.
ST - ce en blanc , lecteur , eft - ce en noir
Que tu defires me connoftre ?
D'accord ; mais avant de paroître
مو
Je veux me déſigner , ainſi que tu vas voir :
En blanc l'on me recherche , en noir on me redoute.
En noir je peux ſouvent mettre tout en déroute .
En blanc je ſuis un agrément.
En noir je peux cauſer plus d'un enterrement ;
Et pour t'apprendre , enfin , quelle eſt ma deſtinée ,
Je m'envole en pouffiere ou m'en vais en fumée.
Par le méme.
C
AUTRE.
ELLE dont je porte le nom
Contribue à mon exiftence .
4 m'entendre on diroit que j'ai toujours raiſon
JUIN. 1774. 63
:
C'eft le but de mon pere ; il voudroit qu'on le peuſe.
Je maſque quelquefois les défauts des fripons ;
Mais , fans bouche ni voix , je défends l'innocence.!
Utile en tout état ; peu ſe paſſent de moi ;
Dans le commerce , les affaires ,
Marchands , procureurs & notaires ,
Je ſuis reçu par - tout. Je perce juſqu'au Roi.
Sous la main des Savans j'éclaircis la matiere.
Je l'embrouille ſouvent avec l'homme de loi.
Mon tout , plns d'une fois , a fait pâlir d'effrol.
Combien de voyageurs j'ai fait mettre en colerel
Il eſt certaines gens chez qui je ſuis ſuſpect ,
Sortes de cuiſiniers qui font mauvaiſe chere ,
Mais gardons nous ici de manquer de reſpect :
Il eſt plus ſage de ſe taire.
Par M. Hubert,
V
AUTRE.
ous allez me croire impotent.
Je ne quitte pas d'un inſtant
•La plus étroite des ruelles ,
Et je ſuis nuit & jour gardé par deux femelles.
Vous allez me croire infolent.
Je meſure les Rois & je toiſe les Belles.
Vous allez me croire Sultan.is 10t
64 MERCURE DE FRANCE.
Je marche fiérement entre vingt ſentinelles ,
Et ſous l'etendard muſulman .
Vous allez me croire marchand.
Chaque jour , à mon gré , j'ouvre & ferme boutique
Enfin tantôt fripon & tantôt impoſant ,
On me croiroit un matois à rubrique.
Quel changement ! je perds tout ce clinquant.
On me met dans la main ſur le ton de l'embleme ,
Et celui qui me rend ce ſervice ſuprême ,
Par état eſt un fou chez l'homme inconféquent.
Par M. Papelart.
LOGOGRYPΗΕ.
SOIT
Ort qu'en folidité je le diſpute au fer ,
Soit qu'un tiſſu léger , quoique plus élastique ,
Forme de mon enſemble un contour ſymmétrique ,
Je n'en offre pas moins matiere à deviner.
Mon nom est très - connu : cinq lettres le compoſent ;
Mais je ne l'ai pas ſeul , que mes lecteurs en gloſent ;
Je renferme un objet comme moi dénommé ;
Si deux lettres de moins , je ne ſuis plus le même
Je prends une autre forme & mon tout eft changé ;
L'ardent chaſeur alors goûte un plaifir extrême.
,
Le
JUIN. 1774. 65
Le ſexe féminin veut bien me rechercher
Heureux d'être l'objet de cette préférence ,
J'en connois tout le prix , & fais la mériter;
Mais ſouvent mes efforts trompent fon eſpérance,
Semblable à l'ouvrier qui forme ma texture ,
Le ſexe croit par moi réformer la Nature :
Se trompe-t- il ? Peut- être. Eh ! qu'importe , après tout
Je fais ce que je puis , le Ciel eſt pour le tout.
D'une fille en effet , aux portes de l'enfance ,
Je ſuis , à point nommé , le développement ;
J'en dirige l'action , j'en guide l'influence ,
Je lui fournis enfin des appas en naiſſant.
Je ne me borne pas à l'âge d'innocence ;
Món pouvoir va plus loin : chez les divinités ,
Où l'or de nos Midas fait régner l'opulence ,
Mes ſervices jamais ne furent oubliés.
Je les pare ſouvent de frivoles appas ;
Mais là , c'eſt trop jafer pour une bagatelle :
Tendron qui lit ceci déjà ſe ſert de moi.
S'il eſt quelque Beauté dans la gente femelle ,,
i
Rarement elle oublie à me porter ſur ſoi.
Par M. Tan.***
E
56 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE LOGO GRYPHIQUE,
à Mile la C *** , ſous le nom d'EGLE.
V
::
ous m'ordonnez , Eglé , de faire un logogryphe ;
Un logogryphe à moil le tour est trop ſanglant
Vous avez donc juré ma mort ou mon tourment ?
J'aimerois cent fois mieux que Lucifer me griffe ,
Ou me griffat ; parlons grammaticalement.
Si demandiez quelque tendre élégie ,
Quelque chanfon ou quelque madrigal ,
Alors... vous vous fachez 1 allons , tant bien que mal ,
Il faut contenter votre envie.
Cependant , jeune Eglé , dans l'art de deviner
Vous faites voir tant de juſteſſe
Que je ne fais qu'imaginer
Pour exercer tant foit peu votre adreſſe.
Si je vous dépeignois amitié , ſentiment,
Vertu , candeur , reconnoiffance ,
: .
Sageſſe & cætera ; vous diriez promptement
La belle fineſſe vraiment !
Je fais le mot : malgré mon éloquence ,
Dans votre coeur aſſurément
Vous le trouveriez , &.... Quant à moi plus je penfe...
Attendez... certain nom... Le connoiſſez-vous bien ?
*Je ne crois pas : oh ! tant nieux ; j'ai moyen
D'exercer votre ſavoir - faire.
Or écoutez , n'omettez rien
JUIN. 1274 67
Et fuivez-moi : j'entre en matiere.
Je ſuis ... Comment, Eglé , vous tracer mon portrait
Ce n'eſt pas choſe aiſée au moins ; car un ſeul trait
Pourroit bien me faire connoftre ,
Et fi vous aviez peur... Je veux être difcret ,
Vous me devineriez peut-être , 1
Et je veux m'en garder. Suivons notre chemin.
Je ſuis natifdu rivage Afriquain
Très-mal bâti de ma nature ,
Je fais horreur même en peinture
Jugez au naturel. Enfin ,
Pour abréger la procédure ,
11
Onze lettres en tout compoſent ma ſtructure.
C'est beaucoup , dites - vous ; vingt mots à combiner
Ne font pas entre nous une petite affaire
Si vous venez à deviner ,
De vos ſuccès , auſſi , comme vous ferez fiere !
Allons ferme ; dans la carriere
Tâchons de nous acheminer.
Mon tout décompoſé montre avec avantage
Une nourriture en uſage
4.15
Chez tous les Peuples du Levant.
Le contraire de tout; ce que fait, fort ſouvent
Un coupable qui cherche à paroître innocent:
De Jupiter une maîtreffe ;
L'opposé du mot qui ; le contraſte du blanc;
Celle dont l'oeil malin , & le minois charmant
Sut d'Ovide amoureux captiver la tendreſſe ;
Deux notes de muſique , & ce que fait celui
Qui de pleurer n'a nulle envie ;
۲
:
1
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
LLL
وا
Des mouches un préſent fort utile aujourd'hui ,
Du corps humain la plus dure partie ;
Le mot qu'on difoit autrefois
Quand on vouloit deſigner la colere ;
La production de la voix ,
:
Et ce qu'en la farine on ne recherche guere.
Enſuite un coquin d'eſpion
Qui trompa les Troyens , dit-on ,
Et leur perfuada d'abattre leur muraillé
Pour y faire entrer , fans façon ;
Un grand cheval de bois , non pas rempli de paille ,
Mais de gens préparés à brûler Ilion.
Ce n'est point tout , Eglé : je fuis impitoyable :
Et puiſque je vous tiens , j'irai juſques au bout ,
Juſques au bout ! ce n'eſt point une fable ;
Je n'en rabattrai rien du tout.
Vous trouverez encore ce que porta la terre
Lorſqu'Adam , notre premier pere ,
Du jardin d'Eden fut chaſſé ,
Et que , par un ordre ſévere,
De fon péché juſte ſalaire ,
Au travail il ſe vit forcé.
Le nom d'un ancien Patriarche
Qui , pour ſe préſerver des eaux ,
Par l'ordre de Dieu , bâtit l'arche ,
Où , s'enfermant avec les animaux ,
Il brava la fureur des flots ,
Pendant que le déluge inondant la campagne ,
Engloutit ſous les eaux la plus haute montagne ,
✓ Et perdit tout le genre humain ;
UIN. 1774. 69
Un autre fon contemporain ;
Deux fleuves , l'un en France & l'autre en Allemagne ;
Le nom d'un Saint & trois oiſeaux ;
Une riviere dont les eaux
Au-deſſous de Conflans ſe jettent dans la Seine .
La plus belle des fleurs , qui ne vit qu'un inftant ;
Certain jour dont par fois trop tard on ſe repent,
La chance étant fort incertaine
Vous y verrez encor les armes des taureaux
Et de certains.. ; ce qu'on n'a qu'avec peine
Et qui cependant eſt la ſource de tous maux.
*Poursuivons ; mais je perds baleine
Et de plus je pourrois devenir ennuyeux :
Adieu , charmante Eglé ; devine ſi tu peux.
,
Par M. E. F. が、
E3
70. Mercure de France .
;
AIR deM.GLUCK, duns Iphigenie.
Cru-el - le, non,ja- mais
votre insensiblecaurNifuttouchs
*
demon amour extremesi vous.
m'aimiezautant queje vous aime ,
je
Yous ne doutoriezpas de mafidelleardeur,
Yous ne doute-rick
OX
pas demafi-det-te ar - deur.
Vous pouve affli-ger un соси
Jain,1774 72
quivous ado-re,Lardes soupçons in-
Jart- eux,EtTuifaireeuunn tourment
af-freux Du feu constant qui le
devore, Et lui
faireun tourment of-freuxDufou
constantqui le de-vo ---re.
Cru- el- le, Cru- el- le, non ,
ja- mais votreinsen-fi-ble coeur
Nefuttouché demon a-mour ex
:
72. Mercure de France:
tre-me. Sivous m'ai-miez autant
queje vous ai-meYous ne
douteriezpas demafidelle ar deur,
Yous ne douteriez pas demafi-:
deble, ar- deur. Cruel-le , non
ja-mais votre coeur nefut touché.:
に
JUIN. 1774. 73
NOUVELLES LITTERAIRES.
Contes traduits de l'Anglois. Deux parties
in- 12- A Londres ; & ſe trouve à Paris
, chez la Veuve Ducheſne , Mérigot
le jeune , Eſprit.
LA
:
A plus grande partie de ce recueil eſt
tirée d'un ouvrage périodique anglois intitulé
l'Aventurier , The Aventurer. Le
traducteur s'eſt permis quelquefois d'augmenter
, de retrancher & de modifier divers
endroits de ces contes , parce que fon
but a moins été de nous en donner une
traduction littérale que de faire naître &
de nourir dans l'ame du lecteur cette douce
ſenſibilité d'où découlent toutes les
vertus ſociales , la généroſité , la clémence
, l'humanité &c.; qualité par conſéquent
ſi propre à contribuer au bonheur
de la ſociété & même à notre bonheur particulier.
,, Voulez- vous , dit un interlocuteur
de ces contes , à un lord qui ſoupi-
,, roit en vain après le bonheur , que toute
la Nature , depuis long-tems mor-
,, ne & éteinte pour vous , change de face
ود
E 5
74
MERCURE DE FRANCE.
و د
”
و د
و د
"
"
ود
وو
"
,, à vos yeux ; qu'au lieu de la langueur
&de la mélancolie dont vous vous plai-
,, gnez , elle mette dans votre ame une
,, joie conſtante; en un mot , que tout
conſpire à vous rendre heureux ? Ne
fongez qu'au bonheur des autres. Ceux
qui s'occupent trop de leur ſanté , vivent
miſérablement. Il en eſt de même
de ceux quis'occupent trop de leurbonheur:
il eft le fruit de l'exercice de nos
facultés morales , & ſe détruit par les
ſoins exceffifs qu'on prend delui ; comme
la ſanté eſt généralement le fruit de
l'exercice des facultés du corps ,&s'affoiblit
par les précautions ſuperſtitieuſes
& les remedes indiſcrets qu'on prend
„ pour la conſerver. Ne vivre , ne res-
,, pirer que pour l'avantage de l'humanité
; n'avoir que des affections agréables
à tout le monde; produire,dans ceux
,, qui font à portée de nos bienfaits , des
ſentimens de joie , d'amour , d'eſtime
&de reconnoiſſance ; n'écouter , n'é-
„ prouver que des mouvemensdejustice,
d'amitié , de bienveillance , de com-
,, paſſion , de générofité ; c'eſt , Milord
la vie heureuſe par excellence , la ſeule
qui ſoit digne d'envie , & qui pût
"faire ſouhaiter raifonnablement la con.
ود
ود
ود
و د
ود
و د
و د
JUIN. 1774. 75
et
t
1
,, dition des Princes & des Rois , s'ils
ſavoient enprofiter." ود
Les différentes ſituations que nous offrent
les contes de ce recueil , attachent
par certains détails dictés avec ſimplicité
& qui rendent en quelque forte l'objet
préſent. On lira fur tout avec intérêt
l'hiſtoire trouvée dans les papiers d'une
jeune étrangere morte à Amiens.
Traité sur la meilleure maniere de cultiver
la Navette & le Colfat , & d'en extraire
une huile dépouillée de fon mauvais
goût & de fon odeur désagréable ; par
P'auteur du Journal d'obſervations ſur
la phyſique , ſur l'hiſtoire naturelle &
fur les arts & métiers. Vol. in- 8°. prix
2 livres 8 f. br. A Paris , chez Ruault
librarie.
M. l'Abbé Rozier a foumis au jugement
de l'académie royale des ſciences ſes
recherches & ſes obſervations ſur la culture
de l'eſpece de chou nommé Colfat ; furcelle
de la Navette, & fur les moyens d'extraire
de leurs femences une huile douce
, dépouillée de tout mauvais goût& de
toute odeur déſagréable. Lescommiſſaires
nommés par l'académie pour faire l'exa
76 MERCURE DE FRANCE.
men de ces recherches & obfervations, ont
reconnu que les deux mémoires qui les
raffembloient formoient un traité complet
fur la culture du Colſat & de la Navette;
que la méthode enſeignée par l'auteur
pour extraire de leurs femences une huile
douce & agréable , étoit puiſée dans les
meilleurs principes de phyſique & de chimie
; & qu'il étoit d'autant plus probable
qu'elle réuſſiroit en grand , & entre
les mains des cultivateurs , qu'elle étoit
déjà pratiquée dans nos provinces méridionales
pour la préparation des olives de
table.
Ces deux mémoires font précédés , dans
Youvrage que nous venons d'annoncer,d'un
avant-propos que l'auteur a foumis également
au jugement de l'académie. Coinme
cet avant propos difcute un objet qui
peut intéreſſer le commerce national & la
ſanté des citoyens , nous nous ferons un
devoir de, rapporter fidélement l'extrait
même qu'en ont fait les commiſſaires de
l'académie,,, M. l'Abbé Rozier prétend
ود
ود
و د
و د
qu'une partie des huiles qui ſe vendent à
Paris comme huile d'olives, fontcoupées
& altérées par un mélange plus ou moins
conſidérable d'huile de Pavot , vulgai
,, rement appelée huile d'oeillet ; les expéJUI
N. 1774- 77
6
ود
ود
ود
و د
"
ود
ود
و د
و د
ود
ود
,, riences ſur leſquelles il établit cette afſertion
nous ont paru , ajoutent les com
miſſaires , affez déciſives pour qu'il fût
difficile de la révoquer en doute. Les
,, cauſes des manoeuvres qui ſe ſont introduites
à cet égard dans le commerce ,
font , fuivant M. l'Abbé Rozier ; 1º. la
,, qualité même de l'huile d'Eillet qui
n'a preſque aucun goût , qui ferapproche
en cela beaucoup de l'huile d'Olive
, & qui peut être mêlée avec elle
fans l'altérer ſenſiblement ; 20. du bas
prix auquel il eſt poffible de ſe la pro-
,, curer. 3º de la proximité des provinces
où elle fe fabrique. 4º. enfin de la loiqui
prohibe l'uſage de l'huile d'OEillet pour
entrer dans les alimens ; prohibition qui
empêche les marchands de la vendre ſous
fon véritable nom. Cette derniere confidération
conduit M. l'Abbé Rozier à
,, quelques réflexions ſur la loi même qui
a prononcé la prohibition: il obſerve
d'abord que cette loi eſt demeurée fans
effet , puiſque malgré les peines qu'elle
,, a prononcées , le pavot ne s'en cultive
,, pas moins librement dans le royaume ,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
رد
& que l'huile qu'on tire de ſes ſemen-
,, ces ne s'en confomme pas moins dans
la capitale , il va plus loin , & il avan-
ود
" ce de plus que cette loi eſt ſans objet ,
78 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و و
,, parce que l'huile de Pavot ou d'OEillet,
loin d'être narcotique , comme elle
l'annonce dans le préambule , ne contient
au contraire rien de nuiſible à la
ſanté. Il invoque à cet égard deux décrets
de la Faculté de médecine de Paris
, l'un du vingt ſix Juin 1717 , l'au-
„ tre du vingt- neuf Janvier dernier ,
,, qui décident formellement la queſtion
,, en faveur de l'huile de Pavot ou d'OEil-
"
"
"
"
ود
"
و د
ود
"
let. Ces deux pieces ont d'autant plus
de poids dans la queſtion , qu'elles ſe
trouvent conformes au ſentiment unanime
de tous les naturaliſtes modernes;
qu'elles font juſtifiées d'ailleurs par
l'exemple de preſque tous les Peuples du
Nord , de ceux des Pays-Bas , de la Flandre
, de l'Alface , du Baujolois , de la Lorraine
& de la Franche Comté. Dans
tous ces pays & dans beaucoup d'autres
; l'huile de pavot eſt une des plus
,, en uſage , &on n'a jamais reconnu
qu'elle produisît de mauvais effets. Il
„ paroit prouvé , d'aprés ces différentes
" autorités , que la loi qui prohibe l'huile
d'oeillet porte ſur une ſuppoſition qui
n'eſt pas exacte , & nous fommes à cet
,, égard , continuent les Commiſſaires ,
entiérement de l'avis de M. l'Abbé Ro-
و د
"
ود
و د
ر ا ج
"
JUIN. I1774. 79
F
}
و د
وو
„ zier. Nous sommes bien éloignés de
,, prétendre critiquer par-là une loi ſage ;
,, fans doutedans le temps où ellea été ren-
,, due, on n'avoit pas vraiſemblablement
alors des connoiſſances auſſi préciſes de
la nature& des effets de l'huile de pavot,
& les Magiſtrats ont penſé que
dans une matiere auſſi importante , il
falloit choiſir le parti le plus fûr ; mais
,, aujourd'hui qu'il eſt prouvé que l'huile
de ſemence de pavot ne contient rien
de nuiſible à la ſanté , qu'ellepeut rem-
,, placer l'huile d'olive à bien des égards,
ود
ود
و د
و د
ود&qu'elle la remplace en effet dans le
, commerce fans qu'ilexiſteaucunmoyen
, de s'y oppoſer , la loi prohibitive , loin
"
و د
ود
d'avoir l'objet d'utilité qu'elle a eu en
,, vue , entraîne au contraire différens inconvéniens
qui doivent engager à la réformer.
Ces inconvéniens font 1º. de
donner lieu à des mélanges contraires à
,, la bonne foi &àlaconfiance néceſſaires
dans le commerce ,&qui ceſſeroient de
,, l'être s'ils étoient avoués. 2°. De ralentir
une culture intéreſſante pourpluſieurs
ور provinces du royaume. 3º. De laiſſer
paſſer à l'Etranger des ſommes confidé-
,, rables dont il ſeroit poſſible de confer-
ود
ود
80 MERCURE DE FRANCE.
”
ver la plus grande partie en France. 4°.
, d'occaſionner un renchériſſement néceſſaire
dans l'huile d'olive par le défaut
d'une autre huile qui puiſſe entrer en
,, concurrence avec elle."
"
"
Les Commiſſaires terminent leur extrait
par donner de juſtes louanges à cet
avant - propos qui leur a paru intéreſſant
relativement à l'objet d'utilité publique
que l'auteur a en vue ,& par la fainephyſique
qui l'a guidé dans ſes recherches .
..
Dictionnaire de Titres originaux , pour les
fiefs , le domaine du Roi , l'hiſtoire , la
généalogie , & généralement tous les
objets qui concernent le gouvernement
de l'Etat ; ou inventaire général du cabinet
du Chevalier Blondeau de Charnage
, penſionnaire du Roi, aſſocié étranger
de l'Académie royale d'Angers,
ci-devant lieutenant d'infanterie , demeurant
à Paris , vieille rue du Temple
, près l'hotel de Soubiſe ; tome
Ve. in- 12. de 129 pages. A paris , chez
l'auteur & chez la Ve. Vatel , libraire ,
* L'AUTEUR continue dans ce cinquieme
volume , ainſi que dans les précédens , de
donner l'énoncé des titres originaux qui
fe
JUIN. 1774 81
"
4fe trouvent dans ſon cabinet. Ces titres
conſtatent pluſieurs faits relatifs à différentes
généalogies , au domaine du Roi ,
à des droits féodaux , & même à l'hiſtoire.
L'auteur cite entre autres ,, une copie
en forme probante de l'inſtruction , contenant
vingt & un chefs, donnée à
Montauban le 12 Juillet 1578 , par le
Roi de Navarre , depuis Henri IV du
,, nom , Roi de France , furnommé le
Grand , à fon Envoyé vers le Roi Henri
IIIe du nom , avec les réponſes de ce
Monarque , datées à Paris du 24 Juil-
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود let de ladite année. " M. B. ajoute que
cette inſtruction contient des faits hiſtoriques
très - intéreſſans. Mais comme fon
objet eſt de donner une ſimple notice des
titres & autres actes qu'il a raſſemblés , il
ne cite aucun de ces faits hiſtoriques.
Les quatre premiers volumes de ce
dictionnaire ont été imprimés par ſouscription
& ſe trouvent à l'adreſſe ci - desfus.
Fables par M. Dorat , in 8°. Prix 24 liv.
broché en carton , & 36 liv. fur papier
d'Hollande , dont il y a un très - petit
nombre. A Paris , chez Monory , libraire.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
Le mérite de ces Fables eft connu &
confacré par l'eſtime publique. La raifon
yparoît toujours embellie par les graces ,
&l'on peut dire que M. Dorat a obſervé
lui -même , avecbeaucoup d'art & de fuccès
, la leçon qu'il donne dans ſon apologue
, la Fable & la Vérité.
La Vérité dit un jour à la Fable :
De quel front foutiens-tu que nos droits font égaux?
J'exifte avant les Temps : toujours brillante & ftable ,
J'ai vu les Elémens s'élancer du chaos .
Tout fe détruit , change & fuccombe.
A cette loi l'Univers eft foumis ;
Je la brave ; un empire tombe ;
Moi , je m'affieds ſur ſes debris .
Je connois ton pouvoir , je fais ton origine ,
Lui répond la Fable en riant :
Elle est très - noble aſſurément.
Sur les âges elle domine :
Je ne ſuis que ton ombre , & le dis franchement
Mais je ſuis une ombre badine .
Ton miroir , par exemple , eſt un meuble effrayant ;
La Foibleſe le craint , l'Amour-propre le brife.
-Moi , je corrige en égayant ;
Tu montres la leçon , & moi je la déguife.
Le Temps ne fut pas trop fenfé
De t'avoir ainſi dépouillée .
Quand l'homme eft corrompu tu dois être voilée ;
Ma très - auguſte fur , l'age d'or eft paffé.
JUIN. 1774 83
Ne va point prêcher ainſi nue
Si tu prétends groſſir ta Cour ,
Vénus même , Vénus plaît mieux un peu vêtue
La nudité ne ſied bien qu'à l'Amour.
Tu menaces , je ris ſans ceſſe.
1. Pour inſtruire l'Orgueil il faut le careffer.
Quand je guéris les coeurs que tu viens de bleſſer ,
L'Homnie , ce vieil enfant , me prend pour la Sageffe:
Tiens , faiſons la paix en ce jour ,
Uniffons- nous pour venger tou injure ;
Je ſerai ta Dame-d'Atour
Et j'aurai foin de ta parure.
Cette édition , ornée d'eſtampes , eſt
un des plus grands ouvrages qui ſe ſoient
faits en ce genre. M. Marillier , jeune artiſte
, qui en a fait tous les deſſins ,& qui
a eu la direction de la gravure , a donné
tous ſes ſoins pour perfectionner cette
collection. La petiteſſe des cadres où il
a été obligé de ſe renfermer , a dû mettre
des entraves à ſon génie; mais il a réparé
cette contrainte par la prodigieuſe variété
qu'il a miſe dans les différens ſujets
qu'il a traités. Les culs de lampes , qui
ſembleroient n'être que des ornemens
ſtériles , renferment la moralité de la fable
ou quelque choſe d'analogue. Les
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
idées qu'il a employées , & qui luiappartiennent
, font la plupart agréables ou ingénieuſes
, & l'on doit lui ſavoir gré d'avoir
tiré tous ſes ornemens du fond de
ſes ſujets.
Comme l'on a employé pluſieurs graveurs
pour l'exécution de cet ouvrage , il
paroît qu'ils ſe ſont piqués d'émulation ,
&peut - être que jamais leur zele ne s'eſt
moins démenti. L'on diſtingue fur- tout
le burin brillant & précieux de MM. de
Ghenth ,le Gouaz & Ponce , & la touche
vigoureuſe & fpirituelle de MM. Née &
Meſquelier.
M. Dorat a adreſſé cette épître à M.
Marillier , auteur des deſſins de ces fables.
Vivent d'habiles interpretes !
Je m'affligeois , tu viens me conſoler.
Mes bêtes me ſembloient muettes ,
Et ton crayon les fait parler.
Quels ingénieux artifices !
Que de traits délicats ſous tes doigts font éclos !
Emule des Cochins , rival des Gravelots ,
Je t'ai fourni quelques eſquiſſes ;
Tu les transformes en tableaux .
JUIN. 1774. 85
1
11
3
Graces à toi , mes moutons m'attendriſſent ,
Je prends en haine ines hiboux ;
Mes finges , mes renards , mes rats me divertiſſent ,
Et j'ai preſque peur de mes loups ,
Grand merci de cette impoſture ;
L'ouvrage te doit tout fon fard.
Mes animaux n'étoient qu'enfans de l'Art,
Et tu les rends à la Nature.
Cueille la palme des Talens
i
Parmi les noms fameux que l'Avenir te cite.
La Fontaine eſt mort pour long- temps ,
Mais Oudri dans toi reſſuſcite.
هللا
Abrégé élémentaire de la Géographie universelle
de la France , dans lequel on
trouve tout ce que le royaumea de plus
* curieux dans la minéralogie , métallurgie
, arts , manufactures , commerce ,
hiſtoire naturelle , eaux minérales
production du terroir , antiquités , &c.
Par M. Maſſon de Mervilliers en Lorraine
; ſe vend chez Moutard...
La plupart des géographies qui ont précédé
celle - ci n'enſeignoient fouvent au
lecteur que la poſition des villes & la distribution
des provinces ; encore quelquefois
n'étoient- elles point exactes : ce qui
eſt un défaut énorme ; car moins on con
F3
BG MERCURE DE FRANCE .
tracte d'engagemens avec le Public , plus
on doit être exact à les remplir. M. Masfon
voit la géographie plus en grand. Chez
lui , elle a des rapports avec l'hiſtoire ancienne
& moderne , les moeurs des Peuples
, le commerce , les beaux - arts , l'histoire
naturelle. Il traite la géographie en
philoſophe. Il ne veut pas qu'un enfant
qui a lu l'article Rouen dans ſon livre ,
fache ſeulement que Rouen eſt une grande
ville bâtie ſur la Seine , & capitale de
la Normandie; il l'inſtruit de la maniere
dont les anciens Normands ont acquis
cette Province , de leurs moeurs comparées
avec celles des Normands d'aujourd'hui
, du commerce qu'ils faiſaient , &
du commerce qu'ils font ;des grands hommes
que cette Province a produits , des
curiofités naturelles , &c. , &c. Par là cet
enfant n'aura pas ſeulement des mots dans
la tête ; il aura auſſi des choses : de forte
qu'en développant davantage le plan de
M. Maſſon , la géographie deviendroit une
eſpece d'Encyclopédie , à laquelle ſe rapporteroient
toutes les connoiſſances humaines.
L'auteur , dans ſes deux volumes,
ſe borne à la France. Il fuffit de jeter les
yeux ſur la diviſion des matieres qui eſt
JUIN. 87 1774.
a à la tête du premier volume , pour voir
combien de choſes il a embraſſées. Et fi
fon titre promet beaucoup , du moins il
n'eſt pas comme les charlatans qui promettent
, ſans tenir.
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans
fon livre un ſtyle nombreux & brillant. Il
- ſe contente d'être ſimple & correct. Les
matieres qu'il traite n'en exigent pas davantage
, & peut être ne le ſupporteroient
pas. M. Maſſon va donner au Public une
géographie de l'Italie , ce pays fameux ,
le ſeul de l'Univers , qui ait eu lebonheur
de voir les arts naître deux fois dans ſon
fein. Mais il a cru devoir commencer
par la France , parce qu'il eſt juſte qu'un
- enfant connoiſſe ſa patrie avant les pays
étrangers. Si ſon ſecond ouvrage eſt auſſi
bien diſtribué que le premier , nous ofons
lui promettre un ſuccès d'autant plus asfuré
qu'il l'aura acquis par des titres folides
.
Alphabet ingénieux , biſtorique & amusant ,
pour les enfans ; avec figures. Seconde
édition , revue , corrigée & augmentée.
Vol . in - 8°. petit format de 150
pages. A Paris , chez Langlois , librai
re..
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
Cet alphabet contient pluſieurs images
ou figures qui fixent l'attention del'enfant
& l'aident à retenir plus facilement l'instruction
qui lui eſt préſentée en caracteres
d'imprimerie. L'auteur ade plus eu l'attention
de varier ces caracteres afin derepréſenter
la même lettre telle qu'elle s'offre
dans les diſcours imprimés ou manuscrits
. Cet alphabet mérite donc d'être
préféré à ceux que l'on met ordinairement
entre les mains des enfans. La premiere
édition a été bien accueillie ; & la
nouvelle qui eſt corrigée & augmentée ,
ne peut marquer de recevoir le même
accueil.
1
८
Variétés littéraires & galantes en profe &
en vers , par M. de Baſtide ; vol. in 8°.
de 126 pages. A Paris , chez Monory.
Ce recueil eſt d'un homme de lettres
qui a autant d'eſprit que de facilité,
La premiere piece de ce recueil eſtune
épître à Mde la Comteſſe de B*** connue
par des écrits charmans qui n'ont que
le défaut d'être en trop petit nombre,
: Je vous écris fans vous connottre ,
Je vous fuppoſe des attraits ,
JUIN. 1774. 89
29
1
910
Des yeux charmans , un teint bien frais ;
Je vous crois tout ce qu'on peut être.
Oui , votre épître à ce Sultan
Qui trancha les jours de Zaïre
Pour avoir cru trop aiſément
Les eerrrreeuurrss d'un jaloux délire .
Eſt le plus tendre monument
Des fureurs que l'Amour inſpire.
Nos moeurs , notre frivolité
Enervent en nous la tendreſſe ;
Nous avons beaucoup de foibleſſe
Et peu de ſenſibilité ;
Nos coeurs font fans activité ,
Nos eſprits fans délicateſſe ,
Nous ſommes épris ſans ivreſſe ,
Nous ſoupçonnons par vanité ,
Nous nous vengeons avec baſſeſſe.
Voilà ce peuple ſi vanté
Par fon ton , par ſa politeffe
Par fon air de vivacité ;
Il eſt ſenſible à la Beauté ,
Mais il aime peu ſa maftreffe.
:
La piece qui ſuit eſt une lettre à Mde
de L** , où l'on raconte une aventure piquante
, qu'on dit être vraie ,& qui prouve
que pour enchaîner un homme honnête,
il ne faut pas toujours lui prodi
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
guer les biens qu'il a eu tant de peine à
conquérir.
Le reſte du recueil offre d'autres lettres
mêlées de profe & de vers , une entr'autres
à M. Dorat. L'auteur paroît rempli
de ſentiment pour cet écrivain ingénieux.
On lira avec plaiſir un dialogue entre
une Marquife & un Chevalier.
Viennent enſuite des vers ſur les agrémens
de la campagne. C'eſt une ſuite de
tableaux fur les différentes ſenſations que
l'auteur a éprouvées dans les champs.
Les boudoirs richement ornés
Où l'on parle d'amour en baillant de triſteſſe ;
Ces lieux trop ſouvent deſtinés
Aux abus du plaifir , & non à la tendreſſe ,
Sont prudemment abandonnés
Pour des réduits d'une autre eſpece ,
Et pour des goûts mieux raiſonnés.
Des cabinets formés par la Nature
Reçoivent les amans , & couvrent leurs plaifirs
D'un ſimple rideau de verdure
Le chant du roſſignol anime leurs defirs .
Un banc de gazon eft le trône
Où la bergere , auprès de ſon vainqueur ,
Modeſtement aſſiſe , & livrée à l'ardeur
Qu'elle reffent & qu'elle donne
Reçoit , au lieu d'une couronne ,
Tous les baiſers qu'a mérités ſon coeur , &c,
,
JUIN. 1774. gr
Cette piece eſt précédée d'une lettre en
proſe & en vers à Mde de L** , où regnent
l'eſprit & la gaieté,
:
Sans méchanceté , ſans envie ,
Vous morigenez la Beauté;
Les traits de la malignité .
Dirigés par votre génie ,
Surpaffent en utilité
La baguette de la magie.
Vous corrigez la vanité ,
Et vous éclairez la Folie.
L'eſſai qui vient enſuite ſur le ſiecle 16º
eſt un ſommaire très bien fait depluſieurs
volumes . L'auteur a donné dans cet eſſai
un exemple fingulier & qui pourroitavoir
d'heureux imitateurs ; il l'a écrit en proſe
&en vers.
On paſſe de ce morceau à de jolis vers
adreſſés à Mde la Comteſſe de Beauh***
ſur ſon écrit adreſſé à tous les Penseurs.
Je viens de lire votre écrit
Plein de gaieté , de raiſon & d'eſprit .
Il eſt bien propre à nous confondre ;
Et , ſans nous flatter , je ne fais
Si l'on peut eſpérer jamais
De l'égaler ou d'y répondre , &c.
92 MERCURE DE FRANCE.
Les nouveaux Mémoires d'un Homme de
qualité ; par M. le M*** , de B***.
Ludit in humanis diyina potentia rebus.
OVID .
2 parties in - 12. A Paris , chez la Ve.
Duchefne , & Dehanſy , libraires.
Ces Mémoires ſont du même auteur
qui nous a déjà donné le Manege parifien,
la Femme dans les trois Etats , & autres
écrits d'un ſtyle enjoué , quelquefois naïf,
remarquable fur tout par une tournure
d'eſprit particuliere à l'écrivain. L'auteur ,
dans ce nouveau roman , ainſi que dans
les précédens , récrée ſon lecteur par la
multitude de petits faits qu'il lui préſente,
faits néanmoins qui rentrent dans la claſſe
ordinaire des anecdotes de ſociété où
l'auteur paroît puiſer la variété qu'il répand
dans les épisodes de ſes romans,
Tout ceci eſt aſſaiſonné de quelques idées
un peu fingulieres ; de ce nombre fontles
conſeils que l'auteur fait donner par un
pere à ſa fille qu'il deſtine à jouer un rôle
dans une Cour de l'Europe.
JUIN. 93 1774
Modeles d'Eloquence latine ; vol. in 12.
Prix , 1 liv. 16 fols broché, & 2 liv.
8 f. relié. A Paris , chez Brunet , imprimeur
, & Demonville , libraires.
Ces Modeles d'Eloquence latine ſont
extraits de diſcours publics faits par des
profeſſeurs d'éloquence qui ont vieilli
dans l'étude de cette langue. Une traduction
françoiſe eſt ici miſe à côté du latin.
Ce recueil eſt particulierement deſtiné
aux jeunes inſtituteurs qui deſfirent d'avoir
ſous leurs mains des ſujets de thêmes
ou de verſions pour occuper utilement
leurs éleves .
Récréations physiques , économiques & chimiques
de M. Model , Conſeiller de
la Cour , premier apothicaire de l'Impératrice
de Ruffie , Chef des Pharmacies
Ruſſes , Membre de l'Académie
des Sciences de Pétersbourg , & de
preſque toutes les Sociétés ſavantes de
l'Europe ; ouvrage traduit de l'Allemand
avec des obſervations & des additions
; par M. Parmentier , apothicaire
- major de l'hôtel royal des Invali-
:
94
MERCURE DE FRANCE .
-
des , de l'Académie royale des ſciences
, belles - lettres & arts de Rouen ,
&c, &c. 2 vol. in 80. Prix, 12 liv.
relié. A Paris , chez Monory , libraire
M. Model , célebre apothicaire de Pétersbourg
, & connu depuis long- temps de
la plupart de nos chimiſtes François d'une
maniere très - avantageuſe par un traité latin
fur le fel de Perſe , eſt parvenu , malgré
les occupations infinies que lui donne ſa
charge à la Cour de Ruffie , à publier
différentes diſſertations ſous le titre de
Récréations. Elles font en effet le fruit de
fes loiſirs & fes délaſſemens ,& ſe trouvent
être un travail réel. Les médecins , les
phyſiciens , les naturaliſtes , les chimiſtes
& les économiſtes trouveront , dans l'ouvrage
que nous annonçons , de quoi fatisfaire
leur curioſité. M. Parmentier n'a
rien oublié pour rendre ſa traduction
utile. Il l'a enrichie d'obſervations &d'additions
plus étendues que l'ouvrage même ,
&non moins intéreſſantes. Le lecteur ne
fera peut être pas fâché que nous lui mettions
ici ſous les yeux les expériences que
ce Chimiſte a faites ſur l'Ergot , grain
difforme qui croît ordinairement fur le
JUIN. 1774. 95
ſeigle , & que l'on a traité & pourſuivi
chez toutes les Nations de l'Europe , comme
un des plus cruels fléaux que l'huma
nité ait à redouter.
ود
ود
Je choiſis pour mes expériences , dit
M. Parmentier , des animaux granivo-
,, res ; je tins dans des cages ſéparées un
,, pigeon & une poule, je mêlai à leur
, manger ordinaire de l'ergot crud , c'eſt-
ود
à-dire que pendant quatre jours j'ajou-
,, tois à la veſce un huitieme d'ergot concaffé
par petits morceaux de pareille
,, quantité à l'orge pour la poule : celle-
22)
ci montra d'abord de la répugnance ;
,, vraiſemblablement , comme le remar-
,, que M. Model , la couleur noire l'ef-
» faroucha , ou peut-être la faveur diffé-
,, rente , car le lendemain elle finit par
le manger comme le pigeon, & avec la
même avidité que les autres grains. 92
وو
ود
J'augmentai pendant quatre autres
,, jours la proportion de l'ergot , c'eſt- àdire
que j'en mêlai un quatrieme avec
les alimens ordinaires de ces animaux.
„ J'eus le ſoin d'être préſent lorſqu'on leur
donnoit de nouvelles graines , afin d'obferver
ſi l'une & l'autre feroient priſes
indifféremment. Je vis très - diſtinctement
que l'ergot qu'ils avaloient avec
"
"
ود
"
96 MERCURE DE FRANCE.
,, plaiſir ne produiſoit fur eux aucune
altération.
"
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
وا
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
" Mes expériences auroient été imparfaites
, fi je n'euſſe aſſocié à ces volatiles
un quadrupede. Je condamnai donc
un chien à manger auffi de l'ergot pendant
le même temps; mais au lieu de
lui donner ce grain concaffé , je le réduiſis
en poudre & le confondis dans
le mêlange de pain & de viande , fuivant
les doſes preſcrites . Je n'apperçus
dans ce chien , pas plus que dans ſes
camarades d'ordinaire , aucun effet particulier.
, Je preſſentis bien qu'il falloit auffi
,, que mon palais & mon eſtomach fiffent
connoiſſance avec l'ergot. Ces préliminaires
m'enhardirent , &je crus ne pouvoir
me diſpenſer de devenir un quatrieme
objet d'épreuve. Je me déterminai
donc , pour connoître la faveur
de l'ergot & l'effet qu'il produiſoit fur
moi , d'en prendre demi-gros tous les
matins à jeun pendant huit jours. Je
crus d'abord , en le mâchant , appercevoir
un peu d'âcreté ; mais cette âcreté
diſparut auffi- tôt , ne laiſſant plus qu'une
ſaveur de noiſette & un certain goût
"
"
و د
و د
ود
"
,, amer. Mais je n'éprouvai enſuite au-
,, cune
JUIN. 1774 97
i
. , cune irritation à la gorge ni les autres
accidens que l'on accuſe l'ergot de produire.
Mon ſommeil fut tranquille pendant
tout ce régime, & je n'eus pasle
,, plus petit mal de tête.
"
”
ود
"
وو
ود
ود Quoique nous jouiſſions dela meil-
,, leure ſanté mon pigeon , ma poule ,
mon chien & moi , il s'en falloit cependant
encore que je fuſſe entièrement
rafſuré ſur le compte de l'ergot ; car
ſous quelle forme & dans quel état , me
,, diſois-je , fait on uſage dece grain ? Ce
n'est qu'après qu'il a été réduit en farine
&converti en pain. Il eſt poſſible , continuai
- je , que dans la fermentation
toutes ſes qualités nuiſibles ſe développent
tandis que l'ergot ſeul & en grain
pourroit fort bien n'opérer aucun mauvais
effet , ainſi que l'expérience foute-
,, nue pendant huit jours m'enaconvain-
,, cu; en conféquence j'ai profité de la
,, moitié de mon ergot qui mereſtoit en-
,, core , pour le ſoumettre à un nouveau
,, genre d'eſſai.
"
ود
"
"
و د
ود
ود
"
"
J'ai réduit d'abord l'ergot en poudre ,
& j'en ai obtenu une farine d'un brun
violet. J'ai mêlé une once de cette farine
avec huit onces de pâte compoſée
de levain & de farine de ſeigle : j'en ai
G
98 MERCURE DE FRANCE.
" formé un pain que j'ai laiſſé réfroidir
,, pour éviter les inconvéniens du pain
,, chaud. Il étoit d'une affez vilaine cou-
„ leur , mais ayant une bonne odeur&un
,, goût tant ſoit peu amer. Ce pain fut
„ diſtribué avec beaucoup d'économie à ود
"
ود
"
mes penſionnaires , fuivant leur efpe-
„ ce , & aucun d'eux ne fut indiſpoſé. Le
furlendemain je préparaiunmêmepain ,
mais dans lequel je doublai la propor
tion de l'ergot. Il fut diftribué égale-
,, ment & mangé avec le même plaiſir ,
ſans qu'il en ſoit reſulté le plus léger
” accident.
وو
"
ود J'avois encore àmadiſpoſitionquatre
,, onces de farine d'ergot. Je me réfolus
à mettre toute cette quantité avec le ود
"
ود
و د
ود
double de fon poids de pâte de ſeigle,
,, pour voir fi les individus que j'avois
,, accoutumés à l'uſage del'ergotmontre,
roient dans cette nouvelle circonſtance
ou de la répugnance ou quelque altération
qu'on pût comparer à l'effet attribué
continuellement à l'ergot. Leur exis
tence me parut conſtamment la même.
Je mangeai auſſi de ce pain fans rien
reſſentir de particulier ; &, pour que
,, rien ne fût perdu , j'en jetai les miettes
à des francs moineaux qui n'en ont pas
été malades .
ود
و د
ود
ود
و د
ود
JUIN.
.وو
1774
,,
„ Je remis après cela mes animaux à
leur nourriture habituelle , & les viſitai
très- exactement ſans rien appercevoir
,, qui fût étranger à leur maniere d'être. Ils
étoientgras& fort gais.Lafatisfactionde
,, les voir jouir de la meilleure ſanté fut
,, bientôt troublée par l'idéedeleur deftruc-
,, tion. Je l'avouerai , ce ne fut pas fansun
ود
وو combat intérieur quejem'expoſaiau remords
d'être cruel& ingrat envers eux;
,, mais les antagoniſtes de l'ergotdemandoient
un ſacrifice. Il fallut prononcer.
Je fis done tuer mon pigeon &ma pou-
,, le. L'ouverture du corps de ces victimes
ود
ور ne laiſſa appercevoir aucun point gan-
,, greneux , ni des veſtiges d'éroſiondans
,, l'eſtomac ou les entrailles. Je me dé
" terminai , non ſans peine , à enmanger
,, la chair , toute ergotée qu'elle étoit ;
mon chien en rongeales os. Je proteſte
» que nous ne ſommes ni l'un l'autre incommodés
: j'ajoute même que mes
,, membres tiennent folidement au buſte ;
,, qu'enfin ils ſont ſains , entiers & très-
„ valides .
ود
ود
"
tod
On fera peut- être ſurpris de voir toujours
mes expériences finir par la des
,, cription de quelque repas ; mais il faut
bien obſerver que c'eſt le dernier moyen
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
,, qui me reſte pour confirmer de plus en
"
و د
plus la nature &les propriétés des commeſtibles
que j'examine ; d'ailleurs qui
„ conque fait de pareils repas ne craint
, pas de paſſer pour gourmand.
و د
و د
و د
"
„ Je ſuis bien éloigné de prétendre que
l'ergot puiſſe équivaloir au bon grain ;
mais je crois pouvoir avancer qu'il n'eſt
,, pas malfaiſant , comme on l'a avancé
avec tant de confiance. Quelque abon.
dant qu'on le ſuppoſe dans nos récoltes ,
il n'eſt jamais en auſſi grande quantité
,, que nous l'avons employé pour nos expériences
; &, malgré que lenombre
de ce grain ergoté ſoit indéterminé dans
les épis où on le rencontre , il va rarement
à plus de quatre à cinq."
ود
و د
"
ود
ود
M. Parmentier préſume bien qu'il n'y
a qu'une ſuite de ſuccès répétés qui puiſſe
détruire entiérement des préjugés accrédités
par des noms reſpectables tant en
France qu'en Angleterre & en Allemagne.
Auſſi ſe propoſe-t- il de reprendre , dans
la ſaiſon favorable , cet objet , & de le
ſuivre avec toute l'attention & l'exactitudes
dues à ſon importance. Les autres
obſervations du traducteur roulent ſur des
choſes également intéreſſantes. Ce ſont
des détails ſur la difficulté de procéder à
JUIN. 1774. 101
Et l'analyſe des eaux minérales , fur la cauſe
de la fertilité des terres , ſur les effets de
la ciguë , des champignons , d'une nouvelle
teinture minérale d'antimoine , de
l'huile animale de Dippel , &c. Enfin
toutes les expériences & les procédés de
M. Parmentier ſemblent avoir pour but
la recherche & l'examen de deux ſubſtances
eſſentielles àconnoître : la vraie nature
de l'aliment & celle des médicamens.
On trouve chez le même libraire l'ouvrage
économique ſur les pommes de
terre , par M. Parmentier. Nous en avons
rendu compte il y a quelque temps.
Effai Synthétique fur la formation des langues.
vol. in 8°. Prix , 5 liv. relié. A
Paris , chez Ruault , libraire.
LA queſtion de l'origine & de la formation
des Langues peut être enviſagée
fous deux aſpects ; ou comme une question
de fait, ou comme une queſtion purement
hypothétique. L'origine des langues
, quant à la queſtion de fait , ne
peat , nous dit l'auteur , avoir aucune difficulté.
Perſonne n'ignore qu'elle ſe trouve
irrévocablement décidée par l'autorité
des livres de Moïse. L'homme y eſt par-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
tout repréſenté comme uſant de la parole
ainſi que d'un bien qu'il areçuavec la vie,
Pluſieurs autres réflexions de l'auteur tendent
également à nous donner la ſolution
de la queſtion de l'origine des langues ,
ſi on ne vouloit la conſidérer que comme
une queſtion de fait. Mais elle peut être
auffi enviſagée , ainſi qu'il vient d'être
obſervé , ſous un point de vue purement
bypothétique. Car en admettant
que , dans le fait & dans ſon principe ,
le langage humain n'ait point été inventé
par les hommes , on fera toujours
en droit de demander ſi , dans toute
hypothefe , il eſt impoſſible qu'il le ſoit
par eux. L'auteur croitdonc pouvoir examiner
: ,, Si des hommes , par des moyens
2, purement naturels, ſe formeroient une
,, langue , & quelle route pourroit les y
„ conduire."
La maniere de réfoudre inconteſtablement
ce difficile problême , ce feroit de
prendre la voie de l'expérience , en mettant
un certain nombre d'hommes dans
telle poſition , que , s'ils ne parvenoient
point à ſe former une langue , ce fût une
preuve que cette opération eſt entiérement
au-deſſus de nos facultés. Cet expérience
n'a jamais été faite ; elle ne le
a
JUIN. 774. 103
at
te
til
15
1
fera peut- être jamais. L'auteur ſe contente
donc d'indiquer comment elle devroit être
dirigée , & de montrer les réſultats
qu'on pourroit raisonnablement en attendre.
Ce tour donné à la queſtion paroît favorable
en ce qu'il prête moins aux écarts
de l'imagination , & qu'il met à portée
de réduire la difficulté aux moindres termes
, par la liberté qu'il procure de prendre
tous les avantages qu'on peut croire
néceſſaires au ſuccès de la tentative. En
effet , comme en phyſique une expérience
ne réuffit que par le concours de toutes
le circonſtances qui la favoriſent , il faudroit
de même être aſſuré d'avoir parfaitement
bien conduit l'expérience propofée
, avant de conclure qu'il eſt impoſſible
en ſoi , que des hommes inventent
d'eux-mêmes une langue. A
L'auteur réunit donc les circonstances
qu'il juge les plus avantageuſes. If fuit ,
relativement au langage , l'établiſſement
d'une colonie formée & dirigée fur une
fiction , où il ſe donne la plus grande liberté
, fans cependant fortir de la vraiſemblance
, & fans rien demander qu'on
ne pût abſolument exécuter. Il tâche
d'expliquer les développemens du langage
d'une telle colonie , en le conduifant des
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
plus foibles élémens, juſqu'au point où il
pourroit approcher de nos langues connues
& cultivées. Il voit que ce langage admettroit
d'abord les tons expreffifs des
paſſions qui ſe peindroient par des cris ,
des accens , &c. intelligibles à tout être
ſenſible : c'eſt ce premier langage qu'il
nomme pathétique .
L'homme n'ayant pas toujours des ſentimens
ou paſſionnés ou violens à expri.
mer , & ſe trouvant fans ceſſe dans la néceſſité
de faire comprendre l'impreſſion
modérée que font ſur lui les objets extérieurs
, déſigne cette forted'impreſſionpar
le geſte , l'action , le mouvement du
corps , par différentes poſtures & attitudes;
de là naît un ſecond langage que
l'auteur appelle mimique.
La mobilité des organes de la voix&
de la parole qui porte l'homme à proférer
des fons lors même qu'il ne les entend
pas; l'uſage continuel du ſens de l'ouie ;
le goût de l'imitation qu'on eſt forcéd'admettre
au nombre des facultés naturelles
de l'homme , ne peuvent manquer de lui
faire contracter l'habitude d'imiter ,par les
ſons de la voix , les différens bruits qui
l'intéreſſent dans la Nature , &de peindre
un grand nombre d'objets , auffi-bien que
JUI N. 1774.1 105
les affections qu'ils produiſent ſur ſon ame ,
par le genre de ſon qui lui eſt propre. Telles
font les fources d'un troiſieme langage
que l'auteur nomme imitatif.
L'extenſion dont le langage imitatifeſt
fufceptible par voie d'approximation , de
fimilitude , d'affinité , &c. produit en.
core une forte de langage que l'auteurdéſigne
par le nom d'analogique ; parce que
ce langage n'eſt véritablement qu'une dérivation
du langage imitatif.
Juſques-là le ſens de l'ouie a ſuffi pour
guider les hommes dans la formation du
langage par fons ; & il eſt conſtant qu'avec
l'amélioration qu'auroient pu recevoir
ſucceſſivement le langage mimique , des
Sauvages auroient , en fait de langage , àpeu-
près tout ce qui ſeroit néceſſaire à
leurs beſoins. Parvenu à ce point , l'édifice
des langues ne peut plus s'élever
qu'au moyen de la réflexion. Mais ſi l'on
a droit d'en ſuppoſer capables les hommes
qu'on a en vue , it viendra infailliblement
un temps où , revenant fur leurs
pas , ils pourront étudier la marche qu'ils
auront ſuivie , obſerver un fait palpable
dans leur propre langage , & voir que
les fons de la voix peuvent êtreemployés
pour exprimer les idées; dès lors ladé-
GS
106 MERCURE DE FRANCE .
&
couverte des, langues eſt faite. Auffi- tôt
naît un cinquieme langage que l'auteur a
nommé conventionnel , qui ſeul conſtitue
proprement une langue , & peut fuppléer
avantageuſement à tousles autres langages
qui l'ont précédé. Il ne les abſorbe cependant
que peu à peu parce que les developpemens
s'en font inſenſiblement ,
ne peuvent être que l'ouvrage du temps.
L'hiſtoire de l'origine &des progrès du
langage conventionnel étant évidemment
la partie la plus intéreſſante de la queſtion
que l'auteur s'eſt propoſé de diſcuteril
s'eſt attaché à la traiter avec plus d'étendue
, en ſuppoſant ſeulement dans le peuple
de fon hypotheſe , les facultés les
plus ordinaires , & en ne les aſſujetiſſant |
qu'à une marche d'idées qui paroît néces
faire à tous les êtres doués de raiſon.
L'ouvrage eſt terminé par des réponſes
de l'auteur aux difficultés qui , ſuivant M.
Rouſſeau de Geneve dans ſon diſcours
où il examine les fondemens de l'inégali
té parmi les hommes , empêchent qu'on
ne puiſſe jamais éclaircir la queſtion de
l'origine & de la formation des langues.
* Pluſieurs notes utiles accompagnent le
texte de l'ouvrage. Une de ces notes eſt,
à cauſe de ſon étendue , rejetée à la fin
JUIN. 1774. 107
-
du volume. L'auteur y fait un examen
critique & raiſonné de la premiere partie
de la grammaire générale de M. Beauzée.
On remarque dans toutesces diſcuſſions
un eſprit d'obſervations & de logique , &
une ſagacité peu commune. Si l'examen
de la queſtion de l'origine & de la forma-
-tiondes langues paroît d'abord à quelques
lecteurs un peu chimérique , ces mêmes
lecteurs feront obligés de convenir , après
avoir lu l'ouvrage , que les réflexions de
l'auteur peuvent répandre unnouveaujour
ſur la métaphyſique des langues , réſoudre
pluſieurs doutes relatifs au langage le
plus propre à la muſique & éclairer les
inſtituteurs ſur les meilleurs procédés pour
apprendre à leurs éleves les premiers
rudimens du langage.
L'auteur , dans une de fes notes , propoſe
une nouvelle méthode de lecture pour
les enfans. Nous ne doutons point , d'après
- ſes réflexions , que cette méthode ne ſoit
préférable à celle adoptée par le commun
des inſtituteurs. On ne peutdoncqu'exhor
ter l'auteur à faire imprimer la pratique
de cette méthode. Il la réduira , com
me il eſt convenable , à un petit livret
qui aura deux parties. Dans l'une il don.
nera de courtes inſtructions pour les mat108
MERCURE DE FRANCE
tres; dans l'autre , outre les tables élémentaires
pour le latin & le françois , on
trouvera des modeles de lecture adaptés
à ces mémes tables.
Précis des recherches faites en France depuis
l'année 1730 , pour la détermination
des longitudes en mer, par la mefure
artificielle du temps ; par M. le
Roi , horloger du Roi ; vol. in -4° . de
51 pages. A Paris , chez l'auteur , rue
de Harlay ; le Breton , rue de la Harpe ;
{ Jombert pere , rue Dauphine ; Bailly.
Ce mémoire peut être regardé comme
un fupplément à ceux que l'auteur a déjà
publiés fur la meſure du temps en mer,
M. le Roi , dans ce même mémoire , a
eu pour but de prouver 1º. Que l'auteur
du Traité des Horloges marines , par M.
B. , de la Société royale de Londres , horloger
mécanicien , &c. n'eſt pas le premier
en France qui , de nos jours , ait cherché
à déterminer les longitudes par les horloges;
que lui , M. le Roi , s'eſt occupé à
cette détermination , & y eſt parvenu
long - temps avant l'auteur du Traité. 2º.
Que les découvertes ſur leſquelles font
établies les montres marines françoifes ,
+
JUIN. 109 1774-
el font le fruit des veilles de M. le Roi.
3°. Que la conſtruction de la montre marine
qu'il a préſentée au Roi & à l'Académie
en 1766, eſt la meilleure qui ait paru.
e
Je
e
e
1
Nouveaux Contes moraux ; par Mde de
Laiſſe , épouſe d'un Capitaine de cavalerie
au régiment d'Artois ; 2 parties
in 12. A Paris , chez Vallade , libraire.
OCHAQUE conte de ce recueil renferme
des maximes de morale- pratique. Mais
ces maximes n'ont rien de triſte & de rebutant
, parce qu'elles font miſes en action
avec tous les détails néceſſaires pour
rendre ces actions des exemples de conduite
à ſuivre ou à éviter. Ces exemples
ont été tracés d'après pluſieurs modeles
qu'offre la ſociété. Aufli y trouve- t'on un
caractere de vérité naïve préférable ſans
doute à tous les ornemens dont l'imagination
ſe plaît à revêtir les êtres qu'elle a
créés. ,, J'ai peint vos graces , nousdit l'au-
,, teur dans une épître adreſſée auxfemmes,
,, non avec le pinceau de l'art , mais avec
ود
celui de la vérité;j'ai oſé auſſi parler de
,, vos défauts: j'ai même paru , dans les
,, ouvrages que j'ai faits juſqu'ici , blâmer
„ l'éducation que l'on vous donne : ai - je
110 MERCURE DE FRANCE.
" eu tort ? Les hommes , ces fiers tyrans
›, dont l'encens eſt un poiſon offert à desſein
d'amollir votre coeur , en faiſant
taire votre raiſon ; ces hommes , dis-
,, je , ſi vains de leur prétendue ſupério-
ود
ود
”
ود
rité , ſeroient vos plus humbles eſcla-
„ ves , & s'honoreroient de porter vos
chaînes , ſi la vertu les cimentoit. La
Nature vous donna la beauté, les gra-
,, ces ; elle vous fit un préſent bien plus
» précieux encore; la modeftie , ce voi-
"
"
"
"
"
le intéreſſant qui ne laiſſe quemieux ap
„ percevoir les agrémens qu'elle ſemble
vouloir cacher. La fineſſe des organes ,
la vivacité de l'imagination , la délicateſſe
de l'eſprit, tout vous fut accordé
,, par la bienfaiſante Nature. Profitez de
,, ces dons heureux ; &, tandis que vos
doigts délicats pincent la harpe ou la
lyre , ne dédaignez pas d'étudier la-morale
, les beaux arts & la fcience plus
" utile encore de vous connoître & de
vous reſpecter. Pardonnez à ma franchiſe
, pardonnez- moi les conſeils que
,, ma raiſon vous donne : vous les devez
و د
و د
و ر
"
ود
ود
à l'intérêt tendre que vous m'inſpirez ;
,, jamais je ne ſentis l'atteinte de la jalouſie
; & fuffiez-vous toutes plus belles , "
plus ſpirituelles , plus aimables que
JUIN. 111 1774
cy , moi , je n'envierai aucun de ces avan-
,, tages , ſi mon coeur ne me reproche
rien , & fi je puis me dire avec vérité :
oui , j'aime la vertu &j'en suis la loi.
ail :
r
"
L'épître adreſſée aux Hommes ſervira
encore à faire connoître dans quel eſprit
ces nouveaux contes moraux ont été dicrés.
,, Une femme aimable , charmante
même , a bien voulu , il n'y a pas longtemps
chercher à juſtifier ſon ſexe en
accufant le vôtre il falloit beaucoup
moins d'eſprit qu'elle n'en apour prouver
cette importante vérité ; il n'eſt
befoin , pour en être pénétré , que de
,, jeter un coup d'oeil impartial fur tout
,, ce qui ſe paſſe dans lemonde ? Eſt- il de
,, penſeé plus vraie que celle de M. Bar-
ود
the en parlant de ce ſexe tout à la fois
,, l'objet de votre culte & de votre mé-
„ pris , lorſqu'il dit : ſes vertus ſontdelui,
ود
ſes défauts ſont de nous ? Votre exem-
„ ple , vos conſeils l'entraînent égale-
,, ment au vice , & vous ofezl'accuſer de
,, foibleſſe ! Peut-être auroit- il moins
,, d'empire , s'il n'avoit que des vertus ;
,, ce n'eſt pas ordinairement elles quire-
,, çoivent vos hommages : on aime rare-
,, ment ce qui nous humilie ; vous le crain-
,, driez allors , mais vous l'aimeriez peu.
112 MERCURE DE FRANCE ,
„ Je ne fais pourquoi les femmes,
,, dans l'épître que je leur ai adreſſée ,
"
و د
و د
ود
ont imaginé appercevoir un ſentiment
de vanité; elles ont pris le deſir de
poſſéder les vertus pour l'aſſurance de
les avoir toutes. A Dieu ne plaiſe que
, j'aie un ſentiment de moi ſi peu raifonnable
! Je fais le peu que je vaux , & il
n'eſt preſque point de femme dont
je n'envie les qualités reſpectables.
Quant à vous , Meſſieurs , j'ai un peu
moins bonne opinion des vôtres: votre
façon de penſer ſur leur compte ne pa-
» roît rien moins que raisonnable. Ce
ود
ود
"
ود
و د
و د
ود
n'est qu'à ses dépens qu'on corrompt , ce
» qu'on aime;c'eſt cependant àquoi tendent
,, tous vos deſſeins. Oh ! combien la victime
de votre paſſion doit vous haïr &
vous mépriſer , lorſque ſes yeux deffillés
lui laiſſent appercevoir l'abyme ou-
,, vert ſous ſes pas ! Pour moi , ſi , libre
ود
و د
"
"
"
de mon choix , je permettois à mon
, coeur d'en faire un , ce ne feroit point
un petit - maître enchanté de fa figure ,
de ſes manieres & de ſon eſprit oifif ,
quoique fans ceſſe occupé, qui pourroit
le fixer , mais un être vertueux &
ſimple aimant ſa patrie , ſervant ſes
و د
و د
و د
و د
و د
freres , & l'honnête infortuné l'empor-
ود tant
JUIN 1774. 118
6
d
ed
i
}
"
tant toujours dans fon ame ſenſible fur
Populent vicieux. J'ai vu des hommes
decette eſpece ;je crois qu'il en eſt d'es-
,, timables que je ne connois pas : mais ,
foit folie ouraifon , j'imagine qu'il en ود
ود eſt peu, Je ne ſais , Meſſieurs, ſi vous
وز trouverez ma façon de penſer raifon-
,, nable ; mais plus vous la déſapprouve-
3 rez , & plus je ferai tentée de la croire
" bonne: ce qui m'y a confirmée , c'eſt la
3 maniere d'etre des Dames , leur légéreté
que vous approuvez , parce qu'elle
,, fert de prétexte à la vôtre. Quand je
,, verrai , au contraire. , mon fexe plus
;, occupé d'acquérir des qualités que des
;, graces , je croirai alors àvotre folidité ;
,, j'eſtimerai les hommes , & je dirai avec
,, raifon : l'heureuſe métamophofe ! Rien
,, n'est moins prudent que de ne pas cher-
5, cher à flatter ſes juges , mais la vérité
" eſt fi belle! Je fais juſqu'à quel point
,, vous portez votre amour pourelle ; c'eſt
,, ce qui m'a fait vous parler avec tantde
و د
franchiſe ; c'eſt elle qui me fait encore
,, vous aſſurer qu'après mon eſtime , je
,, ne defire rien tant que la vôtre: je pen-
,, ferai ainſi tant que je vivrai."
Les Amans vertueux , ou Lettres d'une
H
114
MERCURE DE FRANCE.
jeune Dame , écrites de lacampagne ,
à ſon amie , à Londres ; ouvrage traduit
de l'Anglois .
Nec verbum verbo curabis reddere fidus
Interpres.
HOR. art. poët.
2 parties in- 12. A Paris , chez Coſtard ,
libraire.
Miss Henriette , l'héroïne de ce roman
, & le vertueux Rivers font amant
nous prouvent par leur conduite que le
véritable amour est le plus chaſte de tous
les liens ; qu'il épure nos fentimens ,
nous fait regarder l'innocence de l'objet
aimé comme le premier de ſes charmes , &
fait toujours reſpecter les droits ſacrés de
l'autorité paternelle. Ce roman offre peu
de fituations. L'action en eſt très - ſimple
& ſouvent interrompue par des converſations
ou des eſpeces de differtations philofophiques
fur différens objets de morale.
Des moraliſtes miſantropes nous ont
dépeint le coeur de l'homme ſous les plus
noires couleurs. On voit avec fatisfaction
que l'auteur de ce nouveau roman
combat cettephiloſophie chagrine. Il nous
fait même remarquer que la ſenſibilité eft
une vertu ſi naturelle à l'homme , qu'elle
précede en lui toute réflexion. Lefent
JUIN. 115 1774.
moral eſt auſſi l'objet des obſervations de
l'auteur. ,, Le ſens moral, nous dit-il , eſt
وو le goût que nous avons pour ce qui eſt
,, aimable. C'eſt cette facultéde l'ame qui
,, nous fait ſentir fortement l'harmonie&
,, le désordre de nosactions. C'eſt le tou
,, cher , c'eſt l'oreillede l'ame.Le ſens mo-
ود
ral fert d'une maniere inſtantanée , ſans
,, attendre la délibération tardive des facultés
intellectuelles: tandis que la rai-
,, fon nous eſt donnée pour régner ſouve-
,, rainement ſur la volonté , pour régler
,, nos paffions , pour faire non-feulement
,, le bonheur de l'ame qu'elle habite ,
3, mais pour le répandre dans cellede tous
, les êtres intelligens qui nous environnent.
Quand nous en agiſſons ainfi ,
,, nous agiſions ſelon les regles de la vertu
,, la plus parfaite. Le vice au- contraire
, n'eſt que l'abus de certaines paffions
qui n'avoient beſoin que d'être mieux
,, dirigées pour produire des vertus ,
&c. " Tout ce qui eſt dit icidu ſens mo
ral eſt puiſé dans les ouvrages philofophi
ques du docteur Hume. Comme ces réflexions
tendent à nous donner une plus
haute eſtime de l'homme&à nous inſpirer
l'amour du beau moral , on pardonnera
à l'auteur d'avoir coupé l'intérêt de ſon
roman par ces fortes de diſcuſſions.
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
On trouve à la même adreſſe ci-deſſus
l'Effai fur l'art de la Teinture , &fur les
moyens de la perfectionner , avec des obfervations
fur quelques matieres qui y font
propres ; par M.le Pileur d'Apligny ; vol.
in- 12 . Prix , broché , 2 liv. Cet ouvrage ,
annoncé précédemment dans le Mercure
de France du mois de Novembre 1770 ,
&dont on vient de donner une réimpresfion
, ne peut être trop répandu pour les
progrès de la teinture en France , & les
avantages même de notre agriculture.
Mémoire fur une découverte dans l'art de
bâtir , faite par le SR LORIOт , mécani
cien , penſionnaire du Roi; dans lequel
on rend publique , par ordre de
Sa Majesté , la méthode de compofer
un ciment ou mortier propre à une infinité
d'ouvrages , tant pour la conftruc-
* tion que pour la décoration ; vol. ina
8º de 54 pages. Prix , 30 fols. A Paris
de l'imprimerie de Michel Lambert ,
LES ARTS ſe ſont élevés depuis peu de
fiecles à un très-haut degré deperfection.
On ne peut cependant ſe diffimuler , lorsqu'on
parcourt les écrits des Anciens ou
que l'on obſerve leurs monumens , qu'ils
JUIN. 1774. 117
étoient en poffeffion de certaines pratiques
que juſqu'ici l'on a cherchées en vain. II
'n'y auroit cependant rien de plus intéresfant
pour les progrès de l'art de bâtir , que
de connoître les procédés employés par les
Anciens pour élever rapidement des édifices
avec toute fortede matériaux ,& lear
imprimer ce degré de ſolidité dont les
nôtres ne peuvent approcher. Les recherches
ſur cet objet de M. Loriot déjà connu
par pluſieurs découvertes dont l'utilité
eſt avouée , n'ont point été infructueuſes.
Ces recherches font expoſées dans ce mémoire
avec des détails fatisfaifans , &
elles font accompagnées des épreuves néceſſaires
pour affurer l'importance de la
découverte.
Eloge de M.le Chevalier de Solignac , fecré-
है
taire du cabinet & des commandemens
du feu Roi de Pologne ; fecrétaire de la
province de Lorraine , ſecrét. perpétuel
de le Société royale de Nancy , correspondant
de l'Académie des inſcriptions
& Belles Lettres de Paris , membre
de celle de la Rochelle , de Montpellier
& des Arcades ; l'un des Administrateurs
du college de Nancy: prononcé
, pour la rentrée des claſſes , par M.
Ferlet , docteur aggrégé dans l'Univer
Η 3
118 MERCURE DE FRANCE,
ſité de Paris & profeſſeur de Belles-
Lettres en l'Univerſité de Lorraine ;
brochure in 8 °. A Paris , chez Moutard
, libraire , & à Nancy , chez Babin.
Ce diſcours a été dicté par la reconnoiſſance
, l'amitié & l'amour des lettres;
nous pourrions même ajouter par le ſentiment
du beau , ſi on ne trouvoit quelquefois
dans ce difcours plus de recher
ches dans les tournures des phraſes que de
mouvemens de vraie éloquence; plus d'affectation
dans les expreſſions , que deprofondeur
dans les penſées. L'orateur , dans
fon exorde , ſe borne à nous dire que des
éloges ont été ſouvent prodigués dans des
difcours publics à des perſonnages qui ne
les méritoient pas ; mais que cet abus ne
doit pas nous empêcher de rendre juſtice
au mérite ; ce qui eſt ici exprimé avec
une forte d'abondance de ſtyle qui annonce
au moins de l'imagination & de la
facilité. De tous temps la reconnoiſſance
publique accompagnant le nom des
grands homme au delà du trépas , leur
rendit des honneurs avoués de l'envie
même , foit pour les dédommager par
une gloire qui leur furvit , des fatigues
1, qu'elle leur avoit coûté , ſoit pour ens
و د
32
و د
JUIN. 1774. 119
courager les autres à ſupporter les mê-
,, mes travaux par l'eſpoir des mêmes récompenfes.
La Grece leur dreſſoit des
autels ; Rome leur élevoit des ſtatues.
Dans nos gouvernemens modernes ,
„ l'éloquence leur paie un tribut dont ils
,, ne s'énorgueilliroient pas moins , s'il
دو
29 n'étoit réſervé qu'au vrai talent , & fi le
,, grand nombre d'êtres obſcurs qui le par-
„ tagent , ne l'avoient , pour ainſi-dire ,
ود
"
"
ود
"
ود
9"
avili. Dans un ſiecle auſſi ſtérile que
le nôtre en hommes de mérite , on diroit
que nos villes ne font peuplées que
de héros en tout genre. La mort des perſonnes
les moins connues eſt bientôt
ſuivie d'une eſpece d'apothéoſe , & le
moindre artiſte , fur le point de finir
une carriere ignorée , pourroit preſque
dire comme Vefpafien: voici le temps
où je vais devenir un Dieu. Semblable
à ces femmes qui faisoient profeffion
„ de pleurer aux funérailles des Anciens
,, & qui regrettoient avec de grands cris,
,, ceux mêmes qu'elles n'avoient jamais
„ vus ; l'éloquence gémit indiſtincte-
„ ment ſur toute forte de tombeaux , &
» confondant le génie avec la médiocrité,
„ veut quelquefois conſacrer à celle - ci
,, des monumens dont on a privé jus-
,, qu'à ce jour la cendre des Corneilles&
ود
H4
120
MERCURE
DE
FRANCE
.
”
”
das Racines
. Cependant
le préjugé
que
cette honteuſe
profulion
d'éloges
fait
naître
contre
eux
, ne doit
pas
ouvrir
notre
coeur
à l'ingratitude
. Ilferoit
injuſte
de refuſer
quelques
fleurs
à des
Morts
illuftres
qui
les méritent
, parce
" qu'on
les prodigue
ſouvent
à des mânes
vulgaires
qui ne les méritent
pas. Rappelons
au contraire
cet uſage
à ſa premiere
deſtination
, en ne l'adoptant
que
,, pour
des
perfonnages
rares
, comme
celui
que
je me propoſe
d'expofer
à votre
vénération
, &c.
"
و د
و د
ود
ود
Le Chevalier de Solignac embraſſa
d'abord le parti de l'Eglife , foit pour déférer
au voeu de fes parens , foit qu'il y
fût déterminé lui même par des talens fupérieurs
pour la chaire. Son début évangélique
lui attira les plus grands applaudiffemens
dans ſa province. Son ſéjour
dans la capitale changea bientôt ſa vocation;
il vit Fontenelle , & il n'en eut
plus que pour les lettres. On ne peut "
ajoute l'orateur ,,, ſe rappeller l'auteur
ود
و د
و د
ود
ود
des mondes qui forme la ligne de féparation
entre les deux plus beaux fiecles
de notre littérature, ſans ſonger à
ce dieu de la fable , dont le double vi-
,, ſage annonçoit qu'il fermoit une année
,, pour en ouvrir une nouvelle. Au fort ,
JUIN. 1774. 121
,, au grand , au ſublime qui caractérie
"
ſoient le génie mâle de nos peres ,
Fontenelle ſubſtitua une élégance ,
,, une fineſſe , un ton de philofophie in-
,, connus avant lui. On avoit fait parler
,, la raiſon avec une noble fimplicité , il
ود la fit parler avec eſprit. Il changea les
, ornemens qu'elle ne tenoit que de la nature
, en une parure plus étudiée &
peut- être plus piquante. Il répandit fur
elle des fleurs avec abondance , quel-
,, quefois avec profuſion; mais cet excès
ود
"
و د
و د
ود
و د
"
"
ſi c'en un , eſt du moins plus attrayant
,, que la triſte ſévérité du ſtyle philoſophique
de nos jours , qui ne nous montre
la vérité que hérifſſée de ronces &
d'épines. Je m'arrête d'autant plus volontiers
à peindre la maniere de cet
écrivain , qu'elle devint à peu près cel
le du Chevalier de Solignac. La reſſemblance
de goût , la même trempe d'est:
„ prit le rapprocherent bienrôt du philofophe
, malgré la différence de leur
,, âge & de leur caractere. Peut être mê-
,, me que cette différence fut undes prin-
„ cipaux liens qui les unit enſemble ; &
,, que le flegme Normand de l'un ai-
,, moit à être remué par la vivacité Lan-
„ guedocienne de l'autre. Quoique lamul-
ود
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
" tiplicité de ſes occupations lui permît
,, peu de vuide dans un travail auquel il
,, ne conſacroit qu'une partie de la jour-
"
"
"
و د
née , Fontenelle prenoit plaiſir à revoir
les ouvrages de fon éleve. Il s'attachoit
ſur- tout à épurer ſon ſtyle ,& à le
,, corriger , par la plaiſanterie ,de ces tour-
,, nures irrégulieres & bizarres , fruits
groffiers du terroir natal. Il lui apprenoit
à répandre dans ſes écrits , ces
charmes & ce ton d'intérêt qu'il avoit
,, puiſés lui - même dans les ſociétés les
„ plus brillantes ,& fur tout dans le com-
,, merce d'un ſexe dont il faisoit les déli-
,, ces. Le jeune homme dévoroit ces le-
,, çons précieuſes. Il s'enrichiſſoit avide-
و د
"
"
ment de ſoixante ans de travaux&d'ex-
,, périence , & fa main avare de ces riches
tréſors , entaſſoit ſur ſa tête les
roſes que la vieilleſſe de ſon maître
faifoit éclorre.
"
"
ود
"
Le Chevalier de Solignac s'eſt fait connoître
dans la républiqne des lettres , nonſeulement
par des diſſertations inférées
dans la bibliotheque françoiſe , par des
éloges académiques , & par une hiſtoire
intéreſſante de la Pologne ; mais encore
par fon zêle pour le progrès des lettres en
Lorraine & la part qu'il eut à l'établiſſe-
2
JUIN. 1774. 123
"
ود
"
ment qu'avoit projeté Staniſlas le Bienfaiſant
en faveur des ſciences &des arts .
Ce Prince le nomma Secrétaire perpétuel
de la ſociété royale qu'il venoit de former.
C'étoit principalement , dit l'ora.
„ teur , ſur le Chevalier de Solignac
,, que peſoit le poids des aſſemblées. Il
étoit rare qu'il n'y portât point laparole
,& plus rare encore qu'il s'aquittât de
cette commiffion fans cauſer le plus
,, grand plaiſir , même ſur la fin de ſa
carriere. Une douce éloquence cou-
و د
loit de fes levres , comme ce nectar que
les poëtes nous repréſentent diſtillant
du tronc antique des chênes dans le ſie-
,, cle d'or. L'eſſaim des jeux&des amours
,, voltigeoit encore autour de ſa plume,
,, en croyant folâtrer avec le bel âge. Les
"
ود
ود
ود
و د
و د
années lui apportoient de nouveaux
,, agrémens en tribut. La riante jeuneſſe
paroit elle - même ſa tête octogénaire
&cachant ſes cheveux blancs ſous les
myrthes de Saint Aulaire , ne ſembloit
faire de toute ſa vie qu'un printems
éternel.
”
Nous avons vu plus haut ,que les roſes ,
dont les poëtes couronnent lajeuneſſe , regardée
comme le printems de notre vie
font données par l'orateur pour attribut à
124 MERCURE DE FRANCE.
la vieilleſſe de Fontenelle. On rencontrera
dans ce difcours d'autres images pareilles ,
que la triſte ſévérité philoſophique , dont
parle l'orateur , n'a pas fans doute tracées ,
mais où l'on pourroit defirer plus de goût ,
plus de ce naturel au moins que les petites
recherches du bel eſprit ne peuvent ja-
! mais remplacer.
4
Lettres à Myladi *** & autres oeuvres
melées , tant en profe qu'en vers , par
M. de la Place ; 3 vol in- 12 . A Bruxelles
, chez Boubers ; & à Paris , chez
Guillaume Neveu , libraire.
C'EST un recueil agréablement varié de
vers & de profe , de contes nouveaux , de
fragmens d'hiſtoires & de littérature , d'épigrammes
, de parodies d'airs connus &
de chanfons avec la muſique. Nous ne
citerons que ces vers ſur le Sentiment ,
parce qu'il faudroit citer beaucoup , pour
faire connoître tous les bons morceaux
de ce recueil :
O fentiment , ſource divine
Des vertus, cheres aux mortels ;
Quiconque prêche ta ruine
En voudra bientôt aux autels,
1
JUIN. 1774. 12
Si ton feu , par fois nous égare ,
Ta franchiſe avoue & répare
Les erreurs où tu nous plongeas .
Mais lorsqu'on peut te méconnofure
Toujours indigne de fon être ,
On ſe croit homme... on ne l'eſt pas.
Historiettes , ou Nouvelles en vers , par
M. Imbert ; feconde édition , revue ,
corrigée & augmentée par l'auteur. A
Amſterdam ; & à Paris , chez Delalain.
Quoique cet ouvrage ait paru dans un
fiecle où l'on commence à aimer moins
les vers , cependant il a eu deux éditions
en trois mois; il ne faut point s'étonner
de ce ſuccès . Outre le mérite réel de
l'ouvrage , le genre eſt agréable par luimême
; mais après la Fontaine , M. de
Voltaire , Piron , Sénecé , & même après
les bonnes pieces de Grécourt & deVergier
, il devenoit aſſez difficile de ſe distinguer
dans ce genre. Quand on a autant
de talent que M. Imbert , ce n'eſt point
de l'indulgence qu'on doit attendre ; c'eſt
- de l'eſtime & de la critiquenq
La nouvelle Perrette eſt ſans contredit
le meilleur conte du recueil. Il y a de
126 MERCURE DE FRANCE. '
l'action , de l'intérêt , un ton naïf , du
ſtyle & de la rapidité. Nous n'y avons
trouvé qu'un ſeul mot de trop. Nous al
lons tranfcrire le conte tout entier :
Perrette tenoit ſous ſon bras
Son pot- au- lait : gageons , lui dit Colette ,
(Les champs étoient alors tapiſfés de verglas )
Que ſur ta tête , ainſi , tu ne le portes pas ,
Là - bas ,
Sans e caffer. Pourquoi non , dit Perrette.
On dépoſe ſur l'heure. Alors Perette met
Sur ſa tête fon couffinet ,
Et par- deſſus ſon pot au lait ;
Puis de trotter. Trotter ! doucement , s'il vous plaft
Et n'outrons rien. Perette , en fille ſage,
Craint les faux pas , chemine lentement ;
Et c'eſt prudemment fait ; on prétend qu'à cet age
Le pied gliffe fort aisément.
Rien ne troubloit fa contenance.
Le pied ne poſoit pas , fans que l'oeil eût d'avauce
Choiſi l'endroit. Perrette a ſi peur de gliffer ,
Qu'elle eût vu ſon Seigneur paſſer ,
Et n'eut point fait la révérence .
Néanmoins Perette un moment
Sent que fon pot - au - lait ſur ſa tête chancelle ;
Défenſe d'y porter les mains ; or que fait - elle ?
A droite , à gauche doucement ,
Sa tête , qui penche à meſure
いく
JUI N. 1774. 127
De ſon pot ébranlé fuit chaque mouvement,
Lui rend l'équilibre & l'aſſure ,
Dont Colette tout bas ſe dépite & murmure.
Ah ! c'eſt fait , elle arrivera .
Si cette pierre... Bon ! elle l'appercevra.
Eh! la voilà paſſée. Ainſi Colette ,
De crainte en eſpoir s'en alloit ;
Tout fon corps ſuoit , travailloit !
En ſecouant la tête, il lui ſembloit..
Que de la tête de Perrete
Elle feroit tombet le pot-au-lait .
Enfin la courſe étoit preſque finie :
Perrette aimoit Lubin , Colette le ſavoit ,
Et la voilà tout--à coup qui s'écrie :
Lubin ! .. Perrette au cri ſe détourne foudain;
Adieu le pot-au-lait ; il tombe , & la pauvrette
Perd la gageure & ne voit pas Lubin.
M. Imbert joint au talent l'admiration
due au génie de ſes modeles. La Fontaine,
Piron , M. de Voltaire ont tour - à- tour
ſon hommage. Voilà ce qu'il adreſſe au
dernier.
Simple , mais fier , mon Apollon
Ne vendit jamais ſon ſuffrage ;
Je te louois devant Piron ,
Et vois combien je ſuis fincere
128 MERCURE DE FRANCE .
Demain, ſi j'avois à le faire ,
Devant toi je louerois Fréron , &c.
Parmi les autres contes de M. Imbert ,
les Dévotes , le Fou de qualité, Alnaſcar,
la jeune Veuve, le fat enbonne fortune,
tiennent un rang diftingué. Il n'en est pas
même un de ceux qui ne font que médiocres
, où l'on ne trouve des morceaux de
poësie agréables ; comme la defcription
d'une fonnette , dans l'Oncle & le Neveu :
Des doigts il cherchoit un anneau
Caché dans la muraille au- deſſus de la porté:
Cet anneau par un fil qui finement conduit
Suivoit au sein du mur une route fecrete ,
Ebranloit certaine fonnette
Qui ne rendoit qu'un petit bruit.
Et plus bás ,
Arrivé ſous la porte , il cherche pluſieurs fois
Le cordon qui là haut fait parler la ſonnette .
:
Dans le Diable puni on trouve ces
deux vers très - pittoreſque ſur la balance:
no
Je
:
• L'auteur de l'Année Littéraire , dans l'extrait des
contes dont nous parlons , a cité le ſecond de ces derhiers
vers en retranchant le premier.
JUIN. 1774. 129
Je voyois par degré deſcendre mon baſſin ,
Et celui de Michel remonter à meſure.
Nous ne diſſimulerons pas que la Femme
avare & le Divorce nous ont paru
écrits d'une maniere trop commune& trop
longue. Pluſieurs de ces contes ne font
que des épigrammes ; & , quoique l'auteur
en ait déjà retranché quelques - uns ,
nous defirerions qu'il les ôtât tous.
ouvrage ainſi corrigé , en deviendra plus
piquant , & nous souhaitons qu'il ait
aſſez de ſuccès pour l'engager à des travaux
plus conſidérables & plus ſolides.
Son
* Nouvelle édition du Théâtre de Pierre&
Thomas Corneille , avec les commentaires
de M. de Voltaire , auxquels l'auteur
a fait des augmentations conſidérables
, belle édition encadrée avec des
figures à chaque piece , au nombre de 36 ,
(qui feront fournies gratis vers le mois
d'Août ) 8 vol. in- 4°. 80. liv. en feuil
les , 100 liv. reliés. Cette édition peut
ſervir de ſuite aux oeuvres de M. de
Voltaire in 4°. puiſqu'on n'y imprimera
pas le commentaire. A Paris.
* Cet article & le ſuivant ſont de M. de la Harpe.
I
130 MERCURE DE FRANCE.
Le grand Corneille commenté par
M. de Voltaire , eſt ſans doute une époque
remarquable dans l'hiſtoire littéraire.
C'eſt peut- être la premiere fois que le génie
a été commenté par le génie. Le goût
&les connoiſſances néceſſaires , pour bien
juger des ouvrages de l'imagination , font
très - rares; mais lorſqu'un écrivain , qui
s'eſt élevé le premier au fublime de fon
art , eſt apprécié long-temps après ſa mort
par un homme que foixante ans de travaux
& de ſuccès , dans ce même art ,
ont mis au rang des maîtres & des modeles;
lorſque ce juge joint à l'étendue des
lumieres , à l'expérience , à la fupériorité
d'un goût reconnu , ce reſpect naturel
qu'un grand homme a pour un grandhomme,
& ce ſentiment exquis des beautés
qui n'appartient qu'à ceux qui ſavent euxmêmes
les produire ; lorſque les réflexions
d'un pareil juge ſont éclairées &for.
tifiées par les progrès que l'art a dû faire
pendant un fiecle; alors on doit s'attendre
à voir un monument précieux de
goût & de raiſon fait pour inſtruire tous
les âges , & pour être le code éternel des
artiſtes & des amateurs.
M. de Voltaire n'a pas ignoré les clameurs
indécentes qui s'étaient élevées
contre la premiere édition de ſon comJUIN.
1774- 134
mentaire. Il était bien étrange qu'on disputât
à l'auteur de Mérope le droitdejuger
l'auteur du Cid; & qui donc pourra
ſentir & apprécier Corneille , ſi cen'eſtM,
de Voltaire ? Obſervons fur-tout qu'iln'a
jamais énoncé un jugement ſans le motiver
; & nous voyons tous les jours des
hommes auſſi dénués de connaiſſances que
de talens , prononcer arbitrairement fur
tous les ouvrages & fur tous les auteurs ,
fans entrer dans la plus légere diſcuſſion ;
& ce font ces mêmes hommes , incapables
de raiſonner & de penſer , qui ſe répane
dent en invectives contre le commenta
teur de Corneille; ce ſont eux qui pousfent
la démence juſqu'à imprimer qu'Othon
, Attila & Pulchérieſuppoſent plus de
génie qu'Alzire , Mérope & Mahomet. Ils
accuſent M. de Voltaire d'avoir outragé
la mémoire de Corneille , d'être le détrac
teur de fon génie&de ſagloire. Voici de
quelle façon M. de Voltaire eſt ledétracteur
de Corneille.
59
ود
29
ود
ود
ود Voilà ce fameux qu'il mourut , ce
trait du plus grand fublime , cemot au
quel il n'en eſt aucun de comparable
dans toute l'antiquité. Quedebeautés !
&d'où naiſſent-elles? d'une ſimple mépriſe
très naturelle, fans complication
,, d'événemens , fans aucune intrigue re
12
132 MERCURE DE FRANCE.
”
, cherchée , fans aucun effort. Il y a
d'autres beautés tragiques; mais celleci
eſt au premier rang.
Et ailleurs .
"
و د
و د
و د
و د
On n'avoit jamais rien vu de ſi ſublime.
Il n'y a pas dans Login un feul
exemple d'une pareille grandeur. Ce
ſont ces traits qui ont mérité à Corneil-
,, le , le nom de Grand , non- feulement
„ pour le diftinguer de fon frere , mais
و د
"
"
"
"
du reſte des hommes. J'ai cherché dans
tous les anciens & dans tous les theâtres
étrangers une ſituation pareille , un
pareil mélange de grandeur d'ame , de
douleur , de bienféance , & je ne l'ai
„ point trouvé,
و د
ود
"
و و
و د
"
ود
25
"
ود
Les belles ſcenes du Cid, les admirables
morceaux des Horaces , les beautés
nobles & fages de Cinna , le fublime
de Cornélie , les rôles de Sévere & de
Pauline , le se. acte de Rodogune , la
conférence de Seſtorius & de Pompée ,
tant de beaux morceaux , tous produits
dans un temps où l'on fortait à peine
de la barbarie , aſſureront à Corneille
une place parmi les plus grands hommes
juſqu'a la derniere poſtérité."
Après des témoignages ſi éclatans , il fied
bien à d'ignorans écoliers de ſe placer
JUIN. 1774. 133
:
entre Corneille & M. de Voltaire , n'étant
dignes d'admirer ni l'an ni l'autre , ni furtout
faits pour les juger. Qu'ont produit
leurs cris ridicules ? Le commentateur ,
accuſé d'avoir trop peſé ſur les défauts , a
fait voir , dans cette nouvelle édition ,
qu'il n'en avait obſervé qu'une partie ; il
a beaucoup ajouté à ſes remarques & développé
davantage ſes critiques. Il a fait
voir qu'en refpectant Corneille , il ne fallait
trahir ni la vérité , ni le bon goût , ni
le Public , ni l'intérêt des beaux arts. Il a
fait ſentir qu'il connaiſſait tous ſes devoirs
& tous ſes droits. ,, Ceux qui m'ont
ود
ود
fait un crime d'être trop ſévere , (dit il
dans une préface) m'ont forcé à l'être
,, véritablement & à n'adoucir aucune
" rvérité. Je ne dois rien à ceux qui font
,, de mauvaiſe foi. Je ne dois compte à
,, perſonne de ce que j'ai fait pour une
deſcendante de Corneille , & de ce que
j'ai fait pour fatisfaire mon goût. Je
,, connais mieux les beaux morceaux de
ود
ود
ود ce grand génie que ceux qui feignent
de reſpecter les mauvais. Je fais par
,, coeur tout ce qu'il a fait d'excellent.
ود
ود Mais on ne m'impoſera ſilence en au-
,, cun genre fur ce qui me paraît défec-
,, tueux. Ma deviſe a toujours été fari
quæ fentiat." 1
13
134 MERCURE DE FRANCE.
On trouve encore , après l'Edipe de
Corneille , cette déclaration de l'illuftre
éditeur. ,, Mon reſpect pour l'auteur des
„ admirables morceaux du Cid , de Cin-
, na , & de tant de chefs-d'oeuvres , mon
,, amitié conſtante pour l'unique héritiere
ود de ce grand homme, ne m'ont pasem
,, pêché de voir &de dire la vérité , quand
,, j'ai examiné ſon Edipe & ſes autres
, pieces indignes de lui. Je crois avoir
وو prouvé tout cequej'aidit. Le ſouvenir
,, même que j'ai fait autrefois d'une tragé-
,, die d'Edipe neemm''aapointretenu. Jene
,, me ſuis point cru égal à Corneille. Je
,, me ſuis mis hors d'intérêt. Je n'ai eu
,, devant les yeux que l'intérêtdu Public ,
, l'inſtruction desjeunes auteurs , l'amour
du vrai qui l'emporte dans mon eſprit
fur toutes les autres conſidérations.
Mon admiration fincere pour le beau
, eſt égale à ma haine pour le mauvais.
„ Je ne connais ni l'envie , ni l'eſprit de
," parti. Je n'ai jamais fongé qu'à la per
وو fection de l'art , &je dirai hardiment
,, la vérité en tout genre juſqu'au dernier
وو moment de ma vie."
Obſervons ſurtout que ces prétendus
Ariſtarques , dont le métier eſt de donner
des leçons à ceux qui donnent des mode
les , & de diſtribuer les rangs parce qu'ils
ةيلاوم
JUIN. 1774. 135
ne peuvent en avoir aucun , font toujours
incapables de foutenir la moindre difcusſion
, lorſqu'on daigne prendre la peine
de les confondre. Ils ſe plaignent qu'on
les mépriſe lorſqu'on ne leur répond pas ;
ils crient que le ridicule & la plaiſanterie
ne font pas des raiſons; & lorſqu'enfin on
leur en donne , ils répondent par des injures.
On enavu un exemple bien remarquable
dans l'auteur de la critique très- injufte
du poëme des Saiſons & de la traduction
des Géorgiques. Il ſemblait ne demander
qu'une réponſe difcutée , & croire qu'on
ne pouvait le battre avec les armesdu rai-
- fonnement. On lui a démontré en quelques
pages que ſes jugemens étaient erronés
, fes principes de critique des principes
d'erreur , ſes cenſures dénuées de fondement;
on lui a prouvé qu'il blâmait ce
qui était bon , qu'il louait ce qui était
mauvais ; qu'il ne ſe connaiſſait ni en
ſtyle, ni en harmonie; qu'il dénigrait en
mauvaiſe proſe de très-beaux vers ; qu'il
manquait à - la - fois de juſteſſe , d'impartialité
, de goût , de connaiſſances & de
politeſſe. Chacun de ces reproches était
porté juſqu'à la démonſtration la plus
évidente. Qu'à fait alors cet homme qui
ſe donnait pour un critique ? Ilarépondu
par des épigrammes auſſi plates que gros-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
ſieres. Sûr que fon adverſaire nevoudrait
jamais ſe ſervir de tous ſes avantages , ni
fortir des bornes d'une diſcuſſion littéraire
, il a eu recours aux injures , aux
menfonges & aux calomnies. * Il acontinué
d'inſulter M. de Voltaire dans des
lettres que perſonne ne lit. Il a cru qu'on
lui ferait encore l'honneur de le réfuter ;
mais il s'eſt trompé. On laiſſe de pareils
ouvrages dans le néant , dont ils ne fortiront
jamais. La premiere de ces lettres ,
la ſeule dont on ait parlé un moment , a
dégoûté de lire les autres. Elle commençait
par ces mots : Je vais vous êter les
trois quarts de votre gloire. On s'eſt contenté
d'obſerver que M. Clément ne les
avait pas pris pour lui.
L'Agriculture , poëme . A Paris , de l'Imprimerie
royale ; & ſe vend chez Moutard..
CE poëme fut compoſé dans le temps
de la guerre de 1741 , des victoires de
Il a prétendu que ſes lettres , publiées par M. de
Voltaire, étaient falifiées . Il ne ſonge pas que les originaux
exiftent . Mais il a pris le parti de nier , perfuadé
quon ne prendrait pas la peine d'en venir à la vé
rification , & il a eų raifon,
JUIN. 1774. 137
-
Louis XV en Flandres , & de la paix qui
les ſuivit. C'eſt ce que l'auteur nous apprend
dans un diſcours préliminaire. Il
obſerve qu'il n'avait encore paru parmi
nous aucun ouvrage en vers français ſur
l'Agriculture , ni mêmepreſque aucun écrit
en profe. Mais dans l'intervalle qui s'eſt
écoulé entre la compoſition de ce poëme
& fa publication , il a paru une prodigieufe
quantité d'écrits économiques , &
enfin la poéſie même s'eſt réconciliée avec
la langue géorgique , qui lui ſemblait
étrangere. L'auteur fait à peine mention
de l'ouvrage de M. l'Abbé de Lille , ſous
prétexte que ce n'eſt qu'une traduction.
Mais le merite de la difficulté vaincue
n'eſt pas moindre , en faiſant paffer heureuſement
du latin en français les détails
des travaux ruſtiques , qu'en les faiſant entrer
dans un ouvrage original. Dans les
deux cas il faut dompter la langue , &
forcer la poéſie françaiſe à recevoir une
foule d'expreſſions dont elle avait été
long-temps effarouchée. Ce mérite , qui
eft grand par lui-même , quoiqu'indépendant
de la création d'un poëme , valait
peut - être la peine que M. Roffet en parlât
avec un peu plus d'étendue. Il ne fait
pas plus d'attention au beau poëme des
15
:
138 MERCURE DE FRANCE.
Saiſons , parce que ce n'eſt pas un ouvrage
didactique. Non , fans doute , & M.
Roffet eſt le premierqui ait conçu le projet
de renfermer en fix livres , qu'il appelle
chants , tous les préceptes de la culture
des terres & tous les travaux de la
campagne depuis les femailles juſqu'à la
baffe- cour , fans relever & orner fon ouvrage
d'aucun trait d'imagination ,d'aucun
épiſode qui pût y jeter de l'intérêt & de
la variété. Il eſt difficile de concevoir les
motifs d'un plan ſi peu avantageux , &
l'auteur n'en donne aucune raiſon. Il était
beau ſans doute de lutter contre Virgile ,
& de vouloir que la langue françaiſe eût
ſes Géorgiques. Mais celles de Virgile ,
regardées comme un des ouvrages les plus
parfaits de l'antiquité , ſont admirables ,
fur-tout par le choix & la beauté des épiſodes
,&par la ſage diſtribution des ornemens.
C'était un modele qu'il fallait imiter
autant qu'il était poſſible ;& quels que
foient les motifs de l'auteur pour avoir
pris une route différente , on croit toujours
, lorſqu'un écrivain n'a point mis
d'imagination dans un ouvrage qui en
demandait , qu'apparemment il n'en a pas.
Je crois même que , pour faire avec quelque
ſuccès des géorgiques complettes dans
notre langue , ce qui était difficile , mais
JU I N. 1774. 139
poffible , il fallait y ſemer beaucoup plus
d'ornemens que Virgile n'en a répandus
dans les ſiennes. Il eût fallu peut- être aux
tableaux purement ruſtiques ,dont le fonds
eſt le moins noble & le moins attachant ,
joindre avec art des traits d'imagination ,
de ſentiment , ou de morale qui ſoutinsfent
l'attention du lecteur. Les fables anciennes
toujours agréables , lorſqu'elles
font rajeunies par le talent d'écrire , le
contraſte des moeurs & des idées de la ville
&de la compagne , que l'on aime toujours
à voir revenir , lorsqu'il eſt ſaiſi avec juf.
teffe & tracé avec énergie , auraient fourr i
des reſſources heureuſes , & les ſeules qui
puſſent ſauver la ſéchereſſe du ſujet. M.
Roſſet paraît avoir borné fon ambition à
rendre en vers français toutes les opérations
champêtres , & dans plus d'un endroit
il s'en est tiré avec honneur &afurmonté
la difficulté. On trouvera dans fon
ouvrage des morceaux très bien écrits ,
des vers très-bien tournés. Engénéral , ſa
diction eſt aſſez correcte , mais elle manque
trop ſouvent d'élégance , derithme ,
de poësie. Tout eſt précepte oudeſcription
, & fouvent enproſerimée , en profe
ſeche ou dure. Cette monotonie ferait
peu ſupportable , même dans un ouvrage
très - court. Combien l'eſt - elle davantage
140 MERCURE DE FRANCE.
dans un poëme en fix chants! Nous mettrons
ſous les yeux du lecteur les mor.
ceaux qui nous ont paru les meilleurs , &
nous indiquerons dans quelques autres
les défauts de ſtyle qui dominent le plus
dans l'ouvrage. Par exemple , voyons ſi le
début eſt fait pour en donner une idée
avantageuſe :
Je chante les travaux réglés par les ſaiſons ,
L'art qui force la terre à donner les moiffons ,
Qui rend la vigne , l'arbre & les prés plus fertiles ;
Et qui nous aſſervit tant d'animaux utiles ,
A chanter nos vrais biens la culture & ſes loix ,
Louis & la patrie encouragent ma voix.
Obſervez qu'il n'y a pas dans ces vets
une ſeule expreſſion poëtique. Boileau a
dit il , eſt vrai ,
Que le début ſoit ſimple & n'ait rien d'affecté.
1
Mais rien d'affecté , ne veut pas dire rien
de poëtique. Boileau n'a pas voulu dire
qu'il fallait que des vers fuſſent parfaitement
ſemblables à la profe. Ce ſeul mot,
je chante , prouve que ces expreſſions doivent
être au- deſſus du langage ordinaire.
Les travaux réglés par les ſaiſons , l'art
qui force la terre , qui rend la vigne , l'arJUIN.
1774. 14
bre & les près plus fertiles , & cette expreſſion
ſi faible , tant d'animaux utiles ,
& ces deux rimes en épithetes au commencement
d'un poëme ; rien de tout
cela ne reſſemble à de la poësie. Ce ne
font pas des vers incorrects , mais ce font
de mauvais vers. Le morceau qui fuit eſt
beaucoup meilleur :
Sourdes Divinités , inſenſibles Idoles ,
Mes chants n'empruntent rien de vos ſecours frivoles.
Aſtres qui nous marquez les ſaiſons & les ans .
Le Dieu qui vous conduit nous donne leurs préſens .
Les épis , ſans Cérès , dans les fillons jauniſſent ,
Les raiſins , ſans Bacchus , fous le pampre noirciſſent,
De Pan &d'Apollon les fabuleux troupeaux
N'ont pas des immortels entendu les pipeaux.
L'olive ne doit point aux leçons de Minerve
Le ſoin qui la cultive & l'art qui la conſerve.
Neptune eſt un vain nom , & le courſier ardent
Ne fut point enfanté d'un coup de ſon trident.
Ces vers ont tout le mérite qui manquait
aux précédens. Ils font vraiment
poëtiques. L'auteur ne pouvait pas annoncer
par des tournures plus heureuſes qu'il
excluait les fables anciennes du plan de
fon ouvrage. Mais peut- être valait - il
142 MERCURE DE FRANCE.
mieux s'en ſervir. Au lieu d'un ſeul mor
ceau que cette excluſion lui a fourni , l'uſage
de la mythologie lui en aurait fourni
vingt , qui entraient naturellement dans
ſon ſujet. Croit- on que la querelle de
Neptune & de Minerve , & l'origine fabuleuſe
du Cheval & de l'Olivier , n'eusſent
pas formé un tableau très - agréable
dans un poëme ſur l'Agriculture ? Ces fables
ſont très- connues ſans doute ; mais
elles n'ont point été traitées paraucundes
maîtres de la poëſie françaiſe. C'était un
grand avantage , & jamais elles ne pouvaient
être mieux placées que dans l'ous
vrage de M. Roffet .
L'application de l'aſtronomie à l'agriculture
devait fournir à l'auteur des détails
riches & brillans. Il ne paraît pas en
avoir tiré tout ce qui ſe préſentait à lui.
La culture aux humains montra l'aſtronomie.
Des plaines de Babel les premiers habitans ,
Paſteurs de leurs troupeaux , laboureurs de leurs champs,
Pour rendre à leurs deſirs la terre plus féconde ,
Tournerent leurs regards vers les pôles du monde.
L'aſtre brillant du jour gouverna les ſaiſons.
Tour -à - tour il régna dans ſes douze maiſons,
De ſon cours annuel ils tracerent les lignes.
a
JUIN. 1774 143
Le chef de leurs brebis fut chef des douze ſignes.
Le Taureau ſur ſes pas , après lui les Gémeaux ,
Leur marquerent l'époque où naiſſent les troupeaux.
Aux tropiques brûlans la Chevre & l'Ecreviſſe ,
De l'hiver , de l'été fixerent le Solstice.
La Balance , à la nuit rendit le jour égal .
La Vierge , des moiſſons ramena le fignal.
Le Ciel devint un livre , où la terre étonnée ,
Lut en lettres de feu l'hiſtoire de l'année.
Ces deux derniers vers ſont beaux , &
il y en a quelques autres de bien tournés.
Mais la ſéchereſſe eſt le défaut du plus
grand nombre. Les lignes & les douze
Signes , l'Ecreviſſe & le Solstice , font des
rimes dures & des expreffions de l'almanach
. Chacune de ces idées devait être
rendue par un trait mithologique. Rien
n'était plus favorable à la poéſie ; ou mê
me les notions purement aſtronomiques
pouvaient s'exprimer par des phraſes noblement
figurées. Voyez comme M. de
Voltaire a exprimé dans Alzire la marche
apparente du ſoleil de l'Equateur au Tropique.
De la Zone enflammée & du milieu du monde
L'aſtre du jour a vu ma couſe vagabonde ,
Juſqu'aux lieux , où ceſſant d'éclairer nos climats ,
Il ramene l'année , & revient ſur ſes pas.
144
MERCURE DE FRANCE.
Voilà le langage du poëte. Il n'y a là
ni Ecreviſſe ni Solstice. On pourrait obferver
d'autres fautes.
our rendre à leurs deſirs la terre plus féconde ,
Tournerent leurs regards vers les pôles du monde.
Cela n'eſt correct , ni dans les idées ni
dans les termes. Plus féconde à leurs defirs
eſt un foléciſme. D'ailleurs les premieres
obſervations aſtronomiques ne pouvaient
pas avoir pour but la fécondité de
la terre. Elles ne pouvaient que marquer
un rapport entre les différentes époques
de l'agriculture & les différens périodes
de la révolution annuelle du ſoleil.
Peut-être auſſi , pour plus d'exactitude ,
fallait - il mettre vers le pôle du monde ,
& non pas vers les poles , puiſqu'il eſt
impoſſible d'obſerver à la fois les deux
pôles.
L'art d'exprimer quelquefois , avec une
élégance heureuſe les travaux du labourage
, eſt , comme nous l'avons dit , le
principal mérite de l'auteur , par exemple
dans ces vers où il s'agit de la quantité
d'engraits propre à chaque terrein.
Que
JUIN. 1774 . 145
Que de votre terroir les beſoins , la nature ,
Reglent de ces préſens le genre & la meſure.
La terre , que pénetre un trop fort aliment ,
Par ſa vigueur cruelle étouffe le froment ,
`Et d'un feuillage vain nourrice malheureuſe ,
N'enfante , au lieu de blé , qu'une paille trompeufe.
Il ne ſe tire pas fi bien des morceaux
qui demandent plus de chaleur & d'imagination
dans le ſtyle. Voyons la defcription
d'une tempête.
Mais quand du Roi des Rois le terrible courroux
Lance fur vos moiſſons ſes redoutables coups ,
Toute industrie eſt vaine : à vos juſtes allarmes
Il n'eſt d'autre ſecours que vos cris & vos larmes .
Une vapeur paraît , s'étend & s'épaiffit ,
Le jour pâlit , l'air fiffle & le ciel s'obſcurcit.
Dans le ſein d'un nuage aſſemblant les tempêtes ,
La main de l'Eternel les fufpend fur nos têtes.
Il vient , & devant lui s'élancent les éclairs ,
Son trône redoutable eſt au milieu des airs.
Il abaiſſe les cieux , l'orage l'environne.
Les vents font à ſes pieds , la fiamme le couronne .
La foudre étincelante éclate dans fes mains ;
Elle part , elle frappe , elle inſtruit les humains.
De fes traits enflammés voyez les tours brisées ,
Les rochers abattus , les forêts embrafées .
K
146 MERCURE DE FRANCE .
,
La terre eſt en filence , & la pâle frayeur
Des peuples conſternés glace & flétrit le coeur.
De fes traits meurtriers la grêle impitoyalle
Bat les triftes épics , les brife , les accable .
Tous les vents déchaînés arrachent des fillons
Les bleds enveloppés dans leurs noirs tourbillons
Les torrens en fureur des montagnes defcendent.
Les fleuves débordés dans les plaines s'étendent.
Les champs font fubmergés , les épics ne font plus.
O travaux d'une année ! un jour vous a perdus.
Cette deſcription manque d'énergie &
d'effet. Il n'y a point de lecteur qui ne
s'en apperçoive ; mais il s'agit d'en trouver
les raifons , & il eft facile de les faire
appercevoir au jour de la critique. D'abord
il ne falloit pas , dans toute la premiere
partie de cette deſcription , peindre
l'Eternel foudroyant les moiffons , & entaffer
toutes les expreſſions tirées de l'Ecriture
, & employées cent fois dans de
pareils tableaux. Ce morceau parafite
détourne l'attention & l'intérêt qui devaient
ſe raſſembler uniquement ſur le
ſpectacle du déſaſtre produit par la tempête.
Enfuite toutes les fois qu'un poëte
entreprend une deſcription déjà faite ,
fon premier devoir eſt de trouver des expreffions
neuves , & non pas de répéter
JUIN. 1774. 147
toutes celles qui font uſées. C'eſt- là que
l'on apperçoit le talent , & c'eſt ce quieſt
rare aujourd'hui , où l'on fait tant de vers
avec des hémiſtiches pillés comme ceuxci
, aſſemblant les tempêtes , fuſpend fur nos
têtes , le jour pålit , l'air fiffle , il abaiffe
les Cieux , &c. la foudre étincelante éclate ,
&c. Il abaiffe les cieux eſt de Racine. Le
refte eſt de M. de Voltaire. Ce qui n'en
eſt pas , c'eſt cet hémiſtiche , elle inſtruit
les humains. Voilà une leçon bien placée.
C'eſt avec de pareils traits qu'on réfroidit
tout. Il y a dans la Henriade ,
La foudre en eft formée , & les mortels frémiſſent.
Voyez la différence d'un trait qui fait
• image & d'une réflexion froide. Enfin fi
nous examinons la diction , combien de
fautes? Le terrible courroux , les redoutables
coups, les traits meurtriers de la grêle
impitoyable ; ce font ces épithetes accumulées
, ces hémiſtiches rebattus qui
énervent le ſtyle. Etpourquoi peindre les
tours brisées & les rochers abattus ? Ils'agit
bien de tours & de rochers. Il s'agit des
vignes & des moiſſons. La pâle frayeur
des peuples consternés qui flétrit le coeur
ne vaut pas mieux. L'effroi que produit
un orage ne flétrit point le coeur.
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
Que l'impropriété des termes eſt un défaut
commun ! mais qu'il eſt deſtructeur
de tout effet ! Oppoſons à cette defcription
celle que l'on trouve dans le ſecond
chant du poëme des Saifons, Un pareil
modele inſtruiramieux que toutes les critiques
.
On voit à l'horifon de deux points oppoſés
Des nuages monter dans les airs embraſés .
On les voit s'épaiflir , s'élever & s'étendre :
D'un tonnerre éloigné le bruit s'eft fait entendre .
Les flots en ont fréimi , l'air en eſt ébranlé ,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
Les monts ont prolongé le lugubre murmure
Dont le fon lent & fourd attriſte la Nature.
Il fuccede à ce bruit un calme plein d'horreur,
Et la terre en filence attend dans la terreur .
Des monts & des rochers le vaſte amphithéatre
Difparaît tout-à-coup fous un voile grisâtre.
Le nuage élargi les couvre de ſes flancs ;
Il peſe ſur les airs tranquilles & brûlans .
Mais des traits enflammés ont fillonné la nue ,
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.
Elle redouble , vole , éclate dans les airs ;
Leur nuit eft plus profonde , & de vaſtes éclairs
En font fortir fans ceſſe un jour pâle & livide.
Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide ,
Qui tourne fur la plaine ; &, rafant les fillons ,
f
JUIN. 1774. 149
Enleve un fable noir qu'il roule en tourbillons .
Ce nuage nouveau , ce torrent de pouffiere
Dérobe à la campagne un reſte de lumiere,
La peur , l'airain fonnant , dans les Temples facrés
Font entrer à grands flots les peuples égarés .
Grand Dieu ! vois à tes pieds leur foule conſternée
Te demander le prix des travaux de l'année.
Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés
Ecrafent en tombant les épis renverſés .
Le tonnerre & les vents déchirent les nuages .
Le fermier , de fes champs contemple les ravages ,
Et preſſe dans ſes bras ſes enfans effrayés.
La foudre éclate , tombe , & des monts foudroyés
Defcendent à grand bruit les graviers & les ondes
Qui courent en torrens fur les plaines fécondes .
O récolte ! ô moiffon ! tout périt fans retour.
L'ouvrage d'une année eſt détruit dans un jour.
م
Voilà le tableau d'un grand peintre ,
voilà le ſtyle d'un grand poëte. L'obſervation
de la Nature eſt parfaite. Peut-on
mieux peindre les approches d'un orage ?
Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
Le poëte vous tranſporte dans la campagne.
Vous voyez tous les objets.
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.
A- t- on mieux exprimé l'effet du ton
K 3
150 MERCURE DE FRANCE .
nerre , dont le ſon ſe prolonge dans l'éloignement
? Et remarquez comme les
tournures & les expreffions appartiennent
à l'auteur. Rien n'eſt vague. Rien n'eſt
emprunté. Quel eſt le vrai poëte ? C'eſt
celui qui a vu & fenti , & non pas celui
qui a lu des vers. M. de St. Lambert n'occupe
pas le lecteur des peintures ufées de
la grandeur de Dieu. Il ne lui adreſſe
qu'un mot, & ce mot eft une priere touchante
, qui fait voir toute la grandeur du
péril:
Grand Dicu ! vois à tes pieds leur foule conſternée
Te demander le prix des travaux de l'année.
Il s'arrête là , & continue fa deſcription :
Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés
Ecrafent en tombant les épis renverſés.
1
Les globules glacés valent un peu mieux
que la grêle impitoyable.
Et des monts foudroyés
Defcendent à grand bruit les graviers & les ondes.
Qui courent en torrent , &c.
La phrafe court ; la conſtruction defcend
& ſe précipite. Voilà les ſecrets du
ſtyle. Comparez à ces vers celui- ci :
1
Les torrens en fureur des montagnes defcendent.
JUIN. 1774 . 151
Vous verrez que le rythme eſt vifdans le
premier hémiſtiche&lent dans le ſecond
cequi forme un contrefens. C'eſt ce ſentiment
de l'harmonie imitative , cet accord
du fon& dela penſée qui eſt undes grands
moyens de perfection dans les vers. La
belle poëfie demande & la juſteſſe de l'efprit
& la juſteſſe de l'oreille. Rien n'eſt
plus rare que de les réunir , & c'eſt pour
cela qu'elle eſt le premier des arts .
O travaux de l'année ! un jour vous a perdus ,
L'ouvrage de l'année eſt détruit dans un jour.
Ces deux vers ſe reſſemblent beau
coup. Il ſe peut que le ſujet les ait fournis
aux deux auteurarss ,, fans que l'un ait copié
l'autre. :
Continuons de rapporter les beaux
vers qui ſe préſentent çà & là dans le
poëme de l'Agriculture. Le chant de la
vigne eſt peut être celui où l'on en rencontre
le plus :
Mais craignez que la vigne , à fleurir empreſſée ,
Par le Zéphir féduite & de ses pleurs laffée ,
Ne laiſſe épanouir ſa délicate fleur ;
Le Zéphir eft changeant , le Printemps eſt trompeur.
Souvent de nos climats repouffé juſqu'à l'Ourse ,
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
Le redoutable Hiver , interrompant ſa courſe ,
Tourne ſa tête affreuſe & revient ſur ſes pas,
Au milieu des beaux jours il répand les frimats .
Sa fureur à la terre enleve ſes richeſſes ,
Et des rameaux naiſſans dévore les promeſſes .
On remarquera dans le troiſieme chant
ce morceau fur les forêts.
La Grece imagina qu'habitans des campagnes ,
Les Dieux peuplaient les bois , les jardins , les montagnes ,
Qu'on y voyait Diane & Priape & Sylvain ;
Que chaque arbre enfermoit une nymphe en fon ſein.
Elle allait , de Dodone admirant le miracle ,
De fa forêt prophete interroger l'oracle .
Sur un chêne orgueilleux des peuples adoré ,
Les Druides fanglans cueillaient le Guy facré.
Les autels expoſaient au culte du vulgaire
De la faveur des cieux ce gage imaginaire .
Respectables forêts , c'eſt à la vérité
D'annoncer vos préfens & votre utilité.
De nos premiers aïeux vous fùtes les afyles .
Vos antres leurs maiſons , votre enceinte leurs villes .
Quand les mortels errans , réunis par les loix ,
Bâtirent des cités , éleverent des toits ,
Les arbres fous leurs mains en lambris ſe changerent,
:
JUIN. 1774. 153
Et , pour couvrir leur faîte , en ordre ils ſe rangerent.
Le cedre s'alluma : dans leur obfcur féjour ,
Au milieu de la nuit il ramena le jour.
Des chênes embrafés la chaleur pénétrante
Adoucit des hivers la froidure piquante .
Le Pin quitte les monts , il defcend fur les eaux.
Les mobiles forêts fe courbent en vaiſſeaux .
L'Océan , qui du monde a féparé les plages ,
Lui-même eſt le lien qui rejoint ſes rivages .
L'homme est rapidement en tous lieux transporte.
L'Univers ſe rapproche & n'eſt qu'une Cité .
A l'exception de l'avant dernier vers
qui eſt trop profaïque , tout ce morceau
eſt d'un très-bon goût. La diction en eſt
noble , harmonieuſe & poëtique. Ces
deux vers fur -tout :
Elle allait , de Dodone admirant le miracle ,
De fa forêt prophete interroger l'oracle.
font d'une grande beauté d'expreffion.
Ce qui regarde la culture des arbres , &
leurs différens uſages dans lesjardins,nous
paraît auſſi mériter des éloges , malgré
quelques défauts :
Les uns dans les jardins
Sur leurs troncs abaiſſés demeurent toujours nains ;
:
K 5
154 MERCURE DE FRANCE .
En forine de buiffon leurs branches s'épaiffiffent ,
Et taillés par vos mains en vaſe ils s'arrondiffent.
Il en eft qui , fouffrant des traitemens plus durs ,
Devenus efpaliers , tapifferont vos murs ;
Leurs rameaux afſervis , fléchis ſur un treillage ,
Embellis par leur chaîne , aiment leur esclavage .
Telle', aux fimples appas , que donne la beauté ,
Une Nymphe ajoutant un éclat emprunté
Captive fes cheveux que la foie entrelace ;
Libres , ils plairaient moins , & leurs noeuds font leurgrace.
Le foleil ſemble aimer ces arbres favoris ;
Il ſe plaît à nourrir vos éleves chéris .
Ses dociles rayons à votre art obéiffent ,
Et redoublent leurs feux que les murs réfléchiffent ,
C'eſt ainſi que les fruits , mûris par ſes chaleurs ,
Adouciffent leur ſeve , animent leurs couleurs .
Souvent d'un eſpalier empruntant la figure ,
L'oranger donne aux murs une riche parure.
D'un vaſe plus ſouvent il habite le fein.
Des quarrés d'un parterre il orne le deſſin.
Qu'il offre à vos regards de graces raſſemblées !
Le parfum qu'il exhale embaume vos allées .
Toujours blanchi de fleurs , il ajoute à leur prix
Le verd des fruits naiſſans & l'or des fruits mtris .
Trois fiecles ſont paſſes , & fa fleur eſt nouvelle .
La vieilleſſe reſpecte une tête fi belle.
い
TA
JUIN. 1774. 155
Mais craignez les frimats pour un hôte ſi cher.
Sauvez -le ſous un toît des rigueurs de l'hiver.
Du printems qui n'eſt plus qu'il y trouve l'image .
Dans les climats plus chauds , ſans foins , fans eſclavage ,
L'oranger dans les airs s'éleve en liberté ,
Et presque des forêts atteint la majefté.
Le travail du ver à foie eſt décrit avec
art , & offrait beaucoup de difficultés :
Laſſés d'un vain loiſir , & libres de leurs maux ,
Les vers veulent alors commencer leurs travaux.
Aidez de tous vos foins un eſpoir qui vous flatte.
Dans leurs corps transparens l'or de la ſoie éclate.
Vous les voyez monter , offrez-leur des rameaux;
Qu'ils puiffent y fufpendre & filer leurs tombeaux.
Sous les anneaux mouvans qu'à vos yeux ils préſentent ,
Dans leur fein deux vaiſſeaux à longs replis ferpentent .
La foie en ſe formant , brute & liquide encor ,
Dans ſes riches canaux coule ſes ondes d'or.
La liqueur s'épaiſſit dans ſa route derniere ,
Se transforme en un fil & fort par la filiere.
Quand la chenille enfin voit ce temps arrivé ,
Elle prodigue un ſuc juſqu'alors réſervé.
En longs cercles d'abord , des fils qu'elle ménage
156 MERCURE DE FRANCE.
Elle forme un duvet , appui de ſon ouvrage.
Bientôt elle décrit des mouvemens plus courts ,
Et fes fils plus ferrés , unis par mille tours ,
D'un tiſſu merveilleux compoſant la ſtructure ,
D'un oeuf d'or ou d'argent préſentent la figare .
Venez les admirer ; ce ver dans ſa priſon
Ne commence qu'à peine à former ſa cloiſon.
Celui - ci que déjà cache un épais nuage ,
Laiſſe encor de ſes fils entrevoir l'aſſemblage .
D'autres fe renfermant dans les mêmes réſeaux ,
Unis pendant leur vie , uniffent leurs tombeaux .
Mais dans ces jours , hélas ! fi , du bruit du tonnerre ,
Le ciel en fon courroux épouvante la terre ,
11s friffonnent d'horreur , tombent , & pour jamais
Laiffent en expirant leurs tiffus imparfaits .
Cependant fous ſon toît la chenille mourante ,
Change en habit de deuil ſa robe tranſparente.
Un corps fans pieds , fans tête , immobile & ride
Au corps qu'elle animait ſemble avoir fuccédé.
Cette defcription louable , à bien des
égards , n'eft- elle pas trop longue& trop
détaillée ? La poësie n'aime point à fe
perdre dans des objets imperceptibles ;&,
en tout genre , c'eſt un grand défaut que,
dedire tout.
Terminons ces citations par quelques
peintures. Nous choiſirons celles de l'EtaJUIN.
1774. 157
lon & du Coq. La premiere eſt imitée de
Virgile. Nous la rapprocherons de la traduction
de M. l'Abbé de Lille.
L'Etalon que j'eſtime , eſt jeune , vigoureux ;
Il eft fuperbe & doux , docile & valeureux .
Son encolure eſt haute & ſa tête hardie .
Ses flancs font larges , pleins ; ſa croupe eſt arrondie ;
11 marche fiérement , il court d'un pas léger ,
II infulte à la peur , il brave le danger.
S'il entend la trompette ou les cris de la guerre ,
Il s'agite , il bondit ; fon pied frappe la terre.
Son fier henniſſement appelle les drapeaux ,
Dans ſes yeux le feu brille , il fort de ſes naſeaux ,
Son oreille fe dreffe & fes crins fe hériffent ,
Sa bouche eſt écumante & fes membres frémiſſent.
Ce portrait a des beautés. Appelle les
drapeaux , eſt une expreffion froide, fur
tout après celle de M. de Voltaire dans la
Henriade , appelle les dangers. En général,
la meſure de ces vers eft trop uniforme ;
il y a trop peu de mouvement , & ils
n'enchériffent pas aſſez les uns fur les autres.
Ceux de M. de Lille me paraiſſent
plus variés , plus riches & plus énergiques.
Il a le ventre court , l'encolure hardie ,
:
158 MERCURE DE FRANCE.
(
Une tête effilée , un croupe arrondie.
On voit fur fon poitrail ſes muſcles ſe gonfler ,
Et fes nerfs treſfaillir & ſes veines s'enfler.
Que du clairon bruyant le fon guerrier l'éveille ,
Je le vois s'agiter , trembler , dreſſer l'oreille.
Son épine ſe double & frémit fur fon dos ,
D'une épaiffe criniere il fait bondir les flots.
De ſes nåſeaux brûlans il reſpire la guerre ;
Ses yeux roulent du feu , fon pied creuſe la terre .
J'avouerai en revanche que la defcription
du Coq m'a paru parfaite :
En amour , en fierté le Coq n'a point d'égal .
Une crête de pourpre orne fon front royal .
Son oeil noir lance au loin de vives étincelles .
Un plumage éclatant peint fon corps & fes alles ,
Dore fon cou fuperbe & flotte en longs cheveux.
De fanglans éperons arment ſes pieds nerveux .
Sa queue , en ſe jouant du dos juſqu'à la crête ,
S'avance & fe recourbe en ombrageant ſa tête .
Le dernier vers fur-tout eſt admirable .
C'eſt peindre en vers comme M. de Buffon
peint enprofe. On voit , par les morceaux
que nous avons rapportés , que l'auteur
du poëme ſur l'Agriculture avait
beaucoup de talent pour la poëfie , & que
fon ouvrage a des beautés réelles ; qu'il
lui amanqué un plan plus poëtique & une
JUIN. 1774. 159
exécution plus foignée. On ne comprend
pas comment l'auteur des beaux vers que
l'on vient de lire , a pu en faire tels que
ceux- ci:
Tel le flambeau du jour , ou les feux de la terre
Font monter les vapeurs au féjour du tonnerre .
Le froid preſſant leurs corps par le chaud dilatés ,
Les condense , & de l'air ils font précipités.
Ainfi fur le foyer ſe forme l'eau de vie.
Par un nouveau travail fi l'art la rectifie ,
L'esprit de vin captif du phlegme est séparé, &c.
Et ailleurs ,
Inviſible & vivant dans ses langes le germe
De ſa captivité voit arriver le terme.
Etailleurs :
De l'air , qui fut dans l'oeuf toujours renouvelé ,
Le mouvement vital eſt alors redoublé..
Par lui l'oeuf pénétré diminue & transpire , &c.
:
:
On trouve quelquefois trente vers de
fuite de ce ſtyle , parce que l'auteur s'eſt
obſtiné à mettre en vers des détails phyſiques
, auxquels la poëſie ſe refuſe abfolument
, ou fur lesquels , avec beaucoup
de talent & de goût , onpourrait faire quatre
vers heureux , mais qui ne peuvent être
160 MERCURE DE FRANCE.
approfondis fans beaucoup d'embarras
dans la dićtion , de féchereſſe&d'ennui:
Et quæ
Defperat tractata nitefcere poffe relinquit.
IHOR.
C'eſt le précepte dont l'auteur auraitdû
faire le plus d'ufage , & qu'il a le plus
oublié.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Roffet ,
Maître des Comptes , auteur d'un poëme
fur l'Agriculture , dédié au Roi.
A Ferney , 22 Avril 1774.
MONSIEUR ,
Vous pardonnerez fans doute à mon grand âge
& à mes maladies continuelles , ſi je ne vous ai
pas remercié plutôt du beau préſent dont vous m'a
vez honoré.
J''aaii lu avec beaucoup d'attention votre poëme
fur l'Agriculture . J'y ai trouvé l'utile & l'agréa
ble , la variété néceſſaire , & la difficulté preſque
toujours heureuſement furmontée .
On dit que vous n'avez jamais cultivé l'art que
vous enſeignez. Je l'exerce depuis plus de vingt
ans , & certainement je ne l'enſeignerai pas aprés
vous.
J'ai
JUIN. 1774. 161
J'ai été étonné que dans votre premier chant
vous adoptiez la méthode de M. Tull , Anglais ,
de femer par planches. Pluſieurs de nos Français,
(que vous appelez toujours François , & que par
conféquent vous n'avez jamais oſé mettre au bout
d'un vers , ) ont voulu inettre en crédit cette innovation.
Je puis vous afſurer qu'elle eſt déteftable,
du moins dans le climat que j'habite. Un homme,
qui a été long-tems loué dans les Journaux , & qui
étoit cultivateur par livres , ſe ruinait à ſemer par
planches , & était obligé de m'emprunter de l'ar.
gent, tandis que fon nom brillait dans le Mercure.
J'ai défriché les terreins les plus ingrats , qui n'a
vaient jamais pu ſeulement produire un peu d'herbe
groffiere. Mais je ne conſeillerais à perſonne de
m'imiter , excepté à des moines , parce qu'eux ſeuls
font affez riches pour ſuffire à ces frais immenfes,
& pour attendre vingt ans le fruit de leurs travaux.
Voilà pourquoi l'illuſtre & reſpectable M. de St
Lambert , que vous avouez être diſtingué par ſes
talens , a dit très -juſtement qu'il a fait des Géor.
giques pour les hommes chargés de protéger les campagnes
, & hon pour ceux qui les cultivent ; que les
Georgiques de Virgile ne peuvent être d'aucun usage
aux paysans ; que donner à cet ordre d'hommes des
leçons en versfur leur métier , eſt un ouvrage inutile;
mais qu'il fera utile à jamais d'inspirer à ceux que
les loix élevent au-deſſus des cultivateurs , la bienveillance
& les égards qu'ils doivent à des citoyens estimables.
Rien n'eſt plus vrai , Monfieur. Soyez fûr que
fi je liſais aux payſans de mes villages , les Oeuvres
& les Jours d'Héfiode , les Géorgiques de
L
162 MERCURE DE FRANCE .
Virgile & les vôtres , ils n'y comprendraient rien.
Je me croirais même en conſcience obligé de leur
faire reſtitution , fi -je les invitais à cultiver la terre
en Suiffe , comme on la cultivait auprès de
Mantoue .
Les Géorgiques de Virgile feront toujours les
délices des Gens de lettres , non pas àcauſe de ſes
préceptes , qui font , pour la plupart , les vaines
répétitions des préjugés les plus groffiers ; non pas
à cauſe des impertinentes louanges & de l'infâme
idolâtrie qu'il prodigue au Triumvir - Octave ; mais
à cauſe de ſes admirables épiſodes , de ſa belle def.
cription de l'Italie , de ce morceau ſi charmant
de poëfie & de philofophie qui commence par ces
vers :
O fortunatos nimium , &c.
lii
A
à cauſe de ſa terrible & touchante deſcription de
la peſte ; enfin à cauſe de l'épiſode d'Orphée.
det sp
Voilà pourquoi , Monfieur de St Lambert donne
aux Géorgiques l'épithete de charmantes , que
vous ſemblez condamner.
J'aurais mauvaiſe grace , Monfieur , de meplain.
dre que vous ayiez été plus ſévere envers moi
qu'envers M. de St Lambert. Vous me reprochez
d'avoir dit dans mon diſcours à l'Académie qu'on
ne pouvait faire des Géorgiques en français. J'ai
dit qu'on ne l'ofait pas , & je n'ai jamais dit qu'on
ne le pouvait pas. Je me fuis plaint de la timidité
des auteurs , & non pas de leur impuiſſance.
J'ai dit en propres mots qu'on avait reſſerré les agréinens
de la langue dans des bornes trop étroites .
Je vous ai annoncé à la Nation , & il me paraît
que vous traitez un peu mal votre précurſeur.
JJUIN. 1774. 163
4
Il ſemble que vous en vouliez auſſi à la poëſie
dramatique , quand vous dites que la profe a еги
au moins autant de part à la formation de notre langue
que la poësie de notre théâtre , & que quand Cor.
neille mit au fourses chef- d'oeuvres , Balzac & P
liffon avaient écrit , & Pascal écrivait.
Premiérement on ne peut compter Balzac , cet
écrivain de phraſes empoulées , qui changea le naturel
du ſtyle épiſtolaire en fades déclamations recherchées
. )
A l'égard de Péliſſon , il n'avait rien fait avant
le Cid& Cinna .
Les lettres provinciales de Paſcal ne parurent
qu'en 1654 , & la tragédie de Cinna , faite en 1642 ,
fut jouée en 1643 . শ
Ainſi il eſt évident , Monfieur , que c'eſt Corneille
qui , le premier , a fait de véritablement
beaux ouvrages en notre langue .
Permettez-moi de vous dire que ce n'eſt pas à
vous de rabaiffer la poësie. J'aimerais autant que
M. d'Alembert & M. le Marquis de Condorcet
rabaiſſaſſent les mathématiques . Que chacunjouiffe
de ſa gloire. Celle de M. de St Lambert eſt d'avoir
enſeigné aux poſſeſſeurs des terres à être humains
envers leurs vaſſaux; aux Intendans , à ne
pas opprimer le peuple par des corvées ; auxMi.
niftres , à adoucir le fardeau des impôts , autant
que l'intérêt de l'Etat peut le permettre. Il aorné
fon poëme d'épiſodes très agréables. Il a écrit avec
fenfibilité & avec imagination.
Vous avez joint , Monfieur , l'exactitude aux ornemens
; vous avez lutté à tout moment contre les
difficultés de la langue , & vous les avez vaincues .
M. de St Lambert a chanté la Nature qu'il aime ,
& vous avez écrit pour le Roi.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
La Fontaine a dit :
On ne peut trop louer trois fortes de perſonnes ,
Les Dieux , fa Maftreffe & fon Roi.
Efope le difait ; j'y fouscris quant à moi.
Eſope n'a jamais rien dit de cela ; mais n'im.
porte.
J'ai l'honneur d'être avec la plus reſpectueuſe
eftime ,
MONSIEUR,
יי ידניפ!
Votre , &c.
ייייי
ACADEMIE. ېب ه
Académie de Chirurgie og
CETTE Académie a tenu ſa féance publique
le jeudi 14 Avril 1774 , & M.
Louis , fecrétaire perpétuel , en a fait
l'ouverture par le diſcours qui fuit. G
L'Académie royale de Chirurgie avoit
déjà propoſé deux fois , pour le grand
prix annuel , le ſujet ſuivant:
ם י
Expoſer les inconvéniens qui réſultent de
l'abus des onguens & des emplâtres , & de
quelle réforme la pratique vulgaire eft fufceptible
à cet égard dans le traitement des
ulceres.
JUIN. 1774. 165
Peu fatisfaite des mémoires qu'elle avoit
reçus la premiere année , l'Académie
remit la queſtion avec promeſſe d'un prix
double. Si la matiere avoit été auſſi bien
traitée dès la premiere fois , qu'elle le fut
à la feconde année , on n'auroit pu ſe difpenſer
de couronner les efforts de ceux
qui avoient le mieux réuſſi; mais leur fuccès
même ayant fait voir qu'ils étoient
capables de porter beaucoup plus loin
leurs réflexions ſur cette matiere importante
, laquelle tient à des principes fondamentaux,
dont le développement promet
une révolution heureuſe dans la pratique
qui fimplifiera & perfectionnera la
méthode de guérir les ulceres , on jugea
à-propos de préſenter encore le même
ſujet pour cette année , avec promeffe
d'un prix triple.
L'Académie a reçu 27 mémoires, la plupart
très bons ; & c'eſt par cet avantage
qu'on aconnu, plus poſitivement que dans
les années précédentes, la difficulté de porter
un jugement équitable fur des ouvrages
dont le mérite balançoit les fuffrages
àdifférens égards. L'Académie a pris le
parti de partager le prix entre différens
concurrens ; perfuadée qu'ils n'ont travaillé
que pour la gloire, & que la ré-
L3 ८.
166 MERCURE DE FRANCE.
1
compenſe pécuniaire eſt ce qui les affecteroit
le moins. Le prix eſt triple, & l'on
couronne trois mémoires .
Le No. 3 , dont la deviſe eſt l'aphorifme
d'Hippocrate, qui preferit l'ordre des
moyens curatifs , en propoſant fucceffivement
l'uaſge du fer & du feu , lorſque
Jes médicamens font ſans effet.
• Quæ medicamenta non fanant , ferrum
Sanat ; quæ ferrum non fanat , ignisfanat ;
& quæ hæc nonfanant , infanabilia funt .
Ce mémoire a fait une grande fenfa
tion. Il a paru l'ouvrage d'un homme de
génie&d'un praticien inſtruit, qui a trèsbien
vu les abus des onguens & des em.
plâtres. Il prouve qu'ils font communément
ou préjudiciables ou inutiles , & il
les profcrit abfolument , en leur fubſti
tuant un moyen qui n'est pas inconnu dans
l'art, mais dont perſonne n'a fait un uſage
auſſi ſuivi que l'auteur , & qu'il a redigé
en méthode. C'eſt l'action de chauffer
la partie ulcérée. On l'approche d'un
charbon ardent mis dans une affiette fur
dela cendre. La chaleur actuelle agit avec
grande efficacité , la circonférence tranfpire;
les bords ſe relâchant, le dégorgement
purulent ſe fait en même temps ,
le fonds ,& les parois débarraſſés de l'infarction
des humeurs , la déterſion& l'exJUIN
. 1774. 167
ficcation des chairs font les effets très
prompts de la continuation du même
moyen. Son adminiſtration conſiſte à ap.
procher & à éloigner alternativement le
- feu pour en reſſentir la chaleur la plus
forte fans ſe brûler. La ſenſibilité du ma.
lade eſt en même temps le guide de l'opé
rateur& la regle de l'opération. La per.
ſonne intéreſſée demande ordinairement
à ſe charger de cette direction, L'action
du feu chauffant ſur les folides & fur les
fluides, eſt expliquée par une théorie fûre
autant que lumineuſe ,& elle eſt appuyée
d'un grand nombre d'obſervations, qui ne
laiſſent aucundoute ſur les avantages de
cette méthode , lorſqu'on en ufera avec
les connoiſſances requiſes. Ce travail a
paru mériter une récompenfſe diſtinctive ;
mais , en l'examinant à côté de la propofition
donnée par l'Académie pour le fu
jet du prix , & mis en parallele avec les
mémoires des autres concurrens , il a femblé
que l'auteur du No. 3 , dont nous parlons
, s'étoit peu occupé du ſoin de délier
le noeud de la difficulté ,& que , ſemblable
à Alexandre , à l'égard du noeud-gordien,
il avoit jugé plus convenable de le couper.
L'Académie ayant pris ſon parti fur ce
mémoire, l'on a ouvert le papier qui cou-
L4
1
168 MERCURE DE FRANCE.
vroit le nomde l'auteur,&elle a vu avec
ſatisfaction que c'étoit M. Faure , correfpondant
de l'Académie , chirurgien- gradué
, ancien profeſſeur de chirurgie &de
l'art des accouchemens à Lyon , retiré à
Avignon ſa patrie, où il jouit de l'eſtime
la plus générale. M. Faure a remporté le
prix de l'Académie en 1762 fur les ſcro .
phules. Elle a déterminé que M. Faure
feroit propoſé au Roi pour une placed'affocié
, & que fon mémoire feroit imprimé
; par cette récompenſe extraordinaire
& très-diftinguée , il n'a plus été en concurrence
pour partager le prix.
L'Académie a adjugé l'une des trois
médailles au mémoire No. 26. C'eſt un
ouvrage fort étendu , très- méthodique ,
qui préſente & réfoud toutes les diffi
cultés de la queſtion. Il a pour deviſe ces
vers de Virgile du ze. livre des Géor
giques : ja suomal
35 mm 32sb
• Alitur vitium , vivitque tegendo015
Dum medicas adhibere manus ad vulnera pastor
Abnegat.
Ce texte eft rendu, dans labelle traduc.
tion de M. l'Abbé de Lille , de l'Académie
Françoiſe , dans un ſens différent de
celui qui l'a fait prendre pour deviſe.
O JUIN 1774 . 169
-
F. Pour calmer la fourde violence
D'un mal qui ſe nourrit & s'accroît en filence ,
Hate-toi , que l'acier , fagement rigoureux ,
S'ouvre au ſein de l'ulcere un chemin douloureux.
Ce mémoire a pour auteur M. Champeaux
, chirurgien gradué à Lyon , profeſſeur
d'anatomie , chirurgien ordinaire
du Roi pour les rapports en juſtice , correfpondant
de l'Académie royale de Chirurgie&
de la Société royale des ſciences
de Montpellier , aſſocié de celle des
ſciences , belles lettres & arts de Rouen ,
& de la Société littéraire d'Auxerre.
On a couronné d'une pareille médaille
un mémoire latin , No. 9 , d'une érudition
recherchée . On y voit l'hiſtoire de l'art
dans les variations de la pratique ancienne&
moderne. La queſtion propoſée eſt
traitée ſavamment & d'une maniere également
agréable & inſtructive. Ladeviſe
de ce mémoire eſt priſe des Tufculanes de
Cicéron : Inest in mentibus noftris infatiabilis
quædam cupiditas veri videndi .
L'auteur eſt M. Camper , docteur en
Médecine , aſſocié étranger de l'Académie
, profeſſeur honoraire d'anatomie &
de chirurgie d'Amſterdam , & de méde
cine en l'Univerſité de Groningue , de-
L5
470 MERCURE DE FRANCE.
meurant à ſa terre de Lauckmane , près
Franeker en Frife.
La zemédaille a été accordée aumémoire
No. 16 , qui a pour deviſe ces vers de
Virgile au fixieme livre de l'Enéïde,
Circumstant anima dextrå lævaque frequentes.
Nec vidiffe femel fatis eft : juvat uſque morari ,
Et conferre gradum , & veniendi difcere causas.
Ce mémoire eſt de M. Chambon ,
maître ès- arts & en chirurgie , correfpondant
de l'Académie , à Brévanne-fous-
Choifeul , par Langres .
M. Chambon a déjà obtenu des récompenfes
de l'Académie , fruits de fon émulation
& de ſes travaux .
L'Académie a accordé l'acceſſit au mémoire
No. 20 , dont ladeviſe eſt tiréede
Galien, au livre de methodo medendi.
Ulceris , quà ulcus , fanatio mediocris
ficcatio eft.
On a trouvé d'excellentes choſes dans
cemémoire. Si l'auteur eût évité quelques
digreffions & la peine qu'il a priſe dedif
cuter pluſieurs points peu intéreſſans , ce
travail auroit pu lui mériter des préférences.
L'auteur est M. Aubray , chirurgien
e chef de l'Hôtel-Dieu & membre de
JUIN. 1774. 171
l'Académie des ſciences &belles lettres à
Caën.
Enfin un mémoire , No. 23 , dont la
deviſe eſt une ſentence de Celſe... Cujus
rei non eft certa notitia , ejus opinio certum
reperirc remedium non poteft.
Une expoſition très-nette de l'état de
la queſtion , l'intelligence de l'auteur ,
des vues nouvelles & folides ſur la maniere
d'obſerver , n'ont pu contrebalancer
les mémoires des autres concurrens . L'au
teur de celui-ci établit que dans la cure de
l'Ulcere fimple , les onguens & les em.
plâtres font nuiſibles , que leur uſage ne
peut que troubler le mécaniſme de la na
ture ; & , en examinant les diverſes complications
des ulceres , & en raiſonnant
fur les moyens les plus convenables pour
détruire ces complications &ramener l'ul
cere à la fimplicité qui le rend curable
par les feuls efforts de la nature , ſecondés
d'unpanſement méthodique , l'Auteur démontre
que les onguens & les emplâtres
nepeuvent être oppofés à aucune des complications.
Cet ouvrage , où il yabeaucoup de travail
par les recherches qui ont ſervi àrafſembler
un grand nombrede faits extraits ,
pour ainſi dire , de tous les obfervateurs ,
172 MERCURE DE FRANCE.
dans l'intention de prouver queles cas les
plus épineux n'ont jamais cédé à l'application
des emplâtres & des onguens , &
que leur ufage , lorſqu'il n'a point été
nuiſible , a été au moins inutile ; cet ouvrage
, dis - je , n'eſt ſuſceptible que d'être
donné par extrait , en le reſtreignant
aux principes & aux conféquences qu'on
trouvera folides & lumineuſes . L'auteur
eſt M. le Comte, docteur en médecine ,
àEvreux. 37
Le prix d'émulation, qui conſiſte en
une médaille d'or de 200 francs , a été
accordé à M. Nolleſſon , fils , ci-devant
chirurgien aide-major des armées duRoi ,
maître ès- arts & en chirurgie à Vitry- le-
François. 1つは
Les cinq petites médailles ont été accordées
, 10. à M. Saucerotte , chirurgien gra
dué , correfpondant de l'Académieà Luneville.
Il a eu précédemment , en différentes
années , le grand prix ſur leſujet des contre-
coups dans les plaies de tête , & un
prix d'émulation. Par celui-ci , fon front
eſt ceint d'un triple laurier .
20. A M. Chauffier , maître ès - arts &
en chirurgie à Dijon: ileſt éleve des écoles
de Paris , où il a étudié avec diftine .
tion.
JUIN. 1774.173
30. A. M. Varocquier , correſpondant
de l'Académie à Lille , & célebre accou
cheur...... ELD
40. A M. de la Marque le jeune ,maître
en chirurgie & lithotomiſte de la ville
de Toulouſe.
50. A M. l'Héritier, prévot de l'Ecolepratique
de Paris , qui a beaucoup de zele
&eſt très- attentif à préſenter à l'Acadé
mie toutes les particularités , ſoit naturelles
, foit cauſées par maladies , qu'on
rencontre dans les cadavres fournis pour
l'inſtruction des éleves de l'Ecole- pratiquela
- P
1 17
L'Académie a récompensé , par des
lettres de correſpondant, les travaux de
M. Terras , maître en chirurgie àGeneve,
&de M. Campet , ci-devant chirurgien
major à Cayenne a
On propoſe, pour le prix de l'année
1775, la queſtion ſuivante : Quelle est ,
dans le traitement des maladies chirurgicales
, l'influence des choses nommées nonnaturelles
? Ce prix fera double ; deux
médailles d'or , de la valeur de cinq cents
livres chacune , ſuivant la fondation de
M. de la Peyronie ; ou une médaille , &
cinq cents livres en argent.
174 MERCURE DE FRANCE.
Après la diſtribution des prix, M. Louis
a prononcé les Eloges de M. le Baron
Van Swieten , aſſocié étranger de l'Académie,
premier médecin & bibliothécaire
de Leurs Majeſtés Impériales & Royales-
Apoftoliques;& de M. Morand,ancien
ſecrétaire de l'Académie , Chevalier de
l'Ordre du Roi , &c.
M. Bordenave a lu un mémoire ſur le
danger des cauftiques dans la cure des
hernies : M. Souque a fait la lecture d'une
obſervation fur les moyens de rappeller
d'une mort apparente à la vie les perſonnes
fuffoquées , & M. Pipelet a terminé
la féance par la lecture de remarques
fur les ſignes illuſoires des hernies
épiploïques.
M. Houſtet , ancien directeur de l'Aca
démie royale de Chirurgie, a fondé à perpétuité
quatre médailles d'or , de cent liv.
chacune, pour être diſtribuées annuellement
à quatre étudians qui , parmi les
vingt-quatre , nombre fixé par les lettres
patentes du mois de Mai 1768, pour concourir,
auront le plus profité des exercices&
desinſtructions del'Ecole pratique ,
établiſſement utile&patriotique. Ces méJUIN.
1774. 175
dailles ont été adjugées cette année , à la
rentréedes écoles,la premiere, au Sr.Jean-
Marie Cezerac , de Miradoux , dioceſe de
Létour; la ſeconde , au Sr. Bernard Caſtelbierk
, de Theſe , dioceſe de Leſcart ; la
troiſieme , au Sr. Etienne Orelut de St.
Chamond, dioceſe de Lyon; la quatrieme,
au Sr. Arnal Lapeyre , de Geanſac,
dioceſe de Comminge.
- On a accordé les quatre acceffit , qui
conſiſtent enquatre médailles d'argent,pareillement
fondées par M. Houſtet , la
premiere au Sieur Jean Baptifte Eſmale ,
jeune éleve qui s'eſt diſtingué dans les
exercices de l'Ecole pratique , par une
grande fagacité& par beaucoup d'habileté&
de dextérité dans la pratiquedes opérations,
& qui a eu pluſieurs fuffrages des
examinateurs pour une médaille d'or. Les
autres Médailles ont été données aux
Srs. Antoine Chapplain , d'Iſigny , dioceſe
de Bayeux; Dominique Darras , de
Haution , dioceſe de Laon ; & François
Ponjalgues , de Soucirac , dioceſe de Cahors
. On a jugé que d'autres éleves devoient
auſſi participer à l'honneur de la
même récompenſe. Ces éleves font les
Sieurs Jean- François Duboſq, de Vire ,
dioceſe de Bayeux ; Joſeph Noël , de
176 MERCURE DE FRANCE.
Bayon , dioceſe de Toul ; Jean Salles,
de Sauveterre , dioceſe de Bazas ; Louis-
Touſſaint Leduc, de Dieppe , dioceſe de
Rouen; Jofeph Petit-Beau , d'Ecueille ,
dioceſe de Tours; Charles Ragaud , de
Pont-Château , dioceſe de Nantes ; Jean-
Baptifte Raget , de Tarafcon , dioceſe
d'Avignon ; Pierre Juppin , de Sevigny,
dioceſe de Reims ; Guillaume Dupuid ,
de St. Aftier , dioceſe de Périgueux;Guillaume
Cramier , de Terraſſon , dioceſe de
Sarlat; Jean -Baptiste Polony ,de Miſſon,
dioceſe d'Ax ; Pierre Dartreux , d'Orléans
; & Pierre Giry , d'Emouley , dio.
ceſe de Périgueux .
ARTS.
GRAVURES
Portraits de Louis XVI, Roi de France
&de Navarre , & de Marie Antoinette
d'Autriche , foeur de l'Empereur , Reine
de France. 2
CES deux Portraits font enmédaillon
de la grandeur d'environ 14 pouces &
demi, هللا
JUIN. 1774. $77
demi, & 12. &demi delargeur. Ils rappellent
avec beaucoup de vérité les traits
de LL. Majeſtés , objets ſi intéreſſans de
nos hommages reſpectueux. La gravure
eſt parfaitement exécutée par le Sieur
Brookshaw , dans la maniere Angloiſe
oumaniere noire, genre qui approche de
plus près la nature , & qui rend , avec la
douceur& l'éclat du pinceau , la délicateſſe
des traits du viſage & le moëlleux
des draperies.
Prix de chacun de ces portraits , 3 liv.
à Paris , chez Brookshaw &Haines , rue
de Tournon , chez le Bourrelier , vis-àvis
l'hôtel de Nivernois.
Le même artiſte a réduit à moitié de
grandeur ces portraits dans le même
genre de gravure , qu'il compte publier
inceſſamment auſſi à moitié de prix.
Il fait des envois par tout le royaume
lorſqu'on lui remet l'argent à Paris.
IL.
L
Voyageur Allemand & Chaſſe - marée allemande
, deux eſtampes nouvelles d'environ
16 pouces de largeur & 14 de
hauteur , gravées d'après les tableaux
originaux de Ph. Wauvermans; la premiere
par le Sr Bacquoi , la ſeconde par
L
M
178 MERCURE DE FRANCE.
le Sr. Patas , ſous la direction du ſieur
Martinet.
Ces eſtampes ſont d'une compoſition
agréable , & les ſites en font gracieux ,
meublés debeaucoup de figures & de che.
vaux. La gravure eſt très ſoignée & d'un
ton brillant . Elles font dédiées à M. le
Duc de la Valliere , Pair & grand Fauconnier
de France, Chevalier des Ordres
du Roi , &c.
On vend ces eſtampes chez le Sr. Martinet
, graveur & deffinateur du cabinet
du Roi , d'hiſtoire naturelle , rue St. Jacques
, à côté de Mde la Ve. Ducheſne ,
libraire.
37
III. A Rવું ???????
Les Bergers Ruffes , eſtampe d'environ 20
pouces de hauteur fur 14 de largeur ,
gravée d'apès le tableau de M. le Prince,
peintre du Roi , par M. J. B. Til-
> liard, dédiée à M. le Duc de la Rochefoucault
, Pair de Franceo ab
Cette eſtamperepréſente un ſite champêtre
très-agréable , où l'on voit unejeune
fille , de la figurela plusaimable , écouter
un concert exécuté par un vieux & par un
jeune bergers. La gravure a beaucoup de
AD JUIN 1774 179
brillant & d'effet. Les travaux en font
artiſtement variés & concourent à faire
un enſemble pittoresque & charmant .
Cette eſtampe ſe trouve à Paris , chez
le ſieur Tilliard , quai des grands Auguftins
, près la rue Pavée , maifon de M.
Debure , libraire, B
Le même artiſte diſtribuera inceſſamment
la ſeconde ſuite des gravures du
Télémaque in 40. qu'il a entrepriſes avec
M. Monnet , peintre du Roi , dont les
travaux avoient été ſuſpendus par des
difficultés qui ne ſubſiſtent plus..
మిట
Estampes gravées dans la maniere du
crayon , parM. Bonnet , rue St. Jacques ,
au coin de celle du Plâtre,
Le repos de Vénus d'après Boucher ,
d'environ 14pouces de hauteur fun 18 de
largeur ; prix , 2 liv.8 folst
Le Toucher &le Goût , deux eſtampes
de 12 pouces de hauteur & 9 de largeur ,
d'après Ch. Eifen; prix , chacune 15 f.
V.
e
1
Cahier contenant un recueil de vafes,
trophées & bas reliefs, tirés des jardins de
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
1
Verſailles , des Tuileries & ailleurs , fervant
de ſupplément à la 2e. partie des
Elémens d'architecture du Sr. Panferon ,
que l'on trouve chez l'auteur, àParis, rue
du Foin St. Jacques, au college de Me.
Gervais ... Prix , 24 fols les fix feuilles .
On trouve à la même adreſſe & au même
prix , un recueil des bas- reliefs tirés
des frontons de la galerie du Louvre .
Ces deux cahiers font utiles aux architectes
, & leur préſentent divers orne.
mens d'une compoſition riche & ingé.
nieuſe , gravés à la pointe avec beaucoup
de netteté.
Silda'l as tennob vidub sanoit
On trouve chez M. le Bas , graveur du
Roi, rue de la Harpeting sq
Du cabinet de M. le Brun
Le Marché à faire , d'après Teniers ;
29 Prix , 3 liv, ne mahib sellevuon 200
Du cabinet de M. Baudouin .
S 29
Attaque de Troupe légere , d'après Vau
2
vermans , 3 liv.
20
condoqzel
Bamb
2. Du cabinet de M. le Duc de Praslin.
Premiere & ſeconde vue de Lérida ; prix ,
I liv. to fols.
HOWAJUIN. 1774. 181
Premiere & ſeconde vue de la Sicile ,
cob reliv.
Premiere & feconde vue du Golfe de Venife
, gravé par M. David d'après les
tableaux originaux, peints par M. Vernet
; prix chaque , liv. 4 f
Toutes ces eſtampes ſont gravées avec
beaucoupde foin & de talent, & font une
belle ſuite à la riche collection de M. le
Bas.
dgai & soc
slusin
ques en couleur. quoPlanches anatomiques
en eb
M. Dagoty pere , anatomiſte , penſionné
du Roi , va donner au Public , à
la fuite des ouvrages qu'il vient de faire
paroître , qui forment une oeuvre complete
ſur l'anatomie des parties de la génération
, de lagroſſeſſe & des accouchemens,
les organes des fens , d'après de
nouvelles diſſections , en quatre grandes
planches du même format que les précédentes
, avec des diſſertations fur cette
partiede l'anatomie, comme il a fait dans
l'expoſition des maux vénériens , qu'il
diſtribue auſſi , rue Dauphine , vis à vis
le magasin de Provence , près le Pont Neuf.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
He. Recueil pour le forte piano & le
clavecin ,contenant des airs de Julie , des
Moiſſonneurs , de l'Aveugle de Palmire
& autres airs détachés avec les paroles ,
des variations & accompagnement de
violon, dédié à Madame la Vicomteſſe de
Tavannes par M. Neveu , Me. de clavecin.
Prix , 4 liv. 16 f. AParis, chez l'auteur
, rue du Sépulcre , fauxbourg faint
Germain , la premiere porte cochere a
droite par la Croix rouge , & chez les
Marchands de muſique.
M
Traité d'harmonie & regles d'accompagnement
fervant à la composition , fuivant
le ſyſtême de M. Rameau , dédiés à Mlle
Droffin , compofés par M. le Boeuf , organiſte
de l'Abbaye royale de Ste Genevieve
, Me . de muſique & de clavecin.
Prix , 12 liv. Se vend à Paris,au bureau
muſical ,I cour de l'ancien grand Cerf,
rues St. Denis,& desDeux-Portes St. SauJUIN.
1774. 183
veur ; & aux adreſſes ordinairesde mufique,
à Lyon, chez M. Caſtaud, libraire ,
rue de la Comédie.
111.
:
Trois Quatuor pour le clavecin avec ас-
compagnement de flûte , violon & baſſe ,
par Baur , op. Ir. Ils peuvent s'exécuter à
ſeul , à deux ou à trois . Prix, 7 liv. 4 fols ,
&ſe vend aux adreſſes ci-deſſus.
છ?ે ,?????
Suelo ib
8
Cinquieme livre d'ariettes choiſies avec
accompagnement de harpe , ſuivies de
deux divertiſſemens pour la harpe & un
violon , dédié à Madame la Marquiſe de
Sainte - Marie ; par J. G. Burckhoffer ,
Oeuvre XIIe ; prix 7 liv. 4 fols. A Paris,
chez l'auteur , rue des foſſés Montmartre;
Nadermaun , Luthier de la Reine; & aux
adreſſes ordinaires de muſique.
MEM
IIIe. Recueil d' Ariettes choisies , arrangées
pour le clavecin , ou le forte piano,
avec accompagnement de deux violons&
labaſſe chiffrée , dédiées à Mlle. Lenglé
de Schoebeque; par M. Benaut, Me. de
M 4
184 MERCURE DE FRANCE,
clavecin. Prix, I liv. 16 fols. AParis,
chez l'auteur , rue Gît-le-Coeur da 26.
porte cochere à gauche en entrant par le
Pont-neuf; & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
ນ
ARCHITECTURE.
QUAT
1
2011.61
Msing s
log is'n ef
sb
I UATRE planches d'architecture de to
pouces delongueur &5 de hauteur; favoir,
deux Vues de la Place royale de Reims,
une Vue de l'Hotel-de-Ville , & le projet
de deux corps de bâtimens en face de l'Hôtel-
de- Ville. Ces gravures font exécutées
avec beaucoup de netteté & de foin par
M. Sellier, graveur en architecture. Elles
ſe vendent 20 fols , chez l'auteur , rue de
Ja vieille Bouclerie ,maiſon de Mde Baf
fer marchande d'eftampes ; & chez le
Pere& Avaulez ,, marchands , rue St. Jacques,
છુ????? ?????? 379 8 35 M
ຕນ ກ
19 & tasmilemon
beg to stich
Deuxieme fuite des Antiquités de Na
ples, d'après le deſſin de M. Dumont ,
gravéeparGermain . Prix , 12f. A Paris,
chez Paſquier,, rue St. Jacques , vis à vis
le college de Louis le Grand; & chez
Patour, graveur , rue Charone , à côté
de l'hôtel de Mortaigue.1-3104
LETTRE de M. le Chevalier de Cubieres
MONSIEURTEI A
Je prie M. Joubleau de la Mothe de croire que
je n'ai point prétendu le traiter de maraudeur ni
de filou. A Dieu, ne plaiſe que ces vilains fubstantifs
fouillent jamais ma plume , ſur tout vis.
à-vis d'un homme de lettres! Quand j'ai dit que
dans la littérature il y avoit des maraudeurs &
des filous , je n'ai point voulu appliquer le reproche
à M. Joubleau de la Mothe ; il a conclu
mal-à-propos du général au particulier. L'honnêteté
ſera toujours l'arme que j'emploierai daris
la difpute & je ne me pardonnerai jamais de
donner des injures pour des raiſons. Aſſez d'autres
ont avili les lettres & les aviliffent chaque jour
pardes querelles groſſieres & indécentes ; laiſſons
les fe débattre navec des efuriest, uniffonsin
pour célébrer les graces , & ne faiſons point du
temple des muſes une arene de gladiateurs. Pour
donner l'exemple de la paix, je remercie M. d.
M. de ſa lettre obligeante : je penſe qu'il auroit
dû y mettre ſon nom en entier; quand on fait un
compliment à quelqu'un , en affligeant ſa modeſtie
, on ne doit pas le priver du plaiſir de la
reconnoiffance. Je ne croyois pas avoir rien de
commun avec le célebre auteur de la Jérusalem
délivrée. On ne voit gueres le ſceptre du génie à
côté du hochet de l'enfance , & celui qui n'aime
nous
M5.
188 MERCURE DE FRANCE,
que le plaifir ne s'occupe gueres de la gloire;
M. d. M. veut cependant que je me fois rencontré
avec lui , ſon opinion me flatte , & je ne chercherai
point à le détromper . Je reſtitue donc au
Taſſe que j'ai peut-être trop lu , à M. Favart que
je lis quelquefois , à M. Joubleau de la Mothe ,
que je n'ai pas l'honneur de connoître , mais
dont j'eſtime le talent , à l'auteur des menues
poësies que je connois encore moins , à M. le Pays ,
à M. Laus de Boiſſi , l'impromptu que je leur ai
dérobé , & je vous ſais gré de m'avoir communi.
'qué les ſavantes recherches qu'on a faites pour
prouver que c'étoit moi qu'il falloit accufer de
plagiat. J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec la
plus parfaite confidération votre très-humble &
très obéiſſant ſerviteur,
Le Chevalier de Cubieres .
πτωση θα το
AVersailles le 7 Mai 1774.roling Alimat
LETTRE de M. Thevenot , Chirurgien-
Accoucheur à Paris , en réponse à un
Accoucheur établi en province , qui demande
des éclairciſſemens fur le régime
& le traitement convenables auxfemmes
en couche . *
Vous me demandez , Monfieur, mon avis fur
* Cette lettre renferme de bonnes observations d'un excellent
praticien , & nous avons cru qu'elle feroit lue avec utilité,
fur-tout loin des secours & des avis des gens de l'art.
F
JUIN. 1774.187
de régime & fur le traitement que doivent obſerver
les femmes en couche. L'attention à bien
voir , l'habitude d'obſerver , la méthode de comparer
une obſervation avec une autre , l'art d'en
tirer des conféquences juſtes & préciſes ; voilà le
grand livre où vous devez vous inſtruire ; cependant
comme il faut vous mettre ſur la voie ,
j'entrerai dans quelques détails ſur un point efſentiel,
qu'on me paroît avoir beaucoup trop né-
1
glige.
Il ne peut y avoir de regle purement abſolue ;
l'âge , le tempérament , le genre de vie , la
faiſon, le climat , les circonstances momentanées
ou locales , tout en un mot mérite des conſidéra.
tions particulieres. Le point unique eſt d'aider la
nature & de ne pas la contrarier. Les femmes qui
accouchent doivent être conſidérées ſous deux
points de vue différens ; celle qui nourrit & celle
qui ne nourrit pas. Le régime de la premiere eſt
fimple, puiſqu'elle fuit le voeu de la nature; auſſi
elle ne craint pas les révolutions fi terribles pour
les autres. Le lait monte fans peine dans les mamelles;
il en remplit les couloirs qui ſe dégorgent
enfuite aavveecc facilité ; cependant comme l'enfant
nouveau-né ne peut pas confommer tout le lait
de la mere , fur-tout fi elle en a beaucoup , il convient
de modérer pendant quelques jours la qualité
& la quantité des alimens pour la mere. Sa boif.
ſon ſera ſimple & légere ; par exemple , du ſirop de
capillaire ou de guimauve , &c. Il faut éviter autant
qu'il ſera poſſible l'uſage du vin , ſur-tout fi
cette liqueur eft acide ou aigre. La pratique de
vingt années m'a fourni un trop grand nombre
d'exemples fâchheeuuxx pouarr que je ne vous prému.
niffe pas contre l'ufage de cette boiſſon , & dans
le cas que vous ſoyiez forcé de céder aux deſirs de
188 MERCURE DE FRANCE.
L'accouchée , ne permettez d'employer qu'une
très-petite quantité de bon vin vieux ,Détendue
dans beaucoup d'eau; tout vin acide produit très
fouvent l'engorgement du lait dans le ſein des
femmes qui nourriffent , fur-tout fi elles habitent
des grandes villes. L'air qu'on y reſpire , les alimens
trop ſubſtantiels ou trop épicés de défaut
d'exercice concourentencore à augmenterdes dangers
, tandis que la fobre & la robuſte villageoiſe
les connoît àà peine Pendant ces premiers jours ,
l'accouchée doit être tenue dans des appartemens
d'une chaleur, douce & modérée , &bſévérement
aérés , ſoir & matins Les coups d'air , sou fureda
maſſe totale du corps , ou sur quelques-unes de
ſes parties ſeulement , produiſent des effets très
funeftes pour la fuite,& qui ſe perpétuent quelque
fois juſqu'à la fin de la vie. scemils'b Stiлер
Tels fontren général les foins que vous don
nerezca d'accouchée dans les dix ou ddoouuzzee pre
mietstojours , & que vous modifierez ſuivant la
plus ou moins grande abondance du lait & fuivant
l'appétit de l'enfant ; paffé ce temiss ,, tout
rentre dans ordre de la nature , & vos foins de?
viennent fuperfiaspo
in 2003
Les femmes qui ne nourriſſent pas exigent une
attention & des ménagemens plus fcrupuleux ,
parce que c'eſt à cette époque que la nature venge
les droits outragés . Elles font beaucoup plus ex
pofées aux révolutions du lait En effet ,la marche
dela nature cit de le porter , dès le troiſieme jour ,
dans le ſein de la mmeerree,, quelquefois dès le fe
cond , d'autres fois , & fur-tout dans les femmes
d'un certain âge , ſeulement le quatrieme , le cinquieme
& même le fixieme; mais le terme ordinaire
eſt le troiſieme. Dans le cas que ces retards
JOUJUIN. 1774. M 189
aient plieu prenez les précautions que l'art in
dique pour que le lait ſéjourne le moins qu'il fer
poffible; c'est - à - dire , qu'après les vingt-quatre
heures, vous mettrez tout en uſage pour qu'il ne
s'en forme pas beaucoup. Dans ce cas, la four
riture ſera légere , la boiſſon ſimple , afin que les
urines foient abondantes , la malade tachepa
de ſe conſerver dans un éran de chaleur doux &
modéré.liv Les extrêmes ſont dans ce cas toujours
dangereux.msUn point que vous ne devez jamais
perdre de vue, c'eſt que lamaffe du lait eſt toujours
en raiſon de la qualité & de la quantité des ali.
mens que,la femme prendras cependant fi ef
tout tems & naturellement , elle mange beaucoup
& qu'elles ait peu de lait , foyez moins ſévere
confultez le tempérament , & relâchez-vous fur la
quantité d'alimens. siv si sb aς κ. δερμ
10
La regle générale preſcrit de donner peu d'alimens
folides aux femmes nouvellementsaceQUA
chées. On en ſentira la néceſſité , ſi l'on' confidere
l'effet qu'ont dû produire les douleurs violentes duy
travail de l'enfantement fur toutes les parties dr
corps ; combien les organes & les nerfs ont fouf
fert; le trouble & l'agitation qui en réſultent pour
toutes les parties du corps. D'après cela on con .
clura fans peine que dans cet état la femme n'a
beſoin que de repos & de quelques liquides pour
tranſpirer & donner au corps le tems de ſe remettre
des fatigues qu'il vient d'eſſuyer. Soyez aſſure
que par ce régime bien ſimple , vous préviendrez
les fievres putrides , les dépôts laiteux qui font
preſque toujours produits par le vice & par le
réſultat des mauvaiſes digeftions.
190 : MERCURE DE !FRANCE .
ESSAL SUR LE BONHEUR,
traduit de l'Anglois,
;
y
Tout le monde parle du bonheur c'eſt un mot
très -énergique. Mais qui peut ſe flatter d'en pé.
nétrer tout le ſens ? Nous le prononçons en ſoupirant
, lorſque l'objet de nos deſirs eſt loinde notre
eſpérance: il exprime notre ſatisfaction, quand
nos voeux font remplis; il déſigne enfin le butoù
nous voulons atteindre ; mais nous cherchons
plus à obtenir le bonheur qu'à le connoître; nous
ettimons les chofes par leur utilité ou par leur influence
fur notre bien-être , & le ſens précis de ces
mots , utilité , bonheur , reſte vague &indéfiniilg
Si le bonheur étoit uniquement attaché à la
poffeffion de ce qu'on defire , la plupart des hommes
auroient à ſe plaindre de leur fort; nous mar
chons vers un but avec une ardeur impatiente; fi
nous y parvenonseil ceſſe auſſitôt de nous occuper
, & quelque paffion nouvelle vient exercer no?
tre ame. Notre imagination groſſit les objets dans
le lointain, & les diminue à meſure qu'ils s'appro.
chent.
Les plus triftes réflexions fur la nature humaine
nous ont été fuggéréés par des hommes oififs , que
l'ennui dévore ; » Balancez , diſent-ils , la ſomme de
douleur & celle de plaifir qui font destinées aux
,, mortels: vous trouverez preſque toujours que la
" premiere furpaſſe l'autre par fon intenfité , par
>>ſa fréquence , & par ſa durée. Conſidérez la
,,conduite & les fentimens des hommest vous les
„ verrez précipiter leurs années avec une ardeur &
JUIN. 1774. 191
,une activité effrayantes; le vieillard eſt dégoûté
» des travaux de l'âge mûr , & le jeune homme des
„ jouets de l'enfance ; qui des deux voudroit par-
„ courir une ſeconde fois la carriere qu'il vient de
tracer ? Le préſent & le paſſé nous font égale-
" ment à charge ; le temps n'entraîne que des
»maux. " Pour répondre à ces réflexions mélan.
coliques , jetons les yeux fur nos campagnes &
fur nos villes ; le laboureur fatigué chante auprès
de ſa charrue ; l'artiſan dans ſon attelier prend
un viſage fatisfait ; les eſprits gais éprouvent une
ſuite de ſenſations agréables dont nous ignorons
lafource , & l'homme ſenſible qui nous trace
T'hiſtoire des miſeres humaines , oublie ſes peines
lui - même en les écrivant , & trouve quelque
charme à prouver ſes malheurs .
Les mots de plaisir & de peine ſont peut-être
équivoques : dans l'acception commune , ils s'appliquent
ſeulement aux ſenſations que produiſent
les objets extérieurs , ſoit que le plaisir & la peine
dérivent du fouvenir du paſſé , du ſentiment du
préſent, ou de l'idée de l'avenir . Si telle eſt notre
définition , da peine & le plaiſir ne font pas les feules
fources de nos biens & de nos maux; car on ne
ſauroit juger du degré de bonheur par le nombre
des ſenſations dont on conferve un ſouvenir diftinct;
ce ne fontpas les plaiſirs qu'on peut compter
qui nous rendent heureux , mais une maniere
d'être continue qui échappe à la réflexion. L'ame
plus active que paſſive ne porte pas toujours fon
attention ſur l'impreſſion qu'elle reçoit des objets
extérieurs , & la divifion de ſes facultés nous ap .
prend ſeulement ſes différentes manieres d'agir.
L'intelligence , la mémoire , la prévoyance , le
ſentiment , la volonté ſont autant de termes qui
expriment les opérations de notre ame. L'homme
192 MERCURE DE FRANCE.
1
fût-il exempt de douleurs & privé des ſenſations
qu'on nomme jouiſſances , pourroit être encoret
heureux ou malheureux. Le plaisir & la peine oc
cupent donc une très-petite portion de notre exiftence;
c'eſt l'action qui la remplit. Inventer ,
exécuter , pourſuivre , attendre , réfléchir , s'engager:
tel eſt le cours de notre vie. Quand nous
perdons l'occaſion d'exercer notre activité , ce
n'eſt pas le plaifir qui nous manque , c'eſt l'occu
pation ; & les gémiſſemens de l'homme qui ſouffre
, font une preuve moins fûre du malheur , que
l'air languiſfant & inanimé de l'indolence...
Nous comptons rarement au nombre des biens
la tâche que nous ſommes obligés de remplir;
nous portons toujours notre vue ſur un temps de...
jouiſſance qui mettra fin à nos travaux , & la vé.....
ritable ſource de notre ſatisfaction nous échap.
pe. I.'homme occupé attend ſon bonheur du ſuc
cès de ſon entrepriſe , & pourquoi n'est - il pas
malheureux dans l'intervalle ?
C'eſt , dira - t- il , qu'il eſpere obtenir ce qu'il
defire; mais l'eſpérance foutient-elle feule notre
ame dans l'attente d'un événement douteux ? &
l'entiere aſſurance de parvenir à ſon but vaudroit
elle les émotions que donne l'incertitude?
Vous plaignez le chaſſeur de ſes fatigues & le
joueur des agitations de fon ame; donnez à l'un
le gibier qu'il pourfuit; donnez à l'autre l'argent
qu'il peut gagner ; tous deux probablement dédaigneront
vos préſens ; l'un remettra ſa fortune au
hafard & l'autre lancera le cerf dans les campagnes
; le joueur veut éprouver les tourmens de
Pincertitude; le chaſſeur veut courir dans les fon
rêts , entendre le cri des chiens , & braver les ..
fatigues qui l'attendent. Otez aux hommes leurs
occupations, fatisfaites leurs defirs : l'existence de.
vient
JUIN. 1774.4 193
vient pour eux un fardeau , &le ſouvenir du par
ſé aggrave leurs peines. Si nous concevons quel
que projet; fi nous l'exécutons , c'elt toujours le
ſentiment qui nous entraîne , notre ame jouit d'el
le-même ; l'utilité de l'objet que nous pourſuivons
ne décide pas du degré d'attention que nous don
nons aux moyens ; les affaires & les jeux nous
amuſent également , nous ne defirons le repos
que pour rétablir nos forces épuiſées. L'amufement
n'eſt guere qu'un changement d'occupation.
L'affliction nous met ſouvent dans des fituations
agréables , & les gémiſſemens peuvent quelquefois
exprimer le plaifir. Les peintres & les poëtes ont
fait uſage de ce principe ; ils nous affligent pour
nous plaire , & les ouvrages qui font verſer des
larines font toujours reçus favorablement.
Si telle eſt notre nnaattuurree , le premierde nos biens ,
c'eſt l'aiguillon qui nous anime au travail , foit par
l'attrait du plaifir , foit par la crainte de la dou
leur ; l'activité eſt d'une plus grande importance
pour l'homme , que le bien même auquel il aſpire ;
&l'indolence eſt un plus grand mal que la douleur
qu'il évite avec tant de foin.
Les plaiſirs des ſens font de courte durée: lo
goût de la volupté eſt une maladie de l'ame que
les ſouvenirs guériroient bientôt , fi l'efpérance no
l'augmentoit fans ceſſe. La chaffe finit moins fûrement
par la mort du gibier , que les plaiſirs du voluptueux
par les excès de fa débauche. Les objets
qui flattent les ſens entrent effentiellement dans le
ſyſtème de la vie humaine ; ils ſervent de lien à la
fociété; c'eſt le but éloigné qui nous ſoutientdans
nos travaux; ils nous engagent à ſuivre le voeu de
la nature , à conferver l'individu & à perpétuer
l'efpece humaine; mais fonder le bonheur ſur les
1
N
194 MERCURE DE FRANCE.
plaiſirs des ſens, c'eſt une erreur dans la ſpécula
tion & une plus grande erreur encore dans la pratique.
Confidérez le maître d'un ſérail '; c'eſt pour
lui qu'on parfume les airs , c'eſt pour lui qu'on enleve
du ſein de la terre les diamants & les éme.
raudes & qu'on arrache tous les tréſors de l'empi
ré des mains de ſes ſujets épouvantés;pour lui l'on
réunit ſous de triples bareaux les beauuttééss timides
du nord, & celles que les paſſions du midi embrafent
de mille feux; mais tant d'objets flatteurs le
trouvent infenfible ; il eſt plus malheureux pent
être que le peuple d'eſclaves qui conſacrent à fes
plaiſirs leurs fortunes & leurs travaux.
Une ame active réprime aisément le goût de la
volupté ; la curioſité qui s'éveille , les paſſions qui
s'allument , une converſation qui s'anime , font
oublier bientôt les plaiſirs de la table, même au
milieu d'un ſomptueux feſtin ; l'enfant les quitte
pour les jeux & l'homme pour les affaires .
Quand on a fait l'énumération de toutes les choſes
qui conviennent à notre nature , la fûreté , la
nourriture , le vêtement , &c. on croit avoir trouvé
les vrais fondemens ſur leſquels repoſe la félicité
, mais est-il beſoin de moraliſer pour fe convaincre
que le bonheur n'est pas attaché à la for
tune? Cependant elle nous fournit la ſubſiſtance
qui nous conferve , & les ſuperfluités qui flattent
nos fens; les événemens qui exigent du courage ,
de la conduite & de la tempérance , nous expо-
fent à des hafards & font mis au nombre des
maux. Cependant les hommes habiles , braves &
ardens , ſe plaiſent au milieu de ces difficultés ;
c'eſt alors qu'ils jouiſſent d'eux - mêmes & qu'ils
trouvent des charmes à exercer leurs facultés. Que
de gens, pour fuir l'oiſiveté , choiſiſſent les fati.
JUIN 1774. 195
gues & les horreurs de la guerre ! Le marin s'ex
poſe aux privations & lutte avec les dangers ; le
politique ſe fait un jeu des factions , & s'intéreſſe
avec chaleur pour des nations inconnues; le foldat,
le marin & le politique ne préferent pas ſans
doute les peines aux plaiſirs , mais ils font entralnés
malgré eux par une ſecrète inquiétude qui les
contraintà faire de continuels efforts pour exercer
leur talens ; ils triomphent au milieu des obſtacles ;
ils languiffent & s'anéantiſſent dans le ſein du repos.
On diſoit à Spinola que Sir François Vere
étoit mort , parce qu'il n'avoit rien à faire : c'en
eft affez , répondit-il , pour tuer un Général. Ce
jeune homme, dont parle Tacite , qui ſe plai.
foit dans les dangers , fans eſpérer de récompenſe
, avoit - il conſervé le goût de la volupté ?
Quels plaiſirs ſe promettent les chaffeurs & les
guerriers , quand le fon des cors ou des tromper
tes , le bruit des chiens , ou les clameurs de la bataille
réveillent au fond de leurs coeurs , la paſſionde
la chafſſe ou l'ardeur des combats ? Les événemens
les moins intéreſſans de la vie nous préparent des
fatigues & des dangers ; l'homme confidéré dans
toute fon excellence , n'eſt pas uniquement deſtiné
à jouir ; il doit s'exercer. comme les autres animaux;
il languit dans le ſein des commodités &
de l'abondance ; il triomphe au milieu des alarmes.
Ainfi la ſecrète inquiétude qui nous porte
à l'action eſt ſecondée par la diverſité de nos talens
, & les plus reſpectables attributs de l'homme,
la magnanimité , le courage & la ſageſſe , expriment
des relations ſenſibles avec les difficultés
qu'il doit combattre. Les plaiſirs des ſens deviennent
infipides , quand l'eſprit eft occupé par des
objets d'une différente nature; on ſçait auſſi que
les violentes affections de l'ame étouffent le fen-
N2
+
196 MERCURE DE FRANCE.
1
timent de la douleur. Dans le tumulte & l'ardeur
d'une bataille , l'impreſſion des bleſſures ne ſe fait
jamais ſentir; on commence ſeulement à s'en appercevoir,
quand le calme a fuccédé au trouble des
paffions. Ainfi l'homme dont l'eſprit eft préoccupé
par quelque fentiment vigoureux , ſoit de religion ,
d'entouſiaſme , où d'amour pour l'humanité , cet
homme , dis - je , ſupporte avec fermeté les tour.
mens qu'on lui fait fouffrir , & qu'on prolonge
avec induſtrie. Dans de telles diſpoſitions la
torture même peut être une ſource de plaiſirs.
La gaieté du ſoldat dans les campagnes , & fa patience
obſtinée , les amuſemens dangereux du chasſeur
, le mépris des Nations ſauvages pour la faim ,
les tourmens & les pénitences extraordinaires des
prêtres de l'Orient , les mortifications continuelles
des ſuperſtitieux de tous les âges , nous montrent
aſſez les erreurs ſans nombre que nous
commettons dans le calcul des miferes humaines .
Ceſſons donc de meſurer le bonheur ou le malheur
par les jouiſſances où les ſouffrances apparentes.
Si cette obſervation paroît un rafinement de la
philoſophie , c'eſt un rafinement connu des Re
gulus & des Cincinnatus , long -temps avant l'exis .
tence de la philoſophie : c'eſt un rafinement conn
des enfans dans leurs jeux; connu du ſauvage ,
quand, du fond de ſes forêts , il jette un oeil de
mépris ſur les plantations & les cités paiſibles des
Peuples civiliſés qu'il dédaigne d'imiter .
19.
9
Il faut l'avouer cependant ; malgré toute l'activité
de notre ame , nous ſommes de la même nature
que les autres animaux ; l'eſprit s'affoiblit
quand le corps perd ſa vigueur , & l'ame s'envole
quand le ſang ceffe de couler: l'homine chargé du
foinde ſa conſervation eſt inſtruit par le ſentiment
du plaifir ou de la peine. Il eſt gardé par cette
JUIN. 1774 197
terreur d'inſtinct que la mort inſpire; la Nature ne
confie pas le ſoin de notre vie à la ſeule vigilance
de notre ame , ni aux caprices de nos réflexions.
200
De la diſtinction entre l'ame & le corps découlent
pluſieurs conféquences importantes ; mais le
ſujet que nous traitons ici eſt indépendant de tous
les ſyſtêmes. Que l'homme ſoit formé d'une feule
& même nature ou d'un aſſemblage de natures dif.
tincles , les faits que nous rapportons auront le
méme degré de vérité . Soyons une machine
pour le matérialiſte : cette opinion ne change
rien à l'hiſtoire de l'homme ; c'eſt toujours un
être qui remplit diverſes fonctions par une mul.
tiplicité d'organes viſibles ; ſes jointures ſe flé.
chiſſent à nos yeux , & fes muſcles ſe relâchent
ou ſe reſſerrent ; ſon coeur bat dans ſa poitrine ,
& ſon ſang coule dans toutes les parties de ſon
corps. Mais ce même être exécute auſſi des
opérations d'une autre genre , qu'on ne peut attri
buer à aucun organe corporel ; l'homme apperçoit
, prévoit , defire , évite , admire , méprife ;
il jouit de ſes plaiſirs , il ſouffre de ſes peines . Ces
deux manieres d'agir , ſi diſtinctes à plusieurs
égards , font cependant toujours à l'uniffon. Si
le ſang coule lentement , & que les muſcles foient
relachés , notre intelligence eſt tardive , & notre
imagination languiſſante . Le médecin ne doit
pas donner moins d'attention aux penſées de fes
malades qu'à leur régime , ni au mouvement de
leurs paffions qu'aux battemens de leurs pouls.
1
Malgré nos précautions & notre ſagacité , malgré
cet inſtinct qui veille ſans ceſſeànotre confervation
, nous partageons le fort des autres animaux.
L'exiſtence nous conduit à la mort. Des milliers
d'hommes périſſent avant d'avoir atteint la per .
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
fection de leur eſpece. La Nature laiſſe à l'indivi
du le choix des moyens pour prolonger le cours
de fes ans . Il peut ſe livrer aux mouvemens de
fon courage , ou céder aux terreurs qui dégradent
Thomme, & qui rempliſſent de mille amertumes
cette vie qu'il veut conſerver , à quelque prix que
ce foit.
Mais l'homme qui n'eſt point aſſervi aux foi
bleſſes humiliantes, au joug de la crainte , forme
alors des projets fans les proportionner à la briéveté
de ſes jours ; l'efprit abſorbé par de profondes
penfées ou par de violens defirs , ne peut être
diftrait par l'image des plaiſirs & des peines que lut
offrent d'autres objets. A l'heure même de lamort ,
Ton ame ſemble jouir de ſes efforts & des combats
qu'elle eſſuie pour obtenir le but de ſes travaux:
elle s'envole dans toute ſa vigueur , & les forces
qu'elle conferve donnent un nouveau jeu aux
muscles affoiblis. A la batafile que donna Muley
Molluck , accablé par la maladie , & dans laquelle
il expira , il ſe fit porter dans ſa litiere au milieu
des combattans , & fon dernier mouvement fut de
mettre le doigt ſur ſa bouche , pour montrer que fa
mort devoit être ſecrete , précaution qui étoit en
effet très - néceſſaire pour éviter la défaite de
ſon armée. J'ignore fi nos réflexions ont affez
d'empire fur nos ames pour leur faire contracter
cette noble fermeté qui nous entraîne à travers les
écueils dort la vie eſt ſemée ; mais quelles que
foient nos idées à cet égard, nous reſtons tou
jours convaincus que le courage eſt eſſentiel au
bonheur. Chez les Grecs & les Romains , le mépris
des plaiſirs , la patience dans les adverſités & l'indifférence
pour la vie étoient les qualités éminen .
tes du citoyen , l'objet de ſon éducation. On lui
JUIN. 1774 199
perfuadoit qu'un eſprit måle & vigoureux trou
voit toujours des occafions dignes de ſes forces ,
& que le premier pas vers la vertu étoit de fecouer
la foibleſſe qui s'oppoſe aux combats &
aux facrifices ; les hommes , en général , cherchent
les occafions d'exercer leur courage; ils préſen
tent ſouvent aux ames foibles un ſpectacle qui
les épouvante. C'eſt pour braver ſon ennemi que
le Sauvage s'accoutume aux tourmens . Scévola
tient ſa maindans un brafier ardent pour frapper
de terreur l'ame de Porſenna. Le Muſfulmanfillonne
ſa chair de plajes cruelles , & verſe aux
pieds de ſa maîtreſſe des ruiſſeaux de fang , pour
ſe montrer digne de ſon eftime.
Des Nations entieres ſe ſoumettent volontai
rement à des peines effrayantes , & fe font un jeu
cruel de la douleur. D'autres la regardent avec
horreur , la mettent au rang des plus grands maux ,
&aggravent leurs ſouffrances par les terreurs d'une
imagination pufillanime. Je ne fuis pas obligé
d'expliquer ici tous les caprices de l'eſprit humain;
je traite une queſtion générale qui ſe rapporte à
la nature de l'homme , & ce n'est pas fur les coutumes
oules opinions particulieres de certains pays
ou de certains fiecles qu'on doit juger de fa force
ou de fa foibleffe.
9103 1
Jetons les yeux ſur la diverſité des conditions ,
fur les variétés des uſages , de l'éducation & de
la fortune : nous verrons aifément que la ſeule
différence des fituations ne donne pas la meſure
du bonheur; les hommes parcourent , il eſt vrai ,
des routes oppoſées; ils travaillent ou iillss jouifſent
, ils s'agitent ou ils ſe repoſent , ils pourſuivent
des objets divers , ils ſe plaiſent dans des
4
N 4
1000 MERCURE DE FRANCE.
conditions différentes , & cependant toutes leurs
actions tiennent à deux mobiles , l'averſion oute
defir. Ces mobiles doivent être le principal objet
de nos obfervations. Ainfi les hommes font toujours
entraînés par des paſſions qui ſe reſfem-
-btent; mais on ne peut exprimer le point pré .
cis où elles rendroient un homme heureux tou
malheureux , ni déterminer la circonſtance qui
mettroit ſes paſſions co mouvement; le courage
&la générofité , la crainte & l'envie n'appartiennent
à aucun état en particulier , & dans toutes les
conditions, il fera poſſible à l'homme d'exercer
ſes talens & fes vertus arbuo
et samod'
Quelle est donc cette expreffion myſtérieuſe , ce
motde bonbeur , qu'on peut appliquer à des ſituations.
fi différentes ? Comment les mêmes circonftances
ont -elles été pour des Nations diverſes
une fource de bonheur ou de malheur ? Placeronsnous
le bonheur dans la ſucceſſion des plaifirs
des fens ? Mais la fréquence de ces plaiſirs produit
le dégoût ou la fatiété ; & fi nous les ſéparons
des foins qui les précedent ou des idées
acceſſoires de fociété qui s'y mêlent continuellement
, ils ne rempliront que peu d'inſtans dans
tout le cours de notre vie; ſemblables à l'éclair
de la nuit qui perce à travers l'obſcurité , & la
rend plus profonde , après l'avoir interompue.
Trouverons-nous le bonheur dans cette quiétude
imaginaire , dans ce repos chimérique , dont la
perſpective éloignée eſt ſi ſouvent l'objet de nos
defirs ? Mais l'inction produit la langueur ou l'ennui
, fentiment plus fâcheux que les peines réel .
les. Le bonheur , nous venons de l'obſerver , le
bonheur réſulte immédiatement des ſoins que
nous prenons pour l'obtenir; il eſt plus attaché à
HOMAJU INMA17748 0201
chos travaux qu'au but même qui nous les fait en.
treprendre..
soldoIsgiasing
1
37 10છ છછ3 39b
Telle eſt auſſi la véritable cauſe des charmes
de la nouveauté ; un état inconnu augmente la
contention de notre eſprit , & réveille notre attennotioneras
Donnons à ce principe toute l'évidence dont il
eft fufceptible. Quel est le plaifir que les amuſemens
nous font éprouver ? Dérive-t-il des avantages
qui les ſuivent ou de l'occupation qui les
accompagne ? Cette queſtion n'eſt pas difficile à
réſoudre. Cependant écoutez la voix publique ;
l'homme heureux , c'eſt celui dont les amuſemens
fe fuccedent fans interruption. Pourquoi cette
-sépithete ne conviendroit-elle pas également à
T'homme abſorbé par des affaires importantes ?
ફ- L'avare trouve mille charmes dans les foins in.
quiets qu'il prend de ſa fortune ; ilil accumule des
trefors avec foin , & défie fon prodigue héritier
de goûter à les répandre des plaifirs plus piquans.
Tout entier à fon or , indifferent pour le genre
humain & pour les événemens qui l'agitent , il
recueille ſes facultés , il concentre ſes travaux
fur l'objet dont il a fait choix ; & s'il a vaincu
les paffions de l'envie & dede la jaloufie , fatellites
ordinaires de l'avarice , pourquoi fes jours ne couleroient
- ils pas auffi heureuſement que ceux de
l'amateur des arts , de l'antiquaire & de l'homme
de goût , qui occupent leur loiſir fans nuire à la
fociété? Les acquifitions qu'ils ont faites , ou les
ouvrages qu'ils ont écrits , leur deviennent auffi
inutiles qu'une bourſe l'eſt à l'avare , ou des jetons
aux joueurs déſintéreſſés .
L'ennui vient nous ſaiſir au milieu des récréa
14
NS
202 MERCURE DE FRANCE.
tions qui n'ont aucun rapport aux affaires . C'eſt
le nouvement & le trouble des paſſions qui nous
amuſent; c'eſt un exercice proportionné à nos talens
& à nos facultés. Tous les jeux qui exigent
une grande contention d'eſprit animent 'notre
émulation , excitent notre amour-propre & s'em .
parent de notre ame par une agréable émotion ;
Je Géometre ſe plaît à réfoudre des problêmes difficiles
, & le Juriſconſulte eſt ravi d'aiguiſer la
fubtilité de ſon eſprit par des queſtions épineuſes .
L'activité , comme tous les autres goûts naturels ,
peut être portée à l'excès : l'homme abuſe des
amuſemens ainſi que des liqueurs enivrantes.
D'abord l'eſpoir d'une légere ſomme ſuffit aux
plaiſirs du joueur; bientôt il s'accoutume à ce
modique appas ; ſon attention languiſſante ne
peut plus ſe ranimer par de foibles ſecouſſes ; l'amuſement
fut fon but , mais il ne le trouve plus
qu'au milieu des anxiétés ou de l'eſpérance ; paffions
ardentes que les haſards qu'il court allument
dans ſon coeur. Les hommes veulent éprouver
des émotions violentes ſur le théâtre de leurs
amuſemens ; ils rendent leurs jeux plus ſérieux &
plus intéreſſans que les affaires dont ils s'occupent ;
& pourquoi donc leurs travaux ne feroient-ils pas
comptés au nombre de leurs plaifirs , fans avoir
égard aux conféquences éloignées , aux événe.
mens à venir qui en forment le but & l'impor
tance ? Tel eſt peut-être le fondement de cette
gaieté inaltérable qu'on attribue au tempérament
& au caractere ; telle eſt peut-être cette
cauſe ignorée , qui ſoutient le courage dans les
revers , reſſource plus aſſurée que celle de la réflexion
trop ſouvent impuiſſante. Formons donc
un plan de conduite ou d'amusement qui puiffe
créer & fixer notre bonheur. Il ne fuffit pas d'ocJUIN,
1774. 203
cuper quelques inftans de notre vie , évaluons
l'eſpace entier que nous allons parcourir ; qu'il
foit pour nous un vaſte théâtre où le coeur & l'efprit
s'exercent perpétuellement.
„Je veux tout eſſayer , diſoit Brutus à ſes amis ;
," je ne ceſſerai jamais de faire entendre ma voix
„pour délivrer ma patrie de cet indigne eſclava-
„ ge. Si le Ciel me favoriſe , nous ferons tous
heureux ; ſi l'événement m'eſt contraire , il me
„reſtera encore quelques ſujets de joie. " Mais ,
dira-t-on , quel ſujet de joie peut- il lui reſter ,
quand le ſuccès aura trompé ſon attente , quand
ſa patrie fera' dans les fers ? Eh ! d'où me viendroit,
peut répondre le Romain , ce découragement
? J'ai ſuivi les mouvemens de mon coeur ,
& je puis les ſuivre encore. Les événemens peu.
vent changer le théâtre où je ſuis placé ; mais ils
ne peuvent m'empêcher d'y foutenir mon role.
Change la ſcene , peu m'importe ; j'y ſoutiendrai
toujours le caractere d'un homme. Mettez - moi
dans une ſituation où je ne puiffe ni agir ni mourir
, & feulement alors je me croirai malheureux.
Quiconque a le courage de confidérer la vie hu
maine ſous cet aſpect , eſt maître de ſon bonheur ;
c'eſt par le choix de nos occupations que notre ſort
devient indépendant , & que nous obtenons cette
liberté de l'ame , ce doux ſentiment de notre exiftence,
cette félicité particuliere où nous ſommes
appelés par l'activité de notre nature.
On diviſe en deux claſſes les penchants de l'homme&
les occupations qui en derivent , les affections
personnelles & les affections fociales . Les premieres
ſe ſatisfont dans la ſolitude;fi elles ont quelque
rapport aux autres hommes , c'eſt par l'émula.
tion , les concurrences & l'inimitié.
204 MERCURE DE FRANCE.
Les affections ſociales nous portent à vivre avec
nos femblables , à leur faire du bien , à jouir de
leur bonheur & de leur ſenſibilité ; elles transforment
en plaiſir la préſence d'un autre homme; on
peut mettre dans cette claſſe l'amour conjugal &
paternel , la piété filiale , l'humanité en général,
ou les attachemens particuliers , & fur-tout cette
diſpoſition de l'ame par laquelle nous nous confi
dérons nous-mêmes comme membres d'une ſociété
chérie , dont la proſpérité devient la regle de notre
conduite & l'objet de nos plus ardens defirsabbsen
anCette diſpoſition eſt un principe de juſtice qui
n'admet ni bornes ni partialité; elle étend nos
relations par la penſée juſqu'aux extrémités del'Univers.
Vous aimez difoit Antonin , la ville fon
dée par Cécrops ; & pourquoi n'aimeriez-vous pas la
Cité de Dieu memesi al
Le coeur n'éprouve aucune émotion indifféren
tend il treffaille de joie, il frémit de craintendil
reſſent des tranſports de plaifir & des convulfions
de douleur. Par conséquent l'exercice denosdiffé.
rentes diſpoſitions & les moyens de fatisfaire nos
penchants , font pournous des ſources de bonheur
ou de malbeur.dsidmət zon Proudinns гной
L'individu eſt chargé du ſoin de fa propre cone
fervation; il peut exifter dans la folitude il peut
exercer , loin de la fociété , ſon imagination, fesi
ſens & fa raifon; le charme de cette occupation
en fait la récompenſeredes exercices naturels qui
ſe rapportent à nous-mêmes , comme ceux qui fe
rapportent à nos ſemblables , rempliſſent ſanscen
nui les inftans de la vie , & font ſouventaccom
pagnés de plaiſirs réelsat wapo awon ensh
arLes moraliſtes ſuppoſent que nous pouvons
pouffer à l'excès l'amour de nous-mêmes ; qu'il dé
génere ſouvent en avarice , en vanité demor
JUIN 1774.18 205
gueil; qu'il nourrit l'envie, la jalousie , la crainte
&la méchanceté , & qu'il devient auffi nuifi
ble ànos jouiſſances particulieres , que funefte au
genre humain . N'attribuons pas cependant aufoin
exceffif de nous - mêmes le poiſon qui ſe répund
fur notre exiſtence : accufons plutôt l'erreur que
nous commettons dans le choix des objets. Nous
cherchons le bonheur loin de nous; il eſt au fond
de nos coeurs?
Nous penfons baſſement que notre félicité dé
penddes hommes , & nous ſommes ſerviles & timia
des; nous croyons follement que les élémens font
déchaînés contre notre vie, & nous sommes tour
mentés par la crainte ; nous plaçons la félicité ſur
des objets que les autres hommes nous diſputent
& nous ne pouvons y parvenir qu'à travers les
écueils de l'émulation , de l'envie , de la haine,
de l'animoſité & de la vengeance , & nous arrivons
bientôt au dernier période de la miferéi hus
maineuvnos ast sig o ob 10
Nousmagiſſons enfin comme ſi le foin de nous
mêmes confiftoit à conferver nos foibleſſes & àpe
pétuerorios fouffrances on one
Nous attribuons à nos ſemblables les anxiétés
d'une imagination déréglée & d'un coeur cortompugnous
les accuſons de nos angoiffes , de notre
méchanceté & de la vanité de nos projetsριδ
tandis que nous attiſons le malheur dans notret
feinz nous ſommes étonnés que l'amour de nous
mêmes contribue ſi peu à notre bonheur: rappe
lons donc notre raiſon égarée ; & puiſque la Nas
ture nous deftine à vivre en ſociété , ranimons
dans notre coeur des ſentimens plus nobles & plus
humains , & bientôt nous ne trouverons dans
l'amour de nous-mêmes que des ſujets continuels de
triomphe & de joie.
206 MERCURE DE FRANCE .
• Pourquoi diviſer nos affections en ſociales &
perſonnelles ? Cette diſtinction nous induit en erreur.
Elle ſuppoſe une différence réelle entre les
jouiſſances perſonnelles , & les plaiſirs de la bienveillance
. Affirmer que la vertu eſt déſintéreſſée ,
c'eſt nuire à ſa cauſe. On a imaginé que les jouiffances
perfonnelles ſe bornoient au plaifir ou à
P'utilité de l'individu , & que celles de la bienveillance
ſe bornoient au plaifir ou à l'utilité d'au .
trui ; mais en effet chaque defir fatisfait eſt une
jouiſſance perſonnelle , l'intenſité de ces jouiſſan .
ces étant proportionnée à la nature & à la force du
ſentiment. Ainsi le même homme peut être moins
heureux par le plaiſir qu'il reffent , que par celui
qu'il procure.
S'il est vrai que les plaiſirs de la bienveillance
foient réellement des jouiſſances perſonnelles ,
l'exercice de nos affections ſociales eſt un des premiers
moyens de bonheur. Les émotions de la
tendreſſe maternelle , les épanchemens de l'ami
tié , les tranſports de l'amour , le zêle pour le
bien public , l'enthousiasme de l'humanité , font
autant de jouiſſances affectives qui nous font
goûter le bonheur. La pitié même , la compaffion
ou la mélancolie , entées ſur des affections fociales
, prennent l'empreinte du ſentiment qui les
nourrit; ce font des peines d'une nature particu
liere qu'on ne changeroit pas contre de vrais
plaiſirs , s'il falloit oublier en même temps le
fujet de notre triſteſſe. Les excès mêmes dans les
affections fociales ne font jamais caractériſés par
ces anxiétés cruelles qui déchirent les ames viles
& intéreſſées ; la bienveillance bannit la crainte ,
la haine , l'envie & la méchanceté ; ou fi quel.
ques, paffions empoiſonnées paroiſſent découler
de notre attachement pour nos ſemblables ; fi
JUIN. 1774. 207
nous ſommes ſuſceptibles de jalouſie ou de défiance
, nous nous abuſons certainement fur cet
attachement prétendu. C'eſt un ſentiment d'une
eſpece différente , un retour ſur nous-mêmes , un
defir de fixer l'attention & d'obtenir de la confidération
qui nous lie à nos ſemblables , & qui fouvent
auſſi les facrifie à notre intérêt ; les hommes
ne font plus alors les objets de notre bienveil
lance , mais les inſtrumens de nos plaiſirs & de notre
vanité.
-Un coeur plein de toutes les affections ſociales ,
un eſprit occupé par un travail habituel , ne laif.
fent aucun vuide dans notre vie; c'eſt aux hom
mes vicieux à courir après des amuſemens que les
dégoûts de leur ame défaillante leur rendent abfolument
néceffaires. יח
La tempérance eſt aiſée , quand les plaiſirs des
fens font remplacés par ceux du coeur. Le cou
rage eft une vertu facile pour les ames ſenſibles ;
il eſt inſéparable du zêle pour le bien public , &
pour le bonheur de nos amis , & de cette noble
ardeur qui nous entraîne à travers les périls & les
obſtacles , & qui nous abforbe tout entiers par
un ſentiment victorieux , fans nous laiſſer le
temps de penſer à nos dangers perſonnels. Il me
ſemble donc qu'un homme eſt heureux s'il fait
de ſes affections ſociales la ſource & la regle de
ſes occupations ; ſi ſon ame eſt enflammée d'un
zêle ardent pour le bien général , s'il ſe conſidere
comme membre d'une ſociété , & s'il écarte dans
cet eſprit les ſoins perſonnels qui font l'origine
de la crainte , des inquiétudes de la jaloufie & de
l'envie. M. Pope exprime ainſi le même ſenti.
ment : l'homme , ſemblable à la vigne généreuse ,
a besoin , pour exiſter , d'être foutenu ; en s'attachant
, ilfe fortifie . On peut appliquer cet exem
208 MERCURE DE FRANCE.
ple à toute la Nature ; aimer , c'eſt jouir ; haïr ,
c'eſt ſouffrir.
Si les affections ſociales font lebien de l'individu
, elles font auſſi celui du genre humain. La
vertu ne nous impoſe pas de procurer aux autres
des avantages dont nous nous privons ; & fi elle
exige que nous travaillions au bien de l'Univers ,
elle ſuppoſe néceſſairement que nous en jouirons.
La plupart des hommes ſe perfuadent que leur devoir
eſt de faire du bien , & leur bonheur d'en re.
cevoir; maisſi l'humanité & le courage ſont eſſentiels
à la félicité , les bienfaits produiſent le ſentiment
du bonheur dans la perſonne qui les accorde,
ſans le ſuppoſer dans celle qui les reçoit. Le
plus grand bien que les ames courageuſes & ſenſi.
bles puiſſent procurer aux homines , c'eſt de leur
faire partager cet heureux caractere.
Le plus grand bien que vous puiſſiez faire à vo
tre ville , diſoit Epictete , ce n'eſt pas de hauffer les
toits , mais d'élever les ames de vos concitoyens ;
car il vaut mieux que de grandes ames vivent dans
de petites maiſons , que fi de vils eſclaves ram.
poient dans de vaſtes Palais.
Le plaifir d'autrui eſt une jouiſſance pour un
coeur bienfaiſant , & l'existence même eſt un bon
heur dans un monde gouverné par la fuprême ſageſſe.
L'ame qui ſe repoſe ſur les tendres ſoins du
maître de l'Univers eſt délivrée des inquiétudes
qui menent à la baſſeſſe. Elle eſt tranquille , active&
ferme; capable des entrepiſes les plus hardies
, elle exerce courageuſement les facultés qui
honorent l'homme. C'eſt ſur cette baſe qu'étoit
fondé ce grand caractere qui diftinguoit les na.
tions célebres de l'Antiquité , durant un certain
période de l'hiſtoire , & qui rendoit communs
dans leurs moeurs , les exemples de magnanimité les
plus
1
JUIN. 1774. 209
plus étonnans dans les nôtres ; exemples rares
fous des gouvernemens moins favorables aux
affections publiques , exemples qui , fans être fuivis,
ni même compris , font devenus le ſujet de
notre admiration & de nos éloges. Ecoutez Xé
nophon : ainsi , dit - il , mourut Thrafibule , qui
Paroit avoir été un honnête homme. Précieuſe épi ..
taphe , & dont le ſens eſt très- étendu pour ceux
qui connoiffent l'hiſtoire de cet homine admirable.
Les citoyens de ces illuftres Etats n'étoient
jamais occupés de leurs intérêts perſonnels ; ils
ſe conſidéroient ou comme partie d'une ſociété ,
ou comme intimement unis à quelque ordre d'hom .
mes , ils portoient uniquement leurs vues fur des
objets propres à les enflammer de l'amour de la
patrie ; ils rapportoient toutes leurs actions à la
proſpérité de leurs concitoyens ; ils cultivoient
l'art de l'élocution , de la politique & de la guer
re , connoiffances d'où peut dépendre la fortu
ne des nations ; de là dérivoit non-feulement la,
magnanimité des citoyens & la ſupériorité de leur
conduite politique & militaire , mais encore les
progrès de la poëſie & de la littérature , talens
qu'on regardoit parmi eux comme les acceſſoires
fubordonnés du génie ; car on cultivoit
encourageoit , on aiguiſoit l'efprit des citoyens
dans des vues plus fublimes.
on
Pour les Arciens , l'individu n'étoit rien , & le
Public étoit tout. Aujourd'hui , chez preſque
toutes les Nations de l'Europe , l'individu eſt tout,
& le Public n'est rien. L'Etat eſt ſimplement
un aſſemblage de places différentes , qui préſentent
aux citoyens , en échange de leurs ſervices , la confidération
, la richeſſe , la ſupériorité ou le pouvoir.
Telle fut la nature des gouvernemens mo
dernes dans leur premiere inſtitution ; ils don
0
210 MERCURE DE FRANCE.
noient à chaque particulier un rang fixe , dans
lequel il devoit ſe maintenir. Tandis que nos ancêtres
avoient la paix au dehors , ils combattoient
au-dedans pour leurs droits perſonnels , & par
leurs concurrences & la balance de leur pouvoir ,
ils foutenoient l'Etat dans une forte de liberté
politique..Leur poſtérité , dans un fiecle plus éclairé,
a réprimé les défordres civils ; mais les citoyens
n'emploient pas le calme dont ils jouiffent , à nour .
rir l'amour des loix & de la conſtitution qui les
protege; s'ils profitent de leur tranquillité , c'eſt
pour ſe procurer des avantages perſonnels , &
pour ſaiſir tous les moyens d'avancement que les
établiſſemens politiques leur fourmiſſent; dès lors
le commerce qui favoriſe tous les arts lucratifs ,
eſt confidéré comme ile grand objet de la Nation
& la principale étude des hommes.ibitio
Cet intérêt perſonnel ſe montre même dans les
Gouvernemens populaires où la liberté ne peut
être conſervée que par l'activité & la vigilance
des citoyens.? Qu'un particulier ait ce qu'on ap
pelle ſa fortune faite , il ſe plaint de perdre fon
temps à ſervir l'Etat. Il ſe dévouera bientôt à des
amufemens ſolitaires à cultiver le goût des
fleurs , celui de l'architecture , du deſſin ou de la
mufique. C'eſt ainſi qu'il s'efforcera de remplir les
vuides d'une vie fans defir , & qu'il évitera de
guérir les langueurs de l'oiſiveté par des ſervices
rendus à la ſociété ou au genre humain.moo
Les foibles & les méchans font très-heureux de
trouver des occupations innocentes , qui préviennent
les effets d'un caractere vicieux , dont ils ſe.
roient les premieres victimes; mais les hommes
diftingués par leur courage & leur capacité , ſe
rendent coupables d'une vraie débauche , en prodiguant
leur temps à des amuſemens inutiles ; car
JOUJU IN. - 1774 211
}
i
s'ils donnent à l'oiſiveté ou à des occupations indifférentes
une heure qu'ils pourroient employer
du bien de leurs ſemblables , ils ſe dérobent le
bonheur & ſe privent du plus agréable de tous les
amuſemens.
Les plaiſirs de la bienveillance , il eſt vrai , ne
peuvent être le choix du mercenaire , de l'envieux
ou du méchant. Le prix n'en est connu que des
ames ſenſibles & honnêtes ; c'eſt à leur expérien
ce que nous en appelons ; guidées par leur penchant,
ſans le ſecours de la réflexion , elles rempliſſent
les devoirs de l'amitié & de la vie civile;
elles jouiffent de l'heure préſente, fans regretter
le paffé , & fans eſpérer l'avenir; & c'eſt par la
ſpéculation , & non par la pratique , qu'elles par
viennent à découvrir que la vertu eſt une tâche
difficile & un renoncement à foi-même.
Le morteau qu'on vient de lire est la traduc
tion de deux chapitres d'un excellent livre anglois ,
intitulé EEffffaai fur l'Histoire de la Société civile,
par M. Fergusson. Cette traduction est très-fidelle
jans être absolument littérale : l'auteur ne s'est
écarté du texte que pour mettre un peu plus de
précisiioonn dans les idées , plus de netteté , &fouvent
de vigueur dans l'expreffion. C'est l'ouvrage
d'une femme qui réunit tout ce qui peut intéreſſer
&plaire, dont les talens & les connoiſſances honorent
fon fexe , & dont les vertus honorent la
Nature humaine. Nous regrettons que fa modestic
ne nous ait pas permis de la nommer.
1
/
02
212 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES,
I.
BAJAZET , Empereur des Turcs , ayant
été fait prifonnier parTamerlan ,&conduit
devant lui , le vainqueur ne put
s'empêcher de rire en voyant fon prifonnier.
Il n'est pas d'un grand coeur , lui dit
le Monarque Ottoman , d'infulter un
malheureux. ,, Je n'inſulte pas à ton état,
ود
lui répliqua l'Empereur Tartare ; mais
,, je ris de ce que la fortune a partagé
l'empire du monde entre un borgne
,, comme toi & un boiteux comme moi ".
Tamerlan étoit en effet reſté incommodé
d'une bleſſure au pićem ioupA
Tu aurois pu , ajouta le Tartare ,
,, éviter ton malheur par un peu de condefcendance".
Profite de ta fortune ,
répondit le fier Ottoman , & ne te mêle
point de me donner des leçons.
G agaling n.A
Douville , auteur de l'Absent de chez
foi , montra cette comédie à l'abbé de
Boisrobert fon frere , qui lui dit francheJUIN.
17740 213
•
ment que fa piece étoit mauvaiſe. L'auteur
piqué dit ,, qu'il s'en rapportoit au
,, Parterre , qui l'avoit applaudie " . Vous
faites bien , lui dit Boisrobert ; mais je
crains que vous ne le preniez pas toujours
pour votre juge. En effet, Douville ayant
donné une autre comédie qui fut fifflée :
eh bien, lui dit l'abbé , vous en rapportezvous
encore au Parterre ? ,, Non vraiment,
dit Douville ; il n'a pas le ſens comman
: En quoi ,, ss''écria Boisrobert ,
vous ne vous en appercevez que d'aujour.
d'hui ! Pour moi , je m'en suis apperçu dès
votre premiere picce.u
autod mo
III.
१९
Un ami de Rutilius Rufus lui diſoit :
Aquoi me fert votre amitié, puiſque vous
ne voulez pas faire ce que je vous demande?
Rutilius répondit: Et de quelle
utilité m'eſt la vôtre , ſi vous me deman
dez une choſe que je ne dois pas faire ?
IV
Au paſſage du Rhin , le Chevalier de
Grammont apperçut un Officier qui ſe
diſpoſoit à ſe jeter dans le fleuve: il alla
à lui le piſtolet à la main , & lui dit :
„Alte là ; vous ne paſſerez pas , ou
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, payez moi les 50 louis que vous me
devez . Etes - vous fou , répondit l'Officier
? Non , en vérité , continua le
Chevalier ; je fais bien que vous n'a-
,, vez pas peur de mourir: noyé de det-
, tes comme vous l'êtes , c'eſt peut-être
,, ce qui pourroit vous arriver de plus
ود heureux ; mais quand vous ferez mort,
,, fur quoi prendrai -je mes 50 louis?
,, Payez moi , vous dis-je, ou vous ne
pafferez pas
DÉCLARATIONS , ARRETS ,
LETTRES-PATENTES , &c.
20
5
1
D
6.30
ÉCLARATION dduu Roi du 2 Mai 1774, concernant
le remboursement des quittances de finan.
ces-provenant de la liquidation des Offices du
Parlement de Grenoble.
DD 199A
Autre qui regle la comptabilité pour le payement
des arrérages & le remboursement des capitaux
des rentes créées fur l'Ordre du S. Esprit.
Lettres-Patentes du 3 Avril 1773 , concernant
le Couvent & College des Freres Prêcheurs de la
rue S. Jacques à Paris , leſquelles ordonnent ,
conformément au Bref du Pape , du 15 Février
dernier , que ce Couvent ſoit foumis à la Jurisdiction
immédiate de l'Ordre de S. Dominique .
Déclaration du Roi du 15 Mars , concernant
JUIN. 1774 215
le remboursement des quittances des finances pro.
venant de la liquidation des Offices du Conſeil
Supérieur d'Artois , fupprimé.
Déclaration du Roi du 12 Décembre , portant
prorogation pour fix années , qui commenceront
au premier Août 1774 , de différens droits en faveur
de l'Hôpital général des Enfans-Trouvés ,
continués & établis par la Déclaration du 26
Juillet 1771.
Lettres Patentes du Roi du 6 Mars , qui or
donnent que délivrance ſera faite à M. le Comte
d'Artois des coupes ordinaires des bois de fon
apanage CLOV
Lettres - Patentes du Roi dur Septembre 1773 ,
portant ratification d'une convention conclue en.
tre Sa Majesté & les Etats -Généraux des Provin
vinces - Unies , pour l'exemption réciproque du
droit d'aubaine.
Lettres-Patentes , portant réglement pour l'en.
regiſtrement du bail des Fermes, & de l'Arrêt de
priſe de poſſeſſion avec fixation des ſomines à
payer pour ledit enregiſtrement.
Arrêt du 16 Mars 1774 , de la Chambre des
Comptes , concernant la forme des déclarations
à faire lors de l'enregiſtrement des lettres de gardenoble.
Arrêt du Conſeil d'Etat du ir Avvrriil 1774 ,
portant réglement pour le recouvrement des frais
de Juſtice.
Déclaration du Roi du 20 Mars 1774 , portant
nouveau réglement pour le jugement de la
fabrication des Monnoies.
Arrêt du Conſeil d'Etat du 25 Avril 1774 ,
qui ordonne que le transport des grains dans le
port de Cannes , ſera libre de tous les ports où il
y a ſiege d'Amirauté, ou de ceux qui leur ont été
04
216 MERCURE DE FRANCE.
i
aſſimilés , en ſe conformant aux formalités pref
crites par l'Arrêt du 14 Février 1773- er 20
Arrêt du Conseil d'Etat du 31 Mars 1774 , qui
regle les droits qui appartiendront au Roi & ceux
qui appartiendront au Prince de Monaco , ſur les
Offices dépendans du Duché de Valentinois &
autres domaines du Prince de Monaco .
Déclaration du Roi du 28 Mars 1774, portant
réunion du Marquiſat de Pompadour à la Vi
comté de Limoges , aux exceptions & réſerves
portées ; & ceffion à titre d'apanage de la Vicomté
de Turenne en faveur de Mgr le Comte
d'Artois.
Arrêt du Conſeil d'Etat du 18 Avril 1774
qui , en interprétant celui du 3 Octobre 1773 ,
concernant l'aproviſionnement du ſel dans les dépôts
, permet que la livraiſon en ſoit faite aux
mêmes jours que par le paſſé ; autoriſe l'adjudi .
cataire, des Fermes à délivrer aux chefs de famille
, ſous les conditions preſcrites , des augmen
tations de ſel proportionnelles au nombre extraordinaire
d'ouvriers étrangers qu'ils nourriſſent
permet l'aſſociation de pluſieurs , même par la
levée d'un demi-quartde fel. תירככ in oibsiem
910
2
R
910010 6
لا
AVPS. 3 ນ 8 ພອວມob
oneol brods'b
ndis eile anois
ooo ob slamet
ELIEFS de Stéréotomie , ou modeles de différens
morceaux relatifs à l'architecture , exécutés
avec ſoin d'après le traité de la coupe des pierres
de M. Frezier , par des procédés nouveaux qui
1.17742131 217
permettentde les fourrnir àdes prix très -médiocres.
Ces reliefs qui forment différentes collections de
quarante pieces chacune , dont la plupart contiennent
pluſieurs épures , font détaillés avec une
extrême précifion & dans les proportions les plus
gracieuſes. Ils font autant utiles pour faciliter aux
jeunes artiſtes l'intelligence de la coupe des fo
lides en général , qu'agréables & piquants par
leur nouveauté dans les cabinets des perſonnes
curieuſes. On peut s'en procurer chez M. Deſſain
Junior , Libraire , qui diſtribue des avis plus dé
taillés , au pavillon des quatre Nations , en face
du paſſage de l'eau , où on en verra une collec
tion toute montée.
םילכ יחי
-Pommade pour les Hémorroïdes.
Pommade qui guérit radicalement les hé
morrhoïdes internes & externes en peu de jours ,
fans qu'il y ait rien à craindre du retour de cette
maladie ni accidens , inventée & compoſée par le
Sr. C. Levallois , pour ſa propre guériſon à lui .
même , au mois de Mai 1763.
Cette pommade fait ſon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenantes , en Otant
d'abord les douleurs dès ſes premieres applications
; elle eſt diviſée en deux ſortes pour agir enſemble
de concert: l'une eſt préparée en ſuppofitoires
pour être inſinuée & amollir les hémorrhoïdes
internes par une douce tranſpiration ;
l'autre eſt applicative ſur les externes pour fondre
& diſſoudre avec la même douceur les groſſeurs
externes , & recevoir au -dehors la tranſpiration
qui ſe fait intérieurement.
05
218 MERCURE DE FRANCE .
L'on diſtribue cette pommade avec approbation
& permiffion chez l'Auteur , vieille rue du
Temple , près celle de la Perle , la porte cochere
à côté du Parfumeur , ou à ſon défaut chez M.
de Loches , Limonadier attenant , à Paris .
Le prix des doubles boîtes pour les hémorrhoïdes
anciennes eſt de 6. liv. & pour celles qui
font nouvellement parues , les deux demies boîtes
3 liv. joint à ce un imprimé qui indique la maniere
de s'en ſervir .
Les perſonnes des Provinces qui deſirent ſe procurer
de cette pommade font priées d'affranchir
leurs lettres .
III.
d'en-
Frary , Diſtillateur de la Compagnie des Indes ,
donne avis à ceux qui lui font l'honneur d'
voyer prendre des liqueurs chez lui , qu'il vient
de quitter ſon café pour ne s'occuper que de fon
commerce de liqueurs. Outre celles qui ſont déjà
connues , il en a fait de nouvelles , & il invite
les Amateurs à venir les goûter. Son magaſin eft
toujours dans ſa maiſon , rue Montmartre , vis .
à vis celles des Vieux-Auguſtins , en entrant par
la porte cochere entre les deux Cafés mos
Il tient auffi un aſſortiment de liqueurs étran
geres & de vins de liqueur , & fait des envois
dans la province & dans les pays étrangers.el,
1
JUIN. 1774. 219
MALADIE & MORT
DE LOUIS XV.
LE
E Mercredi 27 du mois d'Avril , Sa Majesté
érant à Trianon , eut un friſſon qui fut ſuivi de
fievre & d'un mal de tête violent avec douleurs
dans les reins & quelques envies de vomir. On
employa pour combattre ces accidens, les remedes
ordinaires ; & le lendemain , Sa Majesté ſe
détermina à revenir à Versailles . Le 29, Elle fut
ſaignée deux fois , & dans la ſoirée , la petite vé .
role parut. Par le moyen de l'émétique qui fut
employé fur le champ , l'éruption s'eſt faite avec
facilité & a fait des progrès pendant tout le jour
ſuivant. Le 30 au matin, on a appliqué les veſi
catoires aux jambes. Le matin du 1 Mai , l'érup
tion parut fort avancée , & les véſicatoires firent
l'effet le p
leplus deſirable.
Le 2 , l'éruption de la petite vérole fut jugée
complette ; les boutons étoient extrêmement abondans
au viſage & par tout le corps : le lendemain ,
ils commencerent tous à fuppurer. La marche de
la ſuppuration , ſans être rapide , s'eſt foutenue
à peu près fans trouble le jour ſuivant ; le 5,
elle parut fort avancée , & l'on apperçut déjà quel.
ques croûtes ſur les premiers boutons.
Le redoublement de la nuit fut plus fort que
les précédens ; il y eut beaucoup de chaleur &
même quelques momens de délire. Néanmoins
la journée du 6 s'eſt paſſée fort tranquillement
&la fuppuration a fait beaucoup de progrès. La
nuit ſuivante , le redoublement a été plus mo
220 MERCURE DE FRANCE.
déré , & quoiqu'il eût été moins long que dans
la nuit précédente , Sa Majesté fit appeler , de
fon propre mouvement , l'Abbé Maudoux , fon
Confeſſeur , & demanda, ſur les ſept heures du
matin , à recevoir le Saint Viatique qui lui fut
apporté par le Cardinal de la Roche - Aymon ,
GrandAumônier de France. La Famille Royale ,
les Princes & Princeſſes du Sang , les Grands
Officiers de la Couronne , les Miniſtres & Se
crétaires d'Etat , les Seigneurs & Dames de la
Cour accompagnerent le Saint Sacrement juf
qu'aux appartemens du Roi , & le reconduifirent
ala Chapelle dans le même ordre. Les Gardes
Françoiſes & Suiſſes étoient ſous les armes dans
la grande Cour du Château & battoient aux
champs . Sa Majesté montra dans cette maladie,
beaucoup de force de fermeté , de conftance
de courage , & principalement , dans cette occa
ſion, des ſentimens de piété & de religion dignes
d'un Roi Très-Chrétien , & capables de faire juger
de ſa parfaite réſignation à la volonté de Dieu.
Il donna à toute ſa Cour un ſpectacles auſſi atten
driſſant qu'édifiant , len chargeant le Cardinal de
la Roche-Aymon d'annoncer que fi Dieu lui
accordoit encore des jours , c'étoit pour les em
ployer à la gloire de la Religion & au bonheur
de fon Peuple. La journée du 7 fut fort calme
& la fuppuration a beaucoup avancé. On ne s'eſt
point apperçu que les exercices de piété dont Sa
Majeſté s'eſt occupée le inatin , aient cauféla
moindre révolution . Le redoublement du foir dui
8 Mai , a retardé d'une bonne heure. Il a été
affez modéré pendant une partie de la nuit du 9.
Le matin, vers les cinq heures & demie , il de
vint très- fort & Sa Majesté eut quelques mo
mens de délire. Ces accidens ont été bientôt cal.
JUIN1774. 221
més par des efforts pour vomir qui font ſurvenus
naturellement. La ſuppuration ſe ſoutint & la plus
grandepartie des boutons du viſage & du col étoient
déjà deſſéches .
100
Depuis la nuit du 8 de Mai , l'état du Roi
ayant toujours empiré, on perdit les eſpérances
de guériſon qu'on avoit conçues juſqu'à ce jour.
Sa Majesté ſentant le danger où Elle ſe trouvoit ,
demanda l'Extrême-Onction qui lui fut adminif.
trée , le grà neuf heures du ſoir , par l'Evêque
de Senlis , fon premier Aumonier. Le Roi reçut
ce Sacrement dans les ſentimens de la piété la
plus édifiante , & , malgré ſes ſouffrances , ilné
ceffa de joindre ſes prieres à celles qu'on faiſoit
pour lui. Il paſſa la nuit la plus douloureuſe,
& mourut le lendemain , à trois heures après
midi , agé de ſoixante -quatre ans & trois mois
moins cing jours. Ce Prince qui a confervé ſa
connoiffance juſqu'au dernier moment de ſa vie
a montré, pendant tout le cours de ſa inaladie
une fermeté inébranlable , la réſignation la plus
entiererà dasvolonté volonté divine & des ſentimens de
Religion bien dignes du fils aîné de l'Eglife.
Il étoit né à Versailles le rs Février 1710 , avoit
été ſacré couronné à Reims le 25 Octobre
1722 , & marié à Fontainebleau, le 5 Septembre
1725. à la Princeſſe Marie Leczinska , fille de
Stanillas, Roi de Pologne , morte le 24 Juin
1768. Son regne qui a duré cinquante neuf ans
fera à jamais célebre par nombre de victoires
| par l'acquifition de la Lorraine , l'établiſſement
de l'Ecole -Royale Militaire , pluſieurs Edifices
confacrés à la Religion , une grande quantité de
Monumens publics , des routes ouvertes dans
tout le Royaume pour la facilité du commerce ,
enfin par une protection éclatante accordée aux
222 MERCURE DE FRANCE.
Sciences & aux Arts. Au milieu de la douleur où
la France eſt plongée , elle ne trouve de confolation
que dans les vertus de ſon Auguſte Succeffeur
& dans celles de la Princeſſe que le Ciel a
deftinée à faire le bonheur de la Nation .
Les hautes qualités de ce Monarque , la fenfi.
bilité de fon ame , fes vertus , ſon tendre attachement
pour ſa Famille , ſa modération dans les
triomphes, ſa douceur , ſa bienfaiſance & fon af.
fabilité envers toutes les perſonnes qui avoient
Phonneur de le fervir ou de l'approcher , lui ga.
gnerent tous les coeurs & le firent ſurnommer Louis
le Bien- Aimé, titre qui , en apprenant aux fiecles
à venir l'amour de ſes Sujets , atteſtera combien il
eneſtdigne.
31
JO
Pill98 93.
Après la mort dee Sa Majesté , les Princes &
Princeſſes du Sang eurent l'honneur de rendre leurs
hommages au Roi Louis XVI , ſon petit- fils , & à
la Reine. Leurs Majeſtés partirent le même jour ,
vers les cinq heures & demie du ſoir , pour le Cha .
teau de Choiſy , avec Monfieur & Madame , Monſeigneur
le Comte d'Artois , Madame la Comteſſe
d'Artois , Madame Clotilde & Madame Elifabeth.
Madame Adélaïde , Mesdames Victoire & Sophie
qui ont donné , pendant toute la maladie du feu
Roi , les marques les plus touchantes de leur ten .
dreſſe pour ſa perſonne & du zele le plus actif ,
ſe ſont également rendues à Choiſy , où elles occupent
le petit Château qui eſt ſéparé de celui que
Leurs Majeftés habitent,
Sa Majeſté prit , le 11 Mai , le deuil à l'oc.
cafion de la mort du Roi , & le grand deuil ,
qui fera de ſept mois , le Dimanche 15 dece
mois .
Le 12 de Mai , on fit, à fept heures du foir ,
JAD JUIN. 1774. 223
la levée du corps du feu Roi qui fut conduit ,
fans cérémonie , à Saint Denis , felon l'uſage pratiqué
pour les Princes qui meurent de la petite vé.
role. Les deux Paroiſſes & les Récolets de Verfailles
le ſuivirent juſqu'à la Place d'Armes , où il
fut accompagné de l'Evêque de Senlis , premier
Aumônier du Roi , & du Duc d'Aumont , premier
Gentilhomme de ſa Chambre , de ſervice. Il arriva
à St. Denis entre onze heures & minuit ,
où le Clergé , tant féculier que régulier de cette
ville, fut à ſa rencontre juſque ſur le chemin de St.
Ouen , accompagné du Comte Danès , gouverneur
de St. Denis , à la tête des Officiers de Justice & du
Corps -de-Ville. Sa Majefté fut portée à l'abbaye ,
où , après un diſcours prononcé par M. l'Evêque
de Senlis , auquel répondit le Prieur des Bénédic .
tins , ſon corps fut déposé dans le caveau deſtiné à
la ſépulture des Rois & de la Famille Royale.
Auffi-tôt après la mort du Roi , les Feuillans
du Monaftere Royal de St. Bernard , près les Tui.
leries , avoient été mandés par le Grand Aumônier
pour prier Dieu jour & nuit auprès du corps
de Sa Majesté juſqu'au mmoommeenntt ddee fon transport
à Saint-Denis. Ils rempliffent cette fonction
depuis leur établiſſement à Paris , auprès des
Princes & Princeſſes de la Famille Royale. P
L'Abbé Terray , Contrôleur Général des Fi
nances , a remis , par ordre du Roi Louis XVI ,
deux cents mille livres aux Curés des Paroifles de
cette Ville , pour être diſtribuées aux Pauvres.
Le 11 , le Chapitre de Melun ayant été informé
de la mortdu Roi , fit ſonner toutes les cloches de
fon Eglife pour l'annoncer au Peuple , conformé .
ment au réglement fait par St. Louis dans la chartre
de ce Prince de l'année 1257 , où il eſt dit : Capicerius
mortuo Rege , Fratribus fuis , Regind , Filiis
224 MERCURE DE FRANCE.
corum , natis aut mortuis , debet pulsare cum omnibus
campanis diuturnè. Le ſamedi ſuivant , on
célébra une Meſſe ſolemnelle pour le repos de l'ame
du Roi comme Abbé & premier Chanoine de ce
Chapitre. L'Abbé de Mauroi , chantre en dignité ,
officia.
L
A LOUIS XVI.
E fils du grand Henri gouverna par les loix
Et ce devoir ſi ſaint , premier devoir des Rois ,
Dans la poſtérité le fit nommer le Juste (1).
Son fucceſſeur obtint , par un regne éclatant ,
La gloire qu'il cherchoit & le titre de Grand (2).
Le Bien-Aimé quel nom plus tendre & plus auguſte
Rappelle à ſa famille , au Peuple gémiſſant ,
La douce aménité d'un Monarque & d'un Pere
Qu'enleve à notre amour la Parque meurtriere (3 )!
De tant de demi-Dieux , illuftre deſcendant ,
Et vous , fage Minerve ! ◊ Reine tutélaire
De la triſte infortune & de l'heureux talent ,
Puiſſe à jamais le Ciel exaucer ma priere
Et de proſpérités remplir votre carriere !
Juste , Grand , Bien-Aimé , Louis LE BIENFAISANT.
Ace
(1) Louis XIII .
(2) Louis XIV.
(3) Louis XV.
1
JUIN. 1774. 225
A ce titre unira les vertus & la gloire ,
De ſes nobles aïeux apanage brillant ;
Et ſeul les fera tous revivre dans l'hiſtoire .
}
Par Lacombe , libraire , auteur
du Mercure.
P
COMPLAINTE fur la mort DU ROI.
こ
LEUREZ François , pleurez un Roi toujours affable,
Pouvoit-on l'approcher ſans en être charmé ?
De tous les Souverains c'étoit le plus aimable,
Son nom fait fon éloges il fut le Bien-Aime.
ParM. le Marquis de L....
ELÉGIE ALLEGORIQUE.
HIER , LIER , dans laplaine,
Mille cris confus
Ont dit à la Seine :
Philene n'eſt plus !
Troupeaux de Philene ,
Ah ! que je vous plains !
Seul , de vos deſtins
Il tenoit la chaîne ,
Et des loups voiſins
Il trompoit la haine
2
14
19
00
226 MERCURE DE FRANCE.
Et les noirs deſſeins.. :
Couché fur P'herberte
D'un bocage épais,
Près de ſa houlette
Vous dormiez en paix.
Sur ſa bergerie
Fixer le bonheur ,
C'étoit là l'envie ,
Le voeu de ſon coeur.
Mais Dieux ! quel orage
Tout à coup ravage
Votre heureux canton !
Le tonnerre tombe
Et met dans la tombe
Ceberger ſi bon.
Affreuſe tempête !
Funeſtes momens !
Que l'écho répete
De gémiſſemens !
Brebis défolées ,
Ah ! dans ce malheur
Soyez confolées
En voyant l'ardeur
Du nouveau Paſteur.
7
Malgré ſa jeuneſſe
C'eſt avec ſageſſe
Qu'il vous conduira.
Pour ſervir ſon zelé
D'un gardien fidele
هللا
JU IN. 1774. 227
(
Il ſe munira.
Reprenez courage .
Par ſes ſoins divers
1
Belle eau, frais ombrage "
Et gras pâturage
Vous feront offerts
Oui , ſa bienfaisance
Vous promet d'avance
Le fort le plus doux ,
Et fa vigilance
Détruira les loups.
La jeune bergere
Dont il eſt l'époux ,
Auſſi , pour lui plaire ,
Va veiller fur vous.
D'une mere tendre ,
L'image des Diel Dieux,
Elle fut apprendre
Le ſecret de rendre
2.1
Des troupeaux heureux. 200 200
De ſes ſoins propices
Le foible Chevreau
L'innocent agneau
Auront les prémices.
Bientôt ſous ſes pas
Les vaſtes prairies
Seront plus fleuries.
Dans vos malux , hélast
Ne les quittez pas.
3
P
28 MERCURE DE FRANCE.
312
L'aſpect de ſes charmes
Couronnés de lis
Séchera les larmes
J
De vos yeux flétris.
Ainſi la nuée ,
Par le doux retour,
De l'aſtre du jouris
Se voit diffipéeйлзучосая
Par Mile Coffon de la Creffonniere.
9010026 912016! 900 32255215355484 , you 47 ટે છેિ
160PPRIE BOETA Denimos
VEILLE
Weggise basi el
EILLE , & mon Dieu du haut des Cieursbrem
Veille ſur les jours précieux
De ces Princeſſes magnanimes
Enproie auplus cruel fleau.
e
of Que ces cbears tendres & fublimes para a
De l'héroïſme le plus beau
victimes pougianos asu Ne foient point les tristes victimes.
Pour confoler un Pere en pleurs 290ov, eation
Couché ſur un lit de douleurs ,
2
193101797 si
A
Elles ont expoſé leur vie ;
Elles ont bravé la furie
Et le venin contagieux
De cette affreuſe maladie
Dont il périſſoit à leurs yeux.
bulatch envirES Uठी
abishi na joul
OVA U IN. 1774 229
Exauce les voeux de la France
Pour leur prompte convalefcennccee
Qu'une vertu que tu cheris , って
Que la piété filiale
Ne leur devienne point fatale 5
Que de longs jours en ſoient le prix.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 20 Mars 1774.
ON apprend de la Syrie que le Cheïk Daher &
ſes fils ont mis bas les armes; que la Porte accorde
à ce vieux guerrier la jouiſſance de la côte où il
domine ,moyennant le miri ou tribut qu'il ſe chargé
d'acquiter , ainſi que la poſſeſſion de Seyde , où
le Grand Seigneur établira un Pacha pour y commander.
Sa Hauteſſe a honoré le Cheïk lui - même
& fes fils , de deux Queues, 25 τόνο
De Warfovie le 6 Avril 1774.
spela couro all
On n'a reçu aucune nouvelle de l'armée Ruſſe.
On apprend ſeulement que de gros corps de recrues
continuent à défiler par les Provinces Polonoiſes
, voiſines de la Ruſſie , ſans doute pour aller
la renforcer.
Pluſieurs nonveaux régimens de troupes Ruſſes
font arrivés dans ces environs , & quelques autres
font en pleine marche vers le Danube.
Quant à l'affaire des limites, on apprend que
1
P3
239 MERCURE DE FRANCE.
T
la Cour deVienne a déjà nommé des Commiſſaires
pour les régler , & qu'on va s'occuper ici des inſtructions
à donner aux Commiſſaires chargés de
traiter avec eux. Si ce fait eft vrai , il éloigneroit
toute crainte d'un nouveau démembrement fait de
concert avec cette,Puiſſance...
De Vienne, le 30Avril 1774. A
L'Archiduc Maximilien s'eſt mis en route , ce
matin, accompagné des Comtes de Roſemberg &
de Lamberg. Il commence fon voyage par laMoravie
& la Bohême. Delà il ſe rendra àBruxelles ,
& il ſe propoſe d'arriver à Paris vers la fin de Décembre
prochain.
Des Frontieres de la Pologne, le 10 Auril 1774.
La nouvelle de l'extenſion que le Roi de Pruſſe
adonnée à fes poffeffions en Pologne , eft confirmée
par des avis particuliers qui ajoutent que douze
mille Pruffiens font entrés de la Siléſie dans le
Palatinat de Poſen. On aſſure que les Ruſſes vont
mettre deux mille hommes dans Cracovie .
On a répandu à Warfovie le bruit que la paix
entre la Porte & la Ruffie ſe négocioit actuelle.
mententre les deux Généraux. Cette nouvelle étoit
1fondéefur une lettre du Général Romanzow au
Baron de Stackelberg à qui il faifoit part d'une dé.
pêche qu'ilavoit reçue du Sr. de Zegelin , miniſtre
de Pruſſe à Conftantinople,&dans laquelle cedernier
donnoit au général Ruſſe les plus grandes efpérances
d'une paix prochaine. On doute beau .
coup que ce bruit ait du fondement.
On apprend que la révolte de Pugatschew n'eſt
point encore appaiſée , & qu'un peloton des rebelJUIN.
1774.14 231
les occupoit derniérement le chemin de Woronez
aMoscow.
अपिली
De la Haye 26 Avril 1774. 15161
Les Etats-Généraux ont perſiſté à ne pas reconnoître
l'Envoyé de Tripoli , auquel ils ont feute
ment accordé la ſomme de dix mille florins & le
paſſage ſur une frégate de la République, prête à
faire voile pour la Méditerranée.
De Rome , le 6 Avril 1774.
L
Le Duc de Cumberland , qui voyage ſous le nom
de Comte de Dublin , fit hier , au Cardinal de Ber
nis , l'honneur de dîner chez lui avec les perſonnes
de ſa ſuite. Pluſieurs Cardinaux , les Miniſtres
Etrangers , la principale Nobleſſe de la ville& les
étrangers de distinction furent admis à ce repas.
seraitaoo fiDeVenise , le 2 Avril 1774.11.00-6
On travaille ſans relache à l'armement que la
République a ordonné. Les trois vaiſſeaux & les
deux corvettes qu'on a derniérement lancés à l'eau ,
ſeront prêts à mettre à la voile vers la fin de ce
mois. On conſtruit à l'Arsenal , avec la plus grande
activité, quatre autres vaiſſeaux du premier
rang , deux frégates & deux chebecs , qu'on dit
Lêtre tous deſtinés à faire reſpecter dans le Levant
le pavillon de la République.in
eutirom , nilegas
taben siDepFlorence , le 22 Avril 1774.
T
Onavoit paſſer ici beaucoup d'Officiers Confé.
dérés de Pologne , qui partent ſucceſſivement pour
Conſtantinople. On prétend qu'ils emmenent avec
eux tous les Officiers étrangers de bonne volonté
qu'ils rencontrent.
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
29 De Londres, le 30 Auril 177401 53
2 On écrit d'Amſterdam que les Employés de la
Compagnie Hollandoiſe des Indes Orientales ont
proteſté formellement, au nom de cette Compagnie,
contre la nouvelle conquête du royaume de
Tanjaour par la Compagnie des Indes Angloiſe ,
&que cette proteſtation a été envoyée aux Etats-
Généraux.
De Choisy , le 22 Mai 1774.
Madame Adelaide eſt entrée , hier à onze heures
duſoir , dans le fixieme jour de ſa maladie. La ſuppuration
ſe fait aſſez bien , & les accidens qui Jauzoient
pu caufer de l'inquiétude paroiffent calmés.
Madame Sophie eft entrée , à la même époque
dans le cinquieme jour de ſa petite véroleva L'é
touffement, qui ne l'avoit pas quittée juſqu'à pré
fent, ſemble être diminué , &les boutons fontdans
l'état où ils doivent être au période actuel de la
maladie. Madame Victoire avoit reffenti, depuis
quelques jours , de la fievre & un affez grand mal
de tête, ce qui avoit déterminé à la faigner plus
fleurs fois. La petite vérole s'eſt déclarée la nuit
derniere , & tous les ſymptomes paroiffent juſqu'à
préſent favorables.ams - 316101 56 09
Bugar 5. De la Musite , le 19 Mar 177400166 bs
La petite vérole de MadameAAddeellaaiïddee &&ddeeMa
dame Sophie ayant été déclarée , Leurs Majestés&
la Famille Royale partirent de Choiſy , hier , & fe
rendirent ici. Madame Victoire eſt reſtée au petit
Château de Choiſy avec Meſdames ſes Soeurs.
Le Roi a décidé que le deuil ſeroitde ſept mois,
dont un en grandes pleureuſes & un en petites.
JOMAJUINA 17747 233
Le 19 de ce mois, Sa Majesté reçut les hommages
des Princes du Sang, des Grands Officiers
de ſa Maiſon , des Miniſtres , des perſonnes qui
jouiffent des grandes Entrées & de celles à qui Elle
en avoit accordé une permiffion particuliere. Le
foir du même jour , Elle travailla avec ſes Miniftres
; le lendemain , Elle tint ſon Conſeil d'Etat ,
dans lequel le Comte de Maurepas , Miniſtre d'E.
tat , fut appelé.
De Paris, le 23 Mai 1774. c . M
7
Lera de ce mois , le Cardinal de la Roche-
Aymon & les Religieux de fon Abbaye de StGer
main des Pres célébrerent , pour le repos de l'ume
du feu Roi , un Service folemnel auquel affifte.
rent beaucoup d'Evêques , ainſi qu'un grand nom
bre de perfonnes de distinctionit Le Cardinal de ta
Roche-Aymon officia pontificalement. 091
anLes Ordres royaux , militaires & hofpitaliers
deNotre-Dame de Mont-Carmel &de St. Lazare
de Jérusalems ont fait célébrer , dans la Chapeller
royale du château du vieux Louvre , l'anniverſai .
re pour le repos de l'ame du Roi Henri IV, fonda
teur de l'Ordre de Notre-Dame du Mont Carmela
Monfieur , Grand-Maître deſdits Ordres , a ordon.
né d'ajouter des Prieres particulieres pour le repos
de l'ame du feu Roi Louis XV , bienfaiteur& ref.
taurateur de ces Ordres . L'Abbé Gauthier , aumonier,
a officié
Toutes les Paroiſſes de cette Capitale , & tous
les Corps Religieux , ont célébré des Meſſes & un
Service folemnel pour le repos de l'ame du feu Roi ;
devoir pieux qui a été également pratiqué dans
toutes les provinces du royaume.
"
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATIONS.
Le ſieur de Malartic , ci-devant premier Préfi
dent de la Cour des Aides de Montauban , vient
d'être nommé à la place de premier Préſident du
Confeil Souverain de Perpignan , vacante par la
mort du Sr. du Treſſan , & le ſieur de Clugny de
Nuis à celle d'Intendant du Rouſſillon.
Le Roi a accordé au Comte de Caufans , capi.
taine dans le régiment de Bourgogne , cavalerie ,
la charge de Colonel - Lieutenant du régiment
d'Infanterie du Comte de la Marche , vacante par
la démiſſion du Marquis de Caufans .
L'Abbé de Montégut , chanoine de Chartres a
été nommé par le Roi , inſtituteur , en ſurvivance ,
des Enfans de France , d'après la démiſſion de
l'Abbé de Lufinnes .
X
" PRESENTATION SUUC
Le 26 Avril , le Comte de Loos , Miniſtre plénipotentiaire
de l'Electeur de Saxe , eut une audience
particuliere du Roi à qui il remit ſa lettre
de créancé. Il fut conduit à cette audience & à
celle de la Famille Royale , par le Sr.la Live de la
Briche, introducteur des Ambassadeursion bo
LaComteffe de Budes de Guébriant a eu l'hon .
neur d'être préſentée au Roi & à laFamille Royale
par la Marquiſe de Budes de Guébriant.
MARIAGE.
a com ob snsiv
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné le contrat
de mariage du Marquis de Chambonas avec Dile
de l'Eſpinaſſe de Langeac .
Na lop buîs サイラム
DJUÍN . 1774.1 235
NAISSANCE..
Le 17 Avril , on baptifa en l'Eglife royale &
paroiſſiale de ſaint Louis , l'enfant du ſieur Neuf
de la Poterie , chevalier de l'Ordre royal & mili .
taire de St Louis , capitaine dans les troupes na.
tionales de Cayenne. Il eut pour parein& mareine
Monſeigneur le Comte &Madame la Comteſſe de
Provence qui furent repréſentés par le Duc de La
val premier Gentilhomme de la Chambre du
Prince;& par la Ducheſſe de la Vauguyon ,Dame
d'Atours de la Princeſſeob im
MORTS.
: Marie Catherine Pallu , veuve d'Antoine Louis
Rouillé Miniſtre & ancien ſecrétaire d'Etat aux
départemens de la Marine & des affaires étrange.
res , Commandeur des Ordres du Roi , Grand-
Maître & Surintendant des poſtes & relais de
France , eſt morte à Paris , agée de foixante -dix .
huit ansbuste 33333312 393
La nommée Marie Pitre veuve de Nicolas
Nodé , née dans la ville de Dieppe , eſt morte
St Valery en Caux , dans la cent-unieme année
de ſon age : elle laiſſe ſes biens à un frere qu'elle
avoit à Dieppe , & qui eſt âgé de quatre - vingt dixſept
ans.
Le Grec Yegnas , de la ville de Famagouſte ,
vient de mourir âgé de cent treize ans. Il avoit
perdu toutes ſes dents à quatre-vingt cinq ans ; &&
elles repquſſerent à cent dix. Ces dents étoient fort
minces & fort aiguës. Ce vieillard avoit eu un
frere aîné qui eſt mort à l'âge de cent douze ans.
236 MERCURE DE FRANCE.
François -Marie de Villers la Faye. Comte de
Vaulgrenant , Chevalier des Ordres du Roi , an.
cien Ambaſſadeur de Sa Majeſté dans les Cours de
Sardaigne , d'Eſpagne & de Pologne , eſt mort à
Paris , âgé de foixante dix-neuf ans.
Eulalie- Xavier Talaru de Chalmazel , Dame
de Madame la Comteſſe de Provence , épouſe de
Louis -Etienne François Comte de Damas , Brigadier
des armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
royal & militaire de Saint-Louis , Colonel du régiment
de Limousin , & Menin deMonſeigneur le
Dauphin, eſt morte à Paris , dans la vingt- troiſieme
année de ſon âge.
Le ſieur Rockus eſt mort à Utrecht dans la centunieme
année de ſon age , n'ayant jamais ſenti de
douleur, que celle d'une bleſſure qu'il reçut à la
bataille de Malplaquet en 1709. Il ſervoit dans
les troupes de la République de Hollande , depuis
1696.
Jean Cauſeur , fameux par ſa vieilleſſe extraor
dinaire, vient de mourir au Bourg de SaintMatthieu
,près de Breſt, ſans aavvooiirr été , pour ainfi
dire , malade; la foibleſſe ſeule l'avoit obligé de
s'aliter. Quoique l'opinion du pays fût qu'il
avoit plus de cent trente ans , il paroit par l'extrait
de l'actede ſon ſecond mariage , date du 19 Octobre
1692 , où il s'eſt dit alors âgé de trente ans ,
qu'il en avoit en mourantcent douze à cent treize.
On n'a pu retrouver ſon extrait baptiftaire .
Eléonore de Vincens de Mauléon de Caufans ,
ancienne Abbeſſe de l'Abbaye royale de Bondeville,
dioceſe de Rouen , Ordre de Citeaux , eſt
morte dans la quatre-vingt- quatrieme année de
fon âge.
Marie-Sophie le Febvre , épouſe de Louis-Bé.
nigne Pantaléon du Trouffet , Comte d'Héricourt ,
OJU IN. 1774.14 237
1
Chevalierde l'Ordre royal & militaire de St. Louis ,
eſt morte à Paris .
Les nommés Panas & Rinkowski ſont morts ,
l'un en Volhynie , âgé de cent- vingt ans , & l'autre
en cette ville , à l'âge de cent - quatre ans . Ce
dernier a eu vingt- quatre enfans , dont l'ainé eſt
agé de plus de quatre - vingts ans.
Françoife Guingand , veuve de Louis de Beau.
poil , Marquis de Saint Aulaire , eſt morte en fon
chateau de Gore en Limousin , âgée de quatrevingts
ans.
Une fille , appellés lafeur d'Harfac , eſt morte
à Sainte Marie d'Oleron , en Béarn , dans la cent
onzleme année de fon âge.
Eve Conrad , née au village de Monmelenhein ,
dans la Préfecture d'Haguenau , eſt morte à Sa
verne , le 30 Avril , dans la cent- cinquieme an
née de ſon age ; elle avoit épousé , en 1695 , Jean
Recht , prévôt de Schaffauſen en Alface , dont
elle eut huit enfans qu'elle a nourris & qui lui ont
donné une postérité de plus de cent petits ou ar
riere -petits enfans . Elle eſt morte chez le plus
jeune de fes fils , âgé de ſoixante ans. En 1770
elle eut l'honneur , ſous les auſpices du Cardinal
de Rohan , ſon bienfaiteur , de complimenter la
Reine , dont elle éprouva la bienfaiſance?
ອານເກີ ລ້ານ
O LOTERIES .
Le cent foixantieme tirage de la Loterie de
Phôtel -de -ville s'eſt fait , le 25 Avril , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv. eſt échu au N. 48177. Celui de vingt mille
livres au N. 58480, & les deux de dix mille , aux
numéros 45386 & 50933.
238 MERCURE DE FRANCE.
. Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 5 Mai. Les numéros fortis de la roue
de fortune font 78,33 , 72, 34 , 45. Le prochain
tirage fe fera le 6 Juin.
PIEC
22 meneous
TABLE
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
La Mer , imitation d'une piece angloiſe de
Prior,
Le Papillon & le Pavot , fable,
Sylvie, conte pastoral,
La Mort de Trajan , ode,
t
in man
bayi ikida
2909 8
FUKOV: 291
Traduction de l'Ode d'Horace , Rectius v
ves , Licini , &c. argumentom34
C'eſt beau, c'eſt bon, conte ,
Epigramme ,
135
loc so tallaveriyal Meb ss381
Le Mari pénitent, conte ,
Dialogue,
Vers à Mademoiselle **,
Epître à Mile Beaumenil ,
& ibid.
amb ellavist
ellisaso54
Tircis & Amarante , fable imitée de la Fontaine 55T
AM. le Comte de T.
A Miss Janni , Ch .
Vers à Mde la Comteſſe de R.... r, &c. 22601
Explication des Enigmes & Logogryphes , 6
ENIGMES ,
LOGOGRYPHE ,
Epitre logogryphique à Mlle la C **
Airde M. Gluck , dans Iphigénieud
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Rasibid
tab 5964
M9166
JU FN.1774 239
f
i
Contes traduits de l'Anglois , ibid.
Traité ſur la meilleure maniere de cultiver la 1
Navette & le Colfat,
Dictionnaire de Titres orginaux ,
Fables par M. Dorat ,
80
81
Abrégé élémentaire de la Géographie uni
verſelle de la France , 85
Alphabet ingénieux , hiſtorique & amusant , 87
Variétés littéraires & galantes , 88
Les nouveaux mémoires d'un Homme dequa.
lité , 92
९
Modeles d'Eloquence latine , 93
Récréations phyſiques , économiques , &c.
Eſſai ſynthétique ſur la formation des Lan
ibid.
gues , ΙΟΙ
Précis des recherches faites en France , 108
Nouveaux Contes moraux, 109
Les Amans vertueux , 113
Mémoire ſur une découverte dans l'art de
bâtir , 116
Eloge de M. le Chevalier de Solignac ,
Lettres à Myladi *** , 124
Hiftoriettes . 125
Nouvelle édition du théâtre de Pierre & Th.
Corneille , 129
L'Agriculture , роёте , 136
Lettre de M. de Voltaire à M. Roffet , 160
ACADÉMIE de Chirurgie ,
ARTS , gravures ,
Muſique ,
Architecture ,
Lettre de M. Chevalierde Cubieres ,
-De M. Thévenot à un Accoucheur ,
Eſſai ſur le Bonheur , traduit de l'Anglois ,
Anecdotes ,
164
176
182
184
185
186
190
212
240 MERCURE DE FRANCE .
Déclarations , &c. 214
AVIS ,
216
Maladie & Mort du Louis XV , 219
A Louis XVI ,
224
Complainte ſur la mort du Roi , 225
Elégie allégorique ,
ibid.
Priere à Dieu ,
228
Nouvelles politiques , 229
Nominations , Préſentations ,
234
Mariage ,
ibid.
Naiſſance ,
235
ibid.
Morts ,
Loteries,
237
FIN.
૮ .
ARTES
1837
SCIENTIA
LIBRARY
VERITAS
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIOUS UMU
TUEBOR
SI QUA RIS PENINSULAM
ΑΜΟΝΑM
CIRCUMSPICE
A
20
M51
4
177.8
по.У
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES..
PREMIER VOLUME.
JUILLET 1774.
N°. IX.
Mobilitate viget. VIRGILE .
:
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
Οeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde 4to.
2vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
à f8: de Hollande.
Contenant TOME I.
Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres .
Uufage de la Chambre obfcure pour le deſſein...
Mathefeos Universalis Elementa.
Speciment commentarii in Arithmeticam Univerſalem de
feriebus infinitis.
Eſſai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps .
Supplément à l'Eſſai fur le Choc des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Art de raiſonner par Syllogifme.
Eſſai de Métaphyfique.
fur ſa Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturaliſte. Ouvrage dédié à M. de Buffon,
de l'Académie Françoise , &c . &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes . 8vo. Paris 1771 .
La Génération , ou Expoſition des Phénomenes relatifs
à cette Fonction Naturelle , de leurs méchaniſme , de
leurs caufes reſpectives , & des effers immédiats qui
en réfultent. Traduite de la Phyfiologie de M. de
Haller augmentée de quelques Notes , & d'une Differtation
fur l'origine des Eaux de l'Amnios . 8vo. 2 vol.
Paris 1774.
Oeuvres de M. Geſuer , traduites de l'Allemand par M.
Huber 12°. 3 vol. Zuric 1774.
Nouvelles Lettres Angloiſes , ou Hiſtoire du Chevalier
Grandiffon par l'Aut. de Pamela & de Clariffe ,
12º. 8 vol. Amst. 1772 .
Hiftoire de Maurice , Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal - Général des Camps &
Armées de ſa Majesté Très - Chrétienne par M. Le
Baron d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des
Invalides . 12° 2 vol. Utrecht 1774 .
Voyages (Relation des) entrepris par ordre de S.
M. Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hemisphere
Méridional , & fucceffivement exécutés par le
Commodore, Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis , &le Cap. Cook &c . 4to. 4 vol. fig . 1774.
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon ,
410. fig. Paris. 1772-1774 les XVII premiers Cahiers .
313
LIVRES NOUVEAUX.
ن
Obſervations fur les commencemens de la Société , par
Mr. J. Millar , Profeßeur en droit à Glaſcow , trad.
de l'anglois . I vol. Amst. 1773 .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques ,
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 16
vol . Paris 1774-
Hiftoire de l'Académie Royale des Sciences pour l'année
1770. 4to. 1 vol. fig. Paris 1773 ..
Oeuvres de Boileau grand in 8vo. 5 vol. fig. Amst . 1773.
dito , in - douze 5 vol. fig.
Journal des Scavans depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes .
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
- dito, Janvier 1754 juſqueen Décembre 1763
en 79 Volumes.
-
dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
dito, la fuite , ſous preffe....
Depuis 1764 l'année eſt compofée de 14 parties à 12
fols ; fait, pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àf3 :
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiftoire de la Campagne de 1769 en
tre les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques : les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreflés alors fur les lieux par ordre du Chef comman
dant de l'Armée. 8vo. 1 vol. à f 6 :
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage .
publier
Traité de l'Autorité des Parents furle Mariage des Enfants
de Famille . I vol . gr . 8vo . Londres 1773. à f1 : 5
Penfées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10 .
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentinire de France , fur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774,
A 2
LIVRES NOUVEAUX.
Avrs.
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 128. formant environ 1200 pag.
ont été regardé dans ce tems comme la quintessence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant fur le Droit Public
de France. La seconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage và le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 5 vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800 pag. en 2 vol. in 4 .
L'Auteur a ſuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage.
C'eſt ſurtout dans le 6e qui renferme la réponſe aux
Objections , que ſe trouvent les obfervations les plus
intéreſſantes. La grande & célebre Question fur l'origine
du pouvoir des Souverains y eſt traitée à fonds. On
y a mis à contribution les Philoſophes , le jurifconfultes
, les Théologiens. Ceux qui imputent à l'Egliſe
Catholique & à la Religion Chretienne de favorifer le
Defpotifme y trouveront de quoi ſe détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppofés , & que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelque
Obfervations , fur le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le droit intéreſſe preſque toute l'Europe ,
parce que les Loix du Gouvernement François ayant été
ſuivies autrefois dans la plupart des Royaumes , il peut
être d'une grande utilité pour éclaircir leur droit public.
On trouve chez le même Libraire le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrétés ,
Protestations des Parlemens , cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliage , Présidiaux , Elections , au ſujet
de l'Edit de Déc. 1770 l'erection des Conſeils ſupérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c . avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la fuppreflion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. in-80. format 766 pag. à f 3 : -
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET. I. Vol. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Il faut que le coeur ſeul parle dans l'Elégie.
BOIL. art poët. chant II , vers 57.
ÉLÉ GIE.
V
ous à qui pour jamais j'ai voué mon loiſir ,
Muſes que je chéris , que je devrois haïr ,
De mes égaremens innocentes complices ,
Et pourtant de mes maux dignes confolatrices ,
Dans ce lieu ſolitaire où je viens vous chercher ,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Un inſtant avec vous laiſſez-moi m'épancher.
Mon ame en a Beſoin"; elle lutte fans ceſſe ,
Pour ne pas fuccomber fous le poids qui l'oppreſſe :
Mais dès que je vous vois , plein d'une douce erreur ,
Mon front s'épanouit & je crois au bonheur.
Je crais , me direz-vous ! quoi ! parce qu'on eſt triſte ,
Est- ce un droit de douter que le bonheur exiſte ?
Oui , Muſes , c'en eſt un dans l'état où je ſuis ,
Et je puis en douter après trente ans d'ennuis,
Inutiles regrets ! Jeuneſſe inconféquente ,
A vos dépens toujours ferez -vous imprudente ?
Ne verrez - vous jamais l'erreur qui vous féduit
Qu'à la vaine lueur du remords qui la ſuit ?
O toi qui dans les pleurs terminas une vie
Dont le cours glorieux fut fi digne d'envie ,
Sage voluptueux , diſciple de l'Amour ,
Favori de Vénus & l'honneur de ſa Cour ,
Maitre dans l'art d'aimer , mattre dans l'art d'écrire ,
Tendre Ovide , permets qu'avec toi je ſoupire ,
Non d'amour (dès longtemps mon coeur en eſt ſevré )
Mais de tes propres maux dont tu m'as pénétré.
Je dévore du coeur leur touchante peinture ,
Et j'en fais jour & nuit ma plus chere lecture.
Malheureux comme toi , cette conformité
Semble étourdir un peu ma ſenſibilité.
Deux êtres affligés qu'un même ſort raſſemble ,
Se croient foulagés lorſqu'ils pleurent enſemble.
Mes malheurs cependant font au - deſſous des tiens ,
Mais chaque infortuné ſent beaucoup plus les fiens,
JUILLET. I. Vol. 1774. 7
Relégué pour toujours chez le Gete barbare,
Dans un climat ſauvage , où la Nature avare
N'offroit par- tout qu'un fol aride , nud , déſert ,
En tout temps de glaçons & de neiges couvert ,
Vivre parmi ce peuple altéré de rapine ,
Entouré de voiſins ardens à ſa ruine ,
Et riſquer chaque jour de périr avec eux ,
C'étoit là ton deſtin ; il eſt ſans doute affreux .
Je n'ai pas , il est vrai , ce comble d'infortune :
Mais enfin végétant fans eſpoir , fans fortune ,
Traînant par - tout les foins , les ſoucis dévorans ,
Loin de mon lieu natal errant depuis vingt ans ,
Blâmé de mes amis & mépriſfé peut - être ,
J'en fuis comme exilé , je n'oſe y reparoftre.
Une ſoeur me reſtoit qui m'aimoit tendrement :
Ce ſeroit de mes maux l'unique allégement ;
Elle auroit pu ſans doute , au milieu de l'aiſance ,
De mes deſtins un jour corriger l'inclémence ;
Mais comme elle eut toujours le théâtre en horreur ,
La haine à l'amitié fuccede dans fon coeur.
/
i
De tous les coups du Sort ce coup m'eſt le plus rude,
C'eſt un mal que ne peut adoucir l'habitude.'
Avec le temps , dit-on , tout s'oublie aiſement :
Je n'en puis convenir , je ſens trop vivement.
Heureux cent fois heureux ce vulgaire apathique
Conſervant en tout temps un fens froid lethargique ,
Coeur dur par habitude , à qui le bien , le mal ,
A4
8
MERCURE DE FRANCE.
La peine , le plaiſir , enfin tout est égal !
Heureux ce portefaix content du néceſſaire !
Il brave le mépris , il craint peu la miſere ;
Ses bras ſont ſes garants ; leur produit eſt certain :
Joyeux il vit , boit , chante , eſt heureux ; car enfin
Qu'est - ce que le bonheur ? Un être chimérique ,
Qui de nos goûts divers prend le nom fantaſtique ,
Dont on ne peut donnér de définition
Que celle de l'objet de notre paſſion ,
L'un le met dans l'argent , un autre dans la gloire ,
Les amans à jouir , les ivrognes à boire ,
Et ce même manant fi content quant il boit ,
S'eſtimât - il un Prince , eſt tout ce qu'il ſe eroit,
Mais moi que mon mal être & terraſſe & renverſe ,
Qui , comme lui , n'ai point une erreur qui me berce .
Point d'intervalle heureux qui trompe mes ennuis ,
Ce que j'étois hier , aujourd'hui je le ſuis ,
Toujours vil hiftrion * ; quel métier , quand j'y penſe !
Voilà pourtant le fruit de mon extravagance.
Ah ! ſi j'ai quelquefois éprouvé vos douceurs ,
Muſes , vous m'avez fait bien payer vos faveurs.
Encor , fi préférant l'agréable à l'utile ,
Du moins j'euſſe occupé quelque poſte tranquille ,
* Très-médiocre comédien dans une petite troupe da
province,
JUILLET. I. Vol. و . 1774
1
Où , libre & jouiſſant d'un honnête loiſir ,
De l'étude des arts j'eufße fait mon plaiſir ,
Depuis long-temps peut -être entré dans la carriere ,
On me verroit couvert d'une noble pouffiere ;
Mais un deſtin vengeur , pour combler mes revers ,
M'a toujours ſuſcité mille obſtacles divers ,
Et ſemblable au vaiſſeau dont l'Aquilon ſe joue
Qui , loin d'avancer , a toujours le vent en proue ,
Chaque emploi que , pour vivre , il m'a fallu remplir ,
Semble avoir tout exprès contredit mon defir.
Déjà pourtant j'ai vu quarante fois Borée
Faire prendre la fuite à Pomone éplorée ;
L'eſprit toujours en peine , accablé de travaux , j
Je n'ai pu diſpoſer d'un inſtant de repes ,
Et , ſoupirant en vain après la renommée ,
Mon feu , de jour en jour , ſe diſſipe en fumée ;
Ma folle erreur ainſi doublement me punit ;
Je n'en puis retirer ni gloire ni profit :
Ma faute inceſſamment ſe retrace à ma vue ,
Je vois avec douleur l'occaſion perdue.
Inſenſé que j'étois ! Un bon canonicat *
Pour moi qui n'avois rien valoit un marquiſat.
Ce feroit maintenant qu'exempt d'inquiétude ,
* Un canonicat m'étoit deſtiné, & l'on ne m'avoit
fait étudier que dans cette vuelv
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Je pourrois tout entier me livrer à Pétüde ,
Confacrer chaque inſtant d'un loiſir enchanteur
Am'éclairer leſprità in'épurer le coeur.
Des paffions le ſouffle en vain voudroit me nuire ;
De l'amour, à mon âge , on ne craint plus l'empire.
L'ambition jamais n'egara ma raiſone
Satisfait , je craindrois encor moins fon poiſon.
Je verrois en pitié ce courtisam volage
S'agiter & toujours n'embraffer qu'un nuage.
Qu'il me feroit aisé d'éviter le fracas
D'un monde que je hais & dont je fuisfi las !
Je plaindrois ces mortels , jouets de la folie ,
Qui dans le tourbillon vont confumant leur vie ,
Et ſe diſant heureux , évoquent à grand bruit
Le plaifir effrayé qui ſans ceſſe les fuit.
Non , la frivolité n'auroit point mon hommage ,
Jouir en paix de foi , c'eſt le plaiſir du ſage.
Souvent je paſſerois , oiſif , laborieux ,
En ſpéculations des jours délicieux ;
Tantôt l'oeil enchanté , lame tranquille & pure ,
Sur le bord d'un ruiſſeau contemplant la Nature ,
Ou , pour en ſavourer les beaurés tour-à-tour ,
D'autrefois admirant l'aurore d'un beau-jour.
Quel ſpectacle divin ! quel délice fuprême !
L'homme s'éleve alors au deſſus de lui même.
Son coeur ivre de joie , hors de lui tranſporté,
Semble prendre ſon vol vers la Divinité.
JUILLET. I. Vol. 1774. 11
Ah ! c'eſt là le bonheur , la volupté parfaite ,
Le bien que j'ai perdu , le bien que je regrette,
Le ſeul qui cauſe encor mon plus ardent defir ,
Et que je pleurerai juſqu'au dernier ſoupiri
D**, à Cl**.
1
SUR LE PRINTEM
CHARMANTE. Déelle
Des fleurs , du printems ,
Et de la jeuneſſe ,
Reviens dans nos champs.
Déjà le Zéphire
Plein de ſon amour ,
Dans nos bois ſoupire
Après ton retour.
Chaque jour l'Aurore ,
De ſes tendres pleurs
En faiſant éclore
Des moiſſons de fleurs ,
Aux Plaiſirs encore
Ouvrira nos coeurs.
Tout dans la Nature
Va ſe ranimer ,
1
geo
1
12 MERCURE DE FRANCE.
Et c'eſt pour aimer.
Cette onde fi pure
Qui roule en grondant ,
Du flot , fon amant ,
Plaint par ce murmure
L'amoureux tourment.
Sous le verd feuillage
Un eſſaim volage
D'oiſeaux amoureux ,
Par fon doux ramage ,
Par fon badinage
Exprime ſes feux ,
Et nous fait entendre
Que pour être heureux
Il faut être tendre.
Déjà le Soleil ,
Se plongeant dans l'onde ,
Va du nouveau Monde
Preſſer le réveil .
Hate-toi , Nuit ſombre ;
La Beauté dans l'ombre
Aime à ſe cacher ,
Et la plus févere
Ne repouſſe guere
Qui fait l'y chercher,
Ce profond filence
Qu'interrompt par fois
JUILLET . I. Vol . 1774. 13
Le vent qui balance
Mollement nos bois ,
De la nuit épaiſſe
Augmentant l'horreur ,
Jette au fond du coeur
Certaine terreur
Propre à la tendreſſe.
Le Dieu du repos
Sur les yeux dés meres ,
Des Argus féveres ,
Répand ſes pávots .
Quand tout eſt tranquille ,
Lors , à petit bruit ,
Cupidon conduit
Sa cohorte agile.
Les Ris & les Jeux
Jamais ne ſommeillent ;
Mais pourquoi , comme eux ,
Tant de jaloux veillent ?
Importuns jaloux
Seriez -vous à craindre ?
Ah ! loin de vous plaindre ,
Vous êtes pour nous
Bien ſouvent utiles :
Les Nymphes ſans vous
Seroient moins dociles ,
Les Plaiſirs moins doux.
14
MERCURE DE FRANCE .
Aimable Jeuneſſe
Plongez -vous ſans ceſſe
Dans la douce ivreſſe
Des tendres amours.
Tout dans la Nature
Offre la peinture
Du rapide cours
De vos plus beaux jours.
Un plaifir s'envole :
Qu'un autre qui ſuit
Toujours vous conſole
11
De celui qui fuit.
י נ י
L'Hermite Maillanne.
LE VISIR PRÉCEPTEUR.
Fable orientale .*
POOUURR donner des leçons de ſageſſe à fon fils ,
Certain Sultan choiſit parmi ſes favoris
Un Viſir éclairé , connu par ſa prudence ;
Va , dit- il au Miniſtre , au ſein de l'innocence ,
• Cette piece & la ſuivante font imitées de M. de St
Lambert.
JUILLET. I. Vol. 1774. 15
Loin du tumulte de la Cour,
Elever ſa tendre jeuneſſe;
Que par ſes moeurs il puiſſe un jour
De ſes peuples foumís mériter la tendreſſe :
Pour former fûrement ſon coeur à la vertu
Choiſis quelque lieu folitaire ,
Je remets en tes mains l'autorité d'un pere :
Puiſſetil vertueux m'être bientôt rendu ! ...
Le jeune Prince part ; .. après quatre ans d'abſence ,
Il vient revoir enfin ce dangereux ſéjour :
Déjà ſa raiſon jointe aux graces. de l'enfance
Plaſt , & charme toute la Cour...
Cependant à ſon fils trouvant moins de mérite
Qu'à celui de ſon favori ,
Le Sultan mécontent s'en plaint ; mais celui- ci
Calme en ce peu de mots la douleur qui l'agite :
„ Sire , de tous les deux j'ai prévu les beſoins ;
" Entre eux également j'ai partagé mes ſoins :
„ Je conviens que mon fils a bien pu reconnoître
" Qu'il lui faudroit compter ſur le ſecours d'autrui ;
ود Mais je n'ai pu cacher à l'enfant de mon maître
» Que les autres mortels auroient beſoin de lui.;
comb Par.M. Houllier de St Remi .
०३०० A
d.1917
16 MERCURE DE FRANCE.
LE LABOUREUR SUR LE TRONE ,
fable orientale.
M
U
2
1.
N Roi mourant fans héritier
Qui pût prétendre à la couronne ,
Ordonna qu'on mit ſur le troue
Celui qu'on verroit le premier
Paroftre aux portes de la ville ;
Bien persuadé que les Dieux
Ne font jamais rien d'inutile ,
Et qu'ils choiſiroient pour le mieux :..
Cependant à peine il expire ,
Qu'on découvre au pied du rempart
Un laboureur que le haſard
Vient en ce moment d'y conduire ;
On lui dit qu'il eſt Empereur :..
Le peuple accourt , on l'environné ,
On s'en faifit , on le couronne ;
Le pauvre homme eſt tranſi de peur.
Pour marque du pouvoir ſuprême ,
On ceint fon front du diadême ;
Régnez , lui dit-on : du feu Roi
Telle eſt la volonté derniere ;
Oubliez votre humble chaumiere ...
Il ofe à peine ajouter foi
A ce prodige qui l'étonne ;...
Tremblant il monte ſeul le trône :
:
1
Syr
JUILLET. I. Vol . 1774.
Sur les degrés , tout près de lui ;
Les triſtes chagrins & l'ennui ,
Auſſitôt viennent prendre place ;
Un voiſin puiſſant le menace :
Il eſt trahi par des flatteurs
Qu'il accabloit de ſes faveurs ;
Déjà la cruelle famine
Enleve ſes meilleurs ſoldats ;
Pour comble , une guerre inteſtine
S'allume au ſein de ſes Etats ...
Ami du Roi dès le jeune âge ,
Certain manant de ſon village
• Joyeux vient le complimenter ;
:
„ Je ne peux que louer ton zêle ,
" Mais , loin de me féliciter ,
;, Plains , dit - il , ma grandeur nouvelle. ود
,, Lorſqu'accablé du poids du jour ,
,, Ami , je labourois la terre , ود
,, Manquant de tout à mon retour ,
,, Je ne ſentois que ma miſere ;
„ Aujourd'hui j'ai bien d'autres ſoins :
,, Chaque ſujet de mon Empire
, Trouble mon ame , la déchire ;
Je ſouffre de tous leurs beſoins .
Par le meme:
B
18 MERCURE DE FRANCE.
LES TROIS PRÉCEPTES.
Nouvelle.
HEUREUX , quatre fois heureux le fils
obéiſſant & foumis à fon pere ! Obſervant
le divin précepte , il obtient une longue
vie , & tout lui réuſſit; au lieu que le fils
déſobéiſſant eſt malheureux , toutes ses
entrepriſes ont une iſſue funeſte: la nouvelle
ſuivante offre un exemple frappant
de cette vérité. Dans Gênes la Superbe
vivoit Regnaud l'Eſcalle , gentilhomme
partagé des dons de l'eſprit& de la fortune.
Il avoit un fils unique appelé Salardin
, qui poſſédoit toute fon affection ; il
l'élevoit & l'inſtruiſoit en bon pere , n'épargnant
rien de ce qui pouvoit lui être
utile ou glorieux. Regnaud , déjà
vieux tomba dangereuſement malade ;
& , fentant approcher le terme de ſes
jours , il manda un notaire pour faire fon
testament ; il inſtitua Salardin ſon héritier
univerſel. Enſuite il l'exhorta , en
pere affectueux , à graver trois préceptes
dans fa mémoire , pour ne jamais s'en
écarter : le premier , de ne point révéler
ſon ſecret à ſa femme , quelque tendreſſe
しか
JUILLET. I. Vol. 1774. 19
qu'il eût pour elle; le ſecond , de ne pas
élever comme fon fils & héritier un enfant
dont il ne ſeroit pas le pere ; le troiſieme
, de ne pas s'attacher à un Prince
qui , par lui ſeul , veut régir ſes Etats.
Après ces mots ſuivis de ſa bénédiction ;
il expira.
Salardin , jeune , riche & de qualité ,
réſolut de prendre femme , & de ſi bien
la choiſir , qu'il eût lieu d'en être fatisfait.
Il épouſa donc Theodora , qui , étant
belle & bien élevée , lui inſpira tant d'amour
, qu'il ne pouvoit s'éloigner d'elle.
Au bout de pluſieurs années de mariage,
Salardin , ſe voyant ſans enfans , crut , de
concert avec ſa femme , devoir en adopter
un pour l'élever comme ſien , & lui
laiſſer ſes grands biens , au mépris des
avis paternels. Ils adopterent un nommé
Poſthume , enfant d'une pauvre veuve ;
& l'éleverent avec plus de tendreſſe qu'il
ne méritoit.
Au bout d'un certain temps , Salardin ,
moins las du brillant ſéjour de Gênes ,
qu'excité par une demangeaiſon ordinaire
à gens qui vivent dans l'indépendance ,
jugea à propos de s'expatrier. Ayant donc
pris quantité d'or & de bijoux , & fait
préparer tous ſes équipages , il partit de
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
Gênes avec Théodora ſon épouſe chérie ,
& Pofthume fon fils adoptif; & , paſſant
par le Piémont , il ſe rendit à Montferrat.
Là , s'étant arrêté , il fréquenta beaucoup
de Gentilshommes , faiſant avec eux des
parties de chaſſe & de plaiſir , & fe montrant
ſi magnifique & libéral , qu'il etoit
généralement chéri & conſidéré. La magnificence
de Salardin parvint juſqu'au
Marquis de Montferrat qui , le voyant
jeune , opulent , ſage & fpirituel , prit
tant d'amitié pour lui , qu'il ne pouvoit
paſſer un jour ſans le voir. La faveur de
Salardin auprès du Prince s'accrut au point
qu'il devint le canal de toutes les graces.
Dans ce degré d'élévation , le favori faifoit
ſon étude unique de complaire au
Souverain , juſqu'à prévenir ſes defirs. Le
Marquis , jeune auſſi , aimoit ſinguliérement
la chaſſe à l'épervier : il avoit quantité
d'oiſeaux , de chiens & d'autres animaux
, felon l'uſage des grands ſeigneurs ;
& il ne chaſſoit jamais à l'oiſeau , ou autrement
, ſans être accompagné de Salar.
din. Un jour celui- ci , ſeul en fon logis ,
ſe mit à penſer aux honneurs dont le
Prince le combloit ; puis , ſe rappelant les
bons procédés , les moeurs honnêtes de
ofthume , fon fils reſpectueux , il diſoit :
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 21
Ah ! que mon pere se trompoit lourde-
„ ment ! Je crois très -fort qu'il radotoit ,
„Selon la coutume des vieillards. Quelle
„ fottiſe , quelle frénéfie lui inspiroit cet.
te défense expreſſe d'élever un enfant
d'autrui , & de m'attacher à un Prince
qui feul gouverndt tout par lui - même ?
„ Je vois à préſent qu'il étoit dans l'erreur.
„ Posthume n'est à moi que par adoption ;
ود
ود
ود
ود il n'en est pas moinsfage, bien élevé &
,, infiniment refpectueux. Et de qui pour-
,, rois - je être plus fêté que je le fuis du
ود
ود Marquis ? Cependant il fait tout parfa
,, tête & ne consulte personne. Il m'affec-
„ tionne & m'honore à tel point , qu'il ne
Sauroit avoir plus de déférence pour un
fupérieur ; chose qui m'étonne & me
, confond. Mais puiſque je mesuis déjà
,, tiré au - delà de mes espérances de deux
ود
ود
"
ود
ود
des charges que mon pere m'impoſa , je
,, veux expérimenter la troisieme , für de
„ redoubler le juſte & tendre amour de
mon époufe. Qui mérite plus ma confiance
qu'une femme qui laiſſa ta maiſon
paternelle pour ne faire qu'un coeur &
i, qu'une ame avec moi ? Aſſuré donc que
„ je puis lui confier les plus importans
„ Secrets , je veux éprouver sa fidélité ,
, non pour moi qui fuis convaincu qu'elle
B 3
22
MERCURE DE FRANCE .
19
m'adore , mais pour la tenter comme
„ feroient de jeunes idiots qui croiroient
pécher irrémiſſiblement s'ils contreve-
,, noient aux loix inſenſées de leurs vieux
» parens."
C'eſt ainſi que Salardin plein demépris
pour les trois préceptes de ſon pere , réſolut
d'en violer le troiſieme. Il ſortit ſans
délai de chez lui pour ſe rendre au Palais ;
& s'étant approché d'une barre où étoient
perchés quantité de faucons , il prit le
meilleur & le plus cher aux Marquis. Il
l'emporte ſans être vu , court chez un de
ſes amis nommé Francin , & le lui montre
en le priant au nom de l'intime amitié
qui les unit , de le garder juſqu'à
nouvel ordre ; enfuite il revient chez lui ,
où en ayant pris un des ſiens , il le tue
en cachette & le porte à ſa femme. ,, Théo-
,, dora , lui dit - il , ma chere épouſe , tu
و و
fais que je ne peux avoir une heure de
„ repos avec le Marquis , lequel , avec
و د
ſes chaſſes à l'oiseau , avec ſes tour-
,, nois & mille occupations différentes ,
„ me tient dans un ſi continuel exercice,
„ que ſouvent j'en ſuis plus mort que vif.
Pour le détourner de ſes éternelles parties
de chaſſe , je lui ai joué un tour
dont il ne ſera pas fortaiſe. Peut- être ſe
"
و د
JUILLET . I. Vol. 1774. 23
1
, repoſera- t- il quelques jours , & aurons-
وو nous unpeu de relâche. Qu'avez-vous
,, donc fait , lui dit Théodora ?-Jeluiai
دو
قو
tué ſon faucon favori; il eſt pour en
mourir de rage qand il le ſaura. " A
ces mots il ouvre fon manteau , &
montre le faucon mort qu'il remet à fa
femme , la chargeant de le faire cuire
pour le manger à ſouper en l'honneur
du Marquis. Théodora voyant l'oïſeau
mort ſe lamenta beaucoup ; & ſe tournant
vers fon mari , elle le tança durement
d'une pareille ſottiſe. Comment
avez-vous pu , lui dit-elle , vous oublier
aſſez pour outrager un Prince qui a pour
vous tant de bontés ? Sûr d'en obtenir
tout ce que vous voulez , vous tenez le
premier rang auprès de ſa perfonne. Ah !
mon cher Salardin , vous avez attiré un
cruel fléau ſur votre tête. Il y va de la
vie , ſi le Prince vient à ſavoir le fait.
و د
-
Comment veux-tu qu'il l'apprenne , s'il
n'y a que toi & moi qui le ſachions ? Je
te conjure par la tendreſſe que tu eus toujours
pour moi , de ne jamais dévoiler un
myſtere dont la découverte entraîneroit
notre ruine. " -Ne craignez point ; je
mourrois plutôt que de révéler un tel fecret.
L'oiſeau cuit & apprêté , Salardin fe
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
mit à table avec ſon épouse. Mais comme
elle ne vouloit point manger & ſe
rendre à ſes invitations preſſantes de goûter
du faucon , il leva la main & lui fit
une menace qui la mit tout en feu.
Théodora , furieuſe de ſe voir ainſi
maltraitée , quitte la table ; &, tout en
murmurant , elle proteſte de ſe venger
de fon mari. Le jour ſuivant elle fortde
grand matin , & court chez le Marquis , à
qui elle apprend la mort du faucon. A
cette nouvelle le Prince fut ſaiſi d'un fi
violent courroux qu'il fit arrêter Salardin ,
&, fans vouloir entendre aucune raiſon ,
il ordonna qu'il fût décapité ſur l'heure ,
& qu'on divisat ſes biens en trois parts ,
dont l'une feroit adjugée à ſafemme qui
l'avoit dénoncé , une autre à ſon fils ,&la
troiſieme à l'exécuteur..
Poſthume qui étoit robuſte &difpos ,
ayant appris la fentence portée contre Salardin
, & la diviſion de ſes biens , s'en
fut en diligence à Théodora , &lui dit :
Ma mere , ne vaudroit - il pas mieux que
je gagnaſſe le tiers des biens de mon pere ,
qu'un étranger ?-Tu asraiſon, mon fils ;
par ce moyen le patrimoine de Salardin
nous reſteroit en totalité. Le fils alla ſans
délai demander au Marquis la faveur
JUILLET . I. Vol. 1774. 25
d'exécuter Salardin pour hériter du tiers
de ſes biens. Sa demande fut agréée.
Salardin avoit prié Francin ſon fidele
ami , dépoſitaire de ſon ſecret , d'aller ,
dès qu'on le conduiroit à la mort , ſupplier
le Marquis de permettre que l'accuſé
lui fût amené pour ſe juſtifier. Francin
s'acquitta de ſa commiffion.
Cependant l'infortuné Salardin en prifon
, les fers aux pieds , s'attendoit d'heure
en heure à ſe voir conduire au théâtre
d'une mort ignominieuſe ; &, pleurant à
chaudes larmes , il ſe diſoit : ,, Je ne vois
,, que trop à cette heure que la longue
,, expérience de mon pere veilloit à ma
,,
"
"
conſervation . Il me conſeilloit en hom-
,, me ſage & prudent ; & moi inſenſé-
,, que je fuis , je mépriſai ſes avis . Lui ,
,, pour me fauver , me conſeilla de fuirmes
ennemis domeſtiques ,& je me ſuis ren--
du leur proie pour qu'ils m'égorgeaſſent
& jouiſſent de mon trépas: lui quiconnoiſſoit
l'humeur des Princes qui fouvent
aiment & haïſſent , élevent &
abaiſſent un ſujet d'une heure à l'autre,
m'exhortoit à fuir leur approche; & je
,, les ai imprudemment recherchés pour y
perdre les biens , l'honneur & la vie.
Plût-à-Dieu n'avoir jamais éprouvé ma
ود
ود
ود
ود
"
ود
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
ود
,, perfide épouse ! Ah ! Salardin , qu'il
vaudron bien mieux pour toiavoir ſuivi
les traces de ton pere , & laiſſé aux flat-
" teurs le foin de faire la cour aux Princes!
وا
ود
"
"
Je ne vois que trop où m'a précipité
mon aveugle confiance en moi , dans
,, mon épouse , dans mon fils ſcélérat , &
fur tout dans le cruel Marquis.Ah ! malheureux
Salardin! à quoi es-tu réduit ?
Que te fervent tes titres , tes parens ,
ta loyauté , ton intégrité , ta tendresſe
? O mon pere ! je crois que regardant,
,, tout mort que tu es , dans le miroir de
ود
ود
ود
وو
ود
ود
ود
ود
ود
la céleste bonté , tu me vois conduire au
„ fupplice en punition de n'avoir pas cru&
ſuivi tes fages & affectueux avis. Je
crois qu'animé pour moi de la même
tendreſſe qu'autrefois , tu pries l'Etre
Suprême d'avoir pitié des traversdema
folle jeuneſſe, Pardonne , je t'en con-
,, jure, à un fils ingrat & rebelle à tes
leçons. ".
"
ود
Pendant que Salardin ſe faiſoit ainſi
ſon procès , Poſthume fon filsadoptif vint
à la priſon avec les sbires ; & s'offrant infolemment
aux yeux de ſon pere , il lui
tint ce langage : ,, mon pere , comme vous
devez être décapité d'après l'arrêt du Prince,
& que le tiers de vos biens eſt dévo-
1
JUILLET . I. Vol. 1774. 27
"
lu à celui qui vous exécutera , perſuadé
de votre tendreſſe à mon égard, je penſe
que vous n'improuverez pas que je me
charge de cette fonction. Par ce moyen
vos facultés ne tombant pas en mains
étrangeres , reſteront dans la maiſon . ,, Salardin
qui avoit écouté attentivemment
Poſthume , lui répondit : ,, Dieute béniſſe!
mon fils : tu as penſé comme je ledeſirois!
& fi d'abord je fuſſe mort inconfolable ,
jemourrai content déſormais. Fais donc
ſans délai ton digne emploi. Poſthume
lui demande pardon & l'embrafſſe ; puis ,
lui liant les mains , l'exhorte à ſe réſigner
à la mort. Salardin , frappéde la viciffitude
des chofes , étoit interdit. Enfin ſortant de
la priſon accompagné des sbires & du
bourreau , il s'achemina en diligence vers
le lieu du fupplice. Y étant arrivé , il regarda
les affiſtans & leur conta lacauſe de
ſa mort. Enſuite il demanda à Dieu humblement
pardon de ſes fautes , exhortant
les enfans à la ſoumiſſion envers leurs peres.
Quand le peuple fut le motif de la
condamnation de Salardin , il n'y eut perſonne
qui ne donnât des larmes au fort
de ce jeune infortuné , & qui ne fît des
voeux pour ſa délivrance.
Cependant Francin s'étoit rendu chez
28 MERCURE DE FRANCE.
le Marquis , & lui avoit adreſſé ce discours:
,, Très-illuftre Seigneur , ſi jamais
و د
ود
"
ود
ود
"
"
"
ود
"
ود
une étincelle de pitié s'alluma dans le
,, coeur d'un Prince équitable , je ſuis sûr
qu'elle enflammera le vôtre , ſi vousjetez
un regard de votre clémence ordinai
re fur l'innocence de mon ami , victime
d'une mépriſe. Seigneur quel motif a
,, pu vous induire àcondamner à la mort
Salardin pour qui vous aviez tant de
bienveillance ? Jamais il ne ſongea à
vous offenſer. Mais,Princetrès-clément,
ſi vous permettez qu'on amene devant
vous leplus fidelede vos ferviteurs avant
qu'il meure , je me flatte de vous démontrer
fon innocence. " Le Marquis,
les yeux étincelans de fureur , vouloit ,
fans répondre un mot à Francin , le chasfer
de fa préſence , quand celui-ci ſe
proſternant à ſes pieds , embraſſant ſes
genoux , s'écria les larmes aux yeux :
Grace , grace , Prince équitable ; que
l'innocent Salardin ne vous doive pas
la mort; calmez votre courroux , &je
vous convaincrai que l'accuſé n'eſt pas
,, coupable. Au nom de cette juſtice ſi
inviolable pour vos aïeux& pour vous ,
accordez une heure de délai. Qu'il ne
foit pas dit , Seigneur , que vous ordon-
,, niez précitamment & fans preuve le
ود
ود
ود
ود
و د
و د
ود
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 29
strepas de vos amis." Le Prince envelop--
pant Francin dans fon courroux , lui dit:
Sans doute que tu veux t'aſſocier à Salar-.
din? Pour peu que tu allumes encore ma
fureur , je te ferai expédier après lui .-
Seigneur , je conſens de mourir avec lui ,
pour prix de mes ſervices , fi vous le trouvez
criminel. Le Prince conſidérant l'intrépidité
de Francin , jugea qu'il ne s'o-
\ bligeroit pas à mourir avec ſon ami fans
une parfaite conviction de ſon innocence.
Je veux bien , reprit- il , accorder une
heure de délai ; mais diſpoſe toi à fubir
le même ſupplice que ton ami , ſi tu ne
prouves qu'il eſt innocent. A ces mots il
dépêcha un de ſes officiers vers les Ministres
de la juſtice pour leur commander
de ſa part de ſurſeoir à l'exécution , &
de lui amener Salardin eſcorté de l'exécuteur
& lié comme il étoit. Quand celui
- ci fut devant le Marquis encore tout
enflammé de colere , il retint ſon dépit ,
&, montrant un viſage ouvert & ferein ,
il lui parla en ces termes : ,, Seigneur , mes
ſervices & mon attachement envers votre
Alteſſe n'avoient pas mérité l'outrage
que vous me faites en me con-
,, damnant à une mort ignominieuſe ; & ,
,, ſi l'indignation que vous inſpire ma fo-
25
و د
ود
30 MERCURE DE FRANCE.
ود lie (ſi c'en eſt une)vous rend cruel en-
,, vers moi , contre votre naturel , vous ne
devież pourtant pas m'envoyer au ſup-
;, plice fans m'entendre. Le faucon dont
"
ود la mortprétendue vous rend ſi furieux
,, contre moi, eſt plein de vie&tel qu'au-
,, paravant. Ce ne fut ni pour le tuer , ni
,, pour vous inſulter queje le pris , c'étoit
;, pour faire une ſecrette épreuve dont
,, vous allez être inſtruit. " Alors s'adresfant
à Francin qui étoit préſent , il le pria
de montrer l'oiſeau & de le rendre à fon
patron. Enſuite il conta au Marquis les
préceptes affectueux de fon pere & leur
infraction. Le Prince entendant ainfi
parler Salardin , & voyant ſon faucon
plus alerte & plus beau que jamais ,
étoit tout interdit. Mais quand il ſe
fut un peu remis , fongeant à ſon injuſtice
d'avoir condamné àmort un ami
innocent , il leva des yeux pleins de larmes
, & fixant l'accuſé , il lui parla dela
forte: Si tu pouvois , Salardin , lire au
fond de mon coeur , tu verrois que les
liens qui te ferrent les bras ne t'ont pas
cauſé tant de douleur & de détreſſe qu'à
,, moi de chagrin & d'amertume. Il n'y
,, aura plus dejoie &de félicité pour moi,..
,, ayant fi fort outragé un ami fidele &
رد
ود
و د
"
/
JUILLET. I. Vol. 1774. gr
, zêlé pour mon ſervice. Que ne puis-
,, je anéantir le paſſe ! mais la choſe étant
„ impoffible , je m'efforcerai ſi bien de
," laver l'affront que tu reçus , que tu ſe-
, ras content de moi."
Aces mots le Prince lui ôta de ſes propres
mains le cordon dont il étoit lié ,
l'embraſſa pluſieurs fois avec la plus vive
tendreſſe ;&, l'ayant pris par la maindroite
, le fit aſſeoir à côté de lui. Enſuite il
vouloit que le même cordon fervît pour
étrangler Poſthume enpunition de ſa ſcélérateſſe.
Mais Salardin s'y oppofa , &
ayant fait approcher l'exécuteur , il lui tint
ce diſcours : ,, Pofthume , que j'élevois par
charité dès le bas âge , Dieu m'eſt témoin
que je ne ſais que faire de toi. En-
,, traîné , à la fois , par la tendreſſe que
, j'eus pour toi jufqu'ici ,&par l'indigna-
„ tion que m'inſpire ton atrocité , l'une
و د
"
ود
"
ود
ود
veut que je tepardonne ,&l'autre queje
ſéviſſe contre toi à toute rigueur. Que
faut- il donc queje faſſe?Montré au doigt
ſi je t'abſous , je déſobéis au précepte
divin ſi je me venge. Pour qu'on neme
,, taxe d'être ni trop bon ni cruel , je
prendrai un parti mitoyen; tu ne rece
vras de moi ni peine afflictive , ni pardon
abſolu. Prends done en échange
"
"
29
32 MERCURE DE FRANCE.
و د
de mes biens que tu voulois ufurper ,
,, cette corde dont tu me lias les mains.
,, Emporte la pour te rappeler fans ceſſe
,, mes bienfaits & ton crime. Fuis ſi loin
„ que je n'entende plus parler de toi."
C'eſt ainſi qu'il renvoya Poſthume avec
ſa malédiction , & l'on n'en eut jamais de
nouvelles. Théodora , déjà informée de
la délivrance de Salardin , s'enfuit dans
un couvent où elle termina miférablement
ſa carriere . Salardin l'ayant ſu , prit congé
du Marquis , quitta Monferrat ; &
ayant appliqué à de bonnes oeuvres une
partie de ſes richeſſes , il employa le reste
à couler de longs & paiſibles jours dans
Gênes ſa patrie.
Traduit de l'italien de Strapparole , par M. Flandy:
EPITRE adreſſée àMM. les Eleves de
l'Ecole royale militaire fur la mort de
LOUIS le Bien-Aimé.
PAR
:
Ar un arrêt cruel quand le Deſtin ſévere
Aux voeux d'une famille arrache un tendre pére ,
Ses membres déſolés , que réunit le deuil ,
Refferrent des liens relâchés par l'abſence.
Dans ce malheur commun leurs coeurs d'intelligence
Viennent
JUILLET. I. Vol . 1774: 33
Viennent tous à l'envi gémir fur fon cercueil.
Ainſi que ces enfans, uniſſons nos miſeres ,
Nous dont un même fort a fait de tendres freres ,
Orphelins malheureux qui perdons à la fois
Un pere , un bienfaiteur & le meilleur des Roisa
Hélas ! tant qu'a régné l'Antonin de la France ,
Nous l'avons adoré dans un profond filence.
117
Aux Rois , pendant leur vie , un hommage adreſſé
N'eſt ſouvent que le voeu d'un coeur intéreſſé.
Leur mort vient écarter tout ſoupçon d'impoſture:
Des louanges alors le mérite eſt fixé ;
C'eſt ſur leur tombe enfin que notre encens s'épure.
Sur celle de Louis humectons de nos pleurs
L'encens , le triſte encens qu'en nos ſenſibles coeurs
A jamais doit brûler la flamme la plus pure.
François , oferiez - vous ſuſpecter nos douleurs ?
Pouvions - nous donc l'aimer qu'avec idolatrie ?
Ne lui devons - nous pas l'eſpoir délicieux
1
- De remplir quelque jour , envers notre partie ,
Les devoirs impoſés par ces dons glorieux
Que nous reçumes d'elle en recevant la vie ?
Défenſeurs de l'Etat , nos modeſtes aïeux
Ne nous avoient laiſſe , pour tout bien après eux ,
Que leur nom à porter & leur exemple à ſuivre .
Leurs rejetons obſcurs , oubliés , ſans ſecours ;
Dans un repos honteux alloient trafner leurs jours :
Leur ardeur s'éteignoit : pour la faire revivre ,
Louis le Bien-Aind trouve un moyen nouveau ,
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Perce le voile épais qui couvroit leur enfance;
Et du haut de fon trône on voit ſa bienfaiſanco
Etendre fes doux foins juſques à leur berceau .
Pour un fi beau projet tout lui paroît facile.
Son royaume n'a pas de ténébreux aſyle
Où ſon coeur paternel ne porte le flambeau :
Quels furent les tranſports de cette claſſe heureuſe
Où Louis vint choiſir le languiſſant eſſaim
Que lui - même vouloit ranimer dans ſon ſein!
Dès lors la pauvreté ceſſa d'être honteuſe :
Et , ſur elle jetant un regard moins hautain ,
L'orgueilleuſe opulence envia ſon deſtin.
Ah ! repréſentons - nous nos meres pénétrées
Peignant de ce bon Roi les vertus adorées ,
L'offrant avec tranſport à notre affection ,
Moins comme un ſouverain que comme un pere tendre
Formant nos foibles voix à bégayer fon nom ,
A chanter ſes bienfaits avant de les comprendre.
Retraçons - nous encor nos peres attendris,
Juſtement enivrés d'un ſi glorieux prix ,
2
Nous prenant dans leurs bras , nous arroſant de larmes
Des lauriers belliqueux nous vantant tous les charmes
Ouvrant à nos regards le livre de l'honneur
Et déjà nous donnant des leçons de valeur.
" Eh ! quoi , nous diſoient- ils , un Roi brillant de
» gloire
,Abaiſſe ſes regards ſur de ſimples enfans !
„ Ce n'étoit pas affez que ſes bras triomphans,
JUILLET . I. Vol. 1774. 35
"
ود
Aux champs de Fontenoy guidés par la Victoire ,
Euſſent placé ſon nom au temple de Mémoire.:
Dans ce temple , à côté des Princes bienfaiſans ,
Son grand coeur ſe livrant à toute ſa tendreſſe,
,, Plein d'une noble ardeur , brigue les premiers rangs .
,, L'on tremble , l'on frémit , on l'aime avec ivreſſes
3, Que n'étiez - vous témoins de la vive détreſſe
,, Où ſa vie en danger plongea la Nation !
» L'amour ſeul égaloit la conſternation ;
» Du deuil le plus profond la France étoit couvertes
,, On n'entendoit que cris, que ſanglots en tout lieu ,
5, D'un seul homme pourtant on redoutoit la perte
و د
Mais l'Amour , en nos coeurs , en avoit fait un Dieu.
,, Ce fut à cette époque , à jamais mémorable ,
;, Que les François , fortant de leur cruel effroi,
و د
Donnerent tous d'une voix à ce Prince adorable
;, Le titre le plus beau que pût choiſir un Roi.
"
Ah ! ce titre ſi vrai , ſi touchant & fi tendre ,
,, S'il n'avoit pas été le fruit de ce tranſport ,
وم Vos bouches , dont nos voix ſeconderoient l'effort
,, A Louis , en ce jour , devroient le faire entendres
و د
"
Répétez-le avec nous en des momens ſi chers ,
Et devenez du moins l'écho de l'Univers."
Ainſi par des leçons au-deſſus de notre âge,
Nos peres , de l'amour nous dictoient le langage.
Pour réponſe , eſſuyant les pleurs que de leurs yeux
De notre heureux deſtin faiſait couler l'image ,
Sans le connottre encor , nous pleurions avec euxa
!
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
Et lorſque pour ce Roi feuſible & généreux ,
Des plus vifs ſentimens nous éprouvons l'ivreſſe ,
Quand nous pouvons , comblés de ſes dons précieux
Répandre à notre tour des larmes de tendreſſe ,
C'eſt de douleur ſur lui qu'il nous en faut verſer !
Sourde à nos voeux ardens , la mort vient le percer.
Hélas ! nous le perdons fans avoir pu lui rendre
Quelque ſervice au moins pour ſes rares bienfaits ,
Et nos premiers tributs font de cruels regrets .
Par ainour pour ſon Peuple , il a voulu ſuſpendre
Nos bras par lui formés à l'ombre de la paix .
Sa bonté nous ravit l'honneur de le défendre ,
Et Louis en mourant ne fait peut- être pas
Si ſes enfans chéris ne font pas des ingrats .
Pour ſe déſabuſer que ne peut- il entendre
Les longs gémiſſemens qu'ils poufſent ſur ſa cendre;
Voir les pleurs dont leurs yeux , par la douleur flétris
Baignent de ſon tombeau les lugubres trophées ;
Recevoir les fermens que leurs voix étouffées
Répetent aux genoux de for auguſte fils ,
Sermens chers & facrés dont l'hommage fincere
A nos coeurs défolés rendra ſans doute un pere...
Mais pourquoi s'arrêter à des voeux ſuperAus ?
Dans la nuit de la tombe il ne nous entend plusa
Quoi ! Louis , du Très-Haut image ſur la terre ,
Suivit les doux tranſports de fon coeur paternel ,
Louis fut bienfaisant , & n'eſt pas éternel !
Vainement voulions - nous , & Sort inexorable ,
১
JUILLET . I. Vol. 1774 . 37
Sur nous en ſa faveur détourner ton pouvoir :
Tu n'a pas épargné ce Monarque adorable .
Ah ! puiſque de la mort le courroux implacable ,
En immolant Louis , a trompé notre eſpoir ,
Vengeans-le de ſes coups ; & , fi la Bienfaiſance
Ne rend que pour un temps égal aux Immortels ,
Eterniſons - le au moins par la reconnoiſſance ;
Dreffons- lui dans nos coeurs à jamais des autels. 1
4
Par M. Bourgoing , lieutenant au rég.
d'Auvergne , ancien Eleve de l'Ecole
royale militaire,
CUYOYO
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON .
Dédiée au ROI & à la REINE.
L
SUR PAIR : Lifon dormoit.
E malheur ſembloit nous poursuivre
En nous otant un Roi chéri ;
Mais dans ſon fils il va revivre
De même que le grand Henri.
Moins notre Roi que notre pere ,
Grand Dieu , qu'il va ſe faire aimer !
Se faire aimer ,
Se faire aimer ,
D'un peuple fidele & ſincere ;
Se faire aimer ,
Se faire aimer ,
Puiſqu'il fait ſi bien gouverner.
Et vous , Princeſſe incomparable ,
Quel bonheur d'être ſous vos loix !
Couple charmant , Reine adorable ,
Soyez le modele des Rois.
Junon , fi noble & fi touchante ,
Ne brille pas tant dans les cieux ,
Dedans les cieux ,
Dedans les cieux ,
Et ne paroît pas si charmante
Parmi les Dieux ,
JUILLET. I. Vol. 1774. 39
Parmi les Dieux,
Que vous letes devant nos yeux.
Recevez pour temple notre ame
Et tous nos coeurs pour vos autels
Notre encens , c'eſt la vive flamme
Que fentent pour vous les mortels,
En vous contemplant ſur le trône
L'on dit : ah ! quel objet charmant !
Qu'il eſt charmant !
Qu'il eſt charmant ,
Et bien digne de la couronne !
Q'en le voyant
Qu'en le voyant ,
L'on goûte un doux raviſſement.
Par Mile Hebert , agée d'onze
ans& demi.
VERS écrits dans le cabinet d'un Poëte
D
Provençal.
u Génie , en ces lieux , la flamme eſt attiſée
Par les rayons du Dieu qui rallume le jour.
De ſon feu créateur cette terre embraſée
Semble être des beaux arts le fortuné ſéjour
Ici , par tout les ſens , l'ame eſt électriſée , i
Ici la Poëſie eſt fille de l'Amour.
Tandis qu'en nos climats la Nature glacée
1
C4
240 MERCURE DE
Déclarations , &c.
AVIS ,
Maladie & Mort du Louis X
A Louis XVI ,
Complainte ſur la mort du Ro
Elégie allégorique ,
Priere à Dieu ,
Nouvelles politiques ,
Nominations , Préſentations ,
Mariage ,
Naiſſance ,
Morts ,
Loteries,
:
FIN.
1
ol. 1774 4
:
RT.S.
Fimois ſans effort,
érable :
parable
bord:
ebre critique
1fel trop cauſtique ;
tort,
traſfaſie
ié ;
de ſes charmes.
de moi:
1
ا ک
armes.
mes yeux.
infidelle ,
cieux11
trop d'elle.
isii
ءام
40 MERCURE DE FRANCE.
Dans les cerveaux plus froids reſſerre la penſée ,
Apollon , dont le char éclaire l'univers ,
Dérobe la Provence au fouffle des hivers.
Il échauffe , il remplit la tête du poëte ,
Il défend à ſa voix de demeurer muette ,
Et l'aſpect d'un beau ciel enfante de beaux vers.
Ah ! livre - toi fans crainte aux tranſports qu'il inſpire.
Au fon des tambourins & des pipeaux légers ,
Sous ces lauriers touffus , ſous ces vieux orangers
Dont le parfum ſe mêle à l'air que l'on reſpire ,
Chante -nous les amours & les jeux des bergers.
Ami , retrace nous ces images riantes ,
3
Ces boſquets toujours verds , ces fleurs toujours bril
lantes ,
(Car d'un climat heureux les fécondes chaleurs
Prolongent le printems , éterniſent les fleurs ; )
Peins fur -tout à mes yeux , dans un grouppe folâtre
Ces nymphes au front gai que mon coeur idolâtre
Ici, de la beauté les regards ſont parlans .
Aux Muſes , à Venus il n'eſt point de rebelles.
Tout de l'enthouſiaſme excite les élans;
Tous les eſprits font vifs ; tous les coeurs font brûlans.
Des Troubadours , ami , ſuis les traces fidelles .
L'aſpect de la Nature & le fouris des belles
Sont les flambeaux du goût & les Dieux des talens.
7
Par M. François de Neufchateau.
JUILLET. I. Vol. 1774. 4
MES TORTS.
'ÉTOIS jeune , & pourtant je rimois ſans effort,
Bientôt ce tort léger devint conſidérable :
On imprime mes vers ; ce tort irréparable
Dans le public me nuiſit fort.
Par le ton louangeur je débutai d'abord:
J'eus tort , à ce qu'on dit . Un célebre critique
Changea mon miel trop fade en un fel trop cauſtique;
J'eus cette fois un plus grand tort.
Laſſé de la philoſophie
D'arts , de livres , d'auteurs , d'eſprit raſſaſie ,
Je revins à l'amour que j'avois oublié ;
Mais j'eus tort de choiſir Sylvie.
Je l'adorois de bonne foi :
Ce tort ( car c'en eſt un ) fut celui de ſes charmes.
La belle rit bientôt de ſa flamme & de moi :
J'eus grand tort : je verſai des larmes.
La fortune , à ſon tour , vint éblouir mes yeux.
Je l'invoquai ; j'eus tort. La déeſſe infidelle ,
M'accorda , me reprit ſes dons capricieux : 1 )
J'avois trop attendu ; je me plaignis trop d'elle.
Enfin , caché dans ma maison
C-5
42 MERCURE DE FRANCE .
Je vivrai fans projet & fans inquiétude ;
Le dernier de mes torts fera la folitude
Et c'eſt le tort de la raiſon.
Par le même,
EPITRE à mon Ami M. de B ***
Officier au régiment de **
D ta lettre proſimétrique
Mon coeur eft vraiment enchanté,
Le raviſſement ſéraphique
Qu'en la liſant j'ai tant goûté ,
Par mes vers , par ma réthorique ,
Mérite bien d'être exalté.
Cherchons quelque tour énergique
Qu'aucun rimeur n'ait inventé ...
Hélas ! ma muſe qui ſe pique
D'avoir quelque facilité,
Va perdre toute ſa rubrique
A chercher une route unique
Sur ce Binde ſi fréquenté.
Des rimailleurs la république
A tant rimaillé , tant chanté
Pour les héros ,pour la beauté,
Et pour cet Apollon antique
Par qui le Parnaſſe gallique
Ja a longtemps eſt régenté ,
JUILLET. I. Vol. 1774 43
Pour ce chantre épique & tragique ,
Pour ce chantre anacreontique ,
Ce chantre comique & liryque ,
Hiſtorien philoſophique ,
Qui vers le ſéjour plutonique
Par octante hivers emporté .
Nous fait encore à tous la nique
Alors qu'avec légéreté
Il touche ſon luth homérique
Que le dieu du Pinde amonté,
En vain mon eſprit s'alambique
Cherchant quelque oeuvre poëtique
Qui puiſfe à l'immortalité ,
Près de ton oncle l'aſcétique
Conduire ta muſe comique
Qu'inſpira toujours la gaïeté,
Apollon n'a point écouté
La priere ſi pathétique
Que pour toi mon coeur m'a dicté :
Du Parnaſſe comme hérétique
Hélas ! je me vois rejeté !
De rimeurs un gros famélique ,
En tous lieux déjà revendique
L'ouvrage que j'ai médité.
Dans mon délire pindarique ,
Dit un poëte à mine étique ,
4
11
* M. de B. a eu un oncle Général de l'Oratoire &
sonnu par pluſieurs ouvrages de piété.
14 MERCURE DE FRANCE.
Voiture ainſi fut préſenté,
Ainſi ce Chaulieu reſpecté ,
Dans un poëme magnifique ,
Et , fans mentir , affez goûté ,
Par moi , dit l'autre , fut vanté.
Un troiſieme aux champs de l'Attique
Connu par fa fureur métrique
Qu'oublia la poſtérité ,
Voudroit que moi , j'uſſe imité
Une fuperbe ode pithyque ,
Où juſqu'aux cieux il a porté
La gloire du chantre érotique
Qui du ſein de l'oiſiveté
Au fortir d'un fettin bachique ,
Par le tendre amour excité
Peint Bathile & la volupté.
Ah ! meſſieurs de la poëtique ,
A votre troupe fantaſtique
Je laiſſe l'honneur chimérique
D'avoir tout dit & tout tenté,
Ceffez , meſſieurs , votre critique :
Je ſuis un rimeur pacifique
Qui n'aura point la vanité
D'égaler votre docte clique ;
Mais permettez que je m'explique
Sans aigreur , ſans malignité ;
Dans un délire prophétique
Mon ami par vous fut chanté,
Et votre héros fut doté
JUILLET. I. Vol. 1774. 45
Du beau laurier académique
Que B ... ſeul a mérité.
Par M. le Marquis de C**
Αυ
RONDEAU.
::
U bon vieux temps , & Rondeaux & balades
De nos Cléments & de nos Benférades
Furent la langue. Ils chantoient tour à - tour
Sur un refrain , leur bouteille & l'amour .
Mais plus n'entends que poëtiſeurs fades.
Farceurs Anglois aux cervelles malades !
Je ſuis laffé de vos jérémiades.
Oyez les foins d'un joyeux troubadour
Au hon vieux temps .
Il peint les jeux , les ris , & les ménades.
Comme ſa belle applaudit ſes aubades
S'il revenoit en ce maudit ſéjour ,
Que je rirois de lui voir fans détour
Dire : meſſieurs , nous étions moins mauſfades
Au bon vieux temps .
Par le mémes
7033d
(
46 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU.
A Mlle de G. , qui demandoit des vers à
1.
Vous crovez que
l'Auteur.
ous croyez que l'on peut rimer
Auſſi facilement que vous tournez nos têtes.
Dès qu'on vous voit il faut aimer ;
Le coeur le plus farouche augmente vos conquêtes
Un ſeul de vos regards ſuffit pour le charmer.
Il n'en eſt pas ainſi d'un malheureux poëte ;
Il lui faut mendier les faveurs d'Apollon ;
Et les caprices au vallon
Regnent comme à votre toilette.
Par le méme.
A M. le Comte de la ** , échappé à unë
tempête , à la vie du château où sa
maîtreſſe l'attendoit.
٢٠
L
AIR fans nuage
Nous raſſuroit
Contre l'orage ;
L'heureux rivage
JUILLET. I. Vol. 1774 47
Déjà paroft ;
Pleins d'alegreſſe ,
Nos matelots
Avec viteſſe
Fendent les flots ;
Le vaiſſeau vole ;
Mais tout - à- coup
Le vieux Eole
Entre en courroux ;
La mer s'agite ,
L'Eure fougueux
Se précipite
Du haut des cieux,
Au fond de l'onde
Phoebus s'enfuit ;
La foudre gronde ,
Le flot mugit ,
Le mat fuccombe ,
Du haut des airs
Le vaiſſeau tombe
Jusqu'aux enfers ;
Et le naufrage
A chaque pas
Offre l'image
Du noir trépas.
Un Dieu ſenſible
:
t
Vent
48 MERCURE DE FRANCE:
A ce tourment
Commande au vent
D'être paiſible
L'Aquilon fuit ,
Le flot s'abaiſſe ,
La ſombre nuit
Bientôt nous laiſſe,
J'échappe au fort ,
L'amour m'éclaire ;
J'arrive au port ;
Je vois Cythere :
Une Beauté ,
Sur le rivage
Tant deſiré
Malgré l'orage ,
Prévient le jour :
Eſt - ce la mere
Du tendre Amour ?
Non ; c'eſt Glycere.
Ah ! quel plaific
Après l'abſence
Je vais jouir
De ſa conſtance :
32
r
১৭০৫
74
Mais déſormais
Plus de voyage ;
Je goûte en paix
Après l'orage
Le vrai bonbeurs
L'objet
JUILLET. I. Vol. 17746 42
L'objet que j'aime ,
Eft pour mon coeur
Le bien ſuprême .
Par M. Collin..
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Juin
1774 , eſt Miel ; celui de la ſeconde eſt
la Poudre ( à poudrer & à tirer) ; celui de
la troiſieme eſt le Mémoire ; celui de la
quatrieme eſt l'Oeil. Le mot du premier
logogryphe eſt Corps ( de tailleur) où ſe
trouvent corps & cor ; celui du ſecond ,
qui eſt uneEpître logogryphique à Mllela
C*** , ſous le nomd'Eglé , eſt Rhinoceros
, où l'on trouve riz , rien , nier , Io ,
non , noir , Corine , re , fi , rire , cire , os ,
ire , fon (voix) , fon , finon , ronce , Noé ,
Enoc , Rhône , Rhin , Roch , béron , oie ,
ferin, oife , Rose , noces , cornes & or.
Q
ENIGME.
UI donc a pratiqué dans mes flanes ténébreux
Des fouterrains parmi les ombres ?
Je conduis , par deux antres fombres ,
D
So MERCURE DE FRANCE.
2
Ades ſentiers étroits & tortueux ,
Et puis encor vers une fortereſſe ,
Roc eſcarpé , réduit heureux
4
:
Où l'homme fait en paix circuler ſa richeſſe,
Il eſt un temps où mes obfcurs cachots
Sont vers le feuil hériſfés de brouſſailles ;
Quelquefois , des hauts lieux les abondantes eaux.
Viennent inonder mes canaux
Et faper fourdement mes folides murailles;
Quelquefois , des adroits mineurs
D'un ſalpêtre en mon ſein dirige une traînée ,
Dont le rapide élan , par des efforts vainqueurs ,
Amene un bruit qui rend la frontiere étonnée :
Enfin voit-on foiblir le couple de fanaux
Dont notre Commandant s'éclaire ?
De mes diſques brillans partent des feux nouveaux
Et pour lui mon fommet eſt un Dieu tutélaire.
Par M. Papelart.
T
J
AUTRE.
E fuis gai , je ſuis triſte ou mauffade ou charmant;
Je ſuis tout ce qu'on veut : je ſais également
Exprimer la fureur ou peindre la tendreſſe ,
JUILLET. I. Vol. 1774. 51
Là je ſers à l'amant , plus loin à la maîtreſſe.
Quoique du ſexe mafculin
Souvent , ſans me tromper, on peut me croire femme.
Rien de plus faux que moi : ſouvent j'ai l'air chagrin
Lorſque je ris au fond de l'ame ;
Souvent , lorſque mon front reſpire la candeur ,
Méconnoiſſant toute pudeur ,
Ma bouche exhale l'impoſture.
Contraire quelquefois à ma propre nature ,
Je ſais , tout le premier , démaſquer le trompeur ;
Mais propice à l'amour fidele ,
J'aime à le dérober aux regards des jaloux.
Vois-tu ce tête-à-tête où Damis & ſa belle
Goûtent le plaiſir le plus doux ?
C'eſt moi.... Mais j'en dis trop peut- être....
Quand on parle de ſoi , c'eſt à ne pas finir.
Je perds tout cependant ſi je me fais connoître ;
Adieu : fi mes propos ont pu te divertir ,
Et ſi demain encor le jeu plaſt à mon maître ,
Je reviendrai t'entretenir.
:
Par un Abonné au Mercure.
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
T
AUTRE.
ANTÔT un bien , tantôt un mal ,
Tout chez moi ſe reſſent de mon pays natal.
Souvent je fuis le fruit de l'ignorance ,
Et conduis quelquefois mon homme à la potence.
Le fripon me prodigue & l'avare me vend.
Souvent , lecteur , j'exerce un pouvoir deſpotique
Sur le clerc & fur le laïque ,
Sur le petit & fur le grand.
Quoique bon , tranſplanté dans une terre ingrate ,
Je languis , je me meurs fans porter aucun fruit ;
Et , plus précieux que l'agathe ,
Je m'appelle Gagne-petit .
Ici fils de Minerve ou du ſage Caton ,
Je les fais adorer au temple de Mémoire ;
Là de parens pervers exécrable avorton ,
Tout annonce bientôt leur crime & ma victoire .
L'amour-propre ſouvent devient mon ennemi ;
Sans lui je ferois des miracles ;
Mais ce petit furet , qui ne dort qu'à demi ,
Eſt preſque toujours ſourd au bruit de mes oracles.
Si quelquefois je fais le bonheur d'un Etat ,
J'y jette plus fouvent la pomme de difcorde ;
Je fais d'un ſaint un ſcélérat
Qui file doucement ſa corde .
:
JUILLET . I. Vol. 1774. 53
Je fis mon coup d'eſſai fur nos premiers aïeux :
Le contrecoup frappa leur future famille ,
Et la mort , de fil en aiguille ,
Apprendra mon triomphe à nos derniers neveux.
Si ces traits , cher lecteur , ne me font pas connoître ,
Dis-moi donc de finir ; tu m'auras donné l'être.
Par M. Cott , P. de B.
U
AUTRE.
NE de nom , mais deux de ſexe différent ,
Notre but , cher lecteur , quoique toujours le même ,
Eſt d'opérer diverſement .
Ceci fent un peu fon problême.
Mon frere , en travaillant , tourne dans ſon étui ,
Et ſa gloire et de voir que tout cede à ſa force ;
Non moins forte , un pivot flatté , pris à l'amorce ,
Se gliſſant dans mon ſein , devient mon point d'appui
Sous mille formes différentes
Une parcelle de mon corps
Vaut mieux que l'oeil de tes ſervantes
Pour conferver tous les tréſors .
Notre art commun qu'inventa la Prudence
४..
D 3
A
54 MERCURE DE FRANCE.
N'eſt pas toujours du goût de l'Indigence ;
De nos ſoins vigilans un dangereux rival
En devient en ſes mains l'ennemi capital.
Sans moi , dans le chaos dormiroit la Muſique ,
Et mon nom fit toujours l'orgueil de la Logique.
Je fais trembler l'Enfer , &, docile à mes loix ,
L'homme augmente la cour du ſouverain des Rois.
Je ſuis , dans quelques cas , ſynonyme à frontiere ;
Dans l'hiſtoire , toujours je le ſuis à lumiere.
Encore un mot , lecteur , & je te mets au fait ;
Dans les mains d'un Apôtre on me voit trait pour trait.
J'en ai trop dit : quelqu'un fait du bruit à la porte ;
Ah ! c'eſt mon ennemi ; vite , vite main- forte.
Par le méme..
J
LOGOGRYPHΕ.
E fuis ce merveilleux qui , d'une afle légere ,
Va rendre ſi ſouvent ſa viſite à Cythere.
Au dedans de tes murs , ami lecteur , je nais ;
Et dans l'hiver je me repais.
Sept lettres font mon tout. Prends les trois de ma tête,
Lecteur ; tu trouveras en moi
Ce terme que chacun répete
JUILLET. I. Vol. 1774. 55
Alors qu'il veut parler de ſoi.
Ote celle qui ſuit , alors facilement ,
Dans les trois de ma queue on voit un élément.
On voit encor chez moi , de même qu'en un cloître
Ce mortel que par-tout l'habit nous fait connoftre ,
Un chétif animal une hote , celui
Qui, dans tous nos malheurs , vient nous ſervir d'appui
Cinq voyelles avec une double conſonne
Enfin ce mot latin qui veut dire perſonne.
Pour le coup j'en dis trop : je vais m'eſquiver , car-...
Tu me prendrois au piege , & pronerois merveilles .
C'eſt mon défaut : je fuis fi babillard
Que ſouvent , malgré toi , je te romps les oreilles.
e
Par M. l'Abbé Lau ***, P. de C**.
I
impopoem es 2012 1138
AUTRE
INSTRUMENT néceſſaire à quiconque batitsпnоoл
Lecteur , je fuis, fans tête , à côté de ton litora e
Par M. Houllier de St. Remi.
E
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
Do
AUTRE.
u vrai côté , latin , en logique en uſage
Je tracaffe & j'exerce aſſez l'adolefcent.
Pris à rebours , j'amufe & fais trembler l'enfant
Qui n'en fait pas encore davantage.
J
AUTRE. "
E ſuis un fruit ſur ſept pieds foutenu ,
Fort agréable & bien connu.
Cher Antoine , tu ris & ton ame eſt contente,
Voyant de mes pareils la récolte abondante ;
Mais au moins , tout en les mangeant ,
Des dons du Ciel es-tu reconnoiffant ? h
Par des combinaiſons d'uſage ,
En moi l'on trouve une arme du Sauvage;
Un terme de blaſon , un animal ſautant
Où ſe mettre à couvert , enfin un élément
L
:1
76 )
Ο πλαί
Juillet 1774 57.
ROMANCE .
Paroles &Musique deM.GirareRaigné.
Larghetto
Ensejoti ant dans la prai
9C
rica Ceraßeaufaitmille de
tours Ainsije vois, près de Sil-
-vi--- e doucement's'écouler mes
58. MercuredeFrance.
jours:Des mêmes noeuds Amournous
li- e, Et puißent- ils /durer tou
jours .Desmêmes nooeuds l'Amour nous
li- e, Etpuißent-ils durer toujours .
JUILLET. I. Vol. 1774. 59
C'eſt dans les bras de ce qu'on aime
Qu'on oublie aisément ſes maux.
Aimer , être chéri de même ;
Voilà les deſtins les plus beaux .
Qui : c'eſt la volupté ſuprême . bis.
Ses charines font toujours nouveaux.
Dans ſes bras ferrer ſa maſtreſſe
Se ſentir preſſe ſur ſon coeur ;
Trouver les dons de la tendreſſe
Sous le voile de la pudeur;
D'un baifer prolonger l'ivreſſe , bis.
Voilà le comble du bonheur.
:
NOUVELLES LITTERAIRES.
Lettres édifiantes & curieuses , écrites des
miſſions étrangeres , par quelques Misſionnaires
de la Comp. de Jéf. XXXI
& XXXIIe recueil in- 12. AParis , chez
de Hanſy le jeune.
CEESS nouveauuxx recueils , ainſi que ceux
annoncés dans les volumes du Mercure
des mois de Mars & Avril 1773 , doivent
ſervir de fuite à la collection des lettres
édifiantes&curieuſes, commencée en
1702. Les tomes 31 & 32 de cette col
60 MERCURE DE FRANCE.
lection , qui viennentd'être publiés ; contiennentpluſieurs
détails de travaux apostoliques
,& offrent des exemples de charité
, de courage , de dévouement aux
devoirs les plus péniblesdu faint Miniſtere
, très -propres à nourrir la piété du lecteur
chrétien , à l'affermir dans ſa foi &
à échauffer fon zêle pour le progrès du
Chriſtianiſme.
Ceux qui cherchent de nouvelles inſtructions
ſur les pays éloignés, trouveront
ici deux mémoires ; l'un ſur la Cochinchine
, l'autre fur le Tongkin. Nous
étions peu inſtruits de l'intérieur de ces
royaumes & de leur hiſtoire. Nous ignorions
la ſuite des Rois qui les ont gouvernés
, & les révolutions fréquentes qui y
font arrivées. Le tome 31 en donne une
notice où l'on s'eſt borné à raſſembler
quelques traitsprincipaux . Cette notice ,
ainſi qu'une autre fur le Thibet & fur le
royaume des Eleuthes , nouvellement
ſubjugué par l'Empereur de la Chine ,
paroîtra un peu feche , mais il eſt des
matieres uniformes & peu fuceptibles
d'ornemens .
• Les autres morceaux de ce recueil font
un mémoire fur les Juifs qui font à Caifong-
fou , capitale de laprovincedeHonan
(
JUILLET . I. Vol . 1774. σε
enChine; un tableau touchantde l'état de
la religion Chrétienne dans cet empire en
1754 ; un journal exact du voyage d'un
Miſſionnaire au Pérou ; un recueil d'obſervations
ſur les moeurs & le caractere
des habitans du royaume de Bengale ; un
précis des uſages & des cérémonies des
Chinois dans leurs mariages. Le Miſſionnaire
auteur de ce précis , daté de Péking
le 9 Septembre 1765 , nous inſtruit
de pluſieurs particularités curieuſes négligées
par les autres Miſſionnaires. Nous
en rapporterons quelques- unes. On doit
obſerver d'abord qu'en Chine les peres&
meres , ou à leur défaut les aïeux & les
aïeules , ou enfin les plus proches parens ,
ont une autorité entiérement arbitraire
fur les enfans lorſqu'il s'agit de les marier.
On entend par les plus proches parens
ceux qui font du côté paternel ; car les
parens du côté maternel n'ont de l'autorité
qu'au défaut des premiers. Les mariages
des Chinois different des nôtres
en ce quenon-feulement la fille n'apporte
aucune dot, mais encore en ce que l'époux
eſt , pour ainſi dire , obligé d'acheter la
fille & de donner à ſes parens une ſomme
d'argent dont on convientde part&d'autre.
Ce font des eſpeces d'arrhes dont on
62 MERCURE DE FRANCE.
paie une partie après que le contrat eft
ſigné , & l'autre partie quelques jours
avant la célébration du mariage. Outre
ces arrhes , l'époux fait aux parens de l'épouſe
un préſent d'étoffes de foie , de riz ,
de fruits , &c . Si les parens reçoivent les
arrhes & le préſent , le contrat eſt cenfé
parfait ,& il ne leur eſt plus permis deſe
dédire. Quoique l'épouſe ne ſoit point dotée,
cependant l'uſage eſt que les parens qui
n'ontpoint d'enfant mâle, lui donnent par
pure libéralité , des habillemens , & une
efpece de trouſſeau. Il arrive mêmequelquefois
en pareil cas que le beau-pere fait
venir fon gendre dans ſa maiſon , & le
conſtitue héritier d'une partie de ſes
biens ; mais il ne peut ſe diſpenſer de léguer
l'autre partie à quelqu'un de ſa famille&
de fon nom, pour vaquer aux facrifices
domeſtiques qu'on fait aux eſprits
des aïeux ; & s'il meurt avant d'avoir
fixé fon choix , les loix obligent ſes plus
proches parens à s'affembler, & à procéder
à l'élection d'un ſujet capable de remplir
cette pieuſe occupation. On regarde ces
facrifices comme quelque choſe de ſi efſentiel
, que celui qui ſe marie ne peut
aller habiter la maison de fon beau- pere ,
s'il eſt fils unique ; & en cas qu'il le faſſe ,
JUILLET. I. Vol. 1774 63
il ne peut y reſter que juſqu'à la mort de
fon pere. Les Chinois reconnoiſſent deux
fins dans le mariage. Lapremiere eſt celle
de perpétuer les facrifices dans le temple
de leurs aïeux ; la ſeconde eſt lamultiplication
de l'eſpece. Les philoſophes
qui ont fait le recueil contenu dans le livre
des rits , parlent de l'âge propre au
mariage , & diviſent tous les âges en général,
en leur preſcrivant à tous, leurs emplois.
Les hommes , diſent- ils , à l'âge
de dix ans , ont le cerveau auſſi foible que
le corps , & peuvent tout au plus s'appliquer
aux premiers élémens des ſciences.
Les hommes de vingt ans n'ontpoint encore
toute leur force ; ils apperçoivent à
peine les premiers rayons de la raiſon ; cependant
comme ils commencent à devenir
hommes , on doit leur donner le chapeau
viril. A trenteans l'homme eſt vraiment
homme ; il eſt robuſte, vigoureux ;
& cet âge convient aumariage. On peut
confier à un homme de quarante ans les
magiftratures médiocres , & à un homme
de cinquante ans les emplois les plus difficiles&
les plus étendus. A foixante ans
on vieillit , & il ne reſte plus qu'une prudence
ſans vigueur ; de forte que ceux
de cet âge ne doivent rien faire par eux64
MERCURE DE FRANCE:
mêmes , mais preſcrire ſeulement cequ'ils
veulent que l'on faffe. Il convient à un
ſeptuagénaire , dont les forces du corps
&de l'eſprit font déſormais atténuées &
impuiſſantes , d'abandonner aux enfans
leſoindes affaires domeſtiques. L'âge dé .
crépit eſt celui dequatre-vingt& quatrevingt
dix ans. Les hommes de cet âge,
ſemblables aux enfans , ne font pas ſujets
des loix; & s'ils arrivent juſqu'à cent ,
ils ne doivent plus s'occuper que du foin
d'entretenir le ſouffle de vie qui leur
refte. On voit parcette diviſion des âges ,
que les Chinois croyoient autrefois que
l'âge de trente ans étoit le pluspropre au
mariage. Mais aujourd'hui les loix cedent
à l'uſage& aux circonſtances des temps.
Rien n'eſt plus ordinaire parmi les Chinois
que de convenir des articles d'un mariage
, lon-gtemps avant que les Parties
foient en âge de le contracter; fouvent même
on dreſſe ces articles avantque les futurs
époux foient nés. Deux amis ſe promettent
très ſérieuſement & d'une ma
niere folemnelle , d'unir , par le mariage ,
les enfans qui naîtront du leur , ſi ces enfans
font de ſexe différent ,& la folemnité
de cette promeſſe conſiſte àdéchirer ſa
tunique&à s'en donner réciproquement
une
JUILLET. I. Vol. 1774. 65
unepartie. Cependant ceux qui profeſſent
lamorale chinoiſe dans toute ſa pureté , ne
ceſſent point d'exhorter les peuples à fuir
ces fortes d'engagemens téméraires. Tous
les mariages ſe font par des négociateurs ,
tant du côté de l'homme que du côté de
la femme. Il n'eſt peut- être pas d'emploi
plus délicat &plus périlleux que celui là ;
car fi on commet quelqu'irrégularité dans
la négociation , on eſt très ſévérement
puni. Outre le négociateur , il y a communément
une perſonne qui préſide au
mariage de part &d'autre ; c'eſt ordinairement
le pere ou le plus proche parent
des futurs époux. On punit auſſi ces préſidens
s'ils font quelque ſupercherie ou
quelque fraude notable , & le degré des
peines qu'on leur fait ſubir eſt preſcrit
par le livre des rits. Il n'eſt permis àaucun
Chinois d'avoir plus d'une femme
légitime; & cette loi eſt preſque auffiancienne
que leur empire. Il y a cette différence
entre la femme légitime & la concubine,
que la premiere eſt la compagne
dumari & la maîtreſſe des autres femmes
- qui lui font entiérement fubordonnées.
Les Chinois recherchent dans leurs mariages
l'égalité d'âge & de condition ;
mais pour ce qui regarde les concubines ,
1
E
66 MERCURE DE FRANCE.
chacun fuit ſon caprice , & les achette
ſelon ſes facultés. Tous les enfans qui
naiſſent des concubines reconnoiſſent
pour leur mere la femme légitime de leur
pere: ils ne portent point le deuil deleur
mere naturelle ; & c'eſt à la premiere
qu'ils prodiguent les témoignages de leur
tendreſſe, de leur obéiſſance & de leur
reſpect. Les loix écrites de l'Empire décernent
des châtimens féveres contre les
perſonnes mariées qui s'écartent ouvertement
des devoirs de leur état. Ces-mêmes
loix cependant permettent le divorce
encertains cas , dont voici les principaux.
Si entre le mari & la femme il y a une
antipathie notable, enforte qu'ils nepuifſent
vivre en paix , il leur eſt permis de
ſe ſéparer , pourvu que les deux Parties
confentent au divorce. Secondement , fi
une femme eſt convaincue d'adultere ,
crime très rare parmi les Chinois , elle
eſt répudiée fur le champ , fans qu'elle
puiſſe ſeprévaloir des loix quipourroient
lui être favorables dans des cas moins
graves. Il y a encore ſept autres cauſesde
divorce marquées par la loi , fans lefquelles
un mari ne peut répudier ſa femme&
s'expoſe , s'il l'entreprend , à recevoir
quatre - vingts coups de bâton , & à
"JUILLET . I. Vol. 1774. 67
vivre encore avec ſa femme malgré lui.
Ces cas font , premiérement , ſi la femme
eft. ſtérile ; ſecondement , fi elle fe con
duit d'une maniere peu décente ; troiſiémement
, fi elle a contracté une habitude
de défobéir aux ordres du beau pere ou
de la belle mere ; quatrièmement , fi elle
eft indifcrete & peu prudente dans ſes
paroles ; cinquiémement , ſi elle détourne
a fon profit , ou à celui de quelqu'autre ,
les biens de la maiſon ; fixiémement , fi
elle manifeſte des vices contraires au bon
ordre & au repos de la famille ; feptié
mement enfin , fi elle eſt attaquée de
quelque maladie dégoûtante , comme la
lêpre , qui eſt un mal affez commun en
Chine. Il faut néanmoins que tous ces
cas foient accompagnés de circonftances
aggravantes. Mais voici d'autres loix. Si
une femme s'enfuit contre la volonté&
àl'inſçu de fon mari , on lui donne cent
coups de verges , & le mari peut la ven.
-dre à l'encan. Si elle ſemarie après s'être
enfuie, on l'étrangle. Si fon époux là
laiſſe & s'abſentenpendant trois ans fans
donner de ſes nouvellese, elle ne peut
prendre aucun parti fans en avoir aupa
ravant averti le Magiftrat ; & fi , par im
prudence ou par fupercherie, elle omet
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
cette précaution , on lui donne quatre
vingts coups de verges , ſi elle abandonne
lamaiſon de ſon mari , & cent coups , ſi
elle ſe remarie : au lieu que quand elle a
préſenté une requête aux Mandarins ,&
qu'elle leur a expofé la ſituation où elle
ſe trouve , elle peut obtenir la liberté de
ſe remarier , ou d'embraffer l'état de concubine.
Dans tous ces différens cas , la
concubine eſt punie de deuxdegrés moins
ſévérement que la femme légitime.
Mais la concubine eſclave eſt fujette au
même châtiment. Lorſque deux familles
font convenuesd'un mariage par lemoyen
des négociateurs&que le contrat eſt ſigné,
on commence les cérémonies en uſage ;
elles ſe réduiſent à fix chefs. La premiere
conſiſte à convenir du mariage ;la feconde
à demander le nom de la fille , le mois
& le jour de ſa naiſſance ; la troiſieme à
confulter les Devins ſur le mariage futur ,
&àen porter l'heureux augure aux parens
de la fille ; la quatrieme à offrir des étoffes
de foie & d'autres préſens , comme
des gages de l'intention où l'on eft d'ef-
• fectuer le mariage ; la cinquieme à propoſer
lejourdesnoces ,&enfin le fixieme
à aller au-devant del'épouſe pour la con .
duire enſuite dans la maiſon de l'époux.
JUILLET. I. Vol. 1774. 69
Mais ces cérémonies ne ſe pratiquent
qu'entre les familles conſidérables. D'ailleurs,
comme elles ſont fort longues , les
gens du commun joignent ordinairement
les cinq premieres .
Le Miſſionnaire auteur de cette notice
nous donne les formules de complimens
pratiqués dans ces occaſions;& ces
- complimens font mis par écrit fur des
cahiers; car les Chinois n'écrivent pas
fur des feuilles volantes. Des députés
portent ces cahiers & les accompagnent
de préſens. La famille de l'époux envoie
des étoffes de différentes couleurs, parmi
leſquelles on a ſoin de ne rien mêler de
blanc , parce que cette couleur eſt celle
du deuil. Aujour marqué pour la célébration
du mariage , l'époux s'habillele plus
magnifiquement qu'il lui eſt poſſible , &
tandis que ſes parens ſont aſſemblés dans
le temple domeſtique des aïeux qu'ils
inſtruiſent de ce qu'ils vont faire , il ſe
met à genoux ſur les degrés du temple ,
&, ſe proſternant laface contre terre, il
ne ſe leve que quand le ſacrifice eſt achevé.
Après cette cérémonie on prépare
deux tables , l'une vers l'Orient pour le
pere de l'époux , l'autre vers l'Occident
pour l'époux lui - même. Le maître des
E 3
70
MERCURE DE FRANCE.
cérémonies , qui eſt ordinairement un des
parens , invite le pere à prendre ſaplace,
&aufſi- tôt qu'il eſt aſſis , l'époux s'approche
du ſiege qui lui eſt préparé . Lemaître
des cérémonies lui préſente alors une coupe
pleine de vin ; & , l'ayant reçue à genoux
, il en répand un peu fur la terreen
forme de libation ,&fait , avantdeboire,
quatre génuflexionsdevant fon pere , s'avance
enfuite vers ſa table , & reçoit ſes
ordres à genoux. „Allez , mon fils , lui dit
" le pere , allez chercher votre épouſe;
amenez dans cette maiſon une fidelle
» compagne qui puiffe vaquer avec vous
aux foins des affaires domeftiques.Com-
„ portez- vous en toutes choſes avec pru-
" dence & avec ſageſſe." Le fils ſe prof
ternant quatre fois devant fon pere , lui
répond qu'il obéira. Un moment après
il fort , il entre dans une chaiſe qu'on
tient prête à la porte de la maiſon ; pluſieurs
domestiques marchent devant lui
avec des lanternes, uſage qu'on a con.
ſervé, parce qu'autrefois tous lesmariages
fe faisoient de nuit ; & lorſqu'il eſt arrivé
à la maiſon de l'épouse , il s'arrête à
la porte de la ſeconde cour , &attend que
fon beau pere vienne le prendre pour
l'introduire. On obſerve à peu près les
JUILLET. I. Vol. 1774. 71
mêmes formalités dans la maiſon de l'épouſe.
Le pere & la mere font affis l'un
à la partie orientale , l'autre à la partie
occidentale de la cour du portique intérieur
, & les parens forment un cercle
autour d'eux. L'épouſe , queſa mere a paréeelle-
mêmede ſes plus riches vêtemens,
ſetientdebout fur les degrés du portique ,
accompagnée de ſa nourrice, qui , dans
cette circonftance , eſt comme ſa paranymphe
, & d'une autre femme qui fait
l'office de maîtreſſe des cérémonies. Elle
s'approche enſuite de fon pere & de ſa
mere , & les ſalue l'un & l'autre quatre
fois. Elleſalue également tous ſes parens,
&leur dit le dernier adieu. Alors lamaî
treſſedes cérémonies lui préſente une coupe
de vin qu'elle reçoit àgenoux: elle fait
Ja libation ordinaire & boit le reſte du
vin, après quoi elle ſe met à genoux devant
la table de fon pere qui l'exhorte
à ſe conduire avec beaucoup de ſageſſe ,
&à obéir ponctuellement aux ordres de
fon beau-pere & de ſa belle-mere. Après
l'exhortation , ſa paranymphe la conduit
hors la porte de la cour , & fa mere lui
met un collier pour marque de la perte
de ſa liberté , & après avoir orné ſa tête
d'une guirlande , la couvre d'un grand
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
voile : ,, Ayez bon courage , ma fille lui
,, dit- elle; foyez toujours ſoumiſe aux vo-
,, lontés de votre époux , & obſervezavec
exactitude les uſages que les femmes
doivent pratiquer dans l'intérieur de
leur maison , &c. " Les concubines de
ſon pere , les femmes de fes freres & de
ſes onc'esl'accompagnentjuſqu'à la porte
de la premiere cour , en lui recommandant
de ſe ſouvenir des bons conſeils
qu'elle a reçus. Cependant le pere de
l'épouſe va recevoir l'époux. Lorſqu'ils
font arrivés au milieu de la ſeconde cour ,
l'époux ſe met à genoux , & offre à fon
beau-pere un canard fauvage que les domeſtiques
de ce dernier portent àl'épouſe
comme un nouveau gage de ſon attachement.
Enfin les deux époux ſe rencontrent
pour la premiere fois : ils ſe ſaluent
l'un & l'autre , & adorent à genoux le
ciel , la terre & les eſprits qui y préſident.
Laparanymphe conduit enſuite l'épouſe
au palanquin qui lui eſt préparé , & qui
eft couvert d'étoffe couleur de roſe. L'époux
lui donne la main , & ſe place dans
un autre palanquin , ou bien monte à cheval.
Mais il eſt à remarquer qu'il marche
entouré d'une foule de domeſtiques qui ,
outre les lanternes dont il eſt parlé plus
:
JUILLET . 1774. 1. Vol. 73
haut, portent tout ce qui ſert à unménage,
comme lits , tables , chaiſes , &c . Quand
l'époux eſt arrivé à la portede fa maifon,
il defcend de cheval ou fort de ſa chaife ,
&invite fon épouſe à entrer chez lui. Il
marche devant elle , &entre dans la cour
intérieure où le repas nuptial eſt préparé .
Alors l'épouſe leve ſon voile & falue fon
mari. L'époux la ſalueà ſon tour , &l'un
&l'autre lave ſes mains ; l'époux , à la partie
ſeptentrionale , & l'épouſe , à la partie
méridionale du portique. Avant de ſe
mettre à table , l'épouſe fait quatre génuflexions
devant fon mari , qui en fait à
fon tour deux devant elle. Enſuite ils ſe
mettent à table tête à tête ; mais avant de
boire &de manger, ils répandent un peu
de vin en forme de libation , & mettent
à part des viandes pour les offrir aux efprits
; coutume qui ſe pratique dans tous
les repas de cérémonie. Après avoir un
peu mangé & gardé un profond filence ,
l'époux ſe leve, invite ſon épouſe àboire,
& ſe remet incontinent à table. L'épouſe
obſerve la même cérémonie à l'égard de
ſon mari ; & enmême temps on rapporte
deux taſſes pleines de vin ; ils en boivent
une partie , & mêlent ce qui reſte dans
une ſeule taſſe pour ſe le partager enſuite
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
& achever de boire. Cependant lepere
del'époux donne un grand repas à ſes parens
dans un appartement voiſin ; lamere
de l'épouſe en donne un autre dans le
même temps à ſes parentes & aux femmes
des amis de fon mari ; de forte que
la journée ſe paſſe en feſtins. Il ya encore
quelques cérémonies à remplir ; mais
la derniere & celle que l'on peut regarder
comme le complément & la perfection
des autres , eſt de faire un facrifice aux
aïeux pour les inſtruire de la viſite que
la nouvelle mariée va leur rendre. Pendant
ce temps- là les deux époux ſe profternent
fur les degrés du temple ; ils ne
ſe relevent que quand on a tiré le voile
furles tablettes où ſont écrits les noms des
aïeux. Ensuite on introduit les mariés
dans le temple , où , après pluſieurs génuflexions
, ils adreſſent à voix baſſe des
prieres auxeſprits pour les engager à leur
étre propices .
• Le même Miſſionnaire auteur de cette
notice ſur les uſages &cérémonies demariage
des Chinois , cite deux loix trèsfages
concernant les Mandarins. La premiere
défend d'exercer aucune magiſtrature
dans la ville & dans la province où
l'on eſt né. Rien ne peut diſpenſer de
JUILLET. I. Vol. 1774 75
cette loi , & il n'en eſt peut- être aucune
qui ſoit plus conftamment & plus réguliérement
obfervée. La ſeconde interdit toute
forte d'alliances dans la province où
l'on exerce quelque emploi public.
Une lettre écrite de Chandernagor ,
dans le royaume de Bengale , le premier
Janvier 1753 , contient quelques détails
curieux fur les habitans de l'île de Madagascar
& fur pluſieurs uſages ſuperſtitieux
obſervés dans le Bengale. L'auteur
fait mentiond'une grandePagode oud'un
grand Temple ſitué près de Chandernagor
, & dédié au Dieu Jagrenat . Cette
divinité eſt placée ſur une eſpece d'autel
aſſez élevé. Elle avoit autrefois deux yeux
d'un éclat fi éblouiſſant qu'on n'ofoit l'enviſager.
C'étoit deux pierres précieuſes ,
d'un prix inestimable. Un Anglois en
arracha une il y a quelques années , &
rendit le dieu borgne. Des François ont
tenté ſouvent de le rendre aveugle ; mais ,
il eſt actuellement ſi bien gardé qu'ils ont
perdu l'eſpérance d'y réuſſir. Le bruit
court ici , ajoute le Miſſionnaire , que
le profanateur Anglois a vendu l'oeil du
dieu Jagrenat au Roi de France , qui le
porte en certain jour de cérémonie.
On verra avec fatisfaction dans une
76 MERCURE DE FRANCE.
lettre du R. P. H. B ** , Miſſionnaire de
la C. de J. différentes inſtructions ſur les
moeurs des Perſans , leurs exercices , & les
feſtins que le Roi fait en public. L'uſage
de ces feſtins eſt très ancien dans la Perſe
, puiſque le livre d'Eſther fait mention
de la ſomptuoſité du banquet d'Afſuérus
; mais ceux qu'on fait maintenant
ſont plutôt des feſtins d'audience que des
banquets de réjouiſſance. C'eſt durant ces
feſtins que le Roi traite des affaires d'Etat&
qu'il donne audience aux Miniſtres
des Princes Etrangers. On y étale tout ce
qu'il y a de plus précieux dans la maiſon
du Roi. Onmet en parade devant lafalle,
quantité d'éléphans , de lions , de tigres ,
de léopards & tous les animaux rares de
la ménagerie ; les chaînes& les clous avec
leſquels on les attache font d'or , & chacun
de ces animaux a devant lui deux cuvettes
d'or , dans l'une deſquelles eſt ſa
boiſſon , & dans l'autre ſa nourriture.
Mais cequi releve l'éclat de ce pompeux
étalage , c'eſt le coup - d'oeil magnifique
que préſentent dix-huit chevaux de main,
rangés devant cette falle ; chaque cheval
vaut un tréſor. Les étriers ſont d'or , les
brides , les devants & les derrieres des
ſelles font d'or émaillé , garni de pierres
JUILLET. I. Vol. 1774. 77
précieuſes auſſi bien que les houſſes. On
range quelquefois parmi ces chevaux des
ânes ſauvages richement enharnachés , &
l'on met devant eux comme devant chaque
cheval deux baſſins d'or , où ſont leur
nourriture & leur boiſſon. Un Eſpagnol
ſe trouvant à cette Cour, furpris de voir
des ânes fauvages ſi bien parés , & fi richement
couverts , perdit ſa gravité , &
ne put s'empêcher de rire: un Officier
de la Cour s'approcha de lui & lui demanda
fort civilement ce qui lui donnoit
occaſion de rire. Il répondit qu'il rioit
de voir traiter avec tantde diſtinction des
animaux qu'on regardoit avec le dernier
mépris en Eſpagne. L'officier lui répliqua
avec reſpect : C'eſt que les ânes font
communs dans votre pays , & nous en
faiſons grand cas dans le nôtre , parcequ'ils
y font très - rares .
:
ود
ود
"
ود
Le Comte de Valmont , ou les Egaremens
de la raison ; lettres recueillies & publiées
par M*** ; 3 vol . in 12. A Paris
, chez Moutard, libraire.
Ce roman épiſtolaire , dont les incidens&
les caracteres n'ont été tracés que
pour amener des ſujets d'inſtruction ,
peut-être regardé comme un code de re
78 MERCURE DE FRANCE.
ligion & de morale , une eſpece de manuel
propre aux perſonnes de tout état ,
de tout âge & principalement aux jeunes
gens qui , peu affermis dans les principes
de leurs devoirs , veulent ſe mettre en
garde contre les raiſonnemens captieux
des eſprits ſceptiques & les fauſſes maximes
des coeurs dépravés. Le héros de ce
roman , dont les aventures fervent en
quelque forte de cadres à toutes ces inftructions
, eſt un jeune homme d'un naturel
heureux , mais d'un caractere trop
facile & d'un génie trop ardent. Ses pafſions
lui font adopter les principes des incrédules
qui peuvent favoriſer ſes égaremens.
La réflexion , les conſeils d'un
pere fage & inftruit , la conduite d'une
épouſe tendre & vertueuſe ramenent inſenſiblement
le Comte de Valmont & le
rendent à ſes devoirs , à la religion & à
Jui-même.
L'auteur , afin de rendre les inftructions
répandues dans cet ouvrage plus
utiles , plus intéreſſantes & plus propres
à être faiſies par toute forte de lecteurs,
ne fecontente pas deconvaincre l'eſprit;
il parle encore au coeur par la peinture
naïve des ſentimens de la Nature; il récrée
l'imagination par les images agréa
JUILLET. I. Vol. 1774. 79
bles du bonheur que procure la vertu ;
il échauffe le coeur du patriote françois
par les motifs qu'il lui rappelle pour ai.
mer de plus en plus ſes Princes . , Dans
"
"
ود
ود
quel temps , écrit le Marquis de Val-
"mont à fon fils , le Prince , la patrie
doivent- ils nous être plus chers que
dans le fiecle où nous vivons ? Toutes
les cauſes de nos anciennes révolutions
&de nos plus grands malheurs font difparues
. Nous ne connoiffonsplus ces dé
membremens & ces partages fi funeſtes
» entre les enfans de nos Rois; les grands
fiefs , & la tyrannie des ſeigneurs ; ces
„ hauts juſticiers, qui redoutoient les frais
„ delajuftice qu'ils devoient à leurs vaſ
faux; l'énorme & dangereuſe puiſſance
des Grands; cette valeur mal entendue
des chefs , qui nous afait éprouver tant
dedéfaites , & cette rivalité entre plu-
> ſieurs commandans , qui nous a dérobé
tant de victoires ; ces conquêtes
éloignées qui nous faifoient perdre de
vue notre propre pays; le conflit des
autorités; les diviſions de ſecte & de
parti , & les entrepriſes des ſectaires ,
formant comme une république à part
au ſeinde la monarchie; nous n'avons
, plus d'ennemis dans le coeur du royau.
9"
"
"
"
"
"
"
80 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
"
"
"
"
„ me & fur nos frontieres ; tout enfin par
mi nous eſt rappelé à l'unité : unité
précieuſe , qui rend aux yeux des vrais
ſages notre genre de gouvernement ſi
refpectable ; &qui fait de nos Roisl'i-
„ mage de Dieu ſur la terre ! Les François
ſont tous les membres d'une même
famille ; ils font un peuple de freres ,
ſous l'autorité d'unpere commun . C'eſt
cette autorité ſainte qui les unit entre
„ eux , en les uniſſant à leur chef;&dans
cette union fi belle , leur amour pour la
patrie s'identifie avec celui qu'ils ont
pour le Monarque. Elevés eux- mêmes
dans ces maximes , nos Princes , après
avoir obéi comme nous avec reſpect ,
„ avec tendreſſe , apprennent à régnerun
jour ſur nous dans le même eſprit que
leur pere : leur pouvoir tranſmis par
droit de ſucceſſion , ſans altération , fans
partage , les invite à le transmettre avec
les mêmes avantages à leurs enfans . Les
intérêts deleur propre fang leur deviennent
communs avec les nôtres ; aſſurés
de l'héritage qu'ils lui laiſſent , & par
leurs droits & par notre amour , ils
ne ſont point tentés comme les deſpotes
&les tyrans , d'en cimenter laduréepar
la violence; & leur empire ſe perpétue
fans
"
"
"
α
"
"
"
"
*
JUILL ET. I. Vol. 1774. 8г
,, fans effort , comme il s'eſt établi fans
contrainte. Aufſi , à bien peu de re-
" gnes près , ne comptons nous dans nos
,, faſtes que de bons Rois. Eh ! quelledou-
,, ce récompenſe ne trouvent-ils pas à leur
,, amour pour nous , dans ce cri du Fran-
,, çois , fi vif, ſi répété , quand il voit
ود
"
59
ſon Prince , & qu'il fait qu'il en eſt chéri
! Dans ce cripublic , quel motifd'en-
,, couragement pour eux à nous aimer
toujours davantage , & à nous rendre
„ toujours plus heureux ! Quelle leçon au
contraire , quand ce cri s'affoiblit !Parmi
des peuples eſclaves , on a vu des
Empereurs ſe déguiſer pour ſavoir ce
qu'on penſoit d'eux : ici le Prince n'a
qu'à ſe montrer.
"
و د
"
و د
وو
On trouve , dans ces mêmes lettres ,
pluſieurs points de controverſe diſcutés;
&, comme cet ouvrage eſt particulièrement
deſtiné à l'éducation dela Jeuneſſe ,
l'auteur lui rappelle les raiſonnemens ſi
ſouvent oppoſés au ſyſtême des incrédules
, & particulièrement à celui des Naturaliſtes
; dénomination employée dans ces
lettres pour ſignifier les partisans de la
loi naturelle .
Ces lettres contiennent auſſi pluſieurs
diſcuſſions fur le mal moral , le mal phy
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ſique , le luxe , l'éducation &autres objets
les plus importans de notre moralité.
Dans toutes ces diſcuſſions on voit un
bon citoyen , un ami de l'ordre & de la
vertu , un écrivain qui a nourri ſon eſprit
de la lecture des meilleurs ouvrages de
nos jours , & a cherché à faire paſſer les
fruits de cette lecture dans leslettresque
nous venons d'annoncer & les notes qui
les accompagnent.
Méthode aisée pour prononcer & parler
correctement la Langue Angloise , fans
le ſecours d'aucun maître ; par J. A.
Dumay ; vol. in-80. AParis , chez Merigot
l'aîné.
Ce traité eſt diviſé en trois parties qui
apprennent comment il faut prononcer
les voyelles , les diphtongues &les conſonnes.
Chaque page offre trois colonnes.
La premiere colonne repréſente lesmots
anglois ; la feconde en indique laprononciation
,& la troiſieme en donne l'explicationenfrançois.
Outre les ſignifications
générales , l'auteur a été attentifàdonner
les ſignifications particulieres de chaque
terme; il expoſe dans des notes les raifons
ſur lesquelles il s'appuie pour monJUILLET.
I. Vol. 1774. 83
-
trer de quelle maniere on doit arranger
les différens idiômes , & pour enfeigner
la véritable conſtruction angloiſe.
La Langue Angloiſe eſt compoſée de
beaucoup de termes empruntés des langues
occidentales , & principalement de
la Langue Saxone & de la Langue Françoiſe.
Ce mélange d'idiomes empêchera
toujours d'établir des regles certaines fur
la prononciation de tous les termes en
général. La méthode que nous venons
d'annoncer ne peut donc diſpenſer abſolument
un François qui veut apprendreà
prononcer l'Anglois , de confulter l'ufage
ou un maître de langue; mais elle lui fa.
cilitera beaucoup la prononciation des
mots les plus difficiles ; elle ſuppléera ,
dansbiendes occaſions, aux leçons orales
&l'aidera à retenir les exceptions que le
caprice ou la bizarrerie a introduitesdans
la prononciation de la Langue Angloiſe ,
ainſi que dans celle des autres Langues.
و
Second Recueil de Mémoires & Obfervations
fur la perfectibilité de l'Homme :
dédiés à M. de Sartine , Confeiller
d'Etat , Lieutenant Généralde Police ;
par M. Verdier , conſeiller médecin
ordinaire du feu Roi de Pologne , in- 製
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
ſtituteur phyſicien , &c. A Paris , chez
Moutard , 1774 .
Les eſprits patriotes qui s'intéreſſent
à la culture des hommes & au renouvellement
de l'art néceſſaire qui s'en
occupe , attendoient avec empreſſement
la continuation de l'ouvrage que M.
Verdier annonça , il y a deux ans , fous
le titre de Recueils fur la perfectibilité
de l'Homme . Un Magiſtrat caractérisé
par ſon zêle pour le bien public , vient
d'encourager l'auteur,en donnant uneattention
particuliere fur fon ouvrage& fur
ſes travaux , & le Public va être à portée
de juger de ſa théorie&de ſa pratique par,
ces recueils .
Le ſecond , qui paroît maintenant , dé
bute par un nouveau Tableau d'Education
physique. En réfutant la notion de nature
&d'éducation négative que nosmétaphyſiciens
répandent à l'envi dans tous les
ouvrages,M.Verdier prend pour principe
que l'enfant ne fait & ne fait rien naturellement
, qu'il doit tout apprendre ; que
l'art par conféquent doit conſiſter à développer
fans ceſſe ſes facultés , &àcorriger
les vices que le haſard ne manque jamais
de jeter dans ſes fonctions lorſqu'ilprend
la place de l'art.
JUILLET. I. Vol. 1774. 85
Après avoir fait reconnoître à ſes lecteurs
les colonnes ſur leſquelles la nature
générale des hommes eſt poſée , il recherche
les caufes de la dégradation &de la
perfection de la nature particuliere des
individus . L'homme, dans le premier inſtant
de ſa vie , eſt , dit- il , le réſultat du
tempérament des deux êtres qui ont concouru
à ſa formation ; maisbientôt ſa nature
ſe détériore ouſe perfectionne par les
fucs qu'il reçoitde ſa mere , par le lait de
ſa nourrice , par le régime qu'on fait fuccéder
, mais fur- tout par celui que l'éleve
obſerve dans le temps de la puberté. M.
Verdier prétend que le lait des animaux
convient mieux aux enfans que celui des
nourrices , & que celui de chaque animal
a des propriétés qui le rendent propre à
corriger les natures vicieuſes ; mais il eſt
pourtant bien éloigné de le préférer au
lait des meres , avec un auteur moderne
qui a ſcandaliſé les coeurs ſenſibles par ce
paradoxe contre nature. Enréglant le régime
, M. Verdier voudroit qu'on fît autant
d'attention aux effets que chaque
ſubſtance opere ſur la conſtitution délicatedes
enfans, ſuivant les principes dont
ils ſont compoſés , qu'à leur correſpondance
avec les forces digeſtives de leur
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
eſtomac. C'eſt ſur tout fur les organes
ſenſibles & irritables qu'on doit, ſuivant
lui , ſuivre les effets des ſubſtances nourricieres
&médicamenteuſes. Ilpoſe à cet
égard pour principe , contreleſentiment
général du vulgaire & des phyſiologiſtes
même , que l'enfant , preſque inſenſible
au moment de ſa naiſſance , mais auffi
très irritable , acquiert de la ſenſibilité
juſqu'à l'âge viril , à meſure qu'il perd de
fon irritabilité. Ce nouveau principemé .
rite d'être approfondi: il annonce plusde
préciſion dans la théorie de l'éducation
phyſique.
Paffant enſuite à l'art de développer les
mouvemens volontaires , M. Verdier
avance encore contre les théories communes
, que tous les organes qu'on regarde
comme naturellement foumis à la volonté
, nefont, dans les premiers temps de la
vie, que des refforts bruts , purement méca
niques , & certainement sans aucune foumisfion
aux ordres de l'ame : que le hasard ,
il eft vrai , ne met en action que lesmuscles
qui font le plus diſpoſés au mouve.
ment par leur grande quantité de nerfs ;
mais que l'art peut les foumettre tousplus
ou moins à l'ame , leur donner les déter.
minations les plus avantageuſes , & corri-
:
JUILLET. I. Vol. 1774. 87
ger les vicieuſes que le haſard a fait naître.
Il poſe les principes de cet art , & il
en fait l'application aux organes de la ſuccion
, de la déglutition , de la digeftion ,
de la reſpiration , de la circulation du
fang , des excrétions , du marcher , du toucher&
de l'amour. Sur chacune de ces
fonctions il fait voir les dangereux effets
des routines qu'on ſupplée aux procédés
qu'inſpirent les loix de l'économie animale.
L'art n'a pas moins d'efficacité ſur la
configurationdes parties du corps humain,
en réglant par le régime l'action des organes
extérieurs , qui font les premieres
cauſes de l'accroiſſement & la réſiſtance
extérieure que l'athmoſphere leur oppoſe ;
en déterminant l'action réciproque des
organes les uns ſur les autres , & fur- tout
celle des muſcles ſur les os. Cedernier
jeu, entiérement foumis à la volonté,donne
les principes d'arts nouveaux très-efficaces
pour corriger les difformités des
membres par des exercices appropriés&
pardes muſcles artificiels qui ont lesmêmes
actions & les mêmes effets que ceux
de la nature.
M. Verdier ne voudroit pas qu'on com.
mençat l'éducation littéraireavantd'avoir
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
développé les ſens au moyen de l'exercice
méthodique de leurs organes par leurs
agens: c'est- à- dire , d'une main par l'autre
, des yeux par le priſme , des oreilles
par le monocorde , le gloſſometre & le
cronometre ; des organes , du goût & de
l'odorat par une collection de faveurs ,
reglée d'après les principes de la chimie ;
de la faim , de la foif & de l'appétit vénérien
par le régime , & enfin de tous les
ſens par le tact , pour former , par l'expérience
, leurs témoignages qu'on regardoit
comme naturels avant MM. Moulineux
&Locke.
Il n'eſt point deſens dont l'uſage ne foit
attaché à l'action préliminaire de quelques
muſcles. De là ledernier art de l'éducation
phyſique , dont l'objet eft de réunir les
fonctions mufculaires avec celles des ſens.
Après être entré dans le détail de chacune
de ces actions ſympathiques , M. Verdier
en examine la réunion dans le cerveau ;
& en démontrant que l'analyſe & la fyntheſe
ſont les effets naturels de la méca
nique des fens , & particulièrement du
fens intérieur , il jette les fondemens de
l'éducation morale & littéraire qui feront
l'objet de ſon troiſieme recueil.
Ce mémoire eſt ſuivi de pluſieurs ob.
JUILLET . I. Vol. 1774. 89
fervations ſur l'état des nouveaux - nés ,
fur celui des enfans nés avant terme , &
fur un homme réduit , par une maladie
du cerveau , à l'état d'un enfant nouveauné
. Ces obſervations rendent ſenſibles
les deux termes de la vie. Dans les principes
de M. Verdier , l'enfant doit apprendre
à tetter comme toute autre cho .
fe; & cet auteur démontre , par- ces obfervations
, comment le foetus eſt inſtruit
dans cet art , pendant les derniers mois
de la groſſeſſe ; comment on doit juger
de la vitalité d'un avorton, d'après le plus
ou moins d'habileté qu'il y a acquiſe , &
comment le vieillard ſoutient ſa vie tant
qu'il conſerve l'habitude d'avaler .
Ce recueil eſt terminé par l'hiſtoire
phyſique de la Maiſon d'Education de
MM. Verdier & Fortier. Après avoir décrit
l'état phyſique de chacun de ſes éleves
, M. Verdier expoſe les effets que
l'eau de la Seine , priſe à ſon entrée dans
Paris , l'air pur que cette riviere charrie
avec ſes eaux , debonsalimens , des exercices
, la privationde toute peine corporelle&
les variations de l'athmoſphere ont
produit fur eux ; genre nouveau d'obſervations
auxquels l'auteur invite les inſtituteurs.
Et en effet, ſi l'éducation eſtun
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
art , ce n'eſt que de l'obſervation&de
l'expérience qu'on doiten eſpérerdesprogrès
& la perfection.
Laſeule véritable Religion démontrée contre
les Athées , les Deiſtes & tout les
Sectaires , par M. l'Abbé Heſpelle ,
Docteur de Sorbonne& Curé de Dunkerque.
AParis , chez Hériſſant , rue
Notre-Dame ; Humblot , rue St Jacques;
de Laguette , rue de la Vieille
Draperie. Tome II , un vol. in 12.
276 pag. 1774 , avec approbation &
privilege du Roi.
Ce deuxieme volume n'eſt pas moins
intéreſſant que le premier ; il comprend
auſſi quatre chapitres. M. l'Abbé Heſpelle
yexpoſe toutes les différentes religions
&ſectes quiſubſiſtent encore aujourd'hui,
&en fait voir les erreurs . Dans lese chapitre
, après avoir fait voir l'extravagance
du paganiſme , il montre qu'à la Chine ,
avant les Miſſionnaires , il nereſtoit que
quelques principes de la loi naturelle ; encore
étoient-ils bien défigurés ; qu'ils
croyoient l'exiſtence d'unDieu,mais qu'ils
lui aſſocioient des eſprits inférieurs qui
préſidoient aux villes,&c.; qu'ils croyoient
une Providence , l'immortalité de l'ame ,
JUILLET. I. Vol. 1774 90
&e. Mais.... il s'occupe enſuite de la
chronologie des Chinois. Il démontre
que la prodigieuſe antiquité qu'on donne
à cet Empire ne peut ſe prouver ni par
aucun livre chinois ni par aucune obſervation
aſtronomique; que ce que l'hiſtoire
rapporte des premiers Empereurs peut
être attribué aux Patriarches dont il eſt
parlé dans l'Ecriture.
Enfuite , il parle de l'aveuglement des
Juifs . Les différentes prophéties qu'il rapporte
, auxquelles ils ne peuvent rien répliquer
, font voir leur infidélité. „ La
» preuve , dit- il , la plus complette con-
» tre eux , eſt que cet homme qu'ils ont
» crucifié comme l'opprobre & l'anathê-
» me de toute la terre... entre deux voleurs
, pour rendre fa mémoire infame
&odieuſe à la poſtérité , s'eſt néan.
„ moins fait adorer par tout l'Univers ,
&afait embraſſer une religion qui épu
„ re tous les ſentimens de la nature&
" combattoutes les paſſions." LeMahométiſme
, qui n'eſt qu'un mélange monf
trueux du Judaïſme avec quelque peu du
Chriftianiſme , termine ce chapitre. , Mahomet
, dit - il , a puiſé dans nos livres
> ſaints quelques paſſages qu'il a inter-
» prétés à ſa guiſe, auxquels il a joint
1
92 MERCURE DE FRANCE.
"
„ quelques erreurs des Jacobites , &beau
coup de rêveries & de paradoxes ſan's
liaiſon , ſans raiſonnement , & en a com -
poſé une loi qu'aucun homme ſenſé ne
peut regarder comme venant de Dieu ,
puiſqu'elle répugne aux bonnes moeurs
& à la droite raiſon.
"
30
"
"
a
"
ود
"
"
Dans le 6º . M. l'Abbé Heſpelle s'occupe
à démêler , parmi toutes les ſociétés
qui ſe diſent chrétiennes , celle qui doit
nous fixer. , Il eſt certain , dit-il , qu'ily
, a ſur la terre une ſociété viſible à qui le
dépôt de la révélation a été confié ....
que cette fociété eſt celle où on enfei-
„ gne ce que J. C. a enſeigné, & ceque
les Apôtres ont annoncé; celle où on
eſt ſoumis à ceux que J. C. a établis
pour nous conduire... que Dieu lui a
„ imprimé des caracteres ſi ſenſibles que
tout eſprit attentif eſt obligé de dire :
voilà la ſociété qui profeſſe les vérités
» que Dieu arévélées , qui a recours aux
facremens qu'il a inſtitués... dans la
„ quelle Dieu veut qu'on vive ; & qu'il
„ n'ya qu'une ſociété qui a Dieu pour auteur
, parce que les objets révélés étant
toutes vérités émanées de la Sageſſe é
ternelle, ne peuvent ſouffrir aucune altération
, & que Dieune peut autorifer
"
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 93
ود
- ,, deux contradictoires . " Il rapporteen .
fuite les différens ſignes qui doivent diftinguer
cette ſociété. Enparcourant toutes
les ſectes , il fait voir qu'il n'y a que
l'Egliſe Romaine qui a ces caracteres.
L'ordre que l'auteur met dans cette difcuſſion
, la netteté & la préciſion qui regnent
par- tout , ſont propres à convaincre
ceux qui font dans l'erreur. Cepoint étant
de la derniere conféquence pour le falut
éternel , M. l'Abbé Heſpelle a mis tout
en oeuvre pour porter ſes preuves juſqu'à
l'évidence.
Dans le ſeptieme chapitre , M. l'Abbé
Heſpelle traite des regles de la Foi , de
l'écriture&dela tradition. Ilprouve qu'il
faut admettre des traditions ; que la certitude
des vérités révélées eſt auſſi ferme
que celle des vérités métaphyſiques les
mieux démontrées; que la foi des Catho .
liques eſt divine ; qu'elle est fondée fur
la parole de Dieu , fûrement & infailli
blement bien entendue.
Dans le huitieme, M. l'Abbé Heſpelle
réunit tous les obſtacles qui ferment aux
ſectaires les portes du falut , & tout fon
ouvrage annonce un bon logicien & un
profond théologien .
1
94 MERCURE DE FRANCE.
Traité des intérêts des Créances fuivant les
loix & usages observés tant en pays
Coutumier qu'en pays de Droit Ecrit ;
par M. le Camus d'Houlouve , ancien
Avocat au Parlement ; vol. in- 12.
Prix , 3 liv. relié. A Paris , chez Fr.
Amb. Didotl'aîné , libraire- imprimeur ,
1774 , avec approbation & privilege
duRoi.
On a donné au Public différens traités
fur l'uſure , le prêt , les billets de commerce
, &fur la légitimité ou illégitimité
des intérêts convenus ou payés en pareil
cas ; mais ces ouvrages , quoique trèsutiles
pour ce qu'ils renferment , n'ont
embrafſé que la moindre partie des intérêts
dont il peut être queſtion dans les
affaires réglées à l'amiable ou portées en
Juſtice; &, par cette raiſon , ſont infuffifans
aux Jurifconfultes , comme aux Juges
, pour leur indiquer les fources où ils
peuvent puiſer des moyens dedéfenſe ou
dedéciſion ſur toutes les eſpeces d'inté
rêt. M. le Camus a fait des recherches
ſur les intérêts de toutes les créances qui
en font fufceptibles ; il a difcuté ces dif
férens intérêts d'après les loix& la jurifJUILLET.
I. Vol. 1774. 95
prudence des arrêts qui les autoriſent ou
les rejettent , & il a expliqué la diverſité
de ces loix&de cette juriſprudencedans
les différentes provinces du royaume ,
dont les unes font régies par des coutumes
, & les autres par leDroit Ecrit. L'analyſe
de cet ouvrage peut en faire connoître
l'utilité.
Ce traité eſt compoſé de douze chapitres
, dont pluſieurs font diviſés par des
fections.
Le chapitre premier , des Intérêts engé.
néral, renferme ladéfinition des intérêts,
leur origine du Droit Romain, la com
paraiſon de ce Droit avec le Droit François
ſur cette matiere; & l'auteur , en
fixant l'état actuel du Droit François ſur
les intérêts , annonce toutes les eſpeces
d'intérêts dont il doit traiter.
Le chapitre ſecond , des intérêts légaux
ou de droit , traite des intérêts des dots ,
repriſes , remplois ,&autres conventions
matrimoniales; des intérêts dûs à l'occafion
des ſucceſſions échues , ou desdroits
qui en tiennent lieu ; des intérêts relatifs
aux tutelles des mineurs ,& aux curatelles
des interdits pour démence ; des intérêts
duprixd'un immeuble ou bien réputé tel ;
enfindes intérêts dûs à titre dedommages
96 MERCURE DE FRANCE..
& intérets , tous interêts exigibles par la
nature de la choſe ou en vertu de la dif,
poſition de la loi.
Le chapitre troiſieme , des Intérêts conventionnels
, a pour objet les intérêts dûs
en vertu d'une ſtipulation licite. L'auteur
obſerve ſur le prêt Mutuum , qu'en pays
coutumier on ne peut ftipuler aucuns intérêts
pour ce prêt fait à des pauvres comme
à des riches , & pour cauſe de commerce
, comme pour l'acquiſition d'un immeuble
, encore que l'emprunteur puiſſe
en retirer du profit; parce que l'argent, qui
eſt ſtérile deſa nature , n'en peut produire
d'autre ſans aliénation. Il excepte cependant
de cette prohibition les intérêts
ſtipulés entre négocians &marchands fréquentant
les foires de Lyon , & pour obligations
rélatives à leur commerce & payables
en paiemens de ces foires , fuivant
lesloix & réglemens à ce ſujet , & il comprend
aufſi , dans cette exception pareille
ſtipulation entre toutes perſonnes dans
quelques - unes des provinces régies par le
Droit Ecrit , & quelques autres lieux où
la préſomption du lucre ceſſant ou du
dommage naiſſantparoît l'antorifer. Mais
il établit la légitimité de la ſtipulation
des intérêts en vente de choſes mobiliaires
JUILLET. I. Vol. 1774. 97
res dont le prix dépend de la volonté des
Parties , & qui ſont ſuſceptibles de pareils
accroiſſemens . Telles ſont des pratiques
d'offices de notaire ou procureur ; un fond
de commerce de marchand ou artiſan ;
une ceffion de manufacture , d'entrepriſe,
de ſociété, enfin une univerſalité de meubles;
parce que ces intérêts font partie du
prix, que de pareils meubles peuvent produire
des fruits induſtriaux , & qu'il y a
compenfation des fruits avec les intérêts .
Enfin l'auteur traite des intérêts qui peuvent
être ſtipulés en matiere de dons &
legs , dont ils font la convention ou l'accroiſſement
; dans les tranſactions dont
ils font la condition , dans les ſociétés , à
cauſe du riſque de la perte comme du
gain.
Le chapitre quatrieme , des intérêts judiciaires
, traite des intérêts qui peuvent
être demandés en Juſtice & des formalités
néceſſaires pour les obtenir.
Le chapitre cinquieme , des, Intérêts
d'intérêts , diftingue ceux qui peuvent
êtredemandés & doivent être adjugés,de
ceux qui ne peuvent être adjugés , encore
qu'ils aient été requis.
Les intérêts de la premiere eſpece font
ceux des intérêts dûs par un tuteur à fon
G
98
MERCURE DE FRANCE.
mineur; ceux des arrérages de rente échus
par un partage à un héritier , &pour lef
quels , faute de paiement , il exerce fon
recours contre ſes cohéritiers; ceux des
intérêts pour lesquels un créancier a été
colloqué utilement dans un ordre , quand
l'acquéreur n'a pas conſigné le prix de fon
adjudication ; ceux des arréragesde rente
fonciere ou viagere , de loyers ou fermages,
de douaire , & autres intérêts légaux
ou dedroit ; enfin ceux des fruits d'un héritage
dont un poffefſeur est tenu de ſe
déſiſter. Cependant ces regles générales
reçoivent quelques exceptions en différens
pays de Droit Ecrit, & elles font
expliquées.
Les intérêts de la ſeconde eſpece font
ceux des intérêts judiciaires , ceux des arréragesde
rente conſtituée à prix d'argent,
&ceux des intérêtsdûs à un mineur pour
le reliquat de fon compte de tutelle , lefquels
ne peuvent jamais être adjugés.
Le chapitre fixieme , du Taux des Intérêts
, porte que ce taux eſt le même que
celuides rentes conſtituées àprixd'argent.
L'auteurindique ces différens taux depuis
1509 juſqu'à préſent ; mais il établit la
différence qu'il y a entre les rentes& les
intérêts , en ceque le taux d'une rente eſt
JUILLET. 1. Vol. 1774 90
invariable & toujours le même que celui
du temps de fa conftitution , & qu'au
contraire le taux des intérêts fuit celui des
édits , & varie à chaque changement de
taux.
Le chapitre ſeptieme , de l'Hypotheque
des Intérêts , prouve que les intérêts qui
font l'acceſſoire du principal , ont la mê
me hypotheque que le principal , ſauſ
quelques exceptions en Normandie , en
Auvergne & au Parlement de Toulouſe.
Le chapitre huitieme , de l'imputation
des paiemens relativement aux intérêts ,
traite de l'imputation de fait , qui eft la
même en tous lieux& qui écarte toute
imputation de droit; & de l'imputation
de droit , ainſi que de ſes différences en
pays coutumier& en pays de droit écrit.
Le chapitre neuvieme , de l'extinction
des Intérêts , établit que les intérêts peuvent
ceſſer par le paiement de fait ou de
droit , par la confufion , par la novation,
par la confignation ou le dépôt , par l'adjudicationpardécret
ou par l'ordrede fon
prix, par la péremption d'inftance , s'il
s'agit d'intérêts judiciaires ;& en pays de
droit écrit, par le doublement du prin
cipal, ſaufquelques exceptions.
Le chapitre dixieme, des Gages réels
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
qui produisent des fruits ou des intérêts,
ou le fimple paiement des dettes , traite de
trois eſpeces de gages de cette nature.
:
>
Le premier Gage eſt l'Antichreſe. Par
ce contrat le créancier jouit de l'héritage
de ſon debiteur tant qu'il n'en eſt pas
payé,& compenſe les fruits de l'héritage
avec les intérêts de ſa créance. L'antichreſe
n'eſt tolérée en pays coutumier que
dans quelques cas particuliers; mais elle
eſt reçue dans preſque tous les pays régis
par le droit écrit, ſous la condition que
les fruits n'excedent pas les intérêts légitimes
de la créance.
Le ſecondGage eſt le Contrat pignora.
tif. C'eſt un acte par lequel le débiteur
vend ſonhéritage ſous facultéde rachat, à
fon créancier ,& le créancier loue ce même
héritage à ſon vendeur par une redevance
à-peu-près égale aux intérêts de ſa
créance; mais ſi le débiteur n'exerce le
rachat au temps convenu , le créancier
peut faire vendre l'héritage par décret, &
être payé de ce qui lui eſt dâu , ſur le prix
de l'adjudication. Cecontrat n'eſt enuſage
que dans quelques coutumes, àcauſe de
leur courte preſcription des hypotheques.
Il eſt peu uſité en pays de droit écrit où
l'antichreſe paroît préférable.
JUILLET. I. Vol. 1774. 10
Le troiſieme Gage eſt leſimple Engagement.
Par ce contrat le créancier reçoit
l'héritage de ſon débiteur, en gage de ſa
créance, pour être payé ſur les fruits de ce
qui lui eſt dû en principal , intérêts &
frais . La coutume de Bretagne & le droit
commun autoriſent ce dernier gage , qui
eſt bien différent des précédens , & qui
n'a rien d'onéreux pour le débiteur, puifque
le créancier eſt tenu de lui compter
des fruits qu'il a perçus ,& de les imputer
ſur ſa créance , ſuivant les regles de l'imputation
de fait, ou de droit.
Le chapitre onzieme , des contrats &
groſſe aventure , explique la nature , la forme
, les regles & l'exécution de ce contrat
, & les intérêts extraordinaires qui
peuvent être ſtipulés à cauſe du riſque de
la perte du prêt ; & que c'eſt moins un
ſimple prêt qu'une eſpece de ſociété entre
le donneur à la groſſe & le preneur. Ce
chapitre eſt fondé ſur les diſpoſitions de
Fordonnance de la Marine au même titre
dont il eſt un commentaire ſuccinct; &
renferme l'examen , ladiſcuſſion & la folution
de pluſieurs queſtions d'après ſes
trois commentateurs.
Le chapitre douzieme & dernier , de
Ufure , traite de l'uſure modérée & de
1
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
l'uſure exceſſive. L'auteur y rapporte les
différentes loix du royaume fur ce crime,
explique comment il peut être prouvé&
de quelles peines il doit être puni.
Cette analyſe prouve quelles ont été
les recherches de l'auteur ſur les intérêts
de toute forte de créances , & avec quel
ordre & quelle préciſion,il a traité une
matiere auffi étendue ; ce qui doit rendre
fon ouvrage également utile aux Magif
trats , aux Jurifconfultes & au Public. 1
Mélanges historiques , politiques , critiques
& philosophiques ; deux volumes in 80.
brochés , Prix , 6 liv. 4 f. chez d'Houry
, imprimeur- libraire.
:
2
P
CET ouvrage eſt diviſé en trois parties.
La premiere contient un abrégé d'hiſ
toires choiſies depuis le commencement
de l'Ere Chrétienne juſqu'à la paix d'Utrecht
qui mit fin aux guerres de Louis
XIV. L'auteur y rapporte auſſi quelques
traits frappans dela vie privée dece grand
Monarque, qu'il a laiſſés écrits de fa main,
&qui font connus de très peu de perfonnės..
La ſeconde eſt un abrégé de l'hiſtoire
JUILLET. I. Vol. 1774. 103
3
de Louis XV , depuis le commencement
de fon regne juſques aux préliminaires
de la paix de 1763. Vient enſuite un
précis des maximes générales touchant
l'artillerie.
La troiſieme & derniere partie eſt une
deſcription hiſtorique , civile & naturelle
des royaumes de Siam , de l'Abiffinie , de
Tripoli , de Tunis , d'Alger , de l'Amérique
, de l'Empire de la Chine , d'après les
plus ſavans géographes & pluſieurs misſionnaires.
1
Parmi les traits de l'hiſtoire de ces pays
éloignés, l'auteur a choiſi ceux qui font
les plus dignes de notre curiofité & les
plus propres à l'inſtruction ; c'eſt dans cette
vue qu'il rapporte, entre pluſieurs autres
, unjugement mémorable prononcé à
Pékin, ſous le regne de l'EmpereurKanghi.
Ce jugement eſt d'autantplus intéreſ
fant qu'il tient à l'éducation de la Jeuneſſe
Françoiſe , dont le Ministere s'occupė
beaucoup de nos jours , afin d'en faire
des citoyens inſtruits & vertueux.
- On trouve auſſi dans ce recueil le portrait
des conquérans , & la notice des
femmes illuftres qui ſouvent ont difputé
la palme aux héros. L'auteur a fait
quelques obſervations ſur les intérêts des
G4
104 MERCURE DE FRANCE,
1
Souverains & fur les reſſorts de la politique.
Toutes ces notions peuvent être
avantageuſes aux jeunes militaires auxquels
l'auteur dit qu'il a particulièrement
intention de fournir des connoiſſances relatives
à leur profeſſion.
Acmet III , fils de Mahomet IV , fut
nommé Empereur après la dépoſition de
fon frere Mustapha II. Les ſéditieux qui
l'avoient élevé à l'empire , l'obligerent
d'éloigner la Sultane fa mere , qui leur
étoit ſuſpecte. Il leur obéit d'abord ;
mais , las de dépendre de ceux qui lui
avoient donné la couronne, il les fit tous
périr les uns après les autres , de peur
qu'un jour ils ne tentaſſent de la lui ôter.
Dès qu'il fe vit affermi ſur le trône , il
s'appliqua à amaſſer des tréſors. CeSultan
fit la guerre aux Ruſſes , aux Perfans , aux
Vénitiens , auxquels il enleva la Morée.
Moins heureux dans la guerre contre
l'Empereur d'Allemagne , il fut battu en
Hongrie par le Prince Eugene. La paix
ayant été conclue avec l'Empire , il ſe pré
paroit à tourner ſes armes contre les Perfans,
lorſqu'une révolution le renverſa du
trône en 1730 , & y plaça fon neveu. Ce
Prince étoit en prifon quand on lui ap.
porta la couronne. Acmet fut enfermé
40
JUILLET. I. Vol. 1774, 105
dans la même retraite , après avoir donné
les avis ſuivans à ſon neveu . ,, Souvenez-,
vous que votre pere ne perdit le trône
35 que pour avoir eu une complaiſance
„ trop aveugle pour le Mufti Seizula Ef-
ود fendi ,&que je ne le perds moi-même
,, que par mon excès de confiance en
,, Ibrahim Bacha , mon Viſir ; profitez de
,, ces exemples . Si j'avois toujours ſuivi
,, mon ancienne politique; ſi je m'étois
,, toujours fait rendre un compte exact
,, des affaires de l'Empire , j'euſſe peut-
,, être fini mon regneauſſi glorieuſement
,, que je l'ai commencé. Adieu : je fou-
,, haite que le vôtre ſoit plus heureux ,
ود
& je vous recommande mes fils & ma
» perſonne. "
:
Médecine pratique de Sydenham avec des
notes , ouvrage traduit en françois fur
la derniere édition angloiſe ; par feu
M. A. F. Jault , docteur en médecine-
& profeſſeur au College royal ; in - 80.
Prix , relié , 7 liv. A Paris , chez P. F.
Didot le jeune , libraire.
Sydenham eſt le premier d'entre les
Modernes qui nous ait donné un recueil
conſidérable d'obſervations demédecine ,
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
de deſcriptions de maladies ,de méthodes
curatives & de regles de pratique.
On peut juger combien un ouvragede
cette nature eſt propre à perfectionner la
médecine : aufli ſon exemple a - t - il été
fuivi par pluſieurs autres excellens médecins:
e
Quand on donne en françois les ouvrages
de Sydenham , c'eſt afin que les perſonnes
qui n'entendent pas la langue latinepuiſſenten
profiter,& que ceux même
qui l'entendent, mais qui aiment encore
mieux ce qui eſt écrit dans leur langue
naturelle , liſent plus volontiers des écrits
ſi inſtructifs & fi utiles . Ce n'estpas qu'on
prétende que Sydenham ſoit exempt de
fautes , on lui en a reproché pluſieurs
mais quand il ne ſe ſeroit trompé en rien ,
il n'en faudroit pas conclure qu'on dût le
ſuivre en tout. Ainſi quelqu'utiles que
foient les ouvrages de Sydenham , il faut
ſe ſouvenir de deux chofes , pour éviter
l'abus qu'on en pourroit faire. La premiere,
c'eſt que l'auteur étoit Anglois , &
que la méthode qu'il fuit ne peut convenir
en tout pour les François , dont le cli .
mat , les alimens , la maniere de vivre &
les maladies ne font pas entiérement les
mêmes ; la ſeconde choſe, c'eſt que les
JUILLET. I. Vol. 1774. 107
remedes que l'auteur recommande ne
doivent pas être employés au hafard,
mais feulement par le conſeil d'un médecin
fage , auquel il appartient de décider
cet objet ſuivant les circonstances.
Le même libraire vient de recevoir de
l'Etranger les livres ſuivans :
Artis medicæ principia. Hippocrates ,
Aretæus , Alexander Tral. Celſus , Aurelianus
,&c. recenfuit, præfatus eſt , Albertus
de Haller. Lauſannæ , 1769 à 1773 ,
11 vol. in- 80. Prix , relié , 42 liv.
L'on vendra ſéparément ,
4
Hippocrates , 4 vol. in- 80, 16 liv.
Aræteus Cap. I vol. in-8°.
Alexander Tral. 2 vol. in-80.7
Cor. Celfus , 2 vol. in - 80.
: Cæl. Aurelianus , 2 vol. in-8°.8
?
7 ;
On trouvera auſſi chez le même libraire
quelques exemplaires des ſuivans.
Abrégé des Elémens de Botanique , ou
Méthode pour connoître les plantes ;
par Tournefort. Avignon , 1749 , in-12.
Prix , relié , 3 liv.
L'Inoculation juſtifiée, ou Differtation
pratique & apologétiqueſurcettemétho .
de, avec un Eſſai ſur la mue de la voix,
1
108 MERCURE DE FRANCE.
nouvelle édition par M. Tiſſot. Lausanne,
(Paris) 1773 , in- 12. Prix, br. I liv. 16 f.
Conchyliologie nouvelle & portative ,
ou collection de coquilles propres à orner
les cabinets desCurieux,&c. Paris , 1767 ,
in-12. Prix , rel. 2 liv. 5 fols.
Oeuvres choifies de M. Geffner , contenant
la mort d'Abel , la Nuit , & autres
poëmes ; avec des Idylles , des
Paftorales & autres pieces miſes en
vers françois par différens auteurs , &
les meilleures pieces en ce genre ; précédées
d'une notice raiſonnée de la vie &
des ouvrages de M. Geſſner ; ſuivies
de poëfies diverſes de l'Allemand ,
auſſi en vers françois ; ſçavoir des Fables
, Idylles , Chansons , Odes , &c.
avec des obſervations hiſtoriques fur
la littérature allemande ; vol . in - 12 :
prix , relié en veau 3 liv. A Paris ,
chez Saillant , la Ve Duchefne , Brocas
, Durand & Moutard, libraires.
i
L'Editeur de ce recueil a fait un choix
heureux des oeuvres poëtiques de M.Geffner
, traduites en vers françois , les plus
propres à nous faire connoître cegénie facile,
cette Muſe vertueuſe , ce philoſophe
aimable qui s'eſt moins appliqué à
JUILLET. I. Vol. 1774. 109
donner des préceptes à fon lecteur qu'a
nourrir en lui ces ſentimens tendres &
honnêtes ſi propres à le guider , à le confoler&
à le faire contribuer au bonheur
de la fociété.
: Il fuffit d'annoncer ce recueil. Les Idylles&
autres poëſies qui le compoſent ſont
déjà connues par les verſions de MM.
Léonard , Blin de Sainmore , Mercier ,
François de Neufchâteau , &c. publiées
dans différens journaux. L'éditeur a cru
devoir inférer dans cette collection plu .
ſieurs traductions d'une même piece ,
lorſque ces traductions pouvoient offrir
des objets intéreſſans de comparaiſon , ou
lorſqu'une de ces traductions préſentoit
desdétails ſaiſis avec facilité&qui avoient
été négligés par un premier traducteur.
Le poëme de la Mort d'Abel n'eſt pas la
moindre piece de cette collection & par
fon étendue& par le tableau touchant de
Ja mort du juſte que ce poëme préſente .
Une traduction en proſe , publiée il y a
quelques années par M. Huber , l'avoit
déja fait connoître ; mais la traduction
qu'on en donne ici eſt en vers ; & deux
poëtes y ont travaillé , M. Marteau &
M. Gilbert . Ceux qui font familiariſés
avec les beautés ſimples , nobles& variées
10 MERCURE DE FRANCE.
dupoëme original,pourront encoregoûter
çette traduction , & c'eſt aſſez en faire
Péloge. :
Une notice raiſonnée & très- bien faite
des ouvrages de M. Geſſner enrichit ce
recueil. L'auteur de cette notice , après
nous avoir repréſenté M. Geſſner comme
le chantre de la Nature & le peintre du
Sentiment , nous entretient de ſes talens
pour le deffin & la gravure. Les éloges
qu'on lui donne ici feront confirmés par
tous ceuxquiontvudes deffins &des gra
vures de cet amateur diftingué. Comme
c'eſt le goût principalement qui a mis le
crayon à la main de M. Geffner, il a dû
réuſſir particulièrement dans la partie du
deffin qui n'exige point une étude longue-
&pénible de la figure. Nous avons vude
cet amateur pluſieurs deſſins de payſage
d'une touche facile , pittoreſque& moël.
leuſe. Pluſieurs de ces payſages ont été
gravés par le deſſinateur même qui a fu
donner à ſa pointe la liberté & toutes les
fineſſes de fon crayon. M. Geffner , dans
fon enfance , avoit eu quelques leçons de
deſſin ; dans les années ſuivantes il avoit
encore crayonné beaucoup de papier ,
mais fans fonger à devenir artiſte. C'eft
à l'âge de 30 ans qu'il ſentit naître en lui
JUILLET. I.Vol. 1774. 1
ces deſirs violens qui font la voix du gé
nie. Ils furent excités en grande partie ,
par la vue du beau cabinet formé par feu
M. Heidegger , dont il avoit épouſé la
fille en 1761. Pour plaire à fon beaupere,
il confidéroit ſon tréfor compofé
principalement des meilleurs morceaux
de l'Ecole Flamande , & il devenoit artiſte
pour obéir à la Nature qui épioit en
quelque forte ce moment. Peu s'en eft
fallu que cenouveau goût n'ait été exclufif;
M. Geffner n'étudioit plus que le
Lorrain , Ruiſdaal , le Pouffin. Il riſqua
d'abord quelques fleurons fur les frontif
pices des livres curieux qui ſortoient de
ſon imprimerie; 'mais peu-à-peu il ofa
montrer d'autres eſſais. En 1765 il publia
dix payfages gravés à l'eau forte par luimême
, & les dédia à fon ami M. Watelet.
Douze autre morceaux ontparu en
1769; &, depuis ces premiers effais , M.
Geſſner a fait les ornemens qui accompa
gnent foit les collections de ſes oeuvres ,
foit une traduction allemande du docteur
Svift , & autres éditions forties de fes
preſſes.
Il eſt fait mention , dans cet éloge de
M. Geſſner , d'une lettre que cet amateur
a écrite en 1770àM.Fueffin,peintre
112 MERCURE DE FRANCE.
eſtimé & fon ami , ſur la maniere dont il
eſt devenu deſſinateur & graveur preſque
fans le ſavoir. On trouve dans cette lettre
, qui a pour objet principal les payſages
, genre favori de M. Geſſner , la
route qu'ila fuivie pour parvenir à ſe faire
admirer dans un art qu'il a commencé à
cultiver à l'âge de trente ans. On le voit
d'abord s'eſſayer à copier la Nature , mais
ſe tromper lui - méme , & ſe livrer à des
détails qui détruiſoient l'effet de l'enſem .
ble ; étudier en fuite dans les meilleurs maîtres
la maniere d'imiter en artiſte ce qu'il
avoit fi long-temps obſervé en poëte ;
prendre pourles arbres Waterlo dont le cabinet
de fon beau-pere lui offroit une ample
collection de deſſins; pour les rochers
, Berghem & Salvator Rose ; pour
les campagnes& les vallons , le Lorrain &
Wauvermans; tirer de ces grands morceaux
des croquis pour fon propre uſage,
comme onfaitdes extraits des livresqu'on
veut lire avec fruit; retourner enſuite àla
Nature , qu'il trouvoit déja plus féconde;
apprendre encore à l'école d'Everdingen ,
de Dietrich , &c . l'ordonnance des objets
qu'il empruntoit de ce fonds ſi riche
pour un oeil obfervateur ; & enfin devenir
payſagiſte original, malgré les traits
qu'une
JUILLET. I. Vol. 1774. 113
"
qu'une mémoire des plus heureuſes &
e des plus exercées pouvoit lui faire retenir
de ſes modeles. Ce n'eſt- là qu'une partie
des détails contenus dans cette lettre que
l'auteur de l'éloge auroit dû traduire en
entier pour la fatisfaction des amateurs . *
Il s'eſt contenté d'en détacher l'endroit
ſuivant où il ſemble que M. Geſſner s'eſt
peint lui même d'une maniere indirecte
: Si le goût de l'artiſte , dit - il ,
„ ne devient pas une paſſion ; ſi les heures
» qu'ils conſacre à fon art ne font pas les
„ plus délicieuſes de ſa vie; ſi la ſociété
„ des critiques éclairés n'eſt pas cellequi a
„ le plus de charmes pour lui ; fi des fon-
„ ges utiles ne l'occupent pas encore de
„ fon art; ſi le matin , à ſon réveil , il
„ ne vole pas à ſes crayons avec une ar-
„ deur nouvelle ; s'il n'a pas d'autre am-
„ bition que de flatter le mauvais goût de
„ ſon ſiecle ; s'il n'aime à marcher que
„dans la route commune; enfin s'il ne
* Nous apprenons avec plaifir que M. Huber , connu
des gens de lettres par pluſieurs traductions de poëſies allemandes
, ſe propoſe de nous donner une traduction des
nouvelles Idylles de M. Geffner , & d'inférer dans ce volume
la traduction de ſa lettre ſur la maniere de deſſiner
le payſage , dont il eſt ici fait mentioff.
H
114 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, travaille pas pour de vrais amateurs,
,, pour la gloire ſolide , pour la poſtérité,
„les véritables connoiffeurs l'excluront
dans tous les temps de leurs recueils ,
eût- il vu ſes ouvrages devenir l'orne-
,,ment des boudoirs&des appartemens à
,, la mode". Il feroit à ſouhaiter que tous
les grands artiſtes euſſent tracé commeM.
Geſſner , la route qu'ils ont ſuivie; qu'ils
euſſent parlé comme lui des difficultés
qu'ils ont rencontrées , de la maniere
dont ils les ont ſurmontées , & des fautes
même qu'ils ont faites. C'eſt un voeupar
lequel M. Geſſner commence ſa lettre ;
c'eſt auſſi celui que fait l'auteur de fon
éloge;& tous les lecteurs ſe réuniront ſans
doute à lui pour demander à l'auteur des
Idylles,une pareille hiſtoire de ſes progrès
&de ſes travaux dans la poëſie .
Le volume de cette collection eſt ter
miné par des poëſies françoiſes , imitées
dedifférens poëtes Allemands. Ces poë
ſies font précédées d'obſervations qui offrent
une eſquiſſe ſatisfaiſante de l'hiftoire
de la littérature en Allemagne.
Vic de Marie de Medicis , Princeſſe de
Toscane, Reine de France & de Navarre;
3 vol. in - 80. grand format. Prix,
JUILLET. I. Vol. 1774. 115
18 liv. reliés. A Paris , chez Ruault ,
libraire.
L'hiſtorſen , après avoir répandu de
nouvelles lumieres ſur l'origine de la
Maiſon de Médicis , nous entretient de
l'éducation de cettePrinceſſe&des détails
qui ont rapport àfon mariage avec Henri
IV. Il n'omet pas les démêlés de ce Prince
avec Marie de Médicis , relativement
à ſes maîtreſſes & à ſes projets politiques.
Il y a quelques autres faits qui fembloient
ne devoir appartenir qu'à la vie
d'Henri IV; mais tous les lecteurs font
fi flattés quandon les entretient du grand,
du magnanime , du bon Roi Henri,
qu'ils pardonneront facilement ces détails.
D'ailleurs les morceaux curieux & pour
la plupart inconnus que l'hiſtorien a
raſſemblés ſur la mort d'Henri le Grand,
ont dû lui faire croire que le Public ne les
trouveroit pas ici déplacés. L'hiſtorien a
penſé de plusque c'étoit un acte dejuſtice
que de réfuter les calomniesqu'on répandit
alors contre les prétendus auteurs de
l'aſſaffinat d'Henri IV; de démontrer la
fauſſeté des opinions qu'on s'eſt formées
fur cet attentat , & dont beaucoup de
gens ſenſes ſont encore imbus.
Marie de Médicis , veuve du grand
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
Henri , mere de Louis XIII, des Reines
d'Eſpagne & d'Angleterre & de la
Ducheſſe de Savoie ,& Régente de France
pendant fept ans , mourut à Cologne
le 3 Juillet 1642,&n'avoit point en mourant
, dit Montglat , un ſeul pouce de
terre. Si l'on conſidere les divers événe ..
mens qui ont rempli la viedecette infortunée
Princeſſe , on ne peut s'empêcher
de lui attribuer tous ſes malheurs . La fortune
l'avoit placée ſur le premier Trône
de l'Europe. Elle lui avoit donné pour
époux un des plus grands Rois que la
France ait eus ; mais , loin de chercher à
captiver le coeur d'un Princedont le penchant
pour les femmes étoit trop connu,
elle ſe livra ſans ménagement aux tranfports
de ſa jalouſie. Marie avoit d'autant
plus de tort , que Henri IV lui donnoit
toute forte de témoignages de confiance,
& étoit rempli de ſoin pour elle. Ce
Prince , auſſi bon mari que bon Roi , redoubloit
fon attention pour la Reine lorf.
qu'elle étoit enceinte. Lors de la premiere
groſſeſſe de Marie , Henri craignantque
la pudeur de cette Princeſſe ne
fûtbleſſée dugrand nombre de ſpectateurs
qui devoient aſſiſter à ſon accouchement,
la prévint de la néceſſité indiſpenſable
JUILLET. 1774. 1. Vol. 117
qu'il y avoit que les Princes en fuſſent
témoins , pour qu'on ne pût pas en douter.
Il accompagna ſes raiſons de tantde
témoignages d'amitié , que la Reine parut
ſe prêter fans peine à ſouffrir la préfence
des Princes & Seigneurs de la
Cour. Le Roi ne la quitta pas un moment
pendant tout fon travail , qui fut auſſi long
que douloureux. Il partageoit ſes ſouf.
frances , la conſoloit ,& tâchoit de fortifier
ſon courage par l'eſpoir d'une prompte
délivrance , & du plaisir qu'elle ref
ſentiroit ſi elle donnoit un Dauphin à la
France. Il pouſſa même les ſoins juſqu'à
l'exhorter de crier (parce que la honte&
la timidité l'en empêchoient) de crainte,
diſoit- il , que fa gorge ne s'enflat par les
efforts qu'elle faisoit pour se retenir. La
Reine accoucha d'un Prince après un travail
de vingt- deux heures. Comme il
étoit très - important que Marie de Médicis
ne fût pas qu'elle avoit mis au monde
un Dauphin , de crainte que la trop grande
joie ne fût contraire à ſon état ,Henri
IV avoit recommandé à la Bourſier
(ſage femme de la Reine) de le cacher à
la Princeſſe. Cette femme s'acquitta fi
bien de cet ordre , & eut tant de pouvoir
fur ſon eſprit , qu'elle ne témoigna
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
pas la plus légere émotion , &que ſon vi.
ſage n'en fut point altéré. Cette tranquillitéapparente
fut pouſſée au point qu'Henri
IV lui même y fut trompé , & ne voulut
pas croire l'heureuſe nouvelle que lui
portaune femme-de- chambre de la Reine
avec laquelle la Bourſier étoit convenue
d'un ſigne qui lui apprendroit ſi Marie
étoit accouchée d'un Prince. Le Roi vint
donc trouver la Bourſier d'un air triſte &
changé , ne doutant pas que ce ne fûtune
fille qui venoitde naître ,& lui dit : Sagefemme
, est- ce un fils ? La Bourſier ayant
répondu que oui , je vous prie continuat'il
, ne me donnez point de courte joie ;
cela me feroit mourir. La ſage-femme développe
auſſitôt l'enfant & le lui fit voir.
S.M aprèsavoir demandé à laBourſier s'il
pouvoit , ſans danger , inſtruire la Reine
de leur bonheur commun , courut
tranſporté au lit de cette Princeſſe , & lui
apprit, en l'embraſſant tendrement,qu'elle
venoit de donner un héritier à la France.
Quoique la Bourfier eût aſſuré S. M.
qu'Elle pouvoit apprendre cette heureuſe
nouvelleàMarieſans courir aucunriſque,
le plaifir qu'elle en reſſentit fut ſi vif,
qu'elle tomba auffi- tôt en foibleſſe , & y
reſta même aſſez long-temps. Le Roi en
G
JUILLET. . Vol. 1774. 119
fut très alarmé, mais laReine ayant enfin
recouvré ſes ſens , Henri IV ſe livra tout
entier à l'excès de ſajoie. Dans l'ivreſſe
où il étoit , il embraſſoit tous ceux qu'il
rencontroit , & couroit dans les ſalles de
l'appartement de la Reine , pour amener
tous ceux qui s'y trouvoient , voir le Dauphin
qui venoitde naître. Il perdit même
fon chapeau dans la foule. La Bourſier
lui ayant repréſenté qu'il entroit trop de
perſonnes dans la chambre de Marie de
Médicis , qui pouvoit en être incommodée:
Tais- toi , Sage-femme lui dit le
Roi en lui frappant ſur l'épaule , cet
enfant està tout le monde ; il faut que chacun
le voie & s'en réjouiſſe. L'eſpece d'ivreſſe
où étoit Henri IV de la naiſſance de
fon fils , ne l'empêchoit pas d'être très occupé
de laReine , à laquelle il rendoit les
foins les plus aſſidus. Il fit même tendre
un lit dans ſa chambre , &y coucha
tout le temps qu'elle fut en couche. Des
attentions & des témoignages d'amitié
auſſi marqués prouvent que ſi Marie de
Médicis eût mis plus de douceur & de
complaiſance dans ſa conduite , elle eût
peut- être guérile Roi de cet amour effréné
pour les femmes , qui terniſſoit quelquefois
ſes autres qualités ; car l'intérêt
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
qu'il marquoit à la Reine étoit très fin
cere. Elle lui plaiſoit au point même
qu'ildifoit à ſes confidens que ſi elle n'eût
point été fa femme , il eût donné tout
ſon bien pour qu'elle fût ſa maîtreſſe ; mais
l'aigreur & les emportemens auxquels
elle ſe livroit ſouvent contre Henri IV,
loin de l'aider à furmonter ſes foibleſſes ,
ne ſervoient qu'à l'y entretenir , parce
qu'il cherchoit à ſe conſoler auprès de ſes
maîtreſſes & fur- tout auprès de Madame
de Verneuil qui étoit vive & enjouée ,
des chagrins journaliers que Marie deMédicis
lui faifoit éprouver. M. de Sully
rapporte dans ſes mémoires qu'il ne les a
jamais vu paſſer huit jours fans ſe quereller.
Le Roi fut même unjour contraintde
fortir de Paris pour aller à Fontainebleau,
& fit dire à la Reine que ſi elle ne changeoit
de conduite , il feroit contraint de
la renvover à Florence, avec ſes confidens,
voulant défigner Concini & fa femme.
Ces diſſentions perpétuelles rendoient
Henri IV auſſi malheureux que Marie.
Cette Princeffe , d'un caractere naturellement
emporté, ſe laiſſoit quelquefois aller
à la plus grande violence. Elle la pouffa
un jour au point de lever le bras pour
frapper le Roi. Sully , qui étoit préſent,
JUILLET. I. Vol. 1774. 121
1 le rabattit même avec tant de force &
de vivacité qu'elle prétendit qu'il l'avoit
frappée ; mais elle lui en ſutbongré quand
ſa colere fut paſſée.
Cette Princeſſe , ſi peu digne par ſes
caprices & ſes humeurs de l'affection de
Henri , l'étoit encore moins de fa confiance
, puiſqu'aulieu d'entrer dans ſes
vues , elle négocioit à ſon inſçu des
alliances pour ſes enfans , contraires à
celles que ce Prince avoit projetées , &
dont il lui avoit même fait part. Elle
perd ce grand Roi dans le moment où il
jouiſſoit de la double réputation qu'il
avoit ſi juſtement acquiſe, de politiquehabile
&de guerrier invincible. On a reproché
à Marie peut- être avec raiſon , ajoute
fon hiſtorien , le peu de ſenſibilité qu'elle
témoignadela mortd'Henri;mais ce qu'on
ne doit pas lui pardonner , c'eſt d'avoir
ſi mal profité des ſages conſeils que le
Roilui donna peu de temps avant de mou .
rir ; d'avoir , ſans reſpect pour ſa mémoire
, rompu les engagemens de ce
Prince avec le Duc de Savoye , épuiſé
par ſon faſte & par ſes profuſions les
tréſors amaſſés par la prudente économie
d'Henri , malgre les guerres continuelles
qu'il avoit été obligé de foutenir ; acca-
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
blé de bienfaits ceux dont elle redoutoit
des cabales , & de leur avoir appris par
ſes largeſſes déplacées à tout obtenir d'elle
en s'en faiſant craindre. Une conduite fi
inconſidérée ne pouvoit manquer de produire
des mécontens. Auſſi les Princes &
les Grands ábuferent - ils de ſa foibleſſe
pour la forcer à fubir le joug de leur defpotiſme.
Ils ſe réunirent tous pour fonder
leur puiſſance ſur les débris de l'autorité
royale qu'ils cherchoient à anéantir. Le
bien général qu'ils donnoient pour motif
de leur révolte étoit le ſeul dont ils ne fuf.
ſent point occupés ; ils ne ſongeoient qu'à
profiterdela pufillanimitéde laReinemere
pour ſe faire accorder denouveauxdons,
Ils trahiffoient donc la cauſe commune
pour leur avantage perſonnel. Ils avoient
chacun leur parti ſéparé : le Roi étoit le
ſeul qui n'en eût point , & ce fut à cette
diviſion que l'Etat dut ſon ſalut , quoique
cette anarchie ne tendît qu'à renverſer
le pouvoir fouverain. La France devint
bientôt le théâtre des factions. Lamajori
té de Louis XIII apporta peu de remedes
aux maux dont le royaume étoit accablé,
parce que Marie, ſous le nom de
fon fils , conferva la même puiſſance , &
ſe conduifit par les mêmes principes.
JUILLET. I. Vol. 1774. 123
Que dis-je , des principes , s'écrie ici
,, l'hiſtorien ? Elle n'en avoit point. En-
,, tiérement livrée au Maréchal d'Ancre
,,& à ſes créatures , elle ne ſedécidoit que
,, par leurs conſeils ; & comme il étoit
,,très - important pour eux que le Roi
,, reſtât toujours dans ladépendance de ſa
,, mere , ils engagerent cette Princeſſe à
,, l'éloignerde la connoiſſance des affaires.
„ Pour cet effet elle eut l'imprudence de
,, favoriser le goût que Louis avoit pris
,, pour MM. de Luynes & particuliére-
,,mentpour l'aîné. Mais elle ne ſentitpas
,, que l'intérêt dece favori étoit contraire
,, au fien,&que l'eſpoir de gouverner, dès
,, que le Roi feroit le maître, le porteroit
,, bientôt à perfuader àcePrincede ſecouer
5, un jou honteux. Marie travailloit done
,, contre elle-même en protégeant ce jeune
,, Seigneur , & perdit ſon autorité par les
, moyens qu'elle employa pour la confer-
;, ver. Il fut aifé à Luynesde rendre odieux
,, à Louis l'eſclavage où on le tenoit , en
,, lui faiſant obſerver qu'il vivoit plutôt
,, ſous la domination deConcini que ſous
,, la tutelle de ſa mere. Le defir de commander
eſt inné dans tous les coeurs ,&
,, les caracteres les moins deſpotiques ſai-
,, ſiſſent avec empreſſement les occafions
ود
دو
124 MERCURE DE FRANCE.
,, d'exercer un pouvoirdont leur ſeule vo
,, lonté peut les mettre en poſſeſſion. La
ود
Reine s'apperçut trop tard qu'elle avoit
,, laiſſé prendre au favori trop de crédit
ود
ود
ود
وو
"
ود
و د
"
fur l'eſprit du Roi , & voulut détruire
,, ſon ouvrage; mais il n'étoit plus temps.
,, L'ambition démeſurée du Maréchal
,, d'Ancre , fon faſte & fon arrogance prêtoientdes
armes à ſon rival. Luynes s'en
ſervit habilement , & l'orgueilleux favori
de Marie fut bientôt ſacrifié à celui
de Louis XIII. Luynes du même coup
ſe délivra du ſeul concurrent qui pût
mettre des bornes à ſa puiſſance ,& enleva
à la Reine mere les rênes du gou-
,, vernement , dont il s'empara ſous le
nom du Roi , & Louis ne fit que chan .
,, ger de maître. Malgré les fautes dont
Marie s'étoit rendue coupable pendant
ſon adminiſtration, on ne peut voir, ſans
être attendri, la dureté avec laquelle ſon
fils la traita par les conſeils de fon confident.
Cette malheureuſe Princeſſe ,
chaſſée ignominieuſement d'un lieu où
elle régnoit peu de temps auparavant ,
& retenue prifonniere à Blois, oublia ce
qu'elle devoit à l'Etat, à fon fils & à fon
,,Roi , follicita des ſecours pour lui faire
la guerre , & s'arma elle-même contre
و د
ود
ود
ود
ود
ود
رد
ود
JUILLET. I. Vol. 1774. 125
L
10
1
ود
lui. La haine queledeſpotiſmede Luy
nes avoit inſpirée à tous les Grands fit
trouver des défenſeurs à la Reine mere
plutôt fans doute que la juſtice de ſa
» cauſe; mais , trahie par Richelieu , elle
„ perdit tous les avantages qu'elle auroit
„ pu retirer d'une révolte que l'excès de
ود
”
"
"
ود
"
ſes malheurs peut feul rendre excuſable.
Revenue enfin à la Cour , la paſſionde
„ gouverner, qui n'avoit jamais été étein .
te dans ſon ame , s'y réveilla bientôt.
Elle s'y ralluma avec d'autant plus de
force que la mort du Connétable de
Luynes lui donnalieudeſe flatter qu'el ,
„ le pourroit une ſeconde fois être maîtreſſe
du royaume. Elle obtint en partie
„ ce qu'elle defiroit avec tantd'ardeur ,&
ſe conduifit d'abord avec beaucoup de
prudence par le conſeilde Richelieu. II
, étoit en effet d'autant plus intéreſſé à
contenir ſa maîtreſſe dansdejuſtes bornes
, qu'il eſpéroit par fon moyen entrer
dans le miniftere. Il avoit trop de ſaga
cité pour ne pas fentir que cette faveur
ne pouvoit lui être accordée , malgré
„ tous les miniſtres qui s'y oppofoient,
qu'en exhortant Marie à ſe ménager l'affection
de ſon fils par une conduite qui
ne lui donnât aucun ombrage. Parvenue
ود
رد
"
"
"
126 MERCURE DE FRANCE.
,, enfin à faire admettre le Cardinal au
,, Confeil , la Reine ne douta plus qu'elle
" n'eût bientôt tout pouvoir ,dès que ce-
„ lui qui lui devroit le ſien auroit acquis
la confiancedeLouis. Mais quoiqu'on وو
ود ne puiſſe s'empêcher d'accuſer Riche-
„ lieu d'ingratitude envers ſa bienfaitrice,
,, il faut convenir que la jaloufie qu'elle
,, prit contre ce miniſtre ,&lacabale for-
ود mée contre lui , dans laquelle elles'en-
„ gagea , excuſent , en quelque façon , le
Cardinal de l'avoir miſe hors d'état de
ود
ود lui nuire. En effet Marie, après avoir
,, juré la perte de Richelieu pendant la
,, maladie du Roi à Lyon , refuſa opinia-
,, trément à ſon filsde ſe réconcilier avec
" ceminiſtre. Les témoignages d'attache-
, ment & de foumiſſion réitérés de ce
,, Prélat furent inutiles. Le Cardinal ayant
,, fait néanmoins toutes les démarches les
ود
ور
ود
ود
53
وو
رد
دو
plus propres à adoucir l'aigreurde cette
Princeſſe contre lui , n'avoit plus guere
d'autre parti àprendre que d'employer
toutes les voies poſſiblespour ſe garantir
de la diſgrace dont il étoit fans ceffe
menacé. Il eſt vrai qu'il ne fut pas délicat
fur les moyens. La Reine mere ,
aveuglée par ſa haine que les ennemis
„ de Richelieu ne cherchoient qu'à foJUILLET.
I. Vol. 1774 127
," menter , ne mettoit aucun art dans ſa
, conduite , & fe livroit à fon reſſenti-
,, ment , fans faire réflexion que ceux qui
l'animoient contre le Cardinal facri-
,, fioient ſes véritables intérêts à leur ani-
,, moſité contre un homme dont la puif-
ود
"
fance leur étoit odieuſe. " L'hiſtorien ,
après avoir ajouté encored'autres traits à
ce portrait que l'on peutregarder comme
un précis très-bien fait de la vie de Marie,
le terminepar cette réflexion. ,, Cette
Princeſſe , avec tous les défauts de fon
ſexe , n'avoit aucune des qualités pro-
„ pres à ſeconder fon ambition. Les fautes
qu'elle commit tant dans ſon admi
niftration que dans ſaconduite particu
liere en fontunepreuve , &ne fontque
,trop connoître combien ileſtdangereux
& imprudent de vouloir commander
aux autres, quand on eft incapabledefe
ود
ود
ود
"
„ gouverner foi-même. "
Un eſprit de recherches , guidé par le
defir de ſe rendre utile à ceuxqui s'adonnent
à la philoſophie de l'hiſtoire, a préfidé
à la rédaction de la vie de Marie. Il
faut bien diftinguer ce morceau hiſtorique
de ces rédactions ordinaires qui ne
préſentent rien de neuf que lesréflexions
fouvent déplacées du rédacteur. Ontrou
128 MERCURE DE FRANCE.
vera dans l'hiſtoire de Marie pluſieurs
faits qui n'étoient point connus & qui
méritoient de l'être. Ces faits ne font
point ici commentés , mais diſcutés. Ils
font le plus ſouvent appuyés de pieces
juftificatives &accompagnés de notes qui.
renferment des traits propres à faire connoître
les différens perſonnages qui ont
joué quelques rôles importans relatifs à
Marie. Cette hiſtoire d'ailleurs mérite
d'être accueillie par l'impartialité qui y
regne , l'exactitude de l'écrivain & fon
attention à ne rien omettre de ce qui
peut éclairer le jugement du lecteur ;
toutes qualités eſſentielles à un hiſtorien
&fans lesquelles les réſultats moraux des
faits qu'il rapporte ſont toujours vains &
abuſifs .
Differtation fur la Lymphe , par M. de
Laſſus , premier chirurgien de Meſdames
de France , ancien profeſſeur d'anatomie
& de chirurgie à l'Ecole pratique
, membre du college & de l'Académie
royale de Chirurgie de Paris ;
brochure in 80. A Paris , chez Lambert.
Cette diſſertation a remporté le prix
double de phyſique en 1773 , accordé par
l'AcaJUILLET.
I. Vol. 1774. 129
1
-
' Académie des ſciences , belles-lettres &
arts de Lyon. Cette Académieavoit , dans
fon programme , propoſé ,, dedéterminer
وو quels font les principes qui conſtituent
دو la lymphe: quel eſt le véritable organe
, qui la prépare : fi les vaiſſeaux qui la
,, portent font une continuation des der-
وذ
ود
"
nieres diviſions des arteres fanguines ,
ou ſi ce font des canaux totalement dif-
,, férens & particuliers à ce fluide : quel eſt
ſon uſage dans l'économie animale."
L'auteur a fait un emploi raiſonné & méthodique
de ſes connoiſſances dans laphyſiologie
, la phyſique & la chimie , pour
réfoudre ces quatre queſtions & répandre
un nouveau jour ſur cette partie intéresſante
de l'économie animale. Ce n'eſt pas
cependant qu'on ne pourroit exiger de
l'auteur de nouvelles recherches chimiques
pour éclaircir ou appuyer pluſieurs
points de doctrine énoncés dans ſa diſſertation.
Traité fur le Scorbut , traduit du latin de
M. le Meilleur , médecin de Montpellier
; par M. Giraud , médecin de Beſançon;
vol. in- 12 . Prix , I liv. 16 f.
br. port franc par la poſte. A Paris ,
chez Delalain , libraire.
I
130 MERCURE DE FRANCE.
Le Meilleur , natif de Port - au - Prince
dans l'Ifle de Saint- Domingue , étoit un
éleve de l'Ecole de médecine de Montpellier.
Il avoit beaucoup d'amour pour
l'étude; & le traité dont on donne la traduction
étoit le reſultat des lectures qu'il
avoit faites de différens écrits fur le Scorbut.
Il a diviſé ſon traité en ſept chapitres.
Il examine dans le premier les cauſes
auxquelles divers auteurs attribuent le
Scorbut , & fait voir qu'elles font abſolument
abuſives & imaginaires. Il établit
dans le fecond chapitre les véritables cauſes
de cette maladie , d'après les obſervations
les plus exactes tant ſur terre que
fur mer. Il expoſe dans le troiſieme les
fignes diagnoſtiques du Scorbut. Il indique
dans le quatrieme les ſignes prognos
tiques de cette maladie ; &, après avoir
propoſé dans le cinquieme la maniere de
la guérir , il donne, dans le fixieme , la
cure prophylactique, c'est - à - dire , les
moyens qu'il faut employer pour ſe garantir
du Scorbut fur terre & fur mer. Enfin
il rapporte dans le ſeptieme & dernier
chapitre les obfervations qui ont été faites
à l'ouverture des cadavres de ceux qui
font morts de cette maladie. La traduction
de ce traité eſt exacte & enrichie de
JUILLET. I. Vol. 1774. 181
quelques notes qui confirment les princi
pes énoncés dans le texte.
La Philofophie des Vapeurs , ou Lettres
raiſonnées d'une jolie Femme ſur l'ufage
des ſymptômes vaporeux.
Duplex libelli dos est.
PHED.
brochure in 12. petit format. A Paris ,
chez Baſtien , libr. , rue du petit Lyon,
fauxbourg St Germain.
L'auteur de ces Lettres s'aviſe peut- être
un peu tard de perſiffler lesjoliesFemmes
fur leurs vapeurs , ou , pour nous ſervir
d'une de ſes expreſſions , ſur leurfaiblomanie.
Ce ridicule paroît aujourd'hui avoir
fait place à d'autres.
Cours d'hippiatrique , ou Traité de la medecine
des chevaux , par M. de la Foffe ,
Hippiatre ; un volume in folio , grand
papier , avec de belles gravures&privilege
du Roi.
Poiré , libraire à Paris , quai & paſſage
des grands Auguſtins , donne avis qu'il
vient d'acquérir tout ce qui reſtoit de l'édition
de ce cours d'hippiatrique dont le
12
132 MERCURE DE FRANCE.
1
Public a reconnu l'utilité , & qui auroit
eu un ſuccès bien plus prompt , ſi le prix
auquel on l'avoit porté d'abord , n'eût
empêché grand nombre de perſonnes de
ſe le procurer. Le Sr. la Foſſe , après avoir
porté cet ouvrage à ſa derniere perfection ,
n'a jamais pu ſe déterminer à en diminuer
le prix , malgré les vives follicitations
qu'on lui en a faites ; il a mieux aimé le
céder au ſieur Poiré qui , pour ſe rendre
au deſir du Public & faciliter l'acquiſition
de cet ouvrage , a réduit à 72 liv. le
premier prix qui étoit de 120 liv. broché
cartonné; le ſecond prix à Ho liv. au
lieu de 160 liv. avec les planches enluminées
, & le troiſieme à 140 au lieu de
240 liv. avec les planches doubles enluminées
& non enluminées. Cette diminution
aura lieu juſqu'au premier de Novembre
prochain ; &, s'il en reſte alors
quelques exemplaires , ils feront remis à
leur ancien prix.
Détail des fuccès de l'établiſſement que la
Ville de Paris a fait en faveur des per-
Sonnes noyées ; premier ſupplément , depuis
le premier Avril 1773 , jufques &
compris le mois de Décembre fuivant ,
par M. P. A.
(Ampliat ætatem suam vir bonus,
Quando longevitati consortium prodeft.)
JUILLET. I. Vol. 1774. 133
brochure in - 12. d'environ 120 pag. A
Paris , chez Lottin l'aîné , imprimeur
de la Ville ; & Eugene Onfroi , libraire
, rue St Jacques.
Ces ſuccès , dit M. le Begue de Prefle,
médecin , cenſeur royal , doivent être publiés
pour engager à employer plus ſouvent
ces divers ſecours qui ont rappelé
des noyés à la vie & qui peuvent être également
utiles dans les cas d'étranglemens,
de violentes ſyncopes , de fuffocations
par la vapeur du charbon allumé , des
exhalaiſons des mines , des cloaques , des
puits abandonnés , des foſſes d'aiſances ,
&c. Un citoyen patriote & très- inſtruit a
conſacré fon zêle , ſon temps & ſes connoiſſances
à ſeconder & perfectionner
l'établiſſement ſi utile de la Ville de Paris
, fait ſous l'adminiſtration d'un Magiftrat
caractériſé par ſes lumieres & fa
bienfaiſance , pour rappeler à la vie les
perſonnes ſuffoquées récemment dans
l'eau. Le modele de ce dépôt de la capitale
où ſont raſſemblés les ſecours propres
à rappeler les noyés à la vie , a été imité
dans plus de cent endroits de la France ,
& leur avantage eſt tellement reconnu
aujourd'hui que l'on ne doute pas qu'il
ne ſe multiplie par tout où il y aura des
13
134 MERCURE DE FRANCE.
১
Officiers Municipaux , des Magiſtrats,
des Seigneurs de Terre attentifs à la conſervation
des hommes. M. le Duc de la
Vrilliere , qui veille au bien de l'humanité
& au ſoulagement des malheureux ,
a établi un pareil dépôt dans ſon Duché ,
& l'on rapporte dans ce recueil le ſuccès
qu'il a obtenu.
On trouve au commencement de cette
brochure , une lettre de M. l'Abbé Jacquin
au ſujet du lit de cendres chaudes propoſé
pour ſupplément à l'établiſſement de la
Ville de Paris ; mais il faut voir dans la
réponſe de l'auteur de cette brochure les
raiſons & les inconvéniens quiempêchent
que ce moyen foit adopté parmi les autres
qui ſont ſuffiſans pour l'objet que l'on a
en vue.
Nous rapporterons un de ces détails de
Noyé , rappelé à la vie, pour donner un
exemple du traitement employé efficacement
en pareil cas.
و د
Le nommé Antoine Noiſy , compa-
,, gnon d'imprimerie , âgé de 13 ans , ſe
,, baignant au Port de l'Hôpital , perdit
,, pied , & fut entraîné par le courant.
,, Aprés trois fubmerfions , il fut porté du
„ côté du bateau à leſſive del'hôpital , où
,, il diſparut encore , en coulant ſous leba-
3, teau. Deux bateliers garçons-paſſeurs ,
JUILLET. I. Vol. 1774. 135
,, qui s'en apperçurent, s'empreſſerent de
ود
ود
le chercher , & ne le trouverent qu'à
l'autre extrémité dudit bateau; ils le re-
,, pêcherent ; mais il étoit ſans connois-
, ſance ni mouvement; il avoit la bou-
ور
he béante& les yeux ouverts & fixes.
Amené à bord , l'undes deux bateliers le
,, chargea fur fon épaule pour le conduire
,, au corps- de-garde du port de l'Hôpital :
,, ce tranſport n'a rien changé à ſon état.
Arrivé au corps - de- garde , il a été
eſſuyé & enveloppé dans lacouverture;
,, on a allumé le poële pour le réchauffer;
رد
ود
"
on l'a frotté avec une flanelle imbibée
,, d'eau - de- vie camphrée; on l'a forte-
,, ment agité , enlui faiſant ſans ceſſe chan-
,, ger de poſition ; on a fait chaufferd'au-
ود tres flanelles qui lui ont été appliquées
,, fur le ventre& ſur la poitrine ,& qu'on
- renouveloit continuellement ; on avoit
ود foin de diriger de bas enhaut les fric-
,, tions qu'on lui faisoit pendant cetteap-
,, plication. Ces ſecours ont été pratiqués
pendant environ unebonne demi-heure,
ود&ont fait appercevoir quelques ſignes
,, de vie. Alors on a eſſayé de lui faire
avaler une cuillerée d'eau-de-vie camphrée
, qui a paſſé & a paru le ranimer
,, en lui faiſant vomir un peu de glaires;
ود
14
336 MERCURE DE FRANCE.
:
ود
ود
ود
ود
ود
ر د
ود
ود
une feconnde cuillerée qu'on lui a fait
prendre peu de temps après la premiere,
a fait beaucoup plus d'effet ; il a vomi
de même des glaires , mais beaucoup
plus abondamment , & ſa connoiſſance
ſe fortifioit de plus en plus ; enfin , comme
il répugnoit à l'eau-de- viecamphrée,
& qu'il ſe plaignoitd'avoir grand froid,
on lui a fait avaler , à différentes repriſes
& dans des intervalles ſuffifans , une
,, chopine de vin chaud avec du ſucre.
L'application des flanelles chaudes ſe
pratiquoit toujours & fe renouveloit
fans ceſſe.
"
ود
”
و د
ود
ود
2"
ود
ود
ود
وو
Ce jeune homme eft reſté au moins
une demi- heure dans l'eau , dont il a
paſſé un bon quart-d'heure ſubmergé ;
,, on a employé une heure à lui administrer
les ſecours ; fa connoiſſancea commencé
à ſe manifeſter au bout de lapremiere
demi-heure ; dans la ſeconde demi-
heure on a eu la ſatisfaction de voir
,, augmenter les ſuccès. Une feconde heure
s'eſt paſſée à le réchauffer & à lera-
,, nimer ; &, après ces deux heures de
foins , on l'a remis à une femme voiſine
de ſa mere qui l'a réclamé , &s'eſt chargée
de le ſoigner , pour enfuite lerendre
à ſes parens.
"
وو
ود
"
ود
JUILLET . I. Vol. 1774. 137
ود
,, Le froid dont il ſe plaignoit étant
diſſipé , il s'eſt trouvé dans ſon état
コnaturel. "
ود
On emploie auſſi quelquefois des meches
de papier imbibées d'eſprit volatil
de fel ammoniac que l'on met dans l'une
& l'autre narine; de la fumée de tabac
introduite par le fondement ; un air chaud
en foufflant dans la bouche ,&c. On trouve
auſſi dans la même brochure ce fait ſi
intéreſſant d'un enfant cru mort & rappelé
à la vie.
ود Voici un événement qui eſt confor-
,, me à la plus exacte vérité. Ce fait , qui
,, a déjà été rapporté dans la Gazette de
"
१२
"
Manheim , mais qu'on ne fauroit trop
,, répandre , fait voir qu'il y a beaucoup
de danger , & même une forte d'inhu .
manité à abandonner auffi - tôt des enfans
nouvellement venus au monde ,
lorſqu'ils paroiſſent morts, au lieu d'épuiſer
auparavant toutes les reſſources
,, pour les rappeler à la vie.
وو
ود
ود
ود
Un des Membres des Ecoles des ac-
,, couchemens de cette ville , ayant été
,, appelé le vendredi ſaint dernier à Lampertheim
, auprès d'une femme qui étoit
dans les douleurs de l'enfantement , la
trouva dans un état de foibleſſe extraor-
ود
ود
dinaire , occaſionné par un fluxde ſang
15
138- MERCURE DE FRANCE.
,, de quinze jours. Il parvint à délivrer la
,, femme ,& reçut un garçon qui étoitbien
,, conformé , mais qui ne donna aucun i
,, ſigne de vie , malgré tous les ſecours
,, qu'on a coutume d'employer en pareil
"
ود
cas.
,, Cependant l'accoucheur ſe rappela
,, qu'en coupant le cordon ombilical , l'artere
qui s'y trouve avoit encore été rem-
,, plie de ſang; d'où il conclut que le flux
de fang de la mere ne devoit pas avoir
été la cauſe de la mort de l'enfant, puis-
,, que, dans le cas où il l'occaſionne effectivement
, l'artere ombilicale ſe
„ trouve ordinairement vuide & rétrécie.
Cette réflexion l'engagea à faire
,, la tentative ſuivante.
"
و د
وو
و د
Il appliqua ſa bouche fermement ſur
celle de l'enfant dont tout le corps étoit
baigné dans duvintiede , introduiſit fon
haleine dans la bouche de l'enfant , lui
bouchant le nez de la main droite pour
forcer l'air d'entrer dans la trachée - ar-
„ tere, pendant que de la main gauche il
ود
و د
"
"
ود
lui frottoit continuellement le bas ven-
,, tre , & produiſit de cette maniere une
forte de reſpiration artificielle dans l'enfant.
Il continua cette opération l'es-
,, pace d'une demi -heure entiere , fans
, remarquer aucun effet , finon que le
و د
JUILLET. I. Vol. 1777 $39
ود
corps de l'enfant ſe couvroitd'une couleur
un peu animée. Cettelégere appa-
,, rence de ſuccès le fit perſiſter dans ſon
entrepriſe. Après dix minutes de tra-
,, vail , l'enfant rendit tout- à - coup un
ſouffle en quelque forte convulfif , accompagné
d'un cri plaintif, mais auquel
ود
"
il n'en ſuccéda pas d'autres. En même
,, temps on obſerva un léger battement
,, de pouls au cordon ombilical , fans mou-
,, vement ſenſible de la poitrine. Encou-
„ ragé par ces ſymptômes de vie , on ne
ود ceſſapointde ſouffler dans labouche de
,, l'enfant , qui ne tarda point à pouffer
,, des ſanglots répétés ; &, peu de temps
„ après, un ſuccès complet fut la récom-
,, penſe d'un travail opiniâtre de trois
„ quarts d'heure.
ود
"
" L'auteur de ce récit authentique &
ſi intéreſſant pour la population , ne ſe
latte nullement d'avoir trouvé une nouvelle
méthode pour rappeler à la viedes
enfans qui paroiſſent morts en venant
au monde ; il prie ſeulement lesAccou
cheurs & les Sages Femmes , par amour
" pour l'humanité , d'uſer de la même perſévérance
que lui en pareil cas. Il con.
ود
ود
و د
وو
وو
رد vient en même temps qu'il avoit douté
140 MERCURE DE FRANCE.
1
و د
lui - même du ſuccès de ſon entrepriſe ,
?" à cauſe du violent flux de ſang qui
, avoir précédé l'accouchement.
Le nouveau Regne . Ode à la Nation , par
M. Dorat. A Geneve ; & ſe trouve
à Paris , chez Monory , libraire ,
1774
1.
Le poëte a choiſi un rythme inconnu
dans le genre de l'ode , ayant compoſé
des ſtrophes chacune de douze vers alexandrins
; mais la majeſté du ſujet lui a fans
doute paru exiger une marche auſſi grave
&auffi impoſante. Il commence par un
tableau très-poëtique de l'horrible Eumés
nide qui plane ſur les tours du palais de
nos Rois , & qui frappe ſon auguſte vic
time.
France , dans ton malheur vois l'appui qui te reſte,
Sous un autre Louis , qu'annoncent les bienfaits ,
Les lys vont refleurir à travers les cyprès .
Il va te conſoler d'une perte funeſte.
Dieu , ſoutien des Bourbons , ne l'abandonnez pas t
O barrieres du trône , ouvrez-vous fous ſes pas ! ..
Il vient ; il les franchit... tout - à- coup le tonnerre
Eclate dans la nue , & fait trembler la terre.
Le front ceint de rayons , de feux reſplendiſſans ,
JUILLET . I. Vol. 1774. 141
Sous le dais du Monarque un Phantome s'avance ,
C'eſt ſon Pere ! .... il lui parle , & le Prince en filence
Prête une oreille avide à ſes nobles accéne
Suivent huit ſtrophes contenant de
grandes leçons dignes d'être entendues
par un Monarque juſte , bienfaiſant &
ami de la vérité .
O mon Maftre , d mon Roi , déjà le Ciel t'écoutes
Il échauffe ton ame , il remplira tes voeux ;
Sur les dangers du trône il ouvrira tes yeux
Et l'Ange de l'Empire applanira ta route.
Ce fceptre ſi peſant , objet de tes frayeurs ,
Ton auguſte Moitié l'entrelace de fleurs .
Ah! combien ſes vertus parent le diademe !
On reſpecte le rang; c'eſt la bonté qu'on aime.
La bienfaiſance en elle eſt unie aux attraits.
Elle eſt de ſes Etats l'ornement & l'exemple.
Couple heureux & facré , que l'Univers contemple,
Vous allez partager les coeurs de vos Sujets.
Les deux dernieres ſtrophes expriment
le bonheur & l'hommage des François ,
les voeux & les ſentimens du poëte. Il
finit par ces vers :
Cultivant loin des Cours un art conſolateur ,
D'un empire naiſſant je chante les prémices .
a
142 MERCURE DE FRANCE:
J'adore des vertus qui feront nos délices.
Du bonheur de l'Etat ſachant faire le mien ,
A ſes jeunes appuis j'adreſſe un libre hommage ,
Et je mourrois heureux , en contemplant l'image
D'une Reine ſenſible & d'un Roi citoyen.
Sur la Maladie de Mesdames , par M.
Lemierre.
Ard fub und se vovet hoftia
Triplex.
1
SANTEUIL.
4
A Paris , chez le même libraire.
Ce poëme eſt en vers libres &en rimes
croiſées. Il renferme des ſentimens rendus
avec autant d'énergie que de vérité:
On en jugera par les vers ſuivans.
Quel effort de courage en un ſexe timide !
On admire l'homme intrépide ,
Qui , dans l'ivreſſe des combats ,
Pour ſauver ſon Roi du trépas ,
De ſon corps lui fait une égide :
On vante juftement la femme de Brutus ,
Et l'épouſe d'Admete , & celle de Poetus :
On te bénit , on te révere ,
Toi qui vins dans un fouterrain ,
Trompant la prudence ſévere
JUILLET , I. Vol. 1774. 148
D'un ſurveillant trop inhumain ,
Soutenir de ton lait les foibles jours d'un pers
Contre les aſſauts de la faim.
Mais les Filles d'un Roi , dans leur zèle héroïque,
Prodigues envers lui de ſoins conſolateurs .
Reſpirer les noires vapeurs
D'un venın qui ſe communique
Sans pouvoir s'aſſurer du fruit de leurs fecours,
Sans goûter la douceur ſecrette
De ſe dire , s'il eſt des dangers que je cours ,
Ce font , aux dépens de mes jours ,
Des jours plus chers que je rachette ,
Mais ſous un ſimple vêtement ,
Ceintes d'un humble lin , leur plus digne parure ;
Dans leur fidele empreſſement
Oubliant la Grandeur pour être à la Nature ,
Soulever dans leurs bras un Pere languiſſant ,
A fes levres porter la coupe ſalutaire
Que leur amour compatiſſant
Cherche à lui rendre moins amere ;
Le coeur déchiré par l'accent
De ſes douleurs profondes & plaintives.
Entendre fonner triffement
Et des jours & des nuits les heures ſi tardives
Pour qui ſouffre & qui voit ſouffrir ,.
Sans ceſſe auprès d'un Pere en victimes s'offrir
Avec l'ame la plus ſenſible
Redoutant pour lui les horreurs
144 MERCURE DE FRANCE.
Du mal ſi ſouvent invincible ,
Dont il éprouve les fureurs ,
Pour lui dérober leurs terreurs ,
Lui préſenter un front paiſible
Et ſe faire l'effort pénible
De renfermer juſqu'à leurs pleurs :
O vous , Adélaïde ! & Sophie ! Victoire !
Voilà votre courage , & voilà votre gloire.
:
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes ,
par M. Jean Gottschalk Wallerius ;
ouvrage traduit en françois ſur la verſion
latine , auquel on a ajouté un grand
nombre de notes tirées de la verſion
allemande. A Paris , chez Lacombe,
libraire , 1774-
Pluſieurs auteurs écrivent journellement
ſur l'Agriculture , mais peu l'ont
fait avec autant de ſuccès que Wallerius.
Ce Savant ne s'eſt pas contenté de traiter
de l'Agriculture en agronome , mais il l'a
traitée auffi en chimiſte , ce que perſonne
n'avoit ofé entreprendre avant lui ; auffi
fon ouvrage a- t - il joui dans toute l'Europe
du ſuccès le plus complet. Il eſt
traduit en toutes les langues , & la traduction
en françois que nous annonçons
à préſent , quoique ce ſoit la ſeconde qui
ait
JUILLET. I. Vol. 1774. 145
äit paru , mérite d'être conſultée par préférence
: le traducteur a rendu parfaitement
le ſens de l'auteur , & il l'a accom
pagné de notes ſavantes qui ne ſe trouvent
que dans l'édition allemande de ce
précieux ouvrage. Pour mieux faire connoître
à nos lecteurs l'importance de cet
ouvrage , il ſuffit de leur en préſenter un
morceau pris au hafard.
M. Wallerius , après avoir fait voir
combien l'eau contribue à la végétation ,
pour donner plus de preuves à cette affertion
, examine 1º. l'effet que l'eau produit
ſur les végétaux. 2°. L'effet qu'elle
produit ſur le terrein. Voici comme il
s'explique à ce ſujet :
" L'eau qui contribue à la végétation
,, agit ſur les plantes 1º. d'une façon ma-
;; terielle ; 1°. en ce qu'elle est néceſſaire
,, pour leur porter la ſubſtance nutriti-
;, ve , & par le concours d'une certaine
matiere aërienne , il ſe forme des particules
terreuſes , ſalines & huileuſes.
;, (Wallerius l'a démontré ailleurs) 2º. en
3, ce qu'elle fournit aux plantes , par le
,, moyen de fon fluide non élastique , une
;, ſubſtance viſqueuſe , qui , ſielle un pro-
5, duit point la réunion parfaite des parti-
, cules terreuſes , la favoriſe du moins au
1
K
146 MERCURE DE FRANCE.
:
"
"وو
ود
,, moyen de l'huile , vu qu'une partie de
l'eau eſt fi fortement attachée dans l'intérieur
ſolide du corps de la plante ,
,, qu'on ne peut l'en chaſſer ſans la décompoſer
& la détruire totalement ;
,, mais comme l'eau , de cette maniere ,
,, forme la combinaiſon de la plantedans
,, laquelle elle entre elle-même , perſonne
,, ne pourra nier que l'eau comme fluide
,, ne doive être regardée comme la vraie
cauſe matérielle de la végétation. "
,, 2°. L'eau agit ſur les plantes d'une
,, façon mécanique, fur- tout 1°. en amolliffant
l'écorce ou l'enveloppe , afin
,, qu'elle puiſſe ſe nourrir &s'étendre. 2°.
ود
" En communiquant à la plante une ſubs-
,, tance huileuſe , ſaline &aërienne à l'aide
de la chaleur (ainſi que l'a obſervé
Wallerius dans unautre endroit de l'ouvrage.)
3º. En favoriſant le mouvement
de la fermentation, excité par l'air&la ود chaleur. 4°. En ce quel'eaueſtunvéhi.
ود
ود
ود
و د
و د
cule & un diſſolvant des particules ſali-
,, nes & nutritives; car c'eſt par l'intermede
du ſel que les parties graſſes peuvent
être combinées avec l'eau , être
élaborées & converties en une ſubſtance
fluide propre àla nourriturede laplante.
5°. En ce que l'eau eſt un véhicule pro-
,, pre à entraîner les excrémens &les lies ,
و د
ود
ود
ود
JUILLET. I. Vol. 1774. 147
; & les faire évaporer avec les fucs ou
,, liqueurs furabondantes.
,, L'eau agit fur le terrein lai - même
3,1º, en ce qu'elle le rend poreux de ma-
" niere que l'air puiſſe parvenir juſqu'aux
3, racines , & que celles-ci puiſſent s'éten-
33 dre. 20. En ce qu'elle humecte le ter-
-3; rein & le rend nourriſſant, en lui four-
,, niſſant une humidité qui puiſſe par l'é-
- , vaporation , s'elever juſqu'à la racine
des végétaux. 3º. En ce qu'elle diſſout
3, les ſubſtances falines qui font dans la
,, terre , à l'aide deſquelles l'eau ſe com-
,, bine avec les parties huileuſes & gras-
;, fes , &c."
ود
Il eſt inutile de ſuivre l'auteur plus loin
dans ſes raiſonnemens : ce que nous venons
de rapporter peut faire voir combien
ſa théorie eſt ſavante. Dans toutl'ouvrage
l'expérience vient auſſi à l'appui de la
théorie ; nous ne pouvons mieux finir cet
extrait qu'en le finiſſant comme l'auteur,
c'eſt- à-dire , en expoſant la belle maxime
de Caton fur l'agriculture. Par où faut- il
commencer , dit Caton? Par bien travailler
le terrein. Que faut - il faire enfuite?
bien labourer. Que faut- il faire en troifieme
licu ? bien fumer. Ne labourez point
inégalement , & labourez au temps propre.
Tout champ doit d'abord être labouré en
Кя
148 MERCURE DE FRANCE.
:
:
fillons droits , & enfuite en fillons tranſver.
faux.
Cet ouvrage mérite d'autant plus l'impreffion
, que M. Wallerius y développe
réellement les vrais principes de l'agriculture
, que tout y eſt préſenté d'une
façon claire , nette , méthodique ; que ces
principes ne font pas tirés de raiſonnemens
vagues , hypothétiques , mais d'expériences
phyſiques ou chimiques bien
faites & bien conſtatées. Un ouvrage
ſemblable ne peut qu'être très- utile &
mérite d'être de plus en plus répandu au
moyen de l'impreffion.
Almanach de Santé ; avec cette épigraphe.
Hac bene ſi ſerves longo tu tempore vives:
broché , petit in- 12. de 140 pages fans
la table. Prix , I liv. 10 ſols franc de
- port par tout le royaume. A Paris ,
chez Ruault , libraire.
Cet almanach , à l'exemple de l'Ecole
de Salerne , rapporte les préceptes généraux
pour conſerver la ſanté , ou les
moyens de la recouvrer lorſqu'elle eſt altérée.
On fent que l'auteur ne peut donner
que des avis & aucun détail ; mais
JUILLET . I. Vol. 1774. 149.
1
)
ces avis peuvent être utiles ; ils rappel .
lent combien la ſanté eſt précieuſe , &
combien il faut de ménagement pour
l'entretenir. 3
Ferusalem délivrée , poëme du Taſſe ; traduction
nouvelle ; 2. vol. in- 8°. 1774 ,
avec 72 gravures br. 28 liv.; en papier
d'Hollande 36 liv. & in -4°. en feuilles
, 39 liv.
Autre édition en 2 vol. in - 12 . ornée
de gravures , br. 4. liv, 10 f. A Paris ,
chez Muſier fils .
On lit à la tête de l'ouvrage cette finguliere
& courte préface des éditeurs.
La traduction que nous donnons au
Public a été arrachée à l'auteur preſque
malgré lui : c'eſt , nous a-t- il dit , un ouvrage
de må premiere jeuneſſe. J'étois
paſſionné pour le Taſſe & mécontent de
ſes traducteurs : j'ai fait autrement ; je
n'ai peut - être pas fait mieux,
Eh bien , corrigez & retouchez.
-Non; j'ai fait voeu de ne plus écri
re ; & puis mon imagination a été réfroidie
par l'âge & froiffée par les événemens.
Je ſerois plus correct , mais je
vaudrois encore moins
:
K3
150 MERCURE DE FRANCE .
Et la préface ?
-Je n'en ai point fait ; je n'en ferai
1
point. Qu'y mettrois -je?
Vous parlerez du poëme épique ?
-Tant de monde en a parlé !
Des traductions ?
-Ce que j'en dirois ne rendroit pas la
mienne meilleure.
Du Taffe.
-Sa vie eſt par tout. Son génie doit
ſe trouver dans mon ouvrage , ou mon
ouvrage ne vaut rien.
Nous ne ferons qu'annoncer cet ouvrage
intéreſſant , nous propoſant de faire
connoître le mérite de cette nouvelle traduction
imprimée avec beaucoup de ſoin
& de magnificence.
Nous ne pouvons pareillement qu'annoncer
les ouvrages ſuivans , dont nous
reprendrons l'analyſe.
La Rosiere de Salenci, paſtorale en 3
actes , melée d'ariettes , repréſentée pour
la premiere fois par les Comédiens Italiens
ordinaires du Roi le lundi 28 Février
1774 , in - 8°. Prix , I liv. 16 fols
broché , chez Delalain , libraire.
en.sh
Hiſtoire du Tribunat de Rome depuis fa
création juſqu'à la réunion de ſa puiſſance
à celle de l'Empereur Auguſte ; 2 parties
1
1
1
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 151
in- 8° . Prix , 5 liv. broché. A Paris , chez
Vincent , libraire.
Suite du Précis fur les Montres marines
de France , avec un ſupplément au mémoire
fur la meilleure maniere de mefurer
le temps en mer , par M. leRoi ,horloger
du Roi , in-4°. A Paris , chez l'auteur
, rue du Harlay; & Jombert , libraire.
Choix des Paéfies de Pétrarque , traduction
de l'italien , par M. l'Evêque ; vol.
in - 12 . Prix , 2 liv. relié , chez Valade ,
libraire,
On trouve chez le même ,
Jean Sans terre , ou la Clémence de Philippe
Auguste , tragédie in - 8°. Prix , 1
liv. to fols.
4
Fournal du voyage de Michel Montaigne
en Italie par la Suiſſe & l'Allemagne en
1580 & 1581 , avec des notes , par M.
de Querlon. A Paris , chez le Jay, li
braire , 1774. Il y a trois éditions de
cet ouvrage , in 4º, broché. Prix , 18 :
liv.; grand in- 12. br. 5. liv.; petit in 12.
3 vol. 4 liv. 1o fols.
Histoire de France depuis l'établiſſement
de la Monarchie jusqu'au regne de Louis
XV; par M. Garnier , hiſtoriographe du
Roi & de Mgr le Comte de Provence
1
2
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
pour le Maine & l'Anjou , inſpecteur &
profeſſeur du college royal , de l'Acadé
mie des belles lettres. Prix , 3 liv. relié
le volume , tomes 23 & 24. contenant
l'hiſtoire de François I. A Paris , chez
Saillant & Nyon , & Ve. Deſſaint ,
1774.
Abrégé d'Astronomie par M. de la Lande
, lecteur royal en mathématiques , de
l'Académie royale des ſciences de Paris ,
de celles de Londres , de Pétersbourg , de
Berlin , de Stockholm , de Bologne , &c.
cenfeur royal ; in - 8°. avec fig. chez la
Ve. Deſſaint.
On trouve à la même adreſſe.
Elémens des forces centrales ou Obfervations
fur les loix que fuivent les corps
mus autour de leur centre de pesanteur ;
ſuivies d'un jugement de l'Académie
royale des ſciences fur pluſieurs de ces
bſervations , & d'un examen critique
de ce même jugement , à quoi on a joint
un théorême général & fondamental fur
la meſure des ſurfaces & des ſolides , &
quelques obſervations ſur la nature des
courbes quarrables & rectifiables , par M.
le Chevalier de Forbin ; in- 8 °.
Traité de Mécanique par M. l'Abbé
Marie, de la Maiſon & Société de Sor-
:
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 153
bonne , cenfeur royal , profeſſeur de ma .
thématiques au college Mazarin , in -4°.
AVIS fur le Dictionnaire raisonné de
Diplomatique , en 2 vol. in- 8 °.
On nous écrit de Lyon &de Neuchâtel
en Suiſſe que des imprimeurs de ces deux
villes , qui font le métier decontrefaire les
bons livres pour les rendre mauvais , ont
imprimé à la hâte le Dictionnaire raiſonné
de Diplomatique , en 2 vol. in- 8°. avec
figures par Dom de Vaines , dont la véritable
édition ſe vend à Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriſtine. Le premier
volume de la bonne édition , outre
l'épître dédicatoire & la préface , finitpar
le mot Frere , avec fix lignes imprimées
au recto de la page 547.
Et le ſecond volume finit à la pag. 482 ,
ſur le verſo où ſont les approbations : vient
enſuite le privilege du Roi en deux pages .
On fent qu'un ouvrage de cette nature
ne peut être utile que par une exactitude
ſcrupuleuſe dans l'impreſſion , & par une
repréſentation précife des caracteres des
différentes écritures anciennes dans la
gravure. Les contrefacteurs ne prennent
pas tant de ſoins pour ſurprendre le Pablic
, & lui vendre un livre plein de fau-
CK 5
154
MERCURE DE FRANCE .
tes. Nous avons cru devoir donner cet
avis pour prévenir les lecteurs de ne point
attribuer à l'édition originale leserreurs &
les inepties ridicules des éditions & des
gravures contrefaites .
ACADÉMIE.
Séance & programme d'une des Académies
de Rouen , établie en l'honneur & Sous
le titre de l'Immaculée Conception de
la Ste Vierge.
LEE jeudi 23 Décembre 1773 , s'eſt tenue
la féance publique de l'Académie de
l'Immaculée Conception de la Ste Vierge à
Rouen , en la maniere accoutumée. M.
l'Abbé Cotton des Houſſayes a ouvert la
féance , en rappelant à l'Aſſemblée que
le prix d'éloquence pour 1772 avoit été
remis pour 1773 , & publiant qu'il venoit
d'être remporté par M. l'Abbé de Formé,
profeſſeur au college de Moulins enBourbonnois
, le même qui avoit obtenu , en
1771 , un prix d'Idylle. Le ſujet du discours
eft la Religion éleve l'ame & agrandit
l'esprit. Le difcours proposé pour
1773 , fur ces paroles : Rien d'étranger á
T'homme de ce qui intéreſſe l'humanité , a
:
JUILLET. I. Vol. 1774. 155
été couronné à la ſuite du précédent. M.
Sallé , avocat à Amiens , en eſt l'auteur.
Reſtoient à couronner pluſieurs pieces de
poëſie dont le genre avoit été preſcrit:
telles , 1º. qu'une ode françoiſe ; 2°.Une
ode latine ; 3 °. Une Idylle. Mais aucune
de ces productions n'a réuniles fuffrages ,
quoique pluſieurs ne fuſſent pas fans quelque
mérite. En conséquence elles ont été
remiſes toutes au concours pour cetre année
1774 , fans préjudicier à celles qui
font en tour, favoir , 1o. Un poëme en
vers héroïques ; 20. Des ſtances ; 3°. Une
allégorie latine.
Outre les prix mentionnés , il en eſt
deux autres qui doivent particulierement
intéreſſer les auteurs. Le premier fera
donné au meilleur Eloge de M.le Cardinal
d'Amboise , Archevêque de Rouen &
miniſtre de Louis XII.
:
Le ſecond prix propoſé pour 1774 eft
celui du Prince. Le ſujet eſt à la volonté
des poëtes , qui ont à choiſir entre un'
poëme & une ode ; le premier de cent
vers environ; la ſeconde de douze ſtrophes
plus ou moins , l'un & l'autre en
vers françois. Ce prix extraordinaire fera
donné ,Poutre ceux des fondations , par
M. le Couteulx, Maire de la ville de
Rouen.
sadoo
1
165 MERCURE DE FRANCE.
M. le ſecrétaire de ladite Académie ,
en annonçant qu'on remettoit au concours
de cette année tous les vers latins & françois
qui avoient été préſentés pour celui
de l'année derniere , a fait obſerver que
parmi les pieces remiſes , il falloit en distinguer
pluſieurs auxquelles les auteurs feront
libres de metre la derniere main , telle
que celui 1º. de l'ode qui a pour ſentence:
Omnia funt hominum tenui pendentia
filo. 2°. D'une autre ode qui commence
par ce vers ; Inſtruis - moi , divine Sageffe.
3º. D'une ode latine , intitulée , De vanis
impiorum in Relligionem infultibus. On
pourroit soupçonner cette derniere piece
d'avoir déjà concouru à l'honneur d'être
employée en qualité d'hymne dans l'office
récent du Triomphe de la Foi , fête
établie & fondée , l'année derniere , en la
paroiſſe de St Roch à Paris ; mais cette
circonſtance n'empêchera pas qu'on ne
retouche l'ouvrage , afin qu'il foit digne
de la palme qu'on lui réſerve. Peut- être
auroit- il en conféquence un autre avantage
, celui d'être préféré aux hymnes qui
ont été faites pour la folemnité dont on
vient de parler : nouveau motif pour
l'auteur , & peut- être pour d'autres , de
s'exercer ſur un auffi riche ſujet. )
Les conditions communes à tous les
:
JUILLET. I. Vol. 1774. 157
ouvrages qu'on pourra envoyer au concours
, font 1º. de les terminer tous par
une priere à la Ste Vierge , ſur le privilege
de fon immaculée conception , ce
qui ſuppoſe qu'on ne traitera que des
ſujets auxquels puiſſe aſſez naturellement
s'adapter cettepriere. 2°. D'envoyer deux
copies de chaque piece , liſiblement écrites
, & adreſſées franc de port , au R. P.
Prieur des Carmes de la ville de Rouen ,
dans le courant de Novembre 1774 ; le
tout avec une ſentence & un chiffre au
bas de l'ouvrage , puis dans un billet cacheté
où ſera en outre le nom de l'auteur
, comme il eſt d'uſage dans toutes les
Académies . On obſervera que dans le
choix des matieres , les qualités du vertueux
Cardinal dont on propoſe l'éloge ,
ne ſont point deſtinées à faire excluſivement
le fonds du diſcours annoncé. Les
poëtes y pourront auſſi puiſer les plus
heureux ſujets pour les différens genres
où ils voudront s'exercer. Pourroient- ils
oublier , par exemple , le trait de bienfaiſance
ſi naïf & ſi ſublime de ſa part ,
envers un Gentilhomme de ſes voiſins
âu château de Gaillon ? Il n'y a que
M. de la Rochefoucault , actuellement
Archevêque de Rouen , qui l'ait derniérement
imité , en faiſant entiérement dé
158 MERCURE DE FRANCE .
truire une garenne immenfe , dont les
terres voiſines ſouffroient tant & depuis
fi long - temps.
SPECTACLES. "
Les Spectales , ES qui avoient été ſuſpendus
le ſamedi 30 Avril 1774 , comme un
témoignage de l'alarme des citoyens fur
la maladie du Roi & de l'affliction publique
à l'occaſion de la mort de Louis
le Bien -Aimé , ont enfin repris leur acti
vité le 15 Juin dernier , fous le nouveau
regne du jeune Monarque qui fait l'espoir
de la France & qui aſſure le bonheur
de la Nation.
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique a
donné le mercredi 15 Juin , la premiere
repréſentation de la repriſe du Carnaval
du Parnaffe , ballet héroïque en trois actes
précédés d'un prologue ; poëme de
Fuzelier , muſique de Mondonville. Cet
opéra , joué pour la premiere fois en
1749 , & repris avec ſuccès en 1759&
JUILLET. I. Κολ. 1774. 159
1767 , fait encore aujourd'hui les plaiſirs
des amateurs d'une muſique douce , agréas
ble & bien modulée.
Le prologue annonce la fête du Printemps.
Clarice chante avec tendreffe , &
Florine avec légéreté les délices de l'Amour.
Ces bergeres , diviſées par le goût
de leur chant , ſe réuniſſent avec les bergers
qui viennent célébrer le retour du
Printemps.
ACTE I. Du Carnaval du Parnaſſe.
Momus , dieu de la raillerie , exerce
ſon humeur fatirique: Apollon paroît en
berger. Il ſeroit mieux déguiſé , lui dit
Momus , s'il préféroit au fer de la houlette
, du redoutable Mars le fer victorieux
; Apollon répond que Momus fans
ſe déguiſer pourroit ſurprendre ; il n'auroit
qu'à louer ; il ſeroit méconnu. Apollon
veut plaire à Lycoris , & Momus à
Thalie. Les deux amans defirent de favoir
qui des deux fera le plus heureux.
Thalie arrive , & Apollon , en confident
difcret , ſe retire. Momus fait l'aveu de
ſon amour. Thalie paroît ſe rendre à ſes
doux empreſſemens ; Momus ſe félicite
déjà de ſon bonheur. Thalie reprend :
Il eſt temps de vous dire que j'aime ,
Que j'aimerai toujours .... la liberté.
160 MERCURE DE FRANCE.
Momus , furpris de cette ironie perfide
veut en vain cacher ſon dépit. Il lance
des traits de fatire que Thalie repouſſe
avec avantage. Enfin ils conviennent de
s'épargner , & prennent part aux jeux de
la fête.
ACTE II. Lycoris , bergere , veut conſerver
ſon indifférence , malgré le charme
qu'elle éprouve en écoutant les chants de
fon berger.
Momus vient pour obſerver Apollon ;
mais il eſt reconnu par Lycoris qui lui
reproche fon goût pour la fatire. Elle
lui dit de craindre.
MOMUS.
Que dois -je craindre ?
Quel pouvoir eſt égal au mien ?
Si l'époux de Junon veut alarmer la terre ,
Il lui faut les éclats & les feux du tonnerre:
Le trident de Neptune , effroi des matelots ,
Déchaîne l'aquilon & fouleve les flots :
Le Tyran des Enfers voit au fond du Ténare
Cent monftres réunis ſuivre ſa loi barbare ;
La Mort vole à ſa voix & fert ſa cruauté :
De tous ces dieux le courroux redouté
Fait trembler ſous leur empire
د
L'Univers
JUILLET. I. Vol. 1774. 161
:
L'Univers épouvanté ;
Mais pour être reſpecté ,
Momus n'a beſoin que de rire.
Momus , appercevant Apollon , fort
en diſant à la bergere :
J'apperçois un berger qui fait flatter les belles ;
Il n'a pourtant jamais trouvé que des cruelles.
Apollon veut parler de fa paſſion ; Lycoris
détourne ſes difcours flatteurs en
exigeant qu'il chante la puiſſance de Jupiter,
la gloire deBacchus & le triomphe
de Diane. Il termine les louanges de ces
dieux par celles de l'Amour. Lycoris s'échappe
, &Momus à ſa place , fans d'abord
être apperçu , jouit de la confufion d'Apollon.
Les bergers célebrent dans leurs
jeux le pouvoir de l'Amour.
АСTЕ III . Momus , ſous l'habit de
berger , & Thalie ſous celui de bergere ,
ſans ſe connoître , eſſaient de faire une
conquête : ils ſe promettentune conſtance
& un amour mutuels ; mais lorſqu'ils ôtent
leur maſque ; ils font étrangement trompés
. Momus s'écrie : quelle bergere ! &
Thalie , quel berger ! Lycoris voyant Mofnus
& le croyant fon berger , l'invite à
chanter dans la nouvelle fête ; Momus ,
L
162 MERCURE DE FRANCE,
confus de ſa triſte aventure , fe retire fans
rien dire. Lycoris eſt offenſée ,& fait des
reproches de tant d'indifférence à Apollon
qui la déſabuſe. Momus veut disfuader
la bergere, en lui apprenant que
fon amant eſt un dieu inconſtant; mais
la bergere cede à la tendreſſe qu'Apollon
chante trop bien pour ne pas l'inspirer.
Terpſicore amene les Jeux & les
Plaiſirs.
Cet opéra eſt très- bien remis. Mde
Larrivée joue & chante avec applaudiſſement
les rôles de Florine & de Thalie .
Mile Beaumeſnil remplit avec intérêt les
rôles de Clarice & de Lycoris. M. Legros
chante comme Apollon qu'il repréſente.
M. Durand eſt avantageuſement placé
dans le rôle de Momus.
Les ballets font de la compoſition de
M. Veſtris & d'Auberval , & très - bien
exécutés. Mlle Heinel danſe pluſieurs
entrées dans le ballet du ſecond acte avec
une très-grande ſupériorité de talent. Il
fuffit de nommer Mile Guimard . Mile
Peflin , M. Veſtris , M. d'Auberval pour
faire leur éloge. Ces premiers talens ſont
parfaitement ſecondés.
La danſe a acquis de nos jours une
perfection qui la fait dominer dans nos
E
JUILLET. I. Vol. 1774. 163
opéra , quoiqu'elle ne foit par la conſtitution
des poemes qu'un acceſſoire de l'action.
Mais lorſqu'elle en fera partie , &
qu'elle prendra un rôle , c'eſt alors que
plus eſſentielle , & même néceſſaire , elle
fera ſentir davantage combien , ſecondée
par une muſique éloquente& pittoreſque ,
elle a de reſſources pour exprimer toutes
les paſſions & tous les ſentimens. Elle
pourroit même devenir le premier des
arts; car il eſt d'expérience que la vue eſt
de tous les ſens celui qui frappe l'ame
avec le plus de rapidité &d'énergie , ſuivant
ce précepte d'Horace :
Segnius irritant animos demiſſa per aures
Quàm quæ funt oculis subjecta fidelibus.
On ſe diſpoſe à donner à ce théâtre
Orphée ; opéra célebre de M. le Chevalier
Gluck .
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEES Comédiens François ont ouvert
leur théâtre par Heraclius , tragédie deP.
Corneille ; & le Cocher supposé , comédie
de Hauteroche.
On doit donner inceſſamment fur ce
La
164 MERCURE DE FRANCE.
- théâtre le Vindicatif , comédie de caractere
en cinq actes & en vers , de M. D...
:
COMÉDIE ITALIENNE .
LES Es Comédiens Italiens ont repréſenté
le 15 Juin dernier , le Déserteur & une
piece Italienne. Le jeudi 16, on a joué
l'Ami de la Maiſon , comédie charmante
pour les paroles , & le chef- d'oeuvre de
l'art & du goût pour la muſique.
Mde Trialyajoué pour la premiere fois ,
en l'absence de Mde la Ruette , le rôle ſi
ingénu & fi ingénieux d'Agathe. Elle a
été très-applaudie , tant à cauſe delabeauté
de ſon organe & de la préciſion de fon
chant , que pour l'agrément & la fineſſede
fon jeu.
M. Clairval , excellent acteur & chanteur
agréable , a rendu le rôle de Célicourt
avec beaucoup de ſuccès. M. Nainville
, jouant le rôle d'Oronte , a fait le
plus grand plaiſir dans le magnifique air
P'Amour ſous les lauriers.
On ne peut entendre une baſſe - taille
plus belle , plus franche , plus flatteuſe ,
& qui faſſe defirer davantage que cet acJUILLET
. I. Vol. 1774. 165
teur qui a d'ailleurs beaucoup de talens ,
veuille ſe prêter ſouvent aux deſirs que
les Spectateurs ont de l'applaudir dans les
rôles qu'il travaille & qu'il affectionne.
M. Julien , repréſentant Cliton ou
l'Ami de la Maiſon , eſt applaudi comme
acteur & comme chanteur dans ce rôle
brillant qu'il rend avec autant de chaleur
que d'intelligence. Mde Billioni a joué
& chanté avec beaucoup d'ame & de
talent le rôle d'Orphise.
Le famedi 18 Juin, les Comédiens ont
joué la Rofiere , piece qui a été réduite , à
cette repriſe , en trois actes au lieu de
quatre , ce qui a mis dans l'action plus de
vivacité & un intérêt plus preſſé .
La muſique , qui eſt de M. Gretry , a
fait un nouveau plaiſir par la fraîcheur
délicieuſe de chants neufs , variés & trèspiquans.
Cette piece eſt très bien jouée.
LETTRE de M. de la Croix , avocat ,
à l'auteur du Mercure .
Il ne nous étoit pas permis , Monfieur , de douter que
les femmes douées d'une ſenſibilité acquiſe , n'euſſent
l'heureux talent de prêter à la poësie le charme de la
tendreſſe ; de lui donner l'aimable empreinte de leur
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
coeur; de l'animer , de la vivifier des feux qu'elles ſavent
ſi bien ſentir & faire naître ,
Sapho , la tendre Sapho n'a point encore été imitée,
On ne trouve nulle part ce déſordre impétueux , ce dé.
lire enchanteur , ces évocations ſi douces , ces deſirs ſi
touchans , ces idées ſi voluptueuſes , ces expreſſions brûlantes
, ces tournures poëtiques qui nous feront à jamais
regretter que tous ſes ouvrages ne foient point arrivés
juſqu'à nous.
Les hommes les plus jaloux du mérite des femmes ,
les plus injuſtes à leur égard , n'ofent leur refuſer la fipeſſe
des penſées , le charme de l'expreſſion ; ils avouent
que leur eſprit embraſſe avec grace toute la fuperficie des
idées ; que ſi elles n'ont pas le vol auffi élevé que nos
poëtes , elle l'ont fouvent plus rapide ; que ſi elles ne
déploient pas dans leur compoſition les aîles immenfes
du Génie , elles font un uſage bien agréable de la légereté
de leur efprit.
Ces hommes , pénétrés du ſentiment de leur ſupério
rité ſur les femmes en regardant Corneille , Racine , le
Chantre de Henri comme des aigles , ſont contraints
d'avouer que Meſdaines des Houlieres , du Bocage , d'Entremont
ſont au moins de charmans colibris .
Les vers que je vous adreſſe , Monfieur , leur prouveront
que l'enthouſiaſine le plus noble , le plus fublime
peut tranſporter ces êtres fi délicats , fi fragiles , fur lesquels
la Nature a répandu tant de douceur. Ils font
d'une jeune Demoiſelle qui n'a jamais appris les regles
de notre verſification que dans nos poëtes ; qui n'a
point d'autre Apollon que ſon coeur , & n'a reçu de
leçons d'harmonie qeu de ſon oreille.
JUILLET. I. Vol. 1774. 167
AU SOMMEIL.
Fils de la Nuit , pere des Songes ,
Confolateur des malheureux ,
Sommeil , digne préſent des Dieux ;
Le fleuve du Léthé dans lequel tu nous plonges
Fait oublier les maux affreux ,
Pour ne nous abreuver que des plus doux menſonges.
Sommeil , o divin enchanteur !
Quand ta baguette a touché ma paupiere
C'eſt l'inſtant des plaiſirs , & leur troupe légere
Diflipe les chagrins qui dévoroient mon coeur.
Et lorſque dans ta profondeur ,
De la Mort tu m'offres l'image ,
Tu me voiles du moins l'excès de mon malheur
Lorſque j'exiſte plus , je ſouffre davantage.
Mon coeur , s'il ne ſent rien, ne ſent point ſa douleur :
Dans ton filence il ſe repoſe.
Sommeil , ton néant même eſt pour lui quelque choſe ;
L'absence de ſes maux , voilà ſon ſeul bonheur.
Par Mlle de B ....
L4
368 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. le Marquis de Condorcet
à M. de la Harpe .
Recevez , Monfieur , tous mes remerciemens des choſes
flatteuſes que votre amitié pour moi vous a inſpirées
fur l'éloge de M. de la Condamine. Si cet ouvrage a
quelque mérite , c'eſt d'être écrit ſimplement , & il eſt
facheux d'être obligé de regarder cela comme un mérite .
J'ai faiſi avec plaifir l'occaſion de rendre juſtice à un
vieillard illuftre ſur lequel tous les infectes de notre littétérature
s'acharnent avec tant de baſſeffe & d'indécence.
Je n'ai pu dire qu'un mot de ſes élémens de la philoſophie
newtonienne. Sans cela j'aurois fait obſerver que
cet ouvrage eſt encore le ſeul où les hommes qui n'ont
point cultivé les ſciences puiſſent acquérir des notions
ſimples & exactes ſur le ſyſteme du monde , & ſur la
théorie de la lumiere ; que ces élémens bien loin de renfermer
des fautes groſſieres , comme l'ont imprimé des
gens qui n'étoient pas en état de les entendre , ne renferment
même aucune erreur qu'on puiſſe imputer à M.
de Voltaire. Car s'il y en a quelques - unes , ce ſont
des opinions qu'il a adoptées d'après le témoignage des
auteurs les plus accrédités . J'aurois pu faire obſerver
encore que lorſque M. de Voltaire donna cet ouvrage ,
le premier des géomètres de l'Europe , Jean Bernoulli ,
combattoit encore le newtonianiſme ; plus de la moitié
de l'Académie des ſciences étoient cartéſienne ; que Fontenelle
enfin , ſi ſupérieur à tous les préjugés de ſecte
-ou de nation , Fontenelle qui n'avoit pas trente ans lorsJUILLET.
I. Vol. 1774. 169
que le ſyſtème de Newton parut , & qui étoit du petit
nombre de gens qui pouvoient l'entendre ; que Fontenelle
étoit reſté opiniatrément attaché à ſes premieres
opinions. Si on ajoute à tout cela que le premier livre
claſſique où l'on ait développé en France les théories de
Newton ne parut que dix ans après l'ouvrage de M. de
Voltaire , on ne peut ſe diſpenſer de convenir qu'il y
avoit bien du mérite en 1738 , à donner ce que notre
illuftre mattre appelle avec tant de modeſtie ſon petit
catéchiſme d'attraction .
Vous avez raiſon de remarquer qu'on ne pardonna
point alors au même homme d'avoir fait Zaïre , & de
vouloir faire entendre Newton. Mais il y a des gens
plus difficiles qui ne peuvent ſouffrir ceux même qui
ſont purement géomètres . L'Abbe des Fontaines étoit
de ce genre ; il dit quelque part , que quand l'esprit
d'un géomètre fort d'un angle , il parolt presque toujours
obtus ; que tel géomètre ou phyſicien qui , dans fon
genre , est un aigle , est , en tout autre genre , ou un
boeuf, ou un canard ou un hanneton ; trois fortes
d'animaux qui ont l'honneur de partager la reſſemblance
de la plupart. Cet Abbé des Fontaines reprochoit
à Fontenelle ſon ſtyle , & l'accuſoit de corrompre
le goût.
,
Ce Journaliſte a laiſſé une poſtérité nombreuſe & digne
de lui. Je liſois dans une de leurs rapſodies , ( car
on peut en lire comme on s'arrête quelquefois dans les
rues pour écouter les propos du peuple ) j'y lifois donc
que des problèmes n'immortaliſoient perſonne ; que ſi
Paſcal alloit à la poſtérité , ce ne ſeroit pas comme
L5
170 MERCURE DE FRANCE .
géomètre ; & on citoit pour exemple des géomètres , qui
n'ont pas été à la poſtérité , MM . Clairaut, Fontaine &
Euler. Heureuſement que , malgré la déciſion du criti
que , M. Euler eſt encore plein de vie & de génie , qu'il
n'eſt pas mort & que fon nom ne mourra point. Le
même Ariftarque décidoit que M. d'Alembert étoit un
géomètre ſans invention. Cela vaut à-peu-près le jugement
de l'Abbé des Fontaines qui imprimoit dans ſes
feuilles que Newton n'avoit point d'autre philosophie
dans la tête que quelques termes de logique.
Peut-on ſe facher après cela lorſque les mêmes gens
trouvent plus de génie dans Suréna que dans Mahomet ,
& préferent le Brutus de Fontenelle à celui de M. de
Voltaire ? Tous ces jugemens ne peuvent nuire ni à la
philoſophie ni aux beaux arts , mais les délations & les
calomnies nuiſent à ceux qui cultivent la philoſophie &
les arts . Voilà ce qui est vraiment déteſtable ; le reſte
n'eſt que ridicule,
Adieu , Monfieur : aimez-moi toujours ; je compte avoir
bientôt le plaisir de vous embraſſer en attendant
celui de pleurer aux Barmécides qui , malgré mes critiques
dans leſquelles je perſiſte , font un chef - d'oeuvre
d'éloquence.
ARTS.
GRAVURES.
Costume des anciens Peuples , par M. Dandré
Barbon , profeſſeur de l'académie
royale de Peinture & de ſculpture ,
JUILLET. I. Vol. 1774. 171
directeur perpétuel de celle de Mar.
ſeille , & membre de l'Académie des
Belles - Lettres , Sciences & Arts de
la même ville. 18º cahier in-40. A Paris
rue Dauphine , chez Jombert lie
braire , & Cellot Imprimeur,
M. Dandré Barbon continue de nous
préſenter dans les 7 premieresplanches de
ce nouveau cahier les uſages religieux des
Ifraëlites ; & il entre dans le détail des
principaux meubles du Temple de Salomon.
Les cinq dernieres planches de ce
même cahier nous offrent pluſieurs uſages
civils & domeſtiques des Hébreux. Les
explications qui accompagnent les planches
font toujours inſtructives & renferment
ſouvent des réflexions critiques ,
propres à guider l'artiſte & à éclairer
ceux qui s'occupent de recherches ſur
les moeurs , uſages & coutumes des anciens
Peuples.
I I.
Premiere & deuxieme vue de Pirna en
Saxe. Prix , I liv. 10 f. chaque eſtampe.
A Paris , chez Buldet , rue de Gêvres.
Ces deux eſtampes , d'environ 8 pouces
de haut ſur 10 de large, font pendant &
172 MERCURE DE FRANCE.
ont été gravées par R. Daudet , d'après les
tableaux originaux peints à gouache par
Vagner. Ce payſagiſte Allemand, mort
il y a quelques années à la fleur de fon
âge, avoit un coloris très- chaud , & le
graveur nous rappelle ce coloris dans ces
gravures excutées avec intelligence.
III९,
Les Plaisirs de l'Hiver ;
La Récolte d'Automne ;
Les Travaux de l'Eté ;
Les Délices du Printemps .
Ces quatre eſtampes figurent les quatre
Saiſons. Elles ſont d'une compofition
agréable & galante , d'après le deſſin deM.
Queverdot , gravées par M. Frufſotte ; &
dédiées à M. le Comte de Beauvilliers ,
Maréchal des camps & armées du Roi.
La hauteur de ces eſtampes eſt de 11 pouces
, & de 8 pouces de largeur. Elles ſe
vendent à Paris , chez M. Frufſotte , rue
des Grands- Degrés , chez le limonadier ,
vis-à-vis la rue Perdue ; & chez le Pere &
Avaulez , marchands , rue St Jacques .
I V.
Albertus Haller , célebre médecin , gravé
par M. Pruneau ; & ſe trouve àParis ,
JUILLET. I. Vol. 1774 173
rue des Mathurins , au petit hôtel de
Cluni. Prix , I liv.
V.
La belle Matinée , eſtampe d'environ 17
pouces de hauteur & 13 de largeur ,
gravée d'après le tableau original de J.
Vernet , peintre du Roi , par P. Benazech
; & fe trouve à Paris , chez Vernet
le jeune , quai des Auguſtins , au
coin de la rue Gît- le- coeur.
Cette eſtampe eſt d'une compoſition
agréable & fpirituelle , gravée avec beaucoup
de foin & de talent par M. Benazech
; elle fait le perndant des Plaisirs de
l'Eté , eftampe publiée en 1772 à la même
adreſſe. C'eſt une ſuite curieuſe que
les amateurs ajouteront à la riche collection
des gravures d'après M. Vernet.
V I.
Le Sieur Demarteau , graveur duRoi,
vient de graver dans le genre du crayon ,
d'après les deſſins de M. Monnet , peintre
duRoi , un cours d'anatomie au nombre
de 42 planches , diviſé en ſeptcahiers différens.
Perfuadé que l'anatomie eſt une des
parties fondamentales du deſſin , & comme,
dans ce qui a été fait juſqu'à préſent ,
174 MERCURE DE FRANCE.
l'on a trop négligé les pieds & les mains;
l'auteur s'eſt attaché à rendre tous les détails
en les faiſant grands comme nature.
Un des avantages de cette fuite , eſt que
l'on trouve l'explication de chaque partie
du corps & l'os à côté , afin que les éleves
s'attachent à connoître les deſſous , & fe
rapprochent des regles des proportoins &
du vrai.
Chaque cahier de 6 feuilles ſe vend 25
fols chez Demarteau , graveur & penſionnaire
du Roi , rue de la Pelleterie , á
la Cloche , à Paris.
VII.
Portrait de Louis XVI, Roi de France ,
avec ces vers de M. l'Abbé de l'Attaignant
:
Un Roi qui ſe fait tant cherir ,
Avec une Reine adorée ,
Vont bientôt faire revenir
Les jours de Saturne & de Rhée.
Portrait de Marie- Antoinette , Reine de
France , avec ces vers du même auteur :
Ce lis que la France vous donne ,
Princeſſe , étoit digne de vous ;
Vous méritez une couronne
Et d'avoir Louis pour épouxs
JUILLET. I. Vol. 1774. 175
Ces médaillons font ornés des attributs
de la puiſſance & des vertus. Ils font gravés
par M. le Beau , & ſe trouvent chez
lui , rue St Jacques , maiſon de la Veuve
Duchesne , libraire.
VERS pour être mis au bas d'un nouveau
Portrait de la Reine , très - bien fait &
fort reffemblant.
L'AR
'ART auroit une fois égalé la Nature ,
Si de tes traits charmans la fidelle peinture
Pouvoit offrir encore à nos yeux fatisfaits
Ton coeur vraiment royal , tes talens , tes bienfaits,
Par Madame L**.
PREDICTION.
QUAND , UAND , ſous deux autres noms également chéris
Le Ciel aura place ſur le throne des lis
Le grand coeur d'Henri-Quatre & de Marie-Théreſe,
176 MERCURE DE FRANCE
• Le dernier des François pourra vivre à ſon aife.
>
VIII.
,
t
Par la mlime.
Portraits du feu Roi , du Roi , de la Reine,
de Monsieur , de Madame , de Monfeigneur
le Comte & de Madame la Comteffe
d'Artois en medaillons réunis
dans la même eftampe & foutenus par
des Génies . Ils font gravés d'après le
deffin de M. Huet par M. Briceau dans
la maniere du crayon rouge , avec les
acceſſoirs gravées dans la maniere du
crayon noir.
e
Cette eſtampera le mérite de préſenter
à la fois les objets de nos hommages respectueux.
On lit au bas ces vers :
Il n'eſt plus , chers François , ce Roi plein de clémence ;
Il n'eſt plus ce grand Roi fi rempli d'équité :
Mais
TA
*Alluſion à ce propos d'Henri IV ſi ſouvent répété ,
mais qui ne peut l'être trop , lorſque ce Prince s'entrerenant
un jour avec le Duc Charles Emmanuel de Savoye
diſoit : . • Si Dieu me laiſſe vivre , je ferai
enforte qu'il n'y aura point de laboureur en mon
:; royaume qui n'ait le moyen d'avoir une poule dans
fon pot.
JUILLET. I. Vol. 1774 177
Mais ce ſoleil n'eſt point éclipſé pour la France
Son digne petit- fils reproduit ſa clarté.
Et vous , Héros naiſſans , affermiſſez ſon trône ;
D'un Monarque adoré ſecondez les projets.
Si vous ne partagez fon fceptre & ſa couronne ,
Partagez avec lui l'amour de ſes Sujets.
Cette eſtampe ſe vend à Paris . prix!,
6 liv. chez M. Briceau , rue St Honoré ;
près l'Oratoire.
PORTRAIT DE LA REINE.
M. DE LORGE , jeune homme qui a le
talent le plus décidé pour la peinture , a
repréſenté la Reine en Diane , donnant
des ordres , àun retour de chaſſe. Ce tableau
eſt d'une beauté parfaite. La déeſſe ,
plus grande que nature , d'une taille ſvelte
, élégante , & d'un port majestueux ,
paroît faillante & animée par l'art enchanteur
de l'artiſte. Elle eſt peinte avec
l'éclat de la beauté , de la jeuneſſe & des
graces ſur un fonds de payſage , & envi
ronnée de fleurs. Tous les acceſſoires , les
draperies & les ornemens ſont touchés
avec eſprit , & avec beaucoup d'effet &de
liberté. Ceux qui ont vu , au Louvre, ce
M
178 MERCURE DE FRANCE
portrait ſi intéreſſant, n'ont pu ſe laſſer
d'en admirer la reſſemblance frappante ,
le coloris ſéducteur & la douce magie.
Le tableau eſt dans un cadre magnifique
dont tous les ornemens relatifs , en grand
nombre & fort riches , font du travail le
plus élégant & le plus précieux.
LE
VERS pour le Portrait de la Reine.
Le Ciel mit dans ſes traits cet éclat qu'on admire.
France , il la couronna pour ta félicité.
Un fceptre eſt inutile avec tant de beauté ;
Mais à tant de vertus il fallait un Empire.
Par M. de la Harpe.
MUSIQUE.
I.
Nouvelle Méthode , ou premiers Elémens
pour l'inſtrument appelé le Biffex ou
lesdeux-fix-cordes par M. Van -Hecke ,
de l'Académie royale de Muſique , au
teur & profeſſeur dudit inſtrument ,
exécuté par M. Naderman , luthier ordinaire
de la Reine ; dédié à MM. **
JUILLET. I. Vol. 1774: 179
premiers écoliers dudit inſtrument.
Euvre II . Prix , 12 liv. A Paris ; chez
l'auteur , rue St Thomas - du - Louvre,
chez M. Venier , marchand de muſique
, vis -à - vis le château - d'eau ; &
chez Naderman , luthier , rue d'Argen
teuil , butte St Roch .
LEBiffon préſente à-peu-près la forme
d'un luth ; il a l'épaiſſeur de la guitarre
ordinaire. Douze cordes qui font en tout
trois octaves &demie , compoſent l'ins
trument ; elles en tiennent le milieu. La
méthode que nous annonçons enſeignera
les moyens de jouer le Biſſex avec les
agrémens & le goût qui lui font propres.
Pieces d'orgue , Meſſe en re mineur ; dédiées
à Mde de Montmorency- Laval ,
Abbeſſe de l'Abbaye royale de Montmartre
; compoſé par M. Benaut , Me. de
clavecin. Prix , 3 liv.A Paris ,chez l'auteur
; rue Gît-le-Coeur , la ſeconde porte
à gauche en entrant par le pont-neuf; &
aux adreſſes ordinaires de muſique.
Six Trio pour deux violons & baſſe ;
dont le premier & le fixieme peuvent
s'exécuter à grand orchestre , composés par
J. G. Burckhoffer; oeuvre IVe. Prix ,7liv:
4 fols. A Paris , chez M. Boüin , Md.
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
de muſique & de cordes d'inſtrumens , rue
St Honoré , près St Roch , au Gagnepetit.
Trois Duo pour un violon & un violoncelle
, par J. B. Cirry ; oeuvre 5e. Prix
4 liv. 4 fols , à la même adreſſe.
La Chaconne de l'Opéra de l'Union de
l'Amour & des Arts , arrangée en piece
de clavecin , par M. Pouteau , organiſte
de St Jacques de la Boucherie & Me. de
clavecin. Prix , 1. liv. 16 ſ. à la même
adreſſe.
Six Sonates aiſées pour le piano forte
& le clavecin , par J. A. Paganelly , directeur
de la Muſique du Roi d'Eſpagne.
Prix , 3 liv. 12 ſ. à la même adreffe.
Six Symphonies à trois , deux violons
& baſſe , dédiées à Mde la Comteſſe de
Rouault , par Andrea Och. op. I. Prix ,
9 ſols ; ſe vendent à Paris , au bureau d'abonnement
muſical , cour de l'ancien
grand Cerf, rues St Denis & des Deux-
Portes St Sauveur ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique ; àLyon , chez M. Castaud
, Md libraire , place de la Comédie.
Six Sonates de chambre à deux violons
&baſſe , dédiées à la même par le même
auteur ; Op. II. Prix, 7 liv. 4 fols &
ſe vendent aux mêmes adreſſes.
JUILLET. I. Vol. 1774. 181
Sei Divertimenti per l'Arpa fola , o accompagnata
da flauto traverſo , violino
e Baſſo meſſi in ordine da Franceſco Petroni
; opera IV. Prix , 7 liv. 4 f. AParis ,
chez l'auteur , rue Montmartre , entre les
deux cafés , vis-à-vis la rue des Vieux
Auguſtins , & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
Ile Recueil de petits Airs , arrangés en
pieces avec des variations & despréludes
en différens tons pour la harpe , dédié
à Mde la Marquiſe de Genlis , par le même
auteur ; EOEuvre VIII. Prix , 7 l. 4 f.
On trouve du même auteur & aux mêmes
adreſſes.
Sixieme Livre deHarpe, contenant des
airs choiſis avec accompagnement. Prix ,
7 liv. 4 f.
Et Duo pour deux Harpes , dédié à
Mlle de Guines ; Op. VII. Prix , 4 1.4 f.
Sei Sonate per Cembalo , o piano forte
con violino ad libitum , compoſte daMatia
Vento ; Opera II. Prix , 7 liv. 4ſols.
A Paris , chez M. Venier , éditeur de pluſieurs
ouvrages de muſique , rue St Thomas
du Louvre , vis-à- vis le châteaud'eau
; & aux adreſſes ordinaires ; à Lyon ,
aux adreſſes de muſique.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE .
VERS préſentées à LOUIS XVI, àfon
avénement au Trône.
ETRE Roi bon & juſte , & n'avoir que vingt- ans ,
Des Peuples & des Grands avoir la confiance ,
N'écouter que la voix des Titus , des Trajans ,
C'eſt illustrer les droits que donne la naiſance ,
C'eſt devoir la couronne aux vertus , aux talens ;
C'eſt mériter enfin tous les voeux de la France.
De votre Majefté
L'Edit plein de bonté,
Diſpenſant vos Sujets d'un tribut légitime ,
Augmente leur amour , leur reſpect , leur eſtime ;
Que dis-je ? tous les coeurs à votre avénement
Pénétrés de reconnoiſſance ,
Exaltent votre bienfaiſance
Par le plus tendre attachement.
Par M. de Glatigny , Officier de
la Chambre de la Reine.
Сло
JUILLET . I. Vol. 1774. 183
VERS préſentés à la Reine par M. Altéon
Desgoustes , Avocat au Parlement
le 16 Juin 1774 .
HENRIC
ENRIC Quatre en ce jour renaît en Louis Seize ;
Sous ce nouveau Titus renaîtront les Sully.
Son Peuple déſormais va jouir à ſon aiſe,
Sous ſes auguſtes loix , d'un bonheur accompli.
La Reine eſt des vertus la fidelle compagne.
Tous ſes jours ſont comptés par autant de bienfaits .
Dans nos preſſans beſoins Minerve l'accompagne ;
Lucine achevera de combler nos ſouhaits.
AU ROI & A LA REINE ,
à leur avénement à la Couronne.
SUR
UR un trône éclatant où regne la Juſtice ,
L'Amour & la Vertu ſont couronnés de fleurs ;
Le plus pur hommage des coeurs
Fait pour eux , au sein des grandeurs ,
Notre bonheur & leur délice.
ParM. Mouret de St Firmin , ancien
Commiſſaire de la Marine.
)
:
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
VERS préſentés au Roi , à Marly , le
19 Juin 1774 .
COMMENT
OMMENT avez - vous pu , Monarque généreux
Sécher fitôt les larmes de la France !
1
:
Que ne peut , d'un bon Roi , l'active bienfaiſance !
A peine vous régnez : vos ſujets ſont heureux.
Vous étendez plus loin encor la prévoyance :
Vous voulez triompher juſques de l'avenir :
Dédaignant d'attendre en filence
Un mal qui ſi ſouvent ravit notre eſpérance ,
Vous marchez au-devant pour vous en garantir.
Ah ! l'intérêt de votre vie
N'eſt pas le ſeul motif qui vous le fait braver :
C'eſt votre Peuple en vous que vous voulez ſauver :
Vous immolant vous - même au bien de la patrie ,
Vous expoſez vos jours pour les lui conſerver.
T
Peut-être j'en crois trop une erreur qui m'eſt chere ;
Mais à quel autre Roi pourriez - vous reſſembler !
L'Eternel a permis que , pour nous conſoler ,
L'ame du grand Henri vint viſiter la terre.
S'il l'enleva trop tôt aux pleurs de nos aïeux ,
C'eſt qu'il le réſervoit un jour à cet empire :
Il le rend aujourd'hui plus jeune à leurs neveux ;
Sous les traits de Louis , Henri-Quatre reſpire .
Par M.le Prieur , garçon ordinaire de la
Chambre de Sa Majesté.
2
JUILLET. I. Vol. 1774. 185
Sur la remise du Droit de Joyeux - Avé-
Ce qu'on
nement .
E qu'on nomma dans tous les temps
Joyeux avénement , ne fut , à le bien prendre ,
Qu'un hommage forcé , qu'en beaux derniers comptans
Joyeux alors ou non , les Sujets devoient rendre
Au Prince qui montoit au trône des Français ,
Louis nous en diſpenſe. Il dédaigne l'hommage
Qui des vrais ſentimens n'eſt que la fauſſe image ;
Il le veut libre & pur. Il veut par ſes bienfaits
Du regne de Titus faire briller l'aurore ;
Et , ſans en perdre aucun , ſe livrer chaque jour
Au doux plaiſir d'aimer un Peuple qui l'adore ,
Et de lui prouver fou amour.
Par M. Ganeau.
PROCÉDÉ pour se rendre maître des
N 1
Abeilles.
ous avons , dans le volume du Mercure
du mois de Mars dernier , annoncé que le
Sr. Daniel Wildman , Anglois , faiſoit
voir à Paris aux Curieux différentes expériences
fur les abeilles dont il ſavoit ſe
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
rendre maître au point de les agiter , de
les irriter même impunément & de les
faire paſſer de leur ruche fur ſon bras nud
ou ſur ſon viſage , ſans en recevoir aucune
piqûure. Ce ſpectacle avoit été donné déjà
à Londres en 1765 & 1766 par le Sr Thomas
Wildman , parent vraiſemblablement
du Sr Daniel. Les abeilles lui obéiſſoient
également ; il ſe promenoit dans les rues
de Londres avec l'eſſaim attaché à fon
menton , ce qui formoit une efpece de
barbe très - longue. On peut croire que
c'eſt à lui que le Sr Daniel doit le fecret
de ſe rendre maître de l'eſſaim. Le Sr
Thomas Wildman , lorſqu'il étonnoit
Londres par cette nouveauté , promit de
publier ſon ſecret; il tint parole en 1768 ,
& on le trouve dans un traité imprimé
cette année , qui eſt intitulé : A treatise
on the management of te bees ; ce ſecret a
été publié dans la gazette universelle de
littérature des Deux- Ponts de la préſente
année , no. 43 .
Le Sr Thomas Wildman , après avoir
indiqué pour tirer le miel& la cire de la
ruche , un moyen nouveau & moins destructeur
, qui conſiſte à faire paſſer les
abeilles de la ruche pleine dans une ruche
vuide en les effrayant par un petit bruit
qu'on fait en frappant ſur les parois exté-
1
JUILLET . I. Vol. 1774. 187
rieurs , continue ainſi: ,, Il ne paroît pas
,, qu'on ait réfléchi ſur les effetsde la peur
,, imprimée aux abeilles par un bruitcon-
„ tinuel. C'eſt par ce moyen qu'on peut
,, en faire ce que l'on veut. Dès qu'elles
ود
ود
"
ſont effrayées , elles reſtent tranquilles
dans l'endroit où elles vont ſe placer ,
» pourvu qu'elles n'y foient pas troublées.
Ceux qui m'ont vu les manier àma fantaiſie
ont été étonnés ;&deſirentmonſe-
,, cret ; je le leur ai promis; je déclare
,, qu'il ne conſiſte que dans la peurde ces
,, infectes , & dans le ſoin de ſe rendre
و د
ود
ود
maître de leur reine ; mais j'avertis en
même temps qu'il y a un art à tout cela
,, qui demande beaucoup de patience &
de dextérité ; pour l'apprendre & s'y
perfectionner , il faut riſquerbeaucoup
de piqûures & la ruine depluſieurs ruches.
Une longue expérience m'a ap-
„ pris qu'auſſi tôt que je frappeſur les cô-
و د
و د
"
و د
ود
ود
و د
tés de la ruche , la reine fort immédia-
„ tement , comme pour apprendre la cauſe
de ce bruit qui alarme tout l'eſſaim.
De fréquentes épreuves m'ont mis en
état de la diftinguer ſur lechamp des autres
abeilles ; la patience & l'habitude
m'ont inſtruit à la ſaiſir adroitement&
و و
ſans la bleſſer : ce point eſt de la der-
2, niere importance. Si l'on n'a pas une
و د
و د
و د
188 MERCURE DE FRANCE.
,, nouvelle reine de réſerve à donner à la
, ruche , elle eſt détruite ; j'en ai fait
,, ſouvent l'expérience. Quand je tiens
,, cette Reine , je puis , fans lui faire du
ود
ود
ود
ود
mal , ni l'irriter , la tenir dans mamain ,
les abeilles volent en bourdonnant autour
de la ruche avec beaucoup de confuſion;
leur trouble , leur inquiétude
,, paroiſſent à des yeux peu exercés , dela
,, fureur; on les croit irritées , elles ne
"
ود
"
font qu'effrayées ; cet état dure tant
,, qu'elles ne voient pas la reine ; je le
prolonge ou je l'abrége en lacachant ou
en la montrant; alors je la place fur la
partiede moncorps où je veux avoir l'esſaim
; quelques abeilles ne tardent pas à
la découvrir ; elles l'indiquent aux premieres
qu'elles rencontrent , celles - ci
au reſte ,& toutes viennent ſe placer au-
,, près de leur fouveraine ; elles paroiſſent
و د
ود
ود
ود
و د
و د
ود
ود
ود
ſi joyeuſes , ſi ſatisfaites de la voir ,
,, qu'elles demeurent en repos au- tour d'elle
, ne faiſant ni mouvement , ni bruit
elles la ſuivent lorſque que je la fais
,, avancer ou reculer , & vont auprès d'elle
par-tout où je la place.Mon attachement
pour la reine& le tendre égardque
j'ai pour ſaprécieuſe vie, me feroit fouhaiter
un autre ſecret ; je crains que le
mien ne ſoit mis enufagepar des mains
و د
و د
১
t-
و د
و د
"
3
JUILLET. I. Vol. 1774. 189
;; maladroites , qui en tueront un grand
,, nombre ; mais je n'en ai point d'autre
,, que mon adreſſe ; une pratique longue
" &conſtante l'a tellement fortifiée , que
„ je parviens à paſſer un fil de foie an-tour
,, du corps de la reine ſans la bleſſer ; il
,, me fert à l'arrêter ſur la partie de mon
,, corps où je veux faire paſſer l'eſſaim.
„ Quelquefois pour ce dernier objetje me
" fers d'un autre moyen qui conſiſte àlui
,, rogner les ailes d'un côté; mais je n'en
,, ſuis pas ſi bien lemaître. Je terminerai
,, ces détails , ajoute le Sr Thomas Wild-
,, man , par le mot de Furius Creſinus ,
,, qui , cité devant les Ediles pour répondre
,, au peuple qui l'accuſoit de fortilege par-
و د
ce que ſes champs portoient des moiſſons
,, plus abondantes que les autres , ſe pré-
,, ſenta avec ſes inſtrumens de labourage ,
,, en diſant : Romains , voilà mes fortile-
,, ges. Je dirai : Anglois , mon adreſſe est
" toute ma magie.
و د
M
ANECDOTES.
I:
ADAME DE M.... étoit dans ſes terres
lorſque ſon mari fut fait Maréchal de
190 MERCURE DE FRANCE.
France. Son Bailli crut qu'il lui devoit
faire une harangue: il la compoſa de fon
mieux ,& l'apprit par coeur. Il étoit vieux
&d'une figure fort extraordinaire ; mais
il n'étoit rien moins qu'éloquent , quoiqu'il
joignît au titre de Bailli celui d'Avocat
du Roi du ſiege préſidial. Mde la
Maréchale qui écoutoit la harangue avec
beaucoup de dignité , voyant que l'orateur
reſtoit court au milieud'une période ,
&que les larmes lui venoit aux yeux
lui dit: (pour le remettre! apparemment)
Eh bien , courage M. H.... , laſenſibilité
de votre coeur me touche ! Ce qui produifit
un effet tout contraire; les ſanglots redoublerent
& la harangue ne fut point
achevée.
II.
Jean Ernich, natif de Vienne en Autriche,
voyant à deux doigts de la mort ,
le ſecrétaire Jean- Baptifte Ballarin , fon
maître , priſonnier d'état aux SeptTours
Conſtantinople , s'offrit à lui ſauver la
vie en prenant ſa veſte vénitienne pour
mourir à ſa place.
III.
Dammartin appercevant unjourBalue ;
Evêque d'Evreux , depuis Cardinal , en
JUILLET. I. Vol. 1774- 191
rochet & en Camail faire une revue , dit
au Roi (Louis XI) : ,, Sire , je vous ſup-
" plie de m'envoyer à Evreux ordonner
„ des Prêtres , puiſque l'Evêque vient ici
paſſer des ſoldats en revue." ود
DÉCLARATIONS , ARRÊTS,
LETTRES - PATENTES , &c.
DECLARATION du Roi pour faire jouir des
privileges des Commenſaux les Officiers della
Maiſon de la Reine , donnée à la Muette le 29
Mai 1774 , enregiſtrée au Parlement le premier
Juin.
Edit du Roi , portant fuppreffion & création
de l'office de premier Huiffier au Parlement de
Paris , donnée à la Muette au mois de Mai , enregiſtré
au Parlement le premier Juin.
Lettres - patentes du Roi qui ordonnent qu'il
fera fait fonds pendant fix années , dans les Etats
des Finances des recettes générales , de quatre millions
quatre cents mille livres au profit de la compagnie
des Receveurs-généraux des Finances , pour
opérer le remboursement en capital & intérêts des
vingt-un millions huit cents mille livres qu'ils ont
été autoriſés d'emprunter par l'arrêt & lettrespatentes
du premier Avril 1770, pour être em.
ployés au paiement des reſcriptions par eux retirées;
données à Verſailles le 23 Juin 1774 , enregiſtrées
en la Chambre des Comptes le 2 Mars
fuivant.
192 MERCURE DE FRANCE.
Arrêt du Conseil d'état du Roi du 26 Avril
1774, pour la prise de poffeffion du bail des Fermes-
générales , ſous le nom de Laurent- David ,
pendant fix années qui commenceront au premier
Otobre 1774 , pour les droits dont la jouiffance
commence au premier Octobre , & au 1 Janvier
1775 pour ceux dont la jouiſſance commence au
premier de Janvier.
Déclaration du Roi donnée à la Muette le 26
Mai 1774 , enregiſtrée au Parlement le premier
Juin, interprétative de l'Edit d'Août 1749 , concernant
les acquiſitions des Gens de main-morte.
Déclaration du Roi concernant le rembourſement
des quittances de finance provenant de la
liquidation des Officiers du Parlement de Toulouſe
fupprimés. Donné à Verſailles le 23 Avril
1774 , & regiſtré au Parlement de Toulouſe le
18 Mai ſuivant.
Déclaration du Roi , du 26 Mars 1774, enre
giftrée le 23 Avril , portant que les Cures dudioceſe
de Boulogne , ſituées en Artois , feront conférées
au concours. १
Déclaration du Roi donnée à la Muette le 23
Mai 1774 , & enregiſtrée le 30 du même mois en
la Cour des Monnoies , qui ordonne les changemens
des poinçons pour la fabrication des eſpeces ,
fans que néanmoins le titre, le poids & la valeur
en ſoient changés ; & qui en conféquence ordonne
que les précédentes eſpeces continueront d'avoir
cours concurremment avec les nouvelles .
Nous rapportérons en entier l'édit ſuivant , quí
renferme le préſage heureux du regne le plus juſte
& l'expreffion des ſentimens d'un Monarque qui
veut être le bienfaiteur & le pere de ſes ſujets.....
Edit du Roi , donné à la Muette au mois de Mai
1774 , regiſtré en Parlement le 30 deſdits mois
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 193
7
& an , portant remiſe du droit de joyeux - avenement
, qui ordonne que toutes les rentes , tant
perpétuelles que viageres , charges , intérêts &
autres dettes de l'Etat , continueront d'être payés
comme par le paffé , & que les rembourſemens
des capitaux ordonnés , feront faits aux époques
indiquees .
Louis , par la grace de Dieu , Roi de France
& de Navarre : A tous préſens & à venir , Salut.
Aſſis fur le trône où il a plu à Dieu de nous élever
, nous eſpérons que ſa bonté ſoutiendra notre
jeunefle , & nous guidera dans les moyens qui
pourront rendre nos peuples heureux ; c'eſt notre
premier delir : Et connoiffant que cette félicité dépend
principalement d'une ſage adminiſtration des
finances , parce que c'eſt elle qui détermine un
des rapports les plus eſſentiels entre le Souverain
& ſes ſujets , c'eſt vers cette adminiſtration que ſe
tourneront nos premiers ſoins & notre premiere
étude. Nous étant fait rendre compte de l'Etat ac
tuel des recettes & des dépenses , nous avons vu
avec plaifir qu'il y avoit des fonds certains pour le
payement exact des arrerages & intérêts promis ,
& des renibourſemens annoncés ; & conſidérant
ces engagemens comme une dette de l'Etat , & les
créances qui les repréſentent comme une propriété
au rang de toutes celles qui ſont confiés à notre
protection , nous croyons de notre premier devoir
d'en affurer le payement exact. Après avoir ainſi
pourvu à la fureté des créanciers de l'Etat , &confacré
les principes de justice qui feront la baſe de
notre regne , nous devons nous occuper de foulager
nos peuples du poids des impoſitions ; mais
hous ne pouvons y parvenir que par l'ordre & l'économie
: les fruits qui doivent en réſulter ne ſont
pas l'ouvrage d'un moment , & nous aimons
N
194 MERCURE DE FRANCE.
mieux jouir plus tard de la fatisfaction de nos fujets
que de les éblouir par des foulagemens dont
nous n'aurions pas afſuré la ſtabilité. Il eſt des dépenſes
néceffaires , qu'il faut concilier avec l'ordre
& la fûreté de nos Etats: Il en eſt qui déri.
vent de libéralités ſuſceptibles peut- être de modé.
ration , mais qui ont acquis des droits dansl'ordre
de la juſtice par une longue poffeſſion , & qui
dès-lors ne préſentent que des économies graduelles.
Il eſt enfin des dépenses qui tiennent à notre
Perſonne & au faſte de notre Cour ; fur celles - là
nous pourrons ſuivre plus promptement les mouvemens
de notre coeur , & nous nous occuponsdéjà
des moyens de les réduire à des bornes convenables.
De tels ſacrifices ne nous coûteront rien ,
dès qu'ils pourront tourner au foulagement de nos
ſujets ; leur bonheur fera notre gloire , & le bien
que nous pourrons leur faire fera la plus douce récompenfe
de nos foins & de nos travaux. Voulant
que cet Edit , le premier émané de notre autorité ,
porte l'empreinte de ces diſpoſitions , & foit comme
le gage denosintentions , nous nous propofons
de diſpenſer nos ſujets du droit qui nous eſt dû à
cauſe de notre avénement à la couronne ; c'eſt affez
pour eux d'avoir à regretter un Roi plein de bonté
, éclairé par l'expérience d'un long regne , respecté
dans l'Europe par fa modération , fon amour
pour la paix & fa fidélité dans les traités. A ces
cauſes , & autres à ce nous mouvant , de l'avis de
notre Confeil , & de notre certaine ſciencé , plei
ne puiffance & autorité royale , Nous avons , par
le préſent Edit perpétuel & irrévocable , dit , ſtatué
& ordonné ; diſons , ſtatuons & ordonnons ,
voulons & nous plaît ce qui fuit :
ART. 1. Voulons que les arrérages de Rentes
perpétuelles & viageres , Charges & Intérêts , &
JUILLET. I. Vol. 1774. 195
autres Dettes de notre Etat , continuent d'être
payés ; & que les rembourſemens indiqués par
loterie ou autrement foient faits fans interruption
: en conféquence , ordonnons à tous Tréſoriers
& Payeurs de faire tous lesdits payemens avec
exactitude. Voulons pareillement que les rembourfemens
des Emprunts , faits par les Pays d'Etats
pour le compte de nos finances , continuent d'avoir
lieu juſqu'à la parfaite extinction deſdits
Emprunts .
ART. II . Faiſons remiſe à nos ſujets du produit
du droit qui nous appartient à cauſe de notre avé
nement à la Couronne; le fond du droit , réſervé
comme domanial & inceſſible , pour en être uſé par
nos fucceſſeurs Rois , ainſi qu'ils le jugeront conve.
nable. Si donnons en Mandemens à nos amés &
féaux Conſeillers les Gens tenant notre Cour du
Parlement à Paris , que notre préſent édit ils aient
à faire lire , publier & regiſtrer ; & le contenu en
icelui garder , obſerver & exécuter ſelon ſa forme
& teneur. Voulons qu'aux copies du préſent Edit ,
collationnées par l'un de nos amés & féaux Conſeillers
Secrétaires , foi ſoit ajoutée comme à l'original
: Car tel eſt notre plaiſir ; & afin que ce ſoit
choſe ferme & ftable à toujours , nous y avons fait
mettre notre ſcel. Donné à la Muette au mois de
Mai , l'an de grace mil ſept cent foixante quatorze
, & de notre regne le premier . Signé. LOUIS.
Et plus bas. Par le Roi. Signe PHELYPEAUX.
Visa DE MAUPEOU. Vu au Conſeil , TERRA Y.
Et ſcellé du grand ſceau de cire verte , en lacs
de foie rouge & verte.
N2
196 MERCURE DE FRANCE
MANDEMENT de Mgr l'Archevêque
d'Aix , fur la mort du Roi.
Ce Mandement , qui vient de nous tomber entre
les mains , nous a paru écrit du ton le plus noble
& avec la plus toucbante fenfibilisé. Comme il est
peu connu à Paris & dans les autres villes du
royaume , excepté celle pour laquelle il est destiné ,
nous avons cru devoir le répandre par la voie de
ce Fournal , & nous sommes persuadés que nos
lecteurs nous en fauront gré.
Nous n'avons pas beſoin , mes très-chers freres
, de grands exemples pour être inſtruits du
fort qui nous attend. C'eſt celui de tous les hommes
, & chacun porte en lui-même la confcience
toujours préſente de l'arrêt qu'il doit fubir ; les
maux du corps & les peines mortelles de l'ame
par qui la vie eſt confumée , en rappellent fans
ceffe l'accablant ſouvenir. Nous vivons ſous l'empire
du glaive qui ravage le monde ( 1 ) , & chaque
inſtant qui s'écoule eſt une trifte portion du
tribut que nous devons à la Mort.
Malheur à qui ſe confie dans les vains culculs
de l'âge , dans les reſſources d'une ſanté qui réfifte
au cours du temps ! Il conçoit l'eſpérance de
longs jours qui ne lui font point accordés. Il embraffe
l'ombre fuyante d'un avenir qui n'exiſtera
point pour lui . L'erreur ceffe quand tout finit , &
I homme qui ſe détrompe & qui meurt jette un
(1) Gladius acutus infimulatum imperium portans &
flans replevit omnia morte.
JUILLET. I. Vol. 1774. 197
dernier regard foible & languiſſant ſur le nuage
qui s'évanouit.
Oh! quel mortel ſe flattera d'atteindre aux bornes
de la carriere , quand le Monarque qui nous
eſt enlevé voit dépérir en un moment cette force
& cette maturité que le progrès des ans n'avoit
'point altérée ! Qui jamais eut plus de droits à
cette confiance perfide , ſi l'humaine certitude
pouvoit s'étendre au - delà du préſent (1 ) ? Un
mois n'eſt pas encore écoulé. Il vivoit dans la
paix. Il voyoit croître à l'ombre du trônèles douces
efpérances de la Nation; & , devenu l'ancien
des Souverains du monde , il avoit vu paroître &
difparoître tous les Rois ſes contemporains. Ses
années toujours égales ſe ſuccédoient ſans trouble
& fans changement , & la faveur du Ciel
ſembloit avoit déposé dans ſon ſein les promeſſes
de la plus longue vie.
Que la mort eſt un ennemi terrible & impitoyable
, & qu'il étoit loin , comme il le difoit luimême
, de prévoir ſon malheur ! Elle accourt
comme un feu violent & caché qui d'abord a con
fumé les fondemens (2) ; c'eſt le mal le plus cruel
& le plus imprévu qui ſe déclare. C'eſt ſous la
forme la plus effrayante que la mort s'approche.
Elle imprime toutes ſes horreurs fur ces traits que
le temps avoit reſpectés. Elle appelle les ſouffrances
, elle écarte les confolations. Frappé d'un
mal contagieux , le Monarque languit méconnoiffable
au milieu de ſa Cour , & les têtes les
plus cheres ſont condamnées à s'éloigner de fes
embraffemens (3 ) .
(1) Memor esto quoniam mors non tardat , & testamentum
inferorum , quia demonstratum eft tibi.
(2) Succendit ignem & devoravit fundamenta.
(3) Non es paſſus un oscularer filios meos.ε πλ βά
N 3
198 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi , plus à plaindre que le dernier de fes
Sujets , n'a point vu ſa famille entiere ſe raffembler
autour de lui. Ses yeux prêts à ſe fermer ne
ſe font point repofés ſur le premier objet de ſes
foins & de ſes eſpérances. Il n'a point tranſmis
lui -même à ſon ſucceſſeur ces ſages leçons, & ces
volontés reſpectées par qui les peres mourans
ſemblent goûter une ſeconde vie (1 ) .
Pourquoi faut - il que ſes auguſtes filles ſe ſoient
dévouées par un généreux facrifice à des ſoins qui
n'ont pu le fauver ? Elles n'ont point réſiſté à la
voix du fentiment le plus tendre & le plus refpectable
; & maintenant cette contagion funeſte dont
elles éprouvent les atteintes , nous force à trembler
pour leurs jours .
Dieu puiffant ! écartez le péril qui les menace ,
écoutez les prieres de votre Peuple. Jamais une
fituation plus touchante n'a cauſe ſes alarmes.
Elles ont bien mérité de conſerver cette vie qu'elles
n'ont pas craint de perdrepour prolonger celle
d'un pere. Que leur exeemmppllee &&lleeuurrguérifonnous
apprennent que le Ciel ſe plaît à récompenfer
auffi dans le temps les vertus & le courage.
Dans ces circonstances terribles le Roi ne mit
ſa confiance que dans les faintes reſſources que
la Religion préſente. C'eſt elle ſeule qui reſte ,
quand tout diſparoît (2). Il implora les ſecours
qu'elle accorde à la foumiſſion & au repentir.
Tranquille au milieu de ſes douleurs , il ordonna
lui-même les apprêts de cette triſte & confolante
cérémonie par laquelle l'Eglife enfante les ames
fidelles à l'éternité. Il entendit la voix qui procla
(1) Benedictio patris firmat domos filiorum.
(2) Introductio verò melioris ſpei per quam proxima
mus ad Deum.
٤٠٦
JUILLET. I. Vol. 1774. 199
-
moit les derniers voeux que ſon coeur avoit formés
. Il ne defira de revivre que pour étendre le
regne de la Religion & pour faire le bien de fes
Peuples.
Un Roi jaloux de remplir ce teſtament reſpectable
de fon aïeul eſt monté ſur le trône. Ses paroles
& ſes actions annoncent un coeur droit qui
ſe conſacre aux travaux de ſon rang. Il a fenti le
fardeau que le Ciel impoſe à ſa jeuneſſe. Il a mis
devant ſes yeux vingt millions d'hommes auxquels
il commande , & il veut régner pour les rendre
heureux.
Que la ſageſſe ſoit fon guide , & qu'il ſoit
comblé,de tous les biens dont elle est la ſource (1 ).
Le Ciel forma dans ſa bonté , par les ſoins d'une
illuſtre mere , une Princeſſe deſtinée à partager
avec lui les viciſlitudes de la vie. Qu'elle répande
le calme & la ſérénité ſur les jours de fon auguſte
époux. Qu'elle diffipe par ſes vertus le triſte ſentiment
que donne trop ſouvent aux bons Rois la
connoiffance des hommes , & qu'un Prince , heureux
au ſein de fa famille & de ſes devoirs , foit
lui-même la loi vivante qui fonde l'empire des
moeurs & le bonheur des Peuples . Nous unirons
nos prieres pour le falut éternel d'un Roi dont la
mort édifiante juſtifie nos eſpérances & pour la
gloire paiſible d'un gouvernement juſte & ver
tueux.
1
(1) Venerunt omnia bona , quoniam antecedebat Sa.
pientia , quoniam horum omnium mater est...
夏
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
1.
LE Prospectus publié pour l'édition en deux volumes
in-4to. grand papier , de l'Histoire du Maréchal
de Saxe , avec le portrait de ce grand
homme , cinq cartes & trente - cing plans , par
M. le Baron d'Efpagnac , n'ayant fait mention
que du prix de la ſouſcription , on croit devoir
prévenir le Public que chaque exemplaire ſera de
quarante-deux livres pour les perſonnes qui n'auront
pas ſouſcrit.
Cette édition ſera d'autant plus intéreſſante ,
que LOUIS XVI , notre auguſte Monarque , a
daigné la prendre ſous ſa protection , & en agréer
la dédicace.
Les ſouſcriptions feront ouvertes juſqu'à la fin
de Juillet pour la France , & pour l'Etranger jusqu'à
la fin d'Août 1774 , chez Ph. D. Pierre , imprimeur
, rue St Jacques. Le premier paiement
eſt de 18 liv. & le ſecond ſera de 12 , en recevant
l'ouvrage en feuilles à la fin de Décembre 1774.
II.
Pâte d'orge.
Parmi les recherches & les travaux auxquels
l'eſprit d'humanité & de charité de feu M.de Chamouſſet
l'a livré toute ſa vie , & dans lesquels il
a facrifié une fortune de vingt- cinq ou trente mille
livres de rente , il eſt parvenu à extraire les fucres
de la farine d'orge. Ils ont été jugés par la Faculté
de Médecine de Paris ſous la dénomination
de Pate d'orge comme un aliment très doux , &
JUILLET. I. Vol. 1774. 201
dont l'ufage ne peut être que très favorable aux
poitrines foibles ou malades. Madame la Com
teſſe d'Amfréville , héritiere bénéficiaire de feu M.
de Chamouflet , aſſurée que l'uſage de cette pâtę
a eu des ſuccès , & animée du même efprit , à de
nouveau ſoumis cette pâte à l'examen du Bureau
royal de Médecine ; & , d'après leur arrêté du
mois de Février dernier , elle a obtenu du Roi un
brevet en vertu duquel elle a fait établir des bureaux
de diſtribution de cette pâte,
Au Bureau général de la Poſte de Paris , rue
des Déchargeurs.
(le Sr Cadet , apothicaire , rue St Honoré ,
près la rue de l'Arbre- fec .
Chez le Sr Bellangel , marchand Mercier , rue &
près le petit St Antoine.
le Sr Bernard , rue St Jacques , près les
Dames Urſelines .
A Verſailles , chez le ſieur Vaſſal , apothicaire de
Madame la Comteſſe d'Artois , vis-à-vis les Récolets.
Le dépôt général eſt chez M. le Moyne , rue de
Buffy , faubourg St Germain , maiſon du Sr André
, chapelier.
III.
Fabrique de Chocolat.
La fabrique de Chocolat du ſieur Adeline étant
toujours continuée dans la même maifon , rue St
Honoré , attenant St Roch , pluſieurs Médecins
de Paris m'ont engagé de faire un chocolat de
ſanté pour les eſtomacs foibles & délicats. L'ayant
goûté , ils l'ont trouvé bon & bienfaifant: il eſt
donc à propos d'en faire part au Public Les per-
Connes qui enverront leurs domeſtiques ou commiſſionnaires
auront attention de le faire déman-
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
der diſtinctement du chocolat de ſanté , marqué
S. T. M. , pour éviter la mépriſe; de plus , le nom
d'Adeline eſt imprimé ſous la tablette. Ony trouvera
auffi des pafiilles de cacao fans ſucre , & de
la vanille en gros & en détail de la meilleure
qualité.
【
Magafin de papiers tontiffes & autres pour
meubler les appartemens, à Paris & à la campagne
, chez Mile Homery , rhe Comteffe d'Artois .
On trouve dans ce magasin , & au prix le plus
modéré , des papiers d'un deſſin varié &du meil
leur goût pour orner très-agréablement les maifons
de la ville & de la campagne.
90 V.
*
Supplément aux annonces qui ont été faites par
le fieur Juvigny, ingénieur du Roi , dans les années
1772 & 1773 , concernant différentes mécaniques
qu'il a offerres au Publie. -
SAVO Rianbea
10. Le cure-mole pour curer les étangs & les puits.
20. Le moulin domeſtique avec lequel deux hommes
peuvent moudre juſqu'à foixante livres de
farine par heure.
30. Le batoir à bled à douze Aéaux.
40. Le défrichoir mécanique propre à mettre les
terres incultes en valeur , & capables d'être
enfemencées,& rapporter avantageuſement.
50. La force mouvante.
60. Pluſieurs pompes hydrauliques .
५७,
Le fieur Juvigny offre de donner les plans détaillés
de toutes les pieces rélatives à la mécanique
de chacune d'elles , avec les modeles en bois d'un
pouce fix lignes pour pied , pour l'intelligence de
JUILLET. I. Vol. 1774. 203
l'exécution en grand , avec les mémoires instructifs
bien expliqués. Il demeure rue du petit Car
reau , à l'hotel de Bourgogne , chez le Perruquier ,
à Paris. Il prie ceux qui lui feront l'honneur de
lui écrire , d'affranchir les lettres .
Pour les forces mouvantes & les pompes hydrauliques
, ceux qui en deſireront on leur fournira
ſelon l'uſage qu'ils voudront en faire.
NOUVELLES POLITIQUES.
Des Frontieres de la Turquie , le ir Juin 1774.
Des lettres de Kiovie portent que le parti de Pugatſchew
n'eſt point encore abattu ; que ce Chef
des rebelles ſe trouve entre le Jaïk & le Wolga , à
la tête de foixante mille hommes ; qu'il devoit
être joint par les Tartares Nogays & par ceux
d'Olokari qui ont déjà paffé les Steppes (déferts )
d'Aftracan ; qu'un grand nombre de Coſaques du
Don s'eft rangé ſous les étendards des mutins ;
que les Détachemens qui avoient bloqué Orenbourg
, s'étant retirés juſques dans l'intérieur de
la Sibérie , ont trouvé le moyen de s'y renforcer,
& que le Corps de Galitzin ſe trouve non-feulement
ſéparé de celui du feu Général Bibikow ,
mais qu'il court riſque d'être affailli de toutes parts
par les rebelles & leurs alliés qui l'ont enveloppé .
De Warsovie , le 4 Mai 1774.
Les troupes du Roi de Pruſſe ont encore étendu
leur cordon. Elles ont , pour ainſi dire enfermé
& bloqué le Régimentaire Kraczewski avec tout
fon détachement. Suivant quelques avis qui ont
beſoin cependant de confirmation , le Général
2
204 MERCURE DE FRANCE.
Pruſſien de Loffow eſt entré à la tête d'un corps
de troupes dans la Samogitie.
Des Frontieres de la Pologne , le 9 Mai 1774.
La plupart des Délégués continuent à rejeter le
projet du Conſeil permanent. Les partiſans du Roi
partagent , à cet égard , l'opinion de ceux qui
font les plus, défavorables à ſon autorité. Le Miniſtre
de Ruſſie ſe plaint hautement de l'oppofition
qu'il éprouve ; mais ſi les trois Miniſtres
étoient d'accord fur cet acte , il y a apparence
qu'ils feroient bientôt évanouir une réſiſtance qui
n'eſt fans doute fondée que ſur l'eſpece de neutralité
de deux d'entre eux,
On écrit des bords du Danube qu'un Corps de
trente mille Tures a paffé ce fleuve pour marcher
contre les Ruffes & les chaffer de leurs poſtes , mais
qu'il a été repouflé après avoir perdu beaucoup de
monde , & contraint de repaffer le Danube. On
apprend auſſi que l'armée Ruſſe a reçu un renfort de
trente mille hommes de recrues qu'on a exercés
pendant l'hiver dans la Petite Ruſſfie .
De Vienne , le 28 Mai 1774.
Le Comte de Haddick qui doit arriver inceffam .
ment ici pour y remplir les fonctions de Miniſtre
de la guerre , vient d'être élevé à la dignité de
Feld- Maréchal des Armées Impériales.
De Copenhague , le 3 Mai 1774.
On a propofé , en vertu du projet de réforme
dans le Militaire , à tous les Officiers qui voudroient
fe retirer du ſervice , à cauſe de leur âge
ou de leurs infirmités , de ſe préſenter , & on leur
accordera des penſions proportionnées à leur
grade militaire.
Le Prince Frédéric de Danemarck a envoyé 450
rixdalles (environ 2000 liv.) à l'Académie de
JUILLET. I. Vol. 1774. 205
Drontheim , en Norwege , dont il eſt le protecteur
, pour être diſtribués , en forme de Prix,
aux Payſans qui ſe ſont les plus diftingués dans
l'Agriculture.
De Ratisbonne , le 8 Juin 1774.
Le Miniſtre Plénipotentiaire du Grand-Maître
de l'Ordre Teutonique vient de faire diſtribuer en
fon nom un acte de proteſtation ſolemnelle con.
tre l'occupation de la Pomérélie & de la Pruſſe
Polonoiſe par le Roi de Pruffe , & contre la ceſſion
que la République confédérée en a faite à ce Prince.
On rappelle dans cette piece les droits que
l'Ordre Teutonique avoit eus fur cette province ,
avant le fameux Traité de Thorn en 1464 , qui la
fit paſſer ſous le ſceptre de Casimir , Roi de Pologne.
De la Haye , le 3 Fuin 1774.
La Cour d'Eſpagne a fait faire de nouvelles
plaintes aux Etats des Provinces - Unies ſur des
enrôlemens de gens de mer pratiqués en Eſpagne
par des équipages Hollandois. Les Enrôleurs ont
été mis en prifon & fubiront la rigueur des peines
portées contre leur délit , ſi les Eſpagnols qu'ils
ont féduits , ne font pas inceſſamment rendus à
leur patrie. Les Etats- Généreux ont donné les
ordres les plus précis pour la fatisfaction qu'exige
Sa Majesté Catholique.
De Londres ,le 3 Fuin 1774.
Une lettre de Williamsbourg dans la Virginie ,
en date du 17 Mars , porte ce qui fuit :
وو
"
"
"
" Nous apprenons par un particulier arrivé de
la province de Fincaſtle qu'environ quarante familles
ont été maffacrées par les Sauvages dans
le pays des Okonies , & il paroît en général par
toutes les nouvelles qui viennent de cepaysque
les excès commis par ces Peuples barbares y
,, ont répandu la plus grande conſternation."
206 MERCURE DE FRANCE .
De Rome , le 11 Mai 1774.
On a appris en cette ville , avec beaucoup de
fatisfaction , la reſtitution faite au St Siege de la
ville d'Avignon & du Comtat Venaiſſin .
Parmi les antiquités qui ont été découvertes
près l'Arc de Conſtantin , on diſtingue une tête
d'un travail précieux , qu'on croit être celle de
Marciana , foeur de l'Empereur Trajan.
De Turin , le 6 Mai 1774.
•Des lettres de Salé portent que la Horde des
Breberes Quirouans s'eft foumiſe; qu'ils ont égorgé
des boeufs ſur les tombeaux des ancêtres de
l'Empereur de Maroc , & qu'ils lui ont demandé
pardon. En conféquence les effets & les prifonniers
retenus de part & d'autre feront rendus ;
mais l'Empereur gardera en otage quelques Chefs
de cette Horde qui répondront de la fidélité des
autres.
De Choisy , le 9 Juin 1774.
Hier à huit heures du matin , le Roi , Monſieur
, Mgr le Comte d'Artois & Madamela Comteffe
d'Artois ont été inoculés de la petite vérole
& par la piquûre , après avoir été bien préparés.
La matiere variolique a été priſe d'un enfant de
deux ans , dont la petite vérole étoit difcrete &
de la meilleure eſpece. La ſanté de l'enfant , ainſi
que celle du pere & de la mere , a été conftatée
avec le plus grand foin par l'examen des médecins
&par les informations les plus exactes du Magistrat.
Il en a été dreſſé un procès - verbal .
De Paris , le 20 Juin 1774 .
Les Six Corps des Marchands de la Ville de
Paris , après avoir fait célébrer , dans l'Egliſe des
Peres de l'Oratoire , un Service folemnel pour le
repos de l'ame du feu Roi , délivrerent foixanteJUILLET
. I. Vol. 1774. 207
ſeize priſonniers détenus pour n'avoir pas payé
les mois de nourrice de leurs enfans.
L'Abbeſſe & les Religieuſes de l'Abbaye royal ,
de Panthemont firent célébrer , le 3 de ce mois ,
jour auquel leur Egliſe fut dédiée à Ste Clotilde
par feu Mgr le Dauphin qui en poſa la première
- pierre en 1755 , une Meſſe folemnelle fondée à
perpétuité pour la conſervation des jours du Roi
&de la Famille Royale..
L'Abbeſſe de Royal- Lieu , près Compiegne , a
fait chanter une Meſſe ſolemnelle & le Te Deum
en actions de graces du parfait rétabliſſement
de Meſdames Adelaide , Victoire & Sophie.
ΝΟΜΙΝΑΤΙONS.
Le Roi a accordé la place de Grand'Croix dans
l'Ordre royal & militaire de St Louis , vacante par
la mort du Marquis de Narbonne- Pelet , au Comte
de la Cheze , lieutenant général , capitaine - lieutenant
de la premiere compagnie des Mouſque
taires de Sa Majesté , & Commandeur dans cet
Ordre ; & celle de Commandeur , au Chevalier
de Redmont , lieutenant-général de ſes armées.
Le Comte de Damas -d'Anlezy ayant donné fa
démiſſion du régiment de Dragons dont il étoit
pourvu , Sa Majeſté en a diſpoſé en faveur de
Mgr le Comte d'Artois. Elle a accordé la charge
de meſtre-de camp-lieutenant de ce régiment , au
Chevalier d'Eſcars , colonel du régiment provincial
de Laon , & celle de colonel du régiment
provincial de Laon , au Marquis de Chavigny ,
capitaine dans le régiment d'Infanterie de Sa
Majefté .
Le Roi a nommé Grand-Aumônier de la Reine ,
l'Evêque de Chartres ; premier Auinonier , l'Evêque
de Nancy , & Chancelier , le Marquis de
Paulmy.
Le Roi a accordé l'Evêché d'Orange à l'Abbé
208 MERCURE DE FRANCE.
=
du Tillet , vicaire général de Sens ; l'Abbaye
d'lvry , Ordre de St Benoît , dioceſe d'Evreux , à
l'Abbé du Lau , agent général du Clergé , celle
de Fontenay , Ordre de Cîteaux , dioceſed'Autun ,
à l'Abbé de Vogué , agent-général du Clergé , &
celle des Echalis , même Ordre , dioceſe de Sens ,
à l'Abbé de Mauroux , vicaire général de Rheims.
Le Roi a accordé la charge de mestre de camplieutenant
du régiment de ſes Cuiraſſiers , vacan
te par la démiffion du Comtede Laigle , au Comte
de Civrac , meſtre- de-camp de Cavalerie , & celle
de meſtre-de-camp lieutenant du régiment Royal-
Champagne , vacante par la mort du Comte Durtat
, au Comte de Roucy, Exempt des Gardesdu-
Corps en la compagnie de Luxembourg.
Le Roi a accordé au Marquis de Cour-tomer ,
ci-devant capitaine au régiment Meſtre de- Camp-
Général , Dragons , la place de Cornette dans la
premiere compagnie de ſes Mouſquetaires , vacante
par la démiſſion du Comte de la Breteche ;
fur la demande de Madame, celle de Dame pour
accompagner cette Princeſſe , vacante par la mort
de la Marquiſe de Damas , à la Vicomteſſe de
Narbonne - Pelet , & fur la demande de Mgr le
Comte d'Artois , celle de Capitaine - Colonel des
Suiffes de ſa Garde , vacante par la démiſſion du
Marquis du Barry , au Chevalier de Monteil ; la
place de Dame d'Honneur de Madame la Comtefle
d'Artois , vacante par la démiſſion remiſe au
Roi par la Comteſſe de Forcalquier , a été donnée
à la Ducheſſe de Quintin , ſur la demande de
cette Princeſſe , ainſi que celle de Dame pour l'accompagner
, vacante par la démiſſion de la Marquiſe
du Barry , à la Comteſſe de Polignac.
Le Duc d'Aiguillon ayant remis au Roi la
démiſſion de ſa charge de ſecrétaire d'état , Sa
Majefié a nommé le Comte de Vergennes , fon
ambaffadeur
JUILLET . I. Vol. 1774. 209
ambaſſadeur en Suede , pour le département des
affaires étrangeres , & le Comte de Muy pour celui
de la guerre. Le Roi a chargé le ſieur Bertin ,
miniftre & fecrétaire d'état , du département des
affaires étrangeres , juſqu'à l'arrivée du Comte
de Vergennes.
Le Roi a accordé les entrées de fa Chambre
l'Abbé de Vermont , lecteur de la Reine.
Le ſieur Lieutaud a prêté ſerment entre les
mains du Roi pour la place de premier Médecin
de Sa Majefté , dont le ſieur de Laffone , premier
Médecin de la Reine , a obtenu la ſurvivance.
Le Prince de Poix a prêté ferment entre les
mains du Roi pour la place de Capitaine des Gardes-
du - Corps , en ſurvivance , dont eſt pourvu le
Prince de Beauveau.
Le ſieur Lieutaud , conſeiller d'état , premier
Médecin du Roi , a ſupplié Sa Majeſté d'agréer
le ſieur de la Bordere pour la place de premier
Médecin , en ſurvivance , de Mgr le Comte d'Artois
, dont le ſieur Lieutaud eſt titulaire.
Le Roi a accordé les grandes Entrées de ſa
Chambre à la Ducheſſe de Coffé .
Le 17 Juin , le Roi reçut Chevalier de l'Ordre
royal& militaire de St Louis le Marquis de Saint-
Hermin , Gentilhomme d'Honneur de Mgr le .
Comte d'Artois .
PRESENTATIONS.
Le 5 Juin ,le Parlement, dont la députation
étoit compoſée du premier Préſident , de deux
Préſidens à mortier , de quatre Conſeillers de
Grand'Chambre , de quatre Conſeillers de la
Chambre des Enquêtes & des Gens du Roi , ſe
rendit ici pour préſenter ſes premiers hommages
210 MERCURE DE FRANCE.
à Leurs Majestés: il fut introduit chez le Roi par
le Marquis de Dreux , grand'maître des cérémonies
, & par le Duc de la Vrilliere , miniftre &
ſecrétaire d'état , ayant le département de Paris.
Le même jour , la Chambre des Comptes & la
Cour des Monnoies eurent l'honneur de faire à
Leurs Majeſtés leurs complimens de condoléance
fur la mort de Louis XV , & de félicitation fur
leur avénement au trône ! ces deux Compagnies
furent introduites avec les cérémonies d'uſage.
L'Univerſité de Paris a eu l'honneur de complimenter
Leurs Majeſtés ſur leur avénement au
trône , fuivant l'uſage & à la maniere accoutumée.
Le Sr Guerin , Recteur , a porté la parole.
Le to Juin ,le Corps-de-Ville de Paris ayant à
fa tête le Maréchal Duc de Brifſac , Gouverneur
de Paris , eut l'honneur d'être préſenté au Roi &
à la Reine par le Duc de la Vrilliere , miniſtre &
fecrétaire d'état , ayant le département de Paris.
Il fut introduit par le Marquis deDreux , grand'-
maître , par le ſieur des Granges , maître , &par
le fieur de Watronville , aide des cérémonies. Le
fieur de la Michodiere , conſeiller d'état & Prévôt
des Marchands , eut l'honneur de complimenter
Leurs Majeſtés .
Le même jour , les Juges & Confuls de Paris
eurent l'honneur d'être préſentés au Roi & à la
Reine par le Maréchal Duc de Briffac , accompagné
du fieur de Sartine , conſeiller d'état & lieutenant-
général de police , & de haranguer Leurs
Majeftés.
Le Maréchal Duc de Briſſac & le Sr de Sartine
eurent en même-temps l'honneur de préſenter au
Roi & à la Reine les fix Corps de Marchands ; &
le Sr Gondouin, grand-garde du corps de la Draperie
, eut l'honneur de complimenter Leurs Majeftés
fur leur avénement au Trône,
1 JUILLET. I. Vol. 1774. 211
Les 7 , 8 & 9 Juin , toutes les perſonnes préſen
tées eurent l'honneur de faire leurs révérences à
Leurs Majeſtés & à la Famille Royale.
Le Comte de Monteynard , brigadier des ar
mées du Roi & miniſtre plénipotentiaire de Sa
Majeſté près l'Electeur de Cologne , ayant obtenu
un congé , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi par le Sr Bertin , miniſtre & ſecrétaire d'état .
L'Académie Françoiſe eut l'honneur de com
plimenter Leurs Majeſtés , le 5 Juin , ſur leur
avénement au Trône. Elle fut introduite par le
Marquis de Dreux , grand'maître , & par le ſieur
de Watronville , aide des cérémonies , & préſentée
au Roi & à la Reine par le Ducde la Vrilli.e
re , miniſtre & fecrétaire d'état , ayant le dé
partement de Paris. Le Sr Greffet , directeur
de l'Académie , porta la parole.
MARIAGE.
Le 20 Juin 1774 , François Comte de Montholon
, chevalier de l'Ordre royal & militaire de St
Louis , & colonel d'infanterie , épouſa en l'Eglife
de St Laurent à Paris , Françoiſe-Sophie Binot de
Villiers , fille de feu Antoine Hyacinte Binot de
Villiers , chevalier , ſeigneur d'Onieres & de Touteville
en partie , ancien commiſſaire de la Gen
darmerie , & de Françoiſe Pasquier , mariée en
ſecondes noces à Claude de Mondétour , Cheva.
lier , chevalier de l'Ordre royal & militaire de St
Louis, ci-devant capitaine dans le régiment de
Nice.
NAISSANCES.
Le 3 Mai , la Comteſſe de Matignon , fille du
Baron de Breteuil , ambaſſadeur de France , accoucha
d'une Fille.
02
212 MERCURE DE FRANCE .
Marie - Jeanne - Françoiſe Georges de Nollent ,
épouſe de Louis- Charles de Cotty de Brecourt ,
ancien officier au régiment d'infanterie de la Fere ,
eſt accouchée , en ſon château de Menil-Pean ,
dioceſe d'Evreux , de trois enfans qui font en
bonne ſanté. Cette Dame a eu onze enfans en fix
ans & demi de mariage , parce qu'elle eſt preſque
toujours accouchée d'enfans jumeaux .
IORTS.
Elifabeth- Sophie Gilly , épouse de Louis Pierre
Comte de Jaucourt , maréchal de camp , premier
gentilhomme de la Chambre du Prince de Condé ,
eſt morte en ſon château de Combreux en Brie ,
âgée de trente . neuf ans.
Armand Prevod , Marquis de l'Etoriere , mestre
de camp de Dragons , chevalier de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , eſt mort à Paris ,
dans la trente-fixieme année de fon âge.
Louiſe - Génevieve Lemazier , veuve de Maurice-
Alexandre- François , Comte de Billy , chevalier
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , eft
morte âgée de quatre - vingt deux ans .
Marie du Bernard , de la paroiffe de Séches ,
dioceſe d'Agen , eſt morte âgée de cent un ans.
Depuis une chûte qu'elle avoit faite à l'âge de quatre-
vingt deux ans , elle a vécu infirme. Cependant
on a obſervé quelle ne faiſoit uſage ni de
viande ni de bouillon gras. Sa principale nourriture
étoit de la ſoupe faite avec de l'huile de noix
& du pain rôti trempé dans du vin. Elle a conſervé
une parfaite connoiffance juſqu'à fon dernier
moment.
JUILLET. I. Vol. 1774. 213
Le Marquis de Mora , grand d'Eſpagne , gentilhomme
de la chambre de Sa Majesté Catholique
, eſt mort à Bordeaux le 27 Mai. Le conſul
d'Eſpagne réſidant en cette ville , a dépéché un
courier à Madrid pour informer de cet événement
le Comte de Fuentes , pere de ce Marquis.
Philippe de Beaupoil, Comte de StAulaire , ancien
capitaine de cavalerie , eſt mort en Franche-
Comté dans la quatre-vingt-douzieme année de
fon âge.
Louis - François Gabriël de la Motte , Evêque
d'Amiens , eſt mort , dans fon dioceſe , âgé de quatre-
vingt douze ans. Il étoit né à Carpentras en
1683 ; & avoit été ſacré en 1734.
Le Sr John Tice eſt mort , ily a quelques jours,
à Hagley , dans le Comté de Worcester , âgé de
cent vingt- cinq ans , il étoit né en 1649 ſous
Cromwel. Son frere puîné , William Tice , eſt
mort à Ridderminster , dans le même comté , à
l'âge de cent deux ans.
Madeleine Agnès de Bourdon du Moncel , veu
ve d'Antoine- Joſeph de Martainville , Marquis
d'Eſtouville , chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis , lieutenant-colonel du régiment
du Maine , cavalerie , eſt morte à Paris.
Les nommés Dominique Drouillard ; vigneron
de la paroiſſe de St Sauvant , à deux lieues de
Saintes , & Pierre Faucheraux , de la paroiffe de
Pizany , font morts , l'un âgé de cent onze ans ,
fans avoir jamais été malade; & l'autre , au village
de Croix-Blanche , dans le marquiſat de Pizany
, à l'âge de cent - trois ans. Ce dernier a
confervé le jugement & la mémoire juſqu'à fon
dernier inftant.
3
214 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIES.
Le cent ſoixante- uniemmeetirage de la Loterie
de l'hôtel - de- ville s'est fait , le 25 Mai , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv. eſt échu au No. 68483. Celui de vingt mille
livres au No. 78065 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 64111 & 73492.
Le tirage de la loterie ddeell''EEccole royale militaire
s'eſt fait le 6 Juin. Les numéros fortis de la roue
de fortune font 57 , 36, 2, 6, 51. Le prochain
tirage ſe fera le 5 Juillet,
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe , page 5
Elégie ,
Sur le Printems ,
Le Vifir précepteur ,
Le Laboureur ſur le Trône ,
ibid.
II
14
16
Les trois préceptes , nouvelle , 18
Epître à MM. les Eleves de l'Ecole royale
militaire, 32
Chanfon dédiée au Roi & à la Reine , 38
Vers écrits dans le cabinet d'un poëte Provençal
, 39
MesTorts, 41
Epître à mon Ami , 42
Rondeau , 45
Impromptu , 46
A M. le Comte de la ** , ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 49
ENIGMES , ibid.
JUILLET. I. Vol. 1774. 215
LOGOGRYPHES , 54
Romance , 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 59
Lettres édifiantes & curieuſes ibid.
Le Comte de Valmont , 77
Méthode aiſée pour bien parler la langue
angloiſe ,
82
Second recueil ſur la perfectibillté de l'homme , 83
La ſeule véritable Religion démontrée ,
Traité des intérêts des Créances ,
Mélanges hiſtoriques ,
90
94
102
Medecine pratique de Sydenham , 105
Oeuvres choifies de M. Geffner , 108
Vie de Marie de Médicis ,
:
114
Differtation fur la Lymphe , 128
Traité fur le Scorbut , 129
La Philofophie des Vapeurs , 131
Cours d'Hippiatrique , ibid.
Détails des fuccès de l'établiſſement en faveur
des perſonnes noyées , 132
Le nouveau Regne , Ode à la Nation par
M. Dorat ,
140
Sur la Maladie de Mesdames , 142
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes , 144
Almanach de Santé , 148
Jérufalem délivrée , 149
La Roſiere de Salenci , 150
Hiftoire du Tribunat de Rome, ibid.
Suite du précis ſur les Montres Marines de
France. 151
Choix des Poëlies de Pétrarque , ibid .
Jean Sanſterre ou la Clémence de Philippe-
Auguſte , ibid.
Journal du Voyage de Michel Montaigne , ibid.
Hiſtoire de France , ibid.
Abrégé d'Aſtronomie , 152
Elémens des Forces centrales , ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
4
-
Traité de Mécanique , ibid.
Avis ſur le Dictionnaire de Diplomatique , 153
ACADÉMIE
de Rouen , 154
SPECTACLES , Opéra , 158
S
Comédie Françoiſe. 163
Comédie Italienne ,
ibid.
Lettre de M. de la Croix , avocat , à l'auteur
du Mercure , 165
Lettre de M. le Marquis de Condorcet à M.
de la Harpe , 168
ARTS , gravures , 170
Vers pour un nouveau portrait de la Reine , 175
Prédiction ,
ibid.
Portrait de la Reine , 177
Vers pour le portrait de la Reine ,
178
Muſique ,
ibid.
Vers préſentés à Louis XVI ,
182
- préfentés à la Reine ,
183
Au Roi & à la Reine . ibid.
Vers préſentés au Roi , 184
Sur la remiſe duDroit du joyeux-avénement , 185
Procédé pour ſe rendre maître des Abeilles , ibid .
Anecdotes , 189
Déclarations , &c. 191
Mandement de Mgr l'Archevêque d'Aix , fur
la mort du Roi , 196
AVIS ,
200
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariage ,
Naiſſances ;
Morts ,
Loteries ,
203
207
209
211
ibid.
212
214
FIN.
ר
~~
UNIVERSITY OF MICHIGAN
3 9015 06370 9490
HOPERTY OF
The
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Michiga
Libraris,
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THE
UNIVERSITY OF
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TIBHOR
20
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Oeuvres de Mathématiques & de Phyſiques de s' Graveſande,
4to. 2 vol. fig. Amsterdam 1774. à f8 .
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Nouvelles Reflexions ſur la Nature de nos Connoiffances
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del'anglois. 1 vol. Amst. 1773.
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dito, la Table Générale des 170 Volumes , en
dito, Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Avril 1774 en
72 Volumes.
dito , la ſuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année est composée de 14 parties à re
fols; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo .
: 3 vol. 1774. à f3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , " Libraire
àAmsterdam , l'Histoire de la Campagne de 1769 cn.
tre les Ruffes & les Turcs , travaillée ſur des Mémolres
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés alors ſur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 4to. 1 vol. af 12 :
Bugerstyr
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LIVRES NOUVEAUX.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XIII . premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours, & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches ſans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents fur le Mariage des Enfants
de Famille. I vol. gr. 8vo. Londres 1773. àf1 : 5
Penſées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f1 : 10.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers Sujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774-
CONTIENNENT:
Tome I. Tableau Hiſtorique & Politique de la République
de Pologne. Recherches hiſtoriques ſur la Province
d'Alface.
- II . Recherches fur les Royaumes de Naples&de
Sicile , Deſcription Géographique , des Jurisdictions
ſupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la ville
de Naples , conſeil d'Etat ; Commerce , revenus ,
charges du Roi, forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleſſe , du Peuple.
III. Abrégé Chronologique de l'Hiſtoire Sacrée ,
Eccléſiaſtique , & des Papes.
IV. Pensées , Recherches , Obſervations fur le
Commerce & la Navigation , balance du commerce ,
,
fur les changes étrangers travigation grands de
France , droits d'entrée & de fortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la fuppreffion des droits intérieurs
, obſervations ſur les foies , reinarques importantes
fur le célibat , examen de la Banque de Law.
V. Recherches ſur la Ruffie , ſur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'entrée & de ſortie , tarif
ou table Alphabétique des droits impoſés ſur les
marchandises importées & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie. Traité de commerce entre la Ruffie & la
Grande Bretagne .
,
VI. Hiſtoire impartiale d'Eudoxie Foederowna
ordonnances de Pierre I. Obſervations ſur les revenus
& les dépenſes de la république de Gênes , du gouvernement,
grand & petit Confeil , Doge , Sénateurs ,
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Colleges de l'Ile de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Anglois :
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la fource de toute puiffance , &c .
Tome VII . Obfervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Triburaux
, gouvernement de la cité de Londres , ufage
particulier à l'Angleterre , des Douanes , des Accites
ou maltotes , des Finances , de l'Etat militaire , de la
population des elpeces , des poids & melures , compagnie
de commerce , d'affurance.
VIII . Détails fur l'Ecoffe , fituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Ecclésiastique , Civil , tribunaux
, poids & mefures , des femmes , enfans , domeſtiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes ,
univerſités . Tableau des poffeffions de l'Angleterre
dans l'Amérique , de la Barbade , de la Jamaïque , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la
Barboude , l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Torre- Neuve , Acadie
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Peufilvanie
, de la Virginie & le Mariland , la Caroline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établirements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux actes
du Parlement , pour régler le Gouvernement de fes
plantations & leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , fur les
| mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille .
X. Origine , Droits , & prerogatives des principaux
emplois qui relevent de la couronne de France ,
Origine , Nature , & produit des impôts fur le clergé
de France , &c.
XI. Origine & progrès de la taille , fon établiſſement
en France , ſes variations , fes produits & la régie
, &c.
,
XII. Détail Général de toutes les parties des Finances
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident de l'Hôtel-Royal des Invalides ,
maréchauſſées de France , des troupes de terre , recherches
fur les trois évéchés , fituation de la France
dans l'Inde avant la paix de 1763 .
XIII. Table Générale des Matieres pour les XIII
Volumes.
L
MERCURE
DE FRANCE.
AI. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BIENFAISANCE.
M. DUQUESNOI , Chanoine régulier de
la Congrégation de notre Sauveur , ci devant
profeſſeur au college royal de ſaint
Louis de Metz , Prieur du Chénois &
Curé de Vouxey en Lorraine près Neufchâteau
, accorde , dans l'étendue de ſa
paroiſſe , des encouragemens à l'induſtrie
& aux moeurs champêtres: ils confiftent
en des prix compoſés d'une médaille
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
d'argent , d'un bouquet de fleurs d'Italie
& d'un ruban. D'un côté des médailles
eſt repréſentée une charrue que
guide un laboureur ; au- deſſus à droite
eſt le ſoleil; à gauche , les réfaux de
la pluie ; entre deux un peu plus haut ,
une main rayonnante diſtribuant l'abondance:
on lit autour cette inſcription :
De benedictionibus metet ; ſur le revers ,
prix d'agriculture , à Vouxey , le 26
Septembre 1773-
Quatre villages & pluſieurs annexes
dépendent de ſa cure : les habitans de ces
lieux , & un grand nombre des villages
voiſins ont aſſiſté à la diſtribution des
prix de 1773 , qui s'eſt faite en préfence
des Seigneurs & Gens de Juſtice :
elle a été accompagnée d'une bonne fymphonie
& d'un bal champêtre , terminé
par un repas auquel ont eu part plus de
quatre cents perſonnes. Les filles ont
chanté une chanson compoſée ſur ce
fujet.
On a diſtribué trois prix à celles qui
ont fait croître le plus beau lin , plante
* Les Journaux & papiers publics ont déjà rendu
compte de la bienfaiſance de ce paſteur respectable.
MAI. 1774. 7
dont la culture étoit juſqu'alors inconnue
dans ce canton ; un pour le chanvre , cinq
pour les vignes ; &, ce qui est très -remarquable
, fix pour la bonne conduite ;
tous ont été accordés à la pluralité des
voix des filles. Huit autres prix ont été
décernés aux garçons laboureurs qui ſe
font diftingués dans les labours & les foins
de la culture des grains, à la pluralité
des voix des garçons.
N'omettons pas la circonſtance la plus
touchante : le nommé Jean Touvenin a
reçu un prix diſtingué pour avoir montré
un refpectueux attachement à ſon pere ,
aveugle. M. Duqueſnoi a fans doute ſenti
combien il importoit d'encourager &
d'enflammer la piété filiale dans les campagnes
; nous y voyons malheureuſement ,
par un effet de la miſere qui endurcit le
coeur en concentrant toutes les facultés
fur les beſoins impérieux du corps , que
les peres & les meres hors d'état de gagner
eux - mêmes leur vie , ſont abandonnés
ou négligés par leurs enfans néceſſairement
occupés de leur ſubſiſtance &de
celle des leurs , & y ſuffisant à peine.
A 4
8
MERCURE DE FRANCE.
U
Tableau de la distribution des Prix , pour
l'année 1774.
Le premier , pour le laboureur qui aura
enſemencé le plus de terrein ; le ſecond ,
pour celui qui aura le mieux cultivé la
terre; le troiſieme, pour celui qui aura
tiré dans l'année , deux récoltes du même
fol; le quatrieme , pour celui qui aura
cultivé des grains fur des friches & endroits
abandonnés ; le cinquieme , pour
celui qui aura tiré une plus belle récolte
d'un canton déſigné , dont la culture eſt
fans doute difficile. Ces prix , accordés
pour les mêmes objets dans les quatre
villages , feront adjugés par les Maires &
Gens de Juſtice , à la pluralité des voix.
Autres prix d'agriculture , conſiſtans en
un bouquet de fleurs d'Italie & un beau
ruban. Le premier , pour ceux qui auront
les vignes les mieux façonnées ; le ſecond ,
pour les manouvriers qui auront défriché
le plus de terrein ; le troiſieme , pour le
plus beau chanvre ; le quatrieme , pour
le plus beau lin , le cinquieme, pour le
laboureur dont les chevaux feront le
mieux entretenus ; le ſixieme , pour le
manouvrier dont le bétail ſe trouvera
MAI. 1774. 9
être dans le meilleur état ; & d'autres
enfin pour ceux qui auront le mieux
amaſſé & entretenu les fumiers , ou cul
tivé quelques plantes nouvelles & utiles .
On diſtribuera aux filles les mêmes prix
que l'année précédente , & pour les mêmes
objets ; mais ils ſeront ajugés par
les femmes des Maires &Gens de Juſtice.
Les petits garçons & valets de laboureurs
, qui auront le mieux gardé les chevaux
, auront un écu & un bouquet.
Outre ces prix , M. Duqueſnoi abandonne
ſes dixmes à ceux qui auront le
mieux cultivé la vigne ou défriché des
landes & terreins vagues. Ce tableau a
été lu en préſence des quatre Communautés
, & enſuite déposé dans le greffe
de chacune.
,
M. le Baron de Tschoudi citoyen de
Metz & de Glaris , a adreſſsé l'ode fuivante
au digne bienfaiteur de l'humanité ,
en lui envoyant une lettre pleine de fentiment
& une couronne de Chêne verd . *
* Le compte que nous rapportons , la Lettre de
M. Tschoudi & fon ode font raſſemblés dans un
recueil qui ſe trouve à Metz , chez Antoine , imprimeur
ordinaire du Roi. 1 Y
A 5
10
MERCURE DE FRANCE,
R
ODE A M. DUQUESNOI.
AVISSEMENT ſacré! divine ſymphonie !
Aux célestes concerts quelle voix réunie
Chante l'homme de bien par d'auguftes accords ?
Treſſaillez ſous mes doigts , 6 cordes de ma lyre !
A cet hynne immortel ,cédant à mon délire ,
J'unirai mes tranſports.
Contre les flots ſubits d'un torrent de lumiere
Une force inconnue affermit ma paupieres
A mes yeux embraſés l'Eternel eſt préſent
Les Anges éblouis des rayons qu'il diſperſe .
Abaiſſent un regard , gage d'un doux commerce ,
Sur l'homme bienfaiſant.
Séraphin des mortels! du Très-Haut douce imaget
Ta voix expiatoire auCiel s'ouvre un paffage ;
Il répond dans ton coeur par de ſecrets échos ;
Ton fouffle véhément repouſſe le tonnerre ,
Que l'on verroit , ſans toi , lancé contre la terre;
La plonger au chaos.
Jadis , pour t'exalter , auguſte Bienfaiſance !
D'un langage ſervile on brava l'indigence ;
On inventa des ſons de pompe revêtus :
Alors tu t'élanças , poëtique harmonie !
MAI 1774.
Et l'on vit s'allumer le flambeau du Génie
Au Soleil des vertus .
Aux récits des bienfaits de l'utile ſageſſe
Du viſage embelli ſe prête la ſoupleſſe ;
Une ardeur extatique y peint ſon noble effor ;
Un feu divin ſe mêle au criſtal de nos larmes ;
L'aurore du ſouris ſe leve ſur ces charmes ,
Et les augmente encor.
Mais qui peindra du coeur l'ivreſſe heureuſe &
fainte
Ces rebelles torrens dont la vague eſt contrainte ,
Ce deſpotique effort d'un volcan révolté ?...
L'eſprit impétueux s'échappe ſans méthode...
Duqueſnoi ! je devois te rendre dans une Ode
Ce que tu m'as prêté.
Quel aigle me tranſporte aux rives de l'Alphée ?
La Grece arrive en foule ; on éleve un trophées
Sa vue excitera le prompt émulateur :
Mais le clairon thébain doit ſonner ſa victoire ;
Dans l'abyme des temps retentira ſa gloire ;
Quel aiguillon vainqueur !
Le ſignal eſt donné, l'ordre des chars
s'élance
L'air fiffe..... les courſiers dévorent la
diſtance 3
Des muscles ſur leurs flancs palpitent les
réſeaux
Dans la fumée au loin rebondit leur criniere
Et de la roue ardente à travers la pouffiere
Rayonnent les anneaux.
12 MERCURE
DE FRANCE.
Un cri part ; le vainqueur touche au bout de l'eſpace;
Triomphez avec lui , beaux vallons de la Thrace ,
Ecoles des courſſers qui fixent ſes hafards !
Pindare ! dans l'arene , entre d'un pas rapide ,
Fais jaillir des éclairs d'une carriere aride ,
Par les plus fiers écarts.
Je n'ai point à dompter un champ dur & rebelle;
Aux touffes des moiſions l'abondance m'appelle ;
J'écrafe mille fleurs fous mes doigts opulens ...
Ta gloire , Duqueſnoi! de ſes rayons me cache :
Heureux choix du ſujet ! il ſuffit qu'il attache ;
On pardonne aux talens.
Qu'un autre orne fon front de feuillages antiques ;
Je chanterai ta lice & tes lauriers ruſtiques ;
C'eſt l'école à la fois & des bras & des coeurs :
Là , par le filtre heureux que ta ſageſſe y verſe ,
Parmi l'émail des prés , à l'ombre de la herfe ,
Croft la palme des moeurs.
Quel eſt cet orme fier régnant ſur les prairies ?
De fon rameaupenché deux couronnes fleuries
Defcendent en flottant au gré d'un doux zéphir :
Sur le tronc glorieux s'appuie un Pasteur ſage ;
En cercle autour de lui ſe range le village ,
A la voix du plaifir.
MAI.
13
1774.
1
De la foule auſſi-tôt un grouppe ſe détache ;
Des bras de fon vieux pere un jeune homme s'arraches
Il s'approche , en tremblant , du Juge bienfaiteur :
D'épis & de raiſins ceux- là lui font hommage
Et celui-ci rougit de n'avoir en partage
Que la bonté du coeur.
J'excitai parmi vous la champêtre induſtrie ,
Mais je dois compte encore au Ciel , à la patrie
Dit le Paſteur aimé , des moeurs de mes troupeaux :
Jeune homme doux & bon ! dans le ſein de ton pere
Tu verſas du bonheur le nectar ſalutaire ,
Le baume du repos.
Il dit , & détachant la plus frafche couronne
Il en pare ſon front où la vertu rayonne
Et mêle ſes doux feux aux nuances des fleurs :
Bientôt des coeurs émus mille cris s'élancerent
Le ſouris circula , dans tous les yeux brillerent
Et la joie & les pleurs.
On vous vit un moment , roſes de la jeuneſſe
Mais de tous les vieillards , quelle fut
l'alegreſſe
Errer ſous les frimats de leurs cheveux
blanchis
On vit le doux eſpoir éclairer leur viſage ,
Et des chaînes de glace , entraves de leur
age
Leurs genoux affranchis.
-
14 MERCURE DE FRANCE.
Rois ! quittez de vos Cour les drames de les crimes ;
Repofez vos regards ſur ces ſcenes fublimes ;
D'un autre Prométhée échauffez les projets :
D'un levain plus actif il a pétri les ames ;
Des brûlantes vertus il a fouflé les flammes ;
Aux coeurs de vos ſujets.
Sur lui de vos tréſors épanchez la rofée ,
Et bientôt germeront fur la plaine arrofée
Les doux fruits de l'aiſance , au sein de mille fleurs.
Tel ſous un ciel avare un généreux feuillage , ..
Des fucs qu'il emprunta , ſur une aride plage
Diſperſe les vapeurs.
Telle auſſi ſous les loix d'un habile économe
De la pente des monts , au gré de l'agronome ,
Une ſource deſcend par d'utiles canaux ,
Et , diviſée encor , va dans l'herbe mourante
Etendre fur les fleurs la nappe tranſparente
De ſes fertiles eaux,
Mais ſi l'onde , tombant d'une cime rapide ,
Dans fon effor fougueux ſe déborde fans guide ,
* Prométhée étoit un homme
bienfaifant & éc'aire.
un des premiers législateurs du monde , qui
coeur des hommes . Cette note & les suivantes font de
Pauteur de lode.
qui
fera le
***Arbre de l'ifle de Fer qui arroſe la terre par l'eau
qui dégoutte de ſes feuilles.
MAI. 15I 177.4
Quels germes deſtructeurs roulent ſes flots errans !
Elle court de l'arene imbiber l'avarice ,
Ou ſe hate d'enfiler de ſa vague complice
La rage des torrens.
C'eſt en vain qu'aux fillons ,fous un foc plus ſuperbe,
D'une ſource nouvelle on vit jaillir la gerbe ;
Déjà cette urne d'or tarit dans les guérets :
Aux gouffres de Plutus ce Pactole s'écoule ,
Entraînant de ſes flots, avec les pleurs qu'il roule
La coupe de Cérès.*
Auſſi le vil orgueil de nos durs Politiques
Omet avec dédain , dans ſes calculs iniques ,
La foif de l'indigence & les beſoins des coeurs
Et d'un eſprit fiſcal , dans ſes rêves coupables
Jamais n'enviſagea l'eſſaim des miférables ,
Que comme producteurs .
D'aiſance & de vertus la force concentrée
Toutefois d'un Etat affure la durée;
:
* Cérès eſt priſe ici pour les cultivateurs_ Ce
qu'un trope , au reſte Cérès étoit une Reine de
,
eft qui enfeigna l'agriculture : ainſi qu'on ne s'y
mép- enne
pas , ces mots font pris ici dans le ſens
historie
& non dans le ſens de la mythologie, dont
nous
pas voulu bigarrer ce ſujer.
I16 MERCURE DE FRANCE.
Aux vents des paffions ce navire eft flottant s
Le vice & la mifere épaiffiffent l'orage ,
Dont la muette horreur annonce le naufrage
Où le deftin l'attend.
O vertus des foyers ; & flamme augufte & tendre !
Tu vas , liant les coeurs , juſqu'au trone t'étendre ;
L'amour de la patrie eſt ton plus grand éclat :
Rois peres ! écoutez, c'eſt en aimant un pere ,
Qu'on apprend à chérir d'un amour tributaire
Les Peres de l'Etat.
Avant de s'épancher dans les urnes publiques ,
Les moeurs ont fait fleurir,près des toits domeftiques ,
Sur le ſage olivier , les roſes du bonheur :
Duqueſnoi ! dans tes champs ils'éleve en futaie ;
Du vice , par tes soins , il étouffe livraie
De fa noble vigueur.
Tonnez ; Miniftres faints 1 tonnez contre le vice ;
De l'enfer à ſes yeux creufez le précipice :
11 chancelle , il pålit... va-t-il ſeréformer ?
Aux banquets des vertus un Pasteur le
convie ;
Lui verſe le nectar dans leur coupe enrichie ,
Et les lui fait aimer.
Qu'on montre des gibets au crime
téméraire
;
Lui , qui l'a vu fortir des flancs de la mifere ,
Aur
MAT 47741
web amore
Aux fêtes des moiffons l'a réconcilié :
Il fait des citoyens , épargne des victimes;
Il fait ce que la loi , par le plus grand des crimes
A toujours oublié.
2003
Oui , courbant un rameau de l'arbre de Dodone ,
Et devant tous les yeux agitant ma couronne ,
Enflammant l'air froiffé de mon vol fier & prompt ;
J'aborderai ſon cirque & la foule béante ,
J'irai , l'éclair dans l'oeil & d'une main brûlante ,
La fixer ſur ſon front. :
A travers l'or des blés je le vois qui s'avance :
Triomphez devant lui , faiſceaux de l'abondance !
Fleurs ! careſſez ſes pieds qui preſſent vos tapis
Orgueilleuſe moiffon ! éleve encor ton fafte ,
Et , doucement cintrée au-deſſus de ſa tête ,
Balance tes épis .
Sous les pas du héros les herbes ſe flétriſſent ;
Afon aſpect ſanglant de longs échos mugiffent;
Le jour couvre ſon front des voiles de la nuit ;
Les aftres , de frayeur , s'arrêtent dans leur courſe
Le fleuve épouvanté remonte vers ſa ſource ;
Le Tartare jouit.
1
A tes yeux , Duqueſnoi ! ſe pare la Nature;
La ſource harmonieuſe adoucit ſon murmure ;
Des lambris des côteaux t'accueillent mille accens
L'inſecte, ſous tes pieds , bourdonne tes louanges
3
B
18
MERCURE
DE FRANCE
.
Des parfums élevés vers les trones des Anges
Tu partages l'encens.
O nuit, qui verras fuir l'étoile de fon ame !
Les fillons redoublés d'une fanglante flamme ,
Dans tes fincs entr'ouverts porteront la terreur ;
Et les manes errans & les oiſeaux funebres ,
De of deuil folemnel , criant dans les tenebres .
Proclameront Thorreur,
Sous de pâles flambeaux , l'époufe couronnée
Unira des cyprès aux treffes d'hymenée ;
Le vieillard gémira , courbé fur fon bâton
Les enfans , effrayés par de fombres aufpices ,
Baigneront de leurs pleurs le ſein de leurs nourrices
En begayant ton nom.
L'orme que tu paras des prix de la victoire ,
En étendant fon ombre, étendra ta mémoire ;
Les bergeres en cercle iront danfer antour :
Les filles de Sion , devant l'Arche orgueilleuſe ,
Meloient ainsi , jadis , à leur danſe picule
Les graces de l'Amour.
Phantome fugitif du longe de la vie !
Tu pourſuis une fleur quet'arrache l'envie ,
Qu'aux ferpens du remords difputa le defir ;
La douleur fuit tes pas, & l'effroi te précede ;
L'avenir te menace & le néant fuccede
A ton dernier plaiſir.
MAI. 19 1774
L'individu périt, l'eſpece eſt immortelle ; i
Seroit-il né pour lui ? non , il naquit pour elle ;
La vie eſt un flambeau paſſe de mains en mains i
Deſpote qui t'en ſers pour allumer la foudre !
Mortels qui l'éteignez dans la fange ou la poudre ?
Etes-vous des humains ?
Non : l'homme bienfaiſant a ſeul urne ame active
Il remplit l'univers de ſa vie expanſive :
Que fon corps du deſtin ſubiſſe les decrets ,
C'eſt l'enfant qui s'endort dans le ſein de ſon pere
Dieu va le conſoler du bien qu'il n'a pu faire ,
Qui fait tous ſes regrets .
Dans le cercle du jour , l'aſtre fécond s'élance:
Il verſe les couleurs , la joie & l'abondance:
Il a mûri le ſep , l'or , la gerbe & le miel ;
Et terininant au foir ſa courſe triomphante ,
Il va parmi les flots d'une pourpre éclatante
Revivre dans le Ciel .
Son ame eſt réunie au fleuve de lumiere ,
D'où le Ciel la lança dans l'humaine carriere ,
Mais fon reffort ofcille encore aux coeurs émus :
Et les flammes du ſien jailliſſent de ſa cendre ,
Et les pleurs embraſés que fa mort fait répandre
Font germer des vertus.
Duqueſnoi n'aura point un pompeux mauſolée
Où le marbre , imitant la France désolée ,
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
Semble éteindre un lambeau dans la nuit des douleurs:
Sa cendre frémiroit du ſang d'une bécatombe ;
Mais l'homme vertueux répandra for fa tombe
Des larmes & des fleurs.
Deſtin qui filez l'or de ſes heures chéries !
Ah ! ſongez qu'il s'enlace aux fils de mille vies ,,
Dont il fait fon bonheur d'étendre l'heureux cours :
Mais s'il vous échappoit... la mienne eft moins utile ,
Prenez , pour le nouer fur le fuſeau fertile ,
La trame de mes jours .
ZAMOS, ou la Bienfaisance récompensée ,
conte moral.
DANSI
Ans l'iſie de Crete , fameuſe par fes
cent villes , on voyoit ſemes çà& là de
petits hameaux , heureuſes demeures de
la paix & de l'innocence. Non loin des
rivages de la mer s'élevoit une colline
couronnée par une maiſon ſimple & rustique
qu'habitoit depuis quelque temps le
ſage Adamas. Cet homme vertueux ,
dégoûté des vains plaiſirs qui accompagnent
les grandeurs , avoit quitté la Cour
L
IMA I. 1774. 21
les palais ſomptueux des Rois de la
Crete. Il avoit vu périr , à la fleur de fon
Age , une épouſe aimable & chérie. Il lui
reſtoit un fils , unique appui de ſa vieilleſſe.
Adamas voyoit avec plaifir les femences
de la vertu germer dans cette
ame tendre & compatiſſante. ,, Mon fils ,
,, lui diſoit- il un jour, jette les yeux fur
,, ces vaſtes plaines. Vois ces humbles
chaumieres que la ſuperbe Fortune ſemble
dédaigner. Elles font habitées par
des malheureux qui gémiſſent ſous le
poids de l'indigence. Les Dieux nous
ont comblés de biens ; ah ! fans doute
ils ſe ſont repoſés ſur nous du ſoin d'é-
,, tendre leur providence. "
ود
ود
ود
.ود
Ces paroles ſi touchantes élevoient
l'ame du jeune Zamos, Des larmes d'attendriſſement
couloient de ſes yeux. On
voyoit briller ſur ſon front la douce
férénité , ſymbole de l'innocence. Tous
les pauvres habitans de la contrée s'entretenoient
fans ceſſe de ſa bienfaiſance,
,, L'aimable jeune homme , répétoientils
ſouvent ! il eſt vertueux. Les
Dieux le béniront."
و د
و د
Les plaiſirs de Zamos étoient auſſi purs
que fon ame. Il chantoit fur la lyre les
merveilles de la Nature , & le bonheur du
juſte qui tend une main ſecourable à la
B 3
22 MERCURE DE FRANCE,
vertu malheureuſe. Quoiqu'élevé dans le
faſte des Cours , Zamos ne méprifoit
point les amuſemens champêtres . Confondu
avec les bergers , il conduiſoit les
troupeaux bondiſſans dans les gras pâturages
arrofés par mille ruiſſeaux qui ſe
jouoient au travers des fleurs.
Il étoit déjà parvenu à cet âge bouillant
où les hommes corrompus par l'air
de contagion qu'on reſpire dans les villes
font victimes des redoutables pasfions.
Il devint tout-à-coup trifte & rêveur.
Les nuages épais de la mélancolie
obſcurciſſoient cette douce gaieté , compagne
inséparable du bonheur. Au lever
de l'aurore il s'éloignoit de la maiſon de
fon pere , & il nerentroit qu'au déclin du
jour. Adamas fut ſurpris d'un ſi promt
changement. Il obſervoit fon fils. Lejeune
homme ſoupiroit&baiſſoit les yeux.
Il n'avoit plus cette confiance qu'un
feul regard du plus tendre des peres lui
inſpiroit toujours. Adamas eft inquiet ,
mais cependant il eſt raſſuré par cette
profonde connoiſſance qu'il avoit des
hommes , & fur tout du coeur de fon fils.
Il me fuit, ſe diſoit - il à lui - même , il
eſt diſſimulé ; ſans doute le joug des
" paſſions afſervit ſon coeur trop fenfible.
N'anticipons point ſur des ſecrets qu'il
ود
११,
ΜΑΙ.
1774. 23
ود
ود
cherche à me dérober. Lorſqu'il fera
malheureux , il ſentira le beſoin de s'épancher
dans le ſein d'un ami. Je connois
mon fils. Jamais , non jamais il
n'aura de meilleur ami que ſon pere.
Un foir tous les bergers avoient ramené
les troupeaux des pâturages , & le laboureur
fatigué avoit dirigé ſes pas vers
l'aſyle du repos ; Adamas ne voit point
fon fils. Affis fous de berceau de pampre
qui étoit devant ſa maiſon , il eſt en proie
à l'inquiétude la plus vive. Enfin il apperçoit
Zamos , court au devant de lui&
le ferre dans ſes bras. Le jeune homme
en rougiſſant prend la main de fon pere ,
la preſſe de ſes levres & la mouille de fes
larmes. Le vieillard eſt attendri . 0
mon fils , ô mon ami , ne ſuis -je plus
digne de ta confiance ? Zamos ſe précipite
encore dans les bras de fon pere. Les fanglots
étouffent ſavoix. Mon pere , s'écriet'il
, que je fuis malheureux ! Aglaé ne
ſera point à moi. Damétas ſera ſon époux.
Adamas engage fon fils à épancher dans
le ſein paternel les fecrets de ſon coeur.
Ils s'aſſeyent ſur un banc de gazon. Zamos
regarde tendrement ſon pere , & lui
dit:
T
-
J'aime , ô mon pere , j'aime la fille de
Polémon. Aglaé eſt vertueuſe , elle craint
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
Jes Dieux, elle ſeule pourroit me rendre
heureux. J'ai ſouvent entendu parler de
Polémon , interrompit Adamas ; les infortunés
répetent ſans ceſſe le nom de cet
homme bienfaiſant. Mais , dis-moi , mon
fils , comment ton amour eft - il ne ? Où astu
vu Aglaé ? Zamos continua. Un jour
je m'étois égaré dans le riant vallon dominé
par cette colline qui ſe perd dans le
Jointain. Je vis une jeune fille qui étoit
affiſe ſur le bord d'un ruiſſeau. C'étoit
Aglaé. Je fus frappé de fa beauté. Ses
yeux étoient humides; elle avoit pleuré.
Je m'approchai d'elle.-Jeune fille , pourquoi
pleurez - vous ? Hélas , me répondit
- elle en ſoupirant, je ſuis bien malheureuſe.
Il y a douze ans que mon pere
Polémon quitta ſa famille pour voyager
dans le monde. Alors j'étois bien jeune.
Ma mere pleure tous les jours. Hier elle
me diſoit en m'embraſſant: Aglaé , ma
chere Aglaé , ton pere eſt peut-etre enfeveli
dans le ſein des mers. Je pleurois
avecelle ; mais en me voyant pleurer , elle
redoubloit ſes larmes. Pour rendre ſa
douleur moins vive , je m'éloigne & je
viens dans ce vallon où je gémis fans ceffe.
Ainſi parla Aglaé. Auſſi-tôt je fus atten
dri , je partageai ſes peines. J'eprouvai
des -lors des ſenſations qui m'étoient inMAI.
1774. 25
connues. Lorſque je ne voyois point
Aglaé , j'étois inquiet. Tous les jours je
retournois dans le vallon où je la vis pour
la premiere fois. Que les heures s'écouloient
alors rapidement ! Nous pleurions
enſemble ; elle fut touchée de mes foins ;
elle me diſoit ſouvent: Zamos , depuis
que tu prends part à mes peines je ne
ſuis plus ſi malheureuſe ; ta préſence me
conſole. Oh ! avec quelle tendreſſe elle
me parloit de ſa mere ! Sa naïveté , ſa
piété filiale , tout m'enchantoit. Je ne
pouvois vivre ſans elle ; je lui en fis l'aveu.
Une douce rougeur colora ſes joues ;
ſes yeux ſe fixerent tendrement ſur les
miens , elle me ſerra la main. Aujourd'hui
je retournai dans le vallon. Je la vis
éplorée , les cheveux épars , & dans un
déſordre qui annonçoit quelque funeſte
changement. Elle ſe précipita dans mes
bras. J'eſſuyai avec mes levres les larmes
qui ruiſſeloient ſur ſes joues enflammées .
22 Ah! Zamos , medit-elle , adieu ; il faut
,, nous quitter. Je t'aime , ouije t'aime ;
و و
mais ma mere veut que Damétas ſoit
„ mon époux. Aglaé , m'a-t-elle dit , ta
,, jeuneſſe a beſoin d'un appui. Lamort
„ fermera bientôt mes yeux. Ton pere te
deſtinoit au jeune Damétas. Je dois
B5
26 MERCURE DE FRANCE .
,, remplir ſes volontés. Je le ſens , je ne
,, puis réſiſter à la meilleure des meres ;
ود adieu, Zamos ; il faut nous quitter."
En difant ces mots, elle s'éloignoit lentement.
Je voulus l'arréter ;mais , muet &
immobile ,je n'en eus pas la force. Voilà ,
mon pere, la cauſe dematriſteffe. Lavie
ime deviendra infupportable ſi Aglaé n'eft
point à moi.
Adamas fut touché de ce récit. -Mon
fils , la mere d'Aglaé fait - elle que tu es
aimé de fa fille ? -Non , mon pere ; la
timidité d'Aglaé l'a toujours empêchée
d'inſtruire ſa mere de notre amour, Eh
bien , reprit Adamas , demain va la trouver
: tu lui avoueras vos fentimens communs.
Si elle aime fa fille , elle ne voudra
pas la rendre malheureuſe. -Oui ,
mon pere , oui , j'irai la trouver , j'embraſſerai
ſes genoux. Elle ne pourra réſiſter
aux larmes de ſafille. OmonAglaé ,
nous ferons unis ! Nous emploierons nos
jours fortunés à faire le bonheur du plus
tendre des peres .
Zamos , flatté par cet eſpoir , attend le
jour avec impatience. L'aurore paroît: il
fort après avoir embraſſé fon pere ; & ,
s'abandonnant aux tranſports lesplus vifs ,
il côtoie le bord de la mer: il apperçoit
MAI. 1774. 27
>
ne dans le lointain les débris d'un vaiſſeau.
Un malheureux n'ayant d'autre appui
qu'un mất qui s'étoit détaché , ſe débattoit
contre les flots. Ses bras , étendus vers
Zamos , ſembloient implorer ſa pitié. Le
vertueux jeune homme ſe jette à la mer
fans héſiter. L'efpoir de ſauver un malheureux
, l'aveugle ſur le danger. Les
Dieux favoriferent cette généreuſe entrepriſe;
& l'inconnu s'échappa du péril qui
menaçoit ſes jours. L'affreuſe perſpective
de la mort n'avoit point altéré cette férénité
qui brilloit fur fon viſage. Le
temps avoit imprimé ſur ſon front les
rides de la vieilleſſe. Sa phyſionomie
étoit douce. Son air grave & majeftueux
inſpiroit le reſpect & l'amour. Il embrafſſe
fon libérateur. Jeune homme , lui dit - il ,
puiſſent les juftes Dieux récompenfer ta
vertu! Puis tout- à-coup , jetant les yeux
autour de lui , il paroît abſorbé dans de
profondes réflexions. Des larmes de joie
coulent de ſes yeux. Un filence touchant
& énergique exprime les tranſports de
fon coeur. Son ame s'épanche en ces rermes
: O ma chere patrie ! je vous revois
enfin; je vous revois , terre heureuſe de
la Crete où le ſage Minos dicta fes loix ;
je découvre le ſommet du Mont Ida où le
grand Jupiter paſſa ſon enfance.
28. MERCURE DE FRANCE.
Zamos partage l'enthouſiaſme de cet
étranger. Un mouvement inconnu l'intéreffe
en ſa faveur. Il oublie en ce moment
le motif qui guidoit ſes pas ; & pré .
férant les droits facrés de l'hospitalité à
l'amour qui le conduiſoit chez la mere de
fon Aglaé: O étranger , dit- il , la maifon
de mon pere n'eſt pas éloignée; je vais
vous y conduire. Le vieillard fatigué accepte
cette offre ; & , s'appuyant ſur l'épaule
de Zamos , ils montent la colline
fur laquelle eſt ſituée la maiſon d'Adamas .
Ce tendre pere avoit ſuivi ſon fils des
yeux ; étonné de le voir revenir avec un
étranger , il marche au devant d'eux. Zamos
lui raconte comment il a ſauvé cet
inconnu du naufrage. Adamas , tranſporté
d'allégreſſe , embraffe fon fils, le baigne
de ſes larmes , & s'adreſſant au vieillard :
ود
Si vous êtes pere , dit-il , prenez part à
" ma joie ; ce jeune homme eft mon
"
fils. " Il les introduit dans ſa maiſon.
Tous ſes fideles eſclaves prennent part à
la fatisfaction de leur maître , & s'empreſſent
à rendre à ce nouvel hôte les devoirs
que Jupiter hofpitalier preſcrit aux
humains. On lui préſente des habits ſimples
& commodes. Une table frugale eſt
auſſi-tôt ſervie. La douce familiarité préfide
à ce repas champêtre. A la premiere
MAI. 1774 29
entrevue les hommes de bien ſont amis.
La ſympathie de la vertu les enchaîne
par des liens indiſſolubles. O mes amis ,
diſoit le vieillard, qu'il eſt doux de ſe
revoir au ſein de ſa patrie ! avec quel plaifir
j'embraſſerai mon épouſe & ma fille !
Inſenſé , le bonheur étoit chez moi , &
j'ai voulu le chercher dans des climats
étrangers . Ces paroles excitent la curiofité
d'Adamas.
Cette île eſt ma patrie , continua l'inconnu
; je cultivois en paix les champs de
mes peres. Une épouſe aimable & laborieuſe
contribuoit à me rendre la vie douce
& agréable. Ma fille commençoit à
balbutier le tendre nom de pere. Je verfois
ſur les malheureux les richeſſes 'que
les Dieux m'ont confiées. Cependant au
milieu de tous ces avantages , il me manquoit
la ſageſſe , & je n'étois point heureux.
Une vive inquiétude , des deſirs
vagues étendoient mes vues au- delà du
préſent. Un jour je me promenois en rêvant
ſur le rivage. Mon imagination
s'enflamma à la'vue de ces énormes bâtimens
qui voguoient ſur la vaſte immenfité
des mers. Je me diſois à moi même :
l'île que j'habite n'eſt qu'un point ſur la
Ce globe eſt couvert de peuples terre.
30 MERCURE DE FRANCE.
innombrables & de nations auffi variées
par les moeurs que par le langage. Je pris
dès -lors la réſolution devoyager. Jem'ar
rachai des bras de mon épouse ; j'eſpérois
la revoir au bout d'une année , mais
les Dieux en ordonnerent autrement.
J'errai pendant douze ans, tantôt libre ,
tantôt eſclave. Je touchois preſque aux
côtes de la Crete, mon vaiſſeau ſe brifa
contre un écueil ,& fans la compaffion de
ce jeune homme , j'aurois été englouti dans
les profonds abymes de la mer. Je n'ai recueilli
d'autres fruits de cette vie errante
& vagabonde que les triſtes leçonsde l'expérience.
Au milieu de tant d'hommes ,
j'étois iſolé. Perſonne ne s'intéreſſoit à
mon fort. Si les Parques avoient tranché
le fil de mes jours , une main chérie n'auroit
point fermé mes yeux. Mon tombeau
n'auroit point été arrofé par les larmes
d'un ami. Je me rappelle encore
P'inſtant où je me ſéparois de ma famille.
Ma fille me prodiguoit ſes careſſes enfantines
, &, me preſſant de fes petits bras ,
elle ſembloit preſſentir les maux qui menaçoient
fon pere. Mon épouſe pale &
éplorée ne répondoit à mes triſtes adieux
que par de profonds gémiſſements. Les
Dieux m'ont - ils confervé ces précieux
MAL 1774. 31
!
objets de ma tendreſſe ? O mes amis ,
avez - vous entendu parler de Polémon ?
Connoîtriez - vous ma chere Aglaé ?
Quoi ! vous êtes Polémon , s'écria Zamos
en ſe jetant au cou du vieillard ? heureux
pere ! Polémon eſt étonné. Adamas
fourit& lui raconte comment Zamos a vu
Aglaé dans la prairie. Ce tendre pere
fond en larmes en entendant parler de la
ſenſibilité de ſa fille. Mais lorſqu'Adamas
parle de l'amour de Zamos pour Aglaé ,
un air de triſteſſe ſe répand tout- à- coup
ſur le viſage de Polémon. Il paroît embarraſſé,
ſon eſprit eſt agité par mille penſées
différentes ; il garde le filence , &
après avoir réfléchi pendant quelque
temps , il prend la main de Zamos. Mon
ami , lui dit - il , je te dois la vie. Jamais
je ne pourrai m'acquitter d'une dette auſſi
précieuſe. Tu connois la vertu. Tu fais
qu'elle ne s'acquiert que par des facrifices;
écoute-moi , & fois monjuge. Zamos attend
en tremblant quelle fera la ſuite de
ce difcours ; fon coeur treſſaille. Polémon
continue. Damétas eſt mon ami depuis
l'enfance. Le champ qu'il cultive eſt petit.
Son pere avoit contracté des dettes ;
Damétas en fut chargé. Je voulus les fatisfaire
; mais l'ame fiere de mon ami fut
32
MERCURE DE FRANCE.
révoltée de ma propoſition. Polémon , me
dit-il avec nobleſſe , vois -tu ces bras ? ils
cultiveront la terre. Damétas avoit beaucoup
d'enfans. Un de ſes fils étoit de
l'âge de mon Aglaé. Je promis à mon ami
de les unir un jour. Tranſporté de joie
il me preſſa contre ſon ſein. Je ſentis
mon viſage mouillé de ſes pleurs. Aujourd'hui
je reviens dans ma patrie ; fans
doute le jeune Damétas eſt dans l'indigence.
Répondez mes amis , dois je lui
refufer ma fille ? Manquerai je à ma parole
, parce que mon ami eſtpauvre ? C'en
eſt affez : votre filence me diete ce que je
dois faire. N'en doute point , ô Zamos ,
ma fille ſera auſſi généreuſe que toi ! elle
fera le facrifice de ſon amour.
Zamos s'efforce en vain de dévorer ſes
larmes. Les ſanglots le ſuffoquent. Il cache
ſon viſage dans le ſein de fon pere ;
Adamas mêle ſes pleurs avec ceux de fon
fils . Polémon détourne la vue , & paroît
cruellement agité.
Mais l'impatience où il eſt de revoir fa
famille ne lui permet plus de différer. II
embraſſe Adamas. Viens, dit- il , mon cher
Zamos; fois mon guide. N'écoute que la
voix de la vertu. Elle a déjà preſcrit à ton
coeur le ſacrifice qu'elle exige. Ils prennent
tous
MAI. 33 1774.
>
tous deux le chemin de la colline au bas de
laquelle eſt ſitué le hameau de Polémon.
Zamos a les yeux baiſſés. Il médite en
filence les dernieres paroles du verueux
vieillard. L'amour & la vertu l'agitent
tour-à-tour. Il admire leprocédé généreux
de Polémon ; mais auſſi-tôt , ſe rappelant
les momens fortunés qu'il paſſoit avec
ſon Aglaé , le courage l'abandonne. Il n'écoute
plus que fon amour. Ses profonds
foupirs décelent l'état cruel de ſon ame.
Ils ſont déjà parvenus fur la colline. Polémon
découvre le hameau où il reçut la
naiſſance. Il apperçoit de loin le toit rustique
qui renferme ce qu'il a de plus cher
au monde. A cette vue il ſent palpiter
ſon coeur. A quelques pas de lui s'élevoit
un tombeau couvert de mouſſe & ombragé
par de noirs cyprès. Une ſimple inſcription
annonçoit aux voyageurs que celui
qui étoit renfermé dans ce groffier monument
avoit été bon & bienfaiſant. Polémon
ſe proſterne ſur le tombeau , & l'arroſe
de ſes pleurs. Omon pere , s'écriet'il,
ô toi dont les ſoins généreux ont formé
mon enfance , reçois l'hommage que je
rends à ta mémoire. Si j'eus quelque vertu,
ſi j'eſſuyai quelquefois les larmes de
l'indigent , c'eſt à ton exemple quej'en fus
C
34
MERCURE DE FRANCE .
redevable. Le ſouvenir de tes bienfaits
ſera toujours gravé dans le coeur des malheureux.
Puis s'adreſſant à Zamos: jeune
homme , voilà le tombeau d'un homme
ſimple , humain &généreux. Mon pere
avoit un ennemi; (car l'homme de bien
eſt ſouvent en but à l'envie & aux complots
des méchans); il apprit que ce malheureux
qui lui vouloit du mal étoit tombé
dans l'indigence.Aufſi-tôt ilva le trouver.
Venez-vous infulter àma misere ,
lui dit cet infortuné ? Non , reprit mon
pere, mais je viens vous apprendre à me
connoître mieux. Lamon , vous êtes dans
l'indigence ; daignez accepter la moitié
de montroupeau. Je vous aime , ô Lamon
; pourquoi me haïffez- vous ? Par
cette action généreuſe monpere acquit un
ami. C'eſt ce Lamon qui érigea en fon
honneur ce ſimple monument.
Ainſi parloit Polémon. Zamos l'écoutoit
avec ce noble enthouſiaſme qui caractériſe
la jeuneſſe vertueuse. Les charmes
de la vertu le préparoient au facrifice
que le devoir exigeoit. Déjà ils approchoient
du hameau. Polémon apperçut
dans la prairie une jeune fille qui le fixoit
avec intérêt. La Nature parloit; rarement
elle nous trompe dans les prefſſentimens
qu'elle fait naître. C'eſt- elle... c'eſt elleMAI.
17745 35
.
its même , s'écria Zamos ; c'eſt votre fille.
Aglaé eſt déjà dans les bras de Polémon:
. Ce tendre pere la baigne de ſes larmes.
O ma fille , ma chere fille ! il n'en peut
dire davantage. Aglaé ſe dérobe aux tendres
embraſſemens de ſon pere; elle court
annoncer à ſa triſte mere une rencontre
auffi heureuſe .
La nouvelle ſe répand bientôt dans le
hameau. Le laboureur quitte ſes travaux
› champêtres. Le berger abandonne fon
troupeau dans la prairie. L'épouſe de Polémon
ſe précipite dans ſes bras. Tous ſes
amis l'environnent. Aglaé prend la main
de ſon pere , & la baiſe avec tranſport.
>
Cependant Zamos foupire. Envoyantla
ſenſibilité de ſa fille , il ſent davantage le
malheur de laperdre. Pendant quePolémon
répond à la joie univerſelle , il s'éloigne.
Accablé par ſes chagrins , il s'appuie contre
un arbre. Il apperçoit la cabanedeDamétas.
Heureux rival , ſe dit- il à lui-même
, ô Damétas , je ne te hais point ; mais
hélas ! j'envie ton fort. Auffi-tôt des cris
& des gémiſſemens qui partoient de la
cabane, viennent frapper ſes oreilles. Il
dirige ſes pas vers cet endroit. Il entre :
quel ſpectacle pour un coeur ſenſible! Des
créanciers avides , autoriſés par une loi
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
barbare , ſe diſpoſoient à traîner dans l'esclavage
la déplorable famille de Damétas.
Če vieillard déſeſpéré ſe traînoit dans
la pouffiere aux pieds de ces monftres
impitoyables. - Epargnez mes cheveux
blancs , épargnez mes enfans. Hélas ! s'écrioit
un jeune homme , je touchois au
moment d'être uni à la belle Aglaé. Quel
revers ! Que je ſubiſſe ſeul lejoug de l'esclavage
! Prenez mon fang , mais épargnez
monpauvre pere. Ah ! mes enfans ! s'écrioit
une mere déſolée en preſſant dans ſes
bras le malheureux fruit de ſes amours ,
j'ai trop vécu. Mais ces tigres , enflammés
par un vil intérêt , inſultoient à la vieil .
leſſe du vertueux Damétas. L'ame ſenſible
de Zamos eſt déchirée. Monſtres ,
s'écrie - t - il en pleurant , arrêtez , ceſſez
d'inſulter au fort de cette famille malheureuſe.
Ces nombreux troupeaux qui
errent fur le penchant de la colline font à
moi . J'en abandonne une partie pour
payer les dettes de Damétas.
A ces mots , pere , mere, enfans , tous
tombent à ſes genoux. Bon jeune -homme !
s'écrient - ils d'une voix entrecoupée par
les fanglots , grands Dieux ! ne laiſſez
point une telle action fans récompenfe .
Zamos attendri ſe dérobe aux tranſports
MAI. 1774
37
>
de la reconnoiſſance. Satisfait de lui même
, il retourne chez fon pere. O mon
pere ! embraſſez votre fils, Adamas eſt
furpris de voir ſon viſage rayonner de
joie. Quoi ! mon fils , ſerois - tu heureux
? Aglaé....-Oui , mon pere , oui ,
je ſuis heureux. J'ai fait une bonne action.
Alors il raconte comment il a ſauvé
Damétas & fa famille de l'eſclavage.
Adamas , tranſporté d'alegreſſe , les bras
étendus vers le Ciel , adreſſe aux Dieux
cette priere ſi touchante : Grand Jupiter ,
je te rends grace de m'avoir donné un fils
fi vertueux. Puiſſe - t - il parvenir à une
vieilleſſe auſſi fortunée que la mienne !
Puiſſe-t- il verſer ſur ſes enfans les larmes
de joie que je répands aujourd'hui fur
lui.
Le bon témoignage que Zamos ſe rend
à lui - même calme , en quelque forte , la
vivacité de ſa paffion. Il ſe conſole par ſa
vertu du bonheur de fon rival. Le lendemain
il ſe dit à lui - même : c'eſt peut- être
aujourd'hui qu'Aglaé va être l'épouſe de
Damétas. En diſant ces mots , il laiſſoit
échapper quelques larmes. Un inſtant
après il ſe reprochoit ſa foibeſſe. Mais
il apperçoit dans le vallon une troupe de
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
bergers & de bergeres qui s'avançoient
vers ſa cabane. C'étoit Polémon fuivi
de fa famille. 'Aglaé étoit ornée de guirlandes.
Le jeune Damétas étoit à ſes côtés.
Zamos détourne la vue. Ils font heureux
, dit- il en foupirant; mais pourquoi
me rendre le témoin de leur bonheur ?
Adamas va au - devant de Polémon , &
l'introduit chez lui. Zamos paroît & s'efforce
de diſſimuler l'amertume de ſon coeur .
Il baiſſe les yeux. L'alegreſſe qui brille fur
le front d'Aglaé eſt pour lui unſurcroît de
douleur. Polémon l'embraſſe en ſouriant.
Mon fils , lui dit-il , mon Aglaé eſt à toi.
Damétas m'a dégagé de ma parole. Oui ,
généreux Zamos , interrompit le jeune
Damétas en ſe précipitant dans les bras
de ſon bienfaiteur , Aglaé vous aime ;
elle eſt à vous. Zamos, hors de lui-même
, a peine à croire ce qu'il entend. Adamas
jouit avec plaiſir de ſa ſurpriſe. Mon
fils , lui dit - il , la vertu n'eſt jamais fans
récompenfe.
Par M. Dattin , de Chartres.
ΜΑΙ. 1774.
39
VERS à Madame la Ruette , fur fa
maladie.
QUAUNANDD de Progné la foeur charmante
Revient fur l'atle des Zéphirs ,
Célébrer , d'une voix touchante ,
Et fes malheurs & ſes plaiſirs :
Tout s'éveille dans la Nature ;
Le ciel brille , l'air s'adoucit ,
Les bois ſe couvrent de verdure
Et la roſe s'épanouit.
Mais quand un nouveau ſoin l'attire ,
Qu'on n'entend plus fes doux accens,
Zéphir s'enfuit , la roſe expire ,
Les bois , les prés font languiſſans.
O vous qu'une atteinte cruelle
Pour quelque temps va nous ravir ;
Rendez-nous bientôt Philomele ,
Ou dans nos champs tout va périr.
Par un Militaire
1
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
LA PUISSANCE DE L'AMOUR ,
Ode imitée d'Horace.
D
EPUIS longtemps foumis à ton empire ,
Vénus , je l'abjure en ce jour :
Aux pieds de tes autels je dépoſe ma lyre ;
Mon coeur n'eſt plus fait pour l'amour .
Sagelſe , viens couper la trame
Des maux que m'ont tiſſus les amoureux Plaiſirs :
Vives ardeurs qui dévoriez mon ame ,
Ceffez d'enflammer mes defirs.
Mais hélas ! Clod me rappelle ;
Je l'entends , je cede à ſa voix :
J'avois juré d'oublier l'infidelle :
Amour, tu la foumets; je rentre ſous tes loix.
Par M. Pons, étudiant.
Au Masque qui m'a tant intrigué au bal.
DANS
ANS l'heureux temps où la ſimple Nature
Donnoit des loix , la timide Beauté ,
Belle ſans fard , & fage ſans fierté ,
Aux vains fecours de la parure ,
e devoit point un éclat emprunté.
MAL 1774
La jeune amante , alors ſimple & naïve ,
Annonçoit , ſans rougir , le penchant de ſon coeur ,
Et le berger fidele , au comble du bonheur ,
Brûloit d'une ardeur toujours vive.
Ce temps n'eſt plus ; le cercle des beſoins ,
S'agrandiſſant , diviſa les humains:
Ah ! pour toujours , cette aimable franchiſe
A diſparu ; par- tout on ſe déguife ,
Par-tout , ſous les efforts de l'art ;
La Nature eſt enſevelie.
Entre les coeurs , il n'eſt plus d'harmonie ;
Ce n'eſt plus que vice & que fard.
Vous-même avez recours à l'artifice ,
Et vous trompez ſans crainte & fans remord.
Si votre coeur eſt éloigné du vice ,
Il l'eſt auſſi de l'âge d'or.
O vous dont j'ai ſuivi les traces
Avec tant d'intérêts , avec ſi peu de fruit ,
Vous le ſentez , ſous un pareil habit ,
Je ne puis pas répondre de vos graces ,
Mais je réponds de votre eſprit.
Par M. le Mencel.
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
SOUHAIT.
Si jamais le Deftin, pour moi, moins sigoureux , I
Daignoit m'etre propice & fourire à mes veux !
Que ne puis-je , éloigné du tumulte des villes ,
Loin de l'éclat des Grands & du faſte des Cours ,
Dans un vallon paiſible , orné de champs fertiles,
Couler tranquillement le reſte de mes jours !
Que ne puis-je , au milieu d'agriculteurs honnêtes,
De la ſimple gaieté ſeuls & vrais poffeffeurs ,
Soulager leurs travaux , me mêler à leurs fêtes ,
Et d'un repos heureux partager les douceurs !
Que ne puis-je trouver un ami véritable
Dont l'eſprit enjoué diffipe mes loiſirs ,
Qui porte dans mon coeur ce calme inaltérable
Que produit la vertu , ſource des vrais plaiſirs t
Que ne puis-je embraſſer une épouse chérie
Qui contente à la fois mes defirs & mes fens ,
Au printems de mes jours tendre & ſenſible amie ,
Compagne aimable encor dans l'hiver de mes ans i
Que ne puis-je, au moment de mon heure derniere ,
MAI
$774. 43
Voir mes enfans heureux me fermer la paupiere !
Que ne puis-je ainſi vivre , & paffer tour-à-tour
Du ſein de l'Amitié dans les bras de l'Amour !
Par M. C**, Capitaine de cavaleric.
A une jeune Veuve Angloise.
J''AAIIMMEE fort un peu de gaieté,
Et je ne hais pas la Folie ;
Mais ta douce mélancolie ;
Rend plus touchante la beauté.
Tes yeux , image de ton ame ,
Expriment un pur ſentiment.
Heureux le digne & tendre amant
Dont tu partageras la flamme !
Quelle aimable ſimplicité !
Et quelle noble modeſtie !
Chaque jour je vois Emilie ;
Je ſuis toujours plus enchanté.
Son eſprit égale ſes graces :
Mais que de vertus dans ſon court
L'Amour , pour marcher ſur ſes traces ,
Prend le voile de la Pudeur.
Si d'un amant je peins l'ivreſſe,
44 MERCURE DE FRANCE,
On me rebute ſans pitié ;
On ne veut point de ma tendreſſe ,
On ne m'offre que l'amitié.
Mais c'eſt l'amitié d'Emilie .
Si quelque autre m'offroit l'amour ,
Je lui répondrois fans détour :
La belle , je vous remercie.
La Petite - Mattreſſe & la Ménagere des
champs.
CERTAINE
ERTAINE Petite-Maftreſſe ,
Marquife , Bourgeoiſe ou Ducheffe ,
(N'importe ; il en eſt de tous rangs )
Au retour de zéphir vient s'établir aux champs.
Elle amene un grand équipage ,
Maint grand laquais , maint petit page ,
Habite un fuperbe château ,
Donne chaque jour maint cadeau ,
Tranſporte la ville au village.
Eſt-ce être aux champs , à votre avis ,
Que d'y trafner cette ſequelle ?
Pour moi , je pense que la belle
Eût tout aufſſi bien fait de reſter à Paris.
Çes gens que le luxe environne
Savent- ils reſpirer l'air pur d'un beau matin ,
Goûter les vrais plaiſirs que la Nature donne ,
MAI.
1774. 45
D'un peuple ſimple & doux partager le deſtin
Près du palais de la Ducheſſe ,
Dans un afyle où la Molleſſe
Ni l'Ennui n'entrerent jamais ,
Un couple heureux vivoit en paix ,
Sans tréſors comme ſans mifere.
Vous eufiez vu la Ménagere
Encore au printems de ſes jours ,
Fraîche & vermeille , ſans atours ,
Belle de ſes attraits , fans art fûre de plaire.
La Dame du château , defirant de la voir ,
Arrive , & d'un ton de Princeſſe ,
Dédaigneux avec politeſſe ,
Que faites-vous , dit- elle ? & puis- je le ſavoir ?
Avez-vous du plaiſir ? Aſſurément , Madame ,
Répond la Ménagere ; & la ſimplicité
Fixe ici le bonheur , entretient dans notre ame
Une vive & douce gaieté ;
C'eſt le fruit du travail & de la liberté.
Mon époux eft fidele & ſage ,
!
Le Ciel bénit nos ſoins ; que faut- il davantage ?
Vous penfez bien , lui dit la Dame ; mais enfin
N'aimeriez - vous pas mieux la ville ?
Y ſerois- je donc plus tranquille ,
i
Dit l'autre ? y trouverois-je un bonheur plus certain ,
Un ciel plus doux & plus ferein,
Plus de fraîcheur , plus de verdure ?
Dans nos déſerts , parmi les bois ,
:
46 MERCURE DE FRANCE.
Nous n'écoutons que la Nature ,
Toujours dociles à ſa voix.
Voulez-vous voir ma plus chere parure ?
Montrez-la moi! dit la Dame aufli-tot
La Ménagere fait un faut ,
Sort & revient , paroit environnée
De trois enfans chéris & beaux comme le jour ,
Ayant l'âge , les traits , le sexe de l'Amour.
La Ducheſſe en eſt étonnée.
Qu'ils font forts ! le beau teint ! quels yeux & quelles
dents !
Quelle douceur ! ils font charmans 1
Ils font bien élevés , répondent à merveille ,
ils vous feront honneur. Leur pere au moins y veille ,
Et moi je les ai nourris tous ,
Dit d'un air pénétré la digne & tendre mere.
Peut-on charger une étrangere
D'un emploi ſi cher & fi doux ?
Je lui dois l'union de ma famille entiere ;
L'amour préſide parmi nous.
Du plus pur fentiment peut-on braver l'empire
De mes trois nouriſſons j'eus le premier ſourire ;
Apeine ont- ils jamais preſſé d'autres genoux.
La Nature punit la marâtre inhumaine
Pour qui ce ſoin eſt une peine ,
Et qui , prétextant ſa ſanté ,
Veut fur-tout conſerver une vaine beautés
MAI. 47 17743
Mes traits ne font pas peur. Madame , ma vieilleſſe
Trouvera le retour d'une vive tendreſſe
Dans ces fils bien aimés , allaités de mon ſein ,
Et je puis en tirer un augure certain ;
L'infortune d'autrui déjà les intéreſſe.
Ce diſcours attendrit la Petite-Maftreffe ,
Et ſe doutant du vrai bonheur ,
Vous m'enchantez , dit-elle , & diſſipez l'erreur
Qui ſéduiſit trop ma jeuneſſe. 1
Le monde ne me tente plus.
Ah! je veux profiter de vos leçons charmantes.
Puiſſé-je égaler vos vertus ,
Vos graces même , plus touchantes
Que nos airs affectés , nos bons tons prétendus.
DIALOGUE.
Entre Madame DELAVALLIERE
& Madame DE MONTESPAN.
Mde DE MONTESPAN.
ROYEZ-VOUS m'avoir enfin pardonné?
Mde DELA VALLIERE.
J'avois , avant de quitter l'autre monde,
48 MERCURE DE FRANCE.
pardonné à tous ceux qui l'habitoient ,
excepté à moi-même ?
Mde DE MONTESPAN.
Il eſt difficile de pardonner à une rivale
qui nous a ſupplantée.
Mde DE LA VALLIERE.
J'aimois trop ſincérement pour avoir
de l'amour - propre , & d'ailleurs , vous
ne m'enlevâtes rien. J'avois déjà perdu le
coeur de mon amant, puiſqu'il put ſe réfoudre
à vous le donner.
Mde DE MONTESPAN.
Quoi! vous préſumez que je ne vous
l'enlevai pas ?
Mde DE LA VALLIERE.
J'en ſuis sûre , vous dis-je. Un pareil
diſcours afflige , ſans doute , un peu votre
vanité : une femme , pour l'ordinaire
, n'ambitionne une conquête qu'autant
qu'elle croit la faire aux dépens d'une
autre femme. On ne ſe borne point à
vaincre une rivale , on aime à la dépouiller.
Mais ce triomphe n'eſt qu'une illufion.
La rivale que l'on croit vaincre n'avoit
plus que des armes émouſſées . On ne
lui
MAI. 1774: 49
| lui enleve que ce qui alloit de ſoi - même
lui échapper.
Mde DE MONTESPAN.
Une telle perfuafion m'eût peu flattée
quand je me ſaiſis de votre place ; elle
m'eût été bien utile quand je fus ſupplantée
à mon tour.
Mde DE LA VALLIERE.
Elle ne me conſola point. L'amour que
ce motif peut conſoler , n'a pas même
beſoin d'un tel ſecours ; il met à profit
l'exemple qu'on lui donne , & auroit pu
facilement le prévenir .
Mde DE MONTÉSPAN.
Chacun a ſon ſyſtême ſur ce point comme
ſur tout autre. Par exemple , on foutient
que vous aimiez L.... X.... pour luimême
.
Mde DE LA VALLIERE.
On me rend juſtice , comme je la lui
rendois.
Mde DE MONTESPAN.
On ſe fait ſouvent illuſion ſur ſes propres
ſentimens. Vous ſouhaitiez , dit - on ,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
que le Monarque ne fût qu'un ſimple
Gentilhomme : peut - être , s'il n'eût été
que Gentilhomme , auriez-vous souhaité
qu'il fût Monarque.
Mde DE LA VALLIERE.
Mes difcours étoient finceres ; la preuve
, c'eſt que je n'eſpérois pas qu'ils fusſent
jamais répétés .
Mde DE MONTESPAN.
Le haſard vous fervit bien: vous dûtes
à l'indiſcrétion d'une rivale l'avantage de
ne vous être pas inutilement déclarée. Cet
aveu flatta beaucoup la vanité d'un Prince
qui n'en manquoit pas : il n'eût jamais
fongé à vous prévenir; mais il vous fut
gré de l'avoir prévenu.
Mde DE LA VALLIERE.
Une ame vulgaire eût dédaigné mes
ſentimens : une grande ame ne pouvoit
manquer d'y être ſenſible , & je le fus
moi-même à ſa reconnoiſſance , autant que
je l'euſſe été à ſon amour , s'il eût préve
nu le mien. Un coeur tendre eſt facile à
contenter. Il exige toujours moins qu'il
ne donne ; il tremble même de trop exiger.
Il est trop occupé de ſes propres fin/
MAÍ. 1774. St
timens pour épier avec ſoin ceux qu'il
fait naître : il aime à les croire dignes des
fiens , & craindroit d'être déſabuſé. Untel
amour vous paroîtra ſans doute un peu
chimérique : tel fut , cependant , lemien.
J'étois moins flattée que touchée de ma
conquête : j'oubliois le Monarque & ne
m'occupois que de l'amant. Son hommage
particulier m'intéreſſoit plus que tous
ceux de ſa Cour , & quand cet hommage
s'affoiblit , je renonçai ſans peine à des
honneurs que je n'ambitionnai jamais.
Mde DE MONTESPAN.
Il eſt facile d'écarter l'ambition quand.
tout prévient nos voeux , quand nous
n'avons pas même le loiſir d'en former.
On ſe félicite foi-même d'un déſintéreſſement
qu'on n'eut point occaſion de mettre
à l'épreuve.
Mde DE LA VALLIERE.
Je crois qu'en pareil cas , il ſuffira toujours
d'interroger fon ame. Elle diffimule
rarement avec nous ; & tandis qu'elle ſe
maſque avec tant d'autres , nous avons , au
moins , le privilege d'être ſes confidens.
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Mde DE MONTESPAN.
Oui , mais nous devenons alors des
confidens ſi diſcrets ; ...
Mde DE LA VALLIERE.
La vôtre ne prit point la peine de ſe
maſquer. L'éclat avec lequel vous jouîtes
de vos avantages , prouve qu'ils furent
l'unique objet de votre ambition.
Mde DE MONTESPAN.
J'avouerai , au contraire , que cette
ambition eut deux objets : d'abord , celui
de vous ſupplanter , enfuite celui de plaire
à votre amant.
Mde DE LA VALLIERE.
Tout réuffit comme vous le ſouhaitiez ;
j'en excepte un point qui n'eſt connu que
de moi.
Mde DE MONTESPAN.
Quel eſt - il ?
Mde DE LA VALLIERE.
C'eſt queje fus pénétrée de l'inconſtance
de mon amant , & que je ne fis nulle attention
au triomphe de ma rivale.
MAI. 1774. 53
Mde DE MONTESPAN.
Eſt- il poſſible ? J'aurois préſumé tout
le contraire , & toute femme l'eût preſumé
de même.
Mde DE LA VALLIERE.
› Je fais que mon ſexe aime ſouvent
moins par beſoin que par air. On veut
être diftinguée ; on fonge moins à ſedonner
qu'on ne ſe propoſe d'acquérir ; &
ce fut ainſi que vous vous donnâtes.
Mde DE MONTESPAN.
Vous oubliez un point que toute autre
que vous n'oublieroit pas. J'eus lieu de
me croire la plus belle femme de toute la
Cour ; mais j'aurois cru me tromper ſi le
Souverain de cette Cour eût eſquivé mes
chaînes. J'aurois cru mal diriger mes traits,
s'ils euſſent porté plus bas que le trône :
ce fut , je l'avoue , le trône ſeul qui m'éblouit.
J'eus moins égard à ce qu'il m'en
coûtoit pour en approcher , qu'à ce qu'il
m'en coûteroit pour n'en approcher pas .
Je me pardonnois une foibleſſe qu'on n'oſoit
me reprocher en face : je jouiſſois
également & des hommages d'un ſexe
flatteur , & des fatires d'un ſexe jaloux:
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
j'euſſe regretté de n'en être pas double.
ment l'objet. En un mot , il me falloit
un triomphe éclatant ;autrement je n'eusſe
pas cru triompher .
Mde DE LA VALLIERZ.
J'euſſe voulu enfevelir le mien dans les
plus fombres tenebres: j'euſſe voulu n'avoir
pour témoin de ma foibleſſe que l'ob
jet de cette foibleſſe même .
Mde DE MONTESPAN.
C'eût été en perdre tout le fruit. Lerô,
le que nous choisîmes n'eſt agréable qu'autant
que la ſcene eſt éclatante. On nous
le pardonneroit moins ſi nous paroiffions
l'oublier. Il eſt doux , & très - doux , de
pouvoir déſoler vingt rivales ; de les
contraindre à baiſſer un oeil critique &
jaloux ; de réduire l'envie au filence &
même à l'adulation; d'obliger celui devantqui
tantd'autres fléchiffent , à fléchir
lui- même devant nous , à nous rendre
une partie des hommages qu'on lui prodigue
; à nous céder une portion du pouvoir
dont iljouit. Sans un tel ſuccès , j'eusſe
douté du pouvoir de mes charmes , &
tout ſuccès inférieur à celui - là , me les
eût fait juger inférieurs à d'autres.
MAI. 1774 55
}
Mde DE LA VALLIERE.
Votre influence eut , toutefois , des
bornes. Vous fîtes quelques deſtinées particulieres
; mais non celles de l'Etat :
vous maîtriſiez l'homme , fans dominer
le Monarque.
Mde DE MONTESPA Ν.
C'eſt qu'au fonds ſa plus forte paffion
fut de régner : nulle autre ne put jamais
l'en diſtraire. Il fit par goût ce que d'autres
ne firent ſouvent que par néceſſité.
Mon goût à moi- même ne me portoit
point à l'intriguer. Je ne voulois devoir
mon empire qu'à mon propre afcendant ;
&ma vanité une fois fatisfaite , on ſatisfaiſoit
aiſément mon ambition .
Mde DE LA VALLIERE .
Ce n'étoit pas la peine de faire tant de
facrifices. Une foibleſſe porte avec elle
ſon excuſe ; mais on n'excuſe point la
vanité qui s'appuie uniquement ſur une
foibleſſe.
Par M. de la Dixmerie.
D 4
55 MERCURE DE FRANCE ,
L'ANE & LE ROSSIGNOL ,
Fable.
CERTAIN ERTAIN Baudet , en traverfant un bois ,
D'un Roffignol entend la voix .
La critique fut un préliminaire
Que maître Aliboron préfuma néceſſaire.
Auffi le jeune muficien
Fut critiqué : l'Ane l'éplucha bien ;
(Autant bien toutefois qu'un Ane peut le faire ;
En chant comme en efprit il ne ſe connoft guere. )
Il eût voulu trouver tout mal :
Malgré fon grand defir , le pauvre original ,
A certains fons flatteurs ſe vit forcé de dire :
ود e Voici pourtant du bon.... " Malheur à la fatire !
Que fait potre Ane ? il s'informe à l'inſtant
Quel eft le Roffignol dont il entend le chant.
وو C'eft , lui-dit-on , un folitaire :
„ Ce bois que vous voyez , il le préfere
,, Même au palais des Rois.
Reclus ici depuis quatre ou cinq mois ,
„ Tout son plaiſir , dans ſa retraite ,
,, C'eſt de chanter..."-,, Oh ! quel anachorette
ود
S'écrie Aliboron d'un air tout couroucé !
Eft-ce donc à cela qu'il doit être occupé ?
Bénir le Créateur , le bénir en filence ;
,, De tous plaiſirs faire abſtinence;
ور
Ne pas quitter ſon nid ;
MAL1774 37
" Avoir toujours un air contrit ;
Ne point chanter fur-tout ; voilà d'un ſolitaire ,
» Quel doit être le caractere."
Le musicien atlé ,
Sans mot dire , avoit écouté
Le porte-bat : voyant qu'enfin il s'alloit taire ,
Il voulut à ſon tour lui faire ,
En forme de remerciement ,
Un petit compliment,
Tout en chantant , il s'approche du Sire ,
Dès qu'il le vit, notre Ane de ſourire ,
Puis ſur ſon chant de le complimenter : ..
„ Quelle charmante voix l'agréable goſier ! ...
Le Roſſignol à cette fourberie
Ne peut tenir : il s'en vole & s'écrie : ..
,, Et fur mon vol auſſi , tant que tu le voudras ,
" Gloſe tandis que je n'y ſerai pas :
,, Dis bien fur-tout qu'il eſt trop leſte ,
„ Qu'à l'exemple du tien , il doit être modefte.
12
" A ton aiſe tu peux le critiquer :
Dans peu je te rejoins pour l'entendre louer. "..
Que d'Anes à figure humaine,
Près de qui le mérite eſt un titre de haine !
Par l'Abbé T.....
:
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
L'AVEUGLE & LE CUL - DEJATTE
, Fable imitée de l'allemand
de M. Gellert.
UN pauvre Aveugle un jour faifoit voyage ,
De porte en porte allant quéter ſon pain ,
N'ayant pour guide & pour tout équipage ,
Et même pour tout bien qu'un bâton à la main a
Il fit halte , dit-on , au milieu d'un chemin.
Là ſe plaignant de la Nature injufte;
Il ſe croyoit ſeul dans ce c25 ,
Tandis qu'un Cul-de-jatte arrivoit pas- à-pas,
Trafnant à grand-peine ſon buſte ,
Ses deux béquilles ſous les bras.
L'aveugle , qui l'entend , déjà reprend courage ;
Ami , dit-il à cet eſtropié ,
Daigne de moi prendre pitié ,
Et me conduire en mon voyage.
Qui moi , dit l'autre , te mener ?
Hélas ! je ne ſaurois moi-même me trainer.
L'un à l'autre pourtant nous pouvons être utiles ,
Sur ton dos mes membres débiles
Pourront s'arranger tout au mieux :
Tu me parois des plus ingambes ;
Nous marcherons avec tes jambes ,
Et nous verrons avec mes yeux.
A cet avis ingénieux
MAI. : 17744 59
L'Aveugle ſe ſoumit ſans doute ,
Et l'un ſur l'autre tout joyeux
Sans peine ils ſuivirent leur route. -
C'eſt par ces ſoins bien entendus
Que l'un de l'autre inséparable ,
De deux mauvais individus
113 en firent un très - paſſable,
Des talens du prochain ne ſoyons point jaloux :
Tachons plutôt de le ſervir des nôtres ,
Et nous trouverons chez les autres
Ceux que le Ciel n'a pas placés chez nous.
C'eſt par cet inégal partage
De ſes dons fur l'humanité ,
Que la Nature adroite & ſage
Poſa les fondemens de la ſociété.
Par M. Nafic , à Grenoble.
Beau Sentiment du feu Roi de Sardaigne.
V
ous me voyez , s'écrioit un bon Roi ,
Au jour le plus beau de ma vie :
Je viens de délivrer (j'en ai l'ame ravie )
Ceux que le Ciel a foumis à ma loi ,
D'un impôt onéreux que les frais de la guerre
M'avoient contraint d'en exiger :
Peuple chéri plus qu'aucun de la terre ,
Ah ! quel plaiſir mon coeur trouve à te foulager !
Par M. D. P.
60 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATIIOONN du mot de la premiere
énigme du Mercure du ſecond vol . du
mois d'Avril 1774 , eſt les deux Quinolas
au Reverfis ; celui de la ſeconde eft le
Pefe - liqueur , inſtrument pour connoître
les liqueurs ſpiritueuses; celui de la troiſieme
eſt la Jalousie ; celui de la quatrieme
eſt l'Automne. Le mot du premier
logogryphe eſt Nil & lin ; celui du ſecond
eſt Rateau , ou l'on trouve rat & eau ; celui
du troiſieme eſt Coquille , où ſe trouvent
coq & quille ; celui du quatrieme eſt
Velours , où l'on trouve vel , conjonction
, ours & Ours ( faint. )
Nou
1
ENIG ΜΕ.
ous annonçons aux modernes Manſards
Que le plus heureux des haſards
Nous a fait découvrir un temple de Lucine
Dans l'épaiſſeur d'un bois dont Lutece eſt voiſine :
Là , ne ſe montre point le faſte vain des arts ,
Les bronzes , les tableaux , les tapis , la dorure :
Pour intéreſſer les regards ,
L'architecte a ſaiſi le ton de la Nature :
MAI.
1774- 61
Ce temple d'un beau ſimple a pour toute parure
La pureté de ſes Miniſtres faints ;
Tout ſemble négligé dans ſa ronde ſtructure ,
Le plafond , les lambris , même la couverture
Dans le chaume ou le jonc confondent leur deſſin ,
Et l'autel & le ſanctuaire ,
Souvent font tapiſſés d'une mouſſe légere.
Dans le cercle annuel il eſt ſur-tout un temps
Où la ſenſible Prêtreſſe
Vient dépoſer aux pieds de la Déeſſe
Son tréſor ; il conſiſte en quelques grains d'encens ,
Quelques perles encor d'une très-rare eſpece
Que l'on voit s'animer par les ſoitis bienfaiſans
De la Déeſſe & des deux aſſiſtans :
Cette fête fublime eſt , dit-on , précédée
D'agréables combats , de jeux intéreſſans ,
La clôture, en eſt annoncée
Par des choriſtes innocens
Dont la tête tondue & les accords perçans
Rappellent au Pontife , ainſi qu'à la contrée ,
La ſaiſon la plus révérée.
Par M. Papelart , D.
33 P
:
62 MERCURE DE FRANCE.
DES
:
AUTRE.
Es mortels en tout temps je reçois les hommages .
Ils m'offrent pour encens leurs veilles , leurs travaux.
De l'écrivain je juge les ouvrages ;
Je peſe les hauts faits des Rois & des Héros.
Que les traits déchirans d'un auteur fatirique
S'attachent fur Quinault ; il n'a recours qu'à molt
Tout doit reconnoître ma loi ;
Et je faitaire la critique.
Mais gémiſſez , mortels , fur la rigueur du Sort.
Pendant que vous vivez , je ne puis vous défendre ;
En vain vous m'implorez : je ne puis vous entendre ;
Je ne parois qu'à votre mort.
Par M. le M. de C. , à Thionville.
SOUVENT
AUTRE.
OUVENT je ſuis , quoi ? Rien , ou du moins peu de choſe :
Comme une autre Pallas , je naquis du cerveau ;
Mais , pour en arracher ce tout qui me compoſe ,
Mon pere n'a jamais eu recours au marteau .
Sous différens aſpects chaque lune on me voit.
Mon domaine s'étend ſur toute la Nature ;
Dans ſes productions je ſaiſis , à mon choix ,
Ce qui peut , cher lecteur , te mettre à la torture
MAI. 63 1774-
A ce même moment tu me vois ou m'entend ;
Loin d'ici tu pourrois me chercher vainement.
L'obſcurité me plaſt ; je te fais un myſtere
D'une vétille , un mot , un rien , une mifere ;
Mais , parbleu ! c'eſt aſſez ſur ce point diſcuter ;
Regarde bien , relis , tu vas me deviner.
Par M. T***
}
I
AUTRE.
NVISIBLE de ma nature ,
De moi le mortel occupé
Par ſon voiſin ſe voit trompé ;
Mon filence aide à l'impoſture.
Sur terre j'ai certain renom ,
Qui paffe à la race future ;
هل
Les humains font leur nourriture ,
De ceux dont je porte le nom.
Mon cher lecteur , ſi l'on me donne ,
En me recevant , la perfonne
N'a pour tout bien qu'un pied de nez ,
Reſte confuſe & ne fait plus que dire ;
Enfin , je fais bouder , mais auffi je fais rire.
Devine moi ? .. j'en dis aſſez.
Par M. Guillaume , directeur de
l'Académie royale d'Ecriture..
64, MERCURE DE FRANE.
M
AUTRE.
La puillance s'étend fur tout ce qui reſpire ;
Rois , bergers , animaux , tout cede à mon pouvoir ,
Et , ſans qu'il soit beſoin que je me faſſe voir ,
J'exerce un deſpotique Empire.
Ni la jeune Doris , de qui le coeur foupire ,
Ni l'avide Traitant , ni l'actif laboureur
Ne fauroient s'oppoſer à ce que je defire ;
Ma préſence fait leur bonheur .
Et toi- même , mon cher lecteur ,
Qu'un phantome d'indépendance
Peut-être a déjà révolté
Contre mon air d'autorité .
Tu ſerois trop puni par mon indifférence.
Par le Solitaire d'Efcases
LOGOGRYPHE.
MAI. 1774 63
J
LOGOGRYPHE.
R brûle pour les Saints , pour la Divinité :
Coupez ma queue , & je ſuis Saint moi - même
Coupez ma tête... O différence extrême !
Je m'oppoſe à la fainteté.
Par lemême.
L
AUTRE.
JECTEUR , je renferme en mon ſein
Mon propre pere ,
Et fuis l'atně de plus d'un frere ;
Ét qui me cherche un peu doit me trouver foudains
Renverſe mes ſept pieds en façons différentes ,
Et tu verras en moi
Un corps ſur les ondes flottantes :
Un Saint dans le déſert qui publioit la loi :
Un animal dont la rétive tête
Cauſa plus d'une fois de ſoudains embarras:
Cette barriere où la tempête
Briſe ſes flots avec fracas :
Ce nectar délectable
Dont connoiffoit peu la vivacité
Un homme alors irraiſonnable
Qui découvroit ſa nudité :
L'état de l'ami de la treife ,
Quand il a perdu la raiſon z
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Une racine alongée & vermeme
Qui fur couche ſe ſeme en certaine ſaiſon :
De la mort Pennemie :
Le dernier qui de moi compoſe une partie
De ta peine ſera la fin ;
Et prends bien garde , je te prie ,
On y trouvera tien.
Par Mile Defloirs.
SOUS
AUTRE.
ous différens habits cachée ,
Ami , lecteur, je m'expoſe à tes yeux :
Quoique ronde , je ſuis fur dix jambes portée ,
Et preſque toujours bigarrée ;
J'ai ma place en ces lieux
Où le cultivateur met ſa peine & fes voeux.
Je vais décompoſer mon être. ,
Plus aisément pour me montrer peut-être.
On trouve en moi l'ame de l'univers ,
Ce que chacun defire & garde avec envie s
L'un de quatre écrivains où nous puiſons la vie ;
Ce nom de Saint mis à l'envers
Te découvre de l'homme une noble partie :
L'expreſſion d'un mot affirmatif :
Le premier mouvement d'une crainte fubite :
L'endroit où le plaifir au bruit donne la fuite ,
Où git la volupté d'un véritable oifif :
Une Muſe dont la mémoire
Sait de l'obſeurité retirer les travaux
MA I. 1774. 63
Et de nos vrais héros
Faire éclater la gloire:
Un ornement du ſexe où ſe peint tour-à-tour
La langueur & la joie ,
Et qui , fait en ovale , inſpire de l'amour :
Ce qui ſous le cachet au large ſe déploie :
Un de nos fens : ce qui dans Paris , dans les Cours
Se fuit ſans ceſſe & ſe pourſuit toujours :
Je vais enfin , ne faiſant plus connoître ,
Ami lecteur , terminer ton ennui.
Je pourrois par cent mots décompoſer mon étre;
je n'en dis plus que cinq : des Rois le ſeul appui .
:
Devine encore , fi tu l'oſe ,
L'ennemi des bénédictins :
Le lien d'un cheval; le nom de nos chemins :
Enfin l'extrémité du tout qui me compoſe ,
Du fer & de l'acier ternit bientôt l'éclat ,
Mais diſparoît , quand on lime & qu'on bat :
Mais je me tais , car trop je gloſe.
1:
Par la mline.
E
68. Mercurede France .
ROMANCE.
Paroles
1:
doM.de-Launay; Musique deM.
Tiffier;de l'Académie royale deMusique..
*
L'Amour, dans les
&
lesyeux deThémi- re ,
Meprometles plus doux pliifirs ; j
Lous ses regardssemblent me di
DeDemon coeurje t'offre l'em- p
re
Necrains rien forme des de-firs :
Themire auffi tendre que bel-le ,
Paroitfai-tepour tout char - mer ;
Mille
leAmanssoupirentpourette ,
Μαί. 2774.69.
Moiseuljenesaurois l'ai- mer,
W
MilleAmans soupirentpour el - le,
ே
Moiseulje ne saurois l'ai-mer,:
MoiSeulje nesaurdis l'aimer . Mineur
E-gléparunregardsé- ve- re ,
Répondàmes tendres re-gards;
Enrienjen'ail'artdelui plar-- res:
Jevois,àmaflammesin- ce- re, :
Son coeurferméde toutes parts::
Maisfût- elle encor plus cru-et- le ,
:
1
70. Mercure de France,
Monjortpourjamais, est ré-glon
Shemire estpeutitre auffi bel-le ,
Etjene puis aimer qu'e- gle
Themire estpeutêtre auffi belle ,
+
Etje ne puis almer qu'E- gle,
ne puis ai - mer Etje nepuis merqu'E-gle
O toi bec . aurMajeur .
O toi dont j'adore l'empire",
Amour , Amour , vois mon tourment ,
Fais ceſſer mon cruel martyre ,
Fais qu'Eglé puiſſe , avec Themire ,
Changer pour moi de ſentiment;
Ou, s'il falloit qu'Eglé fans ceffe
Fût contraire aux voeux que je fais ,
Laiſfe-moi toute ma tendreſſe ,
Pourvu qu'elle n'aime jamais.
MAI. 1774.
71
NOUVELLES LITTERAIRES.
Relation des voyages au tour du monde ,
entrepris par ordre de Sa Majeſté Bri.
tannique actuellement régnante , pour
faire des découvertes dans l'hémisphere
méridional , & fucceſſivement
exécutés par le Commodore Byron ,
le Capitaine Carteret , le Capitaine
Wallis & le Capitaine Cook , dans
les vaiſſeaux le Dauphin le Swallow
& l'Endeavour ; rédigée d'après les
Journaux tenus par les différens Commandans
& les papiers de M. Banks ;
& enrichie de figures & d'un grand
nombre de plans &de cartes relatives
aux pays qui ont été nouvellement découverts,
ou qui n'étoient qu'imparfaitement
connus.
Ouvrage traduit de l'Anglois , 4 vol .
in 4°. A Paris , chez Saillant , Nyon ,
Panckoucke , Libraires.
DEPUIS la découverte entiere de l'Amérique
, l'eſprit des Navigateurs a dirigé
ſes recherches vers cette poſitiondu
E4
72 MERCURE DE FRANCE..
globe , qui eſt entre la pointe méridionale
du nouveau monde , le Cap de bonne-
Eſpérance , & le pole Auſtral. Les différentes
expéditions qu'on a faites pour
reconnoître le continent qu'on ſuppoſoit
dans ces parages , n'ont pas acquis
toute la célébrité qu'elles auroient pu mériter
, & la géographie n'en a pas retiré
beaucoup de lumieres. La Nation qui domine
ſur les mers vient de ſuivre les
mêmes vues avec plus de ſuccès ; & les
quatre voyages autour du monde , qu'ont
exécutés les Anglois en fix ans , annoncent
d'une maniere bien frappante les
progrès de la navigation.
Les trois premiers ont été fort utiles ;
mais le quatrieme , qu'on peut appeler
une expédition vraiment philoſophique ,
ſera très - mémorable aux yeux de la postérité.
Les noms de Cook , de Banks &
de Solander ſeront fameux dans l'hiſtoire
des voyages , & l'on dira peut- être qu'il
étoit plus facile de découvrir l'Amérique
ſituée au bout de notre Europe , que d'aller
examiner les immenfes pays qu'ils ont
parcourus.
** Il n'eſt pas poſſible de dire dans un extrait
, combien ils ont enrichi la philofophie
morale , l'hiſtoire naturelle & la
géographie. La préface des traducteurs
MAI. 1774. 73
expofe quel étoit l'état de cette derniere
ſcience avant les voyages que nous an
nonçons , & juſqu'où ils l'ont perfectionnée.
ود
ود
ود
ود
" Les Navigateurs qui avoient parcou
ru la mer du Sud , n'avoient pas pu
?? déterminer ſi la Nouvelle Guinée & la
Nouv. Hollande (*) ne formoient qu'un
ſeul Pays , ou ſi c'étoientdeux contrées
,, ſéparées. On croyoit que la Nouv. Bre-
,, tagne étoit une feule île. La côte orientale
de la Nouw . Hollande étoit abfolument
inconnue. On ne connoiffoit
,, gueres de la Nouv . Zélande , que le
petit canton où débarqua Tafman ,
& qu'il appela baye des afſaſſins , &
,, l'on fuppofoit d'ailleurs , que cette ré-
,, gion faifoit partie du continent méri
dional. Les cartes plaçoient dans l'O.
céan pacifique des îles imaginaires ,
qu'on n'a point trouvées , &elles repréſentoient
comme n'étant occupés que
,, par la mer , de grands efpaces , où
l'on a découvert pluſieurs îles. Enfin ,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
les Phyſiciens penfoient que depuis le
,, degré de latitude ſud, auquel les Na
ود
ود
* Au lieu de Nouvelle Zélande , il faut lire Nouvelle
Hollande.
E5
74
MERCURE DE FRANCE,
„ vigateurs s'étoient arrêtés , il pouvoit
,, yavoir juſqu'au pole auſtral un conti-
,, nent fort étendu.
"
"
”
ود
ود
" Les Anglois , dans les quatre voyages
,, qu'ils viennent de faire , ont reconnu
,, que la côte orientale de la Nouv, Hol-
„ lande , appelée par eux Nouv. Galles
méridionale , étoit un pays beaucoup
,, plus grand que l'Europe ;& le Capitaine
Cook a déterminé avec préciſion le
„ giſement des côtes. La Nouv. Bretagne
eſt compoſée de deux îles , & ces deux
îles ſont ſéparées par un canal nommé
canal St George. On a fait le tour de
» la Nouv. Zélande ,&la carte qu'on ena
dreſſée , ne peut être plus exacte que
celle de certaines côtes d'Europe. Quel-
„ ques Auteurs avoient pensé que de
l'iſſe de George III àla Nouv. Zélande ,
il pouvoity avoir un continent : le Capi-
,, taine Cook aſſure qu'ils ſe ſonttrompés ;
mais on y a découvert un grand nom.
bre de petites îles. Quant au continent
„ méridional , il eſt demontré qu'il n'y
,, en a point au Nord du quarantieme de-
,, gré de latitude ſud; nos Navigateurs
,, n'ofent pas aſſurer également qu'il n'y
2, enait pas un au fudde ce quarantieme
,, degré. Le dernier voyage , ſans avoir
"
وو
ود
ود
MAI. 1774 75
१२ entiérement réfolu laqueſtion , aréduit
à un ſi petit eſpace l'unique portion de
l'hémiſphere méridional où pourroit
,, ſe trouver ce continent , qu'il feroit
fâcheux qu'on ne fit pas une nouvelle
,, tentative pour s'aſſurer de la vérité."
Nous ne parlerons ici que du dernier
voyage, le plus intéreſſant de lacollec-
"
tion.
L'Endeavour , monté par le Capitaine
Cook, MM. Banks & Solander , & les
autres Obfervateurs qui les accompagnoient
, partit de Plimouth le 26 Août
1768. Comme ils avoient ordre d'aborder
promptement à l'île d'Otahiti , pour
y obferver le paſſage de Vénus au deſſus
du diſque du ſoleil , & faire enſuite des
découvertes dans la mer du ſud , ils ſe
hâterent d'arriver à leur deſtination. Nous
ne devons pas omettre deux faits qui ſeront
une preuve des obſtacles ſans nombre&
de toute eſpece , qu'ont eu à combattre
nos philoſophes dans leur expédition.
Lorſqu'ils furent ſur les côtes du
Brefil , ils voulurent relâcher à Rio - Janeiro
, pour y prendre des refraîchiſſemens
, & examiner l'état du pays &
ſes productions naturelles. Le Vice - Roi
permit au capitaine d'acheter des pro-
L
76 MERCURE DE FRANCE.
viſions pour ſon équipage ; mais il défendit
à MM. Banks & Solander & aux
autres Anglois , de débarquer. Ils parlerent
en vain du motif de leur voyage , le Portugais
fut inflexible ; il les regardoit
comme des eſpions , & il s'embarraſſoit
fort peu du progrès des ſciences. MM.
Banks & Solander voulurent employer
des ſtratagêmes & des déguiſemens pour
pénétrer dans la campagne ; mais ils apprirent
bientôt qu'ils étoient pourſuivis
par les patrouilles du pays , & qu'on
avoit ſaiſi quelques - uns de leurs compagnons
de voyage.
Au lieu de paſſer le détroit de Magellan
, ils doublerent le Cap de Horn ,
& pendant qu'ils étoient ſur les côtes de
la terre de feu , il leur arriva un accident,
triſte préfage des maux qui les attendoient
dans le courant de leur voyage.
MM. Banks & Solander virent unemontagne
dans l'intérieur des terres , & ils
réſolurent d'y aller chercher des plantes.
Ils ſe mirent en route , ſuivis du Chirurgien
de l'équipage , de M. Green
l'Aſtronome , de deux Deſſinateurs , de
leurs Domeſtiques & de deux Matelots. Ils
trouverent un terrein marécageux couvert
de buiſſons fi bien entrelacés les uns
ΜΑΙ. 1774. 77
コ
dans les autres , qu'il étoit impoſſible de
les écarter pour s'y frayer un paſſage. Le
temps devint très froid tout - à - coup ; il
tomba de la neige , & la nuit les ſurprit.
Il leur étoit impoſſible de retourner au
vaiſſeau , & ils n'eurent plus d'eſpoir
que de trouver un abri où ils puſſent allumer
du feu & attendre le lendemain
dans cet état cruel. Ils crurent appercevoir
un lieu convenable pour cela , &
chacun s'efforça de s'y traîner. La plupart
tomberent bientôt ſur la neige ſans pouvoir
ſe relever; ceux qui étoient les moins
engourdis prirent les devants , afin de préparer
le feu , &d'autres s'empreſſerentde
donner du ſecours aux malades. Enfin ,
deux hommes furent trouvés morts le
lendemain , & ils coururent tous le plus
grand danger de périr de faim & de froid
dans cette forêt.
Nos voyageurs arriverent à Otahiti le
10 Avril 1769. Ils y ont ſéjourné trois
mois , & ils ont employé tout ce temps
à faire des obſervations ſur les moeurs
&les uſages du peuple qui l'habite. Ces
Inſulaires vivent dans un climat & fur
un ſol qui les met au- deſſus du beſoin
des arts , & d'après tout ce qu'on en a
rapporté , on eſt forcé de penser que c'eſt
78
MERCURE DE FRANCE.
1
le peuple le plus fortuné de la terre. La
ſituation où ils ſe trouvent eſt véritablement
l'état de nature tel qu'il peut exister
ſur le globe ; & fi nous avions paſſé
par cet état avant de nous policer , on auroit
lieu de regretter avec M. Rouffeau
notre ancienne barbarie. Les partiſans de
cet éloquent Philoſophe ne manqueront
pas de citer les Otahitiens pour appuyer
Jeur ſyſteme ; mais on peut répondre d'avance
, que les circonstances réunies en
leur faveur , ne pourront preſque jamais
s'appliquer à une autre peuplade. Ils naisſent
ſous un ciel doux & agréable , & la
même cauſe les a rendus aimables , doux
& pacifiques par caractere, Leur pays eſt
enchanteur , la terre y produit preſque
fans culture les fruits les plus délicieux ;
ils rencontrent rarement des obſtacles à
leurs defirs , & ils ſuivent toujours le
pur inſtinct de la nature , qui les porte
rarement au mal. La deſcription de cette
île & de ſes habitans paroîtra romaneſque
à pluſieurs lecteurs ; cependant
elle eſt de la plus exacte vérité , & conforme
d'ailleurs à ce qu'en dit M. de
Bougainville qui a eu l'art d'y acquérir
tant de connoiſſances en ſi peu de
temps. :
MA 1. 1774. 79
La moitié du ſecond volume de cette
collection rapporte les aventures curieuſes
ſurvenues aux Anglois pendant leur
ſéjour à Otahiti , & l'on ne trouve aucun
morceau d'hiſtoire ſur lequel l'ame s'arrête
avec plus de complaiſance.
Voici le titre des trois derniers chapitres
.
Chapitre 17. Deſcription particuliere
de l'île d'Otahiti , de ſes productions &
de ſes habitans. Habillemens , habitations
, nourriture , vie domeſtique &
amuſemens .
Chapitre 18. Des manufactures , des
Pirogues & de la navigation des Otahitiens.
Chapitre 19. De la diviſion du temps
à Otahiti ; maniere de compter & de
calculer les diſtances; langue , maladie ,
funérailles & enterremens ; religion ,
guerres , armes & gouvernement.
Nous allons en citer quelques traits
curieux. Nos philoſophes voulant s'instruire
de la religion du pays , le Capitaine
fit célébrer un dimanche le ſer.
vice divin au fort qu'ils avoient bâti.
M. Banks y invita un des Chefs du
pays , ſa femme & quelques autres Otahitiens
; il eſpéroit que ces cérémonies
occaſionneroient quelques queſtions de
৪০ MERCURE DE FRANCE.
"
leur part , & lui procureroient quelque instruction,
Les Indiens s'affirent , ſe tin-
,, rent debout , ou ſe mirent à genoux ,
, lorſque M. Banks faifoit de même ;
mais après que le ſervice fut fini , ils
,, ne firent aucune queſtion , & ils ne
vouloient pas nous écouter , lorſque
,, nous tâchions de leur expliquer ce qui
,, venoit de ſe paſſer.
"
"
" Les Otahitiens , après avoir vu nos
cérémonies religieuſes , jugerent à pro-
,, pos de nous montrer dans l'aprés - midi
و و
و د
les leurs qui étoient très- différentes .Un
,, jeune homme de fix pieds &unejeune
1, fille de 1 à 12 ans , facrifierent à Vénus
devant toute l'aſſemblée , ſans pa-
" roître attacher aucune idée d'indécence
ود
و د
à leur action & avec la liberté qu'on
,, prend lorſqu'on ſe conforme aux uſages
du pays. La Reine Obéréa préſidoit à
la cérémonie ; elle donnoit à la fille
,, des inſtructions ſur la maniere dont elle
devoit jouer ſon rôle.
و د
ود
ود
Cette Obéréa eſt la même qui devint
amoureuſe du Capitaine Wallis quelques
années auparavant , & dont les adieux
font ſi touchans dans leur naïveté , qu'ils
arrachent preſque autant de larmes , que
ceux de Didon à Enée.
M. Bancks , dont on ne peut affez
louer
;
MAÍ. 774. 81
loue le courage & le zêle infatigable ,
fut fi curieux un jour de voir un convoi
funéraire , qu'il réſolut de s'y charger d'un
emploi , après qu'on lui eut dit qu'il ne
pouvoit pas y aſſiſter ſans cette condition.
" Il alla donc le ſoir dans l'endroit
;, où étoit déposé le corps , & il fut reçu
,, par la fille de la défunte , quelques au-
. ,, tres perſonnes & un jeune homme qui
3, ſe préparoient à la cérémonie. On le
,, dépouilla de ſes vêtemens à l'Euro-
,, péenne; les Indiens nouerent au tour
ود de ſes reins une petite piece d'étoffe ,
;, & ils lui barbouillerent tout le corps
3, juſqu'aux épaules avec du charbon &
,, de l'eau , de maniere qu'il étoit auſſi
;, noir qu'un negre. Ils firent la même
3, opération à pluſieurs perſonnes , & en-
,, tr'autres , à quelques femmes qu'on mit
,, dans le même état de nudité que lui ;
,, le jeune homme fut noirci par - tout ,
;, & enſuite le convoi ſe mit en marche
M. Banks faifoit une fonction qu'ils
appellent Nineveh ; il étoit chargé , ainſi
que deux Otahitiens , d'examiner s'il y
avoit du monde dans les lieux où devoit
paſſer le convoi , & il alloit dire au principal
perſonnage du deuil imatata , il n'y a
personne .
4
F
82
MERCURE DE FRANCE.
Voici un fait qu'on voudroit pouvoir
révoquer en doute, mais qui malheureufement
eſt incontestable.
و د
ود
ود
Un nombre très- conſidérable d'Otahitiens
des deux ſexes , forment des
ſociétés ingulieres appelées arreoy ,
où toutes les femmes font communes
à tous les hommes ; cet arrangement met
dans leurs plaiſirs une variété perpé-
„ tuelle, dont ils ont tellement beſoin ,
„ que le même homme & la même femme
n'habitent gueres plus de deux à
trois jours enſemble. Les hommes s'y
"divertiſſent par des combats de lutte , &
les femmes y danſent en liberté la Ti- |
morodée (*) , afin d'exciter en elles des
deſirs qu'elles fatisfont fur le champ.
Les Otahitiens , loin de regarder
و و
و د
و د
,, comme un déshonneur d'être aggrégés
"
"
à cette ſociété , en tirent au contraire
,, vanité , comme d'une grande diftinction.
Lorſqu'on nous a indiqué quel .
,, ques perſonnes qui étoient membre
d'un Arreoy , nous leur avons fait M.
Bancks & moi , des queſtions ſur cette
"
"
" matiere , & nous avons reçu de leur
* Eſpece de danſe lubrique du pays.
1
MAI. 1774. 83
1
,, propre bouche les témoignages que
,, je viens de rapporter.'
ود
On auroit tort d'imaginer que ce peuple
n'a point de maître , & qu'il jouit
de la chimérique liberté de la nature ſi
vantée par des Ecrivains qui ne voient
pas qu'elle ne peut plus exiſter dès que
les hommes ſe raſſembleront en troupes ;
- mais il eſt étonnant qu'il foit afſervi au
gouvernement féodal ; d'où il eſt permis
de conclure que la plupart des peuples
ſubiſſent ce premier eſclavage avant de
parvenir au dernier degré de civiliſation.
11 y a quatre claſſes d'hommes à Otahiti
, le Roi , le Baron , le Vaſſal & le
Payfan.
Le commerce des Otahitiens avec les
habitans de l'Europe , les a déjà infectés
de la maladie vénérienne. ,, Ils la diſtin-
,, guent par un mot qui revient à celui
,, de pourriture, & ils lui donnentune ſi-
,, gnification beaucoup plus étendue; ils
,, nous décrivirent dans les termes les
,, plus pathétiques , les ſouffrances des
,, premiers infortunés qui en furent les
victimes ; ils ajouterent qu'elle faifoit
tomber les poils & les ongles & pourrifſoit
la chair juſqu'aux os ; qu'elle
répandit parmi eux une terreur & une
,, conſternation univerſelles ; que les ma-
ود
ود
ود
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
lades étoient abandonnés par leurs plus
,, proches parens , qui craignoient que
cette maladie ne ſe communiquât par
contagion , & qu'on les laiſſoit périr
ſeuls dans des tourmens qu'ils n'avoient
,, jamais connus auparavant.
"
ود
La Nature plaça en vain ce peuple au
milieu des mers ; deux vaiſſeaux d'Europe
franchiſſent cet intervalle immenfe ,
& ils portent à ces hommes heureux cette
maladie terrible , capable d'anéantir entiérement
leur race.
Nos Navigateurs , après un long ſéjour
avec les Otahitiens , ſe préparerent
à les quitter , & le Capitaine ordonna
que chacun ſe rendît au vaiſſeau. Deux
foldats de Marine , touchés du bonheur
dont jouiffent les Infulaires dont ils alloient
ſe ſeparer , & ne trouvant pas dans
nos ſociétés policées le contentement
qu'ils eſpéroient goûter parmi eux , déferterent
le fort , la nuit du jour où l'on devoit
mettre à la voile , & s'enfuirent dans
l'intérieur de l'île pour vivre avec les
Otahitiens. Le Capitaine voulut abfo-
Jument recouvrer ſes deux hommes : il
fit ſaiſir quelques chefs & il leur fit des
menaces ſi on ne renvoyoit pas les deux
foldats. Les Infulaires tâcherent de ſe
défendre , & diſoient que les deux EuMAI.
1774. 85
ropéens ,, avoient pris chacun une fem-
„ me , & qu'ils étoient devenus habi-
ود tans du pays. ,, Cependant , les gens
de l'équipage qu'on avoit envoyés après
eux , vinrent à bout de les ramener de
force.
" Les déſerteurs confirmerent le rap-
,, port des Indiens ; ils étoient devenus
fort amoureux de deux filles , & ils
avoient formé le projet de ſe cacher
juſqu'à ce que le vaiſſeau eût mis à la
,, voile & de fixer leur réſidence à Ota-
هو
وا
ود
ود
ود
hiti."
Nous ne ferons aucune réflexion ſur
ce fait intéreſſant ; mais on ne peut s'empêcher
de regretter que les deux foldats
n'aient pas accompli leur projet. Leur
conduite & leur vie auroient fourni bien
des lumieres pour comparer l'état des
peuples fauvages avec celui des nations
civiliſées , & à moins que le Capitaine
Cook n'eût beſoin de ces deux hommes
- pour le ſervice du vaiſſeau , il auroit
peut - être dû les laiſſer à Otahiti , d'où
quelques bâtimens auroient pu dans la
ſuite les ramener en Europe.
Un des Otahitiens nommé Tupia ,
qui avoit été premier Miniſtre de la
Reine Obéréa , & principal Prêtre de
l'île , abandonna ſa patrie pour s'embar-
F3
86 MERCURE DE FRANCE
quer avec les Anglois. La vue de nos navigateurs
& de leur vaiſſeau lui avoit
donné l'idée d'un nouveau monde , & ,
entraîné par l'inquiétude naturelle qui
tourmente l'ame du Sauvage comme celle
d'un homme policé , il céda àl'invincible
curiofité qui le portoit à voir d'autres
peuples & d'autres pays.
"
" Le 13 Jaillet , jour du départ , le
vaiſſeau fut rempli des Otahitiens nos
amis. Dès le point du jour nous leva-
,, mes l'ancre , & dès que le bâtiment
ود
ود
ود
ود
ود
ود
fut ſous voiles , les Naturels du pays
prirent congé de nous , & verserent
des larmes , pénétrés d'une triſteſſe qui
avoit quelque choſe de bien tendre &
de bien intéreſſant. Tupia foutint cette
,, ſcene avec une fermeté & une tran-
„ quillité vraiment admirables ; il eſt
vrai qu'il pleura , mais les efforts qu'il
fit pour cacher fes larmes , faifoient
,, encore plus d'honneur à fon caractere.
و د
و د
و ز
Il envoya une chemiſe pour dernier
,, préſent à Potomai , maîtreſſe favo-
,, rite de Tootahah , un des Chefs du
„ pays ; il alla enfuite fur la grande hune
,, avec M. Banks , & il fit des ſignes
,, aux Pirogues tant qu'il continua de les
و د
voir."
Ce Tupia a été d'une très-grande utilité
MAI. 1774. 87
aux Anglois pendant le reſte du voyage ;
il leur donna fans ceſſe des preuves de
fon jugement & de ſa pénétration ; mais
malheureuſement il eſt mort à Batavia ,
ainſi que le valet Indien qui l'avoit fuivi.
Nos Navigateurs , en appareillant d'Otahiti
, chercherent des îles nouvelles ,
& ils en ont découvert un très - grand
nombre dans les environs. Les moeurs
des peuples qui les habitent , & les incidens
qui leur ſurvinrent ne font pas
moins curieux. Après avoir paſſé un mois
dans ces parages , le Capitaine Cook dirigea
fa route plus au fud , dans le desfein
de rencontrer le continent que des
Géographes y plaçoient. Il partit de l'île
d'Otéroah le 15 Août 1769 , & le 7
Octobre , ils découvrirent une terre qu'ils
reconnurent par la ſuite pour la Nouv.
Zélande , ils ont côtoyé ces deux grandes
îles juſqu'au premier Avril 1770. Ils
ont débarqué dans un très grand nombre
'd'endroits , & ils ont preſque toujours
été attaqués par les féroces habitans du
pays.
Le fait ſuivant eſt fort extraordinaire.
En arrivant ſur la côte de la Nouv. Zé.
lande, Tupia , Inſulaire d'Otahiti , enten-
F 4
88 MERCURE DE FRANCE.
dit la langue des habitans du pays. Puisque
le langage de ces contrées ſi éloignées
l'une de l'autre , eſt à peu près le
même , il eſt ſûr que ces deux Nations
tirent leur ſource d'une commune origine.
Après la deſcription d'Otahiti , celle
de la Nouv. Zélande est la plus curieuſe
du voyage. L'existence des peuples antropophages
, conteſtée ſi mal- à- propos
par quelques Ecrivains , eſt déſormais hors
de doute , & il eſt prouvé par cette rélation
, que les Zélandois mangent des
hommes.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
" Pendant notre ſéjour dans le canal
de la Reine Charlotte , nous trouva
mes des Indiens occupés à apprêter les
alimens , & ils faifoient cuire alors un
chien dans leur four; il y avoit près
de là pluſieurs paniers de proviſion .
En jettant par hafard les yeux fur un
de ces paniers , à mesure que nous pasſions
, nous apperçûmes deux os entiérement
rongés qui ne nous parurent
,, pas être des os de chiens , & que nous
,, reconnûmes pour des os humains , après
les avoir examinés de plus près . Ce
ſpectacle nous frappa d'horreur , quoi-
,, qu'il ne fît que confirmer ce que nous
33 avions qui dire pluſieurs fois depuis
ود
ود
. و و
ود
MAI. 1774 89
ود
ود
ود
"
"
notre arrivée ſur la côte. Comme il
étoit fûr que c'étoit véritablement des
,, os humains , il ne nous fut pas poſſible
de douter que la chair qui les couvroit
n'eût été mangée.... Nous char-
„ geâmes Tupia de demander ce que c'étoient
que ces os , & les Indiens répondirent
fans héſiter en aucune manie-
,, re , que c'étoient des os d'hommes.
Il leur demanda enſuite ce qu'étoit devenue
la chair , & ils répliquerent qu'ils
l'avoient mangée ..... En nous informant
qui étoit l'homme dont nous
avions trouvé les os , ils nous dirent
qu'environ cinq jours auparavant , une
Pirogue montée par ſept de leurs ennemis
, étoit venue dans la Baye , &
,, que cet homme étoit un des ſept
qu'ils avoient tués ....
ود
ود
ود
و د
ود
ود
و د
"
"
ود
و د
ود
Quelques jours après , Tupia reprit
de nouveau la converſation ſur l'uſage
de manger la chair humaine , & les
Indiens répéterent ce qu'ils avoient
déjà dit ; mais , dit Tupia , mangezvous
auſſi les têtes ? Nous ne mangeons
,, que la cervelle , répondit un vieillard ,
&demain , je vous apporterai quelques
têtes , pour vous convaincre que nous
22
و د
ود
"
„ avons dit la vérité.
F5
ود MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans le vovage beaucoup
d'autres preuves de cette horrible coutume.
Vingt jours de navigation s'écoulerent
depuis leur départ de la Nouv. Zélande ,
juſqu'à la Nouv. Hollande. Ils découvrirent
enfuite la Nouv. Galles méridionale
, pays beaucoup plus grand que l'Europe.
Ils ont paſſe trois mois & demi a
viſiter les côtes de ces pays ; pendant cet
intervalle , il leur arriva un accident qui
mit tout l'équipage dans le plus grand
danger de périr. Le vaiſſeau toucha fur
un banc de rochers , &y reſta 48 heures ,
fans que tous les efforts de nos Navigateurs
puſſent le remettre en pleine mer.
On eſt ſaiſi d'attendriſſement&d'effroi en
lifant la defcription de l'état où ils ſe
trouvoient. Enfin , ils fortirent de danger,
& ils dûrent leur délivrance à une
circonſtance bien finguliere. Le rocher
"
"
"
fur lequel échoua le bâtiment, fit pluſieurs
trous dans la calle , & un autre
affez large pour nous couler à fond ,
mais par bonheur , il ſe trouva en
grande partie bouché par un morceau
de rocher , qui , après avoir fait l'ouver-
,, ture , y étoit reſté engagé.”
ود
ود
ود
ود
Nos voyageurs touchent enſuite à la
Nouv. Guinée , & reprennent le chemin
MAI. 1774 91
de l'Europe à Batavia; ils portent partout
leur efprit obſervateur , & ils nous
apprennent fur cette ville un grand
nombre de particularités qu'on ignoroit
abſolument.
L'homme paroît bien méchant & bien
vil , lorſqu'on le voit commettre des actions
telles que celle-ci , dont nos philoſophes
ont été témoins.
,, Depuis un temps immémorial , la
„ pratique , appelée courir un Muck ,
,, eſt établie chez ces peuples.Après s'être
و د
و د
و د
enivrés d'opium , un homme ſe préci-
,, pite dans les rues une arme à la main ,
,, tuant toutes les perſonnes qu'il rencon-
,, tre , juſqu'à ce qu'il foit tué lui-même
» ou arrêté. Nous en avons vu pluſieurs
„ exemples pendant notre ſéjour àBatavia
, & un des Officiers chargés de
faiſir ces furieux , nous dit qu'il ſe pasſoit
rarement une ſemaine ſans que lui
ou ſes confreres fuſſent appelés pour
,, en arrêter quelqu'un. Dans un des cas
dont nous avons été témoins , l'homme
avoit eu pluſieurs fois à ſe plaindre de
la perfidie des femmes , & étoit de-
„ venu fou de jaloufie avant de s'enivrer
d'opium ... Ceux qu'on prend en vie ,
"
و د
و و
و د
و د
"
"
,, font ordinairement bleſſés ; mais ils
n'en ſont pas moins rompus vifs. " "
92
MERCURE DE FRANCE .
L'équipage contracta à Batavia des germes
de maladie qui ſe développerent dès
qu'ils furent en route. Nous avions , dit
le Capitaine , preſque tous les jours un
mort à jeter à la mer , & dans l'eſpace
d'un mois & demi , nous perdîmes trente
hommes.
Enfin , nos Navigateurs relâchent au
Cap & à Ste Hélene , & ils mouillent
aux Dunes le 12 Mai 1771 , après un
voyage de trois ans.
Il eſt ſûr que jamais on ne fera une
expédition autour du globe auffi célebre
que celle dont on vient de parler ; &
dans la multitude infinie de voyages que
nous avions déjà , on n'en trouve aucun
dont la lecture ſoit auſſi intéreſſante &
auſſi inſtructive.
Fragmens de Tactique ou fix Mémoires ;
1º. fur les Chaſſeurs & fur la charge ;
2º. Sur la manoeuvre de l'Infanterie ;
30. Sur la colonne & principes de
Tactique ;
4°. Sur les marches ;
5°. Sur les ordres de bataille ;
6°. Sur l'Eſſai général de Tactique relativement
à ces différens objets .
Précédés d'un diſcours préliminaire
fur la Tactique & ſur ſes ſyſtêmes .
MAI.
93 1774.
Vol. in-4º. d'environ 500 pages avec
7 planches . Prix , 15 liv. relié. A Paris
, chez Ch. Ant. Jombert , pere ,
libraire , 1774 , avec approbation &
privilege du Roi.
La premiere partie du diſcours préliminaire
eſt une diſſertation ſur la Tactique
& ſes ſyſtêmes. La Tactique , ſcience
de l'ordre , par conféquent des rapports ,
& faite pour être meſurée & calculée , eſt
la partie mathématique de la ſcience militaire.
Le Tacticien doit travailler d'après
les principes des Généraux , mais les Généraux
ont peu avancé la Tactique comme
ſcience ; & , comment , dit l'auteur , ſerions
- nous véritablement Tacticiens ,
quand il n'exiſte pas même d'élémens de
Tactique ? Si perſonne n'avoit lu d'élémens
de fortifications ni de géométrie ,
qui ſeroit ingénieur ou géometre ?
UneNation a toujours une compoſition
de troupes déterminée , une diviſion principale
, comme la cohorte ou le bataillon ;
ces bataillons ou cohortes ont une forme
primitive , & entr'eux un arrangement
habituel. C'eſt cette forme & cet arrangement
habituel qu'on doit entendre par
Systême de Tactique. Les Grecs eurent le
94
MERCURE DE FRANCE
leur; les Romains en eurent fucceffivement
trois ; les Modernes en ont eu trois
auffi. Mais une choſetrès-remarquable , &
point aſſez remarquée , c'eſt que les trois
Syſtêmes modernes correſpondent exactement
à ceux des Romains. Les bandes
ou enſeignes du ſeizieme ſiecle de 200
hommes ou environ , fur huit rangs ,
reſſemblent beaucoup aux manipules du
temps de 'Scipion ; & à ces manipules
fuccéderent les cohortes plus nombreuſes
&d'un front plus étendu , mais toujours
fur dix rangs& fur pluſieurs lignes , tant
pleines que vuides, qui étoient en uſage
du temps de César. Le mêmechangement
fit des enſeignes de Briſſac & Monluc , les
bataillons du temps de Turenne. A la
troiſieme époque des Romains , qui eſt
celle de leur décadence, leurs cohortes
n'eurent plus que cinq ou fix rangs &les
intervalles diſparurent entr'elles . L'ordre
actuel en ligne mince & pleine n'eſt-il pas
le pendant de ce dernier ordre Romain ?
Le ſyſteme ainſfi changé , les Généraux
continuerent de l'employer tel qu'il
étoit , & tous étant à cet égard au pair ,
les ſuccès entr'eux furent décidés par
toutes les cauſes étrangeres au fond de la
Tactique. " Les plus habiles ayant d'aufi
و د
و د
د و
و د
و د
"
MAL 1774 95
bons outils que leurs ennemis & s'en fervant
mieux , s'aviſerent peu d'en deſirer
de meilleurs. Les Auteur qui d'abord
furent en petit nombre , traiterent l'art
de faire la guerre avec les troupes telles
qu'elles étoient , ne laiſſant pas pourtant
de regretter les principes de leurs devanciers.
Folard ſeul diſcuta les principes du
ſyſtême actuel , propoſa des changemens ,
mais ne fit pas proprement un Syſtême de
Tactique. Il fit ſeulement voir la nécesſité
d'en prendre un autre , dont il indiqua
en grande partie les principes. Cet
Auteur très -justement célebre n'acheva ni
n'établit rien , prépara tout.
L'Auteur parcourt enſuite en peu de
mots le trois principaux Syſtêmes propoſés
depuis ,légions , pléſions &cohortes ,
&fait voir en quoi & pourquoi different
ces trois Syſtêmes , au fond très-analogues ,
en quoi ils ne le ſont pas moins aux Systêmes
déjà pratiqués , excepté aux troiſiemes
Syſtêmes des Romains & des Mcdernes
.
L'Auteur obſerve quele Syſtême actuel
qui ne peut ſe foutenir contre aucun des
autres , n'a jamais eſſayé non plus d'entrer
véritablement en lice avec eux& de ſoutenir
le parallele. On s'eſt contenté de les
combattre par d'autres moyens.
96 MERCURE DE FRANCE.
La ſeconde partie du Difcours prélimiraire
eſt la préface de l'Ouvrage , qui
n'est pas moins que la premiere , capable
d'éveiller l'attention du leleur , & n'eft
pas plus fufceptible d'extrait. C'eſt là
que , après avoir rapporté les raiſons qui
engagent l'Auteur à publier cet Ouvrage ,
il juftifie par une comparaiſon aſſez frappante
ſa témérité apparente de prétendre
pour ſes diſpoſitions & manoeuvres la fupériorité
même ſur les diſpoſitions &
manoeuvres Pruffiennes .
Le premier des fix Mémoires qui com.
poſent le Corps de l'Ouvrage , eſt fait
pour prouver la néceffité d'exercer & employer
les Chaſſeurs , comme les Anciens
employoient leurs armées à la légere ; &
pour cela d'en avoir à chaque bataillon
une troupe toujours exiftante en paix
comme en guerre. Cette idée étant celle
d'une grande partie de Militaires & de
tous les Tacticiens , ce Mémoire , quoique
très néceſſaire encore , n'est pas fort
neuf , dit l'Auteur; mais par bonbeur il
est fort court. L'Auteur penſe que la différence
des armes n'a pas rendu les velites
moins néceſſaires aux Modernes : qu'ils
ود
"
le font même à tout prendre beaucoup
,, plus qu'ils ne le furentjamais ; le feu
étantvenu au point quefans ceſecours, ود
„ un
1
MAI.
97 1774.
un bataillon ne peut aller à la charge
;, avec grande eſpérance de ſuccès" .
Le ſecond Mémoire fur la manoeuvre
de l'Infanterie , contient quelques détails
néceſſaires pour la perfectionner & fimplifier.
Il établit d'abord l'arrangement
des compagnies dans le bataillon , des
bataillons dans la diviſion , dans l'ordre
numérique par le centre. S'il s'agit de
marcher en avant , le bataillon ou la diviſion
ſe campe toujours par le centre;
&, quelque doive être le front de la colonne
en marche , chaque bataillon commence
toujours , ſauf à dédoubler encore
le front, par ſe mettre dans l'état de colonne
d'attaque , c'est-à- dire , fur deux
compagnies de front & quatre de hauteur
, chaque compagnie ſur fix rangs , &
toutes ſe ſuivent dans l'ordre numérique ,
les impaires à la droite. De toutes ces
colonnes particulieres ſe forme la colonne
totale dans laquelle les bataillons ſont placés
de même, les diviſions marchent par
le centre ſeulement ſans mêler les brigades
; de forte que les brigades de la
droite marchent par la gauche , & réciproquement.
Pour remettre la colonne en
bataille , on la double & raccourcit autant
qu'il eſt néceſſaire pourque chaque bataillonn
G
98
MERCURE DE FRANCE.
.
ſe trouve , comme nous venons de levoir,
fur deux compagnies de frontà fix de hauteur.
Puis , doublant & raccourciſſant encore,
de cette colonne on en fait deux
jumelles , ſéparées l'une de l'autre par une
petite rue , & on ſerre les diviſions. Enſuite
cette double colonne équivalente à
une ſeule , qui auroit de front le quart de
rang du bataillon, ſe déploie par le cenre,
une des jumelles s'étendant par la
droite , l'autre par la gauche ; c'eſt en grand
le développement de la pléſion , ou l'ancien
paſſage du pont. Chaque bataillon
arrivé à ſa place dans la ligne , fait en particulier
la même manoeuvre , s'il s'agit d'un
développement total; ce développement
eſt évidemment le plus prompt poffible ,
leplus ſimple , le plus correct , &c. L'Auteur
s'arrête enſuite à détruire très amplement
l'idée juſqu'à préſent très générale ,
que les manoeuvres centrales pour former
ou déployer des colonnes , ne font pas
de miſe lorſqu'il s'agit de partir ou arriver
par la droite ou la gauche. Et après avoir
remarqué que le plus ſouvent il feroit
pour le moins auſſi facile d'arriver au centre
, ſi de propos délibéré on n'alloit chercher
la gauche ou la droite , il démontre
que fa manoeuvre centrale preſque tou.
MAL 1774. 99
jours infiniment préférable , tout au moins
n'eſt pas inférieure dans le cas aſſez rare ,
ſuppoſé à plaiſir pour la contrarier , où il
s'agit d'arriver à la gauche d'un champde
bataille qui n'a aucune profondeur. Mais
il faut voir dans l'Ouvrage même ces détails
, qu'il n'eſt pas poſſible de tronquer
fans les obſcurcir.
Le premier article du troiſieme Mémoire
contient quelques éclairciſſemens
ſur la colonne , qui ont paru à l'Auteur
encore néceſſaires avant de donner des
ordres de bataille dans lesquels il en fait
un ſi grand uſage. Il répond en même
temps aux objections que lui ont faites
quelquefois directement ou indirectement
ceux même qui , d'accord avec lui ſur les
principes , n'en tiroient pas tout-à-fait les
mêmes conféquences ; & il s'adreſſe de
préférence à M. de Maizeroi , comme à
celui qui a le plus mérité l'attention de ses
rivaux & du Public .
On voit dans le ſecondarticle de ce troiſieme
Mémoire ceux des principes de Tactique
qu'il eſt plus néceſſaire d'avoir bien
préſents pour examiner & juger les ordres
de bataille. Ces principes font en affez bon
nombre ; & dans ce nombre , dit l'Auteur
, pas un ne devroit être neuf.
Le quatrieme Mémoire fur les marches
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
expoſe la maniere de conduire & de
déployer les colonnes. On y voit l'application
& le développement de ce qui a été
dit déjà dans le ſecond. On y voit auſſi
quelques principes pour mettre dans les
marches plus d'exactitude & de préciſion ,
parvenir plus facilement & plus fûrement
à la formation des ordres de bataille.
L'Auteur établit un ordre de marchehabituel
auſſi familier que l'ordre de bataille
habituel ; & que l'armée prendra tout natureilement
, quand on ne lui ordonnera
rien autre choſe que de marcher. Sa maniere
de partir toujours par les déployemens
de ſes colonnes jumelles , donne
moyen d'établir , par rapport à l'artillerie ,
un principe très - remarquable , & de lui
faire protéger ces déployemens , ſe portant
toute entiere ſur le front dès le commencement
de la manoeuvre , fans l'emraffer
en aucune maniere.
Le cinquieme Mémoire le plus important
, & pour lequel font faits tous les autres
, traite des ordres de bataille. L'Auteur
réduit les ſeptiemes diſpoſitions de Végece
à deux , qui font l'ordre parallele &l'ordre
oblique , mais il ajoute l'ordre perpendiculaire
& l'ordre ſéparé. Il diftingue dans
l'ordre parallele , 1°. l'ordre parellele
alongé , qui eſt l'ordre habituel des MoMAI.
1774. for
dernes , n'eſt bon que pour le feu , & ne
doit pas être employé en terrein libre ;
20. celui qu'il appelle parallele ſimple ,
égal en étendue au premier ſur deux lignes
, & lui oppoſant une ſeule ligne de
bataillons en colonnes , appuyées de leurs
grenadiers & chaſſeurs dans l'ordre de
mouſquetterie ; 30. celui qu'il appelle
double , qui voulant faire de plus grands
efforts & employer en même étendue
plus grand nombre de troupes , a deux
plus gr
lignes de colonnes au lieu d'une , & fur
le front les grenadiers & les chaſſeurs de
toutes deux. L'un & l'autre ont en arriere
de leurs intervalles quelque cavalerie en
petites colonnes par demi eſcadron. II
ſeroit trop long de ſuivre l'Auteur montrant
les propriétés & l'effet des deux derniers
, les défauts du premier ; & le lecteur
militaire voit tout cela d'ici...
Le ſixieme Mémoire eſt un examen de
l'Eſſai général de Tactique , autant qu'il
a paru néceſſaire par rapport aux Mémoires
précédens. L'Auteur , dans ſa préface
, annonçant cette partie de fon Ouvrage
; a très - amplement déduit les raiſons
qu'il a eues de la joindre aux autres.
Traitant , dit - il , les mêmes objets ,
ſouvent d'une maniere fort oppofée à la
,, mienne ; attaquant continuellement une
"
و د
G3
८
102 MERCURE DE FRANCE.
,, partie de mes principes , même très-
, vivement & avec beaucoup de mépris ;
وو donnant pour le plus fublime& le dernier
effort de la Tactique des diſpoſi .
" tions & manoeuvres Pruffiennes trèscontraires
à ces mêmes principes : cet
,, Ouvrage m'oblige de peſer ſes raifons ,
"
ود
"
وو
"
"
de répondre à ſes objections. Et puiſque
," je donne moi-même des diſpoſitions &
,, manoeuvres , il m'eſt abfolument indispenſable
d'analyſer & de leur comparer
les meilleures que leur ait encore oppoſées
la méthode actuelle , pour mettre le
lecteur plus à portée de juger leſquelles
doivent être préférés. " Il ne falloit
„ pas moins que ces raiſons , &c. " Tout ce
morceau , trop long pour étre rapporté ici ,
annonce entre les Fragmens & l'Eſſai une
fréquente oppoſition d'idées , une grande
affaire , mais avec beaucoup d'honnêteté ,
& marquant pour celui-ci beaucoup d'estime.
"
La premiere des deux additions qui font
à la ſuite des Mémoires , eſt une réponſe
à une lettre de M. le Marquis de Puifégur ,
contre les déployemens de l'effai : parce
que l'Auteur a fenti que de ce que M. de
P. oppoſe à ces déployemens, on pourroit
conclure un jour trop légérement , qu'il
faut rejeter auffi bien qu'eux le ſien qui
MAI 1774 тез
ſe fait auſſi par le pas de flanc. Nous ne
nous artêterons point à analyſer cette réponſe
, dans laquelle , ſans méconnoître
les calculs très juſtes de M. de P. l'Auteur
prouve que ce qu'il oppoſe aux déployemens
, n'empêche pas qu'ils ne ſoient de
beaucoup préférables à l'ancienne maniere
de ſe mettre en bataille; & que ſi les déployemens
de l'eſſai valent infiniment
mieux, à plus forte raiſon on doit préférer
celui des fragmens. A la fin decette
petite diſſertation , l'Auteur eſpere que
M. de P. ,,, après avoir réſiſté aux déployemens
des Pruſſiens & de l'Eſſai ,
,, finira par reconnoître pleinement l'avantage
de celui - ci." "
La ſeconde addition eſt ſur la vîteſſe
des différens pas de l'infanterie , quel'Auteur
trouve beaucoup trop lents. Il fait
voir que la vîteſſe des Romains étoit
beaucoup plus grande , quoique moindre
qu'on ne la ſuppoſe ordinairement ; &
prouve que s'il y a quelque difficulté à
augmenter la vſteſſe ,,, cette difficulté
n'eſt pas dans l'homme très - capable
d'une plus grande , comme le prouve
aſſez la plus continuelle & la plus univerſelle
de toutes les expériences ; d'où
il ſuit que cette difficulté ne peut être
"
ود
ود
G4
104 MERCURE DE FRANCE,
و د
ود
ود
que dans la diſpoſition qui s'oppofe a
cette vîteſſe , & par conféquent n'existera
plus dès qu'on aura établi pour prin-
,, cipe , de ne jamais marcher ni manoeuvrer
dans l'ordre qui empêche la
marche & la manoeuvre , mais toujours
dans l'ordre le plus mobile & le
plus leſte ; dans celui qui eft fait pour
la marche , de l'aveu de tout l'univers ,
& qui eft fait pour la manoeuvre , de
l'aveu de ceux même qui lui font le
, plus oppofés."
”
ود
Ce que nous venons d'expoſer , ſaffit
pour faire connoître combien l'Auteur a
étudié & approfondi la ſcience de la tactique
; mais une eſquiſſe rapide du plan
général de l'Auteur , ne peut donner l'idée
de tous les avantages que le Militaire
peut tirer de la lecture de cet ouvrage
très - intéreſſant par fon objet , & trèsimportant
fur - tout dans les circonstances
actuelles.
Veni mecum de Botanique ; ouvrage utile
à tout le monde , & particulièrement
aux Etudians en Médecine , en Chirurgie
& Pharmacie ; contenant la description
& les propriétés des plantes
uſuelles , la maniere de les employer
MAI. 1774 105
utilement en Médecine aux différentes
formules où elles peuvent entrer ; par
M. Marquet , Doyen des Médecins
de Nancy , & Médecin Botaniſte de
fon Alteſſe Royale Léopold premier ,
Duc de Lorraine & de Bar. Prix 5 liv.
les deux volumes brochés. A Paris ,
chez Lacombe , Libraire,
On voit paroître journellement , des
ouvrages ſur les plantes , mais la plupart
font inſuffifans. On remédie à ces inconvéniens
par la publication de celui-ci ; on
y trouve des deſcriptions très exactes des
plantes ; on y donne la maniere de les
formuler ; on y expoſe leurs principales
vertus ; on indique aux Herboriſtes les
endroits où on peut les aller chercher ,
ſi elles ſe trouvent dans lesbois , les prés ,
ou ſur les bords des rivieres , fur les hauteurs
ou les vallées ; on y expoſe encore
le temps de leur floraiſon & de la maturité
de leurs ſemences.
Un pareil ouvrage ne peut être que
très - utile , il eſt auſſi des plus ufuels ;
un jeune homme qui veut s'adonner à la
connoiſſance des plantes pour la cure des
maladies , ne peut donc aſſez le lire ; it
1
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
doit même toujours l'avoir en main dans
ſes promenades champêtres,
La ſeule véritable Religion , démontrée
contre les Athées , les Déiftes , & tous
les Sectaires ; par M. l'Abbé Heſpelle ,
Docteur de Sorbonne , & Curé de
Dunkerque. A Paris , chez Hériſſant ,
rue Notre Dame , Humblot , rue S. Jacques
, & de Laguette , rue de la Vieille-
Draperie , 1774 , in- 12 , tom 1,588
pag. la Préface compriſe ; ouvrage dédié
à Madame la Dauphine.
M. l'Abbé Heſpelle démontre toutes
les vérités de la Religion , fait voir comment
elles font liées enſemble , comment
elles dérivent les unes des autres & fe
foutiennent mutuellement: fes raiſonnemens
font ferrés , & fes réponſes aux
attaques contre la Religion ſont courtes
&fatisfaiſantes.
L'Auteur fait dans ſa Préface une description
des écarts des incrédules & des
hérétiques. ,, L'irréligion , dit - il , a fait
tant de progrès , qu'on nereſpecte plus
ni ordre , ni juſtice , ni honnêteté , ni
loi naturelle , ni droits de la Divinité.
On les voit (ces incrédules ) peindre la
"
ود
ود
و د
,, beauté de la vertu qu'ils tâchent d'éMAI.
1774 107
teindre dans les ames, préconiſer l'E-
„ vangile dont il rejettent les dogmes...
>> répandre des doutes &du ridicule par-
و د
tout."
M. l'Abbé Heſpelle diviſe la premiere
partie de fon ouvrage en quatre chapitres.
Le premier eſt contre les Athées ;
les abſurdités de leurs ſyſtêmes y font
expoſées , & les preuves de l'exiſtence de
Dieu rapportées avec netteté. Dans le
ſecond , l'Auteur prouve qu'il faut admettre
une providence & tous les autres
attributs de Dieu. Il fait une deſcription
des merveilles de la Nature ; il fait voir
par-tout des effets étonnans qui exigent
la main de Dieu ; rien de plus frappant
que ce qu'il dit des élémens , des plantes
, des animaux , de l'union du corps
&de l'ame , de la ſtructure du corps humain
, des ſens', &c. Enſuite il donne la
vraie notion du vice & de la vertu , il en
fait voir la différence , & démontre que
Dieu ne peut pas les voir du même oeil ,.
qu'il commande l'un & défend l'autre;
il parle des loix , il prouve que Dieu en
a faites , & a donné aux hommes le pouvoir
d'en faire , après avoir prouvé la loi
naturelle. C'eſt ainſi qu'il répond au
Déiſte , qui prétend que c'est un préjugé
qui fait dire que telle action est juste." S'il
108 MERCURE DE FRANCE.
ود en étoit ainfi , comment arrive t-il que
,, ceux qui s'écartent de nos principes ne
,, parviennent jamais à ce repos intérieur
,, que tout homme defire ? Pourquoi les
hommes les plus déterminés à la fcélérateſſe
gémiſſent- ils quelquefois deleur
état ? Les voleurs refpectent l'image de
ود
وا
وا
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
la vertu dans le fond méme de leurs
,, cavernes ;... au milieu d'eux , & mal-
,, gré eux , une voix intérieure ſe fait entendre
; leur propre coeur fait contr'eux
les fonctions d'accufateur , de juge &
de bourreau. Sans doute que lorſqu'ils
jouiſſent du fruit de leurs brigandages ,
ils s'applaudiſſent de leur fubtilité &
de leur audace. Mais attendez le premier
moment que leur laiſſera l'ivreſſe
de la paffion , & demandez leur... fi
la jouiſſance de leurs vols eſt accom-
„ pagnée de cette tranquillité d'ame fans
,, laquelle la plus haute fortune eſt moins
un foulagement qu'un poids qui accable.
" Les articles de la ſpiritualité &
de l'immortalité de notre ame, qui terminent
ce chapitre, nous ont paru ſupérieurement
faits.
ود
ود
ود
"
ود
Dans le troiſieme chapitre , l'Auteur
traite du culte dû à la Divinité. Après
avoir prouvé par des raiſons ſolides la
néceſſité du culte intérieur , il conclut que
MAI. 1774. 109
l'extérieur eſt auſſi néceſſaire. ,, Qu'est-ce
و د
ود
ود
"
و د
و د
qu'éprouve , dit- il , une jeune perſonne
,, dans les ſpectacles profanes , où tous
les ſens ſont à la fois enchantés ... par
lamagnificence de tout ce qui les frappe
,, par les fons harmonieux des voix& des
inſtrumens ? .. Alors dans l'ivreſſe... là
raiſon s'oublie , & laiſſe le coeur fans
défenſe ; la vertu la plus ferme fuc-
,, combe, & dans la douceur du plaiſir
,, on devient criminel ſans s'en être pres-
, que apperçu . Ce que les ſpectacles font
fur le coeur pour remuer les paſſions ,
ceux du culte extérieur le font pour
inſpirer la piété , qu'un homme entre
dans nos temples les jours folennels : à
la vue des autels décorés... il ne pourra
réſiſter à l'impreſſion qu'il en reſſenti-
,, ra; le reſpect pour la Religion s'imprimera
néceſſairement dans ſon ame ;
elle occupera tout ſon eſprit; des ſens
elle paſſera dans le coeur , elle y fera
naître la véneration & l'amour. "
و د
و د
و د
ود
و د
و د
ه د
و ا
"
و د
Ce qu'il dit du Tolérantiſme & de la
néceſſité de la Révélation eſt ſatisfaiſant :
on y voit une netteté & une préciſion
qui ne laiſſent rien à deſirer.
Dans le quatrieme , l'Auteur parle de
la Religion Chrétienne ; il prouve que
110
MERCURE DE FRANCE.
de toutes les Religions , elle eſt la plus
fublime & la plus fainte.
On lira auſſi avec plaiſir les articles
des prophéties & des miracles : l'Auteur
fait voir qu'on ne peut se refuſer à leur
créance ſans renoncer aux lumieres de la
raiſon ; que l'effence & les attributs de
Dieu font une ſource néceſſaire de myseres
pour l'homme : que les myſteres
font audeſſus de la raiſon , & qu'il eſt
impoſſible de prouver qu'ils foient contre ;
que leur croyance eſt appuyée ſur des
preuves certaines auxquelles ni l'homme
raifonnable , ni le Critique le plus févere
ne peuvent ſe refufer ; enfin que leur révélation
eſt une ſource de lumieres instructives.
Ce que M. l'Abbé Heſpelle dit du Cé.
libat , de la morale Evangélique , & le
tableau qu'il en fait , doivent attirer l'attention
du Lecteur. M. l'Abbé Heſpelle
répond d'une maniere victorieuſe aux
libertins qui condamnent la Religion ,
parce qu'elle réprouve les plaiſirs des
ſens , le luxe , &c. & quelle ordonne la
douceur , la pauvreté & la mortification.
Ces réponſes ſont ſans réplique.
Cet Auteur finit la preuve de la divinité
du Chriftianiſme par fon établiſſement
dont il fait la deſcription , après quoi il
MAI. 1774. III
parle de ſes rits &cérémonies , du bonheur
qu'il procure à la Société en général
, & à chaque Particulier ; enfin il termine
cette premiere partie par le ſuicide ,
après avoir prouvé qu'il n'eſt que folie &
foibleſſe , & qu'il ne peut jamais être
exempt de crime.
Histoire de l'Ordre du S. Efprit ; par M.
de ſaint-Foix ; quatrieme volume.
Nous croyons qu'il feroit difficile d'en
faire un extrait: tous les articles en font
très - intéreſſans ; le tableau des cabales ,
des intrigues de Cour , & des événemens
les plus remarquables dans nos guerres
civiles , ſous les regnes de Charles IX ,
Henri III & Henri IV, nous a paru préſenté
dans un nouveau jour & le plus
véritable. Les divers caracteres des perſonnes
qui environnoient alors le Trône ,
y font peints , en peu de mots , par des
traits curieux , inſtructifs , & qui presque
tous étoient peu connus. D'ailleurs
on connoît la narration vive & rapide de
M. de Saint - Foix.
Ce quatrieme volume & le troiſieme
ſe trouvent chez Piſſot , Libraire , vis-àvis
de la deſcente du Pont neuf, quai
de Conti.
112 MERCURE DE FRANCE,
Lettres curieuses , utiles & intéreſſantes ,
fur les avantages que l'homme peut
retirer de la connoiſſance des Animaux
, des Végétaux & des Miné.
raux , 5 vol in- 12. brochés. Prix 12
1. 10 f. A Paris , chez Lacombe , Libraire
, avec approbation & privilege
du Roi.
Ces Lettres qui ont déjà paru ſous la
forme d'un Journal, font intéreſſantes &
très variées ; on y traite de la Médecine,
de l'art Vétérinaire , de l'Hiſtoire Naturelle
, de l'Agriculture , du jardinage , &
de la culture de l'ananas , de l'entretien
des chevaux & des boeufs , de la defcrip-
⚫tion de l'Ifle de Camargue , du principe
nutritif des végétaux , de la préſence de
l'alkali minéral qui s'y trouve tout formé
, de l'uſage qu'on peut faire de la
coquelourde dans la médecine , de la
maniere de préparer les fromages du
Mont d'or , du moxa des Chinois , de
l'hiſtoire naturelle du vrai thé de la
Chine , & de la façon de le cultiver en
France , de l'électricité des plumes de
perroquet , des grottes d'Arcy en Bourgogne
, & de la fontaine de fel de la
méme Province , de la fontaine de ſaint
Gondon, des eaux minérales de Contrexevile
,
MAI: 1774: 113
xevile , de l'utilité qu'on peut tirer de
l'écorce du marronier d'Inde , des vertus
médicinales du lichen d'Iſlande , des
plantes propres à faire de la foude , des
accidens fâcheux qui font occaſionnés
journellement par la juſquiame ; des vertus
médicinales des plantes indigenes , de
l'hiſtoire naturelle des coquilles , des animaux
nuiſibles dans le jardinage , & des
différens moyens qu'on doit employer
pour les détruire ; on y trouve encore
P'hiſtoire naturelle du Beauvoiſis , de la
Provence , du Limoſin , de l'Auvergne ,
*du Lyonnois , de la Marche & du Berri
; il y eſt fait mention de pluſieurs
maladies épidémiques qui ont régné en
France ; on y lit quelques cas de pratique
médicinale ; la compoſition des dragées
de Keyſer , & celle des pilules toniques de
M. Bacher y font détaillées tout au long ;
on y examine en outre la queſtion de l'inoculation
, dans quel cas on doit pratiquer
la paracentheſe pour les hydropiſies
de poitrine ; quel eſt le principe vital
dans l'homme ; enfin il ſeroit trop long
de rapporter toutes les chofes utiles &
curieuſes qui ſe trouvent renfermées dans
ce précieux recueil , qui mérite fans contredit
d'obtenir une place dans une bibliotheque.
H
114
MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire Héraldique , contenant tout
ce qui a rapport à la ſcience du Blafon ,
avec l'explication des termes ; leurs
étymologies & les exemples néceſſaires
pour leur intelligence. Suivi des
ordres de Chevalerie dans le Royaume
&de l'Ordre de Malthe ; avec figures .
Par M. G. D. L. T*** , Ecuyer , vol .
in - 8° . petit format. Prix 3 liv. 15 f.
broché. A Paris , chez Lacombe.
Ce Dictionnaire , le premier qui ait
été publié ſur l'art du Blafon , eſt auſſi
l'ouvrage le plus complet fur cut objet ,
puiſque les traités les plus étendus ne
comprennent que trois cents termes héraldiques
, au lieu que ce Dictionnaire
en contient plus de fix cents. L'Auteur ,
donne l'explication de ces termes , leurs
étymologies , les noms de familles , ceux
de leurs terres ou fiefs , les provinces ou
villes qu'elles habitent , avec leurs armoiries
, pour exemples.
Le Blafon que l'on nomme auſſi l'Art
Héraldique , repréſente , nous dit l'Auteur ,
les actions héroïques & mémorables de
la Nobleſſe ; & les pieces qui le compoſe
en font les hyéroglyphes. L'origine de
cet art remonte à l'an 1000 , &vient
MAI.
17740 115
d'abord des Tournois & enfuite des Croifades.
Les Hérauts qui étoient les Juges
du point d'honneur , régloient les marques
diſtinctives que les Chevaliers prirent
pour être reconnus , & donnerent à
ces marques , le nom d'armoiries , parce
qu'elles furent empreintes ſur les boucliers
, cotte d'armes , lances , & autres
armes offenſives & défenſives. Les termes
qu'on emploie dans l'art héraldique ,
tirent leurs étymologies des langues Latine
& Gauloiſe , & quelques - uns de
l'Allemand , du Celtique , &c. Les métaux
, couleurs & fourrures , au nombre
de neuf, font nommés émaux ; parce que
pour les garantir de l'intempérie de l'air ,
on les émailloit ſur les boucliers , cotted'armes
& autres armes des Chevaliers
&Militaires. Les pieces honorables , ainſi
nommées de ce qu'elles furent les premieres
en uſage , ſont le chef, la face ,
le pal , la croix , la bande , le chevron ,
& le Sautoir. Elles repréſentent les principales
pieces de l'armure des anciens
Chevaliers , leurs voyages aux pays d'Outre-
mer , & les jurisdictions de leurs Seigneuries
.
- L'Auteur rapporte différentes origines
du mot Blafon , mais il penſe avec le
Comte de Boulainvilliers , le Pere Me-
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
1
neſtrier , & pluſieurs autres Auteurs , que
le mot Blafon vient de l'Allemand Blafen
, qui tignifie deviſe , proclamation ,
pour fe faire connoître ; parce que les
Chevaliers & Gentilshommes qui ſe
préſentoient aux anciens tournois , y
étoient annoncés publiquement au fon des
trompettes. Ils y venoient avec pompe ,
accompagnés de leurs Ecuyers , & fuivis
de leurs Domestiques. Ces Chevaliers &
Gentilshommes étoient décorés des couleurs
des Demoiselles qu'ils chérifſoicat ,
ce qui a été l'origine des livrées. Les Serviteurs
ou Valets qui portoient les écus
des Chevaliers étoient déguisés en Sa
tyres , Sauvages , monstres , lions , & c .
afin d'inſpirer la terreur à ceux qui devoient
combattre contre leurs maîtres ,
ce qui a occaſionné les tenans &fuppôts
des armoiries.
Les inſtructions qui accompagnent les
principaux articles de ce Dictionnaire font
le fruit des recherches de l'Auteur , qui
s'eſt auſſi appliqué à recueillir les anecdo.
tes & les traits d'hiſtoire qui ont rapport
à l'origine des armoiries. Pluſieurs faits
mémorables & particuliers à des familles
ou maiſons illuftres , ajoutent encore
à l'utilité de ce Dictionnaire , & le
rendent plus intéreſſant. L'Auteur après
MAI.
1774. 117
avoir cité pour exemple du chevron écimé
, c'est - à - dire , du chevron dont la
pointe eft coupée , les armes de la Rochefoucault
, qui porte burelé d'argent &
d'azur , à trois chevrons de gueules brochans
, le premier écimé , fait mention
de ce trait honorable à cette Maifon.
Henri III vouloit faire Chevalier du S.
Eſprit à la premiere promotion du 31
Décembre 1578 , Charles de la Rochefoucault
, Seigneur de Barbeſieux , de Limieres
, & Capitaine de cinquante hommes
d'armes des Ordonnances , Confeiller
au Conſeil d'Etat & privé , Lieutenant-
Général au Gouvernement de Champagne
& de Brie. Henri demanda à la
Rochefoucault un état de ſes ſervices militaires
: il en remit un. Je ne vois là ,
lui dit le Prince , que les fieges & les batailles
où vous vous êtes trouvé ſous les
regnes de mon pere & de mon grand pere.
Sire , répondit il au Monarque , nous
combattions alors contre les Eſpagnols
ou les Anglois :-contre qui avons-nous
combattu depuis ? Quelles batailles !
quels ennemis ;-à S. Denis , à Dreux ,
à Jarnac , à Moncontour ! J'y ai vu
quatre - vingt mille François , ſéparés
,, en deux amées , ſous les plus braves&
"
ود
ود
وو
ود
ود
"
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
ود
ور
les plus habiles Chefs de l'Europe ,
s'élancer les uns contre les autres &
„ s'egorger ; peut- on mettre au rang de
ſes ſervices le maſſacre de ſes parens , ”
” de fes amis , de ſes compatriotes ? "
Le Roi admira fa réponſe , le fit Chevalier
du Saint Efprit, & eut pour ce
Courtifan ane eſtime particuliere.
L'Auteur a cité à l'article trangles ce
trait de Jean de Chourſes , Comte de
Malicorne , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Gouverneur de Poitou. Ce Comte
étoit fort attaché à Henri III , & ce Monarque
l'honoroit de fon amitié. Les
rebelles de Poitiers ſe ſaiſirent de fa perfonne
, le traînerent dans les rues de cette
ville , en portant à chaque pas leurs hallebardes
à ſa gorge, pour l'intimider &
T'obliger de manquer de fidélité au Roi :
je n'ai jamais commis de tâcheté ; le
ferment que vous voulez que je faſſe
en feroit une, leur répondit- il ; vous
,, pouvez m'ôter la vie , mais vous ne
ود
ود
و د
د و
m'ôterez jamais l'honneur." Ils le jeterent
dans le foſſé de la ville , qui étoit
plein d'herbes bourbeuſes , d'où il s'échappa
heureuſement fans danger .
Louis d'Affas , nommé le Chevalier
d'Affas , Lieutenant au Régiment d'Au
MAI.
1774. 119
vergne en 1746 , Capitaine au même
Régiment en 1755 , ſe trouva à Cloſtercamp
en Octobre 1760. Ce Chevalier
s'étant avancé pendant la nuit , dans l'intention
de reconnoître le terrein , fut
ſaiſi par des Grenadiers Anglois , embusqués
pour ſurprendre l'armée Françoife.
Čes Grenadiers l'entourerent & le menacerent
de le poignarder ſur le champ , s'il
faiſoit le moindre bruit ; le Chevalier
d'Aſſas , quoique menacé de perdre la
vie dans l'inſtant ſous les bayonnettes ,
ſe dévoue & crie d'une voix forte & magnanime
: à moi , Auvergne ; ce font les
ennemis. Ce vaillant Officier reçut grand
nombre de coups & expira auſſi-tôt. Le
Régiment d'Auvergne avança , ſoutintle
premier choc des ennemis , les repouſſa ,
& il s'en ſuivit une victoire complette.
Ce trait eſt rapporté à l'article étoile.
Nous pourrions citer d'autres traits
hiſtoriques non moins honorables à la
Nobleſſe , dont il eſt fait mention dans
ce Dictionnaire , qui eſt terminé par la
notice des différens Ordres de Chevalerie
dans le Royaume. Suivent pluſieurs
tables alphabétiques , ce qui contribue à
rendre ce Dictionnaire un répertoire indiſpenſable
pour tous ceux qui étudient
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
le Blafon & même l'Hiſtoire de France.
Deux planches gravées en tailles douces
repréſentent les émaux & les pieces honorables
de l'écu dont il eſt parlé dans le
corps de l'ouvrage.
Oeuvres de Théâtre de M. de Saint - Foix ,
nouvelle édition , en trois volumes , à
l'Imprimerie Royale 1774 , & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine. Prix 7 liv. 10 f. reliés .
Il nous a paru que M. de Saint - Foix
a fait pluſieurs corrections , additions &
changemens à cette nouvelle edition. On
parle ſouvent de l'Oracle , de Deucalion ,
des Hommes , du Rivalſuppoſé , des Graces
; nous croyons qu'Egérie , Julie , le
Derviche , le Financier , Vlle Sauvage , le
Silphe méritent qu'on n'en parle pas
avec moins d'eſtime. Le talent de M. de
Saint- Foix n'étoit point borné à ne préfenter
que des miniatures , & à ne peindre
que les petits ſentimens tendres ,
naïfs & ingénus d'un jeune coeur , on
trouve dans la plupart de ſes Comédies
une gaieté , une plaifanterie charmantes ,
un comique faillant & jamais hafardé ;
une peinture , une critique agréables des
moeurs ; des portraits neufs , bien frapMAI
1774 121
-pés , & qui n'avoient pas encore été mis
fur la ſcene ; d'ailleurs , un ſtyle pur ,
noble , élégant ; un dialogue vif , rapide
&bien coupé.
Réponſe d'un jeune Penseur à Madame la
Comteffe de B***. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Monory.
Cette piece eſtimable à bien des égards
eſt d'un jeune homme déjà connu dans la
littérature par une Héroïde intitulée : Lettre
d'un Solitaire de Chalcide à une dame
Romaine. Cette piece eſt d'un genre plus .
gracieux que l'Héroïde dont nous venons
de parler. Il y a de la molleſſe dans leſtyle
, des détails piquans ; & l'auteur en
diſant quelquefois un peu de mal des
femmes , laiſſe entrevoir qu'il les aime ,
malgré tous leurs défauts. Il faut bien finir
par-là. Sans donner un extrait du plan de
cette réponſe qui peut-être n'en a pas un
aſſez déterminé , nous nous bornerons à
en citer quelques morceaux , pour donner
au lecteur quelque idée du ſtyle de ce
jeune poëte.
Après avoir réfuté ceux qui prétendent
que les femmes n'ont pas de raiſon , &
H5
122 MERCURE
DE FRANCE.
cité , pour appuyer ſon ſyſtême , l'exemple
de Socrate qui étudia chez la fameuſe
Afpafie , l'auteur ajoute :
De mon ſexe philoſophique ,
Oui , votre ſexe eſt le rival ;
Qui, j'admire en vousle moral,
Mais je goûte aſſez le Phyſique ;
Comme un autre je fais prifer
Les vers charmans de nos Corines ;
Mais je préfere un doux baifer
Pris fur leurs levres purpurines .
Voici un endroit qui eſt charmant ,
plein de graces , & de volupté :
Mais que de préfens la Nature
Vous a faits pour nous enchatner !
Loin de moi l'art de les orner
Par une frivole impoſture.
Laiſſons à Vénus ſa ceinture ,
Vieux tréſor du bel Adonis ;
Laiffons à Flore ſa parure ,
Laiffons lui ſes roſes , ſes lis ,
Que le temps n'a jamais flétris ,
Quoiqu'ils foient nés avec le monde ;
A l'aurore qui fort de l'onde
Laiffons ſes éternels rubis .
Fuyez , peintures rebattues ,
Pour faire place aux vérités ;
MAI. 1774. 123
Et vous , mes ſeules Déités ,
Venez : aux mortels enchantés
Je veux offrir vos graces nues ...
Mais fur votre front irrité
Quel rouge foudain eft monté !
Vous craignez ma témérité :
Déjà votre pudeur s'alarme :
Ah ! voilà votre plus doux charme ;
La pudeur vaut bien la beauté.
Oui , oui , je ſaurai me contraindre :
Quel délire alloit m'égareru
Infortuné ! je voulais peindre
Tout ce qu'on ne doit qu'adorer.
1
L'auteur dit que parmi les femmes il
en eſt qui n'ont pas la célébrité qu'elles
méritent , &par une tranſition fortheureuſe
, il paſſe à l'éloge de ſa mere. Ce morceau
plein de ſentiment fait honneur à la
maniere de penſer de l'auteur. C'eſt dans
cet endroit qu'on trouve ce trait charmant:
Parmi les noms que l'on admire
Ton nom ne paroftra jamais ;
Toujours tu cachas tes bienfaits ,
Et fis des heureux , ſans le dire.
Après avoir loué les femmes , l'auteur
vient à leurs défauts ; il les accuſe entre
124 MERCURE DE FRANCE .
autres chofes , de préférer à un amant
parfait qui les adore
Un joli magot de la Chinet
Ou bien un de ces étourdis
Formé par nos tendres Lais ,
Qui chaque jour , avec délices ,
Vous entretient de fes coureurs ,
De fon boudoir , & des couliffes ,
Et s'imagine avoir des moeurs ,
Parce qu'il eſt las des actrices.
Vous plaiſantez ſur la comete , continue
l'auteur ,
Et vous avez pour d'un éclair :
Poëte , orateur , géographe ,
Homere , Defcartes , Platon ,
Vous lifez tout , juſqu'à Newton ,
Et vous ignorez l'orthographe .
Cette jolie piece finit par un épilogue
adreſſé à Madame la Comteſſe de B*** ,
connue par des pieces charmantes qui la
mettent au rang des la Suze , des Déshoulieres
, & des la Fayette.
MAI. 125 1774-
Mémoire pour l'établiſſement d'un Hôpital
d'enfans - trouvés à Angers , ville capitale
de l'apanage de Mgr le Comte de
Provence , brochure de 12 pages in- 40.
A Paris , chez J. B. Brunet , Imprimeur
, & Demonville , Libraires.
CE Mémoire a été préſenté à Monſeigneur
le Comte de Provence , qui a daigné
jeter des regards favorables & de
protection fur un établiſſement que l'humanité
& le deſir de contribuer au bonheur
de la Société ont propoſé. Les Officiers
municipaux de la ville d'Angers
n'ont eu beſoin pour faire voir l'utilité
& même la néceffité d'un pareil établiſſement
, que d'expoſer la triſte ſituation où
ſe trouve une multitude d'enfans que la
miſere ou même la honte a rendus ofphelins.
Ces enfans ont un aſyle ouvert
à Paris dans l'Hôpital deſtiné pour eux ;
mais cet aſyle eft-il ſuffisant pour accueillir
la population infortunée de la Province
? Et quand cet aſyle pourroit ſuffire,
les dangers auxquels ces enfans font expoſés
pendant leur tranſport , dangers
dont l'Auteur du Mémoire nous fait une
peinture très-touchante , feroient encore
des motifs très - puiſſans pour faire defi
126 MERCURE DE FRANCE.
rer cet établiſſement. Les ames honnêtes
& fenfibles , & ceux qui regardent avec
raifon la Société comme devant à tous
ſes Membres protection & fanté , & à
plus forte raiſon à des enfans qui n'ont ,
pour réclamer ce qui leur eft dû , que des
cris & des larmes impuiſſantes , ne peuvent
manquer d'applaudir aux motifs que
l'Auteur de ce Mémoire expoſe en faveur
de l'établiſſement d'un Hôpital d'enfanstrouvés
à Angers. Ce Mémoire donne
auſſi les moyens & la facilité de former
l'établiſſement proposé. Un de ces moyens
eft puiſé dans la générofité d'un eccléſiastique
titulaire d'un bénéfice à Angers.
Cet Eccléſiaſtique vertueux & bienfaifant
par conséquent , puiſqu'il ne peut y avoir
de vertu où l'humanité n'eſt pas , confent
à la fuppreffion du titre de fon Prieuré ,
qui peut rapporter environ 7000 liv. de
rente , pour l'union en être faite à l'établiſſement
de l'Hôpital defiré. ,, Unir des
رد
"
"
و د
Prieurés ſimples à des établiſſemens de
charité , c'eſt , dit l'Auteur de ce bon
Mémoire , en faire la deſtination la
plus canonique & la plus ſainte ; les
,, pauvres font les créanciers des bénéfices
; ils peuvent réclamer une partie
du temporel , comme leur légitime &
leur patrimoine ; mille unions dans des
"
و د
"
MAI.
1774. 127
,, cas" même moins favorables , font l'éloge
de la piété de nos Souverains." "
Guide complet pour le gouvernement des
Abeilles pendant toute l'année , par Daniel
Wildman , traduit de l'anglois ,
par M. Schwart , Interprête Juré au Châtelet
; brochure in- 8°. de 45 pages.
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris
chez Prault , Libraire ,
L'Auteur de cette brochure à fait voir
derniérement à la Foire Saint-Germain ,
une ruche d'une nouvelle conſtruction ,
qui a pluſieurs avantages utiles & même
agréables ; celui , par exemple , de pouvoir
être adapté à la fenêtre d'une chambre
ou d'une fale à la campagne , & de procurer
par le moyen des glaces qui y font
pratiquées , le ſpectacle du travail des
abeilles aux perfonnes qui deſirent de s'en
amuſer. La brochure que nous venons
d'annoncer , donne la deſcription de cette
ruche. Les autres détails que cet écrit préfente
font fort fuccincts ; ces détails font
d'ailleurs connus. L'Auteur auroit purendre
ſa brochure plus curieuſe en nous instruiſant
des procédés qu'il a employés
- pour ſe rendre maître des abeilles , les
128 MERCURE DE FRANCE.
agiter , les irriter même impunément ,
les faire paſſer de leur ruche ſur fon bras
nud & fur fon viſage , les foumettre enfin
à ſa volonté . Il s'eſt réſervé le ſecret
deces procédés , qui vraisemblablement
ne tarderont pas à être connus ; mais en
attendant qu'ils le foient , le fieur Wildman
répete devant les Curieux les expériences
que nous venons de citer , & qui
ont déjà été vues à la Foire Saint - Germain.
Correspondance fur l'art de la guerre ,
entre un Colonel de Dragons & un
Capitaine d'infanterie , vol. in - 8°. de
157 pages. A Besançon , chez Fantet ,
Cette correſpondance contient moins
une critique qu'une diſcuſſion des maximes
& des réformes adoptées par l'auteur
de l'Effai général de taftique . L'intérêt de
la chote n'eſt point ici confondu avec
celui de la personne , & l'art eſt oppoſé
à l'art. Cette difcuffion n'a pu donc étre
faite que par un Ecrivain éclairé , unTacticien
inſtruit , & un Militaire qui connoît
trop l'importance de la matiere qu'il
traite , pour ſubſtituer ſes opinions particulieres
à l'expérience & aux raifonne
mens
MAI.
1774. 123
men's des plus profonds Tacticiens. L'Au
teur paroît d'ailleurs trop rempli des nobles
ſentimens qu'inſpire la généreuſe
profeſſion des armes , pour être ſoupçonné
de cette baſſe jalouſie ennemie du
génie , & qui renverſe tout ſans jamais
'édifier. Nous penſons donc que ces réflexions
ſur l'art de la guerre auxquelles on
a donné le titre de correspondance , feront
lues avec fruit & même avec intérêt á
la ſuite de l'Eſſai général de tactique.
Nous nous contenterons de citer quelques
réflexions de l'Auteur ſur les harangues
, reſſort puiſſant trop ſouvent négligé
par les Généraux.,, Aujourd'hui que
;, tout est réduit en art , on commence à
3, être perfuadé qu'il eſt aſſez égal à la
,, guerre d'avoir de bons ou de mauvais
,, foldats , pourvu qu'ils foient ſoumis ;
,, parce que , dit-on , il ne faut qu'une ri-
,, goureuſe obéiſſance pour l'exécution
des opérations de l'art. Nous ne nierons
certainement pas la néceſſité d'une
;, obéiſſance abſolue ; mais s'il étoit vrai
,, que dans un petit coin de l'Europe ,
,, la ſeule obéiſſance eût renfermé toutes
,, les qualités militaires , & que l'inſtitu-
,, tion y eût été dirigée en conféquence,
3, ce ne feroit pas moins une terrible er-
4
4
ود
وو
I
130 MERCURE DE FRANCE.
,, reur , d'avoir imaginé qu'une Nation
"
و د
و د
و د
و د
و د
vive & raiſonneuſe pourroit s'accom-
,, moder , pour toute vertu guerriere , de
,, cette triſte auſtérité. Heureuſement les
maximes ridicules n'ont que la durée
des modes. On fait bien en général ,
qu'outre l'obéiſſance , le métier de la
,, guerre demande des hommes à paffions
fortes , des hommes fiers , généreux ,
robuſtes de coeur autant que de corps ;
,, que comme les paffions peuvent s'artiédir
, il faut ſouvent les ranimer
rappeler le fentiment de l'honneur &
de la gloire , le faire dominer fur certaines
froideurs d'égoïsme , foi- difant
philofophiques , qu'il faut exciter l'ivreſſe
guerriere par la force expanfive
de l'éloquence du courage : Que c'eſt
,, par elle que des héros communiquant
à leurs foldats les mouvemens de leur
„ ame , leur inſpirent des réſolutions
"
و د
"
ود
ود
"
,
hardies , & leur font braver les dan-
„ gers , la douleur & la mort. Il n'eft
,, pas queſtion de ces longs difcours
meſurés , qui ne font que des menfon-
„ ges hiſtoriques. Les harangues doivent
être courtes , ſimples , nobles ; l'abondance
des mots n'exprime rien; les paroles
font rarement actives . Comme
9"
ود
ود
MAI.
131 1774.
ود
ود
ود
il faut perfuader & faire agir, l'ora-
,, teur guerrier tirera de l'occaſion même,
la plus grande énergie de ſes diſcours ,
& il ébranlera fur tout , par l'éloquence
,, de ſa ſituation. Un homme ſe préfente
à Montécuculi , pendant la bataille de
St Gottard: tout est perdu , dit- il; les
,, troupes ne font rien qui vaille ; le Général
répond fans s'émouvoir: je n'ai
,, pas encore tiré l'épée . Ce n'eſt encore
ود
ود
ود
ود
là qu'un de ces traits fublimes ſi pro-
,, pres à raſſurer des eſprits émus par les
,, pernicieux avis des porte- alarmes. "
L'Auteur auroit pu citer les courtes ha
rangues , ou plutôt , les faillies que la
gloire & le courage inſpiroient à Henri
IV au moment de l'action ; mais ces
faillies ſont connues de tous les lecteurs
qui ſe rappelleront auſſi ces mots de Guillaume
le bâtard , Duc de Normandie.
Ce Prince , appelé à la Couronne d'Angleterre
par le teſtament d'Edouard III. ,
étant entré dans le royaume avec de
bonnes troupes , brûla ſes vaiſſeaux , &
dit à fon armée : voilà votre patrie . Qui
peut encore ignorer combien un terme
de mépris lancé à propos contre l'ennemi
dans une courte harangue , eſt capa
ble de relever le courage abattu des trou-
12
132 MERCURE DE FRANCE.
pes? En 1683 , le Duc de Lorraine étoit
à la tête d'un Corps d'Armée en Hongrie,
pour empêcher les horribles dévaſtations
des Turcs & des Tartares . Dans une attaque
très- vive , quelques Eſcadrons Allemands
qui avoient beaucoup fouffert ,
commençoient à ſe retirer en bon ordre.
Le Duc de Lorraine court à eux : ,, Quoi ,
„ MM. , leur dit - il , vous abandonnez
l'honneur des armes de l'Empereur !
Vous avez peur de ces canailles ? Retournez
; je veux les battre avec vous,
" & les chaffer . Ils font auffi - tot volte
face , marchent aux ennemis , & les
battent.
ود
ور
و د
ود
و د
Manuel anti - Syphillitique , ou Effai fur
les maladies vénériennes , ouvrage fondé
ſur l'expérience & l'obſervation ,
& rédigé d'après les principes des plus
grands Médecins ; avec un préſervatif
de ces maladies , par M. de Cézan ,
Docteur - Régent de la Faculté de Médecine
& de l'Univerſité de Paris ,&c.
vol . in - 12. A Paris , chez Deſventes
De la Doué , Libraire.
Le manuel anti - fyphillitique , mot emprunté
de Jérôme Fracaſtor , qui le preMAI
1774 133
mier a donné le nom de syphilis au mal
vénérien , eſt le fruit de l'expérience &
de l'obſervation. Le but de l'auteur , en
compoſant cet ouvrage , a été de raſſembler
ſous un ſeul point de vue, tout ce
qui étoit néceſſaire pour que chaque individu
pût être fon Médecin dans les cas
ordinaires. L'auteur a eu pareillement
pour objet de deffiller les yeux de cette
partie du Public , qui s'imagine que le
traitement des maladies vénériennes eſt
du reffort ſeul de la Chirurgie , & que
les Médecins ne s'en occupent point.
Cet ouvrage eſt diviſé en deuxparties.
L'auteur traite dans la premiere , de l'origine
de la vérole , & ſe croit affez
fondé en raiſon , pour avancer que cette
peſte , plus contagieuſe que celle de Moldavie
, a infecté la terre de tout temps.
L'Auteur paſſe enſuite aux accidens primitifs
du virus vénérien. Il eſquiffe dans
la ſeconde partie de cet ouvrage , le caractere
de la vérole générale ou univerſelle
, c'est - à - dire , celle qui a infecté
toute la maſſe des humeurs. Il aſſigne le
fſiege du virus vénérien , en conciliant les
ſentimens de Boerhave & d'Aſtruc. Il
fait voir que les opinions de ces grands
hommes , regardées comme très - diffé-
13
# 34 MERCURE DE FRANCE.
:
rentes , font au fond les mêmes , & que
leur oppoſition apparente vient de ce
que l'on n'a pas établi diſtinctement les
rapports qui font entre la lymphe & la
graiſſe. L'auteur combat le préjugé de
ceux qui , par une routine aveugle , accordent
aux frictions plus qu'elles ne mé.
ritent ; il exalte la méthode qui preſcrit
le fublimé corrofif ; il infifte meme fur
l'uſage de ce remede.
Un mérite particulier à cet ouvrage de
médecine , eſt de pouvoir être confulté
avec fruit par ceux même qui n'ont fait
aucune étude de l'art de guérir. L'auteur
s'éleve avec un courage très - louable contre
les empiriques ou ces Médecins en plein
vent , ſuivant ſon expreſſion , qui ne font
que commettre journellement des affaffinats
clandeftins , en promettant plus qu'ils
ne peuvent tenir. Toutes les inſtructions
de l'auteur font appuyées ſur l'obfervation
& fur l'expérience ; méthode qui devroit
toujours étre ſuivie par ceux qui
traitent des différents objets relatifs àl'art
de guérir. La Médecine auroit pu faire
même plus de progrès parmi nous , fi
l'on s'étoit moins occupé à raifonner qu'à
obſerver. C'étoit auſſi le ſentiment de
M. Hequet , célebre Médecin de la FaMAI
1774. 135
culté de Paris. La Médecine s'eſt perdue ,
diſoit - il , depuis qu'elle est devenue cau-
Seuſe. Si ce Médecin revenoit , il pourroit
auſſi ſe plaindre avec raiſon , de ce que
la plupart de nos Chirurgiens s'occupent
plus aujourd'hui à diſſerter qu'à opérer ,
& manient plus ſouvent la plume que le
fcalpel.
Recuil des Edits , Déclarations , Lettres-
Patentes , Ordonnances , &c. &c. Premier
fémeſtre , 1772 , in- 40. A Paris ,
chez Ruault , Libraire.
Les rédacteurs de ce recueil avoient
prévenu les Souſcripteurs dans l'avertisſement
du premier volume de 1773 ,
qu'ils retrancheroient les clauſes du ſtyle
&les préambules qui n'offroient riend'intéreſſant
; mais ce plan n'ayant pas été
adopté généralement , on donnera déformais
dans leur entier , les Edits , Déclarations
, &c. &c. Cette réforme produiſant
une augmentation de dépenſe ,
néceſſite une augmentation dans le prix
de la ſouſcription. Elle ſera de 13 liv.
10 fols pour chaque année , à l'exception
de 1772 & 1773 , que l'on continuera
de fournir au prix de to liv. to fols ,
14
136 MERCURE DE FRANCE.
parce que la collection de ces deux années
eſt exécutée ſuivant le premier
plan.
On ſouſcrit préſentement pour les années
1770 , 1771 & 1774. Les deux
premieres feront délivrées complettes en
Octobre & Novembre prochain avec le
premier volume de 1774. On continuera
ainſi en remontant juſqu'en 1715 avec
les années courantes .
Vie de Marie de Médicis , Princeſſe de
Toſcane , Reine de France & de Navarre
, 3 vol. , grand in- 8°. , prix ,
18 liv. reliés . A Paris , chez Ruault ,
Libraire. 1774.
Nous nous empreſſons d'annoncer cet
ouvrage important rempli d'anecdotes &
de faits curieux , puiſés dans les meilleures
ſources , dont quelques - unes même
avoient été négligées par les Hiſtoriens ,
écrits avec ſoin , difcutés avec ſagacité ,
préſentés avec art , & qui doivent attacher
& intéreſſer tout lecteur qui veut
s'inſtruire ou s'amuser. Nous donnerons
dans les Mercures ſuivans quelques extraits
détaillés pour confirmer notre ſentiment
fur cette excellente hiſtoire de ce
MAI. 1774- ¥37
regnes & de temps ſi féconds en grands
événemens.
ACADEMIES.
I.
Académie des Inscriptions & Belles-
Lettres.
LACADÉMIE Royale des Inſcriptions &
Belles - Lettres , a tenu ſon aſſemblée publique
d'après Pâques , le 12 Avril .
M. Dupuy , Secrétaire perpétuel , annonça
que le ſujet du prix que l'Acadé .
mie devoit diſtribuer à cette ſéance , conſiſtoit
à examiner : Quel étoit l'état de
l'agriculture chez les Romains , depuis le
commencement de la république jusqu'au
fiecle de Jules- César , relativement au gouvernement
, aux moeurs , au commerce.
Les Mémoires qu'elle a reçus , quoiqu'eſtimables
, ne lui ayant pas paru em-
>braſſer la queſtion dans toute ſon érendue
, elle propoſe le même ſujet pour
Pâques 1776. Elle exhorte les Auteurs à
compléter leur travail , en les avertiſſant
que , ſi elle a écarté les détails des procédés
15
138 MERCURE DE FRANCE .
de l'art , elle n'a pas exclu les détails relatifs
aux différentes branches , foit de
l'agriculture , ſoit du commerce , tant
interieur qu'extérieur. En les invitant à
bien marquer l'influence de l'agriculture
fur le gouvernement , les moeurs , le commerce
, & celle de ces trois objets fur
l'agriculture , elle defire que le commerce
, qui ne doit pas être borné à celui
des blés , foit conſidéré tant du côté
de l'importation & de l'exportation , que
du côté de la circulation intérieure.
Le prix fera double , conſiſtant en deux
médailles d'or , chacune de la valeur de
400 livres.
Toutes perſonnes , de quelque pays
& condition qu'elles foient , excepté
celles qui compoſent l'Académie , feront
admiſes à concourir pour ce prix , &
leurs ouvrages pourront être écrits en
françois ou en latin , à leur choix.
Les auteurs mettront ſimplement une
deviſe à leurs ouvrages ; mais , pour ſe
faire connoître , ils y joindront dans un
papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure & qualités ,
&ce papier ne ſera ouvert qu'après l'adjudication
du prix.
Les pieces affranchies de tout port ,
MAI. 1774. 139
feront remiſes entre les mains du Secrétaire
de l'Académie , avant le premier
Décembre 1775 , & paſſé ce jour fixé ,
on n'en recevra absolument aucune.
M. Dupuy lut enſuite l'éloge de Milord
Shoſterfield & celui de M. de la
Nauze. M. Dacier donna la notice trèscurieuſe
d'un manufcrit grec de la biblio .
theque du Roi , intitulé ſyndipa , écriture
du XVIe siecle in 4º , cotée 2912 ,
c'eſt un Roman dans le goût des Romans
arabes , qui a été traduit de l'Indien , en
diverſes langues , & particulièrement en
Syriaque , & de là en Grec. Nos premiers
Romanciers en ont tiré le Roman
françois , intitulé Dolopatos. M. le Beau
a lu enſuite ſon 23 Mémoire fur la légion:
le ſujet de celui- ci concerne les
vivres du ſoldat Romain & les emplois
de ceux par les mains deſquels ils pasfoient
avant que d'être diſtribués.
M. l'Abbé Batteux devoit lire un
quatrieme Mémoire ſur la poétique ,
dans lequel il fait voir la comparaifon
de l'Epopée avec l'hiſtoire & la tragédie ;
mais le temps ne lui permit pas de faire
cette lecture.
A
140 MERCURE DE FRANCE;
:
I I.
Académie royale des Sciences.
L'Académie royale des Sciences a tenu
fa féance publique de rentrée le 13 du
mois d'Avril. M. de Fouchi , Secrétaire
perpétuel , annonça que le prix extraordinaire
, pour la découverte ou la perfection
du verre , dit le Flintglass , avoit été
attribué au mémoire de M. Libaude
l'un des aſſociés à la Verrerie Allemande
de Val d'Aunoy près Abbeville. Ce mémoire
a pour deviſe : Nec eft alia materia
Sequacior , Pl. lib . 37 , cap. 13 .
L'Académie avoit proposé pour le ſujet
du prix de l'année 1774 , les deux questions
ſuivantes :
1º. Par quel moyen peut - on s'affurer
qu'il ne résultera aucune erreur des quantités
qu'on aura négligées dans le calcul
des mouvemens de la Lune ?
2º. En ayant égard non -feulement à
l'action du Soleil & de la Terre fur la Lune
, mais encore , s'il est néceſſaire à l'ac .
tion des autres Planetes fur ce Satellite
& même à la figure non -sphérique de la
Lune & de la Terre , peut- on expliquer par
la feule théorie de la gravitation , pourquoi
MAI.
141 1774 .
la Lune paroît avoir une équation féculaire,
Jans que la Terre en ait une ſenſible ?
L'auteur de la piece qui a pour deviſe :
Nec cum fiducia inveniendi , nec fine spe ,
s'eſt appliqué à traiter principalement la
ſeconde de ces deux queſtions , & l'a traitée
avec tant deagacité &de ſçavoir , quel'Académie
a cru ſon travail digne de récompenſe.
En conféquence elle a adjugé
le prix à cette piece , qui eft de M. dela
Grange , Afſocié Etranger de l'Académie
, Directeur de la Claſſe mathématique
de l'Académie royale des Sciences
&des Belles-Lettres de Pruſſe , & Membre
de la Société royale des Sciences de
Turin.
Comme cette piece renferme ſur l'équation
ſéculaire des aſſertions qui pourroient
n'être pas généralement admiſes
par tous les Aſtronomes , l'Académie
croit devoir renouveler la déclaration
qu'elle a déjà faite pluſieurs fois , qu'en
couronnant un ouvrage , elle ne prétend
pas adopter , ſans réſerve ni reſtriction ,
tout ce que l'ouvrage contient.
Elle propoſe pour le ſujet du Prix de
l'année 1776 ,
la Théorie des perturbations que les Cometes
peuvent éprouver par l'action des
Planetes.
142 MERCURE DE FRANCE.
Comme elle deſire ſurtout que les Savans
s'appliquent à perfectionner les folutions
analytiques déjà connues de ce problême
, ou qu'ils en cherchent de nouvelles
, elle n'exige pas , au moins en ce
moment , l'application de la théorie de
ces perturbations à celles d'aucune Comete
en particulier.
Les Savans & les Artiſtes de toutes les
Nations font invités à travailler fur ce fujet
, & même les Aſſociés - Etrangers de
l'Académie . Elle s'eſt fait la loi d'exclure
les Académiciens régnicoles de prétendre
aux Prix.
Ceux qui compoſeront font invités à
écrire en françois ou en latin mais fans
aucune obligation. Ils pourront écrire en
telle langue qu'ils voudront , & l'Académie
fera traduire leurs ouvrages .
On les prie que leurs écrits foient fort
liables , fur- tout quand il y aura des calculs
d'algebre.
Ils ne mettront point leur nom à leurs
ouvrages , mais ſeulement une Sentence
ou Deviſe. Ils pourront , s'ils veulent ,
attacher à leur écrit un billet ſéparé & cacheté
par eux , où feront , avec cette même
Sentence , leur nom , leurs qualités &
leur adreſſe ; & ce billet ne fera ouvert
MA I. 1774. 143
par l'Académie , qu'en cas que la piece
ait remporté le prix.
Ceux qui travailleront pour le prix ,
adreſſeront leurs ouvrages à Paris au Secrétaire
perpétuel de l'Académie , ou les
lui feront remettre entre les mains, Dans
ce ſecond cas le Secrétaire en donnera en
même temps , à celui qui les lui aura remis
, fon récépiſſé , où ſera marquée la
Sentence de l'ouvrage & fon numéro ,
ſelon l'ordre ou le temps dans lequel il
aura été reçu.
Les ouvrages ne feront reçus que jusqu'au
premier Septembre 1775 , excluſivement.
L'Académie , à ſon aſſemblée publique
d'après Pâques 1776 , proclamera la piece
qui aura mérité ce prix.
S'il y un récépiſſé du Secrétaire pour
la piece qui aura remporté le prix , le
Tréſorier de l'Académie délivrera la ſomme
du prix à celui qui lui rapportera ce
récépiſſé. Il n'y aura à cela nulle autre
formalité.
S'il n'y a pas de récépiſſé du Secrétaire
, le Tréſorier ne délivrera le prix qu'à
l'auteur même , qui ſe fera connoître ,
ou au porteur d'une procurationde ſapart.
144 MERCURE DE FRANCE.
M. de Fouchi lut l'éloge de M. Morand
, penſionnaire anatomiſte de l'Académie
. M. de Juſſieu , neveu de M. Bernard
de Juffieu , fit enſuite la lecture d'un
mémoire fur les différentes méthodes de
botanique , & fur celle particulièrement
qui eſt ſuivie pour les démonſtrations au
Jardin du Roi.
* M. d'Alembert a terminé la féance par la lecture
de l'éloge de M. de la Condamine. Cet ouvrage
compofé par M. le Marquis de Condorcet ,
adjoint au fecrétariat de l'Académie , a été ac
cueilli du Public avec les plus grands applaudisfemens
. C'eſt un des plus beaux morceaux que
l'en ait écrits dans le genre des éloges hiftoriques
qu'il faut diftinguer des éloges oratoires. On a
bren voulu nous en communiquer une copie , &
les fragmens que nous allens tranferire feront
defirer à tous les lecteurs , la publication de cet
excellent difcours.
Après un court exorde ſur l'enfance & l'éducation
de M. de la Condamine , tiré des mémoires
que cet académicien avait écrits lui- même, &
dans lequel on rapporte des traits de ſes premieres
années qui annonçaient déjà fon caractere &
fon courage , l'auteur commence à le ſuivre dans
la carriere de ſes travaux philoſophiques & aca.
démiques. M. de la Condamine avoit quitté le
fervice pour ſe livrer aux ſciences. Il était entré
à
* Ce qui fuit , jusqu'à la fin de l'article , a été
envoyé par M. de la Harpe.
MAI 1774. $45
?
à l'Académie en 1730. » Peu de temps après il
» s'embarqua ſur l'eſcadre de M. Dugué Trouin
» & parcourut ſur la Méditerranée les côtes de
» l'Afrique & de l'Afie. Il ſavait qu'il rapporte-
" rait de ſon voyage de quoi ſe faire pardonner
" fon abſence. Il allait voir des pays où les
,, monumens de l'antiquité & les productions de
" laNature font également inconnus aux peuples
» qui les habitent. Le reſte des antiques habitans
» de cet empire y gémit ſous le joug d'une peu-
» plade Scythe , amollie par le plaifir & avilie par
l'eſclavage , fans avoir preſque rien perdu de ſa
" férocité naturelle. Là , tandis que le Deſpote fait
trembler ſes eſclaves & tremble devant eux , le
› peuple également foulé par le maître & par ſes
„ fatellites , expoſé à toutes les injuftices du gou-
„ vernement , ſans arts , ſans agriculture , ſans
"
lumieres , fans courage , ſans activité , ſans ver-
„ tus , fans moeurs , n'offre aux yeux du voya
» geur indigné qu'une eſpece abrutie & dégéné
„ rée. M. de la Condamine détourna les yeux
"
"
d'un ſpectacle qui lui aurait appris à haïr les
" hommes , & ne s'occupa que des monumens
anciens & des obſervationsde toute eſpece qui
pouvaient intéreſſer l'Académie , & dont il rap-
» porta une moiſſon abondante... En allant de
„ Jérusalem à Conſtantinople , il s'arrêta à Baſſa.
"
"
"
C'eſt l'ancienne Paphos , célebre autrefois par
,, le culte , que , dans une contrée délicieuſe , un
peuple voluptueux rendait à Venus , & qui n'eſt
„ plus qu'une triſte bourgade , oü quelques bri
gands , érigés en gouverneurs , pillent impunément
les habitans & rançonnent les étrangers.
Un Grec , qui étoit ſur le même vaiſſeau , tomba
» mmaallaaddee,, ſe fit porter à terre & chargea M. de
» la Condamnie de rendre àà ſes parens cinquante
"
"
K
146 MERCURE DE FRANCE.
piaftres qui faiſaient tout fon bien. Le Cadi
" voulut s'en emparer , ſuivant l'uſage. M. de la "
" Condamine le refuſa avec fermeté , lui proteſta
» qu'il ne les remettrait qu'aux parens du Grec ,
" & partit pour regagner le vaiſſeau. Un Titafa ,
>> eſpece d'officier de police . avait déjà donné
"
"
"
"
l'ordre de l'arrêter. M. de la Condamine , feul
avec un domeftique , fait tête pendant quelque
temps à un détachement nombreux envoyé con-
» tre lui. Forcés bientôt de céder au nombre , ils
ſe jettent tous deux dans une chaloupe à la fa.
veur de l'obſcurité ; mais n'ayant pu regagner
" leur vaiſſeau avant le jour , ils effuient le feu
des remparts & des valſſeaux Turcs . Enfin on
les arrête , on les lie malgré leur réſiſtance ,
on les traîne demi-nuds , chez l'officier de po
lice qui redemande les 50 piaſtres. M. de la
Condamine refuſe de les remeure , ſe plaint du
traitement barbare qu'il a eſſuyé , invoque les
" traités faits entre la Porte & la France , menace
27
"
"
"
"
"
de la vengeance du Divan. Le Titafa , étonné
" de cette fermeté , n'oſe pouffer plus loin la
>> vexation : il ordonne de relâcher M. de la
Condamine qui part, en lui donnant ſa parole
» qu'il va demander vengeance à Conftantinople..
Il lademande en effet & l'obtient. On ne trouve
"
22 " dans l'hiſtoire qu'un autre exemple d'un homme
„ qui , captif& défarmé, ooffee menacer ceux qui le
» tiennent dans leurs fers & les faſſe trembler ; &
"
cet homme , c'eſt César. ".
Ce voyage de Grece pouvait être conſidéré
comme un amusement en comparaiſon de celui
qu'entreprit peu de temps après M. de la Conda .
mine , accompagné de MM. Bouguer & Godin.
Il s'agiſſait d'aller meſurer ſous la ligne un degre
du Méridien & un degré de l'Equateur , tandis
MAI. 1774. 147
que d'autres philoſophes allaient prendre les mê
mes meſures près du Pôle , &de la comparaiſon de
ces meſures devaient réſulter les preuves de la figu
re de laTerre, telle que Neuton l'avait déterminée.
C'était un objet également important à la géogra .
phie & à l'aſtronomie. Ce voyage donne occafion
àM. le Marquis de Condorcet de dire un mot
fur la maniere dont s'introduifit le Neutonianis.
me en France. Ce ſyſtême fondé fur la géo.
"
6
métrie la plus ſublime , n'avait pu d'abord être
entendu que d'un petit nombre de Savans , &
» quelques-unsde ces Savans avaient été aſſez fai
" bles pourcraindre de n'être plus que lesdiſciples
deNeuton. Ainſi Jean Bernoulli s'occupa toure fa
„ vie à combiner de vaines hypotheſes ſur le ſyſ
„ tême du monde , tandis qu'en perfectionnant
"
la théorie de Neuton , il aurait pu comme
" dans la ſcience des nouveaux calculs , mériter
„ une gloire égale à celle du premier inventeur.
La France eſt la premiere Nation du Continent
chez qui le Neutonianiſme ait fait des progrès.
Tout ce que l'Académie des Sciences avait de
jeunes géometres ſe livrait à ce ſyſtème avec
cette ardeur qu'inſpire une nouveauté fublime
"
"
"
"
"
"
& conteſtée. Un homme illuftre dont nous au
„ rons occafion de parler encore , parce que fon
>> nom , comme celui de M. de la Condamine , fe
trouve lié à ce qui s'eſt fait de grand dans ce
fiecle , M. de Voltaire avait rendu les principes
de Neuton , pour ainſi dire , populaires , en op-
" poſant au livre de la pluralité des Mondes un
>> ouvrage fondé ſur une phyſique plus vraie. "
Ce ſervice que M. de Voltaire a rendu aux
ſciences avait déja été relevé dans le précis hiftos
rique ſur la vie de ce grand homme , inféré dans
la galerie univerſelle. Mais on peut remarquer
"
K 2
148 MERCURE DE FRANCE.
en cette occafion , comme en beaucoup d'autres .
ce qu'il faut de temps pour apprendre aux hom.
mes à être juſtes. On n'a pas encore oublié l'efpece
de mépris que l'on affectait pour le travail
vraiment utile , & alors très- difficile , que M. de
Voltaire avait fait fur les nouvelles découvertes .
On ne pouvait pardonner à l'auteur de la Hen
riade & de Zaïre d'avoir voulu entendre Neuton
& de l'avoir fait entendre. Ceux qui n'étaient pas
en état de lire l'ouvrage , aſſuraient qu'il était
plein de fautes d'écolier , & les plus modérés prétendaient
qu'il ne fallait jamais parler de ce qu'on
n'avoit pas approfondi : comme s'il était abſolument
défendu de parler de géométrie , à moins
que l'on n'en fache autant que M. d'Alembert ;
comme fi un homme , fingulièrement doué du
talent de répandre de la clarté & de l'intérêt fur
les matieres les plus épineuſes & le plus arides ,
était repréhenſible d'exercer ce talent pour l'avantage
de ſa patrie & le progrès des lumieres,
enfin comme s'il eût fallu, pour être en état d'expliquer
Neuton , être un auſſi grand géometre
que Neuton lui - même ! Obſervons encore que
perſonne n'avait trouvé mauvais que M. de Fon
tenelle, qui ne paſſait pas pour être plus profond
dans les ſciences que M. de Voltaire , expliquât
Deſcartes & parlat d'aſtronomie. Mais M. de
Fontenelle n'avait fait , en littérature , que des
ouvrages d'agrément , & M. de Voltaire avait
fait des ouvrages de génie. Il n'y avait donc pas
moyen de tolérer dans le dernier ce qu'on paſſait
volontiers à l'autre. C'était trop de gloire à la
fois. A la fin la reconnaiſſance & la vérité ſe font
entendre , & il y a loin des brochures que des
ignorans imprimaient , en 1740 , contre l'ouvrage
de M. de Voltaire ſur Neuton , & l'hommage que
MAI. 1774. 149
Tui rend aujourd'hui , au milieu de l'Académie des
ſciences , un de ſes membres les plus habiles &
les plus diftingués.
"
"
Ce qu'avaient commencé les écrits de M. de
Voltaire , les obfervations de M. de la Condamine
devaient l'achever. Pour que le Neutonianiſme
s'établit en France ſans contradiction , il
fallait qu'une opération d'éclat vint le confirmer.
Il fallait fur - tout que des Français en
>> euffent l'honneur. On regardait , comme une
humiliation en France , d'être obligé d'aban. ود donner Defcartes pour Neuton; comme ſi la
„ gloire d'un peuple pouvait dépendre du hafard
» qui avait fait naître Deſcartes en Touraine &
"
"
"
"
"
Neuton dans le comté de Lincoln ! Ce qui ho-
„ nore une Nation , c'eſt le reſpect qu'elle a pour
ſes grands hommes.... En exécutant la meſure'd'un
degré du méridien , les Français pouvaient
rétablir l'honneur de leur patrie. Une
>> découverte eſt l'ouvrage d'un homme dont le
haſard place la naiſſance où il lui plaît ; mais
» une entrepriſe comme celle de la meſure d'un
„ degré , qui demande la protection du Gouver-
??
"
" nement & l'approbation du Public , doit être
>> regardée comme l'ouvrage de la Nation . "
L'auteur rappelle avec reconnoiſſance les ſecours
dont l'Académie fut alors redevable à M.
le Comte de Maurepas. Ce miniſtre , petit-fils
"
"
du reſtaurateur de l'Académie , & né , pour ainſi
dire , avec elle , avait toujours regardé le ſoin
» d'encourager les Savans & de concourir au pro-
>>> grès des ſciences comme le devoir de la place
ונ leplus agréable à remplir, & le plus propre à
>> le conſoler des ſoins pénibles du miniſtere."
Ce témoignage , qui n'était que l'expreſſion des
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
ſentimens de tous les gens de lettres & du Public
éclairé , fut vivement applaudi
"
"
"
M. de Condorcet , après avoir rendu juſtice au
mérite de M. Bouguer , néceffaire au fuccès des
opérations académiques , prend une tournure trèsingénieuſe
, pour faire fentir le mérite encore
plus néceſſaire de M. de la Condamine. Il fal.
lait opérer dans un pays pou babité , où les
communications font difficiles , où l'on igno.
" re les arts de l'Europe , chez une nation étran-
» gere , nouvellement foumiſe à un Prince de la
Maiſon de France , & chez qui toute faveur
accordée à un Frar çais réveillait la jaloufie nationale.
D'ailleurs dans toute contrée éloignée
de deux mille licues du Souverain , la facilité
de le tromper & d'éluder fes ordres , produit
néceſſairement une forte d'anarchie. Pour vaincre
les difficultés que de telles circonstances
doivent faire naître à chaque pas , on avait be-
> ſoin d'un homme dont l'activité crût avec les
>> obſtacles; qui fût également prêt à facrifier au
"
"
"
"
ſuccès de ſon entrepriſe, ſa fortune , ſa ſanté ,
» ſa vie; qui réunit toutes les eſpeces de coura-
» ge; qui , pénétré de la grandeur de fon objet &
" du reſpect que doivent toutes les Nations à
» un homme chargé des intérêts de l'humanité ,
" fût réclamer haurement ſes droits fans que
„ rien pût l'intimider ou le rebuter. Il aurait
fallu encore que ce même homme joignit à
„ tant de grandes qualités cette univerfalité
de talens qui , ſeule , peut attirer au Savant
„ l'eſtime de l'igrorance même, qu'il eût dans
l'eſprit un naturel piquant une fingularité
» même propre à frapper les hommes de tous
>> les pays & de tous les états; qu'il mit dans ſes
* diſcours cette chaleur qui entraine , qui force
,
MAI. 1774. ISI
"
"
l'opinion & la volonté des autres : il fallait
donc choifir M. de la Condamine. "
12
La route de M.de la Condamine dans le Pérou
eſt décrite d'un ſtyle pittoreſque : Il marchait
le plus ſouvent à pied dans des forêts , où il
" fallait s'ouvrir un paſſage avec la hache , ſa
bouſſole à la main , & faiſant toujours des ob-
» ſervations de botanique. Il erra huit jours dans
„ ces déſerts , ſans autre nourriture que des fruits
» ſauvages , & tourmenté par une fievre dont heureuſement
cette diete forcée le guérit. Cependant
il s'avançait dans les Cordillieres , gravis-
>> ſant entre des fentes de rochers , traverſant des
,, torrens ſur d'immenſes claies de lianes qui fervent
de pont , & qui , attachés aux deux rochers
» oppoſés , ſe courbent ſous le poids du voyageur ,
&le balancent au gré des vents " . Les obstacles
les fatigues, les dangers que M.de la Condamine
& ſes Aſſociés eſſuyerent pendant huit années que
dura leur travail géométrique , le meurtre du Chirurgien
Séniergues , aſſaſſiné comme hérétique
parune populace furieuſe & trompée , la juſtice
difficile & tardive que M. de la Condamine obtint
au bout de trois ans contre les inſtigateurs de ce
meurtre , le monument élevé dans Quito à la
gloire de la Nation Françaiſe , & en mémoire des
travaux de l'Académie , tous ces objets ſont tracés
avec autant de nobleſſe que de préciſion. Mais
nous citerons encore le retour de M. de la Condamine
par la riviere des Amazones. » Seul avec
, un domeſtique Métis , il ſe rendit à Borjas en
» deſcendant le Cungo (c'eſt le nom d'un détroit
-"
où un fleuve immenſe , reſſerré par une chaîne
de montagnes , ſe précipite entre deux rochers
coupés à pic. ) Il faut s'abandonner ſans gouvernail
, à la rapidité du courant , fur un radeau
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
> flexible formé par des claies de lianes , & qui a
>> l'avantage de pouvoir heurter les rochers fans
„ en être brifé. L'habitude n'a pas encore fami-
„ liariſé les Indiens avec les dangers de ce paſſage .
יי Ceux qui accompagnaientM. de la Condamine
„ prirent leur route par terre. Il reſta ſeul avec
>>> fon domestique. Il paſſa fur fon radeau, la nuit
» qui précéda fon paſſage: il s'apperçut tout d'un
>> coup que tandis que la riviere baiffait , fon
» radeau , arrêté par une branche , allait demeurer
, ſuſpendu : il eut le temps de couper la branche ;
fans cela ſes journaux , fes obfervations , fes
calculs , ces tréſors , les feuls qu'il ait emportés
" de l'Amérique , étaient perdus. Il ne fongea
ſeulementpas au danger de favie. Le lendemain
" il paffa le Curgo , & parcourut cette galerie tor.
>>> tueuſe bordée de rochers qui ſemblentſe réunir
à leurs fommets , où l'on ne reçoit la lumiere
>>> que d'en haut , & à travers les branches entrelacées
des arbres qui , penchés ſur le torrent, for-
>>> ment un berceau fur la tête du voyageur éton-
22
"
??
"
?י
né. Malgré la rapidité extrême du courant ,
" M. de la Condamine obſervait la largeur du
>> paſſage , ſon étendue, fa direction, la viteſſe
» de l'eau, & la hauteur des rochers contre lef.
» quels le torrent emportait fon radeau ".
Les cauſes de la querelle entre M. Bouguer &
M. de la Condamine , font expliquées avec cette
fineſſe pénétrante qui démêle le fecret des caracteres
& les faibleſſes de l'amour-propre. M. Bou-
„ guer avait paffé une grande partie de fa vie en
>>> Province , lorſque ſes talens le firent appeller
"
"
l'Académie . Il avait contracté dans la folitude
une inflexibilité , une rudeſſe de caractere que la
>>> fociété ne pouvait plus adoucir. Le peu de connaiſſance
qu'il avait des hommes le rendait in
ΜΑΙ. 1774. 153
-
quiet & défiant; car l'ignorance donne une défiance
vague & fans objet , comme l'expérience
>> conduit à une défiance utile & éclairée. Il était
??
" un peu trop diſpoſé à regarder ceux qui s'occu-
>> paient des mêmes objets que lui , comme des
» ennemis qui voulaient lui enlever une partie de
?? fa gloire , du ſeul bien dont il fût jaloux. Il ne
" pouvait ſe diſſimuler la grande ſupériorité qu'il
» avait ſur M. de la Condamine comme Mathé-
?"
"
?"
"
"
»
maticien : tout ce qui dans la meſure du méri-
?? dien exigeait des connaiſſances profondes , de
» l'invention , de la ſagacité , il le regardait comme
ſon ouvrage. Selon lui , M. de la Condamine
n'y avait mis que du zêle , de la générofité ,
" une application infatigable , & du courage. M.
Bouguer croyait en conféquence devoir être le
, premier objet de l'attention publique. Il voyait
>> cependant que M. de la Condamine , plus jeune
que lui , répandu dans toutes les ſociétés , pof.
fédant l'art de perfuader aux ignorans qu'ils
l'avaient entendu , rapportant des obſervations
» fingulieres & propres à amuſer la curiofité frivole
des gens du monde , écrivant avec affez
d'agrément pour ſe faire lire , avec trop de négligence
& un ton trop fimple pour bleſſer l'a-
>> mour-propre ou exciter l'envie , intéreſfant par
>> ſon courage , & piquant même par ſes défauts ,
avait entièrement fait oublier les ſavantes recherches
de ſon Collegue , tandis que celui - ci
» ſemblait , comme on le lui dit un jour à lui-
» même , n'avoir été au Pérou qu'à la ſuite de
M. de la Condamine. Il n'eut pas la patience
d'attendre du Public & de M. de la Condamine
lui-même , la juſtice qui était due à ſes talens.
Il ne ſentit pas aſſez que le bruit qu'on fait à
?י
"
"
"
22
ןי
„ Paris , ne dure qu'un moment , & que la gloire
K5
*54 MERCURE DE FRANCE.
attachée à des ouvrages de génie eſt éternelle
, comme eux. La relation de fon voyage fut pleine
, d'humeur & de traits contre M. de la Conda-
"
"
mine , qui n'y répondit qu'avec gaité ; & le
" Public qui ne pouvoit juger du fond de cette
diſpute , fut pour ce dernier, parce qu'il favait
l'amufer , & que d'ailleurs M. Bouguer avait
» l'air de vouloir être feul , & M. de la Condamine
de ne vouloir que partager avec lui " ,
Combien cette maniere d'écrire pleine de fageſſe
& de véritable eſprit, ce ton d'une raifon
ſupérieure qui parle toujours à celle du Lecteur ,
ce ſtyle nourri d'idées & toujours convenable au
ſujet , doit - il inſpirer de dégoût pour ce ſtyle
vague , diffus & ampoulé , fi commun aujourd'hui
, pour toutes ces prétentions au fublime qui
font oublier le ſens cominun , ces tirades ambitieuſes
& déplacées , ces lambeaux mal recoufus
qui font de preſque tous les ouvrages , des lieux
communs infipides , & d'inſupportables déclama.
tions!
L'Auteur arrive enfin à l'époque célebre de
l'inoculation , & cet article eſt traité avec intérêt.
Les bornes d'un extrait ne nous permettent pas
de le rapporter; nous préférerons de tranfcrire ce
qui eſt plus perſonnel à M. de la Condamine.
Par exemple , fon mariage avec ſa niece. » M. de
la Condamine
agé de 55 ans , avait beſoin
"
,
d'une compagne; mais il ne voulait ni ſe rendre
„ ridicule , ni faire le malheur d'une femme . Il
trouvait dans ſa niece une jeune perſonne ac-
>> coutumée à l'aimer comme un pere, à reſpec.
„ ter en lui ſa gloire , ſes talens , & juſqu'à ſes
» infirmités , qui n'étaient à ſes yeux que des
ſuites honorables de ſes travaux pour les ſciennces.
Il crut qu'une femme raisonnable & ſentiΜΑΙ.
155 1774-
2
ble, née dans un état où il eſt ſi rare d'épouſer
>>> celui que le coeur aurait choiſi , pourrait ne
point regarder comme un malheur de s'unir à
, un oncle en qui elle était afſurée de trouver un
ami. Cette union fut heureuſe. Sûre de la con-
" fiance & de la tendreſſe de ſon mari , les mou- "
"
,
22
vemens d'humeur inévitables dans un homme
dont l'activité prodigieuſe était contrariée fans
ceſſe par ſes infirmités , ne paraiſſaient à Mde de
» la Condamine qu'un malheur de plus dont elle
devait le conſoler. Quelque longue , quelqu'infirme
qu'ait été la vieilleſſe de ſon mari ,
jamais elle n'a ceſſé de lui prodiguer les foins
les plus tendres , & c'était fans effort. L'idée
» qu'elle rempliſſait un devoir ſacré à plus d'un
„ titre, ſoutint ſon courage ; & il lui ſemblait
>> que foigner la vieilleſſe de M. de la Condamine ,
27
" c'était acquitter les dettes de l'humanité. Lors-
>> qu'enfin elle a eu le malheur de le perdre , elle,
l'a pleuré comme une jeune épouſe pleure celui
» qu'une mort prématurée lui enleve , & comme
>> on pleure une perte irréparable".
"
Les détails fur les dernieres années & ſur la fin
de M. de la Condamine , intéreſſent la ſenſibilité
des Lecteurs . " Devenu incapable de rien faire
„ d'utile aux ſciences , il aimait à s'occuper de ce
„ que les autres faiſaient pour elles ".
" Lorſqu'il ne fut plus en état de venir à l'Aca-
, démie , il voulut du moins parcourir les regis-
» tres , & lire ceux des Mémoires dont l'objet lui
» paraiſſait intéreſſant. Il eſſaya même de rendre
"
"
utiles au Public ces mêmes maladies qui l'empêchaient
de le ſervir d'une autre maniere. II
propoſa un prix fur la nature de l'eſpece de ca-
>> talepsie dont il était attaqué. L'Académie de
"
156 MERCURE DE FRANCE.
» Berlin confentit à en être juge. Il ſe ſoumitàde
> longues expériences d'électricité , qui , malheureuſement
, ne le foulagerent pas. Enfin , lors .
» qu'il n'eut plus rien à donner à l'humanité , il
7"
" lui fit le facrifice de ſa vie. Ayant lu la deſcrip .
„ tion d'une opération encore peu connue , &
» qu'on propoſait comme falutaire pour la cure
"
ת
"
"
"
"
"
de l'hernie dont il était attaqué , il voulut con .
facrer le peu de vie qui lui reftait à une épreuve
utile. Il ſe ſoumit à cette opération , inſtruifit
" le Chirurgien qui devait la lui faire , en difcuta
" avec lui tous les détails. L'opération fut fecret-
» te, & aucun mot, aucun figne de douleur ne
trahit ſon ſecret , même aux yeux de ſa femme ,
>> que fa tendreſſe devait rendre fi clairvoyante .
Il mourut des ſuites de cette opération , ſans que
fon courage , ſa gaité , ſon activité ſe ſoient
démentis un ſeul inſtant. Quelque tems après
» l'avoir fubie , il dreſſa un mémoire de réponſes
àdes queſtions ſur les moeurs des Américains ,
» qu'un Savant étranger lui avait propoſées. Peu
de jours avant ſa mort , il voulut faire confi
dence de fon état à un ani , & le premier mot
de cette confidence fut un couplet plaifant ſur
les ſuites de l'opération qui le conduifait au
tombeau. Son ami étonné de ce début , le fut
encore davantage lorsqu'après avoir achevé le
détail de ſes maux : ilfaut que vous me quittiez ,
„ dit le mourant ; j'ai deux réponses à faire en
Espagne, c'est le jour de poſte: l'ordinaire prochain
peut-être il nefera plus temps. Dans les
derniers jours où ſes douleurs lui laiſſaient à
>> peine une heure de relâche , il fit encore des
vers . Semblable à lui-même dans ſes derniers
>> inſtans , il fut fans faſte comme ſans faibleſſe ,
& vit s'approcher la mort du même oeil dont il
"
"
"
"
"
"
"
"
MAI. 1774. 157
=
"
l'avaitbravée tant de fois. Les Lettres , les Scien.
ces & l'humanité le perdirent le 4 Février 1774..
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADEMIE Royale de Muſique a
donné le Mardi 19 Avril la premiere
repréſentation d'Iphigénie en Aulide , tragédie
opéra en trois actes .
Le Poeme eſt de M. le B. du R. La
muſique eſt de M. le Chevalier Gluck.
On fera étonné , dit l'Auteur du Poëme,
qu'en tranſportant au théâtre lyri
que l'un des chef-d'oeuvres immortels de
Racine, on n'en ait pas emprunté unplus
grand nombre de beautés , & fur - tout
qu'en conſervant quelques-unes des pen .
ſées & des images de ce grand Poëte, on
ſe ſoit ſervi d'autres expreſſions que les
ſiennes ; mais on nous en a fait une loi.
Il a fallu s'y foumettre , ou renoncer à
faire connoître en France un genre de
muſique nouveau ,& qu'on n'y avoitpas
encore entendu.
ACTEURS.
Agamemnon , M. l'Arrivée.
158 MERCURE DE FRANCE.
Clitemnestre,femme d'Agamemnon , Mademoifelle
Duplant.
Iphigénie , fille d'Agamemnon , Mademoiselle
Arnould.
Achille , M.le Gros.
Patrocle , M. Durand.
Calchas , Grand Prêtre , M. Gelin .
Arcas, Capitaine des Gardes d'Agamemnon
, M. Beauvalet.
Une Grecque , Mademoiselle Rofalie.
Une Eſclave Lesbienne , Mademoiselle
Châteauneuf
Guerriers & peuples Grecs; femmes Argiennes
de la ſuite des Princeſſes ;
Prêtreſſes de Diane , &c.
ACTE I. AGAMEMNON.
Diane impitoyable , en vain vous l'ordonnez
Cet affreux facrifice ;
En vain vous promettez de nous être propices
De nous rendre les Vents , par votre ordre enchaînés
Non , la Grece outragée ,
Des Troyens à ce prix ne fera pas vengée.
Je renonce aux honneurs qui m'étoient deſtinés ,
Et , dût-il m'en coûter la vie ,
On n'immolera point ma fille Iphigénie .
MA 1. 1774. 159
Agamemnon a envoyé , ſur la route de
Mycene Arcas pour tromper Clitemnestre
& fa fille , & les engager à retourner
ſur leurs pas , leur ſuppoſant qu'Achille
infidele fonge à former une autre
chaîne!
Cependant les Grecs forcent Calchas
de révéler ce que les dieux exigent pour
calmer leur courroux. Le Grand Prêtre
cédant à leur fureur , dit que Diane demande
que le ſang le plus pur ſoit verſé ,
& que la victime ſe trouvera , ce jour
même , à l'autel .
CALCHAS & Agamemnon .
Vous voyez leur fureur extrême ,
Et vous ſavez des Dieux la volonté ſuprême.
AGAMEMNON .
Ah! ne me parlez plus de ces Dieux que je hais.'
CALCHAS.
Téméraire ! arrêtez , redoutez leur vengeance.
Par une prompte obéiſſance
Vous en pouvez encor prévenir les effets :
Soumettez-vous fans réſiſtance
A leurs inflexibles decrets.
AGAMEMNON,
Peuvent-ils ordonner qu'un pere
6. MERCURE DE FRANCE.
De fa main préſente à l'autel ,
Et pare du bandeau mortel
Le front d'une victime & fi tendre & fi chere !
Je n'obéirai point à cet ordre inhumain :
:
Jentends retentir dans mon fein
Le cri plaintif de la nature.
Elle parle à mon coeur , & fa voix eſt plus füre
Que les oracles du deftin.
CALCHA S
Vous oferiez être parjure :
La Ciel a reçu vos fermens .
AGAMEMNON.
Je connois mes engagemens.
Sur ces bords malheureux fi ma fille appelée
Obéit , je confens qu'elle ſoit immolée .
CALCHAS .
On croit tromper les Dieux avec de vains détours ;
Mais juſqu'au fond des coeurs leur oeil perçant fait lire .
S'il faut qu'Iphigénie expire ,
Vous tentez vainement de conſerver ſes jours :
Malgré vous à l'autel ils ſauront la conduire.
Ils y traînent déjà fes pas.
Des cris d'alegreſſe , & l'empreſſement
des
MAI. 1774. 161
desGrecs annoncent l'arrivée de Clitemneftre
& fa fille.
AGAMEMNON.
Ma fille! Je frémis.
dreffe!
..
L
6 douleur ! .... ten-
;
CALCHAS .
Au faîte des grandeurs , mortels impérieux ,
Voyez quelle eſt votre foibleſſe.
Rois , ſous qui tout fléchit , fléchiſſez ſous les Dieux.
Clitemneſtre & Iphigénie paroiſſent
élevées ſur un char antique , accompa
gnées des femmes de leur ſuite , de guerriers
& de peuples , qui font éclater leur
joie par leurs danſes & par leurs chants.
Clitemneſtre quitte les jeux , & va
trouver le Roi. Arcas lui fait la faufſſe
confidence du changement d'Achille ,
&de l'ordre d'Agamemnon , de fuir loin
de l'Aulide. Cette mere irritée , annonce
à ſa fille la perfidie de ſon amant ; elle
veut en tirer vengeance. Iphigénie reſte
feule en proie à ſes douleurs. Achille
vient & ſe juſtifie du crime d'infidélité
dont Iphigénie l'accuſe .
ACTE II. Iphigénie exprime ſes crain162
MERCURE DE FRANCE.
..
:
tes de ſavoir Achille irrité avec le fier
Amamemnon .
IPHIGÉNIE , aux femmes de fa fuite.
Vous eſſayez en vain de bannir mes alarines :
Achille eſt inſtruit que le Roi
Le ſoupçonnoit de mépriſer mes charmes
Et de trahir ſa foi.
Sa gloire offenſée en murmure.
Ce ſoupçon lui paroît une mortelle injure ,
Et j'ai lu dans ſes yeux tout fon reſſentiment.
Vous connoiffez la fierté de mon père ;
Ils font enſemble en ce moment.
UNE FEMME de la fuite.
L'indomptable lion , ardent , plein de colere ,
Par les traits de l'Amour aisément terrafle,
Soumis en ſoupirant , courbe ſa tête altiere
Et careſſe la main du Dieu qui l'a bleffé.
Clitemneſtre difſſipe les alarmes de ſa
fille ; elle lui dit que ſon hymen s'apprête
, & que le Roi en ordonne la fête.
Achille trompé par les préparatifs , vient
ſe féliciter de fon bonheur, & les Grecs
ignorant encore quelle eſt la victime demandée
par Diane , font éclater leur joie.
Mais Arcas vient avertir les amans du pro .
jet cruel d'Agamemnon de conduire fa fille
:
ΜΑΙ. 1774. 163
au temple pour l'immoler. Son récit frappe
d'horreur la mere , la fille & l'amant.:
Les Theſſaliens en tumulte jurent de
défendre leur Reine ; Clitemneſtre implore
le fecours d'Achille ; ce Prince eſt
furieux & menaçant. Iphigénie veut appaifer
Achille, enlui repréſentant qu'Agamemnon
eſt une pere qu'elle aime, un
pere infortuné qui la chérit. Achille
court à la vengeance; il n'eſt retenu que
par Patrocle fon ami , à qui il promet
de contraindre fon courroux.
ACHILLE à Agamemnon.
Je fais vos barbares projets ,
Je fais qu'inhumain & parjure ,
Vous vouliez , Tous mon nom , confommer des forfaits
Dont frémit la nature.
J'en ſaurai , malgré vous , prévenir les effets ;
Mais vous qui m'avez fait la plus ſenſible injure ,
Rendez grace à l'Amour ſi mon bras furieux
N'a pas encor venge. ISA
AGAMEMNON
!!
Jeune préſomptueux
Vous dont l'audace & m'indigne & me bleſſe ,
Oubliez-vous qu'ici je commande à la Grece s
T
Le
104 MERCURE DE FRANCE.
Que je ne dois qu'aux Dieux compte de mes deffeins
Et que vingt Rois , ſoumis à mou pouvoir fuprême ,
Doivent , fans murmurer ; que vous devez vous - même ,
Attendre avec reſpect mes ordres ſouverains ?
ACHILLE.
Dieux ! faudra - t - il ſouffrir ce ſuperbe langage !
Votre fille eſt à moi ; mes droits font vos fermens ;
De mon bonheur votre aveu fut le gage :
Vous tiendrez vos engagmens.
AGAMEMNON.
Ceſſez un diſcours qui m'offenfe.
Quelque foit aujourd'hui qui lui ſoit deſtine ,
C'eſt à vous d'attendre en filence
Ce qu'un pere & les Dieux en auront ordonné.
ACHILLE.
Eſt - ce à moi que l'on parle , & pourroit - on le croire ?
Penſez - vous qu'inſenſible à la gloire , à l'amour ,
Je vous laiſſe immoler votre fille en ce jour ,
Et des horreurs conſommer la plus noire ?
:
MAI. 1774. 165
AGAMEMNON.
Penſez - vous qu'oubliant & mon rang & ma gloire ,
Je fouffre plus longtems vos fuperbes diſcours ?
V
DUO.
De votre audace téméraire
J'arrêterai le cours .
ACHILLE.
De votre fureur ſanguinaire
Je ſauverai ſes jours .
AGAMEMNON.
Audacieux!
ACHILLE.
Barbare pere !
Ensemble.
Tremblez , redoutez ma colere ,
Craignez l'effet de mon reſſentiment !
f
AGAMEMNON.
Je vous ferai connoître ;
!
ACHILLE
:
Vous apprendrez peut - être στη
L3
166 MERCURE DE FRANCE,
AGAMEMNON.
si ron me brave impunément.
۱
ACHILLE.
:
Si l'on m'offenſe impunément.
Je n'ai plus qu'un mot à vous dire
Et , fi vous m'entendez , ce ſeul mot doit fuffire .
Avant que votre fureur
Immole ce que j'aime ,
Il faut que votre rage extrême
S'apprête à me percer le coeur.
ADA
1
Agamemnon animé par la vengeance ,
veut preſſer l'horrible facrifice ; mais la
voix de la nature,plus forte que fon refſentiment
, excite ſa pitié pour une fille ,
l'objet le plus digne ſa tendreſſe. Il ordonne
au fidele Arcas d'accompagner ,
avec ſa garde , Clitemneſtre & Iphigénie ,
& de les emmener ſecrétement loin de
l'Aulide...
ACTE III. Les Grecs en tumulte arrêtent
Arcas ,& ne fouffrent point qu'il
enleve aux dieux leur victime. Iphigenie
ſe dévoue elle - même à la mort ; elle
s'échappe des bras de fa mere ; elle refuſe
de ſuivre Achille qui veut la défendre.
MAI. 1774. 167
IPHIGÉNIE à Achille
Arrêtez ! .. Quel eſt votre eſpoir ?
Avez - vous cru qu'Iphigénie
Pût oublier ſa gloire & fon devoir !
Ils lui ſont plus chers que la vie .
Ah! plutôt que de les trahir ,
Plutôt que d'être aux Dieux , à mon pere rebelle
J'accepterai la mort la plus cruelle;
Et , de mes propres mains , je ſaurai m'affranchir
Du criminel ſecours que vous oſez m'offrir..
ACHILLE.
Eh bien ! obéiſſez , barbare ;
Courez chercher le plus affreux trépas';
Ace temple odieux je marche fur vos pas.
J'y préviendrai le coup qu'on vous prépare.
e
:
Il ſe livre à ſa fureur. Les Grecs redoublent
leurs cris , & demandent la victime.
Clitemneſtre s'efforce de retenir
Iphigénie ; mais rien , dit-elle , ne peut
prolonger le cours de ſa vie queles dieux
ont marquée du ſceau de leur colere ; elle
engage ſaammeerree à l'abandonner ,&à réunir
ttoouuss ſes voeux pour Oreſte ſon frere.
Clitemneſtre tombe évanouie dans les
bras de ſes femmes ; Iphigénie court au
temple.
1
:
L4
168 MERCURE DE FRANCE .
CLITEMNESTRE aux femmes qui lui
barrent le paffage
Vous ofez retenir mes pas ,
Perfides ; privez-moi du jour que je déteſte.
Dans ce ſein maternel enfoncez le couteau ,
Et qu'au pied de l'autel funefte
Je trouve du moins mon tombeau.
Ah ! je ſuccombe à ma douleur mortelle...
Ma fille. Je Ja yois ... .. fous le fer inhumain...
Que fon barbare pere aiguifa de fa main ;
Un Prêtre , euvironné d'un foule cruelle .
Ofe porter fur elle une main criminelle.
I déchire ſon ſein... & d'un geil curieux
Dans ſon coeur... palpitant , il confulte les Dieux ,
Arrêtez , monftre fanguinaire !
Tremblez ; c'eſt le pur ſang du Souverain des cieux
Dont vous ofez rougir la terre.
:
Clitemneſtre effrayée par les chants du
facrifice qui ſe font entendre , vole à
P'autel. Calchas , environné d'une foule
effrénée , s'apprête à répandre le fang
d'Iphigénie ; Achille, à la tête de ſes
Theffaliens, enleve la victime , & menace
le peuple ; mais le Ciel ſe déclare, le
tonnerregronde, la foudre embraſe l'autel.
Alors le Grand- Prêtre annonce auxGrecs
1
MAI. 1774. 169
que le Ciel eft fatisfait de leur zele , de la
vertu d'Iphigénie , des pleurs de ſa mere ,
&de la valeur d'Achille ; que les vents
n'oppoſent plus d'obſtacles à leur gloire
&à leur triomphe. L'alegreſſe ſuccede
aux alarmes : l'union d'Achille & d'Iphigénie
eſt célébrée comme le gage de la
juſte faveur des Dieux.
Jamais le Public n'a montré tant d'em.
preſſement&d'enthouſiaſme que pour cet
opéra qui doit faire époque dans la muſique
Françoiſe. Monſeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine , Monſei .
gneur le Comte & Madame la Comteſſe
de Provence ont honoré le ſpectacle de
leur préſence à la premiere repréſentation,
& ont conſacré par leurs applaudiſſemens
, réunis à ceux d'une brillante
aſſemblée , le mérite de cet ouvrage &
les grands talens des principaux Acteurs.
Nos Lecteurs peuvent ſe rappeler à
l'occaſion de cet opéra la lettre d'un Amateur
, rapportée dans le ſecond Mercure
d'Octobre 1772 , & celle de M. le Chevalier
Gluck , imprimée dans le volume
de Fevrier 1773 .
Ces lettres ont donné le deſir de voir
ce ſpectacle àParis , où ſon ſuccès juſtifie
۱
15 2
176 MERCURE DE FRANCE.
:
ce qu'elles annonçoient du poëme & de
lamuſique.
Le Poëte a ſuivi le plan de la tragédie
de Racine ; il en a beaucoup abrégé l'action
, & retranché l'épiſode d'Eriphile.
Calchas paroît au premier acte à la place
du confident Arcas, ce qui donne du
mouvement & de l'intérêt à l'expofition.
Le dénouement a pareillement été mis
en action au lieu d'être en récit. Le poëme
a été diftribué en trois actes comme étant
la diviſion la plus favorable , & le ſujet
a fourni, fans contrainte , des divertiſſemens
à chaque acte. Preſque toutes les
ſcenes & tous les perſonnages font en
oppoſition ; ce qui ſoutient l'intérêt &
l'augmente en le variant. Ainſi , ſans le
fecours des machines , & fans l'intervention
des dieux , on a fait un ſpectacle
brillant & majestueux .
M. le Chevalier Gluck , après avoir
fait plus de quarante opéra Italiens , qui
onteuleplus grand ſuccès fur tous les theatresoù
la langue italienne eft admiſe , s'eſt
convaincu , dit l'Amateur que nous avons
cité, par une lecture réfléchie des an.
ciens &des modernes , & par de profondes
méditations ſur ſon art , que les Italiens
s'étoient écartés de la véritable route
F
SOHAM AC. 1774.171
dans leurs compoſitions théâtrales , que
le genre François étoit le véritable genre
dramatique muſical ; que s'il n'étoit point
parvenu juſqu'ici à ſa perfection , c'eſt
moins auxtalens des Muſiciens François ,
vraiment eſtimables , qu'il falloit s'en
prendre , qu'aux Auteurs des poëmes ,
qui ,neconnoiffant point laportée de l'art
muſical , avoient dans leurs compoſitions
préféré l'eſprit au fentiment , la galanterie
aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verſification au pathéthique
de ſtyle & de ſituation .
fc Expoſons préfentement les ſentimens
deM. le Chevalier Gluck fur la muſique.
Quelque talent, dit- il, dans ſa lettre ,
qu'aitle compofiteur , il ne fera jamais que
de la muſique médiocre , fi le Poëte
n'excite pas en lui cet enthouſiaſme ſans
lequel les productions de tous les arts
font foibles & languiſſantes. L'imitation
eſt lebut reconnu qu'ils doivent tous ſe
propofer; c'eſt celui auquelje tâche d'atteindre
: toujours fimple & naturel , autant
qu'il m'eſt poſſible , ma muſique ne
tend qu'à la plus grande expreſſion , &
au renforcement de la déclamation de la
poésie ; c'eſt la raiſon pour laquelle je
n'emploie point les trilles , les paſſages ,
172 MERCURE DE FRANCE.
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue qui s'y prête avec faci .
lité, n'a donc à cet égardaucun avantage
pour moi.
J'ai cherché , dit- il encore dans l'épitre
dédicatoire de ſon opéra d'Alceſte,
à réduire la muſiqueà ſa véritable
fonction , celle de ſeconder la poéſie
pour fortifier l'expreffion des ſentimens
& l'intérêt des ſituations. Je me ſuis
donc bien gardé d'interrompre un Ac.
teur dans la chaleur du dialogue , pour
lui faire attendre une ennuyeuſe ritour .
nelle , ou de l'arrêter au milieu de fon
diſcours , ſur une voyelle favorable , ſoit
pour déployer dans un Jong paſſage l'agilité
de ſa belle voix , foit pour atten.
dre que l'orcheſtre lui donnât le temps
de reprendre haleine pour faire un point
d'orgue.
Je n'ai pas cru non plus devoir paſſer
rapidement ſur la ſeconde partie d'un
air , lorſque cette ſeconde partie étoit la
plus paſſionnée & la plus importante ,
afin de répéter régulièrement quatre fois
les paroles de l'air , ni finir l'air où le
ſens ne finit pas , pour donner au Chanteur
la facilité de faire voir qu'il peut
varier à fon gré & de pluſieurs manieres
MAI. 1774. 178
un paſſage. J'ai voulu proſcrire tous ces
abus contre lesquels depuis long- temps
ſe récrioient en vain le bon fens & le
bon goût. J'ai imaginé que la ſymphonie
devoit prévenir les Spectateurs fur le caractere
de l'action qu'on alloit mettre
fous leurs yeux , & leur en indiquer le
fujet; que les inſtrumens ne devoient
être mis en action qu'à proportion du
degré d'intérêts & de paſſions , & qu'il
falloit éviter furtout de laiſſer dans le
dialogue une diſparate trop tranchante
entre l'air & le récitatiſ, afin de ne pas
tronquer à contre - ſens la période , &de
ne pas interrompre mal à propos le mouvement
& la chaleur de la ſcene. J'ai
cru encore que la plus grande partie de
mon travail devoit ſe réduire à chercher
unebelle fimplicité , & j'ai évité de faire
parade de difficultés aux dépens de la
clarté. Jen'ai attachéaucun prix à la découverte
d'une nouveauté , à moins qu'elle
ne fût naturellement donnée par la fituation&
liée à l'expreſſion ; enfin il n'y a
aucune regle que je n'aie cru devoir facrifier
debonne grace en faveur del'effet.
Voilà mes principes .
: M. le Chevalier Gluck a exactement obſervé
ces principes dans la compoſition de
174 MERCURE DE FRANCE.
lamuſique d'Iphigénie. Son ouverture eſt
une expoſition du genre & du caractere
général de l'action ; elle en eſt l'expofition
&l'exorde ; elle ſe lie méme à la ſcene &
en fait partie. Lamuſique du rôle d'Aga .
memnon eft d'un ſtyle ſimple , noble ,
impoſant: celui d'Achille eſt paſſionné ,
rapide, énergique : Calchas a une expreffion
fiere& élevée, On gémit , on s'irrite ,
on s'indigne avec Clitemneſtre : Iphigénieintereſſe,
émeut, attendrit. Les choeurs
forment des tableaux ſenſibles de la joie
ou de la paffion tumultueuſe du peuple.
L'orcheſtre toujours attachée à la ſcene
& à l'Acteur , ſoutient , anime, fortifie
l'action fans l'altérer ; elle concourt à un
bel enſemble par des fons toujours ana
logues , & qui ſe grouppent avec le ſujet
principal. La plus grande partie de cet
opéra eſt en récitatif, dont le ſavant
Compofiteur a varié les formes. Il a em,
ployé un récitatif en quelque forteparlé,
pour les choſes qui ne demandent qu'un
fimple récit ; récitatif dans lequel des
traits d'inſtrumens , à des diſtances éloignées
, ſuffiſent pour maintenir le ton
de l'Acteur : il a employé un récitatif
enquelque forte déclamé , & fortifié par
de grands traits détachés d'harmonie,
MAI. 1774. 175
lorſque les paroles renferment un ſentiment;
enfin un récitatif enquelque forte
chanté , & accompagné , pour exprimer
la paſſion ou un grand intérêt ; & cedernier
récitatif eſt ordinairement terminé
par un air de paſſion ou de ſentiment qui
donne les derniers traits & la vie au tableau.
Ces récitatifs font , en général , à
la maniere des Italiens; mais les chants
tiennentbeaucoupdel'ancien ſtyle de Lully
, cependant avec beaucoup plus d'effets
d'orcheſtre. Il ya des airs d'une modulationſimple&
douce,des duos de ſituation,
des quatuors bien dialogués , des airs de
danſe très agréables ; entr'autres la paffacaille
& les gavottes du ſecond acte. M.
Gluckn'a point fait tous les airs de danſe
pour cet opéra; il y a adapté quelques uns
de fon opéra deDom Jouan.
On a trouvé des longueurs dans les divertiſſemens
, ce qui fait l'éloge de la fcene
qui a de l'intérêt : or l'intérêt ſouffre
d'être long- temps ſuſpendu. Ces divertifſemens
font heureuſement amenés , mais
c'étoit bien l'occafion , comme les auteurs
le deſiroient , d'y rappeller les moeurs , le
coftume& les jeux de la Grece; ce qui
n'a pu être alors exécuté.
On conçoit que les opinions des ama.
teurs doivent être partagées ſur ce nou
176 MERCURE DE FRANCE.
veau genre , ou plutôt ſur cette nouvelle
forme de muſique dramatique ; ils font
tous réunis fur le mérite en général de
l'ouvrage & fur la ſcienceprofonde & les
talens du compoſiteur ; mais ils font
diviſés ſur le parti que cet habile maître
ſemble avoir adopté. Le récitatif a paru
étranger& imité des Italiens , tandis que
le chant preſque entiérement modulé ,
étoit dans l'ancienne ſimplicité françoiſe.
Les uns trouvent en cela , que le compofiteur
s'eſt raproché de la nature & de la
vérité ; & leur fentiment ne pouvoit être
mieux foutenu ni mieux défendu que par
l'homme de génie qui s'enflamme à celui
de M Gluck , & qui dans une lettre imprimée
dans un papier public , où l'on
ne peut méconnoître ſon goût exquis
pour les arts , vient d'analyſer toutes les
beautés & les perfections de cet opéra ;
d'autres amateurs , dont nous rapportons
le ſentiment , fans prendre leur parti ,
trouvent aucontraire que le compoſiteur
s'eſt écarté de l'art& de la vraiſemblance.
Le principe desarts , difent ces derniers,
eſt l'imitation de la nature ; mais ce prin- |
cipe bien entendu , demande des modifications.
C'eſt moins le vrai que le vraiſemblable
que l'on doit rechercher dans
l'imitation. Voulez vous rendre ſcrupuleuΜΑΙ
. 1774 . 177
leuſement le cri ſimple de la paffion, ou
les tons familiers du diſcours , vous ferez
un mélange confus de tous les ſtyles ;
du trivial avec le compofé , du langage
ordinaire , & des tous choiſis & embellis.
On ne trouve plus alors dans votre
compoſition l'imitation de la nature , qui
en doit différer néceſſairement par les
procédés mêmes de l'art , le vraisemblable
qui doit être diftingué du vrai , l'unité
qui fait l'ame du deffein , la proportion
qui en fait le caractere. Si vous abandonnez
un motif pour ſuivre tous les
tons ſucceſſifs que préſentent les paroles,
vous diviſez l'attention , vous l'empê
chez d'embraffer tout un objet , de le ſuivre,
de s'en pénétrer.
L'imitation dans la musique , comme
dans la peinture , eſt un trait unique ,
c'eſt un point où la nature & l'art ſe réuniſſent
, ſe ſervent , & s'embelliſſent mutuellement.
L'art ne ſe propoſant d'imiter
à la fois qu'un moment, qu'une action ,
doit s'arrêter à ce qu'il y a de plus frappant
, choiſir ce qu'il y a de plus agréa
ble & de plus piquant pour l'effet. Il doit
faire une heureuſe exagération des beautés
éparſes de la nature ; il doit enfin préfenter
le beau vraiſemblable qui a l'ap
M
178 MERCURE DE FRANCE.
parence du vrai , & qui eſt plus en droit
de nous plaire. Le génie , en ſe propoſant
la nature pour modele , doit l'aggrandir ,
l'embellir & la vivifier. Enfin , en fimpli
fiant toujours l'art, vous parviendriez ,
dit- on encore , à l'affoiblir, à le perdre ,
àl'anéantir. Mais quelques raifonnemens
que l'on oppoſe , il n'en est pas moins vrai
que cet opéra eſt un ouvrage de génie , qui
paroîtra d'autant plus admirable , que l'on
en étudiera davantage les beautés & les
détails ; ce qui est bien juſtifié par fon
grand fuccès.
Les rôles de cet opéra font parfaite- |
ment rendus par les premiers talens .
Mlle Arnould charme autant qu'elle
étonne dans Iphigénie par fon jeu noble
&intéreſſant , par l'ame & la fûreté de
fon chant , par une expreſſion toujours
vraie & fenfible, par ſa voix même , qui
ſemble dans cet opéra , prendre plus de
corps , de force & d'étendue .
?
M. l'Arrivée Acteur & Chanteur
consommé , n'a jamais déployé tous fes
moyens avec autant d'avantage , d'éner .
gie & de ſuccès , que dans le rôle d'Agamemnon.
On a beaucoup applaudi au jeu & au
chant de M. le Gros qui rappelle dans
MAI. 1774- 179
toute ſa force le caractere bouillant , fier
& emporté d'Achille . Mlle Duplant rend
avec ſupériorité le rôle de Clitemnestre
par fa repréſentation , par fon organe &
par ſon action. Le rôle de Calchas ne
peut être joué & chanté avec plus de dignité
& de vérité , que par M. Gelin.
Mlle Rofalie chante fort agréablement
pluſieurs airs dans les divertiſſemens ,
ainſi que Mile Châteauneuf. Patrocle eft
très bien repréſenté par M. Durand ;
&Arcas par M. Beauvalet. Le divertiſ
ſement du premier acte eſt de la compoſition
de M. Gardel ; ceux des deux
autres , font de M. Veftris . Ces deux
maîtres & les autres premiers talens de
la danſe y font fort applaudis ; tels que
MM. Deſpreaux , Lefevre , Simonin ,
Gardel le jeune , & Mlles Guimard,Peflin
, Afſelin , Leclerc , Compain , d'Eifevre
, Julie , Cléophile , & c . Mlle Heinel
n'ayant pas danſé à cauſe de l'accident
qui lui eſt arrivé à la répétition de la
veille du jour de la premiere repréſentation
, Mlle Dorival a appris en moins de
quatre heures ſes entrées , dans la paffa.
caille. Cette très-jeune & très- admirable
danſeuſe y a recueilli tous les fuffrages .
M2
180 MERCURE DE FRANCE .
On nous a envoyé ces vers pour le portrait
de Mlle Dorival.
C'est un enfant , c'eſt Hébé , c'eſt l'Amour ;
Mais fur la ſcene où le Public l'adore ,
Lorſque des Jeux elle conduit la cour ,
L'enfant n'eſt plus & l'on voit Terpſicore .
COMEDIE FRANCOISE.
3
LES Comédiens François ont donné
pour l'ouverture de leur theâtre Cinna ,
tragédie , chef- d'oeuvre immortel de P.
Corneille; & la gageure , jolie comédie
nouvelle de M. Sedaine. Le compliment
d'uſage fut prononcé par M. Dugazon ,
& fut très- applaudi. On attend à ce théâtre
Lerédan , drame nouveau en quatre
actes , que l'on répete actuellement.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens donnerent le
lundi 11 Avril ,le Magnifique , piece de
Μ. Sedaine , miſe en muſique par M.
Gretry. Le petit drame pour l'ouverture
du théâtre , a été joué par M. Julien &
MAI. 1774. 181
Mesdames Billioni & Moulinghen. Il a
été fort applaudi. Ces complimens de
clôture & de rentrée , qui font de la
compoſition de M. Anſaulme , ont de
la gaieté , & font reſſortir avec avantage
le zèle & les talens des acteurs .
LETTRE à M. L , au sujet d'unefauſſe
accusation de plagiat .
M. Je viens de lire dans le ſecond volume du
Mercure de ce mois , une lettre de M le Chevalier
de Cubieres , où il ſe plaint des brigandages
que l'on ſe permet dans la Littérature. Il pré.
tend que l'Auteur d'un Madrigal inféré dans le
premier volume d'Avril , lui a joué un tour de
maraudeur , & qu'il lui a pris l'idée de ce Madrigal.
Il cite pour preuve un impromptu qui a
été imprimé dans le fameux Almanach des Muſes.
Je ne tranſcriş ici , ni le Madrigal , ni l'impromptu:
ils ſe trouvent l'un & l'autre dans la lettre
de M. le Ch. de C.
La penſée qui ſoutient ces deux petites pieces
conſiſte à dire à une Dame qui a été piquée par
une abeille , que cet infecte l'a priſe pour la
Reine des fleurs...
Je crois , dit M. le Ch. de C. que l'idée m'appartient;
il eſt certain que le Madrigal du Mercure
a été fait d'après le mien.
A vous parler franchement , Monfieur , je
crois que l'idée appartient autant à l'Auteur du
Madrigal , qu'à M. de C. Ils me paroiſſent avoir
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
puiſé dans la même ſource , & je vous avoue
que la facilité qui regne dans le Madrigal me
ſemble devoir lui mériter la préférence: cependant
, comme M. de C. affure que l'idée lui appartient
, fi j'avois I honneur de le connoître, je
lui ferois de très-finceres complimens fur le bonheur
qu'il a eu de ſe rencontrer avec un des plus
beaux génies de l'Europe : voici comment le
Taffe avoit exprimé cette même pensée ; je ne
puis réſiſter au plifir de vous tranfcrire les vers
charmans où elle fe trouve .
Aminte raconte de quelle inaniere a commencé
fon amour pour Sylvie.
All'ombra d'un bel faggio Silvia e Filli
Sedean' un giorno , ed io con loro infieme ,
Quando un' ape ingegnoſa , che cogliendo
Se n' giva il mel per que' prati fioriti ,
Alle guancie di Fillide volando ,
Alle guancie vermiglie , come rofa ,
Le morſe e le rimorſe avidamentes
Ch' , alla fimilitudine ingannata ,
Forfe un fior le credette. &c.
AMINTA. SC. 2. V° . 104. &c.
F'étais affis un jour à l'ombre d'un hétre , avec
Sylvie & Philis . Une abeille foldtre parcourant
tes fleurs de ta prairie pour en exprimer les fucs les
plus doux , je fixa fur les joues de Pbilis ; fur ces
joues vermeilles comme la voſe. Elle les offenja par
des piquures réitérées. Séduite par la vivacité du coloris,
fans doute elle les prit pour une fleur.
MAI. 1774. 183
Peut - on voir un tableau plus frais & plus
agréable ? Quelle délicateſſe! quel goût ! que de
grace dans cette répétition alle guancie , alle guancie
! Que d'expreſſion dans ces mots le morfe e
le rimorse avidamente ! Toutes ces beautés ont
diſparu dans les deux pieces dont je vous par .
lois ; peut - être y auroient - elles été déplacées ;
quoi qu'il en ſoit , convenez qu'il eſt très flatteur
pour M. le Ch. de C. d'avoir eu la même idée
que le Taffe.
Je ſuis , &c .
,
M. D. M. abonné.
Monfieur Joubleau de la Motte , auteur du
joli madrigal que nous avons rapporté , nous a
auffi écrit pour ſe plaindre des termes injurieux
qui lui font prodigués de maraudeur & de filou ,
bien gratuitement & bien injustement , comme
on vient de le dire , parce que le feul hafard l'a
conduit avec M. le Ch. de C. dans le même
champ , où ils ont cueihi , l'un & l'autre , fans
ſe connoître une fleur qui ne leur appartenoit
pas , mais dont chacun a eu le droit , fans vol
ni fraude , de compoſer ſon bouquet. Cette pen .
ſée d'ailleurs ou cette phraſe eſt du nombre de
celles qui ſe préſentent tout naturellement aux
Poëtes occupés du même objet. Elle est même
toute entiere , autant que je peux m'en fouvenir
, dans un ancien Poëte français nommé le
Pays. Eh ! qui ne ſe rappelle pas encore , à cette
occafion , ce couplet charmant de M. Favart ,
dans les Amours champêtres ?
::
Le Roffignol va chantant
Joyeux de la voir fi belle ;
M 4
1S4 MERCURE DE FRANCE .
Le papillon voltigeant
La prend pour la fleur nouvelle , & c .
M. Raugier nous a écrit auſſi ſes obſervations
fur le prétendu plagiat dont M. le Chevalier de
Cubieres s'eft rendu accufateur . Il che un livre
qui a pour titre , Menue Piefes de M. Pierre
C**, ancien Confeiller au Parlement de Paris ,
imprimé , après fa mort , à la Haye , 1693 , dont
il rapporte cette chanson imprimée , pag 30.
A une Demoisele , piquée par une
abeille.
Cloris dormant dans fon jardin ,
Ondit qu'une folâtre abeille
Ofa, fur fa bouche veraeille ,
Appuyer fon dard inhumain.
Voyant tes levres demi- clofes ,
Elle put fe tromper , Cloris ;
Avec un i frais coloris ,
Qui ne les eût pris pour des rofes.
Immédiatement après cette chanson , on lit cet.
te épigramme.
Eſt- il vrai que Damon , brûlant d'ardeurs nouvelles ,
Depuis long-temps , Cloris , aſpire à votre main ?
Quoi! pour être boîteux & laid comme Vulcain ,
Penſe-t-il être fait pour la Reine des Belles ?
Enfin nous avons depuis deux ans , entre les
mains , ce madrigal de M, Laus de Boiſſy.
MAI. 1774. 185
A une Dame piquée par une abeille &
abandonnée par fon amant qu'elle appeloit
Zéphir.
Une abeille vous pique , & Zéphir eſt parjure :
Ces deux événemens vous arrachent des pleurs.
Roſe , de ce deſtin vous deviez être fùre ,
Quand on eft , comme vous , la plus belle des fleurs.
;
Il y a long - temps , comme l'on voit, que les
poëtes font en poffeffion de comparer les levres
d'une belle à des roſes , les époux laids àVulcain
& les aimables perſonnes à Vénus .
LETTRE de M. de Villemert , fur fon
livre de l'irréligion dévoilée .
M. En donnant au Public l'Irréligion dévoilée
, que vous avez annoncée ainſi que quel .
ques Journaux , je n'ai crului offrir , comme
vous l'avez dit , qu'un précis de ce que la raifon
dicte à tous les hommes qui l'écoutent loin
du tumulte des paſſions. Cependant cet Ouvrage
vient d'eſſuyer des contradictions qui m'alarmeroient
, fi je n'avois pas eu la précaution de le
ſoumettre à l'examen de Théologiens profonds
& non fufpects . Si , malgré cette précaution , il
m'étoit échappé quelque expreffion qui fût tant
foit peu contraire aux principes reçus , je vous
prie de 'vouloir bien inférer dans votre Journal
, la déclaration que je fais , qu'elle doit être
interprêtée dans le ſens le plus conforme à ce
qui eſt admis dans l'Egliſe & dans l'Etat . Je
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
:
me fais gloire d'être entiérement foumis à l'une
& à l'autre Puiſſance , & je n'ai jamais écrit
que pour concourir à la paix & au bon ordre ,
préférant beaucoup la qualité de citoyen paiſible
& ignoré à celle d'écrivain téméraire & dangereux.
Je fuis , &c.
DE VILLEMERT.
AMonseigneur le Duc de la Vrilliere , venant
pofer la premiere pierre du College
Royal , le 22 Mars 1774 .
Du Temple des Beaux-Arts relevez les débris .
C'eſt-là que l'on infcrit les Vertus bienfaiſantes :
Dans ces murs déſormais nos voix reconnoifiantes
Melcront votre Eloge à celui de Louis .
Par M. l'Abbé Aubert , lecteur & prof.
royal en littérature françoife.
VERS pour mettre au bas du portrait
de Madame la Dauphine .
SOU ous un différent caractere ,
Chaque belle a des traits qui peuvent tout charmer ;
MAI 1774 . 187
L'une entraîne les coeurs , l'autre fait es gagner ,
L'une regne foudain , l'autre parvient à plaire :
Quel triomphe eſt celui d'une beauté i chere
• Faite pour plaire & pour régner !
::
Par M. de la Louptiere.
)
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. P** , Trésorier de Mgr. le Prince
de C ** peint avec les attributs de l'
bondance.
LAA Générosité , compagne du Bonheur ,
Met exprès dans ſes mains la corne d'abondance ,
Pour lui faire exercer la douce bienfaiſance ,
Et feconder ainſi le penchant de ſon coeur.
Par M. M** A** , Caftres.
l'A
C'eſt par erreur qu'on a attribué le portrait d'A .
delaïde , inféré dans le premier volume d'Avril,
à M. M** , à Caftres . Il eſt de M. M** A **
Caftres.
1
делот
:
188 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
DE PÉGASE & DU VIEILLARD .
Qu
PÉGASE.
UE fais -tu dans ces champs au coin d'une mafure ?
LE VIEILLARD .
Jexerce un art utile , & je ſers la Nature ,
Je défriche un défert ; je ſeme & je batis .
PÉGASE.
Que je vois en pitié tes ſens appeſantis !
Que tes goûts font changés , & que lage te glace!
Ne reconnais- tu plus ton courfier du Parnaſle ?
Monte-moi.
LE VIEILLARD.
Je ne puis. Notre maître Apollon ,
Comme moi , dans ſon temps , fut berger & maçon .
PÉGASE.
Oui ; mais , rendu bientôt à ſa grandeur premiere ,
Dans les plaines du ciel il ſema la lumiere ;
Il reprit ſa guitarre ; il fit de nouveaux vers ;
MAI . 1774 . 189
■Des Filles de mémoire il régla les concerts .
Imite en tout le Dieu dont tu cites l'exemple :
Les doctes Soeurs encor pouraient t'ouvrir leur temple :
Tu pourais dans la foule , heureuſement guidé ,
Et fuivant d'aſſez loin le fublime Vadé ,
Retrouver une place au ſéjour du Génie.
1
LE VIEILLARD.
Hélas ! j'eus autrefois cette noble manie .
D'un eſpoir orgueilleux honteuſement déçu ,
Tu fais , mon cher ami , comme je fus reçu ,
Et comme on baffoua mes grandes entrepriſes .
A peine j'abordai , les places étaient priſes .
Le nombre des Elus au Parnaſſe eſt complet ;
Nous n'avons qu'à jouir , nos peres ont tout fait.
Quand l'oeillet , le narciffe & les rofes vermeilles
Ont prodigué leur fuc aux trompes des abeilles ,
Les bourdons fur le foir y vont chercher envain
Ces parfums épuiſés.qui plaifaient au matin .
Ton Parnaſſe d'ailleurs & ta belle écurie ,
Ce palais de la Gloire eſt l'antre de l'Envie.
Homere , cet eſprit ſi vaſte &fi puiſſant ,
N'eut qu'un imitateur , & Zoïle en eut cent.
Je gravis avec peine à cette double cime ,
Où la meſure antique a fait place à la rime ;
Où Melpomene en pleurs étale en ſes difcours
190 MERCURE DE FRANCE.
Des Rois du temps paffé la gloire & les amours ,
Pour contempler de près cette grande merveille ,
Je me mis dans un coin , ſous les pieds de Corneille ,
Bientôt M... , prompt à me corriger ,
M'apperçut dans ma niche & m'en fit déloger.
Par ce Juge équitable exilé du Parnaffe ,
Sans fecours , fans amis , humble dans ma diſgrace ,
Je voulus adoucir par des égards flatteurs ,
Par quelques foins polis , mes freres les auteurs ;
Je n'y réuffis point ; leur bruyante féquelle
A connu rarement l'amitié fraternelle :
Je n'ai pu défarmer S .... mon rival.
Le Parnaffe a bien fait de n'avoir qu'un cheval ;
Si nous en avions deux , ils ſe mordraient fans doute .
J'ai vu les beaux-eſprits ; je fais ce qu'il en coûte .
11 fallut , malgré moi , combattre ſoixante ans
Les plus grands écrivains , les plus profonds ſavans ,
Toujours en faction , toujours en fentinelle :
Ici , c'eſt L... G... ; plus bas c'eſt L....
Leur nombre eſt dangereux . J'aime mieux déſormais
Les languiſſans plaiſirs d'une infipide paix.
Il faut que je te faſſe une autre confidence.
MAI. 1774. 191
:
La poſte , comme on fait , conſole de l'abſence :
Les freres , les époux , les amis , les amans
Surchargent les couriers de leurs beaux ſentimens :
J'ouvre ſouvent mon coeur en profe ainſi qu'en rime ;
J'écris une fottiſe ; auſſi-tôt on l'imprime.
On y joint méchamment le recueil clandeſtin
De mon coufin Vadé , de mon oncle B...
Candide , empriſonné dans mon vieux ſecrétaire ,
En criant tout est bien , s'enfuit chez un libraire.
Jeanne & la tendre Agnès , & le gourmand Bonneau
Courent en étourdis de Geneve à Breflau .
Quatre Bénédictins avec leurs doctes plumes
Auraient peine à fournir ce nombre de volumes.
On ne va point , mon fils , fût- on, ſur toi , monté ,
Avec ce gros bagage , à la poſtériré.
Pour comble de malheur , une foule importune
De bâtards indiſcrets , rebut de la fortune ,
Nés le long du Charnier , nommé des Innocens ,
Se gliſſe ſous la preſſe avec mes vrais enfans.
C'en eſt trop. Je renonce à tes neuf Immortelles ;
J'ai beaucoup de reſpect & d'eſtime pour elles ;
Mais tout change , tout s'uſe , & tout amour prend fin :
Va , vole au mont-facré ; je reſte en mon jardin .
1
192 MERCURE DE FRANCE.
PÉGASE.
Tes dégoûts vont trop loin , tes chagrins font injuftes .
Des arts , qui t'ont nourri , les Déefies auguftes
Ont mis fur ton front chauve un brin de ce laurier
Qui coëffa Chapelain , Desmarets , St. Didier.
N'as-tu pas vu cent fois , à la tragique ſcene ,
Sous le nom de Clairon , Paltiere Melpomene ,
Et l'éloquent le Kain , le premier des acteurs ,
De tes drames rempans ranimant les langueurs ,
Corriger , par des tons que dictait la Nature ,
De ton ſtyle ampoulé la froide & feche enflure ?
De quoi te plaindrais-tu ? Parle de bonne foi :
Cinquante bons eſprits , qui valaient mieux que toi ,
N'ont- ils pas , à leurs frais , érigé la ſtatue
Dont tu n'étais pas digne , & qui leur était due ?
Malgré tous tes rivaux , mon écuyer Pigal
Poſa ton corps tout nu ſur un beau pié-d'eftal ;
Sa main creuſa les traits de ton viſage étique ,
Et plus d'un connoiffeur le prend pour une antique.
Je vis M... à le mordre attaché ,
Confumer de ſes dents tout l'ébene ébreché.
Je vis ton buſte rire à l'énorme grimace
Viens donc rire avec nous , viens fouler à tes pieds
De
MAI. 1774. 193
De tes fots ennemis les fronts humiliés .
Aux fons de ton fifflet vois rouler dans la crotte
S... ſur C ... , P... fur N...
Leurs clameurs un moment pourront te divertir.
LE VIEILLARD.
Les cris des malheureux ne me font point plaifir .
De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge ?
La jeuneſſe eſt maligne , & la vieilleſſe eſt ſage.
Le Sage , en ſa retraite , occupé de jouir ,
Sans chercher les humains , & pourtant fans les fuir ,
Ne s'embarraſſe point des bruyantes querelles
Des auteurs ou des Rois , des moines ou des belles.
Il regarde de loin , ſans dire ſon avis .
•
Dans ſes champs cultivés , à l'abri des revers ,
Le Sage vit tranquille & ne fait point de vers.
Monfieur ... , pour le bien du Royaume ,
Préfere un laboureur , un prudent économe
A tous nos vains écrits qu'il ne lira jamais.
Triptolême eſt le Dieu dont je veux les bienfaits.
Un bon cultivateur eſt cent fois plus utile
Que ne fut autrefois Héfiode ou Virgile .
Le beſoin , la raiſon , l'inſtinct doit nous porter
N
194 MERCURE DE FRANCE.
A faire nos moiffons plutôt qu'à les chanter.
Jaime mieux t'atteler toi-même à ma charrue ,
Que d'aller fur ton dos voltiger dans la nue.
1
PÉGASE.
Ah ! doyen des ingrats ! ce triſte & froid difcours
Eſt d'un vieux impuiſſant qui médit des amours .
Un pauvre homme épuisé ſe pique de fagefle.
Eh bien ! tu te ſens faible ; écris avec faibleffe ;
Corneille , en cheveux blancs , fur moi caracola ,
Quand, en croupe avec lui , je portais Attila :
Je ſuis tout fier encor de ſa courſe derniere.
Tout mortel juſqu'au bout doit fournir ſa carriere ,
Et je ne puis ſouffrir un changement groſſier.
Quoi ! renoncer aux arts , & prendre un vil métier !
Sais-tu qu'un villageois fans eſprit , ſans ſcience ,
N'ayant pour tout talent qu'un peu d'expérience ,
Fait jaunir dans ſon champ de plus riches moiſſons
Que n'en eut Mirabeau par ſes nobles leçons ?
Laiſſe un travail pénible aux mains du mercenaire ,
Aux journaliers la bêche , aux maçons leur équerre.
Songe que tu naquis pour mon facré vallon.
Chante encore avec Pope , & penſe avec Platon ;
Ou rime, en vers badins , les leçons d'Epicure ,
P
MAI. 1774 195
2
: :
!
Pour la derniere fois veux- tu me monter ?
:
LE VIEILLARD,
3
:
Non.
Apprends que tout ſyſteme offenſe ma raiſon.
Plus de vers , & fur-tout plus de philoſophie.
PEGASE.
Eh bien ! végete & meurs. Je revole à Paris
Préſenter mon ſervice à de profonds eſprits ;
Les uns , dans leurs greniers , fondant des républiques :
•
Jen connais qui pourraient , loin des profanes yeux ,
Sans le ſecours des vers , élevés dans les cieux,
Emules fortunés de l'Eſſence éternelle ,
Tout faire avec des mots , & tout créer comme elle.
Ils ont beſoin de moi dans leurs inventions.
J'avais porté René parmi ſes tourbillons ;
Son diſciple plus fou , mais non pas moins fuperbe ,
2
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
Etoit monté ſur moi.
J'ai des amis en profe & bien mieux inſpirés
Que tes héros du Pinde aux rimes conſacrés :
Je vais porter leurs noms dans les deux hémispheres .
LEVIEILLARD.
Adieu donc : bon voyage au pays des chimeres.
ARTS.
GRAVURES
I.
La Soirée des Tuileries , eſtampe d'environ
12 pouces de haut fur neuf de
large , gravée d'après le tableau de
Baudoüin , Peintredu Roi , par Simonet
. A Paris , chez Bazan & Poignant ,
Marchand d'Eſtampes , rue & Hôtel
Serpente , prix 3 liv.
CETTE eſtampe fait fuite à celles gravées
d'après les compoſitions du même
Peintre , par les ſieurs Choffard , Delaunay
, &c . Cette ſuite ſe trouve à la même
adreſſe ci-deſſus déſignée.
MAI. 1774. 197
II.
Foueuse de Cifire , eſtampe agréable &
d'un burin élégant & moëlleux , par J. G.
Müller , d'après le tableau de M. Wille
fils. Cette eſtampe eſt dédiée à M. le Baron
de Thun , Miniſtre Plénipotentiaire
de S. A. S. Mgr le Duc de Vürtemberg à
la Cour de France ; elle a environ 11 poucesde
haut fur 9 de large ; prix , 36 fols.
A Paris , chez Chéreau , graveur , rue St
Jacques , près les Mathurins.
III.
Les Moeurs du Temps. Le ſujet eſt exprimé
par ces mots : On épouseunefemme,
on vit avec une autre , & l'on n'aime que
foi. Cette eſtampe eſt gravée avec beaucoup
de talent par M. Ingouf l'aîné , d'après
le deſſin de M. Freudeberg. Elle eſt
dédiée à M. J. de Turckheim fils . Elle a
environ 15 pouces de hauteur & 12 de
largeur. AParis , chez Bulder , marchand,
rue de Gêvres .
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
GEOGRAPHIE.
I.
NOUVELLE Carte de la Pologne demembrée,
plus détaillée & plus exacte que la
précédente , conforme au Traité de partage
actuellement ratifié par la diete;
par M. Brion , Ingénieur Géographe du
Roi. Prix 12 fols. A Paris , chez l'auteur,
rue St Jacques, maiſon de M. Efnaus
, Marchand d'eftampes.
I I.
• Hemisphere austral ou antarctique. Cette
Cartetrès curieuſe , d'une projectionnouvelle&
de la plus grande utilité , eſt de
l'invention & dirigée par les foins de
M. le Duc de Croy , Seigneur dont on
connoît le goût , la fagacité &les recherches
profondes , concernant les ſciences
phyſiques & aftronomiques.
M. le Duc de Croy a fenti qu'un
hémiſphere auſtral terminé par l'équateur,
n'eût pas répondu au but qu'il ſe propoſoit
, de repréſenter tous les pays fréquentés
par les Navigateurs , tant dans les
MAI. 199 1774.
mers des Indes oreintales , que dans la
partie méridionale de la mer du ſud;
mais au moyen d'un globe monté d'une
maniere particuliere & très commode ,
qu'il a imaginé , il a reconnu qu'en
plaçant le zénith à 140 degrés de longitude
oreintale de l'île de Fer , & à
66 degrés 32 minutes de latitude auftale
, c'eſt-à-dire , ſous le cercle polaire
antarctique , l'on jouifſſoit des côtes de
Malabar , & de Coromandel , de Macao
&de Canton , Ports importans de la Chine
, & des îles voiſines dans la mer orien .
tale. Il a donc adopté cette projection
- oblique , qui a l'avantage de montrer du
même coup d'oeil l'enſemble de toutes les
mers , côtes & ports fréquentés par les
•Européens dans l'hémiſphere antarctique,
ainſi que ſes environs & entre les deux
tropiques pour la partie principale. On
y voit tout à la fois toutes les routes
faites & celles qui reſtent à faire , pour
avoir la connoiſſance complette de notre
globe , & l'enſemble de tous ces endroits
dans leurs juſtes rapports.
Il s'eſt trouvé plus de poſitions certaines
qu'on ne croit , pour placer avec
préciſion les principaux endroits de cet
-
N 4
1
200 MERCURE DE FRANCE
1
hémisphere. Il y a auſſi un grand nom
bre d'autres lieux , dont la poſition eft
preſque auſſi ſûre par l'exactitude & la
proximité des routes des vaiſſeaux qui
partent de points certains. Les routes ,
fur- tout de MM. Cook & de Bougainville
, donnent avec une grande juſteſſe |
le détail de la mer du fud , & les obfervotions
aftronomiques qui déterminent
le cap Horn , Fakland , le cap de Bonne-
Espérance , l'île de France , Pondichéri ,
Batavia , Canton , Manille , le port Praflin
, Taïti , la nouvelle Zélande , la terre
de Diémen , &c.
On n'a oublié dans cette Carte aucune
des routes principales connues : on
s'eſt attaché fur tout à marquer celles
qui ayant paſſé à travers des mers peu
connues, contribuentà en conſtater l'étendue.
Par ce moyen , on voit l'enſemble
de ce qui a éte connu & parcouru ; &
par les endroits vuidés , on juge d'abord
de ce qui reſte à connoître , ainſi que
des voyages les plus utiles qui font à
faire , & de la maniere dont on doit s'y
prendre.
1
Il a paru encore très intéreſſant de
tracer avec exactitude & en très petits
points jaunes , les contours des antipodes
1
ΜΑΙ. 201 1774.
- de l'Europe , & d'indiquer les principales
villes , avec leurs noms écrits de
l'autre ſens & d'un caractere plus foible ;
■ ainſi , l'on aura la ſatisfaction de reconnoître
au juſte la poſition des antipodes ,
leurs rapports avec leurs endroits voiſins
dans cet hémiſphere ; & les Navigateurs
qui parcourent les mers inconnues , reconnoîtront
ſucceſſivementà quoi répond
le point où ils pourront ſe trouver , &
ce qui n'eſt pas moins avantageux , de
pouvoir comparer les différences de température
& d'endroits habitables , quoiqu'à
pareille latitude .
Enfin , cette Carte par la diſpoſition
que lui a donnée M, le Duc de Croy ; &
qui en a fait lui-même tracer exactement
toutes les routes d'après les journaux anciens
& nouveaux, peut fervir de Carte
générale pour toutes les mers de l'hémiſphere
oppofé , & pour les ports de commerce
qui y ſont compris. En effet ,
comme il faut toujours paſſer entre l'Afrique
& l'Amérique , dès que l'on a atteint
le cap Frio , ou les îles de la Trinité
ou de Ste Hélene , on entre dans les mers
indiquées ſur cette Carte , & l'on trouve
tous les endroits par leſquels on peut
faire le tour du globe; ſavoir, en paf-
N5
202 MERCURE DE FRANCE .
fant entre l'île Formose & Manille , ou
entre Manille & la nouvelle - Guinée , ou
par le détroit de l'Endeavour , découvert
par M. Cook en 1770 , ou enfin , en doublant
le cap de Demien qui eſt le plus
court , ainſi que toutes les routes faiſables
pour le tour du monde, en paſſant par
les caps Horn & de Bonne- Espérance ,
qu'il faut toujours doubler. La Carte ramene
enfin juſqu'à l'île Ste Hélene &
cellede la Trinité par où l'on eſt entré&
par où il faut toujours revenir : ainſi , on
a l'enſemble général ſous les yeux ; ce
qu'on n'auroit pas dans un hémiſphere
terminé par l'Equateur.
Cette Carte a été exécutée avec beaucoup
de netteté & de préciſion par M.
Robert de Vaugondi , & ſe trouve chez
lui , quai de l'Horloge. Prix 3 liv. en
feuille , & 5 liv. collée ſur toile , on
conſeille de la prendre fur toile , parce
qu'elle eſt plus folide , & qu'elle a l'avantage
, au moyen de quatre anneaux de
rubans aux quatre coins , de pouvoir s'attacher
en tous ſens , étant une carte ronde
qu'il faut tourner à meſure. On trouve
auſſi chez M. de Vaugondi , des globes
exécutés à la maniere de M. le Duc de
A
MAI.1774. 203
- Croy , qui rendent plus facile l'examen
des pôles.
;
TOPOGRAPHIE.
Plan historique de la Ville de Paris & de
Jes Fauxbourgs , ſon accroiſſement depuis
Philippe Auguſte juſqu'au regne
de LouisXV , d'après Sauval , Felibien ,
Dom Bouquet , Dom Bernard de
Montfaucon & autres Hiſtoriens , &
d'après les pieces juſtificatives , ordonnances
, édits & déclarations ; dédié &
préſenté au Roi par le ſieur Moithey ,
Ingénieur-Géographe du Roi , &Profeſſeur
de Mathématiques des Pages
de LL. AA. SS. les Princesde Conty
& de la Marche. Ce plan ſe vend à
Paris , chez l'Auteur , rue de laHarpe,
&chez Crepy , Marchand d'Eſtampes ,
rue S. Jacques. Prix 12 livres.
PI
Ce plan eſt en huit feuilles , qui s'afſemblent
& forment une carte topographique
d'environ trois pieds & demi de
haut, ſur quatre & demi de large. Cette
carte préſente dans des plans particuliers
:
204 MERCURE DE FRANCE.
les différens accroiſſemens de Paris de
puis Philippe Auguſte juſqu'à nos jours.
Ces plans indicatifs ſont d'autant plus
fatisfaifans , que l'Auteur a eu ſoin d'écarter
toute conjecture pour ſe conformer
aux récits des hiſtoriens les plus fideles
& les plus avérés . Le plan actuel de
Paris eſt très -bien développé. On voit
avec plaiſir que l'Auteur , dans la deſcription
de ce plan , marche ſur les traces de
l'Abbé de la Grive , Auteur d'une topographiede
Paris , très- circonstanciée. La
clôture de Philippe Auguſte , l'enceinte
de Charles V & de Charles VI , & la
clôture de Louis XIII , font marquées ſur
ce nouveau plan. M. Moithey l'a de plus
enrichi des plus beaux monumens qui
font l'ornement de la Capitale de la
France. Tout ceci eſt exécuté avec la netteté,
l'exactitude & l'érudition néceſſaires
pour faire diftinguer ce plan hiſtorique
de ceux qui ont été publiés précédem
ment.
MAI. 1774 . 205
MUSIQUE.
I.
Pieces d'orgue , meſſe en ton majeur ; dédiées
aMadame de Montmorency Laval ,
Abbeſſe de l'Abbaye royale de Montmartre
; compoſées par M. Benaut , Maître
de clavecin. Prix 3 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue Gît- le coeur , la deuxieme
porte cochere à gauche en entrant par
le Pont- neuf , & aux adreſſes ordinaires.
Il faut lire l'avertiſſement , dans lequel
l'auteur donne les moyens d'employer ,
exécuter & varier ſa muſique ſuivant les
circonstances . Il continuera de compofer
des meſſes & magnificat dans tous
les tons.
II.
Sei duetti per due flauti traverſi , del
Signor Cauciello , primo flauto del Ré
de Pologina. Prix 6 liv. A Paris , chez
M. Garnier , de l'Académie Royale de
mufique , rue St. Honoré , près la croix
du Trahoir ; maiſon de M. Cadet , Apo
206 MERCURE DE FRANCE.
thicaire ; chez M. de la Chevardiere , rue
du Roule , à la croix d'or ; & aux adresſes
ordinaires de muſique. A Lyon ,
chez M. Caſtaud . A Toulouſe chez м.
Brunet.
III.
XVIII. Recueil périodique "d'ariettes
d'opéra comiques & autres , arrangées
pour le forté piano & pour le clavecin .
par M. Pouteau , organiſte de St. Jacques
de la Boucherie & de St. Martin - deschamps
, & maître de clavecin. Le vio.
lon peut accompagner , en jouant à l'uniſſon
, le premier deſſus de chaque air;
année 1773 , mois d'Octobre.
Il en paroîtra un recueil tous les mois
juſqu'à la concurrence de douze. L'abonnement
eſt de 12 liv. pour Paris , & de
18 liv. pour la province , franc de port.
L'on ſouſcrit à Paris , chez l'auteur,
rue Planche Mibray , à l'Image Notre
Dame ; M. Bouin , marchand de muſique
, rue St. Honoré près St. Roch , &
Mile Castagnery , rue des Prouvaires.
IV.
Recueil d'ariettes d'opéra - comiques , &
autres , avec accompagnement de guitaMAI.
1774. 207
re , par M. Tiſſier , de l'Académie royale
de muſique; oeuvre V. Prix , 7 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'auteur , rue St. Honoré
près l'Oratoire , à la gerbe d'or ; & aux
adreſſes ordinaire de muſique.
V.
Nouvelle méthode pour apprendre à jouer
de la harpe , avec la maniere de l'accorder
, par P. J. Meyer , maître de harpe ;
miſe au jour par M. Bouin ; oeuvre IXe.
Prix , 6 liv. A Paris , chez M. Bouin ,
maître de muſique , rue St. Honoré près
St. Roch ;
EtMlleCastagnery , rue des Prouvaires ,
Età Lyon , Lille , Bordeaux , &c.chez
les Marchands de muſique.
ARCHITECTURE.
Principale façade de l'Hôtel des Monnoies ,
exécutée à Paris , ſur les deſſins deM.
Antoine , Architecte , & gravée par
le ſieur Poulleau. Prix 2 liv. 8 fols.
A Paris , chez Chereau& chez le ſieur
208 MERCURE DE FRANCE.
Poulleau , place de l'Eſtrapade , près
le Corps-de- Garde.
CETTE gravure eſt dédiée par l'Architecte
, à M. l'Abbé Terray , Miniſtre d'Etat
, Contrôleur Général des Finances ,
Commandeur des Ordres de Sa Majefté,
Directeur & Ordonnateur Général des
Bâtimens , Jardins , Arts , Académies &
Manufactures Royales . Ce bâtiment confidérable
& qui fait un nouvel ornement
de la Capitale dansla fituation la plus remarquable
, eſt un chef- d'oeuvre de conf.
truction ; le plan eſt d'un ſtyle ſimple ,
impofant & convenable à ſa deſtination.
MÉTÉORE .
Extrait d'une lettre écrite de Gujan , près le
baffin d'Arcachon , distant de Bordeaux
de dix lieues , le 27 Mars 1774 .
LE
E 24 Mars , la matinée ayant été trèsbelle
, le foleil fort chaud & le vent au
nord , nous apperçûmes vers le ſud, à
une
MAI. 1774 209
h
E
es,
é
e
&
e
prune heure après midi, un nuage d'un rouge
foncé , qui s'augmenta aſſez pour nous
cacher entiérement le ſoleil , & qui , parvenu
à notre zénith , nous jeta , pour
ainſi dire , dans l'obſcurité. Vers les trois
heures , ce nuage s'ouvrit à l'eſt : il en
fortit une colonne de deux pouces de diametre
, de la même matiere & de la même
couleur que paroiſſoit être le nuage.
Elle defcendit juſques ſur les marais de
Certes ; fa chûte fit élever l'eau & la
terre à deux toiſes de hauteur ; elle s'ac
crut ſenſiblement au point que ſa baſe
rempliſſoit l'eſpace d'une toiſe & demie ,
fon milieu de deux toiſes & demie , ſe
perdant en cône obtus , dans le nuage
d'où elle fortoit ,par une courbe de deux
pieds de diametre , montrant en tout une
hauteur de dix-huit à vingt toiſes. Il en
fortoit de temps en temps de petits nuages
ſous la forme d'animaux quadrupedes
qui , s'y réuniſſant bientôt , nous paroif
foient grimper juſqu'à ce que nous les
perdions dans l'obſcurité. Le vent paſſa
au ſud juſqu'à cinq heures &demie qu'il
devint nord-oueft.
A l'ouest de la colonne , nous ne vîmes
que du noir & beaucoup d'agitation dans
le fluide dont elle étoit compoſée. Les
210 MERCURE DE FRANCE.
habitans de Certes , placés à ſon eſt , vi.
rent fortir de ſa baſe , du feu & une fumée
épaiſſe , qui répandit une odeur de
ſoufre infupportable ,& fut accompagnée
d'un vent affez impétueux pour tranſporter
au loin la charpente d'une grange.
Cette colonne quitta la terre , & porta fa |
baſe dans le baffin d'Arcachon. On apperçut
trois autres petites colonnes vers le
nord, à fix pieds de diſtances l'une de
l'autre; elles ne deſcendirent qu'à dix ou
douze pieds , & parurent remonter dansle
nuage quelques momens après. Uneforte
exploſion annonça la chûte de la foudre ,
qui tomba effectivement à demi- lieue au
fud de la colonne , fur un des parcs à brebisi
de M. de Ruat , vis à vis le château de
ce Seigneur. Ce parc fut bientôt réduit
en cendres. Il fuccéda à ce coup de tonnerre
une grêle ſeche , de la groſſeur d'une
noix. La Paroiſſe du Teich , & partie de
celle de Gujan en furent accablées pendant
vingt- fept minutes . Ce phénomene
nous a occupés pendant plus de trois
quarts d'heure. On avoit entendu vers
le nord , avant l'orage , un bruit fouterrein
qui dura quatre minutes.
1
MA I. 1774 . 211
ANECDOTES .
I.
L
E Connétable de Leſdiguiere étoit de
Languedoc: fon pere , qui n'étoit pas riche,
étoit Cadet d'une ancienne maiſon
de nobleſſe ; il étoit lui - même cadet
de pluſieurs enfans ; il s'aviſa un jour,
étant encore fort jeune , d'aller voir un
de ſes parens qui avoit un château , &
tenoit un affez grand état dans la province
; le Seigneur Châtelain avoit compagnie
chez lui , & reçut aſſez froidement
fon jeune parent. Il ſentit le mauvais
accueil qu'on lui faisoit , mangea beaucoup
à fouper , parce qu'il avoit faim ,
&alla fe coucher.
ull étoit né fier & ſenſible ; excellentes
diſpoſitions pour faire fortune quand on
y joint , comme il le fit , de l'intelli
gence , de l'activité & de la conduite ;
le lendemain il partit, & fit une eſpece
de voeu de ne pas remettre les piés dans
le pays , qu'il ne fût devenu au moins
auffi grand Seigneur que ſon parent ; il
ſe jetta dans le premier régiment d'in-
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
fanterie qu'il trouva , & débuta par y
être ſimple foldat. On lui demandoit
un jour comment il avoit pu faire pour
devenir de ſimple foldat , Connétable de
France ; il répondit qu'il n'avoit employé
pour cela qu'un moyen très-ſimple ; qu'il
n'avoit jamais remis au lendemain ce
qu'il avoit pu faire la veille, Louis XIII ,
à qui tout faiſoit ombrage, lui demandoit
un jour quel beſoin il avoit de
traîner toujours 500 Gentilshommes à
ſa ſuite : ,, Je n'ai pas beſoin d'eux ,
,, Sire , lui répondit - il ; mais ils ont
beſoinde moi". ود
I I.
Un homme de néant nommé Valenzuela
, avoit plu au Roi d'Eſpagne , dont
il devint le favori , & qui l'honora de la
grandeſſe ; les Grands regarderent cette
promotion comme un affront fait à leur
Corps; l'un d'eux prit la choſe plus à
coeur , & fit voeu de ne pas voir le jour ,
tant que Valenzuela ſeroit Grand d'Efpagne.
En effet il ſe renferma dans
fon appartement dont il fit boucher tous
les jours . Son valet-de- chambre entroit
tous les matins dans l'appartement , pour
lui porter ſa nourriture ; il lui demanMAI
. 1774 . 213
doit quel temps il faiſoit , quelle nouvelle
on débitoit , & fi fon Boucher n'étoit
point devenu Grand d'Eſpagne. Le
-valet , après avoir répondu à toutes ces
queſtions, fortoit & ne rentroit plus dans
l'appartement que le lendemain. La fortune
de Valenzuela dura peu; il fut difgracié
, privé de tous ſes emplois & de
la grandeſſe. Le Grand confentit alors
de revoir la lumiere.
!
III.
Les deux premiers vers de la belle tragédie
de Mithridate de M. Racine , font:
4
On nous a fait , Arbate , un fidele rapport ;
Rome , en effet , triomphe , & Mithridate eſt mort.
Lorſqu'on la repréſenta pour la premiere
fois , un plaiſant dit dans le parterre
après ces vers : Nous pouvons
,, nous en aller , Meſſieurs ; la piece eſt
ود
finie.
"
IV.
ود
Le Maire d'une ville de Languedoc
dit un jour au Gouverneur de cette province
: ,, Monseigneur , deux choses ont
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
و د
و د
"
و د
toujours incommodé vos prédeceffeurs
, lorſqu'ils font venus prendre
poſſeſſion de leur gouvernement ; les
coufins & les longues harangues : Je
prie Dieu qu'il vous garantiſſe du premier
de ces fléaux , & pour ma part ,
du moins , je vous garantirai du ſecond
".
DÉCLARATIONS , ARRÊTS ,
LETTRES PATENTES , &c.
I.
:
DÉCÉLCALRAARATTIIOONN du Roi, portant réglement
concernant les Mémoires à confulter , enregiſtrée
au Parlement le 26 Mars 1774. Il ne pourra
être imprimé aucuns mémoires , confultations ou
autres écrits que ſur les affaires contentieuſes ,
& feulement lorſque l'affaire ſera devenue con.
tradictoire , il eſt défendu aux parties de faire imprimer;
il eſt pareillement défendu d'expoſer en
vente aucuns mémoires qu'après l'année du jugement
définitif.
11.
Déclaration du Roi , interprétatoire de l'édit du
mois de Février 1772 , portant réglement pour la
procédure regiſtrée en Parlement le 28 Mars 1774.
ΜΑΙ. 1774 . 215
III.
Des lettres-patentes du Roi portant ratification
ducontratde vente paſſé entre le Roi & le Comte
d'Eu. Par ce contrat , le Comte d'Eu cede à Sa
Majesté tous ſes biens , moyennant la ſomme de
douze millions , payable aux termes convenus , &
s'en réſerve l'uſufruit .
IV.
Un arrêt du confeil d'état du Roi porte que Sa
Majesté voulant ſimplifier la comptabilité de ſes
Tecettes générales, les états des charges de ces recettes
tant des pays d'élections que des pays d'Etats&
pays conquis , ceux des Domaines & bois ,
des charges afſignées ſur les fermes & fur les gabelles
, ainſi que ceux des gages des différenres
Cours, ne contiendront plus , à compter de l'année
derniere 1773 , que les gages & augmenta.
tions de gages , taxations & artributions attachés
aux offices de justice , police & finance , les
fiefs & aumônes , les indemnités & autres objets
non fusceptibles de rembourſement , finon ceux
desquittances de finance provenantdes liquidations
des offices des Cours ſupprimées depuis 1771 .
AVIS.
I.
M. BUCHOZ , médecin de Mgr le Comte de
Provence , de Mgr le Comte d'Artois & de feu le
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
04
216 MERCURE DE FRANCE.
connu par différens ouvrages utiles qu'il a mis
au jour , tant ſur la botanique & la matiere més
dicale , que ſur l'hiſtoire naturelle & économique
du royaume , qu'il eſt ſur le point de finir , & par
le traitement particulier qu'il a publié pour les
maladies de poitrine , continue journellement à
faire de nouvelles recherches pour pouvoir par.
venir à une guérifon complette & radicale de maladies
auſſi désespérées , & malheureuſement trop
fréquentes dans cette capitale ; il a eu l'avantage
d'y avoir eu quelques ſuccès , quand les malades
ne ſe ſont pas écartés du traitement qu'il leur a
prescrit. Son zêle pour le bien de l'humanité , le
portera dans ces cas , ainſi qu'en toutes autres maladies
, à donner les mêmes fecours aux pauvres
qu'aux ric es ; il s'y prêtera même d'autant plus
volontiers , qu'ayant fini la plus grande partie des
travaux dans lesquels il étoit engagé , il lui restera
une plus grande partie de ſon temps qu'il
donnera au ſervice des malheureux . Il eſt auſſi
parvenu à découvrir , dans les trois regnes de la
Nature , un vrai ſpécifique pour les fleurs blanches
des femmes , ſoit qu'elles leur proviennent par
défaut de digeftion , ſoit par quelque vice dans
le fang ou dans la lymphe ; il emploie encore avec
ſuccès l'électuaire de Marquet pour la guériſon
des maladies vénériennes , des dartres & en gé .
néral pour purifier la maſſe du ſang.
Son adreſſe eſt actuellement rue Haute- Feuille
près celle des Cordeliers , vis à vis un Charron.
II.
Les perſonnes qui voudront faire uſage des
eaux minérales de Buſſang pourront s'adreſſer au
fieur Thouvenel , cenfitaire & propriétaire des
MAI. 1774. 217
dites eaux , réſidant à Remiremont en Lorraine :
il les fera parvenir en caiſſes à MM. les Commettans
, par la voie des voitures publiques , qu
directement par des voitures particulieres , lorſque
la quantité des eaux commiſes le requerra , &
ſera de 800 à 1400 bouteilles. En employant
cette ſeconde voie , il les vend , à Paris & à Lyon ,
à 20 ſols la bouteille , pinte meſure de Paris , franche
de voiture , acquits & autres droits ; & , dans
les autres villes du royaume , à un prix proportionné
, relativement à la diſtance de ces deux
villes aux ſources des eaux de Buſſang , qui eſt
d'environ 80 lieues.
Les perſonnes qui voudront traiter avec le cenfitaire
par lettres , font priées de les faire affran .
chir ou contrefigner ; mais cette précaution de.
viendra inutile dans les cas où l'on commettra
poſitivement de ces eaux.
111.
Le ſieur Odiot , peintre & verniſſeur du Roi ,
a trouvé le ſecret d'émailler ſur la dorure toutes
fortes de couleurs imitant les pierres précieuſes ,
tout ce qui concerne la décoration des apparte.
mens , baguettes , conſoles , bois de fauteuils &
autres , même ſur les métaux, le tout aſſortiſſant
aux étoffes auxquelles cette façon d'émailler donne
un relief abſolument diftingué : elle ne craint
point l'eau.
Sa manufacture &fon magaſin viennent d'être établis,
aux Armes de France , ſur le Boulevard de la
Porte Saint- Martin , vis-à-vis du trottoir. Le Public
y trouvera ce qu'il peut defirer , dans ce genre
, de plus parfait & d'un goût nouveau.
05
218 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 4 Mars 1774.
N écrit de Smyrne que les troubles excités par
'les gens d'Ayas Aga , font entiérement diffipés ,
& que le Chef de ces eſpeces de brigands a été
chaſſé de la ville par le commandant des Janiſſai
res .
On continue les travaux à l'arſenal pour aug.
menter la flotte ainſi que la fonte des canons &
l'exercice des canoniers & des Ingénieurs. On attend
avec impatience l'eſcadre Tunisienne qu'on
dit avoir déjà paru ſur les côtes de la Morée &
qu'on efpere voir bientôt entrer aux Dardanelles ,
fi elle évite la rencontre des Vaiſſeaux ennemis .
On attend auſſi quelques bâtimens de renfort des
régences d'Alger & de Tripoli.
De Syrie , le 5 Décembre 1773 .
Le navire Anglois le Parker Galli , arrivé de
Londres en cette rade , a remis au Sr Aſtier , Con .
ful de France , une caiffe contenant une grande
coupe d'argent , avec ſon couvercle , & une foucoupe;
fur cette coupe eſt gravée une infcription
qui atteſte les ſervices rendus par ce Conful à la
Nation Angloiſe , après la mort du Conſul d'An.
gleterre , & la reconnoiſſance de la compagnie
des Négocians d'Angleterre qui commercent dans
les mers du Levant.
MA 1. 1774. 219
Des Frontières de la Pologne , le 26 Mars 1774 .
2
Les lettres qu'on reçoit de Ruſſie , repréſentent
la rebellion de Pugatſchew comme un feu qui gagne
, chaque jour , du terrein. On commence à
douter de la priſe de Cliſnow , & l'on n'eſt pas
ſans inquiétude ſur la ville d'Orenbourg. Le Général
Bibikow attend , à ce que l'on dit, de nouveaux
renforts , & fur-tout quelques corps de cavalerie
qui lui ſont néceſſaires pour donner la
chaſſe aux eſſaims de révoltés qui voltigent dans
les vaſtes plaines de la Ruffie Orientale & portent
le ravage ou l'eſprit de rebellion dans une
étendue de plus de fix cents lieues . On apprend
que le Chef des rebelles continue à publier des
manifeſtes au nom de Pierre III ; que par un dernier
Ukaſe il a affranchi tous les payſans de la
couronne, & que les Tartares Budziaks que l'Impératrice
a fait tranſporter , après la priſe de Bender
, ſur les rives du Volga , ſe ſont armés pour
ſe ranger ſous ſes drapeaux.
De Warfovie , le 19 Mars 1774 .
L'affaire des Diſſidens rencontre de jour en jour
de nouvelles difficultés , & l'on prétend que les
Evêques n'épargnent rien pour la faire traîner
en longueur. Le Général-Major Wilezewski , Nonce
deWilna , & l'un des trois oppoſans aux traités
de partage , a fait éclater ſon zêle pour la religion
dominante de ſa patrie, & s'eſt efforcé de prouver
, dans un diſcours véhément , qu'on ne devoit
point acquiefcer aux demandes des Diſſidens .
Cependant pluſieurs articles relatifs à cette affaire
ſont déjà réglés; mais ils ne font point encore
connus.
220 MERCURE DE FRANCE.
Les Délégués ont décidé , ces jours derniers , que
la République enverroit une Députation aux trois
Cours alliées , au fujet des nouvelles hoftilités
faites par les Pruſſiens. Le Comte Braniki , Grand
Général de la Couronne , a été nommé pour fe
rendre à la Cour de Pétersbourg. Le fieur Oginski
retournera à celle de Vienne, & le fieur Kwilecki
àcelle de Berlin .
De Vienne, le 30 Mars 1774 .
On a publié deux ordonnances de l'Impératri
ce -Reine , concernant la conſcription militaire
établie , l'année derniere , dans les différentes
Provinces héréditaires. Par la premiere , l'Empereur
défend aux Magiſtrats & aux Officiers foumis
à la nouvelle inſtitution , d'accorder légérement
aux ſujets qui y font domiciliés , la permif.
fion d'aller ſe fixer dans les Provinces où cette
confcription ne s'étend pas . La ſeconde a pour
objet les éclairciſſemens qu'on ſera en droit d'exi .
ger de ceux qui prétexteront la qualité d'étrangers.
De Copenhague , le 2Avril 1774-
On prétend qu'il va paroître inceſſamment une
nouvelle Loi ſomptuaire pour les neufs claſſes
de perſonnes nobles & pour tous les autres Sujets
du royaume.
De Venise, le 12 Mars 1774.
Le Sénat vient d'ordonner au Surintendant de
l'Arſenal de faire équiper au plutôt deux Vaifſeaux
de guerre , deux Frégates & deux Chebecs qui
renforceront la flotte déjà exiſtante à Corfou. Il
MAI . 1774. 221
paroît que l'intention de la République eſt de
prendrree les meſures néceſſaires & efficaces pour
faire reſpecter ſa neutralité & protéger ſon commerce.
Afin de hater cet armement, le Sénat a
doublé la paie des ouvriers de l'arſenal qui travaillent
même pendant la nuit à la lueur des
flambeaux.
De Mantoue , le 26 Mars 1774.
- L'Académie royale des Sciences , Arts & Belles.
Lettres de cette ville , propoſe pour ſujet du prix
de Philoſophie de cette année , la queſtion ſui .
vante: Quelle doit être l'éducation des enfans du
menu Peuple , & comment peut-on la faire tourner
à l'avantage de tous les Citoyens ? Le ſujet du
prix pour les Belles - Lettres eſt de démontrer :
Quelle a été & quelle part avoit la Musique dans
l'éducation des Grecs ? & quel avantage on pourroit
en retirer , fi elle étoit introduite dans le plan de
l'éducation moderne ?
De Turin , le 9 Mars 1774 .
On travaille , avec la plus grande activité , par
ordre du Roi , aux fortifications de Tortone &
d'Alexandrie. Outre la quantité de grains confidérable
qui ſe trouve dans les Etats de Sa Majesté ,
on continue à en tirer des pays étrangers d'abondantes
proviſions que l'on verſe dans les places
de Tortone , Alexandrie & autres des Etats de
Piémont & de Savoie.
De la Haye 12 Avril 1774 .
Les débordemens qui ont précédé le printemps
de cette année , ſe ſont étendus dans les Pays-Bas
Autrichiens . On mande que les ravages faits aux,
222 MERCURE DE FRANCE.
campagnes par les inondations, font très-confi.
dérables. Du côté de Heusden , territoire de Hol .
lande , en travaillant à une digue , on a été obligé
de tenir les écluſes fermées , ce qui a fait mon.
ter l'eau fi haut , faute d'iſſue , que pluſieurs maifons
en ont été couvertes , & les perſonnes les plus
âgées ne ſe ſouviennent pas d'une ſemblable fub .
merfion. Les digues qui contiennent la Meuſe ,
ont été très endommagées. Il eſt à craindre que
les labours donnés aux campagnes dans ces cantons
, plus fertiles que d'autres , ne foient totalement
perdus.
De Londres, le 11 Avril 1774 .
On répand le bruit que les Sauvages Créeks ont
déclaré qu'ils n'attendoient que le moment où la
riviere de Savanna feroit guéable, pour fondre fur
les Colons Anglois de leur voisinage. Cette réfolution
a été communiquée au Surintendant des
affaires des Sauvages par les Chefs des Cherokées
qui lui ont donné en même temps les plus fortes
aſſurances du defir qu'ils avoient de voir continuer
la paix. On a déjà élevé diverts forts fur les
frontieres de la Province , & l'on a pris toutes les
meſures convenables pour repouſſer les Créeks .
Les dernieres lettres reçues de la partie ſupérieure
de leur pays , portent que ces Sauvages , à l'époque
du 24 Janvier , n'étoient point informés des
meurtres qui ont été commis dans la Géorgie ,
excepté de celui du nommé White & de fa famille
, pour lequel ils ſemblent être prêts à donner
fatisfaction , en déclarant que la ceſſion de
pays ne doit point avoir lieu , mais que le ſang
doit être vengé par le ſang , afin d'empêcher , par
un exemple ſévere , qu'on ne commette déſor
1
1
MAI. 1774. 223
mais de pareils excès. On ne fait pas quelle impreſſion
pourra faire fur leur eſprit la nouvelle
des autres meurtres ; mais on n'a , juſqu'à ce jour ,
aucune raiſon de les attribuer à la Nation des
Creéks.
De Versailles , le 24 Avril 1774.
Monſeigneur le Comte de Provence ayant indiqué
pour le mardi 19 de ce mois , un Chapitre des
Ordres royaux , militaires & hofpitaliers de Notre.
Dame de Mont- Carmel & de Saint Lazare de Jérufalem
, ſe rendit , à dix heures du matin , dans
la maiſon des Peres Miſſionnaires qui deſſervent
l'Eglife paroiſſiale de Saint Louis . Ce Prince ordonna
, avec l'agrément du Roi , à tous les Chevaliers
& Commandeurs Profès de porter journellement
une Croix verte à huit pointes , conſue fur
leurs habits , & , dans les cérémonies de l'Ordre ,
fur leurs manteaux , faiſant revivre , par ce réglement
, un uſage pratiqué anciennement dans l'Ordre
de faint Lazare.
De Paris , le 18 Avril 1774 .
Le Marquis de Paulni ſe rendit à l'Académie
de St. Luc pour y diſtribuer les prix à ceux des
Eleves qui les avoient mérités. Le premier pour
la peinture , fut adjugé au ſieur Tanche , & le ſe
cond au ſieur le Sueur. Le premier prix pour la
ſculpture fut donné au ſieur Dumont , & le ſecond
au ſieur le Sueur , frere de celui qu'on vient de
nominer. On accorda deux acceffit , l'un au ſieur
Drelin , peintre , & l'autre au Sr. Chardigny , ſculpteur.
$ 24 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATIONS.
Le 19Avril , Monſeigneur le Comte de Provena
ce proclama le Marquis de Monteſquiou, brigadier
des armées du Roi & premier écuyer de Monfei .
gneur le Comte de Provence , pour être reçu Chevalier
de l'Ordre de St. Lazare au premier chapitre .
Le Roi a accordé l'abbaye de Notre-Dame de
Sauve-Majeure , Ordre de St. Benoît , dioceſe de
Bordeaux , à l'Evêque Comte de Noyon; celle de
Tourtoirac , même ordre , dioceſe de Périgueux .
à l'Abbé de Paty , vicaire général de Condom ;
celle de Saint Paul , même Ordre , dioceſe de Soiffons
, à la Dame le Tonnellier de Bretenil , Abbeſſe
du Réconfort ; celle du Réconfort , Ordre de
Citeaux , dioceſe d'Autun , à la Dame de Combres
de Breffoles , religieuſe de l'abbaye de Cuffel ,
dioceſe de Clermont.
PRÉSENTATIONS.
Le 12 Avril , le Maréchal Lascy , général des
troupes de l'Empereur , eut l'honneur d'être pré
ſenté au Roi & à la Famille Royale.
NAISSANCE .
La Princeſſe de Liſtenois eft accouchée d'une
fille.
MORTS .
Henriette-Caroline -Chriſtiane -Philippe-Louiſe ,
Landgrave de Heſſe- Darmstadt, fille de Caroline ,
Princeffe de Naſſau - Saarbruck , Ducheſſe Douai
riere
ΜΑΙ.
225 1774.
riere de Deux-Ponts , eſt décédée le 25 Mars , à
Darmſtadt, dans la cinquante - troiſieme année de
fon âge.
Jean-Ignace de la Ville , Evêque de Tricomie ,
Abbé Commendataire des abbayes rovales de St.
Quentin-les -Beauvais , Ordre de St. Auguſtin , &
de Leſſay , Ordre de St. Benoît , dioceſe de Coutances
, directeur - général des affaires étrangeres ,
ci -devant miniſtre du Roi en Hollande , & l'un
des.Quarante de l'Académie Françoiſe , eſt mort
à Verſailles , le 15 Avril.
Marie - Anne - Genevieve du Quesnois , épouſe
de Léonard - François , Marquis de Chevriers ,
meſtre de camp de cavalerie , & ancien officier
de Gendarmerie , eſt morte à Paris , âgée de quarante-
neuf ans .
Victoire-Delphine , née Princeſſe de Bournonville
, veuve de Victor - Alexandre de Mailly ,
Marquisde Mailly , comte de Rubembré , briga.
dier des armées du Roi , eſt morte à Paris , dans
la foixante dix-ſeptieme année de fon âge.
Claude-Fichel , laboureur de la paroiſſe de Lai .
zé en Mâconnois , eſt mort à Douzi-le- Royal ,
autre paroiſſe de la même province , dans la centneuvieme
année de ſon âge. Il avoit été marié
deux fois ; avoit eu de ſa premiere femme deux
fils & trois filles qui ont donné naiſſance à dix
enfans , & ceux-ci à neuf autres ; & de ſa ſeconde
, ſept enfans , dont trois ſont morts en bas
âge. Les quatre autres ſe ſont mariés , vivent
encore & ont dix- huit enfans. Ainfi ce laboureur
a vu naître de lui une poſtérité de quaranteneuf
perſonnes: il n'a été malade que les trois
derniers jours de ſa vie .
P
226 MERCURE DE FRANCE.
TABLE
PIECES IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Bienfaiſance , ibid.
Zamos , ou la Bienfaisance récompenſée ,
conte moral , 20
Vers à Mde. la Ruette , ſur ſa maladie , 39
Lalpuiſſance de l'Amour , ode imitée d'Horace, 40
Au maſque qui m'a tant intrigué au bal, ibid.
Souhait,
42
Aune jeune veuve Angloife , 43
La Petite-Maîtreſſe & la Ménagere des champs, 44
Dialogue , 47
L'Ane & le Roſſignol , fable , 56
1 L'Aveugle & le Cul-de-jatte , fable , 58
Beau ſentiment du feu Roi de Sardaigne , 59
Explication des Enigmes & Logogryphes , 60
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 65
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 71
Relation des voyages au-tour du Monde , ibid .
Fragmens de Tactique , 92
Veni mecum de Botanique , 104
La ſeule véritable Religion , 106
Hiſtoire de l'Ordre du St. Eſprit, III
Dictionnaire héraldique , 114
Oeuvres de théâtre de M, de Saint-Foix ,
Réponſe d'un jeune Penfeur à Mde la Com.
120
teffe de B ***, 121
MAI. 1774. 227
Mémoire pour l'établiſſement d'un Hôpital
d'Enfans-Trouvés à Angers , 125
Guide complet, 127
Correſpondance ſur l'art de la Guerre , 128
Manuel anti - Syphillitique , 132
Recueil des édits , déclarations , 135
.
Vie de Marie de Médicis , 136
ACADÉMIES des Inſcriptions & Belles - Lettres
, 137
-Royale des Sciences , 140
SPECTACLES , Opéra , 157
Comédie Françoiſe , 180
Comédie Italienne , ibid.
Lettre à M. L au ſujet d'une fauſſe accufation
de plagiat , 18г
Lettre de M. de Villemert , ſur ſon livre
de l'irréligion dévoilée , 185
AMgr le Duc de la Vrilliere , venant poſer
i
*la premiere pierre du College royal , 186
Vers pour mettre au bas du portrait de Mde
la Dauphine ,
P***, &c .
-Pour mettre au bas du portrait de M.
Dialogue entre Pégaſe & le Vieillard ,
ARTS , gravures ,
Géogrophie ,
Topographie,
Muſique ,
Architecture ,
Météores ,
Anecdotes ,
Déclarations , &c .
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
ibid.
187
188
196
198
203
205
207
208
211
214
215
218
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
Nominations , Préſentations ,
Naiſſance , Morts ,
FIN.
:
224
ibid.
D'UTRECHT.
Lettre de M. l'Archevêque d'Utrecht & deM.
M. les Evêques de Harlem & de Deventer ſes fuf.
fragans , à M. l'Archevêque de Toulouſe , au ſujet
de fon rapport contre le Concile d'Utrecht de 1763
fait à l'Affemblée Générale du Clergé de France
de 1765 & de la Cenſure qui en a été la fuite
qui n'a été rendue publique que l'année derniere
par l'impreſſion des actes de cette Affemblée , bro.
chure in 4to. de 33 pages , imprimée chez J.
Schelling Libraire à Utrecht..
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SPEN
AM
NAM
AP
20
M51
-1774
no.8
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
FUIN. 1774.
No. VIIL
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
VOYAGES OYAGES (Relation des entrepris par ordre de S.
M. Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphère
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis, &le Cap. Cook &c. 410. 4 vol. fig. 1774
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon ,
4to. fig. Paris. 1772-1773 les XIII premiers Cahiers.
Oeuvres de Mathématiques & de Phyſiques de s' Graveſande
, 4to. 2 vol. fig. Amsterdam 1774. à f 8 -
de Hollande.
Dictionnaire de Penſées ingénieuſes , tant en vers qu'en proſe
des meilleurs écrivains françois &c. 8vo. 2 νοί. 1773 .
Obſervations ſur les commencemens de la Société , par
Mr. J. Millar , Profeſſeur en droit à Glaſcow , trad.
de l'anglois. I vol. Amst. 1773 .
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde. 1 vol.
Orléans 1774.
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs Claſſiques
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 16
vol. Paris 1774-
Hiftoire de l'Académie Royale des Sciences pour l'année
1770. 4to. I vol. fig. Paris 1773 .
Journal de Médecine de 1774.
Oeuvres de Boileau grand in 8vo. 5 vol. fig. Amst. 1773
dito , in -douze 5 vol. fig.
Journal des Scavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
-
- dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Avril 1774 en
72 Volumes.
dito , la fuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année est compofée de 14 parties à 12
fols; fait pour l'année entiere f 2 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de fes Facultés intellectuelles & de fon
•Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 :
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Histoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques : les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés ators fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 4to. I vol. af 12 :
Burgundyk
22.27.
R
LIVRES NOUVEAUX.t
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite ac
tuellement les XIII. premiers volumes de la réimpreſſion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jus
qu'à la fin de l'Ouvrage.
13 .
Traité de l'Autorité des Parents fur le Mariage des Enfants
de Famille. I vol. gr. 8vo. Londres 1773. à f1 : 5
Penſées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France, fur divers sujets
importans d'administration , &c. pendant Son Séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII. Volumes 1774.
CONTIENNENT:
Tome I. Tableau Hiſtorique & Politique de la République
de Pologne. Recherches hiſtoriques fur la Provinced'Alface.
II . Recherches fur les Royaumes de Naples &de
Sicile , Deſcription Géographique , des Jurifdictions
ſupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la ville
de Naples , conſeil d'Etat ; Commerce , revenus ,
charges du Roi , forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleffe , du Peuple.
III. Abrégé Chronologique de l'Hiſtoire Sacrée ,
Eccléſiaſtique , & des Papes.
- IV. Penſées , Recherches , Obſervations ſur le
Commerce & la Navigation , balance du commerce .
fur les changes étrangers , fur les grands chemins de
France, droits d'entrée & de ſortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la ſuppreſſion des droits intérieurs
, obſervations ſur les foies , remarques importantes
fur le célibat , examen de la Banque de Law.
V. Recherches fur la Ruſſie , fur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'entrée & de fortie , ta
rif ou table Alphabétique des droits impolės fur les
marchandises importées & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie. Traité de commerce entre la Ruffie & la
Grande Bretagne.
VI. Hiſtoire impartiale d'Eudoxie Fæderowna
ordonnances de Pierre I. Obfervations fur les revenus
& les dépenſes de la république de Gênes , du gouvernement
, grand & petit Confeil, Doge, Sénateurs ,
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Colleges ; de l'iſle de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Anglois ;
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la ſource de toute puiſſance , &c .
Tome VII. Obfervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Tribunaux
, gouvernement de la cité de Londres , nfage
particulier à l'Angleterre leterre , des Douanes , des Acciles
ou maltores , des Finances , de l'Etat militaire , de la
population , des eſpeces , des poids & meſures , compagnie
de commerce , d'aſſurance.
- VIII. Détails ſur l'Ecoſſe , ſituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Eccléſiaſtique , Civil , tribunaux
, poids & meſures , des femmes , enfans , domeftiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes ,
univerſités . Tableau des poffeflions de l'Angleterre
dans l'Amérique , de la Barbade , de la Jamaïque , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la BarboudSe., l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Terre- Neuve , Acadie ,
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Penfilvanie
, de la Virginie & le Mariland , la Caroline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établiſſements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux actes
du Parlement , pour régler le Gouvernement de fes
plantations &leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , fur les
mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille.
- X. Origine , Droits , & prerogatives des principaux
emplois qui relevent de la couronne de France ,
Origine , Nature , & produit des impôts ſur le clergé
de France , &c .
- XI . Origine & progrès de la taille , fon établiſſement
en France , ſes variations , ſes produits & fa régie
, &c .
,
- XII. Détail Général de toutes les parties des Finances
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident de l'Hôtel- Royal des Invalides ,
maréchauffées de France , des troupes de terre , recherches
ſur les trois évêchés , fituation de la France
dans l'Inde avant la paix de 1763 .
-XIII. Table Générale des Matieres pour les XIII
Volumes.
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA MER.
Imitation d'une piece angloiſe de Prior.
Sun ur les bords de la Mer , auprès de ma Célie ,
Je m'amuſois à converſer :
Le jour commençoit à baiſſer ,
L'onde n'étoit qu'une glace polie ;
Prêt à ſe plonger dans les flots ,
Phoebus de ſes rayons coloroit les rivages ,
Sans échauffer la ſurface des eaux ;
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
L'air étoit pur , & le ciel ſans nuages :
Les Zéphirs veilloient encor
Et voltigeoient fur la liquide plaine
:
Que leur douce & tranquille haleine
N'agitoit par aucun effort.
J
4
Ce calme heureux enchanta ma Célie ,
Et la douceur de l'air paſſa dans ſes accens .
ود
" O le beau jour ! que ces lieux font touchans
Puiſfſé-je les revoir tous les jours de ma vie ,"
Dit-elle ! Et le plaifir , d'un pinceau de carmin ,
Vint relever l'éclat & les lis de ſon tein.
Mais quel retour fubit ! .. L'air mugit , le vent gronde,
Les Autans déchaînés troublent la terre & l'onde ;
Le ciel d'un crêpe noir a voilé fon azur ,
Le jour fuit , l'horizon ſe peint d'un rouge obſcur ,
La foudre & les éclairs déchirent les nuages ,
Les vagues en courroux ſe briſent aux rivages ,
Tout frémit ; & Célie , à cet objet d'horreur ,
Tremble , ſe retourne & friſſonne ,
Et jure que jamais perſonne
Ne la verra dans ce lieu de terreur.
Célie , ch bien ! contemple ton image :
Tes traits font peints ſur cette immenfe plage.
Quand la raiſon regle tes ſentimens ,
Que le plaifir anime tous tes ſens ,
Le ſoleil eſt moins pur , moins beau que ton viſage ;
Les flots calmes n'ont pas tant de ſérénité.
Sur l'océan d'Amour , fans crainte de naufrage ,
' JUIN. 1774- 7.
Je vogue avec tranquillité ;
Je bénis mes liens , & mon coeur enchanté
Abandonne à l'oubli les charmes du rivage.
Mais quand fur ton front incertain
Je vois errer la Triſteſſe & la Crainte ,
Quand la Douleur dépare ton beau ſein .
Dans tes yeux alarmés ſi la Douleur eſt peinte ,
Alors c'eſt la Mer en fureur
Qu'agitent à l'envi l'Aquilon & Borée ,
Par la pluie & les vents tour-a-tour déchirée.
Le matelot ſaiſi , conſterné de frayeur ,
Eſt moins troublé , moins vexé que mon coeur.
J'eſſaie à trouver un aſyle ;
Je cherche , mais en vain , à regagner les bords :
La Fortune & l'Amour repouffent mes efforts.
Echoué sur les flots , j'y demeure immobile ;
Contraint enfin à t'imiter ,
Je gronde , & ma voix menaçante
En reproches oſe éclater...
Mais je cede bientôt au charme qui m'enchante :
Malheureux loin de toi , tourmenté dans tes bras ,
Je meurs en te voyant & ne te voyant pas.
Par M. Simon , mattre en chirurgie
13
à Troyes.
A4
8 MERCURE DE FRANCE
LE PAPILLON & LE PAVOT,
Fable.
DAns un jardin vanté
Où l'art , par ſa parure ,
Cherche en vain la beauté
De la ſimple Nature .
Un Papillon ,
Au lever de l'aurore ,
Dans la belle ſaiſon ,
Venoit d'éclore .
Le nouvel inconftant ,
Surpris de fa métamorphoſe ,
Va , vient , fait mille tours , voltige , ſe repoſe ;
De fon foible être tout content .
Puis avec grace bat de l'afle
Et craint... Mais ſéduit par la voix
De l'Inconſtance qui l'appelle ,
Pour la premiere fois
Prend l'effor pour errer ſous ſes trompeurs auspices
Le voilà dans les airs , portant par-tout ſes yeux.
Quelques papillons peu novices
Promenoient leurs caprices
Sur les fleurs d'un parterre affez près de ces lieux
Ce ſpectacle nouveau des plaiſirs qu'il ignore ,
Gliife bientôt en lui le ſoupçon du plaiſir ;
Et , ſans connoftre rien encore ,
Intrigué par l'exemple , il connait le defies
JUIN. 1774 و
Et defir, en ce cas , n'eſt pas long à s'accroftre ;
Bientôt c'eſt un beſoin .
Il quitte promptement le lieu qui l'a vu naftre ;
Pour eux , comme pour nous , le bonheur.. C'eſt plus loin.
Arrivé ſur les fleurs , tout lui plaft , tout l'enchante ,
Puiſque pour lui tout eſt nouveau.
La premiere qui ſe préſente
Il la choiſit ... C'eſt un Pavot ,
Qui , retenant avec adreſſe ,
Sous le maſque de la beauté ,
Son haleine traſtreſſe ,
Profite du moment , Panime , & dans livreſſe ,
Gliffe en lui le poiſon dont il eſt infecté ,
C'en eſt fait pour jamais , ſa jeuneſſe eſt flétrie ,
Ses beaux jours ne ſont plus ; le malheureux amant
Paie le plaiſir d'un moment
Du reſte de ſa vie .
Jeuneſſe aveugle & fans raiſon ,
Crains les plaiſirs offerts ; vois à qui tu t'adreſſes a
Les Pavots offrent leur poiſon ;
La Roſe défend ſes richeſſes .
ANPRES
Par M. Th. ae la Ch.
As
10
MERCURE DE FRANCE.
SYLVIE , Conte pastoral.
DANS les campagnes fleuries de la
Theffalie eſt une vallée délicieuſe que les
poëtes ont chantée ſous le nom de Tempé.
Ce lieu charmant , dominé par l'Olympe ,
étoit fouvent la retraite des Muſes. Les
Divinités prenoient plaisir à ſe communiquer
aux fortunés habitans de cet afyle
champêtre. Les Nymphesfolâtroient avec
les Burgers , & les Satyres des bois devenoient
enjoués & moins farouches à l'aspect
d'une jolie bergere. On a vu de vieux
Faunes foupirer ,& faire retentir les échos
de leurs plaintes amoureuſes. Diane pré
féroit le ſéjour de Tempé à celui de Délos.
Elle pourſuivoit avec ſes Nymphes
les Faons timides & les biches effrayées
qui fuyoient dans les vallons pour éviter
les traits de la Déeſſe.
L'aimable enfant de Cythere s'échappoit
quelquefois de la cour bruyante des
ris &des jeux. Seul & fans éclat , il venoit
goûter à Tempé cette douce tranquillité
qui fuit les grandes villes. Tantôt
, couché ſur un litde roſes , il méditoit
quelques tours de ſa façon ; tantôt , caché
JUIN. 1774.
dans un feuillage, il ſurprenoit la jeune
amante qui , ſe croyant ſans témoins , ſe
livroit ſans réſerve aux tendres impresfions
de ſon coeur. La préſence de l'Amour
animoit toute la Nature. Les autels de
gazon , élevés par les Nymphes & les
bergeres , atteſtoient par- tout ſa puiſſance.
Le ramage des oiſeaux étoit plus
doux. Zéphire careſſoit les fleurs avec
plus de vivacité. Tous les êtres ſembloient
s'unir dans un tranſport univerſel pour
rendre hommage au Dieu qui regne ſur
tout l'Univers.
Une feule Beauté étoit inſenſible. Sylvie
, attachée au culte de Diane , fuyoit
l'amour & fes douceurs. Lorſqu'elle entendoit
célébrer ſes louanges , elle fourioit
avec mépris. Un enfant, diſoit-elle ,
un enfant voudroit tout enchaîner fous
ſes loix !
Les bergeres s'entretenoient ſouvent
de la beauté de Sylvie. Le dépit entroit
preſque toujours dans les louanges qu'elles
lui prodiguoient. J'ai vu , diſoit un
jour la jeune Iris , j'ai vu monberger foupirer
en la voyant; la folâtre Philis diſoit
avec un fouris malin , que le tendre Endymion
s'étoit arrêté pour contempler
Sylvie , & que Diane avoit rougi..
12 MERCURE DE FRANCE.
Parmi tous les bergers on diſtinguoit
facilement le jeune Hilas. Il n'avoit vu
que ſeize printemps ;& fon coeur ſoupiroit
fans ceſſe pour l'inſenſible Sylvie. Tous
les jours , au lever de l'Aurore , il jonchoit
de fleurs le feuil de ſa cabane , il
entouroit fa houlette de guirlandes ; mais
des foins fi touchans ne pouvoient attendrir
cette Beauté ſévere. Lorſqu'un amant
otoit exprimer les ſentimens qu'elle avoit
fait naître , elle fuyoit. C'eſt ainſi qu'on
vit fuir Daphné lorſqu'elle fut pourſuivie
par Apollon. Les Dieux punirent cette
nymphe inhumaine , & la changerent en
laurier. On voit encore à Tempé cet arbre
fatal , monument du triſte fort de la
fille du vieux Pénée. Ce fleuve , penché
fur fon urne , déplore le malheur de ſa
fille , & ſemble deſirer qu'elle eût été
moins cruelle. Lorſque le Printemps couronné
de fleurs commence à ſourire , les
bergers & les bergeres s'aſſemblent autour
du laurier , & chantent des hymnes en
l'honneur d'Apollon. Jeunes filles , diſent
les bergers , que l'aventure de Daphné
vous apprenne à ne point fuir un amant
chéri. Ces mots font ſourire les bergeres
innocentes ; elles promettent , au fond
de leur coeur , de n'être point cruelles ,
JUIN. 13 1774 .
1
pour ne point partager le fort de la nymphe.
Pour plaire aux yeux de Sylvie , Hilas
ornoit en vain fon chapeau de fleurs. En
vain il uniſſoit les tendres accens de ſa
voix à la douce mélodie de ſon chalumeau.
Lorſqu'il rencontroit ſa bergere ,
ſon coeur étoit vivement agite. Il vouloit
parler ; mais , déconcerté par un ſeulde fes
regards , il ſe taiſoit, ſoupiroit& baiſſoit
les yeux. Sylvie feignoit de ne point entendre
ce langage. Lachaſſe étoit l'unique
amuſement auquel elle fût ſenſible. Souvent
, abandonnant fon troupeau dans la
prairie , & confondue avec les nymphes
de Diane , elle parcouroit les plaines&
les vallons. Hilas ſuivoit de loin cette
troupe aimable & enjouée ; car alors aucun
mortel , excepté Endymion , n'oſoit
paroître aux yeux de la déeſſe. La déplorable
aventure d'Actéon effrayoit tous les
bergers. Au déclin du jour , Diane avoit
coutume de congédier ſes nymphes. Les
unes faifoient les préparatifs de la chaſſe
ſuivante , les autres ſe réfugioient dans les
boſquets , où elles étoient attendues par
les Faunes ruſés .
Un ſoir Sylvie , fatiguée de la chaſſe ,
s'étoit endormie dans un boçage. Le ha
14 MERCURE DE FRANCE.
ſard , ou plutôt cet inſtinct fatal qui guide
les amans , y conduiſit Hilas. La ſurpriſe
&l'admiration le rendent immobile. Les
yeux fixés ſur ſa bergere , il dévore en
filence les charmes qui s'offrent à ſa vue.
A la moindre agitation des feuilles , il
craint d'interompre un ſommeil ſi favorable
pour un amant. Les beaux yeux de
Sylvie qui font fermés , n'intimident plus
par leur éclat. Sa tête eſt appuyée nonchalamment
ſur ſon bras. Son arc & fon
carquois font à ſes côtés. Des guirlandes
de fleurs , entrelacées avec fes longs che ,
veux , dérobent aux regards avides les
tréſors de ſon ſein. Hilas, le timide Hilas
s'avance lentement. Ah! s'il oſoit appliquer
fes levres brûlantes fur ce bras
arrondi par les Graces ! Il ofe , & la bergere
ne ſe réveille point. Une bouche..
vermeille l'invite à cueillir un baifer. Imprudent
, que vas- tu faire ? Mais , c'en eſte :
fait , il n'écoute que ſes tranſports. Un
ſecond baifer eſt bientôt ravi. Sylvie ouvre
ſes beaux yeux ; elle les promene languifſſamment
autour d'elle. Elle apperçoit
le berger. Confufe d'avoir été furpriſe
, ſes joues s'enflamment. Le dépit
éclate dans ſes regards. Elle veut fuir :
Hilas l'arrête & ſe précipite à ſes pieds..
JUIN: 1774. 15
Téméraire berger , s'écrie - t - elle , as - tu
donc oublié que j'appartiens à Diane ? A
ces mots Hilas eſt confondu. (Les amans
ſont timides .) Il leve les yeux , mais il ne
voit plus Sylvie , elle a déjà diſparu.
Le malheureux berger ſe déſeſpere. Il
prend les bois & les prairies à témoin de
la cruauté de ſa bergere. Toute la Nature
ſe conforme à ſa triſte ſituation. Philomele
oublie ſes propres malheurs pour
partager les fiens. Les tendres oiſeaux cesſent
leur ramage pour entendre ſes plaintes.
Echo foupire avec lui; & le murmure
d'un ruiſſeau qui coule à ſes côtés ,
devient plus doux. Le folâtre zéphir n'agite
plus le feuillage des arbres. Un profond
filence regne autour de lui ; il le
rompit enfin: ,, Inſenſible Sylvie, rien
ود
"
ne peut attendrir ton coeur plus dur
,, que les rochers ! Que faut-il, cruelle ,
„ que faut - il donc pour te plaire ? Au
lever de l'aurore, lorſque la tourte
relle fait entendre dans nos champs
” les doux accens de ſa voix , je te ſuis
dans les campagnes. Dans l'ardeur brûlante
du midi , je prépare le boſquet
aſſez fortuné pour te procurer fon ombrage.
Hélas ! que n'ai je point fait ?
J'ai dédaignépour toi les bergeres de nos
hameaux . Hier je traverſois la prairie.
ود
ود
"
ود
"
-
1
:
1
16 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
و د
Les Naïades qui folâtroient ſur lesbords
des fontaines , me fixerent en ſouriant.
J'entendis qu'elles difoient : Voilà le
,, plus beau des bergers. Je ne m'arrêtois
„ point, car je cherchois Sylvie. Les Nym-
,, phes font belles ; mais ma bergere eſt
plus belle encore. Puiſſant Amour , ſi jamais
j'ai paré tes autels de fleurs , ne
fois pas inſenſible à mes maux. Je t'en
,, conjure par le nom de la belle Pſyché ,
,, par les Nymphes que tu pourſuis dans
و د
و د
"
ود
و د
les bois d'Idalie , par tes loix ſouveraines
qui captivent tous les coeurs. Souffriras
- tu qu'une ſimple mortelle ſoit ود inſenſible à tes feux?
و د
C'eſt ainſi que le tendre Hilas exprimoit
ſa douleur lorſque l'Amour parut à
ſes yeux. Ce dieu , caché dans un bocage
voiſin , avoit entendu les plaintes du berger.
On dit même que ce tyran des coeurs
en fut touché & verſa des larmes. Jeunes
Beautés , vous le ſavez , il ne s'attendrit
pas toujours. Mais alors les Graces
étoient ſimples & naïves , & l'Amour n'étoit
point cruel. Il n'avoit pas cet air farouche
qui effraie la bergere innocente.
Son regard étoit doux. La naïveté de l'enfance
répandoit ſur ſa phyſionomie cette
expreffion touchante qui intéreſſe& qui
perfuade. Ses fleches n'étoient point empoiſonnées
JUIN. 1774 17
!
poifonnées comme elles le furent dans les
fiecles moins heureux. Il regarde tendrement
Hilas , & lui parle ainſi: ,, Berger
is, j'ai entendu tes prieres ; eſſuie tes
pleurs : j'exaucerai tes voeux. Demain ,
: avant que l'aſtre du jour ait ceſſé d'éclai-
;, rer ces côteaux , Sylvie ſera touchée de
وو
" tes ſoins. Tuferas heureux ,&je triom-
, pherai : " Il dit, & diſparut auſſi - tôt.
Comme la roſée bienfaiſante ranime
une fleur à peine écloſe qui ſe penchoit
déjà fur ſa tige deſſéchée , l'eſpérance fait
renaître dans le coeur du berger le ſentiment
du plaifir. ,, N'est- ce point un fonge,
وو s'écrie-t- il tranſporté? l'ai je bien en-
ود
و د
tendu Sylvie ſera ſenſible ! Amour ,
;; charmant Amour , puiſſes tu jamais ne
3, trouver de cruelle ! Puiſſent les jeunes
bergeres te faire hommage deleurs premiers
ſentimens ! O ma Sylvie , de-
و, main avant la fin dujour je te verrai
- fourire à mon aſpect. Mais comment
, l'Amour opérera - t- il ce prodige ? Ses
,, fleches feront-elles ce que les ſoins les
,, plus tendres n'ont jamais pu faire ? Oui
, fans doute; rien n'eſt impoſſible à ce
.,, Dieu féduisant. Diane elle-même a resfenti
les atteintes de fon pouvoir. N'en
doute plus , heureux Hilas ; Sylvie fe-
و,ra ſenſible.
و
ور
:
B
L
1
1
1
18 MERCURE DE FRANCE.
1
Déjà les rayons argentés de la lune
commençoient à percer au travers du feuil
lage des arbres: Hilas retourne à ſa cabane.
Tranſporté d'alegreſſe , il fait retentir
les échos du doux ſon de ſa muſette.
Les bergers qui ramenoient leurs troupeaux
des pâturages , ſont ſurpris de le
voir fi joyeux. Eſt - celà , diſent- ils , cet
infortuné qui gémiſſoit ſansceſſe , victime
des rigueurs de l'Amour ? Il chante ; fon
coeur eft content: oh ! fans doute , Sylvie
a ceffé d'être cruelle. Le jaloux Daphnis
l'interroge en tremblant-Quoi ! berger ,
ferois-tu donc heureux ? La fiere Sylvie
t'auroit-elle engagé ſa foi? -Non , non:
mais demain avant la fin du jour ma bergere
ſera ſenſible : les bergers ne comprennent
point ce langage. Hélas ! diſentils
, fa raiſon s'eſt égarée.
1
Rentré dans ſa cabane , Hilas fonge
fans ceſſe aux promeſſes de l'Amour. Il
croit que ce Dieu choiſira le temps du
fommeil pour bleſſer le coeur de fa bergere.
Peut- être , ſe dit- ilà lui-même , peutétre
Sylvie commence-t-elle à ſoupirer ?
O ma cabane , tu ſeras embellie par fa préfence.
Elle daignera t'habiter avec moi.
Demain , au lever de l'aurore , j'irai au devant
d'elle ; ſes yeux ſe fixeront tendre.
ment ſur les miens. Je cueillerai des
JUIN.1774 19
۱
fleurs ; j'en ornerai ſon ſein. O nuit , que
tu me parois longue! L'impatient Hilas
ſe livre aux tranſports de l'éſperance. Le
fommeil qui fuit les amans n'appeſantit
point ſes paupieres. Il fort& parcourt la
prairie. Le pâle flambeau de la lune guide
ſes pas incertains. Montant fur un côteau
couronné de chênes antiques , il regarde
ſi l'aurore commence à poindre fur l'horizon.
Il lui adreſſe ſes plaintes : Belle
Aurore , pourquoi languis- tu filong-temps
dans les bras du vieux Titon ? Couronnetoi
de rofes , parois ! le beau Céphale t'attend
ſur les montagnes. Mais il apperçoit
au bas du côteau la cabane de Sylvie entourée
de jeunes arbriſſeaux que ſes mains
ont plantés. A cette vue , il ne ſe ſent
pas de joie. Il ſe précipite dans le vallon.
Voilà le gazon ſur lequel ma Sylvie respire
la fraîcheur des belles ſoirées. Crois-
Tez , charmantes fleurs ; embelliſſez- vous
d'un nouveau coloris.
Les yeux fixés ſur la cabane , Hilas paroît
abſorbé dans ces douces méditationts
qui font ſouvent interrompues par les
tranſports les plus vifs. Si l'haleine du
Zéphire agite les feuilles , il croit enten
dre ſa bergere. Son coeur treſſaille. Ses
genoux ſe dérobent ſous lui. Amour ,
B2
20 MERCURE DE FRANCE .
1
Amour , ah ! ſouviens-toi de tes promesfes.
Déjà les rayons de l'aſtre du jour commencent
à dorer le ſommet des montagnes.
Diane ſe dérobe enfin aux transports
du fidele Endymion ; elle appelle
fes Nymphes , qui , agitant leur blonde
chevelure , s'aſſemblent en foule autour
d'elle. Le bruit des cors retentit au loin
dans les vallons. Les animaux effrayés
abandonnent leur taniere & ſe précipitent
au devant de la mort. La belle Sylvie ,
plus brillante que l'Aurore , fort enfin de
ſa cabane. Ses cheveux flottent négligemment
ſur un ſein plus blanc que les lis.
Le repos de la nuit ſemble avoir donné
aux roſes de fon teint une fraîcheur plus
vive. Elle dirige ſes pas vers une fontaine
dont les eaux claires & limpides invitent
toutes les bergeres à s'aſſurer de leurbeauté.
On dit que Sylvie jeta quelques
coups d'oeil à la dérobée dans le criſtal
des eaux , & qu'elle ſe trouva belle. Un
fouris de fa bouche charmante exprima
toute la fatisfaction qu'elle éprouvoit.
Hilas , qui ſe tenoit caché derriere les arbres
, en conçut un bon augure. Ah! fans
doute , elle veut plaire , dit- it ; l'Amour
l'aura rendue ſenſible. Il veut ſepréſenter
JUIN. 1774. 21
devant elle ; il héſite. Enfin , animé par
Peſpérance , il s'approche en tremblant.
La parole expire ſur ſes levres -Sylvie ...
Belle Sylvie .... - La bergere le voit ,
rougit , & ne lui donne pas le temps d'achever.
Plus légere qu'une biche qui ſe
dérobe aux pourſuites du chaſſeur infatigable
, elle part , & elle eſt déjà dans
les bois où Diane avoit aſſemblé ſes
Nymphes.
Hilas eft muet , immobile , anéanti.
Malheureux berger , font- ce - là les eſpérances
que l'Amour t'avoit données ? Eſtce-
là ce bonheur imaginaire dont ton
coeur s'étoit flatté ? C'en eſt fait , il va
l'oublier. L'ingrate ne ſe rira plus de ſes
peines. Elles ne jouira plus de fon triomphe.
Non , non , je ne veux plus l'aimer,
J'aimetai plutôt cette belle Nymphe
dont les yeux font ſi doux, Elle ne
ſera pas auffi cruelle que Sylvie. Ses regards
auront peut-être moins de charmes ;
mais au moins je ne la verrai point fuir
devant - moi. Cruelle Sylvie , adieu ....
adieu pour toujours. Je vais quitter ces
lieux embellis par ta préſence. J'irai , oui
j'irai dans des climats ſtériles & fauvages.
Hélas! ton image m'y pourſuivra fans
ceſſe. Je t'aimerai peut- être encore , mais
B 3
83 MERCURE DE FRANCE.
je ne te verrai plus. Va, j'en mourrai de
regret. Perfide Amour, pourquoi m'as tu
trompé ?
Ildit , & un torrent de larmes inondoit
fon viſage. Son coeur eſt agité par mille
mouvemens divers. Il ne peut s'arracher
des lieux chéris de ſa naiſſance. Il veut
revoir encore une fois ce boſquet ſolitaire
où il vit ſa bergere endormie , & où
l'Amour lui apparut. Ah ! s'il y rencontroit
Sylvie , s'il lui diſoit qu'il ne l'aime
plus , qu'il va la hair ; oui , ſon ſort ſeroit
moins affreux. Vain eſpoir ! La farouche
Sylvie parcouroit les forêts . Elle
ne ſongeoit pas que le ſenſible Hilas ſe
livroit au déſeſpoir. Amour , n'amolliras-
tu point le coeur de cette inhumaine ?
Que le boſquet eft changé ! Hilas n'y voit
plus ſa bergere. Voilà l'arbre touffu à
l'ombre duquel elle ſe livroit aux douceurs
du ſommeil. Ces fleurs flétries &
fanées déſignent encore l'endroit où elle
repoſoit ſes membres délicats . Heureux
oiſeaux qui chantez vos amours , vous
fûtes les témoins de mes tranſports indifcrets
: foyez-le déſormais de mon funeſte
fort. Je veux mourir. Ah ! Sylvie ,
les Nymphes te reprocheront ta cruauté.
Tu les verras , les cheveux épars , arrofer
JUIN. 1774- 23
ae de larmes mon corps froid & inanimé,
Tu pleureras peut-être auſſi , &, dans l'amertume
de ton coeur , tu diras: hélas ! il
méritoit un deſtin plus heureux. Regrets
inutiles ! Hilas ne ſera plus. Ces mots
étoient entrecoupés par ſes ſoupirs & fes
-ſanglots. Il grava ſur l'écorce d'un arbre
ces triftes paroles :
Hilas aima Sylvie , & fe donna la mort.
L'ingrate en fut la cauſe ; amans , plaignez fon fort.
-
;"
Auſſi- tôt un bruit ſe fait entendre. Il
détourne la tête. Une jeune bergere effrayée
, & fuyant à pas précipités , ſe jette
dans ſes bras . Hilas , fauvez moi.....
Un monſtre...-Elle n'en dit pas davantage
, & tombe évanouie. Hilas reconnoît
ſa bergere, C'étoit Sylvie. Grands Dieux!
quelle fut ſa ſurpriſe ! mais il apperçoit
au travers des arbres un énorme fanglier
qui venoit droit vers le boſquet. Le péril
étoit proche. Hilas ne balance point ;
il laiſſe Sylvie ſur le gazon, ſaiſit ſa lance
& vole au- devant de cette bête féroce,
Cependant la bergere revint pardegrés
de la frayeur qui avoit glacé ſes ſens. Ne
voyant plus l'objet de ſa terreur , elle ſe
raffure. Les roſes de ſon teint ſe rani-
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
ment. Un fentiment plus doux fuccede a
la crainte & à l'effroi. La reconnoiffance
l'intéreſſe en faveur de ceberger généreux
qui vient d'expoſer ſa vie pour fauver la
fienne. Comme elle ne le voit plus auprès
d'elle , elle ne doute pas qu'il n'ait
pourſuivi le monſtre. Hélas , dit -elle , il
fera peut-être la proie de cette bête féro
ce ! Les caracteres qu'Hilas vient de graver
ſur un hêtre, excitent ſa curiofité,
Elle approche , & lit en tremblant.
› Dieux! je lui fuis redevable de la vie ,
ود
-
& je ferai la cauſe de fa mort ! Ilm'a
, trop aimée ; étoit-ce donc un crime qui
méritât ma haine ? Malheureux berger ,
,, pourquoi t'ai -je réduit au déſeſpoir ?
Mon devoir m'ordonnoit d'etre infen-
ود
ود
ود fible; mais je ne devois pas të haïr ,
,, je ne devois pas te fuir avec tant de
,, rigueur."
Sylvie , l'inſenſible Sylvie verſe des
larmes. Elle appelle Hilas , mais Hilas ne
répond point. Pauvre berger , répete- t-elle
fans ceſſe , pour abréger ſes jours , il ſe
fera peut- être livré aux fureurs du fanglier.
Elle éprouve une inquiétude qu'elle n'a
pas encore fentie. Elle regarde au travers
des arbres ſi elle n'appercevra pointHi-
Jas.
JUIN. 1774. 25
Tandis qu'elle ſe livroit aux réflexions
les plus triftes , de profonds gémiſſemens
viennent frapper ſes oreilles. Elle s'ar
rête , friffonne , & ſemble preſſentir quelque
nouveau malheur. Elle dirige ſes pas
chancelans vers l'endroit d'où partoient
ces ſoupirs. Elle voit un jeune enfant appuyé
contre un arbre. La douleur la plus
vive eſt peinte ſur ſon viſage. Ses yeux
font mouillés de larmes . Feignant de ne
point appercevoir la bergere , il continue
de ſe plaindre , & prononce , en ſanglot .
tant, le nom d'Hilas. Sylvie eſt effrayée.
Berger , que dis - tu ? Hilas ? eh bien Hilas
? .. Le jeune enfant ſe retourne &
paroît étonné. Eſt - ce à toi , bergere
inhumaine , d'être inquiette fur le fort
d'un malheureux dont tu as voulu la
mort? Triomphe , barbare : Hilas n'eſt
plus ; il n'eſt plus... Tu pleures , cruelle ,
tu pleures ! quoi ! ton coeur s'attendrit ?-
A ces mots , un nuage épais obfcurcit les
yeux de la bergere. La pâleur de la mort
fe répand ſur ſes joues, Elle fuccombe.
Le jeune berger la ſoutient dans ſes bras.
Ahl Sylvie , tu ne vois pas le piege qui
eſt tendu ſous tes pas. Ce jeune berger
qui pleure la mort d'Hilas , c'eſt l'Amour.
Ses yeux le trahiſſent. Ce Dieu ſemble
B5
26 MERCURE DE FRANCE;
1
s'applaudir de ſon triomphe. Il ſourit en
voyant l'heureux effet de ſes paroles artificieuſes.
L'occaſion eſt favorable : il prend
une de ſes fleches & perce le coeur de la
bergere.
Comment peindre les tranſports de
Sylvie? L'Amour qui les a cauſés pourroit
ſeul lesdécrire. Elle ouvre ses yeux mourans;
fon visage eſt enflammé. Ce n'eſt
plus, ce n'eſt plus cette ſuperbe Beauté
qui fuyoit au ſeul nom d'un amant. Son
imagination s'égare. Elle croit voir Hilas
, elle lui adreſſe la parole. Tantôtelle
ſe reproche ſa cruauté; elle déteſte ces
vains plaiſirs qui avoient flatté juſqu'alors
fon ame inſenſible. ,, -Ah ! fi je
pouvois le rappeler à la vie aux dépens
de la mienne ! Berger , raconte - moi
ſon funeſte deſtin. Ne crains point de
,, déchirer un coeur trop ſenſible. Cha
,, cune de tes paroles medonnera lamort;
,, mais j'ai mérité mes malheurs."
ود
ود
و د
L'Amour compoſe ſur le champ les
traits de fon viſage. Le voilà devenu
trifte , & il recommence à pleurer. J'ai
vu, dit- il , j'ai vu le tendre Hilas fuccomber
, victime de ta cruauté. Il a terraſſé
cet horrible ſanglier qui te pourſuivoit.
Tous les bergers furent témoins de ſa vic
JUI N. 1774. 27
Sire. On liſoit ſur ſon viſage la joie
qu'il éprouvoit d'avoir pu ſauver tes jours.
Il ſe dérobe aux éloges qui ſont dûs à ſa
valeur ; & , me conduisant dans un bosquet
: Berger , me dit - il , j'ai ſauvé les
jours de ma bergere; je meurs content,
Hélas! j'euſſe mieux aimé paſſer ma vie
avec elle ; mais rien n'a pu fléchir cette
ſévere Beauté, Adieu: va dire à Sylvie
que j'ai rendu mon dernier ſoupir en prononçant
fon nom. Auſſi-tôt ſes yeux s'égarent;
il prend ſa lance , &....-Ah !
berger , n'acheve pas. Epargnece dernier
trait à mon coeur ulcéré. O mon cher Hilas!
j'ai refuſé de partager avec toi les
douceurs de la vie: eh bien, je te ſuivrai
dans l'empire des Morts. Berger , conduis
moi vers l'endroit où eſt le corps de
mon cher Hilas. Je l'arroſerai de mes larmes
, & je m'empreſſerai d'aller aux En- (
fers appaifer fon ombre irritée.
La malheureuſe Sylvie s'abandonne
ſans réſerve à l'égarement de ſa douleur.
Elle arrache les fleurs qui ornent fes cheveux
; elle déchire ſes guirlandes. Cruel
Amour , pourquoi prolonges-tu ſes tourmens
? Ton triomphe n'est - il pas complet
? Aufſi - tôt un concert harmonieux
d'inſtrumens champêtres ſe fait entendre..
28 MERCURE DE FRANCE,
Une foule de bergers s'avance. On eût
dit d'une fête brillante. Ils chantoient en
choeur les louanges d'Hilas , & célébroient
la victoire qu'il venoit de remporter fur
le fanglier. On dépoſe aux pieds de Sylvie
la hure de cet affreux monftre. Elle
rejette ce funeſte préſent. -Eh ! que
m'importe ce triſte monument de ſa victoire
? Il n'eſt plus. O mon cher Hilas !
-Un berger ſe précipite à fes pieds.-
O ma chere Sylvie , Hilas vit encore ; il
vit pour t'adorer. -Sylvie , hors d'ellemême
, ſe précipite dans les bras de l'amoureux
berger , l'arroſe de ſes larmes .
Eſt- ce toi , cher Hilas , s'écrie- t- elle ; eftce
toi ? En croirai-je mes yeux ? -Hilas ,
dans l'ivreſſe du bonheur ne peut exprimer
ſes tranſports. Il la preſſe contre fon
fein , la couvre de ſes baiſers. Les bergers
atendris contemplent une ſcene ſi
touchante. Amour s'applaudit , &, dé
ployant ſes aîles , il s'éleve ſur un nuage
d'or foutenu par les Zéphirs. Soyez heureux
, leur dit- il; c'eſt ainſi , belle Sylvie ,
que je punis les coeurs rebelles à mes loix.
Les jours que vous allez paſſer ſous mon
empire feront filés par la main des Plaifirs.
Une aimable rougeur colore lesjoues
de Sylvie. Elle foupire , elle eſt fachée ,
JUIN. 1774. 29
non de céder aux tranſports d'un amant
fidele , mais d'avoir différé ſi long-temps
de rendre à l'Amour le tributde fon coeur.
Aimable Zirphé , que mes foins n'ont pu
attendrir , puiſſe l'Amour vous ouvrir les
yeux & me rendre auſſi fortuné qu'Hilas !
Par M. D** , de Chartres .
LA MORT DE TRAJAN , Ode
Sous
e
Pous la faulx de la Mort victime languiſſante ,
Trajan n'entendoit plus que la voix gémiſſante
Des peuples qui pleuroient fon deſtin rigoureux.
Ah ! quels peuples , dit- il , quels honneurs ils me rendent
Les larmes qu'ils répandent
Font fentir à mon coeur que j'ai fait des heureux.
٢٠٠٩٧
Du germe des vertus voilà les fruits utiles.
Loin de multiplier des loix ſouvent ſtériles ,
Aux moeurs des citoyens j'ai confié mes droits:
Les moeurs , mieux que les loix , font un appui fidele
Et , quand l'Etat chancelle
La vertu des Sujets eſt la force des Rois.
१०
MERCURE DE FRANCE.
Qu'est - ce donc qu'un mortel chargé de la couronne ?
Du rang de ſes égaux ; s'il monte ſur le trône ,
N'est - il au - deſſus d'eux que pour les écraſer ;
Pareil à ces vapeurs , alimens du tonnerre ,
Qui partent de la terre ,
Et fur elle en grondant tombent pour l'embrafer .
:
Combien de fois j'ai dit , en trafnant mes entraves :
Les ſujets font des Rois & les Rois des eſclaves.
Le peuple , ſous nos loix , ne cherche qu'un appuis
Ant u de fon bonheur , par un commun fuffrage ,
Il nous laiſſe l'ouvrage ,
La tempête est pour nous & le calme pour lui.
Je vais donc te quitter , 6 famille chérie ;
Tes foupirs ont paffé dans mon ame attendrie :
Puiſſe le Ciel propice exaucer mes ſouhaits ,
T'accorder un bon Prince , & qui , fléau du vice ,
Surpaſſe ma juſtice ,
Et même dans ton coeur efface mes bienfaits
Aces mots le trepas lui ferme la paupiere !
Et fon ame , traçant un fillon de lumiere ,
Avec l'humanité s'envole vers les cieux .
Cette voix dans les airs ſoudain ſe fait entendre
Qu'on révere ſa cendre ;
13
Le tombeau d'un grand homme eſt le temple des Dieux.
JUIN. 1774. 31
Déjà vers ſon cercueil de toutes parts accourent
Des ſujets déſolés qui l'embraſſent , l'entourent ,
L'arroſent de leurs pleurs mêlés à ceux des grands ,
Et ceux-ci s'écrioient ſous un ſi juſte maître ,
Qui de nous fut un traître ?
On ne voit des flatteurs qu'à la cour des tyrans.
Trainant à pas tardifs fa famille tremblante ,
Un laboureur courbé , d'une main défaillante ,
Montroit à ſes enfans le ſoutien qu'ils perdoient;
Oui Trajan , diſoit - il , nous a ſervi de pere ;
Les pleurs & la miſere
S'enfuirent de nos champs que ſes yeux fécondoient.
C'eſt en vain que la guerre , aux cris de la vengeance
S'éveille , & , fur ſes pas amenant l'indigence ,
Menace d'étouffer l'eſpoir de nes fillons :
Trajan s'arme , s'élance , écarte les tempêtes
Qui grondent fur nos têtes ,
Et le dieu des combats eſt celui des moiſſonsa
Il n'interroge point ſur le fort des provinces
Ces eſclaves titrés , fiers de tromper les Princes.
-Il vient dans nos hameaux : il y peſe ſes droits ,
Là , réglant les beſoins des ſujets & du maître ,
Il commence à connaître
Qu'une vile chaumiere eſt l'école des Rois,
MERCURE DE FRANCE.
Si d'ornemens pompeux les villes s'embelliffent ,
L'or de 'nos ennemis qui ſous le joug fléchiſſent .
Des monumens vantés vient payer la ſplendeur;
Mais , cherchant de l'Etat les richeſſes utiles ,
C'eſt pour nos bras fertiles
Qu'il vouloit que l'Empire affermît fa grandeur .
Enfin j'ai vu Trajan fous un toit pacifique
Dépoſer des Célars le faſte magnifique
Et bénit nos travaux dont il étoit l'appui ;
Je l'ai vu , dans les camps, fier au milieu des armes ,
Craindre bien plus nos larmes
Que cont peuples ligués prêts à fondre fur lui.
T
Falloit il donc le voir deſcendre dans la tombe ;
Impitoyale Sort , quand fous tes coups il tombe ,
Tu frappes mon pays d'un malheur éternel .
Oh! que n'ai je obtenu de mourir à ſa place !
Mes enfans que j'embraſie
Auroient trouvề mòn coeur dans fon coeur paternel
Entendez ce mottel qu'un zêle pur anime ;
Rois , les pleurs qu'il répand ſont un difcours ſublime
Qui célebre Trajan mieux que tous ſes exploits ;
En vain vos courtiſans dont l'orgueil vous contemple ,
Vous placent dans un temple :
Ce n'est qu'ấu Peuple ſeul ànommer les grands Rois.
Ce
JUIN. 1774:
Ce Peuple cependant , ce Peuple reſpectable ,
Foulé ſouvent aux pieds d'un maître redoutable;
Languit dans la mifere , accablé de tourmens .
Quoi ! vous oſez , conduits par un affreux ſyſteme
Frapper votre ſein même , い
Et de votre grandeur brifer les inftrumens !
Pour nourrir vos flatteurs , vos peuples s'appauvriſſent?
Mais , quand des biens d'un ſeul cent familles gémiſſent
L'Etat penche , miné par le luxe des Grands.
Faut-il voir les faveurs par l'orgueil attirées
Et vos mains égarées
Deſſécher les ruiſſeaux pour groſſir les torrens ?
Tendant toujours au Peuple une main paternelle ,
Trajan le défendit , & fa gloire immortelle
Sur l'Univers entier fait briller ſes rayons ;
J'interroge la Terre ; elle s'éveille , encenſe
Le Prince que la France :
A vu régner depuis ſous les traits des Bourbons.
Par M. Sabatier , profeſſeur d'éloquence
au Collegede Tournon.
Cro
C
MERCURE DE FRANCE.
TRADUCTION de l'Ode d'Horace
Rectiùs vives , Licini , neque altum , &c.
QUEUr ton vaiſſeau , Damon , dans ſa courſe rapide ,
N'affronte pas toujours l'océan furieux ;
Mais ne va pas auſſi , trop foible ou trop timide ,
Rafer les bords infidieux.
Qu'un honnête milieu devienne ton partage ;
C'eſt un tréſor caché ſous les plus ſimples toits .
D'un réduit incommode évite l'esclavage ,
Mépriſe les palais des Rois .
Les plus énormes tours étonnent par leur chute ;
La foudre aime à frapper les monts majestueux
Plus un arbre s'éleve , & plus il eſt en bute
Aux aquilons impétueux.
D'un avenir heureux la ſéduiſante image
Soutient le ſage en proie à la calamité :
Et des cruels revers il redoute la rage ,
Au ſein de la profpérité.
Le fort frappe aujourd'hui ; demain il eſt traitable;
Le même dieu ramene & chaſſe les hivers ;
Tour-à-tour Apollon tend ſon arc redoutable ,
Et forme les plus doux concerts.
1
7
A
JUIN. 1774
Au milieu des malheurs ſignale ton courage ,
Oppoſe un front d'airain aux plus grands ccoouuppssdduu Sort
1
Mais , fage matelot , vois-tu finir l'orage ?
*Amene , & regagne le port.
14
1
11 Ranile Solitaire d'Escate i
C'EST BEAU , C'EST BON.
Conte.
LEE bon n'eſt pas toujours camarade du beau.
2
La Fontaine l'a dit. Auteur inimitable ,
Il fut les réunir dans mainte & mainte fable.
Je croirois qu'avec lui tous deux font au tombeau.
Rarement en effet le haſard les raſſemble.
Près de Life autrefois je les trouvois enſemble.
On les a vus encore ailleurs .
Au village. Seroit- ce au milieu des honneurs ;
Au château ? Non : jamais ils n'y font à leur place.
Chez le Juge ? Encor moins. L'avarice les chaſſe.
Chez le Curé ? Cet homme eſt toujours en procès.
Et le bon & le beau ſont amis de la paix.
Où ſe trouvent- ils donc ? Dans une humble chaumiere ;
Vous ne le croiriez pas ! Chez un pauvre vicaire.
1
* Ce mot , purement marin , m'a paru rendre avec
énergie le tour de phrafe latin .
C2
MERCURE DE FRANCE.
Celui que je vais peindre , à ſes devoirs exact ,
Vivolt, dit- on , réglé , comme ſon almanach.
Quoique prêtre Normand , doux , loyal dans ſon zèle ,
Peu prodigue en difcours , en fermons encor moins ,
A bien prêcher d'exemple il bornoit tout ſes ſoins.
On le citoit , comme un modele,
Hors de chez lui jamais on ne le rencontroit .
Notre homme en vrai reclus toujours ſe reſſerroit,
Chezluine recevoit aucune compagnie.
Même on lui ſoupçonnoit quelque philoſophie.
Au reſte bien portant , le viſage ſerein ,
Il ne paroiſſoit pas engendrer de chagrin.
Que faire , toujours ſeul ! Sans doute la lecture
De ſon ame élevée étoit la nourriture ?
I s'étoit procuré des paffe-temps plus doux.
Mon vicaire tenoit ce que nous cherchous tons .
Le bonheur !-un quidam découvrit le myſtere
Le temps avoit percé ſa chétive chaumiere.
Les regards au-dedans pénétroient aiſément.
Un curieux s'approche , & voit le bon vicaire
Sur ſa table accoudé , révant profondément.
Il tenoit à lamain un almanach de Liege.
Devant fes yeux brilloit un pot de cidre plein.
„ Juillet , premier quartier ; un temps ſec & ferein.
" Ces mots bien prononcés , ſe dreſſant ſur ſon ſiege ,
:
Il s'écrioit " C'eſt beau ! Puis , le pot à la main ,
De l'or d'un cidre pur il rempliſſoit ſon verre ,
Avaloit en deux traits , & s'écrioit , c'est bon !
1
JUIN. 1774 37
ود
"
Dernier quartier , temps chaud , ouragans &tonnerre,
C'eſt beau ! le pot marchoit toujours du même ton
C'est bon ! C'eſt beau ! toujours même admiration .
Mon homme ne faiſoit , ne liſoit autre choſe ,
Trouvoit le cidre bon , trouvoit belle la gloſe
1
تادح
,
Qui fut bien étonné ? Ce fut mon curieux.
Il eut peine à garder long-temps ſon ſérieux.
Je le crois ; mais auſſi , que d'hommes qu'on admire ,
Philoſophes de loin , vus de près me font tire !
Chacun , dans ſon penchant , voit l'objet le plus doux.
Une femme me platt. Je la crois bonue & belle.
Une autre lui fuccede ; j'en dis autant pour elle.
Tout ce qui nous contente eſt bel & bon pour nous.
ParM. Girard Baigné
11
D
2.
08)
D
320.1
{
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
1
EPIGRAMME.
LUCAS Lucas prêchant un jour Grégoire ,
L'exhortoit à ſe corriger
Du penchant qu'il avoit à boire :
Ne te verra-t'on point changer ?
J'y penſe , mais , ne t'en déplaiſe ,
Dit l'autre en lui tendant la main ,
Entrons au cabaret voifin ,
Nous jaferons plus à notre aîfe.
Par M. Houllier de St Remi .
LE MARI PENITENT. Conte.
E
N proie aux chagrins fur la terre ,
Que vous reſte t'il-donc à faire ,
Demandoit à ſes auditeurs ,
L'oracle des prédicateurs ?
,, Que chacun avec patience ,
„ Dans un eſprit de pénitence ,
„ Porte journellement ſa croix . "
Cléon , que ce diſcours enflamme ,
Ne ſe le fait dire à deux fois ,
Et ſur ſon dos charge... ſa femme.
Par le même.
JUIN. 1774 39
,
DIALOGUE .
Entre le Dervis ABDALLAH &
HASSAN , jeune Mendiant Turc.
V
ABDALLAH.
OIS- TU ce rocher ,,mon fils ? C'eſt ma
demeure , c'eſt le lieu qui renferme mon
tréſor.
すいま
HASSAN.
O reſpectable vieillard !
ABDALLAH.
:
C'eſt - là que le ſage Nahamir a caché
d'immenſes richeſſes. Il m'en a fait don
en mourant, & j'ai fait voeu de les partager
avec l'homme qui en feroit le plus
digne.
HASSAN..
Hélas ! & comment ai-je mérité cette
glorieuſe préférence ?
• Sujet tiré des Mille & une Nuits..
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
ABDALLAH.
Par ta vertu , mon fils , par la ſévérité
de ton ame au milieu des horreurs de la
mifere. Celui -là eſt le plus digne de
poſſéder des richeſſes, qui fait le mieux
s'en paſſer.
HASSAN.
Ma conſcience ne me reproche rien.
Qui pourroit troubler mon bonheur ?
BDALLAH.
Heureux état , mon fils ? Il ne tientqu'à
toi de le conſerver ; retourne chez ton
pere , & laiſſe cet or a la terre qui le renferme,
:
HASSAN.
:
Hélas ! peut - être vous repentez- vous
des promeſſes que vous m'avez faites ;
mais je ſens qu'il m'auroit été bien doux
d'être à portée de faire des heureux.
ABDALLAH.
1
Viens, mon fils : puiſſe ta vertu foutenir
l'épreuve des richeſſes comme elle a
foutenu celle de la pauvreté!
HASSAN.
O fage Dervis ! pourquoi ces frémiſſe
MUI N. 1774- 47
1
mens? Mon ame nage dans lajoie ; d'où
vient cette triſteſſe qui s'empare de la vôtre?
Vous faites le bonheur d'Haſſan : auroit-
il à ſe reprocher de troubler le vôtre ?
ABDALLAH.
Non , mon fils; ſois vertueux , fois
heureux toi - même. ( Il tire de ſon ſein
une petite boîte dans laquelle eſt une
pommade; it en frotte un des côtés du
rocher qui s'ouvre & laiſſe voir des ri
cheſſes immenfes. )
HASSAN regarde ce tréfor avec le plus
grand étonnement.
Eſt-ceun rêve , puiſſant Abdallah ?Quelle
prodigieuſe quantité d'or ! Heureux celui
à qui elle appartiendroit en entier !
(Il devient fombre & rêveur. )
ABDALLAH.
Eh ; bien , mon fils , voilà plus de ri
chefſes que n'en poſſede le plus puiſſant
des Souverains. C'eſt par mes foins que
la moitié t'en appartient. (Il le regarde
fixement . )
HASSAN, avec un profond foupir.
Une famille nombreuſe! Un pere dans
l'indigence ! Que de charges !
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
ABDALLAH , d'un airfurpris.
Eh ! quoi , ingrat , au lieu de te livrer
aux mouvemens d'une juſte reconnoisfance!
HASSAN.
Pardonnez , ſage vieillard , pardonnez
mon trouble. Je vous dois mon bonheur
& ma vie. Qu'étois -je avant que vous
euſſiez jeté les yeux fur moi? Un malheureux
, ignoré de tout le monde. Vous
m'avez donné une nouvelle exiſtence : je
vous en conjure , mettez le comble à
vos bienfaits .
ABDALLAH .
Quel langage , mon fils ; que te manque-
t- il ? Le plus opulent citoyen de Bagdad
n'eſt pas auſſi riche que toi.
HASSAN..
Il eſt vrai , Abdallah ; mais ma fortune
eſt votre ouvrage; plus je ferai grand ,
plus vous en tirerez de gloire. Conſidérez
quelles charges m'impoſent les richeſſes
dont vous m'avez fait don. De quels titres
brillans ne faut- il pas que je me décore
? N'ai - je pas un pere , une famille
dans l'indigence ? Voyez avec combien de
JUIN. 1774 43
gens j'ai à partager. Qu'il vous en coûteroit
peu pour me rendre heureux !
ABDALLAH.
Eh ! bien , Haſſan , parlez ; que vous
faut - il?
HASSAN.
Les deux tiers... Oui , rien que les
deux tiers .
1
ABDALLAH.
Les deux tiers , ſoit; je vous les abandonne.
HASSAN , embraſſant fes genouх.
O le plus indulgent des hommes ! respectable
Abballah ! O mon pere ! prend
pitié d'un malheureux.-Je n'oſe t'ouvrir
mon coeur ; mais tu en penetres tous
les replis.
ABDALLAH , reculant de ſurpriſe.
Vous n'êtes pas encore fatisfait , malheureux
?
HASSAN, avec un peu de confusion.
Je reconnois lajuſtice de vos plaintes ,
Abdallah ; mais , vous qui êtes ſage, ne devez-
vous pas compatir àmafoibleſſe ?Vous
44 MERCURE DE FRANCE.
=
voulez faire un heureux , il ne tient qu'a
vous d'achever votre ouvrage.
ABDALLAH.
Vous vous trompez , Haſſan ; le bonheur
eſt perdu pour vous à jamais.
HASSAN , d'un ton ferme & se mettant d
l'entrée du trésor..
Mon bonheur eſt entre vos mains , Abdallah.
Au milieu de votre déſert , cet
or vous devient inutile.
ABDALLAH
Mes preſſentimens ſont-ils aſſez juſtifiés?
En vous comblant de biens , je ne
ſuis parvenu qu'à vous rendre le plus méchant
des hommes. Eh! bien , Haſſan
je vous céderai encore: dépouillez - moi
de ce qui me reſte , pour prix de ce que
je vous ai donné.
HASSAN, transporté de joie.
AL
O Fortune ! tu me devois ce retour.
ABDALLAH .
Allez , ô le plus ingrat des hommes ;
fuyez loin de ce lieu. Emportez cet or ,
vil objet de vos adorations; & ne fouillez
JUIN. 1774 45
plus mes regards de votre odieuſe préfence.
:
- HASSAN , fans l'écouter , ſe promene d'un
air rêveur.
Heureux Haſſan ! tous tes defirs font
ſatisfaits ; que ton fort fera doux déſormais
! Cependant , ſi tu avois cette pommade
merveilleuſe qui t'a découvert ce
tréſor!
LA BAD ALLAH.
Puiſſes - tu trouver dans l'objet de ton
inſatiable avidité le ſupplice de ton in;
gratitude!
SHASSAN, toujours rêveurs
Je me croyois puiſſant , heureux , for
tuné. Que je me trompois ! Peut- être ce
Dervis deviendra-t- il par ce moyen pos
ſeſſeur de dix tréſors plus riches que le
mien... Si je pouvois le déterminer à me
céder cette pommade miraculeuſe! (courant
après Abdallah.) Sage vieillard.
ABDALLAH , d'un ton mécontenti
Que veux- tu ?
HASSAN.
Vous êtes accoutumé à l'indifcrétionde
46 MERCURE DE FRANCE.
mes demandes ; pardonnez - moi cette
derniere importunité : ſur ma vie , ce ſera
la derniere.
ABDALLAH.
Eh ! ! que peux-tu deſirer encore , homme
injuſte ? Ces miſérables vêtemens exciteroient-
ils ta cupidité ? c'eſt le ſeul bien
que tu m'as laiffé.
HASSΑ΄ Ν .
A dieu ne plaiſe que je me rende coupable
d'un pareil crime envers mon généreux
bienfaiteur ! Oui , ce que vous avez
fait pour moi m'enhardit , Abdallah ; je
ne puis croire que vous me refuſiez la
plus légere des bagatelles.
-ABDALLAH , d'un ton févere.
Quelle eft- elle ?
2
:
HASSAN , béſitant .
Moins que rien , généreux Dervis ...
Cette petite boîte blanche que vous avez
renfermée dans votre ſein.
ABDALLAH , avec un souris amer .
AP
Rien que cela ?
JUN1774. 47
HASSAN.
Voilà tout; & je ſuis le plus heureux
des hommes. ४ :
ABDALLAH , lui tourne le dos , fans lui
répondre งปรกคือ ส 7
HASSAN , lui embraſſant les genoux.
O mon pere , mon pere ! laiſſez - vous
fléchir.
ABDALLAH ,se débarraſſant de lui.
Laiſſe-moi , jeune inſenſé.
HASSAN, le retenant parsa robe na
Arrête , Abdallah .
ABDALLAH.
Eh! quoi , tu oſes employer la violence ?
HASSAN.
Homme de Dieu , ne me réduiſez pas
au déſeſpoir.
ABDALLAH.
Retier - toi .
פ ז
HASSAN.
Par notre faint Prophete.
48 MERCURE DE FRANCE.
コ
ABDALLAH.
Miférable , ofes-tu prononcer fon nom ?
Quitte mes habits. (Il s'échappe de ses
mains.)
i
HASSAN tire fon cimeterre & court fur
Abdallah .
Je ne me connois plus. Téméraire
vieillard , arrête... Tremble pour tesjours ,
homme trop obſtiné.
ABDALLAH se retourne.
Eh ! quoi , Haſſan , contre votre bienfaiteur
:
HASSAN , lefabre à la main.
Je n'écoute rien. Crois-tu donc, imbécille
vieillard , m'éblouir par un fantôme
de bonheur , tandis que tu tiens entre tes
mains la ſeule choſe qui peut l'aſſurer ?
ABDALLAH.
Qu'ai-je pu faire pour vous que je
n'aie pas fait ?
HASSAN, furieux , le menace.
Tu feins de l'ignorer ; cette pommade
magique que je te demande avec les
plus baſſes fupplications.
ABDALLAH.
JUIN. 17742 1 49
ABDALLAH.
Oh! qu'à cela ne tienne , Haſſan: vous
l'avez trop bien gagnée , mais auparavant
il faut que je vous en enſeigne l'uſage.
(Il tire la boîte de ſon ſein. )
HASSAN , remettant fon cimeterre.
Tant que vous parlerez ainſi , Abdallah
, vous trouverez en moi un ami.
ABDALLAH.
Si vous vous frottez les yeux de cette
pommade , rien n'eſt ſi raviſſant que le
ſpectacle dont vous jouiſſez. Tout ce que
la Nature produit de plus riche & de plus
précieux ſe préſente auſſi- tôt à vos regards.
HASSAN prend la boîte & s'empreſſe dese
froter les yeux de pommade.
Que cela doit être beau ! Voyons. Ciel !
où ſuis - je ? Quelles tenebres m'environnent.
Ah! je ſuis perdu. Malheureux
vieillard , tu m'as trompé ! (Il marche_en
tâtonnant . )
ABDALLAH.
Telle eſt la punition que méritent ton
D
50
MERCURE DE FRANCE.
injuſtice & ton avidité; mais elle eſt trop
foible pour ton ingratitude.
HASSAN.
Dieux ! que devenir ? Où ſuis- je ? Où
eſt mon tréſor ? Hélas ! mon bonheur a
paſſé comme un fonge. Cruel Abdallah !
Que la foudre... Mais où m'égaré-je ? O
fage Dervis , pardonnez - moi.
ABDALLAH.
Tes crimes t'ont rendu indigne de tout
pardon. Rentre dans le ſein de la mifere
d'où je t'avois tiré.
HASSAN.
C'en eſt trop , c'en eſt trop. Le remords
me ronge. Malheureux , malheureux Hasfan
! que n'es - tu encore aux portes de
Bagdad à attendre les charités des paffans ?
Hélas ! que j'éprouve bien qu'un coeur qui
ſe laiſſe une fois ouvrir à l'infatiable foif
de l'or , devient bientôt capable de tous
les crimes.
Par Mile Raigner de Malfontaine .
JUIN. 1774 51
VERS à Mademoiselle.**.
LAISSONS
AISSONS će Stoïque ſévere
Qui , malgré les élans d'un coeur qui le dément ,
Dans fon humeur atrabilaire
Fuit l'amour , mépriſe l'amant
Et fournit ſa trifte carriere
Sans connoftre ce fentiment
Qui charme la Nature entiere;
Son erreur eſt un vrai tourment.
1
Avec lui je veux un moment
Que l'amour ſoit un mal ; ce mal eſt néceſſaire ,
Et je crois qu'il vaut mieux pécher en trop aimant ,
Que de pécher par un excès contraire.
Mais l'amour nous caufe des pleurs ,
›Et preſque toujours l'amertume
Vient empoifonner ſes douceurs .
Son flambeau tour-a-tour s'allume
Dans le fein des Plaiſirs , dans le feu des Fureurs.
Cette fatalité n'eſt qu'une vaine excuſe.
L'Amour est bienfaiſant , fon caractere eſt doux.
L'aveuglement qui nous abuſe
Fait que c'eſt lui que l'on accuſe
Des vices qui ne font qu'en nous .
Voyez l'Amour régner dans le coeur d'un jaloux
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eſt plus cet, enfant , ce charme de la vie ,
Ce dieu féduifant , enchanteur ;
C'eſt un affreux tyran de qui la frénéfie
Eloignant le plaiſir , veut trouver le bonheur.
Voyez ce débauché dont l'ame ſemble encore
Senfible. Avide de plaifir
Il prend pour de l'amour cet effréné defir
Qui le tourmente & le dévore.
Malheur à la jeune Beauté
De qui le coeur à fon aurore ,
Séduit par la témérité ,
Comble , enivre de volupté
Le monttre qui la déshonore
En abuſant de ſa ſimplicité!
Affouvi par la jouiſſance ,
Le cruel porte ailleurs l'amour qu'il crut avoir
Il fuit , & ſa victime , en proie au déſeſpoir ,
Regrette en vain fon innocence ,
Accuſe injuſtement l'Amour & ſa puiſſance
Des maux qu'il n'a pas faits & qu'il eût dû prévoir
Voyez ces deux amans fideles ,
Qu'Amour perça des mêmes traits :
De deux êtres heureux ce ſont les vrais modeles .
Pour prix de leurs vertus , pour prix de leurs attraits ,
Ce dieu les couvre de ſes ailes ;
Il leur promet des roſes immortelles ,
Et ce couple amoureux célebre ſes bienfaits.
JUIN. 53
1774.
L'Amour est un Prothée ; il change & fe conforme
Aux qualités des coeurs qu'il brûle de ſes feux :
Charmant dans un coeur vertueux ,
Dans un coeur bas il eſt difforme.
Dieu ſéduisant , dieu de la volupté ,
Si tu ne prenois pour victimes
Que des coeurs innocens , exempts de fauſſeté ,
Bientôt on oublieroit tes crimes
Pour ne chanter que ta bonté.
Si tu voulois établir ton empire
Dans le coeur de *** ! il eſt digne de toi ,
Et la vertu , bien loin de te détruire ,
Se foumettroit d'elle - même à ta loi.
Mais j'entends mon coeur qui ſoupire ,
Et j'ai preſque ofé la nommer.
En lui dépeignant mon martyre ;
Je m'oublierois dans mon délire ,
Et je craindrois de l'alarmer ?
Car , quoiqu'il foit permis d'aimer ,
Il ne faut pas toujours le dire.
Par M. le Fuel de Mericourt.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
La Réunion de la Muſique & de la Poësie ,
Epitre à Mile Beaumenil.
D'EUTERPE & d'Erato jeune & viveinterprete ,
Beaumenil , que de volupté ,
Que d'intérêt ta voix leur prête !
Que de charmes ta grace ajoute à leur beauté !
Ton art les embellit ; ton talent les inſpire.
Avant toi leurs débats ont fouvent éclaté ,
Et même affoibli leur empire ;
Enfin tu les unis : leuPinde eſt enchanté.
L'Amour partage ſon délire ,
Et te préſente un prix tant de fois mérité.
Céphiſe , Pomone , Zirphé ,
Sylvie , Adele , Télaïre ,
Sous les yeux d'Apollon , aux accens de ſa lyre ,
Signent à l'envi le traité.
Que j'aime à te voir triomphante !
Qui pourra décider jamais
Des deux aimables foeurs quelle eſt la plus contente ,
Lorſque , déployant mille attraits ,
Tu viens , ou folâtre ou plaintive ,
Tantôt , par des chants ſéducteurs ,
Varier les plaiſirs de l'oreille attentive ,
Et tantot , par un jeu qui touche & qui captive ,
Tout exprimer , tout peindre & t'emparer des coeurs
Opuiſſance de ta Magie !
Par un pere homicide entraîné à l'autel ,
JUIN. 1774. 55
Sans te plaindre de lui , ſans regretter la vie
Et pour Achille ſeul offrant des voeux au Ciel ,
Que tu commandes bien à mon ame attendrie !
L'actrice diſparoft ſous le couteau mortel ;
Je tremble pour Iphigénie.
TIRCIS & AMARANTE ,
Fable imitée de la Fontaine.
DE
AIR: Las Champcenets , fanfare.
E la jeune & fimple Amarante ..
Tircis adoroit les beaux yeux.
Un jour , dans une douce attente ,
Il lui dit d'un air amoureux :
Ah ! fi vous connoiffiez , bergere ,
Un certain mal qui nous plaît tant !
Il n'eſt aucun bien fur la terre ..
Qui vous parût valoir autant.
Souffrez qu'on vous le communique.
Croyez- moi , n'ayez point de peur;
Je ſuis votre ami , je m'en pique ,
Pourrois -je tromper votre coeur ?
Amarante dit au jeune homme :
Ce mal , comment l'appelez-vous ?
L'Amour , voilà comme on le nomme..
L'Amour ! Ah ! oui : ce mot eſt doux.
D
56
MERCURE DE FRANCE.
Mais à quoi puis -je le connoftte ?
Quels font ſes ſignes ? que fent- on ?
Des peines qui charment notre étre ,
Dans tous les ſens un doux poifon .
On ſe plaſt ſeule en un bocage ;
On foupire , on ne fait pourquoi ;
Les mains laiffent tomber l'ouvrage ,
On s'oublie , on n'eſt plus à foi .
L'eſprit vous retrace une image ,
Des larmes s'échappent des yeux ;
L'aſpect d'un berger du village
Cauſe un trouble délicieux .
Amarante aufſi-tôt s'écrie :
Oh ! ce mal ne m'eſt pas nouveau ;
Il regne en mon ame attendrie
Je le reconnois au tableau.
A cet aveu que fit la belle,
Tirdis croyoit ſes voeux remplis ,
Mais elle ajouta , la cruelle !
Je ſens tout cela pour Daphnis.
L'autre penſa mourir de honte.
Il eſt force gens comme lui ;
Qui n'agiſſent que pour leur compte
Et qui font le marché d'autrui.
Par Mile Coffon de la Creſſfonniere
JUIN. 774. 57
A M. le Comte de T.
QUAUNANDD vous chantiez votre Thémire ,
Tout ici reſpiroit l'amour.
Lui-même il montoit votre lyre ;
Il fut embellir ce ſéjour.
Près de vous je voyois les Graces
Sourire à vos divins accords.
Tous les plaiſirs ſuivoient leurs traces ;
Ils enchantoient ces triftes bords.
Ne verrons- nous jamais renaître
Ces beaux jours , ces momens fi doux ?
Non : Phébus vous a pris pour maître ;
Il ſe plaît trop auprès de vous.
Des Muſes la troupe ravie
Ecoute vos tendres chanſons ,
Et ne vous offre pour leçons ,
Que les fruits de votre génie.
Rarement ces Divinités
Viennent éclairer ma patrie ,
Et le Parnaſſe & l'Idalie
Sont aux lieux que vous habitez.
ra
Que ne puis-je pour vous , Mécene ,
Quitter aujourd'hui ces déſerts ,
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
Où les vents, échappés des mers
Portent la fievre & la migraine !
A peine y voyons-nous des fleurs ,
Après de longs & noirs orages.
Enfin fur nos climats ſauvages
Le Ciel répand quelques faveurs.
D'Albion les Nymphes charmantes
Y brillent ſans rouge & fans fard ;
Leurs graces , naïves , touchantes ,
Ne doivent preſque rien à l'art.
Mais bientôt ce tableau s'efface ;
L'Aquilon chaſſe les Zéphirs ;
Et l'hiver triſtement remplace
Janni , l'Amour & les Plaiſirs .
J'ai tout perdu dans ces aſyles
Avec les auteurs de mes jours ,
Et de mes regrets inutiles ,
Hélas ! rien n'arrêtoit le cours.
Mais je cede au charme invincible
De votre fouvenir flatteur ,
Et mon ame toujours ſenſible
Vous doit un inſtant de bonheur.
JUIN. 59 1774.
A Miss FANNI, Ch.
L'AURORE 'AURORE qui vient de naſtre ,
Dont le tendre éclat nous luit ,
Le printems qu'on voit paroître ,
La fleur qui s'épanouit,
Du zéphir la pure haleine ,
Et le gazon rajeuni ,
Dont l'émail couvre la plaine ,
C'eſt l'image de Janni.
Du ciel l'azur fans nuage
Brille toujours dans ſes yeux.
D'Hébé c'eſt le fin corſage ,
De Vénus les blonds cheveux ,
DesGraces le doux fourire ,
Le maintien , le fein auffi...
Heureux qui pourroit tout dire !
Jugez du tout par ceci.
Janni, pardonne à ma flamme
Un effor trop indifcret :
Pour mieux faire ton portrait ,
Il faudroit peindre ton ame ,
Comme toi , belle fans fard
Mais , o jeune objet que j'aime ,
Janni , cet effort fuprême
Eſt au -deſſus de mon art.
60 MERCURE DE FRANCE.
VERS & Mde la Comteſſe de R... , au
nom de pluſieurs malheureux qui ont
tout perdu dans un incendie à Plombicres
le mois de Juillet dernier , & qu'elle a
Secourus de la façon la plus noble & la
plus généreuse. *
Ld
e plus terrible des fléaux
Nous a laiffé notre exiſtence !
Pour admirer les exemples nouveaux
De ta douceur & de ta bienfaiſance.
Tu fais donc plaindre le malheur !
Le notre eſt il aſſez funeſte ?
Nous perdons tout , mais ta pitié nous reſte ,
Notre reſſource eſt dans ton coeur ,
Femme fublime , ame céleste !
Qui joins tant de vertus aux attraits les plus doux ,
Entends le cri de la Reconnoiffance ,
Elevé par la voix de la triſte Indigence ;
Hélas ! nous n'avons rien à nous ;
Mais nous venons t'offrir la ſenſible éloquence
De l'infortune en pleurs qui tombe à tes genoux.
Par M. le Clerc de la Motte , Cap. Chev.
de St Louis au rég. d'Orléans , inf.
JUIN. 1774. 61
L'EXPLICATION EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Mai
1774 , eft le Nid d'Oiseau ; celui de la
ſeconde eſt la Poſtérité ; celui de la troiſieme
eſt Enigme ; celui de la quatrieme
eſt Poiſſon d'Avril ; celui de la cinquieme
eſt Sommeil. Le mot du premier logogryphe
eſt Cire , où l'on trouve faint
Cir & ire ; celui du ſecond eſt Janvier ,
où ſe trouvent an , navire , Jean , Ane ,
rive , vin , ivre , rave , vie , rien ; celui du
troifſieme eſt Citrouille , où l'on trouve
or , Luc , Cul , oui , cri , lit , Clio , oeil ,
cire , ouie , roue , loi , loutre , licou , rue ,
rouille.
A
ÉNIG ME.
u tréſor de la République ,
Lorſque les fonds font amaſſés ,
Tous les ſujets ſont empreſſés
A me verſer dans la caiſſe publique ;.
Cet impôt d'ailleurs eſt très - doux ,
Et pris , en plus grande partie ,
Sur le travail & l'induſtrie ;
9
62 MERCURE DE FRANCE.
:
Les rangs égaux , point de jaloux :
Pour vous , Meſſieurs de la Finance ,
Il ne ſeroit pas d'importance ;
Mais , puiſqu'il faut le déclarer ,
Ce peuple peut vous éclairer.
Par le même.
EST.
AUTRE.
ST - ce en blanc , lecteur , eft - ce en noir
Que tu defires me connoftre ?
D'accord ; mais avant de paroître
مو
Je veux me déſigner , ainſi que tu vas voir :
En blanc l'on me recherche , en noir on me redoute.
En noir je peux ſouvent mettre tout en déroute .
En blanc je ſuis un agrément.
En noir je peux cauſer plus d'un enterrement ;
Et pour t'apprendre , enfin , quelle eſt ma deſtinée ,
Je m'envole en pouffiere ou m'en vais en fumée.
Par le méme.
C
AUTRE.
ELLE dont je porte le nom
Contribue à mon exiftence .
4 m'entendre on diroit que j'ai toujours raiſon
JUIN. 1774. 63
:
C'eft le but de mon pere ; il voudroit qu'on le peuſe.
Je maſque quelquefois les défauts des fripons ;
Mais , fans bouche ni voix , je défends l'innocence.!
Utile en tout état ; peu ſe paſſent de moi ;
Dans le commerce , les affaires ,
Marchands , procureurs & notaires ,
Je ſuis reçu par - tout. Je perce juſqu'au Roi.
Sous la main des Savans j'éclaircis la matiere.
Je l'embrouille ſouvent avec l'homme de loi.
Mon tout , plns d'une fois , a fait pâlir d'effrol.
Combien de voyageurs j'ai fait mettre en colerel
Il eſt certaines gens chez qui je ſuis ſuſpect ,
Sortes de cuiſiniers qui font mauvaiſe chere ,
Mais gardons nous ici de manquer de reſpect :
Il eſt plus ſage de ſe taire.
Par M. Hubert,
V
AUTRE.
ous allez me croire impotent.
Je ne quitte pas d'un inſtant
•La plus étroite des ruelles ,
Et je ſuis nuit & jour gardé par deux femelles.
Vous allez me croire infolent.
Je meſure les Rois & je toiſe les Belles.
Vous allez me croire Sultan.is 10t
64 MERCURE DE FRANCE.
Je marche fiérement entre vingt ſentinelles ,
Et ſous l'etendard muſulman .
Vous allez me croire marchand.
Chaque jour , à mon gré , j'ouvre & ferme boutique
Enfin tantôt fripon & tantôt impoſant ,
On me croiroit un matois à rubrique.
Quel changement ! je perds tout ce clinquant.
On me met dans la main ſur le ton de l'embleme ,
Et celui qui me rend ce ſervice ſuprême ,
Par état eſt un fou chez l'homme inconféquent.
Par M. Papelart.
LOGOGRYPΗΕ.
SOIT
Ort qu'en folidité je le diſpute au fer ,
Soit qu'un tiſſu léger , quoique plus élastique ,
Forme de mon enſemble un contour ſymmétrique ,
Je n'en offre pas moins matiere à deviner.
Mon nom est très - connu : cinq lettres le compoſent ;
Mais je ne l'ai pas ſeul , que mes lecteurs en gloſent ;
Je renferme un objet comme moi dénommé ;
Si deux lettres de moins , je ne ſuis plus le même
Je prends une autre forme & mon tout eft changé ;
L'ardent chaſeur alors goûte un plaifir extrême.
,
Le
JUIN. 1774. 65
Le ſexe féminin veut bien me rechercher
Heureux d'être l'objet de cette préférence ,
J'en connois tout le prix , & fais la mériter;
Mais ſouvent mes efforts trompent fon eſpérance,
Semblable à l'ouvrier qui forme ma texture ,
Le ſexe croit par moi réformer la Nature :
Se trompe-t- il ? Peut- être. Eh ! qu'importe , après tout
Je fais ce que je puis , le Ciel eſt pour le tout.
D'une fille en effet , aux portes de l'enfance ,
Je ſuis , à point nommé , le développement ;
J'en dirige l'action , j'en guide l'influence ,
Je lui fournis enfin des appas en naiſſant.
Je ne me borne pas à l'âge d'innocence ;
Món pouvoir va plus loin : chez les divinités ,
Où l'or de nos Midas fait régner l'opulence ,
Mes ſervices jamais ne furent oubliés.
Je les pare ſouvent de frivoles appas ;
Mais là , c'eſt trop jafer pour une bagatelle :
Tendron qui lit ceci déjà ſe ſert de moi.
S'il eſt quelque Beauté dans la gente femelle ,,
i
Rarement elle oublie à me porter ſur ſoi.
Par M. Tan.***
E
56 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE LOGO GRYPHIQUE,
à Mile la C *** , ſous le nom d'EGLE.
V
::
ous m'ordonnez , Eglé , de faire un logogryphe ;
Un logogryphe à moil le tour est trop ſanglant
Vous avez donc juré ma mort ou mon tourment ?
J'aimerois cent fois mieux que Lucifer me griffe ,
Ou me griffat ; parlons grammaticalement.
Si demandiez quelque tendre élégie ,
Quelque chanfon ou quelque madrigal ,
Alors... vous vous fachez 1 allons , tant bien que mal ,
Il faut contenter votre envie.
Cependant , jeune Eglé , dans l'art de deviner
Vous faites voir tant de juſteſſe
Que je ne fais qu'imaginer
Pour exercer tant foit peu votre adreſſe.
Si je vous dépeignois amitié , ſentiment,
Vertu , candeur , reconnoiffance ,
: .
Sageſſe & cætera ; vous diriez promptement
La belle fineſſe vraiment !
Je fais le mot : malgré mon éloquence ,
Dans votre coeur aſſurément
Vous le trouveriez , &.... Quant à moi plus je penfe...
Attendez... certain nom... Le connoiſſez-vous bien ?
*Je ne crois pas : oh ! tant nieux ; j'ai moyen
D'exercer votre ſavoir - faire.
Or écoutez , n'omettez rien
JUIN. 1274 67
Et fuivez-moi : j'entre en matiere.
Je ſuis ... Comment, Eglé , vous tracer mon portrait
Ce n'eſt pas choſe aiſée au moins ; car un ſeul trait
Pourroit bien me faire connoftre ,
Et fi vous aviez peur... Je veux être difcret ,
Vous me devineriez peut-être , 1
Et je veux m'en garder. Suivons notre chemin.
Je ſuis natifdu rivage Afriquain
Très-mal bâti de ma nature ,
Je fais horreur même en peinture
Jugez au naturel. Enfin ,
Pour abréger la procédure ,
11
Onze lettres en tout compoſent ma ſtructure.
C'est beaucoup , dites - vous ; vingt mots à combiner
Ne font pas entre nous une petite affaire
Si vous venez à deviner ,
De vos ſuccès , auſſi , comme vous ferez fiere !
Allons ferme ; dans la carriere
Tâchons de nous acheminer.
Mon tout décompoſé montre avec avantage
Une nourriture en uſage
4.15
Chez tous les Peuples du Levant.
Le contraire de tout; ce que fait, fort ſouvent
Un coupable qui cherche à paroître innocent:
De Jupiter une maîtreffe ;
L'opposé du mot qui ; le contraſte du blanc;
Celle dont l'oeil malin , & le minois charmant
Sut d'Ovide amoureux captiver la tendreſſe ;
Deux notes de muſique , & ce que fait celui
Qui de pleurer n'a nulle envie ;
۲
:
1
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
LLL
وا
Des mouches un préſent fort utile aujourd'hui ,
Du corps humain la plus dure partie ;
Le mot qu'on difoit autrefois
Quand on vouloit deſigner la colere ;
La production de la voix ,
:
Et ce qu'en la farine on ne recherche guere.
Enſuite un coquin d'eſpion
Qui trompa les Troyens , dit-on ,
Et leur perfuada d'abattre leur muraillé
Pour y faire entrer , fans façon ;
Un grand cheval de bois , non pas rempli de paille ,
Mais de gens préparés à brûler Ilion.
Ce n'est point tout , Eglé : je fuis impitoyable :
Et puiſque je vous tiens , j'irai juſques au bout ,
Juſques au bout ! ce n'eſt point une fable ;
Je n'en rabattrai rien du tout.
Vous trouverez encore ce que porta la terre
Lorſqu'Adam , notre premier pere ,
Du jardin d'Eden fut chaſſé ,
Et que , par un ordre ſévere,
De fon péché juſte ſalaire ,
Au travail il ſe vit forcé.
Le nom d'un ancien Patriarche
Qui , pour ſe préſerver des eaux ,
Par l'ordre de Dieu , bâtit l'arche ,
Où , s'enfermant avec les animaux ,
Il brava la fureur des flots ,
Pendant que le déluge inondant la campagne ,
Engloutit ſous les eaux la plus haute montagne ,
✓ Et perdit tout le genre humain ;
UIN. 1774. 69
Un autre fon contemporain ;
Deux fleuves , l'un en France & l'autre en Allemagne ;
Le nom d'un Saint & trois oiſeaux ;
Une riviere dont les eaux
Au-deſſous de Conflans ſe jettent dans la Seine .
La plus belle des fleurs , qui ne vit qu'un inftant ;
Certain jour dont par fois trop tard on ſe repent,
La chance étant fort incertaine
Vous y verrez encor les armes des taureaux
Et de certains.. ; ce qu'on n'a qu'avec peine
Et qui cependant eſt la ſource de tous maux.
*Poursuivons ; mais je perds baleine
Et de plus je pourrois devenir ennuyeux :
Adieu , charmante Eglé ; devine ſi tu peux.
,
Par M. E. F. が、
E3
70. Mercure de France .
;
AIR deM.GLUCK, duns Iphigenie.
Cru-el - le, non,ja- mais
votre insensiblecaurNifuttouchs
*
demon amour extremesi vous.
m'aimiezautant queje vous aime ,
je
Yous ne doutoriezpas de mafidelleardeur,
Yous ne doute-rick
OX
pas demafi-det-te ar - deur.
Vous pouve affli-ger un соси
Jain,1774 72
quivous ado-re,Lardes soupçons in-
Jart- eux,EtTuifaireeuunn tourment
af-freux Du feu constant qui le
devore, Et lui
faireun tourment of-freuxDufou
constantqui le de-vo ---re.
Cru- el- le, Cru- el- le, non ,
ja- mais votreinsen-fi-ble coeur
Nefuttouché demon a-mour ex
:
72. Mercure de France:
tre-me. Sivous m'ai-miez autant
queje vous ai-meYous ne
douteriezpas demafidelle ar deur,
Yous ne douteriez pas demafi-:
deble, ar- deur. Cruel-le , non
ja-mais votre coeur nefut touché.:
に
JUIN. 1774. 73
NOUVELLES LITTERAIRES.
Contes traduits de l'Anglois. Deux parties
in- 12- A Londres ; & ſe trouve à Paris
, chez la Veuve Ducheſne , Mérigot
le jeune , Eſprit.
LA
:
A plus grande partie de ce recueil eſt
tirée d'un ouvrage périodique anglois intitulé
l'Aventurier , The Aventurer. Le
traducteur s'eſt permis quelquefois d'augmenter
, de retrancher & de modifier divers
endroits de ces contes , parce que fon
but a moins été de nous en donner une
traduction littérale que de faire naître &
de nourir dans l'ame du lecteur cette douce
ſenſibilité d'où découlent toutes les
vertus ſociales , la généroſité , la clémence
, l'humanité &c.; qualité par conſéquent
ſi propre à contribuer au bonheur
de la ſociété & même à notre bonheur particulier.
,, Voulez- vous , dit un interlocuteur
de ces contes , à un lord qui ſoupi-
,, roit en vain après le bonheur , que toute
la Nature , depuis long-tems mor-
,, ne & éteinte pour vous , change de face
ود
E 5
74
MERCURE DE FRANCE.
و د
”
و د
و د
"
"
ود
وو
"
,, à vos yeux ; qu'au lieu de la langueur
&de la mélancolie dont vous vous plai-
,, gnez , elle mette dans votre ame une
,, joie conſtante; en un mot , que tout
conſpire à vous rendre heureux ? Ne
fongez qu'au bonheur des autres. Ceux
qui s'occupent trop de leur ſanté , vivent
miſérablement. Il en eſt de même
de ceux quis'occupent trop de leurbonheur:
il eft le fruit de l'exercice de nos
facultés morales , & ſe détruit par les
ſoins exceffifs qu'on prend delui ; comme
la ſanté eſt généralement le fruit de
l'exercice des facultés du corps ,&s'affoiblit
par les précautions ſuperſtitieuſes
& les remedes indiſcrets qu'on prend
„ pour la conſerver. Ne vivre , ne res-
,, pirer que pour l'avantage de l'humanité
; n'avoir que des affections agréables
à tout le monde; produire,dans ceux
,, qui font à portée de nos bienfaits , des
ſentimens de joie , d'amour , d'eſtime
&de reconnoiſſance ; n'écouter , n'é-
„ prouver que des mouvemensdejustice,
d'amitié , de bienveillance , de com-
,, paſſion , de générofité ; c'eſt , Milord
la vie heureuſe par excellence , la ſeule
qui ſoit digne d'envie , & qui pût
"faire ſouhaiter raifonnablement la con.
ود
ود
ود
و د
ود
و د
و د
JUIN. 1774. 75
et
t
1
,, dition des Princes & des Rois , s'ils
ſavoient enprofiter." ود
Les différentes ſituations que nous offrent
les contes de ce recueil , attachent
par certains détails dictés avec ſimplicité
& qui rendent en quelque forte l'objet
préſent. On lira fur tout avec intérêt
l'hiſtoire trouvée dans les papiers d'une
jeune étrangere morte à Amiens.
Traité sur la meilleure maniere de cultiver
la Navette & le Colfat , & d'en extraire
une huile dépouillée de fon mauvais
goût & de fon odeur désagréable ; par
P'auteur du Journal d'obſervations ſur
la phyſique , ſur l'hiſtoire naturelle &
fur les arts & métiers. Vol. in- 8°. prix
2 livres 8 f. br. A Paris , chez Ruault
librarie.
M. l'Abbé Rozier a foumis au jugement
de l'académie royale des ſciences ſes
recherches & ſes obſervations ſur la culture
de l'eſpece de chou nommé Colfat ; furcelle
de la Navette, & fur les moyens d'extraire
de leurs femences une huile douce
, dépouillée de tout mauvais goût& de
toute odeur déſagréable. Lescommiſſaires
nommés par l'académie pour faire l'exa
76 MERCURE DE FRANCE.
men de ces recherches & obfervations, ont
reconnu que les deux mémoires qui les
raffembloient formoient un traité complet
fur la culture du Colſat & de la Navette;
que la méthode enſeignée par l'auteur
pour extraire de leurs femences une huile
douce & agréable , étoit puiſée dans les
meilleurs principes de phyſique & de chimie
; & qu'il étoit d'autant plus probable
qu'elle réuſſiroit en grand , & entre
les mains des cultivateurs , qu'elle étoit
déjà pratiquée dans nos provinces méridionales
pour la préparation des olives de
table.
Ces deux mémoires font précédés , dans
Youvrage que nous venons d'annoncer,d'un
avant-propos que l'auteur a foumis également
au jugement de l'académie. Coinme
cet avant propos difcute un objet qui
peut intéreſſer le commerce national & la
ſanté des citoyens , nous nous ferons un
devoir de, rapporter fidélement l'extrait
même qu'en ont fait les commiſſaires de
l'académie,,, M. l'Abbé Rozier prétend
ود
ود
و د
و د
qu'une partie des huiles qui ſe vendent à
Paris comme huile d'olives, fontcoupées
& altérées par un mélange plus ou moins
conſidérable d'huile de Pavot , vulgai
,, rement appelée huile d'oeillet ; les expéJUI
N. 1774- 77
6
ود
ود
ود
و د
"
ود
ود
و د
و د
ود
ود
,, riences ſur leſquelles il établit cette afſertion
nous ont paru , ajoutent les com
miſſaires , affez déciſives pour qu'il fût
difficile de la révoquer en doute. Les
,, cauſes des manoeuvres qui ſe ſont introduites
à cet égard dans le commerce ,
font , fuivant M. l'Abbé Rozier ; 1º. la
,, qualité même de l'huile d'Eillet qui
n'a preſque aucun goût , qui ferapproche
en cela beaucoup de l'huile d'Olive
, & qui peut être mêlée avec elle
fans l'altérer ſenſiblement ; 20. du bas
prix auquel il eſt poffible de ſe la pro-
,, curer. 3º de la proximité des provinces
où elle fe fabrique. 4º. enfin de la loiqui
prohibe l'uſage de l'huile d'OEillet pour
entrer dans les alimens ; prohibition qui
empêche les marchands de la vendre ſous
fon véritable nom. Cette derniere confidération
conduit M. l'Abbé Rozier à
,, quelques réflexions ſur la loi même qui
a prononcé la prohibition: il obſerve
d'abord que cette loi eſt demeurée fans
effet , puiſque malgré les peines qu'elle
,, a prononcées , le pavot ne s'en cultive
,, pas moins librement dans le royaume ,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
رد
& que l'huile qu'on tire de ſes ſemen-
,, ces ne s'en confomme pas moins dans
la capitale , il va plus loin , & il avan-
ود
" ce de plus que cette loi eſt ſans objet ,
78 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و و
,, parce que l'huile de Pavot ou d'OEillet,
loin d'être narcotique , comme elle
l'annonce dans le préambule , ne contient
au contraire rien de nuiſible à la
ſanté. Il invoque à cet égard deux décrets
de la Faculté de médecine de Paris
, l'un du vingt ſix Juin 1717 , l'au-
„ tre du vingt- neuf Janvier dernier ,
,, qui décident formellement la queſtion
,, en faveur de l'huile de Pavot ou d'OEil-
"
"
"
"
ود
"
و د
ود
"
let. Ces deux pieces ont d'autant plus
de poids dans la queſtion , qu'elles ſe
trouvent conformes au ſentiment unanime
de tous les naturaliſtes modernes;
qu'elles font juſtifiées d'ailleurs par
l'exemple de preſque tous les Peuples du
Nord , de ceux des Pays-Bas , de la Flandre
, de l'Alface , du Baujolois , de la Lorraine
& de la Franche Comté. Dans
tous ces pays & dans beaucoup d'autres
; l'huile de pavot eſt une des plus
,, en uſage , &on n'a jamais reconnu
qu'elle produisît de mauvais effets. Il
„ paroit prouvé , d'aprés ces différentes
" autorités , que la loi qui prohibe l'huile
d'oeillet porte ſur une ſuppoſition qui
n'eſt pas exacte , & nous fommes à cet
,, égard , continuent les Commiſſaires ,
entiérement de l'avis de M. l'Abbé Ro-
و د
"
ود
و د
ر ا ج
"
JUIN. I1774. 79
F
}
و د
وو
„ zier. Nous sommes bien éloignés de
,, prétendre critiquer par-là une loi ſage ;
,, fans doutedans le temps où ellea été ren-
,, due, on n'avoit pas vraiſemblablement
alors des connoiſſances auſſi préciſes de
la nature& des effets de l'huile de pavot,
& les Magiſtrats ont penſé que
dans une matiere auſſi importante , il
falloit choiſir le parti le plus fûr ; mais
,, aujourd'hui qu'il eſt prouvé que l'huile
de ſemence de pavot ne contient rien
de nuiſible à la ſanté , qu'ellepeut rem-
,, placer l'huile d'olive à bien des égards,
ود
ود
و د
و د
ود&qu'elle la remplace en effet dans le
, commerce fans qu'ilexiſteaucunmoyen
, de s'y oppoſer , la loi prohibitive , loin
"
و د
ود
d'avoir l'objet d'utilité qu'elle a eu en
,, vue , entraîne au contraire différens inconvéniens
qui doivent engager à la réformer.
Ces inconvéniens font 1º. de
donner lieu à des mélanges contraires à
,, la bonne foi &àlaconfiance néceſſaires
dans le commerce ,&qui ceſſeroient de
,, l'être s'ils étoient avoués. 2°. De ralentir
une culture intéreſſante pourpluſieurs
ور provinces du royaume. 3º. De laiſſer
paſſer à l'Etranger des ſommes confidé-
,, rables dont il ſeroit poſſible de confer-
ود
ود
80 MERCURE DE FRANCE.
”
ver la plus grande partie en France. 4°.
, d'occaſionner un renchériſſement néceſſaire
dans l'huile d'olive par le défaut
d'une autre huile qui puiſſe entrer en
,, concurrence avec elle."
"
"
Les Commiſſaires terminent leur extrait
par donner de juſtes louanges à cet
avant - propos qui leur a paru intéreſſant
relativement à l'objet d'utilité publique
que l'auteur a en vue ,& par la fainephyſique
qui l'a guidé dans ſes recherches .
..
Dictionnaire de Titres originaux , pour les
fiefs , le domaine du Roi , l'hiſtoire , la
généalogie , & généralement tous les
objets qui concernent le gouvernement
de l'Etat ; ou inventaire général du cabinet
du Chevalier Blondeau de Charnage
, penſionnaire du Roi, aſſocié étranger
de l'Académie royale d'Angers,
ci-devant lieutenant d'infanterie , demeurant
à Paris , vieille rue du Temple
, près l'hotel de Soubiſe ; tome
Ve. in- 12. de 129 pages. A paris , chez
l'auteur & chez la Ve. Vatel , libraire ,
* L'AUTEUR continue dans ce cinquieme
volume , ainſi que dans les précédens , de
donner l'énoncé des titres originaux qui
fe
JUIN. 1774 81
"
4fe trouvent dans ſon cabinet. Ces titres
conſtatent pluſieurs faits relatifs à différentes
généalogies , au domaine du Roi ,
à des droits féodaux , & même à l'hiſtoire.
L'auteur cite entre autres ,, une copie
en forme probante de l'inſtruction , contenant
vingt & un chefs, donnée à
Montauban le 12 Juillet 1578 , par le
Roi de Navarre , depuis Henri IV du
,, nom , Roi de France , furnommé le
Grand , à fon Envoyé vers le Roi Henri
IIIe du nom , avec les réponſes de ce
Monarque , datées à Paris du 24 Juil-
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود let de ladite année. " M. B. ajoute que
cette inſtruction contient des faits hiſtoriques
très - intéreſſans. Mais comme fon
objet eſt de donner une ſimple notice des
titres & autres actes qu'il a raſſemblés , il
ne cite aucun de ces faits hiſtoriques.
Les quatre premiers volumes de ce
dictionnaire ont été imprimés par ſouscription
& ſe trouvent à l'adreſſe ci - desfus.
Fables par M. Dorat , in 8°. Prix 24 liv.
broché en carton , & 36 liv. fur papier
d'Hollande , dont il y a un très - petit
nombre. A Paris , chez Monory , libraire.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
Le mérite de ces Fables eft connu &
confacré par l'eſtime publique. La raifon
yparoît toujours embellie par les graces ,
&l'on peut dire que M. Dorat a obſervé
lui -même , avecbeaucoup d'art & de fuccès
, la leçon qu'il donne dans ſon apologue
, la Fable & la Vérité.
La Vérité dit un jour à la Fable :
De quel front foutiens-tu que nos droits font égaux?
J'exifte avant les Temps : toujours brillante & ftable ,
J'ai vu les Elémens s'élancer du chaos .
Tout fe détruit , change & fuccombe.
A cette loi l'Univers eft foumis ;
Je la brave ; un empire tombe ;
Moi , je m'affieds ſur ſes debris .
Je connois ton pouvoir , je fais ton origine ,
Lui répond la Fable en riant :
Elle est très - noble aſſurément.
Sur les âges elle domine :
Je ne ſuis que ton ombre , & le dis franchement
Mais je ſuis une ombre badine .
Ton miroir , par exemple , eſt un meuble effrayant ;
La Foibleſe le craint , l'Amour-propre le brife.
-Moi , je corrige en égayant ;
Tu montres la leçon , & moi je la déguife.
Le Temps ne fut pas trop fenfé
De t'avoir ainſi dépouillée .
Quand l'homme eft corrompu tu dois être voilée ;
Ma très - auguſte fur , l'age d'or eft paffé.
JUIN. 1774 83
Ne va point prêcher ainſi nue
Si tu prétends groſſir ta Cour ,
Vénus même , Vénus plaît mieux un peu vêtue
La nudité ne ſied bien qu'à l'Amour.
Tu menaces , je ris ſans ceſſe.
1. Pour inſtruire l'Orgueil il faut le careffer.
Quand je guéris les coeurs que tu viens de bleſſer ,
L'Homnie , ce vieil enfant , me prend pour la Sageffe:
Tiens , faiſons la paix en ce jour ,
Uniffons- nous pour venger tou injure ;
Je ſerai ta Dame-d'Atour
Et j'aurai foin de ta parure.
Cette édition , ornée d'eſtampes , eſt
un des plus grands ouvrages qui ſe ſoient
faits en ce genre. M. Marillier , jeune artiſte
, qui en a fait tous les deſſins ,& qui
a eu la direction de la gravure , a donné
tous ſes ſoins pour perfectionner cette
collection. La petiteſſe des cadres où il
a été obligé de ſe renfermer , a dû mettre
des entraves à ſon génie; mais il a réparé
cette contrainte par la prodigieuſe variété
qu'il a miſe dans les différens ſujets
qu'il a traités. Les culs de lampes , qui
ſembleroient n'être que des ornemens
ſtériles , renferment la moralité de la fable
ou quelque choſe d'analogue. Les
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
idées qu'il a employées , & qui luiappartiennent
, font la plupart agréables ou ingénieuſes
, & l'on doit lui ſavoir gré d'avoir
tiré tous ſes ornemens du fond de
ſes ſujets.
Comme l'on a employé pluſieurs graveurs
pour l'exécution de cet ouvrage , il
paroît qu'ils ſe ſont piqués d'émulation ,
&peut - être que jamais leur zele ne s'eſt
moins démenti. L'on diſtingue fur- tout
le burin brillant & précieux de MM. de
Ghenth ,le Gouaz & Ponce , & la touche
vigoureuſe & fpirituelle de MM. Née &
Meſquelier.
M. Dorat a adreſſé cette épître à M.
Marillier , auteur des deſſins de ces fables.
Vivent d'habiles interpretes !
Je m'affligeois , tu viens me conſoler.
Mes bêtes me ſembloient muettes ,
Et ton crayon les fait parler.
Quels ingénieux artifices !
Que de traits délicats ſous tes doigts font éclos !
Emule des Cochins , rival des Gravelots ,
Je t'ai fourni quelques eſquiſſes ;
Tu les transformes en tableaux .
JUIN. 1774. 85
1
11
3
Graces à toi , mes moutons m'attendriſſent ,
Je prends en haine ines hiboux ;
Mes finges , mes renards , mes rats me divertiſſent ,
Et j'ai preſque peur de mes loups ,
Grand merci de cette impoſture ;
L'ouvrage te doit tout fon fard.
Mes animaux n'étoient qu'enfans de l'Art,
Et tu les rends à la Nature.
Cueille la palme des Talens
i
Parmi les noms fameux que l'Avenir te cite.
La Fontaine eſt mort pour long- temps ,
Mais Oudri dans toi reſſuſcite.
هللا
Abrégé élémentaire de la Géographie universelle
de la France , dans lequel on
trouve tout ce que le royaumea de plus
* curieux dans la minéralogie , métallurgie
, arts , manufactures , commerce ,
hiſtoire naturelle , eaux minérales
production du terroir , antiquités , &c.
Par M. Maſſon de Mervilliers en Lorraine
; ſe vend chez Moutard...
La plupart des géographies qui ont précédé
celle - ci n'enſeignoient fouvent au
lecteur que la poſition des villes & la distribution
des provinces ; encore quelquefois
n'étoient- elles point exactes : ce qui
eſt un défaut énorme ; car moins on con
F3
BG MERCURE DE FRANCE .
tracte d'engagemens avec le Public , plus
on doit être exact à les remplir. M. Masfon
voit la géographie plus en grand. Chez
lui , elle a des rapports avec l'hiſtoire ancienne
& moderne , les moeurs des Peuples
, le commerce , les beaux - arts , l'histoire
naturelle. Il traite la géographie en
philoſophe. Il ne veut pas qu'un enfant
qui a lu l'article Rouen dans ſon livre ,
fache ſeulement que Rouen eſt une grande
ville bâtie ſur la Seine , & capitale de
la Normandie; il l'inſtruit de la maniere
dont les anciens Normands ont acquis
cette Province , de leurs moeurs comparées
avec celles des Normands d'aujourd'hui
, du commerce qu'ils faiſaient , &
du commerce qu'ils font ;des grands hommes
que cette Province a produits , des
curiofités naturelles , &c. , &c. Par là cet
enfant n'aura pas ſeulement des mots dans
la tête ; il aura auſſi des choses : de forte
qu'en développant davantage le plan de
M. Maſſon , la géographie deviendroit une
eſpece d'Encyclopédie , à laquelle ſe rapporteroient
toutes les connoiſſances humaines.
L'auteur , dans ſes deux volumes,
ſe borne à la France. Il fuffit de jeter les
yeux ſur la diviſion des matieres qui eſt
JUIN. 87 1774.
a à la tête du premier volume , pour voir
combien de choſes il a embraſſées. Et fi
fon titre promet beaucoup , du moins il
n'eſt pas comme les charlatans qui promettent
, ſans tenir.
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans
fon livre un ſtyle nombreux & brillant. Il
- ſe contente d'être ſimple & correct. Les
matieres qu'il traite n'en exigent pas davantage
, & peut être ne le ſupporteroient
pas. M. Maſſon va donner au Public une
géographie de l'Italie , ce pays fameux ,
le ſeul de l'Univers , qui ait eu lebonheur
de voir les arts naître deux fois dans ſon
fein. Mais il a cru devoir commencer
par la France , parce qu'il eſt juſte qu'un
- enfant connoiſſe ſa patrie avant les pays
étrangers. Si ſon ſecond ouvrage eſt auſſi
bien diſtribué que le premier , nous ofons
lui promettre un ſuccès d'autant plus asfuré
qu'il l'aura acquis par des titres folides
.
Alphabet ingénieux , biſtorique & amusant ,
pour les enfans ; avec figures. Seconde
édition , revue , corrigée & augmentée.
Vol . in - 8°. petit format de 150
pages. A Paris , chez Langlois , librai
re..
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
Cet alphabet contient pluſieurs images
ou figures qui fixent l'attention del'enfant
& l'aident à retenir plus facilement l'instruction
qui lui eſt préſentée en caracteres
d'imprimerie. L'auteur ade plus eu l'attention
de varier ces caracteres afin derepréſenter
la même lettre telle qu'elle s'offre
dans les diſcours imprimés ou manuscrits
. Cet alphabet mérite donc d'être
préféré à ceux que l'on met ordinairement
entre les mains des enfans. La premiere
édition a été bien accueillie ; & la
nouvelle qui eſt corrigée & augmentée ,
ne peut marquer de recevoir le même
accueil.
1
८
Variétés littéraires & galantes en profe &
en vers , par M. de Baſtide ; vol. in 8°.
de 126 pages. A Paris , chez Monory.
Ce recueil eſt d'un homme de lettres
qui a autant d'eſprit que de facilité,
La premiere piece de ce recueil eſtune
épître à Mde la Comteſſe de B*** connue
par des écrits charmans qui n'ont que
le défaut d'être en trop petit nombre,
: Je vous écris fans vous connottre ,
Je vous fuppoſe des attraits ,
JUIN. 1774. 89
29
1
910
Des yeux charmans , un teint bien frais ;
Je vous crois tout ce qu'on peut être.
Oui , votre épître à ce Sultan
Qui trancha les jours de Zaïre
Pour avoir cru trop aiſément
Les eerrrreeuurrss d'un jaloux délire .
Eſt le plus tendre monument
Des fureurs que l'Amour inſpire.
Nos moeurs , notre frivolité
Enervent en nous la tendreſſe ;
Nous avons beaucoup de foibleſſe
Et peu de ſenſibilité ;
Nos coeurs font fans activité ,
Nos eſprits fans délicateſſe ,
Nous ſommes épris ſans ivreſſe ,
Nous ſoupçonnons par vanité ,
Nous nous vengeons avec baſſeſſe.
Voilà ce peuple ſi vanté
Par fon ton , par ſa politeffe
Par fon air de vivacité ;
Il eſt ſenſible à la Beauté ,
Mais il aime peu ſa maftreffe.
:
La piece qui ſuit eſt une lettre à Mde
de L** , où l'on raconte une aventure piquante
, qu'on dit être vraie ,& qui prouve
que pour enchaîner un homme honnête,
il ne faut pas toujours lui prodi
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
guer les biens qu'il a eu tant de peine à
conquérir.
Le reſte du recueil offre d'autres lettres
mêlées de profe & de vers , une entr'autres
à M. Dorat. L'auteur paroît rempli
de ſentiment pour cet écrivain ingénieux.
On lira avec plaiſir un dialogue entre
une Marquife & un Chevalier.
Viennent enſuite des vers ſur les agrémens
de la campagne. C'eſt une ſuite de
tableaux fur les différentes ſenſations que
l'auteur a éprouvées dans les champs.
Les boudoirs richement ornés
Où l'on parle d'amour en baillant de triſteſſe ;
Ces lieux trop ſouvent deſtinés
Aux abus du plaifir , & non à la tendreſſe ,
Sont prudemment abandonnés
Pour des réduits d'une autre eſpece ,
Et pour des goûts mieux raiſonnés.
Des cabinets formés par la Nature
Reçoivent les amans , & couvrent leurs plaifirs
D'un ſimple rideau de verdure
Le chant du roſſignol anime leurs defirs .
Un banc de gazon eft le trône
Où la bergere , auprès de ſon vainqueur ,
Modeſtement aſſiſe , & livrée à l'ardeur
Qu'elle reffent & qu'elle donne
Reçoit , au lieu d'une couronne ,
Tous les baiſers qu'a mérités ſon coeur , &c,
,
JUIN. 1774. gr
Cette piece eſt précédée d'une lettre en
proſe & en vers à Mde de L** , où regnent
l'eſprit & la gaieté,
:
Sans méchanceté , ſans envie ,
Vous morigenez la Beauté;
Les traits de la malignité .
Dirigés par votre génie ,
Surpaffent en utilité
La baguette de la magie.
Vous corrigez la vanité ,
Et vous éclairez la Folie.
L'eſſai qui vient enſuite ſur le ſiecle 16º
eſt un ſommaire très bien fait depluſieurs
volumes . L'auteur a donné dans cet eſſai
un exemple fingulier & qui pourroitavoir
d'heureux imitateurs ; il l'a écrit en proſe
&en vers.
On paſſe de ce morceau à de jolis vers
adreſſés à Mde la Comteſſe de Beauh***
ſur ſon écrit adreſſé à tous les Penseurs.
Je viens de lire votre écrit
Plein de gaieté , de raiſon & d'eſprit .
Il eſt bien propre à nous confondre ;
Et , ſans nous flatter , je ne fais
Si l'on peut eſpérer jamais
De l'égaler ou d'y répondre , &c.
92 MERCURE DE FRANCE.
Les nouveaux Mémoires d'un Homme de
qualité ; par M. le M*** , de B***.
Ludit in humanis diyina potentia rebus.
OVID .
2 parties in - 12. A Paris , chez la Ve.
Duchefne , & Dehanſy , libraires.
Ces Mémoires ſont du même auteur
qui nous a déjà donné le Manege parifien,
la Femme dans les trois Etats , & autres
écrits d'un ſtyle enjoué , quelquefois naïf,
remarquable fur tout par une tournure
d'eſprit particuliere à l'écrivain. L'auteur ,
dans ce nouveau roman , ainſi que dans
les précédens , récrée ſon lecteur par la
multitude de petits faits qu'il lui préſente,
faits néanmoins qui rentrent dans la claſſe
ordinaire des anecdotes de ſociété où
l'auteur paroît puiſer la variété qu'il répand
dans les épisodes de ſes romans,
Tout ceci eſt aſſaiſonné de quelques idées
un peu fingulieres ; de ce nombre fontles
conſeils que l'auteur fait donner par un
pere à ſa fille qu'il deſtine à jouer un rôle
dans une Cour de l'Europe.
JUIN. 93 1774
Modeles d'Eloquence latine ; vol. in 12.
Prix , 1 liv. 16 fols broché, & 2 liv.
8 f. relié. A Paris , chez Brunet , imprimeur
, & Demonville , libraires.
Ces Modeles d'Eloquence latine ſont
extraits de diſcours publics faits par des
profeſſeurs d'éloquence qui ont vieilli
dans l'étude de cette langue. Une traduction
françoiſe eſt ici miſe à côté du latin.
Ce recueil eſt particulierement deſtiné
aux jeunes inſtituteurs qui deſfirent d'avoir
ſous leurs mains des ſujets de thêmes
ou de verſions pour occuper utilement
leurs éleves .
Récréations physiques , économiques & chimiques
de M. Model , Conſeiller de
la Cour , premier apothicaire de l'Impératrice
de Ruffie , Chef des Pharmacies
Ruſſes , Membre de l'Académie
des Sciences de Pétersbourg , & de
preſque toutes les Sociétés ſavantes de
l'Europe ; ouvrage traduit de l'Allemand
avec des obſervations & des additions
; par M. Parmentier , apothicaire
- major de l'hôtel royal des Invali-
:
94
MERCURE DE FRANCE .
-
des , de l'Académie royale des ſciences
, belles - lettres & arts de Rouen ,
&c, &c. 2 vol. in 80. Prix, 12 liv.
relié. A Paris , chez Monory , libraire
M. Model , célebre apothicaire de Pétersbourg
, & connu depuis long- temps de
la plupart de nos chimiſtes François d'une
maniere très - avantageuſe par un traité latin
fur le fel de Perſe , eſt parvenu , malgré
les occupations infinies que lui donne ſa
charge à la Cour de Ruffie , à publier
différentes diſſertations ſous le titre de
Récréations. Elles font en effet le fruit de
fes loiſirs & fes délaſſemens ,& ſe trouvent
être un travail réel. Les médecins , les
phyſiciens , les naturaliſtes , les chimiſtes
& les économiſtes trouveront , dans l'ouvrage
que nous annonçons , de quoi fatisfaire
leur curioſité. M. Parmentier n'a
rien oublié pour rendre ſa traduction
utile. Il l'a enrichie d'obſervations &d'additions
plus étendues que l'ouvrage même ,
&non moins intéreſſantes. Le lecteur ne
fera peut être pas fâché que nous lui mettions
ici ſous les yeux les expériences que
ce Chimiſte a faites ſur l'Ergot , grain
difforme qui croît ordinairement fur le
JUIN. 1774. 95
ſeigle , & que l'on a traité & pourſuivi
chez toutes les Nations de l'Europe , comme
un des plus cruels fléaux que l'huma
nité ait à redouter.
ود
ود
Je choiſis pour mes expériences , dit
M. Parmentier , des animaux granivo-
,, res ; je tins dans des cages ſéparées un
,, pigeon & une poule, je mêlai à leur
, manger ordinaire de l'ergot crud , c'eſt-
ود
à-dire que pendant quatre jours j'ajou-
,, tois à la veſce un huitieme d'ergot concaffé
par petits morceaux de pareille
,, quantité à l'orge pour la poule : celle-
22)
ci montra d'abord de la répugnance ;
,, vraiſemblablement , comme le remar-
,, que M. Model , la couleur noire l'ef-
» faroucha , ou peut-être la faveur diffé-
,, rente , car le lendemain elle finit par
le manger comme le pigeon, & avec la
même avidité que les autres grains. 92
وو
ود
J'augmentai pendant quatre autres
,, jours la proportion de l'ergot , c'eſt- àdire
que j'en mêlai un quatrieme avec
les alimens ordinaires de ces animaux.
„ J'eus le ſoin d'être préſent lorſqu'on leur
donnoit de nouvelles graines , afin d'obferver
ſi l'une & l'autre feroient priſes
indifféremment. Je vis très - diſtinctement
que l'ergot qu'ils avaloient avec
"
"
ود
"
96 MERCURE DE FRANCE.
,, plaiſir ne produiſoit fur eux aucune
altération.
"
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
وا
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
" Mes expériences auroient été imparfaites
, fi je n'euſſe aſſocié à ces volatiles
un quadrupede. Je condamnai donc
un chien à manger auffi de l'ergot pendant
le même temps; mais au lieu de
lui donner ce grain concaffé , je le réduiſis
en poudre & le confondis dans
le mêlange de pain & de viande , fuivant
les doſes preſcrites . Je n'apperçus
dans ce chien , pas plus que dans ſes
camarades d'ordinaire , aucun effet particulier.
, Je preſſentis bien qu'il falloit auffi
,, que mon palais & mon eſtomach fiffent
connoiſſance avec l'ergot. Ces préliminaires
m'enhardirent , &je crus ne pouvoir
me diſpenſer de devenir un quatrieme
objet d'épreuve. Je me déterminai
donc , pour connoître la faveur
de l'ergot & l'effet qu'il produiſoit fur
moi , d'en prendre demi-gros tous les
matins à jeun pendant huit jours. Je
crus d'abord , en le mâchant , appercevoir
un peu d'âcreté ; mais cette âcreté
diſparut auffi- tôt , ne laiſſant plus qu'une
ſaveur de noiſette & un certain goût
"
"
و د
و د
ود
"
,, amer. Mais je n'éprouvai enſuite au-
,, cune
JUIN. 1774 97
i
. , cune irritation à la gorge ni les autres
accidens que l'on accuſe l'ergot de produire.
Mon ſommeil fut tranquille pendant
tout ce régime, & je n'eus pasle
,, plus petit mal de tête.
"
”
ود
"
وو
ود
ود Quoique nous jouiſſions dela meil-
,, leure ſanté mon pigeon , ma poule ,
mon chien & moi , il s'en falloit cependant
encore que je fuſſe entièrement
rafſuré ſur le compte de l'ergot ; car
ſous quelle forme & dans quel état , me
,, diſois-je , fait on uſage dece grain ? Ce
n'est qu'après qu'il a été réduit en farine
&converti en pain. Il eſt poſſible , continuai
- je , que dans la fermentation
toutes ſes qualités nuiſibles ſe développent
tandis que l'ergot ſeul & en grain
pourroit fort bien n'opérer aucun mauvais
effet , ainſi que l'expérience foute-
,, nue pendant huit jours m'enaconvain-
,, cu; en conféquence j'ai profité de la
,, moitié de mon ergot qui mereſtoit en-
,, core , pour le ſoumettre à un nouveau
,, genre d'eſſai.
"
ود
"
"
و د
ود
ود
"
"
J'ai réduit d'abord l'ergot en poudre ,
& j'en ai obtenu une farine d'un brun
violet. J'ai mêlé une once de cette farine
avec huit onces de pâte compoſée
de levain & de farine de ſeigle : j'en ai
G
98 MERCURE DE FRANCE.
" formé un pain que j'ai laiſſé réfroidir
,, pour éviter les inconvéniens du pain
,, chaud. Il étoit d'une affez vilaine cou-
„ leur , mais ayant une bonne odeur&un
,, goût tant ſoit peu amer. Ce pain fut
„ diſtribué avec beaucoup d'économie à ود
"
ود
"
mes penſionnaires , fuivant leur efpe-
„ ce , & aucun d'eux ne fut indiſpoſé. Le
furlendemain je préparaiunmêmepain ,
mais dans lequel je doublai la propor
tion de l'ergot. Il fut diftribué égale-
,, ment & mangé avec le même plaiſir ,
ſans qu'il en ſoit reſulté le plus léger
” accident.
وو
"
ود J'avois encore àmadiſpoſitionquatre
,, onces de farine d'ergot. Je me réfolus
à mettre toute cette quantité avec le ود
"
ود
و د
ود
double de fon poids de pâte de ſeigle,
,, pour voir fi les individus que j'avois
,, accoutumés à l'uſage del'ergotmontre,
roient dans cette nouvelle circonſtance
ou de la répugnance ou quelque altération
qu'on pût comparer à l'effet attribué
continuellement à l'ergot. Leur exis
tence me parut conſtamment la même.
Je mangeai auſſi de ce pain fans rien
reſſentir de particulier ; &, pour que
,, rien ne fût perdu , j'en jetai les miettes
à des francs moineaux qui n'en ont pas
été malades .
ود
و د
ود
ود
و د
ود
JUIN.
.وو
1774
,,
„ Je remis après cela mes animaux à
leur nourriture habituelle , & les viſitai
très- exactement ſans rien appercevoir
,, qui fût étranger à leur maniere d'être. Ils
étoientgras& fort gais.Lafatisfactionde
,, les voir jouir de la meilleure ſanté fut
,, bientôt troublée par l'idéedeleur deftruc-
,, tion. Je l'avouerai , ce ne fut pas fansun
ود
وو combat intérieur quejem'expoſaiau remords
d'être cruel& ingrat envers eux;
,, mais les antagoniſtes de l'ergotdemandoient
un ſacrifice. Il fallut prononcer.
Je fis done tuer mon pigeon &ma pou-
,, le. L'ouverture du corps de ces victimes
ود
ور ne laiſſa appercevoir aucun point gan-
,, greneux , ni des veſtiges d'éroſiondans
,, l'eſtomac ou les entrailles. Je me dé
" terminai , non ſans peine , à enmanger
,, la chair , toute ergotée qu'elle étoit ;
mon chien en rongeales os. Je proteſte
» que nous ne ſommes ni l'un l'autre incommodés
: j'ajoute même que mes
,, membres tiennent folidement au buſte ;
,, qu'enfin ils ſont ſains , entiers & très-
„ valides .
ود
ود
"
tod
On fera peut- être ſurpris de voir toujours
mes expériences finir par la des
,, cription de quelque repas ; mais il faut
bien obſerver que c'eſt le dernier moyen
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
,, qui me reſte pour confirmer de plus en
"
و د
plus la nature &les propriétés des commeſtibles
que j'examine ; d'ailleurs qui
„ conque fait de pareils repas ne craint
, pas de paſſer pour gourmand.
و د
و د
و د
"
„ Je ſuis bien éloigné de prétendre que
l'ergot puiſſe équivaloir au bon grain ;
mais je crois pouvoir avancer qu'il n'eſt
,, pas malfaiſant , comme on l'a avancé
avec tant de confiance. Quelque abon.
dant qu'on le ſuppoſe dans nos récoltes ,
il n'eſt jamais en auſſi grande quantité
,, que nous l'avons employé pour nos expériences
; &, malgré que lenombre
de ce grain ergoté ſoit indéterminé dans
les épis où on le rencontre , il va rarement
à plus de quatre à cinq."
ود
و د
"
ود
ود
M. Parmentier préſume bien qu'il n'y
a qu'une ſuite de ſuccès répétés qui puiſſe
détruire entiérement des préjugés accrédités
par des noms reſpectables tant en
France qu'en Angleterre & en Allemagne.
Auſſi ſe propoſe-t- il de reprendre , dans
la ſaiſon favorable , cet objet , & de le
ſuivre avec toute l'attention & l'exactitudes
dues à ſon importance. Les autres
obſervations du traducteur roulent ſur des
choſes également intéreſſantes. Ce ſont
des détails ſur la difficulté de procéder à
JUIN. 1774. 101
Et l'analyſe des eaux minérales , fur la cauſe
de la fertilité des terres , ſur les effets de
la ciguë , des champignons , d'une nouvelle
teinture minérale d'antimoine , de
l'huile animale de Dippel , &c. Enfin
toutes les expériences & les procédés de
M. Parmentier ſemblent avoir pour but
la recherche & l'examen de deux ſubſtances
eſſentielles àconnoître : la vraie nature
de l'aliment & celle des médicamens.
On trouve chez le même libraire l'ouvrage
économique ſur les pommes de
terre , par M. Parmentier. Nous en avons
rendu compte il y a quelque temps.
Effai Synthétique fur la formation des langues.
vol. in 8°. Prix , 5 liv. relié. A
Paris , chez Ruault , libraire.
LA queſtion de l'origine & de la formation
des Langues peut être enviſagée
fous deux aſpects ; ou comme une question
de fait, ou comme une queſtion purement
hypothétique. L'origine des langues
, quant à la queſtion de fait , ne
peat , nous dit l'auteur , avoir aucune difficulté.
Perſonne n'ignore qu'elle ſe trouve
irrévocablement décidée par l'autorité
des livres de Moïse. L'homme y eſt par-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
tout repréſenté comme uſant de la parole
ainſi que d'un bien qu'il areçuavec la vie,
Pluſieurs autres réflexions de l'auteur tendent
également à nous donner la ſolution
de la queſtion de l'origine des langues ,
ſi on ne vouloit la conſidérer que comme
une queſtion de fait. Mais elle peut être
auffi enviſagée , ainſi qu'il vient d'être
obſervé , ſous un point de vue purement
bypothétique. Car en admettant
que , dans le fait & dans ſon principe ,
le langage humain n'ait point été inventé
par les hommes , on fera toujours
en droit de demander ſi , dans toute
hypothefe , il eſt impoſſible qu'il le ſoit
par eux. L'auteur croitdonc pouvoir examiner
: ,, Si des hommes , par des moyens
2, purement naturels, ſe formeroient une
,, langue , & quelle route pourroit les y
„ conduire."
La maniere de réfoudre inconteſtablement
ce difficile problême , ce feroit de
prendre la voie de l'expérience , en mettant
un certain nombre d'hommes dans
telle poſition , que , s'ils ne parvenoient
point à ſe former une langue , ce fût une
preuve que cette opération eſt entiérement
au-deſſus de nos facultés. Cet expérience
n'a jamais été faite ; elle ne le
a
JUIN. 774. 103
at
te
til
15
1
fera peut- être jamais. L'auteur ſe contente
donc d'indiquer comment elle devroit être
dirigée , & de montrer les réſultats
qu'on pourroit raisonnablement en attendre.
Ce tour donné à la queſtion paroît favorable
en ce qu'il prête moins aux écarts
de l'imagination , & qu'il met à portée
de réduire la difficulté aux moindres termes
, par la liberté qu'il procure de prendre
tous les avantages qu'on peut croire
néceſſaires au ſuccès de la tentative. En
effet , comme en phyſique une expérience
ne réuffit que par le concours de toutes
le circonſtances qui la favoriſent , il faudroit
de même être aſſuré d'avoir parfaitement
bien conduit l'expérience propofée
, avant de conclure qu'il eſt impoſſible
en ſoi , que des hommes inventent
d'eux-mêmes une langue. A
L'auteur réunit donc les circonstances
qu'il juge les plus avantageuſes. If fuit ,
relativement au langage , l'établiſſement
d'une colonie formée & dirigée fur une
fiction , où il ſe donne la plus grande liberté
, fans cependant fortir de la vraiſemblance
, & fans rien demander qu'on
ne pût abſolument exécuter. Il tâche
d'expliquer les développemens du langage
d'une telle colonie , en le conduifant des
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
plus foibles élémens, juſqu'au point où il
pourroit approcher de nos langues connues
& cultivées. Il voit que ce langage admettroit
d'abord les tons expreffifs des
paſſions qui ſe peindroient par des cris ,
des accens , &c. intelligibles à tout être
ſenſible : c'eſt ce premier langage qu'il
nomme pathétique .
L'homme n'ayant pas toujours des ſentimens
ou paſſionnés ou violens à expri.
mer , & ſe trouvant fans ceſſe dans la néceſſité
de faire comprendre l'impreſſion
modérée que font ſur lui les objets extérieurs
, déſigne cette forted'impreſſionpar
le geſte , l'action , le mouvement du
corps , par différentes poſtures & attitudes;
de là naît un ſecond langage que
l'auteur appelle mimique.
La mobilité des organes de la voix&
de la parole qui porte l'homme à proférer
des fons lors même qu'il ne les entend
pas; l'uſage continuel du ſens de l'ouie ;
le goût de l'imitation qu'on eſt forcéd'admettre
au nombre des facultés naturelles
de l'homme , ne peuvent manquer de lui
faire contracter l'habitude d'imiter ,par les
ſons de la voix , les différens bruits qui
l'intéreſſent dans la Nature , &de peindre
un grand nombre d'objets , auffi-bien que
JUI N. 1774.1 105
les affections qu'ils produiſent ſur ſon ame ,
par le genre de ſon qui lui eſt propre. Telles
font les fources d'un troiſieme langage
que l'auteur nomme imitatif.
L'extenſion dont le langage imitatifeſt
fufceptible par voie d'approximation , de
fimilitude , d'affinité , &c. produit en.
core une forte de langage que l'auteurdéſigne
par le nom d'analogique ; parce que
ce langage n'eſt véritablement qu'une dérivation
du langage imitatif.
Juſques-là le ſens de l'ouie a ſuffi pour
guider les hommes dans la formation du
langage par fons ; & il eſt conſtant qu'avec
l'amélioration qu'auroient pu recevoir
ſucceſſivement le langage mimique , des
Sauvages auroient , en fait de langage , àpeu-
près tout ce qui ſeroit néceſſaire à
leurs beſoins. Parvenu à ce point , l'édifice
des langues ne peut plus s'élever
qu'au moyen de la réflexion. Mais ſi l'on
a droit d'en ſuppoſer capables les hommes
qu'on a en vue , it viendra infailliblement
un temps où , revenant fur leurs
pas , ils pourront étudier la marche qu'ils
auront ſuivie , obſerver un fait palpable
dans leur propre langage , & voir que
les fons de la voix peuvent êtreemployés
pour exprimer les idées; dès lors ladé-
GS
106 MERCURE DE FRANCE .
&
couverte des, langues eſt faite. Auffi- tôt
naît un cinquieme langage que l'auteur a
nommé conventionnel , qui ſeul conſtitue
proprement une langue , & peut fuppléer
avantageuſement à tousles autres langages
qui l'ont précédé. Il ne les abſorbe cependant
que peu à peu parce que les developpemens
s'en font inſenſiblement ,
ne peuvent être que l'ouvrage du temps.
L'hiſtoire de l'origine &des progrès du
langage conventionnel étant évidemment
la partie la plus intéreſſante de la queſtion
que l'auteur s'eſt propoſé de diſcuteril
s'eſt attaché à la traiter avec plus d'étendue
, en ſuppoſant ſeulement dans le peuple
de fon hypotheſe , les facultés les
plus ordinaires , & en ne les aſſujetiſſant |
qu'à une marche d'idées qui paroît néces
faire à tous les êtres doués de raiſon.
L'ouvrage eſt terminé par des réponſes
de l'auteur aux difficultés qui , ſuivant M.
Rouſſeau de Geneve dans ſon diſcours
où il examine les fondemens de l'inégali
té parmi les hommes , empêchent qu'on
ne puiſſe jamais éclaircir la queſtion de
l'origine & de la formation des langues.
* Pluſieurs notes utiles accompagnent le
texte de l'ouvrage. Une de ces notes eſt,
à cauſe de ſon étendue , rejetée à la fin
JUIN. 1774. 107
-
du volume. L'auteur y fait un examen
critique & raiſonné de la premiere partie
de la grammaire générale de M. Beauzée.
On remarque dans toutesces diſcuſſions
un eſprit d'obſervations & de logique , &
une ſagacité peu commune. Si l'examen
de la queſtion de l'origine & de la forma-
-tiondes langues paroît d'abord à quelques
lecteurs un peu chimérique , ces mêmes
lecteurs feront obligés de convenir , après
avoir lu l'ouvrage , que les réflexions de
l'auteur peuvent répandre unnouveaujour
ſur la métaphyſique des langues , réſoudre
pluſieurs doutes relatifs au langage le
plus propre à la muſique & éclairer les
inſtituteurs ſur les meilleurs procédés pour
apprendre à leurs éleves les premiers
rudimens du langage.
L'auteur , dans une de fes notes , propoſe
une nouvelle méthode de lecture pour
les enfans. Nous ne doutons point , d'après
- ſes réflexions , que cette méthode ne ſoit
préférable à celle adoptée par le commun
des inſtituteurs. On ne peutdoncqu'exhor
ter l'auteur à faire imprimer la pratique
de cette méthode. Il la réduira , com
me il eſt convenable , à un petit livret
qui aura deux parties. Dans l'une il don.
nera de courtes inſtructions pour les mat108
MERCURE DE FRANCE
tres; dans l'autre , outre les tables élémentaires
pour le latin & le françois , on
trouvera des modeles de lecture adaptés
à ces mémes tables.
Précis des recherches faites en France depuis
l'année 1730 , pour la détermination
des longitudes en mer, par la mefure
artificielle du temps ; par M. le
Roi , horloger du Roi ; vol. in -4° . de
51 pages. A Paris , chez l'auteur , rue
de Harlay ; le Breton , rue de la Harpe ;
{ Jombert pere , rue Dauphine ; Bailly.
Ce mémoire peut être regardé comme
un fupplément à ceux que l'auteur a déjà
publiés fur la meſure du temps en mer,
M. le Roi , dans ce même mémoire , a
eu pour but de prouver 1º. Que l'auteur
du Traité des Horloges marines , par M.
B. , de la Société royale de Londres , horloger
mécanicien , &c. n'eſt pas le premier
en France qui , de nos jours , ait cherché
à déterminer les longitudes par les horloges;
que lui , M. le Roi , s'eſt occupé à
cette détermination , & y eſt parvenu
long - temps avant l'auteur du Traité. 2º.
Que les découvertes ſur leſquelles font
établies les montres marines françoifes ,
+
JUIN. 109 1774-
el font le fruit des veilles de M. le Roi.
3°. Que la conſtruction de la montre marine
qu'il a préſentée au Roi & à l'Académie
en 1766, eſt la meilleure qui ait paru.
e
Je
e
e
1
Nouveaux Contes moraux ; par Mde de
Laiſſe , épouſe d'un Capitaine de cavalerie
au régiment d'Artois ; 2 parties
in 12. A Paris , chez Vallade , libraire.
OCHAQUE conte de ce recueil renferme
des maximes de morale- pratique. Mais
ces maximes n'ont rien de triſte & de rebutant
, parce qu'elles font miſes en action
avec tous les détails néceſſaires pour
rendre ces actions des exemples de conduite
à ſuivre ou à éviter. Ces exemples
ont été tracés d'après pluſieurs modeles
qu'offre la ſociété. Aufli y trouve- t'on un
caractere de vérité naïve préférable ſans
doute à tous les ornemens dont l'imagination
ſe plaît à revêtir les êtres qu'elle a
créés. ,, J'ai peint vos graces , nousdit l'au-
,, teur dans une épître adreſſée auxfemmes,
,, non avec le pinceau de l'art , mais avec
ود
celui de la vérité;j'ai oſé auſſi parler de
,, vos défauts: j'ai même paru , dans les
,, ouvrages que j'ai faits juſqu'ici , blâmer
„ l'éducation que l'on vous donne : ai - je
110 MERCURE DE FRANCE.
" eu tort ? Les hommes , ces fiers tyrans
›, dont l'encens eſt un poiſon offert à desſein
d'amollir votre coeur , en faiſant
taire votre raiſon ; ces hommes , dis-
,, je , ſi vains de leur prétendue ſupério-
ود
ود
”
ود
rité , ſeroient vos plus humbles eſcla-
„ ves , & s'honoreroient de porter vos
chaînes , ſi la vertu les cimentoit. La
Nature vous donna la beauté, les gra-
,, ces ; elle vous fit un préſent bien plus
» précieux encore; la modeftie , ce voi-
"
"
"
"
"
le intéreſſant qui ne laiſſe quemieux ap
„ percevoir les agrémens qu'elle ſemble
vouloir cacher. La fineſſe des organes ,
la vivacité de l'imagination , la délicateſſe
de l'eſprit, tout vous fut accordé
,, par la bienfaiſante Nature. Profitez de
,, ces dons heureux ; &, tandis que vos
doigts délicats pincent la harpe ou la
lyre , ne dédaignez pas d'étudier la-morale
, les beaux arts & la fcience plus
" utile encore de vous connoître & de
vous reſpecter. Pardonnez à ma franchiſe
, pardonnez- moi les conſeils que
,, ma raiſon vous donne : vous les devez
و د
و د
و ر
"
ود
ود
à l'intérêt tendre que vous m'inſpirez ;
,, jamais je ne ſentis l'atteinte de la jalouſie
; & fuffiez-vous toutes plus belles , "
plus ſpirituelles , plus aimables que
JUIN. 111 1774
cy , moi , je n'envierai aucun de ces avan-
,, tages , ſi mon coeur ne me reproche
rien , & fi je puis me dire avec vérité :
oui , j'aime la vertu &j'en suis la loi.
ail :
r
"
L'épître adreſſée aux Hommes ſervira
encore à faire connoître dans quel eſprit
ces nouveaux contes moraux ont été dicrés.
,, Une femme aimable , charmante
même , a bien voulu , il n'y a pas longtemps
chercher à juſtifier ſon ſexe en
accufant le vôtre il falloit beaucoup
moins d'eſprit qu'elle n'en apour prouver
cette importante vérité ; il n'eſt
befoin , pour en être pénétré , que de
,, jeter un coup d'oeil impartial fur tout
,, ce qui ſe paſſe dans lemonde ? Eſt- il de
,, penſeé plus vraie que celle de M. Bar-
ود
the en parlant de ce ſexe tout à la fois
,, l'objet de votre culte & de votre mé-
„ pris , lorſqu'il dit : ſes vertus ſontdelui,
ود
ſes défauts ſont de nous ? Votre exem-
„ ple , vos conſeils l'entraînent égale-
,, ment au vice , & vous ofezl'accuſer de
,, foibleſſe ! Peut-être auroit- il moins
,, d'empire , s'il n'avoit que des vertus ;
,, ce n'eſt pas ordinairement elles quire-
,, çoivent vos hommages : on aime rare-
,, ment ce qui nous humilie ; vous le crain-
,, driez allors , mais vous l'aimeriez peu.
112 MERCURE DE FRANCE ,
„ Je ne fais pourquoi les femmes,
,, dans l'épître que je leur ai adreſſée ,
"
و د
و د
ود
ont imaginé appercevoir un ſentiment
de vanité; elles ont pris le deſir de
poſſéder les vertus pour l'aſſurance de
les avoir toutes. A Dieu ne plaiſe que
, j'aie un ſentiment de moi ſi peu raifonnable
! Je fais le peu que je vaux , & il
n'eſt preſque point de femme dont
je n'envie les qualités reſpectables.
Quant à vous , Meſſieurs , j'ai un peu
moins bonne opinion des vôtres: votre
façon de penſer ſur leur compte ne pa-
» roît rien moins que raisonnable. Ce
ود
ود
"
ود
و د
و د
ود
n'est qu'à ses dépens qu'on corrompt , ce
» qu'on aime;c'eſt cependant àquoi tendent
,, tous vos deſſeins. Oh ! combien la victime
de votre paſſion doit vous haïr &
vous mépriſer , lorſque ſes yeux deffillés
lui laiſſent appercevoir l'abyme ou-
,, vert ſous ſes pas ! Pour moi , ſi , libre
ود
و د
"
"
"
de mon choix , je permettois à mon
, coeur d'en faire un , ce ne feroit point
un petit - maître enchanté de fa figure ,
de ſes manieres & de ſon eſprit oifif ,
quoique fans ceſſe occupé, qui pourroit
le fixer , mais un être vertueux &
ſimple aimant ſa patrie , ſervant ſes
و د
و د
و د
و د
و د
freres , & l'honnête infortuné l'empor-
ود tant
JUIN 1774. 118
6
d
ed
i
}
"
tant toujours dans fon ame ſenſible fur
Populent vicieux. J'ai vu des hommes
decette eſpece ;je crois qu'il en eſt d'es-
,, timables que je ne connois pas : mais ,
foit folie ouraifon , j'imagine qu'il en ود
ود eſt peu, Je ne ſais , Meſſieurs, ſi vous
وز trouverez ma façon de penſer raifon-
,, nable ; mais plus vous la déſapprouve-
3 rez , & plus je ferai tentée de la croire
" bonne: ce qui m'y a confirmée , c'eſt la
3 maniere d'etre des Dames , leur légéreté
que vous approuvez , parce qu'elle
,, fert de prétexte à la vôtre. Quand je
,, verrai , au contraire. , mon fexe plus
;, occupé d'acquérir des qualités que des
;, graces , je croirai alors àvotre folidité ;
,, j'eſtimerai les hommes , & je dirai avec
,, raifon : l'heureuſe métamophofe ! Rien
,, n'est moins prudent que de ne pas cher-
5, cher à flatter ſes juges , mais la vérité
" eſt fi belle! Je fais juſqu'à quel point
,, vous portez votre amour pourelle ; c'eſt
,, ce qui m'a fait vous parler avec tantde
و د
franchiſe ; c'eſt elle qui me fait encore
,, vous aſſurer qu'après mon eſtime , je
,, ne defire rien tant que la vôtre: je pen-
,, ferai ainſi tant que je vivrai."
Les Amans vertueux , ou Lettres d'une
H
114
MERCURE DE FRANCE.
jeune Dame , écrites de lacampagne ,
à ſon amie , à Londres ; ouvrage traduit
de l'Anglois .
Nec verbum verbo curabis reddere fidus
Interpres.
HOR. art. poët.
2 parties in- 12. A Paris , chez Coſtard ,
libraire.
Miss Henriette , l'héroïne de ce roman
, & le vertueux Rivers font amant
nous prouvent par leur conduite que le
véritable amour est le plus chaſte de tous
les liens ; qu'il épure nos fentimens ,
nous fait regarder l'innocence de l'objet
aimé comme le premier de ſes charmes , &
fait toujours reſpecter les droits ſacrés de
l'autorité paternelle. Ce roman offre peu
de fituations. L'action en eſt très - ſimple
& ſouvent interrompue par des converſations
ou des eſpeces de differtations philofophiques
fur différens objets de morale.
Des moraliſtes miſantropes nous ont
dépeint le coeur de l'homme ſous les plus
noires couleurs. On voit avec fatisfaction
que l'auteur de ce nouveau roman
combat cettephiloſophie chagrine. Il nous
fait même remarquer que la ſenſibilité eft
une vertu ſi naturelle à l'homme , qu'elle
précede en lui toute réflexion. Lefent
JUIN. 115 1774.
moral eſt auſſi l'objet des obſervations de
l'auteur. ,, Le ſens moral, nous dit-il , eſt
وو le goût que nous avons pour ce qui eſt
,, aimable. C'eſt cette facultéde l'ame qui
,, nous fait ſentir fortement l'harmonie&
,, le désordre de nosactions. C'eſt le tou
,, cher , c'eſt l'oreillede l'ame.Le ſens mo-
ود
ral fert d'une maniere inſtantanée , ſans
,, attendre la délibération tardive des facultés
intellectuelles: tandis que la rai-
,, fon nous eſt donnée pour régner ſouve-
,, rainement ſur la volonté , pour régler
,, nos paffions , pour faire non-feulement
,, le bonheur de l'ame qu'elle habite ,
3, mais pour le répandre dans cellede tous
, les êtres intelligens qui nous environnent.
Quand nous en agiſſons ainfi ,
,, nous agiſions ſelon les regles de la vertu
,, la plus parfaite. Le vice au- contraire
, n'eſt que l'abus de certaines paffions
qui n'avoient beſoin que d'être mieux
,, dirigées pour produire des vertus ,
&c. " Tout ce qui eſt dit icidu ſens mo
ral eſt puiſé dans les ouvrages philofophi
ques du docteur Hume. Comme ces réflexions
tendent à nous donner une plus
haute eſtime de l'homme&à nous inſpirer
l'amour du beau moral , on pardonnera
à l'auteur d'avoir coupé l'intérêt de ſon
roman par ces fortes de diſcuſſions.
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
On trouve à la même adreſſe ci-deſſus
l'Effai fur l'art de la Teinture , &fur les
moyens de la perfectionner , avec des obfervations
fur quelques matieres qui y font
propres ; par M.le Pileur d'Apligny ; vol.
in- 12 . Prix , broché , 2 liv. Cet ouvrage ,
annoncé précédemment dans le Mercure
de France du mois de Novembre 1770 ,
&dont on vient de donner une réimpresfion
, ne peut être trop répandu pour les
progrès de la teinture en France , & les
avantages même de notre agriculture.
Mémoire fur une découverte dans l'art de
bâtir , faite par le SR LORIOт , mécani
cien , penſionnaire du Roi; dans lequel
on rend publique , par ordre de
Sa Majesté , la méthode de compofer
un ciment ou mortier propre à une infinité
d'ouvrages , tant pour la conftruc-
* tion que pour la décoration ; vol. ina
8º de 54 pages. Prix , 30 fols. A Paris
de l'imprimerie de Michel Lambert ,
LES ARTS ſe ſont élevés depuis peu de
fiecles à un très-haut degré deperfection.
On ne peut cependant ſe diffimuler , lorsqu'on
parcourt les écrits des Anciens ou
que l'on obſerve leurs monumens , qu'ils
JUIN. 1774. 117
étoient en poffeffion de certaines pratiques
que juſqu'ici l'on a cherchées en vain. II
'n'y auroit cependant rien de plus intéresfant
pour les progrès de l'art de bâtir , que
de connoître les procédés employés par les
Anciens pour élever rapidement des édifices
avec toute fortede matériaux ,& lear
imprimer ce degré de ſolidité dont les
nôtres ne peuvent approcher. Les recherches
ſur cet objet de M. Loriot déjà connu
par pluſieurs découvertes dont l'utilité
eſt avouée , n'ont point été infructueuſes.
Ces recherches font expoſées dans ce mémoire
avec des détails fatisfaifans , &
elles font accompagnées des épreuves néceſſaires
pour affurer l'importance de la
découverte.
Eloge de M.le Chevalier de Solignac , fecré-
है
taire du cabinet & des commandemens
du feu Roi de Pologne ; fecrétaire de la
province de Lorraine , ſecrét. perpétuel
de le Société royale de Nancy , correspondant
de l'Académie des inſcriptions
& Belles Lettres de Paris , membre
de celle de la Rochelle , de Montpellier
& des Arcades ; l'un des Administrateurs
du college de Nancy: prononcé
, pour la rentrée des claſſes , par M.
Ferlet , docteur aggrégé dans l'Univer
Η 3
118 MERCURE DE FRANCE,
ſité de Paris & profeſſeur de Belles-
Lettres en l'Univerſité de Lorraine ;
brochure in 8 °. A Paris , chez Moutard
, libraire , & à Nancy , chez Babin.
Ce diſcours a été dicté par la reconnoiſſance
, l'amitié & l'amour des lettres;
nous pourrions même ajouter par le ſentiment
du beau , ſi on ne trouvoit quelquefois
dans ce difcours plus de recher
ches dans les tournures des phraſes que de
mouvemens de vraie éloquence; plus d'affectation
dans les expreſſions , que deprofondeur
dans les penſées. L'orateur , dans
fon exorde , ſe borne à nous dire que des
éloges ont été ſouvent prodigués dans des
difcours publics à des perſonnages qui ne
les méritoient pas ; mais que cet abus ne
doit pas nous empêcher de rendre juſtice
au mérite ; ce qui eſt ici exprimé avec
une forte d'abondance de ſtyle qui annonce
au moins de l'imagination & de la
facilité. De tous temps la reconnoiſſance
publique accompagnant le nom des
grands homme au delà du trépas , leur
rendit des honneurs avoués de l'envie
même , foit pour les dédommager par
une gloire qui leur furvit , des fatigues
1, qu'elle leur avoit coûté , ſoit pour ens
و د
32
و د
JUIN. 1774. 119
courager les autres à ſupporter les mê-
,, mes travaux par l'eſpoir des mêmes récompenfes.
La Grece leur dreſſoit des
autels ; Rome leur élevoit des ſtatues.
Dans nos gouvernemens modernes ,
„ l'éloquence leur paie un tribut dont ils
,, ne s'énorgueilliroient pas moins , s'il
دو
29 n'étoit réſervé qu'au vrai talent , & fi le
,, grand nombre d'êtres obſcurs qui le par-
„ tagent , ne l'avoient , pour ainſi-dire ,
ود
"
"
ود
"
ود
9"
avili. Dans un ſiecle auſſi ſtérile que
le nôtre en hommes de mérite , on diroit
que nos villes ne font peuplées que
de héros en tout genre. La mort des perſonnes
les moins connues eſt bientôt
ſuivie d'une eſpece d'apothéoſe , & le
moindre artiſte , fur le point de finir
une carriere ignorée , pourroit preſque
dire comme Vefpafien: voici le temps
où je vais devenir un Dieu. Semblable
à ces femmes qui faisoient profeffion
„ de pleurer aux funérailles des Anciens
,, & qui regrettoient avec de grands cris,
,, ceux mêmes qu'elles n'avoient jamais
„ vus ; l'éloquence gémit indiſtincte-
„ ment ſur toute forte de tombeaux , &
» confondant le génie avec la médiocrité,
„ veut quelquefois conſacrer à celle - ci
,, des monumens dont on a privé jus-
,, qu'à ce jour la cendre des Corneilles&
ود
H4
120
MERCURE
DE
FRANCE
.
”
”
das Racines
. Cependant
le préjugé
que
cette honteuſe
profulion
d'éloges
fait
naître
contre
eux
, ne doit
pas
ouvrir
notre
coeur
à l'ingratitude
. Ilferoit
injuſte
de refuſer
quelques
fleurs
à des
Morts
illuftres
qui
les méritent
, parce
" qu'on
les prodigue
ſouvent
à des mânes
vulgaires
qui ne les méritent
pas. Rappelons
au contraire
cet uſage
à ſa premiere
deſtination
, en ne l'adoptant
que
,, pour
des
perfonnages
rares
, comme
celui
que
je me propoſe
d'expofer
à votre
vénération
, &c.
"
و د
و د
ود
ود
Le Chevalier de Solignac embraſſa
d'abord le parti de l'Eglife , foit pour déférer
au voeu de fes parens , foit qu'il y
fût déterminé lui même par des talens fupérieurs
pour la chaire. Son début évangélique
lui attira les plus grands applaudiffemens
dans ſa province. Son ſéjour
dans la capitale changea bientôt ſa vocation;
il vit Fontenelle , & il n'en eut
plus que pour les lettres. On ne peut "
ajoute l'orateur ,,, ſe rappeller l'auteur
ود
و د
و د
ود
ود
des mondes qui forme la ligne de féparation
entre les deux plus beaux fiecles
de notre littérature, ſans ſonger à
ce dieu de la fable , dont le double vi-
,, ſage annonçoit qu'il fermoit une année
,, pour en ouvrir une nouvelle. Au fort ,
JUIN. 1774. 121
,, au grand , au ſublime qui caractérie
"
ſoient le génie mâle de nos peres ,
Fontenelle ſubſtitua une élégance ,
,, une fineſſe , un ton de philofophie in-
,, connus avant lui. On avoit fait parler
,, la raiſon avec une noble fimplicité , il
ود la fit parler avec eſprit. Il changea les
, ornemens qu'elle ne tenoit que de la nature
, en une parure plus étudiée &
peut- être plus piquante. Il répandit fur
elle des fleurs avec abondance , quel-
,, quefois avec profuſion; mais cet excès
ود
"
و د
و د
ود
و د
"
"
ſi c'en un , eſt du moins plus attrayant
,, que la triſte ſévérité du ſtyle philoſophique
de nos jours , qui ne nous montre
la vérité que hérifſſée de ronces &
d'épines. Je m'arrête d'autant plus volontiers
à peindre la maniere de cet
écrivain , qu'elle devint à peu près cel
le du Chevalier de Solignac. La reſſemblance
de goût , la même trempe d'est:
„ prit le rapprocherent bienrôt du philofophe
, malgré la différence de leur
,, âge & de leur caractere. Peut être mê-
,, me que cette différence fut undes prin-
„ cipaux liens qui les unit enſemble ; &
,, que le flegme Normand de l'un ai-
,, moit à être remué par la vivacité Lan-
„ guedocienne de l'autre. Quoique lamul-
ود
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
" tiplicité de ſes occupations lui permît
,, peu de vuide dans un travail auquel il
,, ne conſacroit qu'une partie de la jour-
"
"
"
و د
née , Fontenelle prenoit plaiſir à revoir
les ouvrages de fon éleve. Il s'attachoit
ſur- tout à épurer ſon ſtyle ,& à le
,, corriger , par la plaiſanterie ,de ces tour-
,, nures irrégulieres & bizarres , fruits
groffiers du terroir natal. Il lui apprenoit
à répandre dans ſes écrits , ces
charmes & ce ton d'intérêt qu'il avoit
,, puiſés lui - même dans les ſociétés les
„ plus brillantes ,& fur tout dans le com-
,, merce d'un ſexe dont il faisoit les déli-
,, ces. Le jeune homme dévoroit ces le-
,, çons précieuſes. Il s'enrichiſſoit avide-
و د
"
"
ment de ſoixante ans de travaux&d'ex-
,, périence , & fa main avare de ces riches
tréſors , entaſſoit ſur ſa tête les
roſes que la vieilleſſe de ſon maître
faifoit éclorre.
"
"
ود
"
Le Chevalier de Solignac s'eſt fait connoître
dans la républiqne des lettres , nonſeulement
par des diſſertations inférées
dans la bibliotheque françoiſe , par des
éloges académiques , & par une hiſtoire
intéreſſante de la Pologne ; mais encore
par fon zêle pour le progrès des lettres en
Lorraine & la part qu'il eut à l'établiſſe-
2
JUIN. 1774. 123
"
ود
"
ment qu'avoit projeté Staniſlas le Bienfaiſant
en faveur des ſciences &des arts .
Ce Prince le nomma Secrétaire perpétuel
de la ſociété royale qu'il venoit de former.
C'étoit principalement , dit l'ora.
„ teur , ſur le Chevalier de Solignac
,, que peſoit le poids des aſſemblées. Il
étoit rare qu'il n'y portât point laparole
,& plus rare encore qu'il s'aquittât de
cette commiffion fans cauſer le plus
,, grand plaiſir , même ſur la fin de ſa
carriere. Une douce éloquence cou-
و د
loit de fes levres , comme ce nectar que
les poëtes nous repréſentent diſtillant
du tronc antique des chênes dans le ſie-
,, cle d'or. L'eſſaim des jeux&des amours
,, voltigeoit encore autour de ſa plume,
,, en croyant folâtrer avec le bel âge. Les
"
ود
ود
ود
و د
و د
années lui apportoient de nouveaux
,, agrémens en tribut. La riante jeuneſſe
paroit elle - même ſa tête octogénaire
&cachant ſes cheveux blancs ſous les
myrthes de Saint Aulaire , ne ſembloit
faire de toute ſa vie qu'un printems
éternel.
”
Nous avons vu plus haut ,que les roſes ,
dont les poëtes couronnent lajeuneſſe , regardée
comme le printems de notre vie
font données par l'orateur pour attribut à
124 MERCURE DE FRANCE.
la vieilleſſe de Fontenelle. On rencontrera
dans ce difcours d'autres images pareilles ,
que la triſte ſévérité philoſophique , dont
parle l'orateur , n'a pas fans doute tracées ,
mais où l'on pourroit defirer plus de goût ,
plus de ce naturel au moins que les petites
recherches du bel eſprit ne peuvent ja-
! mais remplacer.
4
Lettres à Myladi *** & autres oeuvres
melées , tant en profe qu'en vers , par
M. de la Place ; 3 vol in- 12 . A Bruxelles
, chez Boubers ; & à Paris , chez
Guillaume Neveu , libraire.
C'EST un recueil agréablement varié de
vers & de profe , de contes nouveaux , de
fragmens d'hiſtoires & de littérature , d'épigrammes
, de parodies d'airs connus &
de chanfons avec la muſique. Nous ne
citerons que ces vers ſur le Sentiment ,
parce qu'il faudroit citer beaucoup , pour
faire connoître tous les bons morceaux
de ce recueil :
O fentiment , ſource divine
Des vertus, cheres aux mortels ;
Quiconque prêche ta ruine
En voudra bientôt aux autels,
1
JUIN. 1774. 12
Si ton feu , par fois nous égare ,
Ta franchiſe avoue & répare
Les erreurs où tu nous plongeas .
Mais lorsqu'on peut te méconnofure
Toujours indigne de fon être ,
On ſe croit homme... on ne l'eſt pas.
Historiettes , ou Nouvelles en vers , par
M. Imbert ; feconde édition , revue ,
corrigée & augmentée par l'auteur. A
Amſterdam ; & à Paris , chez Delalain.
Quoique cet ouvrage ait paru dans un
fiecle où l'on commence à aimer moins
les vers , cependant il a eu deux éditions
en trois mois; il ne faut point s'étonner
de ce ſuccès . Outre le mérite réel de
l'ouvrage , le genre eſt agréable par luimême
; mais après la Fontaine , M. de
Voltaire , Piron , Sénecé , & même après
les bonnes pieces de Grécourt & deVergier
, il devenoit aſſez difficile de ſe distinguer
dans ce genre. Quand on a autant
de talent que M. Imbert , ce n'eſt point
de l'indulgence qu'on doit attendre ; c'eſt
- de l'eſtime & de la critiquenq
La nouvelle Perrette eſt ſans contredit
le meilleur conte du recueil. Il y a de
126 MERCURE DE FRANCE. '
l'action , de l'intérêt , un ton naïf , du
ſtyle & de la rapidité. Nous n'y avons
trouvé qu'un ſeul mot de trop. Nous al
lons tranfcrire le conte tout entier :
Perrette tenoit ſous ſon bras
Son pot- au- lait : gageons , lui dit Colette ,
(Les champs étoient alors tapiſfés de verglas )
Que ſur ta tête , ainſi , tu ne le portes pas ,
Là - bas ,
Sans e caffer. Pourquoi non , dit Perrette.
On dépoſe ſur l'heure. Alors Perette met
Sur ſa tête fon couffinet ,
Et par- deſſus ſon pot au lait ;
Puis de trotter. Trotter ! doucement , s'il vous plaft
Et n'outrons rien. Perette , en fille ſage,
Craint les faux pas , chemine lentement ;
Et c'eſt prudemment fait ; on prétend qu'à cet age
Le pied gliffe fort aisément.
Rien ne troubloit fa contenance.
Le pied ne poſoit pas , fans que l'oeil eût d'avauce
Choiſi l'endroit. Perrette a ſi peur de gliffer ,
Qu'elle eût vu ſon Seigneur paſſer ,
Et n'eut point fait la révérence .
Néanmoins Perette un moment
Sent que fon pot - au - lait ſur ſa tête chancelle ;
Défenſe d'y porter les mains ; or que fait - elle ?
A droite , à gauche doucement ,
Sa tête , qui penche à meſure
いく
JUI N. 1774. 127
De ſon pot ébranlé fuit chaque mouvement,
Lui rend l'équilibre & l'aſſure ,
Dont Colette tout bas ſe dépite & murmure.
Ah ! c'eſt fait , elle arrivera .
Si cette pierre... Bon ! elle l'appercevra.
Eh! la voilà paſſée. Ainſi Colette ,
De crainte en eſpoir s'en alloit ;
Tout fon corps ſuoit , travailloit !
En ſecouant la tête, il lui ſembloit..
Que de la tête de Perrete
Elle feroit tombet le pot-au-lait .
Enfin la courſe étoit preſque finie :
Perrette aimoit Lubin , Colette le ſavoit ,
Et la voilà tout--à coup qui s'écrie :
Lubin ! .. Perrette au cri ſe détourne foudain;
Adieu le pot-au-lait ; il tombe , & la pauvrette
Perd la gageure & ne voit pas Lubin.
M. Imbert joint au talent l'admiration
due au génie de ſes modeles. La Fontaine,
Piron , M. de Voltaire ont tour - à- tour
ſon hommage. Voilà ce qu'il adreſſe au
dernier.
Simple , mais fier , mon Apollon
Ne vendit jamais ſon ſuffrage ;
Je te louois devant Piron ,
Et vois combien je ſuis fincere
128 MERCURE DE FRANCE .
Demain, ſi j'avois à le faire ,
Devant toi je louerois Fréron , &c.
Parmi les autres contes de M. Imbert ,
les Dévotes , le Fou de qualité, Alnaſcar,
la jeune Veuve, le fat enbonne fortune,
tiennent un rang diftingué. Il n'en est pas
même un de ceux qui ne font que médiocres
, où l'on ne trouve des morceaux de
poësie agréables ; comme la defcription
d'une fonnette , dans l'Oncle & le Neveu :
Des doigts il cherchoit un anneau
Caché dans la muraille au- deſſus de la porté:
Cet anneau par un fil qui finement conduit
Suivoit au sein du mur une route fecrete ,
Ebranloit certaine fonnette
Qui ne rendoit qu'un petit bruit.
Et plus bás ,
Arrivé ſous la porte , il cherche pluſieurs fois
Le cordon qui là haut fait parler la ſonnette .
:
Dans le Diable puni on trouve ces
deux vers très - pittoreſque ſur la balance:
no
Je
:
• L'auteur de l'Année Littéraire , dans l'extrait des
contes dont nous parlons , a cité le ſecond de ces derhiers
vers en retranchant le premier.
JUIN. 1774. 129
Je voyois par degré deſcendre mon baſſin ,
Et celui de Michel remonter à meſure.
Nous ne diſſimulerons pas que la Femme
avare & le Divorce nous ont paru
écrits d'une maniere trop commune& trop
longue. Pluſieurs de ces contes ne font
que des épigrammes ; & , quoique l'auteur
en ait déjà retranché quelques - uns ,
nous defirerions qu'il les ôtât tous.
ouvrage ainſi corrigé , en deviendra plus
piquant , & nous souhaitons qu'il ait
aſſez de ſuccès pour l'engager à des travaux
plus conſidérables & plus ſolides.
Son
* Nouvelle édition du Théâtre de Pierre&
Thomas Corneille , avec les commentaires
de M. de Voltaire , auxquels l'auteur
a fait des augmentations conſidérables
, belle édition encadrée avec des
figures à chaque piece , au nombre de 36 ,
(qui feront fournies gratis vers le mois
d'Août ) 8 vol. in- 4°. 80. liv. en feuil
les , 100 liv. reliés. Cette édition peut
ſervir de ſuite aux oeuvres de M. de
Voltaire in 4°. puiſqu'on n'y imprimera
pas le commentaire. A Paris.
* Cet article & le ſuivant ſont de M. de la Harpe.
I
130 MERCURE DE FRANCE.
Le grand Corneille commenté par
M. de Voltaire , eſt ſans doute une époque
remarquable dans l'hiſtoire littéraire.
C'eſt peut- être la premiere fois que le génie
a été commenté par le génie. Le goût
&les connoiſſances néceſſaires , pour bien
juger des ouvrages de l'imagination , font
très - rares; mais lorſqu'un écrivain , qui
s'eſt élevé le premier au fublime de fon
art , eſt apprécié long-temps après ſa mort
par un homme que foixante ans de travaux
& de ſuccès , dans ce même art ,
ont mis au rang des maîtres & des modeles;
lorſque ce juge joint à l'étendue des
lumieres , à l'expérience , à la fupériorité
d'un goût reconnu , ce reſpect naturel
qu'un grand homme a pour un grandhomme,
& ce ſentiment exquis des beautés
qui n'appartient qu'à ceux qui ſavent euxmêmes
les produire ; lorſque les réflexions
d'un pareil juge ſont éclairées &for.
tifiées par les progrès que l'art a dû faire
pendant un fiecle; alors on doit s'attendre
à voir un monument précieux de
goût & de raiſon fait pour inſtruire tous
les âges , & pour être le code éternel des
artiſtes & des amateurs.
M. de Voltaire n'a pas ignoré les clameurs
indécentes qui s'étaient élevées
contre la premiere édition de ſon comJUIN.
1774- 134
mentaire. Il était bien étrange qu'on disputât
à l'auteur de Mérope le droitdejuger
l'auteur du Cid; & qui donc pourra
ſentir & apprécier Corneille , ſi cen'eſtM,
de Voltaire ? Obſervons fur-tout qu'iln'a
jamais énoncé un jugement ſans le motiver
; & nous voyons tous les jours des
hommes auſſi dénués de connaiſſances que
de talens , prononcer arbitrairement fur
tous les ouvrages & fur tous les auteurs ,
fans entrer dans la plus légere diſcuſſion ;
& ce font ces mêmes hommes , incapables
de raiſonner & de penſer , qui ſe répane
dent en invectives contre le commenta
teur de Corneille; ce ſont eux qui pousfent
la démence juſqu'à imprimer qu'Othon
, Attila & Pulchérieſuppoſent plus de
génie qu'Alzire , Mérope & Mahomet. Ils
accuſent M. de Voltaire d'avoir outragé
la mémoire de Corneille , d'être le détrac
teur de fon génie&de ſagloire. Voici de
quelle façon M. de Voltaire eſt ledétracteur
de Corneille.
59
ود
29
ود
ود
ود Voilà ce fameux qu'il mourut , ce
trait du plus grand fublime , cemot au
quel il n'en eſt aucun de comparable
dans toute l'antiquité. Quedebeautés !
&d'où naiſſent-elles? d'une ſimple mépriſe
très naturelle, fans complication
,, d'événemens , fans aucune intrigue re
12
132 MERCURE DE FRANCE.
”
, cherchée , fans aucun effort. Il y a
d'autres beautés tragiques; mais celleci
eſt au premier rang.
Et ailleurs .
"
و د
و د
و د
و د
On n'avoit jamais rien vu de ſi ſublime.
Il n'y a pas dans Login un feul
exemple d'une pareille grandeur. Ce
ſont ces traits qui ont mérité à Corneil-
,, le , le nom de Grand , non- feulement
„ pour le diftinguer de fon frere , mais
و د
"
"
"
"
du reſte des hommes. J'ai cherché dans
tous les anciens & dans tous les theâtres
étrangers une ſituation pareille , un
pareil mélange de grandeur d'ame , de
douleur , de bienféance , & je ne l'ai
„ point trouvé,
و د
ود
"
و و
و د
"
ود
25
"
ود
Les belles ſcenes du Cid, les admirables
morceaux des Horaces , les beautés
nobles & fages de Cinna , le fublime
de Cornélie , les rôles de Sévere & de
Pauline , le se. acte de Rodogune , la
conférence de Seſtorius & de Pompée ,
tant de beaux morceaux , tous produits
dans un temps où l'on fortait à peine
de la barbarie , aſſureront à Corneille
une place parmi les plus grands hommes
juſqu'a la derniere poſtérité."
Après des témoignages ſi éclatans , il fied
bien à d'ignorans écoliers de ſe placer
JUIN. 1774. 133
:
entre Corneille & M. de Voltaire , n'étant
dignes d'admirer ni l'an ni l'autre , ni furtout
faits pour les juger. Qu'ont produit
leurs cris ridicules ? Le commentateur ,
accuſé d'avoir trop peſé ſur les défauts , a
fait voir , dans cette nouvelle édition ,
qu'il n'en avait obſervé qu'une partie ; il
a beaucoup ajouté à ſes remarques & développé
davantage ſes critiques. Il a fait
voir qu'en refpectant Corneille , il ne fallait
trahir ni la vérité , ni le bon goût , ni
le Public , ni l'intérêt des beaux arts. Il a
fait ſentir qu'il connaiſſait tous ſes devoirs
& tous ſes droits. ,, Ceux qui m'ont
ود
ود
fait un crime d'être trop ſévere , (dit il
dans une préface) m'ont forcé à l'être
,, véritablement & à n'adoucir aucune
" rvérité. Je ne dois rien à ceux qui font
,, de mauvaiſe foi. Je ne dois compte à
,, perſonne de ce que j'ai fait pour une
deſcendante de Corneille , & de ce que
j'ai fait pour fatisfaire mon goût. Je
,, connais mieux les beaux morceaux de
ود
ود
ود ce grand génie que ceux qui feignent
de reſpecter les mauvais. Je fais par
,, coeur tout ce qu'il a fait d'excellent.
ود
ود Mais on ne m'impoſera ſilence en au-
,, cun genre fur ce qui me paraît défec-
,, tueux. Ma deviſe a toujours été fari
quæ fentiat." 1
13
134 MERCURE DE FRANCE.
On trouve encore , après l'Edipe de
Corneille , cette déclaration de l'illuftre
éditeur. ,, Mon reſpect pour l'auteur des
„ admirables morceaux du Cid , de Cin-
, na , & de tant de chefs-d'oeuvres , mon
,, amitié conſtante pour l'unique héritiere
ود de ce grand homme, ne m'ont pasem
,, pêché de voir &de dire la vérité , quand
,, j'ai examiné ſon Edipe & ſes autres
, pieces indignes de lui. Je crois avoir
وو prouvé tout cequej'aidit. Le ſouvenir
,, même que j'ai fait autrefois d'une tragé-
,, die d'Edipe neemm''aapointretenu. Jene
,, me ſuis point cru égal à Corneille. Je
,, me ſuis mis hors d'intérêt. Je n'ai eu
,, devant les yeux que l'intérêtdu Public ,
, l'inſtruction desjeunes auteurs , l'amour
du vrai qui l'emporte dans mon eſprit
fur toutes les autres conſidérations.
Mon admiration fincere pour le beau
, eſt égale à ma haine pour le mauvais.
„ Je ne connais ni l'envie , ni l'eſprit de
," parti. Je n'ai jamais fongé qu'à la per
وو fection de l'art , &je dirai hardiment
,, la vérité en tout genre juſqu'au dernier
وو moment de ma vie."
Obſervons ſurtout que ces prétendus
Ariſtarques , dont le métier eſt de donner
des leçons à ceux qui donnent des mode
les , & de diſtribuer les rangs parce qu'ils
ةيلاوم
JUIN. 1774. 135
ne peuvent en avoir aucun , font toujours
incapables de foutenir la moindre difcusſion
, lorſqu'on daigne prendre la peine
de les confondre. Ils ſe plaignent qu'on
les mépriſe lorſqu'on ne leur répond pas ;
ils crient que le ridicule & la plaiſanterie
ne font pas des raiſons; & lorſqu'enfin on
leur en donne , ils répondent par des injures.
On enavu un exemple bien remarquable
dans l'auteur de la critique très- injufte
du poëme des Saiſons & de la traduction
des Géorgiques. Il ſemblait ne demander
qu'une réponſe difcutée , & croire qu'on
ne pouvait le battre avec les armesdu rai-
- fonnement. On lui a démontré en quelques
pages que ſes jugemens étaient erronés
, fes principes de critique des principes
d'erreur , ſes cenſures dénuées de fondement;
on lui a prouvé qu'il blâmait ce
qui était bon , qu'il louait ce qui était
mauvais ; qu'il ne ſe connaiſſait ni en
ſtyle, ni en harmonie; qu'il dénigrait en
mauvaiſe proſe de très-beaux vers ; qu'il
manquait à - la - fois de juſteſſe , d'impartialité
, de goût , de connaiſſances & de
politeſſe. Chacun de ces reproches était
porté juſqu'à la démonſtration la plus
évidente. Qu'à fait alors cet homme qui
ſe donnait pour un critique ? Ilarépondu
par des épigrammes auſſi plates que gros-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
ſieres. Sûr que fon adverſaire nevoudrait
jamais ſe ſervir de tous ſes avantages , ni
fortir des bornes d'une diſcuſſion littéraire
, il a eu recours aux injures , aux
menfonges & aux calomnies. * Il acontinué
d'inſulter M. de Voltaire dans des
lettres que perſonne ne lit. Il a cru qu'on
lui ferait encore l'honneur de le réfuter ;
mais il s'eſt trompé. On laiſſe de pareils
ouvrages dans le néant , dont ils ne fortiront
jamais. La premiere de ces lettres ,
la ſeule dont on ait parlé un moment , a
dégoûté de lire les autres. Elle commençait
par ces mots : Je vais vous êter les
trois quarts de votre gloire. On s'eſt contenté
d'obſerver que M. Clément ne les
avait pas pris pour lui.
L'Agriculture , poëme . A Paris , de l'Imprimerie
royale ; & ſe vend chez Moutard..
CE poëme fut compoſé dans le temps
de la guerre de 1741 , des victoires de
Il a prétendu que ſes lettres , publiées par M. de
Voltaire, étaient falifiées . Il ne ſonge pas que les originaux
exiftent . Mais il a pris le parti de nier , perfuadé
quon ne prendrait pas la peine d'en venir à la vé
rification , & il a eų raifon,
JUIN. 1774. 137
-
Louis XV en Flandres , & de la paix qui
les ſuivit. C'eſt ce que l'auteur nous apprend
dans un diſcours préliminaire. Il
obſerve qu'il n'avait encore paru parmi
nous aucun ouvrage en vers français ſur
l'Agriculture , ni mêmepreſque aucun écrit
en profe. Mais dans l'intervalle qui s'eſt
écoulé entre la compoſition de ce poëme
& fa publication , il a paru une prodigieufe
quantité d'écrits économiques , &
enfin la poéſie même s'eſt réconciliée avec
la langue géorgique , qui lui ſemblait
étrangere. L'auteur fait à peine mention
de l'ouvrage de M. l'Abbé de Lille , ſous
prétexte que ce n'eſt qu'une traduction.
Mais le merite de la difficulté vaincue
n'eſt pas moindre , en faiſant paffer heureuſement
du latin en français les détails
des travaux ruſtiques , qu'en les faiſant entrer
dans un ouvrage original. Dans les
deux cas il faut dompter la langue , &
forcer la poéſie françaiſe à recevoir une
foule d'expreſſions dont elle avait été
long-temps effarouchée. Ce mérite , qui
eft grand par lui-même , quoiqu'indépendant
de la création d'un poëme , valait
peut - être la peine que M. Roffet en parlât
avec un peu plus d'étendue. Il ne fait
pas plus d'attention au beau poëme des
15
:
138 MERCURE DE FRANCE.
Saiſons , parce que ce n'eſt pas un ouvrage
didactique. Non , fans doute , & M.
Roffet eſt le premierqui ait conçu le projet
de renfermer en fix livres , qu'il appelle
chants , tous les préceptes de la culture
des terres & tous les travaux de la
campagne depuis les femailles juſqu'à la
baffe- cour , fans relever & orner fon ouvrage
d'aucun trait d'imagination ,d'aucun
épiſode qui pût y jeter de l'intérêt & de
la variété. Il eſt difficile de concevoir les
motifs d'un plan ſi peu avantageux , &
l'auteur n'en donne aucune raiſon. Il était
beau ſans doute de lutter contre Virgile ,
& de vouloir que la langue françaiſe eût
ſes Géorgiques. Mais celles de Virgile ,
regardées comme un des ouvrages les plus
parfaits de l'antiquité , ſont admirables ,
fur-tout par le choix & la beauté des épiſodes
,&par la ſage diſtribution des ornemens.
C'était un modele qu'il fallait imiter
autant qu'il était poſſible ;& quels que
foient les motifs de l'auteur pour avoir
pris une route différente , on croit toujours
, lorſqu'un écrivain n'a point mis
d'imagination dans un ouvrage qui en
demandait , qu'apparemment il n'en a pas.
Je crois même que , pour faire avec quelque
ſuccès des géorgiques complettes dans
notre langue , ce qui était difficile , mais
JU I N. 1774. 139
poffible , il fallait y ſemer beaucoup plus
d'ornemens que Virgile n'en a répandus
dans les ſiennes. Il eût fallu peut- être aux
tableaux purement ruſtiques ,dont le fonds
eſt le moins noble & le moins attachant ,
joindre avec art des traits d'imagination ,
de ſentiment , ou de morale qui ſoutinsfent
l'attention du lecteur. Les fables anciennes
toujours agréables , lorſqu'elles
font rajeunies par le talent d'écrire , le
contraſte des moeurs & des idées de la ville
&de la compagne , que l'on aime toujours
à voir revenir , lorsqu'il eſt ſaiſi avec juf.
teffe & tracé avec énergie , auraient fourr i
des reſſources heureuſes , & les ſeules qui
puſſent ſauver la ſéchereſſe du ſujet. M.
Roſſet paraît avoir borné fon ambition à
rendre en vers français toutes les opérations
champêtres , & dans plus d'un endroit
il s'en est tiré avec honneur &afurmonté
la difficulté. On trouvera dans fon
ouvrage des morceaux très bien écrits ,
des vers très-bien tournés. Engénéral , ſa
diction eſt aſſez correcte , mais elle manque
trop ſouvent d'élégance , derithme ,
de poësie. Tout eſt précepte oudeſcription
, & fouvent enproſerimée , en profe
ſeche ou dure. Cette monotonie ferait
peu ſupportable , même dans un ouvrage
très - court. Combien l'eſt - elle davantage
140 MERCURE DE FRANCE.
dans un poëme en fix chants! Nous mettrons
ſous les yeux du lecteur les mor.
ceaux qui nous ont paru les meilleurs , &
nous indiquerons dans quelques autres
les défauts de ſtyle qui dominent le plus
dans l'ouvrage. Par exemple , voyons ſi le
début eſt fait pour en donner une idée
avantageuſe :
Je chante les travaux réglés par les ſaiſons ,
L'art qui force la terre à donner les moiffons ,
Qui rend la vigne , l'arbre & les prés plus fertiles ;
Et qui nous aſſervit tant d'animaux utiles ,
A chanter nos vrais biens la culture & ſes loix ,
Louis & la patrie encouragent ma voix.
Obſervez qu'il n'y a pas dans ces vets
une ſeule expreſſion poëtique. Boileau a
dit il , eſt vrai ,
Que le début ſoit ſimple & n'ait rien d'affecté.
1
Mais rien d'affecté , ne veut pas dire rien
de poëtique. Boileau n'a pas voulu dire
qu'il fallait que des vers fuſſent parfaitement
ſemblables à la profe. Ce ſeul mot,
je chante , prouve que ces expreſſions doivent
être au- deſſus du langage ordinaire.
Les travaux réglés par les ſaiſons , l'art
qui force la terre , qui rend la vigne , l'arJUIN.
1774. 14
bre & les près plus fertiles , & cette expreſſion
ſi faible , tant d'animaux utiles ,
& ces deux rimes en épithetes au commencement
d'un poëme ; rien de tout
cela ne reſſemble à de la poësie. Ce ne
font pas des vers incorrects , mais ce font
de mauvais vers. Le morceau qui fuit eſt
beaucoup meilleur :
Sourdes Divinités , inſenſibles Idoles ,
Mes chants n'empruntent rien de vos ſecours frivoles.
Aſtres qui nous marquez les ſaiſons & les ans .
Le Dieu qui vous conduit nous donne leurs préſens .
Les épis , ſans Cérès , dans les fillons jauniſſent ,
Les raiſins , ſans Bacchus , fous le pampre noirciſſent,
De Pan &d'Apollon les fabuleux troupeaux
N'ont pas des immortels entendu les pipeaux.
L'olive ne doit point aux leçons de Minerve
Le ſoin qui la cultive & l'art qui la conſerve.
Neptune eſt un vain nom , & le courſier ardent
Ne fut point enfanté d'un coup de ſon trident.
Ces vers ont tout le mérite qui manquait
aux précédens. Ils font vraiment
poëtiques. L'auteur ne pouvait pas annoncer
par des tournures plus heureuſes qu'il
excluait les fables anciennes du plan de
fon ouvrage. Mais peut- être valait - il
142 MERCURE DE FRANCE.
mieux s'en ſervir. Au lieu d'un ſeul mor
ceau que cette excluſion lui a fourni , l'uſage
de la mythologie lui en aurait fourni
vingt , qui entraient naturellement dans
ſon ſujet. Croit- on que la querelle de
Neptune & de Minerve , & l'origine fabuleuſe
du Cheval & de l'Olivier , n'eusſent
pas formé un tableau très - agréable
dans un poëme ſur l'Agriculture ? Ces fables
ſont très- connues ſans doute ; mais
elles n'ont point été traitées paraucundes
maîtres de la poëſie françaiſe. C'était un
grand avantage , & jamais elles ne pouvaient
être mieux placées que dans l'ous
vrage de M. Roffet .
L'application de l'aſtronomie à l'agriculture
devait fournir à l'auteur des détails
riches & brillans. Il ne paraît pas en
avoir tiré tout ce qui ſe préſentait à lui.
La culture aux humains montra l'aſtronomie.
Des plaines de Babel les premiers habitans ,
Paſteurs de leurs troupeaux , laboureurs de leurs champs,
Pour rendre à leurs deſirs la terre plus féconde ,
Tournerent leurs regards vers les pôles du monde.
L'aſtre brillant du jour gouverna les ſaiſons.
Tour -à - tour il régna dans ſes douze maiſons,
De ſon cours annuel ils tracerent les lignes.
a
JUIN. 1774 143
Le chef de leurs brebis fut chef des douze ſignes.
Le Taureau ſur ſes pas , après lui les Gémeaux ,
Leur marquerent l'époque où naiſſent les troupeaux.
Aux tropiques brûlans la Chevre & l'Ecreviſſe ,
De l'hiver , de l'été fixerent le Solstice.
La Balance , à la nuit rendit le jour égal .
La Vierge , des moiſſons ramena le fignal.
Le Ciel devint un livre , où la terre étonnée ,
Lut en lettres de feu l'hiſtoire de l'année.
Ces deux derniers vers ſont beaux , &
il y en a quelques autres de bien tournés.
Mais la ſéchereſſe eſt le défaut du plus
grand nombre. Les lignes & les douze
Signes , l'Ecreviſſe & le Solstice , font des
rimes dures & des expreffions de l'almanach
. Chacune de ces idées devait être
rendue par un trait mithologique. Rien
n'était plus favorable à la poéſie ; ou mê
me les notions purement aſtronomiques
pouvaient s'exprimer par des phraſes noblement
figurées. Voyez comme M. de
Voltaire a exprimé dans Alzire la marche
apparente du ſoleil de l'Equateur au Tropique.
De la Zone enflammée & du milieu du monde
L'aſtre du jour a vu ma couſe vagabonde ,
Juſqu'aux lieux , où ceſſant d'éclairer nos climats ,
Il ramene l'année , & revient ſur ſes pas.
144
MERCURE DE FRANCE.
Voilà le langage du poëte. Il n'y a là
ni Ecreviſſe ni Solstice. On pourrait obferver
d'autres fautes.
our rendre à leurs deſirs la terre plus féconde ,
Tournerent leurs regards vers les pôles du monde.
Cela n'eſt correct , ni dans les idées ni
dans les termes. Plus féconde à leurs defirs
eſt un foléciſme. D'ailleurs les premieres
obſervations aſtronomiques ne pouvaient
pas avoir pour but la fécondité de
la terre. Elles ne pouvaient que marquer
un rapport entre les différentes époques
de l'agriculture & les différens périodes
de la révolution annuelle du ſoleil.
Peut-être auſſi , pour plus d'exactitude ,
fallait - il mettre vers le pôle du monde ,
& non pas vers les poles , puiſqu'il eſt
impoſſible d'obſerver à la fois les deux
pôles.
L'art d'exprimer quelquefois , avec une
élégance heureuſe les travaux du labourage
, eſt , comme nous l'avons dit , le
principal mérite de l'auteur , par exemple
dans ces vers où il s'agit de la quantité
d'engraits propre à chaque terrein.
Que
JUIN. 1774 . 145
Que de votre terroir les beſoins , la nature ,
Reglent de ces préſens le genre & la meſure.
La terre , que pénetre un trop fort aliment ,
Par ſa vigueur cruelle étouffe le froment ,
`Et d'un feuillage vain nourrice malheureuſe ,
N'enfante , au lieu de blé , qu'une paille trompeufe.
Il ne ſe tire pas fi bien des morceaux
qui demandent plus de chaleur & d'imagination
dans le ſtyle. Voyons la defcription
d'une tempête.
Mais quand du Roi des Rois le terrible courroux
Lance fur vos moiſſons ſes redoutables coups ,
Toute industrie eſt vaine : à vos juſtes allarmes
Il n'eſt d'autre ſecours que vos cris & vos larmes .
Une vapeur paraît , s'étend & s'épaiffit ,
Le jour pâlit , l'air fiffle & le ciel s'obſcurcit.
Dans le ſein d'un nuage aſſemblant les tempêtes ,
La main de l'Eternel les fufpend fur nos têtes.
Il vient , & devant lui s'élancent les éclairs ,
Son trône redoutable eſt au milieu des airs.
Il abaiſſe les cieux , l'orage l'environne.
Les vents font à ſes pieds , la fiamme le couronne .
La foudre étincelante éclate dans fes mains ;
Elle part , elle frappe , elle inſtruit les humains.
De fes traits enflammés voyez les tours brisées ,
Les rochers abattus , les forêts embrafées .
K
146 MERCURE DE FRANCE .
,
La terre eſt en filence , & la pâle frayeur
Des peuples conſternés glace & flétrit le coeur.
De fes traits meurtriers la grêle impitoyalle
Bat les triftes épics , les brife , les accable .
Tous les vents déchaînés arrachent des fillons
Les bleds enveloppés dans leurs noirs tourbillons
Les torrens en fureur des montagnes defcendent.
Les fleuves débordés dans les plaines s'étendent.
Les champs font fubmergés , les épics ne font plus.
O travaux d'une année ! un jour vous a perdus.
Cette deſcription manque d'énergie &
d'effet. Il n'y a point de lecteur qui ne
s'en apperçoive ; mais il s'agit d'en trouver
les raifons , & il eft facile de les faire
appercevoir au jour de la critique. D'abord
il ne falloit pas , dans toute la premiere
partie de cette deſcription , peindre
l'Eternel foudroyant les moiffons , & entaffer
toutes les expreſſions tirées de l'Ecriture
, & employées cent fois dans de
pareils tableaux. Ce morceau parafite
détourne l'attention & l'intérêt qui devaient
ſe raſſembler uniquement ſur le
ſpectacle du déſaſtre produit par la tempête.
Enfuite toutes les fois qu'un poëte
entreprend une deſcription déjà faite ,
fon premier devoir eſt de trouver des expreffions
neuves , & non pas de répéter
JUIN. 1774. 147
toutes celles qui font uſées. C'eſt- là que
l'on apperçoit le talent , & c'eſt ce quieſt
rare aujourd'hui , où l'on fait tant de vers
avec des hémiſtiches pillés comme ceuxci
, aſſemblant les tempêtes , fuſpend fur nos
têtes , le jour pålit , l'air fiffle , il abaiffe
les Cieux , &c. la foudre étincelante éclate ,
&c. Il abaiffe les cieux eſt de Racine. Le
refte eſt de M. de Voltaire. Ce qui n'en
eſt pas , c'eſt cet hémiſtiche , elle inſtruit
les humains. Voilà une leçon bien placée.
C'eſt avec de pareils traits qu'on réfroidit
tout. Il y a dans la Henriade ,
La foudre en eft formée , & les mortels frémiſſent.
Voyez la différence d'un trait qui fait
• image & d'une réflexion froide. Enfin fi
nous examinons la diction , combien de
fautes? Le terrible courroux , les redoutables
coups, les traits meurtriers de la grêle
impitoyable ; ce font ces épithetes accumulées
, ces hémiſtiches rebattus qui
énervent le ſtyle. Etpourquoi peindre les
tours brisées & les rochers abattus ? Ils'agit
bien de tours & de rochers. Il s'agit des
vignes & des moiſſons. La pâle frayeur
des peuples consternés qui flétrit le coeur
ne vaut pas mieux. L'effroi que produit
un orage ne flétrit point le coeur.
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
Que l'impropriété des termes eſt un défaut
commun ! mais qu'il eſt deſtructeur
de tout effet ! Oppoſons à cette defcription
celle que l'on trouve dans le ſecond
chant du poëme des Saifons, Un pareil
modele inſtruiramieux que toutes les critiques
.
On voit à l'horifon de deux points oppoſés
Des nuages monter dans les airs embraſés .
On les voit s'épaiflir , s'élever & s'étendre :
D'un tonnerre éloigné le bruit s'eft fait entendre .
Les flots en ont fréimi , l'air en eſt ébranlé ,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
Les monts ont prolongé le lugubre murmure
Dont le fon lent & fourd attriſte la Nature.
Il fuccede à ce bruit un calme plein d'horreur,
Et la terre en filence attend dans la terreur .
Des monts & des rochers le vaſte amphithéatre
Difparaît tout-à-coup fous un voile grisâtre.
Le nuage élargi les couvre de ſes flancs ;
Il peſe ſur les airs tranquilles & brûlans .
Mais des traits enflammés ont fillonné la nue ,
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.
Elle redouble , vole , éclate dans les airs ;
Leur nuit eft plus profonde , & de vaſtes éclairs
En font fortir fans ceſſe un jour pâle & livide.
Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide ,
Qui tourne fur la plaine ; &, rafant les fillons ,
f
JUIN. 1774. 149
Enleve un fable noir qu'il roule en tourbillons .
Ce nuage nouveau , ce torrent de pouffiere
Dérobe à la campagne un reſte de lumiere,
La peur , l'airain fonnant , dans les Temples facrés
Font entrer à grands flots les peuples égarés .
Grand Dieu ! vois à tes pieds leur foule conſternée
Te demander le prix des travaux de l'année.
Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés
Ecrafent en tombant les épis renverſés .
Le tonnerre & les vents déchirent les nuages .
Le fermier , de fes champs contemple les ravages ,
Et preſſe dans ſes bras ſes enfans effrayés.
La foudre éclate , tombe , & des monts foudroyés
Defcendent à grand bruit les graviers & les ondes
Qui courent en torrens fur les plaines fécondes .
O récolte ! ô moiffon ! tout périt fans retour.
L'ouvrage d'une année eſt détruit dans un jour.
م
Voilà le tableau d'un grand peintre ,
voilà le ſtyle d'un grand poëte. L'obſervation
de la Nature eſt parfaite. Peut-on
mieux peindre les approches d'un orage ?
Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
Le poëte vous tranſporte dans la campagne.
Vous voyez tous les objets.
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.
A- t- on mieux exprimé l'effet du ton
K 3
150 MERCURE DE FRANCE .
nerre , dont le ſon ſe prolonge dans l'éloignement
? Et remarquez comme les
tournures & les expreffions appartiennent
à l'auteur. Rien n'eſt vague. Rien n'eſt
emprunté. Quel eſt le vrai poëte ? C'eſt
celui qui a vu & fenti , & non pas celui
qui a lu des vers. M. de St. Lambert n'occupe
pas le lecteur des peintures ufées de
la grandeur de Dieu. Il ne lui adreſſe
qu'un mot, & ce mot eft une priere touchante
, qui fait voir toute la grandeur du
péril:
Grand Dicu ! vois à tes pieds leur foule conſternée
Te demander le prix des travaux de l'année.
Il s'arrête là , & continue fa deſcription :
Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés
Ecrafent en tombant les épis renverſés.
1
Les globules glacés valent un peu mieux
que la grêle impitoyable.
Et des monts foudroyés
Defcendent à grand bruit les graviers & les ondes.
Qui courent en torrent , &c.
La phrafe court ; la conſtruction defcend
& ſe précipite. Voilà les ſecrets du
ſtyle. Comparez à ces vers celui- ci :
1
Les torrens en fureur des montagnes defcendent.
JUIN. 1774 . 151
Vous verrez que le rythme eſt vifdans le
premier hémiſtiche&lent dans le ſecond
cequi forme un contrefens. C'eſt ce ſentiment
de l'harmonie imitative , cet accord
du fon& dela penſée qui eſt undes grands
moyens de perfection dans les vers. La
belle poëfie demande & la juſteſſe de l'efprit
& la juſteſſe de l'oreille. Rien n'eſt
plus rare que de les réunir , & c'eſt pour
cela qu'elle eſt le premier des arts .
O travaux de l'année ! un jour vous a perdus ,
L'ouvrage de l'année eſt détruit dans un jour.
Ces deux vers ſe reſſemblent beau
coup. Il ſe peut que le ſujet les ait fournis
aux deux auteurarss ,, fans que l'un ait copié
l'autre. :
Continuons de rapporter les beaux
vers qui ſe préſentent çà & là dans le
poëme de l'Agriculture. Le chant de la
vigne eſt peut être celui où l'on en rencontre
le plus :
Mais craignez que la vigne , à fleurir empreſſée ,
Par le Zéphir féduite & de ses pleurs laffée ,
Ne laiſſe épanouir ſa délicate fleur ;
Le Zéphir eft changeant , le Printemps eſt trompeur.
Souvent de nos climats repouffé juſqu'à l'Ourse ,
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
Le redoutable Hiver , interrompant ſa courſe ,
Tourne ſa tête affreuſe & revient ſur ſes pas,
Au milieu des beaux jours il répand les frimats .
Sa fureur à la terre enleve ſes richeſſes ,
Et des rameaux naiſſans dévore les promeſſes .
On remarquera dans le troiſieme chant
ce morceau fur les forêts.
La Grece imagina qu'habitans des campagnes ,
Les Dieux peuplaient les bois , les jardins , les montagnes ,
Qu'on y voyait Diane & Priape & Sylvain ;
Que chaque arbre enfermoit une nymphe en fon ſein.
Elle allait , de Dodone admirant le miracle ,
De fa forêt prophete interroger l'oracle .
Sur un chêne orgueilleux des peuples adoré ,
Les Druides fanglans cueillaient le Guy facré.
Les autels expoſaient au culte du vulgaire
De la faveur des cieux ce gage imaginaire .
Respectables forêts , c'eſt à la vérité
D'annoncer vos préfens & votre utilité.
De nos premiers aïeux vous fùtes les afyles .
Vos antres leurs maiſons , votre enceinte leurs villes .
Quand les mortels errans , réunis par les loix ,
Bâtirent des cités , éleverent des toits ,
Les arbres fous leurs mains en lambris ſe changerent,
:
JUIN. 1774. 153
Et , pour couvrir leur faîte , en ordre ils ſe rangerent.
Le cedre s'alluma : dans leur obfcur féjour ,
Au milieu de la nuit il ramena le jour.
Des chênes embrafés la chaleur pénétrante
Adoucit des hivers la froidure piquante .
Le Pin quitte les monts , il defcend fur les eaux.
Les mobiles forêts fe courbent en vaiſſeaux .
L'Océan , qui du monde a féparé les plages ,
Lui-même eſt le lien qui rejoint ſes rivages .
L'homme est rapidement en tous lieux transporte.
L'Univers ſe rapproche & n'eſt qu'une Cité .
A l'exception de l'avant dernier vers
qui eſt trop profaïque , tout ce morceau
eſt d'un très-bon goût. La diction en eſt
noble , harmonieuſe & poëtique. Ces
deux vers fur -tout :
Elle allait , de Dodone admirant le miracle ,
De fa forêt prophete interroger l'oracle.
font d'une grande beauté d'expreffion.
Ce qui regarde la culture des arbres , &
leurs différens uſages dans lesjardins,nous
paraît auſſi mériter des éloges , malgré
quelques défauts :
Les uns dans les jardins
Sur leurs troncs abaiſſés demeurent toujours nains ;
:
K 5
154 MERCURE DE FRANCE .
En forine de buiffon leurs branches s'épaiffiffent ,
Et taillés par vos mains en vaſe ils s'arrondiffent.
Il en eft qui , fouffrant des traitemens plus durs ,
Devenus efpaliers , tapifferont vos murs ;
Leurs rameaux afſervis , fléchis ſur un treillage ,
Embellis par leur chaîne , aiment leur esclavage .
Telle', aux fimples appas , que donne la beauté ,
Une Nymphe ajoutant un éclat emprunté
Captive fes cheveux que la foie entrelace ;
Libres , ils plairaient moins , & leurs noeuds font leurgrace.
Le foleil ſemble aimer ces arbres favoris ;
Il ſe plaît à nourrir vos éleves chéris .
Ses dociles rayons à votre art obéiffent ,
Et redoublent leurs feux que les murs réfléchiffent ,
C'eſt ainſi que les fruits , mûris par ſes chaleurs ,
Adouciffent leur ſeve , animent leurs couleurs .
Souvent d'un eſpalier empruntant la figure ,
L'oranger donne aux murs une riche parure.
D'un vaſe plus ſouvent il habite le fein.
Des quarrés d'un parterre il orne le deſſin.
Qu'il offre à vos regards de graces raſſemblées !
Le parfum qu'il exhale embaume vos allées .
Toujours blanchi de fleurs , il ajoute à leur prix
Le verd des fruits naiſſans & l'or des fruits mtris .
Trois fiecles ſont paſſes , & fa fleur eſt nouvelle .
La vieilleſſe reſpecte une tête fi belle.
い
TA
JUIN. 1774. 155
Mais craignez les frimats pour un hôte ſi cher.
Sauvez -le ſous un toît des rigueurs de l'hiver.
Du printems qui n'eſt plus qu'il y trouve l'image .
Dans les climats plus chauds , ſans foins , fans eſclavage ,
L'oranger dans les airs s'éleve en liberté ,
Et presque des forêts atteint la majefté.
Le travail du ver à foie eſt décrit avec
art , & offrait beaucoup de difficultés :
Laſſés d'un vain loiſir , & libres de leurs maux ,
Les vers veulent alors commencer leurs travaux.
Aidez de tous vos foins un eſpoir qui vous flatte.
Dans leurs corps transparens l'or de la ſoie éclate.
Vous les voyez monter , offrez-leur des rameaux;
Qu'ils puiffent y fufpendre & filer leurs tombeaux.
Sous les anneaux mouvans qu'à vos yeux ils préſentent ,
Dans leur fein deux vaiſſeaux à longs replis ferpentent .
La foie en ſe formant , brute & liquide encor ,
Dans ſes riches canaux coule ſes ondes d'or.
La liqueur s'épaiſſit dans ſa route derniere ,
Se transforme en un fil & fort par la filiere.
Quand la chenille enfin voit ce temps arrivé ,
Elle prodigue un ſuc juſqu'alors réſervé.
En longs cercles d'abord , des fils qu'elle ménage
156 MERCURE DE FRANCE.
Elle forme un duvet , appui de ſon ouvrage.
Bientôt elle décrit des mouvemens plus courts ,
Et fes fils plus ferrés , unis par mille tours ,
D'un tiſſu merveilleux compoſant la ſtructure ,
D'un oeuf d'or ou d'argent préſentent la figare .
Venez les admirer ; ce ver dans ſa priſon
Ne commence qu'à peine à former ſa cloiſon.
Celui - ci que déjà cache un épais nuage ,
Laiſſe encor de ſes fils entrevoir l'aſſemblage .
D'autres fe renfermant dans les mêmes réſeaux ,
Unis pendant leur vie , uniffent leurs tombeaux .
Mais dans ces jours , hélas ! fi , du bruit du tonnerre ,
Le ciel en fon courroux épouvante la terre ,
11s friffonnent d'horreur , tombent , & pour jamais
Laiffent en expirant leurs tiffus imparfaits .
Cependant fous ſon toît la chenille mourante ,
Change en habit de deuil ſa robe tranſparente.
Un corps fans pieds , fans tête , immobile & ride
Au corps qu'elle animait ſemble avoir fuccédé.
Cette defcription louable , à bien des
égards , n'eft- elle pas trop longue& trop
détaillée ? La poësie n'aime point à fe
perdre dans des objets imperceptibles ;&,
en tout genre , c'eſt un grand défaut que,
dedire tout.
Terminons ces citations par quelques
peintures. Nous choiſirons celles de l'EtaJUIN.
1774. 157
lon & du Coq. La premiere eſt imitée de
Virgile. Nous la rapprocherons de la traduction
de M. l'Abbé de Lille.
L'Etalon que j'eſtime , eſt jeune , vigoureux ;
Il eft fuperbe & doux , docile & valeureux .
Son encolure eſt haute & ſa tête hardie .
Ses flancs font larges , pleins ; ſa croupe eſt arrondie ;
11 marche fiérement , il court d'un pas léger ,
II infulte à la peur , il brave le danger.
S'il entend la trompette ou les cris de la guerre ,
Il s'agite , il bondit ; fon pied frappe la terre.
Son fier henniſſement appelle les drapeaux ,
Dans ſes yeux le feu brille , il fort de ſes naſeaux ,
Son oreille fe dreffe & fes crins fe hériffent ,
Sa bouche eſt écumante & fes membres frémiſſent.
Ce portrait a des beautés. Appelle les
drapeaux , eſt une expreffion froide, fur
tout après celle de M. de Voltaire dans la
Henriade , appelle les dangers. En général,
la meſure de ces vers eft trop uniforme ;
il y a trop peu de mouvement , & ils
n'enchériffent pas aſſez les uns fur les autres.
Ceux de M. de Lille me paraiſſent
plus variés , plus riches & plus énergiques.
Il a le ventre court , l'encolure hardie ,
:
158 MERCURE DE FRANCE.
(
Une tête effilée , un croupe arrondie.
On voit fur fon poitrail ſes muſcles ſe gonfler ,
Et fes nerfs treſfaillir & ſes veines s'enfler.
Que du clairon bruyant le fon guerrier l'éveille ,
Je le vois s'agiter , trembler , dreſſer l'oreille.
Son épine ſe double & frémit fur fon dos ,
D'une épaiffe criniere il fait bondir les flots.
De ſes nåſeaux brûlans il reſpire la guerre ;
Ses yeux roulent du feu , fon pied creuſe la terre .
J'avouerai en revanche que la defcription
du Coq m'a paru parfaite :
En amour , en fierté le Coq n'a point d'égal .
Une crête de pourpre orne fon front royal .
Son oeil noir lance au loin de vives étincelles .
Un plumage éclatant peint fon corps & fes alles ,
Dore fon cou fuperbe & flotte en longs cheveux.
De fanglans éperons arment ſes pieds nerveux .
Sa queue , en ſe jouant du dos juſqu'à la crête ,
S'avance & fe recourbe en ombrageant ſa tête .
Le dernier vers fur-tout eſt admirable .
C'eſt peindre en vers comme M. de Buffon
peint enprofe. On voit , par les morceaux
que nous avons rapportés , que l'auteur
du poëme ſur l'Agriculture avait
beaucoup de talent pour la poëfie , & que
fon ouvrage a des beautés réelles ; qu'il
lui amanqué un plan plus poëtique & une
JUIN. 1774. 159
exécution plus foignée. On ne comprend
pas comment l'auteur des beaux vers que
l'on vient de lire , a pu en faire tels que
ceux- ci:
Tel le flambeau du jour , ou les feux de la terre
Font monter les vapeurs au féjour du tonnerre .
Le froid preſſant leurs corps par le chaud dilatés ,
Les condense , & de l'air ils font précipités.
Ainfi fur le foyer ſe forme l'eau de vie.
Par un nouveau travail fi l'art la rectifie ,
L'esprit de vin captif du phlegme est séparé, &c.
Et ailleurs ,
Inviſible & vivant dans ses langes le germe
De ſa captivité voit arriver le terme.
Etailleurs :
De l'air , qui fut dans l'oeuf toujours renouvelé ,
Le mouvement vital eſt alors redoublé..
Par lui l'oeuf pénétré diminue & transpire , &c.
:
:
On trouve quelquefois trente vers de
fuite de ce ſtyle , parce que l'auteur s'eſt
obſtiné à mettre en vers des détails phyſiques
, auxquels la poëſie ſe refuſe abfolument
, ou fur lesquels , avec beaucoup
de talent & de goût , onpourrait faire quatre
vers heureux , mais qui ne peuvent être
160 MERCURE DE FRANCE.
approfondis fans beaucoup d'embarras
dans la dićtion , de féchereſſe&d'ennui:
Et quæ
Defperat tractata nitefcere poffe relinquit.
IHOR.
C'eſt le précepte dont l'auteur auraitdû
faire le plus d'ufage , & qu'il a le plus
oublié.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Roffet ,
Maître des Comptes , auteur d'un poëme
fur l'Agriculture , dédié au Roi.
A Ferney , 22 Avril 1774.
MONSIEUR ,
Vous pardonnerez fans doute à mon grand âge
& à mes maladies continuelles , ſi je ne vous ai
pas remercié plutôt du beau préſent dont vous m'a
vez honoré.
J''aaii lu avec beaucoup d'attention votre poëme
fur l'Agriculture . J'y ai trouvé l'utile & l'agréa
ble , la variété néceſſaire , & la difficulté preſque
toujours heureuſement furmontée .
On dit que vous n'avez jamais cultivé l'art que
vous enſeignez. Je l'exerce depuis plus de vingt
ans , & certainement je ne l'enſeignerai pas aprés
vous.
J'ai
JUIN. 1774. 161
J'ai été étonné que dans votre premier chant
vous adoptiez la méthode de M. Tull , Anglais ,
de femer par planches. Pluſieurs de nos Français,
(que vous appelez toujours François , & que par
conféquent vous n'avez jamais oſé mettre au bout
d'un vers , ) ont voulu inettre en crédit cette innovation.
Je puis vous afſurer qu'elle eſt déteftable,
du moins dans le climat que j'habite. Un homme,
qui a été long-tems loué dans les Journaux , & qui
étoit cultivateur par livres , ſe ruinait à ſemer par
planches , & était obligé de m'emprunter de l'ar.
gent, tandis que fon nom brillait dans le Mercure.
J'ai défriché les terreins les plus ingrats , qui n'a
vaient jamais pu ſeulement produire un peu d'herbe
groffiere. Mais je ne conſeillerais à perſonne de
m'imiter , excepté à des moines , parce qu'eux ſeuls
font affez riches pour ſuffire à ces frais immenfes,
& pour attendre vingt ans le fruit de leurs travaux.
Voilà pourquoi l'illuſtre & reſpectable M. de St
Lambert , que vous avouez être diſtingué par ſes
talens , a dit très -juſtement qu'il a fait des Géor.
giques pour les hommes chargés de protéger les campagnes
, & hon pour ceux qui les cultivent ; que les
Georgiques de Virgile ne peuvent être d'aucun usage
aux paysans ; que donner à cet ordre d'hommes des
leçons en versfur leur métier , eſt un ouvrage inutile;
mais qu'il fera utile à jamais d'inspirer à ceux que
les loix élevent au-deſſus des cultivateurs , la bienveillance
& les égards qu'ils doivent à des citoyens estimables.
Rien n'eſt plus vrai , Monfieur. Soyez fûr que
fi je liſais aux payſans de mes villages , les Oeuvres
& les Jours d'Héfiode , les Géorgiques de
L
162 MERCURE DE FRANCE .
Virgile & les vôtres , ils n'y comprendraient rien.
Je me croirais même en conſcience obligé de leur
faire reſtitution , fi -je les invitais à cultiver la terre
en Suiffe , comme on la cultivait auprès de
Mantoue .
Les Géorgiques de Virgile feront toujours les
délices des Gens de lettres , non pas àcauſe de ſes
préceptes , qui font , pour la plupart , les vaines
répétitions des préjugés les plus groffiers ; non pas
à cauſe des impertinentes louanges & de l'infâme
idolâtrie qu'il prodigue au Triumvir - Octave ; mais
à cauſe de ſes admirables épiſodes , de ſa belle def.
cription de l'Italie , de ce morceau ſi charmant
de poëfie & de philofophie qui commence par ces
vers :
O fortunatos nimium , &c.
lii
A
à cauſe de ſa terrible & touchante deſcription de
la peſte ; enfin à cauſe de l'épiſode d'Orphée.
det sp
Voilà pourquoi , Monfieur de St Lambert donne
aux Géorgiques l'épithete de charmantes , que
vous ſemblez condamner.
J'aurais mauvaiſe grace , Monfieur , de meplain.
dre que vous ayiez été plus ſévere envers moi
qu'envers M. de St Lambert. Vous me reprochez
d'avoir dit dans mon diſcours à l'Académie qu'on
ne pouvait faire des Géorgiques en français. J'ai
dit qu'on ne l'ofait pas , & je n'ai jamais dit qu'on
ne le pouvait pas. Je me fuis plaint de la timidité
des auteurs , & non pas de leur impuiſſance.
J'ai dit en propres mots qu'on avait reſſerré les agréinens
de la langue dans des bornes trop étroites .
Je vous ai annoncé à la Nation , & il me paraît
que vous traitez un peu mal votre précurſeur.
JJUIN. 1774. 163
4
Il ſemble que vous en vouliez auſſi à la poëſie
dramatique , quand vous dites que la profe a еги
au moins autant de part à la formation de notre langue
que la poësie de notre théâtre , & que quand Cor.
neille mit au fourses chef- d'oeuvres , Balzac & P
liffon avaient écrit , & Pascal écrivait.
Premiérement on ne peut compter Balzac , cet
écrivain de phraſes empoulées , qui changea le naturel
du ſtyle épiſtolaire en fades déclamations recherchées
. )
A l'égard de Péliſſon , il n'avait rien fait avant
le Cid& Cinna .
Les lettres provinciales de Paſcal ne parurent
qu'en 1654 , & la tragédie de Cinna , faite en 1642 ,
fut jouée en 1643 . শ
Ainſi il eſt évident , Monfieur , que c'eſt Corneille
qui , le premier , a fait de véritablement
beaux ouvrages en notre langue .
Permettez-moi de vous dire que ce n'eſt pas à
vous de rabaiffer la poësie. J'aimerais autant que
M. d'Alembert & M. le Marquis de Condorcet
rabaiſſaſſent les mathématiques . Que chacunjouiffe
de ſa gloire. Celle de M. de St Lambert eſt d'avoir
enſeigné aux poſſeſſeurs des terres à être humains
envers leurs vaſſaux; aux Intendans , à ne
pas opprimer le peuple par des corvées ; auxMi.
niftres , à adoucir le fardeau des impôts , autant
que l'intérêt de l'Etat peut le permettre. Il aorné
fon poëme d'épiſodes très agréables. Il a écrit avec
fenfibilité & avec imagination.
Vous avez joint , Monfieur , l'exactitude aux ornemens
; vous avez lutté à tout moment contre les
difficultés de la langue , & vous les avez vaincues .
M. de St Lambert a chanté la Nature qu'il aime ,
& vous avez écrit pour le Roi.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
La Fontaine a dit :
On ne peut trop louer trois fortes de perſonnes ,
Les Dieux , fa Maftreffe & fon Roi.
Efope le difait ; j'y fouscris quant à moi.
Eſope n'a jamais rien dit de cela ; mais n'im.
porte.
J'ai l'honneur d'être avec la plus reſpectueuſe
eftime ,
MONSIEUR,
יי ידניפ!
Votre , &c.
ייייי
ACADEMIE. ېب ه
Académie de Chirurgie og
CETTE Académie a tenu ſa féance publique
le jeudi 14 Avril 1774 , & M.
Louis , fecrétaire perpétuel , en a fait
l'ouverture par le diſcours qui fuit. G
L'Académie royale de Chirurgie avoit
déjà propoſé deux fois , pour le grand
prix annuel , le ſujet ſuivant:
ם י
Expoſer les inconvéniens qui réſultent de
l'abus des onguens & des emplâtres , & de
quelle réforme la pratique vulgaire eft fufceptible
à cet égard dans le traitement des
ulceres.
JUIN. 1774. 165
Peu fatisfaite des mémoires qu'elle avoit
reçus la premiere année , l'Académie
remit la queſtion avec promeſſe d'un prix
double. Si la matiere avoit été auſſi bien
traitée dès la premiere fois , qu'elle le fut
à la feconde année , on n'auroit pu ſe difpenſer
de couronner les efforts de ceux
qui avoient le mieux réuſſi; mais leur fuccès
même ayant fait voir qu'ils étoient
capables de porter beaucoup plus loin
leurs réflexions ſur cette matiere importante
, laquelle tient à des principes fondamentaux,
dont le développement promet
une révolution heureuſe dans la pratique
qui fimplifiera & perfectionnera la
méthode de guérir les ulceres , on jugea
à-propos de préſenter encore le même
ſujet pour cette année , avec promeffe
d'un prix triple.
L'Académie a reçu 27 mémoires, la plupart
très bons ; & c'eſt par cet avantage
qu'on aconnu, plus poſitivement que dans
les années précédentes, la difficulté de porter
un jugement équitable fur des ouvrages
dont le mérite balançoit les fuffrages
àdifférens égards. L'Académie a pris le
parti de partager le prix entre différens
concurrens ; perfuadée qu'ils n'ont travaillé
que pour la gloire, & que la ré-
L3 ८.
166 MERCURE DE FRANCE.
1
compenſe pécuniaire eſt ce qui les affecteroit
le moins. Le prix eſt triple, & l'on
couronne trois mémoires .
Le No. 3 , dont la deviſe eſt l'aphorifme
d'Hippocrate, qui preferit l'ordre des
moyens curatifs , en propoſant fucceffivement
l'uaſge du fer & du feu , lorſque
Jes médicamens font ſans effet.
• Quæ medicamenta non fanant , ferrum
Sanat ; quæ ferrum non fanat , ignisfanat ;
& quæ hæc nonfanant , infanabilia funt .
Ce mémoire a fait une grande fenfa
tion. Il a paru l'ouvrage d'un homme de
génie&d'un praticien inſtruit, qui a trèsbien
vu les abus des onguens & des em.
plâtres. Il prouve qu'ils font communément
ou préjudiciables ou inutiles , & il
les profcrit abfolument , en leur fubſti
tuant un moyen qui n'est pas inconnu dans
l'art, mais dont perſonne n'a fait un uſage
auſſi ſuivi que l'auteur , & qu'il a redigé
en méthode. C'eſt l'action de chauffer
la partie ulcérée. On l'approche d'un
charbon ardent mis dans une affiette fur
dela cendre. La chaleur actuelle agit avec
grande efficacité , la circonférence tranfpire;
les bords ſe relâchant, le dégorgement
purulent ſe fait en même temps ,
le fonds ,& les parois débarraſſés de l'infarction
des humeurs , la déterſion& l'exJUIN
. 1774. 167
ficcation des chairs font les effets très
prompts de la continuation du même
moyen. Son adminiſtration conſiſte à ap.
procher & à éloigner alternativement le
- feu pour en reſſentir la chaleur la plus
forte fans ſe brûler. La ſenſibilité du ma.
lade eſt en même temps le guide de l'opé
rateur& la regle de l'opération. La per.
ſonne intéreſſée demande ordinairement
à ſe charger de cette direction, L'action
du feu chauffant ſur les folides & fur les
fluides, eſt expliquée par une théorie fûre
autant que lumineuſe ,& elle eſt appuyée
d'un grand nombre d'obſervations, qui ne
laiſſent aucundoute ſur les avantages de
cette méthode , lorſqu'on en ufera avec
les connoiſſances requiſes. Ce travail a
paru mériter une récompenfſe diſtinctive ;
mais , en l'examinant à côté de la propofition
donnée par l'Académie pour le fu
jet du prix , & mis en parallele avec les
mémoires des autres concurrens , il a femblé
que l'auteur du No. 3 , dont nous parlons
, s'étoit peu occupé du ſoin de délier
le noeud de la difficulté ,& que , ſemblable
à Alexandre , à l'égard du noeud-gordien,
il avoit jugé plus convenable de le couper.
L'Académie ayant pris ſon parti fur ce
mémoire, l'on a ouvert le papier qui cou-
L4
1
168 MERCURE DE FRANCE.
vroit le nomde l'auteur,&elle a vu avec
ſatisfaction que c'étoit M. Faure , correfpondant
de l'Académie , chirurgien- gradué
, ancien profeſſeur de chirurgie &de
l'art des accouchemens à Lyon , retiré à
Avignon ſa patrie, où il jouit de l'eſtime
la plus générale. M. Faure a remporté le
prix de l'Académie en 1762 fur les ſcro .
phules. Elle a déterminé que M. Faure
feroit propoſé au Roi pour une placed'affocié
, & que fon mémoire feroit imprimé
; par cette récompenſe extraordinaire
& très-diftinguée , il n'a plus été en concurrence
pour partager le prix.
L'Académie a adjugé l'une des trois
médailles au mémoire No. 26. C'eſt un
ouvrage fort étendu , très- méthodique ,
qui préſente & réfoud toutes les diffi
cultés de la queſtion. Il a pour deviſe ces
vers de Virgile du ze. livre des Géor
giques : ja suomal
35 mm 32sb
• Alitur vitium , vivitque tegendo015
Dum medicas adhibere manus ad vulnera pastor
Abnegat.
Ce texte eft rendu, dans labelle traduc.
tion de M. l'Abbé de Lille , de l'Académie
Françoiſe , dans un ſens différent de
celui qui l'a fait prendre pour deviſe.
O JUIN 1774 . 169
-
F. Pour calmer la fourde violence
D'un mal qui ſe nourrit & s'accroît en filence ,
Hate-toi , que l'acier , fagement rigoureux ,
S'ouvre au ſein de l'ulcere un chemin douloureux.
Ce mémoire a pour auteur M. Champeaux
, chirurgien gradué à Lyon , profeſſeur
d'anatomie , chirurgien ordinaire
du Roi pour les rapports en juſtice , correfpondant
de l'Académie royale de Chirurgie&
de la Société royale des ſciences
de Montpellier , aſſocié de celle des
ſciences , belles lettres & arts de Rouen ,
& de la Société littéraire d'Auxerre.
On a couronné d'une pareille médaille
un mémoire latin , No. 9 , d'une érudition
recherchée . On y voit l'hiſtoire de l'art
dans les variations de la pratique ancienne&
moderne. La queſtion propoſée eſt
traitée ſavamment & d'une maniere également
agréable & inſtructive. Ladeviſe
de ce mémoire eſt priſe des Tufculanes de
Cicéron : Inest in mentibus noftris infatiabilis
quædam cupiditas veri videndi .
L'auteur eſt M. Camper , docteur en
Médecine , aſſocié étranger de l'Académie
, profeſſeur honoraire d'anatomie &
de chirurgie d'Amſterdam , & de méde
cine en l'Univerſité de Groningue , de-
L5
470 MERCURE DE FRANCE.
meurant à ſa terre de Lauckmane , près
Franeker en Frife.
La zemédaille a été accordée aumémoire
No. 16 , qui a pour deviſe ces vers de
Virgile au fixieme livre de l'Enéïde,
Circumstant anima dextrå lævaque frequentes.
Nec vidiffe femel fatis eft : juvat uſque morari ,
Et conferre gradum , & veniendi difcere causas.
Ce mémoire eſt de M. Chambon ,
maître ès- arts & en chirurgie , correfpondant
de l'Académie , à Brévanne-fous-
Choifeul , par Langres .
M. Chambon a déjà obtenu des récompenfes
de l'Académie , fruits de fon émulation
& de ſes travaux .
L'Académie a accordé l'acceſſit au mémoire
No. 20 , dont ladeviſe eſt tiréede
Galien, au livre de methodo medendi.
Ulceris , quà ulcus , fanatio mediocris
ficcatio eft.
On a trouvé d'excellentes choſes dans
cemémoire. Si l'auteur eût évité quelques
digreffions & la peine qu'il a priſe dedif
cuter pluſieurs points peu intéreſſans , ce
travail auroit pu lui mériter des préférences.
L'auteur est M. Aubray , chirurgien
e chef de l'Hôtel-Dieu & membre de
JUIN. 1774. 171
l'Académie des ſciences &belles lettres à
Caën.
Enfin un mémoire , No. 23 , dont la
deviſe eſt une ſentence de Celſe... Cujus
rei non eft certa notitia , ejus opinio certum
reperirc remedium non poteft.
Une expoſition très-nette de l'état de
la queſtion , l'intelligence de l'auteur ,
des vues nouvelles & folides ſur la maniere
d'obſerver , n'ont pu contrebalancer
les mémoires des autres concurrens . L'au
teur de celui-ci établit que dans la cure de
l'Ulcere fimple , les onguens & les em.
plâtres font nuiſibles , que leur uſage ne
peut que troubler le mécaniſme de la na
ture ; & , en examinant les diverſes complications
des ulceres , & en raiſonnant
fur les moyens les plus convenables pour
détruire ces complications &ramener l'ul
cere à la fimplicité qui le rend curable
par les feuls efforts de la nature , ſecondés
d'unpanſement méthodique , l'Auteur démontre
que les onguens & les emplâtres
nepeuvent être oppofés à aucune des complications.
Cet ouvrage , où il yabeaucoup de travail
par les recherches qui ont ſervi àrafſembler
un grand nombrede faits extraits ,
pour ainſi dire , de tous les obfervateurs ,
172 MERCURE DE FRANCE.
dans l'intention de prouver queles cas les
plus épineux n'ont jamais cédé à l'application
des emplâtres & des onguens , &
que leur ufage , lorſqu'il n'a point été
nuiſible , a été au moins inutile ; cet ouvrage
, dis - je , n'eſt ſuſceptible que d'être
donné par extrait , en le reſtreignant
aux principes & aux conféquences qu'on
trouvera folides & lumineuſes . L'auteur
eſt M. le Comte, docteur en médecine ,
àEvreux. 37
Le prix d'émulation, qui conſiſte en
une médaille d'or de 200 francs , a été
accordé à M. Nolleſſon , fils , ci-devant
chirurgien aide-major des armées duRoi ,
maître ès- arts & en chirurgie à Vitry- le-
François. 1つは
Les cinq petites médailles ont été accordées
, 10. à M. Saucerotte , chirurgien gra
dué , correfpondant de l'Académieà Luneville.
Il a eu précédemment , en différentes
années , le grand prix ſur leſujet des contre-
coups dans les plaies de tête , & un
prix d'émulation. Par celui-ci , fon front
eſt ceint d'un triple laurier .
20. A M. Chauffier , maître ès - arts &
en chirurgie à Dijon: ileſt éleve des écoles
de Paris , où il a étudié avec diftine .
tion.
JUIN. 1774.173
30. A. M. Varocquier , correſpondant
de l'Académie à Lille , & célebre accou
cheur...... ELD
40. A M. de la Marque le jeune ,maître
en chirurgie & lithotomiſte de la ville
de Toulouſe.
50. A M. l'Héritier, prévot de l'Ecolepratique
de Paris , qui a beaucoup de zele
&eſt très- attentif à préſenter à l'Acadé
mie toutes les particularités , ſoit naturelles
, foit cauſées par maladies , qu'on
rencontre dans les cadavres fournis pour
l'inſtruction des éleves de l'Ecole- pratiquela
- P
1 17
L'Académie a récompensé , par des
lettres de correſpondant, les travaux de
M. Terras , maître en chirurgie àGeneve,
&de M. Campet , ci-devant chirurgien
major à Cayenne a
On propoſe, pour le prix de l'année
1775, la queſtion ſuivante : Quelle est ,
dans le traitement des maladies chirurgicales
, l'influence des choses nommées nonnaturelles
? Ce prix fera double ; deux
médailles d'or , de la valeur de cinq cents
livres chacune , ſuivant la fondation de
M. de la Peyronie ; ou une médaille , &
cinq cents livres en argent.
174 MERCURE DE FRANCE.
Après la diſtribution des prix, M. Louis
a prononcé les Eloges de M. le Baron
Van Swieten , aſſocié étranger de l'Académie,
premier médecin & bibliothécaire
de Leurs Majeſtés Impériales & Royales-
Apoftoliques;& de M. Morand,ancien
ſecrétaire de l'Académie , Chevalier de
l'Ordre du Roi , &c.
M. Bordenave a lu un mémoire ſur le
danger des cauftiques dans la cure des
hernies : M. Souque a fait la lecture d'une
obſervation fur les moyens de rappeller
d'une mort apparente à la vie les perſonnes
fuffoquées , & M. Pipelet a terminé
la féance par la lecture de remarques
fur les ſignes illuſoires des hernies
épiploïques.
M. Houſtet , ancien directeur de l'Aca
démie royale de Chirurgie, a fondé à perpétuité
quatre médailles d'or , de cent liv.
chacune, pour être diſtribuées annuellement
à quatre étudians qui , parmi les
vingt-quatre , nombre fixé par les lettres
patentes du mois de Mai 1768, pour concourir,
auront le plus profité des exercices&
desinſtructions del'Ecole pratique ,
établiſſement utile&patriotique. Ces méJUIN.
1774. 175
dailles ont été adjugées cette année , à la
rentréedes écoles,la premiere, au Sr.Jean-
Marie Cezerac , de Miradoux , dioceſe de
Létour; la ſeconde , au Sr. Bernard Caſtelbierk
, de Theſe , dioceſe de Leſcart ; la
troiſieme , au Sr. Etienne Orelut de St.
Chamond, dioceſe de Lyon; la quatrieme,
au Sr. Arnal Lapeyre , de Geanſac,
dioceſe de Comminge.
- On a accordé les quatre acceffit , qui
conſiſtent enquatre médailles d'argent,pareillement
fondées par M. Houſtet , la
premiere au Sieur Jean Baptifte Eſmale ,
jeune éleve qui s'eſt diſtingué dans les
exercices de l'Ecole pratique , par une
grande fagacité& par beaucoup d'habileté&
de dextérité dans la pratiquedes opérations,
& qui a eu pluſieurs fuffrages des
examinateurs pour une médaille d'or. Les
autres Médailles ont été données aux
Srs. Antoine Chapplain , d'Iſigny , dioceſe
de Bayeux; Dominique Darras , de
Haution , dioceſe de Laon ; & François
Ponjalgues , de Soucirac , dioceſe de Cahors
. On a jugé que d'autres éleves devoient
auſſi participer à l'honneur de la
même récompenſe. Ces éleves font les
Sieurs Jean- François Duboſq, de Vire ,
dioceſe de Bayeux ; Joſeph Noël , de
176 MERCURE DE FRANCE.
Bayon , dioceſe de Toul ; Jean Salles,
de Sauveterre , dioceſe de Bazas ; Louis-
Touſſaint Leduc, de Dieppe , dioceſe de
Rouen; Jofeph Petit-Beau , d'Ecueille ,
dioceſe de Tours; Charles Ragaud , de
Pont-Château , dioceſe de Nantes ; Jean-
Baptifte Raget , de Tarafcon , dioceſe
d'Avignon ; Pierre Juppin , de Sevigny,
dioceſe de Reims ; Guillaume Dupuid ,
de St. Aftier , dioceſe de Périgueux;Guillaume
Cramier , de Terraſſon , dioceſe de
Sarlat; Jean -Baptiste Polony ,de Miſſon,
dioceſe d'Ax ; Pierre Dartreux , d'Orléans
; & Pierre Giry , d'Emouley , dio.
ceſe de Périgueux .
ARTS.
GRAVURES
Portraits de Louis XVI, Roi de France
&de Navarre , & de Marie Antoinette
d'Autriche , foeur de l'Empereur , Reine
de France. 2
CES deux Portraits font enmédaillon
de la grandeur d'environ 14 pouces &
demi, هللا
JUIN. 1774. $77
demi, & 12. &demi delargeur. Ils rappellent
avec beaucoup de vérité les traits
de LL. Majeſtés , objets ſi intéreſſans de
nos hommages reſpectueux. La gravure
eſt parfaitement exécutée par le Sieur
Brookshaw , dans la maniere Angloiſe
oumaniere noire, genre qui approche de
plus près la nature , & qui rend , avec la
douceur& l'éclat du pinceau , la délicateſſe
des traits du viſage & le moëlleux
des draperies.
Prix de chacun de ces portraits , 3 liv.
à Paris , chez Brookshaw &Haines , rue
de Tournon , chez le Bourrelier , vis-àvis
l'hôtel de Nivernois.
Le même artiſte a réduit à moitié de
grandeur ces portraits dans le même
genre de gravure , qu'il compte publier
inceſſamment auſſi à moitié de prix.
Il fait des envois par tout le royaume
lorſqu'on lui remet l'argent à Paris.
IL.
L
Voyageur Allemand & Chaſſe - marée allemande
, deux eſtampes nouvelles d'environ
16 pouces de largeur & 14 de
hauteur , gravées d'après les tableaux
originaux de Ph. Wauvermans; la premiere
par le Sr Bacquoi , la ſeconde par
L
M
178 MERCURE DE FRANCE.
le Sr. Patas , ſous la direction du ſieur
Martinet.
Ces eſtampes ſont d'une compoſition
agréable , & les ſites en font gracieux ,
meublés debeaucoup de figures & de che.
vaux. La gravure eſt très ſoignée & d'un
ton brillant . Elles font dédiées à M. le
Duc de la Valliere , Pair & grand Fauconnier
de France, Chevalier des Ordres
du Roi , &c.
On vend ces eſtampes chez le Sr. Martinet
, graveur & deffinateur du cabinet
du Roi , d'hiſtoire naturelle , rue St. Jacques
, à côté de Mde la Ve. Ducheſne ,
libraire.
37
III. A Rવું ???????
Les Bergers Ruffes , eſtampe d'environ 20
pouces de hauteur fur 14 de largeur ,
gravée d'apès le tableau de M. le Prince,
peintre du Roi , par M. J. B. Til-
> liard, dédiée à M. le Duc de la Rochefoucault
, Pair de Franceo ab
Cette eſtamperepréſente un ſite champêtre
très-agréable , où l'on voit unejeune
fille , de la figurela plusaimable , écouter
un concert exécuté par un vieux & par un
jeune bergers. La gravure a beaucoup de
AD JUIN 1774 179
brillant & d'effet. Les travaux en font
artiſtement variés & concourent à faire
un enſemble pittoresque & charmant .
Cette eſtampe ſe trouve à Paris , chez
le ſieur Tilliard , quai des grands Auguftins
, près la rue Pavée , maifon de M.
Debure , libraire, B
Le même artiſte diſtribuera inceſſamment
la ſeconde ſuite des gravures du
Télémaque in 40. qu'il a entrepriſes avec
M. Monnet , peintre du Roi , dont les
travaux avoient été ſuſpendus par des
difficultés qui ne ſubſiſtent plus..
మిట
Estampes gravées dans la maniere du
crayon , parM. Bonnet , rue St. Jacques ,
au coin de celle du Plâtre,
Le repos de Vénus d'après Boucher ,
d'environ 14pouces de hauteur fun 18 de
largeur ; prix , 2 liv.8 folst
Le Toucher &le Goût , deux eſtampes
de 12 pouces de hauteur & 9 de largeur ,
d'après Ch. Eifen; prix , chacune 15 f.
V.
e
1
Cahier contenant un recueil de vafes,
trophées & bas reliefs, tirés des jardins de
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
1
Verſailles , des Tuileries & ailleurs , fervant
de ſupplément à la 2e. partie des
Elémens d'architecture du Sr. Panferon ,
que l'on trouve chez l'auteur, àParis, rue
du Foin St. Jacques, au college de Me.
Gervais ... Prix , 24 fols les fix feuilles .
On trouve à la même adreſſe & au même
prix , un recueil des bas- reliefs tirés
des frontons de la galerie du Louvre .
Ces deux cahiers font utiles aux architectes
, & leur préſentent divers orne.
mens d'une compoſition riche & ingé.
nieuſe , gravés à la pointe avec beaucoup
de netteté.
Silda'l as tennob vidub sanoit
On trouve chez M. le Bas , graveur du
Roi, rue de la Harpeting sq
Du cabinet de M. le Brun
Le Marché à faire , d'après Teniers ;
29 Prix , 3 liv, ne mahib sellevuon 200
Du cabinet de M. Baudouin .
S 29
Attaque de Troupe légere , d'après Vau
2
vermans , 3 liv.
20
condoqzel
Bamb
2. Du cabinet de M. le Duc de Praslin.
Premiere & ſeconde vue de Lérida ; prix ,
I liv. to fols.
HOWAJUIN. 1774. 181
Premiere & ſeconde vue de la Sicile ,
cob reliv.
Premiere & feconde vue du Golfe de Venife
, gravé par M. David d'après les
tableaux originaux, peints par M. Vernet
; prix chaque , liv. 4 f
Toutes ces eſtampes ſont gravées avec
beaucoupde foin & de talent, & font une
belle ſuite à la riche collection de M. le
Bas.
dgai & soc
slusin
ques en couleur. quoPlanches anatomiques
en eb
M. Dagoty pere , anatomiſte , penſionné
du Roi , va donner au Public , à
la fuite des ouvrages qu'il vient de faire
paroître , qui forment une oeuvre complete
ſur l'anatomie des parties de la génération
, de lagroſſeſſe & des accouchemens,
les organes des fens , d'après de
nouvelles diſſections , en quatre grandes
planches du même format que les précédentes
, avec des diſſertations fur cette
partiede l'anatomie, comme il a fait dans
l'expoſition des maux vénériens , qu'il
diſtribue auſſi , rue Dauphine , vis à vis
le magasin de Provence , près le Pont Neuf.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
He. Recueil pour le forte piano & le
clavecin ,contenant des airs de Julie , des
Moiſſonneurs , de l'Aveugle de Palmire
& autres airs détachés avec les paroles ,
des variations & accompagnement de
violon, dédié à Madame la Vicomteſſe de
Tavannes par M. Neveu , Me. de clavecin.
Prix , 4 liv. 16 f. AParis, chez l'auteur
, rue du Sépulcre , fauxbourg faint
Germain , la premiere porte cochere a
droite par la Croix rouge , & chez les
Marchands de muſique.
M
Traité d'harmonie & regles d'accompagnement
fervant à la composition , fuivant
le ſyſtême de M. Rameau , dédiés à Mlle
Droffin , compofés par M. le Boeuf , organiſte
de l'Abbaye royale de Ste Genevieve
, Me . de muſique & de clavecin.
Prix , 12 liv. Se vend à Paris,au bureau
muſical ,I cour de l'ancien grand Cerf,
rues St. Denis,& desDeux-Portes St. SauJUIN.
1774. 183
veur ; & aux adreſſes ordinairesde mufique,
à Lyon, chez M. Caſtaud, libraire ,
rue de la Comédie.
111.
:
Trois Quatuor pour le clavecin avec ас-
compagnement de flûte , violon & baſſe ,
par Baur , op. Ir. Ils peuvent s'exécuter à
ſeul , à deux ou à trois . Prix, 7 liv. 4 fols ,
&ſe vend aux adreſſes ci-deſſus.
છ?ે ,?????
Suelo ib
8
Cinquieme livre d'ariettes choiſies avec
accompagnement de harpe , ſuivies de
deux divertiſſemens pour la harpe & un
violon , dédié à Madame la Marquiſe de
Sainte - Marie ; par J. G. Burckhoffer ,
Oeuvre XIIe ; prix 7 liv. 4 fols. A Paris,
chez l'auteur , rue des foſſés Montmartre;
Nadermaun , Luthier de la Reine; & aux
adreſſes ordinaires de muſique.
MEM
IIIe. Recueil d' Ariettes choisies , arrangées
pour le clavecin , ou le forte piano,
avec accompagnement de deux violons&
labaſſe chiffrée , dédiées à Mlle. Lenglé
de Schoebeque; par M. Benaut, Me. de
M 4
184 MERCURE DE FRANCE,
clavecin. Prix, I liv. 16 fols. AParis,
chez l'auteur , rue Gît-le-Coeur da 26.
porte cochere à gauche en entrant par le
Pont-neuf; & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
ນ
ARCHITECTURE.
QUAT
1
2011.61
Msing s
log is'n ef
sb
I UATRE planches d'architecture de to
pouces delongueur &5 de hauteur; favoir,
deux Vues de la Place royale de Reims,
une Vue de l'Hotel-de-Ville , & le projet
de deux corps de bâtimens en face de l'Hôtel-
de- Ville. Ces gravures font exécutées
avec beaucoup de netteté & de foin par
M. Sellier, graveur en architecture. Elles
ſe vendent 20 fols , chez l'auteur , rue de
Ja vieille Bouclerie ,maiſon de Mde Baf
fer marchande d'eftampes ; & chez le
Pere& Avaulez ,, marchands , rue St. Jacques,
છુ????? ?????? 379 8 35 M
ຕນ ກ
19 & tasmilemon
beg to stich
Deuxieme fuite des Antiquités de Na
ples, d'après le deſſin de M. Dumont ,
gravéeparGermain . Prix , 12f. A Paris,
chez Paſquier,, rue St. Jacques , vis à vis
le college de Louis le Grand; & chez
Patour, graveur , rue Charone , à côté
de l'hôtel de Mortaigue.1-3104
LETTRE de M. le Chevalier de Cubieres
MONSIEURTEI A
Je prie M. Joubleau de la Mothe de croire que
je n'ai point prétendu le traiter de maraudeur ni
de filou. A Dieu, ne plaiſe que ces vilains fubstantifs
fouillent jamais ma plume , ſur tout vis.
à-vis d'un homme de lettres! Quand j'ai dit que
dans la littérature il y avoit des maraudeurs &
des filous , je n'ai point voulu appliquer le reproche
à M. Joubleau de la Mothe ; il a conclu
mal-à-propos du général au particulier. L'honnêteté
ſera toujours l'arme que j'emploierai daris
la difpute & je ne me pardonnerai jamais de
donner des injures pour des raiſons. Aſſez d'autres
ont avili les lettres & les aviliffent chaque jour
pardes querelles groſſieres & indécentes ; laiſſons
les fe débattre navec des efuriest, uniffonsin
pour célébrer les graces , & ne faiſons point du
temple des muſes une arene de gladiateurs. Pour
donner l'exemple de la paix, je remercie M. d.
M. de ſa lettre obligeante : je penſe qu'il auroit
dû y mettre ſon nom en entier; quand on fait un
compliment à quelqu'un , en affligeant ſa modeſtie
, on ne doit pas le priver du plaiſir de la
reconnoiffance. Je ne croyois pas avoir rien de
commun avec le célebre auteur de la Jérusalem
délivrée. On ne voit gueres le ſceptre du génie à
côté du hochet de l'enfance , & celui qui n'aime
nous
M5.
188 MERCURE DE FRANCE,
que le plaifir ne s'occupe gueres de la gloire;
M. d. M. veut cependant que je me fois rencontré
avec lui , ſon opinion me flatte , & je ne chercherai
point à le détromper . Je reſtitue donc au
Taſſe que j'ai peut-être trop lu , à M. Favart que
je lis quelquefois , à M. Joubleau de la Mothe ,
que je n'ai pas l'honneur de connoître , mais
dont j'eſtime le talent , à l'auteur des menues
poësies que je connois encore moins , à M. le Pays ,
à M. Laus de Boiſſi , l'impromptu que je leur ai
dérobé , & je vous ſais gré de m'avoir communi.
'qué les ſavantes recherches qu'on a faites pour
prouver que c'étoit moi qu'il falloit accufer de
plagiat. J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec la
plus parfaite confidération votre très-humble &
très obéiſſant ſerviteur,
Le Chevalier de Cubieres .
πτωση θα το
AVersailles le 7 Mai 1774.roling Alimat
LETTRE de M. Thevenot , Chirurgien-
Accoucheur à Paris , en réponse à un
Accoucheur établi en province , qui demande
des éclairciſſemens fur le régime
& le traitement convenables auxfemmes
en couche . *
Vous me demandez , Monfieur, mon avis fur
* Cette lettre renferme de bonnes observations d'un excellent
praticien , & nous avons cru qu'elle feroit lue avec utilité,
fur-tout loin des secours & des avis des gens de l'art.
F
JUIN. 1774.187
de régime & fur le traitement que doivent obſerver
les femmes en couche. L'attention à bien
voir , l'habitude d'obſerver , la méthode de comparer
une obſervation avec une autre , l'art d'en
tirer des conféquences juſtes & préciſes ; voilà le
grand livre où vous devez vous inſtruire ; cependant
comme il faut vous mettre ſur la voie ,
j'entrerai dans quelques détails ſur un point efſentiel,
qu'on me paroît avoir beaucoup trop né-
1
glige.
Il ne peut y avoir de regle purement abſolue ;
l'âge , le tempérament , le genre de vie , la
faiſon, le climat , les circonstances momentanées
ou locales , tout en un mot mérite des conſidéra.
tions particulieres. Le point unique eſt d'aider la
nature & de ne pas la contrarier. Les femmes qui
accouchent doivent être conſidérées ſous deux
points de vue différens ; celle qui nourrit & celle
qui ne nourrit pas. Le régime de la premiere eſt
fimple, puiſqu'elle fuit le voeu de la nature; auſſi
elle ne craint pas les révolutions fi terribles pour
les autres. Le lait monte fans peine dans les mamelles;
il en remplit les couloirs qui ſe dégorgent
enfuite aavveecc facilité ; cependant comme l'enfant
nouveau-né ne peut pas confommer tout le lait
de la mere , fur-tout fi elle en a beaucoup , il convient
de modérer pendant quelques jours la qualité
& la quantité des alimens pour la mere. Sa boif.
ſon ſera ſimple & légere ; par exemple , du ſirop de
capillaire ou de guimauve , &c. Il faut éviter autant
qu'il ſera poſſible l'uſage du vin , ſur-tout fi
cette liqueur eft acide ou aigre. La pratique de
vingt années m'a fourni un trop grand nombre
d'exemples fâchheeuuxx pouarr que je ne vous prému.
niffe pas contre l'ufage de cette boiſſon , & dans
le cas que vous ſoyiez forcé de céder aux deſirs de
188 MERCURE DE FRANCE.
L'accouchée , ne permettez d'employer qu'une
très-petite quantité de bon vin vieux ,Détendue
dans beaucoup d'eau; tout vin acide produit très
fouvent l'engorgement du lait dans le ſein des
femmes qui nourriffent , fur-tout fi elles habitent
des grandes villes. L'air qu'on y reſpire , les alimens
trop ſubſtantiels ou trop épicés de défaut
d'exercice concourentencore à augmenterdes dangers
, tandis que la fobre & la robuſte villageoiſe
les connoît àà peine Pendant ces premiers jours ,
l'accouchée doit être tenue dans des appartemens
d'une chaleur, douce & modérée , &bſévérement
aérés , ſoir & matins Les coups d'air , sou fureda
maſſe totale du corps , ou sur quelques-unes de
ſes parties ſeulement , produiſent des effets très
funeftes pour la fuite,& qui ſe perpétuent quelque
fois juſqu'à la fin de la vie. scemils'b Stiлер
Tels fontren général les foins que vous don
nerezca d'accouchée dans les dix ou ddoouuzzee pre
mietstojours , & que vous modifierez ſuivant la
plus ou moins grande abondance du lait & fuivant
l'appétit de l'enfant ; paffé ce temiss ,, tout
rentre dans ordre de la nature , & vos foins de?
viennent fuperfiaspo
in 2003
Les femmes qui ne nourriſſent pas exigent une
attention & des ménagemens plus fcrupuleux ,
parce que c'eſt à cette époque que la nature venge
les droits outragés . Elles font beaucoup plus ex
pofées aux révolutions du lait En effet ,la marche
dela nature cit de le porter , dès le troiſieme jour ,
dans le ſein de la mmeerree,, quelquefois dès le fe
cond , d'autres fois , & fur-tout dans les femmes
d'un certain âge , ſeulement le quatrieme , le cinquieme
& même le fixieme; mais le terme ordinaire
eſt le troiſieme. Dans le cas que ces retards
JOUJUIN. 1774. M 189
aient plieu prenez les précautions que l'art in
dique pour que le lait ſéjourne le moins qu'il fer
poffible; c'est - à - dire , qu'après les vingt-quatre
heures, vous mettrez tout en uſage pour qu'il ne
s'en forme pas beaucoup. Dans ce cas, la four
riture ſera légere , la boiſſon ſimple , afin que les
urines foient abondantes , la malade tachepa
de ſe conſerver dans un éran de chaleur doux &
modéré.liv Les extrêmes ſont dans ce cas toujours
dangereux.msUn point que vous ne devez jamais
perdre de vue, c'eſt que lamaffe du lait eſt toujours
en raiſon de la qualité & de la quantité des ali.
mens que,la femme prendras cependant fi ef
tout tems & naturellement , elle mange beaucoup
& qu'elles ait peu de lait , foyez moins ſévere
confultez le tempérament , & relâchez-vous fur la
quantité d'alimens. siv si sb aς κ. δερμ
10
La regle générale preſcrit de donner peu d'alimens
folides aux femmes nouvellementsaceQUA
chées. On en ſentira la néceſſité , ſi l'on' confidere
l'effet qu'ont dû produire les douleurs violentes duy
travail de l'enfantement fur toutes les parties dr
corps ; combien les organes & les nerfs ont fouf
fert; le trouble & l'agitation qui en réſultent pour
toutes les parties du corps. D'après cela on con .
clura fans peine que dans cet état la femme n'a
beſoin que de repos & de quelques liquides pour
tranſpirer & donner au corps le tems de ſe remettre
des fatigues qu'il vient d'eſſuyer. Soyez aſſure
que par ce régime bien ſimple , vous préviendrez
les fievres putrides , les dépôts laiteux qui font
preſque toujours produits par le vice & par le
réſultat des mauvaiſes digeftions.
190 : MERCURE DE !FRANCE .
ESSAL SUR LE BONHEUR,
traduit de l'Anglois,
;
y
Tout le monde parle du bonheur c'eſt un mot
très -énergique. Mais qui peut ſe flatter d'en pé.
nétrer tout le ſens ? Nous le prononçons en ſoupirant
, lorſque l'objet de nos deſirs eſt loinde notre
eſpérance: il exprime notre ſatisfaction, quand
nos voeux font remplis; il déſigne enfin le butoù
nous voulons atteindre ; mais nous cherchons
plus à obtenir le bonheur qu'à le connoître; nous
ettimons les chofes par leur utilité ou par leur influence
fur notre bien-être , & le ſens précis de ces
mots , utilité , bonheur , reſte vague &indéfiniilg
Si le bonheur étoit uniquement attaché à la
poffeffion de ce qu'on defire , la plupart des hommes
auroient à ſe plaindre de leur fort; nous mar
chons vers un but avec une ardeur impatiente; fi
nous y parvenonseil ceſſe auſſitôt de nous occuper
, & quelque paffion nouvelle vient exercer no?
tre ame. Notre imagination groſſit les objets dans
le lointain, & les diminue à meſure qu'ils s'appro.
chent.
Les plus triftes réflexions fur la nature humaine
nous ont été fuggéréés par des hommes oififs , que
l'ennui dévore ; » Balancez , diſent-ils , la ſomme de
douleur & celle de plaifir qui font destinées aux
,, mortels: vous trouverez preſque toujours que la
" premiere furpaſſe l'autre par fon intenfité , par
>>ſa fréquence , & par ſa durée. Conſidérez la
,,conduite & les fentimens des hommest vous les
„ verrez précipiter leurs années avec une ardeur &
JUIN. 1774. 191
,une activité effrayantes; le vieillard eſt dégoûté
» des travaux de l'âge mûr , & le jeune homme des
„ jouets de l'enfance ; qui des deux voudroit par-
„ courir une ſeconde fois la carriere qu'il vient de
tracer ? Le préſent & le paſſé nous font égale-
" ment à charge ; le temps n'entraîne que des
»maux. " Pour répondre à ces réflexions mélan.
coliques , jetons les yeux fur nos campagnes &
fur nos villes ; le laboureur fatigué chante auprès
de ſa charrue ; l'artiſan dans ſon attelier prend
un viſage fatisfait ; les eſprits gais éprouvent une
ſuite de ſenſations agréables dont nous ignorons
lafource , & l'homme ſenſible qui nous trace
T'hiſtoire des miſeres humaines , oublie ſes peines
lui - même en les écrivant , & trouve quelque
charme à prouver ſes malheurs .
Les mots de plaisir & de peine ſont peut-être
équivoques : dans l'acception commune , ils s'appliquent
ſeulement aux ſenſations que produiſent
les objets extérieurs , ſoit que le plaisir & la peine
dérivent du fouvenir du paſſé , du ſentiment du
préſent, ou de l'idée de l'avenir . Si telle eſt notre
définition , da peine & le plaiſir ne font pas les feules
fources de nos biens & de nos maux; car on ne
ſauroit juger du degré de bonheur par le nombre
des ſenſations dont on conferve un ſouvenir diftinct;
ce ne fontpas les plaiſirs qu'on peut compter
qui nous rendent heureux , mais une maniere
d'être continue qui échappe à la réflexion. L'ame
plus active que paſſive ne porte pas toujours fon
attention ſur l'impreſſion qu'elle reçoit des objets
extérieurs , & la divifion de ſes facultés nous ap .
prend ſeulement ſes différentes manieres d'agir.
L'intelligence , la mémoire , la prévoyance , le
ſentiment , la volonté ſont autant de termes qui
expriment les opérations de notre ame. L'homme
192 MERCURE DE FRANCE.
1
fût-il exempt de douleurs & privé des ſenſations
qu'on nomme jouiſſances , pourroit être encoret
heureux ou malheureux. Le plaisir & la peine oc
cupent donc une très-petite portion de notre exiftence;
c'eſt l'action qui la remplit. Inventer ,
exécuter , pourſuivre , attendre , réfléchir , s'engager:
tel eſt le cours de notre vie. Quand nous
perdons l'occaſion d'exercer notre activité , ce
n'eſt pas le plaifir qui nous manque , c'eſt l'occu
pation ; & les gémiſſemens de l'homme qui ſouffre
, font une preuve moins fûre du malheur , que
l'air languiſfant & inanimé de l'indolence...
Nous comptons rarement au nombre des biens
la tâche que nous ſommes obligés de remplir;
nous portons toujours notre vue ſur un temps de...
jouiſſance qui mettra fin à nos travaux , & la vé.....
ritable ſource de notre ſatisfaction nous échap.
pe. I.'homme occupé attend ſon bonheur du ſuc
cès de ſon entrepriſe , & pourquoi n'est - il pas
malheureux dans l'intervalle ?
C'eſt , dira - t- il , qu'il eſpere obtenir ce qu'il
defire; mais l'eſpérance foutient-elle feule notre
ame dans l'attente d'un événement douteux ? &
l'entiere aſſurance de parvenir à ſon but vaudroit
elle les émotions que donne l'incertitude?
Vous plaignez le chaſſeur de ſes fatigues & le
joueur des agitations de fon ame; donnez à l'un
le gibier qu'il pourfuit; donnez à l'autre l'argent
qu'il peut gagner ; tous deux probablement dédaigneront
vos préſens ; l'un remettra ſa fortune au
hafard & l'autre lancera le cerf dans les campagnes
; le joueur veut éprouver les tourmens de
Pincertitude; le chaſſeur veut courir dans les fon
rêts , entendre le cri des chiens , & braver les ..
fatigues qui l'attendent. Otez aux hommes leurs
occupations, fatisfaites leurs defirs : l'existence de.
vient
JUIN. 1774.4 193
vient pour eux un fardeau , &le ſouvenir du par
ſé aggrave leurs peines. Si nous concevons quel
que projet; fi nous l'exécutons , c'elt toujours le
ſentiment qui nous entraîne , notre ame jouit d'el
le-même ; l'utilité de l'objet que nous pourſuivons
ne décide pas du degré d'attention que nous don
nons aux moyens ; les affaires & les jeux nous
amuſent également , nous ne defirons le repos
que pour rétablir nos forces épuiſées. L'amufement
n'eſt guere qu'un changement d'occupation.
L'affliction nous met ſouvent dans des fituations
agréables , & les gémiſſemens peuvent quelquefois
exprimer le plaifir. Les peintres & les poëtes ont
fait uſage de ce principe ; ils nous affligent pour
nous plaire , & les ouvrages qui font verſer des
larines font toujours reçus favorablement.
Si telle eſt notre nnaattuurree , le premierde nos biens ,
c'eſt l'aiguillon qui nous anime au travail , foit par
l'attrait du plaifir , foit par la crainte de la dou
leur ; l'activité eſt d'une plus grande importance
pour l'homme , que le bien même auquel il aſpire ;
&l'indolence eſt un plus grand mal que la douleur
qu'il évite avec tant de foin.
Les plaiſirs des ſens font de courte durée: lo
goût de la volupté eſt une maladie de l'ame que
les ſouvenirs guériroient bientôt , fi l'efpérance no
l'augmentoit fans ceſſe. La chaffe finit moins fûrement
par la mort du gibier , que les plaiſirs du voluptueux
par les excès de fa débauche. Les objets
qui flattent les ſens entrent effentiellement dans le
ſyſtème de la vie humaine ; ils ſervent de lien à la
fociété; c'eſt le but éloigné qui nous ſoutientdans
nos travaux; ils nous engagent à ſuivre le voeu de
la nature , à conferver l'individu & à perpétuer
l'efpece humaine; mais fonder le bonheur ſur les
1
N
194 MERCURE DE FRANCE.
plaiſirs des ſens, c'eſt une erreur dans la ſpécula
tion & une plus grande erreur encore dans la pratique.
Confidérez le maître d'un ſérail '; c'eſt pour
lui qu'on parfume les airs , c'eſt pour lui qu'on enleve
du ſein de la terre les diamants & les éme.
raudes & qu'on arrache tous les tréſors de l'empi
ré des mains de ſes ſujets épouvantés;pour lui l'on
réunit ſous de triples bareaux les beauuttééss timides
du nord, & celles que les paſſions du midi embrafent
de mille feux; mais tant d'objets flatteurs le
trouvent infenfible ; il eſt plus malheureux pent
être que le peuple d'eſclaves qui conſacrent à fes
plaiſirs leurs fortunes & leurs travaux.
Une ame active réprime aisément le goût de la
volupté ; la curioſité qui s'éveille , les paſſions qui
s'allument , une converſation qui s'anime , font
oublier bientôt les plaiſirs de la table, même au
milieu d'un ſomptueux feſtin ; l'enfant les quitte
pour les jeux & l'homme pour les affaires .
Quand on a fait l'énumération de toutes les choſes
qui conviennent à notre nature , la fûreté , la
nourriture , le vêtement , &c. on croit avoir trouvé
les vrais fondemens ſur leſquels repoſe la félicité
, mais est-il beſoin de moraliſer pour fe convaincre
que le bonheur n'est pas attaché à la for
tune? Cependant elle nous fournit la ſubſiſtance
qui nous conferve , & les ſuperfluités qui flattent
nos fens; les événemens qui exigent du courage ,
de la conduite & de la tempérance , nous expо-
fent à des hafards & font mis au nombre des
maux. Cependant les hommes habiles , braves &
ardens , ſe plaiſent au milieu de ces difficultés ;
c'eſt alors qu'ils jouiſſent d'eux - mêmes & qu'ils
trouvent des charmes à exercer leurs facultés. Que
de gens, pour fuir l'oiſiveté , choiſiſſent les fati.
JUIN 1774. 195
gues & les horreurs de la guerre ! Le marin s'ex
poſe aux privations & lutte avec les dangers ; le
politique ſe fait un jeu des factions , & s'intéreſſe
avec chaleur pour des nations inconnues; le foldat,
le marin & le politique ne préferent pas ſans
doute les peines aux plaiſirs , mais ils font entralnés
malgré eux par une ſecrète inquiétude qui les
contraintà faire de continuels efforts pour exercer
leur talens ; ils triomphent au milieu des obſtacles ;
ils languiffent & s'anéantiſſent dans le ſein du repos.
On diſoit à Spinola que Sir François Vere
étoit mort , parce qu'il n'avoit rien à faire : c'en
eft affez , répondit-il , pour tuer un Général. Ce
jeune homme, dont parle Tacite , qui ſe plai.
foit dans les dangers , fans eſpérer de récompenſe
, avoit - il conſervé le goût de la volupté ?
Quels plaiſirs ſe promettent les chaffeurs & les
guerriers , quand le fon des cors ou des tromper
tes , le bruit des chiens , ou les clameurs de la bataille
réveillent au fond de leurs coeurs , la paſſionde
la chafſſe ou l'ardeur des combats ? Les événemens
les moins intéreſſans de la vie nous préparent des
fatigues & des dangers ; l'homme confidéré dans
toute fon excellence , n'eſt pas uniquement deſtiné
à jouir ; il doit s'exercer. comme les autres animaux;
il languit dans le ſein des commodités &
de l'abondance ; il triomphe au milieu des alarmes.
Ainfi la ſecrète inquiétude qui nous porte
à l'action eſt ſecondée par la diverſité de nos talens
, & les plus reſpectables attributs de l'homme,
la magnanimité , le courage & la ſageſſe , expriment
des relations ſenſibles avec les difficultés
qu'il doit combattre. Les plaiſirs des ſens deviennent
infipides , quand l'eſprit eft occupé par des
objets d'une différente nature; on ſçait auſſi que
les violentes affections de l'ame étouffent le fen-
N2
+
196 MERCURE DE FRANCE.
1
timent de la douleur. Dans le tumulte & l'ardeur
d'une bataille , l'impreſſion des bleſſures ne ſe fait
jamais ſentir; on commence ſeulement à s'en appercevoir,
quand le calme a fuccédé au trouble des
paffions. Ainfi l'homme dont l'eſprit eft préoccupé
par quelque fentiment vigoureux , ſoit de religion ,
d'entouſiaſme , où d'amour pour l'humanité , cet
homme , dis - je , ſupporte avec fermeté les tour.
mens qu'on lui fait fouffrir , & qu'on prolonge
avec induſtrie. Dans de telles diſpoſitions la
torture même peut être une ſource de plaiſirs.
La gaieté du ſoldat dans les campagnes , & fa patience
obſtinée , les amuſemens dangereux du chasſeur
, le mépris des Nations ſauvages pour la faim ,
les tourmens & les pénitences extraordinaires des
prêtres de l'Orient , les mortifications continuelles
des ſuperſtitieux de tous les âges , nous montrent
aſſez les erreurs ſans nombre que nous
commettons dans le calcul des miferes humaines .
Ceſſons donc de meſurer le bonheur ou le malheur
par les jouiſſances où les ſouffrances apparentes.
Si cette obſervation paroît un rafinement de la
philoſophie , c'eſt un rafinement connu des Re
gulus & des Cincinnatus , long -temps avant l'exis .
tence de la philoſophie : c'eſt un rafinement conn
des enfans dans leurs jeux; connu du ſauvage ,
quand, du fond de ſes forêts , il jette un oeil de
mépris ſur les plantations & les cités paiſibles des
Peuples civiliſés qu'il dédaigne d'imiter .
19.
9
Il faut l'avouer cependant ; malgré toute l'activité
de notre ame , nous ſommes de la même nature
que les autres animaux ; l'eſprit s'affoiblit
quand le corps perd ſa vigueur , & l'ame s'envole
quand le ſang ceffe de couler: l'homine chargé du
foinde ſa conſervation eſt inſtruit par le ſentiment
du plaifir ou de la peine. Il eſt gardé par cette
JUIN. 1774 197
terreur d'inſtinct que la mort inſpire; la Nature ne
confie pas le ſoin de notre vie à la ſeule vigilance
de notre ame , ni aux caprices de nos réflexions.
200
De la diſtinction entre l'ame & le corps découlent
pluſieurs conféquences importantes ; mais le
ſujet que nous traitons ici eſt indépendant de tous
les ſyſtêmes. Que l'homme ſoit formé d'une feule
& même nature ou d'un aſſemblage de natures dif.
tincles , les faits que nous rapportons auront le
méme degré de vérité . Soyons une machine
pour le matérialiſte : cette opinion ne change
rien à l'hiſtoire de l'homme ; c'eſt toujours un
être qui remplit diverſes fonctions par une mul.
tiplicité d'organes viſibles ; ſes jointures ſe flé.
chiſſent à nos yeux , & fes muſcles ſe relâchent
ou ſe reſſerrent ; ſon coeur bat dans ſa poitrine ,
& ſon ſang coule dans toutes les parties de ſon
corps. Mais ce même être exécute auſſi des
opérations d'une autre genre , qu'on ne peut attri
buer à aucun organe corporel ; l'homme apperçoit
, prévoit , defire , évite , admire , méprife ;
il jouit de ſes plaiſirs , il ſouffre de ſes peines . Ces
deux manieres d'agir , ſi diſtinctes à plusieurs
égards , font cependant toujours à l'uniffon. Si
le ſang coule lentement , & que les muſcles foient
relachés , notre intelligence eſt tardive , & notre
imagination languiſſante . Le médecin ne doit
pas donner moins d'attention aux penſées de fes
malades qu'à leur régime , ni au mouvement de
leurs paffions qu'aux battemens de leurs pouls.
1
Malgré nos précautions & notre ſagacité , malgré
cet inſtinct qui veille ſans ceſſeànotre confervation
, nous partageons le fort des autres animaux.
L'exiſtence nous conduit à la mort. Des milliers
d'hommes périſſent avant d'avoir atteint la per .
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
fection de leur eſpece. La Nature laiſſe à l'indivi
du le choix des moyens pour prolonger le cours
de fes ans . Il peut ſe livrer aux mouvemens de
fon courage , ou céder aux terreurs qui dégradent
Thomme, & qui rempliſſent de mille amertumes
cette vie qu'il veut conſerver , à quelque prix que
ce foit.
Mais l'homme qui n'eſt point aſſervi aux foi
bleſſes humiliantes, au joug de la crainte , forme
alors des projets fans les proportionner à la briéveté
de ſes jours ; l'efprit abſorbé par de profondes
penfées ou par de violens defirs , ne peut être
diftrait par l'image des plaiſirs & des peines que lut
offrent d'autres objets. A l'heure même de lamort ,
Ton ame ſemble jouir de ſes efforts & des combats
qu'elle eſſuie pour obtenir le but de ſes travaux:
elle s'envole dans toute ſa vigueur , & les forces
qu'elle conferve donnent un nouveau jeu aux
muscles affoiblis. A la batafile que donna Muley
Molluck , accablé par la maladie , & dans laquelle
il expira , il ſe fit porter dans ſa litiere au milieu
des combattans , & fon dernier mouvement fut de
mettre le doigt ſur ſa bouche , pour montrer que fa
mort devoit être ſecrete , précaution qui étoit en
effet très - néceſſaire pour éviter la défaite de
ſon armée. J'ignore fi nos réflexions ont affez
d'empire fur nos ames pour leur faire contracter
cette noble fermeté qui nous entraîne à travers les
écueils dort la vie eſt ſemée ; mais quelles que
foient nos idées à cet égard, nous reſtons tou
jours convaincus que le courage eſt eſſentiel au
bonheur. Chez les Grecs & les Romains , le mépris
des plaiſirs , la patience dans les adverſités & l'indifférence
pour la vie étoient les qualités éminen .
tes du citoyen , l'objet de ſon éducation. On lui
JUIN. 1774 199
perfuadoit qu'un eſprit måle & vigoureux trou
voit toujours des occafions dignes de ſes forces ,
& que le premier pas vers la vertu étoit de fecouer
la foibleſſe qui s'oppoſe aux combats &
aux facrifices ; les hommes , en général , cherchent
les occafions d'exercer leur courage; ils préſen
tent ſouvent aux ames foibles un ſpectacle qui
les épouvante. C'eſt pour braver ſon ennemi que
le Sauvage s'accoutume aux tourmens . Scévola
tient ſa maindans un brafier ardent pour frapper
de terreur l'ame de Porſenna. Le Muſfulmanfillonne
ſa chair de plajes cruelles , & verſe aux
pieds de ſa maîtreſſe des ruiſſeaux de fang , pour
ſe montrer digne de ſon eftime.
Des Nations entieres ſe ſoumettent volontai
rement à des peines effrayantes , & fe font un jeu
cruel de la douleur. D'autres la regardent avec
horreur , la mettent au rang des plus grands maux ,
&aggravent leurs ſouffrances par les terreurs d'une
imagination pufillanime. Je ne fuis pas obligé
d'expliquer ici tous les caprices de l'eſprit humain;
je traite une queſtion générale qui ſe rapporte à
la nature de l'homme , & ce n'est pas fur les coutumes
oules opinions particulieres de certains pays
ou de certains fiecles qu'on doit juger de fa force
ou de fa foibleffe.
9103 1
Jetons les yeux ſur la diverſité des conditions ,
fur les variétés des uſages , de l'éducation & de
la fortune : nous verrons aifément que la ſeule
différence des fituations ne donne pas la meſure
du bonheur; les hommes parcourent , il eſt vrai ,
des routes oppoſées; ils travaillent ou iillss jouifſent
, ils s'agitent ou ils ſe repoſent , ils pourſuivent
des objets divers , ils ſe plaiſent dans des
4
N 4
1000 MERCURE DE FRANCE.
conditions différentes , & cependant toutes leurs
actions tiennent à deux mobiles , l'averſion oute
defir. Ces mobiles doivent être le principal objet
de nos obfervations. Ainfi les hommes font toujours
entraînés par des paſſions qui ſe reſfem-
-btent; mais on ne peut exprimer le point pré .
cis où elles rendroient un homme heureux tou
malheureux , ni déterminer la circonſtance qui
mettroit ſes paſſions co mouvement; le courage
&la générofité , la crainte & l'envie n'appartiennent
à aucun état en particulier , & dans toutes les
conditions, il fera poſſible à l'homme d'exercer
ſes talens & fes vertus arbuo
et samod'
Quelle est donc cette expreffion myſtérieuſe , ce
motde bonbeur , qu'on peut appliquer à des ſituations.
fi différentes ? Comment les mêmes circonftances
ont -elles été pour des Nations diverſes
une fource de bonheur ou de malheur ? Placeronsnous
le bonheur dans la ſucceſſion des plaifirs
des fens ? Mais la fréquence de ces plaiſirs produit
le dégoût ou la fatiété ; & fi nous les ſéparons
des foins qui les précedent ou des idées
acceſſoires de fociété qui s'y mêlent continuellement
, ils ne rempliront que peu d'inſtans dans
tout le cours de notre vie; ſemblables à l'éclair
de la nuit qui perce à travers l'obſcurité , & la
rend plus profonde , après l'avoir interompue.
Trouverons-nous le bonheur dans cette quiétude
imaginaire , dans ce repos chimérique , dont la
perſpective éloignée eſt ſi ſouvent l'objet de nos
defirs ? Mais l'inction produit la langueur ou l'ennui
, fentiment plus fâcheux que les peines réel .
les. Le bonheur , nous venons de l'obſerver , le
bonheur réſulte immédiatement des ſoins que
nous prenons pour l'obtenir; il eſt plus attaché à
HOMAJU INMA17748 0201
chos travaux qu'au but même qui nous les fait en.
treprendre..
soldoIsgiasing
1
37 10છ છછ3 39b
Telle eſt auſſi la véritable cauſe des charmes
de la nouveauté ; un état inconnu augmente la
contention de notre eſprit , & réveille notre attennotioneras
Donnons à ce principe toute l'évidence dont il
eft fufceptible. Quel est le plaifir que les amuſemens
nous font éprouver ? Dérive-t-il des avantages
qui les ſuivent ou de l'occupation qui les
accompagne ? Cette queſtion n'eſt pas difficile à
réſoudre. Cependant écoutez la voix publique ;
l'homme heureux , c'eſt celui dont les amuſemens
fe fuccedent fans interruption. Pourquoi cette
-sépithete ne conviendroit-elle pas également à
T'homme abſorbé par des affaires importantes ?
ફ- L'avare trouve mille charmes dans les foins in.
quiets qu'il prend de ſa fortune ; ilil accumule des
trefors avec foin , & défie fon prodigue héritier
de goûter à les répandre des plaifirs plus piquans.
Tout entier à fon or , indifferent pour le genre
humain & pour les événemens qui l'agitent , il
recueille ſes facultés , il concentre ſes travaux
fur l'objet dont il a fait choix ; & s'il a vaincu
les paffions de l'envie & dede la jaloufie , fatellites
ordinaires de l'avarice , pourquoi fes jours ne couleroient
- ils pas auffi heureuſement que ceux de
l'amateur des arts , de l'antiquaire & de l'homme
de goût , qui occupent leur loiſir fans nuire à la
fociété? Les acquifitions qu'ils ont faites , ou les
ouvrages qu'ils ont écrits , leur deviennent auffi
inutiles qu'une bourſe l'eſt à l'avare , ou des jetons
aux joueurs déſintéreſſés .
L'ennui vient nous ſaiſir au milieu des récréa
14
NS
202 MERCURE DE FRANCE.
tions qui n'ont aucun rapport aux affaires . C'eſt
le nouvement & le trouble des paſſions qui nous
amuſent; c'eſt un exercice proportionné à nos talens
& à nos facultés. Tous les jeux qui exigent
une grande contention d'eſprit animent 'notre
émulation , excitent notre amour-propre & s'em .
parent de notre ame par une agréable émotion ;
Je Géometre ſe plaît à réfoudre des problêmes difficiles
, & le Juriſconſulte eſt ravi d'aiguiſer la
fubtilité de ſon eſprit par des queſtions épineuſes .
L'activité , comme tous les autres goûts naturels ,
peut être portée à l'excès : l'homme abuſe des
amuſemens ainſi que des liqueurs enivrantes.
D'abord l'eſpoir d'une légere ſomme ſuffit aux
plaiſirs du joueur; bientôt il s'accoutume à ce
modique appas ; ſon attention languiſſante ne
peut plus ſe ranimer par de foibles ſecouſſes ; l'amuſement
fut fon but , mais il ne le trouve plus
qu'au milieu des anxiétés ou de l'eſpérance ; paffions
ardentes que les haſards qu'il court allument
dans ſon coeur. Les hommes veulent éprouver
des émotions violentes ſur le théâtre de leurs
amuſemens ; ils rendent leurs jeux plus ſérieux &
plus intéreſſans que les affaires dont ils s'occupent ;
& pourquoi donc leurs travaux ne feroient-ils pas
comptés au nombre de leurs plaifirs , fans avoir
égard aux conféquences éloignées , aux événe.
mens à venir qui en forment le but & l'impor
tance ? Tel eſt peut-être le fondement de cette
gaieté inaltérable qu'on attribue au tempérament
& au caractere ; telle eſt peut-être cette
cauſe ignorée , qui ſoutient le courage dans les
revers , reſſource plus aſſurée que celle de la réflexion
trop ſouvent impuiſſante. Formons donc
un plan de conduite ou d'amusement qui puiffe
créer & fixer notre bonheur. Il ne fuffit pas d'ocJUIN,
1774. 203
cuper quelques inftans de notre vie , évaluons
l'eſpace entier que nous allons parcourir ; qu'il
foit pour nous un vaſte théâtre où le coeur & l'efprit
s'exercent perpétuellement.
„Je veux tout eſſayer , diſoit Brutus à ſes amis ;
," je ne ceſſerai jamais de faire entendre ma voix
„pour délivrer ma patrie de cet indigne eſclava-
„ ge. Si le Ciel me favoriſe , nous ferons tous
heureux ; ſi l'événement m'eſt contraire , il me
„reſtera encore quelques ſujets de joie. " Mais ,
dira-t-on , quel ſujet de joie peut- il lui reſter ,
quand le ſuccès aura trompé ſon attente , quand
ſa patrie fera' dans les fers ? Eh ! d'où me viendroit,
peut répondre le Romain , ce découragement
? J'ai ſuivi les mouvemens de mon coeur ,
& je puis les ſuivre encore. Les événemens peu.
vent changer le théâtre où je ſuis placé ; mais ils
ne peuvent m'empêcher d'y foutenir mon role.
Change la ſcene , peu m'importe ; j'y ſoutiendrai
toujours le caractere d'un homme. Mettez - moi
dans une ſituation où je ne puiffe ni agir ni mourir
, & feulement alors je me croirai malheureux.
Quiconque a le courage de confidérer la vie hu
maine ſous cet aſpect , eſt maître de ſon bonheur ;
c'eſt par le choix de nos occupations que notre ſort
devient indépendant , & que nous obtenons cette
liberté de l'ame , ce doux ſentiment de notre exiftence,
cette félicité particuliere où nous ſommes
appelés par l'activité de notre nature.
On diviſe en deux claſſes les penchants de l'homme&
les occupations qui en derivent , les affections
personnelles & les affections fociales . Les premieres
ſe ſatisfont dans la ſolitude;fi elles ont quelque
rapport aux autres hommes , c'eſt par l'émula.
tion , les concurrences & l'inimitié.
204 MERCURE DE FRANCE.
Les affections ſociales nous portent à vivre avec
nos femblables , à leur faire du bien , à jouir de
leur bonheur & de leur ſenſibilité ; elles transforment
en plaiſir la préſence d'un autre homme; on
peut mettre dans cette claſſe l'amour conjugal &
paternel , la piété filiale , l'humanité en général,
ou les attachemens particuliers , & fur-tout cette
diſpoſition de l'ame par laquelle nous nous confi
dérons nous-mêmes comme membres d'une ſociété
chérie , dont la proſpérité devient la regle de notre
conduite & l'objet de nos plus ardens defirsabbsen
anCette diſpoſition eſt un principe de juſtice qui
n'admet ni bornes ni partialité; elle étend nos
relations par la penſée juſqu'aux extrémités del'Univers.
Vous aimez difoit Antonin , la ville fon
dée par Cécrops ; & pourquoi n'aimeriez-vous pas la
Cité de Dieu memesi al
Le coeur n'éprouve aucune émotion indifféren
tend il treffaille de joie, il frémit de craintendil
reſſent des tranſports de plaifir & des convulfions
de douleur. Par conséquent l'exercice denosdiffé.
rentes diſpoſitions & les moyens de fatisfaire nos
penchants , font pournous des ſources de bonheur
ou de malbeur.dsidmət zon Proudinns гной
L'individu eſt chargé du ſoin de fa propre cone
fervation; il peut exifter dans la folitude il peut
exercer , loin de la fociété , ſon imagination, fesi
ſens & fa raifon; le charme de cette occupation
en fait la récompenſeredes exercices naturels qui
ſe rapportent à nous-mêmes , comme ceux qui fe
rapportent à nos ſemblables , rempliſſent ſanscen
nui les inftans de la vie , & font ſouventaccom
pagnés de plaiſirs réelsat wapo awon ensh
arLes moraliſtes ſuppoſent que nous pouvons
pouffer à l'excès l'amour de nous-mêmes ; qu'il dé
génere ſouvent en avarice , en vanité demor
JUIN 1774.18 205
gueil; qu'il nourrit l'envie, la jalousie , la crainte
&la méchanceté , & qu'il devient auffi nuifi
ble ànos jouiſſances particulieres , que funefte au
genre humain . N'attribuons pas cependant aufoin
exceffif de nous - mêmes le poiſon qui ſe répund
fur notre exiſtence : accufons plutôt l'erreur que
nous commettons dans le choix des objets. Nous
cherchons le bonheur loin de nous; il eſt au fond
de nos coeurs?
Nous penfons baſſement que notre félicité dé
penddes hommes , & nous ſommes ſerviles & timia
des; nous croyons follement que les élémens font
déchaînés contre notre vie, & nous sommes tour
mentés par la crainte ; nous plaçons la félicité ſur
des objets que les autres hommes nous diſputent
& nous ne pouvons y parvenir qu'à travers les
écueils de l'émulation , de l'envie , de la haine,
de l'animoſité & de la vengeance , & nous arrivons
bientôt au dernier période de la miferéi hus
maineuvnos ast sig o ob 10
Nousmagiſſons enfin comme ſi le foin de nous
mêmes confiftoit à conferver nos foibleſſes & àpe
pétuerorios fouffrances on one
Nous attribuons à nos ſemblables les anxiétés
d'une imagination déréglée & d'un coeur cortompugnous
les accuſons de nos angoiffes , de notre
méchanceté & de la vanité de nos projetsριδ
tandis que nous attiſons le malheur dans notret
feinz nous ſommes étonnés que l'amour de nous
mêmes contribue ſi peu à notre bonheur: rappe
lons donc notre raiſon égarée ; & puiſque la Nas
ture nous deftine à vivre en ſociété , ranimons
dans notre coeur des ſentimens plus nobles & plus
humains , & bientôt nous ne trouverons dans
l'amour de nous-mêmes que des ſujets continuels de
triomphe & de joie.
206 MERCURE DE FRANCE .
• Pourquoi diviſer nos affections en ſociales &
perſonnelles ? Cette diſtinction nous induit en erreur.
Elle ſuppoſe une différence réelle entre les
jouiſſances perſonnelles , & les plaiſirs de la bienveillance
. Affirmer que la vertu eſt déſintéreſſée ,
c'eſt nuire à ſa cauſe. On a imaginé que les jouiffances
perfonnelles ſe bornoient au plaifir ou à
P'utilité de l'individu , & que celles de la bienveillance
ſe bornoient au plaifir ou à l'utilité d'au .
trui ; mais en effet chaque defir fatisfait eſt une
jouiſſance perſonnelle , l'intenſité de ces jouiſſan .
ces étant proportionnée à la nature & à la force du
ſentiment. Ainsi le même homme peut être moins
heureux par le plaiſir qu'il reffent , que par celui
qu'il procure.
S'il est vrai que les plaiſirs de la bienveillance
foient réellement des jouiſſances perſonnelles ,
l'exercice de nos affections ſociales eſt un des premiers
moyens de bonheur. Les émotions de la
tendreſſe maternelle , les épanchemens de l'ami
tié , les tranſports de l'amour , le zêle pour le
bien public , l'enthousiasme de l'humanité , font
autant de jouiſſances affectives qui nous font
goûter le bonheur. La pitié même , la compaffion
ou la mélancolie , entées ſur des affections fociales
, prennent l'empreinte du ſentiment qui les
nourrit; ce font des peines d'une nature particu
liere qu'on ne changeroit pas contre de vrais
plaiſirs , s'il falloit oublier en même temps le
fujet de notre triſteſſe. Les excès mêmes dans les
affections fociales ne font jamais caractériſés par
ces anxiétés cruelles qui déchirent les ames viles
& intéreſſées ; la bienveillance bannit la crainte ,
la haine , l'envie & la méchanceté ; ou fi quel.
ques, paffions empoiſonnées paroiſſent découler
de notre attachement pour nos ſemblables ; fi
JUIN. 1774. 207
nous ſommes ſuſceptibles de jalouſie ou de défiance
, nous nous abuſons certainement fur cet
attachement prétendu. C'eſt un ſentiment d'une
eſpece différente , un retour ſur nous-mêmes , un
defir de fixer l'attention & d'obtenir de la confidération
qui nous lie à nos ſemblables , & qui fouvent
auſſi les facrifie à notre intérêt ; les hommes
ne font plus alors les objets de notre bienveil
lance , mais les inſtrumens de nos plaiſirs & de notre
vanité.
-Un coeur plein de toutes les affections ſociales ,
un eſprit occupé par un travail habituel , ne laif.
fent aucun vuide dans notre vie; c'eſt aux hom
mes vicieux à courir après des amuſemens que les
dégoûts de leur ame défaillante leur rendent abfolument
néceffaires. יח
La tempérance eſt aiſée , quand les plaiſirs des
fens font remplacés par ceux du coeur. Le cou
rage eft une vertu facile pour les ames ſenſibles ;
il eſt inſéparable du zêle pour le bien public , &
pour le bonheur de nos amis , & de cette noble
ardeur qui nous entraîne à travers les périls & les
obſtacles , & qui nous abforbe tout entiers par
un ſentiment victorieux , fans nous laiſſer le
temps de penſer à nos dangers perſonnels. Il me
ſemble donc qu'un homme eſt heureux s'il fait
de ſes affections ſociales la ſource & la regle de
ſes occupations ; ſi ſon ame eſt enflammée d'un
zêle ardent pour le bien général , s'il ſe conſidere
comme membre d'une ſociété , & s'il écarte dans
cet eſprit les ſoins perſonnels qui font l'origine
de la crainte , des inquiétudes de la jaloufie & de
l'envie. M. Pope exprime ainſi le même ſenti.
ment : l'homme , ſemblable à la vigne généreuse ,
a besoin , pour exiſter , d'être foutenu ; en s'attachant
, ilfe fortifie . On peut appliquer cet exem
208 MERCURE DE FRANCE.
ple à toute la Nature ; aimer , c'eſt jouir ; haïr ,
c'eſt ſouffrir.
Si les affections ſociales font lebien de l'individu
, elles font auſſi celui du genre humain. La
vertu ne nous impoſe pas de procurer aux autres
des avantages dont nous nous privons ; & fi elle
exige que nous travaillions au bien de l'Univers ,
elle ſuppoſe néceſſairement que nous en jouirons.
La plupart des hommes ſe perfuadent que leur devoir
eſt de faire du bien , & leur bonheur d'en re.
cevoir; maisſi l'humanité & le courage ſont eſſentiels
à la félicité , les bienfaits produiſent le ſentiment
du bonheur dans la perſonne qui les accorde,
ſans le ſuppoſer dans celle qui les reçoit. Le
plus grand bien que les ames courageuſes & ſenſi.
bles puiſſent procurer aux homines , c'eſt de leur
faire partager cet heureux caractere.
Le plus grand bien que vous puiſſiez faire à vo
tre ville , diſoit Epictete , ce n'eſt pas de hauffer les
toits , mais d'élever les ames de vos concitoyens ;
car il vaut mieux que de grandes ames vivent dans
de petites maiſons , que fi de vils eſclaves ram.
poient dans de vaſtes Palais.
Le plaifir d'autrui eſt une jouiſſance pour un
coeur bienfaiſant , & l'existence même eſt un bon
heur dans un monde gouverné par la fuprême ſageſſe.
L'ame qui ſe repoſe ſur les tendres ſoins du
maître de l'Univers eſt délivrée des inquiétudes
qui menent à la baſſeſſe. Elle eſt tranquille , active&
ferme; capable des entrepiſes les plus hardies
, elle exerce courageuſement les facultés qui
honorent l'homme. C'eſt ſur cette baſe qu'étoit
fondé ce grand caractere qui diftinguoit les na.
tions célebres de l'Antiquité , durant un certain
période de l'hiſtoire , & qui rendoit communs
dans leurs moeurs , les exemples de magnanimité les
plus
1
JUIN. 1774. 209
plus étonnans dans les nôtres ; exemples rares
fous des gouvernemens moins favorables aux
affections publiques , exemples qui , fans être fuivis,
ni même compris , font devenus le ſujet de
notre admiration & de nos éloges. Ecoutez Xé
nophon : ainsi , dit - il , mourut Thrafibule , qui
Paroit avoir été un honnête homme. Précieuſe épi ..
taphe , & dont le ſens eſt très- étendu pour ceux
qui connoiffent l'hiſtoire de cet homine admirable.
Les citoyens de ces illuftres Etats n'étoient
jamais occupés de leurs intérêts perſonnels ; ils
ſe conſidéroient ou comme partie d'une ſociété ,
ou comme intimement unis à quelque ordre d'hom .
mes , ils portoient uniquement leurs vues fur des
objets propres à les enflammer de l'amour de la
patrie ; ils rapportoient toutes leurs actions à la
proſpérité de leurs concitoyens ; ils cultivoient
l'art de l'élocution , de la politique & de la guer
re , connoiffances d'où peut dépendre la fortu
ne des nations ; de là dérivoit non-feulement la,
magnanimité des citoyens & la ſupériorité de leur
conduite politique & militaire , mais encore les
progrès de la poëſie & de la littérature , talens
qu'on regardoit parmi eux comme les acceſſoires
fubordonnés du génie ; car on cultivoit
encourageoit , on aiguiſoit l'efprit des citoyens
dans des vues plus fublimes.
on
Pour les Arciens , l'individu n'étoit rien , & le
Public étoit tout. Aujourd'hui , chez preſque
toutes les Nations de l'Europe , l'individu eſt tout,
& le Public n'est rien. L'Etat eſt ſimplement
un aſſemblage de places différentes , qui préſentent
aux citoyens , en échange de leurs ſervices , la confidération
, la richeſſe , la ſupériorité ou le pouvoir.
Telle fut la nature des gouvernemens mo
dernes dans leur premiere inſtitution ; ils don
0
210 MERCURE DE FRANCE.
noient à chaque particulier un rang fixe , dans
lequel il devoit ſe maintenir. Tandis que nos ancêtres
avoient la paix au dehors , ils combattoient
au-dedans pour leurs droits perſonnels , & par
leurs concurrences & la balance de leur pouvoir ,
ils foutenoient l'Etat dans une forte de liberté
politique..Leur poſtérité , dans un fiecle plus éclairé,
a réprimé les défordres civils ; mais les citoyens
n'emploient pas le calme dont ils jouiffent , à nour .
rir l'amour des loix & de la conſtitution qui les
protege; s'ils profitent de leur tranquillité , c'eſt
pour ſe procurer des avantages perſonnels , &
pour ſaiſir tous les moyens d'avancement que les
établiſſemens politiques leur fourmiſſent; dès lors
le commerce qui favoriſe tous les arts lucratifs ,
eſt confidéré comme ile grand objet de la Nation
& la principale étude des hommes.ibitio
Cet intérêt perſonnel ſe montre même dans les
Gouvernemens populaires où la liberté ne peut
être conſervée que par l'activité & la vigilance
des citoyens.? Qu'un particulier ait ce qu'on ap
pelle ſa fortune faite , il ſe plaint de perdre fon
temps à ſervir l'Etat. Il ſe dévouera bientôt à des
amufemens ſolitaires à cultiver le goût des
fleurs , celui de l'architecture , du deſſin ou de la
mufique. C'eſt ainſi qu'il s'efforcera de remplir les
vuides d'une vie fans defir , & qu'il évitera de
guérir les langueurs de l'oiſiveté par des ſervices
rendus à la ſociété ou au genre humain.moo
Les foibles & les méchans font très-heureux de
trouver des occupations innocentes , qui préviennent
les effets d'un caractere vicieux , dont ils ſe.
roient les premieres victimes; mais les hommes
diftingués par leur courage & leur capacité , ſe
rendent coupables d'une vraie débauche , en prodiguant
leur temps à des amuſemens inutiles ; car
JOUJU IN. - 1774 211
}
i
s'ils donnent à l'oiſiveté ou à des occupations indifférentes
une heure qu'ils pourroient employer
du bien de leurs ſemblables , ils ſe dérobent le
bonheur & ſe privent du plus agréable de tous les
amuſemens.
Les plaiſirs de la bienveillance , il eſt vrai , ne
peuvent être le choix du mercenaire , de l'envieux
ou du méchant. Le prix n'en est connu que des
ames ſenſibles & honnêtes ; c'eſt à leur expérien
ce que nous en appelons ; guidées par leur penchant,
ſans le ſecours de la réflexion , elles rempliſſent
les devoirs de l'amitié & de la vie civile;
elles jouiffent de l'heure préſente, fans regretter
le paffé , & fans eſpérer l'avenir; & c'eſt par la
ſpéculation , & non par la pratique , qu'elles par
viennent à découvrir que la vertu eſt une tâche
difficile & un renoncement à foi-même.
Le morteau qu'on vient de lire est la traduc
tion de deux chapitres d'un excellent livre anglois ,
intitulé EEffffaai fur l'Histoire de la Société civile,
par M. Fergusson. Cette traduction est très-fidelle
jans être absolument littérale : l'auteur ne s'est
écarté du texte que pour mettre un peu plus de
précisiioonn dans les idées , plus de netteté , &fouvent
de vigueur dans l'expreffion. C'est l'ouvrage
d'une femme qui réunit tout ce qui peut intéreſſer
&plaire, dont les talens & les connoiſſances honorent
fon fexe , & dont les vertus honorent la
Nature humaine. Nous regrettons que fa modestic
ne nous ait pas permis de la nommer.
1
/
02
212 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES,
I.
BAJAZET , Empereur des Turcs , ayant
été fait prifonnier parTamerlan ,&conduit
devant lui , le vainqueur ne put
s'empêcher de rire en voyant fon prifonnier.
Il n'est pas d'un grand coeur , lui dit
le Monarque Ottoman , d'infulter un
malheureux. ,, Je n'inſulte pas à ton état,
ود
lui répliqua l'Empereur Tartare ; mais
,, je ris de ce que la fortune a partagé
l'empire du monde entre un borgne
,, comme toi & un boiteux comme moi ".
Tamerlan étoit en effet reſté incommodé
d'une bleſſure au pićem ioupA
Tu aurois pu , ajouta le Tartare ,
,, éviter ton malheur par un peu de condefcendance".
Profite de ta fortune ,
répondit le fier Ottoman , & ne te mêle
point de me donner des leçons.
G agaling n.A
Douville , auteur de l'Absent de chez
foi , montra cette comédie à l'abbé de
Boisrobert fon frere , qui lui dit francheJUIN.
17740 213
•
ment que fa piece étoit mauvaiſe. L'auteur
piqué dit ,, qu'il s'en rapportoit au
,, Parterre , qui l'avoit applaudie " . Vous
faites bien , lui dit Boisrobert ; mais je
crains que vous ne le preniez pas toujours
pour votre juge. En effet, Douville ayant
donné une autre comédie qui fut fifflée :
eh bien, lui dit l'abbé , vous en rapportezvous
encore au Parterre ? ,, Non vraiment,
dit Douville ; il n'a pas le ſens comman
: En quoi ,, ss''écria Boisrobert ,
vous ne vous en appercevez que d'aujour.
d'hui ! Pour moi , je m'en suis apperçu dès
votre premiere picce.u
autod mo
III.
१९
Un ami de Rutilius Rufus lui diſoit :
Aquoi me fert votre amitié, puiſque vous
ne voulez pas faire ce que je vous demande?
Rutilius répondit: Et de quelle
utilité m'eſt la vôtre , ſi vous me deman
dez une choſe que je ne dois pas faire ?
IV
Au paſſage du Rhin , le Chevalier de
Grammont apperçut un Officier qui ſe
diſpoſoit à ſe jeter dans le fleuve: il alla
à lui le piſtolet à la main , & lui dit :
„Alte là ; vous ne paſſerez pas , ou
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, payez moi les 50 louis que vous me
devez . Etes - vous fou , répondit l'Officier
? Non , en vérité , continua le
Chevalier ; je fais bien que vous n'a-
,, vez pas peur de mourir: noyé de det-
, tes comme vous l'êtes , c'eſt peut-être
,, ce qui pourroit vous arriver de plus
ود heureux ; mais quand vous ferez mort,
,, fur quoi prendrai -je mes 50 louis?
,, Payez moi , vous dis-je, ou vous ne
pafferez pas
DÉCLARATIONS , ARRETS ,
LETTRES-PATENTES , &c.
20
5
1
D
6.30
ÉCLARATION dduu Roi du 2 Mai 1774, concernant
le remboursement des quittances de finan.
ces-provenant de la liquidation des Offices du
Parlement de Grenoble.
DD 199A
Autre qui regle la comptabilité pour le payement
des arrérages & le remboursement des capitaux
des rentes créées fur l'Ordre du S. Esprit.
Lettres-Patentes du 3 Avril 1773 , concernant
le Couvent & College des Freres Prêcheurs de la
rue S. Jacques à Paris , leſquelles ordonnent ,
conformément au Bref du Pape , du 15 Février
dernier , que ce Couvent ſoit foumis à la Jurisdiction
immédiate de l'Ordre de S. Dominique .
Déclaration du Roi du 15 Mars , concernant
JUIN. 1774 215
le remboursement des quittances des finances pro.
venant de la liquidation des Offices du Conſeil
Supérieur d'Artois , fupprimé.
Déclaration du Roi du 12 Décembre , portant
prorogation pour fix années , qui commenceront
au premier Août 1774 , de différens droits en faveur
de l'Hôpital général des Enfans-Trouvés ,
continués & établis par la Déclaration du 26
Juillet 1771.
Lettres Patentes du Roi du 6 Mars , qui or
donnent que délivrance ſera faite à M. le Comte
d'Artois des coupes ordinaires des bois de fon
apanage CLOV
Lettres - Patentes du Roi dur Septembre 1773 ,
portant ratification d'une convention conclue en.
tre Sa Majesté & les Etats -Généraux des Provin
vinces - Unies , pour l'exemption réciproque du
droit d'aubaine.
Lettres-Patentes , portant réglement pour l'en.
regiſtrement du bail des Fermes, & de l'Arrêt de
priſe de poſſeſſion avec fixation des ſomines à
payer pour ledit enregiſtrement.
Arrêt du 16 Mars 1774 , de la Chambre des
Comptes , concernant la forme des déclarations
à faire lors de l'enregiſtrement des lettres de gardenoble.
Arrêt du Conſeil d'Etat du ir Avvrriil 1774 ,
portant réglement pour le recouvrement des frais
de Juſtice.
Déclaration du Roi du 20 Mars 1774 , portant
nouveau réglement pour le jugement de la
fabrication des Monnoies.
Arrêt du Conſeil d'Etat du 25 Avril 1774 ,
qui ordonne que le transport des grains dans le
port de Cannes , ſera libre de tous les ports où il
y a ſiege d'Amirauté, ou de ceux qui leur ont été
04
216 MERCURE DE FRANCE.
i
aſſimilés , en ſe conformant aux formalités pref
crites par l'Arrêt du 14 Février 1773- er 20
Arrêt du Conseil d'Etat du 31 Mars 1774 , qui
regle les droits qui appartiendront au Roi & ceux
qui appartiendront au Prince de Monaco , ſur les
Offices dépendans du Duché de Valentinois &
autres domaines du Prince de Monaco .
Déclaration du Roi du 28 Mars 1774, portant
réunion du Marquiſat de Pompadour à la Vi
comté de Limoges , aux exceptions & réſerves
portées ; & ceffion à titre d'apanage de la Vicomté
de Turenne en faveur de Mgr le Comte
d'Artois.
Arrêt du Conſeil d'Etat du 18 Avril 1774
qui , en interprétant celui du 3 Octobre 1773 ,
concernant l'aproviſionnement du ſel dans les dépôts
, permet que la livraiſon en ſoit faite aux
mêmes jours que par le paſſé ; autoriſe l'adjudi .
cataire, des Fermes à délivrer aux chefs de famille
, ſous les conditions preſcrites , des augmen
tations de ſel proportionnelles au nombre extraordinaire
d'ouvriers étrangers qu'ils nourriſſent
permet l'aſſociation de pluſieurs , même par la
levée d'un demi-quartde fel. תירככ in oibsiem
910
2
R
910010 6
لا
AVPS. 3 ນ 8 ພອວມob
oneol brods'b
ndis eile anois
ooo ob slamet
ELIEFS de Stéréotomie , ou modeles de différens
morceaux relatifs à l'architecture , exécutés
avec ſoin d'après le traité de la coupe des pierres
de M. Frezier , par des procédés nouveaux qui
1.17742131 217
permettentde les fourrnir àdes prix très -médiocres.
Ces reliefs qui forment différentes collections de
quarante pieces chacune , dont la plupart contiennent
pluſieurs épures , font détaillés avec une
extrême précifion & dans les proportions les plus
gracieuſes. Ils font autant utiles pour faciliter aux
jeunes artiſtes l'intelligence de la coupe des fo
lides en général , qu'agréables & piquants par
leur nouveauté dans les cabinets des perſonnes
curieuſes. On peut s'en procurer chez M. Deſſain
Junior , Libraire , qui diſtribue des avis plus dé
taillés , au pavillon des quatre Nations , en face
du paſſage de l'eau , où on en verra une collec
tion toute montée.
םילכ יחי
-Pommade pour les Hémorroïdes.
Pommade qui guérit radicalement les hé
morrhoïdes internes & externes en peu de jours ,
fans qu'il y ait rien à craindre du retour de cette
maladie ni accidens , inventée & compoſée par le
Sr. C. Levallois , pour ſa propre guériſon à lui .
même , au mois de Mai 1763.
Cette pommade fait ſon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenantes , en Otant
d'abord les douleurs dès ſes premieres applications
; elle eſt diviſée en deux ſortes pour agir enſemble
de concert: l'une eſt préparée en ſuppofitoires
pour être inſinuée & amollir les hémorrhoïdes
internes par une douce tranſpiration ;
l'autre eſt applicative ſur les externes pour fondre
& diſſoudre avec la même douceur les groſſeurs
externes , & recevoir au -dehors la tranſpiration
qui ſe fait intérieurement.
05
218 MERCURE DE FRANCE .
L'on diſtribue cette pommade avec approbation
& permiffion chez l'Auteur , vieille rue du
Temple , près celle de la Perle , la porte cochere
à côté du Parfumeur , ou à ſon défaut chez M.
de Loches , Limonadier attenant , à Paris .
Le prix des doubles boîtes pour les hémorrhoïdes
anciennes eſt de 6. liv. & pour celles qui
font nouvellement parues , les deux demies boîtes
3 liv. joint à ce un imprimé qui indique la maniere
de s'en ſervir .
Les perſonnes des Provinces qui deſirent ſe procurer
de cette pommade font priées d'affranchir
leurs lettres .
III.
d'en-
Frary , Diſtillateur de la Compagnie des Indes ,
donne avis à ceux qui lui font l'honneur d'
voyer prendre des liqueurs chez lui , qu'il vient
de quitter ſon café pour ne s'occuper que de fon
commerce de liqueurs. Outre celles qui ſont déjà
connues , il en a fait de nouvelles , & il invite
les Amateurs à venir les goûter. Son magaſin eft
toujours dans ſa maiſon , rue Montmartre , vis .
à vis celles des Vieux-Auguſtins , en entrant par
la porte cochere entre les deux Cafés mos
Il tient auffi un aſſortiment de liqueurs étran
geres & de vins de liqueur , & fait des envois
dans la province & dans les pays étrangers.el,
1
JUIN. 1774. 219
MALADIE & MORT
DE LOUIS XV.
LE
E Mercredi 27 du mois d'Avril , Sa Majesté
érant à Trianon , eut un friſſon qui fut ſuivi de
fievre & d'un mal de tête violent avec douleurs
dans les reins & quelques envies de vomir. On
employa pour combattre ces accidens, les remedes
ordinaires ; & le lendemain , Sa Majesté ſe
détermina à revenir à Versailles . Le 29, Elle fut
ſaignée deux fois , & dans la ſoirée , la petite vé .
role parut. Par le moyen de l'émétique qui fut
employé fur le champ , l'éruption s'eſt faite avec
facilité & a fait des progrès pendant tout le jour
ſuivant. Le 30 au matin, on a appliqué les veſi
catoires aux jambes. Le matin du 1 Mai , l'érup
tion parut fort avancée , & les véſicatoires firent
l'effet le p
leplus deſirable.
Le 2 , l'éruption de la petite vérole fut jugée
complette ; les boutons étoient extrêmement abondans
au viſage & par tout le corps : le lendemain ,
ils commencerent tous à fuppurer. La marche de
la ſuppuration , ſans être rapide , s'eſt foutenue
à peu près fans trouble le jour ſuivant ; le 5,
elle parut fort avancée , & l'on apperçut déjà quel.
ques croûtes ſur les premiers boutons.
Le redoublement de la nuit fut plus fort que
les précédens ; il y eut beaucoup de chaleur &
même quelques momens de délire. Néanmoins
la journée du 6 s'eſt paſſée fort tranquillement
&la fuppuration a fait beaucoup de progrès. La
nuit ſuivante , le redoublement a été plus mo
220 MERCURE DE FRANCE.
déré , & quoiqu'il eût été moins long que dans
la nuit précédente , Sa Majesté fit appeler , de
fon propre mouvement , l'Abbé Maudoux , fon
Confeſſeur , & demanda, ſur les ſept heures du
matin , à recevoir le Saint Viatique qui lui fut
apporté par le Cardinal de la Roche - Aymon ,
GrandAumônier de France. La Famille Royale ,
les Princes & Princeſſes du Sang , les Grands
Officiers de la Couronne , les Miniſtres & Se
crétaires d'Etat , les Seigneurs & Dames de la
Cour accompagnerent le Saint Sacrement juf
qu'aux appartemens du Roi , & le reconduifirent
ala Chapelle dans le même ordre. Les Gardes
Françoiſes & Suiſſes étoient ſous les armes dans
la grande Cour du Château & battoient aux
champs . Sa Majesté montra dans cette maladie,
beaucoup de force de fermeté , de conftance
de courage , & principalement , dans cette occa
ſion, des ſentimens de piété & de religion dignes
d'un Roi Très-Chrétien , & capables de faire juger
de ſa parfaite réſignation à la volonté de Dieu.
Il donna à toute ſa Cour un ſpectacles auſſi atten
driſſant qu'édifiant , len chargeant le Cardinal de
la Roche-Aymon d'annoncer que fi Dieu lui
accordoit encore des jours , c'étoit pour les em
ployer à la gloire de la Religion & au bonheur
de fon Peuple. La journée du 7 fut fort calme
& la fuppuration a beaucoup avancé. On ne s'eſt
point apperçu que les exercices de piété dont Sa
Majeſté s'eſt occupée le inatin , aient cauféla
moindre révolution . Le redoublement du foir dui
8 Mai , a retardé d'une bonne heure. Il a été
affez modéré pendant une partie de la nuit du 9.
Le matin, vers les cinq heures & demie , il de
vint très- fort & Sa Majesté eut quelques mo
mens de délire. Ces accidens ont été bientôt cal.
JUIN1774. 221
més par des efforts pour vomir qui font ſurvenus
naturellement. La ſuppuration ſe ſoutint & la plus
grandepartie des boutons du viſage & du col étoient
déjà deſſéches .
100
Depuis la nuit du 8 de Mai , l'état du Roi
ayant toujours empiré, on perdit les eſpérances
de guériſon qu'on avoit conçues juſqu'à ce jour.
Sa Majesté ſentant le danger où Elle ſe trouvoit ,
demanda l'Extrême-Onction qui lui fut adminif.
trée , le grà neuf heures du ſoir , par l'Evêque
de Senlis , fon premier Aumonier. Le Roi reçut
ce Sacrement dans les ſentimens de la piété la
plus édifiante , & , malgré ſes ſouffrances , ilné
ceffa de joindre ſes prieres à celles qu'on faiſoit
pour lui. Il paſſa la nuit la plus douloureuſe,
& mourut le lendemain , à trois heures après
midi , agé de ſoixante -quatre ans & trois mois
moins cing jours. Ce Prince qui a confervé ſa
connoiffance juſqu'au dernier moment de ſa vie
a montré, pendant tout le cours de ſa inaladie
une fermeté inébranlable , la réſignation la plus
entiererà dasvolonté volonté divine & des ſentimens de
Religion bien dignes du fils aîné de l'Eglife.
Il étoit né à Versailles le rs Février 1710 , avoit
été ſacré couronné à Reims le 25 Octobre
1722 , & marié à Fontainebleau, le 5 Septembre
1725. à la Princeſſe Marie Leczinska , fille de
Stanillas, Roi de Pologne , morte le 24 Juin
1768. Son regne qui a duré cinquante neuf ans
fera à jamais célebre par nombre de victoires
| par l'acquifition de la Lorraine , l'établiſſement
de l'Ecole -Royale Militaire , pluſieurs Edifices
confacrés à la Religion , une grande quantité de
Monumens publics , des routes ouvertes dans
tout le Royaume pour la facilité du commerce ,
enfin par une protection éclatante accordée aux
222 MERCURE DE FRANCE.
Sciences & aux Arts. Au milieu de la douleur où
la France eſt plongée , elle ne trouve de confolation
que dans les vertus de ſon Auguſte Succeffeur
& dans celles de la Princeſſe que le Ciel a
deftinée à faire le bonheur de la Nation .
Les hautes qualités de ce Monarque , la fenfi.
bilité de fon ame , fes vertus , ſon tendre attachement
pour ſa Famille , ſa modération dans les
triomphes, ſa douceur , ſa bienfaiſance & fon af.
fabilité envers toutes les perſonnes qui avoient
Phonneur de le fervir ou de l'approcher , lui ga.
gnerent tous les coeurs & le firent ſurnommer Louis
le Bien- Aimé, titre qui , en apprenant aux fiecles
à venir l'amour de ſes Sujets , atteſtera combien il
eneſtdigne.
31
JO
Pill98 93.
Après la mort dee Sa Majesté , les Princes &
Princeſſes du Sang eurent l'honneur de rendre leurs
hommages au Roi Louis XVI , ſon petit- fils , & à
la Reine. Leurs Majeſtés partirent le même jour ,
vers les cinq heures & demie du ſoir , pour le Cha .
teau de Choiſy , avec Monfieur & Madame , Monſeigneur
le Comte d'Artois , Madame la Comteſſe
d'Artois , Madame Clotilde & Madame Elifabeth.
Madame Adélaïde , Mesdames Victoire & Sophie
qui ont donné , pendant toute la maladie du feu
Roi , les marques les plus touchantes de leur ten .
dreſſe pour ſa perſonne & du zele le plus actif ,
ſe ſont également rendues à Choiſy , où elles occupent
le petit Château qui eſt ſéparé de celui que
Leurs Majeftés habitent,
Sa Majeſté prit , le 11 Mai , le deuil à l'oc.
cafion de la mort du Roi , & le grand deuil ,
qui fera de ſept mois , le Dimanche 15 dece
mois .
Le 12 de Mai , on fit, à fept heures du foir ,
JAD JUIN. 1774. 223
la levée du corps du feu Roi qui fut conduit ,
fans cérémonie , à Saint Denis , felon l'uſage pratiqué
pour les Princes qui meurent de la petite vé.
role. Les deux Paroiſſes & les Récolets de Verfailles
le ſuivirent juſqu'à la Place d'Armes , où il
fut accompagné de l'Evêque de Senlis , premier
Aumônier du Roi , & du Duc d'Aumont , premier
Gentilhomme de ſa Chambre , de ſervice. Il arriva
à St. Denis entre onze heures & minuit ,
où le Clergé , tant féculier que régulier de cette
ville, fut à ſa rencontre juſque ſur le chemin de St.
Ouen , accompagné du Comte Danès , gouverneur
de St. Denis , à la tête des Officiers de Justice & du
Corps -de-Ville. Sa Majefté fut portée à l'abbaye ,
où , après un diſcours prononcé par M. l'Evêque
de Senlis , auquel répondit le Prieur des Bénédic .
tins , ſon corps fut déposé dans le caveau deſtiné à
la ſépulture des Rois & de la Famille Royale.
Auffi-tôt après la mort du Roi , les Feuillans
du Monaftere Royal de St. Bernard , près les Tui.
leries , avoient été mandés par le Grand Aumônier
pour prier Dieu jour & nuit auprès du corps
de Sa Majesté juſqu'au mmoommeenntt ddee fon transport
à Saint-Denis. Ils rempliffent cette fonction
depuis leur établiſſement à Paris , auprès des
Princes & Princeſſes de la Famille Royale. P
L'Abbé Terray , Contrôleur Général des Fi
nances , a remis , par ordre du Roi Louis XVI ,
deux cents mille livres aux Curés des Paroifles de
cette Ville , pour être diſtribuées aux Pauvres.
Le 11 , le Chapitre de Melun ayant été informé
de la mortdu Roi , fit ſonner toutes les cloches de
fon Eglife pour l'annoncer au Peuple , conformé .
ment au réglement fait par St. Louis dans la chartre
de ce Prince de l'année 1257 , où il eſt dit : Capicerius
mortuo Rege , Fratribus fuis , Regind , Filiis
224 MERCURE DE FRANCE.
corum , natis aut mortuis , debet pulsare cum omnibus
campanis diuturnè. Le ſamedi ſuivant , on
célébra une Meſſe ſolemnelle pour le repos de l'ame
du Roi comme Abbé & premier Chanoine de ce
Chapitre. L'Abbé de Mauroi , chantre en dignité ,
officia.
L
A LOUIS XVI.
E fils du grand Henri gouverna par les loix
Et ce devoir ſi ſaint , premier devoir des Rois ,
Dans la poſtérité le fit nommer le Juste (1).
Son fucceſſeur obtint , par un regne éclatant ,
La gloire qu'il cherchoit & le titre de Grand (2).
Le Bien-Aimé quel nom plus tendre & plus auguſte
Rappelle à ſa famille , au Peuple gémiſſant ,
La douce aménité d'un Monarque & d'un Pere
Qu'enleve à notre amour la Parque meurtriere (3 )!
De tant de demi-Dieux , illuftre deſcendant ,
Et vous , fage Minerve ! ◊ Reine tutélaire
De la triſte infortune & de l'heureux talent ,
Puiſſe à jamais le Ciel exaucer ma priere
Et de proſpérités remplir votre carriere !
Juste , Grand , Bien-Aimé , Louis LE BIENFAISANT.
Ace
(1) Louis XIII .
(2) Louis XIV.
(3) Louis XV.
1
JUIN. 1774. 225
A ce titre unira les vertus & la gloire ,
De ſes nobles aïeux apanage brillant ;
Et ſeul les fera tous revivre dans l'hiſtoire .
}
Par Lacombe , libraire , auteur
du Mercure.
P
COMPLAINTE fur la mort DU ROI.
こ
LEUREZ François , pleurez un Roi toujours affable,
Pouvoit-on l'approcher ſans en être charmé ?
De tous les Souverains c'étoit le plus aimable,
Son nom fait fon éloges il fut le Bien-Aime.
ParM. le Marquis de L....
ELÉGIE ALLEGORIQUE.
HIER , LIER , dans laplaine,
Mille cris confus
Ont dit à la Seine :
Philene n'eſt plus !
Troupeaux de Philene ,
Ah ! que je vous plains !
Seul , de vos deſtins
Il tenoit la chaîne ,
Et des loups voiſins
Il trompoit la haine
2
14
19
00
226 MERCURE DE FRANCE.
Et les noirs deſſeins.. :
Couché fur P'herberte
D'un bocage épais,
Près de ſa houlette
Vous dormiez en paix.
Sur ſa bergerie
Fixer le bonheur ,
C'étoit là l'envie ,
Le voeu de ſon coeur.
Mais Dieux ! quel orage
Tout à coup ravage
Votre heureux canton !
Le tonnerre tombe
Et met dans la tombe
Ceberger ſi bon.
Affreuſe tempête !
Funeſtes momens !
Que l'écho répete
De gémiſſemens !
Brebis défolées ,
Ah ! dans ce malheur
Soyez confolées
En voyant l'ardeur
Du nouveau Paſteur.
7
Malgré ſa jeuneſſe
C'eſt avec ſageſſe
Qu'il vous conduira.
Pour ſervir ſon zelé
D'un gardien fidele
هللا
JU IN. 1774. 227
(
Il ſe munira.
Reprenez courage .
Par ſes ſoins divers
1
Belle eau, frais ombrage "
Et gras pâturage
Vous feront offerts
Oui , ſa bienfaisance
Vous promet d'avance
Le fort le plus doux ,
Et fa vigilance
Détruira les loups.
La jeune bergere
Dont il eſt l'époux ,
Auſſi , pour lui plaire ,
Va veiller fur vous.
D'une mere tendre ,
L'image des Diel Dieux,
Elle fut apprendre
Le ſecret de rendre
2.1
Des troupeaux heureux. 200 200
De ſes ſoins propices
Le foible Chevreau
L'innocent agneau
Auront les prémices.
Bientôt ſous ſes pas
Les vaſtes prairies
Seront plus fleuries.
Dans vos malux , hélast
Ne les quittez pas.
3
P
28 MERCURE DE FRANCE.
312
L'aſpect de ſes charmes
Couronnés de lis
Séchera les larmes
J
De vos yeux flétris.
Ainſi la nuée ,
Par le doux retour,
De l'aſtre du jouris
Se voit diffipéeйлзучосая
Par Mile Coffon de la Creffonniere.
9010026 912016! 900 32255215355484 , you 47 ટે છેિ
160PPRIE BOETA Denimos
VEILLE
Weggise basi el
EILLE , & mon Dieu du haut des Cieursbrem
Veille ſur les jours précieux
De ces Princeſſes magnanimes
Enproie auplus cruel fleau.
e
of Que ces cbears tendres & fublimes para a
De l'héroïſme le plus beau
victimes pougianos asu Ne foient point les tristes victimes.
Pour confoler un Pere en pleurs 290ov, eation
Couché ſur un lit de douleurs ,
2
193101797 si
A
Elles ont expoſé leur vie ;
Elles ont bravé la furie
Et le venin contagieux
De cette affreuſe maladie
Dont il périſſoit à leurs yeux.
bulatch envirES Uठी
abishi na joul
OVA U IN. 1774 229
Exauce les voeux de la France
Pour leur prompte convalefcennccee
Qu'une vertu que tu cheris , って
Que la piété filiale
Ne leur devienne point fatale 5
Que de longs jours en ſoient le prix.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 20 Mars 1774.
ON apprend de la Syrie que le Cheïk Daher &
ſes fils ont mis bas les armes; que la Porte accorde
à ce vieux guerrier la jouiſſance de la côte où il
domine ,moyennant le miri ou tribut qu'il ſe chargé
d'acquiter , ainſi que la poſſeſſion de Seyde , où
le Grand Seigneur établira un Pacha pour y commander.
Sa Hauteſſe a honoré le Cheïk lui - même
& fes fils , de deux Queues, 25 τόνο
De Warfovie le 6 Avril 1774.
spela couro all
On n'a reçu aucune nouvelle de l'armée Ruſſe.
On apprend ſeulement que de gros corps de recrues
continuent à défiler par les Provinces Polonoiſes
, voiſines de la Ruſſie , ſans doute pour aller
la renforcer.
Pluſieurs nonveaux régimens de troupes Ruſſes
font arrivés dans ces environs , & quelques autres
font en pleine marche vers le Danube.
Quant à l'affaire des limites, on apprend que
1
P3
239 MERCURE DE FRANCE.
T
la Cour deVienne a déjà nommé des Commiſſaires
pour les régler , & qu'on va s'occuper ici des inſtructions
à donner aux Commiſſaires chargés de
traiter avec eux. Si ce fait eft vrai , il éloigneroit
toute crainte d'un nouveau démembrement fait de
concert avec cette,Puiſſance...
De Vienne, le 30Avril 1774. A
L'Archiduc Maximilien s'eſt mis en route , ce
matin, accompagné des Comtes de Roſemberg &
de Lamberg. Il commence fon voyage par laMoravie
& la Bohême. Delà il ſe rendra àBruxelles ,
& il ſe propoſe d'arriver à Paris vers la fin de Décembre
prochain.
Des Frontieres de la Pologne, le 10 Auril 1774.
La nouvelle de l'extenſion que le Roi de Pruſſe
adonnée à fes poffeffions en Pologne , eft confirmée
par des avis particuliers qui ajoutent que douze
mille Pruffiens font entrés de la Siléſie dans le
Palatinat de Poſen. On aſſure que les Ruſſes vont
mettre deux mille hommes dans Cracovie .
On a répandu à Warfovie le bruit que la paix
entre la Porte & la Ruffie ſe négocioit actuelle.
mententre les deux Généraux. Cette nouvelle étoit
1fondéefur une lettre du Général Romanzow au
Baron de Stackelberg à qui il faifoit part d'une dé.
pêche qu'ilavoit reçue du Sr. de Zegelin , miniſtre
de Pruſſe à Conftantinople,&dans laquelle cedernier
donnoit au général Ruſſe les plus grandes efpérances
d'une paix prochaine. On doute beau .
coup que ce bruit ait du fondement.
On apprend que la révolte de Pugatschew n'eſt
point encore appaiſée , & qu'un peloton des rebelJUIN.
1774.14 231
les occupoit derniérement le chemin de Woronez
aMoscow.
अपिली
De la Haye 26 Avril 1774. 15161
Les Etats-Généraux ont perſiſté à ne pas reconnoître
l'Envoyé de Tripoli , auquel ils ont feute
ment accordé la ſomme de dix mille florins & le
paſſage ſur une frégate de la République, prête à
faire voile pour la Méditerranée.
De Rome , le 6 Avril 1774.
L
Le Duc de Cumberland , qui voyage ſous le nom
de Comte de Dublin , fit hier , au Cardinal de Ber
nis , l'honneur de dîner chez lui avec les perſonnes
de ſa ſuite. Pluſieurs Cardinaux , les Miniſtres
Etrangers , la principale Nobleſſe de la ville& les
étrangers de distinction furent admis à ce repas.
seraitaoo fiDeVenise , le 2 Avril 1774.11.00-6
On travaille ſans relache à l'armement que la
République a ordonné. Les trois vaiſſeaux & les
deux corvettes qu'on a derniérement lancés à l'eau ,
ſeront prêts à mettre à la voile vers la fin de ce
mois. On conſtruit à l'Arsenal , avec la plus grande
activité, quatre autres vaiſſeaux du premier
rang , deux frégates & deux chebecs , qu'on dit
Lêtre tous deſtinés à faire reſpecter dans le Levant
le pavillon de la République.in
eutirom , nilegas
taben siDepFlorence , le 22 Avril 1774.
T
Onavoit paſſer ici beaucoup d'Officiers Confé.
dérés de Pologne , qui partent ſucceſſivement pour
Conſtantinople. On prétend qu'ils emmenent avec
eux tous les Officiers étrangers de bonne volonté
qu'ils rencontrent.
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
29 De Londres, le 30 Auril 177401 53
2 On écrit d'Amſterdam que les Employés de la
Compagnie Hollandoiſe des Indes Orientales ont
proteſté formellement, au nom de cette Compagnie,
contre la nouvelle conquête du royaume de
Tanjaour par la Compagnie des Indes Angloiſe ,
&que cette proteſtation a été envoyée aux Etats-
Généraux.
De Choisy , le 22 Mai 1774.
Madame Adelaide eſt entrée , hier à onze heures
duſoir , dans le fixieme jour de ſa maladie. La ſuppuration
ſe fait aſſez bien , & les accidens qui Jauzoient
pu caufer de l'inquiétude paroiffent calmés.
Madame Sophie eft entrée , à la même époque
dans le cinquieme jour de ſa petite véroleva L'é
touffement, qui ne l'avoit pas quittée juſqu'à pré
fent, ſemble être diminué , &les boutons fontdans
l'état où ils doivent être au période actuel de la
maladie. Madame Victoire avoit reffenti, depuis
quelques jours , de la fievre & un affez grand mal
de tête, ce qui avoit déterminé à la faigner plus
fleurs fois. La petite vérole s'eſt déclarée la nuit
derniere , & tous les ſymptomes paroiffent juſqu'à
préſent favorables.ams - 316101 56 09
Bugar 5. De la Musite , le 19 Mar 177400166 bs
La petite vérole de MadameAAddeellaaiïddee &&ddeeMa
dame Sophie ayant été déclarée , Leurs Majestés&
la Famille Royale partirent de Choiſy , hier , & fe
rendirent ici. Madame Victoire eſt reſtée au petit
Château de Choiſy avec Meſdames ſes Soeurs.
Le Roi a décidé que le deuil ſeroitde ſept mois,
dont un en grandes pleureuſes & un en petites.
JOMAJUINA 17747 233
Le 19 de ce mois, Sa Majesté reçut les hommages
des Princes du Sang, des Grands Officiers
de ſa Maiſon , des Miniſtres , des perſonnes qui
jouiffent des grandes Entrées & de celles à qui Elle
en avoit accordé une permiffion particuliere. Le
foir du même jour , Elle travailla avec ſes Miniftres
; le lendemain , Elle tint ſon Conſeil d'Etat ,
dans lequel le Comte de Maurepas , Miniſtre d'E.
tat , fut appelé.
De Paris, le 23 Mai 1774. c . M
7
Lera de ce mois , le Cardinal de la Roche-
Aymon & les Religieux de fon Abbaye de StGer
main des Pres célébrerent , pour le repos de l'ume
du feu Roi , un Service folemnel auquel affifte.
rent beaucoup d'Evêques , ainſi qu'un grand nom
bre de perfonnes de distinctionit Le Cardinal de ta
Roche-Aymon officia pontificalement. 091
anLes Ordres royaux , militaires & hofpitaliers
deNotre-Dame de Mont-Carmel &de St. Lazare
de Jérusalems ont fait célébrer , dans la Chapeller
royale du château du vieux Louvre , l'anniverſai .
re pour le repos de l'ame du Roi Henri IV, fonda
teur de l'Ordre de Notre-Dame du Mont Carmela
Monfieur , Grand-Maître deſdits Ordres , a ordon.
né d'ajouter des Prieres particulieres pour le repos
de l'ame du feu Roi Louis XV , bienfaiteur& ref.
taurateur de ces Ordres . L'Abbé Gauthier , aumonier,
a officié
Toutes les Paroiſſes de cette Capitale , & tous
les Corps Religieux , ont célébré des Meſſes & un
Service folemnel pour le repos de l'ame du feu Roi ;
devoir pieux qui a été également pratiqué dans
toutes les provinces du royaume.
"
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATIONS.
Le ſieur de Malartic , ci-devant premier Préfi
dent de la Cour des Aides de Montauban , vient
d'être nommé à la place de premier Préſident du
Confeil Souverain de Perpignan , vacante par la
mort du Sr. du Treſſan , & le ſieur de Clugny de
Nuis à celle d'Intendant du Rouſſillon.
Le Roi a accordé au Comte de Caufans , capi.
taine dans le régiment de Bourgogne , cavalerie ,
la charge de Colonel - Lieutenant du régiment
d'Infanterie du Comte de la Marche , vacante par
la démiſſion du Marquis de Caufans .
L'Abbé de Montégut , chanoine de Chartres a
été nommé par le Roi , inſtituteur , en ſurvivance ,
des Enfans de France , d'après la démiſſion de
l'Abbé de Lufinnes .
X
" PRESENTATION SUUC
Le 26 Avril , le Comte de Loos , Miniſtre plénipotentiaire
de l'Electeur de Saxe , eut une audience
particuliere du Roi à qui il remit ſa lettre
de créancé. Il fut conduit à cette audience & à
celle de la Famille Royale , par le Sr.la Live de la
Briche, introducteur des Ambassadeursion bo
LaComteffe de Budes de Guébriant a eu l'hon .
neur d'être préſentée au Roi & à laFamille Royale
par la Marquiſe de Budes de Guébriant.
MARIAGE.
a com ob snsiv
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné le contrat
de mariage du Marquis de Chambonas avec Dile
de l'Eſpinaſſe de Langeac .
Na lop buîs サイラム
DJUÍN . 1774.1 235
NAISSANCE..
Le 17 Avril , on baptifa en l'Eglife royale &
paroiſſiale de ſaint Louis , l'enfant du ſieur Neuf
de la Poterie , chevalier de l'Ordre royal & mili .
taire de St Louis , capitaine dans les troupes na.
tionales de Cayenne. Il eut pour parein& mareine
Monſeigneur le Comte &Madame la Comteſſe de
Provence qui furent repréſentés par le Duc de La
val premier Gentilhomme de la Chambre du
Prince;& par la Ducheſſe de la Vauguyon ,Dame
d'Atours de la Princeſſeob im
MORTS.
: Marie Catherine Pallu , veuve d'Antoine Louis
Rouillé Miniſtre & ancien ſecrétaire d'Etat aux
départemens de la Marine & des affaires étrange.
res , Commandeur des Ordres du Roi , Grand-
Maître & Surintendant des poſtes & relais de
France , eſt morte à Paris , agée de foixante -dix .
huit ansbuste 33333312 393
La nommée Marie Pitre veuve de Nicolas
Nodé , née dans la ville de Dieppe , eſt morte
St Valery en Caux , dans la cent-unieme année
de ſon age : elle laiſſe ſes biens à un frere qu'elle
avoit à Dieppe , & qui eſt âgé de quatre - vingt dixſept
ans.
Le Grec Yegnas , de la ville de Famagouſte ,
vient de mourir âgé de cent treize ans. Il avoit
perdu toutes ſes dents à quatre-vingt cinq ans ; &&
elles repquſſerent à cent dix. Ces dents étoient fort
minces & fort aiguës. Ce vieillard avoit eu un
frere aîné qui eſt mort à l'âge de cent douze ans.
236 MERCURE DE FRANCE.
François -Marie de Villers la Faye. Comte de
Vaulgrenant , Chevalier des Ordres du Roi , an.
cien Ambaſſadeur de Sa Majeſté dans les Cours de
Sardaigne , d'Eſpagne & de Pologne , eſt mort à
Paris , âgé de foixante dix-neuf ans.
Eulalie- Xavier Talaru de Chalmazel , Dame
de Madame la Comteſſe de Provence , épouſe de
Louis -Etienne François Comte de Damas , Brigadier
des armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
royal & militaire de Saint-Louis , Colonel du régiment
de Limousin , & Menin deMonſeigneur le
Dauphin, eſt morte à Paris , dans la vingt- troiſieme
année de ſon âge.
Le ſieur Rockus eſt mort à Utrecht dans la centunieme
année de ſon age , n'ayant jamais ſenti de
douleur, que celle d'une bleſſure qu'il reçut à la
bataille de Malplaquet en 1709. Il ſervoit dans
les troupes de la République de Hollande , depuis
1696.
Jean Cauſeur , fameux par ſa vieilleſſe extraor
dinaire, vient de mourir au Bourg de SaintMatthieu
,près de Breſt, ſans aavvooiirr été , pour ainfi
dire , malade; la foibleſſe ſeule l'avoit obligé de
s'aliter. Quoique l'opinion du pays fût qu'il
avoit plus de cent trente ans , il paroit par l'extrait
de l'actede ſon ſecond mariage , date du 19 Octobre
1692 , où il s'eſt dit alors âgé de trente ans ,
qu'il en avoit en mourantcent douze à cent treize.
On n'a pu retrouver ſon extrait baptiftaire .
Eléonore de Vincens de Mauléon de Caufans ,
ancienne Abbeſſe de l'Abbaye royale de Bondeville,
dioceſe de Rouen , Ordre de Citeaux , eſt
morte dans la quatre-vingt- quatrieme année de
fon âge.
Marie-Sophie le Febvre , épouſe de Louis-Bé.
nigne Pantaléon du Trouffet , Comte d'Héricourt ,
OJU IN. 1774.14 237
1
Chevalierde l'Ordre royal & militaire de St. Louis ,
eſt morte à Paris .
Les nommés Panas & Rinkowski ſont morts ,
l'un en Volhynie , âgé de cent- vingt ans , & l'autre
en cette ville , à l'âge de cent - quatre ans . Ce
dernier a eu vingt- quatre enfans , dont l'ainé eſt
agé de plus de quatre - vingts ans.
Françoife Guingand , veuve de Louis de Beau.
poil , Marquis de Saint Aulaire , eſt morte en fon
chateau de Gore en Limousin , âgée de quatrevingts
ans.
Une fille , appellés lafeur d'Harfac , eſt morte
à Sainte Marie d'Oleron , en Béarn , dans la cent
onzleme année de fon âge.
Eve Conrad , née au village de Monmelenhein ,
dans la Préfecture d'Haguenau , eſt morte à Sa
verne , le 30 Avril , dans la cent- cinquieme an
née de ſon age ; elle avoit épousé , en 1695 , Jean
Recht , prévôt de Schaffauſen en Alface , dont
elle eut huit enfans qu'elle a nourris & qui lui ont
donné une postérité de plus de cent petits ou ar
riere -petits enfans . Elle eſt morte chez le plus
jeune de fes fils , âgé de ſoixante ans. En 1770
elle eut l'honneur , ſous les auſpices du Cardinal
de Rohan , ſon bienfaiteur , de complimenter la
Reine , dont elle éprouva la bienfaiſance?
ອານເກີ ລ້ານ
O LOTERIES .
Le cent foixantieme tirage de la Loterie de
Phôtel -de -ville s'eſt fait , le 25 Avril , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv. eſt échu au N. 48177. Celui de vingt mille
livres au N. 58480, & les deux de dix mille , aux
numéros 45386 & 50933.
238 MERCURE DE FRANCE.
. Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 5 Mai. Les numéros fortis de la roue
de fortune font 78,33 , 72, 34 , 45. Le prochain
tirage fe fera le 6 Juin.
PIEC
22 meneous
TABLE
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
La Mer , imitation d'une piece angloiſe de
Prior,
Le Papillon & le Pavot , fable,
Sylvie, conte pastoral,
La Mort de Trajan , ode,
t
in man
bayi ikida
2909 8
FUKOV: 291
Traduction de l'Ode d'Horace , Rectius v
ves , Licini , &c. argumentom34
C'eſt beau, c'eſt bon, conte ,
Epigramme ,
135
loc so tallaveriyal Meb ss381
Le Mari pénitent, conte ,
Dialogue,
Vers à Mademoiselle **,
Epître à Mile Beaumenil ,
& ibid.
amb ellavist
ellisaso54
Tircis & Amarante , fable imitée de la Fontaine 55T
AM. le Comte de T.
A Miss Janni , Ch .
Vers à Mde la Comteſſe de R.... r, &c. 22601
Explication des Enigmes & Logogryphes , 6
ENIGMES ,
LOGOGRYPHE ,
Epitre logogryphique à Mlle la C **
Airde M. Gluck , dans Iphigénieud
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Rasibid
tab 5964
M9166
JU FN.1774 239
f
i
Contes traduits de l'Anglois , ibid.
Traité ſur la meilleure maniere de cultiver la 1
Navette & le Colfat,
Dictionnaire de Titres orginaux ,
Fables par M. Dorat ,
80
81
Abrégé élémentaire de la Géographie uni
verſelle de la France , 85
Alphabet ingénieux , hiſtorique & amusant , 87
Variétés littéraires & galantes , 88
Les nouveaux mémoires d'un Homme dequa.
lité , 92
९
Modeles d'Eloquence latine , 93
Récréations phyſiques , économiques , &c.
Eſſai ſynthétique ſur la formation des Lan
ibid.
gues , ΙΟΙ
Précis des recherches faites en France , 108
Nouveaux Contes moraux, 109
Les Amans vertueux , 113
Mémoire ſur une découverte dans l'art de
bâtir , 116
Eloge de M. le Chevalier de Solignac ,
Lettres à Myladi *** , 124
Hiftoriettes . 125
Nouvelle édition du théâtre de Pierre & Th.
Corneille , 129
L'Agriculture , роёте , 136
Lettre de M. de Voltaire à M. Roffet , 160
ACADÉMIE de Chirurgie ,
ARTS , gravures ,
Muſique ,
Architecture ,
Lettre de M. Chevalierde Cubieres ,
-De M. Thévenot à un Accoucheur ,
Eſſai ſur le Bonheur , traduit de l'Anglois ,
Anecdotes ,
164
176
182
184
185
186
190
212
240 MERCURE DE FRANCE .
Déclarations , &c. 214
AVIS ,
216
Maladie & Mort du Louis XV , 219
A Louis XVI ,
224
Complainte ſur la mort du Roi , 225
Elégie allégorique ,
ibid.
Priere à Dieu ,
228
Nouvelles politiques , 229
Nominations , Préſentations ,
234
Mariage ,
ibid.
Naiſſance ,
235
ibid.
Morts ,
Loteries,
237
FIN.
૮ .
ARTES
1837
SCIENTIA
LIBRARY
VERITAS
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIOUS UMU
TUEBOR
SI QUA RIS PENINSULAM
ΑΜΟΝΑM
CIRCUMSPICE
A
20
M51
4
177.8
по.У
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES..
PREMIER VOLUME.
JUILLET 1774.
N°. IX.
Mobilitate viget. VIRGILE .
:
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
Οeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde 4to.
2vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
à f8: de Hollande.
Contenant TOME I.
Eſſai de Perſpective en 9 Chapitres .
Uufage de la Chambre obfcure pour le deſſein...
Mathefeos Universalis Elementa.
Speciment commentarii in Arithmeticam Univerſalem de
feriebus infinitis.
Eſſai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps .
Supplément à l'Eſſai fur le Choc des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Art de raiſonner par Syllogifme.
Eſſai de Métaphyfique.
fur ſa Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturaliſte. Ouvrage dédié à M. de Buffon,
de l'Académie Françoise , &c . &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes . 8vo. Paris 1771 .
La Génération , ou Expoſition des Phénomenes relatifs
à cette Fonction Naturelle , de leurs méchaniſme , de
leurs caufes reſpectives , & des effers immédiats qui
en réfultent. Traduite de la Phyfiologie de M. de
Haller augmentée de quelques Notes , & d'une Differtation
fur l'origine des Eaux de l'Amnios . 8vo. 2 vol.
Paris 1774.
Oeuvres de M. Geſuer , traduites de l'Allemand par M.
Huber 12°. 3 vol. Zuric 1774.
Nouvelles Lettres Angloiſes , ou Hiſtoire du Chevalier
Grandiffon par l'Aut. de Pamela & de Clariffe ,
12º. 8 vol. Amst. 1772 .
Hiftoire de Maurice , Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal - Général des Camps &
Armées de ſa Majesté Très - Chrétienne par M. Le
Baron d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hôtel Royal des
Invalides . 12° 2 vol. Utrecht 1774 .
Voyages (Relation des) entrepris par ordre de S.
M. Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hemisphere
Méridional , & fucceffivement exécutés par le
Commodore, Byron , le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis , &le Cap. Cook &c . 4to. 4 vol. fig . 1774.
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon ,
410. fig. Paris. 1772-1774 les XVII premiers Cahiers .
313
LIVRES NOUVEAUX.
ن
Obſervations fur les commencemens de la Société , par
Mr. J. Millar , Profeßeur en droit à Glaſcow , trad.
de l'anglois . I vol. Amst. 1773 .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques ,
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 16
vol . Paris 1774-
Hiftoire de l'Académie Royale des Sciences pour l'année
1770. 4to. 1 vol. fig. Paris 1773 ..
Oeuvres de Boileau grand in 8vo. 5 vol. fig. Amst . 1773.
dito , in - douze 5 vol. fig.
Journal des Scavans depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes .
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
- dito, Janvier 1754 juſqueen Décembre 1763
en 79 Volumes.
-
dito , Janvier 1764 juſques en Juillet 1774 en
74 Volumes.
dito, la fuite , ſous preffe....
Depuis 1764 l'année eſt compofée de 14 parties à 12
fols ; fait, pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àf3 :
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiftoire de la Campagne de 1769 en
tre les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques : les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreflés alors fur les lieux par ordre du Chef comman
dant de l'Armée. 8vo. 1 vol. à f 6 :
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage .
publier
Traité de l'Autorité des Parents furle Mariage des Enfants
de Famille . I vol . gr . 8vo . Londres 1773. à f1 : 5
Penfées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10 .
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentinire de France , fur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774,
A 2
LIVRES NOUVEAUX.
Avrs.
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 128. formant environ 1200 pag.
ont été regardé dans ce tems comme la quintessence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant fur le Droit Public
de France. La seconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage và le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 5 vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800 pag. en 2 vol. in 4 .
L'Auteur a ſuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage.
C'eſt ſurtout dans le 6e qui renferme la réponſe aux
Objections , que ſe trouvent les obfervations les plus
intéreſſantes. La grande & célebre Question fur l'origine
du pouvoir des Souverains y eſt traitée à fonds. On
y a mis à contribution les Philoſophes , le jurifconfultes
, les Théologiens. Ceux qui imputent à l'Egliſe
Catholique & à la Religion Chretienne de favorifer le
Defpotifme y trouveront de quoi ſe détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppofés , & que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelque
Obfervations , fur le Droit de Vie & de Mort.
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le droit intéreſſe preſque toute l'Europe ,
parce que les Loix du Gouvernement François ayant été
ſuivies autrefois dans la plupart des Royaumes , il peut
être d'une grande utilité pour éclaircir leur droit public.
On trouve chez le même Libraire le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrétés ,
Protestations des Parlemens , cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliage , Présidiaux , Elections , au ſujet
de l'Edit de Déc. 1770 l'erection des Conſeils ſupérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c . avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la fuppreflion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. in-80. format 766 pag. à f 3 : -
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET. I. Vol. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Il faut que le coeur ſeul parle dans l'Elégie.
BOIL. art poët. chant II , vers 57.
ÉLÉ GIE.
V
ous à qui pour jamais j'ai voué mon loiſir ,
Muſes que je chéris , que je devrois haïr ,
De mes égaremens innocentes complices ,
Et pourtant de mes maux dignes confolatrices ,
Dans ce lieu ſolitaire où je viens vous chercher ,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Un inſtant avec vous laiſſez-moi m'épancher.
Mon ame en a Beſoin"; elle lutte fans ceſſe ,
Pour ne pas fuccomber fous le poids qui l'oppreſſe :
Mais dès que je vous vois , plein d'une douce erreur ,
Mon front s'épanouit & je crois au bonheur.
Je crais , me direz-vous ! quoi ! parce qu'on eſt triſte ,
Est- ce un droit de douter que le bonheur exiſte ?
Oui , Muſes , c'en eſt un dans l'état où je ſuis ,
Et je puis en douter après trente ans d'ennuis,
Inutiles regrets ! Jeuneſſe inconféquente ,
A vos dépens toujours ferez -vous imprudente ?
Ne verrez - vous jamais l'erreur qui vous féduit
Qu'à la vaine lueur du remords qui la ſuit ?
O toi qui dans les pleurs terminas une vie
Dont le cours glorieux fut fi digne d'envie ,
Sage voluptueux , diſciple de l'Amour ,
Favori de Vénus & l'honneur de ſa Cour ,
Maitre dans l'art d'aimer , mattre dans l'art d'écrire ,
Tendre Ovide , permets qu'avec toi je ſoupire ,
Non d'amour (dès longtemps mon coeur en eſt ſevré )
Mais de tes propres maux dont tu m'as pénétré.
Je dévore du coeur leur touchante peinture ,
Et j'en fais jour & nuit ma plus chere lecture.
Malheureux comme toi , cette conformité
Semble étourdir un peu ma ſenſibilité.
Deux êtres affligés qu'un même ſort raſſemble ,
Se croient foulagés lorſqu'ils pleurent enſemble.
Mes malheurs cependant font au - deſſous des tiens ,
Mais chaque infortuné ſent beaucoup plus les fiens,
JUILLET. I. Vol. 1774. 7
Relégué pour toujours chez le Gete barbare,
Dans un climat ſauvage , où la Nature avare
N'offroit par- tout qu'un fol aride , nud , déſert ,
En tout temps de glaçons & de neiges couvert ,
Vivre parmi ce peuple altéré de rapine ,
Entouré de voiſins ardens à ſa ruine ,
Et riſquer chaque jour de périr avec eux ,
C'étoit là ton deſtin ; il eſt ſans doute affreux .
Je n'ai pas , il est vrai , ce comble d'infortune :
Mais enfin végétant fans eſpoir , fans fortune ,
Traînant par - tout les foins , les ſoucis dévorans ,
Loin de mon lieu natal errant depuis vingt ans ,
Blâmé de mes amis & mépriſfé peut - être ,
J'en fuis comme exilé , je n'oſe y reparoftre.
Une ſoeur me reſtoit qui m'aimoit tendrement :
Ce ſeroit de mes maux l'unique allégement ;
Elle auroit pu ſans doute , au milieu de l'aiſance ,
De mes deſtins un jour corriger l'inclémence ;
Mais comme elle eut toujours le théâtre en horreur ,
La haine à l'amitié fuccede dans fon coeur.
/
i
De tous les coups du Sort ce coup m'eſt le plus rude,
C'eſt un mal que ne peut adoucir l'habitude.'
Avec le temps , dit-on , tout s'oublie aiſement :
Je n'en puis convenir , je ſens trop vivement.
Heureux cent fois heureux ce vulgaire apathique
Conſervant en tout temps un fens froid lethargique ,
Coeur dur par habitude , à qui le bien , le mal ,
A4
8
MERCURE DE FRANCE.
La peine , le plaiſir , enfin tout est égal !
Heureux ce portefaix content du néceſſaire !
Il brave le mépris , il craint peu la miſere ;
Ses bras ſont ſes garants ; leur produit eſt certain :
Joyeux il vit , boit , chante , eſt heureux ; car enfin
Qu'est - ce que le bonheur ? Un être chimérique ,
Qui de nos goûts divers prend le nom fantaſtique ,
Dont on ne peut donnér de définition
Que celle de l'objet de notre paſſion ,
L'un le met dans l'argent , un autre dans la gloire ,
Les amans à jouir , les ivrognes à boire ,
Et ce même manant fi content quant il boit ,
S'eſtimât - il un Prince , eſt tout ce qu'il ſe eroit,
Mais moi que mon mal être & terraſſe & renverſe ,
Qui , comme lui , n'ai point une erreur qui me berce .
Point d'intervalle heureux qui trompe mes ennuis ,
Ce que j'étois hier , aujourd'hui je le ſuis ,
Toujours vil hiftrion * ; quel métier , quand j'y penſe !
Voilà pourtant le fruit de mon extravagance.
Ah ! ſi j'ai quelquefois éprouvé vos douceurs ,
Muſes , vous m'avez fait bien payer vos faveurs.
Encor , fi préférant l'agréable à l'utile ,
Du moins j'euſſe occupé quelque poſte tranquille ,
* Très-médiocre comédien dans une petite troupe da
province,
JUILLET. I. Vol. و . 1774
1
Où , libre & jouiſſant d'un honnête loiſir ,
De l'étude des arts j'eufße fait mon plaiſir ,
Depuis long-temps peut -être entré dans la carriere ,
On me verroit couvert d'une noble pouffiere ;
Mais un deſtin vengeur , pour combler mes revers ,
M'a toujours ſuſcité mille obſtacles divers ,
Et ſemblable au vaiſſeau dont l'Aquilon ſe joue
Qui , loin d'avancer , a toujours le vent en proue ,
Chaque emploi que , pour vivre , il m'a fallu remplir ,
Semble avoir tout exprès contredit mon defir.
Déjà pourtant j'ai vu quarante fois Borée
Faire prendre la fuite à Pomone éplorée ;
L'eſprit toujours en peine , accablé de travaux , j
Je n'ai pu diſpoſer d'un inſtant de repes ,
Et , ſoupirant en vain après la renommée ,
Mon feu , de jour en jour , ſe diſſipe en fumée ;
Ma folle erreur ainſi doublement me punit ;
Je n'en puis retirer ni gloire ni profit :
Ma faute inceſſamment ſe retrace à ma vue ,
Je vois avec douleur l'occaſion perdue.
Inſenſé que j'étois ! Un bon canonicat *
Pour moi qui n'avois rien valoit un marquiſat.
Ce feroit maintenant qu'exempt d'inquiétude ,
* Un canonicat m'étoit deſtiné, & l'on ne m'avoit
fait étudier que dans cette vuelv
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Je pourrois tout entier me livrer à Pétüde ,
Confacrer chaque inſtant d'un loiſir enchanteur
Am'éclairer leſprità in'épurer le coeur.
Des paffions le ſouffle en vain voudroit me nuire ;
De l'amour, à mon âge , on ne craint plus l'empire.
L'ambition jamais n'egara ma raiſone
Satisfait , je craindrois encor moins fon poiſon.
Je verrois en pitié ce courtisam volage
S'agiter & toujours n'embraffer qu'un nuage.
Qu'il me feroit aisé d'éviter le fracas
D'un monde que je hais & dont je fuisfi las !
Je plaindrois ces mortels , jouets de la folie ,
Qui dans le tourbillon vont confumant leur vie ,
Et ſe diſant heureux , évoquent à grand bruit
Le plaifir effrayé qui ſans ceſſe les fuit.
Non , la frivolité n'auroit point mon hommage ,
Jouir en paix de foi , c'eſt le plaiſir du ſage.
Souvent je paſſerois , oiſif , laborieux ,
En ſpéculations des jours délicieux ;
Tantôt l'oeil enchanté , lame tranquille & pure ,
Sur le bord d'un ruiſſeau contemplant la Nature ,
Ou , pour en ſavourer les beaurés tour-à-tour ,
D'autrefois admirant l'aurore d'un beau-jour.
Quel ſpectacle divin ! quel délice fuprême !
L'homme s'éleve alors au deſſus de lui même.
Son coeur ivre de joie , hors de lui tranſporté,
Semble prendre ſon vol vers la Divinité.
JUILLET. I. Vol. 1774. 11
Ah ! c'eſt là le bonheur , la volupté parfaite ,
Le bien que j'ai perdu , le bien que je regrette,
Le ſeul qui cauſe encor mon plus ardent defir ,
Et que je pleurerai juſqu'au dernier ſoupiri
D**, à Cl**.
1
SUR LE PRINTEM
CHARMANTE. Déelle
Des fleurs , du printems ,
Et de la jeuneſſe ,
Reviens dans nos champs.
Déjà le Zéphire
Plein de ſon amour ,
Dans nos bois ſoupire
Après ton retour.
Chaque jour l'Aurore ,
De ſes tendres pleurs
En faiſant éclore
Des moiſſons de fleurs ,
Aux Plaiſirs encore
Ouvrira nos coeurs.
Tout dans la Nature
Va ſe ranimer ,
1
geo
1
12 MERCURE DE FRANCE.
Et c'eſt pour aimer.
Cette onde fi pure
Qui roule en grondant ,
Du flot , fon amant ,
Plaint par ce murmure
L'amoureux tourment.
Sous le verd feuillage
Un eſſaim volage
D'oiſeaux amoureux ,
Par fon doux ramage ,
Par fon badinage
Exprime ſes feux ,
Et nous fait entendre
Que pour être heureux
Il faut être tendre.
Déjà le Soleil ,
Se plongeant dans l'onde ,
Va du nouveau Monde
Preſſer le réveil .
Hate-toi , Nuit ſombre ;
La Beauté dans l'ombre
Aime à ſe cacher ,
Et la plus févere
Ne repouſſe guere
Qui fait l'y chercher,
Ce profond filence
Qu'interrompt par fois
JUILLET . I. Vol . 1774. 13
Le vent qui balance
Mollement nos bois ,
De la nuit épaiſſe
Augmentant l'horreur ,
Jette au fond du coeur
Certaine terreur
Propre à la tendreſſe.
Le Dieu du repos
Sur les yeux dés meres ,
Des Argus féveres ,
Répand ſes pávots .
Quand tout eſt tranquille ,
Lors , à petit bruit ,
Cupidon conduit
Sa cohorte agile.
Les Ris & les Jeux
Jamais ne ſommeillent ;
Mais pourquoi , comme eux ,
Tant de jaloux veillent ?
Importuns jaloux
Seriez -vous à craindre ?
Ah ! loin de vous plaindre ,
Vous êtes pour nous
Bien ſouvent utiles :
Les Nymphes ſans vous
Seroient moins dociles ,
Les Plaiſirs moins doux.
14
MERCURE DE FRANCE .
Aimable Jeuneſſe
Plongez -vous ſans ceſſe
Dans la douce ivreſſe
Des tendres amours.
Tout dans la Nature
Offre la peinture
Du rapide cours
De vos plus beaux jours.
Un plaifir s'envole :
Qu'un autre qui ſuit
Toujours vous conſole
11
De celui qui fuit.
י נ י
L'Hermite Maillanne.
LE VISIR PRÉCEPTEUR.
Fable orientale .*
POOUURR donner des leçons de ſageſſe à fon fils ,
Certain Sultan choiſit parmi ſes favoris
Un Viſir éclairé , connu par ſa prudence ;
Va , dit- il au Miniſtre , au ſein de l'innocence ,
• Cette piece & la ſuivante font imitées de M. de St
Lambert.
JUILLET. I. Vol. 1774. 15
Loin du tumulte de la Cour,
Elever ſa tendre jeuneſſe;
Que par ſes moeurs il puiſſe un jour
De ſes peuples foumís mériter la tendreſſe :
Pour former fûrement ſon coeur à la vertu
Choiſis quelque lieu folitaire ,
Je remets en tes mains l'autorité d'un pere :
Puiſſetil vertueux m'être bientôt rendu ! ...
Le jeune Prince part ; .. après quatre ans d'abſence ,
Il vient revoir enfin ce dangereux ſéjour :
Déjà ſa raiſon jointe aux graces. de l'enfance
Plaſt , & charme toute la Cour...
Cependant à ſon fils trouvant moins de mérite
Qu'à celui de ſon favori ,
Le Sultan mécontent s'en plaint ; mais celui- ci
Calme en ce peu de mots la douleur qui l'agite :
„ Sire , de tous les deux j'ai prévu les beſoins ;
" Entre eux également j'ai partagé mes ſoins :
„ Je conviens que mon fils a bien pu reconnoître
" Qu'il lui faudroit compter ſur le ſecours d'autrui ;
ود Mais je n'ai pu cacher à l'enfant de mon maître
» Que les autres mortels auroient beſoin de lui.;
comb Par.M. Houllier de St Remi .
०३०० A
d.1917
16 MERCURE DE FRANCE.
LE LABOUREUR SUR LE TRONE ,
fable orientale.
M
U
2
1.
N Roi mourant fans héritier
Qui pût prétendre à la couronne ,
Ordonna qu'on mit ſur le troue
Celui qu'on verroit le premier
Paroftre aux portes de la ville ;
Bien persuadé que les Dieux
Ne font jamais rien d'inutile ,
Et qu'ils choiſiroient pour le mieux :..
Cependant à peine il expire ,
Qu'on découvre au pied du rempart
Un laboureur que le haſard
Vient en ce moment d'y conduire ;
On lui dit qu'il eſt Empereur :..
Le peuple accourt , on l'environné ,
On s'en faifit , on le couronne ;
Le pauvre homme eſt tranſi de peur.
Pour marque du pouvoir ſuprême ,
On ceint fon front du diadême ;
Régnez , lui dit-on : du feu Roi
Telle eſt la volonté derniere ;
Oubliez votre humble chaumiere ...
Il ofe à peine ajouter foi
A ce prodige qui l'étonne ;...
Tremblant il monte ſeul le trône :
:
1
Syr
JUILLET. I. Vol . 1774.
Sur les degrés , tout près de lui ;
Les triſtes chagrins & l'ennui ,
Auſſitôt viennent prendre place ;
Un voiſin puiſſant le menace :
Il eſt trahi par des flatteurs
Qu'il accabloit de ſes faveurs ;
Déjà la cruelle famine
Enleve ſes meilleurs ſoldats ;
Pour comble , une guerre inteſtine
S'allume au ſein de ſes Etats ...
Ami du Roi dès le jeune âge ,
Certain manant de ſon village
• Joyeux vient le complimenter ;
:
„ Je ne peux que louer ton zêle ,
" Mais , loin de me féliciter ,
;, Plains , dit - il , ma grandeur nouvelle. ود
,, Lorſqu'accablé du poids du jour ,
,, Ami , je labourois la terre , ود
,, Manquant de tout à mon retour ,
,, Je ne ſentois que ma miſere ;
„ Aujourd'hui j'ai bien d'autres ſoins :
,, Chaque ſujet de mon Empire
, Trouble mon ame , la déchire ;
Je ſouffre de tous leurs beſoins .
Par le meme:
B
18 MERCURE DE FRANCE.
LES TROIS PRÉCEPTES.
Nouvelle.
HEUREUX , quatre fois heureux le fils
obéiſſant & foumis à fon pere ! Obſervant
le divin précepte , il obtient une longue
vie , & tout lui réuſſit; au lieu que le fils
déſobéiſſant eſt malheureux , toutes ses
entrepriſes ont une iſſue funeſte: la nouvelle
ſuivante offre un exemple frappant
de cette vérité. Dans Gênes la Superbe
vivoit Regnaud l'Eſcalle , gentilhomme
partagé des dons de l'eſprit& de la fortune.
Il avoit un fils unique appelé Salardin
, qui poſſédoit toute fon affection ; il
l'élevoit & l'inſtruiſoit en bon pere , n'épargnant
rien de ce qui pouvoit lui être
utile ou glorieux. Regnaud , déjà
vieux tomba dangereuſement malade ;
& , fentant approcher le terme de ſes
jours , il manda un notaire pour faire fon
testament ; il inſtitua Salardin ſon héritier
univerſel. Enſuite il l'exhorta , en
pere affectueux , à graver trois préceptes
dans fa mémoire , pour ne jamais s'en
écarter : le premier , de ne point révéler
ſon ſecret à ſa femme , quelque tendreſſe
しか
JUILLET. I. Vol. 1774. 19
qu'il eût pour elle; le ſecond , de ne pas
élever comme fon fils & héritier un enfant
dont il ne ſeroit pas le pere ; le troiſieme
, de ne pas s'attacher à un Prince
qui , par lui ſeul , veut régir ſes Etats.
Après ces mots ſuivis de ſa bénédiction ;
il expira.
Salardin , jeune , riche & de qualité ,
réſolut de prendre femme , & de ſi bien
la choiſir , qu'il eût lieu d'en être fatisfait.
Il épouſa donc Theodora , qui , étant
belle & bien élevée , lui inſpira tant d'amour
, qu'il ne pouvoit s'éloigner d'elle.
Au bout de pluſieurs années de mariage,
Salardin , ſe voyant ſans enfans , crut , de
concert avec ſa femme , devoir en adopter
un pour l'élever comme ſien , & lui
laiſſer ſes grands biens , au mépris des
avis paternels. Ils adopterent un nommé
Poſthume , enfant d'une pauvre veuve ;
& l'éleverent avec plus de tendreſſe qu'il
ne méritoit.
Au bout d'un certain temps , Salardin ,
moins las du brillant ſéjour de Gênes ,
qu'excité par une demangeaiſon ordinaire
à gens qui vivent dans l'indépendance ,
jugea à propos de s'expatrier. Ayant donc
pris quantité d'or & de bijoux , & fait
préparer tous ſes équipages , il partit de
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
Gênes avec Théodora ſon épouſe chérie ,
& Pofthume fon fils adoptif; & , paſſant
par le Piémont , il ſe rendit à Montferrat.
Là , s'étant arrêté , il fréquenta beaucoup
de Gentilshommes , faiſant avec eux des
parties de chaſſe & de plaiſir , & fe montrant
ſi magnifique & libéral , qu'il etoit
généralement chéri & conſidéré. La magnificence
de Salardin parvint juſqu'au
Marquis de Montferrat qui , le voyant
jeune , opulent , ſage & fpirituel , prit
tant d'amitié pour lui , qu'il ne pouvoit
paſſer un jour ſans le voir. La faveur de
Salardin auprès du Prince s'accrut au point
qu'il devint le canal de toutes les graces.
Dans ce degré d'élévation , le favori faifoit
ſon étude unique de complaire au
Souverain , juſqu'à prévenir ſes defirs. Le
Marquis , jeune auſſi , aimoit ſinguliérement
la chaſſe à l'épervier : il avoit quantité
d'oiſeaux , de chiens & d'autres animaux
, felon l'uſage des grands ſeigneurs ;
& il ne chaſſoit jamais à l'oiſeau , ou autrement
, ſans être accompagné de Salar.
din. Un jour celui- ci , ſeul en fon logis ,
ſe mit à penſer aux honneurs dont le
Prince le combloit ; puis , ſe rappelant les
bons procédés , les moeurs honnêtes de
ofthume , fon fils reſpectueux , il diſoit :
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 21
Ah ! que mon pere se trompoit lourde-
„ ment ! Je crois très -fort qu'il radotoit ,
„Selon la coutume des vieillards. Quelle
„ fottiſe , quelle frénéfie lui inspiroit cet.
te défense expreſſe d'élever un enfant
d'autrui , & de m'attacher à un Prince
qui feul gouverndt tout par lui - même ?
„ Je vois à préſent qu'il étoit dans l'erreur.
„ Posthume n'est à moi que par adoption ;
ود
ود
ود
ود il n'en est pas moinsfage, bien élevé &
,, infiniment refpectueux. Et de qui pour-
,, rois - je être plus fêté que je le fuis du
ود
ود Marquis ? Cependant il fait tout parfa
,, tête & ne consulte personne. Il m'affec-
„ tionne & m'honore à tel point , qu'il ne
Sauroit avoir plus de déférence pour un
fupérieur ; chose qui m'étonne & me
, confond. Mais puiſque je mesuis déjà
,, tiré au - delà de mes espérances de deux
ود
ود
"
ود
ود
des charges que mon pere m'impoſa , je
,, veux expérimenter la troisieme , für de
„ redoubler le juſte & tendre amour de
mon époufe. Qui mérite plus ma confiance
qu'une femme qui laiſſa ta maiſon
paternelle pour ne faire qu'un coeur &
i, qu'une ame avec moi ? Aſſuré donc que
„ je puis lui confier les plus importans
„ Secrets , je veux éprouver sa fidélité ,
, non pour moi qui fuis convaincu qu'elle
B 3
22
MERCURE DE FRANCE .
19
m'adore , mais pour la tenter comme
„ feroient de jeunes idiots qui croiroient
pécher irrémiſſiblement s'ils contreve-
,, noient aux loix inſenſées de leurs vieux
» parens."
C'eſt ainſi que Salardin plein demépris
pour les trois préceptes de ſon pere , réſolut
d'en violer le troiſieme. Il ſortit ſans
délai de chez lui pour ſe rendre au Palais ;
& s'étant approché d'une barre où étoient
perchés quantité de faucons , il prit le
meilleur & le plus cher aux Marquis. Il
l'emporte ſans être vu , court chez un de
ſes amis nommé Francin , & le lui montre
en le priant au nom de l'intime amitié
qui les unit , de le garder juſqu'à
nouvel ordre ; enfuite il revient chez lui ,
où en ayant pris un des ſiens , il le tue
en cachette & le porte à ſa femme. ,, Théo-
,, dora , lui dit - il , ma chere épouſe , tu
و و
fais que je ne peux avoir une heure de
„ repos avec le Marquis , lequel , avec
و د
ſes chaſſes à l'oiseau , avec ſes tour-
,, nois & mille occupations différentes ,
„ me tient dans un ſi continuel exercice,
„ que ſouvent j'en ſuis plus mort que vif.
Pour le détourner de ſes éternelles parties
de chaſſe , je lui ai joué un tour
dont il ne ſera pas fortaiſe. Peut- être ſe
"
و د
JUILLET . I. Vol. 1774. 23
1
, repoſera- t- il quelques jours , & aurons-
وو nous unpeu de relâche. Qu'avez-vous
,, donc fait , lui dit Théodora ?-Jeluiai
دو
قو
tué ſon faucon favori; il eſt pour en
mourir de rage qand il le ſaura. " A
ces mots il ouvre fon manteau , &
montre le faucon mort qu'il remet à fa
femme , la chargeant de le faire cuire
pour le manger à ſouper en l'honneur
du Marquis. Théodora voyant l'oïſeau
mort ſe lamenta beaucoup ; & ſe tournant
vers fon mari , elle le tança durement
d'une pareille ſottiſe. Comment
avez-vous pu , lui dit-elle , vous oublier
aſſez pour outrager un Prince qui a pour
vous tant de bontés ? Sûr d'en obtenir
tout ce que vous voulez , vous tenez le
premier rang auprès de ſa perfonne. Ah !
mon cher Salardin , vous avez attiré un
cruel fléau ſur votre tête. Il y va de la
vie , ſi le Prince vient à ſavoir le fait.
و د
-
Comment veux-tu qu'il l'apprenne , s'il
n'y a que toi & moi qui le ſachions ? Je
te conjure par la tendreſſe que tu eus toujours
pour moi , de ne jamais dévoiler un
myſtere dont la découverte entraîneroit
notre ruine. " -Ne craignez point ; je
mourrois plutôt que de révéler un tel fecret.
L'oiſeau cuit & apprêté , Salardin fe
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
mit à table avec ſon épouse. Mais comme
elle ne vouloit point manger & ſe
rendre à ſes invitations preſſantes de goûter
du faucon , il leva la main & lui fit
une menace qui la mit tout en feu.
Théodora , furieuſe de ſe voir ainſi
maltraitée , quitte la table ; &, tout en
murmurant , elle proteſte de ſe venger
de fon mari. Le jour ſuivant elle fortde
grand matin , & court chez le Marquis , à
qui elle apprend la mort du faucon. A
cette nouvelle le Prince fut ſaiſi d'un fi
violent courroux qu'il fit arrêter Salardin ,
&, fans vouloir entendre aucune raiſon ,
il ordonna qu'il fût décapité ſur l'heure ,
& qu'on divisat ſes biens en trois parts ,
dont l'une feroit adjugée à ſafemme qui
l'avoit dénoncé , une autre à ſon fils ,&la
troiſieme à l'exécuteur..
Poſthume qui étoit robuſte &difpos ,
ayant appris la fentence portée contre Salardin
, & la diviſion de ſes biens , s'en
fut en diligence à Théodora , &lui dit :
Ma mere , ne vaudroit - il pas mieux que
je gagnaſſe le tiers des biens de mon pere ,
qu'un étranger ?-Tu asraiſon, mon fils ;
par ce moyen le patrimoine de Salardin
nous reſteroit en totalité. Le fils alla ſans
délai demander au Marquis la faveur
JUILLET . I. Vol. 1774. 25
d'exécuter Salardin pour hériter du tiers
de ſes biens. Sa demande fut agréée.
Salardin avoit prié Francin ſon fidele
ami , dépoſitaire de ſon ſecret , d'aller ,
dès qu'on le conduiroit à la mort , ſupplier
le Marquis de permettre que l'accuſé
lui fût amené pour ſe juſtifier. Francin
s'acquitta de ſa commiffion.
Cependant l'infortuné Salardin en prifon
, les fers aux pieds , s'attendoit d'heure
en heure à ſe voir conduire au théâtre
d'une mort ignominieuſe ; &, pleurant à
chaudes larmes , il ſe diſoit : ,, Je ne vois
,, que trop à cette heure que la longue
,, expérience de mon pere veilloit à ma
,,
"
"
conſervation . Il me conſeilloit en hom-
,, me ſage & prudent ; & moi inſenſé-
,, que je fuis , je mépriſai ſes avis . Lui ,
,, pour me fauver , me conſeilla de fuirmes
ennemis domeſtiques ,& je me ſuis ren--
du leur proie pour qu'ils m'égorgeaſſent
& jouiſſent de mon trépas: lui quiconnoiſſoit
l'humeur des Princes qui fouvent
aiment & haïſſent , élevent &
abaiſſent un ſujet d'une heure à l'autre,
m'exhortoit à fuir leur approche; & je
,, les ai imprudemment recherchés pour y
perdre les biens , l'honneur & la vie.
Plût-à-Dieu n'avoir jamais éprouvé ma
ود
ود
ود
ود
"
ود
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
ود
,, perfide épouse ! Ah ! Salardin , qu'il
vaudron bien mieux pour toiavoir ſuivi
les traces de ton pere , & laiſſé aux flat-
" teurs le foin de faire la cour aux Princes!
وا
ود
"
"
Je ne vois que trop où m'a précipité
mon aveugle confiance en moi , dans
,, mon épouse , dans mon fils ſcélérat , &
fur tout dans le cruel Marquis.Ah ! malheureux
Salardin! à quoi es-tu réduit ?
Que te fervent tes titres , tes parens ,
ta loyauté , ton intégrité , ta tendresſe
? O mon pere ! je crois que regardant,
,, tout mort que tu es , dans le miroir de
ود
ود
ود
وو
ود
ود
ود
ود
ود
la céleste bonté , tu me vois conduire au
„ fupplice en punition de n'avoir pas cru&
ſuivi tes fages & affectueux avis. Je
crois qu'animé pour moi de la même
tendreſſe qu'autrefois , tu pries l'Etre
Suprême d'avoir pitié des traversdema
folle jeuneſſe, Pardonne , je t'en con-
,, jure, à un fils ingrat & rebelle à tes
leçons. ".
"
ود
Pendant que Salardin ſe faiſoit ainſi
ſon procès , Poſthume fon filsadoptif vint
à la priſon avec les sbires ; & s'offrant infolemment
aux yeux de ſon pere , il lui
tint ce langage : ,, mon pere , comme vous
devez être décapité d'après l'arrêt du Prince,
& que le tiers de vos biens eſt dévo-
1
JUILLET . I. Vol. 1774. 27
"
lu à celui qui vous exécutera , perſuadé
de votre tendreſſe à mon égard, je penſe
que vous n'improuverez pas que je me
charge de cette fonction. Par ce moyen
vos facultés ne tombant pas en mains
étrangeres , reſteront dans la maiſon . ,, Salardin
qui avoit écouté attentivemment
Poſthume , lui répondit : ,, Dieute béniſſe!
mon fils : tu as penſé comme je ledeſirois!
& fi d'abord je fuſſe mort inconfolable ,
jemourrai content déſormais. Fais donc
ſans délai ton digne emploi. Poſthume
lui demande pardon & l'embrafſſe ; puis ,
lui liant les mains , l'exhorte à ſe réſigner
à la mort. Salardin , frappéde la viciffitude
des chofes , étoit interdit. Enfin ſortant de
la priſon accompagné des sbires & du
bourreau , il s'achemina en diligence vers
le lieu du fupplice. Y étant arrivé , il regarda
les affiſtans & leur conta lacauſe de
ſa mort. Enſuite il demanda à Dieu humblement
pardon de ſes fautes , exhortant
les enfans à la ſoumiſſion envers leurs peres.
Quand le peuple fut le motif de la
condamnation de Salardin , il n'y eut perſonne
qui ne donnât des larmes au fort
de ce jeune infortuné , & qui ne fît des
voeux pour ſa délivrance.
Cependant Francin s'étoit rendu chez
28 MERCURE DE FRANCE.
le Marquis , & lui avoit adreſſé ce discours:
,, Très-illuftre Seigneur , ſi jamais
و د
ود
"
ود
ود
"
"
"
ود
"
ود
une étincelle de pitié s'alluma dans le
,, coeur d'un Prince équitable , je ſuis sûr
qu'elle enflammera le vôtre , ſi vousjetez
un regard de votre clémence ordinai
re fur l'innocence de mon ami , victime
d'une mépriſe. Seigneur quel motif a
,, pu vous induire àcondamner à la mort
Salardin pour qui vous aviez tant de
bienveillance ? Jamais il ne ſongea à
vous offenſer. Mais,Princetrès-clément,
ſi vous permettez qu'on amene devant
vous leplus fidelede vos ferviteurs avant
qu'il meure , je me flatte de vous démontrer
fon innocence. " Le Marquis,
les yeux étincelans de fureur , vouloit ,
fans répondre un mot à Francin , le chasfer
de fa préſence , quand celui-ci ſe
proſternant à ſes pieds , embraſſant ſes
genoux , s'écria les larmes aux yeux :
Grace , grace , Prince équitable ; que
l'innocent Salardin ne vous doive pas
la mort; calmez votre courroux , &je
vous convaincrai que l'accuſé n'eſt pas
,, coupable. Au nom de cette juſtice ſi
inviolable pour vos aïeux& pour vous ,
accordez une heure de délai. Qu'il ne
foit pas dit , Seigneur , que vous ordon-
,, niez précitamment & fans preuve le
ود
ود
ود
ود
و د
و د
ود
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 29
strepas de vos amis." Le Prince envelop--
pant Francin dans fon courroux , lui dit:
Sans doute que tu veux t'aſſocier à Salar-.
din? Pour peu que tu allumes encore ma
fureur , je te ferai expédier après lui .-
Seigneur , je conſens de mourir avec lui ,
pour prix de mes ſervices , fi vous le trouvez
criminel. Le Prince conſidérant l'intrépidité
de Francin , jugea qu'il ne s'o-
\ bligeroit pas à mourir avec ſon ami fans
une parfaite conviction de ſon innocence.
Je veux bien , reprit- il , accorder une
heure de délai ; mais diſpoſe toi à fubir
le même ſupplice que ton ami , ſi tu ne
prouves qu'il eſt innocent. A ces mots il
dépêcha un de ſes officiers vers les Ministres
de la juſtice pour leur commander
de ſa part de ſurſeoir à l'exécution , &
de lui amener Salardin eſcorté de l'exécuteur
& lié comme il étoit. Quand celui
- ci fut devant le Marquis encore tout
enflammé de colere , il retint ſon dépit ,
&, montrant un viſage ouvert & ferein ,
il lui parla en ces termes : ,, Seigneur , mes
ſervices & mon attachement envers votre
Alteſſe n'avoient pas mérité l'outrage
que vous me faites en me con-
,, damnant à une mort ignominieuſe ; & ,
,, ſi l'indignation que vous inſpire ma fo-
25
و د
ود
30 MERCURE DE FRANCE.
ود lie (ſi c'en eſt une)vous rend cruel en-
,, vers moi , contre votre naturel , vous ne
devież pourtant pas m'envoyer au ſup-
;, plice fans m'entendre. Le faucon dont
"
ود la mortprétendue vous rend ſi furieux
,, contre moi, eſt plein de vie&tel qu'au-
,, paravant. Ce ne fut ni pour le tuer , ni
,, pour vous inſulter queje le pris , c'étoit
;, pour faire une ſecrette épreuve dont
,, vous allez être inſtruit. " Alors s'adresfant
à Francin qui étoit préſent , il le pria
de montrer l'oiſeau & de le rendre à fon
patron. Enſuite il conta au Marquis les
préceptes affectueux de fon pere & leur
infraction. Le Prince entendant ainfi
parler Salardin , & voyant ſon faucon
plus alerte & plus beau que jamais ,
étoit tout interdit. Mais quand il ſe
fut un peu remis , fongeant à ſon injuſtice
d'avoir condamné àmort un ami
innocent , il leva des yeux pleins de larmes
, & fixant l'accuſé , il lui parla dela
forte: Si tu pouvois , Salardin , lire au
fond de mon coeur , tu verrois que les
liens qui te ferrent les bras ne t'ont pas
cauſé tant de douleur & de détreſſe qu'à
,, moi de chagrin & d'amertume. Il n'y
,, aura plus dejoie &de félicité pour moi,..
,, ayant fi fort outragé un ami fidele &
رد
ود
و د
"
/
JUILLET. I. Vol. 1774. gr
, zêlé pour mon ſervice. Que ne puis-
,, je anéantir le paſſe ! mais la choſe étant
„ impoffible , je m'efforcerai ſi bien de
," laver l'affront que tu reçus , que tu ſe-
, ras content de moi."
Aces mots le Prince lui ôta de ſes propres
mains le cordon dont il étoit lié ,
l'embraſſa pluſieurs fois avec la plus vive
tendreſſe ;&, l'ayant pris par la maindroite
, le fit aſſeoir à côté de lui. Enſuite il
vouloit que le même cordon fervît pour
étrangler Poſthume enpunition de ſa ſcélérateſſe.
Mais Salardin s'y oppofa , &
ayant fait approcher l'exécuteur , il lui tint
ce diſcours : ,, Pofthume , que j'élevois par
charité dès le bas âge , Dieu m'eſt témoin
que je ne ſais que faire de toi. En-
,, traîné , à la fois , par la tendreſſe que
, j'eus pour toi jufqu'ici ,&par l'indigna-
„ tion que m'inſpire ton atrocité , l'une
و د
"
ود
"
ود
ود
veut que je tepardonne ,&l'autre queje
ſéviſſe contre toi à toute rigueur. Que
faut- il donc queje faſſe?Montré au doigt
ſi je t'abſous , je déſobéis au précepte
divin ſi je me venge. Pour qu'on neme
,, taxe d'être ni trop bon ni cruel , je
prendrai un parti mitoyen; tu ne rece
vras de moi ni peine afflictive , ni pardon
abſolu. Prends done en échange
"
"
29
32 MERCURE DE FRANCE.
و د
de mes biens que tu voulois ufurper ,
,, cette corde dont tu me lias les mains.
,, Emporte la pour te rappeler fans ceſſe
,, mes bienfaits & ton crime. Fuis ſi loin
„ que je n'entende plus parler de toi."
C'eſt ainſi qu'il renvoya Poſthume avec
ſa malédiction , & l'on n'en eut jamais de
nouvelles. Théodora , déjà informée de
la délivrance de Salardin , s'enfuit dans
un couvent où elle termina miférablement
ſa carriere . Salardin l'ayant ſu , prit congé
du Marquis , quitta Monferrat ; &
ayant appliqué à de bonnes oeuvres une
partie de ſes richeſſes , il employa le reste
à couler de longs & paiſibles jours dans
Gênes ſa patrie.
Traduit de l'italien de Strapparole , par M. Flandy:
EPITRE adreſſée àMM. les Eleves de
l'Ecole royale militaire fur la mort de
LOUIS le Bien-Aimé.
PAR
:
Ar un arrêt cruel quand le Deſtin ſévere
Aux voeux d'une famille arrache un tendre pére ,
Ses membres déſolés , que réunit le deuil ,
Refferrent des liens relâchés par l'abſence.
Dans ce malheur commun leurs coeurs d'intelligence
Viennent
JUILLET. I. Vol . 1774: 33
Viennent tous à l'envi gémir fur fon cercueil.
Ainſi que ces enfans, uniſſons nos miſeres ,
Nous dont un même fort a fait de tendres freres ,
Orphelins malheureux qui perdons à la fois
Un pere , un bienfaiteur & le meilleur des Roisa
Hélas ! tant qu'a régné l'Antonin de la France ,
Nous l'avons adoré dans un profond filence.
117
Aux Rois , pendant leur vie , un hommage adreſſé
N'eſt ſouvent que le voeu d'un coeur intéreſſé.
Leur mort vient écarter tout ſoupçon d'impoſture:
Des louanges alors le mérite eſt fixé ;
C'eſt ſur leur tombe enfin que notre encens s'épure.
Sur celle de Louis humectons de nos pleurs
L'encens , le triſte encens qu'en nos ſenſibles coeurs
A jamais doit brûler la flamme la plus pure.
François , oferiez - vous ſuſpecter nos douleurs ?
Pouvions - nous donc l'aimer qu'avec idolatrie ?
Ne lui devons - nous pas l'eſpoir délicieux
1
- De remplir quelque jour , envers notre partie ,
Les devoirs impoſés par ces dons glorieux
Que nous reçumes d'elle en recevant la vie ?
Défenſeurs de l'Etat , nos modeſtes aïeux
Ne nous avoient laiſſe , pour tout bien après eux ,
Que leur nom à porter & leur exemple à ſuivre .
Leurs rejetons obſcurs , oubliés , ſans ſecours ;
Dans un repos honteux alloient trafner leurs jours :
Leur ardeur s'éteignoit : pour la faire revivre ,
Louis le Bien-Aind trouve un moyen nouveau ,
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Perce le voile épais qui couvroit leur enfance;
Et du haut de fon trône on voit ſa bienfaiſanco
Etendre fes doux foins juſques à leur berceau .
Pour un fi beau projet tout lui paroît facile.
Son royaume n'a pas de ténébreux aſyle
Où ſon coeur paternel ne porte le flambeau :
Quels furent les tranſports de cette claſſe heureuſe
Où Louis vint choiſir le languiſſant eſſaim
Que lui - même vouloit ranimer dans ſon ſein!
Dès lors la pauvreté ceſſa d'être honteuſe :
Et , ſur elle jetant un regard moins hautain ,
L'orgueilleuſe opulence envia ſon deſtin.
Ah ! repréſentons - nous nos meres pénétrées
Peignant de ce bon Roi les vertus adorées ,
L'offrant avec tranſport à notre affection ,
Moins comme un ſouverain que comme un pere tendre
Formant nos foibles voix à bégayer fon nom ,
A chanter ſes bienfaits avant de les comprendre.
Retraçons - nous encor nos peres attendris,
Juſtement enivrés d'un ſi glorieux prix ,
2
Nous prenant dans leurs bras , nous arroſant de larmes
Des lauriers belliqueux nous vantant tous les charmes
Ouvrant à nos regards le livre de l'honneur
Et déjà nous donnant des leçons de valeur.
" Eh ! quoi , nous diſoient- ils , un Roi brillant de
» gloire
,Abaiſſe ſes regards ſur de ſimples enfans !
„ Ce n'étoit pas affez que ſes bras triomphans,
JUILLET . I. Vol. 1774. 35
"
ود
Aux champs de Fontenoy guidés par la Victoire ,
Euſſent placé ſon nom au temple de Mémoire.:
Dans ce temple , à côté des Princes bienfaiſans ,
Son grand coeur ſe livrant à toute ſa tendreſſe,
,, Plein d'une noble ardeur , brigue les premiers rangs .
,, L'on tremble , l'on frémit , on l'aime avec ivreſſes
3, Que n'étiez - vous témoins de la vive détreſſe
,, Où ſa vie en danger plongea la Nation !
» L'amour ſeul égaloit la conſternation ;
» Du deuil le plus profond la France étoit couvertes
,, On n'entendoit que cris, que ſanglots en tout lieu ,
5, D'un seul homme pourtant on redoutoit la perte
و د
Mais l'Amour , en nos coeurs , en avoit fait un Dieu.
,, Ce fut à cette époque , à jamais mémorable ,
;, Que les François , fortant de leur cruel effroi,
و د
Donnerent tous d'une voix à ce Prince adorable
;, Le titre le plus beau que pût choiſir un Roi.
"
Ah ! ce titre ſi vrai , ſi touchant & fi tendre ,
,, S'il n'avoit pas été le fruit de ce tranſport ,
وم Vos bouches , dont nos voix ſeconderoient l'effort
,, A Louis , en ce jour , devroient le faire entendres
و د
"
Répétez-le avec nous en des momens ſi chers ,
Et devenez du moins l'écho de l'Univers."
Ainſi par des leçons au-deſſus de notre âge,
Nos peres , de l'amour nous dictoient le langage.
Pour réponſe , eſſuyant les pleurs que de leurs yeux
De notre heureux deſtin faiſait couler l'image ,
Sans le connottre encor , nous pleurions avec euxa
!
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
Et lorſque pour ce Roi feuſible & généreux ,
Des plus vifs ſentimens nous éprouvons l'ivreſſe ,
Quand nous pouvons , comblés de ſes dons précieux
Répandre à notre tour des larmes de tendreſſe ,
C'eſt de douleur ſur lui qu'il nous en faut verſer !
Sourde à nos voeux ardens , la mort vient le percer.
Hélas ! nous le perdons fans avoir pu lui rendre
Quelque ſervice au moins pour ſes rares bienfaits ,
Et nos premiers tributs font de cruels regrets .
Par ainour pour ſon Peuple , il a voulu ſuſpendre
Nos bras par lui formés à l'ombre de la paix .
Sa bonté nous ravit l'honneur de le défendre ,
Et Louis en mourant ne fait peut- être pas
Si ſes enfans chéris ne font pas des ingrats .
Pour ſe déſabuſer que ne peut- il entendre
Les longs gémiſſemens qu'ils poufſent ſur ſa cendre;
Voir les pleurs dont leurs yeux , par la douleur flétris
Baignent de ſon tombeau les lugubres trophées ;
Recevoir les fermens que leurs voix étouffées
Répetent aux genoux de for auguſte fils ,
Sermens chers & facrés dont l'hommage fincere
A nos coeurs défolés rendra ſans doute un pere...
Mais pourquoi s'arrêter à des voeux ſuperAus ?
Dans la nuit de la tombe il ne nous entend plusa
Quoi ! Louis , du Très-Haut image ſur la terre ,
Suivit les doux tranſports de fon coeur paternel ,
Louis fut bienfaisant , & n'eſt pas éternel !
Vainement voulions - nous , & Sort inexorable ,
১
JUILLET . I. Vol. 1774 . 37
Sur nous en ſa faveur détourner ton pouvoir :
Tu n'a pas épargné ce Monarque adorable .
Ah ! puiſque de la mort le courroux implacable ,
En immolant Louis , a trompé notre eſpoir ,
Vengeans-le de ſes coups ; & , fi la Bienfaiſance
Ne rend que pour un temps égal aux Immortels ,
Eterniſons - le au moins par la reconnoiſſance ;
Dreffons- lui dans nos coeurs à jamais des autels. 1
4
Par M. Bourgoing , lieutenant au rég.
d'Auvergne , ancien Eleve de l'Ecole
royale militaire,
CUYOYO
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON .
Dédiée au ROI & à la REINE.
L
SUR PAIR : Lifon dormoit.
E malheur ſembloit nous poursuivre
En nous otant un Roi chéri ;
Mais dans ſon fils il va revivre
De même que le grand Henri.
Moins notre Roi que notre pere ,
Grand Dieu , qu'il va ſe faire aimer !
Se faire aimer ,
Se faire aimer ,
D'un peuple fidele & ſincere ;
Se faire aimer ,
Se faire aimer ,
Puiſqu'il fait ſi bien gouverner.
Et vous , Princeſſe incomparable ,
Quel bonheur d'être ſous vos loix !
Couple charmant , Reine adorable ,
Soyez le modele des Rois.
Junon , fi noble & fi touchante ,
Ne brille pas tant dans les cieux ,
Dedans les cieux ,
Dedans les cieux ,
Et ne paroît pas si charmante
Parmi les Dieux ,
JUILLET. I. Vol. 1774. 39
Parmi les Dieux,
Que vous letes devant nos yeux.
Recevez pour temple notre ame
Et tous nos coeurs pour vos autels
Notre encens , c'eſt la vive flamme
Que fentent pour vous les mortels,
En vous contemplant ſur le trône
L'on dit : ah ! quel objet charmant !
Qu'il eſt charmant !
Qu'il eſt charmant ,
Et bien digne de la couronne !
Q'en le voyant
Qu'en le voyant ,
L'on goûte un doux raviſſement.
Par Mile Hebert , agée d'onze
ans& demi.
VERS écrits dans le cabinet d'un Poëte
D
Provençal.
u Génie , en ces lieux , la flamme eſt attiſée
Par les rayons du Dieu qui rallume le jour.
De ſon feu créateur cette terre embraſée
Semble être des beaux arts le fortuné ſéjour
Ici , par tout les ſens , l'ame eſt électriſée , i
Ici la Poëſie eſt fille de l'Amour.
Tandis qu'en nos climats la Nature glacée
1
C4
240 MERCURE DE
Déclarations , &c.
AVIS ,
Maladie & Mort du Louis X
A Louis XVI ,
Complainte ſur la mort du Ro
Elégie allégorique ,
Priere à Dieu ,
Nouvelles politiques ,
Nominations , Préſentations ,
Mariage ,
Naiſſance ,
Morts ,
Loteries,
:
FIN.
1
ol. 1774 4
:
RT.S.
Fimois ſans effort,
érable :
parable
bord:
ebre critique
1fel trop cauſtique ;
tort,
traſfaſie
ié ;
de ſes charmes.
de moi:
1
ا ک
armes.
mes yeux.
infidelle ,
cieux11
trop d'elle.
isii
ءام
40 MERCURE DE FRANCE.
Dans les cerveaux plus froids reſſerre la penſée ,
Apollon , dont le char éclaire l'univers ,
Dérobe la Provence au fouffle des hivers.
Il échauffe , il remplit la tête du poëte ,
Il défend à ſa voix de demeurer muette ,
Et l'aſpect d'un beau ciel enfante de beaux vers.
Ah ! livre - toi fans crainte aux tranſports qu'il inſpire.
Au fon des tambourins & des pipeaux légers ,
Sous ces lauriers touffus , ſous ces vieux orangers
Dont le parfum ſe mêle à l'air que l'on reſpire ,
Chante -nous les amours & les jeux des bergers.
Ami , retrace nous ces images riantes ,
3
Ces boſquets toujours verds , ces fleurs toujours bril
lantes ,
(Car d'un climat heureux les fécondes chaleurs
Prolongent le printems , éterniſent les fleurs ; )
Peins fur -tout à mes yeux , dans un grouppe folâtre
Ces nymphes au front gai que mon coeur idolâtre
Ici, de la beauté les regards ſont parlans .
Aux Muſes , à Venus il n'eſt point de rebelles.
Tout de l'enthouſiaſme excite les élans;
Tous les eſprits font vifs ; tous les coeurs font brûlans.
Des Troubadours , ami , ſuis les traces fidelles .
L'aſpect de la Nature & le fouris des belles
Sont les flambeaux du goût & les Dieux des talens.
7
Par M. François de Neufchateau.
JUILLET. I. Vol. 1774. 4
MES TORTS.
'ÉTOIS jeune , & pourtant je rimois ſans effort,
Bientôt ce tort léger devint conſidérable :
On imprime mes vers ; ce tort irréparable
Dans le public me nuiſit fort.
Par le ton louangeur je débutai d'abord:
J'eus tort , à ce qu'on dit . Un célebre critique
Changea mon miel trop fade en un fel trop cauſtique;
J'eus cette fois un plus grand tort.
Laſſé de la philoſophie
D'arts , de livres , d'auteurs , d'eſprit raſſaſie ,
Je revins à l'amour que j'avois oublié ;
Mais j'eus tort de choiſir Sylvie.
Je l'adorois de bonne foi :
Ce tort ( car c'en eſt un ) fut celui de ſes charmes.
La belle rit bientôt de ſa flamme & de moi :
J'eus grand tort : je verſai des larmes.
La fortune , à ſon tour , vint éblouir mes yeux.
Je l'invoquai ; j'eus tort. La déeſſe infidelle ,
M'accorda , me reprit ſes dons capricieux : 1 )
J'avois trop attendu ; je me plaignis trop d'elle.
Enfin , caché dans ma maison
C-5
42 MERCURE DE FRANCE .
Je vivrai fans projet & fans inquiétude ;
Le dernier de mes torts fera la folitude
Et c'eſt le tort de la raiſon.
Par le même,
EPITRE à mon Ami M. de B ***
Officier au régiment de **
D ta lettre proſimétrique
Mon coeur eft vraiment enchanté,
Le raviſſement ſéraphique
Qu'en la liſant j'ai tant goûté ,
Par mes vers , par ma réthorique ,
Mérite bien d'être exalté.
Cherchons quelque tour énergique
Qu'aucun rimeur n'ait inventé ...
Hélas ! ma muſe qui ſe pique
D'avoir quelque facilité,
Va perdre toute ſa rubrique
A chercher une route unique
Sur ce Binde ſi fréquenté.
Des rimailleurs la république
A tant rimaillé , tant chanté
Pour les héros ,pour la beauté,
Et pour cet Apollon antique
Par qui le Parnaſſe gallique
Ja a longtemps eſt régenté ,
JUILLET. I. Vol. 1774 43
Pour ce chantre épique & tragique ,
Pour ce chantre anacreontique ,
Ce chantre comique & liryque ,
Hiſtorien philoſophique ,
Qui vers le ſéjour plutonique
Par octante hivers emporté .
Nous fait encore à tous la nique
Alors qu'avec légéreté
Il touche ſon luth homérique
Que le dieu du Pinde amonté,
En vain mon eſprit s'alambique
Cherchant quelque oeuvre poëtique
Qui puiſfe à l'immortalité ,
Près de ton oncle l'aſcétique
Conduire ta muſe comique
Qu'inſpira toujours la gaïeté,
Apollon n'a point écouté
La priere ſi pathétique
Que pour toi mon coeur m'a dicté :
Du Parnaſſe comme hérétique
Hélas ! je me vois rejeté !
De rimeurs un gros famélique ,
En tous lieux déjà revendique
L'ouvrage que j'ai médité.
Dans mon délire pindarique ,
Dit un poëte à mine étique ,
4
11
* M. de B. a eu un oncle Général de l'Oratoire &
sonnu par pluſieurs ouvrages de piété.
14 MERCURE DE FRANCE.
Voiture ainſi fut préſenté,
Ainſi ce Chaulieu reſpecté ,
Dans un poëme magnifique ,
Et , fans mentir , affez goûté ,
Par moi , dit l'autre , fut vanté.
Un troiſieme aux champs de l'Attique
Connu par fa fureur métrique
Qu'oublia la poſtérité ,
Voudroit que moi , j'uſſe imité
Une fuperbe ode pithyque ,
Où juſqu'aux cieux il a porté
La gloire du chantre érotique
Qui du ſein de l'oiſiveté
Au fortir d'un fettin bachique ,
Par le tendre amour excité
Peint Bathile & la volupté.
Ah ! meſſieurs de la poëtique ,
A votre troupe fantaſtique
Je laiſſe l'honneur chimérique
D'avoir tout dit & tout tenté,
Ceffez , meſſieurs , votre critique :
Je ſuis un rimeur pacifique
Qui n'aura point la vanité
D'égaler votre docte clique ;
Mais permettez que je m'explique
Sans aigreur , ſans malignité ;
Dans un délire prophétique
Mon ami par vous fut chanté,
Et votre héros fut doté
JUILLET. I. Vol. 1774. 45
Du beau laurier académique
Que B ... ſeul a mérité.
Par M. le Marquis de C**
Αυ
RONDEAU.
::
U bon vieux temps , & Rondeaux & balades
De nos Cléments & de nos Benférades
Furent la langue. Ils chantoient tour à - tour
Sur un refrain , leur bouteille & l'amour .
Mais plus n'entends que poëtiſeurs fades.
Farceurs Anglois aux cervelles malades !
Je ſuis laffé de vos jérémiades.
Oyez les foins d'un joyeux troubadour
Au hon vieux temps .
Il peint les jeux , les ris , & les ménades.
Comme ſa belle applaudit ſes aubades
S'il revenoit en ce maudit ſéjour ,
Que je rirois de lui voir fans détour
Dire : meſſieurs , nous étions moins mauſfades
Au bon vieux temps .
Par le mémes
7033d
(
46 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU.
A Mlle de G. , qui demandoit des vers à
1.
Vous crovez que
l'Auteur.
ous croyez que l'on peut rimer
Auſſi facilement que vous tournez nos têtes.
Dès qu'on vous voit il faut aimer ;
Le coeur le plus farouche augmente vos conquêtes
Un ſeul de vos regards ſuffit pour le charmer.
Il n'en eſt pas ainſi d'un malheureux poëte ;
Il lui faut mendier les faveurs d'Apollon ;
Et les caprices au vallon
Regnent comme à votre toilette.
Par le méme.
A M. le Comte de la ** , échappé à unë
tempête , à la vie du château où sa
maîtreſſe l'attendoit.
٢٠
L
AIR fans nuage
Nous raſſuroit
Contre l'orage ;
L'heureux rivage
JUILLET. I. Vol. 1774 47
Déjà paroft ;
Pleins d'alegreſſe ,
Nos matelots
Avec viteſſe
Fendent les flots ;
Le vaiſſeau vole ;
Mais tout - à- coup
Le vieux Eole
Entre en courroux ;
La mer s'agite ,
L'Eure fougueux
Se précipite
Du haut des cieux,
Au fond de l'onde
Phoebus s'enfuit ;
La foudre gronde ,
Le flot mugit ,
Le mat fuccombe ,
Du haut des airs
Le vaiſſeau tombe
Jusqu'aux enfers ;
Et le naufrage
A chaque pas
Offre l'image
Du noir trépas.
Un Dieu ſenſible
:
t
Vent
48 MERCURE DE FRANCE:
A ce tourment
Commande au vent
D'être paiſible
L'Aquilon fuit ,
Le flot s'abaiſſe ,
La ſombre nuit
Bientôt nous laiſſe,
J'échappe au fort ,
L'amour m'éclaire ;
J'arrive au port ;
Je vois Cythere :
Une Beauté ,
Sur le rivage
Tant deſiré
Malgré l'orage ,
Prévient le jour :
Eſt - ce la mere
Du tendre Amour ?
Non ; c'eſt Glycere.
Ah ! quel plaific
Après l'abſence
Je vais jouir
De ſa conſtance :
32
r
১৭০৫
74
Mais déſormais
Plus de voyage ;
Je goûte en paix
Après l'orage
Le vrai bonbeurs
L'objet
JUILLET. I. Vol. 17746 42
L'objet que j'aime ,
Eft pour mon coeur
Le bien ſuprême .
Par M. Collin..
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Juin
1774 , eſt Miel ; celui de la ſeconde eſt
la Poudre ( à poudrer & à tirer) ; celui de
la troiſieme eſt le Mémoire ; celui de la
quatrieme eſt l'Oeil. Le mot du premier
logogryphe eſt Corps ( de tailleur) où ſe
trouvent corps & cor ; celui du ſecond ,
qui eſt uneEpître logogryphique à Mllela
C*** , ſous le nomd'Eglé , eſt Rhinoceros
, où l'on trouve riz , rien , nier , Io ,
non , noir , Corine , re , fi , rire , cire , os ,
ire , fon (voix) , fon , finon , ronce , Noé ,
Enoc , Rhône , Rhin , Roch , béron , oie ,
ferin, oife , Rose , noces , cornes & or.
Q
ENIGME.
UI donc a pratiqué dans mes flanes ténébreux
Des fouterrains parmi les ombres ?
Je conduis , par deux antres fombres ,
D
So MERCURE DE FRANCE.
2
Ades ſentiers étroits & tortueux ,
Et puis encor vers une fortereſſe ,
Roc eſcarpé , réduit heureux
4
:
Où l'homme fait en paix circuler ſa richeſſe,
Il eſt un temps où mes obfcurs cachots
Sont vers le feuil hériſfés de brouſſailles ;
Quelquefois , des hauts lieux les abondantes eaux.
Viennent inonder mes canaux
Et faper fourdement mes folides murailles;
Quelquefois , des adroits mineurs
D'un ſalpêtre en mon ſein dirige une traînée ,
Dont le rapide élan , par des efforts vainqueurs ,
Amene un bruit qui rend la frontiere étonnée :
Enfin voit-on foiblir le couple de fanaux
Dont notre Commandant s'éclaire ?
De mes diſques brillans partent des feux nouveaux
Et pour lui mon fommet eſt un Dieu tutélaire.
Par M. Papelart.
T
J
AUTRE.
E fuis gai , je ſuis triſte ou mauffade ou charmant;
Je ſuis tout ce qu'on veut : je ſais également
Exprimer la fureur ou peindre la tendreſſe ,
JUILLET. I. Vol. 1774. 51
Là je ſers à l'amant , plus loin à la maîtreſſe.
Quoique du ſexe mafculin
Souvent , ſans me tromper, on peut me croire femme.
Rien de plus faux que moi : ſouvent j'ai l'air chagrin
Lorſque je ris au fond de l'ame ;
Souvent , lorſque mon front reſpire la candeur ,
Méconnoiſſant toute pudeur ,
Ma bouche exhale l'impoſture.
Contraire quelquefois à ma propre nature ,
Je ſais , tout le premier , démaſquer le trompeur ;
Mais propice à l'amour fidele ,
J'aime à le dérober aux regards des jaloux.
Vois-tu ce tête-à-tête où Damis & ſa belle
Goûtent le plaiſir le plus doux ?
C'eſt moi.... Mais j'en dis trop peut- être....
Quand on parle de ſoi , c'eſt à ne pas finir.
Je perds tout cependant ſi je me fais connoître ;
Adieu : fi mes propos ont pu te divertir ,
Et ſi demain encor le jeu plaſt à mon maître ,
Je reviendrai t'entretenir.
:
Par un Abonné au Mercure.
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
T
AUTRE.
ANTÔT un bien , tantôt un mal ,
Tout chez moi ſe reſſent de mon pays natal.
Souvent je fuis le fruit de l'ignorance ,
Et conduis quelquefois mon homme à la potence.
Le fripon me prodigue & l'avare me vend.
Souvent , lecteur , j'exerce un pouvoir deſpotique
Sur le clerc & fur le laïque ,
Sur le petit & fur le grand.
Quoique bon , tranſplanté dans une terre ingrate ,
Je languis , je me meurs fans porter aucun fruit ;
Et , plus précieux que l'agathe ,
Je m'appelle Gagne-petit .
Ici fils de Minerve ou du ſage Caton ,
Je les fais adorer au temple de Mémoire ;
Là de parens pervers exécrable avorton ,
Tout annonce bientôt leur crime & ma victoire .
L'amour-propre ſouvent devient mon ennemi ;
Sans lui je ferois des miracles ;
Mais ce petit furet , qui ne dort qu'à demi ,
Eſt preſque toujours ſourd au bruit de mes oracles.
Si quelquefois je fais le bonheur d'un Etat ,
J'y jette plus fouvent la pomme de difcorde ;
Je fais d'un ſaint un ſcélérat
Qui file doucement ſa corde .
:
JUILLET . I. Vol. 1774. 53
Je fis mon coup d'eſſai fur nos premiers aïeux :
Le contrecoup frappa leur future famille ,
Et la mort , de fil en aiguille ,
Apprendra mon triomphe à nos derniers neveux.
Si ces traits , cher lecteur , ne me font pas connoître ,
Dis-moi donc de finir ; tu m'auras donné l'être.
Par M. Cott , P. de B.
U
AUTRE.
NE de nom , mais deux de ſexe différent ,
Notre but , cher lecteur , quoique toujours le même ,
Eſt d'opérer diverſement .
Ceci fent un peu fon problême.
Mon frere , en travaillant , tourne dans ſon étui ,
Et ſa gloire et de voir que tout cede à ſa force ;
Non moins forte , un pivot flatté , pris à l'amorce ,
Se gliſſant dans mon ſein , devient mon point d'appui
Sous mille formes différentes
Une parcelle de mon corps
Vaut mieux que l'oeil de tes ſervantes
Pour conferver tous les tréſors .
Notre art commun qu'inventa la Prudence
४..
D 3
A
54 MERCURE DE FRANCE.
N'eſt pas toujours du goût de l'Indigence ;
De nos ſoins vigilans un dangereux rival
En devient en ſes mains l'ennemi capital.
Sans moi , dans le chaos dormiroit la Muſique ,
Et mon nom fit toujours l'orgueil de la Logique.
Je fais trembler l'Enfer , &, docile à mes loix ,
L'homme augmente la cour du ſouverain des Rois.
Je ſuis , dans quelques cas , ſynonyme à frontiere ;
Dans l'hiſtoire , toujours je le ſuis à lumiere.
Encore un mot , lecteur , & je te mets au fait ;
Dans les mains d'un Apôtre on me voit trait pour trait.
J'en ai trop dit : quelqu'un fait du bruit à la porte ;
Ah ! c'eſt mon ennemi ; vite , vite main- forte.
Par le méme..
J
LOGOGRYPHΕ.
E fuis ce merveilleux qui , d'une afle légere ,
Va rendre ſi ſouvent ſa viſite à Cythere.
Au dedans de tes murs , ami lecteur , je nais ;
Et dans l'hiver je me repais.
Sept lettres font mon tout. Prends les trois de ma tête,
Lecteur ; tu trouveras en moi
Ce terme que chacun répete
JUILLET. I. Vol. 1774. 55
Alors qu'il veut parler de ſoi.
Ote celle qui ſuit , alors facilement ,
Dans les trois de ma queue on voit un élément.
On voit encor chez moi , de même qu'en un cloître
Ce mortel que par-tout l'habit nous fait connoftre ,
Un chétif animal une hote , celui
Qui, dans tous nos malheurs , vient nous ſervir d'appui
Cinq voyelles avec une double conſonne
Enfin ce mot latin qui veut dire perſonne.
Pour le coup j'en dis trop : je vais m'eſquiver , car-...
Tu me prendrois au piege , & pronerois merveilles .
C'eſt mon défaut : je fuis fi babillard
Que ſouvent , malgré toi , je te romps les oreilles.
e
Par M. l'Abbé Lau ***, P. de C**.
I
impopoem es 2012 1138
AUTRE
INSTRUMENT néceſſaire à quiconque batitsпnоoл
Lecteur , je fuis, fans tête , à côté de ton litora e
Par M. Houllier de St. Remi.
E
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
Do
AUTRE.
u vrai côté , latin , en logique en uſage
Je tracaffe & j'exerce aſſez l'adolefcent.
Pris à rebours , j'amufe & fais trembler l'enfant
Qui n'en fait pas encore davantage.
J
AUTRE. "
E ſuis un fruit ſur ſept pieds foutenu ,
Fort agréable & bien connu.
Cher Antoine , tu ris & ton ame eſt contente,
Voyant de mes pareils la récolte abondante ;
Mais au moins , tout en les mangeant ,
Des dons du Ciel es-tu reconnoiffant ? h
Par des combinaiſons d'uſage ,
En moi l'on trouve une arme du Sauvage;
Un terme de blaſon , un animal ſautant
Où ſe mettre à couvert , enfin un élément
L
:1
76 )
Ο πλαί
Juillet 1774 57.
ROMANCE .
Paroles &Musique deM.GirareRaigné.
Larghetto
Ensejoti ant dans la prai
9C
rica Ceraßeaufaitmille de
tours Ainsije vois, près de Sil-
-vi--- e doucement's'écouler mes
58. MercuredeFrance.
jours:Des mêmes noeuds Amournous
li- e, Et puißent- ils /durer tou
jours .Desmêmes nooeuds l'Amour nous
li- e, Etpuißent-ils durer toujours .
JUILLET. I. Vol. 1774. 59
C'eſt dans les bras de ce qu'on aime
Qu'on oublie aisément ſes maux.
Aimer , être chéri de même ;
Voilà les deſtins les plus beaux .
Qui : c'eſt la volupté ſuprême . bis.
Ses charines font toujours nouveaux.
Dans ſes bras ferrer ſa maſtreſſe
Se ſentir preſſe ſur ſon coeur ;
Trouver les dons de la tendreſſe
Sous le voile de la pudeur;
D'un baifer prolonger l'ivreſſe , bis.
Voilà le comble du bonheur.
:
NOUVELLES LITTERAIRES.
Lettres édifiantes & curieuses , écrites des
miſſions étrangeres , par quelques Misſionnaires
de la Comp. de Jéf. XXXI
& XXXIIe recueil in- 12. AParis , chez
de Hanſy le jeune.
CEESS nouveauuxx recueils , ainſi que ceux
annoncés dans les volumes du Mercure
des mois de Mars & Avril 1773 , doivent
ſervir de fuite à la collection des lettres
édifiantes&curieuſes, commencée en
1702. Les tomes 31 & 32 de cette col
60 MERCURE DE FRANCE.
lection , qui viennentd'être publiés ; contiennentpluſieurs
détails de travaux apostoliques
,& offrent des exemples de charité
, de courage , de dévouement aux
devoirs les plus péniblesdu faint Miniſtere
, très -propres à nourrir la piété du lecteur
chrétien , à l'affermir dans ſa foi &
à échauffer fon zêle pour le progrès du
Chriſtianiſme.
Ceux qui cherchent de nouvelles inſtructions
ſur les pays éloignés, trouveront
ici deux mémoires ; l'un ſur la Cochinchine
, l'autre fur le Tongkin. Nous
étions peu inſtruits de l'intérieur de ces
royaumes & de leur hiſtoire. Nous ignorions
la ſuite des Rois qui les ont gouvernés
, & les révolutions fréquentes qui y
font arrivées. Le tome 31 en donne une
notice où l'on s'eſt borné à raſſembler
quelques traitsprincipaux . Cette notice ,
ainſi qu'une autre fur le Thibet & fur le
royaume des Eleuthes , nouvellement
ſubjugué par l'Empereur de la Chine ,
paroîtra un peu feche , mais il eſt des
matieres uniformes & peu fuceptibles
d'ornemens .
• Les autres morceaux de ce recueil font
un mémoire fur les Juifs qui font à Caifong-
fou , capitale de laprovincedeHonan
(
JUILLET . I. Vol . 1774. σε
enChine; un tableau touchantde l'état de
la religion Chrétienne dans cet empire en
1754 ; un journal exact du voyage d'un
Miſſionnaire au Pérou ; un recueil d'obſervations
ſur les moeurs & le caractere
des habitans du royaume de Bengale ; un
précis des uſages & des cérémonies des
Chinois dans leurs mariages. Le Miſſionnaire
auteur de ce précis , daté de Péking
le 9 Septembre 1765 , nous inſtruit
de pluſieurs particularités curieuſes négligées
par les autres Miſſionnaires. Nous
en rapporterons quelques- unes. On doit
obſerver d'abord qu'en Chine les peres&
meres , ou à leur défaut les aïeux & les
aïeules , ou enfin les plus proches parens ,
ont une autorité entiérement arbitraire
fur les enfans lorſqu'il s'agit de les marier.
On entend par les plus proches parens
ceux qui font du côté paternel ; car les
parens du côté maternel n'ont de l'autorité
qu'au défaut des premiers. Les mariages
des Chinois different des nôtres
en ce quenon-feulement la fille n'apporte
aucune dot, mais encore en ce que l'époux
eſt , pour ainſi dire , obligé d'acheter la
fille & de donner à ſes parens une ſomme
d'argent dont on convientde part&d'autre.
Ce font des eſpeces d'arrhes dont on
62 MERCURE DE FRANCE.
paie une partie après que le contrat eft
ſigné , & l'autre partie quelques jours
avant la célébration du mariage. Outre
ces arrhes , l'époux fait aux parens de l'épouſe
un préſent d'étoffes de foie , de riz ,
de fruits , &c . Si les parens reçoivent les
arrhes & le préſent , le contrat eſt cenfé
parfait ,& il ne leur eſt plus permis deſe
dédire. Quoique l'épouſe ne ſoit point dotée,
cependant l'uſage eſt que les parens qui
n'ontpoint d'enfant mâle, lui donnent par
pure libéralité , des habillemens , & une
efpece de trouſſeau. Il arrive mêmequelquefois
en pareil cas que le beau-pere fait
venir fon gendre dans ſa maiſon , & le
conſtitue héritier d'une partie de ſes
biens ; mais il ne peut ſe diſpenſer de léguer
l'autre partie à quelqu'un de ſa famille&
de fon nom, pour vaquer aux facrifices
domeſtiques qu'on fait aux eſprits
des aïeux ; & s'il meurt avant d'avoir
fixé fon choix , les loix obligent ſes plus
proches parens à s'affembler, & à procéder
à l'élection d'un ſujet capable de remplir
cette pieuſe occupation. On regarde ces
facrifices comme quelque choſe de ſi efſentiel
, que celui qui ſe marie ne peut
aller habiter la maison de fon beau- pere ,
s'il eſt fils unique ; & en cas qu'il le faſſe ,
JUILLET. I. Vol. 1774 63
il ne peut y reſter que juſqu'à la mort de
fon pere. Les Chinois reconnoiſſent deux
fins dans le mariage. Lapremiere eſt celle
de perpétuer les facrifices dans le temple
de leurs aïeux ; la ſeconde eſt lamultiplication
de l'eſpece. Les philoſophes
qui ont fait le recueil contenu dans le livre
des rits , parlent de l'âge propre au
mariage , & diviſent tous les âges en général,
en leur preſcrivant à tous, leurs emplois.
Les hommes , diſent- ils , à l'âge
de dix ans , ont le cerveau auſſi foible que
le corps , & peuvent tout au plus s'appliquer
aux premiers élémens des ſciences.
Les hommes de vingt ans n'ontpoint encore
toute leur force ; ils apperçoivent à
peine les premiers rayons de la raiſon ; cependant
comme ils commencent à devenir
hommes , on doit leur donner le chapeau
viril. A trenteans l'homme eſt vraiment
homme ; il eſt robuſte, vigoureux ;
& cet âge convient aumariage. On peut
confier à un homme de quarante ans les
magiftratures médiocres , & à un homme
de cinquante ans les emplois les plus difficiles&
les plus étendus. A foixante ans
on vieillit , & il ne reſte plus qu'une prudence
ſans vigueur ; de forte que ceux
de cet âge ne doivent rien faire par eux64
MERCURE DE FRANCE:
mêmes , mais preſcrire ſeulement cequ'ils
veulent que l'on faffe. Il convient à un
ſeptuagénaire , dont les forces du corps
&de l'eſprit font déſormais atténuées &
impuiſſantes , d'abandonner aux enfans
leſoindes affaires domeſtiques. L'âge dé .
crépit eſt celui dequatre-vingt& quatrevingt
dix ans. Les hommes de cet âge,
ſemblables aux enfans , ne font pas ſujets
des loix; & s'ils arrivent juſqu'à cent ,
ils ne doivent plus s'occuper que du foin
d'entretenir le ſouffle de vie qui leur
refte. On voit parcette diviſion des âges ,
que les Chinois croyoient autrefois que
l'âge de trente ans étoit le pluspropre au
mariage. Mais aujourd'hui les loix cedent
à l'uſage& aux circonſtances des temps.
Rien n'eſt plus ordinaire parmi les Chinois
que de convenir des articles d'un mariage
, lon-gtemps avant que les Parties
foient en âge de le contracter; fouvent même
on dreſſe ces articles avantque les futurs
époux foient nés. Deux amis ſe promettent
très ſérieuſement & d'une ma
niere folemnelle , d'unir , par le mariage ,
les enfans qui naîtront du leur , ſi ces enfans
font de ſexe différent ,& la folemnité
de cette promeſſe conſiſte àdéchirer ſa
tunique&à s'en donner réciproquement
une
JUILLET. I. Vol. 1774. 65
unepartie. Cependant ceux qui profeſſent
lamorale chinoiſe dans toute ſa pureté , ne
ceſſent point d'exhorter les peuples à fuir
ces fortes d'engagemens téméraires. Tous
les mariages ſe font par des négociateurs ,
tant du côté de l'homme que du côté de
la femme. Il n'eſt peut- être pas d'emploi
plus délicat &plus périlleux que celui là ;
car fi on commet quelqu'irrégularité dans
la négociation , on eſt très ſévérement
puni. Outre le négociateur , il y a communément
une perſonne qui préſide au
mariage de part &d'autre ; c'eſt ordinairement
le pere ou le plus proche parent
des futurs époux. On punit auſſi ces préſidens
s'ils font quelque ſupercherie ou
quelque fraude notable , & le degré des
peines qu'on leur fait ſubir eſt preſcrit
par le livre des rits. Il n'eſt permis àaucun
Chinois d'avoir plus d'une femme
légitime; & cette loi eſt preſque auffiancienne
que leur empire. Il y a cette différence
entre la femme légitime & la concubine,
que la premiere eſt la compagne
dumari & la maîtreſſe des autres femmes
- qui lui font entiérement fubordonnées.
Les Chinois recherchent dans leurs mariages
l'égalité d'âge & de condition ;
mais pour ce qui regarde les concubines ,
1
E
66 MERCURE DE FRANCE.
chacun fuit ſon caprice , & les achette
ſelon ſes facultés. Tous les enfans qui
naiſſent des concubines reconnoiſſent
pour leur mere la femme légitime de leur
pere: ils ne portent point le deuil deleur
mere naturelle ; & c'eſt à la premiere
qu'ils prodiguent les témoignages de leur
tendreſſe, de leur obéiſſance & de leur
reſpect. Les loix écrites de l'Empire décernent
des châtimens féveres contre les
perſonnes mariées qui s'écartent ouvertement
des devoirs de leur état. Ces-mêmes
loix cependant permettent le divorce
encertains cas , dont voici les principaux.
Si entre le mari & la femme il y a une
antipathie notable, enforte qu'ils nepuifſent
vivre en paix , il leur eſt permis de
ſe ſéparer , pourvu que les deux Parties
confentent au divorce. Secondement , fi
une femme eſt convaincue d'adultere ,
crime très rare parmi les Chinois , elle
eſt répudiée fur le champ , fans qu'elle
puiſſe ſeprévaloir des loix quipourroient
lui être favorables dans des cas moins
graves. Il y a encore ſept autres cauſesde
divorce marquées par la loi , fans lefquelles
un mari ne peut répudier ſa femme&
s'expoſe , s'il l'entreprend , à recevoir
quatre - vingts coups de bâton , & à
"JUILLET . I. Vol. 1774. 67
vivre encore avec ſa femme malgré lui.
Ces cas font , premiérement , ſi la femme
eft. ſtérile ; ſecondement , fi elle fe con
duit d'une maniere peu décente ; troiſiémement
, fi elle a contracté une habitude
de défobéir aux ordres du beau pere ou
de la belle mere ; quatrièmement , fi elle
eft indifcrete & peu prudente dans ſes
paroles ; cinquiémement , ſi elle détourne
a fon profit , ou à celui de quelqu'autre ,
les biens de la maiſon ; fixiémement , fi
elle manifeſte des vices contraires au bon
ordre & au repos de la famille ; feptié
mement enfin , fi elle eſt attaquée de
quelque maladie dégoûtante , comme la
lêpre , qui eſt un mal affez commun en
Chine. Il faut néanmoins que tous ces
cas foient accompagnés de circonftances
aggravantes. Mais voici d'autres loix. Si
une femme s'enfuit contre la volonté&
àl'inſçu de fon mari , on lui donne cent
coups de verges , & le mari peut la ven.
-dre à l'encan. Si elle ſemarie après s'être
enfuie, on l'étrangle. Si fon époux là
laiſſe & s'abſentenpendant trois ans fans
donner de ſes nouvellese, elle ne peut
prendre aucun parti fans en avoir aupa
ravant averti le Magiftrat ; & fi , par im
prudence ou par fupercherie, elle omet
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
cette précaution , on lui donne quatre
vingts coups de verges , ſi elle abandonne
lamaiſon de ſon mari , & cent coups , ſi
elle ſe remarie : au lieu que quand elle a
préſenté une requête aux Mandarins ,&
qu'elle leur a expofé la ſituation où elle
ſe trouve , elle peut obtenir la liberté de
ſe remarier , ou d'embraffer l'état de concubine.
Dans tous ces différens cas , la
concubine eſt punie de deuxdegrés moins
ſévérement que la femme légitime.
Mais la concubine eſclave eſt fujette au
même châtiment. Lorſque deux familles
font convenuesd'un mariage par lemoyen
des négociateurs&que le contrat eſt ſigné,
on commence les cérémonies en uſage ;
elles ſe réduiſent à fix chefs. La premiere
conſiſte à convenir du mariage ;la feconde
à demander le nom de la fille , le mois
& le jour de ſa naiſſance ; la troiſieme à
confulter les Devins ſur le mariage futur ,
&àen porter l'heureux augure aux parens
de la fille ; la quatrieme à offrir des étoffes
de foie & d'autres préſens , comme
des gages de l'intention où l'on eft d'ef-
• fectuer le mariage ; la cinquieme à propoſer
lejourdesnoces ,&enfin le fixieme
à aller au-devant del'épouſe pour la con .
duire enſuite dans la maiſon de l'époux.
JUILLET. I. Vol. 1774. 69
Mais ces cérémonies ne ſe pratiquent
qu'entre les familles conſidérables. D'ailleurs,
comme elles ſont fort longues , les
gens du commun joignent ordinairement
les cinq premieres .
Le Miſſionnaire auteur de cette notice
nous donne les formules de complimens
pratiqués dans ces occaſions;& ces
- complimens font mis par écrit fur des
cahiers; car les Chinois n'écrivent pas
fur des feuilles volantes. Des députés
portent ces cahiers & les accompagnent
de préſens. La famille de l'époux envoie
des étoffes de différentes couleurs, parmi
leſquelles on a ſoin de ne rien mêler de
blanc , parce que cette couleur eſt celle
du deuil. Aujour marqué pour la célébration
du mariage , l'époux s'habillele plus
magnifiquement qu'il lui eſt poſſible , &
tandis que ſes parens ſont aſſemblés dans
le temple domeſtique des aïeux qu'ils
inſtruiſent de ce qu'ils vont faire , il ſe
met à genoux ſur les degrés du temple ,
&, ſe proſternant laface contre terre, il
ne ſe leve que quand le ſacrifice eſt achevé.
Après cette cérémonie on prépare
deux tables , l'une vers l'Orient pour le
pere de l'époux , l'autre vers l'Occident
pour l'époux lui - même. Le maître des
E 3
70
MERCURE DE FRANCE.
cérémonies , qui eſt ordinairement un des
parens , invite le pere à prendre ſaplace,
&aufſi- tôt qu'il eſt aſſis , l'époux s'approche
du ſiege qui lui eſt préparé . Lemaître
des cérémonies lui préſente alors une coupe
pleine de vin ; & , l'ayant reçue à genoux
, il en répand un peu fur la terreen
forme de libation ,&fait , avantdeboire,
quatre génuflexionsdevant fon pere , s'avance
enfuite vers ſa table , & reçoit ſes
ordres à genoux. „Allez , mon fils , lui dit
" le pere , allez chercher votre épouſe;
amenez dans cette maiſon une fidelle
» compagne qui puiffe vaquer avec vous
aux foins des affaires domeftiques.Com-
„ portez- vous en toutes choſes avec pru-
" dence & avec ſageſſe." Le fils ſe prof
ternant quatre fois devant fon pere , lui
répond qu'il obéira. Un moment après
il fort , il entre dans une chaiſe qu'on
tient prête à la porte de la maiſon ; pluſieurs
domestiques marchent devant lui
avec des lanternes, uſage qu'on a con.
ſervé, parce qu'autrefois tous lesmariages
fe faisoient de nuit ; & lorſqu'il eſt arrivé
à la maiſon de l'épouse , il s'arrête à
la porte de la ſeconde cour , &attend que
fon beau pere vienne le prendre pour
l'introduire. On obſerve à peu près les
JUILLET. I. Vol. 1774. 71
mêmes formalités dans la maiſon de l'épouſe.
Le pere & la mere font affis l'un
à la partie orientale , l'autre à la partie
occidentale de la cour du portique intérieur
, & les parens forment un cercle
autour d'eux. L'épouſe , queſa mere a paréeelle-
mêmede ſes plus riches vêtemens,
ſetientdebout fur les degrés du portique ,
accompagnée de ſa nourrice, qui , dans
cette circonftance , eſt comme ſa paranymphe
, & d'une autre femme qui fait
l'office de maîtreſſe des cérémonies. Elle
s'approche enſuite de fon pere & de ſa
mere , & les ſalue l'un & l'autre quatre
fois. Elleſalue également tous ſes parens,
&leur dit le dernier adieu. Alors lamaî
treſſedes cérémonies lui préſente une coupe
de vin qu'elle reçoit àgenoux: elle fait
Ja libation ordinaire & boit le reſte du
vin, après quoi elle ſe met à genoux devant
la table de fon pere qui l'exhorte
à ſe conduire avec beaucoup de ſageſſe ,
&à obéir ponctuellement aux ordres de
fon beau-pere & de ſa belle-mere. Après
l'exhortation , ſa paranymphe la conduit
hors la porte de la cour , & fa mere lui
met un collier pour marque de la perte
de ſa liberté , & après avoir orné ſa tête
d'une guirlande , la couvre d'un grand
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
voile : ,, Ayez bon courage , ma fille lui
,, dit- elle; foyez toujours ſoumiſe aux vo-
,, lontés de votre époux , & obſervezavec
exactitude les uſages que les femmes
doivent pratiquer dans l'intérieur de
leur maison , &c. " Les concubines de
ſon pere , les femmes de fes freres & de
ſes onc'esl'accompagnentjuſqu'à la porte
de la premiere cour , en lui recommandant
de ſe ſouvenir des bons conſeils
qu'elle a reçus. Cependant le pere de
l'épouſe va recevoir l'époux. Lorſqu'ils
font arrivés au milieu de la ſeconde cour ,
l'époux ſe met à genoux , & offre à fon
beau-pere un canard fauvage que les domeſtiques
de ce dernier portent àl'épouſe
comme un nouveau gage de ſon attachement.
Enfin les deux époux ſe rencontrent
pour la premiere fois : ils ſe ſaluent
l'un & l'autre , & adorent à genoux le
ciel , la terre & les eſprits qui y préſident.
Laparanymphe conduit enſuite l'épouſe
au palanquin qui lui eſt préparé , & qui
eft couvert d'étoffe couleur de roſe. L'époux
lui donne la main , & ſe place dans
un autre palanquin , ou bien monte à cheval.
Mais il eſt à remarquer qu'il marche
entouré d'une foule de domeſtiques qui ,
outre les lanternes dont il eſt parlé plus
:
JUILLET . 1774. 1. Vol. 73
haut, portent tout ce qui ſert à unménage,
comme lits , tables , chaiſes , &c . Quand
l'époux eſt arrivé à la portede fa maifon,
il defcend de cheval ou fort de ſa chaife ,
&invite fon épouſe à entrer chez lui. Il
marche devant elle , &entre dans la cour
intérieure où le repas nuptial eſt préparé .
Alors l'épouſe leve ſon voile & falue fon
mari. L'époux la ſalueà ſon tour , &l'un
&l'autre lave ſes mains ; l'époux , à la partie
ſeptentrionale , & l'épouſe , à la partie
méridionale du portique. Avant de ſe
mettre à table , l'épouſe fait quatre génuflexions
devant fon mari , qui en fait à
fon tour deux devant elle. Enſuite ils ſe
mettent à table tête à tête ; mais avant de
boire &de manger, ils répandent un peu
de vin en forme de libation , & mettent
à part des viandes pour les offrir aux efprits
; coutume qui ſe pratique dans tous
les repas de cérémonie. Après avoir un
peu mangé & gardé un profond filence ,
l'époux ſe leve, invite ſon épouſe àboire,
& ſe remet incontinent à table. L'épouſe
obſerve la même cérémonie à l'égard de
ſon mari ; & enmême temps on rapporte
deux taſſes pleines de vin ; ils en boivent
une partie , & mêlent ce qui reſte dans
une ſeule taſſe pour ſe le partager enſuite
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
& achever de boire. Cependant lepere
del'époux donne un grand repas à ſes parens
dans un appartement voiſin ; lamere
de l'épouſe en donne un autre dans le
même temps à ſes parentes & aux femmes
des amis de fon mari ; de forte que
la journée ſe paſſe en feſtins. Il ya encore
quelques cérémonies à remplir ; mais
la derniere & celle que l'on peut regarder
comme le complément & la perfection
des autres , eſt de faire un facrifice aux
aïeux pour les inſtruire de la viſite que
la nouvelle mariée va leur rendre. Pendant
ce temps- là les deux époux ſe profternent
fur les degrés du temple ; ils ne
ſe relevent que quand on a tiré le voile
furles tablettes où ſont écrits les noms des
aïeux. Ensuite on introduit les mariés
dans le temple , où , après pluſieurs génuflexions
, ils adreſſent à voix baſſe des
prieres auxeſprits pour les engager à leur
étre propices .
• Le même Miſſionnaire auteur de cette
notice ſur les uſages &cérémonies demariage
des Chinois , cite deux loix trèsfages
concernant les Mandarins. La premiere
défend d'exercer aucune magiſtrature
dans la ville & dans la province où
l'on eſt né. Rien ne peut diſpenſer de
JUILLET. I. Vol. 1774 75
cette loi , & il n'en eſt peut- être aucune
qui ſoit plus conftamment & plus réguliérement
obfervée. La ſeconde interdit toute
forte d'alliances dans la province où
l'on exerce quelque emploi public.
Une lettre écrite de Chandernagor ,
dans le royaume de Bengale , le premier
Janvier 1753 , contient quelques détails
curieux fur les habitans de l'île de Madagascar
& fur pluſieurs uſages ſuperſtitieux
obſervés dans le Bengale. L'auteur
fait mentiond'une grandePagode oud'un
grand Temple ſitué près de Chandernagor
, & dédié au Dieu Jagrenat . Cette
divinité eſt placée ſur une eſpece d'autel
aſſez élevé. Elle avoit autrefois deux yeux
d'un éclat fi éblouiſſant qu'on n'ofoit l'enviſager.
C'étoit deux pierres précieuſes ,
d'un prix inestimable. Un Anglois en
arracha une il y a quelques années , &
rendit le dieu borgne. Des François ont
tenté ſouvent de le rendre aveugle ; mais ,
il eſt actuellement ſi bien gardé qu'ils ont
perdu l'eſpérance d'y réuſſir. Le bruit
court ici , ajoute le Miſſionnaire , que
le profanateur Anglois a vendu l'oeil du
dieu Jagrenat au Roi de France , qui le
porte en certain jour de cérémonie.
On verra avec fatisfaction dans une
76 MERCURE DE FRANCE.
lettre du R. P. H. B ** , Miſſionnaire de
la C. de J. différentes inſtructions ſur les
moeurs des Perſans , leurs exercices , & les
feſtins que le Roi fait en public. L'uſage
de ces feſtins eſt très ancien dans la Perſe
, puiſque le livre d'Eſther fait mention
de la ſomptuoſité du banquet d'Afſuérus
; mais ceux qu'on fait maintenant
ſont plutôt des feſtins d'audience que des
banquets de réjouiſſance. C'eſt durant ces
feſtins que le Roi traite des affaires d'Etat&
qu'il donne audience aux Miniſtres
des Princes Etrangers. On y étale tout ce
qu'il y a de plus précieux dans la maiſon
du Roi. Onmet en parade devant lafalle,
quantité d'éléphans , de lions , de tigres ,
de léopards & tous les animaux rares de
la ménagerie ; les chaînes& les clous avec
leſquels on les attache font d'or , & chacun
de ces animaux a devant lui deux cuvettes
d'or , dans l'une deſquelles eſt ſa
boiſſon , & dans l'autre ſa nourriture.
Mais cequi releve l'éclat de ce pompeux
étalage , c'eſt le coup - d'oeil magnifique
que préſentent dix-huit chevaux de main,
rangés devant cette falle ; chaque cheval
vaut un tréſor. Les étriers ſont d'or , les
brides , les devants & les derrieres des
ſelles font d'or émaillé , garni de pierres
JUILLET. I. Vol. 1774. 77
précieuſes auſſi bien que les houſſes. On
range quelquefois parmi ces chevaux des
ânes ſauvages richement enharnachés , &
l'on met devant eux comme devant chaque
cheval deux baſſins d'or , où ſont leur
nourriture & leur boiſſon. Un Eſpagnol
ſe trouvant à cette Cour, furpris de voir
des ânes fauvages ſi bien parés , & fi richement
couverts , perdit ſa gravité , &
ne put s'empêcher de rire: un Officier
de la Cour s'approcha de lui & lui demanda
fort civilement ce qui lui donnoit
occaſion de rire. Il répondit qu'il rioit
de voir traiter avec tantde diſtinction des
animaux qu'on regardoit avec le dernier
mépris en Eſpagne. L'officier lui répliqua
avec reſpect : C'eſt que les ânes font
communs dans votre pays , & nous en
faiſons grand cas dans le nôtre , parcequ'ils
y font très - rares .
:
ود
ود
"
ود
Le Comte de Valmont , ou les Egaremens
de la raison ; lettres recueillies & publiées
par M*** ; 3 vol . in 12. A Paris
, chez Moutard, libraire.
Ce roman épiſtolaire , dont les incidens&
les caracteres n'ont été tracés que
pour amener des ſujets d'inſtruction ,
peut-être regardé comme un code de re
78 MERCURE DE FRANCE.
ligion & de morale , une eſpece de manuel
propre aux perſonnes de tout état ,
de tout âge & principalement aux jeunes
gens qui , peu affermis dans les principes
de leurs devoirs , veulent ſe mettre en
garde contre les raiſonnemens captieux
des eſprits ſceptiques & les fauſſes maximes
des coeurs dépravés. Le héros de ce
roman , dont les aventures fervent en
quelque forte de cadres à toutes ces inftructions
, eſt un jeune homme d'un naturel
heureux , mais d'un caractere trop
facile & d'un génie trop ardent. Ses pafſions
lui font adopter les principes des incrédules
qui peuvent favoriſer ſes égaremens.
La réflexion , les conſeils d'un
pere fage & inftruit , la conduite d'une
épouſe tendre & vertueuſe ramenent inſenſiblement
le Comte de Valmont & le
rendent à ſes devoirs , à la religion & à
Jui-même.
L'auteur , afin de rendre les inftructions
répandues dans cet ouvrage plus
utiles , plus intéreſſantes & plus propres
à être faiſies par toute forte de lecteurs,
ne fecontente pas deconvaincre l'eſprit;
il parle encore au coeur par la peinture
naïve des ſentimens de la Nature; il récrée
l'imagination par les images agréa
JUILLET. I. Vol. 1774. 79
bles du bonheur que procure la vertu ;
il échauffe le coeur du patriote françois
par les motifs qu'il lui rappelle pour ai.
mer de plus en plus ſes Princes . , Dans
"
"
ود
ود
quel temps , écrit le Marquis de Val-
"mont à fon fils , le Prince , la patrie
doivent- ils nous être plus chers que
dans le fiecle où nous vivons ? Toutes
les cauſes de nos anciennes révolutions
&de nos plus grands malheurs font difparues
. Nous ne connoiffonsplus ces dé
membremens & ces partages fi funeſtes
» entre les enfans de nos Rois; les grands
fiefs , & la tyrannie des ſeigneurs ; ces
„ hauts juſticiers, qui redoutoient les frais
„ delajuftice qu'ils devoient à leurs vaſ
faux; l'énorme & dangereuſe puiſſance
des Grands; cette valeur mal entendue
des chefs , qui nous afait éprouver tant
dedéfaites , & cette rivalité entre plu-
> ſieurs commandans , qui nous a dérobé
tant de victoires ; ces conquêtes
éloignées qui nous faifoient perdre de
vue notre propre pays; le conflit des
autorités; les diviſions de ſecte & de
parti , & les entrepriſes des ſectaires ,
formant comme une république à part
au ſeinde la monarchie; nous n'avons
, plus d'ennemis dans le coeur du royau.
9"
"
"
"
"
"
"
80 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
"
"
"
"
„ me & fur nos frontieres ; tout enfin par
mi nous eſt rappelé à l'unité : unité
précieuſe , qui rend aux yeux des vrais
ſages notre genre de gouvernement ſi
refpectable ; &qui fait de nos Roisl'i-
„ mage de Dieu ſur la terre ! Les François
ſont tous les membres d'une même
famille ; ils font un peuple de freres ,
ſous l'autorité d'unpere commun . C'eſt
cette autorité ſainte qui les unit entre
„ eux , en les uniſſant à leur chef;&dans
cette union fi belle , leur amour pour la
patrie s'identifie avec celui qu'ils ont
pour le Monarque. Elevés eux- mêmes
dans ces maximes , nos Princes , après
avoir obéi comme nous avec reſpect ,
„ avec tendreſſe , apprennent à régnerun
jour ſur nous dans le même eſprit que
leur pere : leur pouvoir tranſmis par
droit de ſucceſſion , ſans altération , fans
partage , les invite à le transmettre avec
les mêmes avantages à leurs enfans . Les
intérêts deleur propre fang leur deviennent
communs avec les nôtres ; aſſurés
de l'héritage qu'ils lui laiſſent , & par
leurs droits & par notre amour , ils
ne ſont point tentés comme les deſpotes
&les tyrans , d'en cimenter laduréepar
la violence; & leur empire ſe perpétue
fans
"
"
"
α
"
"
"
"
*
JUILL ET. I. Vol. 1774. 8г
,, fans effort , comme il s'eſt établi fans
contrainte. Aufſi , à bien peu de re-
" gnes près , ne comptons nous dans nos
,, faſtes que de bons Rois. Eh ! quelledou-
,, ce récompenſe ne trouvent-ils pas à leur
,, amour pour nous , dans ce cri du Fran-
,, çois , fi vif, ſi répété , quand il voit
ود
"
59
ſon Prince , & qu'il fait qu'il en eſt chéri
! Dans ce cripublic , quel motifd'en-
,, couragement pour eux à nous aimer
toujours davantage , & à nous rendre
„ toujours plus heureux ! Quelle leçon au
contraire , quand ce cri s'affoiblit !Parmi
des peuples eſclaves , on a vu des
Empereurs ſe déguiſer pour ſavoir ce
qu'on penſoit d'eux : ici le Prince n'a
qu'à ſe montrer.
"
و د
"
و د
وو
On trouve , dans ces mêmes lettres ,
pluſieurs points de controverſe diſcutés;
&, comme cet ouvrage eſt particulièrement
deſtiné à l'éducation dela Jeuneſſe ,
l'auteur lui rappelle les raiſonnemens ſi
ſouvent oppoſés au ſyſtême des incrédules
, & particulièrement à celui des Naturaliſtes
; dénomination employée dans ces
lettres pour ſignifier les partisans de la
loi naturelle .
Ces lettres contiennent auſſi pluſieurs
diſcuſſions fur le mal moral , le mal phy
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ſique , le luxe , l'éducation &autres objets
les plus importans de notre moralité.
Dans toutes ces diſcuſſions on voit un
bon citoyen , un ami de l'ordre & de la
vertu , un écrivain qui a nourri ſon eſprit
de la lecture des meilleurs ouvrages de
nos jours , & a cherché à faire paſſer les
fruits de cette lecture dans leslettresque
nous venons d'annoncer & les notes qui
les accompagnent.
Méthode aisée pour prononcer & parler
correctement la Langue Angloise , fans
le ſecours d'aucun maître ; par J. A.
Dumay ; vol. in-80. AParis , chez Merigot
l'aîné.
Ce traité eſt diviſé en trois parties qui
apprennent comment il faut prononcer
les voyelles , les diphtongues &les conſonnes.
Chaque page offre trois colonnes.
La premiere colonne repréſente lesmots
anglois ; la feconde en indique laprononciation
,& la troiſieme en donne l'explicationenfrançois.
Outre les ſignifications
générales , l'auteur a été attentifàdonner
les ſignifications particulieres de chaque
terme; il expoſe dans des notes les raifons
ſur lesquelles il s'appuie pour monJUILLET.
I. Vol. 1774. 83
-
trer de quelle maniere on doit arranger
les différens idiômes , & pour enfeigner
la véritable conſtruction angloiſe.
La Langue Angloiſe eſt compoſée de
beaucoup de termes empruntés des langues
occidentales , & principalement de
la Langue Saxone & de la Langue Françoiſe.
Ce mélange d'idiomes empêchera
toujours d'établir des regles certaines fur
la prononciation de tous les termes en
général. La méthode que nous venons
d'annoncer ne peut donc diſpenſer abſolument
un François qui veut apprendreà
prononcer l'Anglois , de confulter l'ufage
ou un maître de langue; mais elle lui fa.
cilitera beaucoup la prononciation des
mots les plus difficiles ; elle ſuppléera ,
dansbiendes occaſions, aux leçons orales
&l'aidera à retenir les exceptions que le
caprice ou la bizarrerie a introduitesdans
la prononciation de la Langue Angloiſe ,
ainſi que dans celle des autres Langues.
و
Second Recueil de Mémoires & Obfervations
fur la perfectibilité de l'Homme :
dédiés à M. de Sartine , Confeiller
d'Etat , Lieutenant Généralde Police ;
par M. Verdier , conſeiller médecin
ordinaire du feu Roi de Pologne , in- 製
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
ſtituteur phyſicien , &c. A Paris , chez
Moutard , 1774 .
Les eſprits patriotes qui s'intéreſſent
à la culture des hommes & au renouvellement
de l'art néceſſaire qui s'en
occupe , attendoient avec empreſſement
la continuation de l'ouvrage que M.
Verdier annonça , il y a deux ans , fous
le titre de Recueils fur la perfectibilité
de l'Homme . Un Magiſtrat caractérisé
par ſon zêle pour le bien public , vient
d'encourager l'auteur,en donnant uneattention
particuliere fur fon ouvrage& fur
ſes travaux , & le Public va être à portée
de juger de ſa théorie&de ſa pratique par,
ces recueils .
Le ſecond , qui paroît maintenant , dé
bute par un nouveau Tableau d'Education
physique. En réfutant la notion de nature
&d'éducation négative que nosmétaphyſiciens
répandent à l'envi dans tous les
ouvrages,M.Verdier prend pour principe
que l'enfant ne fait & ne fait rien naturellement
, qu'il doit tout apprendre ; que
l'art par conféquent doit conſiſter à développer
fans ceſſe ſes facultés , &àcorriger
les vices que le haſard ne manque jamais
de jeter dans ſes fonctions lorſqu'ilprend
la place de l'art.
JUILLET. I. Vol. 1774. 85
Après avoir fait reconnoître à ſes lecteurs
les colonnes ſur leſquelles la nature
générale des hommes eſt poſée , il recherche
les caufes de la dégradation &de la
perfection de la nature particuliere des
individus . L'homme, dans le premier inſtant
de ſa vie , eſt , dit- il , le réſultat du
tempérament des deux êtres qui ont concouru
à ſa formation ; maisbientôt ſa nature
ſe détériore ouſe perfectionne par les
fucs qu'il reçoitde ſa mere , par le lait de
ſa nourrice , par le régime qu'on fait fuccéder
, mais fur- tout par celui que l'éleve
obſerve dans le temps de la puberté. M.
Verdier prétend que le lait des animaux
convient mieux aux enfans que celui des
nourrices , & que celui de chaque animal
a des propriétés qui le rendent propre à
corriger les natures vicieuſes ; mais il eſt
pourtant bien éloigné de le préférer au
lait des meres , avec un auteur moderne
qui a ſcandaliſé les coeurs ſenſibles par ce
paradoxe contre nature. Enréglant le régime
, M. Verdier voudroit qu'on fît autant
d'attention aux effets que chaque
ſubſtance opere ſur la conſtitution délicatedes
enfans, ſuivant les principes dont
ils ſont compoſés , qu'à leur correſpondance
avec les forces digeſtives de leur
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
eſtomac. C'eſt ſur tout fur les organes
ſenſibles & irritables qu'on doit, ſuivant
lui , ſuivre les effets des ſubſtances nourricieres
&médicamenteuſes. Ilpoſe à cet
égard pour principe , contreleſentiment
général du vulgaire & des phyſiologiſtes
même , que l'enfant , preſque inſenſible
au moment de ſa naiſſance , mais auffi
très irritable , acquiert de la ſenſibilité
juſqu'à l'âge viril , à meſure qu'il perd de
fon irritabilité. Ce nouveau principemé .
rite d'être approfondi: il annonce plusde
préciſion dans la théorie de l'éducation
phyſique.
Paffant enſuite à l'art de développer les
mouvemens volontaires , M. Verdier
avance encore contre les théories communes
, que tous les organes qu'on regarde
comme naturellement foumis à la volonté
, nefont, dans les premiers temps de la
vie, que des refforts bruts , purement méca
niques , & certainement sans aucune foumisfion
aux ordres de l'ame : que le hasard ,
il eft vrai , ne met en action que lesmuscles
qui font le plus diſpoſés au mouve.
ment par leur grande quantité de nerfs ;
mais que l'art peut les foumettre tousplus
ou moins à l'ame , leur donner les déter.
minations les plus avantageuſes , & corri-
:
JUILLET. I. Vol. 1774. 87
ger les vicieuſes que le haſard a fait naître.
Il poſe les principes de cet art , & il
en fait l'application aux organes de la ſuccion
, de la déglutition , de la digeftion ,
de la reſpiration , de la circulation du
fang , des excrétions , du marcher , du toucher&
de l'amour. Sur chacune de ces
fonctions il fait voir les dangereux effets
des routines qu'on ſupplée aux procédés
qu'inſpirent les loix de l'économie animale.
L'art n'a pas moins d'efficacité ſur la
configurationdes parties du corps humain,
en réglant par le régime l'action des organes
extérieurs , qui font les premieres
cauſes de l'accroiſſement & la réſiſtance
extérieure que l'athmoſphere leur oppoſe ;
en déterminant l'action réciproque des
organes les uns ſur les autres , & fur- tout
celle des muſcles ſur les os. Cedernier
jeu, entiérement foumis à la volonté,donne
les principes d'arts nouveaux très-efficaces
pour corriger les difformités des
membres par des exercices appropriés&
pardes muſcles artificiels qui ont lesmêmes
actions & les mêmes effets que ceux
de la nature.
M. Verdier ne voudroit pas qu'on com.
mençat l'éducation littéraireavantd'avoir
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
développé les ſens au moyen de l'exercice
méthodique de leurs organes par leurs
agens: c'est- à- dire , d'une main par l'autre
, des yeux par le priſme , des oreilles
par le monocorde , le gloſſometre & le
cronometre ; des organes , du goût & de
l'odorat par une collection de faveurs ,
reglée d'après les principes de la chimie ;
de la faim , de la foif & de l'appétit vénérien
par le régime , & enfin de tous les
ſens par le tact , pour former , par l'expérience
, leurs témoignages qu'on regardoit
comme naturels avant MM. Moulineux
&Locke.
Il n'eſt point deſens dont l'uſage ne foit
attaché à l'action préliminaire de quelques
muſcles. De là ledernier art de l'éducation
phyſique , dont l'objet eft de réunir les
fonctions mufculaires avec celles des ſens.
Après être entré dans le détail de chacune
de ces actions ſympathiques , M. Verdier
en examine la réunion dans le cerveau ;
& en démontrant que l'analyſe & la fyntheſe
ſont les effets naturels de la méca
nique des fens , & particulièrement du
fens intérieur , il jette les fondemens de
l'éducation morale & littéraire qui feront
l'objet de ſon troiſieme recueil.
Ce mémoire eſt ſuivi de pluſieurs ob.
JUILLET . I. Vol. 1774. 89
fervations ſur l'état des nouveaux - nés ,
fur celui des enfans nés avant terme , &
fur un homme réduit , par une maladie
du cerveau , à l'état d'un enfant nouveauné
. Ces obſervations rendent ſenſibles
les deux termes de la vie. Dans les principes
de M. Verdier , l'enfant doit apprendre
à tetter comme toute autre cho .
fe; & cet auteur démontre , par- ces obfervations
, comment le foetus eſt inſtruit
dans cet art , pendant les derniers mois
de la groſſeſſe ; comment on doit juger
de la vitalité d'un avorton, d'après le plus
ou moins d'habileté qu'il y a acquiſe , &
comment le vieillard ſoutient ſa vie tant
qu'il conſerve l'habitude d'avaler .
Ce recueil eſt terminé par l'hiſtoire
phyſique de la Maiſon d'Education de
MM. Verdier & Fortier. Après avoir décrit
l'état phyſique de chacun de ſes éleves
, M. Verdier expoſe les effets que
l'eau de la Seine , priſe à ſon entrée dans
Paris , l'air pur que cette riviere charrie
avec ſes eaux , debonsalimens , des exercices
, la privationde toute peine corporelle&
les variations de l'athmoſphere ont
produit fur eux ; genre nouveau d'obſervations
auxquels l'auteur invite les inſtituteurs.
Et en effet, ſi l'éducation eſtun
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
art , ce n'eſt que de l'obſervation&de
l'expérience qu'on doiten eſpérerdesprogrès
& la perfection.
Laſeule véritable Religion démontrée contre
les Athées , les Deiſtes & tout les
Sectaires , par M. l'Abbé Heſpelle ,
Docteur de Sorbonne& Curé de Dunkerque.
AParis , chez Hériſſant , rue
Notre-Dame ; Humblot , rue St Jacques;
de Laguette , rue de la Vieille
Draperie. Tome II , un vol. in 12.
276 pag. 1774 , avec approbation &
privilege du Roi.
Ce deuxieme volume n'eſt pas moins
intéreſſant que le premier ; il comprend
auſſi quatre chapitres. M. l'Abbé Heſpelle
yexpoſe toutes les différentes religions
&ſectes quiſubſiſtent encore aujourd'hui,
&en fait voir les erreurs . Dans lese chapitre
, après avoir fait voir l'extravagance
du paganiſme , il montre qu'à la Chine ,
avant les Miſſionnaires , il nereſtoit que
quelques principes de la loi naturelle ; encore
étoient-ils bien défigurés ; qu'ils
croyoient l'exiſtence d'unDieu,mais qu'ils
lui aſſocioient des eſprits inférieurs qui
préſidoient aux villes,&c.; qu'ils croyoient
une Providence , l'immortalité de l'ame ,
JUILLET. I. Vol. 1774 90
&e. Mais.... il s'occupe enſuite de la
chronologie des Chinois. Il démontre
que la prodigieuſe antiquité qu'on donne
à cet Empire ne peut ſe prouver ni par
aucun livre chinois ni par aucune obſervation
aſtronomique; que ce que l'hiſtoire
rapporte des premiers Empereurs peut
être attribué aux Patriarches dont il eſt
parlé dans l'Ecriture.
Enfuite , il parle de l'aveuglement des
Juifs . Les différentes prophéties qu'il rapporte
, auxquelles ils ne peuvent rien répliquer
, font voir leur infidélité. „ La
» preuve , dit- il , la plus complette con-
» tre eux , eſt que cet homme qu'ils ont
» crucifié comme l'opprobre & l'anathê-
» me de toute la terre... entre deux voleurs
, pour rendre fa mémoire infame
&odieuſe à la poſtérité , s'eſt néan.
„ moins fait adorer par tout l'Univers ,
&afait embraſſer une religion qui épu
„ re tous les ſentimens de la nature&
" combattoutes les paſſions." LeMahométiſme
, qui n'eſt qu'un mélange monf
trueux du Judaïſme avec quelque peu du
Chriftianiſme , termine ce chapitre. , Mahomet
, dit - il , a puiſé dans nos livres
> ſaints quelques paſſages qu'il a inter-
» prétés à ſa guiſe, auxquels il a joint
1
92 MERCURE DE FRANCE.
"
„ quelques erreurs des Jacobites , &beau
coup de rêveries & de paradoxes ſan's
liaiſon , ſans raiſonnement , & en a com -
poſé une loi qu'aucun homme ſenſé ne
peut regarder comme venant de Dieu ,
puiſqu'elle répugne aux bonnes moeurs
& à la droite raiſon.
"
30
"
"
a
"
ود
"
"
Dans le 6º . M. l'Abbé Heſpelle s'occupe
à démêler , parmi toutes les ſociétés
qui ſe diſent chrétiennes , celle qui doit
nous fixer. , Il eſt certain , dit-il , qu'ily
, a ſur la terre une ſociété viſible à qui le
dépôt de la révélation a été confié ....
que cette fociété eſt celle où on enfei-
„ gne ce que J. C. a enſeigné, & ceque
les Apôtres ont annoncé; celle où on
eſt ſoumis à ceux que J. C. a établis
pour nous conduire... que Dieu lui a
„ imprimé des caracteres ſi ſenſibles que
tout eſprit attentif eſt obligé de dire :
voilà la ſociété qui profeſſe les vérités
» que Dieu arévélées , qui a recours aux
facremens qu'il a inſtitués... dans la
„ quelle Dieu veut qu'on vive ; & qu'il
„ n'ya qu'une ſociété qui a Dieu pour auteur
, parce que les objets révélés étant
toutes vérités émanées de la Sageſſe é
ternelle, ne peuvent ſouffrir aucune altération
, & que Dieune peut autorifer
"
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 93
ود
- ,, deux contradictoires . " Il rapporteen .
fuite les différens ſignes qui doivent diftinguer
cette ſociété. Enparcourant toutes
les ſectes , il fait voir qu'il n'y a que
l'Egliſe Romaine qui a ces caracteres.
L'ordre que l'auteur met dans cette difcuſſion
, la netteté & la préciſion qui regnent
par- tout , ſont propres à convaincre
ceux qui font dans l'erreur. Cepoint étant
de la derniere conféquence pour le falut
éternel , M. l'Abbé Heſpelle a mis tout
en oeuvre pour porter ſes preuves juſqu'à
l'évidence.
Dans le ſeptieme chapitre , M. l'Abbé
Heſpelle traite des regles de la Foi , de
l'écriture&dela tradition. Ilprouve qu'il
faut admettre des traditions ; que la certitude
des vérités révélées eſt auſſi ferme
que celle des vérités métaphyſiques les
mieux démontrées; que la foi des Catho .
liques eſt divine ; qu'elle est fondée fur
la parole de Dieu , fûrement & infailli
blement bien entendue.
Dans le huitieme, M. l'Abbé Heſpelle
réunit tous les obſtacles qui ferment aux
ſectaires les portes du falut , & tout fon
ouvrage annonce un bon logicien & un
profond théologien .
1
94 MERCURE DE FRANCE.
Traité des intérêts des Créances fuivant les
loix & usages observés tant en pays
Coutumier qu'en pays de Droit Ecrit ;
par M. le Camus d'Houlouve , ancien
Avocat au Parlement ; vol. in- 12.
Prix , 3 liv. relié. A Paris , chez Fr.
Amb. Didotl'aîné , libraire- imprimeur ,
1774 , avec approbation & privilege
duRoi.
On a donné au Public différens traités
fur l'uſure , le prêt , les billets de commerce
, &fur la légitimité ou illégitimité
des intérêts convenus ou payés en pareil
cas ; mais ces ouvrages , quoique trèsutiles
pour ce qu'ils renferment , n'ont
embrafſé que la moindre partie des intérêts
dont il peut être queſtion dans les
affaires réglées à l'amiable ou portées en
Juſtice; &, par cette raiſon , ſont infuffifans
aux Jurifconfultes , comme aux Juges
, pour leur indiquer les fources où ils
peuvent puiſer des moyens dedéfenſe ou
dedéciſion ſur toutes les eſpeces d'inté
rêt. M. le Camus a fait des recherches
ſur les intérêts de toutes les créances qui
en font fufceptibles ; il a difcuté ces dif
férens intérêts d'après les loix& la jurifJUILLET.
I. Vol. 1774. 95
prudence des arrêts qui les autoriſent ou
les rejettent , & il a expliqué la diverſité
de ces loix&de cette juriſprudencedans
les différentes provinces du royaume ,
dont les unes font régies par des coutumes
, & les autres par leDroit Ecrit. L'analyſe
de cet ouvrage peut en faire connoître
l'utilité.
Ce traité eſt compoſé de douze chapitres
, dont pluſieurs font diviſés par des
fections.
Le chapitre premier , des Intérêts engé.
néral, renferme ladéfinition des intérêts,
leur origine du Droit Romain, la com
paraiſon de ce Droit avec le Droit François
ſur cette matiere; & l'auteur , en
fixant l'état actuel du Droit François ſur
les intérêts , annonce toutes les eſpeces
d'intérêts dont il doit traiter.
Le chapitre ſecond , des intérêts légaux
ou de droit , traite des intérêts des dots ,
repriſes , remplois ,&autres conventions
matrimoniales; des intérêts dûs à l'occafion
des ſucceſſions échues , ou desdroits
qui en tiennent lieu ; des intérêts relatifs
aux tutelles des mineurs ,& aux curatelles
des interdits pour démence ; des intérêts
duprixd'un immeuble ou bien réputé tel ;
enfindes intérêts dûs à titre dedommages
96 MERCURE DE FRANCE..
& intérets , tous interêts exigibles par la
nature de la choſe ou en vertu de la dif,
poſition de la loi.
Le chapitre troiſieme , des Intérêts conventionnels
, a pour objet les intérêts dûs
en vertu d'une ſtipulation licite. L'auteur
obſerve ſur le prêt Mutuum , qu'en pays
coutumier on ne peut ftipuler aucuns intérêts
pour ce prêt fait à des pauvres comme
à des riches , & pour cauſe de commerce
, comme pour l'acquiſition d'un immeuble
, encore que l'emprunteur puiſſe
en retirer du profit; parce que l'argent, qui
eſt ſtérile deſa nature , n'en peut produire
d'autre ſans aliénation. Il excepte cependant
de cette prohibition les intérêts
ſtipulés entre négocians &marchands fréquentant
les foires de Lyon , & pour obligations
rélatives à leur commerce & payables
en paiemens de ces foires , fuivant
lesloix & réglemens à ce ſujet , & il comprend
aufſi , dans cette exception pareille
ſtipulation entre toutes perſonnes dans
quelques - unes des provinces régies par le
Droit Ecrit , & quelques autres lieux où
la préſomption du lucre ceſſant ou du
dommage naiſſantparoît l'antorifer. Mais
il établit la légitimité de la ſtipulation
des intérêts en vente de choſes mobiliaires
JUILLET. I. Vol. 1774. 97
res dont le prix dépend de la volonté des
Parties , & qui ſont ſuſceptibles de pareils
accroiſſemens . Telles ſont des pratiques
d'offices de notaire ou procureur ; un fond
de commerce de marchand ou artiſan ;
une ceffion de manufacture , d'entrepriſe,
de ſociété, enfin une univerſalité de meubles;
parce que ces intérêts font partie du
prix, que de pareils meubles peuvent produire
des fruits induſtriaux , & qu'il y a
compenfation des fruits avec les intérêts .
Enfin l'auteur traite des intérêts qui peuvent
être ſtipulés en matiere de dons &
legs , dont ils font la convention ou l'accroiſſement
; dans les tranſactions dont
ils font la condition , dans les ſociétés , à
cauſe du riſque de la perte comme du
gain.
Le chapitre quatrieme , des intérêts judiciaires
, traite des intérêts qui peuvent
être demandés en Juſtice & des formalités
néceſſaires pour les obtenir.
Le chapitre cinquieme , des, Intérêts
d'intérêts , diftingue ceux qui peuvent
êtredemandés & doivent être adjugés,de
ceux qui ne peuvent être adjugés , encore
qu'ils aient été requis.
Les intérêts de la premiere eſpece font
ceux des intérêts dûs par un tuteur à fon
G
98
MERCURE DE FRANCE.
mineur; ceux des arrérages de rente échus
par un partage à un héritier , &pour lef
quels , faute de paiement , il exerce fon
recours contre ſes cohéritiers; ceux des
intérêts pour lesquels un créancier a été
colloqué utilement dans un ordre , quand
l'acquéreur n'a pas conſigné le prix de fon
adjudication ; ceux des arréragesde rente
fonciere ou viagere , de loyers ou fermages,
de douaire , & autres intérêts légaux
ou dedroit ; enfin ceux des fruits d'un héritage
dont un poffefſeur est tenu de ſe
déſiſter. Cependant ces regles générales
reçoivent quelques exceptions en différens
pays de Droit Ecrit, & elles font
expliquées.
Les intérêts de la ſeconde eſpece font
ceux des intérêts judiciaires , ceux des arréragesde
rente conſtituée à prix d'argent,
&ceux des intérêtsdûs à un mineur pour
le reliquat de fon compte de tutelle , lefquels
ne peuvent jamais être adjugés.
Le chapitre fixieme , du Taux des Intérêts
, porte que ce taux eſt le même que
celuides rentes conſtituées àprixd'argent.
L'auteurindique ces différens taux depuis
1509 juſqu'à préſent ; mais il établit la
différence qu'il y a entre les rentes& les
intérêts , en ceque le taux d'une rente eſt
JUILLET. 1. Vol. 1774 90
invariable & toujours le même que celui
du temps de fa conftitution , & qu'au
contraire le taux des intérêts fuit celui des
édits , & varie à chaque changement de
taux.
Le chapitre ſeptieme , de l'Hypotheque
des Intérêts , prouve que les intérêts qui
font l'acceſſoire du principal , ont la mê
me hypotheque que le principal , ſauſ
quelques exceptions en Normandie , en
Auvergne & au Parlement de Toulouſe.
Le chapitre huitieme , de l'imputation
des paiemens relativement aux intérêts ,
traite de l'imputation de fait , qui eft la
même en tous lieux& qui écarte toute
imputation de droit; & de l'imputation
de droit , ainſi que de ſes différences en
pays coutumier& en pays de droit écrit.
Le chapitre neuvieme , de l'extinction
des Intérêts , établit que les intérêts peuvent
ceſſer par le paiement de fait ou de
droit , par la confufion , par la novation,
par la confignation ou le dépôt , par l'adjudicationpardécret
ou par l'ordrede fon
prix, par la péremption d'inftance , s'il
s'agit d'intérêts judiciaires ;& en pays de
droit écrit, par le doublement du prin
cipal, ſaufquelques exceptions.
Le chapitre dixieme, des Gages réels
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
qui produisent des fruits ou des intérêts,
ou le fimple paiement des dettes , traite de
trois eſpeces de gages de cette nature.
:
>
Le premier Gage eſt l'Antichreſe. Par
ce contrat le créancier jouit de l'héritage
de ſon debiteur tant qu'il n'en eſt pas
payé,& compenſe les fruits de l'héritage
avec les intérêts de ſa créance. L'antichreſe
n'eſt tolérée en pays coutumier que
dans quelques cas particuliers; mais elle
eſt reçue dans preſque tous les pays régis
par le droit écrit, ſous la condition que
les fruits n'excedent pas les intérêts légitimes
de la créance.
Le ſecondGage eſt le Contrat pignora.
tif. C'eſt un acte par lequel le débiteur
vend ſonhéritage ſous facultéde rachat, à
fon créancier ,& le créancier loue ce même
héritage à ſon vendeur par une redevance
à-peu-près égale aux intérêts de ſa
créance; mais ſi le débiteur n'exerce le
rachat au temps convenu , le créancier
peut faire vendre l'héritage par décret, &
être payé de ce qui lui eſt dâu , ſur le prix
de l'adjudication. Cecontrat n'eſt enuſage
que dans quelques coutumes, àcauſe de
leur courte preſcription des hypotheques.
Il eſt peu uſité en pays de droit écrit où
l'antichreſe paroît préférable.
JUILLET. I. Vol. 1774. 10
Le troiſieme Gage eſt leſimple Engagement.
Par ce contrat le créancier reçoit
l'héritage de ſon débiteur, en gage de ſa
créance, pour être payé ſur les fruits de ce
qui lui eſt dû en principal , intérêts &
frais . La coutume de Bretagne & le droit
commun autoriſent ce dernier gage , qui
eſt bien différent des précédens , & qui
n'a rien d'onéreux pour le débiteur, puifque
le créancier eſt tenu de lui compter
des fruits qu'il a perçus ,& de les imputer
ſur ſa créance , ſuivant les regles de l'imputation
de fait, ou de droit.
Le chapitre onzieme , des contrats &
groſſe aventure , explique la nature , la forme
, les regles & l'exécution de ce contrat
, & les intérêts extraordinaires qui
peuvent être ſtipulés à cauſe du riſque de
la perte du prêt ; & que c'eſt moins un
ſimple prêt qu'une eſpece de ſociété entre
le donneur à la groſſe & le preneur. Ce
chapitre eſt fondé ſur les diſpoſitions de
Fordonnance de la Marine au même titre
dont il eſt un commentaire ſuccinct; &
renferme l'examen , ladiſcuſſion & la folution
de pluſieurs queſtions d'après ſes
trois commentateurs.
Le chapitre douzieme & dernier , de
Ufure , traite de l'uſure modérée & de
1
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
l'uſure exceſſive. L'auteur y rapporte les
différentes loix du royaume fur ce crime,
explique comment il peut être prouvé&
de quelles peines il doit être puni.
Cette analyſe prouve quelles ont été
les recherches de l'auteur ſur les intérêts
de toute forte de créances , & avec quel
ordre & quelle préciſion,il a traité une
matiere auffi étendue ; ce qui doit rendre
fon ouvrage également utile aux Magif
trats , aux Jurifconfultes & au Public. 1
Mélanges historiques , politiques , critiques
& philosophiques ; deux volumes in 80.
brochés , Prix , 6 liv. 4 f. chez d'Houry
, imprimeur- libraire.
:
2
P
CET ouvrage eſt diviſé en trois parties.
La premiere contient un abrégé d'hiſ
toires choiſies depuis le commencement
de l'Ere Chrétienne juſqu'à la paix d'Utrecht
qui mit fin aux guerres de Louis
XIV. L'auteur y rapporte auſſi quelques
traits frappans dela vie privée dece grand
Monarque, qu'il a laiſſés écrits de fa main,
&qui font connus de très peu de perfonnės..
La ſeconde eſt un abrégé de l'hiſtoire
JUILLET. I. Vol. 1774. 103
3
de Louis XV , depuis le commencement
de fon regne juſques aux préliminaires
de la paix de 1763. Vient enſuite un
précis des maximes générales touchant
l'artillerie.
La troiſieme & derniere partie eſt une
deſcription hiſtorique , civile & naturelle
des royaumes de Siam , de l'Abiffinie , de
Tripoli , de Tunis , d'Alger , de l'Amérique
, de l'Empire de la Chine , d'après les
plus ſavans géographes & pluſieurs misſionnaires.
1
Parmi les traits de l'hiſtoire de ces pays
éloignés, l'auteur a choiſi ceux qui font
les plus dignes de notre curiofité & les
plus propres à l'inſtruction ; c'eſt dans cette
vue qu'il rapporte, entre pluſieurs autres
, unjugement mémorable prononcé à
Pékin, ſous le regne de l'EmpereurKanghi.
Ce jugement eſt d'autantplus intéreſ
fant qu'il tient à l'éducation de la Jeuneſſe
Françoiſe , dont le Ministere s'occupė
beaucoup de nos jours , afin d'en faire
des citoyens inſtruits & vertueux.
- On trouve auſſi dans ce recueil le portrait
des conquérans , & la notice des
femmes illuftres qui ſouvent ont difputé
la palme aux héros. L'auteur a fait
quelques obſervations ſur les intérêts des
G4
104 MERCURE DE FRANCE,
1
Souverains & fur les reſſorts de la politique.
Toutes ces notions peuvent être
avantageuſes aux jeunes militaires auxquels
l'auteur dit qu'il a particulièrement
intention de fournir des connoiſſances relatives
à leur profeſſion.
Acmet III , fils de Mahomet IV , fut
nommé Empereur après la dépoſition de
fon frere Mustapha II. Les ſéditieux qui
l'avoient élevé à l'empire , l'obligerent
d'éloigner la Sultane fa mere , qui leur
étoit ſuſpecte. Il leur obéit d'abord ;
mais , las de dépendre de ceux qui lui
avoient donné la couronne, il les fit tous
périr les uns après les autres , de peur
qu'un jour ils ne tentaſſent de la lui ôter.
Dès qu'il fe vit affermi ſur le trône , il
s'appliqua à amaſſer des tréſors. CeSultan
fit la guerre aux Ruſſes , aux Perfans , aux
Vénitiens , auxquels il enleva la Morée.
Moins heureux dans la guerre contre
l'Empereur d'Allemagne , il fut battu en
Hongrie par le Prince Eugene. La paix
ayant été conclue avec l'Empire , il ſe pré
paroit à tourner ſes armes contre les Perfans,
lorſqu'une révolution le renverſa du
trône en 1730 , & y plaça fon neveu. Ce
Prince étoit en prifon quand on lui ap.
porta la couronne. Acmet fut enfermé
40
JUILLET. I. Vol. 1774, 105
dans la même retraite , après avoir donné
les avis ſuivans à ſon neveu . ,, Souvenez-,
vous que votre pere ne perdit le trône
35 que pour avoir eu une complaiſance
„ trop aveugle pour le Mufti Seizula Ef-
ود fendi ,&que je ne le perds moi-même
,, que par mon excès de confiance en
,, Ibrahim Bacha , mon Viſir ; profitez de
,, ces exemples . Si j'avois toujours ſuivi
,, mon ancienne politique; ſi je m'étois
,, toujours fait rendre un compte exact
,, des affaires de l'Empire , j'euſſe peut-
,, être fini mon regneauſſi glorieuſement
,, que je l'ai commencé. Adieu : je fou-
,, haite que le vôtre ſoit plus heureux ,
ود
& je vous recommande mes fils & ma
» perſonne. "
:
Médecine pratique de Sydenham avec des
notes , ouvrage traduit en françois fur
la derniere édition angloiſe ; par feu
M. A. F. Jault , docteur en médecine-
& profeſſeur au College royal ; in - 80.
Prix , relié , 7 liv. A Paris , chez P. F.
Didot le jeune , libraire.
Sydenham eſt le premier d'entre les
Modernes qui nous ait donné un recueil
conſidérable d'obſervations demédecine ,
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
de deſcriptions de maladies ,de méthodes
curatives & de regles de pratique.
On peut juger combien un ouvragede
cette nature eſt propre à perfectionner la
médecine : aufli ſon exemple a - t - il été
fuivi par pluſieurs autres excellens médecins:
e
Quand on donne en françois les ouvrages
de Sydenham , c'eſt afin que les perſonnes
qui n'entendent pas la langue latinepuiſſenten
profiter,& que ceux même
qui l'entendent, mais qui aiment encore
mieux ce qui eſt écrit dans leur langue
naturelle , liſent plus volontiers des écrits
ſi inſtructifs & fi utiles . Ce n'estpas qu'on
prétende que Sydenham ſoit exempt de
fautes , on lui en a reproché pluſieurs
mais quand il ne ſe ſeroit trompé en rien ,
il n'en faudroit pas conclure qu'on dût le
ſuivre en tout. Ainſi quelqu'utiles que
foient les ouvrages de Sydenham , il faut
ſe ſouvenir de deux chofes , pour éviter
l'abus qu'on en pourroit faire. La premiere,
c'eſt que l'auteur étoit Anglois , &
que la méthode qu'il fuit ne peut convenir
en tout pour les François , dont le cli .
mat , les alimens , la maniere de vivre &
les maladies ne font pas entiérement les
mêmes ; la ſeconde choſe, c'eſt que les
JUILLET. I. Vol. 1774. 107
remedes que l'auteur recommande ne
doivent pas être employés au hafard,
mais feulement par le conſeil d'un médecin
fage , auquel il appartient de décider
cet objet ſuivant les circonstances.
Le même libraire vient de recevoir de
l'Etranger les livres ſuivans :
Artis medicæ principia. Hippocrates ,
Aretæus , Alexander Tral. Celſus , Aurelianus
,&c. recenfuit, præfatus eſt , Albertus
de Haller. Lauſannæ , 1769 à 1773 ,
11 vol. in- 80. Prix , relié , 42 liv.
L'on vendra ſéparément ,
4
Hippocrates , 4 vol. in- 80, 16 liv.
Aræteus Cap. I vol. in-8°.
Alexander Tral. 2 vol. in-80.7
Cor. Celfus , 2 vol. in - 80.
: Cæl. Aurelianus , 2 vol. in-8°.8
?
7 ;
On trouvera auſſi chez le même libraire
quelques exemplaires des ſuivans.
Abrégé des Elémens de Botanique , ou
Méthode pour connoître les plantes ;
par Tournefort. Avignon , 1749 , in-12.
Prix , relié , 3 liv.
L'Inoculation juſtifiée, ou Differtation
pratique & apologétiqueſurcettemétho .
de, avec un Eſſai ſur la mue de la voix,
1
108 MERCURE DE FRANCE.
nouvelle édition par M. Tiſſot. Lausanne,
(Paris) 1773 , in- 12. Prix, br. I liv. 16 f.
Conchyliologie nouvelle & portative ,
ou collection de coquilles propres à orner
les cabinets desCurieux,&c. Paris , 1767 ,
in-12. Prix , rel. 2 liv. 5 fols.
Oeuvres choifies de M. Geffner , contenant
la mort d'Abel , la Nuit , & autres
poëmes ; avec des Idylles , des
Paftorales & autres pieces miſes en
vers françois par différens auteurs , &
les meilleures pieces en ce genre ; précédées
d'une notice raiſonnée de la vie &
des ouvrages de M. Geſſner ; ſuivies
de poëfies diverſes de l'Allemand ,
auſſi en vers françois ; ſçavoir des Fables
, Idylles , Chansons , Odes , &c.
avec des obſervations hiſtoriques fur
la littérature allemande ; vol . in - 12 :
prix , relié en veau 3 liv. A Paris ,
chez Saillant , la Ve Duchefne , Brocas
, Durand & Moutard, libraires.
i
L'Editeur de ce recueil a fait un choix
heureux des oeuvres poëtiques de M.Geffner
, traduites en vers françois , les plus
propres à nous faire connoître cegénie facile,
cette Muſe vertueuſe , ce philoſophe
aimable qui s'eſt moins appliqué à
JUILLET. I. Vol. 1774. 109
donner des préceptes à fon lecteur qu'a
nourrir en lui ces ſentimens tendres &
honnêtes ſi propres à le guider , à le confoler&
à le faire contribuer au bonheur
de la fociété.
: Il fuffit d'annoncer ce recueil. Les Idylles&
autres poëſies qui le compoſent ſont
déjà connues par les verſions de MM.
Léonard , Blin de Sainmore , Mercier ,
François de Neufchâteau , &c. publiées
dans différens journaux. L'éditeur a cru
devoir inférer dans cette collection plu .
ſieurs traductions d'une même piece ,
lorſque ces traductions pouvoient offrir
des objets intéreſſans de comparaiſon , ou
lorſqu'une de ces traductions préſentoit
desdétails ſaiſis avec facilité&qui avoient
été négligés par un premier traducteur.
Le poëme de la Mort d'Abel n'eſt pas la
moindre piece de cette collection & par
fon étendue& par le tableau touchant de
Ja mort du juſte que ce poëme préſente .
Une traduction en proſe , publiée il y a
quelques années par M. Huber , l'avoit
déja fait connoître ; mais la traduction
qu'on en donne ici eſt en vers ; & deux
poëtes y ont travaillé , M. Marteau &
M. Gilbert . Ceux qui font familiariſés
avec les beautés ſimples , nobles& variées
10 MERCURE DE FRANCE.
dupoëme original,pourront encoregoûter
çette traduction , & c'eſt aſſez en faire
Péloge. :
Une notice raiſonnée & très- bien faite
des ouvrages de M. Geſſner enrichit ce
recueil. L'auteur de cette notice , après
nous avoir repréſenté M. Geſſner comme
le chantre de la Nature & le peintre du
Sentiment , nous entretient de ſes talens
pour le deffin & la gravure. Les éloges
qu'on lui donne ici feront confirmés par
tous ceuxquiontvudes deffins &des gra
vures de cet amateur diftingué. Comme
c'eſt le goût principalement qui a mis le
crayon à la main de M. Geffner, il a dû
réuſſir particulièrement dans la partie du
deffin qui n'exige point une étude longue-
&pénible de la figure. Nous avons vude
cet amateur pluſieurs deſſins de payſage
d'une touche facile , pittoreſque& moël.
leuſe. Pluſieurs de ces payſages ont été
gravés par le deſſinateur même qui a fu
donner à ſa pointe la liberté & toutes les
fineſſes de fon crayon. M. Geffner , dans
fon enfance , avoit eu quelques leçons de
deſſin ; dans les années ſuivantes il avoit
encore crayonné beaucoup de papier ,
mais fans fonger à devenir artiſte. C'eft
à l'âge de 30 ans qu'il ſentit naître en lui
JUILLET. I.Vol. 1774. 1
ces deſirs violens qui font la voix du gé
nie. Ils furent excités en grande partie ,
par la vue du beau cabinet formé par feu
M. Heidegger , dont il avoit épouſé la
fille en 1761. Pour plaire à fon beaupere,
il confidéroit ſon tréfor compofé
principalement des meilleurs morceaux
de l'Ecole Flamande , & il devenoit artiſte
pour obéir à la Nature qui épioit en
quelque forte ce moment. Peu s'en eft
fallu que cenouveau goût n'ait été exclufif;
M. Geffner n'étudioit plus que le
Lorrain , Ruiſdaal , le Pouffin. Il riſqua
d'abord quelques fleurons fur les frontif
pices des livres curieux qui ſortoient de
ſon imprimerie; 'mais peu-à-peu il ofa
montrer d'autres eſſais. En 1765 il publia
dix payfages gravés à l'eau forte par luimême
, & les dédia à fon ami M. Watelet.
Douze autre morceaux ontparu en
1769; &, depuis ces premiers effais , M.
Geſſner a fait les ornemens qui accompa
gnent foit les collections de ſes oeuvres ,
foit une traduction allemande du docteur
Svift , & autres éditions forties de fes
preſſes.
Il eſt fait mention , dans cet éloge de
M. Geſſner , d'une lettre que cet amateur
a écrite en 1770àM.Fueffin,peintre
112 MERCURE DE FRANCE.
eſtimé & fon ami , ſur la maniere dont il
eſt devenu deſſinateur & graveur preſque
fans le ſavoir. On trouve dans cette lettre
, qui a pour objet principal les payſages
, genre favori de M. Geſſner , la
route qu'ila fuivie pour parvenir à ſe faire
admirer dans un art qu'il a commencé à
cultiver à l'âge de trente ans. On le voit
d'abord s'eſſayer à copier la Nature , mais
ſe tromper lui - méme , & ſe livrer à des
détails qui détruiſoient l'effet de l'enſem .
ble ; étudier en fuite dans les meilleurs maîtres
la maniere d'imiter en artiſte ce qu'il
avoit fi long-temps obſervé en poëte ;
prendre pourles arbres Waterlo dont le cabinet
de fon beau-pere lui offroit une ample
collection de deſſins; pour les rochers
, Berghem & Salvator Rose ; pour
les campagnes& les vallons , le Lorrain &
Wauvermans; tirer de ces grands morceaux
des croquis pour fon propre uſage,
comme onfaitdes extraits des livresqu'on
veut lire avec fruit; retourner enſuite àla
Nature , qu'il trouvoit déja plus féconde;
apprendre encore à l'école d'Everdingen ,
de Dietrich , &c . l'ordonnance des objets
qu'il empruntoit de ce fonds ſi riche
pour un oeil obfervateur ; & enfin devenir
payſagiſte original, malgré les traits
qu'une
JUILLET. I. Vol. 1774. 113
"
qu'une mémoire des plus heureuſes &
e des plus exercées pouvoit lui faire retenir
de ſes modeles. Ce n'eſt- là qu'une partie
des détails contenus dans cette lettre que
l'auteur de l'éloge auroit dû traduire en
entier pour la fatisfaction des amateurs . *
Il s'eſt contenté d'en détacher l'endroit
ſuivant où il ſemble que M. Geſſner s'eſt
peint lui même d'une maniere indirecte
: Si le goût de l'artiſte , dit - il ,
„ ne devient pas une paſſion ; ſi les heures
» qu'ils conſacre à fon art ne font pas les
„ plus délicieuſes de ſa vie; ſi la ſociété
„ des critiques éclairés n'eſt pas cellequi a
„ le plus de charmes pour lui ; fi des fon-
„ ges utiles ne l'occupent pas encore de
„ fon art; ſi le matin , à ſon réveil , il
„ ne vole pas à ſes crayons avec une ar-
„ deur nouvelle ; s'il n'a pas d'autre am-
„ bition que de flatter le mauvais goût de
„ ſon ſiecle ; s'il n'aime à marcher que
„dans la route commune; enfin s'il ne
* Nous apprenons avec plaifir que M. Huber , connu
des gens de lettres par pluſieurs traductions de poëſies allemandes
, ſe propoſe de nous donner une traduction des
nouvelles Idylles de M. Geffner , & d'inférer dans ce volume
la traduction de ſa lettre ſur la maniere de deſſiner
le payſage , dont il eſt ici fait mentioff.
H
114 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, travaille pas pour de vrais amateurs,
,, pour la gloire ſolide , pour la poſtérité,
„les véritables connoiffeurs l'excluront
dans tous les temps de leurs recueils ,
eût- il vu ſes ouvrages devenir l'orne-
,,ment des boudoirs&des appartemens à
,, la mode". Il feroit à ſouhaiter que tous
les grands artiſtes euſſent tracé commeM.
Geſſner , la route qu'ils ont ſuivie; qu'ils
euſſent parlé comme lui des difficultés
qu'ils ont rencontrées , de la maniere
dont ils les ont ſurmontées , & des fautes
même qu'ils ont faites. C'eſt un voeupar
lequel M. Geſſner commence ſa lettre ;
c'eſt auſſi celui que fait l'auteur de fon
éloge;& tous les lecteurs ſe réuniront ſans
doute à lui pour demander à l'auteur des
Idylles,une pareille hiſtoire de ſes progrès
&de ſes travaux dans la poëſie .
Le volume de cette collection eſt ter
miné par des poëſies françoiſes , imitées
dedifférens poëtes Allemands. Ces poë
ſies font précédées d'obſervations qui offrent
une eſquiſſe ſatisfaiſante de l'hiftoire
de la littérature en Allemagne.
Vic de Marie de Medicis , Princeſſe de
Toscane, Reine de France & de Navarre;
3 vol. in - 80. grand format. Prix,
JUILLET. I. Vol. 1774. 115
18 liv. reliés. A Paris , chez Ruault ,
libraire.
L'hiſtorſen , après avoir répandu de
nouvelles lumieres ſur l'origine de la
Maiſon de Médicis , nous entretient de
l'éducation de cettePrinceſſe&des détails
qui ont rapport àfon mariage avec Henri
IV. Il n'omet pas les démêlés de ce Prince
avec Marie de Médicis , relativement
à ſes maîtreſſes & à ſes projets politiques.
Il y a quelques autres faits qui fembloient
ne devoir appartenir qu'à la vie
d'Henri IV; mais tous les lecteurs font
fi flattés quandon les entretient du grand,
du magnanime , du bon Roi Henri,
qu'ils pardonneront facilement ces détails.
D'ailleurs les morceaux curieux & pour
la plupart inconnus que l'hiſtorien a
raſſemblés ſur la mort d'Henri le Grand,
ont dû lui faire croire que le Public ne les
trouveroit pas ici déplacés. L'hiſtorien a
penſé de plusque c'étoit un acte dejuſtice
que de réfuter les calomniesqu'on répandit
alors contre les prétendus auteurs de
l'aſſaffinat d'Henri IV; de démontrer la
fauſſeté des opinions qu'on s'eſt formées
fur cet attentat , & dont beaucoup de
gens ſenſes ſont encore imbus.
Marie de Médicis , veuve du grand
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
Henri , mere de Louis XIII, des Reines
d'Eſpagne & d'Angleterre & de la
Ducheſſe de Savoie ,& Régente de France
pendant fept ans , mourut à Cologne
le 3 Juillet 1642,&n'avoit point en mourant
, dit Montglat , un ſeul pouce de
terre. Si l'on conſidere les divers événe ..
mens qui ont rempli la viedecette infortunée
Princeſſe , on ne peut s'empêcher
de lui attribuer tous ſes malheurs . La fortune
l'avoit placée ſur le premier Trône
de l'Europe. Elle lui avoit donné pour
époux un des plus grands Rois que la
France ait eus ; mais , loin de chercher à
captiver le coeur d'un Princedont le penchant
pour les femmes étoit trop connu,
elle ſe livra ſans ménagement aux tranfports
de ſa jalouſie. Marie avoit d'autant
plus de tort , que Henri IV lui donnoit
toute forte de témoignages de confiance,
& étoit rempli de ſoin pour elle. Ce
Prince , auſſi bon mari que bon Roi , redoubloit
fon attention pour la Reine lorf.
qu'elle étoit enceinte. Lors de la premiere
groſſeſſe de Marie , Henri craignantque
la pudeur de cette Princeſſe ne
fûtbleſſée dugrand nombre de ſpectateurs
qui devoient aſſiſter à ſon accouchement,
la prévint de la néceſſité indiſpenſable
JUILLET. 1774. 1. Vol. 117
qu'il y avoit que les Princes en fuſſent
témoins , pour qu'on ne pût pas en douter.
Il accompagna ſes raiſons de tantde
témoignages d'amitié , que la Reine parut
ſe prêter fans peine à ſouffrir la préfence
des Princes & Seigneurs de la
Cour. Le Roi ne la quitta pas un moment
pendant tout fon travail , qui fut auſſi long
que douloureux. Il partageoit ſes ſouf.
frances , la conſoloit ,& tâchoit de fortifier
ſon courage par l'eſpoir d'une prompte
délivrance , & du plaisir qu'elle ref
ſentiroit ſi elle donnoit un Dauphin à la
France. Il pouſſa même les ſoins juſqu'à
l'exhorter de crier (parce que la honte&
la timidité l'en empêchoient) de crainte,
diſoit- il , que fa gorge ne s'enflat par les
efforts qu'elle faisoit pour se retenir. La
Reine accoucha d'un Prince après un travail
de vingt- deux heures. Comme il
étoit très - important que Marie de Médicis
ne fût pas qu'elle avoit mis au monde
un Dauphin , de crainte que la trop grande
joie ne fût contraire à ſon état ,Henri
IV avoit recommandé à la Bourſier
(ſage femme de la Reine) de le cacher à
la Princeſſe. Cette femme s'acquitta fi
bien de cet ordre , & eut tant de pouvoir
fur ſon eſprit , qu'elle ne témoigna
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
pas la plus légere émotion , &que ſon vi.
ſage n'en fut point altéré. Cette tranquillitéapparente
fut pouſſée au point qu'Henri
IV lui même y fut trompé , & ne voulut
pas croire l'heureuſe nouvelle que lui
portaune femme-de- chambre de la Reine
avec laquelle la Bourſier étoit convenue
d'un ſigne qui lui apprendroit ſi Marie
étoit accouchée d'un Prince. Le Roi vint
donc trouver la Bourſier d'un air triſte &
changé , ne doutant pas que ce ne fûtune
fille qui venoitde naître ,& lui dit : Sagefemme
, est- ce un fils ? La Bourſier ayant
répondu que oui , je vous prie continuat'il
, ne me donnez point de courte joie ;
cela me feroit mourir. La ſage-femme développe
auſſitôt l'enfant & le lui fit voir.
S.M aprèsavoir demandé à laBourſier s'il
pouvoit , ſans danger , inſtruire la Reine
de leur bonheur commun , courut
tranſporté au lit de cette Princeſſe , & lui
apprit, en l'embraſſant tendrement,qu'elle
venoit de donner un héritier à la France.
Quoique la Bourfier eût aſſuré S. M.
qu'Elle pouvoit apprendre cette heureuſe
nouvelleàMarieſans courir aucunriſque,
le plaifir qu'elle en reſſentit fut ſi vif,
qu'elle tomba auffi- tôt en foibleſſe , & y
reſta même aſſez long-temps. Le Roi en
G
JUILLET. . Vol. 1774. 119
fut très alarmé, mais laReine ayant enfin
recouvré ſes ſens , Henri IV ſe livra tout
entier à l'excès de ſajoie. Dans l'ivreſſe
où il étoit , il embraſſoit tous ceux qu'il
rencontroit , & couroit dans les ſalles de
l'appartement de la Reine , pour amener
tous ceux qui s'y trouvoient , voir le Dauphin
qui venoitde naître. Il perdit même
fon chapeau dans la foule. La Bourſier
lui ayant repréſenté qu'il entroit trop de
perſonnes dans la chambre de Marie de
Médicis , qui pouvoit en être incommodée:
Tais- toi , Sage-femme lui dit le
Roi en lui frappant ſur l'épaule , cet
enfant està tout le monde ; il faut que chacun
le voie & s'en réjouiſſe. L'eſpece d'ivreſſe
où étoit Henri IV de la naiſſance de
fon fils , ne l'empêchoit pas d'être très occupé
de laReine , à laquelle il rendoit les
foins les plus aſſidus. Il fit même tendre
un lit dans ſa chambre , &y coucha
tout le temps qu'elle fut en couche. Des
attentions & des témoignages d'amitié
auſſi marqués prouvent que ſi Marie de
Médicis eût mis plus de douceur & de
complaiſance dans ſa conduite , elle eût
peut- être guérile Roi de cet amour effréné
pour les femmes , qui terniſſoit quelquefois
ſes autres qualités ; car l'intérêt
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
qu'il marquoit à la Reine étoit très fin
cere. Elle lui plaiſoit au point même
qu'ildifoit à ſes confidens que ſi elle n'eût
point été fa femme , il eût donné tout
ſon bien pour qu'elle fût ſa maîtreſſe ; mais
l'aigreur & les emportemens auxquels
elle ſe livroit ſouvent contre Henri IV,
loin de l'aider à furmonter ſes foibleſſes ,
ne ſervoient qu'à l'y entretenir , parce
qu'il cherchoit à ſe conſoler auprès de ſes
maîtreſſes & fur- tout auprès de Madame
de Verneuil qui étoit vive & enjouée ,
des chagrins journaliers que Marie deMédicis
lui faifoit éprouver. M. de Sully
rapporte dans ſes mémoires qu'il ne les a
jamais vu paſſer huit jours fans ſe quereller.
Le Roi fut même unjour contraintde
fortir de Paris pour aller à Fontainebleau,
& fit dire à la Reine que ſi elle ne changeoit
de conduite , il feroit contraint de
la renvover à Florence, avec ſes confidens,
voulant défigner Concini & fa femme.
Ces diſſentions perpétuelles rendoient
Henri IV auſſi malheureux que Marie.
Cette Princeffe , d'un caractere naturellement
emporté, ſe laiſſoit quelquefois aller
à la plus grande violence. Elle la pouffa
un jour au point de lever le bras pour
frapper le Roi. Sully , qui étoit préſent,
JUILLET. I. Vol. 1774. 121
1 le rabattit même avec tant de force &
de vivacité qu'elle prétendit qu'il l'avoit
frappée ; mais elle lui en ſutbongré quand
ſa colere fut paſſée.
Cette Princeſſe , ſi peu digne par ſes
caprices & ſes humeurs de l'affection de
Henri , l'étoit encore moins de fa confiance
, puiſqu'aulieu d'entrer dans ſes
vues , elle négocioit à ſon inſçu des
alliances pour ſes enfans , contraires à
celles que ce Prince avoit projetées , &
dont il lui avoit même fait part. Elle
perd ce grand Roi dans le moment où il
jouiſſoit de la double réputation qu'il
avoit ſi juſtement acquiſe, de politiquehabile
&de guerrier invincible. On a reproché
à Marie peut- être avec raiſon , ajoute
fon hiſtorien , le peu de ſenſibilité qu'elle
témoignadela mortd'Henri;mais ce qu'on
ne doit pas lui pardonner , c'eſt d'avoir
ſi mal profité des ſages conſeils que le
Roilui donna peu de temps avant de mou .
rir ; d'avoir , ſans reſpect pour ſa mémoire
, rompu les engagemens de ce
Prince avec le Duc de Savoye , épuiſé
par ſon faſte & par ſes profuſions les
tréſors amaſſés par la prudente économie
d'Henri , malgre les guerres continuelles
qu'il avoit été obligé de foutenir ; acca-
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
blé de bienfaits ceux dont elle redoutoit
des cabales , & de leur avoir appris par
ſes largeſſes déplacées à tout obtenir d'elle
en s'en faiſant craindre. Une conduite fi
inconſidérée ne pouvoit manquer de produire
des mécontens. Auſſi les Princes &
les Grands ábuferent - ils de ſa foibleſſe
pour la forcer à fubir le joug de leur defpotiſme.
Ils ſe réunirent tous pour fonder
leur puiſſance ſur les débris de l'autorité
royale qu'ils cherchoient à anéantir. Le
bien général qu'ils donnoient pour motif
de leur révolte étoit le ſeul dont ils ne fuf.
ſent point occupés ; ils ne ſongeoient qu'à
profiterdela pufillanimitéde laReinemere
pour ſe faire accorder denouveauxdons,
Ils trahiffoient donc la cauſe commune
pour leur avantage perſonnel. Ils avoient
chacun leur parti ſéparé : le Roi étoit le
ſeul qui n'en eût point , & ce fut à cette
diviſion que l'Etat dut ſon ſalut , quoique
cette anarchie ne tendît qu'à renverſer
le pouvoir fouverain. La France devint
bientôt le théâtre des factions. Lamajori
té de Louis XIII apporta peu de remedes
aux maux dont le royaume étoit accablé,
parce que Marie, ſous le nom de
fon fils , conferva la même puiſſance , &
ſe conduifit par les mêmes principes.
JUILLET. I. Vol. 1774. 123
Que dis-je , des principes , s'écrie ici
,, l'hiſtorien ? Elle n'en avoit point. En-
,, tiérement livrée au Maréchal d'Ancre
,,& à ſes créatures , elle ne ſedécidoit que
,, par leurs conſeils ; & comme il étoit
,,très - important pour eux que le Roi
,, reſtât toujours dans ladépendance de ſa
,, mere , ils engagerent cette Princeſſe à
,, l'éloignerde la connoiſſance des affaires.
„ Pour cet effet elle eut l'imprudence de
,, favoriser le goût que Louis avoit pris
,, pour MM. de Luynes & particuliére-
,,mentpour l'aîné. Mais elle ne ſentitpas
,, que l'intérêt dece favori étoit contraire
,, au fien,&que l'eſpoir de gouverner, dès
,, que le Roi feroit le maître, le porteroit
,, bientôt à perfuader àcePrincede ſecouer
5, un jou honteux. Marie travailloit done
,, contre elle-même en protégeant ce jeune
,, Seigneur , & perdit ſon autorité par les
, moyens qu'elle employa pour la confer-
;, ver. Il fut aifé à Luynesde rendre odieux
,, à Louis l'eſclavage où on le tenoit , en
,, lui faiſant obſerver qu'il vivoit plutôt
,, ſous la domination deConcini que ſous
,, la tutelle de ſa mere. Le defir de commander
eſt inné dans tous les coeurs ,&
,, les caracteres les moins deſpotiques ſai-
,, ſiſſent avec empreſſement les occafions
ود
دو
124 MERCURE DE FRANCE.
,, d'exercer un pouvoirdont leur ſeule vo
,, lonté peut les mettre en poſſeſſion. La
ود
Reine s'apperçut trop tard qu'elle avoit
,, laiſſé prendre au favori trop de crédit
ود
ود
ود
وو
"
ود
و د
"
fur l'eſprit du Roi , & voulut détruire
,, ſon ouvrage; mais il n'étoit plus temps.
,, L'ambition démeſurée du Maréchal
,, d'Ancre , fon faſte & fon arrogance prêtoientdes
armes à ſon rival. Luynes s'en
ſervit habilement , & l'orgueilleux favori
de Marie fut bientôt ſacrifié à celui
de Louis XIII. Luynes du même coup
ſe délivra du ſeul concurrent qui pût
mettre des bornes à ſa puiſſance ,& enleva
à la Reine mere les rênes du gou-
,, vernement , dont il s'empara ſous le
nom du Roi , & Louis ne fit que chan .
,, ger de maître. Malgré les fautes dont
Marie s'étoit rendue coupable pendant
ſon adminiſtration, on ne peut voir, ſans
être attendri, la dureté avec laquelle ſon
fils la traita par les conſeils de fon confident.
Cette malheureuſe Princeſſe ,
chaſſée ignominieuſement d'un lieu où
elle régnoit peu de temps auparavant ,
& retenue prifonniere à Blois, oublia ce
qu'elle devoit à l'Etat, à fon fils & à fon
,,Roi , follicita des ſecours pour lui faire
la guerre , & s'arma elle-même contre
و د
ود
ود
ود
ود
ود
رد
ود
JUILLET. I. Vol. 1774. 125
L
10
1
ود
lui. La haine queledeſpotiſmede Luy
nes avoit inſpirée à tous les Grands fit
trouver des défenſeurs à la Reine mere
plutôt fans doute que la juſtice de ſa
» cauſe; mais , trahie par Richelieu , elle
„ perdit tous les avantages qu'elle auroit
„ pu retirer d'une révolte que l'excès de
ود
”
"
"
ود
"
ſes malheurs peut feul rendre excuſable.
Revenue enfin à la Cour , la paſſionde
„ gouverner, qui n'avoit jamais été étein .
te dans ſon ame , s'y réveilla bientôt.
Elle s'y ralluma avec d'autant plus de
force que la mort du Connétable de
Luynes lui donnalieudeſe flatter qu'el ,
„ le pourroit une ſeconde fois être maîtreſſe
du royaume. Elle obtint en partie
„ ce qu'elle defiroit avec tantd'ardeur ,&
ſe conduifit d'abord avec beaucoup de
prudence par le conſeilde Richelieu. II
, étoit en effet d'autant plus intéreſſé à
contenir ſa maîtreſſe dansdejuſtes bornes
, qu'il eſpéroit par fon moyen entrer
dans le miniftere. Il avoit trop de ſaga
cité pour ne pas fentir que cette faveur
ne pouvoit lui être accordée , malgré
„ tous les miniſtres qui s'y oppofoient,
qu'en exhortant Marie à ſe ménager l'affection
de ſon fils par une conduite qui
ne lui donnât aucun ombrage. Parvenue
ود
رد
"
"
"
126 MERCURE DE FRANCE.
,, enfin à faire admettre le Cardinal au
,, Confeil , la Reine ne douta plus qu'elle
" n'eût bientôt tout pouvoir ,dès que ce-
„ lui qui lui devroit le ſien auroit acquis
la confiancedeLouis. Mais quoiqu'on وو
ود ne puiſſe s'empêcher d'accuſer Riche-
„ lieu d'ingratitude envers ſa bienfaitrice,
,, il faut convenir que la jaloufie qu'elle
,, prit contre ce miniſtre ,&lacabale for-
ود mée contre lui , dans laquelle elles'en-
„ gagea , excuſent , en quelque façon , le
Cardinal de l'avoir miſe hors d'état de
ود
ود lui nuire. En effet Marie, après avoir
,, juré la perte de Richelieu pendant la
,, maladie du Roi à Lyon , refuſa opinia-
,, trément à ſon filsde ſe réconcilier avec
" ceminiſtre. Les témoignages d'attache-
, ment & de foumiſſion réitérés de ce
,, Prélat furent inutiles. Le Cardinal ayant
,, fait néanmoins toutes les démarches les
ود
ور
ود
ود
53
وو
رد
دو
plus propres à adoucir l'aigreurde cette
Princeſſe contre lui , n'avoit plus guere
d'autre parti àprendre que d'employer
toutes les voies poſſiblespour ſe garantir
de la diſgrace dont il étoit fans ceffe
menacé. Il eſt vrai qu'il ne fut pas délicat
fur les moyens. La Reine mere ,
aveuglée par ſa haine que les ennemis
„ de Richelieu ne cherchoient qu'à foJUILLET.
I. Vol. 1774 127
," menter , ne mettoit aucun art dans ſa
, conduite , & fe livroit à fon reſſenti-
,, ment , fans faire réflexion que ceux qui
l'animoient contre le Cardinal facri-
,, fioient ſes véritables intérêts à leur ani-
,, moſité contre un homme dont la puif-
ود
"
fance leur étoit odieuſe. " L'hiſtorien ,
après avoir ajouté encored'autres traits à
ce portrait que l'on peutregarder comme
un précis très-bien fait de la vie de Marie,
le terminepar cette réflexion. ,, Cette
Princeſſe , avec tous les défauts de fon
ſexe , n'avoit aucune des qualités pro-
„ pres à ſeconder fon ambition. Les fautes
qu'elle commit tant dans ſon admi
niftration que dans ſaconduite particu
liere en fontunepreuve , &ne fontque
,trop connoître combien ileſtdangereux
& imprudent de vouloir commander
aux autres, quand on eft incapabledefe
ود
ود
ود
"
„ gouverner foi-même. "
Un eſprit de recherches , guidé par le
defir de ſe rendre utile à ceuxqui s'adonnent
à la philoſophie de l'hiſtoire, a préfidé
à la rédaction de la vie de Marie. Il
faut bien diftinguer ce morceau hiſtorique
de ces rédactions ordinaires qui ne
préſentent rien de neuf que lesréflexions
fouvent déplacées du rédacteur. Ontrou
128 MERCURE DE FRANCE.
vera dans l'hiſtoire de Marie pluſieurs
faits qui n'étoient point connus & qui
méritoient de l'être. Ces faits ne font
point ici commentés , mais diſcutés. Ils
font le plus ſouvent appuyés de pieces
juftificatives &accompagnés de notes qui.
renferment des traits propres à faire connoître
les différens perſonnages qui ont
joué quelques rôles importans relatifs à
Marie. Cette hiſtoire d'ailleurs mérite
d'être accueillie par l'impartialité qui y
regne , l'exactitude de l'écrivain & fon
attention à ne rien omettre de ce qui
peut éclairer le jugement du lecteur ;
toutes qualités eſſentielles à un hiſtorien
&fans lesquelles les réſultats moraux des
faits qu'il rapporte ſont toujours vains &
abuſifs .
Differtation fur la Lymphe , par M. de
Laſſus , premier chirurgien de Meſdames
de France , ancien profeſſeur d'anatomie
& de chirurgie à l'Ecole pratique
, membre du college & de l'Académie
royale de Chirurgie de Paris ;
brochure in 80. A Paris , chez Lambert.
Cette diſſertation a remporté le prix
double de phyſique en 1773 , accordé par
l'AcaJUILLET.
I. Vol. 1774. 129
1
-
' Académie des ſciences , belles-lettres &
arts de Lyon. Cette Académieavoit , dans
fon programme , propoſé ,, dedéterminer
وو quels font les principes qui conſtituent
دو la lymphe: quel eſt le véritable organe
, qui la prépare : fi les vaiſſeaux qui la
,, portent font une continuation des der-
وذ
ود
"
nieres diviſions des arteres fanguines ,
ou ſi ce font des canaux totalement dif-
,, férens & particuliers à ce fluide : quel eſt
ſon uſage dans l'économie animale."
L'auteur a fait un emploi raiſonné & méthodique
de ſes connoiſſances dans laphyſiologie
, la phyſique & la chimie , pour
réfoudre ces quatre queſtions & répandre
un nouveau jour ſur cette partie intéresſante
de l'économie animale. Ce n'eſt pas
cependant qu'on ne pourroit exiger de
l'auteur de nouvelles recherches chimiques
pour éclaircir ou appuyer pluſieurs
points de doctrine énoncés dans ſa diſſertation.
Traité fur le Scorbut , traduit du latin de
M. le Meilleur , médecin de Montpellier
; par M. Giraud , médecin de Beſançon;
vol. in- 12 . Prix , I liv. 16 f.
br. port franc par la poſte. A Paris ,
chez Delalain , libraire.
I
130 MERCURE DE FRANCE.
Le Meilleur , natif de Port - au - Prince
dans l'Ifle de Saint- Domingue , étoit un
éleve de l'Ecole de médecine de Montpellier.
Il avoit beaucoup d'amour pour
l'étude; & le traité dont on donne la traduction
étoit le reſultat des lectures qu'il
avoit faites de différens écrits fur le Scorbut.
Il a diviſé ſon traité en ſept chapitres.
Il examine dans le premier les cauſes
auxquelles divers auteurs attribuent le
Scorbut , & fait voir qu'elles font abſolument
abuſives & imaginaires. Il établit
dans le fecond chapitre les véritables cauſes
de cette maladie , d'après les obſervations
les plus exactes tant ſur terre que
fur mer. Il expoſe dans le troiſieme les
fignes diagnoſtiques du Scorbut. Il indique
dans le quatrieme les ſignes prognos
tiques de cette maladie ; &, après avoir
propoſé dans le cinquieme la maniere de
la guérir , il donne, dans le fixieme , la
cure prophylactique, c'est - à - dire , les
moyens qu'il faut employer pour ſe garantir
du Scorbut fur terre & fur mer. Enfin
il rapporte dans le ſeptieme & dernier
chapitre les obfervations qui ont été faites
à l'ouverture des cadavres de ceux qui
font morts de cette maladie. La traduction
de ce traité eſt exacte & enrichie de
JUILLET. I. Vol. 1774. 181
quelques notes qui confirment les princi
pes énoncés dans le texte.
La Philofophie des Vapeurs , ou Lettres
raiſonnées d'une jolie Femme ſur l'ufage
des ſymptômes vaporeux.
Duplex libelli dos est.
PHED.
brochure in 12. petit format. A Paris ,
chez Baſtien , libr. , rue du petit Lyon,
fauxbourg St Germain.
L'auteur de ces Lettres s'aviſe peut- être
un peu tard de perſiffler lesjoliesFemmes
fur leurs vapeurs , ou , pour nous ſervir
d'une de ſes expreſſions , ſur leurfaiblomanie.
Ce ridicule paroît aujourd'hui avoir
fait place à d'autres.
Cours d'hippiatrique , ou Traité de la medecine
des chevaux , par M. de la Foffe ,
Hippiatre ; un volume in folio , grand
papier , avec de belles gravures&privilege
du Roi.
Poiré , libraire à Paris , quai & paſſage
des grands Auguſtins , donne avis qu'il
vient d'acquérir tout ce qui reſtoit de l'édition
de ce cours d'hippiatrique dont le
12
132 MERCURE DE FRANCE.
1
Public a reconnu l'utilité , & qui auroit
eu un ſuccès bien plus prompt , ſi le prix
auquel on l'avoit porté d'abord , n'eût
empêché grand nombre de perſonnes de
ſe le procurer. Le Sr. la Foſſe , après avoir
porté cet ouvrage à ſa derniere perfection ,
n'a jamais pu ſe déterminer à en diminuer
le prix , malgré les vives follicitations
qu'on lui en a faites ; il a mieux aimé le
céder au ſieur Poiré qui , pour ſe rendre
au deſir du Public & faciliter l'acquiſition
de cet ouvrage , a réduit à 72 liv. le
premier prix qui étoit de 120 liv. broché
cartonné; le ſecond prix à Ho liv. au
lieu de 160 liv. avec les planches enluminées
, & le troiſieme à 140 au lieu de
240 liv. avec les planches doubles enluminées
& non enluminées. Cette diminution
aura lieu juſqu'au premier de Novembre
prochain ; &, s'il en reſte alors
quelques exemplaires , ils feront remis à
leur ancien prix.
Détail des fuccès de l'établiſſement que la
Ville de Paris a fait en faveur des per-
Sonnes noyées ; premier ſupplément , depuis
le premier Avril 1773 , jufques &
compris le mois de Décembre fuivant ,
par M. P. A.
(Ampliat ætatem suam vir bonus,
Quando longevitati consortium prodeft.)
JUILLET. I. Vol. 1774. 133
brochure in - 12. d'environ 120 pag. A
Paris , chez Lottin l'aîné , imprimeur
de la Ville ; & Eugene Onfroi , libraire
, rue St Jacques.
Ces ſuccès , dit M. le Begue de Prefle,
médecin , cenſeur royal , doivent être publiés
pour engager à employer plus ſouvent
ces divers ſecours qui ont rappelé
des noyés à la vie & qui peuvent être également
utiles dans les cas d'étranglemens,
de violentes ſyncopes , de fuffocations
par la vapeur du charbon allumé , des
exhalaiſons des mines , des cloaques , des
puits abandonnés , des foſſes d'aiſances ,
&c. Un citoyen patriote & très- inſtruit a
conſacré fon zêle , ſon temps & ſes connoiſſances
à ſeconder & perfectionner
l'établiſſement ſi utile de la Ville de Paris
, fait ſous l'adminiſtration d'un Magiftrat
caractériſé par ſes lumieres & fa
bienfaiſance , pour rappeler à la vie les
perſonnes ſuffoquées récemment dans
l'eau. Le modele de ce dépôt de la capitale
où ſont raſſemblés les ſecours propres
à rappeler les noyés à la vie , a été imité
dans plus de cent endroits de la France ,
& leur avantage eſt tellement reconnu
aujourd'hui que l'on ne doute pas qu'il
ne ſe multiplie par tout où il y aura des
13
134 MERCURE DE FRANCE.
১
Officiers Municipaux , des Magiſtrats,
des Seigneurs de Terre attentifs à la conſervation
des hommes. M. le Duc de la
Vrilliere , qui veille au bien de l'humanité
& au ſoulagement des malheureux ,
a établi un pareil dépôt dans ſon Duché ,
& l'on rapporte dans ce recueil le ſuccès
qu'il a obtenu.
On trouve au commencement de cette
brochure , une lettre de M. l'Abbé Jacquin
au ſujet du lit de cendres chaudes propoſé
pour ſupplément à l'établiſſement de la
Ville de Paris ; mais il faut voir dans la
réponſe de l'auteur de cette brochure les
raiſons & les inconvéniens quiempêchent
que ce moyen foit adopté parmi les autres
qui ſont ſuffiſans pour l'objet que l'on a
en vue.
Nous rapporterons un de ces détails de
Noyé , rappelé à la vie, pour donner un
exemple du traitement employé efficacement
en pareil cas.
و د
Le nommé Antoine Noiſy , compa-
,, gnon d'imprimerie , âgé de 13 ans , ſe
,, baignant au Port de l'Hôpital , perdit
,, pied , & fut entraîné par le courant.
,, Aprés trois fubmerfions , il fut porté du
„ côté du bateau à leſſive del'hôpital , où
,, il diſparut encore , en coulant ſous leba-
3, teau. Deux bateliers garçons-paſſeurs ,
JUILLET. I. Vol. 1774. 135
,, qui s'en apperçurent, s'empreſſerent de
ود
ود
le chercher , & ne le trouverent qu'à
l'autre extrémité dudit bateau; ils le re-
,, pêcherent ; mais il étoit ſans connois-
, ſance ni mouvement; il avoit la bou-
ور
he béante& les yeux ouverts & fixes.
Amené à bord , l'undes deux bateliers le
,, chargea fur fon épaule pour le conduire
,, au corps- de-garde du port de l'Hôpital :
,, ce tranſport n'a rien changé à ſon état.
Arrivé au corps - de- garde , il a été
eſſuyé & enveloppé dans lacouverture;
,, on a allumé le poële pour le réchauffer;
رد
ود
"
on l'a frotté avec une flanelle imbibée
,, d'eau - de- vie camphrée; on l'a forte-
,, ment agité , enlui faiſant ſans ceſſe chan-
,, ger de poſition ; on a fait chaufferd'au-
ود tres flanelles qui lui ont été appliquées
,, fur le ventre& ſur la poitrine ,& qu'on
- renouveloit continuellement ; on avoit
ود foin de diriger de bas enhaut les fric-
,, tions qu'on lui faisoit pendant cetteap-
,, plication. Ces ſecours ont été pratiqués
pendant environ unebonne demi-heure,
ود&ont fait appercevoir quelques ſignes
,, de vie. Alors on a eſſayé de lui faire
avaler une cuillerée d'eau-de-vie camphrée
, qui a paſſé & a paru le ranimer
,, en lui faiſant vomir un peu de glaires;
ود
14
336 MERCURE DE FRANCE.
:
ود
ود
ود
ود
ود
ر د
ود
ود
une feconnde cuillerée qu'on lui a fait
prendre peu de temps après la premiere,
a fait beaucoup plus d'effet ; il a vomi
de même des glaires , mais beaucoup
plus abondamment , & ſa connoiſſance
ſe fortifioit de plus en plus ; enfin , comme
il répugnoit à l'eau-de- viecamphrée,
& qu'il ſe plaignoitd'avoir grand froid,
on lui a fait avaler , à différentes repriſes
& dans des intervalles ſuffifans , une
,, chopine de vin chaud avec du ſucre.
L'application des flanelles chaudes ſe
pratiquoit toujours & fe renouveloit
fans ceſſe.
"
ود
”
و د
ود
ود
2"
ود
ود
ود
وو
Ce jeune homme eft reſté au moins
une demi- heure dans l'eau , dont il a
paſſé un bon quart-d'heure ſubmergé ;
,, on a employé une heure à lui administrer
les ſecours ; fa connoiſſancea commencé
à ſe manifeſter au bout de lapremiere
demi-heure ; dans la ſeconde demi-
heure on a eu la ſatisfaction de voir
,, augmenter les ſuccès. Une feconde heure
s'eſt paſſée à le réchauffer & à lera-
,, nimer ; &, après ces deux heures de
foins , on l'a remis à une femme voiſine
de ſa mere qui l'a réclamé , &s'eſt chargée
de le ſoigner , pour enfuite lerendre
à ſes parens.
"
وو
ود
"
ود
JUILLET . I. Vol. 1774. 137
ود
,, Le froid dont il ſe plaignoit étant
diſſipé , il s'eſt trouvé dans ſon état
コnaturel. "
ود
On emploie auſſi quelquefois des meches
de papier imbibées d'eſprit volatil
de fel ammoniac que l'on met dans l'une
& l'autre narine; de la fumée de tabac
introduite par le fondement ; un air chaud
en foufflant dans la bouche ,&c. On trouve
auſſi dans la même brochure ce fait ſi
intéreſſant d'un enfant cru mort & rappelé
à la vie.
ود Voici un événement qui eſt confor-
,, me à la plus exacte vérité. Ce fait , qui
,, a déjà été rapporté dans la Gazette de
"
१२
"
Manheim , mais qu'on ne fauroit trop
,, répandre , fait voir qu'il y a beaucoup
de danger , & même une forte d'inhu .
manité à abandonner auffi - tôt des enfans
nouvellement venus au monde ,
lorſqu'ils paroiſſent morts, au lieu d'épuiſer
auparavant toutes les reſſources
,, pour les rappeler à la vie.
وو
ود
ود
ود
Un des Membres des Ecoles des ac-
,, couchemens de cette ville , ayant été
,, appelé le vendredi ſaint dernier à Lampertheim
, auprès d'une femme qui étoit
dans les douleurs de l'enfantement , la
trouva dans un état de foibleſſe extraor-
ود
ود
dinaire , occaſionné par un fluxde ſang
15
138- MERCURE DE FRANCE.
,, de quinze jours. Il parvint à délivrer la
,, femme ,& reçut un garçon qui étoitbien
,, conformé , mais qui ne donna aucun i
,, ſigne de vie , malgré tous les ſecours
,, qu'on a coutume d'employer en pareil
"
ود
cas.
,, Cependant l'accoucheur ſe rappela
,, qu'en coupant le cordon ombilical , l'artere
qui s'y trouve avoit encore été rem-
,, plie de ſang; d'où il conclut que le flux
de fang de la mere ne devoit pas avoir
été la cauſe de la mort de l'enfant, puis-
,, que, dans le cas où il l'occaſionne effectivement
, l'artere ombilicale ſe
„ trouve ordinairement vuide & rétrécie.
Cette réflexion l'engagea à faire
,, la tentative ſuivante.
"
و د
وو
و د
Il appliqua ſa bouche fermement ſur
celle de l'enfant dont tout le corps étoit
baigné dans duvintiede , introduiſit fon
haleine dans la bouche de l'enfant , lui
bouchant le nez de la main droite pour
forcer l'air d'entrer dans la trachée - ar-
„ tere, pendant que de la main gauche il
ود
و د
"
"
ود
lui frottoit continuellement le bas ven-
,, tre , & produiſit de cette maniere une
forte de reſpiration artificielle dans l'enfant.
Il continua cette opération l'es-
,, pace d'une demi -heure entiere , fans
, remarquer aucun effet , finon que le
و د
JUILLET. I. Vol. 1777 $39
ود
corps de l'enfant ſe couvroitd'une couleur
un peu animée. Cettelégere appa-
,, rence de ſuccès le fit perſiſter dans ſon
entrepriſe. Après dix minutes de tra-
,, vail , l'enfant rendit tout- à - coup un
ſouffle en quelque forte convulfif , accompagné
d'un cri plaintif, mais auquel
ود
"
il n'en ſuccéda pas d'autres. En même
,, temps on obſerva un léger battement
,, de pouls au cordon ombilical , fans mou-
,, vement ſenſible de la poitrine. Encou-
„ ragé par ces ſymptômes de vie , on ne
ود ceſſapointde ſouffler dans labouche de
,, l'enfant , qui ne tarda point à pouffer
,, des ſanglots répétés ; &, peu de temps
„ après, un ſuccès complet fut la récom-
,, penſe d'un travail opiniâtre de trois
„ quarts d'heure.
ود
"
" L'auteur de ce récit authentique &
ſi intéreſſant pour la population , ne ſe
latte nullement d'avoir trouvé une nouvelle
méthode pour rappeler à la viedes
enfans qui paroiſſent morts en venant
au monde ; il prie ſeulement lesAccou
cheurs & les Sages Femmes , par amour
" pour l'humanité , d'uſer de la même perſévérance
que lui en pareil cas. Il con.
ود
ود
و د
وو
وو
رد vient en même temps qu'il avoit douté
140 MERCURE DE FRANCE.
1
و د
lui - même du ſuccès de ſon entrepriſe ,
?" à cauſe du violent flux de ſang qui
, avoir précédé l'accouchement.
Le nouveau Regne . Ode à la Nation , par
M. Dorat. A Geneve ; & ſe trouve
à Paris , chez Monory , libraire ,
1774
1.
Le poëte a choiſi un rythme inconnu
dans le genre de l'ode , ayant compoſé
des ſtrophes chacune de douze vers alexandrins
; mais la majeſté du ſujet lui a fans
doute paru exiger une marche auſſi grave
&auffi impoſante. Il commence par un
tableau très-poëtique de l'horrible Eumés
nide qui plane ſur les tours du palais de
nos Rois , & qui frappe ſon auguſte vic
time.
France , dans ton malheur vois l'appui qui te reſte,
Sous un autre Louis , qu'annoncent les bienfaits ,
Les lys vont refleurir à travers les cyprès .
Il va te conſoler d'une perte funeſte.
Dieu , ſoutien des Bourbons , ne l'abandonnez pas t
O barrieres du trône , ouvrez-vous fous ſes pas ! ..
Il vient ; il les franchit... tout - à- coup le tonnerre
Eclate dans la nue , & fait trembler la terre.
Le front ceint de rayons , de feux reſplendiſſans ,
JUILLET . I. Vol. 1774. 141
Sous le dais du Monarque un Phantome s'avance ,
C'eſt ſon Pere ! .... il lui parle , & le Prince en filence
Prête une oreille avide à ſes nobles accéne
Suivent huit ſtrophes contenant de
grandes leçons dignes d'être entendues
par un Monarque juſte , bienfaiſant &
ami de la vérité .
O mon Maftre , d mon Roi , déjà le Ciel t'écoutes
Il échauffe ton ame , il remplira tes voeux ;
Sur les dangers du trône il ouvrira tes yeux
Et l'Ange de l'Empire applanira ta route.
Ce fceptre ſi peſant , objet de tes frayeurs ,
Ton auguſte Moitié l'entrelace de fleurs .
Ah! combien ſes vertus parent le diademe !
On reſpecte le rang; c'eſt la bonté qu'on aime.
La bienfaiſance en elle eſt unie aux attraits.
Elle eſt de ſes Etats l'ornement & l'exemple.
Couple heureux & facré , que l'Univers contemple,
Vous allez partager les coeurs de vos Sujets.
Les deux dernieres ſtrophes expriment
le bonheur & l'hommage des François ,
les voeux & les ſentimens du poëte. Il
finit par ces vers :
Cultivant loin des Cours un art conſolateur ,
D'un empire naiſſant je chante les prémices .
a
142 MERCURE DE FRANCE:
J'adore des vertus qui feront nos délices.
Du bonheur de l'Etat ſachant faire le mien ,
A ſes jeunes appuis j'adreſſe un libre hommage ,
Et je mourrois heureux , en contemplant l'image
D'une Reine ſenſible & d'un Roi citoyen.
Sur la Maladie de Mesdames , par M.
Lemierre.
Ard fub und se vovet hoftia
Triplex.
1
SANTEUIL.
4
A Paris , chez le même libraire.
Ce poëme eſt en vers libres &en rimes
croiſées. Il renferme des ſentimens rendus
avec autant d'énergie que de vérité:
On en jugera par les vers ſuivans.
Quel effort de courage en un ſexe timide !
On admire l'homme intrépide ,
Qui , dans l'ivreſſe des combats ,
Pour ſauver ſon Roi du trépas ,
De ſon corps lui fait une égide :
On vante juftement la femme de Brutus ,
Et l'épouſe d'Admete , & celle de Poetus :
On te bénit , on te révere ,
Toi qui vins dans un fouterrain ,
Trompant la prudence ſévere
JUILLET , I. Vol. 1774. 148
D'un ſurveillant trop inhumain ,
Soutenir de ton lait les foibles jours d'un pers
Contre les aſſauts de la faim.
Mais les Filles d'un Roi , dans leur zèle héroïque,
Prodigues envers lui de ſoins conſolateurs .
Reſpirer les noires vapeurs
D'un venın qui ſe communique
Sans pouvoir s'aſſurer du fruit de leurs fecours,
Sans goûter la douceur ſecrette
De ſe dire , s'il eſt des dangers que je cours ,
Ce font , aux dépens de mes jours ,
Des jours plus chers que je rachette ,
Mais ſous un ſimple vêtement ,
Ceintes d'un humble lin , leur plus digne parure ;
Dans leur fidele empreſſement
Oubliant la Grandeur pour être à la Nature ,
Soulever dans leurs bras un Pere languiſſant ,
A fes levres porter la coupe ſalutaire
Que leur amour compatiſſant
Cherche à lui rendre moins amere ;
Le coeur déchiré par l'accent
De ſes douleurs profondes & plaintives.
Entendre fonner triffement
Et des jours & des nuits les heures ſi tardives
Pour qui ſouffre & qui voit ſouffrir ,.
Sans ceſſe auprès d'un Pere en victimes s'offrir
Avec l'ame la plus ſenſible
Redoutant pour lui les horreurs
144 MERCURE DE FRANCE.
Du mal ſi ſouvent invincible ,
Dont il éprouve les fureurs ,
Pour lui dérober leurs terreurs ,
Lui préſenter un front paiſible
Et ſe faire l'effort pénible
De renfermer juſqu'à leurs pleurs :
O vous , Adélaïde ! & Sophie ! Victoire !
Voilà votre courage , & voilà votre gloire.
:
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes ,
par M. Jean Gottschalk Wallerius ;
ouvrage traduit en françois ſur la verſion
latine , auquel on a ajouté un grand
nombre de notes tirées de la verſion
allemande. A Paris , chez Lacombe,
libraire , 1774-
Pluſieurs auteurs écrivent journellement
ſur l'Agriculture , mais peu l'ont
fait avec autant de ſuccès que Wallerius.
Ce Savant ne s'eſt pas contenté de traiter
de l'Agriculture en agronome , mais il l'a
traitée auffi en chimiſte , ce que perſonne
n'avoit ofé entreprendre avant lui ; auffi
fon ouvrage a- t - il joui dans toute l'Europe
du ſuccès le plus complet. Il eſt
traduit en toutes les langues , & la traduction
en françois que nous annonçons
à préſent , quoique ce ſoit la ſeconde qui
ait
JUILLET. I. Vol. 1774. 145
äit paru , mérite d'être conſultée par préférence
: le traducteur a rendu parfaitement
le ſens de l'auteur , & il l'a accom
pagné de notes ſavantes qui ne ſe trouvent
que dans l'édition allemande de ce
précieux ouvrage. Pour mieux faire connoître
à nos lecteurs l'importance de cet
ouvrage , il ſuffit de leur en préſenter un
morceau pris au hafard.
M. Wallerius , après avoir fait voir
combien l'eau contribue à la végétation ,
pour donner plus de preuves à cette affertion
, examine 1º. l'effet que l'eau produit
ſur les végétaux. 2°. L'effet qu'elle
produit ſur le terrein. Voici comme il
s'explique à ce ſujet :
" L'eau qui contribue à la végétation
,, agit ſur les plantes 1º. d'une façon ma-
;; terielle ; 1°. en ce qu'elle est néceſſaire
,, pour leur porter la ſubſtance nutriti-
;, ve , & par le concours d'une certaine
matiere aërienne , il ſe forme des particules
terreuſes , ſalines & huileuſes.
;, (Wallerius l'a démontré ailleurs) 2º. en
3, ce qu'elle fournit aux plantes , par le
,, moyen de fon fluide non élastique , une
;, ſubſtance viſqueuſe , qui , ſielle un pro-
5, duit point la réunion parfaite des parti-
, cules terreuſes , la favoriſe du moins au
1
K
146 MERCURE DE FRANCE.
:
"
"وو
ود
,, moyen de l'huile , vu qu'une partie de
l'eau eſt fi fortement attachée dans l'intérieur
ſolide du corps de la plante ,
,, qu'on ne peut l'en chaſſer ſans la décompoſer
& la détruire totalement ;
,, mais comme l'eau , de cette maniere ,
,, forme la combinaiſon de la plantedans
,, laquelle elle entre elle-même , perſonne
,, ne pourra nier que l'eau comme fluide
,, ne doive être regardée comme la vraie
cauſe matérielle de la végétation. "
,, 2°. L'eau agit ſur les plantes d'une
,, façon mécanique, fur- tout 1°. en amolliffant
l'écorce ou l'enveloppe , afin
,, qu'elle puiſſe ſe nourrir &s'étendre. 2°.
ود
" En communiquant à la plante une ſubs-
,, tance huileuſe , ſaline &aërienne à l'aide
de la chaleur (ainſi que l'a obſervé
Wallerius dans unautre endroit de l'ouvrage.)
3º. En favoriſant le mouvement
de la fermentation, excité par l'air&la ود chaleur. 4°. En ce quel'eaueſtunvéhi.
ود
ود
ود
و د
و د
cule & un diſſolvant des particules ſali-
,, nes & nutritives; car c'eſt par l'intermede
du ſel que les parties graſſes peuvent
être combinées avec l'eau , être
élaborées & converties en une ſubſtance
fluide propre àla nourriturede laplante.
5°. En ce que l'eau eſt un véhicule pro-
,, pre à entraîner les excrémens &les lies ,
و د
ود
ود
ود
JUILLET. I. Vol. 1774. 147
; & les faire évaporer avec les fucs ou
,, liqueurs furabondantes.
,, L'eau agit fur le terrein lai - même
3,1º, en ce qu'elle le rend poreux de ma-
" niere que l'air puiſſe parvenir juſqu'aux
3, racines , & que celles-ci puiſſent s'éten-
33 dre. 20. En ce qu'elle humecte le ter-
-3; rein & le rend nourriſſant, en lui four-
,, niſſant une humidité qui puiſſe par l'é-
- , vaporation , s'elever juſqu'à la racine
des végétaux. 3º. En ce qu'elle diſſout
3, les ſubſtances falines qui font dans la
,, terre , à l'aide deſquelles l'eau ſe com-
,, bine avec les parties huileuſes & gras-
;, fes , &c."
ود
Il eſt inutile de ſuivre l'auteur plus loin
dans ſes raiſonnemens : ce que nous venons
de rapporter peut faire voir combien
ſa théorie eſt ſavante. Dans toutl'ouvrage
l'expérience vient auſſi à l'appui de la
théorie ; nous ne pouvons mieux finir cet
extrait qu'en le finiſſant comme l'auteur,
c'eſt- à-dire , en expoſant la belle maxime
de Caton fur l'agriculture. Par où faut- il
commencer , dit Caton? Par bien travailler
le terrein. Que faut - il faire enfuite?
bien labourer. Que faut- il faire en troifieme
licu ? bien fumer. Ne labourez point
inégalement , & labourez au temps propre.
Tout champ doit d'abord être labouré en
Кя
148 MERCURE DE FRANCE.
:
:
fillons droits , & enfuite en fillons tranſver.
faux.
Cet ouvrage mérite d'autant plus l'impreffion
, que M. Wallerius y développe
réellement les vrais principes de l'agriculture
, que tout y eſt préſenté d'une
façon claire , nette , méthodique ; que ces
principes ne font pas tirés de raiſonnemens
vagues , hypothétiques , mais d'expériences
phyſiques ou chimiques bien
faites & bien conſtatées. Un ouvrage
ſemblable ne peut qu'être très- utile &
mérite d'être de plus en plus répandu au
moyen de l'impreffion.
Almanach de Santé ; avec cette épigraphe.
Hac bene ſi ſerves longo tu tempore vives:
broché , petit in- 12. de 140 pages fans
la table. Prix , I liv. 10 ſols franc de
- port par tout le royaume. A Paris ,
chez Ruault , libraire.
Cet almanach , à l'exemple de l'Ecole
de Salerne , rapporte les préceptes généraux
pour conſerver la ſanté , ou les
moyens de la recouvrer lorſqu'elle eſt altérée.
On fent que l'auteur ne peut donner
que des avis & aucun détail ; mais
JUILLET . I. Vol. 1774. 149.
1
)
ces avis peuvent être utiles ; ils rappel .
lent combien la ſanté eſt précieuſe , &
combien il faut de ménagement pour
l'entretenir. 3
Ferusalem délivrée , poëme du Taſſe ; traduction
nouvelle ; 2. vol. in- 8°. 1774 ,
avec 72 gravures br. 28 liv.; en papier
d'Hollande 36 liv. & in -4°. en feuilles
, 39 liv.
Autre édition en 2 vol. in - 12 . ornée
de gravures , br. 4. liv, 10 f. A Paris ,
chez Muſier fils .
On lit à la tête de l'ouvrage cette finguliere
& courte préface des éditeurs.
La traduction que nous donnons au
Public a été arrachée à l'auteur preſque
malgré lui : c'eſt , nous a-t- il dit , un ouvrage
de må premiere jeuneſſe. J'étois
paſſionné pour le Taſſe & mécontent de
ſes traducteurs : j'ai fait autrement ; je
n'ai peut - être pas fait mieux,
Eh bien , corrigez & retouchez.
-Non; j'ai fait voeu de ne plus écri
re ; & puis mon imagination a été réfroidie
par l'âge & froiffée par les événemens.
Je ſerois plus correct , mais je
vaudrois encore moins
:
K3
150 MERCURE DE FRANCE .
Et la préface ?
-Je n'en ai point fait ; je n'en ferai
1
point. Qu'y mettrois -je?
Vous parlerez du poëme épique ?
-Tant de monde en a parlé !
Des traductions ?
-Ce que j'en dirois ne rendroit pas la
mienne meilleure.
Du Taffe.
-Sa vie eſt par tout. Son génie doit
ſe trouver dans mon ouvrage , ou mon
ouvrage ne vaut rien.
Nous ne ferons qu'annoncer cet ouvrage
intéreſſant , nous propoſant de faire
connoître le mérite de cette nouvelle traduction
imprimée avec beaucoup de ſoin
& de magnificence.
Nous ne pouvons pareillement qu'annoncer
les ouvrages ſuivans , dont nous
reprendrons l'analyſe.
La Rosiere de Salenci, paſtorale en 3
actes , melée d'ariettes , repréſentée pour
la premiere fois par les Comédiens Italiens
ordinaires du Roi le lundi 28 Février
1774 , in - 8°. Prix , I liv. 16 fols
broché , chez Delalain , libraire.
en.sh
Hiſtoire du Tribunat de Rome depuis fa
création juſqu'à la réunion de ſa puiſſance
à celle de l'Empereur Auguſte ; 2 parties
1
1
1
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 151
in- 8° . Prix , 5 liv. broché. A Paris , chez
Vincent , libraire.
Suite du Précis fur les Montres marines
de France , avec un ſupplément au mémoire
fur la meilleure maniere de mefurer
le temps en mer , par M. leRoi ,horloger
du Roi , in-4°. A Paris , chez l'auteur
, rue du Harlay; & Jombert , libraire.
Choix des Paéfies de Pétrarque , traduction
de l'italien , par M. l'Evêque ; vol.
in - 12 . Prix , 2 liv. relié , chez Valade ,
libraire,
On trouve chez le même ,
Jean Sans terre , ou la Clémence de Philippe
Auguste , tragédie in - 8°. Prix , 1
liv. to fols.
4
Fournal du voyage de Michel Montaigne
en Italie par la Suiſſe & l'Allemagne en
1580 & 1581 , avec des notes , par M.
de Querlon. A Paris , chez le Jay, li
braire , 1774. Il y a trois éditions de
cet ouvrage , in 4º, broché. Prix , 18 :
liv.; grand in- 12. br. 5. liv.; petit in 12.
3 vol. 4 liv. 1o fols.
Histoire de France depuis l'établiſſement
de la Monarchie jusqu'au regne de Louis
XV; par M. Garnier , hiſtoriographe du
Roi & de Mgr le Comte de Provence
1
2
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
pour le Maine & l'Anjou , inſpecteur &
profeſſeur du college royal , de l'Acadé
mie des belles lettres. Prix , 3 liv. relié
le volume , tomes 23 & 24. contenant
l'hiſtoire de François I. A Paris , chez
Saillant & Nyon , & Ve. Deſſaint ,
1774.
Abrégé d'Astronomie par M. de la Lande
, lecteur royal en mathématiques , de
l'Académie royale des ſciences de Paris ,
de celles de Londres , de Pétersbourg , de
Berlin , de Stockholm , de Bologne , &c.
cenfeur royal ; in - 8°. avec fig. chez la
Ve. Deſſaint.
On trouve à la même adreſſe.
Elémens des forces centrales ou Obfervations
fur les loix que fuivent les corps
mus autour de leur centre de pesanteur ;
ſuivies d'un jugement de l'Académie
royale des ſciences fur pluſieurs de ces
bſervations , & d'un examen critique
de ce même jugement , à quoi on a joint
un théorême général & fondamental fur
la meſure des ſurfaces & des ſolides , &
quelques obſervations ſur la nature des
courbes quarrables & rectifiables , par M.
le Chevalier de Forbin ; in- 8 °.
Traité de Mécanique par M. l'Abbé
Marie, de la Maiſon & Société de Sor-
:
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 153
bonne , cenfeur royal , profeſſeur de ma .
thématiques au college Mazarin , in -4°.
AVIS fur le Dictionnaire raisonné de
Diplomatique , en 2 vol. in- 8 °.
On nous écrit de Lyon &de Neuchâtel
en Suiſſe que des imprimeurs de ces deux
villes , qui font le métier decontrefaire les
bons livres pour les rendre mauvais , ont
imprimé à la hâte le Dictionnaire raiſonné
de Diplomatique , en 2 vol. in- 8°. avec
figures par Dom de Vaines , dont la véritable
édition ſe vend à Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriſtine. Le premier
volume de la bonne édition , outre
l'épître dédicatoire & la préface , finitpar
le mot Frere , avec fix lignes imprimées
au recto de la page 547.
Et le ſecond volume finit à la pag. 482 ,
ſur le verſo où ſont les approbations : vient
enſuite le privilege du Roi en deux pages .
On fent qu'un ouvrage de cette nature
ne peut être utile que par une exactitude
ſcrupuleuſe dans l'impreſſion , & par une
repréſentation précife des caracteres des
différentes écritures anciennes dans la
gravure. Les contrefacteurs ne prennent
pas tant de ſoins pour ſurprendre le Pablic
, & lui vendre un livre plein de fau-
CK 5
154
MERCURE DE FRANCE .
tes. Nous avons cru devoir donner cet
avis pour prévenir les lecteurs de ne point
attribuer à l'édition originale leserreurs &
les inepties ridicules des éditions & des
gravures contrefaites .
ACADÉMIE.
Séance & programme d'une des Académies
de Rouen , établie en l'honneur & Sous
le titre de l'Immaculée Conception de
la Ste Vierge.
LEE jeudi 23 Décembre 1773 , s'eſt tenue
la féance publique de l'Académie de
l'Immaculée Conception de la Ste Vierge à
Rouen , en la maniere accoutumée. M.
l'Abbé Cotton des Houſſayes a ouvert la
féance , en rappelant à l'Aſſemblée que
le prix d'éloquence pour 1772 avoit été
remis pour 1773 , & publiant qu'il venoit
d'être remporté par M. l'Abbé de Formé,
profeſſeur au college de Moulins enBourbonnois
, le même qui avoit obtenu , en
1771 , un prix d'Idylle. Le ſujet du discours
eft la Religion éleve l'ame & agrandit
l'esprit. Le difcours proposé pour
1773 , fur ces paroles : Rien d'étranger á
T'homme de ce qui intéreſſe l'humanité , a
:
JUILLET. I. Vol. 1774. 155
été couronné à la ſuite du précédent. M.
Sallé , avocat à Amiens , en eſt l'auteur.
Reſtoient à couronner pluſieurs pieces de
poëſie dont le genre avoit été preſcrit:
telles , 1º. qu'une ode françoiſe ; 2°.Une
ode latine ; 3 °. Une Idylle. Mais aucune
de ces productions n'a réuniles fuffrages ,
quoique pluſieurs ne fuſſent pas fans quelque
mérite. En conséquence elles ont été
remiſes toutes au concours pour cetre année
1774 , fans préjudicier à celles qui
font en tour, favoir , 1o. Un poëme en
vers héroïques ; 20. Des ſtances ; 3°. Une
allégorie latine.
Outre les prix mentionnés , il en eſt
deux autres qui doivent particulierement
intéreſſer les auteurs. Le premier fera
donné au meilleur Eloge de M.le Cardinal
d'Amboise , Archevêque de Rouen &
miniſtre de Louis XII.
:
Le ſecond prix propoſé pour 1774 eft
celui du Prince. Le ſujet eſt à la volonté
des poëtes , qui ont à choiſir entre un'
poëme & une ode ; le premier de cent
vers environ; la ſeconde de douze ſtrophes
plus ou moins , l'un & l'autre en
vers françois. Ce prix extraordinaire fera
donné ,Poutre ceux des fondations , par
M. le Couteulx, Maire de la ville de
Rouen.
sadoo
1
165 MERCURE DE FRANCE.
M. le ſecrétaire de ladite Académie ,
en annonçant qu'on remettoit au concours
de cette année tous les vers latins & françois
qui avoient été préſentés pour celui
de l'année derniere , a fait obſerver que
parmi les pieces remiſes , il falloit en distinguer
pluſieurs auxquelles les auteurs feront
libres de metre la derniere main , telle
que celui 1º. de l'ode qui a pour ſentence:
Omnia funt hominum tenui pendentia
filo. 2°. D'une autre ode qui commence
par ce vers ; Inſtruis - moi , divine Sageffe.
3º. D'une ode latine , intitulée , De vanis
impiorum in Relligionem infultibus. On
pourroit soupçonner cette derniere piece
d'avoir déjà concouru à l'honneur d'être
employée en qualité d'hymne dans l'office
récent du Triomphe de la Foi , fête
établie & fondée , l'année derniere , en la
paroiſſe de St Roch à Paris ; mais cette
circonſtance n'empêchera pas qu'on ne
retouche l'ouvrage , afin qu'il foit digne
de la palme qu'on lui réſerve. Peut- être
auroit- il en conféquence un autre avantage
, celui d'être préféré aux hymnes qui
ont été faites pour la folemnité dont on
vient de parler : nouveau motif pour
l'auteur , & peut- être pour d'autres , de
s'exercer ſur un auffi riche ſujet. )
Les conditions communes à tous les
:
JUILLET. I. Vol. 1774. 157
ouvrages qu'on pourra envoyer au concours
, font 1º. de les terminer tous par
une priere à la Ste Vierge , ſur le privilege
de fon immaculée conception , ce
qui ſuppoſe qu'on ne traitera que des
ſujets auxquels puiſſe aſſez naturellement
s'adapter cettepriere. 2°. D'envoyer deux
copies de chaque piece , liſiblement écrites
, & adreſſées franc de port , au R. P.
Prieur des Carmes de la ville de Rouen ,
dans le courant de Novembre 1774 ; le
tout avec une ſentence & un chiffre au
bas de l'ouvrage , puis dans un billet cacheté
où ſera en outre le nom de l'auteur
, comme il eſt d'uſage dans toutes les
Académies . On obſervera que dans le
choix des matieres , les qualités du vertueux
Cardinal dont on propoſe l'éloge ,
ne ſont point deſtinées à faire excluſivement
le fonds du diſcours annoncé. Les
poëtes y pourront auſſi puiſer les plus
heureux ſujets pour les différens genres
où ils voudront s'exercer. Pourroient- ils
oublier , par exemple , le trait de bienfaiſance
ſi naïf & ſi ſublime de ſa part ,
envers un Gentilhomme de ſes voiſins
âu château de Gaillon ? Il n'y a que
M. de la Rochefoucault , actuellement
Archevêque de Rouen , qui l'ait derniérement
imité , en faiſant entiérement dé
158 MERCURE DE FRANCE .
truire une garenne immenfe , dont les
terres voiſines ſouffroient tant & depuis
fi long - temps.
SPECTACLES. "
Les Spectales , ES qui avoient été ſuſpendus
le ſamedi 30 Avril 1774 , comme un
témoignage de l'alarme des citoyens fur
la maladie du Roi & de l'affliction publique
à l'occaſion de la mort de Louis
le Bien -Aimé , ont enfin repris leur acti
vité le 15 Juin dernier , fous le nouveau
regne du jeune Monarque qui fait l'espoir
de la France & qui aſſure le bonheur
de la Nation.
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique a
donné le mercredi 15 Juin , la premiere
repréſentation de la repriſe du Carnaval
du Parnaffe , ballet héroïque en trois actes
précédés d'un prologue ; poëme de
Fuzelier , muſique de Mondonville. Cet
opéra , joué pour la premiere fois en
1749 , & repris avec ſuccès en 1759&
JUILLET. I. Κολ. 1774. 159
1767 , fait encore aujourd'hui les plaiſirs
des amateurs d'une muſique douce , agréas
ble & bien modulée.
Le prologue annonce la fête du Printemps.
Clarice chante avec tendreffe , &
Florine avec légéreté les délices de l'Amour.
Ces bergeres , diviſées par le goût
de leur chant , ſe réuniſſent avec les bergers
qui viennent célébrer le retour du
Printemps.
ACTE I. Du Carnaval du Parnaſſe.
Momus , dieu de la raillerie , exerce
ſon humeur fatirique: Apollon paroît en
berger. Il ſeroit mieux déguiſé , lui dit
Momus , s'il préféroit au fer de la houlette
, du redoutable Mars le fer victorieux
; Apollon répond que Momus fans
ſe déguiſer pourroit ſurprendre ; il n'auroit
qu'à louer ; il ſeroit méconnu. Apollon
veut plaire à Lycoris , & Momus à
Thalie. Les deux amans defirent de favoir
qui des deux fera le plus heureux.
Thalie arrive , & Apollon , en confident
difcret , ſe retire. Momus fait l'aveu de
ſon amour. Thalie paroît ſe rendre à ſes
doux empreſſemens ; Momus ſe félicite
déjà de ſon bonheur. Thalie reprend :
Il eſt temps de vous dire que j'aime ,
Que j'aimerai toujours .... la liberté.
160 MERCURE DE FRANCE.
Momus , furpris de cette ironie perfide
veut en vain cacher ſon dépit. Il lance
des traits de fatire que Thalie repouſſe
avec avantage. Enfin ils conviennent de
s'épargner , & prennent part aux jeux de
la fête.
ACTE II. Lycoris , bergere , veut conſerver
ſon indifférence , malgré le charme
qu'elle éprouve en écoutant les chants de
fon berger.
Momus vient pour obſerver Apollon ;
mais il eſt reconnu par Lycoris qui lui
reproche fon goût pour la fatire. Elle
lui dit de craindre.
MOMUS.
Que dois -je craindre ?
Quel pouvoir eſt égal au mien ?
Si l'époux de Junon veut alarmer la terre ,
Il lui faut les éclats & les feux du tonnerre:
Le trident de Neptune , effroi des matelots ,
Déchaîne l'aquilon & fouleve les flots :
Le Tyran des Enfers voit au fond du Ténare
Cent monftres réunis ſuivre ſa loi barbare ;
La Mort vole à ſa voix & fert ſa cruauté :
De tous ces dieux le courroux redouté
Fait trembler ſous leur empire
د
L'Univers
JUILLET. I. Vol. 1774. 161
:
L'Univers épouvanté ;
Mais pour être reſpecté ,
Momus n'a beſoin que de rire.
Momus , appercevant Apollon , fort
en diſant à la bergere :
J'apperçois un berger qui fait flatter les belles ;
Il n'a pourtant jamais trouvé que des cruelles.
Apollon veut parler de fa paſſion ; Lycoris
détourne ſes difcours flatteurs en
exigeant qu'il chante la puiſſance de Jupiter,
la gloire deBacchus & le triomphe
de Diane. Il termine les louanges de ces
dieux par celles de l'Amour. Lycoris s'échappe
, &Momus à ſa place , fans d'abord
être apperçu , jouit de la confufion d'Apollon.
Les bergers célebrent dans leurs
jeux le pouvoir de l'Amour.
АСTЕ III . Momus , ſous l'habit de
berger , & Thalie ſous celui de bergere ,
ſans ſe connoître , eſſaient de faire une
conquête : ils ſe promettentune conſtance
& un amour mutuels ; mais lorſqu'ils ôtent
leur maſque ; ils font étrangement trompés
. Momus s'écrie : quelle bergere ! &
Thalie , quel berger ! Lycoris voyant Mofnus
& le croyant fon berger , l'invite à
chanter dans la nouvelle fête ; Momus ,
L
162 MERCURE DE FRANCE,
confus de ſa triſte aventure , fe retire fans
rien dire. Lycoris eſt offenſée ,& fait des
reproches de tant d'indifférence à Apollon
qui la déſabuſe. Momus veut disfuader
la bergere, en lui apprenant que
fon amant eſt un dieu inconſtant; mais
la bergere cede à la tendreſſe qu'Apollon
chante trop bien pour ne pas l'inspirer.
Terpſicore amene les Jeux & les
Plaiſirs.
Cet opéra eſt très- bien remis. Mde
Larrivée joue & chante avec applaudiſſement
les rôles de Florine & de Thalie .
Mile Beaumeſnil remplit avec intérêt les
rôles de Clarice & de Lycoris. M. Legros
chante comme Apollon qu'il repréſente.
M. Durand eſt avantageuſement placé
dans le rôle de Momus.
Les ballets font de la compoſition de
M. Veſtris & d'Auberval , & très - bien
exécutés. Mlle Heinel danſe pluſieurs
entrées dans le ballet du ſecond acte avec
une très-grande ſupériorité de talent. Il
fuffit de nommer Mile Guimard . Mile
Peflin , M. Veſtris , M. d'Auberval pour
faire leur éloge. Ces premiers talens ſont
parfaitement ſecondés.
La danſe a acquis de nos jours une
perfection qui la fait dominer dans nos
E
JUILLET. I. Vol. 1774. 163
opéra , quoiqu'elle ne foit par la conſtitution
des poemes qu'un acceſſoire de l'action.
Mais lorſqu'elle en fera partie , &
qu'elle prendra un rôle , c'eſt alors que
plus eſſentielle , & même néceſſaire , elle
fera ſentir davantage combien , ſecondée
par une muſique éloquente& pittoreſque ,
elle a de reſſources pour exprimer toutes
les paſſions & tous les ſentimens. Elle
pourroit même devenir le premier des
arts; car il eſt d'expérience que la vue eſt
de tous les ſens celui qui frappe l'ame
avec le plus de rapidité &d'énergie , ſuivant
ce précepte d'Horace :
Segnius irritant animos demiſſa per aures
Quàm quæ funt oculis subjecta fidelibus.
On ſe diſpoſe à donner à ce théâtre
Orphée ; opéra célebre de M. le Chevalier
Gluck .
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEES Comédiens François ont ouvert
leur théâtre par Heraclius , tragédie deP.
Corneille ; & le Cocher supposé , comédie
de Hauteroche.
On doit donner inceſſamment fur ce
La
164 MERCURE DE FRANCE.
- théâtre le Vindicatif , comédie de caractere
en cinq actes & en vers , de M. D...
:
COMÉDIE ITALIENNE .
LES Es Comédiens Italiens ont repréſenté
le 15 Juin dernier , le Déserteur & une
piece Italienne. Le jeudi 16, on a joué
l'Ami de la Maiſon , comédie charmante
pour les paroles , & le chef- d'oeuvre de
l'art & du goût pour la muſique.
Mde Trialyajoué pour la premiere fois ,
en l'absence de Mde la Ruette , le rôle ſi
ingénu & fi ingénieux d'Agathe. Elle a
été très-applaudie , tant à cauſe delabeauté
de ſon organe & de la préciſion de fon
chant , que pour l'agrément & la fineſſede
fon jeu.
M. Clairval , excellent acteur & chanteur
agréable , a rendu le rôle de Célicourt
avec beaucoup de ſuccès. M. Nainville
, jouant le rôle d'Oronte , a fait le
plus grand plaiſir dans le magnifique air
P'Amour ſous les lauriers.
On ne peut entendre une baſſe - taille
plus belle , plus franche , plus flatteuſe ,
& qui faſſe defirer davantage que cet acJUILLET
. I. Vol. 1774. 165
teur qui a d'ailleurs beaucoup de talens ,
veuille ſe prêter ſouvent aux deſirs que
les Spectateurs ont de l'applaudir dans les
rôles qu'il travaille & qu'il affectionne.
M. Julien , repréſentant Cliton ou
l'Ami de la Maiſon , eſt applaudi comme
acteur & comme chanteur dans ce rôle
brillant qu'il rend avec autant de chaleur
que d'intelligence. Mde Billioni a joué
& chanté avec beaucoup d'ame & de
talent le rôle d'Orphise.
Le famedi 18 Juin, les Comédiens ont
joué la Rofiere , piece qui a été réduite , à
cette repriſe , en trois actes au lieu de
quatre , ce qui a mis dans l'action plus de
vivacité & un intérêt plus preſſé .
La muſique , qui eſt de M. Gretry , a
fait un nouveau plaiſir par la fraîcheur
délicieuſe de chants neufs , variés & trèspiquans.
Cette piece eſt très bien jouée.
LETTRE de M. de la Croix , avocat ,
à l'auteur du Mercure .
Il ne nous étoit pas permis , Monfieur , de douter que
les femmes douées d'une ſenſibilité acquiſe , n'euſſent
l'heureux talent de prêter à la poësie le charme de la
tendreſſe ; de lui donner l'aimable empreinte de leur
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
coeur; de l'animer , de la vivifier des feux qu'elles ſavent
ſi bien ſentir & faire naître ,
Sapho , la tendre Sapho n'a point encore été imitée,
On ne trouve nulle part ce déſordre impétueux , ce dé.
lire enchanteur , ces évocations ſi douces , ces deſirs ſi
touchans , ces idées ſi voluptueuſes , ces expreſſions brûlantes
, ces tournures poëtiques qui nous feront à jamais
regretter que tous ſes ouvrages ne foient point arrivés
juſqu'à nous.
Les hommes les plus jaloux du mérite des femmes ,
les plus injuſtes à leur égard , n'ofent leur refuſer la fipeſſe
des penſées , le charme de l'expreſſion ; ils avouent
que leur eſprit embraſſe avec grace toute la fuperficie des
idées ; que ſi elles n'ont pas le vol auffi élevé que nos
poëtes , elle l'ont fouvent plus rapide ; que ſi elles ne
déploient pas dans leur compoſition les aîles immenfes
du Génie , elles font un uſage bien agréable de la légereté
de leur efprit.
Ces hommes , pénétrés du ſentiment de leur ſupério
rité ſur les femmes en regardant Corneille , Racine , le
Chantre de Henri comme des aigles , ſont contraints
d'avouer que Meſdaines des Houlieres , du Bocage , d'Entremont
ſont au moins de charmans colibris .
Les vers que je vous adreſſe , Monfieur , leur prouveront
que l'enthouſiaſine le plus noble , le plus fublime
peut tranſporter ces êtres fi délicats , fi fragiles , fur lesquels
la Nature a répandu tant de douceur. Ils font
d'une jeune Demoiſelle qui n'a jamais appris les regles
de notre verſification que dans nos poëtes ; qui n'a
point d'autre Apollon que ſon coeur , & n'a reçu de
leçons d'harmonie qeu de ſon oreille.
JUILLET. I. Vol. 1774. 167
AU SOMMEIL.
Fils de la Nuit , pere des Songes ,
Confolateur des malheureux ,
Sommeil , digne préſent des Dieux ;
Le fleuve du Léthé dans lequel tu nous plonges
Fait oublier les maux affreux ,
Pour ne nous abreuver que des plus doux menſonges.
Sommeil , o divin enchanteur !
Quand ta baguette a touché ma paupiere
C'eſt l'inſtant des plaiſirs , & leur troupe légere
Diflipe les chagrins qui dévoroient mon coeur.
Et lorſque dans ta profondeur ,
De la Mort tu m'offres l'image ,
Tu me voiles du moins l'excès de mon malheur
Lorſque j'exiſte plus , je ſouffre davantage.
Mon coeur , s'il ne ſent rien, ne ſent point ſa douleur :
Dans ton filence il ſe repoſe.
Sommeil , ton néant même eſt pour lui quelque choſe ;
L'absence de ſes maux , voilà ſon ſeul bonheur.
Par Mlle de B ....
L4
368 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. le Marquis de Condorcet
à M. de la Harpe .
Recevez , Monfieur , tous mes remerciemens des choſes
flatteuſes que votre amitié pour moi vous a inſpirées
fur l'éloge de M. de la Condamine. Si cet ouvrage a
quelque mérite , c'eſt d'être écrit ſimplement , & il eſt
facheux d'être obligé de regarder cela comme un mérite .
J'ai faiſi avec plaifir l'occaſion de rendre juſtice à un
vieillard illuftre ſur lequel tous les infectes de notre littétérature
s'acharnent avec tant de baſſeffe & d'indécence.
Je n'ai pu dire qu'un mot de ſes élémens de la philoſophie
newtonienne. Sans cela j'aurois fait obſerver que
cet ouvrage eſt encore le ſeul où les hommes qui n'ont
point cultivé les ſciences puiſſent acquérir des notions
ſimples & exactes ſur le ſyſteme du monde , & ſur la
théorie de la lumiere ; que ces élémens bien loin de renfermer
des fautes groſſieres , comme l'ont imprimé des
gens qui n'étoient pas en état de les entendre , ne renferment
même aucune erreur qu'on puiſſe imputer à M.
de Voltaire. Car s'il y en a quelques - unes , ce ſont
des opinions qu'il a adoptées d'après le témoignage des
auteurs les plus accrédités . J'aurois pu faire obſerver
encore que lorſque M. de Voltaire donna cet ouvrage ,
le premier des géomètres de l'Europe , Jean Bernoulli ,
combattoit encore le newtonianiſme ; plus de la moitié
de l'Académie des ſciences étoient cartéſienne ; que Fontenelle
enfin , ſi ſupérieur à tous les préjugés de ſecte
-ou de nation , Fontenelle qui n'avoit pas trente ans lorsJUILLET.
I. Vol. 1774. 169
que le ſyſtème de Newton parut , & qui étoit du petit
nombre de gens qui pouvoient l'entendre ; que Fontenelle
étoit reſté opiniatrément attaché à ſes premieres
opinions. Si on ajoute à tout cela que le premier livre
claſſique où l'on ait développé en France les théories de
Newton ne parut que dix ans après l'ouvrage de M. de
Voltaire , on ne peut ſe diſpenſer de convenir qu'il y
avoit bien du mérite en 1738 , à donner ce que notre
illuftre mattre appelle avec tant de modeſtie ſon petit
catéchiſme d'attraction .
Vous avez raiſon de remarquer qu'on ne pardonna
point alors au même homme d'avoir fait Zaïre , & de
vouloir faire entendre Newton. Mais il y a des gens
plus difficiles qui ne peuvent ſouffrir ceux même qui
ſont purement géomètres . L'Abbe des Fontaines étoit
de ce genre ; il dit quelque part , que quand l'esprit
d'un géomètre fort d'un angle , il parolt presque toujours
obtus ; que tel géomètre ou phyſicien qui , dans fon
genre , est un aigle , est , en tout autre genre , ou un
boeuf, ou un canard ou un hanneton ; trois fortes
d'animaux qui ont l'honneur de partager la reſſemblance
de la plupart. Cet Abbé des Fontaines reprochoit
à Fontenelle ſon ſtyle , & l'accuſoit de corrompre
le goût.
,
Ce Journaliſte a laiſſé une poſtérité nombreuſe & digne
de lui. Je liſois dans une de leurs rapſodies , ( car
on peut en lire comme on s'arrête quelquefois dans les
rues pour écouter les propos du peuple ) j'y lifois donc
que des problèmes n'immortaliſoient perſonne ; que ſi
Paſcal alloit à la poſtérité , ce ne ſeroit pas comme
L5
170 MERCURE DE FRANCE .
géomètre ; & on citoit pour exemple des géomètres , qui
n'ont pas été à la poſtérité , MM . Clairaut, Fontaine &
Euler. Heureuſement que , malgré la déciſion du criti
que , M. Euler eſt encore plein de vie & de génie , qu'il
n'eſt pas mort & que fon nom ne mourra point. Le
même Ariftarque décidoit que M. d'Alembert étoit un
géomètre ſans invention. Cela vaut à-peu-près le jugement
de l'Abbé des Fontaines qui imprimoit dans ſes
feuilles que Newton n'avoit point d'autre philosophie
dans la tête que quelques termes de logique.
Peut-on ſe facher après cela lorſque les mêmes gens
trouvent plus de génie dans Suréna que dans Mahomet ,
& préferent le Brutus de Fontenelle à celui de M. de
Voltaire ? Tous ces jugemens ne peuvent nuire ni à la
philoſophie ni aux beaux arts , mais les délations & les
calomnies nuiſent à ceux qui cultivent la philoſophie &
les arts . Voilà ce qui est vraiment déteſtable ; le reſte
n'eſt que ridicule,
Adieu , Monfieur : aimez-moi toujours ; je compte avoir
bientôt le plaisir de vous embraſſer en attendant
celui de pleurer aux Barmécides qui , malgré mes critiques
dans leſquelles je perſiſte , font un chef - d'oeuvre
d'éloquence.
ARTS.
GRAVURES.
Costume des anciens Peuples , par M. Dandré
Barbon , profeſſeur de l'académie
royale de Peinture & de ſculpture ,
JUILLET. I. Vol. 1774. 171
directeur perpétuel de celle de Mar.
ſeille , & membre de l'Académie des
Belles - Lettres , Sciences & Arts de
la même ville. 18º cahier in-40. A Paris
rue Dauphine , chez Jombert lie
braire , & Cellot Imprimeur,
M. Dandré Barbon continue de nous
préſenter dans les 7 premieresplanches de
ce nouveau cahier les uſages religieux des
Ifraëlites ; & il entre dans le détail des
principaux meubles du Temple de Salomon.
Les cinq dernieres planches de ce
même cahier nous offrent pluſieurs uſages
civils & domeſtiques des Hébreux. Les
explications qui accompagnent les planches
font toujours inſtructives & renferment
ſouvent des réflexions critiques ,
propres à guider l'artiſte & à éclairer
ceux qui s'occupent de recherches ſur
les moeurs , uſages & coutumes des anciens
Peuples.
I I.
Premiere & deuxieme vue de Pirna en
Saxe. Prix , I liv. 10 f. chaque eſtampe.
A Paris , chez Buldet , rue de Gêvres.
Ces deux eſtampes , d'environ 8 pouces
de haut ſur 10 de large, font pendant &
172 MERCURE DE FRANCE.
ont été gravées par R. Daudet , d'après les
tableaux originaux peints à gouache par
Vagner. Ce payſagiſte Allemand, mort
il y a quelques années à la fleur de fon
âge, avoit un coloris très- chaud , & le
graveur nous rappelle ce coloris dans ces
gravures excutées avec intelligence.
III९,
Les Plaisirs de l'Hiver ;
La Récolte d'Automne ;
Les Travaux de l'Eté ;
Les Délices du Printemps .
Ces quatre eſtampes figurent les quatre
Saiſons. Elles ſont d'une compofition
agréable & galante , d'après le deſſin deM.
Queverdot , gravées par M. Frufſotte ; &
dédiées à M. le Comte de Beauvilliers ,
Maréchal des camps & armées du Roi.
La hauteur de ces eſtampes eſt de 11 pouces
, & de 8 pouces de largeur. Elles ſe
vendent à Paris , chez M. Frufſotte , rue
des Grands- Degrés , chez le limonadier ,
vis-à-vis la rue Perdue ; & chez le Pere &
Avaulez , marchands , rue St Jacques .
I V.
Albertus Haller , célebre médecin , gravé
par M. Pruneau ; & ſe trouve àParis ,
JUILLET. I. Vol. 1774 173
rue des Mathurins , au petit hôtel de
Cluni. Prix , I liv.
V.
La belle Matinée , eſtampe d'environ 17
pouces de hauteur & 13 de largeur ,
gravée d'après le tableau original de J.
Vernet , peintre du Roi , par P. Benazech
; & fe trouve à Paris , chez Vernet
le jeune , quai des Auguſtins , au
coin de la rue Gît- le- coeur.
Cette eſtampe eſt d'une compoſition
agréable & fpirituelle , gravée avec beaucoup
de foin & de talent par M. Benazech
; elle fait le perndant des Plaisirs de
l'Eté , eftampe publiée en 1772 à la même
adreſſe. C'eſt une ſuite curieuſe que
les amateurs ajouteront à la riche collection
des gravures d'après M. Vernet.
V I.
Le Sieur Demarteau , graveur duRoi,
vient de graver dans le genre du crayon ,
d'après les deſſins de M. Monnet , peintre
duRoi , un cours d'anatomie au nombre
de 42 planches , diviſé en ſeptcahiers différens.
Perfuadé que l'anatomie eſt une des
parties fondamentales du deſſin , & comme,
dans ce qui a été fait juſqu'à préſent ,
174 MERCURE DE FRANCE.
l'on a trop négligé les pieds & les mains;
l'auteur s'eſt attaché à rendre tous les détails
en les faiſant grands comme nature.
Un des avantages de cette fuite , eſt que
l'on trouve l'explication de chaque partie
du corps & l'os à côté , afin que les éleves
s'attachent à connoître les deſſous , & fe
rapprochent des regles des proportoins &
du vrai.
Chaque cahier de 6 feuilles ſe vend 25
fols chez Demarteau , graveur & penſionnaire
du Roi , rue de la Pelleterie , á
la Cloche , à Paris.
VII.
Portrait de Louis XVI, Roi de France ,
avec ces vers de M. l'Abbé de l'Attaignant
:
Un Roi qui ſe fait tant cherir ,
Avec une Reine adorée ,
Vont bientôt faire revenir
Les jours de Saturne & de Rhée.
Portrait de Marie- Antoinette , Reine de
France , avec ces vers du même auteur :
Ce lis que la France vous donne ,
Princeſſe , étoit digne de vous ;
Vous méritez une couronne
Et d'avoir Louis pour épouxs
JUILLET. I. Vol. 1774. 175
Ces médaillons font ornés des attributs
de la puiſſance & des vertus. Ils font gravés
par M. le Beau , & ſe trouvent chez
lui , rue St Jacques , maiſon de la Veuve
Duchesne , libraire.
VERS pour être mis au bas d'un nouveau
Portrait de la Reine , très - bien fait &
fort reffemblant.
L'AR
'ART auroit une fois égalé la Nature ,
Si de tes traits charmans la fidelle peinture
Pouvoit offrir encore à nos yeux fatisfaits
Ton coeur vraiment royal , tes talens , tes bienfaits,
Par Madame L**.
PREDICTION.
QUAND , UAND , ſous deux autres noms également chéris
Le Ciel aura place ſur le throne des lis
Le grand coeur d'Henri-Quatre & de Marie-Théreſe,
176 MERCURE DE FRANCE
• Le dernier des François pourra vivre à ſon aife.
>
VIII.
,
t
Par la mlime.
Portraits du feu Roi , du Roi , de la Reine,
de Monsieur , de Madame , de Monfeigneur
le Comte & de Madame la Comteffe
d'Artois en medaillons réunis
dans la même eftampe & foutenus par
des Génies . Ils font gravés d'après le
deffin de M. Huet par M. Briceau dans
la maniere du crayon rouge , avec les
acceſſoirs gravées dans la maniere du
crayon noir.
e
Cette eſtampera le mérite de préſenter
à la fois les objets de nos hommages respectueux.
On lit au bas ces vers :
Il n'eſt plus , chers François , ce Roi plein de clémence ;
Il n'eſt plus ce grand Roi fi rempli d'équité :
Mais
TA
*Alluſion à ce propos d'Henri IV ſi ſouvent répété ,
mais qui ne peut l'être trop , lorſque ce Prince s'entrerenant
un jour avec le Duc Charles Emmanuel de Savoye
diſoit : . • Si Dieu me laiſſe vivre , je ferai
enforte qu'il n'y aura point de laboureur en mon
:; royaume qui n'ait le moyen d'avoir une poule dans
fon pot.
JUILLET. I. Vol. 1774 177
Mais ce ſoleil n'eſt point éclipſé pour la France
Son digne petit- fils reproduit ſa clarté.
Et vous , Héros naiſſans , affermiſſez ſon trône ;
D'un Monarque adoré ſecondez les projets.
Si vous ne partagez fon fceptre & ſa couronne ,
Partagez avec lui l'amour de ſes Sujets.
Cette eſtampe ſe vend à Paris . prix!,
6 liv. chez M. Briceau , rue St Honoré ;
près l'Oratoire.
PORTRAIT DE LA REINE.
M. DE LORGE , jeune homme qui a le
talent le plus décidé pour la peinture , a
repréſenté la Reine en Diane , donnant
des ordres , àun retour de chaſſe. Ce tableau
eſt d'une beauté parfaite. La déeſſe ,
plus grande que nature , d'une taille ſvelte
, élégante , & d'un port majestueux ,
paroît faillante & animée par l'art enchanteur
de l'artiſte. Elle eſt peinte avec
l'éclat de la beauté , de la jeuneſſe & des
graces ſur un fonds de payſage , & envi
ronnée de fleurs. Tous les acceſſoires , les
draperies & les ornemens ſont touchés
avec eſprit , & avec beaucoup d'effet &de
liberté. Ceux qui ont vu , au Louvre, ce
M
178 MERCURE DE FRANCE
portrait ſi intéreſſant, n'ont pu ſe laſſer
d'en admirer la reſſemblance frappante ,
le coloris ſéducteur & la douce magie.
Le tableau eſt dans un cadre magnifique
dont tous les ornemens relatifs , en grand
nombre & fort riches , font du travail le
plus élégant & le plus précieux.
LE
VERS pour le Portrait de la Reine.
Le Ciel mit dans ſes traits cet éclat qu'on admire.
France , il la couronna pour ta félicité.
Un fceptre eſt inutile avec tant de beauté ;
Mais à tant de vertus il fallait un Empire.
Par M. de la Harpe.
MUSIQUE.
I.
Nouvelle Méthode , ou premiers Elémens
pour l'inſtrument appelé le Biffex ou
lesdeux-fix-cordes par M. Van -Hecke ,
de l'Académie royale de Muſique , au
teur & profeſſeur dudit inſtrument ,
exécuté par M. Naderman , luthier ordinaire
de la Reine ; dédié à MM. **
JUILLET. I. Vol. 1774: 179
premiers écoliers dudit inſtrument.
Euvre II . Prix , 12 liv. A Paris ; chez
l'auteur , rue St Thomas - du - Louvre,
chez M. Venier , marchand de muſique
, vis -à - vis le château - d'eau ; &
chez Naderman , luthier , rue d'Argen
teuil , butte St Roch .
LEBiffon préſente à-peu-près la forme
d'un luth ; il a l'épaiſſeur de la guitarre
ordinaire. Douze cordes qui font en tout
trois octaves &demie , compoſent l'ins
trument ; elles en tiennent le milieu. La
méthode que nous annonçons enſeignera
les moyens de jouer le Biſſex avec les
agrémens & le goût qui lui font propres.
Pieces d'orgue , Meſſe en re mineur ; dédiées
à Mde de Montmorency- Laval ,
Abbeſſe de l'Abbaye royale de Montmartre
; compoſé par M. Benaut , Me. de
clavecin. Prix , 3 liv.A Paris ,chez l'auteur
; rue Gît-le-Coeur , la ſeconde porte
à gauche en entrant par le pont-neuf; &
aux adreſſes ordinaires de muſique.
Six Trio pour deux violons & baſſe ;
dont le premier & le fixieme peuvent
s'exécuter à grand orchestre , composés par
J. G. Burckhoffer; oeuvre IVe. Prix ,7liv:
4 fols. A Paris , chez M. Boüin , Md.
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
de muſique & de cordes d'inſtrumens , rue
St Honoré , près St Roch , au Gagnepetit.
Trois Duo pour un violon & un violoncelle
, par J. B. Cirry ; oeuvre 5e. Prix
4 liv. 4 fols , à la même adreſſe.
La Chaconne de l'Opéra de l'Union de
l'Amour & des Arts , arrangée en piece
de clavecin , par M. Pouteau , organiſte
de St Jacques de la Boucherie & Me. de
clavecin. Prix , 1. liv. 16 ſ. à la même
adreſſe.
Six Sonates aiſées pour le piano forte
& le clavecin , par J. A. Paganelly , directeur
de la Muſique du Roi d'Eſpagne.
Prix , 3 liv. 12 ſ. à la même adreffe.
Six Symphonies à trois , deux violons
& baſſe , dédiées à Mde la Comteſſe de
Rouault , par Andrea Och. op. I. Prix ,
9 ſols ; ſe vendent à Paris , au bureau d'abonnement
muſical , cour de l'ancien
grand Cerf, rues St Denis & des Deux-
Portes St Sauveur ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique ; àLyon , chez M. Castaud
, Md libraire , place de la Comédie.
Six Sonates de chambre à deux violons
&baſſe , dédiées à la même par le même
auteur ; Op. II. Prix, 7 liv. 4 fols &
ſe vendent aux mêmes adreſſes.
JUILLET. I. Vol. 1774. 181
Sei Divertimenti per l'Arpa fola , o accompagnata
da flauto traverſo , violino
e Baſſo meſſi in ordine da Franceſco Petroni
; opera IV. Prix , 7 liv. 4 f. AParis ,
chez l'auteur , rue Montmartre , entre les
deux cafés , vis-à-vis la rue des Vieux
Auguſtins , & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
Ile Recueil de petits Airs , arrangés en
pieces avec des variations & despréludes
en différens tons pour la harpe , dédié
à Mde la Marquiſe de Genlis , par le même
auteur ; EOEuvre VIII. Prix , 7 l. 4 f.
On trouve du même auteur & aux mêmes
adreſſes.
Sixieme Livre deHarpe, contenant des
airs choiſis avec accompagnement. Prix ,
7 liv. 4 f.
Et Duo pour deux Harpes , dédié à
Mlle de Guines ; Op. VII. Prix , 4 1.4 f.
Sei Sonate per Cembalo , o piano forte
con violino ad libitum , compoſte daMatia
Vento ; Opera II. Prix , 7 liv. 4ſols.
A Paris , chez M. Venier , éditeur de pluſieurs
ouvrages de muſique , rue St Thomas
du Louvre , vis-à- vis le châteaud'eau
; & aux adreſſes ordinaires ; à Lyon ,
aux adreſſes de muſique.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE .
VERS préſentées à LOUIS XVI, àfon
avénement au Trône.
ETRE Roi bon & juſte , & n'avoir que vingt- ans ,
Des Peuples & des Grands avoir la confiance ,
N'écouter que la voix des Titus , des Trajans ,
C'eſt illustrer les droits que donne la naiſance ,
C'eſt devoir la couronne aux vertus , aux talens ;
C'eſt mériter enfin tous les voeux de la France.
De votre Majefté
L'Edit plein de bonté,
Diſpenſant vos Sujets d'un tribut légitime ,
Augmente leur amour , leur reſpect , leur eſtime ;
Que dis-je ? tous les coeurs à votre avénement
Pénétrés de reconnoiſſance ,
Exaltent votre bienfaiſance
Par le plus tendre attachement.
Par M. de Glatigny , Officier de
la Chambre de la Reine.
Сло
JUILLET . I. Vol. 1774. 183
VERS préſentés à la Reine par M. Altéon
Desgoustes , Avocat au Parlement
le 16 Juin 1774 .
HENRIC
ENRIC Quatre en ce jour renaît en Louis Seize ;
Sous ce nouveau Titus renaîtront les Sully.
Son Peuple déſormais va jouir à ſon aiſe,
Sous ſes auguſtes loix , d'un bonheur accompli.
La Reine eſt des vertus la fidelle compagne.
Tous ſes jours ſont comptés par autant de bienfaits .
Dans nos preſſans beſoins Minerve l'accompagne ;
Lucine achevera de combler nos ſouhaits.
AU ROI & A LA REINE ,
à leur avénement à la Couronne.
SUR
UR un trône éclatant où regne la Juſtice ,
L'Amour & la Vertu ſont couronnés de fleurs ;
Le plus pur hommage des coeurs
Fait pour eux , au sein des grandeurs ,
Notre bonheur & leur délice.
ParM. Mouret de St Firmin , ancien
Commiſſaire de la Marine.
)
:
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
VERS préſentés au Roi , à Marly , le
19 Juin 1774 .
COMMENT
OMMENT avez - vous pu , Monarque généreux
Sécher fitôt les larmes de la France !
1
:
Que ne peut , d'un bon Roi , l'active bienfaiſance !
A peine vous régnez : vos ſujets ſont heureux.
Vous étendez plus loin encor la prévoyance :
Vous voulez triompher juſques de l'avenir :
Dédaignant d'attendre en filence
Un mal qui ſi ſouvent ravit notre eſpérance ,
Vous marchez au-devant pour vous en garantir.
Ah ! l'intérêt de votre vie
N'eſt pas le ſeul motif qui vous le fait braver :
C'eſt votre Peuple en vous que vous voulez ſauver :
Vous immolant vous - même au bien de la patrie ,
Vous expoſez vos jours pour les lui conſerver.
T
Peut-être j'en crois trop une erreur qui m'eſt chere ;
Mais à quel autre Roi pourriez - vous reſſembler !
L'Eternel a permis que , pour nous conſoler ,
L'ame du grand Henri vint viſiter la terre.
S'il l'enleva trop tôt aux pleurs de nos aïeux ,
C'eſt qu'il le réſervoit un jour à cet empire :
Il le rend aujourd'hui plus jeune à leurs neveux ;
Sous les traits de Louis , Henri-Quatre reſpire .
Par M.le Prieur , garçon ordinaire de la
Chambre de Sa Majesté.
2
JUILLET. I. Vol. 1774. 185
Sur la remise du Droit de Joyeux - Avé-
Ce qu'on
nement .
E qu'on nomma dans tous les temps
Joyeux avénement , ne fut , à le bien prendre ,
Qu'un hommage forcé , qu'en beaux derniers comptans
Joyeux alors ou non , les Sujets devoient rendre
Au Prince qui montoit au trône des Français ,
Louis nous en diſpenſe. Il dédaigne l'hommage
Qui des vrais ſentimens n'eſt que la fauſſe image ;
Il le veut libre & pur. Il veut par ſes bienfaits
Du regne de Titus faire briller l'aurore ;
Et , ſans en perdre aucun , ſe livrer chaque jour
Au doux plaiſir d'aimer un Peuple qui l'adore ,
Et de lui prouver fou amour.
Par M. Ganeau.
PROCÉDÉ pour se rendre maître des
N 1
Abeilles.
ous avons , dans le volume du Mercure
du mois de Mars dernier , annoncé que le
Sr. Daniel Wildman , Anglois , faiſoit
voir à Paris aux Curieux différentes expériences
fur les abeilles dont il ſavoit ſe
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
rendre maître au point de les agiter , de
les irriter même impunément & de les
faire paſſer de leur ruche fur ſon bras nud
ou ſur ſon viſage , ſans en recevoir aucune
piqûure. Ce ſpectacle avoit été donné déjà
à Londres en 1765 & 1766 par le Sr Thomas
Wildman , parent vraiſemblablement
du Sr Daniel. Les abeilles lui obéiſſoient
également ; il ſe promenoit dans les rues
de Londres avec l'eſſaim attaché à fon
menton , ce qui formoit une efpece de
barbe très - longue. On peut croire que
c'eſt à lui que le Sr Daniel doit le fecret
de ſe rendre maître de l'eſſaim. Le Sr
Thomas Wildman , lorſqu'il étonnoit
Londres par cette nouveauté , promit de
publier ſon ſecret; il tint parole en 1768 ,
& on le trouve dans un traité imprimé
cette année , qui eſt intitulé : A treatise
on the management of te bees ; ce ſecret a
été publié dans la gazette universelle de
littérature des Deux- Ponts de la préſente
année , no. 43 .
Le Sr Thomas Wildman , après avoir
indiqué pour tirer le miel& la cire de la
ruche , un moyen nouveau & moins destructeur
, qui conſiſte à faire paſſer les
abeilles de la ruche pleine dans une ruche
vuide en les effrayant par un petit bruit
qu'on fait en frappant ſur les parois exté-
1
JUILLET . I. Vol. 1774. 187
rieurs , continue ainſi: ,, Il ne paroît pas
,, qu'on ait réfléchi ſur les effetsde la peur
,, imprimée aux abeilles par un bruitcon-
„ tinuel. C'eſt par ce moyen qu'on peut
,, en faire ce que l'on veut. Dès qu'elles
ود
ود
"
ſont effrayées , elles reſtent tranquilles
dans l'endroit où elles vont ſe placer ,
» pourvu qu'elles n'y foient pas troublées.
Ceux qui m'ont vu les manier àma fantaiſie
ont été étonnés ;&deſirentmonſe-
,, cret ; je le leur ai promis; je déclare
,, qu'il ne conſiſte que dans la peurde ces
,, infectes , & dans le ſoin de ſe rendre
و د
ود
ود
maître de leur reine ; mais j'avertis en
même temps qu'il y a un art à tout cela
,, qui demande beaucoup de patience &
de dextérité ; pour l'apprendre & s'y
perfectionner , il faut riſquerbeaucoup
de piqûures & la ruine depluſieurs ruches.
Une longue expérience m'a ap-
„ pris qu'auſſi tôt que je frappeſur les cô-
و د
و د
"
و د
ود
ود
و د
tés de la ruche , la reine fort immédia-
„ tement , comme pour apprendre la cauſe
de ce bruit qui alarme tout l'eſſaim.
De fréquentes épreuves m'ont mis en
état de la diftinguer ſur lechamp des autres
abeilles ; la patience & l'habitude
m'ont inſtruit à la ſaiſir adroitement&
و و
ſans la bleſſer : ce point eſt de la der-
2, niere importance. Si l'on n'a pas une
و د
و د
و د
188 MERCURE DE FRANCE.
,, nouvelle reine de réſerve à donner à la
, ruche , elle eſt détruite ; j'en ai fait
,, ſouvent l'expérience. Quand je tiens
,, cette Reine , je puis , fans lui faire du
ود
ود
ود
ود
mal , ni l'irriter , la tenir dans mamain ,
les abeilles volent en bourdonnant autour
de la ruche avec beaucoup de confuſion;
leur trouble , leur inquiétude
,, paroiſſent à des yeux peu exercés , dela
,, fureur; on les croit irritées , elles ne
"
ود
"
font qu'effrayées ; cet état dure tant
,, qu'elles ne voient pas la reine ; je le
prolonge ou je l'abrége en lacachant ou
en la montrant; alors je la place fur la
partiede moncorps où je veux avoir l'esſaim
; quelques abeilles ne tardent pas à
la découvrir ; elles l'indiquent aux premieres
qu'elles rencontrent , celles - ci
au reſte ,& toutes viennent ſe placer au-
,, près de leur fouveraine ; elles paroiſſent
و د
ود
ود
ود
و د
و د
ود
ود
ود
ſi joyeuſes , ſi ſatisfaites de la voir ,
,, qu'elles demeurent en repos au- tour d'elle
, ne faiſant ni mouvement , ni bruit
elles la ſuivent lorſque que je la fais
,, avancer ou reculer , & vont auprès d'elle
par-tout où je la place.Mon attachement
pour la reine& le tendre égardque
j'ai pour ſaprécieuſe vie, me feroit fouhaiter
un autre ſecret ; je crains que le
mien ne ſoit mis enufagepar des mains
و د
و د
১
t-
و د
و د
"
3
JUILLET. I. Vol. 1774. 189
;; maladroites , qui en tueront un grand
,, nombre ; mais je n'en ai point d'autre
,, que mon adreſſe ; une pratique longue
" &conſtante l'a tellement fortifiée , que
„ je parviens à paſſer un fil de foie an-tour
,, du corps de la reine ſans la bleſſer ; il
,, me fert à l'arrêter ſur la partie de mon
,, corps où je veux faire paſſer l'eſſaim.
„ Quelquefois pour ce dernier objetje me
" fers d'un autre moyen qui conſiſte àlui
,, rogner les ailes d'un côté; mais je n'en
,, ſuis pas ſi bien lemaître. Je terminerai
,, ces détails , ajoute le Sr Thomas Wild-
,, man , par le mot de Furius Creſinus ,
,, qui , cité devant les Ediles pour répondre
,, au peuple qui l'accuſoit de fortilege par-
و د
ce que ſes champs portoient des moiſſons
,, plus abondantes que les autres , ſe pré-
,, ſenta avec ſes inſtrumens de labourage ,
,, en diſant : Romains , voilà mes fortile-
,, ges. Je dirai : Anglois , mon adreſſe est
" toute ma magie.
و د
M
ANECDOTES.
I:
ADAME DE M.... étoit dans ſes terres
lorſque ſon mari fut fait Maréchal de
190 MERCURE DE FRANCE.
France. Son Bailli crut qu'il lui devoit
faire une harangue: il la compoſa de fon
mieux ,& l'apprit par coeur. Il étoit vieux
&d'une figure fort extraordinaire ; mais
il n'étoit rien moins qu'éloquent , quoiqu'il
joignît au titre de Bailli celui d'Avocat
du Roi du ſiege préſidial. Mde la
Maréchale qui écoutoit la harangue avec
beaucoup de dignité , voyant que l'orateur
reſtoit court au milieud'une période ,
&que les larmes lui venoit aux yeux
lui dit: (pour le remettre! apparemment)
Eh bien , courage M. H.... , laſenſibilité
de votre coeur me touche ! Ce qui produifit
un effet tout contraire; les ſanglots redoublerent
& la harangue ne fut point
achevée.
II.
Jean Ernich, natif de Vienne en Autriche,
voyant à deux doigts de la mort ,
le ſecrétaire Jean- Baptifte Ballarin , fon
maître , priſonnier d'état aux SeptTours
Conſtantinople , s'offrit à lui ſauver la
vie en prenant ſa veſte vénitienne pour
mourir à ſa place.
III.
Dammartin appercevant unjourBalue ;
Evêque d'Evreux , depuis Cardinal , en
JUILLET. I. Vol. 1774- 191
rochet & en Camail faire une revue , dit
au Roi (Louis XI) : ,, Sire , je vous ſup-
" plie de m'envoyer à Evreux ordonner
„ des Prêtres , puiſque l'Evêque vient ici
paſſer des ſoldats en revue." ود
DÉCLARATIONS , ARRÊTS,
LETTRES - PATENTES , &c.
DECLARATION du Roi pour faire jouir des
privileges des Commenſaux les Officiers della
Maiſon de la Reine , donnée à la Muette le 29
Mai 1774 , enregiſtrée au Parlement le premier
Juin.
Edit du Roi , portant fuppreffion & création
de l'office de premier Huiffier au Parlement de
Paris , donnée à la Muette au mois de Mai , enregiſtré
au Parlement le premier Juin.
Lettres - patentes du Roi qui ordonnent qu'il
fera fait fonds pendant fix années , dans les Etats
des Finances des recettes générales , de quatre millions
quatre cents mille livres au profit de la compagnie
des Receveurs-généraux des Finances , pour
opérer le remboursement en capital & intérêts des
vingt-un millions huit cents mille livres qu'ils ont
été autoriſés d'emprunter par l'arrêt & lettrespatentes
du premier Avril 1770, pour être em.
ployés au paiement des reſcriptions par eux retirées;
données à Verſailles le 23 Juin 1774 , enregiſtrées
en la Chambre des Comptes le 2 Mars
fuivant.
192 MERCURE DE FRANCE.
Arrêt du Conseil d'état du Roi du 26 Avril
1774, pour la prise de poffeffion du bail des Fermes-
générales , ſous le nom de Laurent- David ,
pendant fix années qui commenceront au premier
Otobre 1774 , pour les droits dont la jouiffance
commence au premier Octobre , & au 1 Janvier
1775 pour ceux dont la jouiſſance commence au
premier de Janvier.
Déclaration du Roi donnée à la Muette le 26
Mai 1774 , enregiſtrée au Parlement le premier
Juin, interprétative de l'Edit d'Août 1749 , concernant
les acquiſitions des Gens de main-morte.
Déclaration du Roi concernant le rembourſement
des quittances de finance provenant de la
liquidation des Officiers du Parlement de Toulouſe
fupprimés. Donné à Verſailles le 23 Avril
1774 , & regiſtré au Parlement de Toulouſe le
18 Mai ſuivant.
Déclaration du Roi , du 26 Mars 1774, enre
giftrée le 23 Avril , portant que les Cures dudioceſe
de Boulogne , ſituées en Artois , feront conférées
au concours. १
Déclaration du Roi donnée à la Muette le 23
Mai 1774 , & enregiſtrée le 30 du même mois en
la Cour des Monnoies , qui ordonne les changemens
des poinçons pour la fabrication des eſpeces ,
fans que néanmoins le titre, le poids & la valeur
en ſoient changés ; & qui en conféquence ordonne
que les précédentes eſpeces continueront d'avoir
cours concurremment avec les nouvelles .
Nous rapportérons en entier l'édit ſuivant , quí
renferme le préſage heureux du regne le plus juſte
& l'expreffion des ſentimens d'un Monarque qui
veut être le bienfaiteur & le pere de ſes ſujets.....
Edit du Roi , donné à la Muette au mois de Mai
1774 , regiſtré en Parlement le 30 deſdits mois
1
JUILLET. I. Vol. 1774. 193
7
& an , portant remiſe du droit de joyeux - avenement
, qui ordonne que toutes les rentes , tant
perpétuelles que viageres , charges , intérêts &
autres dettes de l'Etat , continueront d'être payés
comme par le paffé , & que les rembourſemens
des capitaux ordonnés , feront faits aux époques
indiquees .
Louis , par la grace de Dieu , Roi de France
& de Navarre : A tous préſens & à venir , Salut.
Aſſis fur le trône où il a plu à Dieu de nous élever
, nous eſpérons que ſa bonté ſoutiendra notre
jeunefle , & nous guidera dans les moyens qui
pourront rendre nos peuples heureux ; c'eſt notre
premier delir : Et connoiffant que cette félicité dépend
principalement d'une ſage adminiſtration des
finances , parce que c'eſt elle qui détermine un
des rapports les plus eſſentiels entre le Souverain
& ſes ſujets , c'eſt vers cette adminiſtration que ſe
tourneront nos premiers ſoins & notre premiere
étude. Nous étant fait rendre compte de l'Etat ac
tuel des recettes & des dépenses , nous avons vu
avec plaifir qu'il y avoit des fonds certains pour le
payement exact des arrerages & intérêts promis ,
& des renibourſemens annoncés ; & conſidérant
ces engagemens comme une dette de l'Etat , & les
créances qui les repréſentent comme une propriété
au rang de toutes celles qui ſont confiés à notre
protection , nous croyons de notre premier devoir
d'en affurer le payement exact. Après avoir ainſi
pourvu à la fureté des créanciers de l'Etat , &confacré
les principes de justice qui feront la baſe de
notre regne , nous devons nous occuper de foulager
nos peuples du poids des impoſitions ; mais
hous ne pouvons y parvenir que par l'ordre & l'économie
: les fruits qui doivent en réſulter ne ſont
pas l'ouvrage d'un moment , & nous aimons
N
194 MERCURE DE FRANCE.
mieux jouir plus tard de la fatisfaction de nos fujets
que de les éblouir par des foulagemens dont
nous n'aurions pas afſuré la ſtabilité. Il eſt des dépenſes
néceffaires , qu'il faut concilier avec l'ordre
& la fûreté de nos Etats: Il en eſt qui déri.
vent de libéralités ſuſceptibles peut- être de modé.
ration , mais qui ont acquis des droits dansl'ordre
de la juſtice par une longue poffeſſion , & qui
dès-lors ne préſentent que des économies graduelles.
Il eſt enfin des dépenses qui tiennent à notre
Perſonne & au faſte de notre Cour ; fur celles - là
nous pourrons ſuivre plus promptement les mouvemens
de notre coeur , & nous nous occuponsdéjà
des moyens de les réduire à des bornes convenables.
De tels ſacrifices ne nous coûteront rien ,
dès qu'ils pourront tourner au foulagement de nos
ſujets ; leur bonheur fera notre gloire , & le bien
que nous pourrons leur faire fera la plus douce récompenfe
de nos foins & de nos travaux. Voulant
que cet Edit , le premier émané de notre autorité ,
porte l'empreinte de ces diſpoſitions , & foit comme
le gage denosintentions , nous nous propofons
de diſpenſer nos ſujets du droit qui nous eſt dû à
cauſe de notre avénement à la couronne ; c'eſt affez
pour eux d'avoir à regretter un Roi plein de bonté
, éclairé par l'expérience d'un long regne , respecté
dans l'Europe par fa modération , fon amour
pour la paix & fa fidélité dans les traités. A ces
cauſes , & autres à ce nous mouvant , de l'avis de
notre Confeil , & de notre certaine ſciencé , plei
ne puiffance & autorité royale , Nous avons , par
le préſent Edit perpétuel & irrévocable , dit , ſtatué
& ordonné ; diſons , ſtatuons & ordonnons ,
voulons & nous plaît ce qui fuit :
ART. 1. Voulons que les arrérages de Rentes
perpétuelles & viageres , Charges & Intérêts , &
JUILLET. I. Vol. 1774. 195
autres Dettes de notre Etat , continuent d'être
payés ; & que les rembourſemens indiqués par
loterie ou autrement foient faits fans interruption
: en conféquence , ordonnons à tous Tréſoriers
& Payeurs de faire tous lesdits payemens avec
exactitude. Voulons pareillement que les rembourfemens
des Emprunts , faits par les Pays d'Etats
pour le compte de nos finances , continuent d'avoir
lieu juſqu'à la parfaite extinction deſdits
Emprunts .
ART. II . Faiſons remiſe à nos ſujets du produit
du droit qui nous appartient à cauſe de notre avé
nement à la Couronne; le fond du droit , réſervé
comme domanial & inceſſible , pour en être uſé par
nos fucceſſeurs Rois , ainſi qu'ils le jugeront conve.
nable. Si donnons en Mandemens à nos amés &
féaux Conſeillers les Gens tenant notre Cour du
Parlement à Paris , que notre préſent édit ils aient
à faire lire , publier & regiſtrer ; & le contenu en
icelui garder , obſerver & exécuter ſelon ſa forme
& teneur. Voulons qu'aux copies du préſent Edit ,
collationnées par l'un de nos amés & féaux Conſeillers
Secrétaires , foi ſoit ajoutée comme à l'original
: Car tel eſt notre plaiſir ; & afin que ce ſoit
choſe ferme & ftable à toujours , nous y avons fait
mettre notre ſcel. Donné à la Muette au mois de
Mai , l'an de grace mil ſept cent foixante quatorze
, & de notre regne le premier . Signé. LOUIS.
Et plus bas. Par le Roi. Signe PHELYPEAUX.
Visa DE MAUPEOU. Vu au Conſeil , TERRA Y.
Et ſcellé du grand ſceau de cire verte , en lacs
de foie rouge & verte.
N2
196 MERCURE DE FRANCE
MANDEMENT de Mgr l'Archevêque
d'Aix , fur la mort du Roi.
Ce Mandement , qui vient de nous tomber entre
les mains , nous a paru écrit du ton le plus noble
& avec la plus toucbante fenfibilisé. Comme il est
peu connu à Paris & dans les autres villes du
royaume , excepté celle pour laquelle il est destiné ,
nous avons cru devoir le répandre par la voie de
ce Fournal , & nous sommes persuadés que nos
lecteurs nous en fauront gré.
Nous n'avons pas beſoin , mes très-chers freres
, de grands exemples pour être inſtruits du
fort qui nous attend. C'eſt celui de tous les hommes
, & chacun porte en lui-même la confcience
toujours préſente de l'arrêt qu'il doit fubir ; les
maux du corps & les peines mortelles de l'ame
par qui la vie eſt confumée , en rappellent fans
ceffe l'accablant ſouvenir. Nous vivons ſous l'empire
du glaive qui ravage le monde ( 1 ) , & chaque
inſtant qui s'écoule eſt une trifte portion du
tribut que nous devons à la Mort.
Malheur à qui ſe confie dans les vains culculs
de l'âge , dans les reſſources d'une ſanté qui réfifte
au cours du temps ! Il conçoit l'eſpérance de
longs jours qui ne lui font point accordés. Il embraffe
l'ombre fuyante d'un avenir qui n'exiſtera
point pour lui . L'erreur ceffe quand tout finit , &
I homme qui ſe détrompe & qui meurt jette un
(1) Gladius acutus infimulatum imperium portans &
flans replevit omnia morte.
JUILLET. I. Vol. 1774. 197
dernier regard foible & languiſſant ſur le nuage
qui s'évanouit.
Oh! quel mortel ſe flattera d'atteindre aux bornes
de la carriere , quand le Monarque qui nous
eſt enlevé voit dépérir en un moment cette force
& cette maturité que le progrès des ans n'avoit
'point altérée ! Qui jamais eut plus de droits à
cette confiance perfide , ſi l'humaine certitude
pouvoit s'étendre au - delà du préſent (1 ) ? Un
mois n'eſt pas encore écoulé. Il vivoit dans la
paix. Il voyoit croître à l'ombre du trônèles douces
efpérances de la Nation; & , devenu l'ancien
des Souverains du monde , il avoit vu paroître &
difparoître tous les Rois ſes contemporains. Ses
années toujours égales ſe ſuccédoient ſans trouble
& fans changement , & la faveur du Ciel
ſembloit avoit déposé dans ſon ſein les promeſſes
de la plus longue vie.
Que la mort eſt un ennemi terrible & impitoyable
, & qu'il étoit loin , comme il le difoit luimême
, de prévoir ſon malheur ! Elle accourt
comme un feu violent & caché qui d'abord a con
fumé les fondemens (2) ; c'eſt le mal le plus cruel
& le plus imprévu qui ſe déclare. C'eſt ſous la
forme la plus effrayante que la mort s'approche.
Elle imprime toutes ſes horreurs fur ces traits que
le temps avoit reſpectés. Elle appelle les ſouffrances
, elle écarte les confolations. Frappé d'un
mal contagieux , le Monarque languit méconnoiffable
au milieu de ſa Cour , & les têtes les
plus cheres ſont condamnées à s'éloigner de fes
embraffemens (3 ) .
(1) Memor esto quoniam mors non tardat , & testamentum
inferorum , quia demonstratum eft tibi.
(2) Succendit ignem & devoravit fundamenta.
(3) Non es paſſus un oscularer filios meos.ε πλ βά
N 3
198 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi , plus à plaindre que le dernier de fes
Sujets , n'a point vu ſa famille entiere ſe raffembler
autour de lui. Ses yeux prêts à ſe fermer ne
ſe font point repofés ſur le premier objet de ſes
foins & de ſes eſpérances. Il n'a point tranſmis
lui -même à ſon ſucceſſeur ces ſages leçons, & ces
volontés reſpectées par qui les peres mourans
ſemblent goûter une ſeconde vie (1 ) .
Pourquoi faut - il que ſes auguſtes filles ſe ſoient
dévouées par un généreux facrifice à des ſoins qui
n'ont pu le fauver ? Elles n'ont point réſiſté à la
voix du fentiment le plus tendre & le plus refpectable
; & maintenant cette contagion funeſte dont
elles éprouvent les atteintes , nous force à trembler
pour leurs jours .
Dieu puiffant ! écartez le péril qui les menace ,
écoutez les prieres de votre Peuple. Jamais une
fituation plus touchante n'a cauſe ſes alarmes.
Elles ont bien mérité de conſerver cette vie qu'elles
n'ont pas craint de perdrepour prolonger celle
d'un pere. Que leur exeemmppllee &&lleeuurrguérifonnous
apprennent que le Ciel ſe plaît à récompenfer
auffi dans le temps les vertus & le courage.
Dans ces circonstances terribles le Roi ne mit
ſa confiance que dans les faintes reſſources que
la Religion préſente. C'eſt elle ſeule qui reſte ,
quand tout diſparoît (2). Il implora les ſecours
qu'elle accorde à la foumiſſion & au repentir.
Tranquille au milieu de ſes douleurs , il ordonna
lui-même les apprêts de cette triſte & confolante
cérémonie par laquelle l'Eglife enfante les ames
fidelles à l'éternité. Il entendit la voix qui procla
(1) Benedictio patris firmat domos filiorum.
(2) Introductio verò melioris ſpei per quam proxima
mus ad Deum.
٤٠٦
JUILLET. I. Vol. 1774. 199
-
moit les derniers voeux que ſon coeur avoit formés
. Il ne defira de revivre que pour étendre le
regne de la Religion & pour faire le bien de fes
Peuples.
Un Roi jaloux de remplir ce teſtament reſpectable
de fon aïeul eſt monté ſur le trône. Ses paroles
& ſes actions annoncent un coeur droit qui
ſe conſacre aux travaux de ſon rang. Il a fenti le
fardeau que le Ciel impoſe à ſa jeuneſſe. Il a mis
devant ſes yeux vingt millions d'hommes auxquels
il commande , & il veut régner pour les rendre
heureux.
Que la ſageſſe ſoit fon guide , & qu'il ſoit
comblé,de tous les biens dont elle est la ſource (1 ).
Le Ciel forma dans ſa bonté , par les ſoins d'une
illuſtre mere , une Princeſſe deſtinée à partager
avec lui les viciſlitudes de la vie. Qu'elle répande
le calme & la ſérénité ſur les jours de fon auguſte
époux. Qu'elle diffipe par ſes vertus le triſte ſentiment
que donne trop ſouvent aux bons Rois la
connoiffance des hommes , & qu'un Prince , heureux
au ſein de fa famille & de ſes devoirs , foit
lui-même la loi vivante qui fonde l'empire des
moeurs & le bonheur des Peuples . Nous unirons
nos prieres pour le falut éternel d'un Roi dont la
mort édifiante juſtifie nos eſpérances & pour la
gloire paiſible d'un gouvernement juſte & ver
tueux.
1
(1) Venerunt omnia bona , quoniam antecedebat Sa.
pientia , quoniam horum omnium mater est...
夏
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
1.
LE Prospectus publié pour l'édition en deux volumes
in-4to. grand papier , de l'Histoire du Maréchal
de Saxe , avec le portrait de ce grand
homme , cinq cartes & trente - cing plans , par
M. le Baron d'Efpagnac , n'ayant fait mention
que du prix de la ſouſcription , on croit devoir
prévenir le Public que chaque exemplaire ſera de
quarante-deux livres pour les perſonnes qui n'auront
pas ſouſcrit.
Cette édition ſera d'autant plus intéreſſante ,
que LOUIS XVI , notre auguſte Monarque , a
daigné la prendre ſous ſa protection , & en agréer
la dédicace.
Les ſouſcriptions feront ouvertes juſqu'à la fin
de Juillet pour la France , & pour l'Etranger jusqu'à
la fin d'Août 1774 , chez Ph. D. Pierre , imprimeur
, rue St Jacques. Le premier paiement
eſt de 18 liv. & le ſecond ſera de 12 , en recevant
l'ouvrage en feuilles à la fin de Décembre 1774.
II.
Pâte d'orge.
Parmi les recherches & les travaux auxquels
l'eſprit d'humanité & de charité de feu M.de Chamouſſet
l'a livré toute ſa vie , & dans lesquels il
a facrifié une fortune de vingt- cinq ou trente mille
livres de rente , il eſt parvenu à extraire les fucres
de la farine d'orge. Ils ont été jugés par la Faculté
de Médecine de Paris ſous la dénomination
de Pate d'orge comme un aliment très doux , &
JUILLET. I. Vol. 1774. 201
dont l'ufage ne peut être que très favorable aux
poitrines foibles ou malades. Madame la Com
teſſe d'Amfréville , héritiere bénéficiaire de feu M.
de Chamouflet , aſſurée que l'uſage de cette pâtę
a eu des ſuccès , & animée du même efprit , à de
nouveau ſoumis cette pâte à l'examen du Bureau
royal de Médecine ; & , d'après leur arrêté du
mois de Février dernier , elle a obtenu du Roi un
brevet en vertu duquel elle a fait établir des bureaux
de diſtribution de cette pâte,
Au Bureau général de la Poſte de Paris , rue
des Déchargeurs.
(le Sr Cadet , apothicaire , rue St Honoré ,
près la rue de l'Arbre- fec .
Chez le Sr Bellangel , marchand Mercier , rue &
près le petit St Antoine.
le Sr Bernard , rue St Jacques , près les
Dames Urſelines .
A Verſailles , chez le ſieur Vaſſal , apothicaire de
Madame la Comteſſe d'Artois , vis-à-vis les Récolets.
Le dépôt général eſt chez M. le Moyne , rue de
Buffy , faubourg St Germain , maiſon du Sr André
, chapelier.
III.
Fabrique de Chocolat.
La fabrique de Chocolat du ſieur Adeline étant
toujours continuée dans la même maifon , rue St
Honoré , attenant St Roch , pluſieurs Médecins
de Paris m'ont engagé de faire un chocolat de
ſanté pour les eſtomacs foibles & délicats. L'ayant
goûté , ils l'ont trouvé bon & bienfaifant: il eſt
donc à propos d'en faire part au Public Les per-
Connes qui enverront leurs domeſtiques ou commiſſionnaires
auront attention de le faire déman-
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
der diſtinctement du chocolat de ſanté , marqué
S. T. M. , pour éviter la mépriſe; de plus , le nom
d'Adeline eſt imprimé ſous la tablette. Ony trouvera
auffi des pafiilles de cacao fans ſucre , & de
la vanille en gros & en détail de la meilleure
qualité.
【
Magafin de papiers tontiffes & autres pour
meubler les appartemens, à Paris & à la campagne
, chez Mile Homery , rhe Comteffe d'Artois .
On trouve dans ce magasin , & au prix le plus
modéré , des papiers d'un deſſin varié &du meil
leur goût pour orner très-agréablement les maifons
de la ville & de la campagne.
90 V.
*
Supplément aux annonces qui ont été faites par
le fieur Juvigny, ingénieur du Roi , dans les années
1772 & 1773 , concernant différentes mécaniques
qu'il a offerres au Publie. -
SAVO Rianbea
10. Le cure-mole pour curer les étangs & les puits.
20. Le moulin domeſtique avec lequel deux hommes
peuvent moudre juſqu'à foixante livres de
farine par heure.
30. Le batoir à bled à douze Aéaux.
40. Le défrichoir mécanique propre à mettre les
terres incultes en valeur , & capables d'être
enfemencées,& rapporter avantageuſement.
50. La force mouvante.
60. Pluſieurs pompes hydrauliques .
५७,
Le fieur Juvigny offre de donner les plans détaillés
de toutes les pieces rélatives à la mécanique
de chacune d'elles , avec les modeles en bois d'un
pouce fix lignes pour pied , pour l'intelligence de
JUILLET. I. Vol. 1774. 203
l'exécution en grand , avec les mémoires instructifs
bien expliqués. Il demeure rue du petit Car
reau , à l'hotel de Bourgogne , chez le Perruquier ,
à Paris. Il prie ceux qui lui feront l'honneur de
lui écrire , d'affranchir les lettres .
Pour les forces mouvantes & les pompes hydrauliques
, ceux qui en deſireront on leur fournira
ſelon l'uſage qu'ils voudront en faire.
NOUVELLES POLITIQUES.
Des Frontieres de la Turquie , le ir Juin 1774.
Des lettres de Kiovie portent que le parti de Pugatſchew
n'eſt point encore abattu ; que ce Chef
des rebelles ſe trouve entre le Jaïk & le Wolga , à
la tête de foixante mille hommes ; qu'il devoit
être joint par les Tartares Nogays & par ceux
d'Olokari qui ont déjà paffé les Steppes (déferts )
d'Aftracan ; qu'un grand nombre de Coſaques du
Don s'eft rangé ſous les étendards des mutins ;
que les Détachemens qui avoient bloqué Orenbourg
, s'étant retirés juſques dans l'intérieur de
la Sibérie , ont trouvé le moyen de s'y renforcer,
& que le Corps de Galitzin ſe trouve non-feulement
ſéparé de celui du feu Général Bibikow ,
mais qu'il court riſque d'être affailli de toutes parts
par les rebelles & leurs alliés qui l'ont enveloppé .
De Warsovie , le 4 Mai 1774.
Les troupes du Roi de Pruſſe ont encore étendu
leur cordon. Elles ont , pour ainſi dire enfermé
& bloqué le Régimentaire Kraczewski avec tout
fon détachement. Suivant quelques avis qui ont
beſoin cependant de confirmation , le Général
2
204 MERCURE DE FRANCE.
Pruſſien de Loffow eſt entré à la tête d'un corps
de troupes dans la Samogitie.
Des Frontieres de la Pologne , le 9 Mai 1774.
La plupart des Délégués continuent à rejeter le
projet du Conſeil permanent. Les partiſans du Roi
partagent , à cet égard , l'opinion de ceux qui
font les plus, défavorables à ſon autorité. Le Miniſtre
de Ruſſie ſe plaint hautement de l'oppofition
qu'il éprouve ; mais ſi les trois Miniſtres
étoient d'accord fur cet acte , il y a apparence
qu'ils feroient bientôt évanouir une réſiſtance qui
n'eſt fans doute fondée que ſur l'eſpece de neutralité
de deux d'entre eux,
On écrit des bords du Danube qu'un Corps de
trente mille Tures a paffé ce fleuve pour marcher
contre les Ruffes & les chaffer de leurs poſtes , mais
qu'il a été repouflé après avoir perdu beaucoup de
monde , & contraint de repaffer le Danube. On
apprend auſſi que l'armée Ruſſe a reçu un renfort de
trente mille hommes de recrues qu'on a exercés
pendant l'hiver dans la Petite Ruſſfie .
De Vienne , le 28 Mai 1774.
Le Comte de Haddick qui doit arriver inceffam .
ment ici pour y remplir les fonctions de Miniſtre
de la guerre , vient d'être élevé à la dignité de
Feld- Maréchal des Armées Impériales.
De Copenhague , le 3 Mai 1774.
On a propofé , en vertu du projet de réforme
dans le Militaire , à tous les Officiers qui voudroient
fe retirer du ſervice , à cauſe de leur âge
ou de leurs infirmités , de ſe préſenter , & on leur
accordera des penſions proportionnées à leur
grade militaire.
Le Prince Frédéric de Danemarck a envoyé 450
rixdalles (environ 2000 liv.) à l'Académie de
JUILLET. I. Vol. 1774. 205
Drontheim , en Norwege , dont il eſt le protecteur
, pour être diſtribués , en forme de Prix,
aux Payſans qui ſe ſont les plus diftingués dans
l'Agriculture.
De Ratisbonne , le 8 Juin 1774.
Le Miniſtre Plénipotentiaire du Grand-Maître
de l'Ordre Teutonique vient de faire diſtribuer en
fon nom un acte de proteſtation ſolemnelle con.
tre l'occupation de la Pomérélie & de la Pruſſe
Polonoiſe par le Roi de Pruffe , & contre la ceſſion
que la République confédérée en a faite à ce Prince.
On rappelle dans cette piece les droits que
l'Ordre Teutonique avoit eus fur cette province ,
avant le fameux Traité de Thorn en 1464 , qui la
fit paſſer ſous le ſceptre de Casimir , Roi de Pologne.
De la Haye , le 3 Fuin 1774.
La Cour d'Eſpagne a fait faire de nouvelles
plaintes aux Etats des Provinces - Unies ſur des
enrôlemens de gens de mer pratiqués en Eſpagne
par des équipages Hollandois. Les Enrôleurs ont
été mis en prifon & fubiront la rigueur des peines
portées contre leur délit , ſi les Eſpagnols qu'ils
ont féduits , ne font pas inceſſamment rendus à
leur patrie. Les Etats- Généreux ont donné les
ordres les plus précis pour la fatisfaction qu'exige
Sa Majesté Catholique.
De Londres ,le 3 Fuin 1774.
Une lettre de Williamsbourg dans la Virginie ,
en date du 17 Mars , porte ce qui fuit :
وو
"
"
"
" Nous apprenons par un particulier arrivé de
la province de Fincaſtle qu'environ quarante familles
ont été maffacrées par les Sauvages dans
le pays des Okonies , & il paroît en général par
toutes les nouvelles qui viennent de cepaysque
les excès commis par ces Peuples barbares y
,, ont répandu la plus grande conſternation."
206 MERCURE DE FRANCE .
De Rome , le 11 Mai 1774.
On a appris en cette ville , avec beaucoup de
fatisfaction , la reſtitution faite au St Siege de la
ville d'Avignon & du Comtat Venaiſſin .
Parmi les antiquités qui ont été découvertes
près l'Arc de Conſtantin , on diſtingue une tête
d'un travail précieux , qu'on croit être celle de
Marciana , foeur de l'Empereur Trajan.
De Turin , le 6 Mai 1774.
•Des lettres de Salé portent que la Horde des
Breberes Quirouans s'eft foumiſe; qu'ils ont égorgé
des boeufs ſur les tombeaux des ancêtres de
l'Empereur de Maroc , & qu'ils lui ont demandé
pardon. En conféquence les effets & les prifonniers
retenus de part & d'autre feront rendus ;
mais l'Empereur gardera en otage quelques Chefs
de cette Horde qui répondront de la fidélité des
autres.
De Choisy , le 9 Juin 1774.
Hier à huit heures du matin , le Roi , Monſieur
, Mgr le Comte d'Artois & Madamela Comteffe
d'Artois ont été inoculés de la petite vérole
& par la piquûre , après avoir été bien préparés.
La matiere variolique a été priſe d'un enfant de
deux ans , dont la petite vérole étoit difcrete &
de la meilleure eſpece. La ſanté de l'enfant , ainſi
que celle du pere & de la mere , a été conftatée
avec le plus grand foin par l'examen des médecins
&par les informations les plus exactes du Magistrat.
Il en a été dreſſé un procès - verbal .
De Paris , le 20 Juin 1774 .
Les Six Corps des Marchands de la Ville de
Paris , après avoir fait célébrer , dans l'Egliſe des
Peres de l'Oratoire , un Service folemnel pour le
repos de l'ame du feu Roi , délivrerent foixanteJUILLET
. I. Vol. 1774. 207
ſeize priſonniers détenus pour n'avoir pas payé
les mois de nourrice de leurs enfans.
L'Abbeſſe & les Religieuſes de l'Abbaye royal ,
de Panthemont firent célébrer , le 3 de ce mois ,
jour auquel leur Egliſe fut dédiée à Ste Clotilde
par feu Mgr le Dauphin qui en poſa la première
- pierre en 1755 , une Meſſe folemnelle fondée à
perpétuité pour la conſervation des jours du Roi
&de la Famille Royale..
L'Abbeſſe de Royal- Lieu , près Compiegne , a
fait chanter une Meſſe ſolemnelle & le Te Deum
en actions de graces du parfait rétabliſſement
de Meſdames Adelaide , Victoire & Sophie.
ΝΟΜΙΝΑΤΙONS.
Le Roi a accordé la place de Grand'Croix dans
l'Ordre royal & militaire de St Louis , vacante par
la mort du Marquis de Narbonne- Pelet , au Comte
de la Cheze , lieutenant général , capitaine - lieutenant
de la premiere compagnie des Mouſque
taires de Sa Majesté , & Commandeur dans cet
Ordre ; & celle de Commandeur , au Chevalier
de Redmont , lieutenant-général de ſes armées.
Le Comte de Damas -d'Anlezy ayant donné fa
démiſſion du régiment de Dragons dont il étoit
pourvu , Sa Majeſté en a diſpoſé en faveur de
Mgr le Comte d'Artois. Elle a accordé la charge
de meſtre-de camp-lieutenant de ce régiment , au
Chevalier d'Eſcars , colonel du régiment provincial
de Laon , & celle de colonel du régiment
provincial de Laon , au Marquis de Chavigny ,
capitaine dans le régiment d'Infanterie de Sa
Majefté .
Le Roi a nommé Grand-Aumônier de la Reine ,
l'Evêque de Chartres ; premier Auinonier , l'Evêque
de Nancy , & Chancelier , le Marquis de
Paulmy.
Le Roi a accordé l'Evêché d'Orange à l'Abbé
208 MERCURE DE FRANCE.
=
du Tillet , vicaire général de Sens ; l'Abbaye
d'lvry , Ordre de St Benoît , dioceſe d'Evreux , à
l'Abbé du Lau , agent général du Clergé , celle
de Fontenay , Ordre de Cîteaux , dioceſed'Autun ,
à l'Abbé de Vogué , agent-général du Clergé , &
celle des Echalis , même Ordre , dioceſe de Sens ,
à l'Abbé de Mauroux , vicaire général de Rheims.
Le Roi a accordé la charge de mestre de camplieutenant
du régiment de ſes Cuiraſſiers , vacan
te par la démiffion du Comtede Laigle , au Comte
de Civrac , meſtre- de-camp de Cavalerie , & celle
de meſtre-de-camp lieutenant du régiment Royal-
Champagne , vacante par la mort du Comte Durtat
, au Comte de Roucy, Exempt des Gardesdu-
Corps en la compagnie de Luxembourg.
Le Roi a accordé au Marquis de Cour-tomer ,
ci-devant capitaine au régiment Meſtre de- Camp-
Général , Dragons , la place de Cornette dans la
premiere compagnie de ſes Mouſquetaires , vacante
par la démiſſion du Comte de la Breteche ;
fur la demande de Madame, celle de Dame pour
accompagner cette Princeſſe , vacante par la mort
de la Marquiſe de Damas , à la Vicomteſſe de
Narbonne - Pelet , & fur la demande de Mgr le
Comte d'Artois , celle de Capitaine - Colonel des
Suiffes de ſa Garde , vacante par la démiſſion du
Marquis du Barry , au Chevalier de Monteil ; la
place de Dame d'Honneur de Madame la Comtefle
d'Artois , vacante par la démiſſion remiſe au
Roi par la Comteſſe de Forcalquier , a été donnée
à la Ducheſſe de Quintin , ſur la demande de
cette Princeſſe , ainſi que celle de Dame pour l'accompagner
, vacante par la démiſſion de la Marquiſe
du Barry , à la Comteſſe de Polignac.
Le Duc d'Aiguillon ayant remis au Roi la
démiſſion de ſa charge de ſecrétaire d'état , Sa
Majefié a nommé le Comte de Vergennes , fon
ambaffadeur
JUILLET . I. Vol. 1774. 209
ambaſſadeur en Suede , pour le département des
affaires étrangeres , & le Comte de Muy pour celui
de la guerre. Le Roi a chargé le ſieur Bertin ,
miniftre & fecrétaire d'état , du département des
affaires étrangeres , juſqu'à l'arrivée du Comte
de Vergennes.
Le Roi a accordé les entrées de fa Chambre
l'Abbé de Vermont , lecteur de la Reine.
Le ſieur Lieutaud a prêté ſerment entre les
mains du Roi pour la place de premier Médecin
de Sa Majefté , dont le ſieur de Laffone , premier
Médecin de la Reine , a obtenu la ſurvivance.
Le Prince de Poix a prêté ferment entre les
mains du Roi pour la place de Capitaine des Gardes-
du - Corps , en ſurvivance , dont eſt pourvu le
Prince de Beauveau.
Le ſieur Lieutaud , conſeiller d'état , premier
Médecin du Roi , a ſupplié Sa Majeſté d'agréer
le ſieur de la Bordere pour la place de premier
Médecin , en ſurvivance , de Mgr le Comte d'Artois
, dont le ſieur Lieutaud eſt titulaire.
Le Roi a accordé les grandes Entrées de ſa
Chambre à la Ducheſſe de Coffé .
Le 17 Juin , le Roi reçut Chevalier de l'Ordre
royal& militaire de St Louis le Marquis de Saint-
Hermin , Gentilhomme d'Honneur de Mgr le .
Comte d'Artois .
PRESENTATIONS.
Le 5 Juin ,le Parlement, dont la députation
étoit compoſée du premier Préſident , de deux
Préſidens à mortier , de quatre Conſeillers de
Grand'Chambre , de quatre Conſeillers de la
Chambre des Enquêtes & des Gens du Roi , ſe
rendit ici pour préſenter ſes premiers hommages
210 MERCURE DE FRANCE.
à Leurs Majestés: il fut introduit chez le Roi par
le Marquis de Dreux , grand'maître des cérémonies
, & par le Duc de la Vrilliere , miniftre &
ſecrétaire d'état , ayant le département de Paris.
Le même jour , la Chambre des Comptes & la
Cour des Monnoies eurent l'honneur de faire à
Leurs Majeſtés leurs complimens de condoléance
fur la mort de Louis XV , & de félicitation fur
leur avénement au trône ! ces deux Compagnies
furent introduites avec les cérémonies d'uſage.
L'Univerſité de Paris a eu l'honneur de complimenter
Leurs Majeſtés ſur leur avénement au
trône , fuivant l'uſage & à la maniere accoutumée.
Le Sr Guerin , Recteur , a porté la parole.
Le to Juin ,le Corps-de-Ville de Paris ayant à
fa tête le Maréchal Duc de Brifſac , Gouverneur
de Paris , eut l'honneur d'être préſenté au Roi &
à la Reine par le Duc de la Vrilliere , miniſtre &
fecrétaire d'état , ayant le département de Paris.
Il fut introduit par le Marquis deDreux , grand'-
maître , par le ſieur des Granges , maître , &par
le fieur de Watronville , aide des cérémonies. Le
fieur de la Michodiere , conſeiller d'état & Prévôt
des Marchands , eut l'honneur de complimenter
Leurs Majeſtés .
Le même jour , les Juges & Confuls de Paris
eurent l'honneur d'être préſentés au Roi & à la
Reine par le Maréchal Duc de Briffac , accompagné
du fieur de Sartine , conſeiller d'état & lieutenant-
général de police , & de haranguer Leurs
Majeftés.
Le Maréchal Duc de Briſſac & le Sr de Sartine
eurent en même-temps l'honneur de préſenter au
Roi & à la Reine les fix Corps de Marchands ; &
le Sr Gondouin, grand-garde du corps de la Draperie
, eut l'honneur de complimenter Leurs Majeftés
fur leur avénement au Trône,
1 JUILLET. I. Vol. 1774. 211
Les 7 , 8 & 9 Juin , toutes les perſonnes préſen
tées eurent l'honneur de faire leurs révérences à
Leurs Majeſtés & à la Famille Royale.
Le Comte de Monteynard , brigadier des ar
mées du Roi & miniſtre plénipotentiaire de Sa
Majeſté près l'Electeur de Cologne , ayant obtenu
un congé , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi par le Sr Bertin , miniſtre & ſecrétaire d'état .
L'Académie Françoiſe eut l'honneur de com
plimenter Leurs Majeſtés , le 5 Juin , ſur leur
avénement au Trône. Elle fut introduite par le
Marquis de Dreux , grand'maître , & par le ſieur
de Watronville , aide des cérémonies , & préſentée
au Roi & à la Reine par le Ducde la Vrilli.e
re , miniſtre & fecrétaire d'état , ayant le dé
partement de Paris. Le Sr Greffet , directeur
de l'Académie , porta la parole.
MARIAGE.
Le 20 Juin 1774 , François Comte de Montholon
, chevalier de l'Ordre royal & militaire de St
Louis , & colonel d'infanterie , épouſa en l'Eglife
de St Laurent à Paris , Françoiſe-Sophie Binot de
Villiers , fille de feu Antoine Hyacinte Binot de
Villiers , chevalier , ſeigneur d'Onieres & de Touteville
en partie , ancien commiſſaire de la Gen
darmerie , & de Françoiſe Pasquier , mariée en
ſecondes noces à Claude de Mondétour , Cheva.
lier , chevalier de l'Ordre royal & militaire de St
Louis, ci-devant capitaine dans le régiment de
Nice.
NAISSANCES.
Le 3 Mai , la Comteſſe de Matignon , fille du
Baron de Breteuil , ambaſſadeur de France , accoucha
d'une Fille.
02
212 MERCURE DE FRANCE .
Marie - Jeanne - Françoiſe Georges de Nollent ,
épouſe de Louis- Charles de Cotty de Brecourt ,
ancien officier au régiment d'infanterie de la Fere ,
eſt accouchée , en ſon château de Menil-Pean ,
dioceſe d'Evreux , de trois enfans qui font en
bonne ſanté. Cette Dame a eu onze enfans en fix
ans & demi de mariage , parce qu'elle eſt preſque
toujours accouchée d'enfans jumeaux .
IORTS.
Elifabeth- Sophie Gilly , épouse de Louis Pierre
Comte de Jaucourt , maréchal de camp , premier
gentilhomme de la Chambre du Prince de Condé ,
eſt morte en ſon château de Combreux en Brie ,
âgée de trente . neuf ans.
Armand Prevod , Marquis de l'Etoriere , mestre
de camp de Dragons , chevalier de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , eſt mort à Paris ,
dans la trente-fixieme année de fon âge.
Louiſe - Génevieve Lemazier , veuve de Maurice-
Alexandre- François , Comte de Billy , chevalier
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , eft
morte âgée de quatre - vingt deux ans .
Marie du Bernard , de la paroiffe de Séches ,
dioceſe d'Agen , eſt morte âgée de cent un ans.
Depuis une chûte qu'elle avoit faite à l'âge de quatre-
vingt deux ans , elle a vécu infirme. Cependant
on a obſervé quelle ne faiſoit uſage ni de
viande ni de bouillon gras. Sa principale nourriture
étoit de la ſoupe faite avec de l'huile de noix
& du pain rôti trempé dans du vin. Elle a conſervé
une parfaite connoiffance juſqu'à fon dernier
moment.
JUILLET. I. Vol. 1774. 213
Le Marquis de Mora , grand d'Eſpagne , gentilhomme
de la chambre de Sa Majesté Catholique
, eſt mort à Bordeaux le 27 Mai. Le conſul
d'Eſpagne réſidant en cette ville , a dépéché un
courier à Madrid pour informer de cet événement
le Comte de Fuentes , pere de ce Marquis.
Philippe de Beaupoil, Comte de StAulaire , ancien
capitaine de cavalerie , eſt mort en Franche-
Comté dans la quatre-vingt-douzieme année de
fon âge.
Louis - François Gabriël de la Motte , Evêque
d'Amiens , eſt mort , dans fon dioceſe , âgé de quatre-
vingt douze ans. Il étoit né à Carpentras en
1683 ; & avoit été ſacré en 1734.
Le Sr John Tice eſt mort , ily a quelques jours,
à Hagley , dans le Comté de Worcester , âgé de
cent vingt- cinq ans , il étoit né en 1649 ſous
Cromwel. Son frere puîné , William Tice , eſt
mort à Ridderminster , dans le même comté , à
l'âge de cent deux ans.
Madeleine Agnès de Bourdon du Moncel , veu
ve d'Antoine- Joſeph de Martainville , Marquis
d'Eſtouville , chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis , lieutenant-colonel du régiment
du Maine , cavalerie , eſt morte à Paris.
Les nommés Dominique Drouillard ; vigneron
de la paroiſſe de St Sauvant , à deux lieues de
Saintes , & Pierre Faucheraux , de la paroiffe de
Pizany , font morts , l'un âgé de cent onze ans ,
fans avoir jamais été malade; & l'autre , au village
de Croix-Blanche , dans le marquiſat de Pizany
, à l'âge de cent - trois ans. Ce dernier a
confervé le jugement & la mémoire juſqu'à fon
dernier inftant.
3
214 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIES.
Le cent ſoixante- uniemmeetirage de la Loterie
de l'hôtel - de- ville s'est fait , le 25 Mai , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv. eſt échu au No. 68483. Celui de vingt mille
livres au No. 78065 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 64111 & 73492.
Le tirage de la loterie ddeell''EEccole royale militaire
s'eſt fait le 6 Juin. Les numéros fortis de la roue
de fortune font 57 , 36, 2, 6, 51. Le prochain
tirage ſe fera le 5 Juillet,
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe , page 5
Elégie ,
Sur le Printems ,
Le Vifir précepteur ,
Le Laboureur ſur le Trône ,
ibid.
II
14
16
Les trois préceptes , nouvelle , 18
Epître à MM. les Eleves de l'Ecole royale
militaire, 32
Chanfon dédiée au Roi & à la Reine , 38
Vers écrits dans le cabinet d'un poëte Provençal
, 39
MesTorts, 41
Epître à mon Ami , 42
Rondeau , 45
Impromptu , 46
A M. le Comte de la ** , ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 49
ENIGMES , ibid.
JUILLET. I. Vol. 1774. 215
LOGOGRYPHES , 54
Romance , 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 59
Lettres édifiantes & curieuſes ibid.
Le Comte de Valmont , 77
Méthode aiſée pour bien parler la langue
angloiſe ,
82
Second recueil ſur la perfectibillté de l'homme , 83
La ſeule véritable Religion démontrée ,
Traité des intérêts des Créances ,
Mélanges hiſtoriques ,
90
94
102
Medecine pratique de Sydenham , 105
Oeuvres choifies de M. Geffner , 108
Vie de Marie de Médicis ,
:
114
Differtation fur la Lymphe , 128
Traité fur le Scorbut , 129
La Philofophie des Vapeurs , 131
Cours d'Hippiatrique , ibid.
Détails des fuccès de l'établiſſement en faveur
des perſonnes noyées , 132
Le nouveau Regne , Ode à la Nation par
M. Dorat ,
140
Sur la Maladie de Mesdames , 142
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes , 144
Almanach de Santé , 148
Jérufalem délivrée , 149
La Roſiere de Salenci , 150
Hiftoire du Tribunat de Rome, ibid.
Suite du précis ſur les Montres Marines de
France. 151
Choix des Poëlies de Pétrarque , ibid .
Jean Sanſterre ou la Clémence de Philippe-
Auguſte , ibid.
Journal du Voyage de Michel Montaigne , ibid.
Hiſtoire de France , ibid.
Abrégé d'Aſtronomie , 152
Elémens des Forces centrales , ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
4
-
Traité de Mécanique , ibid.
Avis ſur le Dictionnaire de Diplomatique , 153
ACADÉMIE
de Rouen , 154
SPECTACLES , Opéra , 158
S
Comédie Françoiſe. 163
Comédie Italienne ,
ibid.
Lettre de M. de la Croix , avocat , à l'auteur
du Mercure , 165
Lettre de M. le Marquis de Condorcet à M.
de la Harpe , 168
ARTS , gravures , 170
Vers pour un nouveau portrait de la Reine , 175
Prédiction ,
ibid.
Portrait de la Reine , 177
Vers pour le portrait de la Reine ,
178
Muſique ,
ibid.
Vers préſentés à Louis XVI ,
182
- préfentés à la Reine ,
183
Au Roi & à la Reine . ibid.
Vers préſentés au Roi , 184
Sur la remiſe duDroit du joyeux-avénement , 185
Procédé pour ſe rendre maître des Abeilles , ibid .
Anecdotes , 189
Déclarations , &c. 191
Mandement de Mgr l'Archevêque d'Aix , fur
la mort du Roi , 196
AVIS ,
200
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariage ,
Naiſſances ;
Morts ,
Loteries ,
203
207
209
211
ibid.
212
214
FIN.
ר
~~
UNIVERSITY OF MICHIGAN
3 9015 06370 9490
Qualité de la reconnaissance optique de caractères